diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-21 23:28:37 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-21 23:28:37 -0800 |
| commit | e9cc8694b8429b27bcba058c939ff712f8a3735b (patch) | |
| tree | e9535163058fdf1843375aa8ac8a604ca111076d /old/67933-0.txt | |
| parent | a9fadf845244982dcbb8d4f4488ba52501ba9790 (diff) | |
Diffstat (limited to 'old/67933-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/67933-0.txt | 11538 |
1 files changed, 0 insertions, 11538 deletions
diff --git a/old/67933-0.txt b/old/67933-0.txt deleted file mode 100644 index cc668a8..0000000 --- a/old/67933-0.txt +++ /dev/null @@ -1,11538 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of De l'Allemagne; t. 2, by Germaine de -Staël-Holstein - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: De l'Allemagne; t. 2 - -Author: Germaine de Staël-Holstein - -Release Date: April 26, 2022 [eBook #67933] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'ALLEMAGNE; T. 2 *** - - - - - - MME DE STAËL - - DE - L’Allemagne - - TOME SECOND - - - PARIS - ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - 26, RUE RACINE, 26 - - Tous droits réservés - - - - -7006-11-11. PARIS.--IMP. HEMMERLÉ ET Cie. - - - - -DE L’ALLEMAGNE - - - - -SUITE DE LA SECONDE PARTIE - - - - -CHAPITRE XXIV - -Luther, Attila, les Fils de la Vallée, la Croix sur la Baltique, le -Vingt-quatre Février, par Werner. - - -Depuis que Schiller est mort, et que Gœthe ne compose plus pour le -théâtre, le premier des écrivains dramatiques de l’Allemagne, c’est -Werner: personne n’a su mieux que lui répandre sur les tragédies le -charme et la dignité de la poésie lyrique, néanmoins ce qui le rend si -admirable comme poète nuit à ses succès sur la scène. Ses pièces, d’une -rare beauté, si l’on y cherche seulement des chants, des odes, des -pensées religieuses et philosophiques, sont extrêmement attaquables -quand on les juge comme des drames qui peuvent être représentés. Ce -n’est pas que Werner n’ait du talent pour le théâtre, et qu’il n’en -connaisse même les effets beaucoup mieux que la plupart des écrivains -allemands; mais on dirait qu’il veut propager un système mystique de -religion et d’amour, à l’aide de l’art dramatique, et que ses tragédies -sont le moyen dont il se sert, plutôt que le but qu’il se propose. - -_Luther_, quoique composé toujours avec cette intention secrète, a eu le -plus grand succès sur le théâtre de Berlin. La réformation est un -événement d’une haute importance pour le monde, et particulièrement pour -l’Allemagne, qui en a été le berceau. L’audace et l’héroïsme réfléchi du -caractère de Luther font une vive impression, surtout dans le pays où la -pensée remplit à elle seule toute l’existence: nul sujet ne pouvait donc -exciter davantage l’attention des Allemands. - -Tout ce qui concerne l’effet des nouvelles opinions sur les esprits est -extrêmement bien peint dans la pièce de Werner. La scène s’ouvre dans -les mines de Saxe, non loin de Wittemberg, où demeurait Luther: le chant -des mineurs captive l’imagination; le refrain de ces chants est toujours -un appel à la terre extérieure, à l’air libre, au soleil. Ces hommes -vulgaires, déjà saisis par la doctrine de Luther, s’entretiennent de lui -et de la réformation; et, dans leurs souterrains obscurs, ils s’occupent -de la liberté de conscience, de l’examen de la vérité, enfin, de cet -autre jour, de cette autre lumière qui doit pénétrer dans les ténèbres -de l’ignorance. - -Dans le second acte, les agents de l’électeur de Saxe viennent ouvrir la -porte des couvents aux religieuses. Cette scène, qui pouvait être -comique, est traitée avec une solennité touchante. Werner comprend avec -son âme tous les cultes chrétiens; et s’il conçoit bien la noble -simplicité du protestantisme, il sait aussi ce que les vœux au pied de -la croix ont de sévère et de sacré. L’abbesse du couvent, en déposant le -voile qui a couvert ses cheveux noirs dans sa jeunesse, et qui cache -maintenant ses cheveux blanchis, éprouve un sentiment d’effroi, touchant -et naturel; et des vers harmonieux et purs comme la solitude religieuse -expriment son attendrissement. Parmi ces religieuses, il y a la femme -qui doit s’unir à Luther, et c’est dans ce moment la plus opposée de -toutes à son influence. - -Au nombre des beautés de cet acte, il faut compter le portrait de -Charles-Quint, de ce souverain dont l’âme s’est lassée de l’Empire du -monde. Un gentilhomme saxon attaché à son service s’exprime ainsi sur -lui: «Cet homme gigantesque, dit-il, ne recèle point de cœur dans sa -terrible poitrine. La foudre de la toute-puissance est dans sa main; -mais il ne sait point y joindre l’apothéose de l’amour. Il ressemble au -jeune aigle qui tient le globe entier dans l’une de ses griffes, et doit -le dévorer pour sa nourriture». Ce peu de mots annonce dignement -Charles-Quint; mais il est plus facile de peindre un tel homme que de le -faire parler lui-même. - -Luther se fie à la parole de Charles-Quint, quoique, cent ans -auparavant, au Concile de Constance, Jean Hus et Jérôme de Prague aient -été brûlés vifs, malgré le sauf-conduit de l’empereur Sigismond. A la -veille de se rendre à Worms, où se tient la diète de l’Empire, le -courage de Luther faiblit pendant quelques instants; il se sent saisi -par la terreur et le découragement. Son jeune disciple lui apporte la -flûte dont il avait coutume de jouer pour ranimer ses esprits abattus; -il la prend, et des accords harmonieux font rentrer dans son cœur toute -cette confiance en Dieu, qui est la merveille de l’existence -spirituelle. On dit que ce moment produisit beaucoup d’effet sur le -théâtre de Berlin, et cela est facile à concevoir. Les paroles, quelque -belles qu’elles soient, ne peuvent changer notre disposition intérieure -aussi rapidement que la musique; Luther la considérait comme un art qui -appartenait à la théologie, et servait puissamment à développer les -sentiments religieux dans le cœur de l’homme. - -Le rôle de Charles-Quint, dans la diète de Worms, n’est pas exempt -d’affectation, et par conséquent il manque de grandeur. L’auteur a voulu -mettre en opposition l’orgueil espagnol et la simplicité rude des -Allemands; mais, outre que Charles-Quint avait trop de génie pour être -exclusivement de tel ou tel pays, il me semble que Werner aurait dû se -garder de présenter un homme d’une volonté forte, proclamant ouvertement -et surtout inutilement cette volonté. Elle se dissipe, pour ainsi dire, -en l’exprimant; et les souverains despotiques ont toujours fait plus de -peur par ce qu’ils cachaient que par ce qu’ils laissaient voir. - -Werner, à travers le vague de son imagination, a l’esprit très fin et -très observateur; mais il semble que, dans le rôle de Charles-Quint, il -a pris des couleurs qui ne sont pas nuancées comme la nature. - -Un des beaux moments de la pièce de _Luther_, c’est lorsqu’on voit -marcher à la diète, d’une part, les évêques, les cardinaux, toute la -pompe enfin de la religion catholique; et de l’autre, Luther, -Mélanchton, et quelques-uns des réformés leurs disciples, vêtus de noir, -et chantant dans la langue nationale le cantique qui commence par ces -mots: _Notre Dieu est notre forteresse_. La magnificence extérieure a -été vantée souvent comme un moyen d’agir sur l’imagination; mais quand -le christianisme se montre dans sa simplicité pure et vraie, la poésie -du fond de l’âme l’emporte sur toutes les autres. - -L’acte dans lequel se passe le plaidoyer de Luther, en présence de -Charles-Quint, des princes de l’Empire et de la diète de Worms, commence -par le discours de Luther; mais l’on n’entend que sa péroraison, parce -qu’il est censé avoir déjà dit tout ce qui concerne sa doctrine. Après -qu’il a parlé, l’on recueille les avis des princes et des députés sur -son procès. Les divers intérêts qui meuvent les hommes, la peur, le -fanatisme, l’ambition, sont parfaitement caractérisés dans ces avis. Un -des votants, entre autres, dit beaucoup de bien de Luther et de sa -doctrine; mais il ajoute en même temps «que puisque tout le monde -affirme que cela met du trouble dans l’Empire, il opine, bien qu’à -regret, pour que Luther soit brûlé». On ne peut s’empêcher d’admirer -dans les ouvrages de Werner la connaissance parfaite qu’il a des hommes, -et l’on voudrait que, sortant de ses rêveries, il mît plus souvent pied -à terre, pour développer dans ses écrits dramatiques son esprit -observateur. - -Luther est renvoyé par Charles-Quint, et renfermé pendant quelque temps -dans la forteresse de Wartbourg, parce que ses amis, à la tête desquels -était l’électeur de Saxe, l’y croyaient plus en sûreté. Il reparaît -enfin dans Wittemberg, où il a établi sa doctrine, ainsi que dans tout -le nord de l’Allemagne. - -Vers la fin du cinquième acte, Luther, au milieu de la nuit, prêche dans -l’église contre les anciennes erreurs. Il annonce qu’elles disparaîtront -bientôt, et que le nouveau jour de la raison va se lever. Dans ce -moment, on vit, sur le théâtre de Berlin, les cierges s’éteindre par -degrés, et l’aurore du jour percer à travers les vitraux de la -cathédrale gothique. - -La pièce de Luther est si animée, si variée, qu’il est aisé de concevoir -comment elle a ravi tous les spectateurs; néanmoins on est souvent -distrait de l’idée principale par des singularités et des allégories qui -ne conviennent ni à un sujet tiré de l’histoire, ni surtout au théâtre. - -Catherine, en apercevant Luther, qu’elle détestait, s’écrie:--Voilà mon -idéal!--et le plus violent amour s’empare d’elle à cet instant. Werner -croit qu’il y a de la prédestination dans l’amour, et que les êtres -créés l’un pour l’autre doivent se reconnaître à la première vue. C’est -une très agréable doctrine, en fait de métaphysique et de madrigal, mais -qui ne saurait guère être comprise sur la scène; d’ailleurs, il n’y a -rien de plus étrange que cette exclamation sur l’idéal, adressée à -Martin Luther; car on se le représente comme un gros moine savant et -scolastique, à qui ne convient guère l’expression la plus romanesque -qu’on puisse emprunter à la théorie moderne des beaux-arts. - -Deux anges, sous la forme d’un jeune homme disciple de Luther, et d’une -jeune fille amie de Catherine, semblent traverser la pièce avec des -hyacinthes et des palmes, comme des symboles de la pureté et de la foi. -Ces deux anges disparaissent à la fin, et l’imagination les suit dans -les airs; mais le pathétique est moins pressant, quand on se sert de -tableaux fantastiques pour embellir la situation; c’est un autre genre -de plaisir, ce n’est plus celui qui naît des émotions de l’âme; car -l’attendrissement ne peut exister sans la sympathie. L’on veut juger, -sur la scène, les personnages comme des êtres existants; blâmer, -approuver leurs actions, les deviner, les comprendre, et se transporter -à leur place, pour éprouver tout l’intérêt de la vie réelle, sans en -redouter les dangers. - -Les opinions de Werner, sous le rapport de l’amour et de la religion, ne -doivent pas être légèrement examinées. Ce qu’il sent est sûrement vrai -pour lui; mais comme, dans ce genre surtout, la manière de voir et les -impressions de chaque individu sont différentes, il ne faut pas qu’un -auteur fasse servir à propager ses opinions personnelles un art -essentiellement universel et populaire. - -Une autre production de Werner, bien belle et bien originale, c’est -_Attila_. L’auteur prend l’histoire de ce _fléau de Dieu_ au moment de -son arrivée devant Rome. Le premier acte commence par les gémissements -des femmes et des enfants qui s’échappent d’Aquilée en cendres; et cette -exposition en mouvement, non seulement excite l’intérêt dès les premiers -vers de la pièce, mais donne une idée terrible de la puissance d’Attila. -C’est un art nécessaire au théâtre, que de faire juger les principaux -personnages, plutôt par l’effet qu’ils produisent sur les autres, que -par un portrait, quelque frappant qu’il puisse être. Un seul homme, -multiplié par ceux qui lui obéissent, remplit d’épouvante l’Asie et -l’Europe. Quelle image gigantesque de la volonté absolue ce spectacle -n’offre-t-il pas! - -A côté d’Attila est une princesse de Bourgogne, Hildegonde, qui doit -l’épouser, et dont il se croit aimé. Cette princesse nourrit un profond -sentiment de vengeance contre lui, parce qu’il a tué son père et son -amant. Elle ne veut s’unir à lui que pour l’assassiner; et, par un -raffinement singulier de haine, elle l’a soigné lorsqu’il était blessé, -de peur qu’il ne mourût de l’honorable mort des guerriers. Cette femme -est peinte comme la déesse de la guerre; ses cheveux blonds et sa -tunique écarlate semblent réunir en elle l’image de la faiblesse et de -la fureur. C’est un caractère mystérieux, qui a d’abord un grand empire -sur l’imagination; mais quand ce mystère va toujours croissant, quand le -poète laisse supposer qu’une puissance infernale s’est emparée d’elle, -et que non seulement, à la fin de la pièce, elle immole Attila pendant -la nuit de ses noces, mais poignarde à côté de lui son fils âgé de -quatorze ans, il n’y a plus de trait de femme dans cette créature, et -l’aversion qu’elle inspire l’emporte sur l’effroi qu’elle peut causer. -Néanmoins, tout ce rôle d’Hildegonde est une invention originale; et, -dans un poème épique, où l’on admettrait les personnages allégoriques, -cette furie, sous des traits doux, attachée au pas d’un tyran, comme la -flatterie perfide, produirait sans doute un grand effet. - -Enfin il paraît, ce terrible Attila, au milieu des flammes qui ont -consumé la ville d’Aquilée; il s’assied sur les ruines des palais qu’il -vient de renverser, et semble à lui seul chargé d’accomplir en un jour -l’œuvre des siècles. Il a comme une sorte de superstition envers -lui-même, il est l’objet de son culte, il croit en lui, il se regarde -comme l’instrument des décrets du ciel, et cette conviction mêle un -certain système d’équité à ses crimes. Il reproche à ses ennemis leurs -fautes, comme s’il n’en avait pas commis plus qu’eux tous; il est -féroce, et néanmoins c’est un barbare généreux; il est despote, et se -montre pourtant fidèle à sa promesse; enfin, au milieu des richesses du -monde, il vit comme un soldat, et ne demande à la terre que la -jouissance de la conquérir. - -Attila remplit les fonctions de juge dans la place publique, et là il -prononce sur les délits portés devant son tribunal d’après un instinct -naturel, qui va plus au fond des actions que les lois abstraites dont -les décisions sont les mêmes pour tous les cas. Il condamne son ami, -coupable de parjure, l’embrasse en pleurant, mais ordonne qu’à l’instant -il soit déchiré par des chevaux: l’idée d’une nécessité inflexible le -dirige; et sa propre volonté lui paraît à lui-même cette nécessité. Les -mouvements de son âme ont une sorte de rapidité et de décision qui -exclut toute nuance; il semble que cette âme se porte, comme une force -physique, irrésistiblement et tout entière dans la direction qu’elle -suit. Enfin on amène devant son tribunal un fratricide; et comme il a -tué son frère, il se trouble, et refuse de juger le criminel. Attila, -malgré tous ses forfaits, se croyait chargé d’accomplir la justice -divine sur la terre, et, près de condamner un homme pour un attentat -pareil à celui dont sa propre vie a été souillée, quelque chose qui -tient du remords le saisit au fond de l’âme. - -Le second acte est une peinture vraiment admirable de la cour de -Valentinien à Rome. L’auteur met en scène, avec autant de sagacité que -de justesse, la frivolité du jeune empereur Valentinien, que le danger -de son empire ne détourne pas de ses amusements accoutumés; l’insolence -de l’impératrice-mère, qui ne sait pas dompter la moindre de ses haines, -quand il s’agit du bonheur de l’empire, et qui se prête à toutes les -bassesses, dès qu’un danger personnel la menace. Les courtisans, -infatigables dans leurs intrigues, cherchent encore à se nuire les uns -aux autres, à la veille de la ruine de tous: et la vieille Rome est -punie par un barbare, de s’être montrée elle-même si tyrannique envers -le monde: ce tableau est d’un poète historien comme Tacite. - -Au milieu de ces caractères si vrais, apparaît le pape Léon, personnage -sublime donné par l’histoire, et la princesse Honoria, dont Attila -réclame l’héritage, afin de le lui rendre. Honoria éprouve en secret un -amour passionné pour le fier conquérant qu’elle n’a jamais vu, mais dont -la gloire l’enflamme. On voit que l’intention de l’auteur a été de faire -d’Honoria et d’Hildegonde le bon et le mauvais génie d’Attila; et déjà -l’allégorie qu’on croit entrevoir dans ces personnages refroidit -l’intérêt dramatique qu’ils pourraient inspirer. Cet intérêt néanmoins -se relève admirablement dans plusieurs scènes de la pièce, mais surtout -lorsque Attila, après avoir défait les troupes de l’empereur -Valentinien, marche à Rome, et rencontre sur sa route le pape Léon, -porté sur un brancard, et précédé de la pompe sacerdotale. - -Léon le somme, au nom de Dieu, de ne pas entrer dans la ville éternelle. -Attila ressent tout à coup une terreur religieuse jusqu’alors étrangère -à son âme. Il croit voir dans le ciel saint Pierre qui, l’épée nue, lui -défend d’avancer. Cette scène est le sujet d’un admirable tableau de -Raphaël. D’un côté, le plus grand calme règne sur la figure du vieillard -sans défense, entouré par d’autres vieillards qui se confient, comme -lui, à la protection de Dieu; et de l’autre, l’effroi se peint sur la -redoutable figure du roi des Huns; son cheval même se cabre à l’éclat de -la lumière céleste, et les guerriers de l’invincible baissent les yeux -devant les cheveux blancs du saint homme, qui passe sans crainte au -milieu d’eux. - -Les paroles du poète expriment très bien la sublime intention du -peintre, le discours de Léon est une hymne inspirée; et la manière dont -la conversion du guerrier du Nord est indiquée me semble aussi vraiment -belle. Attila, les yeux tournés vers le ciel, et contemplant -l’apparition qu’il croit voir, appelle Édécon, l’un des chefs de son -armée, et lui dit: - - «Édécon, n’aperçois-tu pas là-haut un géant terrible? ne l’aperçois-tu - pas là, au-dessus de la place même où le vieillard s’est fait voir à - la clarté du soleil»? - - ÉDÉCON. - - «Je ne vois que des corbeaux qui se précipitent en troupe sur les - morts qui vont leur servir de pâture. - - ATTILA. - - «Non, c’est un fantôme; c’est peut-être l’image de celui qui peut seul - absoudre ou condamner. Le vieillard ne l’a-t-il pas prédit? Voilà ce - géant dont la tête est dans le ciel et dont les pieds touchent la - terre; il menace de ses flammes la place où nous sommes; il est là - devant nous, immobile; il dirige contre moi, comme un juge, son épée - flamboyante. - - ÉDÉCON. - - «Ces flammes, ce sont les feux du ciel qui dorent dans ce moment les - coupoles des temples de Rome. - - ATTILA. - - «Oui, c’est un temple d’or, orné de perles, qu’il porte sur sa tête - blanchie; d’une main il tient l’épée flamboyante, et de l’autre deux - clefs d’airain, entourées de fleurs et de rayons; deux clefs que le - géant a reçues sans doute des mains de Wodan, pour ouvrir ou fermer - les portes de Walhalla[1]». - - [1] Walhalla est le paradis des Scandinaves. - -Dès cet instant, la religion chrétienne agit sur l’âme d’Attila, malgré -les croyances de ses ancêtres, et il ordonne à son armée de s’éloigner -de Rome. - -On voudrait que la tragédie finît là, et il y aurait déjà bien assez de -beautés pour plusieurs pièces bien ordonnées; mais il arrive un -cinquième acte, pendant lequel Léon, qui est un pape beaucoup trop -initié dans la théorie mystique de l’amour, conduit la princesse Honoria -dans le camp d’Attila, la nuit même où Hildegonde l’épouse et -l’assassine. Le pape, qui sait d’avance cet événement, le prédit sans -l’empêcher, parce qu’il faut que le sort d’Attila s’accomplisse. Honoria -et le pape Léon prient pour Attila sur le théâtre. La pièce finit par un -_alleluia_, et, s’élevant vers le ciel comme un encens de poésie, elle -s’évapore au lieu de se terminer. - -La versification de Werner est pleine des admirables secrets de -l’harmonie, et l’on ne saurait donner en français l’idée de son talent à -cet égard. Je me souviens, entre autres, dans une de ses tragédies -tirées de l’histoire de Pologne, de l’effet merveilleux d’un chœur de -jeunes ombres qui apparaissent dans les airs: le poète sait changer -l’allemand en une langue molle et douce, que ces ombres fatiguées et -désintéressées articulent avec des sons à demi formés; tous les mots -qu’elles prononcent, toutes les rimes des vers sont, pour ainsi dire, -vaporeuses. Le sens aussi des paroles est admirablement adapté à la -situation; elles peignent si bien un froid repos, un terne regard! on y -entend le retentissement lointain de la vie; et le pâle reflet des -impressions effacées jette sur toute la nature comme un voile de nuages. - -S’il y a dans les pièces de Werner des ombres qui ont vécu, on y trouve -aussi quelquefois des personnages fantastiques qui semblent n’avoir pas -encore reçu l’existence terrestre. Dans le prologue de _Tarare_ de -Beaumarchais, un génie demande à ces êtres imaginaires s’ils veulent -naître; et l’un d’entre eux répond:--Je ne m’y sens aucun -empressement.--Cette spirituelle réponse pourrait s’appliquer à la -plupart de ces figures allégoriques qu’on voudrait introduire sur le -théâtre allemand. - -Werner a composé sur les Templiers une pièce en deux volumes, _les Fils -de la Vallée_, d’un grand intérêt pour ceux qui sont initiés dans la -doctrine des ordres secrets; car c’est plutôt l’esprit de ces ordres que -la couleur historique qui s’y fait remarquer. Le poète cherche à -rattacher les Francs-Maçons aux Templiers, et s’applique à faire voir -que les mêmes traditions et le même esprit se sont toujours conservés -parmi eux. L’imagination de Werner se plaît singulièrement à ces -associations, qui ont l’air de quelque chose de surnaturel, parce -qu’elles multiplient d’une façon extraordinaire la force de chacun, en -donnant à tous une tendance semblable. Cette pièce, ou ce poème des -_Fils de la Vallée_, a produit une grande sensation en Allemagne; je -doute qu’il obtînt autant de succès parmi nous. - -Une autre composition de Werner, très digne de remarque, c’est celle qui -a pour sujet l’introduction du christianisme en Prusse et en Livonie. Ce -roman dramatique est intitulé, _la Croix sur la Baltique_. Il y règne un -sentiment très vif de ce qui caractérise le Nord: la pêche de l’ambre, -les montagnes hérissées de glace, l’âpreté du climat, l’action rapide de -la belle saison, l’hostilité de la nature, la rudesse que cette lutte -doit inspirer à l’homme; l’on reconnaît dans ces tableaux un poète qui a -puisé dans ses propres sensations ce qu’il exprime et ce qu’il décrit. - -J’ai vu jouer, sur un théâtre de société, une pièce de la composition de -Werner, intitulée _le Vingt-quatre février_, pièce sur laquelle les -opinions doivent être très partagées. L’auteur suppose que, dans les -solitudes de la Suisse, il y avait une famille de paysans qui s’était -rendue coupable des plus grands crimes, et que la malédiction paternelle -poursuivait de père en fils. La troisième génération maudite présente le -spectacle d’un homme qui a été la cause de la mort de son père en -l’outrageant; le fils de ce malheureux a, dans son enfance, tué sa -propre sœur par un jeu cruel, mais sans savoir ce qu’il faisait. Après -cet affreux événement, il a disparu. Les travaux du père parricide ont -toujours été frappés de malheur depuis ce temps; ses champs sont devenus -stériles, ses bestiaux ont péri, la pauvreté la plus horrible l’accable; -ses créanciers le menacent de s’emparer de sa cabane, et de le jeter -dans une prison; sa femme va se trouver seule, errante au milieu des -neiges des Alpes. Tout à coup arrive le fils, absent depuis vingt -années. Des sentiments doux et religieux l’animent; il est plein de -repentir, quoique son intention n’ait pas été coupable. Il revient chez -son père; et, ne pouvant en être reconnu, il veut d’abord lui cacher son -nom, pour gagner son affection avant de se dire son fils; mais le père -devient avide et jaloux, dans sa misère, de l’argent que porte avec lui -cet hôte, qui lui paraît un étranger vagabond et suspect; et, quand -l’heure de minuit sonne, le vingt-quatre février, anniversaire de la -malédiction paternelle dont la famille entière est frappée, il plonge un -couteau dans le sein de son fils. Celui-ci révèle, en expirant, son -secret à l’homme doublement coupable, assassin de son père et de son -enfant, et le misérable va se livrer au tribunal qui doit le condamner. - -Ces situations sont terribles; elles produisent, on ne saurait le nier, -un grand effet; cependant on admire bien plus la couleur poétique de -cette pièce, et la gradation des motifs tirés des passions, que le sujet -sur lequel elle est fondée. - -Transporter la destinée funeste de la famille des Atrides chez les -hommes du peuple, c’est trop rapprocher des spectateurs le tableau des -crimes. L’éclat du rang et la distance des siècles donnent à la -scélératesse elle-même un genre de grandeur qui s’accorde mieux avec -l’idéal des arts, mais quand vous voyez le couteau au lieu du poignard; -quand le site, les mœurs, les personnages, peuvent se rencontrer sous -vos yeux, vous avez peur comme dans une chambre noire; mais ce n’est pas -là le noble effroi qu’une tragédie doit causer. - -Cependant, cette puissance de la malédiction paternelle qui semble -représenter la Providence sur la terre, remue l’âme fortement. La -fatalité des anciens est un caprice du destin; mais la fatalité, dans le -christianisme, est une vérité morale sous une forme effrayante. Quand -l’homme ne cède pas au remords, l’agitation même que ce remords lui fait -éprouver le précipite dans de nouveaux crimes; la conscience repoussée -se change en un fantôme qui trouble la raison. - -La femme du paysan criminel est poursuivie par le souvenir d’une romance -qui raconte un parricide; et seule, pendant son sommeil, elle ne peut -s’empêcher de la répéter à demi-voix, comme ces pensées confuses et -involontaires dont le retour funeste semble un présage intime du sort. - -La description des Alpes et de leur solitude est de la plus grande -beauté; la demeure du coupable, la chaumière où se passe la scène, est -loin de toute habitation; la cloche d’aucune église ne s’y fait -entendre, et l’heure n’y est annoncée que par la pendule rustique, -dernier meuble dont la pauvreté n’a pu se résoudre à se séparer: le son -monotone de cette pendule, dans le fond de ces montagnes où le bruit de -la vie n’arrive plus, produit un frémissement singulier. On se demande -pourquoi du temps dans ce lieu; pourquoi la division des heures, quand -nul intérêt ne les varie: et quand celle du crime se fait entendre, on -se rappelle cette belle idée d’un missionnaire qui supposait que, dans -l’enfer, les damnés demandaient sans cesse:--Quelle heure est-il? et -qu’on leur répondait:--L’éternité. - -On a reproché à Werner de mettre dans ses tragédies des situations qui -prêtent aux beautés lyriques plutôt qu’au développement des passions -théâtrales. On peut l’accuser d’un défaut contraire dans la pièce du -_Vingt-quatre février_. Le sujet de cette pièce, et les mœurs qu’elle -représente, sont trop rapprochés de la vérité, et d’une vérité atroce, -qui ne devrait point entrer dans le cercle des beaux-arts. Ils sont -placés entre le ciel et la terre; et le beau talent de Werner -quelquefois s’élève au-dessus, quelquefois descend au-dessous de la -région dans laquelle les fictions doivent rester. - - - - -CHAPITRE XXV - -Diverses pièces du théâtre allemand et danois. - - -Les ouvrages dramatiques de Kotzebue sont traduits dans plusieurs -langues. Il serait donc superflu de s’occuper à les faire connaître. Je -dirai seulement qu’aucun juge impartial ne peut lui refuser une -intelligence parfaite des effets du théâtre. _Les Deux Frères_, -_Misanthropie et Repentir_, _les Hussites_, _les Croisés_, _Hugo -Grotius_, _Jeanne de Montfaucon_, _la Mort de Rolla_, etc., excitent -l’intérêt le plus vif partout où ces pièces sont jouées. Toutefois, il -faut avouer que Kotzebue ne sait donner à ses personnages ni la couleur -des siècles dans lesquels ils ont vécu, ni les traits nationaux, ni le -caractère que l’histoire leur assigne. Ces personnages, à quelque pays, -à quelque siècle qu’ils appartiennent, se montrent toujours -contemporains et compatriotes; ils ont les mêmes opinions -philosophiques, les mêmes mœurs modernes, et, soit qu’il s’agisse d’un -homme de nos jours ou de la fille du Soleil, l’on ne voit jamais dans -ces pièces qu’un tableau naturel et pathétique du temps présent. Si le -talent théâtral de Kotzebue, unique en Allemagne, pouvait être réuni -avec le don de peindre les caractères tels que l’histoire nous les -transmet, et si son style poétique s’élevait à la hauteur des situations -dont il est l’ingénieux inventeur, le succès de ses pièces serait aussi -durable qu’il est brillant. - -Au reste, rien n’est si rare que de trouver dans le même homme les deux -facultés qui constituent un grand auteur dramatique: l’habileté dans son -métier, si l’on peut s’exprimer ainsi, et le génie dont le point de vue -est universel: ce problème est la difficulté de la nature humaine tout -entière; et l’on peut toujours remarquer quels sont, parmi les hommes, -ceux en qui le talent de la conception ou celui de l’exécution domine; -ceux qui sont en relation avec tous les temps, ou particulièrement -propres au leur; cependant, c’est dans la réunion des qualités opposées -que consistent les phénomènes en tout genre. - -La plupart des pièces de Kotzebue renferment quelques situations d’une -grande beauté. Dans _les Hussites_, lorsque Procope, successeur de -Ziska, met le siège devant Naumbourg, les magistrats prennent la -résolution d’envoyer tous les enfants de la ville au camp ennemi, pour -demander la grâce des habitants. Ces pauvres enfants doivent aller seuls -implorer les fanatiques soldats, qui n’épargnaient ni le sexe ni l’âge. -Le bourgmestre offre le premier ses quatre fils, dont le plus âgé a -douze ans, pour cette expédition périlleuse. La mère demande qu’au moins -il y en ait un qui reste auprès d’elle; le père a l’air d’y consentir, -et il se met à rappeler successivement les défauts de chacun de ses -enfants, afin que la mère déclare quels sont ceux qui lui inspirent le -moins d’intérêt; mais chaque fois qu’il commence à en blâmer un, la mère -assure que c’est celui de tous qu’elle préfère, et l’infortunée est -enfin obligée de convenir que le cruel choix est impossible, et qu’il -vaut mieux que tous partagent le même sort. - -Au second acte, on voit le camp des Hussites: tous ces soldats, dont la -figure est si menaçante, reposent sous leurs tentes. Un léger bruit -excite leur attention; ils aperçoivent dans la plaine une foule -d’enfants qui marchent en troupe, une branche de chêne à la main; ils ne -peuvent concevoir ce que cela signifie; et, prenant leurs lances, ils se -placent à l’entrée du camp pour en défendre l’approche. Les enfants -avancent sans crainte au-devant des lances, et les Hussites reculent -toujours involontairement, irrités d’être attendris, et ne comprenant -pas eux-mêmes ce qu’ils éprouvent. Procope sort de sa tente; il se fait -amener le bourgmestre, qui avait suivi de loin les enfants, et lui -ordonne de désigner ses fils. Le bourgmestre s’y refuse; les soldats de -Procope le saisissent, et, dans cet instant, les quatre enfants sortent -de la foule et se précipitent dans les bras de leur père.--Tu les -connais tous à présent, dit le bourgmestre à Procope: ils se sont nommés -eux-mêmes.--La pièce finit heureusement; et le troisième acte se passe -tout en félicitations: mais le second acte est du plus grand intérêt -théâtral. - -Des scènes de roman font tout le mérite de la pièce des _Croisés_. Une -jeune fille, croyant que son amant a péri dans les guerres, s’est faite -religieuse à Jérusalem, dans un ordre consacré à servir les malades. On -amène dans son couvent un chevalier dangereusement blessé; elle vient -couverte de son voile, et, ne levant pas les yeux sur lui, elle se met à -genoux pour le panser. Le chevalier, dans ce moment de douleur, prononce -le nom de sa maîtresse; l’infortunée reconnaît ainsi son amant. Il veut -l’enlever; l’abbesse du couvent découvre son dessein et le consentement -que la religieuse y a donné. Elle la condamne, dans sa fureur, à être -ensevelie vivante; et le malheureux chevalier, errant vainement autour -de l’église, entend l’orgue et les voix souterraines qui célèbrent le -service des morts pour celle qui vit encore et qui l’aime. Cette -situation est déchirante; mais tout finit de même heureusement. Les -Turcs, conduits par le jeune chevalier, viennent délivrer la religieuse. -Un couvent d’Asie, dans le treizième siècle, est traité comme les -_Victimes cloîtrées_, pendant la révolution de France; et des maximes -douces, mais un peu faciles, terminent la pièce à la satisfaction de -tout le monde. - -Kotzebue a fait un drame de l’anecdote de Grotius mis en prison par le -prince d’Orange, et délivré par ses amis, qui trouvent le moyen de -l’emporter de sa forteresse, caché dans une caisse de livres. Il y a des -situations très remarquables dans cette pièce: un jeune officier, -amoureux de la fille de Grotius, apprend d’elle qu’elle cherche à faire -évader son père, et lui promet de la seconder dans ce projet; mais le -commandant, son ami, obligé de s’éloigner pour vingt-quatre heures, lui -confie les clefs de la citadelle. Il y a peine de mort contre le -commandant lui-même, si le prisonnier s’échappe en son absence. Le jeune -lieutenant, responsable de la vie de son ami, empêche le père de sa -maîtresse de se sauver, en le forçant à rentrer dans sa prison, au -moment où il était prêt à monter dans la barque préparée pour le -délivrer. Le sacrifice que fait ce jeune lieutenant, en s’exposant ainsi -à l’indignation de sa maîtresse, est vraiment héroïque; lorsque le -commandant revient, et que l’officier n’occupe plus la place de son ami, -il trouve le moyen d’attirer sur lui, par un noble mensonge, la peine -capitale portée contre ceux qui ont tenté une seconde fois de faire -sauver Grotius, et qui y ont enfin réussi. La joie du jeune homme, -lorsque son arrêt de mort lui garantit le retour de l’estime de sa -maîtresse, est de la plus touchante beauté; mais, à la fin, il y a tant -de magnanimité dans Grotius, qui revient se constituer prisonnier pour -sauver le jeune homme, dans le prince d’Orange, dans la fille, dans -l’auteur même, qu’on n’a plus qu’à dire _amen_ à tout. On a pris les -situations de cette pièce dans un drame français; mais elles sont -attribuées à des personnages inconnus, et Grotius ni le prince d’Orange -n’y sont nommés. C’est très sagement fait; car il n’y a rien dans -l’allemand qui convienne spécialement au caractère de ces deux hommes, -tels que l’histoire nous les représente. - -_Jeanne de Montfaucon_ étant une aventure de chevalerie, de l’invention -de Kotzebue, il a été plus libre que dans toute autre pièce, de traiter -le sujet à sa manière. Une actrice charmante, madame Unzelmann, jouait -le principal rôle; et la manière dont elle défendait son cœur et son -château contre un chevalier discourtois, faisait au théâtre une -impression très agréable. Tour à tour guerrière et désespérée, son -casque ou ses cheveux épars servaient à l’embellir; mais les situations -de ce genre prêtent bien plus à la pantomime qu’à la parole, et les mots -ne sont là que pour achever les gestes. - -_La Mort de Rolla_ est d’un mérite supérieur à tout ce que je viens de -citer; le célèbre Shéridan en a fait une pièce intitulée _Pizarre_, qui -a eu le plus grand succès en Angleterre; un mot à la fin de la pièce est -d’un effet admirable. Rolla, chef des Péruviens, a longtemps combattu -contre les Espagnols; il aimait Cora, la fille du Soleil, et néanmoins -il a généreusement travaillé à vaincre les obstacles qui la séparaient -d’Alonso. Un an après leur hymen, les Espagnols enlèvent le fils de Cora -qui venait de naître; Rolla s’expose à tous les périls pour le -retrouver; il le rapporte enfin couvert de sang dans son berceau; Rolla -voit la terreur de la mère à cet aspect. «Rassure-toi, lui dit-il; ce -sang-là, c’est le mien»! et il expire. - -Quelques écrivains allemands n’ont pas été justes, ce me semble, envers -le talent dramatique de Kotzebue; mais il faut reconnaître les motifs -estimables de cette prévention; Kotzebue n’a pas toujours respecté dans -ses pièces la vertu sévère et la religion positive; il s’est permis un -tel tort, non par système, ce me semble, mais pour produire, selon -l’occasion, plus d’effet au théâtre; il n’en est pas moins vrai que des -critiques austères ont dû l’en blâmer. Il paraît lui-même, depuis -quelques années, se conformer à des principes plus réguliers; et, loin -que son talent y perde, il y a beaucoup gagné. La hauteur et la fermeté -de la pensée tiennent toujours par des liens secrets à la pureté de la -morale. - -Kotzebue, et la plupart des auteurs allemands, avaient emprunté de -Lessing l’opinion qu’il fallait écrire en prose pour le théâtre, et -rapprocher toujours le plus possible la tragédie du drame; Gœthe et -Schiller, par leurs derniers ouvrages, et les écrivains de la nouvelle -école, ont renversé ce système: l’on pourrait plutôt reprocher à ces -écrivains l’excès contraire, c’est-à-dire, une poésie trop exaltée, et -qui détourne l’imagination de l’effet théâtral. Dans les auteurs -dramatiques qui, comme Kotzebue, ont adopté les principes de Lessing, on -trouve presque toujours de la simplicité et de l’intérêt; _Agnès de -Bernau_, _Jules de Tarente_, _don Diégo et Léonore_, ont été représentés -avec beaucoup de succès, et un succès mérité; comme ces pièces sont -traduites dans le recueil de Friedel, il est inutile d’en rien citer. Il -me semble que _don Diégo et Léonore_ surtout, pourraient, avec quelques -changements, réussir sur le théâtre français. Il faudrait y conserver la -touchante peinture de cet amour profond et mélancolique, qui pressent le -malheur avant même qu’aucun revers l’annonce: les Écossais appellent ces -pressentiments du cœur _la seconde vue de l’homme_; ils ont tort de -l’appeler la seconde; c’est la première, et peut-être la seule vraie. - -Parmi les tragédies en prose qui s’élèvent au-dessus du genre du drame, -il faut compter quelques essais de Gerstenberg. Il a imaginé de choisir -la mort d’Ugolin pour sujet d’une tragédie; l’unité de lieu y est -forcée, puisque la pièce commence et finit dans la tour où périt Ugolin -avec ses trois fils; quant à l’unité de temps, il faut plus de -vingt-quatre heures pour mourir de faim; mais, du reste, l’événement est -toujours le même, et seulement l’horreur croissante en marque le -progrès. Il n’y a rien de plus sublime dans _le Dante_ que la peinture -du malheureux père, qui a vu périr ses trois enfants à côté de lui, et -s’acharne dans les enfers sur le crâne du farouche ennemi dont il fut la -victime; mais cet épisode ne saurait être le sujet d’un drame. Il ne -suffit pas d’une catastrophe pour faire une tragédie; la pièce de -Gerstenberg contient des beautés énergiques; et le moment où l’on entend -murer la prison cause la plus terrible impression que l’âme puisse -éprouver; c’est la mort vivante; mais le désespoir ne peut se soutenir -pendant cinq actes; le spectateur doit en mourir ou se consoler; et l’on -pourrait appliquer à cette tragédie ce qu’un spirituel Américain, M. G. -Morris, disait des Français en 1790: _Ils ont traversé la liberté_. -Traverser le pathétique, c’est-à-dire, aller au delà de l’émotion que -les forces de l’âme sont capables de supporter, c’est en manquer -l’effet. - -Klinger, connu par d’autres écrits pleins de profondeur et de sagacité, -a composé une tragédie d’un grand intérêt, intitulée _les Jumeaux_. La -rage qu’éprouve celui des deux frères qui passe pour le cadet, sa -révolte contre un droit d’aînesse, l’effet d’un instant, est -admirablement peinte dans cette pièce: quelques écrivains ont prétendu -que c’est à ce genre de jalousie qu’il faut attribuer le destin du -masque de fer: quoi qu’il en soit, on comprend très bien comment la -haine que le droit d’aînesse peut exciter doit être plus vive entre des -jumeaux. Les deux frères sortent tous les deux à cheval: on attend leur -retour; le jour se passe sans qu’ils reparaissent; mais le soir on -aperçoit de loin le cheval de l’aîné qui revient seul dans la maison du -père: une circonstance aussi simple ne pourrait guère se raconter dans -nos tragédies, et cependant elle glace le sang dans les veines: le frère -a tué le frère; et le père, indigné, venge la mort d’un fils sur le -dernier qui lui reste. Cette tragédie, pleine de chaleur et d’éloquence, -ferait, ce me semble, un effet prodigieux, s’il s’agissait de -personnages célèbres; mais on a de la peine à concevoir des passions si -violentes pour l’héritage d’un château sur le bord du Tibre. On ne -saurait trop le répéter, il faut, pour la tragédie, des sujets -historiques ou des traditions religieuses qui réveillent de grands -souvenirs dans l’âme des spectateurs; car, dans les fictions, comme dans -la vie, l’imagination réclame le passé, quelque avide qu’elle soit de -l’avenir. - -Les écrivains de la nouvelle école littéraire en Allemagne ont plus que -tous les autres _du grandiose_ dans la manière de concevoir les -beaux-arts; et toutes leurs productions, soit qu’elles réussissent ou -non sur la scène, sont combinées d’après des réflexions et des pensées -dont l’analyse intéresse; mais on n’analyse pas au théâtre, et l’on a -beau démontrer que telle pièce devrait réussir, si le spectateur reste -froid, la bataille dramatique est perdue; le succès, à quelques -exceptions près, est dans les arts la preuve du talent; le public est -presque toujours un juge de beaucoup d’esprit, quand des circonstances -passagères n’altèrent pas son opinion. - -La plupart de ces tragédies allemandes, que leurs auteurs mêmes ne -destinent point à la représentation, sont néanmoins de très beaux -poèmes. L’un des plus remarquables c’est _Geneviève de Brabant_, dont -Tieck est l’auteur: l’ancienne légende qui fait vivre cette sainte dix -ans dans un désert, avec des herbes et des fruits, n’ayant pour son -enfant d’autre secours que le lait d’une biche fidèle, est admirablement -bien traitée dans ce roman dialogué. La pieuse résignation de Geneviève -est peinte avec les couleurs de la poésie sacrée; et le caractère de -l’homme qui l’accuse, après avoir voulu vainement la séduire, est tracé -de main de maître; ce coupable conserve au milieu de ses crimes une -sorte d’imagination poétique qui donne à ses actions, comme à ses -remords, une originalité sombre. L’exposition de cette pièce se fait par -saint Boniface, qui raconte ce dont il s’agit, et débute en ces termes: -«Je suis saint Boniface, qui viens ici pour vous dire, etc.». Ce n’est -point par hasard que cette forme a été choisie par l’auteur; il montre -trop de profondeur et de finesse dans ses autres écrits, et en -particulier dans l’ouvrage même qui commence ainsi, pour qu’on ne voie -pas clairement qu’il a voulu se faire naïf comme un contemporain de -Geneviève; mais, à force de prétendre ressusciter l’ancien temps, on -arrive à un certain charlatanisme de simplicité qui fait rire, quelque -grave raison qu’on ait d’ailleurs pour être touché. Sans doute il faut -savoir se transporter dans le siècle que l’on veut peindre; mais il ne -faut pas non plus entièrement oublier le sien. La perspective des -tableaux, quel que soit l’objet qu’ils représentent, doit toujours être -prise d’après le point de vue des spectateurs. - -Parmi les auteurs qui sont restés fidèles à l’imitation des anciens, il -faut placer Collin au premier rang. Vienne s’honore de ce poète, l’un -des plus estimés en Allemagne, et peut-être depuis longtemps l’unique en -Autriche. Sa tragédie de _Régulus_ réussirait en France, si elle y était -connue. Il y a, dans la manière d’écrire de Collin, un mélange -d’élévation et de sensibilité, de sévérité romaine et de douceur -religieuse, fait pour concilier le goût des anciens et celui des -modernes. La scène de sa tragédie de _Polyxène_, où Calchas commande à -Néoptolème d’immoler la fille de Priam sur le tombeau d’Achille, est une -des plus belles choses qu’on puisse entendre. L’appel des divinités -infernales, réclamant une victime pour apaiser les morts, est exprimé -avec une force ténébreuse, une terreur souterraine qui semble nous -révéler des abîmes sous nos pas. Sans doute on est sans cesse ramené à -l’admiration des sujets antiques, et jusqu’à présent tous les efforts -des modernes, pour tirer de leur propre fonds de quoi égaler les Grecs, -n’ont point encore réussi; cependant il faut atteindre à cette noble -gloire; car non seulement l’imitation s’épuise, mais l’esprit de notre -temps se fait toujours sentir dans la manière dont nous traitons les -fables ou les faits de l’antiquité. Collin lui-même, par exemple, -quoiqu’il ait conduit sa pièce de _Polyxène_ avec une grande simplicité -dans les premiers actes, la complique vers la fin par une multitude -d’incidents. Les Français ont mêlé la galanterie du siècle de Louis XIV -aux sujets antiques; les Italiens les traitent souvent avec une -affectation ampoulée; les Anglais, naturels en tout, n’ont imité, sur -leur théâtre, que les Romains, parce qu’ils se sentaient des rapports -avec eux. Les Allemands font entrer la philosophie métaphysique, ou la -variété des événements romanesques, dans leurs tragédies tirées des -sujets grecs. Jamais un écrivain de nos jours ne pourra parvenir à -composer de la poésie antique. Il vaudrait donc mieux que notre religion -et nos mœurs nous créassent une poésie moderne, belle aussi par sa -propre nature, comme celle des anciens. - -Un Danois, Œhlenschlæger, a traduit lui-même ses pièces en allemand. -L’analogie des deux langues permet d’écrire également bien dans toutes -les deux, et déjà Baggesen, aussi Danois, avait donné l’exemple d’un -grand talent de versification dans un idiome étranger. On trouve dans -les tragédies d’Œhlenschlæger une belle imagination dramatique. On dit -qu’elles ont eu beaucoup de succès sur le théâtre de Copenhague: à la -lecture, elles excitent l’intérêt sous deux rapports principaux; -d’abord, parce que l’auteur a su quelquefois réunir la régularité -française à la diversité des situations qui plaît aux Allemands, et -secondement, parce qu’il a représenté d’une manière à la fois poétique -et vraie l’histoire et les fables des pays habités jadis par les -Scandinaves. - -Nous connaissons à peine le Nord, qui touche aux confins de la terre -vivante; les longues nuits des contrées septentrionales, pendant -lesquelles le reflet de la neige sert seul de lumière à la terre; ces -ténèbres qui bordent l’horizon dans le lointain, lors même que la voûte -des cieux est éclairée par les étoiles, tout semble donner l’idée d’un -espace inconnu, d’un univers nocturne dont notre monde est environné. -Cet air si froid qu’il congèle le souffle de la respiration, fait -rentrer la chaleur dans l’âme; et la nature, dans ces climats, ne paraît -faite que pour repousser l’homme en lui-même. - -Les héros, dans les fictions de la poésie du Nord, ont quelque chose de -gigantesque. La superstition est réunie, dans leur caractère, à la -force, tandis que partout ailleurs, elle semble le partage de la -faiblesse. Des images tirées de la rigueur du climat caractérisent la -poésie des Scandinaves: ils appellent les vautours les loups de l’air; -les lacs bouillants formés par les volcans conservent pendant l’hiver -les oiseaux qui se retirent dans l’atmosphère dont ces lacs sont -environnés: tout porte, dans ces contrées nébuleuses, un caractère de -grandeur et de tristesse. - -Les nations scandinaves avaient une sorte d’énergie physique qui -semblait exclure la délibération, et faisait mouvoir la volonté comme un -rocher qui se précipite en bas de la montagne. Ce n’est pas assez des -hommes de fer de l’Allemagne, pour se faire l’idée de ces habitants de -l’extrémité du monde; ils réunissent l’irritabilité de la colère à la -froideur persévérante de la résolution, et la nature elle-même n’a pas -dédaigné de les peindre en poète, lorsqu’elle a placé dans l’Islande le -volcan qui vomit des torrents de feu du sein d’une neige éternelle. - -Œhlenschlæger s’est créé une carrière toute nouvelle, en prenant pour -sujet de ses pièces les traditions héroïques de sa patrie; et, si l’on -suit cet exemple, la littérature du Nord pourra devenir un jour aussi -célèbre que celle de l’Allemagne. - -C’est ici que je termine l’aperçu que j’ai voulu donner des pièces du -théâtre allemand, qui tenaient de quelque manière à la tragédie. Je ne -ferai point le résumé des défauts et des qualités que ce tableau peut -présenter. Il y a tant de diversité dans les talents et dans les -systèmes des poètes dramatiques allemands, que le même jugement ne -saurait être applicable à tous. Au reste, le plus grand éloge qu’on -puisse leur donner, c’est cette diversité même; car, dans l’empire de la -littérature, comme dans beaucoup d’autres, l’unanimité est presque -toujours un signe de servitude. - - - - -CHAPITRE XXVI - -De la Comédie. - - -L’idéal du caractère tragique consiste, dit W. Schlegel, _dans le -triomphe que la volonté remporte sur le destin, ou sur nos passions; le -comique exprime au contraire l’empire de l’instinct physique sur -l’existence morale: de là vient que partout la gourmandise et la -poltronnerie sont un sujet inépuisable de plaisanteries_. Aimer la vie -paraît à l’homme ce qu’il y a de plus ridicule et de plus vulgaire, et -c’est un noble attribut de l’âme que ce rire qui saisit les créatures -mortelles, quand on leur offre le spectacle d’une d’entre elles -pusillanime devant la mort. - -Mais quand on sort du cercle un peu commun de ces plaisanteries -universelles, lorsqu’on arrive aux ridicules de l’amour-propre, ils se -varient à l’infini, selon les habitudes et les goûts de chaque nation. -La gaîté peut tenir aux inspirations de la nature ou aux rapports de la -société; dans le premier cas, elle convient aux hommes de tous les pays; -dans le second, elle diffère selon les temps, les lieux et les mœurs; -car les efforts de la vanité ayant toujours pour objet de faire -impression sur les autres, il faut savoir ce qui vaut le plus de succès -dans telle époque et dans tel lieu, pour connaître vers quel but les -prétentions se dirigent: il y a même des pays où c’est la mode qui rend -ridicule, elle qui semble avoir pour but de mettre chacun à l’abri de la -moquerie, en donnant à tous une manière d’être semblable. - -Dans les comédies allemandes, la peinture du grand monde est, en -général, assez médiocre; il y a peu de bons modèles qu’on puisse suivre -à cet égard: la société n’attire point les hommes distingués, et son -plus grand charme, l’art agréable de se plaisanter mutuellement, ne -réussirait point parmi eux; on froisserait bien vite quelque -amour-propre accoutumé à vivre en paix, et l’on pourrait facilement -aussi flétrir quelque vertu, qui s’effaroucherait même d’une innocente -ironie. - -Les Allemands mettent très rarement en scène dans leurs comédies des -ridicules tirés de leur propre pays; ils n’observent pas les autres, -encore moins sont-ils capables de s’examiner eux-mêmes sous les rapports -extérieurs; ils croiraient presque manquer ainsi à la loyauté qu’ils se -doivent. D’ailleurs la susceptibilité, qui est un des traits distinctifs -de leur nature, rend très difficile de manier avec légèreté la -plaisanterie; souvent ils ne l’entendent pas, et quand ils l’entendent, -ils s’en fâchent, et n’osent pas s’en servir à leur tour: elle est pour -eux une arme à feu qu’ils craignent de voir éclater dans leurs propres -mains. - -On n’a donc pas beaucoup d’exemples en Allemagne de comédies dont les -ridicules que la société développe soient l’objet. L’originalité -naturelle y serait mieux sentie, car chacun vit à sa manière, dans un -pays où le despotisme de l’usage ne tient pas ses assises dans une -grande capitale; mais quoique l’on soit plus libre sous le rapport de -l’opinion en Allemagne qu’en Angleterre même, l’originalité anglaise a -des couleurs plus vives, parce que le mouvement qui existe dans l’état -politique en Angleterre donne plus d’occasions à chaque homme de se -montrer ce qu’il est. - -Dans le midi de l’Allemagne, à Vienne surtout, on trouve assez de verve -de gaîté dans les farces. Le bouffon tyrolien Casperle a un caractère -qui lui est propre; et dans toutes ces pièces, dont le comique est un -peu vulgaire, les auteurs et les acteurs prennent leur parti de ne -prétendre en aucune manière à l’élégance, et s’établissent dans le -naturel avec une énergie et un aplomb qui déjoue très bien les grâces -recherchées. Les Allemands préfèrent dans la gaîté ce qui est fort à ce -qui est nuancé; ils cherchent la vérité dans les tragédies, et les -caricatures dans les comédies. Toutes les délicatesses du cœur leur sont -connues; mais la finesse de l’esprit social n’excite point en eux la -gaîté; la peine qu’il leur faut pour la saisir leur en ôte la -jouissance. - -J’aurai l’occasion de parler ailleurs d’Iffland, le premier des acteurs -de l’Allemagne, et l’un de ses écrivains les plus spirituels; il a -composé plusieurs pièces qui excellent par la peinture des caractères; -les mœurs domestiques y sont très bien représentées, et toujours des -personnages d’un vrai comique rendent ces tableaux de famille plus -piquants: néanmoins l’on pourrait faire quelquefois à ces comédies le -reproche d’être trop raisonnables; elles remplissent trop bien le but de -toutes les épigraphes des salles de spectacle: _Corriger les mœurs en -riant._ Il y a trop souvent des jeunes gens endettés, des pères de -famille qui se dérangent. Les leçons de morale ne sont pas du ressort de -la comédie, et il y a même de l’inconvénient à les y faire entrer; car -lorsqu’elles y ennuient, on peut prendre l’habitude de transporter dans -la vie réelle cette impression causée par les beaux-arts. - -Kotzebue a emprunté d’un poète danois, Holberg, une comédie qui a eu -beaucoup de succès en Allemagne: elle est intitulée _Don Ranudo -Colibrados_; c’est un gentilhomme ruiné qui tâche de se faire passer -pour riche, et consacre à des choses d’apparat le peu d’argent qui -suffirait à peine pour nourrir sa famille et lui. Le sujet de cette -pièce sert de pendant et de contraste au Bourgeois de Molière, qui veut -se faire passer pour gentilhomme: il y a des scènes très spirituelles -dans _le Noble pauvre_, et même très comiques, mais d’un comique -barbare. Le ridicule saisi par Molière n’est que gai; mais au fond de -celui que le poète danois représente, il y a un malheur réel: sans doute -il faut presque toujours une grande intrépidité d’esprit pour prendre la -vie humaine en plaisanterie, et la force comique suppose un caractère au -moins insouciant; mais on aurait tort de pousser cette force jusqu’à -braver la pitié; l’art même en souffrirait, sans parler de la -délicatesse; car la plus légère impression d’amertume suffit pour ternir -ce qu’il y a de poétique dans l’abandon de la gaîté. - -Dans les comédies dont Kotzebue est l’inventeur, il porte en général le -même talent que dans ses drames, la connaissance du théâtre et -l’imagination qui fait trouver des situations frappantes. Depuis quelque -temps on a prétendu que pleurer ou rire ne prouve rien en faveur d’une -tragédie ou d’une comédie; je suis loin d’être de cet avis: le besoin -des émotions vives est la source des plus grands plaisirs causés par les -beaux-arts; il ne faut pas en conclure qu’on doive changer les tragédies -en mélodrames, ni les comédies en farces des boulevards; mais le -véritable talent consiste à composer de manière qu’il y ait dans le même -ouvrage, dans la même scène, ce qui fait pleurer ou rire même le peuple, -et ce qui fournit aux penseurs un sujet inépuisable de réflexion. - -La parodie, proprement dite, ne peut guère avoir lieu sur le théâtre des -Allemands; leurs tragédies, offrant presque toujours le mélange des -personnages héroïques et des personnages subalternes, prêtent beaucoup -moins à ce genre. La majesté pompeuse du théâtre français peut seule -rendre piquant le contraste des parodies. On remarque dans Shakespeare, -et quelquefois aussi dans les écrivains allemands, une façon hardie et -singulière de montrer dans la tragédie même le côté ridicule de la vie -humaine; et lorsqu’on sait opposer à cette impression la puissance du -pathétique, l’effet total de la pièce en devient plus grand. La scène -française est la seule où les limites des deux genres, du comique et du -tragique, soient fortement prononcées; partout ailleurs le talent, comme -le sort, se sert de la gaîté pour acérer la douleur. - -J’ai vu à Weimar des pièces de Térence exactement traduites en allemand, -et jouées avec des masques à peu près semblables à ceux des anciens; ces -masques ne couvrent pas le visage entier, mais seulement substituent un -trait plus comique ou plus régulier aux véritables traits de l’acteur, -et donnent à sa figure une expression analogue à celle du personnage -qu’il doit représenter. La physionomie d’un grand acteur vaut mieux que -tout cela, mais les acteurs médiocres y gagnent. Les Allemands cherchent -à s’approprier les inventions anciennes et modernes de chaque pays; -néanmoins il n’y a de vraiment national chez eux, en fait de comédie, -que la bouffonnerie populaire, et les pièces où le merveilleux fournit à -la plaisanterie. - -On peut citer à cette occasion un opéra que l’on donne sur tous les -théâtres, d’un bout de l’Allemagne à l’autre, et qu’on appelle _la -Nymphe du Danube_, ou _la Nymphe de la Sprée_, selon que la pièce se -joue à Vienne ou à Berlin. Un chevalier s’est fait aimer d’une fée, et -les circonstances l’ont séparé d’elle: il se marie longtemps après, et -choisit pour femme une excellente personne, mais qui n’a rien de -séduisant ni dans l’imagination ni dans l’esprit: le chevalier -s’accommode assez bien de cette situation, et elle lui paraît d’autant -plus naturelle qu’elle est commune; car peu de gens savent que c’est la -supériorité de l’âme et de l’esprit qui rapproche le plus intimement de -la nature. La fée ne peut oublier le chevalier, et le poursuit par les -merveilles de son art; chaque fois qu’il commence à s’établir dans son -ménage, elle attire son attention par des prodiges, et réveille ainsi le -souvenir de leur affection passée. - -Si le chevalier s’approche d’une rivière, il entend les flots murmurer -les romances que la fée lui chantait; s’il invite des convives à sa -table, des génies ailés viennent s’y placer, et font singulièrement peur -à la prosaïque société de sa femme. Partout des fleurs, des danses et -des concerts viennent troubler comme des fantômes la vie de l’infidèle -amant; et d’autre part, les esprits malins s’amusent à tourmenter son -valet qui, dans son genre aussi, voudrait bien ne plus entendre parler -de poésie: enfin, la fée se réconcilie avec le chevalier, à condition -qu’il passera tous les ans trois jours avec elle, et sa femme consent -volontiers à ce que son époux aille puiser dans l’entretien de la fée -l’enthousiasme qui sert si bien à mieux aimer ce qu’on aime. Le sujet de -cette pièce semble plus ingénieux que populaire; mais les scènes -merveilleuses y sont mêlées et variées avec tant d’art, qu’elle amuse -également toutes les classes de spectateurs. - -La nouvelle école littéraire, en Allemagne, a un système sur la comédie -comme sur tout le reste; la peinture des mœurs ne suffit pas pour -l’intéresser, elle veut de l’imagination dans la conception des pièces -et dans l’invention des personnages; le merveilleux, l’allégorie, -l’histoire, rien ne lui paraît de trop pour diversifier les situations -comiques. Les écrivains de cette école ont donné le nom de _comique -arbitraire_ à ce libre essor de toutes les pensées, sans frein et sans -but déterminé. Ils s’appuient à cet égard de l’exemple d’Aristophane, -non assurément qu’ils approuvent la licence de ses pièces, mais ils sont -frappés de la verve de gaîté qui s’y fait sentir, et ils voudraient -introduire chez les modernes cette comédie audacieuse qui se joue de -l’univers, au lieu de s’en tenir au ridicule de telle ou telle classe de -la société. Les efforts de la nouvelle école tendent, en général, à -donner plus de force et d’indépendance à l’esprit dans tous les genres, -et les succès qu’ils obtiendraient à cet égard seraient une conquête, et -pour la littérature, et plus encore pour l’énergie même du caractère -allemand; mais il est toujours difficile d’influer par des idées -générales sur les productions spontanées de l’imagination; et de plus, -une comédie démagogique comme celle des Grecs ne pourrait pas convenir à -l’état actuel de la société européenne. - -Aristophane vivait sous un gouvernement tellement républicain, que l’on -y communiquait tout au peuple, et que les affaires d’État passaient -facilement de la place publique au théâtre. Il vivait dans un pays où -les spéculations philosophiques étaient presque aussi familières à tous -les hommes que les chefs-d’œuvre de l’art, parce que les écoles se -tenaient en plein air, et que les idées les plus abstraites étaient -revêtues des couleurs brillantes que leur prêtaient la nature et le -ciel; mais comment recréer toute cette sève de vie, sous nos frimas et -dans nos maisons? La civilisation moderne a multiplié les observations -sur le cœur humain: l’homme connaît mieux l’homme, et l’âme, pour ainsi -dire disséminée, offre à l’écrivain mille nuances nouvelles. La comédie -saisit ces nuances, et quand elle peut les faire ressortir par des -situations dramatiques, le spectateur est ravi de retrouver au théâtre -des caractères tels qu’il en peut rencontrer dans le monde; mais -l’introduction du peuple dans la comédie, des chœurs dans la tragédie, -des personnages allégoriques, des sectes philosophiques, enfin de tout -ce qui présente les hommes en masse, et d’une manière abstraite, ne -saurait plaire aux spectateurs de nos jours. Il leur faut des noms et -des individus; ils cherchent l’intérêt romanesque, même dans la comédie, -et la société sur la scène. - -Parmi les écrivains de la nouvelle école, Tieck est celui qui a le plus -le sentiment de la plaisanterie; ce n’est pas qu’il ait fait aucune -comédie qui puisse se jouer, et que celles qu’il a écrites soient bien -ordonnées, mais on y voit des traces brillantes d’une gaîté très -originale. D’abord il saisit d’une façon qui rappelle La Fontaine les -plaisanteries auxquelles les animaux peuvent donner lieu. Il a fait une -comédie intitulée _le Chat botté_, qui est admirable en ce genre. Je ne -sais quel effet produiraient sur la scène des animaux parlants; -peut-être est-il plus amusant de se les figurer que de les voir: mais -toutefois ces animaux personnifiés, et agissant à la manière des hommes, -semblent la vraie comédie donnée par la nature. Tous les rôles comiques, -c’est-à-dire, égoïstes et sensuels, tiennent toujours en quelque chose -de l’animal. Peu importe donc si dans la comédie c’est l’animal qui -imite l’homme, ou l’homme qui imite l’animal. - -Tieck intéresse aussi par la direction qu’il sait donner à son talent de -moquerie: il le tourne tout entier contre l’esprit calculateur et -prosaïque; et comme la plupart des plaisanteries de société ont pour but -de jeter du ridicule sur l’enthousiasme, on aime l’auteur qui ose -prendre corps à corps la prudence, l’égoïsme, toutes ces choses -prétendues raisonnables, derrière lesquelles les gens médiocres se -croient en sûreté, pour lancer des traits contre les caractères ou les -talents supérieurs. Ils s’appuient sur ce qu’ils appellent une juste -mesure, pour blâmer tout ce qui se distingue; et tandis que l’élégance -consiste dans l’abondance superflue des objets de luxe extérieur, on -dirait que cette même élégance interdit le luxe dans l’esprit, -l’exaltation dans les sentiments, enfin tout ce qui ne sert pas -immédiatement à faire prospérer les affaires de ce monde. L’égoïsme -moderne a l’art de louer toujours dans chaque chose la réserve et la -modération, afin de se masquer en sagesse, et ce n’est qu’à la longue -qu’on s’est aperçu que de telles opinions pourraient bien anéantir le -génie des beaux-arts, la générosité, l’amour et la religion: que -resterait-il après, qui valût la peine de vivre? - -Deux comédies de Tieck, _Octavien_ et _le Prince Zerbin_, sont l’une et -l’autre ingénieusement combinées. Un fils de l’empereur Octavien -(personnage imaginaire, qu’un conte de fées place sous le règne du roi -Dagobert) est égaré, encore au berceau, dans une forêt. Un bourgeois de -Paris le trouve, l’élève avec son propre fils, et se fait passer pour -son père. A vingt ans, les inclinations héroïques du jeune prince le -trahissent dans chaque circonstance, et rien n’est plus piquant que le -contraste de son caractère et de celui de son prétendu frère, dont le -sang ne contredit point l’éducation qu’il a reçue. Les efforts du sage -bourgeois, pour mettre dans la tête de son fils adoptif quelques leçons -d’économie domestique, sont tout à fait inutiles: il l’envoie au marché, -pour acheter des bœufs dont il a besoin; le jeune homme, en revenant, -voit, dans la main d’un chasseur, un faucon; et, ravi de sa beauté, il -donne les bœufs pour le faucon, et revient tout fier d’avoir acquis, à -ce prix, un tel oiseau. Une autre fois, il rencontre un cheval dont -l’air martial le transporte: il veut savoir ce qu’il coûte, on le lui -dit; et, s’indignant de ce qu’on demande si peu de chose pour un si bel -animal, il en paie deux fois la valeur. - -Le prétendu père résiste longtemps aux dispositions naturelles du jeune -homme, qui s’élance avec ardeur vers le danger et la gloire; mais -lorsque enfin on ne peut plus l’empêcher de prendre les armes contre les -Sarrasins qui assiègent Paris, et que de toutes parts on vante ses -exploits, le vieux bourgeois, à son tour, est saisi par une sorte de -contagion poétique; et rien n’est plus plaisant que le bizarre mélange -de ce qu’il était et de ce qu’il veut être, de son langage vulgaire et -des images gigantesques dont il remplit ses discours. A la fin, le jeune -homme est reconnu pour le fils de l’empereur, et chacun reprend le rang -qui convient à son caractère. Ce sujet fournit une foule de scènes -pleines d’esprit et de vrai comique; et l’opposition entre la vie -commune et les sentiments chevaleresques ne saurait être mieux -représentée. - -_Le prince Zerbin_ est une peinture très spirituelle de l’étonnement de -toute une cour, quand elle voit dans son souverain du penchant à -l’enthousiasme, au dévouement, à toutes les nobles imprudences d’un -caractère généreux. Tous les vieux courtisans soupçonnent leur prince de -folie, et lui conseillent de voyager, pour qu’il apprenne comment les -choses vont partout ailleurs. On donne à ce prince un gouverneur très -raisonnable, qui doit le ramener au positif de la vie. Il se promène -avec son élève dans une belle forêt, un jour d’été, lorsque les oiseaux -se font entendre, que le vent agite les feuilles, et que la nature -animée semble adresser de toutes parts à l’homme un langage prophétique. -Le gouverneur ne trouve dans ces sensations vagues et multipliées que de -la confusion et du bruit; et lorsqu’il revient dans le palais, il se -réjouit de voir les arbres transformés en meubles, toutes les -productions de la nature asservies à l’utilité, à la régularité factice -mise à la place du mouvement tumultueux de l’existence. Les courtisans -se rassurent toutefois, quand, au retour de ses voyages, le prince -Zerbin, éclairé par l’expérience, promet de ne plus s’occuper des -beaux-arts, de la poésie, des sentiments exaltés, de rien enfin qui ne -tende à faire triompher l’égoïsme sur l’enthousiasme. - -Ce que les hommes craignent le plus, pour la plupart, c’est de passer -pour dupes, et il leur paraît beaucoup moins ridicule de se montrer -occupés d’eux-mêmes dans toutes les circonstances, qu’attrapés dans une -seule. Il y a donc de l’esprit, et un bel emploi de l’esprit, à tourner -sans cesse en plaisanterie tout ce qui est calcul personnel, car il en -restera toujours bien assez pour faire aller le monde, tandis que -jusqu’au souvenir même d’une nature vraiment élevée, pourrait bien, un -de ces jours, disparaître tout à fait. - -On trouve dans les comédies de Tieck une gaîté qui naît des caractères, -et ne consiste point en épigrammes spirituelles; une gaîté dans laquelle -l’imagination est inséparable de la plaisanterie; mais quelquefois aussi -cette imagination même fait disparaître le comique, et ramène la poésie -lyrique dans les scènes où l’on ne voudrait trouver que des ridicules -mis en action. Rien n’est si difficile aux Allemands que de ne pas se -livrer dans tous leurs ouvrages au vague de la rêverie, et cependant la -comédie et le théâtre en général n’y sont guère propres; car de toutes -les impressions, la plus solitaire, c’est précisément la rêverie; à -peine peut-on communiquer ce qu’elle inspire à l’ami le plus intime: -comment serait-il donc possible d’y associer la multitude rassemblée? - -Parmi ces pièces allégoriques, il faut compter _le Triomphe de la -Sentimentalité_, petite comédie de Gœthe, dans laquelle il a saisi très -ingénieusement le double ridicule de l’enthousiasme affecté et de la -nullité réelle. Le principal personnage de cette pièce paraît engoué de -toutes les idées qui supposent une imagination forte et une âme -profonde, et cependant il n’est dans le vrai qu’un prince très bien -élevé, très poli, et très soumis aux convenances; il s’est avisé de -vouloir mêler à tout cela une sensibilité de commande, dont -l’affectation se trahit sans cesse. Il croit aimer les sombres forêts, -le clair de lune, les nuits étoilées; mais comme il craint le froid et -la fatigue, il a fait faire des décorations qui représentent ces divers -objets, et ne voyage jamais que suivi d’un grand chariot qui transporte -en poste derrière lui les beautés de la nature. - -Ce prince sentimental se croit aussi amoureux d’une femme dont on lui a -vanté l’esprit et les talents. Cette femme, pour l’éprouver, met à sa -place un mannequin voilé qui, comme on le pense bien, ne dit jamais rien -d’inconvenable, et dont le silence passe tout à la fois pour la réserve -du bon goût et la rêverie mélancolique d’une âme tendre. - -Le prince, enchanté de cette compagne selon ses désirs, demande le -mannequin en mariage, et ne découvre qu’à la fin qu’il est assez -malheureux pour avoir choisi une véritable poupée pour épouse, tandis -que sa cour lui offrait un si grand nombre de femmes qui en auraient -réuni les principaux avantages. - -L’on ne saurait le nier cependant, ces idées ingénieuses ne suffisent -pas pour faire une bonne comédie, et les Français ont, comme auteurs -comiques, l’avantage sur toutes les autres nations. La connaissance des -hommes et l’art d’user de cette connaissance leur assurent, à cet égard, -le premier rang; mais peut-être pourrait-on souhaiter quelquefois, même -dans les meilleures pièces de Molière, que la satire raisonnée tînt -moins de place, et que l’imagination y eût plus de part. _Le Festin de -Pierre_ est, parmi ses comédies, celle qui se rapproche le plus du -système allemand; un prodige qui fait frissonner sert de mobile aux -situations les plus comiques, et les plus grands effets de l’imagination -se mêlent aux nuances les plus piquantes de la plaisanterie. Ce sujet, -aussi spirituel que poétique, est pris des Espagnols. Les conceptions -hardies sont très rares en France; l’on y aime, en littérature, à -travailler en sûreté; mais, quand des circonstances heureuses ont -encouragé à se risquer, le goût y conduit l’audace avec une adresse -merveilleuse, et ce sera presque toujours un chef-d’œuvre qu’une -invention étrangère arrangée par un Français. - - - - -CHAPITRE XXVII - -De la Déclamation. - - -L’art de la déclamation ne laissant après lui que des souvenirs, et ne -pouvant élever aucun monument durable, il en est résulté que l’on n’a -pas beaucoup réfléchi sur tout ce qui le compose. Rien n’est si facile -que d’exercer cet art médiocrement, mais ce n’est pas à tort que dans sa -perfection il excite tant d’enthousiasme; et, loin de déprécier cette -impression comme un mouvement passager, je crois qu’on peut lui assigner -de justes causes. Rarement on parvient, dans la vie, à pénétrer les -sentiments secrets des hommes: l’affectation et la fausseté, la froideur -et la modestie, exagèrent, altèrent, contiennent ou voilent ce qui se -passe au fond du cœur. Un grand acteur met en évidence les symptômes de -la vérité dans les sentiments et dans les caractères, et nous montre les -signes certains des penchants et des émotions vraies. Tant d’individus -traversent l’existence sans se douter des passions et de leur force, que -souvent le théâtre révèle l’homme à l’homme, et lui inspire une sainte -terreur des orages de l’âme. En effet, quelles paroles pourraient les -peindre comme un accent, un geste, un regard! les paroles en disent -moins que l’accent, l’accent moins que la physionomie, et l’inexprimable -est précisément ce qu’un sublime acteur nous fait connaître. - -Les mêmes différences qui existent entre le système tragique des -Allemands et celui des Français se retrouvent aussi dans leur manière de -déclamer; les Allemands imitent le plus qu’ils peuvent la nature, ils -n’ont d’affectation que celle de la simplicité; mais c’en est bien -quelquefois une aussi dans les beaux-arts. Tantôt les acteurs allemands -touchent profondément le cœur, et tantôt ils laissent le spectateur tout -à fait froid; ils se confient alors à sa patience, et sont sûrs de ne -pas se tromper. Les Anglais ont plus de majesté que les Allemands dans -leur manière de réciter les vers; mais ils n’ont pas pourtant cette -pompe habituelle que les Français, et surtout les tragédies françaises, -exigent des acteurs; notre genre ne supporte pas la médiocrité, car on -n’y revient au naturel que par la beauté même de l’art. Les acteurs du -second ordre, en Allemagne, sont froids et calmes; ils manquent souvent -l’effet tragique, mais ils ne sont presque jamais ridicules: cela se -passe sur le théâtre allemand comme dans la société; il y a là des gens -qui quelquefois vous ennuient, et voilà tout; tandis que sur la scène -française, on est impatienté quand on n’est pas ému: les sons ampoulés -et faux dégoûtent tellement alors de la tragédie, qu’il n’y a pas de -parodie, si vulgaire qu’elle soit, qu’on ne préfère à la fade impression -du maniéré. - -Les accessoires de l’art, les machines et les décorations, doivent être -plus soignées en Allemagne qu’en France, puisque, dans les tragédies, on -y a plus souvent recours à ces moyens. Iffland a su réunir à Berlin tout -ce que l’on peut désirer à cet égard; mais à Vienne, on néglige même les -moyens nécessaires pour représenter matériellement bien une tragédie. La -mémoire est infiniment plus cultivée par les acteurs français que par -les acteurs allemands. Le souffleur, à Vienne, disait d’avance à la -plupart des acteurs chaque mot de leur rôle; et je l’ai vu suivant de -coulisse en coulisse Othello, pour lui suggérer les vers qu’il devait -prononcer au fond du théâtre en poignardant Desdemona. - -Le spectacle de Weimar est infiniment mieux ordonné sous tous les -rapports. Le prince, homme d’esprit, et l’homme de génie connaisseur des -arts, qui y président, ont su réunir le goût et l’élégance à la -hardiesse qui permet de nouveaux essais. - -Sur ce théâtre, comme sur tous les autres en Allemagne, les mêmes -acteurs jouent les rôles comiques et tragiques. On dit que cette -diversité s’oppose à ce qu’ils soient supérieurs dans aucun. Cependant, -les premiers génies du théâtre, Garrick et Talma, ont réuni les deux -genres. La flexibilité d’organes, qui transmet également bien des -impressions différentes, me semble le cachet du talent naturel, et dans -la fiction comme dans le vrai, c’est peut-être à la même source que l’on -puise la mélancolie et la gaîté. D’ailleurs, en Allemagne, le pathétique -et la plaisanterie se succèdent et se mêlent si souvent ensemble dans -les tragédies, qu’il faut bien que les acteurs possèdent le talent -d’exprimer l’un et l’autre; et le meilleur acteur allemand, Iffland, en -donne l’exemple avec un succès mérité. Je n’ai pas vu en Allemagne de -bons acteurs du haut comique, des marquis, des fats, etc. Ce qui fait la -grâce de ce genre de rôle, c’est ce que les Italiens appellent la -_disinvoltura_, et ce qui se traduirait en français par l’air dégagé. -L’habitude qu’ont les Allemands de mettre à tout de l’importance est -précisément ce qui s’oppose le plus à cette facile légèreté. Mais il est -impossible de porter plus loin l’originalité, la verve comique et l’art -de peindre les caractères, que ne le fait Iffland dans ses rôles. Je ne -crois pas que nous ayons jamais vu au Théâtre-Français un talent plus -varié ni plus inattendu que le sien, ni un acteur qui se risque à rendre -les défauts et les ridicules naturels avec une expression aussi -frappante. Il y a dans la comédie des modèles donnés, les pères avares, -les fils libertins, les valets fripons, les tuteurs dupés; mais les -rôles d’Iffland, tels qu’il les conçoit, ne peuvent entrer dans aucun de -ces moules: il faut les nommer tous par leur nom; car ce sont des -individus qui diffèrent singulièrement l’un de l’autre, et dans lesquels -Iffland paraît vivre comme chez lui. - -Sa manière de jouer la tragédie est aussi, selon moi, d’un grand effet. -Le calme et la simplicité de sa déclamation, dans le beau rôle de -Walstein, ne peuvent s’effacer du souvenir. L’impression qu’il produit -est graduelle: on croit d’abord que son apparente froideur ne pourra -jamais remuer l’âme; mais en avançant, l’émotion s’accroît avec une -progression toujours plus rapide, et le moindre mot exerce un grand -pouvoir, quand il règne dans le ton général une noble tranquillité, qui -fait ressortir chaque nuance, et conserve toujours la couleur du -caractère au milieu des passions. - -Iffland, qui est aussi supérieur dans la théorie que dans la pratique de -son art, a publié plusieurs écrits extrêmement spirituels sur la -déclamation; il donne d’abord une esquisse des différentes époques de -l’histoire du théâtre allemand: l’imitation raide et empesée de la scène -française; la sensibilité larmoyante des drames, dont le naturel -prosaïque avait fait oublier jusqu’au talent de dire des vers; enfin le -retour à la poésie et à l’imagination, qui constitue maintenant le goût -universel en Allemagne. Il n’y a pas un accent, pas un geste dont -Iffland ne sache trouver la cause, en philosophe et en artiste. - -Un personnage de ses pièces lui fournit les observations les plus fines -sur le jeu comique; c’est un homme âgé, qui tout à coup abandonne ses -anciens sentiments et ses constantes habitudes, pour revêtir le costume -et les opinions de la génération nouvelle. Le caractère de cet homme n’a -rien de méchant, et cependant la vanité l’égare autant que s’il était -vraiment pervers. Il a laissé faire à sa fille un mariage raisonnable, -mais obscur, et tout à coup il lui conseille de divorcer. Une badine à -la main, souriant gracieusement, se balançant sur un pied et sur -l’autre, il propose à son enfant de briser les liens les plus sacrés; -mais ce qu’on aperçoit de vieillesse à travers une élégance forcée, ce -qu’il y a d’embarrassé dans son apparente insouciance, est saisi par -Iffland avec une admirable sagacité. - -A propos de Franz Moor, frère du chef des brigands de Schiller, Iffland -examine de quelle manière les rôles de scélérat doivent être joués: «Il -faut, dit-il, que l’acteur s’attache à faire sentir par quels motifs le -personnage est devenu ce qu’il est, quelles circonstances ont dépravé -son âme; enfin, l’acteur doit être comme le défenseur officieux du -caractère qu’il représente». En effet, il ne peut y avoir de vérité, -même dans la scélératesse, que par les nuances qui font sentir que -l’homme ne devient jamais méchant que par degrés. - -Iffland rappelle aussi la sensation prodigieuse que produisait, dans la -pièce d’_Émilia Galotti_, Eckhoff, ancien acteur allemand très célèbre. -Lorsque Odoard apprend par la maîtresse du prince que l’honneur de sa -fille est menacé, il veut taire à cette femme, qu’il n’estime pas, -l’indignation et la douleur qu’elle excite dans son âme, et ses mains, à -son insu, arrachaient les plumes qu’il portait à son chapeau, avec un -mouvement convulsif dont l’effet était terrible. Les acteurs qui -succédèrent à Eckhoff avaient soin d’arracher comme lui les plumes du -chapeau: mais elles tombaient à terre sans que personne y fît attention; -car une émotion véritable ne donnait pas aux moindres actions cette -vérité sublime qui ébranle l’âme des spectateurs. - -La théorie d’Iffland sur les gestes est très ingénieuse. Il se moque de -ces bras en moulin à vent qui ne peuvent servir qu’à déclamer des -sentences de morale, et croit que d’ordinaire les gestes en petit -nombre, et rapprochés du corps, indiquent mieux les impressions vraies; -mais, dans ce genre comme dans beaucoup d’autres, il y a deux parties -très distinctes dans le talent, celle qui tient à l’enthousiasme -poétique, et celle qui naît de l’esprit observateur; selon la nature des -pièces ou des rôles, l’une ou l’autre doit dominer. Les gestes que la -grâce et le sentiment du beau inspirent ne sont pas ceux qui -caractérisent tel ou tel personnage. La poésie exprime la perfection en -général, plutôt qu’une manière d’être ou de sentir particulière. L’art -de l’acteur tragique consiste donc à présenter dans ses attitudes -l’image de la beauté poétique, sans négliger cependant ce qui distingue -les différents caractères: c’est toujours dans l’union de l’idéal avec -la nature que consiste tout le domaine des arts. - -Lorsque je vis la pièce du _Vingt-quatre février_ jouée par deux poètes -célèbres, A. W. Schlegel et Werner, je fus singulièrement frappée de -leur genre de déclamation. Ils préparaient les effets longtemps -d’avance, et l’on voyait qu’ils auraient été fâchés d’être applaudis dès -les premiers vers. Toujours l’ensemble était présent à leur pensée, et -le succès de détail, qui aurait pu y nuire, ne leur eût paru qu’une -faute. Schlegel me fit découvrir, par sa manière de jouer dans la pièce -de Werner, tout l’intérêt d’un rôle que j’avais à peine remarqué à la -lecture. C’était l’innocence d’un homme coupable, le malheur d’un -honnête homme qui a commis un crime à l’âge de sept ans, lorsqu’il ne -savait pas encore ce que c’était que le crime, et qui, bien qu’il soit -en paix avec sa conscience, n’a pu dissiper le trouble de son -imagination. Je jugeai l’homme qui était représenté devant moi, comme on -pénètre un caractère dans la vie, d’après des mouvements, des regards, -des accents qui le trahissent à son insu. En France, la plupart de nos -acteurs n’ont jamais l’air d’ignorer ce qu’ils font; au contraire, il y -a quelque chose d’étudié dans tous les moyens qu’ils emploient, et l’on -en prévoit d’avance l’effet. - -Schrœder, dont tous les Allemands parlent comme d’un acteur admirable, -ne pouvait supporter qu’on dît qu’il avait bien joué tel ou tel moment -ou bien déclamé tel ou tel vers. - ---Ai-je bien joué le rôle? demandait-il; ai-je été le personnage? Et en -effet son talent semblait changer de nature chaque fois qu’il changeait -de rôle. L’on n’oserait pas en France réciter, comme il le faisait -souvent, la tragédie du ton habituel de la conversation. Il y a une -couleur générale, un accent convenu qui est de rigueur dans les vers -alexandrins, et les mouvements les plus passionnés reposent sur ce -piédestal, qui est comme la donnée nécessaire de l’art. Les acteurs -français d’ordinaire visent à l’applaudissement, et le méritent presque -pour chaque vers; les acteurs allemands y prétendent à la fin de la -pièce et ne l’obtiennent guère qu’alors. - -La diversité des scènes et des situations qui se trouvent dans les -pièces allemandes donne lieu nécessairement à beaucoup plus de variété -dans le talent des acteurs. Le jeu muet compte pour davantage, et la -patience des spectateurs permet une foule de détails qui rendent le -pathétique plus naturel. L’art d’un acteur, en France, consiste presque -en entier dans la déclamation; en Allemagne, il y a beaucoup plus -d’accessoires à cet art principal, et souvent la parole est à peine -nécessaire pour attendrir. - -Lorsque Schrœder, jouant le roi Lear, traduit en allemand, était apporté -endormi sur la scène, on dit que ce sommeil du malheur et de la -vieillesse arrachait des larmes avant qu’il se fût réveillé, avant même -que ses plaintes eussent appris ses douleurs; et quand il portait dans -ses bras le corps de sa jeune fille Cordélie, tuée parce qu’elle n’a pas -voulu l’abandonner, rien n’était beau comme la force que lui donnait le -désespoir. Un dernier doute le soutenait; il essayait si Cordélie -respirait encore: lui, si vieux, ne pouvait se persuader qu’un être si -jeune avait pu mourir. Une douleur passionnée dans un vieillard à demi -détruit, produisait l’émotion la plus déchirante. - -Ce qu’on peut reprocher avec raison aux acteurs allemands en général, -c’est de mettre rarement en pratique la connaissance des arts du dessin, -si généralement répandue dans leur pays: leurs attitudes ne sont pas -belles; l’excès de leur simplicité dégénère souvent en gaucherie, et -presque jamais ils n’égalent les acteurs français dans la noblesse et -l’élégance de la démarche et des mouvements. Néanmoins, depuis quelque -temps les actrices allemandes ont étudié l’art des attitudes, et se -perfectionnent dans cette sorte de grâce si nécessaire au théâtre. - -On n’applaudit au spectacle, en Allemagne, qu’à la fin des actes, et -très rarement on interrompt l’acteur pour lui témoigner l’admiration -qu’il inspire. Les Allemands regardent comme une espèce de barbarie de -troubler, par des signes tumultueux d’approbation, l’attendrissement -dont ils aiment à se pénétrer en silence. Mais c’est une difficulté de -plus pour leurs acteurs; car il faut une terrible force de talent pour -se passer, en déclamant, de l’encouragement donné par le public. Dans un -art tout d’émotion, les hommes rassemblés font éprouver une électricité -toute-puissante, à laquelle rien ne peut suppléer. - -Une grande habitude de la pratique de l’art peut faire qu’un bon acteur, -en répétant une pièce, repasse par les mêmes traces et se serve des -mêmes moyens, sans que les spectateurs l’animent de nouveau; mais -l’inspiration première est presque toujours venue d’eux. Un contraste -singulier mérite d’être remarqué. Dans les beaux-arts, dont la création -est solitaire et réfléchie, on perd tout naturel lorsqu’on pense au -public, et l’amour-propre seul y fait songer. Dans les beaux-arts -improvisés, dans la déclamation surtout, le bruit des applaudissements -agit sur l’âme comme le son de la musique militaire. Ce bruit enivrant -fait couler le sang plus vite, ce n’est pas la froide vanité qu’il -satisfait. - -Quand il paraît un homme de génie en France, dans quelque carrière que -ce soit, il atteint presque toujours à un degré de perfection sans -exemple; car il réunit l’audace qui fait sortir de la route commune au -tact du bon goût qu’il importe tant de conserver, lorsque l’originalité -du talent n’en souffre pas. Il me semble donc que Talma peut être cité -comme un modèle de hardiesse et de mesure, de naturel et de dignité. Il -possède tous les secrets des arts divers; ses attitudes rappellent les -belles statues de l’antiquité; son vêtement, sans qu’il y pense, est -drapé dans tous ses mouvements, comme s’il avait eu le temps de -l’arranger dans le plus parfait repos. L’expression de son visage, celle -de son regard, doivent être l’étude de tous les peintres. Quelquefois il -arrive les yeux à demi ouverts, et tout à coup le sentiment en fait -jaillir des rayons de lumière qui semblent éclairer toute la scène. - -Le son de sa voix ébranle dès qu’il parle, avant que le sens même des -paroles qu’il prononce ait excité l’émotion. Lorsque dans les tragédies -il s’est trouvé par hasard quelques vers descriptifs, il a fait sentir -les beautés de ce genre de poésie, comme si Pindare avait récité -lui-même ses chants. D’autres ont besoin de temps pour émouvoir, et font -bien d’en prendre; mais il y a dans la voix de cet homme je ne sais -quelle magie qui, dès les premiers accents, réveille toute la sympathie -du cœur. Le charme de la musique, de la peinture, de la sculpture, de la -poésie, et par-dessus tout du langage de l’âme, voilà ses moyens pour -développer dans celui qui l’écoute toute la puissance des passions -généreuses et terribles. - -Quelle connaissance du cœur humain il montre dans sa manière de -concevoir ses rôles! Il en est le second auteur par ses accents et par -sa physionomie. Lorsqu’Œdipe raconte à Jocaste comment il a tué Laïus, -sans le connaître, son récit commence ainsi: _J’étais jeune et superbe_; -la plupart des acteurs, avant lui, croyaient devoir jouer le mot -_superbe_, et relevaient la tête pour le signaler: Talma, qui sent que -tous les souvenirs de l’orgueilleux Œdipe commencent à devenir pour lui -des remords, prononce d’une voix timide ces mots faits pour rappeler une -confiance qu’il n’a déjà plus. Phorbas arrive de Corinthe, au moment où -Œdipe vient de concevoir des craintes sur sa naissance: il lui demande -un entretien secret. Les autres acteurs, avant Talma, se hâtaient de se -retourner vers leur suite, et de l’éloigner avec un geste majestueux: -Talma reste les yeux fixés sur Phorbas; il ne peut le perdre de vue, et -sa main agitée fait un signe pour écarter ce qui l’entoure. Il n’a rien -dit encore, mais ses mouvements égarés trahissent le trouble de son âme; -et quand, au dernier acte, il s’écrie en quittant Jocaste: - - Oui, Laïus est mon père, et je suis votre fils, - -on croit voir s’entr’ouvrir le séjour du Ténare, où le destin perfide -entraîne les mortels. - -Dans _Andromaque_, quand Hermione insensée accuse Oreste d’avoir -assassiné Pyrrhus sans son aveu, Oreste répond: - - Et ne m’avez-vous pas - Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas? - -on dit que Le Kain, quand il récitait ces vers, appuyait sur chaque mot, -comme pour rappeler à Hermione toutes les circonstances de l’ordre qu’il -avait reçu d’elle. Ce serait bien vis-à-vis d’un juge; mais quand il -s’agit de la femme qu’on aime, le désespoir de la trouver injuste et -cruelle est l’unique sentiment qui remplisse l’âme. C’est ainsi que -Talma conçoit la situation: un cri s’échappe du cœur d’Oreste; il dit -les premiers mots avec force, et ceux qui suivent avec un abattement -toujours croissant: ses bras tombent, son visage devient en un instant -pâle comme la mort, et l’émotion des spectateurs s’augmente, à mesure -qu’il semble perdre la force de s’exprimer. - -La manière dont Talma récite le monologue suivant est sublime. L’espèce -d’innocence qui rentre dans l’âme d’Oreste pour la déchirer, lorsqu’il -dit ce vers: - - J’assassine à regret un roi que je révère, - -inspire une pitié que le génie même de Racine n’a pu prévoir même tout -entière. Les grands acteurs se sont presque tous essayés dans les -fureurs d’Oreste; mais c’est là surtout que la noblesse des gestes et -des traits ajoute singulièrement à l’effet du désespoir. La puissance de -la douleur est d’autant plus terrible, qu’elle se montre à travers le -calme même et la dignité d’une belle nature. - -Dans les pièces tirées de l’histoire romaine, Talma développe un talent -d’un tout autre genre, mais non moins remarquable. On comprend mieux -Tacite, après l’avoir vu jouer le rôle de Néron; il y manifeste un -esprit d’une grande sagacité; car c’est toujours avec de l’esprit qu’une -âme honnête saisit les symptômes du crime; néanmoins il produit encore -plus d’effet, ce me semble, dans les rôles où l’on aime à s’abandonner, -en l’écoutant, aux sentiments qu’il exprime. Il a rendu à Bayard, dans -la pièce de Du Belloy, le service de lui ôter ces airs de fanfaron que -les autres acteurs croyaient devoir lui donner: ce héros gascon est -redevenu, grâce à Talma, aussi simple dans la tragédie que dans -l’histoire. Son costume dans ce rôle, ses gestes simples et rapprochés, -rappellent les statues des chevaliers qu’on voit dans les anciennes -églises, et l’on s’étonne qu’un homme qui a si bien le sentiment de -l’art antique, sache aussi se transporter dans le caractère du moyen -âge. - -Talma joue quelquefois le rôle de Pharan dans une tragédie de Ducis sur -un sujet arabe, Abufar. Une foule de vers ravissants répandent sur cette -tragédie beaucoup de charme; les couleurs de l’Orient, la mélancolie -rêveuse du midi asiatique, la mélancolie des contrées où la chaleur -consume la nature, au lieu de l’embellir, se font admirablement sentir -dans cet ouvrage. Le même Talma, Grec, Romain et chevalier, est un Arabe -du désert, plein d’énergie et d’amour; ses regards sont voilés comme -pour éviter l’ardeur des rayons du soleil; il y a dans ses gestes une -alternative admirable d’indolence et d’impétuosité; tantôt le sort -l’accable, tantôt il paraît plus puissant encore que la nature, et -semble triompher d’elle: la passion qui le dévore, et dont une femme -qu’il croit sa sœur est l’objet, est renfermée dans son sein; on dirait, -à sa marche incertaine, que c’est lui-même qu’il veut fuir; ses yeux se -détournent de ce qu’il aime, ses mains repoussent une image qu’il croit -toujours voir à ses côtés; et quand enfin il presse Saléma sur son cœur, -en lui disant ce simple mot «_J’ai froid_», il sait exprimer tout à la -fois le frisson de l’âme et la dévorante ardeur qu’il veut cacher. - -On peut trouver beaucoup de défauts dans les pièces de Shakespeare -adaptées par Ducis à notre théâtre; mais il serait bien injuste de n’y -pas reconnaître des beautés du premier ordre; Ducis a son génie dans son -cœur, et c’est là qu’il est bien. Talma joue ses pièces en ami du beau -talent de ce noble vieillard. La scène des sorcières, dans Macbeth, est -mise en récit dans la pièce française. Il faut voir Talma s’essayer à -rendre quelque chose de vulgaire et de bizarre dans l’accent des -sorcières, et conserver cependant dans cette imitation toute la dignité -que notre théâtre exige. - - Par des mots inconnus, ces êtres monstrueux - S’appelaient tour à tour, s’applaudissaient entre eux, - S’approchaient, me montraient avec un ris farouche: - Leur doigt mystérieux se posait sur leur bouche. - Je leur parle, et dans l’ombre ils s’échappent soudain, - L’un avec un poignard, l’autre un sceptre à la main, - L’autre d’un long serpent serrait son corps livide: - Tous trois vers ce palais ont pris un vol rapide, - Et tous trois dans les airs, en fuyant loin de moi, - M’ont laissé pour adieu ces mots: _Tu seras roi_. - -La voix basse et mystérieuse de l’acteur, en prononçant ces vers, la -manière dont il plaçait son doigt sur sa bouche, comme la statue du -silence, son regard qui s’altérait pour exprimer un souvenir horrible et -repoussant; tout était combiné pour peindre un merveilleux nouveau sur -notre théâtre, et dont aucune tradition antérieure ne pouvait donner -l’idée. - -_Othello_ n’a pas réussi dernièrement sur la scène française; il semble -qu’Orosmane empêche qu’on ne comprenne bien Othello; mais quand c’est -Talma qui joue cette pièce, le cinquième acte émeut comme si -l’assassinat se passait sous nos yeux; j’ai vu Talma déclamer dans la -chambre la dernière scène avec sa femme, dont la voix et la figure -conviennent si bien à Desdemona; il lui suffisait de passer sa main sur -ses cheveux et de froncer le sourcil pour être le Maure de Venise, et la -terreur saisissait à deux pas de lui, comme si toutes les illusions du -théâtre l’avaient environné. - -_Hamlet_ est son triomphe parmi les tragédies du genre étranger. Les -spectateurs ne voient pas l’ombre du père d’Hamlet sur la scène -française, l’apparition se passe en entier dans la physionomie de Talma, -et certes elle n’en est pas ainsi moins effrayante. Quand, au milieu -d’un entretien calme et mélancolique, tout à coup il aperçoit le -spectre, on suit tous ses mouvements dans les yeux qui le contemplent, -et l’on ne peut douter de la présence du fantôme, quand un tel regard -l’atteste. - -Lorsque, au troisième acte, Hamlet arrive seul sur la scène, et qu’il -dit en beaux vers français le fameux monologue: _To be or not to be_. - - La mort, c’est le sommeil, c’est un réveil peut-être. - Peut-être!--Ah! c’est le mot qui glace, épouvanté, - L’homme, au bord du cercueil, par le doute arrêté; - Devant ce vaste abîme, il se jette en arrière, - Ressaisit l’existence, et s’attache à la terre. - -Talma ne faisait pas un geste, quelquefois seulement il remuait la tête, -pour questionner la terre et le ciel sur ce que c’est que la mort. -Immobile, la dignité de la méditation absorbait tout son être. L’on -voyait un homme, au milieu de deux mille hommes en silence, interroger -la pensée sur le sort des mortels! dans peu d’années tout ce qui était -là n’existera plus, mais d’autres hommes assisteront à leur tour aux -mêmes incertitudes, et se plongeront de même dans l’abîme, sans en -connaître la profondeur. - -Lorsque Hamlet veut faire jurer à sa mère, sur l’urne qui renferme les -cendres de son époux, qu’elle n’a point eu de part au crime qui l’a fait -périr, elle hésite, se trouble, et finit par avouer le forfait dont elle -est coupable. Alors Hamlet tire le poignard que son père lui commande -d’enfoncer dans le sein maternel; mais au moment de frapper, la -tendresse et la pitié l’emportent, et, se retournant vers l’ombre de son -père, il s’écrie: _grâce, grâce, mon père!_ avec un accent où toutes les -émotions de la nature semblent à la fois s’échapper du cœur, et, se -jetant aux pieds de sa mère évanouie, il lui dit ces deux vers qui -renferment une inépuisable pitié: - - Votre crime est horrible, exécrable, odieux; - Mais il n’est pas plus grand que la bonté des cieux. - -Enfin, on ne peut penser à Talma sans se rappeler _Manlius_. Cette pièce -faisait peu d’effet au théâtre: c’est le sujet de la _Venise sauvée_, -d’Otway, transporté dans un événement de l’histoire romaine. Manlius -conspire contre le sénat de Rome, il confie son secret à Servilius, -qu’il aime depuis quinze ans: il le lui confie malgré les soupçons de -ses autres amis, qui se défient de la faiblesse de Servilius et de son -amour pour sa femme, fille du consul. Ce que les conjurés ont craint -arrive. Servilius ne peut cacher à sa femme le danger de la vie de son -père; elle court aussitôt le lui révéler. Manlius est arrêté, ses -projets sont découverts, et le sénat le condamne à être précipité du -haut de la roche Tarpéïenne. - -Avant Talma, l’on n’avait guère aperçu dans cette pièce faiblement -écrite, la passion d’amitié que Manlius ressent pour Servilius. Quand un -billet du conjuré Rutile apprend que le secret est trahi, et l’est par -Servilius, Manlius arrive, ce billet à la main; il s’approche de son -coupable ami que déjà le repentir dévore, et, lui montrant les lignes -qui l’accusent, il prononce ces mots: _Qu’en dis-tu?_ Je le demande à -tous ceux qui les ont entendus, la physionomie et le son de la voix -peuvent-ils jamais exprimer à la fois plus d’impressions différentes; -cette fureur qu’amollit un sentiment intérieur de pitié, cette -indignation que l’amitié rend tour à tour plus vive et plus faible, -comment les faire comprendre, si ce n’est par cet accent qui va de l’âme -à l’âme, sans l’intermédiaire même des paroles? Manlius tire son -poignard pour en frapper Servilius, sa main cherche son cœur et tremble -de le trouver: le souvenir de tant d’années pendant lesquelles Servilius -lui fut cher, élève comme un nuage de pleurs entre sa vengeance et son -ami. - -On a moins parlé du cinquième acte, et peut-être Talma y est-il plus -admirable encore que dans le quatrième. Servilius a tout bravé pour -expier sa faute et sauver Manlius; dans le fond de son cœur il a résolu, -si son ami périt, de partager son sort. La douleur de Manlius est -adoucie par les regrets de Servilius; néanmoins il n’ose lui dire qu’il -lui pardonne sa trahison effroyable; mais il prend à la dérobée la main -de Servilius, et l’approche de son cœur; ses mouvements involontaires -cherchent l’ami coupable qu’il veut embrasser encore, avant de le -quitter pour jamais. Rien, ou presque rien dans la pièce, n’indiquait -cette admirable beauté de l’âme sensible, respectant une longue -affection, malgré la trahison qui l’a brisée. Les rôles de Pierre et de -Jaffier, dans la pièce anglaise, indiquent cette situation avec une -grande force. Talma sait donner à la tragédie de Manlius l’énergie qui -lui manque, et rien n’honore plus son talent que la vérité avec laquelle -il exprime ce qu’il y a d’invincible dans l’amitié. La passion peut haïr -l’objet de son amour; mais quand le lien s’est formé par les rapports -sacrés de l’âme, il semble que le crime même ne saurait l’anéantir, et -qu’on attend le remords comme après une longue absence on attendrait le -retour. - -En parlant avec quelque détail de Talma, je ne crois point m’être -arrêtée sur un sujet étranger à mon ouvrage. Cet artiste donne autant -qu’il est possible à la tragédie française, ce qu’à tort ou à raison les -Allemands lui reprochent de n’avoir pas: l’originalité et le naturel. Il -sait caractériser les mœurs étrangères dans les différents personnages -qu’il représente, et nul acteur ne hasarde davantage de grands effets -par des moyens simples. Il y a, dans sa manière de déclamer, Shakespeare -et Racine artistement combinés. Pourquoi les écrivains dramatiques -n’essaieraient-ils pas aussi de réunir dans leurs compositions ce que -l’acteur a su si bien amalgamer par son jeu? - - - - -CHAPITRE XXVIII - -Des Romans. - - -De toutes les fictions les romans étant la plus facile, il n’est point -de carrière dans laquelle les écrivains des nations modernes se soient -plus essayés. Le roman fait, pour ainsi dire, la transition entre la vie -réelle et la vie imaginaire. L’histoire de chacun est, à quelques -modifications près, un roman assez semblable à ceux qu’on imprime, et -les souvenirs personnels tiennent souvent à cet égard lieu d’invention. -On a voulu donner plus d’importance à ce genre en y mêlant la poésie, -l’histoire et la philosophie; il me semble que c’est le dénaturer. Les -réflexions morales et l’éloquence passionnée peuvent trouver place dans -les romans; mais l’intérêt des situations doit être toujours le premier -mobile de cette sorte d’écrits, et jamais rien ne peut en tenir lieu. Si -l’effet théâtral est la condition indispensable de toute pièce -représentée, il est également vrai qu’un roman ne serait ni un bon -ouvrage, ni une fiction heureuse, s’ils n’inspiraient pas une curiosité -vive; c’est en vain que l’on voudrait y suppléer par des digressions -spirituelles, l’attente de l’amusement trompée causerait une fatigue -insurmontable. - -La foule des romans d’amour publiés en Allemagne a fait tourner un peu -en plaisanterie les clairs de lune, les harpes qui retentissent le soir -dans la vallée, enfin tous les moyens connus de bercer doucement l’âme; -néanmoins il y a en nous une disposition naturelle qui se plaît à ces -faciles lectures; c’est au génie à s’emparer de cette disposition qu’on -voudrait encore combattre. Il est si beau d’aimer et d’être aimé, que -cet hymne de la vie peut se moduler à l’infini, sans que le cœur en -éprouve de lassitude; ainsi l’on revient avec joie au motif d’un chant -embelli par des notes brillantes. Je ne dissimulerai pas cependant que -les romans, même les plus purs, font du mal; ils nous ont trop appris ce -qu’il y a de plus secret dans les sentiments. On ne peut plus rien -éprouver sans se souvenir presque de l’avoir lu, et tous les voiles du -cœur ont été déchirés. Les anciens n’auraient jamais fait ainsi de leur -âme un sujet de fiction; il leur restait un sanctuaire où même leur -propre regard aurait craint de pénétrer; mais enfin, le genre des romans -admis, il y faut de l’intérêt, et c’est, comme le disait Cicéron de -l’action dans l’orateur, la condition trois fois nécessaire. - -Les Allemands, comme les Anglais, sont très féconds en romans qui -peignent la vie domestique. La peinture des mœurs est plus élégante dans -les romans anglais; elle a plus de diversité dans les romans allemands. -Il y a en Angleterre, malgré l’indépendance des caractères, une manière -d’être générale donnée par la bonne compagnie; en Allemagne rien à cet -égard n’est convenu. Plusieurs de ces romans fondés sur nos sentiments -et nos mœurs, et qui tiennent parmi les livres le rang des drames au -théâtre, méritent d’être cités; mais ce qui est sans égal et sans -pareil, c’est _Werther_: on voit là tout ce que le génie de Gœthe -pouvait produire quand il était passionné. L’on dit qu’il attache -maintenant peu de prix à cet ouvrage de sa jeunesse; l’effervescence -d’imagination qui lui inspira presque de l’enthousiasme pour le suicide -doit lui paraître maintenant blâmable. Quand on est très jeune, la -dégradation de l’être n’ayant en rien commencé, le tombeau ne semble -qu’une image poétique, qu’un sommeil environné de figures à genoux qui -nous pleurent; il n’en est plus ainsi même dès le milieu de la vie, et -l’on apprend alors pourquoi la religion, cette science de l’âme, a mêlé -l’horreur du meurtre à l’attentat contre soi-même. - -Gœthe néanmoins aurait grand tort de dédaigner l’admirable talent qui se -manifeste dans _Werther_; ce ne sont pas seulement les souffrances de -l’amour, mais les maladies de l’imagination dans notre siècle, dont il a -su faire le tableau; ces pensées qui se pressent dans l’esprit sans -qu’on puisse les changer en acte de la volonté; le contraste singulier -d’une vie beaucoup plus monotone que celle des anciens, et d’une -existence intérieure beaucoup plus agitée, causent une sorte -d’étourdissement semblable à celui qu’on prend sur le bord de l’abîme, -et la fatigue même qu’on éprouve, après l’avoir longtemps contemplé, -peut entraîner à s’y précipiter. Gœthe a su joindre à cette peinture des -inquiétudes de l’âme, si philosophique dans ses résultats, une fiction -simple, mais d’un intérêt prodigieux. Si l’on a cru nécessaire, dans -toutes les sciences, de frapper les yeux par les signes extérieurs, -n’est-il pas naturel d’intéresser le cœur pour y graver de grandes -pensées? - -Les romans par lettres supposent toujours plus de sentiments que de -faits; jamais les anciens n’auraient imaginé de donner cette forme à -leurs fictions; et ce n’est même que depuis deux siècles que la -philosophie s’est assez introduite en nous-mêmes pour que l’analyse de -ce qu’on éprouve tienne une si grande place dans les livres. Cette -manière de concevoir les romans n’est pas aussi poétique, sans doute, -que celle qui consiste tout entière dans des récits; mais l’esprit -humain est maintenant bien moins avide des événements même les mieux -combinés, que des observations sur ce qui se passe dans le cœur. Cette -disposition tient aux grands changements intellectuels qui ont eu lieu -dans l’homme; il tend toujours plus en général à se replier sur -lui-même, et cherche la religion, l’amour et la pensée dans le plus -intime de son être. - -Plusieurs écrivains allemands ont composé des contes de revenants et de -sorcières, et pensent qu’il y a plus de talent dans ces inventions que -dans un roman fondé sur une circonstance de la vie commune: tout est -bien si l’on y est porté par des dispositions naturelles; mais en -général il faut des vers pour les choses merveilleuses, la prose n’y -suffit pas. Quand les fictions représentent des siècles et des pays très -différents de ceux où nous vivons, il faut que le charme de la poésie -supplée au désir que la ressemblance avec nous-mêmes nous ferait goûter. -La poésie est le médiateur ailé qui transporte les temps passés et les -nations étrangères dans une région sublime où l’admiration tient lieu de -sympathie. - -Les romans de chevalerie abondent en Allemagne; mais on aurait dû les -rattacher plus scrupuleusement aux traditions anciennes: à présent on -recherche ces sources précieuses; et, dans un livre appelé _le Livre des -Héros_, on a trouvé une foule d’aventures racontées avec force et -naïveté; il importe de conserver la couleur de ce style et de ces mœurs -anciennes, et de ne pas prolonger, par l’analyse des sentiments, les -récits de ce temps où l’honneur et l’amour agissaient sur le cœur de -l’homme, comme la fatalité chez les anciens, sans qu’on réfléchît aux -motifs des actions, ni que l’incertitude y fût admise. - -Les romans philosophiques ont pris depuis quelque temps, en Allemagne, -le pas sur tous les autres; ils ne ressemblent point à ceux des -Français: ce n’est pas, comme dans Voltaire, une idée générale qu’on -exprime par un fait en forme d’apologue, mais c’est un tableau de la vie -humaine tout à fait impartial, un tableau dans lequel aucun intérêt -passionné ne domine; des situations diverses se succèdent dans tous les -rangs, dans tous les états, dans toutes les circonstances, et l’écrivain -est là pour les raconter; c’est ainsi que Gœthe a conçu _Wilhelm -Meister_, ouvrage très admiré en Allemagne, mais ailleurs peu connu. - -_Wilhelm Meister_ est plein de discussions ingénieuses et spirituelles; -on en ferait un ouvrage philosophique du premier ordre, s’il ne s’y -mêlait pas une intrigue de roman, dont l’intérêt ne vaut pas ce qu’elle -fait perdre; on y trouve des peintures très fines et très détaillées -d’une certaine classe de la société, plus nombreuse en Allemagne que -dans les autres pays; classe dans laquelle les artistes, les comédiens -et les aventuriers se mêlent avec les bourgeois qui aiment la vie -indépendante, et avec les grands seigneurs qui croient protéger les -arts: chacun de ces tableaux pris à part est charmant; mais il n’y a -d’autre intérêt dans l’ensemble de l’ouvrage que celui qu’on doit mettre -à savoir l’opinion de Gœthe sur chaque sujet: le héros de son roman est -un tiers importun qu’il a mis, on ne sait pourquoi, entre son lecteur et -lui. - -Au milieu de ces personnages de _Wilhelm Meister_, plus spirituels que -signifiants, et de ces situations plus naturelles que saillantes, un -épisode charmant se retrouve dans plusieurs endroits de l’ouvrage, et -réunit tout ce que la chaleur et l’originalité du talent de Gœthe -peuvent faire éprouver de plus animé. Une jeune fille italienne est -l’enfant de l’amour, et d’un amour criminel et terrible, qui a entraîné -un homme consacré par serment au culte de la divinité; les deux époux -déjà si coupables, découvrent après leur hymen qu’ils étaient frère et -sœur, et que l’inceste est pour eux la punition du parjure. La mère perd -la raison, et le père parcourt le monde comme un malheureux errant qui -ne veut d’asile nulle part. Le fruit infortuné de cet amour si funeste, -sans appui dès sa naissance, est enlevé par des danseurs de corde; ils -l’exercent jusqu’à l’âge de dix ans dans les misérables jeux dont ils -tirent leur subsistance: les cruels traitements qu’on lui fait éprouver -intéressent Wilhelm, et il prend à son service cette jeune fille, sous -l’habit de garçon, qu’elle a porté depuis qu’elle est au monde. - -Alors se développe dans cette créature extraordinaire un mélange -singulier d’enfance et de profondeur, de sérieux et d’imagination; -ardente comme les Italiennes, silencieuse et persévérante comme une -personne réfléchie, la parole ne semble pas son langage. Le peu de mots -qu’elle dit cependant est solennel, et répond à des sentiments bien plus -forts que son âge, et dont elle-même n’a pas le secret. Elle s’attache à -Wilhelm avec amour et respect; elle le sert comme un domestique fidèle, -elle l’aime comme une femme passionnée: sa vie ayant toujours été -malheureuse, on dirait qu’elle n’a point connu l’enfance, et que, -souffrant dans l’âge auquel la nature n’a destiné que des jouissances, -elle n’existe que pour une seule affection, avec laquelle les battements -de son cœur commencent et finissent. - -Le personnage de Mignon (c’est le nom de la jeune fille) est mystérieux -comme un rêve; elle exprime ses regrets pour l’Italie dans des vers -ravissants, que tout le monde sait par cœur en Allemagne: «Connais-tu -cette terre où les citronniers fleurissent, etc.». Enfin la jalousie, -cette impression trop forte pour de si jeunes organes, brise la pauvre -enfant, qui sentit la douleur avant que l’âge lui donnât la force de -lutter contre elle. Il faudrait, pour comprendre tout l’effet de cet -admirable tableau, en rapporter chaque détail. On ne peut se représenter -sans émotion les moindres mouvements de cette jeune fille; il y a je ne -sais quelle simplicité magique en elle, qui suppose des abîmes de -pensées et de sentiments; l’on croit entendre gronder l’orage au fond de -son âme, lors même que l’on ne saurait citer ni une parole ni une -circonstance qui motive l’inquiétude inexprimable qu’elle fait éprouver. - -Malgré ce bel épisode, on aperçoit dans _Wilhelm Meister_ le système -singulier qui s’est développé depuis quelque temps dans la nouvelle -école allemande. Les récits des anciens, et même leurs poèmes, quelque -animés qu’ils soient dans le fond, sont calmes par la forme; et l’on -s’est persuadé que les modernes feraient bien d’imiter la tranquillité -des écrivains antiques: mais en fait d’imagination, ce qui n’est -commandé que par la théorie ne réussit guère dans la pratique. S’il -s’agit d’événements tels que ceux de _l’Iliade_, ils intéressent -d’eux-mêmes, et moins le sentiment personnel de l’auteur s’aperçoit, -plus le tableau fait impression; mais si l’on se met à peindre les -situations romanesques avec le calme impartial d’Homère, le résultat -n’en saurait être très attachant. - -Gœthe vient de faire paraître un roman intitulé _les Affinités de -choix_, qu’on peut accuser surtout, ce me semble, du défaut que je viens -d’indiquer. Un ménage heureux s’est retiré à la campagne; les deux époux -invitent, l’un son ami, l’autre sa nièce, à partager leur solitude; -l’ami devient amoureux de la femme, et l’époux de la jeune fille, nièce -de sa femme. Il se livre à l’idée de recourir au divorce pour s’unir à -ce qu’il aime; la jeune fille est prête à y consentir: des événements -malheureux la ramènent au sentiment du devoir; mais quand elle reconnaît -la nécessité de sacrifier son amour, elle en meurt de douleur, et celui -qu’elle aime ne tarde pas à la suivre. - -La traduction des _Affinités de choix_ n’a point eu de succès en France, -parce que l’ensemble de cette fiction n’a rien de caractérisé, et qu’on -ne sait pas dans quel but elle a été conçue; ce n’est point un tort en -Allemagne que cette incertitude: comme les événements de ce monde ne -présentent souvent que des résultats indécis, l’on consent à trouver -dans les romans qui les peignent les mêmes contradictions et les mêmes -doutes. Il y a, dans l’ouvrage de Gœthe, une foule de pensées et -d’observations fines; mais il est vrai que l’intérêt y languit souvent, -et qu’on trouve presque autant de lacunes dans ce roman que dans la vie -humaine telle qu’elle se passe ordinairement. Un roman cependant ne doit -pas ressembler à des mémoires particuliers; car tout intéresse dans ce -qui a existé réellement, tandis qu’une fiction ne peut égaler l’effet de -la vérité qu’en la surpassant, c’est-à-dire, en ayant plus de force, -plus d’ensemble et plus d’action qu’elle. - -La description du jardin du baron et des embellissements qu’y fait la -baronne, absorbe plus du tiers du roman; et l’on a peine à partir de là -pour être ému par une catastrophe tragique: la mort du héros et de -l’héroïne ne semble plus qu’un accident fortuit, parce que le cœur n’est -pas préparé longtemps d’avance à sentir et à partager la peine qu’ils -éprouvent. Cet écrit offre un singulier mélange de l’existence commode -et des sentiments orageux; une imagination pleine de grâce et de force -s’approche des plus grands effets pour les délaisser tout à coup, comme -s’il ne valait pas la peine de les produire; et l’on dirait que -l’émotion fait du mal à l’écrivain de ce roman, et que, par paresse de -cœur, il met de côté la moitié de son talent, de peur de se faire -souffrir lui-même en attendrissant les autres. - -Une question plus importante, c’est de savoir si un tel ouvrage est -moral, c’est-à-dire, si l’impression qu’on en reçoit est favorable au -perfectionnement de l’âme; les événements ne sont de rien à cet égard -dans une fiction; on sait si bien qu’ils dépendent de la volonté de -l’auteur, qu’ils ne peuvent réveiller la conscience de personne: la -moralité d’un roman consiste donc dans les sentiments qu’il inspire. On -ne saurait nier qu’il n’y ait dans le livre de Gœthe une profonde -connaissance du cœur humain, mais une connaissance décourageante; la vie -y est représentée comme une chose assez indifférente, de quelque manière -qu’on la passe; triste quand on l’approfondit, assez agréable quand on -l’esquive, susceptible de maladies morales qu’il faut guérir si l’on -peut, et dont il faut mourir si l’on n’en peut guérir.--Les passions -existent, les vertus existent; il y a des gens qui assurent qu’il faut -combattre les unes par les autres; il y en a d’autres qui prétendent que -cela ne se peut pas; voyez et jugez, semble dire l’écrivain qui raconte, -avec impartialité, les arguments que le sort peut donner pour et contre -chaque manière de voir. - -On aurait tort cependant de se figurer que ce scepticisme soit inspiré -par la tendance matérialiste du dix-huitième siècle; les opinions de -Gœthe ont bien plus de profondeur, mais elles ne donnent pas plus de -consolations à l’âme. On aperçoit dans ses écrits une philosophie -dédaigneuse, qui dit au bien comme au mal: Cela doit être, puisque cela -est; un esprit prodigieux, qui domine toutes les autres facultés, et se -lasse du talent même, comme ayant quelque chose de trop involontaire et -de trop partial; enfin, ce qui manque surtout à ce roman, c’est un -sentiment religieux ferme et positif: les principaux personnages sont -plus accessibles à la superstition qu’à la croyance; et l’on sent que -dans leur cœur, la religion, comme l’amour, n’est que l’effet des -circonstances et pourrait varier avec elles. - -Dans la marche de cet ouvrage, l’auteur se montre trop incertain; les -figures qu’il dessine et les opinions qu’il indique, ne laissent que des -souvenirs vacillants; il faut en convenir, beaucoup penser conduit -quelquefois à tout ébranler dans le fond de soi-même; mais un homme de -génie tel que Gœthe doit servir de guide à ses admirateurs dans une -route assurée. Il n’est plus temps de douter, il n’est plus temps de -mettre, à propos de toutes choses, des idées ingénieuses dans les deux -côtés de la balance; il faut se livrer à la confiance, à l’enthousiasme, -à l’admiration que la jeunesse immortelle de l’âme peut toujours -entretenir en nous-mêmes; cette jeunesse renaît des cendres mêmes des -passions: c’est le rameau d’or qui ne peut se flétrir, et qui donne à la -Sibylle l’entrée dans les champs élysiens. - -Tieck mérite d’être cité dans plusieurs genres; il est l’auteur d’un -roman, _Sternbald_, dont la lecture est délicieuse; les événements y -sont en petit nombre, et ce qu’il y en a n’est pas même conduit jusqu’au -dénouement; mais on ne trouve nulle part, je crois, une si agréable -peinture de la vie d’un artiste. L’auteur place son héros dans le beau -siècle des arts, et le suppose écolier d’Albert Dürer, contemporain de -Raphaël; il le fait voyager dans diverses contrées de l’Europe, et peint -avec un charme tout nouveau le plaisir que doivent causer les objets -extérieurs, quand on n’appartient exclusivement à aucun pays, ni à -aucune situation, et qu’on se promène librement à travers la nature pour -y chercher des inspirations et des modèles. Cette existence voyageuse et -rêveuse tout à la fois n’est bien sentie qu’en Allemagne. Dans les -romans français nous décrivons toujours les mœurs et les relations -sociales; mais il y a un grand secret de bonheur dans cette imagination -qui plane sur la terre en la parcourant, et ne se mêle point aux -intérêts actifs de ce monde. - -Ce que le sort refuse presque toujours aux pauvres mortels, c’est une -destinée heureuse dont les circonstances se succèdent et s’enchaînent -selon nos souhaits; mais les impressions isolées sont pour la plupart -assez douces, et le présent, quand on peut le considérer à part des -souvenirs et des craintes, est encore le meilleur moment de l’homme. Il -y a donc une philosophie poétique très sage dans ces jouissances -instantanées dont l’existence d’un artiste se compose; les sites -nouveaux, les accidents de lumière qui les embellissent sont pour lui -des événements qui commencent et finissent le même jour, et n’ont rien à -faire avec le passé ni avec l’avenir; les affections du cœur dérobent -l’aspect de la nature, et l’on s’étonne, en lisant le roman de Tieck, de -toutes les merveilles qui nous environnent à notre insu. - -L’auteur a mêlé à cet ouvrage des poésies détachées, dont quelques-unes -sont des chefs-d’œuvre. Lorsqu’on met des vers dans un roman français, -presque toujours ils interrompent l’intérêt, et détruisent l’harmonie de -l’ensemble. Il n’en est pas ainsi dans _Sternbald_; le roman est si -poétique en lui-même, que la prose y paraît comme un récitatif qui -succède au chant, ou le prépare. On y trouve entre autres quelques -stances sur le retour du printemps, qui sont enivrantes comme la nature -à cette époque. L’enfance y est présentée sous mille formes différentes; -l’homme, les plantes, la terre, le ciel, tout y est si jeune, tout y est -si riche d’espérance, qu’on dirait que le poète célèbre les premiers -beaux jours et les premières fleurs qui parèrent le monde. - -Nous avons en français plusieurs romans comiques; et l’un des plus -remarquables, c’est _Gil Blas_. Je ne crois pas qu’on puisse citer chez -les Allemands un ouvrage où l’on se joue si spirituellement des choses -de la vie. Ils ont à peine un monde réel, comment pourraient-ils déjà -s’en moquer? La gaîté sérieuse qui ne tourne rien en plaisanterie, mais -amuse sans le vouloir, et fait rire sans avoir ri; cette gaîté que les -Anglais appellent _humour_, se trouve aussi dans plusieurs écrits -allemands; mais il est presque impossible de les traduire. Quand la -plaisanterie consiste dans une pensée philosophique heureusement -exprimée, comme le _Gulliver_ de Swift, le changement de langue n’y fait -rien, mais _Tristram Shandy_ de Sterne perd en français presque toute sa -grâce. Les plaisanteries qui consistent dans les formes du langage en -disent peut-être à l’esprit mille fois plus que les idées, et cependant -on ne peut transmettre aux étrangers ces impressions si vives, excitées -par des nuances si fines. - -Claudius est un des auteurs allemands qui ont le plus de cette gaîté -nationale, partage exclusif de chaque littérature étrangère. Il a publié -un recueil composé de plusieurs pièces détachées sur différents sujets; -il en est quelques-unes de mauvais goût, quelques autres de peu -d’importance; mais il y règne une originalité et une vérité qui rendent -les moindres choses piquantes. Cet écrivain, dont le style est revêtu -d’une apparence simple, et quelquefois même vulgaire, pénètre jusqu’au -fond du cœur, par la sincérité de ses sentiments. Il vous fait pleurer -comme il vous fait rire, parce qu’il excite en vous la sympathie, et que -vous reconnaissez un semblable et un ami dans tout ce qu’il éprouve. On -ne peut rien extraire des écrits de Claudius, son talent agit comme une -sensation; il faut l’avoir éprouvée pour en parler. Il ressemble à ces -peintres flamands qui s’élèvent quelquefois à représenter ce qu’il y a -de plus noble dans la nature, ou à l’Espagnol Murillo qui peint des -pauvres et des mendiants avec une vérité parfaite, mais qui leur donne -souvent, même à son insu, quelques traits d’une expression noble et -profonde. Il faut, pour mêler avec succès le comique et le pathétique, -être éminemment naturel dans l’un et dans l’autre; dès que le factice -s’aperçoit, tout contraste fait disparate; mais un grand talent plein de -bonhomie peut réunir avec succès ce qui n’a du charme que sur le visage -de l’enfance, le sourire au milieu des pleurs. - -Un autre écrivain, plus moderne et plus célèbre que Claudius, s’est -acquis une grande réputation en Allemagne par des ouvrages qu’on -appellerait des romans, si une dénomination connue pouvait convenir à -des productions si extraordinaires. J. Paul Richter a sûrement plus -d’esprit qu’il n’en faut pour composer un ouvrage qui intéresserait les -étrangers autant que les Allemands, et néanmoins rien de ce qu’il a -publié ne peut sortir de l’Allemagne. Ses admirateurs diront que cela -tient à l’originalité même de son génie; il me semble que ses défauts en -sont autant la cause que ses qualités. Il faut, dans nos temps modernes, -avoir l’esprit européen; les Allemands encouragent trop dans leurs -auteurs cette hardiesse vagabonde qui, toute audacieuse qu’elle paraît, -n’est pas toujours dénuée d’affectation. Madame de Lambert disait à son -fils:--Mon ami, ne vous permettez que les sottises qui vous feront un -grand plaisir.--On pourrait prier J. Paul de n’être bizarre que malgré -lui: tout ce qu’on dit involontairement répond toujours à la nature de -quelqu’un; mais quand l’originalité naturelle est gâtée par la -prétention à l’originalité, le lecteur ne jouit pas complètement même de -ce qui est vrai, par le souvenir et la crainte de ce qui ne l’est pas. - -On trouve cependant des beautés admirables dans les ouvrages de J. Paul; -mais l’ordonnance et le cadre de ses tableaux sont si défectueux, que -les traits de génie les plus lumineux se perdent dans la confusion de -l’ensemble. Les écrits de J. Paul doivent être considérés sous deux -points de vue, la plaisanterie et le sérieux; car il mêle constamment -l’une à l’autre. Sa manière d’observer le cœur humain est pleine de -finesse et de gaîté, mais il ne connaît guère que le cœur humain tel -qu’on peut le juger d’après les petites villes d’Allemagne, et il y a -souvent dans la peinture de ces mœurs quelque chose de trop innocent -pour notre siècle. Des observations si délicates et presque si -minutieuses sur les affections morales rappellent un peu ce personnage -des contes de fées surnommé _Fine-Oreille_, parce qu’il entendait les -plantes pousser. Sterne a bien, à cet égard, quelque analogie avec J. -Paul; mais si J. Paul lui est très supérieur dans la partie sérieuse et -poétique de ses ouvrages, Sterne a plus de goût et d’élégance dans la -plaisanterie, et l’on voit qu’il a vécu dans une société dont les -rapports étaient plus étendus et plus brillants. - -Ce serait un ouvrage bien remarquable néanmoins que des pensées -extraites des ouvrages de J. Paul; mais on s’aperçoit, en le lisant, de -l’habitude singulière qu’il a de recueillir partout, dans de vieux -livres inconnus, dans des ouvrages de sciences, etc., des métaphores et -des allusions. Les rapprochements qu’il en tire sont presque toujours -très ingénieux: mais quand il faut de l’étude et de l’attention pour -saisir une plaisanterie, il n’y a guère que les Allemands qui consentent -à rire à la longue, et se donnent autant de peine pour comprendre ce qui -les amuse que ce qui les instruit. - -Au fond de tout cela l’on trouve une foule d’idées nouvelles, et si l’on -y parvient, l’on s’y enrichit beaucoup; mais l’auteur a négligé -l’empreinte qu’il fallait donner à ces trésors. La gaîté des Français -vient de l’esprit de société; celle des Italiens, de l’imagination; -celle des Anglais, de l’originalité du caractère; la gaîté des Allemands -est philosophique. Ils plaisantent avec les choses et avec les livres -plutôt qu’avec leurs semblables. Il y a dans leur tête un chaos de -connaissances qu’une imagination indépendante et fantasque combine de -mille manières, tantôt originales tantôt confuses; mais où la vigueur de -l’esprit et de l’âme se fait toujours sentir. - -L’esprit de J. Paul ressemble souvent à celui de Montaigne. Les auteurs -français de l’ancien temps ont en général plus de rapport avec les -Allemands que les écrivains du siècle de Louis XIV; car c’est depuis ce -temps-là que la littérature française a pris une direction classique. - -J. Paul Richter est souvent sublime dans la partie sérieuse de ses -ouvrages, mais la mélancolie continuelle de son langage ébranle -quelquefois jusqu’à la fatigue. Lorsque l’imagination nous balance trop -longtemps dans le vague, à la fin les couleurs se confondent à nos -regards, les contours s’effacent, et il ne reste de ce qu’on a lu qu’un -retentissement, au lieu d’un souvenir. La sensibilité de J. Paul touche -l’âme, mais ne la fortifie pas assez. La poésie de son style ressemble -aux sons de l’harmonica, qui ravissent d’abord et font mal au bout de -quelques instants, parce que l’exaltation qu’ils excitent n’a pas -d’objet déterminé. L’on donne trop d’avantage aux caractères arides et -froids, quand on leur présente la sensibilité comme une maladie, tandis -que c’est de toutes les facultés morales la plus énergique, puisqu’elle -donne le désir et la puissance de se dévouer aux autres. - -Parmi les épisodes touchants qui abondent dans les romans de Jean Paul, -dont le fond n’est presque jamais qu’un assez faible prétexte pour les -épisodes, j’en vais citer trois, pris au hasard, pour donner l’idée du -reste. Un seigneur anglais devient aveugle par une double cataracte; il -se fait faire l’opération sur un de ses yeux; on la manque, et cet œil -est perdu sans ressource. Son fils, sans le lui dire, étudie chez un -oculiste, et, au bout d’une année, il est jugé capable d’opérer l’œil -que l’on peut encore sauver à son père. Le père, ignorant l’intention de -son fils, croit se remettre entre les mains d’un étranger, et se -prépare, avec fermeté, au moment qui va décider si le reste de sa vie se -passera dans les ténèbres; il recommande même qu’on éloigne son fils de -sa chambre, afin qu’il ne soit pas trop ému en assistant à cette -redoutable décision. Le fils s’approche en silence de son père; sa main -ne tremble pas; car la circonstance est trop forte pour les signes -ordinaires de l’attendrissement. Toute l’âme se concentre dans une seule -pensée, et l’excès même de la tendresse donne cette présence d’esprit -surnaturelle, à laquelle succéderait l’égarement, si l’espoir était -perdu. Enfin l’opération réussit, et le père, en recouvrant la lumière, -aperçoit le fer bienfaisant dans la main de son propre fils! - -Un autre roman du même auteur présente aussi une situation très -touchante. Un jeune aveugle demande qu’on lui décrive le coucher du -soleil, dont il sent les rayons doux et purs dans l’atmosphère, comme -l’adieu d’un ami. Celui qu’il interroge lui raconte la nature dans toute -sa beauté; mais il mêle à cette peinture une impression de mélancolie -qui doit consoler l’infortuné privé de la lumière. Sans cesse il en -appelle à la divinité, comme à la source vive des merveilles du monde; -et, ramenant tout à cette vue intellectuelle, dont l’aveugle jouit -peut-être plus intimement encore que nous, il lui fait sentir dans l’âme -ce que ses yeux ne peuvent plus voir. - -Enfin, je risquerai la traduction d’un morceau très bizarre, mais qui -sert à faire connaître le génie de Jean Paul. - -Bayle a dit quelque part que _l’athéisme ne devrait pas mettre à l’abri -de la crainte des souffrances éternelles_: c’est une grande pensée, et -sur laquelle on peut réfléchir longtemps. Le songe de Jean Paul, que je -vais citer, peut être considéré comme cette pensée mise en action. - -La vision dont il s’agit ressemble un peu au délire de la fièvre, et -doit être jugée comme telle. Sous tout autre rapport que celui de -l’imagination, elle serait singulièrement attaquable. - -«Le but de cette fiction, dit Jean Paul, en excusera la hardiesse. Si -mon cœur était jamais assez malheureux, assez desséché pour que tous les -sentiments qui affirment l’existence d’un Dieu y fussent anéantis, je -relirais ces pages; j’en serais ébranlé profondément, et j’y -retrouverais mon salut et ma foi. Quelques hommes nient l’existence de -Dieu avec autant d’indifférence que d’autres l’admettent; et tel y a cru -pendant vingt années, qui n’a rencontré que dans la vingt-et-unième, la -minute solennelle où il a découvert avec ravissement le riche apanage de -cette croyance, la chaleur vivifiante de cette fontaine de naphte. - - -Un Songe. - -«Lorsque, dans l’enfance, on nous raconte que vers minuit, à l’heure où -le sommeil atteint notre âme de si près, les songes deviennent plus -sinistres, les morts se relèvent, et, dans les églises solitaires, -contrefont les pieuses pratiques des vivants, la mort nous effraie à -cause des morts. Quand l’obscurité s’approche, nous détournons nos -regards de l’église et de ses noirs vitraux; les terreurs de l’enfance, -plus encore que ses plaisirs, reprennent les ailes pour voltiger autour -de nous, pendant la nuit légère de l’âme assoupie. Ah! n’éteignez pas -ces étincelles; laissez-nous nos songes, même les plus sombres. Ils sont -encore plus doux que notre existence actuelle; ils nous ramènent à cet -âge où le fleuve de la vie réfléchit encore le ciel. - -«Un soir d’été, j’étais couché sur le sommet d’une colline; je m’y -endormis, et je rêvai que je me réveillais au milieu de la nuit dans un -cimetière. L’horloge sonnait onze heures. Toutes les tombes étaient -entr’ouvertes, et les portes de fer de l’église, agitées par une main -invisible, s’ouvraient et se refermaient à grand bruit. Je voyais sur -les murs s’enfuir des ombres, qui n’y étaient projetées par aucun corps: -d’autres ombres livides s’élevaient dans les airs, et les enfants seuls -reposaient encore dans les cercueils. Il y avait dans le ciel comme un -nuage grisâtre, lourd, étouffant, qu’un fantôme gigantesque serrait et -pressait à longs plis. Au-dessus de moi, j’entendais la chute lointaine -des avalanches, et sous mes pas la première commotion d’un vaste -tremblement de terre. Toute l’église vacillait, et l’air était ébranlé -par des sons déchirants qui cherchaient vainement à s’accorder. Quelques -pâles éclairs jetaient une lueur sombre. Je me sentis poussé par la -terreur même à chercher un abri dans le temple: deux basilics -étincelants étaient placés devant ses portes redoutables. - -«J’avançai parmi la foule des ombres inconnues, sur qui le sceau des -vieux siècles était imprimé; toutes ces ombres se pressaient autour de -l’hôtel dépouillé, et leur poitrine seule respirait et s’agitait avec -violence; un mort seulement, qui depuis peu était enterré dans l’église, -reposait sur son linceul; il n’y avait point encore de battement dans -son sein, et un songe heureux faisait sourire son visage; mais à -l’approche d’un vivant il s’éveilla, cessa de sourire, ouvrit avec un -pénible effort ses paupières engourdies; la place de l’œil était vide, -et à celle du cœur il n’y avait qu’une profonde blessure; il souleva ses -mains, les joignit pour prier; mais ses bras s’allongèrent, se -détachèrent du corps, et les mains jointes tombèrent à terre. - -«Au haut de la voûte de l’église était le cadran de l’éternité; on n’y -voyait ni chiffres ni aiguilles, mais une main noire en faisait le tour -avec lenteur, et les morts s’efforçaient d’y lire le temps. - -«Alors descendit des hauts lieux sur l’autel une figure rayonnante, -noble, élevée, et qui portait l’empreinte d’une impérissable douleur; -les morts s’écrièrent:--O Christ! n’est-il point de Dieu?--Il -répondit:--Il n’en est point.--Toutes les ombres se prirent à trembler -avec violence, et le Christ continua ainsi:--J’ai parcouru les mondes, -je me suis élevé au-dessus des soleils, et là aussi il n’est point de -Dieu; je suis descendu jusqu’aux dernières limites de l’univers, j’ai -regardé dans l’abîme et je me suis écrié:--Père, où es-tu?--Mais je n’ai -entendu que la pluie qui tombait goutte à goutte dans l’abîme, et -l’éternelle tempête, que nul ordre ne régit, m’a seule répondu. Relevant -ensuite mes regards vers la voûte des cieux, je n’y ai trouvé qu’un -orbite vide, noir et sans fond. L’éternité reposait sur le chaos et le -rongeait, et se dévorait lentement elle-même: redoublez vos plaintes -amères et déchirantes; que des cris aigus dispersent les ombres, car -c’en est fait. - -«Les ombres désolées s’évanouirent comme la vapeur blanchâtre que le -froid a condensée; l’église fut bientôt déserte; mais tout à coup, -spectacle affreux! les enfants morts, qui s’étaient réveillés à leur -tour dans le cimetière, accoururent et se prosternèrent devant la figure -majestueuse qui était sur l’autel, et dirent:--Jésus, n’avons-nous pas -de père?--Et il répondit avec un torrent de larmes:--Nous sommes tous -orphelins; moi et vous, nous n’avons point de père.--A ces mots, le -temple et les enfants s’abîmèrent, et tout l’édifice du monde s’écroula -devant moi dans son immensité». - -Je n’ajouterai point de réflexions à ce morceau, dont l’effet dépend -absolument du genre d’imagination des lecteurs. Le sombre talent qui s’y -manifeste m’a frappée, et il me paraît beau de transporter ainsi au delà -de la tombe l’horrible effroi que doit éprouver la créature privée de -Dieu. - -On n’en finirait point si l’on voulait analyser la foule de romans -spirituels et touchants que l’Allemagne possède. Ceux de La Fontaine en -particulier, que tout le monde lit au moins une fois avec tant de -plaisir, sont en général plus intéressants par les détails que par la -conception même du sujet. Inventer devient tous les jours plus rare, et -d’ailleurs il est très difficile que les romans qui peignent les mœurs -puissent plaire d’un pays à l’autre. Le grand avantage donc qu’on peut -retirer de l’étude de la littérature allemande, c’est le mouvement -d’émulation qu’elle donne; il faut y chercher des forces pour composer -soi-même, plutôt que des ouvrages tout faits qu’on puisse transporter -ailleurs. - - - - -CHAPITRE XXIX - -Des Historiens allemands, et de J. de Müller en particulier. - - -L’histoire est dans la littérature ce qui touche de plus près à la -connaissance des affaires publiques: c’est presque un homme d’État qu’un -grand historien; car il est difficile de bien juger les événements -politiques sans être, jusqu’à un certain point, capable de les diriger -soi-même; aussi voit-on que la plupart des historiens sont à la hauteur -du gouvernement de leur pays, et n’écrivent guère que comme ils -pourraient agir. Les historiens de l’antiquité sont les premiers de -tous, parce qu’il n’est point d’époque où les hommes supérieurs aient -exercé plus d’ascendant sur leur patrie. Les historiens anglais occupent -le second rang; c’est la nation en Angleterre, plus encore que tel ou -tel homme, qui a de la grandeur; aussi les historiens y sont-ils moins -dramatiques, mais plus philosophes que les anciens. Les idées générales -ont, chez les Anglais, plus d’importance que les individus. En Italie, -le seul Machiavel, parmi les historiens, a considéré les événements de -son pays d’une manière universelle, mais terrible; tous les autres ont -vu le monde dans leur ville: ce patriotisme, quelque resserré qu’il -soit, donne encore de l’intérêt et du mouvement aux écrits des -Italiens[2]. On a remarqué de tout temps que les mémoires valaient -beaucoup mieux en France que les histoires; les intrigues de cour -disposaient jadis du sort du royaume, il était donc naturel que dans un -tel pays les anecdotes particulières renfermassent le secret de -l’histoire. - - [2] M. de Sismondi a su faire revivre ces intérêts partiels des - républiques italiennes, en les rattachant aux grandes questions qui - intéressent l’humanité tout entière. - -C’est sous le point de vue littéraire qu’il faut considérer les -historiens allemands; l’existence politique du pays n’a point eu jusqu’à -présent assez de force pour donner en ce genre un caractère national aux -écrivains. Le talent particulier à chaque homme et les principes -généraux de l’art d’écrire l’histoire ont seuls influé sur les -productions de l’esprit humain dans cette carrière. On peut diviser, ce -me semble, en trois classes principales les différents écrits -historiques publiés en Allemagne: l’histoire savante, l’histoire -philosophique et l’histoire classique, en tant que l’acception de ce mot -est bornée à l’art de raconter, tel que les anciens l’ont conçu. - -L’Allemagne abonde en historiens savants, tels que Mascou, Schœpflin, -Schlœzer, Gatterer, Schmidt, etc. Ils ont fait des recherches immenses, -et nous ont donné des ouvrages où tout se trouve pour qui sait les -étudier; mais de tels écrivains ne sont bons qu’à consulter, et leurs -travaux seraient les plus estimables et les plus généreux de tous, s’ils -avaient eu seulement pour but d’épargner de la peine aux hommes de génie -qui veulent écrire l’histoire. - -Schiller est à la tête des historiens philosophiques, c’est-à-dire de -ceux qui considèrent les faits comme des raisonnements à l’appui de -leurs opinions. La révolution des Pays-Bas se lit comme un plaidoyer -plein d’intérêt et de chaleur. La guerre de trente ans est l’une des -époques dans laquelle la nation allemande a montré le plus d’énergie. -Schiller en a fait l’histoire avec un sentiment de patriotisme et -d’amour pour les lumières et pour la liberté, qui honore tout à la fois -son âme et son génie; les traits avec lesquels il caractérise les -principaux personnages sont d’une étonnante supériorité, et toutes ces -réflexions naissent du recueillement d’une âme élevée; mais les -Allemands reprochent à Schiller de n’avoir pas assez étudié les faits -dans leurs sources; il ne pouvait suffire à toutes les carrières -auxquelles ses rares talents l’appelaient, et son histoire n’est pas -fondée sur une érudition assez étendue. Ce sont les Allemands, j’ai -souvent eu occasion de le dire, qui ont senti les premiers tout le parti -que l’imagination pouvait tirer de l’érudition; les circonstances de -détail donnent seules de la couleur et de la vie à l’histoire; on ne -trouve guère à la superficie des connaissances qu’un prétexte pour le -raisonnement et l’esprit. - -L’histoire de Schiller a été écrite dans cette époque du dix-huitième -siècle où l’on faisait de tout des armes, et son style se sent un peu du -genre polémique qui régnait alors dans la plupart des écrits. Mais quand -le but qu’on se propose est la tolérance et la liberté, et que l’on y -tend par des moyens et des sentiments aussi nobles que ceux de Schiller, -on compose toujours un bel ouvrage, quand même on pourrait désirer, dans -la part accordée aux faits et aux réflexions, quelque chose de plus ou -de moins étendu[3]. - - [3] On ne peut oublier, parmi les historiens philosophiques, M. - Heeren, qui vient de publier des _Considérations sur les Croisades_, - dans lesquelles une parfaite impartialité est le résultat des - connaissances les plus rares et de la force de la raison. - -Par un contraste singulier, c’est Schiller, le grand auteur dramatique, -qui a mis peut-être trop de philosophie, et par conséquent trop d’idées -générales dans ses récits, et c’est Müller, le plus savant des -historiens, qui a été vraiment poète dans sa manière de peindre les -événements et les hommes. Il faut distinguer dans l’Histoire de la -Suisse, l’érudit et l’écrivain d’un grand talent: ce n’est qu’ainsi, ce -me semble, qu’on peut parvenir à rendre justice à Müller. C’était un -homme d’un savoir inouï, et ses facultés en ce genre faisaient vraiment -peur. On ne conçoit pas comment la tête d’un homme a pu contenir ainsi -un monde de faits et de dates. Les six mille ans à nous connus étaient -parfaitement rangés dans sa mémoire, et ses études avaient été si -profondes qu’elles étaient vives comme des souvenirs. Il n’y a pas un -village de Suisse, pas une famille noble dont il ne sût l’histoire. Un -jour, en conséquence d’un pari, on lui demanda la suite des comtes -souverains du Bugey; il les dit à l’instant même, seulement il ne se -rappelait pas bien si l’un de ceux qu’il nommait avait été régent ou -régnant en titre, et il se faisait sérieusement des reproches d’un tel -manque de mémoire. Les hommes de génie, parmi les anciens, n’étaient -point asservis à cet immense travail d’érudition qui s’augmente avec les -siècles, et leur imagination n’était point fatiguée par l’étude. Il en -coûte plus pour se distinguer de nos jours, et l’on doit du respect au -labeur immense qu’il faut pour se mettre en possession du sujet que l’on -veut traiter. - -La mort de ce Müller, dont la vie peut être diversement jugée, est une -perte irréparable, et l’on croit voir périr plus qu’un homme quand de -telles facultés s’éteignent[4]. - - [4] Parmi les disciples de Müller, le baron de Hormayr, qui a écrit le - _Plutarque autrichien_, doit être considéré comme l’un des premiers; - on sent que son histoire est composée, non d’après des livres, mais - sur les manuscrits originaux. Le docteur Decarro, un savant Genevois - établi à Vienne, et dont l’activité bienfaisante a porté la - découverte de la vaccine jusqu’en Asie, va faire paraître une - traduction de ces Vies des Grands Hommes d’Autriche, qui doit - exciter le plus grand intérêt. - -Müller, qu’on peut considérer comme le véritable historien classique -d’Allemagne, lisait habituellement les auteurs grecs et latins dans leur -langue originale; il cultivait la littérature et les arts pour les faire -servir à l’histoire. Son érudition sans bornes, loin de nuire à sa -vivacité naturelle, était comme la base d’où son imagination prenait -l’essor, et la vérité vivante de ses tableaux tenait à leur fidélité -scrupuleuse; mais s’il savait admirablement se servir de l’érudition, il -ignorait l’art de s’en dégager quand il le fallait. Son histoire est -beaucoup trop longue, il n’en a pas assez resserré l’ensemble. Les -détails sont nécessaires pour donner de l’intérêt au récit des -événements; mais on doit choisir parmi les événements ceux qui méritent -d’être racontés. - -L’ouvrage de Müller est une chronique éloquente; si pourtant toutes les -histoires étaient ainsi conçues, la vie de l’homme se consumerait tout -entière à lire la vie des hommes. Il serait donc à souhaiter que Müller -ne se fût pas laissé séduire par l’étendue même de ses connaissances. -Néanmoins les lecteurs, qui ont d’autant plus de temps à donner qu’ils -l’emploient mieux, se pénétreront toujours avec un plaisir nouveau de -ces illustres annales de la Suisse. Les discours préliminaires sont des -chefs-d’œuvre d’éloquence. Nul n’a su mieux que Müller montrer dans ses -écrits le patriotisme le plus énergique; et maintenant qu’il n’est plus, -c’est par ses écrits seuls qu’il faut l’apprécier. - -Il décrit en peintre la contrée où se sont passés les principaux -événements de la confédération helvétique. On aurait tort de se faire -l’historien d’un pays qu’on n’aurait pas vu soi-même. Les sites, les -lieux, la nature, sont comme le fond du tableau; et les faits, quelque -bien racontés qu’ils puissent être, n’ont pas tous les caractères de la -vérité, quand on ne vous fait pas voir les objets extérieurs dont les -hommes étaient environnés. - -L’érudition qui a induit Müller à mettre trop d’importance à chaque -fait, lui est bien utile, quand il s’agit d’un événement vraiment digne -d’être animé par l’imagination. Il le raconte alors comme s’il s’était -passé la veille, et sait lui donner l’intérêt qu’une circonstance encore -présente ferait éprouver. Il faut, autant qu’on le peut, dans l’histoire -comme dans les fictions, laisser au lecteur le plaisir et l’occasion de -pressentir lui-même les caractères et la marche des événements. Il se -lasse facilement de ce qu’on lui dit, mais il est ravi de ce qu’il -découvre; et l’on assimile la littérature aux intérêts de la vie, quand -on sait exciter par le récit l’anxiété de l’attente; le jugement du -lecteur s’exerce sur un mot, sur une action qui fait tout à coup -comprendre un homme, et souvent l’esprit même d’une nation et d’un -siècle. - -La conjuration du Rütli, telle qu’elle est racontée dans l’histoire de -Müller, inspire un intérêt prodigieux. Cette vallée paisible où des -hommes, paisibles aussi comme elle, se déterminèrent aux plus -périlleuses actions que la conscience puisse commander; le calme dans la -délibération, la solennité du serment, l’ardeur dans l’exécution; -l’irrévocable qui se fonde sur la volonté de l’homme, tandis qu’au -dehors tout peut changer, quel tableau! Les images seules y font naître -les pensées: les héros de cet événement, comme l’auteur qui le rapporte, -sont absorbés par la grandeur même de l’objet. Aucune idée générale ne -se présente à leur esprit, aucune réflexion n’altère la fermeté de -l’action ni la beauté du récit. - -A la bataille de Granson, dans laquelle le duc de Bourgogne attaqua la -faible armée des Cantons suisses, un trait simple donne la plus -touchante idée de ces temps et de ces mœurs. Charles occupait déjà les -hauteurs, et se croyait maître de l’armée qu’il voyait de loin dans la -plaine; tout à coup, au lever du soleil, il aperçut les Suisses qui, -suivant la coutume de leurs pères, se mettaient tous à genoux, pour -invoquer avant le combat la protection du Seigneur des seigneurs; les -Bourguignons crurent qu’ils se mettaient à genoux ainsi pour rendre les -armes, et poussèrent des cris de triomphe; mais tout à coup ces -chrétiens, fortifiés par la prière, se relèvent, se précipitent sur -leurs adversaires, et remportent à la fin la victoire dont leur pieuse -ardeur les avait rendus dignes. Des circonstances de ce genre se -retrouvent souvent dans l’histoire de Müller, et son langage ébranle -l’âme, lors même que ce qu’il dit n’est point pathétique: il y a quelque -chose de grave, de noble et de sévère dans son style, qui réveille -puissamment le souvenir des vieux siècles. - -C’était cependant un homme mobile avant tout, que Müller; mais le talent -prend toutes les formes, sans avoir pour cela un moment d’hypocrisie. Il -est ce qu’il paraît, seulement il ne peut se maintenir toujours dans la -même disposition, et les circonstances extérieures le modifient. C’est -surtout à la couleur de son style que Müller doit sa puissance sur -l’imagination; les mots anciens dont il se sert si à propos ont un air -de loyauté germanique qui inspire de la confiance. Néanmoins il a tort -de vouloir quelquefois mêler la concision de Tacite à la naïveté du -moyen âge; ces deux imitations se contredisent. Il n’y a même que Müller -à qui les tournures du vieux allemand réussissent quelquefois; pour tout -autre ce serait de l’affectation. Salluste seul, parmi les écrivains de -l’antiquité, a imaginé d’employer les formes et les termes d’un temps -antérieur au sien; en général le naturel s’oppose à cette sorte -d’imitation; cependant les chroniques du moyen âge étaient si familières -à Müller, que c’est spontanément qu’il écrit souvent du même style. Il -faut bien que ses expressions soient vraies, puisqu’elles inspirent ce -qu’il veut faire éprouver. - -On est bien aise de croire, en lisant Müller, que parmi toutes les -vertus qu’il a si bien senties, il en est qu’il a possédées. Son -testament, qu’on vient de publier, est au moins une preuve de son -désintéressement. Il ne laisse point de fortune, et il demande que l’on -vende ses manuscrits pour payer ses dettes. Il ajoute que si cela suffit -pour les acquitter, il se permet de disposer de sa montre en faveur de -son domestique. «Ce n’est pas sans attendrissement, dit-il, qu’il -recevra la montre qu’il a montée pendant vingt années». La pauvreté d’un -homme d’un si grand talent est toujours une honorable circonstance de sa -vie; la millième partie de l’esprit qui rend illustre suffirait -assurément pour faire réussir tous les calculs de l’avidité. Il est beau -d’avoir consacré ses facultés au culte de la gloire, et l’on ressent -toujours de l’estime pour ceux dont le but le plus cher est au delà du -tombeau. - - - - -CHAPITRE XXX - -Herder. - - -Les hommes de lettres, en Allemagne, sont à beaucoup d’égards la réunion -la plus respectable que le monde éclairé puisse offrir, et parmi ces -hommes, Herder mérite encore une place à part: son âme, son génie et sa -moralité tout ensemble, ont illustré sa vie. Ses écrits peuvent être -considérés sous trois rapports différents, l’histoire, la littérature et -la théologie. Il s’était fort occupé de l’antiquité en général, et des -langues orientales en particulier. Son livre intitulé _la Philosophie de -l’Histoire_ est peut-être le livre allemand écrit avec le plus de -charme. On n’y trouve pas la même profondeur d’observations politiques -que dans l’ouvrage de Montesquieu, sur _les Causes de la grandeur et de -la décadence des Romains_; mais comme Herder s’attachait à pénétrer le -génie des temps les plus reculés, peut-être que la qualité qu’il -possédait au suprême degré, l’imagination, servait mieux que toute autre -à les faire connaître. Il faut ce flambeau pour marcher dans les -ténèbres: c’est une lecture délicieuse que les divers chapitres de -Herder sur Persépolis et Babylone, sur les Hébreux et sur les Égyptiens; -il semble qu’on se promène au milieu de l’ancien monde avec un poète -historien, qui touche les ruines de sa baguette, et reconstruit à nos -yeux les édifices abattus. - -On exige en Allemagne, même des hommes du plus grand talent, une -instruction si étendue, que des critiques ont accusé Herder de n’avoir -pas une érudition assez approfondie. Mais ce qui nous frapperait, au -contraire, c’est la variété de ses connaissances; toutes les langues lui -étaient connues, et celui de tous ses ouvrages où l’on reconnaît le plus -jusqu’à quel point il portait le tact des nations étrangères, c’est son -_Essai sur la poésie hébraïque_. Jamais on n’a mieux exprimé le génie -d’un peuple prophète, pour qui l’inspiration poétique était un rapport -intime avec la Divinité. La vie errante de ce peuple, ses mœurs, les -pensées dont il était capable, les images qui lui étaient habituelles, -sont indiquées par Herder avec une étonnante sagacité. A l’aide des -rapprochements les plus ingénieux, il cherche à donner l’idée de la -symétrie du verset des Hébreux, de ce retour du même sentiment ou de la -même image en des termes différents, dont chaque stance offre l’exemple. -Quelquefois il compare cette brillante régularité à deux rangs de perles -qui entourent la chevelure d’une belle femme. «L’art et la nature, -dit-il, conservent toujours une imposante uniformité à travers leur -abondance». A moins de lire les psaumes des Hébreux dans l’original, il -est impossible de mieux pressentir leur charme que par ce qu’en dit -Herder. Son imagination était à l’étroit dans les contrées de -l’Occident; il se plaisait à respirer les parfums de l’Asie, et -transmettait dans ses ouvrages le pur encens que son âme y avait -recueilli. - -C’est lui qui le premier a fait connaître en Allemagne les poésies -espagnoles et portugaises; les traductions de W. Schlegel les y ont -depuis naturalisées. Herder a publié un recueil intitulé _Chansons -populaires_; ce recueil contient les romances et les poésies détachées -où sont empreints le caractère national et l’imagination des peuples. On -y peut étudier la poésie naturelle, celle qui précède les lumières. La -littérature cultivée devient si promptement factice, qu’il est bon de -retourner quelquefois à l’origine de toute poésie, c’est-à-dire à -l’impression de la nature sur l’homme, avant qu’il eût analysé l’univers -et lui-même. La flexibilité de l’allemand permet seule peut-être de -traduire ces naïvetés du langage de chaque pays, sans lesquelles on ne -reçoit aucune impression des poésies populaires; les mots, dans ces -poésies, ont par eux-mêmes une certaine grâce qui nous émeut comme une -fleur que nous avons vue, comme un air que nous avons entendu dans notre -enfance: ces impressions singulières contiennent non seulement les -secrets de l’art, mais ceux de l’âme où l’art les a puisés. Les -Allemands, en littérature, analysent jusqu’à l’extrémité des sensations, -jusqu’à ces nuances délicates qui se refusent à la parole, et l’on -pourrait leur reprocher de s’attacher trop en tout genre à faire -comprendre l’inexprimable. - -Je parlerai dans la quatrième partie de cet ouvrage des écrits de Herder -sur la théologie; l’histoire et la littérature s’y trouvent aussi -souvent réunies. Un homme d’un génie aussi sincère que Herder devait -mêler la religion à toutes ses pensées, et toutes ses pensées à la -religion. On a dit que ses écrits ressemblaient à une conversation -animée: il est vrai qu’il n’a pas dans ses ouvrages la forme méthodique -qu’on est convenu de donner aux livres. C’est sous les portiques et dans -les jardins de l’Académie, que Platon expliquait à ses disciples le -système du monde intellectuel. On retrouve dans Herder cette noble -négligence du talent, toujours impatient de marcher à des idées -nouvelles. C’est une invention moderne, que ce qu’on appelle un livre -bien fait. La découverte de l’imprimerie a rendu nécessaires les -divisions, les résumés, tout l’appareil enfin de la logique. La plupart -des ouvrages philosophiques des anciens sont des traités ou des -dialogues, qu’on se représente comme des entretiens écrits. Montaigne -aussi s’abandonnait de même au cours naturel de ses pensées. Il faut, il -est vrai, pour un tel _laisser-aller_, la supériorité la plus décidée: -l’ordre supplée à la richesse, et si la médiocrité marchait au hasard, -elle ne ferait d’ordinaire que nous ramener au même point, avec la -fatigue de plus; mais un homme de génie intéresse davantage, quand il se -montre tel qu’il est, et que ses livres semblent plutôt improvisés que -composés. - -Herder avait, dit-on, une conversation admirable, et l’on sent dans ses -écrits que cela devait être ainsi. L’on y sent bien aussi ce que tous -ses amis attestent, c’est qu’il n’était point d’homme meilleur. Quand le -talent littéraire peut inspirer à ceux qui ne nous connaissent point -encore, du penchant à nous aimer, c’est le présent du ciel dont on -recueille les plus doux fruits sur la terre. - - - - -CHAPITRE XXXI - -Des Richesses littéraires de l’Allemagne, et de ses critiques les plus -renommés, Auguste Wilhelm et Frédéric Schlegel. - - -Dans le tableau que je viens de présenter de la littérature allemande, -j’ai tâché de désigner les ouvrages principaux; mais il m’a fallu -renoncer même à nommer un grand nombre d’hommes, dont les écrits moins -connus servent plus efficacement à l’instruction de ceux qui les lisent -qu’à la gloire de leurs auteurs. - -Les traités sur les beaux-arts, les ouvrages d’érudition et de -philosophie, quoiqu’ils n’appartiennent pas immédiatement à la -littérature, doivent pourtant être comptés parmi ses richesses. Il y a -dans cette Allemagne des trésors d’idées et de connaissances que le -reste des nations de l’Europe n’épuisera pas de longtemps. - -Le génie poétique, si le ciel nous le rend, pourrait aussi recevoir une -impulsion heureuse de l’amour pour la nature, les arts et la -philosophie, qui fermente dans les contrées germaniques; mais au moins -j’ose affirmer que tout homme qui voudra se vouer maintenant à quelque -travail sérieux que ce soit, sur l’histoire, la philosophie ou -l’antiquité, ne saurait se passer de connaître les écrivains allemands -qui s’en sont occupés. - -La France peut s’honorer d’un grand nombre d’érudits de la première -force, mais rarement les connaissances et la sagacité philosophiques y -ont été réunies, tandis qu’en Allemagne elles sont maintenant presque -inséparables. Ceux qui plaident en faveur de l’ignorance, comme d’un -garant de la grâce, citent un grand nombre d’hommes de beaucoup d’esprit -qui n’avaient aucune instruction; mais ils oublient que ces hommes ont -profondément étudié le cœur humain tel qu’il se montre dans le monde, et -que c’était sur ce sujet qu’ils avaient des idées. Mais si ces savants, -en fait de société, voulaient juger la littérature sans la connaître, -ils seraient ennuyeux comme les bourgeois quand ils parlent de la cour. - -Lorsque j’ai commencé l’étude de l’allemand, il m’a semblé que j’entrais -dans une sphère nouvelle, où se manifestaient les lumières les plus -frappantes sur tout ce que je sentais auparavant d’une manière confuse. -Depuis quelque temps on ne lit guère en France que des mémoires ou des -romans, et ce n’est pas tout à fait par frivolité qu’on est devenu moins -capable de lectures plus sérieuses, c’est parce que les événements de la -révolution ont accoutumé à ne mettre de prix qu’à la connaissance des -faits et des hommes: on trouve dans les livres allemands, sur les sujets -les plus abstraits, le genre d’intérêt qui fait rechercher les bons -romans, c’est-à-dire ce qu’ils nous apprennent sur notre propre cœur. Le -caractère distinctif de la littérature allemande est de rapporter tout à -l’existence intérieure; et comme c’est là le mystère des mystères, une -curiosité sans bornes s’y attache. - -Avant de passer à la philosophie, qui fait toujours partie des lettres, -dans les pays où la littérature est libre et puissante, je dirai -quelques mots de ce qu’on peut considérer comme la législation de cet -empire, la critique. Il n’est point de branche de la littérature -allemande qui ait été portée plus loin, et comme dans de certaines -villes l’on trouve plus de médecins que de malades, il y a quelquefois -en Allemagne encore plus de critiques que d’auteurs; mais les analyses -de Lessing, le créateur du style, dans la prose allemande, sont telles -qu’on peut les considérer comme des ouvrages. - -Kant, Gœthe, J. de Müller, les plus grands écrivains de l’Allemagne en -tout genre, ont inséré dans les journaux ce qu’ils appellent les -_recensions_ des divers écrits qui ont paru, et ces _recensions_ -renferment la théorie philosophique et les connaissances positives les -plus approfondies. Parmi les écrivains plus jeunes, Schiller et les deux -Schlegel se sont montrés de beaucoup supérieurs à tous les autres -critiques. Schiller est le premier, parmi les disciples de Kant, qui ait -appliqué sa philosophie à la littérature; et en effet, partir de l’âme -pour juger les objets extérieurs, ou des objets extérieurs pour savoir -ce qui se passe dans l’âme, c’est une marche si différente que tout doit -s’en ressentir. Schiller a écrit deux traités sur le _naïf et le -sentimental_, dans lesquels le talent qui s’ignore et le talent qui -s’observe lui-même sont analysés avec une sagacité prodigieuse; mais -dans son essai sur _la Grâce et la Dignité_, et dans ses lettres sur -l’_Esthétique_, c’est-à-dire la théorie du beau, il y a trop de -métaphysique. Lorsqu’on veut parler des jouissances des arts, dont tous -les hommes sont susceptibles, il faut s’appuyer toujours sur les -impressions qu’ils ont reçues, et ne pas se permettre les formes -abstraites qui font perdre la trace de ces impressions. Schiller tenait -à la littérature par son talent, et à la philosophie par son penchant -pour la réflexion; ses écrits en prose sont aux confins des deux -régions; mais il empiète trop souvent sur la plus haute; et, revenant -sans cesse à ce qu’il y a de plus abstrait dans la théorie, il dédaigne -l’application comme une conséquence inutile des principes qu’il a posés. - -La description animée des chefs-d’œuvre donne bien plus d’intérêt à la -critique que les idées générales qui planent sur tous les sujets, sans -en caractériser aucun. La métaphysique est, pour ainsi dire, la science -de l’immuable; mais tout ce qui est soumis à la succession du temps ne -s’explique que par le mélange des faits et des réflexions: les Allemands -voudraient arriver sur tous les sujets à des théories complètes, et -toujours indépendantes des circonstances; mais comme cela est -impossible, il ne faut pas renoncer aux faits, dans la crainte qu’ils ne -circonscrivent les idées; et les exemples seuls, dans la théorie comme -dans la pratique, gravent les préceptes dans le souvenir. - -La quintessence de pensées que présentent certains ouvrages allemands ne -concentre pas, comme celle des fleurs, les parfums les plus -odoriférants; on dirait au contraire qu’elle n’est qu’un reste froid -d’émotions pleines de vie. On pourrait extraire cependant de ces -ouvrages une foule d’observations d’un grand intérêt; mais elles se -confondent les unes dans les autres. L’auteur, à force de pousser son -esprit en avant, conduit ses lecteurs à ce point où les idées sont trop -fines pour qu’on doive essayer de les transmettre. - -Les écrits de A. W. Schlegel sont moins abstraits que ceux de Schiller; -comme il possède en littérature des connaissances rares, même dans sa -patrie, il est ramené sans cesse à l’application, par le plaisir qu’il -trouve à comparer les diverses langues et les différentes poésies entre -elles; un point de vue si universel devrait presque être considéré comme -infaillible, si la partialité ne l’altérait pas quelquefois; mais cette -partialité n’est point arbitraire, et j’en indiquerai la marche et le -but; cependant, comme il y a des sujets dans lesquels elle ne se fait -point sentir, c’est d’abord de ceux-là que je parlerai. - -W. Schlegel a donné à Vienne un cours de littérature dramatique[5] qui -embrasse ce qui a été composé de plus remarquable pour le théâtre, -depuis les Grecs jusqu’à nos jours; ce n’est point une nomenclature -stérile des travaux des divers auteurs; l’esprit de chaque littérature y -est saisi avec l’imagination d’un poète; l’on sent que, pour donner de -tels résultats, il faut des études extraordinaires; mais l’érudition ne -s’aperçoit dans cet ouvrage que par la connaissance parfaite des -chefs-d’œuvre. On jouit en peu de pages du travail de toute une vie; -chaque jugement porté par l’auteur, chaque épithète donnée aux écrivains -dont il parle, est belle et juste, précise et animée. W. Schlegel a -trouvé l’art de traiter les chefs-d’œuvre de la poésie comme des -merveilles de la nature, et de les peindre avec des couleurs vives qui -ne nuisent point à la fidélité du dessin; car, on ne saurait trop le -répéter, l’imagination, loin d’être ennemie de la vérité, la fait -ressortir mieux qu’aucune autre faculté de l’esprit, et tous ceux qui -s’appuient d’elle pour excuser des expressions exagérées ou des termes -vagues, sont au moins aussi dépourvus de poésie que de raison. - - [5] Cet ouvrage est traduit en français. L’auteur anonyme de la - traduction (madame Necker de Saussure) y a joint une préface pleine - de pensées neuves et ingénieuses. - -L’analyse des principes sur lesquels se fondent la tragédie et la -comédie, est traitée dans le cours de W. Schlegel avec une grande -profondeur philosophique; ce genre de mérite se retrouve souvent parmi -les écrivains allemands; mais Schlegel n’a point d’égal dans l’art -d’inspirer de l’enthousiasme pour les grands génies qu’il admire; il se -montre en général partisan d’un goût simple et quelquefois même d’un -goût rude; mais il fait exception à cette façon de voir en faveur des -peuples du Midi. Leurs jeux de mots et leurs _concetti_ ne sont point -l’objet de sa censure; il déteste le maniéré qui naît de l’esprit de -société, mais celui qui vient du luxe de l’imagination lui plaît en -poésie, comme la profusion des couleurs et des parfums dans la nature. -Schlegel, après s’être acquis une grande réputation par sa traduction de -Shakespeare, a pris pour Calderon un amour aussi vif, mais d’un genre -très différent de celui que Shakespeare peut inspirer; car autant -l’auteur anglais est profond et sombre dans la connaissance du cœur -humain, autant le poète espagnol s’abandonne avec douceur et charme à la -beauté de la vie, à la sincérité de la foi, à tout l’éclat des vertus -que colore le soleil de l’âme. - -J’étais à Vienne quand W. Schlegel y donna son cours public. Je -n’attendais que de l’esprit et de l’instruction dans des leçons qui -avaient l’enseignement pour but; je fus confondue d’entendre un critique -éloquent comme un orateur; et qui, loin de s’acharner aux défauts, -éternel aliment de la médiocrité jalouse, cherchait seulement à faire -revivre le génie créateur. - -La littérature espagnole est peu connue, c’est elle qui fut l’objet d’un -des plus beaux morceaux prononcés dans la séance à laquelle j’assistai. -W. Schlegel nous peignit cette nation chevaleresque dont les poètes -étaient guerriers, et les guerriers poètes. Il cita ce comte Ercilla, -«qui composa sous une tente son poème de l’Araucana, tantôt sur les -plages de l’Océan, tantôt au pied des Cordillières, pendant qu’il -faisait la guerre aux sauvages révoltés. Garcilasse, un des descendants -des Incas, écrivait des poésies d’amour sur les ruines de Carthage, et -périt à l’assaut de Tunis. Cervantes fut grièvement blessé à la bataille -de Lépante; Lope de Vega échappa comme par miracle à la défaite de la -flotte invincible; et Calderon servit en intrépide soldat dans les -guerres de Flandre et d’Italie. - -«La religion et la guerre se mêlèrent chez les Espagnols plus que dans -toute autre nation; ce sont eux qui, par des combats continuels, -repoussèrent les Maures de leur sein, et l’on pouvait les considérer -comme l’avant-garde de la chrétienté européenne; ils conquirent leurs -églises sur les Arabes; un acte de leur culte était un trophée pour -leurs armes, et leur foi triomphante, quelquefois portée jusqu’au -fanatisme, s’alliait avec le sentiment de l’honneur et donnait à leur -caractère une imposante dignité. Cette gravité mêlée d’imagination, -cette gaîté même qui ne fait rien perdre au sérieux de toutes les -affections profondes, se montrent dans la littérature espagnole, toute -composée de fictions et de poésies, dont la religion, l’amour et les -exploits guerriers sont l’objet. On dirait que dans ces temps où le -Nouveau Monde fut découvert, les trésors d’un autre hémisphère servaient -aux richesses de l’imagination aussi bien qu’à celles de l’État, et que -dans l’empire de la poésie, comme dans celui de Charles-Quint, le soleil -ne cessait jamais d’éclairer l’horizon». - -Les auditeurs de W. Schlegel furent vivement émus par ce tableau, et la -langue allemande, dont il se servait avec élégance, entourait de pensées -profondes et d’expressions sensibles les noms retentissants de -l’espagnol, ces noms qui ne peuvent être prononcés sans que déjà -l’imagination croie voir les orangers du royaume de Grenade et les -palais des rois maures[6]. - - [6] Wilhelm Schlegel, que je cite ici comme le premier critique - littéraire de l’Allemagne, est l’auteur d’une brochure française - nouvellement publiée, sous le titre de _Réflexions sur le Système - continental_.--Ce même W. Schlegel a fait aussi imprimer à Paris, il - y a quelques années, une comparaison de la Phèdre d’Euripide et de - celle de Racine: elle excita une grande rumeur parmi les - littérateurs parisiens; mais personne ne put nier que W. Schlegel, - quoique Allemand, n’écrivît assez bien le français pour qu’il lui - fût permis de parler de Racine. - -On peut comparer la manière de W. Schlegel, en parlant de poésie, à -celle de Winckelmann, en décrivant les statues; et c’est ainsi seulement -qu’il est honorable d’être un critique; tous les hommes du métier -suffisent pour enseigner les fautes ou les négligences qu’on doit -éviter: mais après le génie, ce qu’il y a de plus semblable à lui, c’est -la puissance de le connaître et de l’admirer. - -Frédéric Schlegel, s’étant occupé de philosophie, s’est voué moins -exclusivement que son frère à la littérature; cependant le morceau qu’il -a écrit sur la culture intellectuelle des Grecs et des Romains, -rassemble en un court espace des aperçus et des résultats du premier -ordre. Frédéric Schlegel est l’un des hommes célèbres de l’Allemagne -dont l’esprit a le plus d’originalité; et loin de se fier à cette -originalité qui lui promettait tant de succès, il a voulu l’appuyer sur -des études immenses: c’est une grande preuve de respect pour l’espèce -humaine, que de ne jamais lui parler d’après soi seul, et sans s’être -informé consciencieusement de tout ce que nos prédécesseurs nous ont -laissé pour héritage. Les Allemands, dans les richesses de l’esprit -humain, sont de véritables propriétaires: ceux qui s’en tiennent à leurs -lumières naturelles, ne sont que des prolétaires en comparaison d’eux. - -Après avoir rendu justice aux rares talents des deux Schlegel, il faut -examiner pourtant en quoi consiste la partialité qu’on leur reproche, et -dont il est vrai que plusieurs de leurs écrits ne sont pas exempts: ils -penchent visiblement pour le moyen âge, et pour les opinions de cette -époque; la chevalerie sans taches, la foi sans bornes, et la poésie sans -réflexions leur paraissent inséparables, et ils s’appliquent à tout ce -qui pourrait diriger dans ce sens les esprits et les âmes. W. Schlegel -exprime son admiration pour le moyen âge dans plusieurs de ses écrits, -et particulièrement dans deux stances dont voici la traduction: - -«L’Europe était une dans ces grands siècles, et le sol de cette patrie -universelle était fécond en généreuses pensées, qui peuvent servir de -guide dans la vie et dans la mort. Une même chevalerie changeait les -combattants en frères d’armes: c’était pour défendre une même foi qu’ils -s’armaient; un même amour inspirait tous les cœurs, et la poésie qui -chantait cette alliance exprimait le même sentiment dans les langages -divers. - -«Ah! la noble énergie des âges anciens est perdue: notre siècle est -l’inventeur d’une étroite sagesse, et ce que les hommes faibles ne -sauraient concevoir n’est à leurs yeux qu’une chimère; toutefois rien de -divin ne peut réussir, entrepris avec un cœur profane. Hélas! nos temps -ne connaissent plus ni la foi, ni l’amour; comment pourrait-il leur -rester l’espérance!» - -Des opinions dont la tendance est si marquée doivent nécessairement -altérer l’impartialité des jugements sur les ouvrages de l’art: sans -doute, et je n’ai cessé de le répéter dans le cours de cet écrit, il est -à désirer que la littérature moderne soit fondée sur notre histoire et -sur notre croyance; néanmoins il ne s’ensuit pas que les productions -littéraires du moyen âge puissent être considérées comme vraiment -bonnes. Leur énergique simplicité, le caractère pur et loyal qui s’y -manifeste, excitent un vif intérêt; mais la connaissance de l’antique et -le progrès de la civilisation nous ont valu des avantages qu’on ne doit -pas dédaigner. Il ne s’agit pas de faire reculer l’art, mais de réunir -autant qu’on le peut les qualités diverses développées dans l’esprit -humain à différentes époques. - -On a fort accusé les deux Schlegel de ne pas rendre justice à la -littérature française; il n’est point d’écrivains cependant qui aient -parlé avec plus d’enthousiasme du génie de nos troubadours, et de cette -chevalerie française, sans pareille en Europe, lorsqu’elle réunissait au -plus haut point l’esprit et la loyauté, la grâce et la franchise, le -courage et la gaîté, la simplicité la plus touchante et la naïveté la -plus ingénieuse; mais les critiques allemands ont prétendu que les -traits distinctifs du caractère français s’étaient effacés pendant le -cours du règne de Louis XIV: la littérature, disent-ils, dans les -siècles appelés classiques, perd en originalité ce qu’elle gagne en -correction; ils ont attaqué nos poètes en particulier, avec une grande -force d’arguments et de moyens. L’esprit général de ces critiques est le -même que celui de Rousseau, dans sa lettre contre la musique française. -Ils croient trouver dans plusieurs de nos tragédies l’espèce -d’affectation pompeuse que Rousseau reproche à Lulli et à Rameau, et ils -prétendent que le même goût qui faisait préférer Coypel et Boucher dans -la peinture, et le chevalier Bernin dans la sculpture, interdit à la -poésie l’élan qui seul en fait une jouissance divine; enfin ils seraient -tentés d’appliquer à notre manière de concevoir et d’aimer les -beaux-arts ces vers tant cités de Corneille: - - Othon à la princesse a fait un compliment, - Plus en homme d’esprit qu’en véritable amant. - -W. Schlegel rend hommage cependant à la plupart de nos grands auteurs; -mais ce qu’il s’attache à prouver seulement, c’est que depuis le milieu -du dix-septième siècle le genre maniéré a dominé dans toute l’Europe; et -que cette tendance a fait perdre la verve audacieuse qui animait les -écrivains et les artistes, à la renaissance des lettres. Dans les -tableaux et les bas-reliefs où Louis XIV est peint, tantôt en Jupiter, -tantôt en Hercule, il est représenté nu, ou revêtu seulement d’une peau -de lion, mais avec sa grande perruque sur la tête. Les écrivains de la -nouvelle école prétendent que l’on pourrait appliquer cette grande -perruque à la physionomie des beaux-arts, dans le dix-septième siècle: -il s’y mêlait toujours une politesse affectée, dont une grandeur factice -était la cause. - -Il est intéressant d’examiner cette manière de voir, malgré les -objections sans nombre qu’on peut y opposer; ce qui est certain au -moins, c’est que les aristarques allemands sont parvenus à leur but, -puisqu’ils sont de tous les écrivains, depuis Lessing, ceux qui ont le -plus efficacement contribué à rendre l’imitation de la littérature -française tout à fait hors de mode en Allemagne; mais de peur du goût -français, ils n’ont pas assez perfectionné le goût allemand, et souvent -ils ont rejeté des observations pleines de justesse, seulement parce que -nos écrivains les avaient faites. - -On ne sait pas faire un livre en Allemagne; rarement on y met l’ordre et -la méthode qui classent les idées dans la tête du lecteur; et ce n’est -point parce que les Français sont impatients, mais parce qu’ils ont -l’esprit juste, qu’ils se fatiguent de ce défaut; les fictions ne sont -pas dessinées, dans les poésies allemandes, avec ces contours fermes et -précis qui en assurent l’effet, et le vague de l’imagination correspond -à l’obscurité de la pensée. Enfin, si les plaisanteries bizarres et -vulgaires de quelques ouvrages prétendus comiques manquent de goût, ce -n’est pas à force de naturel, c’est parce que l’affectation de l’énergie -est au moins aussi ridicule que celle de la grâce. _Je me fais vif_, -disait un Allemand en sautant par la fenêtre: quand on se fait, on n’est -rien: il faut recourir au bon goût français, contre la vigoureuse -exagération de quelques Allemands, comme à la profondeur des Allemands, -contre la frivolité dogmatique de quelques Français. - -Les nations doivent se servir de guide les unes aux autres, et toutes -auraient tort de se priver des lumières qu’elles peuvent mutuellement se -prêter. Il y a quelque chose de très singulier dans la différence d’un -peuple à un autre: le climat, l’aspect de la nature, la langue, le -gouvernement, enfin surtout les événements de l’histoire, puissance plus -extraordinaire encore que toutes les autres, contribuent à ces -diversités, et nul homme, quelque supérieur qu’il soit, ne peut deviner -ce qui se développe naturellement dans l’esprit de celui qui vit sur un -autre sol, et respire un autre air: on se trouvera donc bien en tout -pays d’accueillir les pensées étrangères; car, dans ce genre, -l’hospitalité fait la fortune de celui qui reçoit. - - - - -CHAPITRE XXXII - -Des Beaux-Arts en Allemagne. - - -Les Allemands en général conçoivent mieux l’art qu’ils ne le mettent en -pratique: à peine ont-ils une impression, qu’ils en tirent une foule -d’idées. Ils vantent beaucoup le mystère, mais c’est pour le révéler, et -l’on ne peut montrer aucun genre d’originalité en Allemagne, sans que -chacun vous explique comment cette originalité vous est venue; c’est un -grand inconvénient, surtout pour les arts, où tout est sensation; ils -sont analysés avant d’être sentis, et l’on a beau dire après qu’il faut -renoncer à l’analyse, l’on a goûté du fruit de l’arbre de la science, et -l’innocence du talent est perdue. - -Ce n’est pas assurément que je conseille, relativement aux arts, -l’ignorance que je n’ai cessé de blâmer en littérature; mais il faut -distinguer les études relatives à la pratique de l’art, de celles qui -ont uniquement pour objet la théorie du talent; celles-ci, poussées trop -loin, étouffent l’invention; l’on est troublé par le souvenir de tout ce -qui a été dit sur chaque chef-d’œuvre; on croit sentir entre soi et -l’objet que l’on veut peindre une foule de traités sur la peinture et la -sculpture, l’idéal et le réel, et l’artiste n’est plus seul avec la -nature. Sans doute l’esprit de ces divers traités est toujours -l’encouragement; mais à force d’encouragement on lasse le génie, comme à -force de gêne on l’éteint; et dans tout ce qui tient à l’imagination, il -faut une si heureuse combinaison d’obstacles et de facilité, que des -siècles peuvent s’écouler sans que l’on arrive à ce point juste qui fait -éclore l’esprit humain dans toute sa force. - -Avant l’époque de la réformation, les Allemands avaient une école de -peinture que ne dédaignait pas l’école italienne. Albert Dürer, Lucas -Cranach, Holbein, ont, dans leur manière de peindre, des rapports avec -les prédécesseurs de Raphaël, Perugin, André Mantegne, etc. Holbein se -rapproche davantage de Léonard de Vinci; en général cependant, il y a -plus de dureté dans l’école allemande que dans celle des Italiens, mais -non moins d’expression et de recueillement dans les physionomies. Les -peintres du quinzième siècle avaient peu de connaissance des moyens de -l’art; mais une bonne foi et une modestie touchante se faisaient -remarquer dans leurs ouvrages; on n’y voit pas de prétentions à -d’ambitieux effets, et l’on n’y sent que cette émotion intime pour -laquelle tous les hommes de talent cherchent un langage, afin de ne pas -mourir sans avoir fait part de leur âme à leurs contemporains. - -Dans ces tableaux du quatorzième et du quinzième siècle, les plis des -vêtements sont tout droits, les coiffures un peu raides, les attitudes -très simples; mais il y a quelque chose dans l’expression des figures -qu’on ne se lasse point de considérer. Les tableaux inspirés par la -religion chrétienne produisent une impression semblable à celle de ces -psaumes qui mêlent avec tant de charme la poésie à la piété. - -La seconde et la plus belle époque de la peinture fut celle où les -peintres conservèrent la vérité du moyen âge, en y joignant toute la -splendeur de l’art: rien ne correspond chez les Allemands au siècle de -Léon X. Vers la fin du dix-septième siècle et jusqu’au milieu du -dix-huitième, les beaux-arts tombèrent presque partout dans une -singulière décadence; le goût était dégénéré en affectation; Winckelmann -alors exerça la plus grande influence, non seulement sur son pays, mais -sur le reste de l’Europe, et ce furent ses écrits qui tournèrent toutes -les imaginations artistes vers l’étude et l’admiration des monuments -antiques: il s’entendait bien mieux en sculpture qu’en peinture; aussi -porta-t-il les peintres à mettre dans leurs tableaux des statues -coloriées, plutôt que de faire sentir en tout la nature vivante. -Cependant la peinture perd la plus grande partie de son charme en se -rapprochant de la sculpture; l’illusion nécessaire à l’une est -directement contraire aux formes immuables et prononcées de l’autre. -Quand les peintres prennent exclusivement la beauté antique pour modèle, -comme ils ne la connaissent que par des statues, il leur arrive ce qu’on -reproche à la littérature classique des modernes, ce n’est point dans -leur propre inspiration qu’ils puisent les effets de l’art. - -Mengs, peintre allemand, s’est montré un penseur philosophe dans ses -écrits sur son art: ami de Winckelmann, il partagea son admiration pour -l’antique; mais néanmoins il a souvent évité les défauts qu’on peut -reprocher aux peintres formés par les écrits de Winckelmann, et qui se -bornent pour la plupart à copier les chefs-d’œuvre anciens. Mengs -s’était aussi proposé pour modèle le Corrège, celui de tous les peintres -qui s’éloigne le plus dans ses tableaux du genre de la sculpture, et -dont le clair-obscur rappelle les vagues et délicieuses impressions de -la mélodie. - -Les artistes allemands avaient presque tous adopté les opinions de -Winckelmann, jusqu’au moment où la nouvelle école littéraire a étendu -son influence aussi sur les beaux-arts. Gœthe, dont nous retrouvons -partout l’esprit universel, a montré dans ses ouvrages qu’il comprenait -le vrai génie de la peinture bien mieux que Winckelmann; toutefois, -convaincu comme lui que les sujets du christianisme ne sont pas -favorables à l’art, il cherche à faire revivre l’enthousiasme pour la -mythologie, et c’est une tentative dont le succès est impossible; -peut-être ne sommes-nous capables, en fait de beaux-arts, ni d’être -chrétiens ni d’être païens; mais si dans un temps quelconque -l’imagination créatrice renaît chez les hommes, ce ne sera sûrement pas -en imitant les anciens qu’elle se fera sentir. - -La nouvelle école soutient dans les beaux-arts le même système qu’en -littérature, et proclame hautement le christianisme comme la source du -génie des modernes; les écrivains de cette école caractérisent aussi -d’une façon toute nouvelle ce qui dans l’architecture gothique s’accorde -avec les sentiments religieux des chrétiens. Il ne s’ensuit pas que les -modernes puissent et doivent construire des églises gothiques; ni l’art -ni la nature ne se répètent: ce qui importe seulement, dans le silence -actuel du talent, c’est de détruire le mépris qu’on a voulu jeter sur -toutes les conceptions du moyen âge; sans doute, il ne nous convient pas -de les adopter, mais rien ne nuit plus au développement du génie que de -considérer comme barbare quoi que ce soit d’original. - -J’ai déjà dit, en parlant de l’Allemagne, qu’il y avait peu d’édifices -modernes remarquables; on ne voit guère dans le Nord, en général, que -des monuments gothiques, et la nature et la poésie secondent les -dispositions de l’âme que ces monuments font naître. Un écrivain -allemand, Gœrres, a donné une description intéressante d’une ancienne -église: «On voit, dit-il, des figures de chevaliers à genoux sur un -tombeau, les mains jointes; au-dessus sont placées quelques raretés -merveilleuses de l’Asie, qui semblent là pour attester, comme des -témoins muets, les voyages du mort dans la Terre sainte. Les arcades -obscures de l’église couvrent de leur ombre ceux qui reposent: on se -croirait au milieu d’une forêt dont la mort a pétrifié les branches et -les feuilles, de manière qu’elles ne peuvent plus ni se balancer ni -s’agiter, quand les siècles, comme le vent des nuits, s’engouffrent sous -leurs voûtes prolongées. L’orgue fait entendre ses sons majestueux dans -l’église; des inscriptions en lettres de bronze, à demi détruites par -l’humide vapeur du temps, indiquent confusément les grandes actions qui -redeviennent de la fable, après avoir été si longtemps d’une éclatante -vérité». - -En s’occupant des arts, en Allemagne, on est conduit à parler plutôt des -écrivains que des artistes. Sous tous les rapports, les Allemands sont -plus forts dans la théorie que dans la pratique, et le Nord est si peu -favorable aux arts qui frappent les yeux, qu’on dirait que l’esprit de -réflexion lui a été donné seulement pour qu’il servît de spectateur au -Midi. - -On trouve en Allemagne un grand nombre de galeries de tableaux et de -collections de dessins, qui supposent l’amour des arts dans toutes les -classes. Il y a, chez les grands seigneurs et les hommes de lettres du -premier rang, de très belles copies des chefs-d’œuvre de l’antiquité; la -maison de Gœthe est à cet égard fort remarquable; il ne recherche pas -seulement le plaisir que peut causer la vue des statues et des tableaux -des grands maîtres, il croit que le génie et l’âme s’en -ressentent.--_J’en deviendrais meilleur_, disait-il, _si j’avais sous -les yeux la tête de Jupiter Olympien, que les anciens ont tant -admirée_.--Plusieurs peintres distingués sont établis à Dresde; les -chefs-d’œuvre de la galerie y excitent le talent et l’émulation. Cette -Vierge de Raphaël, que deux enfants contemplent, est à elle seule un -trésor pour les arts: il y a dans cette figure une élévation et une -pureté qui sont l’idéal de la religion et de la force intérieure de -l’âme. La perfection des traits n’est dans ce tableau qu’un symbole; les -longs vêtements, expression de la pudeur, reportent tout l’intérêt sur -le visage, et la physionomie, plus admirable encore que les traits, est -comme la beauté suprême qui se manifeste à travers la beauté terrestre. -Le Christ, que sa mère tient dans ses bras, est tout au plus âgé de deux -ans; mais le peintre a su merveilleusement exprimer la force puissante -de l’être divin dans un visage à peine formé. Le regard des anges -enfants qui sont placés au bas du tableau est délicieux; il n’y a que -l’innocence de cet âge qui ait encore du charme à côté de la céleste -candeur; leur étonnement, à l’aspect de la vierge rayonnante, ne -ressemble point à la surprise que les hommes pourraient éprouver; ils -ont l’air de l’adorer avec confiance, parce qu’ils reconnaissent en elle -une habitante de ce ciel que naguère ils ont quitté. - -La nuit du Corrège est, après la Vierge de Raphaël, le plus beau -chef-d’œuvre de la galerie de Dresde. On a représenté bien souvent -l’adoration des bergers; mais comme la nouveauté du sujet n’est presque -de rien dans le plaisir que cause la peinture, il suffit de la manière -dont le tableau du Corrège est conçu pour l’admirer: c’est au milieu de -la nuit que l’enfant sur les genoux de sa mère reçoit les hommages des -pâtres étonnés. La lumière qui part de la sainte auréole dont sa tête -est entourée a quelque chose de sublime; les personnages placés dans le -fond du tableau, et loin de l’enfant divin, sont encore dans les -ténèbres, et l’on dirait que cette obscurité est l’emblème de la vie -humaine, avant que la révélation l’eût éclairée. - -Parmi les divers tableaux des peintres modernes à Dresde, je me rappelle -une tête du Dante qui avait un peu le caractère de la figure d’Ossian, -dans le beau tableau de Gérard. Cette analogie est heureuse: le Dante et -le fils de Fingal peuvent se donner la main à travers les siècles et les -nuages. - -Un tableau de Hartmann représente la visite de Magdeleine et de deux -femmes nommées Marie au tombeau de Jésus-Christ; l’ange leur apparaît -pour leur annoncer qu’il est ressuscité; ce cercueil ouvert qui ne -renferme plus de restes mortels, ces femmes d’une admirable beauté -levant les yeux vers le ciel, pour y apercevoir celui qu’elles venaient -chercher dans les ombres du sépulcre, forment un tableau pittoresque et -dramatique tout à la fois. - -Schick, autre artiste allemand, maintenant établi à Rome, y a composé un -tableau qui représente le premier sacrifice de Noé, après le déluge; la -nature, rajeunie par les eaux, semble avoir acquis une fraîcheur -nouvelle; les animaux ont l’air d’être familiarisés avec le patriarche -et ses enfants, comme ayant échappé ensemble au déluge universel. La -verdure, les fleurs et le ciel sont peints avec des couleurs vives et -naturelles, qui retracent la sensation causée par les paysages de -l’Orient. Plusieurs autres artistes s’essaient, de même que Schick, à -suivre en peinture le nouveau système introduit, ou plutôt renouvelé -dans la poétique littéraire; mais les arts ont besoin de richesses, et -les grandes fortunes sont dispersées dans les différentes villes de -l’Allemagne. D’ailleurs, jusqu’à présent, le véritable progrès qu’on a -fait en Allemagne, c’est de sentir et de copier les anciens maîtres -selon leur esprit: le génie original ne s’y est pas encore fortement -prononcé. - -La sculpture n’a pas été cultivée avec un grand succès chez les -Allemands, d’abord parce qu’il leur manque le marbre, qui rend les -chefs-d’œuvre immortels, et parce qu’ils n’ont guère le tact ni la grâce -des attitudes et des gestes, que la gymnastique ou la danse peuvent -seules rendre faciles; néanmoins un Danois, Thorwaldsen, élevé en -Allemagne, rivalise maintenant à Rome avec Canova, et son Jason -ressemble à celui que décrit Pindare, comme le plus beau des hommes; une -toison est sur son bras gauche; il tient une lance à la main, et le -repos de la force caractérise le héros. - -J’ai déjà dit que la sculpture en général perdait à ce que la danse fût -entièrement négligée; le seul phénomène qu’il y ait dans cet art en -Allemagne, c’est Ida Brunn, jeune fille que son existence sociale exclut -de la vie d’artiste; elle a reçu de la nature et de sa mère un talent -inconcevable pour représenter par de simples attitudes les tableaux les -plus touchants, ou les plus belles statues; sa danse n’est qu’une suite -de chefs-d’œuvre passagers, dont on voudrait fixer chacun pour toujours: -il est vrai que la mère d’Ida a conçu, dans son imagination, tout ce que -sa fille sait peindre aux regards. Les poésies de madame Brunn font -découvrir dans l’art et la nature mille richesses nouvelles, que les -regards distraits n’avaient point aperçues. J’ai vu la jeune Ida, encore -enfant, représenter Althée prête à brûler le tison auquel est attachée -la vie de son fils Méléagre; elle exprimait, sans paroles, la douleur, -les combats et la terrible résolution d’une mère; ses regards animés -servaient sans doute à faire comprendre ce qui se passait dans son cœur; -mais l’art de varier ses gestes, et de draper en artiste le manteau de -pourpre dont elle était revêtue, produisait au moins autant d’effet que -sa physionomie même; souvent elle s’arrêtait longtemps dans la même -attitude, et chaque fois un peintre n’aurait pu rien inventer de mieux -que le tableau qu’elle improvisait; un tel talent est unique. Cependant -je crois qu’on réussirait plutôt en Allemagne à la danse pantomime qu’à -celle qui consiste uniquement, comme en France, dans la grâce et dans -l’agilité du corps. - -Les Allemands excellent dans la musique instrumentale; les connaissances -qu’elle exige, et la patience qu’il faut pour la bien exécuter, leur -sont tout à fait naturelles; ils ont aussi des compositeurs d’une -imagination très variée et très féconde; je ne ferai qu’une objection à -leur génie comme musiciens; ils mettent trop d’esprit dans leurs -ouvrages, ils réfléchissent trop à ce qu’ils font. Il faut dans les -beaux-arts plus d’instinct que de pensées; les compositeurs allemands -suivent trop exactement le sens des paroles; c’est un grand mérite, il -est vrai, pour ceux qui aiment plus les paroles que la musique, et -d’ailleurs l’on ne saurait nier que le désaccord entre le sens des unes -et l’expression de l’autre ne fût désagréable: mais les Italiens, qui -sont les vrais musiciens de la nature, ne conforment les airs aux -paroles que d’une manière générale. Dans les romances, dans les -vaudevilles, comme il n’y a pas beaucoup de musique, on peut soumettre -aux paroles le peu qu’il y en a; mais dans les grands effets de la -mélodie, il faut aller droit à l’âme par une sensation immédiate. - -Ceux qui n’aiment pas beaucoup la peinture en elle-même attachent une -grande importance au sujet des tableaux; ils voudraient y retrouver les -impressions que produisent les scènes dramatiques: il en est de même en -musique; quand on la sent faiblement, on exige qu’elle se conforme avec -fidélité aux moindres nuances des paroles; mais quand elle émeut -jusqu’au fond de l’âme, toute attention donnée à ce qui n’est pas elle -ne serait qu’une distraction importune; et, pourvu qu’il n’y ait pas -d’opposition entre le poème et la musique, on s’abandonne à l’art qui -doit toujours l’emporter sur tous les autres. Car la rêverie délicieuse -dans laquelle il nous plonge anéantit les pensées que les mots peuvent -exprimer, et, la musique réveillant en nous le sentiment de l’infini, -tout ce qui tend à particulariser l’objet de la mélodie doit en diminuer -l’effet. - -Gluck, que les Allemands comptent avec raison parmi leurs hommes de -génie, a su merveilleusement adapter le chant aux paroles, et dans -plusieurs de ses opéras, il a rivalisé avec le poète par l’expression de -sa musique. Lorsque Alceste a résolu de mourir pour Admète, et que ce -sacrifice, secrètement offert aux dieux, a rendu son époux à la vie, le -contraste des airs joyeux qui célèbrent la convalescence du roi, et des -gémissements étouffés de la reine condamnée à le quitter, est d’un grand -effet tragique. Oreste, dans Iphigénie en Tauride, dit: _Le calme rentre -dans mon âme_,--et l’air qu’il chante exprime ce sentiment; mais -l’accompagnement de cet air est sombre et agité. Les musiciens, étonnés -de ce contraste, voulaient adoucir l’accompagnement en l’exécutant; -Gluck s’en irritait, et leur criait: «N’écoutez pas Oreste: il dit qu’il -est calme; il ment». Le Poussin, en peignant les danses des bergères, -place dans le paysage le tombeau d’une jeune fille sur lequel est écrit: -_Et moi aussi, je vécus en Arcadie_. Il y a de la pensée dans cette -manière de concevoir les arts, comme dans les combinaisons ingénieuses -de Gluck; mais les arts sont au-dessus de la pensée: leur langage, ce -sont les couleurs, ou les formes, ou les sons. Si l’on pouvait se -figurer les impressions dont notre âme serait susceptible, avant qu’elle -connût la parole, on concevrait mieux l’effet de la peinture et de la -musique. - -De tous les musiciens, peut-être, celui qui a montré le plus d’esprit -dans le talent de marier la musique avec les paroles, c’est Mozart. Il -fait sentir dans ses opéras, et surtout dans le Festin de Pierre, toutes -les gradations des scènes dramatiques; le chant est plein de gaîté, -tandis que l’accompagnement bizarre et fort semble indiquer le sujet -fantasque et sombre de la pièce. Cette spirituelle alliance du musicien -avec le poète donne aussi un genre de plaisir, mais un plaisir qui naît -de la réflexion, et celui-là n’appartient pas à la sphère merveilleuse -des arts. - -J’ai entendu à Vienne la Création de Haydn, quatre cents musiciens -l’exécutaient à la fois, c’était une digne fête en l’honneur de l’œuvre -qu’elle célébrait; mais Haydn aussi nuisait quelquefois à son talent par -son esprit même; à ces paroles du texte: _Dieu dit que la lumière soit, -et la lumière fut_, les instruments jouaient d’abord très doucement, et -se faisaient à peine entendre, puis tout à coup ils partaient tous avec -un bruit terrible, qui devait signaler l’éclat du jour. Aussi un homme -d’esprit disait-il _qu’à l’apparition de la lumière il fallait se -boucher les oreilles_. - -Dans plusieurs autres morceaux de la Création, la même recherche -d’esprit peut être souvent blâmée; la musique se traîne quand les -serpents sont créés; elle redevient brillante avec le chant des oiseaux, -et dans les Saisons aussi de Haydn, ces allusions se multiplient plus -encore. Ce sont des _concetti_ en musique que des effets ainsi préparés; -sans doute de certaines combinaisons de l’harmonie peuvent rappeler des -merveilles de la nature, mais ces analogies ne tiennent en rien à -l’imitation, qui n’est jamais qu’un jeu factice. Les ressemblances -réelles des beaux-arts entre eux et des beaux-arts avec la nature, -dépendent des sentiments du même genre qu’ils excitent dans notre âme -par des moyens divers. - -L’imitation et l’expression diffèrent extrêmement dans les beaux-arts: -l’on est assez généralement d’accord, je crois, pour exclure la musique -imitative; mais il reste toujours deux manières de voir sur la musique -expressive; les uns veulent trouver en elle la traduction des paroles, -les autres, et ce sont les Italiens, se contentent d’un rapport général -entre les situations de la pièce et l’intention des airs, et cherchent -les plaisirs de l’art uniquement en lui-même. La musique des Allemands -est plus variée que celle des Italiens, et c’est en cela peut-être -qu’elle est moins bonne; l’esprit est condamné à la variété, c’est sa -misère qui en est la cause; mais les arts, comme le sentiment, ont une -admirable monotonie, celle dont on voudrait faire un moment éternel. - -La musique d’église est moins belle en Allemagne qu’en Italie, parce que -les instruments y dominent toujours. Quand on a entendu à Rome le -_Miserere_ chanté par des voix seulement, toute musique instrumentale, -même celle de la chapelle de Dresde, paraît terrestre. Les violons et -les trompettes font partie de l’orchestre de Dresde, pendant le service -divin, et la musique y est plus guerrière que religieuse; le contraste -des impressions vives qu’elle fait éprouver avec le recueillement d’une -église n’est pas agréable; il ne faut pas animer la vie auprès des -tombeaux; la musique militaire porte à sacrifier l’existence, mais non à -s’en détacher. - -La musique de la chapelle de Vienne mérite aussi d’être vantée; celui de -tous les arts que les Viennois apprécient le plus, c’est la musique; -cela fait espérer qu’un jour ils deviendront poètes, car, malgré leurs -goûts un peu prosaïques, quiconque aime la musique est enthousiaste, -sans le savoir, de tout ce qu’elle rappelle. J’ai entendu à Vienne le -_Requiem_ que Mozart a composé quelques jours avant de mourir, et qui -fut chanté dans l’église, le jour de ses obsèques; il n’est pas assez -solennel pour la situation, et l’on y retrouve encore de l’ingénieux, -comme dans tout ce qu’a fait Mozart; néanmoins, qu’y a-t-il de plus -touchant qu’un homme d’un talent supérieur, célébrant ainsi ses propres -funérailles, inspiré tout à la fois par les sentiments de sa mort et de -son immortalité! Les souvenirs de la vie doivent décorer les tombeaux; -les armes d’un guerrier y sont suspendues, et les chefs-d’œuvre de l’art -causent une impression solennelle dans le temple où reposent les restes -de l’artiste. - - - - -TROISIÈME PARTIE - -LA PHILOSOPHIE ET LA MORALE. - - - - -CHAPITRE PREMIER - -De la Philosophie. - - -On a voulu jeter, depuis quelque temps, une grande défaveur sur le mot -de philosophie. Il en est ainsi de tous ceux dont l’acception est très -étendue; ils sont l’objet des bénédictions ou des malédictions de -l’espèce humaine, suivant qu’on les emploie à des époques heureuses ou -malheureuses; mais, malgré les injures et les louanges accidentelles des -individus et des nations, la philosophie, la liberté, la religion ne -changent jamais de valeur. L’homme a maudit le soleil, l’amour et la -vie; il a souffert, il s’est senti consumé par ces flambeaux de la -nature; mais voudrait-il pour cela les éteindre? - -Tout ce qui tend à comprimer nos facultés est toujours une doctrine -avilissante, il faut les diriger vers le but sublime de l’existence, le -perfectionnement moral; mais ce n’est point par le suicide partiel de -telle ou telle puissance de notre être que nous nous rendrons capables -de nous élever vers ce but; nous n’avons pas trop de tous nos moyens -pour nous en rapprocher; et si le ciel avait accordé à l’homme plus de -génie, il en aurait d’autant plus de vertu. - -Parmi les différentes branches de la philosophie, celle qui a -particulièrement occupé les Allemands, c’est la métaphysique. Les objets -qu’elle embrasse peuvent être divisés en trois classes. La première se -rapporte au mystère de la création, c’est-à-dire à l’infini en toutes -choses, la seconde à la formation des idées dans l’esprit humain, et la -troisième à l’exercice de nos facultés, sans remonter à leur source. - -La première de ces études, celle qui s’attache à connaître le secret de -l’univers, a été cultivée chez les Grecs comme elle l’est maintenant -chez les Allemands. On ne peut nier qu’une telle recherche, quelque -sublime qu’elle soit dans son principe, ne nous fasse sentir à chaque -pas notre impuissance, et le découragement suit les efforts qui ne -peuvent atteindre à un résultat. L’utilité de la troisième classe des -observations métaphysiques, celle qui se renferme dans la connaissance -des actes de notre entendement, ne saurait être contestée; mais cette -utilité se borne aux cercles des expériences journalières. Les -méditations philosophiques de la seconde classe, celles qui se dirigent -sur la nature de notre âme et sur l’origine de nos idées, me paraissent -de toutes les plus intéressantes. Il n’est pas probable que nous -puissions jamais connaître les vérités éternelles qui expliquent -l’existence de ce monde: le désir que nous en éprouvons est au nombre -des nobles pensées qui nous attirent vers une autre vie; mais ce n’est -pas pour rien que la faculté de nous examiner nous-mêmes nous a été -donnée. Sans doute, c’est déjà se servir de cette faculté que d’observer -la marche de notre esprit, tel qu’il est; toutefois en s’élevant plus -haut, en cherchant à savoir si cet esprit agit spontanément, ou s’il ne -peut penser que provoqué par les objets extérieurs, nous aurons des -lumières de plus sur le libre arbitre de l’homme, et par conséquent sur -le vice et la vertu. - -Une foule de questions morales et religieuses dépendent de la manière -dont on considère l’origine de la formation de nos idées. C’est surtout -la diversité des systèmes à cet égard qui sépare les philosophes -allemands des philosophes français. Il est aisé de concevoir que si la -différence est à la source, elle doit se manifester dans tout ce qui en -dérive; il est donc impossible de faire connaître l’Allemagne, sans -indiquer la marche de la philosophie, qui depuis Leibnitz jusqu’à nos -jours n’a cessé d’exercer un si grand empire sur la république des -lettres. - -Il y a deux manières d’envisager la métaphysique de l’entendement -humain, ou dans sa théorie, ou dans ses résultats. L’examen de la -théorie exige une capacité qui m’est étrangère; mais il est facile -d’observer l’influence qu’exerce telle ou telle opinion métaphysique sur -le développement de l’esprit et de l’âme. L’Évangile nous dit _qu’il -faut juger les prophètes par leurs œuvres_: cette maxime peut aussi nous -guider entre les différentes philosophies; car tout ce qui tend à -l’immortalité n’est jamais qu’un sophisme. Cette vie n’a quelque prix -que si elle sert à l’éducation religieuse de notre cœur, que si elle -nous prépare à une destinée plus haute, par le choix libre de la vertu -sur la terre. La métaphysique, les institutions sociales, les arts, les -sciences, tout doit être apprécié d’après le perfectionnement moral de -l’homme; c’est la pierre de touche qui est donnée à l’ignorant comme au -savant. Car, si la connaissance des moyens n’appartient qu’aux initiés, -les résultats sont à la portée de tout le monde. - -Il faut avoir l’habitude de la méthode de raisonnement dont on se sert -en géométrie, pour bien comprendre la métaphysique. Dans cette science, -comme dans celle du calcul, le moindre chaînon sauté détruit toute la -liaison qui conduit à l’évidence. Les raisonnements métaphysiques sont -plus abstraits et non moins précis que ceux des mathématiques, et -cependant leur objet est vague. L’on a besoin de réunir en métaphysique -les deux facultés les plus opposées, l’imagination et le calcul: c’est -un nuage qu’il faut mesurer avec la même exactitude qu’un terrain, et -nulle étude n’exige une aussi grande intensité d’intention; néanmoins -dans les questions les plus hautes il y a toujours un point de vue à la -portée de tout le monde, et c’est celui-là que je me propose de saisir -et de présenter. - -Je demandais un jour à Fichte, l’une des plus fortes têtes pensantes de -l’Allemagne, s’il ne pouvait pas me dire sa morale, plutôt que sa -métaphysique?--L’une dépend de l’autre, me répondit-il.--Et ce mot était -plein de profondeur: il renferme tous les motifs de l’intérêt qu’on peut -prendre à la philosophie. - -On s’est accoutumé à la considérer comme destructive de toutes les -croyances du cœur; elle serait alors la véritable ennemie de l’homme; -mais il n’en est point ainsi de la doctrine de Platon, ni de celle des -Allemands; ils regardent le sentiment comme un fait, comme le fait -primitif de l’âme, et la raison philosophique comme destinée seulement à -rechercher la signification de ce fait. - -L’énigme de l’univers a été l’objet des méditations perdues d’un grand -nombre d’hommes, dignes aussi d’admiration, puisqu’ils se sentaient -appelés à quelque chose de mieux que ce monde. Les esprits d’une haute -lignée errent sans cesse autour de l’abîme des pensées sans fin; mais -néanmoins il faut s’en détourner, car l’esprit se fatigue en vain dans -ces efforts pour escalader le ciel. - -L’origine de la pensée a occupé tous les véritables philosophes. Y -a-t-il deux natures dans l’homme? S’il n’y en a qu’une, est-ce l’âme ou -la matière? S’il y en a deux, les idées viennent-elles par les sens, ou -naissent-elles dans notre âme, ou bien sont-elles un mélange de l’action -des objets extérieurs sur nous et des facultés intérieures que nous -possédons? - -A ces trois questions, qui ont divisé de tout temps le monde -philosophique, est attaché l’examen qui touche le plus immédiatement à -la vertu: savoir si la fatalité ou le libre arbitre décide des -résolutions des hommes. - -Chez les anciens, la fatalité venait de la volonté des dieux; chez les -modernes, on l’attribue au cours des choses. La fatalité, chez les -anciens, faisait ressortir le libre arbitre, car la volonté de l’homme -luttait contre l’événement, et la résistance morale était invincible; le -fatalisme des modernes, au contraire, détruit nécessairement la croyance -au libre arbitre; si les circonstances nous créent ce que nous sommes, -nous ne pouvons pas nous opposer à leur ascendant; si les objets -extérieurs sont la cause de tout ce qui se passe dans notre âme, quelle -pensée indépendante nous affranchirait de leur influence? La fatalité -qui descendait du ciel remplissait l’âme d’une sainte terreur, tandis -que celle qui nous lie à la terre ne fait que nous dégrader. A quoi bon -toutes ces questions, dira-t-on? A quoi bon ce qui n’est pas cela? -pourrait-on répondre. Car qu’y a-t-il de plus important pour l’homme, -que de savoir s’il a vraiment la responsabilité de ses actions, et dans -quel rapport est la puissance de la volonté avec l’empire des -circonstances sur elle? Que serait la conscience, si nos habitudes -seules l’avaient fait naître, si elle n’était rien que le produit des -couleurs, des sons, des parfums, enfin des circonstances de tout genre -dont nous aurions été environnés pendant notre enfance? - -La métaphysique, qui s’applique à découvrir quelle est la source de nos -idées, influe puissamment par ses conséquences sur la nature et la force -de notre volonté; cette métaphysique est à la fois la plus haute et la -plus nécessaire de nos connaissances, et les partisans de l’utilité -suprême, de l’utilité morale, ne peuvent la dédaigner. - - - - -CHAPITRE II - -De la Philosophie anglaise. - - -Tout semble attester en nous-mêmes l’existence d’une double nature; -l’influence des sens et celle de l’âme se partagent notre être; et, -selon que la philosophie penche vers l’une ou l’autre, les opinions et -les sentiments sont à tous égards diamétralement opposés. On peut aussi -désigner l’empire des sens et celui de la pensée par d’autres termes: il -y a dans l’homme ce qui périt avec l’existence terrestre et ce qui peut -lui survivre, ce que l’expérience fait acquérir et ce que l’instinct -moral nous inspire, le fini et l’infini; mais de quelque manière qu’on -s’exprime, il faut toujours convenir qu’il y a deux principes de vie -différents, dans la créature sujette à la mort et destinée à -l’immortalité. - -La tendance vers le spiritualisme a toujours été très manifeste chez les -peuples du Nord, et même avant l’introduction du christianisme, ce -penchant s’est fait voir à travers la violence des passions guerrières. -Les Grecs avaient foi aux merveilles extérieures; les nations -germaniques croient aux miracles de l’âme. Toutes leurs poésies sont -remplies de pressentiments, de présages, de prophéties du cœur; et -tandis que les Grecs s’unissaient à la nature par les plaisirs, les -habitants du nord s’élevaient jusqu’au Créateur par les sentiments -religieux. Dans le Midi, le paganisme divinisait les phénomènes -physiques; dans le Nord, on était enclin à croire à la magie, parce -qu’elle attribue à l’esprit de l’homme une puissance sans bornes sur le -monde matériel. L’âme et la nature, la volonté et la nécessité se -partagent le domaine de l’existence, et, selon que nous plaçons la force -en nous-mêmes ou au dehors de nous, nous sommes les fils du ciel ou les -esclaves de la terre. - -A la renaissance des lettres, les uns s’occupaient des subtilités de -l’école en métaphysique, et les autres croyaient aux superstitions de la -magie dans les sciences: l’art d’observer ne régnait pas plus dans -l’empire des sens que l’enthousiasme dans l’empire de l’âme: à peu -d’exceptions près, il n’y avait parmi les philosophes ni expérience ni -inspiration. Un géant parut, c’était Bacon: jamais les merveilles de la -nature, ni les découvertes de la pensée, n’ont été si bien conçues par -la même intelligence. Il n’y a pas une phrase de ses écrits qui ne -suppose des années de réflexion et d’étude; il anime la métaphysique par -la connaissance du cœur humain, il sait généraliser les faits par la -philosophie; dans les sciences physiques il a créé l’art de -l’expérience, mais il ne s’ensuit pas du tout, comme on voudrait le -faire croire, qu’il ait été partisan exclusif du système qui fonde -toutes les idées sur les sensations. Il admet l’inspiration dans tout ce -qui tient à l’âme, et il la croit même nécessaire pour interpréter les -phénomènes physiques d’après les principes généraux. Mais de son temps -il y avait encore des alchimistes, des devins et des sorciers; on -méconnaissait assez la religion dans la plus grande partie de l’Europe, -pour croire qu’elle interdisait une vérité quelconque, elle qui conduit -à toutes. Bacon fut frappé de ces erreurs; son siècle penchait vers la -superstition comme le nôtre vers l’incrédulité; à l’époque où vivait -Bacon, il devait chercher à mettre en honneur la philosophie -expérimentale; à celle où nous sommes, il sentirait le besoin de ranimer -la source intérieure du beau moral, et de rappeler sans cesse à l’homme -qu’il existe en lui-même, dans son sentiment et dans sa volonté. Quand -le siècle est superstitieux, le génie de l’observation est timide, le -monde physique est mal connu; quand le siècle est incrédule, -l’enthousiasme n’existe plus, et l’on ne sait plus rien de l’âme ni du -ciel. - -Dans un temps où la marche de l’esprit humain n’avait rien d’assuré dans -aucun genre, Bacon rassembla toutes ses forces pour tracer la route que -doit suivre la philosophie expérimentale, et ses écrits servent encore -maintenant de guide à ceux qui veulent étudier la nature. Ministre -d’État, il s’était longtemps occupé de l’administration et de la -politique. Les plus fortes têtes sont celles qui réunissent le goût et -l’habitude de la méditation à la pratique des affaires: Bacon était sous -ce double rapport un esprit prodigieux; mais il a manqué à sa -philosophie ce qui manquait à son caractère, il n’était pas assez -vertueux pour sentir en entier ce que c’est que la liberté morale de -l’homme: cependant on ne peut le comparer aux matérialistes du dernier -siècle; et ses successeurs ont poussé la théorie de l’expérience bien au -delà de son intention. Il est loin, je le répète, d’attribuer toutes nos -idées à nos sensations, et de considérer l’analyse comme le seul -instrument des découvertes. Il suit souvent une marche plus hardie, et -s’il s’en tient à la logique expérimentale pour écarter tous les -préjugés qui encombrent sa route, c’est à l’élan seul du génie qu’il se -fie pour marcher en avant. - -«L’esprit humain, dit Luther, est comme un paysan ivre à cheval, quand -on le relève d’un côté il retombe de l’autre». Ainsi l’homme a flotté -sans cesse entre ses deux natures; tantôt ses pensées le dégageaient de -ses sensations, tantôt ses sensations absorbaient ses pensées, et -successivement il voulait tout rapporter aux unes ou aux autres; il me -semble néanmoins que le moment d’une doctrine stable est arrivé: la -métaphysique doit subir une révolution semblable à celle qu’a faite -Copernic dans le système du monde; elle doit replacer notre âme au -centre, et la rendre en tout semblable au soleil, autour duquel les -objets extérieurs tracent leur cercle, et dont ils empruntent la -lumière. - -L’arbre généalogique des connaissances humaines, dans lequel chaque -science se rapporte à telle faculté, est sans doute l’un des titres de -Bacon à l’admiration de la postérité; mais ce qui fait sa gloire, c’est -qu’il a eu soin de proclamer qu’il fallait bien se garder de séparer -d’une manière absolue les sciences l’une de l’autre, et que toutes se -réunissaient dans la philosophie générale. Il n’est point l’auteur de -cette méthode anatomique qui considère les forces intellectuelles -chacune à part, et semble méconnaître l’admirable unité de l’être moral. -La sensibilité, l’imagination, la raison, servent l’une à l’autre. -Chacune de ces facultés ne serait qu’une maladie, qu’une faiblesse au -lieu d’une force, si elle n’était pas modifiée ou complétée par la -totalité de notre être. Les sciences de calcul, à une certaine hauteur, -ont besoin d’imagination. L’imagination à son tour doit s’appuyer sur la -connaissance exacte de la nature. La raison semble de toutes les -facultés celle qui se passerait le plus facilement du secours des -autres, et cependant si l’on était entièrement dépourvu d’imagination et -de sensibilité, l’on pourrait à force de sécheresse devenir, pour ainsi -dire, fou de raison, et, ne voyant plus dans la vie que des calculs et -des intérêts matériels, se tromper autant sur les caractères et les -affections des hommes, qu’un être enthousiaste qui se figurerait partout -le désintéressement et l’amour. - -On suit un faux système d’éducation, lorsqu’on veut développer -exclusivement telle ou telle qualité de l’esprit; car se vouer à une -seule faculté, c’est prendre un métier intellectuel. Milton dit avec -raison _qu’une éducation n’est bonne que quand elle rend propre à tous -les emplois de la guerre et de la paix_; tout ce qui fait de l’homme un -homme est le véritable objet de l’enseignement. - -Ne savoir d’une science que ce qui lui est particulier, c’est appliquer -aux études libérales la division du travail de Smith, qui ne convient -qu’aux arts mécaniques. Quand on arrive à cette hauteur où chaque -science touche par quelques points à toutes les autres, c’est alors -qu’on approche de la région des idées universelles; et l’air qui vient -de là vivifie toutes les pensées. - -L’âme est un foyer qui rayonne dans tous les sens; c’est dans ce foyer -que consiste l’existence; toutes les observations et tous les efforts -des philosophes doivent se tourner vers ce moi, centre et mobile de nos -sentiments et de nos idées. Sans doute l’incomplet du langage nous -oblige à nous servir d’expressions erronées; il faut répéter suivant -l’usage, tel individu a de la raison, ou de l’imagination, ou de la -sensibilité, etc.; mais si l’on voulait s’entendre par un mot, on -devrait dire seulement[7]: _il a de l’âme, il a beaucoup d’âme._ C’est -ce souffle divin qui fait tout l’homme. - - [7] M. Ancillon, dont j’aurai l’occasion de parler dans la suite de - cet ouvrage, s’est servi de cette expression dans un livre qu’on ne - saurait se lasser de méditer. - -Aimer en apprend plus sur ce qui tient aux mystères de l’âme que la -métaphysique la plus subtile. On ne s’attache jamais à telle ou telle -qualité de la personne qu’on préfère, et tous les madrigaux disent un -grand mot philosophique, en répétant que c’est pour _je ne sais quoi_ -qu’on aime, car ce je ne sais quoi, c’est l’ensemble et l’harmonie que -nous reconnaissons par l’amour, par l’admiration, par tous les -sentiments qui nous révèlent ce qu’il y a de plus profond et de plus -intime dans le cœur d’un autre. - -L’analyse, ne pouvant examiner qu’en divisant, s’applique, comme le -scalpel, à la nature morte; mais c’est un mauvais instrument pour -apprendre à connaître ce qui est vivant; et si l’on a de la peine à -définir par des paroles la conception animée qui nous représente les -objets tout entiers, c’est précisément parce que cette conception tient -de plus près à l’essence des choses. Diviser pour comprendre est en -philosophie un signe de faiblesse, comme en politique diviser pour -régner. - -Bacon tenait encore beaucoup plus qu’on ne croit à cette philosophie -idéaliste qui, depuis Platon jusqu’à nos jours, a constamment reparu -sous diverses formes; néanmoins le succès de sa méthode analytique dans -les sciences exactes a nécessairement influé sur son système en -métaphysique: l’on a compris d’une manière beaucoup plus absolue qu’il -ne l’avait présentée lui-même, sa doctrine sur les sensations -considérées comme l’origine des idées. Nous pouvons voir clairement -l’influence de cette doctrine par les deux écoles qu’elle a produites, -celle de Hobbes et celle de Locke. Certainement l’une et l’autre -diffèrent beaucoup dans le but; mais leurs principes sont semblables à -plusieurs égards. - -Hobbes prit à la lettre la philosophie qui fait dériver toutes nos idées -des impressions des sens; il n’en craignit point les conséquences, et il -a dit hardiment _que l’âme était soumise à la nécessité, comme la -société au despotisme_; il admet le fatalisme des sensations pour la -pensée, et celui de la force pour les actions. Il anéantit la liberté -morale comme la liberté civile, pensant avec raison qu’elles dépendent -l’une de l’autre. Il fut athée et esclave, et rien n’est plus -conséquent; car, s’il n’y a dans l’homme que l’empreinte des impressions -du dehors, la puissance terrestre est tout, et l’âme en dépend autant -que la destinée. - -Le culte de tous les sentiments élevés et purs est tellement consolidé -en Angleterre par les institutions politiques et religieuses, que les -spéculations de l’esprit tournent autour de ces imposantes colonnes sans -jamais les ébranler. Hobbes eut donc peu de partisans dans son pays; -mais l’influence de Locke fut plus universelle. Comme son caractère -était moral et religieux, il ne se permit aucun des raisonnements -corrupteurs qui dérivaient nécessairement de sa métaphysique; et la -plupart de ses compatriotes, en l’adoptant, ont eu comme lui la noble -inconséquence de séparer les résultats des principes, tandis que Hume et -les philosophes français, après avoir admis le système, l’ont appliqué -d’une manière beaucoup plus logique. - -La métaphysique de Locke n’a eu d’autre effet sur les esprits en -Angleterre, que de ternir un peu leur originalité naturelle; quand même -elle dessécherait la source des grandes pensées philosophiques, elle ne -saurait détruire le sentiment religieux, qui sait si bien y suppléer; -mais cette métaphysique reçue dans le reste de l’Europe, l’Allemagne -exceptée, a été l’une des principales causes de l’immoralité dont on -s’est fait une théorie, pour en mieux assurer la pratique. - -Locke s’est particulièrement attaché à prouver qu’il n’y avait rien -d’inné dans l’âme: il avait raison, puisqu’il mêlait toujours au sens du -mot idée un développement acquis par l’expérience; les idées ainsi -conçues sont le résultat des objets qui les excitent, des comparaisons -qui les rassemblent, et du langage qui en facilite la combinaison. Mais -il n’en est pas de même des sentiments, ni des dispositions, ni des -facultés qui constituent les lois de l’entendement humain, comme -l’attraction et l’impulsion constituent celle de la nature physique. - -Une chose vraiment digne de remarque, ce sont les arguments dont Locke a -été obligé de se servir pour prouver que tout ce qui était dans l’âme -nous venait par les sensations. Si ces arguments conduisaient à la -vérité, sans doute, il faudrait surmonter la répugnance morale qu’ils -inspirent; mais on peut croire en général à cette répugnance, comme à un -signe infaillible de ce que l’on doit éviter. Locke voulait démontrer -que la conscience du bien et du mal n’était pas innée dans l’homme, et -qu’il ne connaissait le juste et l’injuste, comme le rouge et le bleu, -que par l’expérience; il a recherché avec soin, pour parvenir à ce but, -tous les pays où les coutumes et les lois mettaient des crimes en -honneur; ceux où l’on se faisait un devoir de tuer son ennemi, de -mépriser le mariage, de faire mourir son père quand il était vieux. Il -recueille attentivement tout ce que les voyageurs ont raconté des -cruautés passées en usage. Qu’est-ce donc qu’un système qui inspire à un -homme aussi vertueux que Locke de l’avidité pour de tels faits? - -Que ces faits soient tristes ou non, pourra-t-on dire, l’important est -de savoir s’ils sont vrais.--Ils peuvent être vrais, mais que -signifient-ils? Ne savons-nous pas, d’après notre propre expérience, que -les circonstances, c’est-à-dire les objets extérieurs, influent sur -notre manière d’interpréter nos devoirs? Agrandissez ces circonstances, -et vous y trouverez la cause des erreurs des peuples; mais y a-t-il des -peuples ou des hommes qui nient qu’il y ait des devoirs? A-t-on jamais -prétendu qu’aucune signification n’était attachée à l’idée du juste et -de l’injuste? L’explication qu’on en donne peut être diverse, mais la -conviction du principe est partout la même; et c’est dans cette -conviction que consiste l’empreinte primitive qu’on retrouve dans tous -les humains. - -Quand le sauvage tue son père, lorsqu’il est vieux, il croit lui rendre -un service; il ne le fait pas pour son propre intérêt, mais pour celui -de son père: l’action qu’il commet est horrible, et cependant il n’est -pas pour cela dépourvu de conscience; et de ce qu’il manque de lumières, -il ne s’ensuit pas qu’il manque de vertus. Les sensations, c’est-à-dire -les objets extérieurs dont il est environné l’aveuglent; le sentiment -intime qui constitue la haine du vice et le respect pour la vertu -n’existent pas moins en lui, quoique l’expérience l’ait trompé sur la -manière dont ce sentiment doit se manifester dans la vie. Préférer les -autres à soi quand la vertu le commande, c’est précisément ce qui fait -l’essence du beau moral, et cet admirable instinct de l’âme, adversaire -de l’instinct physique, est inhérent à notre nature; s’il pouvait être -acquis, il pourrait aussi se perdre; mais il est immuable, parce qu’il -est inné. Il est possible de faire le mal en croyant faire le bien, il -est possible de se rendre coupable en le sachant et le voulant; mais il -ne l’est pas d’admettre comme vérité une chose contradictoire, la -justice de l’injustice. - -L’indifférence au bien et au mal est le résultat ordinaire d’une -civilisation, pour ainsi dire, pétrifiée, et cette indifférence est un -beaucoup plus grand argument contre la conscience innée que les -grossières erreurs des sauvages; mais les hommes les plus sceptiques, -s’ils sont opprimés sous quelques rapports, en appellent à la justice, -comme s’ils y avaient cru toute leur vie; et lorsqu’ils sont saisis par -une affection vive et qu’on la tyrannise, ils invoquent le sentiment de -l’équité avec autant de force que les moralistes les plus austères. Dès -qu’une flamme quelconque, celle de l’indignation ou celle de l’amour, -s’empare de notre âme, elle fait reparaître en nous les caractères -sacrés des lois éternelles. - -Si le hasard de la naissance et de l’éducation décidait de la moralité -d’un homme, comment pourrait-on l’accuser de ses actions? Si tout ce qui -compose notre volonté nous vient des objets extérieurs, chacun peut en -appeler à des relations particulières pour motiver toute sa conduite; et -souvent ces relations diffèrent autant entre les habitants d’un même -pays qu’entre un Asiatique et un Européen. Si donc la circonstance -devait être la divinité des mortels, il serait simple que chaque homme -eût une morale qui lui fût propre, ou plutôt une absence de morale à son -usage; et pour interdire le mal que les sensations pourraient -conseiller, il n’y aurait de bonne raison à opposer que la force -publique qui le punirait; or, si la force publique commandait -l’injustice, la question se trouverait résolue: toutes les sensations -feraient naître toutes les idées, qui conduiraient à la plus complète -dépravation. - -Les preuves de la spiritualité de l’âme ne peuvent se trouver dans -l’empire des sens, le monde visible est abandonné à cet empire; mais le -monde invisible ne saurait y être soumis; et si l’on n’admet pas des -idées spontanées, si la pensée et le sentiment dépendent en entier des -sensations, comment l’âme, dans une telle servitude, serait-elle -immatérielle? Et si, comme personne ne le nie, la plupart des faits -transmis par les sens sont sujets à l’erreur, qu’est-ce qu’un être moral -qui n’agit que lorsqu’il est excité par des objets extérieurs, et par -des objets même dont les apparences sont souvent fausses? - -Un philosophe français a dit, en se servant de l’expression la plus -rebutante, _que la pensée n’était autre chose qu’un produit matériel du -cerveau_. Cette déplorable définition est le résultat le plus naturel de -la métaphysique qui attribue à nos sensations l’origine de toutes nos -idées. On a raison, si c’est ainsi, de se moquer de ce qui est -intellectuel, et de trouver incompréhensible tout ce qui n’est pas -palpable. Si notre âme n’est qu’une matière subtile mise en mouvement -par d’autres éléments plus ou moins grossiers, auprès desquels même elle -a le désavantage d’être passive: si nos impressions et nos souvenirs ne -sont que les vibrations prolongées d’un instrument dont le hasard a -joué, il n’y a que des fibres dans notre cerveau, que des forces -physiques dans le monde, et tout peut s’expliquer d’après les lois qui -les régissent. Il reste bien encore quelques petites difficultés sur -l’origine des choses et le but de notre existence, mais on a bien -simplifié la question, et la raison conseille de supprimer en nous-mêmes -tous les désirs et toutes les espérances que le génie, l’amour et la -religion font concevoir; car l’homme ne serait alors qu’une mécanique de -plus, dans le grand mécanisme de l’univers: ses facultés ne seraient que -des rouages, sa morale un calcul, et son culte le succès. - -Locke, croyant du fond de son âme à l’existence de Dieu, établit sa -conviction, sans s’en apercevoir, sur des raisonnements qui sortent tous -de la sphère de l’expérience: il affirme qu’il y a un principe éternel, -une cause primitive de toutes les autres causes; il entre ainsi dans la -sphère de l’infini, et l’infini est par delà toute expérience: mais -Locke avait en même temps une telle peur que l’idée de Dieu ne pût -passer pour innée dans l’homme; il lui paraissait si absurde que le -Créateur eût daigné, comme un grand peintre, graver son nom sur le -tableau de notre âme, qu’il s’est attaché à découvrir dans tous les -récits des voyageurs quelques peuples qui n’eussent aucune croyance -religieuse. On peut, je crois, l’affirmer hardiment, ces peuples -n’existent pas. Le mouvement qui nous élève jusqu’à l’intelligence -suprême se retrouve dans le génie de Newton comme dans l’âme du pauvre -sauvage dévot envers la pierre sur laquelle il s’est reposé. Nul homme -ne s’en est tenu au monde extérieur, tel qu’il est, et tous se sont -senti au fond du cœur, dans une époque quelconque de leur vie, un -indéfinissable attrait pour quelque chose de surnaturel; mais comment se -peut-il qu’un être aussi religieux que Locke, s’attache à changer les -caractères primitifs de la foi en une connaissance accidentelle que le -sort peut nous ravir ou nous accorder? Je le répète, la tendance d’une -doctrine quelconque doit toujours être comptée pour beaucoup dans le -jugement que nous portons sur la vérité de cette doctrine; car, en -théorie, le bon et le vrai sont inséparables. - -Tout ce qui est invisible parle à l’homme de commencement et de fin, de -décadence et de destruction. Une étincelle divine est seule en nous -l’indice de l’immortalité. De quelle sensation vient-elle? Toutes les -sensations la combattent, et cependant elle triomphe de toutes. Quoi! -dira-t-on, les causes finales, les merveilles de l’univers, la splendeur -des cieux qui frappent nos regards, ne nous attestent-elles pas la -magnificence et la bonté du Créateur? Le livre de la nature est -contradictoire, l’on y voit les emblèmes du bien et du mal presque en -égale proportion; et il en est ainsi pour que l’homme puisse exercer sa -liberté entre des probabilités opposées, entre des craintes et des -espérances à peu près de même force. Le ciel étoilé nous apparaît comme -les parvis de la Divinité; mais tous les maux et tous les vices des -hommes obscurcissent ces feux célestes. Une seule voix sans parole, mais -non pas sans harmonie, sans force, mais irrésistible, proclame un Dieu -au fond de notre cœur: tout ce qui est vraiment beau dans l’homme naît -de ce qu’il éprouve intérieurement et spontanément: toute action -héroïque est inspirée par la liberté morale; l’acte de se dévouer à la -volonté divine, cet acte que toutes les sensations combattent et que -l’enthousiasme seul inspire, est si noble et si pur, que les anges -eux-mêmes, vertueux par nature et sans obstacle, pourraient l’envier à -l’homme. - -La métaphysique qui déplace le centre de la vie, en supposant que son -impulsion vient du dehors, dépouille l’homme de sa liberté, et se -détruit elle-même; car il n’y a plus de nature spirituelle, dès qu’on -l’unit tellement à la nature physique, que ce n’est plus que par respect -humain qu’on les distingue encore: cette métaphysique n’est conséquente -que lorsqu’on en fait dériver, comme en France, le matérialisme fondé -sur les sensations, et la morale fondée sur l’intérêt. La théorie -abstraite de ce système est née en Angleterre; mais aucune de ses -conséquences n’y a été admise. En France, on n’a pas eu l’honneur de la -découverte, mais bien celui de l’application. En Allemagne, depuis -Leibnitz, on a combattu le système et les conséquences: et certes il est -digne des hommes éclairés et religieux de tous les pays, d’examiner si -des principes dont les résultats sont si funestes doivent être -considérés comme des vérités incontestables. - -Shaftsbury, Hutcheson, Smith, Reid, Dugald Stuart, etc., ont étudié les -opérations de notre entendement avec une rare sagacité; les ouvrages de -Dugald Stuart en particulier contiennent une théorie si parfaite des -facultés intellectuelles, qu’on peut la considérer, pour ainsi dire, -comme l’histoire naturelle de l’être moral. Chaque individu doit y -reconnaître une portion quelconque de lui-même. Quelque opinion qu’on -ait adoptée sur l’origine des idées, l’on ne saurait nier l’utilité d’un -travail qui a pour but d’examiner leur marche et leur direction; mais ce -n’est point assez d’observer le développement de nos facultés, il faut -remonter à leur source, afin de se rendre compte de la nature et de -l’indépendance de la volonté dans l’homme. - -On ne saurait considérer comme une question oiseuse celle qui s’attache -à connaître si l’âme a la faculté de sentir et de penser par elle-même. -C’est la question d’Hamlet, _être ou n’être pas_. - - - - -CHAPITRE III - -De la Philosophie française. - - -Descartes a été pendant longtemps le chef de la philosophie française; -et si sa physique n’avait pas été reconnue pour mauvaise, peut-être sa -métaphysique aurait-elle conservé un ascendant plus durable. Bossuet, -Fénelon, Pascal, tous les grands hommes du siècle de Louis XIV, avaient -adopté l’idéalisme de Descartes: et ce système s’accordait beaucoup -mieux avec le catholicisme que la philosophie purement expérimentale; -car il paraît singulièrement difficile de réunir la foi aux dogmes les -plus mystiques avec l’empire souverain des sensations sur l’âme. - -Parmi les métaphysiciens français qui ont professé la doctrine de Locke, -il faut compter au premier rang Condillac, que son état de prêtre -obligeait à des ménagements envers la religion, et Bonnet qui, -naturellement religieux, vivait à Genève, dans un pays où les lumières -et la piété sont inséparables. Ces deux philosophes, Bonnet surtout, ont -établi des exceptions en faveur de la révélation; mais il me semble -qu’une des causes de l’affaiblissement du respect pour la religion, -c’est de l’avoir mise à part de toutes les sciences, comme si la -philosophie, le raisonnement, enfin tout ce qui est estimé dans les -affaires terrestres, ne pouvait s’appliquer à la religion: une -vénération dérisoire l’écarte de tous les intérêts de la vie; c’est pour -ainsi dire la reconduire hors du cercle de l’esprit humain à force de -révérences. Dans tous les pays où règne une croyance religieuse, elle -est le centre des idées, et la philosophie consiste à trouver -l’interprétation raisonnée des vérités divines. - -Lorsque Descartes écrivit, la philosophie de Bacon n’avait pas encore -pénétré en France, et l’on était encore au même point d’ignorance et de -superstition scolastique qu’à l’époque où le grand penseur de -l’Angleterre publia ses ouvrages. Il y a deux manières de redresser les -préjugés des hommes; le recours à l’expérience, et l’appel à la -réflexion. Bacon prit le premier moyen, Descartes le second; l’un rendit -d’immenses services aux sciences; l’autre à la pensée, qui est la source -de toutes les sciences. - -Bacon était un homme d’un beaucoup plus grand génie et d’une instruction -plus vaste encore que Descartes; il a su fonder sa philosophie dans le -monde matériel; celle de Descartes fut décréditée par les savants, qui -attaquèrent avec succès ses opinions sur le système du monde; il pouvait -raisonner juste dans l’examen de l’âme, et se tromper par rapport aux -lois physiques de l’univers; mais les jugements des hommes étant presque -tous fondés sur une aveugle et rapide confiance dans les analogies, l’on -a cru que celui qui observait si mal au dehors ne s’entendait pas mieux -à ce qui se passe en dedans de nous-mêmes. Descartes a, dans sa manière -d’écrire, une simplicité pleine de bonhomie qui inspire de la confiance, -et la force de son génie ne saurait être contestée. Néanmoins, quand on -le compare soit aux philosophes allemands, soit à Platon, on ne peut -trouver dans ses ouvrages ni la théorie de l’idéalisme dans toute son -abstraction, ni l’imagination poétique qui en fait la beauté. Un rayon -lumineux cependant avait traversé l’esprit de Descartes, et c’est à lui -qu’appartient la gloire d’avoir dirigé la philosophie moderne de son -temps vers le développement intérieur de l’âme. Il produisit une grande -sensation en appelant toutes les vérités reçues à l’examen de la -réflexion; on admira ces axiomes: _Je pense, donc j’existe, donc j’ai un -Créateur, source parfaite de mes incomplètes facultés; tout peut se -révoquer en doute au dehors de nous, le vrai n’est que dans notre âme, -et c’est elle qui en est le juge suprême._ - -Le doute universel est l’_a b c_ de la philosophie; chaque homme -recommence à raisonner avec ses propres lumières, quand il veut remonter -aux principes des choses; mais l’autorité d’Aristote avait tellement -introduit les formes dogmatiques en Europe, qu’on fut étonné de la -hardiesse de Descartes, qui soumettait toutes les opinions au jugement -naturel. - -Les écrivains de Port-Royal furent formés à son école; aussi les -Français ont-ils eu, dans le dix-septième siècle, des penseurs plus -sévères que dans le dix-huitième. A côté de la grâce et du charme de -l’esprit, une certaine gravité dans le caractère annonçait l’influence -que devait exercer une philosophie qui attribuait toutes nos idées à la -puissance de la réflexion. - -Malebranche, le premier disciple de Descartes, est un homme doué du -génie de l’âme à un éminent degré: l’on s’est plu à le considérer, dans -le dix-huitième siècle, comme un rêveur, et l’on est perdu en France -quand on a la réputation de rêveur; car elle emporte avec elle l’idée -qu’on n’est utile à rien, ce qui déplaît singulièrement à tout ce qu’on -appelle les gens raisonnables; mais ce mot d’utilité est-il assez noble -pour s’appliquer aux besoins de l’âme? - -Les écrivains français du dix-huitième siècle s’entendaient mieux à la -liberté politique; ceux du dix-septième à la liberté morale. Les -philosophes du dix-huitième étaient des combattants; ceux du -dix-septième des solitaires. Sous un gouvernement absolu, tel que celui -de Louis XIV, l’indépendance ne trouve d’asile que dans la méditation; -sous les règnes anarchiques du dernier siècle, les hommes de lettres -étaient animés par le désir de conquérir le gouvernement de leur pays -aux principes et aux idées libérales dont l’Angleterre donnait un si bel -exemple. Les écrivains qui n’ont pas dépassé ce but sont très dignes de -l’estime de leurs concitoyens; mais il n’en est pas moins vrai que les -ouvrages composés dans le dix-septième siècle sont plus philosophiques, -à beaucoup d’égards, que ceux qui ont été publiés depuis; car la -philosophie consiste surtout dans l’étude et la connaissance de notre -être intellectuel. - -Les philosophes du dix-huitième siècle se sont plus occupés de la -politique sociale que de la nature primitive de l’homme; les philosophes -du dix-septième, par cela seul qu’ils étaient religieux, en savaient -plus sur le fond du cœur. Les philosophes, pendant le déclin de la -monarchie française, ont excité la pensée au dehors, accoutumés qu’ils -étaient à s’en servir comme d’une arme; les philosophes, sous l’empire -de Louis XIV, se sont attachés davantage à la métaphysique idéaliste, -parce que le recueillement leur était plus habituel et plus nécessaire. -Il faudrait, pour que le génie français atteignît au plus haut degré de -perfection, apprendre des écrivains du dix-huitième siècle à tirer parti -de ses facultés, et des écrivains du dix-septième à en connaître la -source. - -Descartes, Pascal et Malebranche ont beaucoup plus de rapport avec les -philosophes allemands que les écrivains du dix-huitième siècle; mais -Malebranche et les Allemands diffèrent en ceci, que l’un donne comme -article de foi ce que les autres réduisent en théorie scientifique; l’un -cherche à revêtir de formes dogmatiques ce que l’imagination lui -inspire, parce qu’il a peur d’être accusé d’exaltation; tandis que les -autres, écrivant à la fin d’un siècle où l’on a tout analysé, se savent -enthousiastes, et s’attachent seulement à prouver que l’enthousiasme est -d’accord avec la raison. - -Si les Français avaient suivi la direction métaphysique de leurs grands -hommes du dix-septième siècle, ils auraient aujourd’hui les mêmes -opinions que les Allemands; car Leibnitz est, dans la route -philosophique, le successeur naturel de Descartes et de Malebranche, et -Kant le successeur naturel de Leibnitz. - -L’Angleterre influa beaucoup sur les écrivains du dix-huitième siècle: -l’admiration qu’ils ressentaient pour ce pays leur inspira le désir -d’introduire en France sa philosophie et sa liberté. La philosophie des -Anglais n’était sans danger qu’avec leurs sentiments religieux, et leur -liberté, qu’avec leur obéissance aux lois. Au sein d’une nation où -Newton et Clarke ne prononçaient jamais le nom de Dieu sans s’incliner, -les systèmes métaphysiques, fussent-ils erronés, ne pouvaient être -funestes. Ce qui manque en France, en tout genre, c’est le sentiment et -l’habitude du respect, et l’on y passe bien vite de l’examen qui peut -éclairer à l’ironie qui réduit tout en poussière. - -Il me semble qu’on pourrait marquer dans le dix-huitième siècle, en -France, deux époques parfaitement distinctes, celle dans laquelle -l’influence de l’Angleterre s’est fait sentir, et celle où les esprits -se sont précipités dans la destruction: alors les lumières se sont -changées en incendie, et la philosophie, magicienne irritée, a consumé -le palais où elle avait étalé ses prodiges. - -En politique, Montesquieu appartient à la première époque, Raynal à la -seconde; en religion, les écrits de Voltaire, qui avaient la tolérance -pour but, sont inspirés par l’esprit de la première moitié du siècle; -mais sa misérable et vaniteuse irréligion a flétri la seconde. Enfin, en -métaphysique, Condillac et Helvétius, quoiqu’ils fussent contemporains, -portent aussi l’un et l’autre l’empreinte de ces deux époques si -différentes; car, bien que le système entier de la philosophie des -sensations soit mauvais dans son principe, cependant les conséquences -qu’Helvétius en a tirées ne doivent pas être imputées à Condillac; il -était bien loin d’y donner son assentiment. - -Condillac a rendu la métaphysique expérimentale plus claire et plus -frappante qu’elle ne l’est dans Locke; il l’a mise véritablement à la -portée de tout le monde; il dit avec Locke que l’âme ne peut avoir -aucune idée qui ne lui vienne par les sensations; il attribue à nos -besoins l’origine des connaissances et du langage; aux mots, celle de la -réflexion; et, nous faisant ainsi recevoir le développement entier de -notre être moral par les objets extérieurs, il explique la nature -humaine, comme une science positive, d’une manière nette, rapide, et, -sous quelques rapports, incontestable; car, si l’on ne sentait en soi ni -des croyances natives du cœur, ni une conscience indépendante de -l’expérience, ni un esprit créateur, dans toute la force de ce terme, on -pourrait assez se contenter de cette définition mécanique de l’âme -humaine. Il est naturel d’être séduit par la solution facile du plus -grand des problèmes; mais cette apparente simplicité n’existe que dans -la méthode; l’objet auquel on prétend l’appliquer n’en reste pas moins -d’une immensité inconnue, et l’énigme de nous-mêmes dévore, comme le -sphinx, les milliers de systèmes qui prétendent à la gloire d’en avoir -deviné le mot. - -L’ouvrage de Condillac ne devrait être considéré que comme un livre de -plus sur un sujet inépuisable, si l’influence de ce livre n’avait pas -été funeste. Helvétius, qui tire de la philosophie des sensations toutes -les conséquences directes qu’elle peut permettre, affirme que si l’homme -avait les mains faites comme le pied d’un cheval, il n’aurait que -l’intelligence d’un cheval. Certes, s’il en était ainsi, il serait bien -injuste de nous attribuer le tort ou le mérite de nos actions; car la -différence qui peut exister entre les diverses organisations des -individus, autoriserait et motiverait bien celle qui se trouve entre -leurs caractères. - -Aux opinions d’Helvétius succédèrent celles du _Système de la Nature_, -qui tendaient à l’anéantissement de la Divinité dans l’univers, et du -libre arbitre dans l’homme. Locke, Condillac, Helvétius, et le -malheureux auteur du _Système de la Nature_, ont marché progressivement -dans la même route; les premiers pas étaient innocents: ni Locke, ni -Condillac n’ont connu les dangers des principes de leur philosophie; -mais bientôt ce grain noir, qui se remarquait à peine sur l’horizon -intellectuel, s’est étendu jusqu’au point de replonger l’univers et -l’homme dans les ténèbres. - -Les objets extérieurs étaient, disait-on, le mobile de toutes nos -impressions; rien ne semblait donc plus doux que de se livrer au monde -physique, et de s’inviter comme convive à la fête de la nature; mais par -degrés la source intérieure s’est tarie, et jusqu’à l’imagination qu’il -faut pour le luxe et pour les plaisirs, va se flétrissant à tel point, -qu’on n’aura bientôt plus même assez d’âme pour goûter un bonheur -quelconque, si matériel qu’il soit. - -L’immortalité de l’âme et le sentiment du devoir sont des suppositions -tout à fait gratuites, dans le système qui fonde toutes nos idées sur -nos sensations: car nulle sensation ne nous révèle l’immortalité dans la -mort. Si les objets extérieurs ont seuls formé notre conscience, depuis -la nourrice qui nous reçoit dans ses bras jusqu’au dernier acte d’une -vieillesse avancée, toutes les impressions s’enchaînent tellement l’une -à l’autre, qu’on ne peut en accuser avec équité la prétendue volonté, -qui n’est qu’une fatalité de plus. - -Je tâcherai de montrer, dans la seconde partie de cette section, que la -morale fondée sur l’intérêt, si fortement prêchée par les écrivains -français du dernier siècle, est dans une connexion intime avec la -métaphysique qui attribue toutes nos idées à nos sensations, et que les -conséquences de l’une sont aussi mauvaises dans la pratique que celles -de l’autre dans la théorie. Ceux qui ont pu lire les ouvrages licencieux -qui ont été publiés en France vers la fin du dix-huitième siècle, -attesteront que quand les auteurs de ces coupables écrits veulent -s’appuyer d’une espèce de raisonnement, ils en appellent tous à -l’influence du physique sur le moral; ils rapportent aux sensations -toutes les opinions les plus condamnables; ils développent enfin, sous -toutes les formes, la doctrine qui détruit le libre arbitre et la -conscience. - -On ne saurait nier, dira-t-on peut-être, que cette doctrine ne soit -avilissante; mais néanmoins, si elle est vraie, faut-il la repousser et -s’aveugler à dessein? Certes, ils auraient fait une déplorable -découverte, ceux qui auraient détrôné notre âme, condamné l’esprit à -s’immoler lui-même, en employant ses facultés à démontrer que les lois -communes à tout ce qui est physique lui conviennent; mais, grâce à Dieu, -et cette expression est ici bien placée, grâce à Dieu, dis-je, ce -système est tout à fait faux dans son principe, et le parti qu’en ont -tiré ceux qui soutenaient la cause de l’immoralité, est une preuve de -plus des erreurs qu’il renferme. - -Si la plupart des hommes corrompus se sont appuyés sur la philosophie -matérialiste, lorsqu’ils ont voulu s’avilir méthodiquement et mettre -leurs actions en théorie, c’est qu’ils croyaient, en soumettant l’âme -aux sensations, se délivrer ainsi de la responsabilité de leur conduite. -Un être vertueux, convaincu de ce système, en serait profondément -affligé, car il craindrait sans cesse que l’influence toute-puissante -des objets extérieurs n’altérât la pureté de son âme et la force de ses -résolutions. Mais quand on voit des hommes se réjouir, en proclamant -qu’ils sont en tout l’œuvre des circonstances, et que ces circonstances -sont combinées par le hasard, on frémit au fond du cœur de leur -satisfaction perverse. - -Lorsque les sauvages mettent le feu à des cabanes, l’on dit qu’ils se -chauffent avec plaisir à l’incendie qu’ils ont allumé; ils exercent -alors du moins une sorte de supériorité sur le désordre dont ils sont -coupables; ils font servir la destruction à leur usage: mais quand -l’homme se plaît à dégrader la nature humaine, qui donc en profitera? - - - - -CHAPITRE IV - -Du persiflage introduit par un certain genre de Philosophie. - - -Le système philosophique adopté dans un pays exerce une grande influence -sur la tendance des esprits; c’est le moule universel dans lequel se -jettent toutes les pensées; ceux même qui n’ont point étudié ce système -se conforment sans le savoir à la disposition générale qu’il inspire. On -a vu naître et s’accroître depuis près de cent ans, en Europe, une sorte -de scepticisme moqueur, dont la base est la philosophie qui attribue -toutes nos idées à nos sensations. Le premier principe de cette -philosophie est de ne croire que ce qui peut être prouvé comme un fait -ou comme un calcul; à ce principe se joignent le dédain pour les -sentiments qu’on appelle exaltés, et l’attachement aux jouissances -matérielles. Ces trois points de la doctrine renferment tous les genres -d’ironie dont la religion, la sensibilité et la morale peuvent être -l’objet. - -Bayle, dont le savant dictionnaire n’est guère lu par les gens du monde, -est pourtant l’arsenal où l’on a puisé toutes les plaisanteries du -scepticisme; Voltaire les a rendues piquantes par son esprit et par sa -grâce; mais le fond de tout cela est toujours qu’on doit mettre au -nombre des rêveries tout ce qui n’est pas aussi évident qu’une -expérience physique. Il est adroit de faire passer l’incapacité -d’attention pour une raison suprême qui repousse tout ce qui est obscur -et douteux; en conséquence on tourne en ridicule les plus grandes -pensées, s’il faut réfléchir pour les comprendre, ou s’interroger au -fond du cœur pour les sentir. On parle encore avec respect de Pascal, de -Bossuet, de J.-J. Rousseau, etc., parce que l’autorité les a consacrés, -et que l’autorité en tout genre est une chose très claire. Mais un grand -nombre de lecteurs étant convaincus que l’ignorance et la paresse sont -les attributs d’un gentilhomme, en fait d’esprit, croient au-dessous -d’eux de se donner de la peine, et veulent lire, comme un article de -gazette, les écrits qui ont pour objet l’homme et la nature. - -Enfin, si par hasard de tels écrits étaient composés par un Allemand -dont le nom ne fût pas français, et qu’on eût autant de peine à -prononcer ce nom que celui du baron, dans Candide, quelle foule de -plaisanteries n’en tirerait-on pas? et ces plaisanteries veulent toutes -dire:--«J’ai de la grâce et de la légèreté, tandis que vous, qui avez le -malheur de penser à quelque chose, et de tenir à quelques sentiments, -vous ne vous jouez pas de tout avec la même élégance et la même -facilité». - -La philosophie des sensations est une des principales causes de cette -frivolité. Depuis qu’on a considéré l’âme comme passive, un grand nombre -de travaux philosophiques ont été dédaignés. Le jour où l’on a dit qu’il -n’existait pas de mystères dans ce monde, ou du moins qu’il ne fallait -pas s’en occuper, que toutes les idées venaient par les yeux et par les -oreilles, et qu’il n’y avait de vrai que le palpable, les individus qui -jouissent en parfaite santé de tous leurs sens se sont crus les -véritables philosophes. On entend sans cesse dire à ceux qui ont assez -d’idées pour gagner de l’argent quand ils sont pauvres, et pour le -dépenser quand ils sont riches, qu’ils ont la seule philosophie -raisonnable, et qu’il n’y a que des rêveurs qui puissent songer à autre -chose. En effet, les sensations n’apprennent guère que cette -philosophie, et si l’on ne peut rien savoir que par elles, il faut -appeler du nom de folie tout ce qui n’est pas soumis à l’évidence -matérielle. - -Si l’on admettait au contraire que l’âme agit par elle-même, qu’il faut -puiser en soi pour y trouver la vérité, et que cette vérité ne peut être -saisie qu’à l’aide d’une méditation profonde, puisqu’elle n’est pas dans -le cercle des expériences terrestres, la direction entière des esprits -serait changée; on ne rejetterait pas avec dédain les plus hautes -pensées, parce qu’elles exigent une attention réfléchie; mais ce qu’on -trouverait insupportable, c’est le superficiel et le commun, car le vide -est à la longue singulièrement lourd. - -Voltaire sentait si bien l’influence que les systèmes métaphysiques -exercent sur la tendance générale des esprits, que c’est pour combattre -Leibnitz qu’il a composé _Candide_. Il prit une humeur singulière contre -les causes finales, l’optimisme, le libre arbitre, enfin contre toutes -les opinions philosophiques qui relèvent la dignité de l’homme, et il -fit _Candide_, cet ouvrage d’une gaîté infernale; car il semble écrit -par un être d’une autre nature que nous, indifférent à notre sort, -content de nos souffrances, et riant comme un démon, ou comme un singe, -des misères de cette espèce humaine avec laquelle il n’a rien de commun. -Le plus grand poète du siècle, l’auteur d’_Alzire_, de _Tancrède_, de -_Mérope_, de _Zaïre_ et de _Brutus_, méconnut dans cet écrit toutes les -grandeurs morales qu’il avait si dignement célébrées. - -Quand Voltaire, comme auteur tragique, sentait et pensait dans le rôle -d’un autre, il était admirable; mais quand il reste dans le sien propre, -il est persifleur et cynique. La même mobilité qui lui faisait prendre -le caractère des personnages qu’il voulait peindre, ne lui a que trop -bien inspiré le langage qui, dans de certains moments, convenait à celui -de Voltaire. - -_Candide_ met en action cette philosophie moqueuse si indulgente en -apparence, si féroce en réalité; il présente la nature humaine sous le -plus déplorable aspect, et nous offre pour toute consolation le rire -sardonique qui nous affranchit de la pitié envers les autres, en nous y -faisant renoncer pour nous-mêmes. - -C’est en conséquence de ce système, que Voltaire a pour but, dans son -histoire universelle, d’attribuer les actions vertueuses, comme les -grands crimes, à des événements fortuits qui ôtent aux unes tout leur -mérite et tout leur tort aux autres. En effet, s’il n’y a rien dans -l’âme que ce que les sensations y ont mis, l’on ne doit plus reconnaître -que deux choses réelles et durables sur la terre, la force et le -bien-être, la tactique et la gastronomie; mais si l’on fait grâce encore -à l’esprit, tel que la philosophie moderne l’a formé, il sera bientôt -réduit à désirer qu’un peu de nature exaltée reparaisse, pour avoir au -moins contre quoi s’exercer. - -Les stoïciens ont souvent répété qu’il fallait braver tous les coups du -sort, et ne s’occuper que de ce qui dépend de notre âme, nos sentiments -et nos pensées. La philosophie des sensations aurait un résultat tout à -fait inverse; ce sont nos sentiments et nos pensées dont elle nous -débarrasserait, pour tourner tous nos efforts vers le bien-être -matériel; elle nous dirait: «Attachez-vous au moment présent, considérez -comme des chimères tout ce qui sort du cercle des plaisirs ou des -affaires de ce monde, et passez cette courte vie le mieux que vous -pourrez, en soignant votre santé, qui est la base du bonheur». On a -connu de tout temps ces maximes; mais on les croyait réservées aux -valets dans les comédies, et de nos jours on a fait la doctrine de la -raison, fondée sur la nécessité, doctrine bien différente de la -résignation religieuse, car l’une est aussi vulgaire que l’autre est -noble et relevée. - -Ce qui est singulier, c’est d’avoir su tirer d’une philosophie aussi -commune la théorie de l’élégance; notre pauvre nature est souvent -égoïste et vulgaire, il faut s’en affliger; mais c’est s’en vanter qui -est nouveau. L’indifférence et le dédain pour les choses exaltées sont -devenues le type de la grâce, et les plaisanteries ont été dirigées -contre l’intérêt vif qu’on peut mettre à tout ce qui n’a pas dans ce -monde un résultat positif. - -Le principe raisonné de la frivolité du cœur et de l’esprit, c’est la -métaphysique qui rapporte toutes nos idées à nos sensations; car il ne -nous vient rien que de superficiel par le dehors, et la vie sérieuse est -au fond de l’âme. Si la fatalité matérialiste, admise comme théorie de -l’esprit humain, conduisait au dégoût de tout ce qui est extérieur, -comme à l’incrédulité sur tout ce qui est intime, il y aurait encore -dans ces systèmes une certaine noblesse inactive, une indolence -orientale qui pourrait avoir quelque grandeur; et des philosophes grecs -ont trouvé le moyen de mettre presque de la dignité dans l’apathie; mais -l’empire des sensations, en affaiblissant par degrés le sentiment, a -laissé subsister l’activité de l’intérêt personnel, et ce ressort des -actions a été d’autant plus puissant, qu’on avait brisé tous les autres. - -A l’incrédulité de l’esprit, à l’égoïsme du cœur, il faut encore ajouter -la doctrine sur la conscience qu’Helvétius a développée, lorsqu’il a dit -que les actions vertueuses en elles-mêmes avaient pour but d’obtenir les -jouissances physiques qu’on peut goûter ici-bas; il en est résulté qu’on -a considéré comme une espèce de duperie les sacrifices qu’on pourrait -faire au culte idéal de quelque opinion ou de quelque sentiment que ce -soit; et comme rien ne paraît plus redoutable aux hommes que de passer -pour dupes, ils se sont hâtés de jeter du ridicule sur tous les -enthousiasmes qui tournaient mal; car ceux qui étaient récompensés par -les succès échappaient à la moquerie: le bonheur a toujours raison -auprès des matérialistes. - -L’incrédulité dogmatique, c’est-à-dire celle qui révoque en doute tout -ce qui n’est pas prouvé par les sensations, est la source de la grande -ironie de l’homme envers lui-même: toute la dégradation morale vient de -là. Cette philosophie doit sans doute être considérée autant comme -l’effet que comme la cause de la disposition actuelle des esprits; -néanmoins, il est un mal dont elle est le premier auteur, elle a donné à -l’insouciance de la légèreté l’apparence d’un raisonnement réfléchi; -elle fournit des arguments spécieux à l’égoïsme, et fait considérer les -sentiments les plus nobles comme une maladie accidentelle dont les -circonstances extérieures seules sont la cause. - -Il importe donc d’examiner si la nation qui s’est constamment défendue -de la métaphysique dont on a tiré de telles conséquences, n’avait pas -raison en principe, et plus encore dans l’application qu’elle a faite de -ce principe au développement des facultés et à la conduite morale de -l’homme. - - - - -CHAPITRE V - -Observations générales sur la Philosophie allemande. - - -La philosophie spéculative a toujours trouvé beaucoup de partisans parmi -les nations germaniques, et la philosophie expérimentale parmi les -nations latines. Les Romains, très habiles dans les affaires de la vie, -n’étaient point métaphysiciens; ils n’ont rien su à cet égard que par -leurs rapports avec la Grèce, et les nations civilisées par eux ont -hérité, pour la plupart, de leurs connaissances dans la politique, et de -leur indifférence pour les études qui ne pouvaient s’appliquer aux -affaires de ce monde. Cette disposition se montre en France dans sa plus -grande force; les Italiens et les Espagnols y ont aussi participé: mais -l’imagination du Midi a quelquefois dévié de la raison pratique, pour -s’occuper des théories purement abstraites. - -La grandeur d’âme des Romains donnait à leur patriotisme et à leur -morale un caractère sublime; mais c’est aux institutions républicaines -qu’il faut l’attribuer. Quand la liberté n’a plus existé à Rome, on y a -vu régner presque sans partage un luxe égoïste et sensuel, une politique -adroite qui devait porter tous les esprits vers l’observation et -l’expérience. Les Romains ne gardèrent de l’étude qu’ils avaient faite -de la littérature et de la philosophie des Grecs que le goût des arts, -et ce goût même dégénéra bientôt en jouissances grossières. - -L’influence de Rome ne s’exerça pas sur les peuples septentrionaux. Ils -ont été civilisés presque en entier par le christianisme, et leur -antique religion, qui contenait en elle les principes de la chevalerie, -ne ressemblait en rien au paganisme du Midi. Il y avait un esprit de -dévouement héroïque et généreux, un enthousiasme pour les femmes qui -faisait de l’amour un noble culte; enfin la rigueur du climat empêchant -l’homme de se plonger dans les délices de la nature, il en goûtait -d’autant mieux les plaisirs de l’âme. - -On pourrait m’objecter que les Grecs avaient la même religion et le même -climat que les Romains, et qu’ils se sont pourtant livrés plus qu’aucun -autre peuple à la philosophie spéculative; mais ne peut-on pas attribuer -aux Indiens quelques-uns des systèmes intellectuels développés chez les -Grecs? La philosophie idéaliste de Pythagore et de Platon ne s’accorde -guère avec le paganisme tel que nous le connaissons; aussi les -traditions historiques portent-elles à croire que c’est à travers -l’Égypte que les peuples du midi de l’Europe ont reçu l’influence de -l’Orient. La philosophie d’Épicure est la seule vraiment originaire de -la Grèce. - -Quoi qu’il en soit de ces conjectures, il est certain que la -spiritualité de l’âme et toutes les pensées qui en dérivent ont été -facilement naturalisées chez les nations du Nord, et que parmi ces -nations les Allemands se sont toujours montrés plus enclins qu’aucun -autre peuple à la philosophie contemplative. Leur Bacon et leur -Descartes, c’est Leibnitz. On trouve dans ce beau génie toutes les -qualités dont les philosophes allemands en général se font gloire -d’approcher: érudition immense, bonne foi parfaite, enthousiasme caché -sous des formes sévères. Il avait profondément étudié la théologie, la -jurisprudence, l’histoire, les langues, les mathématiques, la physique, -la chimie; car il était convaincu que l’universalité des connaissances -est nécessaire pour être supérieur dans une partie quelconque: enfin -tout manifestait en lui ces vertus qui tiennent à la hauteur de la -pensée, et qui méritent à la fois l’admiration et le respect. - -Ses ouvrages peuvent être divisés en trois branches, les sciences -exactes, la philosophie théologique, et la philosophie de l’âme. Tout le -monde sait que Leibnitz était le rival de Newton dans la théorie du -calcul. La connaissance des mathématiques sert beaucoup aux études -métaphysiques; le raisonnement abstrait n’existe dans sa perfection que -dans l’algèbre et la géométrie: nous chercherons à démontrer ailleurs -les inconvénients de ce raisonnement, quand on veut y soumettre ce qui -tient d’une manière quelconque à la sensibilité; mais il donne à -l’esprit humain une force d’attention qui le rend beaucoup plus capable -de s’analyser lui-même: il faut aussi connaître les lois et les forces -de l’univers, pour étudier l’homme sous tous les rapports. Il y a une -telle analogie et une telle différence entre le monde physique et le -monde moral, les ressemblances et les diversités se prêtent de telles -lumières, qu’il est impossible d’être un savant du premier ordre sans le -secours de la philosophie spéculative, ni un philosophe spéculatif sans -avoir étudié les sciences positives. - -Locke et Condillac ne s’étaient pas assez occupés de ces sciences; mais -Leibnitz avait à cet égard une supériorité incontestable. Descartes -était aussi un très grand mathématicien, et il est à remarquer que la -plupart des philosophes partisans de l’idéalisme ont tous fait un -immense usage de leurs facultés intellectuelles. L’exercice de l’esprit, -comme celui du cœur, donne un sentiment de l’activité interne, dont tous -les êtres qui s’abandonnent aux impressions qui viennent du dehors sont -rarement capables. - -La première classe des écrits de Leibnitz contient ceux qu’on pourrait -appeler théologiques, parce qu’ils portent sur des vérités qui sont du -ressort de la religion, et la théorie de l’esprit humain est renfermée -dans la seconde. Dans la première classe, il s’agit de l’origine du bien -et du mal, de la prescience divine, enfin de ces questions primitives -qui dépassent l’intelligence humaine. Je ne prétends point blâmer, en -m’exprimant ainsi, les grands hommes qui, depuis Pythagore et Platon -jusqu’à nous, ont été attirés vers ces hautes spéculations -philosophiques. Le génie ne s’impose de bornes à lui-même qu’après avoir -lutté longtemps contre cette dure nécessité. Qui peut avoir la faculté -de penser, et ne pas essayer à connaître l’origine et le but des choses -de ce monde? - -Tout ce qui a vie sur la terre, excepté l’homme, semble s’ignorer -soi-même. Lui seul sait qu’il mourra, et cette terrible vérité réveille -son intérêt pour toutes les grandes pensées qui s’y rattachent. Dès -qu’on est capable de réflexion, on résoud, ou plutôt on croit résoudre à -sa manière les questions philosophiques qui peuvent expliquer la -destinée humaine; mais il n’a été accordé à personne de la comprendre -dans son ensemble. Chacun en saisit un côté différent, chaque homme a sa -philosophie, comme sa poétique, comme son amour. Cette philosophie est -d’accord avec la tendance particulière de son caractère et de son -esprit. Quand on s’élève jusqu’à l’infini, mille explications peuvent -être également vraies, quoique diverses, parce que des questions sans -bornes ont des milliers de faces, dont une seule peut occuper la durée -entière de l’existence. - -Si le mystère de l’univers est au-dessus de la portée de l’homme, -néanmoins l’étude de ce mystère donne plus d’étendue à l’esprit; il en -est de la métaphysique comme de l’alchimie: en cherchant la pierre -philosophale, en s’attachant à découvrir l’impossible, on rencontre sur -la route des vérités qui nous seraient restées inconnues: d’ailleurs on -ne peut empêcher un être méditatif de s’occuper au moins quelque temps -de la philosophie transcendante; cet élan de la nature spirituelle ne -saurait être combattu qu’en la dégradant. - -On a réfuté avec succès l’harmonie préétablie de Leibnitz, qu’il croyait -une grande découverte: il se flattait d’expliquer les rapports de l’âme -et de la matière, en les considérant l’une et l’autre comme des -instruments accordés d’avance qui se répètent, se répondent et s’imitent -mutuellement. Ses monades, dont il fait les éléments simples de -l’univers, ne sont qu’une hypothèse aussi gratuite que toutes celles -dont on s’est servi pour expliquer l’origine des choses; néanmoins dans -quelle perplexité singulière l’esprit humain n’est-il pas? Sans cesse -attiré vers le secret de son être, il lui est également impossible, et -de le découvrir, et de n’y pas songer toujours. - -Les Persans disent que Zoroastre interrogea la Divinité, et lui demanda -comment le monde avait commencé, quand il devait finir, quelle était -l’origine du bien et du mal? La Divinité répondit à toutes ces -questions, _fais le bien et gagne l’immortalité_. Ce qui rend surtout -cette réponse admirable, c’est qu’elle ne décourage point l’homme des -méditations les plus sublimes; elle lui enseigne seulement que c’est par -la conscience et le sentiment qu’il peut s’élever aux plus profondes -conceptions de la philosophie. - -Leibnitz était un idéaliste qui ne fondait son système que sur le -raisonnement; et de là vient qu’il a poussé trop loin les abstractions, -et qu’il n’a point assez appuyé sa théorie sur la persuasion intime, -seule véritable base de ce qui est supérieur à l’entendement; en effet, -raisonnez sur la liberté de l’homme, et vous n’y croirez pas; mettez la -main sur votre conscience, et vous n’en pourrez douter. La conséquence -et la contradiction, dans le sens que nous attachons à l’une et à -l’autre, n’existent pas dans la sphère des grandes questions sur la -liberté de l’homme, sur l’origine du bien et du mal, sur la prescience -divine, etc. Dans ces questions, le sentiment est presque toujours en -opposition avec le raisonnement, afin que l’homme apprenne que ce qu’il -appelle l’incroyable dans l’ordre des choses terrestres, est peut-être -la vérité suprême sous des rapports universels. - -Le Dante a exprimé une grande pensée philosophique par ce vers: - - A guisa del ver primo che l’uom crede[8]. - - [8] C’est ainsi que l’homme croit à la vérité primitive. - -Il faut croire à de certaines vérités comme à l’existence; c’est l’âme -qui nous les révèle, et les raisonnements de tout genre ne sont jamais -que de faibles dérivés de cette source. - -La _Théodicée_ de Leibnitz traite de la prescience divine et de la cause -du bien et du mal, c’est un des ouvrages les plus profonds et les mieux -raisonnés sur la théorie de l’infini; toutefois, l’auteur applique trop -souvent à ce qui est sans bornes une logique dont les objets -circonscrits sont seuls susceptibles. Leibnitz était un homme très -religieux, mais par cela même il se croyait obligé de fonder les vérités -de la foi sur des raisonnements mathématiques, afin de les appuyer sur -les bases qui sont admises dans l’empire de l’expérience: cette erreur -tient à un respect qu’on ne s’avoue pas pour les esprits froids et -arides; on veut les convaincre à leur manière; on croit que des -arguments dans la forme logique ont plus de certitude qu’une preuve de -sentiment, et il n’en est rien. - -Dans la région des vérités intellectuelles et religieuses que Leibnitz a -traitées, il faut se servir de notre conscience intime comme d’une -démonstration. Leibnitz, en voulant s’en tenir aux raisonnements -abstraits, exige des esprits une sorte de tension dont la plupart sont -incapables; des ouvrages métaphysiques qui ne sont fondés ni sur -l’expérience, ni sur le sentiment, fatiguent singulièrement la pensée, -et l’on peut en éprouver un malaise physique et moral tel, qu’en -s’obstinant à le vaincre on briserait dans sa tête les organes de la -raison. Un poète, Baggesen, fait du Vertige une divinité; il faut se -recommander à elle, quand on veut étudier ces ouvrages qui nous placent -tellement au sommet des idées, que nous n’avons plus d’échelons pour -redescendre à la vie. - -Les écrivains métaphysiques et religieux, éloquents et sensibles tout à -la fois, tels qu’il en existe quelques-uns, conviennent bien mieux à -notre nature. Loin d’exiger de nous que nos facultés sensibles se -taisent, afin que notre faculté d’abstraction soit plus nette, ils nous -demandent de penser, de sentir, de vouloir, pour que toute la force de -l’âme nous aide à pénétrer dans les profondeurs des cieux; mais s’en -tenir à l’abstraction est un effort tel, qu’il est assez simple que la -plupart des hommes y aient renoncé, et qu’il leur ait paru plus facile -de ne rien admettre au delà de ce qui est visible. - -La philosophie expérimentale est complète en elle-même: c’est un tout -assez vulgaire, mais compact, borné, conséquent; et quand on s’en tient -au raisonnement, tel qu’il est reçu dans les affaires de ce monde, on -doit s’en contenter; l’immortel et l’infini ne nous sont sensibles que -par l’âme; elle seule peut répandre de l’intérêt sur la haute -métaphysique. On se persuade bien à tort que plus une théorie est -abstraite, plus elle doit préserver de toute illusion, car c’est -précisément ainsi qu’elle peut induire en erreur. On prend -l’enchaînement des idées pour leur preuve, on aligne avec exactitude des -chimères, et l’on se figure que c’est une armée. Il n’y a que le génie -du sentiment qui soit au-dessus de la philosophie expérimentale, comme -de la philosophie spéculative; il n’y a que lui qui puisse porter la -conviction au delà des limites de la raison humaine. - -Il me semble donc que, tout en admirant la force de tête et la -profondeur du génie de Leibnitz, on désirerait, dans ses écrits sur les -questions de théologie métaphysique, plus d’imagination et de -sensibilité, afin de reposer de la pensée par l’émotion. Leibnitz se -faisait presque scrupule d’y recourir, craignant d’avoir ainsi l’air de -séduire en faveur de la vérité; il avait tort, car le sentiment est la -vérité elle-même, dans des sujets de cette nature. - -Les objections que je me suis permises sur les ouvrages de Leibnitz qui -ont pour objet des questions insolubles par le raisonnement, ne -s’appliquent point à ses écrits sur la formation des idées dans l’esprit -humain; ceux-là sont d’une clarté lumineuse, ils portent sur un mystère -que l’homme peut, jusqu’à un certain point, pénétrer, car il en sait -plus sur lui-même que sur l’univers. Les opinions de Leibnitz à cet -égard tendent surtout au perfectionnement moral, s’il est vrai, comme -les philosophes allemands ont tâché de le prouver, que le libre arbitre -repose sur la doctrine qui affranchit l’âme des objets extérieurs, et -que la vertu ne puisse exister sans la parfaite indépendance du vouloir. - -Leibnitz a combattu avec une force dialectique admirable le système de -Locke, qui attribue toutes nos idées à nos sensations. On avait mis en -avant cet axiome si connu, qu’il n’y avait rien dans l’intelligence qui -n’eût été d’abord dans les sensations, et Leibnitz y ajouta cette -sublime restriction, _si ce n’est l’intelligence elle-même_[9]. De ce -principe dérive toute la philosophie nouvelle qui exerce tant -d’influence sur les esprits en Allemagne. Cette philosophie est aussi -expérimentale, car elle s’attache à connaître ce qui se passe en nous. -Elle ne fait que mettre l’observation du sentiment intime à la place de -celle des sensations extérieures. - - [9] Nihil est in intellectu, quod non fuerit in sensu, nisi - intellectus ipse. - -La doctrine de Locke eut pour partisans en Allemagne des hommes qui -cherchèrent, comme Bonnet à Genève, et plusieurs autres philosophes en -Angleterre, à concilier cette doctrine avec les sentiments religieux que -Locke lui-même a toujours professés. Le génie de Leibnitz prévit toutes -les conséquences de cette métaphysique; et ce qui fonde à jamais sa -gloire, c’est d’avoir su maintenir en Allemagne la philosophie de la -liberté morale contre celle de la fatalité sensuelle. Tandis que le -reste de l’Europe adoptait les principes qui font considérer l’âme comme -passive, Leibnitz fut avec constance le défenseur éclairé de la -philosophie idéaliste, telle que son génie la concevait. Elle n’avait -aucun rapport ni avec le système de Berkeley, ni avec les rêveries des -sceptiques grecs sur la non-existence de la matière, mais elle -maintenait l’être moral dans son indépendance et dans ses droits. - - - - -CHAPITRE VI - -Kant. - - -Kant a vécu jusque dans un âge très avancé, et jamais il n’est sorti de -Kœnigsberg; c’est là qu’au milieu des glaces du Nord, il a passé sa vie -entière à méditer sur les lois de l’intelligence humaine. Une ardeur -infatigable pour l’étude lui a fait acquérir des connaissances sans -nombre. Les sciences, les langues, la littérature, tout lui était -familier; et sans rechercher la gloire, dont il n’a joui que très tard, -n’entendant que dans sa vieillesse le bruit de sa renommée, il s’est -contenté du plaisir silencieux de la réflexion. Solitaire, il -contemplait son âme avec recueillement; l’examen de la pensée lui -prêtait de nouvelles forces à l’appui de la vertu, et quoiqu’il ne se -mêlât jamais avec les passions ardentes des hommes, il a su forger des -armes pour ceux qui seraient appelés à les combattre. - -On n’a guère d’exemple que chez les Grecs d’une vie aussi rigoureusement -philosophique, et déjà cette vie répond de la bonne foi de l’écrivain. A -cette bonne foi la plus pure, il faut encore ajouter un esprit fin et -juste, qui servait de censeur au génie, quand il se laissait emporter -trop loin. C’en est assez, ce me semble, pour qu’on doive juger au moins -impartialement les travaux persévérants d’un tel homme. - -Kant publia d’abord divers écrits sur les sciences physiques, et il -montra dans ce genre d’études une telle sagacité que c’est lui qui -prévit le premier l’existence de la planète Uranus. Herschel lui-même, -après l’avoir découverte, a reconnu que c’était Kant qui l’avait -annoncée. Son traité sur la nature de l’entendement humain, intitulé -_Critique de la Raison pure_, parut il y a près de trente ans, et cet -ouvrage fut quelque temps inconnu; mais lorsque enfin on découvrit les -trésors d’idées qu’il renferme, il produisit une telle sensation en -Allemagne, que presque tout ce qui s’est fait depuis, en littérature -comme en philosophie, vient de l’impulsion donnée par cet ouvrage. - -A ce traité sur l’entendement humain succéda la _Critique de la Raison -pratique_, qui portait sur la morale, et la _Critique du Jugement_, qui -avait la nature du beau pour objet; la même théorie sert de base à ces -trois traités, qui embrassent les lois de l’intelligence, les principes -de la vertu et la contemplation des beautés de la nature et des arts. - -Je vais tâcher de donner un aperçu des idées principales que renferme -cette doctrine; quelque soin que je prenne pour l’exposer avec clarté, -je ne me dissimule point qu’il faudra toujours de l’attention pour la -comprendre. Un prince qui apprenait les mathématiques s’impatientait du -travail qu’exigeait cette étude.--Il faut nécessairement, lui dit celui -qui les enseignait, que votre altesse se donne la peine d’étudier pour -savoir; car il n’y a point de route royale en mathématiques.--Le public -français, qui a tant de raisons de se croire un prince, permettra bien -qu’on lui dise qu’il n’y a point de route royale en métaphysique, et -que, pour arriver à la conception d’une théorie quelconque, il faut -passer par les intermédiaires qui ont conduit l’auteur lui-même aux -résultats qu’il présente. - -La philosophie matérialiste livrait l’entendement humain à l’empire des -objets extérieurs, la morale à l’intérêt personnel, et réduisait le beau -à n’être que l’agréable. Kant voulut rétablir les vérités primitives et -l’activité spontanée dans l’âme, la conscience dans la morale, et -l’idéal dans les arts. Examinons maintenant de quelle manière il a -atteint ces différents buts. - -A l’époque où parut la _Critique de la Raison pure_, il n’existait que -deux systèmes sur l’entendement humain parmi les penseurs: l’un, celui -de Locke, attribuait toutes nos idées à nos sensations; l’autre, celui -de Descartes et de Leibnitz, s’attachait à démontrer la spiritualité et -l’activité de l’âme, le libre arbitre, enfin toute la doctrine -idéaliste; mais ces deux philosophes appuyaient leur doctrine sur des -preuves purement spéculatives. J’ai exposé, dans le chapitre précédent, -les inconvénients qui résultent de ces efforts d’abstraction, qui -arrêtent, pour ainsi dire, notre sang dans nos veines, afin que les -facultés intellectuelles règnent seules en nous. La méthode algébrique -appliquée à des objets qu’on ne peut saisir par le raisonnement seul, ne -laisse aucune trace durable dans l’esprit. Pendant qu’on lit ces écrits -sur les hautes conceptions philosophiques, on croit les comprendre, on -croit les croire; mais les arguments qui ont paru les plus convaincants -échappent bientôt au souvenir. - -L’homme, lassé de ces efforts, se borne-t-il à ne rien connaître que par -les sens: tout sera douleur pour son âme. Aura-t-il l’idée de -l’immortalité, quand les avant-coureurs de la destruction sont si -profondément gravés sur le visage des mortels, et que la nature vivante -tombe sans cesse en poussière? Lorsque tous les sens parlent de mourir, -quel faible espoir nous entretiendrait de renaître? Si l’on ne -consultait que les sensations, quelle idée se ferait-on de la bonté -suprême? Tant de douleurs se disputent notre vie, tant d’objets hideux -déshonorent la nature, que la créature infortunée maudit cent fois -l’existence, avant qu’une dernière convulsion la lui ravisse. L’homme, -au contraire, rejette-t-il le témoignage des sens: comment se -guidera-t-il sur cette terre? et s’il n’en croyait qu’eux cependant, -quel enthousiasme, quelle morale, quelle religion résisteraient aux -assauts réitérés que leur livreraient tour à tour la douleur et le -plaisir? - -La réflexion errait dans cette incertitude immense, lorsque Kant essaya -de tracer les limites des deux empires, des sens et de l’âme, de la -nature extérieure et de la nature intellectuelle. La puissance de -méditation et la sagesse avec laquelle il marqua ces limites, n’avaient -peut-être point eu d’exemple avant lui; il ne s’égara point dans de -nouveaux systèmes sur la création de l’univers; il reconnut les bornes -que les mystères éternels imposent à l’esprit humain; et ce qui sera -nouveau peut-être pour ceux qui n’ont fait qu’entendre parler de Kant, -c’est qu’il n’y a point eu de philosophe plus opposé, sous plusieurs -rapports, à la métaphysique; il ne s’est rendu si profond dans cette -science que pour employer les moyens mêmes qu’elle donne à démontrer son -insuffisance. On dirait que, nouveau Curtius, il s’est jeté dans le -gouffre de l’abstraction pour le combler. - -Locke avait combattu victorieusement la doctrine des idées innées dans -l’homme, parce qu’il a toujours représenté les idées comme faisant -partie des connaissances expérimentales. L’examen de la raison pure, -c’est-à-dire des facultés primitives dont l’intelligence se compose, ne -fixa pas son attention. Leibnitz, comme nous l’avons dit plus haut, -prononça cet axiome sublime: «Il n’y a rien dans l’intelligence qui ne -vienne par les sens, si ce n’est l’intelligence elle-même». Kant a -reconnu, de même que Locke, qu’il n’y a point d’idées innées, mais il -s’est proposé de pénétrer dans le sens de l’axiome de Leibnitz, en -examinant quelles sont les lois et les sentiments qui constituent -l’essence de l’âme humaine, indépendamment de toute expérience. La -_Critique de la Raison pure_ s’attache à montrer en quoi consistent ces -lois, et quels sont les objets sur lesquels elles peuvent s’exercer. - -Le scepticisme, auquel le matérialisme conduit presque toujours, était -porté si loin, que Hume avait fini par ébranler la base du raisonnement -même, en cherchant des arguments contre l’axiome «qu’il n’y a point -d’effet sans cause». Et telle est l’instabilité de la nature humaine, -quand on ne place pas au centre de l’âme le principe de toute -conviction, que l’incrédulité, qui commence par attaquer l’existence du -monde moral, arrive à défaire aussi le monde matériel, dont elle s’était -d’abord servie pour renverser l’autre. - -Kant voulait savoir si la certitude absolue était possible à l’esprit -humain, et il ne la trouva que dans les notions nécessaires, -c’est-à-dire, dans toutes les lois de notre entendement, dont la nature -est telle que nous ne puissions rien concevoir autrement que ces lois ne -nous le représentent. - -Au premier rang des formes impératives de notre esprit sont l’espace et -le temps. Kant démontre que toutes nos perceptions sont soumises à ces -deux formes; il en conclut qu’elles sont en nous et non pas dans les -objets, et qu’à cet égard c’est notre entendement qui donne des lois à -la nature extérieure, au lieu d’en recevoir d’elle. La géométrie, qui -mesure l’espace, et l’arithmétique, qui divise le temps, sont des -sciences d’une évidence complète, parce qu’elles reposent sur les -notions nécessaires de notre esprit. - -Les vérités acquises par l’expérience n’emportent jamais avec elles -cette certitude absolue; quand on dit: _le soleil se lève chaque jour, -tous les hommes sont mortels_, etc., l’imagination pourrait se figurer -une exception à ces vérités, que l’expérience seule fait considérer -comme indubitables; mais l’imagination elle-même ne saurait rien -supposer hors de l’espace et du temps; et l’on ne peut considérer comme -un résultat de l’habitude, c’est-à-dire de la répétition constante des -mêmes phénomènes, ces formes de notre pensée que nous imposons aux -choses; les sensations peuvent être douteuses, mais le prisme à travers -lequel nous les recevons est immuable. - -A cette intuition primitive de l’espace et du temps, il faut ajouter ou -plutôt donner pour base les principes du raisonnement, sans lesquels -nous ne pouvons rien comprendre, et qui sont les lois de notre -intelligence; la liaison des causes et des effets, l’unité, la -pluralité, la totalité, la possibilité, la réalité, la nécessité, -etc.[10] Kant les considère également comme des notions nécessaires, et -il n’élève au rang des sciences que celles qui sont fondées -immédiatement sur ces notions, parce que c’est dans celles-là seulement -que la certitude peut exister. Les formes du raisonnement n’ont de -résultat que quand on les applique au jugement des objets extérieurs; -et, dans cette application, elles sont sujettes à erreur: mais elles -n’en sont pas moins nécessaires en elles-mêmes; c’est-à-dire que nous ne -pouvons nous en départir dans aucune de nos pensées; il nous est -impossible de nous rien figurer hors des relations de causes et -d’effets, de possibilité, de quantité, etc.; et ces notions sont aussi -inhérentes à notre conception que l’espace et le temps. Nous -n’apercevons rien qu’à travers les lois immuables de notre manière de -raisonner; donc ces lois aussi sont en nous-mêmes, et non au dehors de -nous. - - [10] Kant donne le nom de _catégorie_ aux diverses notions nécessaires - de l’entendement dont il présente le tableau. - -On appelle, dans la philosophie allemande, idées _subjectives_ celles -qui naissent de la nature de notre intelligence et de ses facultés, et -idées _objectives_ toutes celles qui sont excitées par les sensations. -Quelle que soit la dénomination qu’on adopte à cet égard, il me semble -que l’examen de notre esprit s’accorde avec la pensée dominante de Kant, -c’est-à-dire la distinction qu’il établit entre les formes de notre -entendement et les objets que nous connaissons d’après ces formes; et, -soit qu’il s’en tienne aux conceptions abstraites, soit qu’il en -appelle, dans la religion et dans la morale, aux sentiments qu’il -considère aussi comme indépendants de l’expérience, rien n’est plus -lumineux que la ligne de démarcation qu’il trace entre ce qui nous vient -par les sensations, et ce qui tient à l’action spontanée de notre âme. - -Quelques mots de la doctrine de Kant ayant été mal interprétés, on a -prétendu qu’il croyait aux connaissances _à priori_, c’est-à-dire à -celles qui seraient gravées dans notre esprit avant que nous les -eussions apprises. D’autres philosophes allemands, plus rapprochés du -système de Platon, ont en effet pensé que le type du monde était dans -l’esprit humain, et que l’homme ne pourrait concevoir l’univers s’il -n’en avait pas l’image innée en lui-même; mais il n’est pas question de -cette doctrine dans Kant: il réduit les sciences intellectuelles à -trois, la logique, la métaphysique et les mathématiques. La logique -n’enseigne rien par elle-même; mais comme elle repose sur les lois de -notre entendement, elle est incontestable dans ses principes, -abstraitement considérés; cette science ne peut conduire à la vérité que -dans son application aux idées et aux choses; ses principes sont innés, -son application est expérimentale. Quant à la métaphysique, Kant nie son -existence, puisqu’il prétend que le raisonnement ne peut avoir lieu que -dans la sphère de l’expérience. Les mathématiques seules lui paraissent -dépendre immédiatement de la notion de l’espace et du temps, -c’est-à-dire, des lois de notre entendement, antérieures à l’expérience. -Il cherche à prouver que les mathématiques ne sont point une simple -analyse, mais une science synthétique, positive, créatrice et certaine -par elle-même, sans qu’on ait besoin de recourir à l’expérience pour -s’assurer de la vérité. On peut étudier dans le livre de Kant les -arguments sur lesquels il appuie cette manière de voir; mais au moins -est-il vrai qu’il n’y a point d’homme plus opposé à ce que l’on appelle -la philosophie des rêveurs, et qu’il aurait plutôt du penchant pour une -façon de penser sèche et didactique, quoique sa doctrine ait pour objet -de relever l’espèce humaine, dégradée par la philosophie matérialiste. - -Loin de rejeter l’expérience, Kant considère l’œuvre de la vie comme -n’étant autre chose que l’action de nos facultés innées sur les -connaissances qui nous viennent du dehors. Il croit que l’expérience ne -serait qu’un chaos sans les lois de l’entendement, mais que les lois de -l’entendement n’ont pour objet que les éléments donnés par l’expérience. -Il s’ensuit qu’au delà de ses limites la métaphysique elle-même ne peut -rien nous apprendre, et que c’est au sentiment que l’on doit attribuer -la prescience et la conviction de tout ce qui sort du monde visible. - -Lorsqu’on veut se servir du raisonnement seul pour établir les vérités -religieuses, c’est un instrument pliable en tous sens, qui peut -également les défendre et les attaquer, parce qu’on ne saurait, à cet -égard, trouver aucun point d’appui dans l’expérience. Kant place sur -deux lignes parallèles les arguments pour et contre la liberté de -l’homme, l’immortalité de l’âme, la durée passagère ou éternelle du -monde; et c’est au sentiment qu’il en appelle pour faire pencher la -balance, car les preuves métaphysiques lui paraissent en égale force de -part et d’autre[11]. Peut-être a-t-il eu tort de pousser jusque-là le -scepticisme du raisonnement; mais c’est pour anéantir plus sûrement ce -scepticisme, en écartant de certaines questions les discussions -abstraites qui l’ont fait naître. - - [11] Ces arguments opposés sur les grandes questions métaphysiques - sont appelés _antinomies_ dans le livre de Kant. - -Il serait injuste de soupçonner la piété sincère de Kant, parce qu’il a -soutenu qu’il y avait parité entre les raisonnements pour et contre, -dans les grandes questions de la métaphysique transcendante. Il me -semble, au contraire, qu’il y a de la candeur dans cet aveu. Un si petit -nombre d’esprits sont en état de comprendre de tels raisonnements, et -ceux qui en sont capables ont une telle tendance à se combattre les uns -les autres, que c’est rendre un grand service à la foi religieuse, que -de bannir la métaphysique de toutes les questions qui tiennent à -l’existence de Dieu, au libre arbitre, à l’origine du bien et du mal. - -Quelques personnes respectables ont dit qu’il ne faut négliger aucune -arme, et que les arguments métaphysiques aussi doivent être employés -pour persuader ceux sur qui ils ont de l’empire; mais ces arguments -conduisent à la discussion, et la discussion au doute, sur quelque sujet -que ce soit. - -Les belles époques de l’espèce humaine, dans tous les temps, ont été -celles où des vérités d’un certain ordre n’étaient jamais contestées, ni -par des écrits, ni par des discours. Les passions pouvaient entraîner à -des actes coupables, mais nul ne révoquait en doute la religion même à -laquelle il n’obéissait pas. Les sophismes de tout genre, abus d’une -certaine philosophie, ont détruit dans divers pays et dans différents -siècles, cette noble fermeté de croyance, source du dévouement héroïque. -N’est-ce donc pas une belle idée à un philosophe, que d’interdire à la -science même qu’il professe l’entrée du sanctuaire, et d’employer toute -la force de l’abstraction à prouver qu’il y a des régions dont elle doit -être bannie? - -Des despotes et des fanatiques ont essayé de défendre à la raison -humaine l’examen de certains sujets, et toujours la raison s’est -affranchie de ces injustes entraves. Mais les bornes qu’elle s’impose à -elle-même, loin de l’asservir, lui donnent une nouvelle force, celle qui -résulte toujours de l’autorité des lois librement consenties par ceux -qui s’y soumettent. - -Un sourd-muet, avant d’avoir été élevé par l’abbé Sicard, pourrait avoir -une certitude intime de l’existence de la Divinité. Beaucoup d’hommes -sont aussi loin des penseurs-profonds que les sourd-muets le sont des -autres hommes, et cependant ils n’en sont pas moins susceptibles -d’éprouver, pour ainsi dire, en eux-mêmes, les vérités primitives, parce -que ces vérités sont du ressort du sentiment. - -Les médecins, dans l’étude physique de l’homme, reconnaissent le -principe qui l’anime, et cependant nul ne sait ce que c’est que la vie; -et, si l’on se mettait à raisonner, on pourrait très bien, comme l’ont -fait quelques philosophes grecs, prouver aux hommes qu’ils ne vivent -pas. Il en est de même de Dieu, de la conscience, du libre arbitre. Il -faut y croire, parce qu’on les sent; tout argument sera toujours d’un -ordre inférieur à ce fait. - -L’anatomie ne peut s’exercer sur un corps vivant sans le détruire; -l’analyse, en s’essayant sur des vérités indivisibles, les dénature, par -cela même qu’elle porte atteinte à leur unité. Il faut partager notre -âme en deux, pour qu’une moitié de nous-mêmes observe l’autre. De -quelque manière que ce partage ait lieu, il ôte de notre être l’identité -sublime sans laquelle nous n’avons pas la force nécessaire pour croire -ce que la conscience seule peut affirmer. - -Réunissez un grand nombre d’hommes au théâtre ou dans la place publique, -et dites-leur quelque vérité de raisonnement, quelque idée générale que -ce puisse être; à l’instant vous verrez se manifester presque autant -d’opinions diverses qu’il y aura d’individus rassemblés. Mais, si -quelques traits de grandeur d’âme sont racontés, si quelques accents de -générosité se font entendre, aussitôt des transports unanimes vous -apprendront que vous avez touché à cet instinct de l’âme, aussi vif, -aussi puissant de notre être, que l’instinct conservateur de -l’existence. - -En rapportant au sentiment, qui n’admet point le doute, la connaissance -des vérités transcendantes, en cherchant à prouver que le raisonnement -n’est valable que dans la sphère des sensations, Kant est bien loin de -considérer cette puissance du sentiment comme une illusion; il lui -assigne, au contraire, le premier rang dans la nature humaine; il fait -de la conscience le principe inné de notre existence morale, et le -sentiment du juste et de l’injuste est, selon lui, la loi primitive du -cœur, comme l’espace et le temps celle de l’intelligence. - -L’homme, à l’aide du raisonnement, n’a-t-il pas nié le libre arbitre? Et -cependant il en est si convaincu, qu’il se surprend à éprouver de -l’estime ou du mépris pour les animaux eux-mêmes, tant il croit au choix -spontané du bien et du mal dans tous les êtres! - -C’est le sentiment qui nous donne la certitude de notre liberté, et -cette liberté est le fondement de la doctrine du devoir; car, si l’homme -est libre, il doit se créer à lui-même des motifs tout-puissants qui -combattent l’action des objets extérieurs, et dégagent la volonté de -l’égoïsme. Le devoir est la preuve et la garantie de l’indépendance -métaphysique de l’homme. - -Nous examinerons dans les chapitres suivants les arguments de Kant -contre la morale fondée sur l’intérêt personnel, et la sublime théorie -qu’il met à la place de ce sophisme hypocrite, ou de cette doctrine -perverse. Il peut exister deux manières de voir sur le premier ouvrage -de Kant, _la Critique de la Raison pure_; précisément parce qu’il a -reconnu lui-même le raisonnement pour insuffisant et pour -contradictoire, il devait s’attendre à ce qu’on s’en servît contre lui; -mais il me semble impossible de ne pas lire avec respect sa _Critique de -la Raison pratique_, et les différents écrits qu’il a composés sur la -morale. - -Non seulement les principes de la morale de Kant sont austères et purs, -comme on devait les attendre de l’inflexibilité philosophique; mais il -rallie constamment l’évidence du cœur à celle de l’entendement, et se -complaît singulièrement à faire servir sa théorie abstraite sur la -nature de l’intelligence, à l’appui des sentiments les plus simples et -les plus forts. - -Une conscience acquise par les sensations pourrait être étouffée par -elles, et l’on dégrade la dignité du devoir en le faisant dépendre des -objets extérieurs. Kant revient donc sans cesse à montrer que le -sentiment profond de cette dignité est la condition nécessaire de notre -être moral, la loi par laquelle il existe. L’empire des sensations et -les mauvaises actions qu’elles font commettre, ne peuvent pas plus -détruire en nous la notion du bien ou du mal, que celle de l’espace et -du temps n’est altérée par les erreurs d’application que nous en pouvons -faire. Il y a toujours, dans quelque situation qu’on soit, une force de -réaction contre les circonstances, qui naît du fond de l’âme; et l’on -sent bien que ni les lois de l’entendement, ni la liberté morale, ni la -conscience, ne viennent en nous de l’expérience. - -Dans son traité sur le sublime et le beau, intitulé: _Critique du -Jugement_, Kant applique aux plaisirs de l’imagination le même système -dont il a tiré des développements si féconds, dans la sphère de -l’intelligence et du sentiment, ou plutôt c’est la même âme qu’il -examine, et qui se manifeste dans les sciences, la morale et les -beaux-arts. Kant soutient qu’il y a dans la poésie, et dans les arts -dignes comme elle de peindre les sentiments par des images, deux genres -de beauté, l’un qui peut se rapporter au temps et à cette vie, l’autre à -l’éternel et à l’infini. - -Et qu’on ne dise pas que l’infini et l’éternel sont inintelligibles, -c’est le fini et le passager qu’on serait souvent tenté de prendre pour -un rêve; car la pensée ne peut voir de terme à rien, et l’être ne -saurait concevoir le néant. On ne peut approfondir les sciences exactes -elles-mêmes sans y rencontrer l’infini et l’éternel; et les choses les -plus positives appartiennent autant, sous de certains rapports, à cet -infini et à cet éternel, que le sentiment et l’imagination. - -De cette application du sentiment de l’infini aux beaux-arts doit naître -l’idéal, c’est-à-dire le beau, considéré non pas comme la réunion et -l’imitation de ce qu’il y a de mieux dans la nature, mais comme l’image -réalisée de ce que notre âme se représente. Les philosophes -matérialistes jugent le beau sous le rapport de l’impression agréable -qu’il cause, et le placent ainsi dans l’empire des sensations; les -philosophes spiritualistes, qui rapportent tout à la raison, voient dans -le beau le parfait, et lui trouvent quelque analogie avec l’utile et le -bon, qui sont les premiers degrés du parfait. Kant a rejeté l’une et -l’autre explication. - -Le beau, considéré seulement comme l’agréable, serait renfermé dans la -sphère des sensations, et soumis par conséquent à la différence des -goûts; il ne pourrait mériter cet assentiment universel qui est le -véritable caractère de la beauté. Le beau, défini comme la perfection, -exigerait une sorte de jugement pareil à celui qui fonde l’estime: -l’enthousiasme que le beau doit inspirer ne tient ni aux sensations, ni -au jugement; c’est une disposition innée, comme le sentiment du devoir -et les notions nécessaires de l’entendement, et nous reconnaissons la -beauté quand nous la voyons, parce qu’elle est l’image extérieure de -l’idéal, dont le type est dans notre intelligence. La diversité des -goûts peut s’appliquer à ce qui est agréable, car les sensations sont la -source de ce genre de plaisir; mais tous les hommes doivent admirer ce -qui est beau, soit dans les arts, soit dans la nature, parce qu’ils ont -dans leur âme des sentiments d’origine céleste que la beauté réveille, -et dont elle les fait jouir. - -Kant passe de la théorie du beau à celle du sublime, et cette seconde -partie de sa _Critique du Jugement_ est plus remarquable encore que la -première: il fait consister le sublime dans la liberté morale, aux -prises avec le destin ou avec la nature. La puissance sans bornes nous -épouvante, la grandeur nous accable, toutefois nous échappons par la -vigueur de la volonté au sentiment de notre faiblesse physique. Le -pouvoir du destin et l’immensité de la nature sont dans une opposition -infinie avec la misérable dépendance de la créature sur la terre; mais -une étincelle du feu sacré dans notre sein triomphe de l’univers, -puisqu’il suffit de cette étincelle pour résister à ce que toutes les -forces du monde pourraient exiger de nous. - -Le premier effet du sublime est d’accabler l’homme; et le second, de le -relever. Quand nous contemplons l’orage qui soulève les flots de la mer, -et semble menacer et la terre et le ciel, l’effroi s’empare d’abord de -nous à cet aspect, bien qu’aucun danger personnel ne puisse alors nous -atteindre; mais quand les nuages s’amoncellent, quand toute la fureur de -la nature se manifeste, l’homme se sent une énergie intérieure qui peut -l’affranchir de toutes les craintes, par la volonté ou par la -résignation, par l’exercice ou par l’abdication de sa liberté morale; et -cette conscience de lui-même le ranime et l’encourage. - -Quand on nous raconte une action généreuse, quand on nous apprend que -des hommes ont supporté des douleurs inouïes, pour rester fidèles à leur -opinion, jusque dans ses moindres nuances, d’abord l’image des supplices -qu’ils ont soufferts confond notre pensée; mais, par degrés, nous -reprenons des forces, et la sympathie que nous nous sentons avec la -grandeur d’âme nous fait espérer que nous aussi nous saurions triompher -des misérables sensations de cette vie, pour rester vrais, nobles et -fiers, jusqu’à notre dernier jour. - -Au reste, personne ne saurait définir ce qui est, pour ainsi dire, au -sommet de notre existence; _nous sommes trop élevés à l’égard de -nous-mêmes, pour nous comprendre_, dit saint Augustin. Il serait bien -pauvre en imagination, celui qui croirait épuiser la contemplation de la -plus simple fleur; comment donc parviendrait-on à connaître tout ce que -renferme l’idée du sublime? - -Je ne me flatte assurément pas d’avoir pu rendre compte, en quelques -pages, d’un système qui occupe, depuis vingt ans, toutes les têtes -pensantes de l’Allemagne; mais j’espère en avoir dit assez pour indiquer -l’esprit général de la philosophie de Kant, et pour pouvoir expliquer -dans les chapitres suivants l’influence qu’elle a exercée sur la -littérature, les sciences et la morale. - -Pour bien concilier la philosophie expérimentale avec la philosophie -idéaliste, Kant n’a point soumis l’une à l’autre, mais il a su donner à -chacune des deux séparément un nouveau degré de force. L’Allemagne était -menacée de cette doctrine aride, qui considérait tout enthousiasme comme -une erreur, et rangeait au nombre des préjugés les sentiments -consolateurs de l’existence. Ce fut une satisfaction vive pour des -hommes à la foi si philosophes et si poètes, si capables d’étude et -d’exaltation, de voir toutes les belles affections de l’âme défendues -avec la rigueur des raisonnements les plus abstraits. La force de -l’esprit ne peut jamais être longtemps négative, c’est-à-dire, consister -principalement dans ce qu’on ne croit pas, dans ce qu’on ne comprend -pas, dans ce qu’on dédaigne. Il faut une philosophie de croyance, -d’enthousiasme; une philosophie qui confirme par la raison ce que le -sentiment nous révèle. - -Les adversaires de Kant l’ont accusé de n’avoir fait que répéter les -arguments des anciens idéalistes; ils ont prétendu que la doctrine du -philosophe allemand n’était qu’un ancien système dans un langage -nouveau. Ce reproche n’est pas fondé. Il y a non seulement des idées -nouvelles, mais un caractère particulier dans la doctrine de Kant. - -Elle se ressent de la philosophie du dix-huitième siècle, quoiqu’elle -soit destinée à la réfuter, parce qu’il est dans la nature de l’homme -d’entrer toujours en composition avec l’esprit de son temps, lors même -qu’il veut le combattre. La philosophie de Platon est plus poétique que -celle de Kant, la philosophie de Malebranche plus religieuse; mais le -grand mérite du philosophe allemand a été de relever la dignité morale, -en donnant pour base à tout ce qu’il y a de beau dans le cœur une -théorie fortement raisonnée. L’opposition qu’on a voulu mettre entre la -raison et le sentiment, conduit nécessairement la raison à l’égoïsme et -le sentiment à la folie; mais Kant, qui semblait appelé à conclure -toutes les grandes alliances intellectuelles, a fait de l’âme un seul -foyer où toutes les facultés sont d’accord entre elles. - -La partie polémique des ouvrages de Kant, celle dans laquelle il attaque -la philosophie matérialiste, serait à elle seule un chef-d’œuvre. Cette -philosophie a jeté dans les esprits de si profondes racines, il en est -résulté tant d’irréligion et d’égoïsme, qu’on devrait encore regarder -comme les bienfaiteurs de leur pays ceux qui n’auraient fait que -combattre ce système, et raviver les pensées de Platon, de Descartes et -de Leibnitz: mais la philosophie de la nouvelle école allemande contient -une foule d’idées qui lui sont propres; elle est fondée sur d’immenses -connaissances scientifiques, qui se sont accrues chaque jour, et sur une -méthode de raisonnement singulièrement abstraite et logique; car, bien -que Kant blâme l’emploi de ces raisonnements dans l’examen des vérités -hors du cercle de l’expérience, il montre dans ses écrits une force de -tête en métaphysique, qui le place sous ce rapport au premier rang des -penseurs. - -On ne saurait nier que le style de Kant, dans sa _Critique de la Raison -pure_, ne mérite presque tous les reproches que ses adversaires lui ont -faits. Il s’est servi d’une terminologie très difficile à comprendre, et -du néologisme le plus fatigant. Il vivait seul avec ses pensées, et se -persuadait qu’il fallait des mots nouveaux pour des idées nouvelles, et -cependant il y a des paroles pour tout. - -Dans les objets les plus clairs par eux-mêmes, Kant prend souvent pour -guide une métaphysique fort obscure, et ce n’est que dans les ténèbres -de la pensée qu’il porte un flambeau lumineux: il rappelle les -Israélites, qui avaient pour guide une colonne de feu pendant la nuit, -et une colonne nébuleuse pendant le jour. - -Personne en France ne se serait donné la peine d’étudier des ouvrages -aussi hérissés de difficultés que ceux de Kant, mais il avait affaire à -des lecteurs patients et persévérants. Ce n’était pas sans doute une -raison pour en abuser; peut-être toutefois n’aurait-il pas creusé si -profondément dans la science de l’entendement humain, s’il avait mis -plus d’importance aux expressions dont il se servait pour l’expliquer. -Les philosophes anciens ont toujours divisé leur doctrine en deux -parties distinctes, celle qu’ils réservaient pour les initiés, et celle -qu’ils professaient en public. La manière d’écrire de Kant est tout à -fait différente, lorsqu’il s’agit de sa théorie, ou de l’application de -cette théorie. - -Dans ses traités de métaphysique, il prend les mots comme des chiffres, -et leur donne la valeur qu’il veut, sans s’embarrasser de celle qu’ils -tiennent de l’usage. C’est, ce me semble, une grande erreur; car -l’attention du lecteur s’épuise à comprendre le langage avant d’arriver -aux idées, et le connu ne sert jamais d’échelon pour parvenir à -l’inconnu. - -Il faut néanmoins rendre à Kant la justice qu’il mérite même comme -écrivain, quand il renonce à son langage scientifique. En parlant des -arts, et surtout de la morale, son style est presque toujours -parfaitement clair, énergique et simple. Combien sa doctrine paraît -alors admirable! comme il exprime le sentiment du beau et l’amour du -devoir! avec quelle force il les sépare tous les deux de tout calcul -d’intérêt ou d’utilité! comme il ennoblit les actions par leur source, -et non par leur succès! enfin, quelle grandeur morale ne sait-il pas -donner à l’homme, soit qu’il l’examine en lui-même, soit qu’il le -considère dans ses rapports extérieurs; l’homme, cet exilé du ciel, ce -prisonnier de la terre, si grand comme exilé, si misérable comme captif! - -On pourrait extraire des écrits de Kant une foule d’idées brillantes sur -tous les sujets, et peut-être même est-ce de cette doctrine seule qu’il -est possible de tirer maintenant des aperçus ingénieux et nouveaux; car -le point de vue matérialiste en toutes choses n’offre plus rien -d’intéressant ni d’original. Le piquant des plaisanteries contre ce qui -est sérieux, noble et divin, est usé, et l’on ne rendra désormais -quelque jeunesse à la race humaine qu’en retournant à la religion par la -philosophie, et au sentiment par la raison. - - - - -CHAPITRE VII - -Des Philosophes les plus célèbres de l’Allemagne, avant et après Kant. - - -L’esprit philosophique, par sa nature, ne saurait être généralement -répandu dans aucun pays. Cependant il y a en Allemagne une telle -tendance vers la réflexion, que la nation allemande peut être considérée -comme la nation métaphysique par excellence. Elle renferme tant d’hommes -en état de comprendre les questions les plus abstraites, que le public -même y prend intérêt aux arguments employés dans ce genre de -discussions. - -Chaque homme d’esprit a sa manière de voir à lui, sur les questions -philosophiques. Les écrivains du second et du troisième ordre en -Allemagne, ont encore des connaissances assez approfondies pour être -chefs ailleurs. Les rivaux se haïssent dans ce pays comme dans tout -autre, mais aucun n’oserait se présenter au combat, sans avoir prouvé, -par des études solides, l’amour sincère de la science dont il s’occupe. -Il ne suffit pas d’aimer le succès, il faut le mériter pour être admis -seulement à concourir. Les Allemands, si indulgents quand il s’agit de -ce qui peut manquer à la forme d’un ouvrage, sont impitoyables sur sa -valeur réelle, et quand ils aperçoivent quelque chose de superficiel -dans l’esprit, dans l’âme, ou dans le savoir d’un écrivain, ils tâchent -d’emprunter la plaisanterie française elle-même, pour tourner en -ridicule ce qui est frivole. - -Je me suis proposé de donner dans ce chapitre un aperçu rapide des -principales opinions des philosophes célèbres avant et après Kant; on ne -pourrait pas bien juger la marche qu’ont suivie ses successeurs, si l’on -ne retournait pas en arrière, pour se représenter l’état des esprits au -moment où la doctrine _Kantienne_ se répandit en Allemagne: elle -combattait à la fois le système de Locke, comme tendant au matérialisme, -et l’école de Leibnitz, comme ayant tout réduit à l’abstraction. - -Les pensées de Leibnitz étaient hautes, mais ses disciples, Wolf à leur -tête, les commentèrent avec des formes logiques et métaphysiques. -Leibnitz avait dit que les notions qui nous viennent par les sens sont -confuses, et que celles qui appartiennent aux perceptions immédiates de -l’âme sont les seules claires: sans doute il voulait indiquer par là que -les vérités invisibles sont plus certaines et plus en harmonie avec -notre être moral, que tout ce que nous apprenons par le témoignage des -sens. Wolf et ses disciples en tirèrent pour conséquence qu’il fallait -réduire en idées abstraites tout ce qui peut occuper notre esprit. Kant -reporta l’intérêt et la chaleur dans cet idéalisme sans vie; il fit à -l’expérience une juste part, comme aux facultés innées, et l’art avec -lequel il appliqua sa théorie à tout ce qui intéresse les hommes, à la -morale, à la poésie et aux beaux-arts, en étendit l’influence. - -Trois hommes principaux, Lessing, Hemsterhuis et Jacobi, précédèrent -Kant dans la carrière philosophique. Ils n’avaient point une école, -puisqu’ils ne fondaient pas un système; mais ils commencèrent l’attaque -contre la doctrine des matérialistes. Lessing est celui des trois dont -les opinions à cet égard étaient les moins décidées; toutefois il avait -trop d’étendue dans l’esprit pour se renfermer dans le cercle borné -qu’on peut se tracer si facilement, en renonçant aux vérités les plus -hautes. La toute-puissance polémique de Lessing réveillait le doute sur -les questions les plus importantes, et portait à faire de nouvelles -recherches en tout genre. Lessing lui-même ne peut être considéré ni -comme matérialiste, ni comme idéaliste; mais le besoin d’examiner et -d’étudier pour connaître était le mobile de son existence. «Si le -Tout-Puissant, disait-il, tenait dans une main la vérité, et dans -l’autre la recherche de la vérité, c’est la recherche que je lui -demanderais par préférence». - -Lessing n’était point orthodoxe en religion. Le christianisme ne lui -était point nécessaire comme sentiment, et toutefois il savait l’admirer -philosophiquement. Il comprenait ses rapports avec le cœur humain, et -c’est toujours d’un point de vue universel qu’il considère toutes les -opinions. Rien d’intolérant, rien d’exclusif ne se trouve dans ses -écrits. Quand on se place au centre des idées, on a toujours de la bonne -foi, de la profondeur et de l’étendue. Ce qui est injuste, vaniteux et -borné, vient du besoin de tout rapporter à quelques aperçus partiels -qu’on s’est appropriés, et dont on se fait un objet d’amour-propre. - -Lessing exprime avec un style tranchant et positif des opinions pleines -de chaleur. Hemsterhuis, philosophe hollandais, fut le premier qui, au -milieu du dix-huitième siècle, indiqua dans ses écrits la plupart des -idées généreuses sur lesquelles la nouvelle école allemande est fondée. -Ses ouvrages sont aussi très remarquables par le contraste qui existe -entre le caractère de son style et les pensées qu’il énonce. Lessing est -enthousiaste avec des formes ironiques, Hemsterhuis avec un langage -mathématicien. On ne trouve guère que parmi les nations germaniques le -phénomène de ces écrivains qui consacrent la métaphysique la plus -abstraite à la défense des systèmes les plus exaltés, et qui cachent une -imagination vive sous une logique austère. - -Les hommes qui se mettent toujours en garde contre l’imagination qu’ils -n’ont pas, se confient plus volontiers aux écrivains qui bannissent des -discussions philosophiques le talent et la sensibilité, comme s’il -n’était pas au moins aussi facile de déraisonner sur de tels sujets avec -des syllogismes qu’avec de l’éloquence. Car le syllogisme, posant -toujours pour base qu’une chose est ou n’est pas, réduit dans chaque -circonstance à une simple alternative la foule immense de nos -impressions, tandis que l’éloquence en embrasse l’ensemble. Néanmoins, -quoique Hemsterhuis ait trop souvent exprimé les vérités philosophiques -avec des formes algébriques, un sentiment moral, un pur amour du beau se -fait admirer dans ses écrits; il a senti, l’un des premiers, l’union qui -existe entre l’idéalisme, ou, pour mieux dire, le libre arbitre de -l’homme et la morale stoïque, et c’est sous ce rapport surtout que la -nouvelle doctrine des Allemands acquiert une grande importance. - -Avant même que les écrits de Kant eussent paru, Jacobi avait déjà -combattu la philosophie des sensations, et plus victorieusement encore -la morale fondée sur l’intérêt. Il ne s’était point astreint -exclusivement, dans sa philosophie, aux formes abstraites du -raisonnement. Son analyse de l’âme humaine est pleine d’éloquence et de -charme. Dans les chapitres suivants j’examinerai la plus belle partie de -ses ouvrages, celle qui tient à la morale; mais il mérite, comme -philosophe, une gloire à part. Plus instruit que personne dans -l’histoire de la philosophie ancienne et moderne, il a consacré ses -études à l’appui des vérités les plus simples. Le premier, parmi les -philosophes de son temps, il a fondé notre nature intellectuelle tout -entière sur le sentiment religieux, et l’on dirait qu’il n’a si bien -appris la langue des métaphysiciens et des savants, que pour rendre -hommage aussi dans cette langue à la vertu et à la Divinité. - -Jacobi s’est montré l’adversaire de la philosophie de Kant; mais il ne -l’attaque point en partisan de la philosophie des sensations[12]. Au -contraire, ce qu’il lui reproche, c’est de ne pas s’appuyer assez sur la -religion, considérée comme la seule philosophie possible dans les -vérités au delà de l’expérience. - - [12] Cette philosophie a reçu généralement, en Allemagne, le nom de - _philosophie empirique_. - -La doctrine de Kant a rencontré beaucoup d’autres adversaires en -Allemagne, mais on ne l’a point attaquée sans la connaître, ou en lui -opposant pour toute réponse les opinions de Locke et de Condillac. -Leibnitz conservait encore trop d’ascendant sur les esprits de ses -compatriotes pour qu’ils ne montrassent pas du respect pour toute -opinion analogue à la sienne. Une foule d’écrivains, pendant dix ans, -n’ont cessé de commenter les ouvrages de Kant. Mais aujourd’hui les -philosophes allemands, d’accord avec Kant sur l’activité spontanée de la -pensée, ont adopté néanmoins chacun un système particulier à cet égard. -En effet, qui n’a pas essayé de se comprendre soi-même selon ses forces? -Mais parce que l’homme a donné une innombrable diversité d’explications -de son être, s’ensuit-il que cet examen philosophique soit inutile? Non, -sans doute. Cette diversité même est la preuve de l’intérêt qu’un tel -examen doit inspirer. - -On dirait de nos jours qu’on voudrait en finir avec la nature morale, et -lui solder son compte en une fois, pour n’en plus entendre parler. Les -uns déclarent que la langue a été fixée tel jour de tel mois, et que -depuis ce moment l’introduction d’un mot nouveau serait une barbarie. -D’autres affirment que les règles dramatiques ont été définitivement -arrêtées dans telle année, et que le génie qui voudrait maintenant y -changer quelque chose, a tort de n’être pas né avant cette année sans -appel, où l’on a terminé toutes les discussions littéraires passées, -présentes et futures. Enfin, dans la métaphysique surtout, l’on a décidé -que depuis Condillac on ne peut faire un pas de plus sans s’égarer. Les -progrès sont encore permis aux sciences physiques, parce qu’on ne peut -les leur nier; mais dans la carrière philosophique et littéraire, on -voudrait obliger l’esprit humain à courir sans cesse la bague de la -vanité autour du même cercle. - -Ce n’est point simplifier le système de l’univers que de s’en tenir à -cette philosophie expérimentale, qui présente un genre d’évidence faux -dans le principe, quoique spécieux dans la forme. En considérant comme -non existant tout ce qui dépasse les lumières des sensations, on peut -mettre aisément beaucoup de clarté dans un système dont on trace -soi-même les limites; c’est un travail qui dépend de celui qui le fait. -Mais tout ce qui est au delà de ces limites en existe-il moins, parce -qu’on le compte pour rien? L’incomplète vérité de la philosophie -spéculative approche bien plus de l’essence même des choses, que cette -lucidité apparente qui tient à l’art d’écarter les difficultés d’un -certain ordre. Quand on lit dans les ouvrages philosophiques du dernier -siècle ces phrases si souvent répétées: _Il n’y a que cela de vrai, tout -le reste est chimère_, on se rappelle cette histoire connue d’un acteur -français qui, devant se battre avec un homme beaucoup plus gros que lui, -proposa de tirer sur le corps de son adversaire une ligne au delà de -laquelle les coups ne compteraient plus. Au delà de cette ligne -cependant, comme en deçà, il y avait le même être qui pouvait recevoir -des coups mortels. De même ceux qui placent au terme de leur horizon les -colonnes d’Hercule ne sauraient empêcher qu’il n’y ait une nature par -delà la leur, où l’existence est plus vive encore que dans la sphère -matérielle à laquelle on veut nous borner. - -Les deux philosophes les plus célèbres qui aient succédé à Kant, sont -Fichte et Schelling: ils prétendirent aussi simplifier son système; mais -c’était en mettant à sa place une philosophie plus transcendante encore -que la sienne, qu’ils se flattèrent d’y parvenir. - -Kant avait séparé d’une main ferme l’empire de l’âme et celui des -sensations; ce _dualisme_ philosophique était fatigant pour les esprits -qui aiment à se reposer dans les idées absolues. Depuis les Grecs -jusqu’à nos jours, on a souvent répété cet axiome, que _Tout est un_, et -les efforts des philosophes ont toujours tendu à trouver dans un seul -principe, dans l’âme ou dans la nature, l’explication du monde. J’oserai -le dire cependant, il me semble qu’un des titres de la philosophie de -Kant à la confiance des hommes éclairés, c’est d’avoir affirmé, comme -nous le sentons, qu’il existe une âme et une nature extérieure, et -qu’elles agissent mutuellement l’une sur l’autre par telles ou telles -lois. Je ne sais pourquoi l’on trouve plus de hauteur philosophique dans -l’idée d’un seul principe, soit matériel, soit intellectuel; un ou deux -ne rend pas l’univers plus facile à comprendre, et notre sentiment -s’accorde mieux avec les systèmes qui reconnaissent comme distincts le -physique et le moral. - -Fichte et Schelling se sont partagé l’empire que Kant avait reconnu -divisé, et chacun a voulu que sa moitié fût le tout. L’un et l’autre -sont sortis de la sphère de nous-mêmes, et ont voulu s’élever jusqu’à -connaître le système de l’univers. Bien différents en cela de Kant, qui -a mis autant de force d’esprit à montrer ce que l’esprit humain ne -parviendra jamais à comprendre, qu’à développer ce qu’il peut savoir. - -Cependant nul philosophe, avant Fichte, n’avait poussé le système de -l’idéalisme à une rigueur aussi scientifique; il fait de l’activité de -l’âme l’univers entier. Tout ce qui peut être conçu, tout ce qui peut -être imaginé vient d’elle; c’est d’après ce système qu’il a été -soupçonné d’incrédulité. On lui entendait dire que, dans la leçon -suivante, il allait créer Dieu, et l’on était, avec raison, scandalisé -de cette expression. Ce qu’elle signifiait, c’est qu’il allait montrer -comment l’idée de la Divinité naissait et se développait dans l’âme de -l’homme. Le mérite principal de là philosophie de Fichte, c’est la force -incroyable d’attention qu’elle suppose. Car il ne se contente pas de -tout rapporter à l’existence intérieure de l’homme, au MOI qui sert de -base à tout; mais il distingue encore dans ce MOI celui qui est -passager, et celui qui est durable. En effet, quand on réfléchit sur les -opérations de l’entendement, on croit assister soi-même à sa pensée, on -croit la voir passer comme l’onde, tandis que la portion de soi qui la -contemple est immuable. Il arrive souvent à ceux qui réunissent un -caractère passionné à un esprit observateur, de se regarder souffrir, et -de sentir en eux-mêmes un être supérieur à sa propre peine, qui la voit, -et tour à tour la blâme ou la plaint. - -Il s’opère des changements continuels en nous, par les circonstances -extérieures de notre vie, et néanmoins nous avons toujours le sentiment -de notre identité. Qu’est-ce donc qui atteste cette identité, si ce -n’est le MOI toujours le même, qui voit passer devant son tribunal le -MOI modifié par les impressions extérieures? - -C’est à cette âme inébranlable, témoin de l’âme mobile, que Fichte -attribue le don de l’immortalité et la puissance de créer, ou pour -traduire plus exactement, de _rayonner en elle-même_ l’image de -l’univers. Ce système, qui fait tout reposer sur le sommet de notre -existence, et place la pyramide sur la pointe, est singulièrement -difficile à suivre. Il dépouille les idées des couleurs qui servent si -bien à les faire comprendre; et les beaux-arts, la poésie, la -contemplation de la nature, disparaissent dans ces abstractions, sans -mélange d’imagination ni de sensibilité. - -Fichte ne considère le monde extérieur que comme une borne de notre -existence, sur laquelle la pensée travaille. Dans son système, cette -borne est créée par l’âme elle-même, dont l’activité constante s’exerce -sur le tissu qu’elle a formé. Ce que Fichte a écrit sur le MOI -métaphysique ressemble un peu au réveil de la statue de Pygmalion, qui, -touchant alternativement elle-même et la pierre sur laquelle elle était -placée, dit tour à tour:--C’est moi, et ce n’est pas moi.--Mais quand, -en prenant la main de Pygmalion, elle s’écrie:--C’est encore moi!--Il -s’agit déjà d’un sentiment qui dépasse de beaucoup la sphère des idées -abstraites. L’idéalisme dépouillé du sentiment a néanmoins l’avantage -d’exciter au plus haut degré l’activité de l’esprit; mais la nature et -l’amour perdent tout leur charme par ce système; car si les objets que -nous voyons et les êtres que nous aimons ne sont rien que l’œuvre de nos -idées, c’est l’homme lui-même qu’on peut considérer alors comme _le -grand célibataire des mondes_. - -Il faut reconnaître cependant deux grands avantages de la doctrine de -Fichte: l’un, sa morale stoïque, qui n’admet aucune excuse; car tout -venant du MOI, c’est à ce MOI seul à répondre de l’usage qu’il fait de -sa volonté: l’autre, un exercice de la pensée tellement fort et subtil -en même temps, que celui qui a bien compris ce système, dût-il ne pas -l’adopter, aurait acquis une puissance d’attention et une sagacité -d’analyse qu’il pourrait ensuite appliquer en se jouant à tout autre -genre d’étude. - -De quelque manière qu’on juge l’utilité de la métaphysique, on ne peut -nier qu’elle ne soit la gymnastique de l’esprit. On impose aux enfants -divers genres de luttes dans leurs premières années, quoi qu’ils ne -soient point appelés à se battre un jour de cette manière. On peut dire -avec vérité que l’étude de la métaphysique idéaliste est presque un -moyen sûr de développer les facultés morales de ceux qui s’y livrent. La -pensée réside, comme tout ce qui est précieux, au fond de nous-mêmes; -car à la superficie, il n’y a rien que de la sottise ou de l’insipidité. -Mais quand on oblige de bonne heure les hommes à creuser dans leur -réflexion, à tout voir dans leur âme, ils y puisent une force et une -sincérité de jugement qui ne se perdent jamais. - -Fichte est dans les idées abstraites une tête mathématique comme Euler -ou La Grange. Il méprise singulièrement toutes les expressions un peu -substantielles: l’existence est déjà un mot trop prononcé pour lui. -L’être, le principe, l’essence, sont à peine des paroles assez éthérées -pour indiquer les subtiles nuances de ses opinions. On dirait qu’il -craint le contact des choses réelles, et qu’il tend toujours à y -échapper. A force de le lire ou de s’entretenir avec lui, l’on perd la -conscience de ce monde, et l’on a besoin, comme les ombres que nous -peint Homère, de rappeler en soi les souvenirs de la vie. - -Le matérialisme absorbe l’âme en la dégradant; l’idéalisme de Fichte, à -force de l’exalter, la sépare de la nature. Dans l’un et l’autre -extrême, le sentiment, qui est la véritable beauté de l’existence, n’a -point le rang qu’il mérite. - -Schelling a bien plus de connaissance de la nature et des beaux-arts que -Fichte; et son imagination pleine de vie ne saurait se contenter des -idées abstraites; mais, de même que Fichte, il a pour but de réduire -l’existence à un seul principe. Il traite avec un profond dédain tous -les philosophes qui en admettent deux; et il ne veut accorder le nom de -philosophie qu’au système dans lequel tout s’enchaîne, et qui explique -tout. Certainement il a raison d’affirmer que celui-là serait le -meilleur, mais où est-il? Schelling prétend que rien n’est plus absurde -que cette expression communément reçue: la philosophie de Platon, la -philosophie d’Aristote. Dirait-on la géométrie d’Euler, la géométrie de -La Grange? Il n’y a qu’une philosophie, selon l’opinion de Schelling, ou -il n’y en a point. Certes, si l’on n’entendait par philosophie que le -mot de l’énigme de l’univers, on pourrait dire avec vérité qu’il n’y a -point de philosophie. - -Le système de Kant parut insuffisant à Schelling comme à Fichte, parce -qu’il reconnaît deux natures, deux sources de nos idées, les objets -extérieurs et les facultés de l’âme. Mais pour arriver à cette unité -tant désirée, pour se débarrasser de cette double vie physique et morale -qui déplaît tant aux partisans des idées absolues, Schelling rapporte -tout à la nature, tandis que Fichte fait tout ressortir de l’âme. Fichte -ne voit dans la nature que l’opposé de l’âme: elle n’est à ses yeux -qu’une limite ou qu’une chaîne, dont il faut travailler sans cesse à se -dégager. Le système de Schelling repose et charme davantage -l’imagination, néanmoins il rentre nécessairement dans celui de Spinoza; -mais, au lieu de faire descendre l’âme jusqu’à la matière, comme cela -s’est pratiqué de nos jours, Schelling tâche d’élever la matière jusqu’à -l’âme; et quoique sa théorie dépende en entier de la nature physique, -elle est cependant très idéaliste dans le fond, et plus encore dans la -forme. - -L’idéal et le réel tiennent, dans son langage, la place de -l’intelligence et de la matière, de l’imagination et de l’expérience; et -c’est dans la réunion de ces deux puissances en une harmonie complète -que consiste, selon lui, le principe unique et absolu de l’univers -organisé. Cette harmonie, dont les deux pôles et le centre sont l’image, -et qui est renfermée dans le nombre trois, de tout temps si mystérieux, -fournit à Schelling les applications les plus ingénieuses. Il croit la -retrouver dans les beaux-arts comme dans la nature, et ses ouvrages sur -les sciences physiques sont estimés même des savants, qui ne considèrent -que les faits et les résultats. Enfin, dans l’examen de l’âme, il -cherche à démontrer comment les sensations et les conceptions -intellectuelles se confondent dans le sentiment qui réunit ce qu’il y a -d’involontaire et de réfléchi dans les unes et dans les autres, et -contient ainsi tout le mystère de la vie. - -Ce qui intéresse surtout dans ces systèmes, ce sont leurs -développements. La base première de la prétendue explication du monde -est également vraie comme également fausse dans la plupart des théories; -car toutes sont comprises dans l’immense pensée qu’elles veulent -embrasser: mais dans l’application aux choses de ce monde, ces théories -sont très spirituelles, et répandent souvent de grandes lumières sur -plusieurs objets en particulier. - -Schelling s’approche beaucoup, on ne saurait le nier, des philosophes -appelés panthéistes, c’est-à-dire de ceux qui accordent à la nature les -attributs de la Divinité. Mais ce qui le distingue, c’est l’étonnante -sagacité avec laquelle il a su rallier à sa doctrine les sciences et les -arts; il instruit, il donne à penser dans chacune de ses observations, -et la profondeur de son esprit étonne, surtout quand il ne prétend pas -l’appliquer au secret de l’univers; car aucun homme ne peut atteindre à -un genre de supériorité qui ne saurait exister entre les êtres de la -même espèce, à quelque distance qu’ils soient l’un de l’autre. - -Pour conserver des idées religieuses au milieu de l’apothéose de la -nature, l’école de Schelling suppose que l’individu périt en nous, mais -que les qualités intimes que nous possédons rentrent dans le grand tout -de la création éternelle. Cette immortalité-là ressemble terriblement à -la mort; car la mort physique elle-même n’est autre chose que la nature -universelle qui se ressaisit des dons qu’elle avait faits à l’individu. - -Schelling tire de son système des conclusions très nobles sur la -nécessité de cultiver dans notre âme les qualités immortelles, celles -qui sont en relation avec l’univers, et de mépriser en nous-mêmes tout -ce qui ne tient qu’à nos circonstances. Mais les affections du cœur et -la conscience elle-même ne sont-elles pas attachées aux rapports de -cette vie. Nous éprouvons dans la plupart des situations deux mouvements -tout à fait distincts, celui qui nous unit à l’ordre général, et celui -qui nous ramène à nos intérêts particuliers; le sentiment du devoir, et -la personnalité. Le plus noble de ces deux mouvements, c’est -l’universel. Mais c’est précisément parce que nous avons un instinct -conservateur de l’existence, qu’il est beau de la sacrifier; c’est parce -que nous sommes des êtres concentrés en nous-mêmes que notre attraction -vers l’ensemble est généreuse; enfin, c’est parce que nous subsistons -individuellement et séparément que nous pouvons nous choisir et nous -aimer les uns les autres: que serait donc cette immortalité abstraite -qui nous dépouillerait de nos souvenirs les plus chers comme de -modifications accidentelles? - -Voulez-vous, disent-ils en Allemagne, ressusciter avec toutes vos -circonstances actuelles, renaître baron ou marquis?--Non sans doute, -mais qui ne voudrait pas renaître fille et mère, et comment serait-on -soi si l’on ne ressentait plus les mêmes amitiés! Les vagues idées de -réunion avec la nature détruisent à la longue l’empire de la religion -sur les âmes, car la religion s’adresse à chacun de nous en particulier. -La Providence nous protège dans tous les détails de notre sort. Le -christianisme se proportionne à tous les esprits, et répond comme un -confident aux besoins individuels de notre cœur. Le panthéisme au -contraire, c’est-à-dire la nature divinisée, à force d’inspirer de la -religion pour tout, la disperse sur l’univers et ne la concentre point -en nous-mêmes. - -Ce système a eu dans tous les temps beaucoup de partisans parmi les -philosophes. La pensée tend toujours à se généraliser de plus en plus, -et l’on prend quelquefois pour une idée nouvelle ce travail de l’esprit -qui s’en va toujours ôtant ses bornes. On croit parvenir à comprendre -l’univers comme l’espace, en renversant toujours les barrières, en -reculant les difficultés sans les résoudre, et l’on n’approche pas -davantage ainsi de l’infini. Le sentiment seul nous le révèle sans nous -l’expliquer. - -Ce qui est vraiment admirable dans la philosophie allemande, c’est -l’examen qu’elle nous fait faire de nous-mêmes; elle remonte jusqu’à -l’origine de la volonté, jusqu’à cette source inconnue du fleuve de -notre vie; et c’est là que, pénétrant dans les secrets les plus intimes -de la douleur et de la foi, elle nous éclaire et nous affermit. Mais -tous les systèmes qui aspirent à l’explication de l’univers ne peuvent -guère être analysés clairement par aucune parole: les mots ne sont pas -propres à ce genre d’idées, et il en résulte que, pour les y faire -servir, on répand sur toutes choses l’obscurité qui précéda la création, -mais non la lumière qui l’a suivie. Les expressions scientifiques -prodiguées sur un sujet auquel tout le monde croit avoir des droits -révoltent l’amour-propre. Ces écrits si difficiles à comprendre prêtent, -quelque sérieux qu’on soit, à la plaisanterie, car il y a toujours des -méprises dans les ténèbres. L’on se plaît à réduire à quelques -assertions principales et faciles à combattre, cette foule de nuances de -restrictions qui paraissent toutes sacrées à l’auteur, mais que bientôt -les profanes oublient ou confondent. - -Les Orientaux ont été de tout temps idéalistes, et l’Asie ne ressemble -en rien au midi de l’Europe. L’excès de la chaleur porte dans l’Orient à -la contemplation, comme l’excès du froid dans le Nord. Les systèmes -religieux de l’Inde sont très mélancoliques et très spiritualistes, -tandis que les peuples du midi de l’Europe ont toujours eu du penchant -pour un paganisme assez matériel. Les savants Anglais qui ont voyagé -dans l’Inde ont fait de profondes recherches sur l’Asie; et des -Allemands, qui n’avaient pas, comme les princes de la mer, les occasions -de s’instruire par leurs propres yeux, sont arrivés, avec l’unique -secours de l’étude, à des découvertes très intéressantes sur la -religion, la littérature et les langues des nations asiatiques; ils sont -portés à croire, d’après plusieurs indices, que des lumières -surnaturelles ont éclairé jadis les peuples de ces contrées, et qu’il en -est resté des traces ineffaçables. La philosophie des Indiens ne peut -être bien comprise que par les idéalistes allemands: les rapports -d’opinion les aident à la concevoir. - -Frédéric Schlegel, non content de savoir presque toutes les langues de -l’Europe, a consacré des travaux inouïs à la connaissance de ce pays, -berceau du monde. L’ouvrage qu’il vient de publier sur la langue et la -philosophie des Indiens, contient des vues profondes et des -connaissances positives qui doivent fixer l’attention des hommes -éclairés de l’Europe. Il croit, et plusieurs philosophes, au nombre -desquels il faut compter Bailly, ont soutenu la même opinion, qu’un -peuple primitif a occupé quelques parties de la terre, et -particulièrement l’Asie, dans une époque antérieure à tous les documents -de l’histoire. Frédéric Schlegel trouve des traces de ce peuple dans la -culture intellectuelle des nations et dans la formation des langues. Il -remarque une ressemblance extraordinaire entre les idées principales, et -même les mots qui les expriment chez plusieurs peuples du monde, alors -même que, d’après ce que nous connaissons de l’histoire, ils n’ont -jamais eu de rapport entre eux. Frédéric Schlegel n’admet point dans ses -écrits la supposition assez généralement reçue, que les hommes ont -commencé par l’état sauvage, et que les besoins mutuels ont formé les -langues par degrés. C’est donner une origine bien grossière au -développement de l’esprit et de l’âme, que de l’attribuer ainsi à notre -nature animale, et la raison combat cette hypothèse que l’imagination -repousse. - -On ne conçoit point par quelle gradation il serait possible d’arriver du -cri sauvage à la perfection de la langue grecque; l’on dirait que dans -les progrès nécessaires pour parcourir cette distance infinie, il -faudrait que chaque pas franchît un abîme; nous voyons de nos jours que -les sauvages ne se civilisent jamais d’eux-mêmes, et que ce sont les -nations voisines qui leur enseignent avec grande peine ce qu’ils -ignorent. On est donc bien tenté de croire que le peuple primitif a été -l’instituteur du genre humain; et ce peuple, qui l’a formé, si ce n’est -une révélation? Toutes les nations ont exprimé de tout temps des regrets -sur la perte d’un état heureux qui précédait l’époque où elles se -trouvaient: d’où vient cette idée si généralement répandue? dira-t-on -que c’est une erreur? Les erreurs universelles sont toujours fondées sur -quelques vérités altérées, défigurées peut-être, mais qui avaient pour -base des faits cachés dans la nuit des temps, ou quelques forces -mystérieuses de la nature. - -Ceux qui attribuent la civilisation du genre humain aux besoins -physiques qui ont réuni les hommes entre eux, expliqueront difficilement -comment il arrive que la culture morale des peuples les plus anciens est -plus poétique, plus favorable aux beaux-arts, plus noblement inutile -enfin, sous les rapports matériels, que ne le sont les raffinements de -la civilisation moderne. La philosophie des Indiens est idéaliste, et -leur religion mystique: ce n’est certes pas le besoin de maintenir -l’ordre dans la société qui a donné naissance à cette philosophie ni à -cette religion. - -La poésie presque partout a précédé la prose, et l’introduction des -mètres, du rythme, de l’harmonie, est antérieure à la précision -rigoureuse, et par conséquent à l’utile emploi des langues. L’astronomie -n’a pas été étudiée seulement pour servir à l’agriculture; mais les -Chaldéens, les Égyptiens, etc., ont poussé leurs recherches fort au delà -des avantages pratiques qu’on pouvait en retirer, et l’on croit voir -l’amour du ciel et le culte du temps dans ces observations si profondes -et si exactes sur les divisions de l’année, le cours des astres et les -périodes de leur jonction. - -Les rois, chez les Chinois, étaient les premiers astronomes de leur -pays; ils passaient les nuits à contempler la marche des étoiles, et -leur dignité royale consistait dans ces belles connaissances et dans ces -occupations désintéressées qui les élevaient au-dessus du vulgaire. Le -magnifique système qui donne à la civilisation pour origine une -révélation religieuse, est appuyé par une érudition dont les partisans -des opinions matérialistes sont rarement capables; c’est être déjà -presque idéaliste que de se vouer entièrement à l’étude. - -Les Allemands, accoutumés à réfléchir profondément et solitairement, -pénètrent si avant dans la vérité, qu’il faut être, ce me semble, un -ignorant ou un fat, pour dédaigner aucun de leurs écrits avant de s’en -être longtemps occupé. Il y avait autrefois beaucoup d’erreurs et de -superstitions qui tenaient au manque de connaissances; mais quand, avec -les lumières de notre temps et d’immenses travaux individuels, on énonce -des opinions hors du cercle des expériences communes, il faut s’en -réjouir pour l’espèce humaine, car son trésor actuel est assez pauvre, -du moins si l’on en juge par l’usage qu’elle en fait. - -En lisant le compte que je viens de rendre des idées principales de -quelques philosophes allemands, leurs partisans d’une part, trouveront -avec raison que j’ai indiqué bien superficiellement des recherches très -importantes, et de l’autre, les gens du monde se demanderont à quoi sert -tout cela? Mais à quoi servent l’Apollon du Belvédère, les tableaux de -Raphaël, les tragédies de Racine? à quoi sert tout ce qui est beau, si -ce n’est à l’âme? Il en est de même de la philosophie, elle est la -beauté de la pensée, elle atteste la dignité de l’homme, qui peut -s’occuper de l’Éternel et de l’invisible, quoique tout ce qu’il y a de -grossier dans sa nature l’en éloigne. - -Je pourrais encore citer beaucoup d’autres noms justement honorés dans -la carrière de la philosophie; mais il me semble que cette esquisse, -quelque imparfaite qu’elle soit, suffit pour servir d’introduction à -l’examen de l’influence que la philosophie transcendante des Allemands a -exercée sur le développement de l’esprit, et sur le caractère et la -moralité de la nation où règne cette philosophie; et c’est là surtout le -but que je me suis proposé. - - - - -CHAPITRE VIII - -Influence de la nouvelle Philosophie allemande sur le développement de -l’esprit. - - -L’attention est peut-être de toutes les facultés de l’esprit humain -celle qui a le plus de pouvoir, et l’on ne saurait nier que la -métaphysique idéaliste ne la fortifie d’une manière étonnante. M. de -Buffon prétendait que le génie pouvait s’acquérir par la patience, -c’était trop dire; mais cet hommage rendu à l’attention, sous le nom de -la patience, honore beaucoup un homme d’une imagination aussi brillante. -Les idées abstraites exigent déjà un grand effort de méditation; mais -quand on y joint l’observation la plus exacte et la plus persévérante -des actes intérieurs de la volonté, toute la force de l’intelligence y -est employée. La subtilité de l’esprit est un grand défaut dans les -affaires de ce monde; mais certes les Allemands n’en sont pas -soupçonnés. La subtilité philosophique qui nous fait démêler les -moindres fils de nos pensées, est précisément ce qui doit porter le plus -loin le génie, car une réflexion dont il résulterait peut-être les plus -sublimes inventions, les plus étonnantes découvertes, passe en -nous-mêmes inaperçue, si nous n’avons pas pris l’habitude d’examiner -avec sagacité les conséquences et les liaisons des idées les plus -éloignées en apparence. - -En Allemagne, un homme supérieur se borne rarement à une seule carrière. -Gœthe fait des découvertes dans les sciences, Schelling est un excellent -littérateur, Frédéric Schlegel un poète plein d’originalité. On ne -saurait peut-être réunir un grand nombre de talents divers, mais la vue -de l’entendement doit tout embrasser. - -La nouvelle philosophie allemande est nécessairement plus favorable -qu’aucune autre à l’étendue de l’esprit; car rapportant tout au foyer de -l’âme, et considérant le monde lui-même comme régi par des lois dont le -type est en nous, elle ne saurait admettre le préjugé qui destine chaque -homme d’une manière exclusive à telle ou telle branche d’études. Les -philosophes idéalistes croient qu’un art, qu’une science, qu’une partie -quelconque ne saurait être comprise sans des connaissances universelles, -et que, depuis le moindre phénomène jusqu’au plus grand, rien ne peut -être savamment examiné, ou poétiquement dépeint, sans cette hauteur -d’esprit qui fait voir l’ensemble en décrivant les détails. - -Montesquieu dit que _l’esprit consiste à connaître la ressemblance des -choses diverses et la différence des choses semblables_. S’il pouvait -exister une théorie qui apprît à devenir un homme d’esprit, ce serait -celle de l’entendement telle que les Allemands la conçoivent; il n’en -est pas de plus favorable aux rapprochements ingénieux entre les objets -extérieurs et les facultés de l’esprit; ce sont les divers rayons d’un -même centre. La plupart des axiomes physiques correspondent à des -vérités morales, et la philosophie universelle présente de mille -manières la nature toujours une et toujours variée, qui se réfléchit -tout entière dans chacun de ses ouvrages, et fait porter au brin -d’herbe, comme au cèdre, l’empreinte de l’univers. - -Cette philosophie donne un attrait singulier pour tous les genres -d’étude. Les découvertes qu’on fait en soi-même sont toujours -intéressantes; mais, s’il est vrai qu’elles doivent nous éclairer sur -les mystères mêmes du monde créé à notre image, quelle curiosité -n’inspirent-elles pas! L’entretien d’un philosophe allemand, tel que -ceux que j’ai nommés, rappelle les dialogues de Platon, et quand vous -interrogez un de ces hommes sur un sujet quelconque, il y répand tant de -lumières qu’en l’écoutant vous croyez penser pour la première fois, si -penser est, comme le dit Spinoza, _s’identifier avec la nature par -l’intelligence, et devenir un avec elle_. - -Il circule en Allemagne, depuis quelques années, une telle quantité -d’idées neuves sur les sujets littéraires et philosophiques, qu’un -étranger pourrait très bien prendre pour un génie supérieur celui qui ne -ferait que répéter ces idées. Il m’est quelquefois arrivé de croire un -esprit prodigieux à des hommes d’ailleurs assez communs, seulement parce -qu’ils s’étaient familiarisés avec les systèmes idéalistes, aurore d’une -vie nouvelle. - -Les défauts qu’on reproche d’ordinaire aux Allemands dans la -conversation, la lenteur et la pédanterie, se remarquent infiniment -moins dans les disciples de l’école moderne; les personnes du premier -rang, en Allemagne, se sont formées pour la plupart d’après les bonnes -manières françaises; mais il s’établit maintenant parmi les philosophes -hommes de lettres une éducation qui est aussi de bon goût, quoique dans -un tout autre genre. On y considère la véritable élégance comme -inséparable de l’imagination poétique et de l’attrait pour les -beaux-arts, et la politesse comme fondée sur la connaissance et -l’appréciation des talents et du mérite. - -On ne saurait nier cependant que les nouveaux systèmes philosophiques et -littéraires n’aient inspiré à leurs partisans un grand mépris pour ceux -qui ne les comprennent pas. La plaisanterie française veut toujours -humilier par le ridicule; sa tactique est d’éviter l’idée pour attaquer -la personne, et le fond pour se moquer de la forme. Les Allemands de la -nouvelle école considèrent l’ignorance et la frivolité comme les -maladies d’une enfance prolongée; ils ne s’en sont pas tenus à combattre -les étrangers, ils s’attaquent aussi eux-mêmes les uns les autres avec -amertume, et l’on dirait, à les entendre, qu’un degré de plus en fait -d’abstraction ou de profondeur, donne le droit de traiter en esprit -vulgaire et borné quiconque ne voudrait pas ou ne pourrait pas y -atteindre. - -Quand les obstacles ont irrité les esprits, l’exagération s’est mêlée à -cette révolution philosophique, d’ailleurs si salutaire. Les Allemands -de la nouvelle école pénètrent avec le flambeau du génie dans -l’intérieur de l’âme. Mais quand il s’agit de faire entrer leurs idées -dans la tête des autres, ils en connaissent mal les moyens; ils se -mettent à dédaigner, parce qu’ils ignorent, non la vérité, mais la -manière de la dire. Le dédain, excepté pour le vice, indique presque -toujours une borne dans l’esprit; car, avec plus d’esprit encore, on se -serait fait comprendre même des esprits vulgaires, ou du moins on -l’aurait essayé de bonne foi. - -Le talent de s’exprimer avec méthode et clarté est assez rare en -Allemagne: les études spéculatives ne le donnent pas. Il faut se placer, -pour ainsi dire, en dehors de ses propres pensées, pour juger de la -forme qu’on doit leur donner. La philosophie fait connaître l’homme -plutôt que les hommes. C’est l’habitude de la société qui seule nous -apprend quels sont les rapports de notre esprit avec celui des autres. -La candeur d’abord, et l’orgueil ensuite, portent les philosophes -sincères et sérieux à s’indigner contre ceux qui ne pensent pas ou ne -sentent pas comme eux. Les Allemands recherchent le vrai -consciencieusement; mais ils ont un esprit de secte très ardent en -faveur de la doctrine qu’ils adoptent; car tout se change en passion -dans le cœur de l’homme. - -Cependant, malgré les diversités d’opinions qui forment en Allemagne -différentes écoles opposées l’une à l’autre, elles tendent également, -pour la plupart, à développer l’activité de l’âme: aussi n’est-il point -de pays où chaque homme tire plus de parti de lui-même, au moins sous le -rapport des travaux intellectuels. - - - - -CHAPITRE IX - -Influence de la nouvelle Philosophie allemande sur la Littérature et les -Arts. - - -Ce que je viens de dire sur le développement de l’esprit s’applique -aussi à la littérature; cependant il est peut-être intéressant d’ajouter -quelques observations particulières à ces réflexions générales. - -Dans les pays où l’on croit que toutes les idées nous viennent par les -objets extérieurs, il est naturel d’attacher un plus grand prix aux -convenances, dont l’empire est au dehors; mais lorsqu’au contraire on -est convaincu des lois immuables de l’existence morale, la société a -moins de pouvoir sur chaque homme: l’on traite de tout avec soi-même; et -l’essentiel, dans les productions de la pensée comme dans les actions de -la vie, c’est de s’assurer qu’elles partent de notre conviction intime -et de nos émotions spontanées. - -Il y a dans le style des qualités qui tiennent à la vérité même du -sentiment, il y en a qui dépendent de la correction grammaticale. On -aurait de la peine à faire comprendre à des Allemands que la première -chose à examiner dans un ouvrage, c’est la manière dont il est écrit, et -que l’exécution doit l’emporter sur la conception. La philosophie -expérimentale estime un ouvrage surtout par la forme ingénieuse et -lucide sous laquelle il est présenté; la philosophie idéaliste, au -contraire, toujours attirée vers le foyer de l’âme, n’admire que les -écrivains qui s’en rapprochent. - -Il faut l’avouer aussi, l’habitude de creuser dans les mystères les plus -cachés de notre être donne du penchant pour ce qu’il y a de plus profond -et quelquefois de plus obscur dans la pensée. Aussi les Allemands -mêlent-ils trop souvent la métaphysique à la poésie. - -La nouvelle philosophie inspire le besoin de s’élever jusqu’aux pensées -et aux sentiments sans bornes. Cette impulsion peut être favorable au -génie, mais elle ne l’est qu’à lui, et souvent elle donne à ceux qui -n’en ont pas des prétentions assez ridicules. En France, la médiocrité -trouve tout trop fort et trop exalté; en Allemagne, rien ne lui paraît à -la hauteur de la nouvelle doctrine. En France, la médiocrité se moque de -l’enthousiasme, en Allemagne, elle dédaigne un certain genre de raison. -Un écrivain n’en saurait jamais faire assez pour convaincre les lecteurs -allemands qu’il n’est pas superficiel, qu’il s’occupe en toutes choses -de l’immortel et de l’infini. Mais comme les facultés de l’esprit ne -répondent pas toujours à de si vastes désirs, il arrive souvent que des -efforts gigantesques ne conduisent qu’à des résultats communs. Néanmoins -cette disposition générale seconde l’essor de la pensée; et il est plus -facile, en littérature, de poser des limites que de donner de -l’émulation. - -Le goût que les Allemands manifestent pour le genre naïf, et dont j’ai -déjà eu l’occasion de parler, semble en contradiction avec leur penchant -pour la métaphysique, penchant qui naît du besoin de se connaître et de -s’analyser soi-même; cependant c’est aussi à l’influence d’un système -qu’il faut rapporter ce goût pour le naïf; car il y a de la philosophie -dans tout en Allemagne, même dans l’imagination. L’un des premiers -caractères du naïf, c’est d’exprimer ce qu’on sent ou ce qu’on pense, -sans réfléchir à aucun résultat ni tendre vers aucun but; et c’est en -cela qu’il s’accorde avec la théorie des Allemands sur la littérature. - -Kant, en séparant le beau de l’utile, prouve clairement qu’il n’est -point du tout dans la nature des beaux-arts de donner des leçons. Sans -doute tout ce qui est beau doit faire naître des sentiments généreux, et -ces sentiments excitent à la vertu; mais dès qu’on a pour objet de -mettre en évidence un précepte de morale, la libre impression que -produisent les chefs-d’œuvre de l’art est nécessairement détruite; car -le but, quel qu’il soit, quand il est connu, borne et gêne -l’imagination. On prétend que Louis XIV disait à un prédicateur qui -avait dirigé son sermon contre lui: «Je veux bien me faire ma part; mais -je ne veux pas qu’on me la fasse». L’on pourrait appliquer ces paroles -aux beaux-arts en général: ils doivent élever l’âme, et non pas -l’endoctriner. - -La nature déploie ses magnificences souvent sans but, souvent avec un -luxe que les partisans de l’utilité appelleraient prodigue. Elle semble -se plaire à donner plus d’éclat aux fleurs, aux arbres des forêts, -qu’aux végétaux qui servent d’aliment à l’homme. Si l’utile avait le -premier rang dans la nature, ne revêtirait-elle pas de plus de charmes -les plantes nutritives que les roses, qui ne sont que belles? Et d’où -vient cependant que, pour parer l’autel de la Divinité, l’on chercherait -plutôt les inutiles fleurs que les productions nécessaires? D’où vient -que ce qui sert au maintien de notre vie a moins de dignité que les -beautés sans but? C’est que le beau nous rappelle une existence -immortelle et divine, dont le souvenir et le regret vivent à la fois -dans notre cœur. - -Ce n’est certainement pas pour méconnaître la valeur morale de ce qui -est utile que Kant en a séparé le beau; c’est pour fonder l’admiration -en tout genre sur un désintéressement absolu; c’est pour donner aux -sentiments qui rendent le vice impossible la préférence sur les leçons -qui servent à le corriger. - -Rarement les fables mythologiques des anciens ont été dirigées dans le -sens des exhortations de morale ou des exemples édifiants, et ce n’est -pas du tout parce que les modernes valent mieux qu’eux qu’ils cherchent -souvent à donner à leurs fictions un résultat utile; c’est plutôt parce -qu’ils ont moins d’imagination, et qu’ils transportent dans la -littérature l’habitude que donnent les affaires, de toujours tendre vers -un but. Les événements, tels qu’ils existent dans la réalité, ne sont -point calculés comme une fiction dont le dénouement est moral. La vie -elle-même est conçue d’une manière tout à fait poétique: car ce n’est -point d’ordinaire parce que le coupable est puni, et l’homme vertueux -récompensé, qu’elle produit sur nous une impression morale, c’est parce -qu’elle développe dans notre âme l’indignation contre le coupable, et -l’enthousiasme pour l’homme vertueux. - -Les Allemands ne considèrent point, ainsi qu’on le fait d’ordinaire, -l’imitation de la nature comme le principal objet de l’art; c’est la -beauté idéale qui leur paraît le principe de tous les chefs-d’œuvre, et -leur théorie poétique est, à cet égard, tout à fait d’accord avec leur -philosophie. L’impression qu’on reçoit par les beaux-arts n’a pas le -moindre rapport avec le plaisir que fait éprouver une imitation -quelconque; l’homme a dans son âme des sentiments innés que les objets -réels ne satisferont jamais, et c’est à ces sentiments que l’imagination -des peintres et des poètes sait donner une forme et une vie. Le premier -des arts, la musique, qu’imite-t-il? de tous les dons de la Divinité -cependant, c’est le plus magnifique, car il semble, pour ainsi dire, -superflu. Le soleil nous éclaire, nous respirons l’air d’un ciel serein, -toutes les beautés de la nature servent en quelque façon à l’homme; la -musique seule est d’une noble inutilité, et c’est pour cela qu’elle nous -émeut si profondément; plus elle est loin de tout but, plus elle se -rapproche de cette source intime de nos pensées que l’application à un -objet quelconque resserre dans son cours. - -La théorie littéraire des Allemands diffère de toutes les autres, en ce -qu’elle n’assujettit point les écrivains à des usages ni à des -restrictions tyranniques. C’est une théorie toute créatrice, c’est une -philosophie des beaux-arts qui, loin de les contraindre, cherche, comme -Prométhée, à dérober le feu du ciel pour en faire don aux poètes. -Homère, le Dante, Shakespeare, me dira-t-on, savaient-ils rien de tout -cela? ont-ils eu besoin de cette métaphysique pour être de grands -écrivains? Sans doute la nature n’a point attendu la philosophie, ce qui -se réduit à dire que le fait a précédé l’observation du fait; mais, -puisque nous sommes arrivés à l’époque des théories, ne faut-il pas au -moins se garder de celles qui peuvent étouffer le talent? - -Il faut avouer cependant qu’il résulte assez souvent quelques -inconvénients essentiels de ces systèmes de philosophie appliqués à la -littérature: les lecteurs allemands, accoutumés à lire Kant, Fichte, -etc., considèrent un moindre degré d’obscurité comme la clarté même, et -les écrivains ne donnent pas toujours aux ouvrages de l’art cette -lucidité frappante qui leur est si nécessaire. On peut, on doit même -exiger une attention soutenue, quand il s’agit d’idées abstraites; mais -les émotions sont involontaires. Il ne peut être question dans les -jouissances des arts, ni de complaisance, ni d’effort, ni de réflexion; -il s’agit là de plaisir et non de raisonnement; l’esprit philosophique -peut réclamer l’examen, mais le talent poétique doit commander -l’entraînement. - -Les idées ingénieuses qui dérivent des théories font illusion sur la -véritable nature du talent. On prouve spirituellement que telle ou telle -pièce n’a pas dû plaire, et cependant elle plaît, et l’on se met alors à -mépriser ceux qui l’aiment. On prouve aussi que telle pièce, composée -d’après tels principes, doit intéresser, et cependant quand on veut -qu’elle soit jouée, quand on lui dit _lève-toi et marche_, la pièce ne -va pas, et il faut donc encore mépriser ceux qui ne s’amusent point d’un -ouvrage composé selon les lois de l’idéal et du réel. On a tort presque -toujours quand on blâme le jugement du public dans les arts, car -l’impression populaire est plus philosophique encore que la philosophie -même, et quand les combinaisons de l’homme instruit ne s’accordent pas -avec cette impression, ce n’est point parce que ces combinaisons sont -trop profondes, mais plutôt parce qu’elles ne le sont pas assez. - -Néanmoins il vaut infiniment mieux, ce me semble, pour la littérature -d’un pays, que sa poétique soit fondée sur des idées philosophiques, -même un peu abstraites, que sur de simples règles extérieures; car ces -règles ne sont que des barrières pour empêcher les enfants de tomber. - -L’imitation des anciens a pris chez les Allemands une direction tout -autre que dans le reste de l’Europe. Le caractère consciencieux dont ils -ne se départent jamais les a conduits à ne point mêler ensemble le génie -moderne avec le génie antique; ils traitent à quelques égards les -fictions comme de la vérité, car ils trouvent le moyen d’y porter du -scrupule; ils appliquent aussi cette même disposition à la connaissance -exacte et profonde des monuments qui nous restent des temps passés. En -Allemagne, l’étude de l’antiquité, comme celle des sciences et de la -philosophie, réunit les branches divisées de l’esprit humain. - -Heyne embrasse tout ce qui se rapporte à la littérature, à l’histoire et -aux beaux-arts avec une étonnante perspicacité. Wolf tire des -observations les plus fines, les inductions les plus hardies, et, ne se -soumettant en rien à l’autorité, il juge par lui-même l’authenticité des -écrits des Grecs et leur valeur. On peut voir dans un dernier écrit de -M. Ch. de Villers, que j’ai déjà nommé avec la haute estime qu’il -mérite, quels travaux immenses l’on publie chaque année, en Allemagne, -sur les auteurs classiques. Les Allemands se croient appelés en toutes -choses au rôle de contemplateurs, et l’on dirait qu’ils ne sont pas de -leur siècle, tant leurs réflexions et leur intérêt se tournent vers une -autre époque du monde. - -Il se peut que le meilleur temps pour la poésie ait été celui de -l’ignorance, et que la jeunesse du genre humain soit passée pour -toujours; cependant on croit sentir dans les écrits des Allemands une -jeunesse nouvelle, celle qui naît du noble choix qu’on peut faire après -avoir tout connu. L’âge des lumières a son innocence aussi bien que -l’âge d’or; et si dans l’enfance du genre humain on n’en croit que son -âme, lorsqu’on a tout appris, on revient à ne plus se confier qu’en -elle. - - - - -CHAPITRE X - -Influence de la nouvelle Philosophie sur les sciences. - - -Il n’est pas douteux que la philosophie idéaliste ne porte au -recueillement, et que, disposant l’esprit à se replier sur lui-même, -elle n’augmente sa pénétration et sa persistance dans les travaux -intellectuels. Mais cette philosophie est-elle également favorable aux -sciences, qui consistent dans l’observation de la nature? C’est à -l’examen de cette question que les réflexions suivantes sont destinées. - -On a généralement attribué les progrès des sciences, dans le dernier -siècle, à la philosophie expérimentale; et, comme l’observation sert en -effet beaucoup dans cette carrière, on s’est cru d’autant plus certain -d’atteindre aux vérités scientifiques, qu’on accordait plus d’importance -aux objets extérieurs; cependant la patrie de Kepler et de Leibnitz -n’est pas à dédaigner pour la science. Les principales découvertes -modernes, la poudre, l’imprimerie, ont été faites par les Allemands, et -néanmoins la tendance des esprits, en Allemagne, a toujours été vers -l’idéalisme. - -Bacon a comparé la philosophie spéculative à l’alouette qui s’élève -jusqu’aux cieux, et redescend sans rien rapporter de sa course, et la -philosophie expérimentale, au faucon qui s’élève aussi haut, mais -revient avec sa proie. - -Peut-être que, de nos jours, Bacon eût senti les inconvénients de la -philosophie purement expérimentale; elle a travesti la pensée en -sensation, la morale en intérêt personnel, et la nature en mécanisme, -car elle tendait à rabaisser toutes choses. Les Allemands ont combattu -son influence dans les sciences physiques, comme dans un ordre plus -relevé, et, tout en soumettant la nature à l’observation, ils -considèrent ses phénomènes en général d’une manière vaste et animée; -c’est toujours une présomption en faveur d’une opinion que son empire -sur l’imagination, car tout annonce que le beau est aussi le vrai dans -la sublime conception de l’univers. - -La philosophie nouvelle a déjà exercé sous plusieurs rapports son -influence sur les sciences physiques en Allemagne; d’abord, le même -esprit d’universalité que j’ai remarqué dans les littérateurs et les -philosophes, se retrouve aussi dans les savants. Humboldt raconte en -observateur exact les voyages dont il a bravé les dangers en chevalier -valeureux, et ses écrits intéressent également les physiciens et les -poètes. Schelling, Bader, Schubert, etc., ont publié des ouvrages dans -lesquels les sciences sont présentées sous un point de vue qui captive -la réflexion et l’imagination: et longtemps avant que les métaphysiciens -modernes eussent existé, Kepler et Haller avaient su tout à la fois -observer et deviner la nature. - -L’attrait de la société est si grand en France, qu’elle ne permet à -personne de donner beaucoup de temps au travail. Il est donc naturel -qu’on n’ait point de confiance dans ceux qui veulent réunir plusieurs -genres d’études. Mais dans un pays où la vie entière d’un homme peut -être livrée à la méditation, on a raison d’encourager la multiplicité -des connaissances; on se donne ensuite exclusivement à celle de toutes -que l’on préfère; mais il est peut-être impossible de comprendre à fond -une science sans s’être occupé de toutes. Sir Humphry Davy, maintenant -le premier chimiste de l’Angleterre, cultive les lettres avec autant de -goût que de succès. La littérature répand des lumières sur les sciences, -comme les sciences sur la littérature; et la connexion qui existe entre -tous les objets de la nature doit avoir lieu de même dans les idées de -l’homme. - -L’universalité des connaissances conduit nécessairement au désir de -trouver les lois générales de l’ordre physique. Les Allemands descendent -de la théorie à l’expérience, tandis que les Français remontent de -l’expérience à la théorie. Les Français, en littérature, reprochent aux -Allemands de n’avoir que des beautés de détail, et de ne pas s’entendre -à la composition d’un ouvrage. Les Allemands reprochent aux Français de -ne considérer que les faits particuliers dans les sciences, et de ne pas -les rallier à un système; c’est en cela principalement que consiste la -différence entre les savants allemands et les savants français. - -En effet, s’il était possible de découvrir les principes qui régissent -cet univers, il vaudrait certainement mieux partir de cette source pour -étudier tout ce qui en dérive; mais on ne sait guère rien de l’ensemble -en toutes choses qu’à l’aide des détails, et la nature n’est pour -l’homme que les feuilles éparses de la Sibylle, dont nul, jusqu’à ce -jour, n’a pu faire un livre. Néanmoins les savants allemands, qui sont -en même temps philosophes, répandent un intérêt prodigieux sur la -contemplation des phénomènes de ce monde: ils n’interrogent point la -nature au hasard, d’après le cours accidentel des expériences; mais ils -prédisent par la pensée ce que l’observation doit confirmer. - -Deux grandes vues générales leur servent de guide dans l’étude des -sciences: l’une, que l’univers est fait sur le modèle de l’âme humaine; -et l’autre, que l’analogie de chaque partie de l’univers avec l’ensemble -est telle que la même idée se réfléchit constamment du tout dans chaque -partie, et de chaque partie dans le tout. - -C’est une belle conception que celle qui tend à trouver la ressemblance -des lois de l’entendement humain avec celles de la nature, et considère -le monde physique comme le relief du monde moral. Si le même génie était -capable de composer _l’Iliade_ et de sculpter comme Phidias, le Jupiter -du sculpteur ressemblerait au Jupiter du poète; pourquoi donc -l’intelligence suprême, qui a formé la nature et l’âme, n’aurait-elle -pas fait de l’une l’emblème de l’autre? Ce n’est point un vain jeu de -l’imagination, que ces métaphores continuelles qui servent à comparer -nos sentiments avec les phénomènes extérieurs; la tristesse, avec le -ciel couvert de nuages; le calme, avec les rayons argentés de la lune; -la colère, avec les flots agités par les vents: c’est la même pensée du -créateur qui se traduit dans deux langages différents, et l’un peut -servir d’interprète à l’autre. Presque tous les axiomes de physique -correspondent à des maximes de morale. Cette espèce de marche parallèle -qu’on aperçoit entre le monde et l’intelligence est l’indice d’un grand -mystère, et tous les esprits en seraient frappés, si l’on parvenait à en -tirer des découvertes positives; mais toutefois cette lueur encore -incertaine porte bien loin les regards. - -Les analogies des divers éléments de la nature physique entre eux -servent à constater la suprême loi de la création, la variété dans -l’unité, et l’unité dans la variété. Qu’y a-t-il de plus étonnant, par -exemple, que le rapport des sons et des formes, des sons et des -couleurs? Un Allemand, Chladni, a fait nouvellement l’expérience que les -vibrations des sons mettent en mouvement des grains de sable réunis sur -un plateau de verre, de telle manière que quand les sons sont purs, les -grains de sable se réunissent en formes régulières, et quand les tons -sont discordants, les grains de sable tracent sur le verre des figures -sans aucune symétrie. L’aveugle-né Saunderson disait qu’il se -représentait la couleur écarlate comme le son de la trompette, et un -savant a voulu faire un clavecin pour les yeux, qui pût imiter par -l’harmonie des couleurs le plaisir que cause la musique. Sans cesse nous -comparons la peinture à la musique, et la musique à la peinture, parce -que les émotions que nous éprouvons nous révèlent des analogies où -l’observation froide ne verrait que des différences. Chaque plante, -chaque fleur contient le système entier de l’univers; un instant de vie -recèle en son sein l’éternité, le plus faible atome est un monde, et le -monde peut-être n’est qu’un atome. Chaque portion de l’univers semble un -miroir où la création tout entière est représentée, et l’on ne sait ce -qui inspire le plus d’admiration, ou de la pensée, toujours la même, ou -de la forme, toujours diverse. - -On peut diviser les savants de l’Allemagne en deux classes, ceux qui se -vouent tout entiers à l’observation, et ceux qui prétendent à l’honneur -de pressentir les secrets de la nature. Parmi les premiers, on doit -citer d’abord Werner, qui a puisé dans la minéralogie la connaissance de -la formation du globe et des époques de son histoire; Herschel et -Schrœter, qui font sans cesse des découvertes nouvelles dans le pays des -cieux; des astronomes calculateurs tels que Zach et Bode; de grands -chimistes tels que Klaproth et Buchholz; dans la classe des physiciens -philosophes, il faut compter Schelling, Ritter, Bader, Steffens, etc. -Les esprits les plus distingués de ces deux classes se rapprochent et -s’entendent, car les physiciens philosophes ne sauraient dédaigner -l’expérience, et les observateurs profonds ne se refusent point aux -résultats possibles des hautes contemplations. - -Déjà l’attraction et l’impulsion ont été l’objet d’un examen nouveau, et -l’on en a fait une application heureuse aux affinités chimiques. La -lumière considérée comme un intermédiaire entre la matière et l’esprit, -a donné lieu à plusieurs aperçus très philosophiques. L’on parle avec -estime d’un travail de Gœthe sur les couleurs. Enfin, de toutes parts en -Allemagne, l’émulation est excitée par le désir et l’espoir de réunir la -philosophie expérimentale et la philosophie spéculative, et d’agrandir -ainsi la science de l’homme et celle de la nature. - -L’idéalisme intellectuel fait de la volonté, qui est l’âme, le centre de -tout: le principe de l’idéalisme physique, c’est la vie. L’homme -parvient par la chimie, comme par le raisonnement, au plus haut degré de -l’analyse; mais la vie lui échappe par la chimie, comme le sentiment par -le raisonnement. Un écrivain français avait prétendu que la pensée -n’était autre chose _qu’un produit matériel du cerveau_. Un autre savant -a dit que lorsqu’on serait plus avancé dans la chimie, on parviendrait à -savoir _comment on fait de la vie_; l’un outrageait la nature, comme -l’autre outrageait l’âme. - -_Il faut_, disait Fichte, _comprendre ce qui est incompréhensible comme -tel_. Cette expression singulière renferme un sens profond: il faut -sentir et reconnaître ce qui doit rester inaccessible à l’analyse, et -dont l’essor de la pensée peut seul approcher. - -On a cru trouver dans la nature trois modes d’existence distincts: la -végétation, l’irritabilité et la sensibilité. Les plantes, les animaux -et les hommes se trouvent renfermés dans ces trois manières de vivre, et -si l’on veut appliquer aux individus mêmes de notre espèce cette -division ingénieuse, on verra que, parmi les différents caractères, on -peut également la retrouver. Les uns végètent comme des plantes, les -autres jouissent ou s’irritent à la manière des animaux, et les plus -nobles enfin possèdent et développent en eux les qualités qui -distinguent la nature humaine. Quoi qu’il en soit, la volonté qui est la -vie, la vie qui est aussi la volonté, renferment tout le secret de -l’univers et de nous-mêmes, et ce secret-là, comme on ne peut ni le -nier, ni l’expliquer, il faut y arriver nécessairement par une espèce de -divination. - -Quel emploi de force ne faudrait-il pas pour ébranler avec un levier -fait sur le modèle du bras les poids que le bras soulève! Ne voyons-nous -pas tous les jours la colère, ou quelque autre affection de l’âme, -augmenter comme par miracle la puissance du corps humain? Quelle est -donc cette puissance mystérieuse de la nature qui se manifeste par la -volonté de l’homme? et comment, sans étudier sa cause et ses effets, -pourrait-on faire aucune découverte importante dans la théorie des -puissances physiques? - -La doctrine de l’Écossais Brown, analysée plus profondément en Allemagne -que partout ailleurs, est fondée sur ce même système d’action et d’unité -centrales, qui est si fécond dans ses conséquences. Brown a cru que -l’état de souffrance ou l’état de santé ne tenait point à des maux -partiels, mais à l’intensité du principe vital, qui s’affaiblissait ou -s’exaltait selon les différentes vicissitudes de l’existence. - -Parmi les savants anglais, il n’y a guère que Hartley et son disciple -Priestley, qui aient pris la métaphysique comme la physique sous un -point de vue tout à fait matérialiste. On dira que la physique ne peut -être que matérialiste; j’ose ne pas être de cet avis. Ceux qui font de -l’âme même un être passif, bannissent à plus forte raison des sciences -positives l’inexplicable ascendant de la volonté de l’homme; et -cependant il est plusieurs circonstances dans lesquelles cette volonté -agit sur l’intensité de la vie, et la vie sur la matière. Le principe de -l’existence est comme un intermédiaire entre le corps et l’âme, dont la -puissance ne saurait être calculée, mais ne peut être niée sans -méconnaître ce qui constitue la nature animée, et sans réduire ses lois -purement au mécanisme. - -Le docteur Gall, de quelque manière que son système soit jugé, est -respecté de tous les savants pour les études et les découvertes qu’il a -faites dans la science de l’anatomie; et si l’on considère les organes -de la pensée comme différents d’elle-même, c’est-à-dire, comme les -moyens qu’elle emploie, on peut, ce me semble, admettre que la mémoire -et le calcul, l’aptitude à telle ou telle science, le talent pour tel ou -tel art, enfin tout ce qui sert d’instrument à l’intelligence, dépend en -quelque sorte de la structure du cerveau. S’il existe une échelle -graduée depuis la pierre jusqu’à la vie humaine, il doit y avoir de -certaines facultés en nous qui tiennent de l’âme et du corps tout à la -fois; et de ce nombre sont la mémoire et le calcul, les plus physiques -de nos facultés intellectuelles, et les plus intellectuelles de nos -facultés physiques. Mais l’erreur commencerait au moment où l’on -voudrait attribuer à la structure du cerveau une influence sur les -qualités morales, car la volonté est tout à fait indépendante des -facultés physiques: c’est dans l’action purement intellectuelle de cette -volonté que consiste la conscience, et la conscience est et doit être -affranchie de l’organisation corporelle. Tout ce qui tendrait à nous -ôter la responsabilité de nos actions serait faux et mauvais. - -Un jeune médecin d’un grand talent, Koreff, attire déjà l’attention de -ceux qui l’ont entendu, par des considérations toutes nouvelles sur le -principe de la vie, sur l’action de la mort, sur les causes de la folie; -tout ce mouvement dans les esprits annonce une révolution quelconque, -même dans la manière de considérer les sciences. Il est impossible d’en -prévoir encore les résultats; mais ce qu’on peut affirmer avec vérité, -c’est que si les Allemands se laissent guider par l’imagination, ils ne -s’épargnent aucun travail, aucune recherche, aucune étude, et réunissent -au plus haut degré deux qualités qui semblent s’exclure, la patience et -l’enthousiasme. - -Quelques savants allemands, poussant encore plus loin l’idéalisme -physique, combattent l’axiome _qu’il n’y a pas d’action à distance_, et -veulent, au contraire, rétablir partout le mouvement spontané dans la -nature. Ils rejettent l’hypothèse des fluides, dont les effets -tiendraient à quelques égards des forces mécaniques, qui se pressent et -se refoulent, sans qu’aucune organisation indépendante les dirige. - -Ceux qui considèrent la nature comme une intelligence ne donnent pas à -ce mot le même sens qu’on a coutume d’y attacher; car la pensée de -l’homme consiste dans la faculté de se replier sur soi-même, et -l’intelligence de la nature marche en avant, comme l’instinct des -animaux. La pensée se possède elle-même, puisqu’elle se juge; -l’intelligence sans réflexion est une puissance toujours attirée au -dehors. Quand la nature cristallise selon les formes les plus -régulières, il ne s’ensuit pas qu’elle sache les mathématiques, ou du -moins elle ne sait pas qu’elle les sait, et la conscience d’elle-même -lui manque. Les savants allemands attribuent aux forces physiques une -certaine originalité individuelle, et, d’autre part, ils paraissent -admettre, dans leur manière de présenter quelques phénomènes du -magnétisme animal, que la volonté de l’homme, sans acte extérieur, -exerce une très grande influence sur la matière, et spécialement sur les -métaux. - -Pascal dit _que les astrologues et les alchimistes ont quelques -principes, mais qu’ils en abusent_. Il y a eu peut-être dans l’antiquité -des rapports plus intimes entre l’homme et la nature qu’il n’en existe -de nos jours. Les mystères d’Éleusis, le culte des Égyptiens, le système -des émanations, chez les Indiens, l’adoration des éléments et du soleil, -chez les Persans, l’harmonie des nombres, qui fonda la doctrine de -Pythagore, sont des traces d’un attrait singulier qui réunissait l’homme -avec l’univers. - -Le spiritualisme, en fortifiant la puissance de la réflexion, a séparé -davantage l’homme des influences physiques, et la réformation, en -portant plus loin encore le penchant vers l’analyse, a mis la raison en -garde contre les impressions primitives de l’imagination: les Allemands -tendent vers le véritable perfectionnement de l’esprit humain, -lorsqu’ils cherchent à réveiller les inspirations de la nature par les -lumières de la pensée. - -L’expérience conduit chaque jour les savants à reconnaître des -phénomènes auxquels on ne croyait plus, parce qu’ils étaient mélangés -avec des superstitions, et que l’on en faisait jadis des présages. Les -anciens ont raconté que des pierres tombaient du ciel, et de nos jours -on a constaté l’exactitude de ce fait dont on avait nié l’existence. Les -anciens ont parlé de pluie rouge comme du sang et des foudres de la -terre; on s’est assuré nouvellement de la vérité de leurs assertions à -cet égard. - -L’astronomie et la musique sont la science et l’art que les hommes ont -connus de toute antiquité: pourquoi les sons et les astres ne -seraient-ils pas réunis par des rapports que les anciens auraient -sentis, et que nous pourrions retrouver? Pythagore avait soutenu que les -planètes étaient entre elles à la même distance que les sept cordes de -la lyre, et l’on affirme qu’il a pressenti les nouvelles planètes qui -ont été découvertes entre Mars et Jupiter[13]. Il paraît qu’il -n’ignorait pas le vrai système des cieux, l’immobilité du soleil, -puisque Copernic s’appuie à cet égard de son opinion, citée par Cicéron. -D’où venaient donc ces étonnantes découvertes, sans le secours des -expériences et des machines nouvelles dont les modernes sont en -possession? C’est que les anciens marchaient hardiment, éclairés par le -génie. Ils se servaient de la raison sur laquelle repose l’intelligence -humaine; mais ils consultaient aussi l’imagination, qui est la prêtresse -de la nature. - - [13] M. Prevost, professeur de philosophie à Genève, a publié sur ce - sujet une brochure d’un très grand intérêt. Cet écrivain philosophe - est aussi connu en Europe qu’estimé dans sa patrie. - -Ce que nous appelons des erreurs et des superstitions tenait peut-être à -des lois de l’univers qui nous sont encore inconnues. Les rapports des -planètes avec les métaux, l’influence de ces rapports, les oracles même, -et les présages, ne pourraient-ils pas avoir pour cause des puissances -occultes dont nous n’avons plus aucune idée? et qui sait s’il n’y a pas -un germe de vérité caché dans tous les apologues, dans toutes les -croyances, qu’on a flétris du nom de folie? Il ne s’ensuit pas -assurément qu’il faille renoncer à la méthode expérimentale, si -nécessaire dans les sciences. Mais pourquoi ne donnerait-on pas pour -guide suprême à cette méthode une philosophie plus étendue, qui -embrasserait l’univers dans son ensemble, et ne mépriserait pas _le côté -nocturne de la nature_, en attendant qu’on puisse y répandre de la -clarté? - -C’est de la poésie, répondra-t-on, que toute cette manière de considérer -le monde physique; mais on ne parvient à le connaître d’une manière -certaine que par l’expérience, et tout ce qui n’est pas susceptible de -preuves peut être un amusement de l’esprit, mais ne conduit jamais à des -progrès solides.--Sans doute les Français ont raison de recommander aux -Allemands le respect pour l’expérience; mais ils ont tort de tourner en -ridicule les pressentiments de la réflexion, qui seront peut-être un -jour confirmés par la connaissance des faits. La plupart des grandes -découvertes ont commencé par paraître absurdes, et l’homme de génie ne -fera jamais rien s’il a peur des plaisanteries; elles sont sans force -quand on les dédaigne, et prennent toujours plus d’ascendant quand on -les redoute. On voit dans les contes de fées des fantômes qui s’opposent -aux entreprises des chevaliers, et les tourmentent jusqu’à ce que ces -chevaliers aient passé outre. Alors tous les sortilèges s’évanouissent, -et la campagne féconde s’offre à leurs regards. L’envie et la médiocrité -ont bien aussi leurs sortilèges: mais il faut marcher vers la vérité, -sans s’inquiéter des obstacles apparents qui se présentent. - -Lorsque Kepler eut découvert les lois harmoniques du mouvement des corps -célestes, c’est ainsi qu’il exprima sa joie: «Enfin, après dix-huit -mois, une première lueur m’a éclairé, et, dans ce jour remarquable, j’ai -senti les purs rayons des vérités sublimes. Rien à présent ne me -retient: j’ose me livrer à ma sainte ardeur, j’ose insulter aux mortels, -en leur avouant que je me suis servi de la science mondaine, que j’ai -dérobé les vases d’Égypte, pour en construire un temple à mon Dieu. Si -l’on me pardonne, je m’en réjouirai; si l’on me blâme, je le -supporterai. Le sort en est jeté, j’écris ce livre: qu’il soit lu par -mes contemporains ou par la postérité, n’importe; il peut bien attendre -un lecteur pendant un siècle, puisque Dieu lui-même a manqué, durant six -mille années, d’un contemplateur tel que moi». Cette expression hardie -d’un orgueilleux enthousiasme, prouve la force intérieure du génie. - -Gœthe a dit sur la perfectibilité de l’esprit humain un mot plein de -sagacité: _Il avance toujours, mais en ligne spirale_. Cette comparaison -est d’autant plus juste, qu’à beaucoup d’époques il semble reculer, et -revient ensuite sur ses pas, en ayant gagné quelques degrés de plus. Il -y a des moments où le scepticisme est nécessaire au progrès des -sciences; il en est d’autres où, selon Hemsterhuis, _l’esprit -merveilleux doit l’emporter sur l’esprit géométrique_. Quand l’homme est -dévoré, ou plutôt réduit en poussière par l’incrédulité, cet esprit -merveilleux est le seul qui rende à l’âme une puissance d’admiration -sans laquelle on ne peut comprendre la nature. - -La théorie des sciences, en Allemagne, a donné aux esprits un élan -semblable à celui que la métaphysique avait imprimé dans l’étude de -l’âme. La vie tient dans les phénomènes physiques le même rang que la -volonté dans l’ordre moral. Si les rapports de ces deux systèmes les -font bannir tous deux par de certaines gens, il y en a qui verraient -dans ces rapports la double garantie de la même vérité. Ce qui est -certain au moins, c’est que l’intérêt des sciences est singulièrement -augmenté par cette manière de les rattacher toutes à quelques idées -principales. Les poètes pourraient trouver dans les sciences une foule -de pensées à leur usage, si elles communiquaient entre elles par la -philosophie de l’univers, et si cette philosophie de l’univers, au lieu -d’être abstraite, était animée par l’inépuisable source du sentiment. -L’univers ressemble plus à un poème qu’à une machine; et s’il fallait -choisir, pour le concevoir, de l’imagination ou de l’esprit -mathématique, l’imagination approcherait davantage de la vérité. Mais -encore une fois, il ne faut pas choisir, puisque c’est la totalité de -notre être moral qui doit être employée dans une si importante -méditation. - -Le nouveau système de physique générale, qui sert de guide en Allemagne -à la physique expérimentale, ne peut être jugé que par ses résultats. Il -faut voir s’il conduira l’esprit humain à des découvertes nouvelles et -constatées. Mais ce qu’on ne peut nier, ce sont les rapports qu’il -établit entre les différentes branches d’étude. On se fuit les uns les -autres d’ordinaire, quand on a des occupations différentes, parce qu’on -s’ennuie réciproquement. L’érudit n’a rien à dire au poète, le poète au -physicien; et même, entre les savants, ceux qui s’occupent de sciences -diverses ne s’intéressent guère à leurs travaux mutuels: cela ne peut -être ainsi, depuis que la philosophie centrale établit une relation -d’une nature sublime entre toutes les pensées. Les savants pénètrent la -nature à l’aide de l’imagination. Les poètes trouvent dans les sciences -les véritables beautés de l’univers. Les érudits enrichissent les poètes -par les souvenirs, et les savants par les analogies. - -Les sciences présentées isolément, et comme un domaine étranger à l’âme, -n’attirent pas les esprits exaltés. La plupart des hommes qui s’y sont -voués, à quelques honorables exceptions près, ont donné à notre siècle -cette tendance vers le calcul qui sert si bien à connaître dans tous les -cas quel est le plus fort. La philosophie allemande fait entrer les -sciences physiques dans cette sphère universelle des idées, où les -moindres observations, comme les plus grands résultats, tiennent à -l’intérêt de l’ensemble. - - - - -CHAPITRE XI - -De l’influence de la nouvelle Philosophie sur le caractère des -Allemands. - - -Il semblerait qu’un système de philosophie qui attribue à ce qui dépend -de nous, à notre volonté, une action toute-puissante, devrait fortifier -le caractère, et le rendre indépendant des circonstances extérieures; -mais il y a lieu de croire que les institutions politiques et -religieuses peuvent seules former l’esprit public, et que nulle théorie -abstraite n’est assez efficace pour donner à une nation de l’énergie: -car il faut l’avouer, les Allemands de nos jours n’ont pas ce qu’on peut -appeler du caractère. Ils sont vertueux, intègres, comme hommes privés, -comme pères de famille, comme administrateurs; mais leur empressement -gracieux et complaisant pour le pouvoir fait de la peine, surtout quand -on les aime, et qu’on les croit les défenseurs spéculatifs les plus -éclairés de la dignité humaine. - -La sagacité de l’esprit philosophique leur a seulement appris à -connaître en toutes circonstances la cause et les conséquences de ce qui -arrive, et il leur semble que, dès qu’ils ont trouvé une théorie pour un -fait, il est justifié. L’esprit militaire et l’amour de la patrie ont -porté diverses nations au plus haut degré possible d’énergie; -maintenant, ces deux sources de dévouement existent à peine chez les -Allemands pris en masse. Ils ne comprennent guère de l’esprit militaire -qu’une tactique pédantesque, qui les autorise à être battus selon les -règles, et de la liberté que cette subdivision en petits pays qui, -accoutumant les citoyens à se sentir faibles comme nation, les conduit -bientôt à se montrer faibles aussi comme individus[14]. Le respect pour -les formes est très favorable au maintien des lois; mais ce respect, tel -qu’il existe en Allemagne, donne l’habitude d’une marche si ponctuelle -et si précise, qu’on ne sait pas, même quand le but est devant soi, -s’ouvrir une route nouvelle pour y arriver. - - [14] Je prie d’observer que ce chapitre, comme tout le reste de - l’ouvrage, a été écrit à l’époque de l’asservissement complet de - l’Allemagne.--Depuis, les nations germaniques, réveillées par - l’oppression, ont prêté à leurs gouvernements la force qui leur - manquait pour résister à la puissance des armées françaises, et l’on - a vu, par la conduite héroïque des souverains et des peuples, ce que - peut l’opinion sur le sort du monde. - -Les spéculations philosophiques ne conviennent qu’à un petit nombre de -penseurs, et, loin qu’elles servent à lier ensemble une nation, elles -mettent trop de distance entre les ignorants et les hommes éclairés. Il -y a en Allemagne trop d’idées neuves, et pas assez d’idées communes en -circulation, pour connaître les hommes et les choses. Les idées communes -sont nécessaires à la conduite de la vie; les affaires exigent l’esprit -d’exécution plutôt que celui d’invention: ce qu’il y a de bizarre dans -les différentes manières de voir des Allemands tend à les isoler les uns -des autres, car les pensées et les intérêts qui réunissent les hommes -entre eux, doivent être d’une nature simple et d’une vérité frappante. - -Le mépris du danger, de la souffrance et de la mort, n’est pas assez -universel dans toutes les classes de la nation allemande. Sans doute la -vie a plus de prix pour des hommes capables de sentiments et d’idées, -que pour ceux qui ne laissent après eux ni traces ni souvenirs; mais de -même que l’enthousiasme poétique peut se renouveler par le plus haut -degré des lumières, la fermeté raisonnée devrait remplacer l’instinct de -l’ignorance. C’est à la philosophie fondée sur la religion qu’il -appartiendrait d’inspirer dans toutes les occasions un courage -inaltérable. - -Si toutefois la philosophie ne s’est pas montrée toute-puissante à cet -égard, en Allemagne, il ne faut pas pour cela la dédaigner; elle -soutient, elle éclaire chaque homme en particulier; mais le gouvernement -seul peut exciter cette électricité morale qui fait éprouver le même -sentiment à tous. On est plus irrité contre les Allemands, quand on les -voit manquer d’énergie, que contre les Italiens, dont la situation -politique a depuis plusieurs siècles affaibli le caractère. Les Italiens -conservent toute leur vie, par leur grâce et leur imagination, des -droits prolongés à l’enfance; mais les physionomies et les manières -rudes des Germains semblent annoncer une âme ferme, et l’on est -désagréablement surpris quand on ne la trouve pas. Enfin, la faiblesse -du caractère se pardonne quand elle est avouée, et, dans ce genre, les -Italiens ont une franchise singulière qui inspire une sorte d’intérêt, -tandis que les Allemands, n’osant confesser cette faiblesse qui leur va -si mal, sont flatteurs avec énergie et vigoureusement soumis. Ils -accentuent durement les paroles, pour cacher la souplesse des -sentiments, et se servent de raisonnements philosophiques pour expliquer -ce qu’il y a de moins philosophique au monde: le respect pour la force, -et l’attendrissement de la peur, qui change ce respect en admiration. - -C’est à de tels contrastes qu’il faut attribuer la disgrâce allemande, -que l’on se plaît à contrefaire dans les comédies de tous les pays. Il -est permis d’être lourd et raide, lorsqu’on reste sévère et ferme; mais -si l’on revêt cette raideur naturelle du faux sourire de la servilité, -c’est alors que l’on s’expose au ridicule mérité, le seul qui reste. -Enfin, il y a une certaine maladresse dans le caractère des Allemands, -nuisible à ceux même qui auraient la meilleure envie de tout sacrifier à -leur intérêt, et l’on s’impatiente d’autant plus contre eux, qu’ils -perdent les honneurs de la vertu sans arriver aux profits de l’habileté. - -Tout en reconnaissant que la philosophie allemande est insuffisante pour -former une nation, il faut convenir que les disciples de la nouvelle -école sont beaucoup plus près que tous les autres d’avoir la force dans -le caractère; ils la rêvent, ils la désirent, ils la conçoivent; mais -elle leur manque souvent. Il y a très peu d’hommes en Allemagne qui -sachent seulement écrire sur la politique. La plupart de ceux qui s’en -mêlent sont systématiques, et très souvent inintelligibles. Quand il -s’agit de la métaphysique transcendante, quand on s’essaie à se plonger -dans les ténèbres de la nature, aucun aperçu, quelque vague qu’il soit, -n’est à dédaigner, tous les pressentiments peuvent guider, tous les à -peu près sont encore beaucoup. Il n’en est pas ainsi des affaires de ce -monde: il est possible de les savoir, il faut donc les présenter avec -clarté. L’obscurité dans le style, lorsqu’on traite des pensées sans -bornes, est quelquefois l’indice de l’étendue même de l’esprit; mais -l’obscurité dans l’analyse des choses de la vie prouve seulement qu’on -ne les comprend pas. - -Lorsqu’on fait intervenir la métaphysique dans les affaires, elle sert à -tout confondre pour tout excuser, et l’on prépare ainsi des brouillards -pour asile à sa conscience. L’emploi de cette métaphysique serait de -l’adresse, si, de nos jours, tout n’était pas réduit à deux idées très -simples et très claires, l’intérêt ou le devoir. Les hommes énergiques, -quelle que soit celle de ces deux directions qu’ils suivent, vont tout -droit au but sans s’embarrasser des théories, qui ne trompent ni ne -persuadent plus personne. - -Vous en voilà donc revenue, dira-t-on, à vanter comme nous, l’expérience -et l’observation.--Je n’ai jamais nié qu’il ne fallût l’une et l’autre -pour se mêler des intérêts de ce monde; mais c’est dans la conscience de -l’homme que doit être le principe idéal d’une conduite extérieurement -dirigée par de sages calculs. Les sentiments divins sont ici-bas en -proie aux choses terrestres, c’est la condition de l’existence. Le beau -est dans notre âme, et la lutte au dehors. Il faut combattre pour la -cause de l’éternité, mais avec les armes du temps; nul individu -n’arrive, ni par la philosophie spéculative, ni par la connaissance des -affaires seulement, à toute la dignité du caractère de l’homme; et les -institutions libres ont seules l’avantage de fonder dans les nations une -morale publique, qui donne aux sentiments exaltés l’occasion de se -développer dans la pratique de la vie. - - - - -CHAPITRE XII - -De la morale fondée sur l’intérêt personnel. - - -Les écrivains français ont eu tout à fait raison de considérer la morale -fondée sur l’intérêt comme une conséquence de la métaphysique qui -attribuait toutes les idées aux sensations. S’il n’y a rien dans l’âme -que ce que les sensations y ont mis, l’agréable ou le désagréable doit -être l’unique mobile de notre volonté. Helvétius, Diderot, -Saint-Lambert, n’ont pas dévié de cette ligne, et ils ont expliqué -toutes les actions, y compris le dévouement des martyrs, par l’amour de -soi-même. Les Anglais, qui, pour la plupart, professent en métaphysique -la philosophie expérimentale, n’ont jamais pu supporter cependant la -morale fondée sur l’intérêt. Shaftsbury, Hutcheson, Smith, etc., ont -proclamé le sens moral et la sympathie, comme la source de toutes les -vertus. Hume lui-même, le plus sceptique des philosophes anglais, n’a pu -lire sans dégoût cette théorie de l’amour de soi, qui flétrit la beauté -de l’âme. Rien n’est plus opposé que ce système à l’ensemble des -opinions des Allemands: aussi les écrivains philosophiques et -moralistes, à la tête desquels il faut placer Kant, Fichte et Jacobi, -l’ont-ils combattu victorieusement. - -Comme la tendance des hommes vers le bonheur est la plus universelle et -la plus active de toutes, on a cru fonder la moralité de la manière la -plus solide, en disant qu’elle consistait dans l’intérêt personnel bien -entendu. Cette idée a séduit des hommes de bonne foi, et d’autres se -sont proposé d’en abuser, et n’y ont que trop bien réussi. Sans doute, -les lois générales de la nature et de la société mettent en harmonie le -bonheur et la vertu; mais ces lois sont sujettes à des exceptions très -nombreuses, et paraissent en avoir encore plus qu’elles n’en ont. - -L’on échappe aux arguments tirés de la prospérité du vice et des revers -de la vertu, en faisant consister le bonheur dans la satisfaction de la -conscience; mais cette satisfaction, d’un ordre tout à fait religieux, -n’a point de rapport avec ce qu’on désigne ici-bas par le mot de -bonheur. Appeler le dévouement ou l’égoïsme, le crime ou la vertu, un -intérêt personnel bien ou mal entendu, c’est vouloir combler l’abîme qui -sépare l’homme coupable de l’homme honnête, c’est détruire le respect, -c’est affaiblir l’indignation; car si la morale n’est qu’un bon calcul, -celui qui peut y manquer ne doit être accusé que d’avoir l’esprit faux. -L’on ne saurait éprouver le noble sentiment de l’estime pour quelqu’un, -parce qu’il calcule bien, ni la vigueur du mépris contre un autre, parce -qu’il calcule mal. On est donc parvenu par ce système au but principal -de tous les hommes corrompus, qui veulent mettre de niveau le juste avec -l’injuste, ou du moins considérer l’un et l’autre comme une partie bien -ou mal jouée: aussi, les philosophes de cette école se servent-ils plus -souvent du mot de faute que de celui de crime; car, d’après leur manière -de voir, il n’y a dans la conduite de la vie que des combinaisons -habiles ou maladroites. - -On ne concevrait pas non plus comment le remords pourrait entrer dans un -pareil système; le criminel, lorsqu’il est puni, doit éprouver le genre -de regret que cause une spéculation manquée; car si notre propre bonheur -est notre principal objet, si nous sommes l’unique but de nous-mêmes, la -paix doit être bientôt rétablie entre ces deux proches alliés, celui qui -a eu tort et celui qui en souffre. C’est presque un proverbe -généralement admis, que, dans ce qui ne concerne que soi, chacun est -libre; or, puisque dans la morale fondée sur l’intérêt, il ne s’agit -jamais que de soi, je ne sais pas ce qu’on aurait à répondre à celui qui -dirait: «Vous me donnez pour mobile de mes actions mon propre avantage; -bien obligé: mais la manière de concevoir cet avantage dépend -nécessairement du caractère de chacun. J’ai du courage, ainsi je puis -braver mieux qu’un autre les périls attachés à la désobéissance aux lois -reçues; j’ai de l’esprit, ainsi je me crois plus de moyens pour éviter -d’être puni; enfin, si cela me tourne mal, j’ai assez de fermeté pour -prendre mon parti de m’être trompé; et j’aime mieux les plaisirs et les -hasards d’un gros jeu que la monotonie d’une existence régulière». - -Combien d’ouvrages français, dans le dernier siècle, n’ont-ils pas -commenté ces arguments, qu’on ne saurait réfuter complètement; car, en -fait de chances, une sur mille peut suffire pour exciter l’imagination à -tout faire pour l’obtenir; et, certes, il y a plus d’un contre mille à -parier en faveur des succès du vice.--Mais, diront beaucoup d’honnêtes -partisans de la morale fondée sur l’intérêt, cette morale n’exclut pas -l’influence de la religion sur les âmes. Quelle faible et triste part -lui laisse-t-on! Lorsque tous les systèmes admis en philosophie comme en -morale sont contraires à la religion, que la métaphysique anéantit la -croyance à l’invisible, et la morale le sacrifice de soi, la religion -reste dans les idées, comme le roi restait dans la constitution que -l’assemblée constituante avait décrétée. C’était une république, plus un -roi; je dis de même que tous ces systèmes de métaphysique matérialiste -et de moralité égoïste sont de l’athéisme, plus un Dieu. Il est donc -aisé de prévoir ce qui sera sacrifié dans l’édifice des pensées, quand -l’on n’y donne qu’une place superflue à l’idée centrale du monde et de -nous-mêmes. - -La conduite d’un homme n’est vraiment morale que quand il ne compte -jamais pour rien les suites heureuses ou malheureuses de ses actions, -lorsque ces actions sont dictées par le devoir. Il faut avoir toujours -présent à l’esprit, dans la direction des affaires de ce monde, -l’enchaînement des causes et des effets, des moyens et du but; mais -cette prudence est à la vertu comme le bon sens au génie: tout ce qui -est vraiment beau est inspiré, tout ce qui est désintéressé est -religieux. Le calcul est l’ouvrier du génie, le serviteur de l’âme; -mais, s’il devient le maître, il n’y a plus rien de grand ni de noble -dans l’homme. Le calcul, dans la conduite de la vie, doit être toujours -admis comme guide, mais jamais comme motif de nos actions. C’est un bon -moyen d’exécution, mais il faut que la source de la volonté soit d’une -nature plus élevée, et qu’on ait en soi-même un sentiment qui nous force -aux sacrifices de nos intérêts personnels. - -Lorsqu’on voulait empêcher saint Vincent de Paul de s’exposer aux plus -grands périls pour secourir les malheureux, il répondait: «Me -croyez-vous assez lâche pour préférer ma vie à moi?» Si les partisans de -la morale fondée sur l’intérêt veulent retrancher de cet intérêt tout ce -qui concerne l’existence terrestre, alors ils seront d’accord avec les -hommes les plus religieux; mais encore pourra-t-on leur reprocher les -mauvaises expressions dont ils se servent. - -En effet, dira-t-on, il ne s’agit que d’une dispute de mots; nous -appelons utile ce que vous appelez vertueux, mais nous plaçons de même -l’intérêt bien entendu des hommes dans le sacrifice de leurs passions à -leurs devoirs. Les disputes de mots sont toujours des disputes de -choses; car tous les gens de bonne foi conviendront qu’ils ne tiennent à -tel ou tel mot que par préférence pour telle ou telle idée; comment les -expressions habituellement employées dans les rapports les plus -vulgaires pourraient-elles inspirer des sentiments généreux? En -prononçant les mots d’intérêt et d’utilité, réveillera-t-on les mêmes -pensées dans notre cœur, qu’en nous adjurant au nom du dévouement et de -la vertu? - -Lorsque Thomas Morus aima mieux périr sur l’échafaud que de remonter au -faîte des grandeurs, en faisant le sacrifice d’un scrupule de -conscience; lorsque, après une année de prison, affaibli par la -souffrance, il refusa d’aller retrouver sa femme et ses enfants qu’il -chérissait, et de se livrer de nouveau à ses occupations de l’esprit qui -donnent tout à la fois tant de calme et d’activité à l’existence; -lorsque l’honneur seul, cette religion mondaine, fit retourner dans les -prisons d’Angleterre un vieux roi de France, parce que son fils n’avait -pas tenu les promesses au nom desquelles il avait obtenu sa liberté; -lorsque les chrétiens vivaient dans les catacombes, qu’ils renonçaient à -la lumière du jour, et ne sentaient le ciel que dans leur âme, si -quelqu’un avait dit qu’ils entendaient bien leur intérêt, quel froid -glacé se serait répandu dans les veines en l’écoutant, et combien un -regard attendri nous eût mieux révélé tout ce qu’il y a de sublime dans -de tels hommes! - -Non certes, la vie n’est pas si aride que l’égoïsme nous l’a faite; tout -n’y est pas prudence, tout n’y est pas calcul; et, quand une action -sublime ébranle toutes les puissances de notre être, nous ne pensons pas -que l’homme généreux qui se sacrifie a bien connu, bien combiné son -intérêt personnel: nous pensons qu’il immole tous les plaisirs, tous les -avantages de ce monde, mais qu’un rayon divin descend dans son cœur, -pour lui causer un genre de félicité qui ne ressemble pas plus à tout ce -que nous revêtons de ce nom, que l’immortalité à la vie. - -Ce n’est pas sans motif cependant qu’on met tant d’importance à fonder -la morale sur l’intérêt personnel: on a l’air de ne soutenir qu’une -théorie, et c’est en résultat une combinaison très ingénieuse, pour -établir le joug de tous les genres d’autorité. Nul homme, quelque -dépravé qu’il soit, ne dira qu’il ne faut pas de morale; car celui même -qui serait le plus décidé à en manquer, voudrait encore avoir affaire à -des dupes qui la conservassent. Mais quelle adresse, d’avoir donné pour -base à la morale la prudence! quel accès ouvert à l’ascendant du -pouvoir, aux transactions de la conscience, à tous les mobiles conseils -des événements! - -Si le calcul doit présider à tout, les actions des hommes seront jugées -d’après le succès; l’homme dont les bons sentiments ont causé le malheur -sera justement blâmé; l’homme pervers, mais habile, sera justement -applaudi. Enfin, les individus ne se considérant entre eux que comme des -obstacles ou des instruments, ils se haïront comme obstacles, et ne -s’estimeront plus que comme moyens. Le crime même a plus de grandeur -quand il tient au désordre des passions enflammées, que lorsqu’il a pour -objet l’intérêt personnel; comment donc pourrait-on donner pour principe -à la vertu ce qui déshonorerait même le crime[15]! - - [15] Dans l’ouvrage de Bentham sur la Législation, publié, ou plutôt - illustré par M. Dumont, il y a divers raisonnements sur le principe - de l’utilité, d’accord, à plusieurs égards, avec le système qui - fonde la morale sur l’intérêt personnel. L’anecdote connue - d’Aristide, qui fit rejeter un projet de Thémistocle, en disant - seulement aux Athéniens _que ce projet était avantageux, mais - injuste_, est citée par M. Dumont; mais il rapporte les conséquences - qu’on peut tirer de ce trait, ainsi que de plusieurs autres, à - l’utilité générale admise par Bentham, comme la base de tous les - devoirs. L’utilité de chacun, dit-il, doit être sacrifiée à - l’utilité de tous, et celle du moment présent à l’avenir; en faisant - un pas de plus, on pourrait convenir que la vertu consiste dans le - sacrifice du temps à l’éternité, et ce genre de calcul ne serait - sûrement pas blâmé par les partisans de l’enthousiasme, mais, - quelque effort que puisse tenter un homme aussi supérieur que M. - Dumont, pour étendre le sens de l’utilité, il ne pourra jamais faire - que ce mot soit synonyme de celui de dévouement. Il dit que le - premier mobile des actions des hommes, c’est le plaisir et la - douleur, et il suppose alors que le plaisir des âmes nobles consiste - à s’exposer volontiers aux souffrances matérielles, pour acquérir - des satisfactions d’un ordre plus relevé. Sans doute, il est aisé de - faire de chaque parole un miroir qui réfléchisse toutes les idées; - mais, si l’on veut s’en tenir à la signification naturelle de chaque - terme, on verra que l’homme à qui l’on dit que son propre bonheur - doit être le but de toutes ses actions, ne peut être détourné de - faire le mal qui lui convient que par la crainte ou le danger d’être - puni, crainte que la passion fait braver, danger auquel un esprit - habile peut se flatter d’échapper.--Sur quoi fondez-vous l’idée du - juste ou de l’injuste, dira-t-on, si ce n’est sur ce qui est utile - ou nuisible au plus grand nombre? La justice, pour les individus, - consiste dans le sacrifice d’eux-mêmes à leur famille; pour la - famille, dans le sacrifice d’elle-même à l’État; et pour l’État, - dans le respect de certains principes inaltérables qui font le - bonheur et le salut de l’espèce humaine. Sans doute la majorité des - générations, dans la durée des siècles, se trouvera bien d’avoir - suivi la route de la justice; mais pour être vraiment et - religieusement honnête, il faut avoir toujours en vue le culte du - beau moral, indépendamment de toutes les circonstances qui peuvent - en résulter. L’utilité est nécessairement modifiée par les - circonstances; la vertu ne doit jamais l’être. - - - - -CHAPITRE XIII - -De la morale fondée sur l’intérêt national. - - -Non seulement la morale fondée sur l’intérêt personnel met dans les -rapports des individus entre eux des calculs de prudence et d’égoïsme -qui en bannissent la sympathie, la confiance et la générosité; mais la -morale des hommes publics, de ceux qui traitent au nom des nations, doit -être nécessairement pervertie par ce système. S’il est vrai que la -morale des individus puisse être fondée sur leur intérêt, c’est parce -que la société tout entière tend à l’ordre, et punit celui qui veut s’en -écarter; mais une nation, et surtout un État puissant, est comme un être -isolé que les lois de la réciprocité n’atteignent pas. On peut dire avec -vérité, qu’au bout d’un certain nombre d’années les nations injustes -succombent à la haine qu’inspirent leurs injustices; mais plusieurs -générations peuvent s’écouler avant que de si vastes fautes soient -punies, et je ne sais comment on pourrait prouver à un homme d’État, -dans toutes les circonstances, que telle résolution, condamnable en -elle-même, n’est pas utile, et que la morale et la politique sont -toujours d’accord; aussi ne le prouve-t-on pas, et c’est presque un -axiome reçu, qu’on ne peut les réunir. - -Cependant, que deviendrait le genre humain, si la morale n’était plus -qu’un conte de vieille femme fait pour consoler les faibles, en -attendant qu’ils soient les plus forts? Comment pourrait-elle rester en -honneur dans les relations privées, s’il était convenu que l’objet des -regards de tous, que le gouvernement peut s’en passer? et comment cela -ne serait-il pas convenu, si l’intérêt est la base de la morale? Il y a, -nul ne peut le nier, des circonstances où ces grandes masses qu’on -appelle des empires, ces grandes masses en état de nature l’une envers -l’autre, trouvent un avantage momentané à commettre une injustice; mais -la génération qui suit en a presque toujours souffert. - -Kant, dans ses écrits sur la morale politique, montre avec la plus -grande force, que nulle exception ne peut être admise dans le code du -devoir. En effet, quand on s’appuie des circonstances pour justifier une -action immorale, sur quel principe pourrait-on se fonder pour s’arrêter -à telle ou telle borne? les passions naturelles les plus impétueuses ne -seraient-elles pas encore plus aisément justifiées par les calculs de la -raison, si l’on admettait l’intérêt public ou particulier comme une -excuse de l’injustice? - -Quand, à l’époque la plus sanglante de la révolution, on a voulu -autoriser tous les crimes, on a nommé le gouvernement _comité de salut -public_; c’était mettre en lumière cette maxime reçue: Que le salut du -peuple est la suprême loi. La suprême loi, c’est la justice. Quand il -serait prouvé qu’on servirait les intérêts terrestres d’un peuple par -une bassesse ou par une injustice, on serait également vil ou criminel -en la commettant; car l’intégrité des principes de la morale importe -plus que les intérêts des peuples. L’individu et la société sont -responsables, avant tout, de l’héritage céleste qui doit être transmis -aux générations successives de la race humaine. Il faut que la fierté, -la générosité, l’équité, tous les sentiments magnanimes enfin, soient -sauvés, à nos dépens d’abord, et même aux dépens des autres, puisque les -autres doivent, comme nous, s’immoler à ces sentiments. - -L’injustice sacrifie toujours une portion quelconque de la société à -l’autre. Jusqu’à quel calcul arithmétique ce sacrifice est-il commandé? -La majorité peut-elle disposer de la minorité, si l’une l’emporte à -peine de quelques voix sur l’autre? Les membres d’une même famille, une -compagnie de négociants, les nobles, les ecclésiastiques, quelque -nombreux qu’ils soient, n’ont pas le droit de dire que tout doit céder à -leur intérêt; mais quand une réunion quelconque, fût-elle aussi peu -considérable que celle des Romains dans leur origine; quand cette -réunion, dis-je, s’appelle une nation, tout lui serait permis pour se -faire du bien! Le mot de nation serait alors synonyme de celui de -_légion_, que s’attribue le démon dans l’Évangile; néanmoins, il n’y a -pas plus de motif pour sacrifier le devoir à une nation qu’à toute autre -collection d’hommes. - -Ce n’est pas le nombre des individus qui constitue leur importance en -morale. Lorsqu’un innocent meurt sur l’échafaud, des générations -entières s’occupent de son malheur, tandis que des milliers d’hommes -périssent dans une bataille sans qu’on s’informe de leur sort. D’où -vient cette prodigieuse différence que mettent tous les hommes entre -l’injustice commise envers un seul et la mort de plusieurs? c’est à -cause de l’importance que tous attachent à la loi morale; elle est mille -fois plus que la vie physique dans l’univers, et dans l’âme de chacun de -nous, qui est aussi un univers. - -Si l’on ne fait de la morale qu’un calcul de prudence et de sagesse, une -économie de ménage, il y a presque de l’énergie à n’en pas vouloir. Une -sorte de ridicule s’attache aux hommes d’État qui conservent encore ce -qu’on appelle des maximes romanesques, la fidélité dans les engagements, -le respect pour les droits individuels, etc. On pardonne ces scrupules -aux particuliers, qui sont bien les maîtres d’être dupes à leurs propres -dépens; mais quand il s’agit de ceux qui disposent du destin des -peuples, il y aurait des circonstances où l’on pourrait les blâmer -d’être justes, et leur faire un tort de la loyauté; car si la morale -privée est fondée sur l’intérêt personnel, à plus forte raison la morale -publique doit-elle l’être sur l’intérêt national, et cette morale, -suivant l’occasion, pourrait faire un devoir des plus grands forfaits, -tant il est facile de conduire à l’absurde celui qui s’écarte des -simples bases de la vérité. Rousseau a dit _qu’il n’était pas permis à -une nation d’acheter la révolution la plus désirable par le sang d’un -innocent_; ces simples paroles renferment ce qu’il y a de vrai, de -sacré, de divin dans la destinée de l’homme. - -Ce n’est sûrement pas pour les avantages de cette vie, pour assurer -quelques jouissances de plus à quelques jours d’existence, et retarder -un peu la mort de quelques mourants, que la conscience et la religion -nous ont été données. C’est pour que des créatures en possession du -libre arbitre choisissent ce qui est juste, en sacrifiant ce qui est -profitable, préfèrent l’avenir au présent, l’invisible au visible, et la -dignité de l’espèce humaine à la conservation même des individus. - -Les individus sont vertueux quand ils sacrifient leur intérêt -particulier à l’intérêt général; mais les gouvernements sont à leur tour -des individus qui doivent immoler leurs avantages personnels à la loi du -devoir; si la morale des hommes d’État n’était fondée que sur le bien -public, elle pourrait les conduire au crime, si ce n’est toujours, au -moins quelquefois, et c’est assez d’une seule exception justifiée pour -qu’il n’y ait plus de morale dans le monde; car tous les principes vrais -sont absolus: si deux et deux ne font pas quatre, les plus profonds -calculs de l’algèbre sont absurdes; s’il y a dans la théorie un seul cas -où l’homme doive manquer à son devoir, toutes les maximes philosophiques -et religieuses sont renversées, et ce qui reste n’est plus que de la -prudence ou de l’hypocrisie. - -Qu’il me soit permis de citer l’exemple de mon père, puisqu’il -s’applique directement à la question dont il s’agit. On a beaucoup -répété que M. Necker ne connaissait pas les hommes parce qu’il s’était -refusé dans plusieurs circonstances aux moyens de corruption ou de -violence dont on croyait les avantages certains. J’ose dire que personne -ne peut lire les ouvrages de M. Necker, _l’Histoire de la Révolution de -France, le Pouvoir exécutif dans les grands États_, etc., sans y trouver -des vues lumineuses sur le cœur humain; et je ne serai démentie par -aucun de ceux qui ont vécu dans l’intimité de M. Necker, quand je dirai -qu’il avait à se défendre, malgré son admirable bonté, d’un penchant -assez vif pour la moquerie, et d’une façon un peu sévère de juger la -médiocrité de l’esprit ou de l’âme: ce qu’il a écrit sur le _Bonheur des -Sots_ suffit, ce me semble, pour le prouver. Enfin, comme il joignait à -toutes ses autres qualités celle d’être éminemment un homme d’esprit, -personne ne le surpassait dans la connaissance fine et profonde de ceux -avec lesquels il avait quelque relation; mais il s’était décidé par un -acte de sa conscience à ne jamais reculer devant les conséquences, -quelles qu’elles fussent, d’une résolution commandée par le devoir. On -peut juger diversement les événements de la révolution française; mais -je crois impossible à un observateur impartial de nier qu’un tel -principe généralement adopté n’eût sauvé la France des maux dont elle a -gémi, et, ce qui est pis encore, de l’exemple qu’elle a donné. - -Pendant les époques les plus funestes de la terreur, beaucoup d’honnêtes -gens ont accepté des emplois dans l’administration et même dans les -tribunaux criminels, soit pour y faire du bien, soit pour diminuer le -mal qui s’y commettait; et tous s’appuyaient sur un raisonnement assez -généralement reçu, c’est qu’ils empêchaient un scélérat d’occuper la -place qu’ils remplissaient, et rendaient ainsi service aux opprimés. Se -permettre de mauvais moyens pour un but que l’on croit bon, c’est une -maxime de conduite singulièrement vicieuse dans son principe. Les hommes -ne savent rien de l’avenir, rien d’eux-mêmes pour demain; dans chaque -circonstance et dans tous les instants le devoir est impératif, les -combinaisons de l’esprit sur les suites qu’on peut prévoir n’y doivent -entrer pour rien. - -De quel droit des hommes qui étaient les instruments d’une autorité -factieuse conservaient-ils le titre d’honnêtes gens, parce qu’ils -faisaient avec douceur une chose injuste? Il eût bien mieux valu qu’elle -fût faite rudement, car il eût été plus difficile de la supporter; et de -tous les assemblages le plus corrupteur, c’est celui d’un décret -sanguinaire et d’un exécuteur bénin. - -La bienfaisance que l’on peut exercer en détail, ne compense pas le mal -dont on est l’auteur en prêtant l’appui de son nom au parti que l’on -sert. Il faut professer le culte de la vertu sur la terre, afin que non -seulement les hommes de notre temps, mais ceux des siècles futurs, en -ressentent l’influence. L’ascendant d’un courageux exemple subsiste -encore mille ans après que les objets d’une charité passagère n’existent -plus. La leçon qu’il importe le plus de donner aux hommes dans ce monde, -et surtout dans la carrière publique, c’est de ne transiger avec aucune -considération quand il s’agit du devoir. - -«[16]Dès qu’on se met à négocier avec les circonstances, tout est perdu, -car il n’est personne qui n’ait des circonstances. Les uns ont une -femme, des enfants, ou des neveux, pour lesquels il faut de la fortune; -d’autres un besoin d’activité, d’occupation; que sais-je, une quantité -de vertus, qui toutes conduisent à la nécessité d’avoir une place, à -laquelle soient attachés de l’argent et du pouvoir. N’est-on pas las de -ces subterfuges, dont la révolution n’a cessé d’offrir l’exemple? L’on -ne rencontrait que des gens qui se plaignaient d’avoir été forcés de -quitter le repos qu’ils préféraient à tout, la vie domestique, dans -laquelle ils étaient impatients de rentrer, et l’on apprenait que ces -gens-là avaient employé les jours et les nuits à supplier qu’on les -contraignît de se dévouer à la chose publique, qui se passait -parfaitement d’eux.» - - [16] Ce passage excita la plus grande rumeur à la censure. On eût dit - que ces observations pouvaient empêcher d’obtenir, et surtout de - demander des places. - -Les législateurs anciens faisaient un devoir aux citoyens de se mêler -des intérêts politiques. La religion chrétienne doit inspirer une -disposition d’une tout autre nature, celle d’obéir à l’autorité, mais de -se tenir éloigné des affaires de l’État quand elles peuvent compromettre -la conscience. La différence qui existe entre les gouvernements anciens -et les gouvernements modernes explique cette opposition dans la manière -de considérer les relations des hommes envers leur patrie. - -La science politique des anciens était intimement unie avec la religion -et la morale, l’état social était un corps plein de vie. Chaque individu -se considérait comme l’un de ses membres. La petitesse des États, le -nombre des esclaves qui resserrait encore de beaucoup celui des -citoyens, tout faisait un devoir d’agir pour une patrie qui avait besoin -de chacun de ses fils. Les magistrats, les guerriers, les artistes, les -philosophes, et presque les dieux, se mêlaient sur la place publique, et -les mêmes hommes tour à tour gagnaient une bataille, exposaient un -chef-d’œuvre, donnaient des lois à leur pays, ou cherchaient à découvrir -celles de l’univers. - -Si l’on en excepte le très petit nombre de gouvernements libres, la -grandeur des États chez les modernes, et la concentration du pouvoir des -monarques, ont rendu, pour ainsi dire, la politique toute négative. Il -s’agit de ne pas se nuire les uns aux autres, et le gouvernement est -chargé de cette haute police, qui doit permettre à chacun de jouir des -avantages de la paix et de l’ordre social, en achetant cette sécurité -par de justes sacrifices. Le divin législateur des hommes commandait -donc la morale la plus adaptée à la situation du monde sous l’empire -romain, quand il faisait une loi du payement des tributs et de la -soumission au gouvernement, dans tout ce que le devoir ne défend pas; -mais il conseillait aussi avec la plus grande force la vie privée. - -Les hommes qui veulent toujours mettre en théorie leurs penchants -individuels confondent habilement la morale antique et la morale -chrétienne;--il faut, disent-ils comme les anciens, servir sa patrie, -n’être pas un citoyen inutile dans l’État;--il faut, disent-ils comme -les chrétiens, se soumettre au pouvoir établi par la volonté de -Dieu.--C’est ainsi que le mélange du système de l’inertie et de celui de -l’action produit une double immoralité, tandis que pris séparément, l’un -et l’autre avaient droit au respect. L’activité des citoyens grecs et -romains, telle qu’elle pouvait s’exercer dans une république, était une -noble vertu. La force d’inertie chrétienne est aussi une vertu, et d’une -grande force; car le christianisme qu’on accuse de faiblesse est -invincible selon son esprit, c’est-à-dire dans l’énergie du refus. Mais -l’égoïsme patelin des hommes ambitieux leur enseigne l’art de combiner -les raisonnements opposés, afin de se mêler de tout comme un païen et de -se soumettre à tout comme un chrétien. - - L’univers, mon ami, ne pense point à toi, - -est ce qu’on peut dire maintenant à tout l’univers, les phénomènes -exceptés. Ce serait une vanité bien ridicule que de motiver dans tous -les cas l’activité politique par le prétexte de l’utilité dont on peut -être à son pays. Cette utilité n’est presque jamais qu’un nom pompeux -dont on revêt son intérêt personnel. - -L’art des sophistes a toujours été d’opposer les devoirs les uns aux -autres. L’on ne cesse d’imaginer les circonstances dans lesquelles cette -affreuse perplexité pourrait exister. La plupart des fictions -dramatiques sont fondées là-dessus. Toutefois la vie réelle est plus -simple, l’on y voit souvent les vertus en combat avec les intérêts; mais -peut-être est-il vrai que jamais l’honnête homme, dans aucune occasion, -n’a pu douter de ce que le devoir lui commandait. La voix de la -conscience est si délicate qu’il est facile de l’étouffer; mais elle est -si pure, qu’il est impossible de la méconnaître. - -Une devise connue contient, sous une forme simple, toute la théorie de -la morale: _Fais ce que dois, advienne que pourra_. Quand on établit, au -contraire, que la probité d’un homme public consiste à tout sacrifier -aux avantages temporels de sa nation, alors il peut se trouver beaucoup -d’occasions où par moralité on serait immoral. Ce sophisme est aussi -contradictoire dans le fond que dans la forme: ce serait traiter la -vertu comme une science conjecturale et tout à fait soumise aux -circonstances dans son application. Que Dieu garde le cœur humain d’une -telle responsabilité! Les lumières de notre esprit sont trop incertaines -pour que nous soyons en état de juger du moment où les éternelles lois -du devoir pourraient êtres suspendues; ou plutôt ce moment n’existe pas. - -S’il était une fois généralement reconnu que l’intérêt national lui-même -doit être subordonné aux pensées plus hautes dont la vertu se compose, -combien l’homme consciencieux serait à l’aise! comme tout lui paraîtrait -clair en politique, tandis qu’auparavant une hésitation continuelle le -faisait trembler à chaque pas! C’est cette hésitation même qui a fait -regarder les honnêtes gens comme incapables des affaires d’État; on les -accusait de pusillanimité, de timidité, de crainte, et l’on appelait -ceux qui sacrifiaient légèrement le faible au puissant, et leurs -scrupules à leurs intérêts, des hommes d’_une nature énergique_. C’est -pourtant une énergie facile que celle qui tend à notre propre avantage, -ou même à celui d’une faction dominante: car tout ce qui se fait dans le -sens de la multitude est toujours de la faiblesse, quelque violent que -cela paraisse. - -L’espèce humaine demande à grands cris qu’on sacrifie tout à son -intérêt, et finit par compromettre cet intérêt, à force de vouloir y -tout immoler; mais il serait temps de lui dire que son bonheur même, -dont on s’est tant servi comme prétexte, n’est sacré que dans ses -rapports avec la morale; car sans elle qu’importeraient tous à chacun? -Quand une fois l’on s’est dit qu’il faut sacrifier la morale à l’intérêt -national, on est bien près de resserrer de jour en jour le sens du mot -nation, et d’en faire d’abord ses partisans, puis ses amis, puis sa -famille, qui n’est qu’un terme décent pour se désigner soi-même. - - - - -CHAPITRE XIV - -Du principe de la morale, dans la nouvelle philosophie allemande. - - -La philosophie idéaliste tend par sa nature à réfuter la morale fondée -sur l’intérêt particulier ou national; elle n’admet point que le bonheur -temporel soit le but de notre existence, et, ramenant tout à la vie de -l’âme, c’est à l’exercice de la volonté et de la vertu qu’elle rapporte -nos actions et nos pensées. Les ouvrages que Kant a écrits sur la morale -ont une réputation au moins égale à ceux qu’il a composés sur la -métaphysique. - -Deux penchants distincts, dit-il, se manifestent dans l’homme: l’intérêt -personnel, qui lui vient de l’attrait des sensations, et la justice -universelle, qui tient à ses rapports avec le genre humain et la -Divinité; entre ces deux mouvements la conscience décide; elle est comme -Minerve, qui faisait pencher la balance lorsque les voix étaient -partagées dans l’aréopage. Les opinions les plus opposées n’ont-elles -pas des faits pour appui? Le pour et le contre ne seraient-ils pas -également vrais, si la conscience ne portait pas en elle la suprême -certitude? - -L’homme placé entre des arguments visibles et presque égaux, que lui -adressent en faveur du bien et du mal les circonstances de la vie, -l’homme a reçu du ciel, pour se décider, le sentiment du devoir. Kant -cherche à démontrer que ce sentiment est la condition nécessaire de -notre être moral, la vérité qui a précédé toutes celles dont on acquiert -la connaissance par la vie. Peut-on nier que la conscience n’ait bien -plus de dignité quand on la croit une puissance innée, que quand on voit -en elle une faculté acquise, comme toutes les autres, par l’expérience -et l’habitude? et c’est en cela surtout que la métaphysique idéaliste -exerce une grande influence sur la conduite morale de l’homme: elle -attribue la même force primitive à la notion du devoir qu’à celle de -l’espace et du temps, et les considérant toutes deux comme inhérentes à -notre nature, elle n’admet pas plus de doute sur l’une que sur l’autre. - -Toute estime pour soi-même et pour les autres doit être fondée sur les -rapports qui existent entre les actions et la loi du devoir; cette loi -ne tient en rien au besoin du bonheur; au contraire, elle est souvent -appelée à le combattre. Kant va plus loin encore; il affirme que le -premier effet du pouvoir de la vertu est de causer une noble peine par -les sacrifices qu’elle exige. - -La destination de l’homme sur cette terre n’est pas le bonheur, mais le -perfectionnement. C’est en vain que, par un jeu puéril, on dirait que le -perfectionnement est le bonheur; nous sentons clairement la différence -qui existe entre les jouissances et les sacrifices; et si le langage -voulait adopter les mêmes termes pour des idées si peu semblables, le -jugement naturel ne s’y laisserait pas tromper. - -On a beaucoup dit que la nature humaine tendait au bonheur: c’est là son -instinct involontaire; mais son instinct réfléchi, c’est la vertu. En -donnant à l’homme très peu d’influence sur son propre bonheur, et des -moyens sans nombre de se perfectionner, l’intention du Créateur n’a pas -été sans doute que l’objet de notre vie fût un but presque -impossible.--Consacrez toutes vos forces à vous rendre heureux, modérez -votre caractère, si vous le pouvez, de manière que vous n’éprouviez pas -ces vagues désirs auxquels rien ne peut suffire; et, malgré toute cette -sage combinaison de l’égoïsme, vous serez malade, vous serez ruiné, vous -serez emprisonné, et tout l’édifice de vos soins pour vous-même sera -renversé. - -L’on répond à cela:--Je serai si circonspect que je n’aurai point -d’ennemis.--Soit, vous n’aurez point à vous reprocher de généreuses -imprudences; mais on a vu quelquefois les moins courageux -persécutés.--Je ménagerai si bien ma fortune, que je la conserverai.--Je -le crois; mais il y a des désastres universels, qui n’épargnent pas même -ceux qui ont eu pour principe de ne jamais s’exposer pour les autres, et -la maladie et les accidents de toute espèce disposent de notre sort -malgré nous. Comment donc le but de notre liberté morale serait-il le -bonheur de cette courte vie, que le hasard, la souffrance, la vieillesse -et la mort mettent hors de notre puissance? Il n’en est pas de même du -perfectionnement; chaque jour, chaque heure, chaque minute peut y -contribuer; tous les événements heureux et malheureux y servent -également, et cette œuvre dépend en entier de nous, quelle que soit -notre situation sur la terre. - -La morale de Kant et de Fichte est très analogue à celle des stoïciens; -cependant, les stoïciens accordaient davantage à l’empire des qualités -naturelles; l’orgueil romain se retrouve dans leur manière de juger -l’homme. Les _Kantiens_ croient à l’action nécessaire et continuelle de -la volonté contre les mauvais penchants. Ils ne tolèrent point les -exceptions dans l’obéissance au devoir, et rejettent toutes les excuses -qui pourraient les motiver. - -L’opinion de Kant sur la véracité en est un exemple; il la considère -avec raison comme la base de toute morale. Quand le fils de Dieu s’est -appelé le Verbe, ou la Parole, peut-être voulait-il honorer ainsi dans -le langage l’admirable faculté de révéler ce qu’on pense. Kant a porté -le respect pour la vérité jusqu’au point de ne pas permettre qu’on la -trahît, lors même qu’un scélérat viendrait vous demander si votre ami -qu’il poursuit est caché dans votre maison. Il prétend qu’il ne faut -jamais se permettre dans aucune circonstance particulière ce qui ne -saurait être admis comme loi générale; mais, dans cette occasion, il -oublie qu’on pourrait faire une loi générale de ne sacrifier la vérité -qu’à une autre vertu; car, dès que l’intérêt personnel est écarté d’une -question, les sophismes ne sont plus à craindre, et la conscience -prononce sur toutes choses avec équité. - -La théorie de Kant, en morale, est sévère et quelquefois sèche, parce -qu’elle exclut la sensibilité. Il la regarde comme un reflet des -sensations, et comme devant conduire aux passions, dans lesquelles il -entre toujours de l’égoïsme; c’est à cause de cela qu’il n’admet pas -cette sensibilité pour guide, et qu’il place la morale sous la -sauvegarde de principes immuables. Il n’est rien de plus sévère que -cette doctrine; mais il y a une sévérité qui attendrit, alors même que -les mouvements du cœur lui sont suspects, et qu’elle essaie de les -bannir tous: quelque vigoureux que soit un moraliste, quand c’est à la -conscience qu’il s’adresse, il est sûr de nous émouvoir. Celui qui dit à -l’homme:--Trouvez tout en vous-même,--fait toujours naître dans l’âme -quelque chose de grand qui tient encore à la sensibilité même dont il -exige le sacrifice. Il faut distinguer, en étudiant la philosophie de -Kant, le sentiment de la sensibilité; il admet l’un comme juge des -vérités philosophiques; il considère l’autre comme devant être soumise à -la conscience. Le sentiment et la conscience sont employés dans ses -écrits comme des termes presque synonymes; mais la sensibilité se -rapproche davantage de la sphère des émotions, et par conséquent des -passions qu’elles font naître. - -On ne saurait se lasser d’admirer les écrits de Kant, dans lesquels la -suprême loi du devoir est consacrée; quelle chaleur vraie, quelle -éloquence animée, dans un sujet où d’ordinaire il ne s’agit que de -réprimer! On se sent pénétré d’un profond respect pour l’austérité d’un -vieillard philosophe, constamment soumis à cet invincible pouvoir de la -vertu, sans autre empire que la conscience, sans autres armes que les -remords, sans autres trésors à distribuer que les jouissances -intérieures de l’âme; jouissances dont on ne peut même donner l’espoir -pour motif, puisqu’on ne les comprend qu’après les avoir éprouvées. - -Parmi les philosophes allemands, des hommes non moins vertueux que Kant, -et qui se rapprochent davantage de la religion par leurs penchants, ont -attribué au sentiment religieux l’origine de la loi morale. Ce sentiment -ne saurait être de la nature de ceux qui peuvent devenir une passion. -Sénèque en a dépeint le calme et la profondeur, quand il a dit: _Dans le -sein de l’homme vertueux, je ne sais quel dieu, mais il habite un dieu._ - -Kant a prétendu que c’était altérer la pureté désintéressée de la -morale, que de donner pour but à nos actions la perspective d’une vie -future; plusieurs écrivains allemands l’ont parfaitement réfuté à cet -égard; en effet, l’immortalité céleste n’a nul rapport avec les peines -et les récompenses que l’on conçoit sur cette terre; le sentiment qui -nous fait aspirer à l’immortalité est aussi désintéressé que celui qui -nous ferait trouver notre bonheur dans le dévouement à celui des autres; -car les prémices de la félicité religieuse, c’est le sacrifice de -nous-mêmes; ainsi donc elle écarte nécessairement toute espèce -d’égoïsme. - -Quelque effort qu’on fasse, il faut en revenir à reconnaître que la -religion est le véritable fondement de la morale; c’est l’objet sensible -et réel au dedans de nous, qui peut seul détourner nos regards des -objets extérieurs. Si la piété ne causait pas des émotions sublimes, qui -sacrifierait même des plaisirs, quelque vulgaires qu’ils fussent, à la -froide dignité de la raison? Il faut commencer l’histoire intime de -l’homme par la religion ou par la sensation, car il n’y a de vivant que -l’une ou l’autre. La morale fondée sur l’intérêt personnel serait aussi -évidente qu’une vérité mathématique, qu’elle n’en exercerait pas plus -d’empire sur les passions, qui foulent aux pieds tous les calculs; il -n’y a qu’un sentiment qui puisse triompher d’un sentiment, la nature -violente ne saurait être dominée que par la nature exaltée. Le -raisonnement, dans de pareils cas, ressemble au maître d’école de La -Fontaine; personne ne l’écoute, et tout le monde crie au secours. - -Jacobi, comme je le montrerai dans l’analyse de ses ouvrages, a combattu -les arguments dont Kant se sert pour ne pas admettre le sentiment -religieux comme base de la morale. Il croit, au contraire, que la -Divinité se révèle à chaque homme en particulier, comme elle s’est -révélée au genre humain, lorsque les prières et les œuvres ont préparé -le cœur à la comprendre. Un autre philosophe affirme que l’immortalité -commence déjà sur cette terre, pour celui qui désire et qui sent en -lui-même le goût des choses éternelles; un autre, que la nature fait -entendre la volonté de Dieu à l’homme, et qu’il y a dans l’univers une -voix gémissante et captive, qui l’invite à délivrer le monde et -lui-même, en combattant le principe du mal sous toutes ses apparences -funestes. Ces divers systèmes tiennent à l’imagination de chaque -écrivain, et sont adoptés par ceux qui sympathisent avec lui; mais la -direction générale de ces opinions est toujours la même: affranchir -l’âme de l’influence des objets extérieurs, placer l’empire de nous en -nous-mêmes, et donner à cet empire le devoir pour loi, et pour espérance -une autre vie. - -Sans doute, les vrais chrétiens ont enseigné de tout temps la même -doctrine: mais ce qui distingue la nouvelle école allemande, c’est de -réunir à tous ces sentiments dont on voulait faire le partage des -simples et des ignorants, la plus haute philosophie et les connaissances -les plus positives. Le siècle orgueilleux était venu nous dire que le -raisonnement et les sciences détruisaient toutes les perspectives de -l’imagination, toutes les terreurs de la conscience, toutes les -croyances du cœur, et l’on rougissait de la moitié de son être déclarée -faible et presque insensée; mais ils sont arrivés ces hommes qui, à -force de penser, ont trouvé la théorie de toutes les impressions -naturelles; et, loin de vouloir les étouffer, ils nous ont fait -découvrir la noble source dont elles sortent. Les moralistes allemands -ont relevé le sentiment et l’enthousiasme des dédains d’une raison -tyrannique qui comptait comme richesse tout ce qu’elle avait anéanti, et -mettait sur le lit de Procruste l’homme et la nature, afin d’en -retrancher ce que la philosophie matérialiste ne pouvait comprendre! - - - - -CHAPITRE XV - -De la morale scientifique. - - -On a voulu tout démontrer, depuis que le goût des sciences exactes s’est -emparé des esprits; et le calcul des probabilités permettant de -soumettre l’incertain même à des règles, l’on s’est flatté de résoudre -mathématiquement toutes les difficultés que présentaient les questions -les plus délicates, et de faire ainsi régner l’algèbre sur l’univers. -Des philosophes, en Allemagne, ont aussi prétendu donner à la morale les -avantages d’une science rigoureusement prouvée dans ses principes comme -dans ses conséquences, et qui n’admet ni objection ni exception, dès -qu’on en adopte la première base. Kant et Fichte ont essayé ce travail -métaphysique, et Schleiermacher, le traducteur de Platon, et l’auteur de -plusieurs discours sur la religion, dont nous parlerons dans la section -suivante, a publié un livre très profond sur l’examen des diverses -morales, considérées comme science. Il voudrait en trouver une dont tous -les raisonnements fussent parfaitement enchaînés, dont le principe -contînt toutes les conséquences, et dont chaque conséquence fît -reparaître le principe; mais, jusqu’à présent, il ne semble pas que ce -but puisse être atteint. - -Les anciens ont aussi voulu faire une science de la morale, mais ils -comprenaient dans cette science les lois et le gouvernement; en effet, -il est impossible de fixer d’avance tous les devoirs de la vie, quand on -ignore ce que la législation et les mœurs du pays où l’on est peuvent -exiger; c’est d’après ce point de vue que Platon a imaginé sa -république. L’homme entier y est considéré sous le rapport de la -religion, de la politique et de la morale; mais, comme cette république -ne saurait exister, on ne peut concevoir comment, au milieu des abus de -la société humaine, un code de morale, quel qu’il fût, pourrait se -passer de l’interprétation habituelle de la conscience. Les philosophes -recherchent la forme scientifique en toutes choses; on dirait qu’ils se -flattent d’enchaîner ainsi l’avenir, et de se soustraire entièrement au -joug des circonstances; mais ce qui nous en affranchit, c’est notre âme, -c’est la sincérité de notre amour intime pour la vertu. La science de la -morale n’enseigne pas plus à être un honnête homme, dans toute la -magnificence de ce mot, que la géométrie à dessiner, ni la poétique à -trouver des fictions heureuses. - -Kant, qui avait reconnu la nécessité du sentiment dans les vérités -métaphysiques, a voulu s’en passer dans la morale, et il n’a jamais pu -établir, d’une manière incontestable, qu’un grand fait du cœur humain, -c’est que la morale a le devoir et non l’intérêt pour base; mais, pour -connaître le devoir, il faut en appeler à sa conscience et à la -religion. Kant, en écartant la religion des motifs de la morale, ne -pouvait voir dans la conscience qu’un juge, et non une voix divine; -aussi n’a-t-il cessé de présenter à ce juge des questions épineuses; les -solutions qu’il en a données, et qu’il croyait évidentes, n’en ont pas -moins été attaquées de mille manières; car ce n’est jamais que par le -sentiment qu’on arrive à l’unanimité d’opinion parmi les hommes. - -Quelques philosophes allemands ayant reconnu l’impossibilité de rédiger -en lois toutes les affections qui composent notre être, et de faire une -science, pour ainsi dire, de tous les mouvements du cœur, se sont -contentés d’affirmer que la morale consistait dans l’harmonie avec -soi-même. Sans doute, quand on n’a pas de remords, il est probable qu’on -n’est pas criminel, et, quand même on commettrait des fautes d’après -l’opinion des autres, si d’après la sienne on a fait son devoir, on -n’est pas coupable; mais il ne faut pas se fier cependant à ce -contentement de soi-même, qui semble devoir être la meilleure preuve de -la vertu. Il y a des hommes qui sont parvenus à prendre leur orgueil -pour de la conscience; le fanatisme est, pour d’autres, un mobile -désintéressé qui justifie tout à leurs propres yeux: enfin l’habitude du -crime donne à de certains caractères un genre de force qui les -affranchit du repentir, au moins tant qu’ils ne sont pas atteints par -l’infortune. - -Il ne s’ensuit pas de cette impossibilité de trouver une science de la -morale, ou des signes universels auxquels on puisse reconnaître si ses -prétextes sont observés, qu’il n’y ait pas des devoirs positifs qui -doivent nous servir de guides; mais comme il y a dans la destinée de -l’homme nécessité et liberté, il faut que dans sa conduite il y ait -aussi l’inspiration et la règle; rien de ce qui tient à la vertu ne peut -être ni tout à fait arbitraire, ni tout à fait fixé: aussi, l’une des -merveilles de la religion est-elle de réunir au même degré l’élan de -l’amour et la soumission à la loi; le cœur de l’homme est ainsi tout à -la fois satisfait et dirigé. - -Je ne rendrai point compte ici de tous les systèmes de morale -scientifique qui ont été publiés en Allemagne; il en est de tellement -subtils, que, bien qu’ils traitent de notre propre nature, on ne sait -sur quoi s’appuyer pour les concevoir. Les philosophes français ont -rendu la morale singulièrement aride, en rapportant tout à l’intérêt -personnel. Quelques métaphysiciens allemands sont arrivés au même -résultat, en fondant néanmoins toute leur doctrine sur les sacrifices. -Ni les systèmes matérialistes, ni les systèmes abstraits ne peuvent -donner une idée complète de la vertu. - - - - -CHAPITRE XVI - -Jacobi. - - -Il est difficile de rencontrer, dans aucun pays, un homme de lettres -d’une nature plus distinguée que celle de Jacobi; avec tous les -avantages de la figure et de la fortune, il s’est voué depuis sa -jeunesse, depuis quarante années, à la méditation. La philosophie est -d’ordinaire une consolation ou un asile; mais celui qui la choisit, -quand toutes les circonstances lui promettent de grands succès dans le -monde, n’en est que plus digne de respect. Entraîné par son caractère à -reconnaître la puissance du sentiment, Jacobi s’est occupé des idées -abstraites, surtout pour montrer leur insuffisance. Ses écrits sur la -métaphysique sont très estimés en Allemagne; cependant c’est surtout -comme grand moraliste que sa réputation est universelle. - -Il a combattu le premier la morale fondée sur l’intérêt, et, donnant -pour principe à la sienne le sentiment religieux, considéré -philosophiquement, il s’est fait une doctrine distincte de celle de -Kant, qui rapporte tout à l’inflexible loi du devoir, et de celle des -nouveaux métaphysiciens qui cherchent, comme je viens de le dire, le -moyen d’appliquer la rigueur scientifique à la théorie de la vertu. - -Schiller, dans une épigramme contre le système de Kant en morale, dit: -«Je trouve du plaisir à servir mes amis; il m’est agréable d’accomplir -mes devoirs: cela m’inquiète, car alors je ne suis pas vertueux». Cette -plaisanterie porte avec elle un sens profond; car, quoique le bonheur ne -doive jamais être le but de l’accomplissement du devoir, néanmoins la -satisfaction intérieure qu’il nous cause est précisément ce qu’on peut -appeler la béatitude de la vertu: ce mot de béatitude a perdu quelque -chose de sa dignité; mais il faut pourtant revenir à s’en servir, car on -a besoin d’exprimer le genre d’impressions qui fait sacrifier le -bonheur, ou du moins le plaisir, à un état de l’âme plus doux et plus -pur. - -En effet, si le sentiment ne seconde pas la morale, comment se -ferait-elle obéir? comment unir ensemble, si ce n’est par le sentiment, -la raison et la volonté, lorsque cette volonté doit faire plier nos -passions? Un penseur allemand a dit _qu’il n’y avait d’autre philosophie -que la religion chrétienne_, et ce n’est certainement pas pour exclure -la philosophie qu’il s’est exprimé ainsi, c’est parce qu’il était -convaincu que les idées les plus hautes et les plus profondes -conduisaient à découvrir l’accord singulier de cette religion avec la -nature de l’homme. Entre ces deux classes de moralistes, celle qui, -comme Kant et d’autres plus abstraits encore, veut rapporter toutes les -actions de la morale à des préceptes immuables, et celle qui, comme -Jacobi, proclame qu’il faut tout abandonner à la décision du sentiment, -le christianisme semble indiquer le point merveilleux où la loi positive -n’exclut pas l’inspiration du cœur, ni cette inspiration la loi -positive. - -Jacobi, qui a tant de raisons de se confier dans la pureté de sa -conscience, a eu tort de poser en principe qu’on doit s’en remettre -entièrement à ce que le mouvement de l’âme peut nous conseiller; la -sécheresse de quelques écrivains intolérants, qui n’admettent ni -modification ni indulgence dans l’application de quelques préceptes, a -jeté Jacobi dans l’excès contraire. - -Quand les moralistes français sont sévères, ils le sont à un degré qui -tue le caractère individuel dans l’homme; il est dans l’esprit de la -nation d’aimer en tout l’autorité. Les philosophes allemands, et Jacobi -principalement, respectent ce qui constitue l’existence particulière de -chaque être, et jugent les actions à leur source, c’est-à-dire d’après -l’impulsion bonne ou mauvaise qui les a causées. Il y a mille moyens -d’être un très mauvais homme, sans blesser aucune loi reçue, comme on -peut faire une détestable tragédie, en observant toutes les règles et -toutes les convenances théâtrales. Quand l’âme n’a pas l’élan naturel, -elle voudrait savoir ce qu’on doit dire et ce qu’on doit faire dans -chaque circonstance, afin d’être quitte envers elle-même et envers les -autres, en se soumettant à ce qui est ordonné. La loi, cependant, ne -peut apprendre en morale, comme en poésie, que ce qu’il ne faut pas -faire; mais en toutes choses, ce qui est bon et sublime ne nous est -révélé que par la divinité de notre cœur. - -L’utilité publique, telle que je l’ai développée dans les chapitres -précédents, pourrait conduire à être immoral par moralité. Dans les -rapports privés, au contraire, il peut arriver quelquefois qu’une -conduite parfaite selon le monde vienne d’un mauvais principe, -c’est-à-dire qu’elle tienne à quelque chose d’aride, de haineux et -d’impitoyable. Les passions naturelles et les talents supérieurs -déplaisent à ces personnes qu’on honore trop facilement du nom de -sévères: elles se saisissent de leur moralité, qu’elles disent venir de -Dieu, comme un ennemi prendrait l’épée du père pour en frapper les -enfants. - -Cependant, l’aversion de Jacobi contre l’inflexible rigueur de la loi le -fait aller trop loin pour s’en affranchir. «Oui, dit-il, je mentirais -comme Desdemona mourante[17]; je tromperais comme Oreste, quand il -voulait mourir à la place de Pylade, j’assassinerais comme Timoléon; je -serais parjure comme Épaminondas et comme Jean de Witt; je me -déterminerais au suicide comme Caton; je serais sacrilège comme David; -car j’ai la certitude en moi-même qu’en pardonnant à ces fautes selon la -lettre l’homme exerce le droit souverain que la majesté de son être lui -confère; il appose le sceau de sa dignité, le sceau de sa divine nature, -sur la grâce qu’il accorde. - - [17] Desdemona, afin de sauver à son époux la honte et le danger du - forfait qu’il vient de commettre, déclare, en mourant, que c’est - elle qui s’est tuée. - -«Si vous voulez établir un système universel et rigoureusement -scientifique, il faut que vous soumettiez la conscience à ce système qui -a pétrifié la vie: cette conscience doit devenir sourde, muette et -insensible; il faut arracher jusqu’aux moindres restes de sa racine, -c’est-à-dire du cœur de l’homme. Oui, aussi vrai que vos formules -métaphysiques vous tiennent lieu d’Apollon et des Muses, ce n’est qu’en -faisant taire votre cœur que vous pourrez vous conformer implicitement -aux lois sans exception, et que vous adopterez l’obéissance raide et -servile qu’elles demandent: alors la conscience ne servira qu’à vous -enseigner, comme un professeur dans la chaire, ce qui est vrai au dehors -de vous; et ce fanal intérieur ne sera bientôt plus qu’une main de bois -qui, sur les grands chemins, indique la route aux voyageurs». - -Jacobi est si bien guidé par ses propres sentiments, qu’il n’a peut-être -pas assez réfléchi aux conséquences de cette morale pour le commun des -hommes. Car, que répondre à ceux qui prétendraient, en s’écartant du -devoir, qu’ils obéissent aux mouvements de leur conscience? Sans doute -on pourra découvrir qu’ils sont hypocrites en parlant ainsi; mais on -leur a fourni l’argument qui peut servir à les justifier, quoi qu’ils -fassent; et c’est beaucoup pour les hommes d’avoir des phrases à dire en -faveur de leur conduite: ils s’en servent d’abord pour tromper les -autres, et finissent par se tromper eux-mêmes. - -Dira-t-on que cette doctrine indépendante ne peut convenir qu’aux -caractères vraiment vertueux? Il ne doit point y avoir de privilèges -même pour la vertu; car du moment qu’elle en désire, il est probable -qu’elle n’en mérite plus. Une égalité sublime règne dans l’empire du -devoir, et il se passe quelque chose au fond du cœur humain, qui donne à -chaque homme, quand il le veut sincèrement, le moyen d’accomplir tout ce -que l’enthousiasme inspire, sans sortir des bornes de la loi chrétienne, -qui est aussi l’œuvre d’un saint enthousiasme. - -La doctrine de Kant peut être, en effet, considérée comme trop sèche, -parce qu’il n’y donne pas assez d’influence à la religion; mais il ne -faut pas s’étonner qu’il ait été porté à ne pas faire du sentiment la -base de sa morale, dans un temps où il s’était répandu, en Allemagne -surtout, une affectation de sensibilité qui affaiblissait nécessairement -le ressort des esprits et des caractères. Un génie tel que celui de Kant -devait avoir pour but de retremper les âmes. - -Les moralistes allemands de la nouvelle école, si purs dans leurs -sentiments, à quelques systèmes abstraits qu’ils s’abandonnent, peuvent -être divisés en trois classes: ceux qui, comme Kant et Fichte, ont voulu -donner à la loi du devoir une théorie scientifique et une application -inflexible; ceux, à la tête desquels Jacobi doit être placé, qui -prennent le sentiment religieux et la conscience naturelle pour guides, -et ceux qui, faisant de la révélation la base de leur croyance, veulent -réunir le sentiment et le devoir, et cherchent à les lier ensemble par -une interprétation philosophique. Ces trois classes de moralistes -attaquent tous également la morale fondée sur l’intérêt personnel. Elle -n’a presque plus de partisans en Allemagne; on peut y faire le mal, mais -du moins on y laisse intacte la théorie du bien. - - - - -CHAPITRE XVII - -De Woldemar. - - -Le roman de _Woldemar_ est l’ouvrage du même philosophe Jacobi dont j’ai -parlé dans le chapitre précédent. Cet ouvrage renferme des discussions -philosophiques, dans lesquelles les systèmes de morale que professaient -les écrivains français sont vivement attaqués, et la doctrine de Jacobi -y est développée avec une admirable éloquence. Sous ce rapport, -_Woldemar_ est un très beau livre; mais, comme roman, je n’en aime ni la -marche ni le but. - -L’auteur qui, comme philosophe, rapporte toute la destinée humaine au -sentiment, peint, ce me semble, dans son ouvrage, la sensibilité -autrement qu’elle n’est en effet. Une délicatesse exagérée, ou plutôt -une façon bizarre de concevoir le cœur humain, peut intéresser en -théorie, mais non quand on la met en action, et qu’on en veut faire -ainsi quelque chose de réel. - -Woldemar ressent une amitié vive pour une personne qui ne veut pas -l’épouser, quoiqu’elle partage son sentiment. Il se marie avec une femme -qu’il n’aime pas, parce qu’il croit trouver en elle un caractère soumis -et doux, qui convient au mariage. A peine l’a-t-il épousée, qu’il est au -moment de se livrer à l’amour qu’il éprouve pour l’autre. Celle qui n’a -pas voulu s’unir à lui l’aime toujours, mais elle est révoltée de l’idée -qu’il puisse avoir de l’amour pour elle; et cependant elle veut vivre -auprès de lui, soigner ses enfants, traiter sa femme en sœur, et ne -connaître les affections de la nature que par la sympathie de l’amitié. -C’est ainsi qu’une pièce de Gœthe, assez vantée, _Stella_, finit par la -résolution que prennent deux femmes qui ont des liens sacrés avec le -même homme, de vivre chez lui toutes deux en bonne intelligence. De -telles inventions ne réussissent en Allemagne que parce qu’il y a -souvent dans ce pays plus d’imagination que de sensibilité. Les âmes du -Midi n’entendraient rien à cet héroïsme de sentiment: la passion est -dévouée, mais jalouse; et la prétendue délicatesse qui sacrifie l’amour -à l’amitié, sans que le devoir le commande, n’est que de la froideur -maniérée. - -C’est un système tout factice que ces générosités aux dépens de l’amour. -Il ne faut admettre ni tolérance, ni partage, dans un sentiment qui -n’est sublime que parce qu’il est, comme la maternité, comme la -tendresse filiale, exclusif et tout-puissant. On ne doit pas se mettre -par son choix dans une situation où la morale et la sensibilité ne sont -pas d’accord; car ce qui est involontaire est si beau, qu’il est affreux -d’être condamné à se commander toutes ses actions, et à vivre avec -soi-même comme avec sa victime. - -Ce n’est assurément ni par hypocrisie, ni par sécheresse d’âme, qu’un -génie bon et vrai a imaginé, dans le roman de _Woldemar_, des situations -où chaque personnage immole le sentiment par le sentiment, et cherche -avec soin une raison de ne pas aimer ce qu’il aime. Mais Jacobi, ayant -éprouvé dès sa jeunesse un vif penchant pour tous les genres -d’enthousiasme, a cherché dans les liens du cœur une mysticité -romanesque très ingénieusement exprimée, mais peu naturelle. - -Il me semble que Jacobi entend moins bien l’amour que la religion, parce -qu’il veut trop les confondre; il n’est pas vrai que l’amour puisse, -comme la religion, trouver tout son bonheur dans l’abnégation du bonheur -même. L’on altère l’idée qu’on doit avoir de la vertu, quand on la fait -consister dans une exaltation sans but, et dans des sacrifices sans -nécessité. Tous les personnages du roman de Jacobi luttent sans cesse de -générosité aux dépens de l’amour; non seulement cela n’arrive guère dans -la vie, mais cela n’est pas même beau, quand la vertu ne l’exige pas; -car les sentiments forts et passionnés honorent la nature humaine, et la -religion n’est si imposante que parce qu’elle peut triompher de tels -sentiments. Aurait-il fallu que Dieu même daignât parler à notre cœur, -s’il n’y avait trouvé que des affections débonnaires auxquelles il fût -si facile de renoncer? - - - - -CHAPITRE XVIII - -De la disposition romanesque dans les affections du cœur. - - -Les philosophes anglais ont fondé, comme nous l’avons dit, la vertu sur -le sentiment, ou plutôt sur le sens moral; mais ce système n’a nul -rapport avec la moralité _sentimentale_ dont il est ici question; cette -moralité, dont le nom et l’idée n’existent guère qu’en Allemagne, n’a -rien de philosophique; elle fait seulement un devoir de la sensibilité, -et porte à mésestimer ceux qui n’en ont pas. - -Sans doute la puissance d’aimer tient de très près à la morale et à la -religion; il se peut donc que notre répugnance pour les âmes froides et -dures soit un instinct sublime, un instinct qui nous avertit que de tels -êtres, alors même que leur conduite est estimable, agissent -mécaniquement ou par calcul, mais sans qu’il puisse jamais exister entre -eux et nous aucune sympathie. En Allemagne, où l’on veut réduire en -préceptes toutes les impressions, on a considéré comme immoral ce qui -n’était pas sensible et même romanesque. Werther avait tellement mis en -vogue les sentiments exaltés, que presque personne n’eût osé se montrer -sec et froid, quand même on aurait eu ce caractère naturellement. De là -cet _enthousiasme obligé_ pour la lune, les forêts, la campagne et la -solitude; de là ces maux de nerfs, ces sons de voix maniérés, ces -regards qui veulent être vus, tout cet appareil enfin de la sensibilité, -que dédaignent les âmes fortes et sincères. - -L’auteur de _Werther_ s’est moqué le premier de ces affectations; -néanmoins, comme il faut qu’il y ait en tout pays des ridicules, -peut-être vaut-il mieux qu’ils consistent dans l’exagération un peu -niaise de ce qui est bon, que dans l’élégante prétention à ce qui est -mal. Le désir du succès étant invincible dans les hommes, et encore plus -dans les femmes, les prétentions de la médiocrité sont un signe certain -du goût dominant à telle époque et dans telle société; les mêmes -personnes qui se faisaient _sentimentales_ en Allemagne, se seraient -montrées ailleurs légères et dédaigneuses. - -L’extrême susceptibilité du caractère des Allemands est une des grandes -causes de l’importance qu’ils attachent aux moindres nuances du -sentiment, et cette susceptibilité tient souvent à la vérité des -affections. Il est aisé d’être ferme quand on n’est pas sensible: la -seule qualité nécessaire alors, c’est le courage; car il faut que _la -sévérité bien ordonnée commence par soi-même_; mais quand les preuves -d’intérêt que les autres nous refusent ou nous donnent influent -puissamment sur le bonheur, il est impossible que l’on n’ait pas mille -fois plus d’irritabilité dans le cœur que ceux qui exploitent leurs amis -comme un domaine, en cherchant seulement à les rendre profitables. - -Toutefois il faut se garder de ces codes de sentiments, si subtils et si -nuancés, que beaucoup d’écrivains allemands ont multipliés de tant de -manières, et dont leurs romans sont remplis. Les Allemands, il faut en -convenir, ne sont pas toujours parfaitement naturels. Certains de leur -loyauté, de leur sincérité dans tous les rapports réels de la vie, ils -sont tentés de regarder l’affectation du beau comme un culte envers le -bon, et de se permettre quelquefois en ce genre des exagérations qui -gâtent tout. - -Cette émulation de sensibilité entre quelques femmes et quelques -écrivains d’Allemagne, serait, dans le fond, assez innocente, si le -ridicule qu’on donne à l’affectation ne jetait pas toujours une sorte de -défaveur sur la sincérité même. Les hommes froids et égoïstes trouvent -un plaisir particulier à se moquer des attachements passionnés, et -voudraient faire passer pour factice tout ce qu’ils n’éprouvent pas. Il -y a même des personnes vraiment sensibles que l’exagération doucereuse -affadit sur leurs propres impressions, et qu’on blase sur le sentiment, -comme on pourrait les blaser sur la religion par les sermons ennuyeux et -les pratiques superstitieuses. - -On a tort d’appliquer les idées positives que nous avons sur le bien et -le mal aux délicatesses de la sensibilité. Accuser tel ou tel caractère -de ce qui lui manque à cet égard, c’est comme faire un crime de n’être -pas poète. La susceptibilité naturelle à ceux qui pensent plus qu’ils -n’agissent, peut les rendre injustes envers les personnes d’une autre -nature. Il faut de l’imagination pour deviner tout ce que le cœur peut -faire souffrir, et les meilleures gens du monde sont souvent lourds et -stupides à cet égard: ils vont à travers les sentiments, comme s’ils -marchaient sur des fleurs, en s’étonnant de les flétrir. N’y a-t-il pas -des hommes qui n’admirent pas Raphaël, qui entendent la musique sans -émotion, à qui l’Océan et les cieux ne paraissent que monotones? Comment -donc comprendraient-ils les orages de l’âme? - -Les caractères même les plus sensibles ne sont-ils pas quelquefois -découragés dans leurs espérances? ne peuvent-ils pas être saisis par une -sorte de sécheresse intérieure, comme si la Divinité se retirait d’eux? -Ils n’en restent pas moins fidèles à leurs affections; mais il n’y a -plus de parfums dans le temple, plus de musique dans le sanctuaire, plus -d’émotion dans le cœur. Souvent aussi le malheur commande de faire taire -en soi-même cette voix du sentiment, harmonieuse ou déchirante, selon -qu’elle s’accorde ou non avec la destinée. Il est donc impossible de -faire un devoir de la sensibilité, car ceux qui l’éprouvent en souffrent -assez pour avoir souvent le droit et le désir de la réprimer. - -Les nations ardentes ne parlent de la sensibilité qu’avec terreur; les -nations paisibles et rêveuses croient pouvoir l’encourager sans crainte. -Au reste, l’on n’a peut-être jamais écrit sur ce sujet avec une vérité -parfaite, car chacun veut se faire honneur de ce qu’il éprouve ou de ce -qu’il inspire. Les femmes cherchent à s’arranger comme un roman, et les -hommes comme une histoire; mais le cœur humain est encore bien loin -d’être pénétré dans ses relations les plus intimes. Une fois peut-être -quelqu’un dira sincèrement tout ce qu’il a senti, et l’on sera tout -étonné d’apprendre que la plupart des maximes et des observations sont -erronées, et qu’il y a une âme inconnue dans le fond de celle qu’on -raconte. - - - - -CHAPITRE XIX - -De l’amour dans le mariage. - - -C’est dans le mariage que la sensibilité est un devoir: dans toute autre -relation, la vertu peut suffire; mais dans celle où les destinées sont -entrelacées, où la même impulsion sert, pour ainsi dire, aux battements -de deux cœurs, il semble qu’une affection profonde est presque un lien -nécessaire. La légèreté des mœurs a introduit tant de chagrins entre les -époux, que les moralistes du dernier siècle s’étaient accoutumés à -rapporter toutes les jouissances du cœur à l’amour paternel et maternel, -et finissaient presque par ne considérer le mariage que comme la -condition requise pour jouir du bonheur d’avoir des enfants. Cela est -faux en morale, et plus faux encore en bonheur. - -Il est si aisé d’être bon pour ses enfants, qu’on ne doit pas en faire -un grand mérite. Dans leurs premières années, ils ne peuvent avoir de -volonté que celle de leurs parents; et dès qu’ils arrivent à la -jeunesse, ils existent par eux-mêmes. Justice et bonté composent les -principaux devoirs d’une relation que la nature rend si facile. Il n’en -est point ainsi des rapports avec cette moitié de nous, qui peut trouver -du bonheur ou du malheur dans les moindres de nos actions, de nos -regards et de nos pensées. C’est là seulement que la moralité peut -s’exercer tout entière: c’est aussi là qu’est la véritable source de la -félicité. - -Un ami du même âge, auprès duquel vous devez vivre et mourir; un ami -dont tous les intérêts sont les vôtres, dont toutes les perspectives -sont en commun avec vous, y compris celle de la tombe: voilà le -sentiment qui contient tout le sort. Quelquefois, il est vrai, vos -enfants, et plus souvent encore vos parents, deviennent vos compagnons -dans la vie; mais cette rare et sublime jouissance est combattue par les -lois de la nature, tandis que l’association du mariage est d’accord avec -toute l’existence humaine. - -D’où vient donc que cette association si sainte est si souvent profanée? -J’oserai le dire, c’est à l’inégalité singulière que l’opinion de la -société met entre les devoirs des deux époux qu’il faut s’en prendre. Le -christianisme a tiré les femmes d’un état qui ressemblait à l’esclavage. -L’égalité devant Dieu étant la base de cette admirable religion, elle -tend à maintenir l’égalité des droits sur la terre; la justice divine, -la seule parfaite, n’admet aucun genre de privilèges, et celui de la -force moins qu’aucun autre. Cependant, il est resté de l’esclavage des -femmes des préjugés qui, se combinant avec la grande liberté que la -société leur laisse, ont amené beaucoup de maux. - -On a raison d’exclure les femmes des affaires politiques et civiles; -rien n’est plus opposé à leur vocation naturelle que tout ce qui leur -donnerait des rapports de rivalité avec les hommes, et la gloire -elle-même ne saurait être pour une femme qu’un deuil éclatant du -bonheur. Mais si la destinée des femmes doit consister dans un acte -continuel de dévouement à l’amour conjugal, la récompense de ce -dévouement, c’est la scrupuleuse fidélité de celui qui en est l’objet. - -La religion ne fait aucune différence entre les devoirs des deux époux, -mais le monde en établit une grande; et de cette différence naît la ruse -dans les femmes, et le ressentiment dans les hommes. Quel est le cœur -qui peut se donner tout entier, sans vouloir un autre cœur aussi tout -entier? Qui donc accepte de bonne foi l’amitié pour prix de l’amour? qui -promet sincèrement la constance à qui ne veut pas être fidèle? Sans -doute la religion peut l’exiger, car elle seule a le secret de cette -contrée mystérieuse où les sacrifices sont des jouissances; mais qu’il -est injuste, l’échange que l’homme se propose de faire subir à sa -compagne! - -«Je vous aimerai, dit-il, avec passion deux ou trois ans, et puis, au -bout de ce temps, je vous parlerai raison». Et ce qu’ils appellent -raison, c’est le désenchantement de la vie. «Je montrerai dans ma maison -de la froideur et de l’ennui; je tâcherai de plaire ailleurs: mais vous -qui avez d’ordinaire plus d’imagination et de sensibilité que moi, vous -qui n’avez ni carrière ni distraction, tandis que le monde m’en offre de -toute espèce; vous qui n’existez que pour moi, tandis que j’ai mille -autres pensées, vous serez satisfaite de l’affection subordonnée, -glacée, partagée, qu’il me convient de vous accorder, et vous -dédaignerez tous les hommages qui exprimeraient des sentiments plus -exaltés et plus tendres». - -Quel injuste traité! tous les sentiments humains s’y refusent. Il existe -un contraste singulier entre les formes de respect envers les femmes, -que l’esprit chevaleresque a introduites en Europe, et la tyrannique -liberté que les hommes se sont adjugée. Ce contraste produit tous les -malheurs du sentiment, les attachements illégitimes, la perfidie, -l’abandon et le désespoir. Les nations germaniques ont été moins -atteintes que les autres par ces funestes effets; mais elles doivent -craindre à cet égard l’influence qu’exerce à la longue la civilisation -moderne. Il vaut mieux renfermer les femmes comme des esclaves, ne point -exciter leur esprit ni leur imagination, que de les lancer au milieu du -monde, et de développer toutes leurs facultés, pour leur refuser ensuite -le bonheur que ces facultés leur rendent nécessaire. - -Il y a dans un mariage malheureux une force de douleur qui dépasse -toutes les autres peines de ce monde. L’âme entière d’une femme repose -sur l’attachement conjugal: lutter seul contre le sort, s’avancer vers -le cercueil sans qu’un ami vous soutienne, sans qu’un ami vous regrette, -c’est un isolement dont les déserts de l’Arabie ne donnent qu’une faible -idée; et quand tout le trésor de vos jeunes années a été donné en vain, -quand vous n’espérez plus pour la fin de la vie le reflet de ces -premiers rayons, quand le crépuscule n’a plus rien qui rappelle -l’aurore, et qu’il est pâle et décoloré comme un spectre livide, -avant-coureur de la nuit, votre cœur se révolte, il vous semble qu’on -vous a privée des dons de Dieu sur la terre; et si vous aimez encore -celui qui vous traite en esclave, puisqu’il ne vous appartient pas et -qu’il dispose de vous, le désespoir s’empare de toutes les facultés, et -la conscience elle-même se trouble à force de malheur. - -Les femmes pourraient adresser à l’époux qui traite légèrement leur -destinée, ces deux vers d’une fable: - - Oui, c’est un jeu pour vous, - Mais c’est la mort pour nous. - -Et tant qu’il ne se fera pas dans les idées une révolution quelconque, -qui change l’opinion des hommes sur la constance que leur impose le lien -du mariage, il y aura toujours guerre entre les deux sexes, guerre -secrète, éternelle, rusée, perfide, et dont la moralité de tous les deux -souffrira. - -En Allemagne, il n’y a guère dans le mariage d’inégalité entre les deux -sexes; mais c’est parce que les femmes brisent aussi souvent que les -hommes les nœuds les plus saints. La facilité du divorce introduit dans -les rapports de famille une sorte d’anarchie qui ne laisse rien -subsister dans sa vérité ni dans sa force. Il vaut encore mieux, pour -maintenir quelque chose de sacré sur la terre, qu’il y ait dans le -mariage une esclave que deux esprits forts. - -La pureté de l’âme et de la conduite est la première gloire d’une femme. -Quel être dégradé ne serait-elle pas sans l’une et sans l’autre! Mais le -bonheur général et la dignité de l’espèce humaine ne gagneraient pas -moins peut-être à la fidélité de l’homme dans le mariage. En effet, qu’y -a-t-il de plus beau dans l’ordre moral qu’un jeune homme qui respecte -cet auguste lien? L’opinion ne l’exige pas de lui, la société le laisse -libre; une sorte de plaisanterie barbare s’attacherait à flétrir -jusqu’aux plaintes du cœur qu’il aurait brisé, car le blâme se tourne -facilement contre les victimes. Il est donc le maître, mais il s’impose -des devoirs; nul inconvénient ne peut résulter pour lui de ses fautes; -mais il craint le mal qu’il peut faire à celle qui s’est confiée à son -cœur, et la générosité l’enchaîne d’autant plus que la société le -dégage. - -La fidélité est commandée aux femmes par mille considérations diverses; -elles peuvent redouter les périls et les humiliations, suites -inévitables d’une erreur; la voix de la conscience est la seule qui se -fasse entendre à l’homme; il sait qu’il fait souffrir, il sait qu’il -flétrit par l’inconstance un sentiment qui doit se prolonger jusqu’à la -mort et se renouveler dans le ciel: seul avec lui-même, seul au milieu -des séductions de tous les genres, il reste pur comme un ange; car, si -les anges n’ont pas été représentés sous des traits de femme, c’est -parce que l’union de la force avec la pureté est plus belle et plus -céleste encore que la modestie même la plus parfaite dans un être -faible. - -L’imagination, quand elle n’a pas le souvenir pour frein, détache de ce -qu’on possède, embellit ce qu’on craint de ne pas obtenir, et fait du -sentiment une difficulté vaincue: mais, de même que dans les arts, les -difficultés vaincues n’exigent point de vrai génie. Dans le sentiment, -il faut de la sécurité pour éprouver ces affections, gage de l’éternité, -puisqu’elles nous donnent seules l’idée de ce qui ne saurait finir. - -Le jeune homme fidèle semble chaque jour préférer de nouveau celle qu’il -aime; la nature lui a donné une indépendance sans bornes, et de -longtemps du moins il ne saurait prévoir les jours mauvais de la vie: -son cheval peut le porter au bout du monde; la guerre, dont il est -épris, l’affranchit au moins momentanément des relations domestiques, et -semble réduire tout l’intérêt de l’existence à la victoire ou à la mort. -La terre lui appartient, tous les plaisirs lui sont offerts, nulle -fatigue ne l’effraie, nulle association intime ne lui est nécessaire; il -serre la main d’un compagnon d’armes, et le lien qu’il lui faut est -formé. Un temps viendra sans doute où la destinée lui révélera ses -terribles secrets; mais il ne peut encore s’en douter. Chaque fois -qu’une nouvelle génération entre en possession de son domaine, ne -croit-elle pas que tous les malheurs de ses devanciers sont venus de -leur faiblesse? ne se persuade-t-elle pas qu’ils sont nés tremblants et -débiles, comme on les voit maintenant? Eh bien! du sein même de tant -d’illusions, qu’il est vertueux et sensible, celui qui veut se vouer au -long amour, lien de cette vie avec l’autre! Ah! qu’un regard fier et -mâle est beau, lorsqu’en même temps il est modeste et pur! On y voit -passer un rayon de cette pudeur, qui peut se détacher de la couronne des -vierges saintes, pour parer même un front guerrier. - -Si le jeune homme veut partager avec un seul objet les jours brillants -de sa jeunesse, il trouvera sans doute parmi ses contemporains des -railleurs qui prononceront sur lui ce grand mot de _duperie_, la terreur -des enfants du siècle. Mais est-il dupe, le seul qui sera vraiment aimé? -car les angoisses ou les jouissances de l’amour-propre forment tout le -tissu des affections frivoles et mensongères. Est-il dupe, celui qui ne -s’amuse pas à tromper pour être à son tour plus trompé, plus déchiré -peut-être que sa victime? est-il dupe, enfin, celui qui n’a pas cherché -le bonheur dans les misérables combinaisons de la vanité, mais dans les -éternelles beautés de la nature, qui parlent toutes de constance, de -durée et de profondeur? - -Non, Dieu a créé l’homme le premier, comme la plus noble des créatures, -et la plus noble est celle qui a le plus de devoirs. C’est un abus -singulier de la prérogative d’une supériorité naturelle, que de la faire -servir à s’affranchir des liens les plus sacrés, tandis que la vraie -supériorité consiste dans la force de l’âme; et la force de l’âme, c’est -la vertu. - - - - -CHAPITRE XX - -Des écrivains moralistes de l’ancienne école, en Allemagne. - - -Avant que l’école nouvelle eût fait naître, en Allemagne, deux penchants -qui semblent s’exclure, la métaphysique et la poésie, la méthode -scientifique et l’enthousiasme, il y avait des écrivains qui méritaient -une place honorable à côté des moralistes anglais. Mendelssohn, Garve, -Sulzer, Engel, etc., ont écrit sur les sentiments et les devoirs avec -sensibilité, religion et candeur. On ne trouve point dans leurs ouvrages -cette ingénieuse connaissance du monde qui caractérise les auteurs -français, La Rochefoucauld, La Bruyère, etc. Les moralistes allemands -peignent la société avec une certaine ignorance, intéressante d’abord, -mais à la fin monotone. - -Garve est celui de tous qui a mis le plus d’importance à bien parler de -la bonne compagnie, de la mode, de la politesse, etc. Il y a dans toute -sa manière de s’exprimer à cet égard, une très grande envie de se -montrer un homme du monde, de savoir la raison de tout, d’être avisé -comme un Français, et de juger avec bienveillance la cour et la ville; -mais les idées communes qu’il proclame dans ses écrits sur ces divers -sujets, attestent qu’il n’en sait rien que par ouï-dire, et n’a jamais -observé tout ce que les rapports de la société peuvent offrir d’aperçus -fins et délicats. - -Lorsque Garve parle de la vertu, il montre des lumières pures et un -esprit serein: il est surtout attachant et original dans son traité de -la Patience. Accablé par une maladie cruelle, il sut la supporter avec -un admirable courage; et tout ce qu’on a senti soi-même inspire des -pensées neuves. - -Mendelssohn, juif de naissance, s’était voué, du sein du commerce, à -l’étude des belles-lettres et de la philosophie, sans renoncer en rien à -la croyance ni aux rites de sa religion; admirateur sincère du Phédon, -dont il fut le traducteur, il en était resté aux idées et aux sentiments -précurseurs de Jésus-Christ; nourri des Psaumes et de la Bible, ses -écrits conservent le caractère de la simplicité hébraïque. Il se -plaisait à rendre la morale sensible par des apologues, à la manière -orientale, et cette forme est sûrement celle qui plaît davantage, en -éloignant des préceptes le ton de la réprimande. - -Parmi ces apologues, j’en vais traduire un qui me paraît remarquable. -«Sous le gouvernement tyrannique des Grecs, il fut une fois défendu aux -Israélites, sous peine de mort, de lire entre eux les lois divines. -Rabbi Akiba, malgré cette défense, tenait des assemblées où il faisait -lecture de cette loi. Pappus le sut et lui dit: Akiba, ne crains-tu pas -les menaces de ces cruels?--Je veux te raconter une fable, répondit le -Rabbi.--Un renard se promenait sur le bord d’un fleuve, et vit les -poissons qui se rassemblaient avec effroi dans le fond de la -rivière.--D’où vient la terreur qui vous agite? dit le renard.--Les -enfants des hommes, répondirent les poissons, jettent leurs filets dans -les flots, afin de nous prendre, et nous tâchons de leur -échapper.--Savez-vous ce qu’il faut faire? dit le renard; venez là, sur -le rocher, où les hommes ne sauraient vous atteindre.--Se peut-il, -s’écrièrent les poissons, que tu sois le renard, estimé le plus prudent -entre les animaux? tu serais le plus ignorant de tous, si tu nous -donnais sérieusement un tel conseil. L’onde est pour nous l’élément de -la vie; et nous est-il possible d’y renoncer, parce que des dangers nous -menacent!--Pappus, l’application de cette fable est facile: la doctrine -religieuse est pour nous la source de tout bien; c’est par elle, c’est -pour elle seule que nous existons; dût-on nous poursuivre dans son sein, -nous ne voulons point nous soustraire au péril en nous réfugiant dans la -mort». - -La plupart des gens du monde ne conseillent pas mieux que le renard: -quand ils voient les âmes sensibles agitées par les peines du cœur, ils -leur proposent toujours de sortir de l’air, où est l’orage, pour entrer -dans le vide qui tue. - -Engel, comme Mendelssohn, enseigne la morale d’une manière dramatique. -Ses fictions sont peu de chose; mais leur rapport avec l’âme est intime. -Dans l’une, il peint un vieillard devenu fou par l’ingratitude de son -fils, et le sourire du vieillard, pendant qu’on raconte son malheur, est -décrit avec une vérité déchirante. L’homme qui n’a plus la conscience de -lui-même fait peur, comme un corps qui marcherait sans vie. «C’est un -arbre, dit Engel, dont les branches sont desséchées; ses racines -tiennent encore à la terre, mais déjà son sommet est atteint par la -mort». Un jeune homme, à l’aspect de ce malheureux, demande à son père -s’il est ici-bas une plus affreuse destinée que celle de ce pauvre fou? -Toutes les souffrances qui tuent, toutes celles dont notre propre raison -est le témoin, ne lui semblent rien à côté de cette déplorable ignorance -de soi-même. Le père laisse son fils développer tout ce que cette -situation a d’horrible; puis, tout à coup il lui demande si celle du -criminel qui l’a causée n’est pas encore mille fois plus redoutable? La -gradation des pensées est très bien soutenue dans ce récit, et le -tableau des angoisses de l’âme est assez éloquemment représenté pour -redoubler l’effroi que doit causer la plus terrible de toutes, le -remords. - -J’ai cité ailleurs le passage de la _Messiade_ où le poète suppose que -dans une planète éloignée, dont les habitants étaient immortels, un ange -venait apporter la nouvelle qu’il existait une terre où les créatures -humaines étaient sujettes à la mort. Klopstock fait une peinture -admirable de l’étonnement de ces êtres, qui ignoraient la douleur de -perdre les objets de leur amour: Engel développe avec talent une idée -non moins frappante. - -Un homme a vu périr ce qu’il avait de plus cher, sa femme et sa fille. -Un sentiment d’amertume et de révolte contre la Providence s’est emparé -de lui: un vieux ami cherche à rouvrir son cœur à cette douleur -profonde, mais résignée, qui s’épanche dans le sein de Dieu; il veut lui -montrer que la mort est la source de toutes les jouissances morales de -l’homme. - -Y aurait-il des affections de père et de fils, si l’existence des hommes -n’était pas tout à la fois durable et passagère, fixée par le sentiment, -entraînée par le temps? S’il n’y avait plus de décadence dans le monde, -il n’y aurait pas de progrès: comment donc éprouverait-on la crainte et -l’espérance? Enfin, dans chaque action, dans chaque sentiment, dans -chaque pensée, il y a la part de la mort. Et non seulement dans le fait, -mais aussi dans l’imagination même, les jouissances et les chagrins qui -tiennent à l’instabilité de la vie sont inséparables. L’existence -consiste tout entière dans ces sentiments de confiance et d’anxiété, qui -remplissent l’âme errante entre le ciel et la terre, _et le vivre n’a -d’autre mobile que le mourir_. - -Une femme effrayée par les orages du Midi, souhaitait d’aller dans la -zone glacée, où l’on n’entend jamais la foudre, où l’on ne voit jamais -les éclairs:--Nos plaintes sur le sort sont un peu du même genre, dit -Engel.--En effet, il faut désenchanter la nature, pour en écarter les -périls. Le charme du monde semble tenir autant à la douleur qu’au -plaisir, à l’effroi qu’à l’espérance; et l’on dirait que la destinée -humaine est ordonnée comme un drame, où la terreur et la pitié sont -nécessaires. - -Ce n’est point, sans doute, assez de ces pensées pour cicatriser les -blessures du cœur; tout ce qu’il éprouve lui semble un renversement de -la nature, et nul n’a souffert sans croire qu’un grand désordre existait -dans l’univers. Mais quand un long espace de temps a permis de -réfléchir, on trouve quelque repos dans les considérations générales, et -l’on s’unit aux lois de l’univers, en se détachant de soi-même. - -Les moralistes allemands de l’ancienne école sont, pour la plupart, -religieux et sensibles; leur théorie de la vertu est désintéressée; ils -n’admettent point cette doctrine de l’utilité, qui conduirait, comme en -Chine, à jeter les enfants dans le fleuve, si la population devenait -trop nombreuse. Leurs ouvrages sont remplis d’idées philosophiques et -d’affections mélancoliques et tendres; mais ce n’était point assez pour -lutter contre la morale égoïste, armée de l’ironie dédaigneuse. Ce -n’était point assez pour réfuter les sophismes dont on s’était servi -contre les principes les plus vrais et les meilleurs. La sensibilité -douce, et quelquefois même timide, des anciens moralistes allemands, ne -suffisait pas pour combattre avec succès la dialectique habile et le -persiflage élégant qui, comme tous les mauvais sentiments, ne respectent -que la force. Des armes plus acérées sont nécessaires pour combattre -celles que le vice a forgées: c’est donc avec raison que les philosophes -de la nouvelle école ont pensé qu’il fallait une doctrine plus sévère, -plus énergique, plus serrée dans ses arguments, pour triompher de la -dépravation du siècle. - -Certainement tout ce qui est simple suffit à tout ce qui est bon; mais -quand on vit dans un temps où l’on a tâché de mettre l’esprit du côté de -l’immoralité, il faut tâcher d’avoir le génie pour défenseur de la -vertu. Sans doute, il est très indifférent d’être accusé de niaiserie -quand on exprime ce qu’on éprouve; mais ce mot de _niaiserie_ fait tant -de peur aux gens médiocres, qu’on doit, s’il est possible, les préserver -de son atteinte. - -Les Allemands, craignant qu’on ne tourne leur loyauté en ridicule, -veulent quelquefois, quoique bien à contre-cœur, s’essayer à -l’immoralité, pour se donner un air brillant et dégagé. Les nouveaux -philosophes, en élevant leur style et leurs conceptions à une grande -hauteur, ont habilement flatté l’amour-propre de leurs adeptes, et l’on -doit les louer de cet art innocent; car les Allemands ont besoin de -dédaigner pour devenir les plus forts. Il y a trop de bonhomie dans leur -caractère, comme dans leur esprit; ce sont les seuls hommes, peut-être, -auxquels on pût conseiller l’orgueil comme un moyen de devenir -meilleurs. On ne saurait nier que les disciples de la nouvelle école -n’aient un peu trop suivi ce conseil; mais ils n’en sont pas moins, à -quelques exceptions près, les écrivains les plus éclairés et les plus -courageux de leur pays. - ---Quelle découverte ont-ils faite? dira-t-on.--Nul doute que ce qui -était vrai en morale, il y a deux mille ans, ne le soit encore; mais, -depuis deux mille ans, les raisonnements de la bassesse et de la -corruption se sont tellement multipliés, que le philosophe homme de bien -doit proportionner ses efforts à cette progression funeste. Les idées -communes ne sauraient lutter contre l’immoralité systématique; il faut -creuser plus avant, quand les veines extérieures des métaux précieux -sont épuisées. On a si souvent vu, de nos jours, la faiblesse unie à -beaucoup de vertu, qu’on s’est accoutumé à croire qu’il y avait de -l’énergie dans l’immoralité. Les philosophes allemands, et gloire leur -en soit rendue, ont été les premiers, dans le dix-huitième siècle, qui -aient mis l’esprit fort du côté de la foi, le génie du côté de la -morale, et le caractère du côté du devoir. - - - - -CHAPITRE XXI - -De l’ignorance et de la frivolité d’esprit, dans leurs rapports avec la -morale. - - -L’ignorance, telle qu’elle existait il y a quelques siècles, respectait -les lumières et désirait d’en acquérir; l’ignorance de notre temps est -dédaigneuse, et cherche à tourner en ridicule les travaux et les -méditations des hommes éclairés. L’esprit philosophique a répandu dans -presque toutes les classes une certaine facilité de raisonnement, qui -sert à décrier tout ce qu’il y a de grand et de sérieux dans la nature -humaine, et nous en sommes à cette époque de la civilisation où toutes -les belles choses de l’âme tombent en poussière. - -Quand les barbares du Nord s’emparèrent des plus fertiles contrées de -l’Europe, ils y apportèrent des vertus farouches et mâles; et, cherchant -à se perfectionner eux-mêmes, ils demandaient au Midi le soleil, les -arts et les sciences. Mais les barbares policés n’estiment que -l’habileté dans les affaires de ce monde, et ne s’instruisent que juste -ce qu’il faut pour se jouer par quelques phrases du recueillement de -toute une vie. - -Ceux qui nient la perfectibilité de l’esprit humain prétendent qu’en -toutes choses les progrès et la décadence se suivent tour à tour, et que -la roue de la pensée tourne comme celle de la fortune. Quel triste -spectacle que ces générations s’occupant sur la terre, comme Sisyphe -dans les enfers, à des travaux constamment inutiles! et que serait donc -la destinée de la race humaine, si elle ressemblait au supplice le plus -cruel que l’imagination des poètes ait conçu? Mais il n’en est pas -ainsi, et l’on peut apercevoir un dessein toujours le même, toujours -suivi, toujours progressif, dans l’histoire de l’homme. - -La lutte entre les intérêts de ce monde et les sentiments élevés a -existé de tout temps, dans les nations comme dans les individus. La -superstition met quelquefois les hommes éclairés du parti de -l’incrédulité, et quelquefois, au contraire, ce sont les lumières mêmes -qui éveillent toutes les croyances du cœur. Maintenant, les philosophes -se réfugient dans la religion, pour troubler en elle la source des -conceptions hautes et des sentiments désintéressés; à cette époque, -préparée par les siècles, l’alliance de la philosophie et de la religion -peut être intime et sincère. Les ignorants ne sont plus, comme jadis, -des hommes ennemis du doute, et décidés à repousser toutes les fausses -lueurs qui troubleraient leurs espérances religieuses et leur dévouement -chevaleresque; les ignorants de nos jours sont incrédules, légers, -superficiels; ils savent tout ce que l’égoïsme a besoin de savoir, et -leur ignorance ne porte que sur ces études sublimes qui font naître dans -l’âme un sentiment d’admiration pour la nature et pour la Divinité. - -Les occupations guerrières remplissaient jadis la vie des nobles, et -formaient leur esprit par l’action; mais lorsque, de nos jours, les -hommes de la première classe n’ont aucune fonction dans l’État, et -n’étudient profondément aucune science, toute l’activité de leur esprit, -qui devrait être employée dans le cercle des affaires ou des travaux -intellectuels, se dirige sur l’observation des manières et la -connaissance des anecdotes. - -Les jeunes gens, à peine sortis de l’école, se hâtent de prendre -possession de l’oisiveté comme de la robe virile; les hommes et les -femmes s’épient les uns les autres dans les moindres détails; non pas -précisément par méchanceté, mais pour avoir quelque chose à dire quand -ils n’ont rien à penser. Ce genre de causticité journalière détruit la -bienveillance et la loyauté. On n’est pas content de soi-même quand on -abuse de l’hospitalité donnée ou reçue pour critiquer ceux avec qui l’on -passe sa vie, et l’on empêche ainsi toute affection profonde de naître -ou de subsister; car en écoutant des moqueries sur ceux qui nous sont -chers, on flétrit ce que l’affection a de pur et d’exalté: les -sentiments dans lesquels on n’est pas d’une vérité parfaite, font plus -de mal que l’indifférence. - -Chacun a en soi un côté ridicule; il n’y a que de loin qu’un caractère -semble complet; mais ce qui fait l’existence individuelle étant toujours -une singularité quelconque, cette singularité prête à la plaisanterie: -aussi l’homme qui la craint avant tout cherche-t-il, autant qu’il est -possible, à faire disparaître en lui ce qui pourrait le signaler de -quelque manière, soit en bien, soit en mal. Cette nature effacée, de -quelque bon goût qu’elle paraisse, a bien aussi ses ridicules; mais peu -de gens ont l’esprit assez fin pour les saisir. - -La moquerie a cela de particulier, qu’elle nuit essentiellement à ce qui -est bon, mais point à ce qui est fort. La puissance a quelque chose -d’âpre et de triomphant qui tue le ridicule; d’ailleurs, les esprits -frivoles respectent _la prudence de la chair_, selon l’expression d’un -moraliste du seizième siècle; et l’on est étonné de trouver toute la -profondeur de l’intérêt personnel dans ces hommes qui semblaient -incapables de suivre une idée ou un sentiment, quand il n’en pouvait -rien résulter d’avantageux pour leurs calculs de fortune ou de vanité. - -La frivolité d’esprit ne porte point à négliger les affaires de ce -monde. On trouve, au contraire, une bien plus noble insouciance à cet -égard dans les caractères sérieux que dans les hommes d’une nature -légère; car la légèreté de ceux-ci ne consiste le plus souvent qu’à -dédaigner les idées générales, pour mieux s’occuper de ce qui ne -concerne qu’eux-mêmes. - -Il y a quelquefois de la méchanceté dans les gens d’esprit; mais le -génie est presque toujours plein de bonté. La méchanceté vient, non pas -de ce qu’on a trop d’esprit, mais de ce qu’on n’en a pas assez. Si l’on -pouvait parler sur les idées, on laisserait en paix les personnes; si -l’on se croyait assuré de l’emporter sur les autres par ses talents -naturels, on ne chercherait pas à niveler le parterre sur lequel on veut -dominer. Il y a des médiocrités d’âme déguisées en esprit piquant et -malicieux; mais la vraie supériorité est rayonnante de bons sentiments -comme de hautes pensées. - -L’habitude des occupations intellectuelles inspire une bienveillance -éclairée pour les hommes et pour les choses; on ne tient plus à soi -comme à un être privilégié: quand on en sait beaucoup sur la destinée -humaine, on ne s’irrite plus de chaque circonstance comme d’une chose -sans exemple; et la justice n’étant que l’habitude de considérer les -rapports des êtres entre eux sous un point de vue général, l’étendue de -l’esprit sert à nous détacher des calculs personnels. On a plané sur sa -propre existence comme sur celle des autres, quand on s’est livré à la -contemplation de l’univers. - -Un des grands inconvénients aussi de l’ignorance, dans les temps -actuels, c’est qu’elle rend tout à fait incapable d’avoir une opinion à -soi sur la plupart des objets qui exigent de la réflexion; en -conséquence, lorsque telle ou telle manière de voir est mise en honneur -par l’ascendant des circonstances, la plupart des hommes croient que ces -mots: _tout le monde pense ou fait ainsi_, doivent tenir à chacun lieu -de raison et de conscience. - -Dans la classe oisive de la société, il est presque impossible d’avoir -de l’âme sans que l’esprit soit cultivé. Jadis il suffisait de la nature -pour instruire l’homme, et développer son imagination; mais depuis que -la pensée, cette ombre effacée du sentiment, a changé tout en -abstractions, il faut beaucoup savoir pour bien sentir. Ce n’est plus -entre les élans de l’âme livrée à elle-même, ou les études -philosophiques, qu’il faut choisir; mais c’est entre le murmure importun -d’une société commune ou frivole, et le langage que les beaux génies ont -tenu de siècle en siècle jusqu’à nos jours. - -Comment pourrait-on, sans la connaissance des langues, sans l’habitude -de la lecture, communiquer avec ces hommes qui ne sont plus, et que nous -sentons si bien nos amis, nos concitoyens, nos alliés? Il faut être -médiocre de cœur pour se refuser à de si nobles plaisirs. Ceux-là -seulement qui remplissent leur vie de bonnes œuvres, peuvent se passer -de toute étude: l’ignorance, dans les hommes oisifs, prouve autant la -sécheresse de l’âme que la légèreté de l’esprit. - -Enfin, il reste encore une chose vraiment belle et morale, dont -l’ignorance et la frivolité ne peuvent jouir, c’est l’association de -tous les hommes qui pensent, d’un bout de l’Europe à l’autre. Souvent -ils n’ont entre eux aucune relation; ils sont dispersés souvent à de -grandes distances l’un de l’autre; mais quand ils se rencontrent, un mot -suffit pour qu’ils se reconnaissent. Ce n’est pas telle religion, telle -opinion, tel genre d’étude, c’est le culte de la vérité qui les réunit. -Tantôt, comme les mineurs, ils creusent jusqu’au fond de la terre, pour -pénétrer, au sein de l’éternelle nuit, les mystères du monde ténébreux; -tantôt ils s’élèvent au sommet du Chimboraço, pour découvrir au point le -plus élevé du globe quelques phénomènes inconnus; tantôt ils étudient -les langues de l’Orient, pour y chercher l’histoire primitive de -l’homme; tantôt ils vont à Jérusalem pour faire sortir des ruines -saintes une étincelle qui ranime la religion et la poésie; enfin, ils -sont vraiment le peuple de Dieu, ces hommes qui ne désespèrent pas -encore de la race humaine, et veulent lui conserver l’empire de la -pensée. - -Les Allemands méritent à cet égard une reconnaissance particulière; -c’est une honte parmi eux que l’ignorance et l’insouciance sur tout ce -qui tient à la littérature et aux beaux-arts, et leur exemple prouve -que, de nos jours, la culture de l’esprit conserve dans les classes -indépendantes des sentiments et des principes. - -La direction de la littérature et de la philosophie n’a pas été bonne en -France, dans la dernière partie du dix-huitième siècle; mais, si l’on -peut s’exprimer ainsi, la direction de l’ignorance est encore plus -redoutable; car aucun livre ne fait du mal à celui qui les lit tous. Si -les oisifs du monde, au contraire, s’occupent quelques instants, -l’ouvrage qu’ils rencontrent fait événement dans leur tête, comme -l’arrivée d’un étranger dans un désert; et, lorsque cet ouvrage contient -des sophismes dangereux, ils n’ont point d’arguments à y opposer. La -découverte de l’imprimerie est vraiment funeste pour ceux qui ne lisent -qu’à demi, ou par hasard; car le savoir, comme la lance de Télèphe, doit -guérir les blessures qu’il a faites. - -L’ignorance, au milieu des raffinements de la société, est le plus -odieux de tous les mélanges: elle rend, à quelques égards, semblable aux -gens du peuple, qui n’estiment que l’adresse et la ruse; elle porte à ne -chercher que le bien-être et les jouissances physiques, à se servir d’un -peu d’esprit pour tuer beaucoup d’âme; à s’applaudir de ce qu’on ne sait -pas, à se vanter de ce qu’on n’éprouve pas; enfin, à combiner les bornes -de l’intelligence avec la dureté du cœur, de façon qu’il n’y ait plus -rien à faire de ce regard tourné vers le ciel, qu’Ovide a célébré comme -le plus noble attribut de la nature humaine: - - Os homini sublime dedit; cœlumque tueri - Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus. - - - - -QUATRIÈME PARTIE - -LA RELIGION ET L’ENTHOUSIASME. - - - - -CHAPITRE PREMIER - -Considérations générales sur la religion en Allemagne. - - -Les nations de race germanique sont toutes naturellement religieuses; et -le zèle de ce sentiment a fait naître plusieurs guerres dans leur sein. -Cependant, en Allemagne surtout, l’on est plus porté à l’enthousiasme -qu’au fanatisme. L’esprit de secte doit se manifester sous diverses -formes, dans un pays où l’activité de la pensée est la première de -toutes; mais d’ordinaire l’on n’y mêle pas les discussions théologiques -aux passions humaines; et les diverses opinions, en fait de religion, ne -sortent pas de ce monde idéal où règne une paix sublime. - -Pendant longtemps on s’est occupé, comme je le montrerai dans le -chapitre suivant, de l’examen des dogmes du christianisme; mais depuis -vingt ans, depuis que les écrits de Kant ont fortement influé sur les -esprits, il s’est établi dans la manière de concevoir la religion une -liberté et une grandeur qui n’exigent ni ne rejettent aucune forme de -culte en particulier, mais qui font des choses célestes le principe -dominant de l’existence. - -Plusieurs personnes trouvent que la religion des Allemands est trop -vague, et qu’il vaut mieux se rallier sous l’étendard d’un culte plus -positif et plus sévère. Lessing dit, dans son _Essai sur l’éducation du -genre humain_, que les révélations religieuses ont toujours été -proportionnées aux lumières qui existaient à l’époque où ces révélations -ont paru. L’ancien Testament, l’Évangile, et, sous plusieurs rapports, -la réformation, étaient, selon leur temps, parfaitement en harmonie avec -les progrès des esprits; et peut-être sommes-nous à la veille d’un -développement du christianisme, qui rassemblera dans un même foyer tous -les rayons épars, et qui nous fera trouver dans la religion plus que la -morale, plus que le bonheur, plus que la philosophie, plus que le -sentiment même, puisque chacun de ces biens sera multiplié par sa -réunion avec les autres. - -Quoi qu’il en soit, il est peut-être intéressant de connaître sous quel -point de vue la religion est considérée en Allemagne, et comment on a -trouvé le moyen d’y rattacher tout le système littéraire et -philosophique dont j’ai tracé l’esquisse. C’est une chose imposante que -cet ensemble de pensées qui développe à nos yeux l’ordre moral tout -entier et donne à cet édifice sublime le dévouement pour base, et la -Divinité pour faîte. - -C’est au sentiment de l’infini que la plupart des écrivains allemands -rapportent toutes les idées religieuses. L’on demande s’il est possible -de concevoir l’infini; cependant, ne le conçoit-on pas, au moins d’une -manière négative, lorsque, dans les mathématiques, on ne peut supposer -aucun terme à la durée ni à l’étendue? Cet infini consiste dans -l’absence des bornes; mais le sentiment de l’infini, tel que -l’imagination et le cœur l’éprouvent, est positif et créateur. - -L’enthousiasme que le beau idéal nous fait éprouver, cette émotion -pleine de trouble et de pureté tout ensemble, c’est le sentiment de -l’infini qui l’excite. Nous nous sentons comme dégagés, par -l’admiration, des entraves de la destinée humaine, et il nous semble -qu’on nous révèle des secrets merveilleux, pour affranchir l’âme à -jamais de la langueur et du déclin. Quand nous contemplons le ciel -étoilé, où des étincelles de lumière sont des univers comme le nôtre, où -la poussière brillante de la voie lactée trace avec des mondes une route -dans le firmament, notre pensée se perd dans l’infini, notre cœur bat -pour l’inconnu, pour l’immense, et nous sentons que ce n’est qu’au delà -des expériences terrestres que notre véritable vie doit commencer. -Enfin, les émotions religieuses, plus que toutes les autres encore, -réveillent en nous le sentiment de l’infini; mais, en le réveillant, -elles le satisfont; et c’est pour cela sans doute qu’un homme d’un grand -esprit disait: «Que la créature pensante n’était heureuse que quand -l’idée de l’infini était devenue pour elle une jouissance, au lieu -d’être un poids». - -En effet, quand nous nous livrons en entier aux réflexions, aux images, -aux désirs qui dépassent les limites de l’expérience, c’est alors -seulement que nous respirons. Quand on veut s’en tenir aux intérêts, aux -convenances, aux lois de ce monde, le génie, la sensibilité, -l’enthousiasme, agitent péniblement notre âme; mais ils l’inondent de -délices quand on les consacre à ce souvenir, à cette attente de l’infini -qui se présente, dans la métaphysique, sous la forme des dispositions -innées; dans la vertu, sous celle du dévouement; dans les arts, sous -celle de l’idéal, et dans la religion elle-même, sous celle de l’amour -divin. - -Le sentiment de l’infini est le véritable attribut de l’âme: tout ce qui -est beau dans tous les genres excite en nous l’espoir et le désir d’un -avenir éternel et d’une existence sublime; on ne peut entendre ni le -vent dans la forêt, ni les accords délicieux des voix humaines; on ne -peut éprouver l’enchantement de l’éloquence ou de la poésie; enfin, -surtout, enfin on ne peut aimer avec innocence, avec profondeur, sans -être pénétré de religion et d’immortalité. - -Tous les sacrifices de l’intérêt personnel viennent du besoin de se -mettre en harmonie avec ce sentiment de l’infini dont on éprouve tout le -charme, quoiqu’on ne puisse l’exprimer. Si la puissance du devoir était -renfermée dans le court espace de cette vie, comment donc aurait-elle -plus d’empire que les passions sur notre âme? qui sacrifierait des -bornes à des bornes? _Tout ce qui finit est si court!_ dit Saint -Augustin; les instants de jouissance que peuvent valoir les penchants -terrestres, et les jours de paix qu’assure une conduite morale, -différeraient de bien peu, si des émotions sans limite et sans terme ne -s’élevaient pas au fond du cœur de l’homme qui se dévoue à la vertu. - -Beaucoup de gens nieront ce sentiment de l’infini; et, certes, ils sont -sur un excellent terrain pour le nier, car il est impossible de le leur -expliquer; ce n’est pas quelques mots de plus qui réussiront à leur -faire comprendre ce que l’univers ne leur a pas dit. La nature a revêtu -l’infini des divers symboles qui peuvent le faire arriver jusqu’à nous: -la lumière et les ténèbres, l’orage et le silence, le plaisir et la -douleur, tout inspire à l’homme cette religion universelle dont son cœur -est le sanctuaire. - -Un homme dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, M. Ancillon, vient de -faire paraître un ouvrage sur la nouvelle philosophie de l’Allemagne, -qui réunit la lucidité de l’esprit français à la profondeur du génie -allemand. M. Ancillon s’est déjà acquis un nom célèbre comme historien; -il est incontestablement ce qu’on a coutume d’appeler en France une -bonne tête; son esprit même est positif et méthodique, et c’est par son -âme qu’il a saisi tout ce que la pensée de l’infini peut présenter de -plus vaste et de plus élevé. Ce qu’il a écrit sur ce sujet porte un -caractère tout à fait original; c’est, pour ainsi dire, le sublime mis à -la portée de la logique: il trace avec précision la ligne où les -connaissances expérimentales s’arrêtent, soit dans les arts, soit dans -la philosophie, soit dans la religion; il montre que le sentiment va -beaucoup plus loin que les connaissances, et que, par delà les preuves -démonstratives, il y a l’évidence naturelle; par delà l’analyse, -l’inspiration; par delà les mots, les idées; par delà les idées, les -émotions, et que le sentiment de l’infini est un fait de l’âme, un fait -primitif, sans lequel il n’y aurait rien dans l’homme que de l’instinct -physique et du calcul. - -Il est difficile d’être religieux à la manière introduite par les -esprits secs, ou par les hommes de bonne volonté qui voudraient faire -arriver la religion aux honneurs de la démonstration scientifique. Ce -qui touche si intimement au mystère de l’existence ne peut être exprimé -par les formes régulières de la parole. Le raisonnement dans de tels -sujets sert à montrer où finit le raisonnement, et là où il finit -commence la véritable certitude; car les vérités de sentiment ont une -force d’intensité qui appelle tout notre être à leur appui. L’infini -agit sur l’âme pour l’élever et la dégager du temps. L’œuvre de la vie, -c’est de sacrifier les intérêts de notre existence passagère à cette -immortalité qui commence pour nous dès à présent, si nous en sommes déjà -dignes; et non seulement la plupart des religions ont ce même but, mais -les beaux-arts, la poésie, la gloire et l’amour, sont des religions dans -lesquelles il entre plus ou moins d’alliage. - -Cette expression: _c’est divin_, qui est passée en usage pour vanter les -beautés de la nature et de l’art, cette expression est une croyance -parmi les Allemands; ce n’est point par indifférence qu’ils sont -tolérants, c’est parce qu’ils ont de l’universalité dans leur manière de -sentir et de concevoir la religion. En effet, chaque homme peut trouver -dans une des merveilles de l’univers celle qui parle plus puissamment à -son âme: l’un admire la Divinité dans les traits d’un père; l’autre, -dans l’innocence d’un enfant; l’autre, dans le céleste regard des -vierges de Raphaël, dans la musique, dans la poésie, dans la nature, -n’importe: car tous s’entendent, si tous sont animés par le principe -religieux, génie du monde et de chaque homme. - -Des esprits supérieurs ont élevé des doutes sur tel ou tel dogme; et -c’était un grand malheur que la subtilité de la dialectique ou les -prétentions de l’amour-propre pussent troubler et refroidir le sentiment -de la foi. Souvent aussi la réflexion se trouvait à l’étroit dans ces -religions intolérantes dont on avait fait, pour ainsi dire, un code -pénal, et qui donnaient à la théologie toutes les formes d’un -gouvernement despotique. Mais qu’il est sublime, ce culte qui nous fait -ressentir une jouissance céleste dans l’inspiration du génie, comme dans -la vertu la plus obscure; dans les affections les plus tendres, comme -dans les peines les plus amères; dans la tempête, comme dans les beaux -jours; dans la fleur, comme dans le chêne; dans tout, hors le calcul, -hors le froid mortel de l’égoïsme, qui nous sépare de la nature -bienfaisante, et nous donne la vanité seule pour mobile, la vanité dont -la racine est toujours venimeuse! qu’elle est belle, la religion qui -consacre le monde entier à son auteur, et se sert de toutes nos facultés -pour célébrer les rites saints du merveilleux univers! - -Loin qu’une telle croyance interdise les lettres ni les sciences, la -théorie de toutes les idées et le secret de tous les talents lui -appartiennent; il faudrait que la nature et la Divinité fussent en -contradiction, si la piété sincère défendait aux hommes de se servir de -leurs facultés, et de goûter les plaisirs qu’elles donnent. Il y a de la -religion dans toutes les œuvres du génie; il y a du génie dans toutes -les pensées religieuses. L’esprit est d’une moins illustre origine, il -sert à contester; mais le génie est créateur. La source inépuisable des -talents et des vertus, c’est le sentiment de l’infini, qui a sa part -dans toutes les actions généreuses et dans toutes les conceptions -profondes. - -La religion n’est rien si elle n’est pas tout, si l’existence n’en est -pas remplie, si l’on n’entretient pas sans cesse dans l’âme cette foi à -l’invisible, ce dévouement, cette élévation de désirs, qui doivent -triompher des penchants vulgaires auxquels notre nature nous expose. - -Néanmoins, comment la religion pourrait-elle nous être sans cesse -présente, si nous ne la rattachions pas à tout ce qui doit occuper une -belle vie, les affections dévouées, les méditations philosophiques et -les plaisirs de l’imagination? Un grand nombre de pratiques sont -recommandées aux fidèles, afin qu’à tous les moments du jour la religion -leur soit rappelée par les obligations qu’elle impose; mais si la vie -entière pouvait être naturellement et sans effort un culte de tous les -instants, ne serait-ce pas mieux encore? puisque l’admiration pour le -beau se rapporte toujours à la Divinité, et que l’élan même des pensées -fortes nous fait remonter vers notre origine, pourquoi donc la puissance -d’aimer, la poésie, la philosophie, ne seraient-elles pas les colonnes -du temple de la foi? - - - - -CHAPITRE II - -Du Protestantisme. - - -C’était chez les Allemands qu’une révolution opérée par les idées devait -avoir lieu; car le trait saillant de cette nation méditative est -l’énergie de la conviction intérieure. Quand une fois une opinion s’est -emparée des têtes allemandes, leur patience et leur persévérance à la -soutenir font singulièrement honneur à la force de la volonté dans -l’homme. - -En lisant les détails de la mort de Jean Hus et de Jérôme de Prague, les -précurseurs de la réformation, on voit un exemple frappant de ce qui -caractérise les chefs du protestantisme en Allemagne, la réunion d’une -foi vive avec l’esprit d’examen. Leur raison n’a point fait tort à leur -croyance, ni leur croyance à leur raison; et leurs facultés morales ont -agi toujours ensemble. - -Partout, en Allemagne, on trouve des traces des diverses luttes -religieuses qui, pendant plusieurs siècles, ont occupé la nation -entière. On montre encore dans la cathédrale de Prague des bas-reliefs -où les dévastations commises par les hussites sont représentées; et la -partie de l’église que les Suédois ont incendiée dans la guerre de -trente ans n’est point rebâtie. Non loin de là, sur le pont, est placée -la statue de saint Jean Népomucène, qui aima mieux périr dans les flots -que de révéler les faiblesses qu’une reine infortunée lui avait -confessées. Les monuments, et même les ruines qui attestent l’influence -de la religion sur les hommes, intéressent vivement notre âme; car les -guerres d’opinion, quelque cruelles qu’elles soient, font plus d’honneur -aux nations que les guerres d’intérêt. - -Luther est, de tous les grands hommes que l’Allemagne a produits, celui -dont le caractère était le plus allemand: sa fermeté avait quelque chose -de rude; sa conviction allait jusqu’à l’entêtement; le courage de -l’esprit était en lui le principe du courage de l’action: ce qu’il avait -de passionné dans l’âme ne le détournait point des études abstraites; et -quoi qu’il attaquât de certains abus et de certains dogmes comme des -préjugés, ce n’était point l’incrédulité philosophique, mais un -fanatisme à lui qui l’inspirait. - -Néanmoins la réformation a introduit dans le monde l’examen en fait de -religion. Il en est résulté pour les uns le scepticisme, mais pour les -autres une conviction plus ferme des vérités religieuses: l’esprit -humain était arrivé à une époque où il devait nécessairement examiner -pour croire. La découverte de l’imprimerie, la multiplicité des -connaissances et l’investigation philosophique de la vérité, ne -permettaient plus cette foi aveugle dont on s’était jadis si bien -trouvé. L’enthousiasme religieux ne pouvait renaître que par l’examen et -la méditation. C’est Luther qui a mis la Bible et l’Évangile entre les -mains de tout le monde; c’est lui qui a donné l’impulsion à l’étude de -l’antiquité; car en apprenant l’hébreu pour lire la Bible, et le grec -pour lire le Nouveau Testament, on a cultivé les langues anciennes, et -les esprits se sont tournés vers les recherches historiques. - -L’examen peut affaiblir cette foi d’habitude que les hommes font bien de -conserver tant qu’ils le peuvent; mais quand l’homme sort de l’examen -plus religieux qu’il n’y était entré, c’est alors que la religion est -invariablement fondée; c’est alors qu’il y a paix entre elle et les -lumières, et qu’elles se servent mutuellement. - -Quelques écrivains ont beaucoup déclamé contre le système de la -perfectibilité, et l’on aurait dit, à les entendre, que c’était une -véritable atrocité de croire notre espèce perfectible. Il suffit, en -France, qu’un homme de tel parti ait soutenu telle opinion, pour qu’il -ne soit plus du bon goût de l’adopter; et tous les moutons du même -troupeau viennent donner, les uns après les autres, leurs coups de tête -aux idées, qui n’en restent pas moins ce qu’elles sont. - -Il est très probable que le genre humain est susceptible d’éducation, -aussi bien que chaque homme, et qu’il y a des époques marquées pour les -progrès de la pensée dans la route éternelle du temps. La réformation -fut l’ère de l’examen, et de la conviction éclairée qui lui succède. Le -christianisme a d’abord été fondé, puis altéré, puis examiné, puis -compris, et ces diverses périodes étaient nécessaires à son -développement; elles ont duré quelquefois cent ans, quelquefois mille -ans. L’Être suprême, qui puise dans l’éternité, n’est pas économe du -temps à notre manière. - -Quand Luther a paru, la religion n’était plus qu’une puissance -politique, attaquée ou défendue comme un intérêt de ce monde. Luther l’a -rappelée sur le terrain de la pensée. La marche historique de l’esprit -humain à cet égard, en Allemagne, est digne de remarque. Lorsque les -guerres causées par la réformation furent apaisées, et que les réfugiés -protestants se furent naturalisés dans les divers États du nord de -l’empire germanique, les études philosophiques, qui avaient toujours -pour objet l’intérieur de l’âme, se dirigèrent naturellement vers la -religion; et il n’existe pas, dans le dix-huitième siècle, de -littérature où l’on trouve sur ce sujet une aussi grande quantité de -livres que dans la littérature allemande. - -Lessing, l’un des esprits les plus vigoureux de l’Allemagne, n’a cessé -d’attaquer, avec toute la force de sa logique, cette maxime si -communément répétée, _qu’il y a des vérités dangereuses_. En effet, -c’est une singulière présomption, dans quelques individus, de se croire -le droit de cacher la vérité à leurs semblables, et de s’attribuer la -prérogative de se placer, comme Alexandre devant Diogène, pour nous -dérober les rayons de ce soleil qui appartient à tous également; cette -prudence prétendue n’est que la théorie du charlatanisme; on veut -escamoter les idées, pour mieux asservir les hommes. La vérité est -l’œuvre de Dieu, les mensonges sont l’œuvre de l’homme. Si l’on étudie -les époques de l’histoire où l’on a craint la vérité, l’on verra -toujours que c’est quand l’intérêt particulier luttait de quelque -manière contre la tendance universelle. - -La recherche de la vérité est la plus noble des occupations, et sa -publication un devoir. Il n’y a rien à craindre pour la religion ni pour -la société dans cette recherche, si elle est sincère; et si elle ne -l’est pas, ce n’est plus alors la vérité, c’est le mensonge qui fait du -mal. Il n’y a pas un sentiment dans l’homme dont on ne puisse trouver la -raison philosophique: pas une opinion, pas même un préjugé généralement -répandu, qui n’ait sa racine dans la nature. Il faut donc examiner, non -dans le but de détruire, mais pour fonder la croyance sur la conviction -intime, et non sur la conviction dérobée. - -On voit des erreurs durer longtemps; mais elles causent toujours une -inquiétude pénible. En contemplant la tour de Pise, qui penche sur sa -base, on se figure qu’elle va tomber, quoiqu’elle ait subsisté pendant -des siècles, et l’imagination n’est en repos qu’en présence des édifices -fermes et réguliers. Il en est de même de la croyance à certains -principes; ce qui est fondé sur les préjugés inquiète, et l’on aime à -voir la raison appuyer de tout son pouvoir les conceptions élevées de -l’âme. - -L’intelligence contient en elle-même le principe de tout ce qu’elle -acquiert par l’expérience; Fontenelle disait avec justesse, _qu’on -croyait reconnaître une vérité, la première fois qu’elle nous était -annoncée_. Comment donc pourrait-on imaginer que tôt ou tard les idées -justes et la persuasion intime qu’elles font naître, ne se rencontreront -pas? Il y a une harmonie préétablie entre la vérité et la raison -humaine, qui finit toujours par les rapprocher l’une de l’autre. - -Proposer aux hommes de ne pas se dire mutuellement ce qu’ils pensent, -c’est ce qu’on appelle vulgairement garder le secret de la comédie. On -ne continue d’ignorer que parce qu’on ne sait pas qu’on ignore; mais du -moment qu’on a commandé de se taire, c’est que quelqu’un a parlé; et, -pour étouffer les pensées que ces paroles ont excitées, il faut dégrader -la raison. Il y a des hommes pleins d’énergie et de bonne foi, qui n’ont -jamais soupçonné telles ou telles vérités philosophiques; mais ceux qui -les savent et les dissimulent sont des hypocrites, ou tout au moins des -êtres bien arrogants et bien irréligieux.--Bien arrogants; car de quel -droit s’imaginent-ils qu’ils sont de la classe des initiés, et que le -reste du monde n’en est pas?--Bien irréligieux; car s’il y avait une -vérité philosophique ou naturelle, une vérité enfin qui combattît la -religion, cette religion ne serait pas ce qu’elle est, la lumière des -lumières. - -Il faut bien mal connaître le christianisme, c’est-à-dire, la révélation -des lois morales de l’homme et de l’univers, pour recommander à ceux qui -veulent y croire l’ignorance, le secret et les ténèbres. Ouvrez les -portes du temple; appelez à votre secours le génie, les beaux-arts, les -sciences, la philosophie; rassemblez-les dans un même foyer, pour -honorer et comprendre l’Auteur de la création, et si l’amour a dit que -le nom de ce qu’on aime semble gravé sur les feuilles de chaque fleur, -comment l’empreinte de Dieu ne serait-elle pas dans toutes les idées qui -se rallient à la chaîne éternelle! - -Le droit d’examiner ce qu’on doit croire est le fondement du -protestantisme. Les premiers réformateurs ne l’entendaient pas ainsi: -ils croyaient pouvoir placer les colonnes d’Hercule de l’esprit humain -au terme de leurs propres lumières; mais ils avaient tort d’espérer -qu’on se soumettrait à leurs décisions comme infaillibles, eux qui -rejetaient toute autorité de ce genre dans la religion catholique. Le -protestantisme devait donc suivre le développement et les progrès des -lumières, tandis que le catholicisme se vantait d’être immuable au -milieu des vagues du temps. - -Parmi les écrivains allemands de la religion protestante, il a existé -diverses manières de voir, qui successivement ont occupé l’attention. -Plusieurs savants ont fait des recherches inouïes sur l’Ancien et le -Nouveau Testament. Michaelis a étudié les langues, les antiquités et -l’histoire naturelle de l’Asie, pour interpréter la Bible: et tandis -qu’en France l’esprit philosophique plaisantait sur le christianisme, on -en faisait en Allemagne un objet d’érudition. Bien que ce genre de -travail pût, à quelques égards, blesser les âmes religieuses, quel -respect ne suppose-t-il pas pour le livre, objet d’un examen aussi -sérieux! Ces savants n’attaquèrent ni le dogme, ni les prophéties, ni -les miracles; mais il en vint après eux un grand nombre qui voulurent -donner une explication toute naturelle à la Bible et au Nouveau -Testament, et qui, considérant l’une et l’autre, simplement comme de -bons écrits d’une lecture instructive, ne voyaient dans les mystères que -des métaphores orientales. - -Ces théologiens s’appelaient raisonnables, parce qu’ils croyaient -dissiper tous les genres d’obscurité; mais c’était mal diriger l’esprit -d’examen que de vouloir l’appliquer aux vérités qu’on ne peut pressentir -que par l’élévation et le recueillement de l’âme. L’esprit d’examen doit -servir à reconnaître ce qui est supérieur à la raison, comme un -astronome marque les hauteurs auxquelles la vue de l’homme n’atteint -pas: ainsi donc, signaler les régions incompréhensibles, sans prétendre -ni les nier, ni les soumettre au langage, c’est se servir de l’esprit -d’examen selon sa mesure et selon son but. - -L’interprétation savante ne satisfait pas plus que l’autorité -dogmatique. L’imagination et la sensibilité des Allemands ne pouvaient -se contenter de cette sorte de religion prosaïque, qui accordait un -respect de raison au christianisme. Herder, le premier, fit renaître la -foi par la poésie: profondément instruit dans les langues orientales, il -avait pour la Bible un genre d’admiration semblable à celui qu’un Homère -sanctifié pourrait inspirer. La tendance naturelle des esprits, en -Allemagne, est de considérer la poésie comme une sorte de don -prophétique, précurseur des dons divins; ainsi ce n’était point une -profanation de réunir à la croyance religieuse l’enthousiasme qu’elle -inspire. - -Herder n’était pas scrupuleusement orthodoxe; cependant il rejetait, -ainsi que ses partisans, les commentaires érudits qui avaient pour but -de simplifier la Bible, et qui l’anéantissaient en la simplifiant. Une -sorte de théologie poétique, vague, mais animée, libre, mais sensible, -tint la place de cette école pédantesque, qui croyait marcher vers la -raison en retranchant quelques miracles de cet univers, et cependant le -merveilleux est à quelques égards peut-être plus facile encore à -concevoir que ce qu’on est convenu d’appeler le naturel. - -Schleiermacher, le traducteur de Platon, a écrit sur la religion des -discours d’une rare éloquence; il combat l’indifférence qu’on appelait -_tolérance_, et le travail destructeur qu’on faisait passer pour un -examen impartial. Schleiermacher n’est pas non plus un théologien -orthodoxe; mais il montre, dans les dogmes religieux qu’il adopte, de la -force de croyance, et une grande vigueur de conception métaphysique. Il -a développé avec beaucoup de chaleur et de clarté le sentiment de -l’infini, dont j’ai parlé dans le chapitre précédent. On peut appeler -les opinions religieuses de Schleiermacher et de ses disciples une -théologie philosophique. - -Enfin Lavater et plusieurs hommes de talent se sont ralliés aux opinions -mystiques, telles que Fénelon en France, et divers écrivains de tous les -pays les ont conçues. - -Lavater a précédé quelques-uns des hommes que j’ai cités; néanmoins -c’est depuis un petit nombre d’années surtout, que la doctrine dont il -peut être considéré comme un des principaux chefs, a pris une grande -faveur en Allemagne. L’ouvrage de Lavater sur la physionomie est plus -célèbre que ses écrits religieux; mais ce qui le rendait surtout -remarquable, c’était son caractère personnel; il y avait en lui un rare -mélange de pénétration et d’enthousiasme; il observait les hommes avec -une finesse d’esprit singulière, et s’abandonnait avec une confiance -absolue à des idées qu’on pourrait nommer superstitieuses; il avait de -l’amour-propre, et peut-être cet amour-propre a-t-il été la cause de ses -opinions bizarres sur lui-même et sur sa vocation miraculeuse: cependant -rien n’égalait la simplicité religieuse et la candeur de son âme; on ne -pouvait voir sans étonnement, dans un salon de nos jours, un ministre du -saint Évangile inspiré comme les apôtres, et spirituel comme un homme du -monde. Le garant de la sincérité de Lavater, c’étaient ses bonnes -actions et son beau regard, qui portait l’empreinte d’une inimitable -vérité. - -Les écrivains religieux de l’Allemagne actuelle sont divisés en deux -classes très distinctes, les défenseurs de la réformation et les -partisans du catholicisme. J’examinerai à part les écrivains de ces -diverses opinions; mais ce qu’il importe d’affirmer avant tout, c’est -que si le nord de l’Allemagne est le pays où les questions théologiques -ont été le plus agitées, c’est en même temps celui où les sentiments -religieux sont le plus universels; le caractère national en est -empreint; et le génie des arts et de la littérature y puise toute son -inspiration. Enfin, parmi les gens du peuple, la religion a, dans le -nord de l’Allemagne, un caractère idéal et doux qui surprend -singulièrement, dans un pays dont on est accoutumé à croire les mœurs -très rudes. - -Une fois, en voyageant de Dresde à Leipzig, je m’arrêtai le soir à -Meissen, petite ville placée sur une hauteur, au-dessus de la rivière, -et dont l’église renferme des tombeaux consacrés à d’illustres -souvenirs. Je me promenais sur l’esplanade, et je me laissais aller à -cette rêverie que le coucher du soleil, l’aspect lointain du paysage, et -le bruit de l’onde qui coule au fond de la vallée, excitent si -facilement dans notre âme; j’entendis alors les voix de quelques hommes -du peuple, et je craignais d’écouter des paroles vulgaires, telles qu’on -en chante ailleurs dans les rues. Quel fut mon étonnement, lorsque je -compris le refrain de leur chanson: _Ils se sont aimés, et ils sont -morts avec l’espoir de se retrouver un jour!_ Heureux pays, que celui où -de tels sentiments sont populaires, et répandent jusque dans l’air qu’on -respire je ne sais quelle fraternité religieuse, dont l’amour pour le -ciel et la pitié pour l’homme sont le touchant lien! - - - - -CHAPITRE III - -Du culte des Frères Moraves. - - -Il y a peut-être trop de liberté dans le protestantisme, pour contenter -une certaine austérité religieuse, qui peut s’emparer de l’homme accablé -par de grands malheurs; quelquefois même, dans le cours habituel de la -vie, la réalité de ce monde disparaît tout à coup, et l’on se sent, au -milieu de ses intérêts, comme dans un bal dont on n’entendrait pas la -musique; le mouvement qu’on y verrait paraîtrait insensé. Une espèce -d’apathie rêveuse s’empare également du bramin et du sauvage, quand -l’un, à force de penser, et l’autre, à force d’ignorer, passent des -heures entières dans la contemplation muette de la destinée. La seule -activité dont on soit susceptible alors est celle qui a le culte divin -pour objet. On aime à faire à chaque instant quelque chose pour le ciel; -et c’est cette disposition qui inspire de l’attrait pour les couvents, -quoiqu’ils aient d’ailleurs des inconvénients très graves. - -Les établissements moraves sont les couvents des protestants, et c’est -l’enthousiasme religieux du nord de l’Allemagne qui leur a donné -naissance, il y a cent années. Mais quoique cette association soit aussi -sévère qu’un couvent catholique, elle est plus libérale dans les -principes; on n’y fait point de vœu, tout y est volontaire; les hommes -et les femmes ne sont pas séparés, et le mariage n’y est point interdit. -Néanmoins la société entière est ecclésiastique, c’est-à-dire que tout -s’y fait par la religion et pour elle; c’est l’autorité de l’église qui -régit cette communauté de fidèles; mais cette église est sans prêtres, -et le sacerdoce y est exercé tour à tour par les personnes les plus -religieuses et les plus vénérables. - -Les hommes et les femmes, avant d’être mariés, vivent séparément les uns -des autres dans des réunions où règne l’égalité la plus parfaite. La -journée entière est remplie par des travaux, les mêmes pour tous les -rangs; l’idée de la Providence, constamment présente, dirige toutes les -actions de la vie des Moraves. - -Quand un jeune homme veut prendre une compagne, il s’adresse à la -doyenne des filles ou des veuves, et lui demande celle qu’il voudrait -épouser. L’on tire au sort à l’église, pour savoir s’il doit ou non -s’unir à la femme qu’il préfère; et si le sort est contre lui, il -renonce à sa demande. Les Moraves ont tellement l’habitude de se -résigner, qu’ils ne résistent point à cette décision; et comme ils ne -voient les femmes qu’à l’église, il leur en coûte moins pour renoncer à -leur choix. Cette manière de prononcer sur le mariage et sur beaucoup -d’autres circonstances de la vie indique l’esprit général du culte des -Moraves. Au lieu de s’en tenir à la soumission à la volonté du ciel, ils -se figurent qu’ils peuvent la connaître ou par des inspirations, ou, ce -qui est plus étrange encore, en interrogeant le hasard. Le devoir et les -événements manifestent à l’homme les voies de Dieu sur la terre; comment -peut-il se flatter de les pénétrer par d’autres moyens? - -L’on observe d’ailleurs en général, chez les Moraves, les mœurs -évangéliques telles qu’elles devaient exister du temps des apôtres, dans -les communautés chrétiennes. Ni les dogmes extraordinaires, ni les -pratiques scrupuleuses ne font le lien de cette association: l’Évangile -y est interprété de la manière la plus naturelle et la plus claire; mais -on y est fidèle aux conséquences de cette doctrine, et l’on met, sous -tous les rapports, sa conduite en harmonie avec les principes religieux. -Les communautés moraves servent surtout à prouver que le protestantisme, -dans sa simplicité, peut mener au genre de vie le plus austère, et à la -religion la plus enthousiaste; la mort et l’immortalité bien comprises -suffisent pour occuper et diriger toute l’existence. - -J’ai été, il y a quelque temps, à Dintendorf, petit village près -d’Erfurt, où une communauté de Moraves s’est établie. Ce village est à -trois lieues de toute grande route, il est placé entre deux montagnes, -sur le bord d’un ruisseau; des saules et des peupliers élevés -l’entourent; il y a dans l’aspect de la contrée quelque chose de calme -et de doux, qui prépare l’âme à sortir des agitations de la vie. Les -maisons et les rues sont d’une propreté parfaite; les femmes, toutes -habillées de même, cachent leurs cheveux et ceignent leur tête avec un -ruban dont les couleurs indiquent si elles sont mariées, filles ou -veuves; les hommes sont vêtus de brun, à peu près comme les quakers. Une -industrie mercantile les occupe presque tous; mais on n’entend pas le -moindre bruit dans le village. Chacun travaille avec régularité et -tranquillité; et l’action intérieure des sentiments religieux apaise -tout autre mouvement. - -Les filles et les veuves habitent ensemble dans un grand dortoir, et, -pendant la nuit, une d’elles veille tour à tour pour prier, ou pour -soigner celles qui pourraient devenir malades. Les hommes non mariés -vivent de la même manière. Ainsi, il existe une grande famille pour -celui qui n’a pas la sienne, et le nom de frère et de sœur est commun à -tous les chrétiens. - -A la place de cloches, des instruments à vent d’une très belle harmonie -invitent au service divin. En marchant pour aller à l’église, au son de -cette musique imposante, on se sentait enlevé à la terre; on croyait -entendre les trompettes du jugement dernier, non telles que le remords -nous les fait craindre, mais telles qu’une pieuse confiance nous les -fait espérer; il semblait que la miséricorde divine se manifestât dans -cet appel, et prononçât d’avance un pardon régénérateur. - -L’église était décorée de roses blanches et de fleurs d’aubépine; les -tableaux n’étaient point bannis du temple, et la musique y était -cultivée, comme faisant partie du culte; on n’y chantait que des -psaumes; il n’y avait ni sermon, ni messe, ni raisonnement, ni -discussion théologique; c’était le culte de Dieu, en esprit et en -vérité. Les femmes, toutes en blanc, étaient rangées les unes à côté des -autres, sans aucune distinction quelconque; elles semblaient des ombres -innocentes, qui venaient comparaître devant le tribunal de la Divinité. - -Le cimetière des Moraves est un jardin dont les allées sont marquées par -des pierres funéraires, à côté desquelles on a planté un arbuste à -fleurs. Toutes ces pierres sont égales; aucun de ces arbustes ne s’élève -au-dessus de l’autre, et la même épitaphe sert pour tous les morts: _Il -est né tel jour, et tel autre il est retourné dans sa patrie._ Admirable -expression pour désigner le terme de notre vie! Les anciens disaient: -_Il a vécu_, et jetaient ainsi un voile sur la tombe, pour en dérober -l’idée. Les chrétiens placent au-dessus d’elle l’étoile de l’espérance. - -Le jour de Pâques, le service divin se célèbre dans le cimetière qui est -placé à côté de l’église, et la résurrection est annoncée au milieu des -tombeaux. Tous ceux qui sont présents à cet acte du culte savent quelle -est la pierre qu’on doit placer sur leur cercueil, et respirent déjà le -parfum du jeune arbre dont les feuilles et les fleurs se pencheront sur -leurs tombes. C’est ainsi qu’on a vu, dans les temps modernes, une armée -toute entière, assistant à ses propres funérailles, dire pour elle-même -le service des morts, décidée qu’elle était à conquérir -l’immortalité[18]. - - [18] C’est à Saragosse qu’a eu lieu l’admirable scène à laquelle je - faisais allusion, sans oser la désigner plus clairement. Un aide de - camp du général français vint proposer à la garnison de la ville de - se rendre, et le chef des troupes espagnoles le conduisit sur la - place publique; il vit sur cette place et dans l’église tendue de - noir, les soldats et les officiers à genoux, entendant le service - des morts. En effet, bien peu de ces guerriers vivent encore, et les - habitants de la ville ont aussi partagé le sort de leurs défenseurs. - -La communion des Moraves ne peut point s’adapter à l’état social, tel -que les circonstances nous le commandent; mais comme on a beaucoup dit -depuis quelque temps que le catholicisme seul parlait à l’imagination, -il importe d’observer que ce qui remue vraiment l’âme, dans la religion, -est commun à toutes les églises chrétiennes. Un sépulcre et une prière -épuisent toute la puissance de l’attendrissement; et plus la croyance -est simple, plus le culte cause d’émotion. - - - - -CHAPITRE IV - -Du Catholicisme. - - -La religion catholique est plus tolérante en Allemagne que dans tout -autre pays. La paix de Westphalie ayant fixé les droits des différentes -religions, elles ne craignent plus leurs envahissements mutuels; et -d’ailleurs le mélange des cultes, dans un grand nombre de villes, a -nécessairement amené l’occasion de se voir et de se juger. Dans les -opinions religieuses, comme dans les opinions politiques, on se fait de -ses adversaires un fantôme qui se dissipe presque toujours par leur -présence; la sympathie nous montre un semblable dans celui qu’on croyait -son ennemi. - -Le protestantisme étant beaucoup plus favorable aux lumières que le -catholicisme, les catholiques, en Allemagne, se sont mis sur une espèce -de défensive qui nuit beaucoup au progrès des idées. Dans les pays où la -religion catholique régnait seule, tels que la France et l’Italie, on a -su la réunir à la littérature et aux beaux-arts; mais en Allemagne, où -les protestants se sont emparés, par les universités et par leur -tendance naturelle, de tout ce qui tient aux études littéraires et -philosophiques, les catholiques se sont crus obligés de leur opposer un -certain genre de réserve qui éteint presque tout moyen de se distinguer -dans la carrière de l’imagination et de la pensée. La musique est le -seul des beaux-arts porté, dans le midi de l’Allemagne, à un plus haut -degré de perfection que dans le nord, à moins que l’on ne compte comme -l’un des beaux-arts un certain genre de vie commode, dont les -jouissances s’accordent assez bien avec le repos de l’esprit. - -Il y a parmi les catholiques, en Allemagne, une piété sincère, -tranquille et charitable, mais il n’y a point de prédicateurs célèbres, -ni d’écrivains religieux à citer; rien n’y excite le mouvement de l’âme; -l’on y prend la religion comme une chose de fait, où l’enthousiasme n’a -point de part, et l’on dirait que, dans un culte si bien consolidé, -l’autre vie elle-même devient une vérité positive sur laquelle on -n’exerce plus la pensée. - -La révolution qui s’est faite dans les esprits philosophiques en -Allemagne, depuis trente ans, les a presque tous ramenés aux sentiments -religieux. Ils s’en étaient un peu écartés, lorsque l’impulsion -nécessaire pour propager la tolérance avait dépassé son but; mais, en -rappelant l’idéalisme dans la métaphysique, l’inspiration dans la -poésie, la contemplation dans les sciences, on a renouvelé l’empire de -la religion, et la réforme de la réformation, ou plutôt la direction -philosophique de la liberté qu’elle a donnée, a banni pour jamais, du -moins en théorie, le matérialisme et toutes ses applications funestes. -Au milieu de cette révolution intellectuelle, si féconde en nobles -résultats, quelques hommes ont été trop loin, comme il arrive toujours -dans les oscillations de la pensée. - -On dirait que l’esprit humain se précipite toujours d’un extrême à -l’autre, comme si les opinions qu’il vient de quitter se changeaient en -remords pour le poursuivre. La réformation, disent quelques écrivains de -la nouvelle école, a été la cause de plusieurs guerres de religion; elle -a séparé le nord du midi de l’Allemagne; elle a donné aux Allemands la -funeste habitude de se combattre les uns les autres, et ces divisions -leur ont ôté le droit de s’appeler une nation. Enfin, la réformation, en -introduisant l’esprit d’examen, a rendu l’imagination aride, et mis le -doute à la place de la foi; il faut donc, répètent ces mêmes hommes, -revenir à l’unité de l’Église en retournant au catholicisme. - -D’abord, si Charles-Quint avait adopté le luthéranisme, il y aurait eu -de même unité dans l’Allemagne, et le pays entier serait, comme la -partie du Nord, l’asile des sciences et des lettres. Peut-être que cet -accord aurait donné naissance à des institutions libres, combinées avec -une force réelle; et peut-être aurait-on évité cette triste séparation -du caractère et des lumières, qui a livré le Nord à la rêverie, et -maintenu le Midi dans son ignorance. Mais, sans se perdre en conjectures -sur ce qui serait arrivé, calcul toujours très incertain, on ne peut -nier que l’époque de la réformation ne soit celle où les lettres et la -philosophie se sont introduites en Allemagne. Ce pays ne peut être mis -au premier rang, ni pour la guerre, ni pour les arts, ni pour la liberté -politique: ce sont les lumières dont l’Allemagne a droit de -s’enorgueillir, et son influence sur l’Europe pensante date du -protestantisme. De telles révolutions ne s’opèrent ni ne se détruisent -par des raisonnements, elles appartiennent à la marche historique de -l’esprit humain; et les hommes qui paraissent en être les auteurs, n’en -sont jamais que les conséquences. - -Le catholicisme, aujourd’hui désarmé, a la majesté d’un vieux lion qui -jadis faisait trembler l’univers; mais, quand les abus de son pouvoir -amenèrent la réformation, il mettait des entraves à l’esprit humain; et, -loin que ce fût par sécheresse de cœur qu’on s’opposait alors à son -ascendant, c’était pour faire usage de toutes les facultés de l’esprit -et de l’imagination qu’on réclamait avec force la liberté de penser. Si -des circonstances toutes divines, et où la main des hommes ne se fît -sentir en rien, amenaient un jour un rapprochement entre les deux -Églises, on prierait Dieu, ce me semble, avec une émotion nouvelle, à -côté des prêtres vénérables qui, dans les dernières années du siècle -passé, ont tant souffert pour leur conscience. Mais ce n’est sûrement -pas le changement de religion de quelques hommes, ni surtout l’injuste -défaveur que leurs écrits tendent à jeter sur la religion réformée, qui -pourraient conduire à l’unité des opinions religieuses. - -Il y a dans l’esprit humain deux forces très distinctes, l’une inspire -le besoin de croire, l’autre celui d’examiner. L’une de ces facultés ne -doit pas être satisfaite aux dépens de l’autre: le protestantisme et le -catholicisme ne viennent point de ce qu’il y a eu des papes et un -Luther; c’est une pauvre manière de considérer l’histoire, que de -l’attribuer à des hasards. Le protestantisme et le catholicisme existent -dans le cœur humain; ce sont des puissances morales qui se développent -dans les nations, parce qu’elles existent dans chaque homme. Si dans la -religion, comme dans les autres affections humaines, on peut réunir ce -que l’imagination et la raison souhaitent, il y a paix dans l’homme; -mais en lui, comme dans l’univers, la puissance de créer et celle de -détruire, la foi et l’examen se succèdent et se combattent. - -On a voulu, pour réunir ces deux penchants, creuser plus avant dans -l’âme; et de là sont venues les opinions mystiques, dont nous parlerons -dans le chapitre suivant; mais le petit nombre de personnes qui ont -abjuré le protestantisme n’ont fait que renouveler des haines. Les -anciennes dénominations raniment les anciennes querelles; la magie se -sert de certaines paroles pour évoquer les fantômes; on dirait que sur -tous les sujets il y a des mots qui exercent ce pouvoir: ce sont ceux -qui ont servi de ralliement à l’esprit de parti, on ne peut les -prononcer sans agiter de nouveau les flambeaux de la discorde. Les -catholiques allemands se sont montrés jusqu’à présent très étrangers à -ce qui se passait à cet égard dans le Nord. Les opinions littéraires -semblent la cause du petit nombre de changements de religion qui ont eu -lieu, et l’ancienne et vieille Église ne s’en est guère occupée. - -Le comte Frédéric Stolberg, homme très respectable par son caractère et -par ses talents, célèbre, dès sa jeunesse, comme poète, comme admirateur -passionné de l’antiquité, et comme traducteur d’Homère, a donné le -premier, en Allemagne, le signal de ces conversions nouvelles, qui ont -eu depuis des imitateurs. Les plus illustres amis du comte Stolberg, -Klopstock, Voss et Jacobi, se sont éloignés de lui pour cette -abjuration, qui semble désavouer les malheurs et les combats que les -réformés ont soutenus pendant trois siècles; cependant M. de Stolberg -vient de publier une histoire de la religion de Jésus-Christ, faite pour -mériter l’approbation de toutes les communions chrétiennes. C’est la -première fois qu’on a vu les opinions catholiques défendues de cette -manière; et si le comte de Stolberg n’avait pas été élevé dans le -protestantisme, peut-être n’aurait-il pas eu l’indépendance d’esprit qui -lui sert à faire impression sur les hommes éclairés. - -On trouve dans ce livre une connaissance parfaite des Saintes Écritures, -et des recherches très intéressantes sur les différentes religions de -l’Asie, en rapport avec le christianisme. Les Allemands du Nord, lors -même qu’ils se soumettent aux dogmes les plus positifs, savent toujours -leur donner l’empreinte de leur philosophie. - -Le comte de Stolberg attribue à l’ancien Testament, dans son ouvrage, -une beaucoup plus grande part que les écrivains protestants ne lui en -accordent d’ordinaire. Il considère le sacrifice comme la base de toute -religion, et la mort d’Abel comme le premier type de ce sacrifice, qui -fonde le christianisme. De quelque manière qu’on juge cette opinion, -elle donne beaucoup à penser. La plupart des religions anciennes ont -institué des sacrifices humains; mais dans cette barbarie il y avait -quelque chose de remarquable: c’est le besoin d’une expiation -solennelle. Rien ne peut effacer de l’âme, en effet, la conviction qu’il -y a quelque chose de très mystérieux dans le sang de l’innocent, et que -la terre et le ciel s’en émeuvent. Les hommes ont toujours cru que des -justes pouvaient obtenir, dans cette vie ou dans l’autre, le pardon des -criminels. Il y a dans le genre humain des idées primitives qui -paraissent plus ou moins défigurées dans tous les temps et chez tous les -peuples. Ce sont ces idées sur lesquelles on ne saurait se lasser de -méditer; car elles renferment sûrement quelques traces des titres perdus -de la race humaine. - -La persuasion que les prières et le dévouement du juste peuvent sauver -les coupables, est sans doute tirée des sentiments que nous éprouvons -dans les rapports de la vie; mais rien n’oblige, en fait de croyance -religieuse, à rejeter ces inductions: que savons-nous de plus que nos -sentiments, et pourquoi prétendrait-on qu’ils ne doivent point -s’appliquer aux vérités de la foi? Que peut-il y avoir dans l’homme que -lui-même, et pourquoi, sous prétexte d’anthropomorphisme, l’empêcher de -former, d’après son âme, une image de la Divinité? Nul autre messager ne -saurait, je pense, lui en donner des nouvelles. - -Le comte de Stolberg s’attache à démontrer que la tradition de la chute -de l’homme a existé chez tous les peuples de la terre, et -particulièrement en Orient, et que tous les hommes ont eu dans le cœur -le souvenir d’un bonheur dont ils avaient été privés. En effet, il y a -dans l’esprit humain deux tendances aussi distinctes que la gravitation -et l’impulsion dans le monde physique; c’est l’idée d’une décadence et -celle d’un perfectionnement. On dirait que nous éprouvons tout à la fois -le regret de quelques beaux dons qui nous étaient accordés gratuitement, -et l’espérance de quelques biens que nous pouvons acquérir par nos -efforts; de manière que la doctrine de la perfectibilité et celle de -l’âge d’or, réunies et confondues, excitent tout à la fois dans l’homme -le chagrin d’avoir perdu et l’émulation de recouvrer. Le sentiment est -mélancolique, et l’esprit audacieux: l’un regarde en arrière, l’autre en -avant; de cette rêverie et de cet élan naît la véritable supériorité de -l’homme, le mélange de contemplation et d’activité, de résignation et de -volonté, qui lui permet de rattacher au ciel sa vie dans ce monde. - -Stolberg n’appelle chrétiens que ceux qui reçoivent, avec la simplicité -des enfants, les paroles de l’Écriture sainte; mais il porte dans -l’interprétation de ces paroles un esprit de philosophie qui ôte aux -opinions catholiques ce qu’elles ont de dogmatique et d’intolérant. En -quoi diffèrent-ils donc entre eux, ces hommes religieux dont l’Allemagne -s’honore; et pourquoi les noms de catholique ou de protestant les -sépareraient-ils? Pourquoi seraient-ils infidèles aux tombeaux de leurs -aïeux, pour quitter ces noms ou pour les reprendre? Klopstock n’a-t-il -pas consacré sa vie entière à faire d’un beau poème le temple de -l’Évangile? Herder n’est-il pas, comme Stolberg, adorateur de la Bible? -ne pénètre-t-il pas dans toutes les beautés de la langue primitive, et -des sentiments d’origine céleste qu’elle exprime? Jacobi ne reconnaît-il -pas la Divinité dans toutes les grandes pensées de l’homme? Aucun de ces -hommes recommanderait-il la religion uniquement comme un frein pour le -peuple, comme un moyen de sûreté publique, comme un garant de plus dans -les contrats de ce monde? Ne savent-ils pas tous que les esprits -supérieurs ont encore plus besoin de piété que les hommes du peuple? car -le travail maintenu par l’autorité sociale peut occuper et guider la -classe laborieuse dans tous les instants de sa vie, tandis que les -hommes oisifs sont sans cesse en proie aux passions et aux sophismes qui -agitent l’existence, et remettent tout en question. - -On a prétendu que c’était une sorte de frivolité, dans les écrivains -allemands, de présenter comme l’un des mérites de la religion chrétienne -l’influence favorable qu’elle exerce sur les arts, l’imagination et la -poésie; et le même reproche a été fait à cet égard au bel ouvrage de M. -de Chateaubriand, sur le _Génie du Christianisme_. Les esprits vraiment -frivoles, ce sont ceux qui prennent des vues courtes pour des vues -profondes, et se persuadent qu’on peut procéder avec la nature humaine -par voie d’exclusion, et supprimer la plupart des désirs et des besoins -de l’âme. C’est une des grandes preuves de la divinité de la religion -chrétienne, que son analogie parfaite avec toutes nos facultés morales; -seulement il ne me paraît pas qu’on puisse considérer la poésie du -christianisme sous le même aspect que la poésie du paganisme. - -Comme tout était extérieur dans le culte païen, la pompe des images y -est prodiguée; le sanctuaire du christianisme étant au fond du cœur, la -poésie qu’il inspire doit toujours naître de l’attendrissement. Ce n’est -pas la splendeur du ciel chrétien qu’on peut opposer à l’Olympe, mais la -douleur et l’innocence, la vieillesse et la mort, qui prennent un -caractère d’élévation et de repos, à l’abri de ces espérances -religieuses dont les ailes s’étendent sur les misères de la vie. Il -n’est donc pas vrai, ce me semble, que la religion protestante soit -dépourvue de poésie, parce que les pratiques du culte y ont moins -d’éclat que dans la religion catholique. Des cérémonies plus ou moins -bien exécutées, selon la richesse des villes et la magnificence des -édifices, ne sauraient être la cause principale de l’impression que -produit le service divin; ce sont ses rapports avec nos sentiments -intérieurs qui nous émeuvent, rapports qui peuvent exister dans la -simplicité comme dans la pompe. - -J’étais, il y a quelque temps, dans une église de campagne dépouillée de -tout ornement; aucun tableau n’en décorait les blanches murailles, elle -était nouvellement bâtie, et nul souvenir d’un long passé ne la rendait -vénérable: la musique même, que les saints les plus austères ont placée -dans le ciel comme la jouissance des bienheureux, se faisait à peine -entendre, et les psaumes étaient chantés par des voix sans harmonie, que -les travaux de la terre et le poids des années rendaient rauques et -confuses; mais au milieu de cette réunion rustique, où manquaient toutes -les splendeurs humaines, on voyait un homme pieux dont le cœur était -profondément ému par la mission qu’il remplissait[19]. Ses regards, sa -physionomie, pouvaient servir de modèle à quelques-uns des tableaux dont -les autres temples sont parés; ses accents répondaient au concert des -anges. Il y avait là devant nous une créature mortelle, convaincue de -notre immortalité, de celle de nos amis que nous avons perdus, de celle -de nos enfants, qui nous survivront de si peu dans la carrière du temps! -et la persuasion intime d’une âme pure semblait une révélation nouvelle. - - [19] M. Célérier, pasteur de Satigny, près de Genève. - -Il descendit de sa chaire pour donner la communion aux fidèles qui -vivent à l’abri de son exemple. Son fils était comme lui, ministre de -l’église, et sous des traits plus jeunes, il avait, ainsi que son père, -une expression pieuse et recueillie. Alors, selon l’usage, le père et le -fils se donnèrent mutuellement le pain et la coupe, qui servent chez les -protestants de commémoration au plus touchant des mystères; le fils ne -voyait dans son père qu’un pasteur plus avancé que lui dans l’état -religieux qu’il voulait suivre; le père respectait dans son fils la -sainte vocation qu’il avait embrassée. Tous deux s’adressèrent, en -communiant ensemble, les passages de l’Évangile faits pour resserrer -d’un même lien les étrangers comme les amis; et, renfermant dans leur -cœur tous les deux leurs sentiments les plus intimes, ils semblaient -oublier leurs relations personnelles en présence de la Divinité, pour -qui les pères et les fils sont tous également des serviteurs du tombeau -et des enfants de l’espérance. - -Quelle poésie, quelle émotion, source de toute poésie, pouvait manquer -au service divin dans un tel moment! - -Les hommes dont les affections sont désintéressées, et les pensées -religieuses; les hommes qui vivent dans le sanctuaire de leur -conscience, et savent y concentrer, comme dans un miroir ardent, tous -les rayons de l’univers; ces hommes, dis-je, sont les prêtres du culte -de l’âme, et rien ne doit jamais les désunir. Un abîme sépare ceux qui -se conduisent par le calcul, et ceux qui sont guidés par le sentiment; -toutes les autres différences d’opinion ne sont rien, celle-là seule est -radicale. Il se peut qu’un jour un cri d’union s’élève, et que -l’universalité des chrétiens aspire à professer la même religion -théologique, politique et morale; mais avant que ce miracle soit -accompli, tous les hommes qui ont un cœur et qui lui obéissent doivent -se respecter mutuellement. - - - - -CHAPITRE V - -De la disposition religieuse appelée _mysticité_. - - -La disposition religieuse appelée _mysticité_ n’est qu’une manière plus -intime de sentir et de concevoir le christianisme. Comme dans le mot de -mysticité est renfermé celui de mystère, on a cru que les mystiques -professaient des dogmes extraordinaires, et faisaient une secte à part. -Il n’y a de mystères chez eux que ceux du sentiment appliqués à la -religion, et le sentiment est à la fois ce qu’il y a de plus clair, de -plus simple et de plus inexplicable: il faut distinguer cependant les -_théosophes_, c’est-à-dire ceux qui s’occupent de la théologie -philosophique, tels que Jacob Bœhme, Saint-Martin, etc., des simples -mystiques; les premiers veulent pénétrer le secret de la création, les -seconds s’en tiennent à leur propre cœur. Plusieurs pères de l’église, -Thomas A-Kempis, Fénelon, Saint François de Sales, etc.; et, chez les -protestants, un grand nombre d’écrivains anglais et allemands ont été -des mystiques, c’est-à-dire des hommes qui faisaient de la religion un -amour, et la mêlaient à toutes leurs pensées comme à toutes leurs -actions. - -Le sentiment religieux qui est la base de toute la doctrine des -mystiques, consiste dans une paix intérieure pleine de vie. Les -agitations des passions ne laissent point de calme: la tranquillité de -la sécheresse et de la médiocrité d’esprit tue la vie de l’âme; ce n’est -que dans le sentiment religieux qu’on trouve une réunion parfaite du -mouvement et du repos. Cette disposition n’est continuelle, je crois, -dans aucun homme, quelque pieux qu’il puisse être; mais le souvenir et -l’espérance de ces saintes émotions décident de la conduite de ceux qui -les ont éprouvées. - -Si l’on considère les peines et les plaisirs de la vie comme l’effet du -hasard ou du bien joué, alors le désespoir et la joie doivent être, pour -ainsi dire, des mouvements convulsifs. Car quel hasard que celui qui -dispose de notre existence! quel orgueil ou quel regret ne doit-on pas -éprouver, quand il s’agit d’une démarche qui a pu influer sur tout notre -sort? A quels tourments d’incertitude ne devrait-on pas être livré, si -notre raison disposait seule de notre destinée dans ce monde? Mais si -l’on croit, au contraire, qu’il n’y a que deux choses importantes pour -le bonheur, la pureté de l’intention, et la résignation à l’événement, -quel qu’il soit, lorsqu’il ne dépend plus de nous, sans doute beaucoup -de circonstances nous feront encore cruellement souffrir, mais aucune ne -rompra nos liens avec le ciel. Lutter contre l’impossible est ce qui -engendre en nous les sentiments les plus amers; et la colère de Satan -n’est autre chose que la liberté aux prises avec la nécessité, et ne -pouvant ni la dompter, ni s’y soumettre. - -L’opinion dominante parmi les chrétiens mystiques, c’est que le seul -hommage qui puisse plaire à Dieu, c’est celui de la volonté, dont il a -fait don à l’homme; quelle offrande plus désintéressée pouvons-nous, en -effet, présenter à la Divinité? Le culte, l’encens, les hymnes ont -presque toujours pour but d’obtenir les prospérités de la terre, et -c’est ainsi que la flatterie de ce monde entoure les monarques; mais se -résigner à la volonté de Dieu, ne vouloir rien que ce qu’il veut, c’est -l’acte religieux le plus pur dont l’âme humaine soit capable. Trois -sommations sont faites à l’homme pour obtenir de lui cette résignation, -la jeunesse, l’âge mûr, et la vieillesse: heureux ceux qui se soumettent -à la première! - -C’est l’orgueil, en toutes choses, qui met le venin dans la blessure: -l’âme révoltée accuse le ciel, l’homme religieux laisse la douleur agir -sur lui selon l’intention de celui qui l’envoie; il se sert de tous les -moyens qui sont en sa puissance pour l’éviter ou pour la soulager: mais -quand l’événement est irrévocable, les caractères sacrés de la volonté -suprême y sont empreints. - -Quel malheur accidentel peut être comparé à la vieillesse et à la mort? -Et cependant presque tous les hommes s’y résignent, parce qu’il n’y a -point d’armes contre elles: d’où vient donc que chacun se révolte contre -les malheurs particuliers, tandis que tous se plient sous le malheur -universel? C’est qu’on traite le sort comme un gouvernement, à qui l’on -permet de faire souffrir tout le monde, pourvu qu’il n’accorde de -privilèges à personne. Les malheurs que nous avons en commun avec nos -semblables, sont aussi durs, et nous causent autant de souffrance que -nos malheurs particuliers; et cependant ils n’excitent presque jamais en -nous la même rébellion. Pourquoi les hommes ne se disent-ils pas qu’il -faut supporter ce qui les concerne personnellement, comme ils supportent -la condition de l’humanité en général? C’est qu’on croit trouver de -l’injustice dans son partage individuel. Singulier orgueil de l’homme, -de vouloir juger la Divinité avec l’instrument qu’il a reçu d’elle! Que -sait-il de ce qu’éprouve un autre? que sait-il de lui-même? que sait-il -de rien, excepté de son sentiment intérieur? Et ce sentiment, plus il -est intime, plus il contient le secret de notre félicité; car n’est-ce -pas dans le fond de nous-mêmes que nous sentons le bonheur ou le -malheur? L’amour religieux ou l’amour-propre pénètrent seuls jusqu’à la -source de nos pensées les plus cachées. Sous le nom d’amour religieux -sont renfermées toutes les affections désintéressées, et sous celui -d’amour-propre tous les penchants égoïstes: de quelque manière que le -sort nous seconde ou nous contrarie, c’est toujours de l’ascendant de -l’un de ces amours sur l’autre que dépend la jouissance calme ou le -malaise inquiet. - -C’est manquer, ce me semble, tout à fait de respect à la Providence, que -de nous supposer en proie à ces fantômes qu’on appelle les événements: -leur réalité consiste dans ce qu’ils produisent sur l’âme, et il y a une -égalité parfaite entre toutes les situations et toutes les destinées, -non pas vues extérieurement, mais jugées d’après leur influence sur le -perfectionnement religieux. Si chacun de nous veut examiner -attentivement la trame de sa propre vie, il y verra deux tissus -parfaitement distincts, l’un qui semble en entier soumis aux causes et -aux effets naturels, l’autre dont la tendance tout à fait mystérieuse ne -se comprend qu’avec le temps. C’est comme les tapisseries de haute-lice, -dont on travaille les peintures à l’envers, jusqu’à ce que, mises en -place, on en puisse juger l’effet. On finit par apercevoir, même dans -cette vie, pourquoi l’on a souffert, pourquoi l’on n’a pas obtenu ce -qu’on désirait. L’amélioration de notre propre cœur nous révèle -l’intention bienfaisante qui nous a soumis à la peine; car les -prospérités de la terre auraient même quelque chose de redoutable, si -elles tombaient sur nous après que nous nous serions rendus coupables de -grandes fautes: on se croirait alors abandonné par la main de celui qui -nous livrerait au bonheur ici-bas, comme à notre seul avenir. - -Ou tout est hasard, ou il n’y en a pas un seul dans ce monde, et s’il -n’y en a pas, le sentiment religieux consiste à se mettre en harmonie -avec l’ordre universel, malgré l’esprit de rébellion ou d’envahissement -que l’égoïsme inspire à chacun de nous en particulier. Tous les dogmes -et tous les cultes sont les formes diverses que ce sentiment religieux a -revêtues, selon les temps et selon les pays; il peut se dépraver par la -terreur, quoiqu’il soit fondé sur la confiance; mais il consiste -toujours dans la conviction qu’il n’y a rien d’accidentel dans les -événements, et que notre seule manière d’influer sur le sort, c’est en -agissant sur nous-mêmes. La raison n’en règne pas moins dans tout ce qui -tient à la conduite de la vie; mais quand cette ménagère de l’existence -l’a arrangée le mieux qu’elle a pu, le fond de notre cœur appartient -toujours à l’amour, et ce qu’on appelle la mysticité, c’est cet amour -dans sa pureté la plus parfaite. - -L’élévation de l’âme vers son Créateur est le culte suprême des -chrétiens mystiques; mais ils ne s’adressent point à Dieu pour demander -telle ou telle prospérité de cette vie. Un écrivain français qui a des -lueurs sublimes, M. de Saint-Martin, a dit _que la prière était la -respiration de l’âme_. Les mystiques sont, pour la plupart, convaincus -qu’il y a réponse à cette prière, et que la grande révélation du -christianisme peut se renouveler en quelque sorte dans l’âme, chaque -fois qu’elle s’élève avec ardeur vers le ciel. Quand on croit qu’il -n’existe plus de communication immédiate entre l’Être suprême et -l’homme, la prière n’est, pour ainsi dire, qu’un monologue; mais elle -devient un acte bien plus secourable, lorsqu’on est persuadé que la -Divinité se fait sentir au fond de notre cœur. En effet, on ne saurait -nier, ce me semble, qu’il ne se passe en nous des mouvements qui ne nous -viennent en rien du dehors, et qui nous calment ou nous soutiennent, -sans qu’on puisse les attribuer à la liaison ordinaire des événements de -la vie. - -Des hommes qui ont mis de l’amour-propre dans une doctrine entièrement -fondée sur l’abnégation de l’amour-propre, ont tiré parti de ces secours -inattendus pour se faire des illusions de tout genre: ils se sont crus -des élus ou des prophètes; ils se sont imaginés qu’ils avaient des -visions; enfin ils sont entrés en superstition vis-à-vis d’eux-mêmes. -Que ne peut l’orgueil humain, puisqu’il s’insinue dans le cœur sous la -forme même de l’humilité! Mais il n’en est pas moins vrai que rien n’est -plus simple et plus pur que les rapports de l’âme avec Dieu, tels qu’ils -sont conçus par ce qu’on a coutume d’appeler les mystiques, c’est-à-dire -les chrétiens qui mettent l’amour dans la religion. - -En lisant les œuvres spirituelles de Fénelon, qui pourrait n’être pas -attendri! Où trouver tant de lumières, tant de consolations, tant -d’indulgence? Il n’y a là ni fanatisme, ni austérités autres que celles -de la vertu, ni intolérance, ni exclusion. Les diversités des communions -chrétiennes ne peuvent être senties à cette hauteur, qui est au-dessus -de toutes les formes accidentelles que le temps crée et détruit. - -Il serait bien téméraire, assurément, celui qui se hasarderait à prévoir -ce qui tient à de si grandes choses: néanmoins j’oserai dire que tout -tend à faire triompher les sentiments religieux dans les âmes. Le calcul -a pris un tel empire sur les affaires de ce monde, que les caractères -qui ne s’y prêtent pas sont naturellement rejetés dans l’extrême opposé. -C’est pourquoi tous les penseurs solitaires, d’un bout du monde à -l’autre, cherchent à rassembler dans un même foyer les rayons épars de -la littérature, de la philosophie et de la religion. - -On craint en général que la doctrine de la résignation religieuse, -appelée dans le siècle dernier le quiétisme, ne dégoûte de l’activité -nécessaire dans cette vie. Mais la nature se charge assez de soulever en -nous les passions individuelles, pour qu’on n’ait pas beaucoup à -craindre d’un sentiment qui les calme. - -Nous ne disposons ni de notre naissance, ni de notre mort, et plus des -trois quarts de notre destinée sont décidés par ces deux événements. Nul -ne peut changer les données primitives de sa naissance, de son pays, de -son siècle, etc. Nul ne peut acquérir la figure ou le génie qu’il n’a -pas reçu de la nature; et de combien d’autres circonstances impérieuses -encore la vie n’est-elle pas composée? Si notre sort consiste en cent -lots divers, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui ne dépendent pas de -nous; et toute la fureur de notre volonté se porte sur la faible portion -qui semble encore en notre puissance. Or l’action de la volonté même sur -cette faible portion est singulièrement incomplète. Le seul acte de la -liberté de l’homme qui atteigne toujours son but, c’est -l’accomplissement du devoir: l’issue de toutes les autres résolutions -dépend en entier des accidents auxquels la prudence même ne peut rien. -La plupart des hommes n’obtiennent pas ce qu’ils veulent fortement: et -la prospérité même, lorsqu’ils en ont, leur vient souvent par une voie -inattendue. - -La doctrine de la mysticité passe pour sévère, parce qu’elle commande le -détachement de soi, et que cela semble, avec raison, fort difficile: -mais elle est dans le fait la plus douce de toutes; elle consiste dans -ce proverbe, _faire de nécessité vertu_: faire de nécessité vertu, dans -le sens religieux, c’est attribuer à la Providence le gouvernement de ce -monde, et trouver dans cette pensée une consolation intime. Les -écrivains mystiques n’exigent rien au delà de la ligne du devoir, telle -que tous les hommes honnêtes l’ont tracée; ils ne commandent point de se -faire des peines à soi-même; ils pensent que l’homme ne doit, ni appeler -sur lui la souffrance, ni s’irriter contre elle, quand elle arrive. - -Quel mal pourrait-il donc résulter de cette croyance, qui réunit le -calme du stoïcisme avec la sensibilité des chrétiens!--Elle empêche -d’aimer, dira-t-on.--Ah! ce n’est pas l’exaltation religieuse qui -refroidit l’âme: un seul intérêt de vanité a plus anéanti d’affections -qu’aucun genre d’opinions austères: les déserts même de la Thébaïde -n’affaiblissent pas la puissance du sentiment, et rien n’empêche -d’aimer, que la misère du cœur. - -L’on attribue faussement un inconvénient très grave à la mysticité. -Malgré la sévérité de ses principes, on prétend qu’elle rend trop -indulgent sur les œuvres, à force de ramener la religion aux impressions -intérieures de l’âme, et qu’elle porte les hommes à se résigner à leurs -propres défauts, comme aux événements inévitables. Rien ne serait -assurément plus contraire à l’esprit de l’Évangile que cette manière -d’interpréter la soumission à la volonté de Dieu. Si l’on admettait que -le sentiment religieux dispense en rien des actions, il en résulterait -non seulement une foule d’hypocrites, qui prétendraient qu’il ne faut -pas les juger par ces vulgaires preuves de religion qu’on appelle les -œuvres, et que leurs communications secrètes avec la Divinité sont d’un -ordre bien supérieur à l’accomplissement des devoirs; mais il y aurait -aussi des hypocrites avec eux-mêmes, et l’on tuerait de cette manière la -puissance des remords. En effet, qui n’a pas, avec un peu d’imagination, -des moments d’attendrissement religieux? Qui n’a pas quelquefois prié -avec ardeur? Et si cela suffisait pour être dispensé de la stricte -observance des devoirs, la plupart des poètes pourraient se croire plus -religieux que saint Vincent de Paul. - -Mais c’est à tort que les mystiques ont été accusés de cette manière de -voir; leurs ouvrages et leur vie attestent qu’ils sont aussi réguliers -dans leur conduite morale que les hommes soumis aux pratiques du culte -le plus sévère: ce qu’on appelle de l’indulgence en eux, c’est la -pénétration qui fait analyser la nature de l’homme, au lieu de s’en -tenir à lui commander l’obéissance. Les mystiques, s’occupant toujours -du fond du cœur, ont l’air de pardonner ses égarements, parce qu’ils en -étudient les causes. - -On a souvent accusé les mystiques, et même presque tous les chrétiens, -d’être portés à l’obéissance passive envers l’autorité, quelle qu’elle -soit, et l’on a prétendu que la soumission à la volonté de Dieu, mal -comprise, conduisait un peu trop souvent à la soumission aux volontés -des hommes. Rien ne ressemble moins toutefois à la condescendance pour -le pouvoir que la résignation religieuse. Sans doute elle peut consoler -dans l’esclavage, mais c’est parce qu’elle donne alors à l’âme toutes -les vertus de l’indépendance. Être indifférent par religion à la liberté -ou à l’oppression du genre humain, ce serait prendre la faiblesse de -caractère pour l’humilité chrétienne, et rien n’en diffère davantage. -L’humilité chrétienne se prosterne devant les pauvres et les malheureux, -et la faiblesse de caractère ménage toujours le crime, parce qu’il est -fort dans ce monde. - -Dans les temps de la chevalerie, lorsque le christianisme avait le plus -d’ascendant, il n’a jamais demandé le sacrifice de l’honneur: or, pour -les citoyens, la justice et la liberté sont aussi l’honneur. Dieu -confond l’orgueil humain, mais non la dignité de l’espèce humaine, car -cet orgueil consiste dans l’opinion qu’on a de soi, et cette dignité -dans le respect pour les droits des autres. Les hommes religieux ont du -penchant à ne point se mêler des choses de ce monde sans y être appelés -par un devoir manifeste, et il faut convenir que tant de passions sont -agitées par les intérêts politiques, qu’il est rare de s’en être mêlé -sans avoir des reproches à se faire: mais quand le courage de la -conscience est évoqué, il n’en est point qui puisse rivaliser avec -celui-là. - -De toutes les nations, celle qui a le plus de penchant au mysticisme, -c’est la nation allemande. Avant Luther, plusieurs auteurs, parmi -lesquels on doit citer Tauler, avaient écrit sur la religion dans ce -sens. Depuis Luther, les Moraves ont manifesté cette disposition plus -qu’aucune autre secte. Vers la fin du dix-huitième siècle, Lavater a -combattu avec une grande force le christianisme raisonné, que les -théologiens berlinois avaient soutenu, et sa manière de sentir la -religion est à beaucoup d’égards semblable à celle de Fénelon. Plusieurs -poètes lyriques, depuis Klopstock jusqu’à nos jours, ont dans leurs -écrits une teinte de mysticisme. La religion protestante, qui règne dans -le Nord, ne suffit pas à l’imagination des Allemands, et le catholicisme -étant opposé, par sa nature, aux recherches philosophiques, les -Allemands religieux et penseurs doivent nécessairement se tourner vers -une manière de sentir la religion qui puisse s’appliquer à tous les -cultes. D’ailleurs, l’idéalisme en philosophie a beaucoup d’analogie -avec le mysticisme en religion; l’un place toute la réalité des choses -de ce monde dans la pensée, et l’autre toute la réalité des choses du -ciel dans le sentiment. - -Les mystiques pénètrent avec une sagacité inconcevable dans tout ce qui -fait naître en nous la crainte ou l’espoir, la souffrance ou le bonheur; -et nul ne remonte comme eux à l’origine des mouvements de l’âme. Il y a -tant d’intérêt à cet examen, que des hommes même assez médiocres, -d’ailleurs, lorsqu’ils ont dans le cœur la moindre disposition mystique, -intéressent et captivent par leur entretien, comme s’ils étaient doués -d’un génie transcendant. Ce qui rend la société si sujette à l’ennui, -c’est que la plupart de ceux avec qui l’on vit ne parlent que des objets -extérieurs; et dans ce genre le besoin de l’esprit de conversation se -fait beaucoup sentir. Mais la mysticité religieuse porte avec elle une -lumière si étendue, qu’elle donne une supériorité morale très décidée à -ceux mêmes qui ne l’avaient pas reçue de la nature: ils s’appliquent à -l’étude du cœur humain, qui est la première des sciences, et se donnent -autant de peine pour connaître les passions, afin de les apaiser, que -les hommes du monde pour s’en servir. - -Sans doute il peut se rencontrer encore de grands défauts dans le -caractère de ceux dont la doctrine est la plus pure: mais est-ce à leur -doctrine qu’il faut s’en prendre? On rend à la religion un singulier -hommage, par l’exigence qu’on manifeste envers tous les hommes -religieux, du moment qu’on les sait tels. On les trouve inconséquents, -s’ils ont des torts et des faiblesses; et cependant rien ne peut changer -en entier la condition humaine: si la religion donnait toujours la -perfection morale, et si la vertu conduisait toujours au bonheur, le -choix de la volonté ne serait plus libre, car les motifs qui agiraient -sur elle seraient trop puissants. - -La religion dogmatique est un commandement; la religion mystique se -fonde sur l’expérience intime de notre cœur; la prédication doit -nécessairement se ressentir de la direction que suivent à cet égard les -ministres de l’Évangile, et peut-être serait-il à désirer qu’on aperçût -davantage dans leur manière de prêcher l’influence des sentiments qui -commencent à pénétrer tous les cœurs. En Allemagne, où chaque genre est -abondant, Zollikofer, Jérusalem et plusieurs autres se sont acquis une -juste réputation par l’éloquence de la chaire, et l’on peut lire sur -tous les sujets une foule de sermons qui renferment d’excellentes -choses; néanmoins, quoiqu’il soit très sage d’enseigner la morale, il -importe encore plus de donner les moyens de la suivre, et ces moyens -consistent, avant tout, dans l’émotion religieuse. Presque tous les -hommes en savent à peu près autant les uns que les autres sur les -inconvénients et les avantages du vice et de la vertu; mais ce dont tout -le monde a besoin, c’est ce qui fortifie la disposition intérieure avec -laquelle on peut lutter contre les penchants orageux de notre nature. - -S’il n’était question que de bien raisonner avec les hommes, pourquoi -les parties du culte qui ne sont que des chants et des cérémonies -porteraient-elles autant et plus que les sermons au recueillement de la -piété? La plupart des prédicateurs s’en tiennent à déclamer contre les -mauvais penchants, au lieu de montrer comment on y succombe et comment -on y résiste; la plupart des prédicateurs sont des juges qui instruisent -le procès de l’homme: mais les prêtres de Dieu doivent nous dire ce -qu’ils souffrent et ce qu’ils espèrent, comment ils ont modifié leur -caractère par de certaines pensées: enfin nous attendons d’eux les -mémoires secrets de l’âme, dans ses relations avec la Divinité. - -Les lois prohibitives ne suffisent pas plus dans le gouvernement de -chaque individu que dans celui des États. L’art social a besoin de -mettre en mouvement des intérêts animés, pour alimenter la vie humaine; -il en est de même des instituteurs religieux de l’homme; ils ne peuvent -le préserver des passions qu’en excitant dans son cœur une extase vive -et pure: les passions valent encore mieux, sous beaucoup de rapports, -qu’une apathie servile, et rien ne peut les dompter qu’un sentiment -profond, dont on doit peindre, si on le peut, les jouissances, avec -autant de force et de vérité qu’on en a mis à décrire le charme des -affections terrestres. - -Quoi que des gens d’esprit en aient dit, il existe une alliance -naturelle entre la religion et le génie. Les mystiques ont presque tous -de l’attrait pour la poésie et pour les beaux-arts; leurs idées sont en -accord avec la vraie supériorité dans tous les genres, tandis que -l’incrédule médiocrité mondaine en est l’ennemie; elle ne peut souffrir -ceux qui veulent pénétrer dans l’âme; comme elle a mis ce qu’elle avait -de mieux au dehors, loucher au fond, c’est découvrir sa misère. - -La philosophie idéaliste, le christianisme mystique et la vraie poésie -ont, à beaucoup d’égards, le même but et la même source; ces -philosophes, ces chrétiens et ces poètes, se réunissent tous dans un -commun désir. Ils voudraient substituer au factice de la société, non -l’ignorance des temps barbares, mais une culture intellectuelle qui -ramenât à la simplicité par la perfection même des lumières; ils -voudraient enfin faire des hommes énergiques et réfléchis, sincères et -généreux, de tous ces caractères sans élévation, de tous ces esprits -sans idées, de tous ces moqueurs sans gaîté, de tous ces épicuriens sans -imagination, qu’on appelle l’espèce humaine, faute de mieux. - - - - -CHAPITRE VI - -De la douleur. - - -On a beaucoup blâmé cet axiome des mystiques _que la douleur est un -bien_; quelques philosophes de l’antiquité ont affirmé qu’elle n’était -pas un mal; il est pourtant bien plus difficile de la considérer avec -indifférence qu’avec espoir[20]. En effet, si l’on n’était pas persuadé -que le malheur est un moyen de perfectionnement, à quel excès -d’irritation ne nous porterait-il pas? Pourquoi donc nous appeler à la -vie pour nous faire dévorer par elle? pourquoi concentrer tous les -tourments et toutes les merveilles de l’univers dans un faible cœur qui -redoute et qui désire? pourquoi nous donner la puissance d’aimer, et -nous arracher ensuite tout ce que nous avons chéri? enfin, pourquoi la -mort, la terrible mort? lorsque l’illusion de la terre nous la fait -oublier, comme elle se rappelle à nous! C’est au milieu de toutes les -splendeurs de ce monde qu’elle déploie son drapeau funeste. - - [20] Le chancelier Bacon dit que les prospérités sont les bénédictions - de l’Ancien Testament, et les adversités celles du Nouveau. - - Così trapassa al trapassar d’un giorno - Della vita mortal il fiore e’l verde; - Ne perchè faccia indietro April ritorno, - Si rinfiora ella mai ne si rinverde[21]. - - [21] Ainsi passe en un jour la verdure et la fleur de la vie mortelle; - c’est en vain que le mois du printemps revient à son tour, elle ne - reprend jamais ni sa verdure ni ses fleurs. (_Vers du Tasse, chantés - dans les jardins d’Armide_). - -On a vu dans une fête cette princesse[22] qui, mère de huit enfants, -réunissait encore le charme d’une beauté parfaite à toute la dignité des -vertus maternelles. Elle ouvrit le bal, et les sons mélodieux de la -musique signalèrent ces moments consacrés à la joie. Des fleurs ornaient -sa tête charmante, et la parure et la danse devaient lui rappeler les -premiers jours de sa jeunesse; cependant, elle semblait déjà craindre -les plaisirs mêmes auxquels tant de succès auraient pu l’attacher. -Hélas! de quelle manière ce vague pressentiment s’est réalisé! Tout à -coup les flambeaux sans nombre qui remplaçaient l’éclat du jour vont -devenir des flammes dévorantes, et les plus affreuses souffrances -prendront la place du luxe éclatant d’une fête. Quel contraste! et qui -pourrait se lasser d’y réfléchir? Non, jamais les grandeurs et les -misères humaines n’ont été rapprochées de si près; et notre mobile -pensée, si facilement distraite des sombres menaces de l’avenir, a été -frappée dans la même heure par toutes les images brillantes et terribles -que la destinée sème d’ordinaire à distance sur la route du temps. - - [22] La princesse Pauline de Schwartzenberg. - -Aucun accident néanmoins n’avait atteint celle qui ne devait mourir que -de son choix: elle était en sûreté, elle pouvait renouer le fil de la -vie si vertueuse qu’elle menait depuis quinze années; mais une de ses -filles était encore en danger, et l’être le plus délicat et le plus -timide se précipite au milieu de flammes qui feraient reculer les -guerriers. Toutes les mères auraient éprouvé ce qu’elle a dû sentir! -Mais qui pourrait se croire assez de force pour l’imiter? Qui pourrait -compter assez sur son âme, pour ne pas craindre les frissonnements que -la nature fait naître à l’aspect d’une mort atroce? Une femme les a -bravés; et bien qu’alors un coup funeste l’ait frappée, son dernier acte -fut maternel; c’est dans cet instant sublime qu’elle a paru devant Dieu, -et l’on n’a pu reconnaître ce qui restait d’elle sur la terre qu’au -chiffre de ses enfants, qui marquait encore la place où cet ange avait -péri. Ah! tout ce qu’il y a d’horrible dans ce tableau est adouci par -les rayons de la gloire céleste. Cette généreuse Pauline sera désormais -la sainte des mères; et si leurs regards n’osaient encore s’élever -jusqu’au ciel, elles les reposeront sur sa douce figure, et lui -demanderont d’implorer la bénédiction de Dieu pour leurs enfants. - -Si l’on était parvenu à tarir la source de la religion sur la terre, que -dirait-on à ceux qui voient tomber la plus pure des victimes? que -dirait-on à ceux qui l’ont aimée? et de quel désespoir, de quel effroi -du sort et de ses perfides secrets l’âme ne serait-elle pas remplie! - -Non seulement ce qu’on voit, mais ce qu’on se figure foudroierait la -pensée, s’il n’y avait rien en nous qui nous affranchît du hasard. -N’a-t-on pas vécu dans un cachot obscur, où chaque minute était une -douleur, où l’on n’avait d’air que ce qu’il en fallait pour recommencer -à souffrir? La mort, selon les incrédules, doit délivrer de tout; mais -savent-ils ce qu’elle est? savent-ils si cette mort est le néant? et -dans quel labyrinthe de terreurs la réflexion sans guide ne peut-elle -pas nous entraîner! - -Si un homme honnête (et les circonstances d’une vie passionnée peuvent -amener ce malheur), si un homme honnête, dis-je, avait fait un mal -irréparable à un être innocent, comment, sans le secours de l’expiation -religieuse, s’en consolerait-il jamais? Quand la victime est là, dans le -cercueil, à qui s’adresser s’il n’y a pas de communication avec elle, si -Dieu lui-même ne fait pas entendre aux morts les pleurs des vivants, si -le souverain médiateur des hommes ne dit pas à la douleur:--C’en est -assez;--au repentir:--Vous êtes pardonné?--On croit que le principal -avantage de la religion est de réveiller les remords; mais c’est aussi -bien souvent à les apaiser qu’elle sert. Il est des âmes dans lesquelles -règne le passé; il en est que les regrets déchirent comme une active -mort, et sur lesquelles le souvenir s’acharne comme un vautour; c’est -pour elles que la religion est un soulagement du remords. - -Une idée toujours la même, et revêtant cependant mille formes diverses, -fatigue tout à la fois par son agitation et par sa monotonie. Les -beaux-arts, qui redoublent la puissance de l’imagination, accroissent -avec elle la vivacité de la douleur. La nature elle-même importune, -quand l’âme n’est plus en harmonie avec elle; son calme, qu’on trouvait -doux, irrite comme l’indifférence; les merveilles de l’univers -s’obscurcissent à nos regards; tout semble apparition, même au milieu de -l’éclat du jour. La nuit inquiète, comme si l’obscurité recelait quelque -secret de nos maux, et le soleil resplendissant semble insulter au deuil -du cœur. Où fuir tant de souffrances? Est-ce dans la mort? Mais -l’anxiété du malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et le -désespoir est pour les athées même comme une révélation ténébreuse de -l’éternité des peines. Que ferions-nous alors, que ferions-nous, ô mon -Dieu! si nous ne pouvions nous jeter dans votre sein paternel? Celui -qui, le premier, appela Dieu notre père, en savait plus sur le cœur -humain que les plus profonds penseurs du siècle. - -Il n’est pas vrai que la religion rétrécisse l’esprit; il l’est encore -moins que la sévérité des principes religieux soit à craindre. Je ne -connais qu’une sévérité redoutable pour les âmes sensibles, c’est celle -des gens du monde; ce sont eux qui ne conçoivent rien, qui n’excusent -rien de ce qui est involontaire; ils se sont fait un cœur humain à leur -gré, pour le juger à leur aise. On pourrait leur adresser ce qu’on -disait à messieurs de Port-Royal, qui, d’ailleurs, méritaient beaucoup -d’admiration: «Il vous est facile de comprendre l’homme que vous avez -créé; mais celui qui est, vous ne le connaissez pas». - -La plupart des gens du monde sont accoutumés à faire de certains -dilemmes sur toutes les situations malheureuses de la vie, afin de se -débarrasser le plus tôt qu’il est possible de la pitié qu’elles exigent -d’eux. _Il n’y a que deux partis à prendre, disent-ils, il faut qu’on -soit tout un ou tout autre; il faut supporter ce qu’on ne peut empêcher; -il faut se consoler de ce qui est irrévocable._ Ou bien, _qui veut le -but, veut les moyens; il faut tout faire pour conserver ce dont on ne -peut se passer_, etc., etc., et mille autres axiomes de ce genre qui ont -tous la forme de proverbes, et qui sont en effet le code de la sagesse -vulgaire. Mais quel rapport y a-t-il entre ces axiomes et les angoisses -du cœur? Tout cela sert très bien dans les affaires communes de la vie; -mais comment appliquer de tels conseils aux peines morales? Elles -varient toutes selon les individus, et se composent de mille -circonstances diverses, inconnues à tout autre qu’à notre ami le plus -intime, s’il en est un qui sache s’identifier avec nous. Chaque -caractère est presque un monde nouveau pour qui sait observer avec -finesse, et je ne connais dans la science du cœur humain aucune idée -générale qui s’applique complètement aux exemples particuliers. - -Le langage de la religion peut seul convenir à toutes les situations et -à toutes les manières de sentir! En lisant les rêveries de J.-J. -Rousseau, cet éloquent tableau d’un être en proie à une imagination plus -forte que lui, je me suis demandé comment un homme d’esprit formé par le -monde, et un solitaire religieux auraient essayé de consoler Rousseau? -Il se serait plaint d’être haï et persécuté, il se serait dit l’objet de -l’envie universelle, et la victime d’une conjuration qui s’étendait -depuis le peuple jusqu’aux rois; il aurait prétendu que tous ses amis -l’avaient trahi, et que les services mêmes qu’on lui rendait étaient des -pièges: qu’aurait alors répondu à toutes ces plaintes l’homme d’esprit -formé par la société? - -«Vous vous exagérez singulièrement, aurait-il dit, l’effet que vous -croyez produire; vous êtes sans doute un homme fort distingué, mais -comme chacun de nous a pourtant des affaires et même des idées à soi, un -livre ne remplit pas toutes les têtes, l’événement de la guerre ou de la -paix, et même de moindres intérêts, mais qui nous concernent -personnellement, nous occupent beaucoup plus qu’un écrivain, quelque -célèbre qu’il puisse être. On vous a exilé, il est vrai, mais tous les -pays doivent être égaux à un philosophe comme vous; et à quoi -serviraient donc la morale et la religion que vous développez si bien -dans vos écrits, si vous ne saviez pas supporter les revers qui vous ont -atteint? Sans doute quelques personnes vous envient, parmi vos confrères -les hommes de lettres; mais cela ne peut s’étendre aux classes de la -société qui s’embarrassent fort peu de la littérature; d’ailleurs, si la -célébrité vous importune réellement, rien de si facile que d’y échapper. -N’écrivez plus; au bout de peu d’années, on vous oubliera, et vous serez -aussi tranquille que si vous n’aviez jamais rien publié. Vous dites que -vos amis vous tendent des pièges, en faisant semblant de vous rendre -service. D’abord n’est-il pas possible qu’il y ait une légère nuance -d’exaltation romanesque dans votre manière de juger vos relations -personnelles? Il faut votre belle imagination pour composer _la Nouvelle -Héloïse_; mais un peu de raison est nécessaire dans les affaires -d’ici-bas, et, quand on le veut bien, on voit les choses telles qu’elles -sont. Si pourtant vos amis vous trompent, il faut rompre avec eux; mais -vous seriez bien insensé de vous en affliger; car, de deux choses l’une, -ou ils sont dignes de votre estime, et dans ce cas vous auriez tort de -les soupçonner; ou si vos soupçons sont bien fondés, vous ne devez pas -alors regretter de tels amis». - -Après avoir écouté ce dilemme, J.-J. Rousseau aurait bien pu prendre un -troisième parti, celui de se jeter dans la rivière. Mais que lui aurait -dit le solitaire religieux? - -«Mon fils, je ne connais pas le monde, et j’ignore s’il est vrai qu’on -vous y veuille du mal; mais s’il en était ainsi, vous auriez cela de -commun avec tous les bons qui cependant ont pardonné à leurs ennemis, -car Jésus-Christ et Socrate, le Dieu et l’homme en ont donné l’exemple. -Il faut que les passions haineuses existent ici-bas pour que l’épreuve -des justes soit accomplie. Sainte Thérèse a dit des méchants:--_Les -malheureux! ils n’aiment pas_; et cependant les méchants vivent aussi, -pour qu’ils aient le temps de se repentir. - -«Vous avez reçu du ciel des dons admirables; s’ils vous ont servi à -faire aimer ce qui est bon, n’avez-vous pas déjà joui d’avoir été un -soldat de la vérité sur la terre? Si vous avez attendri les cœurs par -une éloquence entraînante, vous obtiendrez pour vous quelques-unes des -larmes que vous avez fait couler. Vous avez des ennemis près de vous, -mais des amis au loin, parmi les solitaires qui vous lisent, et vous -avez consolé des infortunés mieux que nous ne pouvons vous consoler -vous-même. Que n’ai-je votre talent, pour me faire entendre de vous! -C’est une belle chose que le talent, mon fils; les hommes cherchent -souvent à le dénigrer; ils vous disent à tort que nous le condamnons au -nom de Dieu; cela n’est pas vrai. C’est une émotion divine que celle qui -inspire l’éloquence, et si vous n’en avez point abusé, sachez supporter -l’envie, car une telle supériorité vaut bien les peines qu’elle peut -faire éprouver. - -«Néanmoins, mon fils, je le crains, l’orgueil se mêle à vos peines, et -voilà ce qui leur donne de l’amertume; car toutes les douleurs qui sont -restées humbles font couler doucement nos pleurs; mais il y a du poison -dans l’orgueil, et l’homme devient insensé quand il s’y livre: c’est un -ennemi qui se fait son chevalier, pour mieux le perdre. - -«Le génie ne doit servir qu’à manifester la bonté suprême de l’âme. Il y -a beaucoup de gens qui ont cette bonté sans le talent de l’exprimer; -remerciez Dieu de qui vous tenez le charme de ces paroles faites pour -enchanter l’imagination des hommes. Mais ne soyez fier que du sentiment -qui vous les dicte. Tout s’apaisera pour vous dans la vie, si vous -restez toujours religieusement bon; les méchants mêmes se lassent de -faire du mal, leur propre venin les épuise; et puis Dieu n’est-il pas là -pour avoir soin du passereau qui tombe, et du cœur de l’homme qui -souffre? - -«Vous dites que vos amis veulent vous trahir; prenez garde de les -accuser injustement: malheur à celui qui aurait repoussé une affection -véritable, car ce sont les anges du ciel qui nous l’envoient; ils se -sont réservé cette part dans le destin de l’homme! Ne permettez pas à -votre imagination de vous égarer; il faut la laisser planer dans les -régions des nuages, mais il n’y a que le cœur pour juger un autre cœur; -et vous seriez bien coupable si vous méconnaissiez une amitié sincère: -car la beauté de l’âme consiste dans sa généreuse confiance, et la -prudence humaine est figurée par un serpent. - -«Il se peut toutefois qu’en expiation de quelques égarements dont vos -grandes facultés ont été la cause, vous soyez condamné sur cette terre à -boire la coupe empoisonnée de la trahison d’un ami. S’il en est ainsi, -je vous plains, la Divinité même vous a plaint en vous punissant: mais -ne vous révoltez pas contre ses coups; aimez encore, bien qu’aimer ait -déchiré votre cœur. Dans la solitude la plus profonde, dans l’isolement -le plus cruel, il ne faut pas laisser tarir en soi la source des -affections dévouées. Pendant longtemps on ne croit pas que Dieu puisse -être aimé comme on aime ses semblables. Une voix qui nous répond, des -regards qui se confondent avec les nôtres, paraissent pleins de vie, -tandis que le ciel immense se tait: mais par degrés l’âme s’élève -jusqu’à sentir son Dieu près d’elle comme un ami. - -«Mon fils, il faut prier comme on aime, en mêlant la prière à toutes nos -pensées: il faut prier, car alors on n’est plus seul; et quand la -résignation descendra doucement en vous, tournez vos regards vers la -nature: on dirait que chacun y retrouve le passé de sa vie, quand il -n’en existe plus de traces parmi les hommes. Rêvez à vos chagrins comme -à vos plaisirs, en contemplant ces nuages tantôt sombres et tantôt -brillants que le vent fait disparaître; et soit que la mort vous ait -ravi vos amis, soit que la vie, plus cruelle encore, ait déchiré vos -liens avec eux, vous apercevrez dans les étoiles leur image divinisée; -ils vous apparaîtront tels que vous les reverrez un jour». - - - - -CHAPITRE VII - -Des Philosophes religieux appelés Théosophes. - - -Lorsque j’ai rendu compte de la philosophie moderne des Allemands, j’ai -essayé de tracer une ligne de démarcation entre celle qui s’attache à -pénétrer les secrets de l’univers, et celle qui se borne à l’examen de -la nature de notre âme. La même distinction se fait remarquer parmi les -écrivains religieux: les uns, dont j’ai déjà parlé dans les chapitres -précédents, s’en sont tenus à l’influence de la religion sur notre cœur: -les autres, tels que Jacob Bœhme, en Allemagne, Saint-Martin, en France, -et bien d’autres encore, ont cru trouver dans la révélation du -christianisme, des paroles mystérieuses qui pouvaient servir à dévoiler -les lois de la création. Il faut en convenir, quand on commence à -penser, il est difficile de s’arrêter; et soit que la réflexion conduise -au scepticisme, soit qu’elle mène à la foi la plus universelle, on est -souvent tenté de passer des heures entières, comme les faquirs, à se -demander ce que c’est que la vie. Loin de dédaigner ceux qui sont ainsi -dévorés par la contemplation, on ne peut s’empêcher de les considérer -comme les véritables seigneurs de l’espèce humaine, auprès desquels ceux -qui existent sans réfléchir ne sont que des serfs attachés à la glèbe. -Mais comment peut-on se flatter de donner quelque consistance à ces -pensées, qui, semblables aux éclairs, replongent dans les ténèbres, -après avoir un moment jeté sur les objets d’incertaines lueurs. - -Il peut être intéressant, toutefois, d’indiquer la direction principale -des systèmes des théosophes, c’est-à-dire des philosophes religieux, qui -n’ont cessé d’exister en Allemagne depuis l’établissement du -christianisme, et surtout depuis la renaissance des lettres. La plupart -des philosophes grecs ont fondé le système du monde sur l’action des -éléments; et si l’on en excepte Pythagore et Platon, qui tenaient de -l’Orient leur tendance à l’idéalisme, les penseurs de l’antiquité -expliquent tous l’organisation de l’univers par des lois physiques. Le -christianisme, en allumant la vie intérieure dans le sein de l’homme, -devait exciter les esprits à s’exagérer le pouvoir de l’âme sur le -corps; les abus auxquels les doctrines les plus pures sont sujettes ont -amené les visions, la magie blanche (c’est-à-dire celle qui attribue à -la volonté de l’homme, sans l’intervention des esprits infernaux, la -possibilité d’agir sur les éléments), toutes les rêveries bizarres enfin -qui naissent de la conviction que l’âme est plus forte que la nature. -Les secrets d’alchimistes, de magnétiseurs et d’illuminés, s’appuient -presque tous sur cet ascendant de la volonté qu’ils portent beaucoup -trop loin, mais qui tient de quelque manière néanmoins à la grandeur -morale de l’homme. - -Non seulement le christianisme, en affirmant la spiritualité de l’âme, a -porté les esprits à croire à la puissance illimitée de la foi religieuse -ou philosophique, mais la révélation a paru à quelques hommes un miracle -continuel qui pouvait se renouveler pour chacun d’eux, et quelques-uns -ont cru sincèrement qu’une divination surnaturelle leur était accordée, -et qu’il se manifestait en eux des vérités dont ils étaient plutôt les -témoins que les inventeurs. Le plus fameux de ces philosophes religieux, -c’est Jacob Bœhme, un cordonnier allemand, qui vivait au commencement du -dix-septième siècle; il a fait tant de bruit dans son temps, que Charles -Ier envoya un homme exprès à Görlitz, lieu de sa demeure, pour étudier -son livre et le rapporter en Angleterre. Quelques-uns de ses écrits ont -été traduits en français par M. de Saint-Martin: ils sont très -difficiles à comprendre; cependant l’on ne peut s’empêcher de s’étonner -qu’un homme sans culture d’esprit ait été si loin dans la contemplation -de la nature. Il la considère en général comme un emblème des principaux -dogmes du christianisme; partout il croit voir dans les phénomènes du -monde les traces de la chute de l’homme et de sa régénération, les -effets du principe de la colère et de celui de la miséricorde; et tandis -que les philosophes grecs tâchaient d’expliquer le monde par le mélange -des éléments de l’air, de l’eau et du feu, Jacob Bœhme n’admet que la -combinaison des forces morales, et s’appuie sur des passages de -l’Évangile pour interpréter l’univers. - -De quelque manière que l’on considère ces singuliers écrits qui, depuis -deux cents ans, ont toujours trouvé des lecteurs, ou plutôt des adeptes, -on ne peut s’empêcher de remarquer les deux routes opposées que suivent, -pour arriver à la vérité, les philosophes spiritualistes, et les -philosophes matérialistes. Les uns croient que c’est en se dérobant à -toutes les impressions du dehors, et en se plongeant dans l’extase de la -pensée, qu’on peut deviner la nature: les autres prétendent qu’on ne -saurait trop se garder de l’enthousiasme et de l’imagination, dans -l’examen des phénomènes de l’univers; l’on dirait que l’esprit humain a -besoin de s’affranchir du corps ou de l’âme, pour comprendre la nature, -tandis que c’est dans la mystérieuse réunion des deux que consiste le -secret de l’existence. - -Quelques savants, en Allemagne, affirment qu’on trouve, dans les -ouvrages de Jacob Bœhme, des vues très profondes sur le monde physique; -l’on peut dire au moins qu’il y a autant d’originalité dans les -hypothèses des philosophes religieux sur la création, que dans celles de -Thalès, de Xénophane, d’Aristote, de Descartes et de Leibnitz. Les -théosophes déclarent que ce qu’ils pensent leur a été révélé, tandis que -les philosophes en général se croient uniquement conduits par leur -propre raison; mais puisque les uns et les autres aspirent à connaître -le mystère des mystères, que signifient à cette hauteur les mots de -raison et de folie? et pourquoi flétrir de la dénomination d’insensés -ceux qui croient trouver dans l’exaltation de grandes lumières? C’est un -mouvement de l’âme d’une nature très remarquable, et qui ne lui a -sûrement pas été donné seulement pour le combattre. - - - - -CHAPITRE VIII - -De l’esprit de secte en Allemagne. - - -L’habitude de la méditation porte à des rêveries de tout genre sur la -destinée humaine. La vie active peut seule détourner notre intérêt de la -source des choses; mais tout ce qu’il y a de grand ou d’absurde en fait -d’idées est le résultat du mouvement intérieur qu’on ne peut dissiper au -dehors. Beaucoup de gens sont très irrités contre les sectes religieuses -ou philosophiques, et leur donnent le nom de folies, et de folies -dangereuses. Il me semble que les égarements même de la pensée sont bien -moins à craindre pour le repos et la moralité des hommes, que l’absence -de la pensée. Quand on n’a pas en soi cette puissance de réflexion qui -supplée à l’activité matérielle, on a besoin d’agir sans cesse, et -souvent au hasard. - -Le fanatisme des idées a quelquefois conduit, il est vrai, à des actions -violentes, mais c’est presque toujours parce qu’on a recherché les -avantages de ce monde à l’aide des opinions abstraites. Les systèmes -métaphysiques sont peu redoutables en eux-mêmes, ils ne le deviennent -que quand ils sont réunis à des intérêts d’ambition, et c’est alors de -ces intérêts dont il faut s’occuper, si l’on veut modifier les systèmes; -mais les hommes capables de s’attacher vivement à une opinion, -indépendamment des résultats qu’elle peut avoir, sont toujours d’une -noble nature. - -Les sectes philosophiques et religieuses qui, sous divers noms, ont -existé en Allemagne, n’ont presque point eu de rapport avec les affaires -politiques, et le genre de talent nécessaire pour entraîner les hommes à -des résolutions vigoureuses s’est rarement manifesté dans ce pays. On -peut disputer sur la philosophie de Kant, sur les questions -théologiques, sur l’idéalisme ou l’_empirisme_, sans qu’il en résulte -jamais rien que des livres. - -L’esprit de secte et l’esprit de parti diffèrent à beaucoup d’égards; -l’esprit de parti présente les opinions par ce qu’elles ont de saillant, -pour les faire comprendre au vulgaire; et l’esprit de secte, surtout en -Allemagne, tend toujours vers ce qu’il a de plus abstrait: il faut, dans -l’esprit de parti, saisir le point de vue de la multitude pour s’y -placer; les Allemands ne pensent qu’à la théorie, et dût-elle se perdre -dans les nuages, ils l’y suivront. L’esprit de parti excite dans les -hommes de certaines passions communes qui les réunissent en masse. Les -Allemands subdivisent tout, à force d’expliquer, de distinguer et de -commenter. Ils ont une sincérité philosophique singulièrement propre à -la recherche de la vérité, mais point du tout à l’art de la mettre en -œuvre. L’esprit de secte n’aspire qu’à convaincre; l’esprit de parti -veut rallier. L’esprit de secte dispute sur les idées; l’esprit de parti -veut du pouvoir sur les hommes. Il y a de la discipline dans l’esprit de -parti, et de l’anarchie dans l’esprit de secte. L’autorité, quelle -qu’elle soit, n’a presque rien à craindre de l’esprit de secte; on le -satisfait en laissant une grande latitude à la pensée: mais l’esprit de -parti n’est pas si facile à contenter, et ne se borne point à ces -conquêtes intellectuelles dans lesquelles chaque individu peut se créer -un empire, sans destituer un possesseur. - -On est, en France, beaucoup plus susceptible de l’esprit de parti que de -l’esprit de secte: on s’y entend trop bien au réel de la vie, pour ne -pas transformer en action ce qu’on désire, et en pratique ce qu’on -pense; mais peut-être y est-on trop étranger à l’esprit de secte: on n’y -tient pas assez aux idées abstraites, pour mettre de la chaleur à les -défendre; d’ailleurs, l’on ne veut être lié par aucun genre d’opinions, -afin de s’avancer plus libre au-devant de toutes les circonstances. Il y -a plus de bonne foi dans l’esprit de secte que dans l’esprit de parti, -ainsi les Allemands doivent être bien plus propres à l’un qu’à l’autre. - -Il faut distinguer trois espèces de sectes religieuses et philosophiques -en Allemagne: premièrement, les différentes communions chrétiennes qui -ont existé, surtout à l’époque de la réformation, lorsque tous les -esprits se sont tournés vers les questions théologiques; secondement, -les associations secrètes, et enfin, les adeptes de quelques systèmes -particuliers, dont un homme est le chef. Il faut ranger dans la première -classe les anabaptistes et les moraves; dans la seconde, la plus -ancienne des associations secrètes, les francs-maçons, et dans la -troisième, les différents genres d’illuminés. - -Les anabaptistes étaient plutôt une secte révolutionnaire que -religieuse; et, comme ils durent leur existence à des passions -politiques et non à des opinions, ils passèrent avec les circonstances. -Les moraves, tout à fait étrangers aux intérêts de ce monde, sont, comme -je l’ai dit, une communion chrétienne de la plus grande pureté. Les -quakers portent au milieu de la société les principes des moraves: -ceux-ci se retirent du monde pour être plus sûrs de rester fidèles à ces -principes. - -La franc-maçonnerie est une institution beaucoup plus sérieuse en Écosse -et en Allemagne qu’en France. Elle a existé dans tous les pays; mais il -paraît cependant que c’est de l’Allemagne surtout qu’est venue cette -association, transportée ensuite en Angleterre par les Anglo-Saxons, et -renouvelée à la mort de Charles Ier, par les partisans de la -restauration, qui se rassemblèrent près de l’église de Saint-Paul, pour -rappeler Charles II sur le trône. On croit aussi que les francs-maçons, -surtout en Écosse, se rattachent de quelque manière à l’ordre des -Templiers. Lessing a écrit sur la franc-maçonnerie un dialogue où son -génie lumineux se fait éminemment remarquer. Il affirme que cette -association a pour but de réunir les hommes, malgré les barrières -établies par la société; car si, sous quelques rapports, l’état social -forme un lien entre les hommes, en les soumettant à l’empire des lois, -il les sépare par les différences de rang et de gouvernement: cette -fraternité, véritable image de l’âge d’or, a été mêlée dans la -franc-maçonnerie à beaucoup d’autres idées qui sont aussi bonnes et -morales. On ne saurait se dissimuler cependant, qu’il est dans la nature -des associations secrètes de porter les esprits vers l’indépendance; -mais ces associations sont très favorables au développement des -lumières; car tout ce que les hommes font par eux-mêmes et spontanément -donne à leur jugement plus de force et d’étendue. - -Il se peut aussi que les principes de l’égalité démocratique se -propagent par ce genre d’institutions, qui met les hommes en évidence -d’après leur valeur réelle, et non d’après leur rang dans le monde. Les -associations secrètes apprennent quelle est la puissance du nombre et de -la réunion, tandis que les citoyens isolés sont, pour ainsi dire, des -êtres abstraits les uns pour les autres. Sous ce rapport, ces -associations pourraient avoir une grande influence dans l’État; mais il -est juste cependant de reconnaître que la franc-maçonnerie ne s’occupe -en général que des intérêts religieux et philosophiques. - -Ses membres se divisent entre eux en deux classes; la franc-maçonnerie -philosophique, et la franc-maçonnerie hermétique ou égyptienne. La -première a pour objet l’église intérieure, ou le développement de la -spiritualité de l’âme; la seconde se rapporte aux sciences, à celles qui -s’occupent des secrets de la nature. Les frères rose-croix, entre -autres, sont un des grades de la franc-maçonnerie, et les frères -rose-croix, dans l’origine, étaient alchimistes. - -De tout temps, et dans tous les pays, il a existé des associations -secrètes, dont les membres avaient pour but de se fortifier mutuellement -dans la croyance à la spiritualité de l’âme; les mystères d’Éleusis, -chez les païens, la secte des Esséniens, chez les Hébreux, étaient -fondés sur cette doctrine, qu’on ne voulait pas profaner en la livrant -aux plaisanteries du vulgaire. Il y a près de trente ans qu’à -Wilhelms-Bad il y eut une assemblée de francs-maçons présidée par le duc -de Brunswick; cette assemblée avait pour objet la réforme des -francs-maçons d’Allemagne, et il paraît que les opinions mystiques en -général, et celles de Saint-Martin en particulier, influèrent beaucoup -sur cette réunion. Les institutions politiques, les relations sociales, -et souvent même celles de famille, ne prennent que l’extérieur de la -vie: il est donc naturel que de tout temps on ait cherché quelque -manière intime de se reconnaître et de s’entendre; et tous ceux dont le -caractère a quelque profondeur se croient des adeptes et cherchent à se -distinguer par quelques signes du reste des hommes. Les associations -secrètes dégénèrent avec le temps; mais leur principe est presque -toujours un sentiment d’enthousiasme comprimé par la société. - -Il y a trois classes d’illuminés: les illuminés mystiques, les illuminés -visionnaires, et les illuminés politiques. La première, celle dont Jacob -Bœhme, et dans le dernier siècle, Pasqualis et Saint-Martin peuvent être -considérés comme les chefs, tient par divers liens à cette Église -intérieure, sanctuaire de ralliement pour tous les philosophes -religieux; ces illuminés s’occupent uniquement de la religion, et de la -nature interprétée par les dogmes de la religion. - -Les illuminés visionnaires, à la tête desquels on doit placer le Suédois -Swedenborg, croient que par la puissance de la volonté ils peuvent faire -apparaître des morts et opérer des miracles. Le feu roi de Prusse, -Frédéric-Guillaume, a été induit en erreur par la crédulité de ces -hommes, ou par leurs ruses, qui avaient l’apparence de la crédulité. Les -illuminés idéalistes dédaignent ces illuminés visionnaires comme des -empiriques; ils méprisent leurs prétendus prodiges, et pensent que la -merveille des sentiments de l’âme doit l’emporter à elle seule sur -toutes les autres. - -Enfin, des hommes qui n’avaient pour but que de s’emparer de l’autorité -dans tous les États, et de se faire donner des places, ont pris le nom -d’illuminés; leur chef était un Bavarois, Weishaupt, homme d’un esprit -supérieur, et qui avait très bien senti la puissance qu’on pouvait -acquérir en réunissant les forces éparses des individus, et en les -dirigeant toutes vers un même but. Un secret, quel qu’il soit, flatte -l’amour-propre des hommes; et quand on leur dit qu’ils sont de quelque -chose dont leurs pareils ne sont pas, on acquiert toujours de l’empire -sur eux. L’amour-propre se blesse de ressembler à la multitude; et dès -qu’on veut donner des marques de distinction, connues ou cachées, on est -sûr de mettre en mouvement l’imagination de la vanité, la plus active de -toutes. - -Les illuminés politiques n’avaient pris des autres illuminés que -quelques signes pour se reconnaître; mais les intérêts, et non les -opinions, leur servaient de point de ralliement. Ils avaient pour but, -il est vrai, de réformer l’ordre social sur de nouveaux principes; -toutefois, en attendant l’accomplissement de ce grand œuvre, ce qu’ils -voulaient d’abord, c’était de s’emparer des emplois publics. Une telle -secte a, par tout pays, bien des adeptes qui s’initient d’eux-mêmes à -ses secrets: en Allemagne cependant, cette secte est la seule peut-être -qui ait été fondée sur une combinaison politique; toutes les autres sont -nées d’un enthousiasme quelconque, et n’ont eu que la recherche de la -vérité pour but. - -Parmi les hommes qui s’efforcent de pénétrer les secrets de la nature, -il faut compter les alchimistes, les magnétiseurs, etc. Il est probable -qu’il y a beaucoup de folie dans ces prétendues découvertes; mais qu’y -peut-on trouver d’effrayant? Si l’on arrivait à reconnaître dans les -phénomènes physiques ce qu’on appelle du merveilleux, on en aurait avec -raison de la joie. Il y a des moments où la nature paraît une machine -qui se meut constamment par les mêmes ressorts, et c’est alors que son -inflexible régularité fait peur; mais quand on croit entrevoir en elle -quelque chose de spontané comme la pensée, un espoir confus s’empare de -l’âme, et nous dérobe au regard fixe de la nécessité. - -Au fond de tous ces essais et de tous ces systèmes scientifiques et -philosophiques, il y a toujours une tendance très marquée vers la -spiritualité de l’âme. Ceux qui veulent deviner les secrets de la nature -sont très opposés aux matérialistes; car c’est toujours dans la pensée -qu’ils cherchent la solution de l’énigme du monde physique. Sans doute -un tel mouvement dans les esprits pourrait conduire à de grandes -erreurs; mais il en est ainsi de tout ce qui est animé; dès qu’il y a -vie, il y a danger. - -Les efforts individuels finiraient par être interdits, si l’on -s’asservissait à la méthode qui régulariserait les mouvements de -l’esprit, comme la discipline commande à ceux du corps. Le problème -consiste donc à guider les facultés sans les comprimer; et l’on voudrait -qu’il fût possible adapter à l’imagination des hommes l’art encore -inconnu de s’élever avec des ailes, et de diriger le vol dans les airs. - - - - -CHAPITRE IX - -De la contemplation de la nature. - - -En parlant de l’influence de la nouvelle philosophie sur les sciences, -j’ai déjà fait mention de quelques-uns des nouveaux principes adoptés en -Allemagne, relativement à l’étude de la nature; mais comme la religion -et l’enthousiasme ont une grande part dans la contemplation de -l’univers, j’indiquerai d’une manière générale les vues politiques et -religieuses qu’on peut recueillir à cet égard dans les ouvrages -allemands. - -Plusieurs physiciens, guidés par un sentiment de piété, ont cru devoir -s’en tenir à l’examen des causes finales; ils ont essayé de prouver que -tout le monde tend au maintien et au bien-être physique des individus et -des espèces. On peut faire, ce me semble, des objections très fortes -contre ce système. Sans doute, il est aisé de voir que dans l’ordre des -choses les moyens répondent admirablement à leurs fins; mais dans cet -enchaînement universel, où s’arrêtent ces causes qui sont effets, et ces -effets qui sont causes? Veut-on rapporter tout à la conservation de -l’homme: on aura de la peine à concevoir ce qu’elle a de commun avec la -plupart des êtres. D’ailleurs c’est attacher trop de prix à l’existence -matérielle que de la donner pour dernier but à la création. - -Ceux qui, malgré la foule immense des malheurs particuliers, attribuent -un certain genre de bonté à la nature, la considèrent comme un -spéculateur en grand qui se retire sur le nombre. Ce système ne convient -pas même à un gouvernement, et des écrivains scrupuleux en économie -politique l’ont combattu. Que serait-ce donc, lorsqu’il s’agit des -intentions de la Divinité? Un homme, religieusement considéré, est -autant que la race humaine entière; et dès qu’on a conçu l’idée d’une -âme immortelle, il ne doit pas être possible d’admettre le plus ou le -moins d’importance d’un individu relativement à tous. Chaque être -intelligent est d’une valeur infinie, puisqu’il doit durer toujours. -C’est donc d’après un point de vue plus élevé que les philosophes -allemands ont considéré l’univers. - -Il en est qui croient voir en tout deux principes, celui du bien et -celui du mal, se combattant sans cesse; et soit qu’on attribue ce combat -à une puissance infernale, soit, ce qui est plus simple à penser, que le -monde physique puisse être l’image des bons et des mauvais penchants de -l’homme, toujours est-il vrai que ce monde offre à l’observation deux -faces absolument contraires. - -Il y a, l’on ne saurait le nier, un côté terrible dans la nature, comme -dans le cœur humain, et l’on y sent une redoutable puissance de colère. -Quelle que soit la bonne intention des partisans de l’optimisme, plus de -profondeur se fait remarquer, ce me semble, dans ceux qui ne nient pas -le mal, mais qui comprennent la connexion de ce mal avec la liberté de -l’homme, avec l’immortalité qu’elle peut lui mériter. - -Les écrivains mystiques, dont j’ai parlé dans les chapitres précédents, -voient dans l’homme l’abrégé du monde, et dans le monde l’emblème des -dogmes du christianisme. La nature leur paraît l’image corporelle de la -Divinité, et ils se plongent toujours plus avant dans la signification -profonde des choses et des êtres. - -Parmi les écrivains allemands qui se sont occupés de la contemplation de -la nature sous des rapports religieux, deux méritent une attention -particulière: Novalis comme poète, et Schubert comme physicien. Novalis, -homme d’une naissance illustre, était initié dès sa jeunesse dans les -études de tout genre que la nouvelle école a développées en Allemagne; -mais son âme pieuse a donné un grand caractère de simplicité à ses -poésies. Il est mort à vingt-six ans; et c’est lorsqu’il n’était déjà -plus que les chants religieux qu’ils a composés ont acquis en Allemagne -une célébrité touchante. Le père de ce jeune homme est morave; et, -quelque temps après la mort de son fils, il alla visiter une communauté -de ses frères en religion, et dans leur église il entendit chanter les -poésies de son fils, que les moraves avaient choisies pour s’édifier, -sans en connaître l’auteur. - -Parmi les œuvres de Novalis, on distingue des hymnes à la nuit, qui -peignent avec une grande force le recueillement qu’elle fait naître dans -l’âme. L’éclat du jour peut convenir à la joyeuse doctrine du paganisme; -mais le ciel étoilé paraît le véritable temple du culte le plus pur. -C’est dans l’obscurité des nuits, dit un poète allemand, que -l’immortalité s’est révélée à l’homme; la lumière du soleil éblouit les -yeux qui croient voir. Des stances de Novalis sur la vie des mineurs -renferment une poésie animée, d’un très grand effet; il interroge la -terre qu’on rencontre dans les profondeurs, parce qu’elle fut le témoin -des diverses révolutions que la nature a subies; et il exprime un désir -énergique de pénétrer toujours plus avant vers le centre du globe. Le -contraste de cette immense curiosité avec la vie si fragile qu’il faut -exposer pour la satisfaire, cause une émotion sublime. L’homme est placé -sur la terre entre l’infini des cieux et l’infini des abîmes; et sa vie, -dans le temps, est aussi de même entre deux éternités. De toutes parts -entouré par des idées et des objets sans bornes, des pensées -innombrables lui apparaissent, comme des milliers de lumières qui se -confondent et l’éblouissent. - -Novalis a beaucoup écrit sur la nature en général, il se nomme lui-même, -avec raison, le disciple de Saïs, parce que c’est dans cette ville -qu’était fondé le temple d’Isis, et que les traditions qui nous restent -des mystères des Égyptiens portent à croire que leurs prêtres avaient -une connaissance approfondie des lois de l’univers. - -«L’homme est avec la nature, dit Novalis, dans des relations presque -aussi variées, presque aussi inconcevables que celles qu’il entretient -avec ses semblables, et comme elle se met à la portée des enfants, et se -complaît avec leurs simples cœurs, de même elle se montre sublime aux -esprits élevés, et divine aux êtres divins. L’amour de la nature prend -diverses formes, et tandis qu’elle n’excite dans les uns que la joie et -la volupté, elle inspire aux autres la religion la plus pieuse, celle -qui donne à toute la vie une direction et un appui. Déjà chez les -peuples anciens, il y avait des âmes sérieuses pour qui l’univers était -l’image de la Divinité, et d’autres qui se croyaient seulement invitées -au festin qu’elle donne: l’air n’était, pour ces convives de -l’existence, qu’une boisson rafraîchissante; les étoiles, que des -flambeaux qui présidaient aux danses pendant la nuit; et les plantes et -les animaux, que les magnifiques apprêts d’un splendide repas; la nature -ne s’offrait pas à leurs yeux comme un temple majestueux et tranquille, -mais comme le théâtre brillant de fêtes toujours nouvelles. - -«Dans ce même temps néanmoins, des esprits plus profonds s’occupaient -sans relâche à reconstruire le monde idéal, dont les traces avaient déjà -disparu; ils se partageaient en frères les travaux les plus sacrés; les -uns cherchaient à reproduire, par la musique, les voix de la forêt et de -l’air; les autres imprimaient l’image et le pressentiment d’une race -plus noble sur la pierre et sur l’airain, changeaient les rochers en -édifices, et mettaient au jour les trésors cachés dans la terre. La -nature, civilisée par l’homme, sembla répondre à ses souhaits: -l’imagination de l’artiste osa l’interroger, et l’âge d’or parut -renaître à l’aide de la pensée. - -«Il faut, pour connaître la nature, devenir un avec elle. Une vie -poétique et recueillie, une âme sainte et religieuse, toute la force et -toute la fleur de l’existence humaine, sont nécessaires pour la -comprendre, et le véritable observateur est celui qui sait découvrir -l’analogie de cette nature avec l’homme, et celle de l’homme avec le -ciel». - -Schubert a composé sur la nature un livre qu’on ne saurait se lasser de -lire, tant il est rempli d’idées qui excitent à la méditation; il -présente le tableau des effets nouveaux, dont l’enchaînement est conçu -sous de nouveaux rapports. Deux idées principales restent de son -ouvrage; les Indiens croient à la métempsycose descendante, c’est-à-dire -à celle qui condamne l’âme de l’homme à passer dans les animaux et dans -les plantes, pour le punir d’avoir mal usé de la vie. L’on peut -difficilement se figurer un système d’une plus profonde tristesse, et -les ouvrages des Indiens en portent la douloureuse empreinte. On croit -voir partout, dans les animaux et les plantes, la pensée captive et le -sentiment renfermé, s’efforcer en vain de se dégager des formes -grossières et muettes qui les enchaînent. Le système de Schubert est -plus consolant; il se représente la nature comme une métempsycose -ascendante, dans laquelle, depuis la pierre jusqu’à l’existence humaine, -il y a une promotion continuelle qui fait avancer le principe vital de -degrés en degrés, jusqu’au perfectionnement le plus complet. - -Schubert croit aussi qu’il a existé des époques où l’homme avait un -sentiment si vif et si délicat des phénomènes existants, qu’il devinait, -par ses propres impressions, les secrets les plus cachés de la nature. -Ces facultés primitives se sont émoussées, et c’est souvent -l’irritabilité maladive des nerfs qui, en affaiblissant la puissance du -raisonnement, rend à l’homme l’instinct qu’il devait jadis à la -plénitude même de ses forces. Les travaux des philosophes, des savants -et des poètes, en Allemagne, ont pour but de diminuer l’aride puissance -du raisonnement, sans obscurcir en rien les lumières. C’est ainsi que -l’imagination du monde ancien peut renaître, comme le phénix, des -cendres de toutes les erreurs. - -La plupart des physiciens ont voulu expliquer, ainsi que je l’ai déjà -dit, la nature comme un bon gouvernement, dans lequel tout est conduit -d’après de sages principes administratifs; mais c’est en vain qu’on veut -transporter ce système prosaïque dans la création. Le terrible ni même -le beau ne sauraient être expliqués par cette théorie circonscrite, et -la nature est tour à tour trop cruelle et trop magnifique pour qu’on -puisse la soumettre au genre de calcul admis dans le jugement des choses -de ce monde. - -Il y a des objets hideux en eux-mêmes, dont l’impression sur nous est -inexplicable; de certaines figures d’animaux, de certaines formes de -plantes, de certaines combinaisons de couleurs, révoltent nos sens, bien -que nous ne puissions nous rendre compte des causes de cette répugnance; -on dirait que ces contours disgracieux, que ces images rebutantes -rappellent la bassesse et la perfidie, quoique rien dans les analogies -du raisonnement ne puisse expliquer une telle association d’idées. La -physionomie de l’homme ne tient point uniquement, comme l’ont prétendu -quelques écrivains, au dessin plus ou moins prononcé des traits; il -passe dans le regard et dans les mouvements du visage, je ne sais quelle -expression de l’âme impossible à méconnaître, et c’est surtout dans la -figure humaine qu’on apprend ce qu’il y a d’extraordinaire et d’inconnu -dans les harmonies de l’esprit et du corps. - -Les accidents et les malheurs, dans l’ordre physique, ont quelque chose -de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu, qu’ils paraissent -tenir du prodige; la maladie et ses fureurs sont comme une vie méchante -qui s’empare tout à coup de la vie paisible. Les affections du cœur nous -font sentir la barbarie de cette nature qu’on veut nous représenter -comme si douce. Que de dangers menacent une tête chérie! Sous combien de -métamorphoses la mort ne se déguise-t-elle pas autour de nous? il n’y a -pas un beau jour qui ne puisse recéler la foudre; pas une fleur dont les -sucs ne puissent être empoisonnés, pas un souffle de l’air qui ne puisse -apporter avec lui une contagion funeste, et la nature semble une amante -jalouse prête à percer le sein de l’homme, au moment même où il s’enivre -de ses dons. - -Comment comprendre le but de tous ces phénomènes, si l’on s’en tient à -l’enchaînement ordinaire de nos manières de juger? Comment peut-on -considérer les animaux, sans se plonger dans l’étonnement que fait -naître leur mystérieuse existence? Un poète les a nommés _les rêves de -la nature dont l’homme est le réveil_. Dans quel but ont-ils été créés? -Que signifient ces regards qui semblent couverts d’un nuage obscur, -derrière lequel une idée voudrait se faire jour? Quels rapports ont-ils -avec nous? Qu’est-ce que la part de vie dont ils jouissent? Un oiseau -survit à l’homme de génie, et je ne sais quel bizarre désespoir saisit -le cœur, quand on a perdu ce qu’on aime, et qu’on voit le souffle de -l’existence animer encore un insecte, qui se meut sur la terre, d’où le -plus noble objet a disparu. - -La contemplation de la nature accable la pensée; on se sent avec elle -des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au mal qu’elle peut nous -faire; mais son âme visible vient chercher la nôtre dans notre sein, et -s’entretient avec nous. Quand les ténèbres nous épouvantent, ce ne sont -pas toujours les périls auxquels ils nous exposent que nous redoutons, -mais c’est la sympathie de la nuit avec tous les genres de privations et -de douleurs dont nous sommes pénétrés. Le soleil, au contraire, est -comme une émanation de la Divinité, comme le messager éclatant d’une -prière exaucée; ses rayons descendent sur la terre, non seulement pour -guider les travaux de l’homme, mais pour exprimer de l’amour à la -nature. - -Les fleurs se tournent vers la lumière, afin de l’accueillir; elles se -referment pendant la nuit, et le matin et le soir elles semblent exhaler -en parfums leurs hymnes de louanges. Quand on élève ces fleurs dans -l’obscurité, pâles, elles ne revêtent plus leurs couleurs accoutumées; -mais quand on les rend au jour, le soleil réfléchit en elles ses rayons -variés comme dans l’arc-en-ciel, et l’on dirait qu’il se mire avec -orgueil dans la beauté dont il les a parées. Le sommeil des végétaux, -pendant de certaines heures et de certaines saisons de l’année, est -d’accord avec le mouvement de la terre; elle entraîne dans les régions -qu’elle parcourt la moitié des plantes, des animaux et des hommes -endormis. Les passagers de ce grand vaisseau qu’on appelle le monde se -laissent bercer dans le cercle que décrit leur voyageuse demeure. - -La paix et la discorde, l’harmonie et la dissonance qu’un lien secret -réunit, sont les premières lois de la nature; et, soit qu’elle se montre -redoutable ou charmante, l’unité sublime qui la caractérise se fait -toujours reconnaître. La flamme se précipite en vagues comme les -torrents; les nuages qui parcourent les airs prennent quelquefois la -forme des montagnes et des vallées, et semblent imiter en se jouant -l’image de la terre. Il est dit dans la _Genèse_, «que le Tout-Puissant -sépara les eaux de la terre des eaux du ciel, et les suspendit dans les -airs». Le ciel est en effet un noble allié de l’Océan; l’azur du -firmament se fait voir dans les ondes, et les vagues se peignent dans -les nues. Quelquefois, quand l’orage se prépare dans l’atmosphère, la -mer frémit au loin, et l’on dirait qu’elle répond, par le trouble de ses -flots, au mystérieux signal qu’elle a reçu de la tempête. - -M. de Humboldt dit, dans ses _Vues scientifiques et poétiques sur -l’Amérique méridionale_, qu’il a été témoin d’un phénomène observé dans -l’Égypte, et qu’on appelle _mirage_. Tout à coup, dans les déserts les -plus arides, la réverbération de l’air prend l’apparence des lacs ou de -la mer, et les animaux eux-mêmes, haletant de soif, s’élancent vers ces -images trompeuses, espérant s’y désaltérer. Les diverses figures que la -gelée trace sur le verre offrent encore un nouvel exemple de ces -analogies merveilleuses; les vapeurs condensées par le froid dessinent -des paysages semblables à ceux qui se font remarquer dans les contrées -septentrionales: des forêts de pins, des montagnes hérissées -reparaissent sous ces blanches couleurs, et la nature glacée se plaît à -contrefaire ce que la nature animée a produit. - -Non seulement la nature se répète elle-même, mais elle semble vouloir -imiter les ouvrages des hommes, et leur donner ainsi un témoignage -singulier de sa correspondance avec eux. On raconte que, dans les îles -voisines du Japon, les nuages présentent aux regards l’aspect de -bâtiments réguliers. Les beaux-arts ont aussi leur type dans la nature, -et ce luxe de l’existence est plus soigné par elle encore que -l’existence même: la symétrie des formes, dans le règne végétal et -minéral, a servi de modèle aux architectes, et le reflet des objets et -des couleurs dans l’onde donne l’idée des illusions de la peinture; le -vent, dont le murmure se prolonge sous les feuilles tremblantes, nous -révèle la musique; et l’on dit même que sur les côtes de l’Asie où -l’atmosphère est plus pure, on entend quelquefois le soir une harmonie -plaintive et douce, que la nature semble adresser à l’homme, afin de lui -apprendre qu’elle respire, qu’elle aime et qu’elle souffre. - -Souvent, à l’aspect d’une belle contrée, on est tenté de croire qu’elle -a pour unique but d’exciter en nous des sentiments élevés et nobles. Je -ne sais quel rapport existe entre les cieux et la fierté du cœur, entre -les rayons de la lune qui reposent sur la montagne et le calme de la -conscience, mais ces objets nous parlent un beau langage, et l’on peut -s’abandonner au tressaillement qu’ils causent; l’âme s’en trouvera bien. -Quand, le soir, à l’extrémité du paysage, le ciel semble toucher de si -près à la terre, l’imagination se figure, par delà l’horizon, un asile -de l’espérance, une patrie de l’amour, et la nature semble répéter -silencieusement que l’homme est immortel. - -La succession continuelle de mort et de naissance, dont le monde -physique est le théâtre, produirait l’impression la plus douloureuse, si -l’on ne croyait pas y voir la trace de la résurrection de toutes choses; -et c’est le véritable point de vue religieux de la contemplation de la -nature, que cette manière de la considérer. On finirait par mourir de -pitié, si l’on se bornait en tout à la terrible idée de l’irréparable: -aucun animal ne périt sans qu’on puisse le regretter, aucun arbre ne -tombe sans que l’idée qu’on ne le reverra plus dans sa beauté n’excite -en nous une réflexion douloureuse. Enfin les objets inanimés eux-mêmes -font mal, quand leur décadence oblige à s’en séparer: la maison, les -meubles qui ont servi à ceux que nous avons aimés, nous intéressent, et -ces objets mêmes excitent en nous quelquefois une sorte de sympathie -indépendante des souvenirs qu’ils retracent; on regrette la forme qu’on -leur a connue, comme si cette forme en faisait des êtres qui nous ont vu -vivre, et qui devaient nous voir mourir. Si le temps n’avait pas pour -antidote l’éternité, on s’attacherait à chaque moment pour le retenir, à -chaque son pour le fixer, à chaque regard pour en prolonger l’éclat, et -les jouissances n’existeraient que l’instant qu’il nous faut pour sentir -qu’elles passent, et pour arroser de larmes leurs traces, que l’abîme -des jours doit aussi dévorer. - -Une réflexion nouvelle m’a frappée, dans les écrits qui m’ont été -communiqués par un homme dont l’imagination est pensive et profonde; il -compare ensemble les ruines de la nature, celles de l’art et celles de -l’humanité. «Les premières, dit-il, sont philosophiques, les secondes -poétiques, et les dernières mystérieuses». Une chose bien digne de -remarque, en effet, c’est l’action si différente des années sur la -nature, sur les ouvrages du génie et sur les créatures vivantes. Le -temps n’outrage que l’homme: quand les rochers s’écroulent, quand les -montagnes s’abîment dans les vallées, la terre change seulement de face; -un aspect nouveau excite dans notre esprit de nouvelles pensées, et la -force vivifiante subit une métamorphose, mais non un dépérissement; les -ruines des beaux-arts parlent à l’imagination, elle reconstruit ce que -le temps a fait disparaître, et jamais peut-être un chef-d’œuvre dans -tout son éclat n’a pu donner l’idée de la grandeur autant que les ruines -mêmes de ce chef-d’œuvre. On se représente les monuments à demi -détruits, revêtus de toutes les beautés qu’on suppose toujours à ce -qu’on regrette: mais qu’il est loin d’en être ainsi des ravages de la -vieillesse! - -A peine peut-on croire que la jeunesse embellissait ce visage, dont la -mort a déjà pris possession: quelques physionomies échappent par la -splendeur de l’âme à la dégradation; mais la figure humaine, dans sa -décadence, prend souvent une expression vulgaire, qui permet à peine la -pitié. Les animaux perdent avec les années, il est vrai, leur force et -leur agilité; mais l’incarnat de la vie ne se change point pour eux en -livides couleurs, et leurs yeux éteints ne ressemblent pas à des lampes -funéraires, qui jettent de pâles clartés sur un visage flétri. - -Lors même qu’à la fleur de l’âge la vie se retire du sein de l’homme, ni -l’admiration que font naître les bouleversements de la nature, ni -l’intérêt qu’excitent les débris des monuments, ne peuvent s’attacher au -corps inanimé de la plus belle des créatures. L’amour qui chérissait -cette figure enchanteresse, l’amour ne peut en supporter les restes, et -rien de l’homme ne demeure après lui sur la terre, qui ne fasse frémir, -même ses amis. - -Ah! quel enseignement, que les horreurs de la destruction acharnée ainsi -sur la race humaine! n’est-ce pas pour annoncer à l’homme que sa vie est -ailleurs? La nature l’humilierait-elle à ce point, si la Divinité ne -voulait pas le relever? - -Les vraies causes finales de la nature, ce sont ses rapports avec notre -âme et avec notre sort immortel; les objets physiques eux-mêmes ont une -destination qui ne se borne point à la courte existence de l’homme -ici-bas; ils sont là pour concourir au développement de nos pensées, à -l’œuvre de notre vie morale. Les phénomènes de la nature ne doivent pas -être compris seulement d’après les lois de la matière, quelque bien -combinées qu’elles soient; ils ont un sens philosophique et un but -religieux, dont la contemplation la plus attentive ne pourra jamais -connaître toute l’étendue. - - - - -CHAPITRE X - -De l’enthousiasme. - - -Beaucoup de gens sont prévenus contre l’enthousiasme; ils le confondent -avec le fanatisme, et c’est une grande erreur. Le fanatisme est une -passion exclusive, dont une opinion est l’objet; l’enthousiasme se -rallie à l’harmonie universelle: c’est l’amour du beau, l’élévation de -l’âme, la jouissance du dévouement, réunis dans un même sentiment, qui a -de la grandeur et du calme. Le sens de ce mot, chez les Grecs, en est la -plus noble définition: l’enthousiasme signifie _Dieu en nous_. En effet, -quand l’existence de l’homme est expansive, elle a quelque chose de -divin. - -Tout ce qui nous porte à sacrifier notre propre bien-être, ou notre -propre vie, est presque toujours de l’enthousiasme; car le droit chemin -de la raison égoïste doit être de se prendre soi-même pour but de tous -ses efforts, et de n’estimer dans ce monde que la santé, l’argent et le -pouvoir. Sans doute la conscience suffit pour conduire le caractère le -plus froid dans la route de la vertu; mais l’enthousiasme est à la -conscience ce que l’honneur est au devoir: il y a en nous un superflu -d’âme qu’il est doux de consacrer à ce qui est beau, quand ce qui est -bien est accompli. Le génie et l’imagination ont aussi besoin qu’on -soigne un peu leur bonheur dans ce monde; et la loi du devoir, quelque -sublime qu’elle soit, ne suffit pas pour faire goûter toutes les -merveilles du cœur et de la pensée. - -On ne saurait le nier, les intérêts de la personnalité pressent l’homme -de toutes parts; il y a même dans ce qui est vulgaire une certaine -jouissance dont beaucoup de gens sont très susceptibles, et l’on -retrouve souvent les traces de penchants ignobles sous l’apparence des -manières les plus distinguées. Les talents supérieurs ne garantissent -pas toujours de cette nature dégradée, qui dispose sourdement de -l’existence des hommes, et leur fait placer leur bonheur plus bas -qu’eux-mêmes. L’enthousiasme seul peut contrebalancer la tendance à -l’égoïsme, et c’est à ce signe divin qu’il faut reconnaître les -créatures immortelles. Lorsque vous parlez à quelqu’un sur des sujets -dignes d’un saint respect, vous apercevez d’abord s’il éprouve un noble -frémissement, si son cœur bat pour des sentiments élevés, s’il a fait -alliance avec l’autre vie, ou bien s’il n’a qu’un peu d’esprit qui lui -sert à diriger le mécanisme de l’existence. Et qu’est-ce donc que l’être -humain, quand on ne voit en lui qu’une prudence dont son propre avantage -est l’objet? L’instinct des animaux vaut mieux, car il est quelquefois -généreux et fier; mais ce calcul, qui semble l’attribut de la raison, -finit par rendre incapable de la première des vertus, le dévouement. - -Parmi ceux qui s’essaient à tourner les sentiments exaltés en ridicule, -plusieurs en sont pourtant susceptibles à leur insu. La guerre, fût-elle -entreprise par des vues personnelles, donne toujours quelques-unes des -jouissances de l’enthousiasme; l’enivrement d’un jour de bataille, le -plaisir singulier de s’exposer à la mort, quand toute notre nature nous -commande d’aimer la vie, c’est encore à l’enthousiasme qu’il faut -l’attribuer. La musique militaire, le hennissement des chevaux, -l’explosion de la poudre, cette foule de soldats revêtus des mêmes -couleurs, émus par le même désir, se rangeant autour des mêmes -bannières, font éprouver une émotion qui triomphe de l’instinct -conservateur de l’existence; et cette jouissance est si forte, que ni -les fatigues, ni les souffrances, ni les périls, ne peuvent en déprendre -les âmes. Quiconque a vécu de cette vie n’aime qu’elle. Le but atteint -ne satisfait jamais; c’est l’action de se risquer qui est nécessaire, -c’est elle qui fait passer l’enthousiasme dans le sang; et, quoiqu’il -soit plus pur au fond de l’âme, il est encore d’une noble nature, lors -même qu’il a pu devenir une impulsion presque physique. - -On accuse souvent l’enthousiasme sincère de ce qui ne peut être reproché -qu’à l’enthousiasme affecté; plus un sentiment est beau, plus la fausse -imitation de ce sentiment est odieuse. Usurper l’admiration des hommes, -est ce qu’il y a de plus coupable, car on tarit en eux la source des -bons mouvements en les faisant rougir de les avoir éprouvés. D’ailleurs -rien n’est plus pénible que les sons faux qui semblent sortir du -sanctuaire même de l’âme; la vanité peut s’emparer de tout ce qui est -extérieur, il n’en résultera d’autre mal que de la prétention et de la -disgrâce; mais quand elle se met à contrefaire les sentiments les plus -intimes, il semble qu’elle viole le dernier asile où l’on espérait lui -échapper. Il est facile cependant de reconnaître la sincérité de -l’enthousiasme; c’est une mélodie si pure, que le moindre désaccord en -détruit tout le charme; un mot, un accent, un regard expriment l’émotion -concentrée qui répond à toute une vie. Les personnes qu’on appelle -sévères dans le monde ont très souvent en elles quelque chose d’exalté. -La force qui soumet les autres peut n’être qu’un froid calcul; la force -qui triomphe de soi-même est toujours inspirée par un sentiment -généreux. - -Loin qu’on puisse redouter les excès de l’enthousiasme, il porte -peut-être en général à la tendance contemplative, qui nuit à la -puissance d’agir: les Allemands en sont une preuve; aucune nation n’est -plus capable de sentir et de penser; mais quand le moment de prendre un -parti est arrivé, l’étendue même des conceptions nuit à la décision du -caractère. Le caractère et l’enthousiasme diffèrent à beaucoup d’égards; -il faut choisir son but par l’enthousiasme; mais l’on doit y marcher par -le caractère: la pensée n’est rien sans l’enthousiasme, ni l’action sans -le caractère; l’enthousiasme est tout pour les nations littéraires; le -caractère est tout pour les nations agissantes: les nations libres ont -besoin de l’un et de l’autre. - -L’égoïsme se plaît à parler sans cesse des dangers de l’enthousiasme; -c’est une véritable dérision que cette prétendue crainte; si les habiles -de ce monde voulaient être sincères, ils diraient que rien ne leur -convient mieux que d’avoir affaire à ces personnes pour qui tant de -moyens sont impossibles, et qui peuvent si facilement renoncer à ce qui -occupe la plupart des hommes. - -Cette disposition de l’âme a de la force, malgré sa douceur, et celui -qui la ressent sait y puiser une noble constance. Les orages des -passions s’apaisent, les plaisirs de l’amour-propre se flétrissent, -l’enthousiasme seul est inaltérable; l’âme elle-même s’affaisserait dans -l’existence physique, si quelque chose de fier et d’animé ne l’arrachait -pas au vulgaire ascendant de l’égoïsme: cette dignité morale, à laquelle -rien ne saurait porter atteinte, est ce qu’il y a de plus admirable dans -le don de l’existence: c’est pour elle que dans les peines les plus -amères il est encore beau d’avoir vécu, comme il serait beau de mourir. - -Examinons maintenant l’influence de l’enthousiasme sur les lumières et -sur le bonheur. Ces dernières réflexions termineront le cours des -pensées auxquelles les différents sujets que j’avais à parcourir m’ont -conduite. - - - - -CHAPITRE XI - -De l’influence de l’enthousiasme sur les lumières. - - -Ce chapitre est, à quelques égards, le résumé de tout mon ouvrage; car -l’enthousiasme étant la qualité vraiment distinctive de la nation -allemande, on peut juger de l’influence qu’il exerce sur les lumières, -d’après les progrès de l’esprit humain en Allemagne. L’enthousiasme -prête de la vie à ce qui est invisible, et de l’intérêt à ce qui n’a -point d’action immédiate sur notre bien-être dans ce monde; il n’y a -donc point de sentiment plus propre à la recherche des vérités -abstraites; aussi sont-elles cultivées en Allemagne avec une ardeur et -une loyauté remarquables. - -Les philosophes que l’enthousiasme inspire sont peut-être ceux qui ont -le plus d’exactitude et de patience dans leurs travaux; ce sont en même -temps ceux qui songent le moins à briller; ils aiment la science pour -elle-même, et ne se comptent pour rien, dès qu’il s’agit de l’objet de -leur culte: la nature physique suit sa marche invariable à travers la -destruction des individus; la pensée de l’homme prend un caractère -sublime, quand il parvient à se considérer lui-même d’un point de vue -universel; il sert alors en silence aux triomphes de la vérité, et la -vérité est, comme la nature, une force qui n’agit que par un -développement progressif et régulier. - -On peut dire avec quelque raison que l’enthousiasme porte à l’esprit de -système; quand on tient beaucoup à ses idées, on voudrait y tout -rattacher; mais en général il est plus aisé de traiter avec les opinions -sincères qu’avec les opinions adoptées par vanité. Si dans les rapports -avec les hommes on n’avait affaire qu’à ce qu’ils pensent réellement, on -pourrait facilement s’entendre; c’est ce qu’ils font semblant de penser -qui amène la discorde. - -On a souvent accusé l’enthousiasme d’induire en erreur, mais peut-être -un intérêt superficiel trompe-t-il bien davantage; car pour pénétrer -l’essence des choses, il faut une impulsion qui nous excite à nous en -occuper avec ardeur. En considérant d’ailleurs la destinée humaine en -général, je crois qu’on peut affirmer que nous ne rencontrerons jamais -le vrai que par l’élévation de l’âme; tout ce qui tend à nous rabaisser -est mensonge, et c’est, quoi qu’on en dise, du côté des sentiments -vulgaires qu’est l’erreur. - -L’enthousiasme, je le répète, ne ressemble en rien au fanatisme, et ne -peut égarer comme lui. L’enthousiasme est tolérant, non par -indifférence, mais parce qu’il nous fait sentir l’intérêt et la beauté -de toutes choses. La raison ne donne point de bonheur à la place de ce -qu’elle ôte; l’enthousiasme trouve dans la rêverie du cœur et dans -l’étendue de la pensée ce que le fanatisme et la passion renferment dans -une seule idée ou dans un seul objet. Ce sentiment est, par son -universalité même, très favorable à la pensée et à l’imagination. - -La société développe l’esprit, mais c’est la contemplation seule qui -forme le génie. L’amour-propre est le mobile des pays où la société -domine, et l’amour-propre conduit nécessairement à la moquerie qui -détruit tout enthousiasme. - -Il est assez amusant, on ne saurait le nier, d’apercevoir le ridicule, -et de le peindre avec grâce et gaîté; peut-être vaudrait-il mieux se -refuser à ce plaisir, mais ce n’est pourtant pas là le genre de moquerie -dont les suites sont le plus à craindre; celle qui s’attache aux idées -et aux sentiments est la plus funeste de toutes, car elle s’insinue dans -la source des affections fortes et dévouées. L’homme a un grand empire -sur l’homme, et, de tous les maux qu’il peut faire à son semblable, le -plus grand peut-être est de placer le fantôme du ridicule entre les -mouvements généreux et les actions qu’ils peuvent inspirer. - -L’amour, le génie, le talent, la douleur même, toutes ces choses saintes -sont exposées à l’ironie, et l’on ne saurait calculer jusqu’à quel point -l’empire de cette ironie peut s’étendre. Il y a quelque chose de piquant -dans la méchanceté: il y a quelque chose de faible dans la bonté. -L’admiration pour les grandes choses peut être déconcertée par la -plaisanterie; et celui qui ne met d’importance à rien a l’air d’être -au-dessus de tout: si donc l’enthousiasme ne défend pas notre cœur et -notre esprit, ils se laissent prendre de toutes parts par ce dénigrement -du beau qui réunit l’insolence à la gaîté. - -L’esprit social est fait de manière que souvent on se commande de rire, -et que plus souvent encore on est honteux de pleurer; d’où cela -vient-il? De ce que l’amour-propre se croit plus en sûreté dans la -plaisanterie que dans l’émotion. Il faut bien compter sur son esprit -pour oser être sérieux contre une moquerie; il faut beaucoup de force -pour laisser voir des sentiments qui peuvent être tournés en ridicule. -Fontenelle disait: _J’ai quatre-vingts ans, je suis Français, et je n’ai -pas donné dans toute ma vie le plus petit ridicule à la plus petite -vertu._ Ce mot supposait une profonde connaissance de la société. -Fontenelle n’était pas un homme sensible, mais il avait beaucoup -d’esprit, et toutes les fois qu’on est doué d’une supériorité -quelconque, on sent le besoin du sérieux dans la nature humaine. Il n’y -a que les gens médiocres qui voudraient que le fond de tout fût du -sable, afin que nul homme ne laissât sur la terre une trace plus durable -que la leur. - -Les Allemands n’ont point à lutter chez eux contre les ennemis de -l’enthousiasme, et c’est un grand obstacle de moins pour les hommes -distingués. L’esprit s’aiguise dans le combat; mais le talent a besoin -de confiance. Il faut croire à l’admiration, à la gloire, à -l’immortalité, pour éprouver l’inspiration du génie; et ce qui fait la -différence des siècles entre eux, ce n’est pas la nature, toujours -prodigue des mêmes dons, mais l’opinion dominante à l’époque où l’on -vit: si la tendance de cette opinion est vers l’enthousiasme, il s’élève -de toutes parts de grands hommes; si l’on proclame le découragement -comme ailleurs on exciterait à de nobles efforts, il ne reste plus rien -en littérature que des juges du temps passé. - -Les événements terribles dont nous avons été les témoins ont blasé les -âmes, et tout ce qui tient à la pensée paraît terne à côté de la -toute-puissance de l’action. La diversité des circonstances a porté les -esprits à soutenir tous les côtés des mêmes questions; il en est résulté -qu’on ne croit plus aux idées, ou qu’on les considère tout au plus comme -des moyens. La conviction semble n’être pas de notre temps, et quand un -homme dit qu’il est de telle opinion, on prend cela pour une manière -délicate d’indiquer qu’il a tel intérêt. - -Les hommes les plus honnêtes se font alors un système qui change en -dignité leur paresse: ils disent qu’on ne peut rien à rien, ils répètent -avec l’ermite de Prague, dans Shakespeare, que _ce qui est, est_, et que -les théories n’ont point d’influence sur le monde. Ces hommes finissent -par rendre vrai ce qu’ils disent; car avec une telle manière de penser -on ne saurait agir sur les autres; et si l’esprit consistait à voir -seulement le pour et le contre de tout, il ferait tourner les objets -autour de nous de telle manière qu’on ne pourrait jamais marcher d’un -pas ferme sur un terrain si chancelant. - -L’on voit aussi des jeunes gens, ambitieux de paraître détrompés de tout -enthousiasme, affecter un mépris réfléchi pour les sentiments exaltés; -ils croient montrer ainsi une force de raison précoce; mais c’est une -décadence prématurée dont ils se vantent. Ils sont, pour le talent, -comme ce vieillard qui demandait _si l’on avait encore de l’amour_. -L’esprit dépourvu d’imagination prendrait volontiers en dédain même la -nature, si elle n’était pas plus forte que lui. - -On fait beaucoup de mal, sans doute, à ceux qu’animent encore de nobles -désirs, en leur opposant sans cesse tous les arguments qui devraient -troubler l’espoir le plus confiant; néanmoins la bonne foi ne peut se -lasser, car ce n’est pas ce que les choses paraissent, mais ce qu’elles -sont qui l’occupe. De quelque atmosphère qu’on soit environné, jamais -une parole sincère n’a été complètement perdue; s’il n’y a qu’un jour -pour le succès, il y a des siècles pour le bien que la vérité peut -faire. - -Les habitants du Mexique portent chacun, en passant sur le grand chemin, -une petite pierre à la grande pyramide qu’ils élèvent au milieu de leur -contrée. Nul ne lui donnera son nom: mais tous auront contribué à ce -monument qui doit survivre à tous. - - - - -CHAPITRE XII - -Influence de l’enthousiasme sur le bonheur. - - -Il est temps de parler de bonheur! J’ai écarté ce mot avec un soin -extrême, parce que depuis près d’un siècle surtout on l’a placé dans des -plaisirs si grossiers, dans une vie si égoïste, dans des calculs si -rétrécis, que l’image même en est profanée. Mais on peut le dire -cependant avec confiance, l’enthousiasme est de tous les sentiments -celui qui donne le plus de bonheur, le seul qui en donne véritablement, -le seul qui sache nous faire supporter la destinée humaine, dans toutes -les situations où le sort peut nous placer. - -C’est en vain qu’on veut se réduire aux jouissances matérielles, l’âme -revient de toutes parts; l’orgueil, l’ambition, l’amour-propre, tout -cela, c’est encore de l’âme, quoiqu’un souffle empoisonné s’y mêle. -Quelle misérable existence cependant, que celle de tant d’hommes en ruse -avec eux-mêmes presque autant qu’avec les autres, et repoussant les -mouvements généreux qui renaissent dans leur cœur, comme une maladie de -l’imagination que le grand air doit dissiper! Quelle pauvre existence -aussi, que celle de beaucoup d’hommes qui se contentent de ne pas faire -du mal, et traitent de folie la source d’où dérivent les belles actions -et les grandes pensées! Ils se renferment par vanité dans une médiocrité -tenace, qu’ils auraient pu rendre accessible aux lumières du dehors; ils -se condamnent à cette monotonie d’idées, à cette froideur de sentiment -qui laisse passer les jours sans en tirer ni fruits, ni progrès, ni -souvenirs; et si le temps ne sillonnait pas leurs traits, quelles traces -auraient-ils gardées de son passage? s’il ne fallait pas vieillir et -mourir, quelle réflexion sérieuse entrerait jamais dans leur tête? - -Quelques raisonneurs prétendent que l’enthousiasme dégoûte de la vie -commune, et que, ne pouvant pas toujours rester dans cette disposition, -il vaut mieux ne l’éprouver jamais: et pourquoi donc ont-ils accepté -d’être jeunes, de vivre même, puisque cela ne devait pas toujours durer? -Pourquoi donc ont-ils aimé, si tant est que cela leur soit jamais -arrivé, puisque la mort pouvait les séparer des objets de leur -affection? Quelle triste économie que celle de l’âme! elle nous a été -donnée pour être développée, perfectionnée, prodiguée même dans un noble -but. - -Plus on engourdit la vie, plus on se rapproche de l’existence -matérielle, et plus l’on diminue, dira-t-on, la puissance de souffrir. -Cet argument séduit un grand nombre d’hommes; il consiste à tâcher -d’exister le moins possible. Cependant, il y a toujours dans la -dégradation une douleur dont on ne se rend pas compte, et qui poursuit -sans cesse en secret: l’ennui, la honte et la fatigue qu’elle cause sont -revêtues des formes de l’impertinence et du dédain par la vanité; mais -il est bien rare qu’on s’établisse en paix dans cette façon d’être sèche -et bornée, qui laisse sans ressource en soi-même, quand les prospérités -extérieures nous délaissent. L’homme a la conscience du beau comme celle -du bon, et la privation de l’un lui fait sentir le vide, ainsi que la -déviation de l’autre, le remords. - -On accuse l’enthousiasme d’être passager; l’existence serait trop -heureuse si l’on pouvait retenir des émotions belles; mais c’est parce -qu’elles se dissipent aisément qu’il faut s’occuper de les conserver. La -poésie et les beaux-arts servent à développer dans l’homme ce bonheur -d’illustre origine qui relève les cœurs abattus, et met à la place de -l’inquiète satiété de la vie le sentiment habituel de l’harmonie divine -dont nous et la nature faisons partie. Il n’est aucun devoir, aucun -plaisir, aucun sentiment qui n’emprunte de l’enthousiasme je ne sais -quel prestige, d’accord avec le pur charme de la vérité. - -Les hommes marchent tous au secours de leur pays, quand les -circonstances l’exigent; mais s’ils sont inspirés par l’enthousiasme de -leur patrie, de quel beau mouvement ne se sentent-ils pas saisis! Le sol -qui les a vus naître, la terre de leurs aïeux, _la mer qui baigne les -rochers_[23], de longs souvenirs, une longue espérance, tout se soulève -autour d’eux comme un appel au combat; chaque battement de leur cœur est -une pensée d’amour et de fierté. Dieu l’a donnée, cette patrie, aux -hommes qui peuvent la défendre, aux femmes qui, pour elle, consentent -aux dangers de leurs frères, de leurs époux et de leur fils. A -l’approche des périls qui la menacent, une fièvre sans frisson, comme -sans délire, hâte le cours du sang dans les veines; chaque effort dans -une telle lutte vient du recueillement intérieur le plus profond. L’on -n’aperçoit d’abord sur le visage de ces généreux citoyens que du calme; -il y a trop de dignité dans leurs émotions pour qu’ils s’y livrent au -dehors; mais que le signal se fasse entendre, que la bannière nationale -flotte dans les airs, et vous verrez des regards jadis si doux, si prêts -à le redevenir à l’aspect du malheur, tout à coup animés par une volonté -sainte et terrible! Ni les blessures, ni le sang même, ne feront plus -frémir; ce n’est plus de la douleur, ce n’est plus de la mort, c’est une -offrande au Dieu des armées; nul regret, nulle incertitude, ne se mêlent -alors aux résolutions les plus désespérées; et quand le cœur est entier -dans ce qu’il veut, l’on jouit admirablement de l’existence. Dès que -l’homme se divise au dedans de lui-même, il ne sent plus la vie que -comme un mal; et si, de tous les sentiments, l’enthousiasme est celui -qui rend le plus heureux, c’est qu’il réunit plus qu’aucun autre toutes -les forces de l’âme dans le même foyer. - - [23] Il est aisé d’apercevoir que je tâchais, par cette phrase et par - celles qui suivent, de désigner l’Angleterre; en effet, je n’aurais - pu parler de la guerre avec enthousiasme, sans me la représenter - comme celle d’une nation libre combattant pour son indépendance. - -Les travaux de l’esprit ne semblent à beaucoup d’écrivains qu’une -occupation presque mécanique, et qui remplit leur vie comme toute autre -profession pourrait le faire; c’est encore quelque chose de préférer -celle-là; mais de tels hommes ont-ils l’idée du sublime bonheur de la -pensée, quand l’enthousiasme l’anime? Savent-ils de quel espoir l’on se -sent pénétré, quand on croit manifester par le don de l’éloquence une -vérité profonde, une vérité qui forme un généreux lien entre nous et -toutes les âmes en sympathie avec la nôtre? - -Les écrivains sans enthousiasme ne connaissent, de la carrière -littéraire, que les critiques, les rivalités, les jalousies, tout ce qui -doit menacer la tranquillité, quand on se mêle aux passions des hommes; -ces attaques et ces injustices font quelquefois du mal; mais la vraie, -l’intime jouissance du talent peut-elle en être altérée? Quand un livre -paraît, que de moments heureux n’a-t-il pas déjà valu à celui qui -l’écrivit selon son cœur, et comme un acte de son culte! Que de larmes -pleines de douceur n’a-t-il pas répandues dans sa solitude sur les -merveilles de la vie, l’amour, la gloire, la religion? enfin, dans ses -rêveries, n’a-t-il pas joui de l’air comme l’oiseau; des ondes comme un -chasseur altéré; des fleurs comme un amant qui croit respirer encore les -parfums dont sa maîtresse est environnée? Dans le monde, on se sent -oppressé par ses facultés, et l’on souffre souvent d’être seul de sa -nature, au milieu de tant d’êtres qui vivent à si peu de frais; mais le -talent créateur suffit, pour quelques instants du moins, à tous nos -vœux: il a ses richesses et ses couronnes, il offre à nos regards les -images lumineuses et pures d’un monde idéal, et son pouvoir s’étend -quelquefois jusqu’à nous faire entendre dans notre cœur la voix d’un -objet chéri. - -Croient-ils connaître la terre, croient-ils avoir voyagé, ceux qui ne -sont pas doués d’une imagination enthousiaste? Leur cœur bat-il pour -l’écho des montagnes? l’air du Midi les a-t-il enivrés de sa suave -langueur? comprennent-ils la diversité des pays, l’accent et le -caractère des idiomes étrangers? les chants populaires et les danses -nationales leur découvrent-ils les mœurs et le génie d’une contrée? -suffit-il d’une seule sensation pour réveiller en eux une foule de -souvenirs? - -La nature peut-elle être sentie par des hommes sans enthousiasme? -ont-ils pu lui parler de leurs froids intérêts, de leurs misérables -désirs? Que répondraient la mer et les étoiles aux vanités étroites de -chaque homme pour chaque jour? Mais si notre âme est émue, si elle -cherche un Dieu dans l’univers, si même elle veut encore de la gloire et -de l’amour, il y a des nuages qui lui parlent, des torrents qui se -laissent interroger, et le vent dans la bruyère semble daigner nous dire -quelque chose de ce qu’on aime. - -Les hommes sans enthousiasme croient goûter des jouissances par les -arts; ils aiment l’élégance du luxe, ils veulent se connaître en musique -et en peinture, afin d’en parler avec grâce, avec goût, et même avec ce -ton de supériorité qui convient à l’homme du monde, lorsqu’il s’agit de -l’imagination ou de la nature; mais tous ces arides plaisirs, que -sont-ils à côté du véritable enthousiasme? En contemplant le regard de -la Niobé, de cette douleur calme et terrible qui semble accuser les -dieux d’avoir été jaloux du bonheur d’une mère, quel mouvement s’élève -dans notre sein! Quelle consolation l’aspect de la beauté ne fait-il pas -éprouver? car la beauté est aussi de l’âme, et l’admiration qu’elle -inspire est noble et pure. Ne faut-il pas, pour admirer l’Apollon, -sentir en soi-même un genre de fierté qui foule aux pieds tous les -serpents de la terre? Ne faut-il pas être chrétien, pour pénétrer la -physionomie des vierges de Raphaël et du saint Jérôme du Dominiquin? -pour retrouver la même expression dans la grâce enchanteresse et dans le -visage abattu, dans la jeunesse éclatante et dans les traits défigurés? -la même expression qui part de l’âme et traverse, comme un rayon -céleste, l’aurore de la vie, ou les ténèbres de l’âge avancé? - -Y a-t-il de la musique pour ceux qui ne sont pas capables -d’enthousiasme? Une certaine habitude leur rend les sons harmonieux -nécessaires, ils en jouissent comme de la saveur des fruits, du prestige -des couleurs; mais leur être entier a-t-il retenti comme une lyre, -quand, au milieu de la nuit, le silence a tout à coup été troublé par -des chants, ou par ces instruments qui ressemblent à la voix humaine? -Ont-ils alors senti le mystère de l’existence, dans cet attendrissement -qui réunit nos deux natures, et confond dans une même jouissance les -sensations et l’âme? Les palpitations de leur cœur ont-elles suivi le -rythme de la musique? Une émotion pleine de charmes leur a-t-elle appris -ces pleurs qui n’ont rien de personnel, ces pleurs qui ne demandent -point de pitié, mais qui nous délivrent d’une souffrance inquiète, -excitée par le besoin d’admirer et d’aimer? - -Le goût des spectacles est universel, car la plupart des hommes ont plus -d’imagination qu’ils ne croient, et ce qu’ils considèrent comme -l’attrait du plaisir, comme une sorte de faiblesse qui tient encore à -l’enfance, est souvent ce qu’ils ont de meilleur en eux: ils sont, en -présence des fictions, vrais, naturels, émus, tandis que, dans le monde, -la dissimulation, le calcul et la vanité disposent de leurs paroles, de -leurs sentiments et de leurs actions. Mais pensent-ils avoir senti tout -ce qu’inspire une tragédie vraiment belle, ces hommes pour qui la -peinture des affections les plus profondes n’est qu’une distraction -amusante? se doutent-ils du trouble délicieux que font éprouver les -passions épurées par la poésie? Ah! combien les fictions nous donnent de -plaisirs! Elles nous intéressent sans faire naître en nous ni remords ni -crainte, et la sensibilité qu’elles développent n’a pas cette âpreté -douloureuse dont les affections véritables ne sont presque jamais -exemptes. - -Quelle magie le langage de l’amour n’emprunte-t-il pas de la poésie et -des beaux-arts! qu’il est beau d’aimer par le cœur et par la pensée! de -varier ainsi de mille manières un sentiment qu’un seul mot peut -exprimer, mais pour lequel toutes les paroles du monde ne sont encore -que misère! de se pénétrer des chefs-d’œuvre de l’imagination, qui -relèvent tous de l’amour, et de trouver, dans les merveilles de la -nature et du génie, quelques expressions de plus pour révéler son propre -cœur! - -Qu’ont-ils éprouvé, ceux qui n’ont point admiré la femme qu’ils -aimaient, ceux en qui le sentiment n’est point un hymne du cœur, et pour -qui la grâce et la beauté ne sont pas l’image céleste des affections les -plus touchantes? Qu’a-t-elle senti celle qui n’a point vu dans l’objet -de son choix un protecteur sublime, un guide fort et doux, dont le -regard commande et supplie, et qui reçoit à genoux le droit de disposer -de notre sort? Quelles délices inexprimables les pensées sérieuses ne -mêlent-elles pas aux impressions les plus vives! La tendresse de cet -ami, dépositaire de notre bonheur, doit nous bénir aux portes du -tombeau, comme dans les beaux jours de la jeunesse; et tout ce qu’il y a -de solennel dans l’existence se change en émotions délicieuses, quand -l’amour est chargé, comme chez les anciens, d’allumer et d’éteindre le -flambeau de la vie. - -Si l’enthousiasme enivre l’âme de bonheur, par un prestige singulier il -soutient encore dans l’infortune; il laisse après lui je ne sais quelle -trace lumineuse et profonde, qui ne permet pas même à l’absence de nous -effacer du cœur de nos amis. Il nous sert aussi d’asile à nous-mêmes -contre les peines les plus amères, et c’est le seul sentiment qui puisse -calmer sans refroidir. - -Les affections les plus simples, celles que tous les cœurs se croient -capables de sentir, l’amour maternel, l’amour filial, peut-on se flatter -de les avoir connues dans leur plénitude, quand on n’y a pas mêlé -d’enthousiasme? Comment aimer son fils sans se flatter qu’il sera noble -et fier, sans souhaiter pour lui la gloire qui multiplierait sa vie, qui -nous ferait entendre de toutes parts le nom que notre cœur répète? -pourquoi ne jouirait-on pas avec transport des talents de son fils, du -charme de sa fille? Quelle singulière ingratitude envers la Divinité, -que l’indifférence pour ses dons! ne sont-ils pas célestes, puisqu’ils -rendent plus facile de plaire à ce qu’on aime? - -Si quelque malheur cependant ravissait de tels avantages à notre enfant, -le même sentiment prendrait alors une autre forme: il exalterait en nous -la pitié, la sympathie, le bonheur d’être nécessaire. Dans toutes les -circonstances, l’enthousiasme anime ou console; et lors même que le coup -le plus cruel nous atteint, quand nous perdons celui qui nous a donné la -vie, celui que nous aimions comme un ange tutélaire, et qui nous -inspirait à la fois un respect sans crainte et une confiance sans -bornes, l’enthousiasme vient encore à notre secours; il rassemble dans -notre sein quelques étincelles de l’âme qui s’est envolée vers les -cieux; nous vivons en sa présence, et nous nous promettons de -transmettre un jour l’histoire de sa vie. Jamais, nous le croyons, -jamais sa main paternelle ne nous abandonnera tout à fait dans ce monde, -et son image attendrie se penchera vers nous pour nous soutenir avant de -nous rappeler. - -Enfin, quand elle arrive, la grande lutte, quand il faut à son tour se -présenter au combat de la mort, sans doute, l’affaiblissement de nos -facultés, la perte de nos espérances, cette vie si forte qui -s’obscurcit, cette foule de sentiments et d’idées qui habitaient dans -notre sein, et que les ténèbres de la tombe enveloppent, ces intérêts, -ces affections, cette existence qui se change en fantôme avant de -s’évanouir, tout cela fait mal, et l’homme vulgaire paraît, quand il -expire, avoir moins à mourir! Dieu soit béni cependant pour le secours -qu’il nous prépare encore dans cet instant; nos paroles seront -incertaines, nos yeux ne verront plus la lumière, nos réflexions, qui -s’enchaînaient avec clarté, ne feront plus qu’errer isolées sur de -confuses traces; mais l’enthousiasme ne nous abandonnera pas, ses ailes -brillantes planeront sur notre lit funèbre, il soulèvera les voiles de -la mort, il nous rappellera ces moments où, pleins d’énergie, nous -avions senti que notre cœur était impérissable, et nos derniers soupirs -seront peut-être comme une noble pensée qui remonte vers le ciel. - -«[24]O France! terre de gloire et d’amour! si l’enthousiasme un jour -s’éteignait sur votre sol, si le calcul disposait de tout, et que le -raisonnement seul inspirât même le mépris des périls, à quoi vous -serviraient votre beau ciel, vos esprits si brillants, votre nature si -féconde? Une intelligence active, une impétuosité savante vous -rendraient les maîtres du monde; mais vous n’y laisseriez que la trace -des torrents de sable, terribles comme les flots, arides comme le -désert!» - - [24] Cette dernière phrase est celle qui a excité le plus - d’indignation à la police contre mon livre; il me semble cependant - qu’elle n’aurait pu déplaire aux Français. - - -FIN DE L’ALLEMAGNE. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -DU TOME SECOND - - - SUITE DE LA SECONDE PARTIE DE L’ALLEMAGNE - - Chapitre XXIV. Luther, Attila, Les Fils de la Vallée, La Croix - sur la Baltique, le Vingt-quatre Février, par Werner 1 - Chap. XXV. Diverses pièces du théâtre allemand et danois 15 - Chap. XXVI. De la comédie 26 - Chap. XXVII. De la déclamation 38 - Chap. XXVIII. Des romans 53 - Chap. XXIX. Des historiens allemands, et de J. de Müller en - particulier 72 - Chap. XXX. Herder 79 - Chap. XXXI. Des richesses littéraires de l’Allemagne, et de ses - critiques les plus renommés, Auguste Wilhelm et Frédéric - Schlegel 83 - Chap. XXXII. Des beaux-arts en Allemagne 94 - - - TROISIÈME PARTIE - La philosophie et la morale: - - Chapitre Ier. De la philosophie 107 - Chap. II. De la philosophie anglaise 112 - Chap. III. De la philosophie française 124 - Chap. IV. Du persiflage introduit par un certain genre de - philosophie 132 - Chap. V. Observations générales sur la philosophie allemande 138 - Chap. VI. Kant 146 - Chap. VII. Des philosophes les plus célèbres de l’Allemagne, - avant et après Kant 164 - Chap. VIII. Influence de la nouvelle philosophie allemande sur - le développement de l’esprit 181 - Chap. IX. Influence de la nouvelle philosophie allemande sur - la littérature et les arts 185 - Chap. X. Influence de la nouvelle philosophie sur les sciences 192 - Chap. XI. De l’influence de la nouvelle philosophie sur le - caractère des Allemands 205 - Chap. XII. De la morale fondée sur l’intérêt personnel 209 - Chap. XIII. De la morale fondée sur l’intérêt national 216 - Chap. XIV. Du principe de la morale, dans la nouvelle - philosophie allemande 225 - Chap. XV. De la morale scientifique 232 - Chap. XVI. Jacobi 235 - Chap. XVII. De Woldemar 240 - Chap. XVIII. De la disposition romanesque dans les affections - du cœur 242 - Chap. XIX. De l’amour dans le mariage 245 - Chap. XX. Des écrivains moralistes de l’ancienne école, en - Allemagne 252 - Chap. XXI. De l’ignorance et de la frivolité d’esprit, dans - leurs rapports avec la morale 258 - - - QUATRIÈME PARTIE - La religion et l’enthousiasme: - - Chapitre Ier. Considérations générales sur la religion en - Allemagne 265 - Chap. II. Du protestantisme 271 - Chap. III. Du culte des frères Moraves 280 - Chap. IV. Du catholicisme 284 - Chap. V. De la disposition religieuse appelée mysticité 294 - Chap. VI. De la douleur 306 - Chap. VII. Des philosophes religieux appelés théosophes 314 - Chap. VIII. De l’esprit de secte en Allemagne 318 - Chap. IX. De la contemplation de la nature 325 - Chap. X. De l’enthousiasme 336 - Chap. XI. De l’influence de l’enthousiasme sur les lumières 340 - Chap. XII. Influence de l’enthousiasme sur le bonheur 345 - - -7006-11-11--Paris.--Imp. Hemmerlé et Cie. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'ALLEMAGNE; T. 2 *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you will have to check the laws of the country where - you are located before using this eBook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that: - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
