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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: De l'Allemagne; t. 2 - -Author: Germaine de Staël-Holstein - -Release Date: April 26, 2022 [eBook #67933] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'ALLEMAGNE; T. 2 *** - - - - - - MME DE STAËL - - DE - L’Allemagne - - TOME SECOND - - - PARIS - ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - 26, RUE RACINE, 26 - - Tous droits réservés - - - - -7006-11-11. PARIS.--IMP. HEMMERLÉ ET Cie. - - - - -DE L’ALLEMAGNE - - - - -SUITE DE LA SECONDE PARTIE - - - - -CHAPITRE XXIV - -Luther, Attila, les Fils de la Vallée, la Croix sur la Baltique, le -Vingt-quatre Février, par Werner. - - -Depuis que Schiller est mort, et que Gœthe ne compose plus pour le -théâtre, le premier des écrivains dramatiques de l’Allemagne, c’est -Werner: personne n’a su mieux que lui répandre sur les tragédies le -charme et la dignité de la poésie lyrique, néanmoins ce qui le rend si -admirable comme poète nuit à ses succès sur la scène. Ses pièces, d’une -rare beauté, si l’on y cherche seulement des chants, des odes, des -pensées religieuses et philosophiques, sont extrêmement attaquables -quand on les juge comme des drames qui peuvent être représentés. Ce -n’est pas que Werner n’ait du talent pour le théâtre, et qu’il n’en -connaisse même les effets beaucoup mieux que la plupart des écrivains -allemands; mais on dirait qu’il veut propager un système mystique de -religion et d’amour, à l’aide de l’art dramatique, et que ses tragédies -sont le moyen dont il se sert, plutôt que le but qu’il se propose. - -_Luther_, quoique composé toujours avec cette intention secrète, a eu le -plus grand succès sur le théâtre de Berlin. La réformation est un -événement d’une haute importance pour le monde, et particulièrement pour -l’Allemagne, qui en a été le berceau. L’audace et l’héroïsme réfléchi du -caractère de Luther font une vive impression, surtout dans le pays où la -pensée remplit à elle seule toute l’existence: nul sujet ne pouvait donc -exciter davantage l’attention des Allemands. - -Tout ce qui concerne l’effet des nouvelles opinions sur les esprits est -extrêmement bien peint dans la pièce de Werner. La scène s’ouvre dans -les mines de Saxe, non loin de Wittemberg, où demeurait Luther: le chant -des mineurs captive l’imagination; le refrain de ces chants est toujours -un appel à la terre extérieure, à l’air libre, au soleil. Ces hommes -vulgaires, déjà saisis par la doctrine de Luther, s’entretiennent de lui -et de la réformation; et, dans leurs souterrains obscurs, ils s’occupent -de la liberté de conscience, de l’examen de la vérité, enfin, de cet -autre jour, de cette autre lumière qui doit pénétrer dans les ténèbres -de l’ignorance. - -Dans le second acte, les agents de l’électeur de Saxe viennent ouvrir la -porte des couvents aux religieuses. Cette scène, qui pouvait être -comique, est traitée avec une solennité touchante. Werner comprend avec -son âme tous les cultes chrétiens; et s’il conçoit bien la noble -simplicité du protestantisme, il sait aussi ce que les vœux au pied de -la croix ont de sévère et de sacré. L’abbesse du couvent, en déposant le -voile qui a couvert ses cheveux noirs dans sa jeunesse, et qui cache -maintenant ses cheveux blanchis, éprouve un sentiment d’effroi, touchant -et naturel; et des vers harmonieux et purs comme la solitude religieuse -expriment son attendrissement. Parmi ces religieuses, il y a la femme -qui doit s’unir à Luther, et c’est dans ce moment la plus opposée de -toutes à son influence. - -Au nombre des beautés de cet acte, il faut compter le portrait de -Charles-Quint, de ce souverain dont l’âme s’est lassée de l’Empire du -monde. Un gentilhomme saxon attaché à son service s’exprime ainsi sur -lui: «Cet homme gigantesque, dit-il, ne recèle point de cœur dans sa -terrible poitrine. La foudre de la toute-puissance est dans sa main; -mais il ne sait point y joindre l’apothéose de l’amour. Il ressemble au -jeune aigle qui tient le globe entier dans l’une de ses griffes, et doit -le dévorer pour sa nourriture». Ce peu de mots annonce dignement -Charles-Quint; mais il est plus facile de peindre un tel homme que de le -faire parler lui-même. - -Luther se fie à la parole de Charles-Quint, quoique, cent ans -auparavant, au Concile de Constance, Jean Hus et Jérôme de Prague aient -été brûlés vifs, malgré le sauf-conduit de l’empereur Sigismond. A la -veille de se rendre à Worms, où se tient la diète de l’Empire, le -courage de Luther faiblit pendant quelques instants; il se sent saisi -par la terreur et le découragement. Son jeune disciple lui apporte la -flûte dont il avait coutume de jouer pour ranimer ses esprits abattus; -il la prend, et des accords harmonieux font rentrer dans son cœur toute -cette confiance en Dieu, qui est la merveille de l’existence -spirituelle. On dit que ce moment produisit beaucoup d’effet sur le -théâtre de Berlin, et cela est facile à concevoir. Les paroles, quelque -belles qu’elles soient, ne peuvent changer notre disposition intérieure -aussi rapidement que la musique; Luther la considérait comme un art qui -appartenait à la théologie, et servait puissamment à développer les -sentiments religieux dans le cœur de l’homme. - -Le rôle de Charles-Quint, dans la diète de Worms, n’est pas exempt -d’affectation, et par conséquent il manque de grandeur. L’auteur a voulu -mettre en opposition l’orgueil espagnol et la simplicité rude des -Allemands; mais, outre que Charles-Quint avait trop de génie pour être -exclusivement de tel ou tel pays, il me semble que Werner aurait dû se -garder de présenter un homme d’une volonté forte, proclamant ouvertement -et surtout inutilement cette volonté. Elle se dissipe, pour ainsi dire, -en l’exprimant; et les souverains despotiques ont toujours fait plus de -peur par ce qu’ils cachaient que par ce qu’ils laissaient voir. - -Werner, à travers le vague de son imagination, a l’esprit très fin et -très observateur; mais il semble que, dans le rôle de Charles-Quint, il -a pris des couleurs qui ne sont pas nuancées comme la nature. - -Un des beaux moments de la pièce de _Luther_, c’est lorsqu’on voit -marcher à la diète, d’une part, les évêques, les cardinaux, toute la -pompe enfin de la religion catholique; et de l’autre, Luther, -Mélanchton, et quelques-uns des réformés leurs disciples, vêtus de noir, -et chantant dans la langue nationale le cantique qui commence par ces -mots: _Notre Dieu est notre forteresse_. La magnificence extérieure a -été vantée souvent comme un moyen d’agir sur l’imagination; mais quand -le christianisme se montre dans sa simplicité pure et vraie, la poésie -du fond de l’âme l’emporte sur toutes les autres. - -L’acte dans lequel se passe le plaidoyer de Luther, en présence de -Charles-Quint, des princes de l’Empire et de la diète de Worms, commence -par le discours de Luther; mais l’on n’entend que sa péroraison, parce -qu’il est censé avoir déjà dit tout ce qui concerne sa doctrine. Après -qu’il a parlé, l’on recueille les avis des princes et des députés sur -son procès. Les divers intérêts qui meuvent les hommes, la peur, le -fanatisme, l’ambition, sont parfaitement caractérisés dans ces avis. Un -des votants, entre autres, dit beaucoup de bien de Luther et de sa -doctrine; mais il ajoute en même temps «que puisque tout le monde -affirme que cela met du trouble dans l’Empire, il opine, bien qu’à -regret, pour que Luther soit brûlé». On ne peut s’empêcher d’admirer -dans les ouvrages de Werner la connaissance parfaite qu’il a des hommes, -et l’on voudrait que, sortant de ses rêveries, il mît plus souvent pied -à terre, pour développer dans ses écrits dramatiques son esprit -observateur. - -Luther est renvoyé par Charles-Quint, et renfermé pendant quelque temps -dans la forteresse de Wartbourg, parce que ses amis, à la tête desquels -était l’électeur de Saxe, l’y croyaient plus en sûreté. Il reparaît -enfin dans Wittemberg, où il a établi sa doctrine, ainsi que dans tout -le nord de l’Allemagne. - -Vers la fin du cinquième acte, Luther, au milieu de la nuit, prêche dans -l’église contre les anciennes erreurs. Il annonce qu’elles disparaîtront -bientôt, et que le nouveau jour de la raison va se lever. Dans ce -moment, on vit, sur le théâtre de Berlin, les cierges s’éteindre par -degrés, et l’aurore du jour percer à travers les vitraux de la -cathédrale gothique. - -La pièce de Luther est si animée, si variée, qu’il est aisé de concevoir -comment elle a ravi tous les spectateurs; néanmoins on est souvent -distrait de l’idée principale par des singularités et des allégories qui -ne conviennent ni à un sujet tiré de l’histoire, ni surtout au théâtre. - -Catherine, en apercevant Luther, qu’elle détestait, s’écrie:--Voilà mon -idéal!--et le plus violent amour s’empare d’elle à cet instant. Werner -croit qu’il y a de la prédestination dans l’amour, et que les êtres -créés l’un pour l’autre doivent se reconnaître à la première vue. C’est -une très agréable doctrine, en fait de métaphysique et de madrigal, mais -qui ne saurait guère être comprise sur la scène; d’ailleurs, il n’y a -rien de plus étrange que cette exclamation sur l’idéal, adressée à -Martin Luther; car on se le représente comme un gros moine savant et -scolastique, à qui ne convient guère l’expression la plus romanesque -qu’on puisse emprunter à la théorie moderne des beaux-arts. - -Deux anges, sous la forme d’un jeune homme disciple de Luther, et d’une -jeune fille amie de Catherine, semblent traverser la pièce avec des -hyacinthes et des palmes, comme des symboles de la pureté et de la foi. -Ces deux anges disparaissent à la fin, et l’imagination les suit dans -les airs; mais le pathétique est moins pressant, quand on se sert de -tableaux fantastiques pour embellir la situation; c’est un autre genre -de plaisir, ce n’est plus celui qui naît des émotions de l’âme; car -l’attendrissement ne peut exister sans la sympathie. L’on veut juger, -sur la scène, les personnages comme des êtres existants; blâmer, -approuver leurs actions, les deviner, les comprendre, et se transporter -à leur place, pour éprouver tout l’intérêt de la vie réelle, sans en -redouter les dangers. - -Les opinions de Werner, sous le rapport de l’amour et de la religion, ne -doivent pas être légèrement examinées. Ce qu’il sent est sûrement vrai -pour lui; mais comme, dans ce genre surtout, la manière de voir et les -impressions de chaque individu sont différentes, il ne faut pas qu’un -auteur fasse servir à propager ses opinions personnelles un art -essentiellement universel et populaire. - -Une autre production de Werner, bien belle et bien originale, c’est -_Attila_. L’auteur prend l’histoire de ce _fléau de Dieu_ au moment de -son arrivée devant Rome. Le premier acte commence par les gémissements -des femmes et des enfants qui s’échappent d’Aquilée en cendres; et cette -exposition en mouvement, non seulement excite l’intérêt dès les premiers -vers de la pièce, mais donne une idée terrible de la puissance d’Attila. -C’est un art nécessaire au théâtre, que de faire juger les principaux -personnages, plutôt par l’effet qu’ils produisent sur les autres, que -par un portrait, quelque frappant qu’il puisse être. Un seul homme, -multiplié par ceux qui lui obéissent, remplit d’épouvante l’Asie et -l’Europe. Quelle image gigantesque de la volonté absolue ce spectacle -n’offre-t-il pas! - -A côté d’Attila est une princesse de Bourgogne, Hildegonde, qui doit -l’épouser, et dont il se croit aimé. Cette princesse nourrit un profond -sentiment de vengeance contre lui, parce qu’il a tué son père et son -amant. Elle ne veut s’unir à lui que pour l’assassiner; et, par un -raffinement singulier de haine, elle l’a soigné lorsqu’il était blessé, -de peur qu’il ne mourût de l’honorable mort des guerriers. Cette femme -est peinte comme la déesse de la guerre; ses cheveux blonds et sa -tunique écarlate semblent réunir en elle l’image de la faiblesse et de -la fureur. C’est un caractère mystérieux, qui a d’abord un grand empire -sur l’imagination; mais quand ce mystère va toujours croissant, quand le -poète laisse supposer qu’une puissance infernale s’est emparée d’elle, -et que non seulement, à la fin de la pièce, elle immole Attila pendant -la nuit de ses noces, mais poignarde à côté de lui son fils âgé de -quatorze ans, il n’y a plus de trait de femme dans cette créature, et -l’aversion qu’elle inspire l’emporte sur l’effroi qu’elle peut causer. -Néanmoins, tout ce rôle d’Hildegonde est une invention originale; et, -dans un poème épique, où l’on admettrait les personnages allégoriques, -cette furie, sous des traits doux, attachée au pas d’un tyran, comme la -flatterie perfide, produirait sans doute un grand effet. - -Enfin il paraît, ce terrible Attila, au milieu des flammes qui ont -consumé la ville d’Aquilée; il s’assied sur les ruines des palais qu’il -vient de renverser, et semble à lui seul chargé d’accomplir en un jour -l’œuvre des siècles. Il a comme une sorte de superstition envers -lui-même, il est l’objet de son culte, il croit en lui, il se regarde -comme l’instrument des décrets du ciel, et cette conviction mêle un -certain système d’équité à ses crimes. Il reproche à ses ennemis leurs -fautes, comme s’il n’en avait pas commis plus qu’eux tous; il est -féroce, et néanmoins c’est un barbare généreux; il est despote, et se -montre pourtant fidèle à sa promesse; enfin, au milieu des richesses du -monde, il vit comme un soldat, et ne demande à la terre que la -jouissance de la conquérir. - -Attila remplit les fonctions de juge dans la place publique, et là il -prononce sur les délits portés devant son tribunal d’après un instinct -naturel, qui va plus au fond des actions que les lois abstraites dont -les décisions sont les mêmes pour tous les cas. Il condamne son ami, -coupable de parjure, l’embrasse en pleurant, mais ordonne qu’à l’instant -il soit déchiré par des chevaux: l’idée d’une nécessité inflexible le -dirige; et sa propre volonté lui paraît à lui-même cette nécessité. Les -mouvements de son âme ont une sorte de rapidité et de décision qui -exclut toute nuance; il semble que cette âme se porte, comme une force -physique, irrésistiblement et tout entière dans la direction qu’elle -suit. Enfin on amène devant son tribunal un fratricide; et comme il a -tué son frère, il se trouble, et refuse de juger le criminel. Attila, -malgré tous ses forfaits, se croyait chargé d’accomplir la justice -divine sur la terre, et, près de condamner un homme pour un attentat -pareil à celui dont sa propre vie a été souillée, quelque chose qui -tient du remords le saisit au fond de l’âme. - -Le second acte est une peinture vraiment admirable de la cour de -Valentinien à Rome. L’auteur met en scène, avec autant de sagacité que -de justesse, la frivolité du jeune empereur Valentinien, que le danger -de son empire ne détourne pas de ses amusements accoutumés; l’insolence -de l’impératrice-mère, qui ne sait pas dompter la moindre de ses haines, -quand il s’agit du bonheur de l’empire, et qui se prête à toutes les -bassesses, dès qu’un danger personnel la menace. Les courtisans, -infatigables dans leurs intrigues, cherchent encore à se nuire les uns -aux autres, à la veille de la ruine de tous: et la vieille Rome est -punie par un barbare, de s’être montrée elle-même si tyrannique envers -le monde: ce tableau est d’un poète historien comme Tacite. - -Au milieu de ces caractères si vrais, apparaît le pape Léon, personnage -sublime donné par l’histoire, et la princesse Honoria, dont Attila -réclame l’héritage, afin de le lui rendre. Honoria éprouve en secret un -amour passionné pour le fier conquérant qu’elle n’a jamais vu, mais dont -la gloire l’enflamme. On voit que l’intention de l’auteur a été de faire -d’Honoria et d’Hildegonde le bon et le mauvais génie d’Attila; et déjà -l’allégorie qu’on croit entrevoir dans ces personnages refroidit -l’intérêt dramatique qu’ils pourraient inspirer. Cet intérêt néanmoins -se relève admirablement dans plusieurs scènes de la pièce, mais surtout -lorsque Attila, après avoir défait les troupes de l’empereur -Valentinien, marche à Rome, et rencontre sur sa route le pape Léon, -porté sur un brancard, et précédé de la pompe sacerdotale. - -Léon le somme, au nom de Dieu, de ne pas entrer dans la ville éternelle. -Attila ressent tout à coup une terreur religieuse jusqu’alors étrangère -à son âme. Il croit voir dans le ciel saint Pierre qui, l’épée nue, lui -défend d’avancer. Cette scène est le sujet d’un admirable tableau de -Raphaël. D’un côté, le plus grand calme règne sur la figure du vieillard -sans défense, entouré par d’autres vieillards qui se confient, comme -lui, à la protection de Dieu; et de l’autre, l’effroi se peint sur la -redoutable figure du roi des Huns; son cheval même se cabre à l’éclat de -la lumière céleste, et les guerriers de l’invincible baissent les yeux -devant les cheveux blancs du saint homme, qui passe sans crainte au -milieu d’eux. - -Les paroles du poète expriment très bien la sublime intention du -peintre, le discours de Léon est une hymne inspirée; et la manière dont -la conversion du guerrier du Nord est indiquée me semble aussi vraiment -belle. Attila, les yeux tournés vers le ciel, et contemplant -l’apparition qu’il croit voir, appelle Édécon, l’un des chefs de son -armée, et lui dit: - - «Édécon, n’aperçois-tu pas là-haut un géant terrible? ne l’aperçois-tu - pas là, au-dessus de la place même où le vieillard s’est fait voir à - la clarté du soleil»? - - ÉDÉCON. - - «Je ne vois que des corbeaux qui se précipitent en troupe sur les - morts qui vont leur servir de pâture. - - ATTILA. - - «Non, c’est un fantôme; c’est peut-être l’image de celui qui peut seul - absoudre ou condamner. Le vieillard ne l’a-t-il pas prédit? Voilà ce - géant dont la tête est dans le ciel et dont les pieds touchent la - terre; il menace de ses flammes la place où nous sommes; il est là - devant nous, immobile; il dirige contre moi, comme un juge, son épée - flamboyante. - - ÉDÉCON. - - «Ces flammes, ce sont les feux du ciel qui dorent dans ce moment les - coupoles des temples de Rome. - - ATTILA. - - «Oui, c’est un temple d’or, orné de perles, qu’il porte sur sa tête - blanchie; d’une main il tient l’épée flamboyante, et de l’autre deux - clefs d’airain, entourées de fleurs et de rayons; deux clefs que le - géant a reçues sans doute des mains de Wodan, pour ouvrir ou fermer - les portes de Walhalla[1]». - - [1] Walhalla est le paradis des Scandinaves. - -Dès cet instant, la religion chrétienne agit sur l’âme d’Attila, malgré -les croyances de ses ancêtres, et il ordonne à son armée de s’éloigner -de Rome. - -On voudrait que la tragédie finît là, et il y aurait déjà bien assez de -beautés pour plusieurs pièces bien ordonnées; mais il arrive un -cinquième acte, pendant lequel Léon, qui est un pape beaucoup trop -initié dans la théorie mystique de l’amour, conduit la princesse Honoria -dans le camp d’Attila, la nuit même où Hildegonde l’épouse et -l’assassine. Le pape, qui sait d’avance cet événement, le prédit sans -l’empêcher, parce qu’il faut que le sort d’Attila s’accomplisse. Honoria -et le pape Léon prient pour Attila sur le théâtre. La pièce finit par un -_alleluia_, et, s’élevant vers le ciel comme un encens de poésie, elle -s’évapore au lieu de se terminer. - -La versification de Werner est pleine des admirables secrets de -l’harmonie, et l’on ne saurait donner en français l’idée de son talent à -cet égard. Je me souviens, entre autres, dans une de ses tragédies -tirées de l’histoire de Pologne, de l’effet merveilleux d’un chœur de -jeunes ombres qui apparaissent dans les airs: le poète sait changer -l’allemand en une langue molle et douce, que ces ombres fatiguées et -désintéressées articulent avec des sons à demi formés; tous les mots -qu’elles prononcent, toutes les rimes des vers sont, pour ainsi dire, -vaporeuses. Le sens aussi des paroles est admirablement adapté à la -situation; elles peignent si bien un froid repos, un terne regard! on y -entend le retentissement lointain de la vie; et le pâle reflet des -impressions effacées jette sur toute la nature comme un voile de nuages. - -S’il y a dans les pièces de Werner des ombres qui ont vécu, on y trouve -aussi quelquefois des personnages fantastiques qui semblent n’avoir pas -encore reçu l’existence terrestre. Dans le prologue de _Tarare_ de -Beaumarchais, un génie demande à ces êtres imaginaires s’ils veulent -naître; et l’un d’entre eux répond:--Je ne m’y sens aucun -empressement.--Cette spirituelle réponse pourrait s’appliquer à la -plupart de ces figures allégoriques qu’on voudrait introduire sur le -théâtre allemand. - -Werner a composé sur les Templiers une pièce en deux volumes, _les Fils -de la Vallée_, d’un grand intérêt pour ceux qui sont initiés dans la -doctrine des ordres secrets; car c’est plutôt l’esprit de ces ordres que -la couleur historique qui s’y fait remarquer. Le poète cherche à -rattacher les Francs-Maçons aux Templiers, et s’applique à faire voir -que les mêmes traditions et le même esprit se sont toujours conservés -parmi eux. L’imagination de Werner se plaît singulièrement à ces -associations, qui ont l’air de quelque chose de surnaturel, parce -qu’elles multiplient d’une façon extraordinaire la force de chacun, en -donnant à tous une tendance semblable. Cette pièce, ou ce poème des -_Fils de la Vallée_, a produit une grande sensation en Allemagne; je -doute qu’il obtînt autant de succès parmi nous. - -Une autre composition de Werner, très digne de remarque, c’est celle qui -a pour sujet l’introduction du christianisme en Prusse et en Livonie. Ce -roman dramatique est intitulé, _la Croix sur la Baltique_. Il y règne un -sentiment très vif de ce qui caractérise le Nord: la pêche de l’ambre, -les montagnes hérissées de glace, l’âpreté du climat, l’action rapide de -la belle saison, l’hostilité de la nature, la rudesse que cette lutte -doit inspirer à l’homme; l’on reconnaît dans ces tableaux un poète qui a -puisé dans ses propres sensations ce qu’il exprime et ce qu’il décrit. - -J’ai vu jouer, sur un théâtre de société, une pièce de la composition de -Werner, intitulée _le Vingt-quatre février_, pièce sur laquelle les -opinions doivent être très partagées. L’auteur suppose que, dans les -solitudes de la Suisse, il y avait une famille de paysans qui s’était -rendue coupable des plus grands crimes, et que la malédiction paternelle -poursuivait de père en fils. La troisième génération maudite présente le -spectacle d’un homme qui a été la cause de la mort de son père en -l’outrageant; le fils de ce malheureux a, dans son enfance, tué sa -propre sœur par un jeu cruel, mais sans savoir ce qu’il faisait. Après -cet affreux événement, il a disparu. Les travaux du père parricide ont -toujours été frappés de malheur depuis ce temps; ses champs sont devenus -stériles, ses bestiaux ont péri, la pauvreté la plus horrible l’accable; -ses créanciers le menacent de s’emparer de sa cabane, et de le jeter -dans une prison; sa femme va se trouver seule, errante au milieu des -neiges des Alpes. Tout à coup arrive le fils, absent depuis vingt -années. Des sentiments doux et religieux l’animent; il est plein de -repentir, quoique son intention n’ait pas été coupable. Il revient chez -son père; et, ne pouvant en être reconnu, il veut d’abord lui cacher son -nom, pour gagner son affection avant de se dire son fils; mais le père -devient avide et jaloux, dans sa misère, de l’argent que porte avec lui -cet hôte, qui lui paraît un étranger vagabond et suspect; et, quand -l’heure de minuit sonne, le vingt-quatre février, anniversaire de la -malédiction paternelle dont la famille entière est frappée, il plonge un -couteau dans le sein de son fils. Celui-ci révèle, en expirant, son -secret à l’homme doublement coupable, assassin de son père et de son -enfant, et le misérable va se livrer au tribunal qui doit le condamner. - -Ces situations sont terribles; elles produisent, on ne saurait le nier, -un grand effet; cependant on admire bien plus la couleur poétique de -cette pièce, et la gradation des motifs tirés des passions, que le sujet -sur lequel elle est fondée. - -Transporter la destinée funeste de la famille des Atrides chez les -hommes du peuple, c’est trop rapprocher des spectateurs le tableau des -crimes. L’éclat du rang et la distance des siècles donnent à la -scélératesse elle-même un genre de grandeur qui s’accorde mieux avec -l’idéal des arts, mais quand vous voyez le couteau au lieu du poignard; -quand le site, les mœurs, les personnages, peuvent se rencontrer sous -vos yeux, vous avez peur comme dans une chambre noire; mais ce n’est pas -là le noble effroi qu’une tragédie doit causer. - -Cependant, cette puissance de la malédiction paternelle qui semble -représenter la Providence sur la terre, remue l’âme fortement. La -fatalité des anciens est un caprice du destin; mais la fatalité, dans le -christianisme, est une vérité morale sous une forme effrayante. Quand -l’homme ne cède pas au remords, l’agitation même que ce remords lui fait -éprouver le précipite dans de nouveaux crimes; la conscience repoussée -se change en un fantôme qui trouble la raison. - -La femme du paysan criminel est poursuivie par le souvenir d’une romance -qui raconte un parricide; et seule, pendant son sommeil, elle ne peut -s’empêcher de la répéter à demi-voix, comme ces pensées confuses et -involontaires dont le retour funeste semble un présage intime du sort. - -La description des Alpes et de leur solitude est de la plus grande -beauté; la demeure du coupable, la chaumière où se passe la scène, est -loin de toute habitation; la cloche d’aucune église ne s’y fait -entendre, et l’heure n’y est annoncée que par la pendule rustique, -dernier meuble dont la pauvreté n’a pu se résoudre à se séparer: le son -monotone de cette pendule, dans le fond de ces montagnes où le bruit de -la vie n’arrive plus, produit un frémissement singulier. On se demande -pourquoi du temps dans ce lieu; pourquoi la division des heures, quand -nul intérêt ne les varie: et quand celle du crime se fait entendre, on -se rappelle cette belle idée d’un missionnaire qui supposait que, dans -l’enfer, les damnés demandaient sans cesse:--Quelle heure est-il? et -qu’on leur répondait:--L’éternité. - -On a reproché à Werner de mettre dans ses tragédies des situations qui -prêtent aux beautés lyriques plutôt qu’au développement des passions -théâtrales. On peut l’accuser d’un défaut contraire dans la pièce du -_Vingt-quatre février_. Le sujet de cette pièce, et les mœurs qu’elle -représente, sont trop rapprochés de la vérité, et d’une vérité atroce, -qui ne devrait point entrer dans le cercle des beaux-arts. Ils sont -placés entre le ciel et la terre; et le beau talent de Werner -quelquefois s’élève au-dessus, quelquefois descend au-dessous de la -région dans laquelle les fictions doivent rester. - - - - -CHAPITRE XXV - -Diverses pièces du théâtre allemand et danois. - - -Les ouvrages dramatiques de Kotzebue sont traduits dans plusieurs -langues. Il serait donc superflu de s’occuper à les faire connaître. Je -dirai seulement qu’aucun juge impartial ne peut lui refuser une -intelligence parfaite des effets du théâtre. _Les Deux Frères_, -_Misanthropie et Repentir_, _les Hussites_, _les Croisés_, _Hugo -Grotius_, _Jeanne de Montfaucon_, _la Mort de Rolla_, etc., excitent -l’intérêt le plus vif partout où ces pièces sont jouées. Toutefois, il -faut avouer que Kotzebue ne sait donner à ses personnages ni la couleur -des siècles dans lesquels ils ont vécu, ni les traits nationaux, ni le -caractère que l’histoire leur assigne. Ces personnages, à quelque pays, -à quelque siècle qu’ils appartiennent, se montrent toujours -contemporains et compatriotes; ils ont les mêmes opinions -philosophiques, les mêmes mœurs modernes, et, soit qu’il s’agisse d’un -homme de nos jours ou de la fille du Soleil, l’on ne voit jamais dans -ces pièces qu’un tableau naturel et pathétique du temps présent. Si le -talent théâtral de Kotzebue, unique en Allemagne, pouvait être réuni -avec le don de peindre les caractères tels que l’histoire nous les -transmet, et si son style poétique s’élevait à la hauteur des situations -dont il est l’ingénieux inventeur, le succès de ses pièces serait aussi -durable qu’il est brillant. - -Au reste, rien n’est si rare que de trouver dans le même homme les deux -facultés qui constituent un grand auteur dramatique: l’habileté dans son -métier, si l’on peut s’exprimer ainsi, et le génie dont le point de vue -est universel: ce problème est la difficulté de la nature humaine tout -entière; et l’on peut toujours remarquer quels sont, parmi les hommes, -ceux en qui le talent de la conception ou celui de l’exécution domine; -ceux qui sont en relation avec tous les temps, ou particulièrement -propres au leur; cependant, c’est dans la réunion des qualités opposées -que consistent les phénomènes en tout genre. - -La plupart des pièces de Kotzebue renferment quelques situations d’une -grande beauté. Dans _les Hussites_, lorsque Procope, successeur de -Ziska, met le siège devant Naumbourg, les magistrats prennent la -résolution d’envoyer tous les enfants de la ville au camp ennemi, pour -demander la grâce des habitants. Ces pauvres enfants doivent aller seuls -implorer les fanatiques soldats, qui n’épargnaient ni le sexe ni l’âge. -Le bourgmestre offre le premier ses quatre fils, dont le plus âgé a -douze ans, pour cette expédition périlleuse. La mère demande qu’au moins -il y en ait un qui reste auprès d’elle; le père a l’air d’y consentir, -et il se met à rappeler successivement les défauts de chacun de ses -enfants, afin que la mère déclare quels sont ceux qui lui inspirent le -moins d’intérêt; mais chaque fois qu’il commence à en blâmer un, la mère -assure que c’est celui de tous qu’elle préfère, et l’infortunée est -enfin obligée de convenir que le cruel choix est impossible, et qu’il -vaut mieux que tous partagent le même sort. - -Au second acte, on voit le camp des Hussites: tous ces soldats, dont la -figure est si menaçante, reposent sous leurs tentes. Un léger bruit -excite leur attention; ils aperçoivent dans la plaine une foule -d’enfants qui marchent en troupe, une branche de chêne à la main; ils ne -peuvent concevoir ce que cela signifie; et, prenant leurs lances, ils se -placent à l’entrée du camp pour en défendre l’approche. Les enfants -avancent sans crainte au-devant des lances, et les Hussites reculent -toujours involontairement, irrités d’être attendris, et ne comprenant -pas eux-mêmes ce qu’ils éprouvent. Procope sort de sa tente; il se fait -amener le bourgmestre, qui avait suivi de loin les enfants, et lui -ordonne de désigner ses fils. Le bourgmestre s’y refuse; les soldats de -Procope le saisissent, et, dans cet instant, les quatre enfants sortent -de la foule et se précipitent dans les bras de leur père.--Tu les -connais tous à présent, dit le bourgmestre à Procope: ils se sont nommés -eux-mêmes.--La pièce finit heureusement; et le troisième acte se passe -tout en félicitations: mais le second acte est du plus grand intérêt -théâtral. - -Des scènes de roman font tout le mérite de la pièce des _Croisés_. Une -jeune fille, croyant que son amant a péri dans les guerres, s’est faite -religieuse à Jérusalem, dans un ordre consacré à servir les malades. On -amène dans son couvent un chevalier dangereusement blessé; elle vient -couverte de son voile, et, ne levant pas les yeux sur lui, elle se met à -genoux pour le panser. Le chevalier, dans ce moment de douleur, prononce -le nom de sa maîtresse; l’infortunée reconnaît ainsi son amant. Il veut -l’enlever; l’abbesse du couvent découvre son dessein et le consentement -que la religieuse y a donné. Elle la condamne, dans sa fureur, à être -ensevelie vivante; et le malheureux chevalier, errant vainement autour -de l’église, entend l’orgue et les voix souterraines qui célèbrent le -service des morts pour celle qui vit encore et qui l’aime. Cette -situation est déchirante; mais tout finit de même heureusement. Les -Turcs, conduits par le jeune chevalier, viennent délivrer la religieuse. -Un couvent d’Asie, dans le treizième siècle, est traité comme les -_Victimes cloîtrées_, pendant la révolution de France; et des maximes -douces, mais un peu faciles, terminent la pièce à la satisfaction de -tout le monde. - -Kotzebue a fait un drame de l’anecdote de Grotius mis en prison par le -prince d’Orange, et délivré par ses amis, qui trouvent le moyen de -l’emporter de sa forteresse, caché dans une caisse de livres. Il y a des -situations très remarquables dans cette pièce: un jeune officier, -amoureux de la fille de Grotius, apprend d’elle qu’elle cherche à faire -évader son père, et lui promet de la seconder dans ce projet; mais le -commandant, son ami, obligé de s’éloigner pour vingt-quatre heures, lui -confie les clefs de la citadelle. Il y a peine de mort contre le -commandant lui-même, si le prisonnier s’échappe en son absence. Le jeune -lieutenant, responsable de la vie de son ami, empêche le père de sa -maîtresse de se sauver, en le forçant à rentrer dans sa prison, au -moment où il était prêt à monter dans la barque préparée pour le -délivrer. Le sacrifice que fait ce jeune lieutenant, en s’exposant ainsi -à l’indignation de sa maîtresse, est vraiment héroïque; lorsque le -commandant revient, et que l’officier n’occupe plus la place de son ami, -il trouve le moyen d’attirer sur lui, par un noble mensonge, la peine -capitale portée contre ceux qui ont tenté une seconde fois de faire -sauver Grotius, et qui y ont enfin réussi. La joie du jeune homme, -lorsque son arrêt de mort lui garantit le retour de l’estime de sa -maîtresse, est de la plus touchante beauté; mais, à la fin, il y a tant -de magnanimité dans Grotius, qui revient se constituer prisonnier pour -sauver le jeune homme, dans le prince d’Orange, dans la fille, dans -l’auteur même, qu’on n’a plus qu’à dire _amen_ à tout. On a pris les -situations de cette pièce dans un drame français; mais elles sont -attribuées à des personnages inconnus, et Grotius ni le prince d’Orange -n’y sont nommés. C’est très sagement fait; car il n’y a rien dans -l’allemand qui convienne spécialement au caractère de ces deux hommes, -tels que l’histoire nous les représente. - -_Jeanne de Montfaucon_ étant une aventure de chevalerie, de l’invention -de Kotzebue, il a été plus libre que dans toute autre pièce, de traiter -le sujet à sa manière. Une actrice charmante, madame Unzelmann, jouait -le principal rôle; et la manière dont elle défendait son cœur et son -château contre un chevalier discourtois, faisait au théâtre une -impression très agréable. Tour à tour guerrière et désespérée, son -casque ou ses cheveux épars servaient à l’embellir; mais les situations -de ce genre prêtent bien plus à la pantomime qu’à la parole, et les mots -ne sont là que pour achever les gestes. - -_La Mort de Rolla_ est d’un mérite supérieur à tout ce que je viens de -citer; le célèbre Shéridan en a fait une pièce intitulée _Pizarre_, qui -a eu le plus grand succès en Angleterre; un mot à la fin de la pièce est -d’un effet admirable. Rolla, chef des Péruviens, a longtemps combattu -contre les Espagnols; il aimait Cora, la fille du Soleil, et néanmoins -il a généreusement travaillé à vaincre les obstacles qui la séparaient -d’Alonso. Un an après leur hymen, les Espagnols enlèvent le fils de Cora -qui venait de naître; Rolla s’expose à tous les périls pour le -retrouver; il le rapporte enfin couvert de sang dans son berceau; Rolla -voit la terreur de la mère à cet aspect. «Rassure-toi, lui dit-il; ce -sang-là, c’est le mien»! et il expire. - -Quelques écrivains allemands n’ont pas été justes, ce me semble, envers -le talent dramatique de Kotzebue; mais il faut reconnaître les motifs -estimables de cette prévention; Kotzebue n’a pas toujours respecté dans -ses pièces la vertu sévère et la religion positive; il s’est permis un -tel tort, non par système, ce me semble, mais pour produire, selon -l’occasion, plus d’effet au théâtre; il n’en est pas moins vrai que des -critiques austères ont dû l’en blâmer. Il paraît lui-même, depuis -quelques années, se conformer à des principes plus réguliers; et, loin -que son talent y perde, il y a beaucoup gagné. La hauteur et la fermeté -de la pensée tiennent toujours par des liens secrets à la pureté de la -morale. - -Kotzebue, et la plupart des auteurs allemands, avaient emprunté de -Lessing l’opinion qu’il fallait écrire en prose pour le théâtre, et -rapprocher toujours le plus possible la tragédie du drame; Gœthe et -Schiller, par leurs derniers ouvrages, et les écrivains de la nouvelle -école, ont renversé ce système: l’on pourrait plutôt reprocher à ces -écrivains l’excès contraire, c’est-à-dire, une poésie trop exaltée, et -qui détourne l’imagination de l’effet théâtral. Dans les auteurs -dramatiques qui, comme Kotzebue, ont adopté les principes de Lessing, on -trouve presque toujours de la simplicité et de l’intérêt; _Agnès de -Bernau_, _Jules de Tarente_, _don Diégo et Léonore_, ont été représentés -avec beaucoup de succès, et un succès mérité; comme ces pièces sont -traduites dans le recueil de Friedel, il est inutile d’en rien citer. Il -me semble que _don Diégo et Léonore_ surtout, pourraient, avec quelques -changements, réussir sur le théâtre français. Il faudrait y conserver la -touchante peinture de cet amour profond et mélancolique, qui pressent le -malheur avant même qu’aucun revers l’annonce: les Écossais appellent ces -pressentiments du cœur _la seconde vue de l’homme_; ils ont tort de -l’appeler la seconde; c’est la première, et peut-être la seule vraie. - -Parmi les tragédies en prose qui s’élèvent au-dessus du genre du drame, -il faut compter quelques essais de Gerstenberg. Il a imaginé de choisir -la mort d’Ugolin pour sujet d’une tragédie; l’unité de lieu y est -forcée, puisque la pièce commence et finit dans la tour où périt Ugolin -avec ses trois fils; quant à l’unité de temps, il faut plus de -vingt-quatre heures pour mourir de faim; mais, du reste, l’événement est -toujours le même, et seulement l’horreur croissante en marque le -progrès. Il n’y a rien de plus sublime dans _le Dante_ que la peinture -du malheureux père, qui a vu périr ses trois enfants à côté de lui, et -s’acharne dans les enfers sur le crâne du farouche ennemi dont il fut la -victime; mais cet épisode ne saurait être le sujet d’un drame. Il ne -suffit pas d’une catastrophe pour faire une tragédie; la pièce de -Gerstenberg contient des beautés énergiques; et le moment où l’on entend -murer la prison cause la plus terrible impression que l’âme puisse -éprouver; c’est la mort vivante; mais le désespoir ne peut se soutenir -pendant cinq actes; le spectateur doit en mourir ou se consoler; et l’on -pourrait appliquer à cette tragédie ce qu’un spirituel Américain, M. G. -Morris, disait des Français en 1790: _Ils ont traversé la liberté_. -Traverser le pathétique, c’est-à-dire, aller au delà de l’émotion que -les forces de l’âme sont capables de supporter, c’est en manquer -l’effet. - -Klinger, connu par d’autres écrits pleins de profondeur et de sagacité, -a composé une tragédie d’un grand intérêt, intitulée _les Jumeaux_. La -rage qu’éprouve celui des deux frères qui passe pour le cadet, sa -révolte contre un droit d’aînesse, l’effet d’un instant, est -admirablement peinte dans cette pièce: quelques écrivains ont prétendu -que c’est à ce genre de jalousie qu’il faut attribuer le destin du -masque de fer: quoi qu’il en soit, on comprend très bien comment la -haine que le droit d’aînesse peut exciter doit être plus vive entre des -jumeaux. Les deux frères sortent tous les deux à cheval: on attend leur -retour; le jour se passe sans qu’ils reparaissent; mais le soir on -aperçoit de loin le cheval de l’aîné qui revient seul dans la maison du -père: une circonstance aussi simple ne pourrait guère se raconter dans -nos tragédies, et cependant elle glace le sang dans les veines: le frère -a tué le frère; et le père, indigné, venge la mort d’un fils sur le -dernier qui lui reste. Cette tragédie, pleine de chaleur et d’éloquence, -ferait, ce me semble, un effet prodigieux, s’il s’agissait de -personnages célèbres; mais on a de la peine à concevoir des passions si -violentes pour l’héritage d’un château sur le bord du Tibre. On ne -saurait trop le répéter, il faut, pour la tragédie, des sujets -historiques ou des traditions religieuses qui réveillent de grands -souvenirs dans l’âme des spectateurs; car, dans les fictions, comme dans -la vie, l’imagination réclame le passé, quelque avide qu’elle soit de -l’avenir. - -Les écrivains de la nouvelle école littéraire en Allemagne ont plus que -tous les autres _du grandiose_ dans la manière de concevoir les -beaux-arts; et toutes leurs productions, soit qu’elles réussissent ou -non sur la scène, sont combinées d’après des réflexions et des pensées -dont l’analyse intéresse; mais on n’analyse pas au théâtre, et l’on a -beau démontrer que telle pièce devrait réussir, si le spectateur reste -froid, la bataille dramatique est perdue; le succès, à quelques -exceptions près, est dans les arts la preuve du talent; le public est -presque toujours un juge de beaucoup d’esprit, quand des circonstances -passagères n’altèrent pas son opinion. - -La plupart de ces tragédies allemandes, que leurs auteurs mêmes ne -destinent point à la représentation, sont néanmoins de très beaux -poèmes. L’un des plus remarquables c’est _Geneviève de Brabant_, dont -Tieck est l’auteur: l’ancienne légende qui fait vivre cette sainte dix -ans dans un désert, avec des herbes et des fruits, n’ayant pour son -enfant d’autre secours que le lait d’une biche fidèle, est admirablement -bien traitée dans ce roman dialogué. La pieuse résignation de Geneviève -est peinte avec les couleurs de la poésie sacrée; et le caractère de -l’homme qui l’accuse, après avoir voulu vainement la séduire, est tracé -de main de maître; ce coupable conserve au milieu de ses crimes une -sorte d’imagination poétique qui donne à ses actions, comme à ses -remords, une originalité sombre. L’exposition de cette pièce se fait par -saint Boniface, qui raconte ce dont il s’agit, et débute en ces termes: -«Je suis saint Boniface, qui viens ici pour vous dire, etc.». Ce n’est -point par hasard que cette forme a été choisie par l’auteur; il montre -trop de profondeur et de finesse dans ses autres écrits, et en -particulier dans l’ouvrage même qui commence ainsi, pour qu’on ne voie -pas clairement qu’il a voulu se faire naïf comme un contemporain de -Geneviève; mais, à force de prétendre ressusciter l’ancien temps, on -arrive à un certain charlatanisme de simplicité qui fait rire, quelque -grave raison qu’on ait d’ailleurs pour être touché. Sans doute il faut -savoir se transporter dans le siècle que l’on veut peindre; mais il ne -faut pas non plus entièrement oublier le sien. La perspective des -tableaux, quel que soit l’objet qu’ils représentent, doit toujours être -prise d’après le point de vue des spectateurs. - -Parmi les auteurs qui sont restés fidèles à l’imitation des anciens, il -faut placer Collin au premier rang. Vienne s’honore de ce poète, l’un -des plus estimés en Allemagne, et peut-être depuis longtemps l’unique en -Autriche. Sa tragédie de _Régulus_ réussirait en France, si elle y était -connue. Il y a, dans la manière d’écrire de Collin, un mélange -d’élévation et de sensibilité, de sévérité romaine et de douceur -religieuse, fait pour concilier le goût des anciens et celui des -modernes. La scène de sa tragédie de _Polyxène_, où Calchas commande à -Néoptolème d’immoler la fille de Priam sur le tombeau d’Achille, est une -des plus belles choses qu’on puisse entendre. L’appel des divinités -infernales, réclamant une victime pour apaiser les morts, est exprimé -avec une force ténébreuse, une terreur souterraine qui semble nous -révéler des abîmes sous nos pas. Sans doute on est sans cesse ramené à -l’admiration des sujets antiques, et jusqu’à présent tous les efforts -des modernes, pour tirer de leur propre fonds de quoi égaler les Grecs, -n’ont point encore réussi; cependant il faut atteindre à cette noble -gloire; car non seulement l’imitation s’épuise, mais l’esprit de notre -temps se fait toujours sentir dans la manière dont nous traitons les -fables ou les faits de l’antiquité. Collin lui-même, par exemple, -quoiqu’il ait conduit sa pièce de _Polyxène_ avec une grande simplicité -dans les premiers actes, la complique vers la fin par une multitude -d’incidents. Les Français ont mêlé la galanterie du siècle de Louis XIV -aux sujets antiques; les Italiens les traitent souvent avec une -affectation ampoulée; les Anglais, naturels en tout, n’ont imité, sur -leur théâtre, que les Romains, parce qu’ils se sentaient des rapports -avec eux. Les Allemands font entrer la philosophie métaphysique, ou la -variété des événements romanesques, dans leurs tragédies tirées des -sujets grecs. Jamais un écrivain de nos jours ne pourra parvenir à -composer de la poésie antique. Il vaudrait donc mieux que notre religion -et nos mœurs nous créassent une poésie moderne, belle aussi par sa -propre nature, comme celle des anciens. - -Un Danois, Œhlenschlæger, a traduit lui-même ses pièces en allemand. -L’analogie des deux langues permet d’écrire également bien dans toutes -les deux, et déjà Baggesen, aussi Danois, avait donné l’exemple d’un -grand talent de versification dans un idiome étranger. On trouve dans -les tragédies d’Œhlenschlæger une belle imagination dramatique. On dit -qu’elles ont eu beaucoup de succès sur le théâtre de Copenhague: à la -lecture, elles excitent l’intérêt sous deux rapports principaux; -d’abord, parce que l’auteur a su quelquefois réunir la régularité -française à la diversité des situations qui plaît aux Allemands, et -secondement, parce qu’il a représenté d’une manière à la fois poétique -et vraie l’histoire et les fables des pays habités jadis par les -Scandinaves. - -Nous connaissons à peine le Nord, qui touche aux confins de la terre -vivante; les longues nuits des contrées septentrionales, pendant -lesquelles le reflet de la neige sert seul de lumière à la terre; ces -ténèbres qui bordent l’horizon dans le lointain, lors même que la voûte -des cieux est éclairée par les étoiles, tout semble donner l’idée d’un -espace inconnu, d’un univers nocturne dont notre monde est environné. -Cet air si froid qu’il congèle le souffle de la respiration, fait -rentrer la chaleur dans l’âme; et la nature, dans ces climats, ne paraît -faite que pour repousser l’homme en lui-même. - -Les héros, dans les fictions de la poésie du Nord, ont quelque chose de -gigantesque. La superstition est réunie, dans leur caractère, à la -force, tandis que partout ailleurs, elle semble le partage de la -faiblesse. Des images tirées de la rigueur du climat caractérisent la -poésie des Scandinaves: ils appellent les vautours les loups de l’air; -les lacs bouillants formés par les volcans conservent pendant l’hiver -les oiseaux qui se retirent dans l’atmosphère dont ces lacs sont -environnés: tout porte, dans ces contrées nébuleuses, un caractère de -grandeur et de tristesse. - -Les nations scandinaves avaient une sorte d’énergie physique qui -semblait exclure la délibération, et faisait mouvoir la volonté comme un -rocher qui se précipite en bas de la montagne. Ce n’est pas assez des -hommes de fer de l’Allemagne, pour se faire l’idée de ces habitants de -l’extrémité du monde; ils réunissent l’irritabilité de la colère à la -froideur persévérante de la résolution, et la nature elle-même n’a pas -dédaigné de les peindre en poète, lorsqu’elle a placé dans l’Islande le -volcan qui vomit des torrents de feu du sein d’une neige éternelle. - -Œhlenschlæger s’est créé une carrière toute nouvelle, en prenant pour -sujet de ses pièces les traditions héroïques de sa patrie; et, si l’on -suit cet exemple, la littérature du Nord pourra devenir un jour aussi -célèbre que celle de l’Allemagne. - -C’est ici que je termine l’aperçu que j’ai voulu donner des pièces du -théâtre allemand, qui tenaient de quelque manière à la tragédie. Je ne -ferai point le résumé des défauts et des qualités que ce tableau peut -présenter. Il y a tant de diversité dans les talents et dans les -systèmes des poètes dramatiques allemands, que le même jugement ne -saurait être applicable à tous. Au reste, le plus grand éloge qu’on -puisse leur donner, c’est cette diversité même; car, dans l’empire de la -littérature, comme dans beaucoup d’autres, l’unanimité est presque -toujours un signe de servitude. - - - - -CHAPITRE XXVI - -De la Comédie. - - -L’idéal du caractère tragique consiste, dit W. Schlegel, _dans le -triomphe que la volonté remporte sur le destin, ou sur nos passions; le -comique exprime au contraire l’empire de l’instinct physique sur -l’existence morale: de là vient que partout la gourmandise et la -poltronnerie sont un sujet inépuisable de plaisanteries_. Aimer la vie -paraît à l’homme ce qu’il y a de plus ridicule et de plus vulgaire, et -c’est un noble attribut de l’âme que ce rire qui saisit les créatures -mortelles, quand on leur offre le spectacle d’une d’entre elles -pusillanime devant la mort. - -Mais quand on sort du cercle un peu commun de ces plaisanteries -universelles, lorsqu’on arrive aux ridicules de l’amour-propre, ils se -varient à l’infini, selon les habitudes et les goûts de chaque nation. -La gaîté peut tenir aux inspirations de la nature ou aux rapports de la -société; dans le premier cas, elle convient aux hommes de tous les pays; -dans le second, elle diffère selon les temps, les lieux et les mœurs; -car les efforts de la vanité ayant toujours pour objet de faire -impression sur les autres, il faut savoir ce qui vaut le plus de succès -dans telle époque et dans tel lieu, pour connaître vers quel but les -prétentions se dirigent: il y a même des pays où c’est la mode qui rend -ridicule, elle qui semble avoir pour but de mettre chacun à l’abri de la -moquerie, en donnant à tous une manière d’être semblable. - -Dans les comédies allemandes, la peinture du grand monde est, en -général, assez médiocre; il y a peu de bons modèles qu’on puisse suivre -à cet égard: la société n’attire point les hommes distingués, et son -plus grand charme, l’art agréable de se plaisanter mutuellement, ne -réussirait point parmi eux; on froisserait bien vite quelque -amour-propre accoutumé à vivre en paix, et l’on pourrait facilement -aussi flétrir quelque vertu, qui s’effaroucherait même d’une innocente -ironie. - -Les Allemands mettent très rarement en scène dans leurs comédies des -ridicules tirés de leur propre pays; ils n’observent pas les autres, -encore moins sont-ils capables de s’examiner eux-mêmes sous les rapports -extérieurs; ils croiraient presque manquer ainsi à la loyauté qu’ils se -doivent. D’ailleurs la susceptibilité, qui est un des traits distinctifs -de leur nature, rend très difficile de manier avec légèreté la -plaisanterie; souvent ils ne l’entendent pas, et quand ils l’entendent, -ils s’en fâchent, et n’osent pas s’en servir à leur tour: elle est pour -eux une arme à feu qu’ils craignent de voir éclater dans leurs propres -mains. - -On n’a donc pas beaucoup d’exemples en Allemagne de comédies dont les -ridicules que la société développe soient l’objet. L’originalité -naturelle y serait mieux sentie, car chacun vit à sa manière, dans un -pays où le despotisme de l’usage ne tient pas ses assises dans une -grande capitale; mais quoique l’on soit plus libre sous le rapport de -l’opinion en Allemagne qu’en Angleterre même, l’originalité anglaise a -des couleurs plus vives, parce que le mouvement qui existe dans l’état -politique en Angleterre donne plus d’occasions à chaque homme de se -montrer ce qu’il est. - -Dans le midi de l’Allemagne, à Vienne surtout, on trouve assez de verve -de gaîté dans les farces. Le bouffon tyrolien Casperle a un caractère -qui lui est propre; et dans toutes ces pièces, dont le comique est un -peu vulgaire, les auteurs et les acteurs prennent leur parti de ne -prétendre en aucune manière à l’élégance, et s’établissent dans le -naturel avec une énergie et un aplomb qui déjoue très bien les grâces -recherchées. Les Allemands préfèrent dans la gaîté ce qui est fort à ce -qui est nuancé; ils cherchent la vérité dans les tragédies, et les -caricatures dans les comédies. Toutes les délicatesses du cœur leur sont -connues; mais la finesse de l’esprit social n’excite point en eux la -gaîté; la peine qu’il leur faut pour la saisir leur en ôte la -jouissance. - -J’aurai l’occasion de parler ailleurs d’Iffland, le premier des acteurs -de l’Allemagne, et l’un de ses écrivains les plus spirituels; il a -composé plusieurs pièces qui excellent par la peinture des caractères; -les mœurs domestiques y sont très bien représentées, et toujours des -personnages d’un vrai comique rendent ces tableaux de famille plus -piquants: néanmoins l’on pourrait faire quelquefois à ces comédies le -reproche d’être trop raisonnables; elles remplissent trop bien le but de -toutes les épigraphes des salles de spectacle: _Corriger les mœurs en -riant._ Il y a trop souvent des jeunes gens endettés, des pères de -famille qui se dérangent. Les leçons de morale ne sont pas du ressort de -la comédie, et il y a même de l’inconvénient à les y faire entrer; car -lorsqu’elles y ennuient, on peut prendre l’habitude de transporter dans -la vie réelle cette impression causée par les beaux-arts. - -Kotzebue a emprunté d’un poète danois, Holberg, une comédie qui a eu -beaucoup de succès en Allemagne: elle est intitulée _Don Ranudo -Colibrados_; c’est un gentilhomme ruiné qui tâche de se faire passer -pour riche, et consacre à des choses d’apparat le peu d’argent qui -suffirait à peine pour nourrir sa famille et lui. Le sujet de cette -pièce sert de pendant et de contraste au Bourgeois de Molière, qui veut -se faire passer pour gentilhomme: il y a des scènes très spirituelles -dans _le Noble pauvre_, et même très comiques, mais d’un comique -barbare. Le ridicule saisi par Molière n’est que gai; mais au fond de -celui que le poète danois représente, il y a un malheur réel: sans doute -il faut presque toujours une grande intrépidité d’esprit pour prendre la -vie humaine en plaisanterie, et la force comique suppose un caractère au -moins insouciant; mais on aurait tort de pousser cette force jusqu’à -braver la pitié; l’art même en souffrirait, sans parler de la -délicatesse; car la plus légère impression d’amertume suffit pour ternir -ce qu’il y a de poétique dans l’abandon de la gaîté. - -Dans les comédies dont Kotzebue est l’inventeur, il porte en général le -même talent que dans ses drames, la connaissance du théâtre et -l’imagination qui fait trouver des situations frappantes. Depuis quelque -temps on a prétendu que pleurer ou rire ne prouve rien en faveur d’une -tragédie ou d’une comédie; je suis loin d’être de cet avis: le besoin -des émotions vives est la source des plus grands plaisirs causés par les -beaux-arts; il ne faut pas en conclure qu’on doive changer les tragédies -en mélodrames, ni les comédies en farces des boulevards; mais le -véritable talent consiste à composer de manière qu’il y ait dans le même -ouvrage, dans la même scène, ce qui fait pleurer ou rire même le peuple, -et ce qui fournit aux penseurs un sujet inépuisable de réflexion. - -La parodie, proprement dite, ne peut guère avoir lieu sur le théâtre des -Allemands; leurs tragédies, offrant presque toujours le mélange des -personnages héroïques et des personnages subalternes, prêtent beaucoup -moins à ce genre. La majesté pompeuse du théâtre français peut seule -rendre piquant le contraste des parodies. On remarque dans Shakespeare, -et quelquefois aussi dans les écrivains allemands, une façon hardie et -singulière de montrer dans la tragédie même le côté ridicule de la vie -humaine; et lorsqu’on sait opposer à cette impression la puissance du -pathétique, l’effet total de la pièce en devient plus grand. La scène -française est la seule où les limites des deux genres, du comique et du -tragique, soient fortement prononcées; partout ailleurs le talent, comme -le sort, se sert de la gaîté pour acérer la douleur. - -J’ai vu à Weimar des pièces de Térence exactement traduites en allemand, -et jouées avec des masques à peu près semblables à ceux des anciens; ces -masques ne couvrent pas le visage entier, mais seulement substituent un -trait plus comique ou plus régulier aux véritables traits de l’acteur, -et donnent à sa figure une expression analogue à celle du personnage -qu’il doit représenter. La physionomie d’un grand acteur vaut mieux que -tout cela, mais les acteurs médiocres y gagnent. Les Allemands cherchent -à s’approprier les inventions anciennes et modernes de chaque pays; -néanmoins il n’y a de vraiment national chez eux, en fait de comédie, -que la bouffonnerie populaire, et les pièces où le merveilleux fournit à -la plaisanterie. - -On peut citer à cette occasion un opéra que l’on donne sur tous les -théâtres, d’un bout de l’Allemagne à l’autre, et qu’on appelle _la -Nymphe du Danube_, ou _la Nymphe de la Sprée_, selon que la pièce se -joue à Vienne ou à Berlin. Un chevalier s’est fait aimer d’une fée, et -les circonstances l’ont séparé d’elle: il se marie longtemps après, et -choisit pour femme une excellente personne, mais qui n’a rien de -séduisant ni dans l’imagination ni dans l’esprit: le chevalier -s’accommode assez bien de cette situation, et elle lui paraît d’autant -plus naturelle qu’elle est commune; car peu de gens savent que c’est la -supériorité de l’âme et de l’esprit qui rapproche le plus intimement de -la nature. La fée ne peut oublier le chevalier, et le poursuit par les -merveilles de son art; chaque fois qu’il commence à s’établir dans son -ménage, elle attire son attention par des prodiges, et réveille ainsi le -souvenir de leur affection passée. - -Si le chevalier s’approche d’une rivière, il entend les flots murmurer -les romances que la fée lui chantait; s’il invite des convives à sa -table, des génies ailés viennent s’y placer, et font singulièrement peur -à la prosaïque société de sa femme. Partout des fleurs, des danses et -des concerts viennent troubler comme des fantômes la vie de l’infidèle -amant; et d’autre part, les esprits malins s’amusent à tourmenter son -valet qui, dans son genre aussi, voudrait bien ne plus entendre parler -de poésie: enfin, la fée se réconcilie avec le chevalier, à condition -qu’il passera tous les ans trois jours avec elle, et sa femme consent -volontiers à ce que son époux aille puiser dans l’entretien de la fée -l’enthousiasme qui sert si bien à mieux aimer ce qu’on aime. Le sujet de -cette pièce semble plus ingénieux que populaire; mais les scènes -merveilleuses y sont mêlées et variées avec tant d’art, qu’elle amuse -également toutes les classes de spectateurs. - -La nouvelle école littéraire, en Allemagne, a un système sur la comédie -comme sur tout le reste; la peinture des mœurs ne suffit pas pour -l’intéresser, elle veut de l’imagination dans la conception des pièces -et dans l’invention des personnages; le merveilleux, l’allégorie, -l’histoire, rien ne lui paraît de trop pour diversifier les situations -comiques. Les écrivains de cette école ont donné le nom de _comique -arbitraire_ à ce libre essor de toutes les pensées, sans frein et sans -but déterminé. Ils s’appuient à cet égard de l’exemple d’Aristophane, -non assurément qu’ils approuvent la licence de ses pièces, mais ils sont -frappés de la verve de gaîté qui s’y fait sentir, et ils voudraient -introduire chez les modernes cette comédie audacieuse qui se joue de -l’univers, au lieu de s’en tenir au ridicule de telle ou telle classe de -la société. Les efforts de la nouvelle école tendent, en général, à -donner plus de force et d’indépendance à l’esprit dans tous les genres, -et les succès qu’ils obtiendraient à cet égard seraient une conquête, et -pour la littérature, et plus encore pour l’énergie même du caractère -allemand; mais il est toujours difficile d’influer par des idées -générales sur les productions spontanées de l’imagination; et de plus, -une comédie démagogique comme celle des Grecs ne pourrait pas convenir à -l’état actuel de la société européenne. - -Aristophane vivait sous un gouvernement tellement républicain, que l’on -y communiquait tout au peuple, et que les affaires d’État passaient -facilement de la place publique au théâtre. Il vivait dans un pays où -les spéculations philosophiques étaient presque aussi familières à tous -les hommes que les chefs-d’œuvre de l’art, parce que les écoles se -tenaient en plein air, et que les idées les plus abstraites étaient -revêtues des couleurs brillantes que leur prêtaient la nature et le -ciel; mais comment recréer toute cette sève de vie, sous nos frimas et -dans nos maisons? La civilisation moderne a multiplié les observations -sur le cœur humain: l’homme connaît mieux l’homme, et l’âme, pour ainsi -dire disséminée, offre à l’écrivain mille nuances nouvelles. La comédie -saisit ces nuances, et quand elle peut les faire ressortir par des -situations dramatiques, le spectateur est ravi de retrouver au théâtre -des caractères tels qu’il en peut rencontrer dans le monde; mais -l’introduction du peuple dans la comédie, des chœurs dans la tragédie, -des personnages allégoriques, des sectes philosophiques, enfin de tout -ce qui présente les hommes en masse, et d’une manière abstraite, ne -saurait plaire aux spectateurs de nos jours. Il leur faut des noms et -des individus; ils cherchent l’intérêt romanesque, même dans la comédie, -et la société sur la scène. - -Parmi les écrivains de la nouvelle école, Tieck est celui qui a le plus -le sentiment de la plaisanterie; ce n’est pas qu’il ait fait aucune -comédie qui puisse se jouer, et que celles qu’il a écrites soient bien -ordonnées, mais on y voit des traces brillantes d’une gaîté très -originale. D’abord il saisit d’une façon qui rappelle La Fontaine les -plaisanteries auxquelles les animaux peuvent donner lieu. Il a fait une -comédie intitulée _le Chat botté_, qui est admirable en ce genre. Je ne -sais quel effet produiraient sur la scène des animaux parlants; -peut-être est-il plus amusant de se les figurer que de les voir: mais -toutefois ces animaux personnifiés, et agissant à la manière des hommes, -semblent la vraie comédie donnée par la nature. Tous les rôles comiques, -c’est-à-dire, égoïstes et sensuels, tiennent toujours en quelque chose -de l’animal. Peu importe donc si dans la comédie c’est l’animal qui -imite l’homme, ou l’homme qui imite l’animal. - -Tieck intéresse aussi par la direction qu’il sait donner à son talent de -moquerie: il le tourne tout entier contre l’esprit calculateur et -prosaïque; et comme la plupart des plaisanteries de société ont pour but -de jeter du ridicule sur l’enthousiasme, on aime l’auteur qui ose -prendre corps à corps la prudence, l’égoïsme, toutes ces choses -prétendues raisonnables, derrière lesquelles les gens médiocres se -croient en sûreté, pour lancer des traits contre les caractères ou les -talents supérieurs. Ils s’appuient sur ce qu’ils appellent une juste -mesure, pour blâmer tout ce qui se distingue; et tandis que l’élégance -consiste dans l’abondance superflue des objets de luxe extérieur, on -dirait que cette même élégance interdit le luxe dans l’esprit, -l’exaltation dans les sentiments, enfin tout ce qui ne sert pas -immédiatement à faire prospérer les affaires de ce monde. L’égoïsme -moderne a l’art de louer toujours dans chaque chose la réserve et la -modération, afin de se masquer en sagesse, et ce n’est qu’à la longue -qu’on s’est aperçu que de telles opinions pourraient bien anéantir le -génie des beaux-arts, la générosité, l’amour et la religion: que -resterait-il après, qui valût la peine de vivre? - -Deux comédies de Tieck, _Octavien_ et _le Prince Zerbin_, sont l’une et -l’autre ingénieusement combinées. Un fils de l’empereur Octavien -(personnage imaginaire, qu’un conte de fées place sous le règne du roi -Dagobert) est égaré, encore au berceau, dans une forêt. Un bourgeois de -Paris le trouve, l’élève avec son propre fils, et se fait passer pour -son père. A vingt ans, les inclinations héroïques du jeune prince le -trahissent dans chaque circonstance, et rien n’est plus piquant que le -contraste de son caractère et de celui de son prétendu frère, dont le -sang ne contredit point l’éducation qu’il a reçue. Les efforts du sage -bourgeois, pour mettre dans la tête de son fils adoptif quelques leçons -d’économie domestique, sont tout à fait inutiles: il l’envoie au marché, -pour acheter des bœufs dont il a besoin; le jeune homme, en revenant, -voit, dans la main d’un chasseur, un faucon; et, ravi de sa beauté, il -donne les bœufs pour le faucon, et revient tout fier d’avoir acquis, à -ce prix, un tel oiseau. Une autre fois, il rencontre un cheval dont -l’air martial le transporte: il veut savoir ce qu’il coûte, on le lui -dit; et, s’indignant de ce qu’on demande si peu de chose pour un si bel -animal, il en paie deux fois la valeur. - -Le prétendu père résiste longtemps aux dispositions naturelles du jeune -homme, qui s’élance avec ardeur vers le danger et la gloire; mais -lorsque enfin on ne peut plus l’empêcher de prendre les armes contre les -Sarrasins qui assiègent Paris, et que de toutes parts on vante ses -exploits, le vieux bourgeois, à son tour, est saisi par une sorte de -contagion poétique; et rien n’est plus plaisant que le bizarre mélange -de ce qu’il était et de ce qu’il veut être, de son langage vulgaire et -des images gigantesques dont il remplit ses discours. A la fin, le jeune -homme est reconnu pour le fils de l’empereur, et chacun reprend le rang -qui convient à son caractère. Ce sujet fournit une foule de scènes -pleines d’esprit et de vrai comique; et l’opposition entre la vie -commune et les sentiments chevaleresques ne saurait être mieux -représentée. - -_Le prince Zerbin_ est une peinture très spirituelle de l’étonnement de -toute une cour, quand elle voit dans son souverain du penchant à -l’enthousiasme, au dévouement, à toutes les nobles imprudences d’un -caractère généreux. Tous les vieux courtisans soupçonnent leur prince de -folie, et lui conseillent de voyager, pour qu’il apprenne comment les -choses vont partout ailleurs. On donne à ce prince un gouverneur très -raisonnable, qui doit le ramener au positif de la vie. Il se promène -avec son élève dans une belle forêt, un jour d’été, lorsque les oiseaux -se font entendre, que le vent agite les feuilles, et que la nature -animée semble adresser de toutes parts à l’homme un langage prophétique. -Le gouverneur ne trouve dans ces sensations vagues et multipliées que de -la confusion et du bruit; et lorsqu’il revient dans le palais, il se -réjouit de voir les arbres transformés en meubles, toutes les -productions de la nature asservies à l’utilité, à la régularité factice -mise à la place du mouvement tumultueux de l’existence. Les courtisans -se rassurent toutefois, quand, au retour de ses voyages, le prince -Zerbin, éclairé par l’expérience, promet de ne plus s’occuper des -beaux-arts, de la poésie, des sentiments exaltés, de rien enfin qui ne -tende à faire triompher l’égoïsme sur l’enthousiasme. - -Ce que les hommes craignent le plus, pour la plupart, c’est de passer -pour dupes, et il leur paraît beaucoup moins ridicule de se montrer -occupés d’eux-mêmes dans toutes les circonstances, qu’attrapés dans une -seule. Il y a donc de l’esprit, et un bel emploi de l’esprit, à tourner -sans cesse en plaisanterie tout ce qui est calcul personnel, car il en -restera toujours bien assez pour faire aller le monde, tandis que -jusqu’au souvenir même d’une nature vraiment élevée, pourrait bien, un -de ces jours, disparaître tout à fait. - -On trouve dans les comédies de Tieck une gaîté qui naît des caractères, -et ne consiste point en épigrammes spirituelles; une gaîté dans laquelle -l’imagination est inséparable de la plaisanterie; mais quelquefois aussi -cette imagination même fait disparaître le comique, et ramène la poésie -lyrique dans les scènes où l’on ne voudrait trouver que des ridicules -mis en action. Rien n’est si difficile aux Allemands que de ne pas se -livrer dans tous leurs ouvrages au vague de la rêverie, et cependant la -comédie et le théâtre en général n’y sont guère propres; car de toutes -les impressions, la plus solitaire, c’est précisément la rêverie; à -peine peut-on communiquer ce qu’elle inspire à l’ami le plus intime: -comment serait-il donc possible d’y associer la multitude rassemblée? - -Parmi ces pièces allégoriques, il faut compter _le Triomphe de la -Sentimentalité_, petite comédie de Gœthe, dans laquelle il a saisi très -ingénieusement le double ridicule de l’enthousiasme affecté et de la -nullité réelle. Le principal personnage de cette pièce paraît engoué de -toutes les idées qui supposent une imagination forte et une âme -profonde, et cependant il n’est dans le vrai qu’un prince très bien -élevé, très poli, et très soumis aux convenances; il s’est avisé de -vouloir mêler à tout cela une sensibilité de commande, dont -l’affectation se trahit sans cesse. Il croit aimer les sombres forêts, -le clair de lune, les nuits étoilées; mais comme il craint le froid et -la fatigue, il a fait faire des décorations qui représentent ces divers -objets, et ne voyage jamais que suivi d’un grand chariot qui transporte -en poste derrière lui les beautés de la nature. - -Ce prince sentimental se croit aussi amoureux d’une femme dont on lui a -vanté l’esprit et les talents. Cette femme, pour l’éprouver, met à sa -place un mannequin voilé qui, comme on le pense bien, ne dit jamais rien -d’inconvenable, et dont le silence passe tout à la fois pour la réserve -du bon goût et la rêverie mélancolique d’une âme tendre. - -Le prince, enchanté de cette compagne selon ses désirs, demande le -mannequin en mariage, et ne découvre qu’à la fin qu’il est assez -malheureux pour avoir choisi une véritable poupée pour épouse, tandis -que sa cour lui offrait un si grand nombre de femmes qui en auraient -réuni les principaux avantages. - -L’on ne saurait le nier cependant, ces idées ingénieuses ne suffisent -pas pour faire une bonne comédie, et les Français ont, comme auteurs -comiques, l’avantage sur toutes les autres nations. La connaissance des -hommes et l’art d’user de cette connaissance leur assurent, à cet égard, -le premier rang; mais peut-être pourrait-on souhaiter quelquefois, même -dans les meilleures pièces de Molière, que la satire raisonnée tînt -moins de place, et que l’imagination y eût plus de part. _Le Festin de -Pierre_ est, parmi ses comédies, celle qui se rapproche le plus du -système allemand; un prodige qui fait frissonner sert de mobile aux -situations les plus comiques, et les plus grands effets de l’imagination -se mêlent aux nuances les plus piquantes de la plaisanterie. Ce sujet, -aussi spirituel que poétique, est pris des Espagnols. Les conceptions -hardies sont très rares en France; l’on y aime, en littérature, à -travailler en sûreté; mais, quand des circonstances heureuses ont -encouragé à se risquer, le goût y conduit l’audace avec une adresse -merveilleuse, et ce sera presque toujours un chef-d’œuvre qu’une -invention étrangère arrangée par un Français. - - - - -CHAPITRE XXVII - -De la Déclamation. - - -L’art de la déclamation ne laissant après lui que des souvenirs, et ne -pouvant élever aucun monument durable, il en est résulté que l’on n’a -pas beaucoup réfléchi sur tout ce qui le compose. Rien n’est si facile -que d’exercer cet art médiocrement, mais ce n’est pas à tort que dans sa -perfection il excite tant d’enthousiasme; et, loin de déprécier cette -impression comme un mouvement passager, je crois qu’on peut lui assigner -de justes causes. Rarement on parvient, dans la vie, à pénétrer les -sentiments secrets des hommes: l’affectation et la fausseté, la froideur -et la modestie, exagèrent, altèrent, contiennent ou voilent ce qui se -passe au fond du cœur. Un grand acteur met en évidence les symptômes de -la vérité dans les sentiments et dans les caractères, et nous montre les -signes certains des penchants et des émotions vraies. Tant d’individus -traversent l’existence sans se douter des passions et de leur force, que -souvent le théâtre révèle l’homme à l’homme, et lui inspire une sainte -terreur des orages de l’âme. En effet, quelles paroles pourraient les -peindre comme un accent, un geste, un regard! les paroles en disent -moins que l’accent, l’accent moins que la physionomie, et l’inexprimable -est précisément ce qu’un sublime acteur nous fait connaître. - -Les mêmes différences qui existent entre le système tragique des -Allemands et celui des Français se retrouvent aussi dans leur manière de -déclamer; les Allemands imitent le plus qu’ils peuvent la nature, ils -n’ont d’affectation que celle de la simplicité; mais c’en est bien -quelquefois une aussi dans les beaux-arts. Tantôt les acteurs allemands -touchent profondément le cœur, et tantôt ils laissent le spectateur tout -à fait froid; ils se confient alors à sa patience, et sont sûrs de ne -pas se tromper. Les Anglais ont plus de majesté que les Allemands dans -leur manière de réciter les vers; mais ils n’ont pas pourtant cette -pompe habituelle que les Français, et surtout les tragédies françaises, -exigent des acteurs; notre genre ne supporte pas la médiocrité, car on -n’y revient au naturel que par la beauté même de l’art. Les acteurs du -second ordre, en Allemagne, sont froids et calmes; ils manquent souvent -l’effet tragique, mais ils ne sont presque jamais ridicules: cela se -passe sur le théâtre allemand comme dans la société; il y a là des gens -qui quelquefois vous ennuient, et voilà tout; tandis que sur la scène -française, on est impatienté quand on n’est pas ému: les sons ampoulés -et faux dégoûtent tellement alors de la tragédie, qu’il n’y a pas de -parodie, si vulgaire qu’elle soit, qu’on ne préfère à la fade impression -du maniéré. - -Les accessoires de l’art, les machines et les décorations, doivent être -plus soignées en Allemagne qu’en France, puisque, dans les tragédies, on -y a plus souvent recours à ces moyens. Iffland a su réunir à Berlin tout -ce que l’on peut désirer à cet égard; mais à Vienne, on néglige même les -moyens nécessaires pour représenter matériellement bien une tragédie. La -mémoire est infiniment plus cultivée par les acteurs français que par -les acteurs allemands. Le souffleur, à Vienne, disait d’avance à la -plupart des acteurs chaque mot de leur rôle; et je l’ai vu suivant de -coulisse en coulisse Othello, pour lui suggérer les vers qu’il devait -prononcer au fond du théâtre en poignardant Desdemona. - -Le spectacle de Weimar est infiniment mieux ordonné sous tous les -rapports. Le prince, homme d’esprit, et l’homme de génie connaisseur des -arts, qui y président, ont su réunir le goût et l’élégance à la -hardiesse qui permet de nouveaux essais. - -Sur ce théâtre, comme sur tous les autres en Allemagne, les mêmes -acteurs jouent les rôles comiques et tragiques. On dit que cette -diversité s’oppose à ce qu’ils soient supérieurs dans aucun. Cependant, -les premiers génies du théâtre, Garrick et Talma, ont réuni les deux -genres. La flexibilité d’organes, qui transmet également bien des -impressions différentes, me semble le cachet du talent naturel, et dans -la fiction comme dans le vrai, c’est peut-être à la même source que l’on -puise la mélancolie et la gaîté. D’ailleurs, en Allemagne, le pathétique -et la plaisanterie se succèdent et se mêlent si souvent ensemble dans -les tragédies, qu’il faut bien que les acteurs possèdent le talent -d’exprimer l’un et l’autre; et le meilleur acteur allemand, Iffland, en -donne l’exemple avec un succès mérité. Je n’ai pas vu en Allemagne de -bons acteurs du haut comique, des marquis, des fats, etc. Ce qui fait la -grâce de ce genre de rôle, c’est ce que les Italiens appellent la -_disinvoltura_, et ce qui se traduirait en français par l’air dégagé. -L’habitude qu’ont les Allemands de mettre à tout de l’importance est -précisément ce qui s’oppose le plus à cette facile légèreté. Mais il est -impossible de porter plus loin l’originalité, la verve comique et l’art -de peindre les caractères, que ne le fait Iffland dans ses rôles. Je ne -crois pas que nous ayons jamais vu au Théâtre-Français un talent plus -varié ni plus inattendu que le sien, ni un acteur qui se risque à rendre -les défauts et les ridicules naturels avec une expression aussi -frappante. Il y a dans la comédie des modèles donnés, les pères avares, -les fils libertins, les valets fripons, les tuteurs dupés; mais les -rôles d’Iffland, tels qu’il les conçoit, ne peuvent entrer dans aucun de -ces moules: il faut les nommer tous par leur nom; car ce sont des -individus qui diffèrent singulièrement l’un de l’autre, et dans lesquels -Iffland paraît vivre comme chez lui. - -Sa manière de jouer la tragédie est aussi, selon moi, d’un grand effet. -Le calme et la simplicité de sa déclamation, dans le beau rôle de -Walstein, ne peuvent s’effacer du souvenir. L’impression qu’il produit -est graduelle: on croit d’abord que son apparente froideur ne pourra -jamais remuer l’âme; mais en avançant, l’émotion s’accroît avec une -progression toujours plus rapide, et le moindre mot exerce un grand -pouvoir, quand il règne dans le ton général une noble tranquillité, qui -fait ressortir chaque nuance, et conserve toujours la couleur du -caractère au milieu des passions. - -Iffland, qui est aussi supérieur dans la théorie que dans la pratique de -son art, a publié plusieurs écrits extrêmement spirituels sur la -déclamation; il donne d’abord une esquisse des différentes époques de -l’histoire du théâtre allemand: l’imitation raide et empesée de la scène -française; la sensibilité larmoyante des drames, dont le naturel -prosaïque avait fait oublier jusqu’au talent de dire des vers; enfin le -retour à la poésie et à l’imagination, qui constitue maintenant le goût -universel en Allemagne. Il n’y a pas un accent, pas un geste dont -Iffland ne sache trouver la cause, en philosophe et en artiste. - -Un personnage de ses pièces lui fournit les observations les plus fines -sur le jeu comique; c’est un homme âgé, qui tout à coup abandonne ses -anciens sentiments et ses constantes habitudes, pour revêtir le costume -et les opinions de la génération nouvelle. Le caractère de cet homme n’a -rien de méchant, et cependant la vanité l’égare autant que s’il était -vraiment pervers. Il a laissé faire à sa fille un mariage raisonnable, -mais obscur, et tout à coup il lui conseille de divorcer. Une badine à -la main, souriant gracieusement, se balançant sur un pied et sur -l’autre, il propose à son enfant de briser les liens les plus sacrés; -mais ce qu’on aperçoit de vieillesse à travers une élégance forcée, ce -qu’il y a d’embarrassé dans son apparente insouciance, est saisi par -Iffland avec une admirable sagacité. - -A propos de Franz Moor, frère du chef des brigands de Schiller, Iffland -examine de quelle manière les rôles de scélérat doivent être joués: «Il -faut, dit-il, que l’acteur s’attache à faire sentir par quels motifs le -personnage est devenu ce qu’il est, quelles circonstances ont dépravé -son âme; enfin, l’acteur doit être comme le défenseur officieux du -caractère qu’il représente». En effet, il ne peut y avoir de vérité, -même dans la scélératesse, que par les nuances qui font sentir que -l’homme ne devient jamais méchant que par degrés. - -Iffland rappelle aussi la sensation prodigieuse que produisait, dans la -pièce d’_Émilia Galotti_, Eckhoff, ancien acteur allemand très célèbre. -Lorsque Odoard apprend par la maîtresse du prince que l’honneur de sa -fille est menacé, il veut taire à cette femme, qu’il n’estime pas, -l’indignation et la douleur qu’elle excite dans son âme, et ses mains, à -son insu, arrachaient les plumes qu’il portait à son chapeau, avec un -mouvement convulsif dont l’effet était terrible. Les acteurs qui -succédèrent à Eckhoff avaient soin d’arracher comme lui les plumes du -chapeau: mais elles tombaient à terre sans que personne y fît attention; -car une émotion véritable ne donnait pas aux moindres actions cette -vérité sublime qui ébranle l’âme des spectateurs. - -La théorie d’Iffland sur les gestes est très ingénieuse. Il se moque de -ces bras en moulin à vent qui ne peuvent servir qu’à déclamer des -sentences de morale, et croit que d’ordinaire les gestes en petit -nombre, et rapprochés du corps, indiquent mieux les impressions vraies; -mais, dans ce genre comme dans beaucoup d’autres, il y a deux parties -très distinctes dans le talent, celle qui tient à l’enthousiasme -poétique, et celle qui naît de l’esprit observateur; selon la nature des -pièces ou des rôles, l’une ou l’autre doit dominer. Les gestes que la -grâce et le sentiment du beau inspirent ne sont pas ceux qui -caractérisent tel ou tel personnage. La poésie exprime la perfection en -général, plutôt qu’une manière d’être ou de sentir particulière. L’art -de l’acteur tragique consiste donc à présenter dans ses attitudes -l’image de la beauté poétique, sans négliger cependant ce qui distingue -les différents caractères: c’est toujours dans l’union de l’idéal avec -la nature que consiste tout le domaine des arts. - -Lorsque je vis la pièce du _Vingt-quatre février_ jouée par deux poètes -célèbres, A. W. Schlegel et Werner, je fus singulièrement frappée de -leur genre de déclamation. Ils préparaient les effets longtemps -d’avance, et l’on voyait qu’ils auraient été fâchés d’être applaudis dès -les premiers vers. Toujours l’ensemble était présent à leur pensée, et -le succès de détail, qui aurait pu y nuire, ne leur eût paru qu’une -faute. Schlegel me fit découvrir, par sa manière de jouer dans la pièce -de Werner, tout l’intérêt d’un rôle que j’avais à peine remarqué à la -lecture. C’était l’innocence d’un homme coupable, le malheur d’un -honnête homme qui a commis un crime à l’âge de sept ans, lorsqu’il ne -savait pas encore ce que c’était que le crime, et qui, bien qu’il soit -en paix avec sa conscience, n’a pu dissiper le trouble de son -imagination. Je jugeai l’homme qui était représenté devant moi, comme on -pénètre un caractère dans la vie, d’après des mouvements, des regards, -des accents qui le trahissent à son insu. En France, la plupart de nos -acteurs n’ont jamais l’air d’ignorer ce qu’ils font; au contraire, il y -a quelque chose d’étudié dans tous les moyens qu’ils emploient, et l’on -en prévoit d’avance l’effet. - -Schrœder, dont tous les Allemands parlent comme d’un acteur admirable, -ne pouvait supporter qu’on dît qu’il avait bien joué tel ou tel moment -ou bien déclamé tel ou tel vers. - ---Ai-je bien joué le rôle? demandait-il; ai-je été le personnage? Et en -effet son talent semblait changer de nature chaque fois qu’il changeait -de rôle. L’on n’oserait pas en France réciter, comme il le faisait -souvent, la tragédie du ton habituel de la conversation. Il y a une -couleur générale, un accent convenu qui est de rigueur dans les vers -alexandrins, et les mouvements les plus passionnés reposent sur ce -piédestal, qui est comme la donnée nécessaire de l’art. Les acteurs -français d’ordinaire visent à l’applaudissement, et le méritent presque -pour chaque vers; les acteurs allemands y prétendent à la fin de la -pièce et ne l’obtiennent guère qu’alors. - -La diversité des scènes et des situations qui se trouvent dans les -pièces allemandes donne lieu nécessairement à beaucoup plus de variété -dans le talent des acteurs. Le jeu muet compte pour davantage, et la -patience des spectateurs permet une foule de détails qui rendent le -pathétique plus naturel. L’art d’un acteur, en France, consiste presque -en entier dans la déclamation; en Allemagne, il y a beaucoup plus -d’accessoires à cet art principal, et souvent la parole est à peine -nécessaire pour attendrir. - -Lorsque Schrœder, jouant le roi Lear, traduit en allemand, était apporté -endormi sur la scène, on dit que ce sommeil du malheur et de la -vieillesse arrachait des larmes avant qu’il se fût réveillé, avant même -que ses plaintes eussent appris ses douleurs; et quand il portait dans -ses bras le corps de sa jeune fille Cordélie, tuée parce qu’elle n’a pas -voulu l’abandonner, rien n’était beau comme la force que lui donnait le -désespoir. Un dernier doute le soutenait; il essayait si Cordélie -respirait encore: lui, si vieux, ne pouvait se persuader qu’un être si -jeune avait pu mourir. Une douleur passionnée dans un vieillard à demi -détruit, produisait l’émotion la plus déchirante. - -Ce qu’on peut reprocher avec raison aux acteurs allemands en général, -c’est de mettre rarement en pratique la connaissance des arts du dessin, -si généralement répandue dans leur pays: leurs attitudes ne sont pas -belles; l’excès de leur simplicité dégénère souvent en gaucherie, et -presque jamais ils n’égalent les acteurs français dans la noblesse et -l’élégance de la démarche et des mouvements. Néanmoins, depuis quelque -temps les actrices allemandes ont étudié l’art des attitudes, et se -perfectionnent dans cette sorte de grâce si nécessaire au théâtre. - -On n’applaudit au spectacle, en Allemagne, qu’à la fin des actes, et -très rarement on interrompt l’acteur pour lui témoigner l’admiration -qu’il inspire. Les Allemands regardent comme une espèce de barbarie de -troubler, par des signes tumultueux d’approbation, l’attendrissement -dont ils aiment à se pénétrer en silence. Mais c’est une difficulté de -plus pour leurs acteurs; car il faut une terrible force de talent pour -se passer, en déclamant, de l’encouragement donné par le public. Dans un -art tout d’émotion, les hommes rassemblés font éprouver une électricité -toute-puissante, à laquelle rien ne peut suppléer. - -Une grande habitude de la pratique de l’art peut faire qu’un bon acteur, -en répétant une pièce, repasse par les mêmes traces et se serve des -mêmes moyens, sans que les spectateurs l’animent de nouveau; mais -l’inspiration première est presque toujours venue d’eux. Un contraste -singulier mérite d’être remarqué. Dans les beaux-arts, dont la création -est solitaire et réfléchie, on perd tout naturel lorsqu’on pense au -public, et l’amour-propre seul y fait songer. Dans les beaux-arts -improvisés, dans la déclamation surtout, le bruit des applaudissements -agit sur l’âme comme le son de la musique militaire. Ce bruit enivrant -fait couler le sang plus vite, ce n’est pas la froide vanité qu’il -satisfait. - -Quand il paraît un homme de génie en France, dans quelque carrière que -ce soit, il atteint presque toujours à un degré de perfection sans -exemple; car il réunit l’audace qui fait sortir de la route commune au -tact du bon goût qu’il importe tant de conserver, lorsque l’originalité -du talent n’en souffre pas. Il me semble donc que Talma peut être cité -comme un modèle de hardiesse et de mesure, de naturel et de dignité. Il -possède tous les secrets des arts divers; ses attitudes rappellent les -belles statues de l’antiquité; son vêtement, sans qu’il y pense, est -drapé dans tous ses mouvements, comme s’il avait eu le temps de -l’arranger dans le plus parfait repos. L’expression de son visage, celle -de son regard, doivent être l’étude de tous les peintres. Quelquefois il -arrive les yeux à demi ouverts, et tout à coup le sentiment en fait -jaillir des rayons de lumière qui semblent éclairer toute la scène. - -Le son de sa voix ébranle dès qu’il parle, avant que le sens même des -paroles qu’il prononce ait excité l’émotion. Lorsque dans les tragédies -il s’est trouvé par hasard quelques vers descriptifs, il a fait sentir -les beautés de ce genre de poésie, comme si Pindare avait récité -lui-même ses chants. D’autres ont besoin de temps pour émouvoir, et font -bien d’en prendre; mais il y a dans la voix de cet homme je ne sais -quelle magie qui, dès les premiers accents, réveille toute la sympathie -du cœur. Le charme de la musique, de la peinture, de la sculpture, de la -poésie, et par-dessus tout du langage de l’âme, voilà ses moyens pour -développer dans celui qui l’écoute toute la puissance des passions -généreuses et terribles. - -Quelle connaissance du cœur humain il montre dans sa manière de -concevoir ses rôles! Il en est le second auteur par ses accents et par -sa physionomie. Lorsqu’Œdipe raconte à Jocaste comment il a tué Laïus, -sans le connaître, son récit commence ainsi: _J’étais jeune et superbe_; -la plupart des acteurs, avant lui, croyaient devoir jouer le mot -_superbe_, et relevaient la tête pour le signaler: Talma, qui sent que -tous les souvenirs de l’orgueilleux Œdipe commencent à devenir pour lui -des remords, prononce d’une voix timide ces mots faits pour rappeler une -confiance qu’il n’a déjà plus. Phorbas arrive de Corinthe, au moment où -Œdipe vient de concevoir des craintes sur sa naissance: il lui demande -un entretien secret. Les autres acteurs, avant Talma, se hâtaient de se -retourner vers leur suite, et de l’éloigner avec un geste majestueux: -Talma reste les yeux fixés sur Phorbas; il ne peut le perdre de vue, et -sa main agitée fait un signe pour écarter ce qui l’entoure. Il n’a rien -dit encore, mais ses mouvements égarés trahissent le trouble de son âme; -et quand, au dernier acte, il s’écrie en quittant Jocaste: - - Oui, Laïus est mon père, et je suis votre fils, - -on croit voir s’entr’ouvrir le séjour du Ténare, où le destin perfide -entraîne les mortels. - -Dans _Andromaque_, quand Hermione insensée accuse Oreste d’avoir -assassiné Pyrrhus sans son aveu, Oreste répond: - - Et ne m’avez-vous pas - Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas? - -on dit que Le Kain, quand il récitait ces vers, appuyait sur chaque mot, -comme pour rappeler à Hermione toutes les circonstances de l’ordre qu’il -avait reçu d’elle. Ce serait bien vis-à-vis d’un juge; mais quand il -s’agit de la femme qu’on aime, le désespoir de la trouver injuste et -cruelle est l’unique sentiment qui remplisse l’âme. C’est ainsi que -Talma conçoit la situation: un cri s’échappe du cœur d’Oreste; il dit -les premiers mots avec force, et ceux qui suivent avec un abattement -toujours croissant: ses bras tombent, son visage devient en un instant -pâle comme la mort, et l’émotion des spectateurs s’augmente, à mesure -qu’il semble perdre la force de s’exprimer. - -La manière dont Talma récite le monologue suivant est sublime. L’espèce -d’innocence qui rentre dans l’âme d’Oreste pour la déchirer, lorsqu’il -dit ce vers: - - J’assassine à regret un roi que je révère, - -inspire une pitié que le génie même de Racine n’a pu prévoir même tout -entière. Les grands acteurs se sont presque tous essayés dans les -fureurs d’Oreste; mais c’est là surtout que la noblesse des gestes et -des traits ajoute singulièrement à l’effet du désespoir. La puissance de -la douleur est d’autant plus terrible, qu’elle se montre à travers le -calme même et la dignité d’une belle nature. - -Dans les pièces tirées de l’histoire romaine, Talma développe un talent -d’un tout autre genre, mais non moins remarquable. On comprend mieux -Tacite, après l’avoir vu jouer le rôle de Néron; il y manifeste un -esprit d’une grande sagacité; car c’est toujours avec de l’esprit qu’une -âme honnête saisit les symptômes du crime; néanmoins il produit encore -plus d’effet, ce me semble, dans les rôles où l’on aime à s’abandonner, -en l’écoutant, aux sentiments qu’il exprime. Il a rendu à Bayard, dans -la pièce de Du Belloy, le service de lui ôter ces airs de fanfaron que -les autres acteurs croyaient devoir lui donner: ce héros gascon est -redevenu, grâce à Talma, aussi simple dans la tragédie que dans -l’histoire. Son costume dans ce rôle, ses gestes simples et rapprochés, -rappellent les statues des chevaliers qu’on voit dans les anciennes -églises, et l’on s’étonne qu’un homme qui a si bien le sentiment de -l’art antique, sache aussi se transporter dans le caractère du moyen -âge. - -Talma joue quelquefois le rôle de Pharan dans une tragédie de Ducis sur -un sujet arabe, Abufar. Une foule de vers ravissants répandent sur cette -tragédie beaucoup de charme; les couleurs de l’Orient, la mélancolie -rêveuse du midi asiatique, la mélancolie des contrées où la chaleur -consume la nature, au lieu de l’embellir, se font admirablement sentir -dans cet ouvrage. Le même Talma, Grec, Romain et chevalier, est un Arabe -du désert, plein d’énergie et d’amour; ses regards sont voilés comme -pour éviter l’ardeur des rayons du soleil; il y a dans ses gestes une -alternative admirable d’indolence et d’impétuosité; tantôt le sort -l’accable, tantôt il paraît plus puissant encore que la nature, et -semble triompher d’elle: la passion qui le dévore, et dont une femme -qu’il croit sa sœur est l’objet, est renfermée dans son sein; on dirait, -à sa marche incertaine, que c’est lui-même qu’il veut fuir; ses yeux se -détournent de ce qu’il aime, ses mains repoussent une image qu’il croit -toujours voir à ses côtés; et quand enfin il presse Saléma sur son cœur, -en lui disant ce simple mot «_J’ai froid_», il sait exprimer tout à la -fois le frisson de l’âme et la dévorante ardeur qu’il veut cacher. - -On peut trouver beaucoup de défauts dans les pièces de Shakespeare -adaptées par Ducis à notre théâtre; mais il serait bien injuste de n’y -pas reconnaître des beautés du premier ordre; Ducis a son génie dans son -cœur, et c’est là qu’il est bien. Talma joue ses pièces en ami du beau -talent de ce noble vieillard. La scène des sorcières, dans Macbeth, est -mise en récit dans la pièce française. Il faut voir Talma s’essayer à -rendre quelque chose de vulgaire et de bizarre dans l’accent des -sorcières, et conserver cependant dans cette imitation toute la dignité -que notre théâtre exige. - - Par des mots inconnus, ces êtres monstrueux - S’appelaient tour à tour, s’applaudissaient entre eux, - S’approchaient, me montraient avec un ris farouche: - Leur doigt mystérieux se posait sur leur bouche. - Je leur parle, et dans l’ombre ils s’échappent soudain, - L’un avec un poignard, l’autre un sceptre à la main, - L’autre d’un long serpent serrait son corps livide: - Tous trois vers ce palais ont pris un vol rapide, - Et tous trois dans les airs, en fuyant loin de moi, - M’ont laissé pour adieu ces mots: _Tu seras roi_. - -La voix basse et mystérieuse de l’acteur, en prononçant ces vers, la -manière dont il plaçait son doigt sur sa bouche, comme la statue du -silence, son regard qui s’altérait pour exprimer un souvenir horrible et -repoussant; tout était combiné pour peindre un merveilleux nouveau sur -notre théâtre, et dont aucune tradition antérieure ne pouvait donner -l’idée. - -_Othello_ n’a pas réussi dernièrement sur la scène française; il semble -qu’Orosmane empêche qu’on ne comprenne bien Othello; mais quand c’est -Talma qui joue cette pièce, le cinquième acte émeut comme si -l’assassinat se passait sous nos yeux; j’ai vu Talma déclamer dans la -chambre la dernière scène avec sa femme, dont la voix et la figure -conviennent si bien à Desdemona; il lui suffisait de passer sa main sur -ses cheveux et de froncer le sourcil pour être le Maure de Venise, et la -terreur saisissait à deux pas de lui, comme si toutes les illusions du -théâtre l’avaient environné. - -_Hamlet_ est son triomphe parmi les tragédies du genre étranger. Les -spectateurs ne voient pas l’ombre du père d’Hamlet sur la scène -française, l’apparition se passe en entier dans la physionomie de Talma, -et certes elle n’en est pas ainsi moins effrayante. Quand, au milieu -d’un entretien calme et mélancolique, tout à coup il aperçoit le -spectre, on suit tous ses mouvements dans les yeux qui le contemplent, -et l’on ne peut douter de la présence du fantôme, quand un tel regard -l’atteste. - -Lorsque, au troisième acte, Hamlet arrive seul sur la scène, et qu’il -dit en beaux vers français le fameux monologue: _To be or not to be_. - - La mort, c’est le sommeil, c’est un réveil peut-être. - Peut-être!--Ah! c’est le mot qui glace, épouvanté, - L’homme, au bord du cercueil, par le doute arrêté; - Devant ce vaste abîme, il se jette en arrière, - Ressaisit l’existence, et s’attache à la terre. - -Talma ne faisait pas un geste, quelquefois seulement il remuait la tête, -pour questionner la terre et le ciel sur ce que c’est que la mort. -Immobile, la dignité de la méditation absorbait tout son être. L’on -voyait un homme, au milieu de deux mille hommes en silence, interroger -la pensée sur le sort des mortels! dans peu d’années tout ce qui était -là n’existera plus, mais d’autres hommes assisteront à leur tour aux -mêmes incertitudes, et se plongeront de même dans l’abîme, sans en -connaître la profondeur. - -Lorsque Hamlet veut faire jurer à sa mère, sur l’urne qui renferme les -cendres de son époux, qu’elle n’a point eu de part au crime qui l’a fait -périr, elle hésite, se trouble, et finit par avouer le forfait dont elle -est coupable. Alors Hamlet tire le poignard que son père lui commande -d’enfoncer dans le sein maternel; mais au moment de frapper, la -tendresse et la pitié l’emportent, et, se retournant vers l’ombre de son -père, il s’écrie: _grâce, grâce, mon père!_ avec un accent où toutes les -émotions de la nature semblent à la fois s’échapper du cœur, et, se -jetant aux pieds de sa mère évanouie, il lui dit ces deux vers qui -renferment une inépuisable pitié: - - Votre crime est horrible, exécrable, odieux; - Mais il n’est pas plus grand que la bonté des cieux. - -Enfin, on ne peut penser à Talma sans se rappeler _Manlius_. Cette pièce -faisait peu d’effet au théâtre: c’est le sujet de la _Venise sauvée_, -d’Otway, transporté dans un événement de l’histoire romaine. Manlius -conspire contre le sénat de Rome, il confie son secret à Servilius, -qu’il aime depuis quinze ans: il le lui confie malgré les soupçons de -ses autres amis, qui se défient de la faiblesse de Servilius et de son -amour pour sa femme, fille du consul. Ce que les conjurés ont craint -arrive. Servilius ne peut cacher à sa femme le danger de la vie de son -père; elle court aussitôt le lui révéler. Manlius est arrêté, ses -projets sont découverts, et le sénat le condamne à être précipité du -haut de la roche Tarpéïenne. - -Avant Talma, l’on n’avait guère aperçu dans cette pièce faiblement -écrite, la passion d’amitié que Manlius ressent pour Servilius. Quand un -billet du conjuré Rutile apprend que le secret est trahi, et l’est par -Servilius, Manlius arrive, ce billet à la main; il s’approche de son -coupable ami que déjà le repentir dévore, et, lui montrant les lignes -qui l’accusent, il prononce ces mots: _Qu’en dis-tu?_ Je le demande à -tous ceux qui les ont entendus, la physionomie et le son de la voix -peuvent-ils jamais exprimer à la fois plus d’impressions différentes; -cette fureur qu’amollit un sentiment intérieur de pitié, cette -indignation que l’amitié rend tour à tour plus vive et plus faible, -comment les faire comprendre, si ce n’est par cet accent qui va de l’âme -à l’âme, sans l’intermédiaire même des paroles? Manlius tire son -poignard pour en frapper Servilius, sa main cherche son cœur et tremble -de le trouver: le souvenir de tant d’années pendant lesquelles Servilius -lui fut cher, élève comme un nuage de pleurs entre sa vengeance et son -ami. - -On a moins parlé du cinquième acte, et peut-être Talma y est-il plus -admirable encore que dans le quatrième. Servilius a tout bravé pour -expier sa faute et sauver Manlius; dans le fond de son cœur il a résolu, -si son ami périt, de partager son sort. La douleur de Manlius est -adoucie par les regrets de Servilius; néanmoins il n’ose lui dire qu’il -lui pardonne sa trahison effroyable; mais il prend à la dérobée la main -de Servilius, et l’approche de son cœur; ses mouvements involontaires -cherchent l’ami coupable qu’il veut embrasser encore, avant de le -quitter pour jamais. Rien, ou presque rien dans la pièce, n’indiquait -cette admirable beauté de l’âme sensible, respectant une longue -affection, malgré la trahison qui l’a brisée. Les rôles de Pierre et de -Jaffier, dans la pièce anglaise, indiquent cette situation avec une -grande force. Talma sait donner à la tragédie de Manlius l’énergie qui -lui manque, et rien n’honore plus son talent que la vérité avec laquelle -il exprime ce qu’il y a d’invincible dans l’amitié. La passion peut haïr -l’objet de son amour; mais quand le lien s’est formé par les rapports -sacrés de l’âme, il semble que le crime même ne saurait l’anéantir, et -qu’on attend le remords comme après une longue absence on attendrait le -retour. - -En parlant avec quelque détail de Talma, je ne crois point m’être -arrêtée sur un sujet étranger à mon ouvrage. Cet artiste donne autant -qu’il est possible à la tragédie française, ce qu’à tort ou à raison les -Allemands lui reprochent de n’avoir pas: l’originalité et le naturel. Il -sait caractériser les mœurs étrangères dans les différents personnages -qu’il représente, et nul acteur ne hasarde davantage de grands effets -par des moyens simples. Il y a, dans sa manière de déclamer, Shakespeare -et Racine artistement combinés. Pourquoi les écrivains dramatiques -n’essaieraient-ils pas aussi de réunir dans leurs compositions ce que -l’acteur a su si bien amalgamer par son jeu? - - - - -CHAPITRE XXVIII - -Des Romans. - - -De toutes les fictions les romans étant la plus facile, il n’est point -de carrière dans laquelle les écrivains des nations modernes se soient -plus essayés. Le roman fait, pour ainsi dire, la transition entre la vie -réelle et la vie imaginaire. L’histoire de chacun est, à quelques -modifications près, un roman assez semblable à ceux qu’on imprime, et -les souvenirs personnels tiennent souvent à cet égard lieu d’invention. -On a voulu donner plus d’importance à ce genre en y mêlant la poésie, -l’histoire et la philosophie; il me semble que c’est le dénaturer. Les -réflexions morales et l’éloquence passionnée peuvent trouver place dans -les romans; mais l’intérêt des situations doit être toujours le premier -mobile de cette sorte d’écrits, et jamais rien ne peut en tenir lieu. Si -l’effet théâtral est la condition indispensable de toute pièce -représentée, il est également vrai qu’un roman ne serait ni un bon -ouvrage, ni une fiction heureuse, s’ils n’inspiraient pas une curiosité -vive; c’est en vain que l’on voudrait y suppléer par des digressions -spirituelles, l’attente de l’amusement trompée causerait une fatigue -insurmontable. - -La foule des romans d’amour publiés en Allemagne a fait tourner un peu -en plaisanterie les clairs de lune, les harpes qui retentissent le soir -dans la vallée, enfin tous les moyens connus de bercer doucement l’âme; -néanmoins il y a en nous une disposition naturelle qui se plaît à ces -faciles lectures; c’est au génie à s’emparer de cette disposition qu’on -voudrait encore combattre. Il est si beau d’aimer et d’être aimé, que -cet hymne de la vie peut se moduler à l’infini, sans que le cœur en -éprouve de lassitude; ainsi l’on revient avec joie au motif d’un chant -embelli par des notes brillantes. Je ne dissimulerai pas cependant que -les romans, même les plus purs, font du mal; ils nous ont trop appris ce -qu’il y a de plus secret dans les sentiments. On ne peut plus rien -éprouver sans se souvenir presque de l’avoir lu, et tous les voiles du -cœur ont été déchirés. Les anciens n’auraient jamais fait ainsi de leur -âme un sujet de fiction; il leur restait un sanctuaire où même leur -propre regard aurait craint de pénétrer; mais enfin, le genre des romans -admis, il y faut de l’intérêt, et c’est, comme le disait Cicéron de -l’action dans l’orateur, la condition trois fois nécessaire. - -Les Allemands, comme les Anglais, sont très féconds en romans qui -peignent la vie domestique. La peinture des mœurs est plus élégante dans -les romans anglais; elle a plus de diversité dans les romans allemands. -Il y a en Angleterre, malgré l’indépendance des caractères, une manière -d’être générale donnée par la bonne compagnie; en Allemagne rien à cet -égard n’est convenu. Plusieurs de ces romans fondés sur nos sentiments -et nos mœurs, et qui tiennent parmi les livres le rang des drames au -théâtre, méritent d’être cités; mais ce qui est sans égal et sans -pareil, c’est _Werther_: on voit là tout ce que le génie de Gœthe -pouvait produire quand il était passionné. L’on dit qu’il attache -maintenant peu de prix à cet ouvrage de sa jeunesse; l’effervescence -d’imagination qui lui inspira presque de l’enthousiasme pour le suicide -doit lui paraître maintenant blâmable. Quand on est très jeune, la -dégradation de l’être n’ayant en rien commencé, le tombeau ne semble -qu’une image poétique, qu’un sommeil environné de figures à genoux qui -nous pleurent; il n’en est plus ainsi même dès le milieu de la vie, et -l’on apprend alors pourquoi la religion, cette science de l’âme, a mêlé -l’horreur du meurtre à l’attentat contre soi-même. - -Gœthe néanmoins aurait grand tort de dédaigner l’admirable talent qui se -manifeste dans _Werther_; ce ne sont pas seulement les souffrances de -l’amour, mais les maladies de l’imagination dans notre siècle, dont il a -su faire le tableau; ces pensées qui se pressent dans l’esprit sans -qu’on puisse les changer en acte de la volonté; le contraste singulier -d’une vie beaucoup plus monotone que celle des anciens, et d’une -existence intérieure beaucoup plus agitée, causent une sorte -d’étourdissement semblable à celui qu’on prend sur le bord de l’abîme, -et la fatigue même qu’on éprouve, après l’avoir longtemps contemplé, -peut entraîner à s’y précipiter. Gœthe a su joindre à cette peinture des -inquiétudes de l’âme, si philosophique dans ses résultats, une fiction -simple, mais d’un intérêt prodigieux. Si l’on a cru nécessaire, dans -toutes les sciences, de frapper les yeux par les signes extérieurs, -n’est-il pas naturel d’intéresser le cœur pour y graver de grandes -pensées? - -Les romans par lettres supposent toujours plus de sentiments que de -faits; jamais les anciens n’auraient imaginé de donner cette forme à -leurs fictions; et ce n’est même que depuis deux siècles que la -philosophie s’est assez introduite en nous-mêmes pour que l’analyse de -ce qu’on éprouve tienne une si grande place dans les livres. Cette -manière de concevoir les romans n’est pas aussi poétique, sans doute, -que celle qui consiste tout entière dans des récits; mais l’esprit -humain est maintenant bien moins avide des événements même les mieux -combinés, que des observations sur ce qui se passe dans le cœur. Cette -disposition tient aux grands changements intellectuels qui ont eu lieu -dans l’homme; il tend toujours plus en général à se replier sur -lui-même, et cherche la religion, l’amour et la pensée dans le plus -intime de son être. - -Plusieurs écrivains allemands ont composé des contes de revenants et de -sorcières, et pensent qu’il y a plus de talent dans ces inventions que -dans un roman fondé sur une circonstance de la vie commune: tout est -bien si l’on y est porté par des dispositions naturelles; mais en -général il faut des vers pour les choses merveilleuses, la prose n’y -suffit pas. Quand les fictions représentent des siècles et des pays très -différents de ceux où nous vivons, il faut que le charme de la poésie -supplée au désir que la ressemblance avec nous-mêmes nous ferait goûter. -La poésie est le médiateur ailé qui transporte les temps passés et les -nations étrangères dans une région sublime où l’admiration tient lieu de -sympathie. - -Les romans de chevalerie abondent en Allemagne; mais on aurait dû les -rattacher plus scrupuleusement aux traditions anciennes: à présent on -recherche ces sources précieuses; et, dans un livre appelé _le Livre des -Héros_, on a trouvé une foule d’aventures racontées avec force et -naïveté; il importe de conserver la couleur de ce style et de ces mœurs -anciennes, et de ne pas prolonger, par l’analyse des sentiments, les -récits de ce temps où l’honneur et l’amour agissaient sur le cœur de -l’homme, comme la fatalité chez les anciens, sans qu’on réfléchît aux -motifs des actions, ni que l’incertitude y fût admise. - -Les romans philosophiques ont pris depuis quelque temps, en Allemagne, -le pas sur tous les autres; ils ne ressemblent point à ceux des -Français: ce n’est pas, comme dans Voltaire, une idée générale qu’on -exprime par un fait en forme d’apologue, mais c’est un tableau de la vie -humaine tout à fait impartial, un tableau dans lequel aucun intérêt -passionné ne domine; des situations diverses se succèdent dans tous les -rangs, dans tous les états, dans toutes les circonstances, et l’écrivain -est là pour les raconter; c’est ainsi que Gœthe a conçu _Wilhelm -Meister_, ouvrage très admiré en Allemagne, mais ailleurs peu connu. - -_Wilhelm Meister_ est plein de discussions ingénieuses et spirituelles; -on en ferait un ouvrage philosophique du premier ordre, s’il ne s’y -mêlait pas une intrigue de roman, dont l’intérêt ne vaut pas ce qu’elle -fait perdre; on y trouve des peintures très fines et très détaillées -d’une certaine classe de la société, plus nombreuse en Allemagne que -dans les autres pays; classe dans laquelle les artistes, les comédiens -et les aventuriers se mêlent avec les bourgeois qui aiment la vie -indépendante, et avec les grands seigneurs qui croient protéger les -arts: chacun de ces tableaux pris à part est charmant; mais il n’y a -d’autre intérêt dans l’ensemble de l’ouvrage que celui qu’on doit mettre -à savoir l’opinion de Gœthe sur chaque sujet: le héros de son roman est -un tiers importun qu’il a mis, on ne sait pourquoi, entre son lecteur et -lui. - -Au milieu de ces personnages de _Wilhelm Meister_, plus spirituels que -signifiants, et de ces situations plus naturelles que saillantes, un -épisode charmant se retrouve dans plusieurs endroits de l’ouvrage, et -réunit tout ce que la chaleur et l’originalité du talent de Gœthe -peuvent faire éprouver de plus animé. Une jeune fille italienne est -l’enfant de l’amour, et d’un amour criminel et terrible, qui a entraîné -un homme consacré par serment au culte de la divinité; les deux époux -déjà si coupables, découvrent après leur hymen qu’ils étaient frère et -sœur, et que l’inceste est pour eux la punition du parjure. La mère perd -la raison, et le père parcourt le monde comme un malheureux errant qui -ne veut d’asile nulle part. Le fruit infortuné de cet amour si funeste, -sans appui dès sa naissance, est enlevé par des danseurs de corde; ils -l’exercent jusqu’à l’âge de dix ans dans les misérables jeux dont ils -tirent leur subsistance: les cruels traitements qu’on lui fait éprouver -intéressent Wilhelm, et il prend à son service cette jeune fille, sous -l’habit de garçon, qu’elle a porté depuis qu’elle est au monde. - -Alors se développe dans cette créature extraordinaire un mélange -singulier d’enfance et de profondeur, de sérieux et d’imagination; -ardente comme les Italiennes, silencieuse et persévérante comme une -personne réfléchie, la parole ne semble pas son langage. Le peu de mots -qu’elle dit cependant est solennel, et répond à des sentiments bien plus -forts que son âge, et dont elle-même n’a pas le secret. Elle s’attache à -Wilhelm avec amour et respect; elle le sert comme un domestique fidèle, -elle l’aime comme une femme passionnée: sa vie ayant toujours été -malheureuse, on dirait qu’elle n’a point connu l’enfance, et que, -souffrant dans l’âge auquel la nature n’a destiné que des jouissances, -elle n’existe que pour une seule affection, avec laquelle les battements -de son cœur commencent et finissent. - -Le personnage de Mignon (c’est le nom de la jeune fille) est mystérieux -comme un rêve; elle exprime ses regrets pour l’Italie dans des vers -ravissants, que tout le monde sait par cœur en Allemagne: «Connais-tu -cette terre où les citronniers fleurissent, etc.». Enfin la jalousie, -cette impression trop forte pour de si jeunes organes, brise la pauvre -enfant, qui sentit la douleur avant que l’âge lui donnât la force de -lutter contre elle. Il faudrait, pour comprendre tout l’effet de cet -admirable tableau, en rapporter chaque détail. On ne peut se représenter -sans émotion les moindres mouvements de cette jeune fille; il y a je ne -sais quelle simplicité magique en elle, qui suppose des abîmes de -pensées et de sentiments; l’on croit entendre gronder l’orage au fond de -son âme, lors même que l’on ne saurait citer ni une parole ni une -circonstance qui motive l’inquiétude inexprimable qu’elle fait éprouver. - -Malgré ce bel épisode, on aperçoit dans _Wilhelm Meister_ le système -singulier qui s’est développé depuis quelque temps dans la nouvelle -école allemande. Les récits des anciens, et même leurs poèmes, quelque -animés qu’ils soient dans le fond, sont calmes par la forme; et l’on -s’est persuadé que les modernes feraient bien d’imiter la tranquillité -des écrivains antiques: mais en fait d’imagination, ce qui n’est -commandé que par la théorie ne réussit guère dans la pratique. S’il -s’agit d’événements tels que ceux de _l’Iliade_, ils intéressent -d’eux-mêmes, et moins le sentiment personnel de l’auteur s’aperçoit, -plus le tableau fait impression; mais si l’on se met à peindre les -situations romanesques avec le calme impartial d’Homère, le résultat -n’en saurait être très attachant. - -Gœthe vient de faire paraître un roman intitulé _les Affinités de -choix_, qu’on peut accuser surtout, ce me semble, du défaut que je viens -d’indiquer. Un ménage heureux s’est retiré à la campagne; les deux époux -invitent, l’un son ami, l’autre sa nièce, à partager leur solitude; -l’ami devient amoureux de la femme, et l’époux de la jeune fille, nièce -de sa femme. Il se livre à l’idée de recourir au divorce pour s’unir à -ce qu’il aime; la jeune fille est prête à y consentir: des événements -malheureux la ramènent au sentiment du devoir; mais quand elle reconnaît -la nécessité de sacrifier son amour, elle en meurt de douleur, et celui -qu’elle aime ne tarde pas à la suivre. - -La traduction des _Affinités de choix_ n’a point eu de succès en France, -parce que l’ensemble de cette fiction n’a rien de caractérisé, et qu’on -ne sait pas dans quel but elle a été conçue; ce n’est point un tort en -Allemagne que cette incertitude: comme les événements de ce monde ne -présentent souvent que des résultats indécis, l’on consent à trouver -dans les romans qui les peignent les mêmes contradictions et les mêmes -doutes. Il y a, dans l’ouvrage de Gœthe, une foule de pensées et -d’observations fines; mais il est vrai que l’intérêt y languit souvent, -et qu’on trouve presque autant de lacunes dans ce roman que dans la vie -humaine telle qu’elle se passe ordinairement. Un roman cependant ne doit -pas ressembler à des mémoires particuliers; car tout intéresse dans ce -qui a existé réellement, tandis qu’une fiction ne peut égaler l’effet de -la vérité qu’en la surpassant, c’est-à-dire, en ayant plus de force, -plus d’ensemble et plus d’action qu’elle. - -La description du jardin du baron et des embellissements qu’y fait la -baronne, absorbe plus du tiers du roman; et l’on a peine à partir de là -pour être ému par une catastrophe tragique: la mort du héros et de -l’héroïne ne semble plus qu’un accident fortuit, parce que le cœur n’est -pas préparé longtemps d’avance à sentir et à partager la peine qu’ils -éprouvent. Cet écrit offre un singulier mélange de l’existence commode -et des sentiments orageux; une imagination pleine de grâce et de force -s’approche des plus grands effets pour les délaisser tout à coup, comme -s’il ne valait pas la peine de les produire; et l’on dirait que -l’émotion fait du mal à l’écrivain de ce roman, et que, par paresse de -cœur, il met de côté la moitié de son talent, de peur de se faire -souffrir lui-même en attendrissant les autres. - -Une question plus importante, c’est de savoir si un tel ouvrage est -moral, c’est-à-dire, si l’impression qu’on en reçoit est favorable au -perfectionnement de l’âme; les événements ne sont de rien à cet égard -dans une fiction; on sait si bien qu’ils dépendent de la volonté de -l’auteur, qu’ils ne peuvent réveiller la conscience de personne: la -moralité d’un roman consiste donc dans les sentiments qu’il inspire. On -ne saurait nier qu’il n’y ait dans le livre de Gœthe une profonde -connaissance du cœur humain, mais une connaissance décourageante; la vie -y est représentée comme une chose assez indifférente, de quelque manière -qu’on la passe; triste quand on l’approfondit, assez agréable quand on -l’esquive, susceptible de maladies morales qu’il faut guérir si l’on -peut, et dont il faut mourir si l’on n’en peut guérir.--Les passions -existent, les vertus existent; il y a des gens qui assurent qu’il faut -combattre les unes par les autres; il y en a d’autres qui prétendent que -cela ne se peut pas; voyez et jugez, semble dire l’écrivain qui raconte, -avec impartialité, les arguments que le sort peut donner pour et contre -chaque manière de voir. - -On aurait tort cependant de se figurer que ce scepticisme soit inspiré -par la tendance matérialiste du dix-huitième siècle; les opinions de -Gœthe ont bien plus de profondeur, mais elles ne donnent pas plus de -consolations à l’âme. On aperçoit dans ses écrits une philosophie -dédaigneuse, qui dit au bien comme au mal: Cela doit être, puisque cela -est; un esprit prodigieux, qui domine toutes les autres facultés, et se -lasse du talent même, comme ayant quelque chose de trop involontaire et -de trop partial; enfin, ce qui manque surtout à ce roman, c’est un -sentiment religieux ferme et positif: les principaux personnages sont -plus accessibles à la superstition qu’à la croyance; et l’on sent que -dans leur cœur, la religion, comme l’amour, n’est que l’effet des -circonstances et pourrait varier avec elles. - -Dans la marche de cet ouvrage, l’auteur se montre trop incertain; les -figures qu’il dessine et les opinions qu’il indique, ne laissent que des -souvenirs vacillants; il faut en convenir, beaucoup penser conduit -quelquefois à tout ébranler dans le fond de soi-même; mais un homme de -génie tel que Gœthe doit servir de guide à ses admirateurs dans une -route assurée. Il n’est plus temps de douter, il n’est plus temps de -mettre, à propos de toutes choses, des idées ingénieuses dans les deux -côtés de la balance; il faut se livrer à la confiance, à l’enthousiasme, -à l’admiration que la jeunesse immortelle de l’âme peut toujours -entretenir en nous-mêmes; cette jeunesse renaît des cendres mêmes des -passions: c’est le rameau d’or qui ne peut se flétrir, et qui donne à la -Sibylle l’entrée dans les champs élysiens. - -Tieck mérite d’être cité dans plusieurs genres; il est l’auteur d’un -roman, _Sternbald_, dont la lecture est délicieuse; les événements y -sont en petit nombre, et ce qu’il y en a n’est pas même conduit jusqu’au -dénouement; mais on ne trouve nulle part, je crois, une si agréable -peinture de la vie d’un artiste. L’auteur place son héros dans le beau -siècle des arts, et le suppose écolier d’Albert Dürer, contemporain de -Raphaël; il le fait voyager dans diverses contrées de l’Europe, et peint -avec un charme tout nouveau le plaisir que doivent causer les objets -extérieurs, quand on n’appartient exclusivement à aucun pays, ni à -aucune situation, et qu’on se promène librement à travers la nature pour -y chercher des inspirations et des modèles. Cette existence voyageuse et -rêveuse tout à la fois n’est bien sentie qu’en Allemagne. Dans les -romans français nous décrivons toujours les mœurs et les relations -sociales; mais il y a un grand secret de bonheur dans cette imagination -qui plane sur la terre en la parcourant, et ne se mêle point aux -intérêts actifs de ce monde. - -Ce que le sort refuse presque toujours aux pauvres mortels, c’est une -destinée heureuse dont les circonstances se succèdent et s’enchaînent -selon nos souhaits; mais les impressions isolées sont pour la plupart -assez douces, et le présent, quand on peut le considérer à part des -souvenirs et des craintes, est encore le meilleur moment de l’homme. Il -y a donc une philosophie poétique très sage dans ces jouissances -instantanées dont l’existence d’un artiste se compose; les sites -nouveaux, les accidents de lumière qui les embellissent sont pour lui -des événements qui commencent et finissent le même jour, et n’ont rien à -faire avec le passé ni avec l’avenir; les affections du cœur dérobent -l’aspect de la nature, et l’on s’étonne, en lisant le roman de Tieck, de -toutes les merveilles qui nous environnent à notre insu. - -L’auteur a mêlé à cet ouvrage des poésies détachées, dont quelques-unes -sont des chefs-d’œuvre. Lorsqu’on met des vers dans un roman français, -presque toujours ils interrompent l’intérêt, et détruisent l’harmonie de -l’ensemble. Il n’en est pas ainsi dans _Sternbald_; le roman est si -poétique en lui-même, que la prose y paraît comme un récitatif qui -succède au chant, ou le prépare. On y trouve entre autres quelques -stances sur le retour du printemps, qui sont enivrantes comme la nature -à cette époque. L’enfance y est présentée sous mille formes différentes; -l’homme, les plantes, la terre, le ciel, tout y est si jeune, tout y est -si riche d’espérance, qu’on dirait que le poète célèbre les premiers -beaux jours et les premières fleurs qui parèrent le monde. - -Nous avons en français plusieurs romans comiques; et l’un des plus -remarquables, c’est _Gil Blas_. Je ne crois pas qu’on puisse citer chez -les Allemands un ouvrage où l’on se joue si spirituellement des choses -de la vie. Ils ont à peine un monde réel, comment pourraient-ils déjà -s’en moquer? La gaîté sérieuse qui ne tourne rien en plaisanterie, mais -amuse sans le vouloir, et fait rire sans avoir ri; cette gaîté que les -Anglais appellent _humour_, se trouve aussi dans plusieurs écrits -allemands; mais il est presque impossible de les traduire. Quand la -plaisanterie consiste dans une pensée philosophique heureusement -exprimée, comme le _Gulliver_ de Swift, le changement de langue n’y fait -rien, mais _Tristram Shandy_ de Sterne perd en français presque toute sa -grâce. Les plaisanteries qui consistent dans les formes du langage en -disent peut-être à l’esprit mille fois plus que les idées, et cependant -on ne peut transmettre aux étrangers ces impressions si vives, excitées -par des nuances si fines. - -Claudius est un des auteurs allemands qui ont le plus de cette gaîté -nationale, partage exclusif de chaque littérature étrangère. Il a publié -un recueil composé de plusieurs pièces détachées sur différents sujets; -il en est quelques-unes de mauvais goût, quelques autres de peu -d’importance; mais il y règne une originalité et une vérité qui rendent -les moindres choses piquantes. Cet écrivain, dont le style est revêtu -d’une apparence simple, et quelquefois même vulgaire, pénètre jusqu’au -fond du cœur, par la sincérité de ses sentiments. Il vous fait pleurer -comme il vous fait rire, parce qu’il excite en vous la sympathie, et que -vous reconnaissez un semblable et un ami dans tout ce qu’il éprouve. On -ne peut rien extraire des écrits de Claudius, son talent agit comme une -sensation; il faut l’avoir éprouvée pour en parler. Il ressemble à ces -peintres flamands qui s’élèvent quelquefois à représenter ce qu’il y a -de plus noble dans la nature, ou à l’Espagnol Murillo qui peint des -pauvres et des mendiants avec une vérité parfaite, mais qui leur donne -souvent, même à son insu, quelques traits d’une expression noble et -profonde. Il faut, pour mêler avec succès le comique et le pathétique, -être éminemment naturel dans l’un et dans l’autre; dès que le factice -s’aperçoit, tout contraste fait disparate; mais un grand talent plein de -bonhomie peut réunir avec succès ce qui n’a du charme que sur le visage -de l’enfance, le sourire au milieu des pleurs. - -Un autre écrivain, plus moderne et plus célèbre que Claudius, s’est -acquis une grande réputation en Allemagne par des ouvrages qu’on -appellerait des romans, si une dénomination connue pouvait convenir à -des productions si extraordinaires. J. Paul Richter a sûrement plus -d’esprit qu’il n’en faut pour composer un ouvrage qui intéresserait les -étrangers autant que les Allemands, et néanmoins rien de ce qu’il a -publié ne peut sortir de l’Allemagne. Ses admirateurs diront que cela -tient à l’originalité même de son génie; il me semble que ses défauts en -sont autant la cause que ses qualités. Il faut, dans nos temps modernes, -avoir l’esprit européen; les Allemands encouragent trop dans leurs -auteurs cette hardiesse vagabonde qui, toute audacieuse qu’elle paraît, -n’est pas toujours dénuée d’affectation. Madame de Lambert disait à son -fils:--Mon ami, ne vous permettez que les sottises qui vous feront un -grand plaisir.--On pourrait prier J. Paul de n’être bizarre que malgré -lui: tout ce qu’on dit involontairement répond toujours à la nature de -quelqu’un; mais quand l’originalité naturelle est gâtée par la -prétention à l’originalité, le lecteur ne jouit pas complètement même de -ce qui est vrai, par le souvenir et la crainte de ce qui ne l’est pas. - -On trouve cependant des beautés admirables dans les ouvrages de J. Paul; -mais l’ordonnance et le cadre de ses tableaux sont si défectueux, que -les traits de génie les plus lumineux se perdent dans la confusion de -l’ensemble. Les écrits de J. Paul doivent être considérés sous deux -points de vue, la plaisanterie et le sérieux; car il mêle constamment -l’une à l’autre. Sa manière d’observer le cœur humain est pleine de -finesse et de gaîté, mais il ne connaît guère que le cœur humain tel -qu’on peut le juger d’après les petites villes d’Allemagne, et il y a -souvent dans la peinture de ces mœurs quelque chose de trop innocent -pour notre siècle. Des observations si délicates et presque si -minutieuses sur les affections morales rappellent un peu ce personnage -des contes de fées surnommé _Fine-Oreille_, parce qu’il entendait les -plantes pousser. Sterne a bien, à cet égard, quelque analogie avec J. -Paul; mais si J. Paul lui est très supérieur dans la partie sérieuse et -poétique de ses ouvrages, Sterne a plus de goût et d’élégance dans la -plaisanterie, et l’on voit qu’il a vécu dans une société dont les -rapports étaient plus étendus et plus brillants. - -Ce serait un ouvrage bien remarquable néanmoins que des pensées -extraites des ouvrages de J. Paul; mais on s’aperçoit, en le lisant, de -l’habitude singulière qu’il a de recueillir partout, dans de vieux -livres inconnus, dans des ouvrages de sciences, etc., des métaphores et -des allusions. Les rapprochements qu’il en tire sont presque toujours -très ingénieux: mais quand il faut de l’étude et de l’attention pour -saisir une plaisanterie, il n’y a guère que les Allemands qui consentent -à rire à la longue, et se donnent autant de peine pour comprendre ce qui -les amuse que ce qui les instruit. - -Au fond de tout cela l’on trouve une foule d’idées nouvelles, et si l’on -y parvient, l’on s’y enrichit beaucoup; mais l’auteur a négligé -l’empreinte qu’il fallait donner à ces trésors. La gaîté des Français -vient de l’esprit de société; celle des Italiens, de l’imagination; -celle des Anglais, de l’originalité du caractère; la gaîté des Allemands -est philosophique. Ils plaisantent avec les choses et avec les livres -plutôt qu’avec leurs semblables. Il y a dans leur tête un chaos de -connaissances qu’une imagination indépendante et fantasque combine de -mille manières, tantôt originales tantôt confuses; mais où la vigueur de -l’esprit et de l’âme se fait toujours sentir. - -L’esprit de J. Paul ressemble souvent à celui de Montaigne. Les auteurs -français de l’ancien temps ont en général plus de rapport avec les -Allemands que les écrivains du siècle de Louis XIV; car c’est depuis ce -temps-là que la littérature française a pris une direction classique. - -J. Paul Richter est souvent sublime dans la partie sérieuse de ses -ouvrages, mais la mélancolie continuelle de son langage ébranle -quelquefois jusqu’à la fatigue. Lorsque l’imagination nous balance trop -longtemps dans le vague, à la fin les couleurs se confondent à nos -regards, les contours s’effacent, et il ne reste de ce qu’on a lu qu’un -retentissement, au lieu d’un souvenir. La sensibilité de J. Paul touche -l’âme, mais ne la fortifie pas assez. La poésie de son style ressemble -aux sons de l’harmonica, qui ravissent d’abord et font mal au bout de -quelques instants, parce que l’exaltation qu’ils excitent n’a pas -d’objet déterminé. L’on donne trop d’avantage aux caractères arides et -froids, quand on leur présente la sensibilité comme une maladie, tandis -que c’est de toutes les facultés morales la plus énergique, puisqu’elle -donne le désir et la puissance de se dévouer aux autres. - -Parmi les épisodes touchants qui abondent dans les romans de Jean Paul, -dont le fond n’est presque jamais qu’un assez faible prétexte pour les -épisodes, j’en vais citer trois, pris au hasard, pour donner l’idée du -reste. Un seigneur anglais devient aveugle par une double cataracte; il -se fait faire l’opération sur un de ses yeux; on la manque, et cet œil -est perdu sans ressource. Son fils, sans le lui dire, étudie chez un -oculiste, et, au bout d’une année, il est jugé capable d’opérer l’œil -que l’on peut encore sauver à son père. Le père, ignorant l’intention de -son fils, croit se remettre entre les mains d’un étranger, et se -prépare, avec fermeté, au moment qui va décider si le reste de sa vie se -passera dans les ténèbres; il recommande même qu’on éloigne son fils de -sa chambre, afin qu’il ne soit pas trop ému en assistant à cette -redoutable décision. Le fils s’approche en silence de son père; sa main -ne tremble pas; car la circonstance est trop forte pour les signes -ordinaires de l’attendrissement. Toute l’âme se concentre dans une seule -pensée, et l’excès même de la tendresse donne cette présence d’esprit -surnaturelle, à laquelle succéderait l’égarement, si l’espoir était -perdu. Enfin l’opération réussit, et le père, en recouvrant la lumière, -aperçoit le fer bienfaisant dans la main de son propre fils! - -Un autre roman du même auteur présente aussi une situation très -touchante. Un jeune aveugle demande qu’on lui décrive le coucher du -soleil, dont il sent les rayons doux et purs dans l’atmosphère, comme -l’adieu d’un ami. Celui qu’il interroge lui raconte la nature dans toute -sa beauté; mais il mêle à cette peinture une impression de mélancolie -qui doit consoler l’infortuné privé de la lumière. Sans cesse il en -appelle à la divinité, comme à la source vive des merveilles du monde; -et, ramenant tout à cette vue intellectuelle, dont l’aveugle jouit -peut-être plus intimement encore que nous, il lui fait sentir dans l’âme -ce que ses yeux ne peuvent plus voir. - -Enfin, je risquerai la traduction d’un morceau très bizarre, mais qui -sert à faire connaître le génie de Jean Paul. - -Bayle a dit quelque part que _l’athéisme ne devrait pas mettre à l’abri -de la crainte des souffrances éternelles_: c’est une grande pensée, et -sur laquelle on peut réfléchir longtemps. Le songe de Jean Paul, que je -vais citer, peut être considéré comme cette pensée mise en action. - -La vision dont il s’agit ressemble un peu au délire de la fièvre, et -doit être jugée comme telle. Sous tout autre rapport que celui de -l’imagination, elle serait singulièrement attaquable. - -«Le but de cette fiction, dit Jean Paul, en excusera la hardiesse. Si -mon cœur était jamais assez malheureux, assez desséché pour que tous les -sentiments qui affirment l’existence d’un Dieu y fussent anéantis, je -relirais ces pages; j’en serais ébranlé profondément, et j’y -retrouverais mon salut et ma foi. Quelques hommes nient l’existence de -Dieu avec autant d’indifférence que d’autres l’admettent; et tel y a cru -pendant vingt années, qui n’a rencontré que dans la vingt-et-unième, la -minute solennelle où il a découvert avec ravissement le riche apanage de -cette croyance, la chaleur vivifiante de cette fontaine de naphte. - - -Un Songe. - -«Lorsque, dans l’enfance, on nous raconte que vers minuit, à l’heure où -le sommeil atteint notre âme de si près, les songes deviennent plus -sinistres, les morts se relèvent, et, dans les églises solitaires, -contrefont les pieuses pratiques des vivants, la mort nous effraie à -cause des morts. Quand l’obscurité s’approche, nous détournons nos -regards de l’église et de ses noirs vitraux; les terreurs de l’enfance, -plus encore que ses plaisirs, reprennent les ailes pour voltiger autour -de nous, pendant la nuit légère de l’âme assoupie. Ah! n’éteignez pas -ces étincelles; laissez-nous nos songes, même les plus sombres. Ils sont -encore plus doux que notre existence actuelle; ils nous ramènent à cet -âge où le fleuve de la vie réfléchit encore le ciel. - -«Un soir d’été, j’étais couché sur le sommet d’une colline; je m’y -endormis, et je rêvai que je me réveillais au milieu de la nuit dans un -cimetière. L’horloge sonnait onze heures. Toutes les tombes étaient -entr’ouvertes, et les portes de fer de l’église, agitées par une main -invisible, s’ouvraient et se refermaient à grand bruit. Je voyais sur -les murs s’enfuir des ombres, qui n’y étaient projetées par aucun corps: -d’autres ombres livides s’élevaient dans les airs, et les enfants seuls -reposaient encore dans les cercueils. Il y avait dans le ciel comme un -nuage grisâtre, lourd, étouffant, qu’un fantôme gigantesque serrait et -pressait à longs plis. Au-dessus de moi, j’entendais la chute lointaine -des avalanches, et sous mes pas la première commotion d’un vaste -tremblement de terre. Toute l’église vacillait, et l’air était ébranlé -par des sons déchirants qui cherchaient vainement à s’accorder. Quelques -pâles éclairs jetaient une lueur sombre. Je me sentis poussé par la -terreur même à chercher un abri dans le temple: deux basilics -étincelants étaient placés devant ses portes redoutables. - -«J’avançai parmi la foule des ombres inconnues, sur qui le sceau des -vieux siècles était imprimé; toutes ces ombres se pressaient autour de -l’hôtel dépouillé, et leur poitrine seule respirait et s’agitait avec -violence; un mort seulement, qui depuis peu était enterré dans l’église, -reposait sur son linceul; il n’y avait point encore de battement dans -son sein, et un songe heureux faisait sourire son visage; mais à -l’approche d’un vivant il s’éveilla, cessa de sourire, ouvrit avec un -pénible effort ses paupières engourdies; la place de l’œil était vide, -et à celle du cœur il n’y avait qu’une profonde blessure; il souleva ses -mains, les joignit pour prier; mais ses bras s’allongèrent, se -détachèrent du corps, et les mains jointes tombèrent à terre. - -«Au haut de la voûte de l’église était le cadran de l’éternité; on n’y -voyait ni chiffres ni aiguilles, mais une main noire en faisait le tour -avec lenteur, et les morts s’efforçaient d’y lire le temps. - -«Alors descendit des hauts lieux sur l’autel une figure rayonnante, -noble, élevée, et qui portait l’empreinte d’une impérissable douleur; -les morts s’écrièrent:--O Christ! n’est-il point de Dieu?--Il -répondit:--Il n’en est point.--Toutes les ombres se prirent à trembler -avec violence, et le Christ continua ainsi:--J’ai parcouru les mondes, -je me suis élevé au-dessus des soleils, et là aussi il n’est point de -Dieu; je suis descendu jusqu’aux dernières limites de l’univers, j’ai -regardé dans l’abîme et je me suis écrié:--Père, où es-tu?--Mais je n’ai -entendu que la pluie qui tombait goutte à goutte dans l’abîme, et -l’éternelle tempête, que nul ordre ne régit, m’a seule répondu. Relevant -ensuite mes regards vers la voûte des cieux, je n’y ai trouvé qu’un -orbite vide, noir et sans fond. L’éternité reposait sur le chaos et le -rongeait, et se dévorait lentement elle-même: redoublez vos plaintes -amères et déchirantes; que des cris aigus dispersent les ombres, car -c’en est fait. - -«Les ombres désolées s’évanouirent comme la vapeur blanchâtre que le -froid a condensée; l’église fut bientôt déserte; mais tout à coup, -spectacle affreux! les enfants morts, qui s’étaient réveillés à leur -tour dans le cimetière, accoururent et se prosternèrent devant la figure -majestueuse qui était sur l’autel, et dirent:--Jésus, n’avons-nous pas -de père?--Et il répondit avec un torrent de larmes:--Nous sommes tous -orphelins; moi et vous, nous n’avons point de père.--A ces mots, le -temple et les enfants s’abîmèrent, et tout l’édifice du monde s’écroula -devant moi dans son immensité». - -Je n’ajouterai point de réflexions à ce morceau, dont l’effet dépend -absolument du genre d’imagination des lecteurs. Le sombre talent qui s’y -manifeste m’a frappée, et il me paraît beau de transporter ainsi au delà -de la tombe l’horrible effroi que doit éprouver la créature privée de -Dieu. - -On n’en finirait point si l’on voulait analyser la foule de romans -spirituels et touchants que l’Allemagne possède. Ceux de La Fontaine en -particulier, que tout le monde lit au moins une fois avec tant de -plaisir, sont en général plus intéressants par les détails que par la -conception même du sujet. Inventer devient tous les jours plus rare, et -d’ailleurs il est très difficile que les romans qui peignent les mœurs -puissent plaire d’un pays à l’autre. Le grand avantage donc qu’on peut -retirer de l’étude de la littérature allemande, c’est le mouvement -d’émulation qu’elle donne; il faut y chercher des forces pour composer -soi-même, plutôt que des ouvrages tout faits qu’on puisse transporter -ailleurs. - - - - -CHAPITRE XXIX - -Des Historiens allemands, et de J. de Müller en particulier. - - -L’histoire est dans la littérature ce qui touche de plus près à la -connaissance des affaires publiques: c’est presque un homme d’État qu’un -grand historien; car il est difficile de bien juger les événements -politiques sans être, jusqu’à un certain point, capable de les diriger -soi-même; aussi voit-on que la plupart des historiens sont à la hauteur -du gouvernement de leur pays, et n’écrivent guère que comme ils -pourraient agir. Les historiens de l’antiquité sont les premiers de -tous, parce qu’il n’est point d’époque où les hommes supérieurs aient -exercé plus d’ascendant sur leur patrie. Les historiens anglais occupent -le second rang; c’est la nation en Angleterre, plus encore que tel ou -tel homme, qui a de la grandeur; aussi les historiens y sont-ils moins -dramatiques, mais plus philosophes que les anciens. Les idées générales -ont, chez les Anglais, plus d’importance que les individus. En Italie, -le seul Machiavel, parmi les historiens, a considéré les événements de -son pays d’une manière universelle, mais terrible; tous les autres ont -vu le monde dans leur ville: ce patriotisme, quelque resserré qu’il -soit, donne encore de l’intérêt et du mouvement aux écrits des -Italiens[2]. On a remarqué de tout temps que les mémoires valaient -beaucoup mieux en France que les histoires; les intrigues de cour -disposaient jadis du sort du royaume, il était donc naturel que dans un -tel pays les anecdotes particulières renfermassent le secret de -l’histoire. - - [2] M. de Sismondi a su faire revivre ces intérêts partiels des - républiques italiennes, en les rattachant aux grandes questions qui - intéressent l’humanité tout entière. - -C’est sous le point de vue littéraire qu’il faut considérer les -historiens allemands; l’existence politique du pays n’a point eu jusqu’à -présent assez de force pour donner en ce genre un caractère national aux -écrivains. Le talent particulier à chaque homme et les principes -généraux de l’art d’écrire l’histoire ont seuls influé sur les -productions de l’esprit humain dans cette carrière. On peut diviser, ce -me semble, en trois classes principales les différents écrits -historiques publiés en Allemagne: l’histoire savante, l’histoire -philosophique et l’histoire classique, en tant que l’acception de ce mot -est bornée à l’art de raconter, tel que les anciens l’ont conçu. - -L’Allemagne abonde en historiens savants, tels que Mascou, Schœpflin, -Schlœzer, Gatterer, Schmidt, etc. Ils ont fait des recherches immenses, -et nous ont donné des ouvrages où tout se trouve pour qui sait les -étudier; mais de tels écrivains ne sont bons qu’à consulter, et leurs -travaux seraient les plus estimables et les plus généreux de tous, s’ils -avaient eu seulement pour but d’épargner de la peine aux hommes de génie -qui veulent écrire l’histoire. - -Schiller est à la tête des historiens philosophiques, c’est-à-dire de -ceux qui considèrent les faits comme des raisonnements à l’appui de -leurs opinions. La révolution des Pays-Bas se lit comme un plaidoyer -plein d’intérêt et de chaleur. La guerre de trente ans est l’une des -époques dans laquelle la nation allemande a montré le plus d’énergie. -Schiller en a fait l’histoire avec un sentiment de patriotisme et -d’amour pour les lumières et pour la liberté, qui honore tout à la fois -son âme et son génie; les traits avec lesquels il caractérise les -principaux personnages sont d’une étonnante supériorité, et toutes ces -réflexions naissent du recueillement d’une âme élevée; mais les -Allemands reprochent à Schiller de n’avoir pas assez étudié les faits -dans leurs sources; il ne pouvait suffire à toutes les carrières -auxquelles ses rares talents l’appelaient, et son histoire n’est pas -fondée sur une érudition assez étendue. Ce sont les Allemands, j’ai -souvent eu occasion de le dire, qui ont senti les premiers tout le parti -que l’imagination pouvait tirer de l’érudition; les circonstances de -détail donnent seules de la couleur et de la vie à l’histoire; on ne -trouve guère à la superficie des connaissances qu’un prétexte pour le -raisonnement et l’esprit. - -L’histoire de Schiller a été écrite dans cette époque du dix-huitième -siècle où l’on faisait de tout des armes, et son style se sent un peu du -genre polémique qui régnait alors dans la plupart des écrits. Mais quand -le but qu’on se propose est la tolérance et la liberté, et que l’on y -tend par des moyens et des sentiments aussi nobles que ceux de Schiller, -on compose toujours un bel ouvrage, quand même on pourrait désirer, dans -la part accordée aux faits et aux réflexions, quelque chose de plus ou -de moins étendu[3]. - - [3] On ne peut oublier, parmi les historiens philosophiques, M. - Heeren, qui vient de publier des _Considérations sur les Croisades_, - dans lesquelles une parfaite impartialité est le résultat des - connaissances les plus rares et de la force de la raison. - -Par un contraste singulier, c’est Schiller, le grand auteur dramatique, -qui a mis peut-être trop de philosophie, et par conséquent trop d’idées -générales dans ses récits, et c’est Müller, le plus savant des -historiens, qui a été vraiment poète dans sa manière de peindre les -événements et les hommes. Il faut distinguer dans l’Histoire de la -Suisse, l’érudit et l’écrivain d’un grand talent: ce n’est qu’ainsi, ce -me semble, qu’on peut parvenir à rendre justice à Müller. C’était un -homme d’un savoir inouï, et ses facultés en ce genre faisaient vraiment -peur. On ne conçoit pas comment la tête d’un homme a pu contenir ainsi -un monde de faits et de dates. Les six mille ans à nous connus étaient -parfaitement rangés dans sa mémoire, et ses études avaient été si -profondes qu’elles étaient vives comme des souvenirs. Il n’y a pas un -village de Suisse, pas une famille noble dont il ne sût l’histoire. Un -jour, en conséquence d’un pari, on lui demanda la suite des comtes -souverains du Bugey; il les dit à l’instant même, seulement il ne se -rappelait pas bien si l’un de ceux qu’il nommait avait été régent ou -régnant en titre, et il se faisait sérieusement des reproches d’un tel -manque de mémoire. Les hommes de génie, parmi les anciens, n’étaient -point asservis à cet immense travail d’érudition qui s’augmente avec les -siècles, et leur imagination n’était point fatiguée par l’étude. Il en -coûte plus pour se distinguer de nos jours, et l’on doit du respect au -labeur immense qu’il faut pour se mettre en possession du sujet que l’on -veut traiter. - -La mort de ce Müller, dont la vie peut être diversement jugée, est une -perte irréparable, et l’on croit voir périr plus qu’un homme quand de -telles facultés s’éteignent[4]. - - [4] Parmi les disciples de Müller, le baron de Hormayr, qui a écrit le - _Plutarque autrichien_, doit être considéré comme l’un des premiers; - on sent que son histoire est composée, non d’après des livres, mais - sur les manuscrits originaux. Le docteur Decarro, un savant Genevois - établi à Vienne, et dont l’activité bienfaisante a porté la - découverte de la vaccine jusqu’en Asie, va faire paraître une - traduction de ces Vies des Grands Hommes d’Autriche, qui doit - exciter le plus grand intérêt. - -Müller, qu’on peut considérer comme le véritable historien classique -d’Allemagne, lisait habituellement les auteurs grecs et latins dans leur -langue originale; il cultivait la littérature et les arts pour les faire -servir à l’histoire. Son érudition sans bornes, loin de nuire à sa -vivacité naturelle, était comme la base d’où son imagination prenait -l’essor, et la vérité vivante de ses tableaux tenait à leur fidélité -scrupuleuse; mais s’il savait admirablement se servir de l’érudition, il -ignorait l’art de s’en dégager quand il le fallait. Son histoire est -beaucoup trop longue, il n’en a pas assez resserré l’ensemble. Les -détails sont nécessaires pour donner de l’intérêt au récit des -événements; mais on doit choisir parmi les événements ceux qui méritent -d’être racontés. - -L’ouvrage de Müller est une chronique éloquente; si pourtant toutes les -histoires étaient ainsi conçues, la vie de l’homme se consumerait tout -entière à lire la vie des hommes. Il serait donc à souhaiter que Müller -ne se fût pas laissé séduire par l’étendue même de ses connaissances. -Néanmoins les lecteurs, qui ont d’autant plus de temps à donner qu’ils -l’emploient mieux, se pénétreront toujours avec un plaisir nouveau de -ces illustres annales de la Suisse. Les discours préliminaires sont des -chefs-d’œuvre d’éloquence. Nul n’a su mieux que Müller montrer dans ses -écrits le patriotisme le plus énergique; et maintenant qu’il n’est plus, -c’est par ses écrits seuls qu’il faut l’apprécier. - -Il décrit en peintre la contrée où se sont passés les principaux -événements de la confédération helvétique. On aurait tort de se faire -l’historien d’un pays qu’on n’aurait pas vu soi-même. Les sites, les -lieux, la nature, sont comme le fond du tableau; et les faits, quelque -bien racontés qu’ils puissent être, n’ont pas tous les caractères de la -vérité, quand on ne vous fait pas voir les objets extérieurs dont les -hommes étaient environnés. - -L’érudition qui a induit Müller à mettre trop d’importance à chaque -fait, lui est bien utile, quand il s’agit d’un événement vraiment digne -d’être animé par l’imagination. Il le raconte alors comme s’il s’était -passé la veille, et sait lui donner l’intérêt qu’une circonstance encore -présente ferait éprouver. Il faut, autant qu’on le peut, dans l’histoire -comme dans les fictions, laisser au lecteur le plaisir et l’occasion de -pressentir lui-même les caractères et la marche des événements. Il se -lasse facilement de ce qu’on lui dit, mais il est ravi de ce qu’il -découvre; et l’on assimile la littérature aux intérêts de la vie, quand -on sait exciter par le récit l’anxiété de l’attente; le jugement du -lecteur s’exerce sur un mot, sur une action qui fait tout à coup -comprendre un homme, et souvent l’esprit même d’une nation et d’un -siècle. - -La conjuration du Rütli, telle qu’elle est racontée dans l’histoire de -Müller, inspire un intérêt prodigieux. Cette vallée paisible où des -hommes, paisibles aussi comme elle, se déterminèrent aux plus -périlleuses actions que la conscience puisse commander; le calme dans la -délibération, la solennité du serment, l’ardeur dans l’exécution; -l’irrévocable qui se fonde sur la volonté de l’homme, tandis qu’au -dehors tout peut changer, quel tableau! Les images seules y font naître -les pensées: les héros de cet événement, comme l’auteur qui le rapporte, -sont absorbés par la grandeur même de l’objet. Aucune idée générale ne -se présente à leur esprit, aucune réflexion n’altère la fermeté de -l’action ni la beauté du récit. - -A la bataille de Granson, dans laquelle le duc de Bourgogne attaqua la -faible armée des Cantons suisses, un trait simple donne la plus -touchante idée de ces temps et de ces mœurs. Charles occupait déjà les -hauteurs, et se croyait maître de l’armée qu’il voyait de loin dans la -plaine; tout à coup, au lever du soleil, il aperçut les Suisses qui, -suivant la coutume de leurs pères, se mettaient tous à genoux, pour -invoquer avant le combat la protection du Seigneur des seigneurs; les -Bourguignons crurent qu’ils se mettaient à genoux ainsi pour rendre les -armes, et poussèrent des cris de triomphe; mais tout à coup ces -chrétiens, fortifiés par la prière, se relèvent, se précipitent sur -leurs adversaires, et remportent à la fin la victoire dont leur pieuse -ardeur les avait rendus dignes. Des circonstances de ce genre se -retrouvent souvent dans l’histoire de Müller, et son langage ébranle -l’âme, lors même que ce qu’il dit n’est point pathétique: il y a quelque -chose de grave, de noble et de sévère dans son style, qui réveille -puissamment le souvenir des vieux siècles. - -C’était cependant un homme mobile avant tout, que Müller; mais le talent -prend toutes les formes, sans avoir pour cela un moment d’hypocrisie. Il -est ce qu’il paraît, seulement il ne peut se maintenir toujours dans la -même disposition, et les circonstances extérieures le modifient. C’est -surtout à la couleur de son style que Müller doit sa puissance sur -l’imagination; les mots anciens dont il se sert si à propos ont un air -de loyauté germanique qui inspire de la confiance. Néanmoins il a tort -de vouloir quelquefois mêler la concision de Tacite à la naïveté du -moyen âge; ces deux imitations se contredisent. Il n’y a même que Müller -à qui les tournures du vieux allemand réussissent quelquefois; pour tout -autre ce serait de l’affectation. Salluste seul, parmi les écrivains de -l’antiquité, a imaginé d’employer les formes et les termes d’un temps -antérieur au sien; en général le naturel s’oppose à cette sorte -d’imitation; cependant les chroniques du moyen âge étaient si familières -à Müller, que c’est spontanément qu’il écrit souvent du même style. Il -faut bien que ses expressions soient vraies, puisqu’elles inspirent ce -qu’il veut faire éprouver. - -On est bien aise de croire, en lisant Müller, que parmi toutes les -vertus qu’il a si bien senties, il en est qu’il a possédées. Son -testament, qu’on vient de publier, est au moins une preuve de son -désintéressement. Il ne laisse point de fortune, et il demande que l’on -vende ses manuscrits pour payer ses dettes. Il ajoute que si cela suffit -pour les acquitter, il se permet de disposer de sa montre en faveur de -son domestique. «Ce n’est pas sans attendrissement, dit-il, qu’il -recevra la montre qu’il a montée pendant vingt années». La pauvreté d’un -homme d’un si grand talent est toujours une honorable circonstance de sa -vie; la millième partie de l’esprit qui rend illustre suffirait -assurément pour faire réussir tous les calculs de l’avidité. Il est beau -d’avoir consacré ses facultés au culte de la gloire, et l’on ressent -toujours de l’estime pour ceux dont le but le plus cher est au delà du -tombeau. - - - - -CHAPITRE XXX - -Herder. - - -Les hommes de lettres, en Allemagne, sont à beaucoup d’égards la réunion -la plus respectable que le monde éclairé puisse offrir, et parmi ces -hommes, Herder mérite encore une place à part: son âme, son génie et sa -moralité tout ensemble, ont illustré sa vie. Ses écrits peuvent être -considérés sous trois rapports différents, l’histoire, la littérature et -la théologie. Il s’était fort occupé de l’antiquité en général, et des -langues orientales en particulier. Son livre intitulé _la Philosophie de -l’Histoire_ est peut-être le livre allemand écrit avec le plus de -charme. On n’y trouve pas la même profondeur d’observations politiques -que dans l’ouvrage de Montesquieu, sur _les Causes de la grandeur et de -la décadence des Romains_; mais comme Herder s’attachait à pénétrer le -génie des temps les plus reculés, peut-être que la qualité qu’il -possédait au suprême degré, l’imagination, servait mieux que toute autre -à les faire connaître. Il faut ce flambeau pour marcher dans les -ténèbres: c’est une lecture délicieuse que les divers chapitres de -Herder sur Persépolis et Babylone, sur les Hébreux et sur les Égyptiens; -il semble qu’on se promène au milieu de l’ancien monde avec un poète -historien, qui touche les ruines de sa baguette, et reconstruit à nos -yeux les édifices abattus. - -On exige en Allemagne, même des hommes du plus grand talent, une -instruction si étendue, que des critiques ont accusé Herder de n’avoir -pas une érudition assez approfondie. Mais ce qui nous frapperait, au -contraire, c’est la variété de ses connaissances; toutes les langues lui -étaient connues, et celui de tous ses ouvrages où l’on reconnaît le plus -jusqu’à quel point il portait le tact des nations étrangères, c’est son -_Essai sur la poésie hébraïque_. Jamais on n’a mieux exprimé le génie -d’un peuple prophète, pour qui l’inspiration poétique était un rapport -intime avec la Divinité. La vie errante de ce peuple, ses mœurs, les -pensées dont il était capable, les images qui lui étaient habituelles, -sont indiquées par Herder avec une étonnante sagacité. A l’aide des -rapprochements les plus ingénieux, il cherche à donner l’idée de la -symétrie du verset des Hébreux, de ce retour du même sentiment ou de la -même image en des termes différents, dont chaque stance offre l’exemple. -Quelquefois il compare cette brillante régularité à deux rangs de perles -qui entourent la chevelure d’une belle femme. «L’art et la nature, -dit-il, conservent toujours une imposante uniformité à travers leur -abondance». A moins de lire les psaumes des Hébreux dans l’original, il -est impossible de mieux pressentir leur charme que par ce qu’en dit -Herder. Son imagination était à l’étroit dans les contrées de -l’Occident; il se plaisait à respirer les parfums de l’Asie, et -transmettait dans ses ouvrages le pur encens que son âme y avait -recueilli. - -C’est lui qui le premier a fait connaître en Allemagne les poésies -espagnoles et portugaises; les traductions de W. Schlegel les y ont -depuis naturalisées. Herder a publié un recueil intitulé _Chansons -populaires_; ce recueil contient les romances et les poésies détachées -où sont empreints le caractère national et l’imagination des peuples. On -y peut étudier la poésie naturelle, celle qui précède les lumières. La -littérature cultivée devient si promptement factice, qu’il est bon de -retourner quelquefois à l’origine de toute poésie, c’est-à-dire à -l’impression de la nature sur l’homme, avant qu’il eût analysé l’univers -et lui-même. La flexibilité de l’allemand permet seule peut-être de -traduire ces naïvetés du langage de chaque pays, sans lesquelles on ne -reçoit aucune impression des poésies populaires; les mots, dans ces -poésies, ont par eux-mêmes une certaine grâce qui nous émeut comme une -fleur que nous avons vue, comme un air que nous avons entendu dans notre -enfance: ces impressions singulières contiennent non seulement les -secrets de l’art, mais ceux de l’âme où l’art les a puisés. Les -Allemands, en littérature, analysent jusqu’à l’extrémité des sensations, -jusqu’à ces nuances délicates qui se refusent à la parole, et l’on -pourrait leur reprocher de s’attacher trop en tout genre à faire -comprendre l’inexprimable. - -Je parlerai dans la quatrième partie de cet ouvrage des écrits de Herder -sur la théologie; l’histoire et la littérature s’y trouvent aussi -souvent réunies. Un homme d’un génie aussi sincère que Herder devait -mêler la religion à toutes ses pensées, et toutes ses pensées à la -religion. On a dit que ses écrits ressemblaient à une conversation -animée: il est vrai qu’il n’a pas dans ses ouvrages la forme méthodique -qu’on est convenu de donner aux livres. C’est sous les portiques et dans -les jardins de l’Académie, que Platon expliquait à ses disciples le -système du monde intellectuel. On retrouve dans Herder cette noble -négligence du talent, toujours impatient de marcher à des idées -nouvelles. C’est une invention moderne, que ce qu’on appelle un livre -bien fait. La découverte de l’imprimerie a rendu nécessaires les -divisions, les résumés, tout l’appareil enfin de la logique. La plupart -des ouvrages philosophiques des anciens sont des traités ou des -dialogues, qu’on se représente comme des entretiens écrits. Montaigne -aussi s’abandonnait de même au cours naturel de ses pensées. Il faut, il -est vrai, pour un tel _laisser-aller_, la supériorité la plus décidée: -l’ordre supplée à la richesse, et si la médiocrité marchait au hasard, -elle ne ferait d’ordinaire que nous ramener au même point, avec la -fatigue de plus; mais un homme de génie intéresse davantage, quand il se -montre tel qu’il est, et que ses livres semblent plutôt improvisés que -composés. - -Herder avait, dit-on, une conversation admirable, et l’on sent dans ses -écrits que cela devait être ainsi. L’on y sent bien aussi ce que tous -ses amis attestent, c’est qu’il n’était point d’homme meilleur. Quand le -talent littéraire peut inspirer à ceux qui ne nous connaissent point -encore, du penchant à nous aimer, c’est le présent du ciel dont on -recueille les plus doux fruits sur la terre. - - - - -CHAPITRE XXXI - -Des Richesses littéraires de l’Allemagne, et de ses critiques les plus -renommés, Auguste Wilhelm et Frédéric Schlegel. - - -Dans le tableau que je viens de présenter de la littérature allemande, -j’ai tâché de désigner les ouvrages principaux; mais il m’a fallu -renoncer même à nommer un grand nombre d’hommes, dont les écrits moins -connus servent plus efficacement à l’instruction de ceux qui les lisent -qu’à la gloire de leurs auteurs. - -Les traités sur les beaux-arts, les ouvrages d’érudition et de -philosophie, quoiqu’ils n’appartiennent pas immédiatement à la -littérature, doivent pourtant être comptés parmi ses richesses. Il y a -dans cette Allemagne des trésors d’idées et de connaissances que le -reste des nations de l’Europe n’épuisera pas de longtemps. - -Le génie poétique, si le ciel nous le rend, pourrait aussi recevoir une -impulsion heureuse de l’amour pour la nature, les arts et la -philosophie, qui fermente dans les contrées germaniques; mais au moins -j’ose affirmer que tout homme qui voudra se vouer maintenant à quelque -travail sérieux que ce soit, sur l’histoire, la philosophie ou -l’antiquité, ne saurait se passer de connaître les écrivains allemands -qui s’en sont occupés. - -La France peut s’honorer d’un grand nombre d’érudits de la première -force, mais rarement les connaissances et la sagacité philosophiques y -ont été réunies, tandis qu’en Allemagne elles sont maintenant presque -inséparables. Ceux qui plaident en faveur de l’ignorance, comme d’un -garant de la grâce, citent un grand nombre d’hommes de beaucoup d’esprit -qui n’avaient aucune instruction; mais ils oublient que ces hommes ont -profondément étudié le cœur humain tel qu’il se montre dans le monde, et -que c’était sur ce sujet qu’ils avaient des idées. Mais si ces savants, -en fait de société, voulaient juger la littérature sans la connaître, -ils seraient ennuyeux comme les bourgeois quand ils parlent de la cour. - -Lorsque j’ai commencé l’étude de l’allemand, il m’a semblé que j’entrais -dans une sphère nouvelle, où se manifestaient les lumières les plus -frappantes sur tout ce que je sentais auparavant d’une manière confuse. -Depuis quelque temps on ne lit guère en France que des mémoires ou des -romans, et ce n’est pas tout à fait par frivolité qu’on est devenu moins -capable de lectures plus sérieuses, c’est parce que les événements de la -révolution ont accoutumé à ne mettre de prix qu’à la connaissance des -faits et des hommes: on trouve dans les livres allemands, sur les sujets -les plus abstraits, le genre d’intérêt qui fait rechercher les bons -romans, c’est-à-dire ce qu’ils nous apprennent sur notre propre cœur. Le -caractère distinctif de la littérature allemande est de rapporter tout à -l’existence intérieure; et comme c’est là le mystère des mystères, une -curiosité sans bornes s’y attache. - -Avant de passer à la philosophie, qui fait toujours partie des lettres, -dans les pays où la littérature est libre et puissante, je dirai -quelques mots de ce qu’on peut considérer comme la législation de cet -empire, la critique. Il n’est point de branche de la littérature -allemande qui ait été portée plus loin, et comme dans de certaines -villes l’on trouve plus de médecins que de malades, il y a quelquefois -en Allemagne encore plus de critiques que d’auteurs; mais les analyses -de Lessing, le créateur du style, dans la prose allemande, sont telles -qu’on peut les considérer comme des ouvrages. - -Kant, Gœthe, J. de Müller, les plus grands écrivains de l’Allemagne en -tout genre, ont inséré dans les journaux ce qu’ils appellent les -_recensions_ des divers écrits qui ont paru, et ces _recensions_ -renferment la théorie philosophique et les connaissances positives les -plus approfondies. Parmi les écrivains plus jeunes, Schiller et les deux -Schlegel se sont montrés de beaucoup supérieurs à tous les autres -critiques. Schiller est le premier, parmi les disciples de Kant, qui ait -appliqué sa philosophie à la littérature; et en effet, partir de l’âme -pour juger les objets extérieurs, ou des objets extérieurs pour savoir -ce qui se passe dans l’âme, c’est une marche si différente que tout doit -s’en ressentir. Schiller a écrit deux traités sur le _naïf et le -sentimental_, dans lesquels le talent qui s’ignore et le talent qui -s’observe lui-même sont analysés avec une sagacité prodigieuse; mais -dans son essai sur _la Grâce et la Dignité_, et dans ses lettres sur -l’_Esthétique_, c’est-à-dire la théorie du beau, il y a trop de -métaphysique. Lorsqu’on veut parler des jouissances des arts, dont tous -les hommes sont susceptibles, il faut s’appuyer toujours sur les -impressions qu’ils ont reçues, et ne pas se permettre les formes -abstraites qui font perdre la trace de ces impressions. Schiller tenait -à la littérature par son talent, et à la philosophie par son penchant -pour la réflexion; ses écrits en prose sont aux confins des deux -régions; mais il empiète trop souvent sur la plus haute; et, revenant -sans cesse à ce qu’il y a de plus abstrait dans la théorie, il dédaigne -l’application comme une conséquence inutile des principes qu’il a posés. - -La description animée des chefs-d’œuvre donne bien plus d’intérêt à la -critique que les idées générales qui planent sur tous les sujets, sans -en caractériser aucun. La métaphysique est, pour ainsi dire, la science -de l’immuable; mais tout ce qui est soumis à la succession du temps ne -s’explique que par le mélange des faits et des réflexions: les Allemands -voudraient arriver sur tous les sujets à des théories complètes, et -toujours indépendantes des circonstances; mais comme cela est -impossible, il ne faut pas renoncer aux faits, dans la crainte qu’ils ne -circonscrivent les idées; et les exemples seuls, dans la théorie comme -dans la pratique, gravent les préceptes dans le souvenir. - -La quintessence de pensées que présentent certains ouvrages allemands ne -concentre pas, comme celle des fleurs, les parfums les plus -odoriférants; on dirait au contraire qu’elle n’est qu’un reste froid -d’émotions pleines de vie. On pourrait extraire cependant de ces -ouvrages une foule d’observations d’un grand intérêt; mais elles se -confondent les unes dans les autres. L’auteur, à force de pousser son -esprit en avant, conduit ses lecteurs à ce point où les idées sont trop -fines pour qu’on doive essayer de les transmettre. - -Les écrits de A. W. Schlegel sont moins abstraits que ceux de Schiller; -comme il possède en littérature des connaissances rares, même dans sa -patrie, il est ramené sans cesse à l’application, par le plaisir qu’il -trouve à comparer les diverses langues et les différentes poésies entre -elles; un point de vue si universel devrait presque être considéré comme -infaillible, si la partialité ne l’altérait pas quelquefois; mais cette -partialité n’est point arbitraire, et j’en indiquerai la marche et le -but; cependant, comme il y a des sujets dans lesquels elle ne se fait -point sentir, c’est d’abord de ceux-là que je parlerai. - -W. Schlegel a donné à Vienne un cours de littérature dramatique[5] qui -embrasse ce qui a été composé de plus remarquable pour le théâtre, -depuis les Grecs jusqu’à nos jours; ce n’est point une nomenclature -stérile des travaux des divers auteurs; l’esprit de chaque littérature y -est saisi avec l’imagination d’un poète; l’on sent que, pour donner de -tels résultats, il faut des études extraordinaires; mais l’érudition ne -s’aperçoit dans cet ouvrage que par la connaissance parfaite des -chefs-d’œuvre. On jouit en peu de pages du travail de toute une vie; -chaque jugement porté par l’auteur, chaque épithète donnée aux écrivains -dont il parle, est belle et juste, précise et animée. W. Schlegel a -trouvé l’art de traiter les chefs-d’œuvre de la poésie comme des -merveilles de la nature, et de les peindre avec des couleurs vives qui -ne nuisent point à la fidélité du dessin; car, on ne saurait trop le -répéter, l’imagination, loin d’être ennemie de la vérité, la fait -ressortir mieux qu’aucune autre faculté de l’esprit, et tous ceux qui -s’appuient d’elle pour excuser des expressions exagérées ou des termes -vagues, sont au moins aussi dépourvus de poésie que de raison. - - [5] Cet ouvrage est traduit en français. L’auteur anonyme de la - traduction (madame Necker de Saussure) y a joint une préface pleine - de pensées neuves et ingénieuses. - -L’analyse des principes sur lesquels se fondent la tragédie et la -comédie, est traitée dans le cours de W. Schlegel avec une grande -profondeur philosophique; ce genre de mérite se retrouve souvent parmi -les écrivains allemands; mais Schlegel n’a point d’égal dans l’art -d’inspirer de l’enthousiasme pour les grands génies qu’il admire; il se -montre en général partisan d’un goût simple et quelquefois même d’un -goût rude; mais il fait exception à cette façon de voir en faveur des -peuples du Midi. Leurs jeux de mots et leurs _concetti_ ne sont point -l’objet de sa censure; il déteste le maniéré qui naît de l’esprit de -société, mais celui qui vient du luxe de l’imagination lui plaît en -poésie, comme la profusion des couleurs et des parfums dans la nature. -Schlegel, après s’être acquis une grande réputation par sa traduction de -Shakespeare, a pris pour Calderon un amour aussi vif, mais d’un genre -très différent de celui que Shakespeare peut inspirer; car autant -l’auteur anglais est profond et sombre dans la connaissance du cœur -humain, autant le poète espagnol s’abandonne avec douceur et charme à la -beauté de la vie, à la sincérité de la foi, à tout l’éclat des vertus -que colore le soleil de l’âme. - -J’étais à Vienne quand W. Schlegel y donna son cours public. Je -n’attendais que de l’esprit et de l’instruction dans des leçons qui -avaient l’enseignement pour but; je fus confondue d’entendre un critique -éloquent comme un orateur; et qui, loin de s’acharner aux défauts, -éternel aliment de la médiocrité jalouse, cherchait seulement à faire -revivre le génie créateur. - -La littérature espagnole est peu connue, c’est elle qui fut l’objet d’un -des plus beaux morceaux prononcés dans la séance à laquelle j’assistai. -W. Schlegel nous peignit cette nation chevaleresque dont les poètes -étaient guerriers, et les guerriers poètes. Il cita ce comte Ercilla, -«qui composa sous une tente son poème de l’Araucana, tantôt sur les -plages de l’Océan, tantôt au pied des Cordillières, pendant qu’il -faisait la guerre aux sauvages révoltés. Garcilasse, un des descendants -des Incas, écrivait des poésies d’amour sur les ruines de Carthage, et -périt à l’assaut de Tunis. Cervantes fut grièvement blessé à la bataille -de Lépante; Lope de Vega échappa comme par miracle à la défaite de la -flotte invincible; et Calderon servit en intrépide soldat dans les -guerres de Flandre et d’Italie. - -«La religion et la guerre se mêlèrent chez les Espagnols plus que dans -toute autre nation; ce sont eux qui, par des combats continuels, -repoussèrent les Maures de leur sein, et l’on pouvait les considérer -comme l’avant-garde de la chrétienté européenne; ils conquirent leurs -églises sur les Arabes; un acte de leur culte était un trophée pour -leurs armes, et leur foi triomphante, quelquefois portée jusqu’au -fanatisme, s’alliait avec le sentiment de l’honneur et donnait à leur -caractère une imposante dignité. Cette gravité mêlée d’imagination, -cette gaîté même qui ne fait rien perdre au sérieux de toutes les -affections profondes, se montrent dans la littérature espagnole, toute -composée de fictions et de poésies, dont la religion, l’amour et les -exploits guerriers sont l’objet. On dirait que dans ces temps où le -Nouveau Monde fut découvert, les trésors d’un autre hémisphère servaient -aux richesses de l’imagination aussi bien qu’à celles de l’État, et que -dans l’empire de la poésie, comme dans celui de Charles-Quint, le soleil -ne cessait jamais d’éclairer l’horizon». - -Les auditeurs de W. Schlegel furent vivement émus par ce tableau, et la -langue allemande, dont il se servait avec élégance, entourait de pensées -profondes et d’expressions sensibles les noms retentissants de -l’espagnol, ces noms qui ne peuvent être prononcés sans que déjà -l’imagination croie voir les orangers du royaume de Grenade et les -palais des rois maures[6]. - - [6] Wilhelm Schlegel, que je cite ici comme le premier critique - littéraire de l’Allemagne, est l’auteur d’une brochure française - nouvellement publiée, sous le titre de _Réflexions sur le Système - continental_.--Ce même W. Schlegel a fait aussi imprimer à Paris, il - y a quelques années, une comparaison de la Phèdre d’Euripide et de - celle de Racine: elle excita une grande rumeur parmi les - littérateurs parisiens; mais personne ne put nier que W. Schlegel, - quoique Allemand, n’écrivît assez bien le français pour qu’il lui - fût permis de parler de Racine. - -On peut comparer la manière de W. Schlegel, en parlant de poésie, à -celle de Winckelmann, en décrivant les statues; et c’est ainsi seulement -qu’il est honorable d’être un critique; tous les hommes du métier -suffisent pour enseigner les fautes ou les négligences qu’on doit -éviter: mais après le génie, ce qu’il y a de plus semblable à lui, c’est -la puissance de le connaître et de l’admirer. - -Frédéric Schlegel, s’étant occupé de philosophie, s’est voué moins -exclusivement que son frère à la littérature; cependant le morceau qu’il -a écrit sur la culture intellectuelle des Grecs et des Romains, -rassemble en un court espace des aperçus et des résultats du premier -ordre. Frédéric Schlegel est l’un des hommes célèbres de l’Allemagne -dont l’esprit a le plus d’originalité; et loin de se fier à cette -originalité qui lui promettait tant de succès, il a voulu l’appuyer sur -des études immenses: c’est une grande preuve de respect pour l’espèce -humaine, que de ne jamais lui parler d’après soi seul, et sans s’être -informé consciencieusement de tout ce que nos prédécesseurs nous ont -laissé pour héritage. Les Allemands, dans les richesses de l’esprit -humain, sont de véritables propriétaires: ceux qui s’en tiennent à leurs -lumières naturelles, ne sont que des prolétaires en comparaison d’eux. - -Après avoir rendu justice aux rares talents des deux Schlegel, il faut -examiner pourtant en quoi consiste la partialité qu’on leur reproche, et -dont il est vrai que plusieurs de leurs écrits ne sont pas exempts: ils -penchent visiblement pour le moyen âge, et pour les opinions de cette -époque; la chevalerie sans taches, la foi sans bornes, et la poésie sans -réflexions leur paraissent inséparables, et ils s’appliquent à tout ce -qui pourrait diriger dans ce sens les esprits et les âmes. W. Schlegel -exprime son admiration pour le moyen âge dans plusieurs de ses écrits, -et particulièrement dans deux stances dont voici la traduction: - -«L’Europe était une dans ces grands siècles, et le sol de cette patrie -universelle était fécond en généreuses pensées, qui peuvent servir de -guide dans la vie et dans la mort. Une même chevalerie changeait les -combattants en frères d’armes: c’était pour défendre une même foi qu’ils -s’armaient; un même amour inspirait tous les cœurs, et la poésie qui -chantait cette alliance exprimait le même sentiment dans les langages -divers. - -«Ah! la noble énergie des âges anciens est perdue: notre siècle est -l’inventeur d’une étroite sagesse, et ce que les hommes faibles ne -sauraient concevoir n’est à leurs yeux qu’une chimère; toutefois rien de -divin ne peut réussir, entrepris avec un cœur profane. Hélas! nos temps -ne connaissent plus ni la foi, ni l’amour; comment pourrait-il leur -rester l’espérance!» - -Des opinions dont la tendance est si marquée doivent nécessairement -altérer l’impartialité des jugements sur les ouvrages de l’art: sans -doute, et je n’ai cessé de le répéter dans le cours de cet écrit, il est -à désirer que la littérature moderne soit fondée sur notre histoire et -sur notre croyance; néanmoins il ne s’ensuit pas que les productions -littéraires du moyen âge puissent être considérées comme vraiment -bonnes. Leur énergique simplicité, le caractère pur et loyal qui s’y -manifeste, excitent un vif intérêt; mais la connaissance de l’antique et -le progrès de la civilisation nous ont valu des avantages qu’on ne doit -pas dédaigner. Il ne s’agit pas de faire reculer l’art, mais de réunir -autant qu’on le peut les qualités diverses développées dans l’esprit -humain à différentes époques. - -On a fort accusé les deux Schlegel de ne pas rendre justice à la -littérature française; il n’est point d’écrivains cependant qui aient -parlé avec plus d’enthousiasme du génie de nos troubadours, et de cette -chevalerie française, sans pareille en Europe, lorsqu’elle réunissait au -plus haut point l’esprit et la loyauté, la grâce et la franchise, le -courage et la gaîté, la simplicité la plus touchante et la naïveté la -plus ingénieuse; mais les critiques allemands ont prétendu que les -traits distinctifs du caractère français s’étaient effacés pendant le -cours du règne de Louis XIV: la littérature, disent-ils, dans les -siècles appelés classiques, perd en originalité ce qu’elle gagne en -correction; ils ont attaqué nos poètes en particulier, avec une grande -force d’arguments et de moyens. L’esprit général de ces critiques est le -même que celui de Rousseau, dans sa lettre contre la musique française. -Ils croient trouver dans plusieurs de nos tragédies l’espèce -d’affectation pompeuse que Rousseau reproche à Lulli et à Rameau, et ils -prétendent que le même goût qui faisait préférer Coypel et Boucher dans -la peinture, et le chevalier Bernin dans la sculpture, interdit à la -poésie l’élan qui seul en fait une jouissance divine; enfin ils seraient -tentés d’appliquer à notre manière de concevoir et d’aimer les -beaux-arts ces vers tant cités de Corneille: - - Othon à la princesse a fait un compliment, - Plus en homme d’esprit qu’en véritable amant. - -W. Schlegel rend hommage cependant à la plupart de nos grands auteurs; -mais ce qu’il s’attache à prouver seulement, c’est que depuis le milieu -du dix-septième siècle le genre maniéré a dominé dans toute l’Europe; et -que cette tendance a fait perdre la verve audacieuse qui animait les -écrivains et les artistes, à la renaissance des lettres. Dans les -tableaux et les bas-reliefs où Louis XIV est peint, tantôt en Jupiter, -tantôt en Hercule, il est représenté nu, ou revêtu seulement d’une peau -de lion, mais avec sa grande perruque sur la tête. Les écrivains de la -nouvelle école prétendent que l’on pourrait appliquer cette grande -perruque à la physionomie des beaux-arts, dans le dix-septième siècle: -il s’y mêlait toujours une politesse affectée, dont une grandeur factice -était la cause. - -Il est intéressant d’examiner cette manière de voir, malgré les -objections sans nombre qu’on peut y opposer; ce qui est certain au -moins, c’est que les aristarques allemands sont parvenus à leur but, -puisqu’ils sont de tous les écrivains, depuis Lessing, ceux qui ont le -plus efficacement contribué à rendre l’imitation de la littérature -française tout à fait hors de mode en Allemagne; mais de peur du goût -français, ils n’ont pas assez perfectionné le goût allemand, et souvent -ils ont rejeté des observations pleines de justesse, seulement parce que -nos écrivains les avaient faites. - -On ne sait pas faire un livre en Allemagne; rarement on y met l’ordre et -la méthode qui classent les idées dans la tête du lecteur; et ce n’est -point parce que les Français sont impatients, mais parce qu’ils ont -l’esprit juste, qu’ils se fatiguent de ce défaut; les fictions ne sont -pas dessinées, dans les poésies allemandes, avec ces contours fermes et -précis qui en assurent l’effet, et le vague de l’imagination correspond -à l’obscurité de la pensée. Enfin, si les plaisanteries bizarres et -vulgaires de quelques ouvrages prétendus comiques manquent de goût, ce -n’est pas à force de naturel, c’est parce que l’affectation de l’énergie -est au moins aussi ridicule que celle de la grâce. _Je me fais vif_, -disait un Allemand en sautant par la fenêtre: quand on se fait, on n’est -rien: il faut recourir au bon goût français, contre la vigoureuse -exagération de quelques Allemands, comme à la profondeur des Allemands, -contre la frivolité dogmatique de quelques Français. - -Les nations doivent se servir de guide les unes aux autres, et toutes -auraient tort de se priver des lumières qu’elles peuvent mutuellement se -prêter. Il y a quelque chose de très singulier dans la différence d’un -peuple à un autre: le climat, l’aspect de la nature, la langue, le -gouvernement, enfin surtout les événements de l’histoire, puissance plus -extraordinaire encore que toutes les autres, contribuent à ces -diversités, et nul homme, quelque supérieur qu’il soit, ne peut deviner -ce qui se développe naturellement dans l’esprit de celui qui vit sur un -autre sol, et respire un autre air: on se trouvera donc bien en tout -pays d’accueillir les pensées étrangères; car, dans ce genre, -l’hospitalité fait la fortune de celui qui reçoit. - - - - -CHAPITRE XXXII - -Des Beaux-Arts en Allemagne. - - -Les Allemands en général conçoivent mieux l’art qu’ils ne le mettent en -pratique: à peine ont-ils une impression, qu’ils en tirent une foule -d’idées. Ils vantent beaucoup le mystère, mais c’est pour le révéler, et -l’on ne peut montrer aucun genre d’originalité en Allemagne, sans que -chacun vous explique comment cette originalité vous est venue; c’est un -grand inconvénient, surtout pour les arts, où tout est sensation; ils -sont analysés avant d’être sentis, et l’on a beau dire après qu’il faut -renoncer à l’analyse, l’on a goûté du fruit de l’arbre de la science, et -l’innocence du talent est perdue. - -Ce n’est pas assurément que je conseille, relativement aux arts, -l’ignorance que je n’ai cessé de blâmer en littérature; mais il faut -distinguer les études relatives à la pratique de l’art, de celles qui -ont uniquement pour objet la théorie du talent; celles-ci, poussées trop -loin, étouffent l’invention; l’on est troublé par le souvenir de tout ce -qui a été dit sur chaque chef-d’œuvre; on croit sentir entre soi et -l’objet que l’on veut peindre une foule de traités sur la peinture et la -sculpture, l’idéal et le réel, et l’artiste n’est plus seul avec la -nature. Sans doute l’esprit de ces divers traités est toujours -l’encouragement; mais à force d’encouragement on lasse le génie, comme à -force de gêne on l’éteint; et dans tout ce qui tient à l’imagination, il -faut une si heureuse combinaison d’obstacles et de facilité, que des -siècles peuvent s’écouler sans que l’on arrive à ce point juste qui fait -éclore l’esprit humain dans toute sa force. - -Avant l’époque de la réformation, les Allemands avaient une école de -peinture que ne dédaignait pas l’école italienne. Albert Dürer, Lucas -Cranach, Holbein, ont, dans leur manière de peindre, des rapports avec -les prédécesseurs de Raphaël, Perugin, André Mantegne, etc. Holbein se -rapproche davantage de Léonard de Vinci; en général cependant, il y a -plus de dureté dans l’école allemande que dans celle des Italiens, mais -non moins d’expression et de recueillement dans les physionomies. Les -peintres du quinzième siècle avaient peu de connaissance des moyens de -l’art; mais une bonne foi et une modestie touchante se faisaient -remarquer dans leurs ouvrages; on n’y voit pas de prétentions à -d’ambitieux effets, et l’on n’y sent que cette émotion intime pour -laquelle tous les hommes de talent cherchent un langage, afin de ne pas -mourir sans avoir fait part de leur âme à leurs contemporains. - -Dans ces tableaux du quatorzième et du quinzième siècle, les plis des -vêtements sont tout droits, les coiffures un peu raides, les attitudes -très simples; mais il y a quelque chose dans l’expression des figures -qu’on ne se lasse point de considérer. Les tableaux inspirés par la -religion chrétienne produisent une impression semblable à celle de ces -psaumes qui mêlent avec tant de charme la poésie à la piété. - -La seconde et la plus belle époque de la peinture fut celle où les -peintres conservèrent la vérité du moyen âge, en y joignant toute la -splendeur de l’art: rien ne correspond chez les Allemands au siècle de -Léon X. Vers la fin du dix-septième siècle et jusqu’au milieu du -dix-huitième, les beaux-arts tombèrent presque partout dans une -singulière décadence; le goût était dégénéré en affectation; Winckelmann -alors exerça la plus grande influence, non seulement sur son pays, mais -sur le reste de l’Europe, et ce furent ses écrits qui tournèrent toutes -les imaginations artistes vers l’étude et l’admiration des monuments -antiques: il s’entendait bien mieux en sculpture qu’en peinture; aussi -porta-t-il les peintres à mettre dans leurs tableaux des statues -coloriées, plutôt que de faire sentir en tout la nature vivante. -Cependant la peinture perd la plus grande partie de son charme en se -rapprochant de la sculpture; l’illusion nécessaire à l’une est -directement contraire aux formes immuables et prononcées de l’autre. -Quand les peintres prennent exclusivement la beauté antique pour modèle, -comme ils ne la connaissent que par des statues, il leur arrive ce qu’on -reproche à la littérature classique des modernes, ce n’est point dans -leur propre inspiration qu’ils puisent les effets de l’art. - -Mengs, peintre allemand, s’est montré un penseur philosophe dans ses -écrits sur son art: ami de Winckelmann, il partagea son admiration pour -l’antique; mais néanmoins il a souvent évité les défauts qu’on peut -reprocher aux peintres formés par les écrits de Winckelmann, et qui se -bornent pour la plupart à copier les chefs-d’œuvre anciens. Mengs -s’était aussi proposé pour modèle le Corrège, celui de tous les peintres -qui s’éloigne le plus dans ses tableaux du genre de la sculpture, et -dont le clair-obscur rappelle les vagues et délicieuses impressions de -la mélodie. - -Les artistes allemands avaient presque tous adopté les opinions de -Winckelmann, jusqu’au moment où la nouvelle école littéraire a étendu -son influence aussi sur les beaux-arts. Gœthe, dont nous retrouvons -partout l’esprit universel, a montré dans ses ouvrages qu’il comprenait -le vrai génie de la peinture bien mieux que Winckelmann; toutefois, -convaincu comme lui que les sujets du christianisme ne sont pas -favorables à l’art, il cherche à faire revivre l’enthousiasme pour la -mythologie, et c’est une tentative dont le succès est impossible; -peut-être ne sommes-nous capables, en fait de beaux-arts, ni d’être -chrétiens ni d’être païens; mais si dans un temps quelconque -l’imagination créatrice renaît chez les hommes, ce ne sera sûrement pas -en imitant les anciens qu’elle se fera sentir. - -La nouvelle école soutient dans les beaux-arts le même système qu’en -littérature, et proclame hautement le christianisme comme la source du -génie des modernes; les écrivains de cette école caractérisent aussi -d’une façon toute nouvelle ce qui dans l’architecture gothique s’accorde -avec les sentiments religieux des chrétiens. Il ne s’ensuit pas que les -modernes puissent et doivent construire des églises gothiques; ni l’art -ni la nature ne se répètent: ce qui importe seulement, dans le silence -actuel du talent, c’est de détruire le mépris qu’on a voulu jeter sur -toutes les conceptions du moyen âge; sans doute, il ne nous convient pas -de les adopter, mais rien ne nuit plus au développement du génie que de -considérer comme barbare quoi que ce soit d’original. - -J’ai déjà dit, en parlant de l’Allemagne, qu’il y avait peu d’édifices -modernes remarquables; on ne voit guère dans le Nord, en général, que -des monuments gothiques, et la nature et la poésie secondent les -dispositions de l’âme que ces monuments font naître. Un écrivain -allemand, Gœrres, a donné une description intéressante d’une ancienne -église: «On voit, dit-il, des figures de chevaliers à genoux sur un -tombeau, les mains jointes; au-dessus sont placées quelques raretés -merveilleuses de l’Asie, qui semblent là pour attester, comme des -témoins muets, les voyages du mort dans la Terre sainte. Les arcades -obscures de l’église couvrent de leur ombre ceux qui reposent: on se -croirait au milieu d’une forêt dont la mort a pétrifié les branches et -les feuilles, de manière qu’elles ne peuvent plus ni se balancer ni -s’agiter, quand les siècles, comme le vent des nuits, s’engouffrent sous -leurs voûtes prolongées. L’orgue fait entendre ses sons majestueux dans -l’église; des inscriptions en lettres de bronze, à demi détruites par -l’humide vapeur du temps, indiquent confusément les grandes actions qui -redeviennent de la fable, après avoir été si longtemps d’une éclatante -vérité». - -En s’occupant des arts, en Allemagne, on est conduit à parler plutôt des -écrivains que des artistes. Sous tous les rapports, les Allemands sont -plus forts dans la théorie que dans la pratique, et le Nord est si peu -favorable aux arts qui frappent les yeux, qu’on dirait que l’esprit de -réflexion lui a été donné seulement pour qu’il servît de spectateur au -Midi. - -On trouve en Allemagne un grand nombre de galeries de tableaux et de -collections de dessins, qui supposent l’amour des arts dans toutes les -classes. Il y a, chez les grands seigneurs et les hommes de lettres du -premier rang, de très belles copies des chefs-d’œuvre de l’antiquité; la -maison de Gœthe est à cet égard fort remarquable; il ne recherche pas -seulement le plaisir que peut causer la vue des statues et des tableaux -des grands maîtres, il croit que le génie et l’âme s’en -ressentent.--_J’en deviendrais meilleur_, disait-il, _si j’avais sous -les yeux la tête de Jupiter Olympien, que les anciens ont tant -admirée_.--Plusieurs peintres distingués sont établis à Dresde; les -chefs-d’œuvre de la galerie y excitent le talent et l’émulation. Cette -Vierge de Raphaël, que deux enfants contemplent, est à elle seule un -trésor pour les arts: il y a dans cette figure une élévation et une -pureté qui sont l’idéal de la religion et de la force intérieure de -l’âme. La perfection des traits n’est dans ce tableau qu’un symbole; les -longs vêtements, expression de la pudeur, reportent tout l’intérêt sur -le visage, et la physionomie, plus admirable encore que les traits, est -comme la beauté suprême qui se manifeste à travers la beauté terrestre. -Le Christ, que sa mère tient dans ses bras, est tout au plus âgé de deux -ans; mais le peintre a su merveilleusement exprimer la force puissante -de l’être divin dans un visage à peine formé. Le regard des anges -enfants qui sont placés au bas du tableau est délicieux; il n’y a que -l’innocence de cet âge qui ait encore du charme à côté de la céleste -candeur; leur étonnement, à l’aspect de la vierge rayonnante, ne -ressemble point à la surprise que les hommes pourraient éprouver; ils -ont l’air de l’adorer avec confiance, parce qu’ils reconnaissent en elle -une habitante de ce ciel que naguère ils ont quitté. - -La nuit du Corrège est, après la Vierge de Raphaël, le plus beau -chef-d’œuvre de la galerie de Dresde. On a représenté bien souvent -l’adoration des bergers; mais comme la nouveauté du sujet n’est presque -de rien dans le plaisir que cause la peinture, il suffit de la manière -dont le tableau du Corrège est conçu pour l’admirer: c’est au milieu de -la nuit que l’enfant sur les genoux de sa mère reçoit les hommages des -pâtres étonnés. La lumière qui part de la sainte auréole dont sa tête -est entourée a quelque chose de sublime; les personnages placés dans le -fond du tableau, et loin de l’enfant divin, sont encore dans les -ténèbres, et l’on dirait que cette obscurité est l’emblème de la vie -humaine, avant que la révélation l’eût éclairée. - -Parmi les divers tableaux des peintres modernes à Dresde, je me rappelle -une tête du Dante qui avait un peu le caractère de la figure d’Ossian, -dans le beau tableau de Gérard. Cette analogie est heureuse: le Dante et -le fils de Fingal peuvent se donner la main à travers les siècles et les -nuages. - -Un tableau de Hartmann représente la visite de Magdeleine et de deux -femmes nommées Marie au tombeau de Jésus-Christ; l’ange leur apparaît -pour leur annoncer qu’il est ressuscité; ce cercueil ouvert qui ne -renferme plus de restes mortels, ces femmes d’une admirable beauté -levant les yeux vers le ciel, pour y apercevoir celui qu’elles venaient -chercher dans les ombres du sépulcre, forment un tableau pittoresque et -dramatique tout à la fois. - -Schick, autre artiste allemand, maintenant établi à Rome, y a composé un -tableau qui représente le premier sacrifice de Noé, après le déluge; la -nature, rajeunie par les eaux, semble avoir acquis une fraîcheur -nouvelle; les animaux ont l’air d’être familiarisés avec le patriarche -et ses enfants, comme ayant échappé ensemble au déluge universel. La -verdure, les fleurs et le ciel sont peints avec des couleurs vives et -naturelles, qui retracent la sensation causée par les paysages de -l’Orient. Plusieurs autres artistes s’essaient, de même que Schick, à -suivre en peinture le nouveau système introduit, ou plutôt renouvelé -dans la poétique littéraire; mais les arts ont besoin de richesses, et -les grandes fortunes sont dispersées dans les différentes villes de -l’Allemagne. D’ailleurs, jusqu’à présent, le véritable progrès qu’on a -fait en Allemagne, c’est de sentir et de copier les anciens maîtres -selon leur esprit: le génie original ne s’y est pas encore fortement -prononcé. - -La sculpture n’a pas été cultivée avec un grand succès chez les -Allemands, d’abord parce qu’il leur manque le marbre, qui rend les -chefs-d’œuvre immortels, et parce qu’ils n’ont guère le tact ni la grâce -des attitudes et des gestes, que la gymnastique ou la danse peuvent -seules rendre faciles; néanmoins un Danois, Thorwaldsen, élevé en -Allemagne, rivalise maintenant à Rome avec Canova, et son Jason -ressemble à celui que décrit Pindare, comme le plus beau des hommes; une -toison est sur son bras gauche; il tient une lance à la main, et le -repos de la force caractérise le héros. - -J’ai déjà dit que la sculpture en général perdait à ce que la danse fût -entièrement négligée; le seul phénomène qu’il y ait dans cet art en -Allemagne, c’est Ida Brunn, jeune fille que son existence sociale exclut -de la vie d’artiste; elle a reçu de la nature et de sa mère un talent -inconcevable pour représenter par de simples attitudes les tableaux les -plus touchants, ou les plus belles statues; sa danse n’est qu’une suite -de chefs-d’œuvre passagers, dont on voudrait fixer chacun pour toujours: -il est vrai que la mère d’Ida a conçu, dans son imagination, tout ce que -sa fille sait peindre aux regards. Les poésies de madame Brunn font -découvrir dans l’art et la nature mille richesses nouvelles, que les -regards distraits n’avaient point aperçues. J’ai vu la jeune Ida, encore -enfant, représenter Althée prête à brûler le tison auquel est attachée -la vie de son fils Méléagre; elle exprimait, sans paroles, la douleur, -les combats et la terrible résolution d’une mère; ses regards animés -servaient sans doute à faire comprendre ce qui se passait dans son cœur; -mais l’art de varier ses gestes, et de draper en artiste le manteau de -pourpre dont elle était revêtue, produisait au moins autant d’effet que -sa physionomie même; souvent elle s’arrêtait longtemps dans la même -attitude, et chaque fois un peintre n’aurait pu rien inventer de mieux -que le tableau qu’elle improvisait; un tel talent est unique. Cependant -je crois qu’on réussirait plutôt en Allemagne à la danse pantomime qu’à -celle qui consiste uniquement, comme en France, dans la grâce et dans -l’agilité du corps. - -Les Allemands excellent dans la musique instrumentale; les connaissances -qu’elle exige, et la patience qu’il faut pour la bien exécuter, leur -sont tout à fait naturelles; ils ont aussi des compositeurs d’une -imagination très variée et très féconde; je ne ferai qu’une objection à -leur génie comme musiciens; ils mettent trop d’esprit dans leurs -ouvrages, ils réfléchissent trop à ce qu’ils font. Il faut dans les -beaux-arts plus d’instinct que de pensées; les compositeurs allemands -suivent trop exactement le sens des paroles; c’est un grand mérite, il -est vrai, pour ceux qui aiment plus les paroles que la musique, et -d’ailleurs l’on ne saurait nier que le désaccord entre le sens des unes -et l’expression de l’autre ne fût désagréable: mais les Italiens, qui -sont les vrais musiciens de la nature, ne conforment les airs aux -paroles que d’une manière générale. Dans les romances, dans les -vaudevilles, comme il n’y a pas beaucoup de musique, on peut soumettre -aux paroles le peu qu’il y en a; mais dans les grands effets de la -mélodie, il faut aller droit à l’âme par une sensation immédiate. - -Ceux qui n’aiment pas beaucoup la peinture en elle-même attachent une -grande importance au sujet des tableaux; ils voudraient y retrouver les -impressions que produisent les scènes dramatiques: il en est de même en -musique; quand on la sent faiblement, on exige qu’elle se conforme avec -fidélité aux moindres nuances des paroles; mais quand elle émeut -jusqu’au fond de l’âme, toute attention donnée à ce qui n’est pas elle -ne serait qu’une distraction importune; et, pourvu qu’il n’y ait pas -d’opposition entre le poème et la musique, on s’abandonne à l’art qui -doit toujours l’emporter sur tous les autres. Car la rêverie délicieuse -dans laquelle il nous plonge anéantit les pensées que les mots peuvent -exprimer, et, la musique réveillant en nous le sentiment de l’infini, -tout ce qui tend à particulariser l’objet de la mélodie doit en diminuer -l’effet. - -Gluck, que les Allemands comptent avec raison parmi leurs hommes de -génie, a su merveilleusement adapter le chant aux paroles, et dans -plusieurs de ses opéras, il a rivalisé avec le poète par l’expression de -sa musique. Lorsque Alceste a résolu de mourir pour Admète, et que ce -sacrifice, secrètement offert aux dieux, a rendu son époux à la vie, le -contraste des airs joyeux qui célèbrent la convalescence du roi, et des -gémissements étouffés de la reine condamnée à le quitter, est d’un grand -effet tragique. Oreste, dans Iphigénie en Tauride, dit: _Le calme rentre -dans mon âme_,--et l’air qu’il chante exprime ce sentiment; mais -l’accompagnement de cet air est sombre et agité. Les musiciens, étonnés -de ce contraste, voulaient adoucir l’accompagnement en l’exécutant; -Gluck s’en irritait, et leur criait: «N’écoutez pas Oreste: il dit qu’il -est calme; il ment». Le Poussin, en peignant les danses des bergères, -place dans le paysage le tombeau d’une jeune fille sur lequel est écrit: -_Et moi aussi, je vécus en Arcadie_. Il y a de la pensée dans cette -manière de concevoir les arts, comme dans les combinaisons ingénieuses -de Gluck; mais les arts sont au-dessus de la pensée: leur langage, ce -sont les couleurs, ou les formes, ou les sons. Si l’on pouvait se -figurer les impressions dont notre âme serait susceptible, avant qu’elle -connût la parole, on concevrait mieux l’effet de la peinture et de la -musique. - -De tous les musiciens, peut-être, celui qui a montré le plus d’esprit -dans le talent de marier la musique avec les paroles, c’est Mozart. Il -fait sentir dans ses opéras, et surtout dans le Festin de Pierre, toutes -les gradations des scènes dramatiques; le chant est plein de gaîté, -tandis que l’accompagnement bizarre et fort semble indiquer le sujet -fantasque et sombre de la pièce. Cette spirituelle alliance du musicien -avec le poète donne aussi un genre de plaisir, mais un plaisir qui naît -de la réflexion, et celui-là n’appartient pas à la sphère merveilleuse -des arts. - -J’ai entendu à Vienne la Création de Haydn, quatre cents musiciens -l’exécutaient à la fois, c’était une digne fête en l’honneur de l’œuvre -qu’elle célébrait; mais Haydn aussi nuisait quelquefois à son talent par -son esprit même; à ces paroles du texte: _Dieu dit que la lumière soit, -et la lumière fut_, les instruments jouaient d’abord très doucement, et -se faisaient à peine entendre, puis tout à coup ils partaient tous avec -un bruit terrible, qui devait signaler l’éclat du jour. Aussi un homme -d’esprit disait-il _qu’à l’apparition de la lumière il fallait se -boucher les oreilles_. - -Dans plusieurs autres morceaux de la Création, la même recherche -d’esprit peut être souvent blâmée; la musique se traîne quand les -serpents sont créés; elle redevient brillante avec le chant des oiseaux, -et dans les Saisons aussi de Haydn, ces allusions se multiplient plus -encore. Ce sont des _concetti_ en musique que des effets ainsi préparés; -sans doute de certaines combinaisons de l’harmonie peuvent rappeler des -merveilles de la nature, mais ces analogies ne tiennent en rien à -l’imitation, qui n’est jamais qu’un jeu factice. Les ressemblances -réelles des beaux-arts entre eux et des beaux-arts avec la nature, -dépendent des sentiments du même genre qu’ils excitent dans notre âme -par des moyens divers. - -L’imitation et l’expression diffèrent extrêmement dans les beaux-arts: -l’on est assez généralement d’accord, je crois, pour exclure la musique -imitative; mais il reste toujours deux manières de voir sur la musique -expressive; les uns veulent trouver en elle la traduction des paroles, -les autres, et ce sont les Italiens, se contentent d’un rapport général -entre les situations de la pièce et l’intention des airs, et cherchent -les plaisirs de l’art uniquement en lui-même. La musique des Allemands -est plus variée que celle des Italiens, et c’est en cela peut-être -qu’elle est moins bonne; l’esprit est condamné à la variété, c’est sa -misère qui en est la cause; mais les arts, comme le sentiment, ont une -admirable monotonie, celle dont on voudrait faire un moment éternel. - -La musique d’église est moins belle en Allemagne qu’en Italie, parce que -les instruments y dominent toujours. Quand on a entendu à Rome le -_Miserere_ chanté par des voix seulement, toute musique instrumentale, -même celle de la chapelle de Dresde, paraît terrestre. Les violons et -les trompettes font partie de l’orchestre de Dresde, pendant le service -divin, et la musique y est plus guerrière que religieuse; le contraste -des impressions vives qu’elle fait éprouver avec le recueillement d’une -église n’est pas agréable; il ne faut pas animer la vie auprès des -tombeaux; la musique militaire porte à sacrifier l’existence, mais non à -s’en détacher. - -La musique de la chapelle de Vienne mérite aussi d’être vantée; celui de -tous les arts que les Viennois apprécient le plus, c’est la musique; -cela fait espérer qu’un jour ils deviendront poètes, car, malgré leurs -goûts un peu prosaïques, quiconque aime la musique est enthousiaste, -sans le savoir, de tout ce qu’elle rappelle. J’ai entendu à Vienne le -_Requiem_ que Mozart a composé quelques jours avant de mourir, et qui -fut chanté dans l’église, le jour de ses obsèques; il n’est pas assez -solennel pour la situation, et l’on y retrouve encore de l’ingénieux, -comme dans tout ce qu’a fait Mozart; néanmoins, qu’y a-t-il de plus -touchant qu’un homme d’un talent supérieur, célébrant ainsi ses propres -funérailles, inspiré tout à la fois par les sentiments de sa mort et de -son immortalité! Les souvenirs de la vie doivent décorer les tombeaux; -les armes d’un guerrier y sont suspendues, et les chefs-d’œuvre de l’art -causent une impression solennelle dans le temple où reposent les restes -de l’artiste. - - - - -TROISIÈME PARTIE - -LA PHILOSOPHIE ET LA MORALE. - - - - -CHAPITRE PREMIER - -De la Philosophie. - - -On a voulu jeter, depuis quelque temps, une grande défaveur sur le mot -de philosophie. Il en est ainsi de tous ceux dont l’acception est très -étendue; ils sont l’objet des bénédictions ou des malédictions de -l’espèce humaine, suivant qu’on les emploie à des époques heureuses ou -malheureuses; mais, malgré les injures et les louanges accidentelles des -individus et des nations, la philosophie, la liberté, la religion ne -changent jamais de valeur. L’homme a maudit le soleil, l’amour et la -vie; il a souffert, il s’est senti consumé par ces flambeaux de la -nature; mais voudrait-il pour cela les éteindre? - -Tout ce qui tend à comprimer nos facultés est toujours une doctrine -avilissante, il faut les diriger vers le but sublime de l’existence, le -perfectionnement moral; mais ce n’est point par le suicide partiel de -telle ou telle puissance de notre être que nous nous rendrons capables -de nous élever vers ce but; nous n’avons pas trop de tous nos moyens -pour nous en rapprocher; et si le ciel avait accordé à l’homme plus de -génie, il en aurait d’autant plus de vertu. - -Parmi les différentes branches de la philosophie, celle qui a -particulièrement occupé les Allemands, c’est la métaphysique. Les objets -qu’elle embrasse peuvent être divisés en trois classes. La première se -rapporte au mystère de la création, c’est-à-dire à l’infini en toutes -choses, la seconde à la formation des idées dans l’esprit humain, et la -troisième à l’exercice de nos facultés, sans remonter à leur source. - -La première de ces études, celle qui s’attache à connaître le secret de -l’univers, a été cultivée chez les Grecs comme elle l’est maintenant -chez les Allemands. On ne peut nier qu’une telle recherche, quelque -sublime qu’elle soit dans son principe, ne nous fasse sentir à chaque -pas notre impuissance, et le découragement suit les efforts qui ne -peuvent atteindre à un résultat. L’utilité de la troisième classe des -observations métaphysiques, celle qui se renferme dans la connaissance -des actes de notre entendement, ne saurait être contestée; mais cette -utilité se borne aux cercles des expériences journalières. Les -méditations philosophiques de la seconde classe, celles qui se dirigent -sur la nature de notre âme et sur l’origine de nos idées, me paraissent -de toutes les plus intéressantes. Il n’est pas probable que nous -puissions jamais connaître les vérités éternelles qui expliquent -l’existence de ce monde: le désir que nous en éprouvons est au nombre -des nobles pensées qui nous attirent vers une autre vie; mais ce n’est -pas pour rien que la faculté de nous examiner nous-mêmes nous a été -donnée. Sans doute, c’est déjà se servir de cette faculté que d’observer -la marche de notre esprit, tel qu’il est; toutefois en s’élevant plus -haut, en cherchant à savoir si cet esprit agit spontanément, ou s’il ne -peut penser que provoqué par les objets extérieurs, nous aurons des -lumières de plus sur le libre arbitre de l’homme, et par conséquent sur -le vice et la vertu. - -Une foule de questions morales et religieuses dépendent de la manière -dont on considère l’origine de la formation de nos idées. C’est surtout -la diversité des systèmes à cet égard qui sépare les philosophes -allemands des philosophes français. Il est aisé de concevoir que si la -différence est à la source, elle doit se manifester dans tout ce qui en -dérive; il est donc impossible de faire connaître l’Allemagne, sans -indiquer la marche de la philosophie, qui depuis Leibnitz jusqu’à nos -jours n’a cessé d’exercer un si grand empire sur la république des -lettres. - -Il y a deux manières d’envisager la métaphysique de l’entendement -humain, ou dans sa théorie, ou dans ses résultats. L’examen de la -théorie exige une capacité qui m’est étrangère; mais il est facile -d’observer l’influence qu’exerce telle ou telle opinion métaphysique sur -le développement de l’esprit et de l’âme. L’Évangile nous dit _qu’il -faut juger les prophètes par leurs œuvres_: cette maxime peut aussi nous -guider entre les différentes philosophies; car tout ce qui tend à -l’immortalité n’est jamais qu’un sophisme. Cette vie n’a quelque prix -que si elle sert à l’éducation religieuse de notre cœur, que si elle -nous prépare à une destinée plus haute, par le choix libre de la vertu -sur la terre. La métaphysique, les institutions sociales, les arts, les -sciences, tout doit être apprécié d’après le perfectionnement moral de -l’homme; c’est la pierre de touche qui est donnée à l’ignorant comme au -savant. Car, si la connaissance des moyens n’appartient qu’aux initiés, -les résultats sont à la portée de tout le monde. - -Il faut avoir l’habitude de la méthode de raisonnement dont on se sert -en géométrie, pour bien comprendre la métaphysique. Dans cette science, -comme dans celle du calcul, le moindre chaînon sauté détruit toute la -liaison qui conduit à l’évidence. Les raisonnements métaphysiques sont -plus abstraits et non moins précis que ceux des mathématiques, et -cependant leur objet est vague. L’on a besoin de réunir en métaphysique -les deux facultés les plus opposées, l’imagination et le calcul: c’est -un nuage qu’il faut mesurer avec la même exactitude qu’un terrain, et -nulle étude n’exige une aussi grande intensité d’intention; néanmoins -dans les questions les plus hautes il y a toujours un point de vue à la -portée de tout le monde, et c’est celui-là que je me propose de saisir -et de présenter. - -Je demandais un jour à Fichte, l’une des plus fortes têtes pensantes de -l’Allemagne, s’il ne pouvait pas me dire sa morale, plutôt que sa -métaphysique?--L’une dépend de l’autre, me répondit-il.--Et ce mot était -plein de profondeur: il renferme tous les motifs de l’intérêt qu’on peut -prendre à la philosophie. - -On s’est accoutumé à la considérer comme destructive de toutes les -croyances du cœur; elle serait alors la véritable ennemie de l’homme; -mais il n’en est point ainsi de la doctrine de Platon, ni de celle des -Allemands; ils regardent le sentiment comme un fait, comme le fait -primitif de l’âme, et la raison philosophique comme destinée seulement à -rechercher la signification de ce fait. - -L’énigme de l’univers a été l’objet des méditations perdues d’un grand -nombre d’hommes, dignes aussi d’admiration, puisqu’ils se sentaient -appelés à quelque chose de mieux que ce monde. Les esprits d’une haute -lignée errent sans cesse autour de l’abîme des pensées sans fin; mais -néanmoins il faut s’en détourner, car l’esprit se fatigue en vain dans -ces efforts pour escalader le ciel. - -L’origine de la pensée a occupé tous les véritables philosophes. Y -a-t-il deux natures dans l’homme? S’il n’y en a qu’une, est-ce l’âme ou -la matière? S’il y en a deux, les idées viennent-elles par les sens, ou -naissent-elles dans notre âme, ou bien sont-elles un mélange de l’action -des objets extérieurs sur nous et des facultés intérieures que nous -possédons? - -A ces trois questions, qui ont divisé de tout temps le monde -philosophique, est attaché l’examen qui touche le plus immédiatement à -la vertu: savoir si la fatalité ou le libre arbitre décide des -résolutions des hommes. - -Chez les anciens, la fatalité venait de la volonté des dieux; chez les -modernes, on l’attribue au cours des choses. La fatalité, chez les -anciens, faisait ressortir le libre arbitre, car la volonté de l’homme -luttait contre l’événement, et la résistance morale était invincible; le -fatalisme des modernes, au contraire, détruit nécessairement la croyance -au libre arbitre; si les circonstances nous créent ce que nous sommes, -nous ne pouvons pas nous opposer à leur ascendant; si les objets -extérieurs sont la cause de tout ce qui se passe dans notre âme, quelle -pensée indépendante nous affranchirait de leur influence? La fatalité -qui descendait du ciel remplissait l’âme d’une sainte terreur, tandis -que celle qui nous lie à la terre ne fait que nous dégrader. A quoi bon -toutes ces questions, dira-t-on? A quoi bon ce qui n’est pas cela? -pourrait-on répondre. Car qu’y a-t-il de plus important pour l’homme, -que de savoir s’il a vraiment la responsabilité de ses actions, et dans -quel rapport est la puissance de la volonté avec l’empire des -circonstances sur elle? Que serait la conscience, si nos habitudes -seules l’avaient fait naître, si elle n’était rien que le produit des -couleurs, des sons, des parfums, enfin des circonstances de tout genre -dont nous aurions été environnés pendant notre enfance? - -La métaphysique, qui s’applique à découvrir quelle est la source de nos -idées, influe puissamment par ses conséquences sur la nature et la force -de notre volonté; cette métaphysique est à la fois la plus haute et la -plus nécessaire de nos connaissances, et les partisans de l’utilité -suprême, de l’utilité morale, ne peuvent la dédaigner. - - - - -CHAPITRE II - -De la Philosophie anglaise. - - -Tout semble attester en nous-mêmes l’existence d’une double nature; -l’influence des sens et celle de l’âme se partagent notre être; et, -selon que la philosophie penche vers l’une ou l’autre, les opinions et -les sentiments sont à tous égards diamétralement opposés. On peut aussi -désigner l’empire des sens et celui de la pensée par d’autres termes: il -y a dans l’homme ce qui périt avec l’existence terrestre et ce qui peut -lui survivre, ce que l’expérience fait acquérir et ce que l’instinct -moral nous inspire, le fini et l’infini; mais de quelque manière qu’on -s’exprime, il faut toujours convenir qu’il y a deux principes de vie -différents, dans la créature sujette à la mort et destinée à -l’immortalité. - -La tendance vers le spiritualisme a toujours été très manifeste chez les -peuples du Nord, et même avant l’introduction du christianisme, ce -penchant s’est fait voir à travers la violence des passions guerrières. -Les Grecs avaient foi aux merveilles extérieures; les nations -germaniques croient aux miracles de l’âme. Toutes leurs poésies sont -remplies de pressentiments, de présages, de prophéties du cœur; et -tandis que les Grecs s’unissaient à la nature par les plaisirs, les -habitants du nord s’élevaient jusqu’au Créateur par les sentiments -religieux. Dans le Midi, le paganisme divinisait les phénomènes -physiques; dans le Nord, on était enclin à croire à la magie, parce -qu’elle attribue à l’esprit de l’homme une puissance sans bornes sur le -monde matériel. L’âme et la nature, la volonté et la nécessité se -partagent le domaine de l’existence, et, selon que nous plaçons la force -en nous-mêmes ou au dehors de nous, nous sommes les fils du ciel ou les -esclaves de la terre. - -A la renaissance des lettres, les uns s’occupaient des subtilités de -l’école en métaphysique, et les autres croyaient aux superstitions de la -magie dans les sciences: l’art d’observer ne régnait pas plus dans -l’empire des sens que l’enthousiasme dans l’empire de l’âme: à peu -d’exceptions près, il n’y avait parmi les philosophes ni expérience ni -inspiration. Un géant parut, c’était Bacon: jamais les merveilles de la -nature, ni les découvertes de la pensée, n’ont été si bien conçues par -la même intelligence. Il n’y a pas une phrase de ses écrits qui ne -suppose des années de réflexion et d’étude; il anime la métaphysique par -la connaissance du cœur humain, il sait généraliser les faits par la -philosophie; dans les sciences physiques il a créé l’art de -l’expérience, mais il ne s’ensuit pas du tout, comme on voudrait le -faire croire, qu’il ait été partisan exclusif du système qui fonde -toutes les idées sur les sensations. Il admet l’inspiration dans tout ce -qui tient à l’âme, et il la croit même nécessaire pour interpréter les -phénomènes physiques d’après les principes généraux. Mais de son temps -il y avait encore des alchimistes, des devins et des sorciers; on -méconnaissait assez la religion dans la plus grande partie de l’Europe, -pour croire qu’elle interdisait une vérité quelconque, elle qui conduit -à toutes. Bacon fut frappé de ces erreurs; son siècle penchait vers la -superstition comme le nôtre vers l’incrédulité; à l’époque où vivait -Bacon, il devait chercher à mettre en honneur la philosophie -expérimentale; à celle où nous sommes, il sentirait le besoin de ranimer -la source intérieure du beau moral, et de rappeler sans cesse à l’homme -qu’il existe en lui-même, dans son sentiment et dans sa volonté. Quand -le siècle est superstitieux, le génie de l’observation est timide, le -monde physique est mal connu; quand le siècle est incrédule, -l’enthousiasme n’existe plus, et l’on ne sait plus rien de l’âme ni du -ciel. - -Dans un temps où la marche de l’esprit humain n’avait rien d’assuré dans -aucun genre, Bacon rassembla toutes ses forces pour tracer la route que -doit suivre la philosophie expérimentale, et ses écrits servent encore -maintenant de guide à ceux qui veulent étudier la nature. Ministre -d’État, il s’était longtemps occupé de l’administration et de la -politique. Les plus fortes têtes sont celles qui réunissent le goût et -l’habitude de la méditation à la pratique des affaires: Bacon était sous -ce double rapport un esprit prodigieux; mais il a manqué à sa -philosophie ce qui manquait à son caractère, il n’était pas assez -vertueux pour sentir en entier ce que c’est que la liberté morale de -l’homme: cependant on ne peut le comparer aux matérialistes du dernier -siècle; et ses successeurs ont poussé la théorie de l’expérience bien au -delà de son intention. Il est loin, je le répète, d’attribuer toutes nos -idées à nos sensations, et de considérer l’analyse comme le seul -instrument des découvertes. Il suit souvent une marche plus hardie, et -s’il s’en tient à la logique expérimentale pour écarter tous les -préjugés qui encombrent sa route, c’est à l’élan seul du génie qu’il se -fie pour marcher en avant. - -«L’esprit humain, dit Luther, est comme un paysan ivre à cheval, quand -on le relève d’un côté il retombe de l’autre». Ainsi l’homme a flotté -sans cesse entre ses deux natures; tantôt ses pensées le dégageaient de -ses sensations, tantôt ses sensations absorbaient ses pensées, et -successivement il voulait tout rapporter aux unes ou aux autres; il me -semble néanmoins que le moment d’une doctrine stable est arrivé: la -métaphysique doit subir une révolution semblable à celle qu’a faite -Copernic dans le système du monde; elle doit replacer notre âme au -centre, et la rendre en tout semblable au soleil, autour duquel les -objets extérieurs tracent leur cercle, et dont ils empruntent la -lumière. - -L’arbre généalogique des connaissances humaines, dans lequel chaque -science se rapporte à telle faculté, est sans doute l’un des titres de -Bacon à l’admiration de la postérité; mais ce qui fait sa gloire, c’est -qu’il a eu soin de proclamer qu’il fallait bien se garder de séparer -d’une manière absolue les sciences l’une de l’autre, et que toutes se -réunissaient dans la philosophie générale. Il n’est point l’auteur de -cette méthode anatomique qui considère les forces intellectuelles -chacune à part, et semble méconnaître l’admirable unité de l’être moral. -La sensibilité, l’imagination, la raison, servent l’une à l’autre. -Chacune de ces facultés ne serait qu’une maladie, qu’une faiblesse au -lieu d’une force, si elle n’était pas modifiée ou complétée par la -totalité de notre être. Les sciences de calcul, à une certaine hauteur, -ont besoin d’imagination. L’imagination à son tour doit s’appuyer sur la -connaissance exacte de la nature. La raison semble de toutes les -facultés celle qui se passerait le plus facilement du secours des -autres, et cependant si l’on était entièrement dépourvu d’imagination et -de sensibilité, l’on pourrait à force de sécheresse devenir, pour ainsi -dire, fou de raison, et, ne voyant plus dans la vie que des calculs et -des intérêts matériels, se tromper autant sur les caractères et les -affections des hommes, qu’un être enthousiaste qui se figurerait partout -le désintéressement et l’amour. - -On suit un faux système d’éducation, lorsqu’on veut développer -exclusivement telle ou telle qualité de l’esprit; car se vouer à une -seule faculté, c’est prendre un métier intellectuel. Milton dit avec -raison _qu’une éducation n’est bonne que quand elle rend propre à tous -les emplois de la guerre et de la paix_; tout ce qui fait de l’homme un -homme est le véritable objet de l’enseignement. - -Ne savoir d’une science que ce qui lui est particulier, c’est appliquer -aux études libérales la division du travail de Smith, qui ne convient -qu’aux arts mécaniques. Quand on arrive à cette hauteur où chaque -science touche par quelques points à toutes les autres, c’est alors -qu’on approche de la région des idées universelles; et l’air qui vient -de là vivifie toutes les pensées. - -L’âme est un foyer qui rayonne dans tous les sens; c’est dans ce foyer -que consiste l’existence; toutes les observations et tous les efforts -des philosophes doivent se tourner vers ce moi, centre et mobile de nos -sentiments et de nos idées. Sans doute l’incomplet du langage nous -oblige à nous servir d’expressions erronées; il faut répéter suivant -l’usage, tel individu a de la raison, ou de l’imagination, ou de la -sensibilité, etc.; mais si l’on voulait s’entendre par un mot, on -devrait dire seulement[7]: _il a de l’âme, il a beaucoup d’âme._ C’est -ce souffle divin qui fait tout l’homme. - - [7] M. Ancillon, dont j’aurai l’occasion de parler dans la suite de - cet ouvrage, s’est servi de cette expression dans un livre qu’on ne - saurait se lasser de méditer. - -Aimer en apprend plus sur ce qui tient aux mystères de l’âme que la -métaphysique la plus subtile. On ne s’attache jamais à telle ou telle -qualité de la personne qu’on préfère, et tous les madrigaux disent un -grand mot philosophique, en répétant que c’est pour _je ne sais quoi_ -qu’on aime, car ce je ne sais quoi, c’est l’ensemble et l’harmonie que -nous reconnaissons par l’amour, par l’admiration, par tous les -sentiments qui nous révèlent ce qu’il y a de plus profond et de plus -intime dans le cœur d’un autre. - -L’analyse, ne pouvant examiner qu’en divisant, s’applique, comme le -scalpel, à la nature morte; mais c’est un mauvais instrument pour -apprendre à connaître ce qui est vivant; et si l’on a de la peine à -définir par des paroles la conception animée qui nous représente les -objets tout entiers, c’est précisément parce que cette conception tient -de plus près à l’essence des choses. Diviser pour comprendre est en -philosophie un signe de faiblesse, comme en politique diviser pour -régner. - -Bacon tenait encore beaucoup plus qu’on ne croit à cette philosophie -idéaliste qui, depuis Platon jusqu’à nos jours, a constamment reparu -sous diverses formes; néanmoins le succès de sa méthode analytique dans -les sciences exactes a nécessairement influé sur son système en -métaphysique: l’on a compris d’une manière beaucoup plus absolue qu’il -ne l’avait présentée lui-même, sa doctrine sur les sensations -considérées comme l’origine des idées. Nous pouvons voir clairement -l’influence de cette doctrine par les deux écoles qu’elle a produites, -celle de Hobbes et celle de Locke. Certainement l’une et l’autre -diffèrent beaucoup dans le but; mais leurs principes sont semblables à -plusieurs égards. - -Hobbes prit à la lettre la philosophie qui fait dériver toutes nos idées -des impressions des sens; il n’en craignit point les conséquences, et il -a dit hardiment _que l’âme était soumise à la nécessité, comme la -société au despotisme_; il admet le fatalisme des sensations pour la -pensée, et celui de la force pour les actions. Il anéantit la liberté -morale comme la liberté civile, pensant avec raison qu’elles dépendent -l’une de l’autre. Il fut athée et esclave, et rien n’est plus -conséquent; car, s’il n’y a dans l’homme que l’empreinte des impressions -du dehors, la puissance terrestre est tout, et l’âme en dépend autant -que la destinée. - -Le culte de tous les sentiments élevés et purs est tellement consolidé -en Angleterre par les institutions politiques et religieuses, que les -spéculations de l’esprit tournent autour de ces imposantes colonnes sans -jamais les ébranler. Hobbes eut donc peu de partisans dans son pays; -mais l’influence de Locke fut plus universelle. Comme son caractère -était moral et religieux, il ne se permit aucun des raisonnements -corrupteurs qui dérivaient nécessairement de sa métaphysique; et la -plupart de ses compatriotes, en l’adoptant, ont eu comme lui la noble -inconséquence de séparer les résultats des principes, tandis que Hume et -les philosophes français, après avoir admis le système, l’ont appliqué -d’une manière beaucoup plus logique. - -La métaphysique de Locke n’a eu d’autre effet sur les esprits en -Angleterre, que de ternir un peu leur originalité naturelle; quand même -elle dessécherait la source des grandes pensées philosophiques, elle ne -saurait détruire le sentiment religieux, qui sait si bien y suppléer; -mais cette métaphysique reçue dans le reste de l’Europe, l’Allemagne -exceptée, a été l’une des principales causes de l’immoralité dont on -s’est fait une théorie, pour en mieux assurer la pratique. - -Locke s’est particulièrement attaché à prouver qu’il n’y avait rien -d’inné dans l’âme: il avait raison, puisqu’il mêlait toujours au sens du -mot idée un développement acquis par l’expérience; les idées ainsi -conçues sont le résultat des objets qui les excitent, des comparaisons -qui les rassemblent, et du langage qui en facilite la combinaison. Mais -il n’en est pas de même des sentiments, ni des dispositions, ni des -facultés qui constituent les lois de l’entendement humain, comme -l’attraction et l’impulsion constituent celle de la nature physique. - -Une chose vraiment digne de remarque, ce sont les arguments dont Locke a -été obligé de se servir pour prouver que tout ce qui était dans l’âme -nous venait par les sensations. Si ces arguments conduisaient à la -vérité, sans doute, il faudrait surmonter la répugnance morale qu’ils -inspirent; mais on peut croire en général à cette répugnance, comme à un -signe infaillible de ce que l’on doit éviter. Locke voulait démontrer -que la conscience du bien et du mal n’était pas innée dans l’homme, et -qu’il ne connaissait le juste et l’injuste, comme le rouge et le bleu, -que par l’expérience; il a recherché avec soin, pour parvenir à ce but, -tous les pays où les coutumes et les lois mettaient des crimes en -honneur; ceux où l’on se faisait un devoir de tuer son ennemi, de -mépriser le mariage, de faire mourir son père quand il était vieux. Il -recueille attentivement tout ce que les voyageurs ont raconté des -cruautés passées en usage. Qu’est-ce donc qu’un système qui inspire à un -homme aussi vertueux que Locke de l’avidité pour de tels faits? - -Que ces faits soient tristes ou non, pourra-t-on dire, l’important est -de savoir s’ils sont vrais.--Ils peuvent être vrais, mais que -signifient-ils? Ne savons-nous pas, d’après notre propre expérience, que -les circonstances, c’est-à-dire les objets extérieurs, influent sur -notre manière d’interpréter nos devoirs? Agrandissez ces circonstances, -et vous y trouverez la cause des erreurs des peuples; mais y a-t-il des -peuples ou des hommes qui nient qu’il y ait des devoirs? A-t-on jamais -prétendu qu’aucune signification n’était attachée à l’idée du juste et -de l’injuste? L’explication qu’on en donne peut être diverse, mais la -conviction du principe est partout la même; et c’est dans cette -conviction que consiste l’empreinte primitive qu’on retrouve dans tous -les humains. - -Quand le sauvage tue son père, lorsqu’il est vieux, il croit lui rendre -un service; il ne le fait pas pour son propre intérêt, mais pour celui -de son père: l’action qu’il commet est horrible, et cependant il n’est -pas pour cela dépourvu de conscience; et de ce qu’il manque de lumières, -il ne s’ensuit pas qu’il manque de vertus. Les sensations, c’est-à-dire -les objets extérieurs dont il est environné l’aveuglent; le sentiment -intime qui constitue la haine du vice et le respect pour la vertu -n’existent pas moins en lui, quoique l’expérience l’ait trompé sur la -manière dont ce sentiment doit se manifester dans la vie. Préférer les -autres à soi quand la vertu le commande, c’est précisément ce qui fait -l’essence du beau moral, et cet admirable instinct de l’âme, adversaire -de l’instinct physique, est inhérent à notre nature; s’il pouvait être -acquis, il pourrait aussi se perdre; mais il est immuable, parce qu’il -est inné. Il est possible de faire le mal en croyant faire le bien, il -est possible de se rendre coupable en le sachant et le voulant; mais il -ne l’est pas d’admettre comme vérité une chose contradictoire, la -justice de l’injustice. - -L’indifférence au bien et au mal est le résultat ordinaire d’une -civilisation, pour ainsi dire, pétrifiée, et cette indifférence est un -beaucoup plus grand argument contre la conscience innée que les -grossières erreurs des sauvages; mais les hommes les plus sceptiques, -s’ils sont opprimés sous quelques rapports, en appellent à la justice, -comme s’ils y avaient cru toute leur vie; et lorsqu’ils sont saisis par -une affection vive et qu’on la tyrannise, ils invoquent le sentiment de -l’équité avec autant de force que les moralistes les plus austères. Dès -qu’une flamme quelconque, celle de l’indignation ou celle de l’amour, -s’empare de notre âme, elle fait reparaître en nous les caractères -sacrés des lois éternelles. - -Si le hasard de la naissance et de l’éducation décidait de la moralité -d’un homme, comment pourrait-on l’accuser de ses actions? Si tout ce qui -compose notre volonté nous vient des objets extérieurs, chacun peut en -appeler à des relations particulières pour motiver toute sa conduite; et -souvent ces relations diffèrent autant entre les habitants d’un même -pays qu’entre un Asiatique et un Européen. Si donc la circonstance -devait être la divinité des mortels, il serait simple que chaque homme -eût une morale qui lui fût propre, ou plutôt une absence de morale à son -usage; et pour interdire le mal que les sensations pourraient -conseiller, il n’y aurait de bonne raison à opposer que la force -publique qui le punirait; or, si la force publique commandait -l’injustice, la question se trouverait résolue: toutes les sensations -feraient naître toutes les idées, qui conduiraient à la plus complète -dépravation. - -Les preuves de la spiritualité de l’âme ne peuvent se trouver dans -l’empire des sens, le monde visible est abandonné à cet empire; mais le -monde invisible ne saurait y être soumis; et si l’on n’admet pas des -idées spontanées, si la pensée et le sentiment dépendent en entier des -sensations, comment l’âme, dans une telle servitude, serait-elle -immatérielle? Et si, comme personne ne le nie, la plupart des faits -transmis par les sens sont sujets à l’erreur, qu’est-ce qu’un être moral -qui n’agit que lorsqu’il est excité par des objets extérieurs, et par -des objets même dont les apparences sont souvent fausses? - -Un philosophe français a dit, en se servant de l’expression la plus -rebutante, _que la pensée n’était autre chose qu’un produit matériel du -cerveau_. Cette déplorable définition est le résultat le plus naturel de -la métaphysique qui attribue à nos sensations l’origine de toutes nos -idées. On a raison, si c’est ainsi, de se moquer de ce qui est -intellectuel, et de trouver incompréhensible tout ce qui n’est pas -palpable. Si notre âme n’est qu’une matière subtile mise en mouvement -par d’autres éléments plus ou moins grossiers, auprès desquels même elle -a le désavantage d’être passive: si nos impressions et nos souvenirs ne -sont que les vibrations prolongées d’un instrument dont le hasard a -joué, il n’y a que des fibres dans notre cerveau, que des forces -physiques dans le monde, et tout peut s’expliquer d’après les lois qui -les régissent. Il reste bien encore quelques petites difficultés sur -l’origine des choses et le but de notre existence, mais on a bien -simplifié la question, et la raison conseille de supprimer en nous-mêmes -tous les désirs et toutes les espérances que le génie, l’amour et la -religion font concevoir; car l’homme ne serait alors qu’une mécanique de -plus, dans le grand mécanisme de l’univers: ses facultés ne seraient que -des rouages, sa morale un calcul, et son culte le succès. - -Locke, croyant du fond de son âme à l’existence de Dieu, établit sa -conviction, sans s’en apercevoir, sur des raisonnements qui sortent tous -de la sphère de l’expérience: il affirme qu’il y a un principe éternel, -une cause primitive de toutes les autres causes; il entre ainsi dans la -sphère de l’infini, et l’infini est par delà toute expérience: mais -Locke avait en même temps une telle peur que l’idée de Dieu ne pût -passer pour innée dans l’homme; il lui paraissait si absurde que le -Créateur eût daigné, comme un grand peintre, graver son nom sur le -tableau de notre âme, qu’il s’est attaché à découvrir dans tous les -récits des voyageurs quelques peuples qui n’eussent aucune croyance -religieuse. On peut, je crois, l’affirmer hardiment, ces peuples -n’existent pas. Le mouvement qui nous élève jusqu’à l’intelligence -suprême se retrouve dans le génie de Newton comme dans l’âme du pauvre -sauvage dévot envers la pierre sur laquelle il s’est reposé. Nul homme -ne s’en est tenu au monde extérieur, tel qu’il est, et tous se sont -senti au fond du cœur, dans une époque quelconque de leur vie, un -indéfinissable attrait pour quelque chose de surnaturel; mais comment se -peut-il qu’un être aussi religieux que Locke, s’attache à changer les -caractères primitifs de la foi en une connaissance accidentelle que le -sort peut nous ravir ou nous accorder? Je le répète, la tendance d’une -doctrine quelconque doit toujours être comptée pour beaucoup dans le -jugement que nous portons sur la vérité de cette doctrine; car, en -théorie, le bon et le vrai sont inséparables. - -Tout ce qui est invisible parle à l’homme de commencement et de fin, de -décadence et de destruction. Une étincelle divine est seule en nous -l’indice de l’immortalité. De quelle sensation vient-elle? Toutes les -sensations la combattent, et cependant elle triomphe de toutes. Quoi! -dira-t-on, les causes finales, les merveilles de l’univers, la splendeur -des cieux qui frappent nos regards, ne nous attestent-elles pas la -magnificence et la bonté du Créateur? Le livre de la nature est -contradictoire, l’on y voit les emblèmes du bien et du mal presque en -égale proportion; et il en est ainsi pour que l’homme puisse exercer sa -liberté entre des probabilités opposées, entre des craintes et des -espérances à peu près de même force. Le ciel étoilé nous apparaît comme -les parvis de la Divinité; mais tous les maux et tous les vices des -hommes obscurcissent ces feux célestes. Une seule voix sans parole, mais -non pas sans harmonie, sans force, mais irrésistible, proclame un Dieu -au fond de notre cœur: tout ce qui est vraiment beau dans l’homme naît -de ce qu’il éprouve intérieurement et spontanément: toute action -héroïque est inspirée par la liberté morale; l’acte de se dévouer à la -volonté divine, cet acte que toutes les sensations combattent et que -l’enthousiasme seul inspire, est si noble et si pur, que les anges -eux-mêmes, vertueux par nature et sans obstacle, pourraient l’envier à -l’homme. - -La métaphysique qui déplace le centre de la vie, en supposant que son -impulsion vient du dehors, dépouille l’homme de sa liberté, et se -détruit elle-même; car il n’y a plus de nature spirituelle, dès qu’on -l’unit tellement à la nature physique, que ce n’est plus que par respect -humain qu’on les distingue encore: cette métaphysique n’est conséquente -que lorsqu’on en fait dériver, comme en France, le matérialisme fondé -sur les sensations, et la morale fondée sur l’intérêt. La théorie -abstraite de ce système est née en Angleterre; mais aucune de ses -conséquences n’y a été admise. En France, on n’a pas eu l’honneur de la -découverte, mais bien celui de l’application. En Allemagne, depuis -Leibnitz, on a combattu le système et les conséquences: et certes il est -digne des hommes éclairés et religieux de tous les pays, d’examiner si -des principes dont les résultats sont si funestes doivent être -considérés comme des vérités incontestables. - -Shaftsbury, Hutcheson, Smith, Reid, Dugald Stuart, etc., ont étudié les -opérations de notre entendement avec une rare sagacité; les ouvrages de -Dugald Stuart en particulier contiennent une théorie si parfaite des -facultés intellectuelles, qu’on peut la considérer, pour ainsi dire, -comme l’histoire naturelle de l’être moral. Chaque individu doit y -reconnaître une portion quelconque de lui-même. Quelque opinion qu’on -ait adoptée sur l’origine des idées, l’on ne saurait nier l’utilité d’un -travail qui a pour but d’examiner leur marche et leur direction; mais ce -n’est point assez d’observer le développement de nos facultés, il faut -remonter à leur source, afin de se rendre compte de la nature et de -l’indépendance de la volonté dans l’homme. - -On ne saurait considérer comme une question oiseuse celle qui s’attache -à connaître si l’âme a la faculté de sentir et de penser par elle-même. -C’est la question d’Hamlet, _être ou n’être pas_. - - - - -CHAPITRE III - -De la Philosophie française. - - -Descartes a été pendant longtemps le chef de la philosophie française; -et si sa physique n’avait pas été reconnue pour mauvaise, peut-être sa -métaphysique aurait-elle conservé un ascendant plus durable. Bossuet, -Fénelon, Pascal, tous les grands hommes du siècle de Louis XIV, avaient -adopté l’idéalisme de Descartes: et ce système s’accordait beaucoup -mieux avec le catholicisme que la philosophie purement expérimentale; -car il paraît singulièrement difficile de réunir la foi aux dogmes les -plus mystiques avec l’empire souverain des sensations sur l’âme. - -Parmi les métaphysiciens français qui ont professé la doctrine de Locke, -il faut compter au premier rang Condillac, que son état de prêtre -obligeait à des ménagements envers la religion, et Bonnet qui, -naturellement religieux, vivait à Genève, dans un pays où les lumières -et la piété sont inséparables. Ces deux philosophes, Bonnet surtout, ont -établi des exceptions en faveur de la révélation; mais il me semble -qu’une des causes de l’affaiblissement du respect pour la religion, -c’est de l’avoir mise à part de toutes les sciences, comme si la -philosophie, le raisonnement, enfin tout ce qui est estimé dans les -affaires terrestres, ne pouvait s’appliquer à la religion: une -vénération dérisoire l’écarte de tous les intérêts de la vie; c’est pour -ainsi dire la reconduire hors du cercle de l’esprit humain à force de -révérences. Dans tous les pays où règne une croyance religieuse, elle -est le centre des idées, et la philosophie consiste à trouver -l’interprétation raisonnée des vérités divines. - -Lorsque Descartes écrivit, la philosophie de Bacon n’avait pas encore -pénétré en France, et l’on était encore au même point d’ignorance et de -superstition scolastique qu’à l’époque où le grand penseur de -l’Angleterre publia ses ouvrages. Il y a deux manières de redresser les -préjugés des hommes; le recours à l’expérience, et l’appel à la -réflexion. Bacon prit le premier moyen, Descartes le second; l’un rendit -d’immenses services aux sciences; l’autre à la pensée, qui est la source -de toutes les sciences. - -Bacon était un homme d’un beaucoup plus grand génie et d’une instruction -plus vaste encore que Descartes; il a su fonder sa philosophie dans le -monde matériel; celle de Descartes fut décréditée par les savants, qui -attaquèrent avec succès ses opinions sur le système du monde; il pouvait -raisonner juste dans l’examen de l’âme, et se tromper par rapport aux -lois physiques de l’univers; mais les jugements des hommes étant presque -tous fondés sur une aveugle et rapide confiance dans les analogies, l’on -a cru que celui qui observait si mal au dehors ne s’entendait pas mieux -à ce qui se passe en dedans de nous-mêmes. Descartes a, dans sa manière -d’écrire, une simplicité pleine de bonhomie qui inspire de la confiance, -et la force de son génie ne saurait être contestée. Néanmoins, quand on -le compare soit aux philosophes allemands, soit à Platon, on ne peut -trouver dans ses ouvrages ni la théorie de l’idéalisme dans toute son -abstraction, ni l’imagination poétique qui en fait la beauté. Un rayon -lumineux cependant avait traversé l’esprit de Descartes, et c’est à lui -qu’appartient la gloire d’avoir dirigé la philosophie moderne de son -temps vers le développement intérieur de l’âme. Il produisit une grande -sensation en appelant toutes les vérités reçues à l’examen de la -réflexion; on admira ces axiomes: _Je pense, donc j’existe, donc j’ai un -Créateur, source parfaite de mes incomplètes facultés; tout peut se -révoquer en doute au dehors de nous, le vrai n’est que dans notre âme, -et c’est elle qui en est le juge suprême._ - -Le doute universel est l’_a b c_ de la philosophie; chaque homme -recommence à raisonner avec ses propres lumières, quand il veut remonter -aux principes des choses; mais l’autorité d’Aristote avait tellement -introduit les formes dogmatiques en Europe, qu’on fut étonné de la -hardiesse de Descartes, qui soumettait toutes les opinions au jugement -naturel. - -Les écrivains de Port-Royal furent formés à son école; aussi les -Français ont-ils eu, dans le dix-septième siècle, des penseurs plus -sévères que dans le dix-huitième. A côté de la grâce et du charme de -l’esprit, une certaine gravité dans le caractère annonçait l’influence -que devait exercer une philosophie qui attribuait toutes nos idées à la -puissance de la réflexion. - -Malebranche, le premier disciple de Descartes, est un homme doué du -génie de l’âme à un éminent degré: l’on s’est plu à le considérer, dans -le dix-huitième siècle, comme un rêveur, et l’on est perdu en France -quand on a la réputation de rêveur; car elle emporte avec elle l’idée -qu’on n’est utile à rien, ce qui déplaît singulièrement à tout ce qu’on -appelle les gens raisonnables; mais ce mot d’utilité est-il assez noble -pour s’appliquer aux besoins de l’âme? - -Les écrivains français du dix-huitième siècle s’entendaient mieux à la -liberté politique; ceux du dix-septième à la liberté morale. Les -philosophes du dix-huitième étaient des combattants; ceux du -dix-septième des solitaires. Sous un gouvernement absolu, tel que celui -de Louis XIV, l’indépendance ne trouve d’asile que dans la méditation; -sous les règnes anarchiques du dernier siècle, les hommes de lettres -étaient animés par le désir de conquérir le gouvernement de leur pays -aux principes et aux idées libérales dont l’Angleterre donnait un si bel -exemple. Les écrivains qui n’ont pas dépassé ce but sont très dignes de -l’estime de leurs concitoyens; mais il n’en est pas moins vrai que les -ouvrages composés dans le dix-septième siècle sont plus philosophiques, -à beaucoup d’égards, que ceux qui ont été publiés depuis; car la -philosophie consiste surtout dans l’étude et la connaissance de notre -être intellectuel. - -Les philosophes du dix-huitième siècle se sont plus occupés de la -politique sociale que de la nature primitive de l’homme; les philosophes -du dix-septième, par cela seul qu’ils étaient religieux, en savaient -plus sur le fond du cœur. Les philosophes, pendant le déclin de la -monarchie française, ont excité la pensée au dehors, accoutumés qu’ils -étaient à s’en servir comme d’une arme; les philosophes, sous l’empire -de Louis XIV, se sont attachés davantage à la métaphysique idéaliste, -parce que le recueillement leur était plus habituel et plus nécessaire. -Il faudrait, pour que le génie français atteignît au plus haut degré de -perfection, apprendre des écrivains du dix-huitième siècle à tirer parti -de ses facultés, et des écrivains du dix-septième à en connaître la -source. - -Descartes, Pascal et Malebranche ont beaucoup plus de rapport avec les -philosophes allemands que les écrivains du dix-huitième siècle; mais -Malebranche et les Allemands diffèrent en ceci, que l’un donne comme -article de foi ce que les autres réduisent en théorie scientifique; l’un -cherche à revêtir de formes dogmatiques ce que l’imagination lui -inspire, parce qu’il a peur d’être accusé d’exaltation; tandis que les -autres, écrivant à la fin d’un siècle où l’on a tout analysé, se savent -enthousiastes, et s’attachent seulement à prouver que l’enthousiasme est -d’accord avec la raison. - -Si les Français avaient suivi la direction métaphysique de leurs grands -hommes du dix-septième siècle, ils auraient aujourd’hui les mêmes -opinions que les Allemands; car Leibnitz est, dans la route -philosophique, le successeur naturel de Descartes et de Malebranche, et -Kant le successeur naturel de Leibnitz. - -L’Angleterre influa beaucoup sur les écrivains du dix-huitième siècle: -l’admiration qu’ils ressentaient pour ce pays leur inspira le désir -d’introduire en France sa philosophie et sa liberté. La philosophie des -Anglais n’était sans danger qu’avec leurs sentiments religieux, et leur -liberté, qu’avec leur obéissance aux lois. Au sein d’une nation où -Newton et Clarke ne prononçaient jamais le nom de Dieu sans s’incliner, -les systèmes métaphysiques, fussent-ils erronés, ne pouvaient être -funestes. Ce qui manque en France, en tout genre, c’est le sentiment et -l’habitude du respect, et l’on y passe bien vite de l’examen qui peut -éclairer à l’ironie qui réduit tout en poussière. - -Il me semble qu’on pourrait marquer dans le dix-huitième siècle, en -France, deux époques parfaitement distinctes, celle dans laquelle -l’influence de l’Angleterre s’est fait sentir, et celle où les esprits -se sont précipités dans la destruction: alors les lumières se sont -changées en incendie, et la philosophie, magicienne irritée, a consumé -le palais où elle avait étalé ses prodiges. - -En politique, Montesquieu appartient à la première époque, Raynal à la -seconde; en religion, les écrits de Voltaire, qui avaient la tolérance -pour but, sont inspirés par l’esprit de la première moitié du siècle; -mais sa misérable et vaniteuse irréligion a flétri la seconde. Enfin, en -métaphysique, Condillac et Helvétius, quoiqu’ils fussent contemporains, -portent aussi l’un et l’autre l’empreinte de ces deux époques si -différentes; car, bien que le système entier de la philosophie des -sensations soit mauvais dans son principe, cependant les conséquences -qu’Helvétius en a tirées ne doivent pas être imputées à Condillac; il -était bien loin d’y donner son assentiment. - -Condillac a rendu la métaphysique expérimentale plus claire et plus -frappante qu’elle ne l’est dans Locke; il l’a mise véritablement à la -portée de tout le monde; il dit avec Locke que l’âme ne peut avoir -aucune idée qui ne lui vienne par les sensations; il attribue à nos -besoins l’origine des connaissances et du langage; aux mots, celle de la -réflexion; et, nous faisant ainsi recevoir le développement entier de -notre être moral par les objets extérieurs, il explique la nature -humaine, comme une science positive, d’une manière nette, rapide, et, -sous quelques rapports, incontestable; car, si l’on ne sentait en soi ni -des croyances natives du cœur, ni une conscience indépendante de -l’expérience, ni un esprit créateur, dans toute la force de ce terme, on -pourrait assez se contenter de cette définition mécanique de l’âme -humaine. Il est naturel d’être séduit par la solution facile du plus -grand des problèmes; mais cette apparente simplicité n’existe que dans -la méthode; l’objet auquel on prétend l’appliquer n’en reste pas moins -d’une immensité inconnue, et l’énigme de nous-mêmes dévore, comme le -sphinx, les milliers de systèmes qui prétendent à la gloire d’en avoir -deviné le mot. - -L’ouvrage de Condillac ne devrait être considéré que comme un livre de -plus sur un sujet inépuisable, si l’influence de ce livre n’avait pas -été funeste. Helvétius, qui tire de la philosophie des sensations toutes -les conséquences directes qu’elle peut permettre, affirme que si l’homme -avait les mains faites comme le pied d’un cheval, il n’aurait que -l’intelligence d’un cheval. Certes, s’il en était ainsi, il serait bien -injuste de nous attribuer le tort ou le mérite de nos actions; car la -différence qui peut exister entre les diverses organisations des -individus, autoriserait et motiverait bien celle qui se trouve entre -leurs caractères. - -Aux opinions d’Helvétius succédèrent celles du _Système de la Nature_, -qui tendaient à l’anéantissement de la Divinité dans l’univers, et du -libre arbitre dans l’homme. Locke, Condillac, Helvétius, et le -malheureux auteur du _Système de la Nature_, ont marché progressivement -dans la même route; les premiers pas étaient innocents: ni Locke, ni -Condillac n’ont connu les dangers des principes de leur philosophie; -mais bientôt ce grain noir, qui se remarquait à peine sur l’horizon -intellectuel, s’est étendu jusqu’au point de replonger l’univers et -l’homme dans les ténèbres. - -Les objets extérieurs étaient, disait-on, le mobile de toutes nos -impressions; rien ne semblait donc plus doux que de se livrer au monde -physique, et de s’inviter comme convive à la fête de la nature; mais par -degrés la source intérieure s’est tarie, et jusqu’à l’imagination qu’il -faut pour le luxe et pour les plaisirs, va se flétrissant à tel point, -qu’on n’aura bientôt plus même assez d’âme pour goûter un bonheur -quelconque, si matériel qu’il soit. - -L’immortalité de l’âme et le sentiment du devoir sont des suppositions -tout à fait gratuites, dans le système qui fonde toutes nos idées sur -nos sensations: car nulle sensation ne nous révèle l’immortalité dans la -mort. Si les objets extérieurs ont seuls formé notre conscience, depuis -la nourrice qui nous reçoit dans ses bras jusqu’au dernier acte d’une -vieillesse avancée, toutes les impressions s’enchaînent tellement l’une -à l’autre, qu’on ne peut en accuser avec équité la prétendue volonté, -qui n’est qu’une fatalité de plus. - -Je tâcherai de montrer, dans la seconde partie de cette section, que la -morale fondée sur l’intérêt, si fortement prêchée par les écrivains -français du dernier siècle, est dans une connexion intime avec la -métaphysique qui attribue toutes nos idées à nos sensations, et que les -conséquences de l’une sont aussi mauvaises dans la pratique que celles -de l’autre dans la théorie. Ceux qui ont pu lire les ouvrages licencieux -qui ont été publiés en France vers la fin du dix-huitième siècle, -attesteront que quand les auteurs de ces coupables écrits veulent -s’appuyer d’une espèce de raisonnement, ils en appellent tous à -l’influence du physique sur le moral; ils rapportent aux sensations -toutes les opinions les plus condamnables; ils développent enfin, sous -toutes les formes, la doctrine qui détruit le libre arbitre et la -conscience. - -On ne saurait nier, dira-t-on peut-être, que cette doctrine ne soit -avilissante; mais néanmoins, si elle est vraie, faut-il la repousser et -s’aveugler à dessein? Certes, ils auraient fait une déplorable -découverte, ceux qui auraient détrôné notre âme, condamné l’esprit à -s’immoler lui-même, en employant ses facultés à démontrer que les lois -communes à tout ce qui est physique lui conviennent; mais, grâce à Dieu, -et cette expression est ici bien placée, grâce à Dieu, dis-je, ce -système est tout à fait faux dans son principe, et le parti qu’en ont -tiré ceux qui soutenaient la cause de l’immoralité, est une preuve de -plus des erreurs qu’il renferme. - -Si la plupart des hommes corrompus se sont appuyés sur la philosophie -matérialiste, lorsqu’ils ont voulu s’avilir méthodiquement et mettre -leurs actions en théorie, c’est qu’ils croyaient, en soumettant l’âme -aux sensations, se délivrer ainsi de la responsabilité de leur conduite. -Un être vertueux, convaincu de ce système, en serait profondément -affligé, car il craindrait sans cesse que l’influence toute-puissante -des objets extérieurs n’altérât la pureté de son âme et la force de ses -résolutions. Mais quand on voit des hommes se réjouir, en proclamant -qu’ils sont en tout l’œuvre des circonstances, et que ces circonstances -sont combinées par le hasard, on frémit au fond du cœur de leur -satisfaction perverse. - -Lorsque les sauvages mettent le feu à des cabanes, l’on dit qu’ils se -chauffent avec plaisir à l’incendie qu’ils ont allumé; ils exercent -alors du moins une sorte de supériorité sur le désordre dont ils sont -coupables; ils font servir la destruction à leur usage: mais quand -l’homme se plaît à dégrader la nature humaine, qui donc en profitera? - - - - -CHAPITRE IV - -Du persiflage introduit par un certain genre de Philosophie. - - -Le système philosophique adopté dans un pays exerce une grande influence -sur la tendance des esprits; c’est le moule universel dans lequel se -jettent toutes les pensées; ceux même qui n’ont point étudié ce système -se conforment sans le savoir à la disposition générale qu’il inspire. On -a vu naître et s’accroître depuis près de cent ans, en Europe, une sorte -de scepticisme moqueur, dont la base est la philosophie qui attribue -toutes nos idées à nos sensations. Le premier principe de cette -philosophie est de ne croire que ce qui peut être prouvé comme un fait -ou comme un calcul; à ce principe se joignent le dédain pour les -sentiments qu’on appelle exaltés, et l’attachement aux jouissances -matérielles. Ces trois points de la doctrine renferment tous les genres -d’ironie dont la religion, la sensibilité et la morale peuvent être -l’objet. - -Bayle, dont le savant dictionnaire n’est guère lu par les gens du monde, -est pourtant l’arsenal où l’on a puisé toutes les plaisanteries du -scepticisme; Voltaire les a rendues piquantes par son esprit et par sa -grâce; mais le fond de tout cela est toujours qu’on doit mettre au -nombre des rêveries tout ce qui n’est pas aussi évident qu’une -expérience physique. Il est adroit de faire passer l’incapacité -d’attention pour une raison suprême qui repousse tout ce qui est obscur -et douteux; en conséquence on tourne en ridicule les plus grandes -pensées, s’il faut réfléchir pour les comprendre, ou s’interroger au -fond du cœur pour les sentir. On parle encore avec respect de Pascal, de -Bossuet, de J.-J. Rousseau, etc., parce que l’autorité les a consacrés, -et que l’autorité en tout genre est une chose très claire. Mais un grand -nombre de lecteurs étant convaincus que l’ignorance et la paresse sont -les attributs d’un gentilhomme, en fait d’esprit, croient au-dessous -d’eux de se donner de la peine, et veulent lire, comme un article de -gazette, les écrits qui ont pour objet l’homme et la nature. - -Enfin, si par hasard de tels écrits étaient composés par un Allemand -dont le nom ne fût pas français, et qu’on eût autant de peine à -prononcer ce nom que celui du baron, dans Candide, quelle foule de -plaisanteries n’en tirerait-on pas? et ces plaisanteries veulent toutes -dire:--«J’ai de la grâce et de la légèreté, tandis que vous, qui avez le -malheur de penser à quelque chose, et de tenir à quelques sentiments, -vous ne vous jouez pas de tout avec la même élégance et la même -facilité». - -La philosophie des sensations est une des principales causes de cette -frivolité. Depuis qu’on a considéré l’âme comme passive, un grand nombre -de travaux philosophiques ont été dédaignés. Le jour où l’on a dit qu’il -n’existait pas de mystères dans ce monde, ou du moins qu’il ne fallait -pas s’en occuper, que toutes les idées venaient par les yeux et par les -oreilles, et qu’il n’y avait de vrai que le palpable, les individus qui -jouissent en parfaite santé de tous leurs sens se sont crus les -véritables philosophes. On entend sans cesse dire à ceux qui ont assez -d’idées pour gagner de l’argent quand ils sont pauvres, et pour le -dépenser quand ils sont riches, qu’ils ont la seule philosophie -raisonnable, et qu’il n’y a que des rêveurs qui puissent songer à autre -chose. En effet, les sensations n’apprennent guère que cette -philosophie, et si l’on ne peut rien savoir que par elles, il faut -appeler du nom de folie tout ce qui n’est pas soumis à l’évidence -matérielle. - -Si l’on admettait au contraire que l’âme agit par elle-même, qu’il faut -puiser en soi pour y trouver la vérité, et que cette vérité ne peut être -saisie qu’à l’aide d’une méditation profonde, puisqu’elle n’est pas dans -le cercle des expériences terrestres, la direction entière des esprits -serait changée; on ne rejetterait pas avec dédain les plus hautes -pensées, parce qu’elles exigent une attention réfléchie; mais ce qu’on -trouverait insupportable, c’est le superficiel et le commun, car le vide -est à la longue singulièrement lourd. - -Voltaire sentait si bien l’influence que les systèmes métaphysiques -exercent sur la tendance générale des esprits, que c’est pour combattre -Leibnitz qu’il a composé _Candide_. Il prit une humeur singulière contre -les causes finales, l’optimisme, le libre arbitre, enfin contre toutes -les opinions philosophiques qui relèvent la dignité de l’homme, et il -fit _Candide_, cet ouvrage d’une gaîté infernale; car il semble écrit -par un être d’une autre nature que nous, indifférent à notre sort, -content de nos souffrances, et riant comme un démon, ou comme un singe, -des misères de cette espèce humaine avec laquelle il n’a rien de commun. -Le plus grand poète du siècle, l’auteur d’_Alzire_, de _Tancrède_, de -_Mérope_, de _Zaïre_ et de _Brutus_, méconnut dans cet écrit toutes les -grandeurs morales qu’il avait si dignement célébrées. - -Quand Voltaire, comme auteur tragique, sentait et pensait dans le rôle -d’un autre, il était admirable; mais quand il reste dans le sien propre, -il est persifleur et cynique. La même mobilité qui lui faisait prendre -le caractère des personnages qu’il voulait peindre, ne lui a que trop -bien inspiré le langage qui, dans de certains moments, convenait à celui -de Voltaire. - -_Candide_ met en action cette philosophie moqueuse si indulgente en -apparence, si féroce en réalité; il présente la nature humaine sous le -plus déplorable aspect, et nous offre pour toute consolation le rire -sardonique qui nous affranchit de la pitié envers les autres, en nous y -faisant renoncer pour nous-mêmes. - -C’est en conséquence de ce système, que Voltaire a pour but, dans son -histoire universelle, d’attribuer les actions vertueuses, comme les -grands crimes, à des événements fortuits qui ôtent aux unes tout leur -mérite et tout leur tort aux autres. En effet, s’il n’y a rien dans -l’âme que ce que les sensations y ont mis, l’on ne doit plus reconnaître -que deux choses réelles et durables sur la terre, la force et le -bien-être, la tactique et la gastronomie; mais si l’on fait grâce encore -à l’esprit, tel que la philosophie moderne l’a formé, il sera bientôt -réduit à désirer qu’un peu de nature exaltée reparaisse, pour avoir au -moins contre quoi s’exercer. - -Les stoïciens ont souvent répété qu’il fallait braver tous les coups du -sort, et ne s’occuper que de ce qui dépend de notre âme, nos sentiments -et nos pensées. La philosophie des sensations aurait un résultat tout à -fait inverse; ce sont nos sentiments et nos pensées dont elle nous -débarrasserait, pour tourner tous nos efforts vers le bien-être -matériel; elle nous dirait: «Attachez-vous au moment présent, considérez -comme des chimères tout ce qui sort du cercle des plaisirs ou des -affaires de ce monde, et passez cette courte vie le mieux que vous -pourrez, en soignant votre santé, qui est la base du bonheur». On a -connu de tout temps ces maximes; mais on les croyait réservées aux -valets dans les comédies, et de nos jours on a fait la doctrine de la -raison, fondée sur la nécessité, doctrine bien différente de la -résignation religieuse, car l’une est aussi vulgaire que l’autre est -noble et relevée. - -Ce qui est singulier, c’est d’avoir su tirer d’une philosophie aussi -commune la théorie de l’élégance; notre pauvre nature est souvent -égoïste et vulgaire, il faut s’en affliger; mais c’est s’en vanter qui -est nouveau. L’indifférence et le dédain pour les choses exaltées sont -devenues le type de la grâce, et les plaisanteries ont été dirigées -contre l’intérêt vif qu’on peut mettre à tout ce qui n’a pas dans ce -monde un résultat positif. - -Le principe raisonné de la frivolité du cœur et de l’esprit, c’est la -métaphysique qui rapporte toutes nos idées à nos sensations; car il ne -nous vient rien que de superficiel par le dehors, et la vie sérieuse est -au fond de l’âme. Si la fatalité matérialiste, admise comme théorie de -l’esprit humain, conduisait au dégoût de tout ce qui est extérieur, -comme à l’incrédulité sur tout ce qui est intime, il y aurait encore -dans ces systèmes une certaine noblesse inactive, une indolence -orientale qui pourrait avoir quelque grandeur; et des philosophes grecs -ont trouvé le moyen de mettre presque de la dignité dans l’apathie; mais -l’empire des sensations, en affaiblissant par degrés le sentiment, a -laissé subsister l’activité de l’intérêt personnel, et ce ressort des -actions a été d’autant plus puissant, qu’on avait brisé tous les autres. - -A l’incrédulité de l’esprit, à l’égoïsme du cœur, il faut encore ajouter -la doctrine sur la conscience qu’Helvétius a développée, lorsqu’il a dit -que les actions vertueuses en elles-mêmes avaient pour but d’obtenir les -jouissances physiques qu’on peut goûter ici-bas; il en est résulté qu’on -a considéré comme une espèce de duperie les sacrifices qu’on pourrait -faire au culte idéal de quelque opinion ou de quelque sentiment que ce -soit; et comme rien ne paraît plus redoutable aux hommes que de passer -pour dupes, ils se sont hâtés de jeter du ridicule sur tous les -enthousiasmes qui tournaient mal; car ceux qui étaient récompensés par -les succès échappaient à la moquerie: le bonheur a toujours raison -auprès des matérialistes. - -L’incrédulité dogmatique, c’est-à-dire celle qui révoque en doute tout -ce qui n’est pas prouvé par les sensations, est la source de la grande -ironie de l’homme envers lui-même: toute la dégradation morale vient de -là. Cette philosophie doit sans doute être considérée autant comme -l’effet que comme la cause de la disposition actuelle des esprits; -néanmoins, il est un mal dont elle est le premier auteur, elle a donné à -l’insouciance de la légèreté l’apparence d’un raisonnement réfléchi; -elle fournit des arguments spécieux à l’égoïsme, et fait considérer les -sentiments les plus nobles comme une maladie accidentelle dont les -circonstances extérieures seules sont la cause. - -Il importe donc d’examiner si la nation qui s’est constamment défendue -de la métaphysique dont on a tiré de telles conséquences, n’avait pas -raison en principe, et plus encore dans l’application qu’elle a faite de -ce principe au développement des facultés et à la conduite morale de -l’homme. - - - - -CHAPITRE V - -Observations générales sur la Philosophie allemande. - - -La philosophie spéculative a toujours trouvé beaucoup de partisans parmi -les nations germaniques, et la philosophie expérimentale parmi les -nations latines. Les Romains, très habiles dans les affaires de la vie, -n’étaient point métaphysiciens; ils n’ont rien su à cet égard que par -leurs rapports avec la Grèce, et les nations civilisées par eux ont -hérité, pour la plupart, de leurs connaissances dans la politique, et de -leur indifférence pour les études qui ne pouvaient s’appliquer aux -affaires de ce monde. Cette disposition se montre en France dans sa plus -grande force; les Italiens et les Espagnols y ont aussi participé: mais -l’imagination du Midi a quelquefois dévié de la raison pratique, pour -s’occuper des théories purement abstraites. - -La grandeur d’âme des Romains donnait à leur patriotisme et à leur -morale un caractère sublime; mais c’est aux institutions républicaines -qu’il faut l’attribuer. Quand la liberté n’a plus existé à Rome, on y a -vu régner presque sans partage un luxe égoïste et sensuel, une politique -adroite qui devait porter tous les esprits vers l’observation et -l’expérience. Les Romains ne gardèrent de l’étude qu’ils avaient faite -de la littérature et de la philosophie des Grecs que le goût des arts, -et ce goût même dégénéra bientôt en jouissances grossières. - -L’influence de Rome ne s’exerça pas sur les peuples septentrionaux. Ils -ont été civilisés presque en entier par le christianisme, et leur -antique religion, qui contenait en elle les principes de la chevalerie, -ne ressemblait en rien au paganisme du Midi. Il y avait un esprit de -dévouement héroïque et généreux, un enthousiasme pour les femmes qui -faisait de l’amour un noble culte; enfin la rigueur du climat empêchant -l’homme de se plonger dans les délices de la nature, il en goûtait -d’autant mieux les plaisirs de l’âme. - -On pourrait m’objecter que les Grecs avaient la même religion et le même -climat que les Romains, et qu’ils se sont pourtant livrés plus qu’aucun -autre peuple à la philosophie spéculative; mais ne peut-on pas attribuer -aux Indiens quelques-uns des systèmes intellectuels développés chez les -Grecs? La philosophie idéaliste de Pythagore et de Platon ne s’accorde -guère avec le paganisme tel que nous le connaissons; aussi les -traditions historiques portent-elles à croire que c’est à travers -l’Égypte que les peuples du midi de l’Europe ont reçu l’influence de -l’Orient. La philosophie d’Épicure est la seule vraiment originaire de -la Grèce. - -Quoi qu’il en soit de ces conjectures, il est certain que la -spiritualité de l’âme et toutes les pensées qui en dérivent ont été -facilement naturalisées chez les nations du Nord, et que parmi ces -nations les Allemands se sont toujours montrés plus enclins qu’aucun -autre peuple à la philosophie contemplative. Leur Bacon et leur -Descartes, c’est Leibnitz. On trouve dans ce beau génie toutes les -qualités dont les philosophes allemands en général se font gloire -d’approcher: érudition immense, bonne foi parfaite, enthousiasme caché -sous des formes sévères. Il avait profondément étudié la théologie, la -jurisprudence, l’histoire, les langues, les mathématiques, la physique, -la chimie; car il était convaincu que l’universalité des connaissances -est nécessaire pour être supérieur dans une partie quelconque: enfin -tout manifestait en lui ces vertus qui tiennent à la hauteur de la -pensée, et qui méritent à la fois l’admiration et le respect. - -Ses ouvrages peuvent être divisés en trois branches, les sciences -exactes, la philosophie théologique, et la philosophie de l’âme. Tout le -monde sait que Leibnitz était le rival de Newton dans la théorie du -calcul. La connaissance des mathématiques sert beaucoup aux études -métaphysiques; le raisonnement abstrait n’existe dans sa perfection que -dans l’algèbre et la géométrie: nous chercherons à démontrer ailleurs -les inconvénients de ce raisonnement, quand on veut y soumettre ce qui -tient d’une manière quelconque à la sensibilité; mais il donne à -l’esprit humain une force d’attention qui le rend beaucoup plus capable -de s’analyser lui-même: il faut aussi connaître les lois et les forces -de l’univers, pour étudier l’homme sous tous les rapports. Il y a une -telle analogie et une telle différence entre le monde physique et le -monde moral, les ressemblances et les diversités se prêtent de telles -lumières, qu’il est impossible d’être un savant du premier ordre sans le -secours de la philosophie spéculative, ni un philosophe spéculatif sans -avoir étudié les sciences positives. - -Locke et Condillac ne s’étaient pas assez occupés de ces sciences; mais -Leibnitz avait à cet égard une supériorité incontestable. Descartes -était aussi un très grand mathématicien, et il est à remarquer que la -plupart des philosophes partisans de l’idéalisme ont tous fait un -immense usage de leurs facultés intellectuelles. L’exercice de l’esprit, -comme celui du cœur, donne un sentiment de l’activité interne, dont tous -les êtres qui s’abandonnent aux impressions qui viennent du dehors sont -rarement capables. - -La première classe des écrits de Leibnitz contient ceux qu’on pourrait -appeler théologiques, parce qu’ils portent sur des vérités qui sont du -ressort de la religion, et la théorie de l’esprit humain est renfermée -dans la seconde. Dans la première classe, il s’agit de l’origine du bien -et du mal, de la prescience divine, enfin de ces questions primitives -qui dépassent l’intelligence humaine. Je ne prétends point blâmer, en -m’exprimant ainsi, les grands hommes qui, depuis Pythagore et Platon -jusqu’à nous, ont été attirés vers ces hautes spéculations -philosophiques. Le génie ne s’impose de bornes à lui-même qu’après avoir -lutté longtemps contre cette dure nécessité. Qui peut avoir la faculté -de penser, et ne pas essayer à connaître l’origine et le but des choses -de ce monde? - -Tout ce qui a vie sur la terre, excepté l’homme, semble s’ignorer -soi-même. Lui seul sait qu’il mourra, et cette terrible vérité réveille -son intérêt pour toutes les grandes pensées qui s’y rattachent. Dès -qu’on est capable de réflexion, on résoud, ou plutôt on croit résoudre à -sa manière les questions philosophiques qui peuvent expliquer la -destinée humaine; mais il n’a été accordé à personne de la comprendre -dans son ensemble. Chacun en saisit un côté différent, chaque homme a sa -philosophie, comme sa poétique, comme son amour. Cette philosophie est -d’accord avec la tendance particulière de son caractère et de son -esprit. Quand on s’élève jusqu’à l’infini, mille explications peuvent -être également vraies, quoique diverses, parce que des questions sans -bornes ont des milliers de faces, dont une seule peut occuper la durée -entière de l’existence. - -Si le mystère de l’univers est au-dessus de la portée de l’homme, -néanmoins l’étude de ce mystère donne plus d’étendue à l’esprit; il en -est de la métaphysique comme de l’alchimie: en cherchant la pierre -philosophale, en s’attachant à découvrir l’impossible, on rencontre sur -la route des vérités qui nous seraient restées inconnues: d’ailleurs on -ne peut empêcher un être méditatif de s’occuper au moins quelque temps -de la philosophie transcendante; cet élan de la nature spirituelle ne -saurait être combattu qu’en la dégradant. - -On a réfuté avec succès l’harmonie préétablie de Leibnitz, qu’il croyait -une grande découverte: il se flattait d’expliquer les rapports de l’âme -et de la matière, en les considérant l’une et l’autre comme des -instruments accordés d’avance qui se répètent, se répondent et s’imitent -mutuellement. Ses monades, dont il fait les éléments simples de -l’univers, ne sont qu’une hypothèse aussi gratuite que toutes celles -dont on s’est servi pour expliquer l’origine des choses; néanmoins dans -quelle perplexité singulière l’esprit humain n’est-il pas? Sans cesse -attiré vers le secret de son être, il lui est également impossible, et -de le découvrir, et de n’y pas songer toujours. - -Les Persans disent que Zoroastre interrogea la Divinité, et lui demanda -comment le monde avait commencé, quand il devait finir, quelle était -l’origine du bien et du mal? La Divinité répondit à toutes ces -questions, _fais le bien et gagne l’immortalité_. Ce qui rend surtout -cette réponse admirable, c’est qu’elle ne décourage point l’homme des -méditations les plus sublimes; elle lui enseigne seulement que c’est par -la conscience et le sentiment qu’il peut s’élever aux plus profondes -conceptions de la philosophie. - -Leibnitz était un idéaliste qui ne fondait son système que sur le -raisonnement; et de là vient qu’il a poussé trop loin les abstractions, -et qu’il n’a point assez appuyé sa théorie sur la persuasion intime, -seule véritable base de ce qui est supérieur à l’entendement; en effet, -raisonnez sur la liberté de l’homme, et vous n’y croirez pas; mettez la -main sur votre conscience, et vous n’en pourrez douter. La conséquence -et la contradiction, dans le sens que nous attachons à l’une et à -l’autre, n’existent pas dans la sphère des grandes questions sur la -liberté de l’homme, sur l’origine du bien et du mal, sur la prescience -divine, etc. Dans ces questions, le sentiment est presque toujours en -opposition avec le raisonnement, afin que l’homme apprenne que ce qu’il -appelle l’incroyable dans l’ordre des choses terrestres, est peut-être -la vérité suprême sous des rapports universels. - -Le Dante a exprimé une grande pensée philosophique par ce vers: - - A guisa del ver primo che l’uom crede[8]. - - [8] C’est ainsi que l’homme croit à la vérité primitive. - -Il faut croire à de certaines vérités comme à l’existence; c’est l’âme -qui nous les révèle, et les raisonnements de tout genre ne sont jamais -que de faibles dérivés de cette source. - -La _Théodicée_ de Leibnitz traite de la prescience divine et de la cause -du bien et du mal, c’est un des ouvrages les plus profonds et les mieux -raisonnés sur la théorie de l’infini; toutefois, l’auteur applique trop -souvent à ce qui est sans bornes une logique dont les objets -circonscrits sont seuls susceptibles. Leibnitz était un homme très -religieux, mais par cela même il se croyait obligé de fonder les vérités -de la foi sur des raisonnements mathématiques, afin de les appuyer sur -les bases qui sont admises dans l’empire de l’expérience: cette erreur -tient à un respect qu’on ne s’avoue pas pour les esprits froids et -arides; on veut les convaincre à leur manière; on croit que des -arguments dans la forme logique ont plus de certitude qu’une preuve de -sentiment, et il n’en est rien. - -Dans la région des vérités intellectuelles et religieuses que Leibnitz a -traitées, il faut se servir de notre conscience intime comme d’une -démonstration. Leibnitz, en voulant s’en tenir aux raisonnements -abstraits, exige des esprits une sorte de tension dont la plupart sont -incapables; des ouvrages métaphysiques qui ne sont fondés ni sur -l’expérience, ni sur le sentiment, fatiguent singulièrement la pensée, -et l’on peut en éprouver un malaise physique et moral tel, qu’en -s’obstinant à le vaincre on briserait dans sa tête les organes de la -raison. Un poète, Baggesen, fait du Vertige une divinité; il faut se -recommander à elle, quand on veut étudier ces ouvrages qui nous placent -tellement au sommet des idées, que nous n’avons plus d’échelons pour -redescendre à la vie. - -Les écrivains métaphysiques et religieux, éloquents et sensibles tout à -la fois, tels qu’il en existe quelques-uns, conviennent bien mieux à -notre nature. Loin d’exiger de nous que nos facultés sensibles se -taisent, afin que notre faculté d’abstraction soit plus nette, ils nous -demandent de penser, de sentir, de vouloir, pour que toute la force de -l’âme nous aide à pénétrer dans les profondeurs des cieux; mais s’en -tenir à l’abstraction est un effort tel, qu’il est assez simple que la -plupart des hommes y aient renoncé, et qu’il leur ait paru plus facile -de ne rien admettre au delà de ce qui est visible. - -La philosophie expérimentale est complète en elle-même: c’est un tout -assez vulgaire, mais compact, borné, conséquent; et quand on s’en tient -au raisonnement, tel qu’il est reçu dans les affaires de ce monde, on -doit s’en contenter; l’immortel et l’infini ne nous sont sensibles que -par l’âme; elle seule peut répandre de l’intérêt sur la haute -métaphysique. On se persuade bien à tort que plus une théorie est -abstraite, plus elle doit préserver de toute illusion, car c’est -précisément ainsi qu’elle peut induire en erreur. On prend -l’enchaînement des idées pour leur preuve, on aligne avec exactitude des -chimères, et l’on se figure que c’est une armée. Il n’y a que le génie -du sentiment qui soit au-dessus de la philosophie expérimentale, comme -de la philosophie spéculative; il n’y a que lui qui puisse porter la -conviction au delà des limites de la raison humaine. - -Il me semble donc que, tout en admirant la force de tête et la -profondeur du génie de Leibnitz, on désirerait, dans ses écrits sur les -questions de théologie métaphysique, plus d’imagination et de -sensibilité, afin de reposer de la pensée par l’émotion. Leibnitz se -faisait presque scrupule d’y recourir, craignant d’avoir ainsi l’air de -séduire en faveur de la vérité; il avait tort, car le sentiment est la -vérité elle-même, dans des sujets de cette nature. - -Les objections que je me suis permises sur les ouvrages de Leibnitz qui -ont pour objet des questions insolubles par le raisonnement, ne -s’appliquent point à ses écrits sur la formation des idées dans l’esprit -humain; ceux-là sont d’une clarté lumineuse, ils portent sur un mystère -que l’homme peut, jusqu’à un certain point, pénétrer, car il en sait -plus sur lui-même que sur l’univers. Les opinions de Leibnitz à cet -égard tendent surtout au perfectionnement moral, s’il est vrai, comme -les philosophes allemands ont tâché de le prouver, que le libre arbitre -repose sur la doctrine qui affranchit l’âme des objets extérieurs, et -que la vertu ne puisse exister sans la parfaite indépendance du vouloir. - -Leibnitz a combattu avec une force dialectique admirable le système de -Locke, qui attribue toutes nos idées à nos sensations. On avait mis en -avant cet axiome si connu, qu’il n’y avait rien dans l’intelligence qui -n’eût été d’abord dans les sensations, et Leibnitz y ajouta cette -sublime restriction, _si ce n’est l’intelligence elle-même_[9]. De ce -principe dérive toute la philosophie nouvelle qui exerce tant -d’influence sur les esprits en Allemagne. Cette philosophie est aussi -expérimentale, car elle s’attache à connaître ce qui se passe en nous. -Elle ne fait que mettre l’observation du sentiment intime à la place de -celle des sensations extérieures. - - [9] Nihil est in intellectu, quod non fuerit in sensu, nisi - intellectus ipse. - -La doctrine de Locke eut pour partisans en Allemagne des hommes qui -cherchèrent, comme Bonnet à Genève, et plusieurs autres philosophes en -Angleterre, à concilier cette doctrine avec les sentiments religieux que -Locke lui-même a toujours professés. Le génie de Leibnitz prévit toutes -les conséquences de cette métaphysique; et ce qui fonde à jamais sa -gloire, c’est d’avoir su maintenir en Allemagne la philosophie de la -liberté morale contre celle de la fatalité sensuelle. Tandis que le -reste de l’Europe adoptait les principes qui font considérer l’âme comme -passive, Leibnitz fut avec constance le défenseur éclairé de la -philosophie idéaliste, telle que son génie la concevait. Elle n’avait -aucun rapport ni avec le système de Berkeley, ni avec les rêveries des -sceptiques grecs sur la non-existence de la matière, mais elle -maintenait l’être moral dans son indépendance et dans ses droits. - - - - -CHAPITRE VI - -Kant. - - -Kant a vécu jusque dans un âge très avancé, et jamais il n’est sorti de -Kœnigsberg; c’est là qu’au milieu des glaces du Nord, il a passé sa vie -entière à méditer sur les lois de l’intelligence humaine. Une ardeur -infatigable pour l’étude lui a fait acquérir des connaissances sans -nombre. Les sciences, les langues, la littérature, tout lui était -familier; et sans rechercher la gloire, dont il n’a joui que très tard, -n’entendant que dans sa vieillesse le bruit de sa renommée, il s’est -contenté du plaisir silencieux de la réflexion. Solitaire, il -contemplait son âme avec recueillement; l’examen de la pensée lui -prêtait de nouvelles forces à l’appui de la vertu, et quoiqu’il ne se -mêlât jamais avec les passions ardentes des hommes, il a su forger des -armes pour ceux qui seraient appelés à les combattre. - -On n’a guère d’exemple que chez les Grecs d’une vie aussi rigoureusement -philosophique, et déjà cette vie répond de la bonne foi de l’écrivain. A -cette bonne foi la plus pure, il faut encore ajouter un esprit fin et -juste, qui servait de censeur au génie, quand il se laissait emporter -trop loin. C’en est assez, ce me semble, pour qu’on doive juger au moins -impartialement les travaux persévérants d’un tel homme. - -Kant publia d’abord divers écrits sur les sciences physiques, et il -montra dans ce genre d’études une telle sagacité que c’est lui qui -prévit le premier l’existence de la planète Uranus. Herschel lui-même, -après l’avoir découverte, a reconnu que c’était Kant qui l’avait -annoncée. Son traité sur la nature de l’entendement humain, intitulé -_Critique de la Raison pure_, parut il y a près de trente ans, et cet -ouvrage fut quelque temps inconnu; mais lorsque enfin on découvrit les -trésors d’idées qu’il renferme, il produisit une telle sensation en -Allemagne, que presque tout ce qui s’est fait depuis, en littérature -comme en philosophie, vient de l’impulsion donnée par cet ouvrage. - -A ce traité sur l’entendement humain succéda la _Critique de la Raison -pratique_, qui portait sur la morale, et la _Critique du Jugement_, qui -avait la nature du beau pour objet; la même théorie sert de base à ces -trois traités, qui embrassent les lois de l’intelligence, les principes -de la vertu et la contemplation des beautés de la nature et des arts. - -Je vais tâcher de donner un aperçu des idées principales que renferme -cette doctrine; quelque soin que je prenne pour l’exposer avec clarté, -je ne me dissimule point qu’il faudra toujours de l’attention pour la -comprendre. Un prince qui apprenait les mathématiques s’impatientait du -travail qu’exigeait cette étude.--Il faut nécessairement, lui dit celui -qui les enseignait, que votre altesse se donne la peine d’étudier pour -savoir; car il n’y a point de route royale en mathématiques.--Le public -français, qui a tant de raisons de se croire un prince, permettra bien -qu’on lui dise qu’il n’y a point de route royale en métaphysique, et -que, pour arriver à la conception d’une théorie quelconque, il faut -passer par les intermédiaires qui ont conduit l’auteur lui-même aux -résultats qu’il présente. - -La philosophie matérialiste livrait l’entendement humain à l’empire des -objets extérieurs, la morale à l’intérêt personnel, et réduisait le beau -à n’être que l’agréable. Kant voulut rétablir les vérités primitives et -l’activité spontanée dans l’âme, la conscience dans la morale, et -l’idéal dans les arts. Examinons maintenant de quelle manière il a -atteint ces différents buts. - -A l’époque où parut la _Critique de la Raison pure_, il n’existait que -deux systèmes sur l’entendement humain parmi les penseurs: l’un, celui -de Locke, attribuait toutes nos idées à nos sensations; l’autre, celui -de Descartes et de Leibnitz, s’attachait à démontrer la spiritualité et -l’activité de l’âme, le libre arbitre, enfin toute la doctrine -idéaliste; mais ces deux philosophes appuyaient leur doctrine sur des -preuves purement spéculatives. J’ai exposé, dans le chapitre précédent, -les inconvénients qui résultent de ces efforts d’abstraction, qui -arrêtent, pour ainsi dire, notre sang dans nos veines, afin que les -facultés intellectuelles règnent seules en nous. La méthode algébrique -appliquée à des objets qu’on ne peut saisir par le raisonnement seul, ne -laisse aucune trace durable dans l’esprit. Pendant qu’on lit ces écrits -sur les hautes conceptions philosophiques, on croit les comprendre, on -croit les croire; mais les arguments qui ont paru les plus convaincants -échappent bientôt au souvenir. - -L’homme, lassé de ces efforts, se borne-t-il à ne rien connaître que par -les sens: tout sera douleur pour son âme. Aura-t-il l’idée de -l’immortalité, quand les avant-coureurs de la destruction sont si -profondément gravés sur le visage des mortels, et que la nature vivante -tombe sans cesse en poussière? Lorsque tous les sens parlent de mourir, -quel faible espoir nous entretiendrait de renaître? Si l’on ne -consultait que les sensations, quelle idée se ferait-on de la bonté -suprême? Tant de douleurs se disputent notre vie, tant d’objets hideux -déshonorent la nature, que la créature infortunée maudit cent fois -l’existence, avant qu’une dernière convulsion la lui ravisse. L’homme, -au contraire, rejette-t-il le témoignage des sens: comment se -guidera-t-il sur cette terre? et s’il n’en croyait qu’eux cependant, -quel enthousiasme, quelle morale, quelle religion résisteraient aux -assauts réitérés que leur livreraient tour à tour la douleur et le -plaisir? - -La réflexion errait dans cette incertitude immense, lorsque Kant essaya -de tracer les limites des deux empires, des sens et de l’âme, de la -nature extérieure et de la nature intellectuelle. La puissance de -méditation et la sagesse avec laquelle il marqua ces limites, n’avaient -peut-être point eu d’exemple avant lui; il ne s’égara point dans de -nouveaux systèmes sur la création de l’univers; il reconnut les bornes -que les mystères éternels imposent à l’esprit humain; et ce qui sera -nouveau peut-être pour ceux qui n’ont fait qu’entendre parler de Kant, -c’est qu’il n’y a point eu de philosophe plus opposé, sous plusieurs -rapports, à la métaphysique; il ne s’est rendu si profond dans cette -science que pour employer les moyens mêmes qu’elle donne à démontrer son -insuffisance. On dirait que, nouveau Curtius, il s’est jeté dans le -gouffre de l’abstraction pour le combler. - -Locke avait combattu victorieusement la doctrine des idées innées dans -l’homme, parce qu’il a toujours représenté les idées comme faisant -partie des connaissances expérimentales. L’examen de la raison pure, -c’est-à-dire des facultés primitives dont l’intelligence se compose, ne -fixa pas son attention. Leibnitz, comme nous l’avons dit plus haut, -prononça cet axiome sublime: «Il n’y a rien dans l’intelligence qui ne -vienne par les sens, si ce n’est l’intelligence elle-même». Kant a -reconnu, de même que Locke, qu’il n’y a point d’idées innées, mais il -s’est proposé de pénétrer dans le sens de l’axiome de Leibnitz, en -examinant quelles sont les lois et les sentiments qui constituent -l’essence de l’âme humaine, indépendamment de toute expérience. La -_Critique de la Raison pure_ s’attache à montrer en quoi consistent ces -lois, et quels sont les objets sur lesquels elles peuvent s’exercer. - -Le scepticisme, auquel le matérialisme conduit presque toujours, était -porté si loin, que Hume avait fini par ébranler la base du raisonnement -même, en cherchant des arguments contre l’axiome «qu’il n’y a point -d’effet sans cause». Et telle est l’instabilité de la nature humaine, -quand on ne place pas au centre de l’âme le principe de toute -conviction, que l’incrédulité, qui commence par attaquer l’existence du -monde moral, arrive à défaire aussi le monde matériel, dont elle s’était -d’abord servie pour renverser l’autre. - -Kant voulait savoir si la certitude absolue était possible à l’esprit -humain, et il ne la trouva que dans les notions nécessaires, -c’est-à-dire, dans toutes les lois de notre entendement, dont la nature -est telle que nous ne puissions rien concevoir autrement que ces lois ne -nous le représentent. - -Au premier rang des formes impératives de notre esprit sont l’espace et -le temps. Kant démontre que toutes nos perceptions sont soumises à ces -deux formes; il en conclut qu’elles sont en nous et non pas dans les -objets, et qu’à cet égard c’est notre entendement qui donne des lois à -la nature extérieure, au lieu d’en recevoir d’elle. La géométrie, qui -mesure l’espace, et l’arithmétique, qui divise le temps, sont des -sciences d’une évidence complète, parce qu’elles reposent sur les -notions nécessaires de notre esprit. - -Les vérités acquises par l’expérience n’emportent jamais avec elles -cette certitude absolue; quand on dit: _le soleil se lève chaque jour, -tous les hommes sont mortels_, etc., l’imagination pourrait se figurer -une exception à ces vérités, que l’expérience seule fait considérer -comme indubitables; mais l’imagination elle-même ne saurait rien -supposer hors de l’espace et du temps; et l’on ne peut considérer comme -un résultat de l’habitude, c’est-à-dire de la répétition constante des -mêmes phénomènes, ces formes de notre pensée que nous imposons aux -choses; les sensations peuvent être douteuses, mais le prisme à travers -lequel nous les recevons est immuable. - -A cette intuition primitive de l’espace et du temps, il faut ajouter ou -plutôt donner pour base les principes du raisonnement, sans lesquels -nous ne pouvons rien comprendre, et qui sont les lois de notre -intelligence; la liaison des causes et des effets, l’unité, la -pluralité, la totalité, la possibilité, la réalité, la nécessité, -etc.[10] Kant les considère également comme des notions nécessaires, et -il n’élève au rang des sciences que celles qui sont fondées -immédiatement sur ces notions, parce que c’est dans celles-là seulement -que la certitude peut exister. Les formes du raisonnement n’ont de -résultat que quand on les applique au jugement des objets extérieurs; -et, dans cette application, elles sont sujettes à erreur: mais elles -n’en sont pas moins nécessaires en elles-mêmes; c’est-à-dire que nous ne -pouvons nous en départir dans aucune de nos pensées; il nous est -impossible de nous rien figurer hors des relations de causes et -d’effets, de possibilité, de quantité, etc.; et ces notions sont aussi -inhérentes à notre conception que l’espace et le temps. Nous -n’apercevons rien qu’à travers les lois immuables de notre manière de -raisonner; donc ces lois aussi sont en nous-mêmes, et non au dehors de -nous. - - [10] Kant donne le nom de _catégorie_ aux diverses notions nécessaires - de l’entendement dont il présente le tableau. - -On appelle, dans la philosophie allemande, idées _subjectives_ celles -qui naissent de la nature de notre intelligence et de ses facultés, et -idées _objectives_ toutes celles qui sont excitées par les sensations. -Quelle que soit la dénomination qu’on adopte à cet égard, il me semble -que l’examen de notre esprit s’accorde avec la pensée dominante de Kant, -c’est-à-dire la distinction qu’il établit entre les formes de notre -entendement et les objets que nous connaissons d’après ces formes; et, -soit qu’il s’en tienne aux conceptions abstraites, soit qu’il en -appelle, dans la religion et dans la morale, aux sentiments qu’il -considère aussi comme indépendants de l’expérience, rien n’est plus -lumineux que la ligne de démarcation qu’il trace entre ce qui nous vient -par les sensations, et ce qui tient à l’action spontanée de notre âme. - -Quelques mots de la doctrine de Kant ayant été mal interprétés, on a -prétendu qu’il croyait aux connaissances _à priori_, c’est-à-dire à -celles qui seraient gravées dans notre esprit avant que nous les -eussions apprises. D’autres philosophes allemands, plus rapprochés du -système de Platon, ont en effet pensé que le type du monde était dans -l’esprit humain, et que l’homme ne pourrait concevoir l’univers s’il -n’en avait pas l’image innée en lui-même; mais il n’est pas question de -cette doctrine dans Kant: il réduit les sciences intellectuelles à -trois, la logique, la métaphysique et les mathématiques. La logique -n’enseigne rien par elle-même; mais comme elle repose sur les lois de -notre entendement, elle est incontestable dans ses principes, -abstraitement considérés; cette science ne peut conduire à la vérité que -dans son application aux idées et aux choses; ses principes sont innés, -son application est expérimentale. Quant à la métaphysique, Kant nie son -existence, puisqu’il prétend que le raisonnement ne peut avoir lieu que -dans la sphère de l’expérience. Les mathématiques seules lui paraissent -dépendre immédiatement de la notion de l’espace et du temps, -c’est-à-dire, des lois de notre entendement, antérieures à l’expérience. -Il cherche à prouver que les mathématiques ne sont point une simple -analyse, mais une science synthétique, positive, créatrice et certaine -par elle-même, sans qu’on ait besoin de recourir à l’expérience pour -s’assurer de la vérité. On peut étudier dans le livre de Kant les -arguments sur lesquels il appuie cette manière de voir; mais au moins -est-il vrai qu’il n’y a point d’homme plus opposé à ce que l’on appelle -la philosophie des rêveurs, et qu’il aurait plutôt du penchant pour une -façon de penser sèche et didactique, quoique sa doctrine ait pour objet -de relever l’espèce humaine, dégradée par la philosophie matérialiste. - -Loin de rejeter l’expérience, Kant considère l’œuvre de la vie comme -n’étant autre chose que l’action de nos facultés innées sur les -connaissances qui nous viennent du dehors. Il croit que l’expérience ne -serait qu’un chaos sans les lois de l’entendement, mais que les lois de -l’entendement n’ont pour objet que les éléments donnés par l’expérience. -Il s’ensuit qu’au delà de ses limites la métaphysique elle-même ne peut -rien nous apprendre, et que c’est au sentiment que l’on doit attribuer -la prescience et la conviction de tout ce qui sort du monde visible. - -Lorsqu’on veut se servir du raisonnement seul pour établir les vérités -religieuses, c’est un instrument pliable en tous sens, qui peut -également les défendre et les attaquer, parce qu’on ne saurait, à cet -égard, trouver aucun point d’appui dans l’expérience. Kant place sur -deux lignes parallèles les arguments pour et contre la liberté de -l’homme, l’immortalité de l’âme, la durée passagère ou éternelle du -monde; et c’est au sentiment qu’il en appelle pour faire pencher la -balance, car les preuves métaphysiques lui paraissent en égale force de -part et d’autre[11]. Peut-être a-t-il eu tort de pousser jusque-là le -scepticisme du raisonnement; mais c’est pour anéantir plus sûrement ce -scepticisme, en écartant de certaines questions les discussions -abstraites qui l’ont fait naître. - - [11] Ces arguments opposés sur les grandes questions métaphysiques - sont appelés _antinomies_ dans le livre de Kant. - -Il serait injuste de soupçonner la piété sincère de Kant, parce qu’il a -soutenu qu’il y avait parité entre les raisonnements pour et contre, -dans les grandes questions de la métaphysique transcendante. Il me -semble, au contraire, qu’il y a de la candeur dans cet aveu. Un si petit -nombre d’esprits sont en état de comprendre de tels raisonnements, et -ceux qui en sont capables ont une telle tendance à se combattre les uns -les autres, que c’est rendre un grand service à la foi religieuse, que -de bannir la métaphysique de toutes les questions qui tiennent à -l’existence de Dieu, au libre arbitre, à l’origine du bien et du mal. - -Quelques personnes respectables ont dit qu’il ne faut négliger aucune -arme, et que les arguments métaphysiques aussi doivent être employés -pour persuader ceux sur qui ils ont de l’empire; mais ces arguments -conduisent à la discussion, et la discussion au doute, sur quelque sujet -que ce soit. - -Les belles époques de l’espèce humaine, dans tous les temps, ont été -celles où des vérités d’un certain ordre n’étaient jamais contestées, ni -par des écrits, ni par des discours. Les passions pouvaient entraîner à -des actes coupables, mais nul ne révoquait en doute la religion même à -laquelle il n’obéissait pas. Les sophismes de tout genre, abus d’une -certaine philosophie, ont détruit dans divers pays et dans différents -siècles, cette noble fermeté de croyance, source du dévouement héroïque. -N’est-ce donc pas une belle idée à un philosophe, que d’interdire à la -science même qu’il professe l’entrée du sanctuaire, et d’employer toute -la force de l’abstraction à prouver qu’il y a des régions dont elle doit -être bannie? - -Des despotes et des fanatiques ont essayé de défendre à la raison -humaine l’examen de certains sujets, et toujours la raison s’est -affranchie de ces injustes entraves. Mais les bornes qu’elle s’impose à -elle-même, loin de l’asservir, lui donnent une nouvelle force, celle qui -résulte toujours de l’autorité des lois librement consenties par ceux -qui s’y soumettent. - -Un sourd-muet, avant d’avoir été élevé par l’abbé Sicard, pourrait avoir -une certitude intime de l’existence de la Divinité. Beaucoup d’hommes -sont aussi loin des penseurs-profonds que les sourd-muets le sont des -autres hommes, et cependant ils n’en sont pas moins susceptibles -d’éprouver, pour ainsi dire, en eux-mêmes, les vérités primitives, parce -que ces vérités sont du ressort du sentiment. - -Les médecins, dans l’étude physique de l’homme, reconnaissent le -principe qui l’anime, et cependant nul ne sait ce que c’est que la vie; -et, si l’on se mettait à raisonner, on pourrait très bien, comme l’ont -fait quelques philosophes grecs, prouver aux hommes qu’ils ne vivent -pas. Il en est de même de Dieu, de la conscience, du libre arbitre. Il -faut y croire, parce qu’on les sent; tout argument sera toujours d’un -ordre inférieur à ce fait. - -L’anatomie ne peut s’exercer sur un corps vivant sans le détruire; -l’analyse, en s’essayant sur des vérités indivisibles, les dénature, par -cela même qu’elle porte atteinte à leur unité. Il faut partager notre -âme en deux, pour qu’une moitié de nous-mêmes observe l’autre. De -quelque manière que ce partage ait lieu, il ôte de notre être l’identité -sublime sans laquelle nous n’avons pas la force nécessaire pour croire -ce que la conscience seule peut affirmer. - -Réunissez un grand nombre d’hommes au théâtre ou dans la place publique, -et dites-leur quelque vérité de raisonnement, quelque idée générale que -ce puisse être; à l’instant vous verrez se manifester presque autant -d’opinions diverses qu’il y aura d’individus rassemblés. Mais, si -quelques traits de grandeur d’âme sont racontés, si quelques accents de -générosité se font entendre, aussitôt des transports unanimes vous -apprendront que vous avez touché à cet instinct de l’âme, aussi vif, -aussi puissant de notre être, que l’instinct conservateur de -l’existence. - -En rapportant au sentiment, qui n’admet point le doute, la connaissance -des vérités transcendantes, en cherchant à prouver que le raisonnement -n’est valable que dans la sphère des sensations, Kant est bien loin de -considérer cette puissance du sentiment comme une illusion; il lui -assigne, au contraire, le premier rang dans la nature humaine; il fait -de la conscience le principe inné de notre existence morale, et le -sentiment du juste et de l’injuste est, selon lui, la loi primitive du -cœur, comme l’espace et le temps celle de l’intelligence. - -L’homme, à l’aide du raisonnement, n’a-t-il pas nié le libre arbitre? Et -cependant il en est si convaincu, qu’il se surprend à éprouver de -l’estime ou du mépris pour les animaux eux-mêmes, tant il croit au choix -spontané du bien et du mal dans tous les êtres! - -C’est le sentiment qui nous donne la certitude de notre liberté, et -cette liberté est le fondement de la doctrine du devoir; car, si l’homme -est libre, il doit se créer à lui-même des motifs tout-puissants qui -combattent l’action des objets extérieurs, et dégagent la volonté de -l’égoïsme. Le devoir est la preuve et la garantie de l’indépendance -métaphysique de l’homme. - -Nous examinerons dans les chapitres suivants les arguments de Kant -contre la morale fondée sur l’intérêt personnel, et la sublime théorie -qu’il met à la place de ce sophisme hypocrite, ou de cette doctrine -perverse. Il peut exister deux manières de voir sur le premier ouvrage -de Kant, _la Critique de la Raison pure_; précisément parce qu’il a -reconnu lui-même le raisonnement pour insuffisant et pour -contradictoire, il devait s’attendre à ce qu’on s’en servît contre lui; -mais il me semble impossible de ne pas lire avec respect sa _Critique de -la Raison pratique_, et les différents écrits qu’il a composés sur la -morale. - -Non seulement les principes de la morale de Kant sont austères et purs, -comme on devait les attendre de l’inflexibilité philosophique; mais il -rallie constamment l’évidence du cœur à celle de l’entendement, et se -complaît singulièrement à faire servir sa théorie abstraite sur la -nature de l’intelligence, à l’appui des sentiments les plus simples et -les plus forts. - -Une conscience acquise par les sensations pourrait être étouffée par -elles, et l’on dégrade la dignité du devoir en le faisant dépendre des -objets extérieurs. Kant revient donc sans cesse à montrer que le -sentiment profond de cette dignité est la condition nécessaire de notre -être moral, la loi par laquelle il existe. L’empire des sensations et -les mauvaises actions qu’elles font commettre, ne peuvent pas plus -détruire en nous la notion du bien ou du mal, que celle de l’espace et -du temps n’est altérée par les erreurs d’application que nous en pouvons -faire. Il y a toujours, dans quelque situation qu’on soit, une force de -réaction contre les circonstances, qui naît du fond de l’âme; et l’on -sent bien que ni les lois de l’entendement, ni la liberté morale, ni la -conscience, ne viennent en nous de l’expérience. - -Dans son traité sur le sublime et le beau, intitulé: _Critique du -Jugement_, Kant applique aux plaisirs de l’imagination le même système -dont il a tiré des développements si féconds, dans la sphère de -l’intelligence et du sentiment, ou plutôt c’est la même âme qu’il -examine, et qui se manifeste dans les sciences, la morale et les -beaux-arts. Kant soutient qu’il y a dans la poésie, et dans les arts -dignes comme elle de peindre les sentiments par des images, deux genres -de beauté, l’un qui peut se rapporter au temps et à cette vie, l’autre à -l’éternel et à l’infini. - -Et qu’on ne dise pas que l’infini et l’éternel sont inintelligibles, -c’est le fini et le passager qu’on serait souvent tenté de prendre pour -un rêve; car la pensée ne peut voir de terme à rien, et l’être ne -saurait concevoir le néant. On ne peut approfondir les sciences exactes -elles-mêmes sans y rencontrer l’infini et l’éternel; et les choses les -plus positives appartiennent autant, sous de certains rapports, à cet -infini et à cet éternel, que le sentiment et l’imagination. - -De cette application du sentiment de l’infini aux beaux-arts doit naître -l’idéal, c’est-à-dire le beau, considéré non pas comme la réunion et -l’imitation de ce qu’il y a de mieux dans la nature, mais comme l’image -réalisée de ce que notre âme se représente. Les philosophes -matérialistes jugent le beau sous le rapport de l’impression agréable -qu’il cause, et le placent ainsi dans l’empire des sensations; les -philosophes spiritualistes, qui rapportent tout à la raison, voient dans -le beau le parfait, et lui trouvent quelque analogie avec l’utile et le -bon, qui sont les premiers degrés du parfait. Kant a rejeté l’une et -l’autre explication. - -Le beau, considéré seulement comme l’agréable, serait renfermé dans la -sphère des sensations, et soumis par conséquent à la différence des -goûts; il ne pourrait mériter cet assentiment universel qui est le -véritable caractère de la beauté. Le beau, défini comme la perfection, -exigerait une sorte de jugement pareil à celui qui fonde l’estime: -l’enthousiasme que le beau doit inspirer ne tient ni aux sensations, ni -au jugement; c’est une disposition innée, comme le sentiment du devoir -et les notions nécessaires de l’entendement, et nous reconnaissons la -beauté quand nous la voyons, parce qu’elle est l’image extérieure de -l’idéal, dont le type est dans notre intelligence. La diversité des -goûts peut s’appliquer à ce qui est agréable, car les sensations sont la -source de ce genre de plaisir; mais tous les hommes doivent admirer ce -qui est beau, soit dans les arts, soit dans la nature, parce qu’ils ont -dans leur âme des sentiments d’origine céleste que la beauté réveille, -et dont elle les fait jouir. - -Kant passe de la théorie du beau à celle du sublime, et cette seconde -partie de sa _Critique du Jugement_ est plus remarquable encore que la -première: il fait consister le sublime dans la liberté morale, aux -prises avec le destin ou avec la nature. La puissance sans bornes nous -épouvante, la grandeur nous accable, toutefois nous échappons par la -vigueur de la volonté au sentiment de notre faiblesse physique. Le -pouvoir du destin et l’immensité de la nature sont dans une opposition -infinie avec la misérable dépendance de la créature sur la terre; mais -une étincelle du feu sacré dans notre sein triomphe de l’univers, -puisqu’il suffit de cette étincelle pour résister à ce que toutes les -forces du monde pourraient exiger de nous. - -Le premier effet du sublime est d’accabler l’homme; et le second, de le -relever. Quand nous contemplons l’orage qui soulève les flots de la mer, -et semble menacer et la terre et le ciel, l’effroi s’empare d’abord de -nous à cet aspect, bien qu’aucun danger personnel ne puisse alors nous -atteindre; mais quand les nuages s’amoncellent, quand toute la fureur de -la nature se manifeste, l’homme se sent une énergie intérieure qui peut -l’affranchir de toutes les craintes, par la volonté ou par la -résignation, par l’exercice ou par l’abdication de sa liberté morale; et -cette conscience de lui-même le ranime et l’encourage. - -Quand on nous raconte une action généreuse, quand on nous apprend que -des hommes ont supporté des douleurs inouïes, pour rester fidèles à leur -opinion, jusque dans ses moindres nuances, d’abord l’image des supplices -qu’ils ont soufferts confond notre pensée; mais, par degrés, nous -reprenons des forces, et la sympathie que nous nous sentons avec la -grandeur d’âme nous fait espérer que nous aussi nous saurions triompher -des misérables sensations de cette vie, pour rester vrais, nobles et -fiers, jusqu’à notre dernier jour. - -Au reste, personne ne saurait définir ce qui est, pour ainsi dire, au -sommet de notre existence; _nous sommes trop élevés à l’égard de -nous-mêmes, pour nous comprendre_, dit saint Augustin. Il serait bien -pauvre en imagination, celui qui croirait épuiser la contemplation de la -plus simple fleur; comment donc parviendrait-on à connaître tout ce que -renferme l’idée du sublime? - -Je ne me flatte assurément pas d’avoir pu rendre compte, en quelques -pages, d’un système qui occupe, depuis vingt ans, toutes les têtes -pensantes de l’Allemagne; mais j’espère en avoir dit assez pour indiquer -l’esprit général de la philosophie de Kant, et pour pouvoir expliquer -dans les chapitres suivants l’influence qu’elle a exercée sur la -littérature, les sciences et la morale. - -Pour bien concilier la philosophie expérimentale avec la philosophie -idéaliste, Kant n’a point soumis l’une à l’autre, mais il a su donner à -chacune des deux séparément un nouveau degré de force. L’Allemagne était -menacée de cette doctrine aride, qui considérait tout enthousiasme comme -une erreur, et rangeait au nombre des préjugés les sentiments -consolateurs de l’existence. Ce fut une satisfaction vive pour des -hommes à la foi si philosophes et si poètes, si capables d’étude et -d’exaltation, de voir toutes les belles affections de l’âme défendues -avec la rigueur des raisonnements les plus abstraits. La force de -l’esprit ne peut jamais être longtemps négative, c’est-à-dire, consister -principalement dans ce qu’on ne croit pas, dans ce qu’on ne comprend -pas, dans ce qu’on dédaigne. Il faut une philosophie de croyance, -d’enthousiasme; une philosophie qui confirme par la raison ce que le -sentiment nous révèle. - -Les adversaires de Kant l’ont accusé de n’avoir fait que répéter les -arguments des anciens idéalistes; ils ont prétendu que la doctrine du -philosophe allemand n’était qu’un ancien système dans un langage -nouveau. Ce reproche n’est pas fondé. Il y a non seulement des idées -nouvelles, mais un caractère particulier dans la doctrine de Kant. - -Elle se ressent de la philosophie du dix-huitième siècle, quoiqu’elle -soit destinée à la réfuter, parce qu’il est dans la nature de l’homme -d’entrer toujours en composition avec l’esprit de son temps, lors même -qu’il veut le combattre. La philosophie de Platon est plus poétique que -celle de Kant, la philosophie de Malebranche plus religieuse; mais le -grand mérite du philosophe allemand a été de relever la dignité morale, -en donnant pour base à tout ce qu’il y a de beau dans le cœur une -théorie fortement raisonnée. L’opposition qu’on a voulu mettre entre la -raison et le sentiment, conduit nécessairement la raison à l’égoïsme et -le sentiment à la folie; mais Kant, qui semblait appelé à conclure -toutes les grandes alliances intellectuelles, a fait de l’âme un seul -foyer où toutes les facultés sont d’accord entre elles. - -La partie polémique des ouvrages de Kant, celle dans laquelle il attaque -la philosophie matérialiste, serait à elle seule un chef-d’œuvre. Cette -philosophie a jeté dans les esprits de si profondes racines, il en est -résulté tant d’irréligion et d’égoïsme, qu’on devrait encore regarder -comme les bienfaiteurs de leur pays ceux qui n’auraient fait que -combattre ce système, et raviver les pensées de Platon, de Descartes et -de Leibnitz: mais la philosophie de la nouvelle école allemande contient -une foule d’idées qui lui sont propres; elle est fondée sur d’immenses -connaissances scientifiques, qui se sont accrues chaque jour, et sur une -méthode de raisonnement singulièrement abstraite et logique; car, bien -que Kant blâme l’emploi de ces raisonnements dans l’examen des vérités -hors du cercle de l’expérience, il montre dans ses écrits une force de -tête en métaphysique, qui le place sous ce rapport au premier rang des -penseurs. - -On ne saurait nier que le style de Kant, dans sa _Critique de la Raison -pure_, ne mérite presque tous les reproches que ses adversaires lui ont -faits. Il s’est servi d’une terminologie très difficile à comprendre, et -du néologisme le plus fatigant. Il vivait seul avec ses pensées, et se -persuadait qu’il fallait des mots nouveaux pour des idées nouvelles, et -cependant il y a des paroles pour tout. - -Dans les objets les plus clairs par eux-mêmes, Kant prend souvent pour -guide une métaphysique fort obscure, et ce n’est que dans les ténèbres -de la pensée qu’il porte un flambeau lumineux: il rappelle les -Israélites, qui avaient pour guide une colonne de feu pendant la nuit, -et une colonne nébuleuse pendant le jour. - -Personne en France ne se serait donné la peine d’étudier des ouvrages -aussi hérissés de difficultés que ceux de Kant, mais il avait affaire à -des lecteurs patients et persévérants. Ce n’était pas sans doute une -raison pour en abuser; peut-être toutefois n’aurait-il pas creusé si -profondément dans la science de l’entendement humain, s’il avait mis -plus d’importance aux expressions dont il se servait pour l’expliquer. -Les philosophes anciens ont toujours divisé leur doctrine en deux -parties distinctes, celle qu’ils réservaient pour les initiés, et celle -qu’ils professaient en public. La manière d’écrire de Kant est tout à -fait différente, lorsqu’il s’agit de sa théorie, ou de l’application de -cette théorie. - -Dans ses traités de métaphysique, il prend les mots comme des chiffres, -et leur donne la valeur qu’il veut, sans s’embarrasser de celle qu’ils -tiennent de l’usage. C’est, ce me semble, une grande erreur; car -l’attention du lecteur s’épuise à comprendre le langage avant d’arriver -aux idées, et le connu ne sert jamais d’échelon pour parvenir à -l’inconnu. - -Il faut néanmoins rendre à Kant la justice qu’il mérite même comme -écrivain, quand il renonce à son langage scientifique. En parlant des -arts, et surtout de la morale, son style est presque toujours -parfaitement clair, énergique et simple. Combien sa doctrine paraît -alors admirable! comme il exprime le sentiment du beau et l’amour du -devoir! avec quelle force il les sépare tous les deux de tout calcul -d’intérêt ou d’utilité! comme il ennoblit les actions par leur source, -et non par leur succès! enfin, quelle grandeur morale ne sait-il pas -donner à l’homme, soit qu’il l’examine en lui-même, soit qu’il le -considère dans ses rapports extérieurs; l’homme, cet exilé du ciel, ce -prisonnier de la terre, si grand comme exilé, si misérable comme captif! - -On pourrait extraire des écrits de Kant une foule d’idées brillantes sur -tous les sujets, et peut-être même est-ce de cette doctrine seule qu’il -est possible de tirer maintenant des aperçus ingénieux et nouveaux; car -le point de vue matérialiste en toutes choses n’offre plus rien -d’intéressant ni d’original. Le piquant des plaisanteries contre ce qui -est sérieux, noble et divin, est usé, et l’on ne rendra désormais -quelque jeunesse à la race humaine qu’en retournant à la religion par la -philosophie, et au sentiment par la raison. - - - - -CHAPITRE VII - -Des Philosophes les plus célèbres de l’Allemagne, avant et après Kant. - - -L’esprit philosophique, par sa nature, ne saurait être généralement -répandu dans aucun pays. Cependant il y a en Allemagne une telle -tendance vers la réflexion, que la nation allemande peut être considérée -comme la nation métaphysique par excellence. Elle renferme tant d’hommes -en état de comprendre les questions les plus abstraites, que le public -même y prend intérêt aux arguments employés dans ce genre de -discussions. - -Chaque homme d’esprit a sa manière de voir à lui, sur les questions -philosophiques. Les écrivains du second et du troisième ordre en -Allemagne, ont encore des connaissances assez approfondies pour être -chefs ailleurs. Les rivaux se haïssent dans ce pays comme dans tout -autre, mais aucun n’oserait se présenter au combat, sans avoir prouvé, -par des études solides, l’amour sincère de la science dont il s’occupe. -Il ne suffit pas d’aimer le succès, il faut le mériter pour être admis -seulement à concourir. Les Allemands, si indulgents quand il s’agit de -ce qui peut manquer à la forme d’un ouvrage, sont impitoyables sur sa -valeur réelle, et quand ils aperçoivent quelque chose de superficiel -dans l’esprit, dans l’âme, ou dans le savoir d’un écrivain, ils tâchent -d’emprunter la plaisanterie française elle-même, pour tourner en -ridicule ce qui est frivole. - -Je me suis proposé de donner dans ce chapitre un aperçu rapide des -principales opinions des philosophes célèbres avant et après Kant; on ne -pourrait pas bien juger la marche qu’ont suivie ses successeurs, si l’on -ne retournait pas en arrière, pour se représenter l’état des esprits au -moment où la doctrine _Kantienne_ se répandit en Allemagne: elle -combattait à la fois le système de Locke, comme tendant au matérialisme, -et l’école de Leibnitz, comme ayant tout réduit à l’abstraction. - -Les pensées de Leibnitz étaient hautes, mais ses disciples, Wolf à leur -tête, les commentèrent avec des formes logiques et métaphysiques. -Leibnitz avait dit que les notions qui nous viennent par les sens sont -confuses, et que celles qui appartiennent aux perceptions immédiates de -l’âme sont les seules claires: sans doute il voulait indiquer par là que -les vérités invisibles sont plus certaines et plus en harmonie avec -notre être moral, que tout ce que nous apprenons par le témoignage des -sens. Wolf et ses disciples en tirèrent pour conséquence qu’il fallait -réduire en idées abstraites tout ce qui peut occuper notre esprit. Kant -reporta l’intérêt et la chaleur dans cet idéalisme sans vie; il fit à -l’expérience une juste part, comme aux facultés innées, et l’art avec -lequel il appliqua sa théorie à tout ce qui intéresse les hommes, à la -morale, à la poésie et aux beaux-arts, en étendit l’influence. - -Trois hommes principaux, Lessing, Hemsterhuis et Jacobi, précédèrent -Kant dans la carrière philosophique. Ils n’avaient point une école, -puisqu’ils ne fondaient pas un système; mais ils commencèrent l’attaque -contre la doctrine des matérialistes. Lessing est celui des trois dont -les opinions à cet égard étaient les moins décidées; toutefois il avait -trop d’étendue dans l’esprit pour se renfermer dans le cercle borné -qu’on peut se tracer si facilement, en renonçant aux vérités les plus -hautes. La toute-puissance polémique de Lessing réveillait le doute sur -les questions les plus importantes, et portait à faire de nouvelles -recherches en tout genre. Lessing lui-même ne peut être considéré ni -comme matérialiste, ni comme idéaliste; mais le besoin d’examiner et -d’étudier pour connaître était le mobile de son existence. «Si le -Tout-Puissant, disait-il, tenait dans une main la vérité, et dans -l’autre la recherche de la vérité, c’est la recherche que je lui -demanderais par préférence». - -Lessing n’était point orthodoxe en religion. Le christianisme ne lui -était point nécessaire comme sentiment, et toutefois il savait l’admirer -philosophiquement. Il comprenait ses rapports avec le cœur humain, et -c’est toujours d’un point de vue universel qu’il considère toutes les -opinions. Rien d’intolérant, rien d’exclusif ne se trouve dans ses -écrits. Quand on se place au centre des idées, on a toujours de la bonne -foi, de la profondeur et de l’étendue. Ce qui est injuste, vaniteux et -borné, vient du besoin de tout rapporter à quelques aperçus partiels -qu’on s’est appropriés, et dont on se fait un objet d’amour-propre. - -Lessing exprime avec un style tranchant et positif des opinions pleines -de chaleur. Hemsterhuis, philosophe hollandais, fut le premier qui, au -milieu du dix-huitième siècle, indiqua dans ses écrits la plupart des -idées généreuses sur lesquelles la nouvelle école allemande est fondée. -Ses ouvrages sont aussi très remarquables par le contraste qui existe -entre le caractère de son style et les pensées qu’il énonce. Lessing est -enthousiaste avec des formes ironiques, Hemsterhuis avec un langage -mathématicien. On ne trouve guère que parmi les nations germaniques le -phénomène de ces écrivains qui consacrent la métaphysique la plus -abstraite à la défense des systèmes les plus exaltés, et qui cachent une -imagination vive sous une logique austère. - -Les hommes qui se mettent toujours en garde contre l’imagination qu’ils -n’ont pas, se confient plus volontiers aux écrivains qui bannissent des -discussions philosophiques le talent et la sensibilité, comme s’il -n’était pas au moins aussi facile de déraisonner sur de tels sujets avec -des syllogismes qu’avec de l’éloquence. Car le syllogisme, posant -toujours pour base qu’une chose est ou n’est pas, réduit dans chaque -circonstance à une simple alternative la foule immense de nos -impressions, tandis que l’éloquence en embrasse l’ensemble. Néanmoins, -quoique Hemsterhuis ait trop souvent exprimé les vérités philosophiques -avec des formes algébriques, un sentiment moral, un pur amour du beau se -fait admirer dans ses écrits; il a senti, l’un des premiers, l’union qui -existe entre l’idéalisme, ou, pour mieux dire, le libre arbitre de -l’homme et la morale stoïque, et c’est sous ce rapport surtout que la -nouvelle doctrine des Allemands acquiert une grande importance. - -Avant même que les écrits de Kant eussent paru, Jacobi avait déjà -combattu la philosophie des sensations, et plus victorieusement encore -la morale fondée sur l’intérêt. Il ne s’était point astreint -exclusivement, dans sa philosophie, aux formes abstraites du -raisonnement. Son analyse de l’âme humaine est pleine d’éloquence et de -charme. Dans les chapitres suivants j’examinerai la plus belle partie de -ses ouvrages, celle qui tient à la morale; mais il mérite, comme -philosophe, une gloire à part. Plus instruit que personne dans -l’histoire de la philosophie ancienne et moderne, il a consacré ses -études à l’appui des vérités les plus simples. Le premier, parmi les -philosophes de son temps, il a fondé notre nature intellectuelle tout -entière sur le sentiment religieux, et l’on dirait qu’il n’a si bien -appris la langue des métaphysiciens et des savants, que pour rendre -hommage aussi dans cette langue à la vertu et à la Divinité. - -Jacobi s’est montré l’adversaire de la philosophie de Kant; mais il ne -l’attaque point en partisan de la philosophie des sensations[12]. Au -contraire, ce qu’il lui reproche, c’est de ne pas s’appuyer assez sur la -religion, considérée comme la seule philosophie possible dans les -vérités au delà de l’expérience. - - [12] Cette philosophie a reçu généralement, en Allemagne, le nom de - _philosophie empirique_. - -La doctrine de Kant a rencontré beaucoup d’autres adversaires en -Allemagne, mais on ne l’a point attaquée sans la connaître, ou en lui -opposant pour toute réponse les opinions de Locke et de Condillac. -Leibnitz conservait encore trop d’ascendant sur les esprits de ses -compatriotes pour qu’ils ne montrassent pas du respect pour toute -opinion analogue à la sienne. Une foule d’écrivains, pendant dix ans, -n’ont cessé de commenter les ouvrages de Kant. Mais aujourd’hui les -philosophes allemands, d’accord avec Kant sur l’activité spontanée de la -pensée, ont adopté néanmoins chacun un système particulier à cet égard. -En effet, qui n’a pas essayé de se comprendre soi-même selon ses forces? -Mais parce que l’homme a donné une innombrable diversité d’explications -de son être, s’ensuit-il que cet examen philosophique soit inutile? Non, -sans doute. Cette diversité même est la preuve de l’intérêt qu’un tel -examen doit inspirer. - -On dirait de nos jours qu’on voudrait en finir avec la nature morale, et -lui solder son compte en une fois, pour n’en plus entendre parler. Les -uns déclarent que la langue a été fixée tel jour de tel mois, et que -depuis ce moment l’introduction d’un mot nouveau serait une barbarie. -D’autres affirment que les règles dramatiques ont été définitivement -arrêtées dans telle année, et que le génie qui voudrait maintenant y -changer quelque chose, a tort de n’être pas né avant cette année sans -appel, où l’on a terminé toutes les discussions littéraires passées, -présentes et futures. Enfin, dans la métaphysique surtout, l’on a décidé -que depuis Condillac on ne peut faire un pas de plus sans s’égarer. Les -progrès sont encore permis aux sciences physiques, parce qu’on ne peut -les leur nier; mais dans la carrière philosophique et littéraire, on -voudrait obliger l’esprit humain à courir sans cesse la bague de la -vanité autour du même cercle. - -Ce n’est point simplifier le système de l’univers que de s’en tenir à -cette philosophie expérimentale, qui présente un genre d’évidence faux -dans le principe, quoique spécieux dans la forme. En considérant comme -non existant tout ce qui dépasse les lumières des sensations, on peut -mettre aisément beaucoup de clarté dans un système dont on trace -soi-même les limites; c’est un travail qui dépend de celui qui le fait. -Mais tout ce qui est au delà de ces limites en existe-il moins, parce -qu’on le compte pour rien? L’incomplète vérité de la philosophie -spéculative approche bien plus de l’essence même des choses, que cette -lucidité apparente qui tient à l’art d’écarter les difficultés d’un -certain ordre. Quand on lit dans les ouvrages philosophiques du dernier -siècle ces phrases si souvent répétées: _Il n’y a que cela de vrai, tout -le reste est chimère_, on se rappelle cette histoire connue d’un acteur -français qui, devant se battre avec un homme beaucoup plus gros que lui, -proposa de tirer sur le corps de son adversaire une ligne au delà de -laquelle les coups ne compteraient plus. Au delà de cette ligne -cependant, comme en deçà, il y avait le même être qui pouvait recevoir -des coups mortels. De même ceux qui placent au terme de leur horizon les -colonnes d’Hercule ne sauraient empêcher qu’il n’y ait une nature par -delà la leur, où l’existence est plus vive encore que dans la sphère -matérielle à laquelle on veut nous borner. - -Les deux philosophes les plus célèbres qui aient succédé à Kant, sont -Fichte et Schelling: ils prétendirent aussi simplifier son système; mais -c’était en mettant à sa place une philosophie plus transcendante encore -que la sienne, qu’ils se flattèrent d’y parvenir. - -Kant avait séparé d’une main ferme l’empire de l’âme et celui des -sensations; ce _dualisme_ philosophique était fatigant pour les esprits -qui aiment à se reposer dans les idées absolues. Depuis les Grecs -jusqu’à nos jours, on a souvent répété cet axiome, que _Tout est un_, et -les efforts des philosophes ont toujours tendu à trouver dans un seul -principe, dans l’âme ou dans la nature, l’explication du monde. J’oserai -le dire cependant, il me semble qu’un des titres de la philosophie de -Kant à la confiance des hommes éclairés, c’est d’avoir affirmé, comme -nous le sentons, qu’il existe une âme et une nature extérieure, et -qu’elles agissent mutuellement l’une sur l’autre par telles ou telles -lois. Je ne sais pourquoi l’on trouve plus de hauteur philosophique dans -l’idée d’un seul principe, soit matériel, soit intellectuel; un ou deux -ne rend pas l’univers plus facile à comprendre, et notre sentiment -s’accorde mieux avec les systèmes qui reconnaissent comme distincts le -physique et le moral. - -Fichte et Schelling se sont partagé l’empire que Kant avait reconnu -divisé, et chacun a voulu que sa moitié fût le tout. L’un et l’autre -sont sortis de la sphère de nous-mêmes, et ont voulu s’élever jusqu’à -connaître le système de l’univers. Bien différents en cela de Kant, qui -a mis autant de force d’esprit à montrer ce que l’esprit humain ne -parviendra jamais à comprendre, qu’à développer ce qu’il peut savoir. - -Cependant nul philosophe, avant Fichte, n’avait poussé le système de -l’idéalisme à une rigueur aussi scientifique; il fait de l’activité de -l’âme l’univers entier. Tout ce qui peut être conçu, tout ce qui peut -être imaginé vient d’elle; c’est d’après ce système qu’il a été -soupçonné d’incrédulité. On lui entendait dire que, dans la leçon -suivante, il allait créer Dieu, et l’on était, avec raison, scandalisé -de cette expression. Ce qu’elle signifiait, c’est qu’il allait montrer -comment l’idée de la Divinité naissait et se développait dans l’âme de -l’homme. Le mérite principal de là philosophie de Fichte, c’est la force -incroyable d’attention qu’elle suppose. Car il ne se contente pas de -tout rapporter à l’existence intérieure de l’homme, au MOI qui sert de -base à tout; mais il distingue encore dans ce MOI celui qui est -passager, et celui qui est durable. En effet, quand on réfléchit sur les -opérations de l’entendement, on croit assister soi-même à sa pensée, on -croit la voir passer comme l’onde, tandis que la portion de soi qui la -contemple est immuable. Il arrive souvent à ceux qui réunissent un -caractère passionné à un esprit observateur, de se regarder souffrir, et -de sentir en eux-mêmes un être supérieur à sa propre peine, qui la voit, -et tour à tour la blâme ou la plaint. - -Il s’opère des changements continuels en nous, par les circonstances -extérieures de notre vie, et néanmoins nous avons toujours le sentiment -de notre identité. Qu’est-ce donc qui atteste cette identité, si ce -n’est le MOI toujours le même, qui voit passer devant son tribunal le -MOI modifié par les impressions extérieures? - -C’est à cette âme inébranlable, témoin de l’âme mobile, que Fichte -attribue le don de l’immortalité et la puissance de créer, ou pour -traduire plus exactement, de _rayonner en elle-même_ l’image de -l’univers. Ce système, qui fait tout reposer sur le sommet de notre -existence, et place la pyramide sur la pointe, est singulièrement -difficile à suivre. Il dépouille les idées des couleurs qui servent si -bien à les faire comprendre; et les beaux-arts, la poésie, la -contemplation de la nature, disparaissent dans ces abstractions, sans -mélange d’imagination ni de sensibilité. - -Fichte ne considère le monde extérieur que comme une borne de notre -existence, sur laquelle la pensée travaille. Dans son système, cette -borne est créée par l’âme elle-même, dont l’activité constante s’exerce -sur le tissu qu’elle a formé. Ce que Fichte a écrit sur le MOI -métaphysique ressemble un peu au réveil de la statue de Pygmalion, qui, -touchant alternativement elle-même et la pierre sur laquelle elle était -placée, dit tour à tour:--C’est moi, et ce n’est pas moi.--Mais quand, -en prenant la main de Pygmalion, elle s’écrie:--C’est encore moi!--Il -s’agit déjà d’un sentiment qui dépasse de beaucoup la sphère des idées -abstraites. L’idéalisme dépouillé du sentiment a néanmoins l’avantage -d’exciter au plus haut degré l’activité de l’esprit; mais la nature et -l’amour perdent tout leur charme par ce système; car si les objets que -nous voyons et les êtres que nous aimons ne sont rien que l’œuvre de nos -idées, c’est l’homme lui-même qu’on peut considérer alors comme _le -grand célibataire des mondes_. - -Il faut reconnaître cependant deux grands avantages de la doctrine de -Fichte: l’un, sa morale stoïque, qui n’admet aucune excuse; car tout -venant du MOI, c’est à ce MOI seul à répondre de l’usage qu’il fait de -sa volonté: l’autre, un exercice de la pensée tellement fort et subtil -en même temps, que celui qui a bien compris ce système, dût-il ne pas -l’adopter, aurait acquis une puissance d’attention et une sagacité -d’analyse qu’il pourrait ensuite appliquer en se jouant à tout autre -genre d’étude. - -De quelque manière qu’on juge l’utilité de la métaphysique, on ne peut -nier qu’elle ne soit la gymnastique de l’esprit. On impose aux enfants -divers genres de luttes dans leurs premières années, quoi qu’ils ne -soient point appelés à se battre un jour de cette manière. On peut dire -avec vérité que l’étude de la métaphysique idéaliste est presque un -moyen sûr de développer les facultés morales de ceux qui s’y livrent. La -pensée réside, comme tout ce qui est précieux, au fond de nous-mêmes; -car à la superficie, il n’y a rien que de la sottise ou de l’insipidité. -Mais quand on oblige de bonne heure les hommes à creuser dans leur -réflexion, à tout voir dans leur âme, ils y puisent une force et une -sincérité de jugement qui ne se perdent jamais. - -Fichte est dans les idées abstraites une tête mathématique comme Euler -ou La Grange. Il méprise singulièrement toutes les expressions un peu -substantielles: l’existence est déjà un mot trop prononcé pour lui. -L’être, le principe, l’essence, sont à peine des paroles assez éthérées -pour indiquer les subtiles nuances de ses opinions. On dirait qu’il -craint le contact des choses réelles, et qu’il tend toujours à y -échapper. A force de le lire ou de s’entretenir avec lui, l’on perd la -conscience de ce monde, et l’on a besoin, comme les ombres que nous -peint Homère, de rappeler en soi les souvenirs de la vie. - -Le matérialisme absorbe l’âme en la dégradant; l’idéalisme de Fichte, à -force de l’exalter, la sépare de la nature. Dans l’un et l’autre -extrême, le sentiment, qui est la véritable beauté de l’existence, n’a -point le rang qu’il mérite. - -Schelling a bien plus de connaissance de la nature et des beaux-arts que -Fichte; et son imagination pleine de vie ne saurait se contenter des -idées abstraites; mais, de même que Fichte, il a pour but de réduire -l’existence à un seul principe. Il traite avec un profond dédain tous -les philosophes qui en admettent deux; et il ne veut accorder le nom de -philosophie qu’au système dans lequel tout s’enchaîne, et qui explique -tout. Certainement il a raison d’affirmer que celui-là serait le -meilleur, mais où est-il? Schelling prétend que rien n’est plus absurde -que cette expression communément reçue: la philosophie de Platon, la -philosophie d’Aristote. Dirait-on la géométrie d’Euler, la géométrie de -La Grange? Il n’y a qu’une philosophie, selon l’opinion de Schelling, ou -il n’y en a point. Certes, si l’on n’entendait par philosophie que le -mot de l’énigme de l’univers, on pourrait dire avec vérité qu’il n’y a -point de philosophie. - -Le système de Kant parut insuffisant à Schelling comme à Fichte, parce -qu’il reconnaît deux natures, deux sources de nos idées, les objets -extérieurs et les facultés de l’âme. Mais pour arriver à cette unité -tant désirée, pour se débarrasser de cette double vie physique et morale -qui déplaît tant aux partisans des idées absolues, Schelling rapporte -tout à la nature, tandis que Fichte fait tout ressortir de l’âme. Fichte -ne voit dans la nature que l’opposé de l’âme: elle n’est à ses yeux -qu’une limite ou qu’une chaîne, dont il faut travailler sans cesse à se -dégager. Le système de Schelling repose et charme davantage -l’imagination, néanmoins il rentre nécessairement dans celui de Spinoza; -mais, au lieu de faire descendre l’âme jusqu’à la matière, comme cela -s’est pratiqué de nos jours, Schelling tâche d’élever la matière jusqu’à -l’âme; et quoique sa théorie dépende en entier de la nature physique, -elle est cependant très idéaliste dans le fond, et plus encore dans la -forme. - -L’idéal et le réel tiennent, dans son langage, la place de -l’intelligence et de la matière, de l’imagination et de l’expérience; et -c’est dans la réunion de ces deux puissances en une harmonie complète -que consiste, selon lui, le principe unique et absolu de l’univers -organisé. Cette harmonie, dont les deux pôles et le centre sont l’image, -et qui est renfermée dans le nombre trois, de tout temps si mystérieux, -fournit à Schelling les applications les plus ingénieuses. Il croit la -retrouver dans les beaux-arts comme dans la nature, et ses ouvrages sur -les sciences physiques sont estimés même des savants, qui ne considèrent -que les faits et les résultats. Enfin, dans l’examen de l’âme, il -cherche à démontrer comment les sensations et les conceptions -intellectuelles se confondent dans le sentiment qui réunit ce qu’il y a -d’involontaire et de réfléchi dans les unes et dans les autres, et -contient ainsi tout le mystère de la vie. - -Ce qui intéresse surtout dans ces systèmes, ce sont leurs -développements. La base première de la prétendue explication du monde -est également vraie comme également fausse dans la plupart des théories; -car toutes sont comprises dans l’immense pensée qu’elles veulent -embrasser: mais dans l’application aux choses de ce monde, ces théories -sont très spirituelles, et répandent souvent de grandes lumières sur -plusieurs objets en particulier. - -Schelling s’approche beaucoup, on ne saurait le nier, des philosophes -appelés panthéistes, c’est-à-dire de ceux qui accordent à la nature les -attributs de la Divinité. Mais ce qui le distingue, c’est l’étonnante -sagacité avec laquelle il a su rallier à sa doctrine les sciences et les -arts; il instruit, il donne à penser dans chacune de ses observations, -et la profondeur de son esprit étonne, surtout quand il ne prétend pas -l’appliquer au secret de l’univers; car aucun homme ne peut atteindre à -un genre de supériorité qui ne saurait exister entre les êtres de la -même espèce, à quelque distance qu’ils soient l’un de l’autre. - -Pour conserver des idées religieuses au milieu de l’apothéose de la -nature, l’école de Schelling suppose que l’individu périt en nous, mais -que les qualités intimes que nous possédons rentrent dans le grand tout -de la création éternelle. Cette immortalité-là ressemble terriblement à -la mort; car la mort physique elle-même n’est autre chose que la nature -universelle qui se ressaisit des dons qu’elle avait faits à l’individu. - -Schelling tire de son système des conclusions très nobles sur la -nécessité de cultiver dans notre âme les qualités immortelles, celles -qui sont en relation avec l’univers, et de mépriser en nous-mêmes tout -ce qui ne tient qu’à nos circonstances. Mais les affections du cœur et -la conscience elle-même ne sont-elles pas attachées aux rapports de -cette vie. Nous éprouvons dans la plupart des situations deux mouvements -tout à fait distincts, celui qui nous unit à l’ordre général, et celui -qui nous ramène à nos intérêts particuliers; le sentiment du devoir, et -la personnalité. Le plus noble de ces deux mouvements, c’est -l’universel. Mais c’est précisément parce que nous avons un instinct -conservateur de l’existence, qu’il est beau de la sacrifier; c’est parce -que nous sommes des êtres concentrés en nous-mêmes que notre attraction -vers l’ensemble est généreuse; enfin, c’est parce que nous subsistons -individuellement et séparément que nous pouvons nous choisir et nous -aimer les uns les autres: que serait donc cette immortalité abstraite -qui nous dépouillerait de nos souvenirs les plus chers comme de -modifications accidentelles? - -Voulez-vous, disent-ils en Allemagne, ressusciter avec toutes vos -circonstances actuelles, renaître baron ou marquis?--Non sans doute, -mais qui ne voudrait pas renaître fille et mère, et comment serait-on -soi si l’on ne ressentait plus les mêmes amitiés! Les vagues idées de -réunion avec la nature détruisent à la longue l’empire de la religion -sur les âmes, car la religion s’adresse à chacun de nous en particulier. -La Providence nous protège dans tous les détails de notre sort. Le -christianisme se proportionne à tous les esprits, et répond comme un -confident aux besoins individuels de notre cœur. Le panthéisme au -contraire, c’est-à-dire la nature divinisée, à force d’inspirer de la -religion pour tout, la disperse sur l’univers et ne la concentre point -en nous-mêmes. - -Ce système a eu dans tous les temps beaucoup de partisans parmi les -philosophes. La pensée tend toujours à se généraliser de plus en plus, -et l’on prend quelquefois pour une idée nouvelle ce travail de l’esprit -qui s’en va toujours ôtant ses bornes. On croit parvenir à comprendre -l’univers comme l’espace, en renversant toujours les barrières, en -reculant les difficultés sans les résoudre, et l’on n’approche pas -davantage ainsi de l’infini. Le sentiment seul nous le révèle sans nous -l’expliquer. - -Ce qui est vraiment admirable dans la philosophie allemande, c’est -l’examen qu’elle nous fait faire de nous-mêmes; elle remonte jusqu’à -l’origine de la volonté, jusqu’à cette source inconnue du fleuve de -notre vie; et c’est là que, pénétrant dans les secrets les plus intimes -de la douleur et de la foi, elle nous éclaire et nous affermit. Mais -tous les systèmes qui aspirent à l’explication de l’univers ne peuvent -guère être analysés clairement par aucune parole: les mots ne sont pas -propres à ce genre d’idées, et il en résulte que, pour les y faire -servir, on répand sur toutes choses l’obscurité qui précéda la création, -mais non la lumière qui l’a suivie. Les expressions scientifiques -prodiguées sur un sujet auquel tout le monde croit avoir des droits -révoltent l’amour-propre. Ces écrits si difficiles à comprendre prêtent, -quelque sérieux qu’on soit, à la plaisanterie, car il y a toujours des -méprises dans les ténèbres. L’on se plaît à réduire à quelques -assertions principales et faciles à combattre, cette foule de nuances de -restrictions qui paraissent toutes sacrées à l’auteur, mais que bientôt -les profanes oublient ou confondent. - -Les Orientaux ont été de tout temps idéalistes, et l’Asie ne ressemble -en rien au midi de l’Europe. L’excès de la chaleur porte dans l’Orient à -la contemplation, comme l’excès du froid dans le Nord. Les systèmes -religieux de l’Inde sont très mélancoliques et très spiritualistes, -tandis que les peuples du midi de l’Europe ont toujours eu du penchant -pour un paganisme assez matériel. Les savants Anglais qui ont voyagé -dans l’Inde ont fait de profondes recherches sur l’Asie; et des -Allemands, qui n’avaient pas, comme les princes de la mer, les occasions -de s’instruire par leurs propres yeux, sont arrivés, avec l’unique -secours de l’étude, à des découvertes très intéressantes sur la -religion, la littérature et les langues des nations asiatiques; ils sont -portés à croire, d’après plusieurs indices, que des lumières -surnaturelles ont éclairé jadis les peuples de ces contrées, et qu’il en -est resté des traces ineffaçables. La philosophie des Indiens ne peut -être bien comprise que par les idéalistes allemands: les rapports -d’opinion les aident à la concevoir. - -Frédéric Schlegel, non content de savoir presque toutes les langues de -l’Europe, a consacré des travaux inouïs à la connaissance de ce pays, -berceau du monde. L’ouvrage qu’il vient de publier sur la langue et la -philosophie des Indiens, contient des vues profondes et des -connaissances positives qui doivent fixer l’attention des hommes -éclairés de l’Europe. Il croit, et plusieurs philosophes, au nombre -desquels il faut compter Bailly, ont soutenu la même opinion, qu’un -peuple primitif a occupé quelques parties de la terre, et -particulièrement l’Asie, dans une époque antérieure à tous les documents -de l’histoire. Frédéric Schlegel trouve des traces de ce peuple dans la -culture intellectuelle des nations et dans la formation des langues. Il -remarque une ressemblance extraordinaire entre les idées principales, et -même les mots qui les expriment chez plusieurs peuples du monde, alors -même que, d’après ce que nous connaissons de l’histoire, ils n’ont -jamais eu de rapport entre eux. Frédéric Schlegel n’admet point dans ses -écrits la supposition assez généralement reçue, que les hommes ont -commencé par l’état sauvage, et que les besoins mutuels ont formé les -langues par degrés. C’est donner une origine bien grossière au -développement de l’esprit et de l’âme, que de l’attribuer ainsi à notre -nature animale, et la raison combat cette hypothèse que l’imagination -repousse. - -On ne conçoit point par quelle gradation il serait possible d’arriver du -cri sauvage à la perfection de la langue grecque; l’on dirait que dans -les progrès nécessaires pour parcourir cette distance infinie, il -faudrait que chaque pas franchît un abîme; nous voyons de nos jours que -les sauvages ne se civilisent jamais d’eux-mêmes, et que ce sont les -nations voisines qui leur enseignent avec grande peine ce qu’ils -ignorent. On est donc bien tenté de croire que le peuple primitif a été -l’instituteur du genre humain; et ce peuple, qui l’a formé, si ce n’est -une révélation? Toutes les nations ont exprimé de tout temps des regrets -sur la perte d’un état heureux qui précédait l’époque où elles se -trouvaient: d’où vient cette idée si généralement répandue? dira-t-on -que c’est une erreur? Les erreurs universelles sont toujours fondées sur -quelques vérités altérées, défigurées peut-être, mais qui avaient pour -base des faits cachés dans la nuit des temps, ou quelques forces -mystérieuses de la nature. - -Ceux qui attribuent la civilisation du genre humain aux besoins -physiques qui ont réuni les hommes entre eux, expliqueront difficilement -comment il arrive que la culture morale des peuples les plus anciens est -plus poétique, plus favorable aux beaux-arts, plus noblement inutile -enfin, sous les rapports matériels, que ne le sont les raffinements de -la civilisation moderne. La philosophie des Indiens est idéaliste, et -leur religion mystique: ce n’est certes pas le besoin de maintenir -l’ordre dans la société qui a donné naissance à cette philosophie ni à -cette religion. - -La poésie presque partout a précédé la prose, et l’introduction des -mètres, du rythme, de l’harmonie, est antérieure à la précision -rigoureuse, et par conséquent à l’utile emploi des langues. L’astronomie -n’a pas été étudiée seulement pour servir à l’agriculture; mais les -Chaldéens, les Égyptiens, etc., ont poussé leurs recherches fort au delà -des avantages pratiques qu’on pouvait en retirer, et l’on croit voir -l’amour du ciel et le culte du temps dans ces observations si profondes -et si exactes sur les divisions de l’année, le cours des astres et les -périodes de leur jonction. - -Les rois, chez les Chinois, étaient les premiers astronomes de leur -pays; ils passaient les nuits à contempler la marche des étoiles, et -leur dignité royale consistait dans ces belles connaissances et dans ces -occupations désintéressées qui les élevaient au-dessus du vulgaire. Le -magnifique système qui donne à la civilisation pour origine une -révélation religieuse, est appuyé par une érudition dont les partisans -des opinions matérialistes sont rarement capables; c’est être déjà -presque idéaliste que de se vouer entièrement à l’étude. - -Les Allemands, accoutumés à réfléchir profondément et solitairement, -pénètrent si avant dans la vérité, qu’il faut être, ce me semble, un -ignorant ou un fat, pour dédaigner aucun de leurs écrits avant de s’en -être longtemps occupé. Il y avait autrefois beaucoup d’erreurs et de -superstitions qui tenaient au manque de connaissances; mais quand, avec -les lumières de notre temps et d’immenses travaux individuels, on énonce -des opinions hors du cercle des expériences communes, il faut s’en -réjouir pour l’espèce humaine, car son trésor actuel est assez pauvre, -du moins si l’on en juge par l’usage qu’elle en fait. - -En lisant le compte que je viens de rendre des idées principales de -quelques philosophes allemands, leurs partisans d’une part, trouveront -avec raison que j’ai indiqué bien superficiellement des recherches très -importantes, et de l’autre, les gens du monde se demanderont à quoi sert -tout cela? Mais à quoi servent l’Apollon du Belvédère, les tableaux de -Raphaël, les tragédies de Racine? à quoi sert tout ce qui est beau, si -ce n’est à l’âme? Il en est de même de la philosophie, elle est la -beauté de la pensée, elle atteste la dignité de l’homme, qui peut -s’occuper de l’Éternel et de l’invisible, quoique tout ce qu’il y a de -grossier dans sa nature l’en éloigne. - -Je pourrais encore citer beaucoup d’autres noms justement honorés dans -la carrière de la philosophie; mais il me semble que cette esquisse, -quelque imparfaite qu’elle soit, suffit pour servir d’introduction à -l’examen de l’influence que la philosophie transcendante des Allemands a -exercée sur le développement de l’esprit, et sur le caractère et la -moralité de la nation où règne cette philosophie; et c’est là surtout le -but que je me suis proposé. - - - - -CHAPITRE VIII - -Influence de la nouvelle Philosophie allemande sur le développement de -l’esprit. - - -L’attention est peut-être de toutes les facultés de l’esprit humain -celle qui a le plus de pouvoir, et l’on ne saurait nier que la -métaphysique idéaliste ne la fortifie d’une manière étonnante. M. de -Buffon prétendait que le génie pouvait s’acquérir par la patience, -c’était trop dire; mais cet hommage rendu à l’attention, sous le nom de -la patience, honore beaucoup un homme d’une imagination aussi brillante. -Les idées abstraites exigent déjà un grand effort de méditation; mais -quand on y joint l’observation la plus exacte et la plus persévérante -des actes intérieurs de la volonté, toute la force de l’intelligence y -est employée. La subtilité de l’esprit est un grand défaut dans les -affaires de ce monde; mais certes les Allemands n’en sont pas -soupçonnés. La subtilité philosophique qui nous fait démêler les -moindres fils de nos pensées, est précisément ce qui doit porter le plus -loin le génie, car une réflexion dont il résulterait peut-être les plus -sublimes inventions, les plus étonnantes découvertes, passe en -nous-mêmes inaperçue, si nous n’avons pas pris l’habitude d’examiner -avec sagacité les conséquences et les liaisons des idées les plus -éloignées en apparence. - -En Allemagne, un homme supérieur se borne rarement à une seule carrière. -Gœthe fait des découvertes dans les sciences, Schelling est un excellent -littérateur, Frédéric Schlegel un poète plein d’originalité. On ne -saurait peut-être réunir un grand nombre de talents divers, mais la vue -de l’entendement doit tout embrasser. - -La nouvelle philosophie allemande est nécessairement plus favorable -qu’aucune autre à l’étendue de l’esprit; car rapportant tout au foyer de -l’âme, et considérant le monde lui-même comme régi par des lois dont le -type est en nous, elle ne saurait admettre le préjugé qui destine chaque -homme d’une manière exclusive à telle ou telle branche d’études. Les -philosophes idéalistes croient qu’un art, qu’une science, qu’une partie -quelconque ne saurait être comprise sans des connaissances universelles, -et que, depuis le moindre phénomène jusqu’au plus grand, rien ne peut -être savamment examiné, ou poétiquement dépeint, sans cette hauteur -d’esprit qui fait voir l’ensemble en décrivant les détails. - -Montesquieu dit que _l’esprit consiste à connaître la ressemblance des -choses diverses et la différence des choses semblables_. S’il pouvait -exister une théorie qui apprît à devenir un homme d’esprit, ce serait -celle de l’entendement telle que les Allemands la conçoivent; il n’en -est pas de plus favorable aux rapprochements ingénieux entre les objets -extérieurs et les facultés de l’esprit; ce sont les divers rayons d’un -même centre. La plupart des axiomes physiques correspondent à des -vérités morales, et la philosophie universelle présente de mille -manières la nature toujours une et toujours variée, qui se réfléchit -tout entière dans chacun de ses ouvrages, et fait porter au brin -d’herbe, comme au cèdre, l’empreinte de l’univers. - -Cette philosophie donne un attrait singulier pour tous les genres -d’étude. Les découvertes qu’on fait en soi-même sont toujours -intéressantes; mais, s’il est vrai qu’elles doivent nous éclairer sur -les mystères mêmes du monde créé à notre image, quelle curiosité -n’inspirent-elles pas! L’entretien d’un philosophe allemand, tel que -ceux que j’ai nommés, rappelle les dialogues de Platon, et quand vous -interrogez un de ces hommes sur un sujet quelconque, il y répand tant de -lumières qu’en l’écoutant vous croyez penser pour la première fois, si -penser est, comme le dit Spinoza, _s’identifier avec la nature par -l’intelligence, et devenir un avec elle_. - -Il circule en Allemagne, depuis quelques années, une telle quantité -d’idées neuves sur les sujets littéraires et philosophiques, qu’un -étranger pourrait très bien prendre pour un génie supérieur celui qui ne -ferait que répéter ces idées. Il m’est quelquefois arrivé de croire un -esprit prodigieux à des hommes d’ailleurs assez communs, seulement parce -qu’ils s’étaient familiarisés avec les systèmes idéalistes, aurore d’une -vie nouvelle. - -Les défauts qu’on reproche d’ordinaire aux Allemands dans la -conversation, la lenteur et la pédanterie, se remarquent infiniment -moins dans les disciples de l’école moderne; les personnes du premier -rang, en Allemagne, se sont formées pour la plupart d’après les bonnes -manières françaises; mais il s’établit maintenant parmi les philosophes -hommes de lettres une éducation qui est aussi de bon goût, quoique dans -un tout autre genre. On y considère la véritable élégance comme -inséparable de l’imagination poétique et de l’attrait pour les -beaux-arts, et la politesse comme fondée sur la connaissance et -l’appréciation des talents et du mérite. - -On ne saurait nier cependant que les nouveaux systèmes philosophiques et -littéraires n’aient inspiré à leurs partisans un grand mépris pour ceux -qui ne les comprennent pas. La plaisanterie française veut toujours -humilier par le ridicule; sa tactique est d’éviter l’idée pour attaquer -la personne, et le fond pour se moquer de la forme. Les Allemands de la -nouvelle école considèrent l’ignorance et la frivolité comme les -maladies d’une enfance prolongée; ils ne s’en sont pas tenus à combattre -les étrangers, ils s’attaquent aussi eux-mêmes les uns les autres avec -amertume, et l’on dirait, à les entendre, qu’un degré de plus en fait -d’abstraction ou de profondeur, donne le droit de traiter en esprit -vulgaire et borné quiconque ne voudrait pas ou ne pourrait pas y -atteindre. - -Quand les obstacles ont irrité les esprits, l’exagération s’est mêlée à -cette révolution philosophique, d’ailleurs si salutaire. Les Allemands -de la nouvelle école pénètrent avec le flambeau du génie dans -l’intérieur de l’âme. Mais quand il s’agit de faire entrer leurs idées -dans la tête des autres, ils en connaissent mal les moyens; ils se -mettent à dédaigner, parce qu’ils ignorent, non la vérité, mais la -manière de la dire. Le dédain, excepté pour le vice, indique presque -toujours une borne dans l’esprit; car, avec plus d’esprit encore, on se -serait fait comprendre même des esprits vulgaires, ou du moins on -l’aurait essayé de bonne foi. - -Le talent de s’exprimer avec méthode et clarté est assez rare en -Allemagne: les études spéculatives ne le donnent pas. Il faut se placer, -pour ainsi dire, en dehors de ses propres pensées, pour juger de la -forme qu’on doit leur donner. La philosophie fait connaître l’homme -plutôt que les hommes. C’est l’habitude de la société qui seule nous -apprend quels sont les rapports de notre esprit avec celui des autres. -La candeur d’abord, et l’orgueil ensuite, portent les philosophes -sincères et sérieux à s’indigner contre ceux qui ne pensent pas ou ne -sentent pas comme eux. Les Allemands recherchent le vrai -consciencieusement; mais ils ont un esprit de secte très ardent en -faveur de la doctrine qu’ils adoptent; car tout se change en passion -dans le cœur de l’homme. - -Cependant, malgré les diversités d’opinions qui forment en Allemagne -différentes écoles opposées l’une à l’autre, elles tendent également, -pour la plupart, à développer l’activité de l’âme: aussi n’est-il point -de pays où chaque homme tire plus de parti de lui-même, au moins sous le -rapport des travaux intellectuels. - - - - -CHAPITRE IX - -Influence de la nouvelle Philosophie allemande sur la Littérature et les -Arts. - - -Ce que je viens de dire sur le développement de l’esprit s’applique -aussi à la littérature; cependant il est peut-être intéressant d’ajouter -quelques observations particulières à ces réflexions générales. - -Dans les pays où l’on croit que toutes les idées nous viennent par les -objets extérieurs, il est naturel d’attacher un plus grand prix aux -convenances, dont l’empire est au dehors; mais lorsqu’au contraire on -est convaincu des lois immuables de l’existence morale, la société a -moins de pouvoir sur chaque homme: l’on traite de tout avec soi-même; et -l’essentiel, dans les productions de la pensée comme dans les actions de -la vie, c’est de s’assurer qu’elles partent de notre conviction intime -et de nos émotions spontanées. - -Il y a dans le style des qualités qui tiennent à la vérité même du -sentiment, il y en a qui dépendent de la correction grammaticale. On -aurait de la peine à faire comprendre à des Allemands que la première -chose à examiner dans un ouvrage, c’est la manière dont il est écrit, et -que l’exécution doit l’emporter sur la conception. La philosophie -expérimentale estime un ouvrage surtout par la forme ingénieuse et -lucide sous laquelle il est présenté; la philosophie idéaliste, au -contraire, toujours attirée vers le foyer de l’âme, n’admire que les -écrivains qui s’en rapprochent. - -Il faut l’avouer aussi, l’habitude de creuser dans les mystères les plus -cachés de notre être donne du penchant pour ce qu’il y a de plus profond -et quelquefois de plus obscur dans la pensée. Aussi les Allemands -mêlent-ils trop souvent la métaphysique à la poésie. - -La nouvelle philosophie inspire le besoin de s’élever jusqu’aux pensées -et aux sentiments sans bornes. Cette impulsion peut être favorable au -génie, mais elle ne l’est qu’à lui, et souvent elle donne à ceux qui -n’en ont pas des prétentions assez ridicules. En France, la médiocrité -trouve tout trop fort et trop exalté; en Allemagne, rien ne lui paraît à -la hauteur de la nouvelle doctrine. En France, la médiocrité se moque de -l’enthousiasme, en Allemagne, elle dédaigne un certain genre de raison. -Un écrivain n’en saurait jamais faire assez pour convaincre les lecteurs -allemands qu’il n’est pas superficiel, qu’il s’occupe en toutes choses -de l’immortel et de l’infini. Mais comme les facultés de l’esprit ne -répondent pas toujours à de si vastes désirs, il arrive souvent que des -efforts gigantesques ne conduisent qu’à des résultats communs. Néanmoins -cette disposition générale seconde l’essor de la pensée; et il est plus -facile, en littérature, de poser des limites que de donner de -l’émulation. - -Le goût que les Allemands manifestent pour le genre naïf, et dont j’ai -déjà eu l’occasion de parler, semble en contradiction avec leur penchant -pour la métaphysique, penchant qui naît du besoin de se connaître et de -s’analyser soi-même; cependant c’est aussi à l’influence d’un système -qu’il faut rapporter ce goût pour le naïf; car il y a de la philosophie -dans tout en Allemagne, même dans l’imagination. L’un des premiers -caractères du naïf, c’est d’exprimer ce qu’on sent ou ce qu’on pense, -sans réfléchir à aucun résultat ni tendre vers aucun but; et c’est en -cela qu’il s’accorde avec la théorie des Allemands sur la littérature. - -Kant, en séparant le beau de l’utile, prouve clairement qu’il n’est -point du tout dans la nature des beaux-arts de donner des leçons. Sans -doute tout ce qui est beau doit faire naître des sentiments généreux, et -ces sentiments excitent à la vertu; mais dès qu’on a pour objet de -mettre en évidence un précepte de morale, la libre impression que -produisent les chefs-d’œuvre de l’art est nécessairement détruite; car -le but, quel qu’il soit, quand il est connu, borne et gêne -l’imagination. On prétend que Louis XIV disait à un prédicateur qui -avait dirigé son sermon contre lui: «Je veux bien me faire ma part; mais -je ne veux pas qu’on me la fasse». L’on pourrait appliquer ces paroles -aux beaux-arts en général: ils doivent élever l’âme, et non pas -l’endoctriner. - -La nature déploie ses magnificences souvent sans but, souvent avec un -luxe que les partisans de l’utilité appelleraient prodigue. Elle semble -se plaire à donner plus d’éclat aux fleurs, aux arbres des forêts, -qu’aux végétaux qui servent d’aliment à l’homme. Si l’utile avait le -premier rang dans la nature, ne revêtirait-elle pas de plus de charmes -les plantes nutritives que les roses, qui ne sont que belles? Et d’où -vient cependant que, pour parer l’autel de la Divinité, l’on chercherait -plutôt les inutiles fleurs que les productions nécessaires? D’où vient -que ce qui sert au maintien de notre vie a moins de dignité que les -beautés sans but? C’est que le beau nous rappelle une existence -immortelle et divine, dont le souvenir et le regret vivent à la fois -dans notre cœur. - -Ce n’est certainement pas pour méconnaître la valeur morale de ce qui -est utile que Kant en a séparé le beau; c’est pour fonder l’admiration -en tout genre sur un désintéressement absolu; c’est pour donner aux -sentiments qui rendent le vice impossible la préférence sur les leçons -qui servent à le corriger. - -Rarement les fables mythologiques des anciens ont été dirigées dans le -sens des exhortations de morale ou des exemples édifiants, et ce n’est -pas du tout parce que les modernes valent mieux qu’eux qu’ils cherchent -souvent à donner à leurs fictions un résultat utile; c’est plutôt parce -qu’ils ont moins d’imagination, et qu’ils transportent dans la -littérature l’habitude que donnent les affaires, de toujours tendre vers -un but. Les événements, tels qu’ils existent dans la réalité, ne sont -point calculés comme une fiction dont le dénouement est moral. La vie -elle-même est conçue d’une manière tout à fait poétique: car ce n’est -point d’ordinaire parce que le coupable est puni, et l’homme vertueux -récompensé, qu’elle produit sur nous une impression morale, c’est parce -qu’elle développe dans notre âme l’indignation contre le coupable, et -l’enthousiasme pour l’homme vertueux. - -Les Allemands ne considèrent point, ainsi qu’on le fait d’ordinaire, -l’imitation de la nature comme le principal objet de l’art; c’est la -beauté idéale qui leur paraît le principe de tous les chefs-d’œuvre, et -leur théorie poétique est, à cet égard, tout à fait d’accord avec leur -philosophie. L’impression qu’on reçoit par les beaux-arts n’a pas le -moindre rapport avec le plaisir que fait éprouver une imitation -quelconque; l’homme a dans son âme des sentiments innés que les objets -réels ne satisferont jamais, et c’est à ces sentiments que l’imagination -des peintres et des poètes sait donner une forme et une vie. Le premier -des arts, la musique, qu’imite-t-il? de tous les dons de la Divinité -cependant, c’est le plus magnifique, car il semble, pour ainsi dire, -superflu. Le soleil nous éclaire, nous respirons l’air d’un ciel serein, -toutes les beautés de la nature servent en quelque façon à l’homme; la -musique seule est d’une noble inutilité, et c’est pour cela qu’elle nous -émeut si profondément; plus elle est loin de tout but, plus elle se -rapproche de cette source intime de nos pensées que l’application à un -objet quelconque resserre dans son cours. - -La théorie littéraire des Allemands diffère de toutes les autres, en ce -qu’elle n’assujettit point les écrivains à des usages ni à des -restrictions tyranniques. C’est une théorie toute créatrice, c’est une -philosophie des beaux-arts qui, loin de les contraindre, cherche, comme -Prométhée, à dérober le feu du ciel pour en faire don aux poètes. -Homère, le Dante, Shakespeare, me dira-t-on, savaient-ils rien de tout -cela? ont-ils eu besoin de cette métaphysique pour être de grands -écrivains? Sans doute la nature n’a point attendu la philosophie, ce qui -se réduit à dire que le fait a précédé l’observation du fait; mais, -puisque nous sommes arrivés à l’époque des théories, ne faut-il pas au -moins se garder de celles qui peuvent étouffer le talent? - -Il faut avouer cependant qu’il résulte assez souvent quelques -inconvénients essentiels de ces systèmes de philosophie appliqués à la -littérature: les lecteurs allemands, accoutumés à lire Kant, Fichte, -etc., considèrent un moindre degré d’obscurité comme la clarté même, et -les écrivains ne donnent pas toujours aux ouvrages de l’art cette -lucidité frappante qui leur est si nécessaire. On peut, on doit même -exiger une attention soutenue, quand il s’agit d’idées abstraites; mais -les émotions sont involontaires. Il ne peut être question dans les -jouissances des arts, ni de complaisance, ni d’effort, ni de réflexion; -il s’agit là de plaisir et non de raisonnement; l’esprit philosophique -peut réclamer l’examen, mais le talent poétique doit commander -l’entraînement. - -Les idées ingénieuses qui dérivent des théories font illusion sur la -véritable nature du talent. On prouve spirituellement que telle ou telle -pièce n’a pas dû plaire, et cependant elle plaît, et l’on se met alors à -mépriser ceux qui l’aiment. On prouve aussi que telle pièce, composée -d’après tels principes, doit intéresser, et cependant quand on veut -qu’elle soit jouée, quand on lui dit _lève-toi et marche_, la pièce ne -va pas, et il faut donc encore mépriser ceux qui ne s’amusent point d’un -ouvrage composé selon les lois de l’idéal et du réel. On a tort presque -toujours quand on blâme le jugement du public dans les arts, car -l’impression populaire est plus philosophique encore que la philosophie -même, et quand les combinaisons de l’homme instruit ne s’accordent pas -avec cette impression, ce n’est point parce que ces combinaisons sont -trop profondes, mais plutôt parce qu’elles ne le sont pas assez. - -Néanmoins il vaut infiniment mieux, ce me semble, pour la littérature -d’un pays, que sa poétique soit fondée sur des idées philosophiques, -même un peu abstraites, que sur de simples règles extérieures; car ces -règles ne sont que des barrières pour empêcher les enfants de tomber. - -L’imitation des anciens a pris chez les Allemands une direction tout -autre que dans le reste de l’Europe. Le caractère consciencieux dont ils -ne se départent jamais les a conduits à ne point mêler ensemble le génie -moderne avec le génie antique; ils traitent à quelques égards les -fictions comme de la vérité, car ils trouvent le moyen d’y porter du -scrupule; ils appliquent aussi cette même disposition à la connaissance -exacte et profonde des monuments qui nous restent des temps passés. En -Allemagne, l’étude de l’antiquité, comme celle des sciences et de la -philosophie, réunit les branches divisées de l’esprit humain. - -Heyne embrasse tout ce qui se rapporte à la littérature, à l’histoire et -aux beaux-arts avec une étonnante perspicacité. Wolf tire des -observations les plus fines, les inductions les plus hardies, et, ne se -soumettant en rien à l’autorité, il juge par lui-même l’authenticité des -écrits des Grecs et leur valeur. On peut voir dans un dernier écrit de -M. Ch. de Villers, que j’ai déjà nommé avec la haute estime qu’il -mérite, quels travaux immenses l’on publie chaque année, en Allemagne, -sur les auteurs classiques. Les Allemands se croient appelés en toutes -choses au rôle de contemplateurs, et l’on dirait qu’ils ne sont pas de -leur siècle, tant leurs réflexions et leur intérêt se tournent vers une -autre époque du monde. - -Il se peut que le meilleur temps pour la poésie ait été celui de -l’ignorance, et que la jeunesse du genre humain soit passée pour -toujours; cependant on croit sentir dans les écrits des Allemands une -jeunesse nouvelle, celle qui naît du noble choix qu’on peut faire après -avoir tout connu. L’âge des lumières a son innocence aussi bien que -l’âge d’or; et si dans l’enfance du genre humain on n’en croit que son -âme, lorsqu’on a tout appris, on revient à ne plus se confier qu’en -elle. - - - - -CHAPITRE X - -Influence de la nouvelle Philosophie sur les sciences. - - -Il n’est pas douteux que la philosophie idéaliste ne porte au -recueillement, et que, disposant l’esprit à se replier sur lui-même, -elle n’augmente sa pénétration et sa persistance dans les travaux -intellectuels. Mais cette philosophie est-elle également favorable aux -sciences, qui consistent dans l’observation de la nature? C’est à -l’examen de cette question que les réflexions suivantes sont destinées. - -On a généralement attribué les progrès des sciences, dans le dernier -siècle, à la philosophie expérimentale; et, comme l’observation sert en -effet beaucoup dans cette carrière, on s’est cru d’autant plus certain -d’atteindre aux vérités scientifiques, qu’on accordait plus d’importance -aux objets extérieurs; cependant la patrie de Kepler et de Leibnitz -n’est pas à dédaigner pour la science. Les principales découvertes -modernes, la poudre, l’imprimerie, ont été faites par les Allemands, et -néanmoins la tendance des esprits, en Allemagne, a toujours été vers -l’idéalisme. - -Bacon a comparé la philosophie spéculative à l’alouette qui s’élève -jusqu’aux cieux, et redescend sans rien rapporter de sa course, et la -philosophie expérimentale, au faucon qui s’élève aussi haut, mais -revient avec sa proie. - -Peut-être que, de nos jours, Bacon eût senti les inconvénients de la -philosophie purement expérimentale; elle a travesti la pensée en -sensation, la morale en intérêt personnel, et la nature en mécanisme, -car elle tendait à rabaisser toutes choses. Les Allemands ont combattu -son influence dans les sciences physiques, comme dans un ordre plus -relevé, et, tout en soumettant la nature à l’observation, ils -considèrent ses phénomènes en général d’une manière vaste et animée; -c’est toujours une présomption en faveur d’une opinion que son empire -sur l’imagination, car tout annonce que le beau est aussi le vrai dans -la sublime conception de l’univers. - -La philosophie nouvelle a déjà exercé sous plusieurs rapports son -influence sur les sciences physiques en Allemagne; d’abord, le même -esprit d’universalité que j’ai remarqué dans les littérateurs et les -philosophes, se retrouve aussi dans les savants. Humboldt raconte en -observateur exact les voyages dont il a bravé les dangers en chevalier -valeureux, et ses écrits intéressent également les physiciens et les -poètes. Schelling, Bader, Schubert, etc., ont publié des ouvrages dans -lesquels les sciences sont présentées sous un point de vue qui captive -la réflexion et l’imagination: et longtemps avant que les métaphysiciens -modernes eussent existé, Kepler et Haller avaient su tout à la fois -observer et deviner la nature. - -L’attrait de la société est si grand en France, qu’elle ne permet à -personne de donner beaucoup de temps au travail. Il est donc naturel -qu’on n’ait point de confiance dans ceux qui veulent réunir plusieurs -genres d’études. Mais dans un pays où la vie entière d’un homme peut -être livrée à la méditation, on a raison d’encourager la multiplicité -des connaissances; on se donne ensuite exclusivement à celle de toutes -que l’on préfère; mais il est peut-être impossible de comprendre à fond -une science sans s’être occupé de toutes. Sir Humphry Davy, maintenant -le premier chimiste de l’Angleterre, cultive les lettres avec autant de -goût que de succès. La littérature répand des lumières sur les sciences, -comme les sciences sur la littérature; et la connexion qui existe entre -tous les objets de la nature doit avoir lieu de même dans les idées de -l’homme. - -L’universalité des connaissances conduit nécessairement au désir de -trouver les lois générales de l’ordre physique. Les Allemands descendent -de la théorie à l’expérience, tandis que les Français remontent de -l’expérience à la théorie. Les Français, en littérature, reprochent aux -Allemands de n’avoir que des beautés de détail, et de ne pas s’entendre -à la composition d’un ouvrage. Les Allemands reprochent aux Français de -ne considérer que les faits particuliers dans les sciences, et de ne pas -les rallier à un système; c’est en cela principalement que consiste la -différence entre les savants allemands et les savants français. - -En effet, s’il était possible de découvrir les principes qui régissent -cet univers, il vaudrait certainement mieux partir de cette source pour -étudier tout ce qui en dérive; mais on ne sait guère rien de l’ensemble -en toutes choses qu’à l’aide des détails, et la nature n’est pour -l’homme que les feuilles éparses de la Sibylle, dont nul, jusqu’à ce -jour, n’a pu faire un livre. Néanmoins les savants allemands, qui sont -en même temps philosophes, répandent un intérêt prodigieux sur la -contemplation des phénomènes de ce monde: ils n’interrogent point la -nature au hasard, d’après le cours accidentel des expériences; mais ils -prédisent par la pensée ce que l’observation doit confirmer. - -Deux grandes vues générales leur servent de guide dans l’étude des -sciences: l’une, que l’univers est fait sur le modèle de l’âme humaine; -et l’autre, que l’analogie de chaque partie de l’univers avec l’ensemble -est telle que la même idée se réfléchit constamment du tout dans chaque -partie, et de chaque partie dans le tout. - -C’est une belle conception que celle qui tend à trouver la ressemblance -des lois de l’entendement humain avec celles de la nature, et considère -le monde physique comme le relief du monde moral. Si le même génie était -capable de composer _l’Iliade_ et de sculpter comme Phidias, le Jupiter -du sculpteur ressemblerait au Jupiter du poète; pourquoi donc -l’intelligence suprême, qui a formé la nature et l’âme, n’aurait-elle -pas fait de l’une l’emblème de l’autre? Ce n’est point un vain jeu de -l’imagination, que ces métaphores continuelles qui servent à comparer -nos sentiments avec les phénomènes extérieurs; la tristesse, avec le -ciel couvert de nuages; le calme, avec les rayons argentés de la lune; -la colère, avec les flots agités par les vents: c’est la même pensée du -créateur qui se traduit dans deux langages différents, et l’un peut -servir d’interprète à l’autre. Presque tous les axiomes de physique -correspondent à des maximes de morale. Cette espèce de marche parallèle -qu’on aperçoit entre le monde et l’intelligence est l’indice d’un grand -mystère, et tous les esprits en seraient frappés, si l’on parvenait à en -tirer des découvertes positives; mais toutefois cette lueur encore -incertaine porte bien loin les regards. - -Les analogies des divers éléments de la nature physique entre eux -servent à constater la suprême loi de la création, la variété dans -l’unité, et l’unité dans la variété. Qu’y a-t-il de plus étonnant, par -exemple, que le rapport des sons et des formes, des sons et des -couleurs? Un Allemand, Chladni, a fait nouvellement l’expérience que les -vibrations des sons mettent en mouvement des grains de sable réunis sur -un plateau de verre, de telle manière que quand les sons sont purs, les -grains de sable se réunissent en formes régulières, et quand les tons -sont discordants, les grains de sable tracent sur le verre des figures -sans aucune symétrie. L’aveugle-né Saunderson disait qu’il se -représentait la couleur écarlate comme le son de la trompette, et un -savant a voulu faire un clavecin pour les yeux, qui pût imiter par -l’harmonie des couleurs le plaisir que cause la musique. Sans cesse nous -comparons la peinture à la musique, et la musique à la peinture, parce -que les émotions que nous éprouvons nous révèlent des analogies où -l’observation froide ne verrait que des différences. Chaque plante, -chaque fleur contient le système entier de l’univers; un instant de vie -recèle en son sein l’éternité, le plus faible atome est un monde, et le -monde peut-être n’est qu’un atome. Chaque portion de l’univers semble un -miroir où la création tout entière est représentée, et l’on ne sait ce -qui inspire le plus d’admiration, ou de la pensée, toujours la même, ou -de la forme, toujours diverse. - -On peut diviser les savants de l’Allemagne en deux classes, ceux qui se -vouent tout entiers à l’observation, et ceux qui prétendent à l’honneur -de pressentir les secrets de la nature. Parmi les premiers, on doit -citer d’abord Werner, qui a puisé dans la minéralogie la connaissance de -la formation du globe et des époques de son histoire; Herschel et -Schrœter, qui font sans cesse des découvertes nouvelles dans le pays des -cieux; des astronomes calculateurs tels que Zach et Bode; de grands -chimistes tels que Klaproth et Buchholz; dans la classe des physiciens -philosophes, il faut compter Schelling, Ritter, Bader, Steffens, etc. -Les esprits les plus distingués de ces deux classes se rapprochent et -s’entendent, car les physiciens philosophes ne sauraient dédaigner -l’expérience, et les observateurs profonds ne se refusent point aux -résultats possibles des hautes contemplations. - -Déjà l’attraction et l’impulsion ont été l’objet d’un examen nouveau, et -l’on en a fait une application heureuse aux affinités chimiques. La -lumière considérée comme un intermédiaire entre la matière et l’esprit, -a donné lieu à plusieurs aperçus très philosophiques. L’on parle avec -estime d’un travail de Gœthe sur les couleurs. Enfin, de toutes parts en -Allemagne, l’émulation est excitée par le désir et l’espoir de réunir la -philosophie expérimentale et la philosophie spéculative, et d’agrandir -ainsi la science de l’homme et celle de la nature. - -L’idéalisme intellectuel fait de la volonté, qui est l’âme, le centre de -tout: le principe de l’idéalisme physique, c’est la vie. L’homme -parvient par la chimie, comme par le raisonnement, au plus haut degré de -l’analyse; mais la vie lui échappe par la chimie, comme le sentiment par -le raisonnement. Un écrivain français avait prétendu que la pensée -n’était autre chose _qu’un produit matériel du cerveau_. Un autre savant -a dit que lorsqu’on serait plus avancé dans la chimie, on parviendrait à -savoir _comment on fait de la vie_; l’un outrageait la nature, comme -l’autre outrageait l’âme. - -_Il faut_, disait Fichte, _comprendre ce qui est incompréhensible comme -tel_. Cette expression singulière renferme un sens profond: il faut -sentir et reconnaître ce qui doit rester inaccessible à l’analyse, et -dont l’essor de la pensée peut seul approcher. - -On a cru trouver dans la nature trois modes d’existence distincts: la -végétation, l’irritabilité et la sensibilité. Les plantes, les animaux -et les hommes se trouvent renfermés dans ces trois manières de vivre, et -si l’on veut appliquer aux individus mêmes de notre espèce cette -division ingénieuse, on verra que, parmi les différents caractères, on -peut également la retrouver. Les uns végètent comme des plantes, les -autres jouissent ou s’irritent à la manière des animaux, et les plus -nobles enfin possèdent et développent en eux les qualités qui -distinguent la nature humaine. Quoi qu’il en soit, la volonté qui est la -vie, la vie qui est aussi la volonté, renferment tout le secret de -l’univers et de nous-mêmes, et ce secret-là, comme on ne peut ni le -nier, ni l’expliquer, il faut y arriver nécessairement par une espèce de -divination. - -Quel emploi de force ne faudrait-il pas pour ébranler avec un levier -fait sur le modèle du bras les poids que le bras soulève! Ne voyons-nous -pas tous les jours la colère, ou quelque autre affection de l’âme, -augmenter comme par miracle la puissance du corps humain? Quelle est -donc cette puissance mystérieuse de la nature qui se manifeste par la -volonté de l’homme? et comment, sans étudier sa cause et ses effets, -pourrait-on faire aucune découverte importante dans la théorie des -puissances physiques? - -La doctrine de l’Écossais Brown, analysée plus profondément en Allemagne -que partout ailleurs, est fondée sur ce même système d’action et d’unité -centrales, qui est si fécond dans ses conséquences. Brown a cru que -l’état de souffrance ou l’état de santé ne tenait point à des maux -partiels, mais à l’intensité du principe vital, qui s’affaiblissait ou -s’exaltait selon les différentes vicissitudes de l’existence. - -Parmi les savants anglais, il n’y a guère que Hartley et son disciple -Priestley, qui aient pris la métaphysique comme la physique sous un -point de vue tout à fait matérialiste. On dira que la physique ne peut -être que matérialiste; j’ose ne pas être de cet avis. Ceux qui font de -l’âme même un être passif, bannissent à plus forte raison des sciences -positives l’inexplicable ascendant de la volonté de l’homme; et -cependant il est plusieurs circonstances dans lesquelles cette volonté -agit sur l’intensité de la vie, et la vie sur la matière. Le principe de -l’existence est comme un intermédiaire entre le corps et l’âme, dont la -puissance ne saurait être calculée, mais ne peut être niée sans -méconnaître ce qui constitue la nature animée, et sans réduire ses lois -purement au mécanisme. - -Le docteur Gall, de quelque manière que son système soit jugé, est -respecté de tous les savants pour les études et les découvertes qu’il a -faites dans la science de l’anatomie; et si l’on considère les organes -de la pensée comme différents d’elle-même, c’est-à-dire, comme les -moyens qu’elle emploie, on peut, ce me semble, admettre que la mémoire -et le calcul, l’aptitude à telle ou telle science, le talent pour tel ou -tel art, enfin tout ce qui sert d’instrument à l’intelligence, dépend en -quelque sorte de la structure du cerveau. S’il existe une échelle -graduée depuis la pierre jusqu’à la vie humaine, il doit y avoir de -certaines facultés en nous qui tiennent de l’âme et du corps tout à la -fois; et de ce nombre sont la mémoire et le calcul, les plus physiques -de nos facultés intellectuelles, et les plus intellectuelles de nos -facultés physiques. Mais l’erreur commencerait au moment où l’on -voudrait attribuer à la structure du cerveau une influence sur les -qualités morales, car la volonté est tout à fait indépendante des -facultés physiques: c’est dans l’action purement intellectuelle de cette -volonté que consiste la conscience, et la conscience est et doit être -affranchie de l’organisation corporelle. Tout ce qui tendrait à nous -ôter la responsabilité de nos actions serait faux et mauvais. - -Un jeune médecin d’un grand talent, Koreff, attire déjà l’attention de -ceux qui l’ont entendu, par des considérations toutes nouvelles sur le -principe de la vie, sur l’action de la mort, sur les causes de la folie; -tout ce mouvement dans les esprits annonce une révolution quelconque, -même dans la manière de considérer les sciences. Il est impossible d’en -prévoir encore les résultats; mais ce qu’on peut affirmer avec vérité, -c’est que si les Allemands se laissent guider par l’imagination, ils ne -s’épargnent aucun travail, aucune recherche, aucune étude, et réunissent -au plus haut degré deux qualités qui semblent s’exclure, la patience et -l’enthousiasme. - -Quelques savants allemands, poussant encore plus loin l’idéalisme -physique, combattent l’axiome _qu’il n’y a pas d’action à distance_, et -veulent, au contraire, rétablir partout le mouvement spontané dans la -nature. Ils rejettent l’hypothèse des fluides, dont les effets -tiendraient à quelques égards des forces mécaniques, qui se pressent et -se refoulent, sans qu’aucune organisation indépendante les dirige. - -Ceux qui considèrent la nature comme une intelligence ne donnent pas à -ce mot le même sens qu’on a coutume d’y attacher; car la pensée de -l’homme consiste dans la faculté de se replier sur soi-même, et -l’intelligence de la nature marche en avant, comme l’instinct des -animaux. La pensée se possède elle-même, puisqu’elle se juge; -l’intelligence sans réflexion est une puissance toujours attirée au -dehors. Quand la nature cristallise selon les formes les plus -régulières, il ne s’ensuit pas qu’elle sache les mathématiques, ou du -moins elle ne sait pas qu’elle les sait, et la conscience d’elle-même -lui manque. Les savants allemands attribuent aux forces physiques une -certaine originalité individuelle, et, d’autre part, ils paraissent -admettre, dans leur manière de présenter quelques phénomènes du -magnétisme animal, que la volonté de l’homme, sans acte extérieur, -exerce une très grande influence sur la matière, et spécialement sur les -métaux. - -Pascal dit _que les astrologues et les alchimistes ont quelques -principes, mais qu’ils en abusent_. Il y a eu peut-être dans l’antiquité -des rapports plus intimes entre l’homme et la nature qu’il n’en existe -de nos jours. Les mystères d’Éleusis, le culte des Égyptiens, le système -des émanations, chez les Indiens, l’adoration des éléments et du soleil, -chez les Persans, l’harmonie des nombres, qui fonda la doctrine de -Pythagore, sont des traces d’un attrait singulier qui réunissait l’homme -avec l’univers. - -Le spiritualisme, en fortifiant la puissance de la réflexion, a séparé -davantage l’homme des influences physiques, et la réformation, en -portant plus loin encore le penchant vers l’analyse, a mis la raison en -garde contre les impressions primitives de l’imagination: les Allemands -tendent vers le véritable perfectionnement de l’esprit humain, -lorsqu’ils cherchent à réveiller les inspirations de la nature par les -lumières de la pensée. - -L’expérience conduit chaque jour les savants à reconnaître des -phénomènes auxquels on ne croyait plus, parce qu’ils étaient mélangés -avec des superstitions, et que l’on en faisait jadis des présages. Les -anciens ont raconté que des pierres tombaient du ciel, et de nos jours -on a constaté l’exactitude de ce fait dont on avait nié l’existence. Les -anciens ont parlé de pluie rouge comme du sang et des foudres de la -terre; on s’est assuré nouvellement de la vérité de leurs assertions à -cet égard. - -L’astronomie et la musique sont la science et l’art que les hommes ont -connus de toute antiquité: pourquoi les sons et les astres ne -seraient-ils pas réunis par des rapports que les anciens auraient -sentis, et que nous pourrions retrouver? Pythagore avait soutenu que les -planètes étaient entre elles à la même distance que les sept cordes de -la lyre, et l’on affirme qu’il a pressenti les nouvelles planètes qui -ont été découvertes entre Mars et Jupiter[13]. Il paraît qu’il -n’ignorait pas le vrai système des cieux, l’immobilité du soleil, -puisque Copernic s’appuie à cet égard de son opinion, citée par Cicéron. -D’où venaient donc ces étonnantes découvertes, sans le secours des -expériences et des machines nouvelles dont les modernes sont en -possession? C’est que les anciens marchaient hardiment, éclairés par le -génie. Ils se servaient de la raison sur laquelle repose l’intelligence -humaine; mais ils consultaient aussi l’imagination, qui est la prêtresse -de la nature. - - [13] M. Prevost, professeur de philosophie à Genève, a publié sur ce - sujet une brochure d’un très grand intérêt. Cet écrivain philosophe - est aussi connu en Europe qu’estimé dans sa patrie. - -Ce que nous appelons des erreurs et des superstitions tenait peut-être à -des lois de l’univers qui nous sont encore inconnues. Les rapports des -planètes avec les métaux, l’influence de ces rapports, les oracles même, -et les présages, ne pourraient-ils pas avoir pour cause des puissances -occultes dont nous n’avons plus aucune idée? et qui sait s’il n’y a pas -un germe de vérité caché dans tous les apologues, dans toutes les -croyances, qu’on a flétris du nom de folie? Il ne s’ensuit pas -assurément qu’il faille renoncer à la méthode expérimentale, si -nécessaire dans les sciences. Mais pourquoi ne donnerait-on pas pour -guide suprême à cette méthode une philosophie plus étendue, qui -embrasserait l’univers dans son ensemble, et ne mépriserait pas _le côté -nocturne de la nature_, en attendant qu’on puisse y répandre de la -clarté? - -C’est de la poésie, répondra-t-on, que toute cette manière de considérer -le monde physique; mais on ne parvient à le connaître d’une manière -certaine que par l’expérience, et tout ce qui n’est pas susceptible de -preuves peut être un amusement de l’esprit, mais ne conduit jamais à des -progrès solides.--Sans doute les Français ont raison de recommander aux -Allemands le respect pour l’expérience; mais ils ont tort de tourner en -ridicule les pressentiments de la réflexion, qui seront peut-être un -jour confirmés par la connaissance des faits. La plupart des grandes -découvertes ont commencé par paraître absurdes, et l’homme de génie ne -fera jamais rien s’il a peur des plaisanteries; elles sont sans force -quand on les dédaigne, et prennent toujours plus d’ascendant quand on -les redoute. On voit dans les contes de fées des fantômes qui s’opposent -aux entreprises des chevaliers, et les tourmentent jusqu’à ce que ces -chevaliers aient passé outre. Alors tous les sortilèges s’évanouissent, -et la campagne féconde s’offre à leurs regards. L’envie et la médiocrité -ont bien aussi leurs sortilèges: mais il faut marcher vers la vérité, -sans s’inquiéter des obstacles apparents qui se présentent. - -Lorsque Kepler eut découvert les lois harmoniques du mouvement des corps -célestes, c’est ainsi qu’il exprima sa joie: «Enfin, après dix-huit -mois, une première lueur m’a éclairé, et, dans ce jour remarquable, j’ai -senti les purs rayons des vérités sublimes. Rien à présent ne me -retient: j’ose me livrer à ma sainte ardeur, j’ose insulter aux mortels, -en leur avouant que je me suis servi de la science mondaine, que j’ai -dérobé les vases d’Égypte, pour en construire un temple à mon Dieu. Si -l’on me pardonne, je m’en réjouirai; si l’on me blâme, je le -supporterai. Le sort en est jeté, j’écris ce livre: qu’il soit lu par -mes contemporains ou par la postérité, n’importe; il peut bien attendre -un lecteur pendant un siècle, puisque Dieu lui-même a manqué, durant six -mille années, d’un contemplateur tel que moi». Cette expression hardie -d’un orgueilleux enthousiasme, prouve la force intérieure du génie. - -Gœthe a dit sur la perfectibilité de l’esprit humain un mot plein de -sagacité: _Il avance toujours, mais en ligne spirale_. Cette comparaison -est d’autant plus juste, qu’à beaucoup d’époques il semble reculer, et -revient ensuite sur ses pas, en ayant gagné quelques degrés de plus. Il -y a des moments où le scepticisme est nécessaire au progrès des -sciences; il en est d’autres où, selon Hemsterhuis, _l’esprit -merveilleux doit l’emporter sur l’esprit géométrique_. Quand l’homme est -dévoré, ou plutôt réduit en poussière par l’incrédulité, cet esprit -merveilleux est le seul qui rende à l’âme une puissance d’admiration -sans laquelle on ne peut comprendre la nature. - -La théorie des sciences, en Allemagne, a donné aux esprits un élan -semblable à celui que la métaphysique avait imprimé dans l’étude de -l’âme. La vie tient dans les phénomènes physiques le même rang que la -volonté dans l’ordre moral. Si les rapports de ces deux systèmes les -font bannir tous deux par de certaines gens, il y en a qui verraient -dans ces rapports la double garantie de la même vérité. Ce qui est -certain au moins, c’est que l’intérêt des sciences est singulièrement -augmenté par cette manière de les rattacher toutes à quelques idées -principales. Les poètes pourraient trouver dans les sciences une foule -de pensées à leur usage, si elles communiquaient entre elles par la -philosophie de l’univers, et si cette philosophie de l’univers, au lieu -d’être abstraite, était animée par l’inépuisable source du sentiment. -L’univers ressemble plus à un poème qu’à une machine; et s’il fallait -choisir, pour le concevoir, de l’imagination ou de l’esprit -mathématique, l’imagination approcherait davantage de la vérité. Mais -encore une fois, il ne faut pas choisir, puisque c’est la totalité de -notre être moral qui doit être employée dans une si importante -méditation. - -Le nouveau système de physique générale, qui sert de guide en Allemagne -à la physique expérimentale, ne peut être jugé que par ses résultats. Il -faut voir s’il conduira l’esprit humain à des découvertes nouvelles et -constatées. Mais ce qu’on ne peut nier, ce sont les rapports qu’il -établit entre les différentes branches d’étude. On se fuit les uns les -autres d’ordinaire, quand on a des occupations différentes, parce qu’on -s’ennuie réciproquement. L’érudit n’a rien à dire au poète, le poète au -physicien; et même, entre les savants, ceux qui s’occupent de sciences -diverses ne s’intéressent guère à leurs travaux mutuels: cela ne peut -être ainsi, depuis que la philosophie centrale établit une relation -d’une nature sublime entre toutes les pensées. Les savants pénètrent la -nature à l’aide de l’imagination. Les poètes trouvent dans les sciences -les véritables beautés de l’univers. Les érudits enrichissent les poètes -par les souvenirs, et les savants par les analogies. - -Les sciences présentées isolément, et comme un domaine étranger à l’âme, -n’attirent pas les esprits exaltés. La plupart des hommes qui s’y sont -voués, à quelques honorables exceptions près, ont donné à notre siècle -cette tendance vers le calcul qui sert si bien à connaître dans tous les -cas quel est le plus fort. La philosophie allemande fait entrer les -sciences physiques dans cette sphère universelle des idées, où les -moindres observations, comme les plus grands résultats, tiennent à -l’intérêt de l’ensemble. - - - - -CHAPITRE XI - -De l’influence de la nouvelle Philosophie sur le caractère des -Allemands. - - -Il semblerait qu’un système de philosophie qui attribue à ce qui dépend -de nous, à notre volonté, une action toute-puissante, devrait fortifier -le caractère, et le rendre indépendant des circonstances extérieures; -mais il y a lieu de croire que les institutions politiques et -religieuses peuvent seules former l’esprit public, et que nulle théorie -abstraite n’est assez efficace pour donner à une nation de l’énergie: -car il faut l’avouer, les Allemands de nos jours n’ont pas ce qu’on peut -appeler du caractère. Ils sont vertueux, intègres, comme hommes privés, -comme pères de famille, comme administrateurs; mais leur empressement -gracieux et complaisant pour le pouvoir fait de la peine, surtout quand -on les aime, et qu’on les croit les défenseurs spéculatifs les plus -éclairés de la dignité humaine. - -La sagacité de l’esprit philosophique leur a seulement appris à -connaître en toutes circonstances la cause et les conséquences de ce qui -arrive, et il leur semble que, dès qu’ils ont trouvé une théorie pour un -fait, il est justifié. L’esprit militaire et l’amour de la patrie ont -porté diverses nations au plus haut degré possible d’énergie; -maintenant, ces deux sources de dévouement existent à peine chez les -Allemands pris en masse. Ils ne comprennent guère de l’esprit militaire -qu’une tactique pédantesque, qui les autorise à être battus selon les -règles, et de la liberté que cette subdivision en petits pays qui, -accoutumant les citoyens à se sentir faibles comme nation, les conduit -bientôt à se montrer faibles aussi comme individus[14]. Le respect pour -les formes est très favorable au maintien des lois; mais ce respect, tel -qu’il existe en Allemagne, donne l’habitude d’une marche si ponctuelle -et si précise, qu’on ne sait pas, même quand le but est devant soi, -s’ouvrir une route nouvelle pour y arriver. - - [14] Je prie d’observer que ce chapitre, comme tout le reste de - l’ouvrage, a été écrit à l’époque de l’asservissement complet de - l’Allemagne.--Depuis, les nations germaniques, réveillées par - l’oppression, ont prêté à leurs gouvernements la force qui leur - manquait pour résister à la puissance des armées françaises, et l’on - a vu, par la conduite héroïque des souverains et des peuples, ce que - peut l’opinion sur le sort du monde. - -Les spéculations philosophiques ne conviennent qu’à un petit nombre de -penseurs, et, loin qu’elles servent à lier ensemble une nation, elles -mettent trop de distance entre les ignorants et les hommes éclairés. Il -y a en Allemagne trop d’idées neuves, et pas assez d’idées communes en -circulation, pour connaître les hommes et les choses. Les idées communes -sont nécessaires à la conduite de la vie; les affaires exigent l’esprit -d’exécution plutôt que celui d’invention: ce qu’il y a de bizarre dans -les différentes manières de voir des Allemands tend à les isoler les uns -des autres, car les pensées et les intérêts qui réunissent les hommes -entre eux, doivent être d’une nature simple et d’une vérité frappante. - -Le mépris du danger, de la souffrance et de la mort, n’est pas assez -universel dans toutes les classes de la nation allemande. Sans doute la -vie a plus de prix pour des hommes capables de sentiments et d’idées, -que pour ceux qui ne laissent après eux ni traces ni souvenirs; mais de -même que l’enthousiasme poétique peut se renouveler par le plus haut -degré des lumières, la fermeté raisonnée devrait remplacer l’instinct de -l’ignorance. C’est à la philosophie fondée sur la religion qu’il -appartiendrait d’inspirer dans toutes les occasions un courage -inaltérable. - -Si toutefois la philosophie ne s’est pas montrée toute-puissante à cet -égard, en Allemagne, il ne faut pas pour cela la dédaigner; elle -soutient, elle éclaire chaque homme en particulier; mais le gouvernement -seul peut exciter cette électricité morale qui fait éprouver le même -sentiment à tous. On est plus irrité contre les Allemands, quand on les -voit manquer d’énergie, que contre les Italiens, dont la situation -politique a depuis plusieurs siècles affaibli le caractère. Les Italiens -conservent toute leur vie, par leur grâce et leur imagination, des -droits prolongés à l’enfance; mais les physionomies et les manières -rudes des Germains semblent annoncer une âme ferme, et l’on est -désagréablement surpris quand on ne la trouve pas. Enfin, la faiblesse -du caractère se pardonne quand elle est avouée, et, dans ce genre, les -Italiens ont une franchise singulière qui inspire une sorte d’intérêt, -tandis que les Allemands, n’osant confesser cette faiblesse qui leur va -si mal, sont flatteurs avec énergie et vigoureusement soumis. Ils -accentuent durement les paroles, pour cacher la souplesse des -sentiments, et se servent de raisonnements philosophiques pour expliquer -ce qu’il y a de moins philosophique au monde: le respect pour la force, -et l’attendrissement de la peur, qui change ce respect en admiration. - -C’est à de tels contrastes qu’il faut attribuer la disgrâce allemande, -que l’on se plaît à contrefaire dans les comédies de tous les pays. Il -est permis d’être lourd et raide, lorsqu’on reste sévère et ferme; mais -si l’on revêt cette raideur naturelle du faux sourire de la servilité, -c’est alors que l’on s’expose au ridicule mérité, le seul qui reste. -Enfin, il y a une certaine maladresse dans le caractère des Allemands, -nuisible à ceux même qui auraient la meilleure envie de tout sacrifier à -leur intérêt, et l’on s’impatiente d’autant plus contre eux, qu’ils -perdent les honneurs de la vertu sans arriver aux profits de l’habileté. - -Tout en reconnaissant que la philosophie allemande est insuffisante pour -former une nation, il faut convenir que les disciples de la nouvelle -école sont beaucoup plus près que tous les autres d’avoir la force dans -le caractère; ils la rêvent, ils la désirent, ils la conçoivent; mais -elle leur manque souvent. Il y a très peu d’hommes en Allemagne qui -sachent seulement écrire sur la politique. La plupart de ceux qui s’en -mêlent sont systématiques, et très souvent inintelligibles. Quand il -s’agit de la métaphysique transcendante, quand on s’essaie à se plonger -dans les ténèbres de la nature, aucun aperçu, quelque vague qu’il soit, -n’est à dédaigner, tous les pressentiments peuvent guider, tous les à -peu près sont encore beaucoup. Il n’en est pas ainsi des affaires de ce -monde: il est possible de les savoir, il faut donc les présenter avec -clarté. L’obscurité dans le style, lorsqu’on traite des pensées sans -bornes, est quelquefois l’indice de l’étendue même de l’esprit; mais -l’obscurité dans l’analyse des choses de la vie prouve seulement qu’on -ne les comprend pas. - -Lorsqu’on fait intervenir la métaphysique dans les affaires, elle sert à -tout confondre pour tout excuser, et l’on prépare ainsi des brouillards -pour asile à sa conscience. L’emploi de cette métaphysique serait de -l’adresse, si, de nos jours, tout n’était pas réduit à deux idées très -simples et très claires, l’intérêt ou le devoir. Les hommes énergiques, -quelle que soit celle de ces deux directions qu’ils suivent, vont tout -droit au but sans s’embarrasser des théories, qui ne trompent ni ne -persuadent plus personne. - -Vous en voilà donc revenue, dira-t-on, à vanter comme nous, l’expérience -et l’observation.--Je n’ai jamais nié qu’il ne fallût l’une et l’autre -pour se mêler des intérêts de ce monde; mais c’est dans la conscience de -l’homme que doit être le principe idéal d’une conduite extérieurement -dirigée par de sages calculs. Les sentiments divins sont ici-bas en -proie aux choses terrestres, c’est la condition de l’existence. Le beau -est dans notre âme, et la lutte au dehors. Il faut combattre pour la -cause de l’éternité, mais avec les armes du temps; nul individu -n’arrive, ni par la philosophie spéculative, ni par la connaissance des -affaires seulement, à toute la dignité du caractère de l’homme; et les -institutions libres ont seules l’avantage de fonder dans les nations une -morale publique, qui donne aux sentiments exaltés l’occasion de se -développer dans la pratique de la vie. - - - - -CHAPITRE XII - -De la morale fondée sur l’intérêt personnel. - - -Les écrivains français ont eu tout à fait raison de considérer la morale -fondée sur l’intérêt comme une conséquence de la métaphysique qui -attribuait toutes les idées aux sensations. S’il n’y a rien dans l’âme -que ce que les sensations y ont mis, l’agréable ou le désagréable doit -être l’unique mobile de notre volonté. Helvétius, Diderot, -Saint-Lambert, n’ont pas dévié de cette ligne, et ils ont expliqué -toutes les actions, y compris le dévouement des martyrs, par l’amour de -soi-même. Les Anglais, qui, pour la plupart, professent en métaphysique -la philosophie expérimentale, n’ont jamais pu supporter cependant la -morale fondée sur l’intérêt. Shaftsbury, Hutcheson, Smith, etc., ont -proclamé le sens moral et la sympathie, comme la source de toutes les -vertus. Hume lui-même, le plus sceptique des philosophes anglais, n’a pu -lire sans dégoût cette théorie de l’amour de soi, qui flétrit la beauté -de l’âme. Rien n’est plus opposé que ce système à l’ensemble des -opinions des Allemands: aussi les écrivains philosophiques et -moralistes, à la tête desquels il faut placer Kant, Fichte et Jacobi, -l’ont-ils combattu victorieusement. - -Comme la tendance des hommes vers le bonheur est la plus universelle et -la plus active de toutes, on a cru fonder la moralité de la manière la -plus solide, en disant qu’elle consistait dans l’intérêt personnel bien -entendu. Cette idée a séduit des hommes de bonne foi, et d’autres se -sont proposé d’en abuser, et n’y ont que trop bien réussi. Sans doute, -les lois générales de la nature et de la société mettent en harmonie le -bonheur et la vertu; mais ces lois sont sujettes à des exceptions très -nombreuses, et paraissent en avoir encore plus qu’elles n’en ont. - -L’on échappe aux arguments tirés de la prospérité du vice et des revers -de la vertu, en faisant consister le bonheur dans la satisfaction de la -conscience; mais cette satisfaction, d’un ordre tout à fait religieux, -n’a point de rapport avec ce qu’on désigne ici-bas par le mot de -bonheur. Appeler le dévouement ou l’égoïsme, le crime ou la vertu, un -intérêt personnel bien ou mal entendu, c’est vouloir combler l’abîme qui -sépare l’homme coupable de l’homme honnête, c’est détruire le respect, -c’est affaiblir l’indignation; car si la morale n’est qu’un bon calcul, -celui qui peut y manquer ne doit être accusé que d’avoir l’esprit faux. -L’on ne saurait éprouver le noble sentiment de l’estime pour quelqu’un, -parce qu’il calcule bien, ni la vigueur du mépris contre un autre, parce -qu’il calcule mal. On est donc parvenu par ce système au but principal -de tous les hommes corrompus, qui veulent mettre de niveau le juste avec -l’injuste, ou du moins considérer l’un et l’autre comme une partie bien -ou mal jouée: aussi, les philosophes de cette école se servent-ils plus -souvent du mot de faute que de celui de crime; car, d’après leur manière -de voir, il n’y a dans la conduite de la vie que des combinaisons -habiles ou maladroites. - -On ne concevrait pas non plus comment le remords pourrait entrer dans un -pareil système; le criminel, lorsqu’il est puni, doit éprouver le genre -de regret que cause une spéculation manquée; car si notre propre bonheur -est notre principal objet, si nous sommes l’unique but de nous-mêmes, la -paix doit être bientôt rétablie entre ces deux proches alliés, celui qui -a eu tort et celui qui en souffre. C’est presque un proverbe -généralement admis, que, dans ce qui ne concerne que soi, chacun est -libre; or, puisque dans la morale fondée sur l’intérêt, il ne s’agit -jamais que de soi, je ne sais pas ce qu’on aurait à répondre à celui qui -dirait: «Vous me donnez pour mobile de mes actions mon propre avantage; -bien obligé: mais la manière de concevoir cet avantage dépend -nécessairement du caractère de chacun. J’ai du courage, ainsi je puis -braver mieux qu’un autre les périls attachés à la désobéissance aux lois -reçues; j’ai de l’esprit, ainsi je me crois plus de moyens pour éviter -d’être puni; enfin, si cela me tourne mal, j’ai assez de fermeté pour -prendre mon parti de m’être trompé; et j’aime mieux les plaisirs et les -hasards d’un gros jeu que la monotonie d’une existence régulière». - -Combien d’ouvrages français, dans le dernier siècle, n’ont-ils pas -commenté ces arguments, qu’on ne saurait réfuter complètement; car, en -fait de chances, une sur mille peut suffire pour exciter l’imagination à -tout faire pour l’obtenir; et, certes, il y a plus d’un contre mille à -parier en faveur des succès du vice.--Mais, diront beaucoup d’honnêtes -partisans de la morale fondée sur l’intérêt, cette morale n’exclut pas -l’influence de la religion sur les âmes. Quelle faible et triste part -lui laisse-t-on! Lorsque tous les systèmes admis en philosophie comme en -morale sont contraires à la religion, que la métaphysique anéantit la -croyance à l’invisible, et la morale le sacrifice de soi, la religion -reste dans les idées, comme le roi restait dans la constitution que -l’assemblée constituante avait décrétée. C’était une république, plus un -roi; je dis de même que tous ces systèmes de métaphysique matérialiste -et de moralité égoïste sont de l’athéisme, plus un Dieu. Il est donc -aisé de prévoir ce qui sera sacrifié dans l’édifice des pensées, quand -l’on n’y donne qu’une place superflue à l’idée centrale du monde et de -nous-mêmes. - -La conduite d’un homme n’est vraiment morale que quand il ne compte -jamais pour rien les suites heureuses ou malheureuses de ses actions, -lorsque ces actions sont dictées par le devoir. Il faut avoir toujours -présent à l’esprit, dans la direction des affaires de ce monde, -l’enchaînement des causes et des effets, des moyens et du but; mais -cette prudence est à la vertu comme le bon sens au génie: tout ce qui -est vraiment beau est inspiré, tout ce qui est désintéressé est -religieux. Le calcul est l’ouvrier du génie, le serviteur de l’âme; -mais, s’il devient le maître, il n’y a plus rien de grand ni de noble -dans l’homme. Le calcul, dans la conduite de la vie, doit être toujours -admis comme guide, mais jamais comme motif de nos actions. C’est un bon -moyen d’exécution, mais il faut que la source de la volonté soit d’une -nature plus élevée, et qu’on ait en soi-même un sentiment qui nous force -aux sacrifices de nos intérêts personnels. - -Lorsqu’on voulait empêcher saint Vincent de Paul de s’exposer aux plus -grands périls pour secourir les malheureux, il répondait: «Me -croyez-vous assez lâche pour préférer ma vie à moi?» Si les partisans de -la morale fondée sur l’intérêt veulent retrancher de cet intérêt tout ce -qui concerne l’existence terrestre, alors ils seront d’accord avec les -hommes les plus religieux; mais encore pourra-t-on leur reprocher les -mauvaises expressions dont ils se servent. - -En effet, dira-t-on, il ne s’agit que d’une dispute de mots; nous -appelons utile ce que vous appelez vertueux, mais nous plaçons de même -l’intérêt bien entendu des hommes dans le sacrifice de leurs passions à -leurs devoirs. Les disputes de mots sont toujours des disputes de -choses; car tous les gens de bonne foi conviendront qu’ils ne tiennent à -tel ou tel mot que par préférence pour telle ou telle idée; comment les -expressions habituellement employées dans les rapports les plus -vulgaires pourraient-elles inspirer des sentiments généreux? En -prononçant les mots d’intérêt et d’utilité, réveillera-t-on les mêmes -pensées dans notre cœur, qu’en nous adjurant au nom du dévouement et de -la vertu? - -Lorsque Thomas Morus aima mieux périr sur l’échafaud que de remonter au -faîte des grandeurs, en faisant le sacrifice d’un scrupule de -conscience; lorsque, après une année de prison, affaibli par la -souffrance, il refusa d’aller retrouver sa femme et ses enfants qu’il -chérissait, et de se livrer de nouveau à ses occupations de l’esprit qui -donnent tout à la fois tant de calme et d’activité à l’existence; -lorsque l’honneur seul, cette religion mondaine, fit retourner dans les -prisons d’Angleterre un vieux roi de France, parce que son fils n’avait -pas tenu les promesses au nom desquelles il avait obtenu sa liberté; -lorsque les chrétiens vivaient dans les catacombes, qu’ils renonçaient à -la lumière du jour, et ne sentaient le ciel que dans leur âme, si -quelqu’un avait dit qu’ils entendaient bien leur intérêt, quel froid -glacé se serait répandu dans les veines en l’écoutant, et combien un -regard attendri nous eût mieux révélé tout ce qu’il y a de sublime dans -de tels hommes! - -Non certes, la vie n’est pas si aride que l’égoïsme nous l’a faite; tout -n’y est pas prudence, tout n’y est pas calcul; et, quand une action -sublime ébranle toutes les puissances de notre être, nous ne pensons pas -que l’homme généreux qui se sacrifie a bien connu, bien combiné son -intérêt personnel: nous pensons qu’il immole tous les plaisirs, tous les -avantages de ce monde, mais qu’un rayon divin descend dans son cœur, -pour lui causer un genre de félicité qui ne ressemble pas plus à tout ce -que nous revêtons de ce nom, que l’immortalité à la vie. - -Ce n’est pas sans motif cependant qu’on met tant d’importance à fonder -la morale sur l’intérêt personnel: on a l’air de ne soutenir qu’une -théorie, et c’est en résultat une combinaison très ingénieuse, pour -établir le joug de tous les genres d’autorité. Nul homme, quelque -dépravé qu’il soit, ne dira qu’il ne faut pas de morale; car celui même -qui serait le plus décidé à en manquer, voudrait encore avoir affaire à -des dupes qui la conservassent. Mais quelle adresse, d’avoir donné pour -base à la morale la prudence! quel accès ouvert à l’ascendant du -pouvoir, aux transactions de la conscience, à tous les mobiles conseils -des événements! - -Si le calcul doit présider à tout, les actions des hommes seront jugées -d’après le succès; l’homme dont les bons sentiments ont causé le malheur -sera justement blâmé; l’homme pervers, mais habile, sera justement -applaudi. Enfin, les individus ne se considérant entre eux que comme des -obstacles ou des instruments, ils se haïront comme obstacles, et ne -s’estimeront plus que comme moyens. Le crime même a plus de grandeur -quand il tient au désordre des passions enflammées, que lorsqu’il a pour -objet l’intérêt personnel; comment donc pourrait-on donner pour principe -à la vertu ce qui déshonorerait même le crime[15]! - - [15] Dans l’ouvrage de Bentham sur la Législation, publié, ou plutôt - illustré par M. Dumont, il y a divers raisonnements sur le principe - de l’utilité, d’accord, à plusieurs égards, avec le système qui - fonde la morale sur l’intérêt personnel. L’anecdote connue - d’Aristide, qui fit rejeter un projet de Thémistocle, en disant - seulement aux Athéniens _que ce projet était avantageux, mais - injuste_, est citée par M. Dumont; mais il rapporte les conséquences - qu’on peut tirer de ce trait, ainsi que de plusieurs autres, à - l’utilité générale admise par Bentham, comme la base de tous les - devoirs. L’utilité de chacun, dit-il, doit être sacrifiée à - l’utilité de tous, et celle du moment présent à l’avenir; en faisant - un pas de plus, on pourrait convenir que la vertu consiste dans le - sacrifice du temps à l’éternité, et ce genre de calcul ne serait - sûrement pas blâmé par les partisans de l’enthousiasme, mais, - quelque effort que puisse tenter un homme aussi supérieur que M. - Dumont, pour étendre le sens de l’utilité, il ne pourra jamais faire - que ce mot soit synonyme de celui de dévouement. Il dit que le - premier mobile des actions des hommes, c’est le plaisir et la - douleur, et il suppose alors que le plaisir des âmes nobles consiste - à s’exposer volontiers aux souffrances matérielles, pour acquérir - des satisfactions d’un ordre plus relevé. Sans doute, il est aisé de - faire de chaque parole un miroir qui réfléchisse toutes les idées; - mais, si l’on veut s’en tenir à la signification naturelle de chaque - terme, on verra que l’homme à qui l’on dit que son propre bonheur - doit être le but de toutes ses actions, ne peut être détourné de - faire le mal qui lui convient que par la crainte ou le danger d’être - puni, crainte que la passion fait braver, danger auquel un esprit - habile peut se flatter d’échapper.--Sur quoi fondez-vous l’idée du - juste ou de l’injuste, dira-t-on, si ce n’est sur ce qui est utile - ou nuisible au plus grand nombre? La justice, pour les individus, - consiste dans le sacrifice d’eux-mêmes à leur famille; pour la - famille, dans le sacrifice d’elle-même à l’État; et pour l’État, - dans le respect de certains principes inaltérables qui font le - bonheur et le salut de l’espèce humaine. Sans doute la majorité des - générations, dans la durée des siècles, se trouvera bien d’avoir - suivi la route de la justice; mais pour être vraiment et - religieusement honnête, il faut avoir toujours en vue le culte du - beau moral, indépendamment de toutes les circonstances qui peuvent - en résulter. L’utilité est nécessairement modifiée par les - circonstances; la vertu ne doit jamais l’être. - - - - -CHAPITRE XIII - -De la morale fondée sur l’intérêt national. - - -Non seulement la morale fondée sur l’intérêt personnel met dans les -rapports des individus entre eux des calculs de prudence et d’égoïsme -qui en bannissent la sympathie, la confiance et la générosité; mais la -morale des hommes publics, de ceux qui traitent au nom des nations, doit -être nécessairement pervertie par ce système. S’il est vrai que la -morale des individus puisse être fondée sur leur intérêt, c’est parce -que la société tout entière tend à l’ordre, et punit celui qui veut s’en -écarter; mais une nation, et surtout un État puissant, est comme un être -isolé que les lois de la réciprocité n’atteignent pas. On peut dire avec -vérité, qu’au bout d’un certain nombre d’années les nations injustes -succombent à la haine qu’inspirent leurs injustices; mais plusieurs -générations peuvent s’écouler avant que de si vastes fautes soient -punies, et je ne sais comment on pourrait prouver à un homme d’État, -dans toutes les circonstances, que telle résolution, condamnable en -elle-même, n’est pas utile, et que la morale et la politique sont -toujours d’accord; aussi ne le prouve-t-on pas, et c’est presque un -axiome reçu, qu’on ne peut les réunir. - -Cependant, que deviendrait le genre humain, si la morale n’était plus -qu’un conte de vieille femme fait pour consoler les faibles, en -attendant qu’ils soient les plus forts? Comment pourrait-elle rester en -honneur dans les relations privées, s’il était convenu que l’objet des -regards de tous, que le gouvernement peut s’en passer? et comment cela -ne serait-il pas convenu, si l’intérêt est la base de la morale? Il y a, -nul ne peut le nier, des circonstances où ces grandes masses qu’on -appelle des empires, ces grandes masses en état de nature l’une envers -l’autre, trouvent un avantage momentané à commettre une injustice; mais -la génération qui suit en a presque toujours souffert. - -Kant, dans ses écrits sur la morale politique, montre avec la plus -grande force, que nulle exception ne peut être admise dans le code du -devoir. En effet, quand on s’appuie des circonstances pour justifier une -action immorale, sur quel principe pourrait-on se fonder pour s’arrêter -à telle ou telle borne? les passions naturelles les plus impétueuses ne -seraient-elles pas encore plus aisément justifiées par les calculs de la -raison, si l’on admettait l’intérêt public ou particulier comme une -excuse de l’injustice? - -Quand, à l’époque la plus sanglante de la révolution, on a voulu -autoriser tous les crimes, on a nommé le gouvernement _comité de salut -public_; c’était mettre en lumière cette maxime reçue: Que le salut du -peuple est la suprême loi. La suprême loi, c’est la justice. Quand il -serait prouvé qu’on servirait les intérêts terrestres d’un peuple par -une bassesse ou par une injustice, on serait également vil ou criminel -en la commettant; car l’intégrité des principes de la morale importe -plus que les intérêts des peuples. L’individu et la société sont -responsables, avant tout, de l’héritage céleste qui doit être transmis -aux générations successives de la race humaine. Il faut que la fierté, -la générosité, l’équité, tous les sentiments magnanimes enfin, soient -sauvés, à nos dépens d’abord, et même aux dépens des autres, puisque les -autres doivent, comme nous, s’immoler à ces sentiments. - -L’injustice sacrifie toujours une portion quelconque de la société à -l’autre. Jusqu’à quel calcul arithmétique ce sacrifice est-il commandé? -La majorité peut-elle disposer de la minorité, si l’une l’emporte à -peine de quelques voix sur l’autre? Les membres d’une même famille, une -compagnie de négociants, les nobles, les ecclésiastiques, quelque -nombreux qu’ils soient, n’ont pas le droit de dire que tout doit céder à -leur intérêt; mais quand une réunion quelconque, fût-elle aussi peu -considérable que celle des Romains dans leur origine; quand cette -réunion, dis-je, s’appelle une nation, tout lui serait permis pour se -faire du bien! Le mot de nation serait alors synonyme de celui de -_légion_, que s’attribue le démon dans l’Évangile; néanmoins, il n’y a -pas plus de motif pour sacrifier le devoir à une nation qu’à toute autre -collection d’hommes. - -Ce n’est pas le nombre des individus qui constitue leur importance en -morale. Lorsqu’un innocent meurt sur l’échafaud, des générations -entières s’occupent de son malheur, tandis que des milliers d’hommes -périssent dans une bataille sans qu’on s’informe de leur sort. D’où -vient cette prodigieuse différence que mettent tous les hommes entre -l’injustice commise envers un seul et la mort de plusieurs? c’est à -cause de l’importance que tous attachent à la loi morale; elle est mille -fois plus que la vie physique dans l’univers, et dans l’âme de chacun de -nous, qui est aussi un univers. - -Si l’on ne fait de la morale qu’un calcul de prudence et de sagesse, une -économie de ménage, il y a presque de l’énergie à n’en pas vouloir. Une -sorte de ridicule s’attache aux hommes d’État qui conservent encore ce -qu’on appelle des maximes romanesques, la fidélité dans les engagements, -le respect pour les droits individuels, etc. On pardonne ces scrupules -aux particuliers, qui sont bien les maîtres d’être dupes à leurs propres -dépens; mais quand il s’agit de ceux qui disposent du destin des -peuples, il y aurait des circonstances où l’on pourrait les blâmer -d’être justes, et leur faire un tort de la loyauté; car si la morale -privée est fondée sur l’intérêt personnel, à plus forte raison la morale -publique doit-elle l’être sur l’intérêt national, et cette morale, -suivant l’occasion, pourrait faire un devoir des plus grands forfaits, -tant il est facile de conduire à l’absurde celui qui s’écarte des -simples bases de la vérité. Rousseau a dit _qu’il n’était pas permis à -une nation d’acheter la révolution la plus désirable par le sang d’un -innocent_; ces simples paroles renferment ce qu’il y a de vrai, de -sacré, de divin dans la destinée de l’homme. - -Ce n’est sûrement pas pour les avantages de cette vie, pour assurer -quelques jouissances de plus à quelques jours d’existence, et retarder -un peu la mort de quelques mourants, que la conscience et la religion -nous ont été données. C’est pour que des créatures en possession du -libre arbitre choisissent ce qui est juste, en sacrifiant ce qui est -profitable, préfèrent l’avenir au présent, l’invisible au visible, et la -dignité de l’espèce humaine à la conservation même des individus. - -Les individus sont vertueux quand ils sacrifient leur intérêt -particulier à l’intérêt général; mais les gouvernements sont à leur tour -des individus qui doivent immoler leurs avantages personnels à la loi du -devoir; si la morale des hommes d’État n’était fondée que sur le bien -public, elle pourrait les conduire au crime, si ce n’est toujours, au -moins quelquefois, et c’est assez d’une seule exception justifiée pour -qu’il n’y ait plus de morale dans le monde; car tous les principes vrais -sont absolus: si deux et deux ne font pas quatre, les plus profonds -calculs de l’algèbre sont absurdes; s’il y a dans la théorie un seul cas -où l’homme doive manquer à son devoir, toutes les maximes philosophiques -et religieuses sont renversées, et ce qui reste n’est plus que de la -prudence ou de l’hypocrisie. - -Qu’il me soit permis de citer l’exemple de mon père, puisqu’il -s’applique directement à la question dont il s’agit. On a beaucoup -répété que M. Necker ne connaissait pas les hommes parce qu’il s’était -refusé dans plusieurs circonstances aux moyens de corruption ou de -violence dont on croyait les avantages certains. J’ose dire que personne -ne peut lire les ouvrages de M. Necker, _l’Histoire de la Révolution de -France, le Pouvoir exécutif dans les grands États_, etc., sans y trouver -des vues lumineuses sur le cœur humain; et je ne serai démentie par -aucun de ceux qui ont vécu dans l’intimité de M. Necker, quand je dirai -qu’il avait à se défendre, malgré son admirable bonté, d’un penchant -assez vif pour la moquerie, et d’une façon un peu sévère de juger la -médiocrité de l’esprit ou de l’âme: ce qu’il a écrit sur le _Bonheur des -Sots_ suffit, ce me semble, pour le prouver. Enfin, comme il joignait à -toutes ses autres qualités celle d’être éminemment un homme d’esprit, -personne ne le surpassait dans la connaissance fine et profonde de ceux -avec lesquels il avait quelque relation; mais il s’était décidé par un -acte de sa conscience à ne jamais reculer devant les conséquences, -quelles qu’elles fussent, d’une résolution commandée par le devoir. On -peut juger diversement les événements de la révolution française; mais -je crois impossible à un observateur impartial de nier qu’un tel -principe généralement adopté n’eût sauvé la France des maux dont elle a -gémi, et, ce qui est pis encore, de l’exemple qu’elle a donné. - -Pendant les époques les plus funestes de la terreur, beaucoup d’honnêtes -gens ont accepté des emplois dans l’administration et même dans les -tribunaux criminels, soit pour y faire du bien, soit pour diminuer le -mal qui s’y commettait; et tous s’appuyaient sur un raisonnement assez -généralement reçu, c’est qu’ils empêchaient un scélérat d’occuper la -place qu’ils remplissaient, et rendaient ainsi service aux opprimés. Se -permettre de mauvais moyens pour un but que l’on croit bon, c’est une -maxime de conduite singulièrement vicieuse dans son principe. Les hommes -ne savent rien de l’avenir, rien d’eux-mêmes pour demain; dans chaque -circonstance et dans tous les instants le devoir est impératif, les -combinaisons de l’esprit sur les suites qu’on peut prévoir n’y doivent -entrer pour rien. - -De quel droit des hommes qui étaient les instruments d’une autorité -factieuse conservaient-ils le titre d’honnêtes gens, parce qu’ils -faisaient avec douceur une chose injuste? Il eût bien mieux valu qu’elle -fût faite rudement, car il eût été plus difficile de la supporter; et de -tous les assemblages le plus corrupteur, c’est celui d’un décret -sanguinaire et d’un exécuteur bénin. - -La bienfaisance que l’on peut exercer en détail, ne compense pas le mal -dont on est l’auteur en prêtant l’appui de son nom au parti que l’on -sert. Il faut professer le culte de la vertu sur la terre, afin que non -seulement les hommes de notre temps, mais ceux des siècles futurs, en -ressentent l’influence. L’ascendant d’un courageux exemple subsiste -encore mille ans après que les objets d’une charité passagère n’existent -plus. La leçon qu’il importe le plus de donner aux hommes dans ce monde, -et surtout dans la carrière publique, c’est de ne transiger avec aucune -considération quand il s’agit du devoir. - -«[16]Dès qu’on se met à négocier avec les circonstances, tout est perdu, -car il n’est personne qui n’ait des circonstances. Les uns ont une -femme, des enfants, ou des neveux, pour lesquels il faut de la fortune; -d’autres un besoin d’activité, d’occupation; que sais-je, une quantité -de vertus, qui toutes conduisent à la nécessité d’avoir une place, à -laquelle soient attachés de l’argent et du pouvoir. N’est-on pas las de -ces subterfuges, dont la révolution n’a cessé d’offrir l’exemple? L’on -ne rencontrait que des gens qui se plaignaient d’avoir été forcés de -quitter le repos qu’ils préféraient à tout, la vie domestique, dans -laquelle ils étaient impatients de rentrer, et l’on apprenait que ces -gens-là avaient employé les jours et les nuits à supplier qu’on les -contraignît de se dévouer à la chose publique, qui se passait -parfaitement d’eux.» - - [16] Ce passage excita la plus grande rumeur à la censure. On eût dit - que ces observations pouvaient empêcher d’obtenir, et surtout de - demander des places. - -Les législateurs anciens faisaient un devoir aux citoyens de se mêler -des intérêts politiques. La religion chrétienne doit inspirer une -disposition d’une tout autre nature, celle d’obéir à l’autorité, mais de -se tenir éloigné des affaires de l’État quand elles peuvent compromettre -la conscience. La différence qui existe entre les gouvernements anciens -et les gouvernements modernes explique cette opposition dans la manière -de considérer les relations des hommes envers leur patrie. - -La science politique des anciens était intimement unie avec la religion -et la morale, l’état social était un corps plein de vie. Chaque individu -se considérait comme l’un de ses membres. La petitesse des États, le -nombre des esclaves qui resserrait encore de beaucoup celui des -citoyens, tout faisait un devoir d’agir pour une patrie qui avait besoin -de chacun de ses fils. Les magistrats, les guerriers, les artistes, les -philosophes, et presque les dieux, se mêlaient sur la place publique, et -les mêmes hommes tour à tour gagnaient une bataille, exposaient un -chef-d’œuvre, donnaient des lois à leur pays, ou cherchaient à découvrir -celles de l’univers. - -Si l’on en excepte le très petit nombre de gouvernements libres, la -grandeur des États chez les modernes, et la concentration du pouvoir des -monarques, ont rendu, pour ainsi dire, la politique toute négative. Il -s’agit de ne pas se nuire les uns aux autres, et le gouvernement est -chargé de cette haute police, qui doit permettre à chacun de jouir des -avantages de la paix et de l’ordre social, en achetant cette sécurité -par de justes sacrifices. Le divin législateur des hommes commandait -donc la morale la plus adaptée à la situation du monde sous l’empire -romain, quand il faisait une loi du payement des tributs et de la -soumission au gouvernement, dans tout ce que le devoir ne défend pas; -mais il conseillait aussi avec la plus grande force la vie privée. - -Les hommes qui veulent toujours mettre en théorie leurs penchants -individuels confondent habilement la morale antique et la morale -chrétienne;--il faut, disent-ils comme les anciens, servir sa patrie, -n’être pas un citoyen inutile dans l’État;--il faut, disent-ils comme -les chrétiens, se soumettre au pouvoir établi par la volonté de -Dieu.--C’est ainsi que le mélange du système de l’inertie et de celui de -l’action produit une double immoralité, tandis que pris séparément, l’un -et l’autre avaient droit au respect. L’activité des citoyens grecs et -romains, telle qu’elle pouvait s’exercer dans une république, était une -noble vertu. La force d’inertie chrétienne est aussi une vertu, et d’une -grande force; car le christianisme qu’on accuse de faiblesse est -invincible selon son esprit, c’est-à-dire dans l’énergie du refus. Mais -l’égoïsme patelin des hommes ambitieux leur enseigne l’art de combiner -les raisonnements opposés, afin de se mêler de tout comme un païen et de -se soumettre à tout comme un chrétien. - - L’univers, mon ami, ne pense point à toi, - -est ce qu’on peut dire maintenant à tout l’univers, les phénomènes -exceptés. Ce serait une vanité bien ridicule que de motiver dans tous -les cas l’activité politique par le prétexte de l’utilité dont on peut -être à son pays. Cette utilité n’est presque jamais qu’un nom pompeux -dont on revêt son intérêt personnel. - -L’art des sophistes a toujours été d’opposer les devoirs les uns aux -autres. L’on ne cesse d’imaginer les circonstances dans lesquelles cette -affreuse perplexité pourrait exister. La plupart des fictions -dramatiques sont fondées là-dessus. Toutefois la vie réelle est plus -simple, l’on y voit souvent les vertus en combat avec les intérêts; mais -peut-être est-il vrai que jamais l’honnête homme, dans aucune occasion, -n’a pu douter de ce que le devoir lui commandait. La voix de la -conscience est si délicate qu’il est facile de l’étouffer; mais elle est -si pure, qu’il est impossible de la méconnaître. - -Une devise connue contient, sous une forme simple, toute la théorie de -la morale: _Fais ce que dois, advienne que pourra_. Quand on établit, au -contraire, que la probité d’un homme public consiste à tout sacrifier -aux avantages temporels de sa nation, alors il peut se trouver beaucoup -d’occasions où par moralité on serait immoral. Ce sophisme est aussi -contradictoire dans le fond que dans la forme: ce serait traiter la -vertu comme une science conjecturale et tout à fait soumise aux -circonstances dans son application. Que Dieu garde le cœur humain d’une -telle responsabilité! Les lumières de notre esprit sont trop incertaines -pour que nous soyons en état de juger du moment où les éternelles lois -du devoir pourraient êtres suspendues; ou plutôt ce moment n’existe pas. - -S’il était une fois généralement reconnu que l’intérêt national lui-même -doit être subordonné aux pensées plus hautes dont la vertu se compose, -combien l’homme consciencieux serait à l’aise! comme tout lui paraîtrait -clair en politique, tandis qu’auparavant une hésitation continuelle le -faisait trembler à chaque pas! C’est cette hésitation même qui a fait -regarder les honnêtes gens comme incapables des affaires d’État; on les -accusait de pusillanimité, de timidité, de crainte, et l’on appelait -ceux qui sacrifiaient légèrement le faible au puissant, et leurs -scrupules à leurs intérêts, des hommes d’_une nature énergique_. C’est -pourtant une énergie facile que celle qui tend à notre propre avantage, -ou même à celui d’une faction dominante: car tout ce qui se fait dans le -sens de la multitude est toujours de la faiblesse, quelque violent que -cela paraisse. - -L’espèce humaine demande à grands cris qu’on sacrifie tout à son -intérêt, et finit par compromettre cet intérêt, à force de vouloir y -tout immoler; mais il serait temps de lui dire que son bonheur même, -dont on s’est tant servi comme prétexte, n’est sacré que dans ses -rapports avec la morale; car sans elle qu’importeraient tous à chacun? -Quand une fois l’on s’est dit qu’il faut sacrifier la morale à l’intérêt -national, on est bien près de resserrer de jour en jour le sens du mot -nation, et d’en faire d’abord ses partisans, puis ses amis, puis sa -famille, qui n’est qu’un terme décent pour se désigner soi-même. - - - - -CHAPITRE XIV - -Du principe de la morale, dans la nouvelle philosophie allemande. - - -La philosophie idéaliste tend par sa nature à réfuter la morale fondée -sur l’intérêt particulier ou national; elle n’admet point que le bonheur -temporel soit le but de notre existence, et, ramenant tout à la vie de -l’âme, c’est à l’exercice de la volonté et de la vertu qu’elle rapporte -nos actions et nos pensées. Les ouvrages que Kant a écrits sur la morale -ont une réputation au moins égale à ceux qu’il a composés sur la -métaphysique. - -Deux penchants distincts, dit-il, se manifestent dans l’homme: l’intérêt -personnel, qui lui vient de l’attrait des sensations, et la justice -universelle, qui tient à ses rapports avec le genre humain et la -Divinité; entre ces deux mouvements la conscience décide; elle est comme -Minerve, qui faisait pencher la balance lorsque les voix étaient -partagées dans l’aréopage. Les opinions les plus opposées n’ont-elles -pas des faits pour appui? Le pour et le contre ne seraient-ils pas -également vrais, si la conscience ne portait pas en elle la suprême -certitude? - -L’homme placé entre des arguments visibles et presque égaux, que lui -adressent en faveur du bien et du mal les circonstances de la vie, -l’homme a reçu du ciel, pour se décider, le sentiment du devoir. Kant -cherche à démontrer que ce sentiment est la condition nécessaire de -notre être moral, la vérité qui a précédé toutes celles dont on acquiert -la connaissance par la vie. Peut-on nier que la conscience n’ait bien -plus de dignité quand on la croit une puissance innée, que quand on voit -en elle une faculté acquise, comme toutes les autres, par l’expérience -et l’habitude? et c’est en cela surtout que la métaphysique idéaliste -exerce une grande influence sur la conduite morale de l’homme: elle -attribue la même force primitive à la notion du devoir qu’à celle de -l’espace et du temps, et les considérant toutes deux comme inhérentes à -notre nature, elle n’admet pas plus de doute sur l’une que sur l’autre. - -Toute estime pour soi-même et pour les autres doit être fondée sur les -rapports qui existent entre les actions et la loi du devoir; cette loi -ne tient en rien au besoin du bonheur; au contraire, elle est souvent -appelée à le combattre. Kant va plus loin encore; il affirme que le -premier effet du pouvoir de la vertu est de causer une noble peine par -les sacrifices qu’elle exige. - -La destination de l’homme sur cette terre n’est pas le bonheur, mais le -perfectionnement. C’est en vain que, par un jeu puéril, on dirait que le -perfectionnement est le bonheur; nous sentons clairement la différence -qui existe entre les jouissances et les sacrifices; et si le langage -voulait adopter les mêmes termes pour des idées si peu semblables, le -jugement naturel ne s’y laisserait pas tromper. - -On a beaucoup dit que la nature humaine tendait au bonheur: c’est là son -instinct involontaire; mais son instinct réfléchi, c’est la vertu. En -donnant à l’homme très peu d’influence sur son propre bonheur, et des -moyens sans nombre de se perfectionner, l’intention du Créateur n’a pas -été sans doute que l’objet de notre vie fût un but presque -impossible.--Consacrez toutes vos forces à vous rendre heureux, modérez -votre caractère, si vous le pouvez, de manière que vous n’éprouviez pas -ces vagues désirs auxquels rien ne peut suffire; et, malgré toute cette -sage combinaison de l’égoïsme, vous serez malade, vous serez ruiné, vous -serez emprisonné, et tout l’édifice de vos soins pour vous-même sera -renversé. - -L’on répond à cela:--Je serai si circonspect que je n’aurai point -d’ennemis.--Soit, vous n’aurez point à vous reprocher de généreuses -imprudences; mais on a vu quelquefois les moins courageux -persécutés.--Je ménagerai si bien ma fortune, que je la conserverai.--Je -le crois; mais il y a des désastres universels, qui n’épargnent pas même -ceux qui ont eu pour principe de ne jamais s’exposer pour les autres, et -la maladie et les accidents de toute espèce disposent de notre sort -malgré nous. Comment donc le but de notre liberté morale serait-il le -bonheur de cette courte vie, que le hasard, la souffrance, la vieillesse -et la mort mettent hors de notre puissance? Il n’en est pas de même du -perfectionnement; chaque jour, chaque heure, chaque minute peut y -contribuer; tous les événements heureux et malheureux y servent -également, et cette œuvre dépend en entier de nous, quelle que soit -notre situation sur la terre. - -La morale de Kant et de Fichte est très analogue à celle des stoïciens; -cependant, les stoïciens accordaient davantage à l’empire des qualités -naturelles; l’orgueil romain se retrouve dans leur manière de juger -l’homme. Les _Kantiens_ croient à l’action nécessaire et continuelle de -la volonté contre les mauvais penchants. Ils ne tolèrent point les -exceptions dans l’obéissance au devoir, et rejettent toutes les excuses -qui pourraient les motiver. - -L’opinion de Kant sur la véracité en est un exemple; il la considère -avec raison comme la base de toute morale. Quand le fils de Dieu s’est -appelé le Verbe, ou la Parole, peut-être voulait-il honorer ainsi dans -le langage l’admirable faculté de révéler ce qu’on pense. Kant a porté -le respect pour la vérité jusqu’au point de ne pas permettre qu’on la -trahît, lors même qu’un scélérat viendrait vous demander si votre ami -qu’il poursuit est caché dans votre maison. Il prétend qu’il ne faut -jamais se permettre dans aucune circonstance particulière ce qui ne -saurait être admis comme loi générale; mais, dans cette occasion, il -oublie qu’on pourrait faire une loi générale de ne sacrifier la vérité -qu’à une autre vertu; car, dès que l’intérêt personnel est écarté d’une -question, les sophismes ne sont plus à craindre, et la conscience -prononce sur toutes choses avec équité. - -La théorie de Kant, en morale, est sévère et quelquefois sèche, parce -qu’elle exclut la sensibilité. Il la regarde comme un reflet des -sensations, et comme devant conduire aux passions, dans lesquelles il -entre toujours de l’égoïsme; c’est à cause de cela qu’il n’admet pas -cette sensibilité pour guide, et qu’il place la morale sous la -sauvegarde de principes immuables. Il n’est rien de plus sévère que -cette doctrine; mais il y a une sévérité qui attendrit, alors même que -les mouvements du cœur lui sont suspects, et qu’elle essaie de les -bannir tous: quelque vigoureux que soit un moraliste, quand c’est à la -conscience qu’il s’adresse, il est sûr de nous émouvoir. Celui qui dit à -l’homme:--Trouvez tout en vous-même,--fait toujours naître dans l’âme -quelque chose de grand qui tient encore à la sensibilité même dont il -exige le sacrifice. Il faut distinguer, en étudiant la philosophie de -Kant, le sentiment de la sensibilité; il admet l’un comme juge des -vérités philosophiques; il considère l’autre comme devant être soumise à -la conscience. Le sentiment et la conscience sont employés dans ses -écrits comme des termes presque synonymes; mais la sensibilité se -rapproche davantage de la sphère des émotions, et par conséquent des -passions qu’elles font naître. - -On ne saurait se lasser d’admirer les écrits de Kant, dans lesquels la -suprême loi du devoir est consacrée; quelle chaleur vraie, quelle -éloquence animée, dans un sujet où d’ordinaire il ne s’agit que de -réprimer! On se sent pénétré d’un profond respect pour l’austérité d’un -vieillard philosophe, constamment soumis à cet invincible pouvoir de la -vertu, sans autre empire que la conscience, sans autres armes que les -remords, sans autres trésors à distribuer que les jouissances -intérieures de l’âme; jouissances dont on ne peut même donner l’espoir -pour motif, puisqu’on ne les comprend qu’après les avoir éprouvées. - -Parmi les philosophes allemands, des hommes non moins vertueux que Kant, -et qui se rapprochent davantage de la religion par leurs penchants, ont -attribué au sentiment religieux l’origine de la loi morale. Ce sentiment -ne saurait être de la nature de ceux qui peuvent devenir une passion. -Sénèque en a dépeint le calme et la profondeur, quand il a dit: _Dans le -sein de l’homme vertueux, je ne sais quel dieu, mais il habite un dieu._ - -Kant a prétendu que c’était altérer la pureté désintéressée de la -morale, que de donner pour but à nos actions la perspective d’une vie -future; plusieurs écrivains allemands l’ont parfaitement réfuté à cet -égard; en effet, l’immortalité céleste n’a nul rapport avec les peines -et les récompenses que l’on conçoit sur cette terre; le sentiment qui -nous fait aspirer à l’immortalité est aussi désintéressé que celui qui -nous ferait trouver notre bonheur dans le dévouement à celui des autres; -car les prémices de la félicité religieuse, c’est le sacrifice de -nous-mêmes; ainsi donc elle écarte nécessairement toute espèce -d’égoïsme. - -Quelque effort qu’on fasse, il faut en revenir à reconnaître que la -religion est le véritable fondement de la morale; c’est l’objet sensible -et réel au dedans de nous, qui peut seul détourner nos regards des -objets extérieurs. Si la piété ne causait pas des émotions sublimes, qui -sacrifierait même des plaisirs, quelque vulgaires qu’ils fussent, à la -froide dignité de la raison? Il faut commencer l’histoire intime de -l’homme par la religion ou par la sensation, car il n’y a de vivant que -l’une ou l’autre. La morale fondée sur l’intérêt personnel serait aussi -évidente qu’une vérité mathématique, qu’elle n’en exercerait pas plus -d’empire sur les passions, qui foulent aux pieds tous les calculs; il -n’y a qu’un sentiment qui puisse triompher d’un sentiment, la nature -violente ne saurait être dominée que par la nature exaltée. Le -raisonnement, dans de pareils cas, ressemble au maître d’école de La -Fontaine; personne ne l’écoute, et tout le monde crie au secours. - -Jacobi, comme je le montrerai dans l’analyse de ses ouvrages, a combattu -les arguments dont Kant se sert pour ne pas admettre le sentiment -religieux comme base de la morale. Il croit, au contraire, que la -Divinité se révèle à chaque homme en particulier, comme elle s’est -révélée au genre humain, lorsque les prières et les œuvres ont préparé -le cœur à la comprendre. Un autre philosophe affirme que l’immortalité -commence déjà sur cette terre, pour celui qui désire et qui sent en -lui-même le goût des choses éternelles; un autre, que la nature fait -entendre la volonté de Dieu à l’homme, et qu’il y a dans l’univers une -voix gémissante et captive, qui l’invite à délivrer le monde et -lui-même, en combattant le principe du mal sous toutes ses apparences -funestes. Ces divers systèmes tiennent à l’imagination de chaque -écrivain, et sont adoptés par ceux qui sympathisent avec lui; mais la -direction générale de ces opinions est toujours la même: affranchir -l’âme de l’influence des objets extérieurs, placer l’empire de nous en -nous-mêmes, et donner à cet empire le devoir pour loi, et pour espérance -une autre vie. - -Sans doute, les vrais chrétiens ont enseigné de tout temps la même -doctrine: mais ce qui distingue la nouvelle école allemande, c’est de -réunir à tous ces sentiments dont on voulait faire le partage des -simples et des ignorants, la plus haute philosophie et les connaissances -les plus positives. Le siècle orgueilleux était venu nous dire que le -raisonnement et les sciences détruisaient toutes les perspectives de -l’imagination, toutes les terreurs de la conscience, toutes les -croyances du cœur, et l’on rougissait de la moitié de son être déclarée -faible et presque insensée; mais ils sont arrivés ces hommes qui, à -force de penser, ont trouvé la théorie de toutes les impressions -naturelles; et, loin de vouloir les étouffer, ils nous ont fait -découvrir la noble source dont elles sortent. Les moralistes allemands -ont relevé le sentiment et l’enthousiasme des dédains d’une raison -tyrannique qui comptait comme richesse tout ce qu’elle avait anéanti, et -mettait sur le lit de Procruste l’homme et la nature, afin d’en -retrancher ce que la philosophie matérialiste ne pouvait comprendre! - - - - -CHAPITRE XV - -De la morale scientifique. - - -On a voulu tout démontrer, depuis que le goût des sciences exactes s’est -emparé des esprits; et le calcul des probabilités permettant de -soumettre l’incertain même à des règles, l’on s’est flatté de résoudre -mathématiquement toutes les difficultés que présentaient les questions -les plus délicates, et de faire ainsi régner l’algèbre sur l’univers. -Des philosophes, en Allemagne, ont aussi prétendu donner à la morale les -avantages d’une science rigoureusement prouvée dans ses principes comme -dans ses conséquences, et qui n’admet ni objection ni exception, dès -qu’on en adopte la première base. Kant et Fichte ont essayé ce travail -métaphysique, et Schleiermacher, le traducteur de Platon, et l’auteur de -plusieurs discours sur la religion, dont nous parlerons dans la section -suivante, a publié un livre très profond sur l’examen des diverses -morales, considérées comme science. Il voudrait en trouver une dont tous -les raisonnements fussent parfaitement enchaînés, dont le principe -contînt toutes les conséquences, et dont chaque conséquence fît -reparaître le principe; mais, jusqu’à présent, il ne semble pas que ce -but puisse être atteint. - -Les anciens ont aussi voulu faire une science de la morale, mais ils -comprenaient dans cette science les lois et le gouvernement; en effet, -il est impossible de fixer d’avance tous les devoirs de la vie, quand on -ignore ce que la législation et les mœurs du pays où l’on est peuvent -exiger; c’est d’après ce point de vue que Platon a imaginé sa -république. L’homme entier y est considéré sous le rapport de la -religion, de la politique et de la morale; mais, comme cette république -ne saurait exister, on ne peut concevoir comment, au milieu des abus de -la société humaine, un code de morale, quel qu’il fût, pourrait se -passer de l’interprétation habituelle de la conscience. Les philosophes -recherchent la forme scientifique en toutes choses; on dirait qu’ils se -flattent d’enchaîner ainsi l’avenir, et de se soustraire entièrement au -joug des circonstances; mais ce qui nous en affranchit, c’est notre âme, -c’est la sincérité de notre amour intime pour la vertu. La science de la -morale n’enseigne pas plus à être un honnête homme, dans toute la -magnificence de ce mot, que la géométrie à dessiner, ni la poétique à -trouver des fictions heureuses. - -Kant, qui avait reconnu la nécessité du sentiment dans les vérités -métaphysiques, a voulu s’en passer dans la morale, et il n’a jamais pu -établir, d’une manière incontestable, qu’un grand fait du cœur humain, -c’est que la morale a le devoir et non l’intérêt pour base; mais, pour -connaître le devoir, il faut en appeler à sa conscience et à la -religion. Kant, en écartant la religion des motifs de la morale, ne -pouvait voir dans la conscience qu’un juge, et non une voix divine; -aussi n’a-t-il cessé de présenter à ce juge des questions épineuses; les -solutions qu’il en a données, et qu’il croyait évidentes, n’en ont pas -moins été attaquées de mille manières; car ce n’est jamais que par le -sentiment qu’on arrive à l’unanimité d’opinion parmi les hommes. - -Quelques philosophes allemands ayant reconnu l’impossibilité de rédiger -en lois toutes les affections qui composent notre être, et de faire une -science, pour ainsi dire, de tous les mouvements du cœur, se sont -contentés d’affirmer que la morale consistait dans l’harmonie avec -soi-même. Sans doute, quand on n’a pas de remords, il est probable qu’on -n’est pas criminel, et, quand même on commettrait des fautes d’après -l’opinion des autres, si d’après la sienne on a fait son devoir, on -n’est pas coupable; mais il ne faut pas se fier cependant à ce -contentement de soi-même, qui semble devoir être la meilleure preuve de -la vertu. Il y a des hommes qui sont parvenus à prendre leur orgueil -pour de la conscience; le fanatisme est, pour d’autres, un mobile -désintéressé qui justifie tout à leurs propres yeux: enfin l’habitude du -crime donne à de certains caractères un genre de force qui les -affranchit du repentir, au moins tant qu’ils ne sont pas atteints par -l’infortune. - -Il ne s’ensuit pas de cette impossibilité de trouver une science de la -morale, ou des signes universels auxquels on puisse reconnaître si ses -prétextes sont observés, qu’il n’y ait pas des devoirs positifs qui -doivent nous servir de guides; mais comme il y a dans la destinée de -l’homme nécessité et liberté, il faut que dans sa conduite il y ait -aussi l’inspiration et la règle; rien de ce qui tient à la vertu ne peut -être ni tout à fait arbitraire, ni tout à fait fixé: aussi, l’une des -merveilles de la religion est-elle de réunir au même degré l’élan de -l’amour et la soumission à la loi; le cœur de l’homme est ainsi tout à -la fois satisfait et dirigé. - -Je ne rendrai point compte ici de tous les systèmes de morale -scientifique qui ont été publiés en Allemagne; il en est de tellement -subtils, que, bien qu’ils traitent de notre propre nature, on ne sait -sur quoi s’appuyer pour les concevoir. Les philosophes français ont -rendu la morale singulièrement aride, en rapportant tout à l’intérêt -personnel. Quelques métaphysiciens allemands sont arrivés au même -résultat, en fondant néanmoins toute leur doctrine sur les sacrifices. -Ni les systèmes matérialistes, ni les systèmes abstraits ne peuvent -donner une idée complète de la vertu. - - - - -CHAPITRE XVI - -Jacobi. - - -Il est difficile de rencontrer, dans aucun pays, un homme de lettres -d’une nature plus distinguée que celle de Jacobi; avec tous les -avantages de la figure et de la fortune, il s’est voué depuis sa -jeunesse, depuis quarante années, à la méditation. La philosophie est -d’ordinaire une consolation ou un asile; mais celui qui la choisit, -quand toutes les circonstances lui promettent de grands succès dans le -monde, n’en est que plus digne de respect. Entraîné par son caractère à -reconnaître la puissance du sentiment, Jacobi s’est occupé des idées -abstraites, surtout pour montrer leur insuffisance. Ses écrits sur la -métaphysique sont très estimés en Allemagne; cependant c’est surtout -comme grand moraliste que sa réputation est universelle. - -Il a combattu le premier la morale fondée sur l’intérêt, et, donnant -pour principe à la sienne le sentiment religieux, considéré -philosophiquement, il s’est fait une doctrine distincte de celle de -Kant, qui rapporte tout à l’inflexible loi du devoir, et de celle des -nouveaux métaphysiciens qui cherchent, comme je viens de le dire, le -moyen d’appliquer la rigueur scientifique à la théorie de la vertu. - -Schiller, dans une épigramme contre le système de Kant en morale, dit: -«Je trouve du plaisir à servir mes amis; il m’est agréable d’accomplir -mes devoirs: cela m’inquiète, car alors je ne suis pas vertueux». Cette -plaisanterie porte avec elle un sens profond; car, quoique le bonheur ne -doive jamais être le but de l’accomplissement du devoir, néanmoins la -satisfaction intérieure qu’il nous cause est précisément ce qu’on peut -appeler la béatitude de la vertu: ce mot de béatitude a perdu quelque -chose de sa dignité; mais il faut pourtant revenir à s’en servir, car on -a besoin d’exprimer le genre d’impressions qui fait sacrifier le -bonheur, ou du moins le plaisir, à un état de l’âme plus doux et plus -pur. - -En effet, si le sentiment ne seconde pas la morale, comment se -ferait-elle obéir? comment unir ensemble, si ce n’est par le sentiment, -la raison et la volonté, lorsque cette volonté doit faire plier nos -passions? Un penseur allemand a dit _qu’il n’y avait d’autre philosophie -que la religion chrétienne_, et ce n’est certainement pas pour exclure -la philosophie qu’il s’est exprimé ainsi, c’est parce qu’il était -convaincu que les idées les plus hautes et les plus profondes -conduisaient à découvrir l’accord singulier de cette religion avec la -nature de l’homme. Entre ces deux classes de moralistes, celle qui, -comme Kant et d’autres plus abstraits encore, veut rapporter toutes les -actions de la morale à des préceptes immuables, et celle qui, comme -Jacobi, proclame qu’il faut tout abandonner à la décision du sentiment, -le christianisme semble indiquer le point merveilleux où la loi positive -n’exclut pas l’inspiration du cœur, ni cette inspiration la loi -positive. - -Jacobi, qui a tant de raisons de se confier dans la pureté de sa -conscience, a eu tort de poser en principe qu’on doit s’en remettre -entièrement à ce que le mouvement de l’âme peut nous conseiller; la -sécheresse de quelques écrivains intolérants, qui n’admettent ni -modification ni indulgence dans l’application de quelques préceptes, a -jeté Jacobi dans l’excès contraire. - -Quand les moralistes français sont sévères, ils le sont à un degré qui -tue le caractère individuel dans l’homme; il est dans l’esprit de la -nation d’aimer en tout l’autorité. Les philosophes allemands, et Jacobi -principalement, respectent ce qui constitue l’existence particulière de -chaque être, et jugent les actions à leur source, c’est-à-dire d’après -l’impulsion bonne ou mauvaise qui les a causées. Il y a mille moyens -d’être un très mauvais homme, sans blesser aucune loi reçue, comme on -peut faire une détestable tragédie, en observant toutes les règles et -toutes les convenances théâtrales. Quand l’âme n’a pas l’élan naturel, -elle voudrait savoir ce qu’on doit dire et ce qu’on doit faire dans -chaque circonstance, afin d’être quitte envers elle-même et envers les -autres, en se soumettant à ce qui est ordonné. La loi, cependant, ne -peut apprendre en morale, comme en poésie, que ce qu’il ne faut pas -faire; mais en toutes choses, ce qui est bon et sublime ne nous est -révélé que par la divinité de notre cœur. - -L’utilité publique, telle que je l’ai développée dans les chapitres -précédents, pourrait conduire à être immoral par moralité. Dans les -rapports privés, au contraire, il peut arriver quelquefois qu’une -conduite parfaite selon le monde vienne d’un mauvais principe, -c’est-à-dire qu’elle tienne à quelque chose d’aride, de haineux et -d’impitoyable. Les passions naturelles et les talents supérieurs -déplaisent à ces personnes qu’on honore trop facilement du nom de -sévères: elles se saisissent de leur moralité, qu’elles disent venir de -Dieu, comme un ennemi prendrait l’épée du père pour en frapper les -enfants. - -Cependant, l’aversion de Jacobi contre l’inflexible rigueur de la loi le -fait aller trop loin pour s’en affranchir. «Oui, dit-il, je mentirais -comme Desdemona mourante[17]; je tromperais comme Oreste, quand il -voulait mourir à la place de Pylade, j’assassinerais comme Timoléon; je -serais parjure comme Épaminondas et comme Jean de Witt; je me -déterminerais au suicide comme Caton; je serais sacrilège comme David; -car j’ai la certitude en moi-même qu’en pardonnant à ces fautes selon la -lettre l’homme exerce le droit souverain que la majesté de son être lui -confère; il appose le sceau de sa dignité, le sceau de sa divine nature, -sur la grâce qu’il accorde. - - [17] Desdemona, afin de sauver à son époux la honte et le danger du - forfait qu’il vient de commettre, déclare, en mourant, que c’est - elle qui s’est tuée. - -«Si vous voulez établir un système universel et rigoureusement -scientifique, il faut que vous soumettiez la conscience à ce système qui -a pétrifié la vie: cette conscience doit devenir sourde, muette et -insensible; il faut arracher jusqu’aux moindres restes de sa racine, -c’est-à-dire du cœur de l’homme. Oui, aussi vrai que vos formules -métaphysiques vous tiennent lieu d’Apollon et des Muses, ce n’est qu’en -faisant taire votre cœur que vous pourrez vous conformer implicitement -aux lois sans exception, et que vous adopterez l’obéissance raide et -servile qu’elles demandent: alors la conscience ne servira qu’à vous -enseigner, comme un professeur dans la chaire, ce qui est vrai au dehors -de vous; et ce fanal intérieur ne sera bientôt plus qu’une main de bois -qui, sur les grands chemins, indique la route aux voyageurs». - -Jacobi est si bien guidé par ses propres sentiments, qu’il n’a peut-être -pas assez réfléchi aux conséquences de cette morale pour le commun des -hommes. Car, que répondre à ceux qui prétendraient, en s’écartant du -devoir, qu’ils obéissent aux mouvements de leur conscience? Sans doute -on pourra découvrir qu’ils sont hypocrites en parlant ainsi; mais on -leur a fourni l’argument qui peut servir à les justifier, quoi qu’ils -fassent; et c’est beaucoup pour les hommes d’avoir des phrases à dire en -faveur de leur conduite: ils s’en servent d’abord pour tromper les -autres, et finissent par se tromper eux-mêmes. - -Dira-t-on que cette doctrine indépendante ne peut convenir qu’aux -caractères vraiment vertueux? Il ne doit point y avoir de privilèges -même pour la vertu; car du moment qu’elle en désire, il est probable -qu’elle n’en mérite plus. Une égalité sublime règne dans l’empire du -devoir, et il se passe quelque chose au fond du cœur humain, qui donne à -chaque homme, quand il le veut sincèrement, le moyen d’accomplir tout ce -que l’enthousiasme inspire, sans sortir des bornes de la loi chrétienne, -qui est aussi l’œuvre d’un saint enthousiasme. - -La doctrine de Kant peut être, en effet, considérée comme trop sèche, -parce qu’il n’y donne pas assez d’influence à la religion; mais il ne -faut pas s’étonner qu’il ait été porté à ne pas faire du sentiment la -base de sa morale, dans un temps où il s’était répandu, en Allemagne -surtout, une affectation de sensibilité qui affaiblissait nécessairement -le ressort des esprits et des caractères. Un génie tel que celui de Kant -devait avoir pour but de retremper les âmes. - -Les moralistes allemands de la nouvelle école, si purs dans leurs -sentiments, à quelques systèmes abstraits qu’ils s’abandonnent, peuvent -être divisés en trois classes: ceux qui, comme Kant et Fichte, ont voulu -donner à la loi du devoir une théorie scientifique et une application -inflexible; ceux, à la tête desquels Jacobi doit être placé, qui -prennent le sentiment religieux et la conscience naturelle pour guides, -et ceux qui, faisant de la révélation la base de leur croyance, veulent -réunir le sentiment et le devoir, et cherchent à les lier ensemble par -une interprétation philosophique. Ces trois classes de moralistes -attaquent tous également la morale fondée sur l’intérêt personnel. Elle -n’a presque plus de partisans en Allemagne; on peut y faire le mal, mais -du moins on y laisse intacte la théorie du bien. - - - - -CHAPITRE XVII - -De Woldemar. - - -Le roman de _Woldemar_ est l’ouvrage du même philosophe Jacobi dont j’ai -parlé dans le chapitre précédent. Cet ouvrage renferme des discussions -philosophiques, dans lesquelles les systèmes de morale que professaient -les écrivains français sont vivement attaqués, et la doctrine de Jacobi -y est développée avec une admirable éloquence. Sous ce rapport, -_Woldemar_ est un très beau livre; mais, comme roman, je n’en aime ni la -marche ni le but. - -L’auteur qui, comme philosophe, rapporte toute la destinée humaine au -sentiment, peint, ce me semble, dans son ouvrage, la sensibilité -autrement qu’elle n’est en effet. Une délicatesse exagérée, ou plutôt -une façon bizarre de concevoir le cœur humain, peut intéresser en -théorie, mais non quand on la met en action, et qu’on en veut faire -ainsi quelque chose de réel. - -Woldemar ressent une amitié vive pour une personne qui ne veut pas -l’épouser, quoiqu’elle partage son sentiment. Il se marie avec une femme -qu’il n’aime pas, parce qu’il croit trouver en elle un caractère soumis -et doux, qui convient au mariage. A peine l’a-t-il épousée, qu’il est au -moment de se livrer à l’amour qu’il éprouve pour l’autre. Celle qui n’a -pas voulu s’unir à lui l’aime toujours, mais elle est révoltée de l’idée -qu’il puisse avoir de l’amour pour elle; et cependant elle veut vivre -auprès de lui, soigner ses enfants, traiter sa femme en sœur, et ne -connaître les affections de la nature que par la sympathie de l’amitié. -C’est ainsi qu’une pièce de Gœthe, assez vantée, _Stella_, finit par la -résolution que prennent deux femmes qui ont des liens sacrés avec le -même homme, de vivre chez lui toutes deux en bonne intelligence. De -telles inventions ne réussissent en Allemagne que parce qu’il y a -souvent dans ce pays plus d’imagination que de sensibilité. Les âmes du -Midi n’entendraient rien à cet héroïsme de sentiment: la passion est -dévouée, mais jalouse; et la prétendue délicatesse qui sacrifie l’amour -à l’amitié, sans que le devoir le commande, n’est que de la froideur -maniérée. - -C’est un système tout factice que ces générosités aux dépens de l’amour. -Il ne faut admettre ni tolérance, ni partage, dans un sentiment qui -n’est sublime que parce qu’il est, comme la maternité, comme la -tendresse filiale, exclusif et tout-puissant. On ne doit pas se mettre -par son choix dans une situation où la morale et la sensibilité ne sont -pas d’accord; car ce qui est involontaire est si beau, qu’il est affreux -d’être condamné à se commander toutes ses actions, et à vivre avec -soi-même comme avec sa victime. - -Ce n’est assurément ni par hypocrisie, ni par sécheresse d’âme, qu’un -génie bon et vrai a imaginé, dans le roman de _Woldemar_, des situations -où chaque personnage immole le sentiment par le sentiment, et cherche -avec soin une raison de ne pas aimer ce qu’il aime. Mais Jacobi, ayant -éprouvé dès sa jeunesse un vif penchant pour tous les genres -d’enthousiasme, a cherché dans les liens du cœur une mysticité -romanesque très ingénieusement exprimée, mais peu naturelle. - -Il me semble que Jacobi entend moins bien l’amour que la religion, parce -qu’il veut trop les confondre; il n’est pas vrai que l’amour puisse, -comme la religion, trouver tout son bonheur dans l’abnégation du bonheur -même. L’on altère l’idée qu’on doit avoir de la vertu, quand on la fait -consister dans une exaltation sans but, et dans des sacrifices sans -nécessité. Tous les personnages du roman de Jacobi luttent sans cesse de -générosité aux dépens de l’amour; non seulement cela n’arrive guère dans -la vie, mais cela n’est pas même beau, quand la vertu ne l’exige pas; -car les sentiments forts et passionnés honorent la nature humaine, et la -religion n’est si imposante que parce qu’elle peut triompher de tels -sentiments. Aurait-il fallu que Dieu même daignât parler à notre cœur, -s’il n’y avait trouvé que des affections débonnaires auxquelles il fût -si facile de renoncer? - - - - -CHAPITRE XVIII - -De la disposition romanesque dans les affections du cœur. - - -Les philosophes anglais ont fondé, comme nous l’avons dit, la vertu sur -le sentiment, ou plutôt sur le sens moral; mais ce système n’a nul -rapport avec la moralité _sentimentale_ dont il est ici question; cette -moralité, dont le nom et l’idée n’existent guère qu’en Allemagne, n’a -rien de philosophique; elle fait seulement un devoir de la sensibilité, -et porte à mésestimer ceux qui n’en ont pas. - -Sans doute la puissance d’aimer tient de très près à la morale et à la -religion; il se peut donc que notre répugnance pour les âmes froides et -dures soit un instinct sublime, un instinct qui nous avertit que de tels -êtres, alors même que leur conduite est estimable, agissent -mécaniquement ou par calcul, mais sans qu’il puisse jamais exister entre -eux et nous aucune sympathie. En Allemagne, où l’on veut réduire en -préceptes toutes les impressions, on a considéré comme immoral ce qui -n’était pas sensible et même romanesque. Werther avait tellement mis en -vogue les sentiments exaltés, que presque personne n’eût osé se montrer -sec et froid, quand même on aurait eu ce caractère naturellement. De là -cet _enthousiasme obligé_ pour la lune, les forêts, la campagne et la -solitude; de là ces maux de nerfs, ces sons de voix maniérés, ces -regards qui veulent être vus, tout cet appareil enfin de la sensibilité, -que dédaignent les âmes fortes et sincères. - -L’auteur de _Werther_ s’est moqué le premier de ces affectations; -néanmoins, comme il faut qu’il y ait en tout pays des ridicules, -peut-être vaut-il mieux qu’ils consistent dans l’exagération un peu -niaise de ce qui est bon, que dans l’élégante prétention à ce qui est -mal. Le désir du succès étant invincible dans les hommes, et encore plus -dans les femmes, les prétentions de la médiocrité sont un signe certain -du goût dominant à telle époque et dans telle société; les mêmes -personnes qui se faisaient _sentimentales_ en Allemagne, se seraient -montrées ailleurs légères et dédaigneuses. - -L’extrême susceptibilité du caractère des Allemands est une des grandes -causes de l’importance qu’ils attachent aux moindres nuances du -sentiment, et cette susceptibilité tient souvent à la vérité des -affections. Il est aisé d’être ferme quand on n’est pas sensible: la -seule qualité nécessaire alors, c’est le courage; car il faut que _la -sévérité bien ordonnée commence par soi-même_; mais quand les preuves -d’intérêt que les autres nous refusent ou nous donnent influent -puissamment sur le bonheur, il est impossible que l’on n’ait pas mille -fois plus d’irritabilité dans le cœur que ceux qui exploitent leurs amis -comme un domaine, en cherchant seulement à les rendre profitables. - -Toutefois il faut se garder de ces codes de sentiments, si subtils et si -nuancés, que beaucoup d’écrivains allemands ont multipliés de tant de -manières, et dont leurs romans sont remplis. Les Allemands, il faut en -convenir, ne sont pas toujours parfaitement naturels. Certains de leur -loyauté, de leur sincérité dans tous les rapports réels de la vie, ils -sont tentés de regarder l’affectation du beau comme un culte envers le -bon, et de se permettre quelquefois en ce genre des exagérations qui -gâtent tout. - -Cette émulation de sensibilité entre quelques femmes et quelques -écrivains d’Allemagne, serait, dans le fond, assez innocente, si le -ridicule qu’on donne à l’affectation ne jetait pas toujours une sorte de -défaveur sur la sincérité même. Les hommes froids et égoïstes trouvent -un plaisir particulier à se moquer des attachements passionnés, et -voudraient faire passer pour factice tout ce qu’ils n’éprouvent pas. Il -y a même des personnes vraiment sensibles que l’exagération doucereuse -affadit sur leurs propres impressions, et qu’on blase sur le sentiment, -comme on pourrait les blaser sur la religion par les sermons ennuyeux et -les pratiques superstitieuses. - -On a tort d’appliquer les idées positives que nous avons sur le bien et -le mal aux délicatesses de la sensibilité. Accuser tel ou tel caractère -de ce qui lui manque à cet égard, c’est comme faire un crime de n’être -pas poète. La susceptibilité naturelle à ceux qui pensent plus qu’ils -n’agissent, peut les rendre injustes envers les personnes d’une autre -nature. Il faut de l’imagination pour deviner tout ce que le cœur peut -faire souffrir, et les meilleures gens du monde sont souvent lourds et -stupides à cet égard: ils vont à travers les sentiments, comme s’ils -marchaient sur des fleurs, en s’étonnant de les flétrir. N’y a-t-il pas -des hommes qui n’admirent pas Raphaël, qui entendent la musique sans -émotion, à qui l’Océan et les cieux ne paraissent que monotones? Comment -donc comprendraient-ils les orages de l’âme? - -Les caractères même les plus sensibles ne sont-ils pas quelquefois -découragés dans leurs espérances? ne peuvent-ils pas être saisis par une -sorte de sécheresse intérieure, comme si la Divinité se retirait d’eux? -Ils n’en restent pas moins fidèles à leurs affections; mais il n’y a -plus de parfums dans le temple, plus de musique dans le sanctuaire, plus -d’émotion dans le cœur. Souvent aussi le malheur commande de faire taire -en soi-même cette voix du sentiment, harmonieuse ou déchirante, selon -qu’elle s’accorde ou non avec la destinée. Il est donc impossible de -faire un devoir de la sensibilité, car ceux qui l’éprouvent en souffrent -assez pour avoir souvent le droit et le désir de la réprimer. - -Les nations ardentes ne parlent de la sensibilité qu’avec terreur; les -nations paisibles et rêveuses croient pouvoir l’encourager sans crainte. -Au reste, l’on n’a peut-être jamais écrit sur ce sujet avec une vérité -parfaite, car chacun veut se faire honneur de ce qu’il éprouve ou de ce -qu’il inspire. Les femmes cherchent à s’arranger comme un roman, et les -hommes comme une histoire; mais le cœur humain est encore bien loin -d’être pénétré dans ses relations les plus intimes. Une fois peut-être -quelqu’un dira sincèrement tout ce qu’il a senti, et l’on sera tout -étonné d’apprendre que la plupart des maximes et des observations sont -erronées, et qu’il y a une âme inconnue dans le fond de celle qu’on -raconte. - - - - -CHAPITRE XIX - -De l’amour dans le mariage. - - -C’est dans le mariage que la sensibilité est un devoir: dans toute autre -relation, la vertu peut suffire; mais dans celle où les destinées sont -entrelacées, où la même impulsion sert, pour ainsi dire, aux battements -de deux cœurs, il semble qu’une affection profonde est presque un lien -nécessaire. La légèreté des mœurs a introduit tant de chagrins entre les -époux, que les moralistes du dernier siècle s’étaient accoutumés à -rapporter toutes les jouissances du cœur à l’amour paternel et maternel, -et finissaient presque par ne considérer le mariage que comme la -condition requise pour jouir du bonheur d’avoir des enfants. Cela est -faux en morale, et plus faux encore en bonheur. - -Il est si aisé d’être bon pour ses enfants, qu’on ne doit pas en faire -un grand mérite. Dans leurs premières années, ils ne peuvent avoir de -volonté que celle de leurs parents; et dès qu’ils arrivent à la -jeunesse, ils existent par eux-mêmes. Justice et bonté composent les -principaux devoirs d’une relation que la nature rend si facile. Il n’en -est point ainsi des rapports avec cette moitié de nous, qui peut trouver -du bonheur ou du malheur dans les moindres de nos actions, de nos -regards et de nos pensées. C’est là seulement que la moralité peut -s’exercer tout entière: c’est aussi là qu’est la véritable source de la -félicité. - -Un ami du même âge, auprès duquel vous devez vivre et mourir; un ami -dont tous les intérêts sont les vôtres, dont toutes les perspectives -sont en commun avec vous, y compris celle de la tombe: voilà le -sentiment qui contient tout le sort. Quelquefois, il est vrai, vos -enfants, et plus souvent encore vos parents, deviennent vos compagnons -dans la vie; mais cette rare et sublime jouissance est combattue par les -lois de la nature, tandis que l’association du mariage est d’accord avec -toute l’existence humaine. - -D’où vient donc que cette association si sainte est si souvent profanée? -J’oserai le dire, c’est à l’inégalité singulière que l’opinion de la -société met entre les devoirs des deux époux qu’il faut s’en prendre. Le -christianisme a tiré les femmes d’un état qui ressemblait à l’esclavage. -L’égalité devant Dieu étant la base de cette admirable religion, elle -tend à maintenir l’égalité des droits sur la terre; la justice divine, -la seule parfaite, n’admet aucun genre de privilèges, et celui de la -force moins qu’aucun autre. Cependant, il est resté de l’esclavage des -femmes des préjugés qui, se combinant avec la grande liberté que la -société leur laisse, ont amené beaucoup de maux. - -On a raison d’exclure les femmes des affaires politiques et civiles; -rien n’est plus opposé à leur vocation naturelle que tout ce qui leur -donnerait des rapports de rivalité avec les hommes, et la gloire -elle-même ne saurait être pour une femme qu’un deuil éclatant du -bonheur. Mais si la destinée des femmes doit consister dans un acte -continuel de dévouement à l’amour conjugal, la récompense de ce -dévouement, c’est la scrupuleuse fidélité de celui qui en est l’objet. - -La religion ne fait aucune différence entre les devoirs des deux époux, -mais le monde en établit une grande; et de cette différence naît la ruse -dans les femmes, et le ressentiment dans les hommes. Quel est le cœur -qui peut se donner tout entier, sans vouloir un autre cœur aussi tout -entier? Qui donc accepte de bonne foi l’amitié pour prix de l’amour? qui -promet sincèrement la constance à qui ne veut pas être fidèle? Sans -doute la religion peut l’exiger, car elle seule a le secret de cette -contrée mystérieuse où les sacrifices sont des jouissances; mais qu’il -est injuste, l’échange que l’homme se propose de faire subir à sa -compagne! - -«Je vous aimerai, dit-il, avec passion deux ou trois ans, et puis, au -bout de ce temps, je vous parlerai raison». Et ce qu’ils appellent -raison, c’est le désenchantement de la vie. «Je montrerai dans ma maison -de la froideur et de l’ennui; je tâcherai de plaire ailleurs: mais vous -qui avez d’ordinaire plus d’imagination et de sensibilité que moi, vous -qui n’avez ni carrière ni distraction, tandis que le monde m’en offre de -toute espèce; vous qui n’existez que pour moi, tandis que j’ai mille -autres pensées, vous serez satisfaite de l’affection subordonnée, -glacée, partagée, qu’il me convient de vous accorder, et vous -dédaignerez tous les hommages qui exprimeraient des sentiments plus -exaltés et plus tendres». - -Quel injuste traité! tous les sentiments humains s’y refusent. Il existe -un contraste singulier entre les formes de respect envers les femmes, -que l’esprit chevaleresque a introduites en Europe, et la tyrannique -liberté que les hommes se sont adjugée. Ce contraste produit tous les -malheurs du sentiment, les attachements illégitimes, la perfidie, -l’abandon et le désespoir. Les nations germaniques ont été moins -atteintes que les autres par ces funestes effets; mais elles doivent -craindre à cet égard l’influence qu’exerce à la longue la civilisation -moderne. Il vaut mieux renfermer les femmes comme des esclaves, ne point -exciter leur esprit ni leur imagination, que de les lancer au milieu du -monde, et de développer toutes leurs facultés, pour leur refuser ensuite -le bonheur que ces facultés leur rendent nécessaire. - -Il y a dans un mariage malheureux une force de douleur qui dépasse -toutes les autres peines de ce monde. L’âme entière d’une femme repose -sur l’attachement conjugal: lutter seul contre le sort, s’avancer vers -le cercueil sans qu’un ami vous soutienne, sans qu’un ami vous regrette, -c’est un isolement dont les déserts de l’Arabie ne donnent qu’une faible -idée; et quand tout le trésor de vos jeunes années a été donné en vain, -quand vous n’espérez plus pour la fin de la vie le reflet de ces -premiers rayons, quand le crépuscule n’a plus rien qui rappelle -l’aurore, et qu’il est pâle et décoloré comme un spectre livide, -avant-coureur de la nuit, votre cœur se révolte, il vous semble qu’on -vous a privée des dons de Dieu sur la terre; et si vous aimez encore -celui qui vous traite en esclave, puisqu’il ne vous appartient pas et -qu’il dispose de vous, le désespoir s’empare de toutes les facultés, et -la conscience elle-même se trouble à force de malheur. - -Les femmes pourraient adresser à l’époux qui traite légèrement leur -destinée, ces deux vers d’une fable: - - Oui, c’est un jeu pour vous, - Mais c’est la mort pour nous. - -Et tant qu’il ne se fera pas dans les idées une révolution quelconque, -qui change l’opinion des hommes sur la constance que leur impose le lien -du mariage, il y aura toujours guerre entre les deux sexes, guerre -secrète, éternelle, rusée, perfide, et dont la moralité de tous les deux -souffrira. - -En Allemagne, il n’y a guère dans le mariage d’inégalité entre les deux -sexes; mais c’est parce que les femmes brisent aussi souvent que les -hommes les nœuds les plus saints. La facilité du divorce introduit dans -les rapports de famille une sorte d’anarchie qui ne laisse rien -subsister dans sa vérité ni dans sa force. Il vaut encore mieux, pour -maintenir quelque chose de sacré sur la terre, qu’il y ait dans le -mariage une esclave que deux esprits forts. - -La pureté de l’âme et de la conduite est la première gloire d’une femme. -Quel être dégradé ne serait-elle pas sans l’une et sans l’autre! Mais le -bonheur général et la dignité de l’espèce humaine ne gagneraient pas -moins peut-être à la fidélité de l’homme dans le mariage. En effet, qu’y -a-t-il de plus beau dans l’ordre moral qu’un jeune homme qui respecte -cet auguste lien? L’opinion ne l’exige pas de lui, la société le laisse -libre; une sorte de plaisanterie barbare s’attacherait à flétrir -jusqu’aux plaintes du cœur qu’il aurait brisé, car le blâme se tourne -facilement contre les victimes. Il est donc le maître, mais il s’impose -des devoirs; nul inconvénient ne peut résulter pour lui de ses fautes; -mais il craint le mal qu’il peut faire à celle qui s’est confiée à son -cœur, et la générosité l’enchaîne d’autant plus que la société le -dégage. - -La fidélité est commandée aux femmes par mille considérations diverses; -elles peuvent redouter les périls et les humiliations, suites -inévitables d’une erreur; la voix de la conscience est la seule qui se -fasse entendre à l’homme; il sait qu’il fait souffrir, il sait qu’il -flétrit par l’inconstance un sentiment qui doit se prolonger jusqu’à la -mort et se renouveler dans le ciel: seul avec lui-même, seul au milieu -des séductions de tous les genres, il reste pur comme un ange; car, si -les anges n’ont pas été représentés sous des traits de femme, c’est -parce que l’union de la force avec la pureté est plus belle et plus -céleste encore que la modestie même la plus parfaite dans un être -faible. - -L’imagination, quand elle n’a pas le souvenir pour frein, détache de ce -qu’on possède, embellit ce qu’on craint de ne pas obtenir, et fait du -sentiment une difficulté vaincue: mais, de même que dans les arts, les -difficultés vaincues n’exigent point de vrai génie. Dans le sentiment, -il faut de la sécurité pour éprouver ces affections, gage de l’éternité, -puisqu’elles nous donnent seules l’idée de ce qui ne saurait finir. - -Le jeune homme fidèle semble chaque jour préférer de nouveau celle qu’il -aime; la nature lui a donné une indépendance sans bornes, et de -longtemps du moins il ne saurait prévoir les jours mauvais de la vie: -son cheval peut le porter au bout du monde; la guerre, dont il est -épris, l’affranchit au moins momentanément des relations domestiques, et -semble réduire tout l’intérêt de l’existence à la victoire ou à la mort. -La terre lui appartient, tous les plaisirs lui sont offerts, nulle -fatigue ne l’effraie, nulle association intime ne lui est nécessaire; il -serre la main d’un compagnon d’armes, et le lien qu’il lui faut est -formé. Un temps viendra sans doute où la destinée lui révélera ses -terribles secrets; mais il ne peut encore s’en douter. Chaque fois -qu’une nouvelle génération entre en possession de son domaine, ne -croit-elle pas que tous les malheurs de ses devanciers sont venus de -leur faiblesse? ne se persuade-t-elle pas qu’ils sont nés tremblants et -débiles, comme on les voit maintenant? Eh bien! du sein même de tant -d’illusions, qu’il est vertueux et sensible, celui qui veut se vouer au -long amour, lien de cette vie avec l’autre! Ah! qu’un regard fier et -mâle est beau, lorsqu’en même temps il est modeste et pur! On y voit -passer un rayon de cette pudeur, qui peut se détacher de la couronne des -vierges saintes, pour parer même un front guerrier. - -Si le jeune homme veut partager avec un seul objet les jours brillants -de sa jeunesse, il trouvera sans doute parmi ses contemporains des -railleurs qui prononceront sur lui ce grand mot de _duperie_, la terreur -des enfants du siècle. Mais est-il dupe, le seul qui sera vraiment aimé? -car les angoisses ou les jouissances de l’amour-propre forment tout le -tissu des affections frivoles et mensongères. Est-il dupe, celui qui ne -s’amuse pas à tromper pour être à son tour plus trompé, plus déchiré -peut-être que sa victime? est-il dupe, enfin, celui qui n’a pas cherché -le bonheur dans les misérables combinaisons de la vanité, mais dans les -éternelles beautés de la nature, qui parlent toutes de constance, de -durée et de profondeur? - -Non, Dieu a créé l’homme le premier, comme la plus noble des créatures, -et la plus noble est celle qui a le plus de devoirs. C’est un abus -singulier de la prérogative d’une supériorité naturelle, que de la faire -servir à s’affranchir des liens les plus sacrés, tandis que la vraie -supériorité consiste dans la force de l’âme; et la force de l’âme, c’est -la vertu. - - - - -CHAPITRE XX - -Des écrivains moralistes de l’ancienne école, en Allemagne. - - -Avant que l’école nouvelle eût fait naître, en Allemagne, deux penchants -qui semblent s’exclure, la métaphysique et la poésie, la méthode -scientifique et l’enthousiasme, il y avait des écrivains qui méritaient -une place honorable à côté des moralistes anglais. Mendelssohn, Garve, -Sulzer, Engel, etc., ont écrit sur les sentiments et les devoirs avec -sensibilité, religion et candeur. On ne trouve point dans leurs ouvrages -cette ingénieuse connaissance du monde qui caractérise les auteurs -français, La Rochefoucauld, La Bruyère, etc. Les moralistes allemands -peignent la société avec une certaine ignorance, intéressante d’abord, -mais à la fin monotone. - -Garve est celui de tous qui a mis le plus d’importance à bien parler de -la bonne compagnie, de la mode, de la politesse, etc. Il y a dans toute -sa manière de s’exprimer à cet égard, une très grande envie de se -montrer un homme du monde, de savoir la raison de tout, d’être avisé -comme un Français, et de juger avec bienveillance la cour et la ville; -mais les idées communes qu’il proclame dans ses écrits sur ces divers -sujets, attestent qu’il n’en sait rien que par ouï-dire, et n’a jamais -observé tout ce que les rapports de la société peuvent offrir d’aperçus -fins et délicats. - -Lorsque Garve parle de la vertu, il montre des lumières pures et un -esprit serein: il est surtout attachant et original dans son traité de -la Patience. Accablé par une maladie cruelle, il sut la supporter avec -un admirable courage; et tout ce qu’on a senti soi-même inspire des -pensées neuves. - -Mendelssohn, juif de naissance, s’était voué, du sein du commerce, à -l’étude des belles-lettres et de la philosophie, sans renoncer en rien à -la croyance ni aux rites de sa religion; admirateur sincère du Phédon, -dont il fut le traducteur, il en était resté aux idées et aux sentiments -précurseurs de Jésus-Christ; nourri des Psaumes et de la Bible, ses -écrits conservent le caractère de la simplicité hébraïque. Il se -plaisait à rendre la morale sensible par des apologues, à la manière -orientale, et cette forme est sûrement celle qui plaît davantage, en -éloignant des préceptes le ton de la réprimande. - -Parmi ces apologues, j’en vais traduire un qui me paraît remarquable. -«Sous le gouvernement tyrannique des Grecs, il fut une fois défendu aux -Israélites, sous peine de mort, de lire entre eux les lois divines. -Rabbi Akiba, malgré cette défense, tenait des assemblées où il faisait -lecture de cette loi. Pappus le sut et lui dit: Akiba, ne crains-tu pas -les menaces de ces cruels?--Je veux te raconter une fable, répondit le -Rabbi.--Un renard se promenait sur le bord d’un fleuve, et vit les -poissons qui se rassemblaient avec effroi dans le fond de la -rivière.--D’où vient la terreur qui vous agite? dit le renard.--Les -enfants des hommes, répondirent les poissons, jettent leurs filets dans -les flots, afin de nous prendre, et nous tâchons de leur -échapper.--Savez-vous ce qu’il faut faire? dit le renard; venez là, sur -le rocher, où les hommes ne sauraient vous atteindre.--Se peut-il, -s’écrièrent les poissons, que tu sois le renard, estimé le plus prudent -entre les animaux? tu serais le plus ignorant de tous, si tu nous -donnais sérieusement un tel conseil. L’onde est pour nous l’élément de -la vie; et nous est-il possible d’y renoncer, parce que des dangers nous -menacent!--Pappus, l’application de cette fable est facile: la doctrine -religieuse est pour nous la source de tout bien; c’est par elle, c’est -pour elle seule que nous existons; dût-on nous poursuivre dans son sein, -nous ne voulons point nous soustraire au péril en nous réfugiant dans la -mort». - -La plupart des gens du monde ne conseillent pas mieux que le renard: -quand ils voient les âmes sensibles agitées par les peines du cœur, ils -leur proposent toujours de sortir de l’air, où est l’orage, pour entrer -dans le vide qui tue. - -Engel, comme Mendelssohn, enseigne la morale d’une manière dramatique. -Ses fictions sont peu de chose; mais leur rapport avec l’âme est intime. -Dans l’une, il peint un vieillard devenu fou par l’ingratitude de son -fils, et le sourire du vieillard, pendant qu’on raconte son malheur, est -décrit avec une vérité déchirante. L’homme qui n’a plus la conscience de -lui-même fait peur, comme un corps qui marcherait sans vie. «C’est un -arbre, dit Engel, dont les branches sont desséchées; ses racines -tiennent encore à la terre, mais déjà son sommet est atteint par la -mort». Un jeune homme, à l’aspect de ce malheureux, demande à son père -s’il est ici-bas une plus affreuse destinée que celle de ce pauvre fou? -Toutes les souffrances qui tuent, toutes celles dont notre propre raison -est le témoin, ne lui semblent rien à côté de cette déplorable ignorance -de soi-même. Le père laisse son fils développer tout ce que cette -situation a d’horrible; puis, tout à coup il lui demande si celle du -criminel qui l’a causée n’est pas encore mille fois plus redoutable? La -gradation des pensées est très bien soutenue dans ce récit, et le -tableau des angoisses de l’âme est assez éloquemment représenté pour -redoubler l’effroi que doit causer la plus terrible de toutes, le -remords. - -J’ai cité ailleurs le passage de la _Messiade_ où le poète suppose que -dans une planète éloignée, dont les habitants étaient immortels, un ange -venait apporter la nouvelle qu’il existait une terre où les créatures -humaines étaient sujettes à la mort. Klopstock fait une peinture -admirable de l’étonnement de ces êtres, qui ignoraient la douleur de -perdre les objets de leur amour: Engel développe avec talent une idée -non moins frappante. - -Un homme a vu périr ce qu’il avait de plus cher, sa femme et sa fille. -Un sentiment d’amertume et de révolte contre la Providence s’est emparé -de lui: un vieux ami cherche à rouvrir son cœur à cette douleur -profonde, mais résignée, qui s’épanche dans le sein de Dieu; il veut lui -montrer que la mort est la source de toutes les jouissances morales de -l’homme. - -Y aurait-il des affections de père et de fils, si l’existence des hommes -n’était pas tout à la fois durable et passagère, fixée par le sentiment, -entraînée par le temps? S’il n’y avait plus de décadence dans le monde, -il n’y aurait pas de progrès: comment donc éprouverait-on la crainte et -l’espérance? Enfin, dans chaque action, dans chaque sentiment, dans -chaque pensée, il y a la part de la mort. Et non seulement dans le fait, -mais aussi dans l’imagination même, les jouissances et les chagrins qui -tiennent à l’instabilité de la vie sont inséparables. L’existence -consiste tout entière dans ces sentiments de confiance et d’anxiété, qui -remplissent l’âme errante entre le ciel et la terre, _et le vivre n’a -d’autre mobile que le mourir_. - -Une femme effrayée par les orages du Midi, souhaitait d’aller dans la -zone glacée, où l’on n’entend jamais la foudre, où l’on ne voit jamais -les éclairs:--Nos plaintes sur le sort sont un peu du même genre, dit -Engel.--En effet, il faut désenchanter la nature, pour en écarter les -périls. Le charme du monde semble tenir autant à la douleur qu’au -plaisir, à l’effroi qu’à l’espérance; et l’on dirait que la destinée -humaine est ordonnée comme un drame, où la terreur et la pitié sont -nécessaires. - -Ce n’est point, sans doute, assez de ces pensées pour cicatriser les -blessures du cœur; tout ce qu’il éprouve lui semble un renversement de -la nature, et nul n’a souffert sans croire qu’un grand désordre existait -dans l’univers. Mais quand un long espace de temps a permis de -réfléchir, on trouve quelque repos dans les considérations générales, et -l’on s’unit aux lois de l’univers, en se détachant de soi-même. - -Les moralistes allemands de l’ancienne école sont, pour la plupart, -religieux et sensibles; leur théorie de la vertu est désintéressée; ils -n’admettent point cette doctrine de l’utilité, qui conduirait, comme en -Chine, à jeter les enfants dans le fleuve, si la population devenait -trop nombreuse. Leurs ouvrages sont remplis d’idées philosophiques et -d’affections mélancoliques et tendres; mais ce n’était point assez pour -lutter contre la morale égoïste, armée de l’ironie dédaigneuse. Ce -n’était point assez pour réfuter les sophismes dont on s’était servi -contre les principes les plus vrais et les meilleurs. La sensibilité -douce, et quelquefois même timide, des anciens moralistes allemands, ne -suffisait pas pour combattre avec succès la dialectique habile et le -persiflage élégant qui, comme tous les mauvais sentiments, ne respectent -que la force. Des armes plus acérées sont nécessaires pour combattre -celles que le vice a forgées: c’est donc avec raison que les philosophes -de la nouvelle école ont pensé qu’il fallait une doctrine plus sévère, -plus énergique, plus serrée dans ses arguments, pour triompher de la -dépravation du siècle. - -Certainement tout ce qui est simple suffit à tout ce qui est bon; mais -quand on vit dans un temps où l’on a tâché de mettre l’esprit du côté de -l’immoralité, il faut tâcher d’avoir le génie pour défenseur de la -vertu. Sans doute, il est très indifférent d’être accusé de niaiserie -quand on exprime ce qu’on éprouve; mais ce mot de _niaiserie_ fait tant -de peur aux gens médiocres, qu’on doit, s’il est possible, les préserver -de son atteinte. - -Les Allemands, craignant qu’on ne tourne leur loyauté en ridicule, -veulent quelquefois, quoique bien à contre-cœur, s’essayer à -l’immoralité, pour se donner un air brillant et dégagé. Les nouveaux -philosophes, en élevant leur style et leurs conceptions à une grande -hauteur, ont habilement flatté l’amour-propre de leurs adeptes, et l’on -doit les louer de cet art innocent; car les Allemands ont besoin de -dédaigner pour devenir les plus forts. Il y a trop de bonhomie dans leur -caractère, comme dans leur esprit; ce sont les seuls hommes, peut-être, -auxquels on pût conseiller l’orgueil comme un moyen de devenir -meilleurs. On ne saurait nier que les disciples de la nouvelle école -n’aient un peu trop suivi ce conseil; mais ils n’en sont pas moins, à -quelques exceptions près, les écrivains les plus éclairés et les plus -courageux de leur pays. - ---Quelle découverte ont-ils faite? dira-t-on.--Nul doute que ce qui -était vrai en morale, il y a deux mille ans, ne le soit encore; mais, -depuis deux mille ans, les raisonnements de la bassesse et de la -corruption se sont tellement multipliés, que le philosophe homme de bien -doit proportionner ses efforts à cette progression funeste. Les idées -communes ne sauraient lutter contre l’immoralité systématique; il faut -creuser plus avant, quand les veines extérieures des métaux précieux -sont épuisées. On a si souvent vu, de nos jours, la faiblesse unie à -beaucoup de vertu, qu’on s’est accoutumé à croire qu’il y avait de -l’énergie dans l’immoralité. Les philosophes allemands, et gloire leur -en soit rendue, ont été les premiers, dans le dix-huitième siècle, qui -aient mis l’esprit fort du côté de la foi, le génie du côté de la -morale, et le caractère du côté du devoir. - - - - -CHAPITRE XXI - -De l’ignorance et de la frivolité d’esprit, dans leurs rapports avec la -morale. - - -L’ignorance, telle qu’elle existait il y a quelques siècles, respectait -les lumières et désirait d’en acquérir; l’ignorance de notre temps est -dédaigneuse, et cherche à tourner en ridicule les travaux et les -méditations des hommes éclairés. L’esprit philosophique a répandu dans -presque toutes les classes une certaine facilité de raisonnement, qui -sert à décrier tout ce qu’il y a de grand et de sérieux dans la nature -humaine, et nous en sommes à cette époque de la civilisation où toutes -les belles choses de l’âme tombent en poussière. - -Quand les barbares du Nord s’emparèrent des plus fertiles contrées de -l’Europe, ils y apportèrent des vertus farouches et mâles; et, cherchant -à se perfectionner eux-mêmes, ils demandaient au Midi le soleil, les -arts et les sciences. Mais les barbares policés n’estiment que -l’habileté dans les affaires de ce monde, et ne s’instruisent que juste -ce qu’il faut pour se jouer par quelques phrases du recueillement de -toute une vie. - -Ceux qui nient la perfectibilité de l’esprit humain prétendent qu’en -toutes choses les progrès et la décadence se suivent tour à tour, et que -la roue de la pensée tourne comme celle de la fortune. Quel triste -spectacle que ces générations s’occupant sur la terre, comme Sisyphe -dans les enfers, à des travaux constamment inutiles! et que serait donc -la destinée de la race humaine, si elle ressemblait au supplice le plus -cruel que l’imagination des poètes ait conçu? Mais il n’en est pas -ainsi, et l’on peut apercevoir un dessein toujours le même, toujours -suivi, toujours progressif, dans l’histoire de l’homme. - -La lutte entre les intérêts de ce monde et les sentiments élevés a -existé de tout temps, dans les nations comme dans les individus. La -superstition met quelquefois les hommes éclairés du parti de -l’incrédulité, et quelquefois, au contraire, ce sont les lumières mêmes -qui éveillent toutes les croyances du cœur. Maintenant, les philosophes -se réfugient dans la religion, pour troubler en elle la source des -conceptions hautes et des sentiments désintéressés; à cette époque, -préparée par les siècles, l’alliance de la philosophie et de la religion -peut être intime et sincère. Les ignorants ne sont plus, comme jadis, -des hommes ennemis du doute, et décidés à repousser toutes les fausses -lueurs qui troubleraient leurs espérances religieuses et leur dévouement -chevaleresque; les ignorants de nos jours sont incrédules, légers, -superficiels; ils savent tout ce que l’égoïsme a besoin de savoir, et -leur ignorance ne porte que sur ces études sublimes qui font naître dans -l’âme un sentiment d’admiration pour la nature et pour la Divinité. - -Les occupations guerrières remplissaient jadis la vie des nobles, et -formaient leur esprit par l’action; mais lorsque, de nos jours, les -hommes de la première classe n’ont aucune fonction dans l’État, et -n’étudient profondément aucune science, toute l’activité de leur esprit, -qui devrait être employée dans le cercle des affaires ou des travaux -intellectuels, se dirige sur l’observation des manières et la -connaissance des anecdotes. - -Les jeunes gens, à peine sortis de l’école, se hâtent de prendre -possession de l’oisiveté comme de la robe virile; les hommes et les -femmes s’épient les uns les autres dans les moindres détails; non pas -précisément par méchanceté, mais pour avoir quelque chose à dire quand -ils n’ont rien à penser. Ce genre de causticité journalière détruit la -bienveillance et la loyauté. On n’est pas content de soi-même quand on -abuse de l’hospitalité donnée ou reçue pour critiquer ceux avec qui l’on -passe sa vie, et l’on empêche ainsi toute affection profonde de naître -ou de subsister; car en écoutant des moqueries sur ceux qui nous sont -chers, on flétrit ce que l’affection a de pur et d’exalté: les -sentiments dans lesquels on n’est pas d’une vérité parfaite, font plus -de mal que l’indifférence. - -Chacun a en soi un côté ridicule; il n’y a que de loin qu’un caractère -semble complet; mais ce qui fait l’existence individuelle étant toujours -une singularité quelconque, cette singularité prête à la plaisanterie: -aussi l’homme qui la craint avant tout cherche-t-il, autant qu’il est -possible, à faire disparaître en lui ce qui pourrait le signaler de -quelque manière, soit en bien, soit en mal. Cette nature effacée, de -quelque bon goût qu’elle paraisse, a bien aussi ses ridicules; mais peu -de gens ont l’esprit assez fin pour les saisir. - -La moquerie a cela de particulier, qu’elle nuit essentiellement à ce qui -est bon, mais point à ce qui est fort. La puissance a quelque chose -d’âpre et de triomphant qui tue le ridicule; d’ailleurs, les esprits -frivoles respectent _la prudence de la chair_, selon l’expression d’un -moraliste du seizième siècle; et l’on est étonné de trouver toute la -profondeur de l’intérêt personnel dans ces hommes qui semblaient -incapables de suivre une idée ou un sentiment, quand il n’en pouvait -rien résulter d’avantageux pour leurs calculs de fortune ou de vanité. - -La frivolité d’esprit ne porte point à négliger les affaires de ce -monde. On trouve, au contraire, une bien plus noble insouciance à cet -égard dans les caractères sérieux que dans les hommes d’une nature -légère; car la légèreté de ceux-ci ne consiste le plus souvent qu’à -dédaigner les idées générales, pour mieux s’occuper de ce qui ne -concerne qu’eux-mêmes. - -Il y a quelquefois de la méchanceté dans les gens d’esprit; mais le -génie est presque toujours plein de bonté. La méchanceté vient, non pas -de ce qu’on a trop d’esprit, mais de ce qu’on n’en a pas assez. Si l’on -pouvait parler sur les idées, on laisserait en paix les personnes; si -l’on se croyait assuré de l’emporter sur les autres par ses talents -naturels, on ne chercherait pas à niveler le parterre sur lequel on veut -dominer. Il y a des médiocrités d’âme déguisées en esprit piquant et -malicieux; mais la vraie supériorité est rayonnante de bons sentiments -comme de hautes pensées. - -L’habitude des occupations intellectuelles inspire une bienveillance -éclairée pour les hommes et pour les choses; on ne tient plus à soi -comme à un être privilégié: quand on en sait beaucoup sur la destinée -humaine, on ne s’irrite plus de chaque circonstance comme d’une chose -sans exemple; et la justice n’étant que l’habitude de considérer les -rapports des êtres entre eux sous un point de vue général, l’étendue de -l’esprit sert à nous détacher des calculs personnels. On a plané sur sa -propre existence comme sur celle des autres, quand on s’est livré à la -contemplation de l’univers. - -Un des grands inconvénients aussi de l’ignorance, dans les temps -actuels, c’est qu’elle rend tout à fait incapable d’avoir une opinion à -soi sur la plupart des objets qui exigent de la réflexion; en -conséquence, lorsque telle ou telle manière de voir est mise en honneur -par l’ascendant des circonstances, la plupart des hommes croient que ces -mots: _tout le monde pense ou fait ainsi_, doivent tenir à chacun lieu -de raison et de conscience. - -Dans la classe oisive de la société, il est presque impossible d’avoir -de l’âme sans que l’esprit soit cultivé. Jadis il suffisait de la nature -pour instruire l’homme, et développer son imagination; mais depuis que -la pensée, cette ombre effacée du sentiment, a changé tout en -abstractions, il faut beaucoup savoir pour bien sentir. Ce n’est plus -entre les élans de l’âme livrée à elle-même, ou les études -philosophiques, qu’il faut choisir; mais c’est entre le murmure importun -d’une société commune ou frivole, et le langage que les beaux génies ont -tenu de siècle en siècle jusqu’à nos jours. - -Comment pourrait-on, sans la connaissance des langues, sans l’habitude -de la lecture, communiquer avec ces hommes qui ne sont plus, et que nous -sentons si bien nos amis, nos concitoyens, nos alliés? Il faut être -médiocre de cœur pour se refuser à de si nobles plaisirs. Ceux-là -seulement qui remplissent leur vie de bonnes œuvres, peuvent se passer -de toute étude: l’ignorance, dans les hommes oisifs, prouve autant la -sécheresse de l’âme que la légèreté de l’esprit. - -Enfin, il reste encore une chose vraiment belle et morale, dont -l’ignorance et la frivolité ne peuvent jouir, c’est l’association de -tous les hommes qui pensent, d’un bout de l’Europe à l’autre. Souvent -ils n’ont entre eux aucune relation; ils sont dispersés souvent à de -grandes distances l’un de l’autre; mais quand ils se rencontrent, un mot -suffit pour qu’ils se reconnaissent. Ce n’est pas telle religion, telle -opinion, tel genre d’étude, c’est le culte de la vérité qui les réunit. -Tantôt, comme les mineurs, ils creusent jusqu’au fond de la terre, pour -pénétrer, au sein de l’éternelle nuit, les mystères du monde ténébreux; -tantôt ils s’élèvent au sommet du Chimboraço, pour découvrir au point le -plus élevé du globe quelques phénomènes inconnus; tantôt ils étudient -les langues de l’Orient, pour y chercher l’histoire primitive de -l’homme; tantôt ils vont à Jérusalem pour faire sortir des ruines -saintes une étincelle qui ranime la religion et la poésie; enfin, ils -sont vraiment le peuple de Dieu, ces hommes qui ne désespèrent pas -encore de la race humaine, et veulent lui conserver l’empire de la -pensée. - -Les Allemands méritent à cet égard une reconnaissance particulière; -c’est une honte parmi eux que l’ignorance et l’insouciance sur tout ce -qui tient à la littérature et aux beaux-arts, et leur exemple prouve -que, de nos jours, la culture de l’esprit conserve dans les classes -indépendantes des sentiments et des principes. - -La direction de la littérature et de la philosophie n’a pas été bonne en -France, dans la dernière partie du dix-huitième siècle; mais, si l’on -peut s’exprimer ainsi, la direction de l’ignorance est encore plus -redoutable; car aucun livre ne fait du mal à celui qui les lit tous. Si -les oisifs du monde, au contraire, s’occupent quelques instants, -l’ouvrage qu’ils rencontrent fait événement dans leur tête, comme -l’arrivée d’un étranger dans un désert; et, lorsque cet ouvrage contient -des sophismes dangereux, ils n’ont point d’arguments à y opposer. La -découverte de l’imprimerie est vraiment funeste pour ceux qui ne lisent -qu’à demi, ou par hasard; car le savoir, comme la lance de Télèphe, doit -guérir les blessures qu’il a faites. - -L’ignorance, au milieu des raffinements de la société, est le plus -odieux de tous les mélanges: elle rend, à quelques égards, semblable aux -gens du peuple, qui n’estiment que l’adresse et la ruse; elle porte à ne -chercher que le bien-être et les jouissances physiques, à se servir d’un -peu d’esprit pour tuer beaucoup d’âme; à s’applaudir de ce qu’on ne sait -pas, à se vanter de ce qu’on n’éprouve pas; enfin, à combiner les bornes -de l’intelligence avec la dureté du cœur, de façon qu’il n’y ait plus -rien à faire de ce regard tourné vers le ciel, qu’Ovide a célébré comme -le plus noble attribut de la nature humaine: - - Os homini sublime dedit; cœlumque tueri - Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus. - - - - -QUATRIÈME PARTIE - -LA RELIGION ET L’ENTHOUSIASME. - - - - -CHAPITRE PREMIER - -Considérations générales sur la religion en Allemagne. - - -Les nations de race germanique sont toutes naturellement religieuses; et -le zèle de ce sentiment a fait naître plusieurs guerres dans leur sein. -Cependant, en Allemagne surtout, l’on est plus porté à l’enthousiasme -qu’au fanatisme. L’esprit de secte doit se manifester sous diverses -formes, dans un pays où l’activité de la pensée est la première de -toutes; mais d’ordinaire l’on n’y mêle pas les discussions théologiques -aux passions humaines; et les diverses opinions, en fait de religion, ne -sortent pas de ce monde idéal où règne une paix sublime. - -Pendant longtemps on s’est occupé, comme je le montrerai dans le -chapitre suivant, de l’examen des dogmes du christianisme; mais depuis -vingt ans, depuis que les écrits de Kant ont fortement influé sur les -esprits, il s’est établi dans la manière de concevoir la religion une -liberté et une grandeur qui n’exigent ni ne rejettent aucune forme de -culte en particulier, mais qui font des choses célestes le principe -dominant de l’existence. - -Plusieurs personnes trouvent que la religion des Allemands est trop -vague, et qu’il vaut mieux se rallier sous l’étendard d’un culte plus -positif et plus sévère. Lessing dit, dans son _Essai sur l’éducation du -genre humain_, que les révélations religieuses ont toujours été -proportionnées aux lumières qui existaient à l’époque où ces révélations -ont paru. L’ancien Testament, l’Évangile, et, sous plusieurs rapports, -la réformation, étaient, selon leur temps, parfaitement en harmonie avec -les progrès des esprits; et peut-être sommes-nous à la veille d’un -développement du christianisme, qui rassemblera dans un même foyer tous -les rayons épars, et qui nous fera trouver dans la religion plus que la -morale, plus que le bonheur, plus que la philosophie, plus que le -sentiment même, puisque chacun de ces biens sera multiplié par sa -réunion avec les autres. - -Quoi qu’il en soit, il est peut-être intéressant de connaître sous quel -point de vue la religion est considérée en Allemagne, et comment on a -trouvé le moyen d’y rattacher tout le système littéraire et -philosophique dont j’ai tracé l’esquisse. C’est une chose imposante que -cet ensemble de pensées qui développe à nos yeux l’ordre moral tout -entier et donne à cet édifice sublime le dévouement pour base, et la -Divinité pour faîte. - -C’est au sentiment de l’infini que la plupart des écrivains allemands -rapportent toutes les idées religieuses. L’on demande s’il est possible -de concevoir l’infini; cependant, ne le conçoit-on pas, au moins d’une -manière négative, lorsque, dans les mathématiques, on ne peut supposer -aucun terme à la durée ni à l’étendue? Cet infini consiste dans -l’absence des bornes; mais le sentiment de l’infini, tel que -l’imagination et le cœur l’éprouvent, est positif et créateur. - -L’enthousiasme que le beau idéal nous fait éprouver, cette émotion -pleine de trouble et de pureté tout ensemble, c’est le sentiment de -l’infini qui l’excite. Nous nous sentons comme dégagés, par -l’admiration, des entraves de la destinée humaine, et il nous semble -qu’on nous révèle des secrets merveilleux, pour affranchir l’âme à -jamais de la langueur et du déclin. Quand nous contemplons le ciel -étoilé, où des étincelles de lumière sont des univers comme le nôtre, où -la poussière brillante de la voie lactée trace avec des mondes une route -dans le firmament, notre pensée se perd dans l’infini, notre cœur bat -pour l’inconnu, pour l’immense, et nous sentons que ce n’est qu’au delà -des expériences terrestres que notre véritable vie doit commencer. -Enfin, les émotions religieuses, plus que toutes les autres encore, -réveillent en nous le sentiment de l’infini; mais, en le réveillant, -elles le satisfont; et c’est pour cela sans doute qu’un homme d’un grand -esprit disait: «Que la créature pensante n’était heureuse que quand -l’idée de l’infini était devenue pour elle une jouissance, au lieu -d’être un poids». - -En effet, quand nous nous livrons en entier aux réflexions, aux images, -aux désirs qui dépassent les limites de l’expérience, c’est alors -seulement que nous respirons. Quand on veut s’en tenir aux intérêts, aux -convenances, aux lois de ce monde, le génie, la sensibilité, -l’enthousiasme, agitent péniblement notre âme; mais ils l’inondent de -délices quand on les consacre à ce souvenir, à cette attente de l’infini -qui se présente, dans la métaphysique, sous la forme des dispositions -innées; dans la vertu, sous celle du dévouement; dans les arts, sous -celle de l’idéal, et dans la religion elle-même, sous celle de l’amour -divin. - -Le sentiment de l’infini est le véritable attribut de l’âme: tout ce qui -est beau dans tous les genres excite en nous l’espoir et le désir d’un -avenir éternel et d’une existence sublime; on ne peut entendre ni le -vent dans la forêt, ni les accords délicieux des voix humaines; on ne -peut éprouver l’enchantement de l’éloquence ou de la poésie; enfin, -surtout, enfin on ne peut aimer avec innocence, avec profondeur, sans -être pénétré de religion et d’immortalité. - -Tous les sacrifices de l’intérêt personnel viennent du besoin de se -mettre en harmonie avec ce sentiment de l’infini dont on éprouve tout le -charme, quoiqu’on ne puisse l’exprimer. Si la puissance du devoir était -renfermée dans le court espace de cette vie, comment donc aurait-elle -plus d’empire que les passions sur notre âme? qui sacrifierait des -bornes à des bornes? _Tout ce qui finit est si court!_ dit Saint -Augustin; les instants de jouissance que peuvent valoir les penchants -terrestres, et les jours de paix qu’assure une conduite morale, -différeraient de bien peu, si des émotions sans limite et sans terme ne -s’élevaient pas au fond du cœur de l’homme qui se dévoue à la vertu. - -Beaucoup de gens nieront ce sentiment de l’infini; et, certes, ils sont -sur un excellent terrain pour le nier, car il est impossible de le leur -expliquer; ce n’est pas quelques mots de plus qui réussiront à leur -faire comprendre ce que l’univers ne leur a pas dit. La nature a revêtu -l’infini des divers symboles qui peuvent le faire arriver jusqu’à nous: -la lumière et les ténèbres, l’orage et le silence, le plaisir et la -douleur, tout inspire à l’homme cette religion universelle dont son cœur -est le sanctuaire. - -Un homme dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, M. Ancillon, vient de -faire paraître un ouvrage sur la nouvelle philosophie de l’Allemagne, -qui réunit la lucidité de l’esprit français à la profondeur du génie -allemand. M. Ancillon s’est déjà acquis un nom célèbre comme historien; -il est incontestablement ce qu’on a coutume d’appeler en France une -bonne tête; son esprit même est positif et méthodique, et c’est par son -âme qu’il a saisi tout ce que la pensée de l’infini peut présenter de -plus vaste et de plus élevé. Ce qu’il a écrit sur ce sujet porte un -caractère tout à fait original; c’est, pour ainsi dire, le sublime mis à -la portée de la logique: il trace avec précision la ligne où les -connaissances expérimentales s’arrêtent, soit dans les arts, soit dans -la philosophie, soit dans la religion; il montre que le sentiment va -beaucoup plus loin que les connaissances, et que, par delà les preuves -démonstratives, il y a l’évidence naturelle; par delà l’analyse, -l’inspiration; par delà les mots, les idées; par delà les idées, les -émotions, et que le sentiment de l’infini est un fait de l’âme, un fait -primitif, sans lequel il n’y aurait rien dans l’homme que de l’instinct -physique et du calcul. - -Il est difficile d’être religieux à la manière introduite par les -esprits secs, ou par les hommes de bonne volonté qui voudraient faire -arriver la religion aux honneurs de la démonstration scientifique. Ce -qui touche si intimement au mystère de l’existence ne peut être exprimé -par les formes régulières de la parole. Le raisonnement dans de tels -sujets sert à montrer où finit le raisonnement, et là où il finit -commence la véritable certitude; car les vérités de sentiment ont une -force d’intensité qui appelle tout notre être à leur appui. L’infini -agit sur l’âme pour l’élever et la dégager du temps. L’œuvre de la vie, -c’est de sacrifier les intérêts de notre existence passagère à cette -immortalité qui commence pour nous dès à présent, si nous en sommes déjà -dignes; et non seulement la plupart des religions ont ce même but, mais -les beaux-arts, la poésie, la gloire et l’amour, sont des religions dans -lesquelles il entre plus ou moins d’alliage. - -Cette expression: _c’est divin_, qui est passée en usage pour vanter les -beautés de la nature et de l’art, cette expression est une croyance -parmi les Allemands; ce n’est point par indifférence qu’ils sont -tolérants, c’est parce qu’ils ont de l’universalité dans leur manière de -sentir et de concevoir la religion. En effet, chaque homme peut trouver -dans une des merveilles de l’univers celle qui parle plus puissamment à -son âme: l’un admire la Divinité dans les traits d’un père; l’autre, -dans l’innocence d’un enfant; l’autre, dans le céleste regard des -vierges de Raphaël, dans la musique, dans la poésie, dans la nature, -n’importe: car tous s’entendent, si tous sont animés par le principe -religieux, génie du monde et de chaque homme. - -Des esprits supérieurs ont élevé des doutes sur tel ou tel dogme; et -c’était un grand malheur que la subtilité de la dialectique ou les -prétentions de l’amour-propre pussent troubler et refroidir le sentiment -de la foi. Souvent aussi la réflexion se trouvait à l’étroit dans ces -religions intolérantes dont on avait fait, pour ainsi dire, un code -pénal, et qui donnaient à la théologie toutes les formes d’un -gouvernement despotique. Mais qu’il est sublime, ce culte qui nous fait -ressentir une jouissance céleste dans l’inspiration du génie, comme dans -la vertu la plus obscure; dans les affections les plus tendres, comme -dans les peines les plus amères; dans la tempête, comme dans les beaux -jours; dans la fleur, comme dans le chêne; dans tout, hors le calcul, -hors le froid mortel de l’égoïsme, qui nous sépare de la nature -bienfaisante, et nous donne la vanité seule pour mobile, la vanité dont -la racine est toujours venimeuse! qu’elle est belle, la religion qui -consacre le monde entier à son auteur, et se sert de toutes nos facultés -pour célébrer les rites saints du merveilleux univers! - -Loin qu’une telle croyance interdise les lettres ni les sciences, la -théorie de toutes les idées et le secret de tous les talents lui -appartiennent; il faudrait que la nature et la Divinité fussent en -contradiction, si la piété sincère défendait aux hommes de se servir de -leurs facultés, et de goûter les plaisirs qu’elles donnent. Il y a de la -religion dans toutes les œuvres du génie; il y a du génie dans toutes -les pensées religieuses. L’esprit est d’une moins illustre origine, il -sert à contester; mais le génie est créateur. La source inépuisable des -talents et des vertus, c’est le sentiment de l’infini, qui a sa part -dans toutes les actions généreuses et dans toutes les conceptions -profondes. - -La religion n’est rien si elle n’est pas tout, si l’existence n’en est -pas remplie, si l’on n’entretient pas sans cesse dans l’âme cette foi à -l’invisible, ce dévouement, cette élévation de désirs, qui doivent -triompher des penchants vulgaires auxquels notre nature nous expose. - -Néanmoins, comment la religion pourrait-elle nous être sans cesse -présente, si nous ne la rattachions pas à tout ce qui doit occuper une -belle vie, les affections dévouées, les méditations philosophiques et -les plaisirs de l’imagination? Un grand nombre de pratiques sont -recommandées aux fidèles, afin qu’à tous les moments du jour la religion -leur soit rappelée par les obligations qu’elle impose; mais si la vie -entière pouvait être naturellement et sans effort un culte de tous les -instants, ne serait-ce pas mieux encore? puisque l’admiration pour le -beau se rapporte toujours à la Divinité, et que l’élan même des pensées -fortes nous fait remonter vers notre origine, pourquoi donc la puissance -d’aimer, la poésie, la philosophie, ne seraient-elles pas les colonnes -du temple de la foi? - - - - -CHAPITRE II - -Du Protestantisme. - - -C’était chez les Allemands qu’une révolution opérée par les idées devait -avoir lieu; car le trait saillant de cette nation méditative est -l’énergie de la conviction intérieure. Quand une fois une opinion s’est -emparée des têtes allemandes, leur patience et leur persévérance à la -soutenir font singulièrement honneur à la force de la volonté dans -l’homme. - -En lisant les détails de la mort de Jean Hus et de Jérôme de Prague, les -précurseurs de la réformation, on voit un exemple frappant de ce qui -caractérise les chefs du protestantisme en Allemagne, la réunion d’une -foi vive avec l’esprit d’examen. Leur raison n’a point fait tort à leur -croyance, ni leur croyance à leur raison; et leurs facultés morales ont -agi toujours ensemble. - -Partout, en Allemagne, on trouve des traces des diverses luttes -religieuses qui, pendant plusieurs siècles, ont occupé la nation -entière. On montre encore dans la cathédrale de Prague des bas-reliefs -où les dévastations commises par les hussites sont représentées; et la -partie de l’église que les Suédois ont incendiée dans la guerre de -trente ans n’est point rebâtie. Non loin de là, sur le pont, est placée -la statue de saint Jean Népomucène, qui aima mieux périr dans les flots -que de révéler les faiblesses qu’une reine infortunée lui avait -confessées. Les monuments, et même les ruines qui attestent l’influence -de la religion sur les hommes, intéressent vivement notre âme; car les -guerres d’opinion, quelque cruelles qu’elles soient, font plus d’honneur -aux nations que les guerres d’intérêt. - -Luther est, de tous les grands hommes que l’Allemagne a produits, celui -dont le caractère était le plus allemand: sa fermeté avait quelque chose -de rude; sa conviction allait jusqu’à l’entêtement; le courage de -l’esprit était en lui le principe du courage de l’action: ce qu’il avait -de passionné dans l’âme ne le détournait point des études abstraites; et -quoi qu’il attaquât de certains abus et de certains dogmes comme des -préjugés, ce n’était point l’incrédulité philosophique, mais un -fanatisme à lui qui l’inspirait. - -Néanmoins la réformation a introduit dans le monde l’examen en fait de -religion. Il en est résulté pour les uns le scepticisme, mais pour les -autres une conviction plus ferme des vérités religieuses: l’esprit -humain était arrivé à une époque où il devait nécessairement examiner -pour croire. La découverte de l’imprimerie, la multiplicité des -connaissances et l’investigation philosophique de la vérité, ne -permettaient plus cette foi aveugle dont on s’était jadis si bien -trouvé. L’enthousiasme religieux ne pouvait renaître que par l’examen et -la méditation. C’est Luther qui a mis la Bible et l’Évangile entre les -mains de tout le monde; c’est lui qui a donné l’impulsion à l’étude de -l’antiquité; car en apprenant l’hébreu pour lire la Bible, et le grec -pour lire le Nouveau Testament, on a cultivé les langues anciennes, et -les esprits se sont tournés vers les recherches historiques. - -L’examen peut affaiblir cette foi d’habitude que les hommes font bien de -conserver tant qu’ils le peuvent; mais quand l’homme sort de l’examen -plus religieux qu’il n’y était entré, c’est alors que la religion est -invariablement fondée; c’est alors qu’il y a paix entre elle et les -lumières, et qu’elles se servent mutuellement. - -Quelques écrivains ont beaucoup déclamé contre le système de la -perfectibilité, et l’on aurait dit, à les entendre, que c’était une -véritable atrocité de croire notre espèce perfectible. Il suffit, en -France, qu’un homme de tel parti ait soutenu telle opinion, pour qu’il -ne soit plus du bon goût de l’adopter; et tous les moutons du même -troupeau viennent donner, les uns après les autres, leurs coups de tête -aux idées, qui n’en restent pas moins ce qu’elles sont. - -Il est très probable que le genre humain est susceptible d’éducation, -aussi bien que chaque homme, et qu’il y a des époques marquées pour les -progrès de la pensée dans la route éternelle du temps. La réformation -fut l’ère de l’examen, et de la conviction éclairée qui lui succède. Le -christianisme a d’abord été fondé, puis altéré, puis examiné, puis -compris, et ces diverses périodes étaient nécessaires à son -développement; elles ont duré quelquefois cent ans, quelquefois mille -ans. L’Être suprême, qui puise dans l’éternité, n’est pas économe du -temps à notre manière. - -Quand Luther a paru, la religion n’était plus qu’une puissance -politique, attaquée ou défendue comme un intérêt de ce monde. Luther l’a -rappelée sur le terrain de la pensée. La marche historique de l’esprit -humain à cet égard, en Allemagne, est digne de remarque. Lorsque les -guerres causées par la réformation furent apaisées, et que les réfugiés -protestants se furent naturalisés dans les divers États du nord de -l’empire germanique, les études philosophiques, qui avaient toujours -pour objet l’intérieur de l’âme, se dirigèrent naturellement vers la -religion; et il n’existe pas, dans le dix-huitième siècle, de -littérature où l’on trouve sur ce sujet une aussi grande quantité de -livres que dans la littérature allemande. - -Lessing, l’un des esprits les plus vigoureux de l’Allemagne, n’a cessé -d’attaquer, avec toute la force de sa logique, cette maxime si -communément répétée, _qu’il y a des vérités dangereuses_. En effet, -c’est une singulière présomption, dans quelques individus, de se croire -le droit de cacher la vérité à leurs semblables, et de s’attribuer la -prérogative de se placer, comme Alexandre devant Diogène, pour nous -dérober les rayons de ce soleil qui appartient à tous également; cette -prudence prétendue n’est que la théorie du charlatanisme; on veut -escamoter les idées, pour mieux asservir les hommes. La vérité est -l’œuvre de Dieu, les mensonges sont l’œuvre de l’homme. Si l’on étudie -les époques de l’histoire où l’on a craint la vérité, l’on verra -toujours que c’est quand l’intérêt particulier luttait de quelque -manière contre la tendance universelle. - -La recherche de la vérité est la plus noble des occupations, et sa -publication un devoir. Il n’y a rien à craindre pour la religion ni pour -la société dans cette recherche, si elle est sincère; et si elle ne -l’est pas, ce n’est plus alors la vérité, c’est le mensonge qui fait du -mal. Il n’y a pas un sentiment dans l’homme dont on ne puisse trouver la -raison philosophique: pas une opinion, pas même un préjugé généralement -répandu, qui n’ait sa racine dans la nature. Il faut donc examiner, non -dans le but de détruire, mais pour fonder la croyance sur la conviction -intime, et non sur la conviction dérobée. - -On voit des erreurs durer longtemps; mais elles causent toujours une -inquiétude pénible. En contemplant la tour de Pise, qui penche sur sa -base, on se figure qu’elle va tomber, quoiqu’elle ait subsisté pendant -des siècles, et l’imagination n’est en repos qu’en présence des édifices -fermes et réguliers. Il en est de même de la croyance à certains -principes; ce qui est fondé sur les préjugés inquiète, et l’on aime à -voir la raison appuyer de tout son pouvoir les conceptions élevées de -l’âme. - -L’intelligence contient en elle-même le principe de tout ce qu’elle -acquiert par l’expérience; Fontenelle disait avec justesse, _qu’on -croyait reconnaître une vérité, la première fois qu’elle nous était -annoncée_. Comment donc pourrait-on imaginer que tôt ou tard les idées -justes et la persuasion intime qu’elles font naître, ne se rencontreront -pas? Il y a une harmonie préétablie entre la vérité et la raison -humaine, qui finit toujours par les rapprocher l’une de l’autre. - -Proposer aux hommes de ne pas se dire mutuellement ce qu’ils pensent, -c’est ce qu’on appelle vulgairement garder le secret de la comédie. On -ne continue d’ignorer que parce qu’on ne sait pas qu’on ignore; mais du -moment qu’on a commandé de se taire, c’est que quelqu’un a parlé; et, -pour étouffer les pensées que ces paroles ont excitées, il faut dégrader -la raison. Il y a des hommes pleins d’énergie et de bonne foi, qui n’ont -jamais soupçonné telles ou telles vérités philosophiques; mais ceux qui -les savent et les dissimulent sont des hypocrites, ou tout au moins des -êtres bien arrogants et bien irréligieux.--Bien arrogants; car de quel -droit s’imaginent-ils qu’ils sont de la classe des initiés, et que le -reste du monde n’en est pas?--Bien irréligieux; car s’il y avait une -vérité philosophique ou naturelle, une vérité enfin qui combattît la -religion, cette religion ne serait pas ce qu’elle est, la lumière des -lumières. - -Il faut bien mal connaître le christianisme, c’est-à-dire, la révélation -des lois morales de l’homme et de l’univers, pour recommander à ceux qui -veulent y croire l’ignorance, le secret et les ténèbres. Ouvrez les -portes du temple; appelez à votre secours le génie, les beaux-arts, les -sciences, la philosophie; rassemblez-les dans un même foyer, pour -honorer et comprendre l’Auteur de la création, et si l’amour a dit que -le nom de ce qu’on aime semble gravé sur les feuilles de chaque fleur, -comment l’empreinte de Dieu ne serait-elle pas dans toutes les idées qui -se rallient à la chaîne éternelle! - -Le droit d’examiner ce qu’on doit croire est le fondement du -protestantisme. Les premiers réformateurs ne l’entendaient pas ainsi: -ils croyaient pouvoir placer les colonnes d’Hercule de l’esprit humain -au terme de leurs propres lumières; mais ils avaient tort d’espérer -qu’on se soumettrait à leurs décisions comme infaillibles, eux qui -rejetaient toute autorité de ce genre dans la religion catholique. Le -protestantisme devait donc suivre le développement et les progrès des -lumières, tandis que le catholicisme se vantait d’être immuable au -milieu des vagues du temps. - -Parmi les écrivains allemands de la religion protestante, il a existé -diverses manières de voir, qui successivement ont occupé l’attention. -Plusieurs savants ont fait des recherches inouïes sur l’Ancien et le -Nouveau Testament. Michaelis a étudié les langues, les antiquités et -l’histoire naturelle de l’Asie, pour interpréter la Bible: et tandis -qu’en France l’esprit philosophique plaisantait sur le christianisme, on -en faisait en Allemagne un objet d’érudition. Bien que ce genre de -travail pût, à quelques égards, blesser les âmes religieuses, quel -respect ne suppose-t-il pas pour le livre, objet d’un examen aussi -sérieux! Ces savants n’attaquèrent ni le dogme, ni les prophéties, ni -les miracles; mais il en vint après eux un grand nombre qui voulurent -donner une explication toute naturelle à la Bible et au Nouveau -Testament, et qui, considérant l’une et l’autre, simplement comme de -bons écrits d’une lecture instructive, ne voyaient dans les mystères que -des métaphores orientales. - -Ces théologiens s’appelaient raisonnables, parce qu’ils croyaient -dissiper tous les genres d’obscurité; mais c’était mal diriger l’esprit -d’examen que de vouloir l’appliquer aux vérités qu’on ne peut pressentir -que par l’élévation et le recueillement de l’âme. L’esprit d’examen doit -servir à reconnaître ce qui est supérieur à la raison, comme un -astronome marque les hauteurs auxquelles la vue de l’homme n’atteint -pas: ainsi donc, signaler les régions incompréhensibles, sans prétendre -ni les nier, ni les soumettre au langage, c’est se servir de l’esprit -d’examen selon sa mesure et selon son but. - -L’interprétation savante ne satisfait pas plus que l’autorité -dogmatique. L’imagination et la sensibilité des Allemands ne pouvaient -se contenter de cette sorte de religion prosaïque, qui accordait un -respect de raison au christianisme. Herder, le premier, fit renaître la -foi par la poésie: profondément instruit dans les langues orientales, il -avait pour la Bible un genre d’admiration semblable à celui qu’un Homère -sanctifié pourrait inspirer. La tendance naturelle des esprits, en -Allemagne, est de considérer la poésie comme une sorte de don -prophétique, précurseur des dons divins; ainsi ce n’était point une -profanation de réunir à la croyance religieuse l’enthousiasme qu’elle -inspire. - -Herder n’était pas scrupuleusement orthodoxe; cependant il rejetait, -ainsi que ses partisans, les commentaires érudits qui avaient pour but -de simplifier la Bible, et qui l’anéantissaient en la simplifiant. Une -sorte de théologie poétique, vague, mais animée, libre, mais sensible, -tint la place de cette école pédantesque, qui croyait marcher vers la -raison en retranchant quelques miracles de cet univers, et cependant le -merveilleux est à quelques égards peut-être plus facile encore à -concevoir que ce qu’on est convenu d’appeler le naturel. - -Schleiermacher, le traducteur de Platon, a écrit sur la religion des -discours d’une rare éloquence; il combat l’indifférence qu’on appelait -_tolérance_, et le travail destructeur qu’on faisait passer pour un -examen impartial. Schleiermacher n’est pas non plus un théologien -orthodoxe; mais il montre, dans les dogmes religieux qu’il adopte, de la -force de croyance, et une grande vigueur de conception métaphysique. Il -a développé avec beaucoup de chaleur et de clarté le sentiment de -l’infini, dont j’ai parlé dans le chapitre précédent. On peut appeler -les opinions religieuses de Schleiermacher et de ses disciples une -théologie philosophique. - -Enfin Lavater et plusieurs hommes de talent se sont ralliés aux opinions -mystiques, telles que Fénelon en France, et divers écrivains de tous les -pays les ont conçues. - -Lavater a précédé quelques-uns des hommes que j’ai cités; néanmoins -c’est depuis un petit nombre d’années surtout, que la doctrine dont il -peut être considéré comme un des principaux chefs, a pris une grande -faveur en Allemagne. L’ouvrage de Lavater sur la physionomie est plus -célèbre que ses écrits religieux; mais ce qui le rendait surtout -remarquable, c’était son caractère personnel; il y avait en lui un rare -mélange de pénétration et d’enthousiasme; il observait les hommes avec -une finesse d’esprit singulière, et s’abandonnait avec une confiance -absolue à des idées qu’on pourrait nommer superstitieuses; il avait de -l’amour-propre, et peut-être cet amour-propre a-t-il été la cause de ses -opinions bizarres sur lui-même et sur sa vocation miraculeuse: cependant -rien n’égalait la simplicité religieuse et la candeur de son âme; on ne -pouvait voir sans étonnement, dans un salon de nos jours, un ministre du -saint Évangile inspiré comme les apôtres, et spirituel comme un homme du -monde. Le garant de la sincérité de Lavater, c’étaient ses bonnes -actions et son beau regard, qui portait l’empreinte d’une inimitable -vérité. - -Les écrivains religieux de l’Allemagne actuelle sont divisés en deux -classes très distinctes, les défenseurs de la réformation et les -partisans du catholicisme. J’examinerai à part les écrivains de ces -diverses opinions; mais ce qu’il importe d’affirmer avant tout, c’est -que si le nord de l’Allemagne est le pays où les questions théologiques -ont été le plus agitées, c’est en même temps celui où les sentiments -religieux sont le plus universels; le caractère national en est -empreint; et le génie des arts et de la littérature y puise toute son -inspiration. Enfin, parmi les gens du peuple, la religion a, dans le -nord de l’Allemagne, un caractère idéal et doux qui surprend -singulièrement, dans un pays dont on est accoutumé à croire les mœurs -très rudes. - -Une fois, en voyageant de Dresde à Leipzig, je m’arrêtai le soir à -Meissen, petite ville placée sur une hauteur, au-dessus de la rivière, -et dont l’église renferme des tombeaux consacrés à d’illustres -souvenirs. Je me promenais sur l’esplanade, et je me laissais aller à -cette rêverie que le coucher du soleil, l’aspect lointain du paysage, et -le bruit de l’onde qui coule au fond de la vallée, excitent si -facilement dans notre âme; j’entendis alors les voix de quelques hommes -du peuple, et je craignais d’écouter des paroles vulgaires, telles qu’on -en chante ailleurs dans les rues. Quel fut mon étonnement, lorsque je -compris le refrain de leur chanson: _Ils se sont aimés, et ils sont -morts avec l’espoir de se retrouver un jour!_ Heureux pays, que celui où -de tels sentiments sont populaires, et répandent jusque dans l’air qu’on -respire je ne sais quelle fraternité religieuse, dont l’amour pour le -ciel et la pitié pour l’homme sont le touchant lien! - - - - -CHAPITRE III - -Du culte des Frères Moraves. - - -Il y a peut-être trop de liberté dans le protestantisme, pour contenter -une certaine austérité religieuse, qui peut s’emparer de l’homme accablé -par de grands malheurs; quelquefois même, dans le cours habituel de la -vie, la réalité de ce monde disparaît tout à coup, et l’on se sent, au -milieu de ses intérêts, comme dans un bal dont on n’entendrait pas la -musique; le mouvement qu’on y verrait paraîtrait insensé. Une espèce -d’apathie rêveuse s’empare également du bramin et du sauvage, quand -l’un, à force de penser, et l’autre, à force d’ignorer, passent des -heures entières dans la contemplation muette de la destinée. La seule -activité dont on soit susceptible alors est celle qui a le culte divin -pour objet. On aime à faire à chaque instant quelque chose pour le ciel; -et c’est cette disposition qui inspire de l’attrait pour les couvents, -quoiqu’ils aient d’ailleurs des inconvénients très graves. - -Les établissements moraves sont les couvents des protestants, et c’est -l’enthousiasme religieux du nord de l’Allemagne qui leur a donné -naissance, il y a cent années. Mais quoique cette association soit aussi -sévère qu’un couvent catholique, elle est plus libérale dans les -principes; on n’y fait point de vœu, tout y est volontaire; les hommes -et les femmes ne sont pas séparés, et le mariage n’y est point interdit. -Néanmoins la société entière est ecclésiastique, c’est-à-dire que tout -s’y fait par la religion et pour elle; c’est l’autorité de l’église qui -régit cette communauté de fidèles; mais cette église est sans prêtres, -et le sacerdoce y est exercé tour à tour par les personnes les plus -religieuses et les plus vénérables. - -Les hommes et les femmes, avant d’être mariés, vivent séparément les uns -des autres dans des réunions où règne l’égalité la plus parfaite. La -journée entière est remplie par des travaux, les mêmes pour tous les -rangs; l’idée de la Providence, constamment présente, dirige toutes les -actions de la vie des Moraves. - -Quand un jeune homme veut prendre une compagne, il s’adresse à la -doyenne des filles ou des veuves, et lui demande celle qu’il voudrait -épouser. L’on tire au sort à l’église, pour savoir s’il doit ou non -s’unir à la femme qu’il préfère; et si le sort est contre lui, il -renonce à sa demande. Les Moraves ont tellement l’habitude de se -résigner, qu’ils ne résistent point à cette décision; et comme ils ne -voient les femmes qu’à l’église, il leur en coûte moins pour renoncer à -leur choix. Cette manière de prononcer sur le mariage et sur beaucoup -d’autres circonstances de la vie indique l’esprit général du culte des -Moraves. Au lieu de s’en tenir à la soumission à la volonté du ciel, ils -se figurent qu’ils peuvent la connaître ou par des inspirations, ou, ce -qui est plus étrange encore, en interrogeant le hasard. Le devoir et les -événements manifestent à l’homme les voies de Dieu sur la terre; comment -peut-il se flatter de les pénétrer par d’autres moyens? - -L’on observe d’ailleurs en général, chez les Moraves, les mœurs -évangéliques telles qu’elles devaient exister du temps des apôtres, dans -les communautés chrétiennes. Ni les dogmes extraordinaires, ni les -pratiques scrupuleuses ne font le lien de cette association: l’Évangile -y est interprété de la manière la plus naturelle et la plus claire; mais -on y est fidèle aux conséquences de cette doctrine, et l’on met, sous -tous les rapports, sa conduite en harmonie avec les principes religieux. -Les communautés moraves servent surtout à prouver que le protestantisme, -dans sa simplicité, peut mener au genre de vie le plus austère, et à la -religion la plus enthousiaste; la mort et l’immortalité bien comprises -suffisent pour occuper et diriger toute l’existence. - -J’ai été, il y a quelque temps, à Dintendorf, petit village près -d’Erfurt, où une communauté de Moraves s’est établie. Ce village est à -trois lieues de toute grande route, il est placé entre deux montagnes, -sur le bord d’un ruisseau; des saules et des peupliers élevés -l’entourent; il y a dans l’aspect de la contrée quelque chose de calme -et de doux, qui prépare l’âme à sortir des agitations de la vie. Les -maisons et les rues sont d’une propreté parfaite; les femmes, toutes -habillées de même, cachent leurs cheveux et ceignent leur tête avec un -ruban dont les couleurs indiquent si elles sont mariées, filles ou -veuves; les hommes sont vêtus de brun, à peu près comme les quakers. Une -industrie mercantile les occupe presque tous; mais on n’entend pas le -moindre bruit dans le village. Chacun travaille avec régularité et -tranquillité; et l’action intérieure des sentiments religieux apaise -tout autre mouvement. - -Les filles et les veuves habitent ensemble dans un grand dortoir, et, -pendant la nuit, une d’elles veille tour à tour pour prier, ou pour -soigner celles qui pourraient devenir malades. Les hommes non mariés -vivent de la même manière. Ainsi, il existe une grande famille pour -celui qui n’a pas la sienne, et le nom de frère et de sœur est commun à -tous les chrétiens. - -A la place de cloches, des instruments à vent d’une très belle harmonie -invitent au service divin. En marchant pour aller à l’église, au son de -cette musique imposante, on se sentait enlevé à la terre; on croyait -entendre les trompettes du jugement dernier, non telles que le remords -nous les fait craindre, mais telles qu’une pieuse confiance nous les -fait espérer; il semblait que la miséricorde divine se manifestât dans -cet appel, et prononçât d’avance un pardon régénérateur. - -L’église était décorée de roses blanches et de fleurs d’aubépine; les -tableaux n’étaient point bannis du temple, et la musique y était -cultivée, comme faisant partie du culte; on n’y chantait que des -psaumes; il n’y avait ni sermon, ni messe, ni raisonnement, ni -discussion théologique; c’était le culte de Dieu, en esprit et en -vérité. Les femmes, toutes en blanc, étaient rangées les unes à côté des -autres, sans aucune distinction quelconque; elles semblaient des ombres -innocentes, qui venaient comparaître devant le tribunal de la Divinité. - -Le cimetière des Moraves est un jardin dont les allées sont marquées par -des pierres funéraires, à côté desquelles on a planté un arbuste à -fleurs. Toutes ces pierres sont égales; aucun de ces arbustes ne s’élève -au-dessus de l’autre, et la même épitaphe sert pour tous les morts: _Il -est né tel jour, et tel autre il est retourné dans sa patrie._ Admirable -expression pour désigner le terme de notre vie! Les anciens disaient: -_Il a vécu_, et jetaient ainsi un voile sur la tombe, pour en dérober -l’idée. Les chrétiens placent au-dessus d’elle l’étoile de l’espérance. - -Le jour de Pâques, le service divin se célèbre dans le cimetière qui est -placé à côté de l’église, et la résurrection est annoncée au milieu des -tombeaux. Tous ceux qui sont présents à cet acte du culte savent quelle -est la pierre qu’on doit placer sur leur cercueil, et respirent déjà le -parfum du jeune arbre dont les feuilles et les fleurs se pencheront sur -leurs tombes. C’est ainsi qu’on a vu, dans les temps modernes, une armée -toute entière, assistant à ses propres funérailles, dire pour elle-même -le service des morts, décidée qu’elle était à conquérir -l’immortalité[18]. - - [18] C’est à Saragosse qu’a eu lieu l’admirable scène à laquelle je - faisais allusion, sans oser la désigner plus clairement. Un aide de - camp du général français vint proposer à la garnison de la ville de - se rendre, et le chef des troupes espagnoles le conduisit sur la - place publique; il vit sur cette place et dans l’église tendue de - noir, les soldats et les officiers à genoux, entendant le service - des morts. En effet, bien peu de ces guerriers vivent encore, et les - habitants de la ville ont aussi partagé le sort de leurs défenseurs. - -La communion des Moraves ne peut point s’adapter à l’état social, tel -que les circonstances nous le commandent; mais comme on a beaucoup dit -depuis quelque temps que le catholicisme seul parlait à l’imagination, -il importe d’observer que ce qui remue vraiment l’âme, dans la religion, -est commun à toutes les églises chrétiennes. Un sépulcre et une prière -épuisent toute la puissance de l’attendrissement; et plus la croyance -est simple, plus le culte cause d’émotion. - - - - -CHAPITRE IV - -Du Catholicisme. - - -La religion catholique est plus tolérante en Allemagne que dans tout -autre pays. La paix de Westphalie ayant fixé les droits des différentes -religions, elles ne craignent plus leurs envahissements mutuels; et -d’ailleurs le mélange des cultes, dans un grand nombre de villes, a -nécessairement amené l’occasion de se voir et de se juger. Dans les -opinions religieuses, comme dans les opinions politiques, on se fait de -ses adversaires un fantôme qui se dissipe presque toujours par leur -présence; la sympathie nous montre un semblable dans celui qu’on croyait -son ennemi. - -Le protestantisme étant beaucoup plus favorable aux lumières que le -catholicisme, les catholiques, en Allemagne, se sont mis sur une espèce -de défensive qui nuit beaucoup au progrès des idées. Dans les pays où la -religion catholique régnait seule, tels que la France et l’Italie, on a -su la réunir à la littérature et aux beaux-arts; mais en Allemagne, où -les protestants se sont emparés, par les universités et par leur -tendance naturelle, de tout ce qui tient aux études littéraires et -philosophiques, les catholiques se sont crus obligés de leur opposer un -certain genre de réserve qui éteint presque tout moyen de se distinguer -dans la carrière de l’imagination et de la pensée. La musique est le -seul des beaux-arts porté, dans le midi de l’Allemagne, à un plus haut -degré de perfection que dans le nord, à moins que l’on ne compte comme -l’un des beaux-arts un certain genre de vie commode, dont les -jouissances s’accordent assez bien avec le repos de l’esprit. - -Il y a parmi les catholiques, en Allemagne, une piété sincère, -tranquille et charitable, mais il n’y a point de prédicateurs célèbres, -ni d’écrivains religieux à citer; rien n’y excite le mouvement de l’âme; -l’on y prend la religion comme une chose de fait, où l’enthousiasme n’a -point de part, et l’on dirait que, dans un culte si bien consolidé, -l’autre vie elle-même devient une vérité positive sur laquelle on -n’exerce plus la pensée. - -La révolution qui s’est faite dans les esprits philosophiques en -Allemagne, depuis trente ans, les a presque tous ramenés aux sentiments -religieux. Ils s’en étaient un peu écartés, lorsque l’impulsion -nécessaire pour propager la tolérance avait dépassé son but; mais, en -rappelant l’idéalisme dans la métaphysique, l’inspiration dans la -poésie, la contemplation dans les sciences, on a renouvelé l’empire de -la religion, et la réforme de la réformation, ou plutôt la direction -philosophique de la liberté qu’elle a donnée, a banni pour jamais, du -moins en théorie, le matérialisme et toutes ses applications funestes. -Au milieu de cette révolution intellectuelle, si féconde en nobles -résultats, quelques hommes ont été trop loin, comme il arrive toujours -dans les oscillations de la pensée. - -On dirait que l’esprit humain se précipite toujours d’un extrême à -l’autre, comme si les opinions qu’il vient de quitter se changeaient en -remords pour le poursuivre. La réformation, disent quelques écrivains de -la nouvelle école, a été la cause de plusieurs guerres de religion; elle -a séparé le nord du midi de l’Allemagne; elle a donné aux Allemands la -funeste habitude de se combattre les uns les autres, et ces divisions -leur ont ôté le droit de s’appeler une nation. Enfin, la réformation, en -introduisant l’esprit d’examen, a rendu l’imagination aride, et mis le -doute à la place de la foi; il faut donc, répètent ces mêmes hommes, -revenir à l’unité de l’Église en retournant au catholicisme. - -D’abord, si Charles-Quint avait adopté le luthéranisme, il y aurait eu -de même unité dans l’Allemagne, et le pays entier serait, comme la -partie du Nord, l’asile des sciences et des lettres. Peut-être que cet -accord aurait donné naissance à des institutions libres, combinées avec -une force réelle; et peut-être aurait-on évité cette triste séparation -du caractère et des lumières, qui a livré le Nord à la rêverie, et -maintenu le Midi dans son ignorance. Mais, sans se perdre en conjectures -sur ce qui serait arrivé, calcul toujours très incertain, on ne peut -nier que l’époque de la réformation ne soit celle où les lettres et la -philosophie se sont introduites en Allemagne. Ce pays ne peut être mis -au premier rang, ni pour la guerre, ni pour les arts, ni pour la liberté -politique: ce sont les lumières dont l’Allemagne a droit de -s’enorgueillir, et son influence sur l’Europe pensante date du -protestantisme. De telles révolutions ne s’opèrent ni ne se détruisent -par des raisonnements, elles appartiennent à la marche historique de -l’esprit humain; et les hommes qui paraissent en être les auteurs, n’en -sont jamais que les conséquences. - -Le catholicisme, aujourd’hui désarmé, a la majesté d’un vieux lion qui -jadis faisait trembler l’univers; mais, quand les abus de son pouvoir -amenèrent la réformation, il mettait des entraves à l’esprit humain; et, -loin que ce fût par sécheresse de cœur qu’on s’opposait alors à son -ascendant, c’était pour faire usage de toutes les facultés de l’esprit -et de l’imagination qu’on réclamait avec force la liberté de penser. Si -des circonstances toutes divines, et où la main des hommes ne se fît -sentir en rien, amenaient un jour un rapprochement entre les deux -Églises, on prierait Dieu, ce me semble, avec une émotion nouvelle, à -côté des prêtres vénérables qui, dans les dernières années du siècle -passé, ont tant souffert pour leur conscience. Mais ce n’est sûrement -pas le changement de religion de quelques hommes, ni surtout l’injuste -défaveur que leurs écrits tendent à jeter sur la religion réformée, qui -pourraient conduire à l’unité des opinions religieuses. - -Il y a dans l’esprit humain deux forces très distinctes, l’une inspire -le besoin de croire, l’autre celui d’examiner. L’une de ces facultés ne -doit pas être satisfaite aux dépens de l’autre: le protestantisme et le -catholicisme ne viennent point de ce qu’il y a eu des papes et un -Luther; c’est une pauvre manière de considérer l’histoire, que de -l’attribuer à des hasards. Le protestantisme et le catholicisme existent -dans le cœur humain; ce sont des puissances morales qui se développent -dans les nations, parce qu’elles existent dans chaque homme. Si dans la -religion, comme dans les autres affections humaines, on peut réunir ce -que l’imagination et la raison souhaitent, il y a paix dans l’homme; -mais en lui, comme dans l’univers, la puissance de créer et celle de -détruire, la foi et l’examen se succèdent et se combattent. - -On a voulu, pour réunir ces deux penchants, creuser plus avant dans -l’âme; et de là sont venues les opinions mystiques, dont nous parlerons -dans le chapitre suivant; mais le petit nombre de personnes qui ont -abjuré le protestantisme n’ont fait que renouveler des haines. Les -anciennes dénominations raniment les anciennes querelles; la magie se -sert de certaines paroles pour évoquer les fantômes; on dirait que sur -tous les sujets il y a des mots qui exercent ce pouvoir: ce sont ceux -qui ont servi de ralliement à l’esprit de parti, on ne peut les -prononcer sans agiter de nouveau les flambeaux de la discorde. Les -catholiques allemands se sont montrés jusqu’à présent très étrangers à -ce qui se passait à cet égard dans le Nord. Les opinions littéraires -semblent la cause du petit nombre de changements de religion qui ont eu -lieu, et l’ancienne et vieille Église ne s’en est guère occupée. - -Le comte Frédéric Stolberg, homme très respectable par son caractère et -par ses talents, célèbre, dès sa jeunesse, comme poète, comme admirateur -passionné de l’antiquité, et comme traducteur d’Homère, a donné le -premier, en Allemagne, le signal de ces conversions nouvelles, qui ont -eu depuis des imitateurs. Les plus illustres amis du comte Stolberg, -Klopstock, Voss et Jacobi, se sont éloignés de lui pour cette -abjuration, qui semble désavouer les malheurs et les combats que les -réformés ont soutenus pendant trois siècles; cependant M. de Stolberg -vient de publier une histoire de la religion de Jésus-Christ, faite pour -mériter l’approbation de toutes les communions chrétiennes. C’est la -première fois qu’on a vu les opinions catholiques défendues de cette -manière; et si le comte de Stolberg n’avait pas été élevé dans le -protestantisme, peut-être n’aurait-il pas eu l’indépendance d’esprit qui -lui sert à faire impression sur les hommes éclairés. - -On trouve dans ce livre une connaissance parfaite des Saintes Écritures, -et des recherches très intéressantes sur les différentes religions de -l’Asie, en rapport avec le christianisme. Les Allemands du Nord, lors -même qu’ils se soumettent aux dogmes les plus positifs, savent toujours -leur donner l’empreinte de leur philosophie. - -Le comte de Stolberg attribue à l’ancien Testament, dans son ouvrage, -une beaucoup plus grande part que les écrivains protestants ne lui en -accordent d’ordinaire. Il considère le sacrifice comme la base de toute -religion, et la mort d’Abel comme le premier type de ce sacrifice, qui -fonde le christianisme. De quelque manière qu’on juge cette opinion, -elle donne beaucoup à penser. La plupart des religions anciennes ont -institué des sacrifices humains; mais dans cette barbarie il y avait -quelque chose de remarquable: c’est le besoin d’une expiation -solennelle. Rien ne peut effacer de l’âme, en effet, la conviction qu’il -y a quelque chose de très mystérieux dans le sang de l’innocent, et que -la terre et le ciel s’en émeuvent. Les hommes ont toujours cru que des -justes pouvaient obtenir, dans cette vie ou dans l’autre, le pardon des -criminels. Il y a dans le genre humain des idées primitives qui -paraissent plus ou moins défigurées dans tous les temps et chez tous les -peuples. Ce sont ces idées sur lesquelles on ne saurait se lasser de -méditer; car elles renferment sûrement quelques traces des titres perdus -de la race humaine. - -La persuasion que les prières et le dévouement du juste peuvent sauver -les coupables, est sans doute tirée des sentiments que nous éprouvons -dans les rapports de la vie; mais rien n’oblige, en fait de croyance -religieuse, à rejeter ces inductions: que savons-nous de plus que nos -sentiments, et pourquoi prétendrait-on qu’ils ne doivent point -s’appliquer aux vérités de la foi? Que peut-il y avoir dans l’homme que -lui-même, et pourquoi, sous prétexte d’anthropomorphisme, l’empêcher de -former, d’après son âme, une image de la Divinité? Nul autre messager ne -saurait, je pense, lui en donner des nouvelles. - -Le comte de Stolberg s’attache à démontrer que la tradition de la chute -de l’homme a existé chez tous les peuples de la terre, et -particulièrement en Orient, et que tous les hommes ont eu dans le cœur -le souvenir d’un bonheur dont ils avaient été privés. En effet, il y a -dans l’esprit humain deux tendances aussi distinctes que la gravitation -et l’impulsion dans le monde physique; c’est l’idée d’une décadence et -celle d’un perfectionnement. On dirait que nous éprouvons tout à la fois -le regret de quelques beaux dons qui nous étaient accordés gratuitement, -et l’espérance de quelques biens que nous pouvons acquérir par nos -efforts; de manière que la doctrine de la perfectibilité et celle de -l’âge d’or, réunies et confondues, excitent tout à la fois dans l’homme -le chagrin d’avoir perdu et l’émulation de recouvrer. Le sentiment est -mélancolique, et l’esprit audacieux: l’un regarde en arrière, l’autre en -avant; de cette rêverie et de cet élan naît la véritable supériorité de -l’homme, le mélange de contemplation et d’activité, de résignation et de -volonté, qui lui permet de rattacher au ciel sa vie dans ce monde. - -Stolberg n’appelle chrétiens que ceux qui reçoivent, avec la simplicité -des enfants, les paroles de l’Écriture sainte; mais il porte dans -l’interprétation de ces paroles un esprit de philosophie qui ôte aux -opinions catholiques ce qu’elles ont de dogmatique et d’intolérant. En -quoi diffèrent-ils donc entre eux, ces hommes religieux dont l’Allemagne -s’honore; et pourquoi les noms de catholique ou de protestant les -sépareraient-ils? Pourquoi seraient-ils infidèles aux tombeaux de leurs -aïeux, pour quitter ces noms ou pour les reprendre? Klopstock n’a-t-il -pas consacré sa vie entière à faire d’un beau poème le temple de -l’Évangile? Herder n’est-il pas, comme Stolberg, adorateur de la Bible? -ne pénètre-t-il pas dans toutes les beautés de la langue primitive, et -des sentiments d’origine céleste qu’elle exprime? Jacobi ne reconnaît-il -pas la Divinité dans toutes les grandes pensées de l’homme? Aucun de ces -hommes recommanderait-il la religion uniquement comme un frein pour le -peuple, comme un moyen de sûreté publique, comme un garant de plus dans -les contrats de ce monde? Ne savent-ils pas tous que les esprits -supérieurs ont encore plus besoin de piété que les hommes du peuple? car -le travail maintenu par l’autorité sociale peut occuper et guider la -classe laborieuse dans tous les instants de sa vie, tandis que les -hommes oisifs sont sans cesse en proie aux passions et aux sophismes qui -agitent l’existence, et remettent tout en question. - -On a prétendu que c’était une sorte de frivolité, dans les écrivains -allemands, de présenter comme l’un des mérites de la religion chrétienne -l’influence favorable qu’elle exerce sur les arts, l’imagination et la -poésie; et le même reproche a été fait à cet égard au bel ouvrage de M. -de Chateaubriand, sur le _Génie du Christianisme_. Les esprits vraiment -frivoles, ce sont ceux qui prennent des vues courtes pour des vues -profondes, et se persuadent qu’on peut procéder avec la nature humaine -par voie d’exclusion, et supprimer la plupart des désirs et des besoins -de l’âme. C’est une des grandes preuves de la divinité de la religion -chrétienne, que son analogie parfaite avec toutes nos facultés morales; -seulement il ne me paraît pas qu’on puisse considérer la poésie du -christianisme sous le même aspect que la poésie du paganisme. - -Comme tout était extérieur dans le culte païen, la pompe des images y -est prodiguée; le sanctuaire du christianisme étant au fond du cœur, la -poésie qu’il inspire doit toujours naître de l’attendrissement. Ce n’est -pas la splendeur du ciel chrétien qu’on peut opposer à l’Olympe, mais la -douleur et l’innocence, la vieillesse et la mort, qui prennent un -caractère d’élévation et de repos, à l’abri de ces espérances -religieuses dont les ailes s’étendent sur les misères de la vie. Il -n’est donc pas vrai, ce me semble, que la religion protestante soit -dépourvue de poésie, parce que les pratiques du culte y ont moins -d’éclat que dans la religion catholique. Des cérémonies plus ou moins -bien exécutées, selon la richesse des villes et la magnificence des -édifices, ne sauraient être la cause principale de l’impression que -produit le service divin; ce sont ses rapports avec nos sentiments -intérieurs qui nous émeuvent, rapports qui peuvent exister dans la -simplicité comme dans la pompe. - -J’étais, il y a quelque temps, dans une église de campagne dépouillée de -tout ornement; aucun tableau n’en décorait les blanches murailles, elle -était nouvellement bâtie, et nul souvenir d’un long passé ne la rendait -vénérable: la musique même, que les saints les plus austères ont placée -dans le ciel comme la jouissance des bienheureux, se faisait à peine -entendre, et les psaumes étaient chantés par des voix sans harmonie, que -les travaux de la terre et le poids des années rendaient rauques et -confuses; mais au milieu de cette réunion rustique, où manquaient toutes -les splendeurs humaines, on voyait un homme pieux dont le cœur était -profondément ému par la mission qu’il remplissait[19]. Ses regards, sa -physionomie, pouvaient servir de modèle à quelques-uns des tableaux dont -les autres temples sont parés; ses accents répondaient au concert des -anges. Il y avait là devant nous une créature mortelle, convaincue de -notre immortalité, de celle de nos amis que nous avons perdus, de celle -de nos enfants, qui nous survivront de si peu dans la carrière du temps! -et la persuasion intime d’une âme pure semblait une révélation nouvelle. - - [19] M. Célérier, pasteur de Satigny, près de Genève. - -Il descendit de sa chaire pour donner la communion aux fidèles qui -vivent à l’abri de son exemple. Son fils était comme lui, ministre de -l’église, et sous des traits plus jeunes, il avait, ainsi que son père, -une expression pieuse et recueillie. Alors, selon l’usage, le père et le -fils se donnèrent mutuellement le pain et la coupe, qui servent chez les -protestants de commémoration au plus touchant des mystères; le fils ne -voyait dans son père qu’un pasteur plus avancé que lui dans l’état -religieux qu’il voulait suivre; le père respectait dans son fils la -sainte vocation qu’il avait embrassée. Tous deux s’adressèrent, en -communiant ensemble, les passages de l’Évangile faits pour resserrer -d’un même lien les étrangers comme les amis; et, renfermant dans leur -cœur tous les deux leurs sentiments les plus intimes, ils semblaient -oublier leurs relations personnelles en présence de la Divinité, pour -qui les pères et les fils sont tous également des serviteurs du tombeau -et des enfants de l’espérance. - -Quelle poésie, quelle émotion, source de toute poésie, pouvait manquer -au service divin dans un tel moment! - -Les hommes dont les affections sont désintéressées, et les pensées -religieuses; les hommes qui vivent dans le sanctuaire de leur -conscience, et savent y concentrer, comme dans un miroir ardent, tous -les rayons de l’univers; ces hommes, dis-je, sont les prêtres du culte -de l’âme, et rien ne doit jamais les désunir. Un abîme sépare ceux qui -se conduisent par le calcul, et ceux qui sont guidés par le sentiment; -toutes les autres différences d’opinion ne sont rien, celle-là seule est -radicale. Il se peut qu’un jour un cri d’union s’élève, et que -l’universalité des chrétiens aspire à professer la même religion -théologique, politique et morale; mais avant que ce miracle soit -accompli, tous les hommes qui ont un cœur et qui lui obéissent doivent -se respecter mutuellement. - - - - -CHAPITRE V - -De la disposition religieuse appelée _mysticité_. - - -La disposition religieuse appelée _mysticité_ n’est qu’une manière plus -intime de sentir et de concevoir le christianisme. Comme dans le mot de -mysticité est renfermé celui de mystère, on a cru que les mystiques -professaient des dogmes extraordinaires, et faisaient une secte à part. -Il n’y a de mystères chez eux que ceux du sentiment appliqués à la -religion, et le sentiment est à la fois ce qu’il y a de plus clair, de -plus simple et de plus inexplicable: il faut distinguer cependant les -_théosophes_, c’est-à-dire ceux qui s’occupent de la théologie -philosophique, tels que Jacob Bœhme, Saint-Martin, etc., des simples -mystiques; les premiers veulent pénétrer le secret de la création, les -seconds s’en tiennent à leur propre cœur. Plusieurs pères de l’église, -Thomas A-Kempis, Fénelon, Saint François de Sales, etc.; et, chez les -protestants, un grand nombre d’écrivains anglais et allemands ont été -des mystiques, c’est-à-dire des hommes qui faisaient de la religion un -amour, et la mêlaient à toutes leurs pensées comme à toutes leurs -actions. - -Le sentiment religieux qui est la base de toute la doctrine des -mystiques, consiste dans une paix intérieure pleine de vie. Les -agitations des passions ne laissent point de calme: la tranquillité de -la sécheresse et de la médiocrité d’esprit tue la vie de l’âme; ce n’est -que dans le sentiment religieux qu’on trouve une réunion parfaite du -mouvement et du repos. Cette disposition n’est continuelle, je crois, -dans aucun homme, quelque pieux qu’il puisse être; mais le souvenir et -l’espérance de ces saintes émotions décident de la conduite de ceux qui -les ont éprouvées. - -Si l’on considère les peines et les plaisirs de la vie comme l’effet du -hasard ou du bien joué, alors le désespoir et la joie doivent être, pour -ainsi dire, des mouvements convulsifs. Car quel hasard que celui qui -dispose de notre existence! quel orgueil ou quel regret ne doit-on pas -éprouver, quand il s’agit d’une démarche qui a pu influer sur tout notre -sort? A quels tourments d’incertitude ne devrait-on pas être livré, si -notre raison disposait seule de notre destinée dans ce monde? Mais si -l’on croit, au contraire, qu’il n’y a que deux choses importantes pour -le bonheur, la pureté de l’intention, et la résignation à l’événement, -quel qu’il soit, lorsqu’il ne dépend plus de nous, sans doute beaucoup -de circonstances nous feront encore cruellement souffrir, mais aucune ne -rompra nos liens avec le ciel. Lutter contre l’impossible est ce qui -engendre en nous les sentiments les plus amers; et la colère de Satan -n’est autre chose que la liberté aux prises avec la nécessité, et ne -pouvant ni la dompter, ni s’y soumettre. - -L’opinion dominante parmi les chrétiens mystiques, c’est que le seul -hommage qui puisse plaire à Dieu, c’est celui de la volonté, dont il a -fait don à l’homme; quelle offrande plus désintéressée pouvons-nous, en -effet, présenter à la Divinité? Le culte, l’encens, les hymnes ont -presque toujours pour but d’obtenir les prospérités de la terre, et -c’est ainsi que la flatterie de ce monde entoure les monarques; mais se -résigner à la volonté de Dieu, ne vouloir rien que ce qu’il veut, c’est -l’acte religieux le plus pur dont l’âme humaine soit capable. Trois -sommations sont faites à l’homme pour obtenir de lui cette résignation, -la jeunesse, l’âge mûr, et la vieillesse: heureux ceux qui se soumettent -à la première! - -C’est l’orgueil, en toutes choses, qui met le venin dans la blessure: -l’âme révoltée accuse le ciel, l’homme religieux laisse la douleur agir -sur lui selon l’intention de celui qui l’envoie; il se sert de tous les -moyens qui sont en sa puissance pour l’éviter ou pour la soulager: mais -quand l’événement est irrévocable, les caractères sacrés de la volonté -suprême y sont empreints. - -Quel malheur accidentel peut être comparé à la vieillesse et à la mort? -Et cependant presque tous les hommes s’y résignent, parce qu’il n’y a -point d’armes contre elles: d’où vient donc que chacun se révolte contre -les malheurs particuliers, tandis que tous se plient sous le malheur -universel? C’est qu’on traite le sort comme un gouvernement, à qui l’on -permet de faire souffrir tout le monde, pourvu qu’il n’accorde de -privilèges à personne. Les malheurs que nous avons en commun avec nos -semblables, sont aussi durs, et nous causent autant de souffrance que -nos malheurs particuliers; et cependant ils n’excitent presque jamais en -nous la même rébellion. Pourquoi les hommes ne se disent-ils pas qu’il -faut supporter ce qui les concerne personnellement, comme ils supportent -la condition de l’humanité en général? C’est qu’on croit trouver de -l’injustice dans son partage individuel. Singulier orgueil de l’homme, -de vouloir juger la Divinité avec l’instrument qu’il a reçu d’elle! Que -sait-il de ce qu’éprouve un autre? que sait-il de lui-même? que sait-il -de rien, excepté de son sentiment intérieur? Et ce sentiment, plus il -est intime, plus il contient le secret de notre félicité; car n’est-ce -pas dans le fond de nous-mêmes que nous sentons le bonheur ou le -malheur? L’amour religieux ou l’amour-propre pénètrent seuls jusqu’à la -source de nos pensées les plus cachées. Sous le nom d’amour religieux -sont renfermées toutes les affections désintéressées, et sous celui -d’amour-propre tous les penchants égoïstes: de quelque manière que le -sort nous seconde ou nous contrarie, c’est toujours de l’ascendant de -l’un de ces amours sur l’autre que dépend la jouissance calme ou le -malaise inquiet. - -C’est manquer, ce me semble, tout à fait de respect à la Providence, que -de nous supposer en proie à ces fantômes qu’on appelle les événements: -leur réalité consiste dans ce qu’ils produisent sur l’âme, et il y a une -égalité parfaite entre toutes les situations et toutes les destinées, -non pas vues extérieurement, mais jugées d’après leur influence sur le -perfectionnement religieux. Si chacun de nous veut examiner -attentivement la trame de sa propre vie, il y verra deux tissus -parfaitement distincts, l’un qui semble en entier soumis aux causes et -aux effets naturels, l’autre dont la tendance tout à fait mystérieuse ne -se comprend qu’avec le temps. C’est comme les tapisseries de haute-lice, -dont on travaille les peintures à l’envers, jusqu’à ce que, mises en -place, on en puisse juger l’effet. On finit par apercevoir, même dans -cette vie, pourquoi l’on a souffert, pourquoi l’on n’a pas obtenu ce -qu’on désirait. L’amélioration de notre propre cœur nous révèle -l’intention bienfaisante qui nous a soumis à la peine; car les -prospérités de la terre auraient même quelque chose de redoutable, si -elles tombaient sur nous après que nous nous serions rendus coupables de -grandes fautes: on se croirait alors abandonné par la main de celui qui -nous livrerait au bonheur ici-bas, comme à notre seul avenir. - -Ou tout est hasard, ou il n’y en a pas un seul dans ce monde, et s’il -n’y en a pas, le sentiment religieux consiste à se mettre en harmonie -avec l’ordre universel, malgré l’esprit de rébellion ou d’envahissement -que l’égoïsme inspire à chacun de nous en particulier. Tous les dogmes -et tous les cultes sont les formes diverses que ce sentiment religieux a -revêtues, selon les temps et selon les pays; il peut se dépraver par la -terreur, quoiqu’il soit fondé sur la confiance; mais il consiste -toujours dans la conviction qu’il n’y a rien d’accidentel dans les -événements, et que notre seule manière d’influer sur le sort, c’est en -agissant sur nous-mêmes. La raison n’en règne pas moins dans tout ce qui -tient à la conduite de la vie; mais quand cette ménagère de l’existence -l’a arrangée le mieux qu’elle a pu, le fond de notre cœur appartient -toujours à l’amour, et ce qu’on appelle la mysticité, c’est cet amour -dans sa pureté la plus parfaite. - -L’élévation de l’âme vers son Créateur est le culte suprême des -chrétiens mystiques; mais ils ne s’adressent point à Dieu pour demander -telle ou telle prospérité de cette vie. Un écrivain français qui a des -lueurs sublimes, M. de Saint-Martin, a dit _que la prière était la -respiration de l’âme_. Les mystiques sont, pour la plupart, convaincus -qu’il y a réponse à cette prière, et que la grande révélation du -christianisme peut se renouveler en quelque sorte dans l’âme, chaque -fois qu’elle s’élève avec ardeur vers le ciel. Quand on croit qu’il -n’existe plus de communication immédiate entre l’Être suprême et -l’homme, la prière n’est, pour ainsi dire, qu’un monologue; mais elle -devient un acte bien plus secourable, lorsqu’on est persuadé que la -Divinité se fait sentir au fond de notre cœur. En effet, on ne saurait -nier, ce me semble, qu’il ne se passe en nous des mouvements qui ne nous -viennent en rien du dehors, et qui nous calment ou nous soutiennent, -sans qu’on puisse les attribuer à la liaison ordinaire des événements de -la vie. - -Des hommes qui ont mis de l’amour-propre dans une doctrine entièrement -fondée sur l’abnégation de l’amour-propre, ont tiré parti de ces secours -inattendus pour se faire des illusions de tout genre: ils se sont crus -des élus ou des prophètes; ils se sont imaginés qu’ils avaient des -visions; enfin ils sont entrés en superstition vis-à-vis d’eux-mêmes. -Que ne peut l’orgueil humain, puisqu’il s’insinue dans le cœur sous la -forme même de l’humilité! Mais il n’en est pas moins vrai que rien n’est -plus simple et plus pur que les rapports de l’âme avec Dieu, tels qu’ils -sont conçus par ce qu’on a coutume d’appeler les mystiques, c’est-à-dire -les chrétiens qui mettent l’amour dans la religion. - -En lisant les œuvres spirituelles de Fénelon, qui pourrait n’être pas -attendri! Où trouver tant de lumières, tant de consolations, tant -d’indulgence? Il n’y a là ni fanatisme, ni austérités autres que celles -de la vertu, ni intolérance, ni exclusion. Les diversités des communions -chrétiennes ne peuvent être senties à cette hauteur, qui est au-dessus -de toutes les formes accidentelles que le temps crée et détruit. - -Il serait bien téméraire, assurément, celui qui se hasarderait à prévoir -ce qui tient à de si grandes choses: néanmoins j’oserai dire que tout -tend à faire triompher les sentiments religieux dans les âmes. Le calcul -a pris un tel empire sur les affaires de ce monde, que les caractères -qui ne s’y prêtent pas sont naturellement rejetés dans l’extrême opposé. -C’est pourquoi tous les penseurs solitaires, d’un bout du monde à -l’autre, cherchent à rassembler dans un même foyer les rayons épars de -la littérature, de la philosophie et de la religion. - -On craint en général que la doctrine de la résignation religieuse, -appelée dans le siècle dernier le quiétisme, ne dégoûte de l’activité -nécessaire dans cette vie. Mais la nature se charge assez de soulever en -nous les passions individuelles, pour qu’on n’ait pas beaucoup à -craindre d’un sentiment qui les calme. - -Nous ne disposons ni de notre naissance, ni de notre mort, et plus des -trois quarts de notre destinée sont décidés par ces deux événements. Nul -ne peut changer les données primitives de sa naissance, de son pays, de -son siècle, etc. Nul ne peut acquérir la figure ou le génie qu’il n’a -pas reçu de la nature; et de combien d’autres circonstances impérieuses -encore la vie n’est-elle pas composée? Si notre sort consiste en cent -lots divers, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui ne dépendent pas de -nous; et toute la fureur de notre volonté se porte sur la faible portion -qui semble encore en notre puissance. Or l’action de la volonté même sur -cette faible portion est singulièrement incomplète. Le seul acte de la -liberté de l’homme qui atteigne toujours son but, c’est -l’accomplissement du devoir: l’issue de toutes les autres résolutions -dépend en entier des accidents auxquels la prudence même ne peut rien. -La plupart des hommes n’obtiennent pas ce qu’ils veulent fortement: et -la prospérité même, lorsqu’ils en ont, leur vient souvent par une voie -inattendue. - -La doctrine de la mysticité passe pour sévère, parce qu’elle commande le -détachement de soi, et que cela semble, avec raison, fort difficile: -mais elle est dans le fait la plus douce de toutes; elle consiste dans -ce proverbe, _faire de nécessité vertu_: faire de nécessité vertu, dans -le sens religieux, c’est attribuer à la Providence le gouvernement de ce -monde, et trouver dans cette pensée une consolation intime. Les -écrivains mystiques n’exigent rien au delà de la ligne du devoir, telle -que tous les hommes honnêtes l’ont tracée; ils ne commandent point de se -faire des peines à soi-même; ils pensent que l’homme ne doit, ni appeler -sur lui la souffrance, ni s’irriter contre elle, quand elle arrive. - -Quel mal pourrait-il donc résulter de cette croyance, qui réunit le -calme du stoïcisme avec la sensibilité des chrétiens!--Elle empêche -d’aimer, dira-t-on.--Ah! ce n’est pas l’exaltation religieuse qui -refroidit l’âme: un seul intérêt de vanité a plus anéanti d’affections -qu’aucun genre d’opinions austères: les déserts même de la Thébaïde -n’affaiblissent pas la puissance du sentiment, et rien n’empêche -d’aimer, que la misère du cœur. - -L’on attribue faussement un inconvénient très grave à la mysticité. -Malgré la sévérité de ses principes, on prétend qu’elle rend trop -indulgent sur les œuvres, à force de ramener la religion aux impressions -intérieures de l’âme, et qu’elle porte les hommes à se résigner à leurs -propres défauts, comme aux événements inévitables. Rien ne serait -assurément plus contraire à l’esprit de l’Évangile que cette manière -d’interpréter la soumission à la volonté de Dieu. Si l’on admettait que -le sentiment religieux dispense en rien des actions, il en résulterait -non seulement une foule d’hypocrites, qui prétendraient qu’il ne faut -pas les juger par ces vulgaires preuves de religion qu’on appelle les -œuvres, et que leurs communications secrètes avec la Divinité sont d’un -ordre bien supérieur à l’accomplissement des devoirs; mais il y aurait -aussi des hypocrites avec eux-mêmes, et l’on tuerait de cette manière la -puissance des remords. En effet, qui n’a pas, avec un peu d’imagination, -des moments d’attendrissement religieux? Qui n’a pas quelquefois prié -avec ardeur? Et si cela suffisait pour être dispensé de la stricte -observance des devoirs, la plupart des poètes pourraient se croire plus -religieux que saint Vincent de Paul. - -Mais c’est à tort que les mystiques ont été accusés de cette manière de -voir; leurs ouvrages et leur vie attestent qu’ils sont aussi réguliers -dans leur conduite morale que les hommes soumis aux pratiques du culte -le plus sévère: ce qu’on appelle de l’indulgence en eux, c’est la -pénétration qui fait analyser la nature de l’homme, au lieu de s’en -tenir à lui commander l’obéissance. Les mystiques, s’occupant toujours -du fond du cœur, ont l’air de pardonner ses égarements, parce qu’ils en -étudient les causes. - -On a souvent accusé les mystiques, et même presque tous les chrétiens, -d’être portés à l’obéissance passive envers l’autorité, quelle qu’elle -soit, et l’on a prétendu que la soumission à la volonté de Dieu, mal -comprise, conduisait un peu trop souvent à la soumission aux volontés -des hommes. Rien ne ressemble moins toutefois à la condescendance pour -le pouvoir que la résignation religieuse. Sans doute elle peut consoler -dans l’esclavage, mais c’est parce qu’elle donne alors à l’âme toutes -les vertus de l’indépendance. Être indifférent par religion à la liberté -ou à l’oppression du genre humain, ce serait prendre la faiblesse de -caractère pour l’humilité chrétienne, et rien n’en diffère davantage. -L’humilité chrétienne se prosterne devant les pauvres et les malheureux, -et la faiblesse de caractère ménage toujours le crime, parce qu’il est -fort dans ce monde. - -Dans les temps de la chevalerie, lorsque le christianisme avait le plus -d’ascendant, il n’a jamais demandé le sacrifice de l’honneur: or, pour -les citoyens, la justice et la liberté sont aussi l’honneur. Dieu -confond l’orgueil humain, mais non la dignité de l’espèce humaine, car -cet orgueil consiste dans l’opinion qu’on a de soi, et cette dignité -dans le respect pour les droits des autres. Les hommes religieux ont du -penchant à ne point se mêler des choses de ce monde sans y être appelés -par un devoir manifeste, et il faut convenir que tant de passions sont -agitées par les intérêts politiques, qu’il est rare de s’en être mêlé -sans avoir des reproches à se faire: mais quand le courage de la -conscience est évoqué, il n’en est point qui puisse rivaliser avec -celui-là. - -De toutes les nations, celle qui a le plus de penchant au mysticisme, -c’est la nation allemande. Avant Luther, plusieurs auteurs, parmi -lesquels on doit citer Tauler, avaient écrit sur la religion dans ce -sens. Depuis Luther, les Moraves ont manifesté cette disposition plus -qu’aucune autre secte. Vers la fin du dix-huitième siècle, Lavater a -combattu avec une grande force le christianisme raisonné, que les -théologiens berlinois avaient soutenu, et sa manière de sentir la -religion est à beaucoup d’égards semblable à celle de Fénelon. Plusieurs -poètes lyriques, depuis Klopstock jusqu’à nos jours, ont dans leurs -écrits une teinte de mysticisme. La religion protestante, qui règne dans -le Nord, ne suffit pas à l’imagination des Allemands, et le catholicisme -étant opposé, par sa nature, aux recherches philosophiques, les -Allemands religieux et penseurs doivent nécessairement se tourner vers -une manière de sentir la religion qui puisse s’appliquer à tous les -cultes. D’ailleurs, l’idéalisme en philosophie a beaucoup d’analogie -avec le mysticisme en religion; l’un place toute la réalité des choses -de ce monde dans la pensée, et l’autre toute la réalité des choses du -ciel dans le sentiment. - -Les mystiques pénètrent avec une sagacité inconcevable dans tout ce qui -fait naître en nous la crainte ou l’espoir, la souffrance ou le bonheur; -et nul ne remonte comme eux à l’origine des mouvements de l’âme. Il y a -tant d’intérêt à cet examen, que des hommes même assez médiocres, -d’ailleurs, lorsqu’ils ont dans le cœur la moindre disposition mystique, -intéressent et captivent par leur entretien, comme s’ils étaient doués -d’un génie transcendant. Ce qui rend la société si sujette à l’ennui, -c’est que la plupart de ceux avec qui l’on vit ne parlent que des objets -extérieurs; et dans ce genre le besoin de l’esprit de conversation se -fait beaucoup sentir. Mais la mysticité religieuse porte avec elle une -lumière si étendue, qu’elle donne une supériorité morale très décidée à -ceux mêmes qui ne l’avaient pas reçue de la nature: ils s’appliquent à -l’étude du cœur humain, qui est la première des sciences, et se donnent -autant de peine pour connaître les passions, afin de les apaiser, que -les hommes du monde pour s’en servir. - -Sans doute il peut se rencontrer encore de grands défauts dans le -caractère de ceux dont la doctrine est la plus pure: mais est-ce à leur -doctrine qu’il faut s’en prendre? On rend à la religion un singulier -hommage, par l’exigence qu’on manifeste envers tous les hommes -religieux, du moment qu’on les sait tels. On les trouve inconséquents, -s’ils ont des torts et des faiblesses; et cependant rien ne peut changer -en entier la condition humaine: si la religion donnait toujours la -perfection morale, et si la vertu conduisait toujours au bonheur, le -choix de la volonté ne serait plus libre, car les motifs qui agiraient -sur elle seraient trop puissants. - -La religion dogmatique est un commandement; la religion mystique se -fonde sur l’expérience intime de notre cœur; la prédication doit -nécessairement se ressentir de la direction que suivent à cet égard les -ministres de l’Évangile, et peut-être serait-il à désirer qu’on aperçût -davantage dans leur manière de prêcher l’influence des sentiments qui -commencent à pénétrer tous les cœurs. En Allemagne, où chaque genre est -abondant, Zollikofer, Jérusalem et plusieurs autres se sont acquis une -juste réputation par l’éloquence de la chaire, et l’on peut lire sur -tous les sujets une foule de sermons qui renferment d’excellentes -choses; néanmoins, quoiqu’il soit très sage d’enseigner la morale, il -importe encore plus de donner les moyens de la suivre, et ces moyens -consistent, avant tout, dans l’émotion religieuse. Presque tous les -hommes en savent à peu près autant les uns que les autres sur les -inconvénients et les avantages du vice et de la vertu; mais ce dont tout -le monde a besoin, c’est ce qui fortifie la disposition intérieure avec -laquelle on peut lutter contre les penchants orageux de notre nature. - -S’il n’était question que de bien raisonner avec les hommes, pourquoi -les parties du culte qui ne sont que des chants et des cérémonies -porteraient-elles autant et plus que les sermons au recueillement de la -piété? La plupart des prédicateurs s’en tiennent à déclamer contre les -mauvais penchants, au lieu de montrer comment on y succombe et comment -on y résiste; la plupart des prédicateurs sont des juges qui instruisent -le procès de l’homme: mais les prêtres de Dieu doivent nous dire ce -qu’ils souffrent et ce qu’ils espèrent, comment ils ont modifié leur -caractère par de certaines pensées: enfin nous attendons d’eux les -mémoires secrets de l’âme, dans ses relations avec la Divinité. - -Les lois prohibitives ne suffisent pas plus dans le gouvernement de -chaque individu que dans celui des États. L’art social a besoin de -mettre en mouvement des intérêts animés, pour alimenter la vie humaine; -il en est de même des instituteurs religieux de l’homme; ils ne peuvent -le préserver des passions qu’en excitant dans son cœur une extase vive -et pure: les passions valent encore mieux, sous beaucoup de rapports, -qu’une apathie servile, et rien ne peut les dompter qu’un sentiment -profond, dont on doit peindre, si on le peut, les jouissances, avec -autant de force et de vérité qu’on en a mis à décrire le charme des -affections terrestres. - -Quoi que des gens d’esprit en aient dit, il existe une alliance -naturelle entre la religion et le génie. Les mystiques ont presque tous -de l’attrait pour la poésie et pour les beaux-arts; leurs idées sont en -accord avec la vraie supériorité dans tous les genres, tandis que -l’incrédule médiocrité mondaine en est l’ennemie; elle ne peut souffrir -ceux qui veulent pénétrer dans l’âme; comme elle a mis ce qu’elle avait -de mieux au dehors, loucher au fond, c’est découvrir sa misère. - -La philosophie idéaliste, le christianisme mystique et la vraie poésie -ont, à beaucoup d’égards, le même but et la même source; ces -philosophes, ces chrétiens et ces poètes, se réunissent tous dans un -commun désir. Ils voudraient substituer au factice de la société, non -l’ignorance des temps barbares, mais une culture intellectuelle qui -ramenât à la simplicité par la perfection même des lumières; ils -voudraient enfin faire des hommes énergiques et réfléchis, sincères et -généreux, de tous ces caractères sans élévation, de tous ces esprits -sans idées, de tous ces moqueurs sans gaîté, de tous ces épicuriens sans -imagination, qu’on appelle l’espèce humaine, faute de mieux. - - - - -CHAPITRE VI - -De la douleur. - - -On a beaucoup blâmé cet axiome des mystiques _que la douleur est un -bien_; quelques philosophes de l’antiquité ont affirmé qu’elle n’était -pas un mal; il est pourtant bien plus difficile de la considérer avec -indifférence qu’avec espoir[20]. En effet, si l’on n’était pas persuadé -que le malheur est un moyen de perfectionnement, à quel excès -d’irritation ne nous porterait-il pas? Pourquoi donc nous appeler à la -vie pour nous faire dévorer par elle? pourquoi concentrer tous les -tourments et toutes les merveilles de l’univers dans un faible cœur qui -redoute et qui désire? pourquoi nous donner la puissance d’aimer, et -nous arracher ensuite tout ce que nous avons chéri? enfin, pourquoi la -mort, la terrible mort? lorsque l’illusion de la terre nous la fait -oublier, comme elle se rappelle à nous! C’est au milieu de toutes les -splendeurs de ce monde qu’elle déploie son drapeau funeste. - - [20] Le chancelier Bacon dit que les prospérités sont les bénédictions - de l’Ancien Testament, et les adversités celles du Nouveau. - - Così trapassa al trapassar d’un giorno - Della vita mortal il fiore e’l verde; - Ne perchè faccia indietro April ritorno, - Si rinfiora ella mai ne si rinverde[21]. - - [21] Ainsi passe en un jour la verdure et la fleur de la vie mortelle; - c’est en vain que le mois du printemps revient à son tour, elle ne - reprend jamais ni sa verdure ni ses fleurs. (_Vers du Tasse, chantés - dans les jardins d’Armide_). - -On a vu dans une fête cette princesse[22] qui, mère de huit enfants, -réunissait encore le charme d’une beauté parfaite à toute la dignité des -vertus maternelles. Elle ouvrit le bal, et les sons mélodieux de la -musique signalèrent ces moments consacrés à la joie. Des fleurs ornaient -sa tête charmante, et la parure et la danse devaient lui rappeler les -premiers jours de sa jeunesse; cependant, elle semblait déjà craindre -les plaisirs mêmes auxquels tant de succès auraient pu l’attacher. -Hélas! de quelle manière ce vague pressentiment s’est réalisé! Tout à -coup les flambeaux sans nombre qui remplaçaient l’éclat du jour vont -devenir des flammes dévorantes, et les plus affreuses souffrances -prendront la place du luxe éclatant d’une fête. Quel contraste! et qui -pourrait se lasser d’y réfléchir? Non, jamais les grandeurs et les -misères humaines n’ont été rapprochées de si près; et notre mobile -pensée, si facilement distraite des sombres menaces de l’avenir, a été -frappée dans la même heure par toutes les images brillantes et terribles -que la destinée sème d’ordinaire à distance sur la route du temps. - - [22] La princesse Pauline de Schwartzenberg. - -Aucun accident néanmoins n’avait atteint celle qui ne devait mourir que -de son choix: elle était en sûreté, elle pouvait renouer le fil de la -vie si vertueuse qu’elle menait depuis quinze années; mais une de ses -filles était encore en danger, et l’être le plus délicat et le plus -timide se précipite au milieu de flammes qui feraient reculer les -guerriers. Toutes les mères auraient éprouvé ce qu’elle a dû sentir! -Mais qui pourrait se croire assez de force pour l’imiter? Qui pourrait -compter assez sur son âme, pour ne pas craindre les frissonnements que -la nature fait naître à l’aspect d’une mort atroce? Une femme les a -bravés; et bien qu’alors un coup funeste l’ait frappée, son dernier acte -fut maternel; c’est dans cet instant sublime qu’elle a paru devant Dieu, -et l’on n’a pu reconnaître ce qui restait d’elle sur la terre qu’au -chiffre de ses enfants, qui marquait encore la place où cet ange avait -péri. Ah! tout ce qu’il y a d’horrible dans ce tableau est adouci par -les rayons de la gloire céleste. Cette généreuse Pauline sera désormais -la sainte des mères; et si leurs regards n’osaient encore s’élever -jusqu’au ciel, elles les reposeront sur sa douce figure, et lui -demanderont d’implorer la bénédiction de Dieu pour leurs enfants. - -Si l’on était parvenu à tarir la source de la religion sur la terre, que -dirait-on à ceux qui voient tomber la plus pure des victimes? que -dirait-on à ceux qui l’ont aimée? et de quel désespoir, de quel effroi -du sort et de ses perfides secrets l’âme ne serait-elle pas remplie! - -Non seulement ce qu’on voit, mais ce qu’on se figure foudroierait la -pensée, s’il n’y avait rien en nous qui nous affranchît du hasard. -N’a-t-on pas vécu dans un cachot obscur, où chaque minute était une -douleur, où l’on n’avait d’air que ce qu’il en fallait pour recommencer -à souffrir? La mort, selon les incrédules, doit délivrer de tout; mais -savent-ils ce qu’elle est? savent-ils si cette mort est le néant? et -dans quel labyrinthe de terreurs la réflexion sans guide ne peut-elle -pas nous entraîner! - -Si un homme honnête (et les circonstances d’une vie passionnée peuvent -amener ce malheur), si un homme honnête, dis-je, avait fait un mal -irréparable à un être innocent, comment, sans le secours de l’expiation -religieuse, s’en consolerait-il jamais? Quand la victime est là, dans le -cercueil, à qui s’adresser s’il n’y a pas de communication avec elle, si -Dieu lui-même ne fait pas entendre aux morts les pleurs des vivants, si -le souverain médiateur des hommes ne dit pas à la douleur:--C’en est -assez;--au repentir:--Vous êtes pardonné?--On croit que le principal -avantage de la religion est de réveiller les remords; mais c’est aussi -bien souvent à les apaiser qu’elle sert. Il est des âmes dans lesquelles -règne le passé; il en est que les regrets déchirent comme une active -mort, et sur lesquelles le souvenir s’acharne comme un vautour; c’est -pour elles que la religion est un soulagement du remords. - -Une idée toujours la même, et revêtant cependant mille formes diverses, -fatigue tout à la fois par son agitation et par sa monotonie. Les -beaux-arts, qui redoublent la puissance de l’imagination, accroissent -avec elle la vivacité de la douleur. La nature elle-même importune, -quand l’âme n’est plus en harmonie avec elle; son calme, qu’on trouvait -doux, irrite comme l’indifférence; les merveilles de l’univers -s’obscurcissent à nos regards; tout semble apparition, même au milieu de -l’éclat du jour. La nuit inquiète, comme si l’obscurité recelait quelque -secret de nos maux, et le soleil resplendissant semble insulter au deuil -du cœur. Où fuir tant de souffrances? Est-ce dans la mort? Mais -l’anxiété du malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et le -désespoir est pour les athées même comme une révélation ténébreuse de -l’éternité des peines. Que ferions-nous alors, que ferions-nous, ô mon -Dieu! si nous ne pouvions nous jeter dans votre sein paternel? Celui -qui, le premier, appela Dieu notre père, en savait plus sur le cœur -humain que les plus profonds penseurs du siècle. - -Il n’est pas vrai que la religion rétrécisse l’esprit; il l’est encore -moins que la sévérité des principes religieux soit à craindre. Je ne -connais qu’une sévérité redoutable pour les âmes sensibles, c’est celle -des gens du monde; ce sont eux qui ne conçoivent rien, qui n’excusent -rien de ce qui est involontaire; ils se sont fait un cœur humain à leur -gré, pour le juger à leur aise. On pourrait leur adresser ce qu’on -disait à messieurs de Port-Royal, qui, d’ailleurs, méritaient beaucoup -d’admiration: «Il vous est facile de comprendre l’homme que vous avez -créé; mais celui qui est, vous ne le connaissez pas». - -La plupart des gens du monde sont accoutumés à faire de certains -dilemmes sur toutes les situations malheureuses de la vie, afin de se -débarrasser le plus tôt qu’il est possible de la pitié qu’elles exigent -d’eux. _Il n’y a que deux partis à prendre, disent-ils, il faut qu’on -soit tout un ou tout autre; il faut supporter ce qu’on ne peut empêcher; -il faut se consoler de ce qui est irrévocable._ Ou bien, _qui veut le -but, veut les moyens; il faut tout faire pour conserver ce dont on ne -peut se passer_, etc., etc., et mille autres axiomes de ce genre qui ont -tous la forme de proverbes, et qui sont en effet le code de la sagesse -vulgaire. Mais quel rapport y a-t-il entre ces axiomes et les angoisses -du cœur? Tout cela sert très bien dans les affaires communes de la vie; -mais comment appliquer de tels conseils aux peines morales? Elles -varient toutes selon les individus, et se composent de mille -circonstances diverses, inconnues à tout autre qu’à notre ami le plus -intime, s’il en est un qui sache s’identifier avec nous. Chaque -caractère est presque un monde nouveau pour qui sait observer avec -finesse, et je ne connais dans la science du cœur humain aucune idée -générale qui s’applique complètement aux exemples particuliers. - -Le langage de la religion peut seul convenir à toutes les situations et -à toutes les manières de sentir! En lisant les rêveries de J.-J. -Rousseau, cet éloquent tableau d’un être en proie à une imagination plus -forte que lui, je me suis demandé comment un homme d’esprit formé par le -monde, et un solitaire religieux auraient essayé de consoler Rousseau? -Il se serait plaint d’être haï et persécuté, il se serait dit l’objet de -l’envie universelle, et la victime d’une conjuration qui s’étendait -depuis le peuple jusqu’aux rois; il aurait prétendu que tous ses amis -l’avaient trahi, et que les services mêmes qu’on lui rendait étaient des -pièges: qu’aurait alors répondu à toutes ces plaintes l’homme d’esprit -formé par la société? - -«Vous vous exagérez singulièrement, aurait-il dit, l’effet que vous -croyez produire; vous êtes sans doute un homme fort distingué, mais -comme chacun de nous a pourtant des affaires et même des idées à soi, un -livre ne remplit pas toutes les têtes, l’événement de la guerre ou de la -paix, et même de moindres intérêts, mais qui nous concernent -personnellement, nous occupent beaucoup plus qu’un écrivain, quelque -célèbre qu’il puisse être. On vous a exilé, il est vrai, mais tous les -pays doivent être égaux à un philosophe comme vous; et à quoi -serviraient donc la morale et la religion que vous développez si bien -dans vos écrits, si vous ne saviez pas supporter les revers qui vous ont -atteint? Sans doute quelques personnes vous envient, parmi vos confrères -les hommes de lettres; mais cela ne peut s’étendre aux classes de la -société qui s’embarrassent fort peu de la littérature; d’ailleurs, si la -célébrité vous importune réellement, rien de si facile que d’y échapper. -N’écrivez plus; au bout de peu d’années, on vous oubliera, et vous serez -aussi tranquille que si vous n’aviez jamais rien publié. Vous dites que -vos amis vous tendent des pièges, en faisant semblant de vous rendre -service. D’abord n’est-il pas possible qu’il y ait une légère nuance -d’exaltation romanesque dans votre manière de juger vos relations -personnelles? Il faut votre belle imagination pour composer _la Nouvelle -Héloïse_; mais un peu de raison est nécessaire dans les affaires -d’ici-bas, et, quand on le veut bien, on voit les choses telles qu’elles -sont. Si pourtant vos amis vous trompent, il faut rompre avec eux; mais -vous seriez bien insensé de vous en affliger; car, de deux choses l’une, -ou ils sont dignes de votre estime, et dans ce cas vous auriez tort de -les soupçonner; ou si vos soupçons sont bien fondés, vous ne devez pas -alors regretter de tels amis». - -Après avoir écouté ce dilemme, J.-J. Rousseau aurait bien pu prendre un -troisième parti, celui de se jeter dans la rivière. Mais que lui aurait -dit le solitaire religieux? - -«Mon fils, je ne connais pas le monde, et j’ignore s’il est vrai qu’on -vous y veuille du mal; mais s’il en était ainsi, vous auriez cela de -commun avec tous les bons qui cependant ont pardonné à leurs ennemis, -car Jésus-Christ et Socrate, le Dieu et l’homme en ont donné l’exemple. -Il faut que les passions haineuses existent ici-bas pour que l’épreuve -des justes soit accomplie. Sainte Thérèse a dit des méchants:--_Les -malheureux! ils n’aiment pas_; et cependant les méchants vivent aussi, -pour qu’ils aient le temps de se repentir. - -«Vous avez reçu du ciel des dons admirables; s’ils vous ont servi à -faire aimer ce qui est bon, n’avez-vous pas déjà joui d’avoir été un -soldat de la vérité sur la terre? Si vous avez attendri les cœurs par -une éloquence entraînante, vous obtiendrez pour vous quelques-unes des -larmes que vous avez fait couler. Vous avez des ennemis près de vous, -mais des amis au loin, parmi les solitaires qui vous lisent, et vous -avez consolé des infortunés mieux que nous ne pouvons vous consoler -vous-même. Que n’ai-je votre talent, pour me faire entendre de vous! -C’est une belle chose que le talent, mon fils; les hommes cherchent -souvent à le dénigrer; ils vous disent à tort que nous le condamnons au -nom de Dieu; cela n’est pas vrai. C’est une émotion divine que celle qui -inspire l’éloquence, et si vous n’en avez point abusé, sachez supporter -l’envie, car une telle supériorité vaut bien les peines qu’elle peut -faire éprouver. - -«Néanmoins, mon fils, je le crains, l’orgueil se mêle à vos peines, et -voilà ce qui leur donne de l’amertume; car toutes les douleurs qui sont -restées humbles font couler doucement nos pleurs; mais il y a du poison -dans l’orgueil, et l’homme devient insensé quand il s’y livre: c’est un -ennemi qui se fait son chevalier, pour mieux le perdre. - -«Le génie ne doit servir qu’à manifester la bonté suprême de l’âme. Il y -a beaucoup de gens qui ont cette bonté sans le talent de l’exprimer; -remerciez Dieu de qui vous tenez le charme de ces paroles faites pour -enchanter l’imagination des hommes. Mais ne soyez fier que du sentiment -qui vous les dicte. Tout s’apaisera pour vous dans la vie, si vous -restez toujours religieusement bon; les méchants mêmes se lassent de -faire du mal, leur propre venin les épuise; et puis Dieu n’est-il pas là -pour avoir soin du passereau qui tombe, et du cœur de l’homme qui -souffre? - -«Vous dites que vos amis veulent vous trahir; prenez garde de les -accuser injustement: malheur à celui qui aurait repoussé une affection -véritable, car ce sont les anges du ciel qui nous l’envoient; ils se -sont réservé cette part dans le destin de l’homme! Ne permettez pas à -votre imagination de vous égarer; il faut la laisser planer dans les -régions des nuages, mais il n’y a que le cœur pour juger un autre cœur; -et vous seriez bien coupable si vous méconnaissiez une amitié sincère: -car la beauté de l’âme consiste dans sa généreuse confiance, et la -prudence humaine est figurée par un serpent. - -«Il se peut toutefois qu’en expiation de quelques égarements dont vos -grandes facultés ont été la cause, vous soyez condamné sur cette terre à -boire la coupe empoisonnée de la trahison d’un ami. S’il en est ainsi, -je vous plains, la Divinité même vous a plaint en vous punissant: mais -ne vous révoltez pas contre ses coups; aimez encore, bien qu’aimer ait -déchiré votre cœur. Dans la solitude la plus profonde, dans l’isolement -le plus cruel, il ne faut pas laisser tarir en soi la source des -affections dévouées. Pendant longtemps on ne croit pas que Dieu puisse -être aimé comme on aime ses semblables. Une voix qui nous répond, des -regards qui se confondent avec les nôtres, paraissent pleins de vie, -tandis que le ciel immense se tait: mais par degrés l’âme s’élève -jusqu’à sentir son Dieu près d’elle comme un ami. - -«Mon fils, il faut prier comme on aime, en mêlant la prière à toutes nos -pensées: il faut prier, car alors on n’est plus seul; et quand la -résignation descendra doucement en vous, tournez vos regards vers la -nature: on dirait que chacun y retrouve le passé de sa vie, quand il -n’en existe plus de traces parmi les hommes. Rêvez à vos chagrins comme -à vos plaisirs, en contemplant ces nuages tantôt sombres et tantôt -brillants que le vent fait disparaître; et soit que la mort vous ait -ravi vos amis, soit que la vie, plus cruelle encore, ait déchiré vos -liens avec eux, vous apercevrez dans les étoiles leur image divinisée; -ils vous apparaîtront tels que vous les reverrez un jour». - - - - -CHAPITRE VII - -Des Philosophes religieux appelés Théosophes. - - -Lorsque j’ai rendu compte de la philosophie moderne des Allemands, j’ai -essayé de tracer une ligne de démarcation entre celle qui s’attache à -pénétrer les secrets de l’univers, et celle qui se borne à l’examen de -la nature de notre âme. La même distinction se fait remarquer parmi les -écrivains religieux: les uns, dont j’ai déjà parlé dans les chapitres -précédents, s’en sont tenus à l’influence de la religion sur notre cœur: -les autres, tels que Jacob Bœhme, en Allemagne, Saint-Martin, en France, -et bien d’autres encore, ont cru trouver dans la révélation du -christianisme, des paroles mystérieuses qui pouvaient servir à dévoiler -les lois de la création. Il faut en convenir, quand on commence à -penser, il est difficile de s’arrêter; et soit que la réflexion conduise -au scepticisme, soit qu’elle mène à la foi la plus universelle, on est -souvent tenté de passer des heures entières, comme les faquirs, à se -demander ce que c’est que la vie. Loin de dédaigner ceux qui sont ainsi -dévorés par la contemplation, on ne peut s’empêcher de les considérer -comme les véritables seigneurs de l’espèce humaine, auprès desquels ceux -qui existent sans réfléchir ne sont que des serfs attachés à la glèbe. -Mais comment peut-on se flatter de donner quelque consistance à ces -pensées, qui, semblables aux éclairs, replongent dans les ténèbres, -après avoir un moment jeté sur les objets d’incertaines lueurs. - -Il peut être intéressant, toutefois, d’indiquer la direction principale -des systèmes des théosophes, c’est-à-dire des philosophes religieux, qui -n’ont cessé d’exister en Allemagne depuis l’établissement du -christianisme, et surtout depuis la renaissance des lettres. La plupart -des philosophes grecs ont fondé le système du monde sur l’action des -éléments; et si l’on en excepte Pythagore et Platon, qui tenaient de -l’Orient leur tendance à l’idéalisme, les penseurs de l’antiquité -expliquent tous l’organisation de l’univers par des lois physiques. Le -christianisme, en allumant la vie intérieure dans le sein de l’homme, -devait exciter les esprits à s’exagérer le pouvoir de l’âme sur le -corps; les abus auxquels les doctrines les plus pures sont sujettes ont -amené les visions, la magie blanche (c’est-à-dire celle qui attribue à -la volonté de l’homme, sans l’intervention des esprits infernaux, la -possibilité d’agir sur les éléments), toutes les rêveries bizarres enfin -qui naissent de la conviction que l’âme est plus forte que la nature. -Les secrets d’alchimistes, de magnétiseurs et d’illuminés, s’appuient -presque tous sur cet ascendant de la volonté qu’ils portent beaucoup -trop loin, mais qui tient de quelque manière néanmoins à la grandeur -morale de l’homme. - -Non seulement le christianisme, en affirmant la spiritualité de l’âme, a -porté les esprits à croire à la puissance illimitée de la foi religieuse -ou philosophique, mais la révélation a paru à quelques hommes un miracle -continuel qui pouvait se renouveler pour chacun d’eux, et quelques-uns -ont cru sincèrement qu’une divination surnaturelle leur était accordée, -et qu’il se manifestait en eux des vérités dont ils étaient plutôt les -témoins que les inventeurs. Le plus fameux de ces philosophes religieux, -c’est Jacob Bœhme, un cordonnier allemand, qui vivait au commencement du -dix-septième siècle; il a fait tant de bruit dans son temps, que Charles -Ier envoya un homme exprès à Görlitz, lieu de sa demeure, pour étudier -son livre et le rapporter en Angleterre. Quelques-uns de ses écrits ont -été traduits en français par M. de Saint-Martin: ils sont très -difficiles à comprendre; cependant l’on ne peut s’empêcher de s’étonner -qu’un homme sans culture d’esprit ait été si loin dans la contemplation -de la nature. Il la considère en général comme un emblème des principaux -dogmes du christianisme; partout il croit voir dans les phénomènes du -monde les traces de la chute de l’homme et de sa régénération, les -effets du principe de la colère et de celui de la miséricorde; et tandis -que les philosophes grecs tâchaient d’expliquer le monde par le mélange -des éléments de l’air, de l’eau et du feu, Jacob Bœhme n’admet que la -combinaison des forces morales, et s’appuie sur des passages de -l’Évangile pour interpréter l’univers. - -De quelque manière que l’on considère ces singuliers écrits qui, depuis -deux cents ans, ont toujours trouvé des lecteurs, ou plutôt des adeptes, -on ne peut s’empêcher de remarquer les deux routes opposées que suivent, -pour arriver à la vérité, les philosophes spiritualistes, et les -philosophes matérialistes. Les uns croient que c’est en se dérobant à -toutes les impressions du dehors, et en se plongeant dans l’extase de la -pensée, qu’on peut deviner la nature: les autres prétendent qu’on ne -saurait trop se garder de l’enthousiasme et de l’imagination, dans -l’examen des phénomènes de l’univers; l’on dirait que l’esprit humain a -besoin de s’affranchir du corps ou de l’âme, pour comprendre la nature, -tandis que c’est dans la mystérieuse réunion des deux que consiste le -secret de l’existence. - -Quelques savants, en Allemagne, affirment qu’on trouve, dans les -ouvrages de Jacob Bœhme, des vues très profondes sur le monde physique; -l’on peut dire au moins qu’il y a autant d’originalité dans les -hypothèses des philosophes religieux sur la création, que dans celles de -Thalès, de Xénophane, d’Aristote, de Descartes et de Leibnitz. Les -théosophes déclarent que ce qu’ils pensent leur a été révélé, tandis que -les philosophes en général se croient uniquement conduits par leur -propre raison; mais puisque les uns et les autres aspirent à connaître -le mystère des mystères, que signifient à cette hauteur les mots de -raison et de folie? et pourquoi flétrir de la dénomination d’insensés -ceux qui croient trouver dans l’exaltation de grandes lumières? C’est un -mouvement de l’âme d’une nature très remarquable, et qui ne lui a -sûrement pas été donné seulement pour le combattre. - - - - -CHAPITRE VIII - -De l’esprit de secte en Allemagne. - - -L’habitude de la méditation porte à des rêveries de tout genre sur la -destinée humaine. La vie active peut seule détourner notre intérêt de la -source des choses; mais tout ce qu’il y a de grand ou d’absurde en fait -d’idées est le résultat du mouvement intérieur qu’on ne peut dissiper au -dehors. Beaucoup de gens sont très irrités contre les sectes religieuses -ou philosophiques, et leur donnent le nom de folies, et de folies -dangereuses. Il me semble que les égarements même de la pensée sont bien -moins à craindre pour le repos et la moralité des hommes, que l’absence -de la pensée. Quand on n’a pas en soi cette puissance de réflexion qui -supplée à l’activité matérielle, on a besoin d’agir sans cesse, et -souvent au hasard. - -Le fanatisme des idées a quelquefois conduit, il est vrai, à des actions -violentes, mais c’est presque toujours parce qu’on a recherché les -avantages de ce monde à l’aide des opinions abstraites. Les systèmes -métaphysiques sont peu redoutables en eux-mêmes, ils ne le deviennent -que quand ils sont réunis à des intérêts d’ambition, et c’est alors de -ces intérêts dont il faut s’occuper, si l’on veut modifier les systèmes; -mais les hommes capables de s’attacher vivement à une opinion, -indépendamment des résultats qu’elle peut avoir, sont toujours d’une -noble nature. - -Les sectes philosophiques et religieuses qui, sous divers noms, ont -existé en Allemagne, n’ont presque point eu de rapport avec les affaires -politiques, et le genre de talent nécessaire pour entraîner les hommes à -des résolutions vigoureuses s’est rarement manifesté dans ce pays. On -peut disputer sur la philosophie de Kant, sur les questions -théologiques, sur l’idéalisme ou l’_empirisme_, sans qu’il en résulte -jamais rien que des livres. - -L’esprit de secte et l’esprit de parti diffèrent à beaucoup d’égards; -l’esprit de parti présente les opinions par ce qu’elles ont de saillant, -pour les faire comprendre au vulgaire; et l’esprit de secte, surtout en -Allemagne, tend toujours vers ce qu’il a de plus abstrait: il faut, dans -l’esprit de parti, saisir le point de vue de la multitude pour s’y -placer; les Allemands ne pensent qu’à la théorie, et dût-elle se perdre -dans les nuages, ils l’y suivront. L’esprit de parti excite dans les -hommes de certaines passions communes qui les réunissent en masse. Les -Allemands subdivisent tout, à force d’expliquer, de distinguer et de -commenter. Ils ont une sincérité philosophique singulièrement propre à -la recherche de la vérité, mais point du tout à l’art de la mettre en -œuvre. L’esprit de secte n’aspire qu’à convaincre; l’esprit de parti -veut rallier. L’esprit de secte dispute sur les idées; l’esprit de parti -veut du pouvoir sur les hommes. Il y a de la discipline dans l’esprit de -parti, et de l’anarchie dans l’esprit de secte. L’autorité, quelle -qu’elle soit, n’a presque rien à craindre de l’esprit de secte; on le -satisfait en laissant une grande latitude à la pensée: mais l’esprit de -parti n’est pas si facile à contenter, et ne se borne point à ces -conquêtes intellectuelles dans lesquelles chaque individu peut se créer -un empire, sans destituer un possesseur. - -On est, en France, beaucoup plus susceptible de l’esprit de parti que de -l’esprit de secte: on s’y entend trop bien au réel de la vie, pour ne -pas transformer en action ce qu’on désire, et en pratique ce qu’on -pense; mais peut-être y est-on trop étranger à l’esprit de secte: on n’y -tient pas assez aux idées abstraites, pour mettre de la chaleur à les -défendre; d’ailleurs, l’on ne veut être lié par aucun genre d’opinions, -afin de s’avancer plus libre au-devant de toutes les circonstances. Il y -a plus de bonne foi dans l’esprit de secte que dans l’esprit de parti, -ainsi les Allemands doivent être bien plus propres à l’un qu’à l’autre. - -Il faut distinguer trois espèces de sectes religieuses et philosophiques -en Allemagne: premièrement, les différentes communions chrétiennes qui -ont existé, surtout à l’époque de la réformation, lorsque tous les -esprits se sont tournés vers les questions théologiques; secondement, -les associations secrètes, et enfin, les adeptes de quelques systèmes -particuliers, dont un homme est le chef. Il faut ranger dans la première -classe les anabaptistes et les moraves; dans la seconde, la plus -ancienne des associations secrètes, les francs-maçons, et dans la -troisième, les différents genres d’illuminés. - -Les anabaptistes étaient plutôt une secte révolutionnaire que -religieuse; et, comme ils durent leur existence à des passions -politiques et non à des opinions, ils passèrent avec les circonstances. -Les moraves, tout à fait étrangers aux intérêts de ce monde, sont, comme -je l’ai dit, une communion chrétienne de la plus grande pureté. Les -quakers portent au milieu de la société les principes des moraves: -ceux-ci se retirent du monde pour être plus sûrs de rester fidèles à ces -principes. - -La franc-maçonnerie est une institution beaucoup plus sérieuse en Écosse -et en Allemagne qu’en France. Elle a existé dans tous les pays; mais il -paraît cependant que c’est de l’Allemagne surtout qu’est venue cette -association, transportée ensuite en Angleterre par les Anglo-Saxons, et -renouvelée à la mort de Charles Ier, par les partisans de la -restauration, qui se rassemblèrent près de l’église de Saint-Paul, pour -rappeler Charles II sur le trône. On croit aussi que les francs-maçons, -surtout en Écosse, se rattachent de quelque manière à l’ordre des -Templiers. Lessing a écrit sur la franc-maçonnerie un dialogue où son -génie lumineux se fait éminemment remarquer. Il affirme que cette -association a pour but de réunir les hommes, malgré les barrières -établies par la société; car si, sous quelques rapports, l’état social -forme un lien entre les hommes, en les soumettant à l’empire des lois, -il les sépare par les différences de rang et de gouvernement: cette -fraternité, véritable image de l’âge d’or, a été mêlée dans la -franc-maçonnerie à beaucoup d’autres idées qui sont aussi bonnes et -morales. On ne saurait se dissimuler cependant, qu’il est dans la nature -des associations secrètes de porter les esprits vers l’indépendance; -mais ces associations sont très favorables au développement des -lumières; car tout ce que les hommes font par eux-mêmes et spontanément -donne à leur jugement plus de force et d’étendue. - -Il se peut aussi que les principes de l’égalité démocratique se -propagent par ce genre d’institutions, qui met les hommes en évidence -d’après leur valeur réelle, et non d’après leur rang dans le monde. Les -associations secrètes apprennent quelle est la puissance du nombre et de -la réunion, tandis que les citoyens isolés sont, pour ainsi dire, des -êtres abstraits les uns pour les autres. Sous ce rapport, ces -associations pourraient avoir une grande influence dans l’État; mais il -est juste cependant de reconnaître que la franc-maçonnerie ne s’occupe -en général que des intérêts religieux et philosophiques. - -Ses membres se divisent entre eux en deux classes; la franc-maçonnerie -philosophique, et la franc-maçonnerie hermétique ou égyptienne. La -première a pour objet l’église intérieure, ou le développement de la -spiritualité de l’âme; la seconde se rapporte aux sciences, à celles qui -s’occupent des secrets de la nature. Les frères rose-croix, entre -autres, sont un des grades de la franc-maçonnerie, et les frères -rose-croix, dans l’origine, étaient alchimistes. - -De tout temps, et dans tous les pays, il a existé des associations -secrètes, dont les membres avaient pour but de se fortifier mutuellement -dans la croyance à la spiritualité de l’âme; les mystères d’Éleusis, -chez les païens, la secte des Esséniens, chez les Hébreux, étaient -fondés sur cette doctrine, qu’on ne voulait pas profaner en la livrant -aux plaisanteries du vulgaire. Il y a près de trente ans qu’à -Wilhelms-Bad il y eut une assemblée de francs-maçons présidée par le duc -de Brunswick; cette assemblée avait pour objet la réforme des -francs-maçons d’Allemagne, et il paraît que les opinions mystiques en -général, et celles de Saint-Martin en particulier, influèrent beaucoup -sur cette réunion. Les institutions politiques, les relations sociales, -et souvent même celles de famille, ne prennent que l’extérieur de la -vie: il est donc naturel que de tout temps on ait cherché quelque -manière intime de se reconnaître et de s’entendre; et tous ceux dont le -caractère a quelque profondeur se croient des adeptes et cherchent à se -distinguer par quelques signes du reste des hommes. Les associations -secrètes dégénèrent avec le temps; mais leur principe est presque -toujours un sentiment d’enthousiasme comprimé par la société. - -Il y a trois classes d’illuminés: les illuminés mystiques, les illuminés -visionnaires, et les illuminés politiques. La première, celle dont Jacob -Bœhme, et dans le dernier siècle, Pasqualis et Saint-Martin peuvent être -considérés comme les chefs, tient par divers liens à cette Église -intérieure, sanctuaire de ralliement pour tous les philosophes -religieux; ces illuminés s’occupent uniquement de la religion, et de la -nature interprétée par les dogmes de la religion. - -Les illuminés visionnaires, à la tête desquels on doit placer le Suédois -Swedenborg, croient que par la puissance de la volonté ils peuvent faire -apparaître des morts et opérer des miracles. Le feu roi de Prusse, -Frédéric-Guillaume, a été induit en erreur par la crédulité de ces -hommes, ou par leurs ruses, qui avaient l’apparence de la crédulité. Les -illuminés idéalistes dédaignent ces illuminés visionnaires comme des -empiriques; ils méprisent leurs prétendus prodiges, et pensent que la -merveille des sentiments de l’âme doit l’emporter à elle seule sur -toutes les autres. - -Enfin, des hommes qui n’avaient pour but que de s’emparer de l’autorité -dans tous les États, et de se faire donner des places, ont pris le nom -d’illuminés; leur chef était un Bavarois, Weishaupt, homme d’un esprit -supérieur, et qui avait très bien senti la puissance qu’on pouvait -acquérir en réunissant les forces éparses des individus, et en les -dirigeant toutes vers un même but. Un secret, quel qu’il soit, flatte -l’amour-propre des hommes; et quand on leur dit qu’ils sont de quelque -chose dont leurs pareils ne sont pas, on acquiert toujours de l’empire -sur eux. L’amour-propre se blesse de ressembler à la multitude; et dès -qu’on veut donner des marques de distinction, connues ou cachées, on est -sûr de mettre en mouvement l’imagination de la vanité, la plus active de -toutes. - -Les illuminés politiques n’avaient pris des autres illuminés que -quelques signes pour se reconnaître; mais les intérêts, et non les -opinions, leur servaient de point de ralliement. Ils avaient pour but, -il est vrai, de réformer l’ordre social sur de nouveaux principes; -toutefois, en attendant l’accomplissement de ce grand œuvre, ce qu’ils -voulaient d’abord, c’était de s’emparer des emplois publics. Une telle -secte a, par tout pays, bien des adeptes qui s’initient d’eux-mêmes à -ses secrets: en Allemagne cependant, cette secte est la seule peut-être -qui ait été fondée sur une combinaison politique; toutes les autres sont -nées d’un enthousiasme quelconque, et n’ont eu que la recherche de la -vérité pour but. - -Parmi les hommes qui s’efforcent de pénétrer les secrets de la nature, -il faut compter les alchimistes, les magnétiseurs, etc. Il est probable -qu’il y a beaucoup de folie dans ces prétendues découvertes; mais qu’y -peut-on trouver d’effrayant? Si l’on arrivait à reconnaître dans les -phénomènes physiques ce qu’on appelle du merveilleux, on en aurait avec -raison de la joie. Il y a des moments où la nature paraît une machine -qui se meut constamment par les mêmes ressorts, et c’est alors que son -inflexible régularité fait peur; mais quand on croit entrevoir en elle -quelque chose de spontané comme la pensée, un espoir confus s’empare de -l’âme, et nous dérobe au regard fixe de la nécessité. - -Au fond de tous ces essais et de tous ces systèmes scientifiques et -philosophiques, il y a toujours une tendance très marquée vers la -spiritualité de l’âme. Ceux qui veulent deviner les secrets de la nature -sont très opposés aux matérialistes; car c’est toujours dans la pensée -qu’ils cherchent la solution de l’énigme du monde physique. Sans doute -un tel mouvement dans les esprits pourrait conduire à de grandes -erreurs; mais il en est ainsi de tout ce qui est animé; dès qu’il y a -vie, il y a danger. - -Les efforts individuels finiraient par être interdits, si l’on -s’asservissait à la méthode qui régulariserait les mouvements de -l’esprit, comme la discipline commande à ceux du corps. Le problème -consiste donc à guider les facultés sans les comprimer; et l’on voudrait -qu’il fût possible adapter à l’imagination des hommes l’art encore -inconnu de s’élever avec des ailes, et de diriger le vol dans les airs. - - - - -CHAPITRE IX - -De la contemplation de la nature. - - -En parlant de l’influence de la nouvelle philosophie sur les sciences, -j’ai déjà fait mention de quelques-uns des nouveaux principes adoptés en -Allemagne, relativement à l’étude de la nature; mais comme la religion -et l’enthousiasme ont une grande part dans la contemplation de -l’univers, j’indiquerai d’une manière générale les vues politiques et -religieuses qu’on peut recueillir à cet égard dans les ouvrages -allemands. - -Plusieurs physiciens, guidés par un sentiment de piété, ont cru devoir -s’en tenir à l’examen des causes finales; ils ont essayé de prouver que -tout le monde tend au maintien et au bien-être physique des individus et -des espèces. On peut faire, ce me semble, des objections très fortes -contre ce système. Sans doute, il est aisé de voir que dans l’ordre des -choses les moyens répondent admirablement à leurs fins; mais dans cet -enchaînement universel, où s’arrêtent ces causes qui sont effets, et ces -effets qui sont causes? Veut-on rapporter tout à la conservation de -l’homme: on aura de la peine à concevoir ce qu’elle a de commun avec la -plupart des êtres. D’ailleurs c’est attacher trop de prix à l’existence -matérielle que de la donner pour dernier but à la création. - -Ceux qui, malgré la foule immense des malheurs particuliers, attribuent -un certain genre de bonté à la nature, la considèrent comme un -spéculateur en grand qui se retire sur le nombre. Ce système ne convient -pas même à un gouvernement, et des écrivains scrupuleux en économie -politique l’ont combattu. Que serait-ce donc, lorsqu’il s’agit des -intentions de la Divinité? Un homme, religieusement considéré, est -autant que la race humaine entière; et dès qu’on a conçu l’idée d’une -âme immortelle, il ne doit pas être possible d’admettre le plus ou le -moins d’importance d’un individu relativement à tous. Chaque être -intelligent est d’une valeur infinie, puisqu’il doit durer toujours. -C’est donc d’après un point de vue plus élevé que les philosophes -allemands ont considéré l’univers. - -Il en est qui croient voir en tout deux principes, celui du bien et -celui du mal, se combattant sans cesse; et soit qu’on attribue ce combat -à une puissance infernale, soit, ce qui est plus simple à penser, que le -monde physique puisse être l’image des bons et des mauvais penchants de -l’homme, toujours est-il vrai que ce monde offre à l’observation deux -faces absolument contraires. - -Il y a, l’on ne saurait le nier, un côté terrible dans la nature, comme -dans le cœur humain, et l’on y sent une redoutable puissance de colère. -Quelle que soit la bonne intention des partisans de l’optimisme, plus de -profondeur se fait remarquer, ce me semble, dans ceux qui ne nient pas -le mal, mais qui comprennent la connexion de ce mal avec la liberté de -l’homme, avec l’immortalité qu’elle peut lui mériter. - -Les écrivains mystiques, dont j’ai parlé dans les chapitres précédents, -voient dans l’homme l’abrégé du monde, et dans le monde l’emblème des -dogmes du christianisme. La nature leur paraît l’image corporelle de la -Divinité, et ils se plongent toujours plus avant dans la signification -profonde des choses et des êtres. - -Parmi les écrivains allemands qui se sont occupés de la contemplation de -la nature sous des rapports religieux, deux méritent une attention -particulière: Novalis comme poète, et Schubert comme physicien. Novalis, -homme d’une naissance illustre, était initié dès sa jeunesse dans les -études de tout genre que la nouvelle école a développées en Allemagne; -mais son âme pieuse a donné un grand caractère de simplicité à ses -poésies. Il est mort à vingt-six ans; et c’est lorsqu’il n’était déjà -plus que les chants religieux qu’ils a composés ont acquis en Allemagne -une célébrité touchante. Le père de ce jeune homme est morave; et, -quelque temps après la mort de son fils, il alla visiter une communauté -de ses frères en religion, et dans leur église il entendit chanter les -poésies de son fils, que les moraves avaient choisies pour s’édifier, -sans en connaître l’auteur. - -Parmi les œuvres de Novalis, on distingue des hymnes à la nuit, qui -peignent avec une grande force le recueillement qu’elle fait naître dans -l’âme. L’éclat du jour peut convenir à la joyeuse doctrine du paganisme; -mais le ciel étoilé paraît le véritable temple du culte le plus pur. -C’est dans l’obscurité des nuits, dit un poète allemand, que -l’immortalité s’est révélée à l’homme; la lumière du soleil éblouit les -yeux qui croient voir. Des stances de Novalis sur la vie des mineurs -renferment une poésie animée, d’un très grand effet; il interroge la -terre qu’on rencontre dans les profondeurs, parce qu’elle fut le témoin -des diverses révolutions que la nature a subies; et il exprime un désir -énergique de pénétrer toujours plus avant vers le centre du globe. Le -contraste de cette immense curiosité avec la vie si fragile qu’il faut -exposer pour la satisfaire, cause une émotion sublime. L’homme est placé -sur la terre entre l’infini des cieux et l’infini des abîmes; et sa vie, -dans le temps, est aussi de même entre deux éternités. De toutes parts -entouré par des idées et des objets sans bornes, des pensées -innombrables lui apparaissent, comme des milliers de lumières qui se -confondent et l’éblouissent. - -Novalis a beaucoup écrit sur la nature en général, il se nomme lui-même, -avec raison, le disciple de Saïs, parce que c’est dans cette ville -qu’était fondé le temple d’Isis, et que les traditions qui nous restent -des mystères des Égyptiens portent à croire que leurs prêtres avaient -une connaissance approfondie des lois de l’univers. - -«L’homme est avec la nature, dit Novalis, dans des relations presque -aussi variées, presque aussi inconcevables que celles qu’il entretient -avec ses semblables, et comme elle se met à la portée des enfants, et se -complaît avec leurs simples cœurs, de même elle se montre sublime aux -esprits élevés, et divine aux êtres divins. L’amour de la nature prend -diverses formes, et tandis qu’elle n’excite dans les uns que la joie et -la volupté, elle inspire aux autres la religion la plus pieuse, celle -qui donne à toute la vie une direction et un appui. Déjà chez les -peuples anciens, il y avait des âmes sérieuses pour qui l’univers était -l’image de la Divinité, et d’autres qui se croyaient seulement invitées -au festin qu’elle donne: l’air n’était, pour ces convives de -l’existence, qu’une boisson rafraîchissante; les étoiles, que des -flambeaux qui présidaient aux danses pendant la nuit; et les plantes et -les animaux, que les magnifiques apprêts d’un splendide repas; la nature -ne s’offrait pas à leurs yeux comme un temple majestueux et tranquille, -mais comme le théâtre brillant de fêtes toujours nouvelles. - -«Dans ce même temps néanmoins, des esprits plus profonds s’occupaient -sans relâche à reconstruire le monde idéal, dont les traces avaient déjà -disparu; ils se partageaient en frères les travaux les plus sacrés; les -uns cherchaient à reproduire, par la musique, les voix de la forêt et de -l’air; les autres imprimaient l’image et le pressentiment d’une race -plus noble sur la pierre et sur l’airain, changeaient les rochers en -édifices, et mettaient au jour les trésors cachés dans la terre. La -nature, civilisée par l’homme, sembla répondre à ses souhaits: -l’imagination de l’artiste osa l’interroger, et l’âge d’or parut -renaître à l’aide de la pensée. - -«Il faut, pour connaître la nature, devenir un avec elle. Une vie -poétique et recueillie, une âme sainte et religieuse, toute la force et -toute la fleur de l’existence humaine, sont nécessaires pour la -comprendre, et le véritable observateur est celui qui sait découvrir -l’analogie de cette nature avec l’homme, et celle de l’homme avec le -ciel». - -Schubert a composé sur la nature un livre qu’on ne saurait se lasser de -lire, tant il est rempli d’idées qui excitent à la méditation; il -présente le tableau des effets nouveaux, dont l’enchaînement est conçu -sous de nouveaux rapports. Deux idées principales restent de son -ouvrage; les Indiens croient à la métempsycose descendante, c’est-à-dire -à celle qui condamne l’âme de l’homme à passer dans les animaux et dans -les plantes, pour le punir d’avoir mal usé de la vie. L’on peut -difficilement se figurer un système d’une plus profonde tristesse, et -les ouvrages des Indiens en portent la douloureuse empreinte. On croit -voir partout, dans les animaux et les plantes, la pensée captive et le -sentiment renfermé, s’efforcer en vain de se dégager des formes -grossières et muettes qui les enchaînent. Le système de Schubert est -plus consolant; il se représente la nature comme une métempsycose -ascendante, dans laquelle, depuis la pierre jusqu’à l’existence humaine, -il y a une promotion continuelle qui fait avancer le principe vital de -degrés en degrés, jusqu’au perfectionnement le plus complet. - -Schubert croit aussi qu’il a existé des époques où l’homme avait un -sentiment si vif et si délicat des phénomènes existants, qu’il devinait, -par ses propres impressions, les secrets les plus cachés de la nature. -Ces facultés primitives se sont émoussées, et c’est souvent -l’irritabilité maladive des nerfs qui, en affaiblissant la puissance du -raisonnement, rend à l’homme l’instinct qu’il devait jadis à la -plénitude même de ses forces. Les travaux des philosophes, des savants -et des poètes, en Allemagne, ont pour but de diminuer l’aride puissance -du raisonnement, sans obscurcir en rien les lumières. C’est ainsi que -l’imagination du monde ancien peut renaître, comme le phénix, des -cendres de toutes les erreurs. - -La plupart des physiciens ont voulu expliquer, ainsi que je l’ai déjà -dit, la nature comme un bon gouvernement, dans lequel tout est conduit -d’après de sages principes administratifs; mais c’est en vain qu’on veut -transporter ce système prosaïque dans la création. Le terrible ni même -le beau ne sauraient être expliqués par cette théorie circonscrite, et -la nature est tour à tour trop cruelle et trop magnifique pour qu’on -puisse la soumettre au genre de calcul admis dans le jugement des choses -de ce monde. - -Il y a des objets hideux en eux-mêmes, dont l’impression sur nous est -inexplicable; de certaines figures d’animaux, de certaines formes de -plantes, de certaines combinaisons de couleurs, révoltent nos sens, bien -que nous ne puissions nous rendre compte des causes de cette répugnance; -on dirait que ces contours disgracieux, que ces images rebutantes -rappellent la bassesse et la perfidie, quoique rien dans les analogies -du raisonnement ne puisse expliquer une telle association d’idées. La -physionomie de l’homme ne tient point uniquement, comme l’ont prétendu -quelques écrivains, au dessin plus ou moins prononcé des traits; il -passe dans le regard et dans les mouvements du visage, je ne sais quelle -expression de l’âme impossible à méconnaître, et c’est surtout dans la -figure humaine qu’on apprend ce qu’il y a d’extraordinaire et d’inconnu -dans les harmonies de l’esprit et du corps. - -Les accidents et les malheurs, dans l’ordre physique, ont quelque chose -de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu, qu’ils paraissent -tenir du prodige; la maladie et ses fureurs sont comme une vie méchante -qui s’empare tout à coup de la vie paisible. Les affections du cœur nous -font sentir la barbarie de cette nature qu’on veut nous représenter -comme si douce. Que de dangers menacent une tête chérie! Sous combien de -métamorphoses la mort ne se déguise-t-elle pas autour de nous? il n’y a -pas un beau jour qui ne puisse recéler la foudre; pas une fleur dont les -sucs ne puissent être empoisonnés, pas un souffle de l’air qui ne puisse -apporter avec lui une contagion funeste, et la nature semble une amante -jalouse prête à percer le sein de l’homme, au moment même où il s’enivre -de ses dons. - -Comment comprendre le but de tous ces phénomènes, si l’on s’en tient à -l’enchaînement ordinaire de nos manières de juger? Comment peut-on -considérer les animaux, sans se plonger dans l’étonnement que fait -naître leur mystérieuse existence? Un poète les a nommés _les rêves de -la nature dont l’homme est le réveil_. Dans quel but ont-ils été créés? -Que signifient ces regards qui semblent couverts d’un nuage obscur, -derrière lequel une idée voudrait se faire jour? Quels rapports ont-ils -avec nous? Qu’est-ce que la part de vie dont ils jouissent? Un oiseau -survit à l’homme de génie, et je ne sais quel bizarre désespoir saisit -le cœur, quand on a perdu ce qu’on aime, et qu’on voit le souffle de -l’existence animer encore un insecte, qui se meut sur la terre, d’où le -plus noble objet a disparu. - -La contemplation de la nature accable la pensée; on se sent avec elle -des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au mal qu’elle peut nous -faire; mais son âme visible vient chercher la nôtre dans notre sein, et -s’entretient avec nous. Quand les ténèbres nous épouvantent, ce ne sont -pas toujours les périls auxquels ils nous exposent que nous redoutons, -mais c’est la sympathie de la nuit avec tous les genres de privations et -de douleurs dont nous sommes pénétrés. Le soleil, au contraire, est -comme une émanation de la Divinité, comme le messager éclatant d’une -prière exaucée; ses rayons descendent sur la terre, non seulement pour -guider les travaux de l’homme, mais pour exprimer de l’amour à la -nature. - -Les fleurs se tournent vers la lumière, afin de l’accueillir; elles se -referment pendant la nuit, et le matin et le soir elles semblent exhaler -en parfums leurs hymnes de louanges. Quand on élève ces fleurs dans -l’obscurité, pâles, elles ne revêtent plus leurs couleurs accoutumées; -mais quand on les rend au jour, le soleil réfléchit en elles ses rayons -variés comme dans l’arc-en-ciel, et l’on dirait qu’il se mire avec -orgueil dans la beauté dont il les a parées. Le sommeil des végétaux, -pendant de certaines heures et de certaines saisons de l’année, est -d’accord avec le mouvement de la terre; elle entraîne dans les régions -qu’elle parcourt la moitié des plantes, des animaux et des hommes -endormis. Les passagers de ce grand vaisseau qu’on appelle le monde se -laissent bercer dans le cercle que décrit leur voyageuse demeure. - -La paix et la discorde, l’harmonie et la dissonance qu’un lien secret -réunit, sont les premières lois de la nature; et, soit qu’elle se montre -redoutable ou charmante, l’unité sublime qui la caractérise se fait -toujours reconnaître. La flamme se précipite en vagues comme les -torrents; les nuages qui parcourent les airs prennent quelquefois la -forme des montagnes et des vallées, et semblent imiter en se jouant -l’image de la terre. Il est dit dans la _Genèse_, «que le Tout-Puissant -sépara les eaux de la terre des eaux du ciel, et les suspendit dans les -airs». Le ciel est en effet un noble allié de l’Océan; l’azur du -firmament se fait voir dans les ondes, et les vagues se peignent dans -les nues. Quelquefois, quand l’orage se prépare dans l’atmosphère, la -mer frémit au loin, et l’on dirait qu’elle répond, par le trouble de ses -flots, au mystérieux signal qu’elle a reçu de la tempête. - -M. de Humboldt dit, dans ses _Vues scientifiques et poétiques sur -l’Amérique méridionale_, qu’il a été témoin d’un phénomène observé dans -l’Égypte, et qu’on appelle _mirage_. Tout à coup, dans les déserts les -plus arides, la réverbération de l’air prend l’apparence des lacs ou de -la mer, et les animaux eux-mêmes, haletant de soif, s’élancent vers ces -images trompeuses, espérant s’y désaltérer. Les diverses figures que la -gelée trace sur le verre offrent encore un nouvel exemple de ces -analogies merveilleuses; les vapeurs condensées par le froid dessinent -des paysages semblables à ceux qui se font remarquer dans les contrées -septentrionales: des forêts de pins, des montagnes hérissées -reparaissent sous ces blanches couleurs, et la nature glacée se plaît à -contrefaire ce que la nature animée a produit. - -Non seulement la nature se répète elle-même, mais elle semble vouloir -imiter les ouvrages des hommes, et leur donner ainsi un témoignage -singulier de sa correspondance avec eux. On raconte que, dans les îles -voisines du Japon, les nuages présentent aux regards l’aspect de -bâtiments réguliers. Les beaux-arts ont aussi leur type dans la nature, -et ce luxe de l’existence est plus soigné par elle encore que -l’existence même: la symétrie des formes, dans le règne végétal et -minéral, a servi de modèle aux architectes, et le reflet des objets et -des couleurs dans l’onde donne l’idée des illusions de la peinture; le -vent, dont le murmure se prolonge sous les feuilles tremblantes, nous -révèle la musique; et l’on dit même que sur les côtes de l’Asie où -l’atmosphère est plus pure, on entend quelquefois le soir une harmonie -plaintive et douce, que la nature semble adresser à l’homme, afin de lui -apprendre qu’elle respire, qu’elle aime et qu’elle souffre. - -Souvent, à l’aspect d’une belle contrée, on est tenté de croire qu’elle -a pour unique but d’exciter en nous des sentiments élevés et nobles. Je -ne sais quel rapport existe entre les cieux et la fierté du cœur, entre -les rayons de la lune qui reposent sur la montagne et le calme de la -conscience, mais ces objets nous parlent un beau langage, et l’on peut -s’abandonner au tressaillement qu’ils causent; l’âme s’en trouvera bien. -Quand, le soir, à l’extrémité du paysage, le ciel semble toucher de si -près à la terre, l’imagination se figure, par delà l’horizon, un asile -de l’espérance, une patrie de l’amour, et la nature semble répéter -silencieusement que l’homme est immortel. - -La succession continuelle de mort et de naissance, dont le monde -physique est le théâtre, produirait l’impression la plus douloureuse, si -l’on ne croyait pas y voir la trace de la résurrection de toutes choses; -et c’est le véritable point de vue religieux de la contemplation de la -nature, que cette manière de la considérer. On finirait par mourir de -pitié, si l’on se bornait en tout à la terrible idée de l’irréparable: -aucun animal ne périt sans qu’on puisse le regretter, aucun arbre ne -tombe sans que l’idée qu’on ne le reverra plus dans sa beauté n’excite -en nous une réflexion douloureuse. Enfin les objets inanimés eux-mêmes -font mal, quand leur décadence oblige à s’en séparer: la maison, les -meubles qui ont servi à ceux que nous avons aimés, nous intéressent, et -ces objets mêmes excitent en nous quelquefois une sorte de sympathie -indépendante des souvenirs qu’ils retracent; on regrette la forme qu’on -leur a connue, comme si cette forme en faisait des êtres qui nous ont vu -vivre, et qui devaient nous voir mourir. Si le temps n’avait pas pour -antidote l’éternité, on s’attacherait à chaque moment pour le retenir, à -chaque son pour le fixer, à chaque regard pour en prolonger l’éclat, et -les jouissances n’existeraient que l’instant qu’il nous faut pour sentir -qu’elles passent, et pour arroser de larmes leurs traces, que l’abîme -des jours doit aussi dévorer. - -Une réflexion nouvelle m’a frappée, dans les écrits qui m’ont été -communiqués par un homme dont l’imagination est pensive et profonde; il -compare ensemble les ruines de la nature, celles de l’art et celles de -l’humanité. «Les premières, dit-il, sont philosophiques, les secondes -poétiques, et les dernières mystérieuses». Une chose bien digne de -remarque, en effet, c’est l’action si différente des années sur la -nature, sur les ouvrages du génie et sur les créatures vivantes. Le -temps n’outrage que l’homme: quand les rochers s’écroulent, quand les -montagnes s’abîment dans les vallées, la terre change seulement de face; -un aspect nouveau excite dans notre esprit de nouvelles pensées, et la -force vivifiante subit une métamorphose, mais non un dépérissement; les -ruines des beaux-arts parlent à l’imagination, elle reconstruit ce que -le temps a fait disparaître, et jamais peut-être un chef-d’œuvre dans -tout son éclat n’a pu donner l’idée de la grandeur autant que les ruines -mêmes de ce chef-d’œuvre. On se représente les monuments à demi -détruits, revêtus de toutes les beautés qu’on suppose toujours à ce -qu’on regrette: mais qu’il est loin d’en être ainsi des ravages de la -vieillesse! - -A peine peut-on croire que la jeunesse embellissait ce visage, dont la -mort a déjà pris possession: quelques physionomies échappent par la -splendeur de l’âme à la dégradation; mais la figure humaine, dans sa -décadence, prend souvent une expression vulgaire, qui permet à peine la -pitié. Les animaux perdent avec les années, il est vrai, leur force et -leur agilité; mais l’incarnat de la vie ne se change point pour eux en -livides couleurs, et leurs yeux éteints ne ressemblent pas à des lampes -funéraires, qui jettent de pâles clartés sur un visage flétri. - -Lors même qu’à la fleur de l’âge la vie se retire du sein de l’homme, ni -l’admiration que font naître les bouleversements de la nature, ni -l’intérêt qu’excitent les débris des monuments, ne peuvent s’attacher au -corps inanimé de la plus belle des créatures. L’amour qui chérissait -cette figure enchanteresse, l’amour ne peut en supporter les restes, et -rien de l’homme ne demeure après lui sur la terre, qui ne fasse frémir, -même ses amis. - -Ah! quel enseignement, que les horreurs de la destruction acharnée ainsi -sur la race humaine! n’est-ce pas pour annoncer à l’homme que sa vie est -ailleurs? La nature l’humilierait-elle à ce point, si la Divinité ne -voulait pas le relever? - -Les vraies causes finales de la nature, ce sont ses rapports avec notre -âme et avec notre sort immortel; les objets physiques eux-mêmes ont une -destination qui ne se borne point à la courte existence de l’homme -ici-bas; ils sont là pour concourir au développement de nos pensées, à -l’œuvre de notre vie morale. Les phénomènes de la nature ne doivent pas -être compris seulement d’après les lois de la matière, quelque bien -combinées qu’elles soient; ils ont un sens philosophique et un but -religieux, dont la contemplation la plus attentive ne pourra jamais -connaître toute l’étendue. - - - - -CHAPITRE X - -De l’enthousiasme. - - -Beaucoup de gens sont prévenus contre l’enthousiasme; ils le confondent -avec le fanatisme, et c’est une grande erreur. Le fanatisme est une -passion exclusive, dont une opinion est l’objet; l’enthousiasme se -rallie à l’harmonie universelle: c’est l’amour du beau, l’élévation de -l’âme, la jouissance du dévouement, réunis dans un même sentiment, qui a -de la grandeur et du calme. Le sens de ce mot, chez les Grecs, en est la -plus noble définition: l’enthousiasme signifie _Dieu en nous_. En effet, -quand l’existence de l’homme est expansive, elle a quelque chose de -divin. - -Tout ce qui nous porte à sacrifier notre propre bien-être, ou notre -propre vie, est presque toujours de l’enthousiasme; car le droit chemin -de la raison égoïste doit être de se prendre soi-même pour but de tous -ses efforts, et de n’estimer dans ce monde que la santé, l’argent et le -pouvoir. Sans doute la conscience suffit pour conduire le caractère le -plus froid dans la route de la vertu; mais l’enthousiasme est à la -conscience ce que l’honneur est au devoir: il y a en nous un superflu -d’âme qu’il est doux de consacrer à ce qui est beau, quand ce qui est -bien est accompli. Le génie et l’imagination ont aussi besoin qu’on -soigne un peu leur bonheur dans ce monde; et la loi du devoir, quelque -sublime qu’elle soit, ne suffit pas pour faire goûter toutes les -merveilles du cœur et de la pensée. - -On ne saurait le nier, les intérêts de la personnalité pressent l’homme -de toutes parts; il y a même dans ce qui est vulgaire une certaine -jouissance dont beaucoup de gens sont très susceptibles, et l’on -retrouve souvent les traces de penchants ignobles sous l’apparence des -manières les plus distinguées. Les talents supérieurs ne garantissent -pas toujours de cette nature dégradée, qui dispose sourdement de -l’existence des hommes, et leur fait placer leur bonheur plus bas -qu’eux-mêmes. L’enthousiasme seul peut contrebalancer la tendance à -l’égoïsme, et c’est à ce signe divin qu’il faut reconnaître les -créatures immortelles. Lorsque vous parlez à quelqu’un sur des sujets -dignes d’un saint respect, vous apercevez d’abord s’il éprouve un noble -frémissement, si son cœur bat pour des sentiments élevés, s’il a fait -alliance avec l’autre vie, ou bien s’il n’a qu’un peu d’esprit qui lui -sert à diriger le mécanisme de l’existence. Et qu’est-ce donc que l’être -humain, quand on ne voit en lui qu’une prudence dont son propre avantage -est l’objet? L’instinct des animaux vaut mieux, car il est quelquefois -généreux et fier; mais ce calcul, qui semble l’attribut de la raison, -finit par rendre incapable de la première des vertus, le dévouement. - -Parmi ceux qui s’essaient à tourner les sentiments exaltés en ridicule, -plusieurs en sont pourtant susceptibles à leur insu. La guerre, fût-elle -entreprise par des vues personnelles, donne toujours quelques-unes des -jouissances de l’enthousiasme; l’enivrement d’un jour de bataille, le -plaisir singulier de s’exposer à la mort, quand toute notre nature nous -commande d’aimer la vie, c’est encore à l’enthousiasme qu’il faut -l’attribuer. La musique militaire, le hennissement des chevaux, -l’explosion de la poudre, cette foule de soldats revêtus des mêmes -couleurs, émus par le même désir, se rangeant autour des mêmes -bannières, font éprouver une émotion qui triomphe de l’instinct -conservateur de l’existence; et cette jouissance est si forte, que ni -les fatigues, ni les souffrances, ni les périls, ne peuvent en déprendre -les âmes. Quiconque a vécu de cette vie n’aime qu’elle. Le but atteint -ne satisfait jamais; c’est l’action de se risquer qui est nécessaire, -c’est elle qui fait passer l’enthousiasme dans le sang; et, quoiqu’il -soit plus pur au fond de l’âme, il est encore d’une noble nature, lors -même qu’il a pu devenir une impulsion presque physique. - -On accuse souvent l’enthousiasme sincère de ce qui ne peut être reproché -qu’à l’enthousiasme affecté; plus un sentiment est beau, plus la fausse -imitation de ce sentiment est odieuse. Usurper l’admiration des hommes, -est ce qu’il y a de plus coupable, car on tarit en eux la source des -bons mouvements en les faisant rougir de les avoir éprouvés. D’ailleurs -rien n’est plus pénible que les sons faux qui semblent sortir du -sanctuaire même de l’âme; la vanité peut s’emparer de tout ce qui est -extérieur, il n’en résultera d’autre mal que de la prétention et de la -disgrâce; mais quand elle se met à contrefaire les sentiments les plus -intimes, il semble qu’elle viole le dernier asile où l’on espérait lui -échapper. Il est facile cependant de reconnaître la sincérité de -l’enthousiasme; c’est une mélodie si pure, que le moindre désaccord en -détruit tout le charme; un mot, un accent, un regard expriment l’émotion -concentrée qui répond à toute une vie. Les personnes qu’on appelle -sévères dans le monde ont très souvent en elles quelque chose d’exalté. -La force qui soumet les autres peut n’être qu’un froid calcul; la force -qui triomphe de soi-même est toujours inspirée par un sentiment -généreux. - -Loin qu’on puisse redouter les excès de l’enthousiasme, il porte -peut-être en général à la tendance contemplative, qui nuit à la -puissance d’agir: les Allemands en sont une preuve; aucune nation n’est -plus capable de sentir et de penser; mais quand le moment de prendre un -parti est arrivé, l’étendue même des conceptions nuit à la décision du -caractère. Le caractère et l’enthousiasme diffèrent à beaucoup d’égards; -il faut choisir son but par l’enthousiasme; mais l’on doit y marcher par -le caractère: la pensée n’est rien sans l’enthousiasme, ni l’action sans -le caractère; l’enthousiasme est tout pour les nations littéraires; le -caractère est tout pour les nations agissantes: les nations libres ont -besoin de l’un et de l’autre. - -L’égoïsme se plaît à parler sans cesse des dangers de l’enthousiasme; -c’est une véritable dérision que cette prétendue crainte; si les habiles -de ce monde voulaient être sincères, ils diraient que rien ne leur -convient mieux que d’avoir affaire à ces personnes pour qui tant de -moyens sont impossibles, et qui peuvent si facilement renoncer à ce qui -occupe la plupart des hommes. - -Cette disposition de l’âme a de la force, malgré sa douceur, et celui -qui la ressent sait y puiser une noble constance. Les orages des -passions s’apaisent, les plaisirs de l’amour-propre se flétrissent, -l’enthousiasme seul est inaltérable; l’âme elle-même s’affaisserait dans -l’existence physique, si quelque chose de fier et d’animé ne l’arrachait -pas au vulgaire ascendant de l’égoïsme: cette dignité morale, à laquelle -rien ne saurait porter atteinte, est ce qu’il y a de plus admirable dans -le don de l’existence: c’est pour elle que dans les peines les plus -amères il est encore beau d’avoir vécu, comme il serait beau de mourir. - -Examinons maintenant l’influence de l’enthousiasme sur les lumières et -sur le bonheur. Ces dernières réflexions termineront le cours des -pensées auxquelles les différents sujets que j’avais à parcourir m’ont -conduite. - - - - -CHAPITRE XI - -De l’influence de l’enthousiasme sur les lumières. - - -Ce chapitre est, à quelques égards, le résumé de tout mon ouvrage; car -l’enthousiasme étant la qualité vraiment distinctive de la nation -allemande, on peut juger de l’influence qu’il exerce sur les lumières, -d’après les progrès de l’esprit humain en Allemagne. L’enthousiasme -prête de la vie à ce qui est invisible, et de l’intérêt à ce qui n’a -point d’action immédiate sur notre bien-être dans ce monde; il n’y a -donc point de sentiment plus propre à la recherche des vérités -abstraites; aussi sont-elles cultivées en Allemagne avec une ardeur et -une loyauté remarquables. - -Les philosophes que l’enthousiasme inspire sont peut-être ceux qui ont -le plus d’exactitude et de patience dans leurs travaux; ce sont en même -temps ceux qui songent le moins à briller; ils aiment la science pour -elle-même, et ne se comptent pour rien, dès qu’il s’agit de l’objet de -leur culte: la nature physique suit sa marche invariable à travers la -destruction des individus; la pensée de l’homme prend un caractère -sublime, quand il parvient à se considérer lui-même d’un point de vue -universel; il sert alors en silence aux triomphes de la vérité, et la -vérité est, comme la nature, une force qui n’agit que par un -développement progressif et régulier. - -On peut dire avec quelque raison que l’enthousiasme porte à l’esprit de -système; quand on tient beaucoup à ses idées, on voudrait y tout -rattacher; mais en général il est plus aisé de traiter avec les opinions -sincères qu’avec les opinions adoptées par vanité. Si dans les rapports -avec les hommes on n’avait affaire qu’à ce qu’ils pensent réellement, on -pourrait facilement s’entendre; c’est ce qu’ils font semblant de penser -qui amène la discorde. - -On a souvent accusé l’enthousiasme d’induire en erreur, mais peut-être -un intérêt superficiel trompe-t-il bien davantage; car pour pénétrer -l’essence des choses, il faut une impulsion qui nous excite à nous en -occuper avec ardeur. En considérant d’ailleurs la destinée humaine en -général, je crois qu’on peut affirmer que nous ne rencontrerons jamais -le vrai que par l’élévation de l’âme; tout ce qui tend à nous rabaisser -est mensonge, et c’est, quoi qu’on en dise, du côté des sentiments -vulgaires qu’est l’erreur. - -L’enthousiasme, je le répète, ne ressemble en rien au fanatisme, et ne -peut égarer comme lui. L’enthousiasme est tolérant, non par -indifférence, mais parce qu’il nous fait sentir l’intérêt et la beauté -de toutes choses. La raison ne donne point de bonheur à la place de ce -qu’elle ôte; l’enthousiasme trouve dans la rêverie du cœur et dans -l’étendue de la pensée ce que le fanatisme et la passion renferment dans -une seule idée ou dans un seul objet. Ce sentiment est, par son -universalité même, très favorable à la pensée et à l’imagination. - -La société développe l’esprit, mais c’est la contemplation seule qui -forme le génie. L’amour-propre est le mobile des pays où la société -domine, et l’amour-propre conduit nécessairement à la moquerie qui -détruit tout enthousiasme. - -Il est assez amusant, on ne saurait le nier, d’apercevoir le ridicule, -et de le peindre avec grâce et gaîté; peut-être vaudrait-il mieux se -refuser à ce plaisir, mais ce n’est pourtant pas là le genre de moquerie -dont les suites sont le plus à craindre; celle qui s’attache aux idées -et aux sentiments est la plus funeste de toutes, car elle s’insinue dans -la source des affections fortes et dévouées. L’homme a un grand empire -sur l’homme, et, de tous les maux qu’il peut faire à son semblable, le -plus grand peut-être est de placer le fantôme du ridicule entre les -mouvements généreux et les actions qu’ils peuvent inspirer. - -L’amour, le génie, le talent, la douleur même, toutes ces choses saintes -sont exposées à l’ironie, et l’on ne saurait calculer jusqu’à quel point -l’empire de cette ironie peut s’étendre. Il y a quelque chose de piquant -dans la méchanceté: il y a quelque chose de faible dans la bonté. -L’admiration pour les grandes choses peut être déconcertée par la -plaisanterie; et celui qui ne met d’importance à rien a l’air d’être -au-dessus de tout: si donc l’enthousiasme ne défend pas notre cœur et -notre esprit, ils se laissent prendre de toutes parts par ce dénigrement -du beau qui réunit l’insolence à la gaîté. - -L’esprit social est fait de manière que souvent on se commande de rire, -et que plus souvent encore on est honteux de pleurer; d’où cela -vient-il? De ce que l’amour-propre se croit plus en sûreté dans la -plaisanterie que dans l’émotion. Il faut bien compter sur son esprit -pour oser être sérieux contre une moquerie; il faut beaucoup de force -pour laisser voir des sentiments qui peuvent être tournés en ridicule. -Fontenelle disait: _J’ai quatre-vingts ans, je suis Français, et je n’ai -pas donné dans toute ma vie le plus petit ridicule à la plus petite -vertu._ Ce mot supposait une profonde connaissance de la société. -Fontenelle n’était pas un homme sensible, mais il avait beaucoup -d’esprit, et toutes les fois qu’on est doué d’une supériorité -quelconque, on sent le besoin du sérieux dans la nature humaine. Il n’y -a que les gens médiocres qui voudraient que le fond de tout fût du -sable, afin que nul homme ne laissât sur la terre une trace plus durable -que la leur. - -Les Allemands n’ont point à lutter chez eux contre les ennemis de -l’enthousiasme, et c’est un grand obstacle de moins pour les hommes -distingués. L’esprit s’aiguise dans le combat; mais le talent a besoin -de confiance. Il faut croire à l’admiration, à la gloire, à -l’immortalité, pour éprouver l’inspiration du génie; et ce qui fait la -différence des siècles entre eux, ce n’est pas la nature, toujours -prodigue des mêmes dons, mais l’opinion dominante à l’époque où l’on -vit: si la tendance de cette opinion est vers l’enthousiasme, il s’élève -de toutes parts de grands hommes; si l’on proclame le découragement -comme ailleurs on exciterait à de nobles efforts, il ne reste plus rien -en littérature que des juges du temps passé. - -Les événements terribles dont nous avons été les témoins ont blasé les -âmes, et tout ce qui tient à la pensée paraît terne à côté de la -toute-puissance de l’action. La diversité des circonstances a porté les -esprits à soutenir tous les côtés des mêmes questions; il en est résulté -qu’on ne croit plus aux idées, ou qu’on les considère tout au plus comme -des moyens. La conviction semble n’être pas de notre temps, et quand un -homme dit qu’il est de telle opinion, on prend cela pour une manière -délicate d’indiquer qu’il a tel intérêt. - -Les hommes les plus honnêtes se font alors un système qui change en -dignité leur paresse: ils disent qu’on ne peut rien à rien, ils répètent -avec l’ermite de Prague, dans Shakespeare, que _ce qui est, est_, et que -les théories n’ont point d’influence sur le monde. Ces hommes finissent -par rendre vrai ce qu’ils disent; car avec une telle manière de penser -on ne saurait agir sur les autres; et si l’esprit consistait à voir -seulement le pour et le contre de tout, il ferait tourner les objets -autour de nous de telle manière qu’on ne pourrait jamais marcher d’un -pas ferme sur un terrain si chancelant. - -L’on voit aussi des jeunes gens, ambitieux de paraître détrompés de tout -enthousiasme, affecter un mépris réfléchi pour les sentiments exaltés; -ils croient montrer ainsi une force de raison précoce; mais c’est une -décadence prématurée dont ils se vantent. Ils sont, pour le talent, -comme ce vieillard qui demandait _si l’on avait encore de l’amour_. -L’esprit dépourvu d’imagination prendrait volontiers en dédain même la -nature, si elle n’était pas plus forte que lui. - -On fait beaucoup de mal, sans doute, à ceux qu’animent encore de nobles -désirs, en leur opposant sans cesse tous les arguments qui devraient -troubler l’espoir le plus confiant; néanmoins la bonne foi ne peut se -lasser, car ce n’est pas ce que les choses paraissent, mais ce qu’elles -sont qui l’occupe. De quelque atmosphère qu’on soit environné, jamais -une parole sincère n’a été complètement perdue; s’il n’y a qu’un jour -pour le succès, il y a des siècles pour le bien que la vérité peut -faire. - -Les habitants du Mexique portent chacun, en passant sur le grand chemin, -une petite pierre à la grande pyramide qu’ils élèvent au milieu de leur -contrée. Nul ne lui donnera son nom: mais tous auront contribué à ce -monument qui doit survivre à tous. - - - - -CHAPITRE XII - -Influence de l’enthousiasme sur le bonheur. - - -Il est temps de parler de bonheur! J’ai écarté ce mot avec un soin -extrême, parce que depuis près d’un siècle surtout on l’a placé dans des -plaisirs si grossiers, dans une vie si égoïste, dans des calculs si -rétrécis, que l’image même en est profanée. Mais on peut le dire -cependant avec confiance, l’enthousiasme est de tous les sentiments -celui qui donne le plus de bonheur, le seul qui en donne véritablement, -le seul qui sache nous faire supporter la destinée humaine, dans toutes -les situations où le sort peut nous placer. - -C’est en vain qu’on veut se réduire aux jouissances matérielles, l’âme -revient de toutes parts; l’orgueil, l’ambition, l’amour-propre, tout -cela, c’est encore de l’âme, quoiqu’un souffle empoisonné s’y mêle. -Quelle misérable existence cependant, que celle de tant d’hommes en ruse -avec eux-mêmes presque autant qu’avec les autres, et repoussant les -mouvements généreux qui renaissent dans leur cœur, comme une maladie de -l’imagination que le grand air doit dissiper! Quelle pauvre existence -aussi, que celle de beaucoup d’hommes qui se contentent de ne pas faire -du mal, et traitent de folie la source d’où dérivent les belles actions -et les grandes pensées! Ils se renferment par vanité dans une médiocrité -tenace, qu’ils auraient pu rendre accessible aux lumières du dehors; ils -se condamnent à cette monotonie d’idées, à cette froideur de sentiment -qui laisse passer les jours sans en tirer ni fruits, ni progrès, ni -souvenirs; et si le temps ne sillonnait pas leurs traits, quelles traces -auraient-ils gardées de son passage? s’il ne fallait pas vieillir et -mourir, quelle réflexion sérieuse entrerait jamais dans leur tête? - -Quelques raisonneurs prétendent que l’enthousiasme dégoûte de la vie -commune, et que, ne pouvant pas toujours rester dans cette disposition, -il vaut mieux ne l’éprouver jamais: et pourquoi donc ont-ils accepté -d’être jeunes, de vivre même, puisque cela ne devait pas toujours durer? -Pourquoi donc ont-ils aimé, si tant est que cela leur soit jamais -arrivé, puisque la mort pouvait les séparer des objets de leur -affection? Quelle triste économie que celle de l’âme! elle nous a été -donnée pour être développée, perfectionnée, prodiguée même dans un noble -but. - -Plus on engourdit la vie, plus on se rapproche de l’existence -matérielle, et plus l’on diminue, dira-t-on, la puissance de souffrir. -Cet argument séduit un grand nombre d’hommes; il consiste à tâcher -d’exister le moins possible. Cependant, il y a toujours dans la -dégradation une douleur dont on ne se rend pas compte, et qui poursuit -sans cesse en secret: l’ennui, la honte et la fatigue qu’elle cause sont -revêtues des formes de l’impertinence et du dédain par la vanité; mais -il est bien rare qu’on s’établisse en paix dans cette façon d’être sèche -et bornée, qui laisse sans ressource en soi-même, quand les prospérités -extérieures nous délaissent. L’homme a la conscience du beau comme celle -du bon, et la privation de l’un lui fait sentir le vide, ainsi que la -déviation de l’autre, le remords. - -On accuse l’enthousiasme d’être passager; l’existence serait trop -heureuse si l’on pouvait retenir des émotions belles; mais c’est parce -qu’elles se dissipent aisément qu’il faut s’occuper de les conserver. La -poésie et les beaux-arts servent à développer dans l’homme ce bonheur -d’illustre origine qui relève les cœurs abattus, et met à la place de -l’inquiète satiété de la vie le sentiment habituel de l’harmonie divine -dont nous et la nature faisons partie. Il n’est aucun devoir, aucun -plaisir, aucun sentiment qui n’emprunte de l’enthousiasme je ne sais -quel prestige, d’accord avec le pur charme de la vérité. - -Les hommes marchent tous au secours de leur pays, quand les -circonstances l’exigent; mais s’ils sont inspirés par l’enthousiasme de -leur patrie, de quel beau mouvement ne se sentent-ils pas saisis! Le sol -qui les a vus naître, la terre de leurs aïeux, _la mer qui baigne les -rochers_[23], de longs souvenirs, une longue espérance, tout se soulève -autour d’eux comme un appel au combat; chaque battement de leur cœur est -une pensée d’amour et de fierté. Dieu l’a donnée, cette patrie, aux -hommes qui peuvent la défendre, aux femmes qui, pour elle, consentent -aux dangers de leurs frères, de leurs époux et de leur fils. A -l’approche des périls qui la menacent, une fièvre sans frisson, comme -sans délire, hâte le cours du sang dans les veines; chaque effort dans -une telle lutte vient du recueillement intérieur le plus profond. L’on -n’aperçoit d’abord sur le visage de ces généreux citoyens que du calme; -il y a trop de dignité dans leurs émotions pour qu’ils s’y livrent au -dehors; mais que le signal se fasse entendre, que la bannière nationale -flotte dans les airs, et vous verrez des regards jadis si doux, si prêts -à le redevenir à l’aspect du malheur, tout à coup animés par une volonté -sainte et terrible! Ni les blessures, ni le sang même, ne feront plus -frémir; ce n’est plus de la douleur, ce n’est plus de la mort, c’est une -offrande au Dieu des armées; nul regret, nulle incertitude, ne se mêlent -alors aux résolutions les plus désespérées; et quand le cœur est entier -dans ce qu’il veut, l’on jouit admirablement de l’existence. Dès que -l’homme se divise au dedans de lui-même, il ne sent plus la vie que -comme un mal; et si, de tous les sentiments, l’enthousiasme est celui -qui rend le plus heureux, c’est qu’il réunit plus qu’aucun autre toutes -les forces de l’âme dans le même foyer. - - [23] Il est aisé d’apercevoir que je tâchais, par cette phrase et par - celles qui suivent, de désigner l’Angleterre; en effet, je n’aurais - pu parler de la guerre avec enthousiasme, sans me la représenter - comme celle d’une nation libre combattant pour son indépendance. - -Les travaux de l’esprit ne semblent à beaucoup d’écrivains qu’une -occupation presque mécanique, et qui remplit leur vie comme toute autre -profession pourrait le faire; c’est encore quelque chose de préférer -celle-là; mais de tels hommes ont-ils l’idée du sublime bonheur de la -pensée, quand l’enthousiasme l’anime? Savent-ils de quel espoir l’on se -sent pénétré, quand on croit manifester par le don de l’éloquence une -vérité profonde, une vérité qui forme un généreux lien entre nous et -toutes les âmes en sympathie avec la nôtre? - -Les écrivains sans enthousiasme ne connaissent, de la carrière -littéraire, que les critiques, les rivalités, les jalousies, tout ce qui -doit menacer la tranquillité, quand on se mêle aux passions des hommes; -ces attaques et ces injustices font quelquefois du mal; mais la vraie, -l’intime jouissance du talent peut-elle en être altérée? Quand un livre -paraît, que de moments heureux n’a-t-il pas déjà valu à celui qui -l’écrivit selon son cœur, et comme un acte de son culte! Que de larmes -pleines de douceur n’a-t-il pas répandues dans sa solitude sur les -merveilles de la vie, l’amour, la gloire, la religion? enfin, dans ses -rêveries, n’a-t-il pas joui de l’air comme l’oiseau; des ondes comme un -chasseur altéré; des fleurs comme un amant qui croit respirer encore les -parfums dont sa maîtresse est environnée? Dans le monde, on se sent -oppressé par ses facultés, et l’on souffre souvent d’être seul de sa -nature, au milieu de tant d’êtres qui vivent à si peu de frais; mais le -talent créateur suffit, pour quelques instants du moins, à tous nos -vœux: il a ses richesses et ses couronnes, il offre à nos regards les -images lumineuses et pures d’un monde idéal, et son pouvoir s’étend -quelquefois jusqu’à nous faire entendre dans notre cœur la voix d’un -objet chéri. - -Croient-ils connaître la terre, croient-ils avoir voyagé, ceux qui ne -sont pas doués d’une imagination enthousiaste? Leur cœur bat-il pour -l’écho des montagnes? l’air du Midi les a-t-il enivrés de sa suave -langueur? comprennent-ils la diversité des pays, l’accent et le -caractère des idiomes étrangers? les chants populaires et les danses -nationales leur découvrent-ils les mœurs et le génie d’une contrée? -suffit-il d’une seule sensation pour réveiller en eux une foule de -souvenirs? - -La nature peut-elle être sentie par des hommes sans enthousiasme? -ont-ils pu lui parler de leurs froids intérêts, de leurs misérables -désirs? Que répondraient la mer et les étoiles aux vanités étroites de -chaque homme pour chaque jour? Mais si notre âme est émue, si elle -cherche un Dieu dans l’univers, si même elle veut encore de la gloire et -de l’amour, il y a des nuages qui lui parlent, des torrents qui se -laissent interroger, et le vent dans la bruyère semble daigner nous dire -quelque chose de ce qu’on aime. - -Les hommes sans enthousiasme croient goûter des jouissances par les -arts; ils aiment l’élégance du luxe, ils veulent se connaître en musique -et en peinture, afin d’en parler avec grâce, avec goût, et même avec ce -ton de supériorité qui convient à l’homme du monde, lorsqu’il s’agit de -l’imagination ou de la nature; mais tous ces arides plaisirs, que -sont-ils à côté du véritable enthousiasme? En contemplant le regard de -la Niobé, de cette douleur calme et terrible qui semble accuser les -dieux d’avoir été jaloux du bonheur d’une mère, quel mouvement s’élève -dans notre sein! Quelle consolation l’aspect de la beauté ne fait-il pas -éprouver? car la beauté est aussi de l’âme, et l’admiration qu’elle -inspire est noble et pure. Ne faut-il pas, pour admirer l’Apollon, -sentir en soi-même un genre de fierté qui foule aux pieds tous les -serpents de la terre? Ne faut-il pas être chrétien, pour pénétrer la -physionomie des vierges de Raphaël et du saint Jérôme du Dominiquin? -pour retrouver la même expression dans la grâce enchanteresse et dans le -visage abattu, dans la jeunesse éclatante et dans les traits défigurés? -la même expression qui part de l’âme et traverse, comme un rayon -céleste, l’aurore de la vie, ou les ténèbres de l’âge avancé? - -Y a-t-il de la musique pour ceux qui ne sont pas capables -d’enthousiasme? Une certaine habitude leur rend les sons harmonieux -nécessaires, ils en jouissent comme de la saveur des fruits, du prestige -des couleurs; mais leur être entier a-t-il retenti comme une lyre, -quand, au milieu de la nuit, le silence a tout à coup été troublé par -des chants, ou par ces instruments qui ressemblent à la voix humaine? -Ont-ils alors senti le mystère de l’existence, dans cet attendrissement -qui réunit nos deux natures, et confond dans une même jouissance les -sensations et l’âme? Les palpitations de leur cœur ont-elles suivi le -rythme de la musique? Une émotion pleine de charmes leur a-t-elle appris -ces pleurs qui n’ont rien de personnel, ces pleurs qui ne demandent -point de pitié, mais qui nous délivrent d’une souffrance inquiète, -excitée par le besoin d’admirer et d’aimer? - -Le goût des spectacles est universel, car la plupart des hommes ont plus -d’imagination qu’ils ne croient, et ce qu’ils considèrent comme -l’attrait du plaisir, comme une sorte de faiblesse qui tient encore à -l’enfance, est souvent ce qu’ils ont de meilleur en eux: ils sont, en -présence des fictions, vrais, naturels, émus, tandis que, dans le monde, -la dissimulation, le calcul et la vanité disposent de leurs paroles, de -leurs sentiments et de leurs actions. Mais pensent-ils avoir senti tout -ce qu’inspire une tragédie vraiment belle, ces hommes pour qui la -peinture des affections les plus profondes n’est qu’une distraction -amusante? se doutent-ils du trouble délicieux que font éprouver les -passions épurées par la poésie? Ah! combien les fictions nous donnent de -plaisirs! Elles nous intéressent sans faire naître en nous ni remords ni -crainte, et la sensibilité qu’elles développent n’a pas cette âpreté -douloureuse dont les affections véritables ne sont presque jamais -exemptes. - -Quelle magie le langage de l’amour n’emprunte-t-il pas de la poésie et -des beaux-arts! qu’il est beau d’aimer par le cœur et par la pensée! de -varier ainsi de mille manières un sentiment qu’un seul mot peut -exprimer, mais pour lequel toutes les paroles du monde ne sont encore -que misère! de se pénétrer des chefs-d’œuvre de l’imagination, qui -relèvent tous de l’amour, et de trouver, dans les merveilles de la -nature et du génie, quelques expressions de plus pour révéler son propre -cœur! - -Qu’ont-ils éprouvé, ceux qui n’ont point admiré la femme qu’ils -aimaient, ceux en qui le sentiment n’est point un hymne du cœur, et pour -qui la grâce et la beauté ne sont pas l’image céleste des affections les -plus touchantes? Qu’a-t-elle senti celle qui n’a point vu dans l’objet -de son choix un protecteur sublime, un guide fort et doux, dont le -regard commande et supplie, et qui reçoit à genoux le droit de disposer -de notre sort? Quelles délices inexprimables les pensées sérieuses ne -mêlent-elles pas aux impressions les plus vives! La tendresse de cet -ami, dépositaire de notre bonheur, doit nous bénir aux portes du -tombeau, comme dans les beaux jours de la jeunesse; et tout ce qu’il y a -de solennel dans l’existence se change en émotions délicieuses, quand -l’amour est chargé, comme chez les anciens, d’allumer et d’éteindre le -flambeau de la vie. - -Si l’enthousiasme enivre l’âme de bonheur, par un prestige singulier il -soutient encore dans l’infortune; il laisse après lui je ne sais quelle -trace lumineuse et profonde, qui ne permet pas même à l’absence de nous -effacer du cœur de nos amis. Il nous sert aussi d’asile à nous-mêmes -contre les peines les plus amères, et c’est le seul sentiment qui puisse -calmer sans refroidir. - -Les affections les plus simples, celles que tous les cœurs se croient -capables de sentir, l’amour maternel, l’amour filial, peut-on se flatter -de les avoir connues dans leur plénitude, quand on n’y a pas mêlé -d’enthousiasme? Comment aimer son fils sans se flatter qu’il sera noble -et fier, sans souhaiter pour lui la gloire qui multiplierait sa vie, qui -nous ferait entendre de toutes parts le nom que notre cœur répète? -pourquoi ne jouirait-on pas avec transport des talents de son fils, du -charme de sa fille? Quelle singulière ingratitude envers la Divinité, -que l’indifférence pour ses dons! ne sont-ils pas célestes, puisqu’ils -rendent plus facile de plaire à ce qu’on aime? - -Si quelque malheur cependant ravissait de tels avantages à notre enfant, -le même sentiment prendrait alors une autre forme: il exalterait en nous -la pitié, la sympathie, le bonheur d’être nécessaire. Dans toutes les -circonstances, l’enthousiasme anime ou console; et lors même que le coup -le plus cruel nous atteint, quand nous perdons celui qui nous a donné la -vie, celui que nous aimions comme un ange tutélaire, et qui nous -inspirait à la fois un respect sans crainte et une confiance sans -bornes, l’enthousiasme vient encore à notre secours; il rassemble dans -notre sein quelques étincelles de l’âme qui s’est envolée vers les -cieux; nous vivons en sa présence, et nous nous promettons de -transmettre un jour l’histoire de sa vie. Jamais, nous le croyons, -jamais sa main paternelle ne nous abandonnera tout à fait dans ce monde, -et son image attendrie se penchera vers nous pour nous soutenir avant de -nous rappeler. - -Enfin, quand elle arrive, la grande lutte, quand il faut à son tour se -présenter au combat de la mort, sans doute, l’affaiblissement de nos -facultés, la perte de nos espérances, cette vie si forte qui -s’obscurcit, cette foule de sentiments et d’idées qui habitaient dans -notre sein, et que les ténèbres de la tombe enveloppent, ces intérêts, -ces affections, cette existence qui se change en fantôme avant de -s’évanouir, tout cela fait mal, et l’homme vulgaire paraît, quand il -expire, avoir moins à mourir! Dieu soit béni cependant pour le secours -qu’il nous prépare encore dans cet instant; nos paroles seront -incertaines, nos yeux ne verront plus la lumière, nos réflexions, qui -s’enchaînaient avec clarté, ne feront plus qu’errer isolées sur de -confuses traces; mais l’enthousiasme ne nous abandonnera pas, ses ailes -brillantes planeront sur notre lit funèbre, il soulèvera les voiles de -la mort, il nous rappellera ces moments où, pleins d’énergie, nous -avions senti que notre cœur était impérissable, et nos derniers soupirs -seront peut-être comme une noble pensée qui remonte vers le ciel. - -«[24]O France! terre de gloire et d’amour! si l’enthousiasme un jour -s’éteignait sur votre sol, si le calcul disposait de tout, et que le -raisonnement seul inspirât même le mépris des périls, à quoi vous -serviraient votre beau ciel, vos esprits si brillants, votre nature si -féconde? Une intelligence active, une impétuosité savante vous -rendraient les maîtres du monde; mais vous n’y laisseriez que la trace -des torrents de sable, terribles comme les flots, arides comme le -désert!» - - [24] Cette dernière phrase est celle qui a excité le plus - d’indignation à la police contre mon livre; il me semble cependant - qu’elle n’aurait pu déplaire aux Français. - - -FIN DE L’ALLEMAGNE. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -DU TOME SECOND - - - SUITE DE LA SECONDE PARTIE DE L’ALLEMAGNE - - Chapitre XXIV. Luther, Attila, Les Fils de la Vallée, La Croix - sur la Baltique, le Vingt-quatre Février, par Werner 1 - Chap. XXV. Diverses pièces du théâtre allemand et danois 15 - Chap. XXVI. De la comédie 26 - Chap. XXVII. De la déclamation 38 - Chap. XXVIII. Des romans 53 - Chap. XXIX. Des historiens allemands, et de J. de Müller en - particulier 72 - Chap. XXX. Herder 79 - Chap. XXXI. Des richesses littéraires de l’Allemagne, et de ses - critiques les plus renommés, Auguste Wilhelm et Frédéric - Schlegel 83 - Chap. XXXII. Des beaux-arts en Allemagne 94 - - - TROISIÈME PARTIE - La philosophie et la morale: - - Chapitre Ier. De la philosophie 107 - Chap. II. De la philosophie anglaise 112 - Chap. III. De la philosophie française 124 - Chap. IV. Du persiflage introduit par un certain genre de - philosophie 132 - Chap. V. Observations générales sur la philosophie allemande 138 - Chap. VI. Kant 146 - Chap. VII. Des philosophes les plus célèbres de l’Allemagne, - avant et après Kant 164 - Chap. VIII. Influence de la nouvelle philosophie allemande sur - le développement de l’esprit 181 - Chap. IX. Influence de la nouvelle philosophie allemande sur - la littérature et les arts 185 - Chap. X. Influence de la nouvelle philosophie sur les sciences 192 - Chap. XI. De l’influence de la nouvelle philosophie sur le - caractère des Allemands 205 - Chap. XII. De la morale fondée sur l’intérêt personnel 209 - Chap. XIII. De la morale fondée sur l’intérêt national 216 - Chap. XIV. Du principe de la morale, dans la nouvelle - philosophie allemande 225 - Chap. XV. De la morale scientifique 232 - Chap. XVI. Jacobi 235 - Chap. XVII. De Woldemar 240 - Chap. XVIII. De la disposition romanesque dans les affections - du cœur 242 - Chap. XIX. De l’amour dans le mariage 245 - Chap. XX. Des écrivains moralistes de l’ancienne école, en - Allemagne 252 - Chap. XXI. De l’ignorance et de la frivolité d’esprit, dans - leurs rapports avec la morale 258 - - - QUATRIÈME PARTIE - La religion et l’enthousiasme: - - Chapitre Ier. Considérations générales sur la religion en - Allemagne 265 - Chap. II. Du protestantisme 271 - Chap. III. Du culte des frères Moraves 280 - Chap. IV. Du catholicisme 284 - Chap. V. De la disposition religieuse appelée mysticité 294 - Chap. VI. De la douleur 306 - Chap. VII. Des philosophes religieux appelés théosophes 314 - Chap. VIII. De l’esprit de secte en Allemagne 318 - Chap. IX. De la contemplation de la nature 325 - Chap. X. De l’enthousiasme 336 - Chap. XI. De l’influence de l’enthousiasme sur les lumières 340 - Chap. XII. Influence de l’enthousiasme sur le bonheur 345 - - -7006-11-11--Paris.--Imp. Hemmerlé et Cie. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'ALLEMAGNE; T. 2 *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/67933-0.zip b/old/67933-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index d7cee7a..0000000 --- a/old/67933-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/67933-h.zip b/old/67933-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 0e5e1b3..0000000 --- a/old/67933-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/67933-h/67933-h.htm b/old/67933-h/67933-h.htm deleted file mode 100644 index 27a0228..0000000 --- a/old/67933-h/67933-h.htm +++ /dev/null @@ -1,13352 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of De l’Allemagne; t. 2, by Germaine de Staël-Holstein. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} -p.noindent { text-indent: 0; } - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } -h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.xlarge {font-size: 150%; } -.small { font-size: 90%; } - -.i { font-style: italic; } -.i i, .i em, em.small { font-style: normal; } - -.sc { font-variant: small-caps; } - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } -.verse { padding-left: 20%; text-indent: -20%; } -.i6 { text-indent: 10%; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -table { margin: 1em auto; } -td { vertical-align: top; } -td.bot { vertical-align: bottom; } -td.pad { padding-top: 1em; padding-bottom: .7em; } -td.c div { text-align: center; } -td.r div { text-align: right; padding-left: 1.5em; } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } - -a { text-decoration: none; } - -.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; - text-decoration: none; -} -.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } -.footnote .label { } -.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - -img { max-width: 100%; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top6em { padding-top: 6em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>De l'Allemagne; t. 2</span>, by Germaine de Staël-Holstein</p> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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PARIS. — IMP. HEMMERLÉ ET C<sup>ie</sup>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge">DE L’ALLEMAGNE</p> - - - - -<h2 class="nobreak">SUITE DE LA SECONDE PARTIE</h2> - - - - -<h3 id="p2ch24">CHAPITRE XXIV<br /> -<span class="i">Luther, Attila, les Fils de la Vallée, la Croix sur la Baltique, -le Vingt-quatre Février, par Werner.</span></h3> - - -<p>Depuis que Schiller est mort, et que Gœthe ne compose -plus pour le théâtre, le premier des écrivains dramatiques -de l’Allemagne, c’est Werner : personne n’a su mieux que -lui répandre sur les tragédies le charme et la dignité de la -poésie lyrique, néanmoins ce qui le rend si admirable -comme poète nuit à ses succès sur la scène. Ses pièces, -d’une rare beauté, si l’on y cherche seulement des chants, -des odes, des pensées religieuses et philosophiques, sont -extrêmement attaquables quand on les juge comme des -drames qui peuvent être représentés. Ce n’est pas que Werner -n’ait du talent pour le théâtre, et qu’il n’en connaisse -même les effets beaucoup mieux que la plupart des écrivains -allemands ; mais on dirait qu’il veut propager un système -mystique de religion et d’amour, à l’aide de l’art dramatique, -et que ses tragédies sont le moyen dont il se sert, -plutôt que le but qu’il se propose.</p> - -<p><i>Luther</i>, quoique composé toujours avec cette intention -secrète, a eu le plus grand succès sur le théâtre de Berlin. -La réformation est un événement d’une haute importance -pour le monde, et particulièrement pour l’Allemagne, qui -en a été le berceau. L’audace et l’héroïsme réfléchi du caractère -de Luther font une vive impression, surtout dans le -pays où la pensée remplit à elle seule toute l’existence : -nul sujet ne pouvait donc exciter davantage l’attention des -Allemands.</p> - -<p>Tout ce qui concerne l’effet des nouvelles opinions sur les -esprits est extrêmement bien peint dans la pièce de Werner. -La scène s’ouvre dans les mines de Saxe, non loin de Wittemberg, -où demeurait Luther : le chant des mineurs captive -l’imagination ; le refrain de ces chants est toujours un -appel à la terre extérieure, à l’air libre, au soleil. Ces hommes -vulgaires, déjà saisis par la doctrine de Luther, s’entretiennent -de lui et de la réformation ; et, dans leurs souterrains -obscurs, ils s’occupent de la liberté de conscience, -de l’examen de la vérité, enfin, de cet autre jour, de -cette autre lumière qui doit pénétrer dans les ténèbres de -l’ignorance.</p> - -<p>Dans le second acte, les agents de l’électeur de Saxe viennent -ouvrir la porte des couvents aux religieuses. Cette -scène, qui pouvait être comique, est traitée avec une solennité -touchante. Werner comprend avec son âme tous les -cultes chrétiens ; et s’il conçoit bien la noble simplicité du -protestantisme, il sait aussi ce que les vœux au pied de la -croix ont de sévère et de sacré. L’abbesse du couvent, en -déposant le voile qui a couvert ses cheveux noirs dans sa -jeunesse, et qui cache maintenant ses cheveux blanchis, -éprouve un sentiment d’effroi, touchant et naturel ; et des -vers harmonieux et purs comme la solitude religieuse -expriment son attendrissement. Parmi ces religieuses, il y -a la femme qui doit s’unir à Luther, et c’est dans ce moment -la plus opposée de toutes à son influence.</p> - -<p>Au nombre des beautés de cet acte, il faut compter le -portrait de Charles-Quint, de ce souverain dont l’âme s’est -lassée de l’Empire du monde. Un gentilhomme saxon attaché -à son service s’exprime ainsi sur lui : « Cet homme -gigantesque, dit-il, ne recèle point de cœur dans sa terrible -poitrine. La foudre de la toute-puissance est dans sa main ; -mais il ne sait point y joindre l’apothéose de l’amour. Il ressemble -au jeune aigle qui tient le globe entier dans l’une de -ses griffes, et doit le dévorer pour sa nourriture ». Ce peu de -mots annonce dignement Charles-Quint ; mais il est plus facile -de peindre un tel homme que de le faire parler lui-même.</p> - -<p>Luther se fie à la parole de Charles-Quint, quoique, cent -ans auparavant, au Concile de Constance, Jean Hus et -Jérôme de Prague aient été brûlés vifs, malgré le sauf-conduit -de l’empereur Sigismond. A la veille de se rendre à -Worms, où se tient la diète de l’Empire, le courage de -Luther faiblit pendant quelques instants ; il se sent saisi -par la terreur et le découragement. Son jeune disciple lui -apporte la flûte dont il avait coutume de jouer pour ranimer -ses esprits abattus ; il la prend, et des accords harmonieux -font rentrer dans son cœur toute cette confiance en -Dieu, qui est la merveille de l’existence spirituelle. On dit -que ce moment produisit beaucoup d’effet sur le théâtre de -Berlin, et cela est facile à concevoir. Les paroles, quelque -belles qu’elles soient, ne peuvent changer notre disposition -intérieure aussi rapidement que la musique ; Luther la considérait -comme un art qui appartenait à la théologie, et -servait puissamment à développer les sentiments religieux -dans le cœur de l’homme.</p> - -<p>Le rôle de Charles-Quint, dans la diète de Worms, n’est -pas exempt d’affectation, et par conséquent il manque de -grandeur. L’auteur a voulu mettre en opposition l’orgueil -espagnol et la simplicité rude des Allemands ; mais, outre -que Charles-Quint avait trop de génie pour être exclusivement -de tel ou tel pays, il me semble que Werner aurait dû -se garder de présenter un homme d’une volonté forte, proclamant -ouvertement et surtout inutilement cette volonté. -Elle se dissipe, pour ainsi dire, en l’exprimant ; et les souverains -despotiques ont toujours fait plus de peur par ce -qu’ils cachaient que par ce qu’ils laissaient voir.</p> - -<p>Werner, à travers le vague de son imagination, a l’esprit -très fin et très observateur ; mais il semble que, dans le rôle -de Charles-Quint, il a pris des couleurs qui ne sont pas -nuancées comme la nature.</p> - -<p>Un des beaux moments de la pièce de <i>Luther</i>, c’est lorsqu’on -voit marcher à la diète, d’une part, les évêques, les -cardinaux, toute la pompe enfin de la religion catholique ; -et de l’autre, Luther, Mélanchton, et quelques-uns des -réformés leurs disciples, vêtus de noir, et chantant dans la -langue nationale le cantique qui commence par ces mots : -<i>Notre Dieu est notre forteresse</i>. La magnificence extérieure a -été vantée souvent comme un moyen d’agir sur l’imagination ; -mais quand le christianisme se montre dans sa simplicité -pure et vraie, la poésie du fond de l’âme l’emporte -sur toutes les autres.</p> - -<p>L’acte dans lequel se passe le plaidoyer de Luther, en -présence de Charles-Quint, des princes de l’Empire et de la -diète de Worms, commence par le discours de Luther ; mais -l’on n’entend que sa péroraison, parce qu’il est censé avoir -déjà dit tout ce qui concerne sa doctrine. Après qu’il a parlé, -l’on recueille les avis des princes et des députés sur son -procès. Les divers intérêts qui meuvent les hommes, la -peur, le fanatisme, l’ambition, sont parfaitement caractérisés -dans ces avis. Un des votants, entre autres, dit beaucoup -de bien de Luther et de sa doctrine ; mais il ajoute en même -temps « que puisque tout le monde affirme que cela met du -trouble dans l’Empire, il opine, bien qu’à regret, pour -que Luther soit brûlé ». On ne peut s’empêcher d’admirer -dans les ouvrages de Werner la connaissance parfaite qu’il -a des hommes, et l’on voudrait que, sortant de ses rêveries, -il mît plus souvent pied à terre, pour développer dans ses -écrits dramatiques son esprit observateur.</p> - -<p>Luther est renvoyé par Charles-Quint, et renfermé pendant -quelque temps dans la forteresse de Wartbourg, parce -que ses amis, à la tête desquels était l’électeur de Saxe, l’y -croyaient plus en sûreté. Il reparaît enfin dans Wittemberg, -où il a établi sa doctrine, ainsi que dans tout le nord de -l’Allemagne.</p> - -<p>Vers la fin du cinquième acte, Luther, au milieu de la nuit, -prêche dans l’église contre les anciennes erreurs. Il annonce -qu’elles disparaîtront bientôt, et que le nouveau jour de la -raison va se lever. Dans ce moment, on vit, sur le théâtre -de Berlin, les cierges s’éteindre par degrés, et l’aurore du -jour percer à travers les vitraux de la cathédrale gothique.</p> - -<p>La pièce de Luther est si animée, si variée, qu’il est aisé -de concevoir comment elle a ravi tous les spectateurs ; néanmoins -on est souvent distrait de l’idée principale par des -singularités et des allégories qui ne conviennent ni à un -sujet tiré de l’histoire, ni surtout au théâtre.</p> - -<p>Catherine, en apercevant Luther, qu’elle détestait, -s’écrie : — Voilà mon idéal ! — et le plus violent amour -s’empare d’elle à cet instant. Werner croit qu’il y a de la -prédestination dans l’amour, et que les êtres créés l’un pour -l’autre doivent se reconnaître à la première vue. C’est une -très agréable doctrine, en fait de métaphysique et de madrigal, -mais qui ne saurait guère être comprise sur la -scène ; d’ailleurs, il n’y a rien de plus étrange que cette -exclamation sur l’idéal, adressée à Martin Luther ; car on -se le représente comme un gros moine savant et scolastique, -à qui ne convient guère l’expression la plus romanesque -qu’on puisse emprunter à la théorie moderne des beaux-arts.</p> - -<p>Deux anges, sous la forme d’un jeune homme disciple de -Luther, et d’une jeune fille amie de Catherine, semblent -traverser la pièce avec des hyacinthes et des palmes, comme -des symboles de la pureté et de la foi. Ces deux anges disparaissent -à la fin, et l’imagination les suit dans les airs ; -mais le pathétique est moins pressant, quand on se sert de -tableaux fantastiques pour embellir la situation ; c’est un -autre genre de plaisir, ce n’est plus celui qui naît des émotions -de l’âme ; car l’attendrissement ne peut exister sans -la sympathie. L’on veut juger, sur la scène, les personnages -comme des êtres existants ; blâmer, approuver leurs -actions, les deviner, les comprendre, et se transporter à -leur place, pour éprouver tout l’intérêt de la vie réelle, sans -en redouter les dangers.</p> - -<p>Les opinions de Werner, sous le rapport de l’amour et de -la religion, ne doivent pas être légèrement examinées. Ce -qu’il sent est sûrement vrai pour lui ; mais comme, dans ce -genre surtout, la manière de voir et les impressions de chaque -individu sont différentes, il ne faut pas qu’un auteur -fasse servir à propager ses opinions personnelles un art essentiellement -universel et populaire.</p> - -<p>Une autre production de Werner, bien belle et bien originale, -c’est <i>Attila</i>. L’auteur prend l’histoire de ce <i>fléau de -Dieu</i> au moment de son arrivée devant Rome. Le premier -acte commence par les gémissements des femmes et des enfants -qui s’échappent d’Aquilée en cendres ; et cette exposition -en mouvement, non seulement excite l’intérêt dès les -premiers vers de la pièce, mais donne une idée terrible de -la puissance d’Attila. C’est un art nécessaire au théâtre, que -de faire juger les principaux personnages, plutôt par l’effet -qu’ils produisent sur les autres, que par un portrait, quelque -frappant qu’il puisse être. Un seul homme, multiplié par -ceux qui lui obéissent, remplit d’épouvante l’Asie et l’Europe. -Quelle image gigantesque de la volonté absolue ce -spectacle n’offre-t-il pas !</p> - -<p>A côté d’Attila est une princesse de Bourgogne, Hildegonde, -qui doit l’épouser, et dont il se croit aimé. Cette -princesse nourrit un profond sentiment de vengeance contre -lui, parce qu’il a tué son père et son amant. Elle ne veut -s’unir à lui que pour l’assassiner ; et, par un raffinement -singulier de haine, elle l’a soigné lorsqu’il était blessé, de -peur qu’il ne mourût de l’honorable mort des guerriers. -Cette femme est peinte comme la déesse de la guerre ; ses -cheveux blonds et sa tunique écarlate semblent réunir en -elle l’image de la faiblesse et de la fureur. C’est un caractère -mystérieux, qui a d’abord un grand empire sur l’imagination ; -mais quand ce mystère va toujours croissant, -quand le poète laisse supposer qu’une puissance infernale -s’est emparée d’elle, et que non seulement, à la fin de la -pièce, elle immole Attila pendant la nuit de ses noces, mais -poignarde à côté de lui son fils âgé de quatorze ans, il n’y a -plus de trait de femme dans cette créature, et l’aversion qu’elle -inspire l’emporte sur l’effroi qu’elle peut causer. Néanmoins, -tout ce rôle d’Hildegonde est une invention originale ; et, dans -un poème épique, où l’on admettrait les personnages allégoriques, -cette furie, sous des traits doux, attachée au pas d’un -tyran, comme la flatterie perfide, produirait sans doute un -grand effet.</p> - -<p>Enfin il paraît, ce terrible Attila, au milieu des flammes -qui ont consumé la ville d’Aquilée ; il s’assied sur les ruines -des palais qu’il vient de renverser, et semble à lui seul -chargé d’accomplir en un jour l’œuvre des siècles. Il a -comme une sorte de superstition envers lui-même, il est -l’objet de son culte, il croit en lui, il se regarde comme l’instrument -des décrets du ciel, et cette conviction mêle un certain -système d’équité à ses crimes. Il reproche à ses ennemis -leurs fautes, comme s’il n’en avait pas commis plus -qu’eux tous ; il est féroce, et néanmoins c’est un barbare -généreux ; il est despote, et se montre pourtant fidèle à sa -promesse ; enfin, au milieu des richesses du monde, il vit -comme un soldat, et ne demande à la terre que la jouissance -de la conquérir.</p> - -<p>Attila remplit les fonctions de juge dans la place publique, -et là il prononce sur les délits portés devant son tribunal -d’après un instinct naturel, qui va plus au fond des actions -que les lois abstraites dont les décisions sont les mêmes -pour tous les cas. Il condamne son ami, coupable de parjure, -l’embrasse en pleurant, mais ordonne qu’à l’instant il -soit déchiré par des chevaux : l’idée d’une nécessité inflexible -le dirige ; et sa propre volonté lui paraît à lui-même cette -nécessité. Les mouvements de son âme ont une sorte de rapidité -et de décision qui exclut toute nuance ; il semble que -cette âme se porte, comme une force physique, irrésistiblement -et tout entière dans la direction qu’elle suit. Enfin -on amène devant son tribunal un fratricide ; et comme il a -tué son frère, il se trouble, et refuse de juger le criminel. -Attila, malgré tous ses forfaits, se croyait chargé d’accomplir -la justice divine sur la terre, et, près de condamner un -homme pour un attentat pareil à celui dont sa propre vie a -été souillée, quelque chose qui tient du remords le saisit au -fond de l’âme.</p> - -<p>Le second acte est une peinture vraiment admirable de la -cour de Valentinien à Rome. L’auteur met en scène, avec -autant de sagacité que de justesse, la frivolité du jeune empereur -Valentinien, que le danger de son empire ne détourne -pas de ses amusements accoutumés ; l’insolence de l’impératrice-mère, -qui ne sait pas dompter la moindre de ses -haines, quand il s’agit du bonheur de l’empire, et qui se -prête à toutes les bassesses, dès qu’un danger personnel la -menace. Les courtisans, infatigables dans leurs intrigues, -cherchent encore à se nuire les uns aux autres, à la veille -de la ruine de tous : et la vieille Rome est punie par un barbare, -de s’être montrée elle-même si tyrannique envers le -monde : ce tableau est d’un poète historien comme Tacite.</p> - -<p>Au milieu de ces caractères si vrais, apparaît le pape Léon, -personnage sublime donné par l’histoire, et la princesse Honoria, -dont Attila réclame l’héritage, afin de le lui rendre. -Honoria éprouve en secret un amour passionné pour le fier -conquérant qu’elle n’a jamais vu, mais dont la gloire l’enflamme. -On voit que l’intention de l’auteur a été de faire -d’Honoria et d’Hildegonde le bon et le mauvais génie d’Attila ; -et déjà l’allégorie qu’on croit entrevoir dans ces personnages -refroidit l’intérêt dramatique qu’ils pourraient inspirer. Cet -intérêt néanmoins se relève admirablement dans plusieurs -scènes de la pièce, mais surtout lorsque Attila, après avoir -défait les troupes de l’empereur Valentinien, marche à -Rome, et rencontre sur sa route le pape Léon, porté sur un -brancard, et précédé de la pompe sacerdotale.</p> - -<p>Léon le somme, au nom de Dieu, de ne pas entrer dans -la ville éternelle. Attila ressent tout à coup une terreur religieuse -jusqu’alors étrangère à son âme. Il croit voir dans le -ciel saint Pierre qui, l’épée nue, lui défend d’avancer. Cette -scène est le sujet d’un admirable tableau de Raphaël. D’un -côté, le plus grand calme règne sur la figure du vieillard -sans défense, entouré par d’autres vieillards qui se confient, -comme lui, à la protection de Dieu ; et de l’autre, l’effroi se -peint sur la redoutable figure du roi des Huns ; son cheval -même se cabre à l’éclat de la lumière céleste, et les guerriers -de l’invincible baissent les yeux devant les cheveux -blancs du saint homme, qui passe sans crainte au milieu -d’eux.</p> - -<p>Les paroles du poète expriment très bien la sublime intention -du peintre, le discours de Léon est une hymne inspirée ; -et la manière dont la conversion du guerrier du Nord est indiquée -me semble aussi vraiment belle. Attila, les yeux -tournés vers le ciel, et contemplant l’apparition qu’il croit -voir, appelle Édécon, l’un des chefs de son armée, et lui dit :</p> - -<blockquote> -<p>« Édécon, n’aperçois-tu pas là-haut un géant terrible ? ne -l’aperçois-tu pas là, au-dessus de la place même où le vieillard -s’est fait voir à la clarté du soleil » ?</p> - -<p class="c"><span class="sc">Édécon.</span></p> - -<p>« Je ne vois que des corbeaux qui se précipitent en troupe -sur les morts qui vont leur servir de pâture.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Attila.</span></p> - -<p>« Non, c’est un fantôme ; c’est peut-être l’image de celui -qui peut seul absoudre ou condamner. Le vieillard ne l’a-t-il -pas prédit ? Voilà ce géant dont la tête est dans le ciel et -dont les pieds touchent la terre ; il menace de ses flammes -la place où nous sommes ; il est là devant nous, immobile ; -il dirige contre moi, comme un juge, son épée flamboyante.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Édécon.</span></p> - -<p>« Ces flammes, ce sont les feux du ciel qui dorent dans ce -moment les coupoles des temples de Rome.</p> - -<p class="c"><span class="sc">Attila.</span></p> - -<p>« Oui, c’est un temple d’or, orné de perles, qu’il porte -sur sa tête blanchie ; d’une main il tient l’épée flamboyante, -et de l’autre deux clefs d’airain, entourées de fleurs et de -rayons ; deux clefs que le géant a reçues sans doute des -mains de Wodan, pour ouvrir ou fermer les portes de -Walhalla<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> ».</p> -</blockquote> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Walhalla est le paradis des Scandinaves.</p> -</div> -<p>Dès cet instant, la religion chrétienne agit sur l’âme d’Attila, -malgré les croyances de ses ancêtres, et il ordonne à son -armée de s’éloigner de Rome.</p> - -<p>On voudrait que la tragédie finît là, et il y aurait déjà bien -assez de beautés pour plusieurs pièces bien ordonnées ; mais -il arrive un cinquième acte, pendant lequel Léon, qui est un -pape beaucoup trop initié dans la théorie mystique de -l’amour, conduit la princesse Honoria dans le camp d’Attila, -la nuit même où Hildegonde l’épouse et l’assassine. Le -pape, qui sait d’avance cet événement, le prédit sans l’empêcher, -parce qu’il faut que le sort d’Attila s’accomplisse. -Honoria et le pape Léon prient pour Attila sur le théâtre. -La pièce finit par un <i>alleluia</i>, et, s’élevant vers le ciel -comme un encens de poésie, elle s’évapore au lieu de se terminer.</p> - -<p>La versification de Werner est pleine des admirables secrets -de l’harmonie, et l’on ne saurait donner en français -l’idée de son talent à cet égard. Je me souviens, entre autres, -dans une de ses tragédies tirées de l’histoire de Pologne, -de l’effet merveilleux d’un chœur de jeunes ombres qui -apparaissent dans les airs : le poète sait changer l’allemand -en une langue molle et douce, que ces ombres fatiguées et -désintéressées articulent avec des sons à demi formés ; tous -les mots qu’elles prononcent, toutes les rimes des vers sont, -pour ainsi dire, vaporeuses. Le sens aussi des paroles est -admirablement adapté à la situation ; elles peignent si bien -un froid repos, un terne regard ! on y entend le retentissement -lointain de la vie ; et le pâle reflet des impressions effacées -jette sur toute la nature comme un voile de nuages.</p> - -<p>S’il y a dans les pièces de Werner des ombres qui ont -vécu, on y trouve aussi quelquefois des personnages fantastiques -qui semblent n’avoir pas encore reçu l’existence terrestre. -Dans le prologue de <i>Tarare</i> de Beaumarchais, un génie -demande à ces êtres imaginaires s’ils veulent naître ; et l’un -d’entre eux répond : — Je ne m’y sens aucun empressement. — Cette -spirituelle réponse pourrait s’appliquer à la plupart -de ces figures allégoriques qu’on voudrait introduire sur le -théâtre allemand.</p> - -<p>Werner a composé sur les Templiers une pièce en deux -volumes, <i>les Fils de la Vallée</i>, d’un grand intérêt pour ceux -qui sont initiés dans la doctrine des ordres secrets ; car c’est -plutôt l’esprit de ces ordres que la couleur historique qui s’y -fait remarquer. Le poète cherche à rattacher les Francs-Maçons -aux Templiers, et s’applique à faire voir que les mêmes traditions -et le même esprit se sont toujours conservés parmi -eux. L’imagination de Werner se plaît singulièrement à ces -associations, qui ont l’air de quelque chose de surnaturel, -parce qu’elles multiplient d’une façon extraordinaire la force -de chacun, en donnant à tous une tendance semblable. -Cette pièce, ou ce poème des <i>Fils de la Vallée</i>, a produit une -grande sensation en Allemagne ; je doute qu’il obtînt autant -de succès parmi nous.</p> - -<p>Une autre composition de Werner, très digne de remarque, -c’est celle qui a pour sujet l’introduction du christianisme -en Prusse et en Livonie. Ce roman dramatique est intitulé, -<i>la Croix sur la Baltique</i>. Il y règne un sentiment très vif -de ce qui caractérise le Nord : la pêche de l’ambre, les montagnes -hérissées de glace, l’âpreté du climat, l’action rapide -de la belle saison, l’hostilité de la nature, la rudesse que -cette lutte doit inspirer à l’homme ; l’on reconnaît dans ces -tableaux un poète qui a puisé dans ses propres sensations -ce qu’il exprime et ce qu’il décrit.</p> - -<p>J’ai vu jouer, sur un théâtre de société, une pièce de la -composition de Werner, intitulée <i>le Vingt-quatre février</i>, -pièce sur laquelle les opinions doivent être très partagées. -L’auteur suppose que, dans les solitudes de la Suisse, il y -avait une famille de paysans qui s’était rendue coupable des -plus grands crimes, et que la malédiction paternelle poursuivait -de père en fils. La troisième génération maudite -présente le spectacle d’un homme qui a été la cause de la -mort de son père en l’outrageant ; le fils de ce malheureux -a, dans son enfance, tué sa propre sœur par un jeu cruel, -mais sans savoir ce qu’il faisait. Après cet affreux événement, -il a disparu. Les travaux du père parricide ont toujours -été frappés de malheur depuis ce temps ; ses champs -sont devenus stériles, ses bestiaux ont péri, la pauvreté la -plus horrible l’accable ; ses créanciers le menacent de s’emparer -de sa cabane, et de le jeter dans une prison ; sa -femme va se trouver seule, errante au milieu des neiges des -Alpes. Tout à coup arrive le fils, absent depuis vingt années. -Des sentiments doux et religieux l’animent ; il est -plein de repentir, quoique son intention n’ait pas été coupable. -Il revient chez son père ; et, ne pouvant en être reconnu, -il veut d’abord lui cacher son nom, pour gagner son -affection avant de se dire son fils ; mais le père devient -avide et jaloux, dans sa misère, de l’argent que porte avec -lui cet hôte, qui lui paraît un étranger vagabond et suspect ; -et, quand l’heure de minuit sonne, le vingt-quatre février, -anniversaire de la malédiction paternelle dont la famille -entière est frappée, il plonge un couteau dans le sein de -son fils. Celui-ci révèle, en expirant, son secret à l’homme -doublement coupable, assassin de son père et de son enfant, -et le misérable va se livrer au tribunal qui doit le condamner.</p> - -<p>Ces situations sont terribles ; elles produisent, on ne saurait -le nier, un grand effet ; cependant on admire bien plus -la couleur poétique de cette pièce, et la gradation des motifs -tirés des passions, que le sujet sur lequel elle est fondée.</p> - -<p>Transporter la destinée funeste de la famille des Atrides -chez les hommes du peuple, c’est trop rapprocher des spectateurs -le tableau des crimes. L’éclat du rang et la distance -des siècles donnent à la scélératesse elle-même un genre de -grandeur qui s’accorde mieux avec l’idéal des arts, mais -quand vous voyez le couteau au lieu du poignard ; quand le -site, les mœurs, les personnages, peuvent se rencontrer -sous vos yeux, vous avez peur comme dans une chambre -noire ; mais ce n’est pas là le noble effroi qu’une tragédie -doit causer.</p> - -<p>Cependant, cette puissance de la malédiction paternelle -qui semble représenter la Providence sur la terre, remue -l’âme fortement. La fatalité des anciens est un caprice du -destin ; mais la fatalité, dans le christianisme, est une vérité -morale sous une forme effrayante. Quand l’homme ne cède -pas au remords, l’agitation même que ce remords lui fait -éprouver le précipite dans de nouveaux crimes ; la conscience -repoussée se change en un fantôme qui trouble la -raison.</p> - -<p>La femme du paysan criminel est poursuivie par le souvenir -d’une romance qui raconte un parricide ; et seule, -pendant son sommeil, elle ne peut s’empêcher de la répéter -à demi-voix, comme ces pensées confuses et involontaires -dont le retour funeste semble un présage intime du sort.</p> - -<p>La description des Alpes et de leur solitude est de la plus -grande beauté ; la demeure du coupable, la chaumière où se -passe la scène, est loin de toute habitation ; la cloche d’aucune -église ne s’y fait entendre, et l’heure n’y est annoncée -que par la pendule rustique, dernier meuble dont la pauvreté -n’a pu se résoudre à se séparer : le son monotone de -cette pendule, dans le fond de ces montagnes où le bruit de -la vie n’arrive plus, produit un frémissement singulier. On -se demande pourquoi du temps dans ce lieu ; pourquoi la -division des heures, quand nul intérêt ne les varie : et -quand celle du crime se fait entendre, on se rappelle cette -belle idée d’un missionnaire qui supposait que, dans l’enfer, -les damnés demandaient sans cesse : — Quelle heure est-il ? -et qu’on leur répondait : — L’éternité.</p> - -<p>On a reproché à Werner de mettre dans ses tragédies des -situations qui prêtent aux beautés lyriques plutôt qu’au -développement des passions théâtrales. On peut l’accuser -d’un défaut contraire dans la pièce du <i>Vingt-quatre février</i>. -Le sujet de cette pièce, et les mœurs qu’elle représente, -sont trop rapprochés de la vérité, et d’une vérité atroce, qui -ne devrait point entrer dans le cercle des beaux-arts. Ils -sont placés entre le ciel et la terre ; et le beau talent de -Werner quelquefois s’élève au-dessus, quelquefois descend -au-dessous de la région dans laquelle les fictions doivent -rester.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2ch25">CHAPITRE XXV<br /> -<span class="i">Diverses pièces du théâtre allemand et danois.</span></h3> - - -<p>Les ouvrages dramatiques de Kotzebue sont traduits dans -plusieurs langues. Il serait donc superflu de s’occuper à les -faire connaître. Je dirai seulement qu’aucun juge impartial -ne peut lui refuser une intelligence parfaite des effets du -théâtre. <i>Les Deux Frères</i>, <i>Misanthropie et Repentir</i>, <i>les Hussites</i>, -<i>les Croisés</i>, <i>Hugo Grotius</i>, <i>Jeanne de Montfaucon</i>, <i>la -Mort de Rolla</i>, etc., excitent l’intérêt le plus vif partout où -ces pièces sont jouées. Toutefois, il faut avouer que Kotzebue -ne sait donner à ses personnages ni la couleur des -siècles dans lesquels ils ont vécu, ni les traits nationaux, ni -le caractère que l’histoire leur assigne. Ces personnages, à -quelque pays, à quelque siècle qu’ils appartiennent, se -montrent toujours contemporains et compatriotes ; ils ont -les mêmes opinions philosophiques, les mêmes mœurs modernes, -et, soit qu’il s’agisse d’un homme de nos jours ou -de la fille du Soleil, l’on ne voit jamais dans ces pièces qu’un -tableau naturel et pathétique du temps présent. Si le talent -théâtral de Kotzebue, unique en Allemagne, pouvait être -réuni avec le don de peindre les caractères tels que l’histoire -nous les transmet, et si son style poétique s’élevait à la -hauteur des situations dont il est l’ingénieux inventeur, le -succès de ses pièces serait aussi durable qu’il est brillant.</p> - -<p>Au reste, rien n’est si rare que de trouver dans le même -homme les deux facultés qui constituent un grand auteur -dramatique : l’habileté dans son métier, si l’on peut s’exprimer -ainsi, et le génie dont le point de vue est universel : ce -problème est la difficulté de la nature humaine tout entière ; -et l’on peut toujours remarquer quels sont, parmi les hommes, -ceux en qui le talent de la conception ou celui de -l’exécution domine ; ceux qui sont en relation avec tous les -temps, ou particulièrement propres au leur ; cependant, -c’est dans la réunion des qualités opposées que consistent -les phénomènes en tout genre.</p> - -<p>La plupart des pièces de Kotzebue renferment quelques -situations d’une grande beauté. Dans <i>les Hussites</i>, lorsque -Procope, successeur de Ziska, met le siège devant Naumbourg, -les magistrats prennent la résolution d’envoyer tous -les enfants de la ville au camp ennemi, pour demander la -grâce des habitants. Ces pauvres enfants doivent aller seuls -implorer les fanatiques soldats, qui n’épargnaient ni le sexe -ni l’âge. Le bourgmestre offre le premier ses quatre fils, -dont le plus âgé a douze ans, pour cette expédition périlleuse. -La mère demande qu’au moins il y en ait un qui reste -auprès d’elle ; le père a l’air d’y consentir, et il se met à -rappeler successivement les défauts de chacun de ses enfants, -afin que la mère déclare quels sont ceux qui lui inspirent le -moins d’intérêt ; mais chaque fois qu’il commence à en blâmer -un, la mère assure que c’est celui de tous qu’elle préfère, -et l’infortunée est enfin obligée de convenir que le -cruel choix est impossible, et qu’il vaut mieux que tous partagent -le même sort.</p> - -<p>Au second acte, on voit le camp des Hussites : tous ces -soldats, dont la figure est si menaçante, reposent sous leurs -tentes. Un léger bruit excite leur attention ; ils aperçoivent -dans la plaine une foule d’enfants qui marchent en troupe, -une branche de chêne à la main ; ils ne peuvent concevoir -ce que cela signifie ; et, prenant leurs lances, ils se placent -à l’entrée du camp pour en défendre l’approche. Les enfants -avancent sans crainte au-devant des lances, et les Hussites -reculent toujours involontairement, irrités d’être attendris, -et ne comprenant pas eux-mêmes ce qu’ils éprouvent. Procope -sort de sa tente ; il se fait amener le bourgmestre, qui avait -suivi de loin les enfants, et lui ordonne de désigner ses fils. Le -bourgmestre s’y refuse ; les soldats de Procope le saisissent, -et, dans cet instant, les quatre enfants sortent de la foule -et se précipitent dans les bras de leur père. — Tu les connais -tous à présent, dit le bourgmestre à Procope : ils se -sont nommés eux-mêmes. — La pièce finit heureusement ; -et le troisième acte se passe tout en félicitations : mais le -second acte est du plus grand intérêt théâtral.</p> - -<p>Des scènes de roman font tout le mérite de la pièce des -<i>Croisés</i>. Une jeune fille, croyant que son amant a péri dans -les guerres, s’est faite religieuse à Jérusalem, dans un ordre -consacré à servir les malades. On amène dans son couvent -un chevalier dangereusement blessé ; elle vient couverte de -son voile, et, ne levant pas les yeux sur lui, elle se met à -genoux pour le panser. Le chevalier, dans ce moment de -douleur, prononce le nom de sa maîtresse ; l’infortunée -reconnaît ainsi son amant. Il veut l’enlever ; l’abbesse du -couvent découvre son dessein et le consentement que la -religieuse y a donné. Elle la condamne, dans sa fureur, à -être ensevelie vivante ; et le malheureux chevalier, errant -vainement autour de l’église, entend l’orgue et les voix souterraines -qui célèbrent le service des morts pour celle qui -vit encore et qui l’aime. Cette situation est déchirante ; mais -tout finit de même heureusement. Les Turcs, conduits par -le jeune chevalier, viennent délivrer la religieuse. Un couvent -d’Asie, dans le treizième siècle, est traité comme les -<i>Victimes cloîtrées</i>, pendant la révolution de France ; et des -maximes douces, mais un peu faciles, terminent la pièce à la -satisfaction de tout le monde.</p> - -<p>Kotzebue a fait un drame de l’anecdote de Grotius mis en -prison par le prince d’Orange, et délivré par ses amis, qui -trouvent le moyen de l’emporter de sa forteresse, caché -dans une caisse de livres. Il y a des situations très remarquables -dans cette pièce : un jeune officier, amoureux de la -fille de Grotius, apprend d’elle qu’elle cherche à faire évader -son père, et lui promet de la seconder dans ce projet ; mais -le commandant, son ami, obligé de s’éloigner pour vingt-quatre -heures, lui confie les clefs de la citadelle. Il y a peine -de mort contre le commandant lui-même, si le prisonnier -s’échappe en son absence. Le jeune lieutenant, responsable -de la vie de son ami, empêche le père de sa maîtresse de -se sauver, en le forçant à rentrer dans sa prison, au moment -où il était prêt à monter dans la barque préparée pour le -délivrer. Le sacrifice que fait ce jeune lieutenant, en s’exposant -ainsi à l’indignation de sa maîtresse, est vraiment -héroïque ; lorsque le commandant revient, et que l’officier -n’occupe plus la place de son ami, il trouve le moyen d’attirer -sur lui, par un noble mensonge, la peine capitale portée -contre ceux qui ont tenté une seconde fois de faire sauver -Grotius, et qui y ont enfin réussi. La joie du jeune -homme, lorsque son arrêt de mort lui garantit le retour de -l’estime de sa maîtresse, est de la plus touchante beauté ; -mais, à la fin, il y a tant de magnanimité dans Grotius, qui -revient se constituer prisonnier pour sauver le jeune -homme, dans le prince d’Orange, dans la fille, dans l’auteur -même, qu’on n’a plus qu’à dire <i>amen</i> à tout. On a pris les -situations de cette pièce dans un drame français ; mais elles -sont attribuées à des personnages inconnus, et Grotius ni le -prince d’Orange n’y sont nommés. C’est très sagement fait ; -car il n’y a rien dans l’allemand qui convienne spécialement -au caractère de ces deux hommes, tels que l’histoire -nous les représente.</p> - -<p><i>Jeanne de Montfaucon</i> étant une aventure de chevalerie, -de l’invention de Kotzebue, il a été plus libre que dans -toute autre pièce, de traiter le sujet à sa manière. Une -actrice charmante, madame Unzelmann, jouait le principal -rôle ; et la manière dont elle défendait son cœur et son -château contre un chevalier discourtois, faisait au théâtre -une impression très agréable. Tour à tour guerrière et désespérée, -son casque ou ses cheveux épars servaient à l’embellir ; -mais les situations de ce genre prêtent bien plus à -la pantomime qu’à la parole, et les mots ne sont là que -pour achever les gestes.</p> - -<p><i>La Mort de Rolla</i> est d’un mérite supérieur à tout ce que -je viens de citer ; le célèbre Shéridan en a fait une pièce -intitulée <i>Pizarre</i>, qui a eu le plus grand succès en Angleterre ; -un mot à la fin de la pièce est d’un effet admirable. -Rolla, chef des Péruviens, a longtemps combattu contre les -Espagnols ; il aimait Cora, la fille du Soleil, et néanmoins il -a généreusement travaillé à vaincre les obstacles qui la -séparaient d’Alonso. Un an après leur hymen, les Espagnols -enlèvent le fils de Cora qui venait de naître ; Rolla s’expose -à tous les périls pour le retrouver ; il le rapporte enfin couvert -de sang dans son berceau ; Rolla voit la terreur de la -mère à cet aspect. « Rassure-toi, lui dit-il ; ce sang-là, c’est -le mien » ! et il expire.</p> - -<p>Quelques écrivains allemands n’ont pas été justes, ce -me semble, envers le talent dramatique de Kotzebue ; -mais il faut reconnaître les motifs estimables de cette -prévention ; Kotzebue n’a pas toujours respecté dans ses -pièces la vertu sévère et la religion positive ; il s’est permis -un tel tort, non par système, ce me semble, mais pour -produire, selon l’occasion, plus d’effet au théâtre ; il n’en -est pas moins vrai que des critiques austères ont dû l’en -blâmer. Il paraît lui-même, depuis quelques années, se conformer -à des principes plus réguliers ; et, loin que son -talent y perde, il y a beaucoup gagné. La hauteur et la fermeté -de la pensée tiennent toujours par des liens secrets à -la pureté de la morale.</p> - -<p>Kotzebue, et la plupart des auteurs allemands, avaient -emprunté de Lessing l’opinion qu’il fallait écrire en prose -pour le théâtre, et rapprocher toujours le plus possible la -tragédie du drame ; Gœthe et Schiller, par leurs derniers -ouvrages, et les écrivains de la nouvelle école, ont renversé -ce système : l’on pourrait plutôt reprocher à ces écrivains -l’excès contraire, c’est-à-dire, une poésie trop exaltée, et -qui détourne l’imagination de l’effet théâtral. Dans les auteurs -dramatiques qui, comme Kotzebue, ont adopté les -principes de Lessing, on trouve presque toujours de la simplicité -et de l’intérêt ; <i>Agnès de Bernau</i>, <i>Jules de Tarente</i>, -<i>don Diégo et Léonore</i>, ont été représentés avec beaucoup de -succès, et un succès mérité ; comme ces pièces sont traduites -dans le recueil de Friedel, il est inutile d’en rien citer. Il me -semble que <i>don Diégo et Léonore</i> surtout, pourraient, avec -quelques changements, réussir sur le théâtre français. Il faudrait -y conserver la touchante peinture de cet amour profond -et mélancolique, qui pressent le malheur avant même qu’aucun -revers l’annonce : les Écossais appellent ces pressentiments -du cœur <i>la seconde vue de l’homme</i> ; ils ont tort de l’appeler -la seconde ; c’est la première, et peut-être la seule vraie.</p> - -<p>Parmi les tragédies en prose qui s’élèvent au-dessus du -genre du drame, il faut compter quelques essais de Gerstenberg. -Il a imaginé de choisir la mort d’Ugolin pour sujet -d’une tragédie ; l’unité de lieu y est forcée, puisque la pièce -commence et finit dans la tour où périt Ugolin avec ses -trois fils ; quant à l’unité de temps, il faut plus de vingt-quatre -heures pour mourir de faim ; mais, du reste, l’événement -est toujours le même, et seulement l’horreur croissante -en marque le progrès. Il n’y a rien de plus sublime -dans <i>le Dante</i> que la peinture du malheureux père, qui a -vu périr ses trois enfants à côté de lui, et s’acharne dans -les enfers sur le crâne du farouche ennemi dont il fut la -victime ; mais cet épisode ne saurait être le sujet d’un -drame. Il ne suffit pas d’une catastrophe pour faire une tragédie ; -la pièce de Gerstenberg contient des beautés énergiques ; -et le moment où l’on entend murer la prison cause -la plus terrible impression que l’âme puisse éprouver ; -c’est la mort vivante ; mais le désespoir ne peut se soutenir -pendant cinq actes ; le spectateur doit en mourir ou se consoler ; -et l’on pourrait appliquer à cette tragédie ce qu’un -spirituel Américain, M. G. Morris, disait des Français en -1790 : <i>Ils ont traversé la liberté</i>. Traverser le pathétique, -c’est-à-dire, aller au delà de l’émotion que les forces de -l’âme sont capables de supporter, c’est en manquer l’effet.</p> - -<p>Klinger, connu par d’autres écrits pleins de profondeur -et de sagacité, a composé une tragédie d’un grand intérêt, -intitulée <i>les Jumeaux</i>. La rage qu’éprouve celui des deux -frères qui passe pour le cadet, sa révolte contre un droit -d’aînesse, l’effet d’un instant, est admirablement peinte -dans cette pièce : quelques écrivains ont prétendu que c’est -à ce genre de jalousie qu’il faut attribuer le destin du masque -de fer : quoi qu’il en soit, on comprend très bien comment -la haine que le droit d’aînesse peut exciter doit être -plus vive entre des jumeaux. Les deux frères sortent tous -les deux à cheval : on attend leur retour ; le jour se passe -sans qu’ils reparaissent ; mais le soir on aperçoit de loin le -cheval de l’aîné qui revient seul dans la maison du père : -une circonstance aussi simple ne pourrait guère se raconter -dans nos tragédies, et cependant elle glace le sang dans les -veines : le frère a tué le frère ; et le père, indigné, venge la -mort d’un fils sur le dernier qui lui reste. Cette tragédie, -pleine de chaleur et d’éloquence, ferait, ce me semble, un -effet prodigieux, s’il s’agissait de personnages célèbres ; -mais on a de la peine à concevoir des passions si violentes -pour l’héritage d’un château sur le bord du Tibre. On ne -saurait trop le répéter, il faut, pour la tragédie, des sujets -historiques ou des traditions religieuses qui réveillent de -grands souvenirs dans l’âme des spectateurs ; car, dans les -fictions, comme dans la vie, l’imagination réclame le passé, -quelque avide qu’elle soit de l’avenir.</p> - -<p>Les écrivains de la nouvelle école littéraire en Allemagne -ont plus que tous les autres <i>du grandiose</i> dans la manière -de concevoir les beaux-arts ; et toutes leurs productions, soit -qu’elles réussissent ou non sur la scène, sont combinées -d’après des réflexions et des pensées dont l’analyse intéresse ; -mais on n’analyse pas au théâtre, et l’on a beau démontrer -que telle pièce devrait réussir, si le spectateur -reste froid, la bataille dramatique est perdue ; le succès, à -quelques exceptions près, est dans les arts la preuve du talent ; -le public est presque toujours un juge de beaucoup -d’esprit, quand des circonstances passagères n’altèrent pas -son opinion.</p> - -<p>La plupart de ces tragédies allemandes, que leurs auteurs -mêmes ne destinent point à la représentation, sont néanmoins -de très beaux poèmes. L’un des plus remarquables -c’est <i>Geneviève de Brabant</i>, dont Tieck est l’auteur : l’ancienne -légende qui fait vivre cette sainte dix ans dans -un désert, avec des herbes et des fruits, n’ayant pour -son enfant d’autre secours que le lait d’une biche fidèle, -est admirablement bien traitée dans ce roman dialogué. La -pieuse résignation de Geneviève est peinte avec les couleurs -de la poésie sacrée ; et le caractère de l’homme qui -l’accuse, après avoir voulu vainement la séduire, est tracé -de main de maître ; ce coupable conserve au milieu de ses -crimes une sorte d’imagination poétique qui donne à ses -actions, comme à ses remords, une originalité sombre. -L’exposition de cette pièce se fait par saint Boniface, qui -raconte ce dont il s’agit, et débute en ces termes : « Je suis -saint Boniface, qui viens ici pour vous dire, etc. ». Ce n’est -point par hasard que cette forme a été choisie par l’auteur ; -il montre trop de profondeur et de finesse dans ses autres -écrits, et en particulier dans l’ouvrage même qui commence -ainsi, pour qu’on ne voie pas clairement qu’il a voulu se -faire naïf comme un contemporain de Geneviève ; mais, à -force de prétendre ressusciter l’ancien temps, on arrive à -un certain charlatanisme de simplicité qui fait rire, quelque -grave raison qu’on ait d’ailleurs pour être touché. Sans -doute il faut savoir se transporter dans le siècle que -l’on veut peindre ; mais il ne faut pas non plus entièrement -oublier le sien. La perspective des tableaux, quel que soit -l’objet qu’ils représentent, doit toujours être prise d’après -le point de vue des spectateurs.</p> - -<p>Parmi les auteurs qui sont restés fidèles à l’imitation des -anciens, il faut placer Collin au premier rang. Vienne s’honore -de ce poète, l’un des plus estimés en Allemagne, et -peut-être depuis longtemps l’unique en Autriche. Sa tragédie -de <i>Régulus</i> réussirait en France, si elle y était connue. -Il y a, dans la manière d’écrire de Collin, un mélange d’élévation -et de sensibilité, de sévérité romaine et de douceur -religieuse, fait pour concilier le goût des anciens et celui des -modernes. La scène de sa tragédie de <i>Polyxène</i>, où Calchas -commande à Néoptolème d’immoler la fille de Priam sur le -tombeau d’Achille, est une des plus belles choses qu’on -puisse entendre. L’appel des divinités infernales, réclamant -une victime pour apaiser les morts, est exprimé avec une -force ténébreuse, une terreur souterraine qui semble nous -révéler des abîmes sous nos pas. Sans doute on est sans -cesse ramené à l’admiration des sujets antiques, et jusqu’à -présent tous les efforts des modernes, pour tirer de leur propre -fonds de quoi égaler les Grecs, n’ont point encore -réussi ; cependant il faut atteindre à cette noble gloire ; car -non seulement l’imitation s’épuise, mais l’esprit de notre -temps se fait toujours sentir dans la manière dont nous traitons -les fables ou les faits de l’antiquité. Collin lui-même, -par exemple, quoiqu’il ait conduit sa pièce de <i>Polyxène</i> avec -une grande simplicité dans les premiers actes, la complique -vers la fin par une multitude d’incidents. Les Français ont -mêlé la galanterie du siècle de Louis XIV aux sujets antiques ; -les Italiens les traitent souvent avec une affectation ampoulée ; -les Anglais, naturels en tout, n’ont imité, sur leur -théâtre, que les Romains, parce qu’ils se sentaient des -rapports avec eux. Les Allemands font entrer la philosophie -métaphysique, ou la variété des événements romanesques, -dans leurs tragédies tirées des sujets grecs. Jamais un -écrivain de nos jours ne pourra parvenir à composer de la -poésie antique. Il vaudrait donc mieux que notre religion et -nos mœurs nous créassent une poésie moderne, belle aussi -par sa propre nature, comme celle des anciens.</p> - -<p>Un Danois, Œhlenschlæger, a traduit lui-même ses pièces -en allemand. L’analogie des deux langues permet d’écrire -également bien dans toutes les deux, et déjà Baggesen, aussi -Danois, avait donné l’exemple d’un grand talent de versification -dans un idiome étranger. On trouve dans les tragédies -d’Œhlenschlæger une belle imagination dramatique. On -dit qu’elles ont eu beaucoup de succès sur le théâtre de -Copenhague : à la lecture, elles excitent l’intérêt sous deux -rapports principaux ; d’abord, parce que l’auteur a su quelquefois -réunir la régularité française à la diversité des -situations qui plaît aux Allemands, et secondement, parce -qu’il a représenté d’une manière à la fois poétique et vraie -l’histoire et les fables des pays habités jadis par les -Scandinaves.</p> - -<p>Nous connaissons à peine le Nord, qui touche aux confins -de la terre vivante ; les longues nuits des contrées septentrionales, -pendant lesquelles le reflet de la neige sert -seul de lumière à la terre ; ces ténèbres qui bordent l’horizon -dans le lointain, lors même que la voûte des cieux est -éclairée par les étoiles, tout semble donner l’idée d’un espace -inconnu, d’un univers nocturne dont notre monde est -environné. Cet air si froid qu’il congèle le souffle de la respiration, -fait rentrer la chaleur dans l’âme ; et la nature, -dans ces climats, ne paraît faite que pour repousser l’homme -en lui-même.</p> - -<p>Les héros, dans les fictions de la poésie du Nord, ont -quelque chose de gigantesque. La superstition est réunie, -dans leur caractère, à la force, tandis que partout ailleurs, -elle semble le partage de la faiblesse. Des images tirées -de la rigueur du climat caractérisent la poésie des Scandinaves : -ils appellent les vautours les loups de l’air ; les lacs -bouillants formés par les volcans conservent pendant l’hiver -les oiseaux qui se retirent dans l’atmosphère dont ces -lacs sont environnés : tout porte, dans ces contrées nébuleuses, -un caractère de grandeur et de tristesse.</p> - -<p>Les nations scandinaves avaient une sorte d’énergie physique -qui semblait exclure la délibération, et faisait mouvoir -la volonté comme un rocher qui se précipite en bas de la -montagne. Ce n’est pas assez des hommes de fer de l’Allemagne, -pour se faire l’idée de ces habitants de l’extrémité -du monde ; ils réunissent l’irritabilité de la colère à la froideur -persévérante de la résolution, et la nature elle-même -n’a pas dédaigné de les peindre en poète, lorsqu’elle a placé -dans l’Islande le volcan qui vomit des torrents de feu du -sein d’une neige éternelle.</p> - -<p>Œhlenschlæger s’est créé une carrière toute nouvelle, en -prenant pour sujet de ses pièces les traditions héroïques de -sa patrie ; et, si l’on suit cet exemple, la littérature du -Nord pourra devenir un jour aussi célèbre que celle de -l’Allemagne.</p> - -<p>C’est ici que je termine l’aperçu que j’ai voulu donner des -pièces du théâtre allemand, qui tenaient de quelque manière -à la tragédie. Je ne ferai point le résumé des défauts -et des qualités que ce tableau peut présenter. Il y a tant de -diversité dans les talents et dans les systèmes des poètes -dramatiques allemands, que le même jugement ne saurait -être applicable à tous. Au reste, le plus grand éloge qu’on -puisse leur donner, c’est cette diversité même ; car, dans -l’empire de la littérature, comme dans beaucoup d’autres, -l’unanimité est presque toujours un signe de servitude.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2ch26">CHAPITRE XXVI<br /> -<span class="i">De la Comédie.</span></h3> - - -<p>L’idéal du caractère tragique consiste, dit W. Schlegel, -<i>dans le triomphe que la volonté remporte sur le destin, ou sur -nos passions ; le comique exprime au contraire l’empire de -l’instinct physique sur l’existence morale : de là vient que -partout la gourmandise et la poltronnerie sont un sujet inépuisable -de plaisanteries</i>. Aimer la vie paraît à l’homme ce -qu’il y a de plus ridicule et de plus vulgaire, et c’est un -noble attribut de l’âme que ce rire qui saisit les créatures -mortelles, quand on leur offre le spectacle d’une d’entre -elles pusillanime devant la mort.</p> - -<p>Mais quand on sort du cercle un peu commun de ces -plaisanteries universelles, lorsqu’on arrive aux ridicules de -l’amour-propre, ils se varient à l’infini, selon les habitudes -et les goûts de chaque nation. La gaîté peut tenir aux inspirations -de la nature ou aux rapports de la société ; dans -le premier cas, elle convient aux hommes de tous les pays ; -dans le second, elle diffère selon les temps, les lieux et les -mœurs ; car les efforts de la vanité ayant toujours pour objet -de faire impression sur les autres, il faut savoir ce qui vaut -le plus de succès dans telle époque et dans tel lieu, pour -connaître vers quel but les prétentions se dirigent : il y a -même des pays où c’est la mode qui rend ridicule, elle qui -semble avoir pour but de mettre chacun à l’abri de la moquerie, -en donnant à tous une manière d’être semblable.</p> - -<p>Dans les comédies allemandes, la peinture du grand -monde est, en général, assez médiocre ; il y a peu de bons -modèles qu’on puisse suivre à cet égard : la société n’attire -point les hommes distingués, et son plus grand charme, -l’art agréable de se plaisanter mutuellement, ne réussirait -point parmi eux ; on froisserait bien vite quelque amour-propre -accoutumé à vivre en paix, et l’on pourrait facilement -aussi flétrir quelque vertu, qui s’effaroucherait même -d’une innocente ironie.</p> - -<p>Les Allemands mettent très rarement en scène dans leurs -comédies des ridicules tirés de leur propre pays ; ils n’observent -pas les autres, encore moins sont-ils capables de -s’examiner eux-mêmes sous les rapports extérieurs ; ils -croiraient presque manquer ainsi à la loyauté qu’ils se doivent. -D’ailleurs la susceptibilité, qui est un des traits distinctifs -de leur nature, rend très difficile de manier avec -légèreté la plaisanterie ; souvent ils ne l’entendent pas, et -quand ils l’entendent, ils s’en fâchent, et n’osent pas s’en -servir à leur tour : elle est pour eux une arme à feu qu’ils -craignent de voir éclater dans leurs propres mains.</p> - -<p>On n’a donc pas beaucoup d’exemples en Allemagne de -comédies dont les ridicules que la société développe soient -l’objet. L’originalité naturelle y serait mieux sentie, car chacun -vit à sa manière, dans un pays où le despotisme de -l’usage ne tient pas ses assises dans une grande capitale ; -mais quoique l’on soit plus libre sous le rapport de l’opinion -en Allemagne qu’en Angleterre même, l’originalité anglaise -a des couleurs plus vives, parce que le mouvement qui existe -dans l’état politique en Angleterre donne plus d’occasions -à chaque homme de se montrer ce qu’il est.</p> - -<p>Dans le midi de l’Allemagne, à Vienne surtout, on trouve -assez de verve de gaîté dans les farces. Le bouffon tyrolien -Casperle a un caractère qui lui est propre ; et dans toutes ces -pièces, dont le comique est un peu vulgaire, les auteurs et les -acteurs prennent leur parti de ne prétendre en aucune -manière à l’élégance, et s’établissent dans le naturel avec -une énergie et un aplomb qui déjoue très bien les grâces -recherchées. Les Allemands préfèrent dans la gaîté ce qui -est fort à ce qui est nuancé ; ils cherchent la vérité dans les -tragédies, et les caricatures dans les comédies. Toutes les -délicatesses du cœur leur sont connues ; mais la finesse de -l’esprit social n’excite point en eux la gaîté ; la peine qu’il leur -faut pour la saisir leur en ôte la jouissance.</p> - -<p>J’aurai l’occasion de parler ailleurs d’Iffland, le premier -des acteurs de l’Allemagne, et l’un de ses écrivains les plus -spirituels ; il a composé plusieurs pièces qui excellent par la -peinture des caractères ; les mœurs domestiques y sont très -bien représentées, et toujours des personnages d’un vrai -comique rendent ces tableaux de famille plus piquants : -néanmoins l’on pourrait faire quelquefois à ces comédies -le reproche d’être trop raisonnables ; elles remplissent trop -bien le but de toutes les épigraphes des salles de spectacle : -<i>Corriger les mœurs en riant.</i> Il y a trop souvent des jeunes -gens endettés, des pères de famille qui se dérangent. Les -leçons de morale ne sont pas du ressort de la comédie, et il -y a même de l’inconvénient à les y faire entrer ; car lorsqu’elles -y ennuient, on peut prendre l’habitude de transporter -dans la vie réelle cette impression causée par les beaux-arts.</p> - -<p>Kotzebue a emprunté d’un poète danois, Holberg, une comédie -qui a eu beaucoup de succès en Allemagne : elle est -intitulée <i>Don Ranudo Colibrados</i> ; c’est un gentilhomme -ruiné qui tâche de se faire passer pour riche, et consacre à -des choses d’apparat le peu d’argent qui suffirait à peine -pour nourrir sa famille et lui. Le sujet de cette pièce sert de -pendant et de contraste au Bourgeois de Molière, qui veut -se faire passer pour gentilhomme : il y a des scènes très spirituelles -dans <i>le Noble pauvre</i>, et même très comiques, mais -d’un comique barbare. Le ridicule saisi par Molière n’est -que gai ; mais au fond de celui que le poète danois représente, -il y a un malheur réel : sans doute il faut presque -toujours une grande intrépidité d’esprit pour prendre la vie -humaine en plaisanterie, et la force comique suppose un -caractère au moins insouciant ; mais on aurait tort de pousser -cette force jusqu’à braver la pitié ; l’art même en souffrirait, -sans parler de la délicatesse ; car la plus légère impression -d’amertume suffit pour ternir ce qu’il y a de poétique -dans l’abandon de la gaîté.</p> - -<p>Dans les comédies dont Kotzebue est l’inventeur, il porte -en général le même talent que dans ses drames, la connaissance -du théâtre et l’imagination qui fait trouver des situations -frappantes. Depuis quelque temps on a prétendu que -pleurer ou rire ne prouve rien en faveur d’une tragédie ou -d’une comédie ; je suis loin d’être de cet avis : le besoin des -émotions vives est la source des plus grands plaisirs causés -par les beaux-arts ; il ne faut pas en conclure qu’on doive -changer les tragédies en mélodrames, ni les comédies en -farces des boulevards ; mais le véritable talent consiste à -composer de manière qu’il y ait dans le même ouvrage, -dans la même scène, ce qui fait pleurer ou rire même le -peuple, et ce qui fournit aux penseurs un sujet inépuisable -de réflexion.</p> - -<p>La parodie, proprement dite, ne peut guère avoir lieu sur -le théâtre des Allemands ; leurs tragédies, offrant presque -toujours le mélange des personnages héroïques et des personnages -subalternes, prêtent beaucoup moins à ce genre. -La majesté pompeuse du théâtre français peut seule rendre -piquant le contraste des parodies. On remarque dans Shakespeare, -et quelquefois aussi dans les écrivains allemands, -une façon hardie et singulière de montrer dans la tragédie -même le côté ridicule de la vie humaine ; et lorsqu’on sait -opposer à cette impression la puissance du pathétique, l’effet -total de la pièce en devient plus grand. La scène française -est la seule où les limites des deux genres, du comique et -du tragique, soient fortement prononcées ; partout ailleurs -le talent, comme le sort, se sert de la gaîté pour acérer la -douleur.</p> - -<p>J’ai vu à Weimar des pièces de Térence exactement traduites -en allemand, et jouées avec des masques à peu près -semblables à ceux des anciens ; ces masques ne couvrent pas -le visage entier, mais seulement substituent un trait plus -comique ou plus régulier aux véritables traits de l’acteur, -et donnent à sa figure une expression analogue à celle du -personnage qu’il doit représenter. La physionomie d’un -grand acteur vaut mieux que tout cela, mais les acteurs médiocres -y gagnent. Les Allemands cherchent à s’approprier -les inventions anciennes et modernes de chaque pays ; néanmoins -il n’y a de vraiment national chez eux, en fait de -comédie, que la bouffonnerie populaire, et les pièces où le -merveilleux fournit à la plaisanterie.</p> - -<p>On peut citer à cette occasion un opéra que l’on donne -sur tous les théâtres, d’un bout de l’Allemagne à l’autre, et -qu’on appelle <i>la Nymphe du Danube</i>, ou <i>la Nymphe de la -Sprée</i>, selon que la pièce se joue à Vienne ou à Berlin. Un -chevalier s’est fait aimer d’une fée, et les circonstances l’ont -séparé d’elle : il se marie longtemps après, et choisit pour -femme une excellente personne, mais qui n’a rien de séduisant -ni dans l’imagination ni dans l’esprit : le chevalier -s’accommode assez bien de cette situation, et elle lui paraît -d’autant plus naturelle qu’elle est commune ; car peu de -gens savent que c’est la supériorité de l’âme et de l’esprit qui -rapproche le plus intimement de la nature. La fée ne peut -oublier le chevalier, et le poursuit par les merveilles de son -art ; chaque fois qu’il commence à s’établir dans son ménage, -elle attire son attention par des prodiges, et réveille -ainsi le souvenir de leur affection passée.</p> - -<p>Si le chevalier s’approche d’une rivière, il entend les flots -murmurer les romances que la fée lui chantait ; s’il invite -des convives à sa table, des génies ailés viennent s’y placer, -et font singulièrement peur à la prosaïque société de sa -femme. Partout des fleurs, des danses et des concerts viennent -troubler comme des fantômes la vie de l’infidèle amant ; -et d’autre part, les esprits malins s’amusent à tourmenter -son valet qui, dans son genre aussi, voudrait bien ne plus entendre -parler de poésie : enfin, la fée se réconcilie avec le chevalier, -à condition qu’il passera tous les ans trois jours -avec elle, et sa femme consent volontiers à ce que son époux -aille puiser dans l’entretien de la fée l’enthousiasme qui sert -si bien à mieux aimer ce qu’on aime. Le sujet de cette pièce -semble plus ingénieux que populaire ; mais les scènes merveilleuses -y sont mêlées et variées avec tant d’art, qu’elle -amuse également toutes les classes de spectateurs.</p> - -<p>La nouvelle école littéraire, en Allemagne, a un système -sur la comédie comme sur tout le reste ; la peinture des -mœurs ne suffit pas pour l’intéresser, elle veut de l’imagination -dans la conception des pièces et dans l’invention des -personnages ; le merveilleux, l’allégorie, l’histoire, rien ne -lui paraît de trop pour diversifier les situations comiques. -Les écrivains de cette école ont donné le nom de <i>comique -arbitraire</i> à ce libre essor de toutes les pensées, sans frein et -sans but déterminé. Ils s’appuient à cet égard de l’exemple -d’Aristophane, non assurément qu’ils approuvent la licence -de ses pièces, mais ils sont frappés de la verve de gaîté -qui s’y fait sentir, et ils voudraient introduire chez les -modernes cette comédie audacieuse qui se joue de l’univers, -au lieu de s’en tenir au ridicule de telle ou telle classe de la -société. Les efforts de la nouvelle école tendent, en général, à -donner plus de force et d’indépendance à l’esprit dans tous les -genres, et les succès qu’ils obtiendraient à cet égard seraient -une conquête, et pour la littérature, et plus encore pour -l’énergie même du caractère allemand ; mais il est toujours -difficile d’influer par des idées générales sur les productions -spontanées de l’imagination ; et de plus, une comédie démagogique -comme celle des Grecs ne pourrait pas convenir à -l’état actuel de la société européenne.</p> - -<p>Aristophane vivait sous un gouvernement tellement républicain, -que l’on y communiquait tout au peuple, et que les -affaires d’État passaient facilement de la place publique au -théâtre. Il vivait dans un pays où les spéculations philosophiques -étaient presque aussi familières à tous les hommes -que les chefs-d’œuvre de l’art, parce que les écoles se tenaient -en plein air, et que les idées les plus abstraites -étaient revêtues des couleurs brillantes que leur prêtaient -la nature et le ciel ; mais comment recréer toute cette sève -de vie, sous nos frimas et dans nos maisons ? La civilisation -moderne a multiplié les observations sur le cœur humain : -l’homme connaît mieux l’homme, et l’âme, pour ainsi dire -disséminée, offre à l’écrivain mille nuances nouvelles. La -comédie saisit ces nuances, et quand elle peut les faire ressortir -par des situations dramatiques, le spectateur est ravi -de retrouver au théâtre des caractères tels qu’il en peut rencontrer -dans le monde ; mais l’introduction du peuple dans -la comédie, des chœurs dans la tragédie, des personnages -allégoriques, des sectes philosophiques, enfin de tout ce qui -présente les hommes en masse, et d’une manière abstraite, -ne saurait plaire aux spectateurs de nos jours. Il leur faut -des noms et des individus ; ils cherchent l’intérêt romanesque, -même dans la comédie, et la société sur la scène.</p> - -<p>Parmi les écrivains de la nouvelle école, Tieck est celui -qui a le plus le sentiment de la plaisanterie ; ce n’est pas -qu’il ait fait aucune comédie qui puisse se jouer, et que -celles qu’il a écrites soient bien ordonnées, mais on y voit des -traces brillantes d’une gaîté très originale. D’abord il saisit -d’une façon qui rappelle La Fontaine les plaisanteries auxquelles -les animaux peuvent donner lieu. Il a fait une comédie -intitulée <i>le Chat botté</i>, qui est admirable en ce genre. -Je ne sais quel effet produiraient sur la scène des animaux -parlants ; peut-être est-il plus amusant de se les figurer que -de les voir : mais toutefois ces animaux personnifiés, et -agissant à la manière des hommes, semblent la vraie comédie -donnée par la nature. Tous les rôles comiques, c’est-à-dire, -égoïstes et sensuels, tiennent toujours en quelque -chose de l’animal. Peu importe donc si dans la comédie -c’est l’animal qui imite l’homme, ou l’homme qui imite -l’animal.</p> - -<p>Tieck intéresse aussi par la direction qu’il sait donner à -son talent de moquerie : il le tourne tout entier contre l’esprit -calculateur et prosaïque ; et comme la plupart des plaisanteries -de société ont pour but de jeter du ridicule sur -l’enthousiasme, on aime l’auteur qui ose prendre corps à -corps la prudence, l’égoïsme, toutes ces choses prétendues -raisonnables, derrière lesquelles les gens médiocres se -croient en sûreté, pour lancer des traits contre les caractères -ou les talents supérieurs. Ils s’appuient sur ce qu’ils appellent -une juste mesure, pour blâmer tout ce qui se distingue ; -et tandis que l’élégance consiste dans l’abondance superflue -des objets de luxe extérieur, on dirait que cette même -élégance interdit le luxe dans l’esprit, l’exaltation dans les -sentiments, enfin tout ce qui ne sert pas immédiatement à -faire prospérer les affaires de ce monde. L’égoïsme moderne -a l’art de louer toujours dans chaque chose la réserve et la -modération, afin de se masquer en sagesse, et ce n’est qu’à -la longue qu’on s’est aperçu que de telles opinions pourraient -bien anéantir le génie des beaux-arts, la générosité, -l’amour et la religion : que resterait-il après, qui valût la -peine de vivre ?</p> - -<p>Deux comédies de Tieck, <i>Octavien</i> et <i>le Prince Zerbin</i>, -sont l’une et l’autre ingénieusement combinées. Un fils de -l’empereur Octavien (personnage imaginaire, qu’un conte -de fées place sous le règne du roi Dagobert) est égaré, encore -au berceau, dans une forêt. Un bourgeois de Paris le -trouve, l’élève avec son propre fils, et se fait passer pour -son père. A vingt ans, les inclinations héroïques du jeune -prince le trahissent dans chaque circonstance, et rien n’est -plus piquant que le contraste de son caractère et de celui -de son prétendu frère, dont le sang ne contredit point l’éducation -qu’il a reçue. Les efforts du sage bourgeois, pour -mettre dans la tête de son fils adoptif quelques leçons d’économie -domestique, sont tout à fait inutiles : il l’envoie au -marché, pour acheter des bœufs dont il a besoin ; le jeune -homme, en revenant, voit, dans la main d’un chasseur, un -faucon ; et, ravi de sa beauté, il donne les bœufs pour le -faucon, et revient tout fier d’avoir acquis, à ce prix, un tel -oiseau. Une autre fois, il rencontre un cheval dont l’air -martial le transporte : il veut savoir ce qu’il coûte, on le lui -dit ; et, s’indignant de ce qu’on demande si peu de chose -pour un si bel animal, il en paie deux fois la valeur.</p> - -<p>Le prétendu père résiste longtemps aux dispositions naturelles -du jeune homme, qui s’élance avec ardeur vers le -danger et la gloire ; mais lorsque enfin on ne peut plus -l’empêcher de prendre les armes contre les Sarrasins qui -assiègent Paris, et que de toutes parts on vante ses exploits, -le vieux bourgeois, à son tour, est saisi par une sorte de -contagion poétique ; et rien n’est plus plaisant que le bizarre -mélange de ce qu’il était et de ce qu’il veut être, de son -langage vulgaire et des images gigantesques dont il remplit -ses discours. A la fin, le jeune homme est reconnu pour le -fils de l’empereur, et chacun reprend le rang qui convient à -son caractère. Ce sujet fournit une foule de scènes pleines -d’esprit et de vrai comique ; et l’opposition entre la vie commune -et les sentiments chevaleresques ne saurait être mieux -représentée.</p> - -<p><i>Le prince Zerbin</i> est une peinture très spirituelle de -l’étonnement de toute une cour, quand elle voit dans son -souverain du penchant à l’enthousiasme, au dévouement, à -toutes les nobles imprudences d’un caractère généreux. -Tous les vieux courtisans soupçonnent leur prince de folie, -et lui conseillent de voyager, pour qu’il apprenne comment -les choses vont partout ailleurs. On donne à ce prince un -gouverneur très raisonnable, qui doit le ramener au positif -de la vie. Il se promène avec son élève dans une belle forêt, -un jour d’été, lorsque les oiseaux se font entendre, que le -vent agite les feuilles, et que la nature animée semble -adresser de toutes parts à l’homme un langage prophétique. -Le gouverneur ne trouve dans ces sensations vagues -et multipliées que de la confusion et du bruit ; et lorsqu’il -revient dans le palais, il se réjouit de voir les arbres transformés -en meubles, toutes les productions de la nature -asservies à l’utilité, à la régularité factice mise à la place -du mouvement tumultueux de l’existence. Les courtisans -se rassurent toutefois, quand, au retour de ses voyages, le -prince Zerbin, éclairé par l’expérience, promet de ne plus -s’occuper des beaux-arts, de la poésie, des sentiments exaltés, -de rien enfin qui ne tende à faire triompher l’égoïsme -sur l’enthousiasme.</p> - -<p>Ce que les hommes craignent le plus, pour la plupart, -c’est de passer pour dupes, et il leur paraît beaucoup moins -ridicule de se montrer occupés d’eux-mêmes dans toutes les -circonstances, qu’attrapés dans une seule. Il y a donc de -l’esprit, et un bel emploi de l’esprit, à tourner sans cesse -en plaisanterie tout ce qui est calcul personnel, car il en -restera toujours bien assez pour faire aller le monde, tandis -que jusqu’au souvenir même d’une nature vraiment élevée, -pourrait bien, un de ces jours, disparaître tout à fait.</p> - -<p>On trouve dans les comédies de Tieck une gaîté qui naît -des caractères, et ne consiste point en épigrammes spirituelles ; -une gaîté dans laquelle l’imagination est inséparable -de la plaisanterie ; mais quelquefois aussi cette imagination -même fait disparaître le comique, et ramène la -poésie lyrique dans les scènes où l’on ne voudrait trouver -que des ridicules mis en action. Rien n’est si difficile aux -Allemands que de ne pas se livrer dans tous leurs ouvrages -au vague de la rêverie, et cependant la comédie et le théâtre -en général n’y sont guère propres ; car de toutes les impressions, -la plus solitaire, c’est précisément la rêverie ; à peine -peut-on communiquer ce qu’elle inspire à l’ami le plus intime : -comment serait-il donc possible d’y associer la multitude -rassemblée ?</p> - -<p>Parmi ces pièces allégoriques, il faut compter <i>le Triomphe -de la Sentimentalité</i>, petite comédie de Gœthe, dans laquelle -il a saisi très ingénieusement le double ridicule de l’enthousiasme -affecté et de la nullité réelle. Le principal personnage -de cette pièce paraît engoué de toutes les idées qui -supposent une imagination forte et une âme profonde, et -cependant il n’est dans le vrai qu’un prince très bien élevé, -très poli, et très soumis aux convenances ; il s’est avisé de -vouloir mêler à tout cela une sensibilité de commande, dont -l’affectation se trahit sans cesse. Il croit aimer les sombres -forêts, le clair de lune, les nuits étoilées ; mais comme il -craint le froid et la fatigue, il a fait faire des décorations -qui représentent ces divers objets, et ne voyage jamais que -suivi d’un grand chariot qui transporte en poste derrière lui -les beautés de la nature.</p> - -<p>Ce prince sentimental se croit aussi amoureux d’une -femme dont on lui a vanté l’esprit et les talents. Cette -femme, pour l’éprouver, met à sa place un mannequin voilé -qui, comme on le pense bien, ne dit jamais rien d’inconvenable, -et dont le silence passe tout à la fois pour la réserve -du bon goût et la rêverie mélancolique d’une âme tendre.</p> - -<p>Le prince, enchanté de cette compagne selon ses désirs, -demande le mannequin en mariage, et ne découvre qu’à la -fin qu’il est assez malheureux pour avoir choisi une véritable -poupée pour épouse, tandis que sa cour lui offrait un -si grand nombre de femmes qui en auraient réuni les principaux -avantages.</p> - -<p>L’on ne saurait le nier cependant, ces idées ingénieuses -ne suffisent pas pour faire une bonne comédie, et les Français -ont, comme auteurs comiques, l’avantage sur toutes les -autres nations. La connaissance des hommes et l’art d’user -de cette connaissance leur assurent, à cet égard, le premier -rang ; mais peut-être pourrait-on souhaiter quelquefois, -même dans les meilleures pièces de Molière, que la satire -raisonnée tînt moins de place, et que l’imagination y eût plus -de part. <i>Le Festin de Pierre</i> est, parmi ses comédies, celle -qui se rapproche le plus du système allemand ; un prodige -qui fait frissonner sert de mobile aux situations les plus -comiques, et les plus grands effets de l’imagination se -mêlent aux nuances les plus piquantes de la plaisanterie. -Ce sujet, aussi spirituel que poétique, est pris des Espagnols. -Les conceptions hardies sont très rares en France ; -l’on y aime, en littérature, à travailler en sûreté ; mais, -quand des circonstances heureuses ont encouragé à se -risquer, le goût y conduit l’audace avec une adresse merveilleuse, -et ce sera presque toujours un chef-d’œuvre -qu’une invention étrangère arrangée par un Français.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2ch27">CHAPITRE XXVII<br /> -<span class="i">De la Déclamation.</span></h3> - - -<p>L’art de la déclamation ne laissant après lui que des -souvenirs, et ne pouvant élever aucun monument durable, -il en est résulté que l’on n’a pas beaucoup réfléchi sur tout -ce qui le compose. Rien n’est si facile que d’exercer cet art -médiocrement, mais ce n’est pas à tort que dans sa perfection -il excite tant d’enthousiasme ; et, loin de déprécier -cette impression comme un mouvement passager, je crois -qu’on peut lui assigner de justes causes. Rarement on -parvient, dans la vie, à pénétrer les sentiments secrets des -hommes : l’affectation et la fausseté, la froideur et la -modestie, exagèrent, altèrent, contiennent ou voilent ce qui -se passe au fond du cœur. Un grand acteur met en évidence -les symptômes de la vérité dans les sentiments et dans les -caractères, et nous montre les signes certains des penchants -et des émotions vraies. Tant d’individus traversent l’existence -sans se douter des passions et de leur force, que -souvent le théâtre révèle l’homme à l’homme, et lui inspire -une sainte terreur des orages de l’âme. En effet, quelles -paroles pourraient les peindre comme un accent, un geste, -un regard ! les paroles en disent moins que l’accent, l’accent -moins que la physionomie, et l’inexprimable est précisément -ce qu’un sublime acteur nous fait connaître.</p> - -<p>Les mêmes différences qui existent entre le système -tragique des Allemands et celui des Français se retrouvent -aussi dans leur manière de déclamer ; les Allemands imitent -le plus qu’ils peuvent la nature, ils n’ont d’affectation que -celle de la simplicité ; mais c’en est bien quelquefois une -aussi dans les beaux-arts. Tantôt les acteurs allemands -touchent profondément le cœur, et tantôt ils laissent le -spectateur tout à fait froid ; ils se confient alors à sa patience, -et sont sûrs de ne pas se tromper. Les Anglais ont plus de -majesté que les Allemands dans leur manière de réciter les -vers ; mais ils n’ont pas pourtant cette pompe habituelle que -les Français, et surtout les tragédies françaises, exigent des -acteurs ; notre genre ne supporte pas la médiocrité, car on -n’y revient au naturel que par la beauté même de l’art. Les -acteurs du second ordre, en Allemagne, sont froids et -calmes ; ils manquent souvent l’effet tragique, mais ils ne -sont presque jamais ridicules : cela se passe sur le théâtre -allemand comme dans la société ; il y a là des gens qui -quelquefois vous ennuient, et voilà tout ; tandis que sur la -scène française, on est impatienté quand on n’est pas ému : -les sons ampoulés et faux dégoûtent tellement alors de la -tragédie, qu’il n’y a pas de parodie, si vulgaire qu’elle soit, -qu’on ne préfère à la fade impression du maniéré.</p> - -<p>Les accessoires de l’art, les machines et les décorations, -doivent être plus soignées en Allemagne qu’en France, -puisque, dans les tragédies, on y a plus souvent recours à -ces moyens. Iffland a su réunir à Berlin tout ce que l’on -peut désirer à cet égard ; mais à Vienne, on néglige même -les moyens nécessaires pour représenter matériellement -bien une tragédie. La mémoire est infiniment plus cultivée -par les acteurs français que par les acteurs allemands. Le -souffleur, à Vienne, disait d’avance à la plupart des acteurs -chaque mot de leur rôle ; et je l’ai vu suivant de coulisse en -coulisse Othello, pour lui suggérer les vers qu’il devait -prononcer au fond du théâtre en poignardant Desdemona.</p> - -<p>Le spectacle de Weimar est infiniment mieux ordonné -sous tous les rapports. Le prince, homme d’esprit, et -l’homme de génie connaisseur des arts, qui y président, ont -su réunir le goût et l’élégance à la hardiesse qui permet de -nouveaux essais.</p> - -<p>Sur ce théâtre, comme sur tous les autres en Allemagne, -les mêmes acteurs jouent les rôles comiques et tragiques. -On dit que cette diversité s’oppose à ce qu’ils soient -supérieurs dans aucun. Cependant, les premiers génies du -théâtre, Garrick et Talma, ont réuni les deux genres. La -flexibilité d’organes, qui transmet également bien des -impressions différentes, me semble le cachet du talent -naturel, et dans la fiction comme dans le vrai, c’est peut-être -à la même source que l’on puise la mélancolie et la -gaîté. D’ailleurs, en Allemagne, le pathétique et la plaisanterie -se succèdent et se mêlent si souvent ensemble dans -les tragédies, qu’il faut bien que les acteurs possèdent le -talent d’exprimer l’un et l’autre ; et le meilleur acteur allemand, -Iffland, en donne l’exemple avec un succès mérité. -Je n’ai pas vu en Allemagne de bons acteurs du haut comique, -des marquis, des fats, etc. Ce qui fait la grâce de ce -genre de rôle, c’est ce que les Italiens appellent la <i lang="it" xml:lang="it">disinvoltura</i>, -et ce qui se traduirait en français par l’air dégagé. -L’habitude qu’ont les Allemands de mettre à tout de l’importance -est précisément ce qui s’oppose le plus à cette -facile légèreté. Mais il est impossible de porter plus loin -l’originalité, la verve comique et l’art de peindre les caractères, -que ne le fait Iffland dans ses rôles. Je ne crois pas -que nous ayons jamais vu au Théâtre-Français un talent plus -varié ni plus inattendu que le sien, ni un acteur qui se -risque à rendre les défauts et les ridicules naturels avec une -expression aussi frappante. Il y a dans la comédie des modèles -donnés, les pères avares, les fils libertins, les valets -fripons, les tuteurs dupés ; mais les rôles d’Iffland, tels -qu’il les conçoit, ne peuvent entrer dans aucun de ces -moules : il faut les nommer tous par leur nom ; car ce sont -des individus qui diffèrent singulièrement l’un de l’autre, -et dans lesquels Iffland paraît vivre comme chez lui.</p> - -<p>Sa manière de jouer la tragédie est aussi, selon moi, d’un -grand effet. Le calme et la simplicité de sa déclamation, -dans le beau rôle de Walstein, ne peuvent s’effacer du souvenir. -L’impression qu’il produit est graduelle : on croit -d’abord que son apparente froideur ne pourra jamais -remuer l’âme ; mais en avançant, l’émotion s’accroît avec -une progression toujours plus rapide, et le moindre mot -exerce un grand pouvoir, quand il règne dans le ton -général une noble tranquillité, qui fait ressortir chaque -nuance, et conserve toujours la couleur du caractère au -milieu des passions.</p> - -<p>Iffland, qui est aussi supérieur dans la théorie que dans -la pratique de son art, a publié plusieurs écrits extrêmement -spirituels sur la déclamation ; il donne d’abord une -esquisse des différentes époques de l’histoire du théâtre -allemand : l’imitation raide et empesée de la scène française ; -la sensibilité larmoyante des drames, dont le naturel prosaïque -avait fait oublier jusqu’au talent de dire des vers ; -enfin le retour à la poésie et à l’imagination, qui constitue -maintenant le goût universel en Allemagne. Il n’y a pas un -accent, pas un geste dont Iffland ne sache trouver la cause, -en philosophe et en artiste.</p> - -<p>Un personnage de ses pièces lui fournit les observations -les plus fines sur le jeu comique ; c’est un homme âgé, qui -tout à coup abandonne ses anciens sentiments et ses constantes -habitudes, pour revêtir le costume et les opinions de -la génération nouvelle. Le caractère de cet homme n’a rien -de méchant, et cependant la vanité l’égare autant que s’il -était vraiment pervers. Il a laissé faire à sa fille un mariage -raisonnable, mais obscur, et tout à coup il lui conseille de -divorcer. Une badine à la main, souriant gracieusement, se -balançant sur un pied et sur l’autre, il propose à son enfant -de briser les liens les plus sacrés ; mais ce qu’on aperçoit -de vieillesse à travers une élégance forcée, ce qu’il y a -d’embarrassé dans son apparente insouciance, est saisi par -Iffland avec une admirable sagacité.</p> - -<p>A propos de Franz Moor, frère du chef des brigands de -Schiller, Iffland examine de quelle manière les rôles de -scélérat doivent être joués : « Il faut, dit-il, que l’acteur -s’attache à faire sentir par quels motifs le personnage est -devenu ce qu’il est, quelles circonstances ont dépravé son -âme ; enfin, l’acteur doit être comme le défenseur officieux -du caractère qu’il représente ». En effet, il ne peut y avoir -de vérité, même dans la scélératesse, que par les nuances -qui font sentir que l’homme ne devient jamais méchant -que par degrés.</p> - -<p>Iffland rappelle aussi la sensation prodigieuse que produisait, -dans la pièce d’<i>Émilia Galotti</i>, Eckhoff, ancien acteur -allemand très célèbre. Lorsque Odoard apprend par la -maîtresse du prince que l’honneur de sa fille est menacé, -il veut taire à cette femme, qu’il n’estime pas, l’indignation -et la douleur qu’elle excite dans son âme, et ses mains, à -son insu, arrachaient les plumes qu’il portait à son chapeau, -avec un mouvement convulsif dont l’effet était terrible. -Les acteurs qui succédèrent à Eckhoff avaient soin d’arracher -comme lui les plumes du chapeau : mais elles tombaient -à terre sans que personne y fît attention ; car une -émotion véritable ne donnait pas aux moindres actions cette -vérité sublime qui ébranle l’âme des spectateurs.</p> - -<p>La théorie d’Iffland sur les gestes est très ingénieuse. Il se -moque de ces bras en moulin à vent qui ne peuvent servir qu’à -déclamer des sentences de morale, et croit que d’ordinaire -les gestes en petit nombre, et rapprochés du corps, indiquent -mieux les impressions vraies ; mais, dans ce genre -comme dans beaucoup d’autres, il y a deux parties très distinctes -dans le talent, celle qui tient à l’enthousiasme poétique, -et celle qui naît de l’esprit observateur ; selon la -nature des pièces ou des rôles, l’une ou l’autre doit dominer. -Les gestes que la grâce et le sentiment du beau inspirent -ne sont pas ceux qui caractérisent tel ou tel personnage. -La poésie exprime la perfection en général, plutôt -qu’une manière d’être ou de sentir particulière. L’art de -l’acteur tragique consiste donc à présenter dans ses attitudes -l’image de la beauté poétique, sans négliger cependant -ce qui distingue les différents caractères : c’est toujours -dans l’union de l’idéal avec la nature que consiste tout -le domaine des arts.</p> - -<p>Lorsque je vis la pièce du <i>Vingt-quatre février</i> jouée par -deux poètes célèbres, A. W. Schlegel et Werner, je fus singulièrement -frappée de leur genre de déclamation. Ils préparaient -les effets longtemps d’avance, et l’on voyait qu’ils -auraient été fâchés d’être applaudis dès les premiers vers. -Toujours l’ensemble était présent à leur pensée, et le succès -de détail, qui aurait pu y nuire, ne leur eût paru qu’une -faute. Schlegel me fit découvrir, par sa manière de jouer -dans la pièce de Werner, tout l’intérêt d’un rôle que j’avais -à peine remarqué à la lecture. C’était l’innocence d’un -homme coupable, le malheur d’un honnête homme qui a -commis un crime à l’âge de sept ans, lorsqu’il ne savait -pas encore ce que c’était que le crime, et qui, bien qu’il -soit en paix avec sa conscience, n’a pu dissiper le trouble de -son imagination. Je jugeai l’homme qui était représenté -devant moi, comme on pénètre un caractère dans la vie, -d’après des mouvements, des regards, des accents qui le -trahissent à son insu. En France, la plupart de nos acteurs -n’ont jamais l’air d’ignorer ce qu’ils font ; au contraire, il y -a quelque chose d’étudié dans tous les moyens qu’ils -emploient, et l’on en prévoit d’avance l’effet.</p> - -<p>Schrœder, dont tous les Allemands parlent comme d’un -acteur admirable, ne pouvait supporter qu’on dît qu’il avait -bien joué tel ou tel moment ou bien déclamé tel ou tel vers.</p> - -<p>— Ai-je bien joué le rôle ? demandait-il ; ai-je été le personnage ? -Et en effet son talent semblait changer de nature -chaque fois qu’il changeait de rôle. L’on n’oserait pas en -France réciter, comme il le faisait souvent, la tragédie du -ton habituel de la conversation. Il y a une couleur générale, -un accent convenu qui est de rigueur dans les vers alexandrins, -et les mouvements les plus passionnés reposent sur -ce piédestal, qui est comme la donnée nécessaire de l’art. -Les acteurs français d’ordinaire visent à l’applaudissement, -et le méritent presque pour chaque vers ; les acteurs allemands -y prétendent à la fin de la pièce et ne l’obtiennent -guère qu’alors.</p> - -<p>La diversité des scènes et des situations qui se trouvent -dans les pièces allemandes donne lieu nécessairement à -beaucoup plus de variété dans le talent des acteurs. Le jeu -muet compte pour davantage, et la patience des spectateurs -permet une foule de détails qui rendent le pathétique plus -naturel. L’art d’un acteur, en France, consiste presque en -entier dans la déclamation ; en Allemagne, il y a beaucoup -plus d’accessoires à cet art principal, et souvent la parole -est à peine nécessaire pour attendrir.</p> - -<p>Lorsque Schrœder, jouant le roi Lear, traduit en allemand, -était apporté endormi sur la scène, on dit que ce -sommeil du malheur et de la vieillesse arrachait des larmes -avant qu’il se fût réveillé, avant même que ses plaintes -eussent appris ses douleurs ; et quand il portait dans ses -bras le corps de sa jeune fille Cordélie, tuée parce qu’elle -n’a pas voulu l’abandonner, rien n’était beau comme la -force que lui donnait le désespoir. Un dernier doute le soutenait ; -il essayait si Cordélie respirait encore : lui, si vieux, -ne pouvait se persuader qu’un être si jeune avait pu mourir. -Une douleur passionnée dans un vieillard à demi détruit, -produisait l’émotion la plus déchirante.</p> - -<p>Ce qu’on peut reprocher avec raison aux acteurs allemands -en général, c’est de mettre rarement en pratique la -connaissance des arts du dessin, si généralement répandue -dans leur pays : leurs attitudes ne sont pas belles ; -l’excès de leur simplicité dégénère souvent en gaucherie, et -presque jamais ils n’égalent les acteurs français dans la -noblesse et l’élégance de la démarche et des mouvements. -Néanmoins, depuis quelque temps les actrices allemandes -ont étudié l’art des attitudes, et se perfectionnent dans cette -sorte de grâce si nécessaire au théâtre.</p> - -<p>On n’applaudit au spectacle, en Allemagne, qu’à la fin des -actes, et très rarement on interrompt l’acteur pour lui -témoigner l’admiration qu’il inspire. Les Allemands regardent -comme une espèce de barbarie de troubler, par des -signes tumultueux d’approbation, l’attendrissement dont ils -aiment à se pénétrer en silence. Mais c’est une difficulté de -plus pour leurs acteurs ; car il faut une terrible force de -talent pour se passer, en déclamant, de l’encouragement -donné par le public. Dans un art tout d’émotion, les hommes -rassemblés font éprouver une électricité toute-puissante, à -laquelle rien ne peut suppléer.</p> - -<p>Une grande habitude de la pratique de l’art peut faire -qu’un bon acteur, en répétant une pièce, repasse par les -mêmes traces et se serve des mêmes moyens, sans que les -spectateurs l’animent de nouveau ; mais l’inspiration première -est presque toujours venue d’eux. Un contraste singulier -mérite d’être remarqué. Dans les beaux-arts, dont la -création est solitaire et réfléchie, on perd tout naturel lorsqu’on -pense au public, et l’amour-propre seul y fait songer. -Dans les beaux-arts improvisés, dans la déclamation surtout, -le bruit des applaudissements agit sur l’âme comme le son -de la musique militaire. Ce bruit enivrant fait couler le -sang plus vite, ce n’est pas la froide vanité qu’il satisfait.</p> - -<p>Quand il paraît un homme de génie en France, dans quelque -carrière que ce soit, il atteint presque toujours à un -degré de perfection sans exemple ; car il réunit l’audace qui -fait sortir de la route commune au tact du bon goût qu’il -importe tant de conserver, lorsque l’originalité du talent -n’en souffre pas. Il me semble donc que Talma peut être cité -comme un modèle de hardiesse et de mesure, de naturel et -de dignité. Il possède tous les secrets des arts divers ; ses -attitudes rappellent les belles statues de l’antiquité ; son -vêtement, sans qu’il y pense, est drapé dans tous ses mouvements, -comme s’il avait eu le temps de l’arranger dans le -plus parfait repos. L’expression de son visage, celle de son -regard, doivent être l’étude de tous les peintres. Quelquefois -il arrive les yeux à demi ouverts, et tout à coup le sentiment -en fait jaillir des rayons de lumière qui semblent éclairer -toute la scène.</p> - -<p>Le son de sa voix ébranle dès qu’il parle, avant que le -sens même des paroles qu’il prononce ait excité l’émotion. -Lorsque dans les tragédies il s’est trouvé par hasard quelques -vers descriptifs, il a fait sentir les beautés de ce genre -de poésie, comme si Pindare avait récité lui-même ses -chants. D’autres ont besoin de temps pour émouvoir, et font -bien d’en prendre ; mais il y a dans la voix de cet homme -je ne sais quelle magie qui, dès les premiers accents, -réveille toute la sympathie du cœur. Le charme de la -musique, de la peinture, de la sculpture, de la poésie, et -par-dessus tout du langage de l’âme, voilà ses moyens pour -développer dans celui qui l’écoute toute la puissance des -passions généreuses et terribles.</p> - -<p>Quelle connaissance du cœur humain il montre dans sa -manière de concevoir ses rôles ! Il en est le second auteur -par ses accents et par sa physionomie. Lorsqu’Œdipe -raconte à Jocaste comment il a tué Laïus, sans le connaître, -son récit commence ainsi : <i>J’étais jeune et superbe</i> ; la plupart -des acteurs, avant lui, croyaient devoir jouer le mot -<i>superbe</i>, et relevaient la tête pour le signaler : Talma, qui -sent que tous les souvenirs de l’orgueilleux Œdipe commencent -à devenir pour lui des remords, prononce d’une -voix timide ces mots faits pour rappeler une confiance qu’il -n’a déjà plus. Phorbas arrive de Corinthe, au moment où -Œdipe vient de concevoir des craintes sur sa naissance : il -lui demande un entretien secret. Les autres acteurs, avant -Talma, se hâtaient de se retourner vers leur suite, et de -l’éloigner avec un geste majestueux : Talma reste les yeux -fixés sur Phorbas ; il ne peut le perdre de vue, et sa main -agitée fait un signe pour écarter ce qui l’entoure. Il n’a rien -dit encore, mais ses mouvements égarés trahissent le -trouble de son âme ; et quand, au dernier acte, il s’écrie en -quittant Jocaste :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Oui, Laïus est mon père, et je suis votre fils,</div> -</div> - -<p class="noindent">on croit voir s’entr’ouvrir le séjour du Ténare, où le destin -perfide entraîne les mortels.</p> - -<p>Dans <i>Andromaque</i>, quand Hermione insensée accuse -Oreste d’avoir assassiné Pyrrhus sans son aveu, Oreste répond :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i6">Et ne m’avez-vous pas</div> -<div class="verse">Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas ?</div> -</div> - -<p class="noindent">on dit que Le Kain, quand il récitait ces vers, appuyait sur -chaque mot, comme pour rappeler à Hermione toutes les -circonstances de l’ordre qu’il avait reçu d’elle. Ce serait bien -vis-à-vis d’un juge ; mais quand il s’agit de la femme qu’on -aime, le désespoir de la trouver injuste et cruelle est l’unique -sentiment qui remplisse l’âme. C’est ainsi que Talma -conçoit la situation : un cri s’échappe du cœur d’Oreste ; il -dit les premiers mots avec force, et ceux qui suivent avec -un abattement toujours croissant : ses bras tombent, son visage -devient en un instant pâle comme la mort, et l’émotion -des spectateurs s’augmente, à mesure qu’il semble perdre la -force de s’exprimer.</p> - -<p>La manière dont Talma récite le monologue suivant est -sublime. L’espèce d’innocence qui rentre dans l’âme d’Oreste -pour la déchirer, lorsqu’il dit ce vers :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’assassine à regret un roi que je révère,</div> -</div> - -<p class="noindent">inspire une pitié que le génie même de Racine n’a pu prévoir -même tout entière. Les grands acteurs se sont presque -tous essayés dans les fureurs d’Oreste ; mais c’est là surtout -que la noblesse des gestes et des traits ajoute singulièrement -à l’effet du désespoir. La puissance de la douleur est d’autant -plus terrible, qu’elle se montre à travers le calme même -et la dignité d’une belle nature.</p> - -<p>Dans les pièces tirées de l’histoire romaine, Talma développe -un talent d’un tout autre genre, mais non moins remarquable. -On comprend mieux Tacite, après l’avoir vu -jouer le rôle de Néron ; il y manifeste un esprit d’une -grande sagacité ; car c’est toujours avec de l’esprit qu’une -âme honnête saisit les symptômes du crime ; néanmoins il -produit encore plus d’effet, ce me semble, dans les rôles où -l’on aime à s’abandonner, en l’écoutant, aux sentiments -qu’il exprime. Il a rendu à Bayard, dans la pièce de Du Belloy, -le service de lui ôter ces airs de fanfaron que les autres -acteurs croyaient devoir lui donner : ce héros gascon est redevenu, -grâce à Talma, aussi simple dans la tragédie que -dans l’histoire. Son costume dans ce rôle, ses gestes simples -et rapprochés, rappellent les statues des chevaliers qu’on -voit dans les anciennes églises, et l’on s’étonne qu’un homme -qui a si bien le sentiment de l’art antique, sache aussi se -transporter dans le caractère du moyen âge.</p> - -<p>Talma joue quelquefois le rôle de Pharan dans une tragédie -de Ducis sur un sujet arabe, Abufar. Une foule de vers -ravissants répandent sur cette tragédie beaucoup de charme ; -les couleurs de l’Orient, la mélancolie rêveuse du midi asiatique, -la mélancolie des contrées où la chaleur consume la -nature, au lieu de l’embellir, se font admirablement sentir -dans cet ouvrage. Le même Talma, Grec, Romain et chevalier, -est un Arabe du désert, plein d’énergie et d’amour ; ses -regards sont voilés comme pour éviter l’ardeur des rayons -du soleil ; il y a dans ses gestes une alternative admirable -d’indolence et d’impétuosité ; tantôt le sort l’accable, -tantôt il paraît plus puissant encore que la nature, et -semble triompher d’elle : la passion qui le dévore, et dont -une femme qu’il croit sa sœur est l’objet, est renfermée -dans son sein ; on dirait, à sa marche incertaine, que -c’est lui-même qu’il veut fuir ; ses yeux se détournent de ce -qu’il aime, ses mains repoussent une image qu’il croit toujours -voir à ses côtés ; et quand enfin il presse Saléma sur -son cœur, en lui disant ce simple mot « <i>J’ai froid</i> », il sait -exprimer tout à la fois le frisson de l’âme et la dévorante -ardeur qu’il veut cacher.</p> - -<p>On peut trouver beaucoup de défauts dans les pièces de -Shakespeare adaptées par Ducis à notre théâtre ; mais il serait -bien injuste de n’y pas reconnaître des beautés du premier -ordre ; Ducis a son génie dans son cœur, et c’est là -qu’il est bien. Talma joue ses pièces en ami du beau talent -de ce noble vieillard. La scène des sorcières, dans Macbeth, -est mise en récit dans la pièce française. Il faut voir Talma -s’essayer à rendre quelque chose de vulgaire et de bizarre -dans l’accent des sorcières, et conserver cependant dans -cette imitation toute la dignité que notre théâtre exige.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Par des mots inconnus, ces êtres monstrueux</div> -<div class="verse">S’appelaient tour à tour, s’applaudissaient entre eux,</div> -<div class="verse">S’approchaient, me montraient avec un ris farouche :</div> -<div class="verse">Leur doigt mystérieux se posait sur leur bouche.</div> -<div class="verse">Je leur parle, et dans l’ombre ils s’échappent soudain,</div> -<div class="verse">L’un avec un poignard, l’autre un sceptre à la main,</div> -<div class="verse">L’autre d’un long serpent serrait son corps livide :</div> -<div class="verse">Tous trois vers ce palais ont pris un vol rapide,</div> -<div class="verse">Et tous trois dans les airs, en fuyant loin de moi,</div> -<div class="verse">M’ont laissé pour adieu ces mots : <i>Tu seras roi</i>.</div> -</div> - -<p>La voix basse et mystérieuse de l’acteur, en prononçant -ces vers, la manière dont il plaçait son doigt sur sa bouche, -comme la statue du silence, son regard qui s’altérait pour -exprimer un souvenir horrible et repoussant ; tout était -combiné pour peindre un merveilleux nouveau sur notre -théâtre, et dont aucune tradition antérieure ne pouvait donner -l’idée.</p> - -<p><i>Othello</i> n’a pas réussi dernièrement sur la scène française ; -il semble qu’Orosmane empêche qu’on ne comprenne bien -Othello ; mais quand c’est Talma qui joue cette pièce, le cinquième -acte émeut comme si l’assassinat se passait sous nos -yeux ; j’ai vu Talma déclamer dans la chambre la dernière -scène avec sa femme, dont la voix et la figure conviennent -si bien à Desdemona ; il lui suffisait de passer sa main sur -ses cheveux et de froncer le sourcil pour être le Maure de -Venise, et la terreur saisissait à deux pas de lui, comme si -toutes les illusions du théâtre l’avaient environné.</p> - -<p><i>Hamlet</i> est son triomphe parmi les tragédies du genre -étranger. Les spectateurs ne voient pas l’ombre du père -d’Hamlet sur la scène française, l’apparition se passe en entier -dans la physionomie de Talma, et certes elle n’en est -pas ainsi moins effrayante. Quand, au milieu d’un entretien -calme et mélancolique, tout à coup il aperçoit le spectre, on -suit tous ses mouvements dans les yeux qui le contemplent, -et l’on ne peut douter de la présence du fantôme, quand un -tel regard l’atteste.</p> - -<p>Lorsque, au troisième acte, Hamlet arrive seul sur la scène, -et qu’il dit en beaux vers français le fameux monologue : <i lang="en" xml:lang="en">To -be or not to be</i>.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La mort, c’est le sommeil, c’est un réveil peut-être.</div> -<div class="verse">Peut-être ! — Ah ! c’est le mot qui glace, épouvanté,</div> -<div class="verse">L’homme, au bord du cercueil, par le doute arrêté ;</div> -<div class="verse">Devant ce vaste abîme, il se jette en arrière,</div> -<div class="verse">Ressaisit l’existence, et s’attache à la terre.</div> -</div> - -<p>Talma ne faisait pas un geste, quelquefois seulement il -remuait la tête, pour questionner la terre et le ciel sur ce -que c’est que la mort. Immobile, la dignité de la méditation -absorbait tout son être. L’on voyait un homme, au milieu de -deux mille hommes en silence, interroger la pensée sur le -sort des mortels ! dans peu d’années tout ce qui était là -n’existera plus, mais d’autres hommes assisteront à leur -tour aux mêmes incertitudes, et se plongeront de même -dans l’abîme, sans en connaître la profondeur.</p> - -<p>Lorsque Hamlet veut faire jurer à sa mère, sur l’urne qui -renferme les cendres de son époux, qu’elle n’a point eu de -part au crime qui l’a fait périr, elle hésite, se trouble, et -finit par avouer le forfait dont elle est coupable. Alors Hamlet -tire le poignard que son père lui commande d’enfoncer -dans le sein maternel ; mais au moment de frapper, la tendresse -et la pitié l’emportent, et, se retournant vers l’ombre -de son père, il s’écrie : <i>grâce, grâce, mon père !</i> avec un accent -où toutes les émotions de la nature semblent à la fois -s’échapper du cœur, et, se jetant aux pieds de sa mère évanouie, -il lui dit ces deux vers qui renferment une inépuisable -pitié :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Votre crime est horrible, exécrable, odieux ;</div> -<div class="verse">Mais il n’est pas plus grand que la bonté des cieux.</div> -</div> - -<p>Enfin, on ne peut penser à Talma sans se rappeler <i>Manlius</i>. -Cette pièce faisait peu d’effet au théâtre : c’est le sujet -de la <i>Venise sauvée</i>, d’Otway, transporté dans un événement -de l’histoire romaine. Manlius conspire contre le sénat de -Rome, il confie son secret à Servilius, qu’il aime depuis -quinze ans : il le lui confie malgré les soupçons de ses autres -amis, qui se défient de la faiblesse de Servilius et de -son amour pour sa femme, fille du consul. Ce que les conjurés -ont craint arrive. Servilius ne peut cacher à sa femme -le danger de la vie de son père ; elle court aussitôt le lui -révéler. Manlius est arrêté, ses projets sont découverts, et le -sénat le condamne à être précipité du haut de la roche Tarpéïenne.</p> - -<p>Avant Talma, l’on n’avait guère aperçu dans cette pièce -faiblement écrite, la passion d’amitié que Manlius ressent -pour Servilius. Quand un billet du conjuré Rutile apprend -que le secret est trahi, et l’est par Servilius, Manlius arrive, -ce billet à la main ; il s’approche de son coupable ami que -déjà le repentir dévore, et, lui montrant les lignes qui l’accusent, -il prononce ces mots : <i>Qu’en dis-tu ?</i> Je le demande -à tous ceux qui les ont entendus, la physionomie et le son -de la voix peuvent-ils jamais exprimer à la fois plus d’impressions -différentes ; cette fureur qu’amollit un sentiment -intérieur de pitié, cette indignation que l’amitié rend tour à -tour plus vive et plus faible, comment les faire comprendre, -si ce n’est par cet accent qui va de l’âme à l’âme, sans l’intermédiaire -même des paroles ? Manlius tire son poignard -pour en frapper Servilius, sa main cherche son cœur et -tremble de le trouver : le souvenir de tant d’années pendant -lesquelles Servilius lui fut cher, élève comme un nuage de -pleurs entre sa vengeance et son ami.</p> - -<p>On a moins parlé du cinquième acte, et peut-être Talma -y est-il plus admirable encore que dans le quatrième. Servilius -a tout bravé pour expier sa faute et sauver Manlius ; -dans le fond de son cœur il a résolu, si son ami périt, de -partager son sort. La douleur de Manlius est adoucie par les -regrets de Servilius ; néanmoins il n’ose lui dire qu’il lui -pardonne sa trahison effroyable ; mais il prend à la dérobée -la main de Servilius, et l’approche de son cœur ; ses mouvements -involontaires cherchent l’ami coupable qu’il veut -embrasser encore, avant de le quitter pour jamais. Rien, ou -presque rien dans la pièce, n’indiquait cette admirable -beauté de l’âme sensible, respectant une longue affection, -malgré la trahison qui l’a brisée. Les rôles de Pierre et de -Jaffier, dans la pièce anglaise, indiquent cette situation avec -une grande force. Talma sait donner à la tragédie de Manlius -l’énergie qui lui manque, et rien n’honore plus son talent -que la vérité avec laquelle il exprime ce qu’il y a d’invincible -dans l’amitié. La passion peut haïr l’objet de son amour ; -mais quand le lien s’est formé par les rapports sacrés de -l’âme, il semble que le crime même ne saurait l’anéantir, et -qu’on attend le remords comme après une longue absence -on attendrait le retour.</p> - -<p>En parlant avec quelque détail de Talma, je ne crois -point m’être arrêtée sur un sujet étranger à mon ouvrage. -Cet artiste donne autant qu’il est possible à la tragédie -française, ce qu’à tort ou à raison les Allemands lui reprochent -de n’avoir pas : l’originalité et le naturel. Il sait -caractériser les mœurs étrangères dans les différents personnages -qu’il représente, et nul acteur ne hasarde davantage -de grands effets par des moyens simples. Il y a, dans -sa manière de déclamer, Shakespeare et Racine artistement -combinés. Pourquoi les écrivains dramatiques n’essaieraient-ils -pas aussi de réunir dans leurs compositions ce que l’acteur -a su si bien amalgamer par son jeu ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2ch28">CHAPITRE XXVIII<br /> -<span class="i">Des Romans.</span></h3> - - -<p>De toutes les fictions les romans étant la plus facile, il -n’est point de carrière dans laquelle les écrivains des nations -modernes se soient plus essayés. Le roman fait, pour ainsi -dire, la transition entre la vie réelle et la vie imaginaire. -L’histoire de chacun est, à quelques modifications près, un -roman assez semblable à ceux qu’on imprime, et les souvenirs -personnels tiennent souvent à cet égard lieu d’invention. -On a voulu donner plus d’importance à ce genre en y mêlant -la poésie, l’histoire et la philosophie ; il me semble que -c’est le dénaturer. Les réflexions morales et l’éloquence -passionnée peuvent trouver place dans les romans ; mais -l’intérêt des situations doit être toujours le premier mobile -de cette sorte d’écrits, et jamais rien ne peut en tenir lieu. -Si l’effet théâtral est la condition indispensable de toute -pièce représentée, il est également vrai qu’un roman ne -serait ni un bon ouvrage, ni une fiction heureuse, s’ils n’inspiraient -pas une curiosité vive ; c’est en vain que l’on voudrait -y suppléer par des digressions spirituelles, l’attente de -l’amusement trompée causerait une fatigue insurmontable.</p> - -<p>La foule des romans d’amour publiés en Allemagne a fait -tourner un peu en plaisanterie les clairs de lune, les harpes -qui retentissent le soir dans la vallée, enfin tous les moyens -connus de bercer doucement l’âme ; néanmoins il y a en -nous une disposition naturelle qui se plaît à ces faciles lectures ; -c’est au génie à s’emparer de cette disposition qu’on -voudrait encore combattre. Il est si beau d’aimer et d’être -aimé, que cet hymne de la vie peut se moduler à l’infini, -sans que le cœur en éprouve de lassitude ; ainsi l’on revient -avec joie au motif d’un chant embelli par des notes brillantes. -Je ne dissimulerai pas cependant que les romans, même les -plus purs, font du mal ; ils nous ont trop appris ce qu’il y a -de plus secret dans les sentiments. On ne peut plus rien -éprouver sans se souvenir presque de l’avoir lu, et tous les -voiles du cœur ont été déchirés. Les anciens n’auraient jamais -fait ainsi de leur âme un sujet de fiction ; il leur restait -un sanctuaire où même leur propre regard aurait craint -de pénétrer ; mais enfin, le genre des romans admis, il y -faut de l’intérêt, et c’est, comme le disait Cicéron de l’action -dans l’orateur, la condition trois fois nécessaire.</p> - -<p>Les Allemands, comme les Anglais, sont très féconds en -romans qui peignent la vie domestique. La peinture des -mœurs est plus élégante dans les romans anglais ; elle a -plus de diversité dans les romans allemands. Il y a en Angleterre, -malgré l’indépendance des caractères, une manière -d’être générale donnée par la bonne compagnie ; en Allemagne -rien à cet égard n’est convenu. Plusieurs de ces romans -fondés sur nos sentiments et nos mœurs, et qui tiennent -parmi les livres le rang des drames au théâtre, méritent d’être -cités ; mais ce qui est sans égal et sans pareil, c’est <i>Werther</i> : -on voit là tout ce que le génie de Gœthe pouvait produire -quand il était passionné. L’on dit qu’il attache maintenant -peu de prix à cet ouvrage de sa jeunesse ; l’effervescence -d’imagination qui lui inspira presque de l’enthousiasme pour -le suicide doit lui paraître maintenant blâmable. Quand on -est très jeune, la dégradation de l’être n’ayant en rien commencé, -le tombeau ne semble qu’une image poétique, -qu’un sommeil environné de figures à genoux qui nous -pleurent ; il n’en est plus ainsi même dès le milieu de la -vie, et l’on apprend alors pourquoi la religion, cette science -de l’âme, a mêlé l’horreur du meurtre à l’attentat contre soi-même.</p> - -<p>Gœthe néanmoins aurait grand tort de dédaigner l’admirable -talent qui se manifeste dans <i>Werther</i> ; ce ne sont pas -seulement les souffrances de l’amour, mais les maladies de -l’imagination dans notre siècle, dont il a su faire le tableau ; -ces pensées qui se pressent dans l’esprit sans qu’on puisse -les changer en acte de la volonté ; le contraste singulier -d’une vie beaucoup plus monotone que celle des anciens, -et d’une existence intérieure beaucoup plus agitée, causent -une sorte d’étourdissement semblable à celui qu’on prend -sur le bord de l’abîme, et la fatigue même qu’on éprouve, -après l’avoir longtemps contemplé, peut entraîner à s’y précipiter. -Gœthe a su joindre à cette peinture des inquiétudes -de l’âme, si philosophique dans ses résultats, une fiction -simple, mais d’un intérêt prodigieux. Si l’on a cru nécessaire, -dans toutes les sciences, de frapper les yeux par les -signes extérieurs, n’est-il pas naturel d’intéresser le cœur -pour y graver de grandes pensées ?</p> - -<p>Les romans par lettres supposent toujours plus de sentiments -que de faits ; jamais les anciens n’auraient imaginé -de donner cette forme à leurs fictions ; et ce n’est même que -depuis deux siècles que la philosophie s’est assez introduite -en nous-mêmes pour que l’analyse de ce qu’on éprouve -tienne une si grande place dans les livres. Cette manière -de concevoir les romans n’est pas aussi poétique, sans -doute, que celle qui consiste tout entière dans des récits ; -mais l’esprit humain est maintenant bien moins avide des -événements même les mieux combinés, que des observations -sur ce qui se passe dans le cœur. Cette disposition tient -aux grands changements intellectuels qui ont eu lieu dans -l’homme ; il tend toujours plus en général à se replier sur -lui-même, et cherche la religion, l’amour et la pensée dans -le plus intime de son être.</p> - -<p>Plusieurs écrivains allemands ont composé des contes de -revenants et de sorcières, et pensent qu’il y a plus de talent -dans ces inventions que dans un roman fondé sur une circonstance -de la vie commune : tout est bien si l’on y est -porté par des dispositions naturelles ; mais en général il -faut des vers pour les choses merveilleuses, la prose n’y -suffit pas. Quand les fictions représentent des siècles et des -pays très différents de ceux où nous vivons, il faut que le -charme de la poésie supplée au désir que la ressemblance -avec nous-mêmes nous ferait goûter. La poésie est le médiateur -ailé qui transporte les temps passés et les nations -étrangères dans une région sublime où l’admiration tient -lieu de sympathie.</p> - -<p>Les romans de chevalerie abondent en Allemagne ; mais -on aurait dû les rattacher plus scrupuleusement aux traditions -anciennes : à présent on recherche ces sources précieuses ; -et, dans un livre appelé <i>le Livre des Héros</i>, on a -trouvé une foule d’aventures racontées avec force et naïveté ; -il importe de conserver la couleur de ce style et de -ces mœurs anciennes, et de ne pas prolonger, par l’analyse -des sentiments, les récits de ce temps où l’honneur et -l’amour agissaient sur le cœur de l’homme, comme la fatalité -chez les anciens, sans qu’on réfléchît aux motifs des -actions, ni que l’incertitude y fût admise.</p> - -<p>Les romans philosophiques ont pris depuis quelque temps, -en Allemagne, le pas sur tous les autres ; ils ne ressemblent -point à ceux des Français : ce n’est pas, comme dans Voltaire, -une idée générale qu’on exprime par un fait en -forme d’apologue, mais c’est un tableau de la vie humaine -tout à fait impartial, un tableau dans lequel aucun intérêt -passionné ne domine ; des situations diverses se succèdent -dans tous les rangs, dans tous les états, dans toutes les circonstances, -et l’écrivain est là pour les raconter ; c’est ainsi -que Gœthe a conçu <i>Wilhelm Meister</i>, ouvrage très admiré -en Allemagne, mais ailleurs peu connu.</p> - -<p><i>Wilhelm Meister</i> est plein de discussions ingénieuses et -spirituelles ; on en ferait un ouvrage philosophique du premier -ordre, s’il ne s’y mêlait pas une intrigue de roman, -dont l’intérêt ne vaut pas ce qu’elle fait perdre ; on y trouve -des peintures très fines et très détaillées d’une certaine -classe de la société, plus nombreuse en Allemagne que dans -les autres pays ; classe dans laquelle les artistes, les comédiens -et les aventuriers se mêlent avec les bourgeois qui -aiment la vie indépendante, et avec les grands seigneurs -qui croient protéger les arts : chacun de ces tableaux pris à -part est charmant ; mais il n’y a d’autre intérêt dans l’ensemble -de l’ouvrage que celui qu’on doit mettre à savoir -l’opinion de Gœthe sur chaque sujet : le héros de son roman -est un tiers importun qu’il a mis, on ne sait pourquoi, -entre son lecteur et lui.</p> - -<p>Au milieu de ces personnages de <i>Wilhelm Meister</i>, plus -spirituels que signifiants, et de ces situations plus naturelles -que saillantes, un épisode charmant se retrouve dans -plusieurs endroits de l’ouvrage, et réunit tout ce que la -chaleur et l’originalité du talent de Gœthe peuvent faire -éprouver de plus animé. Une jeune fille italienne est l’enfant -de l’amour, et d’un amour criminel et terrible, qui a -entraîné un homme consacré par serment au culte de la -divinité ; les deux époux déjà si coupables, découvrent -après leur hymen qu’ils étaient frère et sœur, et que l’inceste -est pour eux la punition du parjure. La mère perd la -raison, et le père parcourt le monde comme un malheureux -errant qui ne veut d’asile nulle part. Le fruit infortuné -de cet amour si funeste, sans appui dès sa naissance, est -enlevé par des danseurs de corde ; ils l’exercent jusqu’à -l’âge de dix ans dans les misérables jeux dont ils tirent leur -subsistance : les cruels traitements qu’on lui fait éprouver -intéressent Wilhelm, et il prend à son service cette jeune -fille, sous l’habit de garçon, qu’elle a porté depuis qu’elle -est au monde.</p> - -<p>Alors se développe dans cette créature extraordinaire un -mélange singulier d’enfance et de profondeur, de sérieux et -d’imagination ; ardente comme les Italiennes, silencieuse et -persévérante comme une personne réfléchie, la parole ne -semble pas son langage. Le peu de mots qu’elle dit cependant -est solennel, et répond à des sentiments bien plus -forts que son âge, et dont elle-même n’a pas le secret. Elle -s’attache à Wilhelm avec amour et respect ; elle le sert -comme un domestique fidèle, elle l’aime comme une femme -passionnée : sa vie ayant toujours été malheureuse, on -dirait qu’elle n’a point connu l’enfance, et que, souffrant -dans l’âge auquel la nature n’a destiné que des jouissances, -elle n’existe que pour une seule affection, avec -laquelle les battements de son cœur commencent et -finissent.</p> - -<p>Le personnage de Mignon (c’est le nom de la jeune fille) -est mystérieux comme un rêve ; elle exprime ses regrets -pour l’Italie dans des vers ravissants, que tout le monde sait -par cœur en Allemagne : « Connais-tu cette terre où les -citronniers fleurissent, etc. ». Enfin la jalousie, cette impression -trop forte pour de si jeunes organes, brise la pauvre -enfant, qui sentit la douleur avant que l’âge lui donnât la -force de lutter contre elle. Il faudrait, pour comprendre tout -l’effet de cet admirable tableau, en rapporter chaque détail. -On ne peut se représenter sans émotion les moindres mouvements -de cette jeune fille ; il y a je ne sais quelle simplicité -magique en elle, qui suppose des abîmes de pensées et -de sentiments ; l’on croit entendre gronder l’orage au fond -de son âme, lors même que l’on ne saurait citer ni une -parole ni une circonstance qui motive l’inquiétude inexprimable -qu’elle fait éprouver.</p> - -<p>Malgré ce bel épisode, on aperçoit dans <i>Wilhelm Meister</i> -le système singulier qui s’est développé depuis quelque -temps dans la nouvelle école allemande. Les récits des anciens, -et même leurs poèmes, quelque animés qu’ils soient -dans le fond, sont calmes par la forme ; et l’on s’est persuadé -que les modernes feraient bien d’imiter la tranquillité -des écrivains antiques : mais en fait d’imagination, ce -qui n’est commandé que par la théorie ne réussit guère -dans la pratique. S’il s’agit d’événements tels que ceux de -<i>l’Iliade</i>, ils intéressent d’eux-mêmes, et moins le sentiment -personnel de l’auteur s’aperçoit, plus le tableau fait impression ; -mais si l’on se met à peindre les situations romanesques -avec le calme impartial d’Homère, le résultat n’en -saurait être très attachant.</p> - -<p>Gœthe vient de faire paraître un roman intitulé <i>les Affinités -de choix</i>, qu’on peut accuser surtout, ce me semble, du -défaut que je viens d’indiquer. Un ménage heureux s’est -retiré à la campagne ; les deux époux invitent, l’un son ami, -l’autre sa nièce, à partager leur solitude ; l’ami devient -amoureux de la femme, et l’époux de la jeune fille, nièce de -sa femme. Il se livre à l’idée de recourir au divorce pour -s’unir à ce qu’il aime ; la jeune fille est prête à y consentir : -des événements malheureux la ramènent au sentiment du -devoir ; mais quand elle reconnaît la nécessité de sacrifier -son amour, elle en meurt de douleur, et celui qu’elle aime -ne tarde pas à la suivre.</p> - -<p>La traduction des <i>Affinités de choix</i> n’a point eu de succès -en France, parce que l’ensemble de cette fiction n’a rien de -caractérisé, et qu’on ne sait pas dans quel but elle a été -conçue ; ce n’est point un tort en Allemagne que cette incertitude : -comme les événements de ce monde ne présentent -souvent que des résultats indécis, l’on consent à trouver -dans les romans qui les peignent les mêmes contradictions -et les mêmes doutes. Il y a, dans l’ouvrage de Gœthe, une -foule de pensées et d’observations fines ; mais il est vrai que -l’intérêt y languit souvent, et qu’on trouve presque autant -de lacunes dans ce roman que dans la vie humaine telle -qu’elle se passe ordinairement. Un roman cependant ne doit -pas ressembler à des mémoires particuliers ; car tout intéresse -dans ce qui a existé réellement, tandis qu’une fiction -ne peut égaler l’effet de la vérité qu’en la surpassant, c’est-à-dire, -en ayant plus de force, plus d’ensemble et plus -d’action qu’elle.</p> - -<p>La description du jardin du baron et des embellissements -qu’y fait la baronne, absorbe plus du tiers du roman ; et l’on -a peine à partir de là pour être ému par une catastrophe -tragique : la mort du héros et de l’héroïne ne semble -plus qu’un accident fortuit, parce que le cœur n’est pas -préparé longtemps d’avance à sentir et à partager la peine -qu’ils éprouvent. Cet écrit offre un singulier mélange de -l’existence commode et des sentiments orageux ; une imagination -pleine de grâce et de force s’approche des plus -grands effets pour les délaisser tout à coup, comme s’il ne -valait pas la peine de les produire ; et l’on dirait que l’émotion -fait du mal à l’écrivain de ce roman, et que, par paresse -de cœur, il met de côté la moitié de son talent, de peur de -se faire souffrir lui-même en attendrissant les autres.</p> - -<p>Une question plus importante, c’est de savoir si un tel -ouvrage est moral, c’est-à-dire, si l’impression qu’on en -reçoit est favorable au perfectionnement de l’âme ; les événements -ne sont de rien à cet égard dans une fiction ; on -sait si bien qu’ils dépendent de la volonté de l’auteur, qu’ils -ne peuvent réveiller la conscience de personne : la moralité -d’un roman consiste donc dans les sentiments qu’il inspire. -On ne saurait nier qu’il n’y ait dans le livre de Gœthe une -profonde connaissance du cœur humain, mais une connaissance -décourageante ; la vie y est représentée comme une -chose assez indifférente, de quelque manière qu’on la passe ; -triste quand on l’approfondit, assez agréable quand on -l’esquive, susceptible de maladies morales qu’il faut guérir -si l’on peut, et dont il faut mourir si l’on n’en peut guérir. — Les -passions existent, les vertus existent ; il y a des gens -qui assurent qu’il faut combattre les unes par les autres ; il -y en a d’autres qui prétendent que cela ne se peut pas ; -voyez et jugez, semble dire l’écrivain qui raconte, avec impartialité, -les arguments que le sort peut donner pour et -contre chaque manière de voir.</p> - -<p>On aurait tort cependant de se figurer que ce scepticisme -soit inspiré par la tendance matérialiste du dix-huitième -siècle ; les opinions de Gœthe ont bien plus de profondeur, -mais elles ne donnent pas plus de consolations à l’âme. On -aperçoit dans ses écrits une philosophie dédaigneuse, qui -dit au bien comme au mal : Cela doit être, puisque cela est ; -un esprit prodigieux, qui domine toutes les autres facultés, -et se lasse du talent même, comme ayant quelque chose de -trop involontaire et de trop partial ; enfin, ce qui manque -surtout à ce roman, c’est un sentiment religieux ferme et -positif : les principaux personnages sont plus accessibles à -la superstition qu’à la croyance ; et l’on sent que dans leur -cœur, la religion, comme l’amour, n’est que l’effet des circonstances -et pourrait varier avec elles.</p> - -<p>Dans la marche de cet ouvrage, l’auteur se montre trop -incertain ; les figures qu’il dessine et les opinions qu’il indique, -ne laissent que des souvenirs vacillants ; il faut en convenir, -beaucoup penser conduit quelquefois à tout ébranler -dans le fond de soi-même ; mais un homme de génie tel -que Gœthe doit servir de guide à ses admirateurs dans une -route assurée. Il n’est plus temps de douter, il n’est plus -temps de mettre, à propos de toutes choses, des idées ingénieuses -dans les deux côtés de la balance ; il faut se livrer à -la confiance, à l’enthousiasme, à l’admiration que la jeunesse -immortelle de l’âme peut toujours entretenir en nous-mêmes ; -cette jeunesse renaît des cendres mêmes des passions : -c’est le rameau d’or qui ne peut se flétrir, et qui -donne à la Sibylle l’entrée dans les champs élysiens.</p> - -<p>Tieck mérite d’être cité dans plusieurs genres ; il est l’auteur -d’un roman, <i>Sternbald</i>, dont la lecture est délicieuse ; -les événements y sont en petit nombre, et ce qu’il y en a -n’est pas même conduit jusqu’au dénouement ; mais on ne -trouve nulle part, je crois, une si agréable peinture de la -vie d’un artiste. L’auteur place son héros dans le beau -siècle des arts, et le suppose écolier d’Albert Dürer, contemporain -de Raphaël ; il le fait voyager dans diverses contrées -de l’Europe, et peint avec un charme tout nouveau le -plaisir que doivent causer les objets extérieurs, quand on -n’appartient exclusivement à aucun pays, ni à aucune situation, -et qu’on se promène librement à travers la nature -pour y chercher des inspirations et des modèles. Cette existence -voyageuse et rêveuse tout à la fois n’est bien sentie -qu’en Allemagne. Dans les romans français nous décrivons -toujours les mœurs et les relations sociales ; mais il y a un -grand secret de bonheur dans cette imagination qui plane -sur la terre en la parcourant, et ne se mêle point aux intérêts -actifs de ce monde.</p> - -<p>Ce que le sort refuse presque toujours aux pauvres mortels, -c’est une destinée heureuse dont les circonstances se -succèdent et s’enchaînent selon nos souhaits ; mais les impressions -isolées sont pour la plupart assez douces, et -le présent, quand on peut le considérer à part des -souvenirs et des craintes, est encore le meilleur moment de -l’homme. Il y a donc une philosophie poétique très sage -dans ces jouissances instantanées dont l’existence d’un artiste -se compose ; les sites nouveaux, les accidents de lumière -qui les embellissent sont pour lui des événements qui commencent -et finissent le même jour, et n’ont rien à faire avec -le passé ni avec l’avenir ; les affections du cœur dérobent -l’aspect de la nature, et l’on s’étonne, en lisant le roman de -Tieck, de toutes les merveilles qui nous environnent à notre -insu.</p> - -<p>L’auteur a mêlé à cet ouvrage des poésies détachées, dont -quelques-unes sont des chefs-d’œuvre. Lorsqu’on met des -vers dans un roman français, presque toujours ils interrompent -l’intérêt, et détruisent l’harmonie de l’ensemble. Il n’en -est pas ainsi dans <i>Sternbald</i> ; le roman est si poétique en -lui-même, que la prose y paraît comme un récitatif qui -succède au chant, ou le prépare. On y trouve entre autres -quelques stances sur le retour du printemps, qui sont -enivrantes comme la nature à cette époque. L’enfance y est -présentée sous mille formes différentes ; l’homme, les plantes, -la terre, le ciel, tout y est si jeune, tout y est si riche d’espérance, -qu’on dirait que le poète célèbre les premiers -beaux jours et les premières fleurs qui parèrent le monde.</p> - -<p>Nous avons en français plusieurs romans comiques ; et -l’un des plus remarquables, c’est <i>Gil Blas</i>. Je ne crois pas -qu’on puisse citer chez les Allemands un ouvrage où l’on se -joue si spirituellement des choses de la vie. Ils ont à peine -un monde réel, comment pourraient-ils déjà s’en moquer ? -La gaîté sérieuse qui ne tourne rien en plaisanterie, mais -amuse sans le vouloir, et fait rire sans avoir ri ; cette gaîté -que les Anglais appellent <i>humour</i>, se trouve aussi dans -plusieurs écrits allemands ; mais il est presque impossible -de les traduire. Quand la plaisanterie consiste dans une -pensée philosophique heureusement exprimée, comme le -<i>Gulliver</i> de Swift, le changement de langue n’y fait rien, -mais <i>Tristram Shandy</i> de Sterne perd en français presque -toute sa grâce. Les plaisanteries qui consistent dans les formes -du langage en disent peut-être à l’esprit mille fois plus -que les idées, et cependant on ne peut transmettre aux -étrangers ces impressions si vives, excitées par des nuances -si fines.</p> - -<p>Claudius est un des auteurs allemands qui ont le plus de -cette gaîté nationale, partage exclusif de chaque littérature -étrangère. Il a publié un recueil composé de plusieurs -pièces détachées sur différents sujets ; il en est quelques-unes -de mauvais goût, quelques autres de peu d’importance ; -mais il y règne une originalité et une vérité qui rendent les -moindres choses piquantes. Cet écrivain, dont le style est -revêtu d’une apparence simple, et quelquefois même vulgaire, -pénètre jusqu’au fond du cœur, par la sincérité de -ses sentiments. Il vous fait pleurer comme il vous fait rire, -parce qu’il excite en vous la sympathie, et que vous reconnaissez -un semblable et un ami dans tout ce qu’il éprouve. -On ne peut rien extraire des écrits de Claudius, son talent -agit comme une sensation ; il faut l’avoir éprouvée pour en -parler. Il ressemble à ces peintres flamands qui s’élèvent -quelquefois à représenter ce qu’il y a de plus noble dans la -nature, ou à l’Espagnol Murillo qui peint des pauvres et des -mendiants avec une vérité parfaite, mais qui leur donne -souvent, même à son insu, quelques traits d’une expression -noble et profonde. Il faut, pour mêler avec succès le comique -et le pathétique, être éminemment naturel dans l’un -et dans l’autre ; dès que le factice s’aperçoit, tout contraste -fait disparate ; mais un grand talent plein de bonhomie peut -réunir avec succès ce qui n’a du charme que sur le visage de -l’enfance, le sourire au milieu des pleurs.</p> - -<p>Un autre écrivain, plus moderne et plus célèbre que Claudius, -s’est acquis une grande réputation en Allemagne par -des ouvrages qu’on appellerait des romans, si une dénomination -connue pouvait convenir à des productions si extraordinaires. -J. Paul Richter a sûrement plus d’esprit qu’il -n’en faut pour composer un ouvrage qui intéresserait les -étrangers autant que les Allemands, et néanmoins rien de -ce qu’il a publié ne peut sortir de l’Allemagne. Ses admirateurs -diront que cela tient à l’originalité même de son génie ; -il me semble que ses défauts en sont autant la cause -que ses qualités. Il faut, dans nos temps modernes, avoir -l’esprit européen ; les Allemands encouragent trop dans -leurs auteurs cette hardiesse vagabonde qui, toute audacieuse -qu’elle paraît, n’est pas toujours dénuée d’affectation. -Madame de Lambert disait à son fils : — Mon ami, ne -vous permettez que les sottises qui vous feront un grand -plaisir. — On pourrait prier J. Paul de n’être bizarre que -malgré lui : tout ce qu’on dit involontairement répond toujours -à la nature de quelqu’un ; mais quand l’originalité -naturelle est gâtée par la prétention à l’originalité, le lecteur -ne jouit pas complètement même de ce qui est vrai, -par le souvenir et la crainte de ce qui ne l’est pas.</p> - -<p>On trouve cependant des beautés admirables dans les -ouvrages de J. Paul ; mais l’ordonnance et le cadre de ses -tableaux sont si défectueux, que les traits de génie les plus -lumineux se perdent dans la confusion de l’ensemble. Les -écrits de J. Paul doivent être considérés sous deux points de -vue, la plaisanterie et le sérieux ; car il mêle constamment -l’une à l’autre. Sa manière d’observer le cœur humain est -pleine de finesse et de gaîté, mais il ne connaît guère que -le cœur humain tel qu’on peut le juger d’après les petites -villes d’Allemagne, et il y a souvent dans la peinture de ces -mœurs quelque chose de trop innocent pour notre siècle. Des -observations si délicates et presque si minutieuses sur les -affections morales rappellent un peu ce personnage des -contes de fées surnommé <i>Fine-Oreille</i>, parce qu’il entendait -les plantes pousser. Sterne a bien, à cet égard, quelque -analogie avec J. Paul ; mais si J. Paul lui est très supérieur -dans la partie sérieuse et poétique de ses ouvrages, Sterne -a plus de goût et d’élégance dans la plaisanterie, et l’on -voit qu’il a vécu dans une société dont les rapports étaient -plus étendus et plus brillants.</p> - -<p>Ce serait un ouvrage bien remarquable néanmoins que -des pensées extraites des ouvrages de J. Paul ; mais on -s’aperçoit, en le lisant, de l’habitude singulière qu’il a de -recueillir partout, dans de vieux livres inconnus, dans des -ouvrages de sciences, etc., des métaphores et des allusions. -Les rapprochements qu’il en tire sont presque toujours très -ingénieux : mais quand il faut de l’étude et de l’attention -pour saisir une plaisanterie, il n’y a guère que les Allemands -qui consentent à rire à la longue, et se donnent autant -de peine pour comprendre ce qui les amuse que ce qui -les instruit.</p> - -<p>Au fond de tout cela l’on trouve une foule d’idées nouvelles, -et si l’on y parvient, l’on s’y enrichit beaucoup ; mais -l’auteur a négligé l’empreinte qu’il fallait donner à ces trésors. -La gaîté des Français vient de l’esprit de société ; celle -des Italiens, de l’imagination ; celle des Anglais, de l’originalité -du caractère ; la gaîté des Allemands est philosophique. -Ils plaisantent avec les choses et avec les livres plutôt -qu’avec leurs semblables. Il y a dans leur tête un chaos -de connaissances qu’une imagination indépendante et fantasque -combine de mille manières, tantôt originales tantôt -confuses ; mais où la vigueur de l’esprit et de l’âme se fait -toujours sentir.</p> - -<p>L’esprit de J. Paul ressemble souvent à celui de Montaigne. -Les auteurs français de l’ancien temps ont en général -plus de rapport avec les Allemands que les écrivains du -siècle de Louis XIV ; car c’est depuis ce temps-là que la -littérature française a pris une direction classique.</p> - -<p>J. Paul Richter est souvent sublime dans la partie sérieuse -de ses ouvrages, mais la mélancolie continuelle de -son langage ébranle quelquefois jusqu’à la fatigue. Lorsque -l’imagination nous balance trop longtemps dans le vague, à -la fin les couleurs se confondent à nos regards, les contours -s’effacent, et il ne reste de ce qu’on a lu qu’un retentissement, -au lieu d’un souvenir. La sensibilité de J. Paul -touche l’âme, mais ne la fortifie pas assez. La poésie de son -style ressemble aux sons de l’harmonica, qui ravissent -d’abord et font mal au bout de quelques instants, parce que -l’exaltation qu’ils excitent n’a pas d’objet déterminé. L’on -donne trop d’avantage aux caractères arides et froids, quand -on leur présente la sensibilité comme une maladie, tandis -que c’est de toutes les facultés morales la plus énergique, -puisqu’elle donne le désir et la puissance de se dévouer aux -autres.</p> - -<p>Parmi les épisodes touchants qui abondent dans les romans -de Jean Paul, dont le fond n’est presque jamais qu’un -assez faible prétexte pour les épisodes, j’en vais citer trois, -pris au hasard, pour donner l’idée du reste. Un seigneur anglais -devient aveugle par une double cataracte ; il se fait faire -l’opération sur un de ses yeux ; on la manque, et cet œil est -perdu sans ressource. Son fils, sans le lui dire, étudie chez -un oculiste, et, au bout d’une année, il est jugé capable -d’opérer l’œil que l’on peut encore sauver à son père. Le -père, ignorant l’intention de son fils, croit se remettre entre -les mains d’un étranger, et se prépare, avec fermeté, au -moment qui va décider si le reste de sa vie se passera dans -les ténèbres ; il recommande même qu’on éloigne son fils -de sa chambre, afin qu’il ne soit pas trop ému en assistant à -cette redoutable décision. Le fils s’approche en silence de -son père ; sa main ne tremble pas ; car la circonstance est -trop forte pour les signes ordinaires de l’attendrissement. -Toute l’âme se concentre dans une seule pensée, et l’excès -même de la tendresse donne cette présence d’esprit surnaturelle, -à laquelle succéderait l’égarement, si l’espoir était -perdu. Enfin l’opération réussit, et le père, en recouvrant la -lumière, aperçoit le fer bienfaisant dans la main de son -propre fils !</p> - -<p>Un autre roman du même auteur présente aussi une situation -très touchante. Un jeune aveugle demande qu’on -lui décrive le coucher du soleil, dont il sent les rayons doux -et purs dans l’atmosphère, comme l’adieu d’un ami. Celui -qu’il interroge lui raconte la nature dans toute sa beauté ; -mais il mêle à cette peinture une impression de mélancolie -qui doit consoler l’infortuné privé de la lumière. Sans cesse -il en appelle à la divinité, comme à la source vive des -merveilles du monde ; et, ramenant tout à cette vue intellectuelle, -dont l’aveugle jouit peut-être plus intimement -encore que nous, il lui fait sentir dans l’âme ce que ses yeux -ne peuvent plus voir.</p> - -<p>Enfin, je risquerai la traduction d’un morceau très -bizarre, mais qui sert à faire connaître le génie de Jean Paul.</p> - -<p>Bayle a dit quelque part que <i>l’athéisme ne devrait pas mettre -à l’abri de la crainte des souffrances éternelles</i> : c’est une -grande pensée, et sur laquelle on peut réfléchir longtemps. -Le songe de Jean Paul, que je vais citer, peut être considéré -comme cette pensée mise en action.</p> - -<p>La vision dont il s’agit ressemble un peu au délire de la -fièvre, et doit être jugée comme telle. Sous tout autre rapport -que celui de l’imagination, elle serait singulièrement -attaquable.</p> - -<p>« Le but de cette fiction, dit Jean Paul, en excusera la -hardiesse. Si mon cœur était jamais assez malheureux, assez -desséché pour que tous les sentiments qui affirment -l’existence d’un Dieu y fussent anéantis, je relirais ces pages ; -j’en serais ébranlé profondément, et j’y retrouverais mon -salut et ma foi. Quelques hommes nient l’existence de -Dieu avec autant d’indifférence que d’autres l’admettent ; et -tel y a cru pendant vingt années, qui n’a rencontré que -dans la vingt-et-unième, la minute solennelle où il a découvert -avec ravissement le riche apanage de cette croyance, la -chaleur vivifiante de cette fontaine de naphte.</p> - - -<p class="c i">Un Songe.</p> - -<p>« Lorsque, dans l’enfance, on nous raconte que vers minuit, -à l’heure où le sommeil atteint notre âme de si près, -les songes deviennent plus sinistres, les morts se relèvent, -et, dans les églises solitaires, contrefont les pieuses pratiques -des vivants, la mort nous effraie à cause des morts. -Quand l’obscurité s’approche, nous détournons nos regards -de l’église et de ses noirs vitraux ; les terreurs de l’enfance, -plus encore que ses plaisirs, reprennent les ailes pour voltiger -autour de nous, pendant la nuit légère de l’âme assoupie. -Ah ! n’éteignez pas ces étincelles ; laissez-nous nos -songes, même les plus sombres. Ils sont encore plus doux -que notre existence actuelle ; ils nous ramènent à cet âge -où le fleuve de la vie réfléchit encore le ciel.</p> - -<p>« Un soir d’été, j’étais couché sur le sommet d’une colline ; -je m’y endormis, et je rêvai que je me réveillais au -milieu de la nuit dans un cimetière. L’horloge sonnait onze -heures. Toutes les tombes étaient entr’ouvertes, et les -portes de fer de l’église, agitées par une main invisible, -s’ouvraient et se refermaient à grand bruit. Je voyais sur les -murs s’enfuir des ombres, qui n’y étaient projetées par -aucun corps : d’autres ombres livides s’élevaient dans les -airs, et les enfants seuls reposaient encore dans les cercueils. -Il y avait dans le ciel comme un nuage grisâtre, -lourd, étouffant, qu’un fantôme gigantesque serrait et pressait -à longs plis. Au-dessus de moi, j’entendais la chute lointaine -des avalanches, et sous mes pas la première commotion -d’un vaste tremblement de terre. Toute l’église vacillait, -et l’air était ébranlé par des sons déchirants qui cherchaient -vainement à s’accorder. Quelques pâles éclairs jetaient une -lueur sombre. Je me sentis poussé par la terreur même à -chercher un abri dans le temple : deux basilics étincelants -étaient placés devant ses portes redoutables.</p> - -<p>« J’avançai parmi la foule des ombres inconnues, sur qui -le sceau des vieux siècles était imprimé ; toutes ces ombres se -pressaient autour de l’hôtel dépouillé, et leur poitrine seule -respirait et s’agitait avec violence ; un mort seulement, qui -depuis peu était enterré dans l’église, reposait sur son linceul ; -il n’y avait point encore de battement dans son sein, -et un songe heureux faisait sourire son visage ; mais à -l’approche d’un vivant il s’éveilla, cessa de sourire, ouvrit -avec un pénible effort ses paupières engourdies ; la place de -l’œil était vide, et à celle du cœur il n’y avait qu’une profonde -blessure ; il souleva ses mains, les joignit pour prier ; -mais ses bras s’allongèrent, se détachèrent du corps, et les -mains jointes tombèrent à terre.</p> - -<p>« Au haut de la voûte de l’église était le cadran de l’éternité ; -on n’y voyait ni chiffres ni aiguilles, mais une main -noire en faisait le tour avec lenteur, et les morts s’efforçaient -d’y lire le temps.</p> - -<p>« Alors descendit des hauts lieux sur l’autel une figure -rayonnante, noble, élevée, et qui portait l’empreinte d’une -impérissable douleur ; les morts s’écrièrent : — O Christ ! -n’est-il point de Dieu ? — Il répondit : — Il n’en est point. — Toutes -les ombres se prirent à trembler avec violence, et -le Christ continua ainsi : — J’ai parcouru les mondes, je me -suis élevé au-dessus des soleils, et là aussi il n’est point de -Dieu ; je suis descendu jusqu’aux dernières limites de l’univers, -j’ai regardé dans l’abîme et je me suis écrié : — Père, -où es-tu ? — Mais je n’ai entendu que la pluie qui tombait -goutte à goutte dans l’abîme, et l’éternelle tempête, que -nul ordre ne régit, m’a seule répondu. Relevant ensuite mes -regards vers la voûte des cieux, je n’y ai trouvé qu’un orbite -vide, noir et sans fond. L’éternité reposait sur le chaos et le -rongeait, et se dévorait lentement elle-même : redoublez vos -plaintes amères et déchirantes ; que des cris aigus dispersent -les ombres, car c’en est fait.</p> - -<p>« Les ombres désolées s’évanouirent comme la vapeur -blanchâtre que le froid a condensée ; l’église fut bientôt -déserte ; mais tout à coup, spectacle affreux ! les enfants -morts, qui s’étaient réveillés à leur tour dans le cimetière, -accoururent et se prosternèrent devant la figure majestueuse -qui était sur l’autel, et dirent : — Jésus, n’avons-nous pas -de père ? — Et il répondit avec un torrent de larmes : — Nous -sommes tous orphelins ; moi et vous, nous n’avons -point de père. — A ces mots, le temple et les enfants s’abîmèrent, -et tout l’édifice du monde s’écroula devant moi dans -son immensité ».</p> - -<p>Je n’ajouterai point de réflexions à ce morceau, dont l’effet -dépend absolument du genre d’imagination des lecteurs. Le -sombre talent qui s’y manifeste m’a frappée, et il me paraît -beau de transporter ainsi au delà de la tombe l’horrible -effroi que doit éprouver la créature privée de Dieu.</p> - -<p>On n’en finirait point si l’on voulait analyser la foule de -romans spirituels et touchants que l’Allemagne possède. -Ceux de La Fontaine en particulier, que tout le monde lit -au moins une fois avec tant de plaisir, sont en général plus -intéressants par les détails que par la conception même du -sujet. Inventer devient tous les jours plus rare, et d’ailleurs -il est très difficile que les romans qui peignent les mœurs -puissent plaire d’un pays à l’autre. Le grand avantage donc -qu’on peut retirer de l’étude de la littérature allemande, -c’est le mouvement d’émulation qu’elle donne ; il faut y -chercher des forces pour composer soi-même, plutôt que -des ouvrages tout faits qu’on puisse transporter ailleurs.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2ch29">CHAPITRE XXIX<br /> -<span class="i">Des Historiens allemands, et de J. de Müller en particulier.</span></h3> - - -<p>L’histoire est dans la littérature ce qui touche de plus près -à la connaissance des affaires publiques : c’est presque un -homme d’État qu’un grand historien ; car il est difficile de -bien juger les événements politiques sans être, jusqu’à un -certain point, capable de les diriger soi-même ; aussi voit-on -que la plupart des historiens sont à la hauteur du gouvernement -de leur pays, et n’écrivent guère que comme ils -pourraient agir. Les historiens de l’antiquité sont les premiers -de tous, parce qu’il n’est point d’époque où les hommes -supérieurs aient exercé plus d’ascendant sur leur patrie. -Les historiens anglais occupent le second rang ; c’est la nation -en Angleterre, plus encore que tel ou tel homme, qui a -de la grandeur ; aussi les historiens y sont-ils moins dramatiques, -mais plus philosophes que les anciens. Les idées -générales ont, chez les Anglais, plus d’importance que les -individus. En Italie, le seul Machiavel, parmi les historiens, -a considéré les événements de son pays d’une manière universelle, -mais terrible ; tous les autres ont vu le monde dans -leur ville : ce patriotisme, quelque resserré qu’il soit, donne -encore de l’intérêt et du mouvement aux écrits des Italiens<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. -On a remarqué de tout temps que les mémoires valaient -beaucoup mieux en France que les histoires ; les intrigues -de cour disposaient jadis du sort du royaume, il était donc -naturel que dans un tel pays les anecdotes particulières -renfermassent le secret de l’histoire.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> M. de Sismondi a su faire revivre ces intérêts partiels des républiques -italiennes, en les rattachant aux grandes questions qui intéressent -l’humanité tout entière.</p> -</div> -<p>C’est sous le point de vue littéraire qu’il faut considérer -les historiens allemands ; l’existence politique du pays n’a -point eu jusqu’à présent assez de force pour donner en ce -genre un caractère national aux écrivains. Le talent particulier -à chaque homme et les principes généraux de l’art -d’écrire l’histoire ont seuls influé sur les productions de -l’esprit humain dans cette carrière. On peut diviser, ce me -semble, en trois classes principales les différents écrits historiques -publiés en Allemagne : l’histoire savante, l’histoire -philosophique et l’histoire classique, en tant que l’acception -de ce mot est bornée à l’art de raconter, tel que les anciens -l’ont conçu.</p> - -<p>L’Allemagne abonde en historiens savants, tels que Mascou, -Schœpflin, Schlœzer, Gatterer, Schmidt, etc. Ils ont fait -des recherches immenses, et nous ont donné des ouvrages -où tout se trouve pour qui sait les étudier ; mais de tels -écrivains ne sont bons qu’à consulter, et leurs travaux seraient -les plus estimables et les plus généreux de tous, s’ils -avaient eu seulement pour but d’épargner de la peine aux -hommes de génie qui veulent écrire l’histoire.</p> - -<p>Schiller est à la tête des historiens philosophiques, c’est-à-dire -de ceux qui considèrent les faits comme des raisonnements -à l’appui de leurs opinions. La révolution des -Pays-Bas se lit comme un plaidoyer plein d’intérêt et de -chaleur. La guerre de trente ans est l’une des époques dans -laquelle la nation allemande a montré le plus d’énergie. -Schiller en a fait l’histoire avec un sentiment de patriotisme -et d’amour pour les lumières et pour la liberté, qui honore -tout à la fois son âme et son génie ; les traits avec lesquels -il caractérise les principaux personnages sont d’une étonnante -supériorité, et toutes ces réflexions naissent du recueillement -d’une âme élevée ; mais les Allemands reprochent à -Schiller de n’avoir pas assez étudié les faits dans leurs -sources ; il ne pouvait suffire à toutes les carrières auxquelles -ses rares talents l’appelaient, et son histoire n’est -pas fondée sur une érudition assez étendue. Ce sont les Allemands, -j’ai souvent eu occasion de le dire, qui ont senti les -premiers tout le parti que l’imagination pouvait tirer de -l’érudition ; les circonstances de détail donnent seules de la -couleur et de la vie à l’histoire ; on ne trouve guère à la superficie -des connaissances qu’un prétexte pour le raisonnement -et l’esprit.</p> - -<p>L’histoire de Schiller a été écrite dans cette époque du -dix-huitième siècle où l’on faisait de tout des armes, et son -style se sent un peu du genre polémique qui régnait alors -dans la plupart des écrits. Mais quand le but qu’on se propose -est la tolérance et la liberté, et que l’on y tend par des -moyens et des sentiments aussi nobles que ceux de Schiller, -on compose toujours un bel ouvrage, quand même on pourrait -désirer, dans la part accordée aux faits et aux réflexions, -quelque chose de plus ou de moins étendu<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> On ne peut oublier, parmi les historiens philosophiques, -M. Heeren, qui vient de publier des <i>Considérations sur les Croisades</i>, -dans lesquelles une parfaite impartialité est le résultat des -connaissances les plus rares et de la force de la raison.</p> -</div> -<p>Par un contraste singulier, c’est Schiller, le grand auteur -dramatique, qui a mis peut-être trop de philosophie, et -par conséquent trop d’idées générales dans ses récits, et -c’est Müller, le plus savant des historiens, qui a été vraiment -poète dans sa manière de peindre les événements et les -hommes. Il faut distinguer dans l’Histoire de la Suisse, -l’érudit et l’écrivain d’un grand talent : ce n’est qu’ainsi, ce -me semble, qu’on peut parvenir à rendre justice à Müller. -C’était un homme d’un savoir inouï, et ses facultés en ce -genre faisaient vraiment peur. On ne conçoit pas comment -la tête d’un homme a pu contenir ainsi un monde de faits et -de dates. Les six mille ans à nous connus étaient parfaitement -rangés dans sa mémoire, et ses études avaient été si -profondes qu’elles étaient vives comme des souvenirs. Il n’y -a pas un village de Suisse, pas une famille noble dont il ne -sût l’histoire. Un jour, en conséquence d’un pari, on lui -demanda la suite des comtes souverains du Bugey ; il les dit -à l’instant même, seulement il ne se rappelait pas bien si -l’un de ceux qu’il nommait avait été régent ou régnant en -titre, et il se faisait sérieusement des reproches d’un tel -manque de mémoire. Les hommes de génie, parmi les -anciens, n’étaient point asservis à cet immense travail -d’érudition qui s’augmente avec les siècles, et leur imagination -n’était point fatiguée par l’étude. Il en coûte plus -pour se distinguer de nos jours, et l’on doit du respect au -labeur immense qu’il faut pour se mettre en possession du -sujet que l’on veut traiter.</p> - -<p>La mort de ce Müller, dont la vie peut être diversement -jugée, est une perte irréparable, et l’on croit voir périr plus -qu’un homme quand de telles facultés s’éteignent<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Parmi les disciples de Müller, le baron de Hormayr, qui a écrit -le <i>Plutarque autrichien</i>, doit être considéré comme l’un des premiers ; -on sent que son histoire est composée, non d’après des livres, -mais sur les manuscrits originaux. Le docteur Decarro, un savant -Genevois établi à Vienne, et dont l’activité bienfaisante a porté la -découverte de la vaccine jusqu’en Asie, va faire paraître une traduction -de ces Vies des Grands Hommes d’Autriche, qui doit exciter le -plus grand intérêt.</p> -</div> -<p>Müller, qu’on peut considérer comme le véritable historien -classique d’Allemagne, lisait habituellement les auteurs -grecs et latins dans leur langue originale ; il cultivait la littérature -et les arts pour les faire servir à l’histoire. Son -érudition sans bornes, loin de nuire à sa vivacité naturelle, -était comme la base d’où son imagination prenait l’essor, et -la vérité vivante de ses tableaux tenait à leur fidélité scrupuleuse ; -mais s’il savait admirablement se servir de l’érudition, -il ignorait l’art de s’en dégager quand il le fallait. -Son histoire est beaucoup trop longue, il n’en a pas assez -resserré l’ensemble. Les détails sont nécessaires pour donner -de l’intérêt au récit des événements ; mais on doit choisir -parmi les événements ceux qui méritent d’être racontés.</p> - -<p>L’ouvrage de Müller est une chronique éloquente ; si -pourtant toutes les histoires étaient ainsi conçues, la vie -de l’homme se consumerait tout entière à lire la vie des -hommes. Il serait donc à souhaiter que Müller ne se fût -pas laissé séduire par l’étendue même de ses connaissances. -Néanmoins les lecteurs, qui ont d’autant plus de temps à -donner qu’ils l’emploient mieux, se pénétreront toujours -avec un plaisir nouveau de ces illustres annales de la Suisse. -Les discours préliminaires sont des chefs-d’œuvre d’éloquence. -Nul n’a su mieux que Müller montrer dans ses -écrits le patriotisme le plus énergique ; et maintenant qu’il -n’est plus, c’est par ses écrits seuls qu’il faut l’apprécier.</p> - -<p>Il décrit en peintre la contrée où se sont passés les principaux -événements de la confédération helvétique. On aurait -tort de se faire l’historien d’un pays qu’on n’aurait pas vu -soi-même. Les sites, les lieux, la nature, sont comme le -fond du tableau ; et les faits, quelque bien racontés qu’ils -puissent être, n’ont pas tous les caractères de la vérité, -quand on ne vous fait pas voir les objets extérieurs dont les -hommes étaient environnés.</p> - -<p>L’érudition qui a induit Müller à mettre trop d’importance -à chaque fait, lui est bien utile, quand il s’agit d’un -événement vraiment digne d’être animé par l’imagination. -Il le raconte alors comme s’il s’était passé la veille, et sait -lui donner l’intérêt qu’une circonstance encore présente -ferait éprouver. Il faut, autant qu’on le peut, dans l’histoire -comme dans les fictions, laisser au lecteur le plaisir et -l’occasion de pressentir lui-même les caractères et la marche -des événements. Il se lasse facilement de ce qu’on lui dit, -mais il est ravi de ce qu’il découvre ; et l’on assimile la -littérature aux intérêts de la vie, quand on sait exciter par -le récit l’anxiété de l’attente ; le jugement du lecteur -s’exerce sur un mot, sur une action qui fait tout à coup -comprendre un homme, et souvent l’esprit même d’une -nation et d’un siècle.</p> - -<p>La conjuration du Rütli, telle qu’elle est racontée dans -l’histoire de Müller, inspire un intérêt prodigieux. Cette -vallée paisible où des hommes, paisibles aussi comme elle, -se déterminèrent aux plus périlleuses actions que la conscience -puisse commander ; le calme dans la délibération, la -solennité du serment, l’ardeur dans l’exécution ; l’irrévocable -qui se fonde sur la volonté de l’homme, tandis qu’au -dehors tout peut changer, quel tableau ! Les images seules -y font naître les pensées : les héros de cet événement, -comme l’auteur qui le rapporte, sont absorbés par la grandeur -même de l’objet. Aucune idée générale ne se présente -à leur esprit, aucune réflexion n’altère la fermeté de l’action -ni la beauté du récit.</p> - -<p>A la bataille de Granson, dans laquelle le duc de Bourgogne -attaqua la faible armée des Cantons suisses, un trait -simple donne la plus touchante idée de ces temps et de ces -mœurs. Charles occupait déjà les hauteurs, et se croyait -maître de l’armée qu’il voyait de loin dans la plaine ; tout -à coup, au lever du soleil, il aperçut les Suisses qui, suivant -la coutume de leurs pères, se mettaient tous à genoux, -pour invoquer avant le combat la protection du Seigneur -des seigneurs ; les Bourguignons crurent qu’ils se mettaient -à genoux ainsi pour rendre les armes, et poussèrent des -cris de triomphe ; mais tout à coup ces chrétiens, fortifiés -par la prière, se relèvent, se précipitent sur leurs adversaires, -et remportent à la fin la victoire dont leur pieuse -ardeur les avait rendus dignes. Des circonstances de ce -genre se retrouvent souvent dans l’histoire de Müller, et son -langage ébranle l’âme, lors même que ce qu’il dit n’est -point pathétique : il y a quelque chose de grave, de noble -et de sévère dans son style, qui réveille puissamment le -souvenir des vieux siècles.</p> - -<p>C’était cependant un homme mobile avant tout, que -Müller ; mais le talent prend toutes les formes, sans avoir -pour cela un moment d’hypocrisie. Il est ce qu’il paraît, -seulement il ne peut se maintenir toujours dans la même -disposition, et les circonstances extérieures le modifient. -C’est surtout à la couleur de son style que Müller doit sa -puissance sur l’imagination ; les mots anciens dont il se sert -si à propos ont un air de loyauté germanique qui inspire -de la confiance. Néanmoins il a tort de vouloir quelquefois -mêler la concision de Tacite à la naïveté du moyen âge ; ces -deux imitations se contredisent. Il n’y a même que Müller -à qui les tournures du vieux allemand réussissent quelquefois ; -pour tout autre ce serait de l’affectation. Salluste seul, -parmi les écrivains de l’antiquité, a imaginé d’employer les -formes et les termes d’un temps antérieur au sien ; en -général le naturel s’oppose à cette sorte d’imitation ; cependant -les chroniques du moyen âge étaient si familières à -Müller, que c’est spontanément qu’il écrit souvent du même -style. Il faut bien que ses expressions soient vraies, puisqu’elles -inspirent ce qu’il veut faire éprouver.</p> - -<p>On est bien aise de croire, en lisant Müller, que parmi -toutes les vertus qu’il a si bien senties, il en est qu’il a possédées. -Son testament, qu’on vient de publier, est au moins -une preuve de son désintéressement. Il ne laisse point de -fortune, et il demande que l’on vende ses manuscrits pour -payer ses dettes. Il ajoute que si cela suffit pour les acquitter, -il se permet de disposer de sa montre en faveur de son -domestique. « Ce n’est pas sans attendrissement, dit-il, -qu’il recevra la montre qu’il a montée pendant vingt années ». -La pauvreté d’un homme d’un si grand talent est -toujours une honorable circonstance de sa vie ; la millième -partie de l’esprit qui rend illustre suffirait assurément pour -faire réussir tous les calculs de l’avidité. Il est beau d’avoir -consacré ses facultés au culte de la gloire, et l’on ressent -toujours de l’estime pour ceux dont le but le plus cher est -au delà du tombeau.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2ch30">CHAPITRE XXX<br /> -<span class="i">Herder.</span></h3> - - -<p>Les hommes de lettres, en Allemagne, sont à beaucoup -d’égards la réunion la plus respectable que le monde éclairé -puisse offrir, et parmi ces hommes, Herder mérite encore -une place à part : son âme, son génie et sa moralité tout -ensemble, ont illustré sa vie. Ses écrits peuvent être considérés -sous trois rapports différents, l’histoire, la littérature -et la théologie. Il s’était fort occupé de l’antiquité en général, -et des langues orientales en particulier. Son livre intitulé -<i>la Philosophie de l’Histoire</i> est peut-être le livre allemand -écrit avec le plus de charme. On n’y trouve pas la -même profondeur d’observations politiques que dans l’ouvrage -de Montesquieu, sur <i>les Causes de la grandeur et de la -décadence des Romains</i> ; mais comme Herder s’attachait à -pénétrer le génie des temps les plus reculés, peut-être que -la qualité qu’il possédait au suprême degré, l’imagination, -servait mieux que toute autre à les faire connaître. Il faut -ce flambeau pour marcher dans les ténèbres : c’est une lecture -délicieuse que les divers chapitres de Herder sur Persépolis -et Babylone, sur les Hébreux et sur les Égyptiens ; -il semble qu’on se promène au milieu de l’ancien monde -avec un poète historien, qui touche les ruines de sa baguette, -et reconstruit à nos yeux les édifices abattus.</p> - -<p>On exige en Allemagne, même des hommes du plus grand -talent, une instruction si étendue, que des critiques ont accusé -Herder de n’avoir pas une érudition assez approfondie. -Mais ce qui nous frapperait, au contraire, c’est la variété de -ses connaissances ; toutes les langues lui étaient connues, et -celui de tous ses ouvrages où l’on reconnaît le plus jusqu’à -quel point il portait le tact des nations étrangères, c’est son -<i>Essai sur la poésie hébraïque</i>. Jamais on n’a mieux exprimé -le génie d’un peuple prophète, pour qui l’inspiration poétique -était un rapport intime avec la Divinité. La vie errante -de ce peuple, ses mœurs, les pensées dont il était capable, -les images qui lui étaient habituelles, sont indiquées par -Herder avec une étonnante sagacité. A l’aide des rapprochements -les plus ingénieux, il cherche à donner l’idée de la -symétrie du verset des Hébreux, de ce retour du même sentiment -ou de la même image en des termes différents, dont -chaque stance offre l’exemple. Quelquefois il compare cette -brillante régularité à deux rangs de perles qui entourent la -chevelure d’une belle femme. « L’art et la nature, dit-il, -conservent toujours une imposante uniformité à travers -leur abondance ». A moins de lire les psaumes des Hébreux -dans l’original, il est impossible de mieux pressentir leur -charme que par ce qu’en dit Herder. Son imagination était -à l’étroit dans les contrées de l’Occident ; il se plaisait à respirer -les parfums de l’Asie, et transmettait dans ses ouvrages -le pur encens que son âme y avait recueilli.</p> - -<p>C’est lui qui le premier a fait connaître en Allemagne les -poésies espagnoles et portugaises ; les traductions de W. -Schlegel les y ont depuis naturalisées. Herder a publié un -recueil intitulé <i>Chansons populaires</i> ; ce recueil contient les -romances et les poésies détachées où sont empreints le caractère -national et l’imagination des peuples. On y peut étudier -la poésie naturelle, celle qui précède les lumières. La -littérature cultivée devient si promptement factice, qu’il est -bon de retourner quelquefois à l’origine de toute poésie, -c’est-à-dire à l’impression de la nature sur l’homme, avant -qu’il eût analysé l’univers et lui-même. La flexibilité de -l’allemand permet seule peut-être de traduire ces naïvetés -du langage de chaque pays, sans lesquelles on ne reçoit aucune -impression des poésies populaires ; les mots, dans ces -poésies, ont par eux-mêmes une certaine grâce qui nous -émeut comme une fleur que nous avons vue, comme un air -que nous avons entendu dans notre enfance : ces impressions -singulières contiennent non seulement les secrets de -l’art, mais ceux de l’âme où l’art les a puisés. Les Allemands, -en littérature, analysent jusqu’à l’extrémité des sensations, -jusqu’à ces nuances délicates qui se refusent à -la parole, et l’on pourrait leur reprocher de s’attacher -trop en tout genre à faire comprendre l’inexprimable.</p> - -<p>Je parlerai dans la quatrième partie de cet ouvrage des -écrits de Herder sur la théologie ; l’histoire et la littérature -s’y trouvent aussi souvent réunies. Un homme d’un génie -aussi sincère que Herder devait mêler la religion à toutes -ses pensées, et toutes ses pensées à la religion. On a dit que -ses écrits ressemblaient à une conversation animée : il est -vrai qu’il n’a pas dans ses ouvrages la forme méthodique -qu’on est convenu de donner aux livres. C’est sous les portiques -et dans les jardins de l’Académie, que Platon expliquait -à ses disciples le système du monde intellectuel. On -retrouve dans Herder cette noble négligence du talent, toujours -impatient de marcher à des idées nouvelles. C’est une -invention moderne, que ce qu’on appelle un livre bien fait. -La découverte de l’imprimerie a rendu nécessaires les divisions, -les résumés, tout l’appareil enfin de la logique. La -plupart des ouvrages philosophiques des anciens sont des -traités ou des dialogues, qu’on se représente comme des -entretiens écrits. Montaigne aussi s’abandonnait de même -au cours naturel de ses pensées. Il faut, il est vrai, pour un -tel <i>laisser-aller</i>, la supériorité la plus décidée : l’ordre supplée -à la richesse, et si la médiocrité marchait au hasard, -elle ne ferait d’ordinaire que nous ramener au même point, -avec la fatigue de plus ; mais un homme de génie intéresse -davantage, quand il se montre tel qu’il est, et que ses livres -semblent plutôt improvisés que composés.</p> - -<p>Herder avait, dit-on, une conversation admirable, et l’on -sent dans ses écrits que cela devait être ainsi. L’on y sent -bien aussi ce que tous ses amis attestent, c’est qu’il n’était -point d’homme meilleur. Quand le talent littéraire peut inspirer -à ceux qui ne nous connaissent point encore, du penchant -à nous aimer, c’est le présent du ciel dont on recueille -les plus doux fruits sur la terre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2ch31">CHAPITRE XXXI<br /> -<span class="i">Des Richesses littéraires de l’Allemagne, -et de ses critiques les plus renommés, Auguste Wilhelm -et Frédéric Schlegel.</span></h3> - - -<p>Dans le tableau que je viens de présenter de la littérature -allemande, j’ai tâché de désigner les ouvrages principaux ; -mais il m’a fallu renoncer même à nommer un grand -nombre d’hommes, dont les écrits moins connus servent -plus efficacement à l’instruction de ceux qui les lisent qu’à -la gloire de leurs auteurs.</p> - -<p>Les traités sur les beaux-arts, les ouvrages d’érudition et -de philosophie, quoiqu’ils n’appartiennent pas immédiatement -à la littérature, doivent pourtant être comptés parmi -ses richesses. Il y a dans cette Allemagne des trésors d’idées -et de connaissances que le reste des nations de l’Europe -n’épuisera pas de longtemps.</p> - -<p>Le génie poétique, si le ciel nous le rend, pourrait aussi -recevoir une impulsion heureuse de l’amour pour la nature, -les arts et la philosophie, qui fermente dans les contrées -germaniques ; mais au moins j’ose affirmer que tout homme -qui voudra se vouer maintenant à quelque travail sérieux -que ce soit, sur l’histoire, la philosophie ou l’antiquité, ne -saurait se passer de connaître les écrivains allemands qui -s’en sont occupés.</p> - -<p>La France peut s’honorer d’un grand nombre d’érudits de -la première force, mais rarement les connaissances et la -sagacité philosophiques y ont été réunies, tandis qu’en Allemagne -elles sont maintenant presque inséparables. Ceux qui -plaident en faveur de l’ignorance, comme d’un garant de la -grâce, citent un grand nombre d’hommes de beaucoup d’esprit -qui n’avaient aucune instruction ; mais ils oublient que -ces hommes ont profondément étudié le cœur humain tel -qu’il se montre dans le monde, et que c’était sur ce sujet -qu’ils avaient des idées. Mais si ces savants, en fait de société, -voulaient juger la littérature sans la connaître, ils seraient -ennuyeux comme les bourgeois quand ils parlent de -la cour.</p> - -<p>Lorsque j’ai commencé l’étude de l’allemand, il m’a semblé -que j’entrais dans une sphère nouvelle, où se manifestaient -les lumières les plus frappantes sur tout ce que je -sentais auparavant d’une manière confuse. Depuis quelque -temps on ne lit guère en France que des mémoires ou des -romans, et ce n’est pas tout à fait par frivolité qu’on est devenu -moins capable de lectures plus sérieuses, c’est parce -que les événements de la révolution ont accoutumé à ne -mettre de prix qu’à la connaissance des faits et des hommes : -on trouve dans les livres allemands, sur les sujets les -plus abstraits, le genre d’intérêt qui fait rechercher les bons -romans, c’est-à-dire ce qu’ils nous apprennent sur notre -propre cœur. Le caractère distinctif de la littérature allemande -est de rapporter tout à l’existence intérieure ; et -comme c’est là le mystère des mystères, une curiosité sans -bornes s’y attache.</p> - -<p>Avant de passer à la philosophie, qui fait toujours partie -des lettres, dans les pays où la littérature est libre et puissante, -je dirai quelques mots de ce qu’on peut considérer -comme la législation de cet empire, la critique. Il n’est point -de branche de la littérature allemande qui ait été portée -plus loin, et comme dans de certaines villes l’on trouve plus -de médecins que de malades, il y a quelquefois en Allemagne -encore plus de critiques que d’auteurs ; mais les analyses -de Lessing, le créateur du style, dans la prose allemande, -sont telles qu’on peut les considérer comme des ouvrages.</p> - -<p>Kant, Gœthe, J. de Müller, les plus grands écrivains de -l’Allemagne en tout genre, ont inséré dans les journaux ce -qu’ils appellent les <i>recensions</i> des divers écrits qui ont paru, -et ces <i>recensions</i> renferment la théorie philosophique et les -connaissances positives les plus approfondies. Parmi les -écrivains plus jeunes, Schiller et les deux Schlegel se sont -montrés de beaucoup supérieurs à tous les autres critiques. -Schiller est le premier, parmi les disciples de Kant, qui ait -appliqué sa philosophie à la littérature ; et en effet, partir de -l’âme pour juger les objets extérieurs, ou des objets extérieurs -pour savoir ce qui se passe dans l’âme, c’est une -marche si différente que tout doit s’en ressentir. Schiller a -écrit deux traités sur le <i>naïf et le sentimental</i>, dans lesquels le -talent qui s’ignore et le talent qui s’observe lui-même sont -analysés avec une sagacité prodigieuse ; mais dans son essai -sur <i>la Grâce et la Dignité</i>, et dans ses lettres sur l’<i>Esthétique</i>, -c’est-à-dire la théorie du beau, il y a trop de métaphysique. -Lorsqu’on veut parler des jouissances des arts, dont tous les -hommes sont susceptibles, il faut s’appuyer toujours sur les -impressions qu’ils ont reçues, et ne pas se permettre les -formes abstraites qui font perdre la trace de ces impressions. -Schiller tenait à la littérature par son talent, et à la -philosophie par son penchant pour la réflexion ; ses écrits -en prose sont aux confins des deux régions ; mais il empiète -trop souvent sur la plus haute ; et, revenant sans cesse à ce -qu’il y a de plus abstrait dans la théorie, il dédaigne l’application -comme une conséquence inutile des principes qu’il -a posés.</p> - -<p>La description animée des chefs-d’œuvre donne bien plus -d’intérêt à la critique que les idées générales qui planent -sur tous les sujets, sans en caractériser aucun. La métaphysique -est, pour ainsi dire, la science de l’immuable ; -mais tout ce qui est soumis à la succession du temps ne -s’explique que par le mélange des faits et des réflexions : -les Allemands voudraient arriver sur tous les sujets à des -théories complètes, et toujours indépendantes des circonstances ; -mais comme cela est impossible, il ne faut pas -renoncer aux faits, dans la crainte qu’ils ne circonscrivent les -idées ; et les exemples seuls, dans la théorie comme dans -la pratique, gravent les préceptes dans le souvenir.</p> - -<p>La quintessence de pensées que présentent certains ouvrages -allemands ne concentre pas, comme celle des fleurs, -les parfums les plus odoriférants ; on dirait au contraire -qu’elle n’est qu’un reste froid d’émotions pleines de vie. On -pourrait extraire cependant de ces ouvrages une foule -d’observations d’un grand intérêt ; mais elles se confondent -les unes dans les autres. L’auteur, à force de pousser son -esprit en avant, conduit ses lecteurs à ce point où les idées -sont trop fines pour qu’on doive essayer de les transmettre.</p> - -<p>Les écrits de A. W. Schlegel sont moins abstraits que -ceux de Schiller ; comme il possède en littérature des -connaissances rares, même dans sa patrie, il est ramené -sans cesse à l’application, par le plaisir qu’il trouve -à comparer les diverses langues et les différentes poésies -entre elles ; un point de vue si universel devrait presque être -considéré comme infaillible, si la partialité ne l’altérait pas -quelquefois ; mais cette partialité n’est point arbitraire, et -j’en indiquerai la marche et le but ; cependant, comme il y -a des sujets dans lesquels elle ne se fait point sentir, c’est -d’abord de ceux-là que je parlerai.</p> - -<p>W. Schlegel a donné à Vienne un cours de littérature -dramatique<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> qui embrasse ce qui a été composé de plus -remarquable pour le théâtre, depuis les Grecs jusqu’à nos -jours ; ce n’est point une nomenclature stérile des travaux -des divers auteurs ; l’esprit de chaque littérature y est saisi -avec l’imagination d’un poète ; l’on sent que, pour donner -de tels résultats, il faut des études extraordinaires ; mais -l’érudition ne s’aperçoit dans cet ouvrage que par la -connaissance parfaite des chefs-d’œuvre. On jouit en peu de -pages du travail de toute une vie ; chaque jugement porté -par l’auteur, chaque épithète donnée aux écrivains dont il -parle, est belle et juste, précise et animée. W. Schlegel a -trouvé l’art de traiter les chefs-d’œuvre de la poésie comme -des merveilles de la nature, et de les peindre avec des -couleurs vives qui ne nuisent point à la fidélité du dessin ; -car, on ne saurait trop le répéter, l’imagination, loin d’être -ennemie de la vérité, la fait ressortir mieux qu’aucune autre -faculté de l’esprit, et tous ceux qui s’appuient d’elle pour -excuser des expressions exagérées ou des termes vagues, -sont au moins aussi dépourvus de poésie que de raison.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Cet ouvrage est traduit en français. L’auteur anonyme de la -traduction (madame Necker de Saussure) y a joint une préface -pleine de pensées neuves et ingénieuses.</p> -</div> -<p>L’analyse des principes sur lesquels se fondent la tragédie -et la comédie, est traitée dans le cours de W. Schlegel avec -une grande profondeur philosophique ; ce genre de mérite -se retrouve souvent parmi les écrivains allemands ; mais -Schlegel n’a point d’égal dans l’art d’inspirer de l’enthousiasme -pour les grands génies qu’il admire ; il se montre en -général partisan d’un goût simple et quelquefois même d’un -goût rude ; mais il fait exception à cette façon de voir en -faveur des peuples du Midi. Leurs jeux de mots et leurs -<i lang="it" xml:lang="it">concetti</i> ne sont point l’objet de sa censure ; il déteste le -maniéré qui naît de l’esprit de société, mais celui qui vient -du luxe de l’imagination lui plaît en poésie, comme la profusion -des couleurs et des parfums dans la nature. Schlegel, -après s’être acquis une grande réputation par sa traduction -de Shakespeare, a pris pour Calderon un amour aussi vif, -mais d’un genre très différent de celui que Shakespeare peut -inspirer ; car autant l’auteur anglais est profond et sombre -dans la connaissance du cœur humain, autant le poète -espagnol s’abandonne avec douceur et charme à la beauté -de la vie, à la sincérité de la foi, à tout l’éclat des vertus que -colore le soleil de l’âme.</p> - -<p>J’étais à Vienne quand W. Schlegel y donna son cours -public. Je n’attendais que de l’esprit et de l’instruction dans -des leçons qui avaient l’enseignement pour but ; je fus -confondue d’entendre un critique éloquent comme un orateur ; -et qui, loin de s’acharner aux défauts, éternel aliment -de la médiocrité jalouse, cherchait seulement à faire revivre -le génie créateur.</p> - -<p>La littérature espagnole est peu connue, c’est elle qui fut -l’objet d’un des plus beaux morceaux prononcés dans la -séance à laquelle j’assistai. W. Schlegel nous peignit cette -nation chevaleresque dont les poètes étaient guerriers, et les -guerriers poètes. Il cita ce comte Ercilla, « qui composa -sous une tente son poème de l’Araucana, tantôt sur les -plages de l’Océan, tantôt au pied des Cordillières, pendant -qu’il faisait la guerre aux sauvages révoltés. Garcilasse, un -des descendants des Incas, écrivait des poésies d’amour sur -les ruines de Carthage, et périt à l’assaut de Tunis. Cervantes -fut grièvement blessé à la bataille de Lépante ; Lope -de Vega échappa comme par miracle à la défaite de la flotte -invincible ; et Calderon servit en intrépide soldat dans les -guerres de Flandre et d’Italie.</p> - -<p>« La religion et la guerre se mêlèrent chez les Espagnols -plus que dans toute autre nation ; ce sont eux qui, par des -combats continuels, repoussèrent les Maures de leur sein, -et l’on pouvait les considérer comme l’avant-garde de la -chrétienté européenne ; ils conquirent leurs églises sur les -Arabes ; un acte de leur culte était un trophée pour leurs -armes, et leur foi triomphante, quelquefois portée jusqu’au -fanatisme, s’alliait avec le sentiment de l’honneur et donnait -à leur caractère une imposante dignité. Cette gravité -mêlée d’imagination, cette gaîté même qui ne fait rien -perdre au sérieux de toutes les affections profondes, se -montrent dans la littérature espagnole, toute composée de -fictions et de poésies, dont la religion, l’amour et les exploits -guerriers sont l’objet. On dirait que dans ces temps où -le Nouveau Monde fut découvert, les trésors d’un autre -hémisphère servaient aux richesses de l’imagination aussi -bien qu’à celles de l’État, et que dans l’empire de la poésie, -comme dans celui de Charles-Quint, le soleil ne cessait -jamais d’éclairer l’horizon ».</p> - -<p>Les auditeurs de W. Schlegel furent vivement émus par ce -tableau, et la langue allemande, dont il se servait avec -élégance, entourait de pensées profondes et d’expressions -sensibles les noms retentissants de l’espagnol, ces noms -qui ne peuvent être prononcés sans que déjà l’imagination -croie voir les orangers du royaume de Grenade et les palais -des rois maures<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Wilhelm Schlegel, que je cite ici comme le premier critique -littéraire de l’Allemagne, est l’auteur d’une brochure française nouvellement -publiée, sous le titre de <i>Réflexions sur le Système continental</i>. — Ce -même W. Schlegel a fait aussi imprimer à Paris, il y -a quelques années, une comparaison de la Phèdre d’Euripide et de -celle de Racine : elle excita une grande rumeur parmi les littérateurs -parisiens ; mais personne ne put nier que W. Schlegel, quoique Allemand, -n’écrivît assez bien le français pour qu’il lui fût permis de -parler de Racine.</p> -</div> -<p>On peut comparer la manière de W. Schlegel, en parlant -de poésie, à celle de Winckelmann, en décrivant les statues ; -et c’est ainsi seulement qu’il est honorable d’être un critique ; -tous les hommes du métier suffisent pour enseigner les -fautes ou les négligences qu’on doit éviter : mais après le -génie, ce qu’il y a de plus semblable à lui, c’est la puissance -de le connaître et de l’admirer.</p> - -<p>Frédéric Schlegel, s’étant occupé de philosophie, s’est -voué moins exclusivement que son frère à la littérature ; -cependant le morceau qu’il a écrit sur la culture intellectuelle -des Grecs et des Romains, rassemble en un court -espace des aperçus et des résultats du premier ordre. -Frédéric Schlegel est l’un des hommes célèbres de l’Allemagne -dont l’esprit a le plus d’originalité ; et loin de se fier -à cette originalité qui lui promettait tant de succès, il a voulu -l’appuyer sur des études immenses : c’est une grande preuve -de respect pour l’espèce humaine, que de ne jamais lui -parler d’après soi seul, et sans s’être informé consciencieusement -de tout ce que nos prédécesseurs nous ont laissé pour -héritage. Les Allemands, dans les richesses de l’esprit humain, -sont de véritables propriétaires : ceux qui s’en tiennent -à leurs lumières naturelles, ne sont que des prolétaires -en comparaison d’eux.</p> - -<p>Après avoir rendu justice aux rares talents des deux -Schlegel, il faut examiner pourtant en quoi consiste la partialité -qu’on leur reproche, et dont il est vrai que plusieurs -de leurs écrits ne sont pas exempts : ils penchent visiblement -pour le moyen âge, et pour les opinions de cette -époque ; la chevalerie sans taches, la foi sans bornes, et la -poésie sans réflexions leur paraissent inséparables, et ils -s’appliquent à tout ce qui pourrait diriger dans ce sens les -esprits et les âmes. W. Schlegel exprime son admiration -pour le moyen âge dans plusieurs de ses écrits, et particulièrement -dans deux stances dont voici la traduction :</p> - -<p>« L’Europe était une dans ces grands siècles, et le sol de -cette patrie universelle était fécond en généreuses pensées, -qui peuvent servir de guide dans la vie et dans la mort. -Une même chevalerie changeait les combattants en frères -d’armes : c’était pour défendre une même foi qu’ils s’armaient ; -un même amour inspirait tous les cœurs, et la -poésie qui chantait cette alliance exprimait le même sentiment -dans les langages divers.</p> - -<p>« Ah ! la noble énergie des âges anciens est perdue : -notre siècle est l’inventeur d’une étroite sagesse, et ce que -les hommes faibles ne sauraient concevoir n’est à leurs -yeux qu’une chimère ; toutefois rien de divin ne peut réussir, -entrepris avec un cœur profane. Hélas ! nos temps ne -connaissent plus ni la foi, ni l’amour ; comment pourrait-il -leur rester l’espérance ! »</p> - -<p>Des opinions dont la tendance est si marquée doivent -nécessairement altérer l’impartialité des jugements sur les -ouvrages de l’art : sans doute, et je n’ai cessé de le répéter -dans le cours de cet écrit, il est à désirer que la littérature -moderne soit fondée sur notre histoire et sur notre -croyance ; néanmoins il ne s’ensuit pas que les productions -littéraires du moyen âge puissent être considérées comme -vraiment bonnes. Leur énergique simplicité, le caractère pur -et loyal qui s’y manifeste, excitent un vif intérêt ; mais la -connaissance de l’antique et le progrès de la civilisation -nous ont valu des avantages qu’on ne doit pas dédaigner. -Il ne s’agit pas de faire reculer l’art, mais de réunir autant -qu’on le peut les qualités diverses développées dans l’esprit -humain à différentes époques.</p> - -<p>On a fort accusé les deux Schlegel de ne pas rendre justice -à la littérature française ; il n’est point d’écrivains cependant -qui aient parlé avec plus d’enthousiasme du génie -de nos troubadours, et de cette chevalerie française, sans -pareille en Europe, lorsqu’elle réunissait au plus haut point -l’esprit et la loyauté, la grâce et la franchise, le courage et -la gaîté, la simplicité la plus touchante et la naïveté la plus -ingénieuse ; mais les critiques allemands ont prétendu que -les traits distinctifs du caractère français s’étaient effacés -pendant le cours du règne de Louis XIV : la littérature, -disent-ils, dans les siècles appelés classiques, perd en originalité -ce qu’elle gagne en correction ; ils ont attaqué nos -poètes en particulier, avec une grande force d’arguments -et de moyens. L’esprit général de ces critiques est le même -que celui de Rousseau, dans sa lettre contre la musique -française. Ils croient trouver dans plusieurs de nos tragédies -l’espèce d’affectation pompeuse que Rousseau reproche -à Lulli et à Rameau, et ils prétendent que le même goût -qui faisait préférer Coypel et Boucher dans la peinture, et -le chevalier Bernin dans la sculpture, interdit à la poésie -l’élan qui seul en fait une jouissance divine ; enfin ils -seraient tentés d’appliquer à notre manière de concevoir et -d’aimer les beaux-arts ces vers tant cités de Corneille :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Othon à la princesse a fait un compliment,</div> -<div class="verse">Plus en homme d’esprit qu’en véritable amant.</div> -</div> - -<p>W. Schlegel rend hommage cependant à la plupart de -nos grands auteurs ; mais ce qu’il s’attache à prouver seulement, -c’est que depuis le milieu du dix-septième siècle le -genre maniéré a dominé dans toute l’Europe ; et que cette -tendance a fait perdre la verve audacieuse qui animait les -écrivains et les artistes, à la renaissance des lettres. Dans les -tableaux et les bas-reliefs où Louis XIV est peint, tantôt en -Jupiter, tantôt en Hercule, il est représenté nu, ou revêtu -seulement d’une peau de lion, mais avec sa grande perruque -sur la tête. Les écrivains de la nouvelle école prétendent -que l’on pourrait appliquer cette grande perruque -à la physionomie des beaux-arts, dans le dix-septième -siècle : il s’y mêlait toujours une politesse affectée, dont une -grandeur factice était la cause.</p> - -<p>Il est intéressant d’examiner cette manière de voir, malgré -les objections sans nombre qu’on peut y opposer ; ce -qui est certain au moins, c’est que les aristarques allemands -sont parvenus à leur but, puisqu’ils sont de tous les écrivains, -depuis Lessing, ceux qui ont le plus efficacement -contribué à rendre l’imitation de la littérature française -tout à fait hors de mode en Allemagne ; mais de peur du -goût français, ils n’ont pas assez perfectionné le goût allemand, -et souvent ils ont rejeté des observations pleines -de justesse, seulement parce que nos écrivains les avaient -faites.</p> - -<p>On ne sait pas faire un livre en Allemagne ; rarement on -y met l’ordre et la méthode qui classent les idées dans la -tête du lecteur ; et ce n’est point parce que les Français -sont impatients, mais parce qu’ils ont l’esprit juste, qu’ils -se fatiguent de ce défaut ; les fictions ne sont pas dessinées, -dans les poésies allemandes, avec ces contours fermes et -précis qui en assurent l’effet, et le vague de l’imagination -correspond à l’obscurité de la pensée. Enfin, si les plaisanteries -bizarres et vulgaires de quelques ouvrages prétendus -comiques manquent de goût, ce n’est pas à force de -naturel, c’est parce que l’affectation de l’énergie est au -moins aussi ridicule que celle de la grâce. <i>Je me fais vif</i>, -disait un Allemand en sautant par la fenêtre : quand on se -fait, on n’est rien : il faut recourir au bon goût français, -contre la vigoureuse exagération de quelques Allemands, -comme à la profondeur des Allemands, contre la frivolité -dogmatique de quelques Français.</p> - -<p>Les nations doivent se servir de guide les unes aux autres, -et toutes auraient tort de se priver des lumières qu’elles -peuvent mutuellement se prêter. Il y a quelque chose de -très singulier dans la différence d’un peuple à un autre : le -climat, l’aspect de la nature, la langue, le gouvernement, -enfin surtout les événements de l’histoire, puissance plus -extraordinaire encore que toutes les autres, contribuent à -ces diversités, et nul homme, quelque supérieur qu’il soit, -ne peut deviner ce qui se développe naturellement dans -l’esprit de celui qui vit sur un autre sol, et respire un autre -air : on se trouvera donc bien en tout pays d’accueillir les -pensées étrangères ; car, dans ce genre, l’hospitalité fait la -fortune de celui qui reçoit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2ch32">CHAPITRE XXXII<br /> -<span class="i">Des Beaux-Arts en Allemagne.</span></h3> - - -<p>Les Allemands en général conçoivent mieux l’art qu’ils ne -le mettent en pratique : à peine ont-ils une impression, -qu’ils en tirent une foule d’idées. Ils vantent beaucoup le -mystère, mais c’est pour le révéler, et l’on ne peut montrer -aucun genre d’originalité en Allemagne, sans que chacun -vous explique comment cette originalité vous est venue ; -c’est un grand inconvénient, surtout pour les arts, où tout -est sensation ; ils sont analysés avant d’être sentis, et l’on -a beau dire après qu’il faut renoncer à l’analyse, l’on a -goûté du fruit de l’arbre de la science, et l’innocence du -talent est perdue.</p> - -<p>Ce n’est pas assurément que je conseille, relativement -aux arts, l’ignorance que je n’ai cessé de blâmer en littérature ; -mais il faut distinguer les études relatives à la pratique -de l’art, de celles qui ont uniquement pour objet la -théorie du talent ; celles-ci, poussées trop loin, étouffent l’invention ; -l’on est troublé par le souvenir de tout ce qui a -été dit sur chaque chef-d’œuvre ; on croit sentir entre soi et -l’objet que l’on veut peindre une foule de traités sur la -peinture et la sculpture, l’idéal et le réel, et l’artiste n’est -plus seul avec la nature. Sans doute l’esprit de ces divers -traités est toujours l’encouragement ; mais à force d’encouragement -on lasse le génie, comme à force de gêne on -l’éteint ; et dans tout ce qui tient à l’imagination, il faut -une si heureuse combinaison d’obstacles et de facilité, que -des siècles peuvent s’écouler sans que l’on arrive à ce point -juste qui fait éclore l’esprit humain dans toute sa force.</p> - -<p>Avant l’époque de la réformation, les Allemands avaient -une école de peinture que ne dédaignait pas l’école italienne. -Albert Dürer, Lucas Cranach, Holbein, ont, dans -leur manière de peindre, des rapports avec les prédécesseurs -de Raphaël, Perugin, André Mantegne, etc. Holbein -se rapproche davantage de Léonard de Vinci ; en général -cependant, il y a plus de dureté dans l’école allemande que -dans celle des Italiens, mais non moins d’expression et -de recueillement dans les physionomies. Les peintres du -quinzième siècle avaient peu de connaissance des moyens -de l’art ; mais une bonne foi et une modestie touchante se -faisaient remarquer dans leurs ouvrages ; on n’y voit pas de -prétentions à d’ambitieux effets, et l’on n’y sent que cette -émotion intime pour laquelle tous les hommes de talent -cherchent un langage, afin de ne pas mourir sans avoir fait -part de leur âme à leurs contemporains.</p> - -<p>Dans ces tableaux du quatorzième et du quinzième siècle, -les plis des vêtements sont tout droits, les coiffures un peu -raides, les attitudes très simples ; mais il y a quelque chose -dans l’expression des figures qu’on ne se lasse point de considérer. -Les tableaux inspirés par la religion chrétienne -produisent une impression semblable à celle de ces psaumes -qui mêlent avec tant de charme la poésie à la piété.</p> - -<p>La seconde et la plus belle époque de la peinture fut celle -où les peintres conservèrent la vérité du moyen âge, en y -joignant toute la splendeur de l’art : rien ne correspond -chez les Allemands au siècle de Léon X. Vers la fin du dix-septième -siècle et jusqu’au milieu du dix-huitième, les -beaux-arts tombèrent presque partout dans une singulière -décadence ; le goût était dégénéré en affectation ; Winckelmann -alors exerça la plus grande influence, non seulement -sur son pays, mais sur le reste de l’Europe, et ce furent -ses écrits qui tournèrent toutes les imaginations artistes -vers l’étude et l’admiration des monuments antiques : il -s’entendait bien mieux en sculpture qu’en peinture ; aussi -porta-t-il les peintres à mettre dans leurs tableaux des -statues coloriées, plutôt que de faire sentir en tout la nature -vivante. Cependant la peinture perd la plus grande partie -de son charme en se rapprochant de la sculpture ; l’illusion -nécessaire à l’une est directement contraire aux formes -immuables et prononcées de l’autre. Quand les peintres -prennent exclusivement la beauté antique pour modèle, -comme ils ne la connaissent que par des statues, il leur -arrive ce qu’on reproche à la littérature classique des modernes, -ce n’est point dans leur propre inspiration qu’ils -puisent les effets de l’art.</p> - -<p>Mengs, peintre allemand, s’est montré un penseur philosophe -dans ses écrits sur son art : ami de Winckelmann, -il partagea son admiration pour l’antique ; mais néanmoins -il a souvent évité les défauts qu’on peut reprocher aux -peintres formés par les écrits de Winckelmann, et qui se -bornent pour la plupart à copier les chefs-d’œuvre anciens. -Mengs s’était aussi proposé pour modèle le Corrège, celui -de tous les peintres qui s’éloigne le plus dans ses tableaux -du genre de la sculpture, et dont le clair-obscur rappelle les -vagues et délicieuses impressions de la mélodie.</p> - -<p>Les artistes allemands avaient presque tous adopté les -opinions de Winckelmann, jusqu’au moment où la nouvelle -école littéraire a étendu son influence aussi sur les beaux-arts. -Gœthe, dont nous retrouvons partout l’esprit universel, -a montré dans ses ouvrages qu’il comprenait le vrai génie -de la peinture bien mieux que Winckelmann ; toutefois, convaincu -comme lui que les sujets du christianisme ne sont -pas favorables à l’art, il cherche à faire revivre l’enthousiasme -pour la mythologie, et c’est une tentative dont le -succès est impossible ; peut-être ne sommes-nous capables, -en fait de beaux-arts, ni d’être chrétiens ni d’être païens ; -mais si dans un temps quelconque l’imagination créatrice -renaît chez les hommes, ce ne sera sûrement pas en imitant -les anciens qu’elle se fera sentir.</p> - -<p>La nouvelle école soutient dans les beaux-arts le même -système qu’en littérature, et proclame hautement le christianisme -comme la source du génie des modernes ; les écrivains -de cette école caractérisent aussi d’une façon toute -nouvelle ce qui dans l’architecture gothique s’accorde avec -les sentiments religieux des chrétiens. Il ne s’ensuit pas que -les modernes puissent et doivent construire des églises gothiques ; -ni l’art ni la nature ne se répètent : ce qui importe -seulement, dans le silence actuel du talent, c’est de détruire -le mépris qu’on a voulu jeter sur toutes les conceptions du -moyen âge ; sans doute, il ne nous convient pas de les adopter, -mais rien ne nuit plus au développement du génie -que de considérer comme barbare quoi que ce soit d’original.</p> - -<p>J’ai déjà dit, en parlant de l’Allemagne, qu’il y avait peu -d’édifices modernes remarquables ; on ne voit guère dans le -Nord, en général, que des monuments gothiques, et la -nature et la poésie secondent les dispositions de l’âme que -ces monuments font naître. Un écrivain allemand, Gœrres, -a donné une description intéressante d’une ancienne église : -« On voit, dit-il, des figures de chevaliers à genoux sur un -tombeau, les mains jointes ; au-dessus sont placées quelques -raretés merveilleuses de l’Asie, qui semblent là pour -attester, comme des témoins muets, les voyages du mort -dans la Terre sainte. Les arcades obscures de l’église couvrent -de leur ombre ceux qui reposent : on se croirait au -milieu d’une forêt dont la mort a pétrifié les branches et -les feuilles, de manière qu’elles ne peuvent plus ni se -balancer ni s’agiter, quand les siècles, comme le vent des -nuits, s’engouffrent sous leurs voûtes prolongées. L’orgue -fait entendre ses sons majestueux dans l’église ; des inscriptions -en lettres de bronze, à demi détruites par l’humide -vapeur du temps, indiquent confusément les grandes actions -qui redeviennent de la fable, après avoir été si longtemps -d’une éclatante vérité ».</p> - -<p>En s’occupant des arts, en Allemagne, on est conduit à -parler plutôt des écrivains que des artistes. Sous tous les -rapports, les Allemands sont plus forts dans la théorie que -dans la pratique, et le Nord est si peu favorable aux arts -qui frappent les yeux, qu’on dirait que l’esprit de réflexion -lui a été donné seulement pour qu’il servît de spectateur au -Midi.</p> - -<p>On trouve en Allemagne un grand nombre de galeries de -tableaux et de collections de dessins, qui supposent l’amour -des arts dans toutes les classes. Il y a, chez les grands seigneurs -et les hommes de lettres du premier rang, de très -belles copies des chefs-d’œuvre de l’antiquité ; la maison de -Gœthe est à cet égard fort remarquable ; il ne recherche pas -seulement le plaisir que peut causer la vue des statues et des -tableaux des grands maîtres, il croit que le génie et l’âme -s’en ressentent. — <i>J’en deviendrais meilleur</i>, disait-il, <i>si -j’avais sous les yeux la tête de Jupiter Olympien, que les -anciens ont tant admirée</i>. — Plusieurs peintres distingués -sont établis à Dresde ; les chefs-d’œuvre de la galerie y -excitent le talent et l’émulation. Cette Vierge de Raphaël, -que deux enfants contemplent, est à elle seule un trésor -pour les arts : il y a dans cette figure une élévation et une -pureté qui sont l’idéal de la religion et de la force intérieure -de l’âme. La perfection des traits n’est dans ce -tableau qu’un symbole ; les longs vêtements, expression de -la pudeur, reportent tout l’intérêt sur le visage, et la physionomie, -plus admirable encore que les traits, est comme -la beauté suprême qui se manifeste à travers la beauté terrestre. -Le Christ, que sa mère tient dans ses bras, est tout -au plus âgé de deux ans ; mais le peintre a su merveilleusement -exprimer la force puissante de l’être divin dans un -visage à peine formé. Le regard des anges enfants qui sont -placés au bas du tableau est délicieux ; il n’y a que l’innocence -de cet âge qui ait encore du charme à côté de la -céleste candeur ; leur étonnement, à l’aspect de la vierge -rayonnante, ne ressemble point à la surprise que les hommes -pourraient éprouver ; ils ont l’air de l’adorer avec confiance, -parce qu’ils reconnaissent en elle une habitante de -ce ciel que naguère ils ont quitté.</p> - -<p>La nuit du Corrège est, après la Vierge de Raphaël, le plus -beau chef-d’œuvre de la galerie de Dresde. On a représenté -bien souvent l’adoration des bergers ; mais comme la nouveauté -du sujet n’est presque de rien dans le plaisir que -cause la peinture, il suffit de la manière dont le tableau du -Corrège est conçu pour l’admirer : c’est au milieu de la nuit -que l’enfant sur les genoux de sa mère reçoit les hommages -des pâtres étonnés. La lumière qui part de la sainte auréole -dont sa tête est entourée a quelque chose de sublime ; les -personnages placés dans le fond du tableau, et loin de -l’enfant divin, sont encore dans les ténèbres, et l’on dirait -que cette obscurité est l’emblème de la vie humaine, avant -que la révélation l’eût éclairée.</p> - -<p>Parmi les divers tableaux des peintres modernes à Dresde, -je me rappelle une tête du Dante qui avait un peu le caractère -de la figure d’Ossian, dans le beau tableau de Gérard. -Cette analogie est heureuse : le Dante et le fils de Fingal -peuvent se donner la main à travers les siècles et les -nuages.</p> - -<p>Un tableau de Hartmann représente la visite de Magdeleine -et de deux femmes nommées Marie au tombeau de -Jésus-Christ ; l’ange leur apparaît pour leur annoncer qu’il -est ressuscité ; ce cercueil ouvert qui ne renferme plus de -restes mortels, ces femmes d’une admirable beauté levant -les yeux vers le ciel, pour y apercevoir celui qu’elles venaient -chercher dans les ombres du sépulcre, forment un tableau -pittoresque et dramatique tout à la fois.</p> - -<p>Schick, autre artiste allemand, maintenant établi à Rome, -y a composé un tableau qui représente le premier sacrifice -de Noé, après le déluge ; la nature, rajeunie par les eaux, -semble avoir acquis une fraîcheur nouvelle ; les animaux -ont l’air d’être familiarisés avec le patriarche et ses enfants, -comme ayant échappé ensemble au déluge universel. La -verdure, les fleurs et le ciel sont peints avec des couleurs -vives et naturelles, qui retracent la sensation causée par les -paysages de l’Orient. Plusieurs autres artistes s’essaient, de -même que Schick, à suivre en peinture le nouveau système -introduit, ou plutôt renouvelé dans la poétique littéraire ; -mais les arts ont besoin de richesses, et les grandes fortunes -sont dispersées dans les différentes villes de l’Allemagne. -D’ailleurs, jusqu’à présent, le véritable progrès qu’on a fait -en Allemagne, c’est de sentir et de copier les anciens -maîtres selon leur esprit : le génie original ne s’y est pas -encore fortement prononcé.</p> - -<p>La sculpture n’a pas été cultivée avec un grand succès chez -les Allemands, d’abord parce qu’il leur manque le marbre, -qui rend les chefs-d’œuvre immortels, et parce qu’ils n’ont -guère le tact ni la grâce des attitudes et des gestes, que -la gymnastique ou la danse peuvent seules rendre faciles ; -néanmoins un Danois, Thorwaldsen, élevé en Allemagne, -rivalise maintenant à Rome avec Canova, et son Jason -ressemble à celui que décrit Pindare, comme le plus beau -des hommes ; une toison est sur son bras gauche ; il tient -une lance à la main, et le repos de la force caractérise le -héros.</p> - -<p>J’ai déjà dit que la sculpture en général perdait à ce que -la danse fût entièrement négligée ; le seul phénomène qu’il -y ait dans cet art en Allemagne, c’est Ida Brunn, jeune fille -que son existence sociale exclut de la vie d’artiste ; elle a -reçu de la nature et de sa mère un talent inconcevable pour -représenter par de simples attitudes les tableaux les plus -touchants, ou les plus belles statues ; sa danse n’est qu’une -suite de chefs-d’œuvre passagers, dont on voudrait fixer -chacun pour toujours : il est vrai que la mère d’Ida a conçu, -dans son imagination, tout ce que sa fille sait peindre aux -regards. Les poésies de madame Brunn font découvrir dans -l’art et la nature mille richesses nouvelles, que les regards -distraits n’avaient point aperçues. J’ai vu la jeune Ida, -encore enfant, représenter Althée prête à brûler le tison -auquel est attachée la vie de son fils Méléagre ; elle exprimait, -sans paroles, la douleur, les combats et la terrible -résolution d’une mère ; ses regards animés servaient sans -doute à faire comprendre ce qui se passait dans son cœur ; -mais l’art de varier ses gestes, et de draper en artiste le -manteau de pourpre dont elle était revêtue, produisait au -moins autant d’effet que sa physionomie même ; souvent -elle s’arrêtait longtemps dans la même attitude, et chaque -fois un peintre n’aurait pu rien inventer de mieux que le -tableau qu’elle improvisait ; un tel talent est unique. Cependant -je crois qu’on réussirait plutôt en Allemagne à la danse -pantomime qu’à celle qui consiste uniquement, comme en -France, dans la grâce et dans l’agilité du corps.</p> - -<p>Les Allemands excellent dans la musique instrumentale ; -les connaissances qu’elle exige, et la patience qu’il faut pour -la bien exécuter, leur sont tout à fait naturelles ; ils ont aussi -des compositeurs d’une imagination très variée et très féconde ; -je ne ferai qu’une objection à leur génie comme -musiciens ; ils mettent trop d’esprit dans leurs ouvrages, ils -réfléchissent trop à ce qu’ils font. Il faut dans les beaux-arts -plus d’instinct que de pensées ; les compositeurs allemands -suivent trop exactement le sens des paroles ; c’est un -grand mérite, il est vrai, pour ceux qui aiment plus les paroles -que la musique, et d’ailleurs l’on ne saurait nier que -le désaccord entre le sens des unes et l’expression de l’autre -ne fût désagréable : mais les Italiens, qui sont les vrais -musiciens de la nature, ne conforment les airs aux paroles -que d’une manière générale. Dans les romances, dans les -vaudevilles, comme il n’y a pas beaucoup de musique, on -peut soumettre aux paroles le peu qu’il y en a ; mais dans -les grands effets de la mélodie, il faut aller droit à l’âme -par une sensation immédiate.</p> - -<p>Ceux qui n’aiment pas beaucoup la peinture en elle-même -attachent une grande importance au sujet des tableaux ; -ils voudraient y retrouver les impressions que produisent -les scènes dramatiques : il en est de même en -musique ; quand on la sent faiblement, on exige qu’elle se -conforme avec fidélité aux moindres nuances des paroles ; -mais quand elle émeut jusqu’au fond de l’âme, toute attention -donnée à ce qui n’est pas elle ne serait qu’une distraction -importune ; et, pourvu qu’il n’y ait pas d’opposition -entre le poème et la musique, on s’abandonne à l’art qui -doit toujours l’emporter sur tous les autres. Car la rêverie -délicieuse dans laquelle il nous plonge anéantit les pensées -que les mots peuvent exprimer, et, la musique réveillant en -nous le sentiment de l’infini, tout ce qui tend à particulariser -l’objet de la mélodie doit en diminuer l’effet.</p> - -<p>Gluck, que les Allemands comptent avec raison parmi -leurs hommes de génie, a su merveilleusement adapter le -chant aux paroles, et dans plusieurs de ses opéras, il a rivalisé -avec le poète par l’expression de sa musique. Lorsque -Alceste a résolu de mourir pour Admète, et que ce sacrifice, -secrètement offert aux dieux, a rendu son époux à -la vie, le contraste des airs joyeux qui célèbrent la convalescence -du roi, et des gémissements étouffés de la reine condamnée -à le quitter, est d’un grand effet tragique. Oreste, -dans Iphigénie en Tauride, dit : <i>Le calme rentre dans mon -âme</i>, — et l’air qu’il chante exprime ce sentiment ; mais -l’accompagnement de cet air est sombre et agité. Les musiciens, -étonnés de ce contraste, voulaient adoucir l’accompagnement -en l’exécutant ; Gluck s’en irritait, et leur criait : -« N’écoutez pas Oreste : il dit qu’il est calme ; il ment ». Le -Poussin, en peignant les danses des bergères, place dans le -paysage le tombeau d’une jeune fille sur lequel est écrit : <i>Et -moi aussi, je vécus en Arcadie</i>. Il y a de la pensée dans cette -manière de concevoir les arts, comme dans les combinaisons -ingénieuses de Gluck ; mais les arts sont au-dessus de -la pensée : leur langage, ce sont les couleurs, ou les formes, -ou les sons. Si l’on pouvait se figurer les impressions dont -notre âme serait susceptible, avant qu’elle connût la parole, -on concevrait mieux l’effet de la peinture et de la -musique.</p> - -<p>De tous les musiciens, peut-être, celui qui a montré le -plus d’esprit dans le talent de marier la musique avec les -paroles, c’est Mozart. Il fait sentir dans ses opéras, et surtout -dans le Festin de Pierre, toutes les gradations des -scènes dramatiques ; le chant est plein de gaîté, tandis que -l’accompagnement bizarre et fort semble indiquer le sujet -fantasque et sombre de la pièce. Cette spirituelle alliance du -musicien avec le poète donne aussi un genre de plaisir, -mais un plaisir qui naît de la réflexion, et celui-là n’appartient -pas à la sphère merveilleuse des arts.</p> - -<p>J’ai entendu à Vienne la Création de Haydn, quatre cents -musiciens l’exécutaient à la fois, c’était une digne fête en -l’honneur de l’œuvre qu’elle célébrait ; mais Haydn aussi -nuisait quelquefois à son talent par son esprit même ; à ces -paroles du texte : <i>Dieu dit que la lumière soit, et la lumière -fut</i>, les instruments jouaient d’abord très doucement, et se -faisaient à peine entendre, puis tout à coup ils partaient -tous avec un bruit terrible, qui devait signaler l’éclat du -jour. Aussi un homme d’esprit disait-il <i>qu’à l’apparition de -la lumière il fallait se boucher les oreilles</i>.</p> - -<p>Dans plusieurs autres morceaux de la Création, la -même recherche d’esprit peut être souvent blâmée ; la musique -se traîne quand les serpents sont créés ; elle redevient -brillante avec le chant des oiseaux, et dans les Saisons aussi -de Haydn, ces allusions se multiplient plus encore. Ce sont -des <i lang="it" xml:lang="it">concetti</i> en musique que des effets ainsi préparés ; sans -doute de certaines combinaisons de l’harmonie peuvent rappeler -des merveilles de la nature, mais ces analogies ne tiennent -en rien à l’imitation, qui n’est jamais qu’un jeu factice. -Les ressemblances réelles des beaux-arts entre eux et des -beaux-arts avec la nature, dépendent des sentiments du -même genre qu’ils excitent dans notre âme par des moyens -divers.</p> - -<p>L’imitation et l’expression diffèrent extrêmement dans les -beaux-arts : l’on est assez généralement d’accord, je crois, -pour exclure la musique imitative ; mais il reste toujours -deux manières de voir sur la musique expressive ; les uns -veulent trouver en elle la traduction des paroles, les autres, -et ce sont les Italiens, se contentent d’un rapport général -entre les situations de la pièce et l’intention des airs, et -cherchent les plaisirs de l’art uniquement en lui-même. La -musique des Allemands est plus variée que celle des Italiens, -et c’est en cela peut-être qu’elle est moins bonne ; -l’esprit est condamné à la variété, c’est sa misère qui en est -la cause ; mais les arts, comme le sentiment, ont une admirable -monotonie, celle dont on voudrait faire un moment -éternel.</p> - -<p>La musique d’église est moins belle en Allemagne qu’en -Italie, parce que les instruments y dominent toujours. -Quand on a entendu à Rome le <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> chanté par des voix -seulement, toute musique instrumentale, même celle de la -chapelle de Dresde, paraît terrestre. Les violons et les trompettes -font partie de l’orchestre de Dresde, pendant le service -divin, et la musique y est plus guerrière que religieuse ; -le contraste des impressions vives qu’elle fait éprouver avec -le recueillement d’une église n’est pas agréable ; il ne faut -pas animer la vie auprès des tombeaux ; la musique militaire -porte à sacrifier l’existence, mais non à s’en détacher.</p> - -<p>La musique de la chapelle de Vienne mérite aussi d’être -vantée ; celui de tous les arts que les Viennois apprécient le -plus, c’est la musique ; cela fait espérer qu’un jour ils deviendront -poètes, car, malgré leurs goûts un peu prosaïques, -quiconque aime la musique est enthousiaste, sans le savoir, -de tout ce qu’elle rappelle. J’ai entendu à Vienne le <i lang="la" xml:lang="la">Requiem</i> -que Mozart a composé quelques jours avant de mourir, et -qui fut chanté dans l’église, le jour de ses obsèques ; il n’est -pas assez solennel pour la situation, et l’on y retrouve encore -de l’ingénieux, comme dans tout ce qu’a fait Mozart ; -néanmoins, qu’y a-t-il de plus touchant qu’un homme d’un -talent supérieur, célébrant ainsi ses propres funérailles, -inspiré tout à la fois par les sentiments de sa mort et de son -immortalité ! Les souvenirs de la vie doivent décorer les -tombeaux ; les armes d’un guerrier y sont suspendues, et -les chefs-d’œuvre de l’art causent une impression solennelle -dans le temple où reposent les restes de l’artiste.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TROISIÈME PARTIE<br /> -LA PHILOSOPHIE ET LA MORALE.</h2> - - - - -<h3 id="p3ch1">CHAPITRE PREMIER<br /> -<span class="i">De la Philosophie.</span></h3> - - -<p>On a voulu jeter, depuis quelque temps, une grande défaveur -sur le mot de philosophie. Il en est ainsi de tous -ceux dont l’acception est très étendue ; ils sont l’objet des -bénédictions ou des malédictions de l’espèce humaine, suivant -qu’on les emploie à des époques heureuses ou malheureuses ; -mais, malgré les injures et les louanges accidentelles -des individus et des nations, la philosophie, la liberté, -la religion ne changent jamais de valeur. L’homme a -maudit le soleil, l’amour et la vie ; il a souffert, il s’est senti -consumé par ces flambeaux de la nature ; mais voudrait-il -pour cela les éteindre ?</p> - -<p>Tout ce qui tend à comprimer nos facultés est toujours -une doctrine avilissante, il faut les diriger vers le but sublime -de l’existence, le perfectionnement moral ; mais ce -n’est point par le suicide partiel de telle ou telle puissance -de notre être que nous nous rendrons capables de nous -élever vers ce but ; nous n’avons pas trop de tous nos moyens -pour nous en rapprocher ; et si le ciel avait accordé à -l’homme plus de génie, il en aurait d’autant plus de vertu.</p> - -<p>Parmi les différentes branches de la philosophie, celle -qui a particulièrement occupé les Allemands, c’est la métaphysique. -Les objets qu’elle embrasse peuvent être divisés -en trois classes. La première se rapporte au mystère de la -création, c’est-à-dire à l’infini en toutes choses, la seconde à -la formation des idées dans l’esprit humain, et la troisième -à l’exercice de nos facultés, sans remonter à leur source.</p> - -<p>La première de ces études, celle qui s’attache à connaître -le secret de l’univers, a été cultivée chez les Grecs comme -elle l’est maintenant chez les Allemands. On ne peut nier -qu’une telle recherche, quelque sublime qu’elle soit dans -son principe, ne nous fasse sentir à chaque pas notre impuissance, -et le découragement suit les efforts qui ne peuvent -atteindre à un résultat. L’utilité de la troisième classe des -observations métaphysiques, celle qui se renferme dans la -connaissance des actes de notre entendement, ne saurait -être contestée ; mais cette utilité se borne aux cercles des -expériences journalières. Les méditations philosophiques -de la seconde classe, celles qui se dirigent sur la nature de -notre âme et sur l’origine de nos idées, me paraissent de -toutes les plus intéressantes. Il n’est pas probable que nous -puissions jamais connaître les vérités éternelles qui expliquent -l’existence de ce monde : le désir que nous en éprouvons -est au nombre des nobles pensées qui nous attirent -vers une autre vie ; mais ce n’est pas pour rien que la -faculté de nous examiner nous-mêmes nous a été -donnée. Sans doute, c’est déjà se servir de cette faculté -que d’observer la marche de notre esprit, tel qu’il est ; -toutefois en s’élevant plus haut, en cherchant à savoir si cet -esprit agit spontanément, ou s’il ne peut penser que provoqué -par les objets extérieurs, nous aurons des lumières -de plus sur le libre arbitre de l’homme, et par conséquent -sur le vice et la vertu.</p> - -<p>Une foule de questions morales et religieuses dépendent -de la manière dont on considère l’origine de la formation -de nos idées. C’est surtout la diversité des systèmes à cet -égard qui sépare les philosophes allemands des philosophes -français. Il est aisé de concevoir que si la différence est à la -source, elle doit se manifester dans tout ce qui en dérive ; -il est donc impossible de faire connaître l’Allemagne, sans -indiquer la marche de la philosophie, qui depuis Leibnitz -jusqu’à nos jours n’a cessé d’exercer un si grand empire sur -la république des lettres.</p> - -<p>Il y a deux manières d’envisager la métaphysique de -l’entendement humain, ou dans sa théorie, ou dans ses -résultats. L’examen de la théorie exige une capacité qui m’est -étrangère ; mais il est facile d’observer l’influence qu’exerce -telle ou telle opinion métaphysique sur le développement -de l’esprit et de l’âme. L’Évangile nous dit <i>qu’il faut juger -les prophètes par leurs œuvres</i> : cette maxime peut aussi nous -guider entre les différentes philosophies ; car tout ce qui -tend à l’immortalité n’est jamais qu’un sophisme. Cette vie -n’a quelque prix que si elle sert à l’éducation religieuse de -notre cœur, que si elle nous prépare à une destinée plus -haute, par le choix libre de la vertu sur la terre. La métaphysique, -les institutions sociales, les arts, les sciences, tout -doit être apprécié d’après le perfectionnement moral de -l’homme ; c’est la pierre de touche qui est donnée à l’ignorant -comme au savant. Car, si la connaissance des moyens -n’appartient qu’aux initiés, les résultats sont à la portée de -tout le monde.</p> - -<p>Il faut avoir l’habitude de la méthode de raisonnement -dont on se sert en géométrie, pour bien comprendre la -métaphysique. Dans cette science, comme dans celle du -calcul, le moindre chaînon sauté détruit toute la liaison qui -conduit à l’évidence. Les raisonnements métaphysiques sont -plus abstraits et non moins précis que ceux des mathématiques, -et cependant leur objet est vague. L’on a besoin de -réunir en métaphysique les deux facultés les plus opposées, -l’imagination et le calcul : c’est un nuage qu’il faut mesurer -avec la même exactitude qu’un terrain, et nulle étude -n’exige une aussi grande intensité d’intention ; néanmoins -dans les questions les plus hautes il y a toujours un point -de vue à la portée de tout le monde, et c’est celui-là que je -me propose de saisir et de présenter.</p> - -<p>Je demandais un jour à Fichte, l’une des plus fortes têtes -pensantes de l’Allemagne, s’il ne pouvait pas me dire sa -morale, plutôt que sa métaphysique ? — L’une dépend de -l’autre, me répondit-il. — Et ce mot était plein de profondeur : -il renferme tous les motifs de l’intérêt qu’on peut -prendre à la philosophie.</p> - -<p>On s’est accoutumé à la considérer comme destructive de -toutes les croyances du cœur ; elle serait alors la véritable -ennemie de l’homme ; mais il n’en est point ainsi de la -doctrine de Platon, ni de celle des Allemands ; ils regardent -le sentiment comme un fait, comme le fait primitif de -l’âme, et la raison philosophique comme destinée seulement -à rechercher la signification de ce fait.</p> - -<p>L’énigme de l’univers a été l’objet des méditations perdues -d’un grand nombre d’hommes, dignes aussi d’admiration, -puisqu’ils se sentaient appelés à quelque chose de -mieux que ce monde. Les esprits d’une haute lignée errent -sans cesse autour de l’abîme des pensées sans fin ; mais -néanmoins il faut s’en détourner, car l’esprit se fatigue en -vain dans ces efforts pour escalader le ciel.</p> - -<p>L’origine de la pensée a occupé tous les véritables philosophes. -Y a-t-il deux natures dans l’homme ? S’il n’y en a -qu’une, est-ce l’âme ou la matière ? S’il y en a deux, les idées -viennent-elles par les sens, ou naissent-elles dans notre âme, -ou bien sont-elles un mélange de l’action des objets extérieurs -sur nous et des facultés intérieures que nous possédons ?</p> - -<p>A ces trois questions, qui ont divisé de tout temps le -monde philosophique, est attaché l’examen qui touche le -plus immédiatement à la vertu : savoir si la fatalité ou le -libre arbitre décide des résolutions des hommes.</p> - -<p>Chez les anciens, la fatalité venait de la volonté des dieux ; -chez les modernes, on l’attribue au cours des choses. La -fatalité, chez les anciens, faisait ressortir le libre arbitre, -car la volonté de l’homme luttait contre l’événement, et la -résistance morale était invincible ; le fatalisme des modernes, -au contraire, détruit nécessairement la croyance au libre -arbitre ; si les circonstances nous créent ce que nous sommes, -nous ne pouvons pas nous opposer à leur ascendant ; si les -objets extérieurs sont la cause de tout ce qui se passe dans -notre âme, quelle pensée indépendante nous affranchirait -de leur influence ? La fatalité qui descendait du ciel remplissait -l’âme d’une sainte terreur, tandis que celle qui nous lie -à la terre ne fait que nous dégrader. A quoi bon toutes ces -questions, dira-t-on ? A quoi bon ce qui n’est pas cela ? -pourrait-on répondre. Car qu’y a-t-il de plus important -pour l’homme, que de savoir s’il a vraiment la responsabilité -de ses actions, et dans quel rapport est la puissance de la -volonté avec l’empire des circonstances sur elle ? Que serait -la conscience, si nos habitudes seules l’avaient fait naître, -si elle n’était rien que le produit des couleurs, des sons, -des parfums, enfin des circonstances de tout genre dont -nous aurions été environnés pendant notre enfance ?</p> - -<p>La métaphysique, qui s’applique à découvrir quelle est la -source de nos idées, influe puissamment par ses conséquences -sur la nature et la force de notre volonté ; cette -métaphysique est à la fois la plus haute et la plus nécessaire -de nos connaissances, et les partisans de l’utilité -suprême, de l’utilité morale, ne peuvent la dédaigner.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch2">CHAPITRE II<br /> -<span class="i">De la Philosophie anglaise.</span></h3> - - -<p>Tout semble attester en nous-mêmes l’existence d’une -double nature ; l’influence des sens et celle de l’âme se partagent -notre être ; et, selon que la philosophie penche vers -l’une ou l’autre, les opinions et les sentiments sont à tous -égards diamétralement opposés. On peut aussi désigner -l’empire des sens et celui de la pensée par d’autres termes : -il y a dans l’homme ce qui périt avec l’existence terrestre -et ce qui peut lui survivre, ce que l’expérience fait acquérir -et ce que l’instinct moral nous inspire, le fini et l’infini ; -mais de quelque manière qu’on s’exprime, il faut toujours -convenir qu’il y a deux principes de vie différents, dans la -créature sujette à la mort et destinée à l’immortalité.</p> - -<p>La tendance vers le spiritualisme a toujours été très manifeste -chez les peuples du Nord, et même avant l’introduction -du christianisme, ce penchant s’est fait voir à travers -la violence des passions guerrières. Les Grecs avaient foi -aux merveilles extérieures ; les nations germaniques croient -aux miracles de l’âme. Toutes leurs poésies sont remplies -de pressentiments, de présages, de prophéties du cœur ; et -tandis que les Grecs s’unissaient à la nature par les plaisirs, -les habitants du nord s’élevaient jusqu’au Créateur par les -sentiments religieux. Dans le Midi, le paganisme divinisait -les phénomènes physiques ; dans le Nord, on était enclin -à croire à la magie, parce qu’elle attribue à l’esprit de -l’homme une puissance sans bornes sur le monde matériel. -L’âme et la nature, la volonté et la nécessité se partagent -le domaine de l’existence, et, selon que nous plaçons la -force en nous-mêmes ou au dehors de nous, nous sommes -les fils du ciel ou les esclaves de la terre.</p> - -<p>A la renaissance des lettres, les uns s’occupaient des subtilités -de l’école en métaphysique, et les autres croyaient -aux superstitions de la magie dans les sciences : l’art d’observer -ne régnait pas plus dans l’empire des sens que l’enthousiasme -dans l’empire de l’âme : à peu d’exceptions -près, il n’y avait parmi les philosophes ni expérience ni -inspiration. Un géant parut, c’était Bacon : jamais les merveilles -de la nature, ni les découvertes de la pensée, n’ont -été si bien conçues par la même intelligence. Il n’y a pas -une phrase de ses écrits qui ne suppose des années de -réflexion et d’étude ; il anime la métaphysique par la connaissance -du cœur humain, il sait généraliser les faits par -la philosophie ; dans les sciences physiques il a créé l’art -de l’expérience, mais il ne s’ensuit pas du tout, comme on -voudrait le faire croire, qu’il ait été partisan exclusif du -système qui fonde toutes les idées sur les sensations. Il -admet l’inspiration dans tout ce qui tient à l’âme, et il la -croit même nécessaire pour interpréter les phénomènes -physiques d’après les principes généraux. Mais de son temps -il y avait encore des alchimistes, des devins et des sorciers ; -on méconnaissait assez la religion dans la plus grande partie -de l’Europe, pour croire qu’elle interdisait une vérité quelconque, -elle qui conduit à toutes. Bacon fut frappé de ces -erreurs ; son siècle penchait vers la superstition comme le -nôtre vers l’incrédulité ; à l’époque où vivait Bacon, il devait -chercher à mettre en honneur la philosophie expérimentale ; -à celle où nous sommes, il sentirait le besoin de ranimer la -source intérieure du beau moral, et de rappeler sans cesse -à l’homme qu’il existe en lui-même, dans son sentiment et -dans sa volonté. Quand le siècle est superstitieux, le génie -de l’observation est timide, le monde physique est mal -connu ; quand le siècle est incrédule, l’enthousiasme n’existe -plus, et l’on ne sait plus rien de l’âme ni du ciel.</p> - -<p>Dans un temps où la marche de l’esprit humain n’avait -rien d’assuré dans aucun genre, Bacon rassembla toutes ses -forces pour tracer la route que doit suivre la philosophie -expérimentale, et ses écrits servent encore maintenant de -guide à ceux qui veulent étudier la nature. Ministre d’État, -il s’était longtemps occupé de l’administration et de la politique. -Les plus fortes têtes sont celles qui réunissent le goût -et l’habitude de la méditation à la pratique des affaires : -Bacon était sous ce double rapport un esprit prodigieux ; -mais il a manqué à sa philosophie ce qui manquait à son -caractère, il n’était pas assez vertueux pour sentir en entier -ce que c’est que la liberté morale de l’homme : cependant -on ne peut le comparer aux matérialistes du dernier siècle ; -et ses successeurs ont poussé la théorie de l’expérience bien -au delà de son intention. Il est loin, je le répète, d’attribuer -toutes nos idées à nos sensations, et de considérer l’analyse -comme le seul instrument des découvertes. Il suit souvent -une marche plus hardie, et s’il s’en tient à la logique -expérimentale pour écarter tous les préjugés qui encombrent -sa route, c’est à l’élan seul du génie qu’il se fie pour -marcher en avant.</p> - -<p>« L’esprit humain, dit Luther, est comme un paysan ivre -à cheval, quand on le relève d’un côté il retombe de l’autre ». -Ainsi l’homme a flotté sans cesse entre ses deux -natures ; tantôt ses pensées le dégageaient de ses sensations, -tantôt ses sensations absorbaient ses pensées, et successivement -il voulait tout rapporter aux unes ou aux autres ; il -me semble néanmoins que le moment d’une doctrine stable -est arrivé : la métaphysique doit subir une révolution semblable -à celle qu’a faite Copernic dans le système du monde ; -elle doit replacer notre âme au centre, et la rendre en tout -semblable au soleil, autour duquel les objets extérieurs -tracent leur cercle, et dont ils empruntent la lumière.</p> - -<p>L’arbre généalogique des connaissances humaines, dans -lequel chaque science se rapporte à telle faculté, est sans -doute l’un des titres de Bacon à l’admiration de la postérité ; -mais ce qui fait sa gloire, c’est qu’il a eu soin de proclamer -qu’il fallait bien se garder de séparer d’une manière -absolue les sciences l’une de l’autre, et que toutes se réunissaient -dans la philosophie générale. Il n’est point l’auteur -de cette méthode anatomique qui considère les forces -intellectuelles chacune à part, et semble méconnaître -l’admirable unité de l’être moral. La sensibilité, l’imagination, -la raison, servent l’une à l’autre. Chacune de ces -facultés ne serait qu’une maladie, qu’une faiblesse au lieu -d’une force, si elle n’était pas modifiée ou complétée par la -totalité de notre être. Les sciences de calcul, à une certaine -hauteur, ont besoin d’imagination. L’imagination à son tour -doit s’appuyer sur la connaissance exacte de la nature. La -raison semble de toutes les facultés celle qui se passerait le -plus facilement du secours des autres, et cependant si l’on -était entièrement dépourvu d’imagination et de sensibilité, -l’on pourrait à force de sécheresse devenir, pour ainsi dire, -fou de raison, et, ne voyant plus dans la vie que des calculs -et des intérêts matériels, se tromper autant sur les caractères -et les affections des hommes, qu’un être enthousiaste -qui se figurerait partout le désintéressement et l’amour.</p> - -<p>On suit un faux système d’éducation, lorsqu’on veut -développer exclusivement telle ou telle qualité de l’esprit ; -car se vouer à une seule faculté, c’est prendre un métier -intellectuel. Milton dit avec raison <i>qu’une éducation n’est -bonne que quand elle rend propre à tous les emplois de la -guerre et de la paix</i> ; tout ce qui fait de l’homme un homme -est le véritable objet de l’enseignement.</p> - -<p>Ne savoir d’une science que ce qui lui est particulier, -c’est appliquer aux études libérales la division du travail de -Smith, qui ne convient qu’aux arts mécaniques. Quand on -arrive à cette hauteur où chaque science touche par quelques -points à toutes les autres, c’est alors qu’on approche -de la région des idées universelles ; et l’air qui vient de là -vivifie toutes les pensées.</p> - -<p>L’âme est un foyer qui rayonne dans tous les sens ; c’est -dans ce foyer que consiste l’existence ; toutes les observations -et tous les efforts des philosophes doivent se tourner -vers ce moi, centre et mobile de nos sentiments et de nos -idées. Sans doute l’incomplet du langage nous oblige à -nous servir d’expressions erronées ; il faut répéter suivant -l’usage, tel individu a de la raison, ou de l’imagination, ou -de la sensibilité, etc. ; mais si l’on voulait s’entendre par un -mot, on devrait dire seulement<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> : <i>il a de l’âme, il a beaucoup -d’âme.</i> C’est ce souffle divin qui fait tout l’homme.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> M. Ancillon, dont j’aurai l’occasion de parler dans la suite de -cet ouvrage, s’est servi de cette expression dans un livre qu’on ne -saurait se lasser de méditer.</p> -</div> -<p>Aimer en apprend plus sur ce qui tient aux mystères de -l’âme que la métaphysique la plus subtile. On ne s’attache -jamais à telle ou telle qualité de la personne qu’on préfère, -et tous les madrigaux disent un grand mot philosophique, -en répétant que c’est pour <i>je ne sais quoi</i> qu’on aime, car -ce je ne sais quoi, c’est l’ensemble et l’harmonie que nous -reconnaissons par l’amour, par l’admiration, par tous les -sentiments qui nous révèlent ce qu’il y a de plus profond et -de plus intime dans le cœur d’un autre.</p> - -<p>L’analyse, ne pouvant examiner qu’en divisant, s’applique, -comme le scalpel, à la nature morte ; mais c’est un -mauvais instrument pour apprendre à connaître ce qui est -vivant ; et si l’on a de la peine à définir par des paroles la -conception animée qui nous représente les objets tout -entiers, c’est précisément parce que cette conception tient -de plus près à l’essence des choses. Diviser pour comprendre -est en philosophie un signe de faiblesse, comme en -politique diviser pour régner.</p> - -<p>Bacon tenait encore beaucoup plus qu’on ne croit à cette -philosophie idéaliste qui, depuis Platon jusqu’à nos jours, a -constamment reparu sous diverses formes ; néanmoins le -succès de sa méthode analytique dans les sciences exactes -a nécessairement influé sur son système en métaphysique : -l’on a compris d’une manière beaucoup plus absolue qu’il -ne l’avait présentée lui-même, sa doctrine sur les sensations -considérées comme l’origine des idées. Nous pouvons -voir clairement l’influence de cette doctrine par les deux -écoles qu’elle a produites, celle de Hobbes et celle de -Locke. Certainement l’une et l’autre diffèrent beaucoup dans -le but ; mais leurs principes sont semblables à plusieurs -égards.</p> - -<p>Hobbes prit à la lettre la philosophie qui fait dériver toutes -nos idées des impressions des sens ; il n’en craignit -point les conséquences, et il a dit hardiment <i>que l’âme était -soumise à la nécessité, comme la société au despotisme</i> ; il -admet le fatalisme des sensations pour la pensée, et celui -de la force pour les actions. Il anéantit la liberté morale -comme la liberté civile, pensant avec raison qu’elles dépendent -l’une de l’autre. Il fut athée et esclave, et rien n’est -plus conséquent ; car, s’il n’y a dans l’homme que l’empreinte -des impressions du dehors, la puissance terrestre -est tout, et l’âme en dépend autant que la destinée.</p> - -<p>Le culte de tous les sentiments élevés et purs est tellement -consolidé en Angleterre par les institutions politiques -et religieuses, que les spéculations de l’esprit tournent -autour de ces imposantes colonnes sans jamais les ébranler. -Hobbes eut donc peu de partisans dans son pays ; mais -l’influence de Locke fut plus universelle. Comme son caractère -était moral et religieux, il ne se permit aucun des raisonnements -corrupteurs qui dérivaient nécessairement de -sa métaphysique ; et la plupart de ses compatriotes, en -l’adoptant, ont eu comme lui la noble inconséquence de -séparer les résultats des principes, tandis que Hume et les -philosophes français, après avoir admis le système, l’ont -appliqué d’une manière beaucoup plus logique.</p> - -<p>La métaphysique de Locke n’a eu d’autre effet sur les -esprits en Angleterre, que de ternir un peu leur originalité -naturelle ; quand même elle dessécherait la source des -grandes pensées philosophiques, elle ne saurait détruire le -sentiment religieux, qui sait si bien y suppléer ; mais cette -métaphysique reçue dans le reste de l’Europe, l’Allemagne -exceptée, a été l’une des principales causes de l’immoralité -dont on s’est fait une théorie, pour en mieux assurer la -pratique.</p> - -<p>Locke s’est particulièrement attaché à prouver qu’il n’y -avait rien d’inné dans l’âme : il avait raison, puisqu’il mêlait -toujours au sens du mot idée un développement acquis par -l’expérience ; les idées ainsi conçues sont le résultat des -objets qui les excitent, des comparaisons qui les rassemblent, -et du langage qui en facilite la combinaison. Mais il -n’en est pas de même des sentiments, ni des dispositions, -ni des facultés qui constituent les lois de l’entendement -humain, comme l’attraction et l’impulsion constituent celle -de la nature physique.</p> - -<p>Une chose vraiment digne de remarque, ce sont les arguments -dont Locke a été obligé de se servir pour prouver que -tout ce qui était dans l’âme nous venait par les sensations. -Si ces arguments conduisaient à la vérité, sans doute, il faudrait -surmonter la répugnance morale qu’ils inspirent ; -mais on peut croire en général à cette répugnance, comme -à un signe infaillible de ce que l’on doit éviter. Locke voulait -démontrer que la conscience du bien et du mal n’était -pas innée dans l’homme, et qu’il ne connaissait le juste et -l’injuste, comme le rouge et le bleu, que par l’expérience ; -il a recherché avec soin, pour parvenir à ce but, tous les -pays où les coutumes et les lois mettaient des crimes en -honneur ; ceux où l’on se faisait un devoir de tuer son -ennemi, de mépriser le mariage, de faire mourir son père -quand il était vieux. Il recueille attentivement tout ce que -les voyageurs ont raconté des cruautés passées en usage. -Qu’est-ce donc qu’un système qui inspire à un homme -aussi vertueux que Locke de l’avidité pour de tels faits ?</p> - -<p>Que ces faits soient tristes ou non, pourra-t-on dire, -l’important est de savoir s’ils sont vrais. — Ils peuvent être -vrais, mais que signifient-ils ? Ne savons-nous pas, d’après -notre propre expérience, que les circonstances, c’est-à-dire -les objets extérieurs, influent sur notre manière d’interpréter -nos devoirs ? Agrandissez ces circonstances, et vous y -trouverez la cause des erreurs des peuples ; mais y a-t-il des -peuples ou des hommes qui nient qu’il y ait des devoirs ? -A-t-on jamais prétendu qu’aucune signification n’était attachée -à l’idée du juste et de l’injuste ? L’explication qu’on en -donne peut être diverse, mais la conviction du principe est -partout la même ; et c’est dans cette conviction que consiste -l’empreinte primitive qu’on retrouve dans tous les humains.</p> - -<p>Quand le sauvage tue son père, lorsqu’il est vieux, il croit -lui rendre un service ; il ne le fait pas pour son propre intérêt, -mais pour celui de son père : l’action qu’il commet -est horrible, et cependant il n’est pas pour cela dépourvu de -conscience ; et de ce qu’il manque de lumières, il ne s’ensuit -pas qu’il manque de vertus. Les sensations, c’est-à-dire les -objets extérieurs dont il est environné l’aveuglent ; le sentiment -intime qui constitue la haine du vice et le respect -pour la vertu n’existent pas moins en lui, quoique l’expérience -l’ait trompé sur la manière dont ce sentiment doit se -manifester dans la vie. Préférer les autres à soi quand la -vertu le commande, c’est précisément ce qui fait l’essence -du beau moral, et cet admirable instinct de l’âme, adversaire -de l’instinct physique, est inhérent à notre nature ; -s’il pouvait être acquis, il pourrait aussi se perdre ; mais il -est immuable, parce qu’il est inné. Il est possible de faire le -mal en croyant faire le bien, il est possible de se rendre -coupable en le sachant et le voulant ; mais il ne l’est pas -d’admettre comme vérité une chose contradictoire, la justice -de l’injustice.</p> - -<p>L’indifférence au bien et au mal est le résultat ordinaire -d’une civilisation, pour ainsi dire, pétrifiée, et cette indifférence -est un beaucoup plus grand argument contre la conscience -innée que les grossières erreurs des sauvages ; mais -les hommes les plus sceptiques, s’ils sont opprimés sous -quelques rapports, en appellent à la justice, comme s’ils y -avaient cru toute leur vie ; et lorsqu’ils sont saisis par une -affection vive et qu’on la tyrannise, ils invoquent le sentiment -de l’équité avec autant de force que les moralistes les -plus austères. Dès qu’une flamme quelconque, celle de -l’indignation ou celle de l’amour, s’empare de notre âme, -elle fait reparaître en nous les caractères sacrés des lois -éternelles.</p> - -<p>Si le hasard de la naissance et de l’éducation décidait de -la moralité d’un homme, comment pourrait-on l’accuser de -ses actions ? Si tout ce qui compose notre volonté nous vient -des objets extérieurs, chacun peut en appeler à des relations -particulières pour motiver toute sa conduite ; et souvent -ces relations diffèrent autant entre les habitants d’un -même pays qu’entre un Asiatique et un Européen. Si donc -la circonstance devait être la divinité des mortels, il serait -simple que chaque homme eût une morale qui lui fût propre, -ou plutôt une absence de morale à son usage ; et pour -interdire le mal que les sensations pourraient conseiller, il -n’y aurait de bonne raison à opposer que la force publique -qui le punirait ; or, si la force publique commandait l’injustice, -la question se trouverait résolue : toutes les sensations -feraient naître toutes les idées, qui conduiraient à la plus -complète dépravation.</p> - -<p>Les preuves de la spiritualité de l’âme ne peuvent se -trouver dans l’empire des sens, le monde visible est abandonné -à cet empire ; mais le monde invisible ne saurait y -être soumis ; et si l’on n’admet pas des idées spontanées, si -la pensée et le sentiment dépendent en entier des sensations, -comment l’âme, dans une telle servitude, serait-elle -immatérielle ? Et si, comme personne ne le nie, la plupart -des faits transmis par les sens sont sujets à l’erreur, qu’est-ce -qu’un être moral qui n’agit que lorsqu’il est excité par -des objets extérieurs, et par des objets même dont les apparences -sont souvent fausses ?</p> - -<p>Un philosophe français a dit, en se servant de l’expression -la plus rebutante, <i>que la pensée n’était autre chose qu’un -produit matériel du cerveau</i>. Cette déplorable définition est -le résultat le plus naturel de la métaphysique qui attribue à -nos sensations l’origine de toutes nos idées. On a raison, si -c’est ainsi, de se moquer de ce qui est intellectuel, et de -trouver incompréhensible tout ce qui n’est pas palpable. Si -notre âme n’est qu’une matière subtile mise en mouvement -par d’autres éléments plus ou moins grossiers, auprès desquels -même elle a le désavantage d’être passive : si nos -impressions et nos souvenirs ne sont que les vibrations prolongées -d’un instrument dont le hasard a joué, il n’y a que -des fibres dans notre cerveau, que des forces physiques -dans le monde, et tout peut s’expliquer d’après les lois qui -les régissent. Il reste bien encore quelques petites difficultés -sur l’origine des choses et le but de notre existence, mais -on a bien simplifié la question, et la raison conseille de -supprimer en nous-mêmes tous les désirs et toutes les espérances -que le génie, l’amour et la religion font concevoir ; -car l’homme ne serait alors qu’une mécanique de plus, -dans le grand mécanisme de l’univers : ses facultés ne seraient -que des rouages, sa morale un calcul, et son culte le -succès.</p> - -<p>Locke, croyant du fond de son âme à l’existence de Dieu, -établit sa conviction, sans s’en apercevoir, sur des raisonnements -qui sortent tous de la sphère de l’expérience : il -affirme qu’il y a un principe éternel, une cause primitive -de toutes les autres causes ; il entre ainsi dans la sphère de -l’infini, et l’infini est par delà toute expérience : mais Locke -avait en même temps une telle peur que l’idée de Dieu ne -pût passer pour innée dans l’homme ; il lui paraissait si -absurde que le Créateur eût daigné, comme un grand peintre, -graver son nom sur le tableau de notre âme, qu’il s’est -attaché à découvrir dans tous les récits des voyageurs quelques -peuples qui n’eussent aucune croyance religieuse. On -peut, je crois, l’affirmer hardiment, ces peuples n’existent -pas. Le mouvement qui nous élève jusqu’à l’intelligence -suprême se retrouve dans le génie de Newton comme dans -l’âme du pauvre sauvage dévot envers la pierre sur laquelle -il s’est reposé. Nul homme ne s’en est tenu au monde extérieur, -tel qu’il est, et tous se sont senti au fond du cœur, -dans une époque quelconque de leur vie, un indéfinissable -attrait pour quelque chose de surnaturel ; mais comment se -peut-il qu’un être aussi religieux que Locke, s’attache à -changer les caractères primitifs de la foi en une connaissance -accidentelle que le sort peut nous ravir ou nous accorder ? -Je le répète, la tendance d’une doctrine quelconque -doit toujours être comptée pour beaucoup dans le jugement -que nous portons sur la vérité de cette doctrine ; car, en -théorie, le bon et le vrai sont inséparables.</p> - -<p>Tout ce qui est invisible parle à l’homme de commencement -et de fin, de décadence et de destruction. Une étincelle -divine est seule en nous l’indice de l’immortalité. De quelle -sensation vient-elle ? Toutes les sensations la combattent, et -cependant elle triomphe de toutes. Quoi ! dira-t-on, les -causes finales, les merveilles de l’univers, la splendeur des -cieux qui frappent nos regards, ne nous attestent-elles pas -la magnificence et la bonté du Créateur ? Le livre de la nature -est contradictoire, l’on y voit les emblèmes du bien et -du mal presque en égale proportion ; et il en est ainsi pour -que l’homme puisse exercer sa liberté entre des probabilités -opposées, entre des craintes et des espérances à peu -près de même force. Le ciel étoilé nous apparaît comme les -parvis de la Divinité ; mais tous les maux et tous les vices -des hommes obscurcissent ces feux célestes. Une seule voix -sans parole, mais non pas sans harmonie, sans force, mais -irrésistible, proclame un Dieu au fond de notre cœur : tout -ce qui est vraiment beau dans l’homme naît de ce qu’il -éprouve intérieurement et spontanément : toute action -héroïque est inspirée par la liberté morale ; l’acte de se -dévouer à la volonté divine, cet acte que toutes les sensations -combattent et que l’enthousiasme seul inspire, est si -noble et si pur, que les anges eux-mêmes, vertueux par nature -et sans obstacle, pourraient l’envier à l’homme.</p> - -<p>La métaphysique qui déplace le centre de la vie, en supposant -que son impulsion vient du dehors, dépouille -l’homme de sa liberté, et se détruit elle-même ; car il n’y a -plus de nature spirituelle, dès qu’on l’unit tellement à la -nature physique, que ce n’est plus que par respect humain -qu’on les distingue encore : cette métaphysique n’est conséquente -que lorsqu’on en fait dériver, comme en France, le -matérialisme fondé sur les sensations, et la morale fondée -sur l’intérêt. La théorie abstraite de ce système est née -en Angleterre ; mais aucune de ses conséquences n’y a été -admise. En France, on n’a pas eu l’honneur de la découverte, -mais bien celui de l’application. En Allemagne, -depuis Leibnitz, on a combattu le système et les conséquences : -et certes il est digne des hommes éclairés et -religieux de tous les pays, d’examiner si des principes -dont les résultats sont si funestes doivent être considérés -comme des vérités incontestables.</p> - -<p>Shaftsbury, Hutcheson, Smith, Reid, Dugald Stuart, etc., -ont étudié les opérations de notre entendement avec une -rare sagacité ; les ouvrages de Dugald Stuart en particulier -contiennent une théorie si parfaite des facultés intellectuelles, -qu’on peut la considérer, pour ainsi dire, comme -l’histoire naturelle de l’être moral. Chaque individu doit y -reconnaître une portion quelconque de lui-même. Quelque -opinion qu’on ait adoptée sur l’origine des idées, l’on ne -saurait nier l’utilité d’un travail qui a pour but d’examiner -leur marche et leur direction ; mais ce n’est point assez -d’observer le développement de nos facultés, il faut remonter -à leur source, afin de se rendre compte de la nature et -de l’indépendance de la volonté dans l’homme.</p> - -<p>On ne saurait considérer comme une question oiseuse -celle qui s’attache à connaître si l’âme a la faculté de sentir -et de penser par elle-même. C’est la question d’Hamlet, -<i>être ou n’être pas</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch3">CHAPITRE III<br /> -<span class="i">De la Philosophie française.</span></h3> - - -<p>Descartes a été pendant longtemps le chef de la philosophie -française ; et si sa physique n’avait pas été reconnue pour -mauvaise, peut-être sa métaphysique aurait-elle conservé -un ascendant plus durable. Bossuet, Fénelon, Pascal, tous -les grands hommes du siècle de Louis XIV, avaient adopté -l’idéalisme de Descartes : et ce système s’accordait beaucoup -mieux avec le catholicisme que la philosophie purement -expérimentale ; car il paraît singulièrement difficile de -réunir la foi aux dogmes les plus mystiques avec l’empire -souverain des sensations sur l’âme.</p> - -<p>Parmi les métaphysiciens français qui ont professé la -doctrine de Locke, il faut compter au premier rang Condillac, -que son état de prêtre obligeait à des ménagements -envers la religion, et Bonnet qui, naturellement religieux, -vivait à Genève, dans un pays où les lumières et la piété -sont inséparables. Ces deux philosophes, Bonnet surtout, -ont établi des exceptions en faveur de la révélation ; mais il -me semble qu’une des causes de l’affaiblissement du respect -pour la religion, c’est de l’avoir mise à part de toutes les -sciences, comme si la philosophie, le raisonnement, enfin -tout ce qui est estimé dans les affaires terrestres, ne pouvait -s’appliquer à la religion : une vénération dérisoire -l’écarte de tous les intérêts de la vie ; c’est pour ainsi dire -la reconduire hors du cercle de l’esprit humain à force de -révérences. Dans tous les pays où règne une croyance religieuse, -elle est le centre des idées, et la philosophie consiste -à trouver l’interprétation raisonnée des vérités divines.</p> - -<p>Lorsque Descartes écrivit, la philosophie de Bacon -n’avait pas encore pénétré en France, et l’on était encore au -même point d’ignorance et de superstition scolastique qu’à -l’époque où le grand penseur de l’Angleterre publia ses -ouvrages. Il y a deux manières de redresser les préjugés -des hommes ; le recours à l’expérience, et l’appel à la -réflexion. Bacon prit le premier moyen, Descartes le second ; -l’un rendit d’immenses services aux sciences ; l’autre à la -pensée, qui est la source de toutes les sciences.</p> - -<p>Bacon était un homme d’un beaucoup plus grand génie et -d’une instruction plus vaste encore que Descartes ; il a su -fonder sa philosophie dans le monde matériel ; celle de -Descartes fut décréditée par les savants, qui attaquèrent avec -succès ses opinions sur le système du monde ; il pouvait -raisonner juste dans l’examen de l’âme, et se tromper par -rapport aux lois physiques de l’univers ; mais les jugements -des hommes étant presque tous fondés sur une aveugle et -rapide confiance dans les analogies, l’on a cru que celui qui -observait si mal au dehors ne s’entendait pas mieux à ce -qui se passe en dedans de nous-mêmes. Descartes a, dans -sa manière d’écrire, une simplicité pleine de bonhomie qui -inspire de la confiance, et la force de son génie ne saurait -être contestée. Néanmoins, quand on le compare soit aux -philosophes allemands, soit à Platon, on ne peut trouver -dans ses ouvrages ni la théorie de l’idéalisme dans toute -son abstraction, ni l’imagination poétique qui en fait la -beauté. Un rayon lumineux cependant avait traversé l’esprit -de Descartes, et c’est à lui qu’appartient la gloire d’avoir -dirigé la philosophie moderne de son temps vers le développement -intérieur de l’âme. Il produisit une grande sensation -en appelant toutes les vérités reçues à l’examen de -la réflexion ; on admira ces axiomes : <i>Je pense, donc j’existe, -donc j’ai un Créateur, source parfaite de mes incomplètes -facultés ; tout peut se révoquer en doute au dehors de nous, le -vrai n’est que dans notre âme, et c’est elle qui en est le juge -suprême.</i></p> - -<p>Le doute universel est l’<i>a b c</i> de la philosophie ; chaque -homme recommence à raisonner avec ses propres lumières, -quand il veut remonter aux principes des choses ; mais -l’autorité d’Aristote avait tellement introduit les formes -dogmatiques en Europe, qu’on fut étonné de la hardiesse de -Descartes, qui soumettait toutes les opinions au jugement -naturel.</p> - -<p>Les écrivains de Port-Royal furent formés à son école ; -aussi les Français ont-ils eu, dans le dix-septième siècle, -des penseurs plus sévères que dans le dix-huitième. A côté -de la grâce et du charme de l’esprit, une certaine gravité -dans le caractère annonçait l’influence que devait exercer -une philosophie qui attribuait toutes nos idées à la puissance -de la réflexion.</p> - -<p>Malebranche, le premier disciple de Descartes, est un -homme doué du génie de l’âme à un éminent degré : l’on -s’est plu à le considérer, dans le dix-huitième siècle, comme -un rêveur, et l’on est perdu en France quand on a la réputation -de rêveur ; car elle emporte avec elle l’idée qu’on -n’est utile à rien, ce qui déplaît singulièrement à tout ce -qu’on appelle les gens raisonnables ; mais ce mot d’utilité -est-il assez noble pour s’appliquer aux besoins de l’âme ?</p> - -<p>Les écrivains français du dix-huitième siècle s’entendaient -mieux à la liberté politique ; ceux du dix-septième à la -liberté morale. Les philosophes du dix-huitième étaient des -combattants ; ceux du dix-septième des solitaires. Sous un -gouvernement absolu, tel que celui de Louis XIV, l’indépendance -ne trouve d’asile que dans la méditation ; sous les -règnes anarchiques du dernier siècle, les hommes de lettres -étaient animés par le désir de conquérir le gouvernement de -leur pays aux principes et aux idées libérales dont l’Angleterre -donnait un si bel exemple. Les écrivains qui n’ont pas -dépassé ce but sont très dignes de l’estime de leurs concitoyens ; -mais il n’en est pas moins vrai que les ouvrages -composés dans le dix-septième siècle sont plus philosophiques, -à beaucoup d’égards, que ceux qui ont été publiés -depuis ; car la philosophie consiste surtout dans l’étude et la -connaissance de notre être intellectuel.</p> - -<p>Les philosophes du dix-huitième siècle se sont plus occupés -de la politique sociale que de la nature primitive de -l’homme ; les philosophes du dix-septième, par cela seul -qu’ils étaient religieux, en savaient plus sur le fond du -cœur. Les philosophes, pendant le déclin de la monarchie -française, ont excité la pensée au dehors, accoutumés qu’ils -étaient à s’en servir comme d’une arme ; les philosophes, -sous l’empire de Louis XIV, se sont attachés davantage à la -métaphysique idéaliste, parce que le recueillement leur était -plus habituel et plus nécessaire. Il faudrait, pour que le -génie français atteignît au plus haut degré de perfection, -apprendre des écrivains du dix-huitième siècle à tirer parti -de ses facultés, et des écrivains du dix-septième à en -connaître la source.</p> - -<p>Descartes, Pascal et Malebranche ont beaucoup plus de -rapport avec les philosophes allemands que les écrivains du -dix-huitième siècle ; mais Malebranche et les Allemands -diffèrent en ceci, que l’un donne comme article de foi ce que -les autres réduisent en théorie scientifique ; l’un cherche à -revêtir de formes dogmatiques ce que l’imagination lui -inspire, parce qu’il a peur d’être accusé d’exaltation ; tandis -que les autres, écrivant à la fin d’un siècle où l’on a tout -analysé, se savent enthousiastes, et s’attachent seulement à -prouver que l’enthousiasme est d’accord avec la raison.</p> - -<p>Si les Français avaient suivi la direction métaphysique de -leurs grands hommes du dix-septième siècle, ils auraient -aujourd’hui les mêmes opinions que les Allemands ; car -Leibnitz est, dans la route philosophique, le successeur naturel -de Descartes et de Malebranche, et Kant le successeur -naturel de Leibnitz.</p> - -<p>L’Angleterre influa beaucoup sur les écrivains du dix-huitième -siècle : l’admiration qu’ils ressentaient pour ce -pays leur inspira le désir d’introduire en France sa philosophie -et sa liberté. La philosophie des Anglais n’était sans -danger qu’avec leurs sentiments religieux, et leur liberté, -qu’avec leur obéissance aux lois. Au sein d’une nation où -Newton et Clarke ne prononçaient jamais le nom de Dieu -sans s’incliner, les systèmes métaphysiques, fussent-ils -erronés, ne pouvaient être funestes. Ce qui manque en -France, en tout genre, c’est le sentiment et l’habitude du -respect, et l’on y passe bien vite de l’examen qui peut -éclairer à l’ironie qui réduit tout en poussière.</p> - -<p>Il me semble qu’on pourrait marquer dans le dix-huitième -siècle, en France, deux époques parfaitement distinctes, -celle dans laquelle l’influence de l’Angleterre s’est fait sentir, -et celle où les esprits se sont précipités dans la destruction : -alors les lumières se sont changées en incendie, et la -philosophie, magicienne irritée, a consumé le palais où elle -avait étalé ses prodiges.</p> - -<p>En politique, Montesquieu appartient à la première époque, -Raynal à la seconde ; en religion, les écrits de Voltaire, -qui avaient la tolérance pour but, sont inspirés par l’esprit -de la première moitié du siècle ; mais sa misérable et -vaniteuse irréligion a flétri la seconde. Enfin, en métaphysique, -Condillac et Helvétius, quoiqu’ils fussent contemporains, -portent aussi l’un et l’autre l’empreinte de ces deux époques -si différentes ; car, bien que le système entier de la philosophie -des sensations soit mauvais dans son principe, cependant -les conséquences qu’Helvétius en a tirées ne doivent -pas être imputées à Condillac ; il était bien loin d’y donner -son assentiment.</p> - -<p>Condillac a rendu la métaphysique expérimentale plus -claire et plus frappante qu’elle ne l’est dans Locke ; il l’a -mise véritablement à la portée de tout le monde ; il dit avec -Locke que l’âme ne peut avoir aucune idée qui ne lui -vienne par les sensations ; il attribue à nos besoins l’origine -des connaissances et du langage ; aux mots, celle de la -réflexion ; et, nous faisant ainsi recevoir le développement -entier de notre être moral par les objets extérieurs, il explique -la nature humaine, comme une science positive, d’une -manière nette, rapide, et, sous quelques rapports, incontestable ; -car, si l’on ne sentait en soi ni des croyances natives -du cœur, ni une conscience indépendante de l’expérience, -ni un esprit créateur, dans toute la force de ce terme, on -pourrait assez se contenter de cette définition mécanique de -l’âme humaine. Il est naturel d’être séduit par la solution -facile du plus grand des problèmes ; mais cette apparente -simplicité n’existe que dans la méthode ; l’objet auquel on -prétend l’appliquer n’en reste pas moins d’une immensité -inconnue, et l’énigme de nous-mêmes dévore, comme le -sphinx, les milliers de systèmes qui prétendent à la gloire -d’en avoir deviné le mot.</p> - -<p>L’ouvrage de Condillac ne devrait être considéré que -comme un livre de plus sur un sujet inépuisable, si l’influence -de ce livre n’avait pas été funeste. Helvétius, qui tire -de la philosophie des sensations toutes les conséquences directes -qu’elle peut permettre, affirme que si l’homme avait -les mains faites comme le pied d’un cheval, il n’aurait que -l’intelligence d’un cheval. Certes, s’il en était ainsi, il serait -bien injuste de nous attribuer le tort ou le mérite de nos actions ; -car la différence qui peut exister entre les diverses -organisations des individus, autoriserait et motiverait bien -celle qui se trouve entre leurs caractères.</p> - -<p>Aux opinions d’Helvétius succédèrent celles du <i>Système de -la Nature</i>, qui tendaient à l’anéantissement de la Divinité -dans l’univers, et du libre arbitre dans l’homme. Locke, -Condillac, Helvétius, et le malheureux auteur du <i>Système de -la Nature</i>, ont marché progressivement dans la même route ; -les premiers pas étaient innocents : ni Locke, ni Condillac -n’ont connu les dangers des principes de leur philosophie ; -mais bientôt ce grain noir, qui se remarquait à peine sur -l’horizon intellectuel, s’est étendu jusqu’au point de replonger -l’univers et l’homme dans les ténèbres.</p> - -<p>Les objets extérieurs étaient, disait-on, le mobile de toutes -nos impressions ; rien ne semblait donc plus doux que de -se livrer au monde physique, et de s’inviter comme convive -à la fête de la nature ; mais par degrés la source intérieure -s’est tarie, et jusqu’à l’imagination qu’il faut pour le luxe -et pour les plaisirs, va se flétrissant à tel point, qu’on n’aura -bientôt plus même assez d’âme pour goûter un bonheur -quelconque, si matériel qu’il soit.</p> - -<p>L’immortalité de l’âme et le sentiment du devoir sont des -suppositions tout à fait gratuites, dans le système qui fonde -toutes nos idées sur nos sensations : car nulle sensation ne -nous révèle l’immortalité dans la mort. Si les objets extérieurs -ont seuls formé notre conscience, depuis la nourrice -qui nous reçoit dans ses bras jusqu’au dernier acte d’une -vieillesse avancée, toutes les impressions s’enchaînent tellement -l’une à l’autre, qu’on ne peut en accuser avec équité -la prétendue volonté, qui n’est qu’une fatalité de plus.</p> - -<p>Je tâcherai de montrer, dans la seconde partie de cette -section, que la morale fondée sur l’intérêt, si fortement prêchée -par les écrivains français du dernier siècle, est dans une -connexion intime avec la métaphysique qui attribue toutes -nos idées à nos sensations, et que les conséquences de l’une -sont aussi mauvaises dans la pratique que celles de l’autre -dans la théorie. Ceux qui ont pu lire les ouvrages licencieux -qui ont été publiés en France vers la fin du dix-huitième -siècle, attesteront que quand les auteurs de ces coupables -écrits veulent s’appuyer d’une espèce de raisonnement, ils -en appellent tous à l’influence du physique sur le moral ; ils -rapportent aux sensations toutes les opinions les plus condamnables ; -ils développent enfin, sous toutes les formes, la -doctrine qui détruit le libre arbitre et la conscience.</p> - -<p>On ne saurait nier, dira-t-on peut-être, que cette doctrine -ne soit avilissante ; mais néanmoins, si elle est vraie, faut-il -la repousser et s’aveugler à dessein ? Certes, ils auraient fait -une déplorable découverte, ceux qui auraient détrôné notre -âme, condamné l’esprit à s’immoler lui-même, en employant -ses facultés à démontrer que les lois communes à tout ce -qui est physique lui conviennent ; mais, grâce à Dieu, et -cette expression est ici bien placée, grâce à Dieu, dis-je, ce -système est tout à fait faux dans son principe, et le parti -qu’en ont tiré ceux qui soutenaient la cause de l’immoralité, -est une preuve de plus des erreurs qu’il renferme.</p> - -<p>Si la plupart des hommes corrompus se sont appuyés sur -la philosophie matérialiste, lorsqu’ils ont voulu s’avilir méthodiquement -et mettre leurs actions en théorie, c’est qu’ils -croyaient, en soumettant l’âme aux sensations, se délivrer -ainsi de la responsabilité de leur conduite. Un être vertueux, -convaincu de ce système, en serait profondément affligé, car -il craindrait sans cesse que l’influence toute-puissante des -objets extérieurs n’altérât la pureté de son âme et la force -de ses résolutions. Mais quand on voit des hommes se réjouir, -en proclamant qu’ils sont en tout l’œuvre des circonstances, -et que ces circonstances sont combinées par le hasard, -on frémit au fond du cœur de leur satisfaction perverse.</p> - -<p>Lorsque les sauvages mettent le feu à des cabanes, l’on -dit qu’ils se chauffent avec plaisir à l’incendie qu’ils ont allumé ; -ils exercent alors du moins une sorte de supériorité -sur le désordre dont ils sont coupables ; ils font servir la -destruction à leur usage : mais quand l’homme se plaît à -dégrader la nature humaine, qui donc en profitera ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch4">CHAPITRE IV<br /> -<span class="i">Du persiflage introduit par un certain genre de -Philosophie.</span></h3> - - -<p>Le système philosophique adopté dans un pays exerce -une grande influence sur la tendance des esprits ; c’est le -moule universel dans lequel se jettent toutes les pensées ; -ceux même qui n’ont point étudié ce système se conforment -sans le savoir à la disposition générale qu’il inspire. On a -vu naître et s’accroître depuis près de cent ans, en Europe, -une sorte de scepticisme moqueur, dont la base est la philosophie -qui attribue toutes nos idées à nos sensations. Le -premier principe de cette philosophie est de ne croire que -ce qui peut être prouvé comme un fait ou comme un calcul ; -à ce principe se joignent le dédain pour les sentiments -qu’on appelle exaltés, et l’attachement aux jouissances -matérielles. Ces trois points de la doctrine renferment tous -les genres d’ironie dont la religion, la sensibilité et la morale -peuvent être l’objet.</p> - -<p>Bayle, dont le savant dictionnaire n’est guère lu par les -gens du monde, est pourtant l’arsenal où l’on a puisé toutes -les plaisanteries du scepticisme ; Voltaire les a rendues piquantes -par son esprit et par sa grâce ; mais le fond de tout -cela est toujours qu’on doit mettre au nombre des rêveries -tout ce qui n’est pas aussi évident qu’une expérience physique. -Il est adroit de faire passer l’incapacité d’attention -pour une raison suprême qui repousse tout ce qui est obscur -et douteux ; en conséquence on tourne en ridicule les plus -grandes pensées, s’il faut réfléchir pour les comprendre, ou -s’interroger au fond du cœur pour les sentir. On parle encore -avec respect de Pascal, de Bossuet, de J.-J. Rousseau, etc., -parce que l’autorité les a consacrés, et que l’autorité en tout -genre est une chose très claire. Mais un grand nombre de -lecteurs étant convaincus que l’ignorance et la paresse sont -les attributs d’un gentilhomme, en fait d’esprit, croient au-dessous -d’eux de se donner de la peine, et veulent lire, -comme un article de gazette, les écrits qui ont pour objet -l’homme et la nature.</p> - -<p>Enfin, si par hasard de tels écrits étaient composés par -un Allemand dont le nom ne fût pas français, et qu’on eût -autant de peine à prononcer ce nom que celui du baron, -dans Candide, quelle foule de plaisanteries n’en tirerait-on -pas ? et ces plaisanteries veulent toutes dire : — « J’ai de -la grâce et de la légèreté, tandis que vous, qui avez le malheur -de penser à quelque chose, et de tenir à quelques sentiments, -vous ne vous jouez pas de tout avec la même élégance -et la même facilité ».</p> - -<p>La philosophie des sensations est une des principales -causes de cette frivolité. Depuis qu’on a considéré l’âme -comme passive, un grand nombre de travaux philosophiques -ont été dédaignés. Le jour où l’on a dit qu’il n’existait -pas de mystères dans ce monde, ou du moins qu’il ne -fallait pas s’en occuper, que toutes les idées venaient par -les yeux et par les oreilles, et qu’il n’y avait de vrai que le -palpable, les individus qui jouissent en parfaite santé de -tous leurs sens se sont crus les véritables philosophes. On -entend sans cesse dire à ceux qui ont assez d’idées pour gagner -de l’argent quand ils sont pauvres, et pour le dépenser -quand ils sont riches, qu’ils ont la seule philosophie raisonnable, -et qu’il n’y a que des rêveurs qui puissent songer à -autre chose. En effet, les sensations n’apprennent guère -que cette philosophie, et si l’on ne peut rien savoir que par -elles, il faut appeler du nom de folie tout ce qui n’est pas -soumis à l’évidence matérielle.</p> - -<p>Si l’on admettait au contraire que l’âme agit par elle-même, -qu’il faut puiser en soi pour y trouver la vérité, et -que cette vérité ne peut être saisie qu’à l’aide d’une méditation -profonde, puisqu’elle n’est pas dans le cercle des -expériences terrestres, la direction entière des esprits serait -changée ; on ne rejetterait pas avec dédain les plus hautes -pensées, parce qu’elles exigent une attention réfléchie ; -mais ce qu’on trouverait insupportable, c’est le superficiel -et le commun, car le vide est à la longue singulièrement -lourd.</p> - -<p>Voltaire sentait si bien l’influence que les systèmes métaphysiques -exercent sur la tendance générale des esprits, -que c’est pour combattre Leibnitz qu’il a composé <i>Candide</i>. -Il prit une humeur singulière contre les causes finales, -l’optimisme, le libre arbitre, enfin contre toutes les opinions -philosophiques qui relèvent la dignité de l’homme, et -il fit <i>Candide</i>, cet ouvrage d’une gaîté infernale ; car il semble -écrit par un être d’une autre nature que nous, indifférent à -notre sort, content de nos souffrances, et riant comme un -démon, ou comme un singe, des misères de cette espèce -humaine avec laquelle il n’a rien de commun. Le plus -grand poète du siècle, l’auteur d’<i>Alzire</i>, de <i>Tancrède</i>, de -<i>Mérope</i>, de <i>Zaïre</i> et de <i>Brutus</i>, méconnut dans cet écrit -toutes les grandeurs morales qu’il avait si dignement célébrées.</p> - -<p>Quand Voltaire, comme auteur tragique, sentait et pensait -dans le rôle d’un autre, il était admirable ; mais quand -il reste dans le sien propre, il est persifleur et cynique. La -même mobilité qui lui faisait prendre le caractère des personnages -qu’il voulait peindre, ne lui a que trop bien inspiré -le langage qui, dans de certains moments, convenait à -celui de Voltaire.</p> - -<p><i>Candide</i> met en action cette philosophie moqueuse si -indulgente en apparence, si féroce en réalité ; il présente la -nature humaine sous le plus déplorable aspect, et nous -offre pour toute consolation le rire sardonique qui nous -affranchit de la pitié envers les autres, en nous y faisant -renoncer pour nous-mêmes.</p> - -<p>C’est en conséquence de ce système, que Voltaire a pour -but, dans son histoire universelle, d’attribuer les actions -vertueuses, comme les grands crimes, à des événements -fortuits qui ôtent aux unes tout leur mérite et tout leur -tort aux autres. En effet, s’il n’y a rien dans l’âme que ce -que les sensations y ont mis, l’on ne doit plus reconnaître -que deux choses réelles et durables sur la terre, la force et -le bien-être, la tactique et la gastronomie ; mais si l’on fait -grâce encore à l’esprit, tel que la philosophie moderne l’a -formé, il sera bientôt réduit à désirer qu’un peu de nature -exaltée reparaisse, pour avoir au moins contre quoi s’exercer.</p> - -<p>Les stoïciens ont souvent répété qu’il fallait braver tous -les coups du sort, et ne s’occuper que de ce qui dépend de -notre âme, nos sentiments et nos pensées. La philosophie des -sensations aurait un résultat tout à fait inverse ; ce sont -nos sentiments et nos pensées dont elle nous débarrasserait, -pour tourner tous nos efforts vers le bien-être matériel ; -elle nous dirait : « Attachez-vous au moment présent, -considérez comme des chimères tout ce qui sort du -cercle des plaisirs ou des affaires de ce monde, et passez -cette courte vie le mieux que vous pourrez, en soignant -votre santé, qui est la base du bonheur ». On a connu de -tout temps ces maximes ; mais on les croyait réservées aux -valets dans les comédies, et de nos jours on a fait la doctrine -de la raison, fondée sur la nécessité, doctrine bien -différente de la résignation religieuse, car l’une est aussi -vulgaire que l’autre est noble et relevée.</p> - -<p>Ce qui est singulier, c’est d’avoir su tirer d’une philosophie -aussi commune la théorie de l’élégance ; notre pauvre -nature est souvent égoïste et vulgaire, il faut s’en affliger ; -mais c’est s’en vanter qui est nouveau. L’indifférence et le -dédain pour les choses exaltées sont devenues le type de la -grâce, et les plaisanteries ont été dirigées contre l’intérêt -vif qu’on peut mettre à tout ce qui n’a pas dans ce monde -un résultat positif.</p> - -<p>Le principe raisonné de la frivolité du cœur et de l’esprit, -c’est la métaphysique qui rapporte toutes nos idées à nos -sensations ; car il ne nous vient rien que de superficiel -par le dehors, et la vie sérieuse est au fond de -l’âme. Si la fatalité matérialiste, admise comme théorie de -l’esprit humain, conduisait au dégoût de tout ce qui est -extérieur, comme à l’incrédulité sur tout ce qui est intime, -il y aurait encore dans ces systèmes une certaine noblesse -inactive, une indolence orientale qui pourrait avoir quelque -grandeur ; et des philosophes grecs ont trouvé le moyen de -mettre presque de la dignité dans l’apathie ; mais l’empire -des sensations, en affaiblissant par degrés le sentiment, a -laissé subsister l’activité de l’intérêt personnel, et ce ressort -des actions a été d’autant plus puissant, qu’on avait brisé -tous les autres.</p> - -<p>A l’incrédulité de l’esprit, à l’égoïsme du cœur, il faut -encore ajouter la doctrine sur la conscience qu’Helvétius a -développée, lorsqu’il a dit que les actions vertueuses en -elles-mêmes avaient pour but d’obtenir les jouissances physiques -qu’on peut goûter ici-bas ; il en est résulté qu’on a -considéré comme une espèce de duperie les sacrifices qu’on -pourrait faire au culte idéal de quelque opinion ou de -quelque sentiment que ce soit ; et comme rien ne paraît -plus redoutable aux hommes que de passer pour dupes, ils -se sont hâtés de jeter du ridicule sur tous les enthousiasmes -qui tournaient mal ; car ceux qui étaient récompensés par -les succès échappaient à la moquerie : le bonheur a toujours -raison auprès des matérialistes.</p> - -<p>L’incrédulité dogmatique, c’est-à-dire celle qui révoque -en doute tout ce qui n’est pas prouvé par les sensations, est -la source de la grande ironie de l’homme envers lui-même : -toute la dégradation morale vient de là. Cette philosophie -doit sans doute être considérée autant comme l’effet que -comme la cause de la disposition actuelle des esprits ; néanmoins, -il est un mal dont elle est le premier auteur, elle a -donné à l’insouciance de la légèreté l’apparence d’un raisonnement -réfléchi ; elle fournit des arguments spécieux à -l’égoïsme, et fait considérer les sentiments les plus nobles -comme une maladie accidentelle dont les circonstances -extérieures seules sont la cause.</p> - -<p>Il importe donc d’examiner si la nation qui s’est constamment -défendue de la métaphysique dont on a tiré de -telles conséquences, n’avait pas raison en principe, et plus -encore dans l’application qu’elle a faite de ce principe au -développement des facultés et à la conduite morale de -l’homme.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch5">CHAPITRE V<br /> -<span class="i">Observations générales sur la Philosophie allemande.</span></h3> - - -<p>La philosophie spéculative a toujours trouvé beaucoup de -partisans parmi les nations germaniques, et la philosophie -expérimentale parmi les nations latines. Les Romains, très -habiles dans les affaires de la vie, n’étaient point métaphysiciens ; -ils n’ont rien su à cet égard que par leurs rapports -avec la Grèce, et les nations civilisées par eux ont hérité, -pour la plupart, de leurs connaissances dans la politique, et -de leur indifférence pour les études qui ne pouvaient s’appliquer -aux affaires de ce monde. Cette disposition se montre -en France dans sa plus grande force ; les Italiens et les -Espagnols y ont aussi participé : mais l’imagination du -Midi a quelquefois dévié de la raison pratique, pour s’occuper -des théories purement abstraites.</p> - -<p>La grandeur d’âme des Romains donnait à leur patriotisme -et à leur morale un caractère sublime ; mais c’est aux -institutions républicaines qu’il faut l’attribuer. Quand la -liberté n’a plus existé à Rome, on y a vu régner presque -sans partage un luxe égoïste et sensuel, une politique -adroite qui devait porter tous les esprits vers l’observation -et l’expérience. Les Romains ne gardèrent de l’étude qu’ils -avaient faite de la littérature et de la philosophie des Grecs -que le goût des arts, et ce goût même dégénéra bientôt en -jouissances grossières.</p> - -<p>L’influence de Rome ne s’exerça pas sur les peuples septentrionaux. -Ils ont été civilisés presque en entier par le -christianisme, et leur antique religion, qui contenait en elle -les principes de la chevalerie, ne ressemblait en rien au -paganisme du Midi. Il y avait un esprit de dévouement -héroïque et généreux, un enthousiasme pour les femmes -qui faisait de l’amour un noble culte ; enfin la rigueur du -climat empêchant l’homme de se plonger dans les délices -de la nature, il en goûtait d’autant mieux les plaisirs de -l’âme.</p> - -<p>On pourrait m’objecter que les Grecs avaient la même -religion et le même climat que les Romains, et qu’ils se -sont pourtant livrés plus qu’aucun autre peuple à la philosophie -spéculative ; mais ne peut-on pas attribuer aux Indiens -quelques-uns des systèmes intellectuels développés -chez les Grecs ? La philosophie idéaliste de Pythagore et de -Platon ne s’accorde guère avec le paganisme tel que nous -le connaissons ; aussi les traditions historiques portent-elles -à croire que c’est à travers l’Égypte que les peuples du -midi de l’Europe ont reçu l’influence de l’Orient. La -philosophie d’Épicure est la seule vraiment originaire de la -Grèce.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit de ces conjectures, il est certain que la -spiritualité de l’âme et toutes les pensées qui en dérivent -ont été facilement naturalisées chez les nations du Nord, et -que parmi ces nations les Allemands se sont toujours montrés -plus enclins qu’aucun autre peuple à la philosophie -contemplative. Leur Bacon et leur Descartes, c’est Leibnitz. -On trouve dans ce beau génie toutes les qualités dont les -philosophes allemands en général se font gloire d’approcher : -érudition immense, bonne foi parfaite, enthousiasme -caché sous des formes sévères. Il avait profondément étudié -la théologie, la jurisprudence, l’histoire, les langues, les -mathématiques, la physique, la chimie ; car il était convaincu -que l’universalité des connaissances est nécessaire -pour être supérieur dans une partie quelconque : enfin -tout manifestait en lui ces vertus qui tiennent à la hauteur -de la pensée, et qui méritent à la fois l’admiration et -le respect.</p> - -<p>Ses ouvrages peuvent être divisés en trois branches, les -sciences exactes, la philosophie théologique, et la philosophie -de l’âme. Tout le monde sait que Leibnitz était le rival -de Newton dans la théorie du calcul. La connaissance des -mathématiques sert beaucoup aux études métaphysiques ; -le raisonnement abstrait n’existe dans sa perfection que -dans l’algèbre et la géométrie : nous chercherons à démontrer -ailleurs les inconvénients de ce raisonnement, quand -on veut y soumettre ce qui tient d’une manière quelconque -à la sensibilité ; mais il donne à l’esprit humain une force -d’attention qui le rend beaucoup plus capable de s’analyser -lui-même : il faut aussi connaître les lois et les forces de -l’univers, pour étudier l’homme sous tous les rapports. Il y -a une telle analogie et une telle différence entre le monde -physique et le monde moral, les ressemblances et les diversités -se prêtent de telles lumières, qu’il est impossible d’être -un savant du premier ordre sans le secours de la philosophie -spéculative, ni un philosophe spéculatif sans avoir étudié -les sciences positives.</p> - -<p>Locke et Condillac ne s’étaient pas assez occupés de ces -sciences ; mais Leibnitz avait à cet égard une supériorité -incontestable. Descartes était aussi un très grand mathématicien, -et il est à remarquer que la plupart des philosophes -partisans de l’idéalisme ont tous fait un immense usage de -leurs facultés intellectuelles. L’exercice de l’esprit, comme -celui du cœur, donne un sentiment de l’activité interne, -dont tous les êtres qui s’abandonnent aux impressions qui -viennent du dehors sont rarement capables.</p> - -<p>La première classe des écrits de Leibnitz contient ceux -qu’on pourrait appeler théologiques, parce qu’ils portent -sur des vérités qui sont du ressort de la religion, et la -théorie de l’esprit humain est renfermée dans la seconde. -Dans la première classe, il s’agit de l’origine du bien et du -mal, de la prescience divine, enfin de ces questions primitives -qui dépassent l’intelligence humaine. Je ne prétends -point blâmer, en m’exprimant ainsi, les grands hommes -qui, depuis Pythagore et Platon jusqu’à nous, ont été attirés -vers ces hautes spéculations philosophiques. Le génie ne -s’impose de bornes à lui-même qu’après avoir lutté longtemps -contre cette dure nécessité. Qui peut avoir la faculté -de penser, et ne pas essayer à connaître l’origine et le but -des choses de ce monde ?</p> - -<p>Tout ce qui a vie sur la terre, excepté l’homme, semble -s’ignorer soi-même. Lui seul sait qu’il mourra, et cette terrible -vérité réveille son intérêt pour toutes les grandes pensées -qui s’y rattachent. Dès qu’on est capable de réflexion, -on résoud, ou plutôt on croit résoudre à sa manière les -questions philosophiques qui peuvent expliquer la destinée -humaine ; mais il n’a été accordé à personne de la comprendre -dans son ensemble. Chacun en saisit un côté différent, -chaque homme a sa philosophie, comme sa poétique, -comme son amour. Cette philosophie est d’accord avec la -tendance particulière de son caractère et de son esprit. -Quand on s’élève jusqu’à l’infini, mille explications peuvent -être également vraies, quoique diverses, parce que des -questions sans bornes ont des milliers de faces, dont une -seule peut occuper la durée entière de l’existence.</p> - -<p>Si le mystère de l’univers est au-dessus de la portée de -l’homme, néanmoins l’étude de ce mystère donne plus -d’étendue à l’esprit ; il en est de la métaphysique comme de -l’alchimie : en cherchant la pierre philosophale, en s’attachant -à découvrir l’impossible, on rencontre sur la route -des vérités qui nous seraient restées inconnues : d’ailleurs on -ne peut empêcher un être méditatif de s’occuper au moins -quelque temps de la philosophie transcendante ; cet élan de -la nature spirituelle ne saurait être combattu qu’en la dégradant.</p> - -<p>On a réfuté avec succès l’harmonie préétablie de Leibnitz, -qu’il croyait une grande découverte : il se flattait d’expliquer -les rapports de l’âme et de la matière, en les considérant -l’une et l’autre comme des instruments accordés -d’avance qui se répètent, se répondent et s’imitent mutuellement. -Ses monades, dont il fait les éléments simples de -l’univers, ne sont qu’une hypothèse aussi gratuite que -toutes celles dont on s’est servi pour expliquer l’origine des -choses ; néanmoins dans quelle perplexité singulière l’esprit -humain n’est-il pas ? Sans cesse attiré vers le secret de son -être, il lui est également impossible, et de le découvrir, et -de n’y pas songer toujours.</p> - -<p>Les Persans disent que Zoroastre interrogea la Divinité, -et lui demanda comment le monde avait commencé, quand -il devait finir, quelle était l’origine du bien et du mal ? La -Divinité répondit à toutes ces questions, <i>fais le bien et gagne -l’immortalité</i>. Ce qui rend surtout cette réponse admirable, -c’est qu’elle ne décourage point l’homme des méditations -les plus sublimes ; elle lui enseigne seulement que c’est par -la conscience et le sentiment qu’il peut s’élever aux plus -profondes conceptions de la philosophie.</p> - -<p>Leibnitz était un idéaliste qui ne fondait son système que -sur le raisonnement ; et de là vient qu’il a poussé trop loin -les abstractions, et qu’il n’a point assez appuyé sa théorie -sur la persuasion intime, seule véritable base de ce qui est -supérieur à l’entendement ; en effet, raisonnez sur la liberté -de l’homme, et vous n’y croirez pas ; mettez la main sur -votre conscience, et vous n’en pourrez douter. La conséquence -et la contradiction, dans le sens que nous attachons -à l’une et à l’autre, n’existent pas dans la sphère des -grandes questions sur la liberté de l’homme, sur l’origine -du bien et du mal, sur la prescience divine, etc. Dans ces -questions, le sentiment est presque toujours en opposition -avec le raisonnement, afin que l’homme apprenne que ce -qu’il appelle l’incroyable dans l’ordre des choses terrestres, -est peut-être la vérité suprême sous des rapports universels.</p> - -<p>Le Dante a exprimé une grande pensée philosophique par -ce vers :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">A guisa del ver primo che l’uom crede<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> C’est ainsi que l’homme croit à la vérité primitive.</p> -</div> -<p class="noindent">Il faut croire à de certaines vérités comme à l’existence ; -c’est l’âme qui nous les révèle, et les raisonnements de tout -genre ne sont jamais que de faibles dérivés de cette source.</p> - -<p>La <i>Théodicée</i> de Leibnitz traite de la prescience divine -et de la cause du bien et du mal, c’est un des ouvrages -les plus profonds et les mieux raisonnés sur la théorie de -l’infini ; toutefois, l’auteur applique trop souvent à ce qui -est sans bornes une logique dont les objets circonscrits -sont seuls susceptibles. Leibnitz était un homme très religieux, -mais par cela même il se croyait obligé de fonder -les vérités de la foi sur des raisonnements mathématiques, -afin de les appuyer sur les bases qui sont admises dans -l’empire de l’expérience : cette erreur tient à un respect -qu’on ne s’avoue pas pour les esprits froids et arides ; on -veut les convaincre à leur manière ; on croit que des arguments -dans la forme logique ont plus de certitude qu’une -preuve de sentiment, et il n’en est rien.</p> - -<p>Dans la région des vérités intellectuelles et religieuses que -Leibnitz a traitées, il faut se servir de notre conscience -intime comme d’une démonstration. Leibnitz, en voulant -s’en tenir aux raisonnements abstraits, exige des esprits -une sorte de tension dont la plupart sont incapables ; des -ouvrages métaphysiques qui ne sont fondés ni sur l’expérience, -ni sur le sentiment, fatiguent singulièrement la pensée, -et l’on peut en éprouver un malaise physique et moral -tel, qu’en s’obstinant à le vaincre on briserait dans sa tête -les organes de la raison. Un poète, Baggesen, fait du Vertige -une divinité ; il faut se recommander à elle, quand on veut -étudier ces ouvrages qui nous placent tellement au sommet -des idées, que nous n’avons plus d’échelons pour redescendre -à la vie.</p> - -<p>Les écrivains métaphysiques et religieux, éloquents et -sensibles tout à la fois, tels qu’il en existe quelques-uns, -conviennent bien mieux à notre nature. Loin d’exiger de -nous que nos facultés sensibles se taisent, afin que notre -faculté d’abstraction soit plus nette, ils nous demandent de -penser, de sentir, de vouloir, pour que toute la force de -l’âme nous aide à pénétrer dans les profondeurs des cieux ; -mais s’en tenir à l’abstraction est un effort tel, qu’il est -assez simple que la plupart des hommes y aient renoncé, et -qu’il leur ait paru plus facile de ne rien admettre au delà -de ce qui est visible.</p> - -<p>La philosophie expérimentale est complète en elle-même : -c’est un tout assez vulgaire, mais compact, borné, conséquent ; -et quand on s’en tient au raisonnement, tel qu’il est -reçu dans les affaires de ce monde, on doit s’en contenter ; -l’immortel et l’infini ne nous sont sensibles que par l’âme ; -elle seule peut répandre de l’intérêt sur la haute métaphysique. -On se persuade bien à tort que plus une théorie est -abstraite, plus elle doit préserver de toute illusion, car c’est -précisément ainsi qu’elle peut induire en erreur. On prend -l’enchaînement des idées pour leur preuve, on aligne avec -exactitude des chimères, et l’on se figure que c’est une -armée. Il n’y a que le génie du sentiment qui soit au-dessus -de la philosophie expérimentale, comme de la philosophie -spéculative ; il n’y a que lui qui puisse porter la conviction -au delà des limites de la raison humaine.</p> - -<p>Il me semble donc que, tout en admirant la force de tête -et la profondeur du génie de Leibnitz, on désirerait, dans -ses écrits sur les questions de théologie métaphysique, plus -d’imagination et de sensibilité, afin de reposer de la pensée -par l’émotion. Leibnitz se faisait presque scrupule d’y -recourir, craignant d’avoir ainsi l’air de séduire en faveur -de la vérité ; il avait tort, car le sentiment est la vérité elle-même, -dans des sujets de cette nature.</p> - -<p>Les objections que je me suis permises sur les ouvrages -de Leibnitz qui ont pour objet des questions insolubles par -le raisonnement, ne s’appliquent point à ses écrits sur la -formation des idées dans l’esprit humain ; ceux-là sont d’une -clarté lumineuse, ils portent sur un mystère que l’homme -peut, jusqu’à un certain point, pénétrer, car il en sait plus -sur lui-même que sur l’univers. Les opinions de Leibnitz à -cet égard tendent surtout au perfectionnement moral, s’il -est vrai, comme les philosophes allemands ont tâché de le -prouver, que le libre arbitre repose sur la doctrine qui -affranchit l’âme des objets extérieurs, et que la vertu ne -puisse exister sans la parfaite indépendance du vouloir.</p> - -<p>Leibnitz a combattu avec une force dialectique admirable -le système de Locke, qui attribue toutes nos idées à nos -sensations. On avait mis en avant cet axiome si connu, qu’il -n’y avait rien dans l’intelligence qui n’eût été d’abord dans -les sensations, et Leibnitz y ajouta cette sublime restriction, -<i>si ce n’est l’intelligence elle-même</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. De ce principe dérive -toute la philosophie nouvelle qui exerce tant d’influence sur -les esprits en Allemagne. Cette philosophie est aussi expérimentale, -car elle s’attache à connaître ce qui se passe en -nous. Elle ne fait que mettre l’observation du sentiment -intime à la place de celle des sensations extérieures.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Nihil est in intellectu, quod non fuerit in sensu, nisi intellectus -ipse.</span></p> -</div> -<p>La doctrine de Locke eut pour partisans en Allemagne -des hommes qui cherchèrent, comme Bonnet à Genève, et -plusieurs autres philosophes en Angleterre, à concilier cette -doctrine avec les sentiments religieux que Locke lui-même -a toujours professés. Le génie de Leibnitz prévit toutes les -conséquences de cette métaphysique ; et ce qui fonde à -jamais sa gloire, c’est d’avoir su maintenir en Allemagne la -philosophie de la liberté morale contre celle de la fatalité -sensuelle. Tandis que le reste de l’Europe adoptait les principes -qui font considérer l’âme comme passive, Leibnitz fut -avec constance le défenseur éclairé de la philosophie idéaliste, -telle que son génie la concevait. Elle n’avait aucun -rapport ni avec le système de Berkeley, ni avec les rêveries -des sceptiques grecs sur la non-existence de la matière, -mais elle maintenait l’être moral dans son indépendance et -dans ses droits.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch6">CHAPITRE VI<br /> -<span class="i">Kant.</span></h3> - - -<p>Kant a vécu jusque dans un âge très avancé, et jamais il -n’est sorti de Kœnigsberg ; c’est là qu’au milieu des glaces -du Nord, il a passé sa vie entière à méditer sur les lois de l’intelligence -humaine. Une ardeur infatigable pour l’étude lui -a fait acquérir des connaissances sans nombre. Les sciences, -les langues, la littérature, tout lui était familier ; et sans -rechercher la gloire, dont il n’a joui que très tard, n’entendant -que dans sa vieillesse le bruit de sa renommée, il s’est -contenté du plaisir silencieux de la réflexion. Solitaire, il -contemplait son âme avec recueillement ; l’examen de la -pensée lui prêtait de nouvelles forces à l’appui de la vertu, -et quoiqu’il ne se mêlât jamais avec les passions ardentes -des hommes, il a su forger des armes pour ceux qui seraient -appelés à les combattre.</p> - -<p>On n’a guère d’exemple que chez les Grecs d’une vie aussi -rigoureusement philosophique, et déjà cette vie répond de -la bonne foi de l’écrivain. A cette bonne foi la plus pure, -il faut encore ajouter un esprit fin et juste, qui servait de -censeur au génie, quand il se laissait emporter trop loin. -C’en est assez, ce me semble, pour qu’on doive juger au -moins impartialement les travaux persévérants d’un tel -homme.</p> - -<p>Kant publia d’abord divers écrits sur les sciences physiques, -et il montra dans ce genre d’études une telle sagacité que -c’est lui qui prévit le premier l’existence de la planète Uranus. -Herschel lui-même, après l’avoir découverte, a reconnu -que c’était Kant qui l’avait annoncée. Son traité sur la -nature de l’entendement humain, intitulé <i>Critique de la -Raison pure</i>, parut il y a près de trente ans, et cet ouvrage -fut quelque temps inconnu ; mais lorsque enfin on découvrit -les trésors d’idées qu’il renferme, il produisit une telle sensation -en Allemagne, que presque tout ce qui s’est fait -depuis, en littérature comme en philosophie, vient de l’impulsion -donnée par cet ouvrage.</p> - -<p>A ce traité sur l’entendement humain succéda la <i>Critique -de la Raison pratique</i>, qui portait sur la morale, et la <i>Critique -du Jugement</i>, qui avait la nature du beau pour objet ; -la même théorie sert de base à ces trois traités, qui embrassent -les lois de l’intelligence, les principes de la vertu et la -contemplation des beautés de la nature et des arts.</p> - -<p>Je vais tâcher de donner un aperçu des idées principales -que renferme cette doctrine ; quelque soin que je prenne -pour l’exposer avec clarté, je ne me dissimule point qu’il -faudra toujours de l’attention pour la comprendre. Un prince -qui apprenait les mathématiques s’impatientait du travail -qu’exigeait cette étude. — Il faut nécessairement, lui dit -celui qui les enseignait, que votre altesse se donne la peine -d’étudier pour savoir ; car il n’y a point de route royale en -mathématiques. — Le public français, qui a tant de raisons -de se croire un prince, permettra bien qu’on lui dise qu’il -n’y a point de route royale en métaphysique, et que, pour -arriver à la conception d’une théorie quelconque, il faut -passer par les intermédiaires qui ont conduit l’auteur lui-même -aux résultats qu’il présente.</p> - -<p>La philosophie matérialiste livrait l’entendement humain -à l’empire des objets extérieurs, la morale à l’intérêt personnel, -et réduisait le beau à n’être que l’agréable. Kant -voulut rétablir les vérités primitives et l’activité spontanée -dans l’âme, la conscience dans la morale, et l’idéal dans les -arts. Examinons maintenant de quelle manière il a atteint -ces différents buts.</p> - -<p>A l’époque où parut la <i>Critique de la Raison pure</i>, il -n’existait que deux systèmes sur l’entendement humain -parmi les penseurs : l’un, celui de Locke, attribuait toutes -nos idées à nos sensations ; l’autre, celui de Descartes et de -Leibnitz, s’attachait à démontrer la spiritualité et l’activité -de l’âme, le libre arbitre, enfin toute la doctrine idéaliste ; -mais ces deux philosophes appuyaient leur doctrine sur des -preuves purement spéculatives. J’ai exposé, dans le chapitre -précédent, les inconvénients qui résultent de ces efforts -d’abstraction, qui arrêtent, pour ainsi dire, notre sang dans -nos veines, afin que les facultés intellectuelles règnent -seules en nous. La méthode algébrique appliquée à des -objets qu’on ne peut saisir par le raisonnement seul, ne -laisse aucune trace durable dans l’esprit. Pendant qu’on lit -ces écrits sur les hautes conceptions philosophiques, on -croit les comprendre, on croit les croire ; mais les arguments -qui ont paru les plus convaincants échappent bientôt au -souvenir.</p> - -<p>L’homme, lassé de ces efforts, se borne-t-il à ne rien connaître -que par les sens : tout sera douleur pour son âme. -Aura-t-il l’idée de l’immortalité, quand les avant-coureurs -de la destruction sont si profondément gravés sur le visage -des mortels, et que la nature vivante tombe sans cesse en -poussière ? Lorsque tous les sens parlent de mourir, quel -faible espoir nous entretiendrait de renaître ? Si l’on ne consultait -que les sensations, quelle idée se ferait-on de la bonté -suprême ? Tant de douleurs se disputent notre vie, tant -d’objets hideux déshonorent la nature, que la créature infortunée -maudit cent fois l’existence, avant qu’une dernière -convulsion la lui ravisse. L’homme, au contraire, rejette-t-il -le témoignage des sens : comment se guidera-t-il sur cette -terre ? et s’il n’en croyait qu’eux cependant, quel enthousiasme, -quelle morale, quelle religion résisteraient aux -assauts réitérés que leur livreraient tour à tour la douleur -et le plaisir ?</p> - -<p>La réflexion errait dans cette incertitude immense, lorsque -Kant essaya de tracer les limites des deux empires, des -sens et de l’âme, de la nature extérieure et de la nature -intellectuelle. La puissance de méditation et la sagesse avec -laquelle il marqua ces limites, n’avaient peut-être point eu -d’exemple avant lui ; il ne s’égara point dans de nouveaux -systèmes sur la création de l’univers ; il reconnut les bornes -que les mystères éternels imposent à l’esprit humain ; et ce -qui sera nouveau peut-être pour ceux qui n’ont fait qu’entendre -parler de Kant, c’est qu’il n’y a point eu de philosophe -plus opposé, sous plusieurs rapports, à la métaphysique ; -il ne s’est rendu si profond dans cette science que -pour employer les moyens mêmes qu’elle donne à démontrer -son insuffisance. On dirait que, nouveau Curtius, -il s’est jeté dans le gouffre de l’abstraction pour le combler.</p> - -<p>Locke avait combattu victorieusement la doctrine des -idées innées dans l’homme, parce qu’il a toujours représenté -les idées comme faisant partie des connaissances -expérimentales. L’examen de la raison pure, c’est-à-dire -des facultés primitives dont l’intelligence se compose, ne -fixa pas son attention. Leibnitz, comme nous l’avons dit -plus haut, prononça cet axiome sublime : « Il n’y a rien -dans l’intelligence qui ne vienne par les sens, si ce n’est -l’intelligence elle-même ». Kant a reconnu, de même que -Locke, qu’il n’y a point d’idées innées, mais il s’est proposé -de pénétrer dans le sens de l’axiome de Leibnitz, en examinant -quelles sont les lois et les sentiments qui constituent -l’essence de l’âme humaine, indépendamment de toute -expérience. La <i>Critique de la Raison pure</i> s’attache à montrer -en quoi consistent ces lois, et quels sont les objets sur -lesquels elles peuvent s’exercer.</p> - -<p>Le scepticisme, auquel le matérialisme conduit presque -toujours, était porté si loin, que Hume avait fini par ébranler -la base du raisonnement même, en cherchant des arguments -contre l’axiome « qu’il n’y a point d’effet sans cause ». -Et telle est l’instabilité de la nature humaine, quand on ne -place pas au centre de l’âme le principe de toute conviction, -que l’incrédulité, qui commence par attaquer l’existence du -monde moral, arrive à défaire aussi le monde matériel, -dont elle s’était d’abord servie pour renverser l’autre.</p> - -<p>Kant voulait savoir si la certitude absolue était possible à -l’esprit humain, et il ne la trouva que dans les notions -nécessaires, c’est-à-dire, dans toutes les lois de notre entendement, -dont la nature est telle que nous ne puissions -rien concevoir autrement que ces lois ne nous le représentent.</p> - -<p>Au premier rang des formes impératives de notre esprit -sont l’espace et le temps. Kant démontre que toutes nos perceptions -sont soumises à ces deux formes ; il en conclut qu’elles -sont en nous et non pas dans les objets, et qu’à cet égard -c’est notre entendement qui donne des lois à la nature extérieure, -au lieu d’en recevoir d’elle. La géométrie, qui -mesure l’espace, et l’arithmétique, qui divise le temps, sont -des sciences d’une évidence complète, parce qu’elles reposent -sur les notions nécessaires de notre esprit.</p> - -<p>Les vérités acquises par l’expérience n’emportent jamais -avec elles cette certitude absolue ; quand on dit : <i>le soleil se -lève chaque jour, tous les hommes sont mortels</i>, etc., l’imagination -pourrait se figurer une exception à ces vérités, que -l’expérience seule fait considérer comme indubitables ; mais -l’imagination elle-même ne saurait rien supposer hors de -l’espace et du temps ; et l’on ne peut considérer comme un -résultat de l’habitude, c’est-à-dire de la répétition constante -des mêmes phénomènes, ces formes de notre pensée que -nous imposons aux choses ; les sensations peuvent être douteuses, -mais le prisme à travers lequel nous les recevons est -immuable.</p> - -<p>A cette intuition primitive de l’espace et du temps, il faut -ajouter ou plutôt donner pour base les principes du raisonnement, -sans lesquels nous ne pouvons rien comprendre, et -qui sont les lois de notre intelligence ; la liaison des causes -et des effets, l’unité, la pluralité, la totalité, la possibilité, -la réalité, la nécessité, etc.<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> Kant les considère également -comme des notions nécessaires, et il n’élève au rang des -sciences que celles qui sont fondées immédiatement sur ces -notions, parce que c’est dans celles-là seulement que la certitude -peut exister. Les formes du raisonnement n’ont de -résultat que quand on les applique au jugement des objets -extérieurs ; et, dans cette application, elles sont sujettes à -erreur : mais elles n’en sont pas moins nécessaires en elles-mêmes ; -c’est-à-dire que nous ne pouvons nous en départir -dans aucune de nos pensées ; il nous est impossible de nous -rien figurer hors des relations de causes et d’effets, de possibilité, -de quantité, etc. ; et ces notions sont aussi inhérentes -à notre conception que l’espace et le temps. Nous -n’apercevons rien qu’à travers les lois immuables de notre -manière de raisonner ; donc ces lois aussi sont en nous-mêmes, -et non au dehors de nous.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Kant donne le nom de <i>catégorie</i> aux diverses notions nécessaires -de l’entendement dont il présente le tableau.</p> -</div> -<p>On appelle, dans la philosophie allemande, idées <i>subjectives</i> -celles qui naissent de la nature de notre intelligence -et de ses facultés, et idées <i>objectives</i> toutes celles qui sont -excitées par les sensations. Quelle que soit la dénomination -qu’on adopte à cet égard, il me semble que l’examen de -notre esprit s’accorde avec la pensée dominante de Kant, -c’est-à-dire la distinction qu’il établit entre les formes de -notre entendement et les objets que nous connaissons -d’après ces formes ; et, soit qu’il s’en tienne aux conceptions -abstraites, soit qu’il en appelle, dans la religion et dans la -morale, aux sentiments qu’il considère aussi comme indépendants -de l’expérience, rien n’est plus lumineux que la -ligne de démarcation qu’il trace entre ce qui nous vient par -les sensations, et ce qui tient à l’action spontanée de notre -âme.</p> - -<p>Quelques mots de la doctrine de Kant ayant été mal interprétés, -on a prétendu qu’il croyait aux connaissances <i lang="la" xml:lang="la">à -priori</i>, c’est-à-dire à celles qui seraient gravées dans notre -esprit avant que nous les eussions apprises. D’autres philosophes -allemands, plus rapprochés du système de Platon, -ont en effet pensé que le type du monde était dans l’esprit -humain, et que l’homme ne pourrait concevoir l’univers s’il -n’en avait pas l’image innée en lui-même ; mais il n’est pas -question de cette doctrine dans Kant : il réduit les sciences -intellectuelles à trois, la logique, la métaphysique et les -mathématiques. La logique n’enseigne rien par elle-même ; -mais comme elle repose sur les lois de notre entendement, -elle est incontestable dans ses principes, abstraitement -considérés ; cette science ne peut conduire à la vérité que -dans son application aux idées et aux choses ; ses principes -sont innés, son application est expérimentale. Quant à la -métaphysique, Kant nie son existence, puisqu’il prétend -que le raisonnement ne peut avoir lieu que dans la sphère -de l’expérience. Les mathématiques seules lui paraissent -dépendre immédiatement de la notion de l’espace et du -temps, c’est-à-dire, des lois de notre entendement, antérieures -à l’expérience. Il cherche à prouver que les mathématiques -ne sont point une simple analyse, mais une science -synthétique, positive, créatrice et certaine par elle-même, -sans qu’on ait besoin de recourir à l’expérience pour s’assurer -de la vérité. On peut étudier dans le livre de Kant les -arguments sur lesquels il appuie cette manière de voir ; -mais au moins est-il vrai qu’il n’y a point d’homme plus -opposé à ce que l’on appelle la philosophie des rêveurs, et -qu’il aurait plutôt du penchant pour une façon de penser -sèche et didactique, quoique sa doctrine ait pour objet de -relever l’espèce humaine, dégradée par la philosophie matérialiste.</p> - -<p>Loin de rejeter l’expérience, Kant considère l’œuvre de la -vie comme n’étant autre chose que l’action de nos facultés -innées sur les connaissances qui nous viennent du dehors. -Il croit que l’expérience ne serait qu’un chaos sans les lois -de l’entendement, mais que les lois de l’entendement n’ont -pour objet que les éléments donnés par l’expérience. Il -s’ensuit qu’au delà de ses limites la métaphysique elle-même -ne peut rien nous apprendre, et que c’est au sentiment -que l’on doit attribuer la prescience et la conviction de -tout ce qui sort du monde visible.</p> - -<p>Lorsqu’on veut se servir du raisonnement seul pour établir -les vérités religieuses, c’est un instrument pliable en tous -sens, qui peut également les défendre et les attaquer, parce -qu’on ne saurait, à cet égard, trouver aucun point d’appui -dans l’expérience. Kant place sur deux lignes parallèles les -arguments pour et contre la liberté de l’homme, l’immortalité -de l’âme, la durée passagère ou éternelle du monde ; et -c’est au sentiment qu’il en appelle pour faire pencher la -balance, car les preuves métaphysiques lui paraissent en -égale force de part et d’autre<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Peut-être a-t-il eu tort de -pousser jusque-là le scepticisme du raisonnement ; mais -c’est pour anéantir plus sûrement ce scepticisme, en écartant -de certaines questions les discussions abstraites qui -l’ont fait naître.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Ces arguments opposés sur les grandes questions métaphysiques -sont appelés <i>antinomies</i> dans le livre de Kant.</p> -</div> -<p>Il serait injuste de soupçonner la piété sincère de Kant, -parce qu’il a soutenu qu’il y avait parité entre les raisonnements -pour et contre, dans les grandes questions de la -métaphysique transcendante. Il me semble, au contraire, -qu’il y a de la candeur dans cet aveu. Un si petit nombre -d’esprits sont en état de comprendre de tels raisonnements, -et ceux qui en sont capables ont une telle tendance à se -combattre les uns les autres, que c’est rendre un grand service -à la foi religieuse, que de bannir la métaphysique de -toutes les questions qui tiennent à l’existence de Dieu, au -libre arbitre, à l’origine du bien et du mal.</p> - -<p>Quelques personnes respectables ont dit qu’il ne faut négliger -aucune arme, et que les arguments métaphysiques -aussi doivent être employés pour persuader ceux sur qui ils -ont de l’empire ; mais ces arguments conduisent à la discussion, -et la discussion au doute, sur quelque sujet que ce -soit.</p> - -<p>Les belles époques de l’espèce humaine, dans tous les -temps, ont été celles où des vérités d’un certain ordre -n’étaient jamais contestées, ni par des écrits, ni par des -discours. Les passions pouvaient entraîner à des actes -coupables, mais nul ne révoquait en doute la religion même -à laquelle il n’obéissait pas. Les sophismes de tout genre, -abus d’une certaine philosophie, ont détruit dans divers -pays et dans différents siècles, cette noble fermeté de -croyance, source du dévouement héroïque. N’est-ce donc -pas une belle idée à un philosophe, que d’interdire à la -science même qu’il professe l’entrée du sanctuaire, et d’employer -toute la force de l’abstraction à prouver qu’il y a -des régions dont elle doit être bannie ?</p> - -<p>Des despotes et des fanatiques ont essayé de défendre à -la raison humaine l’examen de certains sujets, et toujours -la raison s’est affranchie de ces injustes entraves. Mais les -bornes qu’elle s’impose à elle-même, loin de l’asservir, lui -donnent une nouvelle force, celle qui résulte toujours de -l’autorité des lois librement consenties par ceux qui s’y -soumettent.</p> - -<p>Un sourd-muet, avant d’avoir été élevé par l’abbé Sicard, -pourrait avoir une certitude intime de l’existence de la Divinité. -Beaucoup d’hommes sont aussi loin des penseurs-profonds -que les sourd-muets le sont des autres hommes, et -cependant ils n’en sont pas moins susceptibles d’éprouver, -pour ainsi dire, en eux-mêmes, les vérités primitives, parce -que ces vérités sont du ressort du sentiment.</p> - -<p>Les médecins, dans l’étude physique de l’homme, reconnaissent -le principe qui l’anime, et cependant nul ne sait ce -que c’est que la vie ; et, si l’on se mettait à raisonner, on -pourrait très bien, comme l’ont fait quelques philosophes -grecs, prouver aux hommes qu’ils ne vivent pas. Il en est -de même de Dieu, de la conscience, du libre arbitre. Il faut -y croire, parce qu’on les sent ; tout argument sera toujours -d’un ordre inférieur à ce fait.</p> - -<p>L’anatomie ne peut s’exercer sur un corps vivant sans le -détruire ; l’analyse, en s’essayant sur des vérités indivisibles, -les dénature, par cela même qu’elle porte atteinte à leur -unité. Il faut partager notre âme en deux, pour qu’une -moitié de nous-mêmes observe l’autre. De quelque manière -que ce partage ait lieu, il ôte de notre être l’identité sublime -sans laquelle nous n’avons pas la force nécessaire pour -croire ce que la conscience seule peut affirmer.</p> - -<p>Réunissez un grand nombre d’hommes au théâtre ou dans -la place publique, et dites-leur quelque vérité de raisonnement, -quelque idée générale que ce puisse être ; à l’instant -vous verrez se manifester presque autant d’opinions -diverses qu’il y aura d’individus rassemblés. Mais, si quelques -traits de grandeur d’âme sont racontés, si quelques -accents de générosité se font entendre, aussitôt des transports -unanimes vous apprendront que vous avez touché à -cet instinct de l’âme, aussi vif, aussi puissant de notre être, -que l’instinct conservateur de l’existence.</p> - -<p>En rapportant au sentiment, qui n’admet point le doute, -la connaissance des vérités transcendantes, en cherchant à -prouver que le raisonnement n’est valable que dans la -sphère des sensations, Kant est bien loin de considérer -cette puissance du sentiment comme une illusion ; il lui -assigne, au contraire, le premier rang dans la nature -humaine ; il fait de la conscience le principe inné de notre -existence morale, et le sentiment du juste et de l’injuste -est, selon lui, la loi primitive du cœur, comme l’espace et -le temps celle de l’intelligence.</p> - -<p>L’homme, à l’aide du raisonnement, n’a-t-il pas nié le -libre arbitre ? Et cependant il en est si convaincu, qu’il se -surprend à éprouver de l’estime ou du mépris pour les animaux -eux-mêmes, tant il croit au choix spontané du bien -et du mal dans tous les êtres !</p> - -<p>C’est le sentiment qui nous donne la certitude de notre -liberté, et cette liberté est le fondement de la doctrine du -devoir ; car, si l’homme est libre, il doit se créer à lui-même -des motifs tout-puissants qui combattent l’action des -objets extérieurs, et dégagent la volonté de l’égoïsme. Le -devoir est la preuve et la garantie de l’indépendance métaphysique -de l’homme.</p> - -<p>Nous examinerons dans les chapitres suivants les arguments -de Kant contre la morale fondée sur l’intérêt personnel, -et la sublime théorie qu’il met à la place de ce sophisme -hypocrite, ou de cette doctrine perverse. Il peut exister -deux manières de voir sur le premier ouvrage de Kant, <i>la -Critique de la Raison pure</i> ; précisément parce qu’il a reconnu -lui-même le raisonnement pour insuffisant et pour -contradictoire, il devait s’attendre à ce qu’on s’en servît -contre lui ; mais il me semble impossible de ne pas lire -avec respect sa <i>Critique de la Raison pratique</i>, et les différents -écrits qu’il a composés sur la morale.</p> - -<p>Non seulement les principes de la morale de Kant sont -austères et purs, comme on devait les attendre de l’inflexibilité -philosophique ; mais il rallie constamment l’évidence -du cœur à celle de l’entendement, et se complaît singulièrement -à faire servir sa théorie abstraite sur la nature de -l’intelligence, à l’appui des sentiments les plus simples et -les plus forts.</p> - -<p>Une conscience acquise par les sensations pourrait être -étouffée par elles, et l’on dégrade la dignité du devoir en -le faisant dépendre des objets extérieurs. Kant revient donc -sans cesse à montrer que le sentiment profond de cette -dignité est la condition nécessaire de notre être moral, la -loi par laquelle il existe. L’empire des sensations et les -mauvaises actions qu’elles font commettre, ne peuvent pas -plus détruire en nous la notion du bien ou du mal, que celle -de l’espace et du temps n’est altérée par les erreurs d’application -que nous en pouvons faire. Il y a toujours, dans -quelque situation qu’on soit, une force de réaction contre -les circonstances, qui naît du fond de l’âme ; et l’on sent -bien que ni les lois de l’entendement, ni la liberté morale, -ni la conscience, ne viennent en nous de l’expérience.</p> - -<p>Dans son traité sur le sublime et le beau, intitulé : <i>Critique -du Jugement</i>, Kant applique aux plaisirs de l’imagination -le même système dont il a tiré des développements si -féconds, dans la sphère de l’intelligence et du sentiment, -ou plutôt c’est la même âme qu’il examine, et qui se manifeste -dans les sciences, la morale et les beaux-arts. Kant -soutient qu’il y a dans la poésie, et dans les arts dignes -comme elle de peindre les sentiments par des images, deux -genres de beauté, l’un qui peut se rapporter au temps et à -cette vie, l’autre à l’éternel et à l’infini.</p> - -<p>Et qu’on ne dise pas que l’infini et l’éternel sont inintelligibles, -c’est le fini et le passager qu’on serait souvent tenté -de prendre pour un rêve ; car la pensée ne peut voir de -terme à rien, et l’être ne saurait concevoir le néant. On ne -peut approfondir les sciences exactes elles-mêmes sans y -rencontrer l’infini et l’éternel ; et les choses les plus positives -appartiennent autant, sous de certains rapports, à cet infini -et à cet éternel, que le sentiment et l’imagination.</p> - -<p>De cette application du sentiment de l’infini aux beaux-arts -doit naître l’idéal, c’est-à-dire le beau, considéré non -pas comme la réunion et l’imitation de ce qu’il y a de -mieux dans la nature, mais comme l’image réalisée de ce -que notre âme se représente. Les philosophes matérialistes -jugent le beau sous le rapport de l’impression agréable qu’il -cause, et le placent ainsi dans l’empire des sensations ; les -philosophes spiritualistes, qui rapportent tout à la raison, -voient dans le beau le parfait, et lui trouvent quelque analogie -avec l’utile et le bon, qui sont les premiers degrés du -parfait. Kant a rejeté l’une et l’autre explication.</p> - -<p>Le beau, considéré seulement comme l’agréable, serait -renfermé dans la sphère des sensations, et soumis par conséquent -à la différence des goûts ; il ne pourrait mériter cet -assentiment universel qui est le véritable caractère de la -beauté. Le beau, défini comme la perfection, exigerait une -sorte de jugement pareil à celui qui fonde l’estime : l’enthousiasme -que le beau doit inspirer ne tient ni aux sensations, -ni au jugement ; c’est une disposition innée, comme -le sentiment du devoir et les notions nécessaires de l’entendement, -et nous reconnaissons la beauté quand nous la -voyons, parce qu’elle est l’image extérieure de l’idéal, dont -le type est dans notre intelligence. La diversité des goûts -peut s’appliquer à ce qui est agréable, car les sensations -sont la source de ce genre de plaisir ; mais tous les hommes -doivent admirer ce qui est beau, soit dans les arts, soit dans -la nature, parce qu’ils ont dans leur âme des sentiments -d’origine céleste que la beauté réveille, et dont elle les fait -jouir.</p> - -<p>Kant passe de la théorie du beau à celle du sublime, et -cette seconde partie de sa <i>Critique du Jugement</i> est plus remarquable -encore que la première : il fait consister le sublime -dans la liberté morale, aux prises avec le destin ou -avec la nature. La puissance sans bornes nous épouvante, -la grandeur nous accable, toutefois nous échappons par la -vigueur de la volonté au sentiment de notre faiblesse physique. -Le pouvoir du destin et l’immensité de la nature -sont dans une opposition infinie avec la misérable dépendance -de la créature sur la terre ; mais une étincelle du feu -sacré dans notre sein triomphe de l’univers, puisqu’il suffit -de cette étincelle pour résister à ce que toutes les forces du -monde pourraient exiger de nous.</p> - -<p>Le premier effet du sublime est d’accabler l’homme ; et le -second, de le relever. Quand nous contemplons l’orage qui -soulève les flots de la mer, et semble menacer et la terre et -le ciel, l’effroi s’empare d’abord de nous à cet aspect, bien -qu’aucun danger personnel ne puisse alors nous atteindre ; -mais quand les nuages s’amoncellent, quand toute la fureur -de la nature se manifeste, l’homme se sent une énergie -intérieure qui peut l’affranchir de toutes les craintes, par -la volonté ou par la résignation, par l’exercice ou par l’abdication -de sa liberté morale ; et cette conscience de lui-même -le ranime et l’encourage.</p> - -<p>Quand on nous raconte une action généreuse, quand on -nous apprend que des hommes ont supporté des douleurs -inouïes, pour rester fidèles à leur opinion, jusque dans ses -moindres nuances, d’abord l’image des supplices qu’ils ont -soufferts confond notre pensée ; mais, par degrés, nous reprenons -des forces, et la sympathie que nous nous sentons -avec la grandeur d’âme nous fait espérer que nous aussi nous -saurions triompher des misérables sensations de cette vie, -pour rester vrais, nobles et fiers, jusqu’à notre dernier jour.</p> - -<p>Au reste, personne ne saurait définir ce qui est, pour -ainsi dire, au sommet de notre existence ; <i>nous sommes trop -élevés à l’égard de nous-mêmes, pour nous comprendre</i>, dit -saint Augustin. Il serait bien pauvre en imagination, celui -qui croirait épuiser la contemplation de la plus simple -fleur ; comment donc parviendrait-on à connaître tout ce -que renferme l’idée du sublime ?</p> - -<p>Je ne me flatte assurément pas d’avoir pu rendre compte, -en quelques pages, d’un système qui occupe, depuis vingt -ans, toutes les têtes pensantes de l’Allemagne ; mais j’espère -en avoir dit assez pour indiquer l’esprit général de la philosophie -de Kant, et pour pouvoir expliquer dans les chapitres -suivants l’influence qu’elle a exercée sur la littérature, -les sciences et la morale.</p> - -<p>Pour bien concilier la philosophie expérimentale avec la -philosophie idéaliste, Kant n’a point soumis l’une à l’autre, -mais il a su donner à chacune des deux séparément un -nouveau degré de force. L’Allemagne était menacée de cette -doctrine aride, qui considérait tout enthousiasme comme -une erreur, et rangeait au nombre des préjugés les sentiments -consolateurs de l’existence. Ce fut une satisfaction -vive pour des hommes à la foi si philosophes et si poètes, -si capables d’étude et d’exaltation, de voir toutes les belles -affections de l’âme défendues avec la rigueur des raisonnements -les plus abstraits. La force de l’esprit ne peut jamais -être longtemps négative, c’est-à-dire, consister principalement -dans ce qu’on ne croit pas, dans ce qu’on ne comprend -pas, dans ce qu’on dédaigne. Il faut une philosophie -de croyance, d’enthousiasme ; une philosophie qui confirme -par la raison ce que le sentiment nous révèle.</p> - -<p>Les adversaires de Kant l’ont accusé de n’avoir fait -que répéter les arguments des anciens idéalistes ; ils ont -prétendu que la doctrine du philosophe allemand n’était -qu’un ancien système dans un langage nouveau. Ce reproche -n’est pas fondé. Il y a non seulement des idées nouvelles, -mais un caractère particulier dans la doctrine de -Kant.</p> - -<p>Elle se ressent de la philosophie du dix-huitième siècle, -quoiqu’elle soit destinée à la réfuter, parce qu’il est dans la -nature de l’homme d’entrer toujours en composition avec -l’esprit de son temps, lors même qu’il veut le combattre. -La philosophie de Platon est plus poétique que celle de -Kant, la philosophie de Malebranche plus religieuse ; mais -le grand mérite du philosophe allemand a été de relever la -dignité morale, en donnant pour base à tout ce qu’il y a de -beau dans le cœur une théorie fortement raisonnée. L’opposition -qu’on a voulu mettre entre la raison et le sentiment, -conduit nécessairement la raison à l’égoïsme et le -sentiment à la folie ; mais Kant, qui semblait appelé à conclure -toutes les grandes alliances intellectuelles, a fait de -l’âme un seul foyer où toutes les facultés sont d’accord entre -elles.</p> - -<p>La partie polémique des ouvrages de Kant, celle dans laquelle -il attaque la philosophie matérialiste, serait à elle -seule un chef-d’œuvre. Cette philosophie a jeté dans les esprits -de si profondes racines, il en est résulté tant d’irréligion -et d’égoïsme, qu’on devrait encore regarder comme les -bienfaiteurs de leur pays ceux qui n’auraient fait que combattre -ce système, et raviver les pensées de Platon, de Descartes -et de Leibnitz : mais la philosophie de la nouvelle -école allemande contient une foule d’idées qui lui sont propres ; -elle est fondée sur d’immenses connaissances scientifiques, -qui se sont accrues chaque jour, et sur une méthode -de raisonnement singulièrement abstraite et logique ; car, -bien que Kant blâme l’emploi de ces raisonnements dans -l’examen des vérités hors du cercle de l’expérience, il montre -dans ses écrits une force de tête en métaphysique, qui le -place sous ce rapport au premier rang des penseurs.</p> - -<p>On ne saurait nier que le style de Kant, dans sa <i>Critique -de la Raison pure</i>, ne mérite presque tous les reproches que -ses adversaires lui ont faits. Il s’est servi d’une terminologie -très difficile à comprendre, et du néologisme le plus fatigant. -Il vivait seul avec ses pensées, et se persuadait qu’il -fallait des mots nouveaux pour des idées nouvelles, et cependant -il y a des paroles pour tout.</p> - -<p>Dans les objets les plus clairs par eux-mêmes, Kant prend -souvent pour guide une métaphysique fort obscure, et ce -n’est que dans les ténèbres de la pensée qu’il porte un flambeau -lumineux : il rappelle les Israélites, qui avaient pour -guide une colonne de feu pendant la nuit, et une colonne -nébuleuse pendant le jour.</p> - -<p>Personne en France ne se serait donné la peine d’étudier -des ouvrages aussi hérissés de difficultés que ceux de Kant, -mais il avait affaire à des lecteurs patients et persévérants. -Ce n’était pas sans doute une raison pour en abuser ; peut-être -toutefois n’aurait-il pas creusé si profondément dans la -science de l’entendement humain, s’il avait mis plus d’importance -aux expressions dont il se servait pour l’expliquer. -Les philosophes anciens ont toujours divisé leur doctrine -en deux parties distinctes, celle qu’ils réservaient pour les -initiés, et celle qu’ils professaient en public. La manière -d’écrire de Kant est tout à fait différente, lorsqu’il s’agit de -sa théorie, ou de l’application de cette théorie.</p> - -<p>Dans ses traités de métaphysique, il prend les mots -comme des chiffres, et leur donne la valeur qu’il veut, sans -s’embarrasser de celle qu’ils tiennent de l’usage. C’est, ce -me semble, une grande erreur ; car l’attention du lecteur -s’épuise à comprendre le langage avant d’arriver aux idées, -et le connu ne sert jamais d’échelon pour parvenir à l’inconnu.</p> - -<p>Il faut néanmoins rendre à Kant la justice qu’il mérite -même comme écrivain, quand il renonce à son langage -scientifique. En parlant des arts, et surtout de la morale, -son style est presque toujours parfaitement clair, énergique -et simple. Combien sa doctrine paraît alors admirable ! -comme il exprime le sentiment du beau et l’amour du devoir ! -avec quelle force il les sépare tous les deux de tout -calcul d’intérêt ou d’utilité ! comme il ennoblit les actions -par leur source, et non par leur succès ! enfin, quelle grandeur -morale ne sait-il pas donner à l’homme, soit qu’il -l’examine en lui-même, soit qu’il le considère dans ses -rapports extérieurs ; l’homme, cet exilé du ciel, ce prisonnier -de la terre, si grand comme exilé, si misérable comme -captif !</p> - -<p>On pourrait extraire des écrits de Kant une foule d’idées -brillantes sur tous les sujets, et peut-être même est-ce de -cette doctrine seule qu’il est possible de tirer maintenant -des aperçus ingénieux et nouveaux ; car le point de vue matérialiste -en toutes choses n’offre plus rien d’intéressant ni -d’original. Le piquant des plaisanteries contre ce qui est sérieux, -noble et divin, est usé, et l’on ne rendra désormais -quelque jeunesse à la race humaine qu’en retournant à la -religion par la philosophie, et au sentiment par la raison.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch7">CHAPITRE VII<br /> -<span class="i">Des Philosophes les plus célèbres de l’Allemagne, -avant et après Kant.</span></h3> - - -<p>L’esprit philosophique, par sa nature, ne saurait être -généralement répandu dans aucun pays. Cependant il y a -en Allemagne une telle tendance vers la réflexion, que la -nation allemande peut être considérée comme la nation -métaphysique par excellence. Elle renferme tant d’hommes -en état de comprendre les questions les plus abstraites, que -le public même y prend intérêt aux arguments employés -dans ce genre de discussions.</p> - -<p>Chaque homme d’esprit a sa manière de voir à lui, sur -les questions philosophiques. Les écrivains du second et du -troisième ordre en Allemagne, ont encore des connaissances -assez approfondies pour être chefs ailleurs. Les rivaux se -haïssent dans ce pays comme dans tout autre, mais aucun -n’oserait se présenter au combat, sans avoir prouvé, par -des études solides, l’amour sincère de la science dont il -s’occupe. Il ne suffit pas d’aimer le succès, il faut le mériter -pour être admis seulement à concourir. Les Allemands, si -indulgents quand il s’agit de ce qui peut manquer à la forme -d’un ouvrage, sont impitoyables sur sa valeur réelle, et -quand ils aperçoivent quelque chose de superficiel dans -l’esprit, dans l’âme, ou dans le savoir d’un écrivain, ils -tâchent d’emprunter la plaisanterie française elle-même, -pour tourner en ridicule ce qui est frivole.</p> - -<p>Je me suis proposé de donner dans ce chapitre un aperçu -rapide des principales opinions des philosophes célèbres -avant et après Kant ; on ne pourrait pas bien juger la -marche qu’ont suivie ses successeurs, si l’on ne retournait -pas en arrière, pour se représenter l’état des esprits au -moment où la doctrine <i>Kantienne</i> se répandit en Allemagne : -elle combattait à la fois le système de Locke, comme tendant -au matérialisme, et l’école de Leibnitz, comme ayant -tout réduit à l’abstraction.</p> - -<p>Les pensées de Leibnitz étaient hautes, mais ses disciples, -Wolf à leur tête, les commentèrent avec des formes logiques -et métaphysiques. Leibnitz avait dit que les notions qui -nous viennent par les sens sont confuses, et que celles qui -appartiennent aux perceptions immédiates de l’âme sont les -seules claires : sans doute il voulait indiquer par là que les -vérités invisibles sont plus certaines et plus en harmonie -avec notre être moral, que tout ce que nous apprenons par -le témoignage des sens. Wolf et ses disciples en tirèrent -pour conséquence qu’il fallait réduire en idées abstraites -tout ce qui peut occuper notre esprit. Kant reporta l’intérêt -et la chaleur dans cet idéalisme sans vie ; il fit à l’expérience -une juste part, comme aux facultés innées, et l’art -avec lequel il appliqua sa théorie à tout ce qui intéresse les -hommes, à la morale, à la poésie et aux beaux-arts, en -étendit l’influence.</p> - -<p>Trois hommes principaux, Lessing, Hemsterhuis et Jacobi, -précédèrent Kant dans la carrière philosophique. Ils n’avaient -point une école, puisqu’ils ne fondaient pas un système ; -mais ils commencèrent l’attaque contre la doctrine des -matérialistes. Lessing est celui des trois dont les opinions à -cet égard étaient les moins décidées ; toutefois il avait trop -d’étendue dans l’esprit pour se renfermer dans le cercle -borné qu’on peut se tracer si facilement, en renonçant aux -vérités les plus hautes. La toute-puissance polémique de -Lessing réveillait le doute sur les questions les plus importantes, -et portait à faire de nouvelles recherches en tout -genre. Lessing lui-même ne peut être considéré ni comme -matérialiste, ni comme idéaliste ; mais le besoin d’examiner -et d’étudier pour connaître était le mobile de son existence. -« Si le Tout-Puissant, disait-il, tenait dans une main la vérité, -et dans l’autre la recherche de la vérité, c’est la recherche -que je lui demanderais par préférence ».</p> - -<p>Lessing n’était point orthodoxe en religion. Le christianisme -ne lui était point nécessaire comme sentiment, et -toutefois il savait l’admirer philosophiquement. Il comprenait -ses rapports avec le cœur humain, et c’est toujours d’un -point de vue universel qu’il considère toutes les opinions. -Rien d’intolérant, rien d’exclusif ne se trouve dans ses écrits. -Quand on se place au centre des idées, on a toujours de la -bonne foi, de la profondeur et de l’étendue. Ce qui est -injuste, vaniteux et borné, vient du besoin de tout rapporter -à quelques aperçus partiels qu’on s’est appropriés, et -dont on se fait un objet d’amour-propre.</p> - -<p>Lessing exprime avec un style tranchant et positif des -opinions pleines de chaleur. Hemsterhuis, philosophe hollandais, -fut le premier qui, au milieu du dix-huitième siècle, -indiqua dans ses écrits la plupart des idées généreuses sur -lesquelles la nouvelle école allemande est fondée. Ses -ouvrages sont aussi très remarquables par le contraste qui -existe entre le caractère de son style et les pensées qu’il -énonce. Lessing est enthousiaste avec des formes ironiques, -Hemsterhuis avec un langage mathématicien. On ne trouve -guère que parmi les nations germaniques le phénomène de -ces écrivains qui consacrent la métaphysique la plus abstraite -à la défense des systèmes les plus exaltés, et qui -cachent une imagination vive sous une logique austère.</p> - -<p>Les hommes qui se mettent toujours en garde contre -l’imagination qu’ils n’ont pas, se confient plus volontiers -aux écrivains qui bannissent des discussions philosophiques -le talent et la sensibilité, comme s’il n’était pas au moins -aussi facile de déraisonner sur de tels sujets avec des syllogismes -qu’avec de l’éloquence. Car le syllogisme, posant -toujours pour base qu’une chose est ou n’est pas, réduit -dans chaque circonstance à une simple alternative la -foule immense de nos impressions, tandis que l’éloquence -en embrasse l’ensemble. Néanmoins, quoique Hemsterhuis -ait trop souvent exprimé les vérités philosophiques avec des -formes algébriques, un sentiment moral, un pur amour du -beau se fait admirer dans ses écrits ; il a senti, l’un des -premiers, l’union qui existe entre l’idéalisme, ou, pour -mieux dire, le libre arbitre de l’homme et la morale stoïque, -et c’est sous ce rapport surtout que la nouvelle doctrine des -Allemands acquiert une grande importance.</p> - -<p>Avant même que les écrits de Kant eussent paru, Jacobi -avait déjà combattu la philosophie des sensations, et plus -victorieusement encore la morale fondée sur l’intérêt. Il ne -s’était point astreint exclusivement, dans sa philosophie, aux -formes abstraites du raisonnement. Son analyse de l’âme -humaine est pleine d’éloquence et de charme. Dans les chapitres -suivants j’examinerai la plus belle partie de ses -ouvrages, celle qui tient à la morale ; mais il mérite, comme -philosophe, une gloire à part. Plus instruit que personne -dans l’histoire de la philosophie ancienne et moderne, il a -consacré ses études à l’appui des vérités les plus simples. -Le premier, parmi les philosophes de son temps, il a fondé -notre nature intellectuelle tout entière sur le sentiment -religieux, et l’on dirait qu’il n’a si bien appris la langue des -métaphysiciens et des savants, que pour rendre hommage -aussi dans cette langue à la vertu et à la Divinité.</p> - -<p>Jacobi s’est montré l’adversaire de la philosophie de Kant ; -mais il ne l’attaque point en partisan de la philosophie des -sensations<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. Au contraire, ce qu’il lui reproche, c’est de ne -pas s’appuyer assez sur la religion, considérée comme la -seule philosophie possible dans les vérités au delà de -l’expérience.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Cette philosophie a reçu généralement, en Allemagne, le nom de -<i>philosophie empirique</i>.</p> -</div> -<p>La doctrine de Kant a rencontré beaucoup d’autres adversaires -en Allemagne, mais on ne l’a point attaquée sans la -connaître, ou en lui opposant pour toute réponse les opinions -de Locke et de Condillac. Leibnitz conservait encore -trop d’ascendant sur les esprits de ses compatriotes pour -qu’ils ne montrassent pas du respect pour toute opinion -analogue à la sienne. Une foule d’écrivains, pendant dix ans, -n’ont cessé de commenter les ouvrages de Kant. Mais aujourd’hui -les philosophes allemands, d’accord avec Kant sur -l’activité spontanée de la pensée, ont adopté néanmoins -chacun un système particulier à cet égard. En effet, qui n’a -pas essayé de se comprendre soi-même selon ses forces ? -Mais parce que l’homme a donné une innombrable diversité -d’explications de son être, s’ensuit-il que cet examen philosophique -soit inutile ? Non, sans doute. Cette diversité même -est la preuve de l’intérêt qu’un tel examen doit inspirer.</p> - -<p>On dirait de nos jours qu’on voudrait en finir avec la -nature morale, et lui solder son compte en une fois, pour -n’en plus entendre parler. Les uns déclarent que la langue -a été fixée tel jour de tel mois, et que depuis ce moment -l’introduction d’un mot nouveau serait une barbarie. D’autres -affirment que les règles dramatiques ont été définitivement -arrêtées dans telle année, et que le génie qui voudrait maintenant -y changer quelque chose, a tort de n’être pas né -avant cette année sans appel, où l’on a terminé toutes les -discussions littéraires passées, présentes et futures. Enfin, -dans la métaphysique surtout, l’on a décidé que depuis -Condillac on ne peut faire un pas de plus sans s’égarer. Les -progrès sont encore permis aux sciences physiques, parce -qu’on ne peut les leur nier ; mais dans la carrière philosophique -et littéraire, on voudrait obliger l’esprit humain -à courir sans cesse la bague de la vanité autour du même -cercle.</p> - -<p>Ce n’est point simplifier le système de l’univers que de s’en -tenir à cette philosophie expérimentale, qui présente un genre -d’évidence faux dans le principe, quoique spécieux dans la -forme. En considérant comme non existant tout ce qui dépasse -les lumières des sensations, on peut mettre aisément beaucoup -de clarté dans un système dont on trace soi-même les limites ; -c’est un travail qui dépend de celui qui le fait. Mais tout ce -qui est au delà de ces limites en existe-il moins, parce qu’on -le compte pour rien ? L’incomplète vérité de la philosophie -spéculative approche bien plus de l’essence même des -choses, que cette lucidité apparente qui tient à l’art d’écarter -les difficultés d’un certain ordre. Quand on lit dans les ouvrages -philosophiques du dernier siècle ces phrases si souvent -répétées : <i>Il n’y a que cela de vrai, tout le reste est chimère</i>, -on se rappelle cette histoire connue d’un acteur français -qui, devant se battre avec un homme beaucoup plus -gros que lui, proposa de tirer sur le corps de son adversaire -une ligne au delà de laquelle les coups ne compteraient -plus. Au delà de cette ligne cependant, comme en deçà, il y -avait le même être qui pouvait recevoir des coups mortels. -De même ceux qui placent au terme de leur horizon les colonnes -d’Hercule ne sauraient empêcher qu’il n’y ait une -nature par delà la leur, où l’existence est plus vive encore -que dans la sphère matérielle à laquelle on veut nous borner.</p> - -<p>Les deux philosophes les plus célèbres qui aient succédé à -Kant, sont Fichte et Schelling : ils prétendirent aussi simplifier -son système ; mais c’était en mettant à sa place une -philosophie plus transcendante encore que la sienne, qu’ils -se flattèrent d’y parvenir.</p> - -<p>Kant avait séparé d’une main ferme l’empire de l’âme et -celui des sensations ; ce <i>dualisme</i> philosophique était fatigant -pour les esprits qui aiment à se reposer dans les idées absolues. -Depuis les Grecs jusqu’à nos jours, on a souvent répété -cet axiome, que <i>Tout est un</i>, et les efforts des philosophes -ont toujours tendu à trouver dans un seul principe, -dans l’âme ou dans la nature, l’explication du monde. J’oserai -le dire cependant, il me semble qu’un des titres de la -philosophie de Kant à la confiance des hommes éclairés, -c’est d’avoir affirmé, comme nous le sentons, qu’il existe une -âme et une nature extérieure, et qu’elles agissent mutuellement -l’une sur l’autre par telles ou telles lois. Je ne sais -pourquoi l’on trouve plus de hauteur philosophique dans -l’idée d’un seul principe, soit matériel, soit intellectuel ; un -ou deux ne rend pas l’univers plus facile à comprendre, et -notre sentiment s’accorde mieux avec les systèmes qui reconnaissent -comme distincts le physique et le moral.</p> - -<p>Fichte et Schelling se sont partagé l’empire que Kant -avait reconnu divisé, et chacun a voulu que sa moitié fût le -tout. L’un et l’autre sont sortis de la sphère de nous-mêmes, -et ont voulu s’élever jusqu’à connaître le système de l’univers. -Bien différents en cela de Kant, qui a mis autant de -force d’esprit à montrer ce que l’esprit humain ne parviendra -jamais à comprendre, qu’à développer ce qu’il peut -savoir.</p> - -<p>Cependant nul philosophe, avant Fichte, n’avait poussé le -système de l’idéalisme à une rigueur aussi scientifique ; il -fait de l’activité de l’âme l’univers entier. Tout ce qui peut -être conçu, tout ce qui peut être imaginé vient d’elle ; c’est -d’après ce système qu’il a été soupçonné d’incrédulité. On -lui entendait dire que, dans la leçon suivante, il allait créer -Dieu, et l’on était, avec raison, scandalisé de cette expression. -Ce qu’elle signifiait, c’est qu’il allait montrer comment -l’idée de la Divinité naissait et se développait dans l’âme de -l’homme. Le mérite principal de là philosophie de Fichte, -c’est la force incroyable d’attention qu’elle suppose. Car il -ne se contente pas de tout rapporter à l’existence intérieure -de l’homme, au <em class="small">MOI</em> qui sert de base à tout ; mais il distingue -encore dans ce <em class="small">MOI</em> celui qui est passager, et celui qui -est durable. En effet, quand on réfléchit sur les opérations -de l’entendement, on croit assister soi-même à sa pensée, -on croit la voir passer comme l’onde, tandis que la portion -de soi qui la contemple est immuable. Il arrive souvent à -ceux qui réunissent un caractère passionné à un esprit -observateur, de se regarder souffrir, et de sentir en eux-mêmes -un être supérieur à sa propre peine, qui la voit, et -tour à tour la blâme ou la plaint.</p> - -<p>Il s’opère des changements continuels en nous, par les -circonstances extérieures de notre vie, et néanmoins nous -avons toujours le sentiment de notre identité. Qu’est-ce -donc qui atteste cette identité, si ce n’est le <em class="small">MOI</em> toujours le -même, qui voit passer devant son tribunal le <em class="small">MOI</em> modifié -par les impressions extérieures ?</p> - -<p>C’est à cette âme inébranlable, témoin de l’âme mobile, -que Fichte attribue le don de l’immortalité et la puissance -de créer, ou pour traduire plus exactement, de <i>rayonner -en elle-même</i> l’image de l’univers. Ce système, qui fait -tout reposer sur le sommet de notre existence, et place -la pyramide sur la pointe, est singulièrement difficile à -suivre. Il dépouille les idées des couleurs qui servent si -bien à les faire comprendre ; et les beaux-arts, la poésie, -la contemplation de la nature, disparaissent dans ces -abstractions, sans mélange d’imagination ni de sensibilité.</p> - -<p>Fichte ne considère le monde extérieur que comme une -borne de notre existence, sur laquelle la pensée travaille. -Dans son système, cette borne est créée par l’âme elle-même, -dont l’activité constante s’exerce sur le tissu qu’elle -a formé. Ce que Fichte a écrit sur le <em class="small">MOI</em> métaphysique ressemble -un peu au réveil de la statue de Pygmalion, qui, -touchant alternativement elle-même et la pierre sur laquelle -elle était placée, dit tour à tour : — C’est moi, et ce n’est -pas moi. — Mais quand, en prenant la main de Pygmalion, -elle s’écrie : — C’est encore moi ! — Il s’agit déjà d’un sentiment -qui dépasse de beaucoup la sphère des idées abstraites. -L’idéalisme dépouillé du sentiment a néanmoins -l’avantage d’exciter au plus haut degré l’activité de l’esprit ; -mais la nature et l’amour perdent tout leur charme par ce -système ; car si les objets que nous voyons et les êtres que -nous aimons ne sont rien que l’œuvre de nos idées, c’est -l’homme lui-même qu’on peut considérer alors comme <i>le -grand célibataire des mondes</i>.</p> - -<p>Il faut reconnaître cependant deux grands avantages de la -doctrine de Fichte : l’un, sa morale stoïque, qui n’admet aucune -excuse ; car tout venant du <em class="small">MOI</em>, c’est à ce -<em class="small">MOI</em> seul à répondre -de l’usage qu’il fait de sa volonté : l’autre, un exercice -de la pensée tellement fort et subtil en même temps, que -celui qui a bien compris ce système, dût-il ne pas l’adopter, -aurait acquis une puissance d’attention et une sagacité d’analyse -qu’il pourrait ensuite appliquer en se jouant à tout -autre genre d’étude.</p> - -<p>De quelque manière qu’on juge l’utilité de la métaphysique, -on ne peut nier qu’elle ne soit la gymnastique de -l’esprit. On impose aux enfants divers genres de luttes dans -leurs premières années, quoi qu’ils ne soient point appelés -à se battre un jour de cette manière. On peut dire avec vérité -que l’étude de la métaphysique idéaliste est presque un -moyen sûr de développer les facultés morales de ceux qui -s’y livrent. La pensée réside, comme tout ce qui est précieux, -au fond de nous-mêmes ; car à la superficie, il n’y a rien -que de la sottise ou de l’insipidité. Mais quand on oblige de -bonne heure les hommes à creuser dans leur réflexion, à -tout voir dans leur âme, ils y puisent une force et une sincérité -de jugement qui ne se perdent jamais.</p> - -<p>Fichte est dans les idées abstraites une tête mathématique -comme Euler ou La Grange. Il méprise singulièrement -toutes les expressions un peu substantielles : l’existence est -déjà un mot trop prononcé pour lui. L’être, le principe, -l’essence, sont à peine des paroles assez éthérées pour indiquer -les subtiles nuances de ses opinions. On dirait qu’il -craint le contact des choses réelles, et qu’il tend toujours à -y échapper. A force de le lire ou de s’entretenir avec lui, -l’on perd la conscience de ce monde, et l’on a besoin, -comme les ombres que nous peint Homère, de rappeler en -soi les souvenirs de la vie.</p> - -<p>Le matérialisme absorbe l’âme en la dégradant ; l’idéalisme -de Fichte, à force de l’exalter, la sépare de la -nature. Dans l’un et l’autre extrême, le sentiment, qui est -la véritable beauté de l’existence, n’a point le rang qu’il -mérite.</p> - -<p>Schelling a bien plus de connaissance de la nature et des -beaux-arts que Fichte ; et son imagination pleine de vie ne -saurait se contenter des idées abstraites ; mais, de même -que Fichte, il a pour but de réduire l’existence à un seul -principe. Il traite avec un profond dédain tous les philosophes -qui en admettent deux ; et il ne veut accorder le -nom de philosophie qu’au système dans lequel tout s’enchaîne, -et qui explique tout. Certainement il a raison d’affirmer -que celui-là serait le meilleur, mais où est-il ? Schelling -prétend que rien n’est plus absurde que cette expression -communément reçue : la philosophie de Platon, la philosophie -d’Aristote. Dirait-on la géométrie d’Euler, la géométrie -de La Grange ? Il n’y a qu’une philosophie, selon l’opinion -de Schelling, ou il n’y en a point. Certes, si l’on -n’entendait par philosophie que le mot de l’énigme de -l’univers, on pourrait dire avec vérité qu’il n’y a point de -philosophie.</p> - -<p>Le système de Kant parut insuffisant à Schelling comme -à Fichte, parce qu’il reconnaît deux natures, deux sources -de nos idées, les objets extérieurs et les facultés de -l’âme. Mais pour arriver à cette unité tant désirée, pour -se débarrasser de cette double vie physique et morale -qui déplaît tant aux partisans des idées absolues, Schelling -rapporte tout à la nature, tandis que Fichte fait -tout ressortir de l’âme. Fichte ne voit dans la nature que -l’opposé de l’âme : elle n’est à ses yeux qu’une limite ou -qu’une chaîne, dont il faut travailler sans cesse à se dégager. -Le système de Schelling repose et charme davantage -l’imagination, néanmoins il rentre nécessairement dans -celui de Spinoza ; mais, au lieu de faire descendre l’âme -jusqu’à la matière, comme cela s’est pratiqué de nos jours, -Schelling tâche d’élever la matière jusqu’à l’âme ; et quoique -sa théorie dépende en entier de la nature physique, elle est -cependant très idéaliste dans le fond, et plus encore dans -la forme.</p> - -<p>L’idéal et le réel tiennent, dans son langage, la place de -l’intelligence et de la matière, de l’imagination et de l’expérience ; -et c’est dans la réunion de ces deux puissances en -une harmonie complète que consiste, selon lui, le principe -unique et absolu de l’univers organisé. Cette harmonie, dont -les deux pôles et le centre sont l’image, et qui est renfermée -dans le nombre trois, de tout temps si mystérieux, fournit -à Schelling les applications les plus ingénieuses. Il croit la -retrouver dans les beaux-arts comme dans la nature, et ses -ouvrages sur les sciences physiques sont estimés même des -savants, qui ne considèrent que les faits et les résultats. -Enfin, dans l’examen de l’âme, il cherche à démontrer comment -les sensations et les conceptions intellectuelles se -confondent dans le sentiment qui réunit ce qu’il y a d’involontaire -et de réfléchi dans les unes et dans les autres, et -contient ainsi tout le mystère de la vie.</p> - -<p>Ce qui intéresse surtout dans ces systèmes, ce sont leurs -développements. La base première de la prétendue explication -du monde est également vraie comme également fausse -dans la plupart des théories ; car toutes sont comprises dans -l’immense pensée qu’elles veulent embrasser : mais dans -l’application aux choses de ce monde, ces théories sont très -spirituelles, et répandent souvent de grandes lumières sur -plusieurs objets en particulier.</p> - -<p>Schelling s’approche beaucoup, on ne saurait le nier, des -philosophes appelés panthéistes, c’est-à-dire de ceux qui -accordent à la nature les attributs de la Divinité. Mais ce -qui le distingue, c’est l’étonnante sagacité avec laquelle il a -su rallier à sa doctrine les sciences et les arts ; il instruit, -il donne à penser dans chacune de ses observations, et la -profondeur de son esprit étonne, surtout quand il ne prétend -pas l’appliquer au secret de l’univers ; car aucun -homme ne peut atteindre à un genre de supériorité qui ne -saurait exister entre les êtres de la même espèce, à quelque -distance qu’ils soient l’un de l’autre.</p> - -<p>Pour conserver des idées religieuses au milieu de l’apothéose -de la nature, l’école de Schelling suppose que l’individu -périt en nous, mais que les qualités intimes que nous -possédons rentrent dans le grand tout de la création éternelle. -Cette immortalité-là ressemble terriblement à la mort ; -car la mort physique elle-même n’est autre chose que la -nature universelle qui se ressaisit des dons qu’elle avait faits -à l’individu.</p> - -<p>Schelling tire de son système des conclusions très nobles -sur la nécessité de cultiver dans notre âme les qualités -immortelles, celles qui sont en relation avec l’univers, et de -mépriser en nous-mêmes tout ce qui ne tient qu’à nos circonstances. -Mais les affections du cœur et la conscience -elle-même ne sont-elles pas attachées aux rapports de cette -vie. Nous éprouvons dans la plupart des situations deux -mouvements tout à fait distincts, celui qui nous unit à -l’ordre général, et celui qui nous ramène à nos intérêts -particuliers ; le sentiment du devoir, et la personnalité. Le -plus noble de ces deux mouvements, c’est l’universel. Mais -c’est précisément parce que nous avons un instinct conservateur -de l’existence, qu’il est beau de la sacrifier ; c’est -parce que nous sommes des êtres concentrés en nous-mêmes -que notre attraction vers l’ensemble est généreuse ; -enfin, c’est parce que nous subsistons individuellement et -séparément que nous pouvons nous choisir et nous aimer -les uns les autres : que serait donc cette immortalité abstraite -qui nous dépouillerait de nos souvenirs les plus chers -comme de modifications accidentelles ?</p> - -<p>Voulez-vous, disent-ils en Allemagne, ressusciter avec toutes -vos circonstances actuelles, renaître baron ou marquis ? — Non -sans doute, mais qui ne voudrait pas renaître fille et -mère, et comment serait-on soi si l’on ne ressentait plus les -mêmes amitiés ! Les vagues idées de réunion avec la nature -détruisent à la longue l’empire de la religion sur les âmes, -car la religion s’adresse à chacun de nous en particulier. -La Providence nous protège dans tous les détails de notre -sort. Le christianisme se proportionne à tous les esprits, et -répond comme un confident aux besoins individuels de -notre cœur. Le panthéisme au contraire, c’est-à-dire la -nature divinisée, à force d’inspirer de la religion pour tout, -la disperse sur l’univers et ne la concentre point en nous-mêmes.</p> - -<p>Ce système a eu dans tous les temps beaucoup de partisans -parmi les philosophes. La pensée tend toujours à se -généraliser de plus en plus, et l’on prend quelquefois pour -une idée nouvelle ce travail de l’esprit qui s’en va toujours -ôtant ses bornes. On croit parvenir à comprendre l’univers -comme l’espace, en renversant toujours les barrières, en -reculant les difficultés sans les résoudre, et l’on n’approche -pas davantage ainsi de l’infini. Le sentiment seul nous le -révèle sans nous l’expliquer.</p> - -<p>Ce qui est vraiment admirable dans la philosophie -allemande, c’est l’examen qu’elle nous fait faire de nous-mêmes ; -elle remonte jusqu’à l’origine de la volonté, jusqu’à -cette source inconnue du fleuve de notre vie ; et c’est là que, -pénétrant dans les secrets les plus intimes de la douleur et -de la foi, elle nous éclaire et nous affermit. Mais tous les -systèmes qui aspirent à l’explication de l’univers ne peuvent -guère être analysés clairement par aucune parole : les mots -ne sont pas propres à ce genre d’idées, et il en résulte que, -pour les y faire servir, on répand sur toutes choses l’obscurité -qui précéda la création, mais non la lumière qui l’a -suivie. Les expressions scientifiques prodiguées sur un sujet -auquel tout le monde croit avoir des droits révoltent l’amour-propre. -Ces écrits si difficiles à comprendre prêtent, quelque -sérieux qu’on soit, à la plaisanterie, car il y a toujours -des méprises dans les ténèbres. L’on se plaît à réduire à -quelques assertions principales et faciles à combattre, cette -foule de nuances de restrictions qui paraissent toutes sacrées -à l’auteur, mais que bientôt les profanes oublient ou confondent.</p> - -<p>Les Orientaux ont été de tout temps idéalistes, et l’Asie ne -ressemble en rien au midi de l’Europe. L’excès de la chaleur -porte dans l’Orient à la contemplation, comme l’excès -du froid dans le Nord. Les systèmes religieux de l’Inde sont -très mélancoliques et très spiritualistes, tandis que les peuples -du midi de l’Europe ont toujours eu du penchant pour -un paganisme assez matériel. Les savants Anglais qui ont -voyagé dans l’Inde ont fait de profondes recherches sur -l’Asie ; et des Allemands, qui n’avaient pas, comme les princes -de la mer, les occasions de s’instruire par leurs propres -yeux, sont arrivés, avec l’unique secours de l’étude, à des -découvertes très intéressantes sur la religion, la littérature et -les langues des nations asiatiques ; ils sont portés à croire, -d’après plusieurs indices, que des lumières surnaturelles ont -éclairé jadis les peuples de ces contrées, et qu’il en est resté -des traces ineffaçables. La philosophie des Indiens ne peut -être bien comprise que par les idéalistes allemands : les rapports -d’opinion les aident à la concevoir.</p> - -<p>Frédéric Schlegel, non content de savoir presque toutes -les langues de l’Europe, a consacré des travaux inouïs à la -connaissance de ce pays, berceau du monde. L’ouvrage -qu’il vient de publier sur la langue et la philosophie des -Indiens, contient des vues profondes et des connaissances -positives qui doivent fixer l’attention des hommes éclairés -de l’Europe. Il croit, et plusieurs philosophes, au nombre -desquels il faut compter Bailly, ont soutenu la même opinion, -qu’un peuple primitif a occupé quelques parties de la -terre, et particulièrement l’Asie, dans une époque antérieure -à tous les documents de l’histoire. Frédéric Schlegel trouve -des traces de ce peuple dans la culture intellectuelle des -nations et dans la formation des langues. Il remarque une -ressemblance extraordinaire entre les idées principales, et -même les mots qui les expriment chez plusieurs peuples du -monde, alors même que, d’après ce que nous connaissons -de l’histoire, ils n’ont jamais eu de rapport entre eux. Frédéric -Schlegel n’admet point dans ses écrits la supposition -assez généralement reçue, que les hommes ont commencé -par l’état sauvage, et que les besoins mutuels ont -formé les langues par degrés. C’est donner une origine bien -grossière au développement de l’esprit et de l’âme, que de -l’attribuer ainsi à notre nature animale, et la raison combat -cette hypothèse que l’imagination repousse.</p> - -<p>On ne conçoit point par quelle gradation il serait possible -d’arriver du cri sauvage à la perfection de la langue grecque ; -l’on dirait que dans les progrès nécessaires pour parcourir -cette distance infinie, il faudrait que chaque pas -franchît un abîme ; nous voyons de nos jours que les sauvages -ne se civilisent jamais d’eux-mêmes, et que ce sont -les nations voisines qui leur enseignent avec grande peine ce -qu’ils ignorent. On est donc bien tenté de croire que le peuple -primitif a été l’instituteur du genre humain ; et ce peuple, -qui l’a formé, si ce n’est une révélation ? Toutes les -nations ont exprimé de tout temps des regrets sur la perte -d’un état heureux qui précédait l’époque où elles se trouvaient : -d’où vient cette idée si généralement répandue ? -dira-t-on que c’est une erreur ? Les erreurs universelles -sont toujours fondées sur quelques vérités altérées, défigurées -peut-être, mais qui avaient pour base des faits cachés -dans la nuit des temps, ou quelques forces mystérieuses -de la nature.</p> - -<p>Ceux qui attribuent la civilisation du genre humain aux -besoins physiques qui ont réuni les hommes entre eux, expliqueront -difficilement comment il arrive que la culture -morale des peuples les plus anciens est plus poétique, -plus favorable aux beaux-arts, plus noblement inutile enfin, -sous les rapports matériels, que ne le sont les raffinements -de la civilisation moderne. La philosophie des Indiens est -idéaliste, et leur religion mystique : ce n’est certes pas le -besoin de maintenir l’ordre dans la société qui a donné -naissance à cette philosophie ni à cette religion.</p> - -<p>La poésie presque partout a précédé la prose, et l’introduction -des mètres, du rythme, de l’harmonie, est antérieure -à la précision rigoureuse, et par conséquent à l’utile -emploi des langues. L’astronomie n’a pas été étudiée seulement -pour servir à l’agriculture ; mais les Chaldéens, -les Égyptiens, etc., ont poussé leurs recherches fort au -delà des avantages pratiques qu’on pouvait en retirer, et -l’on croit voir l’amour du ciel et le culte du temps dans -ces observations si profondes et si exactes sur les divisions -de l’année, le cours des astres et les périodes de leur -jonction.</p> - -<p>Les rois, chez les Chinois, étaient les premiers astronomes -de leur pays ; ils passaient les nuits à contempler la marche -des étoiles, et leur dignité royale consistait dans ces belles -connaissances et dans ces occupations désintéressées qui -les élevaient au-dessus du vulgaire. Le magnifique système -qui donne à la civilisation pour origine une révélation religieuse, -est appuyé par une érudition dont les partisans des -opinions matérialistes sont rarement capables ; c’est être -déjà presque idéaliste que de se vouer entièrement à -l’étude.</p> - -<p>Les Allemands, accoutumés à réfléchir profondément et -solitairement, pénètrent si avant dans la vérité, qu’il faut -être, ce me semble, un ignorant ou un fat, pour dédaigner -aucun de leurs écrits avant de s’en être longtemps occupé. -Il y avait autrefois beaucoup d’erreurs et de superstitions -qui tenaient au manque de connaissances ; mais quand, -avec les lumières de notre temps et d’immenses travaux -individuels, on énonce des opinions hors du cercle des -expériences communes, il faut s’en réjouir pour l’espèce -humaine, car son trésor actuel est assez pauvre, du moins -si l’on en juge par l’usage qu’elle en fait.</p> - -<p>En lisant le compte que je viens de rendre des idées principales -de quelques philosophes allemands, leurs partisans -d’une part, trouveront avec raison que j’ai indiqué bien -superficiellement des recherches très importantes, et de -l’autre, les gens du monde se demanderont à quoi sert -tout cela ? Mais à quoi servent l’Apollon du Belvédère, les -tableaux de Raphaël, les tragédies de Racine ? à quoi sert -tout ce qui est beau, si ce n’est à l’âme ? Il en est de même -de la philosophie, elle est la beauté de la pensée, elle atteste -la dignité de l’homme, qui peut s’occuper de l’Éternel -et de l’invisible, quoique tout ce qu’il y a de grossier dans -sa nature l’en éloigne.</p> - -<p>Je pourrais encore citer beaucoup d’autres noms justement -honorés dans la carrière de la philosophie ; mais il -me semble que cette esquisse, quelque imparfaite qu’elle -soit, suffit pour servir d’introduction à l’examen de l’influence -que la philosophie transcendante des Allemands a exercée -sur le développement de l’esprit, et sur le caractère et la -moralité de la nation où règne cette philosophie ; et c’est là -surtout le but que je me suis proposé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch8">CHAPITRE VIII<br /> -<span class="i">Influence de la nouvelle Philosophie allemande -sur le développement de l’esprit.</span></h3> - - -<p>L’attention est peut-être de toutes les facultés de l’esprit -humain celle qui a le plus de pouvoir, et l’on ne saurait -nier que la métaphysique idéaliste ne la fortifie d’une manière -étonnante. M. de Buffon prétendait que le génie pouvait -s’acquérir par la patience, c’était trop dire ; mais cet -hommage rendu à l’attention, sous le nom de la patience, -honore beaucoup un homme d’une imagination aussi brillante. -Les idées abstraites exigent déjà un grand effort de -méditation ; mais quand on y joint l’observation la plus -exacte et la plus persévérante des actes intérieurs de la -volonté, toute la force de l’intelligence y est employée. La -subtilité de l’esprit est un grand défaut dans les affaires -de ce monde ; mais certes les Allemands n’en sont pas soupçonnés. -La subtilité philosophique qui nous fait démêler -les moindres fils de nos pensées, est précisément ce qui -doit porter le plus loin le génie, car une réflexion dont il -résulterait peut-être les plus sublimes inventions, les plus -étonnantes découvertes, passe en nous-mêmes inaperçue, si -nous n’avons pas pris l’habitude d’examiner avec sagacité -les conséquences et les liaisons des idées les plus éloignées -en apparence.</p> - -<p>En Allemagne, un homme supérieur se borne rarement à -une seule carrière. Gœthe fait des découvertes dans les -sciences, Schelling est un excellent littérateur, Frédéric -Schlegel un poète plein d’originalité. On ne saurait peut-être -réunir un grand nombre de talents divers, mais la vue de -l’entendement doit tout embrasser.</p> - -<p>La nouvelle philosophie allemande est nécessairement -plus favorable qu’aucune autre à l’étendue de l’esprit ; car -rapportant tout au foyer de l’âme, et considérant le monde -lui-même comme régi par des lois dont le type est en nous, -elle ne saurait admettre le préjugé qui destine chaque -homme d’une manière exclusive à telle ou telle branche -d’études. Les philosophes idéalistes croient qu’un art, qu’une -science, qu’une partie quelconque ne saurait être comprise -sans des connaissances universelles, et que, depuis le moindre -phénomène jusqu’au plus grand, rien ne peut être -savamment examiné, ou poétiquement dépeint, sans cette -hauteur d’esprit qui fait voir l’ensemble en décrivant les -détails.</p> - -<p>Montesquieu dit que <i>l’esprit consiste à connaître la ressemblance -des choses diverses et la différence des choses semblables</i>. -S’il pouvait exister une théorie qui apprît à devenir un -homme d’esprit, ce serait celle de l’entendement telle que les -Allemands la conçoivent ; il n’en est pas de plus favorable -aux rapprochements ingénieux entre les objets extérieurs et -les facultés de l’esprit ; ce sont les divers rayons d’un même -centre. La plupart des axiomes physiques correspondent à -des vérités morales, et la philosophie universelle présente -de mille manières la nature toujours une et toujours variée, -qui se réfléchit tout entière dans chacun de ses ouvrages, -et fait porter au brin d’herbe, comme au cèdre, l’empreinte -de l’univers.</p> - -<p>Cette philosophie donne un attrait singulier pour tous les -genres d’étude. Les découvertes qu’on fait en soi-même -sont toujours intéressantes ; mais, s’il est vrai qu’elles doivent -nous éclairer sur les mystères mêmes du monde créé -à notre image, quelle curiosité n’inspirent-elles pas ! L’entretien -d’un philosophe allemand, tel que ceux que j’ai -nommés, rappelle les dialogues de Platon, et quand vous -interrogez un de ces hommes sur un sujet quelconque, il y -répand tant de lumières qu’en l’écoutant vous croyez penser -pour la première fois, si penser est, comme le dit Spinoza, -<i>s’identifier avec la nature par l’intelligence, et devenir -un avec elle</i>.</p> - -<p>Il circule en Allemagne, depuis quelques années, une telle -quantité d’idées neuves sur les sujets littéraires et philosophiques, -qu’un étranger pourrait très bien prendre pour un -génie supérieur celui qui ne ferait que répéter ces idées. Il -m’est quelquefois arrivé de croire un esprit prodigieux à des -hommes d’ailleurs assez communs, seulement parce qu’ils -s’étaient familiarisés avec les systèmes idéalistes, aurore -d’une vie nouvelle.</p> - -<p>Les défauts qu’on reproche d’ordinaire aux Allemands dans -la conversation, la lenteur et la pédanterie, se remarquent -infiniment moins dans les disciples de l’école moderne ; les -personnes du premier rang, en Allemagne, se sont formées -pour la plupart d’après les bonnes manières françaises ; -mais il s’établit maintenant parmi les philosophes hommes -de lettres une éducation qui est aussi de bon goût, quoique -dans un tout autre genre. On y considère la véritable élégance -comme inséparable de l’imagination poétique et de -l’attrait pour les beaux-arts, et la politesse comme fondée -sur la connaissance et l’appréciation des talents et du -mérite.</p> - -<p>On ne saurait nier cependant que les nouveaux systèmes -philosophiques et littéraires n’aient inspiré à leurs partisans -un grand mépris pour ceux qui ne les comprennent pas. La -plaisanterie française veut toujours humilier par le ridicule ; -sa tactique est d’éviter l’idée pour attaquer la personne, et -le fond pour se moquer de la forme. Les Allemands de la -nouvelle école considèrent l’ignorance et la frivolité comme -les maladies d’une enfance prolongée ; ils ne s’en sont pas -tenus à combattre les étrangers, ils s’attaquent aussi eux-mêmes -les uns les autres avec amertume, et l’on dirait, à -les entendre, qu’un degré de plus en fait d’abstraction ou -de profondeur, donne le droit de traiter en esprit vulgaire et -borné quiconque ne voudrait pas ou ne pourrait pas y atteindre.</p> - -<p>Quand les obstacles ont irrité les esprits, l’exagération -s’est mêlée à cette révolution philosophique, d’ailleurs si -salutaire. Les Allemands de la nouvelle école pénètrent -avec le flambeau du génie dans l’intérieur de l’âme. Mais -quand il s’agit de faire entrer leurs idées dans la tête des -autres, ils en connaissent mal les moyens ; ils se mettent à -dédaigner, parce qu’ils ignorent, non la vérité, mais la manière -de la dire. Le dédain, excepté pour le vice, indique -presque toujours une borne dans l’esprit ; car, avec plus -d’esprit encore, on se serait fait comprendre même des esprits -vulgaires, ou du moins on l’aurait essayé de bonne foi.</p> - -<p>Le talent de s’exprimer avec méthode et clarté est assez -rare en Allemagne : les études spéculatives ne le donnent -pas. Il faut se placer, pour ainsi dire, en dehors de ses propres -pensées, pour juger de la forme qu’on doit leur donner. -La philosophie fait connaître l’homme plutôt que les -hommes. C’est l’habitude de la société qui seule nous -apprend quels sont les rapports de notre esprit avec celui -des autres. La candeur d’abord, et l’orgueil ensuite, portent -les philosophes sincères et sérieux à s’indigner contre ceux -qui ne pensent pas ou ne sentent pas comme eux. Les Allemands -recherchent le vrai consciencieusement ; mais ils -ont un esprit de secte très ardent en faveur de la doctrine -qu’ils adoptent ; car tout se change en passion dans le cœur -de l’homme.</p> - -<p>Cependant, malgré les diversités d’opinions qui forment -en Allemagne différentes écoles opposées l’une à l’autre, -elles tendent également, pour la plupart, à développer -l’activité de l’âme : aussi n’est-il point de pays où chaque -homme tire plus de parti de lui-même, au moins sous le -rapport des travaux intellectuels.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch9">CHAPITRE IX<br /> -<span class="i">Influence de la nouvelle Philosophie allemande -sur la Littérature et les Arts.</span></h3> - - -<p>Ce que je viens de dire sur le développement de l’esprit -s’applique aussi à la littérature ; cependant il est peut-être -intéressant d’ajouter quelques observations particulières à -ces réflexions générales.</p> - -<p>Dans les pays où l’on croit que toutes les idées nous -viennent par les objets extérieurs, il est naturel d’attacher -un plus grand prix aux convenances, dont l’empire est au -dehors ; mais lorsqu’au contraire on est convaincu des lois -immuables de l’existence morale, la société a moins de -pouvoir sur chaque homme : l’on traite de tout avec soi-même ; -et l’essentiel, dans les productions de la pensée -comme dans les actions de la vie, c’est de s’assurer qu’elles -partent de notre conviction intime et de nos émotions spontanées.</p> - -<p>Il y a dans le style des qualités qui tiennent à la vérité -même du sentiment, il y en a qui dépendent de la correction -grammaticale. On aurait de la peine à faire comprendre -à des Allemands que la première chose à examiner dans -un ouvrage, c’est la manière dont il est écrit, et que l’exécution -doit l’emporter sur la conception. La philosophie -expérimentale estime un ouvrage surtout par la forme ingénieuse -et lucide sous laquelle il est présenté ; la philosophie -idéaliste, au contraire, toujours attirée vers le foyer de -l’âme, n’admire que les écrivains qui s’en rapprochent.</p> - -<p>Il faut l’avouer aussi, l’habitude de creuser dans les mystères -les plus cachés de notre être donne du penchant pour -ce qu’il y a de plus profond et quelquefois de plus obscur -dans la pensée. Aussi les Allemands mêlent-ils trop souvent -la métaphysique à la poésie.</p> - -<p>La nouvelle philosophie inspire le besoin de s’élever jusqu’aux -pensées et aux sentiments sans bornes. Cette impulsion -peut être favorable au génie, mais elle ne l’est qu’à -lui, et souvent elle donne à ceux qui n’en ont pas des prétentions -assez ridicules. En France, la médiocrité trouve -tout trop fort et trop exalté ; en Allemagne, rien ne lui paraît -à la hauteur de la nouvelle doctrine. En France, la -médiocrité se moque de l’enthousiasme, en Allemagne, elle -dédaigne un certain genre de raison. Un écrivain n’en saurait -jamais faire assez pour convaincre les lecteurs allemands -qu’il n’est pas superficiel, qu’il s’occupe en toutes choses de -l’immortel et de l’infini. Mais comme les facultés de l’esprit ne -répondent pas toujours à de si vastes désirs, il arrive souvent -que des efforts gigantesques ne conduisent qu’à des -résultats communs. Néanmoins cette disposition générale -seconde l’essor de la pensée ; et il est plus facile, en littérature, -de poser des limites que de donner de l’émulation.</p> - -<p>Le goût que les Allemands manifestent pour le genre -naïf, et dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, semble en -contradiction avec leur penchant pour la métaphysique, penchant -qui naît du besoin de se connaître et de s’analyser -soi-même ; cependant c’est aussi à l’influence d’un système -qu’il faut rapporter ce goût pour le naïf ; car il y a de la -philosophie dans tout en Allemagne, même dans l’imagination. -L’un des premiers caractères du naïf, c’est d’exprimer -ce qu’on sent ou ce qu’on pense, sans réfléchir à aucun -résultat ni tendre vers aucun but ; et c’est en cela qu’il s’accorde -avec la théorie des Allemands sur la littérature.</p> - -<p>Kant, en séparant le beau de l’utile, prouve clairement -qu’il n’est point du tout dans la nature des beaux-arts de -donner des leçons. Sans doute tout ce qui est beau doit -faire naître des sentiments généreux, et ces sentiments excitent -à la vertu ; mais dès qu’on a pour objet de mettre en -évidence un précepte de morale, la libre impression que -produisent les chefs-d’œuvre de l’art est nécessairement détruite ; -car le but, quel qu’il soit, quand il est connu, borne -et gêne l’imagination. On prétend que Louis XIV disait à -un prédicateur qui avait dirigé son sermon contre lui : « Je -veux bien me faire ma part ; mais je ne veux pas qu’on me -la fasse ». L’on pourrait appliquer ces paroles aux beaux-arts -en général : ils doivent élever l’âme, et non pas l’endoctriner.</p> - -<p>La nature déploie ses magnificences souvent sans but, -souvent avec un luxe que les partisans de l’utilité appelleraient -prodigue. Elle semble se plaire à donner plus d’éclat -aux fleurs, aux arbres des forêts, qu’aux végétaux qui servent -d’aliment à l’homme. Si l’utile avait le premier rang -dans la nature, ne revêtirait-elle pas de plus de charmes les -plantes nutritives que les roses, qui ne sont que belles ? Et -d’où vient cependant que, pour parer l’autel de la Divinité, -l’on chercherait plutôt les inutiles fleurs que les productions -nécessaires ? D’où vient que ce qui sert au maintien de notre -vie a moins de dignité que les beautés sans but ? C’est que -le beau nous rappelle une existence immortelle et divine, -dont le souvenir et le regret vivent à la fois dans notre -cœur.</p> - -<p>Ce n’est certainement pas pour méconnaître la valeur -morale de ce qui est utile que Kant en a séparé le beau ; -c’est pour fonder l’admiration en tout genre sur un désintéressement -absolu ; c’est pour donner aux sentiments qui -rendent le vice impossible la préférence sur les leçons qui -servent à le corriger.</p> - -<p>Rarement les fables mythologiques des anciens ont été -dirigées dans le sens des exhortations de morale ou des -exemples édifiants, et ce n’est pas du tout parce que les -modernes valent mieux qu’eux qu’ils cherchent souvent à -donner à leurs fictions un résultat utile ; c’est plutôt parce -qu’ils ont moins d’imagination, et qu’ils transportent dans -la littérature l’habitude que donnent les affaires, de toujours -tendre vers un but. Les événements, tels qu’ils existent dans -la réalité, ne sont point calculés comme une fiction dont le -dénouement est moral. La vie elle-même est conçue d’une -manière tout à fait poétique : car ce n’est point d’ordinaire -parce que le coupable est puni, et l’homme vertueux récompensé, -qu’elle produit sur nous une impression morale, -c’est parce qu’elle développe dans notre âme l’indignation -contre le coupable, et l’enthousiasme pour l’homme -vertueux.</p> - -<p>Les Allemands ne considèrent point, ainsi qu’on le fait -d’ordinaire, l’imitation de la nature comme le principal -objet de l’art ; c’est la beauté idéale qui leur paraît le principe -de tous les chefs-d’œuvre, et leur théorie poétique est, -à cet égard, tout à fait d’accord avec leur philosophie. -L’impression qu’on reçoit par les beaux-arts n’a pas le -moindre rapport avec le plaisir que fait éprouver une imitation -quelconque ; l’homme a dans son âme des sentiments -innés que les objets réels ne satisferont jamais, et c’est à -ces sentiments que l’imagination des peintres et des poètes -sait donner une forme et une vie. Le premier des arts, la -musique, qu’imite-t-il ? de tous les dons de la Divinité -cependant, c’est le plus magnifique, car il semble, pour -ainsi dire, superflu. Le soleil nous éclaire, nous respirons -l’air d’un ciel serein, toutes les beautés de la nature servent -en quelque façon à l’homme ; la musique seule est d’une noble -inutilité, et c’est pour cela qu’elle nous émeut si profondément ; -plus elle est loin de tout but, plus elle se rapproche -de cette source intime de nos pensées que l’application à un -objet quelconque resserre dans son cours.</p> - -<p>La théorie littéraire des Allemands diffère de toutes les -autres, en ce qu’elle n’assujettit point les écrivains à des -usages ni à des restrictions tyranniques. C’est une théorie -toute créatrice, c’est une philosophie des beaux-arts qui, -loin de les contraindre, cherche, comme Prométhée, à dérober -le feu du ciel pour en faire don aux poètes. Homère, -le Dante, Shakespeare, me dira-t-on, savaient-ils rien de -tout cela ? ont-ils eu besoin de cette métaphysique pour -être de grands écrivains ? Sans doute la nature n’a point -attendu la philosophie, ce qui se réduit à dire que le fait a -précédé l’observation du fait ; mais, puisque nous sommes -arrivés à l’époque des théories, ne faut-il pas au moins se -garder de celles qui peuvent étouffer le talent ?</p> - -<p>Il faut avouer cependant qu’il résulte assez souvent quelques -inconvénients essentiels de ces systèmes de philosophie -appliqués à la littérature : les lecteurs allemands, accoutumés -à lire Kant, Fichte, etc., considèrent un moindre degré -d’obscurité comme la clarté même, et les écrivains ne donnent -pas toujours aux ouvrages de l’art cette lucidité frappante -qui leur est si nécessaire. On peut, on doit même -exiger une attention soutenue, quand il s’agit d’idées abstraites ; -mais les émotions sont involontaires. Il ne peut être -question dans les jouissances des arts, ni de complaisance, -ni d’effort, ni de réflexion ; il s’agit là de plaisir et non de -raisonnement ; l’esprit philosophique peut réclamer l’examen, -mais le talent poétique doit commander l’entraînement.</p> - -<p>Les idées ingénieuses qui dérivent des théories font illusion -sur la véritable nature du talent. On prouve spirituellement -que telle ou telle pièce n’a pas dû plaire, et cependant -elle plaît, et l’on se met alors à mépriser ceux qui l’aiment. -On prouve aussi que telle pièce, composée d’après tels principes, -doit intéresser, et cependant quand on veut qu’elle -soit jouée, quand on lui dit <i>lève-toi et marche</i>, la pièce ne -va pas, et il faut donc encore mépriser ceux qui ne s’amusent -point d’un ouvrage composé selon les lois de l’idéal et du -réel. On a tort presque toujours quand on blâme le jugement -du public dans les arts, car l’impression populaire est -plus philosophique encore que la philosophie même, et -quand les combinaisons de l’homme instruit ne s’accordent -pas avec cette impression, ce n’est point parce que ces combinaisons -sont trop profondes, mais plutôt parce qu’elles ne -le sont pas assez.</p> - -<p>Néanmoins il vaut infiniment mieux, ce me semble, pour -la littérature d’un pays, que sa poétique soit fondée sur des -idées philosophiques, même un peu abstraites, que sur de -simples règles extérieures ; car ces règles ne sont que des -barrières pour empêcher les enfants de tomber.</p> - -<p>L’imitation des anciens a pris chez les Allemands une direction -tout autre que dans le reste de l’Europe. Le caractère -consciencieux dont ils ne se départent jamais les a conduits -à ne point mêler ensemble le génie moderne avec le -génie antique ; ils traitent à quelques égards les fictions -comme de la vérité, car ils trouvent le moyen d’y porter du -scrupule ; ils appliquent aussi cette même disposition à la -connaissance exacte et profonde des monuments qui nous -restent des temps passés. En Allemagne, l’étude de l’antiquité, -comme celle des sciences et de la philosophie, réunit -les branches divisées de l’esprit humain.</p> - -<p>Heyne embrasse tout ce qui se rapporte à la littérature, à -l’histoire et aux beaux-arts avec une étonnante perspicacité. -Wolf tire des observations les plus fines, les inductions les -plus hardies, et, ne se soumettant en rien à l’autorité, il -juge par lui-même l’authenticité des écrits des Grecs et -leur valeur. On peut voir dans un dernier écrit de M. Ch. de -Villers, que j’ai déjà nommé avec la haute estime qu’il -mérite, quels travaux immenses l’on publie chaque année, -en Allemagne, sur les auteurs classiques. Les Allemands se -croient appelés en toutes choses au rôle de contemplateurs, -et l’on dirait qu’ils ne sont pas de leur siècle, tant leurs -réflexions et leur intérêt se tournent vers une autre époque -du monde.</p> - -<p>Il se peut que le meilleur temps pour la poésie ait été -celui de l’ignorance, et que la jeunesse du genre humain -soit passée pour toujours ; cependant on croit sentir dans -les écrits des Allemands une jeunesse nouvelle, celle qui -naît du noble choix qu’on peut faire après avoir tout -connu. L’âge des lumières a son innocence aussi bien que -l’âge d’or ; et si dans l’enfance du genre humain on n’en -croit que son âme, lorsqu’on a tout appris, on revient à ne -plus se confier qu’en elle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch10">CHAPITRE X<br /> -<span class="i">Influence de la nouvelle Philosophie sur les sciences.</span></h3> - - -<p>Il n’est pas douteux que la philosophie idéaliste ne porte -au recueillement, et que, disposant l’esprit à se replier sur -lui-même, elle n’augmente sa pénétration et sa persistance -dans les travaux intellectuels. Mais cette philosophie est-elle -également favorable aux sciences, qui consistent dans -l’observation de la nature ? C’est à l’examen de cette question -que les réflexions suivantes sont destinées.</p> - -<p>On a généralement attribué les progrès des sciences, dans -le dernier siècle, à la philosophie expérimentale ; et, -comme l’observation sert en effet beaucoup dans cette carrière, -on s’est cru d’autant plus certain d’atteindre aux -vérités scientifiques, qu’on accordait plus d’importance aux -objets extérieurs ; cependant la patrie de Kepler et de -Leibnitz n’est pas à dédaigner pour la science. Les principales -découvertes modernes, la poudre, l’imprimerie, ont -été faites par les Allemands, et néanmoins la tendance des -esprits, en Allemagne, a toujours été vers l’idéalisme.</p> - -<p>Bacon a comparé la philosophie spéculative à l’alouette -qui s’élève jusqu’aux cieux, et redescend sans rien rapporter -de sa course, et la philosophie expérimentale, au faucon -qui s’élève aussi haut, mais revient avec sa proie.</p> - -<p>Peut-être que, de nos jours, Bacon eût senti les inconvénients -de la philosophie purement expérimentale ; elle a -travesti la pensée en sensation, la morale en intérêt personnel, -et la nature en mécanisme, car elle tendait à rabaisser -toutes choses. Les Allemands ont combattu son influence -dans les sciences physiques, comme dans un ordre plus -relevé, et, tout en soumettant la nature à l’observation, ils -considèrent ses phénomènes en général d’une manière vaste -et animée ; c’est toujours une présomption en faveur d’une -opinion que son empire sur l’imagination, car tout annonce -que le beau est aussi le vrai dans la sublime conception de -l’univers.</p> - -<p>La philosophie nouvelle a déjà exercé sous plusieurs rapports -son influence sur les sciences physiques en Allemagne ; -d’abord, le même esprit d’universalité que j’ai remarqué -dans les littérateurs et les philosophes, se retrouve -aussi dans les savants. Humboldt raconte en observateur -exact les voyages dont il a bravé les dangers en chevalier -valeureux, et ses écrits intéressent également les physiciens -et les poètes. Schelling, Bader, Schubert, etc., ont publié -des ouvrages dans lesquels les sciences sont présentées -sous un point de vue qui captive la réflexion et l’imagination : -et longtemps avant que les métaphysiciens modernes -eussent existé, Kepler et Haller avaient su tout à la -fois observer et deviner la nature.</p> - -<p>L’attrait de la société est si grand en France, qu’elle ne -permet à personne de donner beaucoup de temps au travail. -Il est donc naturel qu’on n’ait point de confiance dans ceux -qui veulent réunir plusieurs genres d’études. Mais dans un -pays où la vie entière d’un homme peut être livrée à la -méditation, on a raison d’encourager la multiplicité des -connaissances ; on se donne ensuite exclusivement à celle -de toutes que l’on préfère ; mais il est peut-être impossible -de comprendre à fond une science sans s’être occupé de -toutes. Sir Humphry Davy, maintenant le premier chimiste -de l’Angleterre, cultive les lettres avec autant de goût que de -succès. La littérature répand des lumières sur les sciences, -comme les sciences sur la littérature ; et la connexion -qui existe entre tous les objets de la nature doit avoir lieu -de même dans les idées de l’homme.</p> - -<p>L’universalité des connaissances conduit nécessairement -au désir de trouver les lois générales de l’ordre physique. -Les Allemands descendent de la théorie à l’expérience, tandis -que les Français remontent de l’expérience à la théorie. -Les Français, en littérature, reprochent aux Allemands de -n’avoir que des beautés de détail, et de ne pas s’entendre à -la composition d’un ouvrage. Les Allemands reprochent -aux Français de ne considérer que les faits particuliers dans -les sciences, et de ne pas les rallier à un système ; c’est en -cela principalement que consiste la différence entre les -savants allemands et les savants français.</p> - -<p>En effet, s’il était possible de découvrir les principes qui -régissent cet univers, il vaudrait certainement mieux partir -de cette source pour étudier tout ce qui en dérive ; mais on -ne sait guère rien de l’ensemble en toutes choses qu’à l’aide -des détails, et la nature n’est pour l’homme que les feuilles -éparses de la Sibylle, dont nul, jusqu’à ce jour, n’a pu faire -un livre. Néanmoins les savants allemands, qui sont en -même temps philosophes, répandent un intérêt prodigieux -sur la contemplation des phénomènes de ce monde : ils -n’interrogent point la nature au hasard, d’après le cours -accidentel des expériences ; mais ils prédisent par la pensée -ce que l’observation doit confirmer.</p> - -<p>Deux grandes vues générales leur servent de guide dans -l’étude des sciences : l’une, que l’univers est fait sur le -modèle de l’âme humaine ; et l’autre, que l’analogie de -chaque partie de l’univers avec l’ensemble est telle que la -même idée se réfléchit constamment du tout dans chaque -partie, et de chaque partie dans le tout.</p> - -<p>C’est une belle conception que celle qui tend à trouver la -ressemblance des lois de l’entendement humain avec celles -de la nature, et considère le monde physique comme le -relief du monde moral. Si le même génie était capable de -composer <i>l’Iliade</i> et de sculpter comme Phidias, le Jupiter -du sculpteur ressemblerait au Jupiter du poète ; pourquoi -donc l’intelligence suprême, qui a formé la nature et l’âme, -n’aurait-elle pas fait de l’une l’emblème de l’autre ? Ce n’est -point un vain jeu de l’imagination, que ces métaphores -continuelles qui servent à comparer nos sentiments avec les -phénomènes extérieurs ; la tristesse, avec le ciel couvert de -nuages ; le calme, avec les rayons argentés de la lune ; la -colère, avec les flots agités par les vents : c’est la même -pensée du créateur qui se traduit dans deux langages différents, -et l’un peut servir d’interprète à l’autre. Presque tous -les axiomes de physique correspondent à des maximes de -morale. Cette espèce de marche parallèle qu’on aperçoit -entre le monde et l’intelligence est l’indice d’un grand mystère, -et tous les esprits en seraient frappés, si l’on parvenait -à en tirer des découvertes positives ; mais toutefois -cette lueur encore incertaine porte bien loin les regards.</p> - -<p>Les analogies des divers éléments de la nature physique -entre eux servent à constater la suprême loi de la création, -la variété dans l’unité, et l’unité dans la variété. Qu’y a-t-il -de plus étonnant, par exemple, que le rapport des sons et -des formes, des sons et des couleurs ? Un Allemand, Chladni, -a fait nouvellement l’expérience que les vibrations des sons -mettent en mouvement des grains de sable réunis sur un -plateau de verre, de telle manière que quand les sons sont -purs, les grains de sable se réunissent en formes régulières, -et quand les tons sont discordants, les grains de sable tracent -sur le verre des figures sans aucune symétrie. L’aveugle-né -Saunderson disait qu’il se représentait la couleur -écarlate comme le son de la trompette, et un savant a voulu -faire un clavecin pour les yeux, qui pût imiter par l’harmonie -des couleurs le plaisir que cause la musique. Sans cesse -nous comparons la peinture à la musique, et la musique à -la peinture, parce que les émotions que nous éprouvons -nous révèlent des analogies où l’observation froide ne verrait -que des différences. Chaque plante, chaque fleur contient -le système entier de l’univers ; un instant de vie recèle -en son sein l’éternité, le plus faible atome est un monde, et -le monde peut-être n’est qu’un atome. Chaque portion de -l’univers semble un miroir où la création tout entière est -représentée, et l’on ne sait ce qui inspire le plus d’admiration, -ou de la pensée, toujours la même, ou de la forme, -toujours diverse.</p> - -<p>On peut diviser les savants de l’Allemagne en deux classes, -ceux qui se vouent tout entiers à l’observation, et ceux -qui prétendent à l’honneur de pressentir les secrets de la -nature. Parmi les premiers, on doit citer d’abord Werner, -qui a puisé dans la minéralogie la connaissance de la formation -du globe et des époques de son histoire ; Herschel -et Schrœter, qui font sans cesse des découvertes nouvelles -dans le pays des cieux ; des astronomes calculateurs tels -que Zach et Bode ; de grands chimistes tels que Klaproth et -Buchholz ; dans la classe des physiciens philosophes, il faut -compter Schelling, Ritter, Bader, Steffens, etc. Les esprits -les plus distingués de ces deux classes se rapprochent et -s’entendent, car les physiciens philosophes ne sauraient -dédaigner l’expérience, et les observateurs profonds ne se -refusent point aux résultats possibles des hautes contemplations.</p> - -<p>Déjà l’attraction et l’impulsion ont été l’objet d’un examen -nouveau, et l’on en a fait une application heureuse -aux affinités chimiques. La lumière considérée comme un -intermédiaire entre la matière et l’esprit, a donné lieu à -plusieurs aperçus très philosophiques. L’on parle avec estime -d’un travail de Gœthe sur les couleurs. Enfin, de toutes -parts en Allemagne, l’émulation est excitée par le désir et -l’espoir de réunir la philosophie expérimentale et la philosophie -spéculative, et d’agrandir ainsi la science de l’homme -et celle de la nature.</p> - -<p>L’idéalisme intellectuel fait de la volonté, qui est l’âme, -le centre de tout : le principe de l’idéalisme physique, c’est -la vie. L’homme parvient par la chimie, comme par le raisonnement, -au plus haut degré de l’analyse ; mais la vie lui -échappe par la chimie, comme le sentiment par le raisonnement. -Un écrivain français avait prétendu que la pensée -n’était autre chose <i>qu’un produit matériel du cerveau</i>. Un -autre savant a dit que lorsqu’on serait plus avancé dans la -chimie, on parviendrait à savoir <i>comment on fait de la vie</i> ; -l’un outrageait la nature, comme l’autre outrageait l’âme.</p> - -<p><i>Il faut</i>, disait Fichte, <i>comprendre ce qui est incompréhensible -comme tel</i>. Cette expression singulière renferme un sens -profond : il faut sentir et reconnaître ce qui doit rester inaccessible -à l’analyse, et dont l’essor de la pensée peut seul -approcher.</p> - -<p>On a cru trouver dans la nature trois modes d’existence -distincts : la végétation, l’irritabilité et la sensibilité. Les -plantes, les animaux et les hommes se trouvent renfermés -dans ces trois manières de vivre, et si l’on veut appliquer -aux individus mêmes de notre espèce cette division ingénieuse, -on verra que, parmi les différents caractères, on -peut également la retrouver. Les uns végètent comme des -plantes, les autres jouissent ou s’irritent à la manière des animaux, -et les plus nobles enfin possèdent et développent en eux -les qualités qui distinguent la nature humaine. Quoi qu’il en -soit, la volonté qui est la vie, la vie qui est aussi la volonté, -renferment tout le secret de l’univers et de nous-mêmes, et -ce secret-là, comme on ne peut ni le nier, ni l’expliquer, il -faut y arriver nécessairement par une espèce de divination.</p> - -<p>Quel emploi de force ne faudrait-il pas pour ébranler avec -un levier fait sur le modèle du bras les poids que le bras -soulève ! Ne voyons-nous pas tous les jours la colère, ou -quelque autre affection de l’âme, augmenter comme par -miracle la puissance du corps humain ? Quelle est donc cette -puissance mystérieuse de la nature qui se manifeste par la -volonté de l’homme ? et comment, sans étudier sa cause et -ses effets, pourrait-on faire aucune découverte importante -dans la théorie des puissances physiques ?</p> - -<p>La doctrine de l’Écossais Brown, analysée plus profondément -en Allemagne que partout ailleurs, est fondée sur ce -même système d’action et d’unité centrales, qui est si fécond -dans ses conséquences. Brown a cru que l’état de souffrance -ou l’état de santé ne tenait point à des maux partiels, mais -à l’intensité du principe vital, qui s’affaiblissait ou s’exaltait -selon les différentes vicissitudes de l’existence.</p> - -<p>Parmi les savants anglais, il n’y a guère que Hartley et -son disciple Priestley, qui aient pris la métaphysique comme -la physique sous un point de vue tout à fait matérialiste. -On dira que la physique ne peut être que matérialiste ; -j’ose ne pas être de cet avis. Ceux qui font de l’âme même -un être passif, bannissent à plus forte raison des sciences -positives l’inexplicable ascendant de la volonté de l’homme ; -et cependant il est plusieurs circonstances dans lesquelles -cette volonté agit sur l’intensité de la vie, et la vie sur la -matière. Le principe de l’existence est comme un intermédiaire -entre le corps et l’âme, dont la puissance ne saurait -être calculée, mais ne peut être niée sans méconnaître ce -qui constitue la nature animée, et sans réduire ses lois purement -au mécanisme.</p> - -<p>Le docteur Gall, de quelque manière que son système -soit jugé, est respecté de tous les savants pour les études et -les découvertes qu’il a faites dans la science de l’anatomie ; -et si l’on considère les organes de la pensée comme différents -d’elle-même, c’est-à-dire, comme les moyens qu’elle emploie, -on peut, ce me semble, admettre que la mémoire et -le calcul, l’aptitude à telle ou telle science, le talent pour tel -ou tel art, enfin tout ce qui sert d’instrument à l’intelligence, -dépend en quelque sorte de la structure du cerveau. S’il -existe une échelle graduée depuis la pierre jusqu’à la vie -humaine, il doit y avoir de certaines facultés en nous qui -tiennent de l’âme et du corps tout à la fois ; et de ce nombre -sont la mémoire et le calcul, les plus physiques de nos facultés -intellectuelles, et les plus intellectuelles de nos facultés -physiques. Mais l’erreur commencerait au moment où l’on -voudrait attribuer à la structure du cerveau une influence -sur les qualités morales, car la volonté est tout à fait indépendante -des facultés physiques : c’est dans l’action purement -intellectuelle de cette volonté que consiste la conscience, -et la conscience est et doit être affranchie de -l’organisation corporelle. Tout ce qui tendrait à nous ôter la -responsabilité de nos actions serait faux et mauvais.</p> - -<p>Un jeune médecin d’un grand talent, Koreff, attire déjà -l’attention de ceux qui l’ont entendu, par des considérations -toutes nouvelles sur le principe de la vie, sur l’action de la -mort, sur les causes de la folie ; tout ce mouvement dans -les esprits annonce une révolution quelconque, même -dans la manière de considérer les sciences. Il est impossible -d’en prévoir encore les résultats ; mais ce qu’on peut -affirmer avec vérité, c’est que si les Allemands se laissent -guider par l’imagination, ils ne s’épargnent aucun travail, -aucune recherche, aucune étude, et réunissent au plus -haut degré deux qualités qui semblent s’exclure, la patience -et l’enthousiasme.</p> - -<p>Quelques savants allemands, poussant encore plus loin -l’idéalisme physique, combattent l’axiome <i>qu’il n’y a pas -d’action à distance</i>, et veulent, au contraire, rétablir partout -le mouvement spontané dans la nature. Ils rejettent l’hypothèse -des fluides, dont les effets tiendraient à quelques -égards des forces mécaniques, qui se pressent et se refoulent, -sans qu’aucune organisation indépendante les dirige.</p> - -<p>Ceux qui considèrent la nature comme une intelligence -ne donnent pas à ce mot le même sens qu’on a coutume d’y -attacher ; car la pensée de l’homme consiste dans la faculté -de se replier sur soi-même, et l’intelligence de la nature -marche en avant, comme l’instinct des animaux. La pensée -se possède elle-même, puisqu’elle se juge ; l’intelligence -sans réflexion est une puissance toujours attirée au dehors. -Quand la nature cristallise selon les formes les plus régulières, -il ne s’ensuit pas qu’elle sache les mathématiques, ou -du moins elle ne sait pas qu’elle les sait, et la conscience -d’elle-même lui manque. Les savants allemands attribuent -aux forces physiques une certaine originalité individuelle, -et, d’autre part, ils paraissent admettre, dans leur manière -de présenter quelques phénomènes du magnétisme animal, -que la volonté de l’homme, sans acte extérieur, exerce -une très grande influence sur la matière, et spécialement -sur les métaux.</p> - -<p>Pascal dit <i>que les astrologues et les alchimistes ont quelques -principes, mais qu’ils en abusent</i>. Il y a eu peut-être dans l’antiquité -des rapports plus intimes entre l’homme et la nature -qu’il n’en existe de nos jours. Les mystères d’Éleusis, le -culte des Égyptiens, le système des émanations, chez les -Indiens, l’adoration des éléments et du soleil, chez les Persans, -l’harmonie des nombres, qui fonda la doctrine de -Pythagore, sont des traces d’un attrait singulier qui réunissait -l’homme avec l’univers.</p> - -<p>Le spiritualisme, en fortifiant la puissance de la réflexion, -a séparé davantage l’homme des influences physiques, et la -réformation, en portant plus loin encore le penchant vers -l’analyse, a mis la raison en garde contre les impressions -primitives de l’imagination : les Allemands tendent vers le -véritable perfectionnement de l’esprit humain, lorsqu’ils -cherchent à réveiller les inspirations de la nature par les -lumières de la pensée.</p> - -<p>L’expérience conduit chaque jour les savants à reconnaître -des phénomènes auxquels on ne croyait plus, parce -qu’ils étaient mélangés avec des superstitions, et que l’on -en faisait jadis des présages. Les anciens ont raconté que -des pierres tombaient du ciel, et de nos jours on a constaté -l’exactitude de ce fait dont on avait nié l’existence. Les -anciens ont parlé de pluie rouge comme du sang et des foudres -de la terre ; on s’est assuré nouvellement de la vérité -de leurs assertions à cet égard.</p> - -<p>L’astronomie et la musique sont la science et l’art que les -hommes ont connus de toute antiquité : pourquoi les sons -et les astres ne seraient-ils pas réunis par des rapports que -les anciens auraient sentis, et que nous pourrions retrouver ? -Pythagore avait soutenu que les planètes étaient entre -elles à la même distance que les sept cordes de la lyre, et -l’on affirme qu’il a pressenti les nouvelles planètes qui ont -été découvertes entre Mars et Jupiter<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Il paraît qu’il n’ignorait -pas le vrai système des cieux, l’immobilité du soleil, -puisque Copernic s’appuie à cet égard de son opinion, citée -par Cicéron. D’où venaient donc ces étonnantes découvertes, -sans le secours des expériences et des machines nouvelles -dont les modernes sont en possession ? C’est que les anciens -marchaient hardiment, éclairés par le génie. Ils se servaient -de la raison sur laquelle repose l’intelligence humaine ; -mais ils consultaient aussi l’imagination, qui est la prêtresse -de la nature.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> M. Prevost, professeur de philosophie à Genève, a publié sur ce -sujet une brochure d’un très grand intérêt. Cet écrivain philosophe -est aussi connu en Europe qu’estimé dans sa patrie.</p> -</div> -<p>Ce que nous appelons des erreurs et des superstitions tenait -peut-être à des lois de l’univers qui nous sont encore -inconnues. Les rapports des planètes avec les métaux, l’influence -de ces rapports, les oracles même, et les présages, -ne pourraient-ils pas avoir pour cause des puissances occultes -dont nous n’avons plus aucune idée ? et qui sait s’il -n’y a pas un germe de vérité caché dans tous les apologues, -dans toutes les croyances, qu’on a flétris du nom de folie ? -Il ne s’ensuit pas assurément qu’il faille renoncer à la méthode -expérimentale, si nécessaire dans les sciences. Mais -pourquoi ne donnerait-on pas pour guide suprême à cette -méthode une philosophie plus étendue, qui embrasserait -l’univers dans son ensemble, et ne mépriserait pas <i>le côté -nocturne de la nature</i>, en attendant qu’on puisse y répandre -de la clarté ?</p> - -<p>C’est de la poésie, répondra-t-on, que toute cette manière -de considérer le monde physique ; mais on ne parvient à le -connaître d’une manière certaine que par l’expérience, et -tout ce qui n’est pas susceptible de preuves peut être un -amusement de l’esprit, mais ne conduit jamais à des progrès -solides. — Sans doute les Français ont raison de -recommander aux Allemands le respect pour l’expérience ; -mais ils ont tort de tourner en ridicule les pressentiments -de la réflexion, qui seront peut-être un jour confirmés par -la connaissance des faits. La plupart des grandes découvertes -ont commencé par paraître absurdes, et l’homme de -génie ne fera jamais rien s’il a peur des plaisanteries ; elles -sont sans force quand on les dédaigne, et prennent toujours -plus d’ascendant quand on les redoute. On voit dans les -contes de fées des fantômes qui s’opposent aux entreprises -des chevaliers, et les tourmentent jusqu’à ce que ces chevaliers -aient passé outre. Alors tous les sortilèges s’évanouissent, -et la campagne féconde s’offre à leurs regards. L’envie -et la médiocrité ont bien aussi leurs sortilèges : mais il faut -marcher vers la vérité, sans s’inquiéter des obstacles apparents -qui se présentent.</p> - -<p>Lorsque Kepler eut découvert les lois harmoniques du -mouvement des corps célestes, c’est ainsi qu’il exprima sa -joie : « Enfin, après dix-huit mois, une première lueur m’a -éclairé, et, dans ce jour remarquable, j’ai senti les purs -rayons des vérités sublimes. Rien à présent ne me retient : -j’ose me livrer à ma sainte ardeur, j’ose insulter aux mortels, -en leur avouant que je me suis servi de la science -mondaine, que j’ai dérobé les vases d’Égypte, pour en -construire un temple à mon Dieu. Si l’on me pardonne, je -m’en réjouirai ; si l’on me blâme, je le supporterai. Le sort -en est jeté, j’écris ce livre : qu’il soit lu par mes contemporains -ou par la postérité, n’importe ; il peut bien attendre un -lecteur pendant un siècle, puisque Dieu lui-même a manqué, -durant six mille années, d’un contemplateur tel que moi ». -Cette expression hardie d’un orgueilleux enthousiasme, -prouve la force intérieure du génie.</p> - -<p>Gœthe a dit sur la perfectibilité de l’esprit humain un mot -plein de sagacité : <i>Il avance toujours, mais en ligne spirale</i>. -Cette comparaison est d’autant plus juste, qu’à beaucoup -d’époques il semble reculer, et revient ensuite sur ses pas, -en ayant gagné quelques degrés de plus. Il y a des moments -où le scepticisme est nécessaire au progrès des sciences ; il -en est d’autres où, selon Hemsterhuis, <i>l’esprit merveilleux -doit l’emporter sur l’esprit géométrique</i>. Quand l’homme est -dévoré, ou plutôt réduit en poussière par l’incrédulité, cet -esprit merveilleux est le seul qui rende à l’âme une puissance -d’admiration sans laquelle on ne peut comprendre la -nature.</p> - -<p>La théorie des sciences, en Allemagne, a donné aux esprits -un élan semblable à celui que la métaphysique avait -imprimé dans l’étude de l’âme. La vie tient dans les phénomènes -physiques le même rang que la volonté dans l’ordre -moral. Si les rapports de ces deux systèmes les font bannir -tous deux par de certaines gens, il y en a qui verraient dans -ces rapports la double garantie de la même vérité. Ce qui -est certain au moins, c’est que l’intérêt des sciences est singulièrement -augmenté par cette manière de les rattacher -toutes à quelques idées principales. Les poètes pourraient -trouver dans les sciences une foule de pensées à leur usage, -si elles communiquaient entre elles par la philosophie de -l’univers, et si cette philosophie de l’univers, au lieu d’être -abstraite, était animée par l’inépuisable source du sentiment. -L’univers ressemble plus à un poème qu’à une machine ; et -s’il fallait choisir, pour le concevoir, de l’imagination ou de -l’esprit mathématique, l’imagination approcherait davantage -de la vérité. Mais encore une fois, il ne faut pas choisir, puisque -c’est la totalité de notre être moral qui doit être employée -dans une si importante méditation.</p> - -<p>Le nouveau système de physique générale, qui sert de -guide en Allemagne à la physique expérimentale, ne peut -être jugé que par ses résultats. Il faut voir s’il conduira l’esprit -humain à des découvertes nouvelles et constatées. Mais -ce qu’on ne peut nier, ce sont les rapports qu’il établit entre -les différentes branches d’étude. On se fuit les uns les autres -d’ordinaire, quand on a des occupations différentes, -parce qu’on s’ennuie réciproquement. L’érudit n’a rien à dire -au poète, le poète au physicien ; et même, entre les savants, -ceux qui s’occupent de sciences diverses ne s’intéressent -guère à leurs travaux mutuels : cela ne peut être ainsi, depuis -que la philosophie centrale établit une relation d’une -nature sublime entre toutes les pensées. Les savants pénètrent -la nature à l’aide de l’imagination. Les poètes trouvent -dans les sciences les véritables beautés de l’univers. -Les érudits enrichissent les poètes par les souvenirs, et les -savants par les analogies.</p> - -<p>Les sciences présentées isolément, et comme un domaine -étranger à l’âme, n’attirent pas les esprits exaltés. La plupart -des hommes qui s’y sont voués, à quelques honorables -exceptions près, ont donné à notre siècle cette tendance -vers le calcul qui sert si bien à connaître dans tous les cas -quel est le plus fort. La philosophie allemande fait entrer les -sciences physiques dans cette sphère universelle des idées, -où les moindres observations, comme les plus grands résultats, -tiennent à l’intérêt de l’ensemble.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch11">CHAPITRE XI<br /> -<span class="i">De l’influence de la nouvelle Philosophie sur le caractère -des Allemands.</span></h3> - - -<p>Il semblerait qu’un système de philosophie qui attribue à -ce qui dépend de nous, à notre volonté, une action toute-puissante, -devrait fortifier le caractère, et le rendre indépendant -des circonstances extérieures ; mais il y a lieu de croire -que les institutions politiques et religieuses peuvent seules -former l’esprit public, et que nulle théorie abstraite n’est -assez efficace pour donner à une nation de l’énergie : car il -faut l’avouer, les Allemands de nos jours n’ont pas ce qu’on -peut appeler du caractère. Ils sont vertueux, intègres, -comme hommes privés, comme pères de famille, comme administrateurs ; -mais leur empressement gracieux et complaisant -pour le pouvoir fait de la peine, surtout quand on -les aime, et qu’on les croit les défenseurs spéculatifs les plus -éclairés de la dignité humaine.</p> - -<p>La sagacité de l’esprit philosophique leur a seulement -appris à connaître en toutes circonstances la cause et les -conséquences de ce qui arrive, et il leur semble que, dès -qu’ils ont trouvé une théorie pour un fait, il est justifié. -L’esprit militaire et l’amour de la patrie ont porté diverses -nations au plus haut degré possible d’énergie ; maintenant, -ces deux sources de dévouement existent à peine chez les -Allemands pris en masse. Ils ne comprennent guère de -l’esprit militaire qu’une tactique pédantesque, qui les autorise -à être battus selon les règles, et de la liberté que cette -subdivision en petits pays qui, accoutumant les citoyens à -se sentir faibles comme nation, les conduit bientôt à se -montrer faibles aussi comme individus<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. Le respect pour les -formes est très favorable au maintien des lois ; mais ce respect, -tel qu’il existe en Allemagne, donne l’habitude d’une -marche si ponctuelle et si précise, qu’on ne sait pas, même -quand le but est devant soi, s’ouvrir une route nouvelle pour -y arriver.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Je prie d’observer que ce chapitre, comme tout le reste de l’ouvrage, -a été écrit à l’époque de l’asservissement complet de l’Allemagne. — Depuis, -les nations germaniques, réveillées par l’oppression, -ont prêté à leurs gouvernements la force qui leur manquait -pour résister à la puissance des armées françaises, et l’on a vu, par -la conduite héroïque des souverains et des peuples, ce que peut l’opinion -sur le sort du monde.</p> -</div> -<p>Les spéculations philosophiques ne conviennent qu’à un -petit nombre de penseurs, et, loin qu’elles servent à lier -ensemble une nation, elles mettent trop de distance entre -les ignorants et les hommes éclairés. Il y a en Allemagne -trop d’idées neuves, et pas assez d’idées communes en circulation, -pour connaître les hommes et les choses. Les -idées communes sont nécessaires à la conduite de la vie ; -les affaires exigent l’esprit d’exécution plutôt que celui d’invention : -ce qu’il y a de bizarre dans les différentes manières -de voir des Allemands tend à les isoler les uns des autres, -car les pensées et les intérêts qui réunissent les hommes -entre eux, doivent être d’une nature simple et d’une vérité -frappante.</p> - -<p>Le mépris du danger, de la souffrance et de la mort, n’est -pas assez universel dans toutes les classes de la nation allemande. -Sans doute la vie a plus de prix pour des hommes -capables de sentiments et d’idées, que pour ceux qui ne -laissent après eux ni traces ni souvenirs ; mais de même que -l’enthousiasme poétique peut se renouveler par le plus haut -degré des lumières, la fermeté raisonnée devrait remplacer -l’instinct de l’ignorance. C’est à la philosophie fondée sur la -religion qu’il appartiendrait d’inspirer dans toutes les occasions -un courage inaltérable.</p> - -<p>Si toutefois la philosophie ne s’est pas montrée toute-puissante -à cet égard, en Allemagne, il ne faut pas pour -cela la dédaigner ; elle soutient, elle éclaire chaque homme -en particulier ; mais le gouvernement seul peut exciter cette -électricité morale qui fait éprouver le même sentiment à -tous. On est plus irrité contre les Allemands, quand on les -voit manquer d’énergie, que contre les Italiens, dont la -situation politique a depuis plusieurs siècles affaibli le -caractère. Les Italiens conservent toute leur vie, par leur -grâce et leur imagination, des droits prolongés à l’enfance ; -mais les physionomies et les manières rudes des Germains -semblent annoncer une âme ferme, et l’on est désagréablement -surpris quand on ne la trouve pas. Enfin, la faiblesse -du caractère se pardonne quand elle est avouée, et, dans -ce genre, les Italiens ont une franchise singulière qui -inspire une sorte d’intérêt, tandis que les Allemands, -n’osant confesser cette faiblesse qui leur va si mal, sont flatteurs -avec énergie et vigoureusement soumis. Ils accentuent -durement les paroles, pour cacher la souplesse des sentiments, -et se servent de raisonnements philosophiques pour -expliquer ce qu’il y a de moins philosophique au monde : -le respect pour la force, et l’attendrissement de la peur, qui -change ce respect en admiration.</p> - -<p>C’est à de tels contrastes qu’il faut attribuer la disgrâce -allemande, que l’on se plaît à contrefaire dans les comédies -de tous les pays. Il est permis d’être lourd et raide, lorsqu’on -reste sévère et ferme ; mais si l’on revêt cette raideur -naturelle du faux sourire de la servilité, c’est alors que l’on -s’expose au ridicule mérité, le seul qui reste. Enfin, il y a -une certaine maladresse dans le caractère des Allemands, -nuisible à ceux même qui auraient la meilleure envie de -tout sacrifier à leur intérêt, et l’on s’impatiente d’autant -plus contre eux, qu’ils perdent les honneurs de la vertu -sans arriver aux profits de l’habileté.</p> - -<p>Tout en reconnaissant que la philosophie allemande est -insuffisante pour former une nation, il faut convenir que -les disciples de la nouvelle école sont beaucoup plus près -que tous les autres d’avoir la force dans le caractère ; ils -la rêvent, ils la désirent, ils la conçoivent ; mais elle leur -manque souvent. Il y a très peu d’hommes en Allemagne -qui sachent seulement écrire sur la politique. La plupart de -ceux qui s’en mêlent sont systématiques, et très souvent -inintelligibles. Quand il s’agit de la métaphysique transcendante, -quand on s’essaie à se plonger dans les ténèbres de -la nature, aucun aperçu, quelque vague qu’il soit, n’est à -dédaigner, tous les pressentiments peuvent guider, tous les -à peu près sont encore beaucoup. Il n’en est pas ainsi des -affaires de ce monde : il est possible de les savoir, il faut -donc les présenter avec clarté. L’obscurité dans le style, -lorsqu’on traite des pensées sans bornes, est quelquefois -l’indice de l’étendue même de l’esprit ; mais l’obscurité dans -l’analyse des choses de la vie prouve seulement qu’on ne -les comprend pas.</p> - -<p>Lorsqu’on fait intervenir la métaphysique dans les affaires, -elle sert à tout confondre pour tout excuser, et l’on prépare -ainsi des brouillards pour asile à sa conscience. L’emploi -de cette métaphysique serait de l’adresse, si, de nos jours, -tout n’était pas réduit à deux idées très simples et très -claires, l’intérêt ou le devoir. Les hommes énergiques, -quelle que soit celle de ces deux directions qu’ils suivent, -vont tout droit au but sans s’embarrasser des théories, -qui ne trompent ni ne persuadent plus personne.</p> - -<p>Vous en voilà donc revenue, dira-t-on, à vanter comme -nous, l’expérience et l’observation. — Je n’ai jamais nié -qu’il ne fallût l’une et l’autre pour se mêler des intérêts de -ce monde ; mais c’est dans la conscience de l’homme que -doit être le principe idéal d’une conduite extérieurement -dirigée par de sages calculs. Les sentiments divins sont -ici-bas en proie aux choses terrestres, c’est la condition -de l’existence. Le beau est dans notre âme, et la lutte au -dehors. Il faut combattre pour la cause de l’éternité, mais -avec les armes du temps ; nul individu n’arrive, ni par la -philosophie spéculative, ni par la connaissance des affaires -seulement, à toute la dignité du caractère de l’homme ; et -les institutions libres ont seules l’avantage de fonder dans -les nations une morale publique, qui donne aux sentiments -exaltés l’occasion de se développer dans la pratique de la -vie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch12">CHAPITRE XII<br /> -<span class="i">De la morale fondée sur l’intérêt personnel.</span></h3> - - -<p>Les écrivains français ont eu tout à fait raison de considérer -la morale fondée sur l’intérêt comme une conséquence -de la métaphysique qui attribuait toutes les idées aux sensations. -S’il n’y a rien dans l’âme que ce que les sensations -y ont mis, l’agréable ou le désagréable doit être l’unique -mobile de notre volonté. Helvétius, Diderot, Saint-Lambert, -n’ont pas dévié de cette ligne, et ils ont expliqué toutes les -actions, y compris le dévouement des martyrs, par l’amour -de soi-même. Les Anglais, qui, pour la plupart, professent -en métaphysique la philosophie expérimentale, n’ont jamais -pu supporter cependant la morale fondée sur l’intérêt. -Shaftsbury, Hutcheson, Smith, etc., ont proclamé le sens -moral et la sympathie, comme la source de toutes les vertus. -Hume lui-même, le plus sceptique des philosophes anglais, -n’a pu lire sans dégoût cette théorie de l’amour de -soi, qui flétrit la beauté de l’âme. Rien n’est plus opposé -que ce système à l’ensemble des opinions des Allemands : -aussi les écrivains philosophiques et moralistes, à la tête -desquels il faut placer Kant, Fichte et Jacobi, l’ont-ils combattu -victorieusement.</p> - -<p>Comme la tendance des hommes vers le bonheur est la -plus universelle et la plus active de toutes, on a cru fonder -la moralité de la manière la plus solide, en disant qu’elle -consistait dans l’intérêt personnel bien entendu. Cette idée -a séduit des hommes de bonne foi, et d’autres se sont proposé -d’en abuser, et n’y ont que trop bien réussi. Sans -doute, les lois générales de la nature et de la société mettent -en harmonie le bonheur et la vertu ; mais ces lois sont sujettes -à des exceptions très nombreuses, et paraissent en -avoir encore plus qu’elles n’en ont.</p> - -<p>L’on échappe aux arguments tirés de la prospérité du -vice et des revers de la vertu, en faisant consister le bonheur -dans la satisfaction de la conscience ; mais cette satisfaction, -d’un ordre tout à fait religieux, n’a point de rapport -avec ce qu’on désigne ici-bas par le mot de bonheur. Appeler -le dévouement ou l’égoïsme, le crime ou la vertu, un -intérêt personnel bien ou mal entendu, c’est vouloir combler -l’abîme qui sépare l’homme coupable de l’homme honnête, -c’est détruire le respect, c’est affaiblir l’indignation ; -car si la morale n’est qu’un bon calcul, celui qui peut y -manquer ne doit être accusé que d’avoir l’esprit faux. L’on -ne saurait éprouver le noble sentiment de l’estime pour -quelqu’un, parce qu’il calcule bien, ni la vigueur du mépris -contre un autre, parce qu’il calcule mal. On est donc parvenu -par ce système au but principal de tous les hommes -corrompus, qui veulent mettre de niveau le juste avec l’injuste, -ou du moins considérer l’un et l’autre comme une -partie bien ou mal jouée : aussi, les philosophes de cette -école se servent-ils plus souvent du mot de faute que de celui -de crime ; car, d’après leur manière de voir, il n’y a dans -la conduite de la vie que des combinaisons habiles ou maladroites.</p> - -<p>On ne concevrait pas non plus comment le remords pourrait -entrer dans un pareil système ; le criminel, lorsqu’il est -puni, doit éprouver le genre de regret que cause une spéculation -manquée ; car si notre propre bonheur est notre -principal objet, si nous sommes l’unique but de nous-mêmes, -la paix doit être bientôt rétablie entre ces deux proches -alliés, celui qui a eu tort et celui qui en souffre. C’est -presque un proverbe généralement admis, que, dans ce qui -ne concerne que soi, chacun est libre ; or, puisque dans la -morale fondée sur l’intérêt, il ne s’agit jamais que de soi, je -ne sais pas ce qu’on aurait à répondre à celui qui dirait : -« Vous me donnez pour mobile de mes actions mon propre -avantage ; bien obligé : mais la manière de concevoir cet -avantage dépend nécessairement du caractère de chacun. -J’ai du courage, ainsi je puis braver mieux qu’un autre les -périls attachés à la désobéissance aux lois reçues ; j’ai de -l’esprit, ainsi je me crois plus de moyens pour éviter d’être -puni ; enfin, si cela me tourne mal, j’ai assez de fermeté pour -prendre mon parti de m’être trompé ; et j’aime mieux les -plaisirs et les hasards d’un gros jeu que la monotonie d’une -existence régulière ».</p> - -<p>Combien d’ouvrages français, dans le dernier siècle, -n’ont-ils pas commenté ces arguments, qu’on ne saurait réfuter -complètement ; car, en fait de chances, une sur mille -peut suffire pour exciter l’imagination à tout faire pour -l’obtenir ; et, certes, il y a plus d’un contre mille à parier -en faveur des succès du vice. — Mais, diront beaucoup -d’honnêtes partisans de la morale fondée sur l’intérêt, cette -morale n’exclut pas l’influence de la religion sur les âmes. -Quelle faible et triste part lui laisse-t-on ! Lorsque tous les -systèmes admis en philosophie comme en morale sont contraires -à la religion, que la métaphysique anéantit la -croyance à l’invisible, et la morale le sacrifice de soi, la religion -reste dans les idées, comme le roi restait dans la constitution -que l’assemblée constituante avait décrétée. C’était -une république, plus un roi ; je dis de même que tous ces -systèmes de métaphysique matérialiste et de moralité égoïste -sont de l’athéisme, plus un Dieu. Il est donc aisé de prévoir -ce qui sera sacrifié dans l’édifice des pensées, quand l’on -n’y donne qu’une place superflue à l’idée centrale du monde -et de nous-mêmes.</p> - -<p>La conduite d’un homme n’est vraiment morale que quand -il ne compte jamais pour rien les suites heureuses ou malheureuses -de ses actions, lorsque ces actions sont dictées -par le devoir. Il faut avoir toujours présent à l’esprit, dans la -direction des affaires de ce monde, l’enchaînement des causes -et des effets, des moyens et du but ; mais cette prudence -est à la vertu comme le bon sens au génie : tout ce qui est -vraiment beau est inspiré, tout ce qui est désintéressé est -religieux. Le calcul est l’ouvrier du génie, le serviteur de -l’âme ; mais, s’il devient le maître, il n’y a plus rien de grand -ni de noble dans l’homme. Le calcul, dans la conduite de la -vie, doit être toujours admis comme guide, mais jamais -comme motif de nos actions. C’est un bon moyen d’exécution, -mais il faut que la source de la volonté soit d’une nature -plus élevée, et qu’on ait en soi-même un sentiment -qui nous force aux sacrifices de nos intérêts personnels.</p> - -<p>Lorsqu’on voulait empêcher saint Vincent de Paul de -s’exposer aux plus grands périls pour secourir les malheureux, -il répondait : « Me croyez-vous assez lâche pour préférer -ma vie à moi ? » Si les partisans de la morale fondée sur -l’intérêt veulent retrancher de cet intérêt tout ce qui concerne -l’existence terrestre, alors ils seront d’accord avec les -hommes les plus religieux ; mais encore pourra-t-on leur -reprocher les mauvaises expressions dont ils se servent.</p> - -<p>En effet, dira-t-on, il ne s’agit que d’une dispute de mots ; -nous appelons utile ce que vous appelez vertueux, mais nous -plaçons de même l’intérêt bien entendu des hommes dans le -sacrifice de leurs passions à leurs devoirs. Les disputes de -mots sont toujours des disputes de choses ; car tous les gens -de bonne foi conviendront qu’ils ne tiennent à tel ou tel -mot que par préférence pour telle ou telle idée ; comment -les expressions habituellement employées dans les rapports -les plus vulgaires pourraient-elles inspirer des sentiments -généreux ? En prononçant les mots d’intérêt et d’utilité, -réveillera-t-on les mêmes pensées dans notre cœur, -qu’en nous adjurant au nom du dévouement et de la -vertu ?</p> - -<p>Lorsque Thomas Morus aima mieux périr sur l’échafaud -que de remonter au faîte des grandeurs, en faisant le sacrifice -d’un scrupule de conscience ; lorsque, après une année -de prison, affaibli par la souffrance, il refusa d’aller retrouver -sa femme et ses enfants qu’il chérissait, et de se livrer -de nouveau à ses occupations de l’esprit qui donnent tout à -la fois tant de calme et d’activité à l’existence ; lorsque -l’honneur seul, cette religion mondaine, fit retourner dans -les prisons d’Angleterre un vieux roi de France, parce que -son fils n’avait pas tenu les promesses au nom desquelles il -avait obtenu sa liberté ; lorsque les chrétiens vivaient dans -les catacombes, qu’ils renonçaient à la lumière du jour, et -ne sentaient le ciel que dans leur âme, si quelqu’un avait -dit qu’ils entendaient bien leur intérêt, quel froid glacé se -serait répandu dans les veines en l’écoutant, et combien un -regard attendri nous eût mieux révélé tout ce qu’il y a de -sublime dans de tels hommes !</p> - -<p>Non certes, la vie n’est pas si aride que l’égoïsme nous l’a -faite ; tout n’y est pas prudence, tout n’y est pas calcul ; et, -quand une action sublime ébranle toutes les puissances de -notre être, nous ne pensons pas que l’homme généreux qui -se sacrifie a bien connu, bien combiné son intérêt personnel : -nous pensons qu’il immole tous les plaisirs, tous les -avantages de ce monde, mais qu’un rayon divin descend dans -son cœur, pour lui causer un genre de félicité qui ne ressemble -pas plus à tout ce que nous revêtons de ce nom, que -l’immortalité à la vie.</p> - -<p>Ce n’est pas sans motif cependant qu’on met tant d’importance -à fonder la morale sur l’intérêt personnel : on a l’air -de ne soutenir qu’une théorie, et c’est en résultat une combinaison -très ingénieuse, pour établir le joug de tous les -genres d’autorité. Nul homme, quelque dépravé qu’il soit, -ne dira qu’il ne faut pas de morale ; car celui même qui -serait le plus décidé à en manquer, voudrait encore avoir -affaire à des dupes qui la conservassent. Mais quelle adresse, -d’avoir donné pour base à la morale la prudence ! quel -accès ouvert à l’ascendant du pouvoir, aux transactions de -la conscience, à tous les mobiles conseils des événements !</p> - -<p>Si le calcul doit présider à tout, les actions des hommes -seront jugées d’après le succès ; l’homme dont les bons sentiments -ont causé le malheur sera justement blâmé ; l’homme -pervers, mais habile, sera justement applaudi. Enfin, les -individus ne se considérant entre eux que comme des obstacles -ou des instruments, ils se haïront comme obstacles, -et ne s’estimeront plus que comme moyens. Le crime même -a plus de grandeur quand il tient au désordre des passions -enflammées, que lorsqu’il a pour objet l’intérêt personnel ; -comment donc pourrait-on donner pour principe à la vertu -ce qui déshonorerait même le crime<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> !</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Dans l’ouvrage de Bentham sur la Législation, publié, ou plutôt -illustré par M. Dumont, il y a divers raisonnements sur le principe -de l’utilité, d’accord, à plusieurs égards, avec le système qui fonde -la morale sur l’intérêt personnel. L’anecdote connue d’Aristide, qui -fit rejeter un projet de Thémistocle, en disant seulement aux Athéniens -<i>que ce projet était avantageux, mais injuste</i>, est citée par -M. Dumont ; mais il rapporte les conséquences qu’on peut tirer de -ce trait, ainsi que de plusieurs autres, à l’utilité générale admise -par Bentham, comme la base de tous les devoirs. L’utilité de chacun, -dit-il, doit être sacrifiée à l’utilité de tous, et celle du moment présent -à l’avenir ; en faisant un pas de plus, on pourrait convenir que -la vertu consiste dans le sacrifice du temps à l’éternité, et ce genre -de calcul ne serait sûrement pas blâmé par les partisans de l’enthousiasme, -mais, quelque effort que puisse tenter un homme aussi -supérieur que M. Dumont, pour étendre le sens de l’utilité, il ne -pourra jamais faire que ce mot soit synonyme de celui de dévouement. -Il dit que le premier mobile des actions des hommes, c’est le -plaisir et la douleur, et il suppose alors que le plaisir des âmes nobles -consiste à s’exposer volontiers aux souffrances matérielles, pour -acquérir des satisfactions d’un ordre plus relevé. Sans doute, il est -aisé de faire de chaque parole un miroir qui réfléchisse toutes les -idées ; mais, si l’on veut s’en tenir à la signification naturelle de -chaque terme, on verra que l’homme à qui l’on dit que son propre -bonheur doit être le but de toutes ses actions, ne peut être détourné -de faire le mal qui lui convient que par la crainte ou le danger -d’être puni, crainte que la passion fait braver, danger auquel un -esprit habile peut se flatter d’échapper. — Sur quoi fondez-vous -l’idée du juste ou de l’injuste, dira-t-on, si ce n’est sur ce qui est -utile ou nuisible au plus grand nombre ? La justice, pour les individus, -consiste dans le sacrifice d’eux-mêmes à leur famille ; pour la -famille, dans le sacrifice d’elle-même à l’État ; et pour l’État, dans le -respect de certains principes inaltérables qui font le bonheur et le -salut de l’espèce humaine. Sans doute la majorité des générations, -dans la durée des siècles, se trouvera bien d’avoir suivi la route de -la justice ; mais pour être vraiment et religieusement honnête, il -faut avoir toujours en vue le culte du beau moral, indépendamment -de toutes les circonstances qui peuvent en résulter. L’utilité est -nécessairement modifiée par les circonstances ; la vertu ne doit -jamais l’être.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch13">CHAPITRE XIII<br /> -<span class="i">De la morale fondée sur l’intérêt national.</span></h3> - - -<p>Non seulement la morale fondée sur l’intérêt personnel -met dans les rapports des individus entre eux des calculs -de prudence et d’égoïsme qui en bannissent la sympathie, -la confiance et la générosité ; mais la morale des hommes -publics, de ceux qui traitent au nom des nations, doit être -nécessairement pervertie par ce système. S’il est vrai que la -morale des individus puisse être fondée sur leur intérêt, -c’est parce que la société tout entière tend à l’ordre, et punit -celui qui veut s’en écarter ; mais une nation, et surtout un -État puissant, est comme un être isolé que les lois de la réciprocité -n’atteignent pas. On peut dire avec vérité, qu’au -bout d’un certain nombre d’années les nations injustes succombent -à la haine qu’inspirent leurs injustices ; mais plusieurs -générations peuvent s’écouler avant que de si vastes -fautes soient punies, et je ne sais comment on pourrait -prouver à un homme d’État, dans toutes les circonstances, -que telle résolution, condamnable en elle-même, n’est pas -utile, et que la morale et la politique sont toujours d’accord ; -aussi ne le prouve-t-on pas, et c’est presque un axiome -reçu, qu’on ne peut les réunir.</p> - -<p>Cependant, que deviendrait le genre humain, si la morale -n’était plus qu’un conte de vieille femme fait pour consoler -les faibles, en attendant qu’ils soient les plus forts ? Comment -pourrait-elle rester en honneur dans les relations privées, -s’il était convenu que l’objet des regards de tous, que -le gouvernement peut s’en passer ? et comment cela ne serait-il -pas convenu, si l’intérêt est la base de la morale ? Il y -a, nul ne peut le nier, des circonstances où ces grandes -masses qu’on appelle des empires, ces grandes masses en -état de nature l’une envers l’autre, trouvent un avantage -momentané à commettre une injustice ; mais la génération -qui suit en a presque toujours souffert.</p> - -<p>Kant, dans ses écrits sur la morale politique, montre avec -la plus grande force, que nulle exception ne peut être admise -dans le code du devoir. En effet, quand on s’appuie -des circonstances pour justifier une action immorale, sur -quel principe pourrait-on se fonder pour s’arrêter à telle ou -telle borne ? les passions naturelles les plus impétueuses ne -seraient-elles pas encore plus aisément justifiées par les -calculs de la raison, si l’on admettait l’intérêt public ou particulier -comme une excuse de l’injustice ?</p> - -<p>Quand, à l’époque la plus sanglante de la révolution, on a -voulu autoriser tous les crimes, on a nommé le gouvernement -<i>comité de salut public</i> ; c’était mettre en lumière cette -maxime reçue : Que le salut du peuple est la suprême loi. -La suprême loi, c’est la justice. Quand il serait prouvé qu’on -servirait les intérêts terrestres d’un peuple par une bassesse -ou par une injustice, on serait également vil ou criminel en -la commettant ; car l’intégrité des principes de la morale importe -plus que les intérêts des peuples. L’individu et la -société sont responsables, avant tout, de l’héritage céleste qui -doit être transmis aux générations successives de la race -humaine. Il faut que la fierté, la générosité, l’équité, -tous les sentiments magnanimes enfin, soient sauvés, à nos -dépens d’abord, et même aux dépens des autres, puisque -les autres doivent, comme nous, s’immoler à ces sentiments.</p> - -<p>L’injustice sacrifie toujours une portion quelconque de la -société à l’autre. Jusqu’à quel calcul arithmétique ce sacrifice -est-il commandé ? La majorité peut-elle disposer de la -minorité, si l’une l’emporte à peine de quelques voix sur -l’autre ? Les membres d’une même famille, une compagnie -de négociants, les nobles, les ecclésiastiques, quelque nombreux -qu’ils soient, n’ont pas le droit de dire que tout doit -céder à leur intérêt ; mais quand une réunion quelconque, -fût-elle aussi peu considérable que celle des Romains dans -leur origine ; quand cette réunion, dis-je, s’appelle une nation, -tout lui serait permis pour se faire du bien ! Le mot de -nation serait alors synonyme de celui de <i>légion</i>, que s’attribue -le démon dans l’Évangile ; néanmoins, il n’y a pas plus -de motif pour sacrifier le devoir à une nation qu’à toute -autre collection d’hommes.</p> - -<p>Ce n’est pas le nombre des individus qui constitue leur -importance en morale. Lorsqu’un innocent meurt sur -l’échafaud, des générations entières s’occupent de son malheur, -tandis que des milliers d’hommes périssent dans une -bataille sans qu’on s’informe de leur sort. D’où vient cette -prodigieuse différence que mettent tous les hommes entre -l’injustice commise envers un seul et la mort de plusieurs ? -c’est à cause de l’importance que tous attachent à la loi -morale ; elle est mille fois plus que la vie physique dans -l’univers, et dans l’âme de chacun de nous, qui est aussi -un univers.</p> - -<p>Si l’on ne fait de la morale qu’un calcul de prudence et -de sagesse, une économie de ménage, il y a presque de -l’énergie à n’en pas vouloir. Une sorte de ridicule s’attache -aux hommes d’État qui conservent encore ce qu’on appelle -des maximes romanesques, la fidélité dans les engagements, -le respect pour les droits individuels, etc. On pardonne ces -scrupules aux particuliers, qui sont bien les maîtres d’être -dupes à leurs propres dépens ; mais quand il s’agit de ceux -qui disposent du destin des peuples, il y aurait des circonstances -où l’on pourrait les blâmer d’être justes, et leur faire -un tort de la loyauté ; car si la morale privée est fondée -sur l’intérêt personnel, à plus forte raison la morale publique -doit-elle l’être sur l’intérêt national, et cette morale, -suivant l’occasion, pourrait faire un devoir des plus grands -forfaits, tant il est facile de conduire à l’absurde celui qui -s’écarte des simples bases de la vérité. Rousseau a dit <i>qu’il -n’était pas permis à une nation d’acheter la révolution la plus -désirable par le sang d’un innocent</i> ; ces simples paroles -renferment ce qu’il y a de vrai, de sacré, de divin dans la -destinée de l’homme.</p> - -<p>Ce n’est sûrement pas pour les avantages de cette vie, -pour assurer quelques jouissances de plus à quelques jours -d’existence, et retarder un peu la mort de quelques mourants, -que la conscience et la religion nous ont été données. -C’est pour que des créatures en possession du libre arbitre -choisissent ce qui est juste, en sacrifiant ce qui est profitable, -préfèrent l’avenir au présent, l’invisible au visible, et -la dignité de l’espèce humaine à la conservation même des -individus.</p> - -<p>Les individus sont vertueux quand ils sacrifient leur intérêt -particulier à l’intérêt général ; mais les gouvernements -sont à leur tour des individus qui doivent immoler leurs -avantages personnels à la loi du devoir ; si la morale des -hommes d’État n’était fondée que sur le bien public, elle -pourrait les conduire au crime, si ce n’est toujours, au -moins quelquefois, et c’est assez d’une seule exception justifiée -pour qu’il n’y ait plus de morale dans le monde ; car -tous les principes vrais sont absolus : si deux et deux ne -font pas quatre, les plus profonds calculs de l’algèbre sont -absurdes ; s’il y a dans la théorie un seul cas où l’homme -doive manquer à son devoir, toutes les maximes philosophiques -et religieuses sont renversées, et ce qui reste n’est -plus que de la prudence ou de l’hypocrisie.</p> - -<p>Qu’il me soit permis de citer l’exemple de mon père, -puisqu’il s’applique directement à la question dont il s’agit. -On a beaucoup répété que M. Necker ne connaissait pas les -hommes parce qu’il s’était refusé dans plusieurs circonstances -aux moyens de corruption ou de violence dont on -croyait les avantages certains. J’ose dire que personne ne -peut lire les ouvrages de M. Necker, <i>l’Histoire de la Révolution -de France, le Pouvoir exécutif dans les grands États</i>, -etc., sans y trouver des vues lumineuses sur le cœur -humain ; et je ne serai démentie par aucun de ceux qui ont -vécu dans l’intimité de M. Necker, quand je dirai qu’il avait -à se défendre, malgré son admirable bonté, d’un penchant -assez vif pour la moquerie, et d’une façon un peu sévère de -juger la médiocrité de l’esprit ou de l’âme : ce qu’il a écrit -sur le <i>Bonheur des Sots</i> suffit, ce me semble, pour le prouver. -Enfin, comme il joignait à toutes ses autres qualités -celle d’être éminemment un homme d’esprit, personne ne -le surpassait dans la connaissance fine et profonde de -ceux avec lesquels il avait quelque relation ; mais il s’était -décidé par un acte de sa conscience à ne jamais reculer -devant les conséquences, quelles qu’elles fussent, d’une résolution -commandée par le devoir. On peut juger diversement -les événements de la révolution française ; mais je crois -impossible à un observateur impartial de nier qu’un tel -principe généralement adopté n’eût sauvé la France des -maux dont elle a gémi, et, ce qui est pis encore, de l’exemple -qu’elle a donné.</p> - -<p>Pendant les époques les plus funestes de la terreur, beaucoup -d’honnêtes gens ont accepté des emplois dans l’administration -et même dans les tribunaux criminels, soit pour -y faire du bien, soit pour diminuer le mal qui s’y commettait ; -et tous s’appuyaient sur un raisonnement assez généralement -reçu, c’est qu’ils empêchaient un scélérat d’occuper -la place qu’ils remplissaient, et rendaient ainsi service -aux opprimés. Se permettre de mauvais moyens pour un -but que l’on croit bon, c’est une maxime de conduite singulièrement -vicieuse dans son principe. Les hommes ne savent -rien de l’avenir, rien d’eux-mêmes pour demain ; dans -chaque circonstance et dans tous les instants le devoir est -impératif, les combinaisons de l’esprit sur les suites qu’on -peut prévoir n’y doivent entrer pour rien.</p> - -<p>De quel droit des hommes qui étaient les instruments -d’une autorité factieuse conservaient-ils le titre d’honnêtes -gens, parce qu’ils faisaient avec douceur une chose injuste ? -Il eût bien mieux valu qu’elle fût faite rudement, car il -eût été plus difficile de la supporter ; et de tous les assemblages -le plus corrupteur, c’est celui d’un décret sanguinaire -et d’un exécuteur bénin.</p> - -<p>La bienfaisance que l’on peut exercer en détail, ne compense -pas le mal dont on est l’auteur en prêtant l’appui de -son nom au parti que l’on sert. Il faut professer le culte de la -vertu sur la terre, afin que non seulement les hommes de -notre temps, mais ceux des siècles futurs, en ressentent -l’influence. L’ascendant d’un courageux exemple subsiste -encore mille ans après que les objets d’une charité passagère -n’existent plus. La leçon qu’il importe le plus de donner -aux hommes dans ce monde, et surtout dans la carrière -publique, c’est de ne transiger avec aucune considération -quand il s’agit du devoir.</p> - -<p>« <a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>Dès qu’on se met à négocier avec les circonstances, -tout est perdu, car il n’est personne qui n’ait des circonstances. -Les uns ont une femme, des enfants, ou des neveux, -pour lesquels il faut de la fortune ; d’autres un besoin d’activité, -d’occupation ; que sais-je, une quantité de vertus, qui -toutes conduisent à la nécessité d’avoir une place, à laquelle -soient attachés de l’argent et du pouvoir. N’est-on pas las -de ces subterfuges, dont la révolution n’a cessé d’offrir -l’exemple ? L’on ne rencontrait que des gens qui se plaignaient -d’avoir été forcés de quitter le repos qu’ils préféraient -à tout, la vie domestique, dans laquelle ils étaient -impatients de rentrer, et l’on apprenait que ces gens-là -avaient employé les jours et les nuits à supplier qu’on les -contraignît de se dévouer à la chose publique, qui se passait -parfaitement d’eux. »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Ce passage excita la plus grande rumeur à la censure. On eût -dit que ces observations pouvaient empêcher d’obtenir, et surtout -de demander des places.</p> -</div> -<p>Les législateurs anciens faisaient un devoir aux citoyens -de se mêler des intérêts politiques. La religion chrétienne -doit inspirer une disposition d’une tout autre nature, celle -d’obéir à l’autorité, mais de se tenir éloigné des affaires de -l’État quand elles peuvent compromettre la conscience. La -différence qui existe entre les gouvernements anciens et -les gouvernements modernes explique cette opposition dans -la manière de considérer les relations des hommes envers -leur patrie.</p> - -<p>La science politique des anciens était intimement unie -avec la religion et la morale, l’état social était un corps -plein de vie. Chaque individu se considérait comme l’un de -ses membres. La petitesse des États, le nombre des esclaves -qui resserrait encore de beaucoup celui des citoyens, tout -faisait un devoir d’agir pour une patrie qui avait besoin de -chacun de ses fils. Les magistrats, les guerriers, les artistes, -les philosophes, et presque les dieux, se mêlaient sur la -place publique, et les mêmes hommes tour à tour gagnaient -une bataille, exposaient un chef-d’œuvre, donnaient des -lois à leur pays, ou cherchaient à découvrir celles de -l’univers.</p> - -<p>Si l’on en excepte le très petit nombre de gouvernements -libres, la grandeur des États chez les modernes, et la concentration -du pouvoir des monarques, ont rendu, pour ainsi -dire, la politique toute négative. Il s’agit de ne pas se nuire -les uns aux autres, et le gouvernement est chargé de cette -haute police, qui doit permettre à chacun de jouir des avantages -de la paix et de l’ordre social, en achetant cette sécurité -par de justes sacrifices. Le divin législateur des hommes -commandait donc la morale la plus adaptée à la situation -du monde sous l’empire romain, quand il faisait une loi du -payement des tributs et de la soumission au gouvernement, -dans tout ce que le devoir ne défend pas ; mais il conseillait -aussi avec la plus grande force la vie privée.</p> - -<p>Les hommes qui veulent toujours mettre en théorie leurs -penchants individuels confondent habilement la morale antique -et la morale chrétienne ; — il faut, disent-ils comme -les anciens, servir sa patrie, n’être pas un citoyen inutile -dans l’État ; — il faut, disent-ils comme les chrétiens, se -soumettre au pouvoir établi par la volonté de Dieu. — C’est -ainsi que le mélange du système de l’inertie et de celui de -l’action produit une double immoralité, tandis que pris séparément, -l’un et l’autre avaient droit au respect. L’activité -des citoyens grecs et romains, telle qu’elle pouvait s’exercer -dans une république, était une noble vertu. La force d’inertie -chrétienne est aussi une vertu, et d’une grande force ; -car le christianisme qu’on accuse de faiblesse est invincible -selon son esprit, c’est-à-dire dans l’énergie du refus. Mais -l’égoïsme patelin des hommes ambitieux leur enseigne l’art -de combiner les raisonnements opposés, afin de se mêler -de tout comme un païen et de se soumettre à tout comme -un chrétien.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’univers, mon ami, ne pense point à toi,</div> -</div> - -<p class="noindent">est ce qu’on peut dire maintenant à tout l’univers, les phénomènes -exceptés. Ce serait une vanité bien ridicule que de -motiver dans tous les cas l’activité politique par le prétexte -de l’utilité dont on peut être à son pays. Cette utilité n’est -presque jamais qu’un nom pompeux dont on revêt son intérêt -personnel.</p> - -<p>L’art des sophistes a toujours été d’opposer les devoirs les -uns aux autres. L’on ne cesse d’imaginer les circonstances -dans lesquelles cette affreuse perplexité pourrait exister. -La plupart des fictions dramatiques sont fondées là-dessus. -Toutefois la vie réelle est plus simple, l’on y voit souvent les -vertus en combat avec les intérêts ; mais peut-être est-il -vrai que jamais l’honnête homme, dans aucune occasion, -n’a pu douter de ce que le devoir lui commandait. La voix -de la conscience est si délicate qu’il est facile de l’étouffer ; -mais elle est si pure, qu’il est impossible de la méconnaître.</p> - -<p>Une devise connue contient, sous une forme simple, toute -la théorie de la morale : <i>Fais ce que dois, advienne que -pourra</i>. Quand on établit, au contraire, que la probité d’un -homme public consiste à tout sacrifier aux avantages temporels -de sa nation, alors il peut se trouver beaucoup d’occasions -où par moralité on serait immoral. Ce sophisme est -aussi contradictoire dans le fond que dans la forme : ce serait -traiter la vertu comme une science conjecturale et tout à -fait soumise aux circonstances dans son application. Que -Dieu garde le cœur humain d’une telle responsabilité ! Les -lumières de notre esprit sont trop incertaines pour que nous -soyons en état de juger du moment où les éternelles lois -du devoir pourraient êtres suspendues ; ou plutôt ce moment -n’existe pas.</p> - -<p>S’il était une fois généralement reconnu que l’intérêt -national lui-même doit être subordonné aux pensées plus -hautes dont la vertu se compose, combien l’homme consciencieux -serait à l’aise ! comme tout lui paraîtrait clair en -politique, tandis qu’auparavant une hésitation continuelle le -faisait trembler à chaque pas ! C’est cette hésitation même -qui a fait regarder les honnêtes gens comme incapables des -affaires d’État ; on les accusait de pusillanimité, de timidité, -de crainte, et l’on appelait ceux qui sacrifiaient légèrement -le faible au puissant, et leurs scrupules à leurs intérêts, -des hommes d’<i>une nature énergique</i>. C’est pourtant une -énergie facile que celle qui tend à notre propre avantage, ou -même à celui d’une faction dominante : car tout ce qui se -fait dans le sens de la multitude est toujours de la faiblesse, -quelque violent que cela paraisse.</p> - -<p>L’espèce humaine demande à grands cris qu’on sacrifie -tout à son intérêt, et finit par compromettre cet intérêt, à -force de vouloir y tout immoler ; mais il serait temps de lui -dire que son bonheur même, dont on s’est tant servi -comme prétexte, n’est sacré que dans ses rapports avec la -morale ; car sans elle qu’importeraient tous à chacun ? -Quand une fois l’on s’est dit qu’il faut sacrifier la morale à -l’intérêt national, on est bien près de resserrer de jour en -jour le sens du mot nation, et d’en faire d’abord ses partisans, -puis ses amis, puis sa famille, qui n’est qu’un terme -décent pour se désigner soi-même.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch14">CHAPITRE XIV<br /> -<span class="i">Du principe de la morale, dans la nouvelle philosophie -allemande.</span></h3> - - -<p>La philosophie idéaliste tend par sa nature à réfuter la -morale fondée sur l’intérêt particulier ou national ; elle -n’admet point que le bonheur temporel soit le but de notre -existence, et, ramenant tout à la vie de l’âme, c’est à l’exercice -de la volonté et de la vertu qu’elle rapporte nos actions -et nos pensées. Les ouvrages que Kant a écrits sur la morale -ont une réputation au moins égale à ceux qu’il a composés -sur la métaphysique.</p> - -<p>Deux penchants distincts, dit-il, se manifestent dans -l’homme : l’intérêt personnel, qui lui vient de l’attrait -des sensations, et la justice universelle, qui tient à ses -rapports avec le genre humain et la Divinité ; entre ces -deux mouvements la conscience décide ; elle est comme Minerve, -qui faisait pencher la balance lorsque les voix étaient -partagées dans l’aréopage. Les opinions les plus opposées -n’ont-elles pas des faits pour appui ? Le pour et le contre ne -seraient-ils pas également vrais, si la conscience ne portait -pas en elle la suprême certitude ?</p> - -<p>L’homme placé entre des arguments visibles et presque -égaux, que lui adressent en faveur du bien et du mal les -circonstances de la vie, l’homme a reçu du ciel, pour se décider, -le sentiment du devoir. Kant cherche à démontrer -que ce sentiment est la condition nécessaire de notre être -moral, la vérité qui a précédé toutes celles dont on acquiert -la connaissance par la vie. Peut-on nier que la conscience -n’ait bien plus de dignité quand on la croit une puissance -innée, que quand on voit en elle une faculté acquise, -comme toutes les autres, par l’expérience et l’habitude ? et -c’est en cela surtout que la métaphysique idéaliste exerce -une grande influence sur la conduite morale de l’homme : -elle attribue la même force primitive à la notion du devoir -qu’à celle de l’espace et du temps, et les considérant toutes -deux comme inhérentes à notre nature, elle n’admet pas -plus de doute sur l’une que sur l’autre.</p> - -<p>Toute estime pour soi-même et pour les autres doit être -fondée sur les rapports qui existent entre les actions et la -loi du devoir ; cette loi ne tient en rien au besoin du bonheur ; -au contraire, elle est souvent appelée à le combattre. -Kant va plus loin encore ; il affirme que le premier effet du -pouvoir de la vertu est de causer une noble peine par les -sacrifices qu’elle exige.</p> - -<p>La destination de l’homme sur cette terre n’est pas le bonheur, -mais le perfectionnement. C’est en vain que, par un jeu -puéril, on dirait que le perfectionnement est le bonheur ; -nous sentons clairement la différence qui existe entre les -jouissances et les sacrifices ; et si le langage voulait adopter -les mêmes termes pour des idées si peu semblables, le jugement -naturel ne s’y laisserait pas tromper.</p> - -<p>On a beaucoup dit que la nature humaine tendait au -bonheur : c’est là son instinct involontaire ; mais son instinct -réfléchi, c’est la vertu. En donnant à l’homme très peu -d’influence sur son propre bonheur, et des moyens sans -nombre de se perfectionner, l’intention du Créateur n’a pas -été sans doute que l’objet de notre vie fût un but presque -impossible. — Consacrez toutes vos forces à vous rendre -heureux, modérez votre caractère, si vous le pouvez, de manière -que vous n’éprouviez pas ces vagues désirs auxquels -rien ne peut suffire ; et, malgré toute cette sage combinaison -de l’égoïsme, vous serez malade, vous serez ruiné, vous serez -emprisonné, et tout l’édifice de vos soins pour vous-même -sera renversé.</p> - -<p>L’on répond à cela : — Je serai si circonspect que je n’aurai -point d’ennemis. — Soit, vous n’aurez point à vous -reprocher de généreuses imprudences ; mais on a vu -quelquefois les moins courageux persécutés. — Je ménagerai -si bien ma fortune, que je la conserverai. — Je le -crois ; mais il y a des désastres universels, qui n’épargnent -pas même ceux qui ont eu pour principe de ne jamais s’exposer -pour les autres, et la maladie et les accidents de -toute espèce disposent de notre sort malgré nous. Comment -donc le but de notre liberté morale serait-il le bonheur de -cette courte vie, que le hasard, la souffrance, la vieillesse et -la mort mettent hors de notre puissance ? Il n’en est pas de -même du perfectionnement ; chaque jour, chaque heure, chaque -minute peut y contribuer ; tous les événements heureux -et malheureux y servent également, et cette œuvre dépend en -entier de nous, quelle que soit notre situation sur la terre.</p> - -<p>La morale de Kant et de Fichte est très analogue à celle -des stoïciens ; cependant, les stoïciens accordaient davantage -à l’empire des qualités naturelles ; l’orgueil romain se retrouve -dans leur manière de juger l’homme. Les <i>Kantiens</i> -croient à l’action nécessaire et continuelle de la volonté -contre les mauvais penchants. Ils ne tolèrent point les -exceptions dans l’obéissance au devoir, et rejettent toutes -les excuses qui pourraient les motiver.</p> - -<p>L’opinion de Kant sur la véracité en est un exemple ; il la -considère avec raison comme la base de toute morale. -Quand le fils de Dieu s’est appelé le Verbe, ou la Parole, -peut-être voulait-il honorer ainsi dans le langage l’admirable -faculté de révéler ce qu’on pense. Kant a porté le respect -pour la vérité jusqu’au point de ne pas permettre qu’on la -trahît, lors même qu’un scélérat viendrait vous demander -si votre ami qu’il poursuit est caché dans votre maison. Il -prétend qu’il ne faut jamais se permettre dans aucune -circonstance particulière ce qui ne saurait être admis -comme loi générale ; mais, dans cette occasion, il oublie -qu’on pourrait faire une loi générale de ne sacrifier la -vérité qu’à une autre vertu ; car, dès que l’intérêt personnel -est écarté d’une question, les sophismes ne sont plus à -craindre, et la conscience prononce sur toutes choses avec -équité.</p> - -<p>La théorie de Kant, en morale, est sévère et quelquefois -sèche, parce qu’elle exclut la sensibilité. Il la regarde -comme un reflet des sensations, et comme devant conduire -aux passions, dans lesquelles il entre toujours de l’égoïsme ; -c’est à cause de cela qu’il n’admet pas cette sensibilité pour -guide, et qu’il place la morale sous la sauvegarde de principes -immuables. Il n’est rien de plus sévère que cette doctrine ; -mais il y a une sévérité qui attendrit, alors même -que les mouvements du cœur lui sont suspects, et qu’elle -essaie de les bannir tous : quelque vigoureux que soit un -moraliste, quand c’est à la conscience qu’il s’adresse, il est -sûr de nous émouvoir. Celui qui dit à l’homme : — Trouvez -tout en vous-même, — fait toujours naître dans l’âme -quelque chose de grand qui tient encore à la sensibilité même -dont il exige le sacrifice. Il faut distinguer, en étudiant la -philosophie de Kant, le sentiment de la sensibilité ; il admet -l’un comme juge des vérités philosophiques ; il considère -l’autre comme devant être soumise à la conscience. Le sentiment -et la conscience sont employés dans ses écrits comme -des termes presque synonymes ; mais la sensibilité se rapproche -davantage de la sphère des émotions, et par conséquent -des passions qu’elles font naître.</p> - -<p>On ne saurait se lasser d’admirer les écrits de Kant, dans -lesquels la suprême loi du devoir est consacrée ; quelle chaleur -vraie, quelle éloquence animée, dans un sujet où d’ordinaire -il ne s’agit que de réprimer ! On se sent pénétré -d’un profond respect pour l’austérité d’un vieillard philosophe, -constamment soumis à cet invincible pouvoir de la -vertu, sans autre empire que la conscience, sans autres -armes que les remords, sans autres trésors à distribuer que -les jouissances intérieures de l’âme ; jouissances dont on -ne peut même donner l’espoir pour motif, puisqu’on ne les -comprend qu’après les avoir éprouvées.</p> - -<p>Parmi les philosophes allemands, des hommes non moins -vertueux que Kant, et qui se rapprochent davantage de la -religion par leurs penchants, ont attribué au sentiment religieux -l’origine de la loi morale. Ce sentiment ne saurait être -de la nature de ceux qui peuvent devenir une passion. Sénèque -en a dépeint le calme et la profondeur, quand il a dit : -<i>Dans le sein de l’homme vertueux, je ne sais quel dieu, mais -il habite un dieu.</i></p> - -<p>Kant a prétendu que c’était altérer la pureté désintéressée -de la morale, que de donner pour but à nos actions la -perspective d’une vie future ; plusieurs écrivains allemands -l’ont parfaitement réfuté à cet égard ; en effet, l’immortalité -céleste n’a nul rapport avec les peines et les récompenses -que l’on conçoit sur cette terre ; le sentiment qui nous fait -aspirer à l’immortalité est aussi désintéressé que celui qui -nous ferait trouver notre bonheur dans le dévouement à -celui des autres ; car les prémices de la félicité religieuse, -c’est le sacrifice de nous-mêmes ; ainsi donc elle écarte nécessairement -toute espèce d’égoïsme.</p> - -<p>Quelque effort qu’on fasse, il faut en revenir à reconnaître -que la religion est le véritable fondement de la morale ; c’est -l’objet sensible et réel au dedans de nous, qui peut seul détourner -nos regards des objets extérieurs. Si la piété ne -causait pas des émotions sublimes, qui sacrifierait même des -plaisirs, quelque vulgaires qu’ils fussent, à la froide dignité -de la raison ? Il faut commencer l’histoire intime de l’homme -par la religion ou par la sensation, car il n’y a de vivant que -l’une ou l’autre. La morale fondée sur l’intérêt personnel -serait aussi évidente qu’une vérité mathématique, qu’elle -n’en exercerait pas plus d’empire sur les passions, qui foulent -aux pieds tous les calculs ; il n’y a qu’un sentiment qui -puisse triompher d’un sentiment, la nature violente ne saurait -être dominée que par la nature exaltée. Le raisonnement, -dans de pareils cas, ressemble au maître d’école de -La Fontaine ; personne ne l’écoute, et tout le monde crie au -secours.</p> - -<p>Jacobi, comme je le montrerai dans l’analyse de ses ouvrages, -a combattu les arguments dont Kant se sert pour ne -pas admettre le sentiment religieux comme base de la -morale. Il croit, au contraire, que la Divinité se révèle à -chaque homme en particulier, comme elle s’est révélée au -genre humain, lorsque les prières et les œuvres ont préparé -le cœur à la comprendre. Un autre philosophe affirme que -l’immortalité commence déjà sur cette terre, pour celui qui -désire et qui sent en lui-même le goût des choses éternelles ; -un autre, que la nature fait entendre la volonté de Dieu -à l’homme, et qu’il y a dans l’univers une voix gémissante -et captive, qui l’invite à délivrer le monde et lui-même, en -combattant le principe du mal sous toutes ses apparences -funestes. Ces divers systèmes tiennent à l’imagination de -chaque écrivain, et sont adoptés par ceux qui sympathisent -avec lui ; mais la direction générale de ces opinions est toujours -la même : affranchir l’âme de l’influence des objets -extérieurs, placer l’empire de nous en nous-mêmes, et donner -à cet empire le devoir pour loi, et pour espérance une -autre vie.</p> - -<p>Sans doute, les vrais chrétiens ont enseigné de tout temps -la même doctrine : mais ce qui distingue la nouvelle école -allemande, c’est de réunir à tous ces sentiments dont on -voulait faire le partage des simples et des ignorants, la plus -haute philosophie et les connaissances les plus positives. -Le siècle orgueilleux était venu nous dire que le raisonnement -et les sciences détruisaient toutes les perspectives de -l’imagination, toutes les terreurs de la conscience, toutes -les croyances du cœur, et l’on rougissait de la moitié de son -être déclarée faible et presque insensée ; mais ils sont arrivés -ces hommes qui, à force de penser, ont trouvé la théorie -de toutes les impressions naturelles ; et, loin de vouloir les -étouffer, ils nous ont fait découvrir la noble source dont -elles sortent. Les moralistes allemands ont relevé le sentiment -et l’enthousiasme des dédains d’une raison tyrannique -qui comptait comme richesse tout ce qu’elle avait anéanti, -et mettait sur le lit de Procruste l’homme et la nature, afin -d’en retrancher ce que la philosophie matérialiste ne pouvait -comprendre !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch15">CHAPITRE XV<br /> -<span class="i">De la morale scientifique.</span></h3> - - -<p>On a voulu tout démontrer, depuis que le goût des sciences -exactes s’est emparé des esprits ; et le calcul des probabilités -permettant de soumettre l’incertain même à des règles, -l’on s’est flatté de résoudre mathématiquement toutes les -difficultés que présentaient les questions les plus délicates, -et de faire ainsi régner l’algèbre sur l’univers. Des philosophes, -en Allemagne, ont aussi prétendu donner à la -morale les avantages d’une science rigoureusement prouvée -dans ses principes comme dans ses conséquences, et qui -n’admet ni objection ni exception, dès qu’on en adopte la -première base. Kant et Fichte ont essayé ce travail métaphysique, -et Schleiermacher, le traducteur de Platon, -et l’auteur de plusieurs discours sur la religion, dont nous -parlerons dans la section suivante, a publié un livre très -profond sur l’examen des diverses morales, considérées -comme science. Il voudrait en trouver une dont tous les -raisonnements fussent parfaitement enchaînés, dont le -principe contînt toutes les conséquences, et dont chaque -conséquence fît reparaître le principe ; mais, jusqu’à présent, -il ne semble pas que ce but puisse être atteint.</p> - -<p>Les anciens ont aussi voulu faire une science de la morale, -mais ils comprenaient dans cette science les lois et le gouvernement ; -en effet, il est impossible de fixer d’avance tous -les devoirs de la vie, quand on ignore ce que la législation -et les mœurs du pays où l’on est peuvent exiger ; c’est -d’après ce point de vue que Platon a imaginé sa république. -L’homme entier y est considéré sous le rapport de la religion, -de la politique et de la morale ; mais, comme cette -république ne saurait exister, on ne peut concevoir comment, -au milieu des abus de la société humaine, un code de -morale, quel qu’il fût, pourrait se passer de l’interprétation -habituelle de la conscience. Les philosophes recherchent la -forme scientifique en toutes choses ; on dirait qu’ils se flattent -d’enchaîner ainsi l’avenir, et de se soustraire entièrement -au joug des circonstances ; mais ce qui nous en affranchit, -c’est notre âme, c’est la sincérité de notre amour intime -pour la vertu. La science de la morale n’enseigne pas plus -à être un honnête homme, dans toute la magnificence de -ce mot, que la géométrie à dessiner, ni la poétique à trouver -des fictions heureuses.</p> - -<p>Kant, qui avait reconnu la nécessité du sentiment dans -les vérités métaphysiques, a voulu s’en passer dans la -morale, et il n’a jamais pu établir, d’une manière incontestable, -qu’un grand fait du cœur humain, c’est que la -morale a le devoir et non l’intérêt pour base ; mais, pour -connaître le devoir, il faut en appeler à sa conscience et à -la religion. Kant, en écartant la religion des motifs de la -morale, ne pouvait voir dans la conscience qu’un juge, et -non une voix divine ; aussi n’a-t-il cessé de présenter à ce -juge des questions épineuses ; les solutions qu’il en a données, -et qu’il croyait évidentes, n’en ont pas moins été -attaquées de mille manières ; car ce n’est jamais que par le -sentiment qu’on arrive à l’unanimité d’opinion parmi les -hommes.</p> - -<p>Quelques philosophes allemands ayant reconnu l’impossibilité -de rédiger en lois toutes les affections qui composent -notre être, et de faire une science, pour ainsi dire, de tous -les mouvements du cœur, se sont contentés d’affirmer que -la morale consistait dans l’harmonie avec soi-même. Sans -doute, quand on n’a pas de remords, il est probable qu’on -n’est pas criminel, et, quand même on commettrait des -fautes d’après l’opinion des autres, si d’après la sienne on a -fait son devoir, on n’est pas coupable ; mais il ne faut pas -se fier cependant à ce contentement de soi-même, qui -semble devoir être la meilleure preuve de la vertu. Il y a -des hommes qui sont parvenus à prendre leur orgueil pour -de la conscience ; le fanatisme est, pour d’autres, un mobile -désintéressé qui justifie tout à leurs propres yeux : enfin -l’habitude du crime donne à de certains caractères un genre -de force qui les affranchit du repentir, au moins tant qu’ils -ne sont pas atteints par l’infortune.</p> - -<p>Il ne s’ensuit pas de cette impossibilité de trouver une -science de la morale, ou des signes universels auxquels on -puisse reconnaître si ses prétextes sont observés, qu’il n’y -ait pas des devoirs positifs qui doivent nous servir de -guides ; mais comme il y a dans la destinée de l’homme -nécessité et liberté, il faut que dans sa conduite il y ait aussi -l’inspiration et la règle ; rien de ce qui tient à la vertu ne -peut être ni tout à fait arbitraire, ni tout à fait fixé : aussi, -l’une des merveilles de la religion est-elle de réunir au -même degré l’élan de l’amour et la soumission à la loi ; -le cœur de l’homme est ainsi tout à la fois satisfait et -dirigé.</p> - -<p>Je ne rendrai point compte ici de tous les systèmes de -morale scientifique qui ont été publiés en Allemagne ; il en -est de tellement subtils, que, bien qu’ils traitent de notre -propre nature, on ne sait sur quoi s’appuyer pour les concevoir. -Les philosophes français ont rendu la morale singulièrement -aride, en rapportant tout à l’intérêt personnel. -Quelques métaphysiciens allemands sont arrivés au même -résultat, en fondant néanmoins toute leur doctrine sur les -sacrifices. Ni les systèmes matérialistes, ni les systèmes -abstraits ne peuvent donner une idée complète de la vertu.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch16">CHAPITRE XVI<br /> -<span class="i">Jacobi.</span></h3> - - -<p>Il est difficile de rencontrer, dans aucun pays, un homme -de lettres d’une nature plus distinguée que celle de Jacobi ; -avec tous les avantages de la figure et de la fortune, il s’est -voué depuis sa jeunesse, depuis quarante années, à la méditation. -La philosophie est d’ordinaire une consolation ou un -asile ; mais celui qui la choisit, quand toutes les circonstances -lui promettent de grands succès dans le monde, n’en -est que plus digne de respect. Entraîné par son caractère à -reconnaître la puissance du sentiment, Jacobi s’est occupé -des idées abstraites, surtout pour montrer leur insuffisance. -Ses écrits sur la métaphysique sont très estimés en Allemagne ; -cependant c’est surtout comme grand moraliste -que sa réputation est universelle.</p> - -<p>Il a combattu le premier la morale fondée sur l’intérêt, -et, donnant pour principe à la sienne le sentiment religieux, -considéré philosophiquement, il s’est fait une doctrine distincte -de celle de Kant, qui rapporte tout à l’inflexible loi -du devoir, et de celle des nouveaux métaphysiciens qui -cherchent, comme je viens de le dire, le moyen d’appliquer -la rigueur scientifique à la théorie de la vertu.</p> - -<p>Schiller, dans une épigramme contre le système de Kant -en morale, dit : « Je trouve du plaisir à servir mes amis ; il -m’est agréable d’accomplir mes devoirs : cela m’inquiète, -car alors je ne suis pas vertueux ». Cette plaisanterie porte -avec elle un sens profond ; car, quoique le bonheur ne doive -jamais être le but de l’accomplissement du devoir, néanmoins -la satisfaction intérieure qu’il nous cause est précisément -ce qu’on peut appeler la béatitude de la vertu : ce mot -de béatitude a perdu quelque chose de sa dignité ; mais il -faut pourtant revenir à s’en servir, car on a besoin d’exprimer -le genre d’impressions qui fait sacrifier le bonheur, ou -du moins le plaisir, à un état de l’âme plus doux et plus -pur.</p> - -<p>En effet, si le sentiment ne seconde pas la morale, comment -se ferait-elle obéir ? comment unir ensemble, si ce n’est par le -sentiment, la raison et la volonté, lorsque cette volonté doit -faire plier nos passions ? Un penseur allemand a dit <i>qu’il n’y -avait d’autre philosophie que la religion chrétienne</i>, et ce n’est -certainement pas pour exclure la philosophie qu’il s’est -exprimé ainsi, c’est parce qu’il était convaincu que les -idées les plus hautes et les plus profondes conduisaient à -découvrir l’accord singulier de cette religion avec la nature -de l’homme. Entre ces deux classes de moralistes, celle qui, -comme Kant et d’autres plus abstraits encore, veut rapporter -toutes les actions de la morale à des préceptes immuables, -et celle qui, comme Jacobi, proclame qu’il faut tout abandonner -à la décision du sentiment, le christianisme semble -indiquer le point merveilleux où la loi positive n’exclut pas -l’inspiration du cœur, ni cette inspiration la loi positive.</p> - -<p>Jacobi, qui a tant de raisons de se confier dans la pureté -de sa conscience, a eu tort de poser en principe qu’on doit -s’en remettre entièrement à ce que le mouvement de l’âme -peut nous conseiller ; la sécheresse de quelques écrivains -intolérants, qui n’admettent ni modification ni indulgence -dans l’application de quelques préceptes, a jeté Jacobi dans -l’excès contraire.</p> - -<p>Quand les moralistes français sont sévères, ils le sont à un -degré qui tue le caractère individuel dans l’homme ; il est -dans l’esprit de la nation d’aimer en tout l’autorité. Les philosophes -allemands, et Jacobi principalement, respectent ce -qui constitue l’existence particulière de chaque être, et jugent -les actions à leur source, c’est-à-dire d’après l’impulsion -bonne ou mauvaise qui les a causées. Il y a mille -moyens d’être un très mauvais homme, sans blesser aucune -loi reçue, comme on peut faire une détestable tragédie, en -observant toutes les règles et toutes les convenances théâtrales. -Quand l’âme n’a pas l’élan naturel, elle voudrait savoir -ce qu’on doit dire et ce qu’on doit faire dans chaque -circonstance, afin d’être quitte envers elle-même et envers -les autres, en se soumettant à ce qui est ordonné. La loi, -cependant, ne peut apprendre en morale, comme en poésie, -que ce qu’il ne faut pas faire ; mais en toutes choses, ce -qui est bon et sublime ne nous est révélé que par la divinité -de notre cœur.</p> - -<p>L’utilité publique, telle que je l’ai développée dans les -chapitres précédents, pourrait conduire à être immoral par -moralité. Dans les rapports privés, au contraire, il peut -arriver quelquefois qu’une conduite parfaite selon le monde -vienne d’un mauvais principe, c’est-à-dire qu’elle tienne à -quelque chose d’aride, de haineux et d’impitoyable. Les -passions naturelles et les talents supérieurs déplaisent à ces -personnes qu’on honore trop facilement du nom de sévères : -elles se saisissent de leur moralité, qu’elles disent venir de -Dieu, comme un ennemi prendrait l’épée du père pour en -frapper les enfants.</p> - -<p>Cependant, l’aversion de Jacobi contre l’inflexible rigueur -de la loi le fait aller trop loin pour s’en affranchir. « Oui, -dit-il, je mentirais comme Desdemona mourante<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> ; je -tromperais comme Oreste, quand il voulait mourir à la -place de Pylade, j’assassinerais comme Timoléon ; je serais -parjure comme Épaminondas et comme Jean de Witt ; -je me déterminerais au suicide comme Caton ; je serais sacrilège -comme David ; car j’ai la certitude en moi-même qu’en -pardonnant à ces fautes selon la lettre l’homme exerce le -droit souverain que la majesté de son être lui confère ; il -appose le sceau de sa dignité, le sceau de sa divine nature, -sur la grâce qu’il accorde.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Desdemona, afin de sauver à son époux la honte et le danger -du forfait qu’il vient de commettre, déclare, en mourant, que c’est -elle qui s’est tuée.</p> -</div> -<p>« Si vous voulez établir un système universel et rigoureusement -scientifique, il faut que vous soumettiez la conscience -à ce système qui a pétrifié la vie : cette conscience -doit devenir sourde, muette et insensible ; il faut arracher -jusqu’aux moindres restes de sa racine, c’est-à-dire du cœur -de l’homme. Oui, aussi vrai que vos formules métaphysiques -vous tiennent lieu d’Apollon et des Muses, ce n’est -qu’en faisant taire votre cœur que vous pourrez vous conformer -implicitement aux lois sans exception, et que vous -adopterez l’obéissance raide et servile qu’elles demandent : -alors la conscience ne servira qu’à vous enseigner, comme -un professeur dans la chaire, ce qui est vrai au dehors de -vous ; et ce fanal intérieur ne sera bientôt plus qu’une main -de bois qui, sur les grands chemins, indique la route aux -voyageurs ».</p> - -<p>Jacobi est si bien guidé par ses propres sentiments, qu’il -n’a peut-être pas assez réfléchi aux conséquences de cette -morale pour le commun des hommes. Car, que répondre à -ceux qui prétendraient, en s’écartant du devoir, qu’ils -obéissent aux mouvements de leur conscience ? Sans doute -on pourra découvrir qu’ils sont hypocrites en parlant ainsi ; -mais on leur a fourni l’argument qui peut servir à les -justifier, quoi qu’ils fassent ; et c’est beaucoup pour les -hommes d’avoir des phrases à dire en faveur de leur conduite : -ils s’en servent d’abord pour tromper les autres, et -finissent par se tromper eux-mêmes.</p> - -<p>Dira-t-on que cette doctrine indépendante ne peut convenir -qu’aux caractères vraiment vertueux ? Il ne doit point -y avoir de privilèges même pour la vertu ; car du moment -qu’elle en désire, il est probable qu’elle n’en mérite plus. -Une égalité sublime règne dans l’empire du devoir, et il -se passe quelque chose au fond du cœur humain, qui donne -à chaque homme, quand il le veut sincèrement, le moyen -d’accomplir tout ce que l’enthousiasme inspire, sans sortir -des bornes de la loi chrétienne, qui est aussi l’œuvre d’un -saint enthousiasme.</p> - -<p>La doctrine de Kant peut être, en effet, considérée comme -trop sèche, parce qu’il n’y donne pas assez d’influence à la -religion ; mais il ne faut pas s’étonner qu’il ait été porté à -ne pas faire du sentiment la base de sa morale, dans un temps -où il s’était répandu, en Allemagne surtout, une affectation -de sensibilité qui affaiblissait nécessairement le ressort des -esprits et des caractères. Un génie tel que celui de Kant devait -avoir pour but de retremper les âmes.</p> - -<p>Les moralistes allemands de la nouvelle école, si purs -dans leurs sentiments, à quelques systèmes abstraits qu’ils -s’abandonnent, peuvent être divisés en trois classes : ceux -qui, comme Kant et Fichte, ont voulu donner à la loi du -devoir une théorie scientifique et une application inflexible ; -ceux, à la tête desquels Jacobi doit être placé, qui prennent -le sentiment religieux et la conscience naturelle pour -guides, et ceux qui, faisant de la révélation la base de leur -croyance, veulent réunir le sentiment et le devoir, et cherchent -à les lier ensemble par une interprétation philosophique. -Ces trois classes de moralistes attaquent tous également -la morale fondée sur l’intérêt personnel. Elle n’a -presque plus de partisans en Allemagne ; on peut y faire -le mal, mais du moins on y laisse intacte la théorie du -bien.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch17">CHAPITRE XVII<br /> -<span class="i">De Woldemar.</span></h3> - - -<p>Le roman de <i>Woldemar</i> est l’ouvrage du même philosophe -Jacobi dont j’ai parlé dans le chapitre précédent. Cet -ouvrage renferme des discussions philosophiques, dans lesquelles -les systèmes de morale que professaient les écrivains -français sont vivement attaqués, et la doctrine de -Jacobi y est développée avec une admirable éloquence. Sous -ce rapport, <i>Woldemar</i> est un très beau livre ; mais, comme -roman, je n’en aime ni la marche ni le but.</p> - -<p>L’auteur qui, comme philosophe, rapporte toute la destinée -humaine au sentiment, peint, ce me semble, dans son -ouvrage, la sensibilité autrement qu’elle n’est en effet. Une -délicatesse exagérée, ou plutôt une façon bizarre de concevoir -le cœur humain, peut intéresser en théorie, mais non -quand on la met en action, et qu’on en veut faire ainsi -quelque chose de réel.</p> - -<p>Woldemar ressent une amitié vive pour une personne qui -ne veut pas l’épouser, quoiqu’elle partage son sentiment. Il -se marie avec une femme qu’il n’aime pas, parce qu’il croit -trouver en elle un caractère soumis et doux, qui convient -au mariage. A peine l’a-t-il épousée, qu’il est au moment -de se livrer à l’amour qu’il éprouve pour l’autre. Celle qui -n’a pas voulu s’unir à lui l’aime toujours, mais elle est -révoltée de l’idée qu’il puisse avoir de l’amour pour elle ; et -cependant elle veut vivre auprès de lui, soigner ses enfants, -traiter sa femme en sœur, et ne connaître les affections de -la nature que par la sympathie de l’amitié. C’est ainsi -qu’une pièce de Gœthe, assez vantée, <i>Stella</i>, finit par la -résolution que prennent deux femmes qui ont des liens -sacrés avec le même homme, de vivre chez lui toutes deux -en bonne intelligence. De telles inventions ne réussissent -en Allemagne que parce qu’il y a souvent dans ce pays plus -d’imagination que de sensibilité. Les âmes du Midi n’entendraient -rien à cet héroïsme de sentiment : la passion est -dévouée, mais jalouse ; et la prétendue délicatesse qui -sacrifie l’amour à l’amitié, sans que le devoir le commande, -n’est que de la froideur maniérée.</p> - -<p>C’est un système tout factice que ces générosités aux dépens -de l’amour. Il ne faut admettre ni tolérance, ni partage, -dans un sentiment qui n’est sublime que parce qu’il -est, comme la maternité, comme la tendresse filiale, exclusif -et tout-puissant. On ne doit pas se mettre par son choix -dans une situation où la morale et la sensibilité ne sont pas -d’accord ; car ce qui est involontaire est si beau, qu’il est -affreux d’être condamné à se commander toutes ses actions, -et à vivre avec soi-même comme avec sa victime.</p> - -<p>Ce n’est assurément ni par hypocrisie, ni par sécheresse -d’âme, qu’un génie bon et vrai a imaginé, dans le roman -de <i>Woldemar</i>, des situations où chaque personnage immole -le sentiment par le sentiment, et cherche avec soin une -raison de ne pas aimer ce qu’il aime. Mais Jacobi, ayant -éprouvé dès sa jeunesse un vif penchant pour tous les -genres d’enthousiasme, a cherché dans les liens du cœur -une mysticité romanesque très ingénieusement exprimée, -mais peu naturelle.</p> - -<p>Il me semble que Jacobi entend moins bien l’amour que -la religion, parce qu’il veut trop les confondre ; il n’est pas -vrai que l’amour puisse, comme la religion, trouver tout son -bonheur dans l’abnégation du bonheur même. L’on altère -l’idée qu’on doit avoir de la vertu, quand on la fait consister -dans une exaltation sans but, et dans des sacrifices sans -nécessité. Tous les personnages du roman de Jacobi luttent -sans cesse de générosité aux dépens de l’amour ; non seulement -cela n’arrive guère dans la vie, mais cela n’est pas -même beau, quand la vertu ne l’exige pas ; car les sentiments -forts et passionnés honorent la nature humaine, et la -religion n’est si imposante que parce qu’elle peut triompher -de tels sentiments. Aurait-il fallu que Dieu même daignât -parler à notre cœur, s’il n’y avait trouvé que des affections -débonnaires auxquelles il fût si facile de renoncer ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch18">CHAPITRE XVIII<br /> -<span class="i">De la disposition romanesque dans les affections du cœur.</span></h3> - - -<p>Les philosophes anglais ont fondé, comme nous l’avons -dit, la vertu sur le sentiment, ou plutôt sur le sens moral ; -mais ce système n’a nul rapport avec la moralité <i>sentimentale</i> -dont il est ici question ; cette moralité, dont le nom et -l’idée n’existent guère qu’en Allemagne, n’a rien de philosophique ; -elle fait seulement un devoir de la sensibilité, et -porte à mésestimer ceux qui n’en ont pas.</p> - -<p>Sans doute la puissance d’aimer tient de très près à la -morale et à la religion ; il se peut donc que notre répugnance -pour les âmes froides et dures soit un instinct sublime, -un instinct qui nous avertit que de tels êtres, alors -même que leur conduite est estimable, agissent mécaniquement -ou par calcul, mais sans qu’il puisse jamais exister -entre eux et nous aucune sympathie. En Allemagne, où -l’on veut réduire en préceptes toutes les impressions, on a -considéré comme immoral ce qui n’était pas sensible et -même romanesque. Werther avait tellement mis en vogue -les sentiments exaltés, que presque personne n’eût osé se -montrer sec et froid, quand même on aurait eu ce caractère -naturellement. De là cet <i>enthousiasme obligé</i> pour la -lune, les forêts, la campagne et la solitude ; de là ces maux -de nerfs, ces sons de voix maniérés, ces regards qui veulent -être vus, tout cet appareil enfin de la sensibilité, que -dédaignent les âmes fortes et sincères.</p> - -<p>L’auteur de <i>Werther</i> s’est moqué le premier de ces affectations ; -néanmoins, comme il faut qu’il y ait en tout pays -des ridicules, peut-être vaut-il mieux qu’ils consistent dans -l’exagération un peu niaise de ce qui est bon, que dans -l’élégante prétention à ce qui est mal. Le désir du succès -étant invincible dans les hommes, et encore plus dans les -femmes, les prétentions de la médiocrité sont un signe certain -du goût dominant à telle époque et dans telle société ; -les mêmes personnes qui se faisaient <i>sentimentales</i> en -Allemagne, se seraient montrées ailleurs légères et dédaigneuses.</p> - -<p>L’extrême susceptibilité du caractère des Allemands est -une des grandes causes de l’importance qu’ils attachent -aux moindres nuances du sentiment, et cette susceptibilité -tient souvent à la vérité des affections. Il est aisé d’être -ferme quand on n’est pas sensible : la seule qualité nécessaire -alors, c’est le courage ; car il faut que <i>la sévérité bien -ordonnée commence par soi-même</i> ; mais quand les preuves -d’intérêt que les autres nous refusent ou nous donnent influent -puissamment sur le bonheur, il est impossible que -l’on n’ait pas mille fois plus d’irritabilité dans le cœur que -ceux qui exploitent leurs amis comme un domaine, en -cherchant seulement à les rendre profitables.</p> - -<p>Toutefois il faut se garder de ces codes de sentiments, si -subtils et si nuancés, que beaucoup d’écrivains allemands -ont multipliés de tant de manières, et dont leurs romans -sont remplis. Les Allemands, il faut en convenir, ne sont -pas toujours parfaitement naturels. Certains de leur loyauté, -de leur sincérité dans tous les rapports réels de la vie, ils -sont tentés de regarder l’affectation du beau comme un culte -envers le bon, et de se permettre quelquefois en ce genre -des exagérations qui gâtent tout.</p> - -<p>Cette émulation de sensibilité entre quelques femmes et -quelques écrivains d’Allemagne, serait, dans le fond, assez -innocente, si le ridicule qu’on donne à l’affectation ne jetait -pas toujours une sorte de défaveur sur la sincérité même. -Les hommes froids et égoïstes trouvent un plaisir particulier -à se moquer des attachements passionnés, et voudraient -faire passer pour factice tout ce qu’ils n’éprouvent pas. Il y -a même des personnes vraiment sensibles que l’exagération -doucereuse affadit sur leurs propres impressions, et qu’on -blase sur le sentiment, comme on pourrait les blaser sur la -religion par les sermons ennuyeux et les pratiques superstitieuses.</p> - -<p>On a tort d’appliquer les idées positives que nous avons -sur le bien et le mal aux délicatesses de la sensibilité. Accuser -tel ou tel caractère de ce qui lui manque à cet égard, -c’est comme faire un crime de n’être pas poète. La susceptibilité -naturelle à ceux qui pensent plus qu’ils n’agissent, -peut les rendre injustes envers les personnes d’une autre -nature. Il faut de l’imagination pour deviner tout ce que le -cœur peut faire souffrir, et les meilleures gens du monde -sont souvent lourds et stupides à cet égard : ils vont à travers -les sentiments, comme s’ils marchaient sur des fleurs, -en s’étonnant de les flétrir. N’y a-t-il pas des hommes qui -n’admirent pas Raphaël, qui entendent la musique sans -émotion, à qui l’Océan et les cieux ne paraissent que monotones ? -Comment donc comprendraient-ils les orages de -l’âme ?</p> - -<p>Les caractères même les plus sensibles ne sont-ils pas -quelquefois découragés dans leurs espérances ? ne peuvent-ils -pas être saisis par une sorte de sécheresse intérieure, -comme si la Divinité se retirait d’eux ? Ils n’en restent pas -moins fidèles à leurs affections ; mais il n’y a plus de parfums -dans le temple, plus de musique dans le sanctuaire, -plus d’émotion dans le cœur. Souvent aussi le malheur -commande de faire taire en soi-même cette voix du sentiment, -harmonieuse ou déchirante, selon qu’elle s’accorde -ou non avec la destinée. Il est donc impossible de faire un devoir -de la sensibilité, car ceux qui l’éprouvent en souffrent -assez pour avoir souvent le droit et le désir de la réprimer.</p> - -<p>Les nations ardentes ne parlent de la sensibilité qu’avec -terreur ; les nations paisibles et rêveuses croient pouvoir -l’encourager sans crainte. Au reste, l’on n’a peut-être jamais -écrit sur ce sujet avec une vérité parfaite, car chacun veut -se faire honneur de ce qu’il éprouve ou de ce qu’il inspire. -Les femmes cherchent à s’arranger comme un roman, et -les hommes comme une histoire ; mais le cœur humain est -encore bien loin d’être pénétré dans ses relations les plus -intimes. Une fois peut-être quelqu’un dira sincèrement tout -ce qu’il a senti, et l’on sera tout étonné d’apprendre que la -plupart des maximes et des observations sont erronées, et -qu’il y a une âme inconnue dans le fond de celle qu’on raconte.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch19">CHAPITRE XIX<br /> -<span class="i">De l’amour dans le mariage.</span></h3> - - -<p>C’est dans le mariage que la sensibilité est un devoir : -dans toute autre relation, la vertu peut suffire ; mais dans -celle où les destinées sont entrelacées, où la même impulsion -sert, pour ainsi dire, aux battements de deux cœurs, il -semble qu’une affection profonde est presque un lien nécessaire. -La légèreté des mœurs a introduit tant de chagrins -entre les époux, que les moralistes du dernier siècle s’étaient -accoutumés à rapporter toutes les jouissances du cœur à -l’amour paternel et maternel, et finissaient presque par ne -considérer le mariage que comme la condition requise pour -jouir du bonheur d’avoir des enfants. Cela est faux en morale, -et plus faux encore en bonheur.</p> - -<p>Il est si aisé d’être bon pour ses enfants, qu’on ne doit -pas en faire un grand mérite. Dans leurs premières années, -ils ne peuvent avoir de volonté que celle de leurs parents ; -et dès qu’ils arrivent à la jeunesse, ils existent par eux-mêmes. -Justice et bonté composent les principaux devoirs -d’une relation que la nature rend si facile. Il n’en est point -ainsi des rapports avec cette moitié de nous, qui peut trouver -du bonheur ou du malheur dans les moindres de nos -actions, de nos regards et de nos pensées. C’est là seulement -que la moralité peut s’exercer tout entière : c’est aussi là -qu’est la véritable source de la félicité.</p> - -<p>Un ami du même âge, auprès duquel vous devez vivre et -mourir ; un ami dont tous les intérêts sont les vôtres, dont -toutes les perspectives sont en commun avec vous, y compris -celle de la tombe : voilà le sentiment qui contient tout -le sort. Quelquefois, il est vrai, vos enfants, et plus souvent -encore vos parents, deviennent vos compagnons dans la -vie ; mais cette rare et sublime jouissance est combattue par -les lois de la nature, tandis que l’association du mariage est -d’accord avec toute l’existence humaine.</p> - -<p>D’où vient donc que cette association si sainte est si souvent -profanée ? J’oserai le dire, c’est à l’inégalité singulière -que l’opinion de la société met entre les devoirs des deux -époux qu’il faut s’en prendre. Le christianisme a tiré les -femmes d’un état qui ressemblait à l’esclavage. L’égalité -devant Dieu étant la base de cette admirable religion, elle -tend à maintenir l’égalité des droits sur la terre ; la justice -divine, la seule parfaite, n’admet aucun genre de privilèges, -et celui de la force moins qu’aucun autre. Cependant, il est -resté de l’esclavage des femmes des préjugés qui, se combinant -avec la grande liberté que la société leur laisse, ont -amené beaucoup de maux.</p> - -<p>On a raison d’exclure les femmes des affaires politiques -et civiles ; rien n’est plus opposé à leur vocation naturelle -que tout ce qui leur donnerait des rapports de rivalité avec -les hommes, et la gloire elle-même ne saurait être pour -une femme qu’un deuil éclatant du bonheur. Mais si la destinée -des femmes doit consister dans un acte continuel de -dévouement à l’amour conjugal, la récompense de ce dévouement, -c’est la scrupuleuse fidélité de celui qui en est -l’objet.</p> - -<p>La religion ne fait aucune différence entre les devoirs des -deux époux, mais le monde en établit une grande ; et de -cette différence naît la ruse dans les femmes, et le ressentiment -dans les hommes. Quel est le cœur qui peut se donner -tout entier, sans vouloir un autre cœur aussi tout entier ? -Qui donc accepte de bonne foi l’amitié pour prix de l’amour ? -qui promet sincèrement la constance à qui ne veut pas être -fidèle ? Sans doute la religion peut l’exiger, car elle seule a -le secret de cette contrée mystérieuse où les sacrifices sont -des jouissances ; mais qu’il est injuste, l’échange que -l’homme se propose de faire subir à sa compagne !</p> - -<p>« Je vous aimerai, dit-il, avec passion deux ou trois ans, -et puis, au bout de ce temps, je vous parlerai raison ». Et -ce qu’ils appellent raison, c’est le désenchantement de la -vie. « Je montrerai dans ma maison de la froideur et de -l’ennui ; je tâcherai de plaire ailleurs : mais vous qui avez -d’ordinaire plus d’imagination et de sensibilité que moi, -vous qui n’avez ni carrière ni distraction, tandis que le -monde m’en offre de toute espèce ; vous qui n’existez que -pour moi, tandis que j’ai mille autres pensées, vous serez -satisfaite de l’affection subordonnée, glacée, partagée, qu’il -me convient de vous accorder, et vous dédaignerez tous les -hommages qui exprimeraient des sentiments plus exaltés et -plus tendres ».</p> - -<p>Quel injuste traité ! tous les sentiments humains s’y refusent. -Il existe un contraste singulier entre les formes de -respect envers les femmes, que l’esprit chevaleresque a -introduites en Europe, et la tyrannique liberté que les hommes -se sont adjugée. Ce contraste produit tous les malheurs -du sentiment, les attachements illégitimes, la perfidie, -l’abandon et le désespoir. Les nations germaniques ont été -moins atteintes que les autres par ces funestes effets ; mais -elles doivent craindre à cet égard l’influence qu’exerce à la -longue la civilisation moderne. Il vaut mieux renfermer les -femmes comme des esclaves, ne point exciter leur esprit ni -leur imagination, que de les lancer au milieu du monde, et -de développer toutes leurs facultés, pour leur refuser ensuite -le bonheur que ces facultés leur rendent nécessaire.</p> - -<p>Il y a dans un mariage malheureux une force de douleur -qui dépasse toutes les autres peines de ce monde. L’âme -entière d’une femme repose sur l’attachement conjugal : -lutter seul contre le sort, s’avancer vers le cercueil sans -qu’un ami vous soutienne, sans qu’un ami vous regrette, -c’est un isolement dont les déserts de l’Arabie ne donnent -qu’une faible idée ; et quand tout le trésor de vos jeunes -années a été donné en vain, quand vous n’espérez plus -pour la fin de la vie le reflet de ces premiers rayons, quand -le crépuscule n’a plus rien qui rappelle l’aurore, et qu’il est -pâle et décoloré comme un spectre livide, avant-coureur de -la nuit, votre cœur se révolte, il vous semble qu’on vous a -privée des dons de Dieu sur la terre ; et si vous aimez encore -celui qui vous traite en esclave, puisqu’il ne vous appartient -pas et qu’il dispose de vous, le désespoir s’empare de toutes -les facultés, et la conscience elle-même se trouble à force -de malheur.</p> - -<p>Les femmes pourraient adresser à l’époux qui traite légèrement -leur destinée, ces deux vers d’une fable :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Oui, c’est un jeu pour vous,</div> -<div class="verse">Mais c’est la mort pour nous.</div> -</div> - -<p class="noindent">Et tant qu’il ne se fera pas dans les idées une révolution -quelconque, qui change l’opinion des hommes sur la constance -que leur impose le lien du mariage, il y aura toujours -guerre entre les deux sexes, guerre secrète, éternelle, -rusée, perfide, et dont la moralité de tous les deux souffrira.</p> - -<p>En Allemagne, il n’y a guère dans le mariage d’inégalité -entre les deux sexes ; mais c’est parce que les femmes brisent -aussi souvent que les hommes les nœuds les plus saints. -La facilité du divorce introduit dans les rapports de famille -une sorte d’anarchie qui ne laisse rien subsister dans sa -vérité ni dans sa force. Il vaut encore mieux, pour maintenir -quelque chose de sacré sur la terre, qu’il y ait dans le -mariage une esclave que deux esprits forts.</p> - -<p>La pureté de l’âme et de la conduite est la première -gloire d’une femme. Quel être dégradé ne serait-elle pas -sans l’une et sans l’autre ! Mais le bonheur général et la -dignité de l’espèce humaine ne gagneraient pas moins peut-être -à la fidélité de l’homme dans le mariage. En effet, qu’y -a-t-il de plus beau dans l’ordre moral qu’un jeune homme -qui respecte cet auguste lien ? L’opinion ne l’exige pas de -lui, la société le laisse libre ; une sorte de plaisanterie barbare -s’attacherait à flétrir jusqu’aux plaintes du cœur qu’il -aurait brisé, car le blâme se tourne facilement contre les -victimes. Il est donc le maître, mais il s’impose des devoirs ; -nul inconvénient ne peut résulter pour lui de ses fautes ; -mais il craint le mal qu’il peut faire à celle qui s’est confiée -à son cœur, et la générosité l’enchaîne d’autant plus que la -société le dégage.</p> - -<p>La fidélité est commandée aux femmes par mille considérations -diverses ; elles peuvent redouter les périls et les -humiliations, suites inévitables d’une erreur ; la voix de la -conscience est la seule qui se fasse entendre à l’homme ; il -sait qu’il fait souffrir, il sait qu’il flétrit par l’inconstance un -sentiment qui doit se prolonger jusqu’à la mort et se renouveler -dans le ciel : seul avec lui-même, seul au milieu des -séductions de tous les genres, il reste pur comme un ange ; -car, si les anges n’ont pas été représentés sous des traits de -femme, c’est parce que l’union de la force avec la pureté est -plus belle et plus céleste encore que la modestie même la -plus parfaite dans un être faible.</p> - -<p>L’imagination, quand elle n’a pas le souvenir pour frein, -détache de ce qu’on possède, embellit ce qu’on craint de ne -pas obtenir, et fait du sentiment une difficulté vaincue : -mais, de même que dans les arts, les difficultés vaincues -n’exigent point de vrai génie. Dans le sentiment, il faut de -la sécurité pour éprouver ces affections, gage de l’éternité, -puisqu’elles nous donnent seules l’idée de ce qui ne saurait -finir.</p> - -<p>Le jeune homme fidèle semble chaque jour préférer de -nouveau celle qu’il aime ; la nature lui a donné une indépendance -sans bornes, et de longtemps du moins il ne saurait -prévoir les jours mauvais de la vie : son cheval peut le -porter au bout du monde ; la guerre, dont il est épris, -l’affranchit au moins momentanément des relations domestiques, -et semble réduire tout l’intérêt de l’existence à la -victoire ou à la mort. La terre lui appartient, tous les plaisirs -lui sont offerts, nulle fatigue ne l’effraie, nulle association -intime ne lui est nécessaire ; il serre la main d’un compagnon -d’armes, et le lien qu’il lui faut est formé. Un temps -viendra sans doute où la destinée lui révélera ses terribles -secrets ; mais il ne peut encore s’en douter. Chaque fois -qu’une nouvelle génération entre en possession de son -domaine, ne croit-elle pas que tous les malheurs de ses -devanciers sont venus de leur faiblesse ? ne se persuade-t-elle -pas qu’ils sont nés tremblants et débiles, comme on les -voit maintenant ? Eh bien ! du sein même de tant d’illusions, -qu’il est vertueux et sensible, celui qui veut se vouer au -long amour, lien de cette vie avec l’autre ! Ah ! qu’un regard -fier et mâle est beau, lorsqu’en même temps il est modeste -et pur ! On y voit passer un rayon de cette pudeur, qui peut -se détacher de la couronne des vierges saintes, pour parer -même un front guerrier.</p> - -<p>Si le jeune homme veut partager avec un seul objet les -jours brillants de sa jeunesse, il trouvera sans doute parmi -ses contemporains des railleurs qui prononceront sur lui -ce grand mot de <i>duperie</i>, la terreur des enfants du siècle. -Mais est-il dupe, le seul qui sera vraiment aimé ? car les -angoisses ou les jouissances de l’amour-propre forment tout -le tissu des affections frivoles et mensongères. Est-il dupe, -celui qui ne s’amuse pas à tromper pour être à son tour -plus trompé, plus déchiré peut-être que sa victime ? est-il -dupe, enfin, celui qui n’a pas cherché le bonheur dans les -misérables combinaisons de la vanité, mais dans les éternelles -beautés de la nature, qui parlent toutes de constance, -de durée et de profondeur ?</p> - -<p>Non, Dieu a créé l’homme le premier, comme la plus -noble des créatures, et la plus noble est celle qui a le plus -de devoirs. C’est un abus singulier de la prérogative d’une -supériorité naturelle, que de la faire servir à s’affranchir des -liens les plus sacrés, tandis que la vraie supériorité -consiste dans la force de l’âme ; et la force de l’âme, c’est -la vertu.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch20">CHAPITRE XX<br /> -<span class="i">Des écrivains moralistes de l’ancienne école, en Allemagne.</span></h3> - - -<p>Avant que l’école nouvelle eût fait naître, en Allemagne, -deux penchants qui semblent s’exclure, la métaphysique et -la poésie, la méthode scientifique et l’enthousiasme, il y -avait des écrivains qui méritaient une place honorable à -côté des moralistes anglais. Mendelssohn, Garve, Sulzer, -Engel, etc., ont écrit sur les sentiments et les devoirs avec -sensibilité, religion et candeur. On ne trouve point dans -leurs ouvrages cette ingénieuse connaissance du monde qui -caractérise les auteurs français, La Rochefoucauld, La -Bruyère, etc. Les moralistes allemands peignent la société -avec une certaine ignorance, intéressante d’abord, mais à la -fin monotone.</p> - -<p>Garve est celui de tous qui a mis le plus d’importance à -bien parler de la bonne compagnie, de la mode, de la politesse, -etc. Il y a dans toute sa manière de s’exprimer à cet -égard, une très grande envie de se montrer un homme du -monde, de savoir la raison de tout, d’être avisé comme un -Français, et de juger avec bienveillance la cour et la ville ; -mais les idées communes qu’il proclame dans ses écrits sur -ces divers sujets, attestent qu’il n’en sait rien que par -ouï-dire, et n’a jamais observé tout ce que les rapports de -la société peuvent offrir d’aperçus fins et délicats.</p> - -<p>Lorsque Garve parle de la vertu, il montre des lumières -pures et un esprit serein : il est surtout attachant et original -dans son traité de la Patience. Accablé par une maladie -cruelle, il sut la supporter avec un admirable courage ; et -tout ce qu’on a senti soi-même inspire des pensées neuves.</p> - -<p>Mendelssohn, juif de naissance, s’était voué, du sein du -commerce, à l’étude des belles-lettres et de la philosophie, -sans renoncer en rien à la croyance ni aux rites de sa religion ; -admirateur sincère du Phédon, dont il fut le traducteur, -il en était resté aux idées et aux sentiments précurseurs -de Jésus-Christ ; nourri des Psaumes et de la Bible, -ses écrits conservent le caractère de la simplicité hébraïque. -Il se plaisait à rendre la morale sensible par des apologues, -à la manière orientale, et cette forme est sûrement celle -qui plaît davantage, en éloignant des préceptes le ton de la -réprimande.</p> - -<p>Parmi ces apologues, j’en vais traduire un qui me paraît -remarquable. « Sous le gouvernement tyrannique des -Grecs, il fut une fois défendu aux Israélites, sous peine de -mort, de lire entre eux les lois divines. Rabbi Akiba, malgré -cette défense, tenait des assemblées où il faisait lecture -de cette loi. Pappus le sut et lui dit : Akiba, ne crains-tu -pas les menaces de ces cruels ? — Je veux te raconter une -fable, répondit le Rabbi. — Un renard se promenait sur le -bord d’un fleuve, et vit les poissons qui se rassemblaient -avec effroi dans le fond de la rivière. — D’où vient la terreur -qui vous agite ? dit le renard. — Les enfants des hommes, -répondirent les poissons, jettent leurs filets dans les -flots, afin de nous prendre, et nous tâchons de leur échapper. — Savez-vous -ce qu’il faut faire ? dit le renard ; venez -là, sur le rocher, où les hommes ne sauraient vous atteindre. — Se -peut-il, s’écrièrent les poissons, que tu sois le -renard, estimé le plus prudent entre les animaux ? tu serais -le plus ignorant de tous, si tu nous donnais sérieusement -un tel conseil. L’onde est pour nous l’élément de la vie ; et -nous est-il possible d’y renoncer, parce que des dangers -nous menacent ! — Pappus, l’application de cette fable est -facile : la doctrine religieuse est pour nous la source de tout -bien ; c’est par elle, c’est pour elle seule que nous existons ; -dût-on nous poursuivre dans son sein, nous ne voulons point -nous soustraire au péril en nous réfugiant dans la mort ».</p> - -<p>La plupart des gens du monde ne conseillent pas mieux -que le renard : quand ils voient les âmes sensibles agitées -par les peines du cœur, ils leur proposent toujours de sortir -de l’air, où est l’orage, pour entrer dans le vide qui tue.</p> - -<p>Engel, comme Mendelssohn, enseigne la morale d’une -manière dramatique. Ses fictions sont peu de chose ; mais -leur rapport avec l’âme est intime. Dans l’une, il peint un -vieillard devenu fou par l’ingratitude de son fils, et le sourire -du vieillard, pendant qu’on raconte son malheur, est -décrit avec une vérité déchirante. L’homme qui n’a plus la -conscience de lui-même fait peur, comme un corps qui -marcherait sans vie. « C’est un arbre, dit Engel, dont les -branches sont desséchées ; ses racines tiennent encore à la -terre, mais déjà son sommet est atteint par la mort ». Un -jeune homme, à l’aspect de ce malheureux, demande à son -père s’il est ici-bas une plus affreuse destinée que celle de -ce pauvre fou ? Toutes les souffrances qui tuent, toutes -celles dont notre propre raison est le témoin, ne lui semblent -rien à côté de cette déplorable ignorance de soi-même. -Le père laisse son fils développer tout ce que cette situation -a d’horrible ; puis, tout à coup il lui demande si celle du -criminel qui l’a causée n’est pas encore mille fois plus -redoutable ? La gradation des pensées est très bien soutenue -dans ce récit, et le tableau des angoisses de l’âme est assez -éloquemment représenté pour redoubler l’effroi que doit -causer la plus terrible de toutes, le remords.</p> - -<p>J’ai cité ailleurs le passage de la <i>Messiade</i> où le poète -suppose que dans une planète éloignée, dont les habitants -étaient immortels, un ange venait apporter la nouvelle -qu’il existait une terre où les créatures humaines étaient sujettes -à la mort. Klopstock fait une peinture admirable de -l’étonnement de ces êtres, qui ignoraient la douleur de perdre -les objets de leur amour : Engel développe avec talent -une idée non moins frappante.</p> - -<p>Un homme a vu périr ce qu’il avait de plus cher, sa -femme et sa fille. Un sentiment d’amertume et de révolte -contre la Providence s’est emparé de lui : un vieux ami -cherche à rouvrir son cœur à cette douleur profonde, mais -résignée, qui s’épanche dans le sein de Dieu ; il veut lui -montrer que la mort est la source de toutes les jouissances -morales de l’homme.</p> - -<p>Y aurait-il des affections de père et de fils, si l’existence -des hommes n’était pas tout à la fois durable et passagère, -fixée par le sentiment, entraînée par le temps ? S’il n’y avait -plus de décadence dans le monde, il n’y aurait pas de progrès : -comment donc éprouverait-on la crainte et l’espérance ? -Enfin, dans chaque action, dans chaque sentiment, dans -chaque pensée, il y a la part de la mort. Et non seulement -dans le fait, mais aussi dans l’imagination même, les jouissances -et les chagrins qui tiennent à l’instabilité de la vie -sont inséparables. L’existence consiste tout entière dans -ces sentiments de confiance et d’anxiété, qui remplissent -l’âme errante entre le ciel et la terre, <i>et le vivre n’a d’autre -mobile que le mourir</i>.</p> - -<p>Une femme effrayée par les orages du Midi, souhaitait -d’aller dans la zone glacée, où l’on n’entend jamais la foudre, -où l’on ne voit jamais les éclairs : — Nos plaintes sur -le sort sont un peu du même genre, dit Engel. — En effet, -il faut désenchanter la nature, pour en écarter les périls. Le -charme du monde semble tenir autant à la douleur qu’au -plaisir, à l’effroi qu’à l’espérance ; et l’on dirait que la destinée -humaine est ordonnée comme un drame, où la terreur -et la pitié sont nécessaires.</p> - -<p>Ce n’est point, sans doute, assez de ces pensées pour cicatriser -les blessures du cœur ; tout ce qu’il éprouve lui -semble un renversement de la nature, et nul n’a souffert -sans croire qu’un grand désordre existait dans l’univers. -Mais quand un long espace de temps a permis de réfléchir, -on trouve quelque repos dans les considérations générales, -et l’on s’unit aux lois de l’univers, en se détachant de soi-même.</p> - -<p>Les moralistes allemands de l’ancienne école sont, pour la -plupart, religieux et sensibles ; leur théorie de la vertu est -désintéressée ; ils n’admettent point cette doctrine de l’utilité, -qui conduirait, comme en Chine, à jeter les enfants dans -le fleuve, si la population devenait trop nombreuse. Leurs -ouvrages sont remplis d’idées philosophiques et d’affections -mélancoliques et tendres ; mais ce n’était point assez pour -lutter contre la morale égoïste, armée de l’ironie dédaigneuse. -Ce n’était point assez pour réfuter les sophismes -dont on s’était servi contre les principes les plus -vrais et les meilleurs. La sensibilité douce, et quelquefois -même timide, des anciens moralistes allemands, ne suffisait -pas pour combattre avec succès la dialectique habile et le -persiflage élégant qui, comme tous les mauvais sentiments, -ne respectent que la force. Des armes plus acérées sont nécessaires -pour combattre celles que le vice a forgées : c’est -donc avec raison que les philosophes de la nouvelle école -ont pensé qu’il fallait une doctrine plus sévère, plus énergique, -plus serrée dans ses arguments, pour triompher de -la dépravation du siècle.</p> - -<p>Certainement tout ce qui est simple suffit à tout ce qui -est bon ; mais quand on vit dans un temps où l’on a tâché -de mettre l’esprit du côté de l’immoralité, il faut tâcher -d’avoir le génie pour défenseur de la vertu. Sans doute, il est -très indifférent d’être accusé de niaiserie quand on exprime -ce qu’on éprouve ; mais ce mot de <i>niaiserie</i> fait tant -de peur aux gens médiocres, qu’on doit, s’il est possible, les -préserver de son atteinte.</p> - -<p>Les Allemands, craignant qu’on ne tourne leur loyauté en -ridicule, veulent quelquefois, quoique bien à contre-cœur, -s’essayer à l’immoralité, pour se donner un air brillant et -dégagé. Les nouveaux philosophes, en élevant leur style et -leurs conceptions à une grande hauteur, ont habilement -flatté l’amour-propre de leurs adeptes, et l’on doit les louer -de cet art innocent ; car les Allemands ont besoin de dédaigner -pour devenir les plus forts. Il y a trop de bonhomie -dans leur caractère, comme dans leur esprit ; ce sont les -seuls hommes, peut-être, auxquels on pût conseiller l’orgueil -comme un moyen de devenir meilleurs. On ne saurait -nier que les disciples de la nouvelle école n’aient un peu -trop suivi ce conseil ; mais ils n’en sont pas moins, à quelques -exceptions près, les écrivains les plus éclairés et les -plus courageux de leur pays.</p> - -<p>— Quelle découverte ont-ils faite ? dira-t-on. — Nul doute -que ce qui était vrai en morale, il y a deux mille ans, ne -le soit encore ; mais, depuis deux mille ans, les raisonnements -de la bassesse et de la corruption se sont tellement -multipliés, que le philosophe homme de bien doit proportionner -ses efforts à cette progression funeste. Les idées -communes ne sauraient lutter contre l’immoralité systématique ; -il faut creuser plus avant, quand les veines extérieures -des métaux précieux sont épuisées. On a si souvent -vu, de nos jours, la faiblesse unie à beaucoup de vertu, -qu’on s’est accoutumé à croire qu’il y avait de l’énergie -dans l’immoralité. Les philosophes allemands, et gloire leur -en soit rendue, ont été les premiers, dans le dix-huitième -siècle, qui aient mis l’esprit fort du côté de la foi, le génie -du côté de la morale, et le caractère du côté du devoir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p3ch21">CHAPITRE XXI<br /> -<span class="i">De l’ignorance et de la frivolité d’esprit, dans leurs rapports -avec la morale.</span></h3> - - -<p>L’ignorance, telle qu’elle existait il y a quelques siècles, -respectait les lumières et désirait d’en acquérir ; l’ignorance -de notre temps est dédaigneuse, et cherche à tourner en -ridicule les travaux et les méditations des hommes éclairés. -L’esprit philosophique a répandu dans presque toutes les -classes une certaine facilité de raisonnement, qui sert à -décrier tout ce qu’il y a de grand et de sérieux dans la -nature humaine, et nous en sommes à cette époque de la -civilisation où toutes les belles choses de l’âme tombent en -poussière.</p> - -<p>Quand les barbares du Nord s’emparèrent des plus fertiles -contrées de l’Europe, ils y apportèrent des vertus farouches -et mâles ; et, cherchant à se perfectionner eux-mêmes, ils -demandaient au Midi le soleil, les arts et les sciences. Mais -les barbares policés n’estiment que l’habileté dans les -affaires de ce monde, et ne s’instruisent que juste ce qu’il -faut pour se jouer par quelques phrases du recueillement de -toute une vie.</p> - -<p>Ceux qui nient la perfectibilité de l’esprit humain prétendent -qu’en toutes choses les progrès et la décadence se -suivent tour à tour, et que la roue de la pensée tourne -comme celle de la fortune. Quel triste spectacle que ces -générations s’occupant sur la terre, comme Sisyphe dans -les enfers, à des travaux constamment inutiles ! et que serait -donc la destinée de la race humaine, si elle ressemblait -au supplice le plus cruel que l’imagination des poètes ait -conçu ? Mais il n’en est pas ainsi, et l’on peut apercevoir -un dessein toujours le même, toujours suivi, toujours progressif, -dans l’histoire de l’homme.</p> - -<p>La lutte entre les intérêts de ce monde et les sentiments -élevés a existé de tout temps, dans les nations comme dans -les individus. La superstition met quelquefois les hommes -éclairés du parti de l’incrédulité, et quelquefois, au contraire, -ce sont les lumières mêmes qui éveillent toutes les -croyances du cœur. Maintenant, les philosophes se réfugient -dans la religion, pour troubler en elle la source des -conceptions hautes et des sentiments désintéressés ; à cette -époque, préparée par les siècles, l’alliance de la philosophie -et de la religion peut être intime et sincère. Les ignorants -ne sont plus, comme jadis, des hommes ennemis du doute, -et décidés à repousser toutes les fausses lueurs qui troubleraient -leurs espérances religieuses et leur dévouement -chevaleresque ; les ignorants de nos jours sont incrédules, -légers, superficiels ; ils savent tout ce que l’égoïsme a besoin -de savoir, et leur ignorance ne porte que sur ces études -sublimes qui font naître dans l’âme un sentiment d’admiration -pour la nature et pour la Divinité.</p> - -<p>Les occupations guerrières remplissaient jadis la vie des -nobles, et formaient leur esprit par l’action ; mais lorsque, -de nos jours, les hommes de la première classe n’ont aucune -fonction dans l’État, et n’étudient profondément aucune -science, toute l’activité de leur esprit, qui devrait être employée -dans le cercle des affaires ou des travaux intellectuels, -se dirige sur l’observation des manières et la connaissance -des anecdotes.</p> - -<p>Les jeunes gens, à peine sortis de l’école, se hâtent de -prendre possession de l’oisiveté comme de la robe virile ; les -hommes et les femmes s’épient les uns les autres dans les -moindres détails ; non pas précisément par méchanceté, -mais pour avoir quelque chose à dire quand ils n’ont rien à -penser. Ce genre de causticité journalière détruit la bienveillance -et la loyauté. On n’est pas content de soi-même quand -on abuse de l’hospitalité donnée ou reçue pour critiquer -ceux avec qui l’on passe sa vie, et l’on empêche ainsi toute -affection profonde de naître ou de subsister ; car en écoutant -des moqueries sur ceux qui nous sont chers, on flétrit -ce que l’affection a de pur et d’exalté : les sentiments dans -lesquels on n’est pas d’une vérité parfaite, font plus de mal -que l’indifférence.</p> - -<p>Chacun a en soi un côté ridicule ; il n’y a que de loin -qu’un caractère semble complet ; mais ce qui fait l’existence -individuelle étant toujours une singularité quelconque, cette -singularité prête à la plaisanterie : aussi l’homme qui la -craint avant tout cherche-t-il, autant qu’il est possible, à -faire disparaître en lui ce qui pourrait le signaler de quelque -manière, soit en bien, soit en mal. Cette nature effacée, -de quelque bon goût qu’elle paraisse, a bien aussi ses ridicules ; -mais peu de gens ont l’esprit assez fin pour les -saisir.</p> - -<p>La moquerie a cela de particulier, qu’elle nuit essentiellement -à ce qui est bon, mais point à ce qui est fort. La -puissance a quelque chose d’âpre et de triomphant qui tue -le ridicule ; d’ailleurs, les esprits frivoles respectent <i>la prudence -de la chair</i>, selon l’expression d’un moraliste du seizième -siècle ; et l’on est étonné de trouver toute la profondeur -de l’intérêt personnel dans ces hommes qui semblaient -incapables de suivre une idée ou un sentiment, quand il -n’en pouvait rien résulter d’avantageux pour leurs calculs -de fortune ou de vanité.</p> - -<p>La frivolité d’esprit ne porte point à négliger les affaires -de ce monde. On trouve, au contraire, une bien plus noble -insouciance à cet égard dans les caractères sérieux que dans -les hommes d’une nature légère ; car la légèreté de ceux-ci -ne consiste le plus souvent qu’à dédaigner les idées générales, -pour mieux s’occuper de ce qui ne concerne qu’eux-mêmes.</p> - -<p>Il y a quelquefois de la méchanceté dans les gens d’esprit ; -mais le génie est presque toujours plein de bonté. La méchanceté -vient, non pas de ce qu’on a trop d’esprit, mais de -ce qu’on n’en a pas assez. Si l’on pouvait parler sur les -idées, on laisserait en paix les personnes ; si l’on se croyait -assuré de l’emporter sur les autres par ses talents naturels, -on ne chercherait pas à niveler le parterre sur lequel on -veut dominer. Il y a des médiocrités d’âme déguisées en -esprit piquant et malicieux ; mais la vraie supériorité est -rayonnante de bons sentiments comme de hautes pensées.</p> - -<p>L’habitude des occupations intellectuelles inspire une -bienveillance éclairée pour les hommes et pour les choses ; -on ne tient plus à soi comme à un être privilégié : quand -on en sait beaucoup sur la destinée humaine, on ne s’irrite -plus de chaque circonstance comme d’une chose sans exemple ; -et la justice n’étant que l’habitude de considérer les -rapports des êtres entre eux sous un point de vue général, -l’étendue de l’esprit sert à nous détacher des calculs personnels. -On a plané sur sa propre existence comme sur -celle des autres, quand on s’est livré à la contemplation de -l’univers.</p> - -<p>Un des grands inconvénients aussi de l’ignorance, dans -les temps actuels, c’est qu’elle rend tout à fait incapable -d’avoir une opinion à soi sur la plupart des objets qui exigent -de la réflexion ; en conséquence, lorsque telle ou telle -manière de voir est mise en honneur par l’ascendant des -circonstances, la plupart des hommes croient que ces mots : -<i>tout le monde pense ou fait ainsi</i>, doivent tenir à chacun lieu -de raison et de conscience.</p> - -<p>Dans la classe oisive de la société, il est presque impossible -d’avoir de l’âme sans que l’esprit soit cultivé. Jadis il -suffisait de la nature pour instruire l’homme, et développer -son imagination ; mais depuis que la pensée, cette ombre -effacée du sentiment, a changé tout en abstractions, il faut -beaucoup savoir pour bien sentir. Ce n’est plus entre les -élans de l’âme livrée à elle-même, ou les études philosophiques, -qu’il faut choisir ; mais c’est entre le murmure importun -d’une société commune ou frivole, et le langage que -les beaux génies ont tenu de siècle en siècle jusqu’à nos jours.</p> - -<p>Comment pourrait-on, sans la connaissance des langues, -sans l’habitude de la lecture, communiquer avec ces hommes -qui ne sont plus, et que nous sentons si bien nos amis, -nos concitoyens, nos alliés ? Il faut être médiocre de cœur -pour se refuser à de si nobles plaisirs. Ceux-là seulement -qui remplissent leur vie de bonnes œuvres, peuvent se passer -de toute étude : l’ignorance, dans les hommes oisifs, prouve -autant la sécheresse de l’âme que la légèreté de l’esprit.</p> - -<p>Enfin, il reste encore une chose vraiment belle et morale, -dont l’ignorance et la frivolité ne peuvent jouir, c’est l’association -de tous les hommes qui pensent, d’un bout de l’Europe -à l’autre. Souvent ils n’ont entre eux aucune relation ; -ils sont dispersés souvent à de grandes distances l’un de -l’autre ; mais quand ils se rencontrent, un mot suffit pour -qu’ils se reconnaissent. Ce n’est pas telle religion, telle opinion, -tel genre d’étude, c’est le culte de la vérité qui les -réunit. Tantôt, comme les mineurs, ils creusent jusqu’au -fond de la terre, pour pénétrer, au sein de l’éternelle nuit, -les mystères du monde ténébreux ; tantôt ils s’élèvent au -sommet du Chimboraço, pour découvrir au point le plus -élevé du globe quelques phénomènes inconnus ; tantôt ils -étudient les langues de l’Orient, pour y chercher l’histoire -primitive de l’homme ; tantôt ils vont à Jérusalem pour faire -sortir des ruines saintes une étincelle qui ranime la religion -et la poésie ; enfin, ils sont vraiment le peuple de Dieu, ces -hommes qui ne désespèrent pas encore de la race humaine, -et veulent lui conserver l’empire de la pensée.</p> - -<p>Les Allemands méritent à cet égard une reconnaissance -particulière ; c’est une honte parmi eux que l’ignorance et -l’insouciance sur tout ce qui tient à la littérature et aux -beaux-arts, et leur exemple prouve que, de nos jours, la -culture de l’esprit conserve dans les classes indépendantes -des sentiments et des principes.</p> - -<p>La direction de la littérature et de la philosophie n’a pas -été bonne en France, dans la dernière partie du dix-huitième -siècle ; mais, si l’on peut s’exprimer ainsi, la direction de -l’ignorance est encore plus redoutable ; car aucun livre ne -fait du mal à celui qui les lit tous. Si les oisifs du monde, -au contraire, s’occupent quelques instants, l’ouvrage qu’ils -rencontrent fait événement dans leur tête, comme l’arrivée -d’un étranger dans un désert ; et, lorsque cet ouvrage contient -des sophismes dangereux, ils n’ont point d’arguments -à y opposer. La découverte de l’imprimerie est vraiment -funeste pour ceux qui ne lisent qu’à demi, ou par hasard ; -car le savoir, comme la lance de Télèphe, doit guérir les -blessures qu’il a faites.</p> - -<p>L’ignorance, au milieu des raffinements de la société, est -le plus odieux de tous les mélanges : elle rend, à quelques -égards, semblable aux gens du peuple, qui n’estiment que -l’adresse et la ruse ; elle porte à ne chercher que le bien-être -et les jouissances physiques, à se servir d’un peu d’esprit -pour tuer beaucoup d’âme ; à s’applaudir de ce qu’on ne -sait pas, à se vanter de ce qu’on n’éprouve pas ; enfin, à -combiner les bornes de l’intelligence avec la dureté du -cœur, de façon qu’il n’y ait plus rien à faire de ce regard -tourné vers le ciel, qu’Ovide a célébré comme le plus noble -attribut de la nature humaine :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Os homini sublime dedit ; cœlumque tueri</div> -<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">QUATRIÈME PARTIE<br /> -LA RELIGION ET L’ENTHOUSIASME.</h2> - - - - -<h3 id="p4ch1">CHAPITRE PREMIER<br /> -<span class="i">Considérations générales sur la religion en Allemagne.</span></h3> - - -<p>Les nations de race germanique sont toutes naturellement -religieuses ; et le zèle de ce sentiment a fait naître -plusieurs guerres dans leur sein. Cependant, en Allemagne -surtout, l’on est plus porté à l’enthousiasme qu’au fanatisme. -L’esprit de secte doit se manifester sous diverses -formes, dans un pays où l’activité de la pensée est la première -de toutes ; mais d’ordinaire l’on n’y mêle pas les discussions -théologiques aux passions humaines ; et les diverses -opinions, en fait de religion, ne sortent pas de ce monde -idéal où règne une paix sublime.</p> - -<p>Pendant longtemps on s’est occupé, comme je le montrerai -dans le chapitre suivant, de l’examen des dogmes du -christianisme ; mais depuis vingt ans, depuis que les écrits -de Kant ont fortement influé sur les esprits, il s’est établi -dans la manière de concevoir la religion une liberté et une -grandeur qui n’exigent ni ne rejettent aucune forme de -culte en particulier, mais qui font des choses célestes le -principe dominant de l’existence.</p> - -<p>Plusieurs personnes trouvent que la religion des Allemands -est trop vague, et qu’il vaut mieux se rallier sous -l’étendard d’un culte plus positif et plus sévère. Lessing dit, -dans son <i>Essai sur l’éducation du genre humain</i>, que les -révélations religieuses ont toujours été proportionnées aux -lumières qui existaient à l’époque où ces révélations ont -paru. L’ancien Testament, l’Évangile, et, sous plusieurs rapports, -la réformation, étaient, selon leur temps, parfaitement -en harmonie avec les progrès des esprits ; et peut-être -sommes-nous à la veille d’un développement du christianisme, -qui rassemblera dans un même foyer tous les -rayons épars, et qui nous fera trouver dans la religion plus -que la morale, plus que le bonheur, plus que la philosophie, -plus que le sentiment même, puisque chacun de ces biens -sera multiplié par sa réunion avec les autres.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, il est peut-être intéressant de connaître -sous quel point de vue la religion est considérée en -Allemagne, et comment on a trouvé le moyen d’y rattacher -tout le système littéraire et philosophique dont j’ai tracé -l’esquisse. C’est une chose imposante que cet ensemble de -pensées qui développe à nos yeux l’ordre moral tout entier -et donne à cet édifice sublime le dévouement pour base, et -la Divinité pour faîte.</p> - -<p>C’est au sentiment de l’infini que la plupart des écrivains -allemands rapportent toutes les idées religieuses. L’on -demande s’il est possible de concevoir l’infini ; cependant, -ne le conçoit-on pas, au moins d’une manière négative, -lorsque, dans les mathématiques, on ne peut supposer -aucun terme à la durée ni à l’étendue ? Cet infini consiste -dans l’absence des bornes ; mais le sentiment de l’infini, tel -que l’imagination et le cœur l’éprouvent, est positif et créateur.</p> - -<p>L’enthousiasme que le beau idéal nous fait éprouver, -cette émotion pleine de trouble et de pureté tout ensemble, -c’est le sentiment de l’infini qui l’excite. Nous nous -sentons comme dégagés, par l’admiration, des entraves de -la destinée humaine, et il nous semble qu’on nous révèle -des secrets merveilleux, pour affranchir l’âme à jamais de -la langueur et du déclin. Quand nous contemplons le ciel -étoilé, où des étincelles de lumière sont des univers comme -le nôtre, où la poussière brillante de la voie lactée trace -avec des mondes une route dans le firmament, notre pensée -se perd dans l’infini, notre cœur bat pour l’inconnu, pour -l’immense, et nous sentons que ce n’est qu’au delà des -expériences terrestres que notre véritable vie doit commencer. -Enfin, les émotions religieuses, plus que toutes les -autres encore, réveillent en nous le sentiment de l’infini ; -mais, en le réveillant, elles le satisfont ; et c’est pour cela -sans doute qu’un homme d’un grand esprit disait : « Que la -créature pensante n’était heureuse que quand l’idée de -l’infini était devenue pour elle une jouissance, au lieu d’être -un poids ».</p> - -<p>En effet, quand nous nous livrons en entier aux réflexions, -aux images, aux désirs qui dépassent les limites de l’expérience, -c’est alors seulement que nous respirons. Quand on -veut s’en tenir aux intérêts, aux convenances, aux lois de -ce monde, le génie, la sensibilité, l’enthousiasme, agitent -péniblement notre âme ; mais ils l’inondent de délices quand -on les consacre à ce souvenir, à cette attente de l’infini qui -se présente, dans la métaphysique, sous la forme des dispositions -innées ; dans la vertu, sous celle du dévouement ; -dans les arts, sous celle de l’idéal, et dans la religion elle-même, -sous celle de l’amour divin.</p> - -<p>Le sentiment de l’infini est le véritable attribut de l’âme : -tout ce qui est beau dans tous les genres excite en nous -l’espoir et le désir d’un avenir éternel et d’une existence sublime ; -on ne peut entendre ni le vent dans la forêt, ni les -accords délicieux des voix humaines ; on ne peut éprouver -l’enchantement de l’éloquence ou de la poésie ; enfin, surtout, -enfin on ne peut aimer avec innocence, avec profondeur, -sans être pénétré de religion et d’immortalité.</p> - -<p>Tous les sacrifices de l’intérêt personnel viennent du besoin -de se mettre en harmonie avec ce sentiment de l’infini -dont on éprouve tout le charme, quoiqu’on ne puisse l’exprimer. -Si la puissance du devoir était renfermée dans le court -espace de cette vie, comment donc aurait-elle plus d’empire -que les passions sur notre âme ? qui sacrifierait des bornes à -des bornes ? <i>Tout ce qui finit est si court !</i> dit Saint Augustin ; -les instants de jouissance que peuvent valoir les penchants -terrestres, et les jours de paix qu’assure une conduite -morale, différeraient de bien peu, si des émotions sans -limite et sans terme ne s’élevaient pas au fond du cœur de -l’homme qui se dévoue à la vertu.</p> - -<p>Beaucoup de gens nieront ce sentiment de l’infini ; et, -certes, ils sont sur un excellent terrain pour le nier, car il -est impossible de le leur expliquer ; ce n’est pas quelques -mots de plus qui réussiront à leur faire comprendre ce que -l’univers ne leur a pas dit. La nature a revêtu l’infini des -divers symboles qui peuvent le faire arriver jusqu’à nous : -la lumière et les ténèbres, l’orage et le silence, le plaisir et -la douleur, tout inspire à l’homme cette religion universelle -dont son cœur est le sanctuaire.</p> - -<p>Un homme dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, M. Ancillon, -vient de faire paraître un ouvrage sur la nouvelle -philosophie de l’Allemagne, qui réunit la lucidité de l’esprit -français à la profondeur du génie allemand. M. Ancillon -s’est déjà acquis un nom célèbre comme historien ; il est -incontestablement ce qu’on a coutume d’appeler en France -une bonne tête ; son esprit même est positif et méthodique, -et c’est par son âme qu’il a saisi tout ce que la pensée de -l’infini peut présenter de plus vaste et de plus élevé. Ce -qu’il a écrit sur ce sujet porte un caractère tout à fait original ; -c’est, pour ainsi dire, le sublime mis à la portée de -la logique : il trace avec précision la ligne où les connaissances -expérimentales s’arrêtent, soit dans les arts, soit -dans la philosophie, soit dans la religion ; il montre que le -sentiment va beaucoup plus loin que les connaissances, et -que, par delà les preuves démonstratives, il y a l’évidence -naturelle ; par delà l’analyse, l’inspiration ; par delà les -mots, les idées ; par delà les idées, les émotions, et que le -sentiment de l’infini est un fait de l’âme, un fait primitif, -sans lequel il n’y aurait rien dans l’homme que de l’instinct -physique et du calcul.</p> - -<p>Il est difficile d’être religieux à la manière introduite par -les esprits secs, ou par les hommes de bonne volonté qui -voudraient faire arriver la religion aux honneurs de la démonstration -scientifique. Ce qui touche si intimement au -mystère de l’existence ne peut être exprimé par les formes -régulières de la parole. Le raisonnement dans de tels sujets -sert à montrer où finit le raisonnement, et là où il finit -commence la véritable certitude ; car les vérités de sentiment -ont une force d’intensité qui appelle tout notre être à -leur appui. L’infini agit sur l’âme pour l’élever et la dégager -du temps. L’œuvre de la vie, c’est de sacrifier les intérêts -de notre existence passagère à cette immortalité qui commence -pour nous dès à présent, si nous en sommes déjà -dignes ; et non seulement la plupart des religions ont ce -même but, mais les beaux-arts, la poésie, la gloire et -l’amour, sont des religions dans lesquelles il entre plus ou -moins d’alliage.</p> - -<p>Cette expression : <i>c’est divin</i>, qui est passée en usage -pour vanter les beautés de la nature et de l’art, cette expression -est une croyance parmi les Allemands ; ce n’est point -par indifférence qu’ils sont tolérants, c’est parce qu’ils ont -de l’universalité dans leur manière de sentir et de concevoir -la religion. En effet, chaque homme peut trouver dans une -des merveilles de l’univers celle qui parle plus puissamment -à son âme : l’un admire la Divinité dans les traits d’un -père ; l’autre, dans l’innocence d’un enfant ; l’autre, dans le -céleste regard des vierges de Raphaël, dans la musique, -dans la poésie, dans la nature, n’importe : car tous s’entendent, -si tous sont animés par le principe religieux, génie du -monde et de chaque homme.</p> - -<p>Des esprits supérieurs ont élevé des doutes sur tel ou tel -dogme ; et c’était un grand malheur que la subtilité de la -dialectique ou les prétentions de l’amour-propre pussent -troubler et refroidir le sentiment de la foi. Souvent aussi la -réflexion se trouvait à l’étroit dans ces religions intolérantes -dont on avait fait, pour ainsi dire, un code pénal, et qui -donnaient à la théologie toutes les formes d’un gouvernement -despotique. Mais qu’il est sublime, ce culte qui nous -fait ressentir une jouissance céleste dans l’inspiration du -génie, comme dans la vertu la plus obscure ; dans les affections -les plus tendres, comme dans les peines les plus amères ; -dans la tempête, comme dans les beaux jours ; dans la -fleur, comme dans le chêne ; dans tout, hors le calcul, hors -le froid mortel de l’égoïsme, qui nous sépare de la nature -bienfaisante, et nous donne la vanité seule pour mobile, la -vanité dont la racine est toujours venimeuse ! qu’elle est -belle, la religion qui consacre le monde entier à son auteur, -et se sert de toutes nos facultés pour célébrer les rites saints -du merveilleux univers !</p> - -<p>Loin qu’une telle croyance interdise les lettres ni les -sciences, la théorie de toutes les idées et le secret de tous -les talents lui appartiennent ; il faudrait que la nature et -la Divinité fussent en contradiction, si la piété sincère -défendait aux hommes de se servir de leurs facultés, et de -goûter les plaisirs qu’elles donnent. Il y a de la religion -dans toutes les œuvres du génie ; il y a du génie dans toutes -les pensées religieuses. L’esprit est d’une moins illustre origine, -il sert à contester ; mais le génie est créateur. La -source inépuisable des talents et des vertus, c’est le sentiment -de l’infini, qui a sa part dans toutes les actions généreuses -et dans toutes les conceptions profondes.</p> - -<p>La religion n’est rien si elle n’est pas tout, si l’existence -n’en est pas remplie, si l’on n’entretient pas sans cesse dans -l’âme cette foi à l’invisible, ce dévouement, cette élévation -de désirs, qui doivent triompher des penchants vulgaires -auxquels notre nature nous expose.</p> - -<p>Néanmoins, comment la religion pourrait-elle nous être -sans cesse présente, si nous ne la rattachions pas à tout ce qui -doit occuper une belle vie, les affections dévouées, les méditations -philosophiques et les plaisirs de l’imagination ? -Un grand nombre de pratiques sont recommandées aux -fidèles, afin qu’à tous les moments du jour la religion leur -soit rappelée par les obligations qu’elle impose ; mais si la -vie entière pouvait être naturellement et sans effort un culte -de tous les instants, ne serait-ce pas mieux encore ? puisque -l’admiration pour le beau se rapporte toujours à la Divinité, -et que l’élan même des pensées fortes nous fait -remonter vers notre origine, pourquoi donc la puissance -d’aimer, la poésie, la philosophie, ne seraient-elles pas les -colonnes du temple de la foi ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p4ch2">CHAPITRE II<br /> -<span class="i">Du Protestantisme.</span></h3> - - -<p>C’était chez les Allemands qu’une révolution opérée par -les idées devait avoir lieu ; car le trait saillant de cette nation -méditative est l’énergie de la conviction intérieure. Quand -une fois une opinion s’est emparée des têtes allemandes, -leur patience et leur persévérance à la soutenir font singulièrement -honneur à la force de la volonté dans l’homme.</p> - -<p>En lisant les détails de la mort de Jean Hus et de Jérôme -de Prague, les précurseurs de la réformation, on voit un -exemple frappant de ce qui caractérise les chefs du protestantisme -en Allemagne, la réunion d’une foi vive avec l’esprit -d’examen. Leur raison n’a point fait tort à leur croyance, -ni leur croyance à leur raison ; et leurs facultés morales ont -agi toujours ensemble.</p> - -<p>Partout, en Allemagne, on trouve des traces des diverses -luttes religieuses qui, pendant plusieurs siècles, ont occupé -la nation entière. On montre encore dans la cathédrale de -Prague des bas-reliefs où les dévastations commises par les -hussites sont représentées ; et la partie de l’église que les -Suédois ont incendiée dans la guerre de trente ans n’est -point rebâtie. Non loin de là, sur le pont, est placée la -statue de saint Jean Népomucène, qui aima mieux périr -dans les flots que de révéler les faiblesses qu’une reine -infortunée lui avait confessées. Les monuments, et même -les ruines qui attestent l’influence de la religion sur les -hommes, intéressent vivement notre âme ; car les guerres -d’opinion, quelque cruelles qu’elles soient, font plus d’honneur -aux nations que les guerres d’intérêt.</p> - -<p>Luther est, de tous les grands hommes que l’Allemagne a -produits, celui dont le caractère était le plus allemand : sa -fermeté avait quelque chose de rude ; sa conviction allait -jusqu’à l’entêtement ; le courage de l’esprit était en lui le -principe du courage de l’action : ce qu’il avait de passionné -dans l’âme ne le détournait point des études abstraites ; et -quoi qu’il attaquât de certains abus et de certains dogmes -comme des préjugés, ce n’était point l’incrédulité philosophique, -mais un fanatisme à lui qui l’inspirait.</p> - -<p>Néanmoins la réformation a introduit dans le monde l’examen -en fait de religion. Il en est résulté pour les uns le -scepticisme, mais pour les autres une conviction plus ferme -des vérités religieuses : l’esprit humain était arrivé à une -époque où il devait nécessairement examiner pour croire. -La découverte de l’imprimerie, la multiplicité des connaissances -et l’investigation philosophique de la vérité, ne permettaient -plus cette foi aveugle dont on s’était jadis si bien -trouvé. L’enthousiasme religieux ne pouvait renaître que -par l’examen et la méditation. C’est Luther qui a mis la -Bible et l’Évangile entre les mains de tout le monde ; c’est -lui qui a donné l’impulsion à l’étude de l’antiquité ; car en -apprenant l’hébreu pour lire la Bible, et le grec pour lire -le Nouveau Testament, on a cultivé les langues anciennes, -et les esprits se sont tournés vers les recherches historiques.</p> - -<p>L’examen peut affaiblir cette foi d’habitude que les -hommes font bien de conserver tant qu’ils le peuvent ; mais -quand l’homme sort de l’examen plus religieux qu’il n’y -était entré, c’est alors que la religion est invariablement -fondée ; c’est alors qu’il y a paix entre elle et les lumières, -et qu’elles se servent mutuellement.</p> - -<p>Quelques écrivains ont beaucoup déclamé contre le système -de la perfectibilité, et l’on aurait dit, à les entendre, -que c’était une véritable atrocité de croire notre espèce -perfectible. Il suffit, en France, qu’un homme de tel parti ait -soutenu telle opinion, pour qu’il ne soit plus du bon goût -de l’adopter ; et tous les moutons du même troupeau viennent -donner, les uns après les autres, leurs coups de tête -aux idées, qui n’en restent pas moins ce qu’elles sont.</p> - -<p>Il est très probable que le genre humain est susceptible -d’éducation, aussi bien que chaque homme, et qu’il y a des -époques marquées pour les progrès de la pensée dans la -route éternelle du temps. La réformation fut l’ère de l’examen, -et de la conviction éclairée qui lui succède. Le christianisme -a d’abord été fondé, puis altéré, puis examiné, -puis compris, et ces diverses périodes étaient nécessaires à -son développement ; elles ont duré quelquefois cent ans, -quelquefois mille ans. L’Être suprême, qui puise dans l’éternité, -n’est pas économe du temps à notre manière.</p> - -<p>Quand Luther a paru, la religion n’était plus qu’une puissance -politique, attaquée ou défendue comme un intérêt de -ce monde. Luther l’a rappelée sur le terrain de la pensée. -La marche historique de l’esprit humain à cet égard, en -Allemagne, est digne de remarque. Lorsque les guerres causées -par la réformation furent apaisées, et que les réfugiés -protestants se furent naturalisés dans les divers États du -nord de l’empire germanique, les études philosophiques, -qui avaient toujours pour objet l’intérieur de l’âme, se dirigèrent -naturellement vers la religion ; et il n’existe pas, -dans le dix-huitième siècle, de littérature où l’on trouve -sur ce sujet une aussi grande quantité de livres que dans la -littérature allemande.</p> - -<p>Lessing, l’un des esprits les plus vigoureux de l’Allemagne, -n’a cessé d’attaquer, avec toute la force de sa logique, -cette maxime si communément répétée, <i>qu’il y a des vérités -dangereuses</i>. En effet, c’est une singulière présomption, -dans quelques individus, de se croire le droit de cacher la -vérité à leurs semblables, et de s’attribuer la prérogative -de se placer, comme Alexandre devant Diogène, pour nous -dérober les rayons de ce soleil qui appartient à tous également ; -cette prudence prétendue n’est que la théorie du -charlatanisme ; on veut escamoter les idées, pour mieux -asservir les hommes. La vérité est l’œuvre de Dieu, les mensonges -sont l’œuvre de l’homme. Si l’on étudie les époques -de l’histoire où l’on a craint la vérité, l’on verra toujours -que c’est quand l’intérêt particulier luttait de quelque -manière contre la tendance universelle.</p> - -<p>La recherche de la vérité est la plus noble des occupations, -et sa publication un devoir. Il n’y a rien à craindre -pour la religion ni pour la société dans cette recherche, si -elle est sincère ; et si elle ne l’est pas, ce n’est plus alors la -vérité, c’est le mensonge qui fait du mal. Il n’y a pas un -sentiment dans l’homme dont on ne puisse trouver la raison -philosophique : pas une opinion, pas même un préjugé -généralement répandu, qui n’ait sa racine dans la nature. -Il faut donc examiner, non dans le but de détruire, mais -pour fonder la croyance sur la conviction intime, et non sur -la conviction dérobée.</p> - -<p>On voit des erreurs durer longtemps ; mais elles causent -toujours une inquiétude pénible. En contemplant la tour de -Pise, qui penche sur sa base, on se figure qu’elle va tomber, -quoiqu’elle ait subsisté pendant des siècles, et l’imagination -n’est en repos qu’en présence des édifices fermes et -réguliers. Il en est de même de la croyance à certains principes ; -ce qui est fondé sur les préjugés inquiète, et l’on -aime à voir la raison appuyer de tout son pouvoir les conceptions -élevées de l’âme.</p> - -<p>L’intelligence contient en elle-même le principe de tout -ce qu’elle acquiert par l’expérience ; Fontenelle disait avec -justesse, <i>qu’on croyait reconnaître une vérité, la première -fois qu’elle nous était annoncée</i>. Comment donc pourrait-on -imaginer que tôt ou tard les idées justes et la persuasion -intime qu’elles font naître, ne se rencontreront pas ? Il y a -une harmonie préétablie entre la vérité et la raison -humaine, qui finit toujours par les rapprocher l’une de -l’autre.</p> - -<p>Proposer aux hommes de ne pas se dire mutuellement ce -qu’ils pensent, c’est ce qu’on appelle vulgairement garder -le secret de la comédie. On ne continue d’ignorer que parce -qu’on ne sait pas qu’on ignore ; mais du moment qu’on a -commandé de se taire, c’est que quelqu’un a parlé ; et, pour -étouffer les pensées que ces paroles ont excitées, il faut -dégrader la raison. Il y a des hommes pleins d’énergie et -de bonne foi, qui n’ont jamais soupçonné telles ou telles -vérités philosophiques ; mais ceux qui les savent et les dissimulent -sont des hypocrites, ou tout au moins des êtres -bien arrogants et bien irréligieux. — Bien arrogants ; car de -quel droit s’imaginent-ils qu’ils sont de la classe des initiés, -et que le reste du monde n’en est pas ? — Bien irréligieux ; -car s’il y avait une vérité philosophique ou naturelle, -une vérité enfin qui combattît la religion, cette religion ne -serait pas ce qu’elle est, la lumière des lumières.</p> - -<p>Il faut bien mal connaître le christianisme, c’est-à-dire, -la révélation des lois morales de l’homme et de l’univers, -pour recommander à ceux qui veulent y croire l’ignorance, -le secret et les ténèbres. Ouvrez les portes du temple ; -appelez à votre secours le génie, les beaux-arts, les sciences, -la philosophie ; rassemblez-les dans un même foyer, pour -honorer et comprendre l’Auteur de la création, et si l’amour -a dit que le nom de ce qu’on aime semble gravé sur les -feuilles de chaque fleur, comment l’empreinte de Dieu ne -serait-elle pas dans toutes les idées qui se rallient à la chaîne -éternelle !</p> - -<p>Le droit d’examiner ce qu’on doit croire est le fondement -du protestantisme. Les premiers réformateurs ne l’entendaient -pas ainsi : ils croyaient pouvoir placer les colonnes -d’Hercule de l’esprit humain au terme de leurs propres -lumières ; mais ils avaient tort d’espérer qu’on se soumettrait -à leurs décisions comme infaillibles, eux qui rejetaient -toute autorité de ce genre dans la religion catholique. Le -protestantisme devait donc suivre le développement et les -progrès des lumières, tandis que le catholicisme se vantait -d’être immuable au milieu des vagues du temps.</p> - -<p>Parmi les écrivains allemands de la religion protestante, il a -existé diverses manières de voir, qui successivement ont -occupé l’attention. Plusieurs savants ont fait des recherches -inouïes sur l’Ancien et le Nouveau Testament. Michaelis a -étudié les langues, les antiquités et l’histoire naturelle de -l’Asie, pour interpréter la Bible : et tandis qu’en France -l’esprit philosophique plaisantait sur le christianisme, on -en faisait en Allemagne un objet d’érudition. Bien que ce -genre de travail pût, à quelques égards, blesser les âmes -religieuses, quel respect ne suppose-t-il pas pour le livre, -objet d’un examen aussi sérieux ! Ces savants n’attaquèrent -ni le dogme, ni les prophéties, ni les miracles ; mais il en -vint après eux un grand nombre qui voulurent donner une -explication toute naturelle à la Bible et au Nouveau Testament, -et qui, considérant l’une et l’autre, simplement -comme de bons écrits d’une lecture instructive, ne voyaient -dans les mystères que des métaphores orientales.</p> - -<p>Ces théologiens s’appelaient raisonnables, parce qu’ils -croyaient dissiper tous les genres d’obscurité ; mais c’était -mal diriger l’esprit d’examen que de vouloir l’appliquer aux -vérités qu’on ne peut pressentir que par l’élévation et le recueillement -de l’âme. L’esprit d’examen doit servir à reconnaître -ce qui est supérieur à la raison, comme un astronome -marque les hauteurs auxquelles la vue de l’homme -n’atteint pas : ainsi donc, signaler les régions incompréhensibles, -sans prétendre ni les nier, ni les soumettre au langage, -c’est se servir de l’esprit d’examen selon sa mesure et -selon son but.</p> - -<p>L’interprétation savante ne satisfait pas plus que l’autorité -dogmatique. L’imagination et la sensibilité des Allemands -ne pouvaient se contenter de cette sorte de religion -prosaïque, qui accordait un respect de raison au christianisme. -Herder, le premier, fit renaître la foi par la poésie : -profondément instruit dans les langues orientales, il avait -pour la Bible un genre d’admiration semblable à celui qu’un -Homère sanctifié pourrait inspirer. La tendance naturelle -des esprits, en Allemagne, est de considérer la poésie comme -une sorte de don prophétique, précurseur des dons divins ; -ainsi ce n’était point une profanation de réunir à la croyance -religieuse l’enthousiasme qu’elle inspire.</p> - -<p>Herder n’était pas scrupuleusement orthodoxe ; cependant -il rejetait, ainsi que ses partisans, les commentaires érudits -qui avaient pour but de simplifier la Bible, et qui l’anéantissaient -en la simplifiant. Une sorte de théologie poétique, -vague, mais animée, libre, mais sensible, tint la place de -cette école pédantesque, qui croyait marcher vers la raison -en retranchant quelques miracles de cet univers, et cependant -le merveilleux est à quelques égards peut-être plus -facile encore à concevoir que ce qu’on est convenu d’appeler -le naturel.</p> - -<p>Schleiermacher, le traducteur de Platon, a écrit sur la -religion des discours d’une rare éloquence ; il combat l’indifférence -qu’on appelait <i>tolérance</i>, et le travail destructeur -qu’on faisait passer pour un examen impartial. Schleiermacher -n’est pas non plus un théologien orthodoxe ; mais il -montre, dans les dogmes religieux qu’il adopte, de la force -de croyance, et une grande vigueur de conception métaphysique. -Il a développé avec beaucoup de chaleur et de clarté -le sentiment de l’infini, dont j’ai parlé dans le chapitre précédent. -On peut appeler les opinions religieuses de Schleiermacher -et de ses disciples une théologie philosophique.</p> - -<p>Enfin Lavater et plusieurs hommes de talent se sont ralliés -aux opinions mystiques, telles que Fénelon en France, -et divers écrivains de tous les pays les ont conçues.</p> - -<p>Lavater a précédé quelques-uns des hommes que j’ai -cités ; néanmoins c’est depuis un petit nombre d’années surtout, -que la doctrine dont il peut être considéré comme un -des principaux chefs, a pris une grande faveur en Allemagne. -L’ouvrage de Lavater sur la physionomie est plus -célèbre que ses écrits religieux ; mais ce qui le rendait surtout -remarquable, c’était son caractère personnel ; il y avait -en lui un rare mélange de pénétration et d’enthousiasme ; -il observait les hommes avec une finesse d’esprit singulière, -et s’abandonnait avec une confiance absolue à des idées -qu’on pourrait nommer superstitieuses ; il avait de l’amour-propre, -et peut-être cet amour-propre a-t-il été la cause de -ses opinions bizarres sur lui-même et sur sa vocation miraculeuse : -cependant rien n’égalait la simplicité religieuse et -la candeur de son âme ; on ne pouvait voir sans étonnement, -dans un salon de nos jours, un ministre du saint -Évangile inspiré comme les apôtres, et spirituel comme un -homme du monde. Le garant de la sincérité de Lavater, -c’étaient ses bonnes actions et son beau regard, qui portait -l’empreinte d’une inimitable vérité.</p> - -<p>Les écrivains religieux de l’Allemagne actuelle sont divisés -en deux classes très distinctes, les défenseurs de la réformation -et les partisans du catholicisme. J’examinerai à part les -écrivains de ces diverses opinions ; mais ce qu’il importe -d’affirmer avant tout, c’est que si le nord de l’Allemagne est -le pays où les questions théologiques ont été le plus agitées, -c’est en même temps celui où les sentiments religieux sont -le plus universels ; le caractère national en est empreint ; et -le génie des arts et de la littérature y puise toute son inspiration. -Enfin, parmi les gens du peuple, la religion a, dans -le nord de l’Allemagne, un caractère idéal et doux qui surprend -singulièrement, dans un pays dont on est accoutumé -à croire les mœurs très rudes.</p> - -<p>Une fois, en voyageant de Dresde à Leipzig, je m’arrêtai -le soir à Meissen, petite ville placée sur une hauteur, au-dessus -de la rivière, et dont l’église renferme des tombeaux consacrés -à d’illustres souvenirs. Je me promenais sur l’esplanade, -et je me laissais aller à cette rêverie que le coucher -du soleil, l’aspect lointain du paysage, et le bruit de l’onde -qui coule au fond de la vallée, excitent si facilement dans -notre âme ; j’entendis alors les voix de quelques hommes -du peuple, et je craignais d’écouter des paroles vulgaires, -telles qu’on en chante ailleurs dans les rues. Quel fut mon -étonnement, lorsque je compris le refrain de leur chanson : -<i>Ils se sont aimés, et ils sont morts avec l’espoir de se retrouver -un jour !</i> Heureux pays, que celui où de tels sentiments -sont populaires, et répandent jusque dans l’air qu’on respire -je ne sais quelle fraternité religieuse, dont l’amour -pour le ciel et la pitié pour l’homme sont le touchant lien !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p4ch3">CHAPITRE III<br /> -<span class="i">Du culte des Frères Moraves.</span></h3> - - -<p>Il y a peut-être trop de liberté dans le protestantisme, -pour contenter une certaine austérité religieuse, qui peut -s’emparer de l’homme accablé par de grands malheurs ; -quelquefois même, dans le cours habituel de la vie, la réalité -de ce monde disparaît tout à coup, et l’on se sent, au -milieu de ses intérêts, comme dans un bal dont on n’entendrait -pas la musique ; le mouvement qu’on y verrait paraîtrait -insensé. Une espèce d’apathie rêveuse s’empare également -du bramin et du sauvage, quand l’un, à force de penser, -et l’autre, à force d’ignorer, passent des heures entières -dans la contemplation muette de la destinée. La seule activité -dont on soit susceptible alors est celle qui a le culte -divin pour objet. On aime à faire à chaque instant quelque -chose pour le ciel ; et c’est cette disposition qui inspire de -l’attrait pour les couvents, quoiqu’ils aient d’ailleurs des -inconvénients très graves.</p> - -<p>Les établissements moraves sont les couvents des protestants, -et c’est l’enthousiasme religieux du nord de l’Allemagne -qui leur a donné naissance, il y a cent années. Mais -quoique cette association soit aussi sévère qu’un couvent -catholique, elle est plus libérale dans les principes ; on n’y -fait point de vœu, tout y est volontaire ; les hommes et les -femmes ne sont pas séparés, et le mariage n’y est point -interdit. Néanmoins la société entière est ecclésiastique, -c’est-à-dire que tout s’y fait par la religion et pour elle ; -c’est l’autorité de l’église qui régit cette communauté de -fidèles ; mais cette église est sans prêtres, et le sacerdoce y -est exercé tour à tour par les personnes les plus religieuses -et les plus vénérables.</p> - -<p>Les hommes et les femmes, avant d’être mariés, vivent -séparément les uns des autres dans des réunions où règne -l’égalité la plus parfaite. La journée entière est remplie par -des travaux, les mêmes pour tous les rangs ; l’idée de la -Providence, constamment présente, dirige toutes les actions -de la vie des Moraves.</p> - -<p>Quand un jeune homme veut prendre une compagne, il -s’adresse à la doyenne des filles ou des veuves, et lui -demande celle qu’il voudrait épouser. L’on tire au sort à -l’église, pour savoir s’il doit ou non s’unir à la femme qu’il -préfère ; et si le sort est contre lui, il renonce à sa demande. -Les Moraves ont tellement l’habitude de se résigner, qu’ils -ne résistent point à cette décision ; et comme ils ne voient -les femmes qu’à l’église, il leur en coûte moins pour renoncer -à leur choix. Cette manière de prononcer sur le mariage -et sur beaucoup d’autres circonstances de la vie indique -l’esprit général du culte des Moraves. Au lieu de s’en tenir -à la soumission à la volonté du ciel, ils se figurent qu’ils -peuvent la connaître ou par des inspirations, ou, ce qui est -plus étrange encore, en interrogeant le hasard. Le devoir -et les événements manifestent à l’homme les voies de Dieu -sur la terre ; comment peut-il se flatter de les pénétrer par -d’autres moyens ?</p> - -<p>L’on observe d’ailleurs en général, chez les Moraves, les -mœurs évangéliques telles qu’elles devaient exister du temps -des apôtres, dans les communautés chrétiennes. Ni les -dogmes extraordinaires, ni les pratiques scrupuleuses ne -font le lien de cette association : l’Évangile y est interprété -de la manière la plus naturelle et la plus claire ; mais on y -est fidèle aux conséquences de cette doctrine, et l’on met, -sous tous les rapports, sa conduite en harmonie avec les -principes religieux. Les communautés moraves servent surtout -à prouver que le protestantisme, dans sa simplicité, -peut mener au genre de vie le plus austère, et à la religion -la plus enthousiaste ; la mort et l’immortalité bien comprises -suffisent pour occuper et diriger toute l’existence.</p> - -<p>J’ai été, il y a quelque temps, à Dintendorf, petit village -près d’Erfurt, où une communauté de Moraves s’est établie. -Ce village est à trois lieues de toute grande route, il est placé -entre deux montagnes, sur le bord d’un ruisseau ; des saules -et des peupliers élevés l’entourent ; il y a dans l’aspect de -la contrée quelque chose de calme et de doux, qui prépare -l’âme à sortir des agitations de la vie. Les maisons et les -rues sont d’une propreté parfaite ; les femmes, toutes habillées -de même, cachent leurs cheveux et ceignent leur tête -avec un ruban dont les couleurs indiquent si elles sont mariées, -filles ou veuves ; les hommes sont vêtus de brun, à peu -près comme les quakers. Une industrie mercantile les -occupe presque tous ; mais on n’entend pas le moindre bruit -dans le village. Chacun travaille avec régularité et tranquillité ; -et l’action intérieure des sentiments religieux apaise -tout autre mouvement.</p> - -<p>Les filles et les veuves habitent ensemble dans un grand -dortoir, et, pendant la nuit, une d’elles veille tour à tour -pour prier, ou pour soigner celles qui pourraient devenir -malades. Les hommes non mariés vivent de la même manière. -Ainsi, il existe une grande famille pour celui qui n’a -pas la sienne, et le nom de frère et de sœur est commun à -tous les chrétiens.</p> - -<p>A la place de cloches, des instruments à vent d’une très -belle harmonie invitent au service divin. En marchant pour -aller à l’église, au son de cette musique imposante, on se -sentait enlevé à la terre ; on croyait entendre les trompettes -du jugement dernier, non telles que le remords nous les -fait craindre, mais telles qu’une pieuse confiance nous les -fait espérer ; il semblait que la miséricorde divine se manifestât -dans cet appel, et prononçât d’avance un pardon régénérateur.</p> - -<p>L’église était décorée de roses blanches et de fleurs d’aubépine ; -les tableaux n’étaient point bannis du temple, et la -musique y était cultivée, comme faisant partie du culte ; on -n’y chantait que des psaumes ; il n’y avait ni sermon, ni -messe, ni raisonnement, ni discussion théologique ; c’était -le culte de Dieu, en esprit et en vérité. Les femmes, toutes -en blanc, étaient rangées les unes à côté des autres, sans -aucune distinction quelconque ; elles semblaient des ombres -innocentes, qui venaient comparaître devant le tribunal de -la Divinité.</p> - -<p>Le cimetière des Moraves est un jardin dont les allées -sont marquées par des pierres funéraires, à côté desquelles -on a planté un arbuste à fleurs. Toutes ces pierres sont -égales ; aucun de ces arbustes ne s’élève au-dessus de l’autre, -et la même épitaphe sert pour tous les morts : <i>Il est né -tel jour, et tel autre il est retourné dans sa patrie.</i> Admirable -expression pour désigner le terme de notre vie ! Les anciens -disaient : <i>Il a vécu</i>, et jetaient ainsi un voile sur la tombe, -pour en dérober l’idée. Les chrétiens placent au-dessus -d’elle l’étoile de l’espérance.</p> - -<p>Le jour de Pâques, le service divin se célèbre dans le cimetière -qui est placé à côté de l’église, et la résurrection est -annoncée au milieu des tombeaux. Tous ceux qui sont présents -à cet acte du culte savent quelle est la pierre qu’on -doit placer sur leur cercueil, et respirent déjà le parfum -du jeune arbre dont les feuilles et les fleurs se pencheront -sur leurs tombes. C’est ainsi qu’on a vu, dans les temps -modernes, une armée toute entière, assistant à ses propres -funérailles, dire pour elle-même le service des morts, décidée -qu’elle était à conquérir l’immortalité<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> C’est à Saragosse qu’a eu lieu l’admirable scène à laquelle je faisais -allusion, sans oser la désigner plus clairement. Un aide de camp -du général français vint proposer à la garnison de la ville de se rendre, -et le chef des troupes espagnoles le conduisit sur la place publique ; -il vit sur cette place et dans l’église tendue de noir, les soldats -et les officiers à genoux, entendant le service des morts. En effet, -bien peu de ces guerriers vivent encore, et les habitants de la ville ont -aussi partagé le sort de leurs défenseurs.</p> -</div> -<p>La communion des Moraves ne peut point s’adapter à -l’état social, tel que les circonstances nous le commandent ; -mais comme on a beaucoup dit depuis quelque temps que le -catholicisme seul parlait à l’imagination, il importe d’observer -que ce qui remue vraiment l’âme, dans la religion, est -commun à toutes les églises chrétiennes. Un sépulcre et -une prière épuisent toute la puissance de l’attendrissement ; -et plus la croyance est simple, plus le culte cause d’émotion.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p4ch4">CHAPITRE IV<br /> -<span class="i">Du Catholicisme.</span></h3> - - -<p>La religion catholique est plus tolérante en Allemagne -que dans tout autre pays. La paix de Westphalie ayant fixé -les droits des différentes religions, elles ne craignent plus -leurs envahissements mutuels ; et d’ailleurs le mélange des -cultes, dans un grand nombre de villes, a nécessairement -amené l’occasion de se voir et de se juger. Dans les opinions -religieuses, comme dans les opinions politiques, on se fait -de ses adversaires un fantôme qui se dissipe presque toujours -par leur présence ; la sympathie nous montre un semblable -dans celui qu’on croyait son ennemi.</p> - -<p>Le protestantisme étant beaucoup plus favorable aux -lumières que le catholicisme, les catholiques, en Allemagne, -se sont mis sur une espèce de défensive qui nuit beaucoup -au progrès des idées. Dans les pays où la religion catholique -régnait seule, tels que la France et l’Italie, on a su la -réunir à la littérature et aux beaux-arts ; mais en Allemagne, -où les protestants se sont emparés, par les universités et -par leur tendance naturelle, de tout ce qui tient aux études -littéraires et philosophiques, les catholiques se sont crus -obligés de leur opposer un certain genre de réserve qui -éteint presque tout moyen de se distinguer dans la carrière -de l’imagination et de la pensée. La musique est le seul des -beaux-arts porté, dans le midi de l’Allemagne, à un plus -haut degré de perfection que dans le nord, à moins que l’on -ne compte comme l’un des beaux-arts un certain genre de -vie commode, dont les jouissances s’accordent assez bien -avec le repos de l’esprit.</p> - -<p>Il y a parmi les catholiques, en Allemagne, une piété sincère, -tranquille et charitable, mais il n’y a point de prédicateurs -célèbres, ni d’écrivains religieux à citer ; rien n’y -excite le mouvement de l’âme ; l’on y prend la religion -comme une chose de fait, où l’enthousiasme n’a point de -part, et l’on dirait que, dans un culte si bien consolidé, -l’autre vie elle-même devient une vérité positive sur laquelle -on n’exerce plus la pensée.</p> - -<p>La révolution qui s’est faite dans les esprits philosophiques -en Allemagne, depuis trente ans, les a presque tous ramenés -aux sentiments religieux. Ils s’en étaient un peu écartés, -lorsque l’impulsion nécessaire pour propager la tolérance -avait dépassé son but ; mais, en rappelant l’idéalisme dans -la métaphysique, l’inspiration dans la poésie, la contemplation -dans les sciences, on a renouvelé l’empire de la religion, -et la réforme de la réformation, ou plutôt la direction -philosophique de la liberté qu’elle a donnée, a banni pour -jamais, du moins en théorie, le matérialisme et toutes ses -applications funestes. Au milieu de cette révolution intellectuelle, -si féconde en nobles résultats, quelques hommes -ont été trop loin, comme il arrive toujours dans les oscillations -de la pensée.</p> - -<p>On dirait que l’esprit humain se précipite toujours d’un -extrême à l’autre, comme si les opinions qu’il vient de -quitter se changeaient en remords pour le poursuivre. La -réformation, disent quelques écrivains de la nouvelle école, -a été la cause de plusieurs guerres de religion ; elle a séparé -le nord du midi de l’Allemagne ; elle a donné aux Allemands -la funeste habitude de se combattre les uns les autres, et -ces divisions leur ont ôté le droit de s’appeler une nation. -Enfin, la réformation, en introduisant l’esprit d’examen, a -rendu l’imagination aride, et mis le doute à la place de la -foi ; il faut donc, répètent ces mêmes hommes, revenir à -l’unité de l’Église en retournant au catholicisme.</p> - -<p>D’abord, si Charles-Quint avait adopté le luthéranisme, -il y aurait eu de même unité dans l’Allemagne, et le pays -entier serait, comme la partie du Nord, l’asile des sciences -et des lettres. Peut-être que cet accord aurait donné naissance -à des institutions libres, combinées avec une force -réelle ; et peut-être aurait-on évité cette triste séparation -du caractère et des lumières, qui a livré le Nord à la rêverie, -et maintenu le Midi dans son ignorance. Mais, sans se -perdre en conjectures sur ce qui serait arrivé, calcul toujours -très incertain, on ne peut nier que l’époque de la -réformation ne soit celle où les lettres et la philosophie se -sont introduites en Allemagne. Ce pays ne peut être mis au -premier rang, ni pour la guerre, ni pour les arts, ni pour la -liberté politique : ce sont les lumières dont l’Allemagne a -droit de s’enorgueillir, et son influence sur l’Europe pensante -date du protestantisme. De telles révolutions ne -s’opèrent ni ne se détruisent par des raisonnements, elles -appartiennent à la marche historique de l’esprit humain ; et -les hommes qui paraissent en être les auteurs, n’en sont -jamais que les conséquences.</p> - -<p>Le catholicisme, aujourd’hui désarmé, a la majesté d’un -vieux lion qui jadis faisait trembler l’univers ; mais, quand -les abus de son pouvoir amenèrent la réformation, il mettait -des entraves à l’esprit humain ; et, loin que ce fût par -sécheresse de cœur qu’on s’opposait alors à son ascendant, -c’était pour faire usage de toutes les facultés de l’esprit et -de l’imagination qu’on réclamait avec force la liberté de -penser. Si des circonstances toutes divines, et où la main -des hommes ne se fît sentir en rien, amenaient un jour un -rapprochement entre les deux Églises, on prierait Dieu, ce -me semble, avec une émotion nouvelle, à côté des prêtres -vénérables qui, dans les dernières années du siècle passé, -ont tant souffert pour leur conscience. Mais ce n’est sûrement -pas le changement de religion de quelques hommes, -ni surtout l’injuste défaveur que leurs écrits tendent à jeter -sur la religion réformée, qui pourraient conduire à l’unité -des opinions religieuses.</p> - -<p>Il y a dans l’esprit humain deux forces très distinctes, -l’une inspire le besoin de croire, l’autre celui d’examiner. -L’une de ces facultés ne doit pas être satisfaite aux dépens -de l’autre : le protestantisme et le catholicisme ne viennent -point de ce qu’il y a eu des papes et un Luther ; c’est une -pauvre manière de considérer l’histoire, que de l’attribuer -à des hasards. Le protestantisme et le catholicisme existent -dans le cœur humain ; ce sont des puissances morales qui -se développent dans les nations, parce qu’elles existent dans -chaque homme. Si dans la religion, comme dans les autres -affections humaines, on peut réunir ce que l’imagination et -la raison souhaitent, il y a paix dans l’homme ; mais en lui, -comme dans l’univers, la puissance de créer et celle de détruire, -la foi et l’examen se succèdent et se combattent.</p> - -<p>On a voulu, pour réunir ces deux penchants, creuser -plus avant dans l’âme ; et de là sont venues les opinions -mystiques, dont nous parlerons dans le chapitre suivant ; -mais le petit nombre de personnes qui ont abjuré le protestantisme -n’ont fait que renouveler des haines. Les anciennes -dénominations raniment les anciennes querelles ; la magie -se sert de certaines paroles pour évoquer les fantômes ; on -dirait que sur tous les sujets il y a des mots qui exercent ce -pouvoir : ce sont ceux qui ont servi de ralliement à l’esprit -de parti, on ne peut les prononcer sans agiter de nouveau -les flambeaux de la discorde. Les catholiques allemands se -sont montrés jusqu’à présent très étrangers à ce qui se -passait à cet égard dans le Nord. Les opinions littéraires -semblent la cause du petit nombre de changements de religion -qui ont eu lieu, et l’ancienne et vieille Église ne s’en -est guère occupée.</p> - -<p>Le comte Frédéric Stolberg, homme très respectable par son -caractère et par ses talents, célèbre, dès sa jeunesse, comme -poète, comme admirateur passionné de l’antiquité, et comme -traducteur d’Homère, a donné le premier, en Allemagne, le -signal de ces conversions nouvelles, qui ont eu depuis des -imitateurs. Les plus illustres amis du comte Stolberg, Klopstock, -Voss et Jacobi, se sont éloignés de lui pour cette abjuration, -qui semble désavouer les malheurs et les combats -que les réformés ont soutenus pendant trois siècles ; cependant -M. de Stolberg vient de publier une histoire de la religion -de Jésus-Christ, faite pour mériter l’approbation de -toutes les communions chrétiennes. C’est la première fois -qu’on a vu les opinions catholiques défendues de cette -manière ; et si le comte de Stolberg n’avait pas été élevé -dans le protestantisme, peut-être n’aurait-il pas eu l’indépendance -d’esprit qui lui sert à faire impression sur les -hommes éclairés.</p> - -<p>On trouve dans ce livre une connaissance parfaite des -Saintes Écritures, et des recherches très intéressantes sur -les différentes religions de l’Asie, en rapport avec le christianisme. -Les Allemands du Nord, lors même qu’ils se soumettent -aux dogmes les plus positifs, savent toujours leur -donner l’empreinte de leur philosophie.</p> - -<p>Le comte de Stolberg attribue à l’ancien Testament, dans -son ouvrage, une beaucoup plus grande part que les écrivains -protestants ne lui en accordent d’ordinaire. Il considère le -sacrifice comme la base de toute religion, et la mort d’Abel -comme le premier type de ce sacrifice, qui fonde le christianisme. -De quelque manière qu’on juge cette opinion, elle -donne beaucoup à penser. La plupart des religions anciennes -ont institué des sacrifices humains ; mais dans cette barbarie -il y avait quelque chose de remarquable : c’est le -besoin d’une expiation solennelle. Rien ne peut effacer de -l’âme, en effet, la conviction qu’il y a quelque chose de -très mystérieux dans le sang de l’innocent, et que la terre -et le ciel s’en émeuvent. Les hommes ont toujours cru que -des justes pouvaient obtenir, dans cette vie ou dans l’autre, -le pardon des criminels. Il y a dans le genre humain des -idées primitives qui paraissent plus ou moins défigurées -dans tous les temps et chez tous les peuples. Ce sont ces -idées sur lesquelles on ne saurait se lasser de méditer ; car -elles renferment sûrement quelques traces des titres perdus -de la race humaine.</p> - -<p>La persuasion que les prières et le dévouement du juste -peuvent sauver les coupables, est sans doute tirée des sentiments -que nous éprouvons dans les rapports de la vie ; -mais rien n’oblige, en fait de croyance religieuse, à rejeter -ces inductions : que savons-nous de plus que nos sentiments, -et pourquoi prétendrait-on qu’ils ne doivent point -s’appliquer aux vérités de la foi ? Que peut-il y avoir dans -l’homme que lui-même, et pourquoi, sous prétexte d’anthropomorphisme, -l’empêcher de former, d’après son âme, une -image de la Divinité ? Nul autre messager ne saurait, je -pense, lui en donner des nouvelles.</p> - -<p>Le comte de Stolberg s’attache à démontrer que la tradition -de la chute de l’homme a existé chez tous les peuples -de la terre, et particulièrement en Orient, et que tous les -hommes ont eu dans le cœur le souvenir d’un bonheur dont -ils avaient été privés. En effet, il y a dans l’esprit humain -deux tendances aussi distinctes que la gravitation et l’impulsion -dans le monde physique ; c’est l’idée d’une décadence -et celle d’un perfectionnement. On dirait que nous -éprouvons tout à la fois le regret de quelques beaux dons -qui nous étaient accordés gratuitement, et l’espérance de -quelques biens que nous pouvons acquérir par nos efforts ; -de manière que la doctrine de la perfectibilité et celle de -l’âge d’or, réunies et confondues, excitent tout à la fois dans -l’homme le chagrin d’avoir perdu et l’émulation de recouvrer. -Le sentiment est mélancolique, et l’esprit audacieux : -l’un regarde en arrière, l’autre en avant ; de cette rêverie et -de cet élan naît la véritable supériorité de l’homme, le -mélange de contemplation et d’activité, de résignation et -de volonté, qui lui permet de rattacher au ciel sa vie dans -ce monde.</p> - -<p>Stolberg n’appelle chrétiens que ceux qui reçoivent, avec -la simplicité des enfants, les paroles de l’Écriture sainte ; -mais il porte dans l’interprétation de ces paroles un esprit -de philosophie qui ôte aux opinions catholiques ce qu’elles -ont de dogmatique et d’intolérant. En quoi diffèrent-ils donc -entre eux, ces hommes religieux dont l’Allemagne s’honore ; -et pourquoi les noms de catholique ou de protestant -les sépareraient-ils ? Pourquoi seraient-ils infidèles aux -tombeaux de leurs aïeux, pour quitter ces noms ou pour -les reprendre ? Klopstock n’a-t-il pas consacré sa vie entière -à faire d’un beau poème le temple de l’Évangile ? Herder -n’est-il pas, comme Stolberg, adorateur de la Bible ? ne -pénètre-t-il pas dans toutes les beautés de la langue primitive, -et des sentiments d’origine céleste qu’elle exprime ? -Jacobi ne reconnaît-il pas la Divinité dans toutes les grandes -pensées de l’homme ? Aucun de ces hommes recommanderait-il -la religion uniquement comme un frein pour le -peuple, comme un moyen de sûreté publique, comme un -garant de plus dans les contrats de ce monde ? Ne savent-ils -pas tous que les esprits supérieurs ont encore plus -besoin de piété que les hommes du peuple ? car le travail -maintenu par l’autorité sociale peut occuper et guider la -classe laborieuse dans tous les instants de sa vie, tandis que -les hommes oisifs sont sans cesse en proie aux passions et -aux sophismes qui agitent l’existence, et remettent tout en -question.</p> - -<p>On a prétendu que c’était une sorte de frivolité, dans les -écrivains allemands, de présenter comme l’un des mérites -de la religion chrétienne l’influence favorable qu’elle exerce -sur les arts, l’imagination et la poésie ; et le même reproche -a été fait à cet égard au bel ouvrage de M. de Chateaubriand, -sur le <i>Génie du Christianisme</i>. Les esprits vraiment frivoles, -ce sont ceux qui prennent des vues courtes pour des vues -profondes, et se persuadent qu’on peut procéder avec la -nature humaine par voie d’exclusion, et supprimer la -plupart des désirs et des besoins de l’âme. C’est une des -grandes preuves de la divinité de la religion chrétienne, que -son analogie parfaite avec toutes nos facultés morales ; seulement -il ne me paraît pas qu’on puisse considérer la poésie -du christianisme sous le même aspect que la poésie du paganisme.</p> - -<p>Comme tout était extérieur dans le culte païen, la pompe -des images y est prodiguée ; le sanctuaire du christianisme -étant au fond du cœur, la poésie qu’il inspire doit toujours -naître de l’attendrissement. Ce n’est pas la splendeur du ciel -chrétien qu’on peut opposer à l’Olympe, mais la douleur et -l’innocence, la vieillesse et la mort, qui prennent un -caractère d’élévation et de repos, à l’abri de ces espérances -religieuses dont les ailes s’étendent sur les misères de la -vie. Il n’est donc pas vrai, ce me semble, que la religion -protestante soit dépourvue de poésie, parce que les pratiques -du culte y ont moins d’éclat que dans la religion catholique. -Des cérémonies plus ou moins bien exécutées, selon la -richesse des villes et la magnificence des édifices, ne sauraient -être la cause principale de l’impression que produit -le service divin ; ce sont ses rapports avec nos sentiments -intérieurs qui nous émeuvent, rapports qui peuvent exister -dans la simplicité comme dans la pompe.</p> - -<p>J’étais, il y a quelque temps, dans une église de campagne -dépouillée de tout ornement ; aucun tableau n’en décorait -les blanches murailles, elle était nouvellement bâtie, et nul -souvenir d’un long passé ne la rendait vénérable : la musique -même, que les saints les plus austères ont placée dans le -ciel comme la jouissance des bienheureux, se faisait à peine -entendre, et les psaumes étaient chantés par des voix sans -harmonie, que les travaux de la terre et le poids des années -rendaient rauques et confuses ; mais au milieu de cette -réunion rustique, où manquaient toutes les splendeurs -humaines, on voyait un homme pieux dont le cœur était -profondément ému par la mission qu’il remplissait<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. Ses -regards, sa physionomie, pouvaient servir de modèle à -quelques-uns des tableaux dont les autres temples sont -parés ; ses accents répondaient au concert des anges. Il y -avait là devant nous une créature mortelle, convaincue de -notre immortalité, de celle de nos amis que nous avons perdus, -de celle de nos enfants, qui nous survivront de si peu -dans la carrière du temps ! et la persuasion intime d’une -âme pure semblait une révélation nouvelle.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> M. Célérier, pasteur de Satigny, près de Genève.</p> -</div> -<p>Il descendit de sa chaire pour donner la communion aux -fidèles qui vivent à l’abri de son exemple. Son fils était -comme lui, ministre de l’église, et sous des traits plus -jeunes, il avait, ainsi que son père, une expression pieuse -et recueillie. Alors, selon l’usage, le père et le fils se donnèrent -mutuellement le pain et la coupe, qui servent chez -les protestants de commémoration au plus touchant des -mystères ; le fils ne voyait dans son père qu’un pasteur plus -avancé que lui dans l’état religieux qu’il voulait suivre ; le -père respectait dans son fils la sainte vocation qu’il avait -embrassée. Tous deux s’adressèrent, en communiant ensemble, -les passages de l’Évangile faits pour resserrer d’un -même lien les étrangers comme les amis ; et, renfermant -dans leur cœur tous les deux leurs sentiments les plus -intimes, ils semblaient oublier leurs relations personnelles -en présence de la Divinité, pour qui les pères et les fils sont -tous également des serviteurs du tombeau et des enfants de -l’espérance.</p> - -<p>Quelle poésie, quelle émotion, source de toute poésie, -pouvait manquer au service divin dans un tel moment !</p> - -<p>Les hommes dont les affections sont désintéressées, et les -pensées religieuses ; les hommes qui vivent dans le sanctuaire -de leur conscience, et savent y concentrer, comme -dans un miroir ardent, tous les rayons de l’univers ; ces -hommes, dis-je, sont les prêtres du culte de l’âme, et rien -ne doit jamais les désunir. Un abîme sépare ceux qui se -conduisent par le calcul, et ceux qui sont guidés par le sentiment ; -toutes les autres différences d’opinion ne sont rien, -celle-là seule est radicale. Il se peut qu’un jour un cri -d’union s’élève, et que l’universalité des chrétiens aspire à -professer la même religion théologique, politique et morale ; -mais avant que ce miracle soit accompli, tous les hommes -qui ont un cœur et qui lui obéissent doivent se respecter -mutuellement.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p4ch5">CHAPITRE V<br /> -<span class="i">De la disposition religieuse appelée <i>mysticité</i>.</span></h3> - - -<p>La disposition religieuse appelée <i>mysticité</i> n’est qu’une -manière plus intime de sentir et de concevoir le christianisme. -Comme dans le mot de mysticité est renfermé celui -de mystère, on a cru que les mystiques professaient des -dogmes extraordinaires, et faisaient une secte à part. Il n’y -a de mystères chez eux que ceux du sentiment appliqués à -la religion, et le sentiment est à la fois ce qu’il y a de plus -clair, de plus simple et de plus inexplicable : il faut distinguer -cependant les <i>théosophes</i>, c’est-à-dire ceux qui s’occupent -de la théologie philosophique, tels que Jacob Bœhme, -Saint-Martin, etc., des simples mystiques ; les premiers veulent -pénétrer le secret de la création, les seconds s’en tiennent -à leur propre cœur. Plusieurs pères de l’église, Thomas -A-Kempis, Fénelon, Saint François de Sales, etc. ; et, -chez les protestants, un grand nombre d’écrivains anglais et -allemands ont été des mystiques, c’est-à-dire des hommes -qui faisaient de la religion un amour, et la mêlaient à toutes -leurs pensées comme à toutes leurs actions.</p> - -<p>Le sentiment religieux qui est la base de toute la doctrine -des mystiques, consiste dans une paix intérieure pleine -de vie. Les agitations des passions ne laissent point de -calme : la tranquillité de la sécheresse et de la médiocrité -d’esprit tue la vie de l’âme ; ce n’est que dans le sentiment -religieux qu’on trouve une réunion parfaite du mouvement -et du repos. Cette disposition n’est continuelle, je crois, dans -aucun homme, quelque pieux qu’il puisse être ; mais le souvenir -et l’espérance de ces saintes émotions décident de la -conduite de ceux qui les ont éprouvées.</p> - -<p>Si l’on considère les peines et les plaisirs de la vie comme -l’effet du hasard ou du bien joué, alors le désespoir et la joie -doivent être, pour ainsi dire, des mouvements convulsifs. -Car quel hasard que celui qui dispose de notre existence ! -quel orgueil ou quel regret ne doit-on pas éprouver, quand -il s’agit d’une démarche qui a pu influer sur tout notre -sort ? A quels tourments d’incertitude ne devrait-on pas être -livré, si notre raison disposait seule de notre destinée dans -ce monde ? Mais si l’on croit, au contraire, qu’il n’y a que -deux choses importantes pour le bonheur, la pureté de l’intention, -et la résignation à l’événement, quel qu’il soit, -lorsqu’il ne dépend plus de nous, sans doute beaucoup de -circonstances nous feront encore cruellement souffrir, mais -aucune ne rompra nos liens avec le ciel. Lutter contre l’impossible -est ce qui engendre en nous les sentiments les plus -amers ; et la colère de Satan n’est autre chose que la liberté -aux prises avec la nécessité, et ne pouvant ni la dompter, ni -s’y soumettre.</p> - -<p>L’opinion dominante parmi les chrétiens mystiques, c’est -que le seul hommage qui puisse plaire à Dieu, c’est celui -de la volonté, dont il a fait don à l’homme ; quelle offrande -plus désintéressée pouvons-nous, en effet, présenter à la -Divinité ? Le culte, l’encens, les hymnes ont presque toujours -pour but d’obtenir les prospérités de la terre, et c’est -ainsi que la flatterie de ce monde entoure les monarques ; -mais se résigner à la volonté de Dieu, ne vouloir rien que -ce qu’il veut, c’est l’acte religieux le plus pur dont l’âme -humaine soit capable. Trois sommations sont faites à l’homme -pour obtenir de lui cette résignation, la jeunesse, l’âge mûr, -et la vieillesse : heureux ceux qui se soumettent à la première !</p> - -<p>C’est l’orgueil, en toutes choses, qui met le venin dans la -blessure : l’âme révoltée accuse le ciel, l’homme religieux -laisse la douleur agir sur lui selon l’intention de celui qui -l’envoie ; il se sert de tous les moyens qui sont en sa puissance -pour l’éviter ou pour la soulager : mais quand l’événement -est irrévocable, les caractères sacrés de la volonté -suprême y sont empreints.</p> - -<p>Quel malheur accidentel peut être comparé à la vieillesse et à -la mort ? Et cependant presque tous les hommes s’y résignent, -parce qu’il n’y a point d’armes contre elles : d’où vient donc -que chacun se révolte contre les malheurs particuliers, tandis -que tous se plient sous le malheur universel ? C’est qu’on -traite le sort comme un gouvernement, à qui l’on permet -de faire souffrir tout le monde, pourvu qu’il n’accorde de -privilèges à personne. Les malheurs que nous avons en -commun avec nos semblables, sont aussi durs, et nous -causent autant de souffrance que nos malheurs particuliers ; -et cependant ils n’excitent presque jamais en nous la même -rébellion. Pourquoi les hommes ne se disent-ils pas qu’il faut -supporter ce qui les concerne personnellement, comme ils -supportent la condition de l’humanité en général ? C’est -qu’on croit trouver de l’injustice dans son partage individuel. -Singulier orgueil de l’homme, de vouloir juger la -Divinité avec l’instrument qu’il a reçu d’elle ! Que sait-il de -ce qu’éprouve un autre ? que sait-il de lui-même ? que sait-il -de rien, excepté de son sentiment intérieur ? Et ce sentiment, -plus il est intime, plus il contient le secret de notre -félicité ; car n’est-ce pas dans le fond de nous-mêmes que -nous sentons le bonheur ou le malheur ? L’amour religieux -ou l’amour-propre pénètrent seuls jusqu’à la source de nos -pensées les plus cachées. Sous le nom d’amour religieux -sont renfermées toutes les affections désintéressées, et sous -celui d’amour-propre tous les penchants égoïstes : de -quelque manière que le sort nous seconde ou nous contrarie, -c’est toujours de l’ascendant de l’un de ces amours sur -l’autre que dépend la jouissance calme ou le malaise inquiet.</p> - -<p>C’est manquer, ce me semble, tout à fait de respect à la -Providence, que de nous supposer en proie à ces fantômes -qu’on appelle les événements : leur réalité consiste dans ce -qu’ils produisent sur l’âme, et il y a une égalité parfaite -entre toutes les situations et toutes les destinées, non pas -vues extérieurement, mais jugées d’après leur influence sur -le perfectionnement religieux. Si chacun de nous veut examiner -attentivement la trame de sa propre vie, il y verra -deux tissus parfaitement distincts, l’un qui semble en entier -soumis aux causes et aux effets naturels, l’autre dont la -tendance tout à fait mystérieuse ne se comprend qu’avec le -temps. C’est comme les tapisseries de haute-lice, dont on -travaille les peintures à l’envers, jusqu’à ce que, mises en -place, on en puisse juger l’effet. On finit par apercevoir, -même dans cette vie, pourquoi l’on a souffert, pourquoi l’on -n’a pas obtenu ce qu’on désirait. L’amélioration de notre -propre cœur nous révèle l’intention bienfaisante qui nous -a soumis à la peine ; car les prospérités de la terre auraient -même quelque chose de redoutable, si elles tombaient -sur nous après que nous nous serions rendus coupables de -grandes fautes : on se croirait alors abandonné par la main -de celui qui nous livrerait au bonheur ici-bas, comme à -notre seul avenir.</p> - -<p>Ou tout est hasard, ou il n’y en a pas un seul dans ce -monde, et s’il n’y en a pas, le sentiment religieux consiste -à se mettre en harmonie avec l’ordre universel, malgré -l’esprit de rébellion ou d’envahissement que l’égoïsme inspire -à chacun de nous en particulier. Tous les dogmes et -tous les cultes sont les formes diverses que ce sentiment -religieux a revêtues, selon les temps et selon les pays ; il -peut se dépraver par la terreur, quoiqu’il soit fondé sur la -confiance ; mais il consiste toujours dans la conviction qu’il -n’y a rien d’accidentel dans les événements, et que notre -seule manière d’influer sur le sort, c’est en agissant sur -nous-mêmes. La raison n’en règne pas moins dans tout ce -qui tient à la conduite de la vie ; mais quand cette ménagère -de l’existence l’a arrangée le mieux qu’elle a pu, le -fond de notre cœur appartient toujours à l’amour, et ce -qu’on appelle la mysticité, c’est cet amour dans sa pureté -la plus parfaite.</p> - -<p>L’élévation de l’âme vers son Créateur est le culte suprême -des chrétiens mystiques ; mais ils ne s’adressent point à -Dieu pour demander telle ou telle prospérité de cette vie. -Un écrivain français qui a des lueurs sublimes, M. de Saint-Martin, -a dit <i>que la prière était la respiration de l’âme</i>. Les -mystiques sont, pour la plupart, convaincus qu’il y a -réponse à cette prière, et que la grande révélation du christianisme -peut se renouveler en quelque sorte dans l’âme, -chaque fois qu’elle s’élève avec ardeur vers le ciel. Quand -on croit qu’il n’existe plus de communication immédiate -entre l’Être suprême et l’homme, la prière n’est, pour ainsi -dire, qu’un monologue ; mais elle devient un acte bien plus -secourable, lorsqu’on est persuadé que la Divinité se fait -sentir au fond de notre cœur. En effet, on ne saurait -nier, ce me semble, qu’il ne se passe en nous des mouvements -qui ne nous viennent en rien du dehors, et qui -nous calment ou nous soutiennent, sans qu’on puisse les -attribuer à la liaison ordinaire des événements de la vie.</p> - -<p>Des hommes qui ont mis de l’amour-propre dans une -doctrine entièrement fondée sur l’abnégation de l’amour-propre, -ont tiré parti de ces secours inattendus pour se -faire des illusions de tout genre : ils se sont crus des élus -ou des prophètes ; ils se sont imaginés qu’ils avaient des -visions ; enfin ils sont entrés en superstition vis-à-vis d’eux-mêmes. -Que ne peut l’orgueil humain, puisqu’il s’insinue -dans le cœur sous la forme même de l’humilité ! Mais il -n’en est pas moins vrai que rien n’est plus simple et plus -pur que les rapports de l’âme avec Dieu, tels qu’ils sont -conçus par ce qu’on a coutume d’appeler les mystiques, -c’est-à-dire les chrétiens qui mettent l’amour dans la -religion.</p> - -<p>En lisant les œuvres spirituelles de Fénelon, qui pourrait -n’être pas attendri ! Où trouver tant de lumières, tant -de consolations, tant d’indulgence ? Il n’y a là ni fanatisme, -ni austérités autres que celles de la vertu, ni intolérance, ni -exclusion. Les diversités des communions chrétiennes ne -peuvent être senties à cette hauteur, qui est au-dessus de -toutes les formes accidentelles que le temps crée et détruit.</p> - -<p>Il serait bien téméraire, assurément, celui qui se hasarderait -à prévoir ce qui tient à de si grandes choses : néanmoins -j’oserai dire que tout tend à faire triompher les sentiments -religieux dans les âmes. Le calcul a pris un tel -empire sur les affaires de ce monde, que les caractères qui -ne s’y prêtent pas sont naturellement rejetés dans l’extrême -opposé. C’est pourquoi tous les penseurs solitaires, d’un -bout du monde à l’autre, cherchent à rassembler dans un -même foyer les rayons épars de la littérature, de la philosophie -et de la religion.</p> - -<p>On craint en général que la doctrine de la résignation -religieuse, appelée dans le siècle dernier le quiétisme, ne -dégoûte de l’activité nécessaire dans cette vie. Mais la nature -se charge assez de soulever en nous les passions individuelles, -pour qu’on n’ait pas beaucoup à craindre d’un sentiment -qui les calme.</p> - -<p>Nous ne disposons ni de notre naissance, ni de notre -mort, et plus des trois quarts de notre destinée sont décidés -par ces deux événements. Nul ne peut changer les -données primitives de sa naissance, de son pays, de son -siècle, etc. Nul ne peut acquérir la figure ou le génie qu’il -n’a pas reçu de la nature ; et de combien d’autres circonstances -impérieuses encore la vie n’est-elle pas composée ? -Si notre sort consiste en cent lots divers, il y en a quatre-vingt-dix-neuf -qui ne dépendent pas de nous ; et toute la -fureur de notre volonté se porte sur la faible portion qui -semble encore en notre puissance. Or l’action de la volonté -même sur cette faible portion est singulièrement incomplète. -Le seul acte de la liberté de l’homme qui atteigne -toujours son but, c’est l’accomplissement du devoir : l’issue -de toutes les autres résolutions dépend en entier des accidents -auxquels la prudence même ne peut rien. La plupart -des hommes n’obtiennent pas ce qu’ils veulent fortement : -et la prospérité même, lorsqu’ils en ont, leur vient souvent -par une voie inattendue.</p> - -<p>La doctrine de la mysticité passe pour sévère, parce -qu’elle commande le détachement de soi, et que cela -semble, avec raison, fort difficile : mais elle est dans le fait -la plus douce de toutes ; elle consiste dans ce proverbe, -<i>faire de nécessité vertu</i> : faire de nécessité vertu, dans le sens -religieux, c’est attribuer à la Providence le gouvernement -de ce monde, et trouver dans cette pensée une consolation -intime. Les écrivains mystiques n’exigent rien au delà de -la ligne du devoir, telle que tous les hommes honnêtes l’ont -tracée ; ils ne commandent point de se faire des peines à -soi-même ; ils pensent que l’homme ne doit, ni appeler -sur lui la souffrance, ni s’irriter contre elle, quand elle arrive.</p> - -<p>Quel mal pourrait-il donc résulter de cette croyance, qui -réunit le calme du stoïcisme avec la sensibilité des chrétiens ! — Elle -empêche d’aimer, dira-t-on. — Ah ! ce n’est -pas l’exaltation religieuse qui refroidit l’âme : un seul -intérêt de vanité a plus anéanti d’affections qu’aucun genre -d’opinions austères : les déserts même de la Thébaïde n’affaiblissent -pas la puissance du sentiment, et rien n’empêche -d’aimer, que la misère du cœur.</p> - -<p>L’on attribue faussement un inconvénient très grave à la -mysticité. Malgré la sévérité de ses principes, on prétend -qu’elle rend trop indulgent sur les œuvres, à force de -ramener la religion aux impressions intérieures de l’âme, -et qu’elle porte les hommes à se résigner à leurs propres -défauts, comme aux événements inévitables. Rien ne serait -assurément plus contraire à l’esprit de l’Évangile que cette -manière d’interpréter la soumission à la volonté de Dieu. -Si l’on admettait que le sentiment religieux dispense en -rien des actions, il en résulterait non seulement une foule -d’hypocrites, qui prétendraient qu’il ne faut pas les juger -par ces vulgaires preuves de religion qu’on appelle les -œuvres, et que leurs communications secrètes avec la Divinité -sont d’un ordre bien supérieur à l’accomplissement des -devoirs ; mais il y aurait aussi des hypocrites avec eux-mêmes, -et l’on tuerait de cette manière la puissance des -remords. En effet, qui n’a pas, avec un peu d’imagination, -des moments d’attendrissement religieux ? Qui n’a pas -quelquefois prié avec ardeur ? Et si cela suffisait pour être -dispensé de la stricte observance des devoirs, la plupart des -poètes pourraient se croire plus religieux que saint Vincent -de Paul.</p> - -<p>Mais c’est à tort que les mystiques ont été accusés de cette -manière de voir ; leurs ouvrages et leur vie attestent qu’ils -sont aussi réguliers dans leur conduite morale que les -hommes soumis aux pratiques du culte le plus sévère : ce -qu’on appelle de l’indulgence en eux, c’est la pénétration qui -fait analyser la nature de l’homme, au lieu de s’en tenir à -lui commander l’obéissance. Les mystiques, s’occupant toujours -du fond du cœur, ont l’air de pardonner ses égarements, -parce qu’ils en étudient les causes.</p> - -<p>On a souvent accusé les mystiques, et même presque tous -les chrétiens, d’être portés à l’obéissance passive envers -l’autorité, quelle qu’elle soit, et l’on a prétendu que la soumission -à la volonté de Dieu, mal comprise, conduisait un -peu trop souvent à la soumission aux volontés des hommes. -Rien ne ressemble moins toutefois à la condescendance pour -le pouvoir que la résignation religieuse. Sans doute elle peut -consoler dans l’esclavage, mais c’est parce qu’elle donne alors -à l’âme toutes les vertus de l’indépendance. Être indifférent -par religion à la liberté ou à l’oppression du genre humain, -ce serait prendre la faiblesse de caractère pour l’humilité -chrétienne, et rien n’en diffère davantage. L’humilité chrétienne -se prosterne devant les pauvres et les malheureux, et -la faiblesse de caractère ménage toujours le crime, parce -qu’il est fort dans ce monde.</p> - -<p>Dans les temps de la chevalerie, lorsque le christianisme -avait le plus d’ascendant, il n’a jamais demandé le sacrifice -de l’honneur : or, pour les citoyens, la justice et la -liberté sont aussi l’honneur. Dieu confond l’orgueil humain, -mais non la dignité de l’espèce humaine, car cet orgueil -consiste dans l’opinion qu’on a de soi, et cette dignité dans -le respect pour les droits des autres. Les hommes religieux -ont du penchant à ne point se mêler des choses de ce monde -sans y être appelés par un devoir manifeste, et il faut convenir -que tant de passions sont agitées par les intérêts politiques, -qu’il est rare de s’en être mêlé sans avoir des reproches -à se faire : mais quand le courage de la conscience est évoqué, -il n’en est point qui puisse rivaliser avec celui-là.</p> - -<p>De toutes les nations, celle qui a le plus de penchant au -mysticisme, c’est la nation allemande. Avant Luther, plusieurs -auteurs, parmi lesquels on doit citer Tauler, avaient -écrit sur la religion dans ce sens. Depuis Luther, les Moraves -ont manifesté cette disposition plus qu’aucune autre secte. -Vers la fin du dix-huitième siècle, Lavater a combattu avec -une grande force le christianisme raisonné, que les théologiens -berlinois avaient soutenu, et sa manière de sentir la -religion est à beaucoup d’égards semblable à celle de Fénelon. -Plusieurs poètes lyriques, depuis Klopstock jusqu’à nos jours, -ont dans leurs écrits une teinte de mysticisme. La religion -protestante, qui règne dans le Nord, ne suffit pas à l’imagination -des Allemands, et le catholicisme étant opposé, par -sa nature, aux recherches philosophiques, les Allemands -religieux et penseurs doivent nécessairement se tourner -vers une manière de sentir la religion qui puisse s’appliquer -à tous les cultes. D’ailleurs, l’idéalisme en philosophie -a beaucoup d’analogie avec le mysticisme en religion ; -l’un place toute la réalité des choses de ce monde dans la -pensée, et l’autre toute la réalité des choses du ciel dans le -sentiment.</p> - -<p>Les mystiques pénètrent avec une sagacité inconcevable -dans tout ce qui fait naître en nous la crainte ou l’espoir, la -souffrance ou le bonheur ; et nul ne remonte comme eux à -l’origine des mouvements de l’âme. Il y a tant d’intérêt à -cet examen, que des hommes même assez médiocres, d’ailleurs, -lorsqu’ils ont dans le cœur la moindre disposition -mystique, intéressent et captivent par leur entretien, -comme s’ils étaient doués d’un génie transcendant. Ce qui -rend la société si sujette à l’ennui, c’est que la plupart -de ceux avec qui l’on vit ne parlent que des objets extérieurs ; -et dans ce genre le besoin de l’esprit de conversation -se fait beaucoup sentir. Mais la mysticité religieuse -porte avec elle une lumière si étendue, qu’elle donne une -supériorité morale très décidée à ceux mêmes qui ne -l’avaient pas reçue de la nature : ils s’appliquent à l’étude -du cœur humain, qui est la première des sciences, et se -donnent autant de peine pour connaître les passions, afin -de les apaiser, que les hommes du monde pour s’en servir.</p> - -<p>Sans doute il peut se rencontrer encore de grands défauts -dans le caractère de ceux dont la doctrine est la plus pure : -mais est-ce à leur doctrine qu’il faut s’en prendre ? On rend -à la religion un singulier hommage, par l’exigence qu’on -manifeste envers tous les hommes religieux, du moment -qu’on les sait tels. On les trouve inconséquents, s’ils ont -des torts et des faiblesses ; et cependant rien ne peut changer -en entier la condition humaine : si la religion donnait -toujours la perfection morale, et si la vertu conduisait toujours -au bonheur, le choix de la volonté ne serait plus libre, -car les motifs qui agiraient sur elle seraient trop puissants.</p> - -<p>La religion dogmatique est un commandement ; la religion -mystique se fonde sur l’expérience intime de notre cœur ; la -prédication doit nécessairement se ressentir de la direction -que suivent à cet égard les ministres de l’Évangile, et peut-être -serait-il à désirer qu’on aperçût davantage dans leur -manière de prêcher l’influence des sentiments qui commencent -à pénétrer tous les cœurs. En Allemagne, où chaque -genre est abondant, Zollikofer, Jérusalem et plusieurs autres -se sont acquis une juste réputation par l’éloquence de la -chaire, et l’on peut lire sur tous les sujets une foule de sermons -qui renferment d’excellentes choses ; néanmoins, -quoiqu’il soit très sage d’enseigner la morale, il importe -encore plus de donner les moyens de la suivre, et ces -moyens consistent, avant tout, dans l’émotion religieuse. -Presque tous les hommes en savent à peu près autant les -uns que les autres sur les inconvénients et les avantages du -vice et de la vertu ; mais ce dont tout le monde a besoin, -c’est ce qui fortifie la disposition intérieure avec laquelle on -peut lutter contre les penchants orageux de notre nature.</p> - -<p>S’il n’était question que de bien raisonner avec les hommes, -pourquoi les parties du culte qui ne sont que des -chants et des cérémonies porteraient-elles autant et plus -que les sermons au recueillement de la piété ? La plupart -des prédicateurs s’en tiennent à déclamer contre les mauvais -penchants, au lieu de montrer comment on y succombe -et comment on y résiste ; la plupart des prédicateurs sont -des juges qui instruisent le procès de l’homme : mais les -prêtres de Dieu doivent nous dire ce qu’ils souffrent et ce -qu’ils espèrent, comment ils ont modifié leur caractère par -de certaines pensées : enfin nous attendons d’eux les mémoires -secrets de l’âme, dans ses relations avec la Divinité.</p> - -<p>Les lois prohibitives ne suffisent pas plus dans le gouvernement -de chaque individu que dans celui des États. -L’art social a besoin de mettre en mouvement des intérêts -animés, pour alimenter la vie humaine ; il en est de même -des instituteurs religieux de l’homme ; ils ne peuvent le préserver -des passions qu’en excitant dans son cœur une extase -vive et pure : les passions valent encore mieux, sous beaucoup -de rapports, qu’une apathie servile, et rien ne peut -les dompter qu’un sentiment profond, dont on doit peindre, -si on le peut, les jouissances, avec autant de force et de -vérité qu’on en a mis à décrire le charme des affections -terrestres.</p> - -<p>Quoi que des gens d’esprit en aient dit, il existe une -alliance naturelle entre la religion et le génie. Les mystiques -ont presque tous de l’attrait pour la poésie et pour -les beaux-arts ; leurs idées sont en accord avec la vraie -supériorité dans tous les genres, tandis que l’incrédule -médiocrité mondaine en est l’ennemie ; elle ne peut souffrir -ceux qui veulent pénétrer dans l’âme ; comme elle a mis ce -qu’elle avait de mieux au dehors, loucher au fond, c’est -découvrir sa misère.</p> - -<p>La philosophie idéaliste, le christianisme mystique et la -vraie poésie ont, à beaucoup d’égards, le même but et la -même source ; ces philosophes, ces chrétiens et ces poètes, -se réunissent tous dans un commun désir. Ils voudraient -substituer au factice de la société, non l’ignorance des -temps barbares, mais une culture intellectuelle qui ramenât -à la simplicité par la perfection même des lumières ; ils -voudraient enfin faire des hommes énergiques et réfléchis, -sincères et généreux, de tous ces caractères sans élévation, -de tous ces esprits sans idées, de tous ces moqueurs sans -gaîté, de tous ces épicuriens sans imagination, qu’on -appelle l’espèce humaine, faute de mieux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p4ch6">CHAPITRE VI<br /> -<span class="i">De la douleur.</span></h3> - - -<p>On a beaucoup blâmé cet axiome des mystiques <i>que la -douleur est un bien</i> ; quelques philosophes de l’antiquité ont -affirmé qu’elle n’était pas un mal ; il est pourtant bien plus -difficile de la considérer avec indifférence qu’avec espoir<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. -En effet, si l’on n’était pas persuadé que le malheur est un -moyen de perfectionnement, à quel excès d’irritation ne -nous porterait-il pas ? Pourquoi donc nous appeler à la vie -pour nous faire dévorer par elle ? pourquoi concentrer tous -les tourments et toutes les merveilles de l’univers dans un -faible cœur qui redoute et qui désire ? pourquoi nous donner -la puissance d’aimer, et nous arracher ensuite tout ce -que nous avons chéri ? enfin, pourquoi la mort, la terrible -mort ? lorsque l’illusion de la terre nous la fait oublier, -comme elle se rappelle à nous ! C’est au milieu de toutes -les splendeurs de ce monde qu’elle déploie son drapeau -funeste.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Le chancelier Bacon dit que les prospérités sont les bénédictions -de l’Ancien Testament, et les adversités celles du Nouveau.</p> -</div> -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Così trapassa al trapassar d’un giorno</div> -<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Della vita mortal il fiore e’l verde ;</div> -<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Ne perchè faccia indietro April ritorno,</div> -<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Si rinfiora ella mai ne si rinverde<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Ainsi passe en un jour la verdure et la fleur de la vie mortelle ; -c’est en vain que le mois du printemps revient à son tour, elle ne -reprend jamais ni sa verdure ni ses fleurs. (<i>Vers du Tasse, chantés -dans les jardins d’Armide</i>).</p> -</div> -<p>On a vu dans une fête cette princesse<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> qui, mère de huit -enfants, réunissait encore le charme d’une beauté parfaite -à toute la dignité des vertus maternelles. Elle ouvrit le bal, -et les sons mélodieux de la musique signalèrent ces moments -consacrés à la joie. Des fleurs ornaient sa tête charmante, -et la parure et la danse devaient lui rappeler les -premiers jours de sa jeunesse ; cependant, elle semblait -déjà craindre les plaisirs mêmes auxquels tant de succès -auraient pu l’attacher. Hélas ! de quelle manière ce vague -pressentiment s’est réalisé ! Tout à coup les flambeaux sans -nombre qui remplaçaient l’éclat du jour vont devenir des -flammes dévorantes, et les plus affreuses souffrances prendront -la place du luxe éclatant d’une fête. Quel contraste ! -et qui pourrait se lasser d’y réfléchir ? Non, jamais les grandeurs -et les misères humaines n’ont été rapprochées de si -près ; et notre mobile pensée, si facilement distraite des -sombres menaces de l’avenir, a été frappée dans la même -heure par toutes les images brillantes et terribles que la -destinée sème d’ordinaire à distance sur la route du -temps.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> La princesse Pauline de Schwartzenberg.</p> -</div> -<p>Aucun accident néanmoins n’avait atteint celle qui ne -devait mourir que de son choix : elle était en sûreté, elle -pouvait renouer le fil de la vie si vertueuse qu’elle menait -depuis quinze années ; mais une de ses filles était encore -en danger, et l’être le plus délicat et le plus timide se précipite -au milieu de flammes qui feraient reculer les guerriers. -Toutes les mères auraient éprouvé ce qu’elle a dû -sentir ! Mais qui pourrait se croire assez de force pour l’imiter ? -Qui pourrait compter assez sur son âme, pour ne pas -craindre les frissonnements que la nature fait naître à -l’aspect d’une mort atroce ? Une femme les a bravés ; et -bien qu’alors un coup funeste l’ait frappée, son dernier acte -fut maternel ; c’est dans cet instant sublime qu’elle a paru -devant Dieu, et l’on n’a pu reconnaître ce qui restait d’elle -sur la terre qu’au chiffre de ses enfants, qui marquait -encore la place où cet ange avait péri. Ah ! tout ce qu’il y a -d’horrible dans ce tableau est adouci par les rayons de la -gloire céleste. Cette généreuse Pauline sera désormais la -sainte des mères ; et si leurs regards n’osaient encore s’élever -jusqu’au ciel, elles les reposeront sur sa douce figure, -et lui demanderont d’implorer la bénédiction de Dieu pour -leurs enfants.</p> - -<p>Si l’on était parvenu à tarir la source de la religion sur la -terre, que dirait-on à ceux qui voient tomber la plus pure -des victimes ? que dirait-on à ceux qui l’ont aimée ? et de -quel désespoir, de quel effroi du sort et de ses perfides -secrets l’âme ne serait-elle pas remplie !</p> - -<p>Non seulement ce qu’on voit, mais ce qu’on se figure -foudroierait la pensée, s’il n’y avait rien en nous qui nous -affranchît du hasard. N’a-t-on pas vécu dans un cachot -obscur, où chaque minute était une douleur, où l’on n’avait -d’air que ce qu’il en fallait pour recommencer à souffrir ? -La mort, selon les incrédules, doit délivrer de tout ; mais -savent-ils ce qu’elle est ? savent-ils si cette mort est le -néant ? et dans quel labyrinthe de terreurs la réflexion sans -guide ne peut-elle pas nous entraîner !</p> - -<p>Si un homme honnête (et les circonstances d’une vie -passionnée peuvent amener ce malheur), si un homme honnête, -dis-je, avait fait un mal irréparable à un être innocent, -comment, sans le secours de l’expiation religieuse, -s’en consolerait-il jamais ? Quand la victime est là, dans le -cercueil, à qui s’adresser s’il n’y a pas de communication -avec elle, si Dieu lui-même ne fait pas entendre aux morts -les pleurs des vivants, si le souverain médiateur des hommes -ne dit pas à la douleur : — C’en est assez ; — au repentir : — Vous -êtes pardonné ? — On croit que le principal avantage -de la religion est de réveiller les remords ; mais c’est -aussi bien souvent à les apaiser qu’elle sert. Il est des âmes -dans lesquelles règne le passé ; il en est que les regrets déchirent -comme une active mort, et sur lesquelles le souvenir -s’acharne comme un vautour ; c’est pour elles que la religion -est un soulagement du remords.</p> - -<p>Une idée toujours la même, et revêtant cependant mille -formes diverses, fatigue tout à la fois par son agitation et -par sa monotonie. Les beaux-arts, qui redoublent la puissance -de l’imagination, accroissent avec elle la vivacité de -la douleur. La nature elle-même importune, quand l’âme -n’est plus en harmonie avec elle ; son calme, qu’on trouvait -doux, irrite comme l’indifférence ; les merveilles de l’univers -s’obscurcissent à nos regards ; tout semble apparition, -même au milieu de l’éclat du jour. La nuit inquiète, comme -si l’obscurité recelait quelque secret de nos maux, et le -soleil resplendissant semble insulter au deuil du cœur. Où -fuir tant de souffrances ? Est-ce dans la mort ? Mais l’anxiété -du malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et -le désespoir est pour les athées même comme une révélation -ténébreuse de l’éternité des peines. Que ferions-nous -alors, que ferions-nous, ô mon Dieu ! si nous ne pouvions -nous jeter dans votre sein paternel ? Celui qui, le premier, -appela Dieu notre père, en savait plus sur le cœur humain -que les plus profonds penseurs du siècle.</p> - -<p>Il n’est pas vrai que la religion rétrécisse l’esprit ; il l’est -encore moins que la sévérité des principes religieux soit à -craindre. Je ne connais qu’une sévérité redoutable pour les -âmes sensibles, c’est celle des gens du monde ; ce sont eux -qui ne conçoivent rien, qui n’excusent rien de ce qui est involontaire ; -ils se sont fait un cœur humain à leur gré, pour -le juger à leur aise. On pourrait leur adresser ce qu’on -disait à messieurs de Port-Royal, qui, d’ailleurs, méritaient -beaucoup d’admiration : « Il vous est facile de comprendre -l’homme que vous avez créé ; mais celui qui est, vous ne le -connaissez pas ».</p> - -<p>La plupart des gens du monde sont accoutumés à faire -de certains dilemmes sur toutes les situations malheureuses -de la vie, afin de se débarrasser le plus tôt qu’il est possible -de la pitié qu’elles exigent d’eux. <i>Il n’y a que deux partis à -prendre, disent-ils, il faut qu’on soit tout un ou tout autre ; -il faut supporter ce qu’on ne peut empêcher ; il faut se consoler -de ce qui est irrévocable.</i> Ou bien, <i>qui veut le but, veut -les moyens ; il faut tout faire pour conserver ce dont on ne -peut se passer</i>, etc., etc., et mille autres axiomes de ce genre -qui ont tous la forme de proverbes, et qui sont en effet le -code de la sagesse vulgaire. Mais quel rapport y a-t-il entre -ces axiomes et les angoisses du cœur ? Tout cela sert très -bien dans les affaires communes de la vie ; mais comment -appliquer de tels conseils aux peines morales ? Elles varient -toutes selon les individus, et se composent de mille circonstances -diverses, inconnues à tout autre qu’à notre ami le -plus intime, s’il en est un qui sache s’identifier avec -nous. Chaque caractère est presque un monde nouveau -pour qui sait observer avec finesse, et je ne connais -dans la science du cœur humain aucune idée générale -qui s’applique complètement aux exemples particuliers.</p> - -<p>Le langage de la religion peut seul convenir à toutes les -situations et à toutes les manières de sentir ! En lisant les -rêveries de J.-J. Rousseau, cet éloquent tableau d’un être -en proie à une imagination plus forte que lui, je me suis -demandé comment un homme d’esprit formé par le monde, -et un solitaire religieux auraient essayé de consoler Rousseau ? -Il se serait plaint d’être haï et persécuté, il se serait -dit l’objet de l’envie universelle, et la victime d’une conjuration -qui s’étendait depuis le peuple jusqu’aux rois ; il -aurait prétendu que tous ses amis l’avaient trahi, et que les -services mêmes qu’on lui rendait étaient des pièges : qu’aurait -alors répondu à toutes ces plaintes l’homme d’esprit -formé par la société ?</p> - -<p>« Vous vous exagérez singulièrement, aurait-il dit, l’effet -que vous croyez produire ; vous êtes sans doute un homme -fort distingué, mais comme chacun de nous a pourtant des -affaires et même des idées à soi, un livre ne remplit pas -toutes les têtes, l’événement de la guerre ou de la paix, et -même de moindres intérêts, mais qui nous concernent personnellement, -nous occupent beaucoup plus qu’un écrivain, -quelque célèbre qu’il puisse être. On vous a exilé, il est -vrai, mais tous les pays doivent être égaux à un philosophe -comme vous ; et à quoi serviraient donc la morale et la religion -que vous développez si bien dans vos écrits, si vous ne -saviez pas supporter les revers qui vous ont atteint ? Sans -doute quelques personnes vous envient, parmi vos confrères -les hommes de lettres ; mais cela ne peut s’étendre aux -classes de la société qui s’embarrassent fort peu de la littérature ; -d’ailleurs, si la célébrité vous importune réellement, -rien de si facile que d’y échapper. N’écrivez plus ; au bout -de peu d’années, on vous oubliera, et vous serez aussi tranquille -que si vous n’aviez jamais rien publié. Vous dites que -vos amis vous tendent des pièges, en faisant semblant de -vous rendre service. D’abord n’est-il pas possible qu’il y ait -une légère nuance d’exaltation romanesque dans votre -manière de juger vos relations personnelles ? Il faut votre -belle imagination pour composer <i>la Nouvelle Héloïse</i> ; mais -un peu de raison est nécessaire dans les affaires d’ici-bas, -et, quand on le veut bien, on voit les choses telles qu’elles -sont. Si pourtant vos amis vous trompent, il faut rompre -avec eux ; mais vous seriez bien insensé de vous en affliger ; -car, de deux choses l’une, ou ils sont dignes de votre estime, -et dans ce cas vous auriez tort de les soupçonner ; ou si vos -soupçons sont bien fondés, vous ne devez pas alors regretter -de tels amis ».</p> - -<p>Après avoir écouté ce dilemme, J.-J. Rousseau aurait bien -pu prendre un troisième parti, celui de se jeter dans la -rivière. Mais que lui aurait dit le solitaire religieux ?</p> - -<p>« Mon fils, je ne connais pas le monde, et j’ignore s’il est -vrai qu’on vous y veuille du mal ; mais s’il en était ainsi, -vous auriez cela de commun avec tous les bons qui cependant -ont pardonné à leurs ennemis, car Jésus-Christ et -Socrate, le Dieu et l’homme en ont donné l’exemple. Il faut -que les passions haineuses existent ici-bas pour que l’épreuve -des justes soit accomplie. Sainte Thérèse a dit des méchants : — <i>Les -malheureux ! ils n’aiment pas</i> ; et cependant -les méchants vivent aussi, pour qu’ils aient le temps de se -repentir.</p> - -<p>« Vous avez reçu du ciel des dons admirables ; s’ils vous -ont servi à faire aimer ce qui est bon, n’avez-vous pas déjà -joui d’avoir été un soldat de la vérité sur la terre ? Si vous -avez attendri les cœurs par une éloquence entraînante, vous -obtiendrez pour vous quelques-unes des larmes que vous -avez fait couler. Vous avez des ennemis près de vous, mais -des amis au loin, parmi les solitaires qui vous lisent, et vous -avez consolé des infortunés mieux que nous ne pouvons -vous consoler vous-même. Que n’ai-je votre talent, pour me -faire entendre de vous ! C’est une belle chose que le talent, -mon fils ; les hommes cherchent souvent à le dénigrer ; ils -vous disent à tort que nous le condamnons au nom de Dieu ; -cela n’est pas vrai. C’est une émotion divine que celle qui -inspire l’éloquence, et si vous n’en avez point abusé, sachez -supporter l’envie, car une telle supériorité vaut bien les -peines qu’elle peut faire éprouver.</p> - -<p>« Néanmoins, mon fils, je le crains, l’orgueil se mêle à -vos peines, et voilà ce qui leur donne de l’amertume ; car -toutes les douleurs qui sont restées humbles font couler -doucement nos pleurs ; mais il y a du poison dans l’orgueil, -et l’homme devient insensé quand il s’y livre : c’est un -ennemi qui se fait son chevalier, pour mieux le perdre.</p> - -<p>« Le génie ne doit servir qu’à manifester la bonté suprême -de l’âme. Il y a beaucoup de gens qui ont cette bonté sans le -talent de l’exprimer ; remerciez Dieu de qui vous tenez le -charme de ces paroles faites pour enchanter l’imagination -des hommes. Mais ne soyez fier que du sentiment qui vous -les dicte. Tout s’apaisera pour vous dans la vie, si vous -restez toujours religieusement bon ; les méchants mêmes se -lassent de faire du mal, leur propre venin les épuise ; et -puis Dieu n’est-il pas là pour avoir soin du passereau qui -tombe, et du cœur de l’homme qui souffre ?</p> - -<p>« Vous dites que vos amis veulent vous trahir ; prenez -garde de les accuser injustement : malheur à celui qui -aurait repoussé une affection véritable, car ce sont les anges -du ciel qui nous l’envoient ; ils se sont réservé cette part -dans le destin de l’homme ! Ne permettez pas à votre imagination -de vous égarer ; il faut la laisser planer dans les -régions des nuages, mais il n’y a que le cœur pour juger un -autre cœur ; et vous seriez bien coupable si vous méconnaissiez -une amitié sincère : car la beauté de l’âme consiste -dans sa généreuse confiance, et la prudence humaine est -figurée par un serpent.</p> - -<p>« Il se peut toutefois qu’en expiation de quelques égarements -dont vos grandes facultés ont été la cause, vous -soyez condamné sur cette terre à boire la coupe empoisonnée -de la trahison d’un ami. S’il en est ainsi, je vous -plains, la Divinité même vous a plaint en vous punissant : -mais ne vous révoltez pas contre ses coups ; aimez encore, -bien qu’aimer ait déchiré votre cœur. Dans la solitude la plus -profonde, dans l’isolement le plus cruel, il ne faut pas -laisser tarir en soi la source des affections dévouées. Pendant -longtemps on ne croit pas que Dieu puisse être aimé -comme on aime ses semblables. Une voix qui nous répond, -des regards qui se confondent avec les nôtres, paraissent -pleins de vie, tandis que le ciel immense se tait : mais par -degrés l’âme s’élève jusqu’à sentir son Dieu près d’elle -comme un ami.</p> - -<p>« Mon fils, il faut prier comme on aime, en mêlant la prière -à toutes nos pensées : il faut prier, car alors on n’est plus -seul ; et quand la résignation descendra doucement en vous, -tournez vos regards vers la nature : on dirait que chacun y -retrouve le passé de sa vie, quand il n’en existe plus de -traces parmi les hommes. Rêvez à vos chagrins comme à vos -plaisirs, en contemplant ces nuages tantôt sombres et tantôt -brillants que le vent fait disparaître ; et soit que la mort -vous ait ravi vos amis, soit que la vie, plus cruelle encore, -ait déchiré vos liens avec eux, vous apercevrez dans les -étoiles leur image divinisée ; ils vous apparaîtront tels que -vous les reverrez un jour ».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p4ch7">CHAPITRE VII<br /> -<span class="i">Des Philosophes religieux appelés Théosophes.</span></h3> - - -<p>Lorsque j’ai rendu compte de la philosophie moderne des -Allemands, j’ai essayé de tracer une ligne de démarcation -entre celle qui s’attache à pénétrer les secrets de l’univers, -et celle qui se borne à l’examen de la nature de notre âme. -La même distinction se fait remarquer parmi les écrivains -religieux : les uns, dont j’ai déjà parlé dans les chapitres -précédents, s’en sont tenus à l’influence de la religion sur -notre cœur : les autres, tels que Jacob Bœhme, en Allemagne, -Saint-Martin, en France, et bien d’autres encore, -ont cru trouver dans la révélation du christianisme, des -paroles mystérieuses qui pouvaient servir à dévoiler les lois -de la création. Il faut en convenir, quand on commence à -penser, il est difficile de s’arrêter ; et soit que la réflexion -conduise au scepticisme, soit qu’elle mène à la foi la plus -universelle, on est souvent tenté de passer des heures -entières, comme les faquirs, à se demander ce que c’est que -la vie. Loin de dédaigner ceux qui sont ainsi dévorés par la -contemplation, on ne peut s’empêcher de les considérer -comme les véritables seigneurs de l’espèce humaine, auprès -desquels ceux qui existent sans réfléchir ne sont que des -serfs attachés à la glèbe. Mais comment peut-on se flatter -de donner quelque consistance à ces pensées, qui, semblables -aux éclairs, replongent dans les ténèbres, après -avoir un moment jeté sur les objets d’incertaines lueurs.</p> - -<p>Il peut être intéressant, toutefois, d’indiquer la direction -principale des systèmes des théosophes, c’est-à-dire des -philosophes religieux, qui n’ont cessé d’exister en Allemagne -depuis l’établissement du christianisme, et surtout -depuis la renaissance des lettres. La plupart des philosophes -grecs ont fondé le système du monde sur l’action des éléments ; -et si l’on en excepte Pythagore et Platon, qui tenaient -de l’Orient leur tendance à l’idéalisme, les penseurs de l’antiquité -expliquent tous l’organisation de l’univers par des -lois physiques. Le christianisme, en allumant la vie intérieure -dans le sein de l’homme, devait exciter les esprits à -s’exagérer le pouvoir de l’âme sur le corps ; les abus auxquels -les doctrines les plus pures sont sujettes ont amené les visions, -la magie blanche (c’est-à-dire celle qui attribue à la -volonté de l’homme, sans l’intervention des esprits infernaux, -la possibilité d’agir sur les éléments), toutes les rêveries -bizarres enfin qui naissent de la conviction que l’âme -est plus forte que la nature. Les secrets d’alchimistes, de -magnétiseurs et d’illuminés, s’appuient presque tous sur cet -ascendant de la volonté qu’ils portent beaucoup trop loin, -mais qui tient de quelque manière néanmoins à la grandeur -morale de l’homme.</p> - -<p>Non seulement le christianisme, en affirmant la spiritualité -de l’âme, a porté les esprits à croire à la puissance -illimitée de la foi religieuse ou philosophique, mais la révélation -a paru à quelques hommes un miracle continuel qui -pouvait se renouveler pour chacun d’eux, et quelques-uns -ont cru sincèrement qu’une divination surnaturelle leur -était accordée, et qu’il se manifestait en eux des vérités dont -ils étaient plutôt les témoins que les inventeurs. Le plus -fameux de ces philosophes religieux, c’est Jacob Bœhme, un -cordonnier allemand, qui vivait au commencement du -dix-septième siècle ; il a fait tant de bruit dans son temps, -que Charles I<sup>er</sup> envoya un homme exprès à Görlitz, lieu de -sa demeure, pour étudier son livre et le rapporter en -Angleterre. Quelques-uns de ses écrits ont été traduits en -français par M. de Saint-Martin : ils sont très difficiles à comprendre ; -cependant l’on ne peut s’empêcher de s’étonner -qu’un homme sans culture d’esprit ait été si loin dans la -contemplation de la nature. Il la considère en général -comme un emblème des principaux dogmes du christianisme ; -partout il croit voir dans les phénomènes du monde -les traces de la chute de l’homme et de sa régénération, les -effets du principe de la colère et de celui de la miséricorde ; -et tandis que les philosophes grecs tâchaient d’expliquer le -monde par le mélange des éléments de l’air, de l’eau et du -feu, Jacob Bœhme n’admet que la combinaison des forces -morales, et s’appuie sur des passages de l’Évangile pour -interpréter l’univers.</p> - -<p>De quelque manière que l’on considère ces singuliers -écrits qui, depuis deux cents ans, ont toujours trouvé des -lecteurs, ou plutôt des adeptes, on ne peut s’empêcher de -remarquer les deux routes opposées que suivent, pour arriver -à la vérité, les philosophes spiritualistes, et les philosophes -matérialistes. Les uns croient que c’est en se dérobant à -toutes les impressions du dehors, et en se plongeant dans -l’extase de la pensée, qu’on peut deviner la nature : les -autres prétendent qu’on ne saurait trop se garder de -l’enthousiasme et de l’imagination, dans l’examen des phénomènes -de l’univers ; l’on dirait que l’esprit humain a besoin -de s’affranchir du corps ou de l’âme, pour comprendre la -nature, tandis que c’est dans la mystérieuse réunion des -deux que consiste le secret de l’existence.</p> - -<p>Quelques savants, en Allemagne, affirment qu’on trouve, -dans les ouvrages de Jacob Bœhme, des vues très profondes -sur le monde physique ; l’on peut dire au moins qu’il y a -autant d’originalité dans les hypothèses des philosophes -religieux sur la création, que dans celles de Thalès, de Xénophane, -d’Aristote, de Descartes et de Leibnitz. Les théosophes -déclarent que ce qu’ils pensent leur a été révélé, -tandis que les philosophes en général se croient uniquement -conduits par leur propre raison ; mais puisque les uns et -les autres aspirent à connaître le mystère des mystères, que -signifient à cette hauteur les mots de raison et de folie ? et -pourquoi flétrir de la dénomination d’insensés ceux qui -croient trouver dans l’exaltation de grandes lumières ? C’est -un mouvement de l’âme d’une nature très remarquable, et -qui ne lui a sûrement pas été donné seulement pour le -combattre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p4ch8">CHAPITRE VIII<br /> -<span class="i">De l’esprit de secte en Allemagne.</span></h3> - - -<p>L’habitude de la méditation porte à des rêveries de tout -genre sur la destinée humaine. La vie active peut seule détourner -notre intérêt de la source des choses ; mais tout ce -qu’il y a de grand ou d’absurde en fait d’idées est le résultat -du mouvement intérieur qu’on ne peut dissiper au -dehors. Beaucoup de gens sont très irrités contre les sectes -religieuses ou philosophiques, et leur donnent le nom de -folies, et de folies dangereuses. Il me semble que les égarements -même de la pensée sont bien moins à craindre pour -le repos et la moralité des hommes, que l’absence de la -pensée. Quand on n’a pas en soi cette puissance de réflexion -qui supplée à l’activité matérielle, on a besoin d’agir sans -cesse, et souvent au hasard.</p> - -<p>Le fanatisme des idées a quelquefois conduit, il est vrai, -à des actions violentes, mais c’est presque toujours parce -qu’on a recherché les avantages de ce monde à l’aide des -opinions abstraites. Les systèmes métaphysiques sont peu -redoutables en eux-mêmes, ils ne le deviennent que quand -ils sont réunis à des intérêts d’ambition, et c’est alors de -ces intérêts dont il faut s’occuper, si l’on veut modifier les -systèmes ; mais les hommes capables de s’attacher vivement -à une opinion, indépendamment des résultats qu’elle peut -avoir, sont toujours d’une noble nature.</p> - -<p>Les sectes philosophiques et religieuses qui, sous divers -noms, ont existé en Allemagne, n’ont presque point eu de -rapport avec les affaires politiques, et le genre de talent -nécessaire pour entraîner les hommes à des résolutions -vigoureuses s’est rarement manifesté dans ce pays. On peut -disputer sur la philosophie de Kant, sur les questions théologiques, -sur l’idéalisme ou l’<i>empirisme</i>, sans qu’il en résulte -jamais rien que des livres.</p> - -<p>L’esprit de secte et l’esprit de parti diffèrent à beaucoup -d’égards ; l’esprit de parti présente les opinions par ce -qu’elles ont de saillant, pour les faire comprendre au vulgaire ; -et l’esprit de secte, surtout en Allemagne, tend toujours -vers ce qu’il a de plus abstrait : il faut, dans l’esprit de -parti, saisir le point de vue de la multitude pour s’y placer ; -les Allemands ne pensent qu’à la théorie, et dût-elle se -perdre dans les nuages, ils l’y suivront. L’esprit de parti -excite dans les hommes de certaines passions communes qui -les réunissent en masse. Les Allemands subdivisent tout, à -force d’expliquer, de distinguer et de commenter. Ils ont -une sincérité philosophique singulièrement propre à la -recherche de la vérité, mais point du tout à l’art de la -mettre en œuvre. L’esprit de secte n’aspire qu’à convaincre ; -l’esprit de parti veut rallier. L’esprit de secte dispute sur -les idées ; l’esprit de parti veut du pouvoir sur les hommes. -Il y a de la discipline dans l’esprit de parti, et de l’anarchie -dans l’esprit de secte. L’autorité, quelle qu’elle soit, n’a -presque rien à craindre de l’esprit de secte ; on le satisfait en -laissant une grande latitude à la pensée : mais l’esprit de parti -n’est pas si facile à contenter, et ne se borne point à ces -conquêtes intellectuelles dans lesquelles chaque individu -peut se créer un empire, sans destituer un possesseur.</p> - -<p>On est, en France, beaucoup plus susceptible de l’esprit -de parti que de l’esprit de secte : on s’y entend trop bien au -réel de la vie, pour ne pas transformer en action ce qu’on -désire, et en pratique ce qu’on pense ; mais peut-être y -est-on trop étranger à l’esprit de secte : on n’y tient pas -assez aux idées abstraites, pour mettre de la chaleur à les -défendre ; d’ailleurs, l’on ne veut être lié par aucun genre -d’opinions, afin de s’avancer plus libre au-devant de toutes -les circonstances. Il y a plus de bonne foi dans l’esprit de -secte que dans l’esprit de parti, ainsi les Allemands doivent -être bien plus propres à l’un qu’à l’autre.</p> - -<p>Il faut distinguer trois espèces de sectes religieuses et -philosophiques en Allemagne : premièrement, les différentes -communions chrétiennes qui ont existé, surtout à l’époque -de la réformation, lorsque tous les esprits se sont tournés -vers les questions théologiques ; secondement, les associations -secrètes, et enfin, les adeptes de quelques systèmes -particuliers, dont un homme est le chef. Il faut ranger dans -la première classe les anabaptistes et les moraves ; dans la -seconde, la plus ancienne des associations secrètes, les francs-maçons, -et dans la troisième, les différents genres d’illuminés.</p> - -<p>Les anabaptistes étaient plutôt une secte révolutionnaire -que religieuse ; et, comme ils durent leur existence à des -passions politiques et non à des opinions, ils passèrent avec -les circonstances. Les moraves, tout à fait étrangers aux -intérêts de ce monde, sont, comme je l’ai dit, une communion -chrétienne de la plus grande pureté. Les quakers -portent au milieu de la société les principes des moraves : -ceux-ci se retirent du monde pour être plus sûrs de rester -fidèles à ces principes.</p> - -<p>La franc-maçonnerie est une institution beaucoup plus -sérieuse en Écosse et en Allemagne qu’en France. Elle a existé -dans tous les pays ; mais il paraît cependant que c’est de l’Allemagne -surtout qu’est venue cette association, transportée -ensuite en Angleterre par les Anglo-Saxons, et renouvelée -à la mort de Charles I<sup>er</sup>, par les partisans de la restauration, -qui se rassemblèrent près de l’église de Saint-Paul, -pour rappeler Charles II sur le trône. On croit aussi que les -francs-maçons, surtout en Écosse, se rattachent de quelque -manière à l’ordre des Templiers. Lessing a écrit sur la -franc-maçonnerie un dialogue où son génie lumineux se -fait éminemment remarquer. Il affirme que cette association -a pour but de réunir les hommes, malgré les barrières -établies par la société ; car si, sous quelques rapports, l’état -social forme un lien entre les hommes, en les soumettant à -l’empire des lois, il les sépare par les différences de rang -et de gouvernement : cette fraternité, véritable image de l’âge -d’or, a été mêlée dans la franc-maçonnerie à beaucoup -d’autres idées qui sont aussi bonnes et morales. On ne saurait -se dissimuler cependant, qu’il est dans la nature des -associations secrètes de porter les esprits vers l’indépendance ; -mais ces associations sont très favorables au développement -des lumières ; car tout ce que les hommes font -par eux-mêmes et spontanément donne à leur jugement -plus de force et d’étendue.</p> - -<p>Il se peut aussi que les principes de l’égalité démocratique -se propagent par ce genre d’institutions, qui met les -hommes en évidence d’après leur valeur réelle, et non -d’après leur rang dans le monde. Les associations secrètes -apprennent quelle est la puissance du nombre et de la réunion, -tandis que les citoyens isolés sont, pour ainsi dire, -des êtres abstraits les uns pour les autres. Sous ce rapport, -ces associations pourraient avoir une grande influence dans -l’État ; mais il est juste cependant de reconnaître que la -franc-maçonnerie ne s’occupe en général que des intérêts -religieux et philosophiques.</p> - -<p>Ses membres se divisent entre eux en deux classes ; la -franc-maçonnerie philosophique, et la franc-maçonnerie -hermétique ou égyptienne. La première a pour objet l’église -intérieure, ou le développement de la spiritualité de l’âme ; -la seconde se rapporte aux sciences, à celles qui s’occupent -des secrets de la nature. Les frères rose-croix, entre autres, -sont un des grades de la franc-maçonnerie, et les frères -rose-croix, dans l’origine, étaient alchimistes.</p> - -<p>De tout temps, et dans tous les pays, il a existé des associations -secrètes, dont les membres avaient pour but de se -fortifier mutuellement dans la croyance à la spiritualité de -l’âme ; les mystères d’Éleusis, chez les païens, la secte des -Esséniens, chez les Hébreux, étaient fondés sur cette doctrine, -qu’on ne voulait pas profaner en la livrant aux plaisanteries -du vulgaire. Il y a près de trente ans qu’à Wilhelms-Bad -il y eut une assemblée de francs-maçons présidée par le -duc de Brunswick ; cette assemblée avait pour objet la -réforme des francs-maçons d’Allemagne, et il paraît que les -opinions mystiques en général, et celles de Saint-Martin en -particulier, influèrent beaucoup sur cette réunion. Les institutions -politiques, les relations sociales, et souvent même -celles de famille, ne prennent que l’extérieur de la vie : il -est donc naturel que de tout temps on ait cherché quelque -manière intime de se reconnaître et de s’entendre ; et tous -ceux dont le caractère a quelque profondeur se croient des -adeptes et cherchent à se distinguer par quelques signes -du reste des hommes. Les associations secrètes dégénèrent -avec le temps ; mais leur principe est presque toujours un -sentiment d’enthousiasme comprimé par la société.</p> - -<p>Il y a trois classes d’illuminés : les illuminés mystiques, -les illuminés visionnaires, et les illuminés politiques. La -première, celle dont Jacob Bœhme, et dans le dernier siècle, -Pasqualis et Saint-Martin peuvent être considérés comme -les chefs, tient par divers liens à cette Église intérieure, -sanctuaire de ralliement pour tous les philosophes religieux ; -ces illuminés s’occupent uniquement de la religion, et de la -nature interprétée par les dogmes de la religion.</p> - -<p>Les illuminés visionnaires, à la tête desquels on doit placer -le Suédois Swedenborg, croient que par la puissance de -la volonté ils peuvent faire apparaître des morts et opérer -des miracles. Le feu roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, a -été induit en erreur par la crédulité de ces hommes, ou par -leurs ruses, qui avaient l’apparence de la crédulité. Les illuminés -idéalistes dédaignent ces illuminés visionnaires -comme des empiriques ; ils méprisent leurs prétendus prodiges, -et pensent que la merveille des sentiments de l’âme -doit l’emporter à elle seule sur toutes les autres.</p> - -<p>Enfin, des hommes qui n’avaient pour but que de s’emparer -de l’autorité dans tous les États, et de se faire donner -des places, ont pris le nom d’illuminés ; leur chef était un -Bavarois, Weishaupt, homme d’un esprit supérieur, et qui -avait très bien senti la puissance qu’on pouvait acquérir en -réunissant les forces éparses des individus, et en les dirigeant -toutes vers un même but. Un secret, quel qu’il soit, -flatte l’amour-propre des hommes ; et quand on leur dit -qu’ils sont de quelque chose dont leurs pareils ne sont pas, -on acquiert toujours de l’empire sur eux. L’amour-propre se -blesse de ressembler à la multitude ; et dès qu’on veut donner -des marques de distinction, connues ou cachées, on -est sûr de mettre en mouvement l’imagination de la vanité, -la plus active de toutes.</p> - -<p>Les illuminés politiques n’avaient pris des autres illuminés -que quelques signes pour se reconnaître ; mais les intérêts, -et non les opinions, leur servaient de point de ralliement. -Ils avaient pour but, il est vrai, de réformer l’ordre -social sur de nouveaux principes ; toutefois, en attendant -l’accomplissement de ce grand œuvre, ce qu’ils voulaient -d’abord, c’était de s’emparer des emplois publics. Une telle -secte a, par tout pays, bien des adeptes qui s’initient -d’eux-mêmes à ses secrets : en Allemagne cependant, cette -secte est la seule peut-être qui ait été fondée sur une combinaison -politique ; toutes les autres sont nées d’un enthousiasme -quelconque, et n’ont eu que la recherche de la vérité -pour but.</p> - -<p>Parmi les hommes qui s’efforcent de pénétrer les secrets -de la nature, il faut compter les alchimistes, les magnétiseurs, -etc. Il est probable qu’il y a beaucoup de folie dans -ces prétendues découvertes ; mais qu’y peut-on trouver -d’effrayant ? Si l’on arrivait à reconnaître dans les phénomènes -physiques ce qu’on appelle du merveilleux, on en -aurait avec raison de la joie. Il y a des moments où la nature -paraît une machine qui se meut constamment par les -mêmes ressorts, et c’est alors que son inflexible régularité -fait peur ; mais quand on croit entrevoir en elle quelque -chose de spontané comme la pensée, un espoir confus s’empare -de l’âme, et nous dérobe au regard fixe de la nécessité.</p> - -<p>Au fond de tous ces essais et de tous ces systèmes scientifiques -et philosophiques, il y a toujours une tendance très -marquée vers la spiritualité de l’âme. Ceux qui veulent -deviner les secrets de la nature sont très opposés aux matérialistes ; -car c’est toujours dans la pensée qu’ils cherchent -la solution de l’énigme du monde physique. Sans doute un -tel mouvement dans les esprits pourrait conduire à de -grandes erreurs ; mais il en est ainsi de tout ce qui est -animé ; dès qu’il y a vie, il y a danger.</p> - -<p>Les efforts individuels finiraient par être interdits, si l’on -s’asservissait à la méthode qui régulariserait les mouvements -de l’esprit, comme la discipline commande à ceux -du corps. Le problème consiste donc à guider les facultés -sans les comprimer ; et l’on voudrait qu’il fût possible -adapter à l’imagination des hommes l’art encore inconnu -de s’élever avec des ailes, et de diriger le vol dans les airs.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p4ch9">CHAPITRE IX<br /> -<span class="i">De la contemplation de la nature.</span></h3> - - -<p>En parlant de l’influence de la nouvelle philosophie sur -les sciences, j’ai déjà fait mention de quelques-uns des -nouveaux principes adoptés en Allemagne, relativement à -l’étude de la nature ; mais comme la religion et l’enthousiasme -ont une grande part dans la contemplation de l’univers, -j’indiquerai d’une manière générale les vues politiques -et religieuses qu’on peut recueillir à cet égard dans les -ouvrages allemands.</p> - -<p>Plusieurs physiciens, guidés par un sentiment de piété, -ont cru devoir s’en tenir à l’examen des causes finales ; ils -ont essayé de prouver que tout le monde tend au maintien -et au bien-être physique des individus et des espèces. On -peut faire, ce me semble, des objections très fortes contre -ce système. Sans doute, il est aisé de voir que dans l’ordre -des choses les moyens répondent admirablement à leurs -fins ; mais dans cet enchaînement universel, où s’arrêtent -ces causes qui sont effets, et ces effets qui sont causes ? -Veut-on rapporter tout à la conservation de l’homme : on -aura de la peine à concevoir ce qu’elle a de commun avec -la plupart des êtres. D’ailleurs c’est attacher trop de prix à -l’existence matérielle que de la donner pour dernier but à -la création.</p> - -<p>Ceux qui, malgré la foule immense des malheurs particuliers, -attribuent un certain genre de bonté à la nature, la -considèrent comme un spéculateur en grand qui se retire -sur le nombre. Ce système ne convient pas même à un gouvernement, -et des écrivains scrupuleux en économie politique -l’ont combattu. Que serait-ce donc, lorsqu’il s’agit des -intentions de la Divinité ? Un homme, religieusement considéré, -est autant que la race humaine entière ; et dès qu’on -a conçu l’idée d’une âme immortelle, il ne doit pas être -possible d’admettre le plus ou le moins d’importance d’un -individu relativement à tous. Chaque être intelligent est -d’une valeur infinie, puisqu’il doit durer toujours. C’est donc -d’après un point de vue plus élevé que les philosophes allemands -ont considéré l’univers.</p> - -<p>Il en est qui croient voir en tout deux principes, celui du -bien et celui du mal, se combattant sans cesse ; et soit -qu’on attribue ce combat à une puissance infernale, soit, -ce qui est plus simple à penser, que le monde physique -puisse être l’image des bons et des mauvais penchants de -l’homme, toujours est-il vrai que ce monde offre à l’observation -deux faces absolument contraires.</p> - -<p>Il y a, l’on ne saurait le nier, un côté terrible dans la -nature, comme dans le cœur humain, et l’on y sent une -redoutable puissance de colère. Quelle que soit la bonne -intention des partisans de l’optimisme, plus de profondeur -se fait remarquer, ce me semble, dans ceux qui ne nient -pas le mal, mais qui comprennent la connexion de ce mal -avec la liberté de l’homme, avec l’immortalité qu’elle peut -lui mériter.</p> - -<p>Les écrivains mystiques, dont j’ai parlé dans les chapitres -précédents, voient dans l’homme l’abrégé du monde, et -dans le monde l’emblème des dogmes du christianisme. La -nature leur paraît l’image corporelle de la Divinité, et ils se -plongent toujours plus avant dans la signification profonde -des choses et des êtres.</p> - -<p>Parmi les écrivains allemands qui se sont occupés de la -contemplation de la nature sous des rapports religieux, deux -méritent une attention particulière : Novalis comme poète, -et Schubert comme physicien. Novalis, homme d’une naissance -illustre, était initié dès sa jeunesse dans les études de -tout genre que la nouvelle école a développées en Allemagne ; -mais son âme pieuse a donné un grand caractère -de simplicité à ses poésies. Il est mort à vingt-six ans ; et -c’est lorsqu’il n’était déjà plus que les chants religieux qu’ils -a composés ont acquis en Allemagne une célébrité touchante. -Le père de ce jeune homme est morave ; et, quelque -temps après la mort de son fils, il alla visiter une communauté -de ses frères en religion, et dans leur église il entendit -chanter les poésies de son fils, que les moraves avaient -choisies pour s’édifier, sans en connaître l’auteur.</p> - -<p>Parmi les œuvres de Novalis, on distingue des hymnes à -la nuit, qui peignent avec une grande force le recueillement -qu’elle fait naître dans l’âme. L’éclat du jour peut convenir -à la joyeuse doctrine du paganisme ; mais le ciel étoilé -paraît le véritable temple du culte le plus pur. C’est dans -l’obscurité des nuits, dit un poète allemand, que l’immortalité -s’est révélée à l’homme ; la lumière du soleil éblouit les -yeux qui croient voir. Des stances de Novalis sur la vie des -mineurs renferment une poésie animée, d’un très grand -effet ; il interroge la terre qu’on rencontre dans les profondeurs, -parce qu’elle fut le témoin des diverses révolutions -que la nature a subies ; et il exprime un désir énergique -de pénétrer toujours plus avant vers le centre du -globe. Le contraste de cette immense curiosité avec la vie si -fragile qu’il faut exposer pour la satisfaire, cause une -émotion sublime. L’homme est placé sur la terre entre -l’infini des cieux et l’infini des abîmes ; et sa vie, dans le -temps, est aussi de même entre deux éternités. De toutes -parts entouré par des idées et des objets sans bornes, des -pensées innombrables lui apparaissent, comme des milliers -de lumières qui se confondent et l’éblouissent.</p> - -<p>Novalis a beaucoup écrit sur la nature en général, il se -nomme lui-même, avec raison, le disciple de Saïs, parce -que c’est dans cette ville qu’était fondé le temple d’Isis, et -que les traditions qui nous restent des mystères des -Égyptiens portent à croire que leurs prêtres avaient une -connaissance approfondie des lois de l’univers.</p> - -<p>« L’homme est avec la nature, dit Novalis, dans des -relations presque aussi variées, presque aussi inconcevables -que celles qu’il entretient avec ses semblables, et comme -elle se met à la portée des enfants, et se complaît avec leurs -simples cœurs, de même elle se montre sublime aux esprits -élevés, et divine aux êtres divins. L’amour de la nature -prend diverses formes, et tandis qu’elle n’excite dans les -uns que la joie et la volupté, elle inspire aux autres la -religion la plus pieuse, celle qui donne à toute la vie une -direction et un appui. Déjà chez les peuples anciens, il y -avait des âmes sérieuses pour qui l’univers était l’image de -la Divinité, et d’autres qui se croyaient seulement invitées -au festin qu’elle donne : l’air n’était, pour ces convives de -l’existence, qu’une boisson rafraîchissante ; les étoiles, que -des flambeaux qui présidaient aux danses pendant la nuit ; -et les plantes et les animaux, que les magnifiques apprêts -d’un splendide repas ; la nature ne s’offrait pas à leurs yeux -comme un temple majestueux et tranquille, mais comme le -théâtre brillant de fêtes toujours nouvelles.</p> - -<p>« Dans ce même temps néanmoins, des esprits plus profonds -s’occupaient sans relâche à reconstruire le monde -idéal, dont les traces avaient déjà disparu ; ils se partageaient -en frères les travaux les plus sacrés ; les uns cherchaient à -reproduire, par la musique, les voix de la forêt et de l’air ; -les autres imprimaient l’image et le pressentiment d’une -race plus noble sur la pierre et sur l’airain, changeaient les -rochers en édifices, et mettaient au jour les trésors cachés -dans la terre. La nature, civilisée par l’homme, sembla -répondre à ses souhaits : l’imagination de l’artiste osa -l’interroger, et l’âge d’or parut renaître à l’aide de la -pensée.</p> - -<p>« Il faut, pour connaître la nature, devenir un avec elle. -Une vie poétique et recueillie, une âme sainte et religieuse, -toute la force et toute la fleur de l’existence humaine, sont -nécessaires pour la comprendre, et le véritable observateur -est celui qui sait découvrir l’analogie de cette nature avec -l’homme, et celle de l’homme avec le ciel ».</p> - -<p>Schubert a composé sur la nature un livre qu’on ne saurait -se lasser de lire, tant il est rempli d’idées qui excitent -à la méditation ; il présente le tableau des effets nouveaux, -dont l’enchaînement est conçu sous de nouveaux rapports. -Deux idées principales restent de son ouvrage ; les Indiens -croient à la métempsycose descendante, c’est-à-dire à celle -qui condamne l’âme de l’homme à passer dans les animaux -et dans les plantes, pour le punir d’avoir mal usé de la vie. -L’on peut difficilement se figurer un système d’une plus -profonde tristesse, et les ouvrages des Indiens en portent la -douloureuse empreinte. On croit voir partout, dans les animaux -et les plantes, la pensée captive et le sentiment renfermé, -s’efforcer en vain de se dégager des formes grossières -et muettes qui les enchaînent. Le système de Schubert est -plus consolant ; il se représente la nature comme une métempsycose -ascendante, dans laquelle, depuis la pierre -jusqu’à l’existence humaine, il y a une promotion continuelle -qui fait avancer le principe vital de degrés en degrés, -jusqu’au perfectionnement le plus complet.</p> - -<p>Schubert croit aussi qu’il a existé des époques où l’homme -avait un sentiment si vif et si délicat des phénomènes existants, -qu’il devinait, par ses propres impressions, les secrets -les plus cachés de la nature. Ces facultés primitives se sont -émoussées, et c’est souvent l’irritabilité maladive des nerfs -qui, en affaiblissant la puissance du raisonnement, rend à -l’homme l’instinct qu’il devait jadis à la plénitude même de -ses forces. Les travaux des philosophes, des savants et des -poètes, en Allemagne, ont pour but de diminuer l’aride -puissance du raisonnement, sans obscurcir en rien les -lumières. C’est ainsi que l’imagination du monde ancien -peut renaître, comme le phénix, des cendres de toutes les -erreurs.</p> - -<p>La plupart des physiciens ont voulu expliquer, ainsi que -je l’ai déjà dit, la nature comme un bon gouvernement, -dans lequel tout est conduit d’après de sages principes -administratifs ; mais c’est en vain qu’on veut transporter ce -système prosaïque dans la création. Le terrible ni même le -beau ne sauraient être expliqués par cette théorie circonscrite, -et la nature est tour à tour trop cruelle et trop magnifique -pour qu’on puisse la soumettre au genre de calcul -admis dans le jugement des choses de ce monde.</p> - -<p>Il y a des objets hideux en eux-mêmes, dont l’impression -sur nous est inexplicable ; de certaines figures d’animaux, -de certaines formes de plantes, de certaines combinaisons -de couleurs, révoltent nos sens, bien que nous ne puissions -nous rendre compte des causes de cette répugnance ; on -dirait que ces contours disgracieux, que ces images rebutantes -rappellent la bassesse et la perfidie, quoique rien -dans les analogies du raisonnement ne puisse expliquer une -telle association d’idées. La physionomie de l’homme ne -tient point uniquement, comme l’ont prétendu quelques -écrivains, au dessin plus ou moins prononcé des traits ; il -passe dans le regard et dans les mouvements du visage, je -ne sais quelle expression de l’âme impossible à méconnaître, -et c’est surtout dans la figure humaine qu’on apprend -ce qu’il y a d’extraordinaire et d’inconnu dans les harmonies -de l’esprit et du corps.</p> - -<p>Les accidents et les malheurs, dans l’ordre physique, ont -quelque chose de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu, -qu’ils paraissent tenir du prodige ; la maladie et ses -fureurs sont comme une vie méchante qui s’empare tout à -coup de la vie paisible. Les affections du cœur nous font -sentir la barbarie de cette nature qu’on veut nous représenter -comme si douce. Que de dangers menacent une tête -chérie ! Sous combien de métamorphoses la mort ne se -déguise-t-elle pas autour de nous ? il n’y a pas un beau jour -qui ne puisse recéler la foudre ; pas une fleur dont les sucs -ne puissent être empoisonnés, pas un souffle de l’air qui ne -puisse apporter avec lui une contagion funeste, et la nature -semble une amante jalouse prête à percer le sein de -l’homme, au moment même où il s’enivre de ses dons.</p> - -<p>Comment comprendre le but de tous ces phénomènes, si -l’on s’en tient à l’enchaînement ordinaire de nos manières -de juger ? Comment peut-on considérer les animaux, sans -se plonger dans l’étonnement que fait naître leur mystérieuse -existence ? Un poète les a nommés <i>les rêves de la -nature dont l’homme est le réveil</i>. Dans quel but ont-ils été -créés ? Que signifient ces regards qui semblent couverts d’un -nuage obscur, derrière lequel une idée voudrait se faire -jour ? Quels rapports ont-ils avec nous ? Qu’est-ce que la -part de vie dont ils jouissent ? Un oiseau survit à l’homme -de génie, et je ne sais quel bizarre désespoir saisit le cœur, -quand on a perdu ce qu’on aime, et qu’on voit le souffle de -l’existence animer encore un insecte, qui se meut sur la -terre, d’où le plus noble objet a disparu.</p> - -<p>La contemplation de la nature accable la pensée ; on se -sent avec elle des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au -mal qu’elle peut nous faire ; mais son âme visible vient -chercher la nôtre dans notre sein, et s’entretient avec nous. -Quand les ténèbres nous épouvantent, ce ne sont pas toujours -les périls auxquels ils nous exposent que nous redoutons, -mais c’est la sympathie de la nuit avec tous les genres -de privations et de douleurs dont nous sommes pénétrés. Le -soleil, au contraire, est comme une émanation de la Divinité, -comme le messager éclatant d’une prière exaucée ; ses -rayons descendent sur la terre, non seulement pour guider -les travaux de l’homme, mais pour exprimer de l’amour à -la nature.</p> - -<p>Les fleurs se tournent vers la lumière, afin de l’accueillir ; -elles se referment pendant la nuit, et le matin et le soir -elles semblent exhaler en parfums leurs hymnes de louanges. -Quand on élève ces fleurs dans l’obscurité, pâles, elles ne -revêtent plus leurs couleurs accoutumées ; mais quand on -les rend au jour, le soleil réfléchit en elles ses rayons variés -comme dans l’arc-en-ciel, et l’on dirait qu’il se mire avec -orgueil dans la beauté dont il les a parées. Le sommeil des -végétaux, pendant de certaines heures et de certaines saisons -de l’année, est d’accord avec le mouvement de la terre ; -elle entraîne dans les régions qu’elle parcourt la moitié des -plantes, des animaux et des hommes endormis. Les passagers -de ce grand vaisseau qu’on appelle le monde se -laissent bercer dans le cercle que décrit leur voyageuse -demeure.</p> - -<p>La paix et la discorde, l’harmonie et la dissonance qu’un -lien secret réunit, sont les premières lois de la nature ; et, -soit qu’elle se montre redoutable ou charmante, l’unité sublime -qui la caractérise se fait toujours reconnaître. La -flamme se précipite en vagues comme les torrents ; les -nuages qui parcourent les airs prennent quelquefois la forme -des montagnes et des vallées, et semblent imiter en se -jouant l’image de la terre. Il est dit dans la <i>Genèse</i>, « que le -Tout-Puissant sépara les eaux de la terre des eaux du ciel, -et les suspendit dans les airs ». Le ciel est en effet un noble -allié de l’Océan ; l’azur du firmament se fait voir dans les -ondes, et les vagues se peignent dans les nues. Quelquefois, -quand l’orage se prépare dans l’atmosphère, la mer frémit -au loin, et l’on dirait qu’elle répond, par le trouble de ses -flots, au mystérieux signal qu’elle a reçu de la tempête.</p> - -<p>M. de Humboldt dit, dans ses <i>Vues scientifiques et poétiques -sur l’Amérique méridionale</i>, qu’il a été témoin d’un phénomène -observé dans l’Égypte, et qu’on appelle <i>mirage</i>. Tout -à coup, dans les déserts les plus arides, la réverbération de -l’air prend l’apparence des lacs ou de la mer, et les animaux -eux-mêmes, haletant de soif, s’élancent vers ces -images trompeuses, espérant s’y désaltérer. Les diverses -figures que la gelée trace sur le verre offrent encore un -nouvel exemple de ces analogies merveilleuses ; les vapeurs -condensées par le froid dessinent des paysages semblables -à ceux qui se font remarquer dans les contrées septentrionales : -des forêts de pins, des montagnes hérissées reparaissent -sous ces blanches couleurs, et la nature glacée se -plaît à contrefaire ce que la nature animée a produit.</p> - -<p>Non seulement la nature se répète elle-même, mais elle -semble vouloir imiter les ouvrages des hommes, et leur donner -ainsi un témoignage singulier de sa correspondance -avec eux. On raconte que, dans les îles voisines du Japon, -les nuages présentent aux regards l’aspect de bâtiments réguliers. -Les beaux-arts ont aussi leur type dans la nature, -et ce luxe de l’existence est plus soigné par elle encore que -l’existence même : la symétrie des formes, dans le règne végétal -et minéral, a servi de modèle aux architectes, et le -reflet des objets et des couleurs dans l’onde donne l’idée des -illusions de la peinture ; le vent, dont le murmure se prolonge -sous les feuilles tremblantes, nous révèle la musique ; -et l’on dit même que sur les côtes de l’Asie où l’atmosphère -est plus pure, on entend quelquefois le soir une harmonie -plaintive et douce, que la nature semble adresser à l’homme, -afin de lui apprendre qu’elle respire, qu’elle aime et qu’elle -souffre.</p> - -<p>Souvent, à l’aspect d’une belle contrée, on est tenté de -croire qu’elle a pour unique but d’exciter en nous des sentiments -élevés et nobles. Je ne sais quel rapport existe entre -les cieux et la fierté du cœur, entre les rayons de la lune qui -reposent sur la montagne et le calme de la conscience, mais -ces objets nous parlent un beau langage, et l’on peut s’abandonner -au tressaillement qu’ils causent ; l’âme s’en trouvera -bien. Quand, le soir, à l’extrémité du paysage, le ciel semble -toucher de si près à la terre, l’imagination se figure, par delà -l’horizon, un asile de l’espérance, une patrie de l’amour, et -la nature semble répéter silencieusement que l’homme est -immortel.</p> - -<p>La succession continuelle de mort et de naissance, dont le -monde physique est le théâtre, produirait l’impression la -plus douloureuse, si l’on ne croyait pas y voir la trace de -la résurrection de toutes choses ; et c’est le véritable point -de vue religieux de la contemplation de la nature, que cette -manière de la considérer. On finirait par mourir de pitié, si -l’on se bornait en tout à la terrible idée de l’irréparable : -aucun animal ne périt sans qu’on puisse le regretter, aucun -arbre ne tombe sans que l’idée qu’on ne le reverra plus -dans sa beauté n’excite en nous une réflexion douloureuse. -Enfin les objets inanimés eux-mêmes font mal, quand leur -décadence oblige à s’en séparer : la maison, les meubles qui -ont servi à ceux que nous avons aimés, nous intéressent, et -ces objets mêmes excitent en nous quelquefois une sorte de -sympathie indépendante des souvenirs qu’ils retracent ; on -regrette la forme qu’on leur a connue, comme si cette forme -en faisait des êtres qui nous ont vu vivre, et qui devaient -nous voir mourir. Si le temps n’avait pas pour antidote -l’éternité, on s’attacherait à chaque moment pour le retenir, -à chaque son pour le fixer, à chaque regard pour en prolonger -l’éclat, et les jouissances n’existeraient que l’instant -qu’il nous faut pour sentir qu’elles passent, et pour arroser de -larmes leurs traces, que l’abîme des jours doit aussi dévorer.</p> - -<p>Une réflexion nouvelle m’a frappée, dans les écrits qui -m’ont été communiqués par un homme dont l’imagination -est pensive et profonde ; il compare ensemble les -ruines de la nature, celles de l’art et celles de l’humanité. -« Les premières, dit-il, sont philosophiques, les secondes -poétiques, et les dernières mystérieuses ». Une chose bien -digne de remarque, en effet, c’est l’action si différente des -années sur la nature, sur les ouvrages du génie et sur les -créatures vivantes. Le temps n’outrage que l’homme : quand -les rochers s’écroulent, quand les montagnes s’abîment -dans les vallées, la terre change seulement de face ; un -aspect nouveau excite dans notre esprit de nouvelles pensées, -et la force vivifiante subit une métamorphose, mais -non un dépérissement ; les ruines des beaux-arts parlent à -l’imagination, elle reconstruit ce que le temps a fait disparaître, -et jamais peut-être un chef-d’œuvre dans tout son -éclat n’a pu donner l’idée de la grandeur autant que les -ruines mêmes de ce chef-d’œuvre. On se représente les -monuments à demi détruits, revêtus de toutes les beautés -qu’on suppose toujours à ce qu’on regrette : mais qu’il est -loin d’en être ainsi des ravages de la vieillesse !</p> - -<p>A peine peut-on croire que la jeunesse embellissait ce -visage, dont la mort a déjà pris possession : quelques physionomies -échappent par la splendeur de l’âme à la dégradation ; -mais la figure humaine, dans sa décadence, prend -souvent une expression vulgaire, qui permet à peine la -pitié. Les animaux perdent avec les années, il est vrai, leur -force et leur agilité ; mais l’incarnat de la vie ne se change -point pour eux en livides couleurs, et leurs yeux éteints ne -ressemblent pas à des lampes funéraires, qui jettent de -pâles clartés sur un visage flétri.</p> - -<p>Lors même qu’à la fleur de l’âge la vie se retire du sein -de l’homme, ni l’admiration que font naître les bouleversements -de la nature, ni l’intérêt qu’excitent les débris des -monuments, ne peuvent s’attacher au corps inanimé de la -plus belle des créatures. L’amour qui chérissait cette figure -enchanteresse, l’amour ne peut en supporter les restes, et -rien de l’homme ne demeure après lui sur la terre, qui ne -fasse frémir, même ses amis.</p> - -<p>Ah ! quel enseignement, que les horreurs de la destruction -acharnée ainsi sur la race humaine ! n’est-ce pas pour annoncer -à l’homme que sa vie est ailleurs ? La nature l’humilierait-elle -à ce point, si la Divinité ne voulait pas le -relever ?</p> - -<p>Les vraies causes finales de la nature, ce sont ses rapports -avec notre âme et avec notre sort immortel ; les objets -physiques eux-mêmes ont une destination qui ne se borne -point à la courte existence de l’homme ici-bas ; ils sont là -pour concourir au développement de nos pensées, à l’œuvre -de notre vie morale. Les phénomènes de la nature ne doivent -pas être compris seulement d’après les lois de la -matière, quelque bien combinées qu’elles soient ; ils ont -un sens philosophique et un but religieux, dont la contemplation -la plus attentive ne pourra jamais connaître -toute l’étendue.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p4ch10">CHAPITRE X<br /> -<span class="i">De l’enthousiasme.</span></h3> - - -<p>Beaucoup de gens sont prévenus contre l’enthousiasme ; -ils le confondent avec le fanatisme, et c’est une grande -erreur. Le fanatisme est une passion exclusive, dont -une opinion est l’objet ; l’enthousiasme se rallie à l’harmonie -universelle : c’est l’amour du beau, l’élévation de -l’âme, la jouissance du dévouement, réunis dans un même -sentiment, qui a de la grandeur et du calme. Le sens de ce -mot, chez les Grecs, en est la plus noble définition : l’enthousiasme -signifie <i>Dieu en nous</i>. En effet, quand l’existence -de l’homme est expansive, elle a quelque chose de -divin.</p> - -<p>Tout ce qui nous porte à sacrifier notre propre bien-être, -ou notre propre vie, est presque toujours de l’enthousiasme ; -car le droit chemin de la raison égoïste doit être de se -prendre soi-même pour but de tous ses efforts, et de -n’estimer dans ce monde que la santé, l’argent et le pouvoir. -Sans doute la conscience suffit pour conduire le caractère -le plus froid dans la route de la vertu ; mais l’enthousiasme -est à la conscience ce que l’honneur est au devoir : -il y a en nous un superflu d’âme qu’il est doux de consacrer -à ce qui est beau, quand ce qui est bien est accompli. Le -génie et l’imagination ont aussi besoin qu’on soigne un peu -leur bonheur dans ce monde ; et la loi du devoir, quelque -sublime qu’elle soit, ne suffit pas pour faire goûter toutes les -merveilles du cœur et de la pensée.</p> - -<p>On ne saurait le nier, les intérêts de la personnalité pressent -l’homme de toutes parts ; il y a même dans ce qui est -vulgaire une certaine jouissance dont beaucoup de gens -sont très susceptibles, et l’on retrouve souvent les traces de -penchants ignobles sous l’apparence des manières les plus -distinguées. Les talents supérieurs ne garantissent pas toujours -de cette nature dégradée, qui dispose sourdement de -l’existence des hommes, et leur fait placer leur bonheur -plus bas qu’eux-mêmes. L’enthousiasme seul peut contrebalancer -la tendance à l’égoïsme, et c’est à ce signe divin -qu’il faut reconnaître les créatures immortelles. Lorsque -vous parlez à quelqu’un sur des sujets dignes d’un saint -respect, vous apercevez d’abord s’il éprouve un noble frémissement, -si son cœur bat pour des sentiments élevés, s’il a -fait alliance avec l’autre vie, ou bien s’il n’a qu’un peu d’esprit -qui lui sert à diriger le mécanisme de l’existence. Et qu’est-ce -donc que l’être humain, quand on ne voit en lui qu’une -prudence dont son propre avantage est l’objet ? L’instinct -des animaux vaut mieux, car il est quelquefois généreux et -fier ; mais ce calcul, qui semble l’attribut de la raison, finit -par rendre incapable de la première des vertus, le dévouement.</p> - -<p>Parmi ceux qui s’essaient à tourner les sentiments exaltés -en ridicule, plusieurs en sont pourtant susceptibles à leur -insu. La guerre, fût-elle entreprise par des vues personnelles, -donne toujours quelques-unes des jouissances de l’enthousiasme ; -l’enivrement d’un jour de bataille, le plaisir -singulier de s’exposer à la mort, quand toute notre nature -nous commande d’aimer la vie, c’est encore à l’enthousiasme -qu’il faut l’attribuer. La musique militaire, le hennissement -des chevaux, l’explosion de la poudre, cette foule de soldats -revêtus des mêmes couleurs, émus par le même désir, se -rangeant autour des mêmes bannières, font éprouver une -émotion qui triomphe de l’instinct conservateur de l’existence ; -et cette jouissance est si forte, que ni les fatigues, ni -les souffrances, ni les périls, ne peuvent en déprendre les -âmes. Quiconque a vécu de cette vie n’aime qu’elle. Le but -atteint ne satisfait jamais ; c’est l’action de se risquer qui -est nécessaire, c’est elle qui fait passer l’enthousiasme dans -le sang ; et, quoiqu’il soit plus pur au fond de l’âme, il est -encore d’une noble nature, lors même qu’il a pu devenir -une impulsion presque physique.</p> - -<p>On accuse souvent l’enthousiasme sincère de ce qui ne -peut être reproché qu’à l’enthousiasme affecté ; plus un sentiment -est beau, plus la fausse imitation de ce sentiment -est odieuse. Usurper l’admiration des hommes, est ce qu’il -y a de plus coupable, car on tarit en eux la source des bons -mouvements en les faisant rougir de les avoir éprouvés. -D’ailleurs rien n’est plus pénible que les sons faux qui semblent -sortir du sanctuaire même de l’âme ; la vanité peut -s’emparer de tout ce qui est extérieur, il n’en résultera d’autre -mal que de la prétention et de la disgrâce ; mais quand elle -se met à contrefaire les sentiments les plus intimes, il -semble qu’elle viole le dernier asile où l’on espérait lui -échapper. Il est facile cependant de reconnaître la sincérité -de l’enthousiasme ; c’est une mélodie si pure, que le moindre -désaccord en détruit tout le charme ; un mot, un accent, -un regard expriment l’émotion concentrée qui répond à -toute une vie. Les personnes qu’on appelle sévères dans le -monde ont très souvent en elles quelque chose d’exalté. La -force qui soumet les autres peut n’être qu’un froid calcul ; -la force qui triomphe de soi-même est toujours inspirée par -un sentiment généreux.</p> - -<p>Loin qu’on puisse redouter les excès de l’enthousiasme, il -porte peut-être en général à la tendance contemplative, qui -nuit à la puissance d’agir : les Allemands en sont une -preuve ; aucune nation n’est plus capable de sentir et de -penser ; mais quand le moment de prendre un parti est -arrivé, l’étendue même des conceptions nuit à la décision -du caractère. Le caractère et l’enthousiasme diffèrent à -beaucoup d’égards ; il faut choisir son but par l’enthousiasme ; -mais l’on doit y marcher par le caractère : la pensée -n’est rien sans l’enthousiasme, ni l’action sans le caractère ; -l’enthousiasme est tout pour les nations littéraires ; le -caractère est tout pour les nations agissantes : les nations -libres ont besoin de l’un et de l’autre.</p> - -<p>L’égoïsme se plaît à parler sans cesse des dangers de -l’enthousiasme ; c’est une véritable dérision que cette prétendue -crainte ; si les habiles de ce monde voulaient être -sincères, ils diraient que rien ne leur convient mieux que -d’avoir affaire à ces personnes pour qui tant de moyens -sont impossibles, et qui peuvent si facilement renoncer à -ce qui occupe la plupart des hommes.</p> - -<p>Cette disposition de l’âme a de la force, malgré sa douceur, -et celui qui la ressent sait y puiser une noble constance. -Les orages des passions s’apaisent, les plaisirs de -l’amour-propre se flétrissent, l’enthousiasme seul est inaltérable ; -l’âme elle-même s’affaisserait dans l’existence -physique, si quelque chose de fier et d’animé ne l’arrachait -pas au vulgaire ascendant de l’égoïsme : cette dignité morale, -à laquelle rien ne saurait porter atteinte, est ce qu’il y a de -plus admirable dans le don de l’existence : c’est pour elle -que dans les peines les plus amères il est encore beau -d’avoir vécu, comme il serait beau de mourir.</p> - -<p>Examinons maintenant l’influence de l’enthousiasme sur -les lumières et sur le bonheur. Ces dernières réflexions termineront -le cours des pensées auxquelles les différents -sujets que j’avais à parcourir m’ont conduite.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p4ch11">CHAPITRE XI<br /> -<span class="i">De l’influence de l’enthousiasme sur les lumières.</span></h3> - - -<p>Ce chapitre est, à quelques égards, le résumé de tout -mon ouvrage ; car l’enthousiasme étant la qualité vraiment -distinctive de la nation allemande, on peut juger -de l’influence qu’il exerce sur les lumières, d’après les -progrès de l’esprit humain en Allemagne. L’enthousiasme -prête de la vie à ce qui est invisible, et de l’intérêt à ce qui -n’a point d’action immédiate sur notre bien-être dans ce -monde ; il n’y a donc point de sentiment plus propre à la -recherche des vérités abstraites ; aussi sont-elles cultivées -en Allemagne avec une ardeur et une loyauté remarquables.</p> - -<p>Les philosophes que l’enthousiasme inspire sont peut-être -ceux qui ont le plus d’exactitude et de patience dans -leurs travaux ; ce sont en même temps ceux qui songent le -moins à briller ; ils aiment la science pour elle-même, et -ne se comptent pour rien, dès qu’il s’agit de l’objet de leur -culte : la nature physique suit sa marche invariable à travers -la destruction des individus ; la pensée de l’homme -prend un caractère sublime, quand il parvient à se considérer -lui-même d’un point de vue universel ; il sert alors en -silence aux triomphes de la vérité, et la vérité est, comme -la nature, une force qui n’agit que par un développement -progressif et régulier.</p> - -<p>On peut dire avec quelque raison que l’enthousiasme -porte à l’esprit de système ; quand on tient beaucoup à ses -idées, on voudrait y tout rattacher ; mais en général il est -plus aisé de traiter avec les opinions sincères qu’avec les -opinions adoptées par vanité. Si dans les rapports avec les -hommes on n’avait affaire qu’à ce qu’ils pensent réellement, -on pourrait facilement s’entendre ; c’est ce qu’ils font semblant -de penser qui amène la discorde.</p> - -<p>On a souvent accusé l’enthousiasme d’induire en erreur, -mais peut-être un intérêt superficiel trompe-t-il bien davantage ; -car pour pénétrer l’essence des choses, il faut une -impulsion qui nous excite à nous en occuper avec ardeur. -En considérant d’ailleurs la destinée humaine en général, -je crois qu’on peut affirmer que nous ne rencontrerons -jamais le vrai que par l’élévation de l’âme ; tout ce qui tend -à nous rabaisser est mensonge, et c’est, quoi qu’on en dise, -du côté des sentiments vulgaires qu’est l’erreur.</p> - -<p>L’enthousiasme, je le répète, ne ressemble en rien au -fanatisme, et ne peut égarer comme lui. L’enthousiasme -est tolérant, non par indifférence, mais parce qu’il nous fait -sentir l’intérêt et la beauté de toutes choses. La raison ne -donne point de bonheur à la place de ce qu’elle ôte ; l’enthousiasme -trouve dans la rêverie du cœur et dans l’étendue -de la pensée ce que le fanatisme et la passion renferment -dans une seule idée ou dans un seul objet. Ce sentiment -est, par son universalité même, très favorable à la pensée -et à l’imagination.</p> - -<p>La société développe l’esprit, mais c’est la contemplation -seule qui forme le génie. L’amour-propre est le mobile des -pays où la société domine, et l’amour-propre conduit nécessairement -à la moquerie qui détruit tout enthousiasme.</p> - -<p>Il est assez amusant, on ne saurait le nier, d’apercevoir -le ridicule, et de le peindre avec grâce et gaîté ; peut-être -vaudrait-il mieux se refuser à ce plaisir, mais ce n’est pourtant -pas là le genre de moquerie dont les suites sont le plus -à craindre ; celle qui s’attache aux idées et aux sentiments -est la plus funeste de toutes, car elle s’insinue dans la -source des affections fortes et dévouées. L’homme a un -grand empire sur l’homme, et, de tous les maux qu’il peut -faire à son semblable, le plus grand peut-être est de placer -le fantôme du ridicule entre les mouvements généreux et -les actions qu’ils peuvent inspirer.</p> - -<p>L’amour, le génie, le talent, la douleur même, toutes ces -choses saintes sont exposées à l’ironie, et l’on ne saurait calculer -jusqu’à quel point l’empire de cette ironie peut -s’étendre. Il y a quelque chose de piquant dans la méchanceté : -il y a quelque chose de faible dans la bonté. L’admiration -pour les grandes choses peut être déconcertée par la -plaisanterie ; et celui qui ne met d’importance à rien a l’air -d’être au-dessus de tout : si donc l’enthousiasme ne défend -pas notre cœur et notre esprit, ils se laissent prendre de -toutes parts par ce dénigrement du beau qui réunit l’insolence -à la gaîté.</p> - -<p>L’esprit social est fait de manière que souvent on se commande -de rire, et que plus souvent encore on est honteux de -pleurer ; d’où cela vient-il ? De ce que l’amour-propre se -croit plus en sûreté dans la plaisanterie que dans l’émotion. -Il faut bien compter sur son esprit pour oser être sérieux -contre une moquerie ; il faut beaucoup de force pour laisser -voir des sentiments qui peuvent être tournés en ridicule. -Fontenelle disait : <i>J’ai quatre-vingts ans, je suis Français, et -je n’ai pas donné dans toute ma vie le plus petit ridicule à la -plus petite vertu.</i> Ce mot supposait une profonde connaissance -de la société. Fontenelle n’était pas un homme sensible, -mais il avait beaucoup d’esprit, et toutes les fois -qu’on est doué d’une supériorité quelconque, on sent le besoin -du sérieux dans la nature humaine. Il n’y a que les gens -médiocres qui voudraient que le fond de tout fût du sable, -afin que nul homme ne laissât sur la terre une trace plus -durable que la leur.</p> - -<p>Les Allemands n’ont point à lutter chez eux contre les ennemis -de l’enthousiasme, et c’est un grand obstacle de -moins pour les hommes distingués. L’esprit s’aiguise dans -le combat ; mais le talent a besoin de confiance. Il faut croire -à l’admiration, à la gloire, à l’immortalité, pour éprouver -l’inspiration du génie ; et ce qui fait la différence des siècles -entre eux, ce n’est pas la nature, toujours prodigue des -mêmes dons, mais l’opinion dominante à l’époque où l’on -vit : si la tendance de cette opinion est vers l’enthousiasme, -il s’élève de toutes parts de grands hommes ; si l’on proclame -le découragement comme ailleurs on exciterait à de nobles -efforts, il ne reste plus rien en littérature que des juges du -temps passé.</p> - -<p>Les événements terribles dont nous avons été les témoins -ont blasé les âmes, et tout ce qui tient à la pensée paraît -terne à côté de la toute-puissance de l’action. La diversité -des circonstances a porté les esprits à soutenir tous les côtés -des mêmes questions ; il en est résulté qu’on ne croit plus -aux idées, ou qu’on les considère tout au plus comme des -moyens. La conviction semble n’être pas de notre temps, et -quand un homme dit qu’il est de telle opinion, on prend cela -pour une manière délicate d’indiquer qu’il a tel intérêt.</p> - -<p>Les hommes les plus honnêtes se font alors un système -qui change en dignité leur paresse : ils disent -qu’on ne peut rien à rien, ils répètent avec l’ermite -de Prague, dans Shakespeare, que <i>ce qui est, est</i>, et que -les théories n’ont point d’influence sur le monde. Ces -hommes finissent par rendre vrai ce qu’ils disent ; car avec -une telle manière de penser on ne saurait agir sur les autres ; -et si l’esprit consistait à voir seulement le pour et le contre -de tout, il ferait tourner les objets autour de nous de telle -manière qu’on ne pourrait jamais marcher d’un pas ferme -sur un terrain si chancelant.</p> - -<p>L’on voit aussi des jeunes gens, ambitieux de paraître détrompés -de tout enthousiasme, affecter un mépris réfléchi -pour les sentiments exaltés ; ils croient montrer ainsi une -force de raison précoce ; mais c’est une décadence prématurée -dont ils se vantent. Ils sont, pour le talent, comme ce -vieillard qui demandait <i>si l’on avait encore de l’amour</i>. L’esprit -dépourvu d’imagination prendrait volontiers en dédain -même la nature, si elle n’était pas plus forte que lui.</p> - -<p>On fait beaucoup de mal, sans doute, à ceux qu’animent -encore de nobles désirs, en leur opposant sans cesse tous -les arguments qui devraient troubler l’espoir le plus confiant ; -néanmoins la bonne foi ne peut se lasser, car ce -n’est pas ce que les choses paraissent, mais ce qu’elles sont -qui l’occupe. De quelque atmosphère qu’on soit environné, -jamais une parole sincère n’a été complètement perdue ; -s’il n’y a qu’un jour pour le succès, il y a des siècles pour -le bien que la vérité peut faire.</p> - -<p>Les habitants du Mexique portent chacun, en passant sur -le grand chemin, une petite pierre à la grande pyramide -qu’ils élèvent au milieu de leur contrée. Nul ne lui donnera -son nom : mais tous auront contribué à ce monument qui -doit survivre à tous.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p4ch12">CHAPITRE XII<br /> -<span class="i">Influence de l’enthousiasme sur le bonheur.</span></h3> - - -<p>Il est temps de parler de bonheur ! J’ai écarté ce mot avec -un soin extrême, parce que depuis près d’un siècle surtout -on l’a placé dans des plaisirs si grossiers, dans une vie si -égoïste, dans des calculs si rétrécis, que l’image même en -est profanée. Mais on peut le dire cependant avec confiance, -l’enthousiasme est de tous les sentiments celui qui donne le -plus de bonheur, le seul qui en donne véritablement, le seul -qui sache nous faire supporter la destinée humaine, dans -toutes les situations où le sort peut nous placer.</p> - -<p>C’est en vain qu’on veut se réduire aux jouissances matérielles, -l’âme revient de toutes parts ; l’orgueil, l’ambition, -l’amour-propre, tout cela, c’est encore de l’âme, quoiqu’un -souffle empoisonné s’y mêle. Quelle misérable existence cependant, -que celle de tant d’hommes en ruse avec eux-mêmes -presque autant qu’avec les autres, et repoussant les mouvements -généreux qui renaissent dans leur cœur, comme une -maladie de l’imagination que le grand air doit dissiper ! -Quelle pauvre existence aussi, que celle de beaucoup -d’hommes qui se contentent de ne pas faire du mal, et -traitent de folie la source d’où dérivent les belles actions et -les grandes pensées ! Ils se renferment par vanité dans une -médiocrité tenace, qu’ils auraient pu rendre accessible aux -lumières du dehors ; ils se condamnent à cette monotonie -d’idées, à cette froideur de sentiment qui laisse passer les -jours sans en tirer ni fruits, ni progrès, ni souvenirs ; et si -le temps ne sillonnait pas leurs traits, quelles traces auraient-ils -gardées de son passage ? s’il ne fallait pas vieillir -et mourir, quelle réflexion sérieuse entrerait jamais dans -leur tête ?</p> - -<p>Quelques raisonneurs prétendent que l’enthousiasme dégoûte -de la vie commune, et que, ne pouvant pas toujours -rester dans cette disposition, il vaut mieux ne l’éprouver jamais : -et pourquoi donc ont-ils accepté d’être jeunes, de -vivre même, puisque cela ne devait pas toujours durer ? -Pourquoi donc ont-ils aimé, si tant est que cela leur soit jamais -arrivé, puisque la mort pouvait les séparer des objets -de leur affection ? Quelle triste économie que celle de l’âme ! -elle nous a été donnée pour être développée, perfectionnée, -prodiguée même dans un noble but.</p> - -<p>Plus on engourdit la vie, plus on se rapproche de l’existence -matérielle, et plus l’on diminue, dira-t-on, la puissance -de souffrir. Cet argument séduit un grand nombre -d’hommes ; il consiste à tâcher d’exister le moins possible. -Cependant, il y a toujours dans la dégradation une douleur -dont on ne se rend pas compte, et qui poursuit sans cesse -en secret : l’ennui, la honte et la fatigue qu’elle cause sont -revêtues des formes de l’impertinence et du dédain par la -vanité ; mais il est bien rare qu’on s’établisse en paix dans -cette façon d’être sèche et bornée, qui laisse sans ressource -en soi-même, quand les prospérités extérieures nous délaissent. -L’homme a la conscience du beau comme celle du -bon, et la privation de l’un lui fait sentir le vide, ainsi que -la déviation de l’autre, le remords.</p> - -<p>On accuse l’enthousiasme d’être passager ; l’existence -serait trop heureuse si l’on pouvait retenir des émotions -belles ; mais c’est parce qu’elles se dissipent aisément qu’il -faut s’occuper de les conserver. La poésie et les beaux-arts -servent à développer dans l’homme ce bonheur d’illustre -origine qui relève les cœurs abattus, et met à la place de -l’inquiète satiété de la vie le sentiment habituel de l’harmonie -divine dont nous et la nature faisons partie. Il n’est -aucun devoir, aucun plaisir, aucun sentiment qui n’emprunte -de l’enthousiasme je ne sais quel prestige, d’accord -avec le pur charme de la vérité.</p> - -<p>Les hommes marchent tous au secours de leur pays, -quand les circonstances l’exigent ; mais s’ils sont inspirés -par l’enthousiasme de leur patrie, de quel beau mouvement -ne se sentent-ils pas saisis ! Le sol qui les a vus naître, -la terre de leurs aïeux, <i>la mer qui baigne les rochers</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>, -de longs souvenirs, une longue espérance, tout se soulève -autour d’eux comme un appel au combat ; chaque battement -de leur cœur est une pensée d’amour et de fierté. -Dieu l’a donnée, cette patrie, aux hommes qui peuvent la -défendre, aux femmes qui, pour elle, consentent aux dangers -de leurs frères, de leurs époux et de leur fils. A l’approche -des périls qui la menacent, une fièvre sans frisson, -comme sans délire, hâte le cours du sang dans les veines ; -chaque effort dans une telle lutte vient du recueillement -intérieur le plus profond. L’on n’aperçoit d’abord sur le -visage de ces généreux citoyens que du calme ; il y a trop -de dignité dans leurs émotions pour qu’ils s’y livrent au -dehors ; mais que le signal se fasse entendre, que la bannière -nationale flotte dans les airs, et vous verrez des -regards jadis si doux, si prêts à le redevenir à l’aspect du -malheur, tout à coup animés par une volonté sainte et terrible ! -Ni les blessures, ni le sang même, ne feront plus -frémir ; ce n’est plus de la douleur, ce n’est plus de la -mort, c’est une offrande au Dieu des armées ; nul regret, -nulle incertitude, ne se mêlent alors aux résolutions les -plus désespérées ; et quand le cœur est entier dans ce qu’il -veut, l’on jouit admirablement de l’existence. Dès que -l’homme se divise au dedans de lui-même, il ne sent plus -la vie que comme un mal ; et si, de tous les sentiments, -l’enthousiasme est celui qui rend le plus heureux, c’est qu’il -réunit plus qu’aucun autre toutes les forces de l’âme dans -le même foyer.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Il est aisé d’apercevoir que je tâchais, par cette phrase et par -celles qui suivent, de désigner l’Angleterre ; en effet, je n’aurais pu -parler de la guerre avec enthousiasme, sans me la représenter -comme celle d’une nation libre combattant pour son indépendance.</p> -</div> -<p>Les travaux de l’esprit ne semblent à beaucoup d’écrivains -qu’une occupation presque mécanique, et qui remplit -leur vie comme toute autre profession pourrait le faire ; -c’est encore quelque chose de préférer celle-là ; mais de -tels hommes ont-ils l’idée du sublime bonheur de la pensée, -quand l’enthousiasme l’anime ? Savent-ils de quel espoir -l’on se sent pénétré, quand on croit manifester par le don -de l’éloquence une vérité profonde, une vérité qui forme un -généreux lien entre nous et toutes les âmes en sympathie -avec la nôtre ?</p> - -<p>Les écrivains sans enthousiasme ne connaissent, de la -carrière littéraire, que les critiques, les rivalités, les jalousies, -tout ce qui doit menacer la tranquillité, quand on se -mêle aux passions des hommes ; ces attaques et ces injustices -font quelquefois du mal ; mais la vraie, l’intime jouissance -du talent peut-elle en être altérée ? Quand un livre -paraît, que de moments heureux n’a-t-il pas déjà valu à -celui qui l’écrivit selon son cœur, et comme un acte de son -culte ! Que de larmes pleines de douceur n’a-t-il pas répandues -dans sa solitude sur les merveilles de la vie, l’amour, -la gloire, la religion ? enfin, dans ses rêveries, n’a-t-il pas -joui de l’air comme l’oiseau ; des ondes comme un chasseur -altéré ; des fleurs comme un amant qui croit respirer encore -les parfums dont sa maîtresse est environnée ? Dans le -monde, on se sent oppressé par ses facultés, et l’on souffre -souvent d’être seul de sa nature, au milieu de tant d’êtres -qui vivent à si peu de frais ; mais le talent créateur suffit, -pour quelques instants du moins, à tous nos vœux : il a ses -richesses et ses couronnes, il offre à nos regards les -images lumineuses et pures d’un monde idéal, et son pouvoir -s’étend quelquefois jusqu’à nous faire entendre dans -notre cœur la voix d’un objet chéri.</p> - -<p>Croient-ils connaître la terre, croient-ils avoir voyagé, -ceux qui ne sont pas doués d’une imagination enthousiaste ? -Leur cœur bat-il pour l’écho des montagnes ? l’air du Midi -les a-t-il enivrés de sa suave langueur ? comprennent-ils la -diversité des pays, l’accent et le caractère des idiomes -étrangers ? les chants populaires et les danses nationales -leur découvrent-ils les mœurs et le génie d’une contrée ? -suffit-il d’une seule sensation pour réveiller en eux une foule -de souvenirs ?</p> - -<p>La nature peut-elle être sentie par des hommes sans enthousiasme ? -ont-ils pu lui parler de leurs froids intérêts, -de leurs misérables désirs ? Que répondraient la mer et les -étoiles aux vanités étroites de chaque homme pour chaque -jour ? Mais si notre âme est émue, si elle cherche un Dieu -dans l’univers, si même elle veut encore de la gloire et de -l’amour, il y a des nuages qui lui parlent, des torrents qui -se laissent interroger, et le vent dans la bruyère semble daigner -nous dire quelque chose de ce qu’on aime.</p> - -<p>Les hommes sans enthousiasme croient goûter des jouissances -par les arts ; ils aiment l’élégance du luxe, ils veulent -se connaître en musique et en peinture, afin d’en parler -avec grâce, avec goût, et même avec ce ton de supériorité -qui convient à l’homme du monde, lorsqu’il s’agit de l’imagination -ou de la nature ; mais tous ces arides plaisirs, que -sont-ils à côté du véritable enthousiasme ? En contemplant -le regard de la Niobé, de cette douleur calme et terrible qui -semble accuser les dieux d’avoir été jaloux du bonheur d’une -mère, quel mouvement s’élève dans notre sein ! Quelle consolation -l’aspect de la beauté ne fait-il pas éprouver ? car la -beauté est aussi de l’âme, et l’admiration qu’elle inspire est -noble et pure. Ne faut-il pas, pour admirer l’Apollon, sentir -en soi-même un genre de fierté qui foule aux pieds tous les -serpents de la terre ? Ne faut-il pas être chrétien, pour -pénétrer la physionomie des vierges de Raphaël et du saint -Jérôme du Dominiquin ? pour retrouver la même expression -dans la grâce enchanteresse et dans le visage abattu, dans -la jeunesse éclatante et dans les traits défigurés ? la même -expression qui part de l’âme et traverse, comme un rayon -céleste, l’aurore de la vie, ou les ténèbres de l’âge avancé ?</p> - -<p>Y a-t-il de la musique pour ceux qui ne sont pas capables -d’enthousiasme ? Une certaine habitude leur rend les sons -harmonieux nécessaires, ils en jouissent comme de la saveur -des fruits, du prestige des couleurs ; mais leur être entier a-t-il -retenti comme une lyre, quand, au milieu de la nuit, le -silence a tout à coup été troublé par des chants, ou par ces -instruments qui ressemblent à la voix humaine ? Ont-ils -alors senti le mystère de l’existence, dans cet attendrissement -qui réunit nos deux natures, et confond dans une -même jouissance les sensations et l’âme ? Les palpitations -de leur cœur ont-elles suivi le rythme de la musique ? Une -émotion pleine de charmes leur a-t-elle appris ces pleurs -qui n’ont rien de personnel, ces pleurs qui ne demandent -point de pitié, mais qui nous délivrent d’une souffrance inquiète, -excitée par le besoin d’admirer et d’aimer ?</p> - -<p>Le goût des spectacles est universel, car la plupart des -hommes ont plus d’imagination qu’ils ne croient, et ce -qu’ils considèrent comme l’attrait du plaisir, comme une -sorte de faiblesse qui tient encore à l’enfance, est souvent ce -qu’ils ont de meilleur en eux : ils sont, en présence des fictions, -vrais, naturels, émus, tandis que, dans le monde, la -dissimulation, le calcul et la vanité disposent de leurs -paroles, de leurs sentiments et de leurs actions. Mais pensent-ils -avoir senti tout ce qu’inspire une tragédie vraiment -belle, ces hommes pour qui la peinture des affections les -plus profondes n’est qu’une distraction amusante ? se doutent-ils -du trouble délicieux que font éprouver les passions -épurées par la poésie ? Ah ! combien les fictions nous donnent -de plaisirs ! Elles nous intéressent sans faire naître en -nous ni remords ni crainte, et la sensibilité qu’elles développent -n’a pas cette âpreté douloureuse dont les affections -véritables ne sont presque jamais exemptes.</p> - -<p>Quelle magie le langage de l’amour n’emprunte-t-il pas de -la poésie et des beaux-arts ! qu’il est beau d’aimer par le -cœur et par la pensée ! de varier ainsi de mille manières un -sentiment qu’un seul mot peut exprimer, mais pour lequel -toutes les paroles du monde ne sont encore que misère ! de -se pénétrer des chefs-d’œuvre de l’imagination, qui relèvent -tous de l’amour, et de trouver, dans les merveilles de la -nature et du génie, quelques expressions de plus pour révéler -son propre cœur !</p> - -<p>Qu’ont-ils éprouvé, ceux qui n’ont point admiré la femme -qu’ils aimaient, ceux en qui le sentiment n’est point un -hymne du cœur, et pour qui la grâce et la beauté ne sont -pas l’image céleste des affections les plus touchantes ? -Qu’a-t-elle senti celle qui n’a point vu dans l’objet de son -choix un protecteur sublime, un guide fort et doux, dont le -regard commande et supplie, et qui reçoit à genoux le droit -de disposer de notre sort ? Quelles délices inexprimables les -pensées sérieuses ne mêlent-elles pas aux impressions les -plus vives ! La tendresse de cet ami, dépositaire de notre -bonheur, doit nous bénir aux portes du tombeau, comme -dans les beaux jours de la jeunesse ; et tout ce qu’il y a de -solennel dans l’existence se change en émotions délicieuses, -quand l’amour est chargé, comme chez les anciens, d’allumer -et d’éteindre le flambeau de la vie.</p> - -<p>Si l’enthousiasme enivre l’âme de bonheur, par un -prestige singulier il soutient encore dans l’infortune ; il laisse -après lui je ne sais quelle trace lumineuse et profonde, qui -ne permet pas même à l’absence de nous effacer du cœur -de nos amis. Il nous sert aussi d’asile à nous-mêmes contre -les peines les plus amères, et c’est le seul sentiment qui -puisse calmer sans refroidir.</p> - -<p>Les affections les plus simples, celles que tous les cœurs -se croient capables de sentir, l’amour maternel, l’amour -filial, peut-on se flatter de les avoir connues dans leur -plénitude, quand on n’y a pas mêlé d’enthousiasme ? -Comment aimer son fils sans se flatter qu’il sera noble et -fier, sans souhaiter pour lui la gloire qui multiplierait sa -vie, qui nous ferait entendre de toutes parts le nom que -notre cœur répète ? pourquoi ne jouirait-on pas avec -transport des talents de son fils, du charme de sa fille ? -Quelle singulière ingratitude envers la Divinité, que l’indifférence -pour ses dons ! ne sont-ils pas célestes, puisqu’ils -rendent plus facile de plaire à ce qu’on aime ?</p> - -<p>Si quelque malheur cependant ravissait de tels avantages -à notre enfant, le même sentiment prendrait alors une -autre forme : il exalterait en nous la pitié, la sympathie, le -bonheur d’être nécessaire. Dans toutes les circonstances, -l’enthousiasme anime ou console ; et lors même que le coup -le plus cruel nous atteint, quand nous perdons celui qui -nous a donné la vie, celui que nous aimions comme un ange -tutélaire, et qui nous inspirait à la fois un respect sans -crainte et une confiance sans bornes, l’enthousiasme vient -encore à notre secours ; il rassemble dans notre sein -quelques étincelles de l’âme qui s’est envolée vers les cieux ; -nous vivons en sa présence, et nous nous promettons de -transmettre un jour l’histoire de sa vie. Jamais, nous le -croyons, jamais sa main paternelle ne nous abandonnera -tout à fait dans ce monde, et son image attendrie se penchera -vers nous pour nous soutenir avant de nous rappeler.</p> - -<p>Enfin, quand elle arrive, la grande lutte, quand il faut à -son tour se présenter au combat de la mort, sans doute, -l’affaiblissement de nos facultés, la perte de nos espérances, -cette vie si forte qui s’obscurcit, cette foule de -sentiments et d’idées qui habitaient dans notre sein, et que -les ténèbres de la tombe enveloppent, ces intérêts, ces -affections, cette existence qui se change en fantôme avant -de s’évanouir, tout cela fait mal, et l’homme vulgaire paraît, -quand il expire, avoir moins à mourir ! Dieu soit béni -cependant pour le secours qu’il nous prépare encore dans -cet instant ; nos paroles seront incertaines, nos yeux ne -verront plus la lumière, nos réflexions, qui s’enchaînaient -avec clarté, ne feront plus qu’errer isolées sur de confuses -traces ; mais l’enthousiasme ne nous abandonnera pas, ses -ailes brillantes planeront sur notre lit funèbre, il soulèvera -les voiles de la mort, il nous rappellera ces moments où, -pleins d’énergie, nous avions senti que notre cœur était -impérissable, et nos derniers soupirs seront peut-être -comme une noble pensée qui remonte vers le ciel.</p> - -<p>« <a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>O France ! terre de gloire et d’amour ! si l’enthousiasme -un jour s’éteignait sur votre sol, si le calcul disposait -de tout, et que le raisonnement seul inspirât même le -mépris des périls, à quoi vous serviraient votre beau ciel, -vos esprits si brillants, votre nature si féconde ? Une intelligence -active, une impétuosité savante vous rendraient les -maîtres du monde ; mais vous n’y laisseriez que la trace des -torrents de sable, terribles comme les flots, arides comme le -désert ! »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Cette dernière phrase est celle qui a excité le plus d’indignation -à la police contre mon livre ; il me semble cependant qu’elle n’aurait -pu déplaire aux Français.</p> -</div> - -<p class="c gap small">FIN DE L’ALLEMAGNE.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES<br /> -<span class="small">DU TOME SECOND</span></h2> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>SUITE DE LA SECONDE PARTIE DE L’ALLEMAGNE</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XXIV. Luther, Attila, Les Fils de la Vallée, La -Croix sur la Baltique, le Vingt-quatre Février, par Werner</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2ch24">1</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXV. Diverses pièces du théâtre allemand et danois</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2ch25">15</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVI. De la comédie</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2ch26">26</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVII. De la déclamation</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2ch27">38</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVIII. Des romans</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2ch28">53</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXIX. Des historiens allemands, et de J. de Müller en -particulier</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2ch29">72</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXX. Herder</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2ch30">79</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXI. Des richesses littéraires de l’Allemagne, et de -ses critiques les plus renommés, Auguste Wilhelm et -Frédéric Schlegel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2ch31">83</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXII. Des beaux-arts en Allemagne</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2ch32">94</a></div></td></tr> - -<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>TROISIÈME PARTIE</div></td></tr> -<tr><td colspan="2"><span class="sc">La philosophie et la morale :</span></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> I<sup>er</sup>. De la philosophie</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch1">107</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> II. De la philosophie anglaise</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch2">112</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> III. De la philosophie française</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch3">124</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> IV. Du persiflage introduit par un certain genre de -philosophie</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch4">132</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> V. Observations générales sur la philosophie allemande</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch5">138</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VI. Kant</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch6">146</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VII. Des philosophes les plus célèbres de l’Allemagne, -avant et après Kant</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch7">164</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VIII. Influence de la nouvelle philosophie allemande -sur le développement de l’esprit</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch8">181</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> IX. Influence de la nouvelle philosophie allemande -sur la littérature et les arts</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch9">185</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> X. Influence de la nouvelle philosophie sur les sciences</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch10">192</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XI. De l’influence de la nouvelle philosophie sur le -caractère des Allemands</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch11">205</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XII. De la morale fondée sur l’intérêt personnel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch12">209</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIII. De la morale fondée sur l’intérêt national</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch13">216</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIV. Du principe de la morale, dans la nouvelle philosophie -allemande</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch14">225</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XV. De la morale scientifique</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch15">232</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVI. Jacobi</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch16">235</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVII. De Woldemar</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch17">240</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVIII. De la disposition romanesque dans les affections -du cœur</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch18">242</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIX. De l’amour dans le mariage</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch19">245</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XX. Des écrivains moralistes de l’ancienne école, en -Allemagne</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch20">252</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXI. De l’ignorance et de la frivolité d’esprit, dans -leurs rapports avec la morale</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p3ch21">258</a></div></td></tr> - -<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>QUATRIÈME PARTIE</div></td></tr> -<tr><td colspan="2"><span class="sc">La religion et l’enthousiasme :</span></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> I<sup>er</sup>. Considérations générales sur la religion en -Allemagne</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p4ch1">265</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> II. Du protestantisme</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p4ch2">271</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> III. Du culte des frères Moraves</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p4ch3">280</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> IV. Du catholicisme</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p4ch4">284</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> V. De la disposition religieuse appelée mysticité</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p4ch5">294</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VI. De la douleur</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p4ch6">306</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VII. Des philosophes religieux appelés théosophes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p4ch7">314</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VIII. De l’esprit de secte en Allemagne</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p4ch8">318</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> IX. De la contemplation de la nature</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p4ch9">325</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> X. De l’enthousiasme</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p4ch10">336</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XI. De l’influence de l’enthousiasme sur les lumières</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p4ch11">340</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XII. Influence de l’enthousiasme sur le bonheur</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p4ch12">345</a></div></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">7006-11-11 — Paris. — Imp. Hemmerlé et C<sup>ie</sup>.</p> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>DE L'ALLEMAGNE; T. 2</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/67933-h/images/cover.jpg b/old/67933-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 0716248..0000000 --- a/old/67933-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
