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-The Project Gutenberg eBook of Le livre de l'émeraude, by André
-Suarès
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le livre de l'émeraude
-
-Author: André Suarès
-
-Release Date: June 8, 2022 [eBook #68265]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was
- produced from images made available by the HathiTrust
- Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE L'ÉMERAUDE ***
-
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-
-
- LE LIVRE
-
- DE
-
- L’ÉMERAUDE
-
- Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays
- y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.
-
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-
- A. SUARÈS
-
-
- LE LIVRE
-
- DE
-
- L’ÉMERAUDE
-
- -- EN BRETAGNE --
-
- [Illustration: C · L]
-
- PARIS
-
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
-
-
-
- Amico Meo
-
- MAVR. POTTECHER
-
- LOTTHARIG.
-
- HVNC SVVM LIBRVM
-
- GRATO ANIMO ET LIBENTER QVONDAM DEDICAV.
-
- ANDR. SVAR. BRITT.
-
- D. P. Q. E.
-
- DIE VII A. ID. DEC. ANN.
-
- MCM
-
-
-
-
-DÉDICACE
-
-ENN ESKOPTI AR GERNE, WAR VORDIK AR MOR GLAZ[A]...
-
-
-Je dédie ces reflets d’elle-même à la pierre forte entre toutes, verte
-et précieuse, d’un cher pays. Et je ne saurais dire, dans l’amour que je
-lui porte, si j’en ai plus reçu le sang, ou si j’ai plus voulu l’y
-reconnaître, comme en l’objet que la prédilection choisit.
-
-On est d’où l’on veut être. La fatalité du cœur vaut bien les autres. Il
-n’est point de lieu où elle ne suffise à rapatrier l’homme. Car, à l’âge
-où il est venu, qui peut fixer d’où il n’est pas, si son cœur ne fait
-choix d’où il est?--Notre esprit nous disperse entre toutes les demeures
-du monde. Mais il en est une ou deux, où notre passion nous ramène.
-Elle en a des raisons puissantes et obscures: ce qu’il y a de plus fort
-dans l’homme est ce qu’on n’y voit pas.
-
-Il n’est point juste de croire que l’homme reste l’esclave de ses
-atomes, au même titre qu’un cristal ou qu’une roche. L’homme n’est pas
-tout entier dans les éléments qui le composent: il en est d’abord la
-forme. La volonté ni le choix ne sont pas un néant, alors qu’on fait un
-tout de la race,--cette forme abstraite.
-
-La puissance de la race est en raison de la faiblesse des personnes.
-L’homme puissant accepte les legs de la nature, mais n’en est point
-accablé. Il ne consent point à être le serf de la misère, ni même de la
-richesse qu’il hérite. Sans quoi, rien de plus grand ne se fût jamais vu
-à la suite de ce qui avait été.
-
-Le royaume des esprits est réglé de toute éternité: mais l’illusion d’un
-ordre libre lui est permise: c’est celle de la nouveauté. Il en est du
-cœur de l’homme, comme de la loi qui régit la succession à l’empire: le
-César romain est libre de choisir le fils qu’il préfère; la rigueur de
-l’ordre est tempérée par l’adoption.
-
-La vertu de la race est exquise et toute forte dans les âmes les plus
-simples. Et, en elles, c’est la race qui, vraiment, a seule toutes les
-vertus. Mais enfin, il est digne de l’homme, et même il plaît à l’ironie
-des dieux, que l’individu le plus puissant, où la race accomplit ses
-vœux séculaires, et sa beauté parfaite, soit justement celui qui sorte
-de la race comme d’une pirson, et qui tende à une perfection, où elle
-entre, sans suffire à la faire.
-
-Voilà ce que tant d’hommes excellents et presque divins,--quand même ils
-ne sont pas des dieux pour tous les hommes,--ont osé montrer par
-l’exemple. En eux, la nature a fait voir l’audace unique, qui la porte
-sans cesse à s’achever en se niant. Jésus-Christ accomplit les
-Israélites, et les détruit: ils ne sont plus rien après lui qu’une ombre
-malheureuse, et qui n’a plus ni foyer, ni corps, ni sens.
-
-Socrate est né d’Athènes pour porter le premier coup à la cité heureuse
-des beaux aristocrates. Qui est plus athénien que lui?--Et le grand
-César, cet effort surhumain de Rome, accomplissant le destin de la
-ville, la perd dans l’univers qu’il lui associe.
-
- * * * * *
-
-Je dédie ces reflets d’elle-même, et que je voudrais de la même eau pure
-qu’elle, à cette Bretagne, la plus noble terre qui soit dans le Nord, à
-la fin des temps où il y eut des peuples singuliers en Europe et des
-provinces libres. Le Barbare est partout à nos portes,--je veux dire
-l’automate saxon, machiné dans les usines de la morale et de l’esprit à
-bon marché. Le monde nouveau se reconnaît déjà dans les
-États-Unis,--dont le nom odieux semble peindre un univers partout nivelé
-sous une médiocrité impitoyable.
-
-La Bretagne va mourir, après Venise et Florence, après Paris. Demain,
-elle sera riche Peut-tre,--illustre à la manière des gueux
-d’âme,--après avoir été tout le contraire, riche d’âme et gueuse d’écus.
-Bientôt, elle aura donc cessé d’être bretonne.
-
-Peuplée, marchande, pleine de bruit et de commis à l’effigie effacée,
-elle sera peut-être prépondérante en France. Mais elle ne mirera plus
-dans l’Océan des traits si rares, et sa figure de sirène mélancolique.
-Voici déjà qu’elle montre le charme inégalé de sa mort prochaine.
-
-Et j’aime en elle, la Belle Émeraude, tout ce qui jette un dernier feu,
-qui va bientôt cesser d’être, et qui est plus beau sans doute, comme le
-soleil à l’Occident, de toucher au moment de n’être plus.
-
- 19 novembre 1900.
-
-
-
-
-LE LIVRE DE L’ÉMERAUDE
-
-
-
-
-I
-
-VERS L’OUEST
-
-
- De Paris à Plou-Gastel. En juin.
-
-Le crépuscule lent d’une journée brûlante planait sur Paris.
-
-Dans l’immense rumeur du soir, c’était l’heure douteuse où les désirs
-s’allument; où, dans la lumière grise, les lampes ne brillent pas
-encore; où la foule quitte le travail et court, à pas rapides, vers le
-repas du soir; l’heure où, frôlant les murs, on voit passer les
-misérables qui ont faim, dont l’envie aiguise les dents et fait luire
-les yeux au milieu d’une face blême... La ville n’étouffait plus le
-bâillement d’une fatigue accablante. Le tumulte sourd bourdonnait,
-énorme et sans grandeur, que font les pas et les roues, les voix
-innombrables et les machines. La cohue se précipitait. Une poudre de
-sueur, de crottin, de sable chaud et de cris vibrait entre les maisons
-livides, dans les larges rues. Et l’air empesté était l’haleine de cette
-multitude.
-
-Dans la gare, un tumulte de fer et de foule. Mais, sur une voie à
-l’écart, se forme le train que je dois prendre; et déjà l’espace parle
-d’une pureté nouvelle, d’une liberté infinie. Le dôme d’azur se voûte à
-une hauteur sublime: et là, comme au seuil d’un étage inaccessible,
-s’arrêtait le souffle trouble de la ville.
-
-Une vieille attendait sur le quai; elle était chargée de paquets qu’elle
-s’efforçait de tenir sous les deux bras. De la main gauche elle portait
-un gros parapluie rouge, qu’elle avait pris par le milieu, comme un
-cierge, et dont le manche était la mèche brune. Elle avait à ses pieds
-un sac bourré jusqu’au col et plein de bosses; une corde l’étranglait,
-et la bonne femme au dessus des nœuds serrés avait essayé une ganse
-grossière. Elle regardait avec inquiétude, espérant du secours et le
-craignant, une espèce de caisse en bois étroite et longue, vêtue d’un
-poil fauve et ras. Elle ne savait quel paquet laisser choir ou lâcher,
-pour se défaire des autres. Et voici que, sur la voie, effarées, hochant
-la tête, tournant les yeux de tous côtés, d’autres femmes parurent,
-toutes vêtues de noir, en tablier et en châle, comme la première, et,
-comme elle, laissant voir des regards jeunes sous la coiffe. Les bonnes
-femmes s’interrogèrent des yeux, et toutes s’étant reconnues, sinon pour
-des sœurs, au moins pour de proches voisines, elles se parlèrent. Elles
-posèrent leurs paquets et leurs sacs. Elles convinrent de voyager
-ensemble; et une nonne, qui vint à elles et prit place dans la même
-voiture, parut au milieu de ces vieilles comme un ange sauveur.
-
-Plusieurs autres moniales survinrent; et, marchant d’un pas rapide,
-comme des soldats que presse l’heure, elles ne se quittaient pas: elles
-allaient en rang, et se cachèrent précipitamment dans un wagon.
-
-Il y avait aussi des prêtres, dont le port était déjà plus libre, et
-l’air plus assuré. Et quelques-uns avaient la mine haute, et dans un
-visage maigre le regard paisible.
-
-Des marins s’avancèrent en roulant sur les hanches. Deux ou trois
-étaient rouges, et un peu ivres; les jambes molles, ils s’écartaient de
-la ligne droite; et leurs traits puérils étaient durs. Deux ou trois
-autres étaient maigres, hâves, gris et blêmes: ils avaient l’air grave
-et inquiet des convalescents, et cette figure un peu hagarde, où l’on
-croit déjà lire le regret de la vie.
-
-Quelques jeunes filles rieuses, les yeux vifs et les lèvres humides, la
-coiffe coquettement posée sur les cheveux et vêtues d’une mode nouvelle
-où la main de Paris avait mis sa marque, coururent vers le train. Elles
-aussi avaient des sacs, qu’elles ouvraient sans raison; elles se
-montraient de menus objets, leurs emplettes, et l’une d’elles distribua
-des friandises aux autres. Elles parlaient le français avec un accent
-chantant et bref. Passant à côté des vieilles qui s’entretenaient avec
-la religieuse, d’une voix circonspecte, elles se touchèrent l’une
-l’autre le coude, et une lueur de malice traversa leurs yeux.
-
-Blonds ou bruns, grands ou petits, ces hommes étaient maigres, sveltes
-et agiles. Ils avaient des traits précis, et ces yeux d’eau où dort
-quelque mystère. Leur geste était décidé. Une simplesse paysanne, une
-franche hardiesse de marins respirait de cette foule. Elle encombrait le
-quai; il semblait qu’il ne restât plus une place libre; et le train
-devait être bondé. Mais en dépit des filles rieuses, des marins et des
-soldats peut-être ivres, cette foule faisait moins de bruit qu’une
-autre: on s’interpellait peu, les cris ne s’élevaient que de loin en
-loin; et le murmure même n’était pas continu.
-
-Déjà, c’était la Bretagne.
-
- * * * * *
-
-Une vague d’azur court dans le ciel profond; peu à peu elle gagne sur le
-brouillard de la Ville, ces nuages faits de fumée noire en spirales, et
-ce dôme fiévreux de poussière en fusion. Mais la lueur de la fournaise
-poursuit longtemps le prisonnier dans sa fuite. Babylone flambe, la
-nuit, sous le ciel noir et pourpre.
-
-L’air bleu recule. Le dais du firmament se tend plus haut sur le fleuve.
-Le deuil et le sang se voilent. Les lumières au loin se font plus rares.
-La nuit était venue, une nuit étincelante, pleine d’étoiles et sans
-lune,--la nuit qui accomplit toutes les formes. Mais Paris ne voulait
-pas disparaître. Les bourgs satellites retentissent encore de rumeurs,
-de feux, d’agitation. Enfin, les petites villes s’éteignent une à une,
-comme les lampions d’une fête. Et la lumière de la Ville immense, ce
-rouge reflet d’or sanglant et de brillante poussière, s’efface du ciel
-pacifié.
-
-L’espace s’élargit. La plaine se déroule sans heurts et sans surprise.
-L’air vient au visage plus vif. Saines, paisibles, uniformes, les
-senteurs du soir se répandent; elles n’ont plus l’odeur changeante et
-lourde de la fièvre.
-
-La solitude sacrée de la campagne, où l’on entend l’haleine du silence:
-la Beauce vaste, large et impassible. Sur l’horizon rougeâtre s’était
-arrêtée, comme sur un talus, après la bataille, une armée de nuages
-obliques, une cavalerie suspendue, des chevaux violets et des dragons
-échevelés, coiffés de casques; toute la cavalcade rougeoyait dans
-l’ombre bleuâtre, et campait. Avec elle, sur la plaine, régnait une
-tristesse auguste.
-
-Enfin la Ville est oubliée. Enfin il fait silence.
-
- * * * * *
-
-Le train roule sur les rails, à toute vitesse, dans la nuit. Vers
-l’Ouest se hâte la bête de fer, haletante, qui s’ébroue en sifflant, et
-secoue son collier de fumée: vers l’Ouest, là où la terre finit et où
-l’Océan s’espace, image du ciel sans bornes.
-
-L’Ouest!... Les mots ont leur magie, et comme les parfums ils évoquent
-les visions lointaines. L’Ouest a pour moi la féerie de la lumière qui
-descend, du soleil qui tombe, la gloire passionnée du couchant, le
-crépuscule sur la lande qui rêve et la splendeur de la mer, cette beauté
-déserte... Sur l’âme changeante de l’Ouest c’est le prestige de ce
-qu’elle préfère, le songe de sa demeure ardente et triste, au bord de la
-mer, devant l’horizon où s’attarde la flamme du jour sanglant, couchée
-sur l’heure occidentale...
-
- * * * * *
-
-Puis, ce fut la nuit noire, la nuit humide, qui trempe les labours.
-
-Au réveil, le coucou flûta dans la paix des champs. Sur la rivière et la
-prairie courait la mince brume de l’aube. La bonne petite pluie, qui
-chuchote et salue mille fois les feuilles, au delà de Rennes annonça
-l’aurore à la campagne. Elle cessa bientôt; et le jour vert parut dans
-un voile d’or fin, teinté de rose. L’âme fraîche de l’Occident disait
-une chère contrée.
-
-Dans une petite gare, on ne parla plus français, et j’entendis la langue
-dure dont l’accent chante. Je vis les haies mouillées, et les paisibles
-vaches. Je revis le ciel humide qui sourit de plus près aux ajoncs
-sombres sur la lande qui lui rend, en rêvant, son grave et mélancolique
-sourire; le pays où toutes les femmes en noir portent des coiffes
-blanches, et où les hommes très droits ont l’air supérieur à leur
-fortune.
-
-Une jeune fille peignait, à la fenêtre, ses blonds cheveux, que le
-soleil poudrait de miel rosé. Et la fumée s’éleva des toits au soleil
-levant.
-
-Une ville, un quai désert, où un seul homme parle à grand fracas, un
-corps énorme, rond de graisse, une figure joviale, une voix qui prend
-tout le monde à témoin, et à qui personne ne répond; et chacun de
-savoir, sans le dire, que cet ogre familier jusque dans la mauvaise
-humeur, n’est pas du pays... Une marchande porte sur un plat des
-journaux et des brioches, sans les annoncer, sans les offrir: comme on
-la hèle, elle ne tourne seulement pas la tête à l’appel; elle va du même
-pas indifférent, et pour un peu semble prête à fuir le client qui
-crie... En voiture monte un grand homme botté, hâlé et blond, une figure
-ferme et vive, au front sec, un jeune seigneur dont les yeux et les
-gestes brusques trahissent la vivacité intérieure.
-
-Une petite laitière tire par les cornes une grosse vache, à la croupe
-noire; la bête immobile, entêtée, ne veut pas venir sur la lande; et
-plantée des quatre pieds sur le sol, la queue collée au flanc, elle est
-de pierre. Là-dessous, la fillette s’agite; et, quand elle tourne autour
-de la vaste bête, passant par derrière, l’arc ouvert des jambes écartées
-semble une porte, où la petite fille va entrer...
-
-Puis, du ciel gris encore, et de la pluie; un grain violent, que rien
-n’annonce, une averse brutale, qui tourne court. Dans la prairie si
-verte, que bornent les pommiers, des poulains galopent, gauches et gais
-comme de gros enfants au sortir de table... Une vieille, rouge et bigle,
-le front strié de veines bleues, arrache des pousses claires; elle les
-tient, vertes entre ses doigts durs et bruns, comme au bout d’une serpe.
-Et deux petits moulins noirauds, dans le ciel bleu d’eau pure, au sommet
-d’une hauteur herbeuse, où un rayon de soleil somnole, ressemblent à de
-gros insectes, qui tirent en arrière une de leurs pattes...
-
-Je revois les prés, l’avoine nacrée, la campagne silencieuse, les
-espaces verdoyants, et l’étendue déserte, sans villes et sans hommes,
-les yeux innombrables de l’herbe mouillée, les chênes sur le roc, et,
-descendant la pente, les houx dentelés que l’on préfère à tous les
-arbres, quand on les aime...
-
-Et voici, voici la mer!... Je suis en Cornouailles.
-
-
-
-
-II
-
-DE LA FENÊTRE
-
-
- A Ker Joz.., en Benodet, Juillet.
-
-Avant de finir en aiguille, la pointe de la rive s’arrondit comme la
-base d’une tour, à l’entrée de la rivière. Là, une ferme de châtelains
-rustiques, une sorte de manoir dans les arbres. La fougère couvre les
-murs jusqu’au toit d’ardoises, usées et blanchies par le temps. Les
-pierres brunes ont le grain de la peau méridionale, que le soleil et le
-hâle salin ont tannée. De longs sillons noirs, reste des pluies d’hiver,
-y font comme des rides. Et la fougeraie est d’un vert plus frais, collée
-contre ces chaudes murailles.
-
-La ferme a sa tour ronde, couronnée de créneaux, toute vêtue de la même
-fougère, légère et dense, verte, profonde à l’œil et veloutée comme les
-algues. Un mur de blocs solides, et fort haut, entoure le petit parc en
-pente, et le défend de la mer. Posé sur la courtine qui règne, étroite,
-au-dessus des rocs chevelus de goémons, le mur est percé de meurtrières:
-les grandes marées vont jusque-là, à l’assaut. O la calme ceinture
-qu’un vieux mur, couleur de cuir, fait aux vieux arbres, aux pins, aux
-chênes et aux ormeaux, dans la lumière blonde, tandis qu’au milieu de la
-pelouse en pente, deux chevaux bruns, le col baissé, broutent le gazon
-vert!
-
-La ligne des arbres suit la hauteur et la continue jusqu’au bourg par
-une charmante clairière, plantée de pins: ils ont les pieds croisés,
-comme pour la danse; c’est le vent en tous sens qui les assembla de la
-sorte; et toutes leurs têtes égales laissent le soleil filtrer entre les
-fûts ployés. Parfois le soir, quand le bois est déjà sombre, au fond des
-branches coule un fil de ciel, comme un ruisseau de bleu céleste.
-
-Les ombres et les rais du soleil dessinent sur le sol montant, doré
-d’aiguilles de pin, un beau blason, d’or et de sable; et souvent, le
-reflet des feuillages sur le duvet de mousse qui protège le tronc d’un
-arbre, lui fait comme un pied de sinople.
-
-Que cette hauteur modeste est calme! Elle est fine et gracieuse à voir,
-comme un dessin de Léonard gravé à la pointe sèche. Tout est mesuré dans
-cette vue; tout est d’un ordre exquis, d’un trait léger et fin. Ce
-morceau de colline, d’une élégance si discrète, est parfait à sa
-manière, non sans être émouvant pour l’esprit, quand on songe qu’à deux
-pas d’ici, le lugubre Penmarc’h entasse ses rochers et que les nuages
-roulent sur la scène sinistre, où l’Océan joue sa tragédie.
-
-
-
-
-III
-
-LA PAIX DE KERGOAT
-
-
- En Loc Ronan. Juillet.
-
-Journée délicieuse, où j’ai rencontré la paix, comme une blonde vierge,
-étendue sous les arbres, au détour d’une route, dans un pays secret.
-
-Le soleil lançait de haut sa pluie d’or sur la baie, et la campagne
-était couchée dans la joie. Une vive langueur, où la jeunesse de l’année
-se sentait encore, possédait toutes choses, comme un rêve léger. Le rire
-ardent du magnifique été planait sur la terre sonore: la lumière était
-suspendue, comme un aigle d’azur et d’or. La brise de mer sentait la
-violette; et la contrée amoureuse exhalait de toutes parts l’odeur des
-roses.
-
-Je me trouvai bientôt dans une retraite plus calme et plus heureuse
-qu’un jardin d’amour. C’était un petit bois, aux branches claires,
-brillantes de feuillage et de verdure. Les grands chênes levaient la
-tête, et le ciel bleu leur souriait. La pluie d’or tombait sur la terre
-brune, en feuilles blondes, comme la fable-conte que le dieu jouait avec
-Danaé. Et, sous les chênes, posées comme des mains tranquilles sur les
-genoux, méditaient les blanches tombes.
-
-Elles brillaient, ces pierres de granit, plus égales et moins vieilles
-que les roches, où se fixe le goémon. Elles étaient sans pensée, sans
-regret et même sans mémoire: mais elles jouaient en silence avec le
-soleil et les feuilles, qui jouaient avec elles. Quelques-unes étaient
-sans nom, et par là plus paisibles.
-
-Au delà des chênes, dans le ciel bleu, la tour de la chapelle; et les
-noirs martinets dansaient leurs rondes autour des hautes fenêtres,
-fleuries de lys... On entend bruire le moindre frisson de branches; et
-la mouche qui bourdonne sur une fleur a des échos dans l’air qui vibre.
-Les oiseaux, ravis de plaisir, pépient dans les arbres; et l’on voit,
-sur les pierres tombales, leur ombre qui fuit, quand ils passent de
-branche en branche.
-
-Un vieux mendiant, aux traits graves, courbé sur son bâton, au bout de
-l’allée me regarde: il est des pèlerins qui déjà remplissent le pays,
-pour le prochain Pardon. Ses yeux d’eau pure me parlent. Il me croit ici
-pour les miens, et m’en sait gré. Il a peut-être reconnu l’empreinte de
-mes genoux... Et son regard me propose des prières.
-
-Priez donc, vieil homme. Il s’agenouille. Il est très doux de faire
-ployer les genoux, sans violence, au vieil enfant chenu qu’est l’homme.
-Il est très doux de faire prier ce passant pour cette jeune femme, que
-la terre couvre, et ce marin inconnu...
-
-La fauvette s’égosille en chansons dans le grand chêne. Il me semble
-entendre le soupir profond de la mer... O calme retraite, dans la
-lumière!... O paix de Kergoat!
-
-
-
-
-IV
-
-LE FOL ET LA SŒUR BLANCHE
-
-
- A Pen-Ker... En juillet.
-
-La Religieuse causait sur le chemin avec la femme de Le Corre, le
-charpentier. La Religieuse est une grande et forte femme, plus ample
-encore dans sa robe de bure et sous le manteau vaste, qui semble d’un
-seul lé: son visage n’en paraît que plus petit, emprisonné sous la
-cornette, serré par le linge roide, si blanc qu’à l’ombre du matin, on
-le voit teinté de bleu. C’est une figure grosse comme le poing, aux
-traits secs et trop pâles; le front ne se montre pas; et l’on est frappé
-du regard, presque indifférent, qui tombe de deux yeux ronds, et d’un
-bleu presque blanc. La femme de Le Corre, elle, parle d’abondance. Le
-désir de plaire à la Bonne Sœur, le plaisir de causer avec elle, et même
-une certaine fierté d’en être jugée digne, se disputent la bonne femme,
-courte et osseuse dans sa lourde jupe: parfois, elle étend sa main aux
-doigts tannés, tandis que la Religieuse cache les siennes dans ses
-larges manches. Elles s’entretiennent de Gwénoc’h, l’Innocent, qui,
-cette nuit, a fait du bruit dans le hameau... Il appelait, mais il n’a
-pas su dire qui: il ne se comprend pas lui-même, le pauvre gars; à
-l’ordinaire, il est bien doux, et il ne ferait pas peur, même à un
-enfant... Dame, il n’aime pas les étrangers, non, par exemple; mais il
-n’a pas si tort, donc... Et, ma sœur, pensez-vous qu’il porte bonheur,
-comme on dit, à ceux qu’il regarde? Je le croirais, s’il vous plaît...
-car, s’il n’a pas plus de raison qu’un enfant de deux ans, c’est que la
-main de Dieu est sur lui... Jusqu’au matin, pourtant, il a couru de côté
-et d’autre...
-
---Précisément, dit la Religieuse.--Il est venu, une heure avant
-l’Angélus, frapper à la porte de la chapelle; et il est resté là jusqu’à
-ce qu’on l’ouvrît...
-
---Vraiment? dit madame Le Corre; voyez donc!...
-
-Et elle soupire de plaisir; elle lève la tête vers le ciel doré du
-matin. On n’entend que le coucou lointain, et le murmure de la mer
-prochaine, aussi faible que l’haleine des feuilles dans la forêt.
-
-Derrière le bouquet d’arbres, où les deux femmes se tiennent à l’ombre,
-voici Gwénoc’h en personne qui se montre, marchant de ce pas incertain
-des enfants, qui ne vont nulle part, et s’arrêtent à tout ce qui les
-intéresse. Gwénoc’h est très grand, une figure molle et sans couleur, de
-blonds cheveux bouclés, fins et rares. Il est plus qu’étrange à voir,
-vêtu d’une longue robe, et portant au cou la fraise plissée des petits
-enfants. Il ne répugne point dans ce costume, parce qu’il semble lui
-convenir mieux qu’un autre, et qu’en dépit de ses vingt ans, il en a
-les gestes. Mais surtout un sourire plein de bonté pare sa face glabre;
-et la même lueur éclaire ses yeux pers et sa bouche maigre: une douce
-expression de bête docile, qui demande pardon, et qui ne s’étonne point
-qu’on la rudoie.
-
-Il s’approche des deux femmes, qui le regardent venir; mais on dirait
-qu’il ne les remarque pas; et il se penche sur le sol, examinant avec
-intérêt une pierre qu’il ramasse. Il a l’air triste et las.
-
---Vous n’étiez donc pas en paix, cette nuit, Hervé? lui dit la bonne Le
-Corre, d’un ton sérieux.
-
---Oui; qu’avez-vous, Hervé? Pourquoi êtes-vous venu à la chapelle?
-Pourquoi vouliez-vous y entrer? Il ne faisait pas encore jour: vous
-savez bien qu’elle était fermée...
-
-La Religieuse parle d’une voix basse et brève; malgré elle, sa parole
-est sévère; et sévère aussi son visage; à l’ombre de la cornette, il est
-amenuisé, réduit, lointain, comme la tête qui parle par une lucarne, et
-qui semble découpée au ciseau.
-
-Gwénoc’h ne répond rien. Il sourit sans niaiserie. Il a l’air d’en
-savoir bien plus que les autres, et de voir ailleurs, où ils ne voient
-pas. Absorbé et distrait à la fois, il n’inspire pas de dédain: un
-sentiment plutôt fait d’inquiétude et d’attente... Dans la lande, au
-delà du petit bois, des alouettes s’élèvent lentement...
-
-Passe un vieil homme, qui salue et qui dit:
-
---Ne savez-vous pas? M. Trévannec est mort, cette nuit, un si bon
-chrétien...
-
-Les deux femmes s’étonnent et déplorent la perte.
-
---Et vous, Hervé, fait le vieillard à l’homme en robe d’enfant, qui,
-d’un doigt distrait, tourmente sa collerette,--avez-vous compris ce que
-je viens de dire?... Quelqu’un vous est mort, qui a fait beaucoup de
-bien à votre pauvre femme de mère, comme à vous... Vous irez à
-l’enterrement, j’espère? C’est pour demain matin, Hervé, n’y manquez
-pas.
-
-Le Fol a maintenant l’oreille au guet, du côté de la mer, comme s’il
-écoutait quelqu’un. Il ne dit toujours rien. Les deux femmes le
-contemplent avec surprise, avant de se séparer; et la Sœur, d’une voix
-douce, l’invite:
-
---Hervé, venez tantôt à la Maison.
-
-Le vent se lève, plus fort; et l’Océan roule. Le Fol reste seul,
-silencieux; et le voilà sombre, les traits pleins de terreur...
-
-
-
-
-V
-
-NAÏK
-
-
-Elle est née dans son village, près de Kemper, à l’orée des bois qui
-vont de Cornouailles en Arrez. De tout temps, sa famille a vécu dans le
-pays. Elle est de race paysanne, jusque-là très pure. Et si son père
-avait su qu’un jour elle s’irait marier sur le bord de la mer, il en
-aurait été fâché, dit-elle.
-
-Enfant et jeune fille, elle n’a jamais été bien forte. Une anémie, qui
-lui ôtait l’usage même de ses jambes, l’a prise vers les seize ans. Elle
-a longtemps gardé la maison. Puis elle s’est rétablie. Mais elle est
-toujours faible; elle a peu de sang, et le perd à flots, quand, pour une
-cause ou l’autre, il lui en faut perdre. Elle a eu trois enfants, qui
-chacun l’ont mise en danger. Le dernier a failli la tuer. C’est pourquoi
-elle le préfère.
-
-Elle s’est mariée comme elle avait un peu plus de vingt ans. Elle était
-toute frêle. Elle serait fine encore, si elle ne portait pas la lourde
-robe des Bretonnes, qui recouvre un épais bourrelet, sorte de cerceau
-en crins, où les jupons et la cotte se retiennent. Car, même à la ville,
-les Bretonnes du peuple n’ont pas de corset. Si Naïk en avait un, sa
-taille serait longue, mince, un peu carrée et droite.
-
-Elle est maigre. Elle est grande, plutôt que petite. Elle a la gorge un
-peu haute et moins ronde qu’en pente douce, sous l’ovale des seins. Elle
-est blonde, comme le sont seulement les paysannes de Bretagne: petites
-filles, elles ont les cheveux de miel; le soleil ensuite les hâle; la
-blonde lueur prend les tons du cuivre et de l’oignon brûlé. Sinon les
-blondes d’Italie et de l’extrême Nord, il n’est pas de femmes qui aient
-les cheveux d’une plus belle couleur, selon mon goût.
-
-Quoiqu’elle n’ait pas trente ans, ses cheveux bouclés sont un peu rares
-sur les tempes. Et son front en paraît plus grand. Il est d’une vaste
-beauté, quoiqu’elle s’efface aux yeux qui ne prennent pas garde. Ce
-front de jeune femme se plisse déjà de cinq ou six longues rides, qui
-vont d’une tempe à l’autre; et l’air de la mer, la vie dure et active
-l’ont desséché. N’importe: Naïk a un front d’anachorète ou de sainte,
-large, haut, projeté en avant, abrupt aux bords,--un front calme, où
-beaucoup de passion et de pensées auraient la place de s’inscrire.
-
-Mais les yeux sont plus beaux encore, ainsi que le sourire. Ce sont des
-yeux naïfs, frais à la fois et fatigués, tantôt éteints et tristes,
-tantôt pleins de vie, quand un sentiment les anime. Ils sont enfoncés
-sous l’arcade des sourcils pâles, et le front proéminent. Bien des
-fois, j’ai regardé ces yeux, y allumant des émotions diverses. Et
-toujours j’en ai admiré l’étonnante innocence. Leur force vient de là,
-qu’ils rient, qu’ils pleurent ou qu’ils s’indignent. Ils sont d’un bleu
-si pâle, qu’il semble décoloré; les pupilles s’en dilatent à tout
-instant, et brillantes, paraissent immenses. Les plus beaux yeux que
-j’ai vus, ont presque tous ce signe: plus la pupille peut s’étendre,
-plus variés et plus vivants sont les yeux. Naïk a les regards d’un
-enfant; tantôt ils s’étonnent; tantôt, on les dirait vides; et dès qu’un
-sentiment fort agite le cœur, ils ont l’expression de l’extase. Beauté
-merveilleuse que celle-là,--et que n’a peut-être jamais la femme la plus
-belle de la ville. Beauté qui tient du miracle, et qui en fait.
-
-Cette Naïk, cette pauvre femme qui ne sait rien, qui ne lit jamais et
-n’y pense même pas; dont le front à trente ans montre des rides; dont la
-bouche, d’un si noble dessin, est gâtée par de mauvaises dents, et le
-vide de celles qui sont tombées,--cette Naïk, quand elle sourit, les
-lèvres closes, et qu’un flot de tendresse ou de joie lui monte du
-cœur,--n’a plus d’âge: elle semble d’une jeunesse aussi neuve que les
-feuilles. Le sourire a la même douceur extatique, parée, si l’on peut
-dire, d’une exquise confusion. La peau, restée d’un grain délicat sous
-le hâle, laisse filtrer une rougeur qui dore le teint, sans en changer
-brutalement le ton. Mais souvent aussi, et je ne sais comment, Naïk est
-d’une pâleur inexprimable: ni blême, ni livide; non pas décolorée, mais
-de la même couleur que ses cheveux; non pas exsangue, mais comme si,
-les veines ouvertes, son sang lentement s’écoulait, et qu’il n’en restât
-plus sous la peau qu’une onde d’or pâle et tiède.
-
-Elle aime ses enfants avec passion. Elle est pieuse comme elle est mère:
-par nature. Il lui arrive, pourtant, de ne pas assister à la messe, le
-dimanche; elle le regrette, mais ne s’en condamne pas sévèrement. Elle
-croit à tout ce que l’Église ordonne de croire. Sa foi est secrète, et
-elle n’aime pas à en parler. Les raisonnements n’ont point de prise sur
-elle: au fond elle y voit une sorte subtile de pièges et de tentation;
-elle n’y veut pas tomber. Elle tient fermement qu’il y a un démon,
-ennemi du genre humain, et un enfer pour les réprouvés: ce n’est pas du
-tout qu’elle soit impitoyable; mais elle attache une si haute idée à la
-joie du paradis et à l’amour de Dieu, qu’elle n’en peut concevoir les
-bienfaits, sans en redouter le contraire. La même volonté l’anime en
-faveur du clergé: les prêtres ne sont point des hommes, pour elle; on ne
-saurait pas lui en ôter le respect: en eux, c’est sa religion qu’elle
-respecte. Entre tous ses frères, le plus jeune de la famille est
-bénédictin; de cinq ans moins âgé qu’elle, longtemps elle l’a porté sur
-son bras; et elle ne le nomme plus qu’avec une tendresse, où déjà la
-vénération est près de l’emporter.
-
-Elle est têtue et rêveuse. Souvent, et, semble-t-il, sans penser à rien,
-elle ne pense pas à ce qu’elle fait. Elle ne nie pas qu’elle est
-opiniâtre; elle s’en ferait gloire, plutôt; elle aime les gens têtus
-comme elle; et souriant, elle répète le proverbe: «Bretons, têtes
-dures[B].» Forcée de céder, elle est indifférente à ce qu’on exige
-d’elle, et traîne en longueur; elle s’en remet au temps pour ne pas
-faire ce qu’on veut qu’elle fasse; et l’y a-t-on pliée, elle serre les
-lèvres, elle fronce les sourcils, les traits noyés de cette pâleur dorée
-et si étrange, qui est la sienne.
-
-Naïk a la tête petite, et la figure longue. Le visage est très étroit;
-les joues droites, très minces, verticales, posées à plat en forme de
-parois, comme les tempes. L’os des pommettes perce la peau; mais il est
-très petit. Le menton aussi est long, droit, étroit, d’une noble ligne,
-sèche et pure. Et tout ce visage anguleux a la couleur du miel, et la
-douceur de l’oraison.
-
-Voilà la femme d’un robuste marin, brun, tanné comme un sac, trapu,
-simple et le moins raffiné des hommes. Le voix de Naïk est douce, quand
-je lui parle; mais elle crie avec ceux qui crient. Elle en a les gestes,
-parce qu’ils les ont. Si son mari n’était pas un excellent homme, et des
-plus réguliers, Naïk se consumerait de tristesse, elle qui est rieuse,
-bavarde et de cœur joyeux. Et s’il buvait, elle boirait.
-
-Naïk est la femme comme on en voit, de loin en loin, parmi les paysans
-de bonne race: les beautés du peuple et de la terre sont en elle. De
-naissance, elle en a reçu les germes: la vie les étouffe, au lieu de les
-développer. Prise à onze ans par le roi de Bretagne, elle ferait une
-aussi bonne reine des Bretons, qu’elle eût fait une paysanne, mariée à
-un paysan. Toutefois, tant de beautés cachées, que le regard seul
-révèle, dans une vie médiocre ne peuvent arriver au terme: et tout, dès
-lors, comme en ce pur et doux visage, n’est qu’expression.
-
-C’est ce qu’on ne trouve jamais chez les riches, à la ville et dans la
-vie bourgeoise. Ceux-là montrent beaucoup plus qu’ils n’ont, et même ils
-font illusion sur ce qu’ils n’ont pas. Ce n’est pas l’âme qui perce
-l’enveloppe; mais l’enveloppe qui, pour mémoire, et par ouï-dire, parle
-de l’âme. La beauté des riches est toute charnelle.
-
-
-
-
-VI
-
-ENTRÉE A BENODET
-
- Fin juillet.
-
-
-Il faut descendre la rivière de Kemper, ce bras de mer profonde entre
-des forêts bleues, par une claire journée d’été, ou un après-midi roux
-d’automne. Mais l’entrée de Benodet n’est jamais si belle que sous un
-ciel d’orage, quand la nuée est suspendue sur la contrée gracieuse, et
-que les vapeurs cuivrées ou déjà noires luttent avec le soleil couchant.
-
-Par mer, venant de l’Est, Benodet disparaît dans la verdure. Le temps
-est doux, un peu sombre. Un ciel agité et pesant, qui présage des grains
-pour la nuit; et le vent qui fraîchit lance un souffle lourd de menaces.
-On serre la côte d’assez près; et la vue s’étend au loin sur le
-couchant, où court la ligne basse de Tudy, et l’arc du littoral, à fleur
-d’eau, comme une lagune, jusques au coude de Lesconil. On ne distingue
-pas l’estuaire de l’Odet; mais, par delà, on dirait qu’il pleut sur la
-rivière. Le blanc de la dune et la noire masse des feuillages s’étagent
-sous la tour trop haute du phare en terre. En vain le sait-on: on ne
-croirait pas qu’une rade s’ouvre au pied de ces hauteurs boisées, tant
-elle est fermée et tant elle se cache.
-
-Bientôt, on approche. Les deux rives, lentement, se séparent comme des
-lèvres qui se descellent. Le feu rouge du phare en mer saigne au bord du
-long crépuscule. Le ciel est d’un velours gris, tramé de reflets
-jaunâtres, qui ont la couleur de la fumée au-dessus des usines. Sur ce
-petit pays, l’espace a de la grandeur; les nuages ont du mouvement et du
-trouble... L’agitation d’un ciel passionné prête une âme nouvelle à la
-baie rustique, qui n’avait que du charme. Le ciel fait la pensée des
-pays marins, et leur caractère.
-
-On entre: sur les deux bords, comme une végétation de monstres, les rocs
-couverts de goémons jaunes. La rivière est large plus qu’un fleuve,
-miroitante, soyeuse. Le courant joue entre les eaux de la marée, comme
-s’il ne s’y mêlait pas, et qu’il coulât, laiteux, dans un lit élevé sur
-le lit plus sombre des eaux marines. Une charmante maison trempe dans la
-mer et disparaît sous les fougères. Un petit bois de pins retient les
-restes de la lumière, et une ferme très basse, dans le milieu du bois
-posée, semble un tombeau de chaume, sous les ombres violettes d’un lieu
-consacré.
-
-Partout on a la sensation de l’eau profonde, un vertige familier pour
-les yeux. Les courbes de la rivière se dessinent, molles et gracieuses
-comme des baigneuses couchées: elles se croisent, penchant leurs
-couronnes d’arbres verts, et prolongent la perspective en lointains
-pleins de mystère et de rêve. Ces grands bois se déroulent à perte de
-vue, crête feuillue des collines. A mi-chemin de la hauteur qui fait
-face à la petite rade, une prairie en forme de cirque s’étale sur la
-pente, et cinq ou six chevaux y broutent, pareils à des jouets bruns sur
-l’herbe verte et froide.
-
-Dans le port, des voiles au mouillage, de petits yachts blancs comme le
-plâtre dans l’ombre plus épaisse. Prêt à glisser le long du câble, le
-bac est plein de paysans et de femmes: le vieux passeur, maigre, noir, à
-la barbe pointue, qui a l’air d’un homme en bois, moins les yeux vifs
-sous les sourcils touffus, regarde s’il ne laisse personne. Et voici une
-bonne vieille, sur la rive, qui tout en ramenant les lacets de sa
-coiffe, crie qu’on l’attende, en brandissant un large parapluie de coton
-rouge.
-
-Le long du mur opposé à la cale, un peuple goguenard et violent de
-pêcheurs, le plus souvent silencieux, sont debout adossés à la muraille
-noire, où ils se tiennent, dirait-on, à sécher. Un long voile nuageux
-glisse sur la forêt du Cos-Ker, comme une écharpe de soie grise...
-
-Et grise, la petite église entre les larges arbres.
-
-
-
-
-VII
-
-LES VIEUX
-
- Sur la place, à l’île Tudy.
-
-
-Comme les enfants des marins passent leur vie sur la grève, demi-nus,
-les pieds dans l’eau, poussant des voiles, pêchant des crevettes,
-cherchant des crabes, se baignant, prenant d’assaut les barques à
-l’ancre, chevauchant des avirons et se balançant sur les rames, les
-Vieux restent au soleil, et regardent la mer, pendant des jours entiers.
-
-Ils sont rangés sur le quai, assis sur un banc, le dos au mur. Ils
-tournent avec le soleil. Ils ne perdent pas la cale de vue. Pas un
-bateau n’entre ou ne sort, qu’ils ne le remarquent. Et à ceux qui
-cherchent quelqu’un, ils savent dire où il est: avant tout, les Vieux
-ont l’air de ceux qui savent. Ils fument de temps en temps une courte
-pipe de ce tabac qu’ils ménagent; et, quand ils la bourrent, leurs
-doigts soupèsent dans le paquet ce qui reste de l’herbe sèche, qui
-craque. D’autres mâchent en mesure la chique juteuse, d’une bouche
-lente, sur un rythme que la parole n’interrompt pas, comme ruminent les
-vaches.
-
-La plupart, ils restent silencieux. Parfois, ils parlent aux petits
-enfants qui portent encore la robe; et ils les caressent d’une main rude
-et lourde. Les enfants plus âgés évitent ces doigts noueux et ces lèvres
-piquantes, à cause de la barbe dure, ou du poil ras qui perce en
-chiendent. Et, quand un vieux tient une fillette, souvent elle se
-dégage; glissant sous la paume de la main, la tête blonde se dérobe; et
-fuyant, l’enfant s’efface, comme si elle sortait d’une porte trop basse,
-à la voûte branlante et noircie.
-
-Ils se taisent; mais que n’ont-ils pas à dire? Les garçons ne sont plus
-aussi prudents qu’autrefois; et les filles ne sont pas si modestes. Ils
-sont jeunes, cependant; c’est à eux de vouloir et d’agir. Les Vieux
-regardent, et laissent faire. Bien loin de tout approuver, que de blâmes
-ils auraient à faire entendre: mais ils n’osent point blâmer. Ce n’est
-pas qu’ils aient peur: c’est qu’il sied aux vieux de se taire. Nulle
-part, pas même à la campagne, le vieillard n’éprouve plus fortement le
-sentiment de céder la place: les vieux marins rendent aux jeunes
-l’hommage fatal qu’exige la force; les jeunes hommes ont le pouvoir que
-les Vieux n’ont plus. Et le respect des fils adoucit, sans l’effacer, le
-regret des pères.
-
-Du reste, ils voient tout changer autour d’eux. Plus d’un, qui ne parle
-que le breton, a des neveux qui ne savent que le français. Les filles ne
-sont plus dociles. Elles rient plus haut; elles regardent plus droit;
-elles font plus de bruit que les gars. Elles s’en vont, aux bras les
-unes des autres, gagner leur vie à l’usine; et, le soir, de retour,
-elles dansent, s’il leur plaît, ou se promènent, ou qui sait quoi.
-
-Les Vieux sont là, et ils contemplent. Ils découvrent une voile au plus
-loin: et quand ils la reconnaissent avant un jeune homme, ils sourient
-dignement, avec une gravité antique: ils sont contents. Ou bien, ils se
-jettent un coup d’œil, de côté, non sans malice: ils sont contents.
-
-Ils consultent le ciel et la mer. Entre eux, ils rendent des oracles.
-Ils supputent le temps qu’il fera demain. Et l’âge de la lune prête à
-des calculs interminables, par rapport aux marées et aux vents. Un
-d’eux, quelquefois, s’étire; et d’un pas roide, le dos voûté, va lire le
-baromètre. On compare; et l’on discute. _Les vents sont hauts... Les
-vents sont bas... La marée sera bonne... Vent de noroît est comme les
-belles filles: il se couche tôt et se lève tard... Beau temps au premier
-quart de la lune, beau temps au dernier, disait mon père... L’ingénieur
-ne veut pas le croire... Mais mon père avait raison..._
-
-Ils ont des recettes pour tout, pour les avaries en mer, pour les
-maladies et pour la cuisine. Car _un marin sait tout faire_, et tirer
-parti de tout. Ils préfèrent le poisson à la viande: _Le poisson veut
-être cuit, et bien relevé de sel et d’épices... La soupe de congres est
-la meilleure: mais n’oubliez pas d’y mettre un brin de menthe..._
-
-Ils savent ce qui est bon.
-
-Ils sont pleins de récits et d’exemples. Ils ont beaucoup vu mourir; et
-pas un seul n’en est venu à fumer sa pipe, là, sur ce banc, les mains à
-plat sur les genoux, qui n’ait vu la mort de près, bien des fois, et qui
-n’en ait senti le souffle sur sa face. Ils ont une mémoire qui n’en
-finit plus, pour tout ce qui concerne la mer, les temps et les orages;
-et souvent ils ont hérité celle de leur père. A chaque coucher du
-soleil, ils feuillettent leurs annales. Ils disent: «Le 7 février 1864,
-ce fut un ouragan comme on en a peu vu... La nuit du 4 au 5 décembre
-1895, le coup de mer sur l’île fut terrible, par vent de suët[C]: l’eau
-entra dans toutes les maisons...» Ils datent tous leurs récits, comme un
-livre de bord.
-
-Ainsi, ils aiment à narrer. Mais ils préfèrent ne rien dire à conter
-leurs histoires aux incrédules, ou aux jeunes gens qui ne savent pas
-écouter. Leur plaisir est d’épiloguer à l’infini sur les circonstances
-d’un fait: ils ne font jamais leçon; ils la laissent faire à
-l’expérience. Et, qui les entend, connaît par eux qu’il n’y a rien dans
-toute la vie que l’expérience d’un fait.
-
-Ils ne reconnaissent plus leur esprit dans celui de leurs enfants. Ils
-croient où leurs pères ont cru; mais ils voient bien que même si leurs
-fils s’y rangent, ce n’est plus sans doute: ils choisissent dans les
-croyances. Pour eux, ils ont appris qu’il y a des fantômes et des
-revenants: car enfin, il y a un purgatoire, un enfer, et des damnés,
-n’est-ce pas? Ils savent que d’autres ont pu en voir, si eux-mêmes n’en
-ont pas vu; ils ont éprouvé l’efficace d’une prière et d’un vœu faits à
-propos, en péril de la vie. Ils ont des preuves qu’en terre bénite des
-morts, tirés de leur châsse, dix ans après avoir été ensevelis, sont
-sains comme l’œil. Et leurs femmes le savent aussi: car les vieilles, à
-leur tour, viennent s’asseoir au côté de leurs vieux hommes. Ils se
-regardent et se comprennent à demi-mot: leurs yeux se sont ouverts dans
-le même temps, à la même lumière.
-
-Elles, pourtant, disent les nouvelles: si celle-là a été battue par son
-mari; si les relevailles de l’autre sont faciles; si celui-ci est rentré
-«saoul perdu»; qui est malade; qui est guéri; et pour qui sonne la
-cloche des morts. Elles font les oraisons funèbres, rappelant d’une
-parole toute une existence bien connue. Elles prodiguent le blâme, ou
-partagent l’éloge. Et tous les vieux y souscrivent, du même avis qui n’a
-pas besoin d’être soutenu. Là-bas, sur la grève, les frais rires et les
-pleurs d’enfants.
-
-Les Vieux secouent la tête, et se taisent. Les bateaux rentrent. Le père
-interrogeant, crie: _Bonne pêche?_ Les fils répondent: _Oui_ ou _Non_,
-brièvement. Souvent, ils ne font pas de réponse; et souvent aussi, les
-Vieux ne questionnent pas. Les bateaux mouillent.
-
-Le soleil descend. Les Vieux regardent toujours la mer, de leurs yeux
-sombres, bleus comme une pierre enchâssée au creux des orbites, injectés
-de sang. Tous sont maigres, et leur peau a la couleur fauve des voiles
-passées au tan... Glabres, ou la barbe longue sous les lèvres rases,
-ils semblent tous avoir la bouche fine et scellée sur de grands
-mystères. Quelques haillons qu’ils portent, de cuir ou de toile, et de
-ces tons indéfinissables, qui sont ceux des habits où a passé la pierre
-ponce du soleil et de l’océan, sur leur dos ces hardes ont une forme
-noble, et cette suprême décence qui est l’accord du vêtement et de celui
-qu’il couvre.
-
-Et, jusqu’à ce que la nuit ou la brume soit répandue partout,
-enveloppant la mer, les Vieux ont les yeux sur elle, et regardent le
-large, où ils ne vont plus.
-
-
-
-
-VIII
-
-TRIOMPHE DES BARBARES
-
-
- Au Pont-l’Abbé. En septembre.
-
-Ils sortirent de l’église en menant grand bruit, et de ce pas militaire
-qui sonne comme une offense, parce qu’il semble prendre possession. Les
-moineaux s’enfuirent, et les petits enfants prirent peur: ils coururent,
-patauds et se balançant dans leurs robes lourdes, comme les canards se
-hâtent; et ils s’assirent, faisant des yeux ronds, à l’autre coin de la
-place herbeuse.
-
-Il y avait là deux Yankees et leurs trois filles,--celles-ci non moins
-semblables entre elles, que ceux-là entre eux: cinq redoutables
-créatures en bois et fer articulés, même air, mêmes cheveux, même
-regard, et peu s’en faut même costume:--deux palefreniers secs et
-glabres, au crâne étroit; cinq nez pointus sur cinq cols de linge
-droits; cinq voix nasillardes, aussi insupportables à entendre que les
-crécelles et ces jouets d’enfant où l’air, dans une vessie gonflée, fait
-vibrer une anche de métal; les deux hommes fumaient la pipe courte de
-bruyère; les trois femmes suçaient des sucreries rouges, vertes,
-violettes, pareilles à des bouts de chandelle; tous de haute taille, et
-les épaules carrées; les hommes lançaient des bons mots avec des jets de
-fumée: à tout, ils mettaient peu de paroles et un air de suprême
-importance; les femmes égrenaient des rires nasillards en montrant des
-dents sans doute fausses puisqu’elles paraissaient l’être: ils
-s’avançaient sur un seul rang: la force fumant la pipe aux côtés de
-l’élégance. Tous cinq proclamant de toute leur personne: je suis riche;
-je vous méprise, pauvres; pêcheurs de rien, paysans incultes,
-ignorants du dollar et du téléphone; je suis moi; nous sommes
-l’Amérique...--Derrière eux venait un Français qui faisait sa cour, qui
-les imitait en tout, et qu’ils traitaient avec un dédain parfois brutal,
-lui laissant entendre qu’il ne serait jamais comme eux, en dépit de ses
-efforts.
-
-Ils venaient de Brest, et parlaient de la rade. Ce n’était rien, si on
-la compare au port de New-York. L’un des palefreniers haussa les
-épaules, et rit en toussant, à la façon des abois: il assura qu’on ne
-ferait jamais rien de ce pays; à la bonne heure, si les Américains
-prenaient en mains la Bretagne... «Nous ne serions pas forcés,
-disait-il, d’aller demain à Penmarc’h en voiture: ni chemins de fer, ni
-hôtels convenables, ni...» Il n’en finissait pas d’énumérer tout ce qui
-manque à la presqu’île infortunée, que l’Océan lui-même sépare de
-l’Amérique. Et les autres d’y ajouter. Par-dessus tout, les Bretons
-semblaient exciter la réprobation de ces hommes sans reproche; ils ne
-riaient plus; ils parlaient avec acrimonie de leur misère, de leur
-saleté, de leur indifférence; ils les jugeaient stupides. L’une des
-femmes assura, d’un ton offensé, que les Bretons étaient des sauvages
-incompréhensibles; et une autre les compara aux Espagnols, qu’ils
-avaient vus l’hiver dernier: tous admirèrent la vérité de la
-comparaison; et, de la sorte, ces Américains eurent le plaisir de
-confondre deux peuples de l’Europe dans le même mépris. Le plus âgé de
-la troupe fit observer que la Bretagne ressemble encore à l’Espagne en
-ce que le sol est très riche, et qu’on n’en tire pas parti: «Ainsi,
-disait-il, je sais qu’il y a de la houille dans tout ce pays; et, en
-vérité, oui, on pourrait exploiter de grandes mines autour de Kemper.
-Croyez-vous seulement qu’ils y pensent? Ils ont un peu gratté la terre
-autrefois, à ce qu’on m’a raconté; mais ils sont trop paresseux...
-Pensez à ce que des Américains feraient ici: tout le pays serait couvert
-de chantiers et d’usines;.. Kemper serait un grand port de commerce;..
-il n’y aurait qu’à élargir la rivière;.. on ferait sauter à la
-dynamite...»
-
-Telle était la réponse de ces gens si sûrs de leur supériorité à
-l’accueil sans fard d’une terre si vénérable. Ils n’avaient vu Brest que
-pour vanter New-York; et ils venaient de Pittsbourg pour prendre Kemper
-en pitié. Pas un mot pour cette journée divine, pour cette vieille
-église sur cette place ravissante, pareille à une aïeule assise dans la
-prairie. Pas même un regard pour cette ville charmante et rustique. Qui
-nous sera jamais plus étranger, que ces étrangers-là?--En eux,
-l’éloignement est multiplié par l’insolence. Et ceux qui passent avec
-mépris par la Bretagne valent encore mieux, selon mon goût, que ceux qui
-s’y installent.
-
-Cependant, sur le quai, des hommes chargeaient avec lenteur une goélette
-danoise et un bateau suédois. Les Barbares s’avancèrent, du même pas
-sonore qui signifie la conquête. Les petits enfants, quittant de nouveau
-leur refuge, se dispersèrent derrière les arbres, aussi plaisants à voir
-dans leurs robes que des poupées qui courent: deux des plus petits,
-ronds et lourds comme des demoiselles à enfoncer les pavés qu’on eût
-enveloppées de jupes, tombèrent dans l’herbe. Les Américaines rirent,
-mais seulement par moquerie; le rire de ce peuple n’est jamais cordial
-ni tendre; leur âme ne sait pas jouer; et c’est pourquoi elle est plus
-fermée à l’art que celle même des nègres.
-
-Le long du chemin de halage, au bord de la rivière verte et bleue, des
-Bretons causaient, tous marins, et parmi eux le pilote de Tudy, homme au
-visage sévère, noir de hâle et à cause d’une barbe courte, pareille à
-une mousse épaisse, déjà marquée de blanc. A l’approche des étrangers,
-tous se turent; et certes si jamais des yeux échangèrent mépris pour
-mépris, ce fut là. Mais dans toute l’Amérique on n’eût peut-être pas
-trouvé d’aussi beaux regards que ceux de ces Bretons silencieux, dont
-trois au moins avaient ces prunelles d’eau profonde où veille la
-lumière, noblesse d’une race.
-
-
-
-
-IX
-
-LA MER PARLE
-
-
- Sur la plage, à Kerloc’h. Le 15 septembre.
-
-Elle pleurait, assise, lasse, tombée comme un paquet mou de vêtements.
-Elle pleurait doucement, sur le banc de bois jaune, une planche, portée
-sur deux pieux, devant sa maison, une cabane en bois, couverte de
-chaume. Elle avait contre le genou un enfant malsain, au teint terreux,
-qu’elle tenait d’une main serrée près d’elle. Dans la cabane, d’autres
-enfants criaient et geignaient, d’une voix plus forte, étant plus âgés
-sans doute... Elle ne les écoutait pas; elle regardait droit devant elle
-la mer splendide et rouge. Elle disait, en bégayant, d’une plainte basse
-et lente: «Mon Dieu... Mon Dieu... Ah! pourquoi... Pourquoi?...» Elle
-pleurait doucement au soleil couchant, la misérable. Puis elle se
-dressa, et resta longtemps immobile dans la lumière merveilleuse de sang
-et d’or.
-
-Cette femme était encore jeune; elle avait eu dix enfants, et n’avait
-guère plus de trente ans. Debout, on la voyait grosse d’une vie
-prochaine: elle avait l’air accablé: et elle ne semblait pas malade,
-quoiqu’elle fût enceinte; mais sa figure ronde, aux yeux simples,
-exprimait une surprise désespérée et d’ailleurs sans révolte. Elle avait
-ce calme placide des brebis, qui n’est point de la résignation, mais
-l’aveu de l’impuissance: les brebis vivantes ont déjà l’aspect des
-brebis mortes, et la seule différence est, dirait-on, qu’elles regardent
-leur supplice.
-
-Celle-ci venait d’être battue par son homme, un terrible buveur, un
-marin qui n’a pas son pareil à la pêche, et sans rival aussi pour boire.
-Il laissait mourir de faim les enfants qu’il faisait au hasard, quand il
-rentrait chez lui, ivre jusqu’à la folie, sans le sou, ayant laissé tout
-son gain dans les auberges, ruiné par une bordée de quatre jours. Il
-cuvait son eau-de-vie en battant sa femme et ses enfants; parfois, il
-les jetait dehors au milieu de la nuit; et d’autres fois, comme
-aujourd’hui, il s’en allait, pillant tout ce qu’il pouvait trouver
-d’économies ou d’aumônes dans la masure, après avoir passé malfaisant
-comme un orage. Cet homme pourtant n’était pas méchant: un hardi marin,
-excellent dans son métier, mais une brute déchaînée, une tête bestiale,
-quand il avait bu; et, avec l’âge, il s’enfonçait de plus en plus dans
-son vice.
-
-Deux enfants déguenillés sortirent de la maison; ils étaient sales,
-maigres, et déjà ils avaient les allures sournoises des bêtes
-craintives, des petits chiens trop battus. Reniflant avec bruit, ils ne
-dirent rien; et ils s’allèrent jeter sur le sable chaud et luisant de la
-dune. La mère restait debout; et son visage étonné, à l’expression de
-calme désespoir, était rouge à cause des larmes versées et du soleil
-mourant. Une intense clarté tombait de ses yeux; et ce regard, où l’on
-n’aurait lu en tout temps que des pensées vulgaires, parlait plus haut
-que l’intelligence: il disait même plus que la douleur; il racontait
-mystérieusement, dans les mêmes termes profonds et vagues qui sont ceux
-de la mer, du ciel et des arbres, le pouvoir, la grandeur de la
-souffrance et sa nécessité.
-
-La mer souriait, sans bornes; toute ondulée de fleurs, prairie de roses
-effeuillées, de pollen de peuplier et de violettes, elle frémissait dans
-la lumière. L’ineffable splendeur de son indifférence!... Elle n’a pas
-même de dédain: elle ignore, elle est sans pensée, la belle
-bienheureuse. Sur le sable, le flot a porté une carcasse de chien: un
-monde de vermine, de poux, d’insectes marins, s’empresse déjà
-joyeusement sur la charogne...
-
-En vérité, ce fut un beau chien: un danois gris, à la gueule carrée, aux
-pattes admirables, faites pour la course, sveltes, nerveuses, de l’acier
-tendu de soie grise. Mais quand c’eût été le plus bâtard des roquets, il
-n’en vaudrait ni mieux ni moins... Qu’en pense la vermine? Elle n’en
-pense rien.
-
-Maintenant, le soleil était mort; et la femme était retombée sur son
-banc. Son visage n’était plus rouge. Une pâleur presque verte, répandue
-sur ses traits, lui donnait la couleur d’une morte. Pourtant, elle
-tenait pressé contre elle l’enfant malsain qui ne l’avait pas quittée;
-et, l’ayant pris, elle le couchait sur cette poitrine d’où il était
-sorti, et où il pouvait déjà sentir une misère fraternelle, qui
-mûrissait dans le ventre, contre son oreille, prête à naître, prête à
-crier.
-
-Quoi donc, des millions et des millions de misérables ne vivent ainsi
-que pour mourir? Ils mangent, ils boivent, ils dorment, ils goûtent
-l’amour; mais ce n’est qu’un masque, et seulement afin qu’ils meurent.
-Quoi donc? des besoins qui ne finissent pas, et un plaisir de rien, un
-spasme court; quelques muscles, quelques organes aux longues habitudes,
-que rien ne trompe, à qui la privation est continument douloureuse, et
-dont les joies sont brèves?... Et là-dessus, la mort?...
-
-Oui, chantait le sourire de la mer. Oui, c’est la loi. Il ne faut pas
-changer un grain de sable à la vision. La bête de proie sublime, la vie,
-n’a que faire de ces plaintes. Elle se vante de ne pas penser et de ne
-rien plaindre. Que la mer délicieuse soit la sirène qui module, ou la
-gueule ouverte du monstre, qu’elle dévore ou qu’elle rêve,--que pas un
-atome ne soit changé à la vision.
-
-
-
-
-X
-
-LA DANSE
-
-
- A Kermorgan en Plo... Juillet.
-
-Elles dansaient dans la lumière violette du couchant, où couraient
-encore les vapeurs d’une journée d’orage. Non loin de l’entrée du
-manoir, sur le pré dansaient les jeunes filles. Elles étaient dix; et
-l’une d’elles, assise au pied d’une croix, chantait la ronde, d’une voix
-argentine.
-
-Le soleil descendait; et l’ombre s’allongeait sur l’aire lointaine,
-comme une eau noire que frange un ruban de soie grise. La prairie
-rendait son âme de parfums, respirant la fraîcheur du soir après la
-chaude journée; et les feuilles préludaient par un murmure au concert
-prochain des étoiles. Vers le fond du vallon, les orges mûrissaient; et
-l’on entendait en sourdine la fraîche mélodie du ruisseau.
-
-Elles dansaient, les jeunes filles, toutes vêtues de noir, en coiffes
-blanches, pareilles à des sœurs qui se chérissent. Leurs pieds
-retombaient doucement sur l’herbe molle, et ne faisaient pas de bruit.
-C’était une danse sans folie, un lent balancement, où l’on voyait les
-rubans de la coiffe flotter autour des visages, comme sur les rochers
-les algues marines, et les coins de la collerette blanche se soulever
-comme des plumes sur les seins.
-
-Elles se tenaient par trois; et tantôt elles faisaient une ceinture à la
-prairie; tantôt elles y erraient en courbes sinueuses, comme l’eau d’une
-fontaine qui s’épanche, dessine des méandres et cherche son chemin.
-Quand elles faisaient face aux derniers rayons du soleil, la bouche de
-l’une brillait, semblable à l’églantine rouge que mouille la rosée; une
-lumière triste et tendre, telle une lampe derrière les carreaux d’une
-maison solitaire, vacillait dans les yeux de l’autre; et ces filles
-modestes ouvraient à leur insu des lèvres, qu’un soupir d’ardeur avait
-seul décloses.
-
-Tout d’un coup, et s’effaçant derrière ses compagnes, le plus belle des
-danseuses quitta la prairie. Et toutes se mirent doucement à rire, en
-disant: «Tinaïk, Tinaïk... On sait bien où tu vas...» Un jeune homme,
-d’une grande et noble taille, s’avançait vers Corentine qui s’avançait
-vers lui. Ils échangèrent tout bas quelques paroles, tandis que la danse
-était suspendue. Et sans doute ils ne voulurent point s’y mêler. Mais,
-au contraire, ils s’en furent à pas lents, le long du pré sombre, à la
-lisière du bois. Une odeur de miel et d’absinthe montait de la prairie.
-Des oiseaux, confusément perchés sur les branches, volaient en silence
-d’arbre en arbre, pareils à des pensées perdues qui vagabondent. Et les
-deux amants s’éloignèrent, en se tenant par le petit doigt: quand elle
-joignit le sien à celui que lui tendait son ami, elle sourit, semblable
-à la lumière du soir sur la mer; elle ne voyait point devant elle, et
-heurta du front une branche basse: les gouttes de la pluie récente
-s’éparpillèrent sur son front en joyau virginal.
-
-Et quand tous les deux disparurent, les jeunes filles reprirent la
-danse, chantant avec celle qui n’avait pas quitté le pied de la croix:
-
- Autrefois, quand j’étais une jeune fille, j’avais un cœur si ardent...
- Adieu, mes compagnes, adieu pour jamais...
- Hélas! j’ai donné mon cœur pour rien,
- Hélas! je l’ai mis où il n’y a plus ni joies, ni plaisirs...
- Adieu, mes compagnes, adieu pour jamais...
-
-
-
-
-XI
-
-TUGDUAL
-
- Entre Rosporden et Carhaix. En automne.
-
-
-D’un pas incertain et lourd qui s’enfonçait dans la boue noirâtre,
-Tugdual, venant de la petite ville, descendait la route rapide, déjà
-ravinée par la pluie. Il avait les bras collés au corps, et ne faisait
-pas un geste; il marchait pesamment, la tête baissée sur l’épaule, et au
-bout de ses bottes éculées, comme des taches jaunes étaient collées des
-feuilles mortes. Soudain, il se jeta dans le fossé vaseux, et se coucha
-tout le long contre la haie. Il levait la tête, et, coiffée d’un vieux
-béret, il l’appuyait aux bruyères humides. Son visage respirait un ennui
-impassible. C’était un homme très grand, aux larges épaules, qui
-semblait très fort et usé par la passion. Son vaste corps était osseux
-et maigre sous les haillons. Il avait la figure basanée, comme du cuir
-fauve; des yeux au regard trop fixe, d’un bleu sombre et luisant de
-métal, au creux des paupières gonflées, dont l’éclat morne rappelait la
-nacre blême, une double et longue ride partageait son grand front par
-le milieu, depuis le nez jusqu’aux cheveux noirs; et ses mains étendues,
-quoique gâtées par le travail, montraient une belle forme. Il paraissait
-souffrir beaucoup; ou plutôt, il avait l’air d’un homme qui a souffert,
-et qui souffrira bientôt encore, dans un moment de répit. Ses traits
-durs et tirés vers la mâchoire disaient qu’il avait bu.
-
-Il rêvait là, étendu comme un cadavre sur la terre boueuse; et déjà
-c’était le soir. Quand, ayant enfin tourné les yeux, il vit venir du
-haut de la route un prêtre, qui sortait de son presbytère adossé à
-l’église, la dernière maison du bourg. Il se redressa d’un bond; il se
-roidit; et les traits crispés, sans penser même à secouer ses habits
-souillés de fange, il reprit son chemin d’une allure sèche et saccadée,
-comme si ses membres eussent été de fer ou de bois. Mais, de loin, le
-prêtre l’appela par son nom, et n’eut pas à le répéter: Tugdual
-s’arrêta. Il restait immobile, regardant devant soi, sans tourner la
-tête. Le vieux prêtre fut bientôt près de lui, un homme de haute mine,
-aux yeux noirs, vifs et sévères; tout son visage glabre et son vaste
-front avait la couleur du vieil ivoire; il était nu tête, n’ayant pas eu
-le temps, dans sa hâte, de prendre un chapeau. Il mit la main sur le
-bras de Tugdual, et lui dit:
-
---Vous avez encore bu?... Avant-hier, pourtant, vous m’aviez donné votre
-parole...
-
---Eh bien, je n’ai pas de parole, répondit Tugdual d’une voix rauque,
-sur un ton bas.
-
---Vous avez une parole, Tugdual; mais vous ne la tenez pas. Je vous ai
-vu passer... Je vous ai vu sortir de l’auberge. Où allez-vous?
-
---C’est mon affaire, monsieur le recteur...
-
---Non, c’est la mienne. Vous savez ce que j’ai promis à votre pauvre
-femme...
-
---Laissez-moi... lâchez mon bras, monsieur le recteur. Je vous dis de me
-lâcher...
-
---Vous ne vous en irez pas ainsi. Il va faire nuit; et il pleuvra...
-
---Il ne pleut pas sur les morts.
-
---Restez ici. Vous dormirez au presbytère...
-
---Vous m’avez chassé une fois; je n’y rentrerai plus... c’est juré... Je
-l’ai mérité, du reste; et vous ne pouviez pas me garder...
-
---Ne pensez pas à ce qui s’est passé, il y a longtemps. Vous êtes un
-honnête homme, Tugdual...
-
---Je ne suis pas un honnête homme, monsieur le recteur. J’ai envie
-d’être mort.
-
---Venez avec moi...
-
---Je ne veux pas. J’ai envie d’être mort. Laissez-moi
-tranquille,--dit-il avec irritation, après un silence; mais il ne fit
-pas un geste de son bras, où la main du vieillard était posée.--Que me
-voulez-vous enfin?--reprit-il d’une voix grondante; et ses yeux
-brillaient d’une flamme hagarde, comme une lampe dans la
-fumée.--Dormir?... Aller chez vous?... Non. Vous êtes trop près du
-cimetière...
-
---Votre femme vous a tout pardonné, Tugdual; elle vous aimait.
-
---Je ne l’aimais pas, moi. Je l’ai tuée.
-
---Non, que dites-vous là?
-
---Je l’ai tuée, que je vous dis. Je le sais mieux que vous...
-
---Ce n’est pas vous, Tugdual, qui l’avez fait mourir; elle est morte de
-chagrin, et parce que Dieu l’a permis...
-
---Je vous dis que je l’ai tuée... C’est moi, son chagrin,--fit-il avec
-une irritation violente.
-
---Obéissez à la pauvre créature, puisque vous vous repentez ainsi,
-Tugdual...
-
---Je ne me repens pas... Je l’ai tuée, et j’ai bien fait...
-
-Le prêtre regarda longuement l’homme qui lui parlait de la sorte, plus
-roide sur ses pieds que jamais, et dont les lèvres frémissaient,
-fébriles. Il soupira, pensant: «Je n’en tirerai rien.»
-
-Cependant la nuit grise tombait du ciel gris. Tout le ciel bas pesait
-sur la route noire et les arbres sombres, comme un pierre funèbre, sans
-une veine plus claire, une dalle de grès, uniformément livide. Un
-chat-huant froua, dans le fourré des hêtres; et un coup de vent pluvieux
-fit grincer au loin la girouette.
-
---J’ai envie d’être mort..., répéta Tugdual avec lenteur; et, pris de
-colère:--Ah! voyons, laissez-moi aller!
-
-Et d’une secousse rapide, il se dégagea de l’étreinte du prêtre. Dans
-ses yeux vacillait une lueur d’égarement sinistre. «Cette nuit... Cette
-nuit même...» murmurait-il.
-
-Le vieux prêtre le suivait du regard. Et Tugdual s’éloigna d’un pas
-raide et saccadé, entre les haies funèbres sous le ciel morne.
-
-
-
-
-XII
-
-BUCOLIQUES DE SEPTEMBRE
-
-
- En Benodet.
-
-Ayant trouvé le champ libre, le troupeau quitte la lande, taureau en
-tête. De-ci, de-là, les vaches tirent de la haie une branche molle, une
-tige verte. Elles mordillent au passage, et ne s’arrêtent pas. Elles
-sont cette fois à la promenade. Elles vont sagement, balancées sur leur
-large croupe, comme les barques sur la vague. Elles lèvent un peu la
-tête de côté; on dirait qu’elles cherchent à voir le pays, et que le
-taureau noir les guide: parfois, il se retourne à demi; il les regarde
-venir, quand elles s’attardent. Il les conduit ainsi jusque sur le
-phare. Elles foulent la terrasse dallée, qui sonne sous leurs pas; elles
-frottent leur museau contre la grille, où rien n’est vert, ni tendre, ni
-bon à manger. Une, les cornes passées sous la balustrade, médite, et
-rumine, tirant la langue entre les barreaux.
-
-Le matin est bleu comme le myosotis; il sent la fleur et le sel; la
-brise tiède est un souffle, un frisson dans une lyre d’or.
-
-Cependant, le taureau noir s’est enhardi jusque sur les roches. D’un
-sabot délicat et sûr, il va plus loin que le phare; il descend sur les
-pierres trempées que le jusant découvre; et il se campe sur le dernier
-roc, où la mer se brise. Le bloc noir et brillant d’eau se confond avec
-le sabot noir de l’animal, et lui fait un socle. Il contemple avec
-attention la rive, que la lentille de son gros œil reflète, inaltérable.
-Dans l’air si bleu et si clair, sur la roche où le soleil n’épanche pas
-encore sa vague blonde, on dirait moins le taureau que l’ombre d’un
-taureau même...
-
- * * * * *
-
-Hommes et femmes, nous avons un sexe pour les animaux; et leur nez le
-leur dit. On s’en aperçoit, quelquefois, à la campagne.
-
- * * * * *
-
-Six mauvis de bruyère s’égayent du joli matin: le soleil se lève à
-peine, et ne touche qu’un bord de la rivière. Les minces oiseaux
-volètent allègrement sur un petit chêne: ils s’y posent en quinconce,
-comme des bougies sur un candélabre vert; ils dansent, en sautant d’un
-léger bond; d’une branche à l’autre ils vont, se suivant tous et gardant
-leur ordre.
-
-Le yacht descend le flot, rasant la rive; il porte sans doute vers les
-îles, à la chasse des goélands, une bande de jeunes hommes en savant
-équipage, casqués, bottés, armés. Et les oiseaux, pleins de joie, se
-posent sur la haute voile, si claire dans l’ombre bleue. Un coup de feu,
-un coup de crosse; et trois des mauvis tombent. Le soleil gagne le yacht
-et la rivière; et sur la voile blanche, il éclaire quelques taches
-sombres, un peu de plumes, de duvet et de sang.
-
- * * * * *
-
-Solennellement, au chaud soleil, un cortège s’avance du chemin crayeux
-sur la lande. Pieds nus dans les sabots, une jeune fille aiguillonne
-d’une mince baguette une grande vache rouge; la bête souffle et fait
-l’indocile; deux paysans, le chapeau en tête, et sans veste, marchent
-sur les flancs; un troisième, au bout du champ, surveille le petit
-taureau pie, qui meugle, en donnant de brusques coups de corne, le front
-bas. Le beau matin de septembre est déjà brûlant. On mène la vache au
-taureau.
-
-La large jeune fille, aux joues rouges, pousse la vache devant elle; et
-les hommes la présentent à l’étalon qui renifle, bave et, dressé sur les
-sabots, bondit contre la femelle, comme un cheval qui se cabre. La vache
-se dérobe; et le mâle, irrité, retombe en beuglant. Deux des hommes
-rient, sur une parole brève que le plus jeune a lâchée; l’autre reste
-grave et ne dit pas un mot.
-
-La forte fille aux hanches larges ne fait plus un geste; un de ses bras
-lui pend le long du corps; de l’autre, qui tient la baguette, à grands
-coups distraits, elle frappe la haie devant elle, ayant un peu tourné la
-tête, et semblant regarder les buissons.
-
-Un composé de plantoir rond et mobile, de spatule qui flaire, et de
-bêche solide, un instrument à forer, à remuer la terre, à arracher, à
-renifler, c’est le groin. Et les oreilles du porc rose sont des plats à
-barbe, truffés et luisants.
-
- * * * * *
-
-De bonne heure, fouettés par la brise fraîche, les cochons viennent en
-se dandinant sur la lande verte. C’est un de ces matins clairs, où la
-campagne semble lavée, vêtue de neuf, tant elle est gaie, et brille
-propre.
-
-Ils sont deux porcs, trois truies et deux petits cochons noirs aux soies
-encore lustrées. Un des ménages marche en avant, la truie serrée contre
-le porc, et se donnant des coups de tête, quand les groins toujours
-baissés se rencontrent sur quelque ordure. Ceux-là sont blancs, de
-petite taille, le col énorme et ballant: quand ils se tournent, la queue
-en fouet entre les fesses, le poil cessant avant le dos, ils ont l’air
-nu, et leurs grosses cuisses roses sont d’une nudité obscène qui n’est
-pas celle des animaux.
-
-Une truie géante, haute sur pattes, grande comme une génisse, roule bord
-sur bord, fouillant de tous côtés avec une espèce de hâte allègre, et
-découvre enfin une fosse, au coin le plus retiré de la lande, où les
-maisons d’alentour font leur vidange. Aussitôt de s’y jeter, comme un
-nageur plonge. Sa masse enfoncée fait comme une pierre dans un étang:
-elle éclabousse de toutes parts une pluie d’immondices. Elle s’avance
-dans ce bain jusqu’à perdre pied. Quand elle en sort, la truie rose est
-plus noire que les cochons noirs. Elle est teinte d’ordures. Elle répand
-une puanteur d’égoût. Toute la lande pue d’elle. Les deux petits
-porchers rient aux éclats, et poursuivent la bête qui grogne.
-
- * * * * *
-
-Par la barrière ouverte, la vache rousse entre dans le jardin en fleurs.
-Elle regarde, circonspecte, si ni l’homme, ce dieu terrible, ni le
-chien, son ministre puissant, esclave mobile, plein de bruit et de
-malice, ne la guettent dans le beau jardin, où tout est bon à manger, si
-vert et si frais encore. Tout en tournant les yeux, elle met le moment à
-profit, et happe une botte d’œillets, un bouquet de chèvre-feuilles et
-des jacinthes juteuses. Inquiète et toujours broutant, enfin elle se
-rassure: un festin inespéré. Depuis le mois de mai, rien de si savoureux
-sur la langue. La bonne herbe est telle que de l’eau sous les babines:
-et, en outre, l’herbe nourrit. On peut même se frotter le front piqué
-par les mouches contre les branches de pommier, non sans mâcher quelques
-pousses. Et ni le dieu, ni son soldat terrible, qui vaut mille mouches à
-lui seul, ne donnent signe de vie. Ce jardin est un paradis perdu, rendu
-aux vaches. Il faudrait peut-être avertir les autres, là-bas, sur la
-lande sèche.
-
-La Rousse beugle. Et soudain le dieu accourt avec son chien, et le bâton
-au bout du bras, ce bras divin, incalculable, qui fait tout ce qu’il
-veut, qui va si loin. Cris, abois. Un grand coup sur la croupe. La vache
-détale en soufflant.
-
-
-
-
-XIII
-
-FIN DE FÊTE
-
-
- A Saint Gw..., en Pen-Marc’h. Septembre.
-
-Ils commencèrent la fête après les prières. La journée était très
-chaude.
-
-Les auberges en plein vent, longues tentes couvertes de bâches vertes,
-s’ouvrant d’un seul côté, laissaient voir une foule d’hommes et de
-femmes assis autour des tables en bois blanc, dans l’ombre noire: les
-marins et les paysannes entraient par groupes; ils s’offraient à boire,
-et vidaient les verres en riant; puis, sortant d’une auberge, ils
-passaient dans une autre. Elles formaient une sorte de rue couverte; et,
-sous les toiles d’un vert d’olive poussiéreuse, où s’étalait en lettres
-noires le nom du tavernier, c’était une enfilade d’espaces obscurs,
-pleins de fumée, qui évoquaient l’idée d’étranges cavernes, refuges
-propices à des méfaits; sur le seuil, les servantes s’empressaient
-lentement, à la mode bretonne; le long des tables, et jusqu’au fond
-sombre de ces salles dressées sur quelques piquets, on distinguait les
-verres qui brillent, les rubans des femmes, et les broderies jaunes des
-gilets.
-
-Un air de plomb tombait; et sur la place bruissait le tumulte des pas et
-des paroles. A mesure que le soleil déclinait, la chaleur se fit plus
-étouffante. Les paysans dansèrent, au son de la bombarde; et l’on
-entendait rouler le rythme des pieds lourds sur la terre dure. Puis,
-beaucoup s’en furent à la hâte pour dîner. D’autres demeurèrent, et se
-mirent à boire d’un air résolu, cloués sur leur chaise, et comme décidés
-à ne jamais s’en aller de l’auberge. Ils restèrent silencieux, quelque
-temps; et la fête parut dormir, pour une heure. Au crépuscule, tous peu
-à peu revinrent, à la façon des fourmis, rares d’abord et clairsemés,
-grouillement noir ensuite; la foule s’entassa entre les tentes; et
-lentement, comme monte la mer, grandit l’orgie.
-
-Les hommes et les femmes, les enfants et les vieux, tous buvaient,--et
-chacun semblait sortir de soi-même pour prendre un caractère nouveau:
-son être de boire. Un homme chantait, couché contre un mur; et quelques
-paysans, l’ayant vu, l’interpellèrent; ils n’obtinrent pas de réponse,
-et, campés devant lui, ils se mirent aussi à chanter. Il y en avait
-d’étendus, tout de leur long, comme des morts: ils ne faisaient pas un
-mouvement; et quand la lumière d’une lampe éclairait leur tête, on
-apercevait un trou rond et noir, la bouche ouverte, au milieu d’une face
-raidie. Dans un coin, un vieux homme, aux lèvres crispées, saisit une
-poule par les pattes, la coucha le bec en bas, et se mit à lui piétiner
-la tête à coups de botte: la poule cria violemment comme pour faire un
-œuf, et battit des ailes; ses pattes se roidirent; quelques plumes
-grises se détachèrent; et le misérable œil rond roula au bout du bec,
-comme si la poule avait picoré une lentille. Deux enfants, d’abord
-effrayés, ouvrirent la bouche en _o_, et, s’étant regardés, rirent.
-
-Un homme chantait, assis sur un escabeau. Quelques autres arrêtaient
-tous les passants pour les faire boire. Les femmes burent aussi; le
-café, mêlé d’eau-de-vie, dans les grandes tasses, était du noir de la
-mauvaise encre, et l’alcool y faisait des yeux, comme de l’huile. Un
-marchand gras et blême, la mine sérieuse, à peine déridée de loin en
-loin par un sourire, allait et venait, au milieu de la joie; et, calme,
-il tirait du cidre ou de l’eau-de-vie aux tonneaux, d’instant en
-instant. Vérifiant d’un œil rapide les pièces et les sous, une bouteille
-dans la main droite, de l’autre il les enfonçait sans bruit dans une
-large sacoche, serrée à sa ceinture par une courroie jaune.
-
-Le bruit croissait; la foule se pressait, patiente. Elle formait des
-groupes lents, qui demeuraient sur place et parlaient en buvant, tandis
-que sur le terre-plein l’on voyait aux lampes fumeuses se balancer les
-danses. Point de propos obscènes: dans les yeux une lueur de chaude
-gaieté qui, peu à peu, se fit plus brûlante, comme la flamme s’élève de
-l’incendie; et plus tard, dans toutes les prunelles, se répandit
-l’ivresse de la violence, ou un rêve malsain de tristesse... Le long
-crépuscule versait peu à peu dans la nuit.
-
-Des enfants avaient bu; et leurs bouches crispées ne pouvaient plus
-cesser de sourire, comme si les muscles des lèvres avaient été soudain
-paralysés. Une femme, qui riait, fit goûter l’eau-de-vie à son
-nourrisson au maillot: il se mit à cracher, comme un chat; puis, il bava
-de plaisir, tirant un bout de langue blanche pareil, entre ses joues
-rondes, à une amande fichée dans une pomme.
-
-Deux femmes se disputèrent aigrement; et une jeune fille pâle, derrière
-elles, semblait attendre qu’elles eussent fini, déjà résignée à passer
-la nuit dans cette attente. Un homme roide, contracté, adossé au mur,
-comme une poutre, d’une main infatigable étalait sa barbe d’un seul
-côté: des poils lui restaient aux doigts; il les regardait en souriant,
-d’une mine hébétée. Près de lui, sans qu’il y prît garde, un femme assez
-âgée, grasse et très blanche, larmoyante, tomba contre la muraille: elle
-récitait, sans se lasser, les premiers mots de l’_Ave_. D’anciens
-matelots se donnaient le bras, hurlant, les yeux effrayants, la tache
-sanguinolente de l’ivresse sous les paupières; et d’autres pêcheurs se
-taisaient, plus terribles encore, à cause de leurs faces fermées, aux
-grands traits roides: tels des rocs, pleins d’ombres, crevassés de noirs
-reflets; quelques-uns parfois tressaillent brusquement; un d’eux bave en
-serrant les dents, et la salive jaune coule, lichen sur ce menton rasé;
-un autre psalmodiait une histoire: à la fin, on le fit rouler sur la
-grève, d’un coup de poing.
-
-Un ou deux Anglais, ivres aussi, matelots d’un navire à l’ancre, furent
-pris à partie; et les couteaux luirent. Mais, le gendarme inquiet parut;
-et le groupe se dispersa. Un prêtre passa, portant une face rouge sur
-une soutane maculée. Un grand paysan roux courait sur le chemin, criant
-des défis: à toute force, il voulait se battre; et son œil mauvais de
-bête qui ne se connaît plus, avait la couleur vitreuse et striée d’une
-groseille à maquereau, jaillie ronde de l’orbite. Quelques gars
-couraient lourdement derrière les maisons, poursuivant des filles, dont
-on entendait le rire étrange, haletant, où l’appel du désir se mêle au
-cri de la crainte, et où déjà l’on surprend le râle de la fureur
-sensuelle. Beaucoup de femmes erraient, incertaines, cherchant leurs
-hommes du regard; à l’abri des salles basses, par les portes ouvertes,
-on voyait une foule noyée dans le fumée des lampes lugubres qu’un
-brouillard étouffait, couchant les flammes, et d’où s’élevait un
-brouhaha grave. L’énorme crâne chauve d’un paysan avait roulé, du milieu
-de sa poitrine, contre la table: l’homme ronflait, les jambes écartées
-en compas, d’un pied de la chaise à l’autre: parfois, il se secouait; il
-crachait comme s’étranglant; et la tête retombait: près de lui, un
-enfant se tenait, peureux, silencieux et pensif.
-
-Au loin, grondait un tumulte confus. Les femmes avaient l’œil brillant,
-comme verni sous une laque de flamme. Assise sur une pierre, une belle
-fille blonde, l’air à la fois honteux, cynique et égaré, se tenait le
-buste renversé, la gorge droite, souriant avec une sorte de délice
-navré... Rouge elle-même, à demi ivre sans doute, une femme courte, aux
-gros doigts gonflés, fouillait son homme endormi, et lui prenait le
-reste de son argent. Une autre, abandonnée, regardait avec haine son
-mari qui riait, gai d’insolence, et plein d’une obstination terrible
-dans le plaisir de son vice: «Hé, hé quoi?...» répétait-il. Sous une
-tente en toile verte, une bande d’amis et de parents hurlait: on eût dit
-des fous; les uns violets, les autres blêmes, ils poussaient ensemble
-leurs cris, et brusquement ils se taisaient ensemble. Un vieux, au nez
-long et pointu, frappa un coup solide sur la table, qui fit sauter les
-verres; et tous se turent encore, étrangement.
-
-Par troupes de quatre et de cinq, des matelots passaient, d’une allure
-débraillée et brutale. Les plus à craindre n’étaient pas les jeunes
-gens; mais les hommes de quarante ans à cinquante. On en voyait, les
-yeux en sang, à fleur de tête, la lèvre rase, le menton comme encadré de
-cuir noir par une bande de barbe courte; ou bien, les sourcils en
-broussailles, les favoris incultes, ils avançaient un mufle luisant et
-rouge. Un frappait du plat de la main dans le dos d’un large singe roux,
-aux prunelles fauves, et dont les yeux semblaient un cercle d’ébène lamé
-d’or. Un autre, aux grasses oreilles poilues, percées d’un anneau de
-cuivre, crachait longuement devant lui, comme s’il avait voulu tracer sa
-route. Un autre encore mit sous le nez de son voisin un gros poing velu
-de roux, semé de lentilles jaunes; et le voisin découvrant ses dents,
-fendait sa bouche sur un rythme lent, à la manière des vaches, quand
-elles mâchent, et rejetant automatiquement la tête sur son épaule...
-
-Le vent de mer soufflait au-dessus des roches, et sa large haleine
-agitait les cheveux et les rubans sur ces têtes violentes. Mais l’arôme
-salé de l’Océan lui-même ne chassait pas une odeur terrible et lourde,
-partout répandue: quelque chose de profond, quelque chose de triste
-comme le remords à l’ancre dans le crime, pesait sur ces hommes. Il
-flottait un air de meurtre, une lueur farouche; et, comme une vapeur,
-était suspendu le délire...
-
-
-
-
-XIV
-
-LA BELLE DU MAIL
-
-
- Au Pont-l’Abbé. Un jeudi de septembre.
-
-L’après-midi d’été resplendissait dans l’espace. Une claire ardeur était
-suspendue entre le ciel bleu et la terre lumineuse; tout était blond
-sous le soleil; à l’ombre, tout était bleu. Dans les petites rues de
-Pont-l’Abbé, trop étroites pour que la lumière touchât le sol, il
-faisait presque frais, comme sous une voûte de pierre, et sur les
-places, la chaleur tombait joyeuse, impitoyable aux yeux, telle que
-l’est aux oreilles une fanfare.
-
-La grande place du Marallac’h, plantée d’arbres en son milieu,
-sommeillait entre les maisons arides. Mais sur les vieilles pierres
-aussi, le soleil d’été jette un charme, un réseau d’or. Et le ciel bleu,
-comme un sourire, dort sur les tilleuls. La place est presque vide; le
-mail déjà presque désert. Les chalands ont quitté le marché sous les
-arbres, et les étalages des fripiers, où luisent encore au milieu du
-drap noir et des habits, le velours jaune, les broderies rousses et la
-soie. Il ne reste plus que quelques femmes qui, le porte-monnaie à la
-main, hésitent entre le désir de l’emplette et la dépense. Les fripiers
-ploient leur marchandise, en recherchant les plis anciens. Un ou deux
-paysans attardés causent avec des marchands, comme eux vêtus à la
-paysanne. Dans un coin, une fillette essaie un tablier bordé de bleu; et
-rieuse, elle cambre le corps en arrière, pour voir l’effet de l’étoffe
-sur sa robe... Un grand matelot, maigre et roux, qui semble une statue
-de cuivre, planté dans un rayon de soleil, cause lentement avec deux
-Bigoudens[D], au coin de la rue Pen-ar-Happ; un vent léger, un souffle
-délicieux agite un moment les rubans de velours sur les chapeaux de
-feutre noir, au grain frisé de peluche; et l’un des hommes, se
-découvrant, éponge du mouchoir son crâne chauve, rouge et ruisselant de
-sueur en gouttelettes égales, comme celles de la rosée, le matin, sur
-les pavots... Ils parlent sans se hâter, comme pour mieux se sentir
-perdre le temps. Le matelot, entre ses doigts disjoints, tient un gros,
-un vieux porte-monnaie, dont le cuir vert est fendillé d’écailles,
-gonflé de pièces et de sous... Là-bas, entre les deux places au soleil,
-la rue étroite semble un canal bleu entre deux disques d’or...
-
-Et voici qu’au bout de l’allée, non loin de la Communauté des
-Religieuses Augustines, arrêtée et parlant à un marin, je vois une jeune
-fille merveilleuse. Je la contemple, frappé d’admiration. Elle pouvait
-avoir vingt-deux ans. Elle était grande et svelte même sous le costume
-de Pont-l’Abbé, qui alourdit toute taille; et même sous la coiffe
-bigoudène, la forme de son visage restait d’un pur ovale. Elle laissait
-voir de ses cheveux, dont les boucles longues étaient de la couleur du
-filin roux, quand il brille au soleil. Elle avait de longues mains
-blanches et des lèvres en arc, de ce pourpre délicat et brûlant qui est
-propre aux œillets.
-
-Qu’elle était belle dans sa souple jeunesse... Mais l’air de ce visage
-en était la merveille: on ne sait quoi de chaste et de voluptueux
-ensemble, de grave, de paisible et de séducteur, comme si une âme
-enfantine et courtisane s’épanouissait à la même heure dans la fleur de
-ce corps. Qu’elle était belle, et plus que tout, de sembler si
-inconsciente. En vérité, une beauté seigneuriale: la grâce de celle qui
-est sûre de toujours séduire, et qui n’a jamais trouvé un homme qu’elle
-ne l’ait soumis et charmé. Elle me rappelait la fauve et tranquille
-Vénitienne, que Titien montre dans sa chambre et que Carpaccio promène
-dans les fêtes. Elle souriait à peine, indifférente. Le noble être,
-plein de vie, de rythme et d’harmonie, sans une réflexion, sans une
-ombre... Je ne me lassai pas de l’admirer, capable de tout avec la même
-tranquillité douce et le même sourire, capable même de passion, et
-pourtant de ne jamais servir qu’au désir.
-
-
-
-
-XV
-
-UNE HUTTE
-
-
- Chemin de Ker-Loc’h... 20 octobre.
-
-On remarquait cette hutte pour son air sombre, quoi qu’il y en ait bien
-d’autres plus misérables. Elle était collée au sentier qui va vers la
-dune, comme une verrue sur une joue; elle semblait tomber d’un côté,
-suivant la pente. Une seule fenêtre, si c’en est une qu’une lucarne
-moins grande qu’un carreau de vitre, et bouchée tant bien que mal,
-derrière trois barreaux de fer, avec des chiffons et des pierres. La
-maison ne s’étendait pas sur plus de quatre ou cinq pas de long; on
-était frappé d’y toujours entendre un bruit de voix, d’en voir sortir
-nombre de gens, et, tant qu’avait duré l’été, de trouver réunie sur le
-seuil une compagnie nombreuse. Là dedans vivaient en effet deux
-familles, dont l’une a dû être dépossédée, depuis, par la mort: le père
-infirme, et la fille épuisée par la phtisie.
-
-Cet homme avait eu un peu de bien; mais un accident l’avait rendu à demi
-paralytique. Dès lors, il s’était couché, comme ils font si souvent,
-d’un air qui accepte la mort, qui semble l’attendre, et qui se résigne à
-vivre ou à mourir, peu importe, dans une entière soumission à la
-fatalité. Il avait vécu, il avait bu, pour consoler son oisiveté; il
-avait eu des dettes, et ne pouvait pas les payer. Il restait sur le
-grabat, indifférent aux jours, et peut-être sans regrets.
-
-Cependant, sa fille avait grandi. On l’avait mise en condition. Dans la
-grande ville où ils l’avaient menée, ses maîtres avaient veillé sur
-elle. On lui avait appris le ménage et la propreté. Quand elle revint,
-pour l’été, avec ses dames sur le bord de la mer, elle jouait à la dame
-elle-même: elle connut les jouissances de la vanité, et le plaisir
-d’humilier les petites filles, ses compagnes. Elle portait un chapeau;
-et le dimanche, se rendant à la messe, elle mettait des gants.
-
-Puis, trois ou quatre ans plus tard, comme elle en avait dix-huit ou
-dix-neuf, tout d’un coup elle quitta sa protectrice. Jamais elle n’en
-put donner la raison; elle paraissait l’ignorer elle-même. Aux questions
-elle répondait: «Pourquoi? Je ne sais pas... C’est comme cela...» Elle
-partit donc, laissa la ville, répliquant à tout: «Je m’ennuie...» et
-quoi qu’on lui pût dire, elle revint au pays. Elle trouva son père
-impotent, et plus misérable qu’il n’avait jamais été. Un des créanciers,
-réduit lui-même à l’extrémité, s’était installé avec toute sa famille
-dans la maison de l’infirme forcé d’y consentir, et n’ayant pas un autre
-moyen de s’acquitter. Une chambre longue de cinq pas, dont un homme,
-monté sur une chaise, touchait le plafond, hébergea dix ou douze
-personnes.
-
-Quand la jeune fille fut de retour, elle dépouilla tout ce qu’elle avait
-appris, et une à une toutes ses bonnes habitudes, comme on quitte un
-vêtement de voyage;--et, comme on reprend son habit de tous les jours,
-elle rentra dans ses mœurs de villageoise dénuée de tout. Plus de soins;
-plus de bains; plus d’eau même, sinon à de rares intervalles; au lieu de
-porter des gants, quand ses bas furent troués, elle n’en mit plus. Loin
-de se parfumer, elle oublia l’usage de l’eau claire. Elle parut languir:
-elle était rentrée au pays, se disant malade: en peu de temps, il fut
-avéré qu’elle avait la poitrine atteinte. Elle toussait; elle rendait du
-sang; elle restait comme morte en de longues défaillances. Elle semblait
-s’en soucier à peine, non plus que de la hideuse misère où elle était
-tombée aux côtés de son père infirme. Quelqu’un, qui la secourait, ne
-voyait jamais chez elle la moindre expression de plaisir: elle y
-paraissait insensible. A quoi rêvait-elle, placide, et le visage encore
-assez plein?--Mais, sans doute, elle ne rêvait à rien: elle demeurait
-sur son lit, et n’en descendait plus. Tout lui était indifférent; et
-peut-être elle-même. Les Bretons ont souvent ce tour oriental d’esprit:
-ils font à la fortune, bonne ou mauvaise, le même visage qu’un arbre
-dans la terre fait au temps.
-
- * * * * *
-
-On avait tendu une espèce de loque entre le coin de la salle où le père
-et la fille vivaient couchés, et celui où se tenait l’autre famille,
-père, mère et sept enfants, huit peut-être. Ce soir, après une journée
-pluvieuse et tiède, j’ai vu par la porte ouverte pouiller le taudis. Ils
-n’ont pas tous un lit: plusieurs couchent sur des couettes en balle
-d’avoine; point de draps, ni de couvertures. Il vient de cette chambre
-une odeur infecte de sueur, de linges souillés, d’enfants crasseux et de
-lait aigri. Dans un coin, de la paille, des pommes de terre en tas, et
-une grande poêle mince à faire les crêpes... Chaque fois, là dedans, que
-quelqu’un quitte sa place et se meut dans l’air chaud de la pièce,--un
-souffle d’étable en sort, chargé d’un relent de saumure et de
-transpiration. Posés de travers sur le plancher de terre battue, sont-ce
-des meubles, ces rares morceaux de bois noir, vernis de crasse? Est-ce
-un morceau de lard qui pend sous l’âtre, ou un haillon?
-
- * * * * *
-
-Sur sa couche, la jeune fille, à demi assise, tousse sèchement. Elle n’a
-pas la force de parler aux trois petits enfants qui l’entourent, et qui
-sont assis dans son lit avec elle: car les enfants de ses voisins, de
-ses hôtes forcés, passent le temps dans le lit de cette phtisique qui
-crache, presque mourante, et qui les caresse...
-
-
-
-
-XVI
-
-FIN DU JOUR
-
-
- En Kerloc’h. 19 octobre.
-
-Il fait triste et gris. Le crépuscule soucieux d’une journée morose
-regarde la campagne. Les landes et les buissons s’assombrissent. Les
-souches d’ajoncs retiennent un rayon de lumière, et le renvoient de
-côté, louche comme un regard sournois.
-
-Le poulain rouan s’ennuie dans la lande, et tourne sa tête, au mufle
-naïf de jeune nègre, vers sa mère, la jument blanche, qui mâche
-mécaniquement du foin, tombé de quelque voiture sur la route.
-
-Les enfants rentrent à la maison, un fruit à la main; et la bonne
-chienne, qui les suit, happe un quartier de la pomme aux doigts du plus
-petit, qui crie. Au tournant du chemin, la vieille grand’mère, qui
-toujours se hâte et trottine, traîne son petit-fils, si blond qu’il
-semble de lin blanc, qui bavarde, qui se cambre en arrière, tirant sur
-le bras de la bonne femme, et veut aller en canot, dit-il.
-
-Les nuages roulent pesamment à l’Ouest. «Il y a mention de tempête»,
-fait Naïk à la vieille Marie. Et celle-ci de bénir cent fois le nom du
-Seigneur, pour détourner le mauvais sort de l’orage, et l’éloigner des
-siens qui sont en mer.
-
-La longue ferme, au coude de la route et du pré, contre les haies où les
-hauts genêts sont en fleurs, souffle doucement un long, un mince fil de
-fumée bleue, au-dessus du chaume. C’est une solide bâtisse, en pierre
-grise qui brille. Et par la porte ouverte, pleine d’une ombre rousse, on
-voit dans la salle déjà noire, où luisent les charbons rouges au fond de
-l’âtre, une jeune femme debout près du dressoir, qui, les bras arrondis,
-comme si elle appelait la nuit à elle, range sa coiffe...
-
-
-
-
-XVII
-
-TEMPÊTE
-
-
- Coup de Sud-Est. Jour d’octobre.
-
-Soudain, le jour d’automne s’est obscurci. On ne voit plus le soleil que
-par plaques de cuivre, posées de loin en loin au hasard des éclaircies,
-sur les hauteurs et sur les rives. Partout, entre deux échappées
-lumineuses, des pans d’ombre tragique, grise de ce gris qui n’est ni le
-jour ni la nuit, mais qui semble la couleur des éclipses.
-
-Un court moment de silence. L’espace retient son haleine, comme dans
-l’angoisse et la terreur. L’air a la palpitation morne et lente d’un
-cadavre qui se refroidit. Dans la lande, le bétail beugle--et, tout au
-fond du pays marin, sans qu’on sût dire où, un sourd mugissement de mer
-répond au beuglement des bêtes.
-
-On tourne la tête, du côté où l’on n’a pas pensé à regarder encore: et
-l’on reste effrayé. Roulent et tombent du Levant sur la mer, d’immenses
-nappes noires. Tant elles se précipitent, qu’on ne peut les suivre dans
-leur galop; et toutes bientôt se confondent. Dans la masse, on ne
-distingue plus que des étages d’ombre. Sur la base reculée des nuages
-noirs, tournent en fumant des tourbillons noirâtres, teintés d’ocre et
-de roux, pareils à la fumée du charbon, dans les villes de houille. Ce
-ciel lugubre cache l’autre, et s’abaisse toujours davantage sur l’Océan
-qui verdit, qui se plombe, comme un malade dans l’accès de fièvre
-pernicieuse.
-
-Les bonnes femmes secouent la tête et disent:
-
---Le ciel a bien mauvaise apparence...
-
---C’est la tempête...
-
-A ce nom, elles se signent.
-
---Hier soir, fait un vieux marin, je l’ai dit: les vents sont bas. Il y
-aura du dégât avant la nuit.
-
-Et il fume pensivement sa pipe, la tête en l’air, renversée pour
-consulter le temps.
-
---_Ma Doué! Ma Doué[E]!_ murmurent les femmes.
-
-Et, tout à coup, comme si le monstre était né de l’embrassement du ciel
-et de la mer, et se déchaînait, éclatant entre leurs faces qui le
-pressent, le vent se rue avec un cri terrible. La rafale bondit; les
-hurlements brusques se suivent de si près qu’ils ne font plus qu’une
-clameur accablante. La mer se forme. Les vagues montent à l’assaut des
-rocs.
-
---Pourvu qu’ils soient tous rentrés à l’Ile, fait une bonne vieille,
-hochant du menton.
-
-Et le vieux marin dit, en breton, à ceux qui sont près de lui:
-
-Un mot de prière pour les gars qui sont en mer, Chrétiens. Tous se
-signent; et, levant leur bonnet, murmurent le _Pater_, comme font les
-mendiants à la porte des riches. Ils mendient l’aumône de la vie.
-
-
- La nuit.
-
-Tempête.
-
-Un bruit immense remplit confusément l’espace. Les coups de la mer qui
-déferle, répétés à l’infini, sur un rythme interminable, font penser aux
-canons d’une bataille géante. La rumeur éternelle roule, comme une basse
-d’orgue, une pédale sans fin, qui soutient les traits aigus et rapides
-de la rafale. Le profond murmure des flots sur la grève et les roches
-sonne en bourdon: une cloche lointaine partout où on l’entend, et qui
-fait vibrer toute la côte, aux ondes d’un tocsin formidable.
-
-Là-dessus, comme les hauts cordages crient, tandis que la coque du
-navire, battu par les lames, ahane pesamment, dans les hautes régions de
-l’air, tout hue, tout siffle. Ululant sur la tête échevelée des vents en
-cavalcade et des vagues au galop, on ne sait où cachées, les chouettes
-et les orfraies de l’ouragan donnent un concert sinistre.
-
-Toute la maison tremble. Parfois, l’on ne s’entend pas parler dans la
-même salle: la poussée du vent gonfle les vitres, qu’on s’attend à voir
-voler en éclats. Les portes dansent, fermées, entre les murs et les
-gonds. De tout leur corps de bois, les fenêtres grelottent dans les
-châssis. Et plus terrible que tout le reste, au large du ciel, la
-pleine lune, froide comme un obus de glace et de diamant. Elle illumine
-la tempête, pareille au regard sans pitié du tumulte. La mer a la
-couleur de la mort: blanche, livide, l’immensité est comme un champ de
-neige en révolte, dont l’écaille se soulève, et qui jaillit contre le
-ciel. Dans l’air flagellé court une odeur cuisante et sèche: la
-poussière et l’éclat de la lune se confondent. Sous cette clarté
-funeste, la clameur de l’ouragan, ses bonds sinistres ont la frénésie du
-délire. La mer est une puissance en folie, échappée dans la rage. Les
-fous sont lâchés dans la nuit. Et c’est bien un rire de fou furieux, le
-rire osseux des galets roulant là-bas à chaque flot qui se retire.
-
-
-
-
-XVIII
-
-VISITE AU PHARE
-
-
- A Benodet. Dimanche 15 juillet.
-
-Tous ensemble, ils vont visiter le phare. Ils sont sept gars, et huit
-filles blondes, tous en costumes noirs et bleus, parés de velours, et la
-coiffe blanche ou le chapeau à rubans sur la tête. La bande robuste des
-paysans marche comme une troupe. Ils tiennent tout le chemin: tantôt,
-les filles se réunissent et s’avancent sur un seul rang, les garçons
-ferment la marche; tantôt, au contraire, les couples se forment; et
-comme il y a une fille de trop, c’est à qui elle ira. On dirait des
-enfants à la promenade: ces frais paysans du haut pays entre Spézet et
-Châteauneuf ouvrent de grands yeux sur la mer: le sentiment de l’un est
-celui des autres; ils n’ont qu’un mot à dire pour se comprendre.
-Parfois, ils se taisent tous à la fois: et leur ferme visage prend un
-air de gravité triste; parfois, ils éclatent de rire tous ensemble; et
-leurs traits sont lumineux; ils ouvrent largement la bouche, et leurs
-dents brillent. Que ce peuple de Cornouailles, sur le bord de la mer ou
-dans les campagnes, partout ailleurs que dans les villes enfin, est
-d’humeur passionnée... Ils sont brusques, et pleins de caprice: ils
-passent en un instant de la tristesse à la gaieté. Et sur leur figure,
-au calme monotone de l’oraison succède tout à coup la folie de
-l’ivresse.
-
-Les filles, elles, ne regardent rien, ni la mer, ni les rochers à pic,
-ni les belles rives. Elles sentent les regards de leurs amis sur elles;
-et rien ne les occupe plus. Quand elles se parlent à l’oreille, c’est
-d’eux seuls qu’elles jasent; quand elles tournent la tête, elles les
-épient, avec confusion ou avec malice. Pour ces bonnes amoureuses, le
-chemin n’est point ici plutôt que là: il leur en souviendra toujours
-comme du chemin des amoureux. Deux ou trois sont si contentes qu’elles
-pensent à chanter: mais elles n’osent pas, n’étant pas chez elles; leurs
-lèvres restent ouvertes sur l’air qu’elles fredonnent; et dans leur
-bouche, qui semble blonde à la lumière d’or, on voit se mouvoir de haut
-en bas leur langue, comme une palette.
-
-La route brûle au soleil; la lande brille comme un pré vert nimbé de
-flammes. Les paysans s’engouffrent sous la porte basse et noire du
-phare. On les entend rire dans l’escalier. «Il fait frais ici», dit
-l’un. Une femme pousse un cri, et se plaint de n’y rien voir. Les voix
-s’éloignent; et le bruit sourd des pas sur les marches se perd enfin.
-Puis, les voici qui, parvenus au sommet, poussent des clameurs joyeuses.
-Ils s’entassent sur la terrasse étroite, et font un cercle noir derrière
-le balcon. Ils découvrent le vaste horizon. La splendeur déserte de la
-mer s’offre à leurs yeux: ils s’en détournent, et regardent vers le
-Nord. Ils cherchent à reconnaître le coin de terre où ils sont nés, et
-où ils seront, à leur tour, des morts.
-
-Une fois sortis, ils se mêlent les uns aux autres, et se prennent à la
-taille. Mais leurs bras rudes n’ont point de prise grossière sur les
-épaisses ceintures. A la fin, l’une, la plus jolie, dont les cheveux
-sont légers comme un rayon, se met à courir; et tous la suivent, chacun
-emportant sa chacune, ainsi qu’à la danse...--«En voilà une bande!»
-murmure en riant celui qui reste. C’est un matelot, carré, jeune, d’une
-force mesurée qu’on sent celle d’un athlète: il est rasé, d’une peau
-fine comme une femme, le teint rouge à cause de la chaleur et du repas
-qu’il a fait. Tel qu’il est là, roide sur le chemin, le visage enflammé
-aux traits tirés et longs, il semble un terme de brique, où s’épanouit
-la fleur de deux yeux bleus en faïence de Delft. Puis, quand il voit que
-ses amis sont déjà loin, il se donne un coup de poing sur la tête, et,
-au galop, part à leur poursuite.
-
-
-
-
-XIX
-
-PETITS BRETONS
-
-
- En Benodet.
-
-Le petit Lawik veut qu’on lui ôte ses souliers, pour mettre de petits
-sabots noirs, qu’il tient à la main... Sa mère, occupée, ne s’en soucie
-pas...
-
---Laisse ces sabots, dit-elle; ce sont ceux de ton frère; tu vois bien
-qu’ils sont trop grands pour toi...
-
-Mais lui s’entête: c’est justement ce qui le tente, de faire danser ses
-pieds dans les sabots du frère aîné, qui a sept ans. Il suit sa mère à
-la cuisine; il tourne, en trottant, autour d’elle; sous l’âtre, il
-cherche à la saisir par la jupe. Comme elle ne s’y prête pas, il se met
-en colère; un gros pli se forme entre ses sourcils froncés, et le sang
-lui monte au front. Il piétine: et il crie, en tendant une jambe:
-
---Mets-moi-les, _mamm_... Je serai gentil, _mamm_... Je serai mignon à
-toi... Si tu les mets pas, j’irai le dire à M. le Recteur...
-
-Naïk ne peut se tenir de rire. Et, sans le vouloir, comme si elle
-répondait à ma pensée, son fils entre les bras, elle le regarde avec
-amour, et dit:
-
---Mon petit Breton, mon petit Breton...
-
- * * * * *
-
-Deux marmots, laids et ridicules, une petite fille de huit ans, au nez
-pointu, et son frère qu’elle bourre: il n’a pas quarante mois. Ils sont
-vêtus à la mode des villes par des parents aussi laids qu’eux,
-demi-bourgeois. La petite et le petit ont un béret de marin; sur le
-ruban de l’un, on lit l’_Océan_ et sur l’autre, le _Neptune_. Voilà ce
-que les petits Bretons gagnent à ne plus porter les charmants bonnets du
-pays; et quand ils voient passer un de ces admirables petits gars, tout
-ronds dans leur robe d’infante, les cheveux d’un si bel or sous la
-calotte rouge, le _Neptune_ et l’_Océan_ s’en moquent. Ils l’ont vu
-faire à leurs parents, plus rustres cent fois que les bonnes gens qu’ils
-prétendent tourner en dérision.
-
- * * * * *
-
-Les petits paysans sont hommes plus tôt que les enfants des villes, par
-les besognes qu’on leur confie et qu’ils sont forcés de faire. Mais
-elles prolongent l’enfance en eux, loin d’y mettre un terme avant le
-temps; et c’est ainsi que de grands paysans, forts et musclés comme des
-athlètes, ont une âme enfantine et des regards d’enfants. Les jours de
-fête, ce sont des écoliers lâchés.
-
-Tous les enfants s’ennuient. Ils ne savent que faire. Ils sont nuls. Ils
-jouent, faute de mieux. De là, outre la contrainte, que les petits
-paysans font les hommes si tôt à la campagne, mènent le bétail, vont et
-viennent aux travaux. Ce sont, d’abord, autant de jeux. La servitude ne
-commence qu’à la longueur et au temps régulier de la tâche. Et ces
-enfants s’ennuient alors, comme tous les enfants.
-
-Ils se vengent en jouant avec les bêtes, comme les petites filles avec
-les poupons qu’on leur met aux bras.
-
- * * * * *
-
-Un jeu de petits Bretons.
-
-Ils prennent de vieux bâtons; ils y pendent des haillons, d’antiques
-loques; ils se jettent sur le dos un torchon ou une serviette; puis,
-l’un derrière l’autre, par rang de taille, et le plus orné au milieu de
-la bande, ils font la procession.
-
-Ils élèvent haut leurs bannières. S’ils ont un chapeau, ils l’ôtent; et
-ils tournent à pas solennels, en chantant à tue-tête tout ce qu’ils
-savent de l’office et de mots latins. Ils vont, d’un grand sérieux, et
-sans jamais rire du jeu, tant qu’il dure. On entend interminablement:
-_Alleluia... ah!--Ora pro nobis--Et spiritu sancto--pax--pax vobiscum._
-Le plus petit, en queue, qui n’a pas trois ans et parle à peine, récite:
-«_Ave, maris_ tella, tella...»
-
-Ils jouent à la messe, avec une dignité imperturbable et une sorte
-d’onction.
-
-Le plus beau, c’est le vieux Crozon, qui croit à toute sorte de signes
-et de mauvais présages. Il a toujours peur d’une profanation, d’un
-blasphème, d’un hasard coupable, et que le Ciel ne châtie l’imprudent.
-Excès de respect que lui souffle la crainte extrême qu’il sent de la
-mort. Il ne peut souffrir ce jeu de la messe. Il prétend que les
-enfants, tournant autour de la maison, «font un enterrement». Et sitôt
-qu’il les entend chanter en latin, il sort en colère de la salle où il
-fume sa pipe; et, fort irrité, met les petits en fuite, les menaçant de
-son bâton.
-
- * * * * *
-
-Dans son berceau, sous les rideaux en ogive, le petit Lawik dort. Il est
-rose, couché sur le dos, un peu penché sur l’épaule droite. Si immobile,
-que ce charmant sommeil émeut vaguement; le souffle imperceptible, la
-bouche déclose, la petite lèvre en l’air. Il a le bras gauche nu,
-mollement posé le long du corps. Il tient sa joue de la main droite; et
-le bras nu jusqu’au coude est gracieux comme la branche qui porte un
-fruit. Un bout de ruban rouge descend de ses cheveux blonds jusqu’à ses
-lèvres; et des boucles presque blanches collent à ses tempes où brille
-une rosée de sueur.
-
-La vieille femme, à la peau tannée et ridée, comme une outre, vêtue de
-noir, regarde dormir l’enfant, et dit ses prières. La chienne rentre par
-la porte entr’ouverte, fait le tour de la chambre, et, voyant tout dans
-l’ombre, disposé pour la nuit silencieuse,--silencieusement aussi tourne
-en rond quatre fois sur ses pattes, soupire en ramenant sa langue
-juteuse d’un bord à l’autre de la bouche, et se couche devant le foyer.
-
-
-
-
-XX
-
-ANNONCIATION DU SOIR
-
-
- A B., le 30 septembre.
-
-Sur la mer, le ciel est une pensée bleue tombée sur des feuilles de
-saule. Caresse tiède aux yeux, tout est velours de ce qu’ils voient,
-tout est soie.
-
-Je regarde passer trois longs nuages d’or, fuseaux que laisse échapper
-de ses mains la journée défaillante: ils courent légers au-dessus des
-chênes.
-
-La mer terrible est ivre de ses charmes. Mais en vain: si séduisante et
-si cruelle, dans son repos elle pousse soudain un soupir qui déchire, et
-qui appelle. Elle est amoureuse, et toujours triste.
-
-L’inquiétude et le rêve se cherchent des lèvres, au bord de l’eau. La
-roche retient l’algue mouillée. Sur le sable de velours fauve, les
-cailloux polis luisent comme des pierreries. Le soleil couchant allume
-des rubis et des topazes sur la plage.
-
-L’inquiétude délicieuse griffe le cœur. Le troupeau cherche la vachère;
-et le taureau, immobile sur ses sabots noirs, tend le cou. Les cornes
-noires de la vache semblent l’ombre d’une fourche dans l’air lumineux.
-On appelle sur l’autre rive. Un chien qui aboie. Un enfant qui rit.
-
-Puis le silence, tandis que la lumière semble l’écho d’un concert
-inaccessible. Et la mer murmure.
-
- * * * * *
-
-Le rêve mortel ondule sur la mer. Qu’est-ce que tout cela? La pensée
-d’un mort, qui médite la vie?... Ou la vie qui s’adore elle-même, dans
-la langueur? Ou...
-
-On m’appelle, de l’autre rive.
-
-
-
-
-XXI
-
-BRUMAIRE
-
-
- Un petit port de pêche. En novembre.
-
-La mauvaise saison est venue, qui ne s’en ira plus de cinq ou six mois,
-hargneuse hôtesse. La Toussaint a mis fin au bel automne. Les jours
-heureux sont tombés comme les feuilles; et Brumaire arrive pour
-ensevelir ses morts.
-
-Quelquefois, le matin, le ciel paraît pur: et un clair soleil se lève.
-Mais on ne gagne qu’une heure; et jamais on n’est sûr de celle qui la
-suit. La mer elle-même avertit que les gros temps sont établis pour de
-longues semaines: par une calme matinée, elle se montre encore irritée
-et douteuse; elle fait prévoir la tempête même au joli temps. Elle se
-forme dès la veille; et son air mystérieux est celui de la menace. Il
-n’y a plus de douceur ni d’enchantement dans l’énigme de son sourire.
-
-Novembre enveloppe le petit port d’un suaire. Il fait mauvais, pour les
-gens de la ville, quand il pleut; pour les marins, ce n’est pas la pluie
-qui fait le mauvais temps,--c’est le vent et la brume. Les canots
-restent à l’ancre: qu’iraient-ils faire en mer? Avec une seule misaine,
-ils ne vont pas assez dans le vent; chaque lame passe par-dessus bord,
-et vous couvre d’eau. On ne pêche plus guère. Et la misère s’abat
-lourdement sur ceux qui ayant fait quelque gain dans la bonne saison,
-ont déjà tout bu.
-
-Je vois ces hommes entrer en hiver, comme dans une caverne d’ennui.
-S’ils n’ont le travail de la pêche, cet affût continuel dans le danger
-de la mer, que leur reste-t-il? Tous ces petits ports bretons sont
-plongés dans un ennui polaire, qui dure six mois. Encore les femmes
-ont-elles la peine de la maison, et les souffrances aiguës de la misère:
-les enfants qui crient, et ceux qui sont malades; le problème éternel de
-la nourriture, posé chaque jour, et qu’il faut résoudre, coûte que
-coûte; les querelles entre elles, et les humiliations réciproques: la
-douleur de vivre occupe. Mais les hommes connaissent le sentiment
-raffiné de l’ennui. Ils ont l’ennui épais, qui convient à leur nature
-rude, mais ils l’ont: l’homme des villes n’éprouve pas cette passion
-triste, il ne sent que son écrasement; et, quand il relève la tête sous
-la meule, il ne connaît que l’envie. L’ennui de ces Bretons est à celui
-des raffinés, comme leur eau-de-vie à la morphine et aux autres
-narcotiques.
-
-Ils se traînent sur la cale, s’il ne pleut pas, le bonnet descendu
-jusqu’aux yeux, enfoncés dans leur tricot et leur double veste de drap
-et de toile; les pieds dans les lourds sabots, que fourrent les
-chaussons. Les uns en loques, les autres rapiécés de tous les bouts; et
-d’autres, les moins âgés quelquefois, à l’abri de bons vêtements. Si un
-rayon de soleil perce le ciel gris, ils lézardent le long du mur humide
-où se pose la pâle clarté d’or. Ils ne parlent guère; ils n’ont plus
-rien à se dire. Les enfants jouent et se poursuivent à la sortie de
-l’école, pareils en tout aux poules sur un tas de sable...
-
-Puis, le soleil se cache; et la brume accourt, épaisse, étouffante, qui
-bouche l’horizon. Les hommes bâillent; et, la pipe entre les dents, ils
-aspirent l’âcre brouillard avec la fumée chaude du tabac. Leur esprit
-est confus et lourd comme la haie brumeuse, où tout se brouille. Ils ont
-froid. Les épaules remontées, et les mains dans les poches, ils n’osent
-pas remuer, pour ne pas laisser l’air aigre leur mouiller les os. S’ils
-rentrent chez eux, iront-ils se mettre au lit et dormir pendant quinze
-heures? Ils n’ont point envie de leurs femmes... Ils demeurent mornes,
-et sans paroles. Ils passent alors par un des états les plus nobles du
-monde: ils rêvent et ne pensent pas. Mais tout est trop obscur dans ces
-âmes confuses: l’esprit ne distingue point les images qui le hantent, et
-le cœur ne s’en émeut pas. Et la même humeur, qui fait des poètes, fait
-des ivrognes avec ces hommes-ci: car, frissonnant d’ennui, et ne sachant
-que faire, ils vont secouer tous leurs brouillards à la lumière de
-l’auberge.
-
-
-
-
-XXII
-
-LE JOUR DES ANGES
-
-
- Près de Plouh..., en Pont-l’Abbé.
-
-I
-
-Le bruit doux de la fontaine chantait _Amen_ au jour tranquille. Le
-murmure disait: «Je suis là, je suis là...» et: «Venez...»
-
-Plusieurs paysans parurent sur le chemin. Chacun de son côté, ils
-venaient avec leurs femmes; et leurs enfants les précédaient. Ils
-descendaient isolément le raidillon, près du bois humide. Quoique ce ne
-fût pas dimanche, ils avaient leur air et leurs habits de fêtes. Ils
-marchaient avec une sorte de gravité; et par la main les femmes tenaient
-de petits enfants parés comme pour une procession.
-
-Ils ne parlaient pas beaucoup. Se rencontrant, ils se saluaient à peine
-d’un mot bref. Ils étaient sérieux, et pareils à ceux qui vont à
-l’église, dans l’intention d’y prier. Les enfants, quelquefois,
-partaient pour rire; mais ils s’arrêtaient aussitôt, et leur petite
-moue d’attention semblait reprendre un rôle. Ils avaient des yeux gais
-et des mines graves. La petite Yvonnik, ayant vu sa mère rajuster les
-plis de son tablier, en frappant du bout des doigts l’étoffe sur la
-hanche, tapotait le sien, tantôt d’un bord, tantôt de l’autre, en se
-dandinant.
-
-Les femmes étaient larges, dans l’étroit chemin, sous les branches. La
-plupart étaient jeunes; et il y en avait deux en robe de bure bleue, qui
-avaient la semblance de gros bluets ouverts, d’une espèce rustique.
-
-Ils allaient en silence, descendant la pente du vallon. La fontaine
-bruissait sous leurs pas, comme les chuchotements de la compassion.
-L’humble vallée était vaste par l’air de solitude qu’on lui sentait, et
-par une grâce farouche. Elle était retirée entre des clairières, comme
-une bague au creux de la main à demi fermée d’une femme. Il faisait plus
-doux qu’on ne peut dire, de cette douceur moelleuse qui alanguit
-l’espace avant les orages. Un peu de brume fluide fumait à l’horizon.
-L’air était lilas.
-
-Le coucou appelait faiblement dans le bois, de sa flûte en sourdine. Un
-nuage passa... Et l’eau fut grise.
-
-
-II
-
-Elle pleurait; et son mari, assis sur un coffre, serrait les lèvres, le
-regard perdu, résolu de ne rien dire, ni un mot de consolation, ni rien
-de ce qu’il éprouvait. Il gardait son sentiment comme un secret.
-Pourtant, sa femme ayant bégayé dans un sanglot: «C’est... c’est la
-seconde fois... ah...»--les muscles de sa face se rétractèrent, et il
-eut les larmes aux yeux...
-
---Habillez-le, dit-il.
-
-Il se roidit; et, le plat de la main appuyé sur le coffre, il suivit
-d’un regard avide cette toilette...
-
-Elle, cependant, avait disposé les beaux habits sur le banc d’honneur,
-devant le lit de famille. Un autre lit était resté ouvert: la mère prit
-sur l’oreiller un pâle enfant aux blonds cheveux. L’enfant ne faisait
-pas de bruit, et il ne tendait pas les bras à sa mère. Elle, de ses
-mains rouges tenait Yvon; et elle frémissait, toute. Les battements du
-sein soulevaient son corsage maigre, tiré vers la taille; et deux
-sillons de larmes marquaient son menton carré comme à la craie.
-
-Quel enfant sage et doux: d’une pâleur mortelle, en vérité, et d’une
-docilité taciturne qui faisait mal. Il pouvait avoir trois ou quatre
-ans. Ses blonds cheveux, où la mère passait une main caressante et
-plaintive, étaient très longs. Il fallait que ce petit Yvon fût bien
-malade, pour être à ce point silencieux. Il devait être fort lourd: ses
-bras retombaient sans force et si lourdement... Mais la tête surtout
-suivait tous les mouvements de sa mère, le front baissé et donnant du
-menton sur la poitrine haletante. Le front bouclé vint à portée des
-lèvres maternelles: elle le baisa avec passion.
-
---Il est chaud, dit-elle. Il est chaud...
-
-Et elle éclata en pleurs.
-
---Donnez-le-moi, fit l’homme à demi-voix.
-
-Elle le lui tendit, et retomba sur le coffre, près du lit clos.
-
-L’enfant était en jupon de laine: ses pieds nus semblaient de pierre,
-salie de boue par endroits; les orteils étaient droits, sans mouvement.
-L’homme prit l’enfant sur ses genoux. Il le contempla douloureusement.
-Il était gauche en ses gestes; et l’excès de douceur, qu’il y voulait
-mettre, le rendait malhabile. Puis, comme ayant longtemps résisté au
-désir, il appuya la joue de l’enfant contre ses lèvres, et le baisa
-ardemment.
-
---Petit Yvon, murmurait-il, mon petit Yvon...
-
-Mais le petit Yvon ne répondait rien, et paraissait ne pas entendre. Le
-père soutenait la tête levée, qui fût retombée sans cette aide. Qu’elle
-était pâle et livide contre le visage hâlé du paysan... Et de quel
-étrange et lourd sommeil cet enfant était possédé... Il avait les yeux
-fermés et retirés au dedans des orbites par un rêve absorbant. Sa petite
-bouche violette était entr’ouverte: un double pli, plus lourd encore que
-le reste de ce visage accablé, creusait les coins de cette bouche un peu
-gonflée; une ride plus profonde que celle des vieillards les plus
-chargés d’âge s’était gravée au burin dans cet enfant de trois ans.
-
-Sur le coffre, la mère assise, jeune et presque belle en sa simplicité
-pesante, faisait face à l’homme, fort et haut sur le banc.
-
---Il est encore chaud, dit-il à son tour. Prenez-le, Marie.
-
-Elle avait bien pleuré. Maintenant, elle était tranquille et presque
-souriante, comme au milieu de la pluie, quand un rayon impuissant de
-lumière brille. Avant de reprendre le petit Yvon, elle fit le signe de
-la croix, sur elle et sur lui. Elle lui mit les bas et le bonnet
-multicolore, où dominait le rouge; elle le chaussa; elle ajusta la robe
-riante et le gai vêtement sur le petit garçon, immobile comme un jouet.
-Elle était résignée. On eût dit qu’elle n’avait pas pleuré à sanglots,
-naguère. Elle faisait l’habilleuse avec soin et sans hâte. Un des bras
-de l’enfant était posé sur son épaule, et l’autre allait et venait selon
-que la mère le maniait. Il fléchissait sur ses jambes, qui gardaient
-leur pli avec roideur.
-
-Mais, quand elle eut fini, et qu’elle l’eut couché entre ses bras, ayant
-senti la peau déjà plus froide, et voyant la tête renversée comme dans
-un cri, elle s’écria tout en pleurs:
-
---Mon Dieu, mon Dieu... C’est donc vrai qu’ils vont venir... pour toi, ô
-mon Yvon très cher... mon petit enfant... pour toi aussi... ô mon
-Dieu...
-
-Et, ne pensant plus à le baiser, elle sanglotait amèrement; et ses
-larmes tombaient sur le visage, rigide entre les bords du bonnet, le
-visage du petit mort...
-
-
-III
-
-Dans la maison, les parents étaient assemblés, les vieux plus près de
-l’âtre profond et noir, avec ses bancs de chaque côté du manteau; les
-moindres, plus voisins de la porte. Et les femmes du pays entrèrent,
-menant leurs enfants, les belles poupées blondes, en robes vertes,
-rouges, jaunes, coiffées de pourpre ou de bleu.
-
-Par la porte ouverte, on voyait le sentier. Les douces haies
-s’inclinaient aux pieds du vallon. Le murmure de la fontaine versait sa
-plainte égale. Un vent faible et chanteur bruissait entre les branches.
-Et le ciel bas et doux, le ciel violet, semblait le regard triste que
-penche sur l’étroite fenêtre un passant, qui s’est arrêté, et qui
-s’afflige, regardant du dehors une douleur rencontrée.
-
-Le petit Yvon était couché dans son cercueil, comme une statuette parée
-dans sa boîte. L’eau bénite, près de lui, allait continuellement de la
-tasse, où les doigts la prenaient, sur le pâle visage. Et les mains
-parlaient le langage alterné des signes de croix. Les mères conduisaient
-leurs enfants au cercueil. «C’est le petit Yvon, disaient-elles,
-embrasse-le... Il va en paradis...» Ils se dressaient sur la pointe des
-pieds, les bras écartés et trop courts dans la robe longue: et les mères
-haussaient les plus petits jusqu’aux lèvres du mort. On voyait leurs
-chaussures dans le cercle de la jupe, comme les pieds en bois des
-jouets, quand on les soulève. Des petits tendaient leur bouche ronde et
-s’amusaient à ce jeu du baiser, naïvement; et presque tous regardaient
-de côté l’assistance, les yeux loin du visage que leurs lèvres
-touchaient. Plusieurs faisaient un signe de croix, très long, très
-large. Ils recommençaient, et se regardaient faire. Et parfois ils se
-trompaient, ne se rappelant plus quelle épaule il faut toucher la
-première: ils attendaient que leur mère se signât, pour l’imiter.
-
-Ils étaient tous très graves et très recueillis. La petite Jeannette,
-qui avait six ou sept ans, s’approcha, tenant obstinément la tête
-baissée. Elle se rappelait bien le pauvre petit Yvon. Il y a quelques
-jours encore, ils jouaient ensemble, tous les deux. Il était si joli...
-Elle l’aimait; elle le préférait à tous les autres enfants... Puis,
-c’était le filleul de sa mère. Jeannette est tout éperdue. Voilà qu’Yvon
-est mort... Un mort, c’est un grand chagrin pour tout le monde... Un
-malheur obscur et vague... On ne parle pas dans la maison des morts...
-On pleure. Un grand malheur... elle ne sait pas lequel. Être mort, c’est
-ne plus être là... Mais Yvon est là encore; et pourtant, il est mort.
-Elle craint de le voir défiguré: il est tout noir, peut-être? ou sans
-tête?... Ou qui sait si on ne l’a pas changé? S’il ne remue pas, sans
-rien dire, comme ces bêtes qu’on voit quand on bêche: puisque les morts
-vont sous terre.
-
-Elle est rouge d’émotion, de regret et de peur. Lorsque enfin, au bord
-du cercueil, elle lève les yeux, elle aperçoit son petit Yvon, comme
-elle l’a connu, mais pareil aux statues de la chapelle,--si blême, si
-raidi... Elle le touche des lèvres: il est froid comme la pierre. Alors
-son cœur lui saute dans la poitrine, et lui monte à la gorge, poussé par
-l’affliction et la crainte. Elle pâlit; elle se met à pleurer
-longuement, prête à défaillir.
-
---Il ne faut pas pleurer, Janik... Il est en paradis, lui répète-t-on.
-
-Elle est bien contente qu’Yvon soit en paradis: mais elle pleure. Tout
-bas, deux petits garçons, ayant beaucoup réfléchi, se disent quelques
-mots:
-
---Yvon est mort... C’est comme ceux qui sont toujours malades, si on
-était couché... Les enfants vont au ciel...
-
-Une femme en deuil laissa sa petite fille au milieu de la pièce, et
-courut à la mère. Elle l’embrassait étroitement, et se prit à pleurer de
-compassion, remuée dans son cœur par un cruel souvenir. Mais la mère
-semblait maintenant insensible: comme son mari, elle faisait les
-honneurs de sa maison, et présidait à la cérémonie.
-
-Un poupon, que sa nourrice pencha sur le cadavre, poussait des cris
-perçants; et son frère, un petit noiraud aux jambes en arc, éprouvant la
-même peur, pleura.
-
- * * * * *
-
-Tous les enfants sont rangés silencieux; et le petit mort semble l’un
-d’eux, que les autres regardent, couché dans un coffre blanc, et qui
-joue peut-être au silence avec eux. Ils sont plus graves encore qu’au
-début: ils sont touchés, ils ont peur et s’ennuient. A plus d’un, le
-sommeil fait des avances. Leurs cheveux blonds brillent dans l’ombre,
-sous le bonnet. Une lumière verte vient de la porte et du sentier: les
-robes éclatantes y resplendissent étrangement. Ils se tiennent sagement,
-leurs bras courts repliés sur le corps. Ils regardent tous du même côté.
-Leurs lèvres attentives sont entr’ouvertes; on dirait qu’ils vont
-chanter: il ne leur manque que des ailes.
-
-
-
-
-XXIII
-
-PENMARC’H
-
-
- En novembre, l’après-midi.
-
-Temps gris,--et, d’abord, quelques grains. Puis la pluie.
-
-Une tristesse terrible. Sans espoir, sans retour, sans consolation.
-Depuis le commencement des âges, il doit pleuvoir ainsi sur ce pays
-sinistre; et il pleuvra de même sur ces roches mornes jusqu’à la fin des
-siècles.
-
-Des blocs et des blocs; des montagnes éboulées; et, partout où il y eut
-des vivants, ce sont des débris et des ruines. Si Kérity, Penmarc’h et
-Saint-Gwennolé n’ont formé jadis qu’une seule ville, si elle était plus
-grande et plus somptueuse qu’une capitale, si les cathédrales de l’Ouest
-et les châteaux forts de l’Occident s’élevaient ici,--on en discute; et
-plus encore, si des flottes entières, le vaste commerce et les
-entreprises des négociants ont eu ces sables et ces rocs pour métropole.
-Mais il le faudrait. Et le grand port de l’Atlantide méritait d’être
-placé entre les chevaux monstrueux de Penmarc’h, si les Atlantes furent
-une race vouée au sépulcre, et aux profondes catastrophes de l’Océan.
-
-Pas un arbre. Seuls règnent le sable et le granit.
-
-Sous la lumière douteuse et louche de l’automne, tous ces grands corps
-de pierre prennent d’étranges formes. Une armée, une cavalerie pétrifiée
-que montent, au loin, les brouillards aux écharpes grises. Et là-bas,
-dans le fond, c’est un navire amiral, qui porte toute sa voilure noire
-de nuages...
-
-Pas un arbre. Sur cette terre virile, toute en os et en promontoires,
-pareille aux squelettes décharnés d’un ossuaire de géants, on se prend à
-reconnaître la puérilité infinie de la verdure, et la douceur des arbres
-se fait sentir par le regret. Mais l’on éprouve mieux encore ce que la
-vie a d’enfantin, et la vanité de ses promesses à l’aspect de ces
-puissances éternelles, parce qu’elles sont infécondes: la terre de
-granit, et la mer désespérée.
-
-Que ferait ici le jardin? et même la forêt? Point de feuillages: ils
-amollissent la ligne des pierres. Et le chant des oiseaux ferait pitié,
-près de la lamentation immense qui obsède l’espace. Les feuilles ont le
-charme des enfants, jouant échevelés et rieurs sous les yeux de leurs
-mères. Ici, l’œil du ciel est fermé. Que les oiseaux, en Arcadie,
-gazouillent au soleil, comme bruissent les feuilles: mais ce n’est plus
-qu’un sifflement piteux qui vient des créatures, quand les mornes
-immensités se parlent, et qu’au souffle de la marée, les îles et les
-rocs se comparent.
-
-Un sombre pays, plus beau que sous le soleil et la lumière,--beau sous
-le ciel sombre. Le vent perfide ne souffle encore que de côté: et,
-jusqu’ici, faiblement. Mais déjà les vagues roulent avec fracas. Le
-murmure est éternel,--et presque toujours la violence. C’est un canton
-de deuil, un littoral sans pitié, le plus riche en naufrages. Et même à
-terre, la côte est pleine de dangers. Les lames sourdes, parfois, se
-forment et balayent tout ce qu’elles touchent, sournoises comme la mort,
-rapides comme l’infortune. Une vague, plus haute qu’une maison, a mangé
-d’un seul coup cinq personnes, assises par un beau jour au haut d’un
-rocher pareil à une colline. Comme la gueule d’un monstre caché au fond
-de l’eau, elle en est sortie et a happé sa proie, plus prompte que la
-pensée; puis elle s’est refermée sur ces fétus, cinq vies détruites...
-
-Une légère brume monte de l’horizon. La pluie a cessé. La mer cruelle a
-l’éclat sombre et gris d’un regard de triomphante haine. Les rocs se
-font de plus en plus noirs, et se penchent sur leur ombre, comme des
-monstres en méditation.
-
-Un aigre souffle humide passe sur la terre. On frissonne. Il est temps
-de revenir sur ses pas, car le gouffre de la nuit va bientôt s’ouvrir
-sur le gouffre de l’étendue. Et tout déjà se fait abîme.
-
-
-
-
-XXIV
-
-ARCADIE
-
-
- De Benodet à Beg Meil. En août.
-
-Matin.
-
-Un chemin désert, en pente sinueuse, tout trempé d’ombre violette. Le
-soleil matinal n’éclaire encore la cime des arbres que d’un côté, de
-loin, comme un tireur mal assuré qui s’exerce. Au bas de la route, un
-cheval alezan, que tient par la bride une bonne femme en coiffe. Le joli
-animal est immobile, la tête baissée contre le mur, la queue épaisse et
-longue, d’un poil plus foncé que le robe; il attend sur trois pattes, et
-ploie la jambe gauche de derrière en accent circonflexe: le sabot noir
-ne semble pas toucher le sol; et le beau membre replié, dont la branche
-haute s’élargit à la cuisse, se détache dans l’ombre comme un fragment
-de statue inimitable: dans le repos bat le rythme merveilleux de la vie.
-La bonne femme tient la bride à bout de bras, prudente et gauche. Elle
-est noire près du beau cheval blond. Une porte s’ouvre: toute la route
-s’illumine d’or vert: la muraille a fait place à un voile de feuilles
-rondes qui tremblent au soleil; elles sont rondes comme des doublons, et
-d’un vert si jeune qu’elles paraissent transparentes; on les dirait
-faites de rayons, et les disques de lumière qui dansent avec elles, d’or
-végétal. C’est le soleil entre les arbres, qui fait largesse de pièces
-d’or et de feuilles. Puis, comme la brise courbe une branche, derrière
-ce voile aux blondes mailles, se montre couchée, riante, à demi rêveuse
-encore, la mer bleue comme les yeux.
-
-
-Midi.
-
-Le soleil brûle. La vieille Mar-Jann, plus noire que sa jupe, parle à sa
-vache couchée sur le flanc. «Qu’avez-vous? lui dit-elle... Je vois bien
-que depuis lundi vous n’allez guère... Vous ne mangez plus, donc?...
-Vous ne voulez plus manger?... Et qu’est-ce que je ferais, alors?... Je
-vous mènerai le médecin, peut-être?... Vous le voulez, dites?... Mais
-s’il ne veut pas, lui?... Ah! mon Dieu, mon Dieu... Et il faudra que je
-paie pour vous? Et combien donc?... Mais comment ferai-je, dites?... Je
-ne suis qu’une pauvre femme, une pauvre femme, donc. Vous êtes malade,
-je le vois bien... Quel malheur... Il vaudrait mieux que ce fût moi...
-J’en étais sûre, j’aurais dû faire à ma tête, et envoyer votre queue à
-saint Herbot... Pourtant, je ne vous ai pas fait travailler, ni les
-bœufs, ni les chevaux au temps du pardon, et les jours durant toutes les
-bêtes se sont reposées... Attendez-moi là, et ne remuez pas, donc... je
-vais prier pour vous... Il faut que je vous recommande au bon saint
-Herbot... On dit qu’il a pitié des pauvres paysans... C’est sûr, alors,
-qu’il les écoute. Le petit pain de saint Tugean m’a bien guérie du mal
-de dents, et mon homme encore...»
-
-
-Nuit.
-
-Le lune, au bas de sa course, descend rapide derrière les arbres. On
-dirait une tête brillante et pâle, qu’on tire au bout d’un fil
-invisible. Voilée d’une fumée légère, elle descend d’un glissement égal,
-impassible et ne s’arrête pas. Elle semble vouloir être vue à travers
-les branches, et ne pas voir. Elle ne tourne pas la tête pour regarder
-qui la regarde. Elle descend entre les feuilles, triste et belle. Dans
-sa pâleur brillante, elle rayonne de passion et de rêverie; la légère
-fumée qui la voile, chaude, rappelle la buée des larmes. Que les arbres
-noirs, découpés en ombre chinoise devant elle, paraissent grands dans
-leur repos que pas un frisson ne trouble! Le bord des branches s’argente
-seul d’un reflet lunaire. Le ciel bleu règne, profond et sombre. Un
-crapaud flûte dans un coin. Comme un lac, s’étend le large calme.
-
-La mer dort. Toujours plus bas, sous les arbres maintenant, voici
-descendre la lune...
-
-
-
-
-XXV
-
-CALVAIRE
-
-
- Au Drennec. 29 octobre.
-
-Bordée de fossés bruns et de haies rouillées, la route se fait plus
-étroite et s’ouvre, comme l’entrée d’un parc seigneurial, en longue
-allée couverte d’ombre. De très minces et très hauts pins, grands arbres
-au fût nu qui ne portent de branches qu’à leur sommet, se suivent des
-deux côtés, en perspective de noires colonnades. Leurs cimes sont si
-noblement arrondies au-dessus des colonnes qu’elles semblent posées sur
-le ciel triste et gris, tendu comme un voile bas entre les deux longues
-lignes. Tout est mouillé; la terre épaisse est battue en boue aux
-reflets louches d’eau dormante; et le long des troncs noirs coule
-parfois une lourde goutte, pareille à une vieille larme trop longtemps
-retenue. Sur un bord de l’allée, un carrefour d’où partent des sentiers
-vers les landes, et le chemin désert. Par delà d’autres arbres, on
-découvre un toit pointu et les pans aigus de quelques chaumes, dont le
-poil d’or bruni brille obscurément sous la bruine: ainsi une note de
-cor se prolonge chaudement, tandis que frémissent les violons en
-sourdine.
-
-Et un calvaire se tient, les bras ouverts, étrange et immobile, à la
-croix des chemins, la face tournée vers les grands arbres.
-
-Quatre marches de granit, hautes et larges, portent le socle, pareil à
-une borne funéraire. Comme les degrés et la croix, le socle est tout
-vêtu de mousse, un duvet court, plus vert que la feuille de mai, tissu
-printanier que les ans, la vétusté et les pluies lentes ont strié de
-raies noires, crêpe végétal de la pierre. Qui dira la tristesse
-inébranlable de ce calvaire, dans la campagne? C’est une lourde croix,
-aux bras pesants, à la taille trapue, d’un granit sombre aux angles
-verdis: elle regarde la route et les pins d’un air éternel, plus triste
-et plus gris que le ciel bas et la pluie grise. Le silence règne à
-l’entour; et l’on dirait que rien jamais ne le trouble.
-
-Une femme vint du fond de l’allée, paysanne au pas robuste, et l’air
-paisible. Comme tant d’autres, elle n’avait pas d’âge; ses cheveux
-étaient si serrés sous la coiffe, qu’on n’en eut pas su dire la couleur;
-le visage était bruni par le hâle; mais, ayant baissé la tête, on vit la
-peau laiteuse de sa nuque, là où commence le cou. Elle monta lentement
-les degrés du calvaire, et fit longuement le signe de la croix; puis
-elle se mit à genoux, ayant soin de s’agenouiller sur son tablier de
-toile. Elle pencha le front jusqu’à toucher le socle, après avoir jeté
-un rapide regard derrière elle, comme pour s’assurer d’être seule. Elle
-priait sans bruit; ou, peut-être, sa prière était-elle sans paroles. De
-loin en loin, elle poussait un fort soupir; et elle avait plaisir à
-soupirer sans doute. Elle se prosternait, parfois, d’un élan brusque du
-buste; et sa jupe courte laissait à découvert ses pieds, chaussés de
-gros bas bleus dans les sabots.
-
- * * * * *
-
-Le vent bas de la pluie poussait les feuilles mortes dans le fossé... Le
-calvaire brillait, avec ce morne reflet que les pierres humides
-empruntent parfois aux maigres os des visages en larmes... Sous le ciel
-gris et la bruine, cette croix était triste, avec cette femme à ses
-pieds, et sur sa tête baissée ces deux bras de granit ouverts et
-rigides.
-
-
-
-
-XXVI
-
-SEIGNEURS
-
-
- En toute saison.
-
-En canot, descendant la rivière, le vieux Crozon raconte ses souvenirs.
-
- * * * * *
-
---Un bon seigneur, c’était M. de M***, qui vivait encore, il y a vingt
-ans... Oui... il en aurait plus de cent aujourd’hui. Il était vieux
-quand il est mort; mais il est parti bien trop tôt encore, _bamm_[F],
-oui!... Il était connu de tout le monde dans le pays. Il n’avait pas son
-pareil pour être un brave homme... On n’en voit plus de cette façon là,
-_bamm_, non!... Il vivait sous l’œil du bon Dieu, et il le voit
-maintenant en paradis. Tout le monde l’aimait, parce qu’il aimait tout
-le monde. Il n’était pas dur aux pauvres gens... On allait le trouver,
-et il disait: «Allons, qu’est-ce qu’il te faut? Tiens donc, qu’il
-disait; prends cette pièce, prends; va-t’en à tes affaires; et viens me
-voir le mois prochain... Nous verrons à te tirer de là... Sois honnête,
-et prie Dieu de te venir en aide...» Et l’on s’en allait content,
-monsieur. Oui, _bamm_! on se sentait tranquille...
-
-Les jours de fête, donc, il laissait entrer qui voulait dans son
-domaine. Et il y en avait qui n’étaient pas raisonnables, non,
-_bamm_!... des gâte-tout qui n’avaient pas de soin, qui lui mettaient le
-feu dans ses bois... ils ont brûlé souvent. Mais lui, il n’y faisait pas
-attention. On lui disait:
-
-»--Pourquoi ne fermez-vous pas la propriété, donc? Elle est à vous. Ils
-vous brûleront le château, un de ces jours...
-
-»--Hé, ils n’ont pas de campagne, et j’en ai une, qu’il répondait; il
-faut bien qu’ils se promènent...
-
-»Toutes les noces de Kemper et du Pont-l’Abbé se faisaient chez M. de
-M***. Ils venaient tous en bande dîner sur l’herbe dans le bois, et ils
-allaient prendre le sel et le poivre au château. M. de M*** avait donné
-l’ordre une fois pour toutes: «Vous ne refuserez jamais le sel et le
-poivre», qu’il avait dit... Et souvent on goûtait aussi le cidre
-nouveau... Pour un digne homme, _bamm_! c’était un digne homme.
-
-»Et puis il a eu ses malheurs. «Dieu m’a éprouvé donc...» qu’il disait.
-En rien de temps, il a tout perdu, sa femme et ses enfants. Il ne lui
-est resté qu’une fille. Il avait pour lors ses soixante ans,
-peut-être... Le pauvre bon Monsieur, il est entré dans les Ordres; et il
-a encore été meilleur abbé que bon maître. Dans ce temps-là, il n’y
-avait rien du tout aux Glénans, ni église, ni chapelle, ni rien donc...
-Alors, le bon abbé de M*** a été faire un tour par là.
-
-»--Ma foi, qu’il dit, ce n’est pas possible que des chrétiens restent
-sans secours comme cela, et qu’ils n’aient pas même une petite cloche.
-Ce n’est pas des païens, n’est-ce pas?...
-
-»--Mais comment faire?
-
-»--Je suis là, qu’il dit; et avec l’aide de Dieu, je ferai le
-nécessaire.
-
-» Et il l’a fait comme il l’a dit. Il a bâti une église dans l’Ile; on
-l’a consacrée; et lui-même, le bon Monsieur, tous les dimanches il
-s’embarquait, quelque temps qu’il fît, et il allait leur dire la
-messe... Vous ne l’auriez pas retenu... Oui, _bamm_! un bien bon homme,
-celui-là...
-
---Et depuis?
-
---Ah, depuis, ce n’est plus la même chose, _bamm_! On a vu du nouveau...
-
-J’ai toutes les peines du monde à savoir quoi. Le vieux Crozon ne veut
-plus rien dire. Il répugne toujours à juger autrui et à n’en pas faire
-l’éloge: il voudrait ne connaître les grands de la terre, les riches,
-les châtelains, les vieilles familles que par les beaux côtés. A la fin,
-il avoue: car il n’est pas dupe.
-
---Hé donc, l’héritier ne ressemble guère à M. de M***. Il trouvait qu’on
-lui gâtait son bien, qu’on lui brûlait ses bois. Il n’a plus voulu le
-permettre, _bamm_! Il a tout fermé, la forêt, les collines, de tous les
-bords... C’est son droit, donc, c’est son droit... Il a mis des gardes
-partout, M. de P***. Personne ne peut plus entrer chez lui... C’est son
-droit. Et les gardes, _bamm_! ils ont la consigne... Si quelqu’un passe
-dans le bois, on lui tire dessus, comme sur un lapin... Attrape!...
-Maintenant, on est sévère... Un coup de fusil,... comme sur un lapin...
-
-Il se tait un instant; puis, comme s’il regrettait d’avoir jugé un plus
-puissant que lui, pour effacer la médisance il conclut:
-
---C’est son droit, n’est-ce pas? Il est chez lui... La propriété est
-bien mieux tenue, depuis; on ne peut pas dire le contraire...
-
-
-
-
-XXVII
-
-LE PAUVRE PÊCHEUR
-
-
- Au G... En juillet.
-
-La mer riait, comme une reine heureuse.
-
-La cale était couverte de poissons. Au soleil déjà plus bas sur
-l’horizon plus rouge, ils brillaient comme des émaux glacés d’on ne sait
-quelle laque métallique et liquide. Rangés sur les deux bords de la
-vieille pierre en pente, ils faisaient un chemin où les pêcheurs se
-promenaient entre des pierres précieuses, des lingots d’argent et de
-vermeil, incrustés de rubis. La mer clapotait contre la cale, et
-mouillait en riant les filets et les rames. Entre les poissons, allaient
-et venaient affairées les femmes, la cotte retroussée; et l’on voyait
-dans les sabots humides les bas de laine noire ou bleue gonflés par les
-grosses jambes. Quelques-unes couraient lourdement; d’autres criaient,
-appelant avec des gestes. Les hommes couraient aussi, pieds nus,
-montrant des jambes brunes, parfois très blanches, nerveuses comme
-celles des jeunes chevaux; et plusieurs étaient marquées d’un sillon
-noir, d’une plaie encore rouge, depuis la cheville jusqu’au jarret,
-trace d’une chute ou d’une blessure. Les enfants marchaient entre les
-tas de poissons; ou bavards et criards, les mains en avant, ils se
-penchaient sur les bêtes frétillantes, les soulevant par la queue,
-jusqu’à ce qu’une commère les menaçât; ou bien sérieux et muets, ils
-allaient par deux ou trois, regardant décharger les paniers en
-connaisseurs, se parlant du regard, les mains derrière le dos. Les
-dorades et les maquereaux luisaient comme de l’argent et de l’émeraude
-en fusion; les grands congres longs, roides, ronds, pareils à des
-cuisses de nègres, battaient parfois la pierre d’un frémissement
-convulsif; un banc de rougets sur un lit d’algues avait la couleur de
-bijoux persans, faits de roses diamantées sur un coussin de velours
-vert. Et les dorades à la tête large écarquillaient des yeux ronds comme
-des sequins arabes, aussi fixes dans le cercle double qui les enchâsse
-que les yeux peints sur une toile, et déjà presque blancs...
-
-Quand le marché prit fin, et que les femmes emportèrent ce que leurs
-hommes n’avaient pas vendu, sur la cale jonchée de débris, les enfants
-s’amusèrent. Une grande vieille longue, maigre, noire et noueuse comme
-un cep, après une âpre dispute, prit sous son bras, l’accotant à la
-hanche, un panier de sardines qu’elle avait convoité; et le matelot,
-heureux d’en avoir fini, la vit s’éloigner d’un pas rapide, les sabots
-claquants: il la regardait, et, allumant sa pipe, il haussa lentement
-les épaules.
-
-Dans les bateaux, les mousses et quelques hommes s’empressaient à la
-besogne, pour rentrer plus tôt au logis. Il n’y avait presque plus
-personne sur le port. La mer montait, toujours plus belle; et les vagues
-vertes se teintaient déjà de pourpre occidental, comme si la divine
-sirène eût rougi de plaisir; ou qu’elle eût laissé, par jeu, couler de
-ses veines un filet incarnat de son sang.
-
- * * * * *
-
-Une barque, montée de quatre hommes, aborda et mouilla. Trois de ces
-hommes avaient un air de famille, à ne s’y pas tromper: le père et les
-deux fils. L’autre était un matelot encore jeune, dont la maigreur
-trapue exprimait une vigueur peu commune. Parlant pour tous, et jetant
-un regard circulaire à l’entour, il reconnut qu’on était en retard d’une
-heure, et qu’il faudrait jeter le poisson à l’eau, au lieu de trouver à
-le vendre. Le père des deux garçons aux cheveux roux lui imposa silence.
-Taciturnes, ils lancèrent leur pêche sur la cale, et le poisson, la
-gueule ouverte, se débattait dans une agonie convulsive. Le matelot
-maigre, aux larges épaules, ayant couru sur la place, revint bientôt
-avec un homme court et fort, M. Rivoal, le marchand. Le visage gras et
-rond, tout le corps bien nourri, M. Rivoal avait la peau luisante, les
-moustaches rousses, épaisses, relevées en crocs arrogants. Il portait le
-costume d’un bourgeois à l’aise; une chaîne de montre était tendue sur
-son gilet; il fumait la cigarette. Il parla au pêcheur d’un ton las et
-indifférent. Il s’était dérangé pour lui: mais que voulait-on qu’il fît
-de ce poisson? Il n’était plus temps... Il consulta sa montre:
-peut-être, pourtant, serait-il possible de faire partir les paniers...
-Il chargerait Le Fustec de les prendre: justement, il était encore à
-l’auberge... Mais, il n’en donnait que tant... et pas un sou de plus.
-
-Le pêcheur écoutait, les sourcils froncés, un air d’anxiété répandu sur
-le visage. Il se récria d’une voix sourde, faiblement. Les autres ne
-disaient mot; et même, un moment après, ils se dispersèrent sans avoir
-ouvert la bouche. La lutte fut courte. Le pêcheur céda; il fit un geste
-de découragement ou de mépris, et ne dit plus rien. Cependant, M. Rivoal
-reprit la parole, du même ton indifférent, et dit:
-
---Harmel, tu me dois encore... Je te paie dix-neuf francs; mais tu
-prends deux litres sur le prix. Entendu, Harmel?... Allons!...
-
-Harmel ne répondit pas, sinon par un regard farouche et triste: il
-releva sa tête baissée d’un coup brusque, comme font les taureaux et les
-béliers. «Ainsi, une fois encore...» Il savait bien ce qui allait se
-passer: non seulement la pêche était manquée, et ne lui rapporterait
-rien; mais il avait déchiré un filet; il était payé en eau-de-vie; il
-n’aurait pas assez d’argent pour la femme; il boirait avec Lesken et ne
-rentrerait qu’ivre mort à la maison.
-
-On chargea le poisson sous les yeux attentifs du marchand. Tous
-s’éloignèrent; et l’on n’eût jamais pensé que cet homme et ces quatre
-marins fussent de la même race: lui, gras, plein, vêtu à la mode des
-villes, chaussé de cuir jaune, tenant la cigarette d’une main ballante,
-des bagues aux doigts;--et eux, maigres, pieds nus, la toile collant aux
-membres, les mains noires et osseuses, comme des écorchés qu’on eût
-flambés au feu, telles les pattes des poules. Ils allèrent à l’auberge,
-où, s’étant effacés sur le seuil devant le marchand, ils entrèrent à sa
-suite.
-
- * * * * *
-
-Un peu de temps après, Harmel revint sur la cale, avec Lesken. L’un et
-l’autre déjà gris, les yeux troubles, tenaient une bouteille jaune sous
-le bras. La barque flottait contre le bord; l’heure de la pleine eau
-était venue; la mer radieuse n’était plus qu’un lac infini de soie, semé
-de fleurs. Et le soleil allait disparaître dans une gloire d’or rouge...
-Une fillette, couchée sur le ventre, jouait avec des crabes oubliés dans
-un écheveau de varech, et les torturait, cassant une pince, arrachant un
-article, frappant avec une pierre sur la cuirasse; et quelquefois une
-patte remuait.
-
-Harmel et Lesken s’étaient assis dans le bateau, l’un en face de
-l’autre. Ils buvaient l’eau-de-vie à la bouteille. Ils échangeaient des
-paroles rares et brèves. D’abord ils se regardèrent à peine; puis, à la
-fin, ils avaient parfois une sorte de sourire fatigué aux lèvres,
-quelque chose de puéril et de contraint. Harmel avait ôté son bonnet, et
-sa veste. La sueur lui collait ses cheveux dorés aux tempes; et la forme
-longue de son crâne en tonneau en était mieux marquée. Son nez droit et
-court semblait de bois au-dessus de la lèvre rose; l’on voyait par la
-chemise ouverte des poils roux sur sa poitrine musculeuse; et la couleur
-de sa peau changeait brusquement au ras du col, comme s’il avait eu une
-tête de brique sur un corps de pierre. Le matelot Lesken avait enfoncé
-ses pieds dans ses bottes, et se tenait roide sur le banc, comme à la
-manœuvre; il n’avait point sur la figure cette ombre de désolation et de
-lassitude douloureuse, qui creusait les traits de l’autre; sa maigreur,
-au contraire, respirait l’énergie et presque le défi. Il paraissait
-insolent, railleur et fort intelligent.
-
-La fillette, s’étant mise sur ses pieds, lança en l’air des pattes de
-crabes, et s’en alla en sautillant... Les derniers rayons du soleil
-éclairaient la charnière d’un auvent; et l’on voyait, entre le gond et
-la muraille, une araignée au milieu de sa toile irisée: elle suçait une
-mouche qui devait vivre encore. Et la fillette, en passant, ayant aperçu
-l’araignée à portée de sa main, l’écrasa contre le mur avec sa pierre...
-Elle s’en fut.
-
- * * * * *
-
-Harmel regardait le large d’un œil trouble, par-dessus l’épaule de son
-compagnon; il pliait un peu le dos, et ses bras lui pendaient tout d’une
-pièce le long des flancs, plus lourds que des ancres; ses mains étaient
-d’un rouge sombre, comme celui du sang caillé, et elles semblaient
-démesurées, avec leurs veines gonflées, racines tordues aux branches
-vertes. Lesken ricanait silencieusement: il voyait venir sur le quai
-désert le marchand gras, chaussé de cuir jaune. Le désignant d’un coup
-d’épaule, il dit doucement à Lesken:
-
---Il est là... Qu’est-ce qu’il veut encore?...
-
-Et le mareyeur ayant jeté un regard sur les deux hommes, Lesken lui
-cria:
-
---Bonsoir, monsieur Rivoal!...
-
---Bonsoir! repartit l’autre de sa voix indifférente.
-
-Il s’éloignait à petits pas sur la grève.
-
-Lesken rit encore, du même rire silencieux, découvrant de larges dents
-jaunes.
-
---Tu l’as vu? dit-il... Eh bien, quoi?... Il est content, lui... Ce
-n’est pas comme toi... Ho!... Ho!... cria-t-il plus fort; réveille-toi,
-Harmel!...
-
-Il leva les épaules, et reprit de son ton bas et mordant:
-
---Le voilà encore qui dort.. Ne te fais donc pas du chagrin, mon vieux,
-chrétien mon frère... Ne te fais pas du chagrin, marin!... Est-ce qu’il
-en a, _lui_?... Eh bien, fais comme lui.. Tu es saoul.. Je suis saoul...
-mais c’est lui, l’ivrogne. Hé?... Qu’est-ce qui t’a donné à boire? C’est
-lui... Qui t’a mis les bouteilles sous le bras? C’est lui... Il ne
-fallait pas les lui laisser, peut-être!..
-
-Harmel répondit violemment:
-
---Non! et un éclair rouge passa dans les yeux sombres.
-
---Toi, reprit Lesken, tu ne sais que te faire du sang noir... Fais comme
-moi: f...-toi de tout: f...-toi de lui... f...-toi de toi... Tiens,
-regarde-le, là-bas: il vient de glisser, le bandit, sur une pierre; il
-est trop lourd de notre argent dans les poches; il ne tient plus
-debout... Si j’étais de la pierre, j’aurais voulu le f... à l’eau...
-
-Il but une longue lampée à la bouteille et continua, du même accent
-sarcastique, d’âpre jovialité:
-
---Va, il est plus voleur que tu n’es ivrogne... Il volerait les morts,
-s’ils allaient à la pêche, dans son quartier...
-
-Il jura.
-
---Qu’est-ce-que tu lui ferais, toi, si tu le tenais, un soir, tout seul,
-dans l’île?... Mais toi, je te connais, dit-il après un court silence.
-Tu ne lui ferais rien du tout... Tu prendrais ton poisson, et tu irais
-lui dire: «Faites votre prix, monsieur Rivoal...»
-
-Il jura encore, et cracha, baissant la tête entre ses jambes ouvertes,
-et se regardant cracher.
-
---Tu ne le... Moi, Harmel, si je l’avais sous la main, ce marchand de
-rogue, je le... Tiens, comme ça!
-
-Et il leva sa jambe, frappant de son pied redoutable le fond du bateau,
-sur la tête d’un poisson qui y était resté. On entendit le chuintement
-mol de l’écrasement sous la botte:
-
---Tu ne le ferais pas?... répéta-t-il en ricanant.
-
---Non, dit Harmel.
-
-Lesken le regarda de travers; puis:
-
---Bah! fit-il, tes enfants le feront...
-
- * * * * *
-
-Le ciel du vert le plus tendre réfléchissait les rayons nacrés de la
-roue du soleil disparu. La mer n’ondulait plus qu’à peine, suspendue
-dans une extase. La mer diaprée n’était qu’un cimetière de pollens
-somptueux et de fleurs soyeuses. Des mouettes planaient; et sous leurs
-ailes éployées, leur corps était d’un violet sombre. Partout la grâce
-d’une sérénité divine, partout la paix.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-HEURES D’AUTOMNE
-
-
- En Benodet. Octobre-novembre.
-
-A l’heure où la première aube s’éveille, comme la première palpitation
-du cœur dans l’œuf,--c’est un point blême qui semble naître sur le mur,
-près de la fenêtre, et sortir de l’ombre noire. On ferme un instant les
-yeux; et quand on les rouvre, le point paraît s’être déplacé encore plus
-qu’il n’a grandi. C’est, maintenant, une plaque livide, qui fait mieux
-ressortir le deuil silencieux de la nuit. Au milieu de la tache sinistre
-comme un drap mortuaire, si tout à l’heure, lentement, un mort allait
-montrer sa tête?... On est sur le chemin des apparitions. On se sent mal
-à l’aise, inquiet et curieux toutefois: et l’on a peur, enfin, d’avoir
-soudain très peur.
-
- * * * * *
-
-Après beaucoup de pluies, un jour de beau soleil. Toute la campagne
-exhale une odeur exquise, et un peu écœurante: une odeur maladive;
-l’haleine de ce qui meurt. Ainsi sentent les roses dans les vases où,
-belles encore, elles vont périr: elles sont entières, et leur tige ne
-penche qu’à peine; mais cette nuit, ou demain, elles tomberont d’un seul
-coup; et l’on verra tous les pétales sur le tapis, comme une écume
-rappelle par l’éparpillement la forme et la vie dont la vague fut faite.
-Le parfum des roses mourantes est celui de l’automne à l’agonie.
-
-La campagne a son odeur de trouble, ce matin: elle entête, et mord
-mollement le cœur. L’Église est sage d’avoir mis le temps des morts en
-ce temps-ci. On se sent mourir. L’hiver dépouillé est bien moins triste.
-Hier encore, ce n’était que la maturité; et l’an mûr donnait ses fruits:
-vendémiaire est plein de joie, et va même à l’ivresse. Mais novembre a
-la tristesse désespérée de l’agonie.
-
-C’est le dernier combat sans espoir, sans ressources, qui est bien plus
-morne que la défaite. La mort a le repos. Ou, du moins, on y compte.
-Mais une lutte suprême et sans merci a la réalité misérable du deuil,
-dont la mort n’est que l’emblème. Il est dur de se sentir mourir: et
-c’est alors que l’on se sent le plus vivre, par le terrible effort qu’on
-y fait.
-
-Les dernières palpitations du cœur, la nature en connaît aussi
-l’épouvante confuse. C’est un pouls qui s’affaisse, c’est un corps qui
-se refroidit,--cette lumière tiède, ces regards si lointains du soleil
-sur les feuilles qui tombent. Et quand vient le soir, on se sent frémir
-au vent humide de la nuit.
-
-La lande est plus sombre, et les ajoncs plus noirs parmi les bruyères
-rousses. On voit de longues prairies d’or, semées de mares d’un vert
-dense comme l’encre. Les feuilles de la bruyère ne semblent plus
-végétales: elles restent étalées et roides, pareilles à du métal; et ces
-feuilles d’or fin, vers le soir, sont violettes. Cependant, des ajoncs
-sur les haies sont en fleurs...
-
-Et de la mer elle-même monte une senteur plus pénétrante. Le maërl et le
-goémon sur les pierres ont un parfum âcre et pourrissant. Et les roches
-aussi participent d’on ne sait quelle odeur funèbre.
-
- * * * * *
-
-Nuit brumeuse et lourde. Tantôt on étouffe, et tantôt on frémit de
-froid. Si je ferme les yeux, toute sorte de visions funestes s’offrent à
-moi, comme si mes idées et la plainte de la mer prenaient corps.
-
-J’ouvre la fenêtre. Dans les ténèbres, où tout le pays est noyé, un seul
-feu luit fixement sur l’autre rive, le fanal de quelque navire à
-l’ancre: la lumière douloureuse se brise sur l’eau en un long sillage
-fumeux... Et par delà les masses confondues du ciel et des hauteurs
-obscures, lugubrement, longuement mugit la sirène de Penmarc’h, cette
-voix enrouée de la brume.
-
- * * * * *
-
-Les matins d’octobre sont trempés de brume et d’incertitude. Parfois, au
-soleil levant, les voiles humides se dissipent, sous les flèches d’une
-lumière plus rose que l’aurore au printemps. On croit que la magie
-riante d’avril va donner encore une journée à la féerie. Et soudain, les
-brouillards dissipés se reforment en nuages; le soleil se drape de
-gris; et la gaieté s’éteint sur la terre, restée froide.
-
-La beauté d’octobre est au couchant. Automne est une amoureuse brûlante,
-dont les jours sont comptés, qui se meurt de poésie et qui, chaque soir,
-incline de plus près vers la tombe. Chaque soir ramène la fièvre dans ce
-beau corps qui s’épuise, et le sang sur sa face pâlie. Une divine ardeur
-saisit cette mourante: le divin crépuscule ruisselle de son sang.
-
-Elle appelle un baiser; elle implore la caresse passionnée qu’elle
-offre, de ce cœur inassouvi que l’adieu rend plus insatiable encore. Et
-si tout le sang lui vient aux lèvres pour le baiser qu’elles cherchent,
-c’est qu’il sera le dernier peut-être...
-
- * * * * *
-
-A la basse mer, vers le temps de l’équinoxe, le flot qui se retire
-laisse la rive peuplée d’une foule étrange. L’estan paraît immense; et
-tous les rochers, couverts de goémons, donnent l’idée d’une assemblée
-chevelue, comme si une nation singulière avait pris rendez-vous sur la
-grève. Ils sont tous là, immobiles et noirs, la crinière trempée qui
-pend le long de leurs corps roides. Sont-ce des animaux marins? Des
-phoques au cuir jaune? Ou les démons punis de la marée?--Les lignes de
-menhirs font aussi penser aux squelettes d’une de ces peuplades,
-pétrifiée.
-
-Puis, le paysan et la paysanne, une fourche à la main, les jambes nues,
-le geste féroce et brusque, arrachent les boucles brunes à ces têtes de
-pierre. Ils en font des tas, au pied de chaque roc, pareils aux
-dépouilles d’un ennemi scalpé. Et, le soir venu, ils en chargent leur
-chariot, emportant une meule de varechs pour fumer leur terre.
-
- * * * * *
-
-Le ciel clair, tout d’un coup, se charge de nuées violettes. Un vent
-violent se lève: le grain tombe, une pluie battante. Les paysans, qui
-travaillent dans la lande, s’en vont, la bêche, la fourche ou la
-faucille sur l’épaule, en faisant le dos rond sous l’averse. Des femmes
-accourent, en claquant des sabots, pour serrer le linge blanc, étendu au
-soleil, sur les bruyères. Tous fuient.
-
-Et deux vaches oubliées, la noire et la rousse, appellent en beuglant.
-On ne vient pas les prendre; la pluie redouble. Elles descendent alors
-dans le fossé; elles cachent leur tête baissée sous la haie, le mieux
-qu’elles peuvent; elles se serrent l’une contre l’autre; et la pluie bat
-longtemps leurs larges flancs relevés, qu’elle lave, ruisselant sur le
-damier des poils, du roux au noir, et du noir au blanc.
-
-
-
-
-XXIX
-
-L’ILE
-
-
- Un jour de Régates, en juillet.
-
-Blonde et bleue, la journée pétille. Le soleil est d’or dans le ciel
-bleu. La mer à l’ombre est plus bleue que le ciel, et verte à la
-lumière. Elle frise à la brise. Elle rit.
-
-Les yachts sont blancs; les yachts sont bleus. Ils sont gais et rapides
-sur la mer verte. Ils sont fins comme des aiguilles. Ils sont longs, et
-semblent n’avoir pas d’épaisseur. Ils trempent dans l’eau jusqu’aux
-bords, et leurs voiles en paraissent plus vastes. Pareils à des oiseaux
-qui ne sont qu’ailes, les leurs sont blanches comme la soie, et plus
-nettes que des habits de fête. Elles s’articulent sur des mâts clairs et
-fins, qu’on dirait de bois précieux. Elles sont immenses, d’une
-envergure qui fait parfois rêver, en souriant, à des mouettes ailées de
-blancs nuages. Les unes ont la candeur éclatante du linge au soleil. Les
-autres sont rayées de lignes noires, ou d’un pointillé bleu. Elles sont
-élégantes comme des femmes; et comme elles, différentes. L’œil exercé
-distingue les nations: celle-ci vient de Cowes ou de Ryde en Angleterre;
-celle-là est bretonne; une autre est normande; plusieurs sont galloises
-de Kemper même. Elles ont des pavillons qui s’agitent, brillants comme
-des plumes et des aigrettes. Elles se disputent le prix sans clameur, et
-sans hâte apparente. Ces oiseaux magnifiques glissent dans l’air blond,
-ne donnant qu’à de longs intervalles leur grand coup d’ailes, et,
-suivant, sans la quitter, une route oblique.
-
-Au plus loin, le juge sévère des jeux va et vient, aussi noir que ces
-voiles sont blanches; et crachant la fumée par une cheminée sombre:
-c’est le torpilleur, le monstre marin en forme de grand squale, ou
-d’obus démesuré... Telle une arme au fourreau, il est menaçant sous sa
-carapace, et sent la guerre.
-
-Parmi les voiles coquettes, les bateaux des pêcheurs courent aussi,
-rustiques comme des paysannes dans un bal de marquises en gaze blanche,
-et les bras nus. Il y a là des lougres plus bruns que l’écorce des vieux
-chênes, aux voiles triangulaires, rouges et noires: leur image dans
-l’eau est celle d’une nuée d’orage, ou d’un haut goéland, le bec en bas,
-qui pêche. Il y a de grands canots verts, et d’autres ont la couleur des
-chaumes: leurs voiles rousses semblent de cuir; quelques-unes sont
-pareilles à la peau mûre du brugnon, où le jus perce; et d’autres au
-soleil sont fauves comme le cuir, chaudes comme les belles chevelures.
-
-Une longue barque, aux voiles aiguës, croisées en forme de ciseaux,
-abandonne la course et sort de la ligne. Comme on en longe le bord, on
-voit les huit marins rouges, cuits au soleil, suant: un simple tricot
-sur le corps, ils ont l’air de la brique qui sort du four. Ils
-expliquent leur échec: ils ont fait erreur sur la route; et pourtant _la
-Renée_ aurait bien mérité le prix: elle n’a pas sa pareille. Ils
-s’éloignent; et, dans sa robustesse, en effet, le svelte bateau a l’élan
-allongé de l’hirondelle.
-
-Plongé dans le soleil, je suis des yeux l’hirondelle de mer; je regarde
-vers l’Ouest et le Nord. A l’horizon de terre, je n’ai vu jusque-là
-qu’une longue plage, du sable étincelant noyé dans un miroitement de
-fumée lumineuse. Une ville paraît surgie dans le mirage. Elle émerge à
-peine de l’eau. Elle est blanche dans la mer glauque. La clarté de l’été
-n’est pas plus claire qu’elle. L’ombre grise y brille comme une étoffe
-légère, au creux d’une statue. C’est une ville de pierre, éclatante
-comme une des Cyclades, transportée dans la mer de Bretagne. Devant la
-rivière de Pont-l’Abbé et la lagune, faisant face aux ombrages de
-Loctudy, cette ville d’Orient est mouillée, tel un bateau de pierre
-blanche. Pas un arbre; pas un verger; pas un jardin. On ne distingue, au
-pied du mur d’enceinte, rempart contre les vagues, qu’une ceinture de
-rocs énormes, des blocs noirs et une grève couverte de goémons. Les
-maisons sont pressées les unes sur les autres; on ne voit point de rues,
-ni de sentiers. Cet amas de bâtisses a le grain scintillant du granit.
-Par-dessus les toits, seul et fin comme un doigt qui le détermine, le
-clocher grêle de l’église...
-
-Aride, ensoleillée et blanche dans la mer verte, c’est Tudy: c’est
-l’Ile.
-
-
-
-
-XXX
-
-LE PHARE
-
-
- A la pointe du Coq, en Benodet.--En tout temps.
-
-Le phare a vu des nuits terribles, et d’un charme désespérant. Là, j’ai
-connu un abîme de délices, et une douceur mortelle.
-
-Ce petit phare est posé sur le bout d’une langue rocheuse, à l’entrée de
-la baie. Pareil à l’avant d’une antique galère, il mouille dans la mer
-de trois côtés. Sa tour ronde se dresse sur un socle de pierre; les
-blocs de granit l’entourent; les roches couvertes de goémons sont
-serrées à sa base, et font penser, dans l’ombre, à un amas de têtes
-dures entassées là, après avoir été tranchées, au soir d’une bataille de
-géants. Quand la mer est basse, les récifs et les pierres font un grand
-ossuaire de crânes, mouillés et chevelus de varech noir, où rougeoie le
-maërl sanglant. Et, à la haute mer, la vague vient mourir contre le
-phare même, cachant tous les rochers. Son murmure finit là seulement;
-elle soupire, régulière, monotone et sans fin sur les cubes taillés de
-blanche pierre. Et, lorsque le vent est fort, la vague bondit par-dessus
-les bases de la tour. Elle jaillit sur l’étroite terrasse qui mène,
-entre deux grilles, du chemin en terre à la porte du phare.
-
-Tous les soirs, je vais voir mourir le jour, et naître la nuit dans la
-douleur du crépuscule. Enjambant la grille, je saute sur la pierre unie
-du socle; je me couche sur le banc étroit et rond, qui forme bourrelet
-autour de la colonne. Et là, étendu en arc, selon le contour de la
-pierre, je passe des heures et des heures; et je veille dans la passion
-de mon ennui.
-
-La tête renversée, je me tiens immobile; et la splendeur terrifiante du
-ciel coule dans mes yeux. L’espace infini engendre le vertige. Et
-délicieusement cruel, le vertige séduit. Mon âme s’enivre et roule avec
-la mer,--la mer, qui comme moi soupire, et comme moi est couchée sous
-l’œil profond de la nuit.
-
-Souvent, quand j’arrive, la pierre est chaude du soleil disparu, et j’en
-sens la tiédeur sous ma tête, comme d’un oreiller dur. Le souffle de
-l’air salin me gerce parfois les lèvres; et l’odeur de la mer parfume le
-repos. J’écoute la vague qui se meurt, et qui remeurt sans cesse.
-Invisible, je vois les progrès du silence; les lampes une à une
-s’éteindre, au loin, dans les demeures; et les bateaux qui, sans bruit,
-rentrent noirs et glissant à la façon des ombres.
-
-Là-haut, dans la lanterne, le feu rouge du phare, pour moi, ne se trahit
-par rien. Pas une lueur, pas un reflet. Je suis dans les ténèbres. Leur
-tourbillon m’emporte: c’est une roue, et dont les rais sont faits
-d’étoiles. J’étouffe dans cette ombre vertigineuse. Mon bras nu et la
-pierre ne font également qu’un lé de clarté grise. Et tout est noir. Les
-ténèbres frémissantes pullulent d’astres.
-
- * * * * *
-
-Je perds pied de tout mon être dans la vue des étoiles. Leur palpitation
-m’emplit d’une tristesse passionnée. Je regarde; je désespère; et je
-sais. Penché, je me retiens à la corde ferrée du paratonnerre. Arcture
-est rouge comme la guerre. Et l’ardente Cappella, à l’autre horizon, la
-divine émeraude, palpite violemment, pareille à un cœur qui bondit.
-Altaïr brille droit, au-dessus de ma tête, dans l’axe de la tour. Le
-sublime Jupiter descend, tandis que Saturne, au douloureux regard, si
-fiévreux et si fixe, laisse tomber son œil de plomb.
-
-Je vois le ciel qui tourne. J’entends mourir la mer. Mais infiniment
-plus, combien je me vois vivre et je m’entends mourir moi-même...
-
-
-
-
-XXXI
-
-EN FOUESNANT
-
-
- Dans la saison des fraises.
-
-Un des charmants pays qu’il y ait en Bretagne, c’est le pays de
-Fouesnant. Il est couché et s’accoude sur la mer entre Kemper et
-Kemperlé, la naïve villageoise. Kemper la douairière est à
-Saint-Corentin; à Saint-Michel Kemperlé la Villanelle. La verte baie de
-La Forêt s’ouvre en Fouesnant comme un lac. Concarneau est le port de ce
-petit peuple, et a été sa place forte: mais la ville des marins est
-aussi bourgeoise; et, comme presque partout en Bretagne, elle se
-distingue de la contrée paysanne. La coiffe de Concarneau n’est pas
-celle de Fouesnant qui, sans doute, est la plus élégante de toute la
-Cornouailles.
-
-Les bois sont semés dans tout le pays, depuis la rivière de Kemper
-jusques à l’Isole et à l’Ellé, ces eaux aux noms si doux. Au vieux
-temps, il est à croire qu’ils n’ont fait qu’une seule forêt: la roche
-est encore vêtue de branches au bord même de la vague. Cette Bretagne
-champêtre respire le tendre charme de la feuille mariée au flot. Elle
-est pastorale comme les tableaux de Constable. Les vieux arbres y
-viennent dans l’eau; et les chênes se baignent dans la marée.
-
-Partout, la prairie et les pommiers. Les verdures sont fraîches comme
-l’eau qui les fait naître. Sous la pluie d’été, avant la fenaison,
-l’herbe brille, frémissante de vie heureuse; et les regains, plus tard,
-sont aussi frais que le printemps. Prés et bois, cette terre est
-toujours parfumée, soit qu’elle languisse d’ardeur sous le soleil, soit
-que l’orage la détrempe; et l’odeur enivrante des foins, où la faux a
-passé, ne l’emporte peut-être pas en suavité sur l’haleine de la chaude
-prairie que la pluie argente.
-
-Les pommiers s’arrondissent jusqu’au bord de l’eau et les rivières aux
-eaux bleues coulent doucement entre deux rives de feuillages. Sous les
-peupliers et les aulnes, les moutons tournent en mesure. Le clocher à
-jours des chapelles se dresse finement entre les arbres, comme le thyrse
-gris du bois en fleur. Les petites églises ont l’air doux et recueilli
-des demeures vivantes; et peut-être ont-elles plus de charme encore,
-quand leurs cloches sonnent dans la paix muette du ciel gris. Les vieux
-chênes s’appuient, de leurs branches mêlées, les uns aux autres, et
-leurs bras noueux sont jaunes de mousses, ou verts à l’ombre; et,
-l’octobre venu, parmi les feuilles dentelées, les glands s’arrondissent
-comme des noisettes sous leurs collerettes. L’Ellé et la Laïta dans les
-vallons s’attardent en méandres ombreux, comme le Léthé dans la campagne
-élyséenne. Ici, par un matin d’été, on attend, pour les surprendre au
-bois, les Nymphes et les Naïades blondes.
-
-Dans les villes, qui ne sont que de charmants villages, vit un peuple de
-haute taille, blond et fort. C’est une race plus gaie et plus mobile
-encore qu’ailleurs en Cornouailles. Les hommes sont railleurs, fiers et
-souvent passionnés. Dans leur opinion, les gens de Fouesnant n’ont pas
-leurs pareils en Bretagne: ils habitent le plus beau pays, où les
-meilleurs pommiers donnent le meilleur cidre; et où les plus beaux gars
-ont les plus belles filles, qui portent les plus belles coiffes. Ils
-n’ont pas tort; et leur cidre même n’a pas de rival pour la saveur ni
-pour la force. Mais leurs femmes sont de plus de prix encore: grandes,
-sveltes, elles ont de longs visages aux traits purs, et qui le restent
-même quand elles n’y ont plus droit; elles ont de longues lèvres, dont
-le sourire est toujours un peu grave, et ces yeux changeants où l’on
-aime à suivre les caprices du ciel.
-
-Ils sont fiers jusques à la violence. Leur mépris de tout ce qui n’est
-pas du canton même commence à leurs plus proches voisins. Ils répugnent
-aux alliances étrangères, et se marient entre eux. Dans leur douceur les
-filles ont aussi de cet air hautain qui semble naturel à la grâce
-virginale, et qui sied à la femme non soucieuse de plaire: trait de
-noblesse véritable. Beaucoup de Bretonnes le tiennent d’une antique
-contrainte, et d’une modestie imposée par la loi religieuse, pendant des
-siècles; presque toutes en empruntent quelque chose au costume. En vain,
-les jours de fête, l’ornement du tablier, les broderies et les perles,
-prétendent égayer la sévérité ordinaire: leur jupe noire, le corsage
-noir paré de velours, et la coiffe blanche participent du cloître.
-
-La plupart de ces Bretonnes ont une grâce monacale; le parfum de leur
-charme est ancien. Les coiffes paysannes ne sont que les hennins, portés
-jadis par les grandes dames; et la jeune fille de Fouesnant rappelle à
-la fois les Bernoises de Holbein et Flora la Romaine, qui tant fut belle
-et qui est morte. A plus d’une, il manque très peu pour être belle
-aussi, et vivre: une sorte de beauté intérieure séduit en elles, et
-parle en leur faveur; faute de quoi, elles sont indifférentes. Peu de
-femmes gagnent plus à être regardées longuement. L’habit et le voile des
-nonnes, qu’elles ne vêtent pas, reparaissent dans leur maintien, et
-souvent règlent leur démarche. Elles n’ont plus rien pour plaire, quand
-elles sont immodestes; et leur charme le plus rare est peut-être fait du
-contraste que l’on sent, quelquefois, entre leur réserve apparente, leur
-mode chaste aux dehors anciens, et l’humeur passionnée d’un corps ardent
-et tendre.
-
-
-
-
-XXXII
-
-ROUTE AU CRÉPUSCULE
-
-
- En Clohars.--Fin septembre.
-
-Avec le soleil, toute chaleur s’en est allée. L’ombre tombe humide; et
-le crépuscule sent déjà la nuit. La route en lacets monte et descend,
-bordée de champs et de landes. Parfois une chaumière, d’où un peu de
-fumée s’élève avec lenteur, violette et timide; là, on prépare le repas
-du soir; de là aussi, quelquefois, l’on entend venir un bruit de voix,
-l’une plus rude qui gronde, et d’autres qui se plaignent; ou des cris
-d’enfant, et moins souvent des rires.
-
-On suit le chemin; et de plus en plus, le jour baisse. Un faible appel
-d’oiseau; et le silence. On marche, la tristesse au côté. Tantôt l’on
-presse le pas, étreint d’on ne sait quelle crainte; tantôt l’on
-s’arrête, comme avide de tout ce qu’il reste encore de ce jour achevé,
-et comme frémissant, du regret de le perdre,--de le perdre à jamais.
-
-Les haies sombres ont un souffle humide; et l’odeur de la pomme
-mouillée flotte au-dessus des ronces. La terre brune de la route est
-molle sous le pied. Toute clarté, toute lumière est suspendue et s’étale
-sur le ciel, qui semble mourir de sa rêverie: l’espace n’a plus la forme
-d’une voûte, mais d’un lit douloureux où la mélancolie est couchée.
-
-Et là-dessous, toutes choses s’assombrissent; et toutes prennent une
-obscure majesté. Oh! que la lande est triste au crépuscule, sous la
-prunelle verdâtre du ciel d’automne! Comme une plainte lointaine, de la
-dernière maison cachée sous les arbres, arrive faiblement la voix d’une
-femme qui berce son enfant.
-
-Tout recule devant le mystère de la clarté mourante et de la terre
-ensevelie. La ligne des buissons semble perdue à l’infini, un rempart
-d’ombre où se brise l’horizon. Cette lande et ces champs, qui me sont si
-connus, ont pris la vastitude d’un désert... Là-bas, là-bas, comme noyée
-au bord d’une mare sombre, d’où à peine elle émerge, c’est ma maison, si
-lointaine que je n’y atteindrai jamais. La masse des ajoncs et des
-bruyères se confond avec la terre, et je ne sais plus si c’est elle qui
-est si noire, ou si c’en est le tapis d’herbe.
-
-Je marche les yeux levés sur la lumière expirante, et je sens les épines
-de la lande ennemie qui la défendent contre tous mes pas. Un chariot
-roule lourdement entre les ornières, attelé de chevaux que l’on
-distingue à peine, guidés par un homme qu’on ne voit pas. Et, le long de
-la haie, d’un pas rapide, une jeune femme, vêtue de noir, s’avance,
-pareille à la pensée de mon rêve triste. C’est une paysanne; et,
-peut-être, au jour, n’a-t-elle rien pour séduire. Mais, à cette heure,
-son visage, sous la coiffe blanche et les lacets qui serrent les joues,
-semble, en sa pâleur délicieuse, d’une grâce et d’une douceur étranges.
-Elle passe, les mains croisées devant elle comme une ombre silencieuse
-près de moi. La suivant des yeux, au détour du chemin, sous les arbres,
-je vois la rivière qui brille, ruban d’argent gris, miroir livide.
-
-Je suis seul dans l’immense étendue. Oh! que la lande est triste, quand
-meurt le crépuscule!...
-
-
-
-
-XXXIII
-
-LES DEUX MAM GOUZ[G]
-
-
- Dimanche à Ben... 14 octobre.
-
-La vieille Madeleine Bihan est sortie de l’église après vêpres, avec la
-vieille Koadër, sa commère. La vieille Bihan n’est plus venue au bourg
-depuis sept ou huit mois: elle n’a guère le temps de quitter sa ferme en
-Plo-Harnek, à quelques lieues dans les terres: sa bru ne s’est pas assez
-ménagée après ses dernières couches, et depuis elle est malade. Il y a
-des querelles aussi entre son fils aîné et sa femme,--qui n’est pas
-mauvaise, si vous voulez; mais elle a été trois ou quatre ans à Kemper,
-vous savez; et c’est une ville si dangereuse, Kemper! toutes les filles
-s’y font coquettes...
-
---C’est bien pis, quand elles ont été à Brest, dit sévèrement madame
-Koadër. A Brest, c’est la perdition comme à Paris, donc...
-
---Elles n’ont plus beaucoup de religion; et alors que voulez-vous
-qu’elles fassent? dit la bonne Bihan, en manière d’excuse. Les femmes
-n’ont pas plus de conduite que les hommes... Et les deux frères ne
-s’entendent pas très bien, non plus, à la maison... Chacun veut sa
-grosse part; quand je ne serai plus là, ils vendront le bien; et qui
-sait s’ils n’iront pas à la ville?
-
---Ils iront, vous pouvez en être sûre...
-
---Cela me fait gros cœur d’y penser... Ah! l’absence du père se fait
-trop sentir: quand il était encore là, tout le monde obéissait; et il
-était juste...
-
---Oui, répond la commère; c’était un digne homme, le vieux Bihan... Tout
-de même, voilà bien quatre ans qu’il est mort?... Dieu ait l’âme du
-pauvre pécheur...
-
---Quatre ans pour la Saint-Michel... Je n’aurais pas cru laisser quatre
-ans ma place vide en terre bénite, près de lui...
-
-Les deux grand’mères causent, assises dans la petite cour pavée de la
-maison. Elles se touchent presque des genoux, et les pans de leurs
-tabliers noirs se confondent. La vieille Koadër, toute petite, noire,
-menue, rabougrie, porte sous le bonnet de Concarneau une petite figure
-ronde, plissée, pareille à une orange taillée dans un morceau de bois.
-La vieille Bihan est bien différente: elle a les grandes coiffes de
-Fouesnant; un long et doux visage pâle, une chair délicate qui se marbre
-de rose par endroits; ses cheveux ont dû être très blonds, et blanchis,
-ils brillent encore; elle est grande, large, molle et vaste. Elle semble
-plus paisible, même quand elle se plaint; et la vieille Koadër plus
-énergique: celle-ci paraît avoir de la malice, et comprendre ce que
-celle-là se contente de déplorer et de subir. Toutes les deux tirent de
-leur poche, chacune à son tour, une tabatière qu’elle ouvre, offrant une
-prise à l’autre... Elles parlent, du même accent guttural, plus rauque
-chez la vieille Koadër, plus gras chez la paysanne...
-
- * * * * *
-
-Longtemps, elles se racontent les incidents du village, la mort d’un
-tel, le mariage d’un autre. La vieille Koadër est bien âpre, et condamne
-sévèrement ceux qui perdent leur argent, ceux qui se ruinent; elle
-admire, au contraire, les riches, même quand elle veut les blâmer, et
-qu’elle en cite des duretés peu louables. La vieille Koadër est déjà une
-bourgeoise: elle a le souci de l’épargne; elle est fière de ses petites
-rentes; elle est sûre qu’on les lui envie. L’autre, la bonne paysanne,
-vénère sans doute cette sage économie, et l’ordre qui règne chez sa
-commère; mais on dirait qu’elle regrette plus encore sa jeunesse, son
-temps de danses, son homme enseveli... et ses enfants divisés, les uns
-qui se querellent, les autres loin d’elle, le plus jeune même en Asie...
-Toutes les deux s’accordent à ne plus reconnaître les mœurs du vieux
-temps dans les jeunes filles d’aujourd’hui... Et elles ne tarissent pas
-d’anecdotes... Puis, elles s’inquiètent de Sœur Camille, qui est malade,
-perdue, a dit le médecin: on l’a opérée d’un cancer; elle va mourir...
-Que deviendront les pauvres et les malades du pays? Elle en savait plus
-long que les médecins de la ville. Elle avait mon âge, dit l’une des
-deux vieilles: elle est venue jeune fille dans la maison religieuse,
-d’où elle ne sortira que morte...
-
-Soudain, comme le soleil se couche, éclate un grain: la violente pluie
-d’octobre tombe large, épaisse, longue. Les dernières flammes du jour
-s’éteignent. Le ciel gris semble descendu, et se suspendre comme un
-voile morose entre la mer, les arbres et la lande confondus...
-
-
-
-
-XXXIV
-
-LA NUIT DES FÉES
-
-
- Le petit bois de Ker-Mor. 5 septembre.
-
-J’ai vu les fées, par cette douce nuit.
-
-J’allais sur le chemin, qui monte et descend par la lande, bordé de
-vastes champs, et semé de beaux arbres, de loin en loin. J’allais par le
-sentier, que l’on perd dans l’herbe; je marchais sur le tapis frais et
-touffu de la prairie; et l’herbe était glauque au clair laiteux de la
-lune.
-
-L’exquise joie de la nuit d’été, suspendue, était muette. Seule, là-bas,
-au delà des sables blancs comme la neige, la berceuse de la mer
-soupirait doucement son murmure... La vague expirait sur la grève comme
-le souffle enchanté de cette nuit.
-
-Il était tard, déjà; et l’arc de la lune tirait ses flèches de perles
-déjà plus bas que le front des arbres; au bord de l’oreille, l’arc rieur
-jetait ses traits dans les cheveux. Toute la mer lointaine brillait de
-cette lumière, pareille à un bouclier tremblant sur une gorge
-voluptueuse. Et la vague pâmait.
-
-Près d’un ruisseau, sous les vieux ormes, dans une litière d’ombre, un
-vieux cheval dormait... Et la brise tiède inclinait les feuilles, qui
-frémissaient sans bruit, comme les lèvres de la jeune fille qui va
-sourire...
-
-Les haies sentaient la mûre, et le miel des fleurs chaudes. De toutes
-parts, l’odeur des feuillages mouillés s’élevait délicieuse, frais
-encens de minuit, rosée amoureuse de la terre endormie. Le vieux cheval
-tousse; il lève la tête et change de pied; il doit rêver.
-
-Et comme je tournais sur le chemin, m’élevant peu à peu selon la pente,
-sur le haut de la côte le bois de pins apparut. Et c’est alors, ô fées,
-pensant à vous, que je vous ai revues.
-
- * * * * *
-
-La lune brille au travers des pins, dont les pieds entrelacés se
-croisent dans la clarté. Entre les longs couples, au port si svelte et
-si fin, le ciel d’argent bleuâtre coule; et le clair de la lune est
-comme un lac suspendu sous les branches. Les ombres de velours et les
-rayons de blonde opale glissent plus doucement que l’aile du cygne,
-lorsqu’il plane. Les arbres mariés font un temple au clair de lune.
-
-La pluie d’or des étoiles tombe plus pâle sur les pins.
-
-J’entends vos pas, et votre lente danse, ô fées. Les lucioles, au bord
-des haies, ce sont vos yeux, quand l’une de vous se couche sur l’herbe,
-ou se baisse pour détacher sa robe de lune prise aux épines, et que les
-autres, penchées sur elle, l’entourent. Ou bien, quand deux de vous se
-cachent sous les feuilles, pour se caresser.
-
-Les génies du feuillage, attentifs, et les petits dieux des charmes
-mouillés vous regardent. Le flot paisible retient son haleine, et rit
-mystérieusement sur les galets.. Et, par cette nuit si douce, sous les
-pins de Kermor, je vous vois toutes, ô fées.
-
-
-
-
-XXXV
-
-GLAZIK
-
-
- A L., en Briec. Septembre.
-
-Il avait grand air; et quoique très vieux, tous ses gestes étaient d’une
-harmonie charmante. Ce grand vieillard de soixante et dix ans avait la
-retenue et la finesse courtoise que l’on suppose le propre des grands
-seigneurs, dans l’ancien temps. Ses longs cheveux blancs brillaient
-encore autour d’un front large et haut, blanc comme l’ivoire. Tout son
-visage était décoloré: et l’éclat doux de ses yeux verts n’en paraissait
-que plus ardent. Un sourire d’une dignité exquise écartait les coins un
-peu bas de sa bouche très longue. Il respirait une bienveillance
-discrète et noble, et cette politesse de nature que rien ne supplée.
-
-Il ne parlait pas le français, quoiqu’il l’entendît. Mais comme il ne le
-savait pas assez bien, il ne s’en servait pas, pour ne point balbutier.
-Il s’avança vers moi, et m’offrit la bienvenue dans la ferme, d’un air
-qu’on eût pu lui envier dans un palais. Et voyant, sous la porte de
-pierre, ce grand vieillard, droit et maigre, aux longs traits blancs,
-marqués comme les méplats d’une figure de marbre, je crus me retrouver
-chez le roi Cymbeline, dans la forêt.
-
- * * * * *
-
-Le nom de Glazik est celui qu’on donne aux Bretons vêtus de bleu, qui
-habitent l’intérieur des terres en Cornouailles, entre Kemper et la
-montagne. Ce sont presque tous des paysans, et leurs terres comptent
-parmi les mieux cultivées. Ils sont aussi fermiers et éleveurs de
-chevaux. Le costume des hommes est sans doute le plus beau de Bretagne,
-depuis que se perdent les modes luxueuses d’autrefois. Le vieillard, qui
-me fit un accueil si affable, portait un vêtement de ce style, et du
-goût le plus raffiné, quoiqu’il n’eût déjà plus les larges braies, ni la
-culotte, et que l’étoffe de ses habits ne fût pas des meilleures. La
-beauté de ce costume tenait à un choix exquis des couleurs.
-
-Sur un gilet de drap noir roidi par une armure de toile, une première
-veste carrée de drap blanc, ornée de larges bandes en velours noir,
-débordait, serrée seulement à la taille, où elle était lacée
-étroitement,--sur une seconde veste à manches, en drap bleu, moins
-étoffée, d’où la première émergeait en gorgerin. La veste bleue était
-parée, elle aussi, de large velours noir et de fils en soie jaune, à la
-place des boutons. Rien n’eût mieux fait valoir le port élancé d’un
-homme, ses vastes épaules, et sa figure rase à cheveux clairs, que cet
-accord harmonieux de bleu, de blanc et de noir, piqué de quelques points
-orangés. Voilà pourtant le costume d’un paysan, qui ne le portait pas
-pour qu’on le vît, mais par habitude et par tradition. Qu’on y compare
-le misérable habit des villes, et du plus riche bourgeois comme de
-l’ouvrier.
-
-Je m’étonne que les Bretons aient montré si peu d’aptitude à la
-peinture, avec un si grand goût dans le choix des couleurs, pour le
-vêtement. Peut-être ont-ils prodigué tout ce qu’ils en avaient, dans
-l’invention qu’ils ont mise à se vêtir.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-LE JOUR DES MORTS
-
-
- 2 novembre. Près de Kemper.
-
-Les brumes blanchâtres se dispersent et courent de la lande sur la mer,
-où le vent les emporte. Le soleil luit doucement. Un matin bleu,
-parfumé, humide. Des corneilles, sur le toit de la maison déserte,
-causent gravement, sans se regarder, le bec droit et magistral, le col
-tendu comme des juges qui écoutent. Elles prononcent des arrêts
-lugubres, où grince le bruit des chaînes: _Eh quoi?... Eh quoi?_...
-font-elles. Au soleil, les fleurs d’ajoncs brillent, mouillées.
-Mélancoliquement, la cloche tinte des glas.
-
-Trois femmes viennent sur le chemin, deux vieilles et une jeune entre
-les deux. Elles ont de gros bouquets à la main, des fleurs coupées trop
-haut, qui paraissent trop grosses sur la tige trop courte. Et la
-mosaïque de ces bouquets pressés semble faite au point, comme une
-tapisserie. Un vieil homme paraît, un gros bouquet de dahlias entre les
-doigts.
-
---Je n’ai pas encore porté des fleurs à mes morts, dit-il.
-
---Nous non plus, font les femmes.
-
---J’y ai été, hier, après la messe...
-
---Nous aussi, disent-elles.
-
---Mais nous n’avons pas vu Yvonne, observe l’une.
-
---Ah! dit le vieux contrarié.
-
-Après un court silence, où ils ne se regardent pas, où ils tournent dans
-leurs mains les fleurs épaisses, pressées, nues sans une feuille,--une
-des vieilles reprend:
-
---Un beau temps pour les morts...
-
---Un bien joli temps pour les morts... disent les autres.
-
---Tant mieux pour eux, il faut ça... décide le vieux avec une assurance
-étrange.
-
---Ne nous mettons pas en retard, dit la jeune femme qui n’a pas encore
-parlé.
-
---Nous avons le temps. La messe n’est pas encore sonnée. Mais ne
-m’attendez pas, fait-il à la plus âgée.
-
---Vous ne venez pas? On n’est jamais trop tôt, là-bas...
-
---Je traîne la jambe, vous savez; je vais plus lentement que vous...
-
---A tout à l’heure. J’irai avec vous au cimetière, Loïk. Il fera bon
-là-bas...
-
---Un beau temps pour les morts...
-
-
-
-
-XXXVII
-
-LE CHANT HUMILIE LES BÊTES
-
-
- L’été, en Benodet.
-
-L’âne, arrêté sur la route blanche qui brûle, les flancs piqués par les
-mouches que rien n’écarte, ni les oreilles dressées, ni les coups de nez
-brusques, l’âne tourne la tête et regarde fixement, de ses grands yeux
-veloutés, les vaches dans la lande verte. Elles paissent indolemment,
-évitant l’ortie qui pique, mais le front toujours baissé, en quête d’une
-herbe fraîche et tendre, douce à mâcher, et douce à ruminer encore.
-
-Et l’âne brait. Et les deux vaches beuglent, enviant de braire. Meuglant
-de la sorte, et tenant la note, elles ne sont pas si loin du braiment.
-Dans leurs larges yeux, à tous trois, comme en de rondes mares
-suspendues, se reflète tout le pays, la lande verte et les haies, la
-butte gazonnée et le mur hérissé de pierres.
-
-Il y a un préjugé contre les ânes, qui ont les plus beaux yeux du monde,
-du même velours que les Andalouses, et qui ont fait la réputation d’un
-grand professeur de philosophie. Mais ce n’est point un préjugé de les
-haïr, en musique: leur cri irrite; et puis il fait rire. Ce sont de
-jeunes poètes sans modestie.
-
-Comme il brait, ce petit âne! D’où tire-t-il tant de bruit?--La tête en
-avant, il lance sa mâchoire et découvre ses dents: il ressemble à
-Charles-Quint, la bouche ouverte, dans un fameux portrait. Mais
-l’empereur d’Allemagne n’a pas l’air si content que lui. Le petit âne
-gris ne craint pas la fatigue; et son idée étant de braire, il brait de
-tous ses poumons, se fouettant doucement ses jolies jambes de la
-queue...
-
-Pour les musiciens, tous les animaux sont haïssables; et l’homme n’est
-guère que le roi des animaux. Il n’est rien de si rare, sur la terre,
-qu’une belle voix. Le beau son n’est pas de nature; et l’art presque
-seul l’a fait.
-
-Les pauvres bêtes n’ont point d’âme, quand elles parlent. Dès qu’on ne
-les voit plus, on en perd la pitié. La nuit, elles se font détester. Ce
-ne sont que machines à vacarme, et qui ne s’arrêtent plus, une fois
-montées. L’oiseau même, à la longue, m’importune. Il n’est si bon chien
-qui, aboyant à la lune, ne se fasse donner au diable. L’ami de l’homme
-est mon ennemi, aussi souvent qu’il parle. L’oreille musicienne cherche
-trop l’harmonie: passion qui engendre parfois la cruauté. Mais quoi?...
-L’âne a l’oreille qu’il faut, à proportion de la voix. Ce n’est que dans
-un porte-voix que l’âne entend ce qu’il se veut dire.
-
-Les bêtes se font aimer des hommes, parce qu’ils y trouvent de leur
-bestialité: elles se laissent faire, comme elles se laissent torturer.
-Les hommes prêtent à tout des sentiments humains,--faute de mieux; et
-les meilleurs consacrent aux bêtes des soins qu’ils marchandent aux
-autres hommes. Ils ne voient pas la différence, et ont raison sans
-doute. Mais ce ne sont pas des musiciens.
-
-On ne doit pas faire un reproche aux amis des bêtes, s’ils semblent
-sensibles jusqu’à la niaiserie: il n’est guère que les artistes qui
-puissent s’en étonner; ils seront toujours blessés de la voix que
-prennent les pauvres bêtes pour dire merci.
-
-On aime les bêtes d’un amour bien légitime: elles exercent admirablement
-la sensibilité. Mieux encore que les enfants, elles acceptent tout et ne
-peuvent rien rendre. La plus grosse bête est un enfant qui ne grandit
-jamais. Elle est plus que machine: elle est montée une fois pour toutes.
-La vie d’une bête fait peur à la pensée.
-
-Voilà l’âne qui s’interrompt dans son concert; il avise un chardon dans
-la bruyère. Et voici les vaches, les cornes enfoncées comme une fourche
-dans les buissons, éternellement à la recherche de ce qui se mange. Les
-pauvres bêtes sont des machines à manger, toujours à la tâche, toujours
-courbées.
-
-Elles n’ont pas le temps de chanter.
-
-J’entends bien... Cependant, n’allez-vous pas vous taire, petit âne
-gris?--
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-DUNES
-
-
- Au Trez. En octobre.
-
-Les dunes ont la couleur de la misère, de l’envie et de la trahison.
-
-Leur blancheur est livide à la lumière; et vers la fin du jour, elle est
-verdâtre comme la fièvre. Elles sont faites de tas de sables, qui
-s’isolent les uns des autres: un fossé les sépare, où des pierres sont
-cachées, de ces belles pierres que la mer a monnoyées, qu’une grande
-marée, un jour, a poussées jusque-là, pour qu’une autre, un jour, les
-reprenne.
-
-Les monticules de la dune se succèdent, le long de lignes parallèles que
-divisent de mouvantes tranchées. Et, s’abaissant, se relevant, elles
-vont jusqu’à ce qu’un rocher violent les arrête. Mais la falaise n’est
-pas plus forte contre elles que la passion contre l’obscure patience.
-Souvent elles contournent le roc; derrière lui, elles décrivent une
-lâche courbe; et selon sa propre forme elles l’entourent de tous côtés.
-Elles ont l’obstination invincible du sable; et elles se servent du
-vent même qui les bouleverse.
-
-La misère des dunes séduit par une beauté désespérée. Penché sur elles,
-le ciel nulle part ne semble plus vivant, et n’a mieux les aspects d’un
-océan fluide. Comme Jésus regarde Judas le baisant, à Padoue, chez
-Giotto, le ciel regarde la dune. Et les nuages y courent, pareils aux
-êtres puissants qui peuplent les rêves: et parfois, les voyant planer,
-si distincts et si près de ma tête, je leur ai prêté l’oreille, comme
-s’ils avaient dû me parler.
-
-Polonius n’aime pas à se promener à travers les dunes; il n’est pas si
-facile d’y dormir debout qu’au milieu des papiers d’État. On enfonce
-dans un sol qui ne résiste point, et qui triomphe de la résistance:
-matière sournoise que le sable, qui se fait plus forte d’être foulée. Il
-pénètre les vêtements; il se glisse sous les bas; et se loge dans les
-souliers. Les grains de sable écorchent la peau, et mordent l’os à
-chaque pas, comme un dur insecte. On marche irrité; et l’on s’exténue de
-sentir le sol céder sans cesse: on ne s’avance plus du bout des pieds,
-mais du talon, des chevilles et de la moitié de la jambe. Dans les
-dunes, il faudrait faire route pieds nus, en pèlerin...
-
- * * * * *
-
-A la crête, et sur les bords du chemin qui s’y forme, une vie puissante
-et misérable se révèle. Il n’est point d’image de la misère qui vaille
-celle-là,--ni de l’effort incroyable que la plus ingrate vie déploie
-dans son obstination à vivre: là, poussent des ronces rousses, qu’on
-croirait faites de métal rouillé, et plus résistantes que du fer: un
-cheval les foule, un chariot les écrase, sans qu’elles rompent. Et sur
-le sommet de la dune, tout un treillis de racines traçantes
-s’entrecroise, faisant un humble chaume à ce toit des sables: c’est une
-grille de fils de fer tendus, dont les mailles sombres font paraître
-plus blêmes les sables au travers. On se prend les pieds dans ce réseau
-serré de toutes parts, comme les lèvres de l’humiliation, et qui forme
-un gazon mendiant au haut des pentes.
-
-Et la dune elle-même, dans toute son étendue, paraît n’être que la vague
-pétrifiée d’une marée colossale, où, comme les goémons fauves sur la
-grève, sont restés accrochés une frange de ronces et un hideux gazon,
-qui rampe.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-MATIN EN MER
-
-
- Entre Loc-Tudy et Mousterlin, le 21 juillet.
-
-A la fin de la nuit, je vais trouver Jean-Marie le pêcheur. Il m’attend
-sur la petite grève, je dois aller à la pêche avec lui; et, dès le soir,
-il a mouillé son canot dans la crique, le chemin du phare; au
-crépuscule, je voyais encore, de la fenêtre, le bout du mât et un pan
-noir de voile.
-
-L’aube poind à peine vers le levant, et sa lueur est encore souterraine:
-dans la nuit admirable, dans le ciel calme où les constellations
-renversées une à une s’éteignent, au bord de l’horizon, cette clarté
-hagarde semble un spectre qui se lève dans son suaire, un frisson du
-monde qui se réveille et qui pâlit au fond de l’ombre. Mais ce
-frémissement du ciel est plein de joie; le trouble, qui agite la paix
-des ténèbres, annonce la lumière; la pensée du souci s’efface devant
-l’approche du jour, comme tout le passé du cœur disparaît sous l’ivresse
-présente. Déjà le ciel noir est bleu. L’azur profond s’illumine de plus
-en plus, comme un visage qui passe de la méditation au sourire, et que
-le rêve des dieux envahit. Une félicité sans bornes se répand sur les
-haies, sur la lande, sur les arbres, sur la mer. L’étoile du matin, si
-passionnée tout à l’heure et si rêveuse a perdu son éclat. Et comme le
-soleil paraît, le concert des oiseaux jaillit, cri de joie que semble
-pousser la verdure.
-
-Le canot double le phare. «Bon vent pour aller», dit Jean-Marie, «bon
-vent pour le retour». Une brise délicieuse souffle de la terre, et porte
-l’haleine des pins. La mer est presque aussi douce à la main que des
-lèvres caressantes, et tantôt tiède comme elles, tantôt fraîche comme
-les feuilles. Les vagues amoureuses sentent la violette: et leur courbe
-est si souple, leur mol abandon d’une grâce si enchanteresse que, penché
-sur elles, comme à l’appel des sirènes, on rêve de s’y laisser aller et
-d’obéir à la séduction.
-
-Tout est blanc. Tout est bleu. Et tout est d’or de ce que le soleil
-touche. Le ciel est fait de trois grands fleuves lents, l’un d’or,
-l’autre de soie bleue moirée de blanc, et l’autre d’indigo qui devient,
-d’instant en instant, plus clair et plus lumineux. Sur ces fleuves
-tranquilles passent les pétales en coquilles de grandes roses, quelques
-nuages ourlés d’argent, vapeurs qui se dissipent, comme ces fleurs de
-duvet qu’un seul souffle disperse.
-
-Qui dira la chaste volupté de ces heures matinales? La joie de vivre se
-confond bientôt dans un plaisir unique, un puissant accord où entrent le
-murmure des vagues, le rythme des flots, la fraîcheur céleste de l’air
-irrespiré, les parfums de la solitude marine et l’ivresse de la course.
-
-On baigne dans le vent du large, comme dans une source lustrale. La
-pensée erre et bondit sur les cercles de l’azur, jusqu’à cet infini où
-l’on cesse d’être soi-même, et où l’on sent en soi la vie de toutes
-choses. Alors, un flot qui se brise par-dessus bord, une mouette qui
-frôle la voile, un rayon de soleil qui s’étend entre deux pièces de
-bois,--tout prend une importance unique, et l’on en perçoit la félicité
-respirante, comme si l’on était le corps de tous ces membres.
-
-La brise fraîchit; vent arrière; le canot vole sur les jolies vagues,
-comme sur un nombre infini d’ailes bleues qui palpitent, étalées... O
-vie...
-
-Entre les lèvres et la barbe jaune de Jean-Marie, la courte pipe fume.
-Les pieds nus, appuyé sur un coude, il s’est couché sur l’avant; et la
-tête levée, lui aussi, les yeux vagues, on dirait qu’il rêve...
-
- * * * * *
-
-Et, là-bas, les îles sont posées sur la mer,--six pierres blanches sur
-une dalle bleue.
-
-
-
-
-XL
-
-SOIR D’AUTOMNE
-
-
- Saint-Corentin, à Kemper. 25 septembre.
-
-Que la cathédrale de Kemper nous parut, au crépuscule de ce jour
-d’automne, d’une beauté touchante et triste!...
-
-Toute la vaste place était pleine d’air pur et bleu,--et de cette
-lumière un peu hagarde, qu’on dirait celle, quand vient le soir, d’un
-regard égaré. Aux derniers rayons du soleil, ardents et roux, la pierre
-de Saint-Corentin était verdâtre, pâle de fièvre, et miroitante de
-mélancolie comme la peau d’un étang qui frissonne...
-
-Sous le porche, des mendiants en loques et des aveugles très polis, qui
-bénirent abondamment l’aumônier, en palpant l’aumône au fond de leurs
-chapeaux graisseux. Et je sentis, une fois de plus, quelle flatterie
-sensuelle il y a pour le «moi» dans l’aumône, même quand on la fait avec
-tout l’oubli de soi-même qu’il se puisse,--et que la main fait honte aux
-yeux. On ne se sait pas gré; mais l’on est bien aise à l’idée que des
-misérables vous en sachent: voilà-t-il pas qu’ils bénissent ceux qu’ils
-devraient haïr?
-
-J’entrai dans le vaisseau presque vide. Les rayons du couchant
-n’éclairaient plus la nef que de côté. Ils passaient par les verrières,
-comme des flèches lentes, s’attardant sous les arcs et au bord des
-piliers, en douces plaies rougeoyantes et violettes. Le silence n’était
-troublé que par le bruit d’une femme qui s’agenouille, ou d’une autre
-qui repousse sa chaise. Dans le fond, un murmure lointain résonnait
-lentement, que je percevais sans chercher à en savoir la cause.
-
-La jolie cathédrale, si svelte et si pieuse, et pâle en son
-recueillement fiévreux. Jamais je ne saisis mieux la raison mystique qui
-a dressé les plans de ces églises, et en a fait la maison de Jésus, sur
-le plan de la croix. Voilà pourquoi la cathédrale exprime une tendresse
-d’une telle douleur, et tant de douceur touchante: elle incline, elle
-aussi, la tête à gauche, comme Jésus sur la croix. Ce calcul est exquis.
-Nulle part, la déviation de l’axe du chœur par rapport à l’axe de la nef
-ne me parut plus marquée; en aucune autre église, peut-être, l’effet
-n’en est plus parlant. Au delà du transsept, la courbe si sensible de
-l’axe rend la perspective très mystérieuse. Et plus le chœur est long,
-plus cette disposition me semble belle. Les nervures du berceau, surtout
-au-dessus du chœur dévié, prêtent encore du corps à cette âme vivante,
-par l’étrange apparence qu’elles ont de vertèbres sur le dos de la
-voûte... Que la lumière est subtile, et qu’elle fait de rêves sous ces
-longs arcs qui fuient!...
-
-J’avançai; et le jour baissait à mesure. L’église est des plus longues
-qui soient et des moins larges à proportion: cette maigreur maladive est
-toujours élégante. Au delà du transsept et de cet arc, partout si beau à
-voir, qui se dresse de toute la hauteur de l’édifice jusqu’aux
-voûtes,--les chapelles absidales peu à peu s’animaient, la plupart
-occupées de plusieurs fidèles en prières. Une femme en noir, le chapelet
-aux mains, était admirable de ferveur, les yeux fermés: sa bouche mince
-était scellée, mais l’on sentait transparaître le bouillonnement des
-paroles intérieures; et de ses paupières closes je vis sourdre, témoins
-muets, condamnés au silence, quelques larmes. Dans la chapelle la plus
-reculée, j’écoutai les voix, fortes ici et nombreuses, dont j’avais
-entendu, à l’entrée, le murmure, incertain. Je cherchais encore d’où
-elles venaient, et n’aurais pas su le dire, quand, dans l’obscurité déjà
-plus dense, à la dernière lueur du couchant, j’aperçus au ras du sol, à
-demi enfoncés dans la pierre, des chanoines souterrains à leur pupitre,
-qui, chaque soir, par obéissance à une tradition antique, récitent un
-office spécial dans cette ombre presque mortuaire. Leur voix s’élevait
-étrangement de ce lieu bas et nocturne. La femme prosternée n’avait pas
-bougé plus qu’une statue tombale. Un peu de sang coulait sur un pilier,
-suprême adieu de la lumière occidentale.
-
-Oh! que la cathédrale semblait d’une beauté touchante et triste, au
-crépuscule!...
-
-
-
-
-XLI
-
-LA «DOUCE»[H]
-
-
- Sur la mer déserte.
-
-I
-
-La brume tournoyait suspendue dans les spirales de la tempête, comme la
-poussière autour du van. Et le jour avait la couleur livide d’un noyé.
-
-Le soir, peut-être, allait descendre. La mer et l’espace, le ciel, tous
-ces déserts confus ne faisaient plus qu’une écume verdâtre, crêtée de
-blanc. Le brouillard fumant était convulsé comme un crépuscule qui
-frissonne. La rumeur de l’Océan battait les oreilles d’un tumulte
-profond, au rythme lourd: on eût dit le bruit des canons dans une
-bataille immense; et tantôt l’on était sous l’haleine des batteries,
-tantôt la clameur des bouches à feu roulait plus lointaine. Le vent du
-Sud-Est mugissait, poussant les collines d’eau, pareil au pâtre
-monstrueux qui chasse un troupeau échevelé d’étalons au galop. Les
-vagues se ruaient formidables et brusques, courbes formées d’un seul
-bond de l’abîme: lancées, elles éclataient soudain, à la manière de la
-poudre. L’effroi planait sur le tumulte. La houle et le bruit se
-pénétraient l’un l’autre, au point que Herry ne distinguait plus s’il
-était ballotté par la rumeur, ou assourdi par la cruelle ondulation des
-flots. Tout était triste, éperdu, sans merci. Tout se brouillait dans
-une confusion sans limite: l’ivresse hagarde des rêves et de la
-souffrance aiguë pesait sur les regards et sur l’esprit du matelot;
-parfois, les paupières serrées, il ne cessait pas de voir le même
-horizon, le même chaos où les yeux ouverts venaient de se heurter. Et la
-masse blanchâtre de la brume s’agitait lourdement comme le corps lugubre
-d’une vieille aveugle qui a perdu son chemin.
-
-
-II
-
-Les vagues se précipitaient; face glaciale de la tempête incarnée, elles
-frappaient l’homme au visage, et lui couvraient le front. Herry
-tremblait de la tête aux pieds, d’un seul tenant, tel un tronc d’arbre à
-la dérive. Il sentait son bras raidi pendre comme une poutre à son
-épaule, et d’un poids écrasant qui entraînait tout le corps. Il avait
-les yeux pleins de sel, piqués de mille aiguilles; et ses lèvres cuites
-lui étaient amères.
-
-Il ne souffrait pour ainsi dire pas: l’accablement émoussait sa
-souffrance. Sans espérer rien, il ne désespérait que par éclairs: car il
-luttait; et la lutte, comme la vie, toujours espère. Cependant, il lui
-semblait, peu à peu, ne plus sentir, ne plus savoir... Où était-il? Une
-torpeur semblable au sommeil l’envahissait: allait-il dormir?...--Puis,
-une terreur profonde le fit frissonner, une pensée coupante et noire,
-qui le traversa comme un couteau enfoncé par en bas dans le ventre; une
-énergie farouche, jaillie des entrailles, le remettant à flot, il eut
-une sorte de joie; et, d’un coup d’épaule, il lui sembla surgir de
-l’effroi où il venait de s’enfoncer...
-
-... Et voici que le grand Herry vit s’ouvrir le brouillard; et, dans
-l’éclaircie, les vagues séparées lui faisaient un chemin...
-
-L’entrée de la rivière est là... Quoi, à son insu, si près de terre? à
-quelques brasses de chez lui?... Mais oui: voici le port, le quai gris,
-et la place familière, avec l’église et le clocher derrière le vieux
-hêtre..
-
-Mais la voici surtout, Marie, Marionik, la petite Marie... Bien sûr,
-inquiète, elle est venue à sa rencontre... O ma Douce... c’est elle!...
-C’est elle, la plus aimée... Dans son inquiétude, elle n’a plus voulu
-attendre. Elle a laissé la maison; elle est là, sur la roche, à l’entrée
-de la baie, pour découvrir au loin si son ami arrive... Chère petite
-Marie, ma Douce...
-
-Sa jupe flotte au vent, et d’une main sous le menton, elle retient sa
-coiffe...; de l’autre, devant le front, elle protège ses yeux, ses doux
-yeux qui cherchent...
-
-Herry la devine à ce geste... car il ne distingue pas ses traits... Il
-la voyait mieux, tout à l’heure. Le vent roule comme un fou dans la
-bruine, qui tourne et s’éparpille en sens contraires, poussière de
-fumée...
-
-
-III
-
-Rêve-t-il? Ou voit-il? Une amère nausée secoue la poitrine de l’homme;
-et il croit vomir le gouffre qui l’étouffe... «Je vis», pense-t-il
-joyeusement.
-
-Certes, c’est elle! Elle est là, qui l’attend, la Douce. Elle lui fait
-signe: sans doute, elle l’appelle. Et il lui sourit...
-
-Tout à l’heure, tout à l’heure!... Rien qu’un instant encore... Elle
-sourit aussi, Marionik, celle qui attend et qui demeure, celle qui donne
-la vie et qui la garde, la douceur d’aimer, la fleur et le parfum de la
-terre natale, celle qui renouvelle les caresses de la mère, et qui les
-fait naître dans le cœur de l’homme...
-
-Elle est là, celle qu’il a vue, après deux ans d’absence, dans les pays
-étranges, sur l’autre bord du globe, où le marin passe comme un songe,
-sans jamais croire qu’on puisse vraiment y vivre, ni même qu’on y soit
-tout à fait des hommes. Il la rencontra, et pensa la voir pour la
-première fois. Elle le regarda longuement, baissa les yeux et rougit...
-
-...Ils vont se promener sur la lande. Le soir tombe; et la bruyère est
-violette. L’ombre se penche sur les ajoncs, comme une femme qui écoute
-un enfant lui parler à l’oreille... Ils marchent côte à côte, et ne se
-disent presque rien; mais ils se regardent, s’arrêtant un peu de temps,
-et ils se sourient. Et ils vont lentement, se tenant par le petit doigt.
-
-Ils ont rencontré un vieil homme déchaux et crotté, qui les a bénis...
-La feuille maigre des genévriers était noire sur la roche, et leurs
-racines tordues s’y accrochaient comme des griffes. Et sur la haie, le
-fruit des aubépines rougeoyait comme des gouttes de sang... et d’autres
-baies se distinguaient entre les branches, gros yeux d’insectes qui
-regardaient fixement, à travers le buisson, passer les fiancés. Il
-faisait doux; la lande sentait le miel; et le ciel était vert.
-
-Ils chantaient à demi-voix. Elle disait:
-
- Que chante
- L’oiselet sur la lande?
-
-Et il lui répondait:
-
- Il chante et chante son aimée.[I]
-
-Et, un soir, elle lui murmura: «Oui, mon mignon.» Et ce soir-là, leurs
-bouches se baisèrent. Les lèvres de Marionik tremblaient.
-
-Douce, douce elle était; et douce est son nom. Douce et tendre, parmi
-les hommes durs, au milieu de la vie dure; douce et blonde, claire dans
-la brume de l’hiver, comme les meules sur la terre brune; jeune et
-souriante dans la maison noire, aux murs de vieille pierre; la plus
-aimée, celle dont les lèvres sont chaudes comme la plume et caressantes
-comme le velours; celle qui, dans la salle obscure, où flotte le fumet
-de l’âcre saumure et du sel marin, a l’odeur du trèfle au soleil. Le
-trésor et le luxe de l’homme, la femme qui aime, la Douce enfin...
-
-Comme elle était pâle, quand il l’a quittée une fois encore... Mais elle
-l’attend. Elle sait bien qu’il est fidèle. L’heure du revoir est venue;
-elle l’a devinée, sans qu’on le lui dît; elle a ses pressentiments,
-comme celles qui aiment; elle a compris qu’elle devait être là, ce soir,
-sur la grève; elle l’a reconnu; elle l’appelle. Voici le bienheureux
-moment tant attendu... Ah! ils rentreront à la maison ensemble...
-
-Herry tremblant se rappelle ce baiser, si différent de tous les autres
-baisers. Il retrouve l’ardeur de la caresse, qu’elle lui donna, les yeux
-fermés, si timide et si ardente, chaste et passionnée, ô chère Marie...
-
- * * * * *
-
-Une vague pesante, blême et haute comme un rempart de ville sous la
-pluie de l’aube, roula contre le grand Herry. Il voulut crier; il sentit
-un coup violent qui lui ferma les yeux avec la bouche. La porte du jour
-et de la vie claqua sur ses paupières. Étouffé, et sombrant, il pensa:
-«Marie, Marie..., mon Dieu..., ô très Douce!...» Et il mourut.
-
-
-
-
-XLII
-
-SPECTACLE
-
-
- A LA SANGUINE.
-Pardon de Benodet. En septembre.
-
-Ils n’avaient encore jamais vu les chevaux de bois.
-
-Un double, un triple cercle de spectateurs entourait le manège. Ils
-étaient inquiets, surpris, ravis. L’appétit de tourner les gagnait un à
-un. Ils ne craignaient pas d’être ridicules, mais de n’avoir pas
-l’adresse nécessaire à profiter d’un si beau jouet. Ils hésitaient, en
-proie à un chaud désir; et ils se sentaient éblouis. Les hommes
-fumaient, les mains dans les poches; et d’anciens matelots expliquaient
-le jeu, en haussant les épaules: ils en avaient vu bien d’autres. Mais
-les femmes, les enfants, les paysans étaient dans la joie. Rien de si
-brillant n’avait jamais paru au pardon. Aussi, avait-on mis le voyage à
-deux sous. Pour deux sous, le plaisir était bien court: mais quoi? On
-les eût fait payer, pour voir seulement tourner la machine, ils
-l’eussent compris. Ils ne la quittaient pas du regard, jusqu’au moment
-où la fatigue leur faisait cligner les yeux.
-
-Entre les maisons noires, sur le sol inégal du carrefour, quel vire-vire
-étincelant! Il semblait un incendie qui tourne, et le mouvement rapide,
-la perpétuelle ronde, comme le vacarme de la musique, multipliaient
-l’éblouissement. Un rouge flamboiement au milieu d’une vague sonore, qui
-ronflait toujours égale à elle-même dans sa force assourdissante. Tout
-était rouge comme le feu, comme le sang. L’or et les paillettes, les
-drapeaux, les harnois, les figures peintes, flottaient dans le
-tourbillon rouge comme les poils de la bête ou quelques débris de peau
-dans la cuve pleine de sang. Les lampes suspendues aux courtines
-tombaient sur une foule de petits miroirs, d’où l’étoffe reflétée et la
-lumière jaillissaient en gerbes rougeoyantes de rayons, pareils aux
-éclats de la fusée qui s’épanouit dans le ciel et se brise.
-
-Ils ne voyaient pas le misérable cheval blanc, taché de jaune, aveugle,
-la tête basse et bandée, l’esclave à la meule, toujours tournant, lié à
-la roue du supplice près de l’orgue, piétinant dans un songe effroyable
-une prairie de hurlements, une piste sans fin et sans une pousse
-d’herbe, ne dressant même plus les oreilles, la queue morte entre les
-cuisses. Ils ne voyaient pas davantage les deux hommes en loques,
-criant, suant, récoltant les sous d’une main preste, les comptant d’un
-œil de voleur, sales, demi-nus, couverts de poussière et de sueur
-coagulées.
-
-Ils admiraient les bêtes sellées, une ménagerie sauvage et bouffonne,
-des oies, des tigres à têtes de mouton, des chameaux débonnaires, des
-porcs pour rire, peinturlurés de rouge, de bleu, de jaune et de noire
-crasse.
-
- * * * * *
-
-Les enfants restaient dans l’extase: les yeux écarquillés, la bouche
-ouverte, plusieurs des plus petits un doigt au bord des lèvres,
-restaient immobiles sur leurs pieds, tout ronds dans leurs robes rondes.
-Et, quand on les faisait monter sur les chevaux, ils n’osaient pas y
-croire: ils tâtaient d’une main flatteuse et lointaine la courroie dont
-on les liait, timides avec leur monture comme on l’est avec ce qu’on
-touche en rêve. Sur les bêtes peintes ou dans les voitures,--_Naples_
-rose, _Alger_ blanche, et _Marseille_ bleue,--souriant dans le
-ravissement, ils semblaient faire partie de ce meuble chimérique aux
-couleurs éclatantes. Ceux qui n’étaient point appelés en paradis
-demeuraient sans envie, bienheureux encore d’être admis à contempler les
-élus dans leur gloire. Un mousse de quatorze ou quinze ans, très grand,
-et musculeux comme un homme, était pétrifié dans la contemplation, avec
-un bec de lièvre rouge, et des yeux aussi bleus, aussi vides que le
-regard d’un enfant à la mamelle.
-
-Les filles n’enjambaient pas les chevaux: elles le désiraient, et n’en
-avaient pas l’audace. Au moment où elles prenaient place, elles
-rougissaient depuis le tour de leur grand col blanc jusqu’à la coiffe
-blanche. Puis, elles rangeaient les plis de leur robe noire; elles
-riaient; et leurs yeux étaient brillants. Elles se tenaient assises
-comme au théâtre, ou dans une cérémonie.
-
-La clameur rugissante de l’orgue de Barbarie ne les assourdissait pas.
-Ils regardaient les sons, pour ainsi dire: ils ne les entendaient pas.
-C’était, à leurs oreilles, la voix même du spectacle et de cet incendie
-tournant. Le bruit pourtant était terrible. Une petite vieille, bien
-contente au côté de son grand fils, un matelot en congé, s’exaspérait de
-ne pouvoir s’en faire entendre: elle criait en vain de sa bouche sans
-dents. Elle en avait les larmes aux yeux...
-
-Et le manège roulait: sous l’étoffe rouge et la pourpre illumination des
-reflets dans les glaces, tous les assistants étaient rouges comme autour
-d’une maison qui brûle; et les cavaliers semblaient emportés dans un
-tourbillon de flammes.
-
-
-
-
-XLIII
-
-FANTOMES
-
-
- Près de Brest. En novembre.
-
-Le Goulet est pareil à l’âme d’un canon, où traîne la fumée de la
-charge. Les forts, la ville, les étages de pierre reculent et se
-brouillent, comme une vision quand, vers le soir, l’esprit fatigué ne
-distingue plus ce qu’il voit de ce qu’il se rappelle: alors, il regarde
-dans la somnolence passer les souvenirs, comme à la dérive flottent les
-épaves. Les rochers même s’effacent. Le brouillard gris n’ensevelit pas
-la rade: il la voile.
-
-Profonde et verte, l’eau de l’Océan coule rapide sous un glacis de mare
-laiteuse, comme un œil vairon transparaît encore sous une taie opaque.
-L’haleine lente de la brise porte l’accent maladif de l’automne; et
-retombe aussitôt. Le crépuscule devance l’heure. La buée au mol
-balancement berce un rêve profond et morose; elle lui murmure la parole
-préférée, qu’il écoute: le conseil de dormir. Il l’oublie, et l’écoute
-encore: Dors, dors...
-
-Parfois, la fumée blanche s’amasse et bouche toute échappée: Quel
-mystère veut donc cacher le ciel fondu en nuées traînantes? L’obscure
-blancheur tournoie lentement, à la manière de linges impalpables que
-l’espace dépouille. On se sent séparé de toute vie, et refoulé en
-soi-même; il semblerait qu’on prît plaisir à se coucher sur le lit
-changeant de ces nuages; et peut-être, serait-il doux d’y rester assoupi
-pour jamais. La couche muette du repos invite à s’y étendre. Mais une
-odeur âcre et cruelle, qui cuit aux yeux et fait tousser, une sorte de
-saumure subtile monte aux narines, sale les lèvres et pique ses
-aiguilles dans la bouche, ourlant d’un point aigu le voile du palais. Le
-frisson secoue l’assoupissement: un drap humide, un linceul qui fleure
-la terre et les feuilles pourries, colle à la chair et glace les os: une
-visqueuse gencive mord et lèche la peau. Et plus l’on est plongé en
-soi-même, plus le réveil est brusque de la rêverie. Dans l’humidité
-glaciale qui pénètre les moelles, l’on sent brûler au dedans de soi
-l’ardeur dévorante d’une pensée sans objet et sans cause: au milieu de
-la brume, elle brûle et frémit comme une lame en fusion trempée dans
-l’eau froide; et, dans cette vapeur, peut-être, c’est elle qui fume...
-
-Parfois aussi, le nuage s’éparpille en tourbillon muet, une poussière
-vaporeuse qui tournoie, une toile d’araignée qui se tend de haut en bas
-et qui se fixe: d’autres fantômes défilent alors sous les mousselines
-transparentes. Des arbres dentelés, pareils à des statues sans tête,
-grand’gardes en faction, rigides sous le manteau de la cavalerie; des
-roches qu’on croirait de brouillard figé, sans consistance; des murs
-lisses, puits sans fond qu’emplit une ombre lunaire, et où doit sourdre
-une eau dangereuse. Un bloc gris peu à peu se découvre et se fait plus
-large: il se penche, tel un ours aux aguets, et qui sort d’un fourré, en
-hochant la tête sur ses rondes épaules...
-
- * * * * *
-
-Le calme de la brume s’étend, une paix étouffée, et qui étouffe. Le ciel
-ne respire plus; et la mer est à bout de souffle. Un silence lassé, où
-passent des appels plaintifs de machines, pareils aux soupirs qui
-s’étranglent dans la gorge d’un malade.
-
-Un témoin inattendu surgit: il est là, on le touche, venu on ne sait
-d’où. Un lougre aux hautes voiles passe dans le brouillard, spectre
-blême: ce n’est qu’une ligne grise, une ombre sans largeur, une forme
-longue qui n’a rien de solide. Lent et triste, il semble glisser sans
-corps sur l’horizon, messager d’une amère nouvelle, qui ne veut pas être
-surpris, et qui cherche à mouiller, sans avoir été vu, dans le port...
-
-
-
-
-XLIV
-
-LA DAME AUX OIES
-
-
- Non loin de Loc-T... En automne.
-
-La vieille Bourhis s’arrêta soudain de parler, se rangea contre la haie
-et se tint coite. Le battement d’un cheval au galop se faisait entendre,
-semblable au rythme sourd d’une forge en marche. Il se précipita et
-retentit plus proche; le souffle de la bête scanda le dur accent des
-sabots. Et le centaure parut, se mit au trot et, brusquement, fit halte.
-C’était une femme bottée, casquée, éperonnée. Elle sauta de cheval et
-parla fort. Elle avait l’accent étranger et nasillard. Ses cheveux
-taillés court grisonnaient; sur ces mèches bouclées, elle portait une
-espèce de chapeau gris, un feutre en forme de casque allongé, ou de
-demi-courge, relevé sur un bord; une plume de coq se dressait contre la
-coiffe, fixée par une agrafe de métal. Un bout d’étoffe noire flottait
-par derrière, à la façon des crinières sur le dos des dragons. Cette
-femme avait la peau rouge, les lèvres minces et de petits yeux bleus,
-ronds et froids. Un carnier lui pendait au côté, et elle portait un
-fusil en bandoulière; le cuir fauve de la buffletterie luisait sur le
-drap gris de sa redingote. Elle entra dans l’auberge. On entendait sa
-voix aiguë et impérieuse. Elle s’informait d’une famille pauvre qu’elle
-voulait voir, disait-elle. On lui répondait peu, sèchement et de
-mauvaise grâce. Presque sans aide, elle se remit en selle et repartit.
-
- * * * * *
-
-La vieille Bourhis la suivit des yeux avec malveillance. Elle soupira,
-et dit:
-
---C’est la dame du Goasker... C’est des Anglais...
-
---Non, Américains, dit le tavernier.
-
---C’est toujours des Anglais... Madame Dicksonn, qu’on l’appelle.
-
---De braves gens, ils font du bien... reprit l’homme avec une moue de
-dépit.
-
-La vieille Bourhis n’y tint plus.
-
---C’est une païenne. Ils sont tous païens, maintenant, au Goasker.
-
---Vous feriez mieux de vous taire, observa Bourhis.
-
---Et elle monte à cheval, comme un homme. Oui, monsieur, me dit-elle.
-Vous l’avez vue. Souvent elle est...--Elle tira une prise du cornet
-qu’elle avait dans la poche, et, avant de la mettre dans son nez, elle
-fit une grimace de dégoût.--Une pièce d’effronterie, conclut la bonne
-femme, un morceau de malice...
-
---Ils font du bien, répéta Bourhis.
-
---On n’a pas besoin d’eux, dit un grand maigre attablé devant une bolée
-de cidre.
-
---Oh! leur argent est pourtant bon à prendre, Pogam...
-
---Bon, oui: eh bien, on le prend.
-
---Que viennent-ils faire ici? demandai-je.
-
-Les hommes n’avaient parlé qu’à contre-cœur. Bourhis répondit, de
-mauvaise humeur:
-
---Ils viennent pour la religion. Ils prêchent. Ils ont des prêtres,
-habillés comme vous, monsieur, et moi. Ils sont tous prêtres dans cette
-religion, à ce qu’on dit.
-
-Et il ajouta, comme à regret:
-
---Ils donnent beaucoup, c’est vrai: du linge, du bois l’hiver, des
-remèdes... Ils dépensent.
-
---Ils en ont payé plus d’un, pour se faire protestant...
-
---Il y en a qui n’ont pas de cœur, dit madame Bourhis en colère.
-
---Ils s’imaginent qu’on se ferait Anglais, là, du soir au matin, avoua
-le tavernier; ils ne nous connaissent pas.
-
---Bah! on fait semblant. On se moque d’eux. Quand ils ont bu les sous,
-ils n’en sont pas moins bons chrétiens.
-
- * * * * *
-
-Ces Bretons disaient vrai; ils ne voulaient pas mentir. Plusieurs
-étrangers se sont établis en Basse Bretagne; ils y secourent les
-pauvres; ils viennent en aide à beaucoup de misères: et ils sont haïs.
-Avec une sorte d’hypocrisie instinctive, Bourhis, tous ceux qui étaient
-là, voulaient dire quelque bien de ces hérétiques, et ils en pensaient
-du mal. Il y avait de l’hostilité jusque dans leur reconnaissance.
-Parfois on sentait qu’ils eussent préféré ne rien devoir, peut-être, à
-des protecteurs détestés: il fallait être réduit à l’extrémité pour
-accepter l’appui de ces mains étrangères.
-
---Ils vous mettent aussi leur livre dans la poche, assura Pogam,
-goguenard. _C’est l’Evangile, prenez-le, lisez-le_, qu’ils disent. Ils
-vous le glissent dans la main.
-
---Moi, je l’ai lancé par-dessus la haie, son livre!
-
---Et moi, si la dame m’en donne encore un, je le lui jetterai à la
-figure, donc!
-
---Voyons, Pogam, l’Évangile est aussi votre livre.
-
---Je sais, je sais, monsieur... Je ne puis pas vous dire... Il me semble
-que notre Évangile et le leur, ce n’est pas le même...
-
---Non, pour sûr, ce n’est pas le même! affirma madame Bourhis.--Et vous
-ne savez pas ce qu’elle aime le mieux, la dame?... Je l’ai vue au
-manoir... Vous ne le croiriez pas...
-
---Ses enfants? La chasse?
-
---Non, non. C’est les oies!...
-
-Ils se mirent à rire.
-
---Oui, monsieur. Elle élève des oies, elle les appelle. Elles courent,
-en faisant leur cri, à vous étourdir. Elles lui sautent sur les genoux;
-et elle les caresse, comme des enfants. Elle les embrasse, elle leur
-lave le bec et le frotte contre sa joue; elle leur dit des mots doux,
-dans sa langue. Elle ne leur parle pas si durement qu’aux gens, donc!
-Elle aime bien moins les chrétiens que ses oies, croyez-le... Il ne faut
-pas toucher à ses oies: elle vous tuerait.
-
---Que dites-vous là, Jeanne? gronda sévèrement Bourhis; mais il riait.
-
---Je dis qu’elle adore ses oies, donc.
-
---Les oies ont beaucoup de connaissance, vous savez bien...
-
---Oui; mais il n’y a que des païens pour adorer des oies. Voilà sa
-religion, à votre dame. Les païens ont une bête pour bon Dieu, chacun la
-sienne...
-
---Ne bavardez pas tant, Jeanne! reprit Bourhis, haussant les épaules, et
-riant sans contrainte, cette fois.
-
-
-
-
-XLV
-
-UN CHAMP
-ET
-LE CHEMIN MONTANT
-
-
- Près de Langol...
-
-A perte de vue, au soleil, une plaine sanglante et sombre. On dirait une
-laine noire, en boucles serrées, qui flotte sur un large lac de sang; la
-toison de moutons sans nombre, qui reste suspendue sur le fleuve épanché
-de leur gorge ouverte. C’est un champ de blé noir, aux épis d’encre et
-de soie, dressés sur une hampe rouge. Ils ondulent, au souffle du soir.
-Ils ont moins la couleur du deuil, que celle d’une majesté sauvage.
-
-Quand le vent les incline, on les prendrait pour la crinière secouée des
-chevaux invisibles qui galopent sous la terre. Et, il ne faut qu’un
-menhir, quelqu’une des pierres mystérieuses et cruelles qu’on voit à
-Karnac, veillant au milieu des blés noirs, pour que l’on prît peur de ce
-champ, et qu’on y reconnût le labour des puissances maîtresses de la
-nuit,--la récolte mûre du Tartare.
-
-Le soleil disparu tout à coup, quelques vieux chênes et des houx
-centenaires sur une roche nue se dressent démesurés. Sont-ce eux qui
-jettent sur la plaine cette ombre immense? Une pie rauque criarde
-méchamment. La pensée erre avec peine sur les sentiers battus de ce que
-l’on croit connaître, et où l’inconnu, se dit-elle anxieusement, jamais
-ne se rencontre. Mais comme les houx au pied du roc, le souci jette sur
-les idées un manteau d’ombre. On se hâte... Et voici, frémissant, qu’on
-entend sur ses pas un hibou sinistre qui hôle. Et l’on frissonne... Le
-champ est noir.
-
- * * * * *
-
- A Benodet, vue de la place. 3 octobre.
-
-Tournant le dos à la mer, comme je sortais du canot, les yeux encore
-éblouis de la promenade, le soleil était à son déclin, et, sur la place
-de l’Église... je vis le chemin que j’avais pris cent fois, et n’avais
-jamais vu jusque-là.
-
-Un petit chemin, montant sans fatigue. Des pommiers près des maisons
-basses, les unes rousses, les autres noires déjà. Entre les murs, la
-terre brune comme le tabac, et chaude de vie: la délicieuse lumière
-d’octobre était encore sur elle, la lumière de l’été mourant.
-
-Un côté du chemin est doré; les arbres font de l’ombre à l’autre: mais
-l’ombre elle-même est moelleuse, veloutée comme une joue brune. Une
-femme dans la rue, seule: elle rentre chez elle, sans doute. La femme en
-coiffe s’arrête sur le seuil, et regarde lentement, immobile.
-
-Clair et vif, comme une soie bleue, au fond le ciel.
-
-
-
-
-XLVI
-
-LE BAIN
-
-
- Au Coq, en Benodet... 24 septembre.
-
-En rang, lourdes et mal vêtues, les petites filles suivent lentement le
-sentier qui tourne entre les buissons, au-dessus de la grève. Elles
-occupent, noires, toute la largeur du chemin courbe, pareilles à de
-grosses fourmis dressées contre un obstacle. Elles font un ruban sombre
-sur le sol blanc. L’air blond, que le soleil inonde, pétille. Trois
-Sœurs, de noir vêtues, escortent le défilé; l’une, en tête, cause avec
-les élèves; les deux autres, fermant la marche, semblent prier. De loin,
-on dirait que ces petites filles sont des novices elles-mêmes. Puis,
-arrivées au haut de la ravine qui descend presque à pic sur la grève,
-elles se débandent, elles se précipitent et courent en bas, elles rient;
-une tombe, et se relève en riant aux éclats.
-
-Les Religieuses choisissent l’anse la mieux abritée des regards, cachée
-sous le chemin. Elles observent attentivement si personne n’est là;
-elles tiennent conseil: l’heure est bonne; à peine si l’après-midi
-commence, et il fait un soleil ardent. Les petites attendent un ordre.
-Enfin, il est donné: elles se jettent sur le sable, et ôtent leurs
-souliers. Les Religieuses sont assises sur les roches, leur gros
-parapluie au côté, et leurs mains sur les genoux. Les petites filles
-tirent leurs bas: voici déjà les pieds nus et les jambes. Les plus
-grandes ont des mines circonspectes; elles aident les autres à relever
-leurs jupes, et les fixent par derrière avec des épingles. Toutes se
-retroussent, les unes jusqu’aux hanches.
-
- * * * * *
-
-Elles jouent dans l’eau; elles s’avancent, gracieuses et maladroites, de
-pierre glissante en pierre moussue; elles ont de l’eau jusqu’au genou;
-elles cherchent des coquillages, les crevettes grêles et les crabes
-trapus. Elles poussent de petits cris, ou des rires aigus, pleines de
-joie. Elles s’amusent; elles sentent l’air tiède qui les caresse, et la
-vague fraîche qui les chatouille. Quelques-unes sucent des algues, ou
-des coquilles pêchées. Parfois, elles perdent pied, et l’on voit leurs
-bras, en balancier incertain, qui se projettent de côté, pour tenir
-l’équilibre; les bras sont nus aussi; et les cheveux, rompant leurs
-liens, tombent en nattes ou en boucles sur les épaules, mal retenus par
-les coiffes. Elles folâtrent, ces petites recluses... Les Sœurs en
-cornette et en tablier noir, sur le roc, les suivent des yeux, ou
-promènent autour d’elles un regard attentif, qui, au premier soupçon, se
-fait sévère; et parfois, une religieuse appelle des petites par leurs
-noms, et les gourmande.
-
-Toutes ces petites filles sont blondes; et la couleur de leur chair est
-charmante, blanche, finement veinée, et chez quelques-unes brillant d’un
-reflet d’or, duvet imperceptible. Elles ont de longues jambes, déjà
-pleines plutôt que maigres; et la naissance des cuisses a déjà le galbe
-de la fleur adolescente. Cette peau, si fraîche et si neuve, est
-tentante à voir comme un fruit.
-
- * * * * *
-
-Tandis que ces enfants s’amusent, et s’envoient de la main quelques
-fusées d’eau, un pêcheur en canot, la pipe au coin de la bouche, la main
-à la barre, double le phare et les regarde. Les petites baissent les
-yeux; les plus jeunes n’en prennent pas le soin, et sourient à la
-barque. Les Religieuses ne font mine de rien. Mais, comme peu de temps
-après, un étranger s’arrête et s’accoude à la grille du phare, les
-petites filles s’effarouchent; plusieurs rabattent leurs jupes; et à
-celles qui ont négligé de le faire, les Religieuses l’ordonnent d’un
-signe rapide. L’homme qui est là ne paraît pas être du pays; il n’est
-vêtu ni comme un paysan, ni comme un matelot: c’est l’ennemi. Les
-petites sortent de l’eau; une, qui veut aller trop vite, glisse; et dans
-l’effort qu’elle a fait pour se retenir, elle se découvre un peu: elle
-rougit, près de pleurer. Toutes ont repris leurs bas, et se sont
-chaussées.
-
-Les Religieuses ramènent leur troupeau en silence. Ces petites, si
-jolies tout à l’heure, décoiffées, demi nues, sont maintenant ingrates,
-lourdes et tristes sous leurs habits de deuil. Dans leurs sabots, elles
-font des pas énormes, qui sur les pierres rendent un gros bruit. Tant
-qu’elles se croient en vue, elles se hâtent et se taisent. A peine
-ont-elles dépassé la barrière, et sont-elles à travers champs, elles se
-reprennent, bavardes, gaies, à rire et à parler. Sous la petite coiffe
-qui leur serre la tête, les cheveux forment une boule blonde au soleil;
-et, marquant lourdement le pas avec les sabots, toutes s’en allant avec
-lenteur, d’une démarche balancée, pesantes dans leurs jupes trop larges,
-elles ressemblent à une bande de petites vaches rousses.
-
-
-
-
-XLVII
-
-LE SOIR SUR LA LANDE
-
-
- A Kerloc’h. Fin septembre.
-
-Le ciel est comme un miroir de magie, où se réfléchissent les feux de la
-lumière absente: la dune, qui sépare la lande de la mer, lui cache
-l’horizon. Au-dessus de cette lande creuse, le ciel est tout l’espace,
-toute la mer, toute la lumière: lui seul, et ce cirque désert, enfermé
-entre les bouquets d’arbres; lui seul, et sa palpitante rêverie. Il est
-du vert le plus tendre, plus soyeux que la soie, plus tiède que les
-larmes, plus profond que les océans,--et pourtant si proche qu’on le
-dirait posé sur la cime des arbres. Vert comme le Nil des rêves, il se
-teinte d’orange et de lilas: une buée féerique, une immatérielle vapeur
-d’argent et d’or tremble comme une haleine sur les contours de ce poème
-de l’intime douceur.
-
-Tout est solitaire, depuis la dune plus blanche que la craie, jusqu’à la
-route noire sous les hêtres feuillus, aux branches abaissées. On ne voit
-rien, ni homme, ni maison; à peine si l’on distingue, au creux de ce
-cirque, le fossé où la mare luisante ouvre un sombre regard entre les
-aulnes morts. On ne voit rien qui vive; on n’entend rien qui parle. Les
-arbres seuls; et sous l’étendue palpitante du ciel, rien que l’étendue
-rigide de la lande. L’herbe, courte, malade et rare, fait un damier avec
-le sable blême. Sur la tête noire des arbres, entre leurs masses
-immobiles, le ciel est d’un bleu si pensif et si vivant qu’on le vénère,
-et qu’on se sent l’âme pieuse, comme à la rencontre des yeux immuables
-d’un Dieu qui prie. Et, comme pour ne pas faire de bruit, on marche avec
-précaution sur l’herbe noire.
-
-L’air est doux. Suave, le silence...
-
-Et l’heure, religieuse. Une âme d’angoisse sublime et presque
-bienheureuse plane sur la lande. C’est la fièvre du ciel, et ce ciel est
-toujours plus proche. Voici le moment venu, qu’il semble descendre des
-arbres mêmes, et qu’on l’a sur les épaules...
-
-Tout est resserré dans ce petit espace; et tout pourtant est infini. On
-dirait que le monde tient sur cette lande. Ni les plaines sans fin, ni
-les mers, ni les steppes d’Asie, rien n’est plus vaste que ce cirque où
-la tristesse repose, entre la dune grise et une ceinture de hêtres
-noirs. Et lorsque, ayant tourné la tête, à la faveur d’une lucarne
-ouverte dans la muraille des sables on revoit un coin de la mer
-violette, il semble que ce ne soit plus qu’une feuille tombée de la
-voûte céleste...
-
-
-
-
-XLVIII
-
-LE VENT
-
-
- Au Coq... Fin septembre.
-
-Grand vent.
-
-Le vent est un despote terrible. Le vent est le prince de la folie. Il
-se déchaîne tout d’un coup. Il tombe tout d’un coup. Sa colère dure une
-heure ou un mois. Quand sa folie persiste, elle m’affole. Je ne sais
-comment font les pêcheurs qui y résistent. Ce hurlement continu accable.
-Il confond les idées; il hue nos sentiments. La clameur fatigue d’autant
-plus qu’elle module davantage. La même note, longtemps tenue, ferait
-moins mal aux nerfs: on finirait par l’oublier, peut-être. Mais le vent
-est chromatique et chanteur de gammes. Le cri monte et descend; et c’est
-de reprendre sans cesse après qu’il tombe, qu’il est surtout
-intolérable. Il va et vient sur l’échelle, du grave à l’aigu; il a sa
-fondamentale. On attend la reprise; et la tête, hantée de bruit, sonne à
-l’octave. Malgré soi, on le suit, on l’accompagne. Il siffle; et le
-délire s’accroît de tous les sons. Là-bas, une porte bat, ou un vantail
-de fenêtre. Les branches se froissent et craquent. Tout tourne à
-l’obsession de ce monstre. Il semble une mer invisible, qui rugit et qui
-déferle mystérieusement entre le ciel et la terre. Et l’ennui irrité que
-sa rage produit, la nuit plus que le jour encore, est pareille à la
-douleur lancinante que le mal de dents provoque, quand la tête sur
-l’oreiller ne peut trouver un seul instant de répit sans angoisse.
-
-Le vent tourbillonne autour du phare, qu’il frappe d’une vague emportée
-de sable et de feuilles mortes. Le vieux gardien secoue la tête:
-
---Ce phare est trop haut, dit-il. L’an dernier, si l’ouragan avait duré,
-il m’aurait enlevé mon phare...
-
---Vous voulez rire?
-
---Non. Pourquoi pas? Le vent peut bien briser tout là-haut, et
-m’emporter la lanterne. Rien ne tient contre le vent, prononce Crozon
-d’un ton solennel. Le vent fait ce qu’il veut. Le vent est le maître.
-Quand vous avez le vent debout en tempête, vous n’avez qu’à obéir, et
-qu’à fuir devant lui, comme un chien sous le fouet, la queue entre les
-jambes. C’est ainsi... Et même alors, s’il est dans sa rage, vous coulez
-au fond de l’eau. Le vent est le maître de tous. Il n’y a de plus fort
-que lui que le bon Dieu...
-
-
-
-
-XLIX
-
-ESTAMPE DANS LE GOUT DU JAPON
-
-
- Au bord de mer... En novembre.
-
-La grande marée, en se retirant, a laissé un merveilleux tapis de sable.
-La grève est déserte. Pas un pas n’a marqué l’empreinte humaine sur la
-belle pente humide, qui a la couleur de la noisette. Si haut est allée
-la vague, que les cabines le long du sentier, au sommet de la dune, sont
-encore mouillées d’eau. Le sable fin couvre le palier de pierre où elles
-sont posées, et les marches qui y mènent. Point de fente, où il ne soit
-logé, et ne brille faiblement. Sur les escaliers, tous les poux de mer,
-peuple qui grouille dans le varech et le sable, se sont donné
-rendez-vous. Ils pullulent, et sautent en l’air de tous les côtés,
-blanchâtres et pareils eux-mêmes aux grains de sable que le vent
-éparpille. Il y en a de toutes les tailles, depuis la tête d’une épingle
-jusqu’à la grosseur d’une guêpe: les plus gros, qui sont les plus
-lourds, font des sauts d’un demi-mètre sur leurs huit pattes; et, le
-corps oblong, un peu voûté, veiné de vert, ils semblent des haricots
-blancs qui dansent. Jusqu’au bord de la dune, le collier des goémons
-serpente à perte de vue, et marque le point où les flots ont monté le
-plus également: on dirait d’une vague interminable, figée d’un bout du
-pays à l’autre en une dentelle jaune et noire, aux longs festons
-réguliers.
-
-Un chien, qui a couru par là, a laissé sa trace légère et mesurée, sous
-forme d’étoiles rondes, pareilles à la figure de blason qu’on appelle
-mollette. Et l’on est curieux de suivre l’empreinte de ces griffes,
-comme si l’on y avait un intérêt véritable, et qu’on fût à la piste d’un
-coupable en fuite.
-
-C’est, sans doute, que la vie étonne sur cette grève, où l’ombre
-s’incline, où tout est clair obscur comme le sable même, et qui s’étend
-si calme après la tempête, sous un ciel désolé. Jamais le ciel n’a plus
-qu’alors cet air étrange de folie et de haine, que lui donne la double
-ligne des nuages reculés aux deux bords opposés de l’horizon, et qui le
-ferment, se joignant vers le fond de la mer: c’est là, de l’Est et de
-l’Ouest, que les nuées violettes se précipitent, elles-mêmes semblables
-à l’ombre courroucée d’autres nuées. Droites, suspendues comme les
-silhouettes sur un écran, elles courent, figures colossales de bêtes,
-gueules béantes de lions géants, crinières, griffes et queues étalées
-sur l’eau transparente du firmament.
-
-Et quand l’ombre couvrant de plus près la terre, l’on porte les regards
-sur la route, pour le retour, là-bas derrière les arbres, une lueur
-rougeâtre, au reflet sanglant, étonne la pensée qui ne l’avait pas
-prévue. C’est la lune qui monte, pleine, énorme et rapide, telle qu’une
-puissance mauvaise, un monstre inattendu en quête de sacrifices. Plus
-haute que les pins, la voilà qui s’élève dans le ciel. Et de son globe
-orangé, d’instant en instant plus pâle, tombe une lumière cruelle et
-glaciale, qui semble donner la fièvre à la dune blême.
-
-
-
-
-L
-
-L’ANGELUS
-
-
- Septembre, près de P...
-
-Le soleil a disparu; et tout rayonne encore de sa fuite. Tout se
-recueille,--et semble se retirer. La vie au crépuscule est pareille à la
-méditation dans le désert. Et du clocher, vient l’appel doux et clair de
-l’heure, qui sait dire, en tintant: «Prions.»
-
-Les deux voisines, vêtues toujours de noir, et les mains modestes
-croisées sur le tablier noir, poussent la barrière derrière elles; et
-l’homme met l’écrou. La cloche sonne.
-
---C’est l’Angelus, dit la mère.
-
-Elle prononce: l’«Andgéluss», d’un accent étrange qui convient à sa
-figure calme et maigre, à ses vêtements noirs, au silence de cette
-maison.
-
-Avant d’entrer, elle et sa fille quittent leurs sabots noirs sur le
-seuil.
-
---Vous êtes prêt? dit en breton de Léon, la femme à son mari, Léonard
-comme elle.
-
-Il ne répond pas,--un grand homme dur, maigre et roux, sévère. Il se
-baisse, et se lave les mains, pieusement, à la fontaine. Puis, il laisse
-à son tour ses sabots près des quatre autres en ligne; et il passe le
-seuil. Il ferme la porte avec soin. Il ôte sa casquette, et se signe.
-Les deux femmes se mettent à genoux. Et la mère, à voix basse et claire,
-murmure lentement:
-
---_Ave, Maria_...
-
-L’homme prie avec une ferveur grave. La femme avec une joie douce, comme
-celle des religieuses dans un cloître: la fille d’un air rêveur et
-soumis, avec une sorte d’onction tendre, qui met un reflet sur son front
-étroit de petite fille vieillie.
-
-Les dernières lueurs du jour errent, douloureuses, sur la lande,--calmes
-et paisibles dans cette chambre.
-
-
-
-
-LI
-
-LE FJORD
-
-
- 13 novembre, à Benodet.
-
-Dès l’aube, il bruine. Les brouillards lointains se condensent au-dessus
-de la baie, entre les rives, et s’éparpillent en poussière humide. Il
-fait doux, silencieux et triste. Si l’on sort, on ne sent presque pas la
-pluie; mais au bout d’un moment, on en est tout trempé, et les vêtements
-s’en imbibent. Partout où l’on met la main, on la mouille; et la terre
-ne semble plus faite que d’une pâte pétrie.
-
-Tout a la couleur blanchâtre de la fumée; la mer est blanche; la rivière
-est blanche; et les arbres disparaissent à demi sous la buée. La fumée
-des toits ne s’élève point, et retombe mêlée à l’haleine brumeuse, qui
-flotte entre les bras fins des peupliers et les branches étendues des
-ormes.
-
-Chacun reste chez soi. Sur le chemin, sur la place, personne. Les
-douaniers sont assis dans le corps de garde, derrière la porte poussée;
-et nul ne vient lire, sous le grillage, les dernières nouvelles du
-temps qu’il fait. A la maison, les murs, la rampe de l’escalier, la
-poignée des portes, le bois de la table et des chaises collent aux
-doigts qui s’y posent. Les volets sont brodés d’un nombre infini de
-gouttelettes, toutes distinctes et rangées en longues colonnes, comme
-des perles. Et les vitres, les glaces, les verres sont couverts de buée.
-
-Il fait très doux; et pourtant l’on frissonne. Un silence nocturne
-s’étend sur la lande. Pas un pas; pas un appel. De temps en temps, le
-cri d’une pie; ou la voix lointaine d’une femme qui tousse. Et là-bas,
-derrière les haies, parfois s’élève une vive dispute d’oiseaux: c’est,
-peut-être, un épervier qui a fait des siennes? ou peut-être se
-réjouissent-ils dans les breuils de n’avoir rien à craindre des chiens
-ni de l’homme...
-
-Le murmure de la mer lui-même est plus lent. Elle soupire avec fatigue;
-et la vague meurt à demi-voix. Le ciel blanchâtre est bas sur la terre:
-il s’étend comme une étoffe de fumée, sans un pli; et les arbres frileux
-y dérobent leurs têtes. La brume se fait plus épaisse au coude boisé de
-la rivière, là où elle se cache plus avant dans le pays...
-
-Est-ce Benodet et le fleuve de Kemper, si bleu, si gai à la lumière?
-Est-ce un fjord en Bretagne?... ou en Écosse?... ou peut-être en
-Norvège?
-
-Les voiles noires pendent, lourdes d’eau, et luisent mouillées, comme du
-cuir. Les maisons grises s’effacent dans la bruine; et les tourelles
-rouges du château, sur le bord de la rivière, n’ont plus que la couleur
-éteinte des dernières roses...
-
-Pas un pli dans le ciel gris. Il bruine...
-
-
-
-
-LII
-
-CRÉPUSCULE D’OCTOBRE
-
-
- Sainte-Marine, vu de Penfoul.
-
-La petite ville languit dans la paix du soir. Près de l’eau dormante,
-cinq maisons sous les arbres. Le ciel est triste, tendu de gris et bordé
-de plumes violettes. Et la mer, immobile et muette, a sa couleur de
-sombre ardoise.
-
-La petite ville, et ses maisons étagées dans le fond de l’anse noirâtre,
-semble déserte: la fumée ne monte point, bleuâtre, au-dessus d’un toit;
-et l’on ne voit personne, sur la cale, si ce n’est un enfant assis dans
-une barque vide.
-
-Les bois noirs et roux, paisiblement, se détachent sur le ciel gris; et,
-de place en place, à leurs pieds, une prairie en tapis descend vers la
-mer, et brille sous les feuillages obscurs, d’un vert étrange, sans
-lumière et sans gaieté, froid comme celui de la pomme dont la pelure
-traîne sur le chemin.
-
-La petite ville et les maisons sont blanches, d’une blancheur maladive,
-où les trous noirs des portes semblent mystérieux... Dans l’eau
-stagnante du petit port, les bateaux noirs, sans voile, sont à l’ancre;
-et leurs mâts nus se dressent avec ennui, comme des fûts de croix, dont
-les bras sont tombés.
-
-Devant les maisons pâles, la grève de sable jaune, et les rochers
-chevelus de sombres goémons, découverts sur un long espace, s’étendent
-lugubres, et comme abandonnés.
-
-Point de lumière. Point de nuit encore. Tout est clair obscur. Tout est
-terne, tout est éteint.
-
-
-
-
-LIII
-
-SAINTE-BARBE
-
-
- En Gwesnac’h, automne.
-
-Pour la dernière fois, peut-être, de l’année, l’ardent soleil resplendit
-dans le ciel sans nuage. Et tout l’été d’or ressuscite avant de
-disparaître. La grande marée enfle l’estuaire, faisant de l’Odet un
-fleuve puissant, qui pousse la mer salée jusqu’à Kemper, la ville
-blanche et grise qui porte les tours de sa cathédrale comme une coiffe.
-Au flot, la rivière monte à pleins bords; la large nappe, au cours
-rapide, égal et balancé, semble gonflée de la saison passée et de sa
-paix splendide. L’air rayonne de plaisante lumière. Entre deux nuits
-vaporeuses et très fraîches, il fait une de ces chaudes journées où la
-Bretagne est blonde et bleue comme l’Ombrie, dans sa parure verte.
-
-Le vent souffle à peine, en enfant capricieux. Le canot monte avec le
-flot, et je tiens en vain l’écoute. Dans le courant contraire, le vieux
-Crozon prend les rames: il nage, sans courber son large dos; il enfonce
-sa casquette jusqu’aux sourcils; la masse bouclée de ses cheveux gris
-moutonne autour de sa tête, et son petit œil bleu reconnaît tous les
-points de l’eau et des deux rives, où chaque pli, chaque pierre lui sont
-familiers depuis un demi-siècle. Un à un, il nomme les aspects et les
-lieux, en bon ordre, et chacun suivi d’une anecdote immuable ou de son
-épithète due.
-
-Sous un abri cintré, au flanc de la villa qui plonge de trois côtés dans
-l’eau, s’ouvre une sorte de remise pour les bateaux de course: dans une
-obscurité profonde et violette, le yacht désarmé dort sous l’arche à
-l’ombre moelleuse... Voici Ker-Gouz, et Lan-Huron, des rochers couverts
-de grands bois, des châteaux trop neufs et de vieilles demeures: le
-Pérennou, qui fut une villa romaine, et Broc, où vit le souvenir d’un
-homme excellent, l’abbé du Marallac’h, qui ouvrait sa maison et son
-domaine aux paysans, les jours de fête.
-
-Boisées jusqu’à la cime, parfois les rives se rapprochent; la rivière se
-resserre, et le courant coule profond, avec un remous de hâte. Aux
-coudes de la route transparente, il semble qu’on aille passer sous un
-berceau de feuilles, une charmille suspendue sur une terre bleue et
-liquide. Hautes et d’un trait aigu, les belles ombres de la forêt se
-projettent sur l’eau, et vous viennent à la poitrine, noires et
-lumineuses, pareilles à des chevaux qui voltent. Quand les hauteurs
-s’abaissent, le flot de la marée touche les deux bords, lèche
-sournoisement les prés verts qui s’inclinent, entoure les pommiers et
-couvre les berges. Une vieille ferme est inondée, plus délabrée et plus
-sombre dans cette eau riante: une eau de turquoise sous le ciel d’un
-bleu si vif encore. On défriche une longue lande en pente douce, un beau
-champ pour la culture: au milieu des souches d’ajoncs, sur le char
-s’entasse la dépouille d’un vert presque noir: deux femmes, là-haut
-juchées, reçoivent à la fourche l’herbe dure, que tranchent des hommes
-genouillés et gantés de cuir: ils passent la faucille dans la lande,
-comme les ciseaux sur une tête qu’on rase. Et une jeune fille, vêtue de
-bleu, le sang aux joues et aux bras, regarde devant elle, immobile au
-soleil, près de la charrette.
-
-Comme un nid au creux d’un arbre, au pied de la colline s’ouvre une
-petite anse, un port pour trois petits navires, un abri d’eau, miroir de
-feuilles. Elle est cachée sous les arbres; les chênes trempent dans
-l’eau, et les houx épineux s’y regardent. Quand j’arrive, deux grands
-paysans noirs sont couchés sur la pente rapide, et les feuilles mortes:
-leurs pieds touchent à la rivière; ils mangent du pain au lard, tout en
-fumant, et surveillent une barque qu’emplit une meule fauve de goémons.
-Deux gros blocs enfoncés sortent du flot, semblables à des menhirs,
-balises naturelles. Mystérieuse, au bas de la hauteur abrupte et des
-arbres à pic, c’est la verte retraite de Sainte-Barbe. Et le silence
-ombreux, les vieilles pierres, et ces paysans graves, tout, ici, comme
-aux plus anciens âges du monde, est disposé pour la demeure d’une sainte
-en Occident, ou d’une fée.
-
-On grimpe par le petit sentier, qui court en lacets, ruisseau de terre
-brune, si étroit que l’on serait forcé de tenir sur son cœur celle qu’on
-aurait pour compagne, la voulût-on garder à son côté. Et tandis que l’on
-monte sous le couvert des branches, le bois solitaire chuchotte;
-l’haleine est parfumée de ce merveilleux langage; déjà la mélancolie de
-l’or végétal mêle son harmonie mineure et son ardeur triste à la
-fraîcheur des vertes feuilles. Les grands houx, admirables par la taille
-et la verdeur, penchent leur feuillage de métal, incrusté de fleurs
-rouges. Les églantiers se serrent contre de petits chênes, où le gland
-brun sort de la gaine, comme une tête est portée sur une fraîche
-collerette. Derrière les bruyères et les orties sombres, les fins
-peupliers, de loin en loin, se dressent, des mâts sur les frégates de la
-forêt. Les fils de la Vierge flottent, aiguillées tendues de la
-prochaine brume. Partout, les ajoncs noirs au bord du ravin; et de
-clairs ruisselets errant entre les feuilles mortes. Là-bas, au fond de
-la colline, ou peut-être de l’autre côté, j’entends la cloche sourde du
-bûcheron, la cognée qui bat en mesure le tronc de quelque hêtre. Deux
-oiseaux chantent, deux seuls, tout près de mon oreille, et cependant
-invisibles. Le petit vent de terre rit aussi en sourdine sous les
-arbres. La vue se repose sur un rideau confus de bruyères, d’ormes et de
-marronniers. Les mûres grenues sont sur la haie, telles des mouches à
-facettes, qui dorment. Des feuilles tombent lentement, incertaines, sur
-d’autres feuilles. Trois hauts cerisiers, à la peau soyeuse, tigrée
-d’ombre, se chauffent au soleil. Rien de trop âpre; rien de trop noir:
-le ciel paraît partout; et le petit sentier, couleur de chaume, ne peut
-conduire qu’à une douce demeure. Peu d’insectes; parfois une guêpe
-ronfle en titubant; et sous les feuilles mortes, secouées d’un frisson
-sec, la fuite d’une bête furtive...
-
-Et voici la merveille rustique, la chapelle de Sainte-Barbe, sur une
-place de terre brune, au creux d’un vallon désert, entre deux collines
-en landes, et au-dessus des bois qui s’inclinent vers la rivière.
-
- * * * * *
-
-La chapelle est en ruine; elle a bien vingt pas de long; elle est très
-basse, et à la manière bretonne, en forme de grand tombeau. Le clocher,
-qui reste debout sur la façade par un caprice d’équilibre, est plus haut
-que tout le bâtiment. Il y avait une nef et un transept. Qu’importe de
-quel style? C’est maintenant le plus hardi et le plus ancien de tous:
-celui de la royale nature. Le toit s’est écroulé, des murs entiers,
-toute la couverture et presque tout un côté. Une église de feuillage
-s’est élevée sur les débris de la chapelle en granit; elle porte la
-marque de l’architecte divin: il a construit dans l’ordre de la forêt;
-c’en est la grâce souveraine. Sur le sol, des fragments qui respirent
-maintenant, des colonnes brisées, des chapiteaux, de la pierre qui vit:
-tout est terreau à l’herbe; tout est mangé de lierres et de bruyères;
-cette ruine est pétrie de feuillage.
-
-Les arcs sont de lierre noir; la grande fenêtre de l’abside, une ogive
-de lierre ouverte sur le ciel bleu: et, au delà, tordu par le vent et
-tout vêtu de lierre aussi, un chêne fait une colonne torse de baldaquin.
-
-La nef à ciel ouvert, la douce tombe moussue, est vêtue d’ombres vertes,
-comme un sous-bois. Le pavé de la chapelle est une boue grasse et noire,
-où les moulures, les éclats de colonne, les morceaux sculptés portent
-des fleurs. Comment s’est posé sur le maître autel ce tronc d’arbre
-abattu par la foudre? Dans un coin, sur une console poussiéreuse, une
-petite image de la Vierge, aux couleurs violentes, quoique rongées par
-la pluie: la statuette regarde son église de feuilles, tranquille et
-d’un air impassible sous le grillage qui l’emprisonne. Au beau milieu
-d’une fenêtre, dans le mur droit, sous un manteau de verdure, un arbuste
-est planté, coudé comme une torchère de bronze: ici, le charmant petit
-arbre fait le candélabre: d’entre les pierres, il sort du mur par des
-racines en forme de griffe: cet être délicieux se courbe en spirale, et
-comme les cinq doigts écartés d’une main sur un visage, il ne tend que
-des rameaux très clairs, pour ne point cacher le jour du fond, fait de
-ciel, de feuilles vives et de plaques d’or...
-
-La façade tient bon, haute et verte: ce dût être une porte surmontée
-d’un clocher pointu. C’est maintenant, ce clocher, un cierge aigu de
-lierre, jusqu’au reste de la croix enveloppée de mousse. Par la nef,
-là-bas, derrière la chapelle, je vois une vache noire qui se hisse, pour
-brouter l’herbage de l’abside.
-
-Un pré vert, semé de grandes bruyères, fait le tour de Sainte-Barbe: de
-là, je regarde la rivière d’or et d’argent au soleil, qui court au bas
-de la colline, et les bois noirs sur l’autre rive. Au bout du pré,
-devant la façade, sous les arbres, un lavoir abandonné, et deux enfants
-en robe, qui, sans rien dire, assis l’un près de l’autre, mordent dans
-un morceau de pain, où disparaît jusqu’aux yeux leur figure...
-
-Et sur la colline qui porte la chapelle comme au pli du coude, la lande
-se presse, noire, touffue et dense, pareille à la toison d’un troupeau
-qui court, en baissant la tête: au milieu de l’idylle, où sourit sainte
-Barbe paysanne, de quel effet puissant n’est pas, limitée par les bois,
-la sombre lande qui monte?...
-
- * * * * *
-
-J’ai repris le petit sentier sous le soleil plus oblique. Je laisse
-derrière moi le grand arbre au bord du lavoir, la façade rustique, le
-cierge de lierre, la petite porte, le mur feuillu, et le buisson de
-rouges houx sur le toit bas. Le silence parle de plus près encore: une
-étrange tendresse monte de tout cela pour tout cela, pour la terre
-brune, le murmure de l’eau, les fleurs et les baies odorantes: il semble
-que toute cette vie ait attendu patiemment votre vie, et qu’elle
-l’appelle...
-
-La voix de Crozon se fait entendre: il cause en bas avec les deux
-paysans; tantôt elle se perd et s’éloigne; tantôt elle sonne plus
-distincte. Le rideau des arbres se ferme sur mes pas. Je marche en
-écartant les branches. Tout d’un coup, voici le vieux pilote, et l’anse
-d’eau mystérieuse où le canot attend.
-
-
-
-
-LIV
-
-PONTIQUES
-
-
- Au bord de l’eau. Entre Begmeil et l’Ile. Août.
-
-Une nuit blonde, un délice de volupté sereine, et de vie tranquille. Il
-fait tiède et frais, comme dans une serre ouverte. La mer chante; la
-haie sent la violette. La lune ruisselle de clarté, comme une source
-aérienne. Il fait si clair que les coqs, dans la lande, chantent l’heure
-de minuit. Le dernier qui réponde sonne haut, de si loin, qu’on dirait
-l’écho d’une trompette.
-
-La lune, la mélodie des flots, les perles de la clarté sur le col
-changeant de la mer... Et, dans le lait bleu du ciel, les douces étoiles
-si lointaines...
-
-On se sent un cœur qui adore. Une religion naît dans l’âme, de la beauté
-du monde. Où est le Père, qu’il soit béni par l’adoration de sa
-merveille? La perfection de l’art saisit le cœur d’un désir passionné
-d’en connaître l’artiste.
-
-A toute cette beauté, un temple de silence.
-
---Au matin, vers le temps d’août, il est une heure toute trempée
-d’humidité, une heure fraîche comme les yeux de la jeune fille, une
-heure pure et lavée, une heure jeune, une heure bleue.
-
-Une rive boisée et blonde au soleil; la mer calme et lisse, une soie
-azurée où courent, caprices de la trame, de longs rubans d’argent. Un
-bouquet d’arbres grêles, quelques feuilles délicates comme des cils sur
-le ciel cendré... Ces matins de Bretagne ont la douceur d’avril dans les
-campagnes ombriennes, et m’y font penser.
-
-Et la merveille, c’est la fleur, la rose ou l’œillet, éclose avec le
-jour, et dont les pétales retiennent les gouttes de rosée.
-
- * * * * *
-
---Un beau mendiant.
-
-Il est grand et maigre. Il a la barbe grise, mêlée d’or qui brille
-encore, large et touffue, qui se confond avec les cheveux bouclés, plus
-blancs: on dirait des coins de blé parmi l’avoine.
-
-Il est droit comme un jeune homme. Ses loques sont ajustées, et bien
-serrées aux chevilles: il en paraît plus nerveux, et les jambes plus
-fines. La couleur de ses vêtements est si usée, qu’elle flotte
-indistincte du gris à l’ocre. Il semble que ce soit celle du voyage
-même, et des grandes routes. Il a un sac de toile bise, passé en besace
-de l’épaule droite sous l’aisselle opposée. Son teint est de brique; et
-son nez droit, maigre, paraît sculpté. Il a un regard calme et muet. Il
-sent la mer, les aventures, les soleils lointains, les péripéties
-monotones des chemins; il a un air de voile,--de ces voiles tannées,
-rapiécées, si belles, quand la brise les tend sur le mât d’un vieux
-lougre. Ce pourrait être Ulysse naufragé.
-
- * * * * *
-
---Couchant.
-
-Un peu avant le coucher du soleil, tout l’occident est envahi par
-d’immenses nuées grises, qui se réunissent en un seul éventail, dont la
-pointe est cachée sous l’horizon, et dont les plis couvrent le ciel
-entier. Seul reste libre, et d’une douce clarté bleue, le bord oriental
-de la mer. Or, le soleil ayant disparu, tout l’éventail se teint de sang
-qui fume, et le ciel semble l’aile aux plumes sanglantes d’un oiseau
-sans pareil, qui enfonce sa tête sous l’horizon.
-
- * * * * *
-
---La femme au bain.
-
-Dans la profonde nuit sans lune, la nuit bleuâtre, un canot s’avance au
-milieu de la rivière. On entend la cadence des rames. Bientôt, le bruit
-mesuré s’arrête. Une forme blanche s’élève de la barque, et glisse sur
-le bord. Elle plonge; et la pâle apparition s’étend sur l’eau, comme une
-flamme droite qui se couche. Est-elle nue, cette femme si souple, et
-voluptueuse, longue écume de la vague?--L’ombre cache son visage, et
-fait à sa tête un voile de cheveux. La baigneuse frappe l’eau d’un geste
-lent et doux. Je l’écoute qui respire, ravie de la fraîcheur qui la
-caresse et du fluide embrassement qui l’entoure...
-
- * * * * *
-
---Temps de Sud-Ouest.
-
-C’est la tourmente. Le soleil ne s’est pas levé. Depuis deux ou trois
-heures après midi, on ne saurait plus dire à quel moment du jour l’on
-est. Une lumière morte, une couleur éteinte et indécise. Le ciel roule
-très bas sur l’Océan livide. Des bourrelets noirs, des nuages épais en
-forme de voiles grises carguées sur des vergues d’encre s’amassent vers
-la rivière. La mer a l’air et la couleur des convulsions: blême d’écume
-sur la crête des vagues, elle pousse des lames verdâtres à l’horizon, et
-déferle presque noire.
-
-Une rumeur effrayante, un tremblement lointain, une menace pleine de
-douleur, de colère longtemps contenue et de rage qui se hâte. L’Océan,
-l’Océan roule dans la tourmente; et il arrive, implacable; inlassable
-dans la vengeance, comme la nuit sur un champ de bataille.
-
- * * * * *
-
---A l’aube, souvent, l’on entend un bruit plaintif et lamentable. Les
-oiseaux se taisent. Le silence accroît ce long gémissement, et parfois
-il s’enfle jusqu’à remplir tout l’espace. On dirait d’une bête énorme
-que l’on saigne, et dont la vie rétive ne s’en veut pas aller avec le
-sang. L’heure est morose; les collines livides; et la lande à demi
-ténébreuse est propice au va et vient des fantômes. Sont-ce eux qui
-s’enfuient, en faisant ce roulis de chaînes et de métal?
-
-L’aurore rose glisse ses clartés de flamme fraîche sur les hauteurs
-opposées à l’orient. Et l’on voit, sur la mer, une goélette qui mouille
-ses ancres ou qui les lève, les voiles qu’on fait tomber ou que l’on
-hisse: c’est le bel oiseau de mer qui poussait de si longs cris, et
-sortait du sommeil en soupirant.
-
- * * * * *
-
---Pêcheurs.
-
-Deux femmes de l’Ile débarquent sur la cale: cottes retroussées, elles
-déchargent les lourds paniers où le poisson frétille. Grandes, maigres,
-desséchées, elles sont jeunes encore. Elles se hâtent, actives et
-vigoureuses, en noir. Dans le canot, une nichée de petits enfants,
-qu’elles tirent l’un après l’autre du fond, où ils sont assis sur des
-cordages et des voiles. Ce sont les deux belles-sœurs, qui ont perdu
-leurs hommes, les deux frères, dans la même tempête, l’an passé. Le même
-jour, dix-sept hommes sont morts à la mer, tous les mâles valides d’une
-petite société. Ils ont laissé huit veuves et quarante-trois
-orphelins...
-
-La forte race des pêcheurs, les plus simples, les plus braves et les
-meilleurs des hommes sous l’aspect le plus rude. Ils sont cent mille en
-France, dont les trois quarts sont Bretons. C’est à eux que la marine
-doit ses équipages, l’une des meilleures troupes qu’il y ait au monde,
-la plus fidèle et la plus solide. Quelque folie où l’eau-de-vie les
-pousse, ils ont toujours du cœur; et dans les plus endurcis même, qui se
-donne la peine de le chercher, l’y trouve.
-
- * * * * *
-
---Ciel à la Vernet.
-
-Un bleu de porcelaine pâle, sans chaleur ni profondeur d’espace,--trop
-uni, trop limpide, comme des yeux sans pensée. Là-dessus, de gros nuages
-blancs, tachés de gris, tous séparés, se promènent: ils ont l’air jetés
-sur cette eau bleue, comme des paquets d’ouate où l’on aurait essuyé des
-doigts salis par la mine de plomb. Dans le fond, à l’horizon marin, un
-tas d’autres paquets blancs, démesurés et lourds, renflés à la base et
-finissant en l’air par une boule,--tels, des ours blancs, ébouriffés,
-qui prennent leurs ébats.
-
- * * * * *
-
---Au tomber du jour, un immense escadron de nuages violets courait vers
-l’Ouest, avec le soir, au ras des arbres, crinières éparses, le col
-levé, les garrots frémissants, en cavalcade victorieuse. Et tout le
-champ du ciel était semé de nuages roux étendus, pareils à des peaux de
-bêtes, à des fauves écorchés, les pattes droites et la queue étalée...
-La mer immobile était violette; et sous le furieux galop des nuées,
-c’est elle qui paraissait le ciel renversé.
-
- * * * * *
-
---Grandeur de la mer.
-
-Elle est accablante, parce qu’elle n’a rien pour l’espoir, rien pour la
-vie en quelque sorte,--et que tout en elle invite au rêve. Elle est trop
-puissante pour les faibles cœurs,--et ils n’aiment la mer douloureuse,
-que s’ils se trouvent au comble du bonheur: elle leur plaît alors par
-le contraste; tant elle fait valoir par sa désolation ce bonheur, qu’ils
-l’en goûtent mieux à leur insu. Leur ivresse va seule avec cette
-solitude si terrible. La mer est le lieu solitaire, qui met le cœur en
-contact avec l’infini touché.
-
-
-
-
-LV
-
-SUR LE TERTRE
-
-
- Au Coq, le 27 août.
-
-Au grand trot des voitures bruyantes, la noce passa sur le chemin, entre
-la mer et la lande. Ventre à terre, les petits chevaux prirent la course
-comme s’ils allaient charger l’ennemi. Sur leurs deux roues, juchés
-haut, les chars à bancs sautaient, et la banquette de derrière semblait
-devoir, à chaque heurt, se détacher et rester en route. Pêle-mêle,
-flottant au vent comme les herbes de la mer que pousse le flot, les
-rubans de velours noir, les lacets des coiffes et les nœuds fixés à
-l’oreille des chevaux s’agitaient, confondus, pavois épars au galop sur
-le chemin doré par la lumière. Les femmes criaient et riaient, chacune
-au côté d’un homme maître des guides, et qui faisait claquer le fouet.
-
---Mon Dieu, disaient les vieilles, ils vont nous faire verser!...
-
-Les jeunes avaient peur; mais elles jouissaient de leur émoi. Les roues
-sautaient par-dessus les grosses pierres; et parfois le léger équipage
-penchait tout à coup sur le rideau en pente des ajoncs, qui le séparait
-seul du précipice: la route fait un coude à pic sur les grandes roches
-noires qui bordent la grève; et une jeune fille, ayant soudain mesuré la
-hauteur, tout en riant, se signa.
-
-Enfin, devant la barrière, les hommes arrêtèrent les chevaux. Tous,
-aussitôt, se jetèrent en bas des voitures rustiques, ornées de fuseaux
-en bois, et dont les couleurs vives resplendirent au soleil. Entre les
-deux pointes rocheuses, la baie heureuse rayonnait d’or bleu et de
-sourires.
-
-Ils venaient de Pont-l’Abbé; et plus d’une auberge, depuis le matin,
-avait reçu leur visite. Sur le talus herbeux de l’ancien fort, ils se
-proposaient de danser; bras dessus, bras dessous, chacun avec sa chacune
-se dirigea vers le tertre. On se dispersa dans la lande. Les uns
-coururent au phare et en firent le tour. Les autres les rappelèrent.
-Tous enfin, se séparant, se mirent à gravir la butte roide, en glissant.
-Ils se poussaient; ils s’ébranlaient ou se renversaient les uns les
-autres; la chute de l’un en entraînait deux ou trois. Quand ils furent
-sur la plate-forme, ils dansèrent. La mariée était restée à mi-côte:
-comme elle trébuchait, le mari se mit à rire silencieusement, se hâtant
-de la retenir, et l’enlaça...
-
-En bas, les vieilles femmes, attentives à ne pas se souiller, s’étaient
-assises sur des pierres, près des petits chevaux qui piaffaient: il y en
-avait un, tout velu, plus _bigouden_ encore que les autres, qui semblait
-ne pouvoir se tenir en place, qui secouait la tête, agitait ses rubans,
-hennissait, et, les lèvres retroussées, voulait rire. Les petits
-enfants, dans leurs belles robes, trottaient autour des mères-grands,
-pareils à des poupées merveilleuses qui marchent: leurs cheveux
-sortaient du serre-tête rouge, comme un flot d’or coulerait d’une coupe
-renversée; et leurs yeux sans pensée s’ouvraient si candides et si
-fixes, qu’on eût dit des gouttes de la mer bleue, laissées par le jusant
-dans les coquilles roses de leurs paupières.
-
-Cependant, sur le tertre, la danse ne cessait pas. Ils avaient mené un
-sonneur avec eux: assis droit contre le terre-plein, l’homme soufflait
-avec zèle, d’un air sérieux; et l’aigre biniou déchirait l’air de sa
-mélodie nasillarde. Un peu à l’écart, une jeune fille, en coiffe de
-Kemper, se promenait en mordillant un brin de bruyère; et son long col
-de lait, cerclé d’un velours noir d’où pendait une croix, semblait
-parfois secouer une pensée importune.
-
-La mariée dansait avec tous. La brise de mer jouait dans les cheveux,
-sur les tempes, et parmi les rubans. Après avoir beaucoup tourné,
-quelquefois une fille tombait droit sur son séant, au milieu de ses
-lourdes cottes.
-
-L’herbe verte et courte, sans un caillou, se pliait sans bruit sous les
-pieds pesants. Toutes ces femmes jeunes, et si larges dans leurs triples
-jupes, dansaient avec une furie légère. Leurs yeux brillaient; et leurs
-lèvres s’entr’ouvraient, humides. Leurs regards naïfs disaient un
-étrange goût du plaisir, une prochaine ivresse.
-
-L’après-midi finissait dans un rêve. Un air tiède et teinté, eût-on dit,
-d’ardeurs en poussière, tremblait entre le ciel et la mer, pareil à la
-couleur de l’héliotrope. Sur toutes choses frémissait le regard enivré
-de la vie. Et sur la mer amoureuse, il semblait qu’en un instant fût
-tombée à l’infini une pluie de violettes.
-
- * * * * *
-
-On appela d’en bas les paysans, qui dansaient. Ils ne se décidaient pas
-à partir. Les uns firent encore un tour, et descendirent la colline déjà
-sombre. Une femme, à dessein, roula sur le sol, riant et rougissant de
-faire voir ses jambes, qu’elle avait voulu montrer. Toute parole avait
-un écho plus long. Le rire tintait comme sa propre plainte... Tous
-semblaient se taire plus volontiers: là-haut, sans s’en douter, quelques
-couples rêvaient; et peut-être ils regardaient le jour qui s’en va
-lentement, en tenant un doigt sur sa bouche.
-
-Le soleil avait disparu. Toute la mer n’était plus qu’un champ de trèfle
-incarnat et de glycines fauchées, où traînaient des rubans d’or. Le
-biniou s’arrêta de sonner sur une note longue, aiguë et grêle. Ils ne
-riaient plus, et gardaient un silence visionnaire. Ils s’en furent
-lentement, comme le crépuscule s’étendait large et sûr. Et ils
-semblaient descendre le talus vert, à l’herbe déjà noire, poussés par
-l’ombre...
-
-
-
-
-LVI
-
-COMBAT DES DIEUX
-
-
- Le 9 juillet.
-
-Tout le jour avait été d’une douceur alanguie, et d’une clarté presque
-pesante. Les yeux étaient fatigués de voir; et les objets frappaient les
-regards avec la même violence endormie que les coups sourds de la
-fièvre. La mer violette sommeillait, reine lasse, voluptueuse au repos
-dans un lit d’or fin, brodé de lents sourires.
-
-Soudain, il y eut un souffle amer, un coup de vent bas et terrible. Il
-vint du large, comme une faux rapide; et la lumière tomba, comme la
-fleur tranchée du jour. Puis, le coup de faux, s’allongeant, passa plus
-brusque que l’éclair, au delà des bois. Et tout se tut. Mais la blonde
-clarté parut vieillie; et le pressentiment se répandit sur la contrée
-d’une heure dangereuse et d’une issue mortelle.
-
-Le vent de la faux ne se levait pourtant plus. Et la mer semblait dormir
-encore, d’un sommeil moins heureux, où entrait le cauchemar, d’un vol
-perfide... C’est alors, enfin, que le faucheur parut.
-
-Un nuage noir, épais et dense comme un bloc de charbon, s’avança venant
-de l’Est: d’abord, on ne vit qu’un pan du manteau; l’autre aile émergea
-du Sud; et bientôt, la tête et le corps monstrueux du Géant. La mer
-violette s’obscurcit, et devint noire: elle était prise de convulsions,
-comme dans une maladie soudaine; et la crête des vagues avait la couleur
-sinistre de l’anthrax. La marée montait. Le flot commença de se plaindre
-lugubrement sur les roches.
-
-Une colère immense s’amassait à l’horizon. L’ardeur du courroux enfla
-les vagues, et les poussa en désordre les unes sur les autres, comme les
-paroles de menace sur les lèvres amères d’un tyran. Enfin le faucheur se
-coucha à travers l’espace,--et tout le ciel fut noir,--noire la mer,
-épaisse et noire. Entre ces deux abcès mûrs de la tempête, l’espace
-tremblait sans bruit, dans l’épouvante, morne, hagard, livide. L’écume
-des vagues fouettait les bords du ciel, comme un nid de vipères dressées
-contre une coupe de houille. Et la terreur des flots se brisait sur les
-îlots sombres.
-
- * * * * *
-
-Comme la rumeur d’une ville prise d’assaut, où les femmes et les enfants
-crient en larmes, tandis qu’on les violente, et où les hommes rendent la
-vie dans un lourd sanglot, que la mort écrase,--l’Océan retentissait
-d’une plainte lointaine, et d’un grondement toujours plus proche. Les
-goélands, qui sont vêtus de deuil, fifres rauques du naufrage,
-plongeaient de lame en lame, vol alterné de plumes blanches et de
-plumes noires. Et l’aile blafarde des mouettes sautait et retombait sur
-la crête des vagues, comme un corps d’écume solide, lancé par les
-embruns.
-
-En toute hâte, tirant des bords, voici, forçant contre le vent, les
-barques qui rentrent, poussant de l’Ouest. Elles fuyaient, telles des
-bêtes dans l’angoisse, quand elles s’élancent dans les fourrés, et
-traquées par les aboiements plus proches de la meute, s’efforcent,
-haletantes, de dépister la chasse. Les voiles claquaient; et la quille
-soulevée se couchait sur le flanc, contre la lame. Les matelots sérieux,
-les lèvres serrées, calculaient la route et le danger. Enfin, ils n’ont
-plus qu’à doubler le phare... Et, comme ils disparaissaient à l’entrée
-du port, la rafale se déchaîna, roulant sur la mer avec la nuit noire;
-des quatre coins de l’horizon la tempête échevelée bondit, comme une
-folle qui hurle, précipitée du ciel, emplissant de tumulte et de rage
-tout l’Océan.
-
-
-
-
-LVII
-
-PAVOIS
-
-
- A Ker-Joz... Dimanche, juillet.
-
-Le joli matin d’été rit sur la mer et sur les arbres. Déjà la route
-blonde coule au soleil, comme un ruban de miel, entre les haies, claires
-d’un bord et de l’autre encore ombreuses. Le ciel est une fleur de lin.
-Solennellement, Crozon s’avance en grand uniforme: la casquette enfoncée
-sur le front; son épaisse tignasse moutonne en boucles grises autour des
-oreilles et sur la nuque. Il est plus large, et roule plus que jamais
-entre sa jambe infirme et la canne, dont il pique le sol. Sa veste de
-drap bleue, fermée d’un seul bouton, ne fait que mieux saillir le cercle
-de la poitrine, du dos et des épaules. La pipe aux dents, il fume et
-porte de la main gauche un drapeau à demi déployé: jour de fête, jour du
-Seigneur, beau temps; tout va bien: Crozon pavoise sa maison, avant
-d’aller à la messe. Il croirait manquer à son devoir, s’il négligeait de
-le faire, et porter malheur à ce bienheureux pâté de moellons, sa
-conquête sur la terre, après quarante ans de travail. Au bout de la
-barrière, un mât bleu et sa double corde: sans lâcher la pipe, Crozon
-hisse le pavillon, et serre fortement la corde autour de la hampe. Il
-regarde en l’air, clignant ses petits yeux bleus sous la visière; il est
-content: la vieille étoffe aux trois couleurs, qui ne sont plus le
-blanc, le bleu, ni le rouge, mais le gris, le lilas et le rose, tant le
-soleil les a usées, flotte mollement au gré de la brise; elle tombe et
-se lève, et retombe dans l’air plus bleu que jamais ne fut bleue chose
-bleue... Et du même pas, dans le même roulis, pesant sur sa canne,
-Crozon s’éloigne.
-
-Cependant, les trois petits blonds surviennent en bondissant, eux aussi
-vêtus en habits du dimanche. Ils se pendent à la corde; ils défont le
-nœud; riant aux éclats, ils amènent le drapeau, le hissent et le
-rehissent cent fois. Ils se roulent à terre, quand la corde cède trop
-vite; et ils s’élancent avec le pavillon, quand il glisse sur la hampe.
-Leurs yeux d’eau pâle, à fleur de tête, reflètent le mât rond et
-l’étoffe flottante, comme l’œil fidèle des nouveau-nés et des poulains.
-Et, tant ils rient, tant ils se démènent que la vache rousse, dans les
-ajoncs, s’arrête et les regarde, un paquet d’herbe verte aux babines, et
-demeurant un long moment attentive, sans achever sa bouchée.
-
-
-
-
-LVIII
-
-L’HOMME SANS TÊTE
-
-
- A Ker Joz..., le 3 novembre.
-
-I
-
---Restez ce soir avec moi, dit-il à ses Bretons; je ne me sens pas
-bien... Entrez... Otez vos bonnets... Vous me conterez des histoires.
-
-Ils s’informèrent de sa santé avec une sollicitude polie, et cette
-déférence libre qui leur est propre.
-
-Qu’avait-il? Était-il malade? On pourrait avoir le médecin: Guillaume
-allait demain à la ville...
-
-Il les rassura:
-
---Non. Je ne suis pas malade comme vous croyez. J’ai mes idées noires;
-et je préfère, ce soir, ne pas être seul: car je ne dormirai pas.
-
-Ils s’assirent tous trois près du feu. Il leur fit servir du thé chaud
-et du rhum. Ils burent avec plaisir, aucun d’eux n’étant du reste grand
-buveur; et ils ne revinrent pas à la bouteille plus d’une fois. Quand
-ils eurent du tabac, ils bourrèrent leurs pipes, et, s’étant installés,
-ces rudes hommes soupirèrent d’aise. Ils étaient contents; mais ne le
-dirent pas.
-
---Je gage, monsieur André, fit le vieux Crozon, que vous voulez me
-mettre sur le chapitre des revenants...
-
---Une bonne nuit pour eux, dit Yawen, clignant de l’œil, selon son tic.
-Il fait noir comme dans un four; et nous sommes encore dans la semaine
-des morts...
-
-Ils se lamentèrent un peu sur le temps: il pleuvait trop, et le vent ne
-cessait pas depuis plusieurs jours. Cependant, il était tombé avec
-l’ondée du soir. Maintenant, la nuit était d’un calme sinistre.
-D’immenses nuages couvraient le ciel, dont rien ne séparait les ténèbres
-de la terre noire, comme si le couvercle était scellé sur la marmite.
-Point de brume, toutefois: le cri ne se faisait pas entendre de la
-sirène de Penmarc’h.
-
---Guillaume, vous qui n’avez peur de rien, dit le jeune homme,
-voulez-vous vous mettre devant la porte? Par une telle nuit, je ne puis
-voir une porte sans malaise. Ouverte ou fermée, elle fait peur... Et
-c’est encore pis, si je lui tourne le dos: l’angoisse me tourmente...
-
---Pourquoi donc, monsieur?
-
---Il me semble toujours qu’elle va s’ouvrir; et que sur le seuil je vais
-voir une apparition...
-
-Crozon se prit à rire doucement:
-
---Voilà, je l’avais dit. Vous vouliez parler des revenants... Mais vous
-n’y croyez pas, monsieur André... Vous vous moquez de moi, quand je...
-
---Pas du tout. Je ne me moque pas de vous. Je ne crois peut-être pas aux
-revenants; mais je crois aux fantômes...
-
---Ah!...
-
---Oui: je sais qu’il y en a...
-
-Crozon ne faisait pas la différence des revenants avec les fantômes; et
-les autres non plus.
-
---C’est tout un, observa Guillaume qui n’avait encore rien dit.
-
---Vous avez raison, après tout... fit le jeune homme.
-
-Guillaume sourit de côté dans son épaisse barbe; et ses yeux gais
-jetèrent aussi, de côté, un regard malin: il est rieur, et croit
-toujours qu’on veut rire.
-
---Bah, dit-il, vous vous amusez, monsieur.
-
---Non: tout est possible... Et qu’importe que les apparitions sortent de
-terre, ou de ma tête, si je les vois?...
-
- * * * * *
-
-Ils ne répliquèrent rien, ne sachant pas ce qu’il entendait par là.
-Crozon fixait le fourneau de sa pipe, écoutant immobile, l’air têtu et
-les jambes allongées. Il attendait d’être interrogé; et il semblait
-répondre à l’avance: «Quoi que vous puissiez dire, je sais ce que je
-sais; et vous ne me ferez pas changer d’avis.»
-
---Dites-moi, Crozon, avez-vous vu des revenants?
-
-Il secoua la tête:
-
---Non; pas moi, monsieur André...
-
-Et tirant une bouffée de sa pipe, il reprit:
-
---Mais beaucoup d’autres les ont vus, _bamm_! et ne m’ont point menti...
-
---Contez-moi ce qu’ils vous ont dit...
-
---Vous savez toutes mes histoires, je vous en ai fait plus de vingt...
-
---Vous n’en avez pas encore une que j’ignore?...
-
---Hum... Si fait, il me semble que... Mais... Vous le voulez donc?
-dit-il avec mauvaise humeur.
-
-Sur le soupçon de n’être pas cru, il eût préféré de se taire. Il passa
-sa large main cuivrée dans ses épais cheveux gris, aux boucles emmêlées,
-et commença d’un ton maussade, qui s’anima bientôt, au cours du récit.
-
-
-II
-
---Voici donc ce qui est arrivé à M. Pénerff, l’ingénieur, un savant,
-celui-là, un conducteur des ponts. Ce n’est pas d’aujourd’hui, ni
-d’hier... Vous vous le rappelez, Guillaume?... Il y a seize ans, deux
-jours avant la Sainte-Anne, M. Pénerff vint me voir. Il demeura tout le
-jour; et il soupa à la maison... Il faisait un temps sans reproche. On
-était dans le plein de l’été, _bamm_!... Après souper, nous causions
-tout comme ce soir; et M. Pénerff me dit qu’il ne croyait pas aux
-revenants. Je lui faisais connaître comme à vous, monsieur André, ce que
-je sais; mais il n’était pas d’accord; et il se moquait de moi... Bon...
-Tant nous parlons, lui avec non, moi avec oui, qu’il s’était fait très
-tard. On n’était pas loin de minuit... Je pensais bien qu’il coucherait
-à la maison; et on lui avait préparé son lit. Je ne le croyais pas,
-quand il me dit:
-
-»--Crozon, bonsoir. Dormez bien. Je vais à Kemper.
-
-»Et il prend son chapeau.
-
-»--Par exemple, vous n’allez pas faire cela! lui dis-je...
-
-»--Et pourquoi pas? dit-il. La nuit est admirable: Voyez ce clair de
-lune... Il fait si chaud, que je ne pourrais pas dormir; j’aime bien
-mieux faire le voyage à pied; et d’ailleurs, il faut que je sois à
-Kemper demain, au point du jour, pour mes affaires.
-
-»--Vous avez raison, lui dis-je; et je sais bien que pour un homme comme
-vous, ce n’est rien de faire la route... Vous n’en avez pas pour cinq
-heures de chemin... Mais, si vous m’en croyez, vous ne partirez pas...
-Ce n’est pas prudent...
-
-»--Ma présence est nécessaire là-bas, demain matin, à la première
-heure...
-
-»--Rien ne vaut mieux que la vie, monsieur Pénerff.
-
-»--Que me chantez-vous là, enfin? Quel danger courrais-je?... Il fait
-clair comme en plein jour...
-
-»--Monsieur Pénerff, croyez-le ou ne le croyez pas, depuis quelque temps
-il y a un revenant qui hante la route: il se tient caché dans les
-buissons, au coude du chemin; et personne ne voudrait risquer de s’en
-faire suivre, _bamm_!
-
-»Il se mit à rire; il leva les épaules:
-
-»--Vous êtes fou, Crozon...
-
-»--Je vous demande pardon; c’est vous qui n’êtes pas sage...
-
-»--Les revenants ne sortent pas au clair de lune...
-
-»--La lune n’en a plus pour longtemps; elle sera couchée avant une
-heure...
-
-Enfin, quoi que j’aie pu lui dire, il est parti. Le revenant de ce
-temps-là, à ce qu’on croit, était l’ancien sacristain, un voleur, une
-canaille, qui avait pillé l’église de La Forêt; ou bien quelque autre
-mauvais chrétien, une âme damnée dans tous les cas, qui n’avait pas de
-repos dans sa châsse...
-
---Un revenant, c’est un homme en enfer, dit Yawen, en clignant gravement
-de l’œil. Quand elles ne sont pas contentes en paradis, les âmes
-reviennent après la mort.
-
---Bah! dit l’esprit fort Guillaume, qu’est-ce qu’elles viendraient
-faire?...
-
---Et vous, qu’est-ce que vous faites ici?
-
---Oui, qu’est-ce que nous y venons faire?... Dites-le, si vous le
-savez?... Eh bien, Crozon, qu’est-il arrivé à l’ingénieur?
-
---Un conducteur des ponts, monsieur André... Mais, il n’était pas encore
-sorti du bourg, monsieur, qu’il se sentit inquiet. Il m’a tout raconté,
-depuis, _bamm_!... Passé la croix, il eut l’idée de tourner la tête, et
-là... qu’auriez-vous fait, hein?... il vit une ombre qui se cachait dans
-le mur, comme un rat. Plusieurs fois, il regarda derrière lui, et
-toujours l’ombre lui échappait. Il pensa qu’il avait dû se tromper.
-Après une heure de marche, il fut persuadé qu’il était suivi: il
-n’aurait pas su dire pourquoi; mais il en était bien sûr, allez... Il
-n’osait plus bouger la tête, sans quoi, me dit-il, peut-être serait-il
-revenu sur ses pas; il se repentait d’être parti, _bamm_! Il courait,
-tant il avait d’effroi; il ne marchait plus. A la moitié du chemin, il
-sentit qu’on lui soufflait dans le dos, et sur la nuque; il tremblait de
-peur. Il voulut heurter à la porte d’une ferme: mais est-ce qu’on le
-peut, quand on a une canaille de revenant sur les talons? On ne lui
-répondit pas. Enfin, je n’ai pas besoin de vous dire, mot pour mot, tout
-ce qu’il a souffert pendant cette nuit. Il a fait le trajet, peu s’en
-faut, aussi vite qu’en voiture. Quand il eut touché aux premières
-maisons de Loc Maria, il s’est cru sauvé; et, pensant se débarrasser du
-revenant, il a pris sur lui de se retourner, et de le regarder en face.
-Eh bien... il en est tombé à la renverse, comme mort: il avait devant
-lui L’HOMME SANS TÊTE,--un homme noir, grand, les bras en avant comme
-pour vous saisir, et sans tête... Oui, _bamm_!
-
---On raconte aussi que le revenant portait sa tête dans la main...
-
---Non, c’est l’Homme Sans Tête, que M. Pénerff a vu, répliqua Crozon
-avec irritation; et c’est la preuve que ce revenant-là n’était pas le
-sacristain de La Forêt... M. Pénerff en a fait une maladie.
-
-
-III
-
-Après un assez long silence, Yawen, clignant de l’œil, affirma:
-
---Il y a des revenants. Mon frère a vu le Vaisseau Maudit... et jusqu’à
-trois fois...
-
---Le Vaisseau Fantôme?...
-
---Oui, monsieur. C’est un bateau, où ils sont tous damnés, un équipage
-d’enfer. Ils ont perdu leur âme, ils l’ont vendue au diable, il y a des
-temps et des temps... Il vient on ne sait comment. Il est là, mouillé
-devant vous; il attire les autres; vous allez dessus, et vous touchez...
-Votre bateau coule, et c’est fini de vous...
-
---Et votre frère?...
-
---C’est un chien noir, monsieur... Je dis celui qui trompait mon
-frère... Tant qu’il a eu ce chien à bord, il était sûr de rencontrer le
-Vaisseau Maudit, une nuit ou l’autre... A le voir, ce chien-là, vous ne
-l’auriez pas dit... A la fin, il s’en est aperçu; et il a noyé le chien.
-Et depuis...
-
---Mais le bateau?...
-
---Depuis, mon frère ne l’a plus vu: il vous le dira lui-même, si vous
-allez au Guilvinnec... Mais je voulais vous dire... Un ami,--vous savez
-qui, Guillaume, le parrain de votre dernier,--un ami m’a juré qu’on a
-revu le chien à Belle-Isle: il répond à son nom, Fri, qu’on
-l’appelait...
-
---Il en avait un de nez[J], celui-là, pour flairer les chrétiens...
-
-Ils rirent aux éclats.
-
---Tout ce que j’ai à dire, poursuivit Yawen, d’un ton grave, c’est qu’on
-fera bien de lui mettre la pierre avec la corde au cou...
-
-Et, pour conclure, Yawen garda son œil droit un long moment fermé.
-
- * * * * *
-
---Avez-vous peur des rats?... demanda soudain le jeune homme.
-
---Non, firent-ils...
-
---Mais les rats sont peut-être des démons... J’ai souvent pensé que les
-rats, les serpents, les vers, toutes les bêtes qui rampent, sont des
-revenants...
-
---Ah! dit Crozon, je ne le crois pas: parce que vous les tuez, et ils
-crèvent...
-
---Et si c’était toujours le même?...
-
---Comme le crapaud de la fontaine, à Ker an Bléiz? Tinn l’a pris, et l’a
-coupé en morceaux. Pour être plus sûr de ne pas se tromper, il a noué un
-cordon rouge à une des pattes coupées. Le lendemain, ayant été en canot
-à la fontaine, il a revu le même crapaud entier, frais comme l’eau; et
-c’était bien le même: il avait son fil rouge à la patte... C’est un gros
-crapaud, un sorcier... Il doit y être encore...
-
-Guillaume voulut rire. Il ne sait pas s’il doute ou s’il croit;
-pourtant, il croit moins qu’il ne doute; ou plutôt, il croit douter.
-Beaucoup en sont là.
-
---Que diriez-vous, si vous trouviez un spectre sur la route?
-
---Je... je dirais ma prière, monsieur. Mais vous-même, avez-vous
-rencontré des... comment les appelez-vous? des...
-
---Apparitions?
-
---Oui...
-
---Quelquefois...
-
---Comment sont-elles?...
-
-Le jeune homme ne répondit pas, d’abord; il préférait interroger les
-autres.
-
---Vous n’iriez pas cette nuit coucher au cimetière?...
-
---Ah! dame non... Pour rien au monde, s’écria Guillaume, non sans
-trouble.
-
-Et Crozon inquiet, toussant dans sa pipe, s’ébroua.
-
---Ni moi, fit Yawen,--pas pour cent pièces d’or... Et que se passe-t-il
-là-bas, à votre idée, monsieur, quand il court des flammes sur les
-tombes?
-
---C’est qu’ils pourrissent, mon brave Yawen.
-
---C’est donc vrai?...
-
---Rien de plus vrai. Les morts s’ennuient là-dessous... Voilà pourquoi
-ils reviennent... Ou bien, ils sont dégoûtés,--continua le jeune homme,
-avec un singulier mélange de conviction et d’ironie. Je me dis toujours
-qu’ils doivent faire des efforts désespérés, pour sortir de cette
-pesante ordure... Il doit y avoir quelque chose comme cela... Un mystère
-misérable... Vous autres, vous voyez les morts en chair et en os, sur la
-terre. Et moi, je pense à ce qu’ils sont; et, comme je pense, en
-moi-même je vois. C’est toujours la même tristesse...
-
- * * * * *
-
-Il leur parlait moins, qu’il ne s’entretenait avec lui seul.
-
---Ainsi, une femme est peut-être assise, là-bas, sur la pierre, au pied
-du phare... la tête penchée; et sur sa poitrine nue, elle cherche de
-quoi elle souffre... Car elle est déchirée... Elle touche le bout de
-son sein, et à la place elle voit une grosse araignée brune, qui va et
-vient de sa peau à son cœur, à chaque battement... et elle crie... mais
-personne ne l’entend... Qu’en dites-vous, Crozon?
-
---Une âme souffrante, celle-là, monsieur...
-
---Non, c’est une idée.
-
- * * * * *
-
-Une morne tristesse tombait dans la chambre, où rougeoyait la braise
-sous l’âtre noir. Les ombres de ces hommes vacillaient sur le mur, au
-gré des flammes tremblantes; et on les eût dites de suie, comme les pans
-fumeux de la cheminée. Et c’était sans doute un étrange spectacle, de
-ces vieux marins aux yeux inquiets, écoutant la rêverie de ce jeune
-homme soucieux et pâle... On pourrit, et il y a des revenants...
-
-Ils ne le comprenaient pas; et il en était aise; mais ils ne le
-sentaient pas si loin d’eux qu’on l’eût supposé de bonne foi; et ils
-avaient un peu peur de lui, peut-être.
-
---Hon! monsieur André, vous me feriez souci. Je vous demande pardon;
-mais je n’aime guère de vous entendre parler noir, comme cela.
-
-Guillaume ne riait plus: il essaya pourtant; il haussa les épaules, et
-s’étant secoué, il s’écria d’une voix trop forte:
-
---Ha, il est temps d’aller dormir, ha!
-
- * * * * *
-
-Ils se levèrent; ils souhaitèrent la bonne nuit à leur hôte; et s’en
-furent. Il les entendait pousser la porte, et fermer la barrière à
-l’écrou. Ayant ouvert la fenêtre, il vit leurs ombres dans la nuit
-épaisse. Bientôt les buissons parurent s’animer et se mouvoir
-lentement...
-
-La mer pleurait mollement; et les ténèbres ondulaient comme si elles
-avaient été gluantes... Il s’enferma dans la salle, et donna un double
-tour de clé à la porte. Puis il s’assit devant le feu; et longtemps, il
-resta là, rêvant, et n’osant pas tourner les yeux.
-
-
-
-
-LIX
-
-PONT-L’ABBÉ
-
-
- En divers temps.
-
-Pont-l’Abbé est charmant. Pont-l’Abbé est fantasque. Pont-l’Abbé ne
-ressemble à rien. On s’y dirait à la fois, qui sait comment, en Sicile,
-en Irlande et en Suède. C’est une petite ville à souhait, pour en faire
-la capitale d’une principauté paysanne et chimérique. Elle est rustique;
-elle est gaie jusqu’à la folie; et tout de même elle prend un air
-tragique, selon les jours. Les armes de l’ancienne baronnie, qu’on
-rencontre à chaque pas, ont des couleurs assez parlantes: «d’or, au lion
-de gueules», qui rappellent, en leur langue héraldique, la lumière et le
-sang. Et la devise du Pont: HEP CHANG, qui est à dire: SANS
-CHANGER,--par bonheur ne ment pas encore.
-
-Pont-l’Abbé a d’immenses places et de petites rues étroites. Tantôt, il
-y a foule à Pont-l’Abbé; et tantôt Pont-l’Abbé est vide. Parfois, la
-ville paraît grande; et parfois, il semble qu’on en ait fait le tour
-d’un seul coup d’œil. On y a le sentiment exquis de l’immuable et du
-caprice; et l’on sourit au paradoxe de les goûter ensemble.
-
-On peut, ici, ne pas entendre un mot de français, si l’on veut. Pendant
-les fêtes de la Tréminou, qui durent trois jours, la ville est une fille
-folle; mais son délire de plaisir n’est point pareil aux autres: il
-reporte l’esprit à des temps très anciens; cette folle est paysanne et
-bretonne: on dirait que cette ville en fête ne compte pas un bourgeois.
-Elle a les lèvres barbouillées des Ménades, et leur rire de pourpre;
-elle bondit, et l’orgie puissante de la nature, l’âme païenne de
-l’instinct font le rythme de la danse. On a la sensation si rare de
-vivre un moment dans un royaume inconnu; et c’est à Pont-l’Abbé, comme
-en certaines bourgades d’Ombrie ou de Toscane, que l’on pense avec
-délices trouver ce qu’on ne trouve pas ailleurs, et que bientôt on ne
-trouvera plus.
-
-Les hommes ont un costume qu’on ne rencontre nulle part, brillant et
-bizarre. Les femmes portent trois jupes en étage, et une coiffe pointue
-qui rappelle les symboles et les cultes orgiaques de la vieille Asie.
-Les broderies jaunes, la coiffure, les mœurs, tout ici est singulier et
-semble plus ancien que la Bretagne, elle-même si parfumée d’ancienneté.
-Ici, le peuple est rieur,--ou morne, violent, mystique et sensuel: ces
-paysans doux et polis, à l’ordinaire, sont quelquefois maîtres en
-raillerie; capables de souffrir bien des maux, le plaisir les déchaîne.
-Les femmes ont dans toute la Bretagne, et surtout à Kemper, la
-réputation de folles amoureuses. Les Bigoudens[K] sont à ce point
-particuliers parmi le reste des Bretons, qu’on leur prête une origine
-différente, presque fabuleuse: les uns les font descendre des
-Phéniciens: Tyr aurait envoyé une colonie sur ce point de la côte; les
-autres les rangent au nombre des Mongols. D’autres, encore plus
-incroyables, prétendent voir dans la Phénicie une colonie bretonne, et
-se demandent si, par hasard, Jésus-Christ n’était point de sang breton:
-sainte Anne d’Auray en serait sans doute bien contente. Rêveries, où il
-faut voir pourtant le caractère singulier de ce petit peuple au milieu
-de la race. Mais quoi? les clans bretons diffèrent entre eux, à
-l’infini.
-
- * * * * *
-
-Le climat de cette terre est délicieux; et comme à Roscoff en Léon, il
-n’est rien ici que l’on n’obtienne de la culture. C’est l’île de Wight
-de la France; et sous la cloche du ciel marin, chargé des vapeurs
-atlantiques, le sol garde presque en tout temps la tiédeur d’une serre.
-La violence de l’Océan y aidant, voilà qui explique l’ardeur des
-passions. A Penmarc’h, aux bouches même de l’ouragan, quelqu’un a eu
-l’idée non commune de planter le roc en vignoble.
-
-En Pont-l’Abbé les masures sont moins propres, sans doute, que les
-fermes de Hollande, et non moins sales que les fermes en Écosse; mais
-quoi, est-il rien de si sordide que les bouges où vivent, l’hiver, les
-pauvres des grandes villes. Les bêtes, du moins, ne couchent pas,
-dit-on, à Paris ni à Londres, avec les gens. Est-ce si sûr? Il n’y a pas
-que les animaux domestiques. Il est aussi des hyènes, voire des
-pourceaux à deux pattes.
-
-Sur l’espace de quelques lieues carrées, l’on trouve presque toutes les
-sortes de nature: la campagne bretonne, si verte et si sérieuse, les
-cultures et les landes tournent à l’entour de la petite capitale, comme
-l’idylle autour d’un plus grave sujet. De tous côtés, beaucoup de
-vieilles murailles, à l’air ardent et passionné; et des ruines
-tragiques. La mer de Loc Tudy semble une calme et voluptueuse lagune
-d’Océanie, sous un ciel tendre; et l’océan de Penmarc’h est le roi des
-épouvantements: là règne la fureur; les rocs sombres paraissent figés,
-roidis dans la terreur que leur cause le combat éternel d’un ciel gros
-de menaces, et des vagues sinistres. Plus terribles encore la désolation
-de Plovan, où se penche l’œil vide de la mort, la grève de Saint-Vio et
-le désert anxieux qui miroite le long de la baie d’Audierne: en quel
-lieu le ciel a-t-il plus souvent la triste féerie que peuvent seuls
-connaître les pays d’eaux stagnantes, et dans les sables les yeux
-hagards des mares rêveuses?
-
- * * * * *
-
-Certes, une terre semblable est faite pour les poètes: car ce sont des
-poèmes, tous les vrais paysages, ceux où l’ordre des émotions est ménagé
-par un divin artiste, qu’elles soient humbles ou grandioses, discrètes
-ou splendides,--depuis l’accord froid du matin jusques aux chaudes
-harmonies du soir. Il n’est donc pas étonnant que le pays de Pont-l’Abbé
-ait encouru le mépris des médecins: la réprobation des docteurs en
-économie pèse sur les œuvres naïves de l’artiste divin, il faut en
-prendre son parti. Ils l’ont condamné au nom de la science, du progrès,
-de la banque et de l’hygiène, cette femelle de Moloch et plus
-impitoyable que lui. Les apothicaires de la raison se sont grandement
-indignés contre Pont-l’Abbé: car toute beauté est déraisonnable.
-
-Mais quoi? Le soleil y rit; et côte à côte avec la joie violente, sous
-une tente grise la mélancolie y demeure.
-
-
-
-
-LX
-
-LE VOYAGEUR
-
-
- A Pors-Carn, en venant de P. 17 novembre.
-
-Je les vis, de loin, sur la place déserte, grise et triste après ces
-cinq jours de tempête, comme les marches usées, au crépuscule, qui
-mènent au seuil de pierre d’une très vieille église.
-
-Ils étaient neuf ou dix hommes et deux femmes, qui formaient un cercle
-sombre, que bornait la mer presque noire. Un enfant et un chien
-tournaient à l’entour. Le chien, ayant aboyé, d’un coup de pied on le
-fit taire. Ils étaient tous silencieux; ou, s’ils parlaient, on ne les
-entendait pas.
-
-La clarté fumeuse d’un matin de brumaire traînait sur la côte basse. Là,
-les sables font un damier avec les mares; et le regard louche de la
-journée humide était pareil à celui d’un infirme qui mendie, et qui
-épie, hargneux derrière sa taie, la main qui va lui faire l’aumône. Tous
-ces hommes arrêtés paraissaient être des pêcheurs, venus du bourg caché
-derrière les roches; et un canot était échoué au fond de la baie. Ils
-devaient rentrer de la pêche, ou être allés en mer à l’aube; ils avaient
-encore leurs bottes et les jambières de laine noire, à carreaux blancs;
-ils étaient vêtus, les uns de tricot bleu, les autres de cette toile
-cirée, que le temps a rougie, et qui a les reflets tantôt du sang
-coagulé, et tantôt du sang qui coule. Une des femmes n’était pas du
-pays: venue de l’Ile, l’ouragan l’avait sans doute retenue sur la Grande
-Terre. Sa coiffe noire lui battait les tempes, comme fait le corbeau qui
-s’élève.
-
-Ils étaient tous penchés vers le sable; et, m’approchant, je vis ce
-qu’ils contemplaient à leurs pieds. Je me penchai comme eux; et je me
-tus, moi aussi.
-
- * * * * *
-
-C’était un noyé, que le courant avait porté sur la grève, comme il finit
-toujours par faire, ici ou là. Et ainsi, il y a des charniers naturels
-sur toute la côte, où le flot pousse les feuilles mortes de la tempête.
-Les veuves viennent y chercher leurs hommes, et les fils y retrouvent
-leurs pères. Mais encore faut-il qu’on puisse les reconnaître: souvent,
-la mer mutile et la mort défigure. La mort pourtant, le grand peintre de
-portraits.
-
-Celui-là n’était qu’un passant, inconnu de ceux qui l’avaient découvert.
-Un corps sans nom, les jambes déchiquetées par les récifs, marbré de
-heurts et de coups; les vagues avaient joué à la balle, avec lui; des
-orteils avaient été arrachés à ses pieds crispés; il lui manquait une
-oreille; ses mains étaient noires au bout des bras livides; quelques
-longs rubans d’algues, brillantes d’une lueur sinistre, s’enroulaient à
-ses épaules et pendaient sur sa poitrine; ce corps était gonflé; la
-chair verdie se tigrait de taches brunes: il était nu, misérable, la
-bouche ouverte pour un grand cri, que nul n’avait entendu, le front tiré
-par un effroi terrible,--un homme enfin.
-
- * * * * *
-
-Le plus grave de ces pêcheurs, un long vieillard maigre, aux yeux naïfs
-et tristes, se mit tout d’un coup à murmurer d’une voix sourde les mots
-rauques d’une prière, tandis que les femmes se signaient, et que
-l’enfant répétait les signes de croix, comme s’il s’était plu à ce jeu.
-Le vieux pêcheur, son bonnet ciré entre les mains, disait les paroles
-latines d’un accent étrange, et d’une voix lente: elles tombaient, comme
-des larmes tranquilles, de sa longue bouche aux lèvres rases, dont les
-coins abaissés, pareils aux bords penchés d’une fontaine, semblaient
-faits pour les répandre...
-
-
-
-
-LXI
-
-FOIN DE ROSTILLEC
-
-
- Un entre mille.
-
-Un homme, sur le chemin du bourg, menant grand tapage, en gourmandait
-deux ou trois autres, pêcheurs pieds nus, mais non chapeau bas.
-
---C’est votre faute, criait le personnage; c’est votre faute! Je me
-plaindrai!... et nous verrons bien si l’affaire en restera là!... Le
-préfet, entendez-vous, le préfet...
-
-Il s’éloigna, menaçant, à l’abri du soleil sous une ombrelle blanche. Je
-demandais aux marins quel était cet homme-là, et à quel titre il leur
-parlait de si haut.
-
---Bah, fit l’un, c’est l’Oiseau Bleu...
-
---L’Oiseau Bleu?...
-
---Eh! oui, parce qu’il s’en croit, et qu’il n’a pas son pareil, à son
-idée,--dit un autre en riant sans bruit.
-
---Et qui est-ce?
-
---Le marquis, donc!...
-
---Le marquis? Il est marquis?... Mais de quoi?...
-
---Le marquis de Rostillec, comme on l’appelle: d’abord, M. Le Foin,
-c’était son premier nom...
-
- * * * * *
-
-Je regardais s’éloigner ce marquis: il était vêtu avec recherche; il
-s’avançait comme un mime qui commence une danse sacrée. J’avais vu ce
-visage, plein d’une ridicule importance: tout l’homme respirait la
-sottise inaltérable, et cette dureté stupide que l’extrême vanité
-possède en propre. M. Charles Le Foin s’était fait marquis, à
-l’imitation de tant d’autres: il avait pris le nom d’une bicoque en
-ruines, qu’il possédait au milieu d’un petit champ, dans son pays. Puis,
-ce marquisat en poche, il l’avait fait épouser, en même temps que sa
-personne, à la propre fille de M. Jourdain, fort riche et fort sotte.
-Depuis ces noces, il était intraitable à l’égard des petites gens: elles
-avaient le tort de lui rappeler sa roture, son père et sa mère. Il
-aimait mieux ne descendre que de son titre, marquis Le Foin de
-Rostillec: ainsi, dans son grand amour de soi, non content de se plaire
-à lui-même et à son nom, il finissait par en manger.
-
-Le même individu, au lieu de se faire oublier, cherchait à nuire aux
-braves gens par oisiveté, pour se donner du poids. Il fallait qu’il les
-prît à partie, qu’il se fît protecteur ou menaçant. Il voulait éblouir,
-et n’y épargnait aucun mensonge. On le citait pour mentir sans cesse.
-S’il n’avait pas été riche, on l’eût bien méprisé: il est dur qu’en
-Bretagne aussi la fortune sauve son homme du mépris. Cependant, le
-peuple apprécie très finement la sottise sous l’arrogance; et tout en
-cédant à l’une, il n’est pas dupe de l’autre. Cette espèce pullule;
-elle tire son prestige de l’argent; elle est une des formes de la
-corruption que la richesse sans frein engendre.
-
- * * * * *
-
-Si Le Foin marquis apprend qu’un bon homme a loué sa maison pour l’été,
-passant par là, lui qui ne s’intéresse pas plus à ce vieillard qu’à un
-vice-roi de la Chine, il vient à Bargain; et, de haut, lui dit:
-
---Combien l’avez-vous louée?... 500 francs?... Pourquoi avez-vous loué
-sans me le dire?... Pourquoi ne me l’avoir pas écrit?... Je vous en
-aurais fait avoir cent francs de plus, si vous vous étiez adressé à
-moi...
-
-On ne l’en remercie même pas: chacun sait qu’il ment. Il n’a pas encore
-tourné le dos, qu’on se dit les uns aux autres: «Allons donc! Ce n’est
-pas vrai!... Des histoires!...» Le vieux Yann Modès, un paysan aux
-admirables traits de pierre dure, faisait allusion au marquis, avec un
-mélange indéfinissable de gravité et de raillerie, répétait souvent: «La
-chanson est bien vraie qui dit: Les nouveaux gentilshommes sont mauvais;
-les anciens étaient meilleurs maîtres[L].»
-
- * * * * *
-
-Un jour, il tempête sur le quai: il déclare à quiconque veut l’entendre,
-qu’il a encore écrit au préfet pour se plaindre des passeurs du bac: ils
-ne sont jamais là; ils ne font pas leur besogne; il ne le souffrira pas.
-Il a dû attendre deux heures, hier, avec sa voiture, avant de pouvoir
-passer sur l’autre rive. Son propre cocher, interrogé à demi-voix,
-affirme que son maître ne dit pas vrai: les matelots, pauvres diables,
-n’ont quitté le bac, sous un soleil de feu, qu’à midi pour aller manger.
-
-Là-dessus, arrive en roulant le large Crozon, qui fume, heureux de sa
-pipe et du beau temps. Le marquis se précipite, et pérore:
-
---Crozon, je vous en avertis...
-
---Et de quoi, donc?
-
---Ne m’êtes-vous pas témoin que les passeurs ont été absents du bac,
-pendant trois heures?...
-
---Non, _bamm_! Je n’en suis pas témoin. Car ils étaient là.
-
---Et c’est vous qui êtes maître de port, ici?
-
---Oui, _bamm_! c’est moi...
-
---Eh bien, où étiez-vous? Que faisiez-vous?... Vous devriez toujours
-être sur le quai! J’écrirai à Brest, pour vous faire casser.
-
---Écrivez, _bamm_!
-
---Soyez tranquille! Vous ne savez pas votre métier. Vous n’êtes pas
-capable de faire un maître de port...
-
---C’est votre avis, monsieur.
-
-Voilà le langage de Charles Le Foin, marquis, à un vieux marin qui a
-près de soixante ans de pratique. Je vois bien que Crozon en hausse les
-épaules; et c’est en haussant les épaules que tous ces matelots
-répondent le plus souvent au marquis de Rostillec. Mais sait-on jamais
-si un niais de cette sorte ne soutiendra pas la gageure de sa hâblerie,
-et s’il n’est pas capable, un beau jour, de faire du mal à un brave
-homme, uniquement par vanité?--Je dis à Crozon:
-
---Répondez-lui donc: «Faites attention, marquis de Rostillec; vous vous
-oubliez. Prenez garde à qui vous parlez: c’est à Crozon, duc de
-Benodet.»
-
- * * * * *
-
-La vengeance des bonnes gens consiste à raconter l’arrivée de la
-nouvelle marquise dans son château de Rostillec. Inépuisable sujet de
-rires.
-
-«--Vous comprenez, c’était son voyage de noces; elle était partie, la
-veille, de Paris. Quand elle vit cette cabane en ruines, elle regardait
-de tous les côtés; elle cherchait partout; elle n’en revenait pas.
-
-»--Alors, c’est ça, votre château? qu’elle disait au marquis...
-
-»--C’est ça, Donc qu’il dit...
-
-»--Je n’aurais pas cru... donc... Ma foi, non, je ne croyais pas que
-Rostillec eût cette tournure... Mais il n’y a pas moyen de coucher
-ici!... faisait-elle. Elle n’était pas trop contente.
-
-»Je crois bien: la cabane n’a même plus de toit...»
-
-
-
-
-LXII
-
-GÉORGIQUES
-
-
- En août, et en automne.
-
-Sortant du bourg, plus d’une fois j’ai vu venir sur le chemin montant
-une grande Bretonne, au maintien grave, imposante par la taille et la
-tournure. Son air est celui d’une femme qui ne peut rien craindre, et
-d’une jeune fille qui ne brave pas ce qu’elle ne redoute point: mais,
-s’il le faut, elle le regarde en face. Elle est très grande, et d’un
-blond cendré. Elle est très pâle; et dans son visage aux longs traits la
-vie tient surtout à la bouche longue, aux lèvres fines, dont les coins
-sont un peu abaissés. Elle marche d’un pas moins menu qu’à l’ordinaire
-des femmes. Elle a vingt-six ou vingt-sept ans; et, quand sur la route
-cette belle paysanne à la mode de Fouesnant rencontre quelques jeunes
-hommes de Paris qui la regardent de trop près, elle ne rougit point ni
-ne s’arrête. Mais, poursuivant sans se hâter, elle passe près d’eux; et,
-tournant à peine la tête, la jeune fille leur donne un long regard, un
-seul, railleur et tranquille, dont le mince sourire des lèvres relève
-imperceptiblement la dédaigneuse ironie... «Je ne suis pas celle que
-vous croyez... Je ne suis pas pour vous... Je ne vous admire pas... Il
-m’est indifférent d’être admirée... Je ne tiens pas à vous plaire», dit
-ce léger sourire.
-
-Et son noble port, au plus haut du chemin, où elle est seule, s’avançant
-d’une démarche si ferme et si calme, révèle une reine rustique.
-
- * * * * *
-
---Le charme des matins est celui de la vie enfantine et virginale. La
-beauté des couchants est celle de la mélancolie pensive. L’amour y
-respire également: tendresse allègre, amour du matin; amour du
-crépuscule, volupté sensuelle, déchirante souvent et maladive. Les
-matins sont heureux. Les soirs sont intenses et passionnés.
-
-La délicieuse virginité est la plus matinale des choses. Les matins ne
-sont si gais qu’à cause de leur trame légère: toute la vie n’y semble
-qu’à la surface; ainsi la jeunesse est un voile jeté sur une amère
-profondeur qui n’a point d’âge.
-
-Les matins bondissants sont plus tranquilles que les soirs; et les
-bruits n’y choquent point. Le crépuscule ardent, le couchant harmonieux
-n’aspire qu’au silence, et ne l’obtient pas.
-
-Si vraie est la gaieté du matin sur les champs qu’elle n’est pas faite
-de rires. L’éclat de rire est encore trop violent, et ne dure pas. Les
-matins ont l’air riant. Comme les enfants, ils ont ces traits épanouis
-où rayonne le bonheur simple de la créature, qui, pour être mieux senti,
-n’a garde de se connaître, et en effet ne se connaît pas.
-
- * * * * *
-
---Après trois jours de pluie et de nuits noires, où l’été semble s’être
-enseveli,--au tard d’une journée venteuse la lune vierge vient de
-paraître, svelte et neuve à ravir.
-
-Elle est à la fin de sa course, quand tombe le crépuscule. Très penchée
-sur son déclin, elle ne luira dans l’ombre pas plus d’une heure. Elle
-naît au milieu des nuages, près d’une planète au regard fixe, et descend
-sur les arbres, rapide, ne laissant plus à la mer, pour sillage, que
-quelques perles d’argent.
-
-Son arc, mince et long, brille comme la nacre bleuâtre. Les cornes fines
-sont tournées vers le Sud; et, dans l’espace clair, on les voit qui
-serrent, et semblent déborder, le globe noir de l’astre.
-
-L’arc, brillant d’une volupté froide, est posé sur la tête des grandes
-nues couchées. Et l’on cherche, sous les voiles, le front chaste de
-Diane.
-
- * * * * *
-
---Sur la place, devant la petite église, je vois un géant mutilé, le
-plus beau des infirmes, et plus beau dans sa misère que le reste du pays
-dans sa santé. C’est un orme admirable, que des barbares ont décapité;
-ils lui ont tranché les bras, le col, et la moitié du corps; ils l’ont
-laissé là sur ses pieds inutiles, faits pour soutenir une taille de
-géant. Je m’étonne de cette cruauté: car j’aime un arbre plus qu’un
-homme. L’ormeau était, il y a trois ans encore, plus haut que le
-clocher. Ses bras couvraient l’église d’ombre, et portaient toute une
-chapelle d’oiseaux. Les branches, me dit-on, touchaient la façade de
-trop près; et les gouttières étaient obstruées par les feuilles mortes.
-Il fallait donc...
-
-Voilà pourquoi l’on mutile un ancêtre, et les bonnes raisons qu’on a de
-tuer une noble créature, deux ou trois fois séculaire. Ainsi les
-sauvages de la Papouasie ont des raisons économiques de mettre à mort
-leur vieux père.
-
- * * * * *
-
---Dimanche. Le doux matin de septembre, tiède et plus calme que la
-dernière heure de mai. Les feuilles au soleil ont l’air de dormir
-encore; le plus léger frémissement seul en révèle la langueur: elles
-s’enivrent de tendre lumière.
-
-Dimanche. Pas un souffle de vent. Pas une voile sur la rivière. Les
-pêcheurs et les femmes s’attardent à la maison. On s’habille pour la
-messe. Ni les coqs, ni les enfants ne font de bruit. Un ravissant
-sommeil flotte sur la matinée heureuse,--les yeux ouverts, c’est le rêve
-amoureux...
-
-La mer est de miroirs posés sur une écharpe de soie bleue... Le long de
-la rade, l’eau est verte des pins et des chênes qui s’y penchent.
-
-Dimanche. L’hirondelle passe dans l’air suave, et se laisse porter...
-Le ciel pâle et si pur semble l’aile du papillon mauve qui veut périr,
-collée à la lampe du soleil... Et la cloche de l’église, au loin, par
-delà les arbres, tinte doucement, lentement, laissant tomber des sons de
-cristal grave sur un tapis de velours.
-
- * * * * *
-
---On n’a pas besoin de se connaître les uns les autres, pour se faire
-souffrir. Ce luxe est inutile, sinon aux raffinements de la cruauté.
-Ainsi, ce paysan qui vit côte à côte avec sa paysanne, depuis quarante
-ans, il ne la connaît et ne s’en soucie pas plus qu’il ne pénètre les
-pensées de sa vache. Il la mène; il la trait; et il la bat tous les
-soirs. Elle, cependant, l’aime avec terreur, et se laisse battre. Assise
-dans les cendres, quand le soir tombe, et qu’elle met la marmite à
-bouillir sur le feu, elle pose une bouteille au giron de son tablier
-noir; et, dit-elle, «pour se consoler», elle s’occupe à boire. Aux
-lueurs des tisons, ses yeux minces brillent et sa peau rougeoie. Elle a
-l’air d’une araignée qui file l’ombre et la fumée.
-
- * * * * *
-
---Au déclin de la nuit tiède, l’aube arrive, ce matin, glaciale et
-lugubre. Ce n’est plus la nuit. Ce n’est pas le jour. La brume épaisse
-est de retour, après trois mois d’absence. A dix pas devant soi, l’air
-et le sol fument. L’épaisse vapeur semble tomber du ciel, et ne devoir
-jamais se dissiper. Elle a une odeur fade et étouffante, froide
-toutefois, comme d’une ouate mouillée, dont on aurait plein le nez et
-la gorge. Le soleil lutte contre ce troupeau compact de toisons grises,
-et n’arrive pas à le percer. Enfin, un vent léger pousse les brebis
-fumantes vers la mer. Elles descendent la rivière, pressées. Un rayon
-rose, comme le reflet d’un incendie lointain, glisse au milieu des
-nuées. Elles se font blanches; le ciel se découvre; et, plus rapides,
-les vapeurs violettes roulent vers le large. L’Orient s’éclaire. A
-travers la brume moins dense, se dessine la rive et une maison se devine
-comme un palais de porphyre, dans un parc de nacre. Et soudain, le
-soleil d’or lance un faisceau qui brûle, au plus épais de la mêlée: et
-les toisons brumeuses, les flocons de laine sur les toits, la fumée
-parmi les arbres, tout ruisselle de sang...
-
- * * * * *
-
---Il y a très peu de lieux au monde qui soient aussi complètement
-ingrats que le sont beaucoup de visages. C’est qu’à la longue on se met
-dans les paysages, et que non pas dans les visages ingrats.
-
-La figure des paysans plaît par un air d’indifférence. Elle tient de la
-terre; elle en a les lignes rigides, et souvent la couleur. Les paysans
-ne sont pas singes: cela repose des villes.
-
- * * * * *
-
---Passe un grand homme maigre et brun comme sarment. Il mendie. Il jette
-de mauvaise grâce le pain qu’on lui offre dans un sac bleu, qu’il porte
-sous le bras: la besace est pleine de croûtons durs, et de cette
-vieille mie dont les yeux sont jaunes, comme ceux du fromage sec.
-L’homme a le teint brûlé des écorces. Deux brosses rases, ses joues au
-poil court. Son grand bâton d’homme des bois à la main, et les yeux
-sombres, la bouche amère et méprisante, ce Breton a tout l’air d’un
-Espagnol sinistre. Il s’éloigne en grondant, menaçant, retournant
-plusieurs fois une tête farouche, haïssant et jetant des sorts...
-
-
-
-
-LXIII
-
-PORT DE GUERRE
-
-
- En automne.
-
-Brest, sévère et dur, fronce le sourcil au crépuscule.
-
-Un soir d’automne, humide et tiède. Le soleil est descendu sur le
-Goulet, comme une orange de feu sur une pente de jade; et, disparu, sa
-lueur sous le ciel, à l’Occident, illumine les plumes des nuages: sur le
-large, c’est un paon décapité, la tête en bas, qui fait la roue
-sanglante.
-
-Brest tout entier semble un gigantesque mortier de pierre, pointé pour
-lancer son obus sur l’Océan. Le cours d’Ajot profile au loin ses arbres
-alignés, comme les rayures de la puissante pièce. Les hautes murailles
-courent roides, corset de la citadelle. Une ville sans âge et dans sa
-force, vaste, royale et d’un caractère altier, un bastion qui veille, un
-air d’acier, de roc et de canon.
-
-Dans la rade, les cuirassés pèsent sur l’eau épaisse, beaux comme la
-force et sombres comme elle. Et parfois, un reflet oblique de la
-lumière qui meurt, éclaire la gueule noire, l’O d’ombre qu’ouvre un
-monstrueux canon: il sort de la masse de fer comme le long col de la
-tortue hors de la carapace. Et les mâts sans voiles se dressent pour
-trouer le ciel comme des doigts pointus, aux phalanges baguées de hunes.
-Gris et longs, les croiseurs sont posés sur le flot et brillent
-étrangement, pareils à d’immenses tranchets sur l’étal de la vague.
-
- * * * * *
-
-Les canots et les baleinières fendent l’eau déjà noire, où s’allongent
-des lueurs tristes. Les rames claires fauchent en mesure la plaine
-lourde des vagues; et quand elles se relèvent, des gerbes de
-gouttelettes en ruissellent; les matelots courbés font corps avec les
-avirons, et leurs bras avec les rames se coudent à leurs troncs comme
-les antennes d’un colossal insecte. Les cols bleus, les tricots, les
-visages hâlés et imberbes, les canots, tout est net et fort; l’acier et
-le cuivre brillent dans la pénombre; les coups de sifflet brefs percent
-l’air, et les trilles roulent. Les officiers, sur le quai, ont la figure
-impérieuse ou familière de ceux qui commandent. Les galons d’or,
-parfois, luisent et s’éclipsent obliquement, comme ces lampes qui vont
-et viennent brusquement derrière une fenêtre, la nuit... On entend le
-cliquetis sec des armes... Et, là-bas, le tumulte grinçant des machines,
-la basse sourde de l’Arsenal.
-
- * * * * *
-
-La ville s’illumine. Les rues sonnent sous les pieds lourds et les
-bottes. Derrière les vitres suantes, les lumières jaunes s’étalent
-comme un fruit écrasé; et les blanches lampes électriques éclairent
-sinistrement, boules de neige étincelante. Dans la boue grasse, sous un
-vent tiède, la foule des marins va et vient pesamment; les hommes se
-balancent, hauts parmi les coiffes. Des tavernes qui s’ouvrent; et des
-tavernes, dont on pousse la porte, en pesant du genou; des bouges
-enfumés, un souffle d’eau-de-vie et de tabac... Des femmes peintes se
-montrent aux hommes, et les frôlent en passant, les unes souriant comme
-des poupées, les autres levant vers les mâles visages des yeux inquiets
-ou rieurs.
-
- * * * * *
-
-Puis, des ruelles sombres où l’on tombe comme dans une cave; et un fin
-brouillard bleu tremble aux carrefours. Une senteur de choux, d’égoût et
-de friture. Une femme pleure sous un réverbère, et tient son front entre
-ses mains; sa coiffe penchée, on dirait qu’elle prie. Des enfants se
-serrent sous une porte basse, maigres et mornes: il y en a deux qui
-viennent demander l’aumône; ils ont de doux yeux vides et suppliants.
-L’un d’eux, une petite fille, suçait ses doigts; et, l’ayant tiré de sa
-bouche pour tendre la main, son pouce, l’ongle mouillé de salive, avait
-l’odeur moisie des champignons.
-
-Des femmes rient, cependant; elles courent, poursuivies par des
-matelots, la face rouge et luisante d’ivresse. On appelle d’une fenêtre;
-un rire éclate encore, étrange et court, telle la fusée d’une amorce.
-Au-dessus des maisons, dans le canal du ciel quelques rares étoiles,
-obscurcies et lointaines, pareilles à des pièces d’or perdues dans le
-sable.
-
-Et moi, je tourne le dos à la ville en rumeur. Je reviens sur le bord de
-la rade. L’eau est noire comme du goudron. Ma pensée erre et revient sur
-elle-même, comme un navire évite sous la poussée muette du jusant.
-
-Je regarde le ciel sombre et la mer, miroir de l’ennui taciturne.
-
-
-
-
-LXIV
-
-LA FOI
-
-
- A Go... en été.
-
-On l’appelait, dans le pays, «le bon Hervé»: chacun le connaissait, et
-les mendiants l’avaient en estime singulière. Quoique très pauvre, il
-donnait toujours l’aumône; et l’un d’eux m’a dit avoir plus d’une fois
-partagé le repas du bon Hervé, dans la même écuelle.
-
-Hervé Tallec n’avait guère plus de cinquante ans; il était sabotier de
-son état; il aimait surtout à faire de jolis sabots pour les enfants; il
-y mettait une sorte d’art naïve et rustique: noirs, pointus du bout et
-relevés à la poulaine, ces petits sabots étaient ornés d’une piqûre
-délicate, où Hervé dessinait des rinceaux sur le modèle des feuilles de
-houx et des bruyères; et lorsqu’un enfant, le dimanche, avançait
-coquettement le pied, disant: «C’est les sabots du bon Hervé», il
-souriait avec tendresse.
-
-Il vivait dans une petite maison de pierre, où il était né, et où son
-père avait vécu. Tous les siens étaient morts l’un après l’autre. Sa
-femme avait trépassé, donnant le jour à une petite fille; et un malheur
-suprême avait couronné ces infortunes: à dix ans, la petite était morte
-d’une fièvre. Il était resté seul, inconsolable. Il avait le portrait de
-la morte, qu’un mauvais peintre, passant par le pays, avait essayé,
-séduit par le charmant visage de l’enfant. La petite était sérieuse, une
-candeur de primevère et une gravité d’infante; ses cheveux étaient de
-paille au soleil, et ses yeux, la fleur du lin dans le blé. Elle avait
-dû mettre une attention religieuse à se laisser peindre; et sa
-ravissante bouche, un peu gonflée, était pareille à un bourgeon qui
-redoute de s’ouvrir. Elle aurait eu, maintenant, vingt-deux ans.
-
-Hervé parut au Pardon, quand la procession sortit de l’église: il
-portait une bannière; il semblait le porte-étendard d’une armée
-triomphante, un chevalier de la Croix ou du Temple; et il n’eût pas
-montré, bardé de fer, une mine plus haute ni plus solennelle. Quand la
-cérémonie prit fin, et le cortège revenu, Hervé rentra dans la noire
-église. Il faisait déjà sombre dans les angles; une odeur molle d’encens
-et de tombeau flottait entre les murs humides; la vieille chapelle
-s’affaissait sur un flanc, comme une octogénaire; et le silence était
-pensif... Hervé priait d’une ferveur si ardente qu’on l’eût dit en
-extase. Il était à genoux, la tête baissée, les yeux dirigés sur
-l’autel, où brillait une faible lumière. De tout son corps prosterné,
-seuls les regards s’élevaient, d’un essor enthousiaste, et brûlant d’une
-tendre humilité. Il avait les jambes, les pieds et les talons joints; et
-s’il lui arrivait, sans le vouloir, de faire un mouvement, il
-rapprochait aussitôt ses membres, dans l’attitude du profond devoir, du
-profond respect: et c’était celle, encore, de la confiance parfaite, de
-la victime volontaire, pieds et poings liés. Ses mains aussi étaient
-jointes, et pressaient le menton rasé. La nuque ployée, les cheveux un
-peu longs, blancs et jaunes, collaient par la sueur au col hâlé. Et ses
-yeux, ses yeux passionnés, étaient ceux de sa fille, un ciel où les
-pluies ont passé...
-
- * * * * *
-
-Hervé, qui priait d’un si grand cœur, n’entendait pas la lettre de ses
-prières: en elles, il se jetait tout entier, comme un naufragé se lance
-dans la mer, en vue du rivage. A l’aide de ces mots étranges et obscurs,
-que l’amour balbutie et ne se lasse point de répéter, il faisait le don
-sans conditions de soi-même: il se livrait. Il suppliait. Et, nulle
-oraison ne pouvait avoir plus de portée qu’une telle prière. Il parlait
-à la Vierge plus qu’au Sauveur; et, à toute occasion, il se vouait aux
-Saints et aux Saintes. Mais La Vierge, les Saints et les Bienheureux,
-tout n’était pour lui que messagers divins; et, enfin, il voyait tout en
-Dieu.
-
-Il aimait toutes les bêtes; et avait grand pitié de toutes, contre la
-coutume des paysans. Il avait nourri un vieux cheval de son père, bien
-longtemps après qu’il fût devenu impropre à tout service; et c’était un
-dicton dans la paroisse, de demander aux paresseux «s’ils se prenaient
-pour le cheval au bon Hervé». Il ne vivait presque que de galettes au
-blé noir, et de bouillie d’avoine; il mangeait la viande à contre-cœur,
-et on en faisait faussement honneur à sa piété: ses amis le sachant, on
-ne lui offrait pas du lard nouveau, ni du porc tué à l’occasion des
-fêtes. Il buvait largement; et parfois il était un peu ivre: il n’en
-paraissait pas honteux, et ne jurait point de ne jamais retomber dans
-cet opprobre. Parfois, dans son travail, sous les arbres, il écoutait
-les piverts et les coucous; il s’oubliait à contempler les hêtres; il
-regardait le ciel entre les mains épineuses des houx: et, plein d’amour,
-il s’affligeait de ne pouvoir parler aux houx, au ciel, aux coucous ni
-aux hêtres. Il imitait, pourtant, jusqu’à tromper les passants, le
-langage divers des bêtes, de celles qui glapissent comme celles qui
-modulent en gazouillant. Pendant bien des mois, il avait eu pour hôte
-familier un corbeau doctoral et sagace, qui sut bientôt, hochant la
-tête, répondre en breton.--Mais surtout, il connaissait à merveille les
-créatures du matin, les alouettes quand elles rient, et les oiseaux qui
-s’éveillent. Tout vivait à ses yeux; et toute vie étant de Dieu, tout
-était Dieu. Comme à sainte Anne et à saint Hervé, ses patrons, il
-croyait aux âmes des morts, aux esprits qui errent tourmentés, aux
-revenants et aux fées: les korrigans courent sur la lande, et les lutins
-se cachent dans les fontaines; gare à qui jure, ou qui défie
-imprudemment!... Tout est vivant: qui fait pousser l’herbe? C’est Celui
-qui fait croître l’homme. Tout parle, et toute parole est divine. Aussi,
-«l’espoir et le pardon sont proclamés partout...» et les spectres même
-n’ont rien de redoutable: les pauvres démons n’auraient pas dû
-désespérer de la miséricorde céleste; s’ils avaient bien cherché la
-paix, ils l’auraient obtenue...
-
-Il eût adoré le soleil, la lune et les étoiles, s’il n’eût pas été
-contre l’usage de leur offrir un culte; mais, dans son cœur, vivait
-l’adoration que ses lèvres avaient désappris de nommer. Il avait
-beaucoup souffert, et beaucoup pleuré; il ne riait guère; mais il
-n’était pas triste: sa certitude était sans bornes. Il ne connaissait
-rien que par elle. Il croyait pour autant qu’il savait. Il ne doutait
-pas plus qu’il dût vivre, qu’il ne doutait s’il vivait. Il avait pour
-lui-même l’évidence que le grain qui germe a pour l’épi...
-
-Il savait... il savait... il n’eût pas su dire quoi: sinon qu’une
-espérance infinie vivait en lui, égale à son amour pour toutes choses,
-et au mystère également infini où elle les prolongeait.
-
- * * * * *
-
-Il faisait presque nuit dans l’église.
-
-Hervé était toujours là; et la clarté rêveuse du couchant ne coulait
-plus sur les dalles, qu’à la manière d’une source qui se tarit.
-
-Près de lui, il vit une jeune fille modeste, compatissante et douce:
-c’était sa filleule, née dans le même temps que sa fille. Elle venait le
-prendre pour dîner chez ses parents. Elle lui avait mis la main sur le
-bras; et lui, encore agenouillé, la regarda un moment sans rien dire,
-et, la reconnaissant dans son âme, sans doute, ici, ne la connut pas...
-
-Puis il se leva, souriant avec une sorte de douloureuse contrainte.
-
-Et, comme il la suivait, lui offrant l’eau bénite, dans ses yeux, encore
-pleins de ferveur, passa la vapeur brûlante de quelques larmes.
-
-
-
-
-LXV
-
-LA LANDE D’OR
-
-
- En Clohars. Novembre.
-
-La lande est toute d’or, trempée d’humide argent. L’air gris
-brille,--telle, entre deux feuilles de saule, la toile d’araignée après
-la pluie. Dans le vallon roux, tous les ajoncs sont fleuris; sur le
-tapis sombre de la lande, les fleurs d’or posées une à une comme des
-clous brillants font penser à la prairie profonde de la nuit, quand elle
-est fleurie d’étoiles.
-
-Scintille-t-elle, la fleur d’ajonc?--Ou bien luit-elle sourdement, comme
-une promesse de bonheur au fond de la pensée?--Son or est chaud, mais
-voilé; c’est un métal très pur, dont les feux percent l’enveloppe, mais
-qui n’a pas dépouillé toute la gangue.
-
-La paupière du ciel est violette comme celle des morts. L’humidité
-d’argent tremble à l’horizon des bois, en voile de dentelles. Au bord
-d’un raidillon rocheux, les frênes, dont le tronc fendu laisse voir une
-fibre si belle, sont baignés de la dernière pluie. Dans le lointain,
-les grands châtaigniers sont assemblés en dômes, coupoles d’une
-basilique d’Orient. Au plus loin, le manoir, et les fermes vêtues de
-chaumes; tout est gris et d’argent sur la hauteur; tout est roux et d’or
-dans la lande. Et là-haut, les maisons, à demi perdues sous de fins
-nuages, ont l’air reculé, mystérieux, d’une cité en ruines.
-
-Un pont de bois semble posé, entre deux piliers noirs de buissons, sur
-une arche brumeuse. Les bruyères rousses, desséchées, sont roides, comme
-faites d’un métal ciselé, et moins rouillé que d’une lumière éteinte. Au
-pied des hêtres jaunis, les feuilles jaunes aux teintes maladives.
-L’odeur de la feuille morte et la senteur noire de l’humus montent de la
-terre. Un reste de prairie lève humblement un regard mouillé, où passe
-la pâleur souffrante d’une colchique...
-
-Les haies, en étages sur le fossé, et plus larges au sommet qu’à la
-base, recèlent un noir trésor de sommeil: leur cercle sombre fait à la
-lande une ceinture de mélancolie. Mais, trempée d’argent, la lande en
-fleurs est une mosaïque d’or...
-
-
-
-
-LXVI
-
-LES FILLETTES
-
-
- A Ker-Joz, en Ben.
-
-Sautant par-dessus la haie, elles arrivent cinq, six, sept petites
-filles, courant sur le chemin. Et la plus petite, qui tient un poupon
-entre ses bras, s’impatiente d’être la dernière, et finit par pleurer de
-voir détaler les autres. On ne sait trop quel âge elles ont: elles sont
-toutes vêtues de noir, et portent toutes la même coiffe. Elles sont
-pieds nus, et trottent maladroitement, cherchant à éviter les ronces et
-les pierres. Les unes près des autres, et leurs cottes mal faites
-gonflées par le vent, elles semblent une bande d’oiseaux noirs à tête
-blanche. La plus petite rejoint enfin les aînées sur la lande: au
-soleil, contre le mur éclatant de blancheur, elle dépose le poupon
-coiffé du béguin rouge; et, si contente d’être délivrée, qu’elle fait
-trois pirouettes sur elle-même, en tirant la langue. Elle a encore les
-larmes aux yeux. Les autres, à cette vue, se mettent à rire de cette
-voix si claire, qui, ce matin, parmi les ajoncs, sous le ciel bleu,
-sonne de verre, comme l’alouette qui grisolle. Ce n’est pas un éclat de
-rire, mais une longue fusée, franche, naïve. Puis, tandis que le poupon
-cuit à terre, crie et pleure de toutes ses forces, les mains tendues
-comme des moignons,--les petites, étant convenues de jouer, courent et
-sautent d’un bout à l’autre de la lande, et se bourrent à grands coups
-de poing, tout en courant.
-
- * * * * *
-
-Une heure après, voici venir de la mer cinq, six, sept petites filles;
-toutes en blanc, un grand chapeau de paille fleuri de bluets sur les
-cheveux pendants, une ceinture de soie à la taille, les jambes et les
-pieds nus. Elles tiennent à la main des haveneaux et des tridents.
-Toutes, du même côté, ont le même panier en forme de boîte, passé à
-l’épaule en bandoulière du même cuir jaune. Deux institutrices les
-escortent, rouges, grasses, bien nourries et court vêtues: elles ont
-aussi les pieds nus, et, dans une main, le filet au bout d’une longue
-perche,--mais la _Morning-Post_ dans l’autre.
-
-Ces petites bourgeoises ont accompli, ce matin, le rite des crevettes:
-car tout est rite dans leur vie. Elles s’avancent bavardes et plus
-bruyantes qu’un nombre trois fois plus grand de petites Bretonnes. Comme
-elles sentent Paris, la ville, et le droit absolu du plus fort, qui est
-le plus riche...
-
-Obscurément, les petites Bretonnes le sentent aussi. A la vue de la
-compagnie armée pour le rite des crevettes, les fillettes aux pieds
-sales s’alignent sur la lande, et contemplent de loin les fillettes aux
-pieds propres; elles regardent, la bouche ouverte et les yeux ronds.
-Les autres passent, dédaigneuses et se montrent du doigt les petites
-Bretonnes. Et celles-ci, comme ayant peur, ou éperdues, ou confuses,
-prennent une course désespérée; elles détalent, sans rien dire, la plus
-grande emportant cette fois le poupon assis contre le mur, qu’elle
-ramasse au vol comme un paquet.
-
-
-
-
-LXVII
-
-FEUILLES MORTES
-
-
- Heures d’octobre, en Kerne...
-
-Matin.
-
-La campagne sent doucement la mort. Mais la terre est divine: elle est,
-et ne sait pas. Sa magnifique ignorance a le calme des pôles, et
-l’immuable certitude. Son odeur d’octobre est celle de la bonne fin, du
-terme nécessaire et pacifique, de la mort bénie,--la mort qui est sûre
-de la résurrection pour le troisième jour.
-
-Attentives et engourdies, les perdrix se chauffent au soleil. Les
-pauvrettes, à l’abri, immobiles, les ailes serrées en pointe, semblent
-de petits tas de cendres sur la brande. Puis, elles s’éveillent, et
-défilent en piétant.
-
-La fougère est trempée par la rosée de l’aube. Un froid duvet de brume
-flotte sur la haie. On entend des herbes sèches qui criquent. Et voici
-la petite laitière qui cueille une branche de houx, et la trempe dans
-son pot au lait, où flottent encore les bulles d’écume du flot neigeux
-qui vient d’être trait.
-
- * * * * *
-
---Sur le bord de la mer verte, au plus haut de la roche, trois grands
-chardons se dressent, sur une tige de métal, cuirassée d’argent, et
-feuillue de dentelle guerrière; leur cœur brille épanoui, profond et
-chenu. Une pâle églantine de l’arrière-saison fleurit, naïve, devant
-eux. Et, dans le soleil, les trois grands chardons sont pareils aux Rois
-Mages qui débarquent, et viennent, en habits de fête, faire visite à la
-Vierge.
-
- * * * * *
-
---La grève déserte.
-
-Un pays malade, à la face tirée, et dont la peau livide est marbrée
-d’ombres. Il ne pleut pas. La désolation est silencieuse. Le ciel tombe
-sur la mer de sombre jade. Un trait noir file le long d’un nuage, et
-ourle l’espace: un vol d’hirondelles, qui fuient... Et tout s’efface.
-
-Ni une bête, ni un homme, ni rien qui vive. Pas même une croix sur un
-calvaire. Courte, trapue, déjetée, une maison grise, au bord du chemin,
-semble un bloc de granit qui s’est éboulé dans la douve.
-
-La contrée basse languit sous le ciel jaune; les sables humides, tigrés
-de mares noires et de flaques, ont eux-mêmes la couleur douteuse de
-l’eau croupie. La brume naissante erre par flocons qui flottent,
-suspendue dans l’air calme: le ciel jaune et la plage stagnante sont
-pareils aux draps écrus, vieillis sans lavage, tendus pour recevoir,
-dans la couche d’octobre, un blessé morne, la contrée de Plomeur, le
-pays malade...
-
-
-Midi.
-
-Le cheval gris, taché de son, tire de toute sa force sur le collier, et
-monte douloureusement la côte boueuse. D’une voix rauque, marquant le
-temps comme un balancier, le charretier hurle ses ordres à la bête qui
-peine: parfois, elle semble près de s’abattre, et fléchit tout d’une
-pièce sur les boulets; elle souffle violemment par ses naseaux veloutés,
-où le duvet blanc a le frémissement d’une écume d’eau bouillante. Dans
-l’air humide et déjà froid d’octobre, l’haleine du cheval sort des
-narines en deux jets de fumée, deux pinceaux longs et réguliers, pareils
-aux cônes de vapeur qui jaillissent en sifflant d’une machine. Le cheval
-marche dans son haleine brumeuse, qui s’éparpille au moment où il y
-pousse sa tête d’esclave, toujours retombante, toujours baissée après
-l’effort qui la soulève. Il tire; il s’écartèle à moitié, épouvanté par
-les jurons de l’homme, par le bruit des roues et des pierres qui se
-heurtent dans le tombereau, et plus terrifié encore par la crainte de
-s’abattre. Sa queue souillée de boue lui colle entre les jambes,
-écartées en compas. Son ventre s’enfle comme un ballon, et, tendu,
-semble aller au-devant du fouet qui claque; et parfois, sous le poids
-qui l’accable et le tire en arrière dans la boue de cette pente roide,
-on voit le cheval faire des pointes sur les deux pieds: il se tient sur
-le bout des sabots, manquant terre, le plat du fer en l’air, les touffes
-de poil saillantes, esclave misérable qui, crevé à demi, fait semblant
-de danser.
-
-
-Soir.
-
-Un soir, vêtu de brouillard léger, s’avance sur la rade. A l’horizon de
-terre, entre les arbres, la fumée hésite; et, sur la mer, le soleil
-vient de se coucher dans un réseau de nuages.
-
-Le ciel est une peau de tigre qui ruisselle de sang. L’astre disparu est
-un dieu écorché, là-bas, qui saigne dans sa cage; et le flot pourpre
-fait la mare entre les barreaux noirs. De longues bandes sombres
-courent, rectilignes et parallèles d’un bord du ciel à l’autre bord. Peu
-à peu, la fourrure ensanglantée perd de son feu, et l’incarnat se lave
-dans l’eau grise du crépuscule. En un instant, la peau du tigre vieillit
-de plusieurs siècles. Une brume rose s’étend sur l’espace, pluie de
-pétales desséchés à travers une claie obscure;--et la dépouille du
-fauve, tantôt, n’était pas si tragique à voir, que sur la mer ténébreuse
-la large rose noire qui s’effeuille...
-
- * * * * *
-
---La chèvre rousse sur la lande.
-
-Elle lève sur moi sa tête à la barbe pointue, et ses yeux verts qui
-pétillent, frais et vifs plus qu’une pierre précieuse; et si gais!...
-Ces yeux, où brille une innocente diablerie.
-
-Elle vient sentir ma main, elle flaire, naïve. Que n’y ai-je du sel?...
-Elle s’éloigne tranquille, les jambes écartées pour laisser place aux
-belles tétines grises, pareilles à deux énormes figues pendues par la
-base, et la queue renversée.
-
- * * * * *
-
---Crépuscule.
-
-Les haies semblent fuir à reculons, et les ajoncs rentrer sous terre.
-Comme les saules se courbent!... Les arbres font oraison.
-
-La prairie regarde de côté, tristement, comme un étang. On ne distingue
-plus la veine claire, qui fend le cœur oblong du trèfle. J’ai laissé
-l’heure s’écouler. L’illusion du bonheur n’est pas rare, là où est la
-beauté, dans le silence des champs, loin de la ville. J’ai cherché le
-trèfle à quatre feuilles, et vingt fois, ici, je le trouvai; mais le
-soir va venir et je ne l’ai pas cueilli.
-
- * * * * *
-
-Un reste de clarté luit aux carreaux de l’étroite fenêtre; le verre a le
-reflet oblique et morne de ces yeux vitreux que voile la cataracte. La
-porte basse est entr’ouverte: la chambre est pleine d’ombre. L’obscurité
-épaisse est tendue comme un dais, qui tombe des solives. Et, au fond de
-l’âtre, un feu lointain rougeoie.
-
- * * * * *
-
-Je vais m’asseoir au côté de la vieille paysanne. Elle est pliée en deux
-sur sa chaise, son front cherche ses genoux; maigre et couturée de
-longues rides, elle semble une idole en vieux bois; elle a les deux
-mains à plat sur le tablier, et ses doigts sont pareils à la patte des
-poules, qu’habille une peau cornée.
-
-A la lueur rougeâtre, ses yeux presque clos errent sur les éteules d’une
-vie monotone. C’est une vieille pleine de souvenirs funèbres et de
-secrets; elle a connu toutes les misères; elle ne se plaint pas; et elle
-aime à ne plus parler. Le soir, seulement, elle s’assied et somnole,
-attendant l’heure où l’on dort. Et, devant elle, dans le foyer en
-tisons, par deux yeux ronds, deux trous de braise, un hibou de feu
-regarde sous l’âtre...
-
-
-
-
-LXVIII
-
-ARCADES AMBO
-
-
- En août, à Pont Aven.
-
-S’ils n’étaient que deux, ils ne seraient point; mais il y en a deux
-peuples, dans l’Arcadie de Fouesnant, entre Beg Meil et Pont Aven. Cette
-campagne naïve et verte pullule de Yankees et de comédiens. Les
-Américains sont peintres, à ce qu’ils disent. Et les comédiens donnent
-la comédie: car, s’ils ne jouaient la comédie, que feraient des
-comédiens?
-
-C’est une espèce excellente de singes, et le propre gibier des esprits
-curieux de la nature humaine, et des dédaigneux aussi. Comme dit
-Montaigne, ou à peu près, tous nos emplois sont de comédie; et les
-comédiens de profession sont deux fois plus hommes que les autres. Le
-spectacle est incomparable d’une ingénue, qui joue son rôle, en
-vacances, à la campagne: au bras de son mari, ou d’un amant, comme elle
-compose savamment ses gestes, son attitude, ses paroles, et jusqu’au son
-de la voix... Oui, vraiment: ils ont une voix différente pour chaque
-heure du jour: à l’aube, c’est le trille de l’alouette, on ne sait quoi
-de frais, de puéril; et à mesure que le crépuscule tombe, quelle gravité
-croissante, quel ton ému et passionné... Ah! certes, au clair de lune,
-ils ne se promènent pas moins amoureusement, sous de vrais arbres,
-qu’ils ont jamais pu faire entre les portants d’une forêt brossée par un
-maître; et la lumière électrique elle-même n’a jamais éclairé de plus
-dignes jeunes premiers: une merveille de naturel; et, rentrant chez soi,
-après une sortie sans reproche, ils ont bien le droit de se féliciter,
-l’un l’autre, d’un immense succès. Rien n’est plus propre à prolonger la
-paix de ces unions heureuses. Et le matin, dans la prairie, ces
-Juliettes et ces Yseults ne volent-elles pas, légères comme l’oiseau,
-sur les herbes mouillées, en robes blanches, ou même en chemise, encore
-mal éveillées de leur rêve, les cheveux dénoués au long de l’épaule, sur
-les bords de l’Aven ou de la Laïta? Ne sont-elle pas innocentes comme la
-fleur des champs, et même un peu folles de simplesse, quand elles font,
-au pied levé, Ophélie murmurant une ballade, et rougissantes, si elles
-rencontrent un passant à qui doit plaire ce style?--Ou, au contraire,
-provocantes, lasses de passion mais non rassasiées, hardies, riant au
-jour de leur victoire nocturne, si elles devinent sur l’autre rive, ou
-derrière la haie, un spectateur épris d’amours tragiques? Mais Yseult ou
-Ophélie, toujours sûres de leurs effets... Et le bon comédien, leur
-amant et leur maître, est là qui leur donne la réplique, et leur dit
-paternellement: «C’est bon. Vas-y, ma fille.»
-
-J’aime les naïfs histrions, cette race innocente: plus ils se fardent,
-et moins ils dissimulent: honnête miroir où la vanité de tout a sa
-fidèle image. C’est du moins leur métier que le déguisement.
-
- * * * * *
-
-Mais que dire de ces Américains, la cohue la plus odieuse du
-monde?--Leurs femmes et leurs filles ne donnent pas la comédie: elles
-l’imposent. Ce n’est point Ophélie qu’elles figurent au bord de la
-rivière: mais c’est Shakspeare qui les a prises pour modèle. Elles font
-«de l’Art», comme ils disent, et sans doute voilà le plus vil métier où
-se soit jamais appliquée la malice humaine. Il n’y a plus un bel arbre,
-plus une douce vallée, plus un rocher baignant dans l’eau, où l’on ne se
-heurte au chevalet d’un de ces hommes ou d’une de ces femmes. Ils ne
-mettent aucune discrétion à gâter de leur présence, de leur vie, de tout
-ce qu’ils traînent avec eux, une contrée où ils sont à peine moins
-déplacés et moins haïssables qu’à Florence. Leur langue s’entend de tous
-côtés, et ce nasillement intolérable qui, au Pardon de Sainte Anne,
-finit par donner de l’inquiétude au bon Yann, sonneur de biniou: les
-cornemuses se mettaient-elles à parler?--Leur ligne serrée se déploie
-devant chaque paysage, de manière à le confisquer, selon la doctrine de
-Monroë. Et, quand le soir est venu, il faut encore qu’ils fassent main
-basse sur la nuit: leur gaieté est plus intempérante que celle des
-Chinois et des chiens dans les rues de Constantinople. Les éclats en
-blessent la douce majesté du silence étoilé. Et parfois, les gens du
-pays paraissent à la fenêtre, pour savoir à qui en ont ces Barbares.
-
-Quel dieu ennemi a donc livré l’Arcadie de Bretagne à la fureur des
-aquarelles?--Le contraste des comédiennes et des femmes de Fouesnant,
-des ingénues de Paris et des filles de ferme n’était que plaisant; et
-l’on pouvait ne s’en irriter qu’à ses heures. Mais l’Amérique est, en
-vérité, de trop ici. Du reste, tous ces Américains y passent pour des
-Anglais; et l’erreur part d’un sentiment plus juste que la prétendue
-sagesse des politiques ne le sait. En qualité d’Anglais, ils sont tous
-détestés du Breton, qui, sur toute nation, hait l’Angleterre.
-J’entendais sur eux ce mot d’une paysanne, qui me parut plein de sens:
-
---Ces Anglais-là, sont encore pires que les autres. Ils se font plus
-mauvais, tous les jours...
-
-Et hochant la tête, elle répétait avec obstination:
-
---Tous les jours...
-
-
-
-
-LXIX
-
-LES PHARES
-
-
- A Benodet, le 17 septembre, et bien d’autres fois.
-
-Comme le feu rouge luit ardemment au milieu des ténèbres!...
-
- * * * * *
-
-C’est une lueur liquide, qui coule de haut, telle du sang. Je reviens,
-chaque soir, de la grève; et, chaque fois, laissant le phare derrière
-moi, je tourne la tête pour revoir la lanterne et son œil brûlant, au
-coude du sentier. Chaque fois, elle me surprend par son air tragique, et
-cet étrange regard qu’on croirait vivant.
-
-A mesure que l’été s’éloigne, l’ombre nocturne se fait dense. Sur les
-chaudes journées, la nuit vient dans un manteau de crêpe et de vapeur
-déjà lourdes. Ce soir, la nuit est épaisse comme un goudron de houille;
-et ses chaudes profondeurs, grasses et opaques, sont de velours noir.
-Que la lueur du phare est émouvante dans l’ombre compacte et le silence
-taciturne: c’est un cœur saignant qui palpite sur des étoffes
-ténébreuses.
-
-Le phare brille, étoile aux yeux du marin: il fait sa route sur elle;
-celle-là, du moins, n’est pas inaccessible. Le phare est une pensée de
-la terre, qui vient au devant de l’homme, errant sur le désert de
-l’Océan. C’est un foyer qui veille, quand tout est éteint. Et l’amant
-n’a pas vu, avec plus de bonheur, s’allumer pour lui une lampe dans la
-chambre de sa maîtresse, que ne fait le marin, lorsqu’au travers de la
-nuit pesante, après un long voyage, il découvre la lueur lointaine, et,
-lui donnant un nom, qu’il compte les heures et les minutes, une à une,
-jusqu’au moment béni d’atterrir.
-
-Je suis dans le monde comme un marin dans la nuit brumeuse. Sans cesse,
-je m’absente et j’erre infiniment loin. Puis, je sors du rêve et de
-l’ennui, du voyage aux Iles d’Or, et de la furieuse tempête, me guidant
-aussi sur les froides étoiles, confidentes glacées de l’orgueil et de la
-solitude. C’est pourquoi je rentre, dans cette vie peuplée d’ombres, à
-la manière du navigateur qui a fait le tour du monde; et, chaque soir,
-j’aime la lueur des phares, où je crois voir brûler aussi pour moi
-l’ardeur sanglante de la tendresse humaine...
-
- * * * * *
-
-A minuit, le bon gardien sautera de son lit et viendra s’assurer si ses
-lampes marchent. Et, à trois heures du matin, il fera sa dernière ronde.
-Dès le coucher du soleil, et jusqu’à l’aube, les gardiens de phare
-mènent à terre la vie du matelot à bord. Nulle part, on ne trouve de
-meilleurs hommes; presque tous sont d’anciens marins; ils sont simples,
-dévoués et forts; ils savent le danger d’une négligence; de braves gens
-qui ne rêvent point, et que leurs lampes n’induisent point à la
-tentation de songer.
-
-Un d’eux, comme je lui demandais s’il ne croyait point que le feu rouge
-de la lanterne fût du sang, et jaillît de la poitrine d’un prince
-supplicié,--me répondit gravement:
-
---La flamme tremble? C’est que le pétrole n’est pas bon. Je m’en suis
-plaint.
-
-Il rentra dormir chez lui. Je demeurai. Et j’allai sur la dune, où les
-feux des îles répondent à ceux de la côte. Dans la nuit noire, sur un
-rythme que mesurait la respiration lente de la mer, c’étaient, rouges ou
-blancs, des regards douloureux et fixes, et d’étranges clins d’yeux...
-
-
-
-
-LXX
-
-QUÊTE POUR LA BONNE GUÉRISON
-
-
- Aux environs de L. F... en août.
-
-Dans la ruelle, on entendait les cris de l’homme: un gémissement
-continu, un grondement sourd, qui montait peu à peu, se faisait plus
-aigu et finissait sur une longue plainte, une sorte d’appel au secours.
-Puis la clameur tombait; et, de nouveau, le gémissant murmure.
-
-Au fond de la chambre, le malheureux était assis, la tête entourée de
-linges. A l’agonie peut-être, il n’était pas couché; et, la dernière
-nuit, il n’avait même pas gardé le lit plus d’un moment: étendu,
-l’ulcère qui lui dévorait le crâne semblait le ronger plus à l’aise,
-comme une araignée monstrueuse suçant vive une mouche engluée dans la
-toile. Tenant le haut de la tête entre ses mains, et la roulant sans
-répit, battant la mesure de ses plaintes, l’homme s’était presque
-accroupi dans le fauteuil: une proie saignante aux pattes du cancer. La
-plaie lui avait évidé un côté du visage. Il ne se laissait plus panser;
-et on ne l’en pressait guère: il importunait tout le monde. Les bandes
-de toile, imbibées de sanie et de pus, ne couvraient pas tout l’ulcère
-et s’agitaient entre l’oreille et la mâchoire, palette sordide où le
-carmin du sang était mêlé aux jaunes et aux verts de l’infection. On
-pouvait voir un coin du monstre rongeant, qui rougeoyait dans la face
-blême, comme un feu sinistre à l’angle d’une maison grise, le soir,
-quand le couchant enveloppe une façade lépreuse, d’où le plâtre se
-détache.
-
-Le malheureux hurlait: «J’ai faim...» répétait-il, au milieu de ses
-appels désespérés. Après deux ans de lents progrès, le mal avait vaincu:
-depuis plusieurs jours, le supplicié ne pouvait plus rien prendre; il
-avalait un peu de lait pour toute nourriture; et il avait faim: du
-moins, il sentait une sorte d’appétit; et peut-être, lui plaisait-il d’y
-croire. Une de ses filles, assise tête à tête, ne l’aidait à rien et ne
-lui parlait même pas; mais elle criait avec lui: on eût dit qu’elle
-avait mis son amour-propre à doubler l’affreux sanglot de son père, et
-qu’elle fût heureuse de prouver par là toute sa tendresse.
-
- * * * * *
-
-Les gens, dans la maison, restaient impassibles. Entre eux, ils ne
-faisaient que peu de réflexions sur le malade: ils paraissaient en avoir
-pris leur parti, en vrais Bretons, et s’attendre au besoin à ce que
-cette clameur, désormais, ne cessât plus de hanter leurs oreilles. Mais,
-dans la rue, quand ils se retrouvaient avec les voisins, ils plaignaient
-le malheureux. On souhaitait d’en avoir bientôt fini avec lui; bien peu
-y mettaient de l’acrimonie: ils haussaient les épaules.
-
---Croyez-vous? disait-on; pour lors, on ne peut plus dormir donc... Ce
-pauvre Dennès!... Il n’a guère que quarante-sept ans...
-
---Quarante-neuf donc...
-
---On l’entend de la place...
-
---La Louise crie plus que lui...
-
---Celle-là, il faut toujours qu’elle en fasse plus que les autres!
-
---Oui, mais c’est son père après tout.
-
---Et la vieille Emilie, que dit-elle?
-
---Emilie? Elle ne sait plus, la pauvre vieille... Elle est toujours là
-qui rit, et fait ses prières. Sa tête n’y est plus: son fils, sa fille,
-elle ne reconnaît personne. Elle rit dans son coin...
-
-Et au malade tous souhaitaient la mort.
-
- * * * * *
-
-Dennès l’appelait, machinalement. C’était midi. Le soleil d’août brûlait
-les murailles; les pierres semblaient fumer, chauffées à blanc. Une
-vapeur de cuisante lumière rayonnait de chaque objet sous le ciel, et du
-ciel même sans un pli, sans une ombre, sans un nuage. Dans la chambre,
-le supplicié souffrait la torture ardente. Comme si les jets d’une eau
-bouillante la lui eussent traversée, les élancements du cancer lui
-perçaient toute la tête; et tout son crâne était enveloppé par la
-brûlure, comme si on l’avait flambé devant un grand feu. Dennès pleurait
-sans larmes, aboyait sourdement, en bête déchirée. Il suppliait qu’on
-priât Dieu de le faire mourir. Il demandait le secours des oraisons qui
-intercèdent pour la bonne mort; et il exigeait même qu’on ne lui en
-refusât plus l’assistance.
-
-On fit enfin selon ses vœux. Le grand Moal, un charron aux membres
-lourds, au dos large comme la poupe d’un canot, et Magdeleine Godoc, une
-fille pieuse, forte et rouge, s’en furent de maison en maison. Ils
-entraient dans le courtil des fermes, ou ils poussaient la porte,
-murmurant les mots d’une prière cent fois répétée, et tendant une
-assiette en faïence. Ils quêtaient pour une Messe, à l’intention de la
-mort de René Dennès. Marmottant leurs patenôtres, on les écoutait d’un
-air sérieux, sans mot dire; ou bien on accompagnait l’offrande d’un
-souhait pour que la mort fût prompte, et que Dieu accordât bientôt sa
-délivrance au pécheur. L’homme aux vastes épaules et la fille aux joues
-rouges ne s’attardaient pas à parler davantage. Presque partout, on leur
-donnait quelques sous. Ils sortaient d’une maison, et se dirigeaient en
-silence, d’un pas carré, vers la plus proche.
-
- * * * * *
-
-Il fait une chaleur ardente, mais une chaleur ailée, comme la clarté du
-jour. Tout est blond sous le ciel. Le long de la route, les arbres
-immobiles semblent porter un feuillage de métal sur un écran d’argent
-qui scintille. A l’ombre étroite d’une porte basse, qu’on ne doit jamais
-ouvrir et dont les toiles d’araignée coupent les angles d’un crêpe gris,
-une vieille mendiante est accroupie, toute vêtue de noir, en coiffe
-noire, n’ayant de blanc qu’un rond de linge sur l’œil, comme une taie,
-dans sa face large, ridée et rouge de chaleur: elle pose un débris de
-nourriture sur ses genoux, et mange goulûment, la jupe noire tendue sur
-ses jambes écartées. Un vieux chien jaune à ses pieds suit du regard
-chaque morceau qu’elle porte à sa bouche, et happe les miettes au vol:
-elles n’ont pas le temps de tomber à terre... Un pêcheur, souple dans
-son vêtement de toile, un panier sous le bras, plein de rougets et de
-grondins, poissons d’émail rose, marche rapidement sur la plante de ses
-pieds nus, les orteils relevés: il tourne, en sifflant, sa tête maigre
-et brune, au large nez d’où sort une touffe de poils gris, en mèche de
-fouet. Et vers lui arrivent, grommelant la prière, la fille aux joues
-rouges et l’homme aux vastes épaules, qui quêtent pour la Mort.
-
-
-
-
-LXXI
-
-FIDÈLE
-
-
- Ker-Joz... en Benodet.
-
-Fidèle est une chienne de deux ans, qui n’a pas sa pareille.
-
-Bâtarde de caniche et de griffon, Fidèle est pourtant belle à sa
-manière; pour sa taille moyenne, elle a une très grosse tête, ronde,
-ébouriffée, et les yeux bleuâtres sous de gros sourcils roux; les dents
-merveilleuses sont du lait qui brille.
-
-Fidèle est une chienne en goémon: c’est la couleur de son pelage bouclé,
-frisé, touffu et fauve. Elle a le bout des pattes blanc; les mèches de
-soie blanche ne sont pas rares au milieu de ses boucles. Elle a une
-longue langue, mince, recourbée en forme de flamme rose, que la salive
-argente. Elle ressemble à une petite lionne, aux lions héraldiques de la
-plus ancienne époque, quand ils hésitaient entre la femelle, le mouton
-et l’ours. Au soleil, assise sur un rocher, tirant la langue, Fidèle est
-un lion d’or, armé d’argent, lampassé de gueules.
-
-Elle est bretonne, capricieuse, honnête, sauvage, pleine de dignité
-rustique, et peu s’en faut, dans son amour de la mer, qu’elle ne soit
-matelot. Elle passe sa vie à courir de la lande à la grève, et des
-rochers sur le sable. Quand ses maîtres poussent le canot ou mettent à
-la voile, si elle n’embarque pas avec eux, elle les supplie de ne pas la
-laisser à terre; elle leur dit, deux ou trois fois: «Et moi?» d’un aboi
-doux et sourd, la gueule presque fermée. Elle ne hurle pas, quand elle
-est en peine ou en colère: elle est trop fière pour se plaindre; elle ne
-voudrait pas gémir à la façon des chiens domestiques. Non; mais elle se
-rappelle formellement à l’esprit de ceux qui lui manquent: «Et moi?»
-fait-elle donc. Elle voit le bateau qui s’éloigne déjà de quelques
-brasses... Elle est là, le corps penché sur la rive en pente, les pattes
-de devant collées à une roche que le flot couvre et découvre en
-murmurant, les griffes trempées dans l’eau. Elle regarde, avec une
-attention que rien ne saurait détourner, l’homme à la barre... Elle
-espère encore: c’est un ami; s’il fait un geste de son côté, s’il la
-nomme, aussitôt sa queue, relevée en cerceau, rigide jusque-là, se
-détend et bat l’air de deux ou trois coups rapides. Mais le bateau fait
-du chemin; la distance s’accroît: Fidèle réfléchit. Elle sait qu’on ne
-l’appellera plus; elle prévoit qu’on la chassera peut-être: n’importe!
-elle veut aller en mer; il n’est pas possible qu’on la laisse seule à
-terre et qu’on la prive de cette promenade. Elle prend son parti. Elle
-mesure l’intervalle; elle saute sur une pierre vêtue de varechs, à fleur
-d’eau; et, ramassant ses reins cambrés, elle s’élance; elle plonge d’un
-bond sûr et souple... Elle reparaît au delà des roches, la tête sur le
-flot, la gueule bien serrée, les oreilles basses pendant à demi dans la
-mer. Elle nage en battant la vague, et l’on voit ses pattes brunes qui
-s’agitent en cadence, dans l’eau verte. Elle se hâte de toutes ses
-forces, pleine d’une grâce rapide. Enfin, elle touche à l’arrière du
-canot; c’est le moment de la plus dure épreuve: si on ne la saisit pas
-par le cou, si le maître ne lui prête pas la main, c’est qu’on ne veut
-décidément pas d’elle. Et, le plus souvent, l’aventure tourne encore
-plus mal pour son brave cœur: on la menace de la canne, ou de l’aviron.
-Elle ne veut pas y croire, et cherche un point d’appui sur la quille;
-chassée de nouveau, il lui faut admettre que c’en est fait: aujourd’hui,
-elle n’ira pas à l’Ile. Elle vire de bord; et rebrousse chemin. Au
-retour, la pauvre Fidèle nage plus lentement; elle ne suit plus la ligne
-droite; de temps en temps, un secret espoir se ranimant en elle, Fidèle
-tourne la tête: ne lui fait-on pas signe?... Non, on ne la rappelle pas;
-et déjà le canot est très loin... Voici la grève: elle sort de l’eau,
-humiliée et piteuse. Tout en se secouant, elle regarde encore la mer;
-elle prend de longs souffles d’air, la gueule largement ouverte; et elle
-éternue fortement, chassant l’eau salée par les naseaux. Le poil frisé,
-les oreilles, la queue, toute la fourrure lui colle au corps, dégouttant
-d’eau. Ses pattes mouillées se chaussent de sable jaune; elle joue
-lentement de la langue dans sa bouche fermée, pour retrouver de la
-salive; et, fâchée sans doute, mais soumise à la cruelle volonté des
-puissants, elle reprend, sans se presser, par le ravin à pic, le chemin
-de la maison.
-
- * * * * *
-
-Le temps vint qu’elle fut pleine: elle ne l’avait encore jamais été.
-Elle se fit très grosse ou plutôt épaisse; elle perdit de ses formes
-longues, taillées pour la course; ses flancs élargis s’abaissèrent; la
-courbe creuse de son ventre s’effaça sous le poids de la portée; et ses
-longs poils touchaient le sol, comme les franges d’une besace en forme
-de cylindre. Fidèle, pesante, parut surprise du fardeau qu’elle
-soulevait à chacun de ses bonds; mais elle n’en bondissait pas moins,
-toujours prompte à sauter sur les rocs, par-dessus les haies, et à se
-lancer dans la vague. Rien ne l’arrêtait; je ne pouvais l’empêcher de me
-suivre. Un soir, qu’elle avait couru pendant plusieurs heures sur mes
-pas, comme folle de mouvement, elle disparut tout d’un coup. En vain, on
-la héla. A l’aurore, épuisée, souillée de boue, et les pattes humides,
-on la trouva sous un pommier, près d’un petit chien noir qu’elle
-léchait, en agitant faiblement la queue. Elle avait semé cinq autres
-petits dans le potager, l’un dans un chou rouge, un autre dans les
-pommes de terre, un encore sous les laitues; deux étaient morts.
-
-On lui fit une crèche dans l’écurie. Sur la litière de paille odorante,
-elle resta couchée avec ses petits cachés sous elle. Mais elle n’y
-consentit que deux jours, où elle buvait très volontiers du vin sucré;
-lasse, elle levait sur son maître un regard d’une lumineuse douceur,
-brillant de cette naïveté sans bornes, qui fait l’attrait des humbles
-créatures. «Voilà ce qui m’arrive», semblait-elle dire; il y a ces
-petits, là, sous mon ventre, qui ne me laissent pas un instant de repos;
-et je les lèche parce qu’ils sont humides, et qu’ils ont mon odeur...»
-Trois jours après, il fallut l’enfermer dans l’écurie; elle voulait
-sortir, et renouveler ses courses sur la lande. Quand elle entendait mon
-pas, et me sentait passer, elle aboyait de toutes ses forces; elle
-m’appelait; elle protestait avec colère, indignée que je ne la prisse
-plus à la promenade; et, pour la rendre plus patiente avec ses petits,
-je dus lui permettre de me suivre. Le soir, je la menais à l’écurie, et
-elle ne cherchait pas à éluder son devoir: la queue basse, elle me
-voyait ouvrir la porte, et la refermer sur elle, déjà en proie à ses
-petits, rampant vers leur nourrice.
-
- * * * * *
-
-Aveugles, sourds, pareils à de gros vers noirs, à quatre tronçons
-d’anguille montés sur de petites pattes trop faibles et ployant sous le
-poids, les quatre cabots, la gueule à peine ouverte, poussaient, en
-frétillant, de petits sanglots, un mince soupir aigu. Ils se
-précipitaient à tâtons sur la mère; ne sachant rien, ne voyant rien, le
-tout-puissant instinct leur indiquait la route, leur descellait les
-babines, leur dressait le museau jusqu’aux mamelles de la mère; ils
-suçaient goulûment, avec un air de possession admirable et terrible; ils
-se levaient sur leurs pattes de derrière; la plante molle de leur pied
-pesait sur le pis gonflé, et le pressait pour en chasser le lait. Ils y
-allaient d’une telle force, d’une telle fureur avide, que parfois leur
-arrière-train mal assuré, cédant tout à coup, ils culbutaient: ils
-tiraient encore le bout du pis dans la culbute.
-
-Arc-boutés sur le trépied courbe de deux pattes et d’un rudiment de
-queue, les petits tettent droits leur mère; ils sucent si fort qu’ils
-s’étranglent; ils avalent avec une espèce de sanglot; on entend le lait
-qui coule dans leur gorge; ils boivent avec une furie effrayante. Elle,
-fatiguée, bâille, et de loin en loin, elle lèche celui qui tette sa
-mamelle la plus haute. Et les petits se battent déjà à qui mangera le
-plus: lâchant un pis, ils se ruent à en saisir un autre; à tous quatre,
-ils font un nœud de têtes et de pattes: chacun d’eux, buvant, pousse le
-voisin et parfois le chasse. Ils geignent tout le temps qu’ils ne
-dorment ni ne boivent. Fidèle les prend au chaud sous elle: gorgés, les
-yeux toujours fermés, ils sommeillent, la grosse tête de l’un posée sur
-le dos de l’autre. Et ils semblent grossir à vue d’œil.
-
- * * * * *
-
-Fidèle m’adorait. Je vins, le plus doux et le plus fantasque des dieux.
-Aucun des immortels ne l’avait encore caressée si doucement; aucun ne
-lui avait tant ni si patiemment parlé: pour la première fois,
-pensait-elle, un dieu daignait la comprendre. Elle me suivait partout.
-Elle courait devant moi dans la lande et sur les dunes; elle faisait
-vingt fois le chemin sur mes pas, tirant de tous les côtés, bondissant,
-se roulant, me précédant, revenant au galop, et se plaçant enfin sous ma
-main pour une caresse. Alors, elle levait vers moi ses yeux pleins
-d’intelligence; elle riait, découvrant ses dents; son mufle brillant et
-humide frémissait; la folle joie des êtres jeunes étincelait dans ses
-prunelles bleuâtres; et elle aboyait éperdument, si je m’asseyais ou si
-je ne m’occupais pas d’elle. Elle ne criait que dans le transport de sa
-gaieté. Quand je pressais sa tête contre moi, de la main, je sentais les
-grands coups de son cœur dans la poitrine; et j’écoutais avec une
-émotion étrange aller et venir ce pendule magnifique de la vie. Ou bien,
-je mettais ma main dans la gueule de la chienne, qui grognait de
-plaisir, s’excitant, tournant, agitant la queue, incapable de me mordre,
-feignant de vouloir le faire; et je sentais encore la vie, la chaude
-vie, dans cette langue tiède, mouillant mes doigts, et me pressant le
-poing, entre les dents acérées, les voûtes humides du palais...
-
- * * * * *
-
-Ainsi, la bonne Fidèle me parlait dans mes courses:--une créature divine
-et nulle comme toutes les créatures... Et, sur cette terre dont la
-beauté me touche jusqu’à l’épouvante, j’écoutais dans cette bête la
-palpitation directe de la vie.
-
-
-
-
-LXXII
-
-LA SAINTE
-
-
- A N..., après-midi de novembre.
-
-I
-
-Je rencontrai cette jeune fille sur la lande, comme elle allait à
-l’église. Je l’aurais aimée, si elle avait voulu l’être. Mais rien, à
-vrai dire, n’avait de prix pour elle; toute sa vie tenait dans la petite
-chapelle, au pied du pilier, où elle aurait souhaité de demeurer sans
-cesse. Quand elle sortait de sa maison, elle marchait légère, d’un pas
-qui vole, vers la demeure de son désir. Et là, entre ces murs gris,
-humides, dans cette cave sans jour, à l’odeur obscure de tombeau, elle
-ignorait tous les palais de la terre.
-
-La musique l’enchantait. Elle avait un frère, son aîné, de six ou sept
-ans, qu’elle préférait aux autres: il chantait d’une voix très claire et
-juvénile. Il avait été matelot.
-
-Grand, fort et bien en chair, il ne ressemblait point à sa sœur, sinon
-par son amour du chant; il n’était pas pieux; mais il avait ses jours
-de muette mélancolie: alors, il était brusque et taciturne. Il avait
-l’oreille longue et charnue: sous le bonnet, vallonnée de plis
-profondément découpés, et brillant d’un duvet blond, cette oreille était
-pareille au quartier de la noix fraîche, quand on la tire de la coque.
-
-Le frère et la sœur me plaisaient; et je les gagnai par la musique. Lui
-aussi l’aimait ingénument. Les orgues, dans les villes où il avait
-entendu la messe, l’avaient bien plus ému que la pompe des cérémonies et
-le clergé nombreux: «Et pourtant, disait-il, à Saint-Pol, j’ai vu six
-évêques.»
-
-Elle portait avec grâce un nom disgracieux, qui étonnait
-d’abord,--Barbe. Elle était toujours triste, d’une tristesse égale et
-douce. Elle était sujette aux syncopes. Elle avait les yeux d’un gris
-presque noir, et d’une douceur immuable, ils donnaient pourtant à la
-physionomie une expression décidée, un air de résolution inflexible. Sur
-un front haut et laiteux, régnaient des cheveux admirables, plus dorés
-et plus roux au cours de leur souple ruisseau qu’à la racine.
-
-Elle était la dernière née. Sa mère n’était pas pieuse. Son père était
-mort en mer. Les grands-parents, durs et avares, avaient une ferme. Tous
-ses frères étaient de la plus belle venue, hautes pièces d’hommes, sans
-lourdeur et sans tares. Un d’eux avait laissé ses os au Sénégal. Le
-cadet, dont on disait qu’il avait disparu dans une tempête, avait
-déserté. Pour mener la maison, l’aîné. Il ne riait jamais. Il
-travaillait infatigablement; mais deux ou trois fois par an, il buvait
-pendant trois jours, se ruant à l’assaut d’une joie furieuse, aveugle,
-superbe.
-
-
-II
-
-Je passais près d’elle. Sa petite coiffe en dentelles, en forme de
-coquilles ajustées, lui prenait la tête comme la gaine ajourée d’une
-noisette. Elle laissait voir de ses cheveux, seule parure.
-
-D’abord désappointée de la rencontre, elle ne m’évita point, et répondit
-volontiers. Elle se cachait pour prier. Elle adorait Dieu, surtout au
-crépuscule: «Je vais voir Dieu», disait-elle.
-
---Pourquoi êtes-vous si triste?--lui demandai-je.
-
---Et vous?--fit-elle, en me regardant de ses yeux clairs.
-
---Vous allez à l’église: moi, je n’y vais pas,--lui dis-je évasivement.
-
---Ah! soupira-t-elle,--je voudrais n’en pas sortir.
-
---Vous voudriez donc être morte? Pourtant votre vie est douce.
-
---Je n’aime pas vivre.
-
---Vous n’aimez peut-être rien...
-
---J’aime le Paradis.
-
---Voyez comme ce soir la lande est belle. Les ajoncs ont l’odeur du
-miel... Le ciel est une lentille d’émeraude... N’êtes-vous pas touchée?
-
---Le monde est beau, dit-elle pensivement.--Mais que me font tous les
-trésors du monde, si c’est le Paradis que j’aime?
-
---Que savez-vous, pourtant, du Paradis?
-
---Comment?... Tout ce qu’on m’en a appris. La vérité est dite en de
-saints livres. Et je la sais bien, puisque je connaissais déjà ce que M.
-le Recteur m’en a fait lire...
-
---Dites-moi un peu, s’il vous plaît, Barbe, le bonheur de ce Paradis.
-
---Je pense qu’en Paradis, dans la vue de Notre-Seigneur, la vie
-éternelle est douce, douce... comme au mois béni, quand, le matin, on se
-sent mourir de joie...
-
---On meurt donc sans cesse?
-
---On meurt sans mourir, dans le cœur de Notre-Seigneur Jésus.
-
---Voilà ce que vous souhaitez...
-
---Je n’en suis pas digne, fit-elle tristement. D’autres l’ont été, les
-bienheureuses... Elles sont dans la gloire.
-
---Elles sont mortes... Vous n’auriez point de peur?
-
---Et de quoi?
-
---De douter?...
-
---Dieu peut tout ce qu’il veut, dit-elle d’une voix basse et
-ardente.--Douterais-je de ce que j’aurais le bonheur de voir, moi qui ne
-doute pas de ce que je n’ai pas vu?
-
---Vous parlez des miracles?
-
---Oui, dit cette simple fille avec tendresse. Ces saintes, vous savez,
-avaient le corps couvert de plaies, et cependant il embaumait la
-violette et les roses. Elles ont vu leurs anges, la nuit, à leur chevet;
-et la Très Sainte Vierge Marie a essuyé, elle-même, leurs larmes...
-C’est ainsi.
-
---Qui n’envierait de les verser? Et l’on souffrirait volontiers toute
-sorte de supplices, n’est-il pas vrai?
-
---On ne les souffrirait pas, dit-elle. On en ferait sa joie. Je voudrais
-être déchirée de tout mon corps, pour être pansée par les anges, et que
-Jésus approchât ma peine de son cœur... Est-ce là endurer? Ne meurt-on
-pas de joie, si l’on est, pauvre femme, jugée digne de voir un miracle?
-
---Barbe, vous attendez-vous à des miracles?
-
---Oh! soupira-t-elle, que ne suis-je moi-même un miracle!...
-
-Elle se tut un moment; puis elle reprit avec tristesse:
-
---Vous ne me croyez pas.
-
-Alors, je lui dis:
-
---Vous ne me comprenez point... non plus.
-
---Mais, dit-elle, je sais que vous n’avez point de bonheur...
-
---Personne encore n’a senti mieux que vous ce que j’éprouve.--(Je la
-regardais avec insistance.)--Je suis comme vous seriez, si vous n’aviez
-ni l’église, ni le Paradis, ni Votre Seigneur Jésus...
-
-Elle eut peur, et joignit les doigts. Nous fîmes quelques pas. Nous
-étions seuls derrière la haie en fleurs, au parfum si calme de terre et
-d’encens. Elle me donna un petit baiser, ou plutôt, prenant ma main
-entre les siennes, elle fit semblant de toucher ma joue de ses lèvres.
-
-Je la vis rougir dans l’obscurité violette du crépuscule: non point une
-vague de sang; mais son visage de fleur pâle se couvrit d’une ombre,
-comme l’eau quand passe un nuage. Et ses mains brûlèrent. Elle s’en
-fut, Dame de la Compassion.
-
-
-III
-
-«Mon amour, mon amour», pensais-je. Mais je ne murmurais point au bord
-innocent de cette vie. J’aurais tremblé, au contraire, que le terrible
-appel de ma nuit pût avoir un écho dans ce cœur plein de lumière. Car,
-c’est bien le moins que l’homme, quand il tient par les deux fils les
-rideaux de la vie, les ferme sur l’horreur du vide, et ne les tire pas
-aux yeux de la créature confiante.
-
-Je la regardais s’éloigner, si pure...
-
-Il ne faut pas ravir au ciel sa douce proie.
-
-
-
-
-LXXIII
-
-L’AGNEAU
-
-
- Un matin de Pardon. Fin août.
-
-La lutte prit fin au milieu des cris: jusque-là, les assistants avaient
-gardé le silence, suivant les péripéties du combat. On jugeait les coups
-d’un mot, et d’un geste on donnait le signal des reprises. Le corps à
-corps ne fournit pas le moindre prétexte aux disputes. Rouge et
-respirant à gros coups de poitrine, tel un soufflet devant la forge, le
-vainqueur de la lutte reprit sa veste aux mains d’un ami, et la passa
-lentement en faisant le gros dos. A ses cheveux, fins et dorés, perlait
-la sueur; le sang pressait d’une onde pourpre la peau du large cou rond,
-comme s’il allait en jaillir; et sur la chemise collée par la sueur aux
-épaules, on voyait, en un double sillon, la marque des étreintes qu’il
-avait secouées. Il était joyeux, et fier; il riait sans faste, mais le
-bon tremblement de la gaieté secouait son torse; et sa lèvre supérieure,
-un peu retroussée sous la moustache blonde, montrait de larges dents
-saillantes. Vains de lui, ses amis l’entouraient: le paysan l’avait
-emporté sur le pêcheur. Ils se dirigèrent tous ensemble vers une ferme
-voisine où, dans le courtil, le prix de la lutte était couché contre une
-auge.
-
-Suant aussi et rouge sous le hâle, comme une brique trop cuite, le
-vaincu se rajustait. Il ne répondait pas à trois ou quatre camarades,
-qui l’invitaient à venir boire. Il remonta sa ceinture et la boucla. Il
-épousseta ses flancs chargés de poussière, s’enfonça la casquette sur
-les sourcils, et s’éloigna. Il était humilié. Passant devant le courtil,
-quoi qu’il voulût s’en défendre, il jeta de côté un regard sur son
-rival, et détourna rapidement les yeux, craignant d’y laisser lire
-l’envie.
-
- * * * * *
-
-Contre l’auge, l’agneau attendait son maître. Il était entravé, et les
-mouches le piquaient aux paupières. Il fermait les yeux. C’était un bel
-agneau, déjà fort et gras, au poil brillant, bouclé, à la queue large.
-Il était blanc, et il bêlait. Le vainqueur entra dans la cour, ramassa
-l’animal, le soupesa; puis, deux pattes dans chaque main, le chargea sur
-son cou. Tous ensemble, ils sortirent encore et s’en furent à la Croix,
-avec le vieux Malghorn, fumant sa courte pipe en terre blanche. Malghorn
-devait bannir[M] l’agneau, et le vendre au plus offrant,--Malghorn, qui
-est à la fois le fossoyeur, le sacristain et le héraut de la paroisse.
-
-Sur le Calvaire, la Croix brillait dans l’air bleu; et la lumière
-rayonnait si claire, que le bois noir luisait, le vernis bleuissant et
-comme humide.
-
-Au pied de la Croix, cependant, était étendu l’agneau. Tantôt, il
-restait immobile, pareil à un jouet cassé; et tantôt il frémissait,
-pressé par la vie. Il avait la notion confuse d’un vaste danger,
-imminent, telle à peu près l’idée que les arbres ont de l’orage. Mais
-surtout, il avait faim, il avait soif; il tirait un bout de langue
-râpeuse entre ses babines rondes au poil plus lisse; il avait chaud, en
-plein soleil; et ayant vu, sur l’autre bord de la route, à travers la
-clôture en palissade, un large pré en pente, si frais et si vert à
-l’ombre, il se secoua pour se mettre sur ses pattes, aller brouter: mais
-il se sentit retenu, et plein de frayeur, bêla.
-
-Malghorn, sans lâcher sa pipe blanche, avait mis l’agneau à l’encan; et
-pour moins de deux écus, c’est le boucher qui l’obtint. Il s’approcha de
-la bête couchée et la saisit par la peau du dos, comme un chat. Il
-l’emportait; et, bêlant, l’agneau tournait vers l’homme sa tête humble,
-effrayée, et ces yeux naïfs dont on ne sait jamais s’ils supplient,
-s’ils se résignent, ou s’ils craignent.
-
-A plusieurs qui lui parlaient, le boucher répondait d’un mot: «C’est
-bien..--Entendu..--Venez ce soir..»
-
-Cependant la vieille mère du cordonnier lui disait avec dépit:
-
---Vous m’aviez pourtant promis les pattes.
-
-Le boucher lui répliqua:
-
---Tout est vendu, la mère grand! Mais j’ai pour vous la queue... Elle
-est grasse.
-
-Et maniant l’agneau plaintif, comme un paquet de laine, il le chargea
-d’un coup de poing sur son épaule.
-
-
-
-
-LXXIV
-
-LA JEUNE FILLE A LA BAGUE
-
-
- Près de Kemper. En juillet.
-
-Le crépuscule avait jeté sur la journée grise un manteau royal de
-brocart rose et d’or, lamé de soie lilas. Les nuées fastueuses du
-couchant s’étendirent comme une chape sur le dos de la colline; et la
-campagne, caressée par les reflets verts de la lumière, brilla dans
-l’ombre bleue du soir.
-
-Le long crépuscule de l’été invitait les bois et la prairie au rêve. La
-clarté demeurait suspendue sur la tête des hêtres. Et lentement,
-lentement, pareil à la marée, le soir venait sur la prairie déserte.
-
-Seule, une jeune fille, à la lisière de la lande. A peine si elle paraît
-vivante. Elle tourne le dos aux lueurs rouges du couchant; et sa forme
-noire se dresse comme une ombre.
-
-Elle était immobile près de la haie, et sa main reposait sur la
-barrière. Grande et sombre, elle regardait obstinément vers la mer. Sa
-coiffe, en forme de hennin carré, se retirait un peu sur le haut de la
-tête; et les lacets en étaient rejetés sur les épaules... Les cheveux
-brillaient doucement autour du beau visage blanc, comme sur un vitrail
-un trait d’or serre une figure.
-
- * * * * *
-
-Un épervier, ayant tournoyé, plana bas, morne et lourd; suspendu au
-dernier rayon de la lumière, on l’eût dit endormi au bout d’un fil
-d’or...
-
-Elle regardait vers la mer, immobile et rêveuse. Sa main, posée sur la
-barrière, portait un anneau fin; et, de l’autre, elle jouait avec la
-bague, la passant et la repassant au long du doigt inerte... Puis,
-inattentive et toujours rêvant, elle laissa glisser à ses pieds l’anneau
-qui roula dans l’herbe... Et ce n’est que longtemps après qu’elle le
-ramassa.
-
-
-
-
-LXXV
-
-CHANT DE LA NUIT
-
-
- A K... Fin septembre.
-
-La splendeur douce de la nuit chante comme une femme.
-
-La lumière nuageuse plane sans éclat: on dirait un écho, en long point
-d’orgue.
-
-La lune pâle est sur la dune et sur la mer. Les nuages de la pluie
-récente se dissolvent dans l’espace, écume blanche et grise, vapeurs
-effilées: le ciel semble duveté de plumes. La lune est nimbée d’argent.
-L’air est tiède. La terre est mouillée. Les grillons grésillent... Et
-les étoiles laiteuses tremblent faiblement...
-
-Il tombe une forte rosée, une humidité presque chaude. Le silence est
-vêtu de blanc. Il a la voix étouffée de la femme amoureuse qui chante,
-lorsqu’elle baisse le ton, et que, par la fenêtre ouverte sur la mer,
-vient au passant la mélodie voilée.
-
-La nuit, qui ennoblit tous les traits et donne de la grandeur à tout,
-dit ce soir la paix heureuse et le calme de la vie qui se voit
-décliner. Le paysage l’accompagne en sourdine, et se surpasse pour
-l’accompagner.
-
- * * * * *
-
-L’étroit chemin sous les arbres semble conduire au mystère d’une demeure
-inconnue. Les pins et les chênes s’ouvrent en avenue: la nuit la rend
-immense et sacrée comme elle-même. Sous la longue nef de l’ombre, entre
-les arcs du noir feuillage, une lueur obscure est couchée, comme le
-ruban d’une rivière. Je me retourne: là-bas, à l’autre bout de l’avenue,
-la lune ronde pend comme une lanterne à la clé de voûte; et le sable
-brille: c’est l’esplanade où, de côté, s’élève le palais de
-l’enchantement...
-
-Le mer est endormie. Les feuillages frémissent de loin en loin. La nuit,
-au large style qui résume toutes les lignes, chante sous le ciel une
-mélodie suave, et le clair de lune est son harmonie.
-
-
-
-
-LXXVI
-
-UN VIEUX BRETON
-
-
- En Tréméoc. Novembre.
-
-La route de Combrit est toujours belle: la lumière ou la pluie y joue
-toujours avec la jeunesse des feuilles, ou avec leur agonie. Le chemin
-va sans hâte entre les futaies et les pins: il monte et descend
-doucement, il s’attarde, il s’arrête, comme une rêverie; et il n’est
-point d’heure, même quand la saison des étrangers est venue, où l’on ne
-jouisse encore, sur cette route charmante, d’un moment solitaire.
-
-J’y ai rencontré un vieillard admirable, plus vert et plus robuste en sa
-haute taille que les jeunes gens. Je l’avais vu riant sous le ciel
-d’été, parmi la verdure chantante, ce peuple babillard du feuillage, qui
-ne tient point en place, et n’a jamais de silence. Et je le revis, plus
-grave et non moins heureux dans la paix muette de l’arrière-saison.
-
-Que sa vie, pleine de calme et de silence, m’a paru belle en ce temps
-des Morts... Dépouillé, montrant ses bras d’athlète, où la peau tendue
-ne colle qu’à des os et des muscles, il était tout d’or; et même après
-les marronniers de Kerséoc’h, ces géants voisins qui ne sont pas du
-pays, c’est lui, le vieux Breton, qui règne ici, roi séculaire. Poussé
-du roc, non pas d’une venue, mais tordu et noueux, le tronc moussu, tout
-cannelé de rides vertes; dédaigneux des rameaux bas; plus large en
-chaque élan, et semblant au plus épais de chaque nœud renouveler sa
-base, et se reproduire lui-même en branches puissantes, que ce vieux
-chêne est fort, et qu’il porte haut son front dur! En vain ployé par le
-vent d’Ouest, il se redresse et tient tête. Il sort de la roche, grave
-et noire, sous le capuchon de la terre, comme une fleur de la gaine; et
-il porte l’âme du sol, comme la fleur porte la ressemblance du bourgeon.
-Il vient du granit; et il cherche le ciel atlantique, qu’il soit vêtu de
-lumière, ou tendu de pluie. Chaque souffle mouillé de l’air lui arrache
-quelques boucles d’or; et il voit choir sa parure avec la même sérénité
-qu’en sa verdeur il la voyait naître.
-
-Une mendiante sans âge, en haillons, serrant contre elle un enfant
-malsain, aux yeux morts, se tenait assise au pied de l’arbre. Et je
-voyais la vie humaine, sinistre, condamnée et misérable, sur le bord du
-chemin où il lui faut tomber. Ce fils de la femme semblait le fils de la
-nature malade et de la honte, jeté contre la terre d’où sans passion
-s’élève le fils de la nature impassible, et qui n’a point d’autre
-volonté que celle où sa mère obéit.
-
-La mendiante venait de loin, et se traînait depuis la montagne d’Arrez,
-allant elle ne savait où; le terme était proche: encore une étape,
-encore un étang; et elle aurait devant soi la mer et les rochers, ces
-noirs complices qui, le soir venu, font le guet, immobiles, pour le
-compte de la grande voluptueuse qui soupire, et qui, caressante, tue.
-
- * * * * *
-
-Lequel est le plus digne fils de la terre et du ciel pluvieux,--de ceux
-qui fuient ce pays et se déguisent en gens des villes,--ou de ce noble
-être, jailli dans toute sa force, comme une source, et qui purifie les
-sucs obscurs de la glèbe, à mesure qu’ils montent dans son grand corps,
-et qu’ils coulent, sève violente et sûre, nourriciers à travers lui?
-
-O bel arbre, être puissant et calme sous le soleil et sous la brume, toi
-qui dures, tu es celui qui sait vivre, et qui a connu le grand secret
-sans le chercher.
-
-
-
-
-LXXVII
-
-LYS ET PAVOTS
-
-
- Après-midi de Pardon. En juillet.
-
- _Lili, harc’antet ho delliou_
- _War vord an dour ’zo er prajou_[N]...
-
- Les lys, aux feuilles d’argent,
- Sont sur le bord de l’eau, dans les prés...
-
-D’azur, d’émeraude et d’or, le ciel bleu, l’espace blond, les grands
-arbres au loin et la prairie qui brille... La splendeur et la joie
-brèves de l’été breton. Le divin soleil inonde d’or le vaste plateau,
-autour de la chapelle. Dans les bosquets, au creux du vallon, les
-alouettes ne s’arrêtent pas de triller; et le cri rieur retentit, écho
-qui se répète, des cailles qui s’appellent, semblables à des enfants qui
-jouent.
-
-L’ardente lumière se penche sans la flétrir sur la fraîcheur bruissante
-des sources et les feuillages verts. Ce n’est pas l’été aride du midi.
-Sous le ciel frémit joyeusement la dentelle des larges arbres et l’herbe
-épaisse. L’air bleu s’appuie sur les branches; et sous l’ombrage, la
-clarté sinue lointaine,--dans un tunnel bleuissant, un canal d’or. La
-route éblouit de blancheur, d’acier vif le long des talus qui
-flamboient. La brise flotte et sent la mer. Le vent pur fait palpiter
-une atmosphère de rayons, et passe sur le front des hommes, sur la tête
-des arbres. Une chaude haleine porte les parfums salés de la vague, et
-la douceur enivrante des fleurs tièdes, ces amoureuses. Et il court des
-bouffées pieuses, odorant la cire ardente et l’encens.
-
- * * * * *
-
-L’espace est de miel qui poudroie. Sur la lande plane une vapeur rousse.
-Entre les pins, colonnes brunes aux chapiteaux célestes, étincelle le
-sable de la baie et la mer glauque: un bouclier d’émeraude sertie dans
-un disque de cuivre. Pareilles à des ruisseaux, où l’on a effeuillé un
-nombre infini de roses, les bruyères descendent en sentiers, et coulent
-sur les pentes de la montagne. Et près d’elles, les genêts éclatants
-éparpillent leurs robes jaunes, qui semblent des monnoies cornées sur un
-bord. Un silence magnifique règne parmi la foule des pèlerins; on
-n’entend que le bourdonnement contenu de la vie, de la joie pieuse, et
-le grand souffle d’eau, l’orgue infini, le murmure de la mer, qui meurt
-au bas de la falaise.
-
- * * * * *
-
-Un peuple immense va et vient, monte, descend et tourne autour de la
-montagne. Beaucoup sont pieds nus, le front découvert, le chapeau à la
-main. Toute cette procession d’hommes, en vingt flots qui se croisent,
-est noire dans la lumière. Mais la couleur de l’assemblée n’en est que
-plus éclatante; parmi les bannières éployées, les reliquaires de métal,
-et le brocart qui scintille, les jeunes filles et les femmes, les beaux
-visages de perle enchâssés dans les coiffes de dentelle et de linges
-blancs, se balancent, frissonnent, se baissent et se relèvent, lys
-candides,--tandis que d’autres femmes, et les enfants vêtus de rouge,
-coiffés de bonnets écarlates, jaillissent, pavots naïfs, et fleurs de
-pourpre.
-
-Étincelants, sur le brocart solaire, les pavots et les lys
-s’épanouissent. Mais au delà de cet or mystique, tout encore, le val, la
-montagne, les arbres et la mer, tout est vert...
-
-
-
-
-LXXVIII
-
-FUNÉRAILLES
-
-
- Automne, dans la lande de Loc-Maria.
-
-Au loin, un son de clochette tinta.
-
-C’était une note aiguë et grêle. Elle sonnait lentement, à intervalles
-inégaux, tantôt plus rapide et tantôt se faisant attendre. On eût dit le
-son de la bruine tendue sur l’espace, quand elle se résout et tombe en
-une longue goutte d’eau.
-
-La lande coulait sans fin sous le ciel gris. Il faisait un temps
-couvert, transi, humide. La pluie tombait parfois dans les langes de la
-brume, comme un trait de violon monte et descend sur une tenue des cors
-et des hautbois. Et parfois le soleil, à son déclin, perçant l’enveloppe
-des nuages, jetait un regard malade, fumeux et las sur l’étendue
-pluvieuse.
-
-La lande était sans borne, une houle sombre sous le ciel gris. Il était
-déjà tard; l’après-midi d’automne se perdait dans une heure incertaine.
-Le désert des ajoncs fuyait sous le lointain brouillard; de buissons en
-buissons, de fossés en fossés, la plaine du ciel et la terre se
-parlaient, toujours plus proches l’une de l’autre; et la même vapeur
-flottait comme une buée entre leurs lèvres grises. La brume
-transparente, à l’horizon s’était couchée sur le sol, enveloppant les
-bois d’une robe blanchâtre et cachant les pieds des arbres; ils
-semblaient surgir, entre ciel et terre, d’un incendie sans flammes.
-
- * * * * *
-
-De plus près, la clochette tinta. On ne voyait personne. Puis, on
-entendit le bruit sourd des roues sur la terre molle, quand elles
-s’enfoncent dans la boue, et que les pierres de la route trempent dans
-cette purée grasse, paraissant et disparaissant à la surface comme des
-épaves sur le flot. La clochette sonna aiguë et plus tintante encore. Un
-chariot parut, bas sur des roues pleines et jaunes, attelé de deux
-vaches noires; le front baissé, elles avaient de la boue par plaques,
-jusque sur les cornes. Un garçon en sabots les piquait. Une vieille
-femme suivait le chariot, un cierge à la main; et deux hommes, la face
-noircie par une barbe déjà ancienne, accompagnaient la vieille femme;
-elle pleurait et murmurait des prières, en reniflant; eux, étaient
-sombres, impassibles; ils enfonçaient leurs chapeaux de feutre sur la
-nuque, quand l’averse tombait; et souvent, aux paroles récitées par la
-mère, ils se découvraient et, chaque fois, se signaient rapidement.
-
-Une chienne, aux longs poils roux, maigre et la queue serrée entre les
-jambes, suivait la vieille femme sur les talons; elle avait les pattes
-chaussées de boue jaune; et trempées d’eau, ses oreilles pendaient
-comme du cuir mouillé, laissant perler des gouttes...
-
-Sur le chariot, un cercueil était couché. Une bâche de toile, rougie au
-tan, le protégeait de la pluie, écrin d’un trésor misérable; elle
-s’affaissait déjà sous le poids de l’eau et collait à la bière, en
-dessinant la forme funèbre comme un linge sanglant. Les hommes
-répétaient les mots de la prière, sur un ton de demi-chant. Ils avaient
-la voix grave, un accent lent et guttural. Ils semblaient conduire les
-obsèques inexorables de la lande, de l’Océan invisible, du ciel et de la
-pluie...
-
-Ils passèrent.
-
-Le son de la clochette s’éloigna, aigu et triste, un cri d’oiseau
-blessé...
-
-Il pleuvait plus fort. Le ciel se fit plus livide sur la lande déserte,
-la lande infinie.
-
-
-
-
-LXXIX
-
-LE MANOIR
-
-
- Ar Maner Ker Enor, à Plopers... Août.
-
-Que la simple beauté du Manoir paraît inimitable à celui qui la
-découvre... Comme je venais ce matin d’août, à l’heure où toute la
-nature semble plus libre, et se réjouir enfantine de l’absence de
-l’homme,--je tournais le dos à la mer depuis le point de l’aube, et je
-m’élevais dans un pays montueux, coupé de ravins et de bois. J’avais
-fait le tour d’un marais jonceux, qui renvoyait du coin de ses lèvres
-vertes son sourire douloureux à l’aube,--l’aube qui toujours a l’air de
-rêver dans la torture. Le souffle de cette heure a l’odeur terreuse et
-le froid humide des cimetières: il arrachait une plainte aux roseaux...
-
-Et voici qu’au delà de la rivière, isolé sur sa hauteur, presque caché
-entre deux collines, le Manoir se montra: solide, pensif et séculaire.
-Passé l’étang, et le vent dans les feuilles,--passés les fossés et les
-bonds de la lande qui fuit,--passée la rivière aux eaux d’argent
-verdi,--le Manoir semblait la pensée de ce qui dure au milieu de tout
-ce qui s’écoule; et son être de pierre donnait leur sens aux sombres
-harmonies du paysage. Toute image de la durée séduit ma tristesse...
-
- * * * * *
-
-Il disait la noire mélancolie, la gravité et le songe taciturnes. Non
-point la tristesse qui se détruit elle-même,--mais celle qui se
-soutient, et qui repose sur des fondations presque indestructibles. Le
-grand air du passé ennoblissait cette vieille demeure: ce n’était
-pourtant qu’une maison longue, aux fenêtres rares; mais à l’un des
-angles, une large tour ronde, en forme de donjon, lui donnait beaucoup
-de caractère; la couleur des murailles, le lierre qui les avait revêtues
-sur les côtés opposés à la façade; et, plus que tout, l’accord de la
-maison et de la contrée faisaient la beauté du manoir solitaire. Il
-sentait le granit; il proclamait qu’il en était fait; et sa face hâlée
-en semblait fière, comme le visage du marin au retour des navigations
-périlleuses et des longues campagnes. Il paraissait plus vieux que les
-rocs, pour avoir survécu à beaucoup d’hommes qui le virent, qui y
-vécurent, et morts, qui le quittèrent. Les larges ormeaux et les hêtres
-spacieux l’entouraient, s’étageant sur les derrières, comme une famille
-de compagnons et d’ouvriers domestiques. Au delà des arbres, la Montagne
-Noire ondulait, couronnée de bois noirs sur le ciel clair, où un beau
-nuage, réfléchissant la lumière, s’arrondissait comme un dais aux
-courtines d’or. La lande encore obscure courait dans sa fuite éternelle,
-traversée de ravins pareils à des rides sur un visage austère, et semée
-de sentiers gris, lacets d’argent sur une robe de veuve.
-
-De la hauteur, où je me tins dans le silence et la rêverie déjà plus
-chaude du matin, la mer à l’horizon, la mer n’était plus qu’une pensée
-confuse de douleur qui sommeille,--et ses aspects, autant qu’ils sont
-éternels, semblaient d’ici être à jamais sans caprices...
-
- * * * * *
-
-La rivière s’illumina, et prit la couleur de l’orange non mûre... Elle
-poussait gaiement ses eaux vers l’orient qui dore tout ce qui
-l’approche. Les oiseaux s’éveillèrent; et la lutte tournoyante des
-insectes, qui n’a jamais de fin pendant le jour, reprit, traçant dans
-l’espace des courbes non moins fatales que celles des astres. Mais la
-tour du Manoir, d’où surgirent les charmantes hirondelles, flèches
-ailées où l’espoir aime à se reconnaître,--la tour parut plus noire que
-jamais, antique et fixée dans le sol par des murs si épais que toute une
-maison, aujourd’hui, n’est pas plus épaisse; et, roide en sa méditation,
-la demeure pensive faisait songer au passé qui se contemple...
-
-
-
-
-LXXX
-
-LE PETIT SAINT JEAN
-
-
- STATUETTE. En été, à Kerloc’h.
-
-Au soleil couchant, brillait, pailleté d’or, le chaume roux, égal comme
-la fourrure d’une bête qui dort. Derrière le mur de la dune, dans le
-fossé sablonneux, se cache la masure brune, près de la mare à demi
-desséchée, où l’eau ressemble à la peau gâtée d’un fruit.
-
-Le charmant enfant était debout, à l’entrée de la chaumière. Il se
-tenait, sans faire un pas, devant le trou noir et bas de la porte. La
-maison était vide. Il la gardait; et il avait sur les bras une petite
-fille qui ne parlait pas encore, mais qui parfois bégayait. Il l’avait
-assise commodément entre son épaule et son coude en équerre. Il se
-défendait le moindre mouvement, pour ne pas déranger le siège droit,
-qu’il avait ainsi fait à sa sœur. De l’autre main, tantôt il retenait le
-frêle équilibre de l’édifice; tantôt il flattait le visage de la petite,
-ou lui prenait les doigts. Elle avait la tête au niveau de la sienne,
-et elle lui riait, en bordant ses lèvres l’une sur l’autre, comme font
-ceux dont la langue ne rencontre pas le rempart des dents.
-
-Il avait dix ou onze ans. Sa beauté était rare et exquise. A moitié nu,
-on lui voyait les pieds, les jambes et tout le haut de la poitrine. Il
-était maigre et fin. Il avait la couleur blonde de la terre cuite. Des
-cheveux dorés entouraient son haut front de boucles harmonieuses, comme
-les virgules de la vigne,--pampre gracieux sur sa joue et ses tempes. Il
-avait le col allongé d’une jeune fille, et les yeux d’un bleu profond.
-Toutes ses lignes étaient longues, sveltes, et d’une maigreur parfaite.
-Son père avait été un très beau matelot.
-
-A la question s’il était seul, et si son fardeau ne lui semblait pas
-trop pesant, il répondit en rougissant, d’une voix douce; il avait un
-charmant sourire, où parlaient une tendre résignation et une dignité
-naturelle. «C’est la petite sœur, fit-il... Elle m’aime...» Mais il n’en
-dit pas plus.
-
-Il me parut le petit saint Jean de la dune. Il m’en rappelait un de son
-âge, que j’ai vu en bronze à Florence, et un autre, vivant et doré comme
-lui, que j’ai rencontré, un matin, près de San Zanipolo; mais ce
-Vénitien bavardait avec une jeune fille rieuse, brillante et gaie comme
-une fleur. Tandis que le petit Breton, debout à la porte du chaume,
-avait déjà l’habitude du silence; et, comme un vol sur l’eau, l’aile
-d’un rêve triste passait déjà sur le sombre cristal de ses yeux.
-
-
-
-
-LXXXI
-
-NUIT EN LOCTUDY
-
-
- 12 novembre.
-
-La nuit est noire comme un gouffre.
-
-Le Noroit pousse une pluie épaisse et glacée. La rafale passe, rapide;
-et le silence, entre-temps, s’établit sinistre, haineux, immense.
-
-On devine la brume plus qu’on ne la voit, à l’éclat voilé des feux, dans
-le lointain, aux points de l’horizon où l’on cherche les phares. Dans
-les intervalles que laisse la rumeur du vent, on n’entend que le
-hurlement rauque de la sirène, et le galop reculé de la terrible Torche.
-Le ciel et la contrée se confondent en une masse d’encre, où court le
-reflet lugubre du grand feu de Penmarc’h, semblable à un éclair louche
-sur un disque de bitume.
-
-Le vent jette contre les vitres les paquets d’eau qui s’y écrasent, et
-qui dégouttent lentement. De temps en temps, l’eau roule du toit avec un
-grincement qui ressemble à un cri étouffé de bête. Et la girouette crie,
-comme une pie enrouée, sur son axe de rouille.
-
-La mer roule sa plainte, là-bas, dans le gouffre de la nuit noire. Le
-silence est bien plus émouvant de n’être troublé que par elle. Une
-tristesse forte et large tombe sur tout le pays,--une tristesse qu’on
-aime comme un hôte divin, inévitable et qui se fait craindre.
-
-Et là-bas, partout, c’est l’Océan qui gronde, sur les bords de la Nuit.
-La solitude est pleine de cette voix immense. Et celui qui
-l’écoute,--seul aussi,--reste pensif, s’ennuie à l’idée d’entendre le
-son de la voix humaine, et sent son cœur profond devenir taciturne...
-
- * * * * *
-
-C’est dans le même mois, nuit pour nuit, et par un temps semblable que
-j’ai perdu ce que j’avais de plus cher au monde. La journée avait été
-venteuse, livide et froide; le ciel était nuageux. Et le lendemain, je
-fus seul... Et il plut à torrents... Et dans mon souvenir, je tremble
-encore à l’horreur où me jetait l’idée de toute cette terre noire,
-glacée et humide... Hélas! sur cet Amour si profond, que je n’en ai
-point été séparé sans être à jamais déchiré de moi-même, que de soleils
-ont passé depuis, que de pluies sont tombées, que de jours et de
-nuits...
-
-La pensée ne peut fixer longtemps cet abîme, et refuse d’y croire. Ou,
-il lui faudrait s’y précipiter...
-
-Emporte, emporte-la donc, toi qui sais te répondre, solitaire Océan.
-
-
-
-
-L’ADIEU
-
-
- 19 novembre. _Kenavo_...
-
-Le dernier jour est venu: voici le matin, dont je ne verrai pas le soir,
-en Bretagne. Je fais mes derniers pas le long de la mer entre les rocs
-et la lande. Qui dira votre langueur, promenade de l’Adieu?--La terre
-que l’on aime est comme une amie affligée, que l’on quitte pendant son
-sommeil.
-
-J’ai laissé Pont-L’Abbé, et je revois l’Océan terrible. Les nuées de
-plomb roulent lourdement dans le ciel pluvieux. Et les rocs impassibles,
-violents et silencieux, comme les résolutions d’une âme volontaire,
-laissent écumer contre leurs bases la colère des vagues. Le flot monte,
-noir comme les violettes dans une prairie, par une journée d’orage. Au
-loin, sous un pan du voile relevé où la lumière passe en éclaircie, le
-pré des vagues a la couleur d’une sombre pensée, dont le cœur d’or pâle
-luit sur les pétales bleuâtres... Adieu, donc.
-
- * * * * *
-
-Qu’aimerai-je, si je n’aime pas la tristesse, moi qui suis tout
-passionné et tout triste. Et la tristesse de ce pays pensif est pour mon
-âme un berceau, où m’endort une mère délicieuse. Celle qu’elle est se
-retrouve en celui que je suis, et bien faite pour lui, bien fait pour
-elle.
-
-Elle, qui est si douce, si dure, si frémissante dans ses rêves, et si
-indifférente au reste de l’univers, connaît bien mon fiévreux ennui. Je
-vais au bord le plus lointain de la terre, là où la Bretagne s’enfonce
-dans la mer, maintenant que tous les hommes et ses propres fils se
-précipitent vers les lieux de la foule; et je leur tourne, comme elle,
-un dos de granit.
-
-Le tombeau de la mer est celui que j’envie,--la tombe très profonde, où
-la colère est éternelle comme le mépris, et où la grâce suprême est
-solitaire. Le tombeau de la mer orageuse est la demeure que
-j’envie,--celle où la tempête est déserte, et où la paix elle-même est
-amère.
-
-C’est vous que je préfère, ô vagues,--ou vous, landes muettes sous la
-brume, entre les arbres pieux, qui baissent la tête, et les rocs
-indignés à la nuque imployable qui ne cèdent jamais, et qui, tour à
-tour, pâlissent de courroux, et s’assombrissent de noir dédain.
-
-Je veux mourir ici, où j’ai senti les linges tièdes de l’oubli
-envelopper mes os brûlants de fièvre, et détendre mes muscles raidis. Je
-veux mourir ici, où le rêve puissant de la vie s’endort dans une fraîche
-paix, qui le délasse. Car, où ne se consume-t-il pas de son ardeur?
-Partout, il se dévore.
-
-Taciturne et plein de chants, selon que l’une ou l’autre passion
-l’emporte, ici j’ai la terre qui répond ou qui écoute, qui se tait
-quand il faut, et qui parle. Émeraude au cœur profond, Bretagne, nous
-nous dirons nos chants. Je veux mourir, roc sur ta roche, où le pâtre
-aux yeux purs chante encore, tandis que la vierge aux cheveux de lin,
-pareille au soleil d’avril sur les bouleaux, sourit tendrement de ses
-lèvres encore aussi virginales qu’elle.
-
- * * * * *
-
-Émeraude au cœur profond d’océan, tu es aussi violente et douce. Tes
-vagues tuent; et tes prairies si vertes font un tapis où les pensers
-acerbes s’endorment sur le gazon, au pied des chardons à la fleur
-cuisante.
-
-Puissé-je épuiser ici une vie inépuisable, dont la sève coule dans mes
-veines comme un fleuve d’or fondu et de puissance croupie. Puissé-je
-endormir, sous les feuilles pluvieuses de Cornouailles, les bonds de la
-domination et les humeurs de la volonté, qui se font vénéneuses de
-grandir secrètes dans mon âme et de pousser sous des chaînes,
-ensevelies.
-
-Puissé-je étendre à l’infini occidental des vagues le rêve de la
-grandeur, que prétend insulter la vie. Et puissé-je endormir, sur les
-derniers bords des solitudes atlantiques, la grandeur de mon désir dans
-une paix égale..
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
-DÉDICACE III
-
-I.--Vers l’Ouest 1
-
-II.--De la Fenêtre 8
-
-III.--La Paix de Kergoat 10
-
-IV.--Le Fol et la Sœur blanche 13
-
-V.--Naïk 17
-
-VI.--Entrée à Benodet 23
-
-VII.--Les Vieux 26
-
-VIII.--Triomphe des Barbares 32
-
-IX.--La Mer parle 36
-
-X.--La Danse 40
-
-XI.--Tugdual 43
-
-XII.--Bucoliques de Septembre 47
-
-XIII.--Fin de Fête 52
-
-XIV.--La Belle du Mail 59
-
-XV.--Une Hutte 62
-
-XVI.--Fin du Jour 66
-
-XVII.--Tempête 68
-
-XVIII.--Visite au Phare 72
-
-XIX.--Petits Bretons 75
-
-XX.--Annonciation du Soir 79
-
-XXI.--Brumaire 81
-
-XXII.--Le Jour des Anges 84
-
-XXIII.--Penmarc’h 92
-
-XXIV.--Arcadie 95
-
-XXV.--Calvaire 98
-
-XXVI.--Seigneurs 101
-
-XXVII.--Le Pauvre Pêcheur 105
-
-XXVIII.--Heures d’Automne 113
-
-XXIX.--L’Ile 118
-
-XXX.--Le Phare 121
-
-XXXI.--En Fouesnant 124
-
-XXXII.--Route au crépuscule 128
-
-XXXIII.--Les Deux _Mam-Gouz_ 131
-
-XXXIV.--La Nuit des Fées 135
-
-XXXV.--_Glazik_ 138
-
-XXXVI.--Le Jour des Morts 141
-
-XXXVII.--Le Chant humilie les Bêtes 143
-
-XXXVIII.--Dunes 146
-
-XXXIX.--Matin en Mer 149
-
-XL.--Soir d’Automne 152
-
-XLI.--La «Douce» 155
-
-XLII.--Spectacle 161
-
-XLIII.--Fantômes 165
-
-XLIV.--La Dame aux Oies 168
-
-XLV.--Un Champ et le Chemin montant 173
-
-XLVI.--Le Bain 176
-
-XLVII.--Le Soir sur la Lande 180
-
-XLVIII.--Le Vent 182
-
-XLIX.--Estampe dans le goût du Japon 184
-
-L.--L’Angelus 187
-
-LI.--Le Fjord 189
-
-LII.--Crépuscule d’Octobre 191
-
-LIII.--Sainte Barbe 193
-
-LIV.--Pontiques 200
-
-LV.--Sur le Tertre 207
-
-LVI.--Combat des Dieux 211
-
-LVII.--Pavois 214
-
-LVIII.--L’Homme sans tête 216
-
-LIX.--Pont-l’Abbé 228
-
-LX.--Le Voyageur 233
-
-LXI.--Foin de Rostillec 236
-
-LXII.--Géorgiques 241
-
-LXIII.--Port de guerre 248
-
-LXIV.--La Foi 252
-
-LXV.--La Lande d’Or 257
-
-LXVI.--Les Fillettes 259
-
-LXVII.--Feuilles Mortes 262
-
-LXVIII.--Arcades Ambo 268
-
-LXIX.--Les Phares 272
-
-LXX.--Quête pour la bonne guérison 275
-
-LXXI.--Fidèle 280
-
-LXXII.--La Sainte 287
-
-LXXIII.--L’Agneau 293
-
-LXXIV.--La Jeune fille à la bague 296
-
-LXXV.--Chant de la Nuit 298
-
-LXXVI.--Un vieux Breton 300
-
-LXXVII.--Lys et Pavots 303
-
-LXXVIII.--Funérailles 306
-
-LXXIX.--Le Manoir 309
-
-LXXX.--Le petit Saint Jean 312
-
-LXXXI.--Nuit en Loctudy 314
-
-L’ADIEU 316
-
-
-IMPRIMERIE BUSSIÈRE
-
-Saint-Amand (Cher).
-
-
-NOTES:
-
-[A] _Dans l’évêché de Cornouailles, au Bord de la mer bleue._
-
- Cantique Breton.
-
-
-[B]
-
- _Ar Vretoned_
- _pennou kalled_...
-
-
-[C] Vent de Sud-Est: on prononce _Suette_.
-
-[D] C’est le nom qu’on donne aux Bretons du pays de Pont-l’Abbé, où ils
-forment sinon une race distincte, du moins un clan singulier par le
-costume, l’accent et les mœurs particulières.
-
-[E] Mon Dieu! mon Dieu!
-
-[F] _Bamm_ est le mot de Crozon pour _dame_! et, généralement, le
-condiment dont il assaisonne tous ses discours.
-
-[G] _Mam-Goz_,--grand’mère en breton: littéralement, vieille mère.
-
-[H] C’est, pour le Breton, le nom de l’amie ou de la fiancée, de la
-bien aimée.
-
-[I]
-
- _Petra gan_
- _Al lapouzik war al lan?_
- ..........
- _Gan hag gan hé vignonès_...
-
-
-[J] Jeu de mots. _Fri_, en breton, signifie: le nez.
-
-[K] Comme on les nomme de la pièce caractéristique, qui termine la
-coiffe des femmes.
-
-[L]
-
- _Ann dud jentil nevez zo kri;_
- _Gwel a oa re goz da vistri._
-
-Cf. Barz-az-Breiz, 403.
-
-[M] Mettre aux enchères.
-
-[N] Cantique breton.
-
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE L'ÉMERAUDE ***
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-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
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- The Project Gutenberg eBook of Le Livre
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-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: June 8, 2022 [eBook #68265]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE LIVRE DE L&#039;ÉMERAUDE</span> ***</div>
-<hr class="full" />
-
-<div class="c">
-<img src="images/cover.jpg" height="500" alt="" />
-</div>
-
-<p class="c">LE LIVRE<br /><br />
-<small>DE</small>
-<br /><br />
-<span class="big">L’ÉMERAUDE</span></p>
-
-<p class="c">
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays<br />
-y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.<br />
-</p>
-
-<hr />
-
-<div class="blk">
-<p class="c">A. SUARÈS</p>
-
-<h1>LE LIVRE
-<br />
-<small>DE</small>
-<br />
-<span class="big">L’ÉMERAUDE</span>
-<br />
-&#8212; <small>EN BRETAGNE</small> &#8212;</h1>
-
-<p class="c"><img
-src="images/colophon.png"
-width="150"
-alt="" />
-<br />
-<br />
-PARIS<br />
-<br />
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br />
-3, RUE AUBER, 3<br />
-</p>
-
-<hr />
-</div>
-
-<div class="blk">
-<p class="c">
-<b><span class="sans">Amico Meo</span></b><br />
-<br />
-MAVR. POTTECHER<br />
-<br />
-LOTTHARIG.<br />
-<br />
-HVNC SVVM LIBRVM<br />
-<br />
-GRATO ANIMO ET LIBENTER QVONDAM DEDICAV.<br />
-<br />
-ANDR. SVAR. BRITT.<br />
-<br />
-D. P. Q. E.<br />
-<br />
-<span class="smcap">die</span> VII <span class="smcap">a. Id. dec. ann.</span><br />
-<br />
-MCM<br />
-</p>
-
-<hr />
-</div>
-
-<h2><a id="DEDICACE"></a>DÉDICACE</h2>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="smcap">Enn eskopti ar Gerne, war vordik ar mor glaz</span><a id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>...</div>
-</div></div>
-
-<p>Je dédie ces reflets d’elle-même à la pierre forte entre toutes, verte
-et précieuse, d’un cher pays. Et je ne saurais dire, dans l’amour que je
-lui porte, si j’en ai plus reçu le sang, ou si j’ai plus voulu l’y
-reconnaître, comme en l’objet que la prédilection choisit.</p>
-
-<p>On est d’où l’on veut être. La fatalité du cœur vaut bien les autres. Il
-n’est point de lieu où elle ne suffise à rapatrier l’homme. Car, à l’âge
-où il est venu, qui peut fixer d’où il n’est pas, si son cœur ne fait
-choix d’où il est?&#8212;Notre esprit nous disperse entre toutes les demeures
-du monde. Mais il en est une ou deux, où notre passion nous ramène.
-Elle en a des raisons puissantes et obscures: ce qu’il y a de plus fort
-dans l’homme est ce qu’on n’y voit pas.</p>
-
-<p>Il n’est point juste de croire que l’homme reste l’esclave de ses
-atomes, au même titre qu’un cristal ou qu’une roche. L’homme n’est pas
-tout entier dans les éléments qui le composent: il en est d’abord la
-forme. La volonté ni le choix ne sont pas un néant, alors qu’on fait un
-tout de la race,&#8212;cette forme abstraite.</p>
-
-<p>La puissance de la race est en raison de la faiblesse des personnes.
-L’homme puissant accepte les legs de la nature, mais n’en est point
-accablé. Il ne consent point à être le serf de la misère, ni même de la
-richesse qu’il hérite. Sans quoi, rien de plus grand ne se fût jamais vu
-à la suite de ce qui avait été.</p>
-
-<p>Le royaume des esprits est réglé de toute éternité: mais l’illusion d’un
-ordre libre lui est permise: c’est celle de la nouveauté. Il en est du
-cœur de l’homme, comme de la loi qui régit la succession à l’empire: le
-César romain est libre de choisir le fils qu’il préfère; la rigueur de
-l’ordre est tempérée par l’adoption.</p>
-
-<p>La vertu de la race est exquise et toute forte dans les âmes les plus
-simples. Et, en elles, c’est la race qui, vraiment, a seule toutes les
-vertus. Mais enfin, il est digne de l’homme, et même il plaît à l’ironie
-des dieux, que l’individu le plus puissant, où la race accomplit ses
-vœux séculaires, et sa beauté parfaite, soit justement celui qui sorte
-de la race comme d’une pirson, et qui tende à une perfection, où elle
-entre, sans suffire à la faire.</p>
-
-<p>Voilà ce que tant d’hommes excellents et presque divins,&#8212;quand même ils
-ne sont pas des dieux pour tous les hommes,&#8212;ont osé montrer par
-l’exemple. En eux, la nature a fait voir l’audace unique, qui la porte
-sans cesse à s’achever en se niant. Jésus-Christ accomplit les
-Israélites, et les détruit: ils ne sont plus rien après lui qu’une ombre
-malheureuse, et qui n’a plus ni foyer, ni corps, ni sens.</p>
-
-<p>Socrate est né d’Athènes pour porter le premier coup à la cité heureuse
-des beaux aristocrates. Qui est plus athénien que lui?&#8212;Et le grand
-César, cet effort surhumain de Rome, accomplissant le destin de la
-ville, la perd dans l’univers qu’il lui associe.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Je dédie ces reflets d’elle-même, et que je voudrais de la même eau pure
-qu’elle, à cette Bretagne, la plus noble terre qui soit dans le Nord, à
-la fin des temps où il y eut des peuples singuliers en Europe et des
-provinces libres. Le Barbare est partout à nos portes,&#8212;je veux dire
-l’automate saxon, machiné dans les usines de la morale et de l’esprit à
-bon marché. Le monde nouveau se reconnaît déjà dans les
-États-Unis,&#8212;dont le nom odieux semble peindre un univers partout nivelé
-sous une médiocrité impitoyable.</p>
-
-<p>La Bretagne va mourir, après Venise et Florence, après Paris. Demain,
-elle sera riche Peut-tre,&#8212;illustre à la manière des gueux
-d’âme,&#8212;après avoir été tout le contraire, riche d’âme et gueuse d’écus.
-Bientôt, elle aura donc cessé d’être bretonne.</p>
-
-<p>Peuplée, marchande, pleine de bruit et de commis à l’effigie effacée,
-elle sera peut-être prépondérante en France. Mais elle ne mirera plus
-dans l’Océan des traits si rares, et sa figure de sirène mélancolique.
-Voici déjà qu’elle montre le charme inégalé de sa mort prochaine.</p>
-
-<p>Et j’aime en elle, la Belle Émeraude, tout ce qui jette un dernier feu,
-qui va bientôt cesser d’être, et qui est plus beau sans doute, comme le
-soleil à l’Occident, de toucher au moment de n’être plus.</p>
-
-<p class="r">
-19 novembre 1900.<br />
-<span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span></p>
-
-<hr />
-<h1>LE LIVRE DE L’ÉMERAUDE</h1>
-<hr />
-
-<h2><a id="I"></a>I<br /><br />
-VERS L’OUEST</h2>
-
-<p class="r">
-De Paris à Plou-Gastel. En juin.<br />
-</p>
-
-<p>Le crépuscule lent d’une journée brûlante planait sur Paris.</p>
-
-<p>Dans l’immense rumeur du soir, c’était l’heure douteuse où les désirs
-s’allument; où, dans la lumière grise, les lampes ne brillent pas
-encore; où la foule quitte le travail et court, à pas rapides, vers le
-repas du soir; l’heure où, frôlant les murs, on voit passer les
-misérables qui ont faim, dont l’envie aiguise les dents et fait luire
-les yeux au milieu d’une face blême... La ville n’étouffait plus le
-bâillement d’une fatigue accablante. Le tumulte sourd bourdonnait,
-énorme et sans grandeur, que font les pas et les roues, les voix
-innombrables et les machines. La cohue se précipitait. Une poudre de
-sueur, de crottin, de sable chaud et de cris vibrait<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span> entre les maisons
-livides, dans les larges rues. Et l’air empesté était l’haleine de cette
-multitude.</p>
-
-<p>Dans la gare, un tumulte de fer et de foule. Mais, sur une voie à
-l’écart, se forme le train que je dois prendre; et déjà l’espace parle
-d’une pureté nouvelle, d’une liberté infinie. Le dôme d’azur se voûte à
-une hauteur sublime: et là, comme au seuil d’un étage inaccessible,
-s’arrêtait le souffle trouble de la ville.</p>
-
-<p>Une vieille attendait sur le quai; elle était chargée de paquets qu’elle
-s’efforçait de tenir sous les deux bras. De la main gauche elle portait
-un gros parapluie rouge, qu’elle avait pris par le milieu, comme un
-cierge, et dont le manche était la mèche brune. Elle avait à ses pieds
-un sac bourré jusqu’au col et plein de bosses; une corde l’étranglait,
-et la bonne femme au dessus des nœuds serrés avait essayé une ganse
-grossière. Elle regardait avec inquiétude, espérant du secours et le
-craignant, une espèce de caisse en bois étroite et longue, vêtue d’un
-poil fauve et ras. Elle ne savait quel paquet laisser choir ou lâcher,
-pour se défaire des autres. Et voici que, sur la voie, effarées, hochant
-la tête, tournant les yeux de tous côtés, d’autres femmes parurent,
-toutes vêtues de noir, en tablier et en châle, comme la première, et,
-comme elle, laissant voir des regards jeunes sous la coiffe. Les bonnes
-femmes s’interrogèrent des yeux, et toutes s’étant reconnues, sinon pour
-des sœurs, au moins pour de proches voisines, elles se parlèrent. Elles
-posèrent leurs paquets et leurs sacs. Elles convinrent de voyager
-ensemble; et une nonne, qui vint à elles et prit place dans la même
-voiture, parut au milieu de ces vieilles comme un ange sauveur.<span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span></p>
-
-<p>Plusieurs autres moniales survinrent; et, marchant d’un pas rapide,
-comme des soldats que presse l’heure, elles ne se quittaient pas: elles
-allaient en rang, et se cachèrent précipitamment dans un wagon.</p>
-
-<p>Il y avait aussi des prêtres, dont le port était déjà plus libre, et
-l’air plus assuré. Et quelques-uns avaient la mine haute, et dans un
-visage maigre le regard paisible.</p>
-
-<p>Des marins s’avancèrent en roulant sur les hanches. Deux ou trois
-étaient rouges, et un peu ivres; les jambes molles, ils s’écartaient de
-la ligne droite; et leurs traits puérils étaient durs. Deux ou trois
-autres étaient maigres, hâves, gris et blêmes: ils avaient l’air grave
-et inquiet des convalescents, et cette figure un peu hagarde, où l’on
-croit déjà lire le regret de la vie.</p>
-
-<p>Quelques jeunes filles rieuses, les yeux vifs et les lèvres humides, la
-coiffe coquettement posée sur les cheveux et vêtues d’une mode nouvelle
-où la main de Paris avait mis sa marque, coururent vers le train. Elles
-aussi avaient des sacs, qu’elles ouvraient sans raison; elles se
-montraient de menus objets, leurs emplettes, et l’une d’elles distribua
-des friandises aux autres. Elles parlaient le français avec un accent
-chantant et bref. Passant à côté des vieilles qui s’entretenaient avec
-la religieuse, d’une voix circonspecte, elles se touchèrent l’une
-l’autre le coude, et une lueur de malice traversa leurs yeux.</p>
-
-<p>Blonds ou bruns, grands ou petits, ces hommes étaient maigres, sveltes
-et agiles. Ils avaient des traits précis, et ces yeux d’eau où dort
-quelque mystère. Leur<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span> geste était décidé. Une simplesse paysanne, une
-franche hardiesse de marins respirait de cette foule. Elle encombrait le
-quai; il semblait qu’il ne restât plus une place libre; et le train
-devait être bondé. Mais en dépit des filles rieuses, des marins et des
-soldats peut-être ivres, cette foule faisait moins de bruit qu’une
-autre: on s’interpellait peu, les cris ne s’élevaient que de loin en
-loin; et le murmure même n’était pas continu.</p>
-
-<p>Déjà, c’était la Bretagne.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Une vague d’azur court dans le ciel profond; peu à peu elle gagne sur le
-brouillard de la Ville, ces nuages faits de fumée noire en spirales, et
-ce dôme fiévreux de poussière en fusion. Mais la lueur de la fournaise
-poursuit longtemps le prisonnier dans sa fuite. Babylone flambe, la
-nuit, sous le ciel noir et pourpre.</p>
-
-<p>L’air bleu recule. Le dais du firmament se tend plus haut sur le fleuve.
-Le deuil et le sang se voilent. Les lumières au loin se font plus rares.
-La nuit était venue, une nuit étincelante, pleine d’étoiles et sans
-lune,&#8212;la nuit qui accomplit toutes les formes. Mais Paris ne voulait
-pas disparaître. Les bourgs satellites retentissent encore de rumeurs,
-de feux, d’agitation. Enfin, les petites villes s’éteignent une à une,
-comme les lampions d’une fête. Et la lumière de la Ville immense, ce
-rouge reflet d’or sanglant et de brillante poussière, s’efface du ciel
-pacifié.</p>
-
-<p>L’espace s’élargit. La plaine se déroule sans heurts et sans surprise.
-L’air vient au visage plus vif. Saines, paisibles, uniformes, les
-senteurs du soir se répandent;<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span> elles n’ont plus l’odeur changeante et
-lourde de la fièvre.</p>
-
-<p>La solitude sacrée de la campagne, où l’on entend l’haleine du silence:
-la Beauce vaste, large et impassible. Sur l’horizon rougeâtre s’était
-arrêtée, comme sur un talus, après la bataille, une armée de nuages
-obliques, une cavalerie suspendue, des chevaux violets et des dragons
-échevelés, coiffés de casques; toute la cavalcade rougeoyait dans
-l’ombre bleuâtre, et campait. Avec elle, sur la plaine, régnait une
-tristesse auguste.</p>
-
-<p>Enfin la Ville est oubliée. Enfin il fait silence.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Le train roule sur les rails, à toute vitesse, dans la nuit. Vers
-l’Ouest se hâte la bête de fer, haletante, qui s’ébroue en sifflant, et
-secoue son collier de fumée: vers l’Ouest, là où la terre finit et où
-l’Océan s’espace, image du ciel sans bornes.</p>
-
-<p>L’Ouest!... Les mots ont leur magie, et comme les parfums ils évoquent
-les visions lointaines. L’Ouest a pour moi la féerie de la lumière qui
-descend, du soleil qui tombe, la gloire passionnée du couchant, le
-crépuscule sur la lande qui rêve et la splendeur de la mer, cette beauté
-déserte... Sur l’âme changeante de l’Ouest c’est le prestige de ce
-qu’elle préfère, le songe de sa demeure ardente et triste, au bord de la
-mer, devant l’horizon où s’attarde la flamme du jour sanglant, couchée
-sur l’heure occidentale...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Puis, ce fut la nuit noire, la nuit humide, qui trempe les labours.<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span></p>
-
-<p>Au réveil, le coucou flûta dans la paix des champs. Sur la rivière et la
-prairie courait la mince brume de l’aube. La bonne petite pluie, qui
-chuchote et salue mille fois les feuilles, au delà de Rennes annonça
-l’aurore à la campagne. Elle cessa bientôt; et le jour vert parut dans
-un voile d’or fin, teinté de rose. L’âme fraîche de l’Occident disait
-une chère contrée.</p>
-
-<p>Dans une petite gare, on ne parla plus français, et j’entendis la langue
-dure dont l’accent chante. Je vis les haies mouillées, et les paisibles
-vaches. Je revis le ciel humide qui sourit de plus près aux ajoncs
-sombres sur la lande qui lui rend, en rêvant, son grave et mélancolique
-sourire; le pays où toutes les femmes en noir portent des coiffes
-blanches, et où les hommes très droits ont l’air supérieur à leur
-fortune.</p>
-
-<p>Une jeune fille peignait, à la fenêtre, ses blonds cheveux, que le
-soleil poudrait de miel rosé. Et la fumée s’éleva des toits au soleil
-levant.</p>
-
-<p>Une ville, un quai désert, où un seul homme parle à grand fracas, un
-corps énorme, rond de graisse, une figure joviale, une voix qui prend
-tout le monde à témoin, et à qui personne ne répond; et chacun de
-savoir, sans le dire, que cet ogre familier jusque dans la mauvaise
-humeur, n’est pas du pays... Une marchande porte sur un plat des
-journaux et des brioches, sans les annoncer, sans les offrir: comme on
-la hèle, elle ne tourne seulement pas la tête à l’appel; elle va du même
-pas indifférent, et pour un peu semble prête à fuir le client qui
-crie... En voiture monte un grand homme botté, hâlé et blond, une figure
-ferme et vive, au front<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span> sec, un jeune seigneur dont les yeux et les
-gestes brusques trahissent la vivacité intérieure.</p>
-
-<p>Une petite laitière tire par les cornes une grosse vache, à la croupe
-noire; la bête immobile, entêtée, ne veut pas venir sur la lande; et
-plantée des quatre pieds sur le sol, la queue collée au flanc, elle est
-de pierre. Là-dessous, la fillette s’agite; et, quand elle tourne autour
-de la vaste bête, passant par derrière, l’arc ouvert des jambes écartées
-semble une porte, où la petite fille va entrer...</p>
-
-<p>Puis, du ciel gris encore, et de la pluie; un grain violent, que rien
-n’annonce, une averse brutale, qui tourne court. Dans la prairie si
-verte, que bornent les pommiers, des poulains galopent, gauches et gais
-comme de gros enfants au sortir de table... Une vieille, rouge et bigle,
-le front strié de veines bleues, arrache des pousses claires; elle les
-tient, vertes entre ses doigts durs et bruns, comme au bout d’une serpe.
-Et deux petits moulins noirauds, dans le ciel bleu d’eau pure, au sommet
-d’une hauteur herbeuse, où un rayon de soleil somnole, ressemblent à de
-gros insectes, qui tirent en arrière une de leurs pattes...</p>
-
-<p>Je revois les prés, l’avoine nacrée, la campagne silencieuse, les
-espaces verdoyants, et l’étendue déserte, sans villes et sans hommes,
-les yeux innombrables de l’herbe mouillée, les chênes sur le roc, et,
-descendant la pente, les houx dentelés que l’on préfère à tous les
-arbres, quand on les aime...</p>
-
-<p>Et voici, voici la mer!... Je suis en Cornouailles.<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span></p>
-
-<h2><a id="II"></a>II<br /><br />
-DE LA FENÊTRE</h2>
-
-<p class="r">
-A Ker Joz.., en Benodet, Juillet.<br />
-</p>
-
-<p>Avant de finir en aiguille, la pointe de la rive s’arrondit comme la
-base d’une tour, à l’entrée de la rivière. Là, une ferme de châtelains
-rustiques, une sorte de manoir dans les arbres. La fougère couvre les
-murs jusqu’au toit d’ardoises, usées et blanchies par le temps. Les
-pierres brunes ont le grain de la peau méridionale, que le soleil et le
-hâle salin ont tannée. De longs sillons noirs, reste des pluies d’hiver,
-y font comme des rides. Et la fougeraie est d’un vert plus frais, collée
-contre ces chaudes murailles.</p>
-
-<p>La ferme a sa tour ronde, couronnée de créneaux, toute vêtue de la même
-fougère, légère et dense, verte, profonde à l’œil et veloutée comme les
-algues. Un mur de blocs solides, et fort haut, entoure le petit parc en
-pente, et le défend de la mer. Posé sur la courtine qui règne, étroite,
-au-dessus des rocs chevelus de goémons, le mur est percé de meurtrières:
-les grandes marées<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> vont jusque-là, à l’assaut. O la calme ceinture
-qu’un vieux mur, couleur de cuir, fait aux vieux arbres, aux pins, aux
-chênes et aux ormeaux, dans la lumière blonde, tandis qu’au milieu de la
-pelouse en pente, deux chevaux bruns, le col baissé, broutent le gazon
-vert!</p>
-
-<p>La ligne des arbres suit la hauteur et la continue jusqu’au bourg par
-une charmante clairière, plantée de pins: ils ont les pieds croisés,
-comme pour la danse; c’est le vent en tous sens qui les assembla de la
-sorte; et toutes leurs têtes égales laissent le soleil filtrer entre les
-fûts ployés. Parfois le soir, quand le bois est déjà sombre, au fond des
-branches coule un fil de ciel, comme un ruisseau de bleu céleste.</p>
-
-<p>Les ombres et les rais du soleil dessinent sur le sol montant, doré
-d’aiguilles de pin, un beau blason, d’or et de sable; et souvent, le
-reflet des feuillages sur le duvet de mousse qui protège le tronc d’un
-arbre, lui fait comme un pied de sinople.</p>
-
-<p>Que cette hauteur modeste est calme! Elle est fine et gracieuse à voir,
-comme un dessin de Léonard gravé à la pointe sèche. Tout est mesuré dans
-cette vue; tout est d’un ordre exquis, d’un trait léger et fin. Ce
-morceau de colline, d’une élégance si discrète, est parfait à sa
-manière, non sans être émouvant pour l’esprit, quand on songe qu’à deux
-pas d’ici, le lugubre Penmarc’h entasse ses rochers et que les nuages
-roulent sur la scène sinistre, où l’Océan joue sa tragédie.<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span></p>
-
-<h2><a id="III"></a>III<br /><br />
-LA PAIX DE KERGOAT</h2>
-
-<p class="r">
-En Loc Ronan. Juillet.<br />
-</p>
-
-<p>Journée délicieuse, où j’ai rencontré la paix, comme une blonde vierge,
-étendue sous les arbres, au détour d’une route, dans un pays secret.</p>
-
-<p>Le soleil lançait de haut sa pluie d’or sur la baie, et la campagne
-était couchée dans la joie. Une vive langueur, où la jeunesse de l’année
-se sentait encore, possédait toutes choses, comme un rêve léger. Le rire
-ardent du magnifique été planait sur la terre sonore: la lumière était
-suspendue, comme un aigle d’azur et d’or. La brise de mer sentait la
-violette; et la contrée amoureuse exhalait de toutes parts l’odeur des
-roses.</p>
-
-<p>Je me trouvai bientôt dans une retraite plus calme et plus heureuse
-qu’un jardin d’amour. C’était un petit bois, aux branches claires,
-brillantes de feuillage et de verdure. Les grands chênes levaient la
-tête, et le ciel bleu leur souriait. La pluie d’or tombait sur la terre<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span>
-brune, en feuilles blondes, comme la fable-conte que le dieu jouait avec
-Danaé. Et, sous les chênes, posées comme des mains tranquilles sur les
-genoux, méditaient les blanches tombes.</p>
-
-<p>Elles brillaient, ces pierres de granit, plus égales et moins vieilles
-que les roches, où se fixe le goémon. Elles étaient sans pensée, sans
-regret et même sans mémoire: mais elles jouaient en silence avec le
-soleil et les feuilles, qui jouaient avec elles. Quelques-unes étaient
-sans nom, et par là plus paisibles.</p>
-
-<p>Au delà des chênes, dans le ciel bleu, la tour de la chapelle; et les
-noirs martinets dansaient leurs rondes autour des hautes fenêtres,
-fleuries de lys... On entend bruire le moindre frisson de branches; et
-la mouche qui bourdonne sur une fleur a des échos dans l’air qui vibre.
-Les oiseaux, ravis de plaisir, pépient dans les arbres; et l’on voit,
-sur les pierres tombales, leur ombre qui fuit, quand ils passent de
-branche en branche.</p>
-
-<p>Un vieux mendiant, aux traits graves, courbé sur son bâton, au bout de
-l’allée me regarde: il est des pèlerins qui déjà remplissent le pays,
-pour le prochain Pardon. Ses yeux d’eau pure me parlent. Il me croit ici
-pour les miens, et m’en sait gré. Il a peut-être reconnu l’empreinte de
-mes genoux... Et son regard me propose des prières.</p>
-
-<p>Priez donc, vieil homme. Il s’agenouille. Il est très doux de faire
-ployer les genoux, sans violence, au vieil enfant chenu qu’est l’homme.
-Il est très doux de faire<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span> prier ce passant pour cette jeune femme, que
-la terre couvre, et ce marin inconnu...</p>
-
-<p>La fauvette s’égosille en chansons dans le grand chêne. Il me semble
-entendre le soupir profond de la mer... O calme retraite, dans la
-lumière!... O paix de Kergoat!<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span></p>
-
-<h2><a id="IV"></a>IV<br /><br />
-LE FOL ET LA SŒUR BLANCHE</h2>
-
-<p class="r">
-A Pen-Ker... En juillet.<br />
-</p>
-
-<p>La Religieuse causait sur le chemin avec la femme de Le Corre, le
-charpentier. La Religieuse est une grande et forte femme, plus ample
-encore dans sa robe de bure et sous le manteau vaste, qui semble d’un
-seul lé: son visage n’en paraît que plus petit, emprisonné sous la
-cornette, serré par le linge roide, si blanc qu’à l’ombre du matin, on
-le voit teinté de bleu. C’est une figure grosse comme le poing, aux
-traits secs et trop pâles; le front ne se montre pas; et l’on est frappé
-du regard, presque indifférent, qui tombe de deux yeux ronds, et d’un
-bleu presque blanc. La femme de Le Corre, elle, parle d’abondance. Le
-désir de plaire à la Bonne Sœur, le plaisir de causer avec elle, et même
-une certaine fierté d’en être jugée digne, se disputent la bonne femme,
-courte et osseuse dans sa lourde jupe: parfois, elle étend sa main aux
-doigts tannés, tandis que la Religieuse cache les siennes dans ses
-larges manches. Elles<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span> s’entretiennent de Gwénoc’h, l’Innocent, qui,
-cette nuit, a fait du bruit dans le hameau... Il appelait, mais il n’a
-pas su dire qui: il ne se comprend pas lui-même, le pauvre gars; à
-l’ordinaire, il est bien doux, et il ne ferait pas peur, même à un
-enfant... Dame, il n’aime pas les étrangers, non, par exemple; mais il
-n’a pas si tort, donc... Et, ma sœur, pensez-vous qu’il porte bonheur,
-comme on dit, à ceux qu’il regarde? Je le croirais, s’il vous plaît...
-car, s’il n’a pas plus de raison qu’un enfant de deux ans, c’est que la
-main de Dieu est sur lui... Jusqu’au matin, pourtant, il a couru de côté
-et d’autre...</p>
-
-<p>&#8212;Précisément, dit la Religieuse.&#8212;Il est venu, une heure avant
-l’Angélus, frapper à la porte de la chapelle; et il est resté là jusqu’à
-ce qu’on l’ouvrît...</p>
-
-<p>&#8212;Vraiment? dit madame Le Corre; voyez donc!...</p>
-
-<p>Et elle soupire de plaisir; elle lève la tête vers le ciel doré du
-matin. On n’entend que le coucou lointain, et le murmure de la mer
-prochaine, aussi faible que l’haleine des feuilles dans la forêt.</p>
-
-<p>Derrière le bouquet d’arbres, où les deux femmes se tiennent à l’ombre,
-voici Gwénoc’h en personne qui se montre, marchant de ce pas incertain
-des enfants, qui ne vont nulle part, et s’arrêtent à tout ce qui les
-intéresse. Gwénoc’h est très grand, une figure molle et sans couleur, de
-blonds cheveux bouclés, fins et rares. Il est plus qu’étrange à voir,
-vêtu d’une longue robe, et portant au cou la fraise plissée des petits
-enfants. Il ne répugne point dans ce costume, parce qu’il semble lui
-convenir mieux qu’un autre, et qu’en dépit de ses vingt<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> ans, il en a
-les gestes. Mais surtout un sourire plein de bonté pare sa face glabre;
-et la même lueur éclaire ses yeux pers et sa bouche maigre: une douce
-expression de bête docile, qui demande pardon, et qui ne s’étonne point
-qu’on la rudoie.</p>
-
-<p>Il s’approche des deux femmes, qui le regardent venir; mais on dirait
-qu’il ne les remarque pas; et il se penche sur le sol, examinant avec
-intérêt une pierre qu’il ramasse. Il a l’air triste et las.</p>
-
-<p>&#8212;Vous n’étiez donc pas en paix, cette nuit, Hervé? lui dit la bonne Le
-Corre, d’un ton sérieux.</p>
-
-<p>&#8212;Oui; qu’avez-vous, Hervé? Pourquoi êtes-vous venu à la chapelle?
-Pourquoi vouliez-vous y entrer? Il ne faisait pas encore jour: vous
-savez bien qu’elle était fermée...</p>
-
-<p>La Religieuse parle d’une voix basse et brève; malgré elle, sa parole
-est sévère; et sévère aussi son visage; à l’ombre de la cornette, il est
-amenuisé, réduit, lointain, comme la tête qui parle par une lucarne, et
-qui semble découpée au ciseau.</p>
-
-<p>Gwénoc’h ne répond rien. Il sourit sans niaiserie. Il a l’air d’en
-savoir bien plus que les autres, et de voir ailleurs, où ils ne voient
-pas. Absorbé et distrait à la fois, il n’inspire pas de dédain: un
-sentiment plutôt fait d’inquiétude et d’attente... Dans la lande, au
-delà du petit bois, des alouettes s’élèvent lentement...</p>
-
-<p>Passe un vieil homme, qui salue et qui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Ne savez-vous pas? M. Trévannec est mort, cette nuit, un si bon
-chrétien...</p>
-
-<p>Les deux femmes s’étonnent et déplorent la perte.<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Et vous, Hervé, fait le vieillard à l’homme en robe d’enfant, qui,
-d’un doigt distrait, tourmente sa collerette,&#8212;avez-vous compris ce que
-je viens de dire?... Quelqu’un vous est mort, qui a fait beaucoup de
-bien à votre pauvre femme de mère, comme à vous... Vous irez à
-l’enterrement, j’espère? C’est pour demain matin, Hervé, n’y manquez
-pas.</p>
-
-<p>Le Fol a maintenant l’oreille au guet, du côté de la mer, comme s’il
-écoutait quelqu’un. Il ne dit toujours rien. Les deux femmes le
-contemplent avec surprise, avant de se séparer; et la Sœur, d’une voix
-douce, l’invite:</p>
-
-<p>&#8212;Hervé, venez tantôt à la Maison.</p>
-
-<p>Le vent se lève, plus fort; et l’Océan roule. Le Fol reste seul,
-silencieux; et le voilà sombre, les traits pleins de terreur...<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span></p>
-
-<h2><a id="V"></a>V<br /><br />
-NAÏK</h2>
-
-<p>Elle est née dans son village, près de Kemper, à l’orée des bois qui
-vont de Cornouailles en Arrez. De tout temps, sa famille a vécu dans le
-pays. Elle est de race paysanne, jusque-là très pure. Et si son père
-avait su qu’un jour elle s’irait marier sur le bord de la mer, il en
-aurait été fâché, dit-elle.</p>
-
-<p>Enfant et jeune fille, elle n’a jamais été bien forte. Une anémie, qui
-lui ôtait l’usage même de ses jambes, l’a prise vers les seize ans. Elle
-a longtemps gardé la maison. Puis elle s’est rétablie. Mais elle est
-toujours faible; elle a peu de sang, et le perd à flots, quand, pour une
-cause ou l’autre, il lui en faut perdre. Elle a eu trois enfants, qui
-chacun l’ont mise en danger. Le dernier a failli la tuer. C’est pourquoi
-elle le préfère.</p>
-
-<p>Elle s’est mariée comme elle avait un peu plus de vingt ans. Elle était
-toute frêle. Elle serait fine encore, si elle ne portait pas la lourde
-robe des Bretonnes, qui<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span> recouvre un épais bourrelet, sorte de cerceau
-en crins, où les jupons et la cotte se retiennent. Car, même à la ville,
-les Bretonnes du peuple n’ont pas de corset. Si Naïk en avait un, sa
-taille serait longue, mince, un peu carrée et droite.</p>
-
-<p>Elle est maigre. Elle est grande, plutôt que petite. Elle a la gorge un
-peu haute et moins ronde qu’en pente douce, sous l’ovale des seins. Elle
-est blonde, comme le sont seulement les paysannes de Bretagne: petites
-filles, elles ont les cheveux de miel; le soleil ensuite les hâle; la
-blonde lueur prend les tons du cuivre et de l’oignon brûlé. Sinon les
-blondes d’Italie et de l’extrême Nord, il n’est pas de femmes qui aient
-les cheveux d’une plus belle couleur, selon mon goût.</p>
-
-<p>Quoiqu’elle n’ait pas trente ans, ses cheveux bouclés sont un peu rares
-sur les tempes. Et son front en paraît plus grand. Il est d’une vaste
-beauté, quoiqu’elle s’efface aux yeux qui ne prennent pas garde. Ce
-front de jeune femme se plisse déjà de cinq ou six longues rides, qui
-vont d’une tempe à l’autre; et l’air de la mer, la vie dure et active
-l’ont desséché. N’importe: Naïk a un front d’anachorète ou de sainte,
-large, haut, projeté en avant, abrupt aux bords,&#8212;un front calme, où
-beaucoup de passion et de pensées auraient la place de s’inscrire.</p>
-
-<p>Mais les yeux sont plus beaux encore, ainsi que le sourire. Ce sont des
-yeux naïfs, frais à la fois et fatigués, tantôt éteints et tristes,
-tantôt pleins de vie, quand un sentiment les anime. Ils sont enfoncés
-sous l’arcade<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span> des sourcils pâles, et le front proéminent. Bien des
-fois, j’ai regardé ces yeux, y allumant des émotions diverses. Et
-toujours j’en ai admiré l’étonnante innocence. Leur force vient de là,
-qu’ils rient, qu’ils pleurent ou qu’ils s’indignent. Ils sont d’un bleu
-si pâle, qu’il semble décoloré; les pupilles s’en dilatent à tout
-instant, et brillantes, paraissent immenses. Les plus beaux yeux que
-j’ai vus, ont presque tous ce signe: plus la pupille peut s’étendre,
-plus variés et plus vivants sont les yeux. Naïk a les regards d’un
-enfant; tantôt ils s’étonnent; tantôt, on les dirait vides; et dès qu’un
-sentiment fort agite le cœur, ils ont l’expression de l’extase. Beauté
-merveilleuse que celle-là,&#8212;et que n’a peut-être jamais la femme la plus
-belle de la ville. Beauté qui tient du miracle, et qui en fait.</p>
-
-<p>Cette Naïk, cette pauvre femme qui ne sait rien, qui ne lit jamais et
-n’y pense même pas; dont le front à trente ans montre des rides; dont la
-bouche, d’un si noble dessin, est gâtée par de mauvaises dents, et le
-vide de celles qui sont tombées,&#8212;cette Naïk, quand elle sourit, les
-lèvres closes, et qu’un flot de tendresse ou de joie lui monte du
-cœur,&#8212;n’a plus d’âge: elle semble d’une jeunesse aussi neuve que les
-feuilles. Le sourire a la même douceur extatique, parée, si l’on peut
-dire, d’une exquise confusion. La peau, restée d’un grain délicat sous
-le hâle, laisse filtrer une rougeur qui dore le teint, sans en changer
-brutalement le ton. Mais souvent aussi, et je ne sais comment, Naïk est
-d’une pâleur inexprimable: ni blême, ni livide; non pas décolorée, mais
-de la même couleur que ses cheveux; non<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> pas exsangue, mais comme si,
-les veines ouvertes, son sang lentement s’écoulait, et qu’il n’en restât
-plus sous la peau qu’une onde d’or pâle et tiède.</p>
-
-<p>Elle aime ses enfants avec passion. Elle est pieuse comme elle est mère:
-par nature. Il lui arrive, pourtant, de ne pas assister à la messe, le
-dimanche; elle le regrette, mais ne s’en condamne pas sévèrement. Elle
-croit à tout ce que l’Église ordonne de croire. Sa foi est secrète, et
-elle n’aime pas à en parler. Les raisonnements n’ont point de prise sur
-elle: au fond elle y voit une sorte subtile de pièges et de tentation;
-elle n’y veut pas tomber. Elle tient fermement qu’il y a un démon,
-ennemi du genre humain, et un enfer pour les réprouvés: ce n’est pas du
-tout qu’elle soit impitoyable; mais elle attache une si haute idée à la
-joie du paradis et à l’amour de Dieu, qu’elle n’en peut concevoir les
-bienfaits, sans en redouter le contraire. La même volonté l’anime en
-faveur du clergé: les prêtres ne sont point des hommes, pour elle; on ne
-saurait pas lui en ôter le respect: en eux, c’est sa religion qu’elle
-respecte. Entre tous ses frères, le plus jeune de la famille est
-bénédictin; de cinq ans moins âgé qu’elle, longtemps elle l’a porté sur
-son bras; et elle ne le nomme plus qu’avec une tendresse, où déjà la
-vénération est près de l’emporter.</p>
-
-<p>Elle est têtue et rêveuse. Souvent, et, semble-t-il, sans penser à rien,
-elle ne pense pas à ce qu’elle fait. Elle ne nie pas qu’elle est
-opiniâtre; elle s’en ferait gloire, plutôt; elle aime les gens têtus
-comme elle; et souriant, elle répète le proverbe: «Bretons, têtes<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span>
-dures<a id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>.» Forcée de céder, elle est indifférente à ce qu’on exige
-d’elle, et traîne en longueur; elle s’en remet au temps pour ne pas
-faire ce qu’on veut qu’elle fasse; et l’y a-t-on pliée, elle serre les
-lèvres, elle fronce les sourcils, les traits noyés de cette pâleur dorée
-et si étrange, qui est la sienne.</p>
-
-<p>Naïk a la tête petite, et la figure longue. Le visage est très étroit;
-les joues droites, très minces, verticales, posées à plat en forme de
-parois, comme les tempes. L’os des pommettes perce la peau; mais il est
-très petit. Le menton aussi est long, droit, étroit, d’une noble ligne,
-sèche et pure. Et tout ce visage anguleux a la couleur du miel, et la
-douceur de l’oraison.</p>
-
-<p>Voilà la femme d’un robuste marin, brun, tanné comme un sac, trapu,
-simple et le moins raffiné des hommes. Le voix de Naïk est douce, quand
-je lui parle; mais elle crie avec ceux qui crient. Elle en a les gestes,
-parce qu’ils les ont. Si son mari n’était pas un excellent homme, et des
-plus réguliers, Naïk se consumerait de tristesse, elle qui est rieuse,
-bavarde et de cœur joyeux. Et s’il buvait, elle boirait.</p>
-
-<p>Naïk est la femme comme on en voit, de loin en loin, parmi les paysans
-de bonne race: les beautés du peuple et de la terre sont en elle. De
-naissance, elle en a reçu les germes: la vie les étouffe, au lieu de les
-développer. Prise à onze ans par le roi de Bretagne, elle ferait une
-aussi bonne reine des Bretons, qu’elle eût fait une<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span> paysanne, mariée à
-un paysan. Toutefois, tant de beautés cachées, que le regard seul
-révèle, dans une vie médiocre ne peuvent arriver au terme: et tout, dès
-lors, comme en ce pur et doux visage, n’est qu’expression.</p>
-
-<p>C’est ce qu’on ne trouve jamais chez les riches, à la ville et dans la
-vie bourgeoise. Ceux-là montrent beaucoup plus qu’ils n’ont, et même ils
-font illusion sur ce qu’ils n’ont pas. Ce n’est pas l’âme qui perce
-l’enveloppe; mais l’enveloppe qui, pour mémoire, et par ouï-dire, parle
-de l’âme. La beauté des riches est toute charnelle.<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span></p>
-
-<h2><a id="VI"></a>VI<br /><br />
-ENTRÉE A BENODET</h2>
-
-<p class="r">
-Fin juillet.<br />
-</p>
-
-<p>Il faut descendre la rivière de Kemper, ce bras de mer profonde entre
-des forêts bleues, par une claire journée d’été, ou un après-midi roux
-d’automne. Mais l’entrée de Benodet n’est jamais si belle que sous un
-ciel d’orage, quand la nuée est suspendue sur la contrée gracieuse, et
-que les vapeurs cuivrées ou déjà noires luttent avec le soleil couchant.</p>
-
-<p>Par mer, venant de l’Est, Benodet disparaît dans la verdure. Le temps
-est doux, un peu sombre. Un ciel agité et pesant, qui présage des grains
-pour la nuit; et le vent qui fraîchit lance un souffle lourd de menaces.
-On serre la côte d’assez près; et la vue s’étend au loin sur le
-couchant, où court la ligne basse de Tudy, et l’arc du littoral, à fleur
-d’eau, comme une lagune, jusques au coude de Lesconil. On ne distingue
-pas l’estuaire de l’Odet; mais, par delà, on dirait qu’il pleut sur la
-rivière. Le blanc de la dune et la noire masse des<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span> feuillages s’étagent
-sous la tour trop haute du phare en terre. En vain le sait-on: on ne
-croirait pas qu’une rade s’ouvre au pied de ces hauteurs boisées, tant
-elle est fermée et tant elle se cache.</p>
-
-<p>Bientôt, on approche. Les deux rives, lentement, se séparent comme des
-lèvres qui se descellent. Le feu rouge du phare en mer saigne au bord du
-long crépuscule. Le ciel est d’un velours gris, tramé de reflets
-jaunâtres, qui ont la couleur de la fumée au-dessus des usines. Sur ce
-petit pays, l’espace a de la grandeur; les nuages ont du mouvement et du
-trouble... L’agitation d’un ciel passionné prête une âme nouvelle à la
-baie rustique, qui n’avait que du charme. Le ciel fait la pensée des
-pays marins, et leur caractère.</p>
-
-<p>On entre: sur les deux bords, comme une végétation de monstres, les rocs
-couverts de goémons jaunes. La rivière est large plus qu’un fleuve,
-miroitante, soyeuse. Le courant joue entre les eaux de la marée, comme
-s’il ne s’y mêlait pas, et qu’il coulât, laiteux, dans un lit élevé sur
-le lit plus sombre des eaux marines. Une charmante maison trempe dans la
-mer et disparaît sous les fougères. Un petit bois de pins retient les
-restes de la lumière, et une ferme très basse, dans le milieu du bois
-posée, semble un tombeau de chaume, sous les ombres violettes d’un lieu
-consacré.</p>
-
-<p>Partout on a la sensation de l’eau profonde, un vertige familier pour
-les yeux. Les courbes de la rivière se dessinent, molles et gracieuses
-comme des baigneuses couchées: elles se croisent, penchant leurs
-couronnes d’arbres verts, et prolongent la perspective<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> en lointains
-pleins de mystère et de rêve. Ces grands bois se déroulent à perte de
-vue, crête feuillue des collines. A mi-chemin de la hauteur qui fait
-face à la petite rade, une prairie en forme de cirque s’étale sur la
-pente, et cinq ou six chevaux y broutent, pareils à des jouets bruns sur
-l’herbe verte et froide.</p>
-
-<p>Dans le port, des voiles au mouillage, de petits yachts blancs comme le
-plâtre dans l’ombre plus épaisse. Prêt à glisser le long du câble, le
-bac est plein de paysans et de femmes: le vieux passeur, maigre, noir, à
-la barbe pointue, qui a l’air d’un homme en bois, moins les yeux vifs
-sous les sourcils touffus, regarde s’il ne laisse personne. Et voici une
-bonne vieille, sur la rive, qui tout en ramenant les lacets de sa
-coiffe, crie qu’on l’attende, en brandissant un large parapluie de coton
-rouge.</p>
-
-<p>Le long du mur opposé à la cale, un peuple goguenard et violent de
-pêcheurs, le plus souvent silencieux, sont debout adossés à la muraille
-noire, où ils se tiennent, dirait-on, à sécher. Un long voile nuageux
-glisse sur la forêt du Cos-Ker, comme une écharpe de soie grise...</p>
-
-<p>Et grise, la petite église entre les larges arbres.<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span></p>
-
-<h2><a id="VII"></a>VII<br /><br />
-LES VIEUX</h2>
-
-<p class="r">
-Sur la place, à l’île Tudy.<br />
-</p>
-
-<p>Comme les enfants des marins passent leur vie sur la grève, demi-nus,
-les pieds dans l’eau, poussant des voiles, pêchant des crevettes,
-cherchant des crabes, se baignant, prenant d’assaut les barques à
-l’ancre, chevauchant des avirons et se balançant sur les rames, les
-Vieux restent au soleil, et regardent la mer, pendant des jours entiers.</p>
-
-<p>Ils sont rangés sur le quai, assis sur un banc, le dos au mur. Ils
-tournent avec le soleil. Ils ne perdent pas la cale de vue. Pas un
-bateau n’entre ou ne sort, qu’ils ne le remarquent. Et à ceux qui
-cherchent quelqu’un, ils savent dire où il est: avant tout, les Vieux
-ont l’air de ceux qui savent. Ils fument de temps en temps une courte
-pipe de ce tabac qu’ils ménagent; et, quand ils la bourrent, leurs
-doigts soupèsent dans le paquet ce qui reste de l’herbe sèche, qui
-craque. D’autres mâchent en mesure la chique juteuse, d’une bouche
-lente, sur<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span> un rythme que la parole n’interrompt pas, comme ruminent les
-vaches.</p>
-
-<p>La plupart, ils restent silencieux. Parfois, ils parlent aux petits
-enfants qui portent encore la robe; et ils les caressent d’une main rude
-et lourde. Les enfants plus âgés évitent ces doigts noueux et ces lèvres
-piquantes, à cause de la barbe dure, ou du poil ras qui perce en
-chiendent. Et, quand un vieux tient une fillette, souvent elle se
-dégage; glissant sous la paume de la main, la tête blonde se dérobe; et
-fuyant, l’enfant s’efface, comme si elle sortait d’une porte trop basse,
-à la voûte branlante et noircie.</p>
-
-<p>Ils se taisent; mais que n’ont-ils pas à dire? Les garçons ne sont plus
-aussi prudents qu’autrefois; et les filles ne sont pas si modestes. Ils
-sont jeunes, cependant; c’est à eux de vouloir et d’agir. Les Vieux
-regardent, et laissent faire. Bien loin de tout approuver, que de blâmes
-ils auraient à faire entendre: mais ils n’osent point blâmer. Ce n’est
-pas qu’ils aient peur: c’est qu’il sied aux vieux de se taire. Nulle
-part, pas même à la campagne, le vieillard n’éprouve plus fortement le
-sentiment de céder la place: les vieux marins rendent aux jeunes
-l’hommage fatal qu’exige la force; les jeunes hommes ont le pouvoir que
-les Vieux n’ont plus. Et le respect des fils adoucit, sans l’effacer, le
-regret des pères.</p>
-
-<p>Du reste, ils voient tout changer autour d’eux. Plus d’un, qui ne parle
-que le breton, a des neveux qui ne savent que le français. Les filles ne
-sont plus dociles. Elles rient plus haut; elles regardent plus droit;
-elles<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span> font plus de bruit que les gars. Elles s’en vont, aux bras les
-unes des autres, gagner leur vie à l’usine; et, le soir, de retour,
-elles dansent, s’il leur plaît, ou se promènent, ou qui sait quoi.</p>
-
-<p>Les Vieux sont là, et ils contemplent. Ils découvrent une voile au plus
-loin: et quand ils la reconnaissent avant un jeune homme, ils sourient
-dignement, avec une gravité antique: ils sont contents. Ou bien, ils se
-jettent un coup d’œil, de côté, non sans malice: ils sont contents.</p>
-
-<p>Ils consultent le ciel et la mer. Entre eux, ils rendent des oracles.
-Ils supputent le temps qu’il fera demain. Et l’âge de la lune prête à
-des calculs interminables, par rapport aux marées et aux vents. Un
-d’eux, quelquefois, s’étire; et d’un pas roide, le dos voûté, va lire le
-baromètre. On compare; et l’on discute. <i>Les vents sont hauts... Les
-vents sont bas... La marée sera bonne... Vent de noroît est comme les
-belles filles: il se couche tôt et se lève tard... Beau temps au premier
-quart de la lune, beau temps au dernier, disait mon père... L’ingénieur
-ne veut pas le croire... Mais mon père avait raison...</i></p>
-
-<p>Ils ont des recettes pour tout, pour les avaries en mer, pour les
-maladies et pour la cuisine. Car <i>un marin sait tout faire</i>, et tirer
-parti de tout. Ils préfèrent le poisson à la viande: <i>Le poisson veut
-être cuit, et bien relevé de sel et d’épices... La soupe de congres est
-la meilleure: mais n’oubliez pas d’y mettre un brin de menthe...</i></p>
-
-<p>Ils savent ce qui est bon.<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span></p>
-
-<p>Ils sont pleins de récits et d’exemples. Ils ont beaucoup vu mourir; et
-pas un seul n’en est venu à fumer sa pipe, là, sur ce banc, les mains à
-plat sur les genoux, qui n’ait vu la mort de près, bien des fois, et qui
-n’en ait senti le souffle sur sa face. Ils ont une mémoire qui n’en
-finit plus, pour tout ce qui concerne la mer, les temps et les orages;
-et souvent ils ont hérité celle de leur père. A chaque coucher du
-soleil, ils feuillettent leurs annales. Ils disent: «Le 7 février 1864,
-ce fut un ouragan comme on en a peu vu... La nuit du 4 au 5 décembre
-1895, le coup de mer sur l’île fut terrible, par vent de suët<a id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a>: l’eau
-entra dans toutes les maisons...» Ils datent tous leurs récits, comme un
-livre de bord.</p>
-
-<p>Ainsi, ils aiment à narrer. Mais ils préfèrent ne rien dire à conter
-leurs histoires aux incrédules, ou aux jeunes gens qui ne savent pas
-écouter. Leur plaisir est d’épiloguer à l’infini sur les circonstances
-d’un fait: ils ne font jamais leçon; ils la laissent faire à
-l’expérience. Et, qui les entend, connaît par eux qu’il n’y a rien dans
-toute la vie que l’expérience d’un fait.</p>
-
-<p>Ils ne reconnaissent plus leur esprit dans celui de leurs enfants. Ils
-croient où leurs pères ont cru; mais ils voient bien que même si leurs
-fils s’y rangent, ce n’est plus sans doute: ils choisissent dans les
-croyances. Pour eux, ils ont appris qu’il y a des fantômes et des
-revenants: car enfin, il y a un purgatoire, un enfer, et des damnés,
-n’est-ce pas? Ils savent que d’autres ont<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span> pu en voir, si eux-mêmes n’en
-ont pas vu; ils ont éprouvé l’efficace d’une prière et d’un vœu faits à
-propos, en péril de la vie. Ils ont des preuves qu’en terre bénite des
-morts, tirés de leur châsse, dix ans après avoir été ensevelis, sont
-sains comme l’œil. Et leurs femmes le savent aussi: car les vieilles, à
-leur tour, viennent s’asseoir au côté de leurs vieux hommes. Ils se
-regardent et se comprennent à demi-mot: leurs yeux se sont ouverts dans
-le même temps, à la même lumière.</p>
-
-<p>Elles, pourtant, disent les nouvelles: si celle-là a été battue par son
-mari; si les relevailles de l’autre sont faciles; si celui-ci est rentré
-«saoul perdu»; qui est malade; qui est guéri; et pour qui sonne la
-cloche des morts. Elles font les oraisons funèbres, rappelant d’une
-parole toute une existence bien connue. Elles prodiguent le blâme, ou
-partagent l’éloge. Et tous les vieux y souscrivent, du même avis qui n’a
-pas besoin d’être soutenu. Là-bas, sur la grève, les frais rires et les
-pleurs d’enfants.</p>
-
-<p>Les Vieux secouent la tête, et se taisent. Les bateaux rentrent. Le père
-interrogeant, crie: <i>Bonne pêche?</i> Les fils répondent: <i>Oui</i> ou <i>Non</i>,
-brièvement. Souvent, ils ne font pas de réponse; et souvent aussi, les
-Vieux ne questionnent pas. Les bateaux mouillent.</p>
-
-<p>Le soleil descend. Les Vieux regardent toujours la mer, de leurs yeux
-sombres, bleus comme une pierre enchâssée au creux des orbites, injectés
-de sang. Tous sont maigres, et leur peau a la couleur fauve des voiles
-passées au tan... Glabres, ou la barbe longue sous les<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span> lèvres rases,
-ils semblent tous avoir la bouche fine et scellée sur de grands
-mystères. Quelques haillons qu’ils portent, de cuir ou de toile, et de
-ces tons indéfinissables, qui sont ceux des habits où a passé la pierre
-ponce du soleil et de l’océan, sur leur dos ces hardes ont une forme
-noble, et cette suprême décence qui est l’accord du vêtement et de celui
-qu’il couvre.</p>
-
-<p>Et, jusqu’à ce que la nuit ou la brume soit répandue partout,
-enveloppant la mer, les Vieux ont les yeux sur elle, et regardent le
-large, où ils ne vont plus.<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span></p>
-
-<h2><a id="VIII"></a>VIII<br /><br />
-TRIOMPHE DES BARBARES</h2>
-
-<p class="r">
-Au Pont-l’Abbé. En septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Ils sortirent de l’église en menant grand bruit, et de ce pas militaire
-qui sonne comme une offense, parce qu’il semble prendre possession. Les
-moineaux s’enfuirent, et les petits enfants prirent peur: ils coururent,
-patauds et se balançant dans leurs robes lourdes, comme les canards se
-hâtent; et ils s’assirent, faisant des yeux ronds, à l’autre coin de la
-place herbeuse.</p>
-
-<p>Il y avait là deux Yankees et leurs trois filles,&#8212;celles-ci non moins
-semblables entre elles, que ceux-là entre eux: cinq redoutables
-créatures en bois et fer articulés, même air, mêmes cheveux, même
-regard, et peu s’en faut même costume:&#8212;deux palefreniers secs et
-glabres, au crâne étroit; cinq nez pointus sur cinq cols de linge
-droits; cinq voix nasillardes, aussi insupportables à entendre que les
-crécelles et ces jouets d’enfant où l’air, dans une vessie gonflée, fait
-vibrer une anche de métal; les deux hommes fumaient la pipe<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span> courte de
-bruyère; les trois femmes suçaient des sucreries rouges, vertes,
-violettes, pareilles à des bouts de chandelle; tous de haute taille, et
-les épaules carrées; les hommes lançaient des bons mots avec des jets de
-fumée: à tout, ils mettaient peu de paroles et un air de suprême
-importance; les femmes égrenaient des rires nasillards en montrant des
-dents sans doute fausses puisqu’elles paraissaient l’être: ils
-s’avançaient sur un seul rang: la force fumant la pipe aux côtés de
-l’élégance. Tous cinq proclamant de toute leur personne: je suis riche;
-je vous méprise, pauvres; pêcheurs de rien, paysans incultes, ignorants
-du dollar et du téléphone; je suis moi; nous sommes
-l’Amérique...&#8212;Derrière eux venait un Français qui faisait sa cour, qui
-les imitait en tout, et qu’ils traitaient avec un dédain parfois brutal,
-lui laissant entendre qu’il ne serait jamais comme eux, en dépit de ses
-efforts.</p>
-
-<p>Ils venaient de Brest, et parlaient de la rade. Ce n’était rien, si on
-la compare au port de New-York. L’un des palefreniers haussa les
-épaules, et rit en toussant, à la façon des abois: il assura qu’on ne
-ferait jamais rien de ce pays; à la bonne heure, si les Américains
-prenaient en mains la Bretagne... «Nous ne serions pas forcés,
-disait-il, d’aller demain à Penmarc’h en voiture: ni chemins de fer, ni
-hôtels convenables, ni...» Il n’en finissait pas d’énumérer tout ce qui
-manque à la presqu’île infortunée, que l’Océan lui-même sépare de
-l’Amérique. Et les autres d’y ajouter. Par-dessus tout, les Bretons
-semblaient exciter la réprobation de ces hommes sans reproche; ils ne
-riaient plus; ils<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span> parlaient avec acrimonie de leur misère, de leur
-saleté, de leur indifférence; ils les jugeaient stupides. L’une des
-femmes assura, d’un ton offensé, que les Bretons étaient des sauvages
-incompréhensibles; et une autre les compara aux Espagnols, qu’ils
-avaient vus l’hiver dernier: tous admirèrent la vérité de la
-comparaison; et, de la sorte, ces Américains eurent le plaisir de
-confondre deux peuples de l’Europe dans le même mépris. Le plus âgé de
-la troupe fit observer que la Bretagne ressemble encore à l’Espagne en
-ce que le sol est très riche, et qu’on n’en tire pas parti: «Ainsi,
-disait-il, je sais qu’il y a de la houille dans tout ce pays; et, en
-vérité, oui, on pourrait exploiter de grandes mines autour de Kemper.
-Croyez-vous seulement qu’ils y pensent? Ils ont un peu gratté la terre
-autrefois, à ce qu’on m’a raconté; mais ils sont trop paresseux...
-Pensez à ce que des Américains feraient ici: tout le pays serait couvert
-de chantiers et d’usines;.. Kemper serait un grand port de commerce;..
-il n’y aurait qu’à élargir la rivière;.. on ferait sauter à la
-dynamite...»</p>
-
-<p>Telle était la réponse de ces gens si sûrs de leur supériorité à
-l’accueil sans fard d’une terre si vénérable. Ils n’avaient vu Brest que
-pour vanter New-York; et ils venaient de Pittsbourg pour prendre Kemper
-en pitié. Pas un mot pour cette journée divine, pour cette vieille
-église sur cette place ravissante, pareille à une aïeule assise dans la
-prairie. Pas même un regard pour cette ville charmante et rustique. Qui
-nous sera jamais plus étranger, que ces étrangers-là?&#8212;En eux,
-l’éloignement est multiplié par l’insolence. Et ceux qui<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span> passent avec
-mépris par la Bretagne valent encore mieux, selon mon goût, que ceux qui
-s’y installent.</p>
-
-<p>Cependant, sur le quai, des hommes chargeaient avec lenteur une goélette
-danoise et un bateau suédois. Les Barbares s’avancèrent, du même pas
-sonore qui signifie la conquête. Les petits enfants, quittant de nouveau
-leur refuge, se dispersèrent derrière les arbres, aussi plaisants à voir
-dans leurs robes que des poupées qui courent: deux des plus petits,
-ronds et lourds comme des demoiselles à enfoncer les pavés qu’on eût
-enveloppées de jupes, tombèrent dans l’herbe. Les Américaines rirent,
-mais seulement par moquerie; le rire de ce peuple n’est jamais cordial
-ni tendre; leur âme ne sait pas jouer; et c’est pourquoi elle est plus
-fermée à l’art que celle même des nègres.</p>
-
-<p>Le long du chemin de halage, au bord de la rivière verte et bleue, des
-Bretons causaient, tous marins, et parmi eux le pilote de Tudy, homme au
-visage sévère, noir de hâle et à cause d’une barbe courte, pareille à
-une mousse épaisse, déjà marquée de blanc. A l’approche des étrangers,
-tous se turent; et certes si jamais des yeux échangèrent mépris pour
-mépris, ce fut là. Mais dans toute l’Amérique on n’eût peut-être pas
-trouvé d’aussi beaux regards que ceux de ces Bretons silencieux, dont
-trois au moins avaient ces prunelles d’eau profonde où veille la
-lumière, noblesse d’une race.<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span></p>
-
-<h2><a id="IX"></a>IX<br /><br />
-LA MER PARLE</h2>
-
-<p class="r">
-Sur la plage, à Kerloc’h. Le 15 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Elle pleurait, assise, lasse, tombée comme un paquet mou de vêtements.
-Elle pleurait doucement, sur le banc de bois jaune, une planche, portée
-sur deux pieux, devant sa maison, une cabane en bois, couverte de
-chaume. Elle avait contre le genou un enfant malsain, au teint terreux,
-qu’elle tenait d’une main serrée près d’elle. Dans la cabane, d’autres
-enfants criaient et geignaient, d’une voix plus forte, étant plus âgés
-sans doute... Elle ne les écoutait pas; elle regardait droit devant elle
-la mer splendide et rouge. Elle disait, en bégayant, d’une plainte basse
-et lente: «Mon Dieu... Mon Dieu... Ah! pourquoi... Pourquoi?...» Elle
-pleurait doucement au soleil couchant, la misérable. Puis elle se
-dressa, et resta longtemps immobile dans la lumière merveilleuse de sang
-et d’or.</p>
-
-<p>Cette femme était encore jeune; elle avait eu dix enfants, et n’avait
-guère plus de trente ans. Debout, on<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span> la voyait grosse d’une vie
-prochaine: elle avait l’air accablé: et elle ne semblait pas malade,
-quoiqu’elle fût enceinte; mais sa figure ronde, aux yeux simples,
-exprimait une surprise désespérée et d’ailleurs sans révolte. Elle avait
-ce calme placide des brebis, qui n’est point de la résignation, mais
-l’aveu de l’impuissance: les brebis vivantes ont déjà l’aspect des
-brebis mortes, et la seule différence est, dirait-on, qu’elles regardent
-leur supplice.</p>
-
-<p>Celle-ci venait d’être battue par son homme, un terrible buveur, un
-marin qui n’a pas son pareil à la pêche, et sans rival aussi pour boire.
-Il laissait mourir de faim les enfants qu’il faisait au hasard, quand il
-rentrait chez lui, ivre jusqu’à la folie, sans le sou, ayant laissé tout
-son gain dans les auberges, ruiné par une bordée de quatre jours. Il
-cuvait son eau-de-vie en battant sa femme et ses enfants; parfois, il
-les jetait dehors au milieu de la nuit; et d’autres fois, comme
-aujourd’hui, il s’en allait, pillant tout ce qu’il pouvait trouver
-d’économies ou d’aumônes dans la masure, après avoir passé malfaisant
-comme un orage. Cet homme pourtant n’était pas méchant: un hardi marin,
-excellent dans son métier, mais une brute déchaînée, une tête bestiale,
-quand il avait bu; et, avec l’âge, il s’enfonçait de plus en plus dans
-son vice.</p>
-
-<p>Deux enfants déguenillés sortirent de la maison; ils étaient sales,
-maigres, et déjà ils avaient les allures sournoises des bêtes
-craintives, des petits chiens trop battus. Reniflant avec bruit, ils ne
-dirent rien; et ils s’allèrent jeter sur le sable chaud et luisant de la
-dune.<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span> La mère restait debout; et son visage étonné, à l’expression de
-calme désespoir, était rouge à cause des larmes versées et du soleil
-mourant. Une intense clarté tombait de ses yeux; et ce regard, où l’on
-n’aurait lu en tout temps que des pensées vulgaires, parlait plus haut
-que l’intelligence: il disait même plus que la douleur; il racontait
-mystérieusement, dans les mêmes termes profonds et vagues qui sont ceux
-de la mer, du ciel et des arbres, le pouvoir, la grandeur de la
-souffrance et sa nécessité.</p>
-
-<p>La mer souriait, sans bornes; toute ondulée de fleurs, prairie de roses
-effeuillées, de pollen de peuplier et de violettes, elle frémissait dans
-la lumière. L’ineffable splendeur de son indifférence!... Elle n’a pas
-même de dédain: elle ignore, elle est sans pensée, la belle
-bienheureuse. Sur le sable, le flot a porté une carcasse de chien: un
-monde de vermine, de poux, d’insectes marins, s’empresse déjà
-joyeusement sur la charogne...</p>
-
-<p>En vérité, ce fut un beau chien: un danois gris, à la gueule carrée, aux
-pattes admirables, faites pour la course, sveltes, nerveuses, de l’acier
-tendu de soie grise. Mais quand c’eût été le plus bâtard des roquets, il
-n’en vaudrait ni mieux ni moins... Qu’en pense la vermine? Elle n’en
-pense rien.</p>
-
-<p>Maintenant, le soleil était mort; et la femme était retombée sur son
-banc. Son visage n’était plus rouge. Une pâleur presque verte, répandue
-sur ses traits, lui donnait la couleur d’une morte. Pourtant, elle
-tenait pressé contre elle l’enfant malsain qui ne l’avait pas quittée;
-et, l’ayant pris, elle le couchait sur cette poi<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span>trine d’où il était
-sorti, et où il pouvait déjà sentir une misère fraternelle, qui
-mûrissait dans le ventre, contre son oreille, prête à naître, prête à
-crier.</p>
-
-<p>Quoi donc, des millions et des millions de misérables ne vivent ainsi
-que pour mourir? Ils mangent, ils boivent, ils dorment, ils goûtent
-l’amour; mais ce n’est qu’un masque, et seulement afin qu’ils meurent.
-Quoi donc? des besoins qui ne finissent pas, et un plaisir de rien, un
-spasme court; quelques muscles, quelques organes aux longues habitudes,
-que rien ne trompe, à qui la privation est continument douloureuse, et
-dont les joies sont brèves?... Et là-dessus, la mort?...</p>
-
-<p>Oui, chantait le sourire de la mer. Oui, c’est la loi. Il ne faut pas
-changer un grain de sable à la vision. La bête de proie sublime, la vie,
-n’a que faire de ces plaintes. Elle se vante de ne pas penser et de ne
-rien plaindre. Que la mer délicieuse soit la sirène qui module, ou la
-gueule ouverte du monstre, qu’elle dévore ou qu’elle rêve,&#8212;que pas un
-atome ne soit changé à la vision.<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span></p>
-
-<h2><a id="X"></a>X<br /><br />
-LA DANSE</h2>
-
-<p class="r">
-A Kermorgan en Plo... Juillet.<br />
-</p>
-
-<p>Elles dansaient dans la lumière violette du couchant, où couraient
-encore les vapeurs d’une journée d’orage. Non loin de l’entrée du
-manoir, sur le pré dansaient les jeunes filles. Elles étaient dix; et
-l’une d’elles, assise au pied d’une croix, chantait la ronde, d’une voix
-argentine.</p>
-
-<p>Le soleil descendait; et l’ombre s’allongeait sur l’aire lointaine,
-comme une eau noire que frange un ruban de soie grise. La prairie
-rendait son âme de parfums, respirant la fraîcheur du soir après la
-chaude journée; et les feuilles préludaient par un murmure au concert
-prochain des étoiles. Vers le fond du vallon, les orges mûrissaient; et
-l’on entendait en sourdine la fraîche mélodie du ruisseau.</p>
-
-<p>Elles dansaient, les jeunes filles, toutes vêtues de noir, en coiffes
-blanches, pareilles à des sœurs qui se chérissent. Leurs pieds
-retombaient doucement sur<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span> l’herbe molle, et ne faisaient pas de bruit.
-C’était une danse sans folie, un lent balancement, où l’on voyait les
-rubans de la coiffe flotter autour des visages, comme sur les rochers
-les algues marines, et les coins de la collerette blanche se soulever
-comme des plumes sur les seins.</p>
-
-<p>Elles se tenaient par trois; et tantôt elles faisaient une ceinture à la
-prairie; tantôt elles y erraient en courbes sinueuses, comme l’eau d’une
-fontaine qui s’épanche, dessine des méandres et cherche son chemin.
-Quand elles faisaient face aux derniers rayons du soleil, la bouche de
-l’une brillait, semblable à l’églantine rouge que mouille la rosée; une
-lumière triste et tendre, telle une lampe derrière les carreaux d’une
-maison solitaire, vacillait dans les yeux de l’autre; et ces filles
-modestes ouvraient à leur insu des lèvres, qu’un soupir d’ardeur avait
-seul décloses.</p>
-
-<p>Tout d’un coup, et s’effaçant derrière ses compagnes, le plus belle des
-danseuses quitta la prairie. Et toutes se mirent doucement à rire, en
-disant: «Tinaïk, Tinaïk... On sait bien où tu vas...» Un jeune homme,
-d’une grande et noble taille, s’avançait vers Corentine qui s’avançait
-vers lui. Ils échangèrent tout bas quelques paroles, tandis que la danse
-était suspendue. Et sans doute ils ne voulurent point s’y mêler. Mais,
-au contraire, ils s’en furent à pas lents, le long du pré sombre, à la
-lisière du bois. Une odeur de miel et d’absinthe montait de la prairie.
-Des oiseaux, confusément perchés sur les branches, volaient en silence
-d’arbre en arbre, pareils à des pensées perdues qui vagabondent.<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span> Et les
-deux amants s’éloignèrent, en se tenant par le petit doigt: quand elle
-joignit le sien à celui que lui tendait son ami, elle sourit, semblable
-à la lumière du soir sur la mer; elle ne voyait point devant elle, et
-heurta du front une branche basse: les gouttes de la pluie récente
-s’éparpillèrent sur son front en joyau virginal.</p>
-
-<p>Et quand tous les deux disparurent, les jeunes filles reprirent la
-danse, chantant avec celle qui n’avait pas quitté le pied de la croix:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Autrefois, quand j’étais une jeune fille, j’avais un cœur si ardent...<br /></span>
-<span class="i0">Adieu, mes compagnes, adieu pour jamais...<br /></span>
-<span class="i4">Hélas! j’ai donné mon cœur pour rien,<br /></span>
-<span class="i0">Hélas! je l’ai mis où il n’y a plus ni joies, ni plaisirs...<br /></span>
-<span class="i4">Adieu, mes compagnes, adieu pour jamais...<br /></span>
-<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span></div></div>
-</div>
-
-<h2><a id="XI"></a>XI<br /><br />
-TUGDUAL</h2>
-
-<p class="r">
-Entre Rosporden et Carhaix. En automne.<br />
-</p>
-
-<p>D’un pas incertain et lourd qui s’enfonçait dans la boue noirâtre,
-Tugdual, venant de la petite ville, descendait la route rapide, déjà
-ravinée par la pluie. Il avait les bras collés au corps, et ne faisait
-pas un geste; il marchait pesamment, la tête baissée sur l’épaule, et au
-bout de ses bottes éculées, comme des taches jaunes étaient collées des
-feuilles mortes. Soudain, il se jeta dans le fossé vaseux, et se coucha
-tout le long contre la haie. Il levait la tête, et, coiffée d’un vieux
-béret, il l’appuyait aux bruyères humides. Son visage respirait un ennui
-impassible. C’était un homme très grand, aux larges épaules, qui
-semblait très fort et usé par la passion. Son vaste corps était osseux
-et maigre sous les haillons. Il avait la figure basanée, comme du cuir
-fauve; des yeux au regard trop fixe, d’un bleu sombre et luisant de
-métal, au creux des paupières gonflées, dont l’éclat morne rappelait la
-nacre blême, une double<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span> et longue ride partageait son grand front par
-le milieu, depuis le nez jusqu’aux cheveux noirs; et ses mains étendues,
-quoique gâtées par le travail, montraient une belle forme. Il paraissait
-souffrir beaucoup; ou plutôt, il avait l’air d’un homme qui a souffert,
-et qui souffrira bientôt encore, dans un moment de répit. Ses traits
-durs et tirés vers la mâchoire disaient qu’il avait bu.</p>
-
-<p>Il rêvait là, étendu comme un cadavre sur la terre boueuse; et déjà
-c’était le soir. Quand, ayant enfin tourné les yeux, il vit venir du
-haut de la route un prêtre, qui sortait de son presbytère adossé à
-l’église, la dernière maison du bourg. Il se redressa d’un bond; il se
-roidit; et les traits crispés, sans penser même à secouer ses habits
-souillés de fange, il reprit son chemin d’une allure sèche et saccadée,
-comme si ses membres eussent été de fer ou de bois. Mais, de loin, le
-prêtre l’appela par son nom, et n’eut pas à le répéter: Tugdual
-s’arrêta. Il restait immobile, regardant devant soi, sans tourner la
-tête. Le vieux prêtre fut bientôt près de lui, un homme de haute mine,
-aux yeux noirs, vifs et sévères; tout son visage glabre et son vaste
-front avait la couleur du vieil ivoire; il était nu tête, n’ayant pas eu
-le temps, dans sa hâte, de prendre un chapeau. Il mit la main sur le
-bras de Tugdual, et lui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Vous avez encore bu?... Avant-hier, pourtant, vous m’aviez donné votre
-parole...</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, je n’ai pas de parole, répondit Tugdual d’une voix rauque,
-sur un ton bas.</p>
-
-<p>&#8212;Vous avez une parole, Tugdual; mais vous ne la<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span> tenez pas. Je vous ai
-vu passer... Je vous ai vu sortir de l’auberge. Où allez-vous?</p>
-
-<p>&#8212;C’est mon affaire, monsieur le recteur...</p>
-
-<p>&#8212;Non, c’est la mienne. Vous savez ce que j’ai promis à votre pauvre
-femme...</p>
-
-<p>&#8212;Laissez-moi... lâchez mon bras, monsieur le recteur. Je vous dis de me
-lâcher...</p>
-
-<p>&#8212;Vous ne vous en irez pas ainsi. Il va faire nuit; et il pleuvra...</p>
-
-<p>&#8212;Il ne pleut pas sur les morts.</p>
-
-<p>&#8212;Restez ici. Vous dormirez au presbytère...</p>
-
-<p>&#8212;Vous m’avez chassé une fois; je n’y rentrerai plus... c’est juré... Je
-l’ai mérité, du reste; et vous ne pouviez pas me garder...</p>
-
-<p>&#8212;Ne pensez pas à ce qui s’est passé, il y a longtemps. Vous êtes un
-honnête homme, Tugdual...</p>
-
-<p>&#8212;Je ne suis pas un honnête homme, monsieur le recteur. J’ai envie
-d’être mort.</p>
-
-<p>&#8212;Venez avec moi...</p>
-
-<p>&#8212;Je ne veux pas. J’ai envie d’être mort. Laissez-moi
-tranquille,&#8212;dit-il avec irritation, après un silence; mais il ne fit
-pas un geste de son bras, où la main du vieillard était posée.&#8212;Que me
-voulez-vous enfin?&#8212;reprit-il d’une voix grondante; et ses yeux
-brillaient d’une flamme hagarde, comme une lampe dans la
-fumée.&#8212;Dormir?... Aller chez vous?... Non. Vous êtes trop près du
-cimetière...</p>
-
-<p>&#8212;Votre femme vous a tout pardonné, Tugdual; elle vous aimait.</p>
-
-<p>&#8212;Je ne l’aimais pas, moi. Je l’ai tuée.<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Non, que dites-vous là?</p>
-
-<p>&#8212;Je l’ai tuée, que je vous dis. Je le sais mieux que vous...</p>
-
-<p>&#8212;Ce n’est pas vous, Tugdual, qui l’avez fait mourir; elle est morte de
-chagrin, et parce que Dieu l’a permis...</p>
-
-<p>&#8212;Je vous dis que je l’ai tuée... C’est moi, son chagrin,&#8212;fit-il avec
-une irritation violente.</p>
-
-<p>&#8212;Obéissez à la pauvre créature, puisque vous vous repentez ainsi,
-Tugdual...</p>
-
-<p>&#8212;Je ne me repens pas... Je l’ai tuée, et j’ai bien fait...</p>
-
-<p>Le prêtre regarda longuement l’homme qui lui parlait de la sorte, plus
-roide sur ses pieds que jamais, et dont les lèvres frémissaient,
-fébriles. Il soupira, pensant: «Je n’en tirerai rien.»</p>
-
-<p>Cependant la nuit grise tombait du ciel gris. Tout le ciel bas pesait
-sur la route noire et les arbres sombres, comme un pierre funèbre, sans
-une veine plus claire, une dalle de grès, uniformément livide. Un
-chat-huant froua, dans le fourré des hêtres; et un coup de vent pluvieux
-fit grincer au loin la girouette.</p>
-
-<p>&#8212;J’ai envie d’être mort..., répéta Tugdual avec lenteur; et, pris de
-colère:&#8212;Ah! voyons, laissez-moi aller!</p>
-
-<p>Et d’une secousse rapide, il se dégagea de l’étreinte du prêtre. Dans
-ses yeux vacillait une lueur d’égarement sinistre. «Cette nuit... Cette
-nuit même...» murmurait-il.</p>
-
-<p>Le vieux prêtre le suivait du regard. Et Tugdual s’éloigna d’un pas
-raide et saccadé, entre les haies funèbres sous le ciel morne.<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XII"></a>XII<br /><br />
-BUCOLIQUES DE SEPTEMBRE</h2>
-
-<p class="r">
-En Benodet.<br />
-</p>
-
-<p>Ayant trouvé le champ libre, le troupeau quitte la lande, taureau en
-tête. De-ci, de-là, les vaches tirent de la haie une branche molle, une
-tige verte. Elles mordillent au passage, et ne s’arrêtent pas. Elles
-sont cette fois à la promenade. Elles vont sagement, balancées sur leur
-large croupe, comme les barques sur la vague. Elles lèvent un peu la
-tête de côté; on dirait qu’elles cherchent à voir le pays, et que le
-taureau noir les guide: parfois, il se retourne à demi; il les regarde
-venir, quand elles s’attardent. Il les conduit ainsi jusque sur le
-phare. Elles foulent la terrasse dallée, qui sonne sous leurs pas; elles
-frottent leur museau contre la grille, où rien n’est vert, ni tendre, ni
-bon à manger. Une, les cornes passées sous la balustrade, médite, et
-rumine, tirant la langue entre les barreaux.</p>
-
-<p>Le matin est bleu comme le myosotis; il sent la fleur<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span> et le sel; la
-brise tiède est un souffle, un frisson dans une lyre d’or.</p>
-
-<p>Cependant, le taureau noir s’est enhardi jusque sur les roches. D’un
-sabot délicat et sûr, il va plus loin que le phare; il descend sur les
-pierres trempées que le jusant découvre; et il se campe sur le dernier
-roc, où la mer se brise. Le bloc noir et brillant d’eau se confond avec
-le sabot noir de l’animal, et lui fait un socle. Il contemple avec
-attention la rive, que la lentille de son gros œil reflète, inaltérable.
-Dans l’air si bleu et si clair, sur la roche où le soleil n’épanche pas
-encore sa vague blonde, on dirait moins le taureau que l’ombre d’un
-taureau même...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Hommes et femmes, nous avons un sexe pour les animaux; et leur nez le
-leur dit. On s’en aperçoit, quelquefois, à la campagne.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Six mauvis de bruyère s’égayent du joli matin: le soleil se lève à
-peine, et ne touche qu’un bord de la rivière. Les minces oiseaux
-volètent allègrement sur un petit chêne: ils s’y posent en quinconce,
-comme des bougies sur un candélabre vert; ils dansent, en sautant d’un
-léger bond; d’une branche à l’autre ils vont, se suivant tous et gardant
-leur ordre.</p>
-
-<p>Le yacht descend le flot, rasant la rive; il porte sans doute vers les
-îles, à la chasse des goélands, une bande de jeunes hommes en savant
-équipage, casqués, bottés,<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span> armés. Et les oiseaux, pleins de joie, se
-posent sur la haute voile, si claire dans l’ombre bleue. Un coup de feu,
-un coup de crosse; et trois des mauvis tombent. Le soleil gagne le yacht
-et la rivière; et sur la voile blanche, il éclaire quelques taches
-sombres, un peu de plumes, de duvet et de sang.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Solennellement, au chaud soleil, un cortège s’avance du chemin crayeux
-sur la lande. Pieds nus dans les sabots, une jeune fille aiguillonne
-d’une mince baguette une grande vache rouge; la bête souffle et fait
-l’indocile; deux paysans, le chapeau en tête, et sans veste, marchent
-sur les flancs; un troisième, au bout du champ, surveille le petit
-taureau pie, qui meugle, en donnant de brusques coups de corne, le front
-bas. Le beau matin de septembre est déjà brûlant. On mène la vache au
-taureau.</p>
-
-<p>La large jeune fille, aux joues rouges, pousse la vache devant elle; et
-les hommes la présentent à l’étalon qui renifle, bave et, dressé sur les
-sabots, bondit contre la femelle, comme un cheval qui se cabre. La vache
-se dérobe; et le mâle, irrité, retombe en beuglant. Deux des hommes
-rient, sur une parole brève que le plus jeune a lâchée; l’autre reste
-grave et ne dit pas un mot.</p>
-
-<p>La forte fille aux hanches larges ne fait plus un geste; un de ses bras
-lui pend le long du corps; de l’autre, qui tient la baguette, à grands
-coups distraits, elle frappe la haie devant elle, ayant un peu tourné la
-tête, et semblant regarder les buissons.<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span></p>
-
-<p>Un composé de plantoir rond et mobile, de spatule qui flaire, et de
-bêche solide, un instrument à forer, à remuer la terre, à arracher, à
-renifler, c’est le groin. Et les oreilles du porc rose sont des plats à
-barbe, truffés et luisants.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>De bonne heure, fouettés par la brise fraîche, les cochons viennent en
-se dandinant sur la lande verte. C’est un de ces matins clairs, où la
-campagne semble lavée, vêtue de neuf, tant elle est gaie, et brille
-propre.</p>
-
-<p>Ils sont deux porcs, trois truies et deux petits cochons noirs aux soies
-encore lustrées. Un des ménages marche en avant, la truie serrée contre
-le porc, et se donnant des coups de tête, quand les groins toujours
-baissés se rencontrent sur quelque ordure. Ceux-là sont blancs, de
-petite taille, le col énorme et ballant: quand ils se tournent, la queue
-en fouet entre les fesses, le poil cessant avant le dos, ils ont l’air
-nu, et leurs grosses cuisses roses sont d’une nudité obscène qui n’est
-pas celle des animaux.</p>
-
-<p>Une truie géante, haute sur pattes, grande comme une génisse, roule bord
-sur bord, fouillant de tous côtés avec une espèce de hâte allègre, et
-découvre enfin une fosse, au coin le plus retiré de la lande, où les
-maisons d’alentour font leur vidange. Aussitôt de s’y jeter, comme un
-nageur plonge. Sa masse enfoncée fait comme une pierre dans un étang:
-elle éclabousse de toutes parts une pluie d’immondices. Elle s’avance
-dans ce bain jusqu’à perdre pied. Quand elle en sort, la truie<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span> rose est
-plus noire que les cochons noirs. Elle est teinte d’ordures. Elle répand
-une puanteur d’égoût. Toute la lande pue d’elle. Les deux petits
-porchers rient aux éclats, et poursuivent la bête qui grogne.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Par la barrière ouverte, la vache rousse entre dans le jardin en fleurs.
-Elle regarde, circonspecte, si ni l’homme, ce dieu terrible, ni le
-chien, son ministre puissant, esclave mobile, plein de bruit et de
-malice, ne la guettent dans le beau jardin, où tout est bon à manger, si
-vert et si frais encore. Tout en tournant les yeux, elle met le moment à
-profit, et happe une botte d’œillets, un bouquet de chèvre-feuilles et
-des jacinthes juteuses. Inquiète et toujours broutant, enfin elle se
-rassure: un festin inespéré. Depuis le mois de mai, rien de si savoureux
-sur la langue. La bonne herbe est telle que de l’eau sous les babines:
-et, en outre, l’herbe nourrit. On peut même se frotter le front piqué
-par les mouches contre les branches de pommier, non sans mâcher quelques
-pousses. Et ni le dieu, ni son soldat terrible, qui vaut mille mouches à
-lui seul, ne donnent signe de vie. Ce jardin est un paradis perdu, rendu
-aux vaches. Il faudrait peut-être avertir les autres, là-bas, sur la
-lande sèche.</p>
-
-<p>La Rousse beugle. Et soudain le dieu accourt avec son chien, et le bâton
-au bout du bras, ce bras divin, incalculable, qui fait tout ce qu’il
-veut, qui va si loin. Cris, abois. Un grand coup sur la croupe. La vache
-détale en soufflant.<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XIII"></a>XIII<br /><br />
-FIN DE FÊTE</h2>
-
-<p class="r">
-A Saint Gw..., en Pen-Marc’h. Septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Ils commencèrent la fête après les prières. La journée était très
-chaude.</p>
-
-<p>Les auberges en plein vent, longues tentes couvertes de bâches vertes,
-s’ouvrant d’un seul côté, laissaient voir une foule d’hommes et de
-femmes assis autour des tables en bois blanc, dans l’ombre noire: les
-marins et les paysannes entraient par groupes; ils s’offraient à boire,
-et vidaient les verres en riant; puis, sortant d’une auberge, ils
-passaient dans une autre. Elles formaient une sorte de rue couverte; et,
-sous les toiles d’un vert d’olive poussiéreuse, où s’étalait en lettres
-noires le nom du tavernier, c’était une enfilade d’espaces obscurs,
-pleins de fumée, qui évoquaient l’idée d’étranges cavernes, refuges
-propices à des méfaits; sur le seuil, les servantes s’empressaient
-lentement, à la mode bretonne; le long des tables, et jusqu’au fond
-sombre de ces salles dressées sur quelques piquets, on<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span> distinguait les
-verres qui brillent, les rubans des femmes, et les broderies jaunes des
-gilets.</p>
-
-<p>Un air de plomb tombait; et sur la place bruissait le tumulte des pas et
-des paroles. A mesure que le soleil déclinait, la chaleur se fit plus
-étouffante. Les paysans dansèrent, au son de la bombarde; et l’on
-entendait rouler le rythme des pieds lourds sur la terre dure. Puis,
-beaucoup s’en furent à la hâte pour dîner. D’autres demeurèrent, et se
-mirent à boire d’un air résolu, cloués sur leur chaise, et comme décidés
-à ne jamais s’en aller de l’auberge. Ils restèrent silencieux, quelque
-temps; et la fête parut dormir, pour une heure. Au crépuscule, tous peu
-à peu revinrent, à la façon des fourmis, rares d’abord et clairsemés,
-grouillement noir ensuite; la foule s’entassa entre les tentes; et
-lentement, comme monte la mer, grandit l’orgie.</p>
-
-<p>Les hommes et les femmes, les enfants et les vieux, tous buvaient,&#8212;et
-chacun semblait sortir de soi-même pour prendre un caractère nouveau:
-son être de boire. Un homme chantait, couché contre un mur; et quelques
-paysans, l’ayant vu, l’interpellèrent; ils n’obtinrent pas de réponse,
-et, campés devant lui, ils se mirent aussi à chanter. Il y en avait
-d’étendus, tout de leur long, comme des morts: ils ne faisaient pas un
-mouvement; et quand la lumière d’une lampe éclairait leur tête, on
-apercevait un trou rond et noir, la bouche ouverte, au milieu d’une face
-raidie. Dans un coin, un vieux homme, aux lèvres crispées, saisit une
-poule par les pattes, la coucha le bec en bas, et se mit à lui piétiner
-la tête à coups de botte: la poule cria violemment comme pour<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span> faire un
-œuf, et battit des ailes; ses pattes se roidirent; quelques plumes
-grises se détachèrent; et le misérable œil rond roula au bout du bec,
-comme si la poule avait picoré une lentille. Deux enfants, d’abord
-effrayés, ouvrirent la bouche en <i>o</i>, et, s’étant regardés, rirent.</p>
-
-<p>Un homme chantait, assis sur un escabeau. Quelques autres arrêtaient
-tous les passants pour les faire boire. Les femmes burent aussi; le
-café, mêlé d’eau-de-vie, dans les grandes tasses, était du noir de la
-mauvaise encre, et l’alcool y faisait des yeux, comme de l’huile. Un
-marchand gras et blême, la mine sérieuse, à peine déridée de loin en
-loin par un sourire, allait et venait, au milieu de la joie; et, calme,
-il tirait du cidre ou de l’eau-de-vie aux tonneaux, d’instant en
-instant. Vérifiant d’un œil rapide les pièces et les sous, une bouteille
-dans la main droite, de l’autre il les enfonçait sans bruit dans une
-large sacoche, serrée à sa ceinture par une courroie jaune.</p>
-
-<p>Le bruit croissait; la foule se pressait, patiente. Elle formait des
-groupes lents, qui demeuraient sur place et parlaient en buvant, tandis
-que sur le terre-plein l’on voyait aux lampes fumeuses se balancer les
-danses. Point de propos obscènes: dans les yeux une lueur de chaude
-gaieté qui, peu à peu, se fit plus brûlante, comme la flamme s’élève de
-l’incendie; et plus tard, dans toutes les prunelles, se répandit
-l’ivresse de la violence, ou un rêve malsain de tristesse... Le long
-crépuscule versait peu à peu dans la nuit.</p>
-
-<p>Des enfants avaient bu; et leurs bouches crispées ne pouvaient plus
-cesser de sourire, comme si les muscles<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span> des lèvres avaient été soudain
-paralysés. Une femme, qui riait, fit goûter l’eau-de-vie à son
-nourrisson au maillot: il se mit à cracher, comme un chat; puis, il bava
-de plaisir, tirant un bout de langue blanche pareil, entre ses joues
-rondes, à une amande fichée dans une pomme.</p>
-
-<p>Deux femmes se disputèrent aigrement; et une jeune fille pâle, derrière
-elles, semblait attendre qu’elles eussent fini, déjà résignée à passer
-la nuit dans cette attente. Un homme roide, contracté, adossé au mur,
-comme une poutre, d’une main infatigable étalait sa barbe d’un seul
-côté: des poils lui restaient aux doigts; il les regardait en souriant,
-d’une mine hébétée. Près de lui, sans qu’il y prît garde, un femme assez
-âgée, grasse et très blanche, larmoyante, tomba contre la muraille: elle
-récitait, sans se lasser, les premiers mots de l’<i>Ave</i>. D’anciens
-matelots se donnaient le bras, hurlant, les yeux effrayants, la tache
-sanguinolente de l’ivresse sous les paupières; et d’autres pêcheurs se
-taisaient, plus terribles encore, à cause de leurs faces fermées, aux
-grands traits roides: tels des rocs, pleins d’ombres, crevassés de noirs
-reflets; quelques-uns parfois tressaillent brusquement; un d’eux bave en
-serrant les dents, et la salive jaune coule, lichen sur ce menton rasé;
-un autre psalmodiait une histoire: à la fin, on le fit rouler sur la
-grève, d’un coup de poing.</p>
-
-<p>Un ou deux Anglais, ivres aussi, matelots d’un navire à l’ancre, furent
-pris à partie; et les couteaux luirent. Mais, le gendarme inquiet parut;
-et le groupe se dispersa. Un prêtre passa, portant une face rouge sur
-une<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span> soutane maculée. Un grand paysan roux courait sur le chemin, criant
-des défis: à toute force, il voulait se battre; et son œil mauvais de
-bête qui ne se connaît plus, avait la couleur vitreuse et striée d’une
-groseille à maquereau, jaillie ronde de l’orbite. Quelques gars
-couraient lourdement derrière les maisons, poursuivant des filles, dont
-on entendait le rire étrange, haletant, où l’appel du désir se mêle au
-cri de la crainte, et où déjà l’on surprend le râle de la fureur
-sensuelle. Beaucoup de femmes erraient, incertaines, cherchant leurs
-hommes du regard; à l’abri des salles basses, par les portes ouvertes,
-on voyait une foule noyée dans le fumée des lampes lugubres qu’un
-brouillard étouffait, couchant les flammes, et d’où s’élevait un
-brouhaha grave. L’énorme crâne chauve d’un paysan avait roulé, du milieu
-de sa poitrine, contre la table: l’homme ronflait, les jambes écartées
-en compas, d’un pied de la chaise à l’autre: parfois, il se secouait; il
-crachait comme s’étranglant; et la tête retombait: près de lui, un
-enfant se tenait, peureux, silencieux et pensif.</p>
-
-<p>Au loin, grondait un tumulte confus. Les femmes avaient l’œil brillant,
-comme verni sous une laque de flamme. Assise sur une pierre, une belle
-fille blonde, l’air à la fois honteux, cynique et égaré, se tenait le
-buste renversé, la gorge droite, souriant avec une sorte de délice
-navré... Rouge elle-même, à demi ivre sans doute, une femme courte, aux
-gros doigts gonflés, fouillait son homme endormi, et lui prenait le
-reste de son argent. Une autre, abandonnée, regardait avec haine son
-mari qui riait, gai d’insolence, et plein d’une obsti<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span>nation terrible
-dans le plaisir de son vice: «Hé, hé quoi?...» répétait-il. Sous une
-tente en toile verte, une bande d’amis et de parents hurlait: on eût dit
-des fous; les uns violets, les autres blêmes, ils poussaient ensemble
-leurs cris, et brusquement ils se taisaient ensemble. Un vieux, au nez
-long et pointu, frappa un coup solide sur la table, qui fit sauter les
-verres; et tous se turent encore, étrangement.</p>
-
-<p>Par troupes de quatre et de cinq, des matelots passaient, d’une allure
-débraillée et brutale. Les plus à craindre n’étaient pas les jeunes
-gens; mais les hommes de quarante ans à cinquante. On en voyait, les
-yeux en sang, à fleur de tête, la lèvre rase, le menton comme encadré de
-cuir noir par une bande de barbe courte; ou bien, les sourcils en
-broussailles, les favoris incultes, ils avançaient un mufle luisant et
-rouge. Un frappait du plat de la main dans le dos d’un large singe roux,
-aux prunelles fauves, et dont les yeux semblaient un cercle d’ébène lamé
-d’or. Un autre, aux grasses oreilles poilues, percées d’un anneau de
-cuivre, crachait longuement devant lui, comme s’il avait voulu tracer sa
-route. Un autre encore mit sous le nez de son voisin un gros poing velu
-de roux, semé de lentilles jaunes; et le voisin découvrant ses dents,
-fendait sa bouche sur un rythme lent, à la manière des vaches, quand
-elles mâchent, et rejetant automatiquement la tête sur son épaule...</p>
-
-<p>Le vent de mer soufflait au-dessus des roches, et sa large haleine
-agitait les cheveux et les rubans sur ces têtes violentes. Mais l’arôme
-salé de l’Océan lui-même<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span> ne chassait pas une odeur terrible et lourde,
-partout répandue: quelque chose de profond, quelque chose de triste
-comme le remords à l’ancre dans le crime, pesait sur ces hommes. Il
-flottait un air de meurtre, une lueur farouche; et, comme une vapeur,
-était suspendu le délire...<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XIV"></a>XIV<br /><br />
-LA BELLE DU MAIL</h2>
-
-<p class="r">
-Au Pont-l’Abbé. Un jeudi de septembre.<br />
-</p>
-
-<p>L’après-midi d’été resplendissait dans l’espace. Une claire ardeur était
-suspendue entre le ciel bleu et la terre lumineuse; tout était blond
-sous le soleil; à l’ombre, tout était bleu. Dans les petites rues de
-Pont-l’Abbé, trop étroites pour que la lumière touchât le sol, il
-faisait presque frais, comme sous une voûte de pierre, et sur les
-places, la chaleur tombait joyeuse, impitoyable aux yeux, telle que
-l’est aux oreilles une fanfare.</p>
-
-<p>La grande place du Marallac’h, plantée d’arbres en son milieu,
-sommeillait entre les maisons arides. Mais sur les vieilles pierres
-aussi, le soleil d’été jette un charme, un réseau d’or. Et le ciel bleu,
-comme un sourire, dort sur les tilleuls. La place est presque vide; le
-mail déjà presque désert. Les chalands ont quitté le marché sous les
-arbres, et les étalages des fripiers, où luisent encore au milieu du
-drap noir et des habits, le velours jaune, les broderies rousses et la
-soie. Il ne<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span> reste plus que quelques femmes qui, le porte-monnaie à la
-main, hésitent entre le désir de l’emplette et la dépense. Les fripiers
-ploient leur marchandise, en recherchant les plis anciens. Un ou deux
-paysans attardés causent avec des marchands, comme eux vêtus à la
-paysanne. Dans un coin, une fillette essaie un tablier bordé de bleu; et
-rieuse, elle cambre le corps en arrière, pour voir l’effet de l’étoffe
-sur sa robe... Un grand matelot, maigre et roux, qui semble une statue
-de cuivre, planté dans un rayon de soleil, cause lentement avec deux
-Bigoudens<a id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a>, au coin de la rue Pen-ar-Happ; un vent léger, un souffle
-délicieux agite un moment les rubans de velours sur les chapeaux de
-feutre noir, au grain frisé de peluche; et l’un des hommes, se
-découvrant, éponge du mouchoir son crâne chauve, rouge et ruisselant de
-sueur en gouttelettes égales, comme celles de la rosée, le matin, sur
-les pavots... Ils parlent sans se hâter, comme pour mieux se sentir
-perdre le temps. Le matelot, entre ses doigts disjoints, tient un gros,
-un vieux porte-monnaie, dont le cuir vert est fendillé d’écailles,
-gonflé de pièces et de sous... Là-bas, entre les deux places au soleil,
-la rue étroite semble un canal bleu entre deux disques d’or...</p>
-
-<p>Et voici qu’au bout de l’allée, non loin de la Communauté des
-Religieuses Augustines, arrêtée et parlant à un marin, je vois une jeune
-fille merveilleuse. Je la<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span> contemple, frappé d’admiration. Elle pouvait
-avoir vingt-deux ans. Elle était grande et svelte même sous le costume
-de Pont-l’Abbé, qui alourdit toute taille; et même sous la coiffe
-bigoudène, la forme de son visage restait d’un pur ovale. Elle laissait
-voir de ses cheveux, dont les boucles longues étaient de la couleur du
-filin roux, quand il brille au soleil. Elle avait de longues mains
-blanches et des lèvres en arc, de ce pourpre délicat et brûlant qui est
-propre aux œillets.</p>
-
-<p>Qu’elle était belle dans sa souple jeunesse... Mais l’air de ce visage
-en était la merveille: on ne sait quoi de chaste et de voluptueux
-ensemble, de grave, de paisible et de séducteur, comme si une âme
-enfantine et courtisane s’épanouissait à la même heure dans la fleur de
-ce corps. Qu’elle était belle, et plus que tout, de sembler si
-inconsciente. En vérité, une beauté seigneuriale: la grâce de celle qui
-est sûre de toujours séduire, et qui n’a jamais trouvé un homme qu’elle
-ne l’ait soumis et charmé. Elle me rappelait la fauve et tranquille
-Vénitienne, que Titien montre dans sa chambre et que Carpaccio promène
-dans les fêtes. Elle souriait à peine, indifférente. Le noble être,
-plein de vie, de rythme et d’harmonie, sans une réflexion, sans une
-ombre... Je ne me lassai pas de l’admirer, capable de tout avec la même
-tranquillité douce et le même sourire, capable même de passion, et
-pourtant de ne jamais servir qu’au désir.<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XV"></a>XV<br /><br />
-UNE HUTTE</h2>
-
-<p class="r">
-Chemin de Ker-Loc’h... 20 octobre.<br />
-</p>
-
-<p>On remarquait cette hutte pour son air sombre, quoi qu’il y en ait bien
-d’autres plus misérables. Elle était collée au sentier qui va vers la
-dune, comme une verrue sur une joue; elle semblait tomber d’un côté,
-suivant la pente. Une seule fenêtre, si c’en est une qu’une lucarne
-moins grande qu’un carreau de vitre, et bouchée tant bien que mal,
-derrière trois barreaux de fer, avec des chiffons et des pierres. La
-maison ne s’étendait pas sur plus de quatre ou cinq pas de long; on
-était frappé d’y toujours entendre un bruit de voix, d’en voir sortir
-nombre de gens, et, tant qu’avait duré l’été, de trouver réunie sur le
-seuil une compagnie nombreuse. Là dedans vivaient en effet deux
-familles, dont l’une a dû être dépossédée, depuis, par la mort: le père
-infirme, et la fille épuisée par la phtisie.</p>
-
-<p>Cet homme avait eu un peu de bien; mais un accident l’avait rendu à demi
-paralytique. Dès lors, il<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span> s’était couché, comme ils font si souvent,
-d’un air qui accepte la mort, qui semble l’attendre, et qui se résigne à
-vivre ou à mourir, peu importe, dans une entière soumission à la
-fatalité. Il avait vécu, il avait bu, pour consoler son oisiveté; il
-avait eu des dettes, et ne pouvait pas les payer. Il restait sur le
-grabat, indifférent aux jours, et peut-être sans regrets.</p>
-
-<p>Cependant, sa fille avait grandi. On l’avait mise en condition. Dans la
-grande ville où ils l’avaient menée, ses maîtres avaient veillé sur
-elle. On lui avait appris le ménage et la propreté. Quand elle revint,
-pour l’été, avec ses dames sur le bord de la mer, elle jouait à la dame
-elle-même: elle connut les jouissances de la vanité, et le plaisir
-d’humilier les petites filles, ses compagnes. Elle portait un chapeau;
-et le dimanche, se rendant à la messe, elle mettait des gants.</p>
-
-<p>Puis, trois ou quatre ans plus tard, comme elle en avait dix-huit ou
-dix-neuf, tout d’un coup elle quitta sa protectrice. Jamais elle n’en
-put donner la raison; elle paraissait l’ignorer elle-même. Aux questions
-elle répondait: «Pourquoi? Je ne sais pas... C’est comme cela...» Elle
-partit donc, laissa la ville, répliquant à tout: «Je m’ennuie...» et
-quoi qu’on lui pût dire, elle revint au pays. Elle trouva son père
-impotent, et plus misérable qu’il n’avait jamais été. Un des créanciers,
-réduit lui-même à l’extrémité, s’était installé avec toute sa famille
-dans la maison de l’infirme forcé d’y consentir, et n’ayant pas un autre
-moyen de s’acquitter. Une chambre longue de cinq pas, dont un<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span> homme,
-monté sur une chaise, touchait le plafond, hébergea dix ou douze
-personnes.</p>
-
-<p>Quand la jeune fille fut de retour, elle dépouilla tout ce qu’elle avait
-appris, et une à une toutes ses bonnes habitudes, comme on quitte un
-vêtement de voyage;&#8212;et, comme on reprend son habit de tous les jours,
-elle rentra dans ses mœurs de villageoise dénuée de tout. Plus de soins;
-plus de bains; plus d’eau même, sinon à de rares intervalles; au lieu de
-porter des gants, quand ses bas furent troués, elle n’en mit plus. Loin
-de se parfumer, elle oublia l’usage de l’eau claire. Elle parut languir:
-elle était rentrée au pays, se disant malade: en peu de temps, il fut
-avéré qu’elle avait la poitrine atteinte. Elle toussait; elle rendait du
-sang; elle restait comme morte en de longues défaillances. Elle semblait
-s’en soucier à peine, non plus que de la hideuse misère où elle était
-tombée aux côtés de son père infirme. Quelqu’un, qui la secourait, ne
-voyait jamais chez elle la moindre expression de plaisir: elle y
-paraissait insensible. A quoi rêvait-elle, placide, et le visage encore
-assez plein?&#8212;Mais, sans doute, elle ne rêvait à rien: elle demeurait
-sur son lit, et n’en descendait plus. Tout lui était indifférent; et
-peut-être elle-même. Les Bretons ont souvent ce tour oriental d’esprit:
-ils font à la fortune, bonne ou mauvaise, le même visage qu’un arbre
-dans la terre fait au temps.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>On avait tendu une espèce de loque entre le coin de la salle où le père
-et la fille vivaient couchés, et celui où se tenait l’autre famille,
-père, mère et sept enfants,<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span> huit peut-être. Ce soir, après une journée
-pluvieuse et tiède, j’ai vu par la porte ouverte pouiller le taudis. Ils
-n’ont pas tous un lit: plusieurs couchent sur des couettes en balle
-d’avoine; point de draps, ni de couvertures. Il vient de cette chambre
-une odeur infecte de sueur, de linges souillés, d’enfants crasseux et de
-lait aigri. Dans un coin, de la paille, des pommes de terre en tas, et
-une grande poêle mince à faire les crêpes... Chaque fois, là dedans, que
-quelqu’un quitte sa place et se meut dans l’air chaud de la pièce,&#8212;un
-souffle d’étable en sort, chargé d’un relent de saumure et de
-transpiration. Posés de travers sur le plancher de terre battue, sont-ce
-des meubles, ces rares morceaux de bois noir, vernis de crasse? Est-ce
-un morceau de lard qui pend sous l’âtre, ou un haillon?</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Sur sa couche, la jeune fille, à demi assise, tousse sèchement. Elle n’a
-pas la force de parler aux trois petits enfants qui l’entourent, et qui
-sont assis dans son lit avec elle: car les enfants de ses voisins, de
-ses hôtes forcés, passent le temps dans le lit de cette phtisique qui
-crache, presque mourante, et qui les caresse...<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XVI"></a>XVI<br /><br />
-FIN DU JOUR</h2>
-
-<p class="r">
-En Kerloc’h. 19 octobre.<br />
-</p>
-
-<p>Il fait triste et gris. Le crépuscule soucieux d’une journée morose
-regarde la campagne. Les landes et les buissons s’assombrissent. Les
-souches d’ajoncs retiennent un rayon de lumière, et le renvoient de
-côté, louche comme un regard sournois.</p>
-
-<p>Le poulain rouan s’ennuie dans la lande, et tourne sa tête, au mufle
-naïf de jeune nègre, vers sa mère, la jument blanche, qui mâche
-mécaniquement du foin, tombé de quelque voiture sur la route.</p>
-
-<p>Les enfants rentrent à la maison, un fruit à la main; et la bonne
-chienne, qui les suit, happe un quartier de la pomme aux doigts du plus
-petit, qui crie. Au tournant du chemin, la vieille grand’mère, qui
-toujours se hâte et trottine, traîne son petit-fils, si blond qu’il
-semble de lin blanc, qui bavarde, qui se cambre en arrière, tirant sur
-le bras de la bonne femme, et veut aller en canot, dit-il.<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span></p>
-
-<p>Les nuages roulent pesamment à l’Ouest. «Il y a mention de tempête»,
-fait Naïk à la vieille Marie. Et celle-ci de bénir cent fois le nom du
-Seigneur, pour détourner le mauvais sort de l’orage, et l’éloigner des
-siens qui sont en mer.</p>
-
-<p>La longue ferme, au coude de la route et du pré, contre les haies où les
-hauts genêts sont en fleurs, souffle doucement un long, un mince fil de
-fumée bleue, au-dessus du chaume. C’est une solide bâtisse, en pierre
-grise qui brille. Et par la porte ouverte, pleine d’une ombre rousse, on
-voit dans la salle déjà noire, où luisent les charbons rouges au fond de
-l’âtre, une jeune femme debout près du dressoir, qui, les bras arrondis,
-comme si elle appelait la nuit à elle, range sa coiffe...<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XVII"></a>XVII<br /><br />
-TEMPÊTE</h2>
-
-<p class="r">
-Coup de Sud-Est. Jour d’octobre.<br />
-</p>
-
-<p>Soudain, le jour d’automne s’est obscurci. On ne voit plus le soleil que
-par plaques de cuivre, posées de loin en loin au hasard des éclaircies,
-sur les hauteurs et sur les rives. Partout, entre deux échappées
-lumineuses, des pans d’ombre tragique, grise de ce gris qui n’est ni le
-jour ni la nuit, mais qui semble la couleur des éclipses.</p>
-
-<p>Un court moment de silence. L’espace retient son haleine, comme dans
-l’angoisse et la terreur. L’air a la palpitation morne et lente d’un
-cadavre qui se refroidit. Dans la lande, le bétail beugle&#8212;et, tout au
-fond du pays marin, sans qu’on sût dire où, un sourd mugissement de mer
-répond au beuglement des bêtes.</p>
-
-<p>On tourne la tête, du côté où l’on n’a pas pensé à regarder encore: et
-l’on reste effrayé. Roulent et tombent du Levant sur la mer, d’immenses
-nappes noires. Tant elles se précipitent, qu’on ne peut les suivre dans<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span>
-leur galop; et toutes bientôt se confondent. Dans la masse, on ne
-distingue plus que des étages d’ombre. Sur la base reculée des nuages
-noirs, tournent en fumant des tourbillons noirâtres, teintés d’ocre et
-de roux, pareils à la fumée du charbon, dans les villes de houille. Ce
-ciel lugubre cache l’autre, et s’abaisse toujours davantage sur l’Océan
-qui verdit, qui se plombe, comme un malade dans l’accès de fièvre
-pernicieuse.</p>
-
-<p>Les bonnes femmes secouent la tête et disent:</p>
-
-<p>&#8212;Le ciel a bien mauvaise apparence...</p>
-
-<p>&#8212;C’est la tempête...</p>
-
-<p>A ce nom, elles se signent.</p>
-
-<p>&#8212;Hier soir, fait un vieux marin, je l’ai dit: les vents sont bas. Il y
-aura du dégât avant la nuit.</p>
-
-<p>Et il fume pensivement sa pipe, la tête en l’air, renversée pour
-consulter le temps.</p>
-
-<p>&#8212;<i>Ma Doué! Ma Doué<a id="FNanchor_E_5"></a><a href="#Footnote_E_5" class="fnanchor">[E]</a>!</i> murmurent les femmes.</p>
-
-<p>Et, tout à coup, comme si le monstre était né de l’embrassement du ciel
-et de la mer, et se déchaînait, éclatant entre leurs faces qui le
-pressent, le vent se rue avec un cri terrible. La rafale bondit; les
-hurlements brusques se suivent de si près qu’ils ne font plus qu’une
-clameur accablante. La mer se forme. Les vagues montent à l’assaut des
-rocs.</p>
-
-<p>&#8212;Pourvu qu’ils soient tous rentrés à l’Ile, fait une bonne vieille,
-hochant du menton.</p>
-
-<p>Et le vieux marin dit, en breton, à ceux qui sont près de lui:<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span></p>
-
-<p>Un mot de prière pour les gars qui sont en mer, Chrétiens. Tous se
-signent; et, levant leur bonnet, murmurent le <i>Pater</i>, comme font les
-mendiants à la porte des riches. Ils mendient l’aumône de la vie.</p>
-
-<p class="c">La nuit.</p>
-
-<p>Tempête.</p>
-
-<p>Un bruit immense remplit confusément l’espace. Les coups de la mer qui
-déferle, répétés à l’infini, sur un rythme interminable, font penser aux
-canons d’une bataille géante. La rumeur éternelle roule, comme une basse
-d’orgue, une pédale sans fin, qui soutient les traits aigus et rapides
-de la rafale. Le profond murmure des flots sur la grève et les roches
-sonne en bourdon: une cloche lointaine partout où on l’entend, et qui
-fait vibrer toute la côte, aux ondes d’un tocsin formidable.</p>
-
-<p>Là-dessus, comme les hauts cordages crient, tandis que la coque du
-navire, battu par les lames, ahane pesamment, dans les hautes régions de
-l’air, tout hue, tout siffle. Ululant sur la tête échevelée des vents en
-cavalcade et des vagues au galop, on ne sait où cachées, les chouettes
-et les orfraies de l’ouragan donnent un concert sinistre.</p>
-
-<p>Toute la maison tremble. Parfois, l’on ne s’entend pas parler dans la
-même salle: la poussée du vent gonfle les vitres, qu’on s’attend à voir
-voler en éclats. Les portes dansent, fermées, entre les murs et les
-gonds. De tout leur corps de bois, les fenêtres grelottent dans les
-châssis. Et plus terrible que tout le reste, au large<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> du ciel, la
-pleine lune, froide comme un obus de glace et de diamant. Elle illumine
-la tempête, pareille au regard sans pitié du tumulte. La mer a la
-couleur de la mort: blanche, livide, l’immensité est comme un champ de
-neige en révolte, dont l’écaille se soulève, et qui jaillit contre le
-ciel. Dans l’air flagellé court une odeur cuisante et sèche: la
-poussière et l’éclat de la lune se confondent. Sous cette clarté
-funeste, la clameur de l’ouragan, ses bonds sinistres ont la frénésie du
-délire. La mer est une puissance en folie, échappée dans la rage. Les
-fous sont lâchés dans la nuit. Et c’est bien un rire de fou furieux, le
-rire osseux des galets roulant là-bas à chaque flot qui se retire.<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XVIII"></a>XVIII<br /><br />
-VISITE AU PHARE</h2>
-
-<p class="r">
-A Benodet. Dimanche 15 juillet.<br />
-</p>
-
-<p>Tous ensemble, ils vont visiter le phare. Ils sont sept gars, et huit
-filles blondes, tous en costumes noirs et bleus, parés de velours, et la
-coiffe blanche ou le chapeau à rubans sur la tête. La bande robuste des
-paysans marche comme une troupe. Ils tiennent tout le chemin: tantôt,
-les filles se réunissent et s’avancent sur un seul rang, les garçons
-ferment la marche; tantôt, au contraire, les couples se forment; et
-comme il y a une fille de trop, c’est à qui elle ira. On dirait des
-enfants à la promenade: ces frais paysans du haut pays entre Spézet et
-Châteauneuf ouvrent de grands yeux sur la mer: le sentiment de l’un est
-celui des autres; ils n’ont qu’un mot à dire pour se comprendre.
-Parfois, ils se taisent tous à la fois: et leur ferme visage prend un
-air de gravité triste; parfois, ils éclatent de rire tous ensemble; et
-leurs traits sont lumineux; ils ouvrent largement la bouche, et leurs
-dents brillent. Que ce peuple de Cornouailles, sur le bord<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span> de la mer ou
-dans les campagnes, partout ailleurs que dans les villes enfin, est
-d’humeur passionnée... Ils sont brusques, et pleins de caprice: ils
-passent en un instant de la tristesse à la gaieté. Et sur leur figure,
-au calme monotone de l’oraison succède tout à coup la folie de
-l’ivresse.</p>
-
-<p>Les filles, elles, ne regardent rien, ni la mer, ni les rochers à pic,
-ni les belles rives. Elles sentent les regards de leurs amis sur elles;
-et rien ne les occupe plus. Quand elles se parlent à l’oreille, c’est
-d’eux seuls qu’elles jasent; quand elles tournent la tête, elles les
-épient, avec confusion ou avec malice. Pour ces bonnes amoureuses, le
-chemin n’est point ici plutôt que là: il leur en souviendra toujours
-comme du chemin des amoureux. Deux ou trois sont si contentes qu’elles
-pensent à chanter: mais elles n’osent pas, n’étant pas chez elles; leurs
-lèvres restent ouvertes sur l’air qu’elles fredonnent; et dans leur
-bouche, qui semble blonde à la lumière d’or, on voit se mouvoir de haut
-en bas leur langue, comme une palette.</p>
-
-<p>La route brûle au soleil; la lande brille comme un pré vert nimbé de
-flammes. Les paysans s’engouffrent sous la porte basse et noire du
-phare. On les entend rire dans l’escalier. «Il fait frais ici», dit
-l’un. Une femme pousse un cri, et se plaint de n’y rien voir. Les voix
-s’éloignent; et le bruit sourd des pas sur les marches se perd enfin.
-Puis, les voici qui, parvenus au sommet, poussent des clameurs joyeuses.
-Ils s’entassent sur la terrasse étroite, et font un cercle noir derrière
-le balcon. Ils découvrent le vaste horizon. La splendeur déserte de<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span> la
-mer s’offre à leurs yeux: ils s’en détournent, et regardent vers le
-Nord. Ils cherchent à reconnaître le coin de terre où ils sont nés, et
-où ils seront, à leur tour, des morts.</p>
-
-<p>Une fois sortis, ils se mêlent les uns aux autres, et se prennent à la
-taille. Mais leurs bras rudes n’ont point de prise grossière sur les
-épaisses ceintures. A la fin, l’une, la plus jolie, dont les cheveux
-sont légers comme un rayon, se met à courir; et tous la suivent, chacun
-emportant sa chacune, ainsi qu’à la danse...&#8212;«En voilà une bande!»
-murmure en riant celui qui reste. C’est un matelot, carré, jeune, d’une
-force mesurée qu’on sent celle d’un athlète: il est rasé, d’une peau
-fine comme une femme, le teint rouge à cause de la chaleur et du repas
-qu’il a fait. Tel qu’il est là, roide sur le chemin, le visage enflammé
-aux traits tirés et longs, il semble un terme de brique, où s’épanouit
-la fleur de deux yeux bleus en faïence de Delft. Puis, quand il voit que
-ses amis sont déjà loin, il se donne un coup de poing sur la tête, et,
-au galop, part à leur poursuite.<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XIX"></a>XIX<br /><br />
-PETITS BRETONS</h2>
-
-<p class="r">
-En Benodet.<br />
-</p>
-
-<p>Le petit Lawik veut qu’on lui ôte ses souliers, pour mettre de petits
-sabots noirs, qu’il tient à la main... Sa mère, occupée, ne s’en soucie
-pas...</p>
-
-<p>&#8212;Laisse ces sabots, dit-elle; ce sont ceux de ton frère; tu vois bien
-qu’ils sont trop grands pour toi...</p>
-
-<p>Mais lui s’entête: c’est justement ce qui le tente, de faire danser ses
-pieds dans les sabots du frère aîné, qui a sept ans. Il suit sa mère à
-la cuisine; il tourne, en trottant, autour d’elle; sous l’âtre, il
-cherche à la saisir par la jupe. Comme elle ne s’y prête pas, il se met
-en colère; un gros pli se forme entre ses sourcils froncés, et le sang
-lui monte au front. Il piétine: et il crie, en tendant une jambe:</p>
-
-<p>&#8212;Mets-moi-les, <i>mamm</i>... Je serai gentil, <i>mamm</i>... Je serai mignon à
-toi... Si tu les mets pas, j’irai le dire à M. le Recteur...</p>
-
-<p>Naïk ne peut se tenir de rire. Et, sans le vouloir,<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span> comme si elle
-répondait à ma pensée, son fils entre les bras, elle le regarde avec
-amour, et dit:</p>
-
-<p>&#8212;Mon petit Breton, mon petit Breton...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Deux marmots, laids et ridicules, une petite fille de huit ans, au nez
-pointu, et son frère qu’elle bourre: il n’a pas quarante mois. Ils sont
-vêtus à la mode des villes par des parents aussi laids qu’eux,
-demi-bourgeois. La petite et le petit ont un béret de marin; sur le
-ruban de l’un, on lit l’<i>Océan</i> et sur l’autre, le <i>Neptune</i>. Voilà ce
-que les petits Bretons gagnent à ne plus porter les charmants bonnets du
-pays; et quand ils voient passer un de ces admirables petits gars, tout
-ronds dans leur robe d’infante, les cheveux d’un si bel or sous la
-calotte rouge, le <i>Neptune</i> et l’<i>Océan</i> s’en moquent. Ils l’ont vu
-faire à leurs parents, plus rustres cent fois que les bonnes gens qu’ils
-prétendent tourner en dérision.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Les petits paysans sont hommes plus tôt que les enfants des villes, par
-les besognes qu’on leur confie et qu’ils sont forcés de faire. Mais
-elles prolongent l’enfance en eux, loin d’y mettre un terme avant le
-temps; et c’est ainsi que de grands paysans, forts et musclés comme des
-athlètes, ont une âme enfantine et des regards d’enfants. Les jours de
-fête, ce sont des écoliers lâchés.</p>
-
-<p>Tous les enfants s’ennuient. Ils ne savent que faire. Ils sont nuls. Ils
-jouent, faute de mieux. De là, outre la contrainte, que les petits
-paysans font les hommes si tôt à la campagne, mènent le bétail, vont et
-viennent aux travaux. Ce sont, d’abord, autant de jeux. La servitude<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span> ne
-commence qu’à la longueur et au temps régulier de la tâche. Et ces
-enfants s’ennuient alors, comme tous les enfants.</p>
-
-<p>Ils se vengent en jouant avec les bêtes, comme les petites filles avec
-les poupons qu’on leur met aux bras.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Un jeu de petits Bretons.</p>
-
-<p>Ils prennent de vieux bâtons; ils y pendent des haillons, d’antiques
-loques; ils se jettent sur le dos un torchon ou une serviette; puis,
-l’un derrière l’autre, par rang de taille, et le plus orné au milieu de
-la bande, ils font la procession.</p>
-
-<p>Ils élèvent haut leurs bannières. S’ils ont un chapeau, ils l’ôtent; et
-ils tournent à pas solennels, en chantant à tue-tête tout ce qu’ils
-savent de l’office et de mots latins. Ils vont, d’un grand sérieux, et
-sans jamais rire du jeu, tant qu’il dure. On entend interminablement:
-<i>Alleluia... ah!&#8212;Ora pro nobis&#8212;Et spiritu sancto&#8212;pax&#8212;pax vobiscum.</i>
-Le plus petit, en queue, qui n’a pas trois ans et parle à peine, récite:
-«<i>Ave, maris</i> tella, tella...»</p>
-
-<p>Ils jouent à la messe, avec une dignité imperturbable et une sorte
-d’onction.</p>
-
-<p>Le plus beau, c’est le vieux Crozon, qui croit à toute sorte de signes
-et de mauvais présages. Il a toujours peur d’une profanation, d’un
-blasphème, d’un hasard coupable, et que le Ciel ne châtie l’imprudent.
-Excès de respect que lui souffle la crainte extrême qu’il sent de la
-mort. Il ne peut souffrir ce jeu de la messe. Il prétend que les<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span>
-enfants, tournant autour de la maison, «font un enterrement». Et sitôt
-qu’il les entend chanter en latin, il sort en colère de la salle où il
-fume sa pipe; et, fort irrité, met les petits en fuite, les menaçant de
-son bâton.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Dans son berceau, sous les rideaux en ogive, le petit Lawik dort. Il est
-rose, couché sur le dos, un peu penché sur l’épaule droite. Si immobile,
-que ce charmant sommeil émeut vaguement; le souffle imperceptible, la
-bouche déclose, la petite lèvre en l’air. Il a le bras gauche nu,
-mollement posé le long du corps. Il tient sa joue de la main droite; et
-le bras nu jusqu’au coude est gracieux comme la branche qui porte un
-fruit. Un bout de ruban rouge descend de ses cheveux blonds jusqu’à ses
-lèvres; et des boucles presque blanches collent à ses tempes où brille
-une rosée de sueur.</p>
-
-<p>La vieille femme, à la peau tannée et ridée, comme une outre, vêtue de
-noir, regarde dormir l’enfant, et dit ses prières. La chienne rentre par
-la porte entr’ouverte, fait le tour de la chambre, et, voyant tout dans
-l’ombre, disposé pour la nuit silencieuse,&#8212;silencieusement aussi tourne
-en rond quatre fois sur ses pattes, soupire en ramenant sa langue
-juteuse d’un bord à l’autre de la bouche, et se couche devant le foyer.<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XX"></a>XX<br /><br />
-ANNONCIATION DU SOIR</h2>
-
-<p class="r">
-A B., le 30 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Sur la mer, le ciel est une pensée bleue tombée sur des feuilles de
-saule. Caresse tiède aux yeux, tout est velours de ce qu’ils voient,
-tout est soie.</p>
-
-<p>Je regarde passer trois longs nuages d’or, fuseaux que laisse échapper
-de ses mains la journée défaillante: ils courent légers au-dessus des
-chênes.</p>
-
-<p>La mer terrible est ivre de ses charmes. Mais en vain: si séduisante et
-si cruelle, dans son repos elle pousse soudain un soupir qui déchire, et
-qui appelle. Elle est amoureuse, et toujours triste.</p>
-
-<p>L’inquiétude et le rêve se cherchent des lèvres, au bord de l’eau. La
-roche retient l’algue mouillée. Sur le sable de velours fauve, les
-cailloux polis luisent comme des pierreries. Le soleil couchant allume
-des rubis et des topazes sur la plage.</p>
-
-<p>L’inquiétude délicieuse griffe le cœur. Le troupeau cherche la vachère;
-et le taureau, immobile sur ses<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span> sabots noirs, tend le cou. Les cornes
-noires de la vache semblent l’ombre d’une fourche dans l’air lumineux.
-On appelle sur l’autre rive. Un chien qui aboie. Un enfant qui rit.</p>
-
-<p>Puis le silence, tandis que la lumière semble l’écho d’un concert
-inaccessible. Et la mer murmure.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Le rêve mortel ondule sur la mer. Qu’est-ce que tout cela? La pensée
-d’un mort, qui médite la vie?... Ou la vie qui s’adore elle-même, dans
-la langueur? Ou...</p>
-
-<p>On m’appelle, de l’autre rive.<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXI"></a>XXI<br /><br />
-BRUMAIRE</h2>
-
-<p class="r">
-Un petit port de pêche. En novembre.<br />
-</p>
-
-<p>La mauvaise saison est venue, qui ne s’en ira plus de cinq ou six mois,
-hargneuse hôtesse. La Toussaint a mis fin au bel automne. Les jours
-heureux sont tombés comme les feuilles; et Brumaire arrive pour
-ensevelir ses morts.</p>
-
-<p>Quelquefois, le matin, le ciel paraît pur: et un clair soleil se lève.
-Mais on ne gagne qu’une heure; et jamais on n’est sûr de celle qui la
-suit. La mer elle-même avertit que les gros temps sont établis pour de
-longues semaines: par une calme matinée, elle se montre encore irritée
-et douteuse; elle fait prévoir la tempête même au joli temps. Elle se
-forme dès la veille; et son air mystérieux est celui de la menace. Il
-n’y a plus de douceur ni d’enchantement dans l’énigme de son sourire.</p>
-
-<p>Novembre enveloppe le petit port d’un suaire. Il fait mauvais, pour les
-gens de la ville, quand il pleut; pour les marins, ce n’est pas la pluie
-qui fait le mauvais<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span> temps,&#8212;c’est le vent et la brume. Les canots
-restent à l’ancre: qu’iraient-ils faire en mer? Avec une seule misaine,
-ils ne vont pas assez dans le vent; chaque lame passe par-dessus bord,
-et vous couvre d’eau. On ne pêche plus guère. Et la misère s’abat
-lourdement sur ceux qui ayant fait quelque gain dans la bonne saison,
-ont déjà tout bu.</p>
-
-<p>Je vois ces hommes entrer en hiver, comme dans une caverne d’ennui.
-S’ils n’ont le travail de la pêche, cet affût continuel dans le danger
-de la mer, que leur reste-t-il? Tous ces petits ports bretons sont
-plongés dans un ennui polaire, qui dure six mois. Encore les femmes
-ont-elles la peine de la maison, et les souffrances aiguës de la misère:
-les enfants qui crient, et ceux qui sont malades; le problème éternel de
-la nourriture, posé chaque jour, et qu’il faut résoudre, coûte que
-coûte; les querelles entre elles, et les humiliations réciproques: la
-douleur de vivre occupe. Mais les hommes connaissent le sentiment
-raffiné de l’ennui. Ils ont l’ennui épais, qui convient à leur nature
-rude, mais ils l’ont: l’homme des villes n’éprouve pas cette passion
-triste, il ne sent que son écrasement; et, quand il relève la tête sous
-la meule, il ne connaît que l’envie. L’ennui de ces Bretons est à celui
-des raffinés, comme leur eau-de-vie à la morphine et aux autres
-narcotiques.</p>
-
-<p>Ils se traînent sur la cale, s’il ne pleut pas, le bonnet descendu
-jusqu’aux yeux, enfoncés dans leur tricot et leur double veste de drap
-et de toile; les pieds dans les lourds sabots, que fourrent les
-chaussons. Les uns en loques, les autres rapiécés de tous les bouts; et<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span>
-d’autres, les moins âgés quelquefois, à l’abri de bons vêtements. Si un
-rayon de soleil perce le ciel gris, ils lézardent le long du mur humide
-où se pose la pâle clarté d’or. Ils ne parlent guère; ils n’ont plus
-rien à se dire. Les enfants jouent et se poursuivent à la sortie de
-l’école, pareils en tout aux poules sur un tas de sable...</p>
-
-<p>Puis, le soleil se cache; et la brume accourt, épaisse, étouffante, qui
-bouche l’horizon. Les hommes bâillent; et, la pipe entre les dents, ils
-aspirent l’âcre brouillard avec la fumée chaude du tabac. Leur esprit
-est confus et lourd comme la haie brumeuse, où tout se brouille. Ils ont
-froid. Les épaules remontées, et les mains dans les poches, ils n’osent
-pas remuer, pour ne pas laisser l’air aigre leur mouiller les os. S’ils
-rentrent chez eux, iront-ils se mettre au lit et dormir pendant quinze
-heures? Ils n’ont point envie de leurs femmes... Ils demeurent mornes,
-et sans paroles. Ils passent alors par un des états les plus nobles du
-monde: ils rêvent et ne pensent pas. Mais tout est trop obscur dans ces
-âmes confuses: l’esprit ne distingue point les images qui le hantent, et
-le cœur ne s’en émeut pas. Et la même humeur, qui fait des poètes, fait
-des ivrognes avec ces hommes-ci: car, frissonnant d’ennui, et ne sachant
-que faire, ils vont secouer tous leurs brouillards à la lumière de
-l’auberge.<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXII"></a>XXII<br /><br />
-LE JOUR DES ANGES</h2>
-
-<p class="r">
-Près de Plouh..., en Pont-l’Abbé.<br />
-</p>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Le bruit doux de la fontaine chantait <i>Amen</i> au jour tranquille. Le
-murmure disait: «Je suis là, je suis là...» et: «Venez...»</p>
-
-<p>Plusieurs paysans parurent sur le chemin. Chacun de son côté, ils
-venaient avec leurs femmes; et leurs enfants les précédaient. Ils
-descendaient isolément le raidillon, près du bois humide. Quoique ce ne
-fût pas dimanche, ils avaient leur air et leurs habits de fêtes. Ils
-marchaient avec une sorte de gravité; et par la main les femmes tenaient
-de petits enfants parés comme pour une procession.</p>
-
-<p>Ils ne parlaient pas beaucoup. Se rencontrant, ils se saluaient à peine
-d’un mot bref. Ils étaient sérieux, et pareils à ceux qui vont à
-l’église, dans l’intention d’y prier. Les enfants, quelquefois,
-partaient pour rire;<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span> mais ils s’arrêtaient aussitôt, et leur petite
-moue d’attention semblait reprendre un rôle. Ils avaient des yeux gais
-et des mines graves. La petite Yvonnik, ayant vu sa mère rajuster les
-plis de son tablier, en frappant du bout des doigts l’étoffe sur la
-hanche, tapotait le sien, tantôt d’un bord, tantôt de l’autre, en se
-dandinant.</p>
-
-<p>Les femmes étaient larges, dans l’étroit chemin, sous les branches. La
-plupart étaient jeunes; et il y en avait deux en robe de bure bleue, qui
-avaient la semblance de gros bluets ouverts, d’une espèce rustique.</p>
-
-<p>Ils allaient en silence, descendant la pente du vallon. La fontaine
-bruissait sous leurs pas, comme les chuchotements de la compassion.
-L’humble vallée était vaste par l’air de solitude qu’on lui sentait, et
-par une grâce farouche. Elle était retirée entre des clairières, comme
-une bague au creux de la main à demi fermée d’une femme. Il faisait plus
-doux qu’on ne peut dire, de cette douceur moelleuse qui alanguit
-l’espace avant les orages. Un peu de brume fluide fumait à l’horizon.
-L’air était lilas.</p>
-
-<p>Le coucou appelait faiblement dans le bois, de sa flûte en sourdine. Un
-nuage passa... Et l’eau fut grise.</p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Elle pleurait; et son mari, assis sur un coffre, serrait les lèvres, le
-regard perdu, résolu de ne rien dire, ni un mot de consolation, ni rien
-de ce qu’il éprouvait. Il gardait son sentiment comme un secret.
-Pourtant, sa<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span> femme ayant bégayé dans un sanglot: «C’est... c’est la
-seconde fois... ah...»&#8212;les muscles de sa face se rétractèrent, et il
-eut les larmes aux yeux...</p>
-
-<p>&#8212;Habillez-le, dit-il.</p>
-
-<p>Il se roidit; et, le plat de la main appuyé sur le coffre, il suivit
-d’un regard avide cette toilette...</p>
-
-<p>Elle, cependant, avait disposé les beaux habits sur le banc d’honneur,
-devant le lit de famille. Un autre lit était resté ouvert: la mère prit
-sur l’oreiller un pâle enfant aux blonds cheveux. L’enfant ne faisait
-pas de bruit, et il ne tendait pas les bras à sa mère. Elle, de ses
-mains rouges tenait Yvon; et elle frémissait, toute. Les battements du
-sein soulevaient son corsage maigre, tiré vers la taille; et deux
-sillons de larmes marquaient son menton carré comme à la craie.</p>
-
-<p>Quel enfant sage et doux: d’une pâleur mortelle, en vérité, et d’une
-docilité taciturne qui faisait mal. Il pouvait avoir trois ou quatre
-ans. Ses blonds cheveux, où la mère passait une main caressante et
-plaintive, étaient très longs. Il fallait que ce petit Yvon fût bien
-malade, pour être à ce point silencieux. Il devait être fort lourd: ses
-bras retombaient sans force et si lourdement... Mais la tête surtout
-suivait tous les mouvements de sa mère, le front baissé et donnant du
-menton sur la poitrine haletante. Le front bouclé vint à portée des
-lèvres maternelles: elle le baisa avec passion.</p>
-
-<p>&#8212;Il est chaud, dit-elle. Il est chaud...</p>
-
-<p>Et elle éclata en pleurs.</p>
-
-<p>&#8212;Donnez-le-moi, fit l’homme à demi-voix.</p>
-
-<p>Elle le lui tendit, et retomba sur le coffre, près du lit clos.<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span></p>
-
-<p>L’enfant était en jupon de laine: ses pieds nus semblaient de pierre,
-salie de boue par endroits; les orteils étaient droits, sans mouvement.
-L’homme prit l’enfant sur ses genoux. Il le contempla douloureusement.
-Il était gauche en ses gestes; et l’excès de douceur, qu’il y voulait
-mettre, le rendait malhabile. Puis, comme ayant longtemps résisté au
-désir, il appuya la joue de l’enfant contre ses lèvres, et le baisa
-ardemment.</p>
-
-<p>&#8212;Petit Yvon, murmurait-il, mon petit Yvon...</p>
-
-<p>Mais le petit Yvon ne répondait rien, et paraissait ne pas entendre. Le
-père soutenait la tête levée, qui fût retombée sans cette aide. Qu’elle
-était pâle et livide contre le visage hâlé du paysan... Et de quel
-étrange et lourd sommeil cet enfant était possédé... Il avait les yeux
-fermés et retirés au dedans des orbites par un rêve absorbant. Sa petite
-bouche violette était entr’ouverte: un double pli, plus lourd encore que
-le reste de ce visage accablé, creusait les coins de cette bouche un peu
-gonflée; une ride plus profonde que celle des vieillards les plus
-chargés d’âge s’était gravée au burin dans cet enfant de trois ans.</p>
-
-<p>Sur le coffre, la mère assise, jeune et presque belle en sa simplicité
-pesante, faisait face à l’homme, fort et haut sur le banc.</p>
-
-<p>&#8212;Il est encore chaud, dit-il à son tour. Prenez-le, Marie.</p>
-
-<p>Elle avait bien pleuré. Maintenant, elle était tranquille et presque
-souriante, comme au milieu de la pluie, quand un rayon impuissant de
-lumière brille. Avant de reprendre le petit Yvon, elle fit le signe de
-la<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span> croix, sur elle et sur lui. Elle lui mit les bas et le bonnet
-multicolore, où dominait le rouge; elle le chaussa; elle ajusta la robe
-riante et le gai vêtement sur le petit garçon, immobile comme un jouet.
-Elle était résignée. On eût dit qu’elle n’avait pas pleuré à sanglots,
-naguère. Elle faisait l’habilleuse avec soin et sans hâte. Un des bras
-de l’enfant était posé sur son épaule, et l’autre allait et venait selon
-que la mère le maniait. Il fléchissait sur ses jambes, qui gardaient
-leur pli avec roideur.</p>
-
-<p>Mais, quand elle eut fini, et qu’elle l’eut couché entre ses bras, ayant
-senti la peau déjà plus froide, et voyant la tête renversée comme dans
-un cri, elle s’écria tout en pleurs:</p>
-
-<p>&#8212;Mon Dieu, mon Dieu... C’est donc vrai qu’ils vont venir... pour toi, ô
-mon Yvon très cher... mon petit enfant... pour toi aussi... ô mon
-Dieu...</p>
-
-<p>Et, ne pensant plus à le baiser, elle sanglotait amèrement; et ses
-larmes tombaient sur le visage, rigide entre les bords du bonnet, le
-visage du petit mort...</p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Dans la maison, les parents étaient assemblés, les vieux plus près de
-l’âtre profond et noir, avec ses bancs de chaque côté du manteau; les
-moindres, plus voisins de la porte. Et les femmes du pays entrèrent,
-menant leurs enfants, les belles poupées blondes, en robes vertes,
-rouges, jaunes, coiffées de pourpre ou de bleu.<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span></p>
-
-<p>Par la porte ouverte, on voyait le sentier. Les douces haies
-s’inclinaient aux pieds du vallon. Le murmure de la fontaine versait sa
-plainte égale. Un vent faible et chanteur bruissait entre les branches.
-Et le ciel bas et doux, le ciel violet, semblait le regard triste que
-penche sur l’étroite fenêtre un passant, qui s’est arrêté, et qui
-s’afflige, regardant du dehors une douleur rencontrée.</p>
-
-<p>Le petit Yvon était couché dans son cercueil, comme une statuette parée
-dans sa boîte. L’eau bénite, près de lui, allait continuellement de la
-tasse, où les doigts la prenaient, sur le pâle visage. Et les mains
-parlaient le langage alterné des signes de croix. Les mères conduisaient
-leurs enfants au cercueil. «C’est le petit Yvon, disaient-elles,
-embrasse-le... Il va en paradis...» Ils se dressaient sur la pointe des
-pieds, les bras écartés et trop courts dans la robe longue: et les mères
-haussaient les plus petits jusqu’aux lèvres du mort. On voyait leurs
-chaussures dans le cercle de la jupe, comme les pieds en bois des
-jouets, quand on les soulève. Des petits tendaient leur bouche ronde et
-s’amusaient à ce jeu du baiser, naïvement; et presque tous regardaient
-de côté l’assistance, les yeux loin du visage que leurs lèvres
-touchaient. Plusieurs faisaient un signe de croix, très long, très
-large. Ils recommençaient, et se regardaient faire. Et parfois ils se
-trompaient, ne se rappelant plus quelle épaule il faut toucher la
-première: ils attendaient que leur mère se signât, pour l’imiter.</p>
-
-<p>Ils étaient tous très graves et très recueillis. La petite Jeannette,
-qui avait six ou sept ans, s’approcha, tenant<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span> obstinément la tête
-baissée. Elle se rappelait bien le pauvre petit Yvon. Il y a quelques
-jours encore, ils jouaient ensemble, tous les deux. Il était si joli...
-Elle l’aimait; elle le préférait à tous les autres enfants... Puis,
-c’était le filleul de sa mère. Jeannette est tout éperdue. Voilà qu’Yvon
-est mort... Un mort, c’est un grand chagrin pour tout le monde... Un
-malheur obscur et vague... On ne parle pas dans la maison des morts...
-On pleure. Un grand malheur... elle ne sait pas lequel. Être mort, c’est
-ne plus être là... Mais Yvon est là encore; et pourtant, il est mort.
-Elle craint de le voir défiguré: il est tout noir, peut-être? ou sans
-tête?... Ou qui sait si on ne l’a pas changé? S’il ne remue pas, sans
-rien dire, comme ces bêtes qu’on voit quand on bêche: puisque les morts
-vont sous terre.</p>
-
-<p>Elle est rouge d’émotion, de regret et de peur. Lorsque enfin, au bord
-du cercueil, elle lève les yeux, elle aperçoit son petit Yvon, comme
-elle l’a connu, mais pareil aux statues de la chapelle,&#8212;si blême, si
-raidi... Elle le touche des lèvres: il est froid comme la pierre. Alors
-son cœur lui saute dans la poitrine, et lui monte à la gorge, poussé par
-l’affliction et la crainte. Elle pâlit; elle se met à pleurer
-longuement, prête à défaillir.</p>
-
-<p>&#8212;Il ne faut pas pleurer, Janik... Il est en paradis, lui répète-t-on.</p>
-
-<p>Elle est bien contente qu’Yvon soit en paradis: mais elle pleure. Tout
-bas, deux petits garçons, ayant beaucoup réfléchi, se disent quelques
-mots:</p>
-
-<p>&#8212;Yvon est mort... C’est comme ceux qui sont toujours malades, si on
-était couché... Les enfants vont au ciel...<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span></p>
-
-<p>Une femme en deuil laissa sa petite fille au milieu de la pièce, et
-courut à la mère. Elle l’embrassait étroitement, et se prit à pleurer de
-compassion, remuée dans son cœur par un cruel souvenir. Mais la mère
-semblait maintenant insensible: comme son mari, elle faisait les
-honneurs de sa maison, et présidait à la cérémonie.</p>
-
-<p>Un poupon, que sa nourrice pencha sur le cadavre, poussait des cris
-perçants; et son frère, un petit noiraud aux jambes en arc, éprouvant la
-même peur, pleura.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Tous les enfants sont rangés silencieux; et le petit mort semble l’un
-d’eux, que les autres regardent, couché dans un coffre blanc, et qui
-joue peut-être au silence avec eux. Ils sont plus graves encore qu’au
-début: ils sont touchés, ils ont peur et s’ennuient. A plus d’un, le
-sommeil fait des avances. Leurs cheveux blonds brillent dans l’ombre,
-sous le bonnet. Une lumière verte vient de la porte et du sentier: les
-robes éclatantes y resplendissent étrangement. Ils se tiennent sagement,
-leurs bras courts repliés sur le corps. Ils regardent tous du même côté.
-Leurs lèvres attentives sont entr’ouvertes; on dirait qu’ils vont
-chanter: il ne leur manque que des ailes.<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXIII"></a>XXIII<br /><br />
-PENMARC’H</h2>
-
-<p class="r">
-En novembre, l’après-midi.<br />
-</p>
-
-<p>Temps gris,&#8212;et, d’abord, quelques grains. Puis la pluie.</p>
-
-<p>Une tristesse terrible. Sans espoir, sans retour, sans consolation.
-Depuis le commencement des âges, il doit pleuvoir ainsi sur ce pays
-sinistre; et il pleuvra de même sur ces roches mornes jusqu’à la fin des
-siècles.</p>
-
-<p>Des blocs et des blocs; des montagnes éboulées; et, partout où il y eut
-des vivants, ce sont des débris et des ruines. Si Kérity, Penmarc’h et
-Saint-Gwennolé n’ont formé jadis qu’une seule ville, si elle était plus
-grande et plus somptueuse qu’une capitale, si les cathédrales de l’Ouest
-et les châteaux forts de l’Occident s’élevaient ici,&#8212;on en discute; et
-plus encore, si des flottes entières, le vaste commerce et les
-entreprises des négociants ont eu ces sables et ces rocs pour métropole.
-Mais il le faudrait. Et le grand port de l’Atlantide méritait d’être
-placé entre les chevaux monstrueux de Penmarc’h,<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span> si les Atlantes furent
-une race vouée au sépulcre, et aux profondes catastrophes de l’Océan.</p>
-
-<p>Pas un arbre. Seuls règnent le sable et le granit.</p>
-
-<p>Sous la lumière douteuse et louche de l’automne, tous ces grands corps
-de pierre prennent d’étranges formes. Une armée, une cavalerie pétrifiée
-que montent, au loin, les brouillards aux écharpes grises. Et là-bas,
-dans le fond, c’est un navire amiral, qui porte toute sa voilure noire
-de nuages...</p>
-
-<p>Pas un arbre. Sur cette terre virile, toute en os et en promontoires,
-pareille aux squelettes décharnés d’un ossuaire de géants, on se prend à
-reconnaître la puérilité infinie de la verdure, et la douceur des arbres
-se fait sentir par le regret. Mais l’on éprouve mieux encore ce que la
-vie a d’enfantin, et la vanité de ses promesses à l’aspect de ces
-puissances éternelles, parce qu’elles sont infécondes: la terre de
-granit, et la mer désespérée.</p>
-
-<p>Que ferait ici le jardin? et même la forêt? Point de feuillages: ils
-amollissent la ligne des pierres. Et le chant des oiseaux ferait pitié,
-près de la lamentation immense qui obsède l’espace. Les feuilles ont le
-charme des enfants, jouant échevelés et rieurs sous les yeux de leurs
-mères. Ici, l’œil du ciel est fermé. Que les oiseaux, en Arcadie,
-gazouillent au soleil, comme bruissent les feuilles: mais ce n’est plus
-qu’un sifflement piteux qui vient des créatures, quand les mornes
-immensités se parlent, et qu’au souffle de la marée, les îles et les
-rocs se comparent.</p>
-
-<p>Un sombre pays, plus beau que sous le soleil et la<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span> lumière,&#8212;beau sous
-le ciel sombre. Le vent perfide ne souffle encore que de côté: et,
-jusqu’ici, faiblement. Mais déjà les vagues roulent avec fracas. Le
-murmure est éternel,&#8212;et presque toujours la violence. C’est un canton
-de deuil, un littoral sans pitié, le plus riche en naufrages. Et même à
-terre, la côte est pleine de dangers. Les lames sourdes, parfois, se
-forment et balayent tout ce qu’elles touchent, sournoises comme la mort,
-rapides comme l’infortune. Une vague, plus haute qu’une maison, a mangé
-d’un seul coup cinq personnes, assises par un beau jour au haut d’un
-rocher pareil à une colline. Comme la gueule d’un monstre caché au fond
-de l’eau, elle en est sortie et a happé sa proie, plus prompte que la
-pensée; puis elle s’est refermée sur ces fétus, cinq vies détruites...</p>
-
-<p>Une légère brume monte de l’horizon. La pluie a cessé. La mer cruelle a
-l’éclat sombre et gris d’un regard de triomphante haine. Les rocs se
-font de plus en plus noirs, et se penchent sur leur ombre, comme des
-monstres en méditation.</p>
-
-<p>Un aigre souffle humide passe sur la terre. On frissonne. Il est temps
-de revenir sur ses pas, car le gouffre de la nuit va bientôt s’ouvrir
-sur le gouffre de l’étendue. Et tout déjà se fait abîme.<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXIV"></a>XXIV<br /><br />
-ARCADIE</h2>
-
-<p class="r">
-De Benodet à Beg Meil. En août.<br />
-</p>
-
-<p class="cb">Matin.</p>
-
-<p>Un chemin désert, en pente sinueuse, tout trempé d’ombre violette. Le
-soleil matinal n’éclaire encore la cime des arbres que d’un côté, de
-loin, comme un tireur mal assuré qui s’exerce. Au bas de la route, un
-cheval alezan, que tient par la bride une bonne femme en coiffe. Le joli
-animal est immobile, la tête baissée contre le mur, la queue épaisse et
-longue, d’un poil plus foncé que le robe; il attend sur trois pattes, et
-ploie la jambe gauche de derrière en accent circonflexe: le sabot noir
-ne semble pas toucher le sol; et le beau membre replié, dont la branche
-haute s’élargit à la cuisse, se détache dans l’ombre comme un fragment
-de statue inimitable: dans le repos bat le rythme merveilleux de la vie.
-La bonne femme tient la bride à<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span> bout de bras, prudente et gauche. Elle
-est noire près du beau cheval blond. Une porte s’ouvre: toute la route
-s’illumine d’or vert: la muraille a fait place à un voile de feuilles
-rondes qui tremblent au soleil; elles sont rondes comme des doublons, et
-d’un vert si jeune qu’elles paraissent transparentes; on les dirait
-faites de rayons, et les disques de lumière qui dansent avec elles, d’or
-végétal. C’est le soleil entre les arbres, qui fait largesse de pièces
-d’or et de feuilles. Puis, comme la brise courbe une branche, derrière
-ce voile aux blondes mailles, se montre couchée, riante, à demi rêveuse
-encore, la mer bleue comme les yeux.</p>
-
-<p class="cb">Midi.</p>
-
-<p>Le soleil brûle. La vieille Mar-Jann, plus noire que sa jupe, parle à sa
-vache couchée sur le flanc. «Qu’avez-vous? lui dit-elle... Je vois bien
-que depuis lundi vous n’allez guère... Vous ne mangez plus, donc?...
-Vous ne voulez plus manger?... Et qu’est-ce que je ferais, alors?... Je
-vous mènerai le médecin, peut-être?... Vous le voulez, dites?... Mais
-s’il ne veut pas, lui?... Ah! mon Dieu, mon Dieu... Et il faudra que je
-paie pour vous? Et combien donc?... Mais comment ferai-je, dites?... Je
-ne suis qu’une pauvre femme, une pauvre femme, donc. Vous êtes malade,
-je le vois bien... Quel malheur... Il vaudrait mieux que ce fût moi...
-J’en étais sûre, j’aurais dû faire à ma tête, et envoyer votre queue à
-saint Herbot... Pourtant, je ne vous ai pas fait<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span> travailler, ni les
-bœufs, ni les chevaux au temps du pardon, et les jours durant toutes les
-bêtes se sont reposées... Attendez-moi là, et ne remuez pas, donc... je
-vais prier pour vous... Il faut que je vous recommande au bon saint
-Herbot... On dit qu’il a pitié des pauvres paysans... C’est sûr, alors,
-qu’il les écoute. Le petit pain de saint Tugean m’a bien guérie du mal
-de dents, et mon homme encore...»</p>
-
-<p class="cb">Nuit.</p>
-
-<p>Le lune, au bas de sa course, descend rapide derrière les arbres. On
-dirait une tête brillante et pâle, qu’on tire au bout d’un fil
-invisible. Voilée d’une fumée légère, elle descend d’un glissement égal,
-impassible et ne s’arrête pas. Elle semble vouloir être vue à travers
-les branches, et ne pas voir. Elle ne tourne pas la tête pour regarder
-qui la regarde. Elle descend entre les feuilles, triste et belle. Dans
-sa pâleur brillante, elle rayonne de passion et de rêverie; la légère
-fumée qui la voile, chaude, rappelle la buée des larmes. Que les arbres
-noirs, découpés en ombre chinoise devant elle, paraissent grands dans
-leur repos que pas un frisson ne trouble! Le bord des branches s’argente
-seul d’un reflet lunaire. Le ciel bleu règne, profond et sombre. Un
-crapaud flûte dans un coin. Comme un lac, s’étend le large calme.</p>
-
-<p>La mer dort. Toujours plus bas, sous les arbres maintenant, voici
-descendre la lune...<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXV"></a>XXV<br /><br />
-CALVAIRE</h2>
-
-<p class="r">
-Au Drennec. 29 octobre.<br />
-</p>
-
-<p>Bordée de fossés bruns et de haies rouillées, la route se fait plus
-étroite et s’ouvre, comme l’entrée d’un parc seigneurial, en longue
-allée couverte d’ombre. De très minces et très hauts pins, grands arbres
-au fût nu qui ne portent de branches qu’à leur sommet, se suivent des
-deux côtés, en perspective de noires colonnades. Leurs cimes sont si
-noblement arrondies au-dessus des colonnes qu’elles semblent posées sur
-le ciel triste et gris, tendu comme un voile bas entre les deux longues
-lignes. Tout est mouillé; la terre épaisse est battue en boue aux
-reflets louches d’eau dormante; et le long des troncs noirs coule
-parfois une lourde goutte, pareille à une vieille larme trop longtemps
-retenue. Sur un bord de l’allée, un carrefour d’où partent des sentiers
-vers les landes, et le chemin désert. Par delà d’autres arbres, on
-découvre un toit pointu et les pans aigus de quelques chaumes, dont le
-poil d’or bruni brille obscurément<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span> sous la bruine: ainsi une note de
-cor se prolonge chaudement, tandis que frémissent les violons en
-sourdine.</p>
-
-<p>Et un calvaire se tient, les bras ouverts, étrange et immobile, à la
-croix des chemins, la face tournée vers les grands arbres.</p>
-
-<p>Quatre marches de granit, hautes et larges, portent le socle, pareil à
-une borne funéraire. Comme les degrés et la croix, le socle est tout
-vêtu de mousse, un duvet court, plus vert que la feuille de mai, tissu
-printanier que les ans, la vétusté et les pluies lentes ont strié de
-raies noires, crêpe végétal de la pierre. Qui dira la tristesse
-inébranlable de ce calvaire, dans la campagne? C’est une lourde croix,
-aux bras pesants, à la taille trapue, d’un granit sombre aux angles
-verdis: elle regarde la route et les pins d’un air éternel, plus triste
-et plus gris que le ciel bas et la pluie grise. Le silence règne à
-l’entour; et l’on dirait que rien jamais ne le trouble.</p>
-
-<p>Une femme vint du fond de l’allée, paysanne au pas robuste, et l’air
-paisible. Comme tant d’autres, elle n’avait pas d’âge; ses cheveux
-étaient si serrés sous la coiffe, qu’on n’en eut pas su dire la couleur;
-le visage était bruni par le hâle; mais, ayant baissé la tête, on vit la
-peau laiteuse de sa nuque, là où commence le cou. Elle monta lentement
-les degrés du calvaire, et fit longuement le signe de la croix; puis
-elle se mit à genoux, ayant soin de s’agenouiller sur son tablier de
-toile. Elle pencha le front jusqu’à toucher le socle, après avoir jeté
-un rapide regard derrière elle, comme pour s’assurer d’être seule. Elle
-priait sans bruit; ou, peut-<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span>être, sa prière était-elle sans paroles. De
-loin en loin, elle poussait un fort soupir; et elle avait plaisir à
-soupirer sans doute. Elle se prosternait, parfois, d’un élan brusque du
-buste; et sa jupe courte laissait à découvert ses pieds, chaussés de
-gros bas bleus dans les sabots.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Le vent bas de la pluie poussait les feuilles mortes dans le fossé... Le
-calvaire brillait, avec ce morne reflet que les pierres humides
-empruntent parfois aux maigres os des visages en larmes... Sous le ciel
-gris et la bruine, cette croix était triste, avec cette femme à ses
-pieds, et sur sa tête baissée ces deux bras de granit ouverts et
-rigides.<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXVI"></a>XXVI<br /><br />
-SEIGNEURS</h2>
-
-<p class="r">
-En toute saison.<br />
-</p>
-
-<p>En canot, descendant la rivière, le vieux Crozon raconte ses souvenirs.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Un bon seigneur, c’était M. de M***, qui vivait encore, il y a vingt
-ans... Oui... il en aurait plus de cent aujourd’hui. Il était vieux
-quand il est mort; mais il est parti bien trop tôt encore, <i>bamm</i><a id="FNanchor_F_6"></a><a href="#Footnote_F_6" class="fnanchor">[F]</a>,
-oui!... Il était connu de tout le monde dans le pays. Il n’avait pas son
-pareil pour être un brave homme... On n’en voit plus de cette façon là,
-<i>bamm</i>, non!... Il vivait sous l’œil du bon Dieu, et il le voit
-maintenant en paradis. Tout le monde l’aimait, parce qu’il aimait tout
-le monde. Il n’était pas dur aux pauvres gens... On allait le trouver,
-et il disait: «Allons, qu’est-ce qu’il te faut? Tiens donc, qu’il<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span>
-disait; prends cette pièce, prends; va-t’en à tes affaires; et viens me
-voir le mois prochain... Nous verrons à te tirer de là... Sois honnête,
-et prie Dieu de te venir en aide...» Et l’on s’en allait content,
-monsieur. Oui, <i>bamm</i>! on se sentait tranquille...</p>
-
-<p>Les jours de fête, donc, il laissait entrer qui voulait dans son
-domaine. Et il y en avait qui n’étaient pas raisonnables, non,
-<i>bamm</i>!... des gâte-tout qui n’avaient pas de soin, qui lui mettaient le
-feu dans ses bois... ils ont brûlé souvent. Mais lui, il n’y faisait pas
-attention. On lui disait:</p>
-
-<p>»&#8212;Pourquoi ne fermez-vous pas la propriété, donc? Elle est à vous. Ils
-vous brûleront le château, un de ces jours...</p>
-
-<p>»&#8212;Hé, ils n’ont pas de campagne, et j’en ai une, qu’il répondait; il
-faut bien qu’ils se promènent...</p>
-
-<p>»Toutes les noces de Kemper et du Pont-l’Abbé se faisaient chez M. de
-M***. Ils venaient tous en bande dîner sur l’herbe dans le bois, et ils
-allaient prendre le sel et le poivre au château. M. de M*** avait donné
-l’ordre une fois pour toutes: «Vous ne refuserez jamais le sel et le
-poivre», qu’il avait dit... Et souvent on goûtait aussi le cidre
-nouveau... Pour un digne homme, <i>bamm</i>! c’était un digne homme.</p>
-
-<p>»Et puis il a eu ses malheurs. «Dieu m’a éprouvé donc...» qu’il disait.
-En rien de temps, il a tout perdu, sa femme et ses enfants. Il ne lui
-est resté qu’une fille. Il avait pour lors ses soixante ans,
-peut-être... Le pauvre bon Monsieur, il est entré dans les Ordres; et il
-a encore été meilleur abbé que bon maître. Dans ce<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span> temps-là, il n’y
-avait rien du tout aux Glénans, ni église, ni chapelle, ni rien donc...
-Alors, le bon abbé de M*** a été faire un tour par là.</p>
-
-<p>»&#8212;Ma foi, qu’il dit, ce n’est pas possible que des chrétiens restent
-sans secours comme cela, et qu’ils n’aient pas même une petite cloche.
-Ce n’est pas des païens, n’est-ce pas?...</p>
-
-<p>»&#8212;Mais comment faire?</p>
-
-<p>»&#8212;Je suis là, qu’il dit; et avec l’aide de Dieu, je ferai le
-nécessaire.</p>
-
-<p>» Et il l’a fait comme il l’a dit. Il a bâti une église dans l’Ile; on
-l’a consacrée; et lui-même, le bon Monsieur, tous les dimanches il
-s’embarquait, quelque temps qu’il fît, et il allait leur dire la
-messe... Vous ne l’auriez pas retenu... Oui, <i>bamm</i>! un bien bon homme,
-celui-là...</p>
-
-<p>&#8212;Et depuis?</p>
-
-<p>&#8212;Ah, depuis, ce n’est plus la même chose, <i>bamm</i>! On a vu du nouveau...</p>
-
-<p>J’ai toutes les peines du monde à savoir quoi. Le vieux Crozon ne veut
-plus rien dire. Il répugne toujours à juger autrui et à n’en pas faire
-l’éloge: il voudrait ne connaître les grands de la terre, les riches,
-les châtelains, les vieilles familles que par les beaux côtés. A la fin,
-il avoue: car il n’est pas dupe.</p>
-
-<p>&#8212;Hé donc, l’héritier ne ressemble guère à M. de M***. Il trouvait qu’on
-lui gâtait son bien, qu’on lui brûlait ses bois. Il n’a plus voulu le
-permettre, <i>bamm</i>! Il a tout fermé, la forêt, les collines, de tous les
-bords... C’est son droit, donc, c’est son droit... Il a mis des gardes<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span>
-partout, M. de P***. Personne ne peut plus entrer chez lui... C’est son
-droit. Et les gardes, <i>bamm</i>! ils ont la consigne... Si quelqu’un passe
-dans le bois, on lui tire dessus, comme sur un lapin... Attrape!...
-Maintenant, on est sévère... Un coup de fusil,... comme sur un lapin...</p>
-
-<p>Il se tait un instant; puis, comme s’il regrettait d’avoir jugé un plus
-puissant que lui, pour effacer la médisance il conclut:</p>
-
-<p>&#8212;C’est son droit, n’est-ce pas? Il est chez lui... La propriété est
-bien mieux tenue, depuis; on ne peut pas dire le contraire...<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXVII"></a>XXVII<br /><br />
-LE PAUVRE PÊCHEUR</h2>
-
-<p class="r">
-Au G... En juillet.<br />
-</p>
-
-<p>La mer riait, comme une reine heureuse.</p>
-
-<p>La cale était couverte de poissons. Au soleil déjà plus bas sur
-l’horizon plus rouge, ils brillaient comme des émaux glacés d’on ne sait
-quelle laque métallique et liquide. Rangés sur les deux bords de la
-vieille pierre en pente, ils faisaient un chemin où les pêcheurs se
-promenaient entre des pierres précieuses, des lingots d’argent et de
-vermeil, incrustés de rubis. La mer clapotait contre la cale, et
-mouillait en riant les filets et les rames. Entre les poissons, allaient
-et venaient affairées les femmes, la cotte retroussée; et l’on voyait
-dans les sabots humides les bas de laine noire ou bleue gonflés par les
-grosses jambes. Quelques-unes couraient lourdement; d’autres criaient,
-appelant avec des gestes. Les hommes couraient aussi, pieds nus,
-montrant des jambes brunes, parfois très blanches, nerveuses comme
-celles des jeunes chevaux; et plusieurs étaient marquées<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span> d’un sillon
-noir, d’une plaie encore rouge, depuis la cheville jusqu’au jarret,
-trace d’une chute ou d’une blessure. Les enfants marchaient entre les
-tas de poissons; ou bavards et criards, les mains en avant, ils se
-penchaient sur les bêtes frétillantes, les soulevant par la queue,
-jusqu’à ce qu’une commère les menaçât; ou bien sérieux et muets, ils
-allaient par deux ou trois, regardant décharger les paniers en
-connaisseurs, se parlant du regard, les mains derrière le dos. Les
-dorades et les maquereaux luisaient comme de l’argent et de l’émeraude
-en fusion; les grands congres longs, roides, ronds, pareils à des
-cuisses de nègres, battaient parfois la pierre d’un frémissement
-convulsif; un banc de rougets sur un lit d’algues avait la couleur de
-bijoux persans, faits de roses diamantées sur un coussin de velours
-vert. Et les dorades à la tête large écarquillaient des yeux ronds comme
-des sequins arabes, aussi fixes dans le cercle double qui les enchâsse
-que les yeux peints sur une toile, et déjà presque blancs...</p>
-
-<p>Quand le marché prit fin, et que les femmes emportèrent ce que leurs
-hommes n’avaient pas vendu, sur la cale jonchée de débris, les enfants
-s’amusèrent. Une grande vieille longue, maigre, noire et noueuse comme
-un cep, après une âpre dispute, prit sous son bras, l’accotant à la
-hanche, un panier de sardines qu’elle avait convoité; et le matelot,
-heureux d’en avoir fini, la vit s’éloigner d’un pas rapide, les sabots
-claquants: il la regardait, et, allumant sa pipe, il haussa lentement
-les épaules.</p>
-
-<p>Dans les bateaux, les mousses et quelques hommes<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span> s’empressaient à la
-besogne, pour rentrer plus tôt au logis. Il n’y avait presque plus
-personne sur le port. La mer montait, toujours plus belle; et les vagues
-vertes se teintaient déjà de pourpre occidental, comme si la divine
-sirène eût rougi de plaisir; ou qu’elle eût laissé, par jeu, couler de
-ses veines un filet incarnat de son sang.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Une barque, montée de quatre hommes, aborda et mouilla. Trois de ces
-hommes avaient un air de famille, à ne s’y pas tromper: le père et les
-deux fils. L’autre était un matelot encore jeune, dont la maigreur
-trapue exprimait une vigueur peu commune. Parlant pour tous, et jetant
-un regard circulaire à l’entour, il reconnut qu’on était en retard d’une
-heure, et qu’il faudrait jeter le poisson à l’eau, au lieu de trouver à
-le vendre. Le père des deux garçons aux cheveux roux lui imposa silence.
-Taciturnes, ils lancèrent leur pêche sur la cale, et le poisson, la
-gueule ouverte, se débattait dans une agonie convulsive. Le matelot
-maigre, aux larges épaules, ayant couru sur la place, revint bientôt
-avec un homme court et fort, M. Rivoal, le marchand. Le visage gras et
-rond, tout le corps bien nourri, M. Rivoal avait la peau luisante, les
-moustaches rousses, épaisses, relevées en crocs arrogants. Il portait le
-costume d’un bourgeois à l’aise; une chaîne de montre était tendue sur
-son gilet; il fumait la cigarette. Il parla au pêcheur d’un ton las et
-indifférent. Il s’était dérangé pour lui: mais que voulait-on qu’il fît
-de ce poisson? Il n’était plus temps... Il consulta sa montre:
-peut-être, pourtant, serait-il possible de faire partir les paniers...<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span>
-Il chargerait Le Fustec de les prendre: justement, il était encore à
-l’auberge... Mais, il n’en donnait que tant... et pas un sou de plus.</p>
-
-<p>Le pêcheur écoutait, les sourcils froncés, un air d’anxiété répandu sur
-le visage. Il se récria d’une voix sourde, faiblement. Les autres ne
-disaient mot; et même, un moment après, ils se dispersèrent sans avoir
-ouvert la bouche. La lutte fut courte. Le pêcheur céda; il fit un geste
-de découragement ou de mépris, et ne dit plus rien. Cependant, M. Rivoal
-reprit la parole, du même ton indifférent, et dit:</p>
-
-<p>&#8212;Harmel, tu me dois encore... Je te paie dix-neuf francs; mais tu
-prends deux litres sur le prix. Entendu, Harmel?... Allons!...</p>
-
-<p>Harmel ne répondit pas, sinon par un regard farouche et triste: il
-releva sa tête baissée d’un coup brusque, comme font les taureaux et les
-béliers. «Ainsi, une fois encore...» Il savait bien ce qui allait se
-passer: non seulement la pêche était manquée, et ne lui rapporterait
-rien; mais il avait déchiré un filet; il était payé en eau-de-vie; il
-n’aurait pas assez d’argent pour la femme; il boirait avec Lesken et ne
-rentrerait qu’ivre mort à la maison.</p>
-
-<p>On chargea le poisson sous les yeux attentifs du marchand. Tous
-s’éloignèrent; et l’on n’eût jamais pensé que cet homme et ces quatre
-marins fussent de la même race: lui, gras, plein, vêtu à la mode des
-villes, chaussé de cuir jaune, tenant la cigarette d’une main ballante,
-des bagues aux doigts;&#8212;et eux, maigres, pieds nus, la toile collant aux
-membres, les mains<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span> noires et osseuses, comme des écorchés qu’on eût
-flambés au feu, telles les pattes des poules. Ils allèrent à l’auberge,
-où, s’étant effacés sur le seuil devant le marchand, ils entrèrent à sa
-suite.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Un peu de temps après, Harmel revint sur la cale, avec Lesken. L’un et
-l’autre déjà gris, les yeux troubles, tenaient une bouteille jaune sous
-le bras. La barque flottait contre le bord; l’heure de la pleine eau
-était venue; la mer radieuse n’était plus qu’un lac infini de soie, semé
-de fleurs. Et le soleil allait disparaître dans une gloire d’or rouge...
-Une fillette, couchée sur le ventre, jouait avec des crabes oubliés dans
-un écheveau de varech, et les torturait, cassant une pince, arrachant un
-article, frappant avec une pierre sur la cuirasse; et quelquefois une
-patte remuait.</p>
-
-<p>Harmel et Lesken s’étaient assis dans le bateau, l’un en face de
-l’autre. Ils buvaient l’eau-de-vie à la bouteille. Ils échangeaient des
-paroles rares et brèves. D’abord ils se regardèrent à peine; puis, à la
-fin, ils avaient parfois une sorte de sourire fatigué aux lèvres,
-quelque chose de puéril et de contraint. Harmel avait ôté son bonnet, et
-sa veste. La sueur lui collait ses cheveux dorés aux tempes; et la forme
-longue de son crâne en tonneau en était mieux marquée. Son nez droit et
-court semblait de bois au-dessus de la lèvre rose; l’on voyait par la
-chemise ouverte des poils roux sur sa poitrine musculeuse; et la couleur
-de sa peau changeait brusquement au ras du col, comme s’il avait eu une
-tête de brique sur un corps de pierre. Le matelot Lesken avait enfoncé
-ses<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span> pieds dans ses bottes, et se tenait roide sur le banc, comme à la
-manœuvre; il n’avait point sur la figure cette ombre de désolation et de
-lassitude douloureuse, qui creusait les traits de l’autre; sa maigreur,
-au contraire, respirait l’énergie et presque le défi. Il paraissait
-insolent, railleur et fort intelligent.</p>
-
-<p>La fillette, s’étant mise sur ses pieds, lança en l’air des pattes de
-crabes, et s’en alla en sautillant... Les derniers rayons du soleil
-éclairaient la charnière d’un auvent; et l’on voyait, entre le gond et
-la muraille, une araignée au milieu de sa toile irisée: elle suçait une
-mouche qui devait vivre encore. Et la fillette, en passant, ayant aperçu
-l’araignée à portée de sa main, l’écrasa contre le mur avec sa pierre...
-Elle s’en fut.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Harmel regardait le large d’un œil trouble, par-dessus l’épaule de son
-compagnon; il pliait un peu le dos, et ses bras lui pendaient tout d’une
-pièce le long des flancs, plus lourds que des ancres; ses mains étaient
-d’un rouge sombre, comme celui du sang caillé, et elles semblaient
-démesurées, avec leurs veines gonflées, racines tordues aux branches
-vertes. Lesken ricanait silencieusement: il voyait venir sur le quai
-désert le marchand gras, chaussé de cuir jaune. Le désignant d’un coup
-d’épaule, il dit doucement à Lesken:</p>
-
-<p>&#8212;Il est là... Qu’est-ce qu’il veut encore?...</p>
-
-<p>Et le mareyeur ayant jeté un regard sur les deux hommes, Lesken lui
-cria:</p>
-
-<p>&#8212;Bonsoir, monsieur Rivoal!...</p>
-
-<p>&#8212;Bonsoir! repartit l’autre de sa voix indifférente.<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span></p>
-
-<p>Il s’éloignait à petits pas sur la grève.</p>
-
-<p>Lesken rit encore, du même rire silencieux, découvrant de larges dents
-jaunes.</p>
-
-<p>&#8212;Tu l’as vu? dit-il... Eh bien, quoi?... Il est content, lui... Ce
-n’est pas comme toi... Ho!... Ho!... cria-t-il plus fort; réveille-toi,
-Harmel!...</p>
-
-<p>Il leva les épaules, et reprit de son ton bas et mordant:</p>
-
-<p>&#8212;Le voilà encore qui dort.. Ne te fais donc pas du chagrin, mon vieux,
-chrétien mon frère... Ne te fais pas du chagrin, marin!... Est-ce qu’il
-en a, <i>lui</i>?... Eh bien, fais comme lui.. Tu es saoul.. Je suis saoul...
-mais c’est lui, l’ivrogne. Hé?... Qu’est-ce qui t’a donné à boire? C’est
-lui... Qui t’a mis les bouteilles sous le bras? C’est lui... Il ne
-fallait pas les lui laisser, peut-être!..</p>
-
-<p>Harmel répondit violemment:</p>
-
-<p>&#8212;Non! et un éclair rouge passa dans les yeux sombres.</p>
-
-<p>&#8212;Toi, reprit Lesken, tu ne sais que te faire du sang noir... Fais comme
-moi: f...-toi de tout: f...-toi de lui... f...-toi de toi... Tiens,
-regarde-le, là-bas: il vient de glisser, le bandit, sur une pierre; il
-est trop lourd de notre argent dans les poches; il ne tient plus
-debout... Si j’étais de la pierre, j’aurais voulu le f... à l’eau...</p>
-
-<p>Il but une longue lampée à la bouteille et continua, du même accent
-sarcastique, d’âpre jovialité:</p>
-
-<p>&#8212;Va, il est plus voleur que tu n’es ivrogne... Il volerait les morts,
-s’ils allaient à la pêche, dans son quartier...<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span></p>
-
-<p>Il jura.</p>
-
-<p>&#8212;Qu’est-ce-que tu lui ferais, toi, si tu le tenais, un soir, tout seul,
-dans l’île?... Mais toi, je te connais, dit-il après un court silence.
-Tu ne lui ferais rien du tout... Tu prendrais ton poisson, et tu irais
-lui dire: «Faites votre prix, monsieur Rivoal...»</p>
-
-<p>Il jura encore, et cracha, baissant la tête entre ses jambes ouvertes,
-et se regardant cracher.</p>
-
-<p>&#8212;Tu ne le... Moi, Harmel, si je l’avais sous la main, ce marchand de
-rogue, je le... Tiens, comme ça!</p>
-
-<p>Et il leva sa jambe, frappant de son pied redoutable le fond du bateau,
-sur la tête d’un poisson qui y était resté. On entendit le chuintement
-mol de l’écrasement sous la botte:</p>
-
-<p>&#8212;Tu ne le ferais pas?... répéta-t-il en ricanant.</p>
-
-<p>&#8212;Non, dit Harmel.</p>
-
-<p>Lesken le regarda de travers; puis:</p>
-
-<p>&#8212;Bah! fit-il, tes enfants le feront...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Le ciel du vert le plus tendre réfléchissait les rayons nacrés de la
-roue du soleil disparu. La mer n’ondulait plus qu’à peine, suspendue
-dans une extase. La mer diaprée n’était qu’un cimetière de pollens
-somptueux et de fleurs soyeuses. Des mouettes planaient; et sous leurs
-ailes éployées, leur corps était d’un violet sombre. Partout la grâce
-d’une sérénité divine, partout la paix.<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXVIII"></a>XXVIII<br /><br />
-HEURES D’AUTOMNE</h2>
-
-<p class="r">
-En Benodet. Octobre-novembre.<br />
-</p>
-
-<p>A l’heure où la première aube s’éveille, comme la première palpitation
-du cœur dans l’œuf,&#8212;c’est un point blême qui semble naître sur le mur,
-près de la fenêtre, et sortir de l’ombre noire. On ferme un instant les
-yeux; et quand on les rouvre, le point paraît s’être déplacé encore plus
-qu’il n’a grandi. C’est, maintenant, une plaque livide, qui fait mieux
-ressortir le deuil silencieux de la nuit. Au milieu de la tache sinistre
-comme un drap mortuaire, si tout à l’heure, lentement, un mort allait
-montrer sa tête?... On est sur le chemin des apparitions. On se sent mal
-à l’aise, inquiet et curieux toutefois: et l’on a peur, enfin, d’avoir
-soudain très peur.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Après beaucoup de pluies, un jour de beau soleil. Toute la campagne
-exhale une odeur exquise, et un peu écœurante: une odeur maladive;
-l’haleine de ce qui<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span> meurt. Ainsi sentent les roses dans les vases où,
-belles encore, elles vont périr: elles sont entières, et leur tige ne
-penche qu’à peine; mais cette nuit, ou demain, elles tomberont d’un seul
-coup; et l’on verra tous les pétales sur le tapis, comme une écume
-rappelle par l’éparpillement la forme et la vie dont la vague fut faite.
-Le parfum des roses mourantes est celui de l’automne à l’agonie.</p>
-
-<p>La campagne a son odeur de trouble, ce matin: elle entête, et mord
-mollement le cœur. L’Église est sage d’avoir mis le temps des morts en
-ce temps-ci. On se sent mourir. L’hiver dépouillé est bien moins triste.
-Hier encore, ce n’était que la maturité; et l’an mûr donnait ses fruits:
-vendémiaire est plein de joie, et va même à l’ivresse. Mais novembre a
-la tristesse désespérée de l’agonie.</p>
-
-<p>C’est le dernier combat sans espoir, sans ressources, qui est bien plus
-morne que la défaite. La mort a le repos. Ou, du moins, on y compte.
-Mais une lutte suprême et sans merci a la réalité misérable du deuil,
-dont la mort n’est que l’emblème. Il est dur de se sentir mourir: et
-c’est alors que l’on se sent le plus vivre, par le terrible effort qu’on
-y fait.</p>
-
-<p>Les dernières palpitations du cœur, la nature en connaît aussi
-l’épouvante confuse. C’est un pouls qui s’affaisse, c’est un corps qui
-se refroidit,&#8212;cette lumière tiède, ces regards si lointains du soleil
-sur les feuilles qui tombent. Et quand vient le soir, on se sent frémir
-au vent humide de la nuit.</p>
-
-<p>La lande est plus sombre, et les ajoncs plus noirs<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span> parmi les bruyères
-rousses. On voit de longues prairies d’or, semées de mares d’un vert
-dense comme l’encre. Les feuilles de la bruyère ne semblent plus
-végétales: elles restent étalées et roides, pareilles à du métal; et ces
-feuilles d’or fin, vers le soir, sont violettes. Cependant, des ajoncs
-sur les haies sont en fleurs...</p>
-
-<p>Et de la mer elle-même monte une senteur plus pénétrante. Le maërl et le
-goémon sur les pierres ont un parfum âcre et pourrissant. Et les roches
-aussi participent d’on ne sait quelle odeur funèbre.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Nuit brumeuse et lourde. Tantôt on étouffe, et tantôt on frémit de
-froid. Si je ferme les yeux, toute sorte de visions funestes s’offrent à
-moi, comme si mes idées et la plainte de la mer prenaient corps.</p>
-
-<p>J’ouvre la fenêtre. Dans les ténèbres, où tout le pays est noyé, un seul
-feu luit fixement sur l’autre rive, le fanal de quelque navire à
-l’ancre: la lumière douloureuse se brise sur l’eau en un long sillage
-fumeux... Et par delà les masses confondues du ciel et des hauteurs
-obscures, lugubrement, longuement mugit la sirène de Penmarc’h, cette
-voix enrouée de la brume.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Les matins d’octobre sont trempés de brume et d’incertitude. Parfois, au
-soleil levant, les voiles humides se dissipent, sous les flèches d’une
-lumière plus rose que l’aurore au printemps. On croit que la magie
-riante d’avril va donner encore une journée à la féerie. Et soudain, les
-brouillards dissipés se reforment en nuages;<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span> le soleil se drape de
-gris; et la gaieté s’éteint sur la terre, restée froide.</p>
-
-<p>La beauté d’octobre est au couchant. Automne est une amoureuse brûlante,
-dont les jours sont comptés, qui se meurt de poésie et qui, chaque soir,
-incline de plus près vers la tombe. Chaque soir ramène la fièvre dans ce
-beau corps qui s’épuise, et le sang sur sa face pâlie. Une divine ardeur
-saisit cette mourante: le divin crépuscule ruisselle de son sang.</p>
-
-<p>Elle appelle un baiser; elle implore la caresse passionnée qu’elle
-offre, de ce cœur inassouvi que l’adieu rend plus insatiable encore. Et
-si tout le sang lui vient aux lèvres pour le baiser qu’elles cherchent,
-c’est qu’il sera le dernier peut-être...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>A la basse mer, vers le temps de l’équinoxe, le flot qui se retire
-laisse la rive peuplée d’une foule étrange. L’estan paraît immense; et
-tous les rochers, couverts de goémons, donnent l’idée d’une assemblée
-chevelue, comme si une nation singulière avait pris rendez-vous sur la
-grève. Ils sont tous là, immobiles et noirs, la crinière trempée qui
-pend le long de leurs corps roides. Sont-ce des animaux marins? Des
-phoques au cuir jaune? Ou les démons punis de la marée?&#8212;Les lignes de
-menhirs font aussi penser aux squelettes d’une de ces peuplades,
-pétrifiée.</p>
-
-<p>Puis, le paysan et la paysanne, une fourche à la main, les jambes nues,
-le geste féroce et brusque, arrachent les boucles brunes à ces têtes de
-pierre. Ils<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span> en font des tas, au pied de chaque roc, pareils aux
-dépouilles d’un ennemi scalpé. Et, le soir venu, ils en chargent leur
-chariot, emportant une meule de varechs pour fumer leur terre.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Le ciel clair, tout d’un coup, se charge de nuées violettes. Un vent
-violent se lève: le grain tombe, une pluie battante. Les paysans, qui
-travaillent dans la lande, s’en vont, la bêche, la fourche ou la
-faucille sur l’épaule, en faisant le dos rond sous l’averse. Des femmes
-accourent, en claquant des sabots, pour serrer le linge blanc, étendu au
-soleil, sur les bruyères. Tous fuient.</p>
-
-<p>Et deux vaches oubliées, la noire et la rousse, appellent en beuglant.
-On ne vient pas les prendre; la pluie redouble. Elles descendent alors
-dans le fossé; elles cachent leur tête baissée sous la haie, le mieux
-qu’elles peuvent; elles se serrent l’une contre l’autre; et la pluie bat
-longtemps leurs larges flancs relevés, qu’elle lave, ruisselant sur le
-damier des poils, du roux au noir, et du noir au blanc.<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXIX"></a>XXIX<br /><br />
-L’ILE</h2>
-
-<p class="r">
-Un jour de Régates, en juillet.<br />
-</p>
-
-<p>Blonde et bleue, la journée pétille. Le soleil est d’or dans le ciel
-bleu. La mer à l’ombre est plus bleue que le ciel, et verte à la
-lumière. Elle frise à la brise. Elle rit.</p>
-
-<p>Les yachts sont blancs; les yachts sont bleus. Ils sont gais et rapides
-sur la mer verte. Ils sont fins comme des aiguilles. Ils sont longs, et
-semblent n’avoir pas d’épaisseur. Ils trempent dans l’eau jusqu’aux
-bords, et leurs voiles en paraissent plus vastes. Pareils à des oiseaux
-qui ne sont qu’ailes, les leurs sont blanches comme la soie, et plus
-nettes que des habits de fête. Elles s’articulent sur des mâts clairs et
-fins, qu’on dirait de bois précieux. Elles sont immenses, d’une
-envergure qui fait parfois rêver, en souriant, à des mouettes ailées de
-blancs nuages. Les unes ont la candeur éclatante du linge au soleil. Les
-autres sont rayées de lignes noires, ou d’un pointillé bleu. Elles sont
-élégantes comme des femmes; et comme elles, différentes.<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span> L’œil exercé
-distingue les nations: celle-ci vient de Cowes ou de Ryde en Angleterre;
-celle-là est bretonne; une autre est normande; plusieurs sont galloises
-de Kemper même. Elles ont des pavillons qui s’agitent, brillants comme
-des plumes et des aigrettes. Elles se disputent le prix sans clameur, et
-sans hâte apparente. Ces oiseaux magnifiques glissent dans l’air blond,
-ne donnant qu’à de longs intervalles leur grand coup d’ailes, et,
-suivant, sans la quitter, une route oblique.</p>
-
-<p>Au plus loin, le juge sévère des jeux va et vient, aussi noir que ces
-voiles sont blanches; et crachant la fumée par une cheminée sombre:
-c’est le torpilleur, le monstre marin en forme de grand squale, ou
-d’obus démesuré... Telle une arme au fourreau, il est menaçant sous sa
-carapace, et sent la guerre.</p>
-
-<p>Parmi les voiles coquettes, les bateaux des pêcheurs courent aussi,
-rustiques comme des paysannes dans un bal de marquises en gaze blanche,
-et les bras nus. Il y a là des lougres plus bruns que l’écorce des vieux
-chênes, aux voiles triangulaires, rouges et noires: leur image dans
-l’eau est celle d’une nuée d’orage, ou d’un haut goéland, le bec en bas,
-qui pêche. Il y a de grands canots verts, et d’autres ont la couleur des
-chaumes: leurs voiles rousses semblent de cuir; quelques-unes sont
-pareilles à la peau mûre du brugnon, où le jus perce; et d’autres au
-soleil sont fauves comme le cuir, chaudes comme les belles chevelures.</p>
-
-<p>Une longue barque, aux voiles aiguës, croisées en forme de ciseaux,
-abandonne la course et sort de la ligne. Comme on en longe le bord, on
-voit les huit marins rou<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span>ges, cuits au soleil, suant: un simple tricot
-sur le corps, ils ont l’air de la brique qui sort du four. Ils
-expliquent leur échec: ils ont fait erreur sur la route; et pourtant <i>la
-Renée</i> aurait bien mérité le prix: elle n’a pas sa pareille. Ils
-s’éloignent; et, dans sa robustesse, en effet, le svelte bateau a l’élan
-allongé de l’hirondelle.</p>
-
-<p>Plongé dans le soleil, je suis des yeux l’hirondelle de mer; je regarde
-vers l’Ouest et le Nord. A l’horizon de terre, je n’ai vu jusque-là
-qu’une longue plage, du sable étincelant noyé dans un miroitement de
-fumée lumineuse. Une ville paraît surgie dans le mirage. Elle émerge à
-peine de l’eau. Elle est blanche dans la mer glauque. La clarté de l’été
-n’est pas plus claire qu’elle. L’ombre grise y brille comme une étoffe
-légère, au creux d’une statue. C’est une ville de pierre, éclatante
-comme une des Cyclades, transportée dans la mer de Bretagne. Devant la
-rivière de Pont-l’Abbé et la lagune, faisant face aux ombrages de
-Loctudy, cette ville d’Orient est mouillée, tel un bateau de pierre
-blanche. Pas un arbre; pas un verger; pas un jardin. On ne distingue, au
-pied du mur d’enceinte, rempart contre les vagues, qu’une ceinture de
-rocs énormes, des blocs noirs et une grève couverte de goémons. Les
-maisons sont pressées les unes sur les autres; on ne voit point de rues,
-ni de sentiers. Cet amas de bâtisses a le grain scintillant du granit.
-Par-dessus les toits, seul et fin comme un doigt qui le détermine, le
-clocher grêle de l’église...</p>
-
-<p>Aride, ensoleillée et blanche dans la mer verte, c’est Tudy: c’est
-l’Ile.<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXX"></a>XXX<br /><br />
-LE PHARE</h2>
-
-<p class="r">
-A la pointe du Coq, en Benodet.&#8212;En tout temps.<br />
-</p>
-
-<p>Le phare a vu des nuits terribles, et d’un charme désespérant. Là, j’ai
-connu un abîme de délices, et une douceur mortelle.</p>
-
-<p>Ce petit phare est posé sur le bout d’une langue rocheuse, à l’entrée de
-la baie. Pareil à l’avant d’une antique galère, il mouille dans la mer
-de trois côtés. Sa tour ronde se dresse sur un socle de pierre; les
-blocs de granit l’entourent; les roches couvertes de goémons sont
-serrées à sa base, et font penser, dans l’ombre, à un amas de têtes
-dures entassées là, après avoir été tranchées, au soir d’une bataille de
-géants. Quand la mer est basse, les récifs et les pierres font un grand
-ossuaire de crânes, mouillés et chevelus de varech noir, où rougeoie le
-maërl sanglant. Et, à la haute mer, la vague vient mourir contre le
-phare même, cachant tous les rochers. Son murmure finit là seulement;
-elle soupire, régulière, monotone et sans fin sur les cubes taillés<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> de
-blanche pierre. Et, lorsque le vent est fort, la vague bondit par-dessus
-les bases de la tour. Elle jaillit sur l’étroite terrasse qui mène,
-entre deux grilles, du chemin en terre à la porte du phare.</p>
-
-<p>Tous les soirs, je vais voir mourir le jour, et naître la nuit dans la
-douleur du crépuscule. Enjambant la grille, je saute sur la pierre unie
-du socle; je me couche sur le banc étroit et rond, qui forme bourrelet
-autour de la colonne. Et là, étendu en arc, selon le contour de la
-pierre, je passe des heures et des heures; et je veille dans la passion
-de mon ennui.</p>
-
-<p>La tête renversée, je me tiens immobile; et la splendeur terrifiante du
-ciel coule dans mes yeux. L’espace infini engendre le vertige. Et
-délicieusement cruel, le vertige séduit. Mon âme s’enivre et roule avec
-la mer,&#8212;la mer, qui comme moi soupire, et comme moi est couchée sous
-l’œil profond de la nuit.</p>
-
-<p>Souvent, quand j’arrive, la pierre est chaude du soleil disparu, et j’en
-sens la tiédeur sous ma tête, comme d’un oreiller dur. Le souffle de
-l’air salin me gerce parfois les lèvres; et l’odeur de la mer parfume le
-repos. J’écoute la vague qui se meurt, et qui remeurt sans cesse.
-Invisible, je vois les progrès du silence; les lampes une à une
-s’éteindre, au loin, dans les demeures; et les bateaux qui, sans bruit,
-rentrent noirs et glissant à la façon des ombres.</p>
-
-<p>Là-haut, dans la lanterne, le feu rouge du phare, pour moi, ne se trahit
-par rien. Pas une lueur, pas un reflet. Je suis dans les ténèbres. Leur
-tourbillon m’emporte: c’est une roue, et dont les rais sont faits<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span>
-d’étoiles. J’étouffe dans cette ombre vertigineuse. Mon bras nu et la
-pierre ne font également qu’un lé de clarté grise. Et tout est noir. Les
-ténèbres frémissantes pullulent d’astres.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Je perds pied de tout mon être dans la vue des étoiles. Leur palpitation
-m’emplit d’une tristesse passionnée. Je regarde; je désespère; et je
-sais. Penché, je me retiens à la corde ferrée du paratonnerre. Arcture
-est rouge comme la guerre. Et l’ardente Cappella, à l’autre horizon, la
-divine émeraude, palpite violemment, pareille à un cœur qui bondit.
-Altaïr brille droit, au-dessus de ma tête, dans l’axe de la tour. Le
-sublime Jupiter descend, tandis que Saturne, au douloureux regard, si
-fiévreux et si fixe, laisse tomber son œil de plomb.</p>
-
-<p>Je vois le ciel qui tourne. J’entends mourir la mer. Mais infiniment
-plus, combien je me vois vivre et je m’entends mourir moi-même...<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXI"></a>XXXI<br /><br />
-EN FOUESNANT</h2>
-
-<p class="r">
-Dans la saison des fraises.<br />
-</p>
-
-<p>Un des charmants pays qu’il y ait en Bretagne, c’est le pays de
-Fouesnant. Il est couché et s’accoude sur la mer entre Kemper et
-Kemperlé, la naïve villageoise. Kemper la douairière est à
-Saint-Corentin; à Saint-Michel Kemperlé la Villanelle. La verte baie de
-La Forêt s’ouvre en Fouesnant comme un lac. Concarneau est le port de ce
-petit peuple, et a été sa place forte: mais la ville des marins est
-aussi bourgeoise; et, comme presque partout en Bretagne, elle se
-distingue de la contrée paysanne. La coiffe de Concarneau n’est pas
-celle de Fouesnant qui, sans doute, est la plus élégante de toute la
-Cornouailles.</p>
-
-<p>Les bois sont semés dans tout le pays, depuis la rivière de Kemper
-jusques à l’Isole et à l’Ellé, ces eaux aux noms si doux. Au vieux
-temps, il est à croire qu’ils n’ont fait qu’une seule forêt: la roche
-est encore vêtue de branches au bord même de la vague. Cette Bretagne
-champêtre respire le tendre charme de la feuille mariée<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span> au flot. Elle
-est pastorale comme les tableaux de Constable. Les vieux arbres y
-viennent dans l’eau; et les chênes se baignent dans la marée.</p>
-
-<p>Partout, la prairie et les pommiers. Les verdures sont fraîches comme
-l’eau qui les fait naître. Sous la pluie d’été, avant la fenaison,
-l’herbe brille, frémissante de vie heureuse; et les regains, plus tard,
-sont aussi frais que le printemps. Prés et bois, cette terre est
-toujours parfumée, soit qu’elle languisse d’ardeur sous le soleil, soit
-que l’orage la détrempe; et l’odeur enivrante des foins, où la faux a
-passé, ne l’emporte peut-être pas en suavité sur l’haleine de la chaude
-prairie que la pluie argente.</p>
-
-<p>Les pommiers s’arrondissent jusqu’au bord de l’eau et les rivières aux
-eaux bleues coulent doucement entre deux rives de feuillages. Sous les
-peupliers et les aulnes, les moutons tournent en mesure. Le clocher à
-jours des chapelles se dresse finement entre les arbres, comme le thyrse
-gris du bois en fleur. Les petites églises ont l’air doux et recueilli
-des demeures vivantes; et peut-être ont-elles plus de charme encore,
-quand leurs cloches sonnent dans la paix muette du ciel gris. Les vieux
-chênes s’appuient, de leurs branches mêlées, les uns aux autres, et
-leurs bras noueux sont jaunes de mousses, ou verts à l’ombre; et,
-l’octobre venu, parmi les feuilles dentelées, les glands s’arrondissent
-comme des noisettes sous leurs collerettes. L’Ellé et la Laïta dans les
-vallons s’attardent en méandres ombreux, comme le Léthé dans la campagne
-élyséenne. Ici, par un matin d’été, on attend, pour les surprendre au
-bois, les Nymphes et les Naïades blondes.<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span></p>
-
-<p>Dans les villes, qui ne sont que de charmants villages, vit un peuple de
-haute taille, blond et fort. C’est une race plus gaie et plus mobile
-encore qu’ailleurs en Cornouailles. Les hommes sont railleurs, fiers et
-souvent passionnés. Dans leur opinion, les gens de Fouesnant n’ont pas
-leurs pareils en Bretagne: ils habitent le plus beau pays, où les
-meilleurs pommiers donnent le meilleur cidre; et où les plus beaux gars
-ont les plus belles filles, qui portent les plus belles coiffes. Ils
-n’ont pas tort; et leur cidre même n’a pas de rival pour la saveur ni
-pour la force. Mais leurs femmes sont de plus de prix encore: grandes,
-sveltes, elles ont de longs visages aux traits purs, et qui le restent
-même quand elles n’y ont plus droit; elles ont de longues lèvres, dont
-le sourire est toujours un peu grave, et ces yeux changeants où l’on
-aime à suivre les caprices du ciel.</p>
-
-<p>Ils sont fiers jusques à la violence. Leur mépris de tout ce qui n’est
-pas du canton même commence à leurs plus proches voisins. Ils répugnent
-aux alliances étrangères, et se marient entre eux. Dans leur douceur les
-filles ont aussi de cet air hautain qui semble naturel à la grâce
-virginale, et qui sied à la femme non soucieuse de plaire: trait de
-noblesse véritable. Beaucoup de Bretonnes le tiennent d’une antique
-contrainte, et d’une modestie imposée par la loi religieuse, pendant des
-siècles; presque toutes en empruntent quelque chose au costume. En vain,
-les jours de fête, l’ornement du tablier, les broderies et les perles,
-prétendent égayer la sévérité ordinaire: leur jupe noire, le corsage
-noir paré de velours, et la coiffe blanche participent du cloître.<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span></p>
-
-<p>La plupart de ces Bretonnes ont une grâce monacale; le parfum de leur
-charme est ancien. Les coiffes paysannes ne sont que les hennins, portés
-jadis par les grandes dames; et la jeune fille de Fouesnant rappelle à
-la fois les Bernoises de Holbein et Flora la Romaine, qui tant fut belle
-et qui est morte. A plus d’une, il manque très peu pour être belle
-aussi, et vivre: une sorte de beauté intérieure séduit en elles, et
-parle en leur faveur; faute de quoi, elles sont indifférentes. Peu de
-femmes gagnent plus à être regardées longuement. L’habit et le voile des
-nonnes, qu’elles ne vêtent pas, reparaissent dans leur maintien, et
-souvent règlent leur démarche. Elles n’ont plus rien pour plaire, quand
-elles sont immodestes; et leur charme le plus rare est peut-être fait du
-contraste que l’on sent, quelquefois, entre leur réserve apparente, leur
-mode chaste aux dehors anciens, et l’humeur passionnée d’un corps ardent
-et tendre.<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXII"></a>XXXII<br /><br />
-ROUTE AU CRÉPUSCULE</h2>
-
-<p class="r">
-En Clohars.&#8212;Fin septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Avec le soleil, toute chaleur s’en est allée. L’ombre tombe humide; et
-le crépuscule sent déjà la nuit. La route en lacets monte et descend,
-bordée de champs et de landes. Parfois une chaumière, d’où un peu de
-fumée s’élève avec lenteur, violette et timide; là, on prépare le repas
-du soir; de là aussi, quelquefois, l’on entend venir un bruit de voix,
-l’une plus rude qui gronde, et d’autres qui se plaignent; ou des cris
-d’enfant, et moins souvent des rires.</p>
-
-<p>On suit le chemin; et de plus en plus, le jour baisse. Un faible appel
-d’oiseau; et le silence. On marche, la tristesse au côté. Tantôt l’on
-presse le pas, étreint d’on ne sait quelle crainte; tantôt l’on
-s’arrête, comme avide de tout ce qu’il reste encore de ce jour achevé,
-et comme frémissant, du regret de le perdre,&#8212;de le perdre à jamais.</p>
-
-<p>Les haies sombres ont un souffle humide; et l’odeur<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span> de la pomme
-mouillée flotte au-dessus des ronces. La terre brune de la route est
-molle sous le pied. Toute clarté, toute lumière est suspendue et s’étale
-sur le ciel, qui semble mourir de sa rêverie: l’espace n’a plus la forme
-d’une voûte, mais d’un lit douloureux où la mélancolie est couchée.</p>
-
-<p>Et là-dessous, toutes choses s’assombrissent; et toutes prennent une
-obscure majesté. Oh! que la lande est triste au crépuscule, sous la
-prunelle verdâtre du ciel d’automne! Comme une plainte lointaine, de la
-dernière maison cachée sous les arbres, arrive faiblement la voix d’une
-femme qui berce son enfant.</p>
-
-<p>Tout recule devant le mystère de la clarté mourante et de la terre
-ensevelie. La ligne des buissons semble perdue à l’infini, un rempart
-d’ombre où se brise l’horizon. Cette lande et ces champs, qui me sont si
-connus, ont pris la vastitude d’un désert... Là-bas, là-bas, comme noyée
-au bord d’une mare sombre, d’où à peine elle émerge, c’est ma maison, si
-lointaine que je n’y atteindrai jamais. La masse des ajoncs et des
-bruyères se confond avec la terre, et je ne sais plus si c’est elle qui
-est si noire, ou si c’en est le tapis d’herbe.</p>
-
-<p>Je marche les yeux levés sur la lumière expirante, et je sens les épines
-de la lande ennemie qui la défendent contre tous mes pas. Un chariot
-roule lourdement entre les ornières, attelé de chevaux que l’on
-distingue à peine, guidés par un homme qu’on ne voit pas. Et, le long de
-la haie, d’un pas rapide, une jeune femme, vêtue de noir, s’avance,
-pareille à la pensée de mon rêve triste. C’est une paysanne; et,
-peut-être, au jour, n’a-t-elle rien<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span> pour séduire. Mais, à cette heure,
-son visage, sous la coiffe blanche et les lacets qui serrent les joues,
-semble, en sa pâleur délicieuse, d’une grâce et d’une douceur étranges.
-Elle passe, les mains croisées devant elle comme une ombre silencieuse
-près de moi. La suivant des yeux, au détour du chemin, sous les arbres,
-je vois la rivière qui brille, ruban d’argent gris, miroir livide.</p>
-
-<p>Je suis seul dans l’immense étendue. Oh! que la lande est triste, quand
-meurt le crépuscule!...<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXIII"></a>XXXIII<br /><br />
-LES DEUX MAM GOUZ<a id="FNanchor_G_7"></a><a href="#Footnote_G_7" class="fnanchor">[G]</a></h2>
-
-<p class="r">
-Dimanche à Ben... 14 octobre.<br />
-</p>
-
-<p>La vieille Madeleine Bihan est sortie de l’église après vêpres, avec la
-vieille Koadër, sa commère. La vieille Bihan n’est plus venue au bourg
-depuis sept ou huit mois: elle n’a guère le temps de quitter sa ferme en
-Plo-Harnek, à quelques lieues dans les terres: sa bru ne s’est pas assez
-ménagée après ses dernières couches, et depuis elle est malade. Il y a
-des querelles aussi entre son fils aîné et sa femme,&#8212;qui n’est pas
-mauvaise, si vous voulez; mais elle a été trois ou quatre ans à Kemper,
-vous savez; et c’est une ville si dangereuse, Kemper! toutes les filles
-s’y font coquettes...</p>
-
-<p>&#8212;C’est bien pis, quand elles ont été à Brest, dit sévèrement madame
-Koadër. A Brest, c’est la perdition comme à Paris, donc...</p>
-
-<p>&#8212;Elles n’ont plus beaucoup de religion; et alors<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span> que voulez-vous
-qu’elles fassent? dit la bonne Bihan, en manière d’excuse. Les femmes
-n’ont pas plus de conduite que les hommes... Et les deux frères ne
-s’entendent pas très bien, non plus, à la maison... Chacun veut sa
-grosse part; quand je ne serai plus là, ils vendront le bien; et qui
-sait s’ils n’iront pas à la ville?</p>
-
-<p>&#8212;Ils iront, vous pouvez en être sûre...</p>
-
-<p>&#8212;Cela me fait gros cœur d’y penser... Ah! l’absence du père se fait
-trop sentir: quand il était encore là, tout le monde obéissait; et il
-était juste...</p>
-
-<p>&#8212;Oui, répond la commère; c’était un digne homme, le vieux Bihan... Tout
-de même, voilà bien quatre ans qu’il est mort?... Dieu ait l’âme du
-pauvre pécheur...</p>
-
-<p>&#8212;Quatre ans pour la Saint-Michel... Je n’aurais pas cru laisser quatre
-ans ma place vide en terre bénite, près de lui...</p>
-
-<p>Les deux grand’mères causent, assises dans la petite cour pavée de la
-maison. Elles se touchent presque des genoux, et les pans de leurs
-tabliers noirs se confondent. La vieille Koadër, toute petite, noire,
-menue, rabougrie, porte sous le bonnet de Concarneau une petite figure
-ronde, plissée, pareille à une orange taillée dans un morceau de bois.
-La vieille Bihan est bien différente: elle a les grandes coiffes de
-Fouesnant; un long et doux visage pâle, une chair délicate qui se marbre
-de rose par endroits; ses cheveux ont dû être très blonds, et blanchis,
-ils brillent encore; elle est grande, large, molle et vaste. Elle semble
-plus paisible, même quand elle se plaint; et la vieille Koadër plus
-énergique: celle-ci paraît avoir de la malice, et comprendre<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span> ce que
-celle-là se contente de déplorer et de subir. Toutes les deux tirent de
-leur poche, chacune à son tour, une tabatière qu’elle ouvre, offrant une
-prise à l’autre... Elles parlent, du même accent guttural, plus rauque
-chez la vieille Koadër, plus gras chez la paysanne...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Longtemps, elles se racontent les incidents du village, la mort d’un
-tel, le mariage d’un autre. La vieille Koadër est bien âpre, et condamne
-sévèrement ceux qui perdent leur argent, ceux qui se ruinent; elle
-admire, au contraire, les riches, même quand elle veut les blâmer, et
-qu’elle en cite des duretés peu louables. La vieille Koadër est déjà une
-bourgeoise: elle a le souci de l’épargne; elle est fière de ses petites
-rentes; elle est sûre qu’on les lui envie. L’autre, la bonne paysanne,
-vénère sans doute cette sage économie, et l’ordre qui règne chez sa
-commère; mais on dirait qu’elle regrette plus encore sa jeunesse, son
-temps de danses, son homme enseveli... et ses enfants divisés, les uns
-qui se querellent, les autres loin d’elle, le plus jeune même en Asie...
-Toutes les deux s’accordent à ne plus reconnaître les mœurs du vieux
-temps dans les jeunes filles d’aujourd’hui... Et elles ne tarissent pas
-d’anecdotes... Puis, elles s’inquiètent de Sœur Camille, qui est malade,
-perdue, a dit le médecin: on l’a opérée d’un cancer; elle va mourir...
-Que deviendront les pauvres et les malades du pays? Elle en savait plus
-long que les médecins de la ville. Elle avait mon âge, dit l’une des
-deux vieilles: elle est venue jeune fille dans la maison religieuse,
-d’où elle ne sortira que morte...<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span></p>
-
-<p>Soudain, comme le soleil se couche, éclate un grain: la violente pluie
-d’octobre tombe large, épaisse, longue. Les dernières flammes du jour
-s’éteignent. Le ciel gris semble descendu, et se suspendre comme un
-voile morose entre la mer, les arbres et la lande confondus...<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXIV"></a>XXXIV<br /><br />
-LA NUIT DES FÉES</h2>
-
-<p class="r">
-Le petit bois de Ker-Mor. 5 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>J’ai vu les fées, par cette douce nuit.</p>
-
-<p>J’allais sur le chemin, qui monte et descend par la lande, bordé de
-vastes champs, et semé de beaux arbres, de loin en loin. J’allais par le
-sentier, que l’on perd dans l’herbe; je marchais sur le tapis frais et
-touffu de la prairie; et l’herbe était glauque au clair laiteux de la
-lune.</p>
-
-<p>L’exquise joie de la nuit d’été, suspendue, était muette. Seule, là-bas,
-au delà des sables blancs comme la neige, la berceuse de la mer
-soupirait doucement son murmure... La vague expirait sur la grève comme
-le souffle enchanté de cette nuit.</p>
-
-<p>Il était tard, déjà; et l’arc de la lune tirait ses flèches de perles
-déjà plus bas que le front des arbres; au bord de l’oreille, l’arc rieur
-jetait ses traits dans les cheveux. Toute la mer lointaine brillait de
-cette lumière, pareille à un bouclier tremblant sur une gorge
-voluptueuse. Et la vague pâmait.<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span></p>
-
-<p>Près d’un ruisseau, sous les vieux ormes, dans une litière d’ombre, un
-vieux cheval dormait... Et la brise tiède inclinait les feuilles, qui
-frémissaient sans bruit, comme les lèvres de la jeune fille qui va
-sourire...</p>
-
-<p>Les haies sentaient la mûre, et le miel des fleurs chaudes. De toutes
-parts, l’odeur des feuillages mouillés s’élevait délicieuse, frais
-encens de minuit, rosée amoureuse de la terre endormie. Le vieux cheval
-tousse; il lève la tête et change de pied; il doit rêver.</p>
-
-<p>Et comme je tournais sur le chemin, m’élevant peu à peu selon la pente,
-sur le haut de la côte le bois de pins apparut. Et c’est alors, ô fées,
-pensant à vous, que je vous ai revues.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>La lune brille au travers des pins, dont les pieds entrelacés se
-croisent dans la clarté. Entre les longs couples, au port si svelte et
-si fin, le ciel d’argent bleuâtre coule; et le clair de la lune est
-comme un lac suspendu sous les branches. Les ombres de velours et les
-rayons de blonde opale glissent plus doucement que l’aile du cygne,
-lorsqu’il plane. Les arbres mariés font un temple au clair de lune.</p>
-
-<p>La pluie d’or des étoiles tombe plus pâle sur les pins.</p>
-
-<p>J’entends vos pas, et votre lente danse, ô fées. Les lucioles, au bord
-des haies, ce sont vos yeux, quand l’une de vous se couche sur l’herbe,
-ou se baisse pour détacher sa robe de lune prise aux épines, et que les
-autres, penchées sur elle, l’entourent. Ou bien, quand deux de vous se
-cachent sous les feuilles, pour se caresser.<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span></p>
-
-<p>Les génies du feuillage, attentifs, et les petits dieux des charmes
-mouillés vous regardent. Le flot paisible retient son haleine, et rit
-mystérieusement sur les galets.. Et, par cette nuit si douce, sous les
-pins de Kermor, je vous vois toutes, ô fées.<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXV"></a>XXXV<br /><br />
-GLAZIK</h2>
-
-<p class="r">
-A L., en Briec. Septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Il avait grand air; et quoique très vieux, tous ses gestes étaient d’une
-harmonie charmante. Ce grand vieillard de soixante et dix ans avait la
-retenue et la finesse courtoise que l’on suppose le propre des grands
-seigneurs, dans l’ancien temps. Ses longs cheveux blancs brillaient
-encore autour d’un front large et haut, blanc comme l’ivoire. Tout son
-visage était décoloré: et l’éclat doux de ses yeux verts n’en paraissait
-que plus ardent. Un sourire d’une dignité exquise écartait les coins un
-peu bas de sa bouche très longue. Il respirait une bienveillance
-discrète et noble, et cette politesse de nature que rien ne supplée.</p>
-
-<p>Il ne parlait pas le français, quoiqu’il l’entendît. Mais comme il ne le
-savait pas assez bien, il ne s’en servait pas, pour ne point balbutier.
-Il s’avança vers moi, et m’offrit la bienvenue dans la ferme, d’un air
-qu’on eût pu lui envier dans un palais. Et voyant, sous<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span> la porte de
-pierre, ce grand vieillard, droit et maigre, aux longs traits blancs,
-marqués comme les méplats d’une figure de marbre, je crus me retrouver
-chez le roi Cymbeline, dans la forêt.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Le nom de Glazik est celui qu’on donne aux Bretons vêtus de bleu, qui
-habitent l’intérieur des terres en Cornouailles, entre Kemper et la
-montagne. Ce sont presque tous des paysans, et leurs terres comptent
-parmi les mieux cultivées. Ils sont aussi fermiers et éleveurs de
-chevaux. Le costume des hommes est sans doute le plus beau de Bretagne,
-depuis que se perdent les modes luxueuses d’autrefois. Le vieillard, qui
-me fit un accueil si affable, portait un vêtement de ce style, et du
-goût le plus raffiné, quoiqu’il n’eût déjà plus les larges braies, ni la
-culotte, et que l’étoffe de ses habits ne fût pas des meilleures. La
-beauté de ce costume tenait à un choix exquis des couleurs.</p>
-
-<p>Sur un gilet de drap noir roidi par une armure de toile, une première
-veste carrée de drap blanc, ornée de larges bandes en velours noir,
-débordait, serrée seulement à la taille, où elle était lacée
-étroitement,&#8212;sur une seconde veste à manches, en drap bleu, moins
-étoffée, d’où la première émergeait en gorgerin. La veste bleue était
-parée, elle aussi, de large velours noir et de fils en soie jaune, à la
-place des boutons. Rien n’eût mieux fait valoir le port élancé d’un
-homme, ses vastes épaules, et sa figure rase à cheveux clairs, que cet
-accord harmonieux de bleu, de blanc et de noir, piqué de quelques points
-orangés. Voilà pourtant le<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span> costume d’un paysan, qui ne le portait pas
-pour qu’on le vît, mais par habitude et par tradition. Qu’on y compare
-le misérable habit des villes, et du plus riche bourgeois comme de
-l’ouvrier.</p>
-
-<p>Je m’étonne que les Bretons aient montré si peu d’aptitude à la
-peinture, avec un si grand goût dans le choix des couleurs, pour le
-vêtement. Peut-être ont-ils prodigué tout ce qu’ils en avaient, dans
-l’invention qu’ils ont mise à se vêtir.<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXVI"></a>XXXVI<br /><br />
-LE JOUR DES MORTS</h2>
-
-<p class="r">
-2 novembre. Près de Kemper.<br />
-</p>
-
-<p>Les brumes blanchâtres se dispersent et courent de la lande sur la mer,
-où le vent les emporte. Le soleil luit doucement. Un matin bleu,
-parfumé, humide. Des corneilles, sur le toit de la maison déserte,
-causent gravement, sans se regarder, le bec droit et magistral, le col
-tendu comme des juges qui écoutent. Elles prononcent des arrêts
-lugubres, où grince le bruit des chaînes: <i>Eh quoi?... Eh quoi?</i>...
-font-elles. Au soleil, les fleurs d’ajoncs brillent, mouillées.
-Mélancoliquement, la cloche tinte des glas.</p>
-
-<p>Trois femmes viennent sur le chemin, deux vieilles et une jeune entre
-les deux. Elles ont de gros bouquets à la main, des fleurs coupées trop
-haut, qui paraissent trop grosses sur la tige trop courte. Et la
-mosaïque de ces bouquets pressés semble faite au point, comme une
-tapisserie. Un vieil homme paraît, un gros bouquet de dahlias entre les
-doigts.<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Je n’ai pas encore porté des fleurs à mes morts, dit-il.</p>
-
-<p>&#8212;Nous non plus, font les femmes.</p>
-
-<p>&#8212;J’y ai été, hier, après la messe...</p>
-
-<p>&#8212;Nous aussi, disent-elles.</p>
-
-<p>&#8212;Mais nous n’avons pas vu Yvonne, observe l’une.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! dit le vieux contrarié.</p>
-
-<p>Après un court silence, où ils ne se regardent pas, où ils tournent dans
-leurs mains les fleurs épaisses, pressées, nues sans une feuille,&#8212;une
-des vieilles reprend:</p>
-
-<p>&#8212;Un beau temps pour les morts...</p>
-
-<p>&#8212;Un bien joli temps pour les morts... disent les autres.</p>
-
-<p>&#8212;Tant mieux pour eux, il faut ça... décide le vieux avec une assurance
-étrange.</p>
-
-<p>&#8212;Ne nous mettons pas en retard, dit la jeune femme qui n’a pas encore
-parlé.</p>
-
-<p>&#8212;Nous avons le temps. La messe n’est pas encore sonnée. Mais ne
-m’attendez pas, fait-il à la plus âgée.</p>
-
-<p>&#8212;Vous ne venez pas? On n’est jamais trop tôt, là-bas...</p>
-
-<p>&#8212;Je traîne la jambe, vous savez; je vais plus lentement que vous...</p>
-
-<p>&#8212;A tout à l’heure. J’irai avec vous au cimetière, Loïk. Il fera bon
-là-bas...</p>
-
-<p>&#8212;Un beau temps pour les morts...<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXVII"></a>XXXVII<br /><br />
-LE CHANT HUMILIE LES BÊTES</h2>
-
-<p class="r">
-L’été, en Benodet.<br />
-</p>
-
-<p>L’âne, arrêté sur la route blanche qui brûle, les flancs piqués par les
-mouches que rien n’écarte, ni les oreilles dressées, ni les coups de nez
-brusques, l’âne tourne la tête et regarde fixement, de ses grands yeux
-veloutés, les vaches dans la lande verte. Elles paissent indolemment,
-évitant l’ortie qui pique, mais le front toujours baissé, en quête d’une
-herbe fraîche et tendre, douce à mâcher, et douce à ruminer encore.</p>
-
-<p>Et l’âne brait. Et les deux vaches beuglent, enviant de braire. Meuglant
-de la sorte, et tenant la note, elles ne sont pas si loin du braiment.
-Dans leurs larges yeux, à tous trois, comme en de rondes mares
-suspendues, se reflète tout le pays, la lande verte et les haies, la
-butte gazonnée et le mur hérissé de pierres.</p>
-
-<p>Il y a un préjugé contre les ânes, qui ont les plus beaux yeux du monde,
-du même velours que les Andalouses, et qui ont fait la réputation d’un
-grand profes<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span>seur de philosophie. Mais ce n’est point un préjugé de les
-haïr, en musique: leur cri irrite; et puis il fait rire. Ce sont de
-jeunes poètes sans modestie.</p>
-
-<p>Comme il brait, ce petit âne! D’où tire-t-il tant de bruit?&#8212;La tête en
-avant, il lance sa mâchoire et découvre ses dents: il ressemble à
-Charles-Quint, la bouche ouverte, dans un fameux portrait. Mais
-l’empereur d’Allemagne n’a pas l’air si content que lui. Le petit âne
-gris ne craint pas la fatigue; et son idée étant de braire, il brait de
-tous ses poumons, se fouettant doucement ses jolies jambes de la
-queue...</p>
-
-<p>Pour les musiciens, tous les animaux sont haïssables; et l’homme n’est
-guère que le roi des animaux. Il n’est rien de si rare, sur la terre,
-qu’une belle voix. Le beau son n’est pas de nature; et l’art presque
-seul l’a fait.</p>
-
-<p>Les pauvres bêtes n’ont point d’âme, quand elles parlent. Dès qu’on ne
-les voit plus, on en perd la pitié. La nuit, elles se font détester. Ce
-ne sont que machines à vacarme, et qui ne s’arrêtent plus, une fois
-montées. L’oiseau même, à la longue, m’importune. Il n’est si bon chien
-qui, aboyant à la lune, ne se fasse donner au diable. L’ami de l’homme
-est mon ennemi, aussi souvent qu’il parle. L’oreille musicienne cherche
-trop l’harmonie: passion qui engendre parfois la cruauté. Mais quoi?...
-L’âne a l’oreille qu’il faut, à proportion de la voix. Ce n’est que dans
-un porte-voix que l’âne entend ce qu’il se veut dire.</p>
-
-<p>Les bêtes se font aimer des hommes, parce qu’ils y trouvent de leur
-bestialité: elles se laissent faire,<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span> comme elles se laissent torturer.
-Les hommes prêtent à tout des sentiments humains,&#8212;faute de mieux; et
-les meilleurs consacrent aux bêtes des soins qu’ils marchandent aux
-autres hommes. Ils ne voient pas la différence, et ont raison sans
-doute. Mais ce ne sont pas des musiciens.</p>
-
-<p>On ne doit pas faire un reproche aux amis des bêtes, s’ils semblent
-sensibles jusqu’à la niaiserie: il n’est guère que les artistes qui
-puissent s’en étonner; ils seront toujours blessés de la voix que
-prennent les pauvres bêtes pour dire merci.</p>
-
-<p>On aime les bêtes d’un amour bien légitime: elles exercent admirablement
-la sensibilité. Mieux encore que les enfants, elles acceptent tout et ne
-peuvent rien rendre. La plus grosse bête est un enfant qui ne grandit
-jamais. Elle est plus que machine: elle est montée une fois pour toutes.
-La vie d’une bête fait peur à la pensée.</p>
-
-<p>Voilà l’âne qui s’interrompt dans son concert; il avise un chardon dans
-la bruyère. Et voici les vaches, les cornes enfoncées comme une fourche
-dans les buissons, éternellement à la recherche de ce qui se mange. Les
-pauvres bêtes sont des machines à manger, toujours à la tâche, toujours
-courbées.</p>
-
-<p>Elles n’ont pas le temps de chanter.</p>
-
-<p>J’entends bien... Cependant, n’allez-vous pas vous taire, petit âne
-gris?<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span>&#8212;</p>
-
-<h2><a id="XXXVIII"></a>XXXVIII<br /><br />
-DUNES</h2>
-
-<p class="r">
-Au Trez. En octobre.<br />
-</p>
-
-<p>Les dunes ont la couleur de la misère, de l’envie et de la trahison.</p>
-
-<p>Leur blancheur est livide à la lumière; et vers la fin du jour, elle est
-verdâtre comme la fièvre. Elles sont faites de tas de sables, qui
-s’isolent les uns des autres: un fossé les sépare, où des pierres sont
-cachées, de ces belles pierres que la mer a monnoyées, qu’une grande
-marée, un jour, a poussées jusque-là, pour qu’une autre, un jour, les
-reprenne.</p>
-
-<p>Les monticules de la dune se succèdent, le long de lignes parallèles que
-divisent de mouvantes tranchées. Et, s’abaissant, se relevant, elles
-vont jusqu’à ce qu’un rocher violent les arrête. Mais la falaise n’est
-pas plus forte contre elles que la passion contre l’obscure patience.
-Souvent elles contournent le roc; derrière lui, elles décrivent une
-lâche courbe; et selon sa propre forme elles l’entourent de tous côtés.
-Elles ont l’obstination invin<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span>cible du sable; et elles se servent du
-vent même qui les bouleverse.</p>
-
-<p>La misère des dunes séduit par une beauté désespérée. Penché sur elles,
-le ciel nulle part ne semble plus vivant, et n’a mieux les aspects d’un
-océan fluide. Comme Jésus regarde Judas le baisant, à Padoue, chez
-Giotto, le ciel regarde la dune. Et les nuages y courent, pareils aux
-êtres puissants qui peuplent les rêves: et parfois, les voyant planer,
-si distincts et si près de ma tête, je leur ai prêté l’oreille, comme
-s’ils avaient dû me parler.</p>
-
-<p>Polonius n’aime pas à se promener à travers les dunes; il n’est pas si
-facile d’y dormir debout qu’au milieu des papiers d’État. On enfonce
-dans un sol qui ne résiste point, et qui triomphe de la résistance:
-matière sournoise que le sable, qui se fait plus forte d’être foulée. Il
-pénètre les vêtements; il se glisse sous les bas; et se loge dans les
-souliers. Les grains de sable écorchent la peau, et mordent l’os à
-chaque pas, comme un dur insecte. On marche irrité; et l’on s’exténue de
-sentir le sol céder sans cesse: on ne s’avance plus du bout des pieds,
-mais du talon, des chevilles et de la moitié de la jambe. Dans les
-dunes, il faudrait faire route pieds nus, en pèlerin...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>A la crête, et sur les bords du chemin qui s’y forme, une vie puissante
-et misérable se révèle. Il n’est point d’image de la misère qui vaille
-celle-là,&#8212;ni de l’effort incroyable que la plus ingrate vie déploie
-dans son obstination à vivre: là, poussent des ronces rousses, qu’on
-croirait faites de métal rouillé, et plus résistantes que<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span> du fer: un
-cheval les foule, un chariot les écrase, sans qu’elles rompent. Et sur
-le sommet de la dune, tout un treillis de racines traçantes
-s’entrecroise, faisant un humble chaume à ce toit des sables: c’est une
-grille de fils de fer tendus, dont les mailles sombres font paraître
-plus blêmes les sables au travers. On se prend les pieds dans ce réseau
-serré de toutes parts, comme les lèvres de l’humiliation, et qui forme
-un gazon mendiant au haut des pentes.</p>
-
-<p>Et la dune elle-même, dans toute son étendue, paraît n’être que la vague
-pétrifiée d’une marée colossale, où, comme les goémons fauves sur la
-grève, sont restés accrochés une frange de ronces et un hideux gazon,
-qui rampe.<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XXXIX"></a>XXXIX<br /><br />
-MATIN EN MER</h2>
-
-<p class="r">
-Entre Loc-Tudy et Mousterlin, le 21 juillet.<br />
-</p>
-
-<p>A la fin de la nuit, je vais trouver Jean-Marie le pêcheur. Il m’attend
-sur la petite grève, je dois aller à la pêche avec lui; et, dès le soir,
-il a mouillé son canot dans la crique, le chemin du phare; au
-crépuscule, je voyais encore, de la fenêtre, le bout du mât et un pan
-noir de voile.</p>
-
-<p>L’aube poind à peine vers le levant, et sa lueur est encore souterraine:
-dans la nuit admirable, dans le ciel calme où les constellations
-renversées une à une s’éteignent, au bord de l’horizon, cette clarté
-hagarde semble un spectre qui se lève dans son suaire, un frisson du
-monde qui se réveille et qui pâlit au fond de l’ombre. Mais ce
-frémissement du ciel est plein de joie; le trouble, qui agite la paix
-des ténèbres, annonce la lumière; la pensée du souci s’efface devant
-l’approche du jour, comme tout le passé du cœur disparaît sous l’ivresse
-présente. Déjà le ciel noir est bleu. L’azur profond s’illumine de<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span> plus
-en plus, comme un visage qui passe de la méditation au sourire, et que
-le rêve des dieux envahit. Une félicité sans bornes se répand sur les
-haies, sur la lande, sur les arbres, sur la mer. L’étoile du matin, si
-passionnée tout à l’heure et si rêveuse a perdu son éclat. Et comme le
-soleil paraît, le concert des oiseaux jaillit, cri de joie que semble
-pousser la verdure.</p>
-
-<p>Le canot double le phare. «Bon vent pour aller», dit Jean-Marie, «bon
-vent pour le retour». Une brise délicieuse souffle de la terre, et porte
-l’haleine des pins. La mer est presque aussi douce à la main que des
-lèvres caressantes, et tantôt tiède comme elles, tantôt fraîche comme
-les feuilles. Les vagues amoureuses sentent la violette: et leur courbe
-est si souple, leur mol abandon d’une grâce si enchanteresse que, penché
-sur elles, comme à l’appel des sirènes, on rêve de s’y laisser aller et
-d’obéir à la séduction.</p>
-
-<p>Tout est blanc. Tout est bleu. Et tout est d’or de ce que le soleil
-touche. Le ciel est fait de trois grands fleuves lents, l’un d’or,
-l’autre de soie bleue moirée de blanc, et l’autre d’indigo qui devient,
-d’instant en instant, plus clair et plus lumineux. Sur ces fleuves
-tranquilles passent les pétales en coquilles de grandes roses, quelques
-nuages ourlés d’argent, vapeurs qui se dissipent, comme ces fleurs de
-duvet qu’un seul souffle disperse.</p>
-
-<p>Qui dira la chaste volupté de ces heures matinales? La joie de vivre se
-confond bientôt dans un plaisir unique, un puissant accord où entrent le
-murmure des vagues, le rythme des flots, la fraîcheur céleste de l’air
-irrespiré, les parfums de la solitude marine et l’ivresse de la course.<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span></p>
-
-<p>On baigne dans le vent du large, comme dans une source lustrale. La
-pensée erre et bondit sur les cercles de l’azur, jusqu’à cet infini où
-l’on cesse d’être soi-même, et où l’on sent en soi la vie de toutes
-choses. Alors, un flot qui se brise par-dessus bord, une mouette qui
-frôle la voile, un rayon de soleil qui s’étend entre deux pièces de
-bois,&#8212;tout prend une importance unique, et l’on en perçoit la félicité
-respirante, comme si l’on était le corps de tous ces membres.</p>
-
-<p>La brise fraîchit; vent arrière; le canot vole sur les jolies vagues,
-comme sur un nombre infini d’ailes bleues qui palpitent, étalées... O
-vie...</p>
-
-<p>Entre les lèvres et la barbe jaune de Jean-Marie, la courte pipe fume.
-Les pieds nus, appuyé sur un coude, il s’est couché sur l’avant; et la
-tête levée, lui aussi, les yeux vagues, on dirait qu’il rêve...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Et, là-bas, les îles sont posées sur la mer,&#8212;six pierres blanches sur
-une dalle bleue.<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XL"></a>XL<br /><br />
-SOIR D’AUTOMNE</h2>
-
-<p class="r">
-Saint-Corentin, à Kemper. 25 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Que la cathédrale de Kemper nous parut, au crépuscule de ce jour
-d’automne, d’une beauté touchante et triste!...</p>
-
-<p>Toute la vaste place était pleine d’air pur et bleu,&#8212;et de cette
-lumière un peu hagarde, qu’on dirait celle, quand vient le soir, d’un
-regard égaré. Aux derniers rayons du soleil, ardents et roux, la pierre
-de Saint-Corentin était verdâtre, pâle de fièvre, et miroitante de
-mélancolie comme la peau d’un étang qui frissonne...</p>
-
-<p>Sous le porche, des mendiants en loques et des aveugles très polis, qui
-bénirent abondamment l’aumônier, en palpant l’aumône au fond de leurs
-chapeaux graisseux. Et je sentis, une fois de plus, quelle flatterie
-sensuelle il y a pour le «moi» dans l’aumône, même quand on la fait avec
-tout l’oubli de soi-même qu’il se puisse,&#8212;et que la main fait honte aux
-yeux. On ne se sait pas gré; mais l’on est bien aise à l’idée que des
-mi<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span>sérables vous en sachent: voilà-t-il pas qu’ils bénissent ceux qu’ils
-devraient haïr?</p>
-
-<p>J’entrai dans le vaisseau presque vide. Les rayons du couchant
-n’éclairaient plus la nef que de côté. Ils passaient par les verrières,
-comme des flèches lentes, s’attardant sous les arcs et au bord des
-piliers, en douces plaies rougeoyantes et violettes. Le silence n’était
-troublé que par le bruit d’une femme qui s’agenouille, ou d’une autre
-qui repousse sa chaise. Dans le fond, un murmure lointain résonnait
-lentement, que je percevais sans chercher à en savoir la cause.</p>
-
-<p>La jolie cathédrale, si svelte et si pieuse, et pâle en son
-recueillement fiévreux. Jamais je ne saisis mieux la raison mystique qui
-a dressé les plans de ces églises, et en a fait la maison de Jésus, sur
-le plan de la croix. Voilà pourquoi la cathédrale exprime une tendresse
-d’une telle douleur, et tant de douceur touchante: elle incline, elle
-aussi, la tête à gauche, comme Jésus sur la croix. Ce calcul est exquis.
-Nulle part, la déviation de l’axe du chœur par rapport à l’axe de la nef
-ne me parut plus marquée; en aucune autre église, peut-être, l’effet
-n’en est plus parlant. Au delà du transsept, la courbe si sensible de
-l’axe rend la perspective très mystérieuse. Et plus le chœur est long,
-plus cette disposition me semble belle. Les nervures du berceau, surtout
-au-dessus du chœur dévié, prêtent encore du corps à cette âme vivante,
-par l’étrange apparence qu’elles ont de vertèbres sur le dos de la
-voûte... Que la lumière est subtile, et qu’elle fait de rêves sous ces
-longs arcs qui fuient!...<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span></p>
-
-<p>J’avançai; et le jour baissait à mesure. L’église est des plus longues
-qui soient et des moins larges à proportion: cette maigreur maladive est
-toujours élégante. Au delà du transsept et de cet arc, partout si beau à
-voir, qui se dresse de toute la hauteur de l’édifice jusqu’aux
-voûtes,&#8212;les chapelles absidales peu à peu s’animaient, la plupart
-occupées de plusieurs fidèles en prières. Une femme en noir, le chapelet
-aux mains, était admirable de ferveur, les yeux fermés: sa bouche mince
-était scellée, mais l’on sentait transparaître le bouillonnement des
-paroles intérieures; et de ses paupières closes je vis sourdre, témoins
-muets, condamnés au silence, quelques larmes. Dans la chapelle la plus
-reculée, j’écoutai les voix, fortes ici et nombreuses, dont j’avais
-entendu, à l’entrée, le murmure, incertain. Je cherchais encore d’où
-elles venaient, et n’aurais pas su le dire, quand, dans l’obscurité déjà
-plus dense, à la dernière lueur du couchant, j’aperçus au ras du sol, à
-demi enfoncés dans la pierre, des chanoines souterrains à leur pupitre,
-qui, chaque soir, par obéissance à une tradition antique, récitent un
-office spécial dans cette ombre presque mortuaire. Leur voix s’élevait
-étrangement de ce lieu bas et nocturne. La femme prosternée n’avait pas
-bougé plus qu’une statue tombale. Un peu de sang coulait sur un pilier,
-suprême adieu de la lumière occidentale.</p>
-
-<p>Oh! que la cathédrale semblait d’une beauté touchante et triste, au
-crépuscule!...<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XLI"></a>XLI<br /><br />
-LA «DOUCE»<a id="FNanchor_H_8"></a><a href="#Footnote_H_8" class="fnanchor">[H]</a></h2>
-
-<p class="r">
-Sur la mer déserte.<br />
-</p>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>La brume tournoyait suspendue dans les spirales de la tempête, comme la
-poussière autour du van. Et le jour avait la couleur livide d’un noyé.</p>
-
-<p>Le soir, peut-être, allait descendre. La mer et l’espace, le ciel, tous
-ces déserts confus ne faisaient plus qu’une écume verdâtre, crêtée de
-blanc. Le brouillard fumant était convulsé comme un crépuscule qui
-frissonne. La rumeur de l’Océan battait les oreilles d’un tumulte
-profond, au rythme lourd: on eût dit le bruit des canons dans une
-bataille immense; et tantôt l’on était sous l’haleine des batteries,
-tantôt la clameur des bouches à feu roulait plus lointaine. Le vent du
-Sud-Est mugissait, poussant les collines d’eau, pareil au pâtre
-monstrueux<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span> qui chasse un troupeau échevelé d’étalons au galop. Les
-vagues se ruaient formidables et brusques, courbes formées d’un seul
-bond de l’abîme: lancées, elles éclataient soudain, à la manière de la
-poudre. L’effroi planait sur le tumulte. La houle et le bruit se
-pénétraient l’un l’autre, au point que Herry ne distinguait plus s’il
-était ballotté par la rumeur, ou assourdi par la cruelle ondulation des
-flots. Tout était triste, éperdu, sans merci. Tout se brouillait dans
-une confusion sans limite: l’ivresse hagarde des rêves et de la
-souffrance aiguë pesait sur les regards et sur l’esprit du matelot;
-parfois, les paupières serrées, il ne cessait pas de voir le même
-horizon, le même chaos où les yeux ouverts venaient de se heurter. Et la
-masse blanchâtre de la brume s’agitait lourdement comme le corps lugubre
-d’une vieille aveugle qui a perdu son chemin.</p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Les vagues se précipitaient; face glaciale de la tempête incarnée, elles
-frappaient l’homme au visage, et lui couvraient le front. Herry
-tremblait de la tête aux pieds, d’un seul tenant, tel un tronc d’arbre à
-la dérive. Il sentait son bras raidi pendre comme une poutre à son
-épaule, et d’un poids écrasant qui entraînait tout le corps. Il avait
-les yeux pleins de sel, piqués de mille aiguilles; et ses lèvres cuites
-lui étaient amères.<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span></p>
-
-<p>Il ne souffrait pour ainsi dire pas: l’accablement émoussait sa
-souffrance. Sans espérer rien, il ne désespérait que par éclairs: car il
-luttait; et la lutte, comme la vie, toujours espère. Cependant, il lui
-semblait, peu à peu, ne plus sentir, ne plus savoir... Où était-il? Une
-torpeur semblable au sommeil l’envahissait: allait-il dormir?...&#8212;Puis,
-une terreur profonde le fit frissonner, une pensée coupante et noire,
-qui le traversa comme un couteau enfoncé par en bas dans le ventre; une
-énergie farouche, jaillie des entrailles, le remettant à flot, il eut
-une sorte de joie; et, d’un coup d’épaule, il lui sembla surgir de
-l’effroi où il venait de s’enfoncer...</p>
-
-<p>... Et voici que le grand Herry vit s’ouvrir le brouillard; et, dans
-l’éclaircie, les vagues séparées lui faisaient un chemin...</p>
-
-<p>L’entrée de la rivière est là... Quoi, à son insu, si près de terre? à
-quelques brasses de chez lui?... Mais oui: voici le port, le quai gris,
-et la place familière, avec l’église et le clocher derrière le vieux
-hêtre..</p>
-
-<p>Mais la voici surtout, Marie, Marionik, la petite Marie... Bien sûr,
-inquiète, elle est venue à sa rencontre... O ma Douce... c’est elle!...
-C’est elle, la plus aimée... Dans son inquiétude, elle n’a plus voulu
-attendre. Elle a laissé la maison; elle est là, sur la roche, à l’entrée
-de la baie, pour découvrir au loin si son ami arrive... Chère petite
-Marie, ma Douce...</p>
-
-<p>Sa jupe flotte au vent, et d’une main sous le menton, elle retient sa
-coiffe...; de l’autre, devant le front, elle protège ses yeux, ses doux
-yeux qui cherchent...<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span></p>
-
-<p>Herry la devine à ce geste... car il ne distingue pas ses traits... Il
-la voyait mieux, tout à l’heure. Le vent roule comme un fou dans la
-bruine, qui tourne et s’éparpille en sens contraires, poussière de
-fumée...</p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Rêve-t-il? Ou voit-il? Une amère nausée secoue la poitrine de l’homme;
-et il croit vomir le gouffre qui l’étouffe... «Je vis», pense-t-il
-joyeusement.</p>
-
-<p>Certes, c’est elle! Elle est là, qui l’attend, la Douce. Elle lui fait
-signe: sans doute, elle l’appelle. Et il lui sourit...</p>
-
-<p>Tout à l’heure, tout à l’heure!... Rien qu’un instant encore... Elle
-sourit aussi, Marionik, celle qui attend et qui demeure, celle qui donne
-la vie et qui la garde, la douceur d’aimer, la fleur et le parfum de la
-terre natale, celle qui renouvelle les caresses de la mère, et qui les
-fait naître dans le cœur de l’homme...</p>
-
-<p>Elle est là, celle qu’il a vue, après deux ans d’absence, dans les pays
-étranges, sur l’autre bord du globe, où le marin passe comme un songe,
-sans jamais croire qu’on puisse vraiment y vivre, ni même qu’on y soit
-tout à fait des hommes. Il la rencontra, et pensa la voir pour la
-première fois. Elle le regarda longuement, baissa les yeux et rougit...</p>
-
-<p>...Ils vont se promener sur la lande. Le soir tombe; et la bruyère est
-violette. L’ombre se penche sur les ajoncs,<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span> comme une femme qui écoute
-un enfant lui parler à l’oreille... Ils marchent côte à côte, et ne se
-disent presque rien; mais ils se regardent, s’arrêtant un peu de temps,
-et ils se sourient. Et ils vont lentement, se tenant par le petit doigt.</p>
-
-<p>Ils ont rencontré un vieil homme déchaux et crotté, qui les a bénis...
-La feuille maigre des genévriers était noire sur la roche, et leurs
-racines tordues s’y accrochaient comme des griffes. Et sur la haie, le
-fruit des aubépines rougeoyait comme des gouttes de sang... et d’autres
-baies se distinguaient entre les branches, gros yeux d’insectes qui
-regardaient fixement, à travers le buisson, passer les fiancés. Il
-faisait doux; la lande sentait le miel; et le ciel était vert.</p>
-
-<p>Ils chantaient à demi-voix. Elle disait:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i4">Que chante<br /></span>
-<span class="i0">L’oiselet sur la lande?<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Et il lui répondait:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Il chante et chante son aimée.<a id="FNanchor_I_9"></a><a href="#Footnote_I_9" class="fnanchor">[I]</a><br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Et, un soir, elle lui murmura: «Oui, mon mignon.» Et ce soir-là, leurs
-bouches se baisèrent. Les lèvres de Marionik tremblaient.</p>
-
-<p>Douce, douce elle était; et douce est son nom. Douce et tendre, parmi
-les hommes durs, au milieu de la vie<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span> dure; douce et blonde, claire dans
-la brume de l’hiver, comme les meules sur la terre brune; jeune et
-souriante dans la maison noire, aux murs de vieille pierre; la plus
-aimée, celle dont les lèvres sont chaudes comme la plume et caressantes
-comme le velours; celle qui, dans la salle obscure, où flotte le fumet
-de l’âcre saumure et du sel marin, a l’odeur du trèfle au soleil. Le
-trésor et le luxe de l’homme, la femme qui aime, la Douce enfin...</p>
-
-<p>Comme elle était pâle, quand il l’a quittée une fois encore... Mais elle
-l’attend. Elle sait bien qu’il est fidèle. L’heure du revoir est venue;
-elle l’a devinée, sans qu’on le lui dît; elle a ses pressentiments,
-comme celles qui aiment; elle a compris qu’elle devait être là, ce soir,
-sur la grève; elle l’a reconnu; elle l’appelle. Voici le bienheureux
-moment tant attendu... Ah! ils rentreront à la maison ensemble...</p>
-
-<p>Herry tremblant se rappelle ce baiser, si différent de tous les autres
-baisers. Il retrouve l’ardeur de la caresse, qu’elle lui donna, les yeux
-fermés, si timide et si ardente, chaste et passionnée, ô chère Marie...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Une vague pesante, blême et haute comme un rempart de ville sous la
-pluie de l’aube, roula contre le grand Herry. Il voulut crier; il sentit
-un coup violent qui lui ferma les yeux avec la bouche. La porte du jour
-et de la vie claqua sur ses paupières. Étouffé, et sombrant, il pensa:
-«Marie, Marie..., mon Dieu..., ô très Douce!...» Et il mourut.<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XLII"></a>XLII<br /><br />
-SPECTACLE</h2>
-
-<p class="r">
-<span style="margin-right: 19%;"><small>A LA SANGUINE.</small></span><br />
-Pardon de Benodet. En septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Ils n’avaient encore jamais vu les chevaux de bois.</p>
-
-<p>Un double, un triple cercle de spectateurs entourait le manège. Ils
-étaient inquiets, surpris, ravis. L’appétit de tourner les gagnait un à
-un. Ils ne craignaient pas d’être ridicules, mais de n’avoir pas
-l’adresse nécessaire à profiter d’un si beau jouet. Ils hésitaient, en
-proie à un chaud désir; et ils se sentaient éblouis. Les hommes
-fumaient, les mains dans les poches; et d’anciens matelots expliquaient
-le jeu, en haussant les épaules: ils en avaient vu bien d’autres. Mais
-les femmes, les enfants, les paysans étaient dans la joie. Rien de si
-brillant n’avait jamais paru au pardon. Aussi, avait-on mis le voyage à
-deux sous. Pour deux sous, le plaisir était bien court: mais quoi? On
-les eût fait payer, pour voir seulement tourner la machine, ils
-l’eussent compris. Ils ne la<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span> quittaient pas du regard, jusqu’au moment
-où la fatigue leur faisait cligner les yeux.</p>
-
-<p>Entre les maisons noires, sur le sol inégal du carrefour, quel vire-vire
-étincelant! Il semblait un incendie qui tourne, et le mouvement rapide,
-la perpétuelle ronde, comme le vacarme de la musique, multipliaient
-l’éblouissement. Un rouge flamboiement au milieu d’une vague sonore, qui
-ronflait toujours égale à elle-même dans sa force assourdissante. Tout
-était rouge comme le feu, comme le sang. L’or et les paillettes, les
-drapeaux, les harnois, les figures peintes, flottaient dans le
-tourbillon rouge comme les poils de la bête ou quelques débris de peau
-dans la cuve pleine de sang. Les lampes suspendues aux courtines
-tombaient sur une foule de petits miroirs, d’où l’étoffe reflétée et la
-lumière jaillissaient en gerbes rougeoyantes de rayons, pareils aux
-éclats de la fusée qui s’épanouit dans le ciel et se brise.</p>
-
-<p>Ils ne voyaient pas le misérable cheval blanc, taché de jaune, aveugle,
-la tête basse et bandée, l’esclave à la meule, toujours tournant, lié à
-la roue du supplice près de l’orgue, piétinant dans un songe effroyable
-une prairie de hurlements, une piste sans fin et sans une pousse
-d’herbe, ne dressant même plus les oreilles, la queue morte entre les
-cuisses. Ils ne voyaient pas davantage les deux hommes en loques,
-criant, suant, récoltant les sous d’une main preste, les comptant d’un
-œil de voleur, sales, demi-nus, couverts de poussière et de sueur
-coagulées.</p>
-
-<p>Ils admiraient les bêtes sellées, une ménagerie sau<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span>vage et bouffonne,
-des oies, des tigres à têtes de mouton, des chameaux débonnaires, des
-porcs pour rire, peinturlurés de rouge, de bleu, de jaune et de noire
-crasse.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Les enfants restaient dans l’extase: les yeux écarquillés, la bouche
-ouverte, plusieurs des plus petits un doigt au bord des lèvres,
-restaient immobiles sur leurs pieds, tout ronds dans leurs robes rondes.
-Et, quand on les faisait monter sur les chevaux, ils n’osaient pas y
-croire: ils tâtaient d’une main flatteuse et lointaine la courroie dont
-on les liait, timides avec leur monture comme on l’est avec ce qu’on
-touche en rêve. Sur les bêtes peintes ou dans les voitures,&#8212;<i>Naples</i>
-rose, <i>Alger</i> blanche, et <i>Marseille</i> bleue,&#8212;souriant dans le
-ravissement, ils semblaient faire partie de ce meuble chimérique aux
-couleurs éclatantes. Ceux qui n’étaient point appelés en paradis
-demeuraient sans envie, bienheureux encore d’être admis à contempler les
-élus dans leur gloire. Un mousse de quatorze ou quinze ans, très grand,
-et musculeux comme un homme, était pétrifié dans la contemplation, avec
-un bec de lièvre rouge, et des yeux aussi bleus, aussi vides que le
-regard d’un enfant à la mamelle.</p>
-
-<p>Les filles n’enjambaient pas les chevaux: elles le désiraient, et n’en
-avaient pas l’audace. Au moment où elles prenaient place, elles
-rougissaient depuis le tour de leur grand col blanc jusqu’à la coiffe
-blanche. Puis, elles rangeaient les plis de leur robe noire; elles
-riaient; et leurs yeux étaient brillants. Elles se tenaient assises
-comme au théâtre, ou dans une cérémonie.<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span></p>
-
-<p>La clameur rugissante de l’orgue de Barbarie ne les assourdissait pas.
-Ils regardaient les sons, pour ainsi dire: ils ne les entendaient pas.
-C’était, à leurs oreilles, la voix même du spectacle et de cet incendie
-tournant. Le bruit pourtant était terrible. Une petite vieille, bien
-contente au côté de son grand fils, un matelot en congé, s’exaspérait de
-ne pouvoir s’en faire entendre: elle criait en vain de sa bouche sans
-dents. Elle en avait les larmes aux yeux...</p>
-
-<p>Et le manège roulait: sous l’étoffe rouge et la pourpre illumination des
-reflets dans les glaces, tous les assistants étaient rouges comme autour
-d’une maison qui brûle; et les cavaliers semblaient emportés dans un
-tourbillon de flammes.<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XLIII"></a>XLIII<br /><br />
-FANTOMES</h2>
-
-<p class="r">
-Près de Brest. En novembre.<br />
-</p>
-
-<p>Le Goulet est pareil à l’âme d’un canon, où traîne la fumée de la
-charge. Les forts, la ville, les étages de pierre reculent et se
-brouillent, comme une vision quand, vers le soir, l’esprit fatigué ne
-distingue plus ce qu’il voit de ce qu’il se rappelle: alors, il regarde
-dans la somnolence passer les souvenirs, comme à la dérive flottent les
-épaves. Les rochers même s’effacent. Le brouillard gris n’ensevelit pas
-la rade: il la voile.</p>
-
-<p>Profonde et verte, l’eau de l’Océan coule rapide sous un glacis de mare
-laiteuse, comme un œil vairon transparaît encore sous une taie opaque.
-L’haleine lente de la brise porte l’accent maladif de l’automne; et
-retombe aussitôt. Le crépuscule devance l’heure. La buée au mol
-balancement berce un rêve profond et morose; elle lui murmure la parole
-préférée, qu’il écoute: le conseil de dormir. Il l’oublie, et l’écoute
-encore: Dors, dors...</p>
-
-<p>Parfois, la fumée blanche s’amasse et bouche toute<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span> échappée: Quel
-mystère veut donc cacher le ciel fondu en nuées traînantes? L’obscure
-blancheur tournoie lentement, à la manière de linges impalpables que
-l’espace dépouille. On se sent séparé de toute vie, et refoulé en
-soi-même; il semblerait qu’on prît plaisir à se coucher sur le lit
-changeant de ces nuages; et peut-être, serait-il doux d’y rester assoupi
-pour jamais. La couche muette du repos invite à s’y étendre. Mais une
-odeur âcre et cruelle, qui cuit aux yeux et fait tousser, une sorte de
-saumure subtile monte aux narines, sale les lèvres et pique ses
-aiguilles dans la bouche, ourlant d’un point aigu le voile du palais. Le
-frisson secoue l’assoupissement: un drap humide, un linceul qui fleure
-la terre et les feuilles pourries, colle à la chair et glace les os: une
-visqueuse gencive mord et lèche la peau. Et plus l’on est plongé en
-soi-même, plus le réveil est brusque de la rêverie. Dans l’humidité
-glaciale qui pénètre les moelles, l’on sent brûler au dedans de soi
-l’ardeur dévorante d’une pensée sans objet et sans cause: au milieu de
-la brume, elle brûle et frémit comme une lame en fusion trempée dans
-l’eau froide; et, dans cette vapeur, peut-être, c’est elle qui fume...</p>
-
-<p>Parfois aussi, le nuage s’éparpille en tourbillon muet, une poussière
-vaporeuse qui tournoie, une toile d’araignée qui se tend de haut en bas
-et qui se fixe: d’autres fantômes défilent alors sous les mousselines
-transparentes. Des arbres dentelés, pareils à des statues sans tête,
-grand’gardes en faction, rigides sous le manteau de la cavalerie; des
-roches qu’on croirait de brouillard figé, sans consistance; des murs
-lisses, puits sans fond<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span> qu’emplit une ombre lunaire, et où doit sourdre
-une eau dangereuse. Un bloc gris peu à peu se découvre et se fait plus
-large: il se penche, tel un ours aux aguets, et qui sort d’un fourré, en
-hochant la tête sur ses rondes épaules...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Le calme de la brume s’étend, une paix étouffée, et qui étouffe. Le ciel
-ne respire plus; et la mer est à bout de souffle. Un silence lassé, où
-passent des appels plaintifs de machines, pareils aux soupirs qui
-s’étranglent dans la gorge d’un malade.</p>
-
-<p>Un témoin inattendu surgit: il est là, on le touche, venu on ne sait
-d’où. Un lougre aux hautes voiles passe dans le brouillard, spectre
-blême: ce n’est qu’une ligne grise, une ombre sans largeur, une forme
-longue qui n’a rien de solide. Lent et triste, il semble glisser sans
-corps sur l’horizon, messager d’une amère nouvelle, qui ne veut pas être
-surpris, et qui cherche à mouiller, sans avoir été vu, dans le port...<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XLIV"></a>XLIV<br /><br />
-LA DAME AUX OIES</h2>
-
-<p class="r">
-Non loin de Loc-T... En automne.<br />
-</p>
-
-<p>La vieille Bourhis s’arrêta soudain de parler, se rangea contre la haie
-et se tint coite. Le battement d’un cheval au galop se faisait entendre,
-semblable au rythme sourd d’une forge en marche. Il se précipita et
-retentit plus proche; le souffle de la bête scanda le dur accent des
-sabots. Et le centaure parut, se mit au trot et, brusquement, fit halte.
-C’était une femme bottée, casquée, éperonnée. Elle sauta de cheval et
-parla fort. Elle avait l’accent étranger et nasillard. Ses cheveux
-taillés court grisonnaient; sur ces mèches bouclées, elle portait une
-espèce de chapeau gris, un feutre en forme de casque allongé, ou de
-demi-courge, relevé sur un bord; une plume de coq se dressait contre la
-coiffe, fixée par une agrafe de métal. Un bout d’étoffe noire flottait
-par derrière, à la façon des crinières sur le dos des dragons. Cette
-femme avait la peau rouge, les lèvres minces et de petits yeux bleus,
-ronds et froids. Un carnier lui<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span> pendait au côté, et elle portait un
-fusil en bandoulière; le cuir fauve de la buffletterie luisait sur le
-drap gris de sa redingote. Elle entra dans l’auberge. On entendait sa
-voix aiguë et impérieuse. Elle s’informait d’une famille pauvre qu’elle
-voulait voir, disait-elle. On lui répondait peu, sèchement et de
-mauvaise grâce. Presque sans aide, elle se remit en selle et repartit.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>La vieille Bourhis la suivit des yeux avec malveillance. Elle soupira,
-et dit:</p>
-
-<p>&#8212;C’est la dame du Goasker... C’est des Anglais...</p>
-
-<p>&#8212;Non, Américains, dit le tavernier.</p>
-
-<p>&#8212;C’est toujours des Anglais... Madame Dicksonn, qu’on l’appelle.</p>
-
-<p>&#8212;De braves gens, ils font du bien... reprit l’homme avec une moue de
-dépit.</p>
-
-<p>La vieille Bourhis n’y tint plus.</p>
-
-<p>&#8212;C’est une païenne. Ils sont tous païens, maintenant, au Goasker.</p>
-
-<p>&#8212;Vous feriez mieux de vous taire, observa Bourhis.</p>
-
-<p>&#8212;Et elle monte à cheval, comme un homme. Oui, monsieur, me dit-elle.
-Vous l’avez vue. Souvent elle est...&#8212;Elle tira une prise du cornet
-qu’elle avait dans la poche, et, avant de la mettre dans son nez, elle
-fit une grimace de dégoût.&#8212;Une pièce d’effronterie, conclut la bonne
-femme, un morceau de malice...</p>
-
-<p>&#8212;Ils font du bien, répéta Bourhis.</p>
-
-<p>&#8212;On n’a pas besoin d’eux, dit un grand maigre attablé devant une bolée
-de cidre.<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Oh! leur argent est pourtant bon à prendre, Pogam...</p>
-
-<p>&#8212;Bon, oui: eh bien, on le prend.</p>
-
-<p>&#8212;Que viennent-ils faire ici? demandai-je.</p>
-
-<p>Les hommes n’avaient parlé qu’à contre-cœur. Bourhis répondit, de
-mauvaise humeur:</p>
-
-<p>&#8212;Ils viennent pour la religion. Ils prêchent. Ils ont des prêtres,
-habillés comme vous, monsieur, et moi. Ils sont tous prêtres dans cette
-religion, à ce qu’on dit.</p>
-
-<p>Et il ajouta, comme à regret:</p>
-
-<p>&#8212;Ils donnent beaucoup, c’est vrai: du linge, du bois l’hiver, des
-remèdes... Ils dépensent.</p>
-
-<p>&#8212;Ils en ont payé plus d’un, pour se faire protestant...</p>
-
-<p>&#8212;Il y en a qui n’ont pas de cœur, dit madame Bourhis en colère.</p>
-
-<p>&#8212;Ils s’imaginent qu’on se ferait Anglais, là, du soir au matin, avoua
-le tavernier; ils ne nous connaissent pas.</p>
-
-<p>&#8212;Bah! on fait semblant. On se moque d’eux. Quand ils ont bu les sous,
-ils n’en sont pas moins bons chrétiens.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Ces Bretons disaient vrai; ils ne voulaient pas mentir. Plusieurs
-étrangers se sont établis en Basse Bretagne; ils y secourent les
-pauvres; ils viennent en aide à beaucoup de misères: et ils sont haïs.
-Avec une sorte d’hypocrisie instinctive, Bourhis, tous ceux qui étaient
-là, voulaient dire quelque bien de ces hérétiques, et ils en pensaient
-du mal. Il y avait de l’hostilité jusque dans leur reconnaissance.
-Parfois on sentait qu’ils eussent préféré ne<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> rien devoir, peut-être, à
-des protecteurs détestés: il fallait être réduit à l’extrémité pour
-accepter l’appui de ces mains étrangères.</p>
-
-<p>&#8212;Ils vous mettent aussi leur livre dans la poche, assura Pogam,
-goguenard. <i>C’est l’Evangile, prenez-le, lisez-le</i>, qu’ils disent. Ils
-vous le glissent dans la main.</p>
-
-<p>&#8212;Moi, je l’ai lancé par-dessus la haie, son livre!</p>
-
-<p>&#8212;Et moi, si la dame m’en donne encore un, je le lui jetterai à la
-figure, donc!</p>
-
-<p>&#8212;Voyons, Pogam, l’Évangile est aussi votre livre.</p>
-
-<p>&#8212;Je sais, je sais, monsieur... Je ne puis pas vous dire... Il me semble
-que notre Évangile et le leur, ce n’est pas le même...</p>
-
-<p>&#8212;Non, pour sûr, ce n’est pas le même! affirma madame Bourhis.&#8212;Et vous
-ne savez pas ce qu’elle aime le mieux, la dame?... Je l’ai vue au
-manoir... Vous ne le croiriez pas...</p>
-
-<p>&#8212;Ses enfants? La chasse?</p>
-
-<p>&#8212;Non, non. C’est les oies!...</p>
-
-<p>Ils se mirent à rire.</p>
-
-<p>&#8212;Oui, monsieur. Elle élève des oies, elle les appelle. Elles courent,
-en faisant leur cri, à vous étourdir. Elles lui sautent sur les genoux;
-et elle les caresse, comme des enfants. Elle les embrasse, elle leur
-lave le bec et le frotte contre sa joue; elle leur dit des mots doux,
-dans sa langue. Elle ne leur parle pas si durement qu’aux gens, donc!
-Elle aime bien moins les chrétiens que ses oies, croyez-le... Il ne faut
-pas toucher à ses oies: elle vous tuerait.<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Que dites-vous là, Jeanne? gronda sévèrement Bourhis; mais il riait.</p>
-
-<p>&#8212;Je dis qu’elle adore ses oies, donc.</p>
-
-<p>&#8212;Les oies ont beaucoup de connaissance, vous savez bien...</p>
-
-<p>&#8212;Oui; mais il n’y a que des païens pour adorer des oies. Voilà sa
-religion, à votre dame. Les païens ont une bête pour bon Dieu, chacun la
-sienne...</p>
-
-<p>&#8212;Ne bavardez pas tant, Jeanne! reprit Bourhis, haussant les épaules, et
-riant sans contrainte, cette fois.<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XLV"></a>XLV<br /><br />
-UN CHAMP<br />
-ET<br />
-LE CHEMIN MONTANT</h2>
-
-<p class="r">
-Près de Langol...<br />
-</p>
-
-<p>A perte de vue, au soleil, une plaine sanglante et sombre. On dirait une
-laine noire, en boucles serrées, qui flotte sur un large lac de sang; la
-toison de moutons sans nombre, qui reste suspendue sur le fleuve épanché
-de leur gorge ouverte. C’est un champ de blé noir, aux épis d’encre et
-de soie, dressés sur une hampe rouge. Ils ondulent, au souffle du soir.
-Ils ont moins la couleur du deuil, que celle d’une majesté sauvage.</p>
-
-<p>Quand le vent les incline, on les prendrait pour la crinière secouée des
-chevaux invisibles qui galopent sous la terre. Et, il ne faut qu’un
-menhir, quelqu’une des pierres mystérieuses et cruelles qu’on voit à
-Karnac, veillant au milieu des blés noirs, pour que l’on prît peur de ce
-champ, et qu’on y reconnût le labour des<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span> puissances maîtresses de la
-nuit,&#8212;la récolte mûre du Tartare.</p>
-
-<p>Le soleil disparu tout à coup, quelques vieux chênes et des houx
-centenaires sur une roche nue se dressent démesurés. Sont-ce eux qui
-jettent sur la plaine cette ombre immense? Une pie rauque criarde
-méchamment. La pensée erre avec peine sur les sentiers battus de ce que
-l’on croit connaître, et où l’inconnu, se dit-elle anxieusement, jamais
-ne se rencontre. Mais comme les houx au pied du roc, le souci jette sur
-les idées un manteau d’ombre. On se hâte... Et voici, frémissant, qu’on
-entend sur ses pas un hibou sinistre qui hôle. Et l’on frissonne... Le
-champ est noir.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p class="r">
-A Benodet, vue de la place. 3 octobre.<br />
-</p>
-
-<p>Tournant le dos à la mer, comme je sortais du canot, les yeux encore
-éblouis de la promenade, le soleil était à son déclin, et, sur la place
-de l’Église... je vis le chemin que j’avais pris cent fois, et n’avais
-jamais vu jusque-là.</p>
-
-<p>Un petit chemin, montant sans fatigue. Des pommiers près des maisons
-basses, les unes rousses, les autres noires déjà. Entre les murs, la
-terre brune comme le tabac, et chaude de vie: la délicieuse lumière
-d’octobre était encore sur elle, la lumière de l’été mourant.<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span></p>
-
-<p>Un côté du chemin est doré; les arbres font de l’ombre à l’autre: mais
-l’ombre elle-même est moelleuse, veloutée comme une joue brune. Une
-femme dans la rue, seule: elle rentre chez elle, sans doute. La femme en
-coiffe s’arrête sur le seuil, et regarde lentement, immobile.</p>
-
-<p>Clair et vif, comme une soie bleue, au fond le ciel.<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XLVI"></a>XLVI<br /><br />
-LE BAIN</h2>
-
-<p class="r">
-Au Coq, en Benodet... 24 septembre.<br />
-</p>
-
-<p>En rang, lourdes et mal vêtues, les petites filles suivent lentement le
-sentier qui tourne entre les buissons, au-dessus de la grève. Elles
-occupent, noires, toute la largeur du chemin courbe, pareilles à de
-grosses fourmis dressées contre un obstacle. Elles font un ruban sombre
-sur le sol blanc. L’air blond, que le soleil inonde, pétille. Trois
-Sœurs, de noir vêtues, escortent le défilé; l’une, en tête, cause avec
-les élèves; les deux autres, fermant la marche, semblent prier. De loin,
-on dirait que ces petites filles sont des novices elles-mêmes. Puis,
-arrivées au haut de la ravine qui descend presque à pic sur la grève,
-elles se débandent, elles se précipitent et courent en bas, elles rient;
-une tombe, et se relève en riant aux éclats.</p>
-
-<p>Les Religieuses choisissent l’anse la mieux abritée des regards, cachée
-sous le chemin. Elles observent attentivement si personne n’est là;
-elles tiennent con<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span>seil: l’heure est bonne; à peine si l’après-midi
-commence, et il fait un soleil ardent. Les petites attendent un ordre.
-Enfin, il est donné: elles se jettent sur le sable, et ôtent leurs
-souliers. Les Religieuses sont assises sur les roches, leur gros
-parapluie au côté, et leurs mains sur les genoux. Les petites filles
-tirent leurs bas: voici déjà les pieds nus et les jambes. Les plus
-grandes ont des mines circonspectes; elles aident les autres à relever
-leurs jupes, et les fixent par derrière avec des épingles. Toutes se
-retroussent, les unes jusqu’aux hanches.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Elles jouent dans l’eau; elles s’avancent, gracieuses et maladroites, de
-pierre glissante en pierre moussue; elles ont de l’eau jusqu’au genou;
-elles cherchent des coquillages, les crevettes grêles et les crabes
-trapus. Elles poussent de petits cris, ou des rires aigus, pleines de
-joie. Elles s’amusent; elles sentent l’air tiède qui les caresse, et la
-vague fraîche qui les chatouille. Quelques-unes sucent des algues, ou
-des coquilles pêchées. Parfois, elles perdent pied, et l’on voit leurs
-bras, en balancier incertain, qui se projettent de côté, pour tenir
-l’équilibre; les bras sont nus aussi; et les cheveux, rompant leurs
-liens, tombent en nattes ou en boucles sur les épaules, mal retenus par
-les coiffes. Elles folâtrent, ces petites recluses... Les Sœurs en
-cornette et en tablier noir, sur le roc, les suivent des yeux, ou
-promènent autour d’elles un regard attentif, qui, au premier soupçon, se
-fait sévère; et parfois, une religieuse appelle des petites par leurs
-noms, et les gourmande.<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span></p>
-
-<p>Toutes ces petites filles sont blondes; et la couleur de leur chair est
-charmante, blanche, finement veinée, et chez quelques-unes brillant d’un
-reflet d’or, duvet imperceptible. Elles ont de longues jambes, déjà
-pleines plutôt que maigres; et la naissance des cuisses a déjà le galbe
-de la fleur adolescente. Cette peau, si fraîche et si neuve, est
-tentante à voir comme un fruit.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Tandis que ces enfants s’amusent, et s’envoient de la main quelques
-fusées d’eau, un pêcheur en canot, la pipe au coin de la bouche, la main
-à la barre, double le phare et les regarde. Les petites baissent les
-yeux; les plus jeunes n’en prennent pas le soin, et sourient à la
-barque. Les Religieuses ne font mine de rien. Mais, comme peu de temps
-après, un étranger s’arrête et s’accoude à la grille du phare, les
-petites filles s’effarouchent; plusieurs rabattent leurs jupes; et à
-celles qui ont négligé de le faire, les Religieuses l’ordonnent d’un
-signe rapide. L’homme qui est là ne paraît pas être du pays; il n’est
-vêtu ni comme un paysan, ni comme un matelot: c’est l’ennemi. Les
-petites sortent de l’eau; une, qui veut aller trop vite, glisse; et dans
-l’effort qu’elle a fait pour se retenir, elle se découvre un peu: elle
-rougit, près de pleurer. Toutes ont repris leurs bas, et se sont
-chaussées.</p>
-
-<p>Les Religieuses ramènent leur troupeau en silence. Ces petites, si
-jolies tout à l’heure, décoiffées, demi nues, sont maintenant ingrates,
-lourdes et tristes sous leurs habits de deuil. Dans leurs sabots, elles
-font des pas énormes, qui sur les pierres rendent un gros bruit.<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span> Tant
-qu’elles se croient en vue, elles se hâtent et se taisent. A peine
-ont-elles dépassé la barrière, et sont-elles à travers champs, elles se
-reprennent, bavardes, gaies, à rire et à parler. Sous la petite coiffe
-qui leur serre la tête, les cheveux forment une boule blonde au soleil;
-et, marquant lourdement le pas avec les sabots, toutes s’en allant avec
-lenteur, d’une démarche balancée, pesantes dans leurs jupes trop larges,
-elles ressemblent à une bande de petites vaches rousses.<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XLVII"></a>XLVII<br /><br />
-LE SOIR SUR LA LANDE</h2>
-
-<p class="r">
-A Kerloc’h. Fin septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Le ciel est comme un miroir de magie, où se réfléchissent les feux de la
-lumière absente: la dune, qui sépare la lande de la mer, lui cache
-l’horizon. Au-dessus de cette lande creuse, le ciel est tout l’espace,
-toute la mer, toute la lumière: lui seul, et ce cirque désert, enfermé
-entre les bouquets d’arbres; lui seul, et sa palpitante rêverie. Il est
-du vert le plus tendre, plus soyeux que la soie, plus tiède que les
-larmes, plus profond que les océans,&#8212;et pourtant si proche qu’on le
-dirait posé sur la cime des arbres. Vert comme le Nil des rêves, il se
-teinte d’orange et de lilas: une buée féerique, une immatérielle vapeur
-d’argent et d’or tremble comme une haleine sur les contours de ce poème
-de l’intime douceur.</p>
-
-<p>Tout est solitaire, depuis la dune plus blanche que la craie, jusqu’à la
-route noire sous les hêtres feuillus, aux branches abaissées. On ne voit
-rien, ni homme,<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span> ni maison; à peine si l’on distingue, au creux de ce
-cirque, le fossé où la mare luisante ouvre un sombre regard entre les
-aulnes morts. On ne voit rien qui vive; on n’entend rien qui parle. Les
-arbres seuls; et sous l’étendue palpitante du ciel, rien que l’étendue
-rigide de la lande. L’herbe, courte, malade et rare, fait un damier avec
-le sable blême. Sur la tête noire des arbres, entre leurs masses
-immobiles, le ciel est d’un bleu si pensif et si vivant qu’on le vénère,
-et qu’on se sent l’âme pieuse, comme à la rencontre des yeux immuables
-d’un Dieu qui prie. Et, comme pour ne pas faire de bruit, on marche avec
-précaution sur l’herbe noire.</p>
-
-<p>L’air est doux. Suave, le silence...</p>
-
-<p>Et l’heure, religieuse. Une âme d’angoisse sublime et presque
-bienheureuse plane sur la lande. C’est la fièvre du ciel, et ce ciel est
-toujours plus proche. Voici le moment venu, qu’il semble descendre des
-arbres mêmes, et qu’on l’a sur les épaules...</p>
-
-<p>Tout est resserré dans ce petit espace; et tout pourtant est infini. On
-dirait que le monde tient sur cette lande. Ni les plaines sans fin, ni
-les mers, ni les steppes d’Asie, rien n’est plus vaste que ce cirque où
-la tristesse repose, entre la dune grise et une ceinture de hêtres
-noirs. Et lorsque, ayant tourné la tête, à la faveur d’une lucarne
-ouverte dans la muraille des sables on revoit un coin de la mer
-violette, il semble que ce ne soit plus qu’une feuille tombée de la
-voûte céleste...<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XLVIII"></a>XLVIII<br /><br />
-LE VENT</h2>
-
-<p class="r">
-Au Coq... Fin septembre.<br />
-</p>
-
-<p>Grand vent.</p>
-
-<p>Le vent est un despote terrible. Le vent est le prince de la folie. Il
-se déchaîne tout d’un coup. Il tombe tout d’un coup. Sa colère dure une
-heure ou un mois. Quand sa folie persiste, elle m’affole. Je ne sais
-comment font les pêcheurs qui y résistent. Ce hurlement continu accable.
-Il confond les idées; il hue nos sentiments. La clameur fatigue d’autant
-plus qu’elle module davantage. La même note, longtemps tenue, ferait
-moins mal aux nerfs: on finirait par l’oublier, peut-être. Mais le vent
-est chromatique et chanteur de gammes. Le cri monte et descend; et c’est
-de reprendre sans cesse après qu’il tombe, qu’il est surtout
-intolérable. Il va et vient sur l’échelle, du grave à l’aigu; il a sa
-fondamentale. On attend la reprise; et la tête, hantée de bruit, sonne à
-l’octave. Malgré soi, on le suit, on l’accompagne. Il siffle; et le
-délire s’accroît de tous les sons. Là-bas, une<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span> porte bat, ou un vantail
-de fenêtre. Les branches se froissent et craquent. Tout tourne à
-l’obsession de ce monstre. Il semble une mer invisible, qui rugit et qui
-déferle mystérieusement entre le ciel et la terre. Et l’ennui irrité que
-sa rage produit, la nuit plus que le jour encore, est pareille à la
-douleur lancinante que le mal de dents provoque, quand la tête sur
-l’oreiller ne peut trouver un seul instant de répit sans angoisse.</p>
-
-<p>Le vent tourbillonne autour du phare, qu’il frappe d’une vague emportée
-de sable et de feuilles mortes. Le vieux gardien secoue la tête:</p>
-
-<p>&#8212;Ce phare est trop haut, dit-il. L’an dernier, si l’ouragan avait duré,
-il m’aurait enlevé mon phare...</p>
-
-<p>&#8212;Vous voulez rire?</p>
-
-<p>&#8212;Non. Pourquoi pas? Le vent peut bien briser tout là-haut, et
-m’emporter la lanterne. Rien ne tient contre le vent, prononce Crozon
-d’un ton solennel. Le vent fait ce qu’il veut. Le vent est le maître.
-Quand vous avez le vent debout en tempête, vous n’avez qu’à obéir, et
-qu’à fuir devant lui, comme un chien sous le fouet, la queue entre les
-jambes. C’est ainsi... Et même alors, s’il est dans sa rage, vous coulez
-au fond de l’eau. Le vent est le maître de tous. Il n’y a de plus fort
-que lui que le bon Dieu...<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span></p>
-
-<h2><a id="XLIX"></a>XLIX<br /><br />
-ESTAMPE DANS LE GOUT DU JAPON</h2>
-
-<p class="r">
-Au bord de mer... En novembre.<br />
-</p>
-
-<p>La grande marée, en se retirant, a laissé un merveilleux tapis de sable.
-La grève est déserte. Pas un pas n’a marqué l’empreinte humaine sur la
-belle pente humide, qui a la couleur de la noisette. Si haut est allée
-la vague, que les cabines le long du sentier, au sommet de la dune, sont
-encore mouillées d’eau. Le sable fin couvre le palier de pierre où elles
-sont posées, et les marches qui y mènent. Point de fente, où il ne soit
-logé, et ne brille faiblement. Sur les escaliers, tous les poux de mer,
-peuple qui grouille dans le varech et le sable, se sont donné
-rendez-vous. Ils pullulent, et sautent en l’air de tous les côtés,
-blanchâtres et pareils eux-mêmes aux grains de sable que le vent
-éparpille. Il y en a de toutes les tailles, depuis la tête d’une épingle
-jusqu’à la grosseur d’une guêpe: les plus gros, qui sont les plus
-lourds, font des sauts d’un demi-mètre sur leurs huit pattes; et, le
-corps oblong, un peu voûté,<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span> veiné de vert, ils semblent des haricots
-blancs qui dansent. Jusqu’au bord de la dune, le collier des goémons
-serpente à perte de vue, et marque le point où les flots ont monté le
-plus également: on dirait d’une vague interminable, figée d’un bout du
-pays à l’autre en une dentelle jaune et noire, aux longs festons
-réguliers.</p>
-
-<p>Un chien, qui a couru par là, a laissé sa trace légère et mesurée, sous
-forme d’étoiles rondes, pareilles à la figure de blason qu’on appelle
-mollette. Et l’on est curieux de suivre l’empreinte de ces griffes,
-comme si l’on y avait un intérêt véritable, et qu’on fût à la piste d’un
-coupable en fuite.</p>
-
-<p>C’est, sans doute, que la vie étonne sur cette grève, où l’ombre
-s’incline, où tout est clair obscur comme le sable même, et qui s’étend
-si calme après la tempête, sous un ciel désolé. Jamais le ciel n’a plus
-qu’alors cet air étrange de folie et de haine, que lui donne la double
-ligne des nuages reculés aux deux bords opposés de l’horizon, et qui le
-ferment, se joignant vers le fond de la mer: c’est là, de l’Est et de
-l’Ouest, que les nuées violettes se précipitent, elles-mêmes semblables
-à l’ombre courroucée d’autres nuées. Droites, suspendues comme les
-silhouettes sur un écran, elles courent, figures colossales de bêtes,
-gueules béantes de lions géants, crinières, griffes et queues étalées
-sur l’eau transparente du firmament.</p>
-
-<p>Et quand l’ombre couvrant de plus près la terre, l’on porte les regards
-sur la route, pour le retour, là-bas derrière les arbres, une lueur
-rougeâtre, au reflet san<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span>glant, étonne la pensée qui ne l’avait pas
-prévue. C’est la lune qui monte, pleine, énorme et rapide, telle qu’une
-puissance mauvaise, un monstre inattendu en quête de sacrifices. Plus
-haute que les pins, la voilà qui s’élève dans le ciel. Et de son globe
-orangé, d’instant en instant plus pâle, tombe une lumière cruelle et
-glaciale, qui semble donner la fièvre à la dune blême.<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span></p>
-
-<h2><a id="L"></a>L<br /><br />
-L’ANGELUS</h2>
-
-<p class="r">
-Septembre, près de P...<br />
-</p>
-
-<p>Le soleil a disparu; et tout rayonne encore de sa fuite. Tout se
-recueille,&#8212;et semble se retirer. La vie au crépuscule est pareille à la
-méditation dans le désert. Et du clocher, vient l’appel doux et clair de
-l’heure, qui sait dire, en tintant: «Prions.»</p>
-
-<p>Les deux voisines, vêtues toujours de noir, et les mains modestes
-croisées sur le tablier noir, poussent la barrière derrière elles; et
-l’homme met l’écrou. La cloche sonne.</p>
-
-<p>&#8212;C’est l’Angelus, dit la mère.</p>
-
-<p>Elle prononce: l’«Andgéluss», d’un accent étrange qui convient à sa
-figure calme et maigre, à ses vêtements noirs, au silence de cette
-maison.</p>
-
-<p>Avant d’entrer, elle et sa fille quittent leurs sabots noirs sur le
-seuil.</p>
-
-<p>&#8212;Vous êtes prêt? dit en breton de Léon, la femme à son mari, Léonard
-comme elle.<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span></p>
-
-<p>Il ne répond pas,&#8212;un grand homme dur, maigre et roux, sévère. Il se
-baisse, et se lave les mains, pieusement, à la fontaine. Puis, il laisse
-à son tour ses sabots près des quatre autres en ligne; et il passe le
-seuil. Il ferme la porte avec soin. Il ôte sa casquette, et se signe.
-Les deux femmes se mettent à genoux. Et la mère, à voix basse et claire,
-murmure lentement:</p>
-
-<p>&#8212;<i>Ave, Maria</i>...</p>
-
-<p>L’homme prie avec une ferveur grave. La femme avec une joie douce, comme
-celle des religieuses dans un cloître: la fille d’un air rêveur et
-soumis, avec une sorte d’onction tendre, qui met un reflet sur son front
-étroit de petite fille vieillie.</p>
-
-<p>Les dernières lueurs du jour errent, douloureuses, sur la lande,&#8212;calmes
-et paisibles dans cette chambre.<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LI"></a>LI<br /><br />
-LE FJORD</h2>
-
-<p class="r">
-13 novembre, à Benodet.<br />
-</p>
-
-<p>Dès l’aube, il bruine. Les brouillards lointains se condensent au-dessus
-de la baie, entre les rives, et s’éparpillent en poussière humide. Il
-fait doux, silencieux et triste. Si l’on sort, on ne sent presque pas la
-pluie; mais au bout d’un moment, on en est tout trempé, et les vêtements
-s’en imbibent. Partout où l’on met la main, on la mouille; et la terre
-ne semble plus faite que d’une pâte pétrie.</p>
-
-<p>Tout a la couleur blanchâtre de la fumée; la mer est blanche; la rivière
-est blanche; et les arbres disparaissent à demi sous la buée. La fumée
-des toits ne s’élève point, et retombe mêlée à l’haleine brumeuse, qui
-flotte entre les bras fins des peupliers et les branches étendues des
-ormes.</p>
-
-<p>Chacun reste chez soi. Sur le chemin, sur la place, personne. Les
-douaniers sont assis dans le corps de garde, derrière la porte poussée;
-et nul ne vient lire, sous le<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span> grillage, les dernières nouvelles du
-temps qu’il fait. A la maison, les murs, la rampe de l’escalier, la
-poignée des portes, le bois de la table et des chaises collent aux
-doigts qui s’y posent. Les volets sont brodés d’un nombre infini de
-gouttelettes, toutes distinctes et rangées en longues colonnes, comme
-des perles. Et les vitres, les glaces, les verres sont couverts de buée.</p>
-
-<p>Il fait très doux; et pourtant l’on frissonne. Un silence nocturne
-s’étend sur la lande. Pas un pas; pas un appel. De temps en temps, le
-cri d’une pie; ou la voix lointaine d’une femme qui tousse. Et là-bas,
-derrière les haies, parfois s’élève une vive dispute d’oiseaux: c’est,
-peut-être, un épervier qui a fait des siennes? ou peut-être se
-réjouissent-ils dans les breuils de n’avoir rien à craindre des chiens
-ni de l’homme...</p>
-
-<p>Le murmure de la mer lui-même est plus lent. Elle soupire avec fatigue;
-et la vague meurt à demi-voix. Le ciel blanchâtre est bas sur la terre:
-il s’étend comme une étoffe de fumée, sans un pli; et les arbres frileux
-y dérobent leurs têtes. La brume se fait plus épaisse au coude boisé de
-la rivière, là où elle se cache plus avant dans le pays...</p>
-
-<p>Est-ce Benodet et le fleuve de Kemper, si bleu, si gai à la lumière?
-Est-ce un fjord en Bretagne?... ou en Écosse?... ou peut-être en
-Norvège?</p>
-
-<p>Les voiles noires pendent, lourdes d’eau, et luisent mouillées, comme du
-cuir. Les maisons grises s’effacent dans la bruine; et les tourelles
-rouges du château, sur le bord de la rivière, n’ont plus que la couleur
-éteinte des dernières roses...</p>
-
-<p>Pas un pli dans le ciel gris. Il bruine...<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LII"></a>LII<br /><br />
-CRÉPUSCULE D’OCTOBRE</h2>
-
-<p class="r">
-Sainte-Marine, vu de Penfoul.<br />
-</p>
-
-<p>La petite ville languit dans la paix du soir. Près de l’eau dormante,
-cinq maisons sous les arbres. Le ciel est triste, tendu de gris et bordé
-de plumes violettes. Et la mer, immobile et muette, a sa couleur de
-sombre ardoise.</p>
-
-<p>La petite ville, et ses maisons étagées dans le fond de l’anse noirâtre,
-semble déserte: la fumée ne monte point, bleuâtre, au-dessus d’un toit;
-et l’on ne voit personne, sur la cale, si ce n’est un enfant assis dans
-une barque vide.</p>
-
-<p>Les bois noirs et roux, paisiblement, se détachent sur le ciel gris; et,
-de place en place, à leurs pieds, une prairie en tapis descend vers la
-mer, et brille sous les feuillages obscurs, d’un vert étrange, sans
-lumière et sans gaieté, froid comme celui de la pomme dont la pelure
-traîne sur le chemin.</p>
-
-<p>La petite ville et les maisons sont blanches, d’une<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span> blancheur maladive,
-où les trous noirs des portes semblent mystérieux... Dans l’eau
-stagnante du petit port, les bateaux noirs, sans voile, sont à l’ancre;
-et leurs mâts nus se dressent avec ennui, comme des fûts de croix, dont
-les bras sont tombés.</p>
-
-<p>Devant les maisons pâles, la grève de sable jaune, et les rochers
-chevelus de sombres goémons, découverts sur un long espace, s’étendent
-lugubres, et comme abandonnés.</p>
-
-<p>Point de lumière. Point de nuit encore. Tout est clair obscur. Tout est
-terne, tout est éteint.<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LIII"></a>LIII<br /><br />
-SAINTE-BARBE</h2>
-
-<p class="r">
-En Gwesnac’h, automne.<br />
-</p>
-
-<p>Pour la dernière fois, peut-être, de l’année, l’ardent soleil resplendit
-dans le ciel sans nuage. Et tout l’été d’or ressuscite avant de
-disparaître. La grande marée enfle l’estuaire, faisant de l’Odet un
-fleuve puissant, qui pousse la mer salée jusqu’à Kemper, la ville
-blanche et grise qui porte les tours de sa cathédrale comme une coiffe.
-Au flot, la rivière monte à pleins bords; la large nappe, au cours
-rapide, égal et balancé, semble gonflée de la saison passée et de sa
-paix splendide. L’air rayonne de plaisante lumière. Entre deux nuits
-vaporeuses et très fraîches, il fait une de ces chaudes journées où la
-Bretagne est blonde et bleue comme l’Ombrie, dans sa parure verte.</p>
-
-<p>Le vent souffle à peine, en enfant capricieux. Le canot monte avec le
-flot, et je tiens en vain l’écoute. Dans le courant contraire, le vieux
-Crozon prend les rames: il nage, sans courber son large dos; il enfonce
-sa casquette<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span> jusqu’aux sourcils; la masse bouclée de ses cheveux gris
-moutonne autour de sa tête, et son petit œil bleu reconnaît tous les
-points de l’eau et des deux rives, où chaque pli, chaque pierre lui sont
-familiers depuis un demi-siècle. Un à un, il nomme les aspects et les
-lieux, en bon ordre, et chacun suivi d’une anecdote immuable ou de son
-épithète due.</p>
-
-<p>Sous un abri cintré, au flanc de la villa qui plonge de trois côtés dans
-l’eau, s’ouvre une sorte de remise pour les bateaux de course: dans une
-obscurité profonde et violette, le yacht désarmé dort sous l’arche à
-l’ombre moelleuse... Voici Ker-Gouz, et Lan-Huron, des rochers couverts
-de grands bois, des châteaux trop neufs et de vieilles demeures: le
-Pérennou, qui fut une villa romaine, et Broc, où vit le souvenir d’un
-homme excellent, l’abbé du Marallac’h, qui ouvrait sa maison et son
-domaine aux paysans, les jours de fête.</p>
-
-<p>Boisées jusqu’à la cime, parfois les rives se rapprochent; la rivière se
-resserre, et le courant coule profond, avec un remous de hâte. Aux
-coudes de la route transparente, il semble qu’on aille passer sous un
-berceau de feuilles, une charmille suspendue sur une terre bleue et
-liquide. Hautes et d’un trait aigu, les belles ombres de la forêt se
-projettent sur l’eau, et vous viennent à la poitrine, noires et
-lumineuses, pareilles à des chevaux qui voltent. Quand les hauteurs
-s’abaissent, le flot de la marée touche les deux bords, lèche
-sournoisement les prés verts qui s’inclinent, entoure les pommiers et
-couvre les berges. Une vieille ferme est inondée, plus délabrée et plus
-sombre dans cette eau riante: une eau<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span> de turquoise sous le ciel d’un
-bleu si vif encore. On défriche une longue lande en pente douce, un beau
-champ pour la culture: au milieu des souches d’ajoncs, sur le char
-s’entasse la dépouille d’un vert presque noir: deux femmes, là-haut
-juchées, reçoivent à la fourche l’herbe dure, que tranchent des hommes
-genouillés et gantés de cuir: ils passent la faucille dans la lande,
-comme les ciseaux sur une tête qu’on rase. Et une jeune fille, vêtue de
-bleu, le sang aux joues et aux bras, regarde devant elle, immobile au
-soleil, près de la charrette.</p>
-
-<p>Comme un nid au creux d’un arbre, au pied de la colline s’ouvre une
-petite anse, un port pour trois petits navires, un abri d’eau, miroir de
-feuilles. Elle est cachée sous les arbres; les chênes trempent dans
-l’eau, et les houx épineux s’y regardent. Quand j’arrive, deux grands
-paysans noirs sont couchés sur la pente rapide, et les feuilles mortes:
-leurs pieds touchent à la rivière; ils mangent du pain au lard, tout en
-fumant, et surveillent une barque qu’emplit une meule fauve de goémons.
-Deux gros blocs enfoncés sortent du flot, semblables à des menhirs,
-balises naturelles. Mystérieuse, au bas de la hauteur abrupte et des
-arbres à pic, c’est la verte retraite de Sainte-Barbe. Et le silence
-ombreux, les vieilles pierres, et ces paysans graves, tout, ici, comme
-aux plus anciens âges du monde, est disposé pour la demeure d’une sainte
-en Occident, ou d’une fée.</p>
-
-<p>On grimpe par le petit sentier, qui court en lacets, ruisseau de terre
-brune, si étroit que l’on serait forcé de tenir sur son cœur celle qu’on
-aurait pour compagne, la voulût-on garder à son côté. Et tandis que l’on
-monte<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span> sous le couvert des branches, le bois solitaire chuchotte;
-l’haleine est parfumée de ce merveilleux langage; déjà la mélancolie de
-l’or végétal mêle son harmonie mineure et son ardeur triste à la
-fraîcheur des vertes feuilles. Les grands houx, admirables par la taille
-et la verdeur, penchent leur feuillage de métal, incrusté de fleurs
-rouges. Les églantiers se serrent contre de petits chênes, où le gland
-brun sort de la gaine, comme une tête est portée sur une fraîche
-collerette. Derrière les bruyères et les orties sombres, les fins
-peupliers, de loin en loin, se dressent, des mâts sur les frégates de la
-forêt. Les fils de la Vierge flottent, aiguillées tendues de la
-prochaine brume. Partout, les ajoncs noirs au bord du ravin; et de
-clairs ruisselets errant entre les feuilles mortes. Là-bas, au fond de
-la colline, ou peut-être de l’autre côté, j’entends la cloche sourde du
-bûcheron, la cognée qui bat en mesure le tronc de quelque hêtre. Deux
-oiseaux chantent, deux seuls, tout près de mon oreille, et cependant
-invisibles. Le petit vent de terre rit aussi en sourdine sous les
-arbres. La vue se repose sur un rideau confus de bruyères, d’ormes et de
-marronniers. Les mûres grenues sont sur la haie, telles des mouches à
-facettes, qui dorment. Des feuilles tombent lentement, incertaines, sur
-d’autres feuilles. Trois hauts cerisiers, à la peau soyeuse, tigrée
-d’ombre, se chauffent au soleil. Rien de trop âpre; rien de trop noir:
-le ciel paraît partout; et le petit sentier, couleur de chaume, ne peut
-conduire qu’à une douce demeure. Peu d’insectes; parfois une guêpe
-ronfle en titubant; et sous les feuilles mortes, secouées d’un frisson
-sec, la fuite d’une bête furtive...<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span></p>
-
-<p>Et voici la merveille rustique, la chapelle de Sainte-Barbe, sur une
-place de terre brune, au creux d’un vallon désert, entre deux collines
-en landes, et au-dessus des bois qui s’inclinent vers la rivière.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>La chapelle est en ruine; elle a bien vingt pas de long; elle est très
-basse, et à la manière bretonne, en forme de grand tombeau. Le clocher,
-qui reste debout sur la façade par un caprice d’équilibre, est plus haut
-que tout le bâtiment. Il y avait une nef et un transept. Qu’importe de
-quel style? C’est maintenant le plus hardi et le plus ancien de tous:
-celui de la royale nature. Le toit s’est écroulé, des murs entiers,
-toute la couverture et presque tout un côté. Une église de feuillage
-s’est élevée sur les débris de la chapelle en granit; elle porte la
-marque de l’architecte divin: il a construit dans l’ordre de la forêt;
-c’en est la grâce souveraine. Sur le sol, des fragments qui respirent
-maintenant, des colonnes brisées, des chapiteaux, de la pierre qui vit:
-tout est terreau à l’herbe; tout est mangé de lierres et de bruyères;
-cette ruine est pétrie de feuillage.</p>
-
-<p>Les arcs sont de lierre noir; la grande fenêtre de l’abside, une ogive
-de lierre ouverte sur le ciel bleu: et, au delà, tordu par le vent et
-tout vêtu de lierre aussi, un chêne fait une colonne torse de baldaquin.</p>
-
-<p>La nef à ciel ouvert, la douce tombe moussue, est vêtue d’ombres vertes,
-comme un sous-bois. Le pavé de la chapelle est une boue grasse et noire,
-où les moulures, les éclats de colonne, les morceaux sculptés portent
-des fleurs. Comment s’est posé sur le maître autel ce tronc<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span> d’arbre
-abattu par la foudre? Dans un coin, sur une console poussiéreuse, une
-petite image de la Vierge, aux couleurs violentes, quoique rongées par
-la pluie: la statuette regarde son église de feuilles, tranquille et
-d’un air impassible sous le grillage qui l’emprisonne. Au beau milieu
-d’une fenêtre, dans le mur droit, sous un manteau de verdure, un arbuste
-est planté, coudé comme une torchère de bronze: ici, le charmant petit
-arbre fait le candélabre: d’entre les pierres, il sort du mur par des
-racines en forme de griffe: cet être délicieux se courbe en spirale, et
-comme les cinq doigts écartés d’une main sur un visage, il ne tend que
-des rameaux très clairs, pour ne point cacher le jour du fond, fait de
-ciel, de feuilles vives et de plaques d’or...</p>
-
-<p>La façade tient bon, haute et verte: ce dût être une porte surmontée
-d’un clocher pointu. C’est maintenant, ce clocher, un cierge aigu de
-lierre, jusqu’au reste de la croix enveloppée de mousse. Par la nef,
-là-bas, derrière la chapelle, je vois une vache noire qui se hisse, pour
-brouter l’herbage de l’abside.</p>
-
-<p>Un pré vert, semé de grandes bruyères, fait le tour de Sainte-Barbe: de
-là, je regarde la rivière d’or et d’argent au soleil, qui court au bas
-de la colline, et les bois noirs sur l’autre rive. Au bout du pré,
-devant la façade, sous les arbres, un lavoir abandonné, et deux enfants
-en robe, qui, sans rien dire, assis l’un près de l’autre, mordent dans
-un morceau de pain, où disparaît jusqu’aux yeux leur figure...</p>
-
-<p>Et sur la colline qui porte la chapelle comme au pli du coude, la lande
-se presse, noire, touffue et dense,<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span> pareille à la toison d’un troupeau
-qui court, en baissant la tête: au milieu de l’idylle, où sourit sainte
-Barbe paysanne, de quel effet puissant n’est pas, limitée par les bois,
-la sombre lande qui monte?...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>J’ai repris le petit sentier sous le soleil plus oblique. Je laisse
-derrière moi le grand arbre au bord du lavoir, la façade rustique, le
-cierge de lierre, la petite porte, le mur feuillu, et le buisson de
-rouges houx sur le toit bas. Le silence parle de plus près encore: une
-étrange tendresse monte de tout cela pour tout cela, pour la terre
-brune, le murmure de l’eau, les fleurs et les baies odorantes: il semble
-que toute cette vie ait attendu patiemment votre vie, et qu’elle
-l’appelle...</p>
-
-<p>La voix de Crozon se fait entendre: il cause en bas avec les deux
-paysans; tantôt elle se perd et s’éloigne; tantôt elle sonne plus
-distincte. Le rideau des arbres se ferme sur mes pas. Je marche en
-écartant les branches. Tout d’un coup, voici le vieux pilote, et l’anse
-d’eau mystérieuse où le canot attend.<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LIV"></a>LIV<br /><br />
-PONTIQUES</h2>
-
-<p class="r">
-Au bord de l’eau. Entre Begmeil et l’Ile. Août.<br />
-</p>
-
-<p>Une nuit blonde, un délice de volupté sereine, et de vie tranquille. Il
-fait tiède et frais, comme dans une serre ouverte. La mer chante; la
-haie sent la violette. La lune ruisselle de clarté, comme une source
-aérienne. Il fait si clair que les coqs, dans la lande, chantent l’heure
-de minuit. Le dernier qui réponde sonne haut, de si loin, qu’on dirait
-l’écho d’une trompette.</p>
-
-<p>La lune, la mélodie des flots, les perles de la clarté sur le col
-changeant de la mer... Et, dans le lait bleu du ciel, les douces étoiles
-si lointaines...</p>
-
-<p>On se sent un cœur qui adore. Une religion naît dans l’âme, de la beauté
-du monde. Où est le Père, qu’il soit béni par l’adoration de sa
-merveille? La perfection de l’art saisit le cœur d’un désir passionné
-d’en connaître l’artiste.</p>
-
-<p>A toute cette beauté, un temple de silence.<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Au matin, vers le temps d’août, il est une heure toute trempée
-d’humidité, une heure fraîche comme les yeux de la jeune fille, une
-heure pure et lavée, une heure jeune, une heure bleue.</p>
-
-<p>Une rive boisée et blonde au soleil; la mer calme et lisse, une soie
-azurée où courent, caprices de la trame, de longs rubans d’argent. Un
-bouquet d’arbres grêles, quelques feuilles délicates comme des cils sur
-le ciel cendré... Ces matins de Bretagne ont la douceur d’avril dans les
-campagnes ombriennes, et m’y font penser.</p>
-
-<p>Et la merveille, c’est la fleur, la rose ou l’œillet, éclose avec le
-jour, et dont les pétales retiennent les gouttes de rosée.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Un beau mendiant.</p>
-
-<p>Il est grand et maigre. Il a la barbe grise, mêlée d’or qui brille
-encore, large et touffue, qui se confond avec les cheveux bouclés, plus
-blancs: on dirait des coins de blé parmi l’avoine.</p>
-
-<p>Il est droit comme un jeune homme. Ses loques sont ajustées, et bien
-serrées aux chevilles: il en paraît plus nerveux, et les jambes plus
-fines. La couleur de ses vêtements est si usée, qu’elle flotte
-indistincte du gris à l’ocre. Il semble que ce soit celle du voyage
-même, et des grandes routes. Il a un sac de toile bise, passé en besace
-de l’épaule droite sous l’aisselle opposée. Son teint est de brique; et
-son nez droit, maigre, paraît sculpté. Il a un regard calme et muet. Il
-sent la mer, les aventures, les soleils lointains, les péripéties
-monotones des<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span> chemins; il a un air de voile,&#8212;de ces voiles tannées,
-rapiécées, si belles, quand la brise les tend sur le mât d’un vieux
-lougre. Ce pourrait être Ulysse naufragé.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Couchant.</p>
-
-<p>Un peu avant le coucher du soleil, tout l’occident est envahi par
-d’immenses nuées grises, qui se réunissent en un seul éventail, dont la
-pointe est cachée sous l’horizon, et dont les plis couvrent le ciel
-entier. Seul reste libre, et d’une douce clarté bleue, le bord oriental
-de la mer. Or, le soleil ayant disparu, tout l’éventail se teint de sang
-qui fume, et le ciel semble l’aile aux plumes sanglantes d’un oiseau
-sans pareil, qui enfonce sa tête sous l’horizon.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;La femme au bain.</p>
-
-<p>Dans la profonde nuit sans lune, la nuit bleuâtre, un canot s’avance au
-milieu de la rivière. On entend la cadence des rames. Bientôt, le bruit
-mesuré s’arrête. Une forme blanche s’élève de la barque, et glisse sur
-le bord. Elle plonge; et la pâle apparition s’étend sur l’eau, comme une
-flamme droite qui se couche. Est-elle nue, cette femme si souple, et
-voluptueuse, longue écume de la vague?&#8212;L’ombre cache son visage, et
-fait à sa tête un voile de cheveux. La baigneuse frappe l’eau d’un geste
-lent et doux. Je l’écoute qui respire, ravie de la fraîcheur qui la
-caresse et du fluide embrassement qui l’entoure...<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span></p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Temps de Sud-Ouest.</p>
-
-<p>C’est la tourmente. Le soleil ne s’est pas levé. Depuis deux ou trois
-heures après midi, on ne saurait plus dire à quel moment du jour l’on
-est. Une lumière morte, une couleur éteinte et indécise. Le ciel roule
-très bas sur l’Océan livide. Des bourrelets noirs, des nuages épais en
-forme de voiles grises carguées sur des vergues d’encre s’amassent vers
-la rivière. La mer a l’air et la couleur des convulsions: blême d’écume
-sur la crête des vagues, elle pousse des lames verdâtres à l’horizon, et
-déferle presque noire.</p>
-
-<p>Une rumeur effrayante, un tremblement lointain, une menace pleine de
-douleur, de colère longtemps contenue et de rage qui se hâte. L’Océan,
-l’Océan roule dans la tourmente; et il arrive, implacable; inlassable
-dans la vengeance, comme la nuit sur un champ de bataille.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;A l’aube, souvent, l’on entend un bruit plaintif et lamentable. Les
-oiseaux se taisent. Le silence accroît ce long gémissement, et parfois
-il s’enfle jusqu’à remplir tout l’espace. On dirait d’une bête énorme
-que l’on saigne, et dont la vie rétive ne s’en veut pas aller avec le
-sang. L’heure est morose; les collines livides; et la lande à demi
-ténébreuse est propice au va et vient des fantômes. Sont-ce eux qui
-s’enfuient, en faisant ce roulis de chaînes et de métal?</p>
-
-<p>L’aurore rose glisse ses clartés de flamme fraîche sur les hauteurs
-opposées à l’orient. Et l’on voit, sur la mer,<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span> une goélette qui mouille
-ses ancres ou qui les lève, les voiles qu’on fait tomber ou que l’on
-hisse: c’est le bel oiseau de mer qui poussait de si longs cris, et
-sortait du sommeil en soupirant.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Pêcheurs.</p>
-
-<p>Deux femmes de l’Ile débarquent sur la cale: cottes retroussées, elles
-déchargent les lourds paniers où le poisson frétille. Grandes, maigres,
-desséchées, elles sont jeunes encore. Elles se hâtent, actives et
-vigoureuses, en noir. Dans le canot, une nichée de petits enfants,
-qu’elles tirent l’un après l’autre du fond, où ils sont assis sur des
-cordages et des voiles. Ce sont les deux belles-sœurs, qui ont perdu
-leurs hommes, les deux frères, dans la même tempête, l’an passé. Le même
-jour, dix-sept hommes sont morts à la mer, tous les mâles valides d’une
-petite société. Ils ont laissé huit veuves et quarante-trois
-orphelins...</p>
-
-<p>La forte race des pêcheurs, les plus simples, les plus braves et les
-meilleurs des hommes sous l’aspect le plus rude. Ils sont cent mille en
-France, dont les trois quarts sont Bretons. C’est à eux que la marine
-doit ses équipages, l’une des meilleures troupes qu’il y ait au monde,
-la plus fidèle et la plus solide. Quelque folie où l’eau-de-vie les
-pousse, ils ont toujours du cœur; et dans les plus endurcis même, qui se
-donne la peine de le chercher, l’y trouve.<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span></p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Ciel à la Vernet.</p>
-
-<p>Un bleu de porcelaine pâle, sans chaleur ni profondeur d’espace,&#8212;trop
-uni, trop limpide, comme des yeux sans pensée. Là-dessus, de gros nuages
-blancs, tachés de gris, tous séparés, se promènent: ils ont l’air jetés
-sur cette eau bleue, comme des paquets d’ouate où l’on aurait essuyé des
-doigts salis par la mine de plomb. Dans le fond, à l’horizon marin, un
-tas d’autres paquets blancs, démesurés et lourds, renflés à la base et
-finissant en l’air par une boule,&#8212;tels, des ours blancs, ébouriffés,
-qui prennent leurs ébats.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Au tomber du jour, un immense escadron de nuages violets courait vers
-l’Ouest, avec le soir, au ras des arbres, crinières éparses, le col
-levé, les garrots frémissants, en cavalcade victorieuse. Et tout le
-champ du ciel était semé de nuages roux étendus, pareils à des peaux de
-bêtes, à des fauves écorchés, les pattes droites et la queue étalée...
-La mer immobile était violette; et sous le furieux galop des nuées,
-c’est elle qui paraissait le ciel renversé.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Grandeur de la mer.</p>
-
-<p>Elle est accablante, parce qu’elle n’a rien pour l’espoir, rien pour la
-vie en quelque sorte,&#8212;et que tout en elle invite au rêve. Elle est trop
-puissante pour les faibles cœurs,&#8212;et ils n’aiment la mer douloureuse,
-que s’ils se trouvent au comble du bonheur: elle leur plaît alors<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span> par
-le contraste; tant elle fait valoir par sa désolation ce bonheur, qu’ils
-l’en goûtent mieux à leur insu. Leur ivresse va seule avec cette
-solitude si terrible. La mer est le lieu solitaire, qui met le cœur en
-contact avec l’infini touché.<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LV"></a>LV<br /><br />
-SUR LE TERTRE</h2>
-
-<p class="r">
-Au Coq, le 27 août.<br />
-</p>
-
-<p>Au grand trot des voitures bruyantes, la noce passa sur le chemin, entre
-la mer et la lande. Ventre à terre, les petits chevaux prirent la course
-comme s’ils allaient charger l’ennemi. Sur leurs deux roues, juchés
-haut, les chars à bancs sautaient, et la banquette de derrière semblait
-devoir, à chaque heurt, se détacher et rester en route. Pêle-mêle,
-flottant au vent comme les herbes de la mer que pousse le flot, les
-rubans de velours noir, les lacets des coiffes et les nœuds fixés à
-l’oreille des chevaux s’agitaient, confondus, pavois épars au galop sur
-le chemin doré par la lumière. Les femmes criaient et riaient, chacune
-au côté d’un homme maître des guides, et qui faisait claquer le fouet.</p>
-
-<p>&#8212;Mon Dieu, disaient les vieilles, ils vont nous faire verser!...</p>
-
-<p>Les jeunes avaient peur; mais elles jouissaient de leur émoi. Les roues
-sautaient par-dessus les grosses pierres;<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span> et parfois le léger équipage
-penchait tout à coup sur le rideau en pente des ajoncs, qui le séparait
-seul du précipice: la route fait un coude à pic sur les grandes roches
-noires qui bordent la grève; et une jeune fille, ayant soudain mesuré la
-hauteur, tout en riant, se signa.</p>
-
-<p>Enfin, devant la barrière, les hommes arrêtèrent les chevaux. Tous,
-aussitôt, se jetèrent en bas des voitures rustiques, ornées de fuseaux
-en bois, et dont les couleurs vives resplendirent au soleil. Entre les
-deux pointes rocheuses, la baie heureuse rayonnait d’or bleu et de
-sourires.</p>
-
-<p>Ils venaient de Pont-l’Abbé; et plus d’une auberge, depuis le matin,
-avait reçu leur visite. Sur le talus herbeux de l’ancien fort, ils se
-proposaient de danser; bras dessus, bras dessous, chacun avec sa chacune
-se dirigea vers le tertre. On se dispersa dans la lande. Les uns
-coururent au phare et en firent le tour. Les autres les rappelèrent.
-Tous enfin, se séparant, se mirent à gravir la butte roide, en glissant.
-Ils se poussaient; ils s’ébranlaient ou se renversaient les uns les
-autres; la chute de l’un en entraînait deux ou trois. Quand ils furent
-sur la plate-forme, ils dansèrent. La mariée était restée à mi-côte:
-comme elle trébuchait, le mari se mit à rire silencieusement, se hâtant
-de la retenir, et l’enlaça...</p>
-
-<p>En bas, les vieilles femmes, attentives à ne pas se souiller, s’étaient
-assises sur des pierres, près des petits chevaux qui piaffaient: il y en
-avait un, tout velu, plus <i>bigouden</i> encore que les autres, qui semblait
-ne<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span> pouvoir se tenir en place, qui secouait la tête, agitait ses rubans,
-hennissait, et, les lèvres retroussées, voulait rire. Les petits
-enfants, dans leurs belles robes, trottaient autour des mères-grands,
-pareils à des poupées merveilleuses qui marchent: leurs cheveux
-sortaient du serre-tête rouge, comme un flot d’or coulerait d’une coupe
-renversée; et leurs yeux sans pensée s’ouvraient si candides et si
-fixes, qu’on eût dit des gouttes de la mer bleue, laissées par le jusant
-dans les coquilles roses de leurs paupières.</p>
-
-<p>Cependant, sur le tertre, la danse ne cessait pas. Ils avaient mené un
-sonneur avec eux: assis droit contre le terre-plein, l’homme soufflait
-avec zèle, d’un air sérieux; et l’aigre biniou déchirait l’air de sa
-mélodie nasillarde. Un peu à l’écart, une jeune fille, en coiffe de
-Kemper, se promenait en mordillant un brin de bruyère; et son long col
-de lait, cerclé d’un velours noir d’où pendait une croix, semblait
-parfois secouer une pensée importune.</p>
-
-<p>La mariée dansait avec tous. La brise de mer jouait dans les cheveux,
-sur les tempes, et parmi les rubans. Après avoir beaucoup tourné,
-quelquefois une fille tombait droit sur son séant, au milieu de ses
-lourdes cottes.</p>
-
-<p>L’herbe verte et courte, sans un caillou, se pliait sans bruit sous les
-pieds pesants. Toutes ces femmes jeunes, et si larges dans leurs triples
-jupes, dansaient avec une furie légère. Leurs yeux brillaient; et leurs
-lèvres s’entr’ouvraient, humides. Leurs regards naïfs disaient un
-étrange goût du plaisir, une prochaine ivresse.<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span></p>
-
-<p>L’après-midi finissait dans un rêve. Un air tiède et teinté, eût-on dit,
-d’ardeurs en poussière, tremblait entre le ciel et la mer, pareil à la
-couleur de l’héliotrope. Sur toutes choses frémissait le regard enivré
-de la vie. Et sur la mer amoureuse, il semblait qu’en un instant fût
-tombée à l’infini une pluie de violettes.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>On appela d’en bas les paysans, qui dansaient. Ils ne se décidaient pas
-à partir. Les uns firent encore un tour, et descendirent la colline déjà
-sombre. Une femme, à dessein, roula sur le sol, riant et rougissant de
-faire voir ses jambes, qu’elle avait voulu montrer. Toute parole avait
-un écho plus long. Le rire tintait comme sa propre plainte... Tous
-semblaient se taire plus volontiers: là-haut, sans s’en douter, quelques
-couples rêvaient; et peut-être ils regardaient le jour qui s’en va
-lentement, en tenant un doigt sur sa bouche.</p>
-
-<p>Le soleil avait disparu. Toute la mer n’était plus qu’un champ de trèfle
-incarnat et de glycines fauchées, où traînaient des rubans d’or. Le
-biniou s’arrêta de sonner sur une note longue, aiguë et grêle. Ils ne
-riaient plus, et gardaient un silence visionnaire. Ils s’en furent
-lentement, comme le crépuscule s’étendait large et sûr. Et ils
-semblaient descendre le talus vert, à l’herbe déjà noire, poussés par
-l’ombre...<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LVI"></a>LVI<br /><br />
-COMBAT DES DIEUX</h2>
-
-<p class="r">
-Le 9 juillet.<br />
-</p>
-
-<p>Tout le jour avait été d’une douceur alanguie, et d’une clarté presque
-pesante. Les yeux étaient fatigués de voir; et les objets frappaient les
-regards avec la même violence endormie que les coups sourds de la
-fièvre. La mer violette sommeillait, reine lasse, voluptueuse au repos
-dans un lit d’or fin, brodé de lents sourires.</p>
-
-<p>Soudain, il y eut un souffle amer, un coup de vent bas et terrible. Il
-vint du large, comme une faux rapide; et la lumière tomba, comme la
-fleur tranchée du jour. Puis, le coup de faux, s’allongeant, passa plus
-brusque que l’éclair, au delà des bois. Et tout se tut. Mais la blonde
-clarté parut vieillie; et le pressentiment se répandit sur la contrée
-d’une heure dangereuse et d’une issue mortelle.</p>
-
-<p>Le vent de la faux ne se levait pourtant plus. Et la mer semblait dormir
-encore, d’un sommeil moins<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span> heureux, où entrait le cauchemar, d’un vol
-perfide... C’est alors, enfin, que le faucheur parut.</p>
-
-<p>Un nuage noir, épais et dense comme un bloc de charbon, s’avança venant
-de l’Est: d’abord, on ne vit qu’un pan du manteau; l’autre aile émergea
-du Sud; et bientôt, la tête et le corps monstrueux du Géant. La mer
-violette s’obscurcit, et devint noire: elle était prise de convulsions,
-comme dans une maladie soudaine; et la crête des vagues avait la couleur
-sinistre de l’anthrax. La marée montait. Le flot commença de se plaindre
-lugubrement sur les roches.</p>
-
-<p>Une colère immense s’amassait à l’horizon. L’ardeur du courroux enfla
-les vagues, et les poussa en désordre les unes sur les autres, comme les
-paroles de menace sur les lèvres amères d’un tyran. Enfin le faucheur se
-coucha à travers l’espace,&#8212;et tout le ciel fut noir,&#8212;noire la mer,
-épaisse et noire. Entre ces deux abcès mûrs de la tempête, l’espace
-tremblait sans bruit, dans l’épouvante, morne, hagard, livide. L’écume
-des vagues fouettait les bords du ciel, comme un nid de vipères dressées
-contre une coupe de houille. Et la terreur des flots se brisait sur les
-îlots sombres.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Comme la rumeur d’une ville prise d’assaut, où les femmes et les enfants
-crient en larmes, tandis qu’on les violente, et où les hommes rendent la
-vie dans un lourd sanglot, que la mort écrase,&#8212;l’Océan retentissait
-d’une plainte lointaine, et d’un grondement toujours plus proche. Les
-goélands, qui sont vêtus de deuil, fifres rauques du naufrage,
-plongeaient de lame en<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span> lame, vol alterné de plumes blanches et de
-plumes noires. Et l’aile blafarde des mouettes sautait et retombait sur
-la crête des vagues, comme un corps d’écume solide, lancé par les
-embruns.</p>
-
-<p>En toute hâte, tirant des bords, voici, forçant contre le vent, les
-barques qui rentrent, poussant de l’Ouest. Elles fuyaient, telles des
-bêtes dans l’angoisse, quand elles s’élancent dans les fourrés, et
-traquées par les aboiements plus proches de la meute, s’efforcent,
-haletantes, de dépister la chasse. Les voiles claquaient; et la quille
-soulevée se couchait sur le flanc, contre la lame. Les matelots sérieux,
-les lèvres serrées, calculaient la route et le danger. Enfin, ils n’ont
-plus qu’à doubler le phare... Et, comme ils disparaissaient à l’entrée
-du port, la rafale se déchaîna, roulant sur la mer avec la nuit noire;
-des quatre coins de l’horizon la tempête échevelée bondit, comme une
-folle qui hurle, précipitée du ciel, emplissant de tumulte et de rage
-tout l’Océan.<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LVII"></a>LVII<br /><br />
-PAVOIS</h2>
-
-<p class="r">
-A Ker-Joz... Dimanche, juillet.<br />
-</p>
-
-<p>Le joli matin d’été rit sur la mer et sur les arbres. Déjà la route
-blonde coule au soleil, comme un ruban de miel, entre les haies, claires
-d’un bord et de l’autre encore ombreuses. Le ciel est une fleur de lin.
-Solennellement, Crozon s’avance en grand uniforme: la casquette enfoncée
-sur le front; son épaisse tignasse moutonne en boucles grises autour des
-oreilles et sur la nuque. Il est plus large, et roule plus que jamais
-entre sa jambe infirme et la canne, dont il pique le sol. Sa veste de
-drap bleue, fermée d’un seul bouton, ne fait que mieux saillir le cercle
-de la poitrine, du dos et des épaules. La pipe aux dents, il fume et
-porte de la main gauche un drapeau à demi déployé: jour de fête, jour du
-Seigneur, beau temps; tout va bien: Crozon pavoise sa maison, avant
-d’aller à la messe. Il croirait manquer à son devoir, s’il négligeait de
-le faire, et porter malheur à ce bienheureux pâté de moellons, sa<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span>
-conquête sur la terre, après quarante ans de travail. Au bout de la
-barrière, un mât bleu et sa double corde: sans lâcher la pipe, Crozon
-hisse le pavillon, et serre fortement la corde autour de la hampe. Il
-regarde en l’air, clignant ses petits yeux bleus sous la visière; il est
-content: la vieille étoffe aux trois couleurs, qui ne sont plus le
-blanc, le bleu, ni le rouge, mais le gris, le lilas et le rose, tant le
-soleil les a usées, flotte mollement au gré de la brise; elle tombe et
-se lève, et retombe dans l’air plus bleu que jamais ne fut bleue chose
-bleue... Et du même pas, dans le même roulis, pesant sur sa canne,
-Crozon s’éloigne.</p>
-
-<p>Cependant, les trois petits blonds surviennent en bondissant, eux aussi
-vêtus en habits du dimanche. Ils se pendent à la corde; ils défont le
-nœud; riant aux éclats, ils amènent le drapeau, le hissent et le
-rehissent cent fois. Ils se roulent à terre, quand la corde cède trop
-vite; et ils s’élancent avec le pavillon, quand il glisse sur la hampe.
-Leurs yeux d’eau pâle, à fleur de tête, reflètent le mât rond et
-l’étoffe flottante, comme l’œil fidèle des nouveau-nés et des poulains.
-Et, tant ils rient, tant ils se démènent que la vache rousse, dans les
-ajoncs, s’arrête et les regarde, un paquet d’herbe verte aux babines, et
-demeurant un long moment attentive, sans achever sa bouchée.<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LVIII"></a>LVIII<br /><br />
-L’HOMME SANS TÊTE</h2>
-
-<p class="r">
-A Ker Joz..., le 3 novembre.<br />
-</p>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>&#8212;Restez ce soir avec moi, dit-il à ses Bretons; je ne me sens pas
-bien... Entrez... Otez vos bonnets... Vous me conterez des histoires.</p>
-
-<p>Ils s’informèrent de sa santé avec une sollicitude polie, et cette
-déférence libre qui leur est propre.</p>
-
-<p>Qu’avait-il? Était-il malade? On pourrait avoir le médecin: Guillaume
-allait demain à la ville...</p>
-
-<p>Il les rassura:</p>
-
-<p>&#8212;Non. Je ne suis pas malade comme vous croyez. J’ai mes idées noires;
-et je préfère, ce soir, ne pas être seul: car je ne dormirai pas.</p>
-
-<p>Ils s’assirent tous trois près du feu. Il leur fit servir du thé chaud
-et du rhum. Ils burent avec plaisir, aucun d’eux n’étant du reste grand
-buveur; et ils ne<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span> revinrent pas à la bouteille plus d’une fois. Quand
-ils eurent du tabac, ils bourrèrent leurs pipes, et, s’étant installés,
-ces rudes hommes soupirèrent d’aise. Ils étaient contents; mais ne le
-dirent pas.</p>
-
-<p>&#8212;Je gage, monsieur André, fit le vieux Crozon, que vous voulez me
-mettre sur le chapitre des revenants...</p>
-
-<p>&#8212;Une bonne nuit pour eux, dit Yawen, clignant de l’œil, selon son tic.
-Il fait noir comme dans un four; et nous sommes encore dans la semaine
-des morts...</p>
-
-<p>Ils se lamentèrent un peu sur le temps: il pleuvait trop, et le vent ne
-cessait pas depuis plusieurs jours. Cependant, il était tombé avec
-l’ondée du soir. Maintenant, la nuit était d’un calme sinistre.
-D’immenses nuages couvraient le ciel, dont rien ne séparait les ténèbres
-de la terre noire, comme si le couvercle était scellé sur la marmite.
-Point de brume, toutefois: le cri ne se faisait pas entendre de la
-sirène de Penmarc’h.</p>
-
-<p>&#8212;Guillaume, vous qui n’avez peur de rien, dit le jeune homme,
-voulez-vous vous mettre devant la porte? Par une telle nuit, je ne puis
-voir une porte sans malaise. Ouverte ou fermée, elle fait peur... Et
-c’est encore pis, si je lui tourne le dos: l’angoisse me tourmente...</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi donc, monsieur?</p>
-
-<p>&#8212;Il me semble toujours qu’elle va s’ouvrir; et que sur le seuil je vais
-voir une apparition...</p>
-
-<p>Crozon se prit à rire doucement:</p>
-
-<p>&#8212;Voilà, je l’avais dit. Vous vouliez parler des revenants... Mais vous
-n’y croyez pas, monsieur André... Vous vous moquez de moi, quand je...<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Pas du tout. Je ne me moque pas de vous. Je ne crois peut-être pas aux
-revenants; mais je crois aux fantômes...</p>
-
-<p>&#8212;Ah!...</p>
-
-<p>&#8212;Oui: je sais qu’il y en a...</p>
-
-<p>Crozon ne faisait pas la différence des revenants avec les fantômes; et
-les autres non plus.</p>
-
-<p>&#8212;C’est tout un, observa Guillaume qui n’avait encore rien dit.</p>
-
-<p>&#8212;Vous avez raison, après tout... fit le jeune homme.</p>
-
-<p>Guillaume sourit de côté dans son épaisse barbe; et ses yeux gais
-jetèrent aussi, de côté, un regard malin: il est rieur, et croit
-toujours qu’on veut rire.</p>
-
-<p>&#8212;Bah, dit-il, vous vous amusez, monsieur.</p>
-
-<p>&#8212;Non: tout est possible... Et qu’importe que les apparitions sortent de
-terre, ou de ma tête, si je les vois?...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Ils ne répliquèrent rien, ne sachant pas ce qu’il entendait par là.
-Crozon fixait le fourneau de sa pipe, écoutant immobile, l’air têtu et
-les jambes allongées. Il attendait d’être interrogé; et il semblait
-répondre à l’avance: «Quoi que vous puissiez dire, je sais ce que je
-sais; et vous ne me ferez pas changer d’avis.»</p>
-
-<p>&#8212;Dites-moi, Crozon, avez-vous vu des revenants?</p>
-
-<p>Il secoua la tête:</p>
-
-<p>&#8212;Non; pas moi, monsieur André...</p>
-
-<p>Et tirant une bouffée de sa pipe, il reprit:</p>
-
-<p>&#8212;Mais beaucoup d’autres les ont vus, <i>bamm</i>! et ne m’ont point menti...</p>
-
-<p>&#8212;Contez-moi ce qu’ils vous ont dit...<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Vous savez toutes mes histoires, je vous en ai fait plus de vingt...</p>
-
-<p>&#8212;Vous n’en avez pas encore une que j’ignore?...</p>
-
-<p>&#8212;Hum... Si fait, il me semble que... Mais... Vous le voulez donc?
-dit-il avec mauvaise humeur.</p>
-
-<p>Sur le soupçon de n’être pas cru, il eût préféré de se taire. Il passa
-sa large main cuivrée dans ses épais cheveux gris, aux boucles emmêlées,
-et commença d’un ton maussade, qui s’anima bientôt, au cours du récit.</p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>&#8212;Voici donc ce qui est arrivé à M. Pénerff, l’ingénieur, un savant,
-celui-là, un conducteur des ponts. Ce n’est pas d’aujourd’hui, ni
-d’hier... Vous vous le rappelez, Guillaume?... Il y a seize ans, deux
-jours avant la Sainte-Anne, M. Pénerff vint me voir. Il demeura tout le
-jour; et il soupa à la maison... Il faisait un temps sans reproche. On
-était dans le plein de l’été, <i>bamm</i>!... Après souper, nous causions
-tout comme ce soir; et M. Pénerff me dit qu’il ne croyait pas aux
-revenants. Je lui faisais connaître comme à vous, monsieur André, ce que
-je sais; mais il n’était pas d’accord; et il se moquait de moi... Bon...
-Tant nous parlons, lui avec non, moi avec oui, qu’il s’était fait très
-tard. On n’était pas loin de minuit... Je pensais bien qu’il coucherait
-à la maison; et on lui avait préparé son lit. Je ne le croyais pas,
-quand il me dit:</p>
-
-<p>»&#8212;Crozon, bonsoir. Dormez bien. Je vais à Kemper.<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span></p>
-
-<p>»Et il prend son chapeau.</p>
-
-<p>»&#8212;Par exemple, vous n’allez pas faire cela! lui dis-je...</p>
-
-<p>»&#8212;Et pourquoi pas? dit-il. La nuit est admirable: Voyez ce clair de
-lune... Il fait si chaud, que je ne pourrais pas dormir; j’aime bien
-mieux faire le voyage à pied; et d’ailleurs, il faut que je sois à
-Kemper demain, au point du jour, pour mes affaires.</p>
-
-<p>»&#8212;Vous avez raison, lui dis-je; et je sais bien que pour un homme comme
-vous, ce n’est rien de faire la route... Vous n’en avez pas pour cinq
-heures de chemin... Mais, si vous m’en croyez, vous ne partirez pas...
-Ce n’est pas prudent...</p>
-
-<p>»&#8212;Ma présence est nécessaire là-bas, demain matin, à la première
-heure...</p>
-
-<p>»&#8212;Rien ne vaut mieux que la vie, monsieur Pénerff.</p>
-
-<p>»&#8212;Que me chantez-vous là, enfin? Quel danger courrais-je?... Il fait
-clair comme en plein jour...</p>
-
-<p>»&#8212;Monsieur Pénerff, croyez-le ou ne le croyez pas, depuis quelque temps
-il y a un revenant qui hante la route: il se tient caché dans les
-buissons, au coude du chemin; et personne ne voudrait risquer de s’en
-faire suivre, <i>bamm</i>!</p>
-
-<p>»Il se mit à rire; il leva les épaules:</p>
-
-<p>»&#8212;Vous êtes fou, Crozon...</p>
-
-<p>»&#8212;Je vous demande pardon; c’est vous qui n’êtes pas sage...</p>
-
-<p>»&#8212;Les revenants ne sortent pas au clair de lune...</p>
-
-<p>»&#8212;La lune n’en a plus pour longtemps; elle sera couchée avant une
-heure...<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span></p>
-
-<p>Enfin, quoi que j’aie pu lui dire, il est parti. Le revenant de ce
-temps-là, à ce qu’on croit, était l’ancien sacristain, un voleur, une
-canaille, qui avait pillé l’église de La Forêt; ou bien quelque autre
-mauvais chrétien, une âme damnée dans tous les cas, qui n’avait pas de
-repos dans sa châsse...</p>
-
-<p>&#8212;Un revenant, c’est un homme en enfer, dit Yawen, en clignant gravement
-de l’œil. Quand elles ne sont pas contentes en paradis, les âmes
-reviennent après la mort.</p>
-
-<p>&#8212;Bah! dit l’esprit fort Guillaume, qu’est-ce qu’elles viendraient
-faire?...</p>
-
-<p>&#8212;Et vous, qu’est-ce que vous faites ici?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, qu’est-ce que nous y venons faire?... Dites-le, si vous le
-savez?... Eh bien, Crozon, qu’est-il arrivé à l’ingénieur?</p>
-
-<p>&#8212;Un conducteur des ponts, monsieur André... Mais, il n’était pas encore
-sorti du bourg, monsieur, qu’il se sentit inquiet. Il m’a tout raconté,
-depuis, <i>bamm</i>!... Passé la croix, il eut l’idée de tourner la tête, et
-là... qu’auriez-vous fait, hein?... il vit une ombre qui se cachait dans
-le mur, comme un rat. Plusieurs fois, il regarda derrière lui, et
-toujours l’ombre lui échappait. Il pensa qu’il avait dû se tromper.
-Après une heure de marche, il fut persuadé qu’il était suivi: il
-n’aurait pas su dire pourquoi; mais il en était bien sûr, allez... Il
-n’osait plus bouger la tête, sans quoi, me dit-il, peut-être serait-il
-revenu sur ses pas; il se repentait d’être parti, <i>bamm</i>! Il courait,
-tant il avait d’effroi; il ne marchait plus. A la moitié du chemin, il<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span>
-sentit qu’on lui soufflait dans le dos, et sur la nuque; il tremblait de
-peur. Il voulut heurter à la porte d’une ferme: mais est-ce qu’on le
-peut, quand on a une canaille de revenant sur les talons? On ne lui
-répondit pas. Enfin, je n’ai pas besoin de vous dire, mot pour mot, tout
-ce qu’il a souffert pendant cette nuit. Il a fait le trajet, peu s’en
-faut, aussi vite qu’en voiture. Quand il eut touché aux premières
-maisons de Loc Maria, il s’est cru sauvé; et, pensant se débarrasser du
-revenant, il a pris sur lui de se retourner, et de le regarder en face.
-Eh bien... il en est tombé à la renverse, comme mort: il avait devant
-lui <small>L’HOMME SANS TÊTE</small>,&#8212;un homme noir, grand, les bras en avant comme
-pour vous saisir, et sans tête... Oui, <i>bamm</i>!</p>
-
-<p>&#8212;On raconte aussi que le revenant portait sa tête dans la main...</p>
-
-<p>&#8212;Non, c’est l’Homme Sans Tête, que M. Pénerff a vu, répliqua Crozon
-avec irritation; et c’est la preuve que ce revenant-là n’était pas le
-sacristain de La Forêt... M. Pénerff en a fait une maladie.</p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Après un assez long silence, Yawen, clignant de l’œil, affirma:</p>
-
-<p>&#8212;Il y a des revenants. Mon frère a vu le Vaisseau Maudit... et jusqu’à
-trois fois...<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Le Vaisseau Fantôme?...</p>
-
-<p>&#8212;Oui, monsieur. C’est un bateau, où ils sont tous damnés, un équipage
-d’enfer. Ils ont perdu leur âme, ils l’ont vendue au diable, il y a des
-temps et des temps... Il vient on ne sait comment. Il est là, mouillé
-devant vous; il attire les autres; vous allez dessus, et vous touchez...
-Votre bateau coule, et c’est fini de vous...</p>
-
-<p>&#8212;Et votre frère?...</p>
-
-<p>&#8212;C’est un chien noir, monsieur... Je dis celui qui trompait mon
-frère... Tant qu’il a eu ce chien à bord, il était sûr de rencontrer le
-Vaisseau Maudit, une nuit ou l’autre... A le voir, ce chien-là, vous ne
-l’auriez pas dit... A la fin, il s’en est aperçu; et il a noyé le chien.
-Et depuis...</p>
-
-<p>&#8212;Mais le bateau?...</p>
-
-<p>&#8212;Depuis, mon frère ne l’a plus vu: il vous le dira lui-même, si vous
-allez au Guilvinnec... Mais je voulais vous dire... Un ami,&#8212;vous savez
-qui, Guillaume, le parrain de votre dernier,&#8212;un ami m’a juré qu’on a
-revu le chien à Belle-Isle: il répond à son nom, Fri, qu’on
-l’appelait...</p>
-
-<p>&#8212;Il en avait un de nez<a id="FNanchor_J_10"></a><a href="#Footnote_J_10" class="fnanchor">[J]</a>, celui-là, pour flairer les chrétiens...</p>
-
-<p>Ils rirent aux éclats.</p>
-
-<p>&#8212;Tout ce que j’ai à dire, poursuivit Yawen, d’un ton grave, c’est qu’on
-fera bien de lui mettre la pierre avec la corde au cou...<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span></p>
-
-<p>Et, pour conclure, Yawen garda son œil droit un long moment fermé.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Avez-vous peur des rats?... demanda soudain le jeune homme.</p>
-
-<p>&#8212;Non, firent-ils...</p>
-
-<p>&#8212;Mais les rats sont peut-être des démons... J’ai souvent pensé que les
-rats, les serpents, les vers, toutes les bêtes qui rampent, sont des
-revenants...</p>
-
-<p>&#8212;Ah! dit Crozon, je ne le crois pas: parce que vous les tuez, et ils
-crèvent...</p>
-
-<p>&#8212;Et si c’était toujours le même?...</p>
-
-<p>&#8212;Comme le crapaud de la fontaine, à Ker an Bléiz? Tinn l’a pris, et l’a
-coupé en morceaux. Pour être plus sûr de ne pas se tromper, il a noué un
-cordon rouge à une des pattes coupées. Le lendemain, ayant été en canot
-à la fontaine, il a revu le même crapaud entier, frais comme l’eau; et
-c’était bien le même: il avait son fil rouge à la patte... C’est un gros
-crapaud, un sorcier... Il doit y être encore...</p>
-
-<p>Guillaume voulut rire. Il ne sait pas s’il doute ou s’il croit;
-pourtant, il croit moins qu’il ne doute; ou plutôt, il croit douter.
-Beaucoup en sont là.</p>
-
-<p>&#8212;Que diriez-vous, si vous trouviez un spectre sur la route?</p>
-
-<p>&#8212;Je... je dirais ma prière, monsieur. Mais vous-même, avez-vous
-rencontré des... comment les appelez-vous? des...</p>
-
-<p>&#8212;Apparitions?</p>
-
-<p>&#8212;Oui...<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Quelquefois...</p>
-
-<p>&#8212;Comment sont-elles?...</p>
-
-<p>Le jeune homme ne répondit pas, d’abord; il préférait interroger les
-autres.</p>
-
-<p>&#8212;Vous n’iriez pas cette nuit coucher au cimetière?...</p>
-
-<p>&#8212;Ah! dame non... Pour rien au monde, s’écria Guillaume, non sans
-trouble.</p>
-
-<p>Et Crozon inquiet, toussant dans sa pipe, s’ébroua.</p>
-
-<p>&#8212;Ni moi, fit Yawen,&#8212;pas pour cent pièces d’or... Et que se passe-t-il
-là-bas, à votre idée, monsieur, quand il court des flammes sur les
-tombes?</p>
-
-<p>&#8212;C’est qu’ils pourrissent, mon brave Yawen.</p>
-
-<p>&#8212;C’est donc vrai?...</p>
-
-<p>&#8212;Rien de plus vrai. Les morts s’ennuient là-dessous... Voilà pourquoi
-ils reviennent... Ou bien, ils sont dégoûtés,&#8212;continua le jeune homme,
-avec un singulier mélange de conviction et d’ironie. Je me dis toujours
-qu’ils doivent faire des efforts désespérés, pour sortir de cette
-pesante ordure... Il doit y avoir quelque chose comme cela... Un mystère
-misérable... Vous autres, vous voyez les morts en chair et en os, sur la
-terre. Et moi, je pense à ce qu’ils sont; et, comme je pense, en
-moi-même je vois. C’est toujours la même tristesse...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Il leur parlait moins, qu’il ne s’entretenait avec lui seul.</p>
-
-<p>&#8212;Ainsi, une femme est peut-être assise, là-bas, sur la pierre, au pied
-du phare... la tête penchée; et sur sa poitrine nue, elle cherche de
-quoi elle souffre... Car<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span> elle est déchirée... Elle touche le bout de
-son sein, et à la place elle voit une grosse araignée brune, qui va et
-vient de sa peau à son cœur, à chaque battement... et elle crie... mais
-personne ne l’entend... Qu’en dites-vous, Crozon?</p>
-
-<p>&#8212;Une âme souffrante, celle-là, monsieur...</p>
-
-<p>&#8212;Non, c’est une idée.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Une morne tristesse tombait dans la chambre, où rougeoyait la braise
-sous l’âtre noir. Les ombres de ces hommes vacillaient sur le mur, au
-gré des flammes tremblantes; et on les eût dites de suie, comme les pans
-fumeux de la cheminée. Et c’était sans doute un étrange spectacle, de
-ces vieux marins aux yeux inquiets, écoutant la rêverie de ce jeune
-homme soucieux et pâle... On pourrit, et il y a des revenants...</p>
-
-<p>Ils ne le comprenaient pas; et il en était aise; mais ils ne le
-sentaient pas si loin d’eux qu’on l’eût supposé de bonne foi; et ils
-avaient un peu peur de lui, peut-être.</p>
-
-<p>&#8212;Hon! monsieur André, vous me feriez souci. Je vous demande pardon;
-mais je n’aime guère de vous entendre parler noir, comme cela.</p>
-
-<p>Guillaume ne riait plus: il essaya pourtant; il haussa les épaules, et
-s’étant secoué, il s’écria d’une voix trop forte:</p>
-
-<p>&#8212;Ha, il est temps d’aller dormir, ha!</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Ils se levèrent; ils souhaitèrent la bonne nuit à leur hôte; et s’en
-furent. Il les entendait pousser la porte,<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span> et fermer la barrière à
-l’écrou. Ayant ouvert la fenêtre, il vit leurs ombres dans la nuit
-épaisse. Bientôt les buissons parurent s’animer et se mouvoir
-lentement...</p>
-
-<p>La mer pleurait mollement; et les ténèbres ondulaient comme si elles
-avaient été gluantes... Il s’enferma dans la salle, et donna un double
-tour de clé à la porte. Puis il s’assit devant le feu; et longtemps, il
-resta là, rêvant, et n’osant pas tourner les yeux.<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LIX"></a>LIX<br /><br />
-PONT-L’ABBÉ</h2>
-
-<p class="r">
-En divers temps.<br />
-</p>
-
-<p>Pont-l’Abbé est charmant. Pont-l’Abbé est fantasque. Pont-l’Abbé ne
-ressemble à rien. On s’y dirait à la fois, qui sait comment, en Sicile,
-en Irlande et en Suède. C’est une petite ville à souhait, pour en faire
-la capitale d’une principauté paysanne et chimérique. Elle est rustique;
-elle est gaie jusqu’à la folie; et tout de même elle prend un air
-tragique, selon les jours. Les armes de l’ancienne baronnie, qu’on
-rencontre à chaque pas, ont des couleurs assez parlantes: «d’or, au lion
-de gueules», qui rappellent, en leur langue héraldique, la lumière et le
-sang. Et la devise du Pont: <small>HEP CHANG</small>, qui est à dire: <small>SANS
-CHANGER</small>,&#8212;par bonheur ne ment pas encore.</p>
-
-<p>Pont-l’Abbé a d’immenses places et de petites rues étroites. Tantôt, il
-y a foule à Pont-l’Abbé; et tantôt Pont-l’Abbé est vide. Parfois, la
-ville paraît grande; et parfois, il semble qu’on en ait fait le tour
-d’un seul<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span> coup d’œil. On y a le sentiment exquis de l’immuable et du
-caprice; et l’on sourit au paradoxe de les goûter ensemble.</p>
-
-<p>On peut, ici, ne pas entendre un mot de français, si l’on veut. Pendant
-les fêtes de la Tréminou, qui durent trois jours, la ville est une fille
-folle; mais son délire de plaisir n’est point pareil aux autres: il
-reporte l’esprit à des temps très anciens; cette folle est paysanne et
-bretonne: on dirait que cette ville en fête ne compte pas un bourgeois.
-Elle a les lèvres barbouillées des Ménades, et leur rire de pourpre;
-elle bondit, et l’orgie puissante de la nature, l’âme païenne de
-l’instinct font le rythme de la danse. On a la sensation si rare de
-vivre un moment dans un royaume inconnu; et c’est à Pont-l’Abbé, comme
-en certaines bourgades d’Ombrie ou de Toscane, que l’on pense avec
-délices trouver ce qu’on ne trouve pas ailleurs, et que bientôt on ne
-trouvera plus.</p>
-
-<p>Les hommes ont un costume qu’on ne rencontre nulle part, brillant et
-bizarre. Les femmes portent trois jupes en étage, et une coiffe pointue
-qui rappelle les symboles et les cultes orgiaques de la vieille Asie.
-Les broderies jaunes, la coiffure, les mœurs, tout ici est singulier et
-semble plus ancien que la Bretagne, elle-même si parfumée d’ancienneté.
-Ici, le peuple est rieur,&#8212;ou morne, violent, mystique et sensuel: ces
-paysans doux et polis, à l’ordinaire, sont quelquefois maîtres en
-raillerie; capables de souffrir bien des maux, le plaisir les déchaîne.
-Les femmes ont dans toute la Bretagne, et surtout à Kemper, la
-réputation de folles amou<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span>reuses. Les Bigoudens<a id="FNanchor_K_11"></a><a href="#Footnote_K_11" class="fnanchor">[K]</a> sont à ce point
-particuliers parmi le reste des Bretons, qu’on leur prête une origine
-différente, presque fabuleuse: les uns les font descendre des
-Phéniciens: Tyr aurait envoyé une colonie sur ce point de la côte; les
-autres les rangent au nombre des Mongols. D’autres, encore plus
-incroyables, prétendent voir dans la Phénicie une colonie bretonne, et
-se demandent si, par hasard, Jésus-Christ n’était point de sang breton:
-sainte Anne d’Auray en serait sans doute bien contente. Rêveries, où il
-faut voir pourtant le caractère singulier de ce petit peuple au milieu
-de la race. Mais quoi? les clans bretons diffèrent entre eux, à
-l’infini.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Le climat de cette terre est délicieux; et comme à Roscoff en Léon, il
-n’est rien ici que l’on n’obtienne de la culture. C’est l’île de Wight
-de la France; et sous la cloche du ciel marin, chargé des vapeurs
-atlantiques, le sol garde presque en tout temps la tiédeur d’une serre.
-La violence de l’Océan y aidant, voilà qui explique l’ardeur des
-passions. A Penmarc’h, aux bouches même de l’ouragan, quelqu’un a eu
-l’idée non commune de planter le roc en vignoble.</p>
-
-<p>En Pont-l’Abbé les masures sont moins propres, sans doute, que les
-fermes de Hollande, et non moins sales que les fermes en Écosse; mais
-quoi, est-il rien de si sordide que les bouges où vivent, l’hiver, les
-pauvres<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span> des grandes villes. Les bêtes, du moins, ne couchent pas,
-dit-on, à Paris ni à Londres, avec les gens. Est-ce si sûr? Il n’y a pas
-que les animaux domestiques. Il est aussi des hyènes, voire des
-pourceaux à deux pattes.</p>
-
-<p>Sur l’espace de quelques lieues carrées, l’on trouve presque toutes les
-sortes de nature: la campagne bretonne, si verte et si sérieuse, les
-cultures et les landes tournent à l’entour de la petite capitale, comme
-l’idylle autour d’un plus grave sujet. De tous côtés, beaucoup de
-vieilles murailles, à l’air ardent et passionné; et des ruines
-tragiques. La mer de Loc Tudy semble une calme et voluptueuse lagune
-d’Océanie, sous un ciel tendre; et l’océan de Penmarc’h est le roi des
-épouvantements: là règne la fureur; les rocs sombres paraissent figés,
-roidis dans la terreur que leur cause le combat éternel d’un ciel gros
-de menaces, et des vagues sinistres. Plus terribles encore la désolation
-de Plovan, où se penche l’œil vide de la mort, la grève de Saint-Vio et
-le désert anxieux qui miroite le long de la baie d’Audierne: en quel
-lieu le ciel a-t-il plus souvent la triste féerie que peuvent seuls
-connaître les pays d’eaux stagnantes, et dans les sables les yeux
-hagards des mares rêveuses?</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Certes, une terre semblable est faite pour les poètes: car ce sont des
-poèmes, tous les vrais paysages, ceux où l’ordre des émotions est ménagé
-par un divin artiste, qu’elles soient humbles ou grandioses, discrètes
-ou splendides,&#8212;depuis l’accord froid du matin jusques aux chaudes
-harmonies du soir. Il n’est donc pas étonnant que le pays de Pont-l’Abbé
-ait encouru le mépris<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span> des médecins: la réprobation des docteurs en
-économie pèse sur les œuvres naïves de l’artiste divin, il faut en
-prendre son parti. Ils l’ont condamné au nom de la science, du progrès,
-de la banque et de l’hygiène, cette femelle de Moloch et plus
-impitoyable que lui. Les apothicaires de la raison se sont grandement
-indignés contre Pont-l’Abbé: car toute beauté est déraisonnable.</p>
-
-<p>Mais quoi? Le soleil y rit; et côte à côte avec la joie violente, sous
-une tente grise la mélancolie y demeure.<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LX"></a>LX<br /><br />
-LE VOYAGEUR</h2>
-
-<p class="r">
-A Pors-Carn, en venant de P. 17 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>Je les vis, de loin, sur la place déserte, grise et triste après ces
-cinq jours de tempête, comme les marches usées, au crépuscule, qui
-mènent au seuil de pierre d’une très vieille église.</p>
-
-<p>Ils étaient neuf ou dix hommes et deux femmes, qui formaient un cercle
-sombre, que bornait la mer presque noire. Un enfant et un chien
-tournaient à l’entour. Le chien, ayant aboyé, d’un coup de pied on le
-fit taire. Ils étaient tous silencieux; ou, s’ils parlaient, on ne les
-entendait pas.</p>
-
-<p>La clarté fumeuse d’un matin de brumaire traînait sur la côte basse. Là,
-les sables font un damier avec les mares; et le regard louche de la
-journée humide était pareil à celui d’un infirme qui mendie, et qui
-épie, hargneux derrière sa taie, la main qui va lui faire l’aumône. Tous
-ces hommes arrêtés paraissaient être des pêcheurs, venus du bourg caché
-derrière les roches;<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span> et un canot était échoué au fond de la baie. Ils
-devaient rentrer de la pêche, ou être allés en mer à l’aube; ils avaient
-encore leurs bottes et les jambières de laine noire, à carreaux blancs;
-ils étaient vêtus, les uns de tricot bleu, les autres de cette toile
-cirée, que le temps a rougie, et qui a les reflets tantôt du sang
-coagulé, et tantôt du sang qui coule. Une des femmes n’était pas du
-pays: venue de l’Ile, l’ouragan l’avait sans doute retenue sur la Grande
-Terre. Sa coiffe noire lui battait les tempes, comme fait le corbeau qui
-s’élève.</p>
-
-<p>Ils étaient tous penchés vers le sable; et, m’approchant, je vis ce
-qu’ils contemplaient à leurs pieds. Je me penchai comme eux; et je me
-tus, moi aussi.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>C’était un noyé, que le courant avait porté sur la grève, comme il finit
-toujours par faire, ici ou là. Et ainsi, il y a des charniers naturels
-sur toute la côte, où le flot pousse les feuilles mortes de la tempête.
-Les veuves viennent y chercher leurs hommes, et les fils y retrouvent
-leurs pères. Mais encore faut-il qu’on puisse les reconnaître: souvent,
-la mer mutile et la mort défigure. La mort pourtant, le grand peintre de
-portraits.</p>
-
-<p>Celui-là n’était qu’un passant, inconnu de ceux qui l’avaient découvert.
-Un corps sans nom, les jambes déchiquetées par les récifs, marbré de
-heurts et de coups; les vagues avaient joué à la balle, avec lui; des
-orteils avaient été arrachés à ses pieds crispés; il lui manquait une
-oreille; ses mains étaient noires au bout des bras livides; quelques
-longs rubans<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span> d’algues, brillantes d’une lueur sinistre, s’enroulaient à
-ses épaules et pendaient sur sa poitrine; ce corps était gonflé; la
-chair verdie se tigrait de taches brunes: il était nu, misérable, la
-bouche ouverte pour un grand cri, que nul n’avait entendu, le front tiré
-par un effroi terrible,&#8212;un homme enfin.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Le plus grave de ces pêcheurs, un long vieillard maigre, aux yeux naïfs
-et tristes, se mit tout d’un coup à murmurer d’une voix sourde les mots
-rauques d’une prière, tandis que les femmes se signaient, et que
-l’enfant répétait les signes de croix, comme s’il s’était plu à ce jeu.
-Le vieux pêcheur, son bonnet ciré entre les mains, disait les paroles
-latines d’un accent étrange, et d’une voix lente: elles tombaient, comme
-des larmes tranquilles, de sa longue bouche aux lèvres rases, dont les
-coins abaissés, pareils aux bords penchés d’une fontaine, semblaient
-faits pour les répandre...<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXI"></a>LXI<br /><br />
-FOIN DE ROSTILLEC</h2>
-
-<p class="r">
-Un entre mille.<br />
-</p>
-
-<p>Un homme, sur le chemin du bourg, menant grand tapage, en gourmandait
-deux ou trois autres, pêcheurs pieds nus, mais non chapeau bas.</p>
-
-<p>&#8212;C’est votre faute, criait le personnage; c’est votre faute! Je me
-plaindrai!... et nous verrons bien si l’affaire en restera là!... Le
-préfet, entendez-vous, le préfet...</p>
-
-<p>Il s’éloigna, menaçant, à l’abri du soleil sous une ombrelle blanche. Je
-demandais aux marins quel était cet homme-là, et à quel titre il leur
-parlait de si haut.</p>
-
-<p>&#8212;Bah, fit l’un, c’est l’Oiseau Bleu...</p>
-
-<p>&#8212;L’Oiseau Bleu?...</p>
-
-<p>&#8212;Eh! oui, parce qu’il s’en croit, et qu’il n’a pas son pareil, à son
-idée,&#8212;dit un autre en riant sans bruit.</p>
-
-<p>&#8212;Et qui est-ce?</p>
-
-<p>&#8212;Le marquis, donc!...</p>
-
-<p>&#8212;Le marquis? Il est marquis?... Mais de quoi?...</p>
-
-<p>&#8212;Le marquis de Rostillec, comme on l’appelle:<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span> d’abord, M. Le Foin,
-c’était son premier nom...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Je regardais s’éloigner ce marquis: il était vêtu avec recherche; il
-s’avançait comme un mime qui commence une danse sacrée. J’avais vu ce
-visage, plein d’une ridicule importance: tout l’homme respirait la
-sottise inaltérable, et cette dureté stupide que l’extrême vanité
-possède en propre. M. Charles Le Foin s’était fait marquis, à
-l’imitation de tant d’autres: il avait pris le nom d’une bicoque en
-ruines, qu’il possédait au milieu d’un petit champ, dans son pays. Puis,
-ce marquisat en poche, il l’avait fait épouser, en même temps que sa
-personne, à la propre fille de M. Jourdain, fort riche et fort sotte.
-Depuis ces noces, il était intraitable à l’égard des petites gens: elles
-avaient le tort de lui rappeler sa roture, son père et sa mère. Il
-aimait mieux ne descendre que de son titre, marquis Le Foin de
-Rostillec: ainsi, dans son grand amour de soi, non content de se plaire
-à lui-même et à son nom, il finissait par en manger.</p>
-
-<p>Le même individu, au lieu de se faire oublier, cherchait à nuire aux
-braves gens par oisiveté, pour se donner du poids. Il fallait qu’il les
-prît à partie, qu’il se fît protecteur ou menaçant. Il voulait éblouir,
-et n’y épargnait aucun mensonge. On le citait pour mentir sans cesse.
-S’il n’avait pas été riche, on l’eût bien méprisé: il est dur qu’en
-Bretagne aussi la fortune sauve son homme du mépris. Cependant, le
-peuple apprécie très finement la sottise sous l’arrogance; et tout en
-cédant à l’une, il n’est pas dupe de l’autre. Cette espèce<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span> pullule;
-elle tire son prestige de l’argent; elle est une des formes de la
-corruption que la richesse sans frein engendre.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Si Le Foin marquis apprend qu’un bon homme a loué sa maison pour l’été,
-passant par là, lui qui ne s’intéresse pas plus à ce vieillard qu’à un
-vice-roi de la Chine, il vient à Bargain; et, de haut, lui dit:</p>
-
-<p>&#8212;Combien l’avez-vous louée?... 500 francs?... Pourquoi avez-vous loué
-sans me le dire?... Pourquoi ne me l’avoir pas écrit?... Je vous en
-aurais fait avoir cent francs de plus, si vous vous étiez adressé à
-moi...</p>
-
-<p>On ne l’en remercie même pas: chacun sait qu’il ment. Il n’a pas encore
-tourné le dos, qu’on se dit les uns aux autres: «Allons donc! Ce n’est
-pas vrai!... Des histoires!...» Le vieux Yann Modès, un paysan aux
-admirables traits de pierre dure, faisait allusion au marquis, avec un
-mélange indéfinissable de gravité et de raillerie, répétait souvent: «La
-chanson est bien vraie qui dit: Les nouveaux gentilshommes sont mauvais;
-les anciens étaient meilleurs maîtres<a id="FNanchor_L_12"></a><a href="#Footnote_L_12" class="fnanchor">[L]</a>.»</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Un jour, il tempête sur le quai: il déclare à quiconque veut l’entendre,
-qu’il a encore écrit au préfet pour se plaindre des passeurs du bac: ils
-ne sont jamais là; ils ne font pas leur besogne; il ne le souffrira pas.
-Il a dû attendre deux heures, hier, avec sa voiture, avant de<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span> pouvoir
-passer sur l’autre rive. Son propre cocher, interrogé à demi-voix,
-affirme que son maître ne dit pas vrai: les matelots, pauvres diables,
-n’ont quitté le bac, sous un soleil de feu, qu’à midi pour aller manger.</p>
-
-<p>Là-dessus, arrive en roulant le large Crozon, qui fume, heureux de sa
-pipe et du beau temps. Le marquis se précipite, et pérore:</p>
-
-<p>&#8212;Crozon, je vous en avertis...</p>
-
-<p>&#8212;Et de quoi, donc?</p>
-
-<p>&#8212;Ne m’êtes-vous pas témoin que les passeurs ont été absents du bac,
-pendant trois heures?...</p>
-
-<p>&#8212;Non, <i>bamm</i>! Je n’en suis pas témoin. Car ils étaient là.</p>
-
-<p>&#8212;Et c’est vous qui êtes maître de port, ici?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, <i>bamm</i>! c’est moi...</p>
-
-<p>&#8212;Eh bien, où étiez-vous? Que faisiez-vous?... Vous devriez toujours
-être sur le quai! J’écrirai à Brest, pour vous faire casser.</p>
-
-<p>&#8212;Écrivez, <i>bamm</i>!</p>
-
-<p>&#8212;Soyez tranquille! Vous ne savez pas votre métier. Vous n’êtes pas
-capable de faire un maître de port...</p>
-
-<p>&#8212;C’est votre avis, monsieur.</p>
-
-<p>Voilà le langage de Charles Le Foin, marquis, à un vieux marin qui a
-près de soixante ans de pratique. Je vois bien que Crozon en hausse les
-épaules; et c’est en haussant les épaules que tous ces matelots
-répondent le plus souvent au marquis de Rostillec. Mais sait-on jamais
-si un niais de cette sorte ne soutiendra pas la gageure de sa hâblerie,
-et s’il n’est pas capable, un<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span> beau jour, de faire du mal à un brave
-homme, uniquement par vanité?&#8212;Je dis à Crozon:</p>
-
-<p>&#8212;Répondez-lui donc: «Faites attention, marquis de Rostillec; vous vous
-oubliez. Prenez garde à qui vous parlez: c’est à Crozon, duc de
-Benodet.»</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>La vengeance des bonnes gens consiste à raconter l’arrivée de la
-nouvelle marquise dans son château de Rostillec. Inépuisable sujet de
-rires.</p>
-
-<p>«&#8212;Vous comprenez, c’était son voyage de noces; elle était partie, la
-veille, de Paris. Quand elle vit cette cabane en ruines, elle regardait
-de tous les côtés; elle cherchait partout; elle n’en revenait pas.</p>
-
-<p>»&#8212;Alors, c’est ça, votre château? qu’elle disait au marquis...</p>
-
-<p>»&#8212;C’est ça, Donc qu’il dit...</p>
-
-<p>»&#8212;Je n’aurais pas cru... donc... Ma foi, non, je ne croyais pas que
-Rostillec eût cette tournure... Mais il n’y a pas moyen de coucher
-ici!... faisait-elle. Elle n’était pas trop contente.</p>
-
-<p>»Je crois bien: la cabane n’a même plus de toit...»<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXII"></a>LXII<br /><br />
-GÉORGIQUES</h2>
-
-<p class="r">
-En août, et en automne.<br />
-</p>
-
-<p>Sortant du bourg, plus d’une fois j’ai vu venir sur le chemin montant
-une grande Bretonne, au maintien grave, imposante par la taille et la
-tournure. Son air est celui d’une femme qui ne peut rien craindre, et
-d’une jeune fille qui ne brave pas ce qu’elle ne redoute point: mais,
-s’il le faut, elle le regarde en face. Elle est très grande, et d’un
-blond cendré. Elle est très pâle; et dans son visage aux longs traits la
-vie tient surtout à la bouche longue, aux lèvres fines, dont les coins
-sont un peu abaissés. Elle marche d’un pas moins menu qu’à l’ordinaire
-des femmes. Elle a vingt-six ou vingt-sept ans; et, quand sur la route
-cette belle paysanne à la mode de Fouesnant rencontre quelques jeunes
-hommes de Paris qui la regardent de trop près, elle ne rougit point ni
-ne s’arrête. Mais, poursuivant sans se hâter, elle passe près d’eux; et,
-tournant à peine la tête, la jeune fille leur donne un long regard, un
-seul, railleur<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span> et tranquille, dont le mince sourire des lèvres relève
-imperceptiblement la dédaigneuse ironie... «Je ne suis pas celle que
-vous croyez... Je ne suis pas pour vous... Je ne vous admire pas... Il
-m’est indifférent d’être admirée... Je ne tiens pas à vous plaire», dit
-ce léger sourire.</p>
-
-<p>Et son noble port, au plus haut du chemin, où elle est seule, s’avançant
-d’une démarche si ferme et si calme, révèle une reine rustique.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Le charme des matins est celui de la vie enfantine et virginale. La
-beauté des couchants est celle de la mélancolie pensive. L’amour y
-respire également: tendresse allègre, amour du matin; amour du
-crépuscule, volupté sensuelle, déchirante souvent et maladive. Les
-matins sont heureux. Les soirs sont intenses et passionnés.</p>
-
-<p>La délicieuse virginité est la plus matinale des choses. Les matins ne
-sont si gais qu’à cause de leur trame légère: toute la vie n’y semble
-qu’à la surface; ainsi la jeunesse est un voile jeté sur une amère
-profondeur qui n’a point d’âge.</p>
-
-<p>Les matins bondissants sont plus tranquilles que les soirs; et les
-bruits n’y choquent point. Le crépuscule ardent, le couchant harmonieux
-n’aspire qu’au silence, et ne l’obtient pas.</p>
-
-<p>Si vraie est la gaieté du matin sur les champs qu’elle n’est pas faite
-de rires. L’éclat de rire est encore trop violent, et ne dure pas. Les
-matins ont l’air riant.<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span> Comme les enfants, ils ont ces traits épanouis
-où rayonne le bonheur simple de la créature, qui, pour être mieux senti,
-n’a garde de se connaître, et en effet ne se connaît pas.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Après trois jours de pluie et de nuits noires, où l’été semble s’être
-enseveli,&#8212;au tard d’une journée venteuse la lune vierge vient de
-paraître, svelte et neuve à ravir.</p>
-
-<p>Elle est à la fin de sa course, quand tombe le crépuscule. Très penchée
-sur son déclin, elle ne luira dans l’ombre pas plus d’une heure. Elle
-naît au milieu des nuages, près d’une planète au regard fixe, et descend
-sur les arbres, rapide, ne laissant plus à la mer, pour sillage, que
-quelques perles d’argent.</p>
-
-<p>Son arc, mince et long, brille comme la nacre bleuâtre. Les cornes fines
-sont tournées vers le Sud; et, dans l’espace clair, on les voit qui
-serrent, et semblent déborder, le globe noir de l’astre.</p>
-
-<p>L’arc, brillant d’une volupté froide, est posé sur la tête des grandes
-nues couchées. Et l’on cherche, sous les voiles, le front chaste de
-Diane.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Sur la place, devant la petite église, je vois un géant mutilé, le
-plus beau des infirmes, et plus beau dans sa misère que le reste du pays
-dans sa santé. C’est un orme admirable, que des barbares ont décapité;
-ils lui ont tranché les bras, le col, et la moitié du corps; ils<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span> l’ont
-laissé là sur ses pieds inutiles, faits pour soutenir une taille de
-géant. Je m’étonne de cette cruauté: car j’aime un arbre plus qu’un
-homme. L’ormeau était, il y a trois ans encore, plus haut que le
-clocher. Ses bras couvraient l’église d’ombre, et portaient toute une
-chapelle d’oiseaux. Les branches, me dit-on, touchaient la façade de
-trop près; et les gouttières étaient obstruées par les feuilles mortes.
-Il fallait donc...</p>
-
-<p>Voilà pourquoi l’on mutile un ancêtre, et les bonnes raisons qu’on a de
-tuer une noble créature, deux ou trois fois séculaire. Ainsi les
-sauvages de la Papouasie ont des raisons économiques de mettre à mort
-leur vieux père.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Dimanche. Le doux matin de septembre, tiède et plus calme que la
-dernière heure de mai. Les feuilles au soleil ont l’air de dormir
-encore; le plus léger frémissement seul en révèle la langueur: elles
-s’enivrent de tendre lumière.</p>
-
-<p>Dimanche. Pas un souffle de vent. Pas une voile sur la rivière. Les
-pêcheurs et les femmes s’attardent à la maison. On s’habille pour la
-messe. Ni les coqs, ni les enfants ne font de bruit. Un ravissant
-sommeil flotte sur la matinée heureuse,&#8212;les yeux ouverts, c’est le rêve
-amoureux...</p>
-
-<p>La mer est de miroirs posés sur une écharpe de soie bleue... Le long de
-la rade, l’eau est verte des pins et des chênes qui s’y penchent.</p>
-
-<p>Dimanche. L’hirondelle passe dans l’air suave, et se<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span> laisse porter...
-Le ciel pâle et si pur semble l’aile du papillon mauve qui veut périr,
-collée à la lampe du soleil... Et la cloche de l’église, au loin, par
-delà les arbres, tinte doucement, lentement, laissant tomber des sons de
-cristal grave sur un tapis de velours.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;On n’a pas besoin de se connaître les uns les autres, pour se faire
-souffrir. Ce luxe est inutile, sinon aux raffinements de la cruauté.
-Ainsi, ce paysan qui vit côte à côte avec sa paysanne, depuis quarante
-ans, il ne la connaît et ne s’en soucie pas plus qu’il ne pénètre les
-pensées de sa vache. Il la mène; il la trait; et il la bat tous les
-soirs. Elle, cependant, l’aime avec terreur, et se laisse battre. Assise
-dans les cendres, quand le soir tombe, et qu’elle met la marmite à
-bouillir sur le feu, elle pose une bouteille au giron de son tablier
-noir; et, dit-elle, «pour se consoler», elle s’occupe à boire. Aux
-lueurs des tisons, ses yeux minces brillent et sa peau rougeoie. Elle a
-l’air d’une araignée qui file l’ombre et la fumée.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Au déclin de la nuit tiède, l’aube arrive, ce matin, glaciale et
-lugubre. Ce n’est plus la nuit. Ce n’est pas le jour. La brume épaisse
-est de retour, après trois mois d’absence. A dix pas devant soi, l’air
-et le sol fument. L’épaisse vapeur semble tomber du ciel, et ne devoir
-jamais se dissiper. Elle a une odeur fade et étouffante, froide
-toutefois, comme d’une ouate mouillée, dont on<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span> aurait plein le nez et
-la gorge. Le soleil lutte contre ce troupeau compact de toisons grises,
-et n’arrive pas à le percer. Enfin, un vent léger pousse les brebis
-fumantes vers la mer. Elles descendent la rivière, pressées. Un rayon
-rose, comme le reflet d’un incendie lointain, glisse au milieu des
-nuées. Elles se font blanches; le ciel se découvre; et, plus rapides,
-les vapeurs violettes roulent vers le large. L’Orient s’éclaire. A
-travers la brume moins dense, se dessine la rive et une maison se devine
-comme un palais de porphyre, dans un parc de nacre. Et soudain, le
-soleil d’or lance un faisceau qui brûle, au plus épais de la mêlée: et
-les toisons brumeuses, les flocons de laine sur les toits, la fumée
-parmi les arbres, tout ruisselle de sang...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Il y a très peu de lieux au monde qui soient aussi complètement
-ingrats que le sont beaucoup de visages. C’est qu’à la longue on se met
-dans les paysages, et que non pas dans les visages ingrats.</p>
-
-<p>La figure des paysans plaît par un air d’indifférence. Elle tient de la
-terre; elle en a les lignes rigides, et souvent la couleur. Les paysans
-ne sont pas singes: cela repose des villes.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Passe un grand homme maigre et brun comme sarment. Il mendie. Il jette
-de mauvaise grâce le pain qu’on lui offre dans un sac bleu, qu’il porte
-sous le bras: la besace est pleine de croûtons durs, et de cette<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span>
-vieille mie dont les yeux sont jaunes, comme ceux du fromage sec.
-L’homme a le teint brûlé des écorces. Deux brosses rases, ses joues au
-poil court. Son grand bâton d’homme des bois à la main, et les yeux
-sombres, la bouche amère et méprisante, ce Breton a tout l’air d’un
-Espagnol sinistre. Il s’éloigne en grondant, menaçant, retournant
-plusieurs fois une tête farouche, haïssant et jetant des sorts...<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXIII"></a>LXIII<br /><br />
-PORT DE GUERRE</h2>
-
-<p class="r">
-En automne.<br />
-</p>
-
-<p>Brest, sévère et dur, fronce le sourcil au crépuscule.</p>
-
-<p>Un soir d’automne, humide et tiède. Le soleil est descendu sur le
-Goulet, comme une orange de feu sur une pente de jade; et, disparu, sa
-lueur sous le ciel, à l’Occident, illumine les plumes des nuages: sur le
-large, c’est un paon décapité, la tête en bas, qui fait la roue
-sanglante.</p>
-
-<p>Brest tout entier semble un gigantesque mortier de pierre, pointé pour
-lancer son obus sur l’Océan. Le cours d’Ajot profile au loin ses arbres
-alignés, comme les rayures de la puissante pièce. Les hautes murailles
-courent roides, corset de la citadelle. Une ville sans âge et dans sa
-force, vaste, royale et d’un caractère altier, un bastion qui veille, un
-air d’acier, de roc et de canon.</p>
-
-<p>Dans la rade, les cuirassés pèsent sur l’eau épaisse, beaux comme la
-force et sombres comme elle. Et<span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span> parfois, un reflet oblique de la
-lumière qui meurt, éclaire la gueule noire, l’O d’ombre qu’ouvre un
-monstrueux canon: il sort de la masse de fer comme le long col de la
-tortue hors de la carapace. Et les mâts sans voiles se dressent pour
-trouer le ciel comme des doigts pointus, aux phalanges baguées de hunes.
-Gris et longs, les croiseurs sont posés sur le flot et brillent
-étrangement, pareils à d’immenses tranchets sur l’étal de la vague.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Les canots et les baleinières fendent l’eau déjà noire, où s’allongent
-des lueurs tristes. Les rames claires fauchent en mesure la plaine
-lourde des vagues; et quand elles se relèvent, des gerbes de
-gouttelettes en ruissellent; les matelots courbés font corps avec les
-avirons, et leurs bras avec les rames se coudent à leurs troncs comme
-les antennes d’un colossal insecte. Les cols bleus, les tricots, les
-visages hâlés et imberbes, les canots, tout est net et fort; l’acier et
-le cuivre brillent dans la pénombre; les coups de sifflet brefs percent
-l’air, et les trilles roulent. Les officiers, sur le quai, ont la figure
-impérieuse ou familière de ceux qui commandent. Les galons d’or,
-parfois, luisent et s’éclipsent obliquement, comme ces lampes qui vont
-et viennent brusquement derrière une fenêtre, la nuit... On entend le
-cliquetis sec des armes... Et, là-bas, le tumulte grinçant des machines,
-la basse sourde de l’Arsenal.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>La ville s’illumine. Les rues sonnent sous les pieds lourds et les
-bottes. Derrière les vitres suantes, les<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span> lumières jaunes s’étalent
-comme un fruit écrasé; et les blanches lampes électriques éclairent
-sinistrement, boules de neige étincelante. Dans la boue grasse, sous un
-vent tiède, la foule des marins va et vient pesamment; les hommes se
-balancent, hauts parmi les coiffes. Des tavernes qui s’ouvrent; et des
-tavernes, dont on pousse la porte, en pesant du genou; des bouges
-enfumés, un souffle d’eau-de-vie et de tabac... Des femmes peintes se
-montrent aux hommes, et les frôlent en passant, les unes souriant comme
-des poupées, les autres levant vers les mâles visages des yeux inquiets
-ou rieurs.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Puis, des ruelles sombres où l’on tombe comme dans une cave; et un fin
-brouillard bleu tremble aux carrefours. Une senteur de choux, d’égoût et
-de friture. Une femme pleure sous un réverbère, et tient son front entre
-ses mains; sa coiffe penchée, on dirait qu’elle prie. Des enfants se
-serrent sous une porte basse, maigres et mornes: il y en a deux qui
-viennent demander l’aumône; ils ont de doux yeux vides et suppliants.
-L’un d’eux, une petite fille, suçait ses doigts; et, l’ayant tiré de sa
-bouche pour tendre la main, son pouce, l’ongle mouillé de salive, avait
-l’odeur moisie des champignons.</p>
-
-<p>Des femmes rient, cependant; elles courent, poursuivies par des
-matelots, la face rouge et luisante d’ivresse. On appelle d’une fenêtre;
-un rire éclate encore, étrange et court, telle la fusée d’une amorce.
-Au-dessus des maisons, dans le canal du ciel quelques<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span> rares étoiles,
-obscurcies et lointaines, pareilles à des pièces d’or perdues dans le
-sable.</p>
-
-<p>Et moi, je tourne le dos à la ville en rumeur. Je reviens sur le bord de
-la rade. L’eau est noire comme du goudron. Ma pensée erre et revient sur
-elle-même, comme un navire évite sous la poussée muette du jusant.</p>
-
-<p>Je regarde le ciel sombre et la mer, miroir de l’ennui taciturne.<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXIV"></a>LXIV<br /><br />
-LA FOI</h2>
-
-<p class="r">
-A Go... en été.<br />
-</p>
-
-<p>On l’appelait, dans le pays, «le bon Hervé»: chacun le connaissait, et
-les mendiants l’avaient en estime singulière. Quoique très pauvre, il
-donnait toujours l’aumône; et l’un d’eux m’a dit avoir plus d’une fois
-partagé le repas du bon Hervé, dans la même écuelle.</p>
-
-<p>Hervé Tallec n’avait guère plus de cinquante ans; il était sabotier de
-son état; il aimait surtout à faire de jolis sabots pour les enfants; il
-y mettait une sorte d’art naïve et rustique: noirs, pointus du bout et
-relevés à la poulaine, ces petits sabots étaient ornés d’une piqûre
-délicate, où Hervé dessinait des rinceaux sur le modèle des feuilles de
-houx et des bruyères; et lorsqu’un enfant, le dimanche, avançait
-coquettement le pied, disant: «C’est les sabots du bon Hervé», il
-souriait avec tendresse.</p>
-
-<p>Il vivait dans une petite maison de pierre, où il était né, et où son
-père avait vécu. Tous les siens étaient morts l’un après l’autre. Sa
-femme avait trépassé,<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span> donnant le jour à une petite fille; et un malheur
-suprême avait couronné ces infortunes: à dix ans, la petite était morte
-d’une fièvre. Il était resté seul, inconsolable. Il avait le portrait de
-la morte, qu’un mauvais peintre, passant par le pays, avait essayé,
-séduit par le charmant visage de l’enfant. La petite était sérieuse, une
-candeur de primevère et une gravité d’infante; ses cheveux étaient de
-paille au soleil, et ses yeux, la fleur du lin dans le blé. Elle avait
-dû mettre une attention religieuse à se laisser peindre; et sa
-ravissante bouche, un peu gonflée, était pareille à un bourgeon qui
-redoute de s’ouvrir. Elle aurait eu, maintenant, vingt-deux ans.</p>
-
-<p>Hervé parut au Pardon, quand la procession sortit de l’église: il
-portait une bannière; il semblait le porte-étendard d’une armée
-triomphante, un chevalier de la Croix ou du Temple; et il n’eût pas
-montré, bardé de fer, une mine plus haute ni plus solennelle. Quand la
-cérémonie prit fin, et le cortège revenu, Hervé rentra dans la noire
-église. Il faisait déjà sombre dans les angles; une odeur molle d’encens
-et de tombeau flottait entre les murs humides; la vieille chapelle
-s’affaissait sur un flanc, comme une octogénaire; et le silence était
-pensif... Hervé priait d’une ferveur si ardente qu’on l’eût dit en
-extase. Il était à genoux, la tête baissée, les yeux dirigés sur
-l’autel, où brillait une faible lumière. De tout son corps prosterné,
-seuls les regards s’élevaient, d’un essor enthousiaste, et brûlant d’une
-tendre humilité. Il avait les jambes, les pieds et les talons joints; et
-s’il lui arrivait, sans le vouloir, de faire un mouvement, il
-rapprochait aussitôt ses membres, dans l’attitude du<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span> profond devoir, du
-profond respect: et c’était celle, encore, de la confiance parfaite, de
-la victime volontaire, pieds et poings liés. Ses mains aussi étaient
-jointes, et pressaient le menton rasé. La nuque ployée, les cheveux un
-peu longs, blancs et jaunes, collaient par la sueur au col hâlé. Et ses
-yeux, ses yeux passionnés, étaient ceux de sa fille, un ciel où les
-pluies ont passé...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Hervé, qui priait d’un si grand cœur, n’entendait pas la lettre de ses
-prières: en elles, il se jetait tout entier, comme un naufragé se lance
-dans la mer, en vue du rivage. A l’aide de ces mots étranges et obscurs,
-que l’amour balbutie et ne se lasse point de répéter, il faisait le don
-sans conditions de soi-même: il se livrait. Il suppliait. Et, nulle
-oraison ne pouvait avoir plus de portée qu’une telle prière. Il parlait
-à la Vierge plus qu’au Sauveur; et, à toute occasion, il se vouait aux
-Saints et aux Saintes. Mais La Vierge, les Saints et les Bienheureux,
-tout n’était pour lui que messagers divins; et, enfin, il voyait tout en
-Dieu.</p>
-
-<p>Il aimait toutes les bêtes; et avait grand pitié de toutes, contre la
-coutume des paysans. Il avait nourri un vieux cheval de son père, bien
-longtemps après qu’il fût devenu impropre à tout service; et c’était un
-dicton dans la paroisse, de demander aux paresseux «s’ils se prenaient
-pour le cheval au bon Hervé». Il ne vivait presque que de galettes au
-blé noir, et de bouillie d’avoine; il mangeait la viande à contre-cœur,
-et on en faisait faussement honneur à sa piété: ses amis le sachant, on
-ne lui offrait pas du lard nouveau, ni du porc<span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span> tué à l’occasion des
-fêtes. Il buvait largement; et parfois il était un peu ivre: il n’en
-paraissait pas honteux, et ne jurait point de ne jamais retomber dans
-cet opprobre. Parfois, dans son travail, sous les arbres, il écoutait
-les piverts et les coucous; il s’oubliait à contempler les hêtres; il
-regardait le ciel entre les mains épineuses des houx: et, plein d’amour,
-il s’affligeait de ne pouvoir parler aux houx, au ciel, aux coucous ni
-aux hêtres. Il imitait, pourtant, jusqu’à tromper les passants, le
-langage divers des bêtes, de celles qui glapissent comme celles qui
-modulent en gazouillant. Pendant bien des mois, il avait eu pour hôte
-familier un corbeau doctoral et sagace, qui sut bientôt, hochant la
-tête, répondre en breton.&#8212;Mais surtout, il connaissait à merveille les
-créatures du matin, les alouettes quand elles rient, et les oiseaux qui
-s’éveillent. Tout vivait à ses yeux; et toute vie étant de Dieu, tout
-était Dieu. Comme à sainte Anne et à saint Hervé, ses patrons, il
-croyait aux âmes des morts, aux esprits qui errent tourmentés, aux
-revenants et aux fées: les korrigans courent sur la lande, et les lutins
-se cachent dans les fontaines; gare à qui jure, ou qui défie
-imprudemment!... Tout est vivant: qui fait pousser l’herbe? C’est Celui
-qui fait croître l’homme. Tout parle, et toute parole est divine. Aussi,
-«l’espoir et le pardon sont proclamés partout...» et les spectres même
-n’ont rien de redoutable: les pauvres démons n’auraient pas dû
-désespérer de la miséricorde céleste; s’ils avaient bien cherché la
-paix, ils l’auraient obtenue...</p>
-
-<p>Il eût adoré le soleil, la lune et les étoiles, s’il n’eût pas été
-contre l’usage de leur offrir un culte; mais, dans<span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span> son cœur, vivait
-l’adoration que ses lèvres avaient désappris de nommer. Il avait
-beaucoup souffert, et beaucoup pleuré; il ne riait guère; mais il
-n’était pas triste: sa certitude était sans bornes. Il ne connaissait
-rien que par elle. Il croyait pour autant qu’il savait. Il ne doutait
-pas plus qu’il dût vivre, qu’il ne doutait s’il vivait. Il avait pour
-lui-même l’évidence que le grain qui germe a pour l’épi...</p>
-
-<p>Il savait... il savait... il n’eût pas su dire quoi: sinon qu’une
-espérance infinie vivait en lui, égale à son amour pour toutes choses,
-et au mystère également infini où elle les prolongeait.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Il faisait presque nuit dans l’église.</p>
-
-<p>Hervé était toujours là; et la clarté rêveuse du couchant ne coulait
-plus sur les dalles, qu’à la manière d’une source qui se tarit.</p>
-
-<p>Près de lui, il vit une jeune fille modeste, compatissante et douce:
-c’était sa filleule, née dans le même temps que sa fille. Elle venait le
-prendre pour dîner chez ses parents. Elle lui avait mis la main sur le
-bras; et lui, encore agenouillé, la regarda un moment sans rien dire,
-et, la reconnaissant dans son âme, sans doute, ici, ne la connut pas...</p>
-
-<p>Puis il se leva, souriant avec une sorte de douloureuse contrainte.</p>
-
-<p>Et, comme il la suivait, lui offrant l’eau bénite, dans ses yeux, encore
-pleins de ferveur, passa la vapeur brûlante de quelques larmes.<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXV"></a>LXV<br /><br />
-LA LANDE D’OR</h2>
-
-<p class="r">
-En Clohars. Novembre.<br />
-</p>
-
-<p>La lande est toute d’or, trempée d’humide argent. L’air gris
-brille,&#8212;telle, entre deux feuilles de saule, la toile d’araignée après
-la pluie. Dans le vallon roux, tous les ajoncs sont fleuris; sur le
-tapis sombre de la lande, les fleurs d’or posées une à une comme des
-clous brillants font penser à la prairie profonde de la nuit, quand elle
-est fleurie d’étoiles.</p>
-
-<p>Scintille-t-elle, la fleur d’ajonc?&#8212;Ou bien luit-elle sourdement, comme
-une promesse de bonheur au fond de la pensée?&#8212;Son or est chaud, mais
-voilé; c’est un métal très pur, dont les feux percent l’enveloppe, mais
-qui n’a pas dépouillé toute la gangue.</p>
-
-<p>La paupière du ciel est violette comme celle des morts. L’humidité
-d’argent tremble à l’horizon des bois, en voile de dentelles. Au bord
-d’un raidillon rocheux, les frênes, dont le tronc fendu laisse voir une
-fibre si belle, sont baignés de la dernière pluie. Dans<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span> le lointain,
-les grands châtaigniers sont assemblés en dômes, coupoles d’une
-basilique d’Orient. Au plus loin, le manoir, et les fermes vêtues de
-chaumes; tout est gris et d’argent sur la hauteur; tout est roux et d’or
-dans la lande. Et là-haut, les maisons, à demi perdues sous de fins
-nuages, ont l’air reculé, mystérieux, d’une cité en ruines.</p>
-
-<p>Un pont de bois semble posé, entre deux piliers noirs de buissons, sur
-une arche brumeuse. Les bruyères rousses, desséchées, sont roides, comme
-faites d’un métal ciselé, et moins rouillé que d’une lumière éteinte. Au
-pied des hêtres jaunis, les feuilles jaunes aux teintes maladives.
-L’odeur de la feuille morte et la senteur noire de l’humus montent de la
-terre. Un reste de prairie lève humblement un regard mouillé, où passe
-la pâleur souffrante d’une colchique...</p>
-
-<p>Les haies, en étages sur le fossé, et plus larges au sommet qu’à la
-base, recèlent un noir trésor de sommeil: leur cercle sombre fait à la
-lande une ceinture de mélancolie. Mais, trempée d’argent, la lande en
-fleurs est une mosaïque d’or...<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXVI"></a>LXVI<br /><br />
-LES FILLETTES</h2>
-
-<p class="r">
-A Ker-Joz, en Ben.<br />
-</p>
-
-<p>Sautant par-dessus la haie, elles arrivent cinq, six, sept petites
-filles, courant sur le chemin. Et la plus petite, qui tient un poupon
-entre ses bras, s’impatiente d’être la dernière, et finit par pleurer de
-voir détaler les autres. On ne sait trop quel âge elles ont: elles sont
-toutes vêtues de noir, et portent toutes la même coiffe. Elles sont
-pieds nus, et trottent maladroitement, cherchant à éviter les ronces et
-les pierres. Les unes près des autres, et leurs cottes mal faites
-gonflées par le vent, elles semblent une bande d’oiseaux noirs à tête
-blanche. La plus petite rejoint enfin les aînées sur la lande: au
-soleil, contre le mur éclatant de blancheur, elle dépose le poupon
-coiffé du béguin rouge; et, si contente d’être délivrée, qu’elle fait
-trois pirouettes sur elle-même, en tirant la langue. Elle a encore les
-larmes aux yeux. Les autres, à cette vue, se mettent à rire de cette
-voix si claire, qui, ce matin, parmi les ajoncs, sous le ciel bleu,<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span>
-sonne de verre, comme l’alouette qui grisolle. Ce n’est pas un éclat de
-rire, mais une longue fusée, franche, naïve. Puis, tandis que le poupon
-cuit à terre, crie et pleure de toutes ses forces, les mains tendues
-comme des moignons,&#8212;les petites, étant convenues de jouer, courent et
-sautent d’un bout à l’autre de la lande, et se bourrent à grands coups
-de poing, tout en courant.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Une heure après, voici venir de la mer cinq, six, sept petites filles;
-toutes en blanc, un grand chapeau de paille fleuri de bluets sur les
-cheveux pendants, une ceinture de soie à la taille, les jambes et les
-pieds nus. Elles tiennent à la main des haveneaux et des tridents.
-Toutes, du même côté, ont le même panier en forme de boîte, passé à
-l’épaule en bandoulière du même cuir jaune. Deux institutrices les
-escortent, rouges, grasses, bien nourries et court vêtues: elles ont
-aussi les pieds nus, et, dans une main, le filet au bout d’une longue
-perche,&#8212;mais la <i>Morning-Post</i> dans l’autre.</p>
-
-<p>Ces petites bourgeoises ont accompli, ce matin, le rite des crevettes:
-car tout est rite dans leur vie. Elles s’avancent bavardes et plus
-bruyantes qu’un nombre trois fois plus grand de petites Bretonnes. Comme
-elles sentent Paris, la ville, et le droit absolu du plus fort, qui est
-le plus riche...</p>
-
-<p>Obscurément, les petites Bretonnes le sentent aussi. A la vue de la
-compagnie armée pour le rite des crevettes, les fillettes aux pieds
-sales s’alignent sur la lande, et contemplent de loin les fillettes aux
-pieds propres; elles<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span> regardent, la bouche ouverte et les yeux ronds.
-Les autres passent, dédaigneuses et se montrent du doigt les petites
-Bretonnes. Et celles-ci, comme ayant peur, ou éperdues, ou confuses,
-prennent une course désespérée; elles détalent, sans rien dire, la plus
-grande emportant cette fois le poupon assis contre le mur, qu’elle
-ramasse au vol comme un paquet.<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXVII"></a>LXVII<br /><br />
-FEUILLES MORTES</h2>
-
-<p class="r">
-Heures d’octobre, en Kerne...<br />
-</p>
-
-<p class="cb">Matin.</p>
-
-<p>La campagne sent doucement la mort. Mais la terre est divine: elle est,
-et ne sait pas. Sa magnifique ignorance a le calme des pôles, et
-l’immuable certitude. Son odeur d’octobre est celle de la bonne fin, du
-terme nécessaire et pacifique, de la mort bénie,&#8212;la mort qui est sûre
-de la résurrection pour le troisième jour.</p>
-
-<p>Attentives et engourdies, les perdrix se chauffent au soleil. Les
-pauvrettes, à l’abri, immobiles, les ailes serrées en pointe, semblent
-de petits tas de cendres sur la brande. Puis, elles s’éveillent, et
-défilent en piétant.</p>
-
-<p>La fougère est trempée par la rosée de l’aube. Un froid duvet de brume
-flotte sur la haie. On entend des herbes sèches qui criquent. Et voici
-la petite laitière qui cueille une branche de houx, et la trempe dans
-son pot<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span> au lait, où flottent encore les bulles d’écume du flot neigeux
-qui vient d’être trait.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Sur le bord de la mer verte, au plus haut de la roche, trois grands
-chardons se dressent, sur une tige de métal, cuirassée d’argent, et
-feuillue de dentelle guerrière; leur cœur brille épanoui, profond et
-chenu. Une pâle églantine de l’arrière-saison fleurit, naïve, devant
-eux. Et, dans le soleil, les trois grands chardons sont pareils aux Rois
-Mages qui débarquent, et viennent, en habits de fête, faire visite à la
-Vierge.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;La grève déserte.</p>
-
-<p>Un pays malade, à la face tirée, et dont la peau livide est marbrée
-d’ombres. Il ne pleut pas. La désolation est silencieuse. Le ciel tombe
-sur la mer de sombre jade. Un trait noir file le long d’un nuage, et
-ourle l’espace: un vol d’hirondelles, qui fuient... Et tout s’efface.</p>
-
-<p>Ni une bête, ni un homme, ni rien qui vive. Pas même une croix sur un
-calvaire. Courte, trapue, déjetée, une maison grise, au bord du chemin,
-semble un bloc de granit qui s’est éboulé dans la douve.</p>
-
-<p>La contrée basse languit sous le ciel jaune; les sables humides, tigrés
-de mares noires et de flaques, ont eux-mêmes la couleur douteuse de
-l’eau croupie. La brume naissante erre par flocons qui flottent,
-suspendue dans l’air calme: le ciel jaune et la plage stagnante sont
-pareils aux draps écrus, vieillis sans lavage, tendus<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span> pour recevoir,
-dans la couche d’octobre, un blessé morne, la contrée de Plomeur, le
-pays malade...</p>
-
-<p class="cb">Midi.</p>
-
-<p>Le cheval gris, taché de son, tire de toute sa force sur le collier, et
-monte douloureusement la côte boueuse. D’une voix rauque, marquant le
-temps comme un balancier, le charretier hurle ses ordres à la bête qui
-peine: parfois, elle semble près de s’abattre, et fléchit tout d’une
-pièce sur les boulets; elle souffle violemment par ses naseaux veloutés,
-où le duvet blanc a le frémissement d’une écume d’eau bouillante. Dans
-l’air humide et déjà froid d’octobre, l’haleine du cheval sort des
-narines en deux jets de fumée, deux pinceaux longs et réguliers, pareils
-aux cônes de vapeur qui jaillissent en sifflant d’une machine. Le cheval
-marche dans son haleine brumeuse, qui s’éparpille au moment où il y
-pousse sa tête d’esclave, toujours retombante, toujours baissée après
-l’effort qui la soulève. Il tire; il s’écartèle à moitié, épouvanté par
-les jurons de l’homme, par le bruit des roues et des pierres qui se
-heurtent dans le tombereau, et plus terrifié encore par la crainte de
-s’abattre. Sa queue souillée de boue lui colle entre les jambes,
-écartées en compas. Son ventre s’enfle comme un ballon, et, tendu,
-semble aller au-devant du fouet qui claque; et parfois, sous le poids
-qui l’accable et le tire en arrière dans la boue de cette pente roide,
-on voit le cheval faire des pointes sur les deux pieds: il se tient<span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span> sur
-le bout des sabots, manquant terre, le plat du fer en l’air, les touffes
-de poil saillantes, esclave misérable qui, crevé à demi, fait semblant
-de danser.</p>
-
-<p class="cb">Soir.</p>
-
-<p>Un soir, vêtu de brouillard léger, s’avance sur la rade. A l’horizon de
-terre, entre les arbres, la fumée hésite; et, sur la mer, le soleil
-vient de se coucher dans un réseau de nuages.</p>
-
-<p>Le ciel est une peau de tigre qui ruisselle de sang. L’astre disparu est
-un dieu écorché, là-bas, qui saigne dans sa cage; et le flot pourpre
-fait la mare entre les barreaux noirs. De longues bandes sombres
-courent, rectilignes et parallèles d’un bord du ciel à l’autre bord. Peu
-à peu, la fourrure ensanglantée perd de son feu, et l’incarnat se lave
-dans l’eau grise du crépuscule. En un instant, la peau du tigre vieillit
-de plusieurs siècles. Une brume rose s’étend sur l’espace, pluie de
-pétales desséchés à travers une claie obscure;&#8212;et la dépouille du
-fauve, tantôt, n’était pas si tragique à voir, que sur la mer ténébreuse
-la large rose noire qui s’effeuille...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;La chèvre rousse sur la lande.</p>
-
-<p>Elle lève sur moi sa tête à la barbe pointue, et ses yeux verts qui
-pétillent, frais et vifs plus qu’une pierre précieuse; et si gais!...
-Ces yeux, où brille une innocente diablerie.<span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span></p>
-
-<p>Elle vient sentir ma main, elle flaire, naïve. Que n’y ai-je du sel?...
-Elle s’éloigne tranquille, les jambes écartées pour laisser place aux
-belles tétines grises, pareilles à deux énormes figues pendues par la
-base, et la queue renversée.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>&#8212;Crépuscule.</p>
-
-<p>Les haies semblent fuir à reculons, et les ajoncs rentrer sous terre.
-Comme les saules se courbent!... Les arbres font oraison.</p>
-
-<p>La prairie regarde de côté, tristement, comme un étang. On ne distingue
-plus la veine claire, qui fend le cœur oblong du trèfle. J’ai laissé
-l’heure s’écouler. L’illusion du bonheur n’est pas rare, là où est la
-beauté, dans le silence des champs, loin de la ville. J’ai cherché le
-trèfle à quatre feuilles, et vingt fois, ici, je le trouvai; mais le
-soir va venir et je ne l’ai pas cueilli.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Un reste de clarté luit aux carreaux de l’étroite fenêtre; le verre a le
-reflet oblique et morne de ces yeux vitreux que voile la cataracte. La
-porte basse est entr’ouverte: la chambre est pleine d’ombre. L’obscurité
-épaisse est tendue comme un dais, qui tombe des solives. Et, au fond de
-l’âtre, un feu lointain rougeoie.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Je vais m’asseoir au côté de la vieille paysanne. Elle est pliée en deux
-sur sa chaise, son front cherche ses genoux; maigre et couturée de
-longues rides, elle semble une idole en vieux bois; elle a les deux
-mains à plat<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span> sur le tablier, et ses doigts sont pareils à la patte des
-poules, qu’habille une peau cornée.</p>
-
-<p>A la lueur rougeâtre, ses yeux presque clos errent sur les éteules d’une
-vie monotone. C’est une vieille pleine de souvenirs funèbres et de
-secrets; elle a connu toutes les misères; elle ne se plaint pas; et elle
-aime à ne plus parler. Le soir, seulement, elle s’assied et somnole,
-attendant l’heure où l’on dort. Et, devant elle, dans le foyer en
-tisons, par deux yeux ronds, deux trous de braise, un hibou de feu
-regarde sous l’âtre...<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXVIII"></a>LXVIII<br /><br />
-ARCADES AMBO</h2>
-
-<p class="r">
-En août, à Pont Aven.<br />
-</p>
-
-<p>S’ils n’étaient que deux, ils ne seraient point; mais il y en a deux
-peuples, dans l’Arcadie de Fouesnant, entre Beg Meil et Pont Aven. Cette
-campagne naïve et verte pullule de Yankees et de comédiens. Les
-Américains sont peintres, à ce qu’ils disent. Et les comédiens donnent
-la comédie: car, s’ils ne jouaient la comédie, que feraient des
-comédiens?</p>
-
-<p>C’est une espèce excellente de singes, et le propre gibier des esprits
-curieux de la nature humaine, et des dédaigneux aussi. Comme dit
-Montaigne, ou à peu près, tous nos emplois sont de comédie; et les
-comédiens de profession sont deux fois plus hommes que les autres. Le
-spectacle est incomparable d’une ingénue, qui joue son rôle, en
-vacances, à la campagne: au bras de son mari, ou d’un amant, comme elle
-compose savamment ses gestes, son attitude, ses paroles, et jusqu’au son
-de la voix... Oui, vraiment: ils ont une voix différente<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span> pour chaque
-heure du jour: à l’aube, c’est le trille de l’alouette, on ne sait quoi
-de frais, de puéril; et à mesure que le crépuscule tombe, quelle gravité
-croissante, quel ton ému et passionné... Ah! certes, au clair de lune,
-ils ne se promènent pas moins amoureusement, sous de vrais arbres,
-qu’ils ont jamais pu faire entre les portants d’une forêt brossée par un
-maître; et la lumière électrique elle-même n’a jamais éclairé de plus
-dignes jeunes premiers: une merveille de naturel; et, rentrant chez soi,
-après une sortie sans reproche, ils ont bien le droit de se féliciter,
-l’un l’autre, d’un immense succès. Rien n’est plus propre à prolonger la
-paix de ces unions heureuses. Et le matin, dans la prairie, ces
-Juliettes et ces Yseults ne volent-elles pas, légères comme l’oiseau,
-sur les herbes mouillées, en robes blanches, ou même en chemise, encore
-mal éveillées de leur rêve, les cheveux dénoués au long de l’épaule, sur
-les bords de l’Aven ou de la Laïta? Ne sont-elle pas innocentes comme la
-fleur des champs, et même un peu folles de simplesse, quand elles font,
-au pied levé, Ophélie murmurant une ballade, et rougissantes, si elles
-rencontrent un passant à qui doit plaire ce style?&#8212;Ou, au contraire,
-provocantes, lasses de passion mais non rassasiées, hardies, riant au
-jour de leur victoire nocturne, si elles devinent sur l’autre rive, ou
-derrière la haie, un spectateur épris d’amours tragiques? Mais Yseult ou
-Ophélie, toujours sûres de leurs effets... Et le bon comédien, leur
-amant et leur maître, est là qui leur donne la réplique, et leur dit
-paternellement: «C’est bon. Vas-y, ma fille.»<span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span></p>
-
-<p>J’aime les naïfs histrions, cette race innocente: plus ils se fardent,
-et moins ils dissimulent: honnête miroir où la vanité de tout a sa
-fidèle image. C’est du moins leur métier que le déguisement.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Mais que dire de ces Américains, la cohue la plus odieuse du
-monde?&#8212;Leurs femmes et leurs filles ne donnent pas la comédie: elles
-l’imposent. Ce n’est point Ophélie qu’elles figurent au bord de la
-rivière: mais c’est Shakspeare qui les a prises pour modèle. Elles font
-«de l’Art», comme ils disent, et sans doute voilà le plus vil métier où
-se soit jamais appliquée la malice humaine. Il n’y a plus un bel arbre,
-plus une douce vallée, plus un rocher baignant dans l’eau, où l’on ne se
-heurte au chevalet d’un de ces hommes ou d’une de ces femmes. Ils ne
-mettent aucune discrétion à gâter de leur présence, de leur vie, de tout
-ce qu’ils traînent avec eux, une contrée où ils sont à peine moins
-déplacés et moins haïssables qu’à Florence. Leur langue s’entend de tous
-côtés, et ce nasillement intolérable qui, au Pardon de Sainte Anne,
-finit par donner de l’inquiétude au bon Yann, sonneur de biniou: les
-cornemuses se mettaient-elles à parler?&#8212;Leur ligne serrée se déploie
-devant chaque paysage, de manière à le confisquer, selon la doctrine de
-Monroë. Et, quand le soir est venu, il faut encore qu’ils fassent main
-basse sur la nuit: leur gaieté est plus intempérante que celle des
-Chinois et des chiens dans les rues de Constantinople. Les éclats en
-blessent la douce majesté du silence étoilé. Et parfois, les gens du
-pays paraissent à la fenêtre, pour savoir à qui en ont ces Barbares.<span class="pagenum"><a id="page_271">{271}</a></span></p>
-
-<p>Quel dieu ennemi a donc livré l’Arcadie de Bretagne à la fureur des
-aquarelles?&#8212;Le contraste des comédiennes et des femmes de Fouesnant,
-des ingénues de Paris et des filles de ferme n’était que plaisant; et
-l’on pouvait ne s’en irriter qu’à ses heures. Mais l’Amérique est, en
-vérité, de trop ici. Du reste, tous ces Américains y passent pour des
-Anglais; et l’erreur part d’un sentiment plus juste que la prétendue
-sagesse des politiques ne le sait. En qualité d’Anglais, ils sont tous
-détestés du Breton, qui, sur toute nation, hait l’Angleterre.
-J’entendais sur eux ce mot d’une paysanne, qui me parut plein de sens:</p>
-
-<p>&#8212;Ces Anglais-là, sont encore pires que les autres. Ils se font plus
-mauvais, tous les jours...</p>
-
-<p>Et hochant la tête, elle répétait avec obstination:</p>
-
-<p>&#8212;Tous les jours...<span class="pagenum"><a id="page_272">{272}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXIX"></a>LXIX<br /><br />
-LES PHARES</h2>
-
-<p class="r">
-A Benodet, le 17 septembre, et bien d’autres fois.<br />
-</p>
-
-<p>Comme le feu rouge luit ardemment au milieu des ténèbres!...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>C’est une lueur liquide, qui coule de haut, telle du sang. Je reviens,
-chaque soir, de la grève; et, chaque fois, laissant le phare derrière
-moi, je tourne la tête pour revoir la lanterne et son œil brûlant, au
-coude du sentier. Chaque fois, elle me surprend par son air tragique, et
-cet étrange regard qu’on croirait vivant.</p>
-
-<p>A mesure que l’été s’éloigne, l’ombre nocturne se fait dense. Sur les
-chaudes journées, la nuit vient dans un manteau de crêpe et de vapeur
-déjà lourdes. Ce soir, la nuit est épaisse comme un goudron de houille;
-et ses chaudes profondeurs, grasses et opaques, sont de velours noir.
-Que la lueur du phare est émouvante dans l’ombre compacte et le silence
-taciturne: c’est un cœur saignant qui palpite sur des étoffes
-ténébreuses.<span class="pagenum"><a id="page_273">{273}</a></span></p>
-
-<p>Le phare brille, étoile aux yeux du marin: il fait sa route sur elle;
-celle-là, du moins, n’est pas inaccessible. Le phare est une pensée de
-la terre, qui vient au devant de l’homme, errant sur le désert de
-l’Océan. C’est un foyer qui veille, quand tout est éteint. Et l’amant
-n’a pas vu, avec plus de bonheur, s’allumer pour lui une lampe dans la
-chambre de sa maîtresse, que ne fait le marin, lorsqu’au travers de la
-nuit pesante, après un long voyage, il découvre la lueur lointaine, et,
-lui donnant un nom, qu’il compte les heures et les minutes, une à une,
-jusqu’au moment béni d’atterrir.</p>
-
-<p>Je suis dans le monde comme un marin dans la nuit brumeuse. Sans cesse,
-je m’absente et j’erre infiniment loin. Puis, je sors du rêve et de
-l’ennui, du voyage aux Iles d’Or, et de la furieuse tempête, me guidant
-aussi sur les froides étoiles, confidentes glacées de l’orgueil et de la
-solitude. C’est pourquoi je rentre, dans cette vie peuplée d’ombres, à
-la manière du navigateur qui a fait le tour du monde; et, chaque soir,
-j’aime la lueur des phares, où je crois voir brûler aussi pour moi
-l’ardeur sanglante de la tendresse humaine...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>A minuit, le bon gardien sautera de son lit et viendra s’assurer si ses
-lampes marchent. Et, à trois heures du matin, il fera sa dernière ronde.
-Dès le coucher du soleil, et jusqu’à l’aube, les gardiens de phare
-mènent à terre la vie du matelot à bord. Nulle part, on ne trouve de
-meilleurs hommes; presque tous sont d’anciens marins; ils sont simples,
-dévoués et forts; ils savent le danger d’une négligence; de braves gens
-qui<span class="pagenum"><a id="page_274">{274}</a></span> ne rêvent point, et que leurs lampes n’induisent point à la
-tentation de songer.</p>
-
-<p>Un d’eux, comme je lui demandais s’il ne croyait point que le feu rouge
-de la lanterne fût du sang, et jaillît de la poitrine d’un prince
-supplicié,&#8212;me répondit gravement:</p>
-
-<p>&#8212;La flamme tremble? C’est que le pétrole n’est pas bon. Je m’en suis
-plaint.</p>
-
-<p>Il rentra dormir chez lui. Je demeurai. Et j’allai sur la dune, où les
-feux des îles répondent à ceux de la côte. Dans la nuit noire, sur un
-rythme que mesurait la respiration lente de la mer, c’étaient, rouges ou
-blancs, des regards douloureux et fixes, et d’étranges clins d’yeux...<span class="pagenum"><a id="page_275">{275}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXX"></a>LXX<br /><br />
-QUÊTE POUR LA BONNE GUÉRISON</h2>
-
-<p class="r">
-Aux environs de L. F... en août.<br />
-</p>
-
-<p>Dans la ruelle, on entendait les cris de l’homme: un gémissement
-continu, un grondement sourd, qui montait peu à peu, se faisait plus
-aigu et finissait sur une longue plainte, une sorte d’appel au secours.
-Puis la clameur tombait; et, de nouveau, le gémissant murmure.</p>
-
-<p>Au fond de la chambre, le malheureux était assis, la tête entourée de
-linges. A l’agonie peut-être, il n’était pas couché; et, la dernière
-nuit, il n’avait même pas gardé le lit plus d’un moment: étendu,
-l’ulcère qui lui dévorait le crâne semblait le ronger plus à l’aise,
-comme une araignée monstrueuse suçant vive une mouche engluée dans la
-toile. Tenant le haut de la tête entre ses mains, et la roulant sans
-répit, battant la mesure de ses plaintes, l’homme s’était presque
-accroupi dans le fauteuil: une proie saignante aux pattes du cancer. La
-plaie lui avait évidé un côté du visage. Il ne se laissait plus panser;
-et on ne l’en pressait guère: il importunait<span class="pagenum"><a id="page_276">{276}</a></span> tout le monde. Les bandes
-de toile, imbibées de sanie et de pus, ne couvraient pas tout l’ulcère
-et s’agitaient entre l’oreille et la mâchoire, palette sordide où le
-carmin du sang était mêlé aux jaunes et aux verts de l’infection. On
-pouvait voir un coin du monstre rongeant, qui rougeoyait dans la face
-blême, comme un feu sinistre à l’angle d’une maison grise, le soir,
-quand le couchant enveloppe une façade lépreuse, d’où le plâtre se
-détache.</p>
-
-<p>Le malheureux hurlait: «J’ai faim...» répétait-il, au milieu de ses
-appels désespérés. Après deux ans de lents progrès, le mal avait vaincu:
-depuis plusieurs jours, le supplicié ne pouvait plus rien prendre; il
-avalait un peu de lait pour toute nourriture; et il avait faim: du
-moins, il sentait une sorte d’appétit; et peut-être, lui plaisait-il d’y
-croire. Une de ses filles, assise tête à tête, ne l’aidait à rien et ne
-lui parlait même pas; mais elle criait avec lui: on eût dit qu’elle
-avait mis son amour-propre à doubler l’affreux sanglot de son père, et
-qu’elle fût heureuse de prouver par là toute sa tendresse.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Les gens, dans la maison, restaient impassibles. Entre eux, ils ne
-faisaient que peu de réflexions sur le malade: ils paraissaient en avoir
-pris leur parti, en vrais Bretons, et s’attendre au besoin à ce que
-cette clameur, désormais, ne cessât plus de hanter leurs oreilles. Mais,
-dans la rue, quand ils se retrouvaient avec les voisins, ils plaignaient
-le malheureux. On souhaitait d’en avoir bientôt fini avec lui; bien peu<span class="pagenum"><a id="page_277">{277}</a></span>
-y mettaient de l’acrimonie: ils haussaient les épaules.</p>
-
-<p>&#8212;Croyez-vous? disait-on; pour lors, on ne peut plus dormir donc... Ce
-pauvre Dennès!... Il n’a guère que quarante-sept ans...</p>
-
-<p>&#8212;Quarante-neuf donc...</p>
-
-<p>&#8212;On l’entend de la place...</p>
-
-<p>&#8212;La Louise crie plus que lui...</p>
-
-<p>&#8212;Celle-là, il faut toujours qu’elle en fasse plus que les autres!</p>
-
-<p>&#8212;Oui, mais c’est son père après tout.</p>
-
-<p>&#8212;Et la vieille Emilie, que dit-elle?</p>
-
-<p>&#8212;Emilie? Elle ne sait plus, la pauvre vieille... Elle est toujours là
-qui rit, et fait ses prières. Sa tête n’y est plus: son fils, sa fille,
-elle ne reconnaît personne. Elle rit dans son coin...</p>
-
-<p>Et au malade tous souhaitaient la mort.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Dennès l’appelait, machinalement. C’était midi. Le soleil d’août brûlait
-les murailles; les pierres semblaient fumer, chauffées à blanc. Une
-vapeur de cuisante lumière rayonnait de chaque objet sous le ciel, et du
-ciel même sans un pli, sans une ombre, sans un nuage. Dans la chambre,
-le supplicié souffrait la torture ardente. Comme si les jets d’une eau
-bouillante la lui eussent traversée, les élancements du cancer lui
-perçaient toute la tête; et tout son crâne était enveloppé par la
-brûlure, comme si on l’avait flambé devant un grand feu. Dennès pleurait
-sans larmes, aboyait sourdement, en bête déchirée. Il suppliait qu’on
-priât Dieu de le faire mourir. Il demandait le secours des oraisons<span class="pagenum"><a id="page_278">{278}</a></span> qui
-intercèdent pour la bonne mort; et il exigeait même qu’on ne lui en
-refusât plus l’assistance.</p>
-
-<p>On fit enfin selon ses vœux. Le grand Moal, un charron aux membres
-lourds, au dos large comme la poupe d’un canot, et Magdeleine Godoc, une
-fille pieuse, forte et rouge, s’en furent de maison en maison. Ils
-entraient dans le courtil des fermes, ou ils poussaient la porte,
-murmurant les mots d’une prière cent fois répétée, et tendant une
-assiette en faïence. Ils quêtaient pour une Messe, à l’intention de la
-mort de René Dennès. Marmottant leurs patenôtres, on les écoutait d’un
-air sérieux, sans mot dire; ou bien on accompagnait l’offrande d’un
-souhait pour que la mort fût prompte, et que Dieu accordât bientôt sa
-délivrance au pécheur. L’homme aux vastes épaules et la fille aux joues
-rouges ne s’attardaient pas à parler davantage. Presque partout, on leur
-donnait quelques sous. Ils sortaient d’une maison, et se dirigeaient en
-silence, d’un pas carré, vers la plus proche.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Il fait une chaleur ardente, mais une chaleur ailée, comme la clarté du
-jour. Tout est blond sous le ciel. Le long de la route, les arbres
-immobiles semblent porter un feuillage de métal sur un écran d’argent
-qui scintille. A l’ombre étroite d’une porte basse, qu’on ne doit jamais
-ouvrir et dont les toiles d’araignée coupent les angles d’un crêpe gris,
-une vieille mendiante est accroupie, toute vêtue de noir, en coiffe
-noire, n’ayant de blanc qu’un rond de linge sur l’œil, comme une<span class="pagenum"><a id="page_279">{279}</a></span> taie,
-dans sa face large, ridée et rouge de chaleur: elle pose un débris de
-nourriture sur ses genoux, et mange goulûment, la jupe noire tendue sur
-ses jambes écartées. Un vieux chien jaune à ses pieds suit du regard
-chaque morceau qu’elle porte à sa bouche, et happe les miettes au vol:
-elles n’ont pas le temps de tomber à terre... Un pêcheur, souple dans
-son vêtement de toile, un panier sous le bras, plein de rougets et de
-grondins, poissons d’émail rose, marche rapidement sur la plante de ses
-pieds nus, les orteils relevés: il tourne, en sifflant, sa tête maigre
-et brune, au large nez d’où sort une touffe de poils gris, en mèche de
-fouet. Et vers lui arrivent, grommelant la prière, la fille aux joues
-rouges et l’homme aux vastes épaules, qui quêtent pour la Mort.<span class="pagenum"><a id="page_280">{280}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXXI"></a>LXXI<br /><br />
-FIDÈLE</h2>
-
-<p class="r">
-Ker-Joz... en Benodet.<br />
-</p>
-
-<p>Fidèle est une chienne de deux ans, qui n’a pas sa pareille.</p>
-
-<p>Bâtarde de caniche et de griffon, Fidèle est pourtant belle à sa
-manière; pour sa taille moyenne, elle a une très grosse tête, ronde,
-ébouriffée, et les yeux bleuâtres sous de gros sourcils roux; les dents
-merveilleuses sont du lait qui brille.</p>
-
-<p>Fidèle est une chienne en goémon: c’est la couleur de son pelage bouclé,
-frisé, touffu et fauve. Elle a le bout des pattes blanc; les mèches de
-soie blanche ne sont pas rares au milieu de ses boucles. Elle a une
-longue langue, mince, recourbée en forme de flamme rose, que la salive
-argente. Elle ressemble à une petite lionne, aux lions héraldiques de la
-plus ancienne époque, quand ils hésitaient entre la femelle, le mouton
-et l’ours. Au soleil, assise sur un rocher, tirant la langue, Fidèle est
-un lion d’or, armé d’argent, lampassé de gueules.<span class="pagenum"><a id="page_281">{281}</a></span></p>
-
-<p>Elle est bretonne, capricieuse, honnête, sauvage, pleine de dignité
-rustique, et peu s’en faut, dans son amour de la mer, qu’elle ne soit
-matelot. Elle passe sa vie à courir de la lande à la grève, et des
-rochers sur le sable. Quand ses maîtres poussent le canot ou mettent à
-la voile, si elle n’embarque pas avec eux, elle les supplie de ne pas la
-laisser à terre; elle leur dit, deux ou trois fois: «Et moi?» d’un aboi
-doux et sourd, la gueule presque fermée. Elle ne hurle pas, quand elle
-est en peine ou en colère: elle est trop fière pour se plaindre; elle ne
-voudrait pas gémir à la façon des chiens domestiques. Non; mais elle se
-rappelle formellement à l’esprit de ceux qui lui manquent: «Et moi?»
-fait-elle donc. Elle voit le bateau qui s’éloigne déjà de quelques
-brasses... Elle est là, le corps penché sur la rive en pente, les pattes
-de devant collées à une roche que le flot couvre et découvre en
-murmurant, les griffes trempées dans l’eau. Elle regarde, avec une
-attention que rien ne saurait détourner, l’homme à la barre... Elle
-espère encore: c’est un ami; s’il fait un geste de son côté, s’il la
-nomme, aussitôt sa queue, relevée en cerceau, rigide jusque-là, se
-détend et bat l’air de deux ou trois coups rapides. Mais le bateau fait
-du chemin; la distance s’accroît: Fidèle réfléchit. Elle sait qu’on ne
-l’appellera plus; elle prévoit qu’on la chassera peut-être: n’importe!
-elle veut aller en mer; il n’est pas possible qu’on la laisse seule à
-terre et qu’on la prive de cette promenade. Elle prend son parti. Elle
-mesure l’intervalle; elle saute sur une pierre vêtue de varechs, à fleur
-d’eau; et, ramassant ses reins cambrés, elle<span class="pagenum"><a id="page_282">{282}</a></span> s’élance; elle plonge d’un
-bond sûr et souple... Elle reparaît au delà des roches, la tête sur le
-flot, la gueule bien serrée, les oreilles basses pendant à demi dans la
-mer. Elle nage en battant la vague, et l’on voit ses pattes brunes qui
-s’agitent en cadence, dans l’eau verte. Elle se hâte de toutes ses
-forces, pleine d’une grâce rapide. Enfin, elle touche à l’arrière du
-canot; c’est le moment de la plus dure épreuve: si on ne la saisit pas
-par le cou, si le maître ne lui prête pas la main, c’est qu’on ne veut
-décidément pas d’elle. Et, le plus souvent, l’aventure tourne encore
-plus mal pour son brave cœur: on la menace de la canne, ou de l’aviron.
-Elle ne veut pas y croire, et cherche un point d’appui sur la quille;
-chassée de nouveau, il lui faut admettre que c’en est fait: aujourd’hui,
-elle n’ira pas à l’Ile. Elle vire de bord; et rebrousse chemin. Au
-retour, la pauvre Fidèle nage plus lentement; elle ne suit plus la ligne
-droite; de temps en temps, un secret espoir se ranimant en elle, Fidèle
-tourne la tête: ne lui fait-on pas signe?... Non, on ne la rappelle pas;
-et déjà le canot est très loin... Voici la grève: elle sort de l’eau,
-humiliée et piteuse. Tout en se secouant, elle regarde encore la mer;
-elle prend de longs souffles d’air, la gueule largement ouverte; et elle
-éternue fortement, chassant l’eau salée par les naseaux. Le poil frisé,
-les oreilles, la queue, toute la fourrure lui colle au corps, dégouttant
-d’eau. Ses pattes mouillées se chaussent de sable jaune; elle joue
-lentement de la langue dans sa bouche fermée, pour retrouver de la
-salive; et, fâchée sans doute, mais soumise à la cruelle volonté des
-puissants, elle reprend, sans<span class="pagenum"><a id="page_283">{283}</a></span> se presser, par le ravin à pic, le chemin
-de la maison.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Le temps vint qu’elle fut pleine: elle ne l’avait encore jamais été.
-Elle se fit très grosse ou plutôt épaisse; elle perdit de ses formes
-longues, taillées pour la course; ses flancs élargis s’abaissèrent; la
-courbe creuse de son ventre s’effaça sous le poids de la portée; et ses
-longs poils touchaient le sol, comme les franges d’une besace en forme
-de cylindre. Fidèle, pesante, parut surprise du fardeau qu’elle
-soulevait à chacun de ses bonds; mais elle n’en bondissait pas moins,
-toujours prompte à sauter sur les rocs, par-dessus les haies, et à se
-lancer dans la vague. Rien ne l’arrêtait; je ne pouvais l’empêcher de me
-suivre. Un soir, qu’elle avait couru pendant plusieurs heures sur mes
-pas, comme folle de mouvement, elle disparut tout d’un coup. En vain, on
-la héla. A l’aurore, épuisée, souillée de boue, et les pattes humides,
-on la trouva sous un pommier, près d’un petit chien noir qu’elle
-léchait, en agitant faiblement la queue. Elle avait semé cinq autres
-petits dans le potager, l’un dans un chou rouge, un autre dans les
-pommes de terre, un encore sous les laitues; deux étaient morts.</p>
-
-<p>On lui fit une crèche dans l’écurie. Sur la litière de paille odorante,
-elle resta couchée avec ses petits cachés sous elle. Mais elle n’y
-consentit que deux jours, où elle buvait très volontiers du vin sucré;
-lasse, elle levait sur son maître un regard d’une lumineuse dou<span class="pagenum"><a id="page_284">{284}</a></span>ceur,
-brillant de cette naïveté sans bornes, qui fait l’attrait des humbles
-créatures. «Voilà ce qui m’arrive», semblait-elle dire; il y a ces
-petits, là, sous mon ventre, qui ne me laissent pas un instant de repos;
-et je les lèche parce qu’ils sont humides, et qu’ils ont mon odeur...»
-Trois jours après, il fallut l’enfermer dans l’écurie; elle voulait
-sortir, et renouveler ses courses sur la lande. Quand elle entendait mon
-pas, et me sentait passer, elle aboyait de toutes ses forces; elle
-m’appelait; elle protestait avec colère, indignée que je ne la prisse
-plus à la promenade; et, pour la rendre plus patiente avec ses petits,
-je dus lui permettre de me suivre. Le soir, je la menais à l’écurie, et
-elle ne cherchait pas à éluder son devoir: la queue basse, elle me
-voyait ouvrir la porte, et la refermer sur elle, déjà en proie à ses
-petits, rampant vers leur nourrice.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Aveugles, sourds, pareils à de gros vers noirs, à quatre tronçons
-d’anguille montés sur de petites pattes trop faibles et ployant sous le
-poids, les quatre cabots, la gueule à peine ouverte, poussaient, en
-frétillant, de petits sanglots, un mince soupir aigu. Ils se
-précipitaient à tâtons sur la mère; ne sachant rien, ne voyant rien, le
-tout-puissant instinct leur indiquait la route, leur descellait les
-babines, leur dressait le museau jusqu’aux mamelles de la mère; ils
-suçaient goulûment, avec un air de possession admirable et terrible; ils
-se levaient sur leurs pattes de derrière; la plante molle de leur pied
-pesait sur le pis gonflé, et le pressait pour en chasser le lait. Ils y
-allaient d’une telle force,<span class="pagenum"><a id="page_285">{285}</a></span> d’une telle fureur avide, que parfois leur
-arrière-train mal assuré, cédant tout à coup, ils culbutaient: ils
-tiraient encore le bout du pis dans la culbute.</p>
-
-<p>Arc-boutés sur le trépied courbe de deux pattes et d’un rudiment de
-queue, les petits tettent droits leur mère; ils sucent si fort qu’ils
-s’étranglent; ils avalent avec une espèce de sanglot; on entend le lait
-qui coule dans leur gorge; ils boivent avec une furie effrayante. Elle,
-fatiguée, bâille, et de loin en loin, elle lèche celui qui tette sa
-mamelle la plus haute. Et les petits se battent déjà à qui mangera le
-plus: lâchant un pis, ils se ruent à en saisir un autre; à tous quatre,
-ils font un nœud de têtes et de pattes: chacun d’eux, buvant, pousse le
-voisin et parfois le chasse. Ils geignent tout le temps qu’ils ne
-dorment ni ne boivent. Fidèle les prend au chaud sous elle: gorgés, les
-yeux toujours fermés, ils sommeillent, la grosse tête de l’un posée sur
-le dos de l’autre. Et ils semblent grossir à vue d’œil.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Fidèle m’adorait. Je vins, le plus doux et le plus fantasque des dieux.
-Aucun des immortels ne l’avait encore caressée si doucement; aucun ne
-lui avait tant ni si patiemment parlé: pour la première fois,
-pensait-elle, un dieu daignait la comprendre. Elle me suivait partout.
-Elle courait devant moi dans la lande et sur les dunes; elle faisait
-vingt fois le chemin sur mes pas, tirant de tous les côtés, bondissant,
-se roulant, me précédant, revenant au galop, et se plaçant enfin sous ma
-main pour une caresse. Alors, elle levait vers moi<span class="pagenum"><a id="page_286">{286}</a></span> ses yeux pleins
-d’intelligence; elle riait, découvrant ses dents; son mufle brillant et
-humide frémissait; la folle joie des êtres jeunes étincelait dans ses
-prunelles bleuâtres; et elle aboyait éperdument, si je m’asseyais ou si
-je ne m’occupais pas d’elle. Elle ne criait que dans le transport de sa
-gaieté. Quand je pressais sa tête contre moi, de la main, je sentais les
-grands coups de son cœur dans la poitrine; et j’écoutais avec une
-émotion étrange aller et venir ce pendule magnifique de la vie. Ou bien,
-je mettais ma main dans la gueule de la chienne, qui grognait de
-plaisir, s’excitant, tournant, agitant la queue, incapable de me mordre,
-feignant de vouloir le faire; et je sentais encore la vie, la chaude
-vie, dans cette langue tiède, mouillant mes doigts, et me pressant le
-poing, entre les dents acérées, les voûtes humides du palais...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Ainsi, la bonne Fidèle me parlait dans mes courses:&#8212;une créature divine
-et nulle comme toutes les créatures... Et, sur cette terre dont la
-beauté me touche jusqu’à l’épouvante, j’écoutais dans cette bête la
-palpitation directe de la vie.<span class="pagenum"><a id="page_287">{287}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXXII"></a>LXXII<br /><br />
-LA SAINTE</h2>
-
-<p class="r">
-A N..., après-midi de novembre.<br />
-</p>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Je rencontrai cette jeune fille sur la lande, comme elle allait à
-l’église. Je l’aurais aimée, si elle avait voulu l’être. Mais rien, à
-vrai dire, n’avait de prix pour elle; toute sa vie tenait dans la petite
-chapelle, au pied du pilier, où elle aurait souhaité de demeurer sans
-cesse. Quand elle sortait de sa maison, elle marchait légère, d’un pas
-qui vole, vers la demeure de son désir. Et là, entre ces murs gris,
-humides, dans cette cave sans jour, à l’odeur obscure de tombeau, elle
-ignorait tous les palais de la terre.</p>
-
-<p>La musique l’enchantait. Elle avait un frère, son aîné, de six ou sept
-ans, qu’elle préférait aux autres: il chantait d’une voix très claire et
-juvénile. Il avait été matelot.</p>
-
-<p>Grand, fort et bien en chair, il ne ressemblait point à sa sœur, sinon
-par son amour du chant; il n’était pas<span class="pagenum"><a id="page_288">{288}</a></span> pieux; mais il avait ses jours
-de muette mélancolie: alors, il était brusque et taciturne. Il avait
-l’oreille longue et charnue: sous le bonnet, vallonnée de plis
-profondément découpés, et brillant d’un duvet blond, cette oreille était
-pareille au quartier de la noix fraîche, quand on la tire de la coque.</p>
-
-<p>Le frère et la sœur me plaisaient; et je les gagnai par la musique. Lui
-aussi l’aimait ingénument. Les orgues, dans les villes où il avait
-entendu la messe, l’avaient bien plus ému que la pompe des cérémonies et
-le clergé nombreux: «Et pourtant, disait-il, à Saint-Pol, j’ai vu six
-évêques.»</p>
-
-<p>Elle portait avec grâce un nom disgracieux, qui étonnait
-d’abord,&#8212;Barbe. Elle était toujours triste, d’une tristesse égale et
-douce. Elle était sujette aux syncopes. Elle avait les yeux d’un gris
-presque noir, et d’une douceur immuable, ils donnaient pourtant à la
-physionomie une expression décidée, un air de résolution inflexible. Sur
-un front haut et laiteux, régnaient des cheveux admirables, plus dorés
-et plus roux au cours de leur souple ruisseau qu’à la racine.</p>
-
-<p>Elle était la dernière née. Sa mère n’était pas pieuse. Son père était
-mort en mer. Les grands-parents, durs et avares, avaient une ferme. Tous
-ses frères étaient de la plus belle venue, hautes pièces d’hommes, sans
-lourdeur et sans tares. Un d’eux avait laissé ses os au Sénégal. Le
-cadet, dont on disait qu’il avait disparu dans une tempête, avait
-déserté. Pour mener la maison, l’aîné. Il ne riait jamais. Il
-travaillait infatigablement; mais deux ou trois fois par an, il buvait
-pendant trois<span class="pagenum"><a id="page_289">{289}</a></span> jours, se ruant à l’assaut d’une joie furieuse, aveugle,
-superbe.</p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Je passais près d’elle. Sa petite coiffe en dentelles, en forme de
-coquilles ajustées, lui prenait la tête comme la gaine ajourée d’une
-noisette. Elle laissait voir de ses cheveux, seule parure.</p>
-
-<p>D’abord désappointée de la rencontre, elle ne m’évita point, et répondit
-volontiers. Elle se cachait pour prier. Elle adorait Dieu, surtout au
-crépuscule: «Je vais voir Dieu», disait-elle.</p>
-
-<p>&#8212;Pourquoi êtes-vous si triste?&#8212;lui demandai-je.</p>
-
-<p>&#8212;Et vous?&#8212;fit-elle, en me regardant de ses yeux clairs.</p>
-
-<p>&#8212;Vous allez à l’église: moi, je n’y vais pas,&#8212;lui dis-je évasivement.</p>
-
-<p>&#8212;Ah! soupira-t-elle,&#8212;je voudrais n’en pas sortir.</p>
-
-<p>&#8212;Vous voudriez donc être morte? Pourtant votre vie est douce.</p>
-
-<p>&#8212;Je n’aime pas vivre.</p>
-
-<p>&#8212;Vous n’aimez peut-être rien...</p>
-
-<p>&#8212;J’aime le Paradis.</p>
-
-<p>&#8212;Voyez comme ce soir la lande est belle. Les ajoncs ont l’odeur du
-miel... Le ciel est une lentille d’émeraude... N’êtes-vous pas touchée?</p>
-
-<p>&#8212;Le monde est beau, dit-elle pensivement.&#8212;Mais que me font tous les
-trésors du monde, si c’est le Paradis que j’aime?<span class="pagenum"><a id="page_290">{290}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Que savez-vous, pourtant, du Paradis?</p>
-
-<p>&#8212;Comment?... Tout ce qu’on m’en a appris. La vérité est dite en de
-saints livres. Et je la sais bien, puisque je connaissais déjà ce que M.
-le Recteur m’en a fait lire...</p>
-
-<p>&#8212;Dites-moi un peu, s’il vous plaît, Barbe, le bonheur de ce Paradis.</p>
-
-<p>&#8212;Je pense qu’en Paradis, dans la vue de Notre-Seigneur, la vie
-éternelle est douce, douce... comme au mois béni, quand, le matin, on se
-sent mourir de joie...</p>
-
-<p>&#8212;On meurt donc sans cesse?</p>
-
-<p>&#8212;On meurt sans mourir, dans le cœur de Notre-Seigneur Jésus.</p>
-
-<p>&#8212;Voilà ce que vous souhaitez...</p>
-
-<p>&#8212;Je n’en suis pas digne, fit-elle tristement. D’autres l’ont été, les
-bienheureuses... Elles sont dans la gloire.</p>
-
-<p>&#8212;Elles sont mortes... Vous n’auriez point de peur?</p>
-
-<p>&#8212;Et de quoi?</p>
-
-<p>&#8212;De douter?...</p>
-
-<p>&#8212;Dieu peut tout ce qu’il veut, dit-elle d’une voix basse et
-ardente.&#8212;Douterais-je de ce que j’aurais le bonheur de voir, moi qui ne
-doute pas de ce que je n’ai pas vu?</p>
-
-<p>&#8212;Vous parlez des miracles?</p>
-
-<p>&#8212;Oui, dit cette simple fille avec tendresse. Ces saintes, vous savez,
-avaient le corps couvert de plaies, et cependant il embaumait la
-violette et les roses. Elles ont vu leurs anges, la nuit, à leur chevet;
-et la Très Sainte Vierge Marie a essuyé, elle-même, leurs larmes...
-C’est ainsi.<span class="pagenum"><a id="page_291">{291}</a></span></p>
-
-<p>&#8212;Qui n’envierait de les verser? Et l’on souffrirait volontiers toute
-sorte de supplices, n’est-il pas vrai?</p>
-
-<p>&#8212;On ne les souffrirait pas, dit-elle. On en ferait sa joie. Je voudrais
-être déchirée de tout mon corps, pour être pansée par les anges, et que
-Jésus approchât ma peine de son cœur... Est-ce là endurer? Ne meurt-on
-pas de joie, si l’on est, pauvre femme, jugée digne de voir un miracle?</p>
-
-<p>&#8212;Barbe, vous attendez-vous à des miracles?</p>
-
-<p>&#8212;Oh! soupira-t-elle, que ne suis-je moi-même un miracle!...</p>
-
-<p>Elle se tut un moment; puis elle reprit avec tristesse:</p>
-
-<p>&#8212;Vous ne me croyez pas.</p>
-
-<p>Alors, je lui dis:</p>
-
-<p>&#8212;Vous ne me comprenez point... non plus.</p>
-
-<p>&#8212;Mais, dit-elle, je sais que vous n’avez point de bonheur...</p>
-
-<p>&#8212;Personne encore n’a senti mieux que vous ce que j’éprouve.&#8212;(Je la
-regardais avec insistance.)&#8212;Je suis comme vous seriez, si vous n’aviez
-ni l’église, ni le Paradis, ni Votre Seigneur Jésus...</p>
-
-<p>Elle eut peur, et joignit les doigts. Nous fîmes quelques pas. Nous
-étions seuls derrière la haie en fleurs, au parfum si calme de terre et
-d’encens. Elle me donna un petit baiser, ou plutôt, prenant ma main
-entre les siennes, elle fit semblant de toucher ma joue de ses lèvres.</p>
-
-<p>Je la vis rougir dans l’obscurité violette du crépuscule: non point une
-vague de sang; mais son visage de fleur pâle se couvrit d’une ombre,
-comme l’eau<span class="pagenum"><a id="page_292">{292}</a></span> quand passe un nuage. Et ses mains brûlèrent. Elle s’en
-fut, Dame de la Compassion.</p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>«Mon amour, mon amour», pensais-je. Mais je ne murmurais point au bord
-innocent de cette vie. J’aurais tremblé, au contraire, que le terrible
-appel de ma nuit pût avoir un écho dans ce cœur plein de lumière. Car,
-c’est bien le moins que l’homme, quand il tient par les deux fils les
-rideaux de la vie, les ferme sur l’horreur du vide, et ne les tire pas
-aux yeux de la créature confiante.</p>
-
-<p>Je la regardais s’éloigner, si pure...</p>
-
-<p>Il ne faut pas ravir au ciel sa douce proie.<span class="pagenum"><a id="page_293">{293}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXXIII"></a>LXXIII<br /><br />
-L’AGNEAU</h2>
-
-<p class="r">
-Un matin de Pardon. Fin août.<br />
-</p>
-
-<p>La lutte prit fin au milieu des cris: jusque-là, les assistants avaient
-gardé le silence, suivant les péripéties du combat. On jugeait les coups
-d’un mot, et d’un geste on donnait le signal des reprises. Le corps à
-corps ne fournit pas le moindre prétexte aux disputes. Rouge et
-respirant à gros coups de poitrine, tel un soufflet devant la forge, le
-vainqueur de la lutte reprit sa veste aux mains d’un ami, et la passa
-lentement en faisant le gros dos. A ses cheveux, fins et dorés, perlait
-la sueur; le sang pressait d’une onde pourpre la peau du large cou rond,
-comme s’il allait en jaillir; et sur la chemise collée par la sueur aux
-épaules, on voyait, en un double sillon, la marque des étreintes qu’il
-avait secouées. Il était joyeux, et fier; il riait sans faste, mais le
-bon tremblement de la gaieté secouait son torse; et sa lèvre supérieure,
-un peu retroussée sous la moustache blonde, montrait de larges dents
-saillantes. Vains<span class="pagenum"><a id="page_294">{294}</a></span> de lui, ses amis l’entouraient: le paysan l’avait
-emporté sur le pêcheur. Ils se dirigèrent tous ensemble vers une ferme
-voisine où, dans le courtil, le prix de la lutte était couché contre une
-auge.</p>
-
-<p>Suant aussi et rouge sous le hâle, comme une brique trop cuite, le
-vaincu se rajustait. Il ne répondait pas à trois ou quatre camarades,
-qui l’invitaient à venir boire. Il remonta sa ceinture et la boucla. Il
-épousseta ses flancs chargés de poussière, s’enfonça la casquette sur
-les sourcils, et s’éloigna. Il était humilié. Passant devant le courtil,
-quoi qu’il voulût s’en défendre, il jeta de côté un regard sur son
-rival, et détourna rapidement les yeux, craignant d’y laisser lire
-l’envie.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Contre l’auge, l’agneau attendait son maître. Il était entravé, et les
-mouches le piquaient aux paupières. Il fermait les yeux. C’était un bel
-agneau, déjà fort et gras, au poil brillant, bouclé, à la queue large.
-Il était blanc, et il bêlait. Le vainqueur entra dans la cour, ramassa
-l’animal, le soupesa; puis, deux pattes dans chaque main, le chargea sur
-son cou. Tous ensemble, ils sortirent encore et s’en furent à la Croix,
-avec le vieux Malghorn, fumant sa courte pipe en terre blanche. Malghorn
-devait bannir<a id="FNanchor_M_13"></a><a href="#Footnote_M_13" class="fnanchor">[M]</a> l’agneau, et le vendre au plus offrant,&#8212;Malghorn, qui
-est à la fois le fossoyeur, le sacristain et le héraut de la paroisse.</p>
-
-<p>Sur le Calvaire, la Croix brillait dans l’air bleu; et la lumière
-rayonnait si claire, que le bois noir luisait, le vernis bleuissant et
-comme humide.<span class="pagenum"><a id="page_295">{295}</a></span></p>
-
-<p>Au pied de la Croix, cependant, était étendu l’agneau. Tantôt, il
-restait immobile, pareil à un jouet cassé; et tantôt il frémissait,
-pressé par la vie. Il avait la notion confuse d’un vaste danger,
-imminent, telle à peu près l’idée que les arbres ont de l’orage. Mais
-surtout, il avait faim, il avait soif; il tirait un bout de langue
-râpeuse entre ses babines rondes au poil plus lisse; il avait chaud, en
-plein soleil; et ayant vu, sur l’autre bord de la route, à travers la
-clôture en palissade, un large pré en pente, si frais et si vert à
-l’ombre, il se secoua pour se mettre sur ses pattes, aller brouter: mais
-il se sentit retenu, et plein de frayeur, bêla.</p>
-
-<p>Malghorn, sans lâcher sa pipe blanche, avait mis l’agneau à l’encan; et
-pour moins de deux écus, c’est le boucher qui l’obtint. Il s’approcha de
-la bête couchée et la saisit par la peau du dos, comme un chat. Il
-l’emportait; et, bêlant, l’agneau tournait vers l’homme sa tête humble,
-effrayée, et ces yeux naïfs dont on ne sait jamais s’ils supplient,
-s’ils se résignent, ou s’ils craignent.</p>
-
-<p>A plusieurs qui lui parlaient, le boucher répondait d’un mot: «C’est
-bien..&#8212;Entendu..&#8212;Venez ce soir..»</p>
-
-<p>Cependant la vieille mère du cordonnier lui disait avec dépit:</p>
-
-<p>&#8212;Vous m’aviez pourtant promis les pattes.</p>
-
-<p>Le boucher lui répliqua:</p>
-
-<p>&#8212;Tout est vendu, la mère grand! Mais j’ai pour vous la queue... Elle
-est grasse.</p>
-
-<p>Et maniant l’agneau plaintif, comme un paquet de laine, il le chargea
-d’un coup de poing sur son épaule.<span class="pagenum"><a id="page_296">{296}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXXIV"></a>LXXIV<br /><br />
-LA JEUNE FILLE A LA BAGUE</h2>
-
-<p class="r">
-Près de Kemper. En juillet.<br />
-</p>
-
-<p>Le crépuscule avait jeté sur la journée grise un manteau royal de
-brocart rose et d’or, lamé de soie lilas. Les nuées fastueuses du
-couchant s’étendirent comme une chape sur le dos de la colline; et la
-campagne, caressée par les reflets verts de la lumière, brilla dans
-l’ombre bleue du soir.</p>
-
-<p>Le long crépuscule de l’été invitait les bois et la prairie au rêve. La
-clarté demeurait suspendue sur la tête des hêtres. Et lentement,
-lentement, pareil à la marée, le soir venait sur la prairie déserte.</p>
-
-<p>Seule, une jeune fille, à la lisière de la lande. A peine si elle paraît
-vivante. Elle tourne le dos aux lueurs rouges du couchant; et sa forme
-noire se dresse comme une ombre.</p>
-
-<p>Elle était immobile près de la haie, et sa main reposait sur la
-barrière. Grande et sombre, elle regardait obstinément vers la mer. Sa
-coiffe, en forme de hennin<span class="pagenum"><a id="page_297">{297}</a></span> carré, se retirait un peu sur le haut de la
-tête; et les lacets en étaient rejetés sur les épaules... Les cheveux
-brillaient doucement autour du beau visage blanc, comme sur un vitrail
-un trait d’or serre une figure.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Un épervier, ayant tournoyé, plana bas, morne et lourd; suspendu au
-dernier rayon de la lumière, on l’eût dit endormi au bout d’un fil
-d’or...</p>
-
-<p>Elle regardait vers la mer, immobile et rêveuse. Sa main, posée sur la
-barrière, portait un anneau fin; et, de l’autre, elle jouait avec la
-bague, la passant et la repassant au long du doigt inerte... Puis,
-inattentive et toujours rêvant, elle laissa glisser à ses pieds l’anneau
-qui roula dans l’herbe... Et ce n’est que longtemps après qu’elle le
-ramassa.<span class="pagenum"><a id="page_298">{298}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXXV"></a>LXXV<br /><br />
-CHANT DE LA NUIT</h2>
-
-<p class="r">
-A K... Fin septembre.<br />
-</p>
-
-<p>La splendeur douce de la nuit chante comme une femme.</p>
-
-<p>La lumière nuageuse plane sans éclat: on dirait un écho, en long point
-d’orgue.</p>
-
-<p>La lune pâle est sur la dune et sur la mer. Les nuages de la pluie
-récente se dissolvent dans l’espace, écume blanche et grise, vapeurs
-effilées: le ciel semble duveté de plumes. La lune est nimbée d’argent.
-L’air est tiède. La terre est mouillée. Les grillons grésillent... Et
-les étoiles laiteuses tremblent faiblement...</p>
-
-<p>Il tombe une forte rosée, une humidité presque chaude. Le silence est
-vêtu de blanc. Il a la voix étouffée de la femme amoureuse qui chante,
-lorsqu’elle baisse le ton, et que, par la fenêtre ouverte sur la mer,
-vient au passant la mélodie voilée.</p>
-
-<p>La nuit, qui ennoblit tous les traits et donne de la grandeur à tout,
-dit ce soir la paix heureuse et le calme<span class="pagenum"><a id="page_299">{299}</a></span> de la vie qui se voit
-décliner. Le paysage l’accompagne en sourdine, et se surpasse pour
-l’accompagner.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>L’étroit chemin sous les arbres semble conduire au mystère d’une demeure
-inconnue. Les pins et les chênes s’ouvrent en avenue: la nuit la rend
-immense et sacrée comme elle-même. Sous la longue nef de l’ombre, entre
-les arcs du noir feuillage, une lueur obscure est couchée, comme le
-ruban d’une rivière. Je me retourne: là-bas, à l’autre bout de l’avenue,
-la lune ronde pend comme une lanterne à la clé de voûte; et le sable
-brille: c’est l’esplanade où, de côté, s’élève le palais de
-l’enchantement...</p>
-
-<p>Le mer est endormie. Les feuillages frémissent de loin en loin. La nuit,
-au large style qui résume toutes les lignes, chante sous le ciel une
-mélodie suave, et le clair de lune est son harmonie.<span class="pagenum"><a id="page_300">{300}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXXVI"></a>LXXVI<br /><br />
-UN VIEUX BRETON</h2>
-
-<p class="r">
-En Tréméoc. Novembre.<br />
-</p>
-
-<p>La route de Combrit est toujours belle: la lumière ou la pluie y joue
-toujours avec la jeunesse des feuilles, ou avec leur agonie. Le chemin
-va sans hâte entre les futaies et les pins: il monte et descend
-doucement, il s’attarde, il s’arrête, comme une rêverie; et il n’est
-point d’heure, même quand la saison des étrangers est venue, où l’on ne
-jouisse encore, sur cette route charmante, d’un moment solitaire.</p>
-
-<p>J’y ai rencontré un vieillard admirable, plus vert et plus robuste en sa
-haute taille que les jeunes gens. Je l’avais vu riant sous le ciel
-d’été, parmi la verdure chantante, ce peuple babillard du feuillage, qui
-ne tient point en place, et n’a jamais de silence. Et je le revis, plus
-grave et non moins heureux dans la paix muette de l’arrière-saison.</p>
-
-<p>Que sa vie, pleine de calme et de silence, m’a paru belle en ce temps
-des Morts... Dépouillé, montrant ses<span class="pagenum"><a id="page_301">{301}</a></span> bras d’athlète, où la peau tendue
-ne colle qu’à des os et des muscles, il était tout d’or; et même après
-les marronniers de Kerséoc’h, ces géants voisins qui ne sont pas du
-pays, c’est lui, le vieux Breton, qui règne ici, roi séculaire. Poussé
-du roc, non pas d’une venue, mais tordu et noueux, le tronc moussu, tout
-cannelé de rides vertes; dédaigneux des rameaux bas; plus large en
-chaque élan, et semblant au plus épais de chaque nœud renouveler sa
-base, et se reproduire lui-même en branches puissantes, que ce vieux
-chêne est fort, et qu’il porte haut son front dur! En vain ployé par le
-vent d’Ouest, il se redresse et tient tête. Il sort de la roche, grave
-et noire, sous le capuchon de la terre, comme une fleur de la gaine; et
-il porte l’âme du sol, comme la fleur porte la ressemblance du bourgeon.
-Il vient du granit; et il cherche le ciel atlantique, qu’il soit vêtu de
-lumière, ou tendu de pluie. Chaque souffle mouillé de l’air lui arrache
-quelques boucles d’or; et il voit choir sa parure avec la même sérénité
-qu’en sa verdeur il la voyait naître.</p>
-
-<p>Une mendiante sans âge, en haillons, serrant contre elle un enfant
-malsain, aux yeux morts, se tenait assise au pied de l’arbre. Et je
-voyais la vie humaine, sinistre, condamnée et misérable, sur le bord du
-chemin où il lui faut tomber. Ce fils de la femme semblait le fils de la
-nature malade et de la honte, jeté contre la terre d’où sans passion
-s’élève le fils de la nature impassible, et qui n’a point d’autre
-volonté que celle où sa mère obéit.</p>
-
-<p>La mendiante venait de loin, et se traînait depuis la<span class="pagenum"><a id="page_302">{302}</a></span> montagne d’Arrez,
-allant elle ne savait où; le terme était proche: encore une étape,
-encore un étang; et elle aurait devant soi la mer et les rochers, ces
-noirs complices qui, le soir venu, font le guet, immobiles, pour le
-compte de la grande voluptueuse qui soupire, et qui, caressante, tue.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Lequel est le plus digne fils de la terre et du ciel pluvieux,&#8212;de ceux
-qui fuient ce pays et se déguisent en gens des villes,&#8212;ou de ce noble
-être, jailli dans toute sa force, comme une source, et qui purifie les
-sucs obscurs de la glèbe, à mesure qu’ils montent dans son grand corps,
-et qu’ils coulent, sève violente et sûre, nourriciers à travers lui?</p>
-
-<p>O bel arbre, être puissant et calme sous le soleil et sous la brume, toi
-qui dures, tu es celui qui sait vivre, et qui a connu le grand secret
-sans le chercher.<span class="pagenum"><a id="page_303">{303}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXXVII"></a>LXXVII<br /><br />
-LYS ET PAVOTS</h2>
-
-<p class="r">
-Après-midi de Pardon. En juillet.<br />
-</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Lili, harc’antet ho delliou</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>War vord an dour ’zo er prajou</i><a id="FNanchor_N_14"></a><a href="#Footnote_N_14" class="fnanchor">[N]</a>...<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Les lys, aux feuilles d’argent,<br /></span>
-<span class="i0">Sont sur le bord de l’eau, dans les prés...<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>D’azur, d’émeraude et d’or, le ciel bleu, l’espace blond, les grands
-arbres au loin et la prairie qui brille... La splendeur et la joie
-brèves de l’été breton. Le divin soleil inonde d’or le vaste plateau,
-autour de la chapelle. Dans les bosquets, au creux du vallon, les
-alouettes ne s’arrêtent pas de triller; et le cri rieur retentit, écho
-qui se répète, des cailles qui s’appellent, semblables à des enfants qui
-jouent.</p>
-
-<p>L’ardente lumière se penche sans la flétrir sur la fraîcheur bruissante
-des sources et les feuillages verts. Ce n’est pas l’été aride du midi.
-Sous le ciel frémit joyeusement la dentelle des larges arbres et l’herbe
-épaisse.<span class="pagenum"><a id="page_304">{304}</a></span> L’air bleu s’appuie sur les branches; et sous l’ombrage, la
-clarté sinue lointaine,&#8212;dans un tunnel bleuissant, un canal d’or. La
-route éblouit de blancheur, d’acier vif le long des talus qui
-flamboient. La brise flotte et sent la mer. Le vent pur fait palpiter
-une atmosphère de rayons, et passe sur le front des hommes, sur la tête
-des arbres. Une chaude haleine porte les parfums salés de la vague, et
-la douceur enivrante des fleurs tièdes, ces amoureuses. Et il court des
-bouffées pieuses, odorant la cire ardente et l’encens.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>L’espace est de miel qui poudroie. Sur la lande plane une vapeur rousse.
-Entre les pins, colonnes brunes aux chapiteaux célestes, étincelle le
-sable de la baie et la mer glauque: un bouclier d’émeraude sertie dans
-un disque de cuivre. Pareilles à des ruisseaux, où l’on a effeuillé un
-nombre infini de roses, les bruyères descendent en sentiers, et coulent
-sur les pentes de la montagne. Et près d’elles, les genêts éclatants
-éparpillent leurs robes jaunes, qui semblent des monnoies cornées sur un
-bord. Un silence magnifique règne parmi la foule des pèlerins; on
-n’entend que le bourdonnement contenu de la vie, de la joie pieuse, et
-le grand souffle d’eau, l’orgue infini, le murmure de la mer, qui meurt
-au bas de la falaise.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Un peuple immense va et vient, monte, descend et tourne autour de la
-montagne. Beaucoup sont pieds nus, le front découvert, le chapeau à la
-main. Toute cette procession d’hommes, en vingt flots qui se croisent,<span class="pagenum"><a id="page_305">{305}</a></span>
-est noire dans la lumière. Mais la couleur de l’assemblée n’en est que
-plus éclatante; parmi les bannières éployées, les reliquaires de métal,
-et le brocart qui scintille, les jeunes filles et les femmes, les beaux
-visages de perle enchâssés dans les coiffes de dentelle et de linges
-blancs, se balancent, frissonnent, se baissent et se relèvent, lys
-candides,&#8212;tandis que d’autres femmes, et les enfants vêtus de rouge,
-coiffés de bonnets écarlates, jaillissent, pavots naïfs, et fleurs de
-pourpre.</p>
-
-<p>Étincelants, sur le brocart solaire, les pavots et les lys
-s’épanouissent. Mais au delà de cet or mystique, tout encore, le val, la
-montagne, les arbres et la mer, tout est vert...<span class="pagenum"><a id="page_306">{306}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXXVIII"></a>LXXVIII<br /><br />
-FUNÉRAILLES</h2>
-
-<p class="r">
-Automne, dans la lande de Loc-Maria.<br />
-</p>
-
-<p>Au loin, un son de clochette tinta.</p>
-
-<p>C’était une note aiguë et grêle. Elle sonnait lentement, à intervalles
-inégaux, tantôt plus rapide et tantôt se faisant attendre. On eût dit le
-son de la bruine tendue sur l’espace, quand elle se résout et tombe en
-une longue goutte d’eau.</p>
-
-<p>La lande coulait sans fin sous le ciel gris. Il faisait un temps
-couvert, transi, humide. La pluie tombait parfois dans les langes de la
-brume, comme un trait de violon monte et descend sur une tenue des cors
-et des hautbois. Et parfois le soleil, à son déclin, perçant l’enveloppe
-des nuages, jetait un regard malade, fumeux et las sur l’étendue
-pluvieuse.</p>
-
-<p>La lande était sans borne, une houle sombre sous le ciel gris. Il était
-déjà tard; l’après-midi d’automne se perdait dans une heure incertaine.
-Le désert des ajoncs fuyait sous le lointain brouillard; de buissons en<span class="pagenum"><a id="page_307">{307}</a></span>
-buissons, de fossés en fossés, la plaine du ciel et la terre se
-parlaient, toujours plus proches l’une de l’autre; et la même vapeur
-flottait comme une buée entre leurs lèvres grises. La brume
-transparente, à l’horizon s’était couchée sur le sol, enveloppant les
-bois d’une robe blanchâtre et cachant les pieds des arbres; ils
-semblaient surgir, entre ciel et terre, d’un incendie sans flammes.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>De plus près, la clochette tinta. On ne voyait personne. Puis, on
-entendit le bruit sourd des roues sur la terre molle, quand elles
-s’enfoncent dans la boue, et que les pierres de la route trempent dans
-cette purée grasse, paraissant et disparaissant à la surface comme des
-épaves sur le flot. La clochette sonna aiguë et plus tintante encore. Un
-chariot parut, bas sur des roues pleines et jaunes, attelé de deux
-vaches noires; le front baissé, elles avaient de la boue par plaques,
-jusque sur les cornes. Un garçon en sabots les piquait. Une vieille
-femme suivait le chariot, un cierge à la main; et deux hommes, la face
-noircie par une barbe déjà ancienne, accompagnaient la vieille femme;
-elle pleurait et murmurait des prières, en reniflant; eux, étaient
-sombres, impassibles; ils enfonçaient leurs chapeaux de feutre sur la
-nuque, quand l’averse tombait; et souvent, aux paroles récitées par la
-mère, ils se découvraient et, chaque fois, se signaient rapidement.</p>
-
-<p>Une chienne, aux longs poils roux, maigre et la queue serrée entre les
-jambes, suivait la vieille femme sur les talons; elle avait les pattes
-chaussées de boue<span class="pagenum"><a id="page_308">{308}</a></span> jaune; et trempées d’eau, ses oreilles pendaient
-comme du cuir mouillé, laissant perler des gouttes...</p>
-
-<p>Sur le chariot, un cercueil était couché. Une bâche de toile, rougie au
-tan, le protégeait de la pluie, écrin d’un trésor misérable; elle
-s’affaissait déjà sous le poids de l’eau et collait à la bière, en
-dessinant la forme funèbre comme un linge sanglant. Les hommes
-répétaient les mots de la prière, sur un ton de demi-chant. Ils avaient
-la voix grave, un accent lent et guttural. Ils semblaient conduire les
-obsèques inexorables de la lande, de l’Océan invisible, du ciel et de la
-pluie...</p>
-
-<p>Ils passèrent.</p>
-
-<p>Le son de la clochette s’éloigna, aigu et triste, un cri d’oiseau
-blessé...</p>
-
-<p>Il pleuvait plus fort. Le ciel se fit plus livide sur la lande déserte,
-la lande infinie.<span class="pagenum"><a id="page_309">{309}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXXIX"></a>LXXIX<br /><br />
-LE MANOIR</h2>
-
-<p class="r">
-Ar Maner Ker Enor, à Plopers... Août.<br />
-</p>
-
-<p>Que la simple beauté du Manoir paraît inimitable à celui qui la
-découvre... Comme je venais ce matin d’août, à l’heure où toute la
-nature semble plus libre, et se réjouir enfantine de l’absence de
-l’homme,&#8212;je tournais le dos à la mer depuis le point de l’aube, et je
-m’élevais dans un pays montueux, coupé de ravins et de bois. J’avais
-fait le tour d’un marais jonceux, qui renvoyait du coin de ses lèvres
-vertes son sourire douloureux à l’aube,&#8212;l’aube qui toujours a l’air de
-rêver dans la torture. Le souffle de cette heure a l’odeur terreuse et
-le froid humide des cimetières: il arrachait une plainte aux roseaux...</p>
-
-<p>Et voici qu’au delà de la rivière, isolé sur sa hauteur, presque caché
-entre deux collines, le Manoir se montra: solide, pensif et séculaire.
-Passé l’étang, et le vent dans les feuilles,&#8212;passés les fossés et les
-bonds de la lande qui fuit,&#8212;passée la rivière aux eaux d’argent
-verdi,<span class="pagenum"><a id="page_310">{310}</a></span>&#8212;le Manoir semblait la pensée de ce qui dure au milieu de tout
-ce qui s’écoule; et son être de pierre donnait leur sens aux sombres
-harmonies du paysage. Toute image de la durée séduit ma tristesse...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Il disait la noire mélancolie, la gravité et le songe taciturnes. Non
-point la tristesse qui se détruit elle-même,&#8212;mais celle qui se
-soutient, et qui repose sur des fondations presque indestructibles. Le
-grand air du passé ennoblissait cette vieille demeure: ce n’était
-pourtant qu’une maison longue, aux fenêtres rares; mais à l’un des
-angles, une large tour ronde, en forme de donjon, lui donnait beaucoup
-de caractère; la couleur des murailles, le lierre qui les avait revêtues
-sur les côtés opposés à la façade; et, plus que tout, l’accord de la
-maison et de la contrée faisaient la beauté du manoir solitaire. Il
-sentait le granit; il proclamait qu’il en était fait; et sa face hâlée
-en semblait fière, comme le visage du marin au retour des navigations
-périlleuses et des longues campagnes. Il paraissait plus vieux que les
-rocs, pour avoir survécu à beaucoup d’hommes qui le virent, qui y
-vécurent, et morts, qui le quittèrent. Les larges ormeaux et les hêtres
-spacieux l’entouraient, s’étageant sur les derrières, comme une famille
-de compagnons et d’ouvriers domestiques. Au delà des arbres, la Montagne
-Noire ondulait, couronnée de bois noirs sur le ciel clair, où un beau
-nuage, réfléchissant la lumière, s’arrondissait comme un dais aux
-courtines d’or. La lande encore obscure courait dans sa fuite éternelle,
-traversée de ravins pareils à des rides sur un visage austère, et se<span class="pagenum"><a id="page_311">{311}</a></span>mée
-de sentiers gris, lacets d’argent sur une robe de veuve.</p>
-
-<p>De la hauteur, où je me tins dans le silence et la rêverie déjà plus
-chaude du matin, la mer à l’horizon, la mer n’était plus qu’une pensée
-confuse de douleur qui sommeille,&#8212;et ses aspects, autant qu’ils sont
-éternels, semblaient d’ici être à jamais sans caprices...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>La rivière s’illumina, et prit la couleur de l’orange non mûre... Elle
-poussait gaiement ses eaux vers l’orient qui dore tout ce qui
-l’approche. Les oiseaux s’éveillèrent; et la lutte tournoyante des
-insectes, qui n’a jamais de fin pendant le jour, reprit, traçant dans
-l’espace des courbes non moins fatales que celles des astres. Mais la
-tour du Manoir, d’où surgirent les charmantes hirondelles, flèches
-ailées où l’espoir aime à se reconnaître,&#8212;la tour parut plus noire que
-jamais, antique et fixée dans le sol par des murs si épais que toute une
-maison, aujourd’hui, n’est pas plus épaisse; et, roide en sa méditation,
-la demeure pensive faisait songer au passé qui se contemple...<span class="pagenum"><a id="page_312">{312}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXXX"></a>LXXX<br /><br />
-LE PETIT SAINT JEAN</h2>
-
-<p class="r">
-<span class="smcap">Statuette.</span> En été, à Kerloc’h.<br />
-</p>
-
-<p>Au soleil couchant, brillait, pailleté d’or, le chaume roux, égal comme
-la fourrure d’une bête qui dort. Derrière le mur de la dune, dans le
-fossé sablonneux, se cache la masure brune, près de la mare à demi
-desséchée, où l’eau ressemble à la peau gâtée d’un fruit.</p>
-
-<p>Le charmant enfant était debout, à l’entrée de la chaumière. Il se
-tenait, sans faire un pas, devant le trou noir et bas de la porte. La
-maison était vide. Il la gardait; et il avait sur les bras une petite
-fille qui ne parlait pas encore, mais qui parfois bégayait. Il l’avait
-assise commodément entre son épaule et son coude en équerre. Il se
-défendait le moindre mouvement, pour ne pas déranger le siège droit,
-qu’il avait ainsi fait à sa sœur. De l’autre main, tantôt il retenait le
-frêle équilibre de l’édifice; tantôt il flattait le visage de la petite,
-ou lui prenait les doigts. Elle avait la tête au niveau de<span class="pagenum"><a id="page_313">{313}</a></span> la sienne,
-et elle lui riait, en bordant ses lèvres l’une sur l’autre, comme font
-ceux dont la langue ne rencontre pas le rempart des dents.</p>
-
-<p>Il avait dix ou onze ans. Sa beauté était rare et exquise. A moitié nu,
-on lui voyait les pieds, les jambes et tout le haut de la poitrine. Il
-était maigre et fin. Il avait la couleur blonde de la terre cuite. Des
-cheveux dorés entouraient son haut front de boucles harmonieuses, comme
-les virgules de la vigne,&#8212;pampre gracieux sur sa joue et ses tempes. Il
-avait le col allongé d’une jeune fille, et les yeux d’un bleu profond.
-Toutes ses lignes étaient longues, sveltes, et d’une maigreur parfaite.
-Son père avait été un très beau matelot.</p>
-
-<p>A la question s’il était seul, et si son fardeau ne lui semblait pas
-trop pesant, il répondit en rougissant, d’une voix douce; il avait un
-charmant sourire, où parlaient une tendre résignation et une dignité
-naturelle. «C’est la petite sœur, fit-il... Elle m’aime...» Mais il n’en
-dit pas plus.</p>
-
-<p>Il me parut le petit saint Jean de la dune. Il m’en rappelait un de son
-âge, que j’ai vu en bronze à Florence, et un autre, vivant et doré comme
-lui, que j’ai rencontré, un matin, près de San Zanipolo; mais ce
-Vénitien bavardait avec une jeune fille rieuse, brillante et gaie comme
-une fleur. Tandis que le petit Breton, debout à la porte du chaume,
-avait déjà l’habitude du silence; et, comme un vol sur l’eau, l’aile
-d’un rêve triste passait déjà sur le sombre cristal de ses yeux.<span class="pagenum"><a id="page_314">{314}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LXXXI"></a>LXXXI<br /><br />
-NUIT EN LOCTUDY</h2>
-
-<p class="r">
-12 novembre.<br />
-</p>
-
-<p>La nuit est noire comme un gouffre.</p>
-
-<p>Le Noroit pousse une pluie épaisse et glacée. La rafale passe, rapide;
-et le silence, entre-temps, s’établit sinistre, haineux, immense.</p>
-
-<p>On devine la brume plus qu’on ne la voit, à l’éclat voilé des feux, dans
-le lointain, aux points de l’horizon où l’on cherche les phares. Dans
-les intervalles que laisse la rumeur du vent, on n’entend que le
-hurlement rauque de la sirène, et le galop reculé de la terrible Torche.
-Le ciel et la contrée se confondent en une masse d’encre, où court le
-reflet lugubre du grand feu de Penmarc’h, semblable à un éclair louche
-sur un disque de bitume.</p>
-
-<p>Le vent jette contre les vitres les paquets d’eau qui s’y écrasent, et
-qui dégouttent lentement. De temps en temps, l’eau roule du toit avec un
-grincement qui ressemble à un cri étouffé de bête. Et la girouette crie,
-comme une pie enrouée, sur son axe de rouille.<span class="pagenum"><a id="page_315">{315}</a></span></p>
-
-<p>La mer roule sa plainte, là-bas, dans le gouffre de la nuit noire. Le
-silence est bien plus émouvant de n’être troublé que par elle. Une
-tristesse forte et large tombe sur tout le pays,&#8212;une tristesse qu’on
-aime comme un hôte divin, inévitable et qui se fait craindre.</p>
-
-<p>Et là-bas, partout, c’est l’Océan qui gronde, sur les bords de la Nuit.
-La solitude est pleine de cette voix immense. Et celui qui
-l’écoute,&#8212;seul aussi,&#8212;reste pensif, s’ennuie à l’idée d’entendre le
-son de la voix humaine, et sent son cœur profond devenir taciturne...</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>C’est dans le même mois, nuit pour nuit, et par un temps semblable que
-j’ai perdu ce que j’avais de plus cher au monde. La journée avait été
-venteuse, livide et froide; le ciel était nuageux. Et le lendemain, je
-fus seul... Et il plut à torrents... Et dans mon souvenir, je tremble
-encore à l’horreur où me jetait l’idée de toute cette terre noire,
-glacée et humide... Hélas! sur cet Amour si profond, que je n’en ai
-point été séparé sans être à jamais déchiré de moi-même, que de soleils
-ont passé depuis, que de pluies sont tombées, que de jours et de
-nuits...</p>
-
-<p>La pensée ne peut fixer longtemps cet abîme, et refuse d’y croire. Ou,
-il lui faudrait s’y précipiter...</p>
-
-<p>Emporte, emporte-la donc, toi qui sais te répondre, solitaire Océan.<span class="pagenum"><a id="page_316">{316}</a></span></p>
-
-<h2><a id="LADIEU"></a>L’ADIEU</h2>
-
-<p class="r">
-19 novembre. <i>Kenavo</i>...<br />
-</p>
-
-<p>Le dernier jour est venu: voici le matin, dont je ne verrai pas le soir,
-en Bretagne. Je fais mes derniers pas le long de la mer entre les rocs
-et la lande. Qui dira votre langueur, promenade de l’Adieu?&#8212;La terre
-que l’on aime est comme une amie affligée, que l’on quitte pendant son
-sommeil.</p>
-
-<p>J’ai laissé Pont-L’Abbé, et je revois l’Océan terrible. Les nuées de
-plomb roulent lourdement dans le ciel pluvieux. Et les rocs impassibles,
-violents et silencieux, comme les résolutions d’une âme volontaire,
-laissent écumer contre leurs bases la colère des vagues. Le flot monte,
-noir comme les violettes dans une prairie, par une journée d’orage. Au
-loin, sous un pan du voile relevé où la lumière passe en éclaircie, le
-pré des vagues a la couleur d’une sombre pensée, dont le cœur d’or pâle
-luit sur les pétales bleuâtres... Adieu, donc.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Qu’aimerai-je, si je n’aime pas la tristesse, moi qui<span class="pagenum"><a id="page_317">{317}</a></span> suis tout
-passionné et tout triste. Et la tristesse de ce pays pensif est pour mon
-âme un berceau, où m’endort une mère délicieuse. Celle qu’elle est se
-retrouve en celui que je suis, et bien faite pour lui, bien fait pour
-elle.</p>
-
-<p>Elle, qui est si douce, si dure, si frémissante dans ses rêves, et si
-indifférente au reste de l’univers, connaît bien mon fiévreux ennui. Je
-vais au bord le plus lointain de la terre, là où la Bretagne s’enfonce
-dans la mer, maintenant que tous les hommes et ses propres fils se
-précipitent vers les lieux de la foule; et je leur tourne, comme elle,
-un dos de granit.</p>
-
-<p>Le tombeau de la mer est celui que j’envie,&#8212;la tombe très profonde, où
-la colère est éternelle comme le mépris, et où la grâce suprême est
-solitaire. Le tombeau de la mer orageuse est la demeure que
-j’envie,&#8212;celle où la tempête est déserte, et où la paix elle-même est
-amère.</p>
-
-<p>C’est vous que je préfère, ô vagues,&#8212;ou vous, landes muettes sous la
-brume, entre les arbres pieux, qui baissent la tête, et les rocs
-indignés à la nuque imployable qui ne cèdent jamais, et qui, tour à
-tour, pâlissent de courroux, et s’assombrissent de noir dédain.</p>
-
-<p>Je veux mourir ici, où j’ai senti les linges tièdes de l’oubli
-envelopper mes os brûlants de fièvre, et détendre mes muscles raidis. Je
-veux mourir ici, où le rêve puissant de la vie s’endort dans une fraîche
-paix, qui le délasse. Car, où ne se consume-t-il pas de son ardeur?
-Partout, il se dévore.</p>
-
-<p>Taciturne et plein de chants, selon que l’une ou l’autre passion
-l’emporte, ici j’ai la terre qui répond ou<span class="pagenum"><a id="page_318">{318}</a></span> qui écoute, qui se tait
-quand il faut, et qui parle. Émeraude au cœur profond, Bretagne, nous
-nous dirons nos chants. Je veux mourir, roc sur ta roche, où le pâtre
-aux yeux purs chante encore, tandis que la vierge aux cheveux de lin,
-pareille au soleil d’avril sur les bouleaux, sourit tendrement de ses
-lèvres encore aussi virginales qu’elle.</p>
-
-<p>&#160;</p>
-
-<p>Émeraude au cœur profond d’océan, tu es aussi violente et douce. Tes
-vagues tuent; et tes prairies si vertes font un tapis où les pensers
-acerbes s’endorment sur le gazon, au pied des chardons à la fleur
-cuisante.</p>
-
-<p>Puissé-je épuiser ici une vie inépuisable, dont la sève coule dans mes
-veines comme un fleuve d’or fondu et de puissance croupie. Puissé-je
-endormir, sous les feuilles pluvieuses de Cornouailles, les bonds de la
-domination et les humeurs de la volonté, qui se font vénéneuses de
-grandir secrètes dans mon âme et de pousser sous des chaînes,
-ensevelies.</p>
-
-<p>Puissé-je étendre à l’infini occidental des vagues le rêve de la
-grandeur, que prétend insulter la vie. Et puissé-je endormir, sur les
-derniers bords des solitudes atlantiques, la grandeur de mon désir dans
-une paix égale..</p>
-
-<p class="fint">FIN</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_319">{319}</a></span></p>
-
-<h2><a id="TABLE"></a>TABLE</h2>
-
-<table>
-<tr><td><span class="smcap"><a href="#DEDICACE">Dédicace</a></span> </td> <td colspan="2">&#160;</td><td class="rt"><small>III</small></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#I">I.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#I">Vers l’Ouest</a></td><td class="rtb"><a href="#page_1">1</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#II">II.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#II">De la Fenêtre</a></td><td class="rtb"><a href="#page_8">8</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#III">III.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#III">La Paix de Kergoat</a></td><td class="rtb"><a href="#page_10">10</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#IV">IV.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#IV">Le Fol et la Sœur blanche</a></td><td class="rtb"><a href="#page_13">13</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#V">V.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#V">Naïk</a></td><td class="rtb"><a href="#page_17">17</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#VI">VI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#VI">Entrée à Benodet</a></td><td class="rtb"><a href="#page_23">23</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#VII">VII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#VII">Les Vieux</a></td><td class="rtb"><a href="#page_26">26</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#VIII">VIII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#VIII">Triomphe des Barbares</a></td><td class="rtb"><a href="#page_32">32</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#IX">IX.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#IX">La Mer parle</a></td><td class="rtb"><a href="#page_36">36</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#X">X.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#X">La Danse</a></td><td class="rtb"><a href="#page_40">40</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XI">XI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XI">Tugdual</a></td><td class="rtb"><a href="#page_43">43</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XII">XII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XII">Bucoliques de Septembre</a></td><td class="rtb"><a href="#page_47">47</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XIII">XIII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XIII">Fin de Fête</a></td><td class="rtb"><a href="#page_52">52</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XIV">XIV.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XIV">La Belle du Mail</a></td><td class="rtb"><a href="#page_59">59</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XV">XV.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XV">Une Hutte</a></td><td class="rtb"><a href="#page_62">62</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XVI">XVI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XVI">Fin du Jour</a></td><td class="rtb"><a href="#page_66">66</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XVII">XVII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XVII">Tempête</a></td><td class="rtb"><a href="#page_68">68</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XVIII">XVIII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XVIII">Visite au Phare</a></td><td class="rtb"><a href="#page_72">72</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XIX">XIX.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XIX">Petits Bretons</a></td><td class="rtb"><a href="#page_75">75</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XX">XX.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XX">Annonciation du Soir</a></td><td class="rtb"><a href="#page_79">79</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXI">XXI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXI">Brumaire</a></td><td class="rtb"><a href="#page_81">81</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXII">XXII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXII">Le Jour des Anges</a></td><td class="rtb"><a href="#page_84">84</a><span class="pagenum"><a id="page_320">{320}</a></span></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXIII">XXIII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXIII">Penmarc’h</a></td><td class="rtb"><a href="#page_92">92</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXIV">XXIV.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXIV">Arcadie</a></td><td class="rtb"><a href="#page_95">95</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXV">XXV.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXV">Calvaire</a></td><td class="rtb"><a href="#page_98">98</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXVI">XXVI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXVI">Seigneurs</a></td><td class="rtb"><a href="#page_101">101</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXVII">XXVII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXVII">Le Pauvre Pêcheur</a></td><td class="rtb"><a href="#page_105">105</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXVIII">XXVIII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXVIII">Heures d’Automne</a></td><td class="rtb"><a href="#page_113">113</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXIX">XXIX.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXIX">L’Ile</a></td><td class="rtb"><a href="#page_118">118</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXX">XXX.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXX">Le Phare</a></td><td class="rtb"><a href="#page_121">121</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXXI">XXXI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXXI">En Fouesnant</a></td><td class="rtb"><a href="#page_124">124</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXXII">XXXII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXXII">Route au crépuscule</a></td><td class="rtb"><a href="#page_128">128</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXXIII">XXXIII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXXIII">Les Deux <i>Mam-Gouz</i></a></td><td class="rtb"><a href="#page_131">131</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXXIV">XXXIV.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXXIV">La Nuit des Fées</a></td><td class="rtb"><a href="#page_135">135</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXXV">XXXV.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXXV"><i>Glazik</i></a></td><td class="rtb"><a href="#page_138">138</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXXVI">XXXVI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXXVI">Le Jour des Morts</a></td><td class="rtb"><a href="#page_141">141</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXXVII">XXXVII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXXVII">Le Chant humilie les Bêtes</a></td><td class="rtb"><a href="#page_143">143</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXXVIII">XXXVIII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXXVIII">Dunes</a></td><td class="rtb"><a href="#page_146">146</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XXXIX">XXXIX.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XXXIX">Matin en Mer</a></td><td class="rtb"><a href="#page_149">149</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XL">XL.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XL">Soir d’Automne</a></td><td class="rtb"><a href="#page_152">152</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XLI">XLI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XLI">La «Douce»</a></td><td class="rtb"><a href="#page_155">155</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XLII">XLII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XLII">Spectacle</a></td><td class="rtb"><a href="#page_161">161</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XLIII">XLIII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XLIII">Fantômes</a></td><td class="rtb"><a href="#page_165">165</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XLIV">XLIV.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XLIV">La Dame aux Oies</a></td><td class="rtb"><a href="#page_168">168</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XLV">XLV.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XLV">Un Champ et le Chemin montant</a></td><td class="rtb"><a href="#page_173">173</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XLVI">XLVI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XLVI">Le Bain</a></td><td class="rtb"><a href="#page_176">176</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XLVII">XLVII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XLVII">Le Soir sur la Lande</a></td><td class="rtb"><a href="#page_180">180</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XLVIII">XLVIII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XLVIII">Le Vent</a></td><td class="rtb"><a href="#page_182">182</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#XLIX">XLIX.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#XLIX">Estampe dans le goût du Japon</a></td><td class="rtb"><a href="#page_184">184</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#L">L.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#L">L’Angelus</a></td><td class="rtb"><a href="#page_187">187</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LI">LI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LI">Le Fjord</a></td><td class="rtb"><a href="#page_189">189</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LII">LII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LII">Crépuscule d’Octobre</a></td><td class="rtb"><a href="#page_191">191</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LIII">LIII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LIII">Sainte Barbe</a></td><td class="rtb"><a href="#page_193">193</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LIV">LIV.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LIV">Pontiques</a></td><td class="rtb"><a href="#page_200">200</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LV">LV.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LV">Sur le Tertre</a></td><td class="rtb"><a href="#page_207">207</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LVI">LVI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LVI">Combat des Dieux</a></td><td class="rtb"><a href="#page_211">211</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LVII">LVII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LVII">Pavois</a></td><td class="rtb"><a href="#page_214">214</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LVIII">LVIII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LVIII">L’Homme sans tête</a></td><td class="rtb"><a href="#page_216">216</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LIX">LIX.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LIX">Pont-l’Abbé</a></td><td class="rtb"><a href="#page_228">228</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LX">LX.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LX">Le Voyageur</a></td><td class="rtb"><a href="#page_233">233</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXI">LXI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXI">Foin de Rostillec</a></td><td class="rtb"><a href="#page_236">236</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXII">LXII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXII">Géorgiques</a></td><td class="rtb"><a href="#page_241">241</a><span class="pagenum"><a id="page_321">{321}</a></span></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXIII">LXIII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXIII">Port de guerre</a></td><td class="rtb"><a href="#page_248">248</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXIV">LXIV.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXIV">La Foi</a></td><td class="rtb"><a href="#page_252">252</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXV">LXV.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXV">La Lande d’Or</a></td><td class="rtb"><a href="#page_257">257</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXVI">LXVI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXVI">Les Fillettes</a></td><td class="rtb"><a href="#page_259">259</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXVII">LXVII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXVII">Feuilles Mortes</a></td><td class="rtb"><a href="#page_262">262</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXVIII">LXVIII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXVIII">Arcades Ambo</a></td><td class="rtb"><a href="#page_268">268</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXIX">LXIX.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXIX">Les Phares</a></td><td class="rtb"><a href="#page_272">272</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXX">LXX.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXX">Quête pour la bonne guérison</a></td><td class="rtb"><a href="#page_275">275</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXXI">LXXI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXXI">Fidèle</a></td><td class="rtb"><a href="#page_280">280</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXXII">LXXII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXXII">La Sainte</a></td><td class="rtb"><a href="#page_287">287</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXXIII">LXXIII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXXIII">L’Agneau</a></td><td class="rtb"><a href="#page_293">293</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXXIV">LXXIV.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXXIV">La Jeune fille à la bague</a></td><td class="rtb"><a href="#page_296">296</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXXV">LXXV.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXXV">Chant de la Nuit</a></td><td class="rtb"><a href="#page_298">298</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXXVI">LXXVI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXXVI">Un vieux Breton</a></td><td class="rtb"><a href="#page_300">300</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXXVII">LXXVII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXXVII">Lys et Pavots</a></td><td class="rtb"><a href="#page_303">303</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXXVIII">LXXVIII.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXXVIII">Funérailles</a></td><td class="rtb"><a href="#page_306">306</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXXIX">LXXIX.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXXIX">Le Manoir</a></td><td class="rtb"><a href="#page_309">309</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXXX">LXXX.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXXX">Le petit Saint Jean</a></td><td class="rtb"><a href="#page_312">312</a></td></tr>
-<tr><td class="rt"><a href="#LXXXI">LXXXI.</a></td><td>&#8212;</td><td class="pdd"><a href="#LXXXI">Nuit en Loctudy</a></td><td class="rtb"><a href="#page_314">314</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2">&#160; </td><td class="pdd"><span class="smcap"><a href="#LADIEU">L’Adieu</a></span></td><td class="rtb"><a href="#page_316">316</a></td></tr>
-</table>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_323">{323}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_322">{322}</a></span></p>
-
-<p><span class="smcap">Imprimerie Bussière</span></p>
-
-<p>Saint-Amand (Cher).</p>
-
-<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> <i>Dans l’évêché de Cornouailles, au Bord de la mer bleue.</i>
-</p><p class="rt">
-Cantique Breton.<br />
-</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a>
-</p>
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Ar Vretoned</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>pennou kalled</i>...<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Vent de Sud-Est: on prononce <i>Suette</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> C’est le nom qu’on donne aux Bretons du pays de
-Pont-l’Abbé, où ils forment sinon une race distincte, du moins un clan
-singulier par le costume, l’accent et les mœurs particulières.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_E_5"></a><a href="#FNanchor_E_5"><span class="label">[E]</span></a> Mon Dieu! mon Dieu!</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_F_6"></a><a href="#FNanchor_F_6"><span class="label">[F]</span></a> <i>Bamm</i> est le mot de Crozon pour <i>dame</i>! et, généralement,
-le condiment dont il assaisonne tous ses discours.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_G_7"></a><a href="#FNanchor_G_7"><span class="label">[G]</span></a> <i>Mam-Goz</i>,&#8212;grand’mère en breton: littéralement, vieille
-mère.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_H_8"></a><a href="#FNanchor_H_8"><span class="label">[H]</span></a> C’est, pour le Breton, le nom de l’amie ou de la fiancée,
-de la bien aimée.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_I_9"></a><a href="#FNanchor_I_9"><span class="label">[I]</span></a>
-</p>
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i6"><i>Petra gan</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Al lapouzik war al lan?</i><br /></span>
-<span class="i4">. . . . . . . . . .<br /></span>
-<span class="i0"><i>Gan hag gan hé vignonès</i>...<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_J_10"></a><a href="#FNanchor_J_10"><span class="label">[J]</span></a> Jeu de mots. <i>Fri</i>, en breton, signifie: le nez.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_K_11"></a><a href="#FNanchor_K_11"><span class="label">[K]</span></a> Comme on les nomme de la pièce caractéristique, qui termine
-la coiffe des femmes.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_L_12"></a><a href="#FNanchor_L_12"><span class="label">[L]</span></a>
-</p>
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Ann dud jentil nevez zo kri;</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Gwel a oa re goz da vistri.</i><br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>
-Cf. Barz-az-Breiz, 403.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_M_13"></a><a href="#FNanchor_M_13"><span class="label">[M]</span></a> Mettre aux enchères.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_N_14"></a><a href="#FNanchor_N_14"><span class="label">[N]</span></a> Cantique breton.</p></div>
-
-</div>
-<hr class="full" />
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE LIVRE DE L&#039;ÉMERAUDE</span> ***</div>
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-</div>
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-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
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