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-The Project Gutenberg eBook of De l'Allemagne; t. 2, by Germaine de
-Staël-Holstein
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: De l'Allemagne; t. 2
-
-Author: Germaine de Staël-Holstein
-
-Release Date: April 26, 2022 [eBook #67933]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'ALLEMAGNE; T. 2 ***
-
-
-
-
-
- MME DE STAËL
-
- DE
- L’Allemagne
-
- TOME SECOND
-
-
- PARIS
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
- 26, RUE RACINE, 26
-
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-7006-11-11. PARIS.--IMP. HEMMERLÉ ET Cie.
-
-
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-
-DE L’ALLEMAGNE
-
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-
-SUITE DE LA SECONDE PARTIE
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-Luther, Attila, les Fils de la Vallée, la Croix sur la Baltique, le
-Vingt-quatre Février, par Werner.
-
-
-Depuis que Schiller est mort, et que Gœthe ne compose plus pour le
-théâtre, le premier des écrivains dramatiques de l’Allemagne, c’est
-Werner: personne n’a su mieux que lui répandre sur les tragédies le
-charme et la dignité de la poésie lyrique, néanmoins ce qui le rend si
-admirable comme poète nuit à ses succès sur la scène. Ses pièces, d’une
-rare beauté, si l’on y cherche seulement des chants, des odes, des
-pensées religieuses et philosophiques, sont extrêmement attaquables
-quand on les juge comme des drames qui peuvent être représentés. Ce
-n’est pas que Werner n’ait du talent pour le théâtre, et qu’il n’en
-connaisse même les effets beaucoup mieux que la plupart des écrivains
-allemands; mais on dirait qu’il veut propager un système mystique de
-religion et d’amour, à l’aide de l’art dramatique, et que ses tragédies
-sont le moyen dont il se sert, plutôt que le but qu’il se propose.
-
-_Luther_, quoique composé toujours avec cette intention secrète, a eu le
-plus grand succès sur le théâtre de Berlin. La réformation est un
-événement d’une haute importance pour le monde, et particulièrement pour
-l’Allemagne, qui en a été le berceau. L’audace et l’héroïsme réfléchi du
-caractère de Luther font une vive impression, surtout dans le pays où la
-pensée remplit à elle seule toute l’existence: nul sujet ne pouvait donc
-exciter davantage l’attention des Allemands.
-
-Tout ce qui concerne l’effet des nouvelles opinions sur les esprits est
-extrêmement bien peint dans la pièce de Werner. La scène s’ouvre dans
-les mines de Saxe, non loin de Wittemberg, où demeurait Luther: le chant
-des mineurs captive l’imagination; le refrain de ces chants est toujours
-un appel à la terre extérieure, à l’air libre, au soleil. Ces hommes
-vulgaires, déjà saisis par la doctrine de Luther, s’entretiennent de lui
-et de la réformation; et, dans leurs souterrains obscurs, ils s’occupent
-de la liberté de conscience, de l’examen de la vérité, enfin, de cet
-autre jour, de cette autre lumière qui doit pénétrer dans les ténèbres
-de l’ignorance.
-
-Dans le second acte, les agents de l’électeur de Saxe viennent ouvrir la
-porte des couvents aux religieuses. Cette scène, qui pouvait être
-comique, est traitée avec une solennité touchante. Werner comprend avec
-son âme tous les cultes chrétiens; et s’il conçoit bien la noble
-simplicité du protestantisme, il sait aussi ce que les vœux au pied de
-la croix ont de sévère et de sacré. L’abbesse du couvent, en déposant le
-voile qui a couvert ses cheveux noirs dans sa jeunesse, et qui cache
-maintenant ses cheveux blanchis, éprouve un sentiment d’effroi, touchant
-et naturel; et des vers harmonieux et purs comme la solitude religieuse
-expriment son attendrissement. Parmi ces religieuses, il y a la femme
-qui doit s’unir à Luther, et c’est dans ce moment la plus opposée de
-toutes à son influence.
-
-Au nombre des beautés de cet acte, il faut compter le portrait de
-Charles-Quint, de ce souverain dont l’âme s’est lassée de l’Empire du
-monde. Un gentilhomme saxon attaché à son service s’exprime ainsi sur
-lui: «Cet homme gigantesque, dit-il, ne recèle point de cœur dans sa
-terrible poitrine. La foudre de la toute-puissance est dans sa main;
-mais il ne sait point y joindre l’apothéose de l’amour. Il ressemble au
-jeune aigle qui tient le globe entier dans l’une de ses griffes, et doit
-le dévorer pour sa nourriture». Ce peu de mots annonce dignement
-Charles-Quint; mais il est plus facile de peindre un tel homme que de le
-faire parler lui-même.
-
-Luther se fie à la parole de Charles-Quint, quoique, cent ans
-auparavant, au Concile de Constance, Jean Hus et Jérôme de Prague aient
-été brûlés vifs, malgré le sauf-conduit de l’empereur Sigismond. A la
-veille de se rendre à Worms, où se tient la diète de l’Empire, le
-courage de Luther faiblit pendant quelques instants; il se sent saisi
-par la terreur et le découragement. Son jeune disciple lui apporte la
-flûte dont il avait coutume de jouer pour ranimer ses esprits abattus;
-il la prend, et des accords harmonieux font rentrer dans son cœur toute
-cette confiance en Dieu, qui est la merveille de l’existence
-spirituelle. On dit que ce moment produisit beaucoup d’effet sur le
-théâtre de Berlin, et cela est facile à concevoir. Les paroles, quelque
-belles qu’elles soient, ne peuvent changer notre disposition intérieure
-aussi rapidement que la musique; Luther la considérait comme un art qui
-appartenait à la théologie, et servait puissamment à développer les
-sentiments religieux dans le cœur de l’homme.
-
-Le rôle de Charles-Quint, dans la diète de Worms, n’est pas exempt
-d’affectation, et par conséquent il manque de grandeur. L’auteur a voulu
-mettre en opposition l’orgueil espagnol et la simplicité rude des
-Allemands; mais, outre que Charles-Quint avait trop de génie pour être
-exclusivement de tel ou tel pays, il me semble que Werner aurait dû se
-garder de présenter un homme d’une volonté forte, proclamant ouvertement
-et surtout inutilement cette volonté. Elle se dissipe, pour ainsi dire,
-en l’exprimant; et les souverains despotiques ont toujours fait plus de
-peur par ce qu’ils cachaient que par ce qu’ils laissaient voir.
-
-Werner, à travers le vague de son imagination, a l’esprit très fin et
-très observateur; mais il semble que, dans le rôle de Charles-Quint, il
-a pris des couleurs qui ne sont pas nuancées comme la nature.
-
-Un des beaux moments de la pièce de _Luther_, c’est lorsqu’on voit
-marcher à la diète, d’une part, les évêques, les cardinaux, toute la
-pompe enfin de la religion catholique; et de l’autre, Luther,
-Mélanchton, et quelques-uns des réformés leurs disciples, vêtus de noir,
-et chantant dans la langue nationale le cantique qui commence par ces
-mots: _Notre Dieu est notre forteresse_. La magnificence extérieure a
-été vantée souvent comme un moyen d’agir sur l’imagination; mais quand
-le christianisme se montre dans sa simplicité pure et vraie, la poésie
-du fond de l’âme l’emporte sur toutes les autres.
-
-L’acte dans lequel se passe le plaidoyer de Luther, en présence de
-Charles-Quint, des princes de l’Empire et de la diète de Worms, commence
-par le discours de Luther; mais l’on n’entend que sa péroraison, parce
-qu’il est censé avoir déjà dit tout ce qui concerne sa doctrine. Après
-qu’il a parlé, l’on recueille les avis des princes et des députés sur
-son procès. Les divers intérêts qui meuvent les hommes, la peur, le
-fanatisme, l’ambition, sont parfaitement caractérisés dans ces avis. Un
-des votants, entre autres, dit beaucoup de bien de Luther et de sa
-doctrine; mais il ajoute en même temps «que puisque tout le monde
-affirme que cela met du trouble dans l’Empire, il opine, bien qu’à
-regret, pour que Luther soit brûlé». On ne peut s’empêcher d’admirer
-dans les ouvrages de Werner la connaissance parfaite qu’il a des hommes,
-et l’on voudrait que, sortant de ses rêveries, il mît plus souvent pied
-à terre, pour développer dans ses écrits dramatiques son esprit
-observateur.
-
-Luther est renvoyé par Charles-Quint, et renfermé pendant quelque temps
-dans la forteresse de Wartbourg, parce que ses amis, à la tête desquels
-était l’électeur de Saxe, l’y croyaient plus en sûreté. Il reparaît
-enfin dans Wittemberg, où il a établi sa doctrine, ainsi que dans tout
-le nord de l’Allemagne.
-
-Vers la fin du cinquième acte, Luther, au milieu de la nuit, prêche dans
-l’église contre les anciennes erreurs. Il annonce qu’elles disparaîtront
-bientôt, et que le nouveau jour de la raison va se lever. Dans ce
-moment, on vit, sur le théâtre de Berlin, les cierges s’éteindre par
-degrés, et l’aurore du jour percer à travers les vitraux de la
-cathédrale gothique.
-
-La pièce de Luther est si animée, si variée, qu’il est aisé de concevoir
-comment elle a ravi tous les spectateurs; néanmoins on est souvent
-distrait de l’idée principale par des singularités et des allégories qui
-ne conviennent ni à un sujet tiré de l’histoire, ni surtout au théâtre.
-
-Catherine, en apercevant Luther, qu’elle détestait, s’écrie:--Voilà mon
-idéal!--et le plus violent amour s’empare d’elle à cet instant. Werner
-croit qu’il y a de la prédestination dans l’amour, et que les êtres
-créés l’un pour l’autre doivent se reconnaître à la première vue. C’est
-une très agréable doctrine, en fait de métaphysique et de madrigal, mais
-qui ne saurait guère être comprise sur la scène; d’ailleurs, il n’y a
-rien de plus étrange que cette exclamation sur l’idéal, adressée à
-Martin Luther; car on se le représente comme un gros moine savant et
-scolastique, à qui ne convient guère l’expression la plus romanesque
-qu’on puisse emprunter à la théorie moderne des beaux-arts.
-
-Deux anges, sous la forme d’un jeune homme disciple de Luther, et d’une
-jeune fille amie de Catherine, semblent traverser la pièce avec des
-hyacinthes et des palmes, comme des symboles de la pureté et de la foi.
-Ces deux anges disparaissent à la fin, et l’imagination les suit dans
-les airs; mais le pathétique est moins pressant, quand on se sert de
-tableaux fantastiques pour embellir la situation; c’est un autre genre
-de plaisir, ce n’est plus celui qui naît des émotions de l’âme; car
-l’attendrissement ne peut exister sans la sympathie. L’on veut juger,
-sur la scène, les personnages comme des êtres existants; blâmer,
-approuver leurs actions, les deviner, les comprendre, et se transporter
-à leur place, pour éprouver tout l’intérêt de la vie réelle, sans en
-redouter les dangers.
-
-Les opinions de Werner, sous le rapport de l’amour et de la religion, ne
-doivent pas être légèrement examinées. Ce qu’il sent est sûrement vrai
-pour lui; mais comme, dans ce genre surtout, la manière de voir et les
-impressions de chaque individu sont différentes, il ne faut pas qu’un
-auteur fasse servir à propager ses opinions personnelles un art
-essentiellement universel et populaire.
-
-Une autre production de Werner, bien belle et bien originale, c’est
-_Attila_. L’auteur prend l’histoire de ce _fléau de Dieu_ au moment de
-son arrivée devant Rome. Le premier acte commence par les gémissements
-des femmes et des enfants qui s’échappent d’Aquilée en cendres; et cette
-exposition en mouvement, non seulement excite l’intérêt dès les premiers
-vers de la pièce, mais donne une idée terrible de la puissance d’Attila.
-C’est un art nécessaire au théâtre, que de faire juger les principaux
-personnages, plutôt par l’effet qu’ils produisent sur les autres, que
-par un portrait, quelque frappant qu’il puisse être. Un seul homme,
-multiplié par ceux qui lui obéissent, remplit d’épouvante l’Asie et
-l’Europe. Quelle image gigantesque de la volonté absolue ce spectacle
-n’offre-t-il pas!
-
-A côté d’Attila est une princesse de Bourgogne, Hildegonde, qui doit
-l’épouser, et dont il se croit aimé. Cette princesse nourrit un profond
-sentiment de vengeance contre lui, parce qu’il a tué son père et son
-amant. Elle ne veut s’unir à lui que pour l’assassiner; et, par un
-raffinement singulier de haine, elle l’a soigné lorsqu’il était blessé,
-de peur qu’il ne mourût de l’honorable mort des guerriers. Cette femme
-est peinte comme la déesse de la guerre; ses cheveux blonds et sa
-tunique écarlate semblent réunir en elle l’image de la faiblesse et de
-la fureur. C’est un caractère mystérieux, qui a d’abord un grand empire
-sur l’imagination; mais quand ce mystère va toujours croissant, quand le
-poète laisse supposer qu’une puissance infernale s’est emparée d’elle,
-et que non seulement, à la fin de la pièce, elle immole Attila pendant
-la nuit de ses noces, mais poignarde à côté de lui son fils âgé de
-quatorze ans, il n’y a plus de trait de femme dans cette créature, et
-l’aversion qu’elle inspire l’emporte sur l’effroi qu’elle peut causer.
-Néanmoins, tout ce rôle d’Hildegonde est une invention originale; et,
-dans un poème épique, où l’on admettrait les personnages allégoriques,
-cette furie, sous des traits doux, attachée au pas d’un tyran, comme la
-flatterie perfide, produirait sans doute un grand effet.
-
-Enfin il paraît, ce terrible Attila, au milieu des flammes qui ont
-consumé la ville d’Aquilée; il s’assied sur les ruines des palais qu’il
-vient de renverser, et semble à lui seul chargé d’accomplir en un jour
-l’œuvre des siècles. Il a comme une sorte de superstition envers
-lui-même, il est l’objet de son culte, il croit en lui, il se regarde
-comme l’instrument des décrets du ciel, et cette conviction mêle un
-certain système d’équité à ses crimes. Il reproche à ses ennemis leurs
-fautes, comme s’il n’en avait pas commis plus qu’eux tous; il est
-féroce, et néanmoins c’est un barbare généreux; il est despote, et se
-montre pourtant fidèle à sa promesse; enfin, au milieu des richesses du
-monde, il vit comme un soldat, et ne demande à la terre que la
-jouissance de la conquérir.
-
-Attila remplit les fonctions de juge dans la place publique, et là il
-prononce sur les délits portés devant son tribunal d’après un instinct
-naturel, qui va plus au fond des actions que les lois abstraites dont
-les décisions sont les mêmes pour tous les cas. Il condamne son ami,
-coupable de parjure, l’embrasse en pleurant, mais ordonne qu’à l’instant
-il soit déchiré par des chevaux: l’idée d’une nécessité inflexible le
-dirige; et sa propre volonté lui paraît à lui-même cette nécessité. Les
-mouvements de son âme ont une sorte de rapidité et de décision qui
-exclut toute nuance; il semble que cette âme se porte, comme une force
-physique, irrésistiblement et tout entière dans la direction qu’elle
-suit. Enfin on amène devant son tribunal un fratricide; et comme il a
-tué son frère, il se trouble, et refuse de juger le criminel. Attila,
-malgré tous ses forfaits, se croyait chargé d’accomplir la justice
-divine sur la terre, et, près de condamner un homme pour un attentat
-pareil à celui dont sa propre vie a été souillée, quelque chose qui
-tient du remords le saisit au fond de l’âme.
-
-Le second acte est une peinture vraiment admirable de la cour de
-Valentinien à Rome. L’auteur met en scène, avec autant de sagacité que
-de justesse, la frivolité du jeune empereur Valentinien, que le danger
-de son empire ne détourne pas de ses amusements accoutumés; l’insolence
-de l’impératrice-mère, qui ne sait pas dompter la moindre de ses haines,
-quand il s’agit du bonheur de l’empire, et qui se prête à toutes les
-bassesses, dès qu’un danger personnel la menace. Les courtisans,
-infatigables dans leurs intrigues, cherchent encore à se nuire les uns
-aux autres, à la veille de la ruine de tous: et la vieille Rome est
-punie par un barbare, de s’être montrée elle-même si tyrannique envers
-le monde: ce tableau est d’un poète historien comme Tacite.
-
-Au milieu de ces caractères si vrais, apparaît le pape Léon, personnage
-sublime donné par l’histoire, et la princesse Honoria, dont Attila
-réclame l’héritage, afin de le lui rendre. Honoria éprouve en secret un
-amour passionné pour le fier conquérant qu’elle n’a jamais vu, mais dont
-la gloire l’enflamme. On voit que l’intention de l’auteur a été de faire
-d’Honoria et d’Hildegonde le bon et le mauvais génie d’Attila; et déjà
-l’allégorie qu’on croit entrevoir dans ces personnages refroidit
-l’intérêt dramatique qu’ils pourraient inspirer. Cet intérêt néanmoins
-se relève admirablement dans plusieurs scènes de la pièce, mais surtout
-lorsque Attila, après avoir défait les troupes de l’empereur
-Valentinien, marche à Rome, et rencontre sur sa route le pape Léon,
-porté sur un brancard, et précédé de la pompe sacerdotale.
-
-Léon le somme, au nom de Dieu, de ne pas entrer dans la ville éternelle.
-Attila ressent tout à coup une terreur religieuse jusqu’alors étrangère
-à son âme. Il croit voir dans le ciel saint Pierre qui, l’épée nue, lui
-défend d’avancer. Cette scène est le sujet d’un admirable tableau de
-Raphaël. D’un côté, le plus grand calme règne sur la figure du vieillard
-sans défense, entouré par d’autres vieillards qui se confient, comme
-lui, à la protection de Dieu; et de l’autre, l’effroi se peint sur la
-redoutable figure du roi des Huns; son cheval même se cabre à l’éclat de
-la lumière céleste, et les guerriers de l’invincible baissent les yeux
-devant les cheveux blancs du saint homme, qui passe sans crainte au
-milieu d’eux.
-
-Les paroles du poète expriment très bien la sublime intention du
-peintre, le discours de Léon est une hymne inspirée; et la manière dont
-la conversion du guerrier du Nord est indiquée me semble aussi vraiment
-belle. Attila, les yeux tournés vers le ciel, et contemplant
-l’apparition qu’il croit voir, appelle Édécon, l’un des chefs de son
-armée, et lui dit:
-
- «Édécon, n’aperçois-tu pas là-haut un géant terrible? ne l’aperçois-tu
- pas là, au-dessus de la place même où le vieillard s’est fait voir à
- la clarté du soleil»?
-
- ÉDÉCON.
-
- «Je ne vois que des corbeaux qui se précipitent en troupe sur les
- morts qui vont leur servir de pâture.
-
- ATTILA.
-
- «Non, c’est un fantôme; c’est peut-être l’image de celui qui peut seul
- absoudre ou condamner. Le vieillard ne l’a-t-il pas prédit? Voilà ce
- géant dont la tête est dans le ciel et dont les pieds touchent la
- terre; il menace de ses flammes la place où nous sommes; il est là
- devant nous, immobile; il dirige contre moi, comme un juge, son épée
- flamboyante.
-
- ÉDÉCON.
-
- «Ces flammes, ce sont les feux du ciel qui dorent dans ce moment les
- coupoles des temples de Rome.
-
- ATTILA.
-
- «Oui, c’est un temple d’or, orné de perles, qu’il porte sur sa tête
- blanchie; d’une main il tient l’épée flamboyante, et de l’autre deux
- clefs d’airain, entourées de fleurs et de rayons; deux clefs que le
- géant a reçues sans doute des mains de Wodan, pour ouvrir ou fermer
- les portes de Walhalla[1]».
-
- [1] Walhalla est le paradis des Scandinaves.
-
-Dès cet instant, la religion chrétienne agit sur l’âme d’Attila, malgré
-les croyances de ses ancêtres, et il ordonne à son armée de s’éloigner
-de Rome.
-
-On voudrait que la tragédie finît là, et il y aurait déjà bien assez de
-beautés pour plusieurs pièces bien ordonnées; mais il arrive un
-cinquième acte, pendant lequel Léon, qui est un pape beaucoup trop
-initié dans la théorie mystique de l’amour, conduit la princesse Honoria
-dans le camp d’Attila, la nuit même où Hildegonde l’épouse et
-l’assassine. Le pape, qui sait d’avance cet événement, le prédit sans
-l’empêcher, parce qu’il faut que le sort d’Attila s’accomplisse. Honoria
-et le pape Léon prient pour Attila sur le théâtre. La pièce finit par un
-_alleluia_, et, s’élevant vers le ciel comme un encens de poésie, elle
-s’évapore au lieu de se terminer.
-
-La versification de Werner est pleine des admirables secrets de
-l’harmonie, et l’on ne saurait donner en français l’idée de son talent à
-cet égard. Je me souviens, entre autres, dans une de ses tragédies
-tirées de l’histoire de Pologne, de l’effet merveilleux d’un chœur de
-jeunes ombres qui apparaissent dans les airs: le poète sait changer
-l’allemand en une langue molle et douce, que ces ombres fatiguées et
-désintéressées articulent avec des sons à demi formés; tous les mots
-qu’elles prononcent, toutes les rimes des vers sont, pour ainsi dire,
-vaporeuses. Le sens aussi des paroles est admirablement adapté à la
-situation; elles peignent si bien un froid repos, un terne regard! on y
-entend le retentissement lointain de la vie; et le pâle reflet des
-impressions effacées jette sur toute la nature comme un voile de nuages.
-
-S’il y a dans les pièces de Werner des ombres qui ont vécu, on y trouve
-aussi quelquefois des personnages fantastiques qui semblent n’avoir pas
-encore reçu l’existence terrestre. Dans le prologue de _Tarare_ de
-Beaumarchais, un génie demande à ces êtres imaginaires s’ils veulent
-naître; et l’un d’entre eux répond:--Je ne m’y sens aucun
-empressement.--Cette spirituelle réponse pourrait s’appliquer à la
-plupart de ces figures allégoriques qu’on voudrait introduire sur le
-théâtre allemand.
-
-Werner a composé sur les Templiers une pièce en deux volumes, _les Fils
-de la Vallée_, d’un grand intérêt pour ceux qui sont initiés dans la
-doctrine des ordres secrets; car c’est plutôt l’esprit de ces ordres que
-la couleur historique qui s’y fait remarquer. Le poète cherche à
-rattacher les Francs-Maçons aux Templiers, et s’applique à faire voir
-que les mêmes traditions et le même esprit se sont toujours conservés
-parmi eux. L’imagination de Werner se plaît singulièrement à ces
-associations, qui ont l’air de quelque chose de surnaturel, parce
-qu’elles multiplient d’une façon extraordinaire la force de chacun, en
-donnant à tous une tendance semblable. Cette pièce, ou ce poème des
-_Fils de la Vallée_, a produit une grande sensation en Allemagne; je
-doute qu’il obtînt autant de succès parmi nous.
-
-Une autre composition de Werner, très digne de remarque, c’est celle qui
-a pour sujet l’introduction du christianisme en Prusse et en Livonie. Ce
-roman dramatique est intitulé, _la Croix sur la Baltique_. Il y règne un
-sentiment très vif de ce qui caractérise le Nord: la pêche de l’ambre,
-les montagnes hérissées de glace, l’âpreté du climat, l’action rapide de
-la belle saison, l’hostilité de la nature, la rudesse que cette lutte
-doit inspirer à l’homme; l’on reconnaît dans ces tableaux un poète qui a
-puisé dans ses propres sensations ce qu’il exprime et ce qu’il décrit.
-
-J’ai vu jouer, sur un théâtre de société, une pièce de la composition de
-Werner, intitulée _le Vingt-quatre février_, pièce sur laquelle les
-opinions doivent être très partagées. L’auteur suppose que, dans les
-solitudes de la Suisse, il y avait une famille de paysans qui s’était
-rendue coupable des plus grands crimes, et que la malédiction paternelle
-poursuivait de père en fils. La troisième génération maudite présente le
-spectacle d’un homme qui a été la cause de la mort de son père en
-l’outrageant; le fils de ce malheureux a, dans son enfance, tué sa
-propre sœur par un jeu cruel, mais sans savoir ce qu’il faisait. Après
-cet affreux événement, il a disparu. Les travaux du père parricide ont
-toujours été frappés de malheur depuis ce temps; ses champs sont devenus
-stériles, ses bestiaux ont péri, la pauvreté la plus horrible l’accable;
-ses créanciers le menacent de s’emparer de sa cabane, et de le jeter
-dans une prison; sa femme va se trouver seule, errante au milieu des
-neiges des Alpes. Tout à coup arrive le fils, absent depuis vingt
-années. Des sentiments doux et religieux l’animent; il est plein de
-repentir, quoique son intention n’ait pas été coupable. Il revient chez
-son père; et, ne pouvant en être reconnu, il veut d’abord lui cacher son
-nom, pour gagner son affection avant de se dire son fils; mais le père
-devient avide et jaloux, dans sa misère, de l’argent que porte avec lui
-cet hôte, qui lui paraît un étranger vagabond et suspect; et, quand
-l’heure de minuit sonne, le vingt-quatre février, anniversaire de la
-malédiction paternelle dont la famille entière est frappée, il plonge un
-couteau dans le sein de son fils. Celui-ci révèle, en expirant, son
-secret à l’homme doublement coupable, assassin de son père et de son
-enfant, et le misérable va se livrer au tribunal qui doit le condamner.
-
-Ces situations sont terribles; elles produisent, on ne saurait le nier,
-un grand effet; cependant on admire bien plus la couleur poétique de
-cette pièce, et la gradation des motifs tirés des passions, que le sujet
-sur lequel elle est fondée.
-
-Transporter la destinée funeste de la famille des Atrides chez les
-hommes du peuple, c’est trop rapprocher des spectateurs le tableau des
-crimes. L’éclat du rang et la distance des siècles donnent à la
-scélératesse elle-même un genre de grandeur qui s’accorde mieux avec
-l’idéal des arts, mais quand vous voyez le couteau au lieu du poignard;
-quand le site, les mœurs, les personnages, peuvent se rencontrer sous
-vos yeux, vous avez peur comme dans une chambre noire; mais ce n’est pas
-là le noble effroi qu’une tragédie doit causer.
-
-Cependant, cette puissance de la malédiction paternelle qui semble
-représenter la Providence sur la terre, remue l’âme fortement. La
-fatalité des anciens est un caprice du destin; mais la fatalité, dans le
-christianisme, est une vérité morale sous une forme effrayante. Quand
-l’homme ne cède pas au remords, l’agitation même que ce remords lui fait
-éprouver le précipite dans de nouveaux crimes; la conscience repoussée
-se change en un fantôme qui trouble la raison.
-
-La femme du paysan criminel est poursuivie par le souvenir d’une romance
-qui raconte un parricide; et seule, pendant son sommeil, elle ne peut
-s’empêcher de la répéter à demi-voix, comme ces pensées confuses et
-involontaires dont le retour funeste semble un présage intime du sort.
-
-La description des Alpes et de leur solitude est de la plus grande
-beauté; la demeure du coupable, la chaumière où se passe la scène, est
-loin de toute habitation; la cloche d’aucune église ne s’y fait
-entendre, et l’heure n’y est annoncée que par la pendule rustique,
-dernier meuble dont la pauvreté n’a pu se résoudre à se séparer: le son
-monotone de cette pendule, dans le fond de ces montagnes où le bruit de
-la vie n’arrive plus, produit un frémissement singulier. On se demande
-pourquoi du temps dans ce lieu; pourquoi la division des heures, quand
-nul intérêt ne les varie: et quand celle du crime se fait entendre, on
-se rappelle cette belle idée d’un missionnaire qui supposait que, dans
-l’enfer, les damnés demandaient sans cesse:--Quelle heure est-il? et
-qu’on leur répondait:--L’éternité.
-
-On a reproché à Werner de mettre dans ses tragédies des situations qui
-prêtent aux beautés lyriques plutôt qu’au développement des passions
-théâtrales. On peut l’accuser d’un défaut contraire dans la pièce du
-_Vingt-quatre février_. Le sujet de cette pièce, et les mœurs qu’elle
-représente, sont trop rapprochés de la vérité, et d’une vérité atroce,
-qui ne devrait point entrer dans le cercle des beaux-arts. Ils sont
-placés entre le ciel et la terre; et le beau talent de Werner
-quelquefois s’élève au-dessus, quelquefois descend au-dessous de la
-région dans laquelle les fictions doivent rester.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-Diverses pièces du théâtre allemand et danois.
-
-
-Les ouvrages dramatiques de Kotzebue sont traduits dans plusieurs
-langues. Il serait donc superflu de s’occuper à les faire connaître. Je
-dirai seulement qu’aucun juge impartial ne peut lui refuser une
-intelligence parfaite des effets du théâtre. _Les Deux Frères_,
-_Misanthropie et Repentir_, _les Hussites_, _les Croisés_, _Hugo
-Grotius_, _Jeanne de Montfaucon_, _la Mort de Rolla_, etc., excitent
-l’intérêt le plus vif partout où ces pièces sont jouées. Toutefois, il
-faut avouer que Kotzebue ne sait donner à ses personnages ni la couleur
-des siècles dans lesquels ils ont vécu, ni les traits nationaux, ni le
-caractère que l’histoire leur assigne. Ces personnages, à quelque pays,
-à quelque siècle qu’ils appartiennent, se montrent toujours
-contemporains et compatriotes; ils ont les mêmes opinions
-philosophiques, les mêmes mœurs modernes, et, soit qu’il s’agisse d’un
-homme de nos jours ou de la fille du Soleil, l’on ne voit jamais dans
-ces pièces qu’un tableau naturel et pathétique du temps présent. Si le
-talent théâtral de Kotzebue, unique en Allemagne, pouvait être réuni
-avec le don de peindre les caractères tels que l’histoire nous les
-transmet, et si son style poétique s’élevait à la hauteur des situations
-dont il est l’ingénieux inventeur, le succès de ses pièces serait aussi
-durable qu’il est brillant.
-
-Au reste, rien n’est si rare que de trouver dans le même homme les deux
-facultés qui constituent un grand auteur dramatique: l’habileté dans son
-métier, si l’on peut s’exprimer ainsi, et le génie dont le point de vue
-est universel: ce problème est la difficulté de la nature humaine tout
-entière; et l’on peut toujours remarquer quels sont, parmi les hommes,
-ceux en qui le talent de la conception ou celui de l’exécution domine;
-ceux qui sont en relation avec tous les temps, ou particulièrement
-propres au leur; cependant, c’est dans la réunion des qualités opposées
-que consistent les phénomènes en tout genre.
-
-La plupart des pièces de Kotzebue renferment quelques situations d’une
-grande beauté. Dans _les Hussites_, lorsque Procope, successeur de
-Ziska, met le siège devant Naumbourg, les magistrats prennent la
-résolution d’envoyer tous les enfants de la ville au camp ennemi, pour
-demander la grâce des habitants. Ces pauvres enfants doivent aller seuls
-implorer les fanatiques soldats, qui n’épargnaient ni le sexe ni l’âge.
-Le bourgmestre offre le premier ses quatre fils, dont le plus âgé a
-douze ans, pour cette expédition périlleuse. La mère demande qu’au moins
-il y en ait un qui reste auprès d’elle; le père a l’air d’y consentir,
-et il se met à rappeler successivement les défauts de chacun de ses
-enfants, afin que la mère déclare quels sont ceux qui lui inspirent le
-moins d’intérêt; mais chaque fois qu’il commence à en blâmer un, la mère
-assure que c’est celui de tous qu’elle préfère, et l’infortunée est
-enfin obligée de convenir que le cruel choix est impossible, et qu’il
-vaut mieux que tous partagent le même sort.
-
-Au second acte, on voit le camp des Hussites: tous ces soldats, dont la
-figure est si menaçante, reposent sous leurs tentes. Un léger bruit
-excite leur attention; ils aperçoivent dans la plaine une foule
-d’enfants qui marchent en troupe, une branche de chêne à la main; ils ne
-peuvent concevoir ce que cela signifie; et, prenant leurs lances, ils se
-placent à l’entrée du camp pour en défendre l’approche. Les enfants
-avancent sans crainte au-devant des lances, et les Hussites reculent
-toujours involontairement, irrités d’être attendris, et ne comprenant
-pas eux-mêmes ce qu’ils éprouvent. Procope sort de sa tente; il se fait
-amener le bourgmestre, qui avait suivi de loin les enfants, et lui
-ordonne de désigner ses fils. Le bourgmestre s’y refuse; les soldats de
-Procope le saisissent, et, dans cet instant, les quatre enfants sortent
-de la foule et se précipitent dans les bras de leur père.--Tu les
-connais tous à présent, dit le bourgmestre à Procope: ils se sont nommés
-eux-mêmes.--La pièce finit heureusement; et le troisième acte se passe
-tout en félicitations: mais le second acte est du plus grand intérêt
-théâtral.
-
-Des scènes de roman font tout le mérite de la pièce des _Croisés_. Une
-jeune fille, croyant que son amant a péri dans les guerres, s’est faite
-religieuse à Jérusalem, dans un ordre consacré à servir les malades. On
-amène dans son couvent un chevalier dangereusement blessé; elle vient
-couverte de son voile, et, ne levant pas les yeux sur lui, elle se met à
-genoux pour le panser. Le chevalier, dans ce moment de douleur, prononce
-le nom de sa maîtresse; l’infortunée reconnaît ainsi son amant. Il veut
-l’enlever; l’abbesse du couvent découvre son dessein et le consentement
-que la religieuse y a donné. Elle la condamne, dans sa fureur, à être
-ensevelie vivante; et le malheureux chevalier, errant vainement autour
-de l’église, entend l’orgue et les voix souterraines qui célèbrent le
-service des morts pour celle qui vit encore et qui l’aime. Cette
-situation est déchirante; mais tout finit de même heureusement. Les
-Turcs, conduits par le jeune chevalier, viennent délivrer la religieuse.
-Un couvent d’Asie, dans le treizième siècle, est traité comme les
-_Victimes cloîtrées_, pendant la révolution de France; et des maximes
-douces, mais un peu faciles, terminent la pièce à la satisfaction de
-tout le monde.
-
-Kotzebue a fait un drame de l’anecdote de Grotius mis en prison par le
-prince d’Orange, et délivré par ses amis, qui trouvent le moyen de
-l’emporter de sa forteresse, caché dans une caisse de livres. Il y a des
-situations très remarquables dans cette pièce: un jeune officier,
-amoureux de la fille de Grotius, apprend d’elle qu’elle cherche à faire
-évader son père, et lui promet de la seconder dans ce projet; mais le
-commandant, son ami, obligé de s’éloigner pour vingt-quatre heures, lui
-confie les clefs de la citadelle. Il y a peine de mort contre le
-commandant lui-même, si le prisonnier s’échappe en son absence. Le jeune
-lieutenant, responsable de la vie de son ami, empêche le père de sa
-maîtresse de se sauver, en le forçant à rentrer dans sa prison, au
-moment où il était prêt à monter dans la barque préparée pour le
-délivrer. Le sacrifice que fait ce jeune lieutenant, en s’exposant ainsi
-à l’indignation de sa maîtresse, est vraiment héroïque; lorsque le
-commandant revient, et que l’officier n’occupe plus la place de son ami,
-il trouve le moyen d’attirer sur lui, par un noble mensonge, la peine
-capitale portée contre ceux qui ont tenté une seconde fois de faire
-sauver Grotius, et qui y ont enfin réussi. La joie du jeune homme,
-lorsque son arrêt de mort lui garantit le retour de l’estime de sa
-maîtresse, est de la plus touchante beauté; mais, à la fin, il y a tant
-de magnanimité dans Grotius, qui revient se constituer prisonnier pour
-sauver le jeune homme, dans le prince d’Orange, dans la fille, dans
-l’auteur même, qu’on n’a plus qu’à dire _amen_ à tout. On a pris les
-situations de cette pièce dans un drame français; mais elles sont
-attribuées à des personnages inconnus, et Grotius ni le prince d’Orange
-n’y sont nommés. C’est très sagement fait; car il n’y a rien dans
-l’allemand qui convienne spécialement au caractère de ces deux hommes,
-tels que l’histoire nous les représente.
-
-_Jeanne de Montfaucon_ étant une aventure de chevalerie, de l’invention
-de Kotzebue, il a été plus libre que dans toute autre pièce, de traiter
-le sujet à sa manière. Une actrice charmante, madame Unzelmann, jouait
-le principal rôle; et la manière dont elle défendait son cœur et son
-château contre un chevalier discourtois, faisait au théâtre une
-impression très agréable. Tour à tour guerrière et désespérée, son
-casque ou ses cheveux épars servaient à l’embellir; mais les situations
-de ce genre prêtent bien plus à la pantomime qu’à la parole, et les mots
-ne sont là que pour achever les gestes.
-
-_La Mort de Rolla_ est d’un mérite supérieur à tout ce que je viens de
-citer; le célèbre Shéridan en a fait une pièce intitulée _Pizarre_, qui
-a eu le plus grand succès en Angleterre; un mot à la fin de la pièce est
-d’un effet admirable. Rolla, chef des Péruviens, a longtemps combattu
-contre les Espagnols; il aimait Cora, la fille du Soleil, et néanmoins
-il a généreusement travaillé à vaincre les obstacles qui la séparaient
-d’Alonso. Un an après leur hymen, les Espagnols enlèvent le fils de Cora
-qui venait de naître; Rolla s’expose à tous les périls pour le
-retrouver; il le rapporte enfin couvert de sang dans son berceau; Rolla
-voit la terreur de la mère à cet aspect. «Rassure-toi, lui dit-il; ce
-sang-là, c’est le mien»! et il expire.
-
-Quelques écrivains allemands n’ont pas été justes, ce me semble, envers
-le talent dramatique de Kotzebue; mais il faut reconnaître les motifs
-estimables de cette prévention; Kotzebue n’a pas toujours respecté dans
-ses pièces la vertu sévère et la religion positive; il s’est permis un
-tel tort, non par système, ce me semble, mais pour produire, selon
-l’occasion, plus d’effet au théâtre; il n’en est pas moins vrai que des
-critiques austères ont dû l’en blâmer. Il paraît lui-même, depuis
-quelques années, se conformer à des principes plus réguliers; et, loin
-que son talent y perde, il y a beaucoup gagné. La hauteur et la fermeté
-de la pensée tiennent toujours par des liens secrets à la pureté de la
-morale.
-
-Kotzebue, et la plupart des auteurs allemands, avaient emprunté de
-Lessing l’opinion qu’il fallait écrire en prose pour le théâtre, et
-rapprocher toujours le plus possible la tragédie du drame; Gœthe et
-Schiller, par leurs derniers ouvrages, et les écrivains de la nouvelle
-école, ont renversé ce système: l’on pourrait plutôt reprocher à ces
-écrivains l’excès contraire, c’est-à-dire, une poésie trop exaltée, et
-qui détourne l’imagination de l’effet théâtral. Dans les auteurs
-dramatiques qui, comme Kotzebue, ont adopté les principes de Lessing, on
-trouve presque toujours de la simplicité et de l’intérêt; _Agnès de
-Bernau_, _Jules de Tarente_, _don Diégo et Léonore_, ont été représentés
-avec beaucoup de succès, et un succès mérité; comme ces pièces sont
-traduites dans le recueil de Friedel, il est inutile d’en rien citer. Il
-me semble que _don Diégo et Léonore_ surtout, pourraient, avec quelques
-changements, réussir sur le théâtre français. Il faudrait y conserver la
-touchante peinture de cet amour profond et mélancolique, qui pressent le
-malheur avant même qu’aucun revers l’annonce: les Écossais appellent ces
-pressentiments du cœur _la seconde vue de l’homme_; ils ont tort de
-l’appeler la seconde; c’est la première, et peut-être la seule vraie.
-
-Parmi les tragédies en prose qui s’élèvent au-dessus du genre du drame,
-il faut compter quelques essais de Gerstenberg. Il a imaginé de choisir
-la mort d’Ugolin pour sujet d’une tragédie; l’unité de lieu y est
-forcée, puisque la pièce commence et finit dans la tour où périt Ugolin
-avec ses trois fils; quant à l’unité de temps, il faut plus de
-vingt-quatre heures pour mourir de faim; mais, du reste, l’événement est
-toujours le même, et seulement l’horreur croissante en marque le
-progrès. Il n’y a rien de plus sublime dans _le Dante_ que la peinture
-du malheureux père, qui a vu périr ses trois enfants à côté de lui, et
-s’acharne dans les enfers sur le crâne du farouche ennemi dont il fut la
-victime; mais cet épisode ne saurait être le sujet d’un drame. Il ne
-suffit pas d’une catastrophe pour faire une tragédie; la pièce de
-Gerstenberg contient des beautés énergiques; et le moment où l’on entend
-murer la prison cause la plus terrible impression que l’âme puisse
-éprouver; c’est la mort vivante; mais le désespoir ne peut se soutenir
-pendant cinq actes; le spectateur doit en mourir ou se consoler; et l’on
-pourrait appliquer à cette tragédie ce qu’un spirituel Américain, M. G.
-Morris, disait des Français en 1790: _Ils ont traversé la liberté_.
-Traverser le pathétique, c’est-à-dire, aller au delà de l’émotion que
-les forces de l’âme sont capables de supporter, c’est en manquer
-l’effet.
-
-Klinger, connu par d’autres écrits pleins de profondeur et de sagacité,
-a composé une tragédie d’un grand intérêt, intitulée _les Jumeaux_. La
-rage qu’éprouve celui des deux frères qui passe pour le cadet, sa
-révolte contre un droit d’aînesse, l’effet d’un instant, est
-admirablement peinte dans cette pièce: quelques écrivains ont prétendu
-que c’est à ce genre de jalousie qu’il faut attribuer le destin du
-masque de fer: quoi qu’il en soit, on comprend très bien comment la
-haine que le droit d’aînesse peut exciter doit être plus vive entre des
-jumeaux. Les deux frères sortent tous les deux à cheval: on attend leur
-retour; le jour se passe sans qu’ils reparaissent; mais le soir on
-aperçoit de loin le cheval de l’aîné qui revient seul dans la maison du
-père: une circonstance aussi simple ne pourrait guère se raconter dans
-nos tragédies, et cependant elle glace le sang dans les veines: le frère
-a tué le frère; et le père, indigné, venge la mort d’un fils sur le
-dernier qui lui reste. Cette tragédie, pleine de chaleur et d’éloquence,
-ferait, ce me semble, un effet prodigieux, s’il s’agissait de
-personnages célèbres; mais on a de la peine à concevoir des passions si
-violentes pour l’héritage d’un château sur le bord du Tibre. On ne
-saurait trop le répéter, il faut, pour la tragédie, des sujets
-historiques ou des traditions religieuses qui réveillent de grands
-souvenirs dans l’âme des spectateurs; car, dans les fictions, comme dans
-la vie, l’imagination réclame le passé, quelque avide qu’elle soit de
-l’avenir.
-
-Les écrivains de la nouvelle école littéraire en Allemagne ont plus que
-tous les autres _du grandiose_ dans la manière de concevoir les
-beaux-arts; et toutes leurs productions, soit qu’elles réussissent ou
-non sur la scène, sont combinées d’après des réflexions et des pensées
-dont l’analyse intéresse; mais on n’analyse pas au théâtre, et l’on a
-beau démontrer que telle pièce devrait réussir, si le spectateur reste
-froid, la bataille dramatique est perdue; le succès, à quelques
-exceptions près, est dans les arts la preuve du talent; le public est
-presque toujours un juge de beaucoup d’esprit, quand des circonstances
-passagères n’altèrent pas son opinion.
-
-La plupart de ces tragédies allemandes, que leurs auteurs mêmes ne
-destinent point à la représentation, sont néanmoins de très beaux
-poèmes. L’un des plus remarquables c’est _Geneviève de Brabant_, dont
-Tieck est l’auteur: l’ancienne légende qui fait vivre cette sainte dix
-ans dans un désert, avec des herbes et des fruits, n’ayant pour son
-enfant d’autre secours que le lait d’une biche fidèle, est admirablement
-bien traitée dans ce roman dialogué. La pieuse résignation de Geneviève
-est peinte avec les couleurs de la poésie sacrée; et le caractère de
-l’homme qui l’accuse, après avoir voulu vainement la séduire, est tracé
-de main de maître; ce coupable conserve au milieu de ses crimes une
-sorte d’imagination poétique qui donne à ses actions, comme à ses
-remords, une originalité sombre. L’exposition de cette pièce se fait par
-saint Boniface, qui raconte ce dont il s’agit, et débute en ces termes:
-«Je suis saint Boniface, qui viens ici pour vous dire, etc.». Ce n’est
-point par hasard que cette forme a été choisie par l’auteur; il montre
-trop de profondeur et de finesse dans ses autres écrits, et en
-particulier dans l’ouvrage même qui commence ainsi, pour qu’on ne voie
-pas clairement qu’il a voulu se faire naïf comme un contemporain de
-Geneviève; mais, à force de prétendre ressusciter l’ancien temps, on
-arrive à un certain charlatanisme de simplicité qui fait rire, quelque
-grave raison qu’on ait d’ailleurs pour être touché. Sans doute il faut
-savoir se transporter dans le siècle que l’on veut peindre; mais il ne
-faut pas non plus entièrement oublier le sien. La perspective des
-tableaux, quel que soit l’objet qu’ils représentent, doit toujours être
-prise d’après le point de vue des spectateurs.
-
-Parmi les auteurs qui sont restés fidèles à l’imitation des anciens, il
-faut placer Collin au premier rang. Vienne s’honore de ce poète, l’un
-des plus estimés en Allemagne, et peut-être depuis longtemps l’unique en
-Autriche. Sa tragédie de _Régulus_ réussirait en France, si elle y était
-connue. Il y a, dans la manière d’écrire de Collin, un mélange
-d’élévation et de sensibilité, de sévérité romaine et de douceur
-religieuse, fait pour concilier le goût des anciens et celui des
-modernes. La scène de sa tragédie de _Polyxène_, où Calchas commande à
-Néoptolème d’immoler la fille de Priam sur le tombeau d’Achille, est une
-des plus belles choses qu’on puisse entendre. L’appel des divinités
-infernales, réclamant une victime pour apaiser les morts, est exprimé
-avec une force ténébreuse, une terreur souterraine qui semble nous
-révéler des abîmes sous nos pas. Sans doute on est sans cesse ramené à
-l’admiration des sujets antiques, et jusqu’à présent tous les efforts
-des modernes, pour tirer de leur propre fonds de quoi égaler les Grecs,
-n’ont point encore réussi; cependant il faut atteindre à cette noble
-gloire; car non seulement l’imitation s’épuise, mais l’esprit de notre
-temps se fait toujours sentir dans la manière dont nous traitons les
-fables ou les faits de l’antiquité. Collin lui-même, par exemple,
-quoiqu’il ait conduit sa pièce de _Polyxène_ avec une grande simplicité
-dans les premiers actes, la complique vers la fin par une multitude
-d’incidents. Les Français ont mêlé la galanterie du siècle de Louis XIV
-aux sujets antiques; les Italiens les traitent souvent avec une
-affectation ampoulée; les Anglais, naturels en tout, n’ont imité, sur
-leur théâtre, que les Romains, parce qu’ils se sentaient des rapports
-avec eux. Les Allemands font entrer la philosophie métaphysique, ou la
-variété des événements romanesques, dans leurs tragédies tirées des
-sujets grecs. Jamais un écrivain de nos jours ne pourra parvenir à
-composer de la poésie antique. Il vaudrait donc mieux que notre religion
-et nos mœurs nous créassent une poésie moderne, belle aussi par sa
-propre nature, comme celle des anciens.
-
-Un Danois, Œhlenschlæger, a traduit lui-même ses pièces en allemand.
-L’analogie des deux langues permet d’écrire également bien dans toutes
-les deux, et déjà Baggesen, aussi Danois, avait donné l’exemple d’un
-grand talent de versification dans un idiome étranger. On trouve dans
-les tragédies d’Œhlenschlæger une belle imagination dramatique. On dit
-qu’elles ont eu beaucoup de succès sur le théâtre de Copenhague: à la
-lecture, elles excitent l’intérêt sous deux rapports principaux;
-d’abord, parce que l’auteur a su quelquefois réunir la régularité
-française à la diversité des situations qui plaît aux Allemands, et
-secondement, parce qu’il a représenté d’une manière à la fois poétique
-et vraie l’histoire et les fables des pays habités jadis par les
-Scandinaves.
-
-Nous connaissons à peine le Nord, qui touche aux confins de la terre
-vivante; les longues nuits des contrées septentrionales, pendant
-lesquelles le reflet de la neige sert seul de lumière à la terre; ces
-ténèbres qui bordent l’horizon dans le lointain, lors même que la voûte
-des cieux est éclairée par les étoiles, tout semble donner l’idée d’un
-espace inconnu, d’un univers nocturne dont notre monde est environné.
-Cet air si froid qu’il congèle le souffle de la respiration, fait
-rentrer la chaleur dans l’âme; et la nature, dans ces climats, ne paraît
-faite que pour repousser l’homme en lui-même.
-
-Les héros, dans les fictions de la poésie du Nord, ont quelque chose de
-gigantesque. La superstition est réunie, dans leur caractère, à la
-force, tandis que partout ailleurs, elle semble le partage de la
-faiblesse. Des images tirées de la rigueur du climat caractérisent la
-poésie des Scandinaves: ils appellent les vautours les loups de l’air;
-les lacs bouillants formés par les volcans conservent pendant l’hiver
-les oiseaux qui se retirent dans l’atmosphère dont ces lacs sont
-environnés: tout porte, dans ces contrées nébuleuses, un caractère de
-grandeur et de tristesse.
-
-Les nations scandinaves avaient une sorte d’énergie physique qui
-semblait exclure la délibération, et faisait mouvoir la volonté comme un
-rocher qui se précipite en bas de la montagne. Ce n’est pas assez des
-hommes de fer de l’Allemagne, pour se faire l’idée de ces habitants de
-l’extrémité du monde; ils réunissent l’irritabilité de la colère à la
-froideur persévérante de la résolution, et la nature elle-même n’a pas
-dédaigné de les peindre en poète, lorsqu’elle a placé dans l’Islande le
-volcan qui vomit des torrents de feu du sein d’une neige éternelle.
-
-Œhlenschlæger s’est créé une carrière toute nouvelle, en prenant pour
-sujet de ses pièces les traditions héroïques de sa patrie; et, si l’on
-suit cet exemple, la littérature du Nord pourra devenir un jour aussi
-célèbre que celle de l’Allemagne.
-
-C’est ici que je termine l’aperçu que j’ai voulu donner des pièces du
-théâtre allemand, qui tenaient de quelque manière à la tragédie. Je ne
-ferai point le résumé des défauts et des qualités que ce tableau peut
-présenter. Il y a tant de diversité dans les talents et dans les
-systèmes des poètes dramatiques allemands, que le même jugement ne
-saurait être applicable à tous. Au reste, le plus grand éloge qu’on
-puisse leur donner, c’est cette diversité même; car, dans l’empire de la
-littérature, comme dans beaucoup d’autres, l’unanimité est presque
-toujours un signe de servitude.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI
-
-De la Comédie.
-
-
-L’idéal du caractère tragique consiste, dit W. Schlegel, _dans le
-triomphe que la volonté remporte sur le destin, ou sur nos passions; le
-comique exprime au contraire l’empire de l’instinct physique sur
-l’existence morale: de là vient que partout la gourmandise et la
-poltronnerie sont un sujet inépuisable de plaisanteries_. Aimer la vie
-paraît à l’homme ce qu’il y a de plus ridicule et de plus vulgaire, et
-c’est un noble attribut de l’âme que ce rire qui saisit les créatures
-mortelles, quand on leur offre le spectacle d’une d’entre elles
-pusillanime devant la mort.
-
-Mais quand on sort du cercle un peu commun de ces plaisanteries
-universelles, lorsqu’on arrive aux ridicules de l’amour-propre, ils se
-varient à l’infini, selon les habitudes et les goûts de chaque nation.
-La gaîté peut tenir aux inspirations de la nature ou aux rapports de la
-société; dans le premier cas, elle convient aux hommes de tous les pays;
-dans le second, elle diffère selon les temps, les lieux et les mœurs;
-car les efforts de la vanité ayant toujours pour objet de faire
-impression sur les autres, il faut savoir ce qui vaut le plus de succès
-dans telle époque et dans tel lieu, pour connaître vers quel but les
-prétentions se dirigent: il y a même des pays où c’est la mode qui rend
-ridicule, elle qui semble avoir pour but de mettre chacun à l’abri de la
-moquerie, en donnant à tous une manière d’être semblable.
-
-Dans les comédies allemandes, la peinture du grand monde est, en
-général, assez médiocre; il y a peu de bons modèles qu’on puisse suivre
-à cet égard: la société n’attire point les hommes distingués, et son
-plus grand charme, l’art agréable de se plaisanter mutuellement, ne
-réussirait point parmi eux; on froisserait bien vite quelque
-amour-propre accoutumé à vivre en paix, et l’on pourrait facilement
-aussi flétrir quelque vertu, qui s’effaroucherait même d’une innocente
-ironie.
-
-Les Allemands mettent très rarement en scène dans leurs comédies des
-ridicules tirés de leur propre pays; ils n’observent pas les autres,
-encore moins sont-ils capables de s’examiner eux-mêmes sous les rapports
-extérieurs; ils croiraient presque manquer ainsi à la loyauté qu’ils se
-doivent. D’ailleurs la susceptibilité, qui est un des traits distinctifs
-de leur nature, rend très difficile de manier avec légèreté la
-plaisanterie; souvent ils ne l’entendent pas, et quand ils l’entendent,
-ils s’en fâchent, et n’osent pas s’en servir à leur tour: elle est pour
-eux une arme à feu qu’ils craignent de voir éclater dans leurs propres
-mains.
-
-On n’a donc pas beaucoup d’exemples en Allemagne de comédies dont les
-ridicules que la société développe soient l’objet. L’originalité
-naturelle y serait mieux sentie, car chacun vit à sa manière, dans un
-pays où le despotisme de l’usage ne tient pas ses assises dans une
-grande capitale; mais quoique l’on soit plus libre sous le rapport de
-l’opinion en Allemagne qu’en Angleterre même, l’originalité anglaise a
-des couleurs plus vives, parce que le mouvement qui existe dans l’état
-politique en Angleterre donne plus d’occasions à chaque homme de se
-montrer ce qu’il est.
-
-Dans le midi de l’Allemagne, à Vienne surtout, on trouve assez de verve
-de gaîté dans les farces. Le bouffon tyrolien Casperle a un caractère
-qui lui est propre; et dans toutes ces pièces, dont le comique est un
-peu vulgaire, les auteurs et les acteurs prennent leur parti de ne
-prétendre en aucune manière à l’élégance, et s’établissent dans le
-naturel avec une énergie et un aplomb qui déjoue très bien les grâces
-recherchées. Les Allemands préfèrent dans la gaîté ce qui est fort à ce
-qui est nuancé; ils cherchent la vérité dans les tragédies, et les
-caricatures dans les comédies. Toutes les délicatesses du cœur leur sont
-connues; mais la finesse de l’esprit social n’excite point en eux la
-gaîté; la peine qu’il leur faut pour la saisir leur en ôte la
-jouissance.
-
-J’aurai l’occasion de parler ailleurs d’Iffland, le premier des acteurs
-de l’Allemagne, et l’un de ses écrivains les plus spirituels; il a
-composé plusieurs pièces qui excellent par la peinture des caractères;
-les mœurs domestiques y sont très bien représentées, et toujours des
-personnages d’un vrai comique rendent ces tableaux de famille plus
-piquants: néanmoins l’on pourrait faire quelquefois à ces comédies le
-reproche d’être trop raisonnables; elles remplissent trop bien le but de
-toutes les épigraphes des salles de spectacle: _Corriger les mœurs en
-riant._ Il y a trop souvent des jeunes gens endettés, des pères de
-famille qui se dérangent. Les leçons de morale ne sont pas du ressort de
-la comédie, et il y a même de l’inconvénient à les y faire entrer; car
-lorsqu’elles y ennuient, on peut prendre l’habitude de transporter dans
-la vie réelle cette impression causée par les beaux-arts.
-
-Kotzebue a emprunté d’un poète danois, Holberg, une comédie qui a eu
-beaucoup de succès en Allemagne: elle est intitulée _Don Ranudo
-Colibrados_; c’est un gentilhomme ruiné qui tâche de se faire passer
-pour riche, et consacre à des choses d’apparat le peu d’argent qui
-suffirait à peine pour nourrir sa famille et lui. Le sujet de cette
-pièce sert de pendant et de contraste au Bourgeois de Molière, qui veut
-se faire passer pour gentilhomme: il y a des scènes très spirituelles
-dans _le Noble pauvre_, et même très comiques, mais d’un comique
-barbare. Le ridicule saisi par Molière n’est que gai; mais au fond de
-celui que le poète danois représente, il y a un malheur réel: sans doute
-il faut presque toujours une grande intrépidité d’esprit pour prendre la
-vie humaine en plaisanterie, et la force comique suppose un caractère au
-moins insouciant; mais on aurait tort de pousser cette force jusqu’à
-braver la pitié; l’art même en souffrirait, sans parler de la
-délicatesse; car la plus légère impression d’amertume suffit pour ternir
-ce qu’il y a de poétique dans l’abandon de la gaîté.
-
-Dans les comédies dont Kotzebue est l’inventeur, il porte en général le
-même talent que dans ses drames, la connaissance du théâtre et
-l’imagination qui fait trouver des situations frappantes. Depuis quelque
-temps on a prétendu que pleurer ou rire ne prouve rien en faveur d’une
-tragédie ou d’une comédie; je suis loin d’être de cet avis: le besoin
-des émotions vives est la source des plus grands plaisirs causés par les
-beaux-arts; il ne faut pas en conclure qu’on doive changer les tragédies
-en mélodrames, ni les comédies en farces des boulevards; mais le
-véritable talent consiste à composer de manière qu’il y ait dans le même
-ouvrage, dans la même scène, ce qui fait pleurer ou rire même le peuple,
-et ce qui fournit aux penseurs un sujet inépuisable de réflexion.
-
-La parodie, proprement dite, ne peut guère avoir lieu sur le théâtre des
-Allemands; leurs tragédies, offrant presque toujours le mélange des
-personnages héroïques et des personnages subalternes, prêtent beaucoup
-moins à ce genre. La majesté pompeuse du théâtre français peut seule
-rendre piquant le contraste des parodies. On remarque dans Shakespeare,
-et quelquefois aussi dans les écrivains allemands, une façon hardie et
-singulière de montrer dans la tragédie même le côté ridicule de la vie
-humaine; et lorsqu’on sait opposer à cette impression la puissance du
-pathétique, l’effet total de la pièce en devient plus grand. La scène
-française est la seule où les limites des deux genres, du comique et du
-tragique, soient fortement prononcées; partout ailleurs le talent, comme
-le sort, se sert de la gaîté pour acérer la douleur.
-
-J’ai vu à Weimar des pièces de Térence exactement traduites en allemand,
-et jouées avec des masques à peu près semblables à ceux des anciens; ces
-masques ne couvrent pas le visage entier, mais seulement substituent un
-trait plus comique ou plus régulier aux véritables traits de l’acteur,
-et donnent à sa figure une expression analogue à celle du personnage
-qu’il doit représenter. La physionomie d’un grand acteur vaut mieux que
-tout cela, mais les acteurs médiocres y gagnent. Les Allemands cherchent
-à s’approprier les inventions anciennes et modernes de chaque pays;
-néanmoins il n’y a de vraiment national chez eux, en fait de comédie,
-que la bouffonnerie populaire, et les pièces où le merveilleux fournit à
-la plaisanterie.
-
-On peut citer à cette occasion un opéra que l’on donne sur tous les
-théâtres, d’un bout de l’Allemagne à l’autre, et qu’on appelle _la
-Nymphe du Danube_, ou _la Nymphe de la Sprée_, selon que la pièce se
-joue à Vienne ou à Berlin. Un chevalier s’est fait aimer d’une fée, et
-les circonstances l’ont séparé d’elle: il se marie longtemps après, et
-choisit pour femme une excellente personne, mais qui n’a rien de
-séduisant ni dans l’imagination ni dans l’esprit: le chevalier
-s’accommode assez bien de cette situation, et elle lui paraît d’autant
-plus naturelle qu’elle est commune; car peu de gens savent que c’est la
-supériorité de l’âme et de l’esprit qui rapproche le plus intimement de
-la nature. La fée ne peut oublier le chevalier, et le poursuit par les
-merveilles de son art; chaque fois qu’il commence à s’établir dans son
-ménage, elle attire son attention par des prodiges, et réveille ainsi le
-souvenir de leur affection passée.
-
-Si le chevalier s’approche d’une rivière, il entend les flots murmurer
-les romances que la fée lui chantait; s’il invite des convives à sa
-table, des génies ailés viennent s’y placer, et font singulièrement peur
-à la prosaïque société de sa femme. Partout des fleurs, des danses et
-des concerts viennent troubler comme des fantômes la vie de l’infidèle
-amant; et d’autre part, les esprits malins s’amusent à tourmenter son
-valet qui, dans son genre aussi, voudrait bien ne plus entendre parler
-de poésie: enfin, la fée se réconcilie avec le chevalier, à condition
-qu’il passera tous les ans trois jours avec elle, et sa femme consent
-volontiers à ce que son époux aille puiser dans l’entretien de la fée
-l’enthousiasme qui sert si bien à mieux aimer ce qu’on aime. Le sujet de
-cette pièce semble plus ingénieux que populaire; mais les scènes
-merveilleuses y sont mêlées et variées avec tant d’art, qu’elle amuse
-également toutes les classes de spectateurs.
-
-La nouvelle école littéraire, en Allemagne, a un système sur la comédie
-comme sur tout le reste; la peinture des mœurs ne suffit pas pour
-l’intéresser, elle veut de l’imagination dans la conception des pièces
-et dans l’invention des personnages; le merveilleux, l’allégorie,
-l’histoire, rien ne lui paraît de trop pour diversifier les situations
-comiques. Les écrivains de cette école ont donné le nom de _comique
-arbitraire_ à ce libre essor de toutes les pensées, sans frein et sans
-but déterminé. Ils s’appuient à cet égard de l’exemple d’Aristophane,
-non assurément qu’ils approuvent la licence de ses pièces, mais ils sont
-frappés de la verve de gaîté qui s’y fait sentir, et ils voudraient
-introduire chez les modernes cette comédie audacieuse qui se joue de
-l’univers, au lieu de s’en tenir au ridicule de telle ou telle classe de
-la société. Les efforts de la nouvelle école tendent, en général, à
-donner plus de force et d’indépendance à l’esprit dans tous les genres,
-et les succès qu’ils obtiendraient à cet égard seraient une conquête, et
-pour la littérature, et plus encore pour l’énergie même du caractère
-allemand; mais il est toujours difficile d’influer par des idées
-générales sur les productions spontanées de l’imagination; et de plus,
-une comédie démagogique comme celle des Grecs ne pourrait pas convenir à
-l’état actuel de la société européenne.
-
-Aristophane vivait sous un gouvernement tellement républicain, que l’on
-y communiquait tout au peuple, et que les affaires d’État passaient
-facilement de la place publique au théâtre. Il vivait dans un pays où
-les spéculations philosophiques étaient presque aussi familières à tous
-les hommes que les chefs-d’œuvre de l’art, parce que les écoles se
-tenaient en plein air, et que les idées les plus abstraites étaient
-revêtues des couleurs brillantes que leur prêtaient la nature et le
-ciel; mais comment recréer toute cette sève de vie, sous nos frimas et
-dans nos maisons? La civilisation moderne a multiplié les observations
-sur le cœur humain: l’homme connaît mieux l’homme, et l’âme, pour ainsi
-dire disséminée, offre à l’écrivain mille nuances nouvelles. La comédie
-saisit ces nuances, et quand elle peut les faire ressortir par des
-situations dramatiques, le spectateur est ravi de retrouver au théâtre
-des caractères tels qu’il en peut rencontrer dans le monde; mais
-l’introduction du peuple dans la comédie, des chœurs dans la tragédie,
-des personnages allégoriques, des sectes philosophiques, enfin de tout
-ce qui présente les hommes en masse, et d’une manière abstraite, ne
-saurait plaire aux spectateurs de nos jours. Il leur faut des noms et
-des individus; ils cherchent l’intérêt romanesque, même dans la comédie,
-et la société sur la scène.
-
-Parmi les écrivains de la nouvelle école, Tieck est celui qui a le plus
-le sentiment de la plaisanterie; ce n’est pas qu’il ait fait aucune
-comédie qui puisse se jouer, et que celles qu’il a écrites soient bien
-ordonnées, mais on y voit des traces brillantes d’une gaîté très
-originale. D’abord il saisit d’une façon qui rappelle La Fontaine les
-plaisanteries auxquelles les animaux peuvent donner lieu. Il a fait une
-comédie intitulée _le Chat botté_, qui est admirable en ce genre. Je ne
-sais quel effet produiraient sur la scène des animaux parlants;
-peut-être est-il plus amusant de se les figurer que de les voir: mais
-toutefois ces animaux personnifiés, et agissant à la manière des hommes,
-semblent la vraie comédie donnée par la nature. Tous les rôles comiques,
-c’est-à-dire, égoïstes et sensuels, tiennent toujours en quelque chose
-de l’animal. Peu importe donc si dans la comédie c’est l’animal qui
-imite l’homme, ou l’homme qui imite l’animal.
-
-Tieck intéresse aussi par la direction qu’il sait donner à son talent de
-moquerie: il le tourne tout entier contre l’esprit calculateur et
-prosaïque; et comme la plupart des plaisanteries de société ont pour but
-de jeter du ridicule sur l’enthousiasme, on aime l’auteur qui ose
-prendre corps à corps la prudence, l’égoïsme, toutes ces choses
-prétendues raisonnables, derrière lesquelles les gens médiocres se
-croient en sûreté, pour lancer des traits contre les caractères ou les
-talents supérieurs. Ils s’appuient sur ce qu’ils appellent une juste
-mesure, pour blâmer tout ce qui se distingue; et tandis que l’élégance
-consiste dans l’abondance superflue des objets de luxe extérieur, on
-dirait que cette même élégance interdit le luxe dans l’esprit,
-l’exaltation dans les sentiments, enfin tout ce qui ne sert pas
-immédiatement à faire prospérer les affaires de ce monde. L’égoïsme
-moderne a l’art de louer toujours dans chaque chose la réserve et la
-modération, afin de se masquer en sagesse, et ce n’est qu’à la longue
-qu’on s’est aperçu que de telles opinions pourraient bien anéantir le
-génie des beaux-arts, la générosité, l’amour et la religion: que
-resterait-il après, qui valût la peine de vivre?
-
-Deux comédies de Tieck, _Octavien_ et _le Prince Zerbin_, sont l’une et
-l’autre ingénieusement combinées. Un fils de l’empereur Octavien
-(personnage imaginaire, qu’un conte de fées place sous le règne du roi
-Dagobert) est égaré, encore au berceau, dans une forêt. Un bourgeois de
-Paris le trouve, l’élève avec son propre fils, et se fait passer pour
-son père. A vingt ans, les inclinations héroïques du jeune prince le
-trahissent dans chaque circonstance, et rien n’est plus piquant que le
-contraste de son caractère et de celui de son prétendu frère, dont le
-sang ne contredit point l’éducation qu’il a reçue. Les efforts du sage
-bourgeois, pour mettre dans la tête de son fils adoptif quelques leçons
-d’économie domestique, sont tout à fait inutiles: il l’envoie au marché,
-pour acheter des bœufs dont il a besoin; le jeune homme, en revenant,
-voit, dans la main d’un chasseur, un faucon; et, ravi de sa beauté, il
-donne les bœufs pour le faucon, et revient tout fier d’avoir acquis, à
-ce prix, un tel oiseau. Une autre fois, il rencontre un cheval dont
-l’air martial le transporte: il veut savoir ce qu’il coûte, on le lui
-dit; et, s’indignant de ce qu’on demande si peu de chose pour un si bel
-animal, il en paie deux fois la valeur.
-
-Le prétendu père résiste longtemps aux dispositions naturelles du jeune
-homme, qui s’élance avec ardeur vers le danger et la gloire; mais
-lorsque enfin on ne peut plus l’empêcher de prendre les armes contre les
-Sarrasins qui assiègent Paris, et que de toutes parts on vante ses
-exploits, le vieux bourgeois, à son tour, est saisi par une sorte de
-contagion poétique; et rien n’est plus plaisant que le bizarre mélange
-de ce qu’il était et de ce qu’il veut être, de son langage vulgaire et
-des images gigantesques dont il remplit ses discours. A la fin, le jeune
-homme est reconnu pour le fils de l’empereur, et chacun reprend le rang
-qui convient à son caractère. Ce sujet fournit une foule de scènes
-pleines d’esprit et de vrai comique; et l’opposition entre la vie
-commune et les sentiments chevaleresques ne saurait être mieux
-représentée.
-
-_Le prince Zerbin_ est une peinture très spirituelle de l’étonnement de
-toute une cour, quand elle voit dans son souverain du penchant à
-l’enthousiasme, au dévouement, à toutes les nobles imprudences d’un
-caractère généreux. Tous les vieux courtisans soupçonnent leur prince de
-folie, et lui conseillent de voyager, pour qu’il apprenne comment les
-choses vont partout ailleurs. On donne à ce prince un gouverneur très
-raisonnable, qui doit le ramener au positif de la vie. Il se promène
-avec son élève dans une belle forêt, un jour d’été, lorsque les oiseaux
-se font entendre, que le vent agite les feuilles, et que la nature
-animée semble adresser de toutes parts à l’homme un langage prophétique.
-Le gouverneur ne trouve dans ces sensations vagues et multipliées que de
-la confusion et du bruit; et lorsqu’il revient dans le palais, il se
-réjouit de voir les arbres transformés en meubles, toutes les
-productions de la nature asservies à l’utilité, à la régularité factice
-mise à la place du mouvement tumultueux de l’existence. Les courtisans
-se rassurent toutefois, quand, au retour de ses voyages, le prince
-Zerbin, éclairé par l’expérience, promet de ne plus s’occuper des
-beaux-arts, de la poésie, des sentiments exaltés, de rien enfin qui ne
-tende à faire triompher l’égoïsme sur l’enthousiasme.
-
-Ce que les hommes craignent le plus, pour la plupart, c’est de passer
-pour dupes, et il leur paraît beaucoup moins ridicule de se montrer
-occupés d’eux-mêmes dans toutes les circonstances, qu’attrapés dans une
-seule. Il y a donc de l’esprit, et un bel emploi de l’esprit, à tourner
-sans cesse en plaisanterie tout ce qui est calcul personnel, car il en
-restera toujours bien assez pour faire aller le monde, tandis que
-jusqu’au souvenir même d’une nature vraiment élevée, pourrait bien, un
-de ces jours, disparaître tout à fait.
-
-On trouve dans les comédies de Tieck une gaîté qui naît des caractères,
-et ne consiste point en épigrammes spirituelles; une gaîté dans laquelle
-l’imagination est inséparable de la plaisanterie; mais quelquefois aussi
-cette imagination même fait disparaître le comique, et ramène la poésie
-lyrique dans les scènes où l’on ne voudrait trouver que des ridicules
-mis en action. Rien n’est si difficile aux Allemands que de ne pas se
-livrer dans tous leurs ouvrages au vague de la rêverie, et cependant la
-comédie et le théâtre en général n’y sont guère propres; car de toutes
-les impressions, la plus solitaire, c’est précisément la rêverie; à
-peine peut-on communiquer ce qu’elle inspire à l’ami le plus intime:
-comment serait-il donc possible d’y associer la multitude rassemblée?
-
-Parmi ces pièces allégoriques, il faut compter _le Triomphe de la
-Sentimentalité_, petite comédie de Gœthe, dans laquelle il a saisi très
-ingénieusement le double ridicule de l’enthousiasme affecté et de la
-nullité réelle. Le principal personnage de cette pièce paraît engoué de
-toutes les idées qui supposent une imagination forte et une âme
-profonde, et cependant il n’est dans le vrai qu’un prince très bien
-élevé, très poli, et très soumis aux convenances; il s’est avisé de
-vouloir mêler à tout cela une sensibilité de commande, dont
-l’affectation se trahit sans cesse. Il croit aimer les sombres forêts,
-le clair de lune, les nuits étoilées; mais comme il craint le froid et
-la fatigue, il a fait faire des décorations qui représentent ces divers
-objets, et ne voyage jamais que suivi d’un grand chariot qui transporte
-en poste derrière lui les beautés de la nature.
-
-Ce prince sentimental se croit aussi amoureux d’une femme dont on lui a
-vanté l’esprit et les talents. Cette femme, pour l’éprouver, met à sa
-place un mannequin voilé qui, comme on le pense bien, ne dit jamais rien
-d’inconvenable, et dont le silence passe tout à la fois pour la réserve
-du bon goût et la rêverie mélancolique d’une âme tendre.
-
-Le prince, enchanté de cette compagne selon ses désirs, demande le
-mannequin en mariage, et ne découvre qu’à la fin qu’il est assez
-malheureux pour avoir choisi une véritable poupée pour épouse, tandis
-que sa cour lui offrait un si grand nombre de femmes qui en auraient
-réuni les principaux avantages.
-
-L’on ne saurait le nier cependant, ces idées ingénieuses ne suffisent
-pas pour faire une bonne comédie, et les Français ont, comme auteurs
-comiques, l’avantage sur toutes les autres nations. La connaissance des
-hommes et l’art d’user de cette connaissance leur assurent, à cet égard,
-le premier rang; mais peut-être pourrait-on souhaiter quelquefois, même
-dans les meilleures pièces de Molière, que la satire raisonnée tînt
-moins de place, et que l’imagination y eût plus de part. _Le Festin de
-Pierre_ est, parmi ses comédies, celle qui se rapproche le plus du
-système allemand; un prodige qui fait frissonner sert de mobile aux
-situations les plus comiques, et les plus grands effets de l’imagination
-se mêlent aux nuances les plus piquantes de la plaisanterie. Ce sujet,
-aussi spirituel que poétique, est pris des Espagnols. Les conceptions
-hardies sont très rares en France; l’on y aime, en littérature, à
-travailler en sûreté; mais, quand des circonstances heureuses ont
-encouragé à se risquer, le goût y conduit l’audace avec une adresse
-merveilleuse, et ce sera presque toujours un chef-d’œuvre qu’une
-invention étrangère arrangée par un Français.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII
-
-De la Déclamation.
-
-
-L’art de la déclamation ne laissant après lui que des souvenirs, et ne
-pouvant élever aucun monument durable, il en est résulté que l’on n’a
-pas beaucoup réfléchi sur tout ce qui le compose. Rien n’est si facile
-que d’exercer cet art médiocrement, mais ce n’est pas à tort que dans sa
-perfection il excite tant d’enthousiasme; et, loin de déprécier cette
-impression comme un mouvement passager, je crois qu’on peut lui assigner
-de justes causes. Rarement on parvient, dans la vie, à pénétrer les
-sentiments secrets des hommes: l’affectation et la fausseté, la froideur
-et la modestie, exagèrent, altèrent, contiennent ou voilent ce qui se
-passe au fond du cœur. Un grand acteur met en évidence les symptômes de
-la vérité dans les sentiments et dans les caractères, et nous montre les
-signes certains des penchants et des émotions vraies. Tant d’individus
-traversent l’existence sans se douter des passions et de leur force, que
-souvent le théâtre révèle l’homme à l’homme, et lui inspire une sainte
-terreur des orages de l’âme. En effet, quelles paroles pourraient les
-peindre comme un accent, un geste, un regard! les paroles en disent
-moins que l’accent, l’accent moins que la physionomie, et l’inexprimable
-est précisément ce qu’un sublime acteur nous fait connaître.
-
-Les mêmes différences qui existent entre le système tragique des
-Allemands et celui des Français se retrouvent aussi dans leur manière de
-déclamer; les Allemands imitent le plus qu’ils peuvent la nature, ils
-n’ont d’affectation que celle de la simplicité; mais c’en est bien
-quelquefois une aussi dans les beaux-arts. Tantôt les acteurs allemands
-touchent profondément le cœur, et tantôt ils laissent le spectateur tout
-à fait froid; ils se confient alors à sa patience, et sont sûrs de ne
-pas se tromper. Les Anglais ont plus de majesté que les Allemands dans
-leur manière de réciter les vers; mais ils n’ont pas pourtant cette
-pompe habituelle que les Français, et surtout les tragédies françaises,
-exigent des acteurs; notre genre ne supporte pas la médiocrité, car on
-n’y revient au naturel que par la beauté même de l’art. Les acteurs du
-second ordre, en Allemagne, sont froids et calmes; ils manquent souvent
-l’effet tragique, mais ils ne sont presque jamais ridicules: cela se
-passe sur le théâtre allemand comme dans la société; il y a là des gens
-qui quelquefois vous ennuient, et voilà tout; tandis que sur la scène
-française, on est impatienté quand on n’est pas ému: les sons ampoulés
-et faux dégoûtent tellement alors de la tragédie, qu’il n’y a pas de
-parodie, si vulgaire qu’elle soit, qu’on ne préfère à la fade impression
-du maniéré.
-
-Les accessoires de l’art, les machines et les décorations, doivent être
-plus soignées en Allemagne qu’en France, puisque, dans les tragédies, on
-y a plus souvent recours à ces moyens. Iffland a su réunir à Berlin tout
-ce que l’on peut désirer à cet égard; mais à Vienne, on néglige même les
-moyens nécessaires pour représenter matériellement bien une tragédie. La
-mémoire est infiniment plus cultivée par les acteurs français que par
-les acteurs allemands. Le souffleur, à Vienne, disait d’avance à la
-plupart des acteurs chaque mot de leur rôle; et je l’ai vu suivant de
-coulisse en coulisse Othello, pour lui suggérer les vers qu’il devait
-prononcer au fond du théâtre en poignardant Desdemona.
-
-Le spectacle de Weimar est infiniment mieux ordonné sous tous les
-rapports. Le prince, homme d’esprit, et l’homme de génie connaisseur des
-arts, qui y président, ont su réunir le goût et l’élégance à la
-hardiesse qui permet de nouveaux essais.
-
-Sur ce théâtre, comme sur tous les autres en Allemagne, les mêmes
-acteurs jouent les rôles comiques et tragiques. On dit que cette
-diversité s’oppose à ce qu’ils soient supérieurs dans aucun. Cependant,
-les premiers génies du théâtre, Garrick et Talma, ont réuni les deux
-genres. La flexibilité d’organes, qui transmet également bien des
-impressions différentes, me semble le cachet du talent naturel, et dans
-la fiction comme dans le vrai, c’est peut-être à la même source que l’on
-puise la mélancolie et la gaîté. D’ailleurs, en Allemagne, le pathétique
-et la plaisanterie se succèdent et se mêlent si souvent ensemble dans
-les tragédies, qu’il faut bien que les acteurs possèdent le talent
-d’exprimer l’un et l’autre; et le meilleur acteur allemand, Iffland, en
-donne l’exemple avec un succès mérité. Je n’ai pas vu en Allemagne de
-bons acteurs du haut comique, des marquis, des fats, etc. Ce qui fait la
-grâce de ce genre de rôle, c’est ce que les Italiens appellent la
-_disinvoltura_, et ce qui se traduirait en français par l’air dégagé.
-L’habitude qu’ont les Allemands de mettre à tout de l’importance est
-précisément ce qui s’oppose le plus à cette facile légèreté. Mais il est
-impossible de porter plus loin l’originalité, la verve comique et l’art
-de peindre les caractères, que ne le fait Iffland dans ses rôles. Je ne
-crois pas que nous ayons jamais vu au Théâtre-Français un talent plus
-varié ni plus inattendu que le sien, ni un acteur qui se risque à rendre
-les défauts et les ridicules naturels avec une expression aussi
-frappante. Il y a dans la comédie des modèles donnés, les pères avares,
-les fils libertins, les valets fripons, les tuteurs dupés; mais les
-rôles d’Iffland, tels qu’il les conçoit, ne peuvent entrer dans aucun de
-ces moules: il faut les nommer tous par leur nom; car ce sont des
-individus qui diffèrent singulièrement l’un de l’autre, et dans lesquels
-Iffland paraît vivre comme chez lui.
-
-Sa manière de jouer la tragédie est aussi, selon moi, d’un grand effet.
-Le calme et la simplicité de sa déclamation, dans le beau rôle de
-Walstein, ne peuvent s’effacer du souvenir. L’impression qu’il produit
-est graduelle: on croit d’abord que son apparente froideur ne pourra
-jamais remuer l’âme; mais en avançant, l’émotion s’accroît avec une
-progression toujours plus rapide, et le moindre mot exerce un grand
-pouvoir, quand il règne dans le ton général une noble tranquillité, qui
-fait ressortir chaque nuance, et conserve toujours la couleur du
-caractère au milieu des passions.
-
-Iffland, qui est aussi supérieur dans la théorie que dans la pratique de
-son art, a publié plusieurs écrits extrêmement spirituels sur la
-déclamation; il donne d’abord une esquisse des différentes époques de
-l’histoire du théâtre allemand: l’imitation raide et empesée de la scène
-française; la sensibilité larmoyante des drames, dont le naturel
-prosaïque avait fait oublier jusqu’au talent de dire des vers; enfin le
-retour à la poésie et à l’imagination, qui constitue maintenant le goût
-universel en Allemagne. Il n’y a pas un accent, pas un geste dont
-Iffland ne sache trouver la cause, en philosophe et en artiste.
-
-Un personnage de ses pièces lui fournit les observations les plus fines
-sur le jeu comique; c’est un homme âgé, qui tout à coup abandonne ses
-anciens sentiments et ses constantes habitudes, pour revêtir le costume
-et les opinions de la génération nouvelle. Le caractère de cet homme n’a
-rien de méchant, et cependant la vanité l’égare autant que s’il était
-vraiment pervers. Il a laissé faire à sa fille un mariage raisonnable,
-mais obscur, et tout à coup il lui conseille de divorcer. Une badine à
-la main, souriant gracieusement, se balançant sur un pied et sur
-l’autre, il propose à son enfant de briser les liens les plus sacrés;
-mais ce qu’on aperçoit de vieillesse à travers une élégance forcée, ce
-qu’il y a d’embarrassé dans son apparente insouciance, est saisi par
-Iffland avec une admirable sagacité.
-
-A propos de Franz Moor, frère du chef des brigands de Schiller, Iffland
-examine de quelle manière les rôles de scélérat doivent être joués: «Il
-faut, dit-il, que l’acteur s’attache à faire sentir par quels motifs le
-personnage est devenu ce qu’il est, quelles circonstances ont dépravé
-son âme; enfin, l’acteur doit être comme le défenseur officieux du
-caractère qu’il représente». En effet, il ne peut y avoir de vérité,
-même dans la scélératesse, que par les nuances qui font sentir que
-l’homme ne devient jamais méchant que par degrés.
-
-Iffland rappelle aussi la sensation prodigieuse que produisait, dans la
-pièce d’_Émilia Galotti_, Eckhoff, ancien acteur allemand très célèbre.
-Lorsque Odoard apprend par la maîtresse du prince que l’honneur de sa
-fille est menacé, il veut taire à cette femme, qu’il n’estime pas,
-l’indignation et la douleur qu’elle excite dans son âme, et ses mains, à
-son insu, arrachaient les plumes qu’il portait à son chapeau, avec un
-mouvement convulsif dont l’effet était terrible. Les acteurs qui
-succédèrent à Eckhoff avaient soin d’arracher comme lui les plumes du
-chapeau: mais elles tombaient à terre sans que personne y fît attention;
-car une émotion véritable ne donnait pas aux moindres actions cette
-vérité sublime qui ébranle l’âme des spectateurs.
-
-La théorie d’Iffland sur les gestes est très ingénieuse. Il se moque de
-ces bras en moulin à vent qui ne peuvent servir qu’à déclamer des
-sentences de morale, et croit que d’ordinaire les gestes en petit
-nombre, et rapprochés du corps, indiquent mieux les impressions vraies;
-mais, dans ce genre comme dans beaucoup d’autres, il y a deux parties
-très distinctes dans le talent, celle qui tient à l’enthousiasme
-poétique, et celle qui naît de l’esprit observateur; selon la nature des
-pièces ou des rôles, l’une ou l’autre doit dominer. Les gestes que la
-grâce et le sentiment du beau inspirent ne sont pas ceux qui
-caractérisent tel ou tel personnage. La poésie exprime la perfection en
-général, plutôt qu’une manière d’être ou de sentir particulière. L’art
-de l’acteur tragique consiste donc à présenter dans ses attitudes
-l’image de la beauté poétique, sans négliger cependant ce qui distingue
-les différents caractères: c’est toujours dans l’union de l’idéal avec
-la nature que consiste tout le domaine des arts.
-
-Lorsque je vis la pièce du _Vingt-quatre février_ jouée par deux poètes
-célèbres, A. W. Schlegel et Werner, je fus singulièrement frappée de
-leur genre de déclamation. Ils préparaient les effets longtemps
-d’avance, et l’on voyait qu’ils auraient été fâchés d’être applaudis dès
-les premiers vers. Toujours l’ensemble était présent à leur pensée, et
-le succès de détail, qui aurait pu y nuire, ne leur eût paru qu’une
-faute. Schlegel me fit découvrir, par sa manière de jouer dans la pièce
-de Werner, tout l’intérêt d’un rôle que j’avais à peine remarqué à la
-lecture. C’était l’innocence d’un homme coupable, le malheur d’un
-honnête homme qui a commis un crime à l’âge de sept ans, lorsqu’il ne
-savait pas encore ce que c’était que le crime, et qui, bien qu’il soit
-en paix avec sa conscience, n’a pu dissiper le trouble de son
-imagination. Je jugeai l’homme qui était représenté devant moi, comme on
-pénètre un caractère dans la vie, d’après des mouvements, des regards,
-des accents qui le trahissent à son insu. En France, la plupart de nos
-acteurs n’ont jamais l’air d’ignorer ce qu’ils font; au contraire, il y
-a quelque chose d’étudié dans tous les moyens qu’ils emploient, et l’on
-en prévoit d’avance l’effet.
-
-Schrœder, dont tous les Allemands parlent comme d’un acteur admirable,
-ne pouvait supporter qu’on dît qu’il avait bien joué tel ou tel moment
-ou bien déclamé tel ou tel vers.
-
---Ai-je bien joué le rôle? demandait-il; ai-je été le personnage? Et en
-effet son talent semblait changer de nature chaque fois qu’il changeait
-de rôle. L’on n’oserait pas en France réciter, comme il le faisait
-souvent, la tragédie du ton habituel de la conversation. Il y a une
-couleur générale, un accent convenu qui est de rigueur dans les vers
-alexandrins, et les mouvements les plus passionnés reposent sur ce
-piédestal, qui est comme la donnée nécessaire de l’art. Les acteurs
-français d’ordinaire visent à l’applaudissement, et le méritent presque
-pour chaque vers; les acteurs allemands y prétendent à la fin de la
-pièce et ne l’obtiennent guère qu’alors.
-
-La diversité des scènes et des situations qui se trouvent dans les
-pièces allemandes donne lieu nécessairement à beaucoup plus de variété
-dans le talent des acteurs. Le jeu muet compte pour davantage, et la
-patience des spectateurs permet une foule de détails qui rendent le
-pathétique plus naturel. L’art d’un acteur, en France, consiste presque
-en entier dans la déclamation; en Allemagne, il y a beaucoup plus
-d’accessoires à cet art principal, et souvent la parole est à peine
-nécessaire pour attendrir.
-
-Lorsque Schrœder, jouant le roi Lear, traduit en allemand, était apporté
-endormi sur la scène, on dit que ce sommeil du malheur et de la
-vieillesse arrachait des larmes avant qu’il se fût réveillé, avant même
-que ses plaintes eussent appris ses douleurs; et quand il portait dans
-ses bras le corps de sa jeune fille Cordélie, tuée parce qu’elle n’a pas
-voulu l’abandonner, rien n’était beau comme la force que lui donnait le
-désespoir. Un dernier doute le soutenait; il essayait si Cordélie
-respirait encore: lui, si vieux, ne pouvait se persuader qu’un être si
-jeune avait pu mourir. Une douleur passionnée dans un vieillard à demi
-détruit, produisait l’émotion la plus déchirante.
-
-Ce qu’on peut reprocher avec raison aux acteurs allemands en général,
-c’est de mettre rarement en pratique la connaissance des arts du dessin,
-si généralement répandue dans leur pays: leurs attitudes ne sont pas
-belles; l’excès de leur simplicité dégénère souvent en gaucherie, et
-presque jamais ils n’égalent les acteurs français dans la noblesse et
-l’élégance de la démarche et des mouvements. Néanmoins, depuis quelque
-temps les actrices allemandes ont étudié l’art des attitudes, et se
-perfectionnent dans cette sorte de grâce si nécessaire au théâtre.
-
-On n’applaudit au spectacle, en Allemagne, qu’à la fin des actes, et
-très rarement on interrompt l’acteur pour lui témoigner l’admiration
-qu’il inspire. Les Allemands regardent comme une espèce de barbarie de
-troubler, par des signes tumultueux d’approbation, l’attendrissement
-dont ils aiment à se pénétrer en silence. Mais c’est une difficulté de
-plus pour leurs acteurs; car il faut une terrible force de talent pour
-se passer, en déclamant, de l’encouragement donné par le public. Dans un
-art tout d’émotion, les hommes rassemblés font éprouver une électricité
-toute-puissante, à laquelle rien ne peut suppléer.
-
-Une grande habitude de la pratique de l’art peut faire qu’un bon acteur,
-en répétant une pièce, repasse par les mêmes traces et se serve des
-mêmes moyens, sans que les spectateurs l’animent de nouveau; mais
-l’inspiration première est presque toujours venue d’eux. Un contraste
-singulier mérite d’être remarqué. Dans les beaux-arts, dont la création
-est solitaire et réfléchie, on perd tout naturel lorsqu’on pense au
-public, et l’amour-propre seul y fait songer. Dans les beaux-arts
-improvisés, dans la déclamation surtout, le bruit des applaudissements
-agit sur l’âme comme le son de la musique militaire. Ce bruit enivrant
-fait couler le sang plus vite, ce n’est pas la froide vanité qu’il
-satisfait.
-
-Quand il paraît un homme de génie en France, dans quelque carrière que
-ce soit, il atteint presque toujours à un degré de perfection sans
-exemple; car il réunit l’audace qui fait sortir de la route commune au
-tact du bon goût qu’il importe tant de conserver, lorsque l’originalité
-du talent n’en souffre pas. Il me semble donc que Talma peut être cité
-comme un modèle de hardiesse et de mesure, de naturel et de dignité. Il
-possède tous les secrets des arts divers; ses attitudes rappellent les
-belles statues de l’antiquité; son vêtement, sans qu’il y pense, est
-drapé dans tous ses mouvements, comme s’il avait eu le temps de
-l’arranger dans le plus parfait repos. L’expression de son visage, celle
-de son regard, doivent être l’étude de tous les peintres. Quelquefois il
-arrive les yeux à demi ouverts, et tout à coup le sentiment en fait
-jaillir des rayons de lumière qui semblent éclairer toute la scène.
-
-Le son de sa voix ébranle dès qu’il parle, avant que le sens même des
-paroles qu’il prononce ait excité l’émotion. Lorsque dans les tragédies
-il s’est trouvé par hasard quelques vers descriptifs, il a fait sentir
-les beautés de ce genre de poésie, comme si Pindare avait récité
-lui-même ses chants. D’autres ont besoin de temps pour émouvoir, et font
-bien d’en prendre; mais il y a dans la voix de cet homme je ne sais
-quelle magie qui, dès les premiers accents, réveille toute la sympathie
-du cœur. Le charme de la musique, de la peinture, de la sculpture, de la
-poésie, et par-dessus tout du langage de l’âme, voilà ses moyens pour
-développer dans celui qui l’écoute toute la puissance des passions
-généreuses et terribles.
-
-Quelle connaissance du cœur humain il montre dans sa manière de
-concevoir ses rôles! Il en est le second auteur par ses accents et par
-sa physionomie. Lorsqu’Œdipe raconte à Jocaste comment il a tué Laïus,
-sans le connaître, son récit commence ainsi: _J’étais jeune et superbe_;
-la plupart des acteurs, avant lui, croyaient devoir jouer le mot
-_superbe_, et relevaient la tête pour le signaler: Talma, qui sent que
-tous les souvenirs de l’orgueilleux Œdipe commencent à devenir pour lui
-des remords, prononce d’une voix timide ces mots faits pour rappeler une
-confiance qu’il n’a déjà plus. Phorbas arrive de Corinthe, au moment où
-Œdipe vient de concevoir des craintes sur sa naissance: il lui demande
-un entretien secret. Les autres acteurs, avant Talma, se hâtaient de se
-retourner vers leur suite, et de l’éloigner avec un geste majestueux:
-Talma reste les yeux fixés sur Phorbas; il ne peut le perdre de vue, et
-sa main agitée fait un signe pour écarter ce qui l’entoure. Il n’a rien
-dit encore, mais ses mouvements égarés trahissent le trouble de son âme;
-et quand, au dernier acte, il s’écrie en quittant Jocaste:
-
- Oui, Laïus est mon père, et je suis votre fils,
-
-on croit voir s’entr’ouvrir le séjour du Ténare, où le destin perfide
-entraîne les mortels.
-
-Dans _Andromaque_, quand Hermione insensée accuse Oreste d’avoir
-assassiné Pyrrhus sans son aveu, Oreste répond:
-
- Et ne m’avez-vous pas
- Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas?
-
-on dit que Le Kain, quand il récitait ces vers, appuyait sur chaque mot,
-comme pour rappeler à Hermione toutes les circonstances de l’ordre qu’il
-avait reçu d’elle. Ce serait bien vis-à-vis d’un juge; mais quand il
-s’agit de la femme qu’on aime, le désespoir de la trouver injuste et
-cruelle est l’unique sentiment qui remplisse l’âme. C’est ainsi que
-Talma conçoit la situation: un cri s’échappe du cœur d’Oreste; il dit
-les premiers mots avec force, et ceux qui suivent avec un abattement
-toujours croissant: ses bras tombent, son visage devient en un instant
-pâle comme la mort, et l’émotion des spectateurs s’augmente, à mesure
-qu’il semble perdre la force de s’exprimer.
-
-La manière dont Talma récite le monologue suivant est sublime. L’espèce
-d’innocence qui rentre dans l’âme d’Oreste pour la déchirer, lorsqu’il
-dit ce vers:
-
- J’assassine à regret un roi que je révère,
-
-inspire une pitié que le génie même de Racine n’a pu prévoir même tout
-entière. Les grands acteurs se sont presque tous essayés dans les
-fureurs d’Oreste; mais c’est là surtout que la noblesse des gestes et
-des traits ajoute singulièrement à l’effet du désespoir. La puissance de
-la douleur est d’autant plus terrible, qu’elle se montre à travers le
-calme même et la dignité d’une belle nature.
-
-Dans les pièces tirées de l’histoire romaine, Talma développe un talent
-d’un tout autre genre, mais non moins remarquable. On comprend mieux
-Tacite, après l’avoir vu jouer le rôle de Néron; il y manifeste un
-esprit d’une grande sagacité; car c’est toujours avec de l’esprit qu’une
-âme honnête saisit les symptômes du crime; néanmoins il produit encore
-plus d’effet, ce me semble, dans les rôles où l’on aime à s’abandonner,
-en l’écoutant, aux sentiments qu’il exprime. Il a rendu à Bayard, dans
-la pièce de Du Belloy, le service de lui ôter ces airs de fanfaron que
-les autres acteurs croyaient devoir lui donner: ce héros gascon est
-redevenu, grâce à Talma, aussi simple dans la tragédie que dans
-l’histoire. Son costume dans ce rôle, ses gestes simples et rapprochés,
-rappellent les statues des chevaliers qu’on voit dans les anciennes
-églises, et l’on s’étonne qu’un homme qui a si bien le sentiment de
-l’art antique, sache aussi se transporter dans le caractère du moyen
-âge.
-
-Talma joue quelquefois le rôle de Pharan dans une tragédie de Ducis sur
-un sujet arabe, Abufar. Une foule de vers ravissants répandent sur cette
-tragédie beaucoup de charme; les couleurs de l’Orient, la mélancolie
-rêveuse du midi asiatique, la mélancolie des contrées où la chaleur
-consume la nature, au lieu de l’embellir, se font admirablement sentir
-dans cet ouvrage. Le même Talma, Grec, Romain et chevalier, est un Arabe
-du désert, plein d’énergie et d’amour; ses regards sont voilés comme
-pour éviter l’ardeur des rayons du soleil; il y a dans ses gestes une
-alternative admirable d’indolence et d’impétuosité; tantôt le sort
-l’accable, tantôt il paraît plus puissant encore que la nature, et
-semble triompher d’elle: la passion qui le dévore, et dont une femme
-qu’il croit sa sœur est l’objet, est renfermée dans son sein; on dirait,
-à sa marche incertaine, que c’est lui-même qu’il veut fuir; ses yeux se
-détournent de ce qu’il aime, ses mains repoussent une image qu’il croit
-toujours voir à ses côtés; et quand enfin il presse Saléma sur son cœur,
-en lui disant ce simple mot «_J’ai froid_», il sait exprimer tout à la
-fois le frisson de l’âme et la dévorante ardeur qu’il veut cacher.
-
-On peut trouver beaucoup de défauts dans les pièces de Shakespeare
-adaptées par Ducis à notre théâtre; mais il serait bien injuste de n’y
-pas reconnaître des beautés du premier ordre; Ducis a son génie dans son
-cœur, et c’est là qu’il est bien. Talma joue ses pièces en ami du beau
-talent de ce noble vieillard. La scène des sorcières, dans Macbeth, est
-mise en récit dans la pièce française. Il faut voir Talma s’essayer à
-rendre quelque chose de vulgaire et de bizarre dans l’accent des
-sorcières, et conserver cependant dans cette imitation toute la dignité
-que notre théâtre exige.
-
- Par des mots inconnus, ces êtres monstrueux
- S’appelaient tour à tour, s’applaudissaient entre eux,
- S’approchaient, me montraient avec un ris farouche:
- Leur doigt mystérieux se posait sur leur bouche.
- Je leur parle, et dans l’ombre ils s’échappent soudain,
- L’un avec un poignard, l’autre un sceptre à la main,
- L’autre d’un long serpent serrait son corps livide:
- Tous trois vers ce palais ont pris un vol rapide,
- Et tous trois dans les airs, en fuyant loin de moi,
- M’ont laissé pour adieu ces mots: _Tu seras roi_.
-
-La voix basse et mystérieuse de l’acteur, en prononçant ces vers, la
-manière dont il plaçait son doigt sur sa bouche, comme la statue du
-silence, son regard qui s’altérait pour exprimer un souvenir horrible et
-repoussant; tout était combiné pour peindre un merveilleux nouveau sur
-notre théâtre, et dont aucune tradition antérieure ne pouvait donner
-l’idée.
-
-_Othello_ n’a pas réussi dernièrement sur la scène française; il semble
-qu’Orosmane empêche qu’on ne comprenne bien Othello; mais quand c’est
-Talma qui joue cette pièce, le cinquième acte émeut comme si
-l’assassinat se passait sous nos yeux; j’ai vu Talma déclamer dans la
-chambre la dernière scène avec sa femme, dont la voix et la figure
-conviennent si bien à Desdemona; il lui suffisait de passer sa main sur
-ses cheveux et de froncer le sourcil pour être le Maure de Venise, et la
-terreur saisissait à deux pas de lui, comme si toutes les illusions du
-théâtre l’avaient environné.
-
-_Hamlet_ est son triomphe parmi les tragédies du genre étranger. Les
-spectateurs ne voient pas l’ombre du père d’Hamlet sur la scène
-française, l’apparition se passe en entier dans la physionomie de Talma,
-et certes elle n’en est pas ainsi moins effrayante. Quand, au milieu
-d’un entretien calme et mélancolique, tout à coup il aperçoit le
-spectre, on suit tous ses mouvements dans les yeux qui le contemplent,
-et l’on ne peut douter de la présence du fantôme, quand un tel regard
-l’atteste.
-
-Lorsque, au troisième acte, Hamlet arrive seul sur la scène, et qu’il
-dit en beaux vers français le fameux monologue: _To be or not to be_.
-
- La mort, c’est le sommeil, c’est un réveil peut-être.
- Peut-être!--Ah! c’est le mot qui glace, épouvanté,
- L’homme, au bord du cercueil, par le doute arrêté;
- Devant ce vaste abîme, il se jette en arrière,
- Ressaisit l’existence, et s’attache à la terre.
-
-Talma ne faisait pas un geste, quelquefois seulement il remuait la tête,
-pour questionner la terre et le ciel sur ce que c’est que la mort.
-Immobile, la dignité de la méditation absorbait tout son être. L’on
-voyait un homme, au milieu de deux mille hommes en silence, interroger
-la pensée sur le sort des mortels! dans peu d’années tout ce qui était
-là n’existera plus, mais d’autres hommes assisteront à leur tour aux
-mêmes incertitudes, et se plongeront de même dans l’abîme, sans en
-connaître la profondeur.
-
-Lorsque Hamlet veut faire jurer à sa mère, sur l’urne qui renferme les
-cendres de son époux, qu’elle n’a point eu de part au crime qui l’a fait
-périr, elle hésite, se trouble, et finit par avouer le forfait dont elle
-est coupable. Alors Hamlet tire le poignard que son père lui commande
-d’enfoncer dans le sein maternel; mais au moment de frapper, la
-tendresse et la pitié l’emportent, et, se retournant vers l’ombre de son
-père, il s’écrie: _grâce, grâce, mon père!_ avec un accent où toutes les
-émotions de la nature semblent à la fois s’échapper du cœur, et, se
-jetant aux pieds de sa mère évanouie, il lui dit ces deux vers qui
-renferment une inépuisable pitié:
-
- Votre crime est horrible, exécrable, odieux;
- Mais il n’est pas plus grand que la bonté des cieux.
-
-Enfin, on ne peut penser à Talma sans se rappeler _Manlius_. Cette pièce
-faisait peu d’effet au théâtre: c’est le sujet de la _Venise sauvée_,
-d’Otway, transporté dans un événement de l’histoire romaine. Manlius
-conspire contre le sénat de Rome, il confie son secret à Servilius,
-qu’il aime depuis quinze ans: il le lui confie malgré les soupçons de
-ses autres amis, qui se défient de la faiblesse de Servilius et de son
-amour pour sa femme, fille du consul. Ce que les conjurés ont craint
-arrive. Servilius ne peut cacher à sa femme le danger de la vie de son
-père; elle court aussitôt le lui révéler. Manlius est arrêté, ses
-projets sont découverts, et le sénat le condamne à être précipité du
-haut de la roche Tarpéïenne.
-
-Avant Talma, l’on n’avait guère aperçu dans cette pièce faiblement
-écrite, la passion d’amitié que Manlius ressent pour Servilius. Quand un
-billet du conjuré Rutile apprend que le secret est trahi, et l’est par
-Servilius, Manlius arrive, ce billet à la main; il s’approche de son
-coupable ami que déjà le repentir dévore, et, lui montrant les lignes
-qui l’accusent, il prononce ces mots: _Qu’en dis-tu?_ Je le demande à
-tous ceux qui les ont entendus, la physionomie et le son de la voix
-peuvent-ils jamais exprimer à la fois plus d’impressions différentes;
-cette fureur qu’amollit un sentiment intérieur de pitié, cette
-indignation que l’amitié rend tour à tour plus vive et plus faible,
-comment les faire comprendre, si ce n’est par cet accent qui va de l’âme
-à l’âme, sans l’intermédiaire même des paroles? Manlius tire son
-poignard pour en frapper Servilius, sa main cherche son cœur et tremble
-de le trouver: le souvenir de tant d’années pendant lesquelles Servilius
-lui fut cher, élève comme un nuage de pleurs entre sa vengeance et son
-ami.
-
-On a moins parlé du cinquième acte, et peut-être Talma y est-il plus
-admirable encore que dans le quatrième. Servilius a tout bravé pour
-expier sa faute et sauver Manlius; dans le fond de son cœur il a résolu,
-si son ami périt, de partager son sort. La douleur de Manlius est
-adoucie par les regrets de Servilius; néanmoins il n’ose lui dire qu’il
-lui pardonne sa trahison effroyable; mais il prend à la dérobée la main
-de Servilius, et l’approche de son cœur; ses mouvements involontaires
-cherchent l’ami coupable qu’il veut embrasser encore, avant de le
-quitter pour jamais. Rien, ou presque rien dans la pièce, n’indiquait
-cette admirable beauté de l’âme sensible, respectant une longue
-affection, malgré la trahison qui l’a brisée. Les rôles de Pierre et de
-Jaffier, dans la pièce anglaise, indiquent cette situation avec une
-grande force. Talma sait donner à la tragédie de Manlius l’énergie qui
-lui manque, et rien n’honore plus son talent que la vérité avec laquelle
-il exprime ce qu’il y a d’invincible dans l’amitié. La passion peut haïr
-l’objet de son amour; mais quand le lien s’est formé par les rapports
-sacrés de l’âme, il semble que le crime même ne saurait l’anéantir, et
-qu’on attend le remords comme après une longue absence on attendrait le
-retour.
-
-En parlant avec quelque détail de Talma, je ne crois point m’être
-arrêtée sur un sujet étranger à mon ouvrage. Cet artiste donne autant
-qu’il est possible à la tragédie française, ce qu’à tort ou à raison les
-Allemands lui reprochent de n’avoir pas: l’originalité et le naturel. Il
-sait caractériser les mœurs étrangères dans les différents personnages
-qu’il représente, et nul acteur ne hasarde davantage de grands effets
-par des moyens simples. Il y a, dans sa manière de déclamer, Shakespeare
-et Racine artistement combinés. Pourquoi les écrivains dramatiques
-n’essaieraient-ils pas aussi de réunir dans leurs compositions ce que
-l’acteur a su si bien amalgamer par son jeu?
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII
-
-Des Romans.
-
-
-De toutes les fictions les romans étant la plus facile, il n’est point
-de carrière dans laquelle les écrivains des nations modernes se soient
-plus essayés. Le roman fait, pour ainsi dire, la transition entre la vie
-réelle et la vie imaginaire. L’histoire de chacun est, à quelques
-modifications près, un roman assez semblable à ceux qu’on imprime, et
-les souvenirs personnels tiennent souvent à cet égard lieu d’invention.
-On a voulu donner plus d’importance à ce genre en y mêlant la poésie,
-l’histoire et la philosophie; il me semble que c’est le dénaturer. Les
-réflexions morales et l’éloquence passionnée peuvent trouver place dans
-les romans; mais l’intérêt des situations doit être toujours le premier
-mobile de cette sorte d’écrits, et jamais rien ne peut en tenir lieu. Si
-l’effet théâtral est la condition indispensable de toute pièce
-représentée, il est également vrai qu’un roman ne serait ni un bon
-ouvrage, ni une fiction heureuse, s’ils n’inspiraient pas une curiosité
-vive; c’est en vain que l’on voudrait y suppléer par des digressions
-spirituelles, l’attente de l’amusement trompée causerait une fatigue
-insurmontable.
-
-La foule des romans d’amour publiés en Allemagne a fait tourner un peu
-en plaisanterie les clairs de lune, les harpes qui retentissent le soir
-dans la vallée, enfin tous les moyens connus de bercer doucement l’âme;
-néanmoins il y a en nous une disposition naturelle qui se plaît à ces
-faciles lectures; c’est au génie à s’emparer de cette disposition qu’on
-voudrait encore combattre. Il est si beau d’aimer et d’être aimé, que
-cet hymne de la vie peut se moduler à l’infini, sans que le cœur en
-éprouve de lassitude; ainsi l’on revient avec joie au motif d’un chant
-embelli par des notes brillantes. Je ne dissimulerai pas cependant que
-les romans, même les plus purs, font du mal; ils nous ont trop appris ce
-qu’il y a de plus secret dans les sentiments. On ne peut plus rien
-éprouver sans se souvenir presque de l’avoir lu, et tous les voiles du
-cœur ont été déchirés. Les anciens n’auraient jamais fait ainsi de leur
-âme un sujet de fiction; il leur restait un sanctuaire où même leur
-propre regard aurait craint de pénétrer; mais enfin, le genre des romans
-admis, il y faut de l’intérêt, et c’est, comme le disait Cicéron de
-l’action dans l’orateur, la condition trois fois nécessaire.
-
-Les Allemands, comme les Anglais, sont très féconds en romans qui
-peignent la vie domestique. La peinture des mœurs est plus élégante dans
-les romans anglais; elle a plus de diversité dans les romans allemands.
-Il y a en Angleterre, malgré l’indépendance des caractères, une manière
-d’être générale donnée par la bonne compagnie; en Allemagne rien à cet
-égard n’est convenu. Plusieurs de ces romans fondés sur nos sentiments
-et nos mœurs, et qui tiennent parmi les livres le rang des drames au
-théâtre, méritent d’être cités; mais ce qui est sans égal et sans
-pareil, c’est _Werther_: on voit là tout ce que le génie de Gœthe
-pouvait produire quand il était passionné. L’on dit qu’il attache
-maintenant peu de prix à cet ouvrage de sa jeunesse; l’effervescence
-d’imagination qui lui inspira presque de l’enthousiasme pour le suicide
-doit lui paraître maintenant blâmable. Quand on est très jeune, la
-dégradation de l’être n’ayant en rien commencé, le tombeau ne semble
-qu’une image poétique, qu’un sommeil environné de figures à genoux qui
-nous pleurent; il n’en est plus ainsi même dès le milieu de la vie, et
-l’on apprend alors pourquoi la religion, cette science de l’âme, a mêlé
-l’horreur du meurtre à l’attentat contre soi-même.
-
-Gœthe néanmoins aurait grand tort de dédaigner l’admirable talent qui se
-manifeste dans _Werther_; ce ne sont pas seulement les souffrances de
-l’amour, mais les maladies de l’imagination dans notre siècle, dont il a
-su faire le tableau; ces pensées qui se pressent dans l’esprit sans
-qu’on puisse les changer en acte de la volonté; le contraste singulier
-d’une vie beaucoup plus monotone que celle des anciens, et d’une
-existence intérieure beaucoup plus agitée, causent une sorte
-d’étourdissement semblable à celui qu’on prend sur le bord de l’abîme,
-et la fatigue même qu’on éprouve, après l’avoir longtemps contemplé,
-peut entraîner à s’y précipiter. Gœthe a su joindre à cette peinture des
-inquiétudes de l’âme, si philosophique dans ses résultats, une fiction
-simple, mais d’un intérêt prodigieux. Si l’on a cru nécessaire, dans
-toutes les sciences, de frapper les yeux par les signes extérieurs,
-n’est-il pas naturel d’intéresser le cœur pour y graver de grandes
-pensées?
-
-Les romans par lettres supposent toujours plus de sentiments que de
-faits; jamais les anciens n’auraient imaginé de donner cette forme à
-leurs fictions; et ce n’est même que depuis deux siècles que la
-philosophie s’est assez introduite en nous-mêmes pour que l’analyse de
-ce qu’on éprouve tienne une si grande place dans les livres. Cette
-manière de concevoir les romans n’est pas aussi poétique, sans doute,
-que celle qui consiste tout entière dans des récits; mais l’esprit
-humain est maintenant bien moins avide des événements même les mieux
-combinés, que des observations sur ce qui se passe dans le cœur. Cette
-disposition tient aux grands changements intellectuels qui ont eu lieu
-dans l’homme; il tend toujours plus en général à se replier sur
-lui-même, et cherche la religion, l’amour et la pensée dans le plus
-intime de son être.
-
-Plusieurs écrivains allemands ont composé des contes de revenants et de
-sorcières, et pensent qu’il y a plus de talent dans ces inventions que
-dans un roman fondé sur une circonstance de la vie commune: tout est
-bien si l’on y est porté par des dispositions naturelles; mais en
-général il faut des vers pour les choses merveilleuses, la prose n’y
-suffit pas. Quand les fictions représentent des siècles et des pays très
-différents de ceux où nous vivons, il faut que le charme de la poésie
-supplée au désir que la ressemblance avec nous-mêmes nous ferait goûter.
-La poésie est le médiateur ailé qui transporte les temps passés et les
-nations étrangères dans une région sublime où l’admiration tient lieu de
-sympathie.
-
-Les romans de chevalerie abondent en Allemagne; mais on aurait dû les
-rattacher plus scrupuleusement aux traditions anciennes: à présent on
-recherche ces sources précieuses; et, dans un livre appelé _le Livre des
-Héros_, on a trouvé une foule d’aventures racontées avec force et
-naïveté; il importe de conserver la couleur de ce style et de ces mœurs
-anciennes, et de ne pas prolonger, par l’analyse des sentiments, les
-récits de ce temps où l’honneur et l’amour agissaient sur le cœur de
-l’homme, comme la fatalité chez les anciens, sans qu’on réfléchît aux
-motifs des actions, ni que l’incertitude y fût admise.
-
-Les romans philosophiques ont pris depuis quelque temps, en Allemagne,
-le pas sur tous les autres; ils ne ressemblent point à ceux des
-Français: ce n’est pas, comme dans Voltaire, une idée générale qu’on
-exprime par un fait en forme d’apologue, mais c’est un tableau de la vie
-humaine tout à fait impartial, un tableau dans lequel aucun intérêt
-passionné ne domine; des situations diverses se succèdent dans tous les
-rangs, dans tous les états, dans toutes les circonstances, et l’écrivain
-est là pour les raconter; c’est ainsi que Gœthe a conçu _Wilhelm
-Meister_, ouvrage très admiré en Allemagne, mais ailleurs peu connu.
-
-_Wilhelm Meister_ est plein de discussions ingénieuses et spirituelles;
-on en ferait un ouvrage philosophique du premier ordre, s’il ne s’y
-mêlait pas une intrigue de roman, dont l’intérêt ne vaut pas ce qu’elle
-fait perdre; on y trouve des peintures très fines et très détaillées
-d’une certaine classe de la société, plus nombreuse en Allemagne que
-dans les autres pays; classe dans laquelle les artistes, les comédiens
-et les aventuriers se mêlent avec les bourgeois qui aiment la vie
-indépendante, et avec les grands seigneurs qui croient protéger les
-arts: chacun de ces tableaux pris à part est charmant; mais il n’y a
-d’autre intérêt dans l’ensemble de l’ouvrage que celui qu’on doit mettre
-à savoir l’opinion de Gœthe sur chaque sujet: le héros de son roman est
-un tiers importun qu’il a mis, on ne sait pourquoi, entre son lecteur et
-lui.
-
-Au milieu de ces personnages de _Wilhelm Meister_, plus spirituels que
-signifiants, et de ces situations plus naturelles que saillantes, un
-épisode charmant se retrouve dans plusieurs endroits de l’ouvrage, et
-réunit tout ce que la chaleur et l’originalité du talent de Gœthe
-peuvent faire éprouver de plus animé. Une jeune fille italienne est
-l’enfant de l’amour, et d’un amour criminel et terrible, qui a entraîné
-un homme consacré par serment au culte de la divinité; les deux époux
-déjà si coupables, découvrent après leur hymen qu’ils étaient frère et
-sœur, et que l’inceste est pour eux la punition du parjure. La mère perd
-la raison, et le père parcourt le monde comme un malheureux errant qui
-ne veut d’asile nulle part. Le fruit infortuné de cet amour si funeste,
-sans appui dès sa naissance, est enlevé par des danseurs de corde; ils
-l’exercent jusqu’à l’âge de dix ans dans les misérables jeux dont ils
-tirent leur subsistance: les cruels traitements qu’on lui fait éprouver
-intéressent Wilhelm, et il prend à son service cette jeune fille, sous
-l’habit de garçon, qu’elle a porté depuis qu’elle est au monde.
-
-Alors se développe dans cette créature extraordinaire un mélange
-singulier d’enfance et de profondeur, de sérieux et d’imagination;
-ardente comme les Italiennes, silencieuse et persévérante comme une
-personne réfléchie, la parole ne semble pas son langage. Le peu de mots
-qu’elle dit cependant est solennel, et répond à des sentiments bien plus
-forts que son âge, et dont elle-même n’a pas le secret. Elle s’attache à
-Wilhelm avec amour et respect; elle le sert comme un domestique fidèle,
-elle l’aime comme une femme passionnée: sa vie ayant toujours été
-malheureuse, on dirait qu’elle n’a point connu l’enfance, et que,
-souffrant dans l’âge auquel la nature n’a destiné que des jouissances,
-elle n’existe que pour une seule affection, avec laquelle les battements
-de son cœur commencent et finissent.
-
-Le personnage de Mignon (c’est le nom de la jeune fille) est mystérieux
-comme un rêve; elle exprime ses regrets pour l’Italie dans des vers
-ravissants, que tout le monde sait par cœur en Allemagne: «Connais-tu
-cette terre où les citronniers fleurissent, etc.». Enfin la jalousie,
-cette impression trop forte pour de si jeunes organes, brise la pauvre
-enfant, qui sentit la douleur avant que l’âge lui donnât la force de
-lutter contre elle. Il faudrait, pour comprendre tout l’effet de cet
-admirable tableau, en rapporter chaque détail. On ne peut se représenter
-sans émotion les moindres mouvements de cette jeune fille; il y a je ne
-sais quelle simplicité magique en elle, qui suppose des abîmes de
-pensées et de sentiments; l’on croit entendre gronder l’orage au fond de
-son âme, lors même que l’on ne saurait citer ni une parole ni une
-circonstance qui motive l’inquiétude inexprimable qu’elle fait éprouver.
-
-Malgré ce bel épisode, on aperçoit dans _Wilhelm Meister_ le système
-singulier qui s’est développé depuis quelque temps dans la nouvelle
-école allemande. Les récits des anciens, et même leurs poèmes, quelque
-animés qu’ils soient dans le fond, sont calmes par la forme; et l’on
-s’est persuadé que les modernes feraient bien d’imiter la tranquillité
-des écrivains antiques: mais en fait d’imagination, ce qui n’est
-commandé que par la théorie ne réussit guère dans la pratique. S’il
-s’agit d’événements tels que ceux de _l’Iliade_, ils intéressent
-d’eux-mêmes, et moins le sentiment personnel de l’auteur s’aperçoit,
-plus le tableau fait impression; mais si l’on se met à peindre les
-situations romanesques avec le calme impartial d’Homère, le résultat
-n’en saurait être très attachant.
-
-Gœthe vient de faire paraître un roman intitulé _les Affinités de
-choix_, qu’on peut accuser surtout, ce me semble, du défaut que je viens
-d’indiquer. Un ménage heureux s’est retiré à la campagne; les deux époux
-invitent, l’un son ami, l’autre sa nièce, à partager leur solitude;
-l’ami devient amoureux de la femme, et l’époux de la jeune fille, nièce
-de sa femme. Il se livre à l’idée de recourir au divorce pour s’unir à
-ce qu’il aime; la jeune fille est prête à y consentir: des événements
-malheureux la ramènent au sentiment du devoir; mais quand elle reconnaît
-la nécessité de sacrifier son amour, elle en meurt de douleur, et celui
-qu’elle aime ne tarde pas à la suivre.
-
-La traduction des _Affinités de choix_ n’a point eu de succès en France,
-parce que l’ensemble de cette fiction n’a rien de caractérisé, et qu’on
-ne sait pas dans quel but elle a été conçue; ce n’est point un tort en
-Allemagne que cette incertitude: comme les événements de ce monde ne
-présentent souvent que des résultats indécis, l’on consent à trouver
-dans les romans qui les peignent les mêmes contradictions et les mêmes
-doutes. Il y a, dans l’ouvrage de Gœthe, une foule de pensées et
-d’observations fines; mais il est vrai que l’intérêt y languit souvent,
-et qu’on trouve presque autant de lacunes dans ce roman que dans la vie
-humaine telle qu’elle se passe ordinairement. Un roman cependant ne doit
-pas ressembler à des mémoires particuliers; car tout intéresse dans ce
-qui a existé réellement, tandis qu’une fiction ne peut égaler l’effet de
-la vérité qu’en la surpassant, c’est-à-dire, en ayant plus de force,
-plus d’ensemble et plus d’action qu’elle.
-
-La description du jardin du baron et des embellissements qu’y fait la
-baronne, absorbe plus du tiers du roman; et l’on a peine à partir de là
-pour être ému par une catastrophe tragique: la mort du héros et de
-l’héroïne ne semble plus qu’un accident fortuit, parce que le cœur n’est
-pas préparé longtemps d’avance à sentir et à partager la peine qu’ils
-éprouvent. Cet écrit offre un singulier mélange de l’existence commode
-et des sentiments orageux; une imagination pleine de grâce et de force
-s’approche des plus grands effets pour les délaisser tout à coup, comme
-s’il ne valait pas la peine de les produire; et l’on dirait que
-l’émotion fait du mal à l’écrivain de ce roman, et que, par paresse de
-cœur, il met de côté la moitié de son talent, de peur de se faire
-souffrir lui-même en attendrissant les autres.
-
-Une question plus importante, c’est de savoir si un tel ouvrage est
-moral, c’est-à-dire, si l’impression qu’on en reçoit est favorable au
-perfectionnement de l’âme; les événements ne sont de rien à cet égard
-dans une fiction; on sait si bien qu’ils dépendent de la volonté de
-l’auteur, qu’ils ne peuvent réveiller la conscience de personne: la
-moralité d’un roman consiste donc dans les sentiments qu’il inspire. On
-ne saurait nier qu’il n’y ait dans le livre de Gœthe une profonde
-connaissance du cœur humain, mais une connaissance décourageante; la vie
-y est représentée comme une chose assez indifférente, de quelque manière
-qu’on la passe; triste quand on l’approfondit, assez agréable quand on
-l’esquive, susceptible de maladies morales qu’il faut guérir si l’on
-peut, et dont il faut mourir si l’on n’en peut guérir.--Les passions
-existent, les vertus existent; il y a des gens qui assurent qu’il faut
-combattre les unes par les autres; il y en a d’autres qui prétendent que
-cela ne se peut pas; voyez et jugez, semble dire l’écrivain qui raconte,
-avec impartialité, les arguments que le sort peut donner pour et contre
-chaque manière de voir.
-
-On aurait tort cependant de se figurer que ce scepticisme soit inspiré
-par la tendance matérialiste du dix-huitième siècle; les opinions de
-Gœthe ont bien plus de profondeur, mais elles ne donnent pas plus de
-consolations à l’âme. On aperçoit dans ses écrits une philosophie
-dédaigneuse, qui dit au bien comme au mal: Cela doit être, puisque cela
-est; un esprit prodigieux, qui domine toutes les autres facultés, et se
-lasse du talent même, comme ayant quelque chose de trop involontaire et
-de trop partial; enfin, ce qui manque surtout à ce roman, c’est un
-sentiment religieux ferme et positif: les principaux personnages sont
-plus accessibles à la superstition qu’à la croyance; et l’on sent que
-dans leur cœur, la religion, comme l’amour, n’est que l’effet des
-circonstances et pourrait varier avec elles.
-
-Dans la marche de cet ouvrage, l’auteur se montre trop incertain; les
-figures qu’il dessine et les opinions qu’il indique, ne laissent que des
-souvenirs vacillants; il faut en convenir, beaucoup penser conduit
-quelquefois à tout ébranler dans le fond de soi-même; mais un homme de
-génie tel que Gœthe doit servir de guide à ses admirateurs dans une
-route assurée. Il n’est plus temps de douter, il n’est plus temps de
-mettre, à propos de toutes choses, des idées ingénieuses dans les deux
-côtés de la balance; il faut se livrer à la confiance, à l’enthousiasme,
-à l’admiration que la jeunesse immortelle de l’âme peut toujours
-entretenir en nous-mêmes; cette jeunesse renaît des cendres mêmes des
-passions: c’est le rameau d’or qui ne peut se flétrir, et qui donne à la
-Sibylle l’entrée dans les champs élysiens.
-
-Tieck mérite d’être cité dans plusieurs genres; il est l’auteur d’un
-roman, _Sternbald_, dont la lecture est délicieuse; les événements y
-sont en petit nombre, et ce qu’il y en a n’est pas même conduit jusqu’au
-dénouement; mais on ne trouve nulle part, je crois, une si agréable
-peinture de la vie d’un artiste. L’auteur place son héros dans le beau
-siècle des arts, et le suppose écolier d’Albert Dürer, contemporain de
-Raphaël; il le fait voyager dans diverses contrées de l’Europe, et peint
-avec un charme tout nouveau le plaisir que doivent causer les objets
-extérieurs, quand on n’appartient exclusivement à aucun pays, ni à
-aucune situation, et qu’on se promène librement à travers la nature pour
-y chercher des inspirations et des modèles. Cette existence voyageuse et
-rêveuse tout à la fois n’est bien sentie qu’en Allemagne. Dans les
-romans français nous décrivons toujours les mœurs et les relations
-sociales; mais il y a un grand secret de bonheur dans cette imagination
-qui plane sur la terre en la parcourant, et ne se mêle point aux
-intérêts actifs de ce monde.
-
-Ce que le sort refuse presque toujours aux pauvres mortels, c’est une
-destinée heureuse dont les circonstances se succèdent et s’enchaînent
-selon nos souhaits; mais les impressions isolées sont pour la plupart
-assez douces, et le présent, quand on peut le considérer à part des
-souvenirs et des craintes, est encore le meilleur moment de l’homme. Il
-y a donc une philosophie poétique très sage dans ces jouissances
-instantanées dont l’existence d’un artiste se compose; les sites
-nouveaux, les accidents de lumière qui les embellissent sont pour lui
-des événements qui commencent et finissent le même jour, et n’ont rien à
-faire avec le passé ni avec l’avenir; les affections du cœur dérobent
-l’aspect de la nature, et l’on s’étonne, en lisant le roman de Tieck, de
-toutes les merveilles qui nous environnent à notre insu.
-
-L’auteur a mêlé à cet ouvrage des poésies détachées, dont quelques-unes
-sont des chefs-d’œuvre. Lorsqu’on met des vers dans un roman français,
-presque toujours ils interrompent l’intérêt, et détruisent l’harmonie de
-l’ensemble. Il n’en est pas ainsi dans _Sternbald_; le roman est si
-poétique en lui-même, que la prose y paraît comme un récitatif qui
-succède au chant, ou le prépare. On y trouve entre autres quelques
-stances sur le retour du printemps, qui sont enivrantes comme la nature
-à cette époque. L’enfance y est présentée sous mille formes différentes;
-l’homme, les plantes, la terre, le ciel, tout y est si jeune, tout y est
-si riche d’espérance, qu’on dirait que le poète célèbre les premiers
-beaux jours et les premières fleurs qui parèrent le monde.
-
-Nous avons en français plusieurs romans comiques; et l’un des plus
-remarquables, c’est _Gil Blas_. Je ne crois pas qu’on puisse citer chez
-les Allemands un ouvrage où l’on se joue si spirituellement des choses
-de la vie. Ils ont à peine un monde réel, comment pourraient-ils déjà
-s’en moquer? La gaîté sérieuse qui ne tourne rien en plaisanterie, mais
-amuse sans le vouloir, et fait rire sans avoir ri; cette gaîté que les
-Anglais appellent _humour_, se trouve aussi dans plusieurs écrits
-allemands; mais il est presque impossible de les traduire. Quand la
-plaisanterie consiste dans une pensée philosophique heureusement
-exprimée, comme le _Gulliver_ de Swift, le changement de langue n’y fait
-rien, mais _Tristram Shandy_ de Sterne perd en français presque toute sa
-grâce. Les plaisanteries qui consistent dans les formes du langage en
-disent peut-être à l’esprit mille fois plus que les idées, et cependant
-on ne peut transmettre aux étrangers ces impressions si vives, excitées
-par des nuances si fines.
-
-Claudius est un des auteurs allemands qui ont le plus de cette gaîté
-nationale, partage exclusif de chaque littérature étrangère. Il a publié
-un recueil composé de plusieurs pièces détachées sur différents sujets;
-il en est quelques-unes de mauvais goût, quelques autres de peu
-d’importance; mais il y règne une originalité et une vérité qui rendent
-les moindres choses piquantes. Cet écrivain, dont le style est revêtu
-d’une apparence simple, et quelquefois même vulgaire, pénètre jusqu’au
-fond du cœur, par la sincérité de ses sentiments. Il vous fait pleurer
-comme il vous fait rire, parce qu’il excite en vous la sympathie, et que
-vous reconnaissez un semblable et un ami dans tout ce qu’il éprouve. On
-ne peut rien extraire des écrits de Claudius, son talent agit comme une
-sensation; il faut l’avoir éprouvée pour en parler. Il ressemble à ces
-peintres flamands qui s’élèvent quelquefois à représenter ce qu’il y a
-de plus noble dans la nature, ou à l’Espagnol Murillo qui peint des
-pauvres et des mendiants avec une vérité parfaite, mais qui leur donne
-souvent, même à son insu, quelques traits d’une expression noble et
-profonde. Il faut, pour mêler avec succès le comique et le pathétique,
-être éminemment naturel dans l’un et dans l’autre; dès que le factice
-s’aperçoit, tout contraste fait disparate; mais un grand talent plein de
-bonhomie peut réunir avec succès ce qui n’a du charme que sur le visage
-de l’enfance, le sourire au milieu des pleurs.
-
-Un autre écrivain, plus moderne et plus célèbre que Claudius, s’est
-acquis une grande réputation en Allemagne par des ouvrages qu’on
-appellerait des romans, si une dénomination connue pouvait convenir à
-des productions si extraordinaires. J. Paul Richter a sûrement plus
-d’esprit qu’il n’en faut pour composer un ouvrage qui intéresserait les
-étrangers autant que les Allemands, et néanmoins rien de ce qu’il a
-publié ne peut sortir de l’Allemagne. Ses admirateurs diront que cela
-tient à l’originalité même de son génie; il me semble que ses défauts en
-sont autant la cause que ses qualités. Il faut, dans nos temps modernes,
-avoir l’esprit européen; les Allemands encouragent trop dans leurs
-auteurs cette hardiesse vagabonde qui, toute audacieuse qu’elle paraît,
-n’est pas toujours dénuée d’affectation. Madame de Lambert disait à son
-fils:--Mon ami, ne vous permettez que les sottises qui vous feront un
-grand plaisir.--On pourrait prier J. Paul de n’être bizarre que malgré
-lui: tout ce qu’on dit involontairement répond toujours à la nature de
-quelqu’un; mais quand l’originalité naturelle est gâtée par la
-prétention à l’originalité, le lecteur ne jouit pas complètement même de
-ce qui est vrai, par le souvenir et la crainte de ce qui ne l’est pas.
-
-On trouve cependant des beautés admirables dans les ouvrages de J. Paul;
-mais l’ordonnance et le cadre de ses tableaux sont si défectueux, que
-les traits de génie les plus lumineux se perdent dans la confusion de
-l’ensemble. Les écrits de J. Paul doivent être considérés sous deux
-points de vue, la plaisanterie et le sérieux; car il mêle constamment
-l’une à l’autre. Sa manière d’observer le cœur humain est pleine de
-finesse et de gaîté, mais il ne connaît guère que le cœur humain tel
-qu’on peut le juger d’après les petites villes d’Allemagne, et il y a
-souvent dans la peinture de ces mœurs quelque chose de trop innocent
-pour notre siècle. Des observations si délicates et presque si
-minutieuses sur les affections morales rappellent un peu ce personnage
-des contes de fées surnommé _Fine-Oreille_, parce qu’il entendait les
-plantes pousser. Sterne a bien, à cet égard, quelque analogie avec J.
-Paul; mais si J. Paul lui est très supérieur dans la partie sérieuse et
-poétique de ses ouvrages, Sterne a plus de goût et d’élégance dans la
-plaisanterie, et l’on voit qu’il a vécu dans une société dont les
-rapports étaient plus étendus et plus brillants.
-
-Ce serait un ouvrage bien remarquable néanmoins que des pensées
-extraites des ouvrages de J. Paul; mais on s’aperçoit, en le lisant, de
-l’habitude singulière qu’il a de recueillir partout, dans de vieux
-livres inconnus, dans des ouvrages de sciences, etc., des métaphores et
-des allusions. Les rapprochements qu’il en tire sont presque toujours
-très ingénieux: mais quand il faut de l’étude et de l’attention pour
-saisir une plaisanterie, il n’y a guère que les Allemands qui consentent
-à rire à la longue, et se donnent autant de peine pour comprendre ce qui
-les amuse que ce qui les instruit.
-
-Au fond de tout cela l’on trouve une foule d’idées nouvelles, et si l’on
-y parvient, l’on s’y enrichit beaucoup; mais l’auteur a négligé
-l’empreinte qu’il fallait donner à ces trésors. La gaîté des Français
-vient de l’esprit de société; celle des Italiens, de l’imagination;
-celle des Anglais, de l’originalité du caractère; la gaîté des Allemands
-est philosophique. Ils plaisantent avec les choses et avec les livres
-plutôt qu’avec leurs semblables. Il y a dans leur tête un chaos de
-connaissances qu’une imagination indépendante et fantasque combine de
-mille manières, tantôt originales tantôt confuses; mais où la vigueur de
-l’esprit et de l’âme se fait toujours sentir.
-
-L’esprit de J. Paul ressemble souvent à celui de Montaigne. Les auteurs
-français de l’ancien temps ont en général plus de rapport avec les
-Allemands que les écrivains du siècle de Louis XIV; car c’est depuis ce
-temps-là que la littérature française a pris une direction classique.
-
-J. Paul Richter est souvent sublime dans la partie sérieuse de ses
-ouvrages, mais la mélancolie continuelle de son langage ébranle
-quelquefois jusqu’à la fatigue. Lorsque l’imagination nous balance trop
-longtemps dans le vague, à la fin les couleurs se confondent à nos
-regards, les contours s’effacent, et il ne reste de ce qu’on a lu qu’un
-retentissement, au lieu d’un souvenir. La sensibilité de J. Paul touche
-l’âme, mais ne la fortifie pas assez. La poésie de son style ressemble
-aux sons de l’harmonica, qui ravissent d’abord et font mal au bout de
-quelques instants, parce que l’exaltation qu’ils excitent n’a pas
-d’objet déterminé. L’on donne trop d’avantage aux caractères arides et
-froids, quand on leur présente la sensibilité comme une maladie, tandis
-que c’est de toutes les facultés morales la plus énergique, puisqu’elle
-donne le désir et la puissance de se dévouer aux autres.
-
-Parmi les épisodes touchants qui abondent dans les romans de Jean Paul,
-dont le fond n’est presque jamais qu’un assez faible prétexte pour les
-épisodes, j’en vais citer trois, pris au hasard, pour donner l’idée du
-reste. Un seigneur anglais devient aveugle par une double cataracte; il
-se fait faire l’opération sur un de ses yeux; on la manque, et cet œil
-est perdu sans ressource. Son fils, sans le lui dire, étudie chez un
-oculiste, et, au bout d’une année, il est jugé capable d’opérer l’œil
-que l’on peut encore sauver à son père. Le père, ignorant l’intention de
-son fils, croit se remettre entre les mains d’un étranger, et se
-prépare, avec fermeté, au moment qui va décider si le reste de sa vie se
-passera dans les ténèbres; il recommande même qu’on éloigne son fils de
-sa chambre, afin qu’il ne soit pas trop ému en assistant à cette
-redoutable décision. Le fils s’approche en silence de son père; sa main
-ne tremble pas; car la circonstance est trop forte pour les signes
-ordinaires de l’attendrissement. Toute l’âme se concentre dans une seule
-pensée, et l’excès même de la tendresse donne cette présence d’esprit
-surnaturelle, à laquelle succéderait l’égarement, si l’espoir était
-perdu. Enfin l’opération réussit, et le père, en recouvrant la lumière,
-aperçoit le fer bienfaisant dans la main de son propre fils!
-
-Un autre roman du même auteur présente aussi une situation très
-touchante. Un jeune aveugle demande qu’on lui décrive le coucher du
-soleil, dont il sent les rayons doux et purs dans l’atmosphère, comme
-l’adieu d’un ami. Celui qu’il interroge lui raconte la nature dans toute
-sa beauté; mais il mêle à cette peinture une impression de mélancolie
-qui doit consoler l’infortuné privé de la lumière. Sans cesse il en
-appelle à la divinité, comme à la source vive des merveilles du monde;
-et, ramenant tout à cette vue intellectuelle, dont l’aveugle jouit
-peut-être plus intimement encore que nous, il lui fait sentir dans l’âme
-ce que ses yeux ne peuvent plus voir.
-
-Enfin, je risquerai la traduction d’un morceau très bizarre, mais qui
-sert à faire connaître le génie de Jean Paul.
-
-Bayle a dit quelque part que _l’athéisme ne devrait pas mettre à l’abri
-de la crainte des souffrances éternelles_: c’est une grande pensée, et
-sur laquelle on peut réfléchir longtemps. Le songe de Jean Paul, que je
-vais citer, peut être considéré comme cette pensée mise en action.
-
-La vision dont il s’agit ressemble un peu au délire de la fièvre, et
-doit être jugée comme telle. Sous tout autre rapport que celui de
-l’imagination, elle serait singulièrement attaquable.
-
-«Le but de cette fiction, dit Jean Paul, en excusera la hardiesse. Si
-mon cœur était jamais assez malheureux, assez desséché pour que tous les
-sentiments qui affirment l’existence d’un Dieu y fussent anéantis, je
-relirais ces pages; j’en serais ébranlé profondément, et j’y
-retrouverais mon salut et ma foi. Quelques hommes nient l’existence de
-Dieu avec autant d’indifférence que d’autres l’admettent; et tel y a cru
-pendant vingt années, qui n’a rencontré que dans la vingt-et-unième, la
-minute solennelle où il a découvert avec ravissement le riche apanage de
-cette croyance, la chaleur vivifiante de cette fontaine de naphte.
-
-
-Un Songe.
-
-«Lorsque, dans l’enfance, on nous raconte que vers minuit, à l’heure où
-le sommeil atteint notre âme de si près, les songes deviennent plus
-sinistres, les morts se relèvent, et, dans les églises solitaires,
-contrefont les pieuses pratiques des vivants, la mort nous effraie à
-cause des morts. Quand l’obscurité s’approche, nous détournons nos
-regards de l’église et de ses noirs vitraux; les terreurs de l’enfance,
-plus encore que ses plaisirs, reprennent les ailes pour voltiger autour
-de nous, pendant la nuit légère de l’âme assoupie. Ah! n’éteignez pas
-ces étincelles; laissez-nous nos songes, même les plus sombres. Ils sont
-encore plus doux que notre existence actuelle; ils nous ramènent à cet
-âge où le fleuve de la vie réfléchit encore le ciel.
-
-«Un soir d’été, j’étais couché sur le sommet d’une colline; je m’y
-endormis, et je rêvai que je me réveillais au milieu de la nuit dans un
-cimetière. L’horloge sonnait onze heures. Toutes les tombes étaient
-entr’ouvertes, et les portes de fer de l’église, agitées par une main
-invisible, s’ouvraient et se refermaient à grand bruit. Je voyais sur
-les murs s’enfuir des ombres, qui n’y étaient projetées par aucun corps:
-d’autres ombres livides s’élevaient dans les airs, et les enfants seuls
-reposaient encore dans les cercueils. Il y avait dans le ciel comme un
-nuage grisâtre, lourd, étouffant, qu’un fantôme gigantesque serrait et
-pressait à longs plis. Au-dessus de moi, j’entendais la chute lointaine
-des avalanches, et sous mes pas la première commotion d’un vaste
-tremblement de terre. Toute l’église vacillait, et l’air était ébranlé
-par des sons déchirants qui cherchaient vainement à s’accorder. Quelques
-pâles éclairs jetaient une lueur sombre. Je me sentis poussé par la
-terreur même à chercher un abri dans le temple: deux basilics
-étincelants étaient placés devant ses portes redoutables.
-
-«J’avançai parmi la foule des ombres inconnues, sur qui le sceau des
-vieux siècles était imprimé; toutes ces ombres se pressaient autour de
-l’hôtel dépouillé, et leur poitrine seule respirait et s’agitait avec
-violence; un mort seulement, qui depuis peu était enterré dans l’église,
-reposait sur son linceul; il n’y avait point encore de battement dans
-son sein, et un songe heureux faisait sourire son visage; mais à
-l’approche d’un vivant il s’éveilla, cessa de sourire, ouvrit avec un
-pénible effort ses paupières engourdies; la place de l’œil était vide,
-et à celle du cœur il n’y avait qu’une profonde blessure; il souleva ses
-mains, les joignit pour prier; mais ses bras s’allongèrent, se
-détachèrent du corps, et les mains jointes tombèrent à terre.
-
-«Au haut de la voûte de l’église était le cadran de l’éternité; on n’y
-voyait ni chiffres ni aiguilles, mais une main noire en faisait le tour
-avec lenteur, et les morts s’efforçaient d’y lire le temps.
-
-«Alors descendit des hauts lieux sur l’autel une figure rayonnante,
-noble, élevée, et qui portait l’empreinte d’une impérissable douleur;
-les morts s’écrièrent:--O Christ! n’est-il point de Dieu?--Il
-répondit:--Il n’en est point.--Toutes les ombres se prirent à trembler
-avec violence, et le Christ continua ainsi:--J’ai parcouru les mondes,
-je me suis élevé au-dessus des soleils, et là aussi il n’est point de
-Dieu; je suis descendu jusqu’aux dernières limites de l’univers, j’ai
-regardé dans l’abîme et je me suis écrié:--Père, où es-tu?--Mais je n’ai
-entendu que la pluie qui tombait goutte à goutte dans l’abîme, et
-l’éternelle tempête, que nul ordre ne régit, m’a seule répondu. Relevant
-ensuite mes regards vers la voûte des cieux, je n’y ai trouvé qu’un
-orbite vide, noir et sans fond. L’éternité reposait sur le chaos et le
-rongeait, et se dévorait lentement elle-même: redoublez vos plaintes
-amères et déchirantes; que des cris aigus dispersent les ombres, car
-c’en est fait.
-
-«Les ombres désolées s’évanouirent comme la vapeur blanchâtre que le
-froid a condensée; l’église fut bientôt déserte; mais tout à coup,
-spectacle affreux! les enfants morts, qui s’étaient réveillés à leur
-tour dans le cimetière, accoururent et se prosternèrent devant la figure
-majestueuse qui était sur l’autel, et dirent:--Jésus, n’avons-nous pas
-de père?--Et il répondit avec un torrent de larmes:--Nous sommes tous
-orphelins; moi et vous, nous n’avons point de père.--A ces mots, le
-temple et les enfants s’abîmèrent, et tout l’édifice du monde s’écroula
-devant moi dans son immensité».
-
-Je n’ajouterai point de réflexions à ce morceau, dont l’effet dépend
-absolument du genre d’imagination des lecteurs. Le sombre talent qui s’y
-manifeste m’a frappée, et il me paraît beau de transporter ainsi au delà
-de la tombe l’horrible effroi que doit éprouver la créature privée de
-Dieu.
-
-On n’en finirait point si l’on voulait analyser la foule de romans
-spirituels et touchants que l’Allemagne possède. Ceux de La Fontaine en
-particulier, que tout le monde lit au moins une fois avec tant de
-plaisir, sont en général plus intéressants par les détails que par la
-conception même du sujet. Inventer devient tous les jours plus rare, et
-d’ailleurs il est très difficile que les romans qui peignent les mœurs
-puissent plaire d’un pays à l’autre. Le grand avantage donc qu’on peut
-retirer de l’étude de la littérature allemande, c’est le mouvement
-d’émulation qu’elle donne; il faut y chercher des forces pour composer
-soi-même, plutôt que des ouvrages tout faits qu’on puisse transporter
-ailleurs.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIX
-
-Des Historiens allemands, et de J. de Müller en particulier.
-
-
-L’histoire est dans la littérature ce qui touche de plus près à la
-connaissance des affaires publiques: c’est presque un homme d’État qu’un
-grand historien; car il est difficile de bien juger les événements
-politiques sans être, jusqu’à un certain point, capable de les diriger
-soi-même; aussi voit-on que la plupart des historiens sont à la hauteur
-du gouvernement de leur pays, et n’écrivent guère que comme ils
-pourraient agir. Les historiens de l’antiquité sont les premiers de
-tous, parce qu’il n’est point d’époque où les hommes supérieurs aient
-exercé plus d’ascendant sur leur patrie. Les historiens anglais occupent
-le second rang; c’est la nation en Angleterre, plus encore que tel ou
-tel homme, qui a de la grandeur; aussi les historiens y sont-ils moins
-dramatiques, mais plus philosophes que les anciens. Les idées générales
-ont, chez les Anglais, plus d’importance que les individus. En Italie,
-le seul Machiavel, parmi les historiens, a considéré les événements de
-son pays d’une manière universelle, mais terrible; tous les autres ont
-vu le monde dans leur ville: ce patriotisme, quelque resserré qu’il
-soit, donne encore de l’intérêt et du mouvement aux écrits des
-Italiens[2]. On a remarqué de tout temps que les mémoires valaient
-beaucoup mieux en France que les histoires; les intrigues de cour
-disposaient jadis du sort du royaume, il était donc naturel que dans un
-tel pays les anecdotes particulières renfermassent le secret de
-l’histoire.
-
- [2] M. de Sismondi a su faire revivre ces intérêts partiels des
- républiques italiennes, en les rattachant aux grandes questions qui
- intéressent l’humanité tout entière.
-
-C’est sous le point de vue littéraire qu’il faut considérer les
-historiens allemands; l’existence politique du pays n’a point eu jusqu’à
-présent assez de force pour donner en ce genre un caractère national aux
-écrivains. Le talent particulier à chaque homme et les principes
-généraux de l’art d’écrire l’histoire ont seuls influé sur les
-productions de l’esprit humain dans cette carrière. On peut diviser, ce
-me semble, en trois classes principales les différents écrits
-historiques publiés en Allemagne: l’histoire savante, l’histoire
-philosophique et l’histoire classique, en tant que l’acception de ce mot
-est bornée à l’art de raconter, tel que les anciens l’ont conçu.
-
-L’Allemagne abonde en historiens savants, tels que Mascou, Schœpflin,
-Schlœzer, Gatterer, Schmidt, etc. Ils ont fait des recherches immenses,
-et nous ont donné des ouvrages où tout se trouve pour qui sait les
-étudier; mais de tels écrivains ne sont bons qu’à consulter, et leurs
-travaux seraient les plus estimables et les plus généreux de tous, s’ils
-avaient eu seulement pour but d’épargner de la peine aux hommes de génie
-qui veulent écrire l’histoire.
-
-Schiller est à la tête des historiens philosophiques, c’est-à-dire de
-ceux qui considèrent les faits comme des raisonnements à l’appui de
-leurs opinions. La révolution des Pays-Bas se lit comme un plaidoyer
-plein d’intérêt et de chaleur. La guerre de trente ans est l’une des
-époques dans laquelle la nation allemande a montré le plus d’énergie.
-Schiller en a fait l’histoire avec un sentiment de patriotisme et
-d’amour pour les lumières et pour la liberté, qui honore tout à la fois
-son âme et son génie; les traits avec lesquels il caractérise les
-principaux personnages sont d’une étonnante supériorité, et toutes ces
-réflexions naissent du recueillement d’une âme élevée; mais les
-Allemands reprochent à Schiller de n’avoir pas assez étudié les faits
-dans leurs sources; il ne pouvait suffire à toutes les carrières
-auxquelles ses rares talents l’appelaient, et son histoire n’est pas
-fondée sur une érudition assez étendue. Ce sont les Allemands, j’ai
-souvent eu occasion de le dire, qui ont senti les premiers tout le parti
-que l’imagination pouvait tirer de l’érudition; les circonstances de
-détail donnent seules de la couleur et de la vie à l’histoire; on ne
-trouve guère à la superficie des connaissances qu’un prétexte pour le
-raisonnement et l’esprit.
-
-L’histoire de Schiller a été écrite dans cette époque du dix-huitième
-siècle où l’on faisait de tout des armes, et son style se sent un peu du
-genre polémique qui régnait alors dans la plupart des écrits. Mais quand
-le but qu’on se propose est la tolérance et la liberté, et que l’on y
-tend par des moyens et des sentiments aussi nobles que ceux de Schiller,
-on compose toujours un bel ouvrage, quand même on pourrait désirer, dans
-la part accordée aux faits et aux réflexions, quelque chose de plus ou
-de moins étendu[3].
-
- [3] On ne peut oublier, parmi les historiens philosophiques, M.
- Heeren, qui vient de publier des _Considérations sur les Croisades_,
- dans lesquelles une parfaite impartialité est le résultat des
- connaissances les plus rares et de la force de la raison.
-
-Par un contraste singulier, c’est Schiller, le grand auteur dramatique,
-qui a mis peut-être trop de philosophie, et par conséquent trop d’idées
-générales dans ses récits, et c’est Müller, le plus savant des
-historiens, qui a été vraiment poète dans sa manière de peindre les
-événements et les hommes. Il faut distinguer dans l’Histoire de la
-Suisse, l’érudit et l’écrivain d’un grand talent: ce n’est qu’ainsi, ce
-me semble, qu’on peut parvenir à rendre justice à Müller. C’était un
-homme d’un savoir inouï, et ses facultés en ce genre faisaient vraiment
-peur. On ne conçoit pas comment la tête d’un homme a pu contenir ainsi
-un monde de faits et de dates. Les six mille ans à nous connus étaient
-parfaitement rangés dans sa mémoire, et ses études avaient été si
-profondes qu’elles étaient vives comme des souvenirs. Il n’y a pas un
-village de Suisse, pas une famille noble dont il ne sût l’histoire. Un
-jour, en conséquence d’un pari, on lui demanda la suite des comtes
-souverains du Bugey; il les dit à l’instant même, seulement il ne se
-rappelait pas bien si l’un de ceux qu’il nommait avait été régent ou
-régnant en titre, et il se faisait sérieusement des reproches d’un tel
-manque de mémoire. Les hommes de génie, parmi les anciens, n’étaient
-point asservis à cet immense travail d’érudition qui s’augmente avec les
-siècles, et leur imagination n’était point fatiguée par l’étude. Il en
-coûte plus pour se distinguer de nos jours, et l’on doit du respect au
-labeur immense qu’il faut pour se mettre en possession du sujet que l’on
-veut traiter.
-
-La mort de ce Müller, dont la vie peut être diversement jugée, est une
-perte irréparable, et l’on croit voir périr plus qu’un homme quand de
-telles facultés s’éteignent[4].
-
- [4] Parmi les disciples de Müller, le baron de Hormayr, qui a écrit le
- _Plutarque autrichien_, doit être considéré comme l’un des premiers;
- on sent que son histoire est composée, non d’après des livres, mais
- sur les manuscrits originaux. Le docteur Decarro, un savant Genevois
- établi à Vienne, et dont l’activité bienfaisante a porté la
- découverte de la vaccine jusqu’en Asie, va faire paraître une
- traduction de ces Vies des Grands Hommes d’Autriche, qui doit
- exciter le plus grand intérêt.
-
-Müller, qu’on peut considérer comme le véritable historien classique
-d’Allemagne, lisait habituellement les auteurs grecs et latins dans leur
-langue originale; il cultivait la littérature et les arts pour les faire
-servir à l’histoire. Son érudition sans bornes, loin de nuire à sa
-vivacité naturelle, était comme la base d’où son imagination prenait
-l’essor, et la vérité vivante de ses tableaux tenait à leur fidélité
-scrupuleuse; mais s’il savait admirablement se servir de l’érudition, il
-ignorait l’art de s’en dégager quand il le fallait. Son histoire est
-beaucoup trop longue, il n’en a pas assez resserré l’ensemble. Les
-détails sont nécessaires pour donner de l’intérêt au récit des
-événements; mais on doit choisir parmi les événements ceux qui méritent
-d’être racontés.
-
-L’ouvrage de Müller est une chronique éloquente; si pourtant toutes les
-histoires étaient ainsi conçues, la vie de l’homme se consumerait tout
-entière à lire la vie des hommes. Il serait donc à souhaiter que Müller
-ne se fût pas laissé séduire par l’étendue même de ses connaissances.
-Néanmoins les lecteurs, qui ont d’autant plus de temps à donner qu’ils
-l’emploient mieux, se pénétreront toujours avec un plaisir nouveau de
-ces illustres annales de la Suisse. Les discours préliminaires sont des
-chefs-d’œuvre d’éloquence. Nul n’a su mieux que Müller montrer dans ses
-écrits le patriotisme le plus énergique; et maintenant qu’il n’est plus,
-c’est par ses écrits seuls qu’il faut l’apprécier.
-
-Il décrit en peintre la contrée où se sont passés les principaux
-événements de la confédération helvétique. On aurait tort de se faire
-l’historien d’un pays qu’on n’aurait pas vu soi-même. Les sites, les
-lieux, la nature, sont comme le fond du tableau; et les faits, quelque
-bien racontés qu’ils puissent être, n’ont pas tous les caractères de la
-vérité, quand on ne vous fait pas voir les objets extérieurs dont les
-hommes étaient environnés.
-
-L’érudition qui a induit Müller à mettre trop d’importance à chaque
-fait, lui est bien utile, quand il s’agit d’un événement vraiment digne
-d’être animé par l’imagination. Il le raconte alors comme s’il s’était
-passé la veille, et sait lui donner l’intérêt qu’une circonstance encore
-présente ferait éprouver. Il faut, autant qu’on le peut, dans l’histoire
-comme dans les fictions, laisser au lecteur le plaisir et l’occasion de
-pressentir lui-même les caractères et la marche des événements. Il se
-lasse facilement de ce qu’on lui dit, mais il est ravi de ce qu’il
-découvre; et l’on assimile la littérature aux intérêts de la vie, quand
-on sait exciter par le récit l’anxiété de l’attente; le jugement du
-lecteur s’exerce sur un mot, sur une action qui fait tout à coup
-comprendre un homme, et souvent l’esprit même d’une nation et d’un
-siècle.
-
-La conjuration du Rütli, telle qu’elle est racontée dans l’histoire de
-Müller, inspire un intérêt prodigieux. Cette vallée paisible où des
-hommes, paisibles aussi comme elle, se déterminèrent aux plus
-périlleuses actions que la conscience puisse commander; le calme dans la
-délibération, la solennité du serment, l’ardeur dans l’exécution;
-l’irrévocable qui se fonde sur la volonté de l’homme, tandis qu’au
-dehors tout peut changer, quel tableau! Les images seules y font naître
-les pensées: les héros de cet événement, comme l’auteur qui le rapporte,
-sont absorbés par la grandeur même de l’objet. Aucune idée générale ne
-se présente à leur esprit, aucune réflexion n’altère la fermeté de
-l’action ni la beauté du récit.
-
-A la bataille de Granson, dans laquelle le duc de Bourgogne attaqua la
-faible armée des Cantons suisses, un trait simple donne la plus
-touchante idée de ces temps et de ces mœurs. Charles occupait déjà les
-hauteurs, et se croyait maître de l’armée qu’il voyait de loin dans la
-plaine; tout à coup, au lever du soleil, il aperçut les Suisses qui,
-suivant la coutume de leurs pères, se mettaient tous à genoux, pour
-invoquer avant le combat la protection du Seigneur des seigneurs; les
-Bourguignons crurent qu’ils se mettaient à genoux ainsi pour rendre les
-armes, et poussèrent des cris de triomphe; mais tout à coup ces
-chrétiens, fortifiés par la prière, se relèvent, se précipitent sur
-leurs adversaires, et remportent à la fin la victoire dont leur pieuse
-ardeur les avait rendus dignes. Des circonstances de ce genre se
-retrouvent souvent dans l’histoire de Müller, et son langage ébranle
-l’âme, lors même que ce qu’il dit n’est point pathétique: il y a quelque
-chose de grave, de noble et de sévère dans son style, qui réveille
-puissamment le souvenir des vieux siècles.
-
-C’était cependant un homme mobile avant tout, que Müller; mais le talent
-prend toutes les formes, sans avoir pour cela un moment d’hypocrisie. Il
-est ce qu’il paraît, seulement il ne peut se maintenir toujours dans la
-même disposition, et les circonstances extérieures le modifient. C’est
-surtout à la couleur de son style que Müller doit sa puissance sur
-l’imagination; les mots anciens dont il se sert si à propos ont un air
-de loyauté germanique qui inspire de la confiance. Néanmoins il a tort
-de vouloir quelquefois mêler la concision de Tacite à la naïveté du
-moyen âge; ces deux imitations se contredisent. Il n’y a même que Müller
-à qui les tournures du vieux allemand réussissent quelquefois; pour tout
-autre ce serait de l’affectation. Salluste seul, parmi les écrivains de
-l’antiquité, a imaginé d’employer les formes et les termes d’un temps
-antérieur au sien; en général le naturel s’oppose à cette sorte
-d’imitation; cependant les chroniques du moyen âge étaient si familières
-à Müller, que c’est spontanément qu’il écrit souvent du même style. Il
-faut bien que ses expressions soient vraies, puisqu’elles inspirent ce
-qu’il veut faire éprouver.
-
-On est bien aise de croire, en lisant Müller, que parmi toutes les
-vertus qu’il a si bien senties, il en est qu’il a possédées. Son
-testament, qu’on vient de publier, est au moins une preuve de son
-désintéressement. Il ne laisse point de fortune, et il demande que l’on
-vende ses manuscrits pour payer ses dettes. Il ajoute que si cela suffit
-pour les acquitter, il se permet de disposer de sa montre en faveur de
-son domestique. «Ce n’est pas sans attendrissement, dit-il, qu’il
-recevra la montre qu’il a montée pendant vingt années». La pauvreté d’un
-homme d’un si grand talent est toujours une honorable circonstance de sa
-vie; la millième partie de l’esprit qui rend illustre suffirait
-assurément pour faire réussir tous les calculs de l’avidité. Il est beau
-d’avoir consacré ses facultés au culte de la gloire, et l’on ressent
-toujours de l’estime pour ceux dont le but le plus cher est au delà du
-tombeau.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX
-
-Herder.
-
-
-Les hommes de lettres, en Allemagne, sont à beaucoup d’égards la réunion
-la plus respectable que le monde éclairé puisse offrir, et parmi ces
-hommes, Herder mérite encore une place à part: son âme, son génie et sa
-moralité tout ensemble, ont illustré sa vie. Ses écrits peuvent être
-considérés sous trois rapports différents, l’histoire, la littérature et
-la théologie. Il s’était fort occupé de l’antiquité en général, et des
-langues orientales en particulier. Son livre intitulé _la Philosophie de
-l’Histoire_ est peut-être le livre allemand écrit avec le plus de
-charme. On n’y trouve pas la même profondeur d’observations politiques
-que dans l’ouvrage de Montesquieu, sur _les Causes de la grandeur et de
-la décadence des Romains_; mais comme Herder s’attachait à pénétrer le
-génie des temps les plus reculés, peut-être que la qualité qu’il
-possédait au suprême degré, l’imagination, servait mieux que toute autre
-à les faire connaître. Il faut ce flambeau pour marcher dans les
-ténèbres: c’est une lecture délicieuse que les divers chapitres de
-Herder sur Persépolis et Babylone, sur les Hébreux et sur les Égyptiens;
-il semble qu’on se promène au milieu de l’ancien monde avec un poète
-historien, qui touche les ruines de sa baguette, et reconstruit à nos
-yeux les édifices abattus.
-
-On exige en Allemagne, même des hommes du plus grand talent, une
-instruction si étendue, que des critiques ont accusé Herder de n’avoir
-pas une érudition assez approfondie. Mais ce qui nous frapperait, au
-contraire, c’est la variété de ses connaissances; toutes les langues lui
-étaient connues, et celui de tous ses ouvrages où l’on reconnaît le plus
-jusqu’à quel point il portait le tact des nations étrangères, c’est son
-_Essai sur la poésie hébraïque_. Jamais on n’a mieux exprimé le génie
-d’un peuple prophète, pour qui l’inspiration poétique était un rapport
-intime avec la Divinité. La vie errante de ce peuple, ses mœurs, les
-pensées dont il était capable, les images qui lui étaient habituelles,
-sont indiquées par Herder avec une étonnante sagacité. A l’aide des
-rapprochements les plus ingénieux, il cherche à donner l’idée de la
-symétrie du verset des Hébreux, de ce retour du même sentiment ou de la
-même image en des termes différents, dont chaque stance offre l’exemple.
-Quelquefois il compare cette brillante régularité à deux rangs de perles
-qui entourent la chevelure d’une belle femme. «L’art et la nature,
-dit-il, conservent toujours une imposante uniformité à travers leur
-abondance». A moins de lire les psaumes des Hébreux dans l’original, il
-est impossible de mieux pressentir leur charme que par ce qu’en dit
-Herder. Son imagination était à l’étroit dans les contrées de
-l’Occident; il se plaisait à respirer les parfums de l’Asie, et
-transmettait dans ses ouvrages le pur encens que son âme y avait
-recueilli.
-
-C’est lui qui le premier a fait connaître en Allemagne les poésies
-espagnoles et portugaises; les traductions de W. Schlegel les y ont
-depuis naturalisées. Herder a publié un recueil intitulé _Chansons
-populaires_; ce recueil contient les romances et les poésies détachées
-où sont empreints le caractère national et l’imagination des peuples. On
-y peut étudier la poésie naturelle, celle qui précède les lumières. La
-littérature cultivée devient si promptement factice, qu’il est bon de
-retourner quelquefois à l’origine de toute poésie, c’est-à-dire à
-l’impression de la nature sur l’homme, avant qu’il eût analysé l’univers
-et lui-même. La flexibilité de l’allemand permet seule peut-être de
-traduire ces naïvetés du langage de chaque pays, sans lesquelles on ne
-reçoit aucune impression des poésies populaires; les mots, dans ces
-poésies, ont par eux-mêmes une certaine grâce qui nous émeut comme une
-fleur que nous avons vue, comme un air que nous avons entendu dans notre
-enfance: ces impressions singulières contiennent non seulement les
-secrets de l’art, mais ceux de l’âme où l’art les a puisés. Les
-Allemands, en littérature, analysent jusqu’à l’extrémité des sensations,
-jusqu’à ces nuances délicates qui se refusent à la parole, et l’on
-pourrait leur reprocher de s’attacher trop en tout genre à faire
-comprendre l’inexprimable.
-
-Je parlerai dans la quatrième partie de cet ouvrage des écrits de Herder
-sur la théologie; l’histoire et la littérature s’y trouvent aussi
-souvent réunies. Un homme d’un génie aussi sincère que Herder devait
-mêler la religion à toutes ses pensées, et toutes ses pensées à la
-religion. On a dit que ses écrits ressemblaient à une conversation
-animée: il est vrai qu’il n’a pas dans ses ouvrages la forme méthodique
-qu’on est convenu de donner aux livres. C’est sous les portiques et dans
-les jardins de l’Académie, que Platon expliquait à ses disciples le
-système du monde intellectuel. On retrouve dans Herder cette noble
-négligence du talent, toujours impatient de marcher à des idées
-nouvelles. C’est une invention moderne, que ce qu’on appelle un livre
-bien fait. La découverte de l’imprimerie a rendu nécessaires les
-divisions, les résumés, tout l’appareil enfin de la logique. La plupart
-des ouvrages philosophiques des anciens sont des traités ou des
-dialogues, qu’on se représente comme des entretiens écrits. Montaigne
-aussi s’abandonnait de même au cours naturel de ses pensées. Il faut, il
-est vrai, pour un tel _laisser-aller_, la supériorité la plus décidée:
-l’ordre supplée à la richesse, et si la médiocrité marchait au hasard,
-elle ne ferait d’ordinaire que nous ramener au même point, avec la
-fatigue de plus; mais un homme de génie intéresse davantage, quand il se
-montre tel qu’il est, et que ses livres semblent plutôt improvisés que
-composés.
-
-Herder avait, dit-on, une conversation admirable, et l’on sent dans ses
-écrits que cela devait être ainsi. L’on y sent bien aussi ce que tous
-ses amis attestent, c’est qu’il n’était point d’homme meilleur. Quand le
-talent littéraire peut inspirer à ceux qui ne nous connaissent point
-encore, du penchant à nous aimer, c’est le présent du ciel dont on
-recueille les plus doux fruits sur la terre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI
-
-Des Richesses littéraires de l’Allemagne, et de ses critiques les plus
-renommés, Auguste Wilhelm et Frédéric Schlegel.
-
-
-Dans le tableau que je viens de présenter de la littérature allemande,
-j’ai tâché de désigner les ouvrages principaux; mais il m’a fallu
-renoncer même à nommer un grand nombre d’hommes, dont les écrits moins
-connus servent plus efficacement à l’instruction de ceux qui les lisent
-qu’à la gloire de leurs auteurs.
-
-Les traités sur les beaux-arts, les ouvrages d’érudition et de
-philosophie, quoiqu’ils n’appartiennent pas immédiatement à la
-littérature, doivent pourtant être comptés parmi ses richesses. Il y a
-dans cette Allemagne des trésors d’idées et de connaissances que le
-reste des nations de l’Europe n’épuisera pas de longtemps.
-
-Le génie poétique, si le ciel nous le rend, pourrait aussi recevoir une
-impulsion heureuse de l’amour pour la nature, les arts et la
-philosophie, qui fermente dans les contrées germaniques; mais au moins
-j’ose affirmer que tout homme qui voudra se vouer maintenant à quelque
-travail sérieux que ce soit, sur l’histoire, la philosophie ou
-l’antiquité, ne saurait se passer de connaître les écrivains allemands
-qui s’en sont occupés.
-
-La France peut s’honorer d’un grand nombre d’érudits de la première
-force, mais rarement les connaissances et la sagacité philosophiques y
-ont été réunies, tandis qu’en Allemagne elles sont maintenant presque
-inséparables. Ceux qui plaident en faveur de l’ignorance, comme d’un
-garant de la grâce, citent un grand nombre d’hommes de beaucoup d’esprit
-qui n’avaient aucune instruction; mais ils oublient que ces hommes ont
-profondément étudié le cœur humain tel qu’il se montre dans le monde, et
-que c’était sur ce sujet qu’ils avaient des idées. Mais si ces savants,
-en fait de société, voulaient juger la littérature sans la connaître,
-ils seraient ennuyeux comme les bourgeois quand ils parlent de la cour.
-
-Lorsque j’ai commencé l’étude de l’allemand, il m’a semblé que j’entrais
-dans une sphère nouvelle, où se manifestaient les lumières les plus
-frappantes sur tout ce que je sentais auparavant d’une manière confuse.
-Depuis quelque temps on ne lit guère en France que des mémoires ou des
-romans, et ce n’est pas tout à fait par frivolité qu’on est devenu moins
-capable de lectures plus sérieuses, c’est parce que les événements de la
-révolution ont accoutumé à ne mettre de prix qu’à la connaissance des
-faits et des hommes: on trouve dans les livres allemands, sur les sujets
-les plus abstraits, le genre d’intérêt qui fait rechercher les bons
-romans, c’est-à-dire ce qu’ils nous apprennent sur notre propre cœur. Le
-caractère distinctif de la littérature allemande est de rapporter tout à
-l’existence intérieure; et comme c’est là le mystère des mystères, une
-curiosité sans bornes s’y attache.
-
-Avant de passer à la philosophie, qui fait toujours partie des lettres,
-dans les pays où la littérature est libre et puissante, je dirai
-quelques mots de ce qu’on peut considérer comme la législation de cet
-empire, la critique. Il n’est point de branche de la littérature
-allemande qui ait été portée plus loin, et comme dans de certaines
-villes l’on trouve plus de médecins que de malades, il y a quelquefois
-en Allemagne encore plus de critiques que d’auteurs; mais les analyses
-de Lessing, le créateur du style, dans la prose allemande, sont telles
-qu’on peut les considérer comme des ouvrages.
-
-Kant, Gœthe, J. de Müller, les plus grands écrivains de l’Allemagne en
-tout genre, ont inséré dans les journaux ce qu’ils appellent les
-_recensions_ des divers écrits qui ont paru, et ces _recensions_
-renferment la théorie philosophique et les connaissances positives les
-plus approfondies. Parmi les écrivains plus jeunes, Schiller et les deux
-Schlegel se sont montrés de beaucoup supérieurs à tous les autres
-critiques. Schiller est le premier, parmi les disciples de Kant, qui ait
-appliqué sa philosophie à la littérature; et en effet, partir de l’âme
-pour juger les objets extérieurs, ou des objets extérieurs pour savoir
-ce qui se passe dans l’âme, c’est une marche si différente que tout doit
-s’en ressentir. Schiller a écrit deux traités sur le _naïf et le
-sentimental_, dans lesquels le talent qui s’ignore et le talent qui
-s’observe lui-même sont analysés avec une sagacité prodigieuse; mais
-dans son essai sur _la Grâce et la Dignité_, et dans ses lettres sur
-l’_Esthétique_, c’est-à-dire la théorie du beau, il y a trop de
-métaphysique. Lorsqu’on veut parler des jouissances des arts, dont tous
-les hommes sont susceptibles, il faut s’appuyer toujours sur les
-impressions qu’ils ont reçues, et ne pas se permettre les formes
-abstraites qui font perdre la trace de ces impressions. Schiller tenait
-à la littérature par son talent, et à la philosophie par son penchant
-pour la réflexion; ses écrits en prose sont aux confins des deux
-régions; mais il empiète trop souvent sur la plus haute; et, revenant
-sans cesse à ce qu’il y a de plus abstrait dans la théorie, il dédaigne
-l’application comme une conséquence inutile des principes qu’il a posés.
-
-La description animée des chefs-d’œuvre donne bien plus d’intérêt à la
-critique que les idées générales qui planent sur tous les sujets, sans
-en caractériser aucun. La métaphysique est, pour ainsi dire, la science
-de l’immuable; mais tout ce qui est soumis à la succession du temps ne
-s’explique que par le mélange des faits et des réflexions: les Allemands
-voudraient arriver sur tous les sujets à des théories complètes, et
-toujours indépendantes des circonstances; mais comme cela est
-impossible, il ne faut pas renoncer aux faits, dans la crainte qu’ils ne
-circonscrivent les idées; et les exemples seuls, dans la théorie comme
-dans la pratique, gravent les préceptes dans le souvenir.
-
-La quintessence de pensées que présentent certains ouvrages allemands ne
-concentre pas, comme celle des fleurs, les parfums les plus
-odoriférants; on dirait au contraire qu’elle n’est qu’un reste froid
-d’émotions pleines de vie. On pourrait extraire cependant de ces
-ouvrages une foule d’observations d’un grand intérêt; mais elles se
-confondent les unes dans les autres. L’auteur, à force de pousser son
-esprit en avant, conduit ses lecteurs à ce point où les idées sont trop
-fines pour qu’on doive essayer de les transmettre.
-
-Les écrits de A. W. Schlegel sont moins abstraits que ceux de Schiller;
-comme il possède en littérature des connaissances rares, même dans sa
-patrie, il est ramené sans cesse à l’application, par le plaisir qu’il
-trouve à comparer les diverses langues et les différentes poésies entre
-elles; un point de vue si universel devrait presque être considéré comme
-infaillible, si la partialité ne l’altérait pas quelquefois; mais cette
-partialité n’est point arbitraire, et j’en indiquerai la marche et le
-but; cependant, comme il y a des sujets dans lesquels elle ne se fait
-point sentir, c’est d’abord de ceux-là que je parlerai.
-
-W. Schlegel a donné à Vienne un cours de littérature dramatique[5] qui
-embrasse ce qui a été composé de plus remarquable pour le théâtre,
-depuis les Grecs jusqu’à nos jours; ce n’est point une nomenclature
-stérile des travaux des divers auteurs; l’esprit de chaque littérature y
-est saisi avec l’imagination d’un poète; l’on sent que, pour donner de
-tels résultats, il faut des études extraordinaires; mais l’érudition ne
-s’aperçoit dans cet ouvrage que par la connaissance parfaite des
-chefs-d’œuvre. On jouit en peu de pages du travail de toute une vie;
-chaque jugement porté par l’auteur, chaque épithète donnée aux écrivains
-dont il parle, est belle et juste, précise et animée. W. Schlegel a
-trouvé l’art de traiter les chefs-d’œuvre de la poésie comme des
-merveilles de la nature, et de les peindre avec des couleurs vives qui
-ne nuisent point à la fidélité du dessin; car, on ne saurait trop le
-répéter, l’imagination, loin d’être ennemie de la vérité, la fait
-ressortir mieux qu’aucune autre faculté de l’esprit, et tous ceux qui
-s’appuient d’elle pour excuser des expressions exagérées ou des termes
-vagues, sont au moins aussi dépourvus de poésie que de raison.
-
- [5] Cet ouvrage est traduit en français. L’auteur anonyme de la
- traduction (madame Necker de Saussure) y a joint une préface pleine
- de pensées neuves et ingénieuses.
-
-L’analyse des principes sur lesquels se fondent la tragédie et la
-comédie, est traitée dans le cours de W. Schlegel avec une grande
-profondeur philosophique; ce genre de mérite se retrouve souvent parmi
-les écrivains allemands; mais Schlegel n’a point d’égal dans l’art
-d’inspirer de l’enthousiasme pour les grands génies qu’il admire; il se
-montre en général partisan d’un goût simple et quelquefois même d’un
-goût rude; mais il fait exception à cette façon de voir en faveur des
-peuples du Midi. Leurs jeux de mots et leurs _concetti_ ne sont point
-l’objet de sa censure; il déteste le maniéré qui naît de l’esprit de
-société, mais celui qui vient du luxe de l’imagination lui plaît en
-poésie, comme la profusion des couleurs et des parfums dans la nature.
-Schlegel, après s’être acquis une grande réputation par sa traduction de
-Shakespeare, a pris pour Calderon un amour aussi vif, mais d’un genre
-très différent de celui que Shakespeare peut inspirer; car autant
-l’auteur anglais est profond et sombre dans la connaissance du cœur
-humain, autant le poète espagnol s’abandonne avec douceur et charme à la
-beauté de la vie, à la sincérité de la foi, à tout l’éclat des vertus
-que colore le soleil de l’âme.
-
-J’étais à Vienne quand W. Schlegel y donna son cours public. Je
-n’attendais que de l’esprit et de l’instruction dans des leçons qui
-avaient l’enseignement pour but; je fus confondue d’entendre un critique
-éloquent comme un orateur; et qui, loin de s’acharner aux défauts,
-éternel aliment de la médiocrité jalouse, cherchait seulement à faire
-revivre le génie créateur.
-
-La littérature espagnole est peu connue, c’est elle qui fut l’objet d’un
-des plus beaux morceaux prononcés dans la séance à laquelle j’assistai.
-W. Schlegel nous peignit cette nation chevaleresque dont les poètes
-étaient guerriers, et les guerriers poètes. Il cita ce comte Ercilla,
-«qui composa sous une tente son poème de l’Araucana, tantôt sur les
-plages de l’Océan, tantôt au pied des Cordillières, pendant qu’il
-faisait la guerre aux sauvages révoltés. Garcilasse, un des descendants
-des Incas, écrivait des poésies d’amour sur les ruines de Carthage, et
-périt à l’assaut de Tunis. Cervantes fut grièvement blessé à la bataille
-de Lépante; Lope de Vega échappa comme par miracle à la défaite de la
-flotte invincible; et Calderon servit en intrépide soldat dans les
-guerres de Flandre et d’Italie.
-
-«La religion et la guerre se mêlèrent chez les Espagnols plus que dans
-toute autre nation; ce sont eux qui, par des combats continuels,
-repoussèrent les Maures de leur sein, et l’on pouvait les considérer
-comme l’avant-garde de la chrétienté européenne; ils conquirent leurs
-églises sur les Arabes; un acte de leur culte était un trophée pour
-leurs armes, et leur foi triomphante, quelquefois portée jusqu’au
-fanatisme, s’alliait avec le sentiment de l’honneur et donnait à leur
-caractère une imposante dignité. Cette gravité mêlée d’imagination,
-cette gaîté même qui ne fait rien perdre au sérieux de toutes les
-affections profondes, se montrent dans la littérature espagnole, toute
-composée de fictions et de poésies, dont la religion, l’amour et les
-exploits guerriers sont l’objet. On dirait que dans ces temps où le
-Nouveau Monde fut découvert, les trésors d’un autre hémisphère servaient
-aux richesses de l’imagination aussi bien qu’à celles de l’État, et que
-dans l’empire de la poésie, comme dans celui de Charles-Quint, le soleil
-ne cessait jamais d’éclairer l’horizon».
-
-Les auditeurs de W. Schlegel furent vivement émus par ce tableau, et la
-langue allemande, dont il se servait avec élégance, entourait de pensées
-profondes et d’expressions sensibles les noms retentissants de
-l’espagnol, ces noms qui ne peuvent être prononcés sans que déjà
-l’imagination croie voir les orangers du royaume de Grenade et les
-palais des rois maures[6].
-
- [6] Wilhelm Schlegel, que je cite ici comme le premier critique
- littéraire de l’Allemagne, est l’auteur d’une brochure française
- nouvellement publiée, sous le titre de _Réflexions sur le Système
- continental_.--Ce même W. Schlegel a fait aussi imprimer à Paris, il
- y a quelques années, une comparaison de la Phèdre d’Euripide et de
- celle de Racine: elle excita une grande rumeur parmi les
- littérateurs parisiens; mais personne ne put nier que W. Schlegel,
- quoique Allemand, n’écrivît assez bien le français pour qu’il lui
- fût permis de parler de Racine.
-
-On peut comparer la manière de W. Schlegel, en parlant de poésie, à
-celle de Winckelmann, en décrivant les statues; et c’est ainsi seulement
-qu’il est honorable d’être un critique; tous les hommes du métier
-suffisent pour enseigner les fautes ou les négligences qu’on doit
-éviter: mais après le génie, ce qu’il y a de plus semblable à lui, c’est
-la puissance de le connaître et de l’admirer.
-
-Frédéric Schlegel, s’étant occupé de philosophie, s’est voué moins
-exclusivement que son frère à la littérature; cependant le morceau qu’il
-a écrit sur la culture intellectuelle des Grecs et des Romains,
-rassemble en un court espace des aperçus et des résultats du premier
-ordre. Frédéric Schlegel est l’un des hommes célèbres de l’Allemagne
-dont l’esprit a le plus d’originalité; et loin de se fier à cette
-originalité qui lui promettait tant de succès, il a voulu l’appuyer sur
-des études immenses: c’est une grande preuve de respect pour l’espèce
-humaine, que de ne jamais lui parler d’après soi seul, et sans s’être
-informé consciencieusement de tout ce que nos prédécesseurs nous ont
-laissé pour héritage. Les Allemands, dans les richesses de l’esprit
-humain, sont de véritables propriétaires: ceux qui s’en tiennent à leurs
-lumières naturelles, ne sont que des prolétaires en comparaison d’eux.
-
-Après avoir rendu justice aux rares talents des deux Schlegel, il faut
-examiner pourtant en quoi consiste la partialité qu’on leur reproche, et
-dont il est vrai que plusieurs de leurs écrits ne sont pas exempts: ils
-penchent visiblement pour le moyen âge, et pour les opinions de cette
-époque; la chevalerie sans taches, la foi sans bornes, et la poésie sans
-réflexions leur paraissent inséparables, et ils s’appliquent à tout ce
-qui pourrait diriger dans ce sens les esprits et les âmes. W. Schlegel
-exprime son admiration pour le moyen âge dans plusieurs de ses écrits,
-et particulièrement dans deux stances dont voici la traduction:
-
-«L’Europe était une dans ces grands siècles, et le sol de cette patrie
-universelle était fécond en généreuses pensées, qui peuvent servir de
-guide dans la vie et dans la mort. Une même chevalerie changeait les
-combattants en frères d’armes: c’était pour défendre une même foi qu’ils
-s’armaient; un même amour inspirait tous les cœurs, et la poésie qui
-chantait cette alliance exprimait le même sentiment dans les langages
-divers.
-
-«Ah! la noble énergie des âges anciens est perdue: notre siècle est
-l’inventeur d’une étroite sagesse, et ce que les hommes faibles ne
-sauraient concevoir n’est à leurs yeux qu’une chimère; toutefois rien de
-divin ne peut réussir, entrepris avec un cœur profane. Hélas! nos temps
-ne connaissent plus ni la foi, ni l’amour; comment pourrait-il leur
-rester l’espérance!»
-
-Des opinions dont la tendance est si marquée doivent nécessairement
-altérer l’impartialité des jugements sur les ouvrages de l’art: sans
-doute, et je n’ai cessé de le répéter dans le cours de cet écrit, il est
-à désirer que la littérature moderne soit fondée sur notre histoire et
-sur notre croyance; néanmoins il ne s’ensuit pas que les productions
-littéraires du moyen âge puissent être considérées comme vraiment
-bonnes. Leur énergique simplicité, le caractère pur et loyal qui s’y
-manifeste, excitent un vif intérêt; mais la connaissance de l’antique et
-le progrès de la civilisation nous ont valu des avantages qu’on ne doit
-pas dédaigner. Il ne s’agit pas de faire reculer l’art, mais de réunir
-autant qu’on le peut les qualités diverses développées dans l’esprit
-humain à différentes époques.
-
-On a fort accusé les deux Schlegel de ne pas rendre justice à la
-littérature française; il n’est point d’écrivains cependant qui aient
-parlé avec plus d’enthousiasme du génie de nos troubadours, et de cette
-chevalerie française, sans pareille en Europe, lorsqu’elle réunissait au
-plus haut point l’esprit et la loyauté, la grâce et la franchise, le
-courage et la gaîté, la simplicité la plus touchante et la naïveté la
-plus ingénieuse; mais les critiques allemands ont prétendu que les
-traits distinctifs du caractère français s’étaient effacés pendant le
-cours du règne de Louis XIV: la littérature, disent-ils, dans les
-siècles appelés classiques, perd en originalité ce qu’elle gagne en
-correction; ils ont attaqué nos poètes en particulier, avec une grande
-force d’arguments et de moyens. L’esprit général de ces critiques est le
-même que celui de Rousseau, dans sa lettre contre la musique française.
-Ils croient trouver dans plusieurs de nos tragédies l’espèce
-d’affectation pompeuse que Rousseau reproche à Lulli et à Rameau, et ils
-prétendent que le même goût qui faisait préférer Coypel et Boucher dans
-la peinture, et le chevalier Bernin dans la sculpture, interdit à la
-poésie l’élan qui seul en fait une jouissance divine; enfin ils seraient
-tentés d’appliquer à notre manière de concevoir et d’aimer les
-beaux-arts ces vers tant cités de Corneille:
-
- Othon à la princesse a fait un compliment,
- Plus en homme d’esprit qu’en véritable amant.
-
-W. Schlegel rend hommage cependant à la plupart de nos grands auteurs;
-mais ce qu’il s’attache à prouver seulement, c’est que depuis le milieu
-du dix-septième siècle le genre maniéré a dominé dans toute l’Europe; et
-que cette tendance a fait perdre la verve audacieuse qui animait les
-écrivains et les artistes, à la renaissance des lettres. Dans les
-tableaux et les bas-reliefs où Louis XIV est peint, tantôt en Jupiter,
-tantôt en Hercule, il est représenté nu, ou revêtu seulement d’une peau
-de lion, mais avec sa grande perruque sur la tête. Les écrivains de la
-nouvelle école prétendent que l’on pourrait appliquer cette grande
-perruque à la physionomie des beaux-arts, dans le dix-septième siècle:
-il s’y mêlait toujours une politesse affectée, dont une grandeur factice
-était la cause.
-
-Il est intéressant d’examiner cette manière de voir, malgré les
-objections sans nombre qu’on peut y opposer; ce qui est certain au
-moins, c’est que les aristarques allemands sont parvenus à leur but,
-puisqu’ils sont de tous les écrivains, depuis Lessing, ceux qui ont le
-plus efficacement contribué à rendre l’imitation de la littérature
-française tout à fait hors de mode en Allemagne; mais de peur du goût
-français, ils n’ont pas assez perfectionné le goût allemand, et souvent
-ils ont rejeté des observations pleines de justesse, seulement parce que
-nos écrivains les avaient faites.
-
-On ne sait pas faire un livre en Allemagne; rarement on y met l’ordre et
-la méthode qui classent les idées dans la tête du lecteur; et ce n’est
-point parce que les Français sont impatients, mais parce qu’ils ont
-l’esprit juste, qu’ils se fatiguent de ce défaut; les fictions ne sont
-pas dessinées, dans les poésies allemandes, avec ces contours fermes et
-précis qui en assurent l’effet, et le vague de l’imagination correspond
-à l’obscurité de la pensée. Enfin, si les plaisanteries bizarres et
-vulgaires de quelques ouvrages prétendus comiques manquent de goût, ce
-n’est pas à force de naturel, c’est parce que l’affectation de l’énergie
-est au moins aussi ridicule que celle de la grâce. _Je me fais vif_,
-disait un Allemand en sautant par la fenêtre: quand on se fait, on n’est
-rien: il faut recourir au bon goût français, contre la vigoureuse
-exagération de quelques Allemands, comme à la profondeur des Allemands,
-contre la frivolité dogmatique de quelques Français.
-
-Les nations doivent se servir de guide les unes aux autres, et toutes
-auraient tort de se priver des lumières qu’elles peuvent mutuellement se
-prêter. Il y a quelque chose de très singulier dans la différence d’un
-peuple à un autre: le climat, l’aspect de la nature, la langue, le
-gouvernement, enfin surtout les événements de l’histoire, puissance plus
-extraordinaire encore que toutes les autres, contribuent à ces
-diversités, et nul homme, quelque supérieur qu’il soit, ne peut deviner
-ce qui se développe naturellement dans l’esprit de celui qui vit sur un
-autre sol, et respire un autre air: on se trouvera donc bien en tout
-pays d’accueillir les pensées étrangères; car, dans ce genre,
-l’hospitalité fait la fortune de celui qui reçoit.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII
-
-Des Beaux-Arts en Allemagne.
-
-
-Les Allemands en général conçoivent mieux l’art qu’ils ne le mettent en
-pratique: à peine ont-ils une impression, qu’ils en tirent une foule
-d’idées. Ils vantent beaucoup le mystère, mais c’est pour le révéler, et
-l’on ne peut montrer aucun genre d’originalité en Allemagne, sans que
-chacun vous explique comment cette originalité vous est venue; c’est un
-grand inconvénient, surtout pour les arts, où tout est sensation; ils
-sont analysés avant d’être sentis, et l’on a beau dire après qu’il faut
-renoncer à l’analyse, l’on a goûté du fruit de l’arbre de la science, et
-l’innocence du talent est perdue.
-
-Ce n’est pas assurément que je conseille, relativement aux arts,
-l’ignorance que je n’ai cessé de blâmer en littérature; mais il faut
-distinguer les études relatives à la pratique de l’art, de celles qui
-ont uniquement pour objet la théorie du talent; celles-ci, poussées trop
-loin, étouffent l’invention; l’on est troublé par le souvenir de tout ce
-qui a été dit sur chaque chef-d’œuvre; on croit sentir entre soi et
-l’objet que l’on veut peindre une foule de traités sur la peinture et la
-sculpture, l’idéal et le réel, et l’artiste n’est plus seul avec la
-nature. Sans doute l’esprit de ces divers traités est toujours
-l’encouragement; mais à force d’encouragement on lasse le génie, comme à
-force de gêne on l’éteint; et dans tout ce qui tient à l’imagination, il
-faut une si heureuse combinaison d’obstacles et de facilité, que des
-siècles peuvent s’écouler sans que l’on arrive à ce point juste qui fait
-éclore l’esprit humain dans toute sa force.
-
-Avant l’époque de la réformation, les Allemands avaient une école de
-peinture que ne dédaignait pas l’école italienne. Albert Dürer, Lucas
-Cranach, Holbein, ont, dans leur manière de peindre, des rapports avec
-les prédécesseurs de Raphaël, Perugin, André Mantegne, etc. Holbein se
-rapproche davantage de Léonard de Vinci; en général cependant, il y a
-plus de dureté dans l’école allemande que dans celle des Italiens, mais
-non moins d’expression et de recueillement dans les physionomies. Les
-peintres du quinzième siècle avaient peu de connaissance des moyens de
-l’art; mais une bonne foi et une modestie touchante se faisaient
-remarquer dans leurs ouvrages; on n’y voit pas de prétentions à
-d’ambitieux effets, et l’on n’y sent que cette émotion intime pour
-laquelle tous les hommes de talent cherchent un langage, afin de ne pas
-mourir sans avoir fait part de leur âme à leurs contemporains.
-
-Dans ces tableaux du quatorzième et du quinzième siècle, les plis des
-vêtements sont tout droits, les coiffures un peu raides, les attitudes
-très simples; mais il y a quelque chose dans l’expression des figures
-qu’on ne se lasse point de considérer. Les tableaux inspirés par la
-religion chrétienne produisent une impression semblable à celle de ces
-psaumes qui mêlent avec tant de charme la poésie à la piété.
-
-La seconde et la plus belle époque de la peinture fut celle où les
-peintres conservèrent la vérité du moyen âge, en y joignant toute la
-splendeur de l’art: rien ne correspond chez les Allemands au siècle de
-Léon X. Vers la fin du dix-septième siècle et jusqu’au milieu du
-dix-huitième, les beaux-arts tombèrent presque partout dans une
-singulière décadence; le goût était dégénéré en affectation; Winckelmann
-alors exerça la plus grande influence, non seulement sur son pays, mais
-sur le reste de l’Europe, et ce furent ses écrits qui tournèrent toutes
-les imaginations artistes vers l’étude et l’admiration des monuments
-antiques: il s’entendait bien mieux en sculpture qu’en peinture; aussi
-porta-t-il les peintres à mettre dans leurs tableaux des statues
-coloriées, plutôt que de faire sentir en tout la nature vivante.
-Cependant la peinture perd la plus grande partie de son charme en se
-rapprochant de la sculpture; l’illusion nécessaire à l’une est
-directement contraire aux formes immuables et prononcées de l’autre.
-Quand les peintres prennent exclusivement la beauté antique pour modèle,
-comme ils ne la connaissent que par des statues, il leur arrive ce qu’on
-reproche à la littérature classique des modernes, ce n’est point dans
-leur propre inspiration qu’ils puisent les effets de l’art.
-
-Mengs, peintre allemand, s’est montré un penseur philosophe dans ses
-écrits sur son art: ami de Winckelmann, il partagea son admiration pour
-l’antique; mais néanmoins il a souvent évité les défauts qu’on peut
-reprocher aux peintres formés par les écrits de Winckelmann, et qui se
-bornent pour la plupart à copier les chefs-d’œuvre anciens. Mengs
-s’était aussi proposé pour modèle le Corrège, celui de tous les peintres
-qui s’éloigne le plus dans ses tableaux du genre de la sculpture, et
-dont le clair-obscur rappelle les vagues et délicieuses impressions de
-la mélodie.
-
-Les artistes allemands avaient presque tous adopté les opinions de
-Winckelmann, jusqu’au moment où la nouvelle école littéraire a étendu
-son influence aussi sur les beaux-arts. Gœthe, dont nous retrouvons
-partout l’esprit universel, a montré dans ses ouvrages qu’il comprenait
-le vrai génie de la peinture bien mieux que Winckelmann; toutefois,
-convaincu comme lui que les sujets du christianisme ne sont pas
-favorables à l’art, il cherche à faire revivre l’enthousiasme pour la
-mythologie, et c’est une tentative dont le succès est impossible;
-peut-être ne sommes-nous capables, en fait de beaux-arts, ni d’être
-chrétiens ni d’être païens; mais si dans un temps quelconque
-l’imagination créatrice renaît chez les hommes, ce ne sera sûrement pas
-en imitant les anciens qu’elle se fera sentir.
-
-La nouvelle école soutient dans les beaux-arts le même système qu’en
-littérature, et proclame hautement le christianisme comme la source du
-génie des modernes; les écrivains de cette école caractérisent aussi
-d’une façon toute nouvelle ce qui dans l’architecture gothique s’accorde
-avec les sentiments religieux des chrétiens. Il ne s’ensuit pas que les
-modernes puissent et doivent construire des églises gothiques; ni l’art
-ni la nature ne se répètent: ce qui importe seulement, dans le silence
-actuel du talent, c’est de détruire le mépris qu’on a voulu jeter sur
-toutes les conceptions du moyen âge; sans doute, il ne nous convient pas
-de les adopter, mais rien ne nuit plus au développement du génie que de
-considérer comme barbare quoi que ce soit d’original.
-
-J’ai déjà dit, en parlant de l’Allemagne, qu’il y avait peu d’édifices
-modernes remarquables; on ne voit guère dans le Nord, en général, que
-des monuments gothiques, et la nature et la poésie secondent les
-dispositions de l’âme que ces monuments font naître. Un écrivain
-allemand, Gœrres, a donné une description intéressante d’une ancienne
-église: «On voit, dit-il, des figures de chevaliers à genoux sur un
-tombeau, les mains jointes; au-dessus sont placées quelques raretés
-merveilleuses de l’Asie, qui semblent là pour attester, comme des
-témoins muets, les voyages du mort dans la Terre sainte. Les arcades
-obscures de l’église couvrent de leur ombre ceux qui reposent: on se
-croirait au milieu d’une forêt dont la mort a pétrifié les branches et
-les feuilles, de manière qu’elles ne peuvent plus ni se balancer ni
-s’agiter, quand les siècles, comme le vent des nuits, s’engouffrent sous
-leurs voûtes prolongées. L’orgue fait entendre ses sons majestueux dans
-l’église; des inscriptions en lettres de bronze, à demi détruites par
-l’humide vapeur du temps, indiquent confusément les grandes actions qui
-redeviennent de la fable, après avoir été si longtemps d’une éclatante
-vérité».
-
-En s’occupant des arts, en Allemagne, on est conduit à parler plutôt des
-écrivains que des artistes. Sous tous les rapports, les Allemands sont
-plus forts dans la théorie que dans la pratique, et le Nord est si peu
-favorable aux arts qui frappent les yeux, qu’on dirait que l’esprit de
-réflexion lui a été donné seulement pour qu’il servît de spectateur au
-Midi.
-
-On trouve en Allemagne un grand nombre de galeries de tableaux et de
-collections de dessins, qui supposent l’amour des arts dans toutes les
-classes. Il y a, chez les grands seigneurs et les hommes de lettres du
-premier rang, de très belles copies des chefs-d’œuvre de l’antiquité; la
-maison de Gœthe est à cet égard fort remarquable; il ne recherche pas
-seulement le plaisir que peut causer la vue des statues et des tableaux
-des grands maîtres, il croit que le génie et l’âme s’en
-ressentent.--_J’en deviendrais meilleur_, disait-il, _si j’avais sous
-les yeux la tête de Jupiter Olympien, que les anciens ont tant
-admirée_.--Plusieurs peintres distingués sont établis à Dresde; les
-chefs-d’œuvre de la galerie y excitent le talent et l’émulation. Cette
-Vierge de Raphaël, que deux enfants contemplent, est à elle seule un
-trésor pour les arts: il y a dans cette figure une élévation et une
-pureté qui sont l’idéal de la religion et de la force intérieure de
-l’âme. La perfection des traits n’est dans ce tableau qu’un symbole; les
-longs vêtements, expression de la pudeur, reportent tout l’intérêt sur
-le visage, et la physionomie, plus admirable encore que les traits, est
-comme la beauté suprême qui se manifeste à travers la beauté terrestre.
-Le Christ, que sa mère tient dans ses bras, est tout au plus âgé de deux
-ans; mais le peintre a su merveilleusement exprimer la force puissante
-de l’être divin dans un visage à peine formé. Le regard des anges
-enfants qui sont placés au bas du tableau est délicieux; il n’y a que
-l’innocence de cet âge qui ait encore du charme à côté de la céleste
-candeur; leur étonnement, à l’aspect de la vierge rayonnante, ne
-ressemble point à la surprise que les hommes pourraient éprouver; ils
-ont l’air de l’adorer avec confiance, parce qu’ils reconnaissent en elle
-une habitante de ce ciel que naguère ils ont quitté.
-
-La nuit du Corrège est, après la Vierge de Raphaël, le plus beau
-chef-d’œuvre de la galerie de Dresde. On a représenté bien souvent
-l’adoration des bergers; mais comme la nouveauté du sujet n’est presque
-de rien dans le plaisir que cause la peinture, il suffit de la manière
-dont le tableau du Corrège est conçu pour l’admirer: c’est au milieu de
-la nuit que l’enfant sur les genoux de sa mère reçoit les hommages des
-pâtres étonnés. La lumière qui part de la sainte auréole dont sa tête
-est entourée a quelque chose de sublime; les personnages placés dans le
-fond du tableau, et loin de l’enfant divin, sont encore dans les
-ténèbres, et l’on dirait que cette obscurité est l’emblème de la vie
-humaine, avant que la révélation l’eût éclairée.
-
-Parmi les divers tableaux des peintres modernes à Dresde, je me rappelle
-une tête du Dante qui avait un peu le caractère de la figure d’Ossian,
-dans le beau tableau de Gérard. Cette analogie est heureuse: le Dante et
-le fils de Fingal peuvent se donner la main à travers les siècles et les
-nuages.
-
-Un tableau de Hartmann représente la visite de Magdeleine et de deux
-femmes nommées Marie au tombeau de Jésus-Christ; l’ange leur apparaît
-pour leur annoncer qu’il est ressuscité; ce cercueil ouvert qui ne
-renferme plus de restes mortels, ces femmes d’une admirable beauté
-levant les yeux vers le ciel, pour y apercevoir celui qu’elles venaient
-chercher dans les ombres du sépulcre, forment un tableau pittoresque et
-dramatique tout à la fois.
-
-Schick, autre artiste allemand, maintenant établi à Rome, y a composé un
-tableau qui représente le premier sacrifice de Noé, après le déluge; la
-nature, rajeunie par les eaux, semble avoir acquis une fraîcheur
-nouvelle; les animaux ont l’air d’être familiarisés avec le patriarche
-et ses enfants, comme ayant échappé ensemble au déluge universel. La
-verdure, les fleurs et le ciel sont peints avec des couleurs vives et
-naturelles, qui retracent la sensation causée par les paysages de
-l’Orient. Plusieurs autres artistes s’essaient, de même que Schick, à
-suivre en peinture le nouveau système introduit, ou plutôt renouvelé
-dans la poétique littéraire; mais les arts ont besoin de richesses, et
-les grandes fortunes sont dispersées dans les différentes villes de
-l’Allemagne. D’ailleurs, jusqu’à présent, le véritable progrès qu’on a
-fait en Allemagne, c’est de sentir et de copier les anciens maîtres
-selon leur esprit: le génie original ne s’y est pas encore fortement
-prononcé.
-
-La sculpture n’a pas été cultivée avec un grand succès chez les
-Allemands, d’abord parce qu’il leur manque le marbre, qui rend les
-chefs-d’œuvre immortels, et parce qu’ils n’ont guère le tact ni la grâce
-des attitudes et des gestes, que la gymnastique ou la danse peuvent
-seules rendre faciles; néanmoins un Danois, Thorwaldsen, élevé en
-Allemagne, rivalise maintenant à Rome avec Canova, et son Jason
-ressemble à celui que décrit Pindare, comme le plus beau des hommes; une
-toison est sur son bras gauche; il tient une lance à la main, et le
-repos de la force caractérise le héros.
-
-J’ai déjà dit que la sculpture en général perdait à ce que la danse fût
-entièrement négligée; le seul phénomène qu’il y ait dans cet art en
-Allemagne, c’est Ida Brunn, jeune fille que son existence sociale exclut
-de la vie d’artiste; elle a reçu de la nature et de sa mère un talent
-inconcevable pour représenter par de simples attitudes les tableaux les
-plus touchants, ou les plus belles statues; sa danse n’est qu’une suite
-de chefs-d’œuvre passagers, dont on voudrait fixer chacun pour toujours:
-il est vrai que la mère d’Ida a conçu, dans son imagination, tout ce que
-sa fille sait peindre aux regards. Les poésies de madame Brunn font
-découvrir dans l’art et la nature mille richesses nouvelles, que les
-regards distraits n’avaient point aperçues. J’ai vu la jeune Ida, encore
-enfant, représenter Althée prête à brûler le tison auquel est attachée
-la vie de son fils Méléagre; elle exprimait, sans paroles, la douleur,
-les combats et la terrible résolution d’une mère; ses regards animés
-servaient sans doute à faire comprendre ce qui se passait dans son cœur;
-mais l’art de varier ses gestes, et de draper en artiste le manteau de
-pourpre dont elle était revêtue, produisait au moins autant d’effet que
-sa physionomie même; souvent elle s’arrêtait longtemps dans la même
-attitude, et chaque fois un peintre n’aurait pu rien inventer de mieux
-que le tableau qu’elle improvisait; un tel talent est unique. Cependant
-je crois qu’on réussirait plutôt en Allemagne à la danse pantomime qu’à
-celle qui consiste uniquement, comme en France, dans la grâce et dans
-l’agilité du corps.
-
-Les Allemands excellent dans la musique instrumentale; les connaissances
-qu’elle exige, et la patience qu’il faut pour la bien exécuter, leur
-sont tout à fait naturelles; ils ont aussi des compositeurs d’une
-imagination très variée et très féconde; je ne ferai qu’une objection à
-leur génie comme musiciens; ils mettent trop d’esprit dans leurs
-ouvrages, ils réfléchissent trop à ce qu’ils font. Il faut dans les
-beaux-arts plus d’instinct que de pensées; les compositeurs allemands
-suivent trop exactement le sens des paroles; c’est un grand mérite, il
-est vrai, pour ceux qui aiment plus les paroles que la musique, et
-d’ailleurs l’on ne saurait nier que le désaccord entre le sens des unes
-et l’expression de l’autre ne fût désagréable: mais les Italiens, qui
-sont les vrais musiciens de la nature, ne conforment les airs aux
-paroles que d’une manière générale. Dans les romances, dans les
-vaudevilles, comme il n’y a pas beaucoup de musique, on peut soumettre
-aux paroles le peu qu’il y en a; mais dans les grands effets de la
-mélodie, il faut aller droit à l’âme par une sensation immédiate.
-
-Ceux qui n’aiment pas beaucoup la peinture en elle-même attachent une
-grande importance au sujet des tableaux; ils voudraient y retrouver les
-impressions que produisent les scènes dramatiques: il en est de même en
-musique; quand on la sent faiblement, on exige qu’elle se conforme avec
-fidélité aux moindres nuances des paroles; mais quand elle émeut
-jusqu’au fond de l’âme, toute attention donnée à ce qui n’est pas elle
-ne serait qu’une distraction importune; et, pourvu qu’il n’y ait pas
-d’opposition entre le poème et la musique, on s’abandonne à l’art qui
-doit toujours l’emporter sur tous les autres. Car la rêverie délicieuse
-dans laquelle il nous plonge anéantit les pensées que les mots peuvent
-exprimer, et, la musique réveillant en nous le sentiment de l’infini,
-tout ce qui tend à particulariser l’objet de la mélodie doit en diminuer
-l’effet.
-
-Gluck, que les Allemands comptent avec raison parmi leurs hommes de
-génie, a su merveilleusement adapter le chant aux paroles, et dans
-plusieurs de ses opéras, il a rivalisé avec le poète par l’expression de
-sa musique. Lorsque Alceste a résolu de mourir pour Admète, et que ce
-sacrifice, secrètement offert aux dieux, a rendu son époux à la vie, le
-contraste des airs joyeux qui célèbrent la convalescence du roi, et des
-gémissements étouffés de la reine condamnée à le quitter, est d’un grand
-effet tragique. Oreste, dans Iphigénie en Tauride, dit: _Le calme rentre
-dans mon âme_,--et l’air qu’il chante exprime ce sentiment; mais
-l’accompagnement de cet air est sombre et agité. Les musiciens, étonnés
-de ce contraste, voulaient adoucir l’accompagnement en l’exécutant;
-Gluck s’en irritait, et leur criait: «N’écoutez pas Oreste: il dit qu’il
-est calme; il ment». Le Poussin, en peignant les danses des bergères,
-place dans le paysage le tombeau d’une jeune fille sur lequel est écrit:
-_Et moi aussi, je vécus en Arcadie_. Il y a de la pensée dans cette
-manière de concevoir les arts, comme dans les combinaisons ingénieuses
-de Gluck; mais les arts sont au-dessus de la pensée: leur langage, ce
-sont les couleurs, ou les formes, ou les sons. Si l’on pouvait se
-figurer les impressions dont notre âme serait susceptible, avant qu’elle
-connût la parole, on concevrait mieux l’effet de la peinture et de la
-musique.
-
-De tous les musiciens, peut-être, celui qui a montré le plus d’esprit
-dans le talent de marier la musique avec les paroles, c’est Mozart. Il
-fait sentir dans ses opéras, et surtout dans le Festin de Pierre, toutes
-les gradations des scènes dramatiques; le chant est plein de gaîté,
-tandis que l’accompagnement bizarre et fort semble indiquer le sujet
-fantasque et sombre de la pièce. Cette spirituelle alliance du musicien
-avec le poète donne aussi un genre de plaisir, mais un plaisir qui naît
-de la réflexion, et celui-là n’appartient pas à la sphère merveilleuse
-des arts.
-
-J’ai entendu à Vienne la Création de Haydn, quatre cents musiciens
-l’exécutaient à la fois, c’était une digne fête en l’honneur de l’œuvre
-qu’elle célébrait; mais Haydn aussi nuisait quelquefois à son talent par
-son esprit même; à ces paroles du texte: _Dieu dit que la lumière soit,
-et la lumière fut_, les instruments jouaient d’abord très doucement, et
-se faisaient à peine entendre, puis tout à coup ils partaient tous avec
-un bruit terrible, qui devait signaler l’éclat du jour. Aussi un homme
-d’esprit disait-il _qu’à l’apparition de la lumière il fallait se
-boucher les oreilles_.
-
-Dans plusieurs autres morceaux de la Création, la même recherche
-d’esprit peut être souvent blâmée; la musique se traîne quand les
-serpents sont créés; elle redevient brillante avec le chant des oiseaux,
-et dans les Saisons aussi de Haydn, ces allusions se multiplient plus
-encore. Ce sont des _concetti_ en musique que des effets ainsi préparés;
-sans doute de certaines combinaisons de l’harmonie peuvent rappeler des
-merveilles de la nature, mais ces analogies ne tiennent en rien à
-l’imitation, qui n’est jamais qu’un jeu factice. Les ressemblances
-réelles des beaux-arts entre eux et des beaux-arts avec la nature,
-dépendent des sentiments du même genre qu’ils excitent dans notre âme
-par des moyens divers.
-
-L’imitation et l’expression diffèrent extrêmement dans les beaux-arts:
-l’on est assez généralement d’accord, je crois, pour exclure la musique
-imitative; mais il reste toujours deux manières de voir sur la musique
-expressive; les uns veulent trouver en elle la traduction des paroles,
-les autres, et ce sont les Italiens, se contentent d’un rapport général
-entre les situations de la pièce et l’intention des airs, et cherchent
-les plaisirs de l’art uniquement en lui-même. La musique des Allemands
-est plus variée que celle des Italiens, et c’est en cela peut-être
-qu’elle est moins bonne; l’esprit est condamné à la variété, c’est sa
-misère qui en est la cause; mais les arts, comme le sentiment, ont une
-admirable monotonie, celle dont on voudrait faire un moment éternel.
-
-La musique d’église est moins belle en Allemagne qu’en Italie, parce que
-les instruments y dominent toujours. Quand on a entendu à Rome le
-_Miserere_ chanté par des voix seulement, toute musique instrumentale,
-même celle de la chapelle de Dresde, paraît terrestre. Les violons et
-les trompettes font partie de l’orchestre de Dresde, pendant le service
-divin, et la musique y est plus guerrière que religieuse; le contraste
-des impressions vives qu’elle fait éprouver avec le recueillement d’une
-église n’est pas agréable; il ne faut pas animer la vie auprès des
-tombeaux; la musique militaire porte à sacrifier l’existence, mais non à
-s’en détacher.
-
-La musique de la chapelle de Vienne mérite aussi d’être vantée; celui de
-tous les arts que les Viennois apprécient le plus, c’est la musique;
-cela fait espérer qu’un jour ils deviendront poètes, car, malgré leurs
-goûts un peu prosaïques, quiconque aime la musique est enthousiaste,
-sans le savoir, de tout ce qu’elle rappelle. J’ai entendu à Vienne le
-_Requiem_ que Mozart a composé quelques jours avant de mourir, et qui
-fut chanté dans l’église, le jour de ses obsèques; il n’est pas assez
-solennel pour la situation, et l’on y retrouve encore de l’ingénieux,
-comme dans tout ce qu’a fait Mozart; néanmoins, qu’y a-t-il de plus
-touchant qu’un homme d’un talent supérieur, célébrant ainsi ses propres
-funérailles, inspiré tout à la fois par les sentiments de sa mort et de
-son immortalité! Les souvenirs de la vie doivent décorer les tombeaux;
-les armes d’un guerrier y sont suspendues, et les chefs-d’œuvre de l’art
-causent une impression solennelle dans le temple où reposent les restes
-de l’artiste.
-
-
-
-
-TROISIÈME PARTIE
-
-LA PHILOSOPHIE ET LA MORALE.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-De la Philosophie.
-
-
-On a voulu jeter, depuis quelque temps, une grande défaveur sur le mot
-de philosophie. Il en est ainsi de tous ceux dont l’acception est très
-étendue; ils sont l’objet des bénédictions ou des malédictions de
-l’espèce humaine, suivant qu’on les emploie à des époques heureuses ou
-malheureuses; mais, malgré les injures et les louanges accidentelles des
-individus et des nations, la philosophie, la liberté, la religion ne
-changent jamais de valeur. L’homme a maudit le soleil, l’amour et la
-vie; il a souffert, il s’est senti consumé par ces flambeaux de la
-nature; mais voudrait-il pour cela les éteindre?
-
-Tout ce qui tend à comprimer nos facultés est toujours une doctrine
-avilissante, il faut les diriger vers le but sublime de l’existence, le
-perfectionnement moral; mais ce n’est point par le suicide partiel de
-telle ou telle puissance de notre être que nous nous rendrons capables
-de nous élever vers ce but; nous n’avons pas trop de tous nos moyens
-pour nous en rapprocher; et si le ciel avait accordé à l’homme plus de
-génie, il en aurait d’autant plus de vertu.
-
-Parmi les différentes branches de la philosophie, celle qui a
-particulièrement occupé les Allemands, c’est la métaphysique. Les objets
-qu’elle embrasse peuvent être divisés en trois classes. La première se
-rapporte au mystère de la création, c’est-à-dire à l’infini en toutes
-choses, la seconde à la formation des idées dans l’esprit humain, et la
-troisième à l’exercice de nos facultés, sans remonter à leur source.
-
-La première de ces études, celle qui s’attache à connaître le secret de
-l’univers, a été cultivée chez les Grecs comme elle l’est maintenant
-chez les Allemands. On ne peut nier qu’une telle recherche, quelque
-sublime qu’elle soit dans son principe, ne nous fasse sentir à chaque
-pas notre impuissance, et le découragement suit les efforts qui ne
-peuvent atteindre à un résultat. L’utilité de la troisième classe des
-observations métaphysiques, celle qui se renferme dans la connaissance
-des actes de notre entendement, ne saurait être contestée; mais cette
-utilité se borne aux cercles des expériences journalières. Les
-méditations philosophiques de la seconde classe, celles qui se dirigent
-sur la nature de notre âme et sur l’origine de nos idées, me paraissent
-de toutes les plus intéressantes. Il n’est pas probable que nous
-puissions jamais connaître les vérités éternelles qui expliquent
-l’existence de ce monde: le désir que nous en éprouvons est au nombre
-des nobles pensées qui nous attirent vers une autre vie; mais ce n’est
-pas pour rien que la faculté de nous examiner nous-mêmes nous a été
-donnée. Sans doute, c’est déjà se servir de cette faculté que d’observer
-la marche de notre esprit, tel qu’il est; toutefois en s’élevant plus
-haut, en cherchant à savoir si cet esprit agit spontanément, ou s’il ne
-peut penser que provoqué par les objets extérieurs, nous aurons des
-lumières de plus sur le libre arbitre de l’homme, et par conséquent sur
-le vice et la vertu.
-
-Une foule de questions morales et religieuses dépendent de la manière
-dont on considère l’origine de la formation de nos idées. C’est surtout
-la diversité des systèmes à cet égard qui sépare les philosophes
-allemands des philosophes français. Il est aisé de concevoir que si la
-différence est à la source, elle doit se manifester dans tout ce qui en
-dérive; il est donc impossible de faire connaître l’Allemagne, sans
-indiquer la marche de la philosophie, qui depuis Leibnitz jusqu’à nos
-jours n’a cessé d’exercer un si grand empire sur la république des
-lettres.
-
-Il y a deux manières d’envisager la métaphysique de l’entendement
-humain, ou dans sa théorie, ou dans ses résultats. L’examen de la
-théorie exige une capacité qui m’est étrangère; mais il est facile
-d’observer l’influence qu’exerce telle ou telle opinion métaphysique sur
-le développement de l’esprit et de l’âme. L’Évangile nous dit _qu’il
-faut juger les prophètes par leurs œuvres_: cette maxime peut aussi nous
-guider entre les différentes philosophies; car tout ce qui tend à
-l’immortalité n’est jamais qu’un sophisme. Cette vie n’a quelque prix
-que si elle sert à l’éducation religieuse de notre cœur, que si elle
-nous prépare à une destinée plus haute, par le choix libre de la vertu
-sur la terre. La métaphysique, les institutions sociales, les arts, les
-sciences, tout doit être apprécié d’après le perfectionnement moral de
-l’homme; c’est la pierre de touche qui est donnée à l’ignorant comme au
-savant. Car, si la connaissance des moyens n’appartient qu’aux initiés,
-les résultats sont à la portée de tout le monde.
-
-Il faut avoir l’habitude de la méthode de raisonnement dont on se sert
-en géométrie, pour bien comprendre la métaphysique. Dans cette science,
-comme dans celle du calcul, le moindre chaînon sauté détruit toute la
-liaison qui conduit à l’évidence. Les raisonnements métaphysiques sont
-plus abstraits et non moins précis que ceux des mathématiques, et
-cependant leur objet est vague. L’on a besoin de réunir en métaphysique
-les deux facultés les plus opposées, l’imagination et le calcul: c’est
-un nuage qu’il faut mesurer avec la même exactitude qu’un terrain, et
-nulle étude n’exige une aussi grande intensité d’intention; néanmoins
-dans les questions les plus hautes il y a toujours un point de vue à la
-portée de tout le monde, et c’est celui-là que je me propose de saisir
-et de présenter.
-
-Je demandais un jour à Fichte, l’une des plus fortes têtes pensantes de
-l’Allemagne, s’il ne pouvait pas me dire sa morale, plutôt que sa
-métaphysique?--L’une dépend de l’autre, me répondit-il.--Et ce mot était
-plein de profondeur: il renferme tous les motifs de l’intérêt qu’on peut
-prendre à la philosophie.
-
-On s’est accoutumé à la considérer comme destructive de toutes les
-croyances du cœur; elle serait alors la véritable ennemie de l’homme;
-mais il n’en est point ainsi de la doctrine de Platon, ni de celle des
-Allemands; ils regardent le sentiment comme un fait, comme le fait
-primitif de l’âme, et la raison philosophique comme destinée seulement à
-rechercher la signification de ce fait.
-
-L’énigme de l’univers a été l’objet des méditations perdues d’un grand
-nombre d’hommes, dignes aussi d’admiration, puisqu’ils se sentaient
-appelés à quelque chose de mieux que ce monde. Les esprits d’une haute
-lignée errent sans cesse autour de l’abîme des pensées sans fin; mais
-néanmoins il faut s’en détourner, car l’esprit se fatigue en vain dans
-ces efforts pour escalader le ciel.
-
-L’origine de la pensée a occupé tous les véritables philosophes. Y
-a-t-il deux natures dans l’homme? S’il n’y en a qu’une, est-ce l’âme ou
-la matière? S’il y en a deux, les idées viennent-elles par les sens, ou
-naissent-elles dans notre âme, ou bien sont-elles un mélange de l’action
-des objets extérieurs sur nous et des facultés intérieures que nous
-possédons?
-
-A ces trois questions, qui ont divisé de tout temps le monde
-philosophique, est attaché l’examen qui touche le plus immédiatement à
-la vertu: savoir si la fatalité ou le libre arbitre décide des
-résolutions des hommes.
-
-Chez les anciens, la fatalité venait de la volonté des dieux; chez les
-modernes, on l’attribue au cours des choses. La fatalité, chez les
-anciens, faisait ressortir le libre arbitre, car la volonté de l’homme
-luttait contre l’événement, et la résistance morale était invincible; le
-fatalisme des modernes, au contraire, détruit nécessairement la croyance
-au libre arbitre; si les circonstances nous créent ce que nous sommes,
-nous ne pouvons pas nous opposer à leur ascendant; si les objets
-extérieurs sont la cause de tout ce qui se passe dans notre âme, quelle
-pensée indépendante nous affranchirait de leur influence? La fatalité
-qui descendait du ciel remplissait l’âme d’une sainte terreur, tandis
-que celle qui nous lie à la terre ne fait que nous dégrader. A quoi bon
-toutes ces questions, dira-t-on? A quoi bon ce qui n’est pas cela?
-pourrait-on répondre. Car qu’y a-t-il de plus important pour l’homme,
-que de savoir s’il a vraiment la responsabilité de ses actions, et dans
-quel rapport est la puissance de la volonté avec l’empire des
-circonstances sur elle? Que serait la conscience, si nos habitudes
-seules l’avaient fait naître, si elle n’était rien que le produit des
-couleurs, des sons, des parfums, enfin des circonstances de tout genre
-dont nous aurions été environnés pendant notre enfance?
-
-La métaphysique, qui s’applique à découvrir quelle est la source de nos
-idées, influe puissamment par ses conséquences sur la nature et la force
-de notre volonté; cette métaphysique est à la fois la plus haute et la
-plus nécessaire de nos connaissances, et les partisans de l’utilité
-suprême, de l’utilité morale, ne peuvent la dédaigner.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-De la Philosophie anglaise.
-
-
-Tout semble attester en nous-mêmes l’existence d’une double nature;
-l’influence des sens et celle de l’âme se partagent notre être; et,
-selon que la philosophie penche vers l’une ou l’autre, les opinions et
-les sentiments sont à tous égards diamétralement opposés. On peut aussi
-désigner l’empire des sens et celui de la pensée par d’autres termes: il
-y a dans l’homme ce qui périt avec l’existence terrestre et ce qui peut
-lui survivre, ce que l’expérience fait acquérir et ce que l’instinct
-moral nous inspire, le fini et l’infini; mais de quelque manière qu’on
-s’exprime, il faut toujours convenir qu’il y a deux principes de vie
-différents, dans la créature sujette à la mort et destinée à
-l’immortalité.
-
-La tendance vers le spiritualisme a toujours été très manifeste chez les
-peuples du Nord, et même avant l’introduction du christianisme, ce
-penchant s’est fait voir à travers la violence des passions guerrières.
-Les Grecs avaient foi aux merveilles extérieures; les nations
-germaniques croient aux miracles de l’âme. Toutes leurs poésies sont
-remplies de pressentiments, de présages, de prophéties du cœur; et
-tandis que les Grecs s’unissaient à la nature par les plaisirs, les
-habitants du nord s’élevaient jusqu’au Créateur par les sentiments
-religieux. Dans le Midi, le paganisme divinisait les phénomènes
-physiques; dans le Nord, on était enclin à croire à la magie, parce
-qu’elle attribue à l’esprit de l’homme une puissance sans bornes sur le
-monde matériel. L’âme et la nature, la volonté et la nécessité se
-partagent le domaine de l’existence, et, selon que nous plaçons la force
-en nous-mêmes ou au dehors de nous, nous sommes les fils du ciel ou les
-esclaves de la terre.
-
-A la renaissance des lettres, les uns s’occupaient des subtilités de
-l’école en métaphysique, et les autres croyaient aux superstitions de la
-magie dans les sciences: l’art d’observer ne régnait pas plus dans
-l’empire des sens que l’enthousiasme dans l’empire de l’âme: à peu
-d’exceptions près, il n’y avait parmi les philosophes ni expérience ni
-inspiration. Un géant parut, c’était Bacon: jamais les merveilles de la
-nature, ni les découvertes de la pensée, n’ont été si bien conçues par
-la même intelligence. Il n’y a pas une phrase de ses écrits qui ne
-suppose des années de réflexion et d’étude; il anime la métaphysique par
-la connaissance du cœur humain, il sait généraliser les faits par la
-philosophie; dans les sciences physiques il a créé l’art de
-l’expérience, mais il ne s’ensuit pas du tout, comme on voudrait le
-faire croire, qu’il ait été partisan exclusif du système qui fonde
-toutes les idées sur les sensations. Il admet l’inspiration dans tout ce
-qui tient à l’âme, et il la croit même nécessaire pour interpréter les
-phénomènes physiques d’après les principes généraux. Mais de son temps
-il y avait encore des alchimistes, des devins et des sorciers; on
-méconnaissait assez la religion dans la plus grande partie de l’Europe,
-pour croire qu’elle interdisait une vérité quelconque, elle qui conduit
-à toutes. Bacon fut frappé de ces erreurs; son siècle penchait vers la
-superstition comme le nôtre vers l’incrédulité; à l’époque où vivait
-Bacon, il devait chercher à mettre en honneur la philosophie
-expérimentale; à celle où nous sommes, il sentirait le besoin de ranimer
-la source intérieure du beau moral, et de rappeler sans cesse à l’homme
-qu’il existe en lui-même, dans son sentiment et dans sa volonté. Quand
-le siècle est superstitieux, le génie de l’observation est timide, le
-monde physique est mal connu; quand le siècle est incrédule,
-l’enthousiasme n’existe plus, et l’on ne sait plus rien de l’âme ni du
-ciel.
-
-Dans un temps où la marche de l’esprit humain n’avait rien d’assuré dans
-aucun genre, Bacon rassembla toutes ses forces pour tracer la route que
-doit suivre la philosophie expérimentale, et ses écrits servent encore
-maintenant de guide à ceux qui veulent étudier la nature. Ministre
-d’État, il s’était longtemps occupé de l’administration et de la
-politique. Les plus fortes têtes sont celles qui réunissent le goût et
-l’habitude de la méditation à la pratique des affaires: Bacon était sous
-ce double rapport un esprit prodigieux; mais il a manqué à sa
-philosophie ce qui manquait à son caractère, il n’était pas assez
-vertueux pour sentir en entier ce que c’est que la liberté morale de
-l’homme: cependant on ne peut le comparer aux matérialistes du dernier
-siècle; et ses successeurs ont poussé la théorie de l’expérience bien au
-delà de son intention. Il est loin, je le répète, d’attribuer toutes nos
-idées à nos sensations, et de considérer l’analyse comme le seul
-instrument des découvertes. Il suit souvent une marche plus hardie, et
-s’il s’en tient à la logique expérimentale pour écarter tous les
-préjugés qui encombrent sa route, c’est à l’élan seul du génie qu’il se
-fie pour marcher en avant.
-
-«L’esprit humain, dit Luther, est comme un paysan ivre à cheval, quand
-on le relève d’un côté il retombe de l’autre». Ainsi l’homme a flotté
-sans cesse entre ses deux natures; tantôt ses pensées le dégageaient de
-ses sensations, tantôt ses sensations absorbaient ses pensées, et
-successivement il voulait tout rapporter aux unes ou aux autres; il me
-semble néanmoins que le moment d’une doctrine stable est arrivé: la
-métaphysique doit subir une révolution semblable à celle qu’a faite
-Copernic dans le système du monde; elle doit replacer notre âme au
-centre, et la rendre en tout semblable au soleil, autour duquel les
-objets extérieurs tracent leur cercle, et dont ils empruntent la
-lumière.
-
-L’arbre généalogique des connaissances humaines, dans lequel chaque
-science se rapporte à telle faculté, est sans doute l’un des titres de
-Bacon à l’admiration de la postérité; mais ce qui fait sa gloire, c’est
-qu’il a eu soin de proclamer qu’il fallait bien se garder de séparer
-d’une manière absolue les sciences l’une de l’autre, et que toutes se
-réunissaient dans la philosophie générale. Il n’est point l’auteur de
-cette méthode anatomique qui considère les forces intellectuelles
-chacune à part, et semble méconnaître l’admirable unité de l’être moral.
-La sensibilité, l’imagination, la raison, servent l’une à l’autre.
-Chacune de ces facultés ne serait qu’une maladie, qu’une faiblesse au
-lieu d’une force, si elle n’était pas modifiée ou complétée par la
-totalité de notre être. Les sciences de calcul, à une certaine hauteur,
-ont besoin d’imagination. L’imagination à son tour doit s’appuyer sur la
-connaissance exacte de la nature. La raison semble de toutes les
-facultés celle qui se passerait le plus facilement du secours des
-autres, et cependant si l’on était entièrement dépourvu d’imagination et
-de sensibilité, l’on pourrait à force de sécheresse devenir, pour ainsi
-dire, fou de raison, et, ne voyant plus dans la vie que des calculs et
-des intérêts matériels, se tromper autant sur les caractères et les
-affections des hommes, qu’un être enthousiaste qui se figurerait partout
-le désintéressement et l’amour.
-
-On suit un faux système d’éducation, lorsqu’on veut développer
-exclusivement telle ou telle qualité de l’esprit; car se vouer à une
-seule faculté, c’est prendre un métier intellectuel. Milton dit avec
-raison _qu’une éducation n’est bonne que quand elle rend propre à tous
-les emplois de la guerre et de la paix_; tout ce qui fait de l’homme un
-homme est le véritable objet de l’enseignement.
-
-Ne savoir d’une science que ce qui lui est particulier, c’est appliquer
-aux études libérales la division du travail de Smith, qui ne convient
-qu’aux arts mécaniques. Quand on arrive à cette hauteur où chaque
-science touche par quelques points à toutes les autres, c’est alors
-qu’on approche de la région des idées universelles; et l’air qui vient
-de là vivifie toutes les pensées.
-
-L’âme est un foyer qui rayonne dans tous les sens; c’est dans ce foyer
-que consiste l’existence; toutes les observations et tous les efforts
-des philosophes doivent se tourner vers ce moi, centre et mobile de nos
-sentiments et de nos idées. Sans doute l’incomplet du langage nous
-oblige à nous servir d’expressions erronées; il faut répéter suivant
-l’usage, tel individu a de la raison, ou de l’imagination, ou de la
-sensibilité, etc.; mais si l’on voulait s’entendre par un mot, on
-devrait dire seulement[7]: _il a de l’âme, il a beaucoup d’âme._ C’est
-ce souffle divin qui fait tout l’homme.
-
- [7] M. Ancillon, dont j’aurai l’occasion de parler dans la suite de
- cet ouvrage, s’est servi de cette expression dans un livre qu’on ne
- saurait se lasser de méditer.
-
-Aimer en apprend plus sur ce qui tient aux mystères de l’âme que la
-métaphysique la plus subtile. On ne s’attache jamais à telle ou telle
-qualité de la personne qu’on préfère, et tous les madrigaux disent un
-grand mot philosophique, en répétant que c’est pour _je ne sais quoi_
-qu’on aime, car ce je ne sais quoi, c’est l’ensemble et l’harmonie que
-nous reconnaissons par l’amour, par l’admiration, par tous les
-sentiments qui nous révèlent ce qu’il y a de plus profond et de plus
-intime dans le cœur d’un autre.
-
-L’analyse, ne pouvant examiner qu’en divisant, s’applique, comme le
-scalpel, à la nature morte; mais c’est un mauvais instrument pour
-apprendre à connaître ce qui est vivant; et si l’on a de la peine à
-définir par des paroles la conception animée qui nous représente les
-objets tout entiers, c’est précisément parce que cette conception tient
-de plus près à l’essence des choses. Diviser pour comprendre est en
-philosophie un signe de faiblesse, comme en politique diviser pour
-régner.
-
-Bacon tenait encore beaucoup plus qu’on ne croit à cette philosophie
-idéaliste qui, depuis Platon jusqu’à nos jours, a constamment reparu
-sous diverses formes; néanmoins le succès de sa méthode analytique dans
-les sciences exactes a nécessairement influé sur son système en
-métaphysique: l’on a compris d’une manière beaucoup plus absolue qu’il
-ne l’avait présentée lui-même, sa doctrine sur les sensations
-considérées comme l’origine des idées. Nous pouvons voir clairement
-l’influence de cette doctrine par les deux écoles qu’elle a produites,
-celle de Hobbes et celle de Locke. Certainement l’une et l’autre
-diffèrent beaucoup dans le but; mais leurs principes sont semblables à
-plusieurs égards.
-
-Hobbes prit à la lettre la philosophie qui fait dériver toutes nos idées
-des impressions des sens; il n’en craignit point les conséquences, et il
-a dit hardiment _que l’âme était soumise à la nécessité, comme la
-société au despotisme_; il admet le fatalisme des sensations pour la
-pensée, et celui de la force pour les actions. Il anéantit la liberté
-morale comme la liberté civile, pensant avec raison qu’elles dépendent
-l’une de l’autre. Il fut athée et esclave, et rien n’est plus
-conséquent; car, s’il n’y a dans l’homme que l’empreinte des impressions
-du dehors, la puissance terrestre est tout, et l’âme en dépend autant
-que la destinée.
-
-Le culte de tous les sentiments élevés et purs est tellement consolidé
-en Angleterre par les institutions politiques et religieuses, que les
-spéculations de l’esprit tournent autour de ces imposantes colonnes sans
-jamais les ébranler. Hobbes eut donc peu de partisans dans son pays;
-mais l’influence de Locke fut plus universelle. Comme son caractère
-était moral et religieux, il ne se permit aucun des raisonnements
-corrupteurs qui dérivaient nécessairement de sa métaphysique; et la
-plupart de ses compatriotes, en l’adoptant, ont eu comme lui la noble
-inconséquence de séparer les résultats des principes, tandis que Hume et
-les philosophes français, après avoir admis le système, l’ont appliqué
-d’une manière beaucoup plus logique.
-
-La métaphysique de Locke n’a eu d’autre effet sur les esprits en
-Angleterre, que de ternir un peu leur originalité naturelle; quand même
-elle dessécherait la source des grandes pensées philosophiques, elle ne
-saurait détruire le sentiment religieux, qui sait si bien y suppléer;
-mais cette métaphysique reçue dans le reste de l’Europe, l’Allemagne
-exceptée, a été l’une des principales causes de l’immoralité dont on
-s’est fait une théorie, pour en mieux assurer la pratique.
-
-Locke s’est particulièrement attaché à prouver qu’il n’y avait rien
-d’inné dans l’âme: il avait raison, puisqu’il mêlait toujours au sens du
-mot idée un développement acquis par l’expérience; les idées ainsi
-conçues sont le résultat des objets qui les excitent, des comparaisons
-qui les rassemblent, et du langage qui en facilite la combinaison. Mais
-il n’en est pas de même des sentiments, ni des dispositions, ni des
-facultés qui constituent les lois de l’entendement humain, comme
-l’attraction et l’impulsion constituent celle de la nature physique.
-
-Une chose vraiment digne de remarque, ce sont les arguments dont Locke a
-été obligé de se servir pour prouver que tout ce qui était dans l’âme
-nous venait par les sensations. Si ces arguments conduisaient à la
-vérité, sans doute, il faudrait surmonter la répugnance morale qu’ils
-inspirent; mais on peut croire en général à cette répugnance, comme à un
-signe infaillible de ce que l’on doit éviter. Locke voulait démontrer
-que la conscience du bien et du mal n’était pas innée dans l’homme, et
-qu’il ne connaissait le juste et l’injuste, comme le rouge et le bleu,
-que par l’expérience; il a recherché avec soin, pour parvenir à ce but,
-tous les pays où les coutumes et les lois mettaient des crimes en
-honneur; ceux où l’on se faisait un devoir de tuer son ennemi, de
-mépriser le mariage, de faire mourir son père quand il était vieux. Il
-recueille attentivement tout ce que les voyageurs ont raconté des
-cruautés passées en usage. Qu’est-ce donc qu’un système qui inspire à un
-homme aussi vertueux que Locke de l’avidité pour de tels faits?
-
-Que ces faits soient tristes ou non, pourra-t-on dire, l’important est
-de savoir s’ils sont vrais.--Ils peuvent être vrais, mais que
-signifient-ils? Ne savons-nous pas, d’après notre propre expérience, que
-les circonstances, c’est-à-dire les objets extérieurs, influent sur
-notre manière d’interpréter nos devoirs? Agrandissez ces circonstances,
-et vous y trouverez la cause des erreurs des peuples; mais y a-t-il des
-peuples ou des hommes qui nient qu’il y ait des devoirs? A-t-on jamais
-prétendu qu’aucune signification n’était attachée à l’idée du juste et
-de l’injuste? L’explication qu’on en donne peut être diverse, mais la
-conviction du principe est partout la même; et c’est dans cette
-conviction que consiste l’empreinte primitive qu’on retrouve dans tous
-les humains.
-
-Quand le sauvage tue son père, lorsqu’il est vieux, il croit lui rendre
-un service; il ne le fait pas pour son propre intérêt, mais pour celui
-de son père: l’action qu’il commet est horrible, et cependant il n’est
-pas pour cela dépourvu de conscience; et de ce qu’il manque de lumières,
-il ne s’ensuit pas qu’il manque de vertus. Les sensations, c’est-à-dire
-les objets extérieurs dont il est environné l’aveuglent; le sentiment
-intime qui constitue la haine du vice et le respect pour la vertu
-n’existent pas moins en lui, quoique l’expérience l’ait trompé sur la
-manière dont ce sentiment doit se manifester dans la vie. Préférer les
-autres à soi quand la vertu le commande, c’est précisément ce qui fait
-l’essence du beau moral, et cet admirable instinct de l’âme, adversaire
-de l’instinct physique, est inhérent à notre nature; s’il pouvait être
-acquis, il pourrait aussi se perdre; mais il est immuable, parce qu’il
-est inné. Il est possible de faire le mal en croyant faire le bien, il
-est possible de se rendre coupable en le sachant et le voulant; mais il
-ne l’est pas d’admettre comme vérité une chose contradictoire, la
-justice de l’injustice.
-
-L’indifférence au bien et au mal est le résultat ordinaire d’une
-civilisation, pour ainsi dire, pétrifiée, et cette indifférence est un
-beaucoup plus grand argument contre la conscience innée que les
-grossières erreurs des sauvages; mais les hommes les plus sceptiques,
-s’ils sont opprimés sous quelques rapports, en appellent à la justice,
-comme s’ils y avaient cru toute leur vie; et lorsqu’ils sont saisis par
-une affection vive et qu’on la tyrannise, ils invoquent le sentiment de
-l’équité avec autant de force que les moralistes les plus austères. Dès
-qu’une flamme quelconque, celle de l’indignation ou celle de l’amour,
-s’empare de notre âme, elle fait reparaître en nous les caractères
-sacrés des lois éternelles.
-
-Si le hasard de la naissance et de l’éducation décidait de la moralité
-d’un homme, comment pourrait-on l’accuser de ses actions? Si tout ce qui
-compose notre volonté nous vient des objets extérieurs, chacun peut en
-appeler à des relations particulières pour motiver toute sa conduite; et
-souvent ces relations diffèrent autant entre les habitants d’un même
-pays qu’entre un Asiatique et un Européen. Si donc la circonstance
-devait être la divinité des mortels, il serait simple que chaque homme
-eût une morale qui lui fût propre, ou plutôt une absence de morale à son
-usage; et pour interdire le mal que les sensations pourraient
-conseiller, il n’y aurait de bonne raison à opposer que la force
-publique qui le punirait; or, si la force publique commandait
-l’injustice, la question se trouverait résolue: toutes les sensations
-feraient naître toutes les idées, qui conduiraient à la plus complète
-dépravation.
-
-Les preuves de la spiritualité de l’âme ne peuvent se trouver dans
-l’empire des sens, le monde visible est abandonné à cet empire; mais le
-monde invisible ne saurait y être soumis; et si l’on n’admet pas des
-idées spontanées, si la pensée et le sentiment dépendent en entier des
-sensations, comment l’âme, dans une telle servitude, serait-elle
-immatérielle? Et si, comme personne ne le nie, la plupart des faits
-transmis par les sens sont sujets à l’erreur, qu’est-ce qu’un être moral
-qui n’agit que lorsqu’il est excité par des objets extérieurs, et par
-des objets même dont les apparences sont souvent fausses?
-
-Un philosophe français a dit, en se servant de l’expression la plus
-rebutante, _que la pensée n’était autre chose qu’un produit matériel du
-cerveau_. Cette déplorable définition est le résultat le plus naturel de
-la métaphysique qui attribue à nos sensations l’origine de toutes nos
-idées. On a raison, si c’est ainsi, de se moquer de ce qui est
-intellectuel, et de trouver incompréhensible tout ce qui n’est pas
-palpable. Si notre âme n’est qu’une matière subtile mise en mouvement
-par d’autres éléments plus ou moins grossiers, auprès desquels même elle
-a le désavantage d’être passive: si nos impressions et nos souvenirs ne
-sont que les vibrations prolongées d’un instrument dont le hasard a
-joué, il n’y a que des fibres dans notre cerveau, que des forces
-physiques dans le monde, et tout peut s’expliquer d’après les lois qui
-les régissent. Il reste bien encore quelques petites difficultés sur
-l’origine des choses et le but de notre existence, mais on a bien
-simplifié la question, et la raison conseille de supprimer en nous-mêmes
-tous les désirs et toutes les espérances que le génie, l’amour et la
-religion font concevoir; car l’homme ne serait alors qu’une mécanique de
-plus, dans le grand mécanisme de l’univers: ses facultés ne seraient que
-des rouages, sa morale un calcul, et son culte le succès.
-
-Locke, croyant du fond de son âme à l’existence de Dieu, établit sa
-conviction, sans s’en apercevoir, sur des raisonnements qui sortent tous
-de la sphère de l’expérience: il affirme qu’il y a un principe éternel,
-une cause primitive de toutes les autres causes; il entre ainsi dans la
-sphère de l’infini, et l’infini est par delà toute expérience: mais
-Locke avait en même temps une telle peur que l’idée de Dieu ne pût
-passer pour innée dans l’homme; il lui paraissait si absurde que le
-Créateur eût daigné, comme un grand peintre, graver son nom sur le
-tableau de notre âme, qu’il s’est attaché à découvrir dans tous les
-récits des voyageurs quelques peuples qui n’eussent aucune croyance
-religieuse. On peut, je crois, l’affirmer hardiment, ces peuples
-n’existent pas. Le mouvement qui nous élève jusqu’à l’intelligence
-suprême se retrouve dans le génie de Newton comme dans l’âme du pauvre
-sauvage dévot envers la pierre sur laquelle il s’est reposé. Nul homme
-ne s’en est tenu au monde extérieur, tel qu’il est, et tous se sont
-senti au fond du cœur, dans une époque quelconque de leur vie, un
-indéfinissable attrait pour quelque chose de surnaturel; mais comment se
-peut-il qu’un être aussi religieux que Locke, s’attache à changer les
-caractères primitifs de la foi en une connaissance accidentelle que le
-sort peut nous ravir ou nous accorder? Je le répète, la tendance d’une
-doctrine quelconque doit toujours être comptée pour beaucoup dans le
-jugement que nous portons sur la vérité de cette doctrine; car, en
-théorie, le bon et le vrai sont inséparables.
-
-Tout ce qui est invisible parle à l’homme de commencement et de fin, de
-décadence et de destruction. Une étincelle divine est seule en nous
-l’indice de l’immortalité. De quelle sensation vient-elle? Toutes les
-sensations la combattent, et cependant elle triomphe de toutes. Quoi!
-dira-t-on, les causes finales, les merveilles de l’univers, la splendeur
-des cieux qui frappent nos regards, ne nous attestent-elles pas la
-magnificence et la bonté du Créateur? Le livre de la nature est
-contradictoire, l’on y voit les emblèmes du bien et du mal presque en
-égale proportion; et il en est ainsi pour que l’homme puisse exercer sa
-liberté entre des probabilités opposées, entre des craintes et des
-espérances à peu près de même force. Le ciel étoilé nous apparaît comme
-les parvis de la Divinité; mais tous les maux et tous les vices des
-hommes obscurcissent ces feux célestes. Une seule voix sans parole, mais
-non pas sans harmonie, sans force, mais irrésistible, proclame un Dieu
-au fond de notre cœur: tout ce qui est vraiment beau dans l’homme naît
-de ce qu’il éprouve intérieurement et spontanément: toute action
-héroïque est inspirée par la liberté morale; l’acte de se dévouer à la
-volonté divine, cet acte que toutes les sensations combattent et que
-l’enthousiasme seul inspire, est si noble et si pur, que les anges
-eux-mêmes, vertueux par nature et sans obstacle, pourraient l’envier à
-l’homme.
-
-La métaphysique qui déplace le centre de la vie, en supposant que son
-impulsion vient du dehors, dépouille l’homme de sa liberté, et se
-détruit elle-même; car il n’y a plus de nature spirituelle, dès qu’on
-l’unit tellement à la nature physique, que ce n’est plus que par respect
-humain qu’on les distingue encore: cette métaphysique n’est conséquente
-que lorsqu’on en fait dériver, comme en France, le matérialisme fondé
-sur les sensations, et la morale fondée sur l’intérêt. La théorie
-abstraite de ce système est née en Angleterre; mais aucune de ses
-conséquences n’y a été admise. En France, on n’a pas eu l’honneur de la
-découverte, mais bien celui de l’application. En Allemagne, depuis
-Leibnitz, on a combattu le système et les conséquences: et certes il est
-digne des hommes éclairés et religieux de tous les pays, d’examiner si
-des principes dont les résultats sont si funestes doivent être
-considérés comme des vérités incontestables.
-
-Shaftsbury, Hutcheson, Smith, Reid, Dugald Stuart, etc., ont étudié les
-opérations de notre entendement avec une rare sagacité; les ouvrages de
-Dugald Stuart en particulier contiennent une théorie si parfaite des
-facultés intellectuelles, qu’on peut la considérer, pour ainsi dire,
-comme l’histoire naturelle de l’être moral. Chaque individu doit y
-reconnaître une portion quelconque de lui-même. Quelque opinion qu’on
-ait adoptée sur l’origine des idées, l’on ne saurait nier l’utilité d’un
-travail qui a pour but d’examiner leur marche et leur direction; mais ce
-n’est point assez d’observer le développement de nos facultés, il faut
-remonter à leur source, afin de se rendre compte de la nature et de
-l’indépendance de la volonté dans l’homme.
-
-On ne saurait considérer comme une question oiseuse celle qui s’attache
-à connaître si l’âme a la faculté de sentir et de penser par elle-même.
-C’est la question d’Hamlet, _être ou n’être pas_.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-De la Philosophie française.
-
-
-Descartes a été pendant longtemps le chef de la philosophie française;
-et si sa physique n’avait pas été reconnue pour mauvaise, peut-être sa
-métaphysique aurait-elle conservé un ascendant plus durable. Bossuet,
-Fénelon, Pascal, tous les grands hommes du siècle de Louis XIV, avaient
-adopté l’idéalisme de Descartes: et ce système s’accordait beaucoup
-mieux avec le catholicisme que la philosophie purement expérimentale;
-car il paraît singulièrement difficile de réunir la foi aux dogmes les
-plus mystiques avec l’empire souverain des sensations sur l’âme.
-
-Parmi les métaphysiciens français qui ont professé la doctrine de Locke,
-il faut compter au premier rang Condillac, que son état de prêtre
-obligeait à des ménagements envers la religion, et Bonnet qui,
-naturellement religieux, vivait à Genève, dans un pays où les lumières
-et la piété sont inséparables. Ces deux philosophes, Bonnet surtout, ont
-établi des exceptions en faveur de la révélation; mais il me semble
-qu’une des causes de l’affaiblissement du respect pour la religion,
-c’est de l’avoir mise à part de toutes les sciences, comme si la
-philosophie, le raisonnement, enfin tout ce qui est estimé dans les
-affaires terrestres, ne pouvait s’appliquer à la religion: une
-vénération dérisoire l’écarte de tous les intérêts de la vie; c’est pour
-ainsi dire la reconduire hors du cercle de l’esprit humain à force de
-révérences. Dans tous les pays où règne une croyance religieuse, elle
-est le centre des idées, et la philosophie consiste à trouver
-l’interprétation raisonnée des vérités divines.
-
-Lorsque Descartes écrivit, la philosophie de Bacon n’avait pas encore
-pénétré en France, et l’on était encore au même point d’ignorance et de
-superstition scolastique qu’à l’époque où le grand penseur de
-l’Angleterre publia ses ouvrages. Il y a deux manières de redresser les
-préjugés des hommes; le recours à l’expérience, et l’appel à la
-réflexion. Bacon prit le premier moyen, Descartes le second; l’un rendit
-d’immenses services aux sciences; l’autre à la pensée, qui est la source
-de toutes les sciences.
-
-Bacon était un homme d’un beaucoup plus grand génie et d’une instruction
-plus vaste encore que Descartes; il a su fonder sa philosophie dans le
-monde matériel; celle de Descartes fut décréditée par les savants, qui
-attaquèrent avec succès ses opinions sur le système du monde; il pouvait
-raisonner juste dans l’examen de l’âme, et se tromper par rapport aux
-lois physiques de l’univers; mais les jugements des hommes étant presque
-tous fondés sur une aveugle et rapide confiance dans les analogies, l’on
-a cru que celui qui observait si mal au dehors ne s’entendait pas mieux
-à ce qui se passe en dedans de nous-mêmes. Descartes a, dans sa manière
-d’écrire, une simplicité pleine de bonhomie qui inspire de la confiance,
-et la force de son génie ne saurait être contestée. Néanmoins, quand on
-le compare soit aux philosophes allemands, soit à Platon, on ne peut
-trouver dans ses ouvrages ni la théorie de l’idéalisme dans toute son
-abstraction, ni l’imagination poétique qui en fait la beauté. Un rayon
-lumineux cependant avait traversé l’esprit de Descartes, et c’est à lui
-qu’appartient la gloire d’avoir dirigé la philosophie moderne de son
-temps vers le développement intérieur de l’âme. Il produisit une grande
-sensation en appelant toutes les vérités reçues à l’examen de la
-réflexion; on admira ces axiomes: _Je pense, donc j’existe, donc j’ai un
-Créateur, source parfaite de mes incomplètes facultés; tout peut se
-révoquer en doute au dehors de nous, le vrai n’est que dans notre âme,
-et c’est elle qui en est le juge suprême._
-
-Le doute universel est l’_a b c_ de la philosophie; chaque homme
-recommence à raisonner avec ses propres lumières, quand il veut remonter
-aux principes des choses; mais l’autorité d’Aristote avait tellement
-introduit les formes dogmatiques en Europe, qu’on fut étonné de la
-hardiesse de Descartes, qui soumettait toutes les opinions au jugement
-naturel.
-
-Les écrivains de Port-Royal furent formés à son école; aussi les
-Français ont-ils eu, dans le dix-septième siècle, des penseurs plus
-sévères que dans le dix-huitième. A côté de la grâce et du charme de
-l’esprit, une certaine gravité dans le caractère annonçait l’influence
-que devait exercer une philosophie qui attribuait toutes nos idées à la
-puissance de la réflexion.
-
-Malebranche, le premier disciple de Descartes, est un homme doué du
-génie de l’âme à un éminent degré: l’on s’est plu à le considérer, dans
-le dix-huitième siècle, comme un rêveur, et l’on est perdu en France
-quand on a la réputation de rêveur; car elle emporte avec elle l’idée
-qu’on n’est utile à rien, ce qui déplaît singulièrement à tout ce qu’on
-appelle les gens raisonnables; mais ce mot d’utilité est-il assez noble
-pour s’appliquer aux besoins de l’âme?
-
-Les écrivains français du dix-huitième siècle s’entendaient mieux à la
-liberté politique; ceux du dix-septième à la liberté morale. Les
-philosophes du dix-huitième étaient des combattants; ceux du
-dix-septième des solitaires. Sous un gouvernement absolu, tel que celui
-de Louis XIV, l’indépendance ne trouve d’asile que dans la méditation;
-sous les règnes anarchiques du dernier siècle, les hommes de lettres
-étaient animés par le désir de conquérir le gouvernement de leur pays
-aux principes et aux idées libérales dont l’Angleterre donnait un si bel
-exemple. Les écrivains qui n’ont pas dépassé ce but sont très dignes de
-l’estime de leurs concitoyens; mais il n’en est pas moins vrai que les
-ouvrages composés dans le dix-septième siècle sont plus philosophiques,
-à beaucoup d’égards, que ceux qui ont été publiés depuis; car la
-philosophie consiste surtout dans l’étude et la connaissance de notre
-être intellectuel.
-
-Les philosophes du dix-huitième siècle se sont plus occupés de la
-politique sociale que de la nature primitive de l’homme; les philosophes
-du dix-septième, par cela seul qu’ils étaient religieux, en savaient
-plus sur le fond du cœur. Les philosophes, pendant le déclin de la
-monarchie française, ont excité la pensée au dehors, accoutumés qu’ils
-étaient à s’en servir comme d’une arme; les philosophes, sous l’empire
-de Louis XIV, se sont attachés davantage à la métaphysique idéaliste,
-parce que le recueillement leur était plus habituel et plus nécessaire.
-Il faudrait, pour que le génie français atteignît au plus haut degré de
-perfection, apprendre des écrivains du dix-huitième siècle à tirer parti
-de ses facultés, et des écrivains du dix-septième à en connaître la
-source.
-
-Descartes, Pascal et Malebranche ont beaucoup plus de rapport avec les
-philosophes allemands que les écrivains du dix-huitième siècle; mais
-Malebranche et les Allemands diffèrent en ceci, que l’un donne comme
-article de foi ce que les autres réduisent en théorie scientifique; l’un
-cherche à revêtir de formes dogmatiques ce que l’imagination lui
-inspire, parce qu’il a peur d’être accusé d’exaltation; tandis que les
-autres, écrivant à la fin d’un siècle où l’on a tout analysé, se savent
-enthousiastes, et s’attachent seulement à prouver que l’enthousiasme est
-d’accord avec la raison.
-
-Si les Français avaient suivi la direction métaphysique de leurs grands
-hommes du dix-septième siècle, ils auraient aujourd’hui les mêmes
-opinions que les Allemands; car Leibnitz est, dans la route
-philosophique, le successeur naturel de Descartes et de Malebranche, et
-Kant le successeur naturel de Leibnitz.
-
-L’Angleterre influa beaucoup sur les écrivains du dix-huitième siècle:
-l’admiration qu’ils ressentaient pour ce pays leur inspira le désir
-d’introduire en France sa philosophie et sa liberté. La philosophie des
-Anglais n’était sans danger qu’avec leurs sentiments religieux, et leur
-liberté, qu’avec leur obéissance aux lois. Au sein d’une nation où
-Newton et Clarke ne prononçaient jamais le nom de Dieu sans s’incliner,
-les systèmes métaphysiques, fussent-ils erronés, ne pouvaient être
-funestes. Ce qui manque en France, en tout genre, c’est le sentiment et
-l’habitude du respect, et l’on y passe bien vite de l’examen qui peut
-éclairer à l’ironie qui réduit tout en poussière.
-
-Il me semble qu’on pourrait marquer dans le dix-huitième siècle, en
-France, deux époques parfaitement distinctes, celle dans laquelle
-l’influence de l’Angleterre s’est fait sentir, et celle où les esprits
-se sont précipités dans la destruction: alors les lumières se sont
-changées en incendie, et la philosophie, magicienne irritée, a consumé
-le palais où elle avait étalé ses prodiges.
-
-En politique, Montesquieu appartient à la première époque, Raynal à la
-seconde; en religion, les écrits de Voltaire, qui avaient la tolérance
-pour but, sont inspirés par l’esprit de la première moitié du siècle;
-mais sa misérable et vaniteuse irréligion a flétri la seconde. Enfin, en
-métaphysique, Condillac et Helvétius, quoiqu’ils fussent contemporains,
-portent aussi l’un et l’autre l’empreinte de ces deux époques si
-différentes; car, bien que le système entier de la philosophie des
-sensations soit mauvais dans son principe, cependant les conséquences
-qu’Helvétius en a tirées ne doivent pas être imputées à Condillac; il
-était bien loin d’y donner son assentiment.
-
-Condillac a rendu la métaphysique expérimentale plus claire et plus
-frappante qu’elle ne l’est dans Locke; il l’a mise véritablement à la
-portée de tout le monde; il dit avec Locke que l’âme ne peut avoir
-aucune idée qui ne lui vienne par les sensations; il attribue à nos
-besoins l’origine des connaissances et du langage; aux mots, celle de la
-réflexion; et, nous faisant ainsi recevoir le développement entier de
-notre être moral par les objets extérieurs, il explique la nature
-humaine, comme une science positive, d’une manière nette, rapide, et,
-sous quelques rapports, incontestable; car, si l’on ne sentait en soi ni
-des croyances natives du cœur, ni une conscience indépendante de
-l’expérience, ni un esprit créateur, dans toute la force de ce terme, on
-pourrait assez se contenter de cette définition mécanique de l’âme
-humaine. Il est naturel d’être séduit par la solution facile du plus
-grand des problèmes; mais cette apparente simplicité n’existe que dans
-la méthode; l’objet auquel on prétend l’appliquer n’en reste pas moins
-d’une immensité inconnue, et l’énigme de nous-mêmes dévore, comme le
-sphinx, les milliers de systèmes qui prétendent à la gloire d’en avoir
-deviné le mot.
-
-L’ouvrage de Condillac ne devrait être considéré que comme un livre de
-plus sur un sujet inépuisable, si l’influence de ce livre n’avait pas
-été funeste. Helvétius, qui tire de la philosophie des sensations toutes
-les conséquences directes qu’elle peut permettre, affirme que si l’homme
-avait les mains faites comme le pied d’un cheval, il n’aurait que
-l’intelligence d’un cheval. Certes, s’il en était ainsi, il serait bien
-injuste de nous attribuer le tort ou le mérite de nos actions; car la
-différence qui peut exister entre les diverses organisations des
-individus, autoriserait et motiverait bien celle qui se trouve entre
-leurs caractères.
-
-Aux opinions d’Helvétius succédèrent celles du _Système de la Nature_,
-qui tendaient à l’anéantissement de la Divinité dans l’univers, et du
-libre arbitre dans l’homme. Locke, Condillac, Helvétius, et le
-malheureux auteur du _Système de la Nature_, ont marché progressivement
-dans la même route; les premiers pas étaient innocents: ni Locke, ni
-Condillac n’ont connu les dangers des principes de leur philosophie;
-mais bientôt ce grain noir, qui se remarquait à peine sur l’horizon
-intellectuel, s’est étendu jusqu’au point de replonger l’univers et
-l’homme dans les ténèbres.
-
-Les objets extérieurs étaient, disait-on, le mobile de toutes nos
-impressions; rien ne semblait donc plus doux que de se livrer au monde
-physique, et de s’inviter comme convive à la fête de la nature; mais par
-degrés la source intérieure s’est tarie, et jusqu’à l’imagination qu’il
-faut pour le luxe et pour les plaisirs, va se flétrissant à tel point,
-qu’on n’aura bientôt plus même assez d’âme pour goûter un bonheur
-quelconque, si matériel qu’il soit.
-
-L’immortalité de l’âme et le sentiment du devoir sont des suppositions
-tout à fait gratuites, dans le système qui fonde toutes nos idées sur
-nos sensations: car nulle sensation ne nous révèle l’immortalité dans la
-mort. Si les objets extérieurs ont seuls formé notre conscience, depuis
-la nourrice qui nous reçoit dans ses bras jusqu’au dernier acte d’une
-vieillesse avancée, toutes les impressions s’enchaînent tellement l’une
-à l’autre, qu’on ne peut en accuser avec équité la prétendue volonté,
-qui n’est qu’une fatalité de plus.
-
-Je tâcherai de montrer, dans la seconde partie de cette section, que la
-morale fondée sur l’intérêt, si fortement prêchée par les écrivains
-français du dernier siècle, est dans une connexion intime avec la
-métaphysique qui attribue toutes nos idées à nos sensations, et que les
-conséquences de l’une sont aussi mauvaises dans la pratique que celles
-de l’autre dans la théorie. Ceux qui ont pu lire les ouvrages licencieux
-qui ont été publiés en France vers la fin du dix-huitième siècle,
-attesteront que quand les auteurs de ces coupables écrits veulent
-s’appuyer d’une espèce de raisonnement, ils en appellent tous à
-l’influence du physique sur le moral; ils rapportent aux sensations
-toutes les opinions les plus condamnables; ils développent enfin, sous
-toutes les formes, la doctrine qui détruit le libre arbitre et la
-conscience.
-
-On ne saurait nier, dira-t-on peut-être, que cette doctrine ne soit
-avilissante; mais néanmoins, si elle est vraie, faut-il la repousser et
-s’aveugler à dessein? Certes, ils auraient fait une déplorable
-découverte, ceux qui auraient détrôné notre âme, condamné l’esprit à
-s’immoler lui-même, en employant ses facultés à démontrer que les lois
-communes à tout ce qui est physique lui conviennent; mais, grâce à Dieu,
-et cette expression est ici bien placée, grâce à Dieu, dis-je, ce
-système est tout à fait faux dans son principe, et le parti qu’en ont
-tiré ceux qui soutenaient la cause de l’immoralité, est une preuve de
-plus des erreurs qu’il renferme.
-
-Si la plupart des hommes corrompus se sont appuyés sur la philosophie
-matérialiste, lorsqu’ils ont voulu s’avilir méthodiquement et mettre
-leurs actions en théorie, c’est qu’ils croyaient, en soumettant l’âme
-aux sensations, se délivrer ainsi de la responsabilité de leur conduite.
-Un être vertueux, convaincu de ce système, en serait profondément
-affligé, car il craindrait sans cesse que l’influence toute-puissante
-des objets extérieurs n’altérât la pureté de son âme et la force de ses
-résolutions. Mais quand on voit des hommes se réjouir, en proclamant
-qu’ils sont en tout l’œuvre des circonstances, et que ces circonstances
-sont combinées par le hasard, on frémit au fond du cœur de leur
-satisfaction perverse.
-
-Lorsque les sauvages mettent le feu à des cabanes, l’on dit qu’ils se
-chauffent avec plaisir à l’incendie qu’ils ont allumé; ils exercent
-alors du moins une sorte de supériorité sur le désordre dont ils sont
-coupables; ils font servir la destruction à leur usage: mais quand
-l’homme se plaît à dégrader la nature humaine, qui donc en profitera?
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Du persiflage introduit par un certain genre de Philosophie.
-
-
-Le système philosophique adopté dans un pays exerce une grande influence
-sur la tendance des esprits; c’est le moule universel dans lequel se
-jettent toutes les pensées; ceux même qui n’ont point étudié ce système
-se conforment sans le savoir à la disposition générale qu’il inspire. On
-a vu naître et s’accroître depuis près de cent ans, en Europe, une sorte
-de scepticisme moqueur, dont la base est la philosophie qui attribue
-toutes nos idées à nos sensations. Le premier principe de cette
-philosophie est de ne croire que ce qui peut être prouvé comme un fait
-ou comme un calcul; à ce principe se joignent le dédain pour les
-sentiments qu’on appelle exaltés, et l’attachement aux jouissances
-matérielles. Ces trois points de la doctrine renferment tous les genres
-d’ironie dont la religion, la sensibilité et la morale peuvent être
-l’objet.
-
-Bayle, dont le savant dictionnaire n’est guère lu par les gens du monde,
-est pourtant l’arsenal où l’on a puisé toutes les plaisanteries du
-scepticisme; Voltaire les a rendues piquantes par son esprit et par sa
-grâce; mais le fond de tout cela est toujours qu’on doit mettre au
-nombre des rêveries tout ce qui n’est pas aussi évident qu’une
-expérience physique. Il est adroit de faire passer l’incapacité
-d’attention pour une raison suprême qui repousse tout ce qui est obscur
-et douteux; en conséquence on tourne en ridicule les plus grandes
-pensées, s’il faut réfléchir pour les comprendre, ou s’interroger au
-fond du cœur pour les sentir. On parle encore avec respect de Pascal, de
-Bossuet, de J.-J. Rousseau, etc., parce que l’autorité les a consacrés,
-et que l’autorité en tout genre est une chose très claire. Mais un grand
-nombre de lecteurs étant convaincus que l’ignorance et la paresse sont
-les attributs d’un gentilhomme, en fait d’esprit, croient au-dessous
-d’eux de se donner de la peine, et veulent lire, comme un article de
-gazette, les écrits qui ont pour objet l’homme et la nature.
-
-Enfin, si par hasard de tels écrits étaient composés par un Allemand
-dont le nom ne fût pas français, et qu’on eût autant de peine à
-prononcer ce nom que celui du baron, dans Candide, quelle foule de
-plaisanteries n’en tirerait-on pas? et ces plaisanteries veulent toutes
-dire:--«J’ai de la grâce et de la légèreté, tandis que vous, qui avez le
-malheur de penser à quelque chose, et de tenir à quelques sentiments,
-vous ne vous jouez pas de tout avec la même élégance et la même
-facilité».
-
-La philosophie des sensations est une des principales causes de cette
-frivolité. Depuis qu’on a considéré l’âme comme passive, un grand nombre
-de travaux philosophiques ont été dédaignés. Le jour où l’on a dit qu’il
-n’existait pas de mystères dans ce monde, ou du moins qu’il ne fallait
-pas s’en occuper, que toutes les idées venaient par les yeux et par les
-oreilles, et qu’il n’y avait de vrai que le palpable, les individus qui
-jouissent en parfaite santé de tous leurs sens se sont crus les
-véritables philosophes. On entend sans cesse dire à ceux qui ont assez
-d’idées pour gagner de l’argent quand ils sont pauvres, et pour le
-dépenser quand ils sont riches, qu’ils ont la seule philosophie
-raisonnable, et qu’il n’y a que des rêveurs qui puissent songer à autre
-chose. En effet, les sensations n’apprennent guère que cette
-philosophie, et si l’on ne peut rien savoir que par elles, il faut
-appeler du nom de folie tout ce qui n’est pas soumis à l’évidence
-matérielle.
-
-Si l’on admettait au contraire que l’âme agit par elle-même, qu’il faut
-puiser en soi pour y trouver la vérité, et que cette vérité ne peut être
-saisie qu’à l’aide d’une méditation profonde, puisqu’elle n’est pas dans
-le cercle des expériences terrestres, la direction entière des esprits
-serait changée; on ne rejetterait pas avec dédain les plus hautes
-pensées, parce qu’elles exigent une attention réfléchie; mais ce qu’on
-trouverait insupportable, c’est le superficiel et le commun, car le vide
-est à la longue singulièrement lourd.
-
-Voltaire sentait si bien l’influence que les systèmes métaphysiques
-exercent sur la tendance générale des esprits, que c’est pour combattre
-Leibnitz qu’il a composé _Candide_. Il prit une humeur singulière contre
-les causes finales, l’optimisme, le libre arbitre, enfin contre toutes
-les opinions philosophiques qui relèvent la dignité de l’homme, et il
-fit _Candide_, cet ouvrage d’une gaîté infernale; car il semble écrit
-par un être d’une autre nature que nous, indifférent à notre sort,
-content de nos souffrances, et riant comme un démon, ou comme un singe,
-des misères de cette espèce humaine avec laquelle il n’a rien de commun.
-Le plus grand poète du siècle, l’auteur d’_Alzire_, de _Tancrède_, de
-_Mérope_, de _Zaïre_ et de _Brutus_, méconnut dans cet écrit toutes les
-grandeurs morales qu’il avait si dignement célébrées.
-
-Quand Voltaire, comme auteur tragique, sentait et pensait dans le rôle
-d’un autre, il était admirable; mais quand il reste dans le sien propre,
-il est persifleur et cynique. La même mobilité qui lui faisait prendre
-le caractère des personnages qu’il voulait peindre, ne lui a que trop
-bien inspiré le langage qui, dans de certains moments, convenait à celui
-de Voltaire.
-
-_Candide_ met en action cette philosophie moqueuse si indulgente en
-apparence, si féroce en réalité; il présente la nature humaine sous le
-plus déplorable aspect, et nous offre pour toute consolation le rire
-sardonique qui nous affranchit de la pitié envers les autres, en nous y
-faisant renoncer pour nous-mêmes.
-
-C’est en conséquence de ce système, que Voltaire a pour but, dans son
-histoire universelle, d’attribuer les actions vertueuses, comme les
-grands crimes, à des événements fortuits qui ôtent aux unes tout leur
-mérite et tout leur tort aux autres. En effet, s’il n’y a rien dans
-l’âme que ce que les sensations y ont mis, l’on ne doit plus reconnaître
-que deux choses réelles et durables sur la terre, la force et le
-bien-être, la tactique et la gastronomie; mais si l’on fait grâce encore
-à l’esprit, tel que la philosophie moderne l’a formé, il sera bientôt
-réduit à désirer qu’un peu de nature exaltée reparaisse, pour avoir au
-moins contre quoi s’exercer.
-
-Les stoïciens ont souvent répété qu’il fallait braver tous les coups du
-sort, et ne s’occuper que de ce qui dépend de notre âme, nos sentiments
-et nos pensées. La philosophie des sensations aurait un résultat tout à
-fait inverse; ce sont nos sentiments et nos pensées dont elle nous
-débarrasserait, pour tourner tous nos efforts vers le bien-être
-matériel; elle nous dirait: «Attachez-vous au moment présent, considérez
-comme des chimères tout ce qui sort du cercle des plaisirs ou des
-affaires de ce monde, et passez cette courte vie le mieux que vous
-pourrez, en soignant votre santé, qui est la base du bonheur». On a
-connu de tout temps ces maximes; mais on les croyait réservées aux
-valets dans les comédies, et de nos jours on a fait la doctrine de la
-raison, fondée sur la nécessité, doctrine bien différente de la
-résignation religieuse, car l’une est aussi vulgaire que l’autre est
-noble et relevée.
-
-Ce qui est singulier, c’est d’avoir su tirer d’une philosophie aussi
-commune la théorie de l’élégance; notre pauvre nature est souvent
-égoïste et vulgaire, il faut s’en affliger; mais c’est s’en vanter qui
-est nouveau. L’indifférence et le dédain pour les choses exaltées sont
-devenues le type de la grâce, et les plaisanteries ont été dirigées
-contre l’intérêt vif qu’on peut mettre à tout ce qui n’a pas dans ce
-monde un résultat positif.
-
-Le principe raisonné de la frivolité du cœur et de l’esprit, c’est la
-métaphysique qui rapporte toutes nos idées à nos sensations; car il ne
-nous vient rien que de superficiel par le dehors, et la vie sérieuse est
-au fond de l’âme. Si la fatalité matérialiste, admise comme théorie de
-l’esprit humain, conduisait au dégoût de tout ce qui est extérieur,
-comme à l’incrédulité sur tout ce qui est intime, il y aurait encore
-dans ces systèmes une certaine noblesse inactive, une indolence
-orientale qui pourrait avoir quelque grandeur; et des philosophes grecs
-ont trouvé le moyen de mettre presque de la dignité dans l’apathie; mais
-l’empire des sensations, en affaiblissant par degrés le sentiment, a
-laissé subsister l’activité de l’intérêt personnel, et ce ressort des
-actions a été d’autant plus puissant, qu’on avait brisé tous les autres.
-
-A l’incrédulité de l’esprit, à l’égoïsme du cœur, il faut encore ajouter
-la doctrine sur la conscience qu’Helvétius a développée, lorsqu’il a dit
-que les actions vertueuses en elles-mêmes avaient pour but d’obtenir les
-jouissances physiques qu’on peut goûter ici-bas; il en est résulté qu’on
-a considéré comme une espèce de duperie les sacrifices qu’on pourrait
-faire au culte idéal de quelque opinion ou de quelque sentiment que ce
-soit; et comme rien ne paraît plus redoutable aux hommes que de passer
-pour dupes, ils se sont hâtés de jeter du ridicule sur tous les
-enthousiasmes qui tournaient mal; car ceux qui étaient récompensés par
-les succès échappaient à la moquerie: le bonheur a toujours raison
-auprès des matérialistes.
-
-L’incrédulité dogmatique, c’est-à-dire celle qui révoque en doute tout
-ce qui n’est pas prouvé par les sensations, est la source de la grande
-ironie de l’homme envers lui-même: toute la dégradation morale vient de
-là. Cette philosophie doit sans doute être considérée autant comme
-l’effet que comme la cause de la disposition actuelle des esprits;
-néanmoins, il est un mal dont elle est le premier auteur, elle a donné à
-l’insouciance de la légèreté l’apparence d’un raisonnement réfléchi;
-elle fournit des arguments spécieux à l’égoïsme, et fait considérer les
-sentiments les plus nobles comme une maladie accidentelle dont les
-circonstances extérieures seules sont la cause.
-
-Il importe donc d’examiner si la nation qui s’est constamment défendue
-de la métaphysique dont on a tiré de telles conséquences, n’avait pas
-raison en principe, et plus encore dans l’application qu’elle a faite de
-ce principe au développement des facultés et à la conduite morale de
-l’homme.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-Observations générales sur la Philosophie allemande.
-
-
-La philosophie spéculative a toujours trouvé beaucoup de partisans parmi
-les nations germaniques, et la philosophie expérimentale parmi les
-nations latines. Les Romains, très habiles dans les affaires de la vie,
-n’étaient point métaphysiciens; ils n’ont rien su à cet égard que par
-leurs rapports avec la Grèce, et les nations civilisées par eux ont
-hérité, pour la plupart, de leurs connaissances dans la politique, et de
-leur indifférence pour les études qui ne pouvaient s’appliquer aux
-affaires de ce monde. Cette disposition se montre en France dans sa plus
-grande force; les Italiens et les Espagnols y ont aussi participé: mais
-l’imagination du Midi a quelquefois dévié de la raison pratique, pour
-s’occuper des théories purement abstraites.
-
-La grandeur d’âme des Romains donnait à leur patriotisme et à leur
-morale un caractère sublime; mais c’est aux institutions républicaines
-qu’il faut l’attribuer. Quand la liberté n’a plus existé à Rome, on y a
-vu régner presque sans partage un luxe égoïste et sensuel, une politique
-adroite qui devait porter tous les esprits vers l’observation et
-l’expérience. Les Romains ne gardèrent de l’étude qu’ils avaient faite
-de la littérature et de la philosophie des Grecs que le goût des arts,
-et ce goût même dégénéra bientôt en jouissances grossières.
-
-L’influence de Rome ne s’exerça pas sur les peuples septentrionaux. Ils
-ont été civilisés presque en entier par le christianisme, et leur
-antique religion, qui contenait en elle les principes de la chevalerie,
-ne ressemblait en rien au paganisme du Midi. Il y avait un esprit de
-dévouement héroïque et généreux, un enthousiasme pour les femmes qui
-faisait de l’amour un noble culte; enfin la rigueur du climat empêchant
-l’homme de se plonger dans les délices de la nature, il en goûtait
-d’autant mieux les plaisirs de l’âme.
-
-On pourrait m’objecter que les Grecs avaient la même religion et le même
-climat que les Romains, et qu’ils se sont pourtant livrés plus qu’aucun
-autre peuple à la philosophie spéculative; mais ne peut-on pas attribuer
-aux Indiens quelques-uns des systèmes intellectuels développés chez les
-Grecs? La philosophie idéaliste de Pythagore et de Platon ne s’accorde
-guère avec le paganisme tel que nous le connaissons; aussi les
-traditions historiques portent-elles à croire que c’est à travers
-l’Égypte que les peuples du midi de l’Europe ont reçu l’influence de
-l’Orient. La philosophie d’Épicure est la seule vraiment originaire de
-la Grèce.
-
-Quoi qu’il en soit de ces conjectures, il est certain que la
-spiritualité de l’âme et toutes les pensées qui en dérivent ont été
-facilement naturalisées chez les nations du Nord, et que parmi ces
-nations les Allemands se sont toujours montrés plus enclins qu’aucun
-autre peuple à la philosophie contemplative. Leur Bacon et leur
-Descartes, c’est Leibnitz. On trouve dans ce beau génie toutes les
-qualités dont les philosophes allemands en général se font gloire
-d’approcher: érudition immense, bonne foi parfaite, enthousiasme caché
-sous des formes sévères. Il avait profondément étudié la théologie, la
-jurisprudence, l’histoire, les langues, les mathématiques, la physique,
-la chimie; car il était convaincu que l’universalité des connaissances
-est nécessaire pour être supérieur dans une partie quelconque: enfin
-tout manifestait en lui ces vertus qui tiennent à la hauteur de la
-pensée, et qui méritent à la fois l’admiration et le respect.
-
-Ses ouvrages peuvent être divisés en trois branches, les sciences
-exactes, la philosophie théologique, et la philosophie de l’âme. Tout le
-monde sait que Leibnitz était le rival de Newton dans la théorie du
-calcul. La connaissance des mathématiques sert beaucoup aux études
-métaphysiques; le raisonnement abstrait n’existe dans sa perfection que
-dans l’algèbre et la géométrie: nous chercherons à démontrer ailleurs
-les inconvénients de ce raisonnement, quand on veut y soumettre ce qui
-tient d’une manière quelconque à la sensibilité; mais il donne à
-l’esprit humain une force d’attention qui le rend beaucoup plus capable
-de s’analyser lui-même: il faut aussi connaître les lois et les forces
-de l’univers, pour étudier l’homme sous tous les rapports. Il y a une
-telle analogie et une telle différence entre le monde physique et le
-monde moral, les ressemblances et les diversités se prêtent de telles
-lumières, qu’il est impossible d’être un savant du premier ordre sans le
-secours de la philosophie spéculative, ni un philosophe spéculatif sans
-avoir étudié les sciences positives.
-
-Locke et Condillac ne s’étaient pas assez occupés de ces sciences; mais
-Leibnitz avait à cet égard une supériorité incontestable. Descartes
-était aussi un très grand mathématicien, et il est à remarquer que la
-plupart des philosophes partisans de l’idéalisme ont tous fait un
-immense usage de leurs facultés intellectuelles. L’exercice de l’esprit,
-comme celui du cœur, donne un sentiment de l’activité interne, dont tous
-les êtres qui s’abandonnent aux impressions qui viennent du dehors sont
-rarement capables.
-
-La première classe des écrits de Leibnitz contient ceux qu’on pourrait
-appeler théologiques, parce qu’ils portent sur des vérités qui sont du
-ressort de la religion, et la théorie de l’esprit humain est renfermée
-dans la seconde. Dans la première classe, il s’agit de l’origine du bien
-et du mal, de la prescience divine, enfin de ces questions primitives
-qui dépassent l’intelligence humaine. Je ne prétends point blâmer, en
-m’exprimant ainsi, les grands hommes qui, depuis Pythagore et Platon
-jusqu’à nous, ont été attirés vers ces hautes spéculations
-philosophiques. Le génie ne s’impose de bornes à lui-même qu’après avoir
-lutté longtemps contre cette dure nécessité. Qui peut avoir la faculté
-de penser, et ne pas essayer à connaître l’origine et le but des choses
-de ce monde?
-
-Tout ce qui a vie sur la terre, excepté l’homme, semble s’ignorer
-soi-même. Lui seul sait qu’il mourra, et cette terrible vérité réveille
-son intérêt pour toutes les grandes pensées qui s’y rattachent. Dès
-qu’on est capable de réflexion, on résoud, ou plutôt on croit résoudre à
-sa manière les questions philosophiques qui peuvent expliquer la
-destinée humaine; mais il n’a été accordé à personne de la comprendre
-dans son ensemble. Chacun en saisit un côté différent, chaque homme a sa
-philosophie, comme sa poétique, comme son amour. Cette philosophie est
-d’accord avec la tendance particulière de son caractère et de son
-esprit. Quand on s’élève jusqu’à l’infini, mille explications peuvent
-être également vraies, quoique diverses, parce que des questions sans
-bornes ont des milliers de faces, dont une seule peut occuper la durée
-entière de l’existence.
-
-Si le mystère de l’univers est au-dessus de la portée de l’homme,
-néanmoins l’étude de ce mystère donne plus d’étendue à l’esprit; il en
-est de la métaphysique comme de l’alchimie: en cherchant la pierre
-philosophale, en s’attachant à découvrir l’impossible, on rencontre sur
-la route des vérités qui nous seraient restées inconnues: d’ailleurs on
-ne peut empêcher un être méditatif de s’occuper au moins quelque temps
-de la philosophie transcendante; cet élan de la nature spirituelle ne
-saurait être combattu qu’en la dégradant.
-
-On a réfuté avec succès l’harmonie préétablie de Leibnitz, qu’il croyait
-une grande découverte: il se flattait d’expliquer les rapports de l’âme
-et de la matière, en les considérant l’une et l’autre comme des
-instruments accordés d’avance qui se répètent, se répondent et s’imitent
-mutuellement. Ses monades, dont il fait les éléments simples de
-l’univers, ne sont qu’une hypothèse aussi gratuite que toutes celles
-dont on s’est servi pour expliquer l’origine des choses; néanmoins dans
-quelle perplexité singulière l’esprit humain n’est-il pas? Sans cesse
-attiré vers le secret de son être, il lui est également impossible, et
-de le découvrir, et de n’y pas songer toujours.
-
-Les Persans disent que Zoroastre interrogea la Divinité, et lui demanda
-comment le monde avait commencé, quand il devait finir, quelle était
-l’origine du bien et du mal? La Divinité répondit à toutes ces
-questions, _fais le bien et gagne l’immortalité_. Ce qui rend surtout
-cette réponse admirable, c’est qu’elle ne décourage point l’homme des
-méditations les plus sublimes; elle lui enseigne seulement que c’est par
-la conscience et le sentiment qu’il peut s’élever aux plus profondes
-conceptions de la philosophie.
-
-Leibnitz était un idéaliste qui ne fondait son système que sur le
-raisonnement; et de là vient qu’il a poussé trop loin les abstractions,
-et qu’il n’a point assez appuyé sa théorie sur la persuasion intime,
-seule véritable base de ce qui est supérieur à l’entendement; en effet,
-raisonnez sur la liberté de l’homme, et vous n’y croirez pas; mettez la
-main sur votre conscience, et vous n’en pourrez douter. La conséquence
-et la contradiction, dans le sens que nous attachons à l’une et à
-l’autre, n’existent pas dans la sphère des grandes questions sur la
-liberté de l’homme, sur l’origine du bien et du mal, sur la prescience
-divine, etc. Dans ces questions, le sentiment est presque toujours en
-opposition avec le raisonnement, afin que l’homme apprenne que ce qu’il
-appelle l’incroyable dans l’ordre des choses terrestres, est peut-être
-la vérité suprême sous des rapports universels.
-
-Le Dante a exprimé une grande pensée philosophique par ce vers:
-
- A guisa del ver primo che l’uom crede[8].
-
- [8] C’est ainsi que l’homme croit à la vérité primitive.
-
-Il faut croire à de certaines vérités comme à l’existence; c’est l’âme
-qui nous les révèle, et les raisonnements de tout genre ne sont jamais
-que de faibles dérivés de cette source.
-
-La _Théodicée_ de Leibnitz traite de la prescience divine et de la cause
-du bien et du mal, c’est un des ouvrages les plus profonds et les mieux
-raisonnés sur la théorie de l’infini; toutefois, l’auteur applique trop
-souvent à ce qui est sans bornes une logique dont les objets
-circonscrits sont seuls susceptibles. Leibnitz était un homme très
-religieux, mais par cela même il se croyait obligé de fonder les vérités
-de la foi sur des raisonnements mathématiques, afin de les appuyer sur
-les bases qui sont admises dans l’empire de l’expérience: cette erreur
-tient à un respect qu’on ne s’avoue pas pour les esprits froids et
-arides; on veut les convaincre à leur manière; on croit que des
-arguments dans la forme logique ont plus de certitude qu’une preuve de
-sentiment, et il n’en est rien.
-
-Dans la région des vérités intellectuelles et religieuses que Leibnitz a
-traitées, il faut se servir de notre conscience intime comme d’une
-démonstration. Leibnitz, en voulant s’en tenir aux raisonnements
-abstraits, exige des esprits une sorte de tension dont la plupart sont
-incapables; des ouvrages métaphysiques qui ne sont fondés ni sur
-l’expérience, ni sur le sentiment, fatiguent singulièrement la pensée,
-et l’on peut en éprouver un malaise physique et moral tel, qu’en
-s’obstinant à le vaincre on briserait dans sa tête les organes de la
-raison. Un poète, Baggesen, fait du Vertige une divinité; il faut se
-recommander à elle, quand on veut étudier ces ouvrages qui nous placent
-tellement au sommet des idées, que nous n’avons plus d’échelons pour
-redescendre à la vie.
-
-Les écrivains métaphysiques et religieux, éloquents et sensibles tout à
-la fois, tels qu’il en existe quelques-uns, conviennent bien mieux à
-notre nature. Loin d’exiger de nous que nos facultés sensibles se
-taisent, afin que notre faculté d’abstraction soit plus nette, ils nous
-demandent de penser, de sentir, de vouloir, pour que toute la force de
-l’âme nous aide à pénétrer dans les profondeurs des cieux; mais s’en
-tenir à l’abstraction est un effort tel, qu’il est assez simple que la
-plupart des hommes y aient renoncé, et qu’il leur ait paru plus facile
-de ne rien admettre au delà de ce qui est visible.
-
-La philosophie expérimentale est complète en elle-même: c’est un tout
-assez vulgaire, mais compact, borné, conséquent; et quand on s’en tient
-au raisonnement, tel qu’il est reçu dans les affaires de ce monde, on
-doit s’en contenter; l’immortel et l’infini ne nous sont sensibles que
-par l’âme; elle seule peut répandre de l’intérêt sur la haute
-métaphysique. On se persuade bien à tort que plus une théorie est
-abstraite, plus elle doit préserver de toute illusion, car c’est
-précisément ainsi qu’elle peut induire en erreur. On prend
-l’enchaînement des idées pour leur preuve, on aligne avec exactitude des
-chimères, et l’on se figure que c’est une armée. Il n’y a que le génie
-du sentiment qui soit au-dessus de la philosophie expérimentale, comme
-de la philosophie spéculative; il n’y a que lui qui puisse porter la
-conviction au delà des limites de la raison humaine.
-
-Il me semble donc que, tout en admirant la force de tête et la
-profondeur du génie de Leibnitz, on désirerait, dans ses écrits sur les
-questions de théologie métaphysique, plus d’imagination et de
-sensibilité, afin de reposer de la pensée par l’émotion. Leibnitz se
-faisait presque scrupule d’y recourir, craignant d’avoir ainsi l’air de
-séduire en faveur de la vérité; il avait tort, car le sentiment est la
-vérité elle-même, dans des sujets de cette nature.
-
-Les objections que je me suis permises sur les ouvrages de Leibnitz qui
-ont pour objet des questions insolubles par le raisonnement, ne
-s’appliquent point à ses écrits sur la formation des idées dans l’esprit
-humain; ceux-là sont d’une clarté lumineuse, ils portent sur un mystère
-que l’homme peut, jusqu’à un certain point, pénétrer, car il en sait
-plus sur lui-même que sur l’univers. Les opinions de Leibnitz à cet
-égard tendent surtout au perfectionnement moral, s’il est vrai, comme
-les philosophes allemands ont tâché de le prouver, que le libre arbitre
-repose sur la doctrine qui affranchit l’âme des objets extérieurs, et
-que la vertu ne puisse exister sans la parfaite indépendance du vouloir.
-
-Leibnitz a combattu avec une force dialectique admirable le système de
-Locke, qui attribue toutes nos idées à nos sensations. On avait mis en
-avant cet axiome si connu, qu’il n’y avait rien dans l’intelligence qui
-n’eût été d’abord dans les sensations, et Leibnitz y ajouta cette
-sublime restriction, _si ce n’est l’intelligence elle-même_[9]. De ce
-principe dérive toute la philosophie nouvelle qui exerce tant
-d’influence sur les esprits en Allemagne. Cette philosophie est aussi
-expérimentale, car elle s’attache à connaître ce qui se passe en nous.
-Elle ne fait que mettre l’observation du sentiment intime à la place de
-celle des sensations extérieures.
-
- [9] Nihil est in intellectu, quod non fuerit in sensu, nisi
- intellectus ipse.
-
-La doctrine de Locke eut pour partisans en Allemagne des hommes qui
-cherchèrent, comme Bonnet à Genève, et plusieurs autres philosophes en
-Angleterre, à concilier cette doctrine avec les sentiments religieux que
-Locke lui-même a toujours professés. Le génie de Leibnitz prévit toutes
-les conséquences de cette métaphysique; et ce qui fonde à jamais sa
-gloire, c’est d’avoir su maintenir en Allemagne la philosophie de la
-liberté morale contre celle de la fatalité sensuelle. Tandis que le
-reste de l’Europe adoptait les principes qui font considérer l’âme comme
-passive, Leibnitz fut avec constance le défenseur éclairé de la
-philosophie idéaliste, telle que son génie la concevait. Elle n’avait
-aucun rapport ni avec le système de Berkeley, ni avec les rêveries des
-sceptiques grecs sur la non-existence de la matière, mais elle
-maintenait l’être moral dans son indépendance et dans ses droits.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Kant.
-
-
-Kant a vécu jusque dans un âge très avancé, et jamais il n’est sorti de
-Kœnigsberg; c’est là qu’au milieu des glaces du Nord, il a passé sa vie
-entière à méditer sur les lois de l’intelligence humaine. Une ardeur
-infatigable pour l’étude lui a fait acquérir des connaissances sans
-nombre. Les sciences, les langues, la littérature, tout lui était
-familier; et sans rechercher la gloire, dont il n’a joui que très tard,
-n’entendant que dans sa vieillesse le bruit de sa renommée, il s’est
-contenté du plaisir silencieux de la réflexion. Solitaire, il
-contemplait son âme avec recueillement; l’examen de la pensée lui
-prêtait de nouvelles forces à l’appui de la vertu, et quoiqu’il ne se
-mêlât jamais avec les passions ardentes des hommes, il a su forger des
-armes pour ceux qui seraient appelés à les combattre.
-
-On n’a guère d’exemple que chez les Grecs d’une vie aussi rigoureusement
-philosophique, et déjà cette vie répond de la bonne foi de l’écrivain. A
-cette bonne foi la plus pure, il faut encore ajouter un esprit fin et
-juste, qui servait de censeur au génie, quand il se laissait emporter
-trop loin. C’en est assez, ce me semble, pour qu’on doive juger au moins
-impartialement les travaux persévérants d’un tel homme.
-
-Kant publia d’abord divers écrits sur les sciences physiques, et il
-montra dans ce genre d’études une telle sagacité que c’est lui qui
-prévit le premier l’existence de la planète Uranus. Herschel lui-même,
-après l’avoir découverte, a reconnu que c’était Kant qui l’avait
-annoncée. Son traité sur la nature de l’entendement humain, intitulé
-_Critique de la Raison pure_, parut il y a près de trente ans, et cet
-ouvrage fut quelque temps inconnu; mais lorsque enfin on découvrit les
-trésors d’idées qu’il renferme, il produisit une telle sensation en
-Allemagne, que presque tout ce qui s’est fait depuis, en littérature
-comme en philosophie, vient de l’impulsion donnée par cet ouvrage.
-
-A ce traité sur l’entendement humain succéda la _Critique de la Raison
-pratique_, qui portait sur la morale, et la _Critique du Jugement_, qui
-avait la nature du beau pour objet; la même théorie sert de base à ces
-trois traités, qui embrassent les lois de l’intelligence, les principes
-de la vertu et la contemplation des beautés de la nature et des arts.
-
-Je vais tâcher de donner un aperçu des idées principales que renferme
-cette doctrine; quelque soin que je prenne pour l’exposer avec clarté,
-je ne me dissimule point qu’il faudra toujours de l’attention pour la
-comprendre. Un prince qui apprenait les mathématiques s’impatientait du
-travail qu’exigeait cette étude.--Il faut nécessairement, lui dit celui
-qui les enseignait, que votre altesse se donne la peine d’étudier pour
-savoir; car il n’y a point de route royale en mathématiques.--Le public
-français, qui a tant de raisons de se croire un prince, permettra bien
-qu’on lui dise qu’il n’y a point de route royale en métaphysique, et
-que, pour arriver à la conception d’une théorie quelconque, il faut
-passer par les intermédiaires qui ont conduit l’auteur lui-même aux
-résultats qu’il présente.
-
-La philosophie matérialiste livrait l’entendement humain à l’empire des
-objets extérieurs, la morale à l’intérêt personnel, et réduisait le beau
-à n’être que l’agréable. Kant voulut rétablir les vérités primitives et
-l’activité spontanée dans l’âme, la conscience dans la morale, et
-l’idéal dans les arts. Examinons maintenant de quelle manière il a
-atteint ces différents buts.
-
-A l’époque où parut la _Critique de la Raison pure_, il n’existait que
-deux systèmes sur l’entendement humain parmi les penseurs: l’un, celui
-de Locke, attribuait toutes nos idées à nos sensations; l’autre, celui
-de Descartes et de Leibnitz, s’attachait à démontrer la spiritualité et
-l’activité de l’âme, le libre arbitre, enfin toute la doctrine
-idéaliste; mais ces deux philosophes appuyaient leur doctrine sur des
-preuves purement spéculatives. J’ai exposé, dans le chapitre précédent,
-les inconvénients qui résultent de ces efforts d’abstraction, qui
-arrêtent, pour ainsi dire, notre sang dans nos veines, afin que les
-facultés intellectuelles règnent seules en nous. La méthode algébrique
-appliquée à des objets qu’on ne peut saisir par le raisonnement seul, ne
-laisse aucune trace durable dans l’esprit. Pendant qu’on lit ces écrits
-sur les hautes conceptions philosophiques, on croit les comprendre, on
-croit les croire; mais les arguments qui ont paru les plus convaincants
-échappent bientôt au souvenir.
-
-L’homme, lassé de ces efforts, se borne-t-il à ne rien connaître que par
-les sens: tout sera douleur pour son âme. Aura-t-il l’idée de
-l’immortalité, quand les avant-coureurs de la destruction sont si
-profondément gravés sur le visage des mortels, et que la nature vivante
-tombe sans cesse en poussière? Lorsque tous les sens parlent de mourir,
-quel faible espoir nous entretiendrait de renaître? Si l’on ne
-consultait que les sensations, quelle idée se ferait-on de la bonté
-suprême? Tant de douleurs se disputent notre vie, tant d’objets hideux
-déshonorent la nature, que la créature infortunée maudit cent fois
-l’existence, avant qu’une dernière convulsion la lui ravisse. L’homme,
-au contraire, rejette-t-il le témoignage des sens: comment se
-guidera-t-il sur cette terre? et s’il n’en croyait qu’eux cependant,
-quel enthousiasme, quelle morale, quelle religion résisteraient aux
-assauts réitérés que leur livreraient tour à tour la douleur et le
-plaisir?
-
-La réflexion errait dans cette incertitude immense, lorsque Kant essaya
-de tracer les limites des deux empires, des sens et de l’âme, de la
-nature extérieure et de la nature intellectuelle. La puissance de
-méditation et la sagesse avec laquelle il marqua ces limites, n’avaient
-peut-être point eu d’exemple avant lui; il ne s’égara point dans de
-nouveaux systèmes sur la création de l’univers; il reconnut les bornes
-que les mystères éternels imposent à l’esprit humain; et ce qui sera
-nouveau peut-être pour ceux qui n’ont fait qu’entendre parler de Kant,
-c’est qu’il n’y a point eu de philosophe plus opposé, sous plusieurs
-rapports, à la métaphysique; il ne s’est rendu si profond dans cette
-science que pour employer les moyens mêmes qu’elle donne à démontrer son
-insuffisance. On dirait que, nouveau Curtius, il s’est jeté dans le
-gouffre de l’abstraction pour le combler.
-
-Locke avait combattu victorieusement la doctrine des idées innées dans
-l’homme, parce qu’il a toujours représenté les idées comme faisant
-partie des connaissances expérimentales. L’examen de la raison pure,
-c’est-à-dire des facultés primitives dont l’intelligence se compose, ne
-fixa pas son attention. Leibnitz, comme nous l’avons dit plus haut,
-prononça cet axiome sublime: «Il n’y a rien dans l’intelligence qui ne
-vienne par les sens, si ce n’est l’intelligence elle-même». Kant a
-reconnu, de même que Locke, qu’il n’y a point d’idées innées, mais il
-s’est proposé de pénétrer dans le sens de l’axiome de Leibnitz, en
-examinant quelles sont les lois et les sentiments qui constituent
-l’essence de l’âme humaine, indépendamment de toute expérience. La
-_Critique de la Raison pure_ s’attache à montrer en quoi consistent ces
-lois, et quels sont les objets sur lesquels elles peuvent s’exercer.
-
-Le scepticisme, auquel le matérialisme conduit presque toujours, était
-porté si loin, que Hume avait fini par ébranler la base du raisonnement
-même, en cherchant des arguments contre l’axiome «qu’il n’y a point
-d’effet sans cause». Et telle est l’instabilité de la nature humaine,
-quand on ne place pas au centre de l’âme le principe de toute
-conviction, que l’incrédulité, qui commence par attaquer l’existence du
-monde moral, arrive à défaire aussi le monde matériel, dont elle s’était
-d’abord servie pour renverser l’autre.
-
-Kant voulait savoir si la certitude absolue était possible à l’esprit
-humain, et il ne la trouva que dans les notions nécessaires,
-c’est-à-dire, dans toutes les lois de notre entendement, dont la nature
-est telle que nous ne puissions rien concevoir autrement que ces lois ne
-nous le représentent.
-
-Au premier rang des formes impératives de notre esprit sont l’espace et
-le temps. Kant démontre que toutes nos perceptions sont soumises à ces
-deux formes; il en conclut qu’elles sont en nous et non pas dans les
-objets, et qu’à cet égard c’est notre entendement qui donne des lois à
-la nature extérieure, au lieu d’en recevoir d’elle. La géométrie, qui
-mesure l’espace, et l’arithmétique, qui divise le temps, sont des
-sciences d’une évidence complète, parce qu’elles reposent sur les
-notions nécessaires de notre esprit.
-
-Les vérités acquises par l’expérience n’emportent jamais avec elles
-cette certitude absolue; quand on dit: _le soleil se lève chaque jour,
-tous les hommes sont mortels_, etc., l’imagination pourrait se figurer
-une exception à ces vérités, que l’expérience seule fait considérer
-comme indubitables; mais l’imagination elle-même ne saurait rien
-supposer hors de l’espace et du temps; et l’on ne peut considérer comme
-un résultat de l’habitude, c’est-à-dire de la répétition constante des
-mêmes phénomènes, ces formes de notre pensée que nous imposons aux
-choses; les sensations peuvent être douteuses, mais le prisme à travers
-lequel nous les recevons est immuable.
-
-A cette intuition primitive de l’espace et du temps, il faut ajouter ou
-plutôt donner pour base les principes du raisonnement, sans lesquels
-nous ne pouvons rien comprendre, et qui sont les lois de notre
-intelligence; la liaison des causes et des effets, l’unité, la
-pluralité, la totalité, la possibilité, la réalité, la nécessité,
-etc.[10] Kant les considère également comme des notions nécessaires, et
-il n’élève au rang des sciences que celles qui sont fondées
-immédiatement sur ces notions, parce que c’est dans celles-là seulement
-que la certitude peut exister. Les formes du raisonnement n’ont de
-résultat que quand on les applique au jugement des objets extérieurs;
-et, dans cette application, elles sont sujettes à erreur: mais elles
-n’en sont pas moins nécessaires en elles-mêmes; c’est-à-dire que nous ne
-pouvons nous en départir dans aucune de nos pensées; il nous est
-impossible de nous rien figurer hors des relations de causes et
-d’effets, de possibilité, de quantité, etc.; et ces notions sont aussi
-inhérentes à notre conception que l’espace et le temps. Nous
-n’apercevons rien qu’à travers les lois immuables de notre manière de
-raisonner; donc ces lois aussi sont en nous-mêmes, et non au dehors de
-nous.
-
- [10] Kant donne le nom de _catégorie_ aux diverses notions nécessaires
- de l’entendement dont il présente le tableau.
-
-On appelle, dans la philosophie allemande, idées _subjectives_ celles
-qui naissent de la nature de notre intelligence et de ses facultés, et
-idées _objectives_ toutes celles qui sont excitées par les sensations.
-Quelle que soit la dénomination qu’on adopte à cet égard, il me semble
-que l’examen de notre esprit s’accorde avec la pensée dominante de Kant,
-c’est-à-dire la distinction qu’il établit entre les formes de notre
-entendement et les objets que nous connaissons d’après ces formes; et,
-soit qu’il s’en tienne aux conceptions abstraites, soit qu’il en
-appelle, dans la religion et dans la morale, aux sentiments qu’il
-considère aussi comme indépendants de l’expérience, rien n’est plus
-lumineux que la ligne de démarcation qu’il trace entre ce qui nous vient
-par les sensations, et ce qui tient à l’action spontanée de notre âme.
-
-Quelques mots de la doctrine de Kant ayant été mal interprétés, on a
-prétendu qu’il croyait aux connaissances _à priori_, c’est-à-dire à
-celles qui seraient gravées dans notre esprit avant que nous les
-eussions apprises. D’autres philosophes allemands, plus rapprochés du
-système de Platon, ont en effet pensé que le type du monde était dans
-l’esprit humain, et que l’homme ne pourrait concevoir l’univers s’il
-n’en avait pas l’image innée en lui-même; mais il n’est pas question de
-cette doctrine dans Kant: il réduit les sciences intellectuelles à
-trois, la logique, la métaphysique et les mathématiques. La logique
-n’enseigne rien par elle-même; mais comme elle repose sur les lois de
-notre entendement, elle est incontestable dans ses principes,
-abstraitement considérés; cette science ne peut conduire à la vérité que
-dans son application aux idées et aux choses; ses principes sont innés,
-son application est expérimentale. Quant à la métaphysique, Kant nie son
-existence, puisqu’il prétend que le raisonnement ne peut avoir lieu que
-dans la sphère de l’expérience. Les mathématiques seules lui paraissent
-dépendre immédiatement de la notion de l’espace et du temps,
-c’est-à-dire, des lois de notre entendement, antérieures à l’expérience.
-Il cherche à prouver que les mathématiques ne sont point une simple
-analyse, mais une science synthétique, positive, créatrice et certaine
-par elle-même, sans qu’on ait besoin de recourir à l’expérience pour
-s’assurer de la vérité. On peut étudier dans le livre de Kant les
-arguments sur lesquels il appuie cette manière de voir; mais au moins
-est-il vrai qu’il n’y a point d’homme plus opposé à ce que l’on appelle
-la philosophie des rêveurs, et qu’il aurait plutôt du penchant pour une
-façon de penser sèche et didactique, quoique sa doctrine ait pour objet
-de relever l’espèce humaine, dégradée par la philosophie matérialiste.
-
-Loin de rejeter l’expérience, Kant considère l’œuvre de la vie comme
-n’étant autre chose que l’action de nos facultés innées sur les
-connaissances qui nous viennent du dehors. Il croit que l’expérience ne
-serait qu’un chaos sans les lois de l’entendement, mais que les lois de
-l’entendement n’ont pour objet que les éléments donnés par l’expérience.
-Il s’ensuit qu’au delà de ses limites la métaphysique elle-même ne peut
-rien nous apprendre, et que c’est au sentiment que l’on doit attribuer
-la prescience et la conviction de tout ce qui sort du monde visible.
-
-Lorsqu’on veut se servir du raisonnement seul pour établir les vérités
-religieuses, c’est un instrument pliable en tous sens, qui peut
-également les défendre et les attaquer, parce qu’on ne saurait, à cet
-égard, trouver aucun point d’appui dans l’expérience. Kant place sur
-deux lignes parallèles les arguments pour et contre la liberté de
-l’homme, l’immortalité de l’âme, la durée passagère ou éternelle du
-monde; et c’est au sentiment qu’il en appelle pour faire pencher la
-balance, car les preuves métaphysiques lui paraissent en égale force de
-part et d’autre[11]. Peut-être a-t-il eu tort de pousser jusque-là le
-scepticisme du raisonnement; mais c’est pour anéantir plus sûrement ce
-scepticisme, en écartant de certaines questions les discussions
-abstraites qui l’ont fait naître.
-
- [11] Ces arguments opposés sur les grandes questions métaphysiques
- sont appelés _antinomies_ dans le livre de Kant.
-
-Il serait injuste de soupçonner la piété sincère de Kant, parce qu’il a
-soutenu qu’il y avait parité entre les raisonnements pour et contre,
-dans les grandes questions de la métaphysique transcendante. Il me
-semble, au contraire, qu’il y a de la candeur dans cet aveu. Un si petit
-nombre d’esprits sont en état de comprendre de tels raisonnements, et
-ceux qui en sont capables ont une telle tendance à se combattre les uns
-les autres, que c’est rendre un grand service à la foi religieuse, que
-de bannir la métaphysique de toutes les questions qui tiennent à
-l’existence de Dieu, au libre arbitre, à l’origine du bien et du mal.
-
-Quelques personnes respectables ont dit qu’il ne faut négliger aucune
-arme, et que les arguments métaphysiques aussi doivent être employés
-pour persuader ceux sur qui ils ont de l’empire; mais ces arguments
-conduisent à la discussion, et la discussion au doute, sur quelque sujet
-que ce soit.
-
-Les belles époques de l’espèce humaine, dans tous les temps, ont été
-celles où des vérités d’un certain ordre n’étaient jamais contestées, ni
-par des écrits, ni par des discours. Les passions pouvaient entraîner à
-des actes coupables, mais nul ne révoquait en doute la religion même à
-laquelle il n’obéissait pas. Les sophismes de tout genre, abus d’une
-certaine philosophie, ont détruit dans divers pays et dans différents
-siècles, cette noble fermeté de croyance, source du dévouement héroïque.
-N’est-ce donc pas une belle idée à un philosophe, que d’interdire à la
-science même qu’il professe l’entrée du sanctuaire, et d’employer toute
-la force de l’abstraction à prouver qu’il y a des régions dont elle doit
-être bannie?
-
-Des despotes et des fanatiques ont essayé de défendre à la raison
-humaine l’examen de certains sujets, et toujours la raison s’est
-affranchie de ces injustes entraves. Mais les bornes qu’elle s’impose à
-elle-même, loin de l’asservir, lui donnent une nouvelle force, celle qui
-résulte toujours de l’autorité des lois librement consenties par ceux
-qui s’y soumettent.
-
-Un sourd-muet, avant d’avoir été élevé par l’abbé Sicard, pourrait avoir
-une certitude intime de l’existence de la Divinité. Beaucoup d’hommes
-sont aussi loin des penseurs-profonds que les sourd-muets le sont des
-autres hommes, et cependant ils n’en sont pas moins susceptibles
-d’éprouver, pour ainsi dire, en eux-mêmes, les vérités primitives, parce
-que ces vérités sont du ressort du sentiment.
-
-Les médecins, dans l’étude physique de l’homme, reconnaissent le
-principe qui l’anime, et cependant nul ne sait ce que c’est que la vie;
-et, si l’on se mettait à raisonner, on pourrait très bien, comme l’ont
-fait quelques philosophes grecs, prouver aux hommes qu’ils ne vivent
-pas. Il en est de même de Dieu, de la conscience, du libre arbitre. Il
-faut y croire, parce qu’on les sent; tout argument sera toujours d’un
-ordre inférieur à ce fait.
-
-L’anatomie ne peut s’exercer sur un corps vivant sans le détruire;
-l’analyse, en s’essayant sur des vérités indivisibles, les dénature, par
-cela même qu’elle porte atteinte à leur unité. Il faut partager notre
-âme en deux, pour qu’une moitié de nous-mêmes observe l’autre. De
-quelque manière que ce partage ait lieu, il ôte de notre être l’identité
-sublime sans laquelle nous n’avons pas la force nécessaire pour croire
-ce que la conscience seule peut affirmer.
-
-Réunissez un grand nombre d’hommes au théâtre ou dans la place publique,
-et dites-leur quelque vérité de raisonnement, quelque idée générale que
-ce puisse être; à l’instant vous verrez se manifester presque autant
-d’opinions diverses qu’il y aura d’individus rassemblés. Mais, si
-quelques traits de grandeur d’âme sont racontés, si quelques accents de
-générosité se font entendre, aussitôt des transports unanimes vous
-apprendront que vous avez touché à cet instinct de l’âme, aussi vif,
-aussi puissant de notre être, que l’instinct conservateur de
-l’existence.
-
-En rapportant au sentiment, qui n’admet point le doute, la connaissance
-des vérités transcendantes, en cherchant à prouver que le raisonnement
-n’est valable que dans la sphère des sensations, Kant est bien loin de
-considérer cette puissance du sentiment comme une illusion; il lui
-assigne, au contraire, le premier rang dans la nature humaine; il fait
-de la conscience le principe inné de notre existence morale, et le
-sentiment du juste et de l’injuste est, selon lui, la loi primitive du
-cœur, comme l’espace et le temps celle de l’intelligence.
-
-L’homme, à l’aide du raisonnement, n’a-t-il pas nié le libre arbitre? Et
-cependant il en est si convaincu, qu’il se surprend à éprouver de
-l’estime ou du mépris pour les animaux eux-mêmes, tant il croit au choix
-spontané du bien et du mal dans tous les êtres!
-
-C’est le sentiment qui nous donne la certitude de notre liberté, et
-cette liberté est le fondement de la doctrine du devoir; car, si l’homme
-est libre, il doit se créer à lui-même des motifs tout-puissants qui
-combattent l’action des objets extérieurs, et dégagent la volonté de
-l’égoïsme. Le devoir est la preuve et la garantie de l’indépendance
-métaphysique de l’homme.
-
-Nous examinerons dans les chapitres suivants les arguments de Kant
-contre la morale fondée sur l’intérêt personnel, et la sublime théorie
-qu’il met à la place de ce sophisme hypocrite, ou de cette doctrine
-perverse. Il peut exister deux manières de voir sur le premier ouvrage
-de Kant, _la Critique de la Raison pure_; précisément parce qu’il a
-reconnu lui-même le raisonnement pour insuffisant et pour
-contradictoire, il devait s’attendre à ce qu’on s’en servît contre lui;
-mais il me semble impossible de ne pas lire avec respect sa _Critique de
-la Raison pratique_, et les différents écrits qu’il a composés sur la
-morale.
-
-Non seulement les principes de la morale de Kant sont austères et purs,
-comme on devait les attendre de l’inflexibilité philosophique; mais il
-rallie constamment l’évidence du cœur à celle de l’entendement, et se
-complaît singulièrement à faire servir sa théorie abstraite sur la
-nature de l’intelligence, à l’appui des sentiments les plus simples et
-les plus forts.
-
-Une conscience acquise par les sensations pourrait être étouffée par
-elles, et l’on dégrade la dignité du devoir en le faisant dépendre des
-objets extérieurs. Kant revient donc sans cesse à montrer que le
-sentiment profond de cette dignité est la condition nécessaire de notre
-être moral, la loi par laquelle il existe. L’empire des sensations et
-les mauvaises actions qu’elles font commettre, ne peuvent pas plus
-détruire en nous la notion du bien ou du mal, que celle de l’espace et
-du temps n’est altérée par les erreurs d’application que nous en pouvons
-faire. Il y a toujours, dans quelque situation qu’on soit, une force de
-réaction contre les circonstances, qui naît du fond de l’âme; et l’on
-sent bien que ni les lois de l’entendement, ni la liberté morale, ni la
-conscience, ne viennent en nous de l’expérience.
-
-Dans son traité sur le sublime et le beau, intitulé: _Critique du
-Jugement_, Kant applique aux plaisirs de l’imagination le même système
-dont il a tiré des développements si féconds, dans la sphère de
-l’intelligence et du sentiment, ou plutôt c’est la même âme qu’il
-examine, et qui se manifeste dans les sciences, la morale et les
-beaux-arts. Kant soutient qu’il y a dans la poésie, et dans les arts
-dignes comme elle de peindre les sentiments par des images, deux genres
-de beauté, l’un qui peut se rapporter au temps et à cette vie, l’autre à
-l’éternel et à l’infini.
-
-Et qu’on ne dise pas que l’infini et l’éternel sont inintelligibles,
-c’est le fini et le passager qu’on serait souvent tenté de prendre pour
-un rêve; car la pensée ne peut voir de terme à rien, et l’être ne
-saurait concevoir le néant. On ne peut approfondir les sciences exactes
-elles-mêmes sans y rencontrer l’infini et l’éternel; et les choses les
-plus positives appartiennent autant, sous de certains rapports, à cet
-infini et à cet éternel, que le sentiment et l’imagination.
-
-De cette application du sentiment de l’infini aux beaux-arts doit naître
-l’idéal, c’est-à-dire le beau, considéré non pas comme la réunion et
-l’imitation de ce qu’il y a de mieux dans la nature, mais comme l’image
-réalisée de ce que notre âme se représente. Les philosophes
-matérialistes jugent le beau sous le rapport de l’impression agréable
-qu’il cause, et le placent ainsi dans l’empire des sensations; les
-philosophes spiritualistes, qui rapportent tout à la raison, voient dans
-le beau le parfait, et lui trouvent quelque analogie avec l’utile et le
-bon, qui sont les premiers degrés du parfait. Kant a rejeté l’une et
-l’autre explication.
-
-Le beau, considéré seulement comme l’agréable, serait renfermé dans la
-sphère des sensations, et soumis par conséquent à la différence des
-goûts; il ne pourrait mériter cet assentiment universel qui est le
-véritable caractère de la beauté. Le beau, défini comme la perfection,
-exigerait une sorte de jugement pareil à celui qui fonde l’estime:
-l’enthousiasme que le beau doit inspirer ne tient ni aux sensations, ni
-au jugement; c’est une disposition innée, comme le sentiment du devoir
-et les notions nécessaires de l’entendement, et nous reconnaissons la
-beauté quand nous la voyons, parce qu’elle est l’image extérieure de
-l’idéal, dont le type est dans notre intelligence. La diversité des
-goûts peut s’appliquer à ce qui est agréable, car les sensations sont la
-source de ce genre de plaisir; mais tous les hommes doivent admirer ce
-qui est beau, soit dans les arts, soit dans la nature, parce qu’ils ont
-dans leur âme des sentiments d’origine céleste que la beauté réveille,
-et dont elle les fait jouir.
-
-Kant passe de la théorie du beau à celle du sublime, et cette seconde
-partie de sa _Critique du Jugement_ est plus remarquable encore que la
-première: il fait consister le sublime dans la liberté morale, aux
-prises avec le destin ou avec la nature. La puissance sans bornes nous
-épouvante, la grandeur nous accable, toutefois nous échappons par la
-vigueur de la volonté au sentiment de notre faiblesse physique. Le
-pouvoir du destin et l’immensité de la nature sont dans une opposition
-infinie avec la misérable dépendance de la créature sur la terre; mais
-une étincelle du feu sacré dans notre sein triomphe de l’univers,
-puisqu’il suffit de cette étincelle pour résister à ce que toutes les
-forces du monde pourraient exiger de nous.
-
-Le premier effet du sublime est d’accabler l’homme; et le second, de le
-relever. Quand nous contemplons l’orage qui soulève les flots de la mer,
-et semble menacer et la terre et le ciel, l’effroi s’empare d’abord de
-nous à cet aspect, bien qu’aucun danger personnel ne puisse alors nous
-atteindre; mais quand les nuages s’amoncellent, quand toute la fureur de
-la nature se manifeste, l’homme se sent une énergie intérieure qui peut
-l’affranchir de toutes les craintes, par la volonté ou par la
-résignation, par l’exercice ou par l’abdication de sa liberté morale; et
-cette conscience de lui-même le ranime et l’encourage.
-
-Quand on nous raconte une action généreuse, quand on nous apprend que
-des hommes ont supporté des douleurs inouïes, pour rester fidèles à leur
-opinion, jusque dans ses moindres nuances, d’abord l’image des supplices
-qu’ils ont soufferts confond notre pensée; mais, par degrés, nous
-reprenons des forces, et la sympathie que nous nous sentons avec la
-grandeur d’âme nous fait espérer que nous aussi nous saurions triompher
-des misérables sensations de cette vie, pour rester vrais, nobles et
-fiers, jusqu’à notre dernier jour.
-
-Au reste, personne ne saurait définir ce qui est, pour ainsi dire, au
-sommet de notre existence; _nous sommes trop élevés à l’égard de
-nous-mêmes, pour nous comprendre_, dit saint Augustin. Il serait bien
-pauvre en imagination, celui qui croirait épuiser la contemplation de la
-plus simple fleur; comment donc parviendrait-on à connaître tout ce que
-renferme l’idée du sublime?
-
-Je ne me flatte assurément pas d’avoir pu rendre compte, en quelques
-pages, d’un système qui occupe, depuis vingt ans, toutes les têtes
-pensantes de l’Allemagne; mais j’espère en avoir dit assez pour indiquer
-l’esprit général de la philosophie de Kant, et pour pouvoir expliquer
-dans les chapitres suivants l’influence qu’elle a exercée sur la
-littérature, les sciences et la morale.
-
-Pour bien concilier la philosophie expérimentale avec la philosophie
-idéaliste, Kant n’a point soumis l’une à l’autre, mais il a su donner à
-chacune des deux séparément un nouveau degré de force. L’Allemagne était
-menacée de cette doctrine aride, qui considérait tout enthousiasme comme
-une erreur, et rangeait au nombre des préjugés les sentiments
-consolateurs de l’existence. Ce fut une satisfaction vive pour des
-hommes à la foi si philosophes et si poètes, si capables d’étude et
-d’exaltation, de voir toutes les belles affections de l’âme défendues
-avec la rigueur des raisonnements les plus abstraits. La force de
-l’esprit ne peut jamais être longtemps négative, c’est-à-dire, consister
-principalement dans ce qu’on ne croit pas, dans ce qu’on ne comprend
-pas, dans ce qu’on dédaigne. Il faut une philosophie de croyance,
-d’enthousiasme; une philosophie qui confirme par la raison ce que le
-sentiment nous révèle.
-
-Les adversaires de Kant l’ont accusé de n’avoir fait que répéter les
-arguments des anciens idéalistes; ils ont prétendu que la doctrine du
-philosophe allemand n’était qu’un ancien système dans un langage
-nouveau. Ce reproche n’est pas fondé. Il y a non seulement des idées
-nouvelles, mais un caractère particulier dans la doctrine de Kant.
-
-Elle se ressent de la philosophie du dix-huitième siècle, quoiqu’elle
-soit destinée à la réfuter, parce qu’il est dans la nature de l’homme
-d’entrer toujours en composition avec l’esprit de son temps, lors même
-qu’il veut le combattre. La philosophie de Platon est plus poétique que
-celle de Kant, la philosophie de Malebranche plus religieuse; mais le
-grand mérite du philosophe allemand a été de relever la dignité morale,
-en donnant pour base à tout ce qu’il y a de beau dans le cœur une
-théorie fortement raisonnée. L’opposition qu’on a voulu mettre entre la
-raison et le sentiment, conduit nécessairement la raison à l’égoïsme et
-le sentiment à la folie; mais Kant, qui semblait appelé à conclure
-toutes les grandes alliances intellectuelles, a fait de l’âme un seul
-foyer où toutes les facultés sont d’accord entre elles.
-
-La partie polémique des ouvrages de Kant, celle dans laquelle il attaque
-la philosophie matérialiste, serait à elle seule un chef-d’œuvre. Cette
-philosophie a jeté dans les esprits de si profondes racines, il en est
-résulté tant d’irréligion et d’égoïsme, qu’on devrait encore regarder
-comme les bienfaiteurs de leur pays ceux qui n’auraient fait que
-combattre ce système, et raviver les pensées de Platon, de Descartes et
-de Leibnitz: mais la philosophie de la nouvelle école allemande contient
-une foule d’idées qui lui sont propres; elle est fondée sur d’immenses
-connaissances scientifiques, qui se sont accrues chaque jour, et sur une
-méthode de raisonnement singulièrement abstraite et logique; car, bien
-que Kant blâme l’emploi de ces raisonnements dans l’examen des vérités
-hors du cercle de l’expérience, il montre dans ses écrits une force de
-tête en métaphysique, qui le place sous ce rapport au premier rang des
-penseurs.
-
-On ne saurait nier que le style de Kant, dans sa _Critique de la Raison
-pure_, ne mérite presque tous les reproches que ses adversaires lui ont
-faits. Il s’est servi d’une terminologie très difficile à comprendre, et
-du néologisme le plus fatigant. Il vivait seul avec ses pensées, et se
-persuadait qu’il fallait des mots nouveaux pour des idées nouvelles, et
-cependant il y a des paroles pour tout.
-
-Dans les objets les plus clairs par eux-mêmes, Kant prend souvent pour
-guide une métaphysique fort obscure, et ce n’est que dans les ténèbres
-de la pensée qu’il porte un flambeau lumineux: il rappelle les
-Israélites, qui avaient pour guide une colonne de feu pendant la nuit,
-et une colonne nébuleuse pendant le jour.
-
-Personne en France ne se serait donné la peine d’étudier des ouvrages
-aussi hérissés de difficultés que ceux de Kant, mais il avait affaire à
-des lecteurs patients et persévérants. Ce n’était pas sans doute une
-raison pour en abuser; peut-être toutefois n’aurait-il pas creusé si
-profondément dans la science de l’entendement humain, s’il avait mis
-plus d’importance aux expressions dont il se servait pour l’expliquer.
-Les philosophes anciens ont toujours divisé leur doctrine en deux
-parties distinctes, celle qu’ils réservaient pour les initiés, et celle
-qu’ils professaient en public. La manière d’écrire de Kant est tout à
-fait différente, lorsqu’il s’agit de sa théorie, ou de l’application de
-cette théorie.
-
-Dans ses traités de métaphysique, il prend les mots comme des chiffres,
-et leur donne la valeur qu’il veut, sans s’embarrasser de celle qu’ils
-tiennent de l’usage. C’est, ce me semble, une grande erreur; car
-l’attention du lecteur s’épuise à comprendre le langage avant d’arriver
-aux idées, et le connu ne sert jamais d’échelon pour parvenir à
-l’inconnu.
-
-Il faut néanmoins rendre à Kant la justice qu’il mérite même comme
-écrivain, quand il renonce à son langage scientifique. En parlant des
-arts, et surtout de la morale, son style est presque toujours
-parfaitement clair, énergique et simple. Combien sa doctrine paraît
-alors admirable! comme il exprime le sentiment du beau et l’amour du
-devoir! avec quelle force il les sépare tous les deux de tout calcul
-d’intérêt ou d’utilité! comme il ennoblit les actions par leur source,
-et non par leur succès! enfin, quelle grandeur morale ne sait-il pas
-donner à l’homme, soit qu’il l’examine en lui-même, soit qu’il le
-considère dans ses rapports extérieurs; l’homme, cet exilé du ciel, ce
-prisonnier de la terre, si grand comme exilé, si misérable comme captif!
-
-On pourrait extraire des écrits de Kant une foule d’idées brillantes sur
-tous les sujets, et peut-être même est-ce de cette doctrine seule qu’il
-est possible de tirer maintenant des aperçus ingénieux et nouveaux; car
-le point de vue matérialiste en toutes choses n’offre plus rien
-d’intéressant ni d’original. Le piquant des plaisanteries contre ce qui
-est sérieux, noble et divin, est usé, et l’on ne rendra désormais
-quelque jeunesse à la race humaine qu’en retournant à la religion par la
-philosophie, et au sentiment par la raison.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Des Philosophes les plus célèbres de l’Allemagne, avant et après Kant.
-
-
-L’esprit philosophique, par sa nature, ne saurait être généralement
-répandu dans aucun pays. Cependant il y a en Allemagne une telle
-tendance vers la réflexion, que la nation allemande peut être considérée
-comme la nation métaphysique par excellence. Elle renferme tant d’hommes
-en état de comprendre les questions les plus abstraites, que le public
-même y prend intérêt aux arguments employés dans ce genre de
-discussions.
-
-Chaque homme d’esprit a sa manière de voir à lui, sur les questions
-philosophiques. Les écrivains du second et du troisième ordre en
-Allemagne, ont encore des connaissances assez approfondies pour être
-chefs ailleurs. Les rivaux se haïssent dans ce pays comme dans tout
-autre, mais aucun n’oserait se présenter au combat, sans avoir prouvé,
-par des études solides, l’amour sincère de la science dont il s’occupe.
-Il ne suffit pas d’aimer le succès, il faut le mériter pour être admis
-seulement à concourir. Les Allemands, si indulgents quand il s’agit de
-ce qui peut manquer à la forme d’un ouvrage, sont impitoyables sur sa
-valeur réelle, et quand ils aperçoivent quelque chose de superficiel
-dans l’esprit, dans l’âme, ou dans le savoir d’un écrivain, ils tâchent
-d’emprunter la plaisanterie française elle-même, pour tourner en
-ridicule ce qui est frivole.
-
-Je me suis proposé de donner dans ce chapitre un aperçu rapide des
-principales opinions des philosophes célèbres avant et après Kant; on ne
-pourrait pas bien juger la marche qu’ont suivie ses successeurs, si l’on
-ne retournait pas en arrière, pour se représenter l’état des esprits au
-moment où la doctrine _Kantienne_ se répandit en Allemagne: elle
-combattait à la fois le système de Locke, comme tendant au matérialisme,
-et l’école de Leibnitz, comme ayant tout réduit à l’abstraction.
-
-Les pensées de Leibnitz étaient hautes, mais ses disciples, Wolf à leur
-tête, les commentèrent avec des formes logiques et métaphysiques.
-Leibnitz avait dit que les notions qui nous viennent par les sens sont
-confuses, et que celles qui appartiennent aux perceptions immédiates de
-l’âme sont les seules claires: sans doute il voulait indiquer par là que
-les vérités invisibles sont plus certaines et plus en harmonie avec
-notre être moral, que tout ce que nous apprenons par le témoignage des
-sens. Wolf et ses disciples en tirèrent pour conséquence qu’il fallait
-réduire en idées abstraites tout ce qui peut occuper notre esprit. Kant
-reporta l’intérêt et la chaleur dans cet idéalisme sans vie; il fit à
-l’expérience une juste part, comme aux facultés innées, et l’art avec
-lequel il appliqua sa théorie à tout ce qui intéresse les hommes, à la
-morale, à la poésie et aux beaux-arts, en étendit l’influence.
-
-Trois hommes principaux, Lessing, Hemsterhuis et Jacobi, précédèrent
-Kant dans la carrière philosophique. Ils n’avaient point une école,
-puisqu’ils ne fondaient pas un système; mais ils commencèrent l’attaque
-contre la doctrine des matérialistes. Lessing est celui des trois dont
-les opinions à cet égard étaient les moins décidées; toutefois il avait
-trop d’étendue dans l’esprit pour se renfermer dans le cercle borné
-qu’on peut se tracer si facilement, en renonçant aux vérités les plus
-hautes. La toute-puissance polémique de Lessing réveillait le doute sur
-les questions les plus importantes, et portait à faire de nouvelles
-recherches en tout genre. Lessing lui-même ne peut être considéré ni
-comme matérialiste, ni comme idéaliste; mais le besoin d’examiner et
-d’étudier pour connaître était le mobile de son existence. «Si le
-Tout-Puissant, disait-il, tenait dans une main la vérité, et dans
-l’autre la recherche de la vérité, c’est la recherche que je lui
-demanderais par préférence».
-
-Lessing n’était point orthodoxe en religion. Le christianisme ne lui
-était point nécessaire comme sentiment, et toutefois il savait l’admirer
-philosophiquement. Il comprenait ses rapports avec le cœur humain, et
-c’est toujours d’un point de vue universel qu’il considère toutes les
-opinions. Rien d’intolérant, rien d’exclusif ne se trouve dans ses
-écrits. Quand on se place au centre des idées, on a toujours de la bonne
-foi, de la profondeur et de l’étendue. Ce qui est injuste, vaniteux et
-borné, vient du besoin de tout rapporter à quelques aperçus partiels
-qu’on s’est appropriés, et dont on se fait un objet d’amour-propre.
-
-Lessing exprime avec un style tranchant et positif des opinions pleines
-de chaleur. Hemsterhuis, philosophe hollandais, fut le premier qui, au
-milieu du dix-huitième siècle, indiqua dans ses écrits la plupart des
-idées généreuses sur lesquelles la nouvelle école allemande est fondée.
-Ses ouvrages sont aussi très remarquables par le contraste qui existe
-entre le caractère de son style et les pensées qu’il énonce. Lessing est
-enthousiaste avec des formes ironiques, Hemsterhuis avec un langage
-mathématicien. On ne trouve guère que parmi les nations germaniques le
-phénomène de ces écrivains qui consacrent la métaphysique la plus
-abstraite à la défense des systèmes les plus exaltés, et qui cachent une
-imagination vive sous une logique austère.
-
-Les hommes qui se mettent toujours en garde contre l’imagination qu’ils
-n’ont pas, se confient plus volontiers aux écrivains qui bannissent des
-discussions philosophiques le talent et la sensibilité, comme s’il
-n’était pas au moins aussi facile de déraisonner sur de tels sujets avec
-des syllogismes qu’avec de l’éloquence. Car le syllogisme, posant
-toujours pour base qu’une chose est ou n’est pas, réduit dans chaque
-circonstance à une simple alternative la foule immense de nos
-impressions, tandis que l’éloquence en embrasse l’ensemble. Néanmoins,
-quoique Hemsterhuis ait trop souvent exprimé les vérités philosophiques
-avec des formes algébriques, un sentiment moral, un pur amour du beau se
-fait admirer dans ses écrits; il a senti, l’un des premiers, l’union qui
-existe entre l’idéalisme, ou, pour mieux dire, le libre arbitre de
-l’homme et la morale stoïque, et c’est sous ce rapport surtout que la
-nouvelle doctrine des Allemands acquiert une grande importance.
-
-Avant même que les écrits de Kant eussent paru, Jacobi avait déjà
-combattu la philosophie des sensations, et plus victorieusement encore
-la morale fondée sur l’intérêt. Il ne s’était point astreint
-exclusivement, dans sa philosophie, aux formes abstraites du
-raisonnement. Son analyse de l’âme humaine est pleine d’éloquence et de
-charme. Dans les chapitres suivants j’examinerai la plus belle partie de
-ses ouvrages, celle qui tient à la morale; mais il mérite, comme
-philosophe, une gloire à part. Plus instruit que personne dans
-l’histoire de la philosophie ancienne et moderne, il a consacré ses
-études à l’appui des vérités les plus simples. Le premier, parmi les
-philosophes de son temps, il a fondé notre nature intellectuelle tout
-entière sur le sentiment religieux, et l’on dirait qu’il n’a si bien
-appris la langue des métaphysiciens et des savants, que pour rendre
-hommage aussi dans cette langue à la vertu et à la Divinité.
-
-Jacobi s’est montré l’adversaire de la philosophie de Kant; mais il ne
-l’attaque point en partisan de la philosophie des sensations[12]. Au
-contraire, ce qu’il lui reproche, c’est de ne pas s’appuyer assez sur la
-religion, considérée comme la seule philosophie possible dans les
-vérités au delà de l’expérience.
-
- [12] Cette philosophie a reçu généralement, en Allemagne, le nom de
- _philosophie empirique_.
-
-La doctrine de Kant a rencontré beaucoup d’autres adversaires en
-Allemagne, mais on ne l’a point attaquée sans la connaître, ou en lui
-opposant pour toute réponse les opinions de Locke et de Condillac.
-Leibnitz conservait encore trop d’ascendant sur les esprits de ses
-compatriotes pour qu’ils ne montrassent pas du respect pour toute
-opinion analogue à la sienne. Une foule d’écrivains, pendant dix ans,
-n’ont cessé de commenter les ouvrages de Kant. Mais aujourd’hui les
-philosophes allemands, d’accord avec Kant sur l’activité spontanée de la
-pensée, ont adopté néanmoins chacun un système particulier à cet égard.
-En effet, qui n’a pas essayé de se comprendre soi-même selon ses forces?
-Mais parce que l’homme a donné une innombrable diversité d’explications
-de son être, s’ensuit-il que cet examen philosophique soit inutile? Non,
-sans doute. Cette diversité même est la preuve de l’intérêt qu’un tel
-examen doit inspirer.
-
-On dirait de nos jours qu’on voudrait en finir avec la nature morale, et
-lui solder son compte en une fois, pour n’en plus entendre parler. Les
-uns déclarent que la langue a été fixée tel jour de tel mois, et que
-depuis ce moment l’introduction d’un mot nouveau serait une barbarie.
-D’autres affirment que les règles dramatiques ont été définitivement
-arrêtées dans telle année, et que le génie qui voudrait maintenant y
-changer quelque chose, a tort de n’être pas né avant cette année sans
-appel, où l’on a terminé toutes les discussions littéraires passées,
-présentes et futures. Enfin, dans la métaphysique surtout, l’on a décidé
-que depuis Condillac on ne peut faire un pas de plus sans s’égarer. Les
-progrès sont encore permis aux sciences physiques, parce qu’on ne peut
-les leur nier; mais dans la carrière philosophique et littéraire, on
-voudrait obliger l’esprit humain à courir sans cesse la bague de la
-vanité autour du même cercle.
-
-Ce n’est point simplifier le système de l’univers que de s’en tenir à
-cette philosophie expérimentale, qui présente un genre d’évidence faux
-dans le principe, quoique spécieux dans la forme. En considérant comme
-non existant tout ce qui dépasse les lumières des sensations, on peut
-mettre aisément beaucoup de clarté dans un système dont on trace
-soi-même les limites; c’est un travail qui dépend de celui qui le fait.
-Mais tout ce qui est au delà de ces limites en existe-il moins, parce
-qu’on le compte pour rien? L’incomplète vérité de la philosophie
-spéculative approche bien plus de l’essence même des choses, que cette
-lucidité apparente qui tient à l’art d’écarter les difficultés d’un
-certain ordre. Quand on lit dans les ouvrages philosophiques du dernier
-siècle ces phrases si souvent répétées: _Il n’y a que cela de vrai, tout
-le reste est chimère_, on se rappelle cette histoire connue d’un acteur
-français qui, devant se battre avec un homme beaucoup plus gros que lui,
-proposa de tirer sur le corps de son adversaire une ligne au delà de
-laquelle les coups ne compteraient plus. Au delà de cette ligne
-cependant, comme en deçà, il y avait le même être qui pouvait recevoir
-des coups mortels. De même ceux qui placent au terme de leur horizon les
-colonnes d’Hercule ne sauraient empêcher qu’il n’y ait une nature par
-delà la leur, où l’existence est plus vive encore que dans la sphère
-matérielle à laquelle on veut nous borner.
-
-Les deux philosophes les plus célèbres qui aient succédé à Kant, sont
-Fichte et Schelling: ils prétendirent aussi simplifier son système; mais
-c’était en mettant à sa place une philosophie plus transcendante encore
-que la sienne, qu’ils se flattèrent d’y parvenir.
-
-Kant avait séparé d’une main ferme l’empire de l’âme et celui des
-sensations; ce _dualisme_ philosophique était fatigant pour les esprits
-qui aiment à se reposer dans les idées absolues. Depuis les Grecs
-jusqu’à nos jours, on a souvent répété cet axiome, que _Tout est un_, et
-les efforts des philosophes ont toujours tendu à trouver dans un seul
-principe, dans l’âme ou dans la nature, l’explication du monde. J’oserai
-le dire cependant, il me semble qu’un des titres de la philosophie de
-Kant à la confiance des hommes éclairés, c’est d’avoir affirmé, comme
-nous le sentons, qu’il existe une âme et une nature extérieure, et
-qu’elles agissent mutuellement l’une sur l’autre par telles ou telles
-lois. Je ne sais pourquoi l’on trouve plus de hauteur philosophique dans
-l’idée d’un seul principe, soit matériel, soit intellectuel; un ou deux
-ne rend pas l’univers plus facile à comprendre, et notre sentiment
-s’accorde mieux avec les systèmes qui reconnaissent comme distincts le
-physique et le moral.
-
-Fichte et Schelling se sont partagé l’empire que Kant avait reconnu
-divisé, et chacun a voulu que sa moitié fût le tout. L’un et l’autre
-sont sortis de la sphère de nous-mêmes, et ont voulu s’élever jusqu’à
-connaître le système de l’univers. Bien différents en cela de Kant, qui
-a mis autant de force d’esprit à montrer ce que l’esprit humain ne
-parviendra jamais à comprendre, qu’à développer ce qu’il peut savoir.
-
-Cependant nul philosophe, avant Fichte, n’avait poussé le système de
-l’idéalisme à une rigueur aussi scientifique; il fait de l’activité de
-l’âme l’univers entier. Tout ce qui peut être conçu, tout ce qui peut
-être imaginé vient d’elle; c’est d’après ce système qu’il a été
-soupçonné d’incrédulité. On lui entendait dire que, dans la leçon
-suivante, il allait créer Dieu, et l’on était, avec raison, scandalisé
-de cette expression. Ce qu’elle signifiait, c’est qu’il allait montrer
-comment l’idée de la Divinité naissait et se développait dans l’âme de
-l’homme. Le mérite principal de là philosophie de Fichte, c’est la force
-incroyable d’attention qu’elle suppose. Car il ne se contente pas de
-tout rapporter à l’existence intérieure de l’homme, au MOI qui sert de
-base à tout; mais il distingue encore dans ce MOI celui qui est
-passager, et celui qui est durable. En effet, quand on réfléchit sur les
-opérations de l’entendement, on croit assister soi-même à sa pensée, on
-croit la voir passer comme l’onde, tandis que la portion de soi qui la
-contemple est immuable. Il arrive souvent à ceux qui réunissent un
-caractère passionné à un esprit observateur, de se regarder souffrir, et
-de sentir en eux-mêmes un être supérieur à sa propre peine, qui la voit,
-et tour à tour la blâme ou la plaint.
-
-Il s’opère des changements continuels en nous, par les circonstances
-extérieures de notre vie, et néanmoins nous avons toujours le sentiment
-de notre identité. Qu’est-ce donc qui atteste cette identité, si ce
-n’est le MOI toujours le même, qui voit passer devant son tribunal le
-MOI modifié par les impressions extérieures?
-
-C’est à cette âme inébranlable, témoin de l’âme mobile, que Fichte
-attribue le don de l’immortalité et la puissance de créer, ou pour
-traduire plus exactement, de _rayonner en elle-même_ l’image de
-l’univers. Ce système, qui fait tout reposer sur le sommet de notre
-existence, et place la pyramide sur la pointe, est singulièrement
-difficile à suivre. Il dépouille les idées des couleurs qui servent si
-bien à les faire comprendre; et les beaux-arts, la poésie, la
-contemplation de la nature, disparaissent dans ces abstractions, sans
-mélange d’imagination ni de sensibilité.
-
-Fichte ne considère le monde extérieur que comme une borne de notre
-existence, sur laquelle la pensée travaille. Dans son système, cette
-borne est créée par l’âme elle-même, dont l’activité constante s’exerce
-sur le tissu qu’elle a formé. Ce que Fichte a écrit sur le MOI
-métaphysique ressemble un peu au réveil de la statue de Pygmalion, qui,
-touchant alternativement elle-même et la pierre sur laquelle elle était
-placée, dit tour à tour:--C’est moi, et ce n’est pas moi.--Mais quand,
-en prenant la main de Pygmalion, elle s’écrie:--C’est encore moi!--Il
-s’agit déjà d’un sentiment qui dépasse de beaucoup la sphère des idées
-abstraites. L’idéalisme dépouillé du sentiment a néanmoins l’avantage
-d’exciter au plus haut degré l’activité de l’esprit; mais la nature et
-l’amour perdent tout leur charme par ce système; car si les objets que
-nous voyons et les êtres que nous aimons ne sont rien que l’œuvre de nos
-idées, c’est l’homme lui-même qu’on peut considérer alors comme _le
-grand célibataire des mondes_.
-
-Il faut reconnaître cependant deux grands avantages de la doctrine de
-Fichte: l’un, sa morale stoïque, qui n’admet aucune excuse; car tout
-venant du MOI, c’est à ce MOI seul à répondre de l’usage qu’il fait de
-sa volonté: l’autre, un exercice de la pensée tellement fort et subtil
-en même temps, que celui qui a bien compris ce système, dût-il ne pas
-l’adopter, aurait acquis une puissance d’attention et une sagacité
-d’analyse qu’il pourrait ensuite appliquer en se jouant à tout autre
-genre d’étude.
-
-De quelque manière qu’on juge l’utilité de la métaphysique, on ne peut
-nier qu’elle ne soit la gymnastique de l’esprit. On impose aux enfants
-divers genres de luttes dans leurs premières années, quoi qu’ils ne
-soient point appelés à se battre un jour de cette manière. On peut dire
-avec vérité que l’étude de la métaphysique idéaliste est presque un
-moyen sûr de développer les facultés morales de ceux qui s’y livrent. La
-pensée réside, comme tout ce qui est précieux, au fond de nous-mêmes;
-car à la superficie, il n’y a rien que de la sottise ou de l’insipidité.
-Mais quand on oblige de bonne heure les hommes à creuser dans leur
-réflexion, à tout voir dans leur âme, ils y puisent une force et une
-sincérité de jugement qui ne se perdent jamais.
-
-Fichte est dans les idées abstraites une tête mathématique comme Euler
-ou La Grange. Il méprise singulièrement toutes les expressions un peu
-substantielles: l’existence est déjà un mot trop prononcé pour lui.
-L’être, le principe, l’essence, sont à peine des paroles assez éthérées
-pour indiquer les subtiles nuances de ses opinions. On dirait qu’il
-craint le contact des choses réelles, et qu’il tend toujours à y
-échapper. A force de le lire ou de s’entretenir avec lui, l’on perd la
-conscience de ce monde, et l’on a besoin, comme les ombres que nous
-peint Homère, de rappeler en soi les souvenirs de la vie.
-
-Le matérialisme absorbe l’âme en la dégradant; l’idéalisme de Fichte, à
-force de l’exalter, la sépare de la nature. Dans l’un et l’autre
-extrême, le sentiment, qui est la véritable beauté de l’existence, n’a
-point le rang qu’il mérite.
-
-Schelling a bien plus de connaissance de la nature et des beaux-arts que
-Fichte; et son imagination pleine de vie ne saurait se contenter des
-idées abstraites; mais, de même que Fichte, il a pour but de réduire
-l’existence à un seul principe. Il traite avec un profond dédain tous
-les philosophes qui en admettent deux; et il ne veut accorder le nom de
-philosophie qu’au système dans lequel tout s’enchaîne, et qui explique
-tout. Certainement il a raison d’affirmer que celui-là serait le
-meilleur, mais où est-il? Schelling prétend que rien n’est plus absurde
-que cette expression communément reçue: la philosophie de Platon, la
-philosophie d’Aristote. Dirait-on la géométrie d’Euler, la géométrie de
-La Grange? Il n’y a qu’une philosophie, selon l’opinion de Schelling, ou
-il n’y en a point. Certes, si l’on n’entendait par philosophie que le
-mot de l’énigme de l’univers, on pourrait dire avec vérité qu’il n’y a
-point de philosophie.
-
-Le système de Kant parut insuffisant à Schelling comme à Fichte, parce
-qu’il reconnaît deux natures, deux sources de nos idées, les objets
-extérieurs et les facultés de l’âme. Mais pour arriver à cette unité
-tant désirée, pour se débarrasser de cette double vie physique et morale
-qui déplaît tant aux partisans des idées absolues, Schelling rapporte
-tout à la nature, tandis que Fichte fait tout ressortir de l’âme. Fichte
-ne voit dans la nature que l’opposé de l’âme: elle n’est à ses yeux
-qu’une limite ou qu’une chaîne, dont il faut travailler sans cesse à se
-dégager. Le système de Schelling repose et charme davantage
-l’imagination, néanmoins il rentre nécessairement dans celui de Spinoza;
-mais, au lieu de faire descendre l’âme jusqu’à la matière, comme cela
-s’est pratiqué de nos jours, Schelling tâche d’élever la matière jusqu’à
-l’âme; et quoique sa théorie dépende en entier de la nature physique,
-elle est cependant très idéaliste dans le fond, et plus encore dans la
-forme.
-
-L’idéal et le réel tiennent, dans son langage, la place de
-l’intelligence et de la matière, de l’imagination et de l’expérience; et
-c’est dans la réunion de ces deux puissances en une harmonie complète
-que consiste, selon lui, le principe unique et absolu de l’univers
-organisé. Cette harmonie, dont les deux pôles et le centre sont l’image,
-et qui est renfermée dans le nombre trois, de tout temps si mystérieux,
-fournit à Schelling les applications les plus ingénieuses. Il croit la
-retrouver dans les beaux-arts comme dans la nature, et ses ouvrages sur
-les sciences physiques sont estimés même des savants, qui ne considèrent
-que les faits et les résultats. Enfin, dans l’examen de l’âme, il
-cherche à démontrer comment les sensations et les conceptions
-intellectuelles se confondent dans le sentiment qui réunit ce qu’il y a
-d’involontaire et de réfléchi dans les unes et dans les autres, et
-contient ainsi tout le mystère de la vie.
-
-Ce qui intéresse surtout dans ces systèmes, ce sont leurs
-développements. La base première de la prétendue explication du monde
-est également vraie comme également fausse dans la plupart des théories;
-car toutes sont comprises dans l’immense pensée qu’elles veulent
-embrasser: mais dans l’application aux choses de ce monde, ces théories
-sont très spirituelles, et répandent souvent de grandes lumières sur
-plusieurs objets en particulier.
-
-Schelling s’approche beaucoup, on ne saurait le nier, des philosophes
-appelés panthéistes, c’est-à-dire de ceux qui accordent à la nature les
-attributs de la Divinité. Mais ce qui le distingue, c’est l’étonnante
-sagacité avec laquelle il a su rallier à sa doctrine les sciences et les
-arts; il instruit, il donne à penser dans chacune de ses observations,
-et la profondeur de son esprit étonne, surtout quand il ne prétend pas
-l’appliquer au secret de l’univers; car aucun homme ne peut atteindre à
-un genre de supériorité qui ne saurait exister entre les êtres de la
-même espèce, à quelque distance qu’ils soient l’un de l’autre.
-
-Pour conserver des idées religieuses au milieu de l’apothéose de la
-nature, l’école de Schelling suppose que l’individu périt en nous, mais
-que les qualités intimes que nous possédons rentrent dans le grand tout
-de la création éternelle. Cette immortalité-là ressemble terriblement à
-la mort; car la mort physique elle-même n’est autre chose que la nature
-universelle qui se ressaisit des dons qu’elle avait faits à l’individu.
-
-Schelling tire de son système des conclusions très nobles sur la
-nécessité de cultiver dans notre âme les qualités immortelles, celles
-qui sont en relation avec l’univers, et de mépriser en nous-mêmes tout
-ce qui ne tient qu’à nos circonstances. Mais les affections du cœur et
-la conscience elle-même ne sont-elles pas attachées aux rapports de
-cette vie. Nous éprouvons dans la plupart des situations deux mouvements
-tout à fait distincts, celui qui nous unit à l’ordre général, et celui
-qui nous ramène à nos intérêts particuliers; le sentiment du devoir, et
-la personnalité. Le plus noble de ces deux mouvements, c’est
-l’universel. Mais c’est précisément parce que nous avons un instinct
-conservateur de l’existence, qu’il est beau de la sacrifier; c’est parce
-que nous sommes des êtres concentrés en nous-mêmes que notre attraction
-vers l’ensemble est généreuse; enfin, c’est parce que nous subsistons
-individuellement et séparément que nous pouvons nous choisir et nous
-aimer les uns les autres: que serait donc cette immortalité abstraite
-qui nous dépouillerait de nos souvenirs les plus chers comme de
-modifications accidentelles?
-
-Voulez-vous, disent-ils en Allemagne, ressusciter avec toutes vos
-circonstances actuelles, renaître baron ou marquis?--Non sans doute,
-mais qui ne voudrait pas renaître fille et mère, et comment serait-on
-soi si l’on ne ressentait plus les mêmes amitiés! Les vagues idées de
-réunion avec la nature détruisent à la longue l’empire de la religion
-sur les âmes, car la religion s’adresse à chacun de nous en particulier.
-La Providence nous protège dans tous les détails de notre sort. Le
-christianisme se proportionne à tous les esprits, et répond comme un
-confident aux besoins individuels de notre cœur. Le panthéisme au
-contraire, c’est-à-dire la nature divinisée, à force d’inspirer de la
-religion pour tout, la disperse sur l’univers et ne la concentre point
-en nous-mêmes.
-
-Ce système a eu dans tous les temps beaucoup de partisans parmi les
-philosophes. La pensée tend toujours à se généraliser de plus en plus,
-et l’on prend quelquefois pour une idée nouvelle ce travail de l’esprit
-qui s’en va toujours ôtant ses bornes. On croit parvenir à comprendre
-l’univers comme l’espace, en renversant toujours les barrières, en
-reculant les difficultés sans les résoudre, et l’on n’approche pas
-davantage ainsi de l’infini. Le sentiment seul nous le révèle sans nous
-l’expliquer.
-
-Ce qui est vraiment admirable dans la philosophie allemande, c’est
-l’examen qu’elle nous fait faire de nous-mêmes; elle remonte jusqu’à
-l’origine de la volonté, jusqu’à cette source inconnue du fleuve de
-notre vie; et c’est là que, pénétrant dans les secrets les plus intimes
-de la douleur et de la foi, elle nous éclaire et nous affermit. Mais
-tous les systèmes qui aspirent à l’explication de l’univers ne peuvent
-guère être analysés clairement par aucune parole: les mots ne sont pas
-propres à ce genre d’idées, et il en résulte que, pour les y faire
-servir, on répand sur toutes choses l’obscurité qui précéda la création,
-mais non la lumière qui l’a suivie. Les expressions scientifiques
-prodiguées sur un sujet auquel tout le monde croit avoir des droits
-révoltent l’amour-propre. Ces écrits si difficiles à comprendre prêtent,
-quelque sérieux qu’on soit, à la plaisanterie, car il y a toujours des
-méprises dans les ténèbres. L’on se plaît à réduire à quelques
-assertions principales et faciles à combattre, cette foule de nuances de
-restrictions qui paraissent toutes sacrées à l’auteur, mais que bientôt
-les profanes oublient ou confondent.
-
-Les Orientaux ont été de tout temps idéalistes, et l’Asie ne ressemble
-en rien au midi de l’Europe. L’excès de la chaleur porte dans l’Orient à
-la contemplation, comme l’excès du froid dans le Nord. Les systèmes
-religieux de l’Inde sont très mélancoliques et très spiritualistes,
-tandis que les peuples du midi de l’Europe ont toujours eu du penchant
-pour un paganisme assez matériel. Les savants Anglais qui ont voyagé
-dans l’Inde ont fait de profondes recherches sur l’Asie; et des
-Allemands, qui n’avaient pas, comme les princes de la mer, les occasions
-de s’instruire par leurs propres yeux, sont arrivés, avec l’unique
-secours de l’étude, à des découvertes très intéressantes sur la
-religion, la littérature et les langues des nations asiatiques; ils sont
-portés à croire, d’après plusieurs indices, que des lumières
-surnaturelles ont éclairé jadis les peuples de ces contrées, et qu’il en
-est resté des traces ineffaçables. La philosophie des Indiens ne peut
-être bien comprise que par les idéalistes allemands: les rapports
-d’opinion les aident à la concevoir.
-
-Frédéric Schlegel, non content de savoir presque toutes les langues de
-l’Europe, a consacré des travaux inouïs à la connaissance de ce pays,
-berceau du monde. L’ouvrage qu’il vient de publier sur la langue et la
-philosophie des Indiens, contient des vues profondes et des
-connaissances positives qui doivent fixer l’attention des hommes
-éclairés de l’Europe. Il croit, et plusieurs philosophes, au nombre
-desquels il faut compter Bailly, ont soutenu la même opinion, qu’un
-peuple primitif a occupé quelques parties de la terre, et
-particulièrement l’Asie, dans une époque antérieure à tous les documents
-de l’histoire. Frédéric Schlegel trouve des traces de ce peuple dans la
-culture intellectuelle des nations et dans la formation des langues. Il
-remarque une ressemblance extraordinaire entre les idées principales, et
-même les mots qui les expriment chez plusieurs peuples du monde, alors
-même que, d’après ce que nous connaissons de l’histoire, ils n’ont
-jamais eu de rapport entre eux. Frédéric Schlegel n’admet point dans ses
-écrits la supposition assez généralement reçue, que les hommes ont
-commencé par l’état sauvage, et que les besoins mutuels ont formé les
-langues par degrés. C’est donner une origine bien grossière au
-développement de l’esprit et de l’âme, que de l’attribuer ainsi à notre
-nature animale, et la raison combat cette hypothèse que l’imagination
-repousse.
-
-On ne conçoit point par quelle gradation il serait possible d’arriver du
-cri sauvage à la perfection de la langue grecque; l’on dirait que dans
-les progrès nécessaires pour parcourir cette distance infinie, il
-faudrait que chaque pas franchît un abîme; nous voyons de nos jours que
-les sauvages ne se civilisent jamais d’eux-mêmes, et que ce sont les
-nations voisines qui leur enseignent avec grande peine ce qu’ils
-ignorent. On est donc bien tenté de croire que le peuple primitif a été
-l’instituteur du genre humain; et ce peuple, qui l’a formé, si ce n’est
-une révélation? Toutes les nations ont exprimé de tout temps des regrets
-sur la perte d’un état heureux qui précédait l’époque où elles se
-trouvaient: d’où vient cette idée si généralement répandue? dira-t-on
-que c’est une erreur? Les erreurs universelles sont toujours fondées sur
-quelques vérités altérées, défigurées peut-être, mais qui avaient pour
-base des faits cachés dans la nuit des temps, ou quelques forces
-mystérieuses de la nature.
-
-Ceux qui attribuent la civilisation du genre humain aux besoins
-physiques qui ont réuni les hommes entre eux, expliqueront difficilement
-comment il arrive que la culture morale des peuples les plus anciens est
-plus poétique, plus favorable aux beaux-arts, plus noblement inutile
-enfin, sous les rapports matériels, que ne le sont les raffinements de
-la civilisation moderne. La philosophie des Indiens est idéaliste, et
-leur religion mystique: ce n’est certes pas le besoin de maintenir
-l’ordre dans la société qui a donné naissance à cette philosophie ni à
-cette religion.
-
-La poésie presque partout a précédé la prose, et l’introduction des
-mètres, du rythme, de l’harmonie, est antérieure à la précision
-rigoureuse, et par conséquent à l’utile emploi des langues. L’astronomie
-n’a pas été étudiée seulement pour servir à l’agriculture; mais les
-Chaldéens, les Égyptiens, etc., ont poussé leurs recherches fort au delà
-des avantages pratiques qu’on pouvait en retirer, et l’on croit voir
-l’amour du ciel et le culte du temps dans ces observations si profondes
-et si exactes sur les divisions de l’année, le cours des astres et les
-périodes de leur jonction.
-
-Les rois, chez les Chinois, étaient les premiers astronomes de leur
-pays; ils passaient les nuits à contempler la marche des étoiles, et
-leur dignité royale consistait dans ces belles connaissances et dans ces
-occupations désintéressées qui les élevaient au-dessus du vulgaire. Le
-magnifique système qui donne à la civilisation pour origine une
-révélation religieuse, est appuyé par une érudition dont les partisans
-des opinions matérialistes sont rarement capables; c’est être déjà
-presque idéaliste que de se vouer entièrement à l’étude.
-
-Les Allemands, accoutumés à réfléchir profondément et solitairement,
-pénètrent si avant dans la vérité, qu’il faut être, ce me semble, un
-ignorant ou un fat, pour dédaigner aucun de leurs écrits avant de s’en
-être longtemps occupé. Il y avait autrefois beaucoup d’erreurs et de
-superstitions qui tenaient au manque de connaissances; mais quand, avec
-les lumières de notre temps et d’immenses travaux individuels, on énonce
-des opinions hors du cercle des expériences communes, il faut s’en
-réjouir pour l’espèce humaine, car son trésor actuel est assez pauvre,
-du moins si l’on en juge par l’usage qu’elle en fait.
-
-En lisant le compte que je viens de rendre des idées principales de
-quelques philosophes allemands, leurs partisans d’une part, trouveront
-avec raison que j’ai indiqué bien superficiellement des recherches très
-importantes, et de l’autre, les gens du monde se demanderont à quoi sert
-tout cela? Mais à quoi servent l’Apollon du Belvédère, les tableaux de
-Raphaël, les tragédies de Racine? à quoi sert tout ce qui est beau, si
-ce n’est à l’âme? Il en est de même de la philosophie, elle est la
-beauté de la pensée, elle atteste la dignité de l’homme, qui peut
-s’occuper de l’Éternel et de l’invisible, quoique tout ce qu’il y a de
-grossier dans sa nature l’en éloigne.
-
-Je pourrais encore citer beaucoup d’autres noms justement honorés dans
-la carrière de la philosophie; mais il me semble que cette esquisse,
-quelque imparfaite qu’elle soit, suffit pour servir d’introduction à
-l’examen de l’influence que la philosophie transcendante des Allemands a
-exercée sur le développement de l’esprit, et sur le caractère et la
-moralité de la nation où règne cette philosophie; et c’est là surtout le
-but que je me suis proposé.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-Influence de la nouvelle Philosophie allemande sur le développement de
-l’esprit.
-
-
-L’attention est peut-être de toutes les facultés de l’esprit humain
-celle qui a le plus de pouvoir, et l’on ne saurait nier que la
-métaphysique idéaliste ne la fortifie d’une manière étonnante. M. de
-Buffon prétendait que le génie pouvait s’acquérir par la patience,
-c’était trop dire; mais cet hommage rendu à l’attention, sous le nom de
-la patience, honore beaucoup un homme d’une imagination aussi brillante.
-Les idées abstraites exigent déjà un grand effort de méditation; mais
-quand on y joint l’observation la plus exacte et la plus persévérante
-des actes intérieurs de la volonté, toute la force de l’intelligence y
-est employée. La subtilité de l’esprit est un grand défaut dans les
-affaires de ce monde; mais certes les Allemands n’en sont pas
-soupçonnés. La subtilité philosophique qui nous fait démêler les
-moindres fils de nos pensées, est précisément ce qui doit porter le plus
-loin le génie, car une réflexion dont il résulterait peut-être les plus
-sublimes inventions, les plus étonnantes découvertes, passe en
-nous-mêmes inaperçue, si nous n’avons pas pris l’habitude d’examiner
-avec sagacité les conséquences et les liaisons des idées les plus
-éloignées en apparence.
-
-En Allemagne, un homme supérieur se borne rarement à une seule carrière.
-Gœthe fait des découvertes dans les sciences, Schelling est un excellent
-littérateur, Frédéric Schlegel un poète plein d’originalité. On ne
-saurait peut-être réunir un grand nombre de talents divers, mais la vue
-de l’entendement doit tout embrasser.
-
-La nouvelle philosophie allemande est nécessairement plus favorable
-qu’aucune autre à l’étendue de l’esprit; car rapportant tout au foyer de
-l’âme, et considérant le monde lui-même comme régi par des lois dont le
-type est en nous, elle ne saurait admettre le préjugé qui destine chaque
-homme d’une manière exclusive à telle ou telle branche d’études. Les
-philosophes idéalistes croient qu’un art, qu’une science, qu’une partie
-quelconque ne saurait être comprise sans des connaissances universelles,
-et que, depuis le moindre phénomène jusqu’au plus grand, rien ne peut
-être savamment examiné, ou poétiquement dépeint, sans cette hauteur
-d’esprit qui fait voir l’ensemble en décrivant les détails.
-
-Montesquieu dit que _l’esprit consiste à connaître la ressemblance des
-choses diverses et la différence des choses semblables_. S’il pouvait
-exister une théorie qui apprît à devenir un homme d’esprit, ce serait
-celle de l’entendement telle que les Allemands la conçoivent; il n’en
-est pas de plus favorable aux rapprochements ingénieux entre les objets
-extérieurs et les facultés de l’esprit; ce sont les divers rayons d’un
-même centre. La plupart des axiomes physiques correspondent à des
-vérités morales, et la philosophie universelle présente de mille
-manières la nature toujours une et toujours variée, qui se réfléchit
-tout entière dans chacun de ses ouvrages, et fait porter au brin
-d’herbe, comme au cèdre, l’empreinte de l’univers.
-
-Cette philosophie donne un attrait singulier pour tous les genres
-d’étude. Les découvertes qu’on fait en soi-même sont toujours
-intéressantes; mais, s’il est vrai qu’elles doivent nous éclairer sur
-les mystères mêmes du monde créé à notre image, quelle curiosité
-n’inspirent-elles pas! L’entretien d’un philosophe allemand, tel que
-ceux que j’ai nommés, rappelle les dialogues de Platon, et quand vous
-interrogez un de ces hommes sur un sujet quelconque, il y répand tant de
-lumières qu’en l’écoutant vous croyez penser pour la première fois, si
-penser est, comme le dit Spinoza, _s’identifier avec la nature par
-l’intelligence, et devenir un avec elle_.
-
-Il circule en Allemagne, depuis quelques années, une telle quantité
-d’idées neuves sur les sujets littéraires et philosophiques, qu’un
-étranger pourrait très bien prendre pour un génie supérieur celui qui ne
-ferait que répéter ces idées. Il m’est quelquefois arrivé de croire un
-esprit prodigieux à des hommes d’ailleurs assez communs, seulement parce
-qu’ils s’étaient familiarisés avec les systèmes idéalistes, aurore d’une
-vie nouvelle.
-
-Les défauts qu’on reproche d’ordinaire aux Allemands dans la
-conversation, la lenteur et la pédanterie, se remarquent infiniment
-moins dans les disciples de l’école moderne; les personnes du premier
-rang, en Allemagne, se sont formées pour la plupart d’après les bonnes
-manières françaises; mais il s’établit maintenant parmi les philosophes
-hommes de lettres une éducation qui est aussi de bon goût, quoique dans
-un tout autre genre. On y considère la véritable élégance comme
-inséparable de l’imagination poétique et de l’attrait pour les
-beaux-arts, et la politesse comme fondée sur la connaissance et
-l’appréciation des talents et du mérite.
-
-On ne saurait nier cependant que les nouveaux systèmes philosophiques et
-littéraires n’aient inspiré à leurs partisans un grand mépris pour ceux
-qui ne les comprennent pas. La plaisanterie française veut toujours
-humilier par le ridicule; sa tactique est d’éviter l’idée pour attaquer
-la personne, et le fond pour se moquer de la forme. Les Allemands de la
-nouvelle école considèrent l’ignorance et la frivolité comme les
-maladies d’une enfance prolongée; ils ne s’en sont pas tenus à combattre
-les étrangers, ils s’attaquent aussi eux-mêmes les uns les autres avec
-amertume, et l’on dirait, à les entendre, qu’un degré de plus en fait
-d’abstraction ou de profondeur, donne le droit de traiter en esprit
-vulgaire et borné quiconque ne voudrait pas ou ne pourrait pas y
-atteindre.
-
-Quand les obstacles ont irrité les esprits, l’exagération s’est mêlée à
-cette révolution philosophique, d’ailleurs si salutaire. Les Allemands
-de la nouvelle école pénètrent avec le flambeau du génie dans
-l’intérieur de l’âme. Mais quand il s’agit de faire entrer leurs idées
-dans la tête des autres, ils en connaissent mal les moyens; ils se
-mettent à dédaigner, parce qu’ils ignorent, non la vérité, mais la
-manière de la dire. Le dédain, excepté pour le vice, indique presque
-toujours une borne dans l’esprit; car, avec plus d’esprit encore, on se
-serait fait comprendre même des esprits vulgaires, ou du moins on
-l’aurait essayé de bonne foi.
-
-Le talent de s’exprimer avec méthode et clarté est assez rare en
-Allemagne: les études spéculatives ne le donnent pas. Il faut se placer,
-pour ainsi dire, en dehors de ses propres pensées, pour juger de la
-forme qu’on doit leur donner. La philosophie fait connaître l’homme
-plutôt que les hommes. C’est l’habitude de la société qui seule nous
-apprend quels sont les rapports de notre esprit avec celui des autres.
-La candeur d’abord, et l’orgueil ensuite, portent les philosophes
-sincères et sérieux à s’indigner contre ceux qui ne pensent pas ou ne
-sentent pas comme eux. Les Allemands recherchent le vrai
-consciencieusement; mais ils ont un esprit de secte très ardent en
-faveur de la doctrine qu’ils adoptent; car tout se change en passion
-dans le cœur de l’homme.
-
-Cependant, malgré les diversités d’opinions qui forment en Allemagne
-différentes écoles opposées l’une à l’autre, elles tendent également,
-pour la plupart, à développer l’activité de l’âme: aussi n’est-il point
-de pays où chaque homme tire plus de parti de lui-même, au moins sous le
-rapport des travaux intellectuels.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-Influence de la nouvelle Philosophie allemande sur la Littérature et les
-Arts.
-
-
-Ce que je viens de dire sur le développement de l’esprit s’applique
-aussi à la littérature; cependant il est peut-être intéressant d’ajouter
-quelques observations particulières à ces réflexions générales.
-
-Dans les pays où l’on croit que toutes les idées nous viennent par les
-objets extérieurs, il est naturel d’attacher un plus grand prix aux
-convenances, dont l’empire est au dehors; mais lorsqu’au contraire on
-est convaincu des lois immuables de l’existence morale, la société a
-moins de pouvoir sur chaque homme: l’on traite de tout avec soi-même; et
-l’essentiel, dans les productions de la pensée comme dans les actions de
-la vie, c’est de s’assurer qu’elles partent de notre conviction intime
-et de nos émotions spontanées.
-
-Il y a dans le style des qualités qui tiennent à la vérité même du
-sentiment, il y en a qui dépendent de la correction grammaticale. On
-aurait de la peine à faire comprendre à des Allemands que la première
-chose à examiner dans un ouvrage, c’est la manière dont il est écrit, et
-que l’exécution doit l’emporter sur la conception. La philosophie
-expérimentale estime un ouvrage surtout par la forme ingénieuse et
-lucide sous laquelle il est présenté; la philosophie idéaliste, au
-contraire, toujours attirée vers le foyer de l’âme, n’admire que les
-écrivains qui s’en rapprochent.
-
-Il faut l’avouer aussi, l’habitude de creuser dans les mystères les plus
-cachés de notre être donne du penchant pour ce qu’il y a de plus profond
-et quelquefois de plus obscur dans la pensée. Aussi les Allemands
-mêlent-ils trop souvent la métaphysique à la poésie.
-
-La nouvelle philosophie inspire le besoin de s’élever jusqu’aux pensées
-et aux sentiments sans bornes. Cette impulsion peut être favorable au
-génie, mais elle ne l’est qu’à lui, et souvent elle donne à ceux qui
-n’en ont pas des prétentions assez ridicules. En France, la médiocrité
-trouve tout trop fort et trop exalté; en Allemagne, rien ne lui paraît à
-la hauteur de la nouvelle doctrine. En France, la médiocrité se moque de
-l’enthousiasme, en Allemagne, elle dédaigne un certain genre de raison.
-Un écrivain n’en saurait jamais faire assez pour convaincre les lecteurs
-allemands qu’il n’est pas superficiel, qu’il s’occupe en toutes choses
-de l’immortel et de l’infini. Mais comme les facultés de l’esprit ne
-répondent pas toujours à de si vastes désirs, il arrive souvent que des
-efforts gigantesques ne conduisent qu’à des résultats communs. Néanmoins
-cette disposition générale seconde l’essor de la pensée; et il est plus
-facile, en littérature, de poser des limites que de donner de
-l’émulation.
-
-Le goût que les Allemands manifestent pour le genre naïf, et dont j’ai
-déjà eu l’occasion de parler, semble en contradiction avec leur penchant
-pour la métaphysique, penchant qui naît du besoin de se connaître et de
-s’analyser soi-même; cependant c’est aussi à l’influence d’un système
-qu’il faut rapporter ce goût pour le naïf; car il y a de la philosophie
-dans tout en Allemagne, même dans l’imagination. L’un des premiers
-caractères du naïf, c’est d’exprimer ce qu’on sent ou ce qu’on pense,
-sans réfléchir à aucun résultat ni tendre vers aucun but; et c’est en
-cela qu’il s’accorde avec la théorie des Allemands sur la littérature.
-
-Kant, en séparant le beau de l’utile, prouve clairement qu’il n’est
-point du tout dans la nature des beaux-arts de donner des leçons. Sans
-doute tout ce qui est beau doit faire naître des sentiments généreux, et
-ces sentiments excitent à la vertu; mais dès qu’on a pour objet de
-mettre en évidence un précepte de morale, la libre impression que
-produisent les chefs-d’œuvre de l’art est nécessairement détruite; car
-le but, quel qu’il soit, quand il est connu, borne et gêne
-l’imagination. On prétend que Louis XIV disait à un prédicateur qui
-avait dirigé son sermon contre lui: «Je veux bien me faire ma part; mais
-je ne veux pas qu’on me la fasse». L’on pourrait appliquer ces paroles
-aux beaux-arts en général: ils doivent élever l’âme, et non pas
-l’endoctriner.
-
-La nature déploie ses magnificences souvent sans but, souvent avec un
-luxe que les partisans de l’utilité appelleraient prodigue. Elle semble
-se plaire à donner plus d’éclat aux fleurs, aux arbres des forêts,
-qu’aux végétaux qui servent d’aliment à l’homme. Si l’utile avait le
-premier rang dans la nature, ne revêtirait-elle pas de plus de charmes
-les plantes nutritives que les roses, qui ne sont que belles? Et d’où
-vient cependant que, pour parer l’autel de la Divinité, l’on chercherait
-plutôt les inutiles fleurs que les productions nécessaires? D’où vient
-que ce qui sert au maintien de notre vie a moins de dignité que les
-beautés sans but? C’est que le beau nous rappelle une existence
-immortelle et divine, dont le souvenir et le regret vivent à la fois
-dans notre cœur.
-
-Ce n’est certainement pas pour méconnaître la valeur morale de ce qui
-est utile que Kant en a séparé le beau; c’est pour fonder l’admiration
-en tout genre sur un désintéressement absolu; c’est pour donner aux
-sentiments qui rendent le vice impossible la préférence sur les leçons
-qui servent à le corriger.
-
-Rarement les fables mythologiques des anciens ont été dirigées dans le
-sens des exhortations de morale ou des exemples édifiants, et ce n’est
-pas du tout parce que les modernes valent mieux qu’eux qu’ils cherchent
-souvent à donner à leurs fictions un résultat utile; c’est plutôt parce
-qu’ils ont moins d’imagination, et qu’ils transportent dans la
-littérature l’habitude que donnent les affaires, de toujours tendre vers
-un but. Les événements, tels qu’ils existent dans la réalité, ne sont
-point calculés comme une fiction dont le dénouement est moral. La vie
-elle-même est conçue d’une manière tout à fait poétique: car ce n’est
-point d’ordinaire parce que le coupable est puni, et l’homme vertueux
-récompensé, qu’elle produit sur nous une impression morale, c’est parce
-qu’elle développe dans notre âme l’indignation contre le coupable, et
-l’enthousiasme pour l’homme vertueux.
-
-Les Allemands ne considèrent point, ainsi qu’on le fait d’ordinaire,
-l’imitation de la nature comme le principal objet de l’art; c’est la
-beauté idéale qui leur paraît le principe de tous les chefs-d’œuvre, et
-leur théorie poétique est, à cet égard, tout à fait d’accord avec leur
-philosophie. L’impression qu’on reçoit par les beaux-arts n’a pas le
-moindre rapport avec le plaisir que fait éprouver une imitation
-quelconque; l’homme a dans son âme des sentiments innés que les objets
-réels ne satisferont jamais, et c’est à ces sentiments que l’imagination
-des peintres et des poètes sait donner une forme et une vie. Le premier
-des arts, la musique, qu’imite-t-il? de tous les dons de la Divinité
-cependant, c’est le plus magnifique, car il semble, pour ainsi dire,
-superflu. Le soleil nous éclaire, nous respirons l’air d’un ciel serein,
-toutes les beautés de la nature servent en quelque façon à l’homme; la
-musique seule est d’une noble inutilité, et c’est pour cela qu’elle nous
-émeut si profondément; plus elle est loin de tout but, plus elle se
-rapproche de cette source intime de nos pensées que l’application à un
-objet quelconque resserre dans son cours.
-
-La théorie littéraire des Allemands diffère de toutes les autres, en ce
-qu’elle n’assujettit point les écrivains à des usages ni à des
-restrictions tyranniques. C’est une théorie toute créatrice, c’est une
-philosophie des beaux-arts qui, loin de les contraindre, cherche, comme
-Prométhée, à dérober le feu du ciel pour en faire don aux poètes.
-Homère, le Dante, Shakespeare, me dira-t-on, savaient-ils rien de tout
-cela? ont-ils eu besoin de cette métaphysique pour être de grands
-écrivains? Sans doute la nature n’a point attendu la philosophie, ce qui
-se réduit à dire que le fait a précédé l’observation du fait; mais,
-puisque nous sommes arrivés à l’époque des théories, ne faut-il pas au
-moins se garder de celles qui peuvent étouffer le talent?
-
-Il faut avouer cependant qu’il résulte assez souvent quelques
-inconvénients essentiels de ces systèmes de philosophie appliqués à la
-littérature: les lecteurs allemands, accoutumés à lire Kant, Fichte,
-etc., considèrent un moindre degré d’obscurité comme la clarté même, et
-les écrivains ne donnent pas toujours aux ouvrages de l’art cette
-lucidité frappante qui leur est si nécessaire. On peut, on doit même
-exiger une attention soutenue, quand il s’agit d’idées abstraites; mais
-les émotions sont involontaires. Il ne peut être question dans les
-jouissances des arts, ni de complaisance, ni d’effort, ni de réflexion;
-il s’agit là de plaisir et non de raisonnement; l’esprit philosophique
-peut réclamer l’examen, mais le talent poétique doit commander
-l’entraînement.
-
-Les idées ingénieuses qui dérivent des théories font illusion sur la
-véritable nature du talent. On prouve spirituellement que telle ou telle
-pièce n’a pas dû plaire, et cependant elle plaît, et l’on se met alors à
-mépriser ceux qui l’aiment. On prouve aussi que telle pièce, composée
-d’après tels principes, doit intéresser, et cependant quand on veut
-qu’elle soit jouée, quand on lui dit _lève-toi et marche_, la pièce ne
-va pas, et il faut donc encore mépriser ceux qui ne s’amusent point d’un
-ouvrage composé selon les lois de l’idéal et du réel. On a tort presque
-toujours quand on blâme le jugement du public dans les arts, car
-l’impression populaire est plus philosophique encore que la philosophie
-même, et quand les combinaisons de l’homme instruit ne s’accordent pas
-avec cette impression, ce n’est point parce que ces combinaisons sont
-trop profondes, mais plutôt parce qu’elles ne le sont pas assez.
-
-Néanmoins il vaut infiniment mieux, ce me semble, pour la littérature
-d’un pays, que sa poétique soit fondée sur des idées philosophiques,
-même un peu abstraites, que sur de simples règles extérieures; car ces
-règles ne sont que des barrières pour empêcher les enfants de tomber.
-
-L’imitation des anciens a pris chez les Allemands une direction tout
-autre que dans le reste de l’Europe. Le caractère consciencieux dont ils
-ne se départent jamais les a conduits à ne point mêler ensemble le génie
-moderne avec le génie antique; ils traitent à quelques égards les
-fictions comme de la vérité, car ils trouvent le moyen d’y porter du
-scrupule; ils appliquent aussi cette même disposition à la connaissance
-exacte et profonde des monuments qui nous restent des temps passés. En
-Allemagne, l’étude de l’antiquité, comme celle des sciences et de la
-philosophie, réunit les branches divisées de l’esprit humain.
-
-Heyne embrasse tout ce qui se rapporte à la littérature, à l’histoire et
-aux beaux-arts avec une étonnante perspicacité. Wolf tire des
-observations les plus fines, les inductions les plus hardies, et, ne se
-soumettant en rien à l’autorité, il juge par lui-même l’authenticité des
-écrits des Grecs et leur valeur. On peut voir dans un dernier écrit de
-M. Ch. de Villers, que j’ai déjà nommé avec la haute estime qu’il
-mérite, quels travaux immenses l’on publie chaque année, en Allemagne,
-sur les auteurs classiques. Les Allemands se croient appelés en toutes
-choses au rôle de contemplateurs, et l’on dirait qu’ils ne sont pas de
-leur siècle, tant leurs réflexions et leur intérêt se tournent vers une
-autre époque du monde.
-
-Il se peut que le meilleur temps pour la poésie ait été celui de
-l’ignorance, et que la jeunesse du genre humain soit passée pour
-toujours; cependant on croit sentir dans les écrits des Allemands une
-jeunesse nouvelle, celle qui naît du noble choix qu’on peut faire après
-avoir tout connu. L’âge des lumières a son innocence aussi bien que
-l’âge d’or; et si dans l’enfance du genre humain on n’en croit que son
-âme, lorsqu’on a tout appris, on revient à ne plus se confier qu’en
-elle.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-Influence de la nouvelle Philosophie sur les sciences.
-
-
-Il n’est pas douteux que la philosophie idéaliste ne porte au
-recueillement, et que, disposant l’esprit à se replier sur lui-même,
-elle n’augmente sa pénétration et sa persistance dans les travaux
-intellectuels. Mais cette philosophie est-elle également favorable aux
-sciences, qui consistent dans l’observation de la nature? C’est à
-l’examen de cette question que les réflexions suivantes sont destinées.
-
-On a généralement attribué les progrès des sciences, dans le dernier
-siècle, à la philosophie expérimentale; et, comme l’observation sert en
-effet beaucoup dans cette carrière, on s’est cru d’autant plus certain
-d’atteindre aux vérités scientifiques, qu’on accordait plus d’importance
-aux objets extérieurs; cependant la patrie de Kepler et de Leibnitz
-n’est pas à dédaigner pour la science. Les principales découvertes
-modernes, la poudre, l’imprimerie, ont été faites par les Allemands, et
-néanmoins la tendance des esprits, en Allemagne, a toujours été vers
-l’idéalisme.
-
-Bacon a comparé la philosophie spéculative à l’alouette qui s’élève
-jusqu’aux cieux, et redescend sans rien rapporter de sa course, et la
-philosophie expérimentale, au faucon qui s’élève aussi haut, mais
-revient avec sa proie.
-
-Peut-être que, de nos jours, Bacon eût senti les inconvénients de la
-philosophie purement expérimentale; elle a travesti la pensée en
-sensation, la morale en intérêt personnel, et la nature en mécanisme,
-car elle tendait à rabaisser toutes choses. Les Allemands ont combattu
-son influence dans les sciences physiques, comme dans un ordre plus
-relevé, et, tout en soumettant la nature à l’observation, ils
-considèrent ses phénomènes en général d’une manière vaste et animée;
-c’est toujours une présomption en faveur d’une opinion que son empire
-sur l’imagination, car tout annonce que le beau est aussi le vrai dans
-la sublime conception de l’univers.
-
-La philosophie nouvelle a déjà exercé sous plusieurs rapports son
-influence sur les sciences physiques en Allemagne; d’abord, le même
-esprit d’universalité que j’ai remarqué dans les littérateurs et les
-philosophes, se retrouve aussi dans les savants. Humboldt raconte en
-observateur exact les voyages dont il a bravé les dangers en chevalier
-valeureux, et ses écrits intéressent également les physiciens et les
-poètes. Schelling, Bader, Schubert, etc., ont publié des ouvrages dans
-lesquels les sciences sont présentées sous un point de vue qui captive
-la réflexion et l’imagination: et longtemps avant que les métaphysiciens
-modernes eussent existé, Kepler et Haller avaient su tout à la fois
-observer et deviner la nature.
-
-L’attrait de la société est si grand en France, qu’elle ne permet à
-personne de donner beaucoup de temps au travail. Il est donc naturel
-qu’on n’ait point de confiance dans ceux qui veulent réunir plusieurs
-genres d’études. Mais dans un pays où la vie entière d’un homme peut
-être livrée à la méditation, on a raison d’encourager la multiplicité
-des connaissances; on se donne ensuite exclusivement à celle de toutes
-que l’on préfère; mais il est peut-être impossible de comprendre à fond
-une science sans s’être occupé de toutes. Sir Humphry Davy, maintenant
-le premier chimiste de l’Angleterre, cultive les lettres avec autant de
-goût que de succès. La littérature répand des lumières sur les sciences,
-comme les sciences sur la littérature; et la connexion qui existe entre
-tous les objets de la nature doit avoir lieu de même dans les idées de
-l’homme.
-
-L’universalité des connaissances conduit nécessairement au désir de
-trouver les lois générales de l’ordre physique. Les Allemands descendent
-de la théorie à l’expérience, tandis que les Français remontent de
-l’expérience à la théorie. Les Français, en littérature, reprochent aux
-Allemands de n’avoir que des beautés de détail, et de ne pas s’entendre
-à la composition d’un ouvrage. Les Allemands reprochent aux Français de
-ne considérer que les faits particuliers dans les sciences, et de ne pas
-les rallier à un système; c’est en cela principalement que consiste la
-différence entre les savants allemands et les savants français.
-
-En effet, s’il était possible de découvrir les principes qui régissent
-cet univers, il vaudrait certainement mieux partir de cette source pour
-étudier tout ce qui en dérive; mais on ne sait guère rien de l’ensemble
-en toutes choses qu’à l’aide des détails, et la nature n’est pour
-l’homme que les feuilles éparses de la Sibylle, dont nul, jusqu’à ce
-jour, n’a pu faire un livre. Néanmoins les savants allemands, qui sont
-en même temps philosophes, répandent un intérêt prodigieux sur la
-contemplation des phénomènes de ce monde: ils n’interrogent point la
-nature au hasard, d’après le cours accidentel des expériences; mais ils
-prédisent par la pensée ce que l’observation doit confirmer.
-
-Deux grandes vues générales leur servent de guide dans l’étude des
-sciences: l’une, que l’univers est fait sur le modèle de l’âme humaine;
-et l’autre, que l’analogie de chaque partie de l’univers avec l’ensemble
-est telle que la même idée se réfléchit constamment du tout dans chaque
-partie, et de chaque partie dans le tout.
-
-C’est une belle conception que celle qui tend à trouver la ressemblance
-des lois de l’entendement humain avec celles de la nature, et considère
-le monde physique comme le relief du monde moral. Si le même génie était
-capable de composer _l’Iliade_ et de sculpter comme Phidias, le Jupiter
-du sculpteur ressemblerait au Jupiter du poète; pourquoi donc
-l’intelligence suprême, qui a formé la nature et l’âme, n’aurait-elle
-pas fait de l’une l’emblème de l’autre? Ce n’est point un vain jeu de
-l’imagination, que ces métaphores continuelles qui servent à comparer
-nos sentiments avec les phénomènes extérieurs; la tristesse, avec le
-ciel couvert de nuages; le calme, avec les rayons argentés de la lune;
-la colère, avec les flots agités par les vents: c’est la même pensée du
-créateur qui se traduit dans deux langages différents, et l’un peut
-servir d’interprète à l’autre. Presque tous les axiomes de physique
-correspondent à des maximes de morale. Cette espèce de marche parallèle
-qu’on aperçoit entre le monde et l’intelligence est l’indice d’un grand
-mystère, et tous les esprits en seraient frappés, si l’on parvenait à en
-tirer des découvertes positives; mais toutefois cette lueur encore
-incertaine porte bien loin les regards.
-
-Les analogies des divers éléments de la nature physique entre eux
-servent à constater la suprême loi de la création, la variété dans
-l’unité, et l’unité dans la variété. Qu’y a-t-il de plus étonnant, par
-exemple, que le rapport des sons et des formes, des sons et des
-couleurs? Un Allemand, Chladni, a fait nouvellement l’expérience que les
-vibrations des sons mettent en mouvement des grains de sable réunis sur
-un plateau de verre, de telle manière que quand les sons sont purs, les
-grains de sable se réunissent en formes régulières, et quand les tons
-sont discordants, les grains de sable tracent sur le verre des figures
-sans aucune symétrie. L’aveugle-né Saunderson disait qu’il se
-représentait la couleur écarlate comme le son de la trompette, et un
-savant a voulu faire un clavecin pour les yeux, qui pût imiter par
-l’harmonie des couleurs le plaisir que cause la musique. Sans cesse nous
-comparons la peinture à la musique, et la musique à la peinture, parce
-que les émotions que nous éprouvons nous révèlent des analogies où
-l’observation froide ne verrait que des différences. Chaque plante,
-chaque fleur contient le système entier de l’univers; un instant de vie
-recèle en son sein l’éternité, le plus faible atome est un monde, et le
-monde peut-être n’est qu’un atome. Chaque portion de l’univers semble un
-miroir où la création tout entière est représentée, et l’on ne sait ce
-qui inspire le plus d’admiration, ou de la pensée, toujours la même, ou
-de la forme, toujours diverse.
-
-On peut diviser les savants de l’Allemagne en deux classes, ceux qui se
-vouent tout entiers à l’observation, et ceux qui prétendent à l’honneur
-de pressentir les secrets de la nature. Parmi les premiers, on doit
-citer d’abord Werner, qui a puisé dans la minéralogie la connaissance de
-la formation du globe et des époques de son histoire; Herschel et
-Schrœter, qui font sans cesse des découvertes nouvelles dans le pays des
-cieux; des astronomes calculateurs tels que Zach et Bode; de grands
-chimistes tels que Klaproth et Buchholz; dans la classe des physiciens
-philosophes, il faut compter Schelling, Ritter, Bader, Steffens, etc.
-Les esprits les plus distingués de ces deux classes se rapprochent et
-s’entendent, car les physiciens philosophes ne sauraient dédaigner
-l’expérience, et les observateurs profonds ne se refusent point aux
-résultats possibles des hautes contemplations.
-
-Déjà l’attraction et l’impulsion ont été l’objet d’un examen nouveau, et
-l’on en a fait une application heureuse aux affinités chimiques. La
-lumière considérée comme un intermédiaire entre la matière et l’esprit,
-a donné lieu à plusieurs aperçus très philosophiques. L’on parle avec
-estime d’un travail de Gœthe sur les couleurs. Enfin, de toutes parts en
-Allemagne, l’émulation est excitée par le désir et l’espoir de réunir la
-philosophie expérimentale et la philosophie spéculative, et d’agrandir
-ainsi la science de l’homme et celle de la nature.
-
-L’idéalisme intellectuel fait de la volonté, qui est l’âme, le centre de
-tout: le principe de l’idéalisme physique, c’est la vie. L’homme
-parvient par la chimie, comme par le raisonnement, au plus haut degré de
-l’analyse; mais la vie lui échappe par la chimie, comme le sentiment par
-le raisonnement. Un écrivain français avait prétendu que la pensée
-n’était autre chose _qu’un produit matériel du cerveau_. Un autre savant
-a dit que lorsqu’on serait plus avancé dans la chimie, on parviendrait à
-savoir _comment on fait de la vie_; l’un outrageait la nature, comme
-l’autre outrageait l’âme.
-
-_Il faut_, disait Fichte, _comprendre ce qui est incompréhensible comme
-tel_. Cette expression singulière renferme un sens profond: il faut
-sentir et reconnaître ce qui doit rester inaccessible à l’analyse, et
-dont l’essor de la pensée peut seul approcher.
-
-On a cru trouver dans la nature trois modes d’existence distincts: la
-végétation, l’irritabilité et la sensibilité. Les plantes, les animaux
-et les hommes se trouvent renfermés dans ces trois manières de vivre, et
-si l’on veut appliquer aux individus mêmes de notre espèce cette
-division ingénieuse, on verra que, parmi les différents caractères, on
-peut également la retrouver. Les uns végètent comme des plantes, les
-autres jouissent ou s’irritent à la manière des animaux, et les plus
-nobles enfin possèdent et développent en eux les qualités qui
-distinguent la nature humaine. Quoi qu’il en soit, la volonté qui est la
-vie, la vie qui est aussi la volonté, renferment tout le secret de
-l’univers et de nous-mêmes, et ce secret-là, comme on ne peut ni le
-nier, ni l’expliquer, il faut y arriver nécessairement par une espèce de
-divination.
-
-Quel emploi de force ne faudrait-il pas pour ébranler avec un levier
-fait sur le modèle du bras les poids que le bras soulève! Ne voyons-nous
-pas tous les jours la colère, ou quelque autre affection de l’âme,
-augmenter comme par miracle la puissance du corps humain? Quelle est
-donc cette puissance mystérieuse de la nature qui se manifeste par la
-volonté de l’homme? et comment, sans étudier sa cause et ses effets,
-pourrait-on faire aucune découverte importante dans la théorie des
-puissances physiques?
-
-La doctrine de l’Écossais Brown, analysée plus profondément en Allemagne
-que partout ailleurs, est fondée sur ce même système d’action et d’unité
-centrales, qui est si fécond dans ses conséquences. Brown a cru que
-l’état de souffrance ou l’état de santé ne tenait point à des maux
-partiels, mais à l’intensité du principe vital, qui s’affaiblissait ou
-s’exaltait selon les différentes vicissitudes de l’existence.
-
-Parmi les savants anglais, il n’y a guère que Hartley et son disciple
-Priestley, qui aient pris la métaphysique comme la physique sous un
-point de vue tout à fait matérialiste. On dira que la physique ne peut
-être que matérialiste; j’ose ne pas être de cet avis. Ceux qui font de
-l’âme même un être passif, bannissent à plus forte raison des sciences
-positives l’inexplicable ascendant de la volonté de l’homme; et
-cependant il est plusieurs circonstances dans lesquelles cette volonté
-agit sur l’intensité de la vie, et la vie sur la matière. Le principe de
-l’existence est comme un intermédiaire entre le corps et l’âme, dont la
-puissance ne saurait être calculée, mais ne peut être niée sans
-méconnaître ce qui constitue la nature animée, et sans réduire ses lois
-purement au mécanisme.
-
-Le docteur Gall, de quelque manière que son système soit jugé, est
-respecté de tous les savants pour les études et les découvertes qu’il a
-faites dans la science de l’anatomie; et si l’on considère les organes
-de la pensée comme différents d’elle-même, c’est-à-dire, comme les
-moyens qu’elle emploie, on peut, ce me semble, admettre que la mémoire
-et le calcul, l’aptitude à telle ou telle science, le talent pour tel ou
-tel art, enfin tout ce qui sert d’instrument à l’intelligence, dépend en
-quelque sorte de la structure du cerveau. S’il existe une échelle
-graduée depuis la pierre jusqu’à la vie humaine, il doit y avoir de
-certaines facultés en nous qui tiennent de l’âme et du corps tout à la
-fois; et de ce nombre sont la mémoire et le calcul, les plus physiques
-de nos facultés intellectuelles, et les plus intellectuelles de nos
-facultés physiques. Mais l’erreur commencerait au moment où l’on
-voudrait attribuer à la structure du cerveau une influence sur les
-qualités morales, car la volonté est tout à fait indépendante des
-facultés physiques: c’est dans l’action purement intellectuelle de cette
-volonté que consiste la conscience, et la conscience est et doit être
-affranchie de l’organisation corporelle. Tout ce qui tendrait à nous
-ôter la responsabilité de nos actions serait faux et mauvais.
-
-Un jeune médecin d’un grand talent, Koreff, attire déjà l’attention de
-ceux qui l’ont entendu, par des considérations toutes nouvelles sur le
-principe de la vie, sur l’action de la mort, sur les causes de la folie;
-tout ce mouvement dans les esprits annonce une révolution quelconque,
-même dans la manière de considérer les sciences. Il est impossible d’en
-prévoir encore les résultats; mais ce qu’on peut affirmer avec vérité,
-c’est que si les Allemands se laissent guider par l’imagination, ils ne
-s’épargnent aucun travail, aucune recherche, aucune étude, et réunissent
-au plus haut degré deux qualités qui semblent s’exclure, la patience et
-l’enthousiasme.
-
-Quelques savants allemands, poussant encore plus loin l’idéalisme
-physique, combattent l’axiome _qu’il n’y a pas d’action à distance_, et
-veulent, au contraire, rétablir partout le mouvement spontané dans la
-nature. Ils rejettent l’hypothèse des fluides, dont les effets
-tiendraient à quelques égards des forces mécaniques, qui se pressent et
-se refoulent, sans qu’aucune organisation indépendante les dirige.
-
-Ceux qui considèrent la nature comme une intelligence ne donnent pas à
-ce mot le même sens qu’on a coutume d’y attacher; car la pensée de
-l’homme consiste dans la faculté de se replier sur soi-même, et
-l’intelligence de la nature marche en avant, comme l’instinct des
-animaux. La pensée se possède elle-même, puisqu’elle se juge;
-l’intelligence sans réflexion est une puissance toujours attirée au
-dehors. Quand la nature cristallise selon les formes les plus
-régulières, il ne s’ensuit pas qu’elle sache les mathématiques, ou du
-moins elle ne sait pas qu’elle les sait, et la conscience d’elle-même
-lui manque. Les savants allemands attribuent aux forces physiques une
-certaine originalité individuelle, et, d’autre part, ils paraissent
-admettre, dans leur manière de présenter quelques phénomènes du
-magnétisme animal, que la volonté de l’homme, sans acte extérieur,
-exerce une très grande influence sur la matière, et spécialement sur les
-métaux.
-
-Pascal dit _que les astrologues et les alchimistes ont quelques
-principes, mais qu’ils en abusent_. Il y a eu peut-être dans l’antiquité
-des rapports plus intimes entre l’homme et la nature qu’il n’en existe
-de nos jours. Les mystères d’Éleusis, le culte des Égyptiens, le système
-des émanations, chez les Indiens, l’adoration des éléments et du soleil,
-chez les Persans, l’harmonie des nombres, qui fonda la doctrine de
-Pythagore, sont des traces d’un attrait singulier qui réunissait l’homme
-avec l’univers.
-
-Le spiritualisme, en fortifiant la puissance de la réflexion, a séparé
-davantage l’homme des influences physiques, et la réformation, en
-portant plus loin encore le penchant vers l’analyse, a mis la raison en
-garde contre les impressions primitives de l’imagination: les Allemands
-tendent vers le véritable perfectionnement de l’esprit humain,
-lorsqu’ils cherchent à réveiller les inspirations de la nature par les
-lumières de la pensée.
-
-L’expérience conduit chaque jour les savants à reconnaître des
-phénomènes auxquels on ne croyait plus, parce qu’ils étaient mélangés
-avec des superstitions, et que l’on en faisait jadis des présages. Les
-anciens ont raconté que des pierres tombaient du ciel, et de nos jours
-on a constaté l’exactitude de ce fait dont on avait nié l’existence. Les
-anciens ont parlé de pluie rouge comme du sang et des foudres de la
-terre; on s’est assuré nouvellement de la vérité de leurs assertions à
-cet égard.
-
-L’astronomie et la musique sont la science et l’art que les hommes ont
-connus de toute antiquité: pourquoi les sons et les astres ne
-seraient-ils pas réunis par des rapports que les anciens auraient
-sentis, et que nous pourrions retrouver? Pythagore avait soutenu que les
-planètes étaient entre elles à la même distance que les sept cordes de
-la lyre, et l’on affirme qu’il a pressenti les nouvelles planètes qui
-ont été découvertes entre Mars et Jupiter[13]. Il paraît qu’il
-n’ignorait pas le vrai système des cieux, l’immobilité du soleil,
-puisque Copernic s’appuie à cet égard de son opinion, citée par Cicéron.
-D’où venaient donc ces étonnantes découvertes, sans le secours des
-expériences et des machines nouvelles dont les modernes sont en
-possession? C’est que les anciens marchaient hardiment, éclairés par le
-génie. Ils se servaient de la raison sur laquelle repose l’intelligence
-humaine; mais ils consultaient aussi l’imagination, qui est la prêtresse
-de la nature.
-
- [13] M. Prevost, professeur de philosophie à Genève, a publié sur ce
- sujet une brochure d’un très grand intérêt. Cet écrivain philosophe
- est aussi connu en Europe qu’estimé dans sa patrie.
-
-Ce que nous appelons des erreurs et des superstitions tenait peut-être à
-des lois de l’univers qui nous sont encore inconnues. Les rapports des
-planètes avec les métaux, l’influence de ces rapports, les oracles même,
-et les présages, ne pourraient-ils pas avoir pour cause des puissances
-occultes dont nous n’avons plus aucune idée? et qui sait s’il n’y a pas
-un germe de vérité caché dans tous les apologues, dans toutes les
-croyances, qu’on a flétris du nom de folie? Il ne s’ensuit pas
-assurément qu’il faille renoncer à la méthode expérimentale, si
-nécessaire dans les sciences. Mais pourquoi ne donnerait-on pas pour
-guide suprême à cette méthode une philosophie plus étendue, qui
-embrasserait l’univers dans son ensemble, et ne mépriserait pas _le côté
-nocturne de la nature_, en attendant qu’on puisse y répandre de la
-clarté?
-
-C’est de la poésie, répondra-t-on, que toute cette manière de considérer
-le monde physique; mais on ne parvient à le connaître d’une manière
-certaine que par l’expérience, et tout ce qui n’est pas susceptible de
-preuves peut être un amusement de l’esprit, mais ne conduit jamais à des
-progrès solides.--Sans doute les Français ont raison de recommander aux
-Allemands le respect pour l’expérience; mais ils ont tort de tourner en
-ridicule les pressentiments de la réflexion, qui seront peut-être un
-jour confirmés par la connaissance des faits. La plupart des grandes
-découvertes ont commencé par paraître absurdes, et l’homme de génie ne
-fera jamais rien s’il a peur des plaisanteries; elles sont sans force
-quand on les dédaigne, et prennent toujours plus d’ascendant quand on
-les redoute. On voit dans les contes de fées des fantômes qui s’opposent
-aux entreprises des chevaliers, et les tourmentent jusqu’à ce que ces
-chevaliers aient passé outre. Alors tous les sortilèges s’évanouissent,
-et la campagne féconde s’offre à leurs regards. L’envie et la médiocrité
-ont bien aussi leurs sortilèges: mais il faut marcher vers la vérité,
-sans s’inquiéter des obstacles apparents qui se présentent.
-
-Lorsque Kepler eut découvert les lois harmoniques du mouvement des corps
-célestes, c’est ainsi qu’il exprima sa joie: «Enfin, après dix-huit
-mois, une première lueur m’a éclairé, et, dans ce jour remarquable, j’ai
-senti les purs rayons des vérités sublimes. Rien à présent ne me
-retient: j’ose me livrer à ma sainte ardeur, j’ose insulter aux mortels,
-en leur avouant que je me suis servi de la science mondaine, que j’ai
-dérobé les vases d’Égypte, pour en construire un temple à mon Dieu. Si
-l’on me pardonne, je m’en réjouirai; si l’on me blâme, je le
-supporterai. Le sort en est jeté, j’écris ce livre: qu’il soit lu par
-mes contemporains ou par la postérité, n’importe; il peut bien attendre
-un lecteur pendant un siècle, puisque Dieu lui-même a manqué, durant six
-mille années, d’un contemplateur tel que moi». Cette expression hardie
-d’un orgueilleux enthousiasme, prouve la force intérieure du génie.
-
-Gœthe a dit sur la perfectibilité de l’esprit humain un mot plein de
-sagacité: _Il avance toujours, mais en ligne spirale_. Cette comparaison
-est d’autant plus juste, qu’à beaucoup d’époques il semble reculer, et
-revient ensuite sur ses pas, en ayant gagné quelques degrés de plus. Il
-y a des moments où le scepticisme est nécessaire au progrès des
-sciences; il en est d’autres où, selon Hemsterhuis, _l’esprit
-merveilleux doit l’emporter sur l’esprit géométrique_. Quand l’homme est
-dévoré, ou plutôt réduit en poussière par l’incrédulité, cet esprit
-merveilleux est le seul qui rende à l’âme une puissance d’admiration
-sans laquelle on ne peut comprendre la nature.
-
-La théorie des sciences, en Allemagne, a donné aux esprits un élan
-semblable à celui que la métaphysique avait imprimé dans l’étude de
-l’âme. La vie tient dans les phénomènes physiques le même rang que la
-volonté dans l’ordre moral. Si les rapports de ces deux systèmes les
-font bannir tous deux par de certaines gens, il y en a qui verraient
-dans ces rapports la double garantie de la même vérité. Ce qui est
-certain au moins, c’est que l’intérêt des sciences est singulièrement
-augmenté par cette manière de les rattacher toutes à quelques idées
-principales. Les poètes pourraient trouver dans les sciences une foule
-de pensées à leur usage, si elles communiquaient entre elles par la
-philosophie de l’univers, et si cette philosophie de l’univers, au lieu
-d’être abstraite, était animée par l’inépuisable source du sentiment.
-L’univers ressemble plus à un poème qu’à une machine; et s’il fallait
-choisir, pour le concevoir, de l’imagination ou de l’esprit
-mathématique, l’imagination approcherait davantage de la vérité. Mais
-encore une fois, il ne faut pas choisir, puisque c’est la totalité de
-notre être moral qui doit être employée dans une si importante
-méditation.
-
-Le nouveau système de physique générale, qui sert de guide en Allemagne
-à la physique expérimentale, ne peut être jugé que par ses résultats. Il
-faut voir s’il conduira l’esprit humain à des découvertes nouvelles et
-constatées. Mais ce qu’on ne peut nier, ce sont les rapports qu’il
-établit entre les différentes branches d’étude. On se fuit les uns les
-autres d’ordinaire, quand on a des occupations différentes, parce qu’on
-s’ennuie réciproquement. L’érudit n’a rien à dire au poète, le poète au
-physicien; et même, entre les savants, ceux qui s’occupent de sciences
-diverses ne s’intéressent guère à leurs travaux mutuels: cela ne peut
-être ainsi, depuis que la philosophie centrale établit une relation
-d’une nature sublime entre toutes les pensées. Les savants pénètrent la
-nature à l’aide de l’imagination. Les poètes trouvent dans les sciences
-les véritables beautés de l’univers. Les érudits enrichissent les poètes
-par les souvenirs, et les savants par les analogies.
-
-Les sciences présentées isolément, et comme un domaine étranger à l’âme,
-n’attirent pas les esprits exaltés. La plupart des hommes qui s’y sont
-voués, à quelques honorables exceptions près, ont donné à notre siècle
-cette tendance vers le calcul qui sert si bien à connaître dans tous les
-cas quel est le plus fort. La philosophie allemande fait entrer les
-sciences physiques dans cette sphère universelle des idées, où les
-moindres observations, comme les plus grands résultats, tiennent à
-l’intérêt de l’ensemble.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-De l’influence de la nouvelle Philosophie sur le caractère des
-Allemands.
-
-
-Il semblerait qu’un système de philosophie qui attribue à ce qui dépend
-de nous, à notre volonté, une action toute-puissante, devrait fortifier
-le caractère, et le rendre indépendant des circonstances extérieures;
-mais il y a lieu de croire que les institutions politiques et
-religieuses peuvent seules former l’esprit public, et que nulle théorie
-abstraite n’est assez efficace pour donner à une nation de l’énergie:
-car il faut l’avouer, les Allemands de nos jours n’ont pas ce qu’on peut
-appeler du caractère. Ils sont vertueux, intègres, comme hommes privés,
-comme pères de famille, comme administrateurs; mais leur empressement
-gracieux et complaisant pour le pouvoir fait de la peine, surtout quand
-on les aime, et qu’on les croit les défenseurs spéculatifs les plus
-éclairés de la dignité humaine.
-
-La sagacité de l’esprit philosophique leur a seulement appris à
-connaître en toutes circonstances la cause et les conséquences de ce qui
-arrive, et il leur semble que, dès qu’ils ont trouvé une théorie pour un
-fait, il est justifié. L’esprit militaire et l’amour de la patrie ont
-porté diverses nations au plus haut degré possible d’énergie;
-maintenant, ces deux sources de dévouement existent à peine chez les
-Allemands pris en masse. Ils ne comprennent guère de l’esprit militaire
-qu’une tactique pédantesque, qui les autorise à être battus selon les
-règles, et de la liberté que cette subdivision en petits pays qui,
-accoutumant les citoyens à se sentir faibles comme nation, les conduit
-bientôt à se montrer faibles aussi comme individus[14]. Le respect pour
-les formes est très favorable au maintien des lois; mais ce respect, tel
-qu’il existe en Allemagne, donne l’habitude d’une marche si ponctuelle
-et si précise, qu’on ne sait pas, même quand le but est devant soi,
-s’ouvrir une route nouvelle pour y arriver.
-
- [14] Je prie d’observer que ce chapitre, comme tout le reste de
- l’ouvrage, a été écrit à l’époque de l’asservissement complet de
- l’Allemagne.--Depuis, les nations germaniques, réveillées par
- l’oppression, ont prêté à leurs gouvernements la force qui leur
- manquait pour résister à la puissance des armées françaises, et l’on
- a vu, par la conduite héroïque des souverains et des peuples, ce que
- peut l’opinion sur le sort du monde.
-
-Les spéculations philosophiques ne conviennent qu’à un petit nombre de
-penseurs, et, loin qu’elles servent à lier ensemble une nation, elles
-mettent trop de distance entre les ignorants et les hommes éclairés. Il
-y a en Allemagne trop d’idées neuves, et pas assez d’idées communes en
-circulation, pour connaître les hommes et les choses. Les idées communes
-sont nécessaires à la conduite de la vie; les affaires exigent l’esprit
-d’exécution plutôt que celui d’invention: ce qu’il y a de bizarre dans
-les différentes manières de voir des Allemands tend à les isoler les uns
-des autres, car les pensées et les intérêts qui réunissent les hommes
-entre eux, doivent être d’une nature simple et d’une vérité frappante.
-
-Le mépris du danger, de la souffrance et de la mort, n’est pas assez
-universel dans toutes les classes de la nation allemande. Sans doute la
-vie a plus de prix pour des hommes capables de sentiments et d’idées,
-que pour ceux qui ne laissent après eux ni traces ni souvenirs; mais de
-même que l’enthousiasme poétique peut se renouveler par le plus haut
-degré des lumières, la fermeté raisonnée devrait remplacer l’instinct de
-l’ignorance. C’est à la philosophie fondée sur la religion qu’il
-appartiendrait d’inspirer dans toutes les occasions un courage
-inaltérable.
-
-Si toutefois la philosophie ne s’est pas montrée toute-puissante à cet
-égard, en Allemagne, il ne faut pas pour cela la dédaigner; elle
-soutient, elle éclaire chaque homme en particulier; mais le gouvernement
-seul peut exciter cette électricité morale qui fait éprouver le même
-sentiment à tous. On est plus irrité contre les Allemands, quand on les
-voit manquer d’énergie, que contre les Italiens, dont la situation
-politique a depuis plusieurs siècles affaibli le caractère. Les Italiens
-conservent toute leur vie, par leur grâce et leur imagination, des
-droits prolongés à l’enfance; mais les physionomies et les manières
-rudes des Germains semblent annoncer une âme ferme, et l’on est
-désagréablement surpris quand on ne la trouve pas. Enfin, la faiblesse
-du caractère se pardonne quand elle est avouée, et, dans ce genre, les
-Italiens ont une franchise singulière qui inspire une sorte d’intérêt,
-tandis que les Allemands, n’osant confesser cette faiblesse qui leur va
-si mal, sont flatteurs avec énergie et vigoureusement soumis. Ils
-accentuent durement les paroles, pour cacher la souplesse des
-sentiments, et se servent de raisonnements philosophiques pour expliquer
-ce qu’il y a de moins philosophique au monde: le respect pour la force,
-et l’attendrissement de la peur, qui change ce respect en admiration.
-
-C’est à de tels contrastes qu’il faut attribuer la disgrâce allemande,
-que l’on se plaît à contrefaire dans les comédies de tous les pays. Il
-est permis d’être lourd et raide, lorsqu’on reste sévère et ferme; mais
-si l’on revêt cette raideur naturelle du faux sourire de la servilité,
-c’est alors que l’on s’expose au ridicule mérité, le seul qui reste.
-Enfin, il y a une certaine maladresse dans le caractère des Allemands,
-nuisible à ceux même qui auraient la meilleure envie de tout sacrifier à
-leur intérêt, et l’on s’impatiente d’autant plus contre eux, qu’ils
-perdent les honneurs de la vertu sans arriver aux profits de l’habileté.
-
-Tout en reconnaissant que la philosophie allemande est insuffisante pour
-former une nation, il faut convenir que les disciples de la nouvelle
-école sont beaucoup plus près que tous les autres d’avoir la force dans
-le caractère; ils la rêvent, ils la désirent, ils la conçoivent; mais
-elle leur manque souvent. Il y a très peu d’hommes en Allemagne qui
-sachent seulement écrire sur la politique. La plupart de ceux qui s’en
-mêlent sont systématiques, et très souvent inintelligibles. Quand il
-s’agit de la métaphysique transcendante, quand on s’essaie à se plonger
-dans les ténèbres de la nature, aucun aperçu, quelque vague qu’il soit,
-n’est à dédaigner, tous les pressentiments peuvent guider, tous les à
-peu près sont encore beaucoup. Il n’en est pas ainsi des affaires de ce
-monde: il est possible de les savoir, il faut donc les présenter avec
-clarté. L’obscurité dans le style, lorsqu’on traite des pensées sans
-bornes, est quelquefois l’indice de l’étendue même de l’esprit; mais
-l’obscurité dans l’analyse des choses de la vie prouve seulement qu’on
-ne les comprend pas.
-
-Lorsqu’on fait intervenir la métaphysique dans les affaires, elle sert à
-tout confondre pour tout excuser, et l’on prépare ainsi des brouillards
-pour asile à sa conscience. L’emploi de cette métaphysique serait de
-l’adresse, si, de nos jours, tout n’était pas réduit à deux idées très
-simples et très claires, l’intérêt ou le devoir. Les hommes énergiques,
-quelle que soit celle de ces deux directions qu’ils suivent, vont tout
-droit au but sans s’embarrasser des théories, qui ne trompent ni ne
-persuadent plus personne.
-
-Vous en voilà donc revenue, dira-t-on, à vanter comme nous, l’expérience
-et l’observation.--Je n’ai jamais nié qu’il ne fallût l’une et l’autre
-pour se mêler des intérêts de ce monde; mais c’est dans la conscience de
-l’homme que doit être le principe idéal d’une conduite extérieurement
-dirigée par de sages calculs. Les sentiments divins sont ici-bas en
-proie aux choses terrestres, c’est la condition de l’existence. Le beau
-est dans notre âme, et la lutte au dehors. Il faut combattre pour la
-cause de l’éternité, mais avec les armes du temps; nul individu
-n’arrive, ni par la philosophie spéculative, ni par la connaissance des
-affaires seulement, à toute la dignité du caractère de l’homme; et les
-institutions libres ont seules l’avantage de fonder dans les nations une
-morale publique, qui donne aux sentiments exaltés l’occasion de se
-développer dans la pratique de la vie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-De la morale fondée sur l’intérêt personnel.
-
-
-Les écrivains français ont eu tout à fait raison de considérer la morale
-fondée sur l’intérêt comme une conséquence de la métaphysique qui
-attribuait toutes les idées aux sensations. S’il n’y a rien dans l’âme
-que ce que les sensations y ont mis, l’agréable ou le désagréable doit
-être l’unique mobile de notre volonté. Helvétius, Diderot,
-Saint-Lambert, n’ont pas dévié de cette ligne, et ils ont expliqué
-toutes les actions, y compris le dévouement des martyrs, par l’amour de
-soi-même. Les Anglais, qui, pour la plupart, professent en métaphysique
-la philosophie expérimentale, n’ont jamais pu supporter cependant la
-morale fondée sur l’intérêt. Shaftsbury, Hutcheson, Smith, etc., ont
-proclamé le sens moral et la sympathie, comme la source de toutes les
-vertus. Hume lui-même, le plus sceptique des philosophes anglais, n’a pu
-lire sans dégoût cette théorie de l’amour de soi, qui flétrit la beauté
-de l’âme. Rien n’est plus opposé que ce système à l’ensemble des
-opinions des Allemands: aussi les écrivains philosophiques et
-moralistes, à la tête desquels il faut placer Kant, Fichte et Jacobi,
-l’ont-ils combattu victorieusement.
-
-Comme la tendance des hommes vers le bonheur est la plus universelle et
-la plus active de toutes, on a cru fonder la moralité de la manière la
-plus solide, en disant qu’elle consistait dans l’intérêt personnel bien
-entendu. Cette idée a séduit des hommes de bonne foi, et d’autres se
-sont proposé d’en abuser, et n’y ont que trop bien réussi. Sans doute,
-les lois générales de la nature et de la société mettent en harmonie le
-bonheur et la vertu; mais ces lois sont sujettes à des exceptions très
-nombreuses, et paraissent en avoir encore plus qu’elles n’en ont.
-
-L’on échappe aux arguments tirés de la prospérité du vice et des revers
-de la vertu, en faisant consister le bonheur dans la satisfaction de la
-conscience; mais cette satisfaction, d’un ordre tout à fait religieux,
-n’a point de rapport avec ce qu’on désigne ici-bas par le mot de
-bonheur. Appeler le dévouement ou l’égoïsme, le crime ou la vertu, un
-intérêt personnel bien ou mal entendu, c’est vouloir combler l’abîme qui
-sépare l’homme coupable de l’homme honnête, c’est détruire le respect,
-c’est affaiblir l’indignation; car si la morale n’est qu’un bon calcul,
-celui qui peut y manquer ne doit être accusé que d’avoir l’esprit faux.
-L’on ne saurait éprouver le noble sentiment de l’estime pour quelqu’un,
-parce qu’il calcule bien, ni la vigueur du mépris contre un autre, parce
-qu’il calcule mal. On est donc parvenu par ce système au but principal
-de tous les hommes corrompus, qui veulent mettre de niveau le juste avec
-l’injuste, ou du moins considérer l’un et l’autre comme une partie bien
-ou mal jouée: aussi, les philosophes de cette école se servent-ils plus
-souvent du mot de faute que de celui de crime; car, d’après leur manière
-de voir, il n’y a dans la conduite de la vie que des combinaisons
-habiles ou maladroites.
-
-On ne concevrait pas non plus comment le remords pourrait entrer dans un
-pareil système; le criminel, lorsqu’il est puni, doit éprouver le genre
-de regret que cause une spéculation manquée; car si notre propre bonheur
-est notre principal objet, si nous sommes l’unique but de nous-mêmes, la
-paix doit être bientôt rétablie entre ces deux proches alliés, celui qui
-a eu tort et celui qui en souffre. C’est presque un proverbe
-généralement admis, que, dans ce qui ne concerne que soi, chacun est
-libre; or, puisque dans la morale fondée sur l’intérêt, il ne s’agit
-jamais que de soi, je ne sais pas ce qu’on aurait à répondre à celui qui
-dirait: «Vous me donnez pour mobile de mes actions mon propre avantage;
-bien obligé: mais la manière de concevoir cet avantage dépend
-nécessairement du caractère de chacun. J’ai du courage, ainsi je puis
-braver mieux qu’un autre les périls attachés à la désobéissance aux lois
-reçues; j’ai de l’esprit, ainsi je me crois plus de moyens pour éviter
-d’être puni; enfin, si cela me tourne mal, j’ai assez de fermeté pour
-prendre mon parti de m’être trompé; et j’aime mieux les plaisirs et les
-hasards d’un gros jeu que la monotonie d’une existence régulière».
-
-Combien d’ouvrages français, dans le dernier siècle, n’ont-ils pas
-commenté ces arguments, qu’on ne saurait réfuter complètement; car, en
-fait de chances, une sur mille peut suffire pour exciter l’imagination à
-tout faire pour l’obtenir; et, certes, il y a plus d’un contre mille à
-parier en faveur des succès du vice.--Mais, diront beaucoup d’honnêtes
-partisans de la morale fondée sur l’intérêt, cette morale n’exclut pas
-l’influence de la religion sur les âmes. Quelle faible et triste part
-lui laisse-t-on! Lorsque tous les systèmes admis en philosophie comme en
-morale sont contraires à la religion, que la métaphysique anéantit la
-croyance à l’invisible, et la morale le sacrifice de soi, la religion
-reste dans les idées, comme le roi restait dans la constitution que
-l’assemblée constituante avait décrétée. C’était une république, plus un
-roi; je dis de même que tous ces systèmes de métaphysique matérialiste
-et de moralité égoïste sont de l’athéisme, plus un Dieu. Il est donc
-aisé de prévoir ce qui sera sacrifié dans l’édifice des pensées, quand
-l’on n’y donne qu’une place superflue à l’idée centrale du monde et de
-nous-mêmes.
-
-La conduite d’un homme n’est vraiment morale que quand il ne compte
-jamais pour rien les suites heureuses ou malheureuses de ses actions,
-lorsque ces actions sont dictées par le devoir. Il faut avoir toujours
-présent à l’esprit, dans la direction des affaires de ce monde,
-l’enchaînement des causes et des effets, des moyens et du but; mais
-cette prudence est à la vertu comme le bon sens au génie: tout ce qui
-est vraiment beau est inspiré, tout ce qui est désintéressé est
-religieux. Le calcul est l’ouvrier du génie, le serviteur de l’âme;
-mais, s’il devient le maître, il n’y a plus rien de grand ni de noble
-dans l’homme. Le calcul, dans la conduite de la vie, doit être toujours
-admis comme guide, mais jamais comme motif de nos actions. C’est un bon
-moyen d’exécution, mais il faut que la source de la volonté soit d’une
-nature plus élevée, et qu’on ait en soi-même un sentiment qui nous force
-aux sacrifices de nos intérêts personnels.
-
-Lorsqu’on voulait empêcher saint Vincent de Paul de s’exposer aux plus
-grands périls pour secourir les malheureux, il répondait: «Me
-croyez-vous assez lâche pour préférer ma vie à moi?» Si les partisans de
-la morale fondée sur l’intérêt veulent retrancher de cet intérêt tout ce
-qui concerne l’existence terrestre, alors ils seront d’accord avec les
-hommes les plus religieux; mais encore pourra-t-on leur reprocher les
-mauvaises expressions dont ils se servent.
-
-En effet, dira-t-on, il ne s’agit que d’une dispute de mots; nous
-appelons utile ce que vous appelez vertueux, mais nous plaçons de même
-l’intérêt bien entendu des hommes dans le sacrifice de leurs passions à
-leurs devoirs. Les disputes de mots sont toujours des disputes de
-choses; car tous les gens de bonne foi conviendront qu’ils ne tiennent à
-tel ou tel mot que par préférence pour telle ou telle idée; comment les
-expressions habituellement employées dans les rapports les plus
-vulgaires pourraient-elles inspirer des sentiments généreux? En
-prononçant les mots d’intérêt et d’utilité, réveillera-t-on les mêmes
-pensées dans notre cœur, qu’en nous adjurant au nom du dévouement et de
-la vertu?
-
-Lorsque Thomas Morus aima mieux périr sur l’échafaud que de remonter au
-faîte des grandeurs, en faisant le sacrifice d’un scrupule de
-conscience; lorsque, après une année de prison, affaibli par la
-souffrance, il refusa d’aller retrouver sa femme et ses enfants qu’il
-chérissait, et de se livrer de nouveau à ses occupations de l’esprit qui
-donnent tout à la fois tant de calme et d’activité à l’existence;
-lorsque l’honneur seul, cette religion mondaine, fit retourner dans les
-prisons d’Angleterre un vieux roi de France, parce que son fils n’avait
-pas tenu les promesses au nom desquelles il avait obtenu sa liberté;
-lorsque les chrétiens vivaient dans les catacombes, qu’ils renonçaient à
-la lumière du jour, et ne sentaient le ciel que dans leur âme, si
-quelqu’un avait dit qu’ils entendaient bien leur intérêt, quel froid
-glacé se serait répandu dans les veines en l’écoutant, et combien un
-regard attendri nous eût mieux révélé tout ce qu’il y a de sublime dans
-de tels hommes!
-
-Non certes, la vie n’est pas si aride que l’égoïsme nous l’a faite; tout
-n’y est pas prudence, tout n’y est pas calcul; et, quand une action
-sublime ébranle toutes les puissances de notre être, nous ne pensons pas
-que l’homme généreux qui se sacrifie a bien connu, bien combiné son
-intérêt personnel: nous pensons qu’il immole tous les plaisirs, tous les
-avantages de ce monde, mais qu’un rayon divin descend dans son cœur,
-pour lui causer un genre de félicité qui ne ressemble pas plus à tout ce
-que nous revêtons de ce nom, que l’immortalité à la vie.
-
-Ce n’est pas sans motif cependant qu’on met tant d’importance à fonder
-la morale sur l’intérêt personnel: on a l’air de ne soutenir qu’une
-théorie, et c’est en résultat une combinaison très ingénieuse, pour
-établir le joug de tous les genres d’autorité. Nul homme, quelque
-dépravé qu’il soit, ne dira qu’il ne faut pas de morale; car celui même
-qui serait le plus décidé à en manquer, voudrait encore avoir affaire à
-des dupes qui la conservassent. Mais quelle adresse, d’avoir donné pour
-base à la morale la prudence! quel accès ouvert à l’ascendant du
-pouvoir, aux transactions de la conscience, à tous les mobiles conseils
-des événements!
-
-Si le calcul doit présider à tout, les actions des hommes seront jugées
-d’après le succès; l’homme dont les bons sentiments ont causé le malheur
-sera justement blâmé; l’homme pervers, mais habile, sera justement
-applaudi. Enfin, les individus ne se considérant entre eux que comme des
-obstacles ou des instruments, ils se haïront comme obstacles, et ne
-s’estimeront plus que comme moyens. Le crime même a plus de grandeur
-quand il tient au désordre des passions enflammées, que lorsqu’il a pour
-objet l’intérêt personnel; comment donc pourrait-on donner pour principe
-à la vertu ce qui déshonorerait même le crime[15]!
-
- [15] Dans l’ouvrage de Bentham sur la Législation, publié, ou plutôt
- illustré par M. Dumont, il y a divers raisonnements sur le principe
- de l’utilité, d’accord, à plusieurs égards, avec le système qui
- fonde la morale sur l’intérêt personnel. L’anecdote connue
- d’Aristide, qui fit rejeter un projet de Thémistocle, en disant
- seulement aux Athéniens _que ce projet était avantageux, mais
- injuste_, est citée par M. Dumont; mais il rapporte les conséquences
- qu’on peut tirer de ce trait, ainsi que de plusieurs autres, à
- l’utilité générale admise par Bentham, comme la base de tous les
- devoirs. L’utilité de chacun, dit-il, doit être sacrifiée à
- l’utilité de tous, et celle du moment présent à l’avenir; en faisant
- un pas de plus, on pourrait convenir que la vertu consiste dans le
- sacrifice du temps à l’éternité, et ce genre de calcul ne serait
- sûrement pas blâmé par les partisans de l’enthousiasme, mais,
- quelque effort que puisse tenter un homme aussi supérieur que M.
- Dumont, pour étendre le sens de l’utilité, il ne pourra jamais faire
- que ce mot soit synonyme de celui de dévouement. Il dit que le
- premier mobile des actions des hommes, c’est le plaisir et la
- douleur, et il suppose alors que le plaisir des âmes nobles consiste
- à s’exposer volontiers aux souffrances matérielles, pour acquérir
- des satisfactions d’un ordre plus relevé. Sans doute, il est aisé de
- faire de chaque parole un miroir qui réfléchisse toutes les idées;
- mais, si l’on veut s’en tenir à la signification naturelle de chaque
- terme, on verra que l’homme à qui l’on dit que son propre bonheur
- doit être le but de toutes ses actions, ne peut être détourné de
- faire le mal qui lui convient que par la crainte ou le danger d’être
- puni, crainte que la passion fait braver, danger auquel un esprit
- habile peut se flatter d’échapper.--Sur quoi fondez-vous l’idée du
- juste ou de l’injuste, dira-t-on, si ce n’est sur ce qui est utile
- ou nuisible au plus grand nombre? La justice, pour les individus,
- consiste dans le sacrifice d’eux-mêmes à leur famille; pour la
- famille, dans le sacrifice d’elle-même à l’État; et pour l’État,
- dans le respect de certains principes inaltérables qui font le
- bonheur et le salut de l’espèce humaine. Sans doute la majorité des
- générations, dans la durée des siècles, se trouvera bien d’avoir
- suivi la route de la justice; mais pour être vraiment et
- religieusement honnête, il faut avoir toujours en vue le culte du
- beau moral, indépendamment de toutes les circonstances qui peuvent
- en résulter. L’utilité est nécessairement modifiée par les
- circonstances; la vertu ne doit jamais l’être.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-De la morale fondée sur l’intérêt national.
-
-
-Non seulement la morale fondée sur l’intérêt personnel met dans les
-rapports des individus entre eux des calculs de prudence et d’égoïsme
-qui en bannissent la sympathie, la confiance et la générosité; mais la
-morale des hommes publics, de ceux qui traitent au nom des nations, doit
-être nécessairement pervertie par ce système. S’il est vrai que la
-morale des individus puisse être fondée sur leur intérêt, c’est parce
-que la société tout entière tend à l’ordre, et punit celui qui veut s’en
-écarter; mais une nation, et surtout un État puissant, est comme un être
-isolé que les lois de la réciprocité n’atteignent pas. On peut dire avec
-vérité, qu’au bout d’un certain nombre d’années les nations injustes
-succombent à la haine qu’inspirent leurs injustices; mais plusieurs
-générations peuvent s’écouler avant que de si vastes fautes soient
-punies, et je ne sais comment on pourrait prouver à un homme d’État,
-dans toutes les circonstances, que telle résolution, condamnable en
-elle-même, n’est pas utile, et que la morale et la politique sont
-toujours d’accord; aussi ne le prouve-t-on pas, et c’est presque un
-axiome reçu, qu’on ne peut les réunir.
-
-Cependant, que deviendrait le genre humain, si la morale n’était plus
-qu’un conte de vieille femme fait pour consoler les faibles, en
-attendant qu’ils soient les plus forts? Comment pourrait-elle rester en
-honneur dans les relations privées, s’il était convenu que l’objet des
-regards de tous, que le gouvernement peut s’en passer? et comment cela
-ne serait-il pas convenu, si l’intérêt est la base de la morale? Il y a,
-nul ne peut le nier, des circonstances où ces grandes masses qu’on
-appelle des empires, ces grandes masses en état de nature l’une envers
-l’autre, trouvent un avantage momentané à commettre une injustice; mais
-la génération qui suit en a presque toujours souffert.
-
-Kant, dans ses écrits sur la morale politique, montre avec la plus
-grande force, que nulle exception ne peut être admise dans le code du
-devoir. En effet, quand on s’appuie des circonstances pour justifier une
-action immorale, sur quel principe pourrait-on se fonder pour s’arrêter
-à telle ou telle borne? les passions naturelles les plus impétueuses ne
-seraient-elles pas encore plus aisément justifiées par les calculs de la
-raison, si l’on admettait l’intérêt public ou particulier comme une
-excuse de l’injustice?
-
-Quand, à l’époque la plus sanglante de la révolution, on a voulu
-autoriser tous les crimes, on a nommé le gouvernement _comité de salut
-public_; c’était mettre en lumière cette maxime reçue: Que le salut du
-peuple est la suprême loi. La suprême loi, c’est la justice. Quand il
-serait prouvé qu’on servirait les intérêts terrestres d’un peuple par
-une bassesse ou par une injustice, on serait également vil ou criminel
-en la commettant; car l’intégrité des principes de la morale importe
-plus que les intérêts des peuples. L’individu et la société sont
-responsables, avant tout, de l’héritage céleste qui doit être transmis
-aux générations successives de la race humaine. Il faut que la fierté,
-la générosité, l’équité, tous les sentiments magnanimes enfin, soient
-sauvés, à nos dépens d’abord, et même aux dépens des autres, puisque les
-autres doivent, comme nous, s’immoler à ces sentiments.
-
-L’injustice sacrifie toujours une portion quelconque de la société à
-l’autre. Jusqu’à quel calcul arithmétique ce sacrifice est-il commandé?
-La majorité peut-elle disposer de la minorité, si l’une l’emporte à
-peine de quelques voix sur l’autre? Les membres d’une même famille, une
-compagnie de négociants, les nobles, les ecclésiastiques, quelque
-nombreux qu’ils soient, n’ont pas le droit de dire que tout doit céder à
-leur intérêt; mais quand une réunion quelconque, fût-elle aussi peu
-considérable que celle des Romains dans leur origine; quand cette
-réunion, dis-je, s’appelle une nation, tout lui serait permis pour se
-faire du bien! Le mot de nation serait alors synonyme de celui de
-_légion_, que s’attribue le démon dans l’Évangile; néanmoins, il n’y a
-pas plus de motif pour sacrifier le devoir à une nation qu’à toute autre
-collection d’hommes.
-
-Ce n’est pas le nombre des individus qui constitue leur importance en
-morale. Lorsqu’un innocent meurt sur l’échafaud, des générations
-entières s’occupent de son malheur, tandis que des milliers d’hommes
-périssent dans une bataille sans qu’on s’informe de leur sort. D’où
-vient cette prodigieuse différence que mettent tous les hommes entre
-l’injustice commise envers un seul et la mort de plusieurs? c’est à
-cause de l’importance que tous attachent à la loi morale; elle est mille
-fois plus que la vie physique dans l’univers, et dans l’âme de chacun de
-nous, qui est aussi un univers.
-
-Si l’on ne fait de la morale qu’un calcul de prudence et de sagesse, une
-économie de ménage, il y a presque de l’énergie à n’en pas vouloir. Une
-sorte de ridicule s’attache aux hommes d’État qui conservent encore ce
-qu’on appelle des maximes romanesques, la fidélité dans les engagements,
-le respect pour les droits individuels, etc. On pardonne ces scrupules
-aux particuliers, qui sont bien les maîtres d’être dupes à leurs propres
-dépens; mais quand il s’agit de ceux qui disposent du destin des
-peuples, il y aurait des circonstances où l’on pourrait les blâmer
-d’être justes, et leur faire un tort de la loyauté; car si la morale
-privée est fondée sur l’intérêt personnel, à plus forte raison la morale
-publique doit-elle l’être sur l’intérêt national, et cette morale,
-suivant l’occasion, pourrait faire un devoir des plus grands forfaits,
-tant il est facile de conduire à l’absurde celui qui s’écarte des
-simples bases de la vérité. Rousseau a dit _qu’il n’était pas permis à
-une nation d’acheter la révolution la plus désirable par le sang d’un
-innocent_; ces simples paroles renferment ce qu’il y a de vrai, de
-sacré, de divin dans la destinée de l’homme.
-
-Ce n’est sûrement pas pour les avantages de cette vie, pour assurer
-quelques jouissances de plus à quelques jours d’existence, et retarder
-un peu la mort de quelques mourants, que la conscience et la religion
-nous ont été données. C’est pour que des créatures en possession du
-libre arbitre choisissent ce qui est juste, en sacrifiant ce qui est
-profitable, préfèrent l’avenir au présent, l’invisible au visible, et la
-dignité de l’espèce humaine à la conservation même des individus.
-
-Les individus sont vertueux quand ils sacrifient leur intérêt
-particulier à l’intérêt général; mais les gouvernements sont à leur tour
-des individus qui doivent immoler leurs avantages personnels à la loi du
-devoir; si la morale des hommes d’État n’était fondée que sur le bien
-public, elle pourrait les conduire au crime, si ce n’est toujours, au
-moins quelquefois, et c’est assez d’une seule exception justifiée pour
-qu’il n’y ait plus de morale dans le monde; car tous les principes vrais
-sont absolus: si deux et deux ne font pas quatre, les plus profonds
-calculs de l’algèbre sont absurdes; s’il y a dans la théorie un seul cas
-où l’homme doive manquer à son devoir, toutes les maximes philosophiques
-et religieuses sont renversées, et ce qui reste n’est plus que de la
-prudence ou de l’hypocrisie.
-
-Qu’il me soit permis de citer l’exemple de mon père, puisqu’il
-s’applique directement à la question dont il s’agit. On a beaucoup
-répété que M. Necker ne connaissait pas les hommes parce qu’il s’était
-refusé dans plusieurs circonstances aux moyens de corruption ou de
-violence dont on croyait les avantages certains. J’ose dire que personne
-ne peut lire les ouvrages de M. Necker, _l’Histoire de la Révolution de
-France, le Pouvoir exécutif dans les grands États_, etc., sans y trouver
-des vues lumineuses sur le cœur humain; et je ne serai démentie par
-aucun de ceux qui ont vécu dans l’intimité de M. Necker, quand je dirai
-qu’il avait à se défendre, malgré son admirable bonté, d’un penchant
-assez vif pour la moquerie, et d’une façon un peu sévère de juger la
-médiocrité de l’esprit ou de l’âme: ce qu’il a écrit sur le _Bonheur des
-Sots_ suffit, ce me semble, pour le prouver. Enfin, comme il joignait à
-toutes ses autres qualités celle d’être éminemment un homme d’esprit,
-personne ne le surpassait dans la connaissance fine et profonde de ceux
-avec lesquels il avait quelque relation; mais il s’était décidé par un
-acte de sa conscience à ne jamais reculer devant les conséquences,
-quelles qu’elles fussent, d’une résolution commandée par le devoir. On
-peut juger diversement les événements de la révolution française; mais
-je crois impossible à un observateur impartial de nier qu’un tel
-principe généralement adopté n’eût sauvé la France des maux dont elle a
-gémi, et, ce qui est pis encore, de l’exemple qu’elle a donné.
-
-Pendant les époques les plus funestes de la terreur, beaucoup d’honnêtes
-gens ont accepté des emplois dans l’administration et même dans les
-tribunaux criminels, soit pour y faire du bien, soit pour diminuer le
-mal qui s’y commettait; et tous s’appuyaient sur un raisonnement assez
-généralement reçu, c’est qu’ils empêchaient un scélérat d’occuper la
-place qu’ils remplissaient, et rendaient ainsi service aux opprimés. Se
-permettre de mauvais moyens pour un but que l’on croit bon, c’est une
-maxime de conduite singulièrement vicieuse dans son principe. Les hommes
-ne savent rien de l’avenir, rien d’eux-mêmes pour demain; dans chaque
-circonstance et dans tous les instants le devoir est impératif, les
-combinaisons de l’esprit sur les suites qu’on peut prévoir n’y doivent
-entrer pour rien.
-
-De quel droit des hommes qui étaient les instruments d’une autorité
-factieuse conservaient-ils le titre d’honnêtes gens, parce qu’ils
-faisaient avec douceur une chose injuste? Il eût bien mieux valu qu’elle
-fût faite rudement, car il eût été plus difficile de la supporter; et de
-tous les assemblages le plus corrupteur, c’est celui d’un décret
-sanguinaire et d’un exécuteur bénin.
-
-La bienfaisance que l’on peut exercer en détail, ne compense pas le mal
-dont on est l’auteur en prêtant l’appui de son nom au parti que l’on
-sert. Il faut professer le culte de la vertu sur la terre, afin que non
-seulement les hommes de notre temps, mais ceux des siècles futurs, en
-ressentent l’influence. L’ascendant d’un courageux exemple subsiste
-encore mille ans après que les objets d’une charité passagère n’existent
-plus. La leçon qu’il importe le plus de donner aux hommes dans ce monde,
-et surtout dans la carrière publique, c’est de ne transiger avec aucune
-considération quand il s’agit du devoir.
-
-«[16]Dès qu’on se met à négocier avec les circonstances, tout est perdu,
-car il n’est personne qui n’ait des circonstances. Les uns ont une
-femme, des enfants, ou des neveux, pour lesquels il faut de la fortune;
-d’autres un besoin d’activité, d’occupation; que sais-je, une quantité
-de vertus, qui toutes conduisent à la nécessité d’avoir une place, à
-laquelle soient attachés de l’argent et du pouvoir. N’est-on pas las de
-ces subterfuges, dont la révolution n’a cessé d’offrir l’exemple? L’on
-ne rencontrait que des gens qui se plaignaient d’avoir été forcés de
-quitter le repos qu’ils préféraient à tout, la vie domestique, dans
-laquelle ils étaient impatients de rentrer, et l’on apprenait que ces
-gens-là avaient employé les jours et les nuits à supplier qu’on les
-contraignît de se dévouer à la chose publique, qui se passait
-parfaitement d’eux.»
-
- [16] Ce passage excita la plus grande rumeur à la censure. On eût dit
- que ces observations pouvaient empêcher d’obtenir, et surtout de
- demander des places.
-
-Les législateurs anciens faisaient un devoir aux citoyens de se mêler
-des intérêts politiques. La religion chrétienne doit inspirer une
-disposition d’une tout autre nature, celle d’obéir à l’autorité, mais de
-se tenir éloigné des affaires de l’État quand elles peuvent compromettre
-la conscience. La différence qui existe entre les gouvernements anciens
-et les gouvernements modernes explique cette opposition dans la manière
-de considérer les relations des hommes envers leur patrie.
-
-La science politique des anciens était intimement unie avec la religion
-et la morale, l’état social était un corps plein de vie. Chaque individu
-se considérait comme l’un de ses membres. La petitesse des États, le
-nombre des esclaves qui resserrait encore de beaucoup celui des
-citoyens, tout faisait un devoir d’agir pour une patrie qui avait besoin
-de chacun de ses fils. Les magistrats, les guerriers, les artistes, les
-philosophes, et presque les dieux, se mêlaient sur la place publique, et
-les mêmes hommes tour à tour gagnaient une bataille, exposaient un
-chef-d’œuvre, donnaient des lois à leur pays, ou cherchaient à découvrir
-celles de l’univers.
-
-Si l’on en excepte le très petit nombre de gouvernements libres, la
-grandeur des États chez les modernes, et la concentration du pouvoir des
-monarques, ont rendu, pour ainsi dire, la politique toute négative. Il
-s’agit de ne pas se nuire les uns aux autres, et le gouvernement est
-chargé de cette haute police, qui doit permettre à chacun de jouir des
-avantages de la paix et de l’ordre social, en achetant cette sécurité
-par de justes sacrifices. Le divin législateur des hommes commandait
-donc la morale la plus adaptée à la situation du monde sous l’empire
-romain, quand il faisait une loi du payement des tributs et de la
-soumission au gouvernement, dans tout ce que le devoir ne défend pas;
-mais il conseillait aussi avec la plus grande force la vie privée.
-
-Les hommes qui veulent toujours mettre en théorie leurs penchants
-individuels confondent habilement la morale antique et la morale
-chrétienne;--il faut, disent-ils comme les anciens, servir sa patrie,
-n’être pas un citoyen inutile dans l’État;--il faut, disent-ils comme
-les chrétiens, se soumettre au pouvoir établi par la volonté de
-Dieu.--C’est ainsi que le mélange du système de l’inertie et de celui de
-l’action produit une double immoralité, tandis que pris séparément, l’un
-et l’autre avaient droit au respect. L’activité des citoyens grecs et
-romains, telle qu’elle pouvait s’exercer dans une république, était une
-noble vertu. La force d’inertie chrétienne est aussi une vertu, et d’une
-grande force; car le christianisme qu’on accuse de faiblesse est
-invincible selon son esprit, c’est-à-dire dans l’énergie du refus. Mais
-l’égoïsme patelin des hommes ambitieux leur enseigne l’art de combiner
-les raisonnements opposés, afin de se mêler de tout comme un païen et de
-se soumettre à tout comme un chrétien.
-
- L’univers, mon ami, ne pense point à toi,
-
-est ce qu’on peut dire maintenant à tout l’univers, les phénomènes
-exceptés. Ce serait une vanité bien ridicule que de motiver dans tous
-les cas l’activité politique par le prétexte de l’utilité dont on peut
-être à son pays. Cette utilité n’est presque jamais qu’un nom pompeux
-dont on revêt son intérêt personnel.
-
-L’art des sophistes a toujours été d’opposer les devoirs les uns aux
-autres. L’on ne cesse d’imaginer les circonstances dans lesquelles cette
-affreuse perplexité pourrait exister. La plupart des fictions
-dramatiques sont fondées là-dessus. Toutefois la vie réelle est plus
-simple, l’on y voit souvent les vertus en combat avec les intérêts; mais
-peut-être est-il vrai que jamais l’honnête homme, dans aucune occasion,
-n’a pu douter de ce que le devoir lui commandait. La voix de la
-conscience est si délicate qu’il est facile de l’étouffer; mais elle est
-si pure, qu’il est impossible de la méconnaître.
-
-Une devise connue contient, sous une forme simple, toute la théorie de
-la morale: _Fais ce que dois, advienne que pourra_. Quand on établit, au
-contraire, que la probité d’un homme public consiste à tout sacrifier
-aux avantages temporels de sa nation, alors il peut se trouver beaucoup
-d’occasions où par moralité on serait immoral. Ce sophisme est aussi
-contradictoire dans le fond que dans la forme: ce serait traiter la
-vertu comme une science conjecturale et tout à fait soumise aux
-circonstances dans son application. Que Dieu garde le cœur humain d’une
-telle responsabilité! Les lumières de notre esprit sont trop incertaines
-pour que nous soyons en état de juger du moment où les éternelles lois
-du devoir pourraient êtres suspendues; ou plutôt ce moment n’existe pas.
-
-S’il était une fois généralement reconnu que l’intérêt national lui-même
-doit être subordonné aux pensées plus hautes dont la vertu se compose,
-combien l’homme consciencieux serait à l’aise! comme tout lui paraîtrait
-clair en politique, tandis qu’auparavant une hésitation continuelle le
-faisait trembler à chaque pas! C’est cette hésitation même qui a fait
-regarder les honnêtes gens comme incapables des affaires d’État; on les
-accusait de pusillanimité, de timidité, de crainte, et l’on appelait
-ceux qui sacrifiaient légèrement le faible au puissant, et leurs
-scrupules à leurs intérêts, des hommes d’_une nature énergique_. C’est
-pourtant une énergie facile que celle qui tend à notre propre avantage,
-ou même à celui d’une faction dominante: car tout ce qui se fait dans le
-sens de la multitude est toujours de la faiblesse, quelque violent que
-cela paraisse.
-
-L’espèce humaine demande à grands cris qu’on sacrifie tout à son
-intérêt, et finit par compromettre cet intérêt, à force de vouloir y
-tout immoler; mais il serait temps de lui dire que son bonheur même,
-dont on s’est tant servi comme prétexte, n’est sacré que dans ses
-rapports avec la morale; car sans elle qu’importeraient tous à chacun?
-Quand une fois l’on s’est dit qu’il faut sacrifier la morale à l’intérêt
-national, on est bien près de resserrer de jour en jour le sens du mot
-nation, et d’en faire d’abord ses partisans, puis ses amis, puis sa
-famille, qui n’est qu’un terme décent pour se désigner soi-même.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-Du principe de la morale, dans la nouvelle philosophie allemande.
-
-
-La philosophie idéaliste tend par sa nature à réfuter la morale fondée
-sur l’intérêt particulier ou national; elle n’admet point que le bonheur
-temporel soit le but de notre existence, et, ramenant tout à la vie de
-l’âme, c’est à l’exercice de la volonté et de la vertu qu’elle rapporte
-nos actions et nos pensées. Les ouvrages que Kant a écrits sur la morale
-ont une réputation au moins égale à ceux qu’il a composés sur la
-métaphysique.
-
-Deux penchants distincts, dit-il, se manifestent dans l’homme: l’intérêt
-personnel, qui lui vient de l’attrait des sensations, et la justice
-universelle, qui tient à ses rapports avec le genre humain et la
-Divinité; entre ces deux mouvements la conscience décide; elle est comme
-Minerve, qui faisait pencher la balance lorsque les voix étaient
-partagées dans l’aréopage. Les opinions les plus opposées n’ont-elles
-pas des faits pour appui? Le pour et le contre ne seraient-ils pas
-également vrais, si la conscience ne portait pas en elle la suprême
-certitude?
-
-L’homme placé entre des arguments visibles et presque égaux, que lui
-adressent en faveur du bien et du mal les circonstances de la vie,
-l’homme a reçu du ciel, pour se décider, le sentiment du devoir. Kant
-cherche à démontrer que ce sentiment est la condition nécessaire de
-notre être moral, la vérité qui a précédé toutes celles dont on acquiert
-la connaissance par la vie. Peut-on nier que la conscience n’ait bien
-plus de dignité quand on la croit une puissance innée, que quand on voit
-en elle une faculté acquise, comme toutes les autres, par l’expérience
-et l’habitude? et c’est en cela surtout que la métaphysique idéaliste
-exerce une grande influence sur la conduite morale de l’homme: elle
-attribue la même force primitive à la notion du devoir qu’à celle de
-l’espace et du temps, et les considérant toutes deux comme inhérentes à
-notre nature, elle n’admet pas plus de doute sur l’une que sur l’autre.
-
-Toute estime pour soi-même et pour les autres doit être fondée sur les
-rapports qui existent entre les actions et la loi du devoir; cette loi
-ne tient en rien au besoin du bonheur; au contraire, elle est souvent
-appelée à le combattre. Kant va plus loin encore; il affirme que le
-premier effet du pouvoir de la vertu est de causer une noble peine par
-les sacrifices qu’elle exige.
-
-La destination de l’homme sur cette terre n’est pas le bonheur, mais le
-perfectionnement. C’est en vain que, par un jeu puéril, on dirait que le
-perfectionnement est le bonheur; nous sentons clairement la différence
-qui existe entre les jouissances et les sacrifices; et si le langage
-voulait adopter les mêmes termes pour des idées si peu semblables, le
-jugement naturel ne s’y laisserait pas tromper.
-
-On a beaucoup dit que la nature humaine tendait au bonheur: c’est là son
-instinct involontaire; mais son instinct réfléchi, c’est la vertu. En
-donnant à l’homme très peu d’influence sur son propre bonheur, et des
-moyens sans nombre de se perfectionner, l’intention du Créateur n’a pas
-été sans doute que l’objet de notre vie fût un but presque
-impossible.--Consacrez toutes vos forces à vous rendre heureux, modérez
-votre caractère, si vous le pouvez, de manière que vous n’éprouviez pas
-ces vagues désirs auxquels rien ne peut suffire; et, malgré toute cette
-sage combinaison de l’égoïsme, vous serez malade, vous serez ruiné, vous
-serez emprisonné, et tout l’édifice de vos soins pour vous-même sera
-renversé.
-
-L’on répond à cela:--Je serai si circonspect que je n’aurai point
-d’ennemis.--Soit, vous n’aurez point à vous reprocher de généreuses
-imprudences; mais on a vu quelquefois les moins courageux
-persécutés.--Je ménagerai si bien ma fortune, que je la conserverai.--Je
-le crois; mais il y a des désastres universels, qui n’épargnent pas même
-ceux qui ont eu pour principe de ne jamais s’exposer pour les autres, et
-la maladie et les accidents de toute espèce disposent de notre sort
-malgré nous. Comment donc le but de notre liberté morale serait-il le
-bonheur de cette courte vie, que le hasard, la souffrance, la vieillesse
-et la mort mettent hors de notre puissance? Il n’en est pas de même du
-perfectionnement; chaque jour, chaque heure, chaque minute peut y
-contribuer; tous les événements heureux et malheureux y servent
-également, et cette œuvre dépend en entier de nous, quelle que soit
-notre situation sur la terre.
-
-La morale de Kant et de Fichte est très analogue à celle des stoïciens;
-cependant, les stoïciens accordaient davantage à l’empire des qualités
-naturelles; l’orgueil romain se retrouve dans leur manière de juger
-l’homme. Les _Kantiens_ croient à l’action nécessaire et continuelle de
-la volonté contre les mauvais penchants. Ils ne tolèrent point les
-exceptions dans l’obéissance au devoir, et rejettent toutes les excuses
-qui pourraient les motiver.
-
-L’opinion de Kant sur la véracité en est un exemple; il la considère
-avec raison comme la base de toute morale. Quand le fils de Dieu s’est
-appelé le Verbe, ou la Parole, peut-être voulait-il honorer ainsi dans
-le langage l’admirable faculté de révéler ce qu’on pense. Kant a porté
-le respect pour la vérité jusqu’au point de ne pas permettre qu’on la
-trahît, lors même qu’un scélérat viendrait vous demander si votre ami
-qu’il poursuit est caché dans votre maison. Il prétend qu’il ne faut
-jamais se permettre dans aucune circonstance particulière ce qui ne
-saurait être admis comme loi générale; mais, dans cette occasion, il
-oublie qu’on pourrait faire une loi générale de ne sacrifier la vérité
-qu’à une autre vertu; car, dès que l’intérêt personnel est écarté d’une
-question, les sophismes ne sont plus à craindre, et la conscience
-prononce sur toutes choses avec équité.
-
-La théorie de Kant, en morale, est sévère et quelquefois sèche, parce
-qu’elle exclut la sensibilité. Il la regarde comme un reflet des
-sensations, et comme devant conduire aux passions, dans lesquelles il
-entre toujours de l’égoïsme; c’est à cause de cela qu’il n’admet pas
-cette sensibilité pour guide, et qu’il place la morale sous la
-sauvegarde de principes immuables. Il n’est rien de plus sévère que
-cette doctrine; mais il y a une sévérité qui attendrit, alors même que
-les mouvements du cœur lui sont suspects, et qu’elle essaie de les
-bannir tous: quelque vigoureux que soit un moraliste, quand c’est à la
-conscience qu’il s’adresse, il est sûr de nous émouvoir. Celui qui dit à
-l’homme:--Trouvez tout en vous-même,--fait toujours naître dans l’âme
-quelque chose de grand qui tient encore à la sensibilité même dont il
-exige le sacrifice. Il faut distinguer, en étudiant la philosophie de
-Kant, le sentiment de la sensibilité; il admet l’un comme juge des
-vérités philosophiques; il considère l’autre comme devant être soumise à
-la conscience. Le sentiment et la conscience sont employés dans ses
-écrits comme des termes presque synonymes; mais la sensibilité se
-rapproche davantage de la sphère des émotions, et par conséquent des
-passions qu’elles font naître.
-
-On ne saurait se lasser d’admirer les écrits de Kant, dans lesquels la
-suprême loi du devoir est consacrée; quelle chaleur vraie, quelle
-éloquence animée, dans un sujet où d’ordinaire il ne s’agit que de
-réprimer! On se sent pénétré d’un profond respect pour l’austérité d’un
-vieillard philosophe, constamment soumis à cet invincible pouvoir de la
-vertu, sans autre empire que la conscience, sans autres armes que les
-remords, sans autres trésors à distribuer que les jouissances
-intérieures de l’âme; jouissances dont on ne peut même donner l’espoir
-pour motif, puisqu’on ne les comprend qu’après les avoir éprouvées.
-
-Parmi les philosophes allemands, des hommes non moins vertueux que Kant,
-et qui se rapprochent davantage de la religion par leurs penchants, ont
-attribué au sentiment religieux l’origine de la loi morale. Ce sentiment
-ne saurait être de la nature de ceux qui peuvent devenir une passion.
-Sénèque en a dépeint le calme et la profondeur, quand il a dit: _Dans le
-sein de l’homme vertueux, je ne sais quel dieu, mais il habite un dieu._
-
-Kant a prétendu que c’était altérer la pureté désintéressée de la
-morale, que de donner pour but à nos actions la perspective d’une vie
-future; plusieurs écrivains allemands l’ont parfaitement réfuté à cet
-égard; en effet, l’immortalité céleste n’a nul rapport avec les peines
-et les récompenses que l’on conçoit sur cette terre; le sentiment qui
-nous fait aspirer à l’immortalité est aussi désintéressé que celui qui
-nous ferait trouver notre bonheur dans le dévouement à celui des autres;
-car les prémices de la félicité religieuse, c’est le sacrifice de
-nous-mêmes; ainsi donc elle écarte nécessairement toute espèce
-d’égoïsme.
-
-Quelque effort qu’on fasse, il faut en revenir à reconnaître que la
-religion est le véritable fondement de la morale; c’est l’objet sensible
-et réel au dedans de nous, qui peut seul détourner nos regards des
-objets extérieurs. Si la piété ne causait pas des émotions sublimes, qui
-sacrifierait même des plaisirs, quelque vulgaires qu’ils fussent, à la
-froide dignité de la raison? Il faut commencer l’histoire intime de
-l’homme par la religion ou par la sensation, car il n’y a de vivant que
-l’une ou l’autre. La morale fondée sur l’intérêt personnel serait aussi
-évidente qu’une vérité mathématique, qu’elle n’en exercerait pas plus
-d’empire sur les passions, qui foulent aux pieds tous les calculs; il
-n’y a qu’un sentiment qui puisse triompher d’un sentiment, la nature
-violente ne saurait être dominée que par la nature exaltée. Le
-raisonnement, dans de pareils cas, ressemble au maître d’école de La
-Fontaine; personne ne l’écoute, et tout le monde crie au secours.
-
-Jacobi, comme je le montrerai dans l’analyse de ses ouvrages, a combattu
-les arguments dont Kant se sert pour ne pas admettre le sentiment
-religieux comme base de la morale. Il croit, au contraire, que la
-Divinité se révèle à chaque homme en particulier, comme elle s’est
-révélée au genre humain, lorsque les prières et les œuvres ont préparé
-le cœur à la comprendre. Un autre philosophe affirme que l’immortalité
-commence déjà sur cette terre, pour celui qui désire et qui sent en
-lui-même le goût des choses éternelles; un autre, que la nature fait
-entendre la volonté de Dieu à l’homme, et qu’il y a dans l’univers une
-voix gémissante et captive, qui l’invite à délivrer le monde et
-lui-même, en combattant le principe du mal sous toutes ses apparences
-funestes. Ces divers systèmes tiennent à l’imagination de chaque
-écrivain, et sont adoptés par ceux qui sympathisent avec lui; mais la
-direction générale de ces opinions est toujours la même: affranchir
-l’âme de l’influence des objets extérieurs, placer l’empire de nous en
-nous-mêmes, et donner à cet empire le devoir pour loi, et pour espérance
-une autre vie.
-
-Sans doute, les vrais chrétiens ont enseigné de tout temps la même
-doctrine: mais ce qui distingue la nouvelle école allemande, c’est de
-réunir à tous ces sentiments dont on voulait faire le partage des
-simples et des ignorants, la plus haute philosophie et les connaissances
-les plus positives. Le siècle orgueilleux était venu nous dire que le
-raisonnement et les sciences détruisaient toutes les perspectives de
-l’imagination, toutes les terreurs de la conscience, toutes les
-croyances du cœur, et l’on rougissait de la moitié de son être déclarée
-faible et presque insensée; mais ils sont arrivés ces hommes qui, à
-force de penser, ont trouvé la théorie de toutes les impressions
-naturelles; et, loin de vouloir les étouffer, ils nous ont fait
-découvrir la noble source dont elles sortent. Les moralistes allemands
-ont relevé le sentiment et l’enthousiasme des dédains d’une raison
-tyrannique qui comptait comme richesse tout ce qu’elle avait anéanti, et
-mettait sur le lit de Procruste l’homme et la nature, afin d’en
-retrancher ce que la philosophie matérialiste ne pouvait comprendre!
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-De la morale scientifique.
-
-
-On a voulu tout démontrer, depuis que le goût des sciences exactes s’est
-emparé des esprits; et le calcul des probabilités permettant de
-soumettre l’incertain même à des règles, l’on s’est flatté de résoudre
-mathématiquement toutes les difficultés que présentaient les questions
-les plus délicates, et de faire ainsi régner l’algèbre sur l’univers.
-Des philosophes, en Allemagne, ont aussi prétendu donner à la morale les
-avantages d’une science rigoureusement prouvée dans ses principes comme
-dans ses conséquences, et qui n’admet ni objection ni exception, dès
-qu’on en adopte la première base. Kant et Fichte ont essayé ce travail
-métaphysique, et Schleiermacher, le traducteur de Platon, et l’auteur de
-plusieurs discours sur la religion, dont nous parlerons dans la section
-suivante, a publié un livre très profond sur l’examen des diverses
-morales, considérées comme science. Il voudrait en trouver une dont tous
-les raisonnements fussent parfaitement enchaînés, dont le principe
-contînt toutes les conséquences, et dont chaque conséquence fît
-reparaître le principe; mais, jusqu’à présent, il ne semble pas que ce
-but puisse être atteint.
-
-Les anciens ont aussi voulu faire une science de la morale, mais ils
-comprenaient dans cette science les lois et le gouvernement; en effet,
-il est impossible de fixer d’avance tous les devoirs de la vie, quand on
-ignore ce que la législation et les mœurs du pays où l’on est peuvent
-exiger; c’est d’après ce point de vue que Platon a imaginé sa
-république. L’homme entier y est considéré sous le rapport de la
-religion, de la politique et de la morale; mais, comme cette république
-ne saurait exister, on ne peut concevoir comment, au milieu des abus de
-la société humaine, un code de morale, quel qu’il fût, pourrait se
-passer de l’interprétation habituelle de la conscience. Les philosophes
-recherchent la forme scientifique en toutes choses; on dirait qu’ils se
-flattent d’enchaîner ainsi l’avenir, et de se soustraire entièrement au
-joug des circonstances; mais ce qui nous en affranchit, c’est notre âme,
-c’est la sincérité de notre amour intime pour la vertu. La science de la
-morale n’enseigne pas plus à être un honnête homme, dans toute la
-magnificence de ce mot, que la géométrie à dessiner, ni la poétique à
-trouver des fictions heureuses.
-
-Kant, qui avait reconnu la nécessité du sentiment dans les vérités
-métaphysiques, a voulu s’en passer dans la morale, et il n’a jamais pu
-établir, d’une manière incontestable, qu’un grand fait du cœur humain,
-c’est que la morale a le devoir et non l’intérêt pour base; mais, pour
-connaître le devoir, il faut en appeler à sa conscience et à la
-religion. Kant, en écartant la religion des motifs de la morale, ne
-pouvait voir dans la conscience qu’un juge, et non une voix divine;
-aussi n’a-t-il cessé de présenter à ce juge des questions épineuses; les
-solutions qu’il en a données, et qu’il croyait évidentes, n’en ont pas
-moins été attaquées de mille manières; car ce n’est jamais que par le
-sentiment qu’on arrive à l’unanimité d’opinion parmi les hommes.
-
-Quelques philosophes allemands ayant reconnu l’impossibilité de rédiger
-en lois toutes les affections qui composent notre être, et de faire une
-science, pour ainsi dire, de tous les mouvements du cœur, se sont
-contentés d’affirmer que la morale consistait dans l’harmonie avec
-soi-même. Sans doute, quand on n’a pas de remords, il est probable qu’on
-n’est pas criminel, et, quand même on commettrait des fautes d’après
-l’opinion des autres, si d’après la sienne on a fait son devoir, on
-n’est pas coupable; mais il ne faut pas se fier cependant à ce
-contentement de soi-même, qui semble devoir être la meilleure preuve de
-la vertu. Il y a des hommes qui sont parvenus à prendre leur orgueil
-pour de la conscience; le fanatisme est, pour d’autres, un mobile
-désintéressé qui justifie tout à leurs propres yeux: enfin l’habitude du
-crime donne à de certains caractères un genre de force qui les
-affranchit du repentir, au moins tant qu’ils ne sont pas atteints par
-l’infortune.
-
-Il ne s’ensuit pas de cette impossibilité de trouver une science de la
-morale, ou des signes universels auxquels on puisse reconnaître si ses
-prétextes sont observés, qu’il n’y ait pas des devoirs positifs qui
-doivent nous servir de guides; mais comme il y a dans la destinée de
-l’homme nécessité et liberté, il faut que dans sa conduite il y ait
-aussi l’inspiration et la règle; rien de ce qui tient à la vertu ne peut
-être ni tout à fait arbitraire, ni tout à fait fixé: aussi, l’une des
-merveilles de la religion est-elle de réunir au même degré l’élan de
-l’amour et la soumission à la loi; le cœur de l’homme est ainsi tout à
-la fois satisfait et dirigé.
-
-Je ne rendrai point compte ici de tous les systèmes de morale
-scientifique qui ont été publiés en Allemagne; il en est de tellement
-subtils, que, bien qu’ils traitent de notre propre nature, on ne sait
-sur quoi s’appuyer pour les concevoir. Les philosophes français ont
-rendu la morale singulièrement aride, en rapportant tout à l’intérêt
-personnel. Quelques métaphysiciens allemands sont arrivés au même
-résultat, en fondant néanmoins toute leur doctrine sur les sacrifices.
-Ni les systèmes matérialistes, ni les systèmes abstraits ne peuvent
-donner une idée complète de la vertu.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-Jacobi.
-
-
-Il est difficile de rencontrer, dans aucun pays, un homme de lettres
-d’une nature plus distinguée que celle de Jacobi; avec tous les
-avantages de la figure et de la fortune, il s’est voué depuis sa
-jeunesse, depuis quarante années, à la méditation. La philosophie est
-d’ordinaire une consolation ou un asile; mais celui qui la choisit,
-quand toutes les circonstances lui promettent de grands succès dans le
-monde, n’en est que plus digne de respect. Entraîné par son caractère à
-reconnaître la puissance du sentiment, Jacobi s’est occupé des idées
-abstraites, surtout pour montrer leur insuffisance. Ses écrits sur la
-métaphysique sont très estimés en Allemagne; cependant c’est surtout
-comme grand moraliste que sa réputation est universelle.
-
-Il a combattu le premier la morale fondée sur l’intérêt, et, donnant
-pour principe à la sienne le sentiment religieux, considéré
-philosophiquement, il s’est fait une doctrine distincte de celle de
-Kant, qui rapporte tout à l’inflexible loi du devoir, et de celle des
-nouveaux métaphysiciens qui cherchent, comme je viens de le dire, le
-moyen d’appliquer la rigueur scientifique à la théorie de la vertu.
-
-Schiller, dans une épigramme contre le système de Kant en morale, dit:
-«Je trouve du plaisir à servir mes amis; il m’est agréable d’accomplir
-mes devoirs: cela m’inquiète, car alors je ne suis pas vertueux». Cette
-plaisanterie porte avec elle un sens profond; car, quoique le bonheur ne
-doive jamais être le but de l’accomplissement du devoir, néanmoins la
-satisfaction intérieure qu’il nous cause est précisément ce qu’on peut
-appeler la béatitude de la vertu: ce mot de béatitude a perdu quelque
-chose de sa dignité; mais il faut pourtant revenir à s’en servir, car on
-a besoin d’exprimer le genre d’impressions qui fait sacrifier le
-bonheur, ou du moins le plaisir, à un état de l’âme plus doux et plus
-pur.
-
-En effet, si le sentiment ne seconde pas la morale, comment se
-ferait-elle obéir? comment unir ensemble, si ce n’est par le sentiment,
-la raison et la volonté, lorsque cette volonté doit faire plier nos
-passions? Un penseur allemand a dit _qu’il n’y avait d’autre philosophie
-que la religion chrétienne_, et ce n’est certainement pas pour exclure
-la philosophie qu’il s’est exprimé ainsi, c’est parce qu’il était
-convaincu que les idées les plus hautes et les plus profondes
-conduisaient à découvrir l’accord singulier de cette religion avec la
-nature de l’homme. Entre ces deux classes de moralistes, celle qui,
-comme Kant et d’autres plus abstraits encore, veut rapporter toutes les
-actions de la morale à des préceptes immuables, et celle qui, comme
-Jacobi, proclame qu’il faut tout abandonner à la décision du sentiment,
-le christianisme semble indiquer le point merveilleux où la loi positive
-n’exclut pas l’inspiration du cœur, ni cette inspiration la loi
-positive.
-
-Jacobi, qui a tant de raisons de se confier dans la pureté de sa
-conscience, a eu tort de poser en principe qu’on doit s’en remettre
-entièrement à ce que le mouvement de l’âme peut nous conseiller; la
-sécheresse de quelques écrivains intolérants, qui n’admettent ni
-modification ni indulgence dans l’application de quelques préceptes, a
-jeté Jacobi dans l’excès contraire.
-
-Quand les moralistes français sont sévères, ils le sont à un degré qui
-tue le caractère individuel dans l’homme; il est dans l’esprit de la
-nation d’aimer en tout l’autorité. Les philosophes allemands, et Jacobi
-principalement, respectent ce qui constitue l’existence particulière de
-chaque être, et jugent les actions à leur source, c’est-à-dire d’après
-l’impulsion bonne ou mauvaise qui les a causées. Il y a mille moyens
-d’être un très mauvais homme, sans blesser aucune loi reçue, comme on
-peut faire une détestable tragédie, en observant toutes les règles et
-toutes les convenances théâtrales. Quand l’âme n’a pas l’élan naturel,
-elle voudrait savoir ce qu’on doit dire et ce qu’on doit faire dans
-chaque circonstance, afin d’être quitte envers elle-même et envers les
-autres, en se soumettant à ce qui est ordonné. La loi, cependant, ne
-peut apprendre en morale, comme en poésie, que ce qu’il ne faut pas
-faire; mais en toutes choses, ce qui est bon et sublime ne nous est
-révélé que par la divinité de notre cœur.
-
-L’utilité publique, telle que je l’ai développée dans les chapitres
-précédents, pourrait conduire à être immoral par moralité. Dans les
-rapports privés, au contraire, il peut arriver quelquefois qu’une
-conduite parfaite selon le monde vienne d’un mauvais principe,
-c’est-à-dire qu’elle tienne à quelque chose d’aride, de haineux et
-d’impitoyable. Les passions naturelles et les talents supérieurs
-déplaisent à ces personnes qu’on honore trop facilement du nom de
-sévères: elles se saisissent de leur moralité, qu’elles disent venir de
-Dieu, comme un ennemi prendrait l’épée du père pour en frapper les
-enfants.
-
-Cependant, l’aversion de Jacobi contre l’inflexible rigueur de la loi le
-fait aller trop loin pour s’en affranchir. «Oui, dit-il, je mentirais
-comme Desdemona mourante[17]; je tromperais comme Oreste, quand il
-voulait mourir à la place de Pylade, j’assassinerais comme Timoléon; je
-serais parjure comme Épaminondas et comme Jean de Witt; je me
-déterminerais au suicide comme Caton; je serais sacrilège comme David;
-car j’ai la certitude en moi-même qu’en pardonnant à ces fautes selon la
-lettre l’homme exerce le droit souverain que la majesté de son être lui
-confère; il appose le sceau de sa dignité, le sceau de sa divine nature,
-sur la grâce qu’il accorde.
-
- [17] Desdemona, afin de sauver à son époux la honte et le danger du
- forfait qu’il vient de commettre, déclare, en mourant, que c’est
- elle qui s’est tuée.
-
-«Si vous voulez établir un système universel et rigoureusement
-scientifique, il faut que vous soumettiez la conscience à ce système qui
-a pétrifié la vie: cette conscience doit devenir sourde, muette et
-insensible; il faut arracher jusqu’aux moindres restes de sa racine,
-c’est-à-dire du cœur de l’homme. Oui, aussi vrai que vos formules
-métaphysiques vous tiennent lieu d’Apollon et des Muses, ce n’est qu’en
-faisant taire votre cœur que vous pourrez vous conformer implicitement
-aux lois sans exception, et que vous adopterez l’obéissance raide et
-servile qu’elles demandent: alors la conscience ne servira qu’à vous
-enseigner, comme un professeur dans la chaire, ce qui est vrai au dehors
-de vous; et ce fanal intérieur ne sera bientôt plus qu’une main de bois
-qui, sur les grands chemins, indique la route aux voyageurs».
-
-Jacobi est si bien guidé par ses propres sentiments, qu’il n’a peut-être
-pas assez réfléchi aux conséquences de cette morale pour le commun des
-hommes. Car, que répondre à ceux qui prétendraient, en s’écartant du
-devoir, qu’ils obéissent aux mouvements de leur conscience? Sans doute
-on pourra découvrir qu’ils sont hypocrites en parlant ainsi; mais on
-leur a fourni l’argument qui peut servir à les justifier, quoi qu’ils
-fassent; et c’est beaucoup pour les hommes d’avoir des phrases à dire en
-faveur de leur conduite: ils s’en servent d’abord pour tromper les
-autres, et finissent par se tromper eux-mêmes.
-
-Dira-t-on que cette doctrine indépendante ne peut convenir qu’aux
-caractères vraiment vertueux? Il ne doit point y avoir de privilèges
-même pour la vertu; car du moment qu’elle en désire, il est probable
-qu’elle n’en mérite plus. Une égalité sublime règne dans l’empire du
-devoir, et il se passe quelque chose au fond du cœur humain, qui donne à
-chaque homme, quand il le veut sincèrement, le moyen d’accomplir tout ce
-que l’enthousiasme inspire, sans sortir des bornes de la loi chrétienne,
-qui est aussi l’œuvre d’un saint enthousiasme.
-
-La doctrine de Kant peut être, en effet, considérée comme trop sèche,
-parce qu’il n’y donne pas assez d’influence à la religion; mais il ne
-faut pas s’étonner qu’il ait été porté à ne pas faire du sentiment la
-base de sa morale, dans un temps où il s’était répandu, en Allemagne
-surtout, une affectation de sensibilité qui affaiblissait nécessairement
-le ressort des esprits et des caractères. Un génie tel que celui de Kant
-devait avoir pour but de retremper les âmes.
-
-Les moralistes allemands de la nouvelle école, si purs dans leurs
-sentiments, à quelques systèmes abstraits qu’ils s’abandonnent, peuvent
-être divisés en trois classes: ceux qui, comme Kant et Fichte, ont voulu
-donner à la loi du devoir une théorie scientifique et une application
-inflexible; ceux, à la tête desquels Jacobi doit être placé, qui
-prennent le sentiment religieux et la conscience naturelle pour guides,
-et ceux qui, faisant de la révélation la base de leur croyance, veulent
-réunir le sentiment et le devoir, et cherchent à les lier ensemble par
-une interprétation philosophique. Ces trois classes de moralistes
-attaquent tous également la morale fondée sur l’intérêt personnel. Elle
-n’a presque plus de partisans en Allemagne; on peut y faire le mal, mais
-du moins on y laisse intacte la théorie du bien.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-De Woldemar.
-
-
-Le roman de _Woldemar_ est l’ouvrage du même philosophe Jacobi dont j’ai
-parlé dans le chapitre précédent. Cet ouvrage renferme des discussions
-philosophiques, dans lesquelles les systèmes de morale que professaient
-les écrivains français sont vivement attaqués, et la doctrine de Jacobi
-y est développée avec une admirable éloquence. Sous ce rapport,
-_Woldemar_ est un très beau livre; mais, comme roman, je n’en aime ni la
-marche ni le but.
-
-L’auteur qui, comme philosophe, rapporte toute la destinée humaine au
-sentiment, peint, ce me semble, dans son ouvrage, la sensibilité
-autrement qu’elle n’est en effet. Une délicatesse exagérée, ou plutôt
-une façon bizarre de concevoir le cœur humain, peut intéresser en
-théorie, mais non quand on la met en action, et qu’on en veut faire
-ainsi quelque chose de réel.
-
-Woldemar ressent une amitié vive pour une personne qui ne veut pas
-l’épouser, quoiqu’elle partage son sentiment. Il se marie avec une femme
-qu’il n’aime pas, parce qu’il croit trouver en elle un caractère soumis
-et doux, qui convient au mariage. A peine l’a-t-il épousée, qu’il est au
-moment de se livrer à l’amour qu’il éprouve pour l’autre. Celle qui n’a
-pas voulu s’unir à lui l’aime toujours, mais elle est révoltée de l’idée
-qu’il puisse avoir de l’amour pour elle; et cependant elle veut vivre
-auprès de lui, soigner ses enfants, traiter sa femme en sœur, et ne
-connaître les affections de la nature que par la sympathie de l’amitié.
-C’est ainsi qu’une pièce de Gœthe, assez vantée, _Stella_, finit par la
-résolution que prennent deux femmes qui ont des liens sacrés avec le
-même homme, de vivre chez lui toutes deux en bonne intelligence. De
-telles inventions ne réussissent en Allemagne que parce qu’il y a
-souvent dans ce pays plus d’imagination que de sensibilité. Les âmes du
-Midi n’entendraient rien à cet héroïsme de sentiment: la passion est
-dévouée, mais jalouse; et la prétendue délicatesse qui sacrifie l’amour
-à l’amitié, sans que le devoir le commande, n’est que de la froideur
-maniérée.
-
-C’est un système tout factice que ces générosités aux dépens de l’amour.
-Il ne faut admettre ni tolérance, ni partage, dans un sentiment qui
-n’est sublime que parce qu’il est, comme la maternité, comme la
-tendresse filiale, exclusif et tout-puissant. On ne doit pas se mettre
-par son choix dans une situation où la morale et la sensibilité ne sont
-pas d’accord; car ce qui est involontaire est si beau, qu’il est affreux
-d’être condamné à se commander toutes ses actions, et à vivre avec
-soi-même comme avec sa victime.
-
-Ce n’est assurément ni par hypocrisie, ni par sécheresse d’âme, qu’un
-génie bon et vrai a imaginé, dans le roman de _Woldemar_, des situations
-où chaque personnage immole le sentiment par le sentiment, et cherche
-avec soin une raison de ne pas aimer ce qu’il aime. Mais Jacobi, ayant
-éprouvé dès sa jeunesse un vif penchant pour tous les genres
-d’enthousiasme, a cherché dans les liens du cœur une mysticité
-romanesque très ingénieusement exprimée, mais peu naturelle.
-
-Il me semble que Jacobi entend moins bien l’amour que la religion, parce
-qu’il veut trop les confondre; il n’est pas vrai que l’amour puisse,
-comme la religion, trouver tout son bonheur dans l’abnégation du bonheur
-même. L’on altère l’idée qu’on doit avoir de la vertu, quand on la fait
-consister dans une exaltation sans but, et dans des sacrifices sans
-nécessité. Tous les personnages du roman de Jacobi luttent sans cesse de
-générosité aux dépens de l’amour; non seulement cela n’arrive guère dans
-la vie, mais cela n’est pas même beau, quand la vertu ne l’exige pas;
-car les sentiments forts et passionnés honorent la nature humaine, et la
-religion n’est si imposante que parce qu’elle peut triompher de tels
-sentiments. Aurait-il fallu que Dieu même daignât parler à notre cœur,
-s’il n’y avait trouvé que des affections débonnaires auxquelles il fût
-si facile de renoncer?
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-De la disposition romanesque dans les affections du cœur.
-
-
-Les philosophes anglais ont fondé, comme nous l’avons dit, la vertu sur
-le sentiment, ou plutôt sur le sens moral; mais ce système n’a nul
-rapport avec la moralité _sentimentale_ dont il est ici question; cette
-moralité, dont le nom et l’idée n’existent guère qu’en Allemagne, n’a
-rien de philosophique; elle fait seulement un devoir de la sensibilité,
-et porte à mésestimer ceux qui n’en ont pas.
-
-Sans doute la puissance d’aimer tient de très près à la morale et à la
-religion; il se peut donc que notre répugnance pour les âmes froides et
-dures soit un instinct sublime, un instinct qui nous avertit que de tels
-êtres, alors même que leur conduite est estimable, agissent
-mécaniquement ou par calcul, mais sans qu’il puisse jamais exister entre
-eux et nous aucune sympathie. En Allemagne, où l’on veut réduire en
-préceptes toutes les impressions, on a considéré comme immoral ce qui
-n’était pas sensible et même romanesque. Werther avait tellement mis en
-vogue les sentiments exaltés, que presque personne n’eût osé se montrer
-sec et froid, quand même on aurait eu ce caractère naturellement. De là
-cet _enthousiasme obligé_ pour la lune, les forêts, la campagne et la
-solitude; de là ces maux de nerfs, ces sons de voix maniérés, ces
-regards qui veulent être vus, tout cet appareil enfin de la sensibilité,
-que dédaignent les âmes fortes et sincères.
-
-L’auteur de _Werther_ s’est moqué le premier de ces affectations;
-néanmoins, comme il faut qu’il y ait en tout pays des ridicules,
-peut-être vaut-il mieux qu’ils consistent dans l’exagération un peu
-niaise de ce qui est bon, que dans l’élégante prétention à ce qui est
-mal. Le désir du succès étant invincible dans les hommes, et encore plus
-dans les femmes, les prétentions de la médiocrité sont un signe certain
-du goût dominant à telle époque et dans telle société; les mêmes
-personnes qui se faisaient _sentimentales_ en Allemagne, se seraient
-montrées ailleurs légères et dédaigneuses.
-
-L’extrême susceptibilité du caractère des Allemands est une des grandes
-causes de l’importance qu’ils attachent aux moindres nuances du
-sentiment, et cette susceptibilité tient souvent à la vérité des
-affections. Il est aisé d’être ferme quand on n’est pas sensible: la
-seule qualité nécessaire alors, c’est le courage; car il faut que _la
-sévérité bien ordonnée commence par soi-même_; mais quand les preuves
-d’intérêt que les autres nous refusent ou nous donnent influent
-puissamment sur le bonheur, il est impossible que l’on n’ait pas mille
-fois plus d’irritabilité dans le cœur que ceux qui exploitent leurs amis
-comme un domaine, en cherchant seulement à les rendre profitables.
-
-Toutefois il faut se garder de ces codes de sentiments, si subtils et si
-nuancés, que beaucoup d’écrivains allemands ont multipliés de tant de
-manières, et dont leurs romans sont remplis. Les Allemands, il faut en
-convenir, ne sont pas toujours parfaitement naturels. Certains de leur
-loyauté, de leur sincérité dans tous les rapports réels de la vie, ils
-sont tentés de regarder l’affectation du beau comme un culte envers le
-bon, et de se permettre quelquefois en ce genre des exagérations qui
-gâtent tout.
-
-Cette émulation de sensibilité entre quelques femmes et quelques
-écrivains d’Allemagne, serait, dans le fond, assez innocente, si le
-ridicule qu’on donne à l’affectation ne jetait pas toujours une sorte de
-défaveur sur la sincérité même. Les hommes froids et égoïstes trouvent
-un plaisir particulier à se moquer des attachements passionnés, et
-voudraient faire passer pour factice tout ce qu’ils n’éprouvent pas. Il
-y a même des personnes vraiment sensibles que l’exagération doucereuse
-affadit sur leurs propres impressions, et qu’on blase sur le sentiment,
-comme on pourrait les blaser sur la religion par les sermons ennuyeux et
-les pratiques superstitieuses.
-
-On a tort d’appliquer les idées positives que nous avons sur le bien et
-le mal aux délicatesses de la sensibilité. Accuser tel ou tel caractère
-de ce qui lui manque à cet égard, c’est comme faire un crime de n’être
-pas poète. La susceptibilité naturelle à ceux qui pensent plus qu’ils
-n’agissent, peut les rendre injustes envers les personnes d’une autre
-nature. Il faut de l’imagination pour deviner tout ce que le cœur peut
-faire souffrir, et les meilleures gens du monde sont souvent lourds et
-stupides à cet égard: ils vont à travers les sentiments, comme s’ils
-marchaient sur des fleurs, en s’étonnant de les flétrir. N’y a-t-il pas
-des hommes qui n’admirent pas Raphaël, qui entendent la musique sans
-émotion, à qui l’Océan et les cieux ne paraissent que monotones? Comment
-donc comprendraient-ils les orages de l’âme?
-
-Les caractères même les plus sensibles ne sont-ils pas quelquefois
-découragés dans leurs espérances? ne peuvent-ils pas être saisis par une
-sorte de sécheresse intérieure, comme si la Divinité se retirait d’eux?
-Ils n’en restent pas moins fidèles à leurs affections; mais il n’y a
-plus de parfums dans le temple, plus de musique dans le sanctuaire, plus
-d’émotion dans le cœur. Souvent aussi le malheur commande de faire taire
-en soi-même cette voix du sentiment, harmonieuse ou déchirante, selon
-qu’elle s’accorde ou non avec la destinée. Il est donc impossible de
-faire un devoir de la sensibilité, car ceux qui l’éprouvent en souffrent
-assez pour avoir souvent le droit et le désir de la réprimer.
-
-Les nations ardentes ne parlent de la sensibilité qu’avec terreur; les
-nations paisibles et rêveuses croient pouvoir l’encourager sans crainte.
-Au reste, l’on n’a peut-être jamais écrit sur ce sujet avec une vérité
-parfaite, car chacun veut se faire honneur de ce qu’il éprouve ou de ce
-qu’il inspire. Les femmes cherchent à s’arranger comme un roman, et les
-hommes comme une histoire; mais le cœur humain est encore bien loin
-d’être pénétré dans ses relations les plus intimes. Une fois peut-être
-quelqu’un dira sincèrement tout ce qu’il a senti, et l’on sera tout
-étonné d’apprendre que la plupart des maximes et des observations sont
-erronées, et qu’il y a une âme inconnue dans le fond de celle qu’on
-raconte.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-De l’amour dans le mariage.
-
-
-C’est dans le mariage que la sensibilité est un devoir: dans toute autre
-relation, la vertu peut suffire; mais dans celle où les destinées sont
-entrelacées, où la même impulsion sert, pour ainsi dire, aux battements
-de deux cœurs, il semble qu’une affection profonde est presque un lien
-nécessaire. La légèreté des mœurs a introduit tant de chagrins entre les
-époux, que les moralistes du dernier siècle s’étaient accoutumés à
-rapporter toutes les jouissances du cœur à l’amour paternel et maternel,
-et finissaient presque par ne considérer le mariage que comme la
-condition requise pour jouir du bonheur d’avoir des enfants. Cela est
-faux en morale, et plus faux encore en bonheur.
-
-Il est si aisé d’être bon pour ses enfants, qu’on ne doit pas en faire
-un grand mérite. Dans leurs premières années, ils ne peuvent avoir de
-volonté que celle de leurs parents; et dès qu’ils arrivent à la
-jeunesse, ils existent par eux-mêmes. Justice et bonté composent les
-principaux devoirs d’une relation que la nature rend si facile. Il n’en
-est point ainsi des rapports avec cette moitié de nous, qui peut trouver
-du bonheur ou du malheur dans les moindres de nos actions, de nos
-regards et de nos pensées. C’est là seulement que la moralité peut
-s’exercer tout entière: c’est aussi là qu’est la véritable source de la
-félicité.
-
-Un ami du même âge, auprès duquel vous devez vivre et mourir; un ami
-dont tous les intérêts sont les vôtres, dont toutes les perspectives
-sont en commun avec vous, y compris celle de la tombe: voilà le
-sentiment qui contient tout le sort. Quelquefois, il est vrai, vos
-enfants, et plus souvent encore vos parents, deviennent vos compagnons
-dans la vie; mais cette rare et sublime jouissance est combattue par les
-lois de la nature, tandis que l’association du mariage est d’accord avec
-toute l’existence humaine.
-
-D’où vient donc que cette association si sainte est si souvent profanée?
-J’oserai le dire, c’est à l’inégalité singulière que l’opinion de la
-société met entre les devoirs des deux époux qu’il faut s’en prendre. Le
-christianisme a tiré les femmes d’un état qui ressemblait à l’esclavage.
-L’égalité devant Dieu étant la base de cette admirable religion, elle
-tend à maintenir l’égalité des droits sur la terre; la justice divine,
-la seule parfaite, n’admet aucun genre de privilèges, et celui de la
-force moins qu’aucun autre. Cependant, il est resté de l’esclavage des
-femmes des préjugés qui, se combinant avec la grande liberté que la
-société leur laisse, ont amené beaucoup de maux.
-
-On a raison d’exclure les femmes des affaires politiques et civiles;
-rien n’est plus opposé à leur vocation naturelle que tout ce qui leur
-donnerait des rapports de rivalité avec les hommes, et la gloire
-elle-même ne saurait être pour une femme qu’un deuil éclatant du
-bonheur. Mais si la destinée des femmes doit consister dans un acte
-continuel de dévouement à l’amour conjugal, la récompense de ce
-dévouement, c’est la scrupuleuse fidélité de celui qui en est l’objet.
-
-La religion ne fait aucune différence entre les devoirs des deux époux,
-mais le monde en établit une grande; et de cette différence naît la ruse
-dans les femmes, et le ressentiment dans les hommes. Quel est le cœur
-qui peut se donner tout entier, sans vouloir un autre cœur aussi tout
-entier? Qui donc accepte de bonne foi l’amitié pour prix de l’amour? qui
-promet sincèrement la constance à qui ne veut pas être fidèle? Sans
-doute la religion peut l’exiger, car elle seule a le secret de cette
-contrée mystérieuse où les sacrifices sont des jouissances; mais qu’il
-est injuste, l’échange que l’homme se propose de faire subir à sa
-compagne!
-
-«Je vous aimerai, dit-il, avec passion deux ou trois ans, et puis, au
-bout de ce temps, je vous parlerai raison». Et ce qu’ils appellent
-raison, c’est le désenchantement de la vie. «Je montrerai dans ma maison
-de la froideur et de l’ennui; je tâcherai de plaire ailleurs: mais vous
-qui avez d’ordinaire plus d’imagination et de sensibilité que moi, vous
-qui n’avez ni carrière ni distraction, tandis que le monde m’en offre de
-toute espèce; vous qui n’existez que pour moi, tandis que j’ai mille
-autres pensées, vous serez satisfaite de l’affection subordonnée,
-glacée, partagée, qu’il me convient de vous accorder, et vous
-dédaignerez tous les hommages qui exprimeraient des sentiments plus
-exaltés et plus tendres».
-
-Quel injuste traité! tous les sentiments humains s’y refusent. Il existe
-un contraste singulier entre les formes de respect envers les femmes,
-que l’esprit chevaleresque a introduites en Europe, et la tyrannique
-liberté que les hommes se sont adjugée. Ce contraste produit tous les
-malheurs du sentiment, les attachements illégitimes, la perfidie,
-l’abandon et le désespoir. Les nations germaniques ont été moins
-atteintes que les autres par ces funestes effets; mais elles doivent
-craindre à cet égard l’influence qu’exerce à la longue la civilisation
-moderne. Il vaut mieux renfermer les femmes comme des esclaves, ne point
-exciter leur esprit ni leur imagination, que de les lancer au milieu du
-monde, et de développer toutes leurs facultés, pour leur refuser ensuite
-le bonheur que ces facultés leur rendent nécessaire.
-
-Il y a dans un mariage malheureux une force de douleur qui dépasse
-toutes les autres peines de ce monde. L’âme entière d’une femme repose
-sur l’attachement conjugal: lutter seul contre le sort, s’avancer vers
-le cercueil sans qu’un ami vous soutienne, sans qu’un ami vous regrette,
-c’est un isolement dont les déserts de l’Arabie ne donnent qu’une faible
-idée; et quand tout le trésor de vos jeunes années a été donné en vain,
-quand vous n’espérez plus pour la fin de la vie le reflet de ces
-premiers rayons, quand le crépuscule n’a plus rien qui rappelle
-l’aurore, et qu’il est pâle et décoloré comme un spectre livide,
-avant-coureur de la nuit, votre cœur se révolte, il vous semble qu’on
-vous a privée des dons de Dieu sur la terre; et si vous aimez encore
-celui qui vous traite en esclave, puisqu’il ne vous appartient pas et
-qu’il dispose de vous, le désespoir s’empare de toutes les facultés, et
-la conscience elle-même se trouble à force de malheur.
-
-Les femmes pourraient adresser à l’époux qui traite légèrement leur
-destinée, ces deux vers d’une fable:
-
- Oui, c’est un jeu pour vous,
- Mais c’est la mort pour nous.
-
-Et tant qu’il ne se fera pas dans les idées une révolution quelconque,
-qui change l’opinion des hommes sur la constance que leur impose le lien
-du mariage, il y aura toujours guerre entre les deux sexes, guerre
-secrète, éternelle, rusée, perfide, et dont la moralité de tous les deux
-souffrira.
-
-En Allemagne, il n’y a guère dans le mariage d’inégalité entre les deux
-sexes; mais c’est parce que les femmes brisent aussi souvent que les
-hommes les nœuds les plus saints. La facilité du divorce introduit dans
-les rapports de famille une sorte d’anarchie qui ne laisse rien
-subsister dans sa vérité ni dans sa force. Il vaut encore mieux, pour
-maintenir quelque chose de sacré sur la terre, qu’il y ait dans le
-mariage une esclave que deux esprits forts.
-
-La pureté de l’âme et de la conduite est la première gloire d’une femme.
-Quel être dégradé ne serait-elle pas sans l’une et sans l’autre! Mais le
-bonheur général et la dignité de l’espèce humaine ne gagneraient pas
-moins peut-être à la fidélité de l’homme dans le mariage. En effet, qu’y
-a-t-il de plus beau dans l’ordre moral qu’un jeune homme qui respecte
-cet auguste lien? L’opinion ne l’exige pas de lui, la société le laisse
-libre; une sorte de plaisanterie barbare s’attacherait à flétrir
-jusqu’aux plaintes du cœur qu’il aurait brisé, car le blâme se tourne
-facilement contre les victimes. Il est donc le maître, mais il s’impose
-des devoirs; nul inconvénient ne peut résulter pour lui de ses fautes;
-mais il craint le mal qu’il peut faire à celle qui s’est confiée à son
-cœur, et la générosité l’enchaîne d’autant plus que la société le
-dégage.
-
-La fidélité est commandée aux femmes par mille considérations diverses;
-elles peuvent redouter les périls et les humiliations, suites
-inévitables d’une erreur; la voix de la conscience est la seule qui se
-fasse entendre à l’homme; il sait qu’il fait souffrir, il sait qu’il
-flétrit par l’inconstance un sentiment qui doit se prolonger jusqu’à la
-mort et se renouveler dans le ciel: seul avec lui-même, seul au milieu
-des séductions de tous les genres, il reste pur comme un ange; car, si
-les anges n’ont pas été représentés sous des traits de femme, c’est
-parce que l’union de la force avec la pureté est plus belle et plus
-céleste encore que la modestie même la plus parfaite dans un être
-faible.
-
-L’imagination, quand elle n’a pas le souvenir pour frein, détache de ce
-qu’on possède, embellit ce qu’on craint de ne pas obtenir, et fait du
-sentiment une difficulté vaincue: mais, de même que dans les arts, les
-difficultés vaincues n’exigent point de vrai génie. Dans le sentiment,
-il faut de la sécurité pour éprouver ces affections, gage de l’éternité,
-puisqu’elles nous donnent seules l’idée de ce qui ne saurait finir.
-
-Le jeune homme fidèle semble chaque jour préférer de nouveau celle qu’il
-aime; la nature lui a donné une indépendance sans bornes, et de
-longtemps du moins il ne saurait prévoir les jours mauvais de la vie:
-son cheval peut le porter au bout du monde; la guerre, dont il est
-épris, l’affranchit au moins momentanément des relations domestiques, et
-semble réduire tout l’intérêt de l’existence à la victoire ou à la mort.
-La terre lui appartient, tous les plaisirs lui sont offerts, nulle
-fatigue ne l’effraie, nulle association intime ne lui est nécessaire; il
-serre la main d’un compagnon d’armes, et le lien qu’il lui faut est
-formé. Un temps viendra sans doute où la destinée lui révélera ses
-terribles secrets; mais il ne peut encore s’en douter. Chaque fois
-qu’une nouvelle génération entre en possession de son domaine, ne
-croit-elle pas que tous les malheurs de ses devanciers sont venus de
-leur faiblesse? ne se persuade-t-elle pas qu’ils sont nés tremblants et
-débiles, comme on les voit maintenant? Eh bien! du sein même de tant
-d’illusions, qu’il est vertueux et sensible, celui qui veut se vouer au
-long amour, lien de cette vie avec l’autre! Ah! qu’un regard fier et
-mâle est beau, lorsqu’en même temps il est modeste et pur! On y voit
-passer un rayon de cette pudeur, qui peut se détacher de la couronne des
-vierges saintes, pour parer même un front guerrier.
-
-Si le jeune homme veut partager avec un seul objet les jours brillants
-de sa jeunesse, il trouvera sans doute parmi ses contemporains des
-railleurs qui prononceront sur lui ce grand mot de _duperie_, la terreur
-des enfants du siècle. Mais est-il dupe, le seul qui sera vraiment aimé?
-car les angoisses ou les jouissances de l’amour-propre forment tout le
-tissu des affections frivoles et mensongères. Est-il dupe, celui qui ne
-s’amuse pas à tromper pour être à son tour plus trompé, plus déchiré
-peut-être que sa victime? est-il dupe, enfin, celui qui n’a pas cherché
-le bonheur dans les misérables combinaisons de la vanité, mais dans les
-éternelles beautés de la nature, qui parlent toutes de constance, de
-durée et de profondeur?
-
-Non, Dieu a créé l’homme le premier, comme la plus noble des créatures,
-et la plus noble est celle qui a le plus de devoirs. C’est un abus
-singulier de la prérogative d’une supériorité naturelle, que de la faire
-servir à s’affranchir des liens les plus sacrés, tandis que la vraie
-supériorité consiste dans la force de l’âme; et la force de l’âme, c’est
-la vertu.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-Des écrivains moralistes de l’ancienne école, en Allemagne.
-
-
-Avant que l’école nouvelle eût fait naître, en Allemagne, deux penchants
-qui semblent s’exclure, la métaphysique et la poésie, la méthode
-scientifique et l’enthousiasme, il y avait des écrivains qui méritaient
-une place honorable à côté des moralistes anglais. Mendelssohn, Garve,
-Sulzer, Engel, etc., ont écrit sur les sentiments et les devoirs avec
-sensibilité, religion et candeur. On ne trouve point dans leurs ouvrages
-cette ingénieuse connaissance du monde qui caractérise les auteurs
-français, La Rochefoucauld, La Bruyère, etc. Les moralistes allemands
-peignent la société avec une certaine ignorance, intéressante d’abord,
-mais à la fin monotone.
-
-Garve est celui de tous qui a mis le plus d’importance à bien parler de
-la bonne compagnie, de la mode, de la politesse, etc. Il y a dans toute
-sa manière de s’exprimer à cet égard, une très grande envie de se
-montrer un homme du monde, de savoir la raison de tout, d’être avisé
-comme un Français, et de juger avec bienveillance la cour et la ville;
-mais les idées communes qu’il proclame dans ses écrits sur ces divers
-sujets, attestent qu’il n’en sait rien que par ouï-dire, et n’a jamais
-observé tout ce que les rapports de la société peuvent offrir d’aperçus
-fins et délicats.
-
-Lorsque Garve parle de la vertu, il montre des lumières pures et un
-esprit serein: il est surtout attachant et original dans son traité de
-la Patience. Accablé par une maladie cruelle, il sut la supporter avec
-un admirable courage; et tout ce qu’on a senti soi-même inspire des
-pensées neuves.
-
-Mendelssohn, juif de naissance, s’était voué, du sein du commerce, à
-l’étude des belles-lettres et de la philosophie, sans renoncer en rien à
-la croyance ni aux rites de sa religion; admirateur sincère du Phédon,
-dont il fut le traducteur, il en était resté aux idées et aux sentiments
-précurseurs de Jésus-Christ; nourri des Psaumes et de la Bible, ses
-écrits conservent le caractère de la simplicité hébraïque. Il se
-plaisait à rendre la morale sensible par des apologues, à la manière
-orientale, et cette forme est sûrement celle qui plaît davantage, en
-éloignant des préceptes le ton de la réprimande.
-
-Parmi ces apologues, j’en vais traduire un qui me paraît remarquable.
-«Sous le gouvernement tyrannique des Grecs, il fut une fois défendu aux
-Israélites, sous peine de mort, de lire entre eux les lois divines.
-Rabbi Akiba, malgré cette défense, tenait des assemblées où il faisait
-lecture de cette loi. Pappus le sut et lui dit: Akiba, ne crains-tu pas
-les menaces de ces cruels?--Je veux te raconter une fable, répondit le
-Rabbi.--Un renard se promenait sur le bord d’un fleuve, et vit les
-poissons qui se rassemblaient avec effroi dans le fond de la
-rivière.--D’où vient la terreur qui vous agite? dit le renard.--Les
-enfants des hommes, répondirent les poissons, jettent leurs filets dans
-les flots, afin de nous prendre, et nous tâchons de leur
-échapper.--Savez-vous ce qu’il faut faire? dit le renard; venez là, sur
-le rocher, où les hommes ne sauraient vous atteindre.--Se peut-il,
-s’écrièrent les poissons, que tu sois le renard, estimé le plus prudent
-entre les animaux? tu serais le plus ignorant de tous, si tu nous
-donnais sérieusement un tel conseil. L’onde est pour nous l’élément de
-la vie; et nous est-il possible d’y renoncer, parce que des dangers nous
-menacent!--Pappus, l’application de cette fable est facile: la doctrine
-religieuse est pour nous la source de tout bien; c’est par elle, c’est
-pour elle seule que nous existons; dût-on nous poursuivre dans son sein,
-nous ne voulons point nous soustraire au péril en nous réfugiant dans la
-mort».
-
-La plupart des gens du monde ne conseillent pas mieux que le renard:
-quand ils voient les âmes sensibles agitées par les peines du cœur, ils
-leur proposent toujours de sortir de l’air, où est l’orage, pour entrer
-dans le vide qui tue.
-
-Engel, comme Mendelssohn, enseigne la morale d’une manière dramatique.
-Ses fictions sont peu de chose; mais leur rapport avec l’âme est intime.
-Dans l’une, il peint un vieillard devenu fou par l’ingratitude de son
-fils, et le sourire du vieillard, pendant qu’on raconte son malheur, est
-décrit avec une vérité déchirante. L’homme qui n’a plus la conscience de
-lui-même fait peur, comme un corps qui marcherait sans vie. «C’est un
-arbre, dit Engel, dont les branches sont desséchées; ses racines
-tiennent encore à la terre, mais déjà son sommet est atteint par la
-mort». Un jeune homme, à l’aspect de ce malheureux, demande à son père
-s’il est ici-bas une plus affreuse destinée que celle de ce pauvre fou?
-Toutes les souffrances qui tuent, toutes celles dont notre propre raison
-est le témoin, ne lui semblent rien à côté de cette déplorable ignorance
-de soi-même. Le père laisse son fils développer tout ce que cette
-situation a d’horrible; puis, tout à coup il lui demande si celle du
-criminel qui l’a causée n’est pas encore mille fois plus redoutable? La
-gradation des pensées est très bien soutenue dans ce récit, et le
-tableau des angoisses de l’âme est assez éloquemment représenté pour
-redoubler l’effroi que doit causer la plus terrible de toutes, le
-remords.
-
-J’ai cité ailleurs le passage de la _Messiade_ où le poète suppose que
-dans une planète éloignée, dont les habitants étaient immortels, un ange
-venait apporter la nouvelle qu’il existait une terre où les créatures
-humaines étaient sujettes à la mort. Klopstock fait une peinture
-admirable de l’étonnement de ces êtres, qui ignoraient la douleur de
-perdre les objets de leur amour: Engel développe avec talent une idée
-non moins frappante.
-
-Un homme a vu périr ce qu’il avait de plus cher, sa femme et sa fille.
-Un sentiment d’amertume et de révolte contre la Providence s’est emparé
-de lui: un vieux ami cherche à rouvrir son cœur à cette douleur
-profonde, mais résignée, qui s’épanche dans le sein de Dieu; il veut lui
-montrer que la mort est la source de toutes les jouissances morales de
-l’homme.
-
-Y aurait-il des affections de père et de fils, si l’existence des hommes
-n’était pas tout à la fois durable et passagère, fixée par le sentiment,
-entraînée par le temps? S’il n’y avait plus de décadence dans le monde,
-il n’y aurait pas de progrès: comment donc éprouverait-on la crainte et
-l’espérance? Enfin, dans chaque action, dans chaque sentiment, dans
-chaque pensée, il y a la part de la mort. Et non seulement dans le fait,
-mais aussi dans l’imagination même, les jouissances et les chagrins qui
-tiennent à l’instabilité de la vie sont inséparables. L’existence
-consiste tout entière dans ces sentiments de confiance et d’anxiété, qui
-remplissent l’âme errante entre le ciel et la terre, _et le vivre n’a
-d’autre mobile que le mourir_.
-
-Une femme effrayée par les orages du Midi, souhaitait d’aller dans la
-zone glacée, où l’on n’entend jamais la foudre, où l’on ne voit jamais
-les éclairs:--Nos plaintes sur le sort sont un peu du même genre, dit
-Engel.--En effet, il faut désenchanter la nature, pour en écarter les
-périls. Le charme du monde semble tenir autant à la douleur qu’au
-plaisir, à l’effroi qu’à l’espérance; et l’on dirait que la destinée
-humaine est ordonnée comme un drame, où la terreur et la pitié sont
-nécessaires.
-
-Ce n’est point, sans doute, assez de ces pensées pour cicatriser les
-blessures du cœur; tout ce qu’il éprouve lui semble un renversement de
-la nature, et nul n’a souffert sans croire qu’un grand désordre existait
-dans l’univers. Mais quand un long espace de temps a permis de
-réfléchir, on trouve quelque repos dans les considérations générales, et
-l’on s’unit aux lois de l’univers, en se détachant de soi-même.
-
-Les moralistes allemands de l’ancienne école sont, pour la plupart,
-religieux et sensibles; leur théorie de la vertu est désintéressée; ils
-n’admettent point cette doctrine de l’utilité, qui conduirait, comme en
-Chine, à jeter les enfants dans le fleuve, si la population devenait
-trop nombreuse. Leurs ouvrages sont remplis d’idées philosophiques et
-d’affections mélancoliques et tendres; mais ce n’était point assez pour
-lutter contre la morale égoïste, armée de l’ironie dédaigneuse. Ce
-n’était point assez pour réfuter les sophismes dont on s’était servi
-contre les principes les plus vrais et les meilleurs. La sensibilité
-douce, et quelquefois même timide, des anciens moralistes allemands, ne
-suffisait pas pour combattre avec succès la dialectique habile et le
-persiflage élégant qui, comme tous les mauvais sentiments, ne respectent
-que la force. Des armes plus acérées sont nécessaires pour combattre
-celles que le vice a forgées: c’est donc avec raison que les philosophes
-de la nouvelle école ont pensé qu’il fallait une doctrine plus sévère,
-plus énergique, plus serrée dans ses arguments, pour triompher de la
-dépravation du siècle.
-
-Certainement tout ce qui est simple suffit à tout ce qui est bon; mais
-quand on vit dans un temps où l’on a tâché de mettre l’esprit du côté de
-l’immoralité, il faut tâcher d’avoir le génie pour défenseur de la
-vertu. Sans doute, il est très indifférent d’être accusé de niaiserie
-quand on exprime ce qu’on éprouve; mais ce mot de _niaiserie_ fait tant
-de peur aux gens médiocres, qu’on doit, s’il est possible, les préserver
-de son atteinte.
-
-Les Allemands, craignant qu’on ne tourne leur loyauté en ridicule,
-veulent quelquefois, quoique bien à contre-cœur, s’essayer à
-l’immoralité, pour se donner un air brillant et dégagé. Les nouveaux
-philosophes, en élevant leur style et leurs conceptions à une grande
-hauteur, ont habilement flatté l’amour-propre de leurs adeptes, et l’on
-doit les louer de cet art innocent; car les Allemands ont besoin de
-dédaigner pour devenir les plus forts. Il y a trop de bonhomie dans leur
-caractère, comme dans leur esprit; ce sont les seuls hommes, peut-être,
-auxquels on pût conseiller l’orgueil comme un moyen de devenir
-meilleurs. On ne saurait nier que les disciples de la nouvelle école
-n’aient un peu trop suivi ce conseil; mais ils n’en sont pas moins, à
-quelques exceptions près, les écrivains les plus éclairés et les plus
-courageux de leur pays.
-
---Quelle découverte ont-ils faite? dira-t-on.--Nul doute que ce qui
-était vrai en morale, il y a deux mille ans, ne le soit encore; mais,
-depuis deux mille ans, les raisonnements de la bassesse et de la
-corruption se sont tellement multipliés, que le philosophe homme de bien
-doit proportionner ses efforts à cette progression funeste. Les idées
-communes ne sauraient lutter contre l’immoralité systématique; il faut
-creuser plus avant, quand les veines extérieures des métaux précieux
-sont épuisées. On a si souvent vu, de nos jours, la faiblesse unie à
-beaucoup de vertu, qu’on s’est accoutumé à croire qu’il y avait de
-l’énergie dans l’immoralité. Les philosophes allemands, et gloire leur
-en soit rendue, ont été les premiers, dans le dix-huitième siècle, qui
-aient mis l’esprit fort du côté de la foi, le génie du côté de la
-morale, et le caractère du côté du devoir.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-De l’ignorance et de la frivolité d’esprit, dans leurs rapports avec la
-morale.
-
-
-L’ignorance, telle qu’elle existait il y a quelques siècles, respectait
-les lumières et désirait d’en acquérir; l’ignorance de notre temps est
-dédaigneuse, et cherche à tourner en ridicule les travaux et les
-méditations des hommes éclairés. L’esprit philosophique a répandu dans
-presque toutes les classes une certaine facilité de raisonnement, qui
-sert à décrier tout ce qu’il y a de grand et de sérieux dans la nature
-humaine, et nous en sommes à cette époque de la civilisation où toutes
-les belles choses de l’âme tombent en poussière.
-
-Quand les barbares du Nord s’emparèrent des plus fertiles contrées de
-l’Europe, ils y apportèrent des vertus farouches et mâles; et, cherchant
-à se perfectionner eux-mêmes, ils demandaient au Midi le soleil, les
-arts et les sciences. Mais les barbares policés n’estiment que
-l’habileté dans les affaires de ce monde, et ne s’instruisent que juste
-ce qu’il faut pour se jouer par quelques phrases du recueillement de
-toute une vie.
-
-Ceux qui nient la perfectibilité de l’esprit humain prétendent qu’en
-toutes choses les progrès et la décadence se suivent tour à tour, et que
-la roue de la pensée tourne comme celle de la fortune. Quel triste
-spectacle que ces générations s’occupant sur la terre, comme Sisyphe
-dans les enfers, à des travaux constamment inutiles! et que serait donc
-la destinée de la race humaine, si elle ressemblait au supplice le plus
-cruel que l’imagination des poètes ait conçu? Mais il n’en est pas
-ainsi, et l’on peut apercevoir un dessein toujours le même, toujours
-suivi, toujours progressif, dans l’histoire de l’homme.
-
-La lutte entre les intérêts de ce monde et les sentiments élevés a
-existé de tout temps, dans les nations comme dans les individus. La
-superstition met quelquefois les hommes éclairés du parti de
-l’incrédulité, et quelquefois, au contraire, ce sont les lumières mêmes
-qui éveillent toutes les croyances du cœur. Maintenant, les philosophes
-se réfugient dans la religion, pour troubler en elle la source des
-conceptions hautes et des sentiments désintéressés; à cette époque,
-préparée par les siècles, l’alliance de la philosophie et de la religion
-peut être intime et sincère. Les ignorants ne sont plus, comme jadis,
-des hommes ennemis du doute, et décidés à repousser toutes les fausses
-lueurs qui troubleraient leurs espérances religieuses et leur dévouement
-chevaleresque; les ignorants de nos jours sont incrédules, légers,
-superficiels; ils savent tout ce que l’égoïsme a besoin de savoir, et
-leur ignorance ne porte que sur ces études sublimes qui font naître dans
-l’âme un sentiment d’admiration pour la nature et pour la Divinité.
-
-Les occupations guerrières remplissaient jadis la vie des nobles, et
-formaient leur esprit par l’action; mais lorsque, de nos jours, les
-hommes de la première classe n’ont aucune fonction dans l’État, et
-n’étudient profondément aucune science, toute l’activité de leur esprit,
-qui devrait être employée dans le cercle des affaires ou des travaux
-intellectuels, se dirige sur l’observation des manières et la
-connaissance des anecdotes.
-
-Les jeunes gens, à peine sortis de l’école, se hâtent de prendre
-possession de l’oisiveté comme de la robe virile; les hommes et les
-femmes s’épient les uns les autres dans les moindres détails; non pas
-précisément par méchanceté, mais pour avoir quelque chose à dire quand
-ils n’ont rien à penser. Ce genre de causticité journalière détruit la
-bienveillance et la loyauté. On n’est pas content de soi-même quand on
-abuse de l’hospitalité donnée ou reçue pour critiquer ceux avec qui l’on
-passe sa vie, et l’on empêche ainsi toute affection profonde de naître
-ou de subsister; car en écoutant des moqueries sur ceux qui nous sont
-chers, on flétrit ce que l’affection a de pur et d’exalté: les
-sentiments dans lesquels on n’est pas d’une vérité parfaite, font plus
-de mal que l’indifférence.
-
-Chacun a en soi un côté ridicule; il n’y a que de loin qu’un caractère
-semble complet; mais ce qui fait l’existence individuelle étant toujours
-une singularité quelconque, cette singularité prête à la plaisanterie:
-aussi l’homme qui la craint avant tout cherche-t-il, autant qu’il est
-possible, à faire disparaître en lui ce qui pourrait le signaler de
-quelque manière, soit en bien, soit en mal. Cette nature effacée, de
-quelque bon goût qu’elle paraisse, a bien aussi ses ridicules; mais peu
-de gens ont l’esprit assez fin pour les saisir.
-
-La moquerie a cela de particulier, qu’elle nuit essentiellement à ce qui
-est bon, mais point à ce qui est fort. La puissance a quelque chose
-d’âpre et de triomphant qui tue le ridicule; d’ailleurs, les esprits
-frivoles respectent _la prudence de la chair_, selon l’expression d’un
-moraliste du seizième siècle; et l’on est étonné de trouver toute la
-profondeur de l’intérêt personnel dans ces hommes qui semblaient
-incapables de suivre une idée ou un sentiment, quand il n’en pouvait
-rien résulter d’avantageux pour leurs calculs de fortune ou de vanité.
-
-La frivolité d’esprit ne porte point à négliger les affaires de ce
-monde. On trouve, au contraire, une bien plus noble insouciance à cet
-égard dans les caractères sérieux que dans les hommes d’une nature
-légère; car la légèreté de ceux-ci ne consiste le plus souvent qu’à
-dédaigner les idées générales, pour mieux s’occuper de ce qui ne
-concerne qu’eux-mêmes.
-
-Il y a quelquefois de la méchanceté dans les gens d’esprit; mais le
-génie est presque toujours plein de bonté. La méchanceté vient, non pas
-de ce qu’on a trop d’esprit, mais de ce qu’on n’en a pas assez. Si l’on
-pouvait parler sur les idées, on laisserait en paix les personnes; si
-l’on se croyait assuré de l’emporter sur les autres par ses talents
-naturels, on ne chercherait pas à niveler le parterre sur lequel on veut
-dominer. Il y a des médiocrités d’âme déguisées en esprit piquant et
-malicieux; mais la vraie supériorité est rayonnante de bons sentiments
-comme de hautes pensées.
-
-L’habitude des occupations intellectuelles inspire une bienveillance
-éclairée pour les hommes et pour les choses; on ne tient plus à soi
-comme à un être privilégié: quand on en sait beaucoup sur la destinée
-humaine, on ne s’irrite plus de chaque circonstance comme d’une chose
-sans exemple; et la justice n’étant que l’habitude de considérer les
-rapports des êtres entre eux sous un point de vue général, l’étendue de
-l’esprit sert à nous détacher des calculs personnels. On a plané sur sa
-propre existence comme sur celle des autres, quand on s’est livré à la
-contemplation de l’univers.
-
-Un des grands inconvénients aussi de l’ignorance, dans les temps
-actuels, c’est qu’elle rend tout à fait incapable d’avoir une opinion à
-soi sur la plupart des objets qui exigent de la réflexion; en
-conséquence, lorsque telle ou telle manière de voir est mise en honneur
-par l’ascendant des circonstances, la plupart des hommes croient que ces
-mots: _tout le monde pense ou fait ainsi_, doivent tenir à chacun lieu
-de raison et de conscience.
-
-Dans la classe oisive de la société, il est presque impossible d’avoir
-de l’âme sans que l’esprit soit cultivé. Jadis il suffisait de la nature
-pour instruire l’homme, et développer son imagination; mais depuis que
-la pensée, cette ombre effacée du sentiment, a changé tout en
-abstractions, il faut beaucoup savoir pour bien sentir. Ce n’est plus
-entre les élans de l’âme livrée à elle-même, ou les études
-philosophiques, qu’il faut choisir; mais c’est entre le murmure importun
-d’une société commune ou frivole, et le langage que les beaux génies ont
-tenu de siècle en siècle jusqu’à nos jours.
-
-Comment pourrait-on, sans la connaissance des langues, sans l’habitude
-de la lecture, communiquer avec ces hommes qui ne sont plus, et que nous
-sentons si bien nos amis, nos concitoyens, nos alliés? Il faut être
-médiocre de cœur pour se refuser à de si nobles plaisirs. Ceux-là
-seulement qui remplissent leur vie de bonnes œuvres, peuvent se passer
-de toute étude: l’ignorance, dans les hommes oisifs, prouve autant la
-sécheresse de l’âme que la légèreté de l’esprit.
-
-Enfin, il reste encore une chose vraiment belle et morale, dont
-l’ignorance et la frivolité ne peuvent jouir, c’est l’association de
-tous les hommes qui pensent, d’un bout de l’Europe à l’autre. Souvent
-ils n’ont entre eux aucune relation; ils sont dispersés souvent à de
-grandes distances l’un de l’autre; mais quand ils se rencontrent, un mot
-suffit pour qu’ils se reconnaissent. Ce n’est pas telle religion, telle
-opinion, tel genre d’étude, c’est le culte de la vérité qui les réunit.
-Tantôt, comme les mineurs, ils creusent jusqu’au fond de la terre, pour
-pénétrer, au sein de l’éternelle nuit, les mystères du monde ténébreux;
-tantôt ils s’élèvent au sommet du Chimboraço, pour découvrir au point le
-plus élevé du globe quelques phénomènes inconnus; tantôt ils étudient
-les langues de l’Orient, pour y chercher l’histoire primitive de
-l’homme; tantôt ils vont à Jérusalem pour faire sortir des ruines
-saintes une étincelle qui ranime la religion et la poésie; enfin, ils
-sont vraiment le peuple de Dieu, ces hommes qui ne désespèrent pas
-encore de la race humaine, et veulent lui conserver l’empire de la
-pensée.
-
-Les Allemands méritent à cet égard une reconnaissance particulière;
-c’est une honte parmi eux que l’ignorance et l’insouciance sur tout ce
-qui tient à la littérature et aux beaux-arts, et leur exemple prouve
-que, de nos jours, la culture de l’esprit conserve dans les classes
-indépendantes des sentiments et des principes.
-
-La direction de la littérature et de la philosophie n’a pas été bonne en
-France, dans la dernière partie du dix-huitième siècle; mais, si l’on
-peut s’exprimer ainsi, la direction de l’ignorance est encore plus
-redoutable; car aucun livre ne fait du mal à celui qui les lit tous. Si
-les oisifs du monde, au contraire, s’occupent quelques instants,
-l’ouvrage qu’ils rencontrent fait événement dans leur tête, comme
-l’arrivée d’un étranger dans un désert; et, lorsque cet ouvrage contient
-des sophismes dangereux, ils n’ont point d’arguments à y opposer. La
-découverte de l’imprimerie est vraiment funeste pour ceux qui ne lisent
-qu’à demi, ou par hasard; car le savoir, comme la lance de Télèphe, doit
-guérir les blessures qu’il a faites.
-
-L’ignorance, au milieu des raffinements de la société, est le plus
-odieux de tous les mélanges: elle rend, à quelques égards, semblable aux
-gens du peuple, qui n’estiment que l’adresse et la ruse; elle porte à ne
-chercher que le bien-être et les jouissances physiques, à se servir d’un
-peu d’esprit pour tuer beaucoup d’âme; à s’applaudir de ce qu’on ne sait
-pas, à se vanter de ce qu’on n’éprouve pas; enfin, à combiner les bornes
-de l’intelligence avec la dureté du cœur, de façon qu’il n’y ait plus
-rien à faire de ce regard tourné vers le ciel, qu’Ovide a célébré comme
-le plus noble attribut de la nature humaine:
-
- Os homini sublime dedit; cœlumque tueri
- Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus.
-
-
-
-
-QUATRIÈME PARTIE
-
-LA RELIGION ET L’ENTHOUSIASME.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Considérations générales sur la religion en Allemagne.
-
-
-Les nations de race germanique sont toutes naturellement religieuses; et
-le zèle de ce sentiment a fait naître plusieurs guerres dans leur sein.
-Cependant, en Allemagne surtout, l’on est plus porté à l’enthousiasme
-qu’au fanatisme. L’esprit de secte doit se manifester sous diverses
-formes, dans un pays où l’activité de la pensée est la première de
-toutes; mais d’ordinaire l’on n’y mêle pas les discussions théologiques
-aux passions humaines; et les diverses opinions, en fait de religion, ne
-sortent pas de ce monde idéal où règne une paix sublime.
-
-Pendant longtemps on s’est occupé, comme je le montrerai dans le
-chapitre suivant, de l’examen des dogmes du christianisme; mais depuis
-vingt ans, depuis que les écrits de Kant ont fortement influé sur les
-esprits, il s’est établi dans la manière de concevoir la religion une
-liberté et une grandeur qui n’exigent ni ne rejettent aucune forme de
-culte en particulier, mais qui font des choses célestes le principe
-dominant de l’existence.
-
-Plusieurs personnes trouvent que la religion des Allemands est trop
-vague, et qu’il vaut mieux se rallier sous l’étendard d’un culte plus
-positif et plus sévère. Lessing dit, dans son _Essai sur l’éducation du
-genre humain_, que les révélations religieuses ont toujours été
-proportionnées aux lumières qui existaient à l’époque où ces révélations
-ont paru. L’ancien Testament, l’Évangile, et, sous plusieurs rapports,
-la réformation, étaient, selon leur temps, parfaitement en harmonie avec
-les progrès des esprits; et peut-être sommes-nous à la veille d’un
-développement du christianisme, qui rassemblera dans un même foyer tous
-les rayons épars, et qui nous fera trouver dans la religion plus que la
-morale, plus que le bonheur, plus que la philosophie, plus que le
-sentiment même, puisque chacun de ces biens sera multiplié par sa
-réunion avec les autres.
-
-Quoi qu’il en soit, il est peut-être intéressant de connaître sous quel
-point de vue la religion est considérée en Allemagne, et comment on a
-trouvé le moyen d’y rattacher tout le système littéraire et
-philosophique dont j’ai tracé l’esquisse. C’est une chose imposante que
-cet ensemble de pensées qui développe à nos yeux l’ordre moral tout
-entier et donne à cet édifice sublime le dévouement pour base, et la
-Divinité pour faîte.
-
-C’est au sentiment de l’infini que la plupart des écrivains allemands
-rapportent toutes les idées religieuses. L’on demande s’il est possible
-de concevoir l’infini; cependant, ne le conçoit-on pas, au moins d’une
-manière négative, lorsque, dans les mathématiques, on ne peut supposer
-aucun terme à la durée ni à l’étendue? Cet infini consiste dans
-l’absence des bornes; mais le sentiment de l’infini, tel que
-l’imagination et le cœur l’éprouvent, est positif et créateur.
-
-L’enthousiasme que le beau idéal nous fait éprouver, cette émotion
-pleine de trouble et de pureté tout ensemble, c’est le sentiment de
-l’infini qui l’excite. Nous nous sentons comme dégagés, par
-l’admiration, des entraves de la destinée humaine, et il nous semble
-qu’on nous révèle des secrets merveilleux, pour affranchir l’âme à
-jamais de la langueur et du déclin. Quand nous contemplons le ciel
-étoilé, où des étincelles de lumière sont des univers comme le nôtre, où
-la poussière brillante de la voie lactée trace avec des mondes une route
-dans le firmament, notre pensée se perd dans l’infini, notre cœur bat
-pour l’inconnu, pour l’immense, et nous sentons que ce n’est qu’au delà
-des expériences terrestres que notre véritable vie doit commencer.
-Enfin, les émotions religieuses, plus que toutes les autres encore,
-réveillent en nous le sentiment de l’infini; mais, en le réveillant,
-elles le satisfont; et c’est pour cela sans doute qu’un homme d’un grand
-esprit disait: «Que la créature pensante n’était heureuse que quand
-l’idée de l’infini était devenue pour elle une jouissance, au lieu
-d’être un poids».
-
-En effet, quand nous nous livrons en entier aux réflexions, aux images,
-aux désirs qui dépassent les limites de l’expérience, c’est alors
-seulement que nous respirons. Quand on veut s’en tenir aux intérêts, aux
-convenances, aux lois de ce monde, le génie, la sensibilité,
-l’enthousiasme, agitent péniblement notre âme; mais ils l’inondent de
-délices quand on les consacre à ce souvenir, à cette attente de l’infini
-qui se présente, dans la métaphysique, sous la forme des dispositions
-innées; dans la vertu, sous celle du dévouement; dans les arts, sous
-celle de l’idéal, et dans la religion elle-même, sous celle de l’amour
-divin.
-
-Le sentiment de l’infini est le véritable attribut de l’âme: tout ce qui
-est beau dans tous les genres excite en nous l’espoir et le désir d’un
-avenir éternel et d’une existence sublime; on ne peut entendre ni le
-vent dans la forêt, ni les accords délicieux des voix humaines; on ne
-peut éprouver l’enchantement de l’éloquence ou de la poésie; enfin,
-surtout, enfin on ne peut aimer avec innocence, avec profondeur, sans
-être pénétré de religion et d’immortalité.
-
-Tous les sacrifices de l’intérêt personnel viennent du besoin de se
-mettre en harmonie avec ce sentiment de l’infini dont on éprouve tout le
-charme, quoiqu’on ne puisse l’exprimer. Si la puissance du devoir était
-renfermée dans le court espace de cette vie, comment donc aurait-elle
-plus d’empire que les passions sur notre âme? qui sacrifierait des
-bornes à des bornes? _Tout ce qui finit est si court!_ dit Saint
-Augustin; les instants de jouissance que peuvent valoir les penchants
-terrestres, et les jours de paix qu’assure une conduite morale,
-différeraient de bien peu, si des émotions sans limite et sans terme ne
-s’élevaient pas au fond du cœur de l’homme qui se dévoue à la vertu.
-
-Beaucoup de gens nieront ce sentiment de l’infini; et, certes, ils sont
-sur un excellent terrain pour le nier, car il est impossible de le leur
-expliquer; ce n’est pas quelques mots de plus qui réussiront à leur
-faire comprendre ce que l’univers ne leur a pas dit. La nature a revêtu
-l’infini des divers symboles qui peuvent le faire arriver jusqu’à nous:
-la lumière et les ténèbres, l’orage et le silence, le plaisir et la
-douleur, tout inspire à l’homme cette religion universelle dont son cœur
-est le sanctuaire.
-
-Un homme dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, M. Ancillon, vient de
-faire paraître un ouvrage sur la nouvelle philosophie de l’Allemagne,
-qui réunit la lucidité de l’esprit français à la profondeur du génie
-allemand. M. Ancillon s’est déjà acquis un nom célèbre comme historien;
-il est incontestablement ce qu’on a coutume d’appeler en France une
-bonne tête; son esprit même est positif et méthodique, et c’est par son
-âme qu’il a saisi tout ce que la pensée de l’infini peut présenter de
-plus vaste et de plus élevé. Ce qu’il a écrit sur ce sujet porte un
-caractère tout à fait original; c’est, pour ainsi dire, le sublime mis à
-la portée de la logique: il trace avec précision la ligne où les
-connaissances expérimentales s’arrêtent, soit dans les arts, soit dans
-la philosophie, soit dans la religion; il montre que le sentiment va
-beaucoup plus loin que les connaissances, et que, par delà les preuves
-démonstratives, il y a l’évidence naturelle; par delà l’analyse,
-l’inspiration; par delà les mots, les idées; par delà les idées, les
-émotions, et que le sentiment de l’infini est un fait de l’âme, un fait
-primitif, sans lequel il n’y aurait rien dans l’homme que de l’instinct
-physique et du calcul.
-
-Il est difficile d’être religieux à la manière introduite par les
-esprits secs, ou par les hommes de bonne volonté qui voudraient faire
-arriver la religion aux honneurs de la démonstration scientifique. Ce
-qui touche si intimement au mystère de l’existence ne peut être exprimé
-par les formes régulières de la parole. Le raisonnement dans de tels
-sujets sert à montrer où finit le raisonnement, et là où il finit
-commence la véritable certitude; car les vérités de sentiment ont une
-force d’intensité qui appelle tout notre être à leur appui. L’infini
-agit sur l’âme pour l’élever et la dégager du temps. L’œuvre de la vie,
-c’est de sacrifier les intérêts de notre existence passagère à cette
-immortalité qui commence pour nous dès à présent, si nous en sommes déjà
-dignes; et non seulement la plupart des religions ont ce même but, mais
-les beaux-arts, la poésie, la gloire et l’amour, sont des religions dans
-lesquelles il entre plus ou moins d’alliage.
-
-Cette expression: _c’est divin_, qui est passée en usage pour vanter les
-beautés de la nature et de l’art, cette expression est une croyance
-parmi les Allemands; ce n’est point par indifférence qu’ils sont
-tolérants, c’est parce qu’ils ont de l’universalité dans leur manière de
-sentir et de concevoir la religion. En effet, chaque homme peut trouver
-dans une des merveilles de l’univers celle qui parle plus puissamment à
-son âme: l’un admire la Divinité dans les traits d’un père; l’autre,
-dans l’innocence d’un enfant; l’autre, dans le céleste regard des
-vierges de Raphaël, dans la musique, dans la poésie, dans la nature,
-n’importe: car tous s’entendent, si tous sont animés par le principe
-religieux, génie du monde et de chaque homme.
-
-Des esprits supérieurs ont élevé des doutes sur tel ou tel dogme; et
-c’était un grand malheur que la subtilité de la dialectique ou les
-prétentions de l’amour-propre pussent troubler et refroidir le sentiment
-de la foi. Souvent aussi la réflexion se trouvait à l’étroit dans ces
-religions intolérantes dont on avait fait, pour ainsi dire, un code
-pénal, et qui donnaient à la théologie toutes les formes d’un
-gouvernement despotique. Mais qu’il est sublime, ce culte qui nous fait
-ressentir une jouissance céleste dans l’inspiration du génie, comme dans
-la vertu la plus obscure; dans les affections les plus tendres, comme
-dans les peines les plus amères; dans la tempête, comme dans les beaux
-jours; dans la fleur, comme dans le chêne; dans tout, hors le calcul,
-hors le froid mortel de l’égoïsme, qui nous sépare de la nature
-bienfaisante, et nous donne la vanité seule pour mobile, la vanité dont
-la racine est toujours venimeuse! qu’elle est belle, la religion qui
-consacre le monde entier à son auteur, et se sert de toutes nos facultés
-pour célébrer les rites saints du merveilleux univers!
-
-Loin qu’une telle croyance interdise les lettres ni les sciences, la
-théorie de toutes les idées et le secret de tous les talents lui
-appartiennent; il faudrait que la nature et la Divinité fussent en
-contradiction, si la piété sincère défendait aux hommes de se servir de
-leurs facultés, et de goûter les plaisirs qu’elles donnent. Il y a de la
-religion dans toutes les œuvres du génie; il y a du génie dans toutes
-les pensées religieuses. L’esprit est d’une moins illustre origine, il
-sert à contester; mais le génie est créateur. La source inépuisable des
-talents et des vertus, c’est le sentiment de l’infini, qui a sa part
-dans toutes les actions généreuses et dans toutes les conceptions
-profondes.
-
-La religion n’est rien si elle n’est pas tout, si l’existence n’en est
-pas remplie, si l’on n’entretient pas sans cesse dans l’âme cette foi à
-l’invisible, ce dévouement, cette élévation de désirs, qui doivent
-triompher des penchants vulgaires auxquels notre nature nous expose.
-
-Néanmoins, comment la religion pourrait-elle nous être sans cesse
-présente, si nous ne la rattachions pas à tout ce qui doit occuper une
-belle vie, les affections dévouées, les méditations philosophiques et
-les plaisirs de l’imagination? Un grand nombre de pratiques sont
-recommandées aux fidèles, afin qu’à tous les moments du jour la religion
-leur soit rappelée par les obligations qu’elle impose; mais si la vie
-entière pouvait être naturellement et sans effort un culte de tous les
-instants, ne serait-ce pas mieux encore? puisque l’admiration pour le
-beau se rapporte toujours à la Divinité, et que l’élan même des pensées
-fortes nous fait remonter vers notre origine, pourquoi donc la puissance
-d’aimer, la poésie, la philosophie, ne seraient-elles pas les colonnes
-du temple de la foi?
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-Du Protestantisme.
-
-
-C’était chez les Allemands qu’une révolution opérée par les idées devait
-avoir lieu; car le trait saillant de cette nation méditative est
-l’énergie de la conviction intérieure. Quand une fois une opinion s’est
-emparée des têtes allemandes, leur patience et leur persévérance à la
-soutenir font singulièrement honneur à la force de la volonté dans
-l’homme.
-
-En lisant les détails de la mort de Jean Hus et de Jérôme de Prague, les
-précurseurs de la réformation, on voit un exemple frappant de ce qui
-caractérise les chefs du protestantisme en Allemagne, la réunion d’une
-foi vive avec l’esprit d’examen. Leur raison n’a point fait tort à leur
-croyance, ni leur croyance à leur raison; et leurs facultés morales ont
-agi toujours ensemble.
-
-Partout, en Allemagne, on trouve des traces des diverses luttes
-religieuses qui, pendant plusieurs siècles, ont occupé la nation
-entière. On montre encore dans la cathédrale de Prague des bas-reliefs
-où les dévastations commises par les hussites sont représentées; et la
-partie de l’église que les Suédois ont incendiée dans la guerre de
-trente ans n’est point rebâtie. Non loin de là, sur le pont, est placée
-la statue de saint Jean Népomucène, qui aima mieux périr dans les flots
-que de révéler les faiblesses qu’une reine infortunée lui avait
-confessées. Les monuments, et même les ruines qui attestent l’influence
-de la religion sur les hommes, intéressent vivement notre âme; car les
-guerres d’opinion, quelque cruelles qu’elles soient, font plus d’honneur
-aux nations que les guerres d’intérêt.
-
-Luther est, de tous les grands hommes que l’Allemagne a produits, celui
-dont le caractère était le plus allemand: sa fermeté avait quelque chose
-de rude; sa conviction allait jusqu’à l’entêtement; le courage de
-l’esprit était en lui le principe du courage de l’action: ce qu’il avait
-de passionné dans l’âme ne le détournait point des études abstraites; et
-quoi qu’il attaquât de certains abus et de certains dogmes comme des
-préjugés, ce n’était point l’incrédulité philosophique, mais un
-fanatisme à lui qui l’inspirait.
-
-Néanmoins la réformation a introduit dans le monde l’examen en fait de
-religion. Il en est résulté pour les uns le scepticisme, mais pour les
-autres une conviction plus ferme des vérités religieuses: l’esprit
-humain était arrivé à une époque où il devait nécessairement examiner
-pour croire. La découverte de l’imprimerie, la multiplicité des
-connaissances et l’investigation philosophique de la vérité, ne
-permettaient plus cette foi aveugle dont on s’était jadis si bien
-trouvé. L’enthousiasme religieux ne pouvait renaître que par l’examen et
-la méditation. C’est Luther qui a mis la Bible et l’Évangile entre les
-mains de tout le monde; c’est lui qui a donné l’impulsion à l’étude de
-l’antiquité; car en apprenant l’hébreu pour lire la Bible, et le grec
-pour lire le Nouveau Testament, on a cultivé les langues anciennes, et
-les esprits se sont tournés vers les recherches historiques.
-
-L’examen peut affaiblir cette foi d’habitude que les hommes font bien de
-conserver tant qu’ils le peuvent; mais quand l’homme sort de l’examen
-plus religieux qu’il n’y était entré, c’est alors que la religion est
-invariablement fondée; c’est alors qu’il y a paix entre elle et les
-lumières, et qu’elles se servent mutuellement.
-
-Quelques écrivains ont beaucoup déclamé contre le système de la
-perfectibilité, et l’on aurait dit, à les entendre, que c’était une
-véritable atrocité de croire notre espèce perfectible. Il suffit, en
-France, qu’un homme de tel parti ait soutenu telle opinion, pour qu’il
-ne soit plus du bon goût de l’adopter; et tous les moutons du même
-troupeau viennent donner, les uns après les autres, leurs coups de tête
-aux idées, qui n’en restent pas moins ce qu’elles sont.
-
-Il est très probable que le genre humain est susceptible d’éducation,
-aussi bien que chaque homme, et qu’il y a des époques marquées pour les
-progrès de la pensée dans la route éternelle du temps. La réformation
-fut l’ère de l’examen, et de la conviction éclairée qui lui succède. Le
-christianisme a d’abord été fondé, puis altéré, puis examiné, puis
-compris, et ces diverses périodes étaient nécessaires à son
-développement; elles ont duré quelquefois cent ans, quelquefois mille
-ans. L’Être suprême, qui puise dans l’éternité, n’est pas économe du
-temps à notre manière.
-
-Quand Luther a paru, la religion n’était plus qu’une puissance
-politique, attaquée ou défendue comme un intérêt de ce monde. Luther l’a
-rappelée sur le terrain de la pensée. La marche historique de l’esprit
-humain à cet égard, en Allemagne, est digne de remarque. Lorsque les
-guerres causées par la réformation furent apaisées, et que les réfugiés
-protestants se furent naturalisés dans les divers États du nord de
-l’empire germanique, les études philosophiques, qui avaient toujours
-pour objet l’intérieur de l’âme, se dirigèrent naturellement vers la
-religion; et il n’existe pas, dans le dix-huitième siècle, de
-littérature où l’on trouve sur ce sujet une aussi grande quantité de
-livres que dans la littérature allemande.
-
-Lessing, l’un des esprits les plus vigoureux de l’Allemagne, n’a cessé
-d’attaquer, avec toute la force de sa logique, cette maxime si
-communément répétée, _qu’il y a des vérités dangereuses_. En effet,
-c’est une singulière présomption, dans quelques individus, de se croire
-le droit de cacher la vérité à leurs semblables, et de s’attribuer la
-prérogative de se placer, comme Alexandre devant Diogène, pour nous
-dérober les rayons de ce soleil qui appartient à tous également; cette
-prudence prétendue n’est que la théorie du charlatanisme; on veut
-escamoter les idées, pour mieux asservir les hommes. La vérité est
-l’œuvre de Dieu, les mensonges sont l’œuvre de l’homme. Si l’on étudie
-les époques de l’histoire où l’on a craint la vérité, l’on verra
-toujours que c’est quand l’intérêt particulier luttait de quelque
-manière contre la tendance universelle.
-
-La recherche de la vérité est la plus noble des occupations, et sa
-publication un devoir. Il n’y a rien à craindre pour la religion ni pour
-la société dans cette recherche, si elle est sincère; et si elle ne
-l’est pas, ce n’est plus alors la vérité, c’est le mensonge qui fait du
-mal. Il n’y a pas un sentiment dans l’homme dont on ne puisse trouver la
-raison philosophique: pas une opinion, pas même un préjugé généralement
-répandu, qui n’ait sa racine dans la nature. Il faut donc examiner, non
-dans le but de détruire, mais pour fonder la croyance sur la conviction
-intime, et non sur la conviction dérobée.
-
-On voit des erreurs durer longtemps; mais elles causent toujours une
-inquiétude pénible. En contemplant la tour de Pise, qui penche sur sa
-base, on se figure qu’elle va tomber, quoiqu’elle ait subsisté pendant
-des siècles, et l’imagination n’est en repos qu’en présence des édifices
-fermes et réguliers. Il en est de même de la croyance à certains
-principes; ce qui est fondé sur les préjugés inquiète, et l’on aime à
-voir la raison appuyer de tout son pouvoir les conceptions élevées de
-l’âme.
-
-L’intelligence contient en elle-même le principe de tout ce qu’elle
-acquiert par l’expérience; Fontenelle disait avec justesse, _qu’on
-croyait reconnaître une vérité, la première fois qu’elle nous était
-annoncée_. Comment donc pourrait-on imaginer que tôt ou tard les idées
-justes et la persuasion intime qu’elles font naître, ne se rencontreront
-pas? Il y a une harmonie préétablie entre la vérité et la raison
-humaine, qui finit toujours par les rapprocher l’une de l’autre.
-
-Proposer aux hommes de ne pas se dire mutuellement ce qu’ils pensent,
-c’est ce qu’on appelle vulgairement garder le secret de la comédie. On
-ne continue d’ignorer que parce qu’on ne sait pas qu’on ignore; mais du
-moment qu’on a commandé de se taire, c’est que quelqu’un a parlé; et,
-pour étouffer les pensées que ces paroles ont excitées, il faut dégrader
-la raison. Il y a des hommes pleins d’énergie et de bonne foi, qui n’ont
-jamais soupçonné telles ou telles vérités philosophiques; mais ceux qui
-les savent et les dissimulent sont des hypocrites, ou tout au moins des
-êtres bien arrogants et bien irréligieux.--Bien arrogants; car de quel
-droit s’imaginent-ils qu’ils sont de la classe des initiés, et que le
-reste du monde n’en est pas?--Bien irréligieux; car s’il y avait une
-vérité philosophique ou naturelle, une vérité enfin qui combattît la
-religion, cette religion ne serait pas ce qu’elle est, la lumière des
-lumières.
-
-Il faut bien mal connaître le christianisme, c’est-à-dire, la révélation
-des lois morales de l’homme et de l’univers, pour recommander à ceux qui
-veulent y croire l’ignorance, le secret et les ténèbres. Ouvrez les
-portes du temple; appelez à votre secours le génie, les beaux-arts, les
-sciences, la philosophie; rassemblez-les dans un même foyer, pour
-honorer et comprendre l’Auteur de la création, et si l’amour a dit que
-le nom de ce qu’on aime semble gravé sur les feuilles de chaque fleur,
-comment l’empreinte de Dieu ne serait-elle pas dans toutes les idées qui
-se rallient à la chaîne éternelle!
-
-Le droit d’examiner ce qu’on doit croire est le fondement du
-protestantisme. Les premiers réformateurs ne l’entendaient pas ainsi:
-ils croyaient pouvoir placer les colonnes d’Hercule de l’esprit humain
-au terme de leurs propres lumières; mais ils avaient tort d’espérer
-qu’on se soumettrait à leurs décisions comme infaillibles, eux qui
-rejetaient toute autorité de ce genre dans la religion catholique. Le
-protestantisme devait donc suivre le développement et les progrès des
-lumières, tandis que le catholicisme se vantait d’être immuable au
-milieu des vagues du temps.
-
-Parmi les écrivains allemands de la religion protestante, il a existé
-diverses manières de voir, qui successivement ont occupé l’attention.
-Plusieurs savants ont fait des recherches inouïes sur l’Ancien et le
-Nouveau Testament. Michaelis a étudié les langues, les antiquités et
-l’histoire naturelle de l’Asie, pour interpréter la Bible: et tandis
-qu’en France l’esprit philosophique plaisantait sur le christianisme, on
-en faisait en Allemagne un objet d’érudition. Bien que ce genre de
-travail pût, à quelques égards, blesser les âmes religieuses, quel
-respect ne suppose-t-il pas pour le livre, objet d’un examen aussi
-sérieux! Ces savants n’attaquèrent ni le dogme, ni les prophéties, ni
-les miracles; mais il en vint après eux un grand nombre qui voulurent
-donner une explication toute naturelle à la Bible et au Nouveau
-Testament, et qui, considérant l’une et l’autre, simplement comme de
-bons écrits d’une lecture instructive, ne voyaient dans les mystères que
-des métaphores orientales.
-
-Ces théologiens s’appelaient raisonnables, parce qu’ils croyaient
-dissiper tous les genres d’obscurité; mais c’était mal diriger l’esprit
-d’examen que de vouloir l’appliquer aux vérités qu’on ne peut pressentir
-que par l’élévation et le recueillement de l’âme. L’esprit d’examen doit
-servir à reconnaître ce qui est supérieur à la raison, comme un
-astronome marque les hauteurs auxquelles la vue de l’homme n’atteint
-pas: ainsi donc, signaler les régions incompréhensibles, sans prétendre
-ni les nier, ni les soumettre au langage, c’est se servir de l’esprit
-d’examen selon sa mesure et selon son but.
-
-L’interprétation savante ne satisfait pas plus que l’autorité
-dogmatique. L’imagination et la sensibilité des Allemands ne pouvaient
-se contenter de cette sorte de religion prosaïque, qui accordait un
-respect de raison au christianisme. Herder, le premier, fit renaître la
-foi par la poésie: profondément instruit dans les langues orientales, il
-avait pour la Bible un genre d’admiration semblable à celui qu’un Homère
-sanctifié pourrait inspirer. La tendance naturelle des esprits, en
-Allemagne, est de considérer la poésie comme une sorte de don
-prophétique, précurseur des dons divins; ainsi ce n’était point une
-profanation de réunir à la croyance religieuse l’enthousiasme qu’elle
-inspire.
-
-Herder n’était pas scrupuleusement orthodoxe; cependant il rejetait,
-ainsi que ses partisans, les commentaires érudits qui avaient pour but
-de simplifier la Bible, et qui l’anéantissaient en la simplifiant. Une
-sorte de théologie poétique, vague, mais animée, libre, mais sensible,
-tint la place de cette école pédantesque, qui croyait marcher vers la
-raison en retranchant quelques miracles de cet univers, et cependant le
-merveilleux est à quelques égards peut-être plus facile encore à
-concevoir que ce qu’on est convenu d’appeler le naturel.
-
-Schleiermacher, le traducteur de Platon, a écrit sur la religion des
-discours d’une rare éloquence; il combat l’indifférence qu’on appelait
-_tolérance_, et le travail destructeur qu’on faisait passer pour un
-examen impartial. Schleiermacher n’est pas non plus un théologien
-orthodoxe; mais il montre, dans les dogmes religieux qu’il adopte, de la
-force de croyance, et une grande vigueur de conception métaphysique. Il
-a développé avec beaucoup de chaleur et de clarté le sentiment de
-l’infini, dont j’ai parlé dans le chapitre précédent. On peut appeler
-les opinions religieuses de Schleiermacher et de ses disciples une
-théologie philosophique.
-
-Enfin Lavater et plusieurs hommes de talent se sont ralliés aux opinions
-mystiques, telles que Fénelon en France, et divers écrivains de tous les
-pays les ont conçues.
-
-Lavater a précédé quelques-uns des hommes que j’ai cités; néanmoins
-c’est depuis un petit nombre d’années surtout, que la doctrine dont il
-peut être considéré comme un des principaux chefs, a pris une grande
-faveur en Allemagne. L’ouvrage de Lavater sur la physionomie est plus
-célèbre que ses écrits religieux; mais ce qui le rendait surtout
-remarquable, c’était son caractère personnel; il y avait en lui un rare
-mélange de pénétration et d’enthousiasme; il observait les hommes avec
-une finesse d’esprit singulière, et s’abandonnait avec une confiance
-absolue à des idées qu’on pourrait nommer superstitieuses; il avait de
-l’amour-propre, et peut-être cet amour-propre a-t-il été la cause de ses
-opinions bizarres sur lui-même et sur sa vocation miraculeuse: cependant
-rien n’égalait la simplicité religieuse et la candeur de son âme; on ne
-pouvait voir sans étonnement, dans un salon de nos jours, un ministre du
-saint Évangile inspiré comme les apôtres, et spirituel comme un homme du
-monde. Le garant de la sincérité de Lavater, c’étaient ses bonnes
-actions et son beau regard, qui portait l’empreinte d’une inimitable
-vérité.
-
-Les écrivains religieux de l’Allemagne actuelle sont divisés en deux
-classes très distinctes, les défenseurs de la réformation et les
-partisans du catholicisme. J’examinerai à part les écrivains de ces
-diverses opinions; mais ce qu’il importe d’affirmer avant tout, c’est
-que si le nord de l’Allemagne est le pays où les questions théologiques
-ont été le plus agitées, c’est en même temps celui où les sentiments
-religieux sont le plus universels; le caractère national en est
-empreint; et le génie des arts et de la littérature y puise toute son
-inspiration. Enfin, parmi les gens du peuple, la religion a, dans le
-nord de l’Allemagne, un caractère idéal et doux qui surprend
-singulièrement, dans un pays dont on est accoutumé à croire les mœurs
-très rudes.
-
-Une fois, en voyageant de Dresde à Leipzig, je m’arrêtai le soir à
-Meissen, petite ville placée sur une hauteur, au-dessus de la rivière,
-et dont l’église renferme des tombeaux consacrés à d’illustres
-souvenirs. Je me promenais sur l’esplanade, et je me laissais aller à
-cette rêverie que le coucher du soleil, l’aspect lointain du paysage, et
-le bruit de l’onde qui coule au fond de la vallée, excitent si
-facilement dans notre âme; j’entendis alors les voix de quelques hommes
-du peuple, et je craignais d’écouter des paroles vulgaires, telles qu’on
-en chante ailleurs dans les rues. Quel fut mon étonnement, lorsque je
-compris le refrain de leur chanson: _Ils se sont aimés, et ils sont
-morts avec l’espoir de se retrouver un jour!_ Heureux pays, que celui où
-de tels sentiments sont populaires, et répandent jusque dans l’air qu’on
-respire je ne sais quelle fraternité religieuse, dont l’amour pour le
-ciel et la pitié pour l’homme sont le touchant lien!
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-Du culte des Frères Moraves.
-
-
-Il y a peut-être trop de liberté dans le protestantisme, pour contenter
-une certaine austérité religieuse, qui peut s’emparer de l’homme accablé
-par de grands malheurs; quelquefois même, dans le cours habituel de la
-vie, la réalité de ce monde disparaît tout à coup, et l’on se sent, au
-milieu de ses intérêts, comme dans un bal dont on n’entendrait pas la
-musique; le mouvement qu’on y verrait paraîtrait insensé. Une espèce
-d’apathie rêveuse s’empare également du bramin et du sauvage, quand
-l’un, à force de penser, et l’autre, à force d’ignorer, passent des
-heures entières dans la contemplation muette de la destinée. La seule
-activité dont on soit susceptible alors est celle qui a le culte divin
-pour objet. On aime à faire à chaque instant quelque chose pour le ciel;
-et c’est cette disposition qui inspire de l’attrait pour les couvents,
-quoiqu’ils aient d’ailleurs des inconvénients très graves.
-
-Les établissements moraves sont les couvents des protestants, et c’est
-l’enthousiasme religieux du nord de l’Allemagne qui leur a donné
-naissance, il y a cent années. Mais quoique cette association soit aussi
-sévère qu’un couvent catholique, elle est plus libérale dans les
-principes; on n’y fait point de vœu, tout y est volontaire; les hommes
-et les femmes ne sont pas séparés, et le mariage n’y est point interdit.
-Néanmoins la société entière est ecclésiastique, c’est-à-dire que tout
-s’y fait par la religion et pour elle; c’est l’autorité de l’église qui
-régit cette communauté de fidèles; mais cette église est sans prêtres,
-et le sacerdoce y est exercé tour à tour par les personnes les plus
-religieuses et les plus vénérables.
-
-Les hommes et les femmes, avant d’être mariés, vivent séparément les uns
-des autres dans des réunions où règne l’égalité la plus parfaite. La
-journée entière est remplie par des travaux, les mêmes pour tous les
-rangs; l’idée de la Providence, constamment présente, dirige toutes les
-actions de la vie des Moraves.
-
-Quand un jeune homme veut prendre une compagne, il s’adresse à la
-doyenne des filles ou des veuves, et lui demande celle qu’il voudrait
-épouser. L’on tire au sort à l’église, pour savoir s’il doit ou non
-s’unir à la femme qu’il préfère; et si le sort est contre lui, il
-renonce à sa demande. Les Moraves ont tellement l’habitude de se
-résigner, qu’ils ne résistent point à cette décision; et comme ils ne
-voient les femmes qu’à l’église, il leur en coûte moins pour renoncer à
-leur choix. Cette manière de prononcer sur le mariage et sur beaucoup
-d’autres circonstances de la vie indique l’esprit général du culte des
-Moraves. Au lieu de s’en tenir à la soumission à la volonté du ciel, ils
-se figurent qu’ils peuvent la connaître ou par des inspirations, ou, ce
-qui est plus étrange encore, en interrogeant le hasard. Le devoir et les
-événements manifestent à l’homme les voies de Dieu sur la terre; comment
-peut-il se flatter de les pénétrer par d’autres moyens?
-
-L’on observe d’ailleurs en général, chez les Moraves, les mœurs
-évangéliques telles qu’elles devaient exister du temps des apôtres, dans
-les communautés chrétiennes. Ni les dogmes extraordinaires, ni les
-pratiques scrupuleuses ne font le lien de cette association: l’Évangile
-y est interprété de la manière la plus naturelle et la plus claire; mais
-on y est fidèle aux conséquences de cette doctrine, et l’on met, sous
-tous les rapports, sa conduite en harmonie avec les principes religieux.
-Les communautés moraves servent surtout à prouver que le protestantisme,
-dans sa simplicité, peut mener au genre de vie le plus austère, et à la
-religion la plus enthousiaste; la mort et l’immortalité bien comprises
-suffisent pour occuper et diriger toute l’existence.
-
-J’ai été, il y a quelque temps, à Dintendorf, petit village près
-d’Erfurt, où une communauté de Moraves s’est établie. Ce village est à
-trois lieues de toute grande route, il est placé entre deux montagnes,
-sur le bord d’un ruisseau; des saules et des peupliers élevés
-l’entourent; il y a dans l’aspect de la contrée quelque chose de calme
-et de doux, qui prépare l’âme à sortir des agitations de la vie. Les
-maisons et les rues sont d’une propreté parfaite; les femmes, toutes
-habillées de même, cachent leurs cheveux et ceignent leur tête avec un
-ruban dont les couleurs indiquent si elles sont mariées, filles ou
-veuves; les hommes sont vêtus de brun, à peu près comme les quakers. Une
-industrie mercantile les occupe presque tous; mais on n’entend pas le
-moindre bruit dans le village. Chacun travaille avec régularité et
-tranquillité; et l’action intérieure des sentiments religieux apaise
-tout autre mouvement.
-
-Les filles et les veuves habitent ensemble dans un grand dortoir, et,
-pendant la nuit, une d’elles veille tour à tour pour prier, ou pour
-soigner celles qui pourraient devenir malades. Les hommes non mariés
-vivent de la même manière. Ainsi, il existe une grande famille pour
-celui qui n’a pas la sienne, et le nom de frère et de sœur est commun à
-tous les chrétiens.
-
-A la place de cloches, des instruments à vent d’une très belle harmonie
-invitent au service divin. En marchant pour aller à l’église, au son de
-cette musique imposante, on se sentait enlevé à la terre; on croyait
-entendre les trompettes du jugement dernier, non telles que le remords
-nous les fait craindre, mais telles qu’une pieuse confiance nous les
-fait espérer; il semblait que la miséricorde divine se manifestât dans
-cet appel, et prononçât d’avance un pardon régénérateur.
-
-L’église était décorée de roses blanches et de fleurs d’aubépine; les
-tableaux n’étaient point bannis du temple, et la musique y était
-cultivée, comme faisant partie du culte; on n’y chantait que des
-psaumes; il n’y avait ni sermon, ni messe, ni raisonnement, ni
-discussion théologique; c’était le culte de Dieu, en esprit et en
-vérité. Les femmes, toutes en blanc, étaient rangées les unes à côté des
-autres, sans aucune distinction quelconque; elles semblaient des ombres
-innocentes, qui venaient comparaître devant le tribunal de la Divinité.
-
-Le cimetière des Moraves est un jardin dont les allées sont marquées par
-des pierres funéraires, à côté desquelles on a planté un arbuste à
-fleurs. Toutes ces pierres sont égales; aucun de ces arbustes ne s’élève
-au-dessus de l’autre, et la même épitaphe sert pour tous les morts: _Il
-est né tel jour, et tel autre il est retourné dans sa patrie._ Admirable
-expression pour désigner le terme de notre vie! Les anciens disaient:
-_Il a vécu_, et jetaient ainsi un voile sur la tombe, pour en dérober
-l’idée. Les chrétiens placent au-dessus d’elle l’étoile de l’espérance.
-
-Le jour de Pâques, le service divin se célèbre dans le cimetière qui est
-placé à côté de l’église, et la résurrection est annoncée au milieu des
-tombeaux. Tous ceux qui sont présents à cet acte du culte savent quelle
-est la pierre qu’on doit placer sur leur cercueil, et respirent déjà le
-parfum du jeune arbre dont les feuilles et les fleurs se pencheront sur
-leurs tombes. C’est ainsi qu’on a vu, dans les temps modernes, une armée
-toute entière, assistant à ses propres funérailles, dire pour elle-même
-le service des morts, décidée qu’elle était à conquérir
-l’immortalité[18].
-
- [18] C’est à Saragosse qu’a eu lieu l’admirable scène à laquelle je
- faisais allusion, sans oser la désigner plus clairement. Un aide de
- camp du général français vint proposer à la garnison de la ville de
- se rendre, et le chef des troupes espagnoles le conduisit sur la
- place publique; il vit sur cette place et dans l’église tendue de
- noir, les soldats et les officiers à genoux, entendant le service
- des morts. En effet, bien peu de ces guerriers vivent encore, et les
- habitants de la ville ont aussi partagé le sort de leurs défenseurs.
-
-La communion des Moraves ne peut point s’adapter à l’état social, tel
-que les circonstances nous le commandent; mais comme on a beaucoup dit
-depuis quelque temps que le catholicisme seul parlait à l’imagination,
-il importe d’observer que ce qui remue vraiment l’âme, dans la religion,
-est commun à toutes les églises chrétiennes. Un sépulcre et une prière
-épuisent toute la puissance de l’attendrissement; et plus la croyance
-est simple, plus le culte cause d’émotion.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Du Catholicisme.
-
-
-La religion catholique est plus tolérante en Allemagne que dans tout
-autre pays. La paix de Westphalie ayant fixé les droits des différentes
-religions, elles ne craignent plus leurs envahissements mutuels; et
-d’ailleurs le mélange des cultes, dans un grand nombre de villes, a
-nécessairement amené l’occasion de se voir et de se juger. Dans les
-opinions religieuses, comme dans les opinions politiques, on se fait de
-ses adversaires un fantôme qui se dissipe presque toujours par leur
-présence; la sympathie nous montre un semblable dans celui qu’on croyait
-son ennemi.
-
-Le protestantisme étant beaucoup plus favorable aux lumières que le
-catholicisme, les catholiques, en Allemagne, se sont mis sur une espèce
-de défensive qui nuit beaucoup au progrès des idées. Dans les pays où la
-religion catholique régnait seule, tels que la France et l’Italie, on a
-su la réunir à la littérature et aux beaux-arts; mais en Allemagne, où
-les protestants se sont emparés, par les universités et par leur
-tendance naturelle, de tout ce qui tient aux études littéraires et
-philosophiques, les catholiques se sont crus obligés de leur opposer un
-certain genre de réserve qui éteint presque tout moyen de se distinguer
-dans la carrière de l’imagination et de la pensée. La musique est le
-seul des beaux-arts porté, dans le midi de l’Allemagne, à un plus haut
-degré de perfection que dans le nord, à moins que l’on ne compte comme
-l’un des beaux-arts un certain genre de vie commode, dont les
-jouissances s’accordent assez bien avec le repos de l’esprit.
-
-Il y a parmi les catholiques, en Allemagne, une piété sincère,
-tranquille et charitable, mais il n’y a point de prédicateurs célèbres,
-ni d’écrivains religieux à citer; rien n’y excite le mouvement de l’âme;
-l’on y prend la religion comme une chose de fait, où l’enthousiasme n’a
-point de part, et l’on dirait que, dans un culte si bien consolidé,
-l’autre vie elle-même devient une vérité positive sur laquelle on
-n’exerce plus la pensée.
-
-La révolution qui s’est faite dans les esprits philosophiques en
-Allemagne, depuis trente ans, les a presque tous ramenés aux sentiments
-religieux. Ils s’en étaient un peu écartés, lorsque l’impulsion
-nécessaire pour propager la tolérance avait dépassé son but; mais, en
-rappelant l’idéalisme dans la métaphysique, l’inspiration dans la
-poésie, la contemplation dans les sciences, on a renouvelé l’empire de
-la religion, et la réforme de la réformation, ou plutôt la direction
-philosophique de la liberté qu’elle a donnée, a banni pour jamais, du
-moins en théorie, le matérialisme et toutes ses applications funestes.
-Au milieu de cette révolution intellectuelle, si féconde en nobles
-résultats, quelques hommes ont été trop loin, comme il arrive toujours
-dans les oscillations de la pensée.
-
-On dirait que l’esprit humain se précipite toujours d’un extrême à
-l’autre, comme si les opinions qu’il vient de quitter se changeaient en
-remords pour le poursuivre. La réformation, disent quelques écrivains de
-la nouvelle école, a été la cause de plusieurs guerres de religion; elle
-a séparé le nord du midi de l’Allemagne; elle a donné aux Allemands la
-funeste habitude de se combattre les uns les autres, et ces divisions
-leur ont ôté le droit de s’appeler une nation. Enfin, la réformation, en
-introduisant l’esprit d’examen, a rendu l’imagination aride, et mis le
-doute à la place de la foi; il faut donc, répètent ces mêmes hommes,
-revenir à l’unité de l’Église en retournant au catholicisme.
-
-D’abord, si Charles-Quint avait adopté le luthéranisme, il y aurait eu
-de même unité dans l’Allemagne, et le pays entier serait, comme la
-partie du Nord, l’asile des sciences et des lettres. Peut-être que cet
-accord aurait donné naissance à des institutions libres, combinées avec
-une force réelle; et peut-être aurait-on évité cette triste séparation
-du caractère et des lumières, qui a livré le Nord à la rêverie, et
-maintenu le Midi dans son ignorance. Mais, sans se perdre en conjectures
-sur ce qui serait arrivé, calcul toujours très incertain, on ne peut
-nier que l’époque de la réformation ne soit celle où les lettres et la
-philosophie se sont introduites en Allemagne. Ce pays ne peut être mis
-au premier rang, ni pour la guerre, ni pour les arts, ni pour la liberté
-politique: ce sont les lumières dont l’Allemagne a droit de
-s’enorgueillir, et son influence sur l’Europe pensante date du
-protestantisme. De telles révolutions ne s’opèrent ni ne se détruisent
-par des raisonnements, elles appartiennent à la marche historique de
-l’esprit humain; et les hommes qui paraissent en être les auteurs, n’en
-sont jamais que les conséquences.
-
-Le catholicisme, aujourd’hui désarmé, a la majesté d’un vieux lion qui
-jadis faisait trembler l’univers; mais, quand les abus de son pouvoir
-amenèrent la réformation, il mettait des entraves à l’esprit humain; et,
-loin que ce fût par sécheresse de cœur qu’on s’opposait alors à son
-ascendant, c’était pour faire usage de toutes les facultés de l’esprit
-et de l’imagination qu’on réclamait avec force la liberté de penser. Si
-des circonstances toutes divines, et où la main des hommes ne se fît
-sentir en rien, amenaient un jour un rapprochement entre les deux
-Églises, on prierait Dieu, ce me semble, avec une émotion nouvelle, à
-côté des prêtres vénérables qui, dans les dernières années du siècle
-passé, ont tant souffert pour leur conscience. Mais ce n’est sûrement
-pas le changement de religion de quelques hommes, ni surtout l’injuste
-défaveur que leurs écrits tendent à jeter sur la religion réformée, qui
-pourraient conduire à l’unité des opinions religieuses.
-
-Il y a dans l’esprit humain deux forces très distinctes, l’une inspire
-le besoin de croire, l’autre celui d’examiner. L’une de ces facultés ne
-doit pas être satisfaite aux dépens de l’autre: le protestantisme et le
-catholicisme ne viennent point de ce qu’il y a eu des papes et un
-Luther; c’est une pauvre manière de considérer l’histoire, que de
-l’attribuer à des hasards. Le protestantisme et le catholicisme existent
-dans le cœur humain; ce sont des puissances morales qui se développent
-dans les nations, parce qu’elles existent dans chaque homme. Si dans la
-religion, comme dans les autres affections humaines, on peut réunir ce
-que l’imagination et la raison souhaitent, il y a paix dans l’homme;
-mais en lui, comme dans l’univers, la puissance de créer et celle de
-détruire, la foi et l’examen se succèdent et se combattent.
-
-On a voulu, pour réunir ces deux penchants, creuser plus avant dans
-l’âme; et de là sont venues les opinions mystiques, dont nous parlerons
-dans le chapitre suivant; mais le petit nombre de personnes qui ont
-abjuré le protestantisme n’ont fait que renouveler des haines. Les
-anciennes dénominations raniment les anciennes querelles; la magie se
-sert de certaines paroles pour évoquer les fantômes; on dirait que sur
-tous les sujets il y a des mots qui exercent ce pouvoir: ce sont ceux
-qui ont servi de ralliement à l’esprit de parti, on ne peut les
-prononcer sans agiter de nouveau les flambeaux de la discorde. Les
-catholiques allemands se sont montrés jusqu’à présent très étrangers à
-ce qui se passait à cet égard dans le Nord. Les opinions littéraires
-semblent la cause du petit nombre de changements de religion qui ont eu
-lieu, et l’ancienne et vieille Église ne s’en est guère occupée.
-
-Le comte Frédéric Stolberg, homme très respectable par son caractère et
-par ses talents, célèbre, dès sa jeunesse, comme poète, comme admirateur
-passionné de l’antiquité, et comme traducteur d’Homère, a donné le
-premier, en Allemagne, le signal de ces conversions nouvelles, qui ont
-eu depuis des imitateurs. Les plus illustres amis du comte Stolberg,
-Klopstock, Voss et Jacobi, se sont éloignés de lui pour cette
-abjuration, qui semble désavouer les malheurs et les combats que les
-réformés ont soutenus pendant trois siècles; cependant M. de Stolberg
-vient de publier une histoire de la religion de Jésus-Christ, faite pour
-mériter l’approbation de toutes les communions chrétiennes. C’est la
-première fois qu’on a vu les opinions catholiques défendues de cette
-manière; et si le comte de Stolberg n’avait pas été élevé dans le
-protestantisme, peut-être n’aurait-il pas eu l’indépendance d’esprit qui
-lui sert à faire impression sur les hommes éclairés.
-
-On trouve dans ce livre une connaissance parfaite des Saintes Écritures,
-et des recherches très intéressantes sur les différentes religions de
-l’Asie, en rapport avec le christianisme. Les Allemands du Nord, lors
-même qu’ils se soumettent aux dogmes les plus positifs, savent toujours
-leur donner l’empreinte de leur philosophie.
-
-Le comte de Stolberg attribue à l’ancien Testament, dans son ouvrage,
-une beaucoup plus grande part que les écrivains protestants ne lui en
-accordent d’ordinaire. Il considère le sacrifice comme la base de toute
-religion, et la mort d’Abel comme le premier type de ce sacrifice, qui
-fonde le christianisme. De quelque manière qu’on juge cette opinion,
-elle donne beaucoup à penser. La plupart des religions anciennes ont
-institué des sacrifices humains; mais dans cette barbarie il y avait
-quelque chose de remarquable: c’est le besoin d’une expiation
-solennelle. Rien ne peut effacer de l’âme, en effet, la conviction qu’il
-y a quelque chose de très mystérieux dans le sang de l’innocent, et que
-la terre et le ciel s’en émeuvent. Les hommes ont toujours cru que des
-justes pouvaient obtenir, dans cette vie ou dans l’autre, le pardon des
-criminels. Il y a dans le genre humain des idées primitives qui
-paraissent plus ou moins défigurées dans tous les temps et chez tous les
-peuples. Ce sont ces idées sur lesquelles on ne saurait se lasser de
-méditer; car elles renferment sûrement quelques traces des titres perdus
-de la race humaine.
-
-La persuasion que les prières et le dévouement du juste peuvent sauver
-les coupables, est sans doute tirée des sentiments que nous éprouvons
-dans les rapports de la vie; mais rien n’oblige, en fait de croyance
-religieuse, à rejeter ces inductions: que savons-nous de plus que nos
-sentiments, et pourquoi prétendrait-on qu’ils ne doivent point
-s’appliquer aux vérités de la foi? Que peut-il y avoir dans l’homme que
-lui-même, et pourquoi, sous prétexte d’anthropomorphisme, l’empêcher de
-former, d’après son âme, une image de la Divinité? Nul autre messager ne
-saurait, je pense, lui en donner des nouvelles.
-
-Le comte de Stolberg s’attache à démontrer que la tradition de la chute
-de l’homme a existé chez tous les peuples de la terre, et
-particulièrement en Orient, et que tous les hommes ont eu dans le cœur
-le souvenir d’un bonheur dont ils avaient été privés. En effet, il y a
-dans l’esprit humain deux tendances aussi distinctes que la gravitation
-et l’impulsion dans le monde physique; c’est l’idée d’une décadence et
-celle d’un perfectionnement. On dirait que nous éprouvons tout à la fois
-le regret de quelques beaux dons qui nous étaient accordés gratuitement,
-et l’espérance de quelques biens que nous pouvons acquérir par nos
-efforts; de manière que la doctrine de la perfectibilité et celle de
-l’âge d’or, réunies et confondues, excitent tout à la fois dans l’homme
-le chagrin d’avoir perdu et l’émulation de recouvrer. Le sentiment est
-mélancolique, et l’esprit audacieux: l’un regarde en arrière, l’autre en
-avant; de cette rêverie et de cet élan naît la véritable supériorité de
-l’homme, le mélange de contemplation et d’activité, de résignation et de
-volonté, qui lui permet de rattacher au ciel sa vie dans ce monde.
-
-Stolberg n’appelle chrétiens que ceux qui reçoivent, avec la simplicité
-des enfants, les paroles de l’Écriture sainte; mais il porte dans
-l’interprétation de ces paroles un esprit de philosophie qui ôte aux
-opinions catholiques ce qu’elles ont de dogmatique et d’intolérant. En
-quoi diffèrent-ils donc entre eux, ces hommes religieux dont l’Allemagne
-s’honore; et pourquoi les noms de catholique ou de protestant les
-sépareraient-ils? Pourquoi seraient-ils infidèles aux tombeaux de leurs
-aïeux, pour quitter ces noms ou pour les reprendre? Klopstock n’a-t-il
-pas consacré sa vie entière à faire d’un beau poème le temple de
-l’Évangile? Herder n’est-il pas, comme Stolberg, adorateur de la Bible?
-ne pénètre-t-il pas dans toutes les beautés de la langue primitive, et
-des sentiments d’origine céleste qu’elle exprime? Jacobi ne reconnaît-il
-pas la Divinité dans toutes les grandes pensées de l’homme? Aucun de ces
-hommes recommanderait-il la religion uniquement comme un frein pour le
-peuple, comme un moyen de sûreté publique, comme un garant de plus dans
-les contrats de ce monde? Ne savent-ils pas tous que les esprits
-supérieurs ont encore plus besoin de piété que les hommes du peuple? car
-le travail maintenu par l’autorité sociale peut occuper et guider la
-classe laborieuse dans tous les instants de sa vie, tandis que les
-hommes oisifs sont sans cesse en proie aux passions et aux sophismes qui
-agitent l’existence, et remettent tout en question.
-
-On a prétendu que c’était une sorte de frivolité, dans les écrivains
-allemands, de présenter comme l’un des mérites de la religion chrétienne
-l’influence favorable qu’elle exerce sur les arts, l’imagination et la
-poésie; et le même reproche a été fait à cet égard au bel ouvrage de M.
-de Chateaubriand, sur le _Génie du Christianisme_. Les esprits vraiment
-frivoles, ce sont ceux qui prennent des vues courtes pour des vues
-profondes, et se persuadent qu’on peut procéder avec la nature humaine
-par voie d’exclusion, et supprimer la plupart des désirs et des besoins
-de l’âme. C’est une des grandes preuves de la divinité de la religion
-chrétienne, que son analogie parfaite avec toutes nos facultés morales;
-seulement il ne me paraît pas qu’on puisse considérer la poésie du
-christianisme sous le même aspect que la poésie du paganisme.
-
-Comme tout était extérieur dans le culte païen, la pompe des images y
-est prodiguée; le sanctuaire du christianisme étant au fond du cœur, la
-poésie qu’il inspire doit toujours naître de l’attendrissement. Ce n’est
-pas la splendeur du ciel chrétien qu’on peut opposer à l’Olympe, mais la
-douleur et l’innocence, la vieillesse et la mort, qui prennent un
-caractère d’élévation et de repos, à l’abri de ces espérances
-religieuses dont les ailes s’étendent sur les misères de la vie. Il
-n’est donc pas vrai, ce me semble, que la religion protestante soit
-dépourvue de poésie, parce que les pratiques du culte y ont moins
-d’éclat que dans la religion catholique. Des cérémonies plus ou moins
-bien exécutées, selon la richesse des villes et la magnificence des
-édifices, ne sauraient être la cause principale de l’impression que
-produit le service divin; ce sont ses rapports avec nos sentiments
-intérieurs qui nous émeuvent, rapports qui peuvent exister dans la
-simplicité comme dans la pompe.
-
-J’étais, il y a quelque temps, dans une église de campagne dépouillée de
-tout ornement; aucun tableau n’en décorait les blanches murailles, elle
-était nouvellement bâtie, et nul souvenir d’un long passé ne la rendait
-vénérable: la musique même, que les saints les plus austères ont placée
-dans le ciel comme la jouissance des bienheureux, se faisait à peine
-entendre, et les psaumes étaient chantés par des voix sans harmonie, que
-les travaux de la terre et le poids des années rendaient rauques et
-confuses; mais au milieu de cette réunion rustique, où manquaient toutes
-les splendeurs humaines, on voyait un homme pieux dont le cœur était
-profondément ému par la mission qu’il remplissait[19]. Ses regards, sa
-physionomie, pouvaient servir de modèle à quelques-uns des tableaux dont
-les autres temples sont parés; ses accents répondaient au concert des
-anges. Il y avait là devant nous une créature mortelle, convaincue de
-notre immortalité, de celle de nos amis que nous avons perdus, de celle
-de nos enfants, qui nous survivront de si peu dans la carrière du temps!
-et la persuasion intime d’une âme pure semblait une révélation nouvelle.
-
- [19] M. Célérier, pasteur de Satigny, près de Genève.
-
-Il descendit de sa chaire pour donner la communion aux fidèles qui
-vivent à l’abri de son exemple. Son fils était comme lui, ministre de
-l’église, et sous des traits plus jeunes, il avait, ainsi que son père,
-une expression pieuse et recueillie. Alors, selon l’usage, le père et le
-fils se donnèrent mutuellement le pain et la coupe, qui servent chez les
-protestants de commémoration au plus touchant des mystères; le fils ne
-voyait dans son père qu’un pasteur plus avancé que lui dans l’état
-religieux qu’il voulait suivre; le père respectait dans son fils la
-sainte vocation qu’il avait embrassée. Tous deux s’adressèrent, en
-communiant ensemble, les passages de l’Évangile faits pour resserrer
-d’un même lien les étrangers comme les amis; et, renfermant dans leur
-cœur tous les deux leurs sentiments les plus intimes, ils semblaient
-oublier leurs relations personnelles en présence de la Divinité, pour
-qui les pères et les fils sont tous également des serviteurs du tombeau
-et des enfants de l’espérance.
-
-Quelle poésie, quelle émotion, source de toute poésie, pouvait manquer
-au service divin dans un tel moment!
-
-Les hommes dont les affections sont désintéressées, et les pensées
-religieuses; les hommes qui vivent dans le sanctuaire de leur
-conscience, et savent y concentrer, comme dans un miroir ardent, tous
-les rayons de l’univers; ces hommes, dis-je, sont les prêtres du culte
-de l’âme, et rien ne doit jamais les désunir. Un abîme sépare ceux qui
-se conduisent par le calcul, et ceux qui sont guidés par le sentiment;
-toutes les autres différences d’opinion ne sont rien, celle-là seule est
-radicale. Il se peut qu’un jour un cri d’union s’élève, et que
-l’universalité des chrétiens aspire à professer la même religion
-théologique, politique et morale; mais avant que ce miracle soit
-accompli, tous les hommes qui ont un cœur et qui lui obéissent doivent
-se respecter mutuellement.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-De la disposition religieuse appelée _mysticité_.
-
-
-La disposition religieuse appelée _mysticité_ n’est qu’une manière plus
-intime de sentir et de concevoir le christianisme. Comme dans le mot de
-mysticité est renfermé celui de mystère, on a cru que les mystiques
-professaient des dogmes extraordinaires, et faisaient une secte à part.
-Il n’y a de mystères chez eux que ceux du sentiment appliqués à la
-religion, et le sentiment est à la fois ce qu’il y a de plus clair, de
-plus simple et de plus inexplicable: il faut distinguer cependant les
-_théosophes_, c’est-à-dire ceux qui s’occupent de la théologie
-philosophique, tels que Jacob Bœhme, Saint-Martin, etc., des simples
-mystiques; les premiers veulent pénétrer le secret de la création, les
-seconds s’en tiennent à leur propre cœur. Plusieurs pères de l’église,
-Thomas A-Kempis, Fénelon, Saint François de Sales, etc.; et, chez les
-protestants, un grand nombre d’écrivains anglais et allemands ont été
-des mystiques, c’est-à-dire des hommes qui faisaient de la religion un
-amour, et la mêlaient à toutes leurs pensées comme à toutes leurs
-actions.
-
-Le sentiment religieux qui est la base de toute la doctrine des
-mystiques, consiste dans une paix intérieure pleine de vie. Les
-agitations des passions ne laissent point de calme: la tranquillité de
-la sécheresse et de la médiocrité d’esprit tue la vie de l’âme; ce n’est
-que dans le sentiment religieux qu’on trouve une réunion parfaite du
-mouvement et du repos. Cette disposition n’est continuelle, je crois,
-dans aucun homme, quelque pieux qu’il puisse être; mais le souvenir et
-l’espérance de ces saintes émotions décident de la conduite de ceux qui
-les ont éprouvées.
-
-Si l’on considère les peines et les plaisirs de la vie comme l’effet du
-hasard ou du bien joué, alors le désespoir et la joie doivent être, pour
-ainsi dire, des mouvements convulsifs. Car quel hasard que celui qui
-dispose de notre existence! quel orgueil ou quel regret ne doit-on pas
-éprouver, quand il s’agit d’une démarche qui a pu influer sur tout notre
-sort? A quels tourments d’incertitude ne devrait-on pas être livré, si
-notre raison disposait seule de notre destinée dans ce monde? Mais si
-l’on croit, au contraire, qu’il n’y a que deux choses importantes pour
-le bonheur, la pureté de l’intention, et la résignation à l’événement,
-quel qu’il soit, lorsqu’il ne dépend plus de nous, sans doute beaucoup
-de circonstances nous feront encore cruellement souffrir, mais aucune ne
-rompra nos liens avec le ciel. Lutter contre l’impossible est ce qui
-engendre en nous les sentiments les plus amers; et la colère de Satan
-n’est autre chose que la liberté aux prises avec la nécessité, et ne
-pouvant ni la dompter, ni s’y soumettre.
-
-L’opinion dominante parmi les chrétiens mystiques, c’est que le seul
-hommage qui puisse plaire à Dieu, c’est celui de la volonté, dont il a
-fait don à l’homme; quelle offrande plus désintéressée pouvons-nous, en
-effet, présenter à la Divinité? Le culte, l’encens, les hymnes ont
-presque toujours pour but d’obtenir les prospérités de la terre, et
-c’est ainsi que la flatterie de ce monde entoure les monarques; mais se
-résigner à la volonté de Dieu, ne vouloir rien que ce qu’il veut, c’est
-l’acte religieux le plus pur dont l’âme humaine soit capable. Trois
-sommations sont faites à l’homme pour obtenir de lui cette résignation,
-la jeunesse, l’âge mûr, et la vieillesse: heureux ceux qui se soumettent
-à la première!
-
-C’est l’orgueil, en toutes choses, qui met le venin dans la blessure:
-l’âme révoltée accuse le ciel, l’homme religieux laisse la douleur agir
-sur lui selon l’intention de celui qui l’envoie; il se sert de tous les
-moyens qui sont en sa puissance pour l’éviter ou pour la soulager: mais
-quand l’événement est irrévocable, les caractères sacrés de la volonté
-suprême y sont empreints.
-
-Quel malheur accidentel peut être comparé à la vieillesse et à la mort?
-Et cependant presque tous les hommes s’y résignent, parce qu’il n’y a
-point d’armes contre elles: d’où vient donc que chacun se révolte contre
-les malheurs particuliers, tandis que tous se plient sous le malheur
-universel? C’est qu’on traite le sort comme un gouvernement, à qui l’on
-permet de faire souffrir tout le monde, pourvu qu’il n’accorde de
-privilèges à personne. Les malheurs que nous avons en commun avec nos
-semblables, sont aussi durs, et nous causent autant de souffrance que
-nos malheurs particuliers; et cependant ils n’excitent presque jamais en
-nous la même rébellion. Pourquoi les hommes ne se disent-ils pas qu’il
-faut supporter ce qui les concerne personnellement, comme ils supportent
-la condition de l’humanité en général? C’est qu’on croit trouver de
-l’injustice dans son partage individuel. Singulier orgueil de l’homme,
-de vouloir juger la Divinité avec l’instrument qu’il a reçu d’elle! Que
-sait-il de ce qu’éprouve un autre? que sait-il de lui-même? que sait-il
-de rien, excepté de son sentiment intérieur? Et ce sentiment, plus il
-est intime, plus il contient le secret de notre félicité; car n’est-ce
-pas dans le fond de nous-mêmes que nous sentons le bonheur ou le
-malheur? L’amour religieux ou l’amour-propre pénètrent seuls jusqu’à la
-source de nos pensées les plus cachées. Sous le nom d’amour religieux
-sont renfermées toutes les affections désintéressées, et sous celui
-d’amour-propre tous les penchants égoïstes: de quelque manière que le
-sort nous seconde ou nous contrarie, c’est toujours de l’ascendant de
-l’un de ces amours sur l’autre que dépend la jouissance calme ou le
-malaise inquiet.
-
-C’est manquer, ce me semble, tout à fait de respect à la Providence, que
-de nous supposer en proie à ces fantômes qu’on appelle les événements:
-leur réalité consiste dans ce qu’ils produisent sur l’âme, et il y a une
-égalité parfaite entre toutes les situations et toutes les destinées,
-non pas vues extérieurement, mais jugées d’après leur influence sur le
-perfectionnement religieux. Si chacun de nous veut examiner
-attentivement la trame de sa propre vie, il y verra deux tissus
-parfaitement distincts, l’un qui semble en entier soumis aux causes et
-aux effets naturels, l’autre dont la tendance tout à fait mystérieuse ne
-se comprend qu’avec le temps. C’est comme les tapisseries de haute-lice,
-dont on travaille les peintures à l’envers, jusqu’à ce que, mises en
-place, on en puisse juger l’effet. On finit par apercevoir, même dans
-cette vie, pourquoi l’on a souffert, pourquoi l’on n’a pas obtenu ce
-qu’on désirait. L’amélioration de notre propre cœur nous révèle
-l’intention bienfaisante qui nous a soumis à la peine; car les
-prospérités de la terre auraient même quelque chose de redoutable, si
-elles tombaient sur nous après que nous nous serions rendus coupables de
-grandes fautes: on se croirait alors abandonné par la main de celui qui
-nous livrerait au bonheur ici-bas, comme à notre seul avenir.
-
-Ou tout est hasard, ou il n’y en a pas un seul dans ce monde, et s’il
-n’y en a pas, le sentiment religieux consiste à se mettre en harmonie
-avec l’ordre universel, malgré l’esprit de rébellion ou d’envahissement
-que l’égoïsme inspire à chacun de nous en particulier. Tous les dogmes
-et tous les cultes sont les formes diverses que ce sentiment religieux a
-revêtues, selon les temps et selon les pays; il peut se dépraver par la
-terreur, quoiqu’il soit fondé sur la confiance; mais il consiste
-toujours dans la conviction qu’il n’y a rien d’accidentel dans les
-événements, et que notre seule manière d’influer sur le sort, c’est en
-agissant sur nous-mêmes. La raison n’en règne pas moins dans tout ce qui
-tient à la conduite de la vie; mais quand cette ménagère de l’existence
-l’a arrangée le mieux qu’elle a pu, le fond de notre cœur appartient
-toujours à l’amour, et ce qu’on appelle la mysticité, c’est cet amour
-dans sa pureté la plus parfaite.
-
-L’élévation de l’âme vers son Créateur est le culte suprême des
-chrétiens mystiques; mais ils ne s’adressent point à Dieu pour demander
-telle ou telle prospérité de cette vie. Un écrivain français qui a des
-lueurs sublimes, M. de Saint-Martin, a dit _que la prière était la
-respiration de l’âme_. Les mystiques sont, pour la plupart, convaincus
-qu’il y a réponse à cette prière, et que la grande révélation du
-christianisme peut se renouveler en quelque sorte dans l’âme, chaque
-fois qu’elle s’élève avec ardeur vers le ciel. Quand on croit qu’il
-n’existe plus de communication immédiate entre l’Être suprême et
-l’homme, la prière n’est, pour ainsi dire, qu’un monologue; mais elle
-devient un acte bien plus secourable, lorsqu’on est persuadé que la
-Divinité se fait sentir au fond de notre cœur. En effet, on ne saurait
-nier, ce me semble, qu’il ne se passe en nous des mouvements qui ne nous
-viennent en rien du dehors, et qui nous calment ou nous soutiennent,
-sans qu’on puisse les attribuer à la liaison ordinaire des événements de
-la vie.
-
-Des hommes qui ont mis de l’amour-propre dans une doctrine entièrement
-fondée sur l’abnégation de l’amour-propre, ont tiré parti de ces secours
-inattendus pour se faire des illusions de tout genre: ils se sont crus
-des élus ou des prophètes; ils se sont imaginés qu’ils avaient des
-visions; enfin ils sont entrés en superstition vis-à-vis d’eux-mêmes.
-Que ne peut l’orgueil humain, puisqu’il s’insinue dans le cœur sous la
-forme même de l’humilité! Mais il n’en est pas moins vrai que rien n’est
-plus simple et plus pur que les rapports de l’âme avec Dieu, tels qu’ils
-sont conçus par ce qu’on a coutume d’appeler les mystiques, c’est-à-dire
-les chrétiens qui mettent l’amour dans la religion.
-
-En lisant les œuvres spirituelles de Fénelon, qui pourrait n’être pas
-attendri! Où trouver tant de lumières, tant de consolations, tant
-d’indulgence? Il n’y a là ni fanatisme, ni austérités autres que celles
-de la vertu, ni intolérance, ni exclusion. Les diversités des communions
-chrétiennes ne peuvent être senties à cette hauteur, qui est au-dessus
-de toutes les formes accidentelles que le temps crée et détruit.
-
-Il serait bien téméraire, assurément, celui qui se hasarderait à prévoir
-ce qui tient à de si grandes choses: néanmoins j’oserai dire que tout
-tend à faire triompher les sentiments religieux dans les âmes. Le calcul
-a pris un tel empire sur les affaires de ce monde, que les caractères
-qui ne s’y prêtent pas sont naturellement rejetés dans l’extrême opposé.
-C’est pourquoi tous les penseurs solitaires, d’un bout du monde à
-l’autre, cherchent à rassembler dans un même foyer les rayons épars de
-la littérature, de la philosophie et de la religion.
-
-On craint en général que la doctrine de la résignation religieuse,
-appelée dans le siècle dernier le quiétisme, ne dégoûte de l’activité
-nécessaire dans cette vie. Mais la nature se charge assez de soulever en
-nous les passions individuelles, pour qu’on n’ait pas beaucoup à
-craindre d’un sentiment qui les calme.
-
-Nous ne disposons ni de notre naissance, ni de notre mort, et plus des
-trois quarts de notre destinée sont décidés par ces deux événements. Nul
-ne peut changer les données primitives de sa naissance, de son pays, de
-son siècle, etc. Nul ne peut acquérir la figure ou le génie qu’il n’a
-pas reçu de la nature; et de combien d’autres circonstances impérieuses
-encore la vie n’est-elle pas composée? Si notre sort consiste en cent
-lots divers, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui ne dépendent pas de
-nous; et toute la fureur de notre volonté se porte sur la faible portion
-qui semble encore en notre puissance. Or l’action de la volonté même sur
-cette faible portion est singulièrement incomplète. Le seul acte de la
-liberté de l’homme qui atteigne toujours son but, c’est
-l’accomplissement du devoir: l’issue de toutes les autres résolutions
-dépend en entier des accidents auxquels la prudence même ne peut rien.
-La plupart des hommes n’obtiennent pas ce qu’ils veulent fortement: et
-la prospérité même, lorsqu’ils en ont, leur vient souvent par une voie
-inattendue.
-
-La doctrine de la mysticité passe pour sévère, parce qu’elle commande le
-détachement de soi, et que cela semble, avec raison, fort difficile:
-mais elle est dans le fait la plus douce de toutes; elle consiste dans
-ce proverbe, _faire de nécessité vertu_: faire de nécessité vertu, dans
-le sens religieux, c’est attribuer à la Providence le gouvernement de ce
-monde, et trouver dans cette pensée une consolation intime. Les
-écrivains mystiques n’exigent rien au delà de la ligne du devoir, telle
-que tous les hommes honnêtes l’ont tracée; ils ne commandent point de se
-faire des peines à soi-même; ils pensent que l’homme ne doit, ni appeler
-sur lui la souffrance, ni s’irriter contre elle, quand elle arrive.
-
-Quel mal pourrait-il donc résulter de cette croyance, qui réunit le
-calme du stoïcisme avec la sensibilité des chrétiens!--Elle empêche
-d’aimer, dira-t-on.--Ah! ce n’est pas l’exaltation religieuse qui
-refroidit l’âme: un seul intérêt de vanité a plus anéanti d’affections
-qu’aucun genre d’opinions austères: les déserts même de la Thébaïde
-n’affaiblissent pas la puissance du sentiment, et rien n’empêche
-d’aimer, que la misère du cœur.
-
-L’on attribue faussement un inconvénient très grave à la mysticité.
-Malgré la sévérité de ses principes, on prétend qu’elle rend trop
-indulgent sur les œuvres, à force de ramener la religion aux impressions
-intérieures de l’âme, et qu’elle porte les hommes à se résigner à leurs
-propres défauts, comme aux événements inévitables. Rien ne serait
-assurément plus contraire à l’esprit de l’Évangile que cette manière
-d’interpréter la soumission à la volonté de Dieu. Si l’on admettait que
-le sentiment religieux dispense en rien des actions, il en résulterait
-non seulement une foule d’hypocrites, qui prétendraient qu’il ne faut
-pas les juger par ces vulgaires preuves de religion qu’on appelle les
-œuvres, et que leurs communications secrètes avec la Divinité sont d’un
-ordre bien supérieur à l’accomplissement des devoirs; mais il y aurait
-aussi des hypocrites avec eux-mêmes, et l’on tuerait de cette manière la
-puissance des remords. En effet, qui n’a pas, avec un peu d’imagination,
-des moments d’attendrissement religieux? Qui n’a pas quelquefois prié
-avec ardeur? Et si cela suffisait pour être dispensé de la stricte
-observance des devoirs, la plupart des poètes pourraient se croire plus
-religieux que saint Vincent de Paul.
-
-Mais c’est à tort que les mystiques ont été accusés de cette manière de
-voir; leurs ouvrages et leur vie attestent qu’ils sont aussi réguliers
-dans leur conduite morale que les hommes soumis aux pratiques du culte
-le plus sévère: ce qu’on appelle de l’indulgence en eux, c’est la
-pénétration qui fait analyser la nature de l’homme, au lieu de s’en
-tenir à lui commander l’obéissance. Les mystiques, s’occupant toujours
-du fond du cœur, ont l’air de pardonner ses égarements, parce qu’ils en
-étudient les causes.
-
-On a souvent accusé les mystiques, et même presque tous les chrétiens,
-d’être portés à l’obéissance passive envers l’autorité, quelle qu’elle
-soit, et l’on a prétendu que la soumission à la volonté de Dieu, mal
-comprise, conduisait un peu trop souvent à la soumission aux volontés
-des hommes. Rien ne ressemble moins toutefois à la condescendance pour
-le pouvoir que la résignation religieuse. Sans doute elle peut consoler
-dans l’esclavage, mais c’est parce qu’elle donne alors à l’âme toutes
-les vertus de l’indépendance. Être indifférent par religion à la liberté
-ou à l’oppression du genre humain, ce serait prendre la faiblesse de
-caractère pour l’humilité chrétienne, et rien n’en diffère davantage.
-L’humilité chrétienne se prosterne devant les pauvres et les malheureux,
-et la faiblesse de caractère ménage toujours le crime, parce qu’il est
-fort dans ce monde.
-
-Dans les temps de la chevalerie, lorsque le christianisme avait le plus
-d’ascendant, il n’a jamais demandé le sacrifice de l’honneur: or, pour
-les citoyens, la justice et la liberté sont aussi l’honneur. Dieu
-confond l’orgueil humain, mais non la dignité de l’espèce humaine, car
-cet orgueil consiste dans l’opinion qu’on a de soi, et cette dignité
-dans le respect pour les droits des autres. Les hommes religieux ont du
-penchant à ne point se mêler des choses de ce monde sans y être appelés
-par un devoir manifeste, et il faut convenir que tant de passions sont
-agitées par les intérêts politiques, qu’il est rare de s’en être mêlé
-sans avoir des reproches à se faire: mais quand le courage de la
-conscience est évoqué, il n’en est point qui puisse rivaliser avec
-celui-là.
-
-De toutes les nations, celle qui a le plus de penchant au mysticisme,
-c’est la nation allemande. Avant Luther, plusieurs auteurs, parmi
-lesquels on doit citer Tauler, avaient écrit sur la religion dans ce
-sens. Depuis Luther, les Moraves ont manifesté cette disposition plus
-qu’aucune autre secte. Vers la fin du dix-huitième siècle, Lavater a
-combattu avec une grande force le christianisme raisonné, que les
-théologiens berlinois avaient soutenu, et sa manière de sentir la
-religion est à beaucoup d’égards semblable à celle de Fénelon. Plusieurs
-poètes lyriques, depuis Klopstock jusqu’à nos jours, ont dans leurs
-écrits une teinte de mysticisme. La religion protestante, qui règne dans
-le Nord, ne suffit pas à l’imagination des Allemands, et le catholicisme
-étant opposé, par sa nature, aux recherches philosophiques, les
-Allemands religieux et penseurs doivent nécessairement se tourner vers
-une manière de sentir la religion qui puisse s’appliquer à tous les
-cultes. D’ailleurs, l’idéalisme en philosophie a beaucoup d’analogie
-avec le mysticisme en religion; l’un place toute la réalité des choses
-de ce monde dans la pensée, et l’autre toute la réalité des choses du
-ciel dans le sentiment.
-
-Les mystiques pénètrent avec une sagacité inconcevable dans tout ce qui
-fait naître en nous la crainte ou l’espoir, la souffrance ou le bonheur;
-et nul ne remonte comme eux à l’origine des mouvements de l’âme. Il y a
-tant d’intérêt à cet examen, que des hommes même assez médiocres,
-d’ailleurs, lorsqu’ils ont dans le cœur la moindre disposition mystique,
-intéressent et captivent par leur entretien, comme s’ils étaient doués
-d’un génie transcendant. Ce qui rend la société si sujette à l’ennui,
-c’est que la plupart de ceux avec qui l’on vit ne parlent que des objets
-extérieurs; et dans ce genre le besoin de l’esprit de conversation se
-fait beaucoup sentir. Mais la mysticité religieuse porte avec elle une
-lumière si étendue, qu’elle donne une supériorité morale très décidée à
-ceux mêmes qui ne l’avaient pas reçue de la nature: ils s’appliquent à
-l’étude du cœur humain, qui est la première des sciences, et se donnent
-autant de peine pour connaître les passions, afin de les apaiser, que
-les hommes du monde pour s’en servir.
-
-Sans doute il peut se rencontrer encore de grands défauts dans le
-caractère de ceux dont la doctrine est la plus pure: mais est-ce à leur
-doctrine qu’il faut s’en prendre? On rend à la religion un singulier
-hommage, par l’exigence qu’on manifeste envers tous les hommes
-religieux, du moment qu’on les sait tels. On les trouve inconséquents,
-s’ils ont des torts et des faiblesses; et cependant rien ne peut changer
-en entier la condition humaine: si la religion donnait toujours la
-perfection morale, et si la vertu conduisait toujours au bonheur, le
-choix de la volonté ne serait plus libre, car les motifs qui agiraient
-sur elle seraient trop puissants.
-
-La religion dogmatique est un commandement; la religion mystique se
-fonde sur l’expérience intime de notre cœur; la prédication doit
-nécessairement se ressentir de la direction que suivent à cet égard les
-ministres de l’Évangile, et peut-être serait-il à désirer qu’on aperçût
-davantage dans leur manière de prêcher l’influence des sentiments qui
-commencent à pénétrer tous les cœurs. En Allemagne, où chaque genre est
-abondant, Zollikofer, Jérusalem et plusieurs autres se sont acquis une
-juste réputation par l’éloquence de la chaire, et l’on peut lire sur
-tous les sujets une foule de sermons qui renferment d’excellentes
-choses; néanmoins, quoiqu’il soit très sage d’enseigner la morale, il
-importe encore plus de donner les moyens de la suivre, et ces moyens
-consistent, avant tout, dans l’émotion religieuse. Presque tous les
-hommes en savent à peu près autant les uns que les autres sur les
-inconvénients et les avantages du vice et de la vertu; mais ce dont tout
-le monde a besoin, c’est ce qui fortifie la disposition intérieure avec
-laquelle on peut lutter contre les penchants orageux de notre nature.
-
-S’il n’était question que de bien raisonner avec les hommes, pourquoi
-les parties du culte qui ne sont que des chants et des cérémonies
-porteraient-elles autant et plus que les sermons au recueillement de la
-piété? La plupart des prédicateurs s’en tiennent à déclamer contre les
-mauvais penchants, au lieu de montrer comment on y succombe et comment
-on y résiste; la plupart des prédicateurs sont des juges qui instruisent
-le procès de l’homme: mais les prêtres de Dieu doivent nous dire ce
-qu’ils souffrent et ce qu’ils espèrent, comment ils ont modifié leur
-caractère par de certaines pensées: enfin nous attendons d’eux les
-mémoires secrets de l’âme, dans ses relations avec la Divinité.
-
-Les lois prohibitives ne suffisent pas plus dans le gouvernement de
-chaque individu que dans celui des États. L’art social a besoin de
-mettre en mouvement des intérêts animés, pour alimenter la vie humaine;
-il en est de même des instituteurs religieux de l’homme; ils ne peuvent
-le préserver des passions qu’en excitant dans son cœur une extase vive
-et pure: les passions valent encore mieux, sous beaucoup de rapports,
-qu’une apathie servile, et rien ne peut les dompter qu’un sentiment
-profond, dont on doit peindre, si on le peut, les jouissances, avec
-autant de force et de vérité qu’on en a mis à décrire le charme des
-affections terrestres.
-
-Quoi que des gens d’esprit en aient dit, il existe une alliance
-naturelle entre la religion et le génie. Les mystiques ont presque tous
-de l’attrait pour la poésie et pour les beaux-arts; leurs idées sont en
-accord avec la vraie supériorité dans tous les genres, tandis que
-l’incrédule médiocrité mondaine en est l’ennemie; elle ne peut souffrir
-ceux qui veulent pénétrer dans l’âme; comme elle a mis ce qu’elle avait
-de mieux au dehors, loucher au fond, c’est découvrir sa misère.
-
-La philosophie idéaliste, le christianisme mystique et la vraie poésie
-ont, à beaucoup d’égards, le même but et la même source; ces
-philosophes, ces chrétiens et ces poètes, se réunissent tous dans un
-commun désir. Ils voudraient substituer au factice de la société, non
-l’ignorance des temps barbares, mais une culture intellectuelle qui
-ramenât à la simplicité par la perfection même des lumières; ils
-voudraient enfin faire des hommes énergiques et réfléchis, sincères et
-généreux, de tous ces caractères sans élévation, de tous ces esprits
-sans idées, de tous ces moqueurs sans gaîté, de tous ces épicuriens sans
-imagination, qu’on appelle l’espèce humaine, faute de mieux.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-De la douleur.
-
-
-On a beaucoup blâmé cet axiome des mystiques _que la douleur est un
-bien_; quelques philosophes de l’antiquité ont affirmé qu’elle n’était
-pas un mal; il est pourtant bien plus difficile de la considérer avec
-indifférence qu’avec espoir[20]. En effet, si l’on n’était pas persuadé
-que le malheur est un moyen de perfectionnement, à quel excès
-d’irritation ne nous porterait-il pas? Pourquoi donc nous appeler à la
-vie pour nous faire dévorer par elle? pourquoi concentrer tous les
-tourments et toutes les merveilles de l’univers dans un faible cœur qui
-redoute et qui désire? pourquoi nous donner la puissance d’aimer, et
-nous arracher ensuite tout ce que nous avons chéri? enfin, pourquoi la
-mort, la terrible mort? lorsque l’illusion de la terre nous la fait
-oublier, comme elle se rappelle à nous! C’est au milieu de toutes les
-splendeurs de ce monde qu’elle déploie son drapeau funeste.
-
- [20] Le chancelier Bacon dit que les prospérités sont les bénédictions
- de l’Ancien Testament, et les adversités celles du Nouveau.
-
- Così trapassa al trapassar d’un giorno
- Della vita mortal il fiore e’l verde;
- Ne perchè faccia indietro April ritorno,
- Si rinfiora ella mai ne si rinverde[21].
-
- [21] Ainsi passe en un jour la verdure et la fleur de la vie mortelle;
- c’est en vain que le mois du printemps revient à son tour, elle ne
- reprend jamais ni sa verdure ni ses fleurs. (_Vers du Tasse, chantés
- dans les jardins d’Armide_).
-
-On a vu dans une fête cette princesse[22] qui, mère de huit enfants,
-réunissait encore le charme d’une beauté parfaite à toute la dignité des
-vertus maternelles. Elle ouvrit le bal, et les sons mélodieux de la
-musique signalèrent ces moments consacrés à la joie. Des fleurs ornaient
-sa tête charmante, et la parure et la danse devaient lui rappeler les
-premiers jours de sa jeunesse; cependant, elle semblait déjà craindre
-les plaisirs mêmes auxquels tant de succès auraient pu l’attacher.
-Hélas! de quelle manière ce vague pressentiment s’est réalisé! Tout à
-coup les flambeaux sans nombre qui remplaçaient l’éclat du jour vont
-devenir des flammes dévorantes, et les plus affreuses souffrances
-prendront la place du luxe éclatant d’une fête. Quel contraste! et qui
-pourrait se lasser d’y réfléchir? Non, jamais les grandeurs et les
-misères humaines n’ont été rapprochées de si près; et notre mobile
-pensée, si facilement distraite des sombres menaces de l’avenir, a été
-frappée dans la même heure par toutes les images brillantes et terribles
-que la destinée sème d’ordinaire à distance sur la route du temps.
-
- [22] La princesse Pauline de Schwartzenberg.
-
-Aucun accident néanmoins n’avait atteint celle qui ne devait mourir que
-de son choix: elle était en sûreté, elle pouvait renouer le fil de la
-vie si vertueuse qu’elle menait depuis quinze années; mais une de ses
-filles était encore en danger, et l’être le plus délicat et le plus
-timide se précipite au milieu de flammes qui feraient reculer les
-guerriers. Toutes les mères auraient éprouvé ce qu’elle a dû sentir!
-Mais qui pourrait se croire assez de force pour l’imiter? Qui pourrait
-compter assez sur son âme, pour ne pas craindre les frissonnements que
-la nature fait naître à l’aspect d’une mort atroce? Une femme les a
-bravés; et bien qu’alors un coup funeste l’ait frappée, son dernier acte
-fut maternel; c’est dans cet instant sublime qu’elle a paru devant Dieu,
-et l’on n’a pu reconnaître ce qui restait d’elle sur la terre qu’au
-chiffre de ses enfants, qui marquait encore la place où cet ange avait
-péri. Ah! tout ce qu’il y a d’horrible dans ce tableau est adouci par
-les rayons de la gloire céleste. Cette généreuse Pauline sera désormais
-la sainte des mères; et si leurs regards n’osaient encore s’élever
-jusqu’au ciel, elles les reposeront sur sa douce figure, et lui
-demanderont d’implorer la bénédiction de Dieu pour leurs enfants.
-
-Si l’on était parvenu à tarir la source de la religion sur la terre, que
-dirait-on à ceux qui voient tomber la plus pure des victimes? que
-dirait-on à ceux qui l’ont aimée? et de quel désespoir, de quel effroi
-du sort et de ses perfides secrets l’âme ne serait-elle pas remplie!
-
-Non seulement ce qu’on voit, mais ce qu’on se figure foudroierait la
-pensée, s’il n’y avait rien en nous qui nous affranchît du hasard.
-N’a-t-on pas vécu dans un cachot obscur, où chaque minute était une
-douleur, où l’on n’avait d’air que ce qu’il en fallait pour recommencer
-à souffrir? La mort, selon les incrédules, doit délivrer de tout; mais
-savent-ils ce qu’elle est? savent-ils si cette mort est le néant? et
-dans quel labyrinthe de terreurs la réflexion sans guide ne peut-elle
-pas nous entraîner!
-
-Si un homme honnête (et les circonstances d’une vie passionnée peuvent
-amener ce malheur), si un homme honnête, dis-je, avait fait un mal
-irréparable à un être innocent, comment, sans le secours de l’expiation
-religieuse, s’en consolerait-il jamais? Quand la victime est là, dans le
-cercueil, à qui s’adresser s’il n’y a pas de communication avec elle, si
-Dieu lui-même ne fait pas entendre aux morts les pleurs des vivants, si
-le souverain médiateur des hommes ne dit pas à la douleur:--C’en est
-assez;--au repentir:--Vous êtes pardonné?--On croit que le principal
-avantage de la religion est de réveiller les remords; mais c’est aussi
-bien souvent à les apaiser qu’elle sert. Il est des âmes dans lesquelles
-règne le passé; il en est que les regrets déchirent comme une active
-mort, et sur lesquelles le souvenir s’acharne comme un vautour; c’est
-pour elles que la religion est un soulagement du remords.
-
-Une idée toujours la même, et revêtant cependant mille formes diverses,
-fatigue tout à la fois par son agitation et par sa monotonie. Les
-beaux-arts, qui redoublent la puissance de l’imagination, accroissent
-avec elle la vivacité de la douleur. La nature elle-même importune,
-quand l’âme n’est plus en harmonie avec elle; son calme, qu’on trouvait
-doux, irrite comme l’indifférence; les merveilles de l’univers
-s’obscurcissent à nos regards; tout semble apparition, même au milieu de
-l’éclat du jour. La nuit inquiète, comme si l’obscurité recelait quelque
-secret de nos maux, et le soleil resplendissant semble insulter au deuil
-du cœur. Où fuir tant de souffrances? Est-ce dans la mort? Mais
-l’anxiété du malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et le
-désespoir est pour les athées même comme une révélation ténébreuse de
-l’éternité des peines. Que ferions-nous alors, que ferions-nous, ô mon
-Dieu! si nous ne pouvions nous jeter dans votre sein paternel? Celui
-qui, le premier, appela Dieu notre père, en savait plus sur le cœur
-humain que les plus profonds penseurs du siècle.
-
-Il n’est pas vrai que la religion rétrécisse l’esprit; il l’est encore
-moins que la sévérité des principes religieux soit à craindre. Je ne
-connais qu’une sévérité redoutable pour les âmes sensibles, c’est celle
-des gens du monde; ce sont eux qui ne conçoivent rien, qui n’excusent
-rien de ce qui est involontaire; ils se sont fait un cœur humain à leur
-gré, pour le juger à leur aise. On pourrait leur adresser ce qu’on
-disait à messieurs de Port-Royal, qui, d’ailleurs, méritaient beaucoup
-d’admiration: «Il vous est facile de comprendre l’homme que vous avez
-créé; mais celui qui est, vous ne le connaissez pas».
-
-La plupart des gens du monde sont accoutumés à faire de certains
-dilemmes sur toutes les situations malheureuses de la vie, afin de se
-débarrasser le plus tôt qu’il est possible de la pitié qu’elles exigent
-d’eux. _Il n’y a que deux partis à prendre, disent-ils, il faut qu’on
-soit tout un ou tout autre; il faut supporter ce qu’on ne peut empêcher;
-il faut se consoler de ce qui est irrévocable._ Ou bien, _qui veut le
-but, veut les moyens; il faut tout faire pour conserver ce dont on ne
-peut se passer_, etc., etc., et mille autres axiomes de ce genre qui ont
-tous la forme de proverbes, et qui sont en effet le code de la sagesse
-vulgaire. Mais quel rapport y a-t-il entre ces axiomes et les angoisses
-du cœur? Tout cela sert très bien dans les affaires communes de la vie;
-mais comment appliquer de tels conseils aux peines morales? Elles
-varient toutes selon les individus, et se composent de mille
-circonstances diverses, inconnues à tout autre qu’à notre ami le plus
-intime, s’il en est un qui sache s’identifier avec nous. Chaque
-caractère est presque un monde nouveau pour qui sait observer avec
-finesse, et je ne connais dans la science du cœur humain aucune idée
-générale qui s’applique complètement aux exemples particuliers.
-
-Le langage de la religion peut seul convenir à toutes les situations et
-à toutes les manières de sentir! En lisant les rêveries de J.-J.
-Rousseau, cet éloquent tableau d’un être en proie à une imagination plus
-forte que lui, je me suis demandé comment un homme d’esprit formé par le
-monde, et un solitaire religieux auraient essayé de consoler Rousseau?
-Il se serait plaint d’être haï et persécuté, il se serait dit l’objet de
-l’envie universelle, et la victime d’une conjuration qui s’étendait
-depuis le peuple jusqu’aux rois; il aurait prétendu que tous ses amis
-l’avaient trahi, et que les services mêmes qu’on lui rendait étaient des
-pièges: qu’aurait alors répondu à toutes ces plaintes l’homme d’esprit
-formé par la société?
-
-«Vous vous exagérez singulièrement, aurait-il dit, l’effet que vous
-croyez produire; vous êtes sans doute un homme fort distingué, mais
-comme chacun de nous a pourtant des affaires et même des idées à soi, un
-livre ne remplit pas toutes les têtes, l’événement de la guerre ou de la
-paix, et même de moindres intérêts, mais qui nous concernent
-personnellement, nous occupent beaucoup plus qu’un écrivain, quelque
-célèbre qu’il puisse être. On vous a exilé, il est vrai, mais tous les
-pays doivent être égaux à un philosophe comme vous; et à quoi
-serviraient donc la morale et la religion que vous développez si bien
-dans vos écrits, si vous ne saviez pas supporter les revers qui vous ont
-atteint? Sans doute quelques personnes vous envient, parmi vos confrères
-les hommes de lettres; mais cela ne peut s’étendre aux classes de la
-société qui s’embarrassent fort peu de la littérature; d’ailleurs, si la
-célébrité vous importune réellement, rien de si facile que d’y échapper.
-N’écrivez plus; au bout de peu d’années, on vous oubliera, et vous serez
-aussi tranquille que si vous n’aviez jamais rien publié. Vous dites que
-vos amis vous tendent des pièges, en faisant semblant de vous rendre
-service. D’abord n’est-il pas possible qu’il y ait une légère nuance
-d’exaltation romanesque dans votre manière de juger vos relations
-personnelles? Il faut votre belle imagination pour composer _la Nouvelle
-Héloïse_; mais un peu de raison est nécessaire dans les affaires
-d’ici-bas, et, quand on le veut bien, on voit les choses telles qu’elles
-sont. Si pourtant vos amis vous trompent, il faut rompre avec eux; mais
-vous seriez bien insensé de vous en affliger; car, de deux choses l’une,
-ou ils sont dignes de votre estime, et dans ce cas vous auriez tort de
-les soupçonner; ou si vos soupçons sont bien fondés, vous ne devez pas
-alors regretter de tels amis».
-
-Après avoir écouté ce dilemme, J.-J. Rousseau aurait bien pu prendre un
-troisième parti, celui de se jeter dans la rivière. Mais que lui aurait
-dit le solitaire religieux?
-
-«Mon fils, je ne connais pas le monde, et j’ignore s’il est vrai qu’on
-vous y veuille du mal; mais s’il en était ainsi, vous auriez cela de
-commun avec tous les bons qui cependant ont pardonné à leurs ennemis,
-car Jésus-Christ et Socrate, le Dieu et l’homme en ont donné l’exemple.
-Il faut que les passions haineuses existent ici-bas pour que l’épreuve
-des justes soit accomplie. Sainte Thérèse a dit des méchants:--_Les
-malheureux! ils n’aiment pas_; et cependant les méchants vivent aussi,
-pour qu’ils aient le temps de se repentir.
-
-«Vous avez reçu du ciel des dons admirables; s’ils vous ont servi à
-faire aimer ce qui est bon, n’avez-vous pas déjà joui d’avoir été un
-soldat de la vérité sur la terre? Si vous avez attendri les cœurs par
-une éloquence entraînante, vous obtiendrez pour vous quelques-unes des
-larmes que vous avez fait couler. Vous avez des ennemis près de vous,
-mais des amis au loin, parmi les solitaires qui vous lisent, et vous
-avez consolé des infortunés mieux que nous ne pouvons vous consoler
-vous-même. Que n’ai-je votre talent, pour me faire entendre de vous!
-C’est une belle chose que le talent, mon fils; les hommes cherchent
-souvent à le dénigrer; ils vous disent à tort que nous le condamnons au
-nom de Dieu; cela n’est pas vrai. C’est une émotion divine que celle qui
-inspire l’éloquence, et si vous n’en avez point abusé, sachez supporter
-l’envie, car une telle supériorité vaut bien les peines qu’elle peut
-faire éprouver.
-
-«Néanmoins, mon fils, je le crains, l’orgueil se mêle à vos peines, et
-voilà ce qui leur donne de l’amertume; car toutes les douleurs qui sont
-restées humbles font couler doucement nos pleurs; mais il y a du poison
-dans l’orgueil, et l’homme devient insensé quand il s’y livre: c’est un
-ennemi qui se fait son chevalier, pour mieux le perdre.
-
-«Le génie ne doit servir qu’à manifester la bonté suprême de l’âme. Il y
-a beaucoup de gens qui ont cette bonté sans le talent de l’exprimer;
-remerciez Dieu de qui vous tenez le charme de ces paroles faites pour
-enchanter l’imagination des hommes. Mais ne soyez fier que du sentiment
-qui vous les dicte. Tout s’apaisera pour vous dans la vie, si vous
-restez toujours religieusement bon; les méchants mêmes se lassent de
-faire du mal, leur propre venin les épuise; et puis Dieu n’est-il pas là
-pour avoir soin du passereau qui tombe, et du cœur de l’homme qui
-souffre?
-
-«Vous dites que vos amis veulent vous trahir; prenez garde de les
-accuser injustement: malheur à celui qui aurait repoussé une affection
-véritable, car ce sont les anges du ciel qui nous l’envoient; ils se
-sont réservé cette part dans le destin de l’homme! Ne permettez pas à
-votre imagination de vous égarer; il faut la laisser planer dans les
-régions des nuages, mais il n’y a que le cœur pour juger un autre cœur;
-et vous seriez bien coupable si vous méconnaissiez une amitié sincère:
-car la beauté de l’âme consiste dans sa généreuse confiance, et la
-prudence humaine est figurée par un serpent.
-
-«Il se peut toutefois qu’en expiation de quelques égarements dont vos
-grandes facultés ont été la cause, vous soyez condamné sur cette terre à
-boire la coupe empoisonnée de la trahison d’un ami. S’il en est ainsi,
-je vous plains, la Divinité même vous a plaint en vous punissant: mais
-ne vous révoltez pas contre ses coups; aimez encore, bien qu’aimer ait
-déchiré votre cœur. Dans la solitude la plus profonde, dans l’isolement
-le plus cruel, il ne faut pas laisser tarir en soi la source des
-affections dévouées. Pendant longtemps on ne croit pas que Dieu puisse
-être aimé comme on aime ses semblables. Une voix qui nous répond, des
-regards qui se confondent avec les nôtres, paraissent pleins de vie,
-tandis que le ciel immense se tait: mais par degrés l’âme s’élève
-jusqu’à sentir son Dieu près d’elle comme un ami.
-
-«Mon fils, il faut prier comme on aime, en mêlant la prière à toutes nos
-pensées: il faut prier, car alors on n’est plus seul; et quand la
-résignation descendra doucement en vous, tournez vos regards vers la
-nature: on dirait que chacun y retrouve le passé de sa vie, quand il
-n’en existe plus de traces parmi les hommes. Rêvez à vos chagrins comme
-à vos plaisirs, en contemplant ces nuages tantôt sombres et tantôt
-brillants que le vent fait disparaître; et soit que la mort vous ait
-ravi vos amis, soit que la vie, plus cruelle encore, ait déchiré vos
-liens avec eux, vous apercevrez dans les étoiles leur image divinisée;
-ils vous apparaîtront tels que vous les reverrez un jour».
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Des Philosophes religieux appelés Théosophes.
-
-
-Lorsque j’ai rendu compte de la philosophie moderne des Allemands, j’ai
-essayé de tracer une ligne de démarcation entre celle qui s’attache à
-pénétrer les secrets de l’univers, et celle qui se borne à l’examen de
-la nature de notre âme. La même distinction se fait remarquer parmi les
-écrivains religieux: les uns, dont j’ai déjà parlé dans les chapitres
-précédents, s’en sont tenus à l’influence de la religion sur notre cœur:
-les autres, tels que Jacob Bœhme, en Allemagne, Saint-Martin, en France,
-et bien d’autres encore, ont cru trouver dans la révélation du
-christianisme, des paroles mystérieuses qui pouvaient servir à dévoiler
-les lois de la création. Il faut en convenir, quand on commence à
-penser, il est difficile de s’arrêter; et soit que la réflexion conduise
-au scepticisme, soit qu’elle mène à la foi la plus universelle, on est
-souvent tenté de passer des heures entières, comme les faquirs, à se
-demander ce que c’est que la vie. Loin de dédaigner ceux qui sont ainsi
-dévorés par la contemplation, on ne peut s’empêcher de les considérer
-comme les véritables seigneurs de l’espèce humaine, auprès desquels ceux
-qui existent sans réfléchir ne sont que des serfs attachés à la glèbe.
-Mais comment peut-on se flatter de donner quelque consistance à ces
-pensées, qui, semblables aux éclairs, replongent dans les ténèbres,
-après avoir un moment jeté sur les objets d’incertaines lueurs.
-
-Il peut être intéressant, toutefois, d’indiquer la direction principale
-des systèmes des théosophes, c’est-à-dire des philosophes religieux, qui
-n’ont cessé d’exister en Allemagne depuis l’établissement du
-christianisme, et surtout depuis la renaissance des lettres. La plupart
-des philosophes grecs ont fondé le système du monde sur l’action des
-éléments; et si l’on en excepte Pythagore et Platon, qui tenaient de
-l’Orient leur tendance à l’idéalisme, les penseurs de l’antiquité
-expliquent tous l’organisation de l’univers par des lois physiques. Le
-christianisme, en allumant la vie intérieure dans le sein de l’homme,
-devait exciter les esprits à s’exagérer le pouvoir de l’âme sur le
-corps; les abus auxquels les doctrines les plus pures sont sujettes ont
-amené les visions, la magie blanche (c’est-à-dire celle qui attribue à
-la volonté de l’homme, sans l’intervention des esprits infernaux, la
-possibilité d’agir sur les éléments), toutes les rêveries bizarres enfin
-qui naissent de la conviction que l’âme est plus forte que la nature.
-Les secrets d’alchimistes, de magnétiseurs et d’illuminés, s’appuient
-presque tous sur cet ascendant de la volonté qu’ils portent beaucoup
-trop loin, mais qui tient de quelque manière néanmoins à la grandeur
-morale de l’homme.
-
-Non seulement le christianisme, en affirmant la spiritualité de l’âme, a
-porté les esprits à croire à la puissance illimitée de la foi religieuse
-ou philosophique, mais la révélation a paru à quelques hommes un miracle
-continuel qui pouvait se renouveler pour chacun d’eux, et quelques-uns
-ont cru sincèrement qu’une divination surnaturelle leur était accordée,
-et qu’il se manifestait en eux des vérités dont ils étaient plutôt les
-témoins que les inventeurs. Le plus fameux de ces philosophes religieux,
-c’est Jacob Bœhme, un cordonnier allemand, qui vivait au commencement du
-dix-septième siècle; il a fait tant de bruit dans son temps, que Charles
-Ier envoya un homme exprès à Görlitz, lieu de sa demeure, pour étudier
-son livre et le rapporter en Angleterre. Quelques-uns de ses écrits ont
-été traduits en français par M. de Saint-Martin: ils sont très
-difficiles à comprendre; cependant l’on ne peut s’empêcher de s’étonner
-qu’un homme sans culture d’esprit ait été si loin dans la contemplation
-de la nature. Il la considère en général comme un emblème des principaux
-dogmes du christianisme; partout il croit voir dans les phénomènes du
-monde les traces de la chute de l’homme et de sa régénération, les
-effets du principe de la colère et de celui de la miséricorde; et tandis
-que les philosophes grecs tâchaient d’expliquer le monde par le mélange
-des éléments de l’air, de l’eau et du feu, Jacob Bœhme n’admet que la
-combinaison des forces morales, et s’appuie sur des passages de
-l’Évangile pour interpréter l’univers.
-
-De quelque manière que l’on considère ces singuliers écrits qui, depuis
-deux cents ans, ont toujours trouvé des lecteurs, ou plutôt des adeptes,
-on ne peut s’empêcher de remarquer les deux routes opposées que suivent,
-pour arriver à la vérité, les philosophes spiritualistes, et les
-philosophes matérialistes. Les uns croient que c’est en se dérobant à
-toutes les impressions du dehors, et en se plongeant dans l’extase de la
-pensée, qu’on peut deviner la nature: les autres prétendent qu’on ne
-saurait trop se garder de l’enthousiasme et de l’imagination, dans
-l’examen des phénomènes de l’univers; l’on dirait que l’esprit humain a
-besoin de s’affranchir du corps ou de l’âme, pour comprendre la nature,
-tandis que c’est dans la mystérieuse réunion des deux que consiste le
-secret de l’existence.
-
-Quelques savants, en Allemagne, affirment qu’on trouve, dans les
-ouvrages de Jacob Bœhme, des vues très profondes sur le monde physique;
-l’on peut dire au moins qu’il y a autant d’originalité dans les
-hypothèses des philosophes religieux sur la création, que dans celles de
-Thalès, de Xénophane, d’Aristote, de Descartes et de Leibnitz. Les
-théosophes déclarent que ce qu’ils pensent leur a été révélé, tandis que
-les philosophes en général se croient uniquement conduits par leur
-propre raison; mais puisque les uns et les autres aspirent à connaître
-le mystère des mystères, que signifient à cette hauteur les mots de
-raison et de folie? et pourquoi flétrir de la dénomination d’insensés
-ceux qui croient trouver dans l’exaltation de grandes lumières? C’est un
-mouvement de l’âme d’une nature très remarquable, et qui ne lui a
-sûrement pas été donné seulement pour le combattre.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-De l’esprit de secte en Allemagne.
-
-
-L’habitude de la méditation porte à des rêveries de tout genre sur la
-destinée humaine. La vie active peut seule détourner notre intérêt de la
-source des choses; mais tout ce qu’il y a de grand ou d’absurde en fait
-d’idées est le résultat du mouvement intérieur qu’on ne peut dissiper au
-dehors. Beaucoup de gens sont très irrités contre les sectes religieuses
-ou philosophiques, et leur donnent le nom de folies, et de folies
-dangereuses. Il me semble que les égarements même de la pensée sont bien
-moins à craindre pour le repos et la moralité des hommes, que l’absence
-de la pensée. Quand on n’a pas en soi cette puissance de réflexion qui
-supplée à l’activité matérielle, on a besoin d’agir sans cesse, et
-souvent au hasard.
-
-Le fanatisme des idées a quelquefois conduit, il est vrai, à des actions
-violentes, mais c’est presque toujours parce qu’on a recherché les
-avantages de ce monde à l’aide des opinions abstraites. Les systèmes
-métaphysiques sont peu redoutables en eux-mêmes, ils ne le deviennent
-que quand ils sont réunis à des intérêts d’ambition, et c’est alors de
-ces intérêts dont il faut s’occuper, si l’on veut modifier les systèmes;
-mais les hommes capables de s’attacher vivement à une opinion,
-indépendamment des résultats qu’elle peut avoir, sont toujours d’une
-noble nature.
-
-Les sectes philosophiques et religieuses qui, sous divers noms, ont
-existé en Allemagne, n’ont presque point eu de rapport avec les affaires
-politiques, et le genre de talent nécessaire pour entraîner les hommes à
-des résolutions vigoureuses s’est rarement manifesté dans ce pays. On
-peut disputer sur la philosophie de Kant, sur les questions
-théologiques, sur l’idéalisme ou l’_empirisme_, sans qu’il en résulte
-jamais rien que des livres.
-
-L’esprit de secte et l’esprit de parti diffèrent à beaucoup d’égards;
-l’esprit de parti présente les opinions par ce qu’elles ont de saillant,
-pour les faire comprendre au vulgaire; et l’esprit de secte, surtout en
-Allemagne, tend toujours vers ce qu’il a de plus abstrait: il faut, dans
-l’esprit de parti, saisir le point de vue de la multitude pour s’y
-placer; les Allemands ne pensent qu’à la théorie, et dût-elle se perdre
-dans les nuages, ils l’y suivront. L’esprit de parti excite dans les
-hommes de certaines passions communes qui les réunissent en masse. Les
-Allemands subdivisent tout, à force d’expliquer, de distinguer et de
-commenter. Ils ont une sincérité philosophique singulièrement propre à
-la recherche de la vérité, mais point du tout à l’art de la mettre en
-œuvre. L’esprit de secte n’aspire qu’à convaincre; l’esprit de parti
-veut rallier. L’esprit de secte dispute sur les idées; l’esprit de parti
-veut du pouvoir sur les hommes. Il y a de la discipline dans l’esprit de
-parti, et de l’anarchie dans l’esprit de secte. L’autorité, quelle
-qu’elle soit, n’a presque rien à craindre de l’esprit de secte; on le
-satisfait en laissant une grande latitude à la pensée: mais l’esprit de
-parti n’est pas si facile à contenter, et ne se borne point à ces
-conquêtes intellectuelles dans lesquelles chaque individu peut se créer
-un empire, sans destituer un possesseur.
-
-On est, en France, beaucoup plus susceptible de l’esprit de parti que de
-l’esprit de secte: on s’y entend trop bien au réel de la vie, pour ne
-pas transformer en action ce qu’on désire, et en pratique ce qu’on
-pense; mais peut-être y est-on trop étranger à l’esprit de secte: on n’y
-tient pas assez aux idées abstraites, pour mettre de la chaleur à les
-défendre; d’ailleurs, l’on ne veut être lié par aucun genre d’opinions,
-afin de s’avancer plus libre au-devant de toutes les circonstances. Il y
-a plus de bonne foi dans l’esprit de secte que dans l’esprit de parti,
-ainsi les Allemands doivent être bien plus propres à l’un qu’à l’autre.
-
-Il faut distinguer trois espèces de sectes religieuses et philosophiques
-en Allemagne: premièrement, les différentes communions chrétiennes qui
-ont existé, surtout à l’époque de la réformation, lorsque tous les
-esprits se sont tournés vers les questions théologiques; secondement,
-les associations secrètes, et enfin, les adeptes de quelques systèmes
-particuliers, dont un homme est le chef. Il faut ranger dans la première
-classe les anabaptistes et les moraves; dans la seconde, la plus
-ancienne des associations secrètes, les francs-maçons, et dans la
-troisième, les différents genres d’illuminés.
-
-Les anabaptistes étaient plutôt une secte révolutionnaire que
-religieuse; et, comme ils durent leur existence à des passions
-politiques et non à des opinions, ils passèrent avec les circonstances.
-Les moraves, tout à fait étrangers aux intérêts de ce monde, sont, comme
-je l’ai dit, une communion chrétienne de la plus grande pureté. Les
-quakers portent au milieu de la société les principes des moraves:
-ceux-ci se retirent du monde pour être plus sûrs de rester fidèles à ces
-principes.
-
-La franc-maçonnerie est une institution beaucoup plus sérieuse en Écosse
-et en Allemagne qu’en France. Elle a existé dans tous les pays; mais il
-paraît cependant que c’est de l’Allemagne surtout qu’est venue cette
-association, transportée ensuite en Angleterre par les Anglo-Saxons, et
-renouvelée à la mort de Charles Ier, par les partisans de la
-restauration, qui se rassemblèrent près de l’église de Saint-Paul, pour
-rappeler Charles II sur le trône. On croit aussi que les francs-maçons,
-surtout en Écosse, se rattachent de quelque manière à l’ordre des
-Templiers. Lessing a écrit sur la franc-maçonnerie un dialogue où son
-génie lumineux se fait éminemment remarquer. Il affirme que cette
-association a pour but de réunir les hommes, malgré les barrières
-établies par la société; car si, sous quelques rapports, l’état social
-forme un lien entre les hommes, en les soumettant à l’empire des lois,
-il les sépare par les différences de rang et de gouvernement: cette
-fraternité, véritable image de l’âge d’or, a été mêlée dans la
-franc-maçonnerie à beaucoup d’autres idées qui sont aussi bonnes et
-morales. On ne saurait se dissimuler cependant, qu’il est dans la nature
-des associations secrètes de porter les esprits vers l’indépendance;
-mais ces associations sont très favorables au développement des
-lumières; car tout ce que les hommes font par eux-mêmes et spontanément
-donne à leur jugement plus de force et d’étendue.
-
-Il se peut aussi que les principes de l’égalité démocratique se
-propagent par ce genre d’institutions, qui met les hommes en évidence
-d’après leur valeur réelle, et non d’après leur rang dans le monde. Les
-associations secrètes apprennent quelle est la puissance du nombre et de
-la réunion, tandis que les citoyens isolés sont, pour ainsi dire, des
-êtres abstraits les uns pour les autres. Sous ce rapport, ces
-associations pourraient avoir une grande influence dans l’État; mais il
-est juste cependant de reconnaître que la franc-maçonnerie ne s’occupe
-en général que des intérêts religieux et philosophiques.
-
-Ses membres se divisent entre eux en deux classes; la franc-maçonnerie
-philosophique, et la franc-maçonnerie hermétique ou égyptienne. La
-première a pour objet l’église intérieure, ou le développement de la
-spiritualité de l’âme; la seconde se rapporte aux sciences, à celles qui
-s’occupent des secrets de la nature. Les frères rose-croix, entre
-autres, sont un des grades de la franc-maçonnerie, et les frères
-rose-croix, dans l’origine, étaient alchimistes.
-
-De tout temps, et dans tous les pays, il a existé des associations
-secrètes, dont les membres avaient pour but de se fortifier mutuellement
-dans la croyance à la spiritualité de l’âme; les mystères d’Éleusis,
-chez les païens, la secte des Esséniens, chez les Hébreux, étaient
-fondés sur cette doctrine, qu’on ne voulait pas profaner en la livrant
-aux plaisanteries du vulgaire. Il y a près de trente ans qu’à
-Wilhelms-Bad il y eut une assemblée de francs-maçons présidée par le duc
-de Brunswick; cette assemblée avait pour objet la réforme des
-francs-maçons d’Allemagne, et il paraît que les opinions mystiques en
-général, et celles de Saint-Martin en particulier, influèrent beaucoup
-sur cette réunion. Les institutions politiques, les relations sociales,
-et souvent même celles de famille, ne prennent que l’extérieur de la
-vie: il est donc naturel que de tout temps on ait cherché quelque
-manière intime de se reconnaître et de s’entendre; et tous ceux dont le
-caractère a quelque profondeur se croient des adeptes et cherchent à se
-distinguer par quelques signes du reste des hommes. Les associations
-secrètes dégénèrent avec le temps; mais leur principe est presque
-toujours un sentiment d’enthousiasme comprimé par la société.
-
-Il y a trois classes d’illuminés: les illuminés mystiques, les illuminés
-visionnaires, et les illuminés politiques. La première, celle dont Jacob
-Bœhme, et dans le dernier siècle, Pasqualis et Saint-Martin peuvent être
-considérés comme les chefs, tient par divers liens à cette Église
-intérieure, sanctuaire de ralliement pour tous les philosophes
-religieux; ces illuminés s’occupent uniquement de la religion, et de la
-nature interprétée par les dogmes de la religion.
-
-Les illuminés visionnaires, à la tête desquels on doit placer le Suédois
-Swedenborg, croient que par la puissance de la volonté ils peuvent faire
-apparaître des morts et opérer des miracles. Le feu roi de Prusse,
-Frédéric-Guillaume, a été induit en erreur par la crédulité de ces
-hommes, ou par leurs ruses, qui avaient l’apparence de la crédulité. Les
-illuminés idéalistes dédaignent ces illuminés visionnaires comme des
-empiriques; ils méprisent leurs prétendus prodiges, et pensent que la
-merveille des sentiments de l’âme doit l’emporter à elle seule sur
-toutes les autres.
-
-Enfin, des hommes qui n’avaient pour but que de s’emparer de l’autorité
-dans tous les États, et de se faire donner des places, ont pris le nom
-d’illuminés; leur chef était un Bavarois, Weishaupt, homme d’un esprit
-supérieur, et qui avait très bien senti la puissance qu’on pouvait
-acquérir en réunissant les forces éparses des individus, et en les
-dirigeant toutes vers un même but. Un secret, quel qu’il soit, flatte
-l’amour-propre des hommes; et quand on leur dit qu’ils sont de quelque
-chose dont leurs pareils ne sont pas, on acquiert toujours de l’empire
-sur eux. L’amour-propre se blesse de ressembler à la multitude; et dès
-qu’on veut donner des marques de distinction, connues ou cachées, on est
-sûr de mettre en mouvement l’imagination de la vanité, la plus active de
-toutes.
-
-Les illuminés politiques n’avaient pris des autres illuminés que
-quelques signes pour se reconnaître; mais les intérêts, et non les
-opinions, leur servaient de point de ralliement. Ils avaient pour but,
-il est vrai, de réformer l’ordre social sur de nouveaux principes;
-toutefois, en attendant l’accomplissement de ce grand œuvre, ce qu’ils
-voulaient d’abord, c’était de s’emparer des emplois publics. Une telle
-secte a, par tout pays, bien des adeptes qui s’initient d’eux-mêmes à
-ses secrets: en Allemagne cependant, cette secte est la seule peut-être
-qui ait été fondée sur une combinaison politique; toutes les autres sont
-nées d’un enthousiasme quelconque, et n’ont eu que la recherche de la
-vérité pour but.
-
-Parmi les hommes qui s’efforcent de pénétrer les secrets de la nature,
-il faut compter les alchimistes, les magnétiseurs, etc. Il est probable
-qu’il y a beaucoup de folie dans ces prétendues découvertes; mais qu’y
-peut-on trouver d’effrayant? Si l’on arrivait à reconnaître dans les
-phénomènes physiques ce qu’on appelle du merveilleux, on en aurait avec
-raison de la joie. Il y a des moments où la nature paraît une machine
-qui se meut constamment par les mêmes ressorts, et c’est alors que son
-inflexible régularité fait peur; mais quand on croit entrevoir en elle
-quelque chose de spontané comme la pensée, un espoir confus s’empare de
-l’âme, et nous dérobe au regard fixe de la nécessité.
-
-Au fond de tous ces essais et de tous ces systèmes scientifiques et
-philosophiques, il y a toujours une tendance très marquée vers la
-spiritualité de l’âme. Ceux qui veulent deviner les secrets de la nature
-sont très opposés aux matérialistes; car c’est toujours dans la pensée
-qu’ils cherchent la solution de l’énigme du monde physique. Sans doute
-un tel mouvement dans les esprits pourrait conduire à de grandes
-erreurs; mais il en est ainsi de tout ce qui est animé; dès qu’il y a
-vie, il y a danger.
-
-Les efforts individuels finiraient par être interdits, si l’on
-s’asservissait à la méthode qui régulariserait les mouvements de
-l’esprit, comme la discipline commande à ceux du corps. Le problème
-consiste donc à guider les facultés sans les comprimer; et l’on voudrait
-qu’il fût possible adapter à l’imagination des hommes l’art encore
-inconnu de s’élever avec des ailes, et de diriger le vol dans les airs.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-De la contemplation de la nature.
-
-
-En parlant de l’influence de la nouvelle philosophie sur les sciences,
-j’ai déjà fait mention de quelques-uns des nouveaux principes adoptés en
-Allemagne, relativement à l’étude de la nature; mais comme la religion
-et l’enthousiasme ont une grande part dans la contemplation de
-l’univers, j’indiquerai d’une manière générale les vues politiques et
-religieuses qu’on peut recueillir à cet égard dans les ouvrages
-allemands.
-
-Plusieurs physiciens, guidés par un sentiment de piété, ont cru devoir
-s’en tenir à l’examen des causes finales; ils ont essayé de prouver que
-tout le monde tend au maintien et au bien-être physique des individus et
-des espèces. On peut faire, ce me semble, des objections très fortes
-contre ce système. Sans doute, il est aisé de voir que dans l’ordre des
-choses les moyens répondent admirablement à leurs fins; mais dans cet
-enchaînement universel, où s’arrêtent ces causes qui sont effets, et ces
-effets qui sont causes? Veut-on rapporter tout à la conservation de
-l’homme: on aura de la peine à concevoir ce qu’elle a de commun avec la
-plupart des êtres. D’ailleurs c’est attacher trop de prix à l’existence
-matérielle que de la donner pour dernier but à la création.
-
-Ceux qui, malgré la foule immense des malheurs particuliers, attribuent
-un certain genre de bonté à la nature, la considèrent comme un
-spéculateur en grand qui se retire sur le nombre. Ce système ne convient
-pas même à un gouvernement, et des écrivains scrupuleux en économie
-politique l’ont combattu. Que serait-ce donc, lorsqu’il s’agit des
-intentions de la Divinité? Un homme, religieusement considéré, est
-autant que la race humaine entière; et dès qu’on a conçu l’idée d’une
-âme immortelle, il ne doit pas être possible d’admettre le plus ou le
-moins d’importance d’un individu relativement à tous. Chaque être
-intelligent est d’une valeur infinie, puisqu’il doit durer toujours.
-C’est donc d’après un point de vue plus élevé que les philosophes
-allemands ont considéré l’univers.
-
-Il en est qui croient voir en tout deux principes, celui du bien et
-celui du mal, se combattant sans cesse; et soit qu’on attribue ce combat
-à une puissance infernale, soit, ce qui est plus simple à penser, que le
-monde physique puisse être l’image des bons et des mauvais penchants de
-l’homme, toujours est-il vrai que ce monde offre à l’observation deux
-faces absolument contraires.
-
-Il y a, l’on ne saurait le nier, un côté terrible dans la nature, comme
-dans le cœur humain, et l’on y sent une redoutable puissance de colère.
-Quelle que soit la bonne intention des partisans de l’optimisme, plus de
-profondeur se fait remarquer, ce me semble, dans ceux qui ne nient pas
-le mal, mais qui comprennent la connexion de ce mal avec la liberté de
-l’homme, avec l’immortalité qu’elle peut lui mériter.
-
-Les écrivains mystiques, dont j’ai parlé dans les chapitres précédents,
-voient dans l’homme l’abrégé du monde, et dans le monde l’emblème des
-dogmes du christianisme. La nature leur paraît l’image corporelle de la
-Divinité, et ils se plongent toujours plus avant dans la signification
-profonde des choses et des êtres.
-
-Parmi les écrivains allemands qui se sont occupés de la contemplation de
-la nature sous des rapports religieux, deux méritent une attention
-particulière: Novalis comme poète, et Schubert comme physicien. Novalis,
-homme d’une naissance illustre, était initié dès sa jeunesse dans les
-études de tout genre que la nouvelle école a développées en Allemagne;
-mais son âme pieuse a donné un grand caractère de simplicité à ses
-poésies. Il est mort à vingt-six ans; et c’est lorsqu’il n’était déjà
-plus que les chants religieux qu’ils a composés ont acquis en Allemagne
-une célébrité touchante. Le père de ce jeune homme est morave; et,
-quelque temps après la mort de son fils, il alla visiter une communauté
-de ses frères en religion, et dans leur église il entendit chanter les
-poésies de son fils, que les moraves avaient choisies pour s’édifier,
-sans en connaître l’auteur.
-
-Parmi les œuvres de Novalis, on distingue des hymnes à la nuit, qui
-peignent avec une grande force le recueillement qu’elle fait naître dans
-l’âme. L’éclat du jour peut convenir à la joyeuse doctrine du paganisme;
-mais le ciel étoilé paraît le véritable temple du culte le plus pur.
-C’est dans l’obscurité des nuits, dit un poète allemand, que
-l’immortalité s’est révélée à l’homme; la lumière du soleil éblouit les
-yeux qui croient voir. Des stances de Novalis sur la vie des mineurs
-renferment une poésie animée, d’un très grand effet; il interroge la
-terre qu’on rencontre dans les profondeurs, parce qu’elle fut le témoin
-des diverses révolutions que la nature a subies; et il exprime un désir
-énergique de pénétrer toujours plus avant vers le centre du globe. Le
-contraste de cette immense curiosité avec la vie si fragile qu’il faut
-exposer pour la satisfaire, cause une émotion sublime. L’homme est placé
-sur la terre entre l’infini des cieux et l’infini des abîmes; et sa vie,
-dans le temps, est aussi de même entre deux éternités. De toutes parts
-entouré par des idées et des objets sans bornes, des pensées
-innombrables lui apparaissent, comme des milliers de lumières qui se
-confondent et l’éblouissent.
-
-Novalis a beaucoup écrit sur la nature en général, il se nomme lui-même,
-avec raison, le disciple de Saïs, parce que c’est dans cette ville
-qu’était fondé le temple d’Isis, et que les traditions qui nous restent
-des mystères des Égyptiens portent à croire que leurs prêtres avaient
-une connaissance approfondie des lois de l’univers.
-
-«L’homme est avec la nature, dit Novalis, dans des relations presque
-aussi variées, presque aussi inconcevables que celles qu’il entretient
-avec ses semblables, et comme elle se met à la portée des enfants, et se
-complaît avec leurs simples cœurs, de même elle se montre sublime aux
-esprits élevés, et divine aux êtres divins. L’amour de la nature prend
-diverses formes, et tandis qu’elle n’excite dans les uns que la joie et
-la volupté, elle inspire aux autres la religion la plus pieuse, celle
-qui donne à toute la vie une direction et un appui. Déjà chez les
-peuples anciens, il y avait des âmes sérieuses pour qui l’univers était
-l’image de la Divinité, et d’autres qui se croyaient seulement invitées
-au festin qu’elle donne: l’air n’était, pour ces convives de
-l’existence, qu’une boisson rafraîchissante; les étoiles, que des
-flambeaux qui présidaient aux danses pendant la nuit; et les plantes et
-les animaux, que les magnifiques apprêts d’un splendide repas; la nature
-ne s’offrait pas à leurs yeux comme un temple majestueux et tranquille,
-mais comme le théâtre brillant de fêtes toujours nouvelles.
-
-«Dans ce même temps néanmoins, des esprits plus profonds s’occupaient
-sans relâche à reconstruire le monde idéal, dont les traces avaient déjà
-disparu; ils se partageaient en frères les travaux les plus sacrés; les
-uns cherchaient à reproduire, par la musique, les voix de la forêt et de
-l’air; les autres imprimaient l’image et le pressentiment d’une race
-plus noble sur la pierre et sur l’airain, changeaient les rochers en
-édifices, et mettaient au jour les trésors cachés dans la terre. La
-nature, civilisée par l’homme, sembla répondre à ses souhaits:
-l’imagination de l’artiste osa l’interroger, et l’âge d’or parut
-renaître à l’aide de la pensée.
-
-«Il faut, pour connaître la nature, devenir un avec elle. Une vie
-poétique et recueillie, une âme sainte et religieuse, toute la force et
-toute la fleur de l’existence humaine, sont nécessaires pour la
-comprendre, et le véritable observateur est celui qui sait découvrir
-l’analogie de cette nature avec l’homme, et celle de l’homme avec le
-ciel».
-
-Schubert a composé sur la nature un livre qu’on ne saurait se lasser de
-lire, tant il est rempli d’idées qui excitent à la méditation; il
-présente le tableau des effets nouveaux, dont l’enchaînement est conçu
-sous de nouveaux rapports. Deux idées principales restent de son
-ouvrage; les Indiens croient à la métempsycose descendante, c’est-à-dire
-à celle qui condamne l’âme de l’homme à passer dans les animaux et dans
-les plantes, pour le punir d’avoir mal usé de la vie. L’on peut
-difficilement se figurer un système d’une plus profonde tristesse, et
-les ouvrages des Indiens en portent la douloureuse empreinte. On croit
-voir partout, dans les animaux et les plantes, la pensée captive et le
-sentiment renfermé, s’efforcer en vain de se dégager des formes
-grossières et muettes qui les enchaînent. Le système de Schubert est
-plus consolant; il se représente la nature comme une métempsycose
-ascendante, dans laquelle, depuis la pierre jusqu’à l’existence humaine,
-il y a une promotion continuelle qui fait avancer le principe vital de
-degrés en degrés, jusqu’au perfectionnement le plus complet.
-
-Schubert croit aussi qu’il a existé des époques où l’homme avait un
-sentiment si vif et si délicat des phénomènes existants, qu’il devinait,
-par ses propres impressions, les secrets les plus cachés de la nature.
-Ces facultés primitives se sont émoussées, et c’est souvent
-l’irritabilité maladive des nerfs qui, en affaiblissant la puissance du
-raisonnement, rend à l’homme l’instinct qu’il devait jadis à la
-plénitude même de ses forces. Les travaux des philosophes, des savants
-et des poètes, en Allemagne, ont pour but de diminuer l’aride puissance
-du raisonnement, sans obscurcir en rien les lumières. C’est ainsi que
-l’imagination du monde ancien peut renaître, comme le phénix, des
-cendres de toutes les erreurs.
-
-La plupart des physiciens ont voulu expliquer, ainsi que je l’ai déjà
-dit, la nature comme un bon gouvernement, dans lequel tout est conduit
-d’après de sages principes administratifs; mais c’est en vain qu’on veut
-transporter ce système prosaïque dans la création. Le terrible ni même
-le beau ne sauraient être expliqués par cette théorie circonscrite, et
-la nature est tour à tour trop cruelle et trop magnifique pour qu’on
-puisse la soumettre au genre de calcul admis dans le jugement des choses
-de ce monde.
-
-Il y a des objets hideux en eux-mêmes, dont l’impression sur nous est
-inexplicable; de certaines figures d’animaux, de certaines formes de
-plantes, de certaines combinaisons de couleurs, révoltent nos sens, bien
-que nous ne puissions nous rendre compte des causes de cette répugnance;
-on dirait que ces contours disgracieux, que ces images rebutantes
-rappellent la bassesse et la perfidie, quoique rien dans les analogies
-du raisonnement ne puisse expliquer une telle association d’idées. La
-physionomie de l’homme ne tient point uniquement, comme l’ont prétendu
-quelques écrivains, au dessin plus ou moins prononcé des traits; il
-passe dans le regard et dans les mouvements du visage, je ne sais quelle
-expression de l’âme impossible à méconnaître, et c’est surtout dans la
-figure humaine qu’on apprend ce qu’il y a d’extraordinaire et d’inconnu
-dans les harmonies de l’esprit et du corps.
-
-Les accidents et les malheurs, dans l’ordre physique, ont quelque chose
-de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu, qu’ils paraissent
-tenir du prodige; la maladie et ses fureurs sont comme une vie méchante
-qui s’empare tout à coup de la vie paisible. Les affections du cœur nous
-font sentir la barbarie de cette nature qu’on veut nous représenter
-comme si douce. Que de dangers menacent une tête chérie! Sous combien de
-métamorphoses la mort ne se déguise-t-elle pas autour de nous? il n’y a
-pas un beau jour qui ne puisse recéler la foudre; pas une fleur dont les
-sucs ne puissent être empoisonnés, pas un souffle de l’air qui ne puisse
-apporter avec lui une contagion funeste, et la nature semble une amante
-jalouse prête à percer le sein de l’homme, au moment même où il s’enivre
-de ses dons.
-
-Comment comprendre le but de tous ces phénomènes, si l’on s’en tient à
-l’enchaînement ordinaire de nos manières de juger? Comment peut-on
-considérer les animaux, sans se plonger dans l’étonnement que fait
-naître leur mystérieuse existence? Un poète les a nommés _les rêves de
-la nature dont l’homme est le réveil_. Dans quel but ont-ils été créés?
-Que signifient ces regards qui semblent couverts d’un nuage obscur,
-derrière lequel une idée voudrait se faire jour? Quels rapports ont-ils
-avec nous? Qu’est-ce que la part de vie dont ils jouissent? Un oiseau
-survit à l’homme de génie, et je ne sais quel bizarre désespoir saisit
-le cœur, quand on a perdu ce qu’on aime, et qu’on voit le souffle de
-l’existence animer encore un insecte, qui se meut sur la terre, d’où le
-plus noble objet a disparu.
-
-La contemplation de la nature accable la pensée; on se sent avec elle
-des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au mal qu’elle peut nous
-faire; mais son âme visible vient chercher la nôtre dans notre sein, et
-s’entretient avec nous. Quand les ténèbres nous épouvantent, ce ne sont
-pas toujours les périls auxquels ils nous exposent que nous redoutons,
-mais c’est la sympathie de la nuit avec tous les genres de privations et
-de douleurs dont nous sommes pénétrés. Le soleil, au contraire, est
-comme une émanation de la Divinité, comme le messager éclatant d’une
-prière exaucée; ses rayons descendent sur la terre, non seulement pour
-guider les travaux de l’homme, mais pour exprimer de l’amour à la
-nature.
-
-Les fleurs se tournent vers la lumière, afin de l’accueillir; elles se
-referment pendant la nuit, et le matin et le soir elles semblent exhaler
-en parfums leurs hymnes de louanges. Quand on élève ces fleurs dans
-l’obscurité, pâles, elles ne revêtent plus leurs couleurs accoutumées;
-mais quand on les rend au jour, le soleil réfléchit en elles ses rayons
-variés comme dans l’arc-en-ciel, et l’on dirait qu’il se mire avec
-orgueil dans la beauté dont il les a parées. Le sommeil des végétaux,
-pendant de certaines heures et de certaines saisons de l’année, est
-d’accord avec le mouvement de la terre; elle entraîne dans les régions
-qu’elle parcourt la moitié des plantes, des animaux et des hommes
-endormis. Les passagers de ce grand vaisseau qu’on appelle le monde se
-laissent bercer dans le cercle que décrit leur voyageuse demeure.
-
-La paix et la discorde, l’harmonie et la dissonance qu’un lien secret
-réunit, sont les premières lois de la nature; et, soit qu’elle se montre
-redoutable ou charmante, l’unité sublime qui la caractérise se fait
-toujours reconnaître. La flamme se précipite en vagues comme les
-torrents; les nuages qui parcourent les airs prennent quelquefois la
-forme des montagnes et des vallées, et semblent imiter en se jouant
-l’image de la terre. Il est dit dans la _Genèse_, «que le Tout-Puissant
-sépara les eaux de la terre des eaux du ciel, et les suspendit dans les
-airs». Le ciel est en effet un noble allié de l’Océan; l’azur du
-firmament se fait voir dans les ondes, et les vagues se peignent dans
-les nues. Quelquefois, quand l’orage se prépare dans l’atmosphère, la
-mer frémit au loin, et l’on dirait qu’elle répond, par le trouble de ses
-flots, au mystérieux signal qu’elle a reçu de la tempête.
-
-M. de Humboldt dit, dans ses _Vues scientifiques et poétiques sur
-l’Amérique méridionale_, qu’il a été témoin d’un phénomène observé dans
-l’Égypte, et qu’on appelle _mirage_. Tout à coup, dans les déserts les
-plus arides, la réverbération de l’air prend l’apparence des lacs ou de
-la mer, et les animaux eux-mêmes, haletant de soif, s’élancent vers ces
-images trompeuses, espérant s’y désaltérer. Les diverses figures que la
-gelée trace sur le verre offrent encore un nouvel exemple de ces
-analogies merveilleuses; les vapeurs condensées par le froid dessinent
-des paysages semblables à ceux qui se font remarquer dans les contrées
-septentrionales: des forêts de pins, des montagnes hérissées
-reparaissent sous ces blanches couleurs, et la nature glacée se plaît à
-contrefaire ce que la nature animée a produit.
-
-Non seulement la nature se répète elle-même, mais elle semble vouloir
-imiter les ouvrages des hommes, et leur donner ainsi un témoignage
-singulier de sa correspondance avec eux. On raconte que, dans les îles
-voisines du Japon, les nuages présentent aux regards l’aspect de
-bâtiments réguliers. Les beaux-arts ont aussi leur type dans la nature,
-et ce luxe de l’existence est plus soigné par elle encore que
-l’existence même: la symétrie des formes, dans le règne végétal et
-minéral, a servi de modèle aux architectes, et le reflet des objets et
-des couleurs dans l’onde donne l’idée des illusions de la peinture; le
-vent, dont le murmure se prolonge sous les feuilles tremblantes, nous
-révèle la musique; et l’on dit même que sur les côtes de l’Asie où
-l’atmosphère est plus pure, on entend quelquefois le soir une harmonie
-plaintive et douce, que la nature semble adresser à l’homme, afin de lui
-apprendre qu’elle respire, qu’elle aime et qu’elle souffre.
-
-Souvent, à l’aspect d’une belle contrée, on est tenté de croire qu’elle
-a pour unique but d’exciter en nous des sentiments élevés et nobles. Je
-ne sais quel rapport existe entre les cieux et la fierté du cœur, entre
-les rayons de la lune qui reposent sur la montagne et le calme de la
-conscience, mais ces objets nous parlent un beau langage, et l’on peut
-s’abandonner au tressaillement qu’ils causent; l’âme s’en trouvera bien.
-Quand, le soir, à l’extrémité du paysage, le ciel semble toucher de si
-près à la terre, l’imagination se figure, par delà l’horizon, un asile
-de l’espérance, une patrie de l’amour, et la nature semble répéter
-silencieusement que l’homme est immortel.
-
-La succession continuelle de mort et de naissance, dont le monde
-physique est le théâtre, produirait l’impression la plus douloureuse, si
-l’on ne croyait pas y voir la trace de la résurrection de toutes choses;
-et c’est le véritable point de vue religieux de la contemplation de la
-nature, que cette manière de la considérer. On finirait par mourir de
-pitié, si l’on se bornait en tout à la terrible idée de l’irréparable:
-aucun animal ne périt sans qu’on puisse le regretter, aucun arbre ne
-tombe sans que l’idée qu’on ne le reverra plus dans sa beauté n’excite
-en nous une réflexion douloureuse. Enfin les objets inanimés eux-mêmes
-font mal, quand leur décadence oblige à s’en séparer: la maison, les
-meubles qui ont servi à ceux que nous avons aimés, nous intéressent, et
-ces objets mêmes excitent en nous quelquefois une sorte de sympathie
-indépendante des souvenirs qu’ils retracent; on regrette la forme qu’on
-leur a connue, comme si cette forme en faisait des êtres qui nous ont vu
-vivre, et qui devaient nous voir mourir. Si le temps n’avait pas pour
-antidote l’éternité, on s’attacherait à chaque moment pour le retenir, à
-chaque son pour le fixer, à chaque regard pour en prolonger l’éclat, et
-les jouissances n’existeraient que l’instant qu’il nous faut pour sentir
-qu’elles passent, et pour arroser de larmes leurs traces, que l’abîme
-des jours doit aussi dévorer.
-
-Une réflexion nouvelle m’a frappée, dans les écrits qui m’ont été
-communiqués par un homme dont l’imagination est pensive et profonde; il
-compare ensemble les ruines de la nature, celles de l’art et celles de
-l’humanité. «Les premières, dit-il, sont philosophiques, les secondes
-poétiques, et les dernières mystérieuses». Une chose bien digne de
-remarque, en effet, c’est l’action si différente des années sur la
-nature, sur les ouvrages du génie et sur les créatures vivantes. Le
-temps n’outrage que l’homme: quand les rochers s’écroulent, quand les
-montagnes s’abîment dans les vallées, la terre change seulement de face;
-un aspect nouveau excite dans notre esprit de nouvelles pensées, et la
-force vivifiante subit une métamorphose, mais non un dépérissement; les
-ruines des beaux-arts parlent à l’imagination, elle reconstruit ce que
-le temps a fait disparaître, et jamais peut-être un chef-d’œuvre dans
-tout son éclat n’a pu donner l’idée de la grandeur autant que les ruines
-mêmes de ce chef-d’œuvre. On se représente les monuments à demi
-détruits, revêtus de toutes les beautés qu’on suppose toujours à ce
-qu’on regrette: mais qu’il est loin d’en être ainsi des ravages de la
-vieillesse!
-
-A peine peut-on croire que la jeunesse embellissait ce visage, dont la
-mort a déjà pris possession: quelques physionomies échappent par la
-splendeur de l’âme à la dégradation; mais la figure humaine, dans sa
-décadence, prend souvent une expression vulgaire, qui permet à peine la
-pitié. Les animaux perdent avec les années, il est vrai, leur force et
-leur agilité; mais l’incarnat de la vie ne se change point pour eux en
-livides couleurs, et leurs yeux éteints ne ressemblent pas à des lampes
-funéraires, qui jettent de pâles clartés sur un visage flétri.
-
-Lors même qu’à la fleur de l’âge la vie se retire du sein de l’homme, ni
-l’admiration que font naître les bouleversements de la nature, ni
-l’intérêt qu’excitent les débris des monuments, ne peuvent s’attacher au
-corps inanimé de la plus belle des créatures. L’amour qui chérissait
-cette figure enchanteresse, l’amour ne peut en supporter les restes, et
-rien de l’homme ne demeure après lui sur la terre, qui ne fasse frémir,
-même ses amis.
-
-Ah! quel enseignement, que les horreurs de la destruction acharnée ainsi
-sur la race humaine! n’est-ce pas pour annoncer à l’homme que sa vie est
-ailleurs? La nature l’humilierait-elle à ce point, si la Divinité ne
-voulait pas le relever?
-
-Les vraies causes finales de la nature, ce sont ses rapports avec notre
-âme et avec notre sort immortel; les objets physiques eux-mêmes ont une
-destination qui ne se borne point à la courte existence de l’homme
-ici-bas; ils sont là pour concourir au développement de nos pensées, à
-l’œuvre de notre vie morale. Les phénomènes de la nature ne doivent pas
-être compris seulement d’après les lois de la matière, quelque bien
-combinées qu’elles soient; ils ont un sens philosophique et un but
-religieux, dont la contemplation la plus attentive ne pourra jamais
-connaître toute l’étendue.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-De l’enthousiasme.
-
-
-Beaucoup de gens sont prévenus contre l’enthousiasme; ils le confondent
-avec le fanatisme, et c’est une grande erreur. Le fanatisme est une
-passion exclusive, dont une opinion est l’objet; l’enthousiasme se
-rallie à l’harmonie universelle: c’est l’amour du beau, l’élévation de
-l’âme, la jouissance du dévouement, réunis dans un même sentiment, qui a
-de la grandeur et du calme. Le sens de ce mot, chez les Grecs, en est la
-plus noble définition: l’enthousiasme signifie _Dieu en nous_. En effet,
-quand l’existence de l’homme est expansive, elle a quelque chose de
-divin.
-
-Tout ce qui nous porte à sacrifier notre propre bien-être, ou notre
-propre vie, est presque toujours de l’enthousiasme; car le droit chemin
-de la raison égoïste doit être de se prendre soi-même pour but de tous
-ses efforts, et de n’estimer dans ce monde que la santé, l’argent et le
-pouvoir. Sans doute la conscience suffit pour conduire le caractère le
-plus froid dans la route de la vertu; mais l’enthousiasme est à la
-conscience ce que l’honneur est au devoir: il y a en nous un superflu
-d’âme qu’il est doux de consacrer à ce qui est beau, quand ce qui est
-bien est accompli. Le génie et l’imagination ont aussi besoin qu’on
-soigne un peu leur bonheur dans ce monde; et la loi du devoir, quelque
-sublime qu’elle soit, ne suffit pas pour faire goûter toutes les
-merveilles du cœur et de la pensée.
-
-On ne saurait le nier, les intérêts de la personnalité pressent l’homme
-de toutes parts; il y a même dans ce qui est vulgaire une certaine
-jouissance dont beaucoup de gens sont très susceptibles, et l’on
-retrouve souvent les traces de penchants ignobles sous l’apparence des
-manières les plus distinguées. Les talents supérieurs ne garantissent
-pas toujours de cette nature dégradée, qui dispose sourdement de
-l’existence des hommes, et leur fait placer leur bonheur plus bas
-qu’eux-mêmes. L’enthousiasme seul peut contrebalancer la tendance à
-l’égoïsme, et c’est à ce signe divin qu’il faut reconnaître les
-créatures immortelles. Lorsque vous parlez à quelqu’un sur des sujets
-dignes d’un saint respect, vous apercevez d’abord s’il éprouve un noble
-frémissement, si son cœur bat pour des sentiments élevés, s’il a fait
-alliance avec l’autre vie, ou bien s’il n’a qu’un peu d’esprit qui lui
-sert à diriger le mécanisme de l’existence. Et qu’est-ce donc que l’être
-humain, quand on ne voit en lui qu’une prudence dont son propre avantage
-est l’objet? L’instinct des animaux vaut mieux, car il est quelquefois
-généreux et fier; mais ce calcul, qui semble l’attribut de la raison,
-finit par rendre incapable de la première des vertus, le dévouement.
-
-Parmi ceux qui s’essaient à tourner les sentiments exaltés en ridicule,
-plusieurs en sont pourtant susceptibles à leur insu. La guerre, fût-elle
-entreprise par des vues personnelles, donne toujours quelques-unes des
-jouissances de l’enthousiasme; l’enivrement d’un jour de bataille, le
-plaisir singulier de s’exposer à la mort, quand toute notre nature nous
-commande d’aimer la vie, c’est encore à l’enthousiasme qu’il faut
-l’attribuer. La musique militaire, le hennissement des chevaux,
-l’explosion de la poudre, cette foule de soldats revêtus des mêmes
-couleurs, émus par le même désir, se rangeant autour des mêmes
-bannières, font éprouver une émotion qui triomphe de l’instinct
-conservateur de l’existence; et cette jouissance est si forte, que ni
-les fatigues, ni les souffrances, ni les périls, ne peuvent en déprendre
-les âmes. Quiconque a vécu de cette vie n’aime qu’elle. Le but atteint
-ne satisfait jamais; c’est l’action de se risquer qui est nécessaire,
-c’est elle qui fait passer l’enthousiasme dans le sang; et, quoiqu’il
-soit plus pur au fond de l’âme, il est encore d’une noble nature, lors
-même qu’il a pu devenir une impulsion presque physique.
-
-On accuse souvent l’enthousiasme sincère de ce qui ne peut être reproché
-qu’à l’enthousiasme affecté; plus un sentiment est beau, plus la fausse
-imitation de ce sentiment est odieuse. Usurper l’admiration des hommes,
-est ce qu’il y a de plus coupable, car on tarit en eux la source des
-bons mouvements en les faisant rougir de les avoir éprouvés. D’ailleurs
-rien n’est plus pénible que les sons faux qui semblent sortir du
-sanctuaire même de l’âme; la vanité peut s’emparer de tout ce qui est
-extérieur, il n’en résultera d’autre mal que de la prétention et de la
-disgrâce; mais quand elle se met à contrefaire les sentiments les plus
-intimes, il semble qu’elle viole le dernier asile où l’on espérait lui
-échapper. Il est facile cependant de reconnaître la sincérité de
-l’enthousiasme; c’est une mélodie si pure, que le moindre désaccord en
-détruit tout le charme; un mot, un accent, un regard expriment l’émotion
-concentrée qui répond à toute une vie. Les personnes qu’on appelle
-sévères dans le monde ont très souvent en elles quelque chose d’exalté.
-La force qui soumet les autres peut n’être qu’un froid calcul; la force
-qui triomphe de soi-même est toujours inspirée par un sentiment
-généreux.
-
-Loin qu’on puisse redouter les excès de l’enthousiasme, il porte
-peut-être en général à la tendance contemplative, qui nuit à la
-puissance d’agir: les Allemands en sont une preuve; aucune nation n’est
-plus capable de sentir et de penser; mais quand le moment de prendre un
-parti est arrivé, l’étendue même des conceptions nuit à la décision du
-caractère. Le caractère et l’enthousiasme diffèrent à beaucoup d’égards;
-il faut choisir son but par l’enthousiasme; mais l’on doit y marcher par
-le caractère: la pensée n’est rien sans l’enthousiasme, ni l’action sans
-le caractère; l’enthousiasme est tout pour les nations littéraires; le
-caractère est tout pour les nations agissantes: les nations libres ont
-besoin de l’un et de l’autre.
-
-L’égoïsme se plaît à parler sans cesse des dangers de l’enthousiasme;
-c’est une véritable dérision que cette prétendue crainte; si les habiles
-de ce monde voulaient être sincères, ils diraient que rien ne leur
-convient mieux que d’avoir affaire à ces personnes pour qui tant de
-moyens sont impossibles, et qui peuvent si facilement renoncer à ce qui
-occupe la plupart des hommes.
-
-Cette disposition de l’âme a de la force, malgré sa douceur, et celui
-qui la ressent sait y puiser une noble constance. Les orages des
-passions s’apaisent, les plaisirs de l’amour-propre se flétrissent,
-l’enthousiasme seul est inaltérable; l’âme elle-même s’affaisserait dans
-l’existence physique, si quelque chose de fier et d’animé ne l’arrachait
-pas au vulgaire ascendant de l’égoïsme: cette dignité morale, à laquelle
-rien ne saurait porter atteinte, est ce qu’il y a de plus admirable dans
-le don de l’existence: c’est pour elle que dans les peines les plus
-amères il est encore beau d’avoir vécu, comme il serait beau de mourir.
-
-Examinons maintenant l’influence de l’enthousiasme sur les lumières et
-sur le bonheur. Ces dernières réflexions termineront le cours des
-pensées auxquelles les différents sujets que j’avais à parcourir m’ont
-conduite.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-De l’influence de l’enthousiasme sur les lumières.
-
-
-Ce chapitre est, à quelques égards, le résumé de tout mon ouvrage; car
-l’enthousiasme étant la qualité vraiment distinctive de la nation
-allemande, on peut juger de l’influence qu’il exerce sur les lumières,
-d’après les progrès de l’esprit humain en Allemagne. L’enthousiasme
-prête de la vie à ce qui est invisible, et de l’intérêt à ce qui n’a
-point d’action immédiate sur notre bien-être dans ce monde; il n’y a
-donc point de sentiment plus propre à la recherche des vérités
-abstraites; aussi sont-elles cultivées en Allemagne avec une ardeur et
-une loyauté remarquables.
-
-Les philosophes que l’enthousiasme inspire sont peut-être ceux qui ont
-le plus d’exactitude et de patience dans leurs travaux; ce sont en même
-temps ceux qui songent le moins à briller; ils aiment la science pour
-elle-même, et ne se comptent pour rien, dès qu’il s’agit de l’objet de
-leur culte: la nature physique suit sa marche invariable à travers la
-destruction des individus; la pensée de l’homme prend un caractère
-sublime, quand il parvient à se considérer lui-même d’un point de vue
-universel; il sert alors en silence aux triomphes de la vérité, et la
-vérité est, comme la nature, une force qui n’agit que par un
-développement progressif et régulier.
-
-On peut dire avec quelque raison que l’enthousiasme porte à l’esprit de
-système; quand on tient beaucoup à ses idées, on voudrait y tout
-rattacher; mais en général il est plus aisé de traiter avec les opinions
-sincères qu’avec les opinions adoptées par vanité. Si dans les rapports
-avec les hommes on n’avait affaire qu’à ce qu’ils pensent réellement, on
-pourrait facilement s’entendre; c’est ce qu’ils font semblant de penser
-qui amène la discorde.
-
-On a souvent accusé l’enthousiasme d’induire en erreur, mais peut-être
-un intérêt superficiel trompe-t-il bien davantage; car pour pénétrer
-l’essence des choses, il faut une impulsion qui nous excite à nous en
-occuper avec ardeur. En considérant d’ailleurs la destinée humaine en
-général, je crois qu’on peut affirmer que nous ne rencontrerons jamais
-le vrai que par l’élévation de l’âme; tout ce qui tend à nous rabaisser
-est mensonge, et c’est, quoi qu’on en dise, du côté des sentiments
-vulgaires qu’est l’erreur.
-
-L’enthousiasme, je le répète, ne ressemble en rien au fanatisme, et ne
-peut égarer comme lui. L’enthousiasme est tolérant, non par
-indifférence, mais parce qu’il nous fait sentir l’intérêt et la beauté
-de toutes choses. La raison ne donne point de bonheur à la place de ce
-qu’elle ôte; l’enthousiasme trouve dans la rêverie du cœur et dans
-l’étendue de la pensée ce que le fanatisme et la passion renferment dans
-une seule idée ou dans un seul objet. Ce sentiment est, par son
-universalité même, très favorable à la pensée et à l’imagination.
-
-La société développe l’esprit, mais c’est la contemplation seule qui
-forme le génie. L’amour-propre est le mobile des pays où la société
-domine, et l’amour-propre conduit nécessairement à la moquerie qui
-détruit tout enthousiasme.
-
-Il est assez amusant, on ne saurait le nier, d’apercevoir le ridicule,
-et de le peindre avec grâce et gaîté; peut-être vaudrait-il mieux se
-refuser à ce plaisir, mais ce n’est pourtant pas là le genre de moquerie
-dont les suites sont le plus à craindre; celle qui s’attache aux idées
-et aux sentiments est la plus funeste de toutes, car elle s’insinue dans
-la source des affections fortes et dévouées. L’homme a un grand empire
-sur l’homme, et, de tous les maux qu’il peut faire à son semblable, le
-plus grand peut-être est de placer le fantôme du ridicule entre les
-mouvements généreux et les actions qu’ils peuvent inspirer.
-
-L’amour, le génie, le talent, la douleur même, toutes ces choses saintes
-sont exposées à l’ironie, et l’on ne saurait calculer jusqu’à quel point
-l’empire de cette ironie peut s’étendre. Il y a quelque chose de piquant
-dans la méchanceté: il y a quelque chose de faible dans la bonté.
-L’admiration pour les grandes choses peut être déconcertée par la
-plaisanterie; et celui qui ne met d’importance à rien a l’air d’être
-au-dessus de tout: si donc l’enthousiasme ne défend pas notre cœur et
-notre esprit, ils se laissent prendre de toutes parts par ce dénigrement
-du beau qui réunit l’insolence à la gaîté.
-
-L’esprit social est fait de manière que souvent on se commande de rire,
-et que plus souvent encore on est honteux de pleurer; d’où cela
-vient-il? De ce que l’amour-propre se croit plus en sûreté dans la
-plaisanterie que dans l’émotion. Il faut bien compter sur son esprit
-pour oser être sérieux contre une moquerie; il faut beaucoup de force
-pour laisser voir des sentiments qui peuvent être tournés en ridicule.
-Fontenelle disait: _J’ai quatre-vingts ans, je suis Français, et je n’ai
-pas donné dans toute ma vie le plus petit ridicule à la plus petite
-vertu._ Ce mot supposait une profonde connaissance de la société.
-Fontenelle n’était pas un homme sensible, mais il avait beaucoup
-d’esprit, et toutes les fois qu’on est doué d’une supériorité
-quelconque, on sent le besoin du sérieux dans la nature humaine. Il n’y
-a que les gens médiocres qui voudraient que le fond de tout fût du
-sable, afin que nul homme ne laissât sur la terre une trace plus durable
-que la leur.
-
-Les Allemands n’ont point à lutter chez eux contre les ennemis de
-l’enthousiasme, et c’est un grand obstacle de moins pour les hommes
-distingués. L’esprit s’aiguise dans le combat; mais le talent a besoin
-de confiance. Il faut croire à l’admiration, à la gloire, à
-l’immortalité, pour éprouver l’inspiration du génie; et ce qui fait la
-différence des siècles entre eux, ce n’est pas la nature, toujours
-prodigue des mêmes dons, mais l’opinion dominante à l’époque où l’on
-vit: si la tendance de cette opinion est vers l’enthousiasme, il s’élève
-de toutes parts de grands hommes; si l’on proclame le découragement
-comme ailleurs on exciterait à de nobles efforts, il ne reste plus rien
-en littérature que des juges du temps passé.
-
-Les événements terribles dont nous avons été les témoins ont blasé les
-âmes, et tout ce qui tient à la pensée paraît terne à côté de la
-toute-puissance de l’action. La diversité des circonstances a porté les
-esprits à soutenir tous les côtés des mêmes questions; il en est résulté
-qu’on ne croit plus aux idées, ou qu’on les considère tout au plus comme
-des moyens. La conviction semble n’être pas de notre temps, et quand un
-homme dit qu’il est de telle opinion, on prend cela pour une manière
-délicate d’indiquer qu’il a tel intérêt.
-
-Les hommes les plus honnêtes se font alors un système qui change en
-dignité leur paresse: ils disent qu’on ne peut rien à rien, ils répètent
-avec l’ermite de Prague, dans Shakespeare, que _ce qui est, est_, et que
-les théories n’ont point d’influence sur le monde. Ces hommes finissent
-par rendre vrai ce qu’ils disent; car avec une telle manière de penser
-on ne saurait agir sur les autres; et si l’esprit consistait à voir
-seulement le pour et le contre de tout, il ferait tourner les objets
-autour de nous de telle manière qu’on ne pourrait jamais marcher d’un
-pas ferme sur un terrain si chancelant.
-
-L’on voit aussi des jeunes gens, ambitieux de paraître détrompés de tout
-enthousiasme, affecter un mépris réfléchi pour les sentiments exaltés;
-ils croient montrer ainsi une force de raison précoce; mais c’est une
-décadence prématurée dont ils se vantent. Ils sont, pour le talent,
-comme ce vieillard qui demandait _si l’on avait encore de l’amour_.
-L’esprit dépourvu d’imagination prendrait volontiers en dédain même la
-nature, si elle n’était pas plus forte que lui.
-
-On fait beaucoup de mal, sans doute, à ceux qu’animent encore de nobles
-désirs, en leur opposant sans cesse tous les arguments qui devraient
-troubler l’espoir le plus confiant; néanmoins la bonne foi ne peut se
-lasser, car ce n’est pas ce que les choses paraissent, mais ce qu’elles
-sont qui l’occupe. De quelque atmosphère qu’on soit environné, jamais
-une parole sincère n’a été complètement perdue; s’il n’y a qu’un jour
-pour le succès, il y a des siècles pour le bien que la vérité peut
-faire.
-
-Les habitants du Mexique portent chacun, en passant sur le grand chemin,
-une petite pierre à la grande pyramide qu’ils élèvent au milieu de leur
-contrée. Nul ne lui donnera son nom: mais tous auront contribué à ce
-monument qui doit survivre à tous.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-Influence de l’enthousiasme sur le bonheur.
-
-
-Il est temps de parler de bonheur! J’ai écarté ce mot avec un soin
-extrême, parce que depuis près d’un siècle surtout on l’a placé dans des
-plaisirs si grossiers, dans une vie si égoïste, dans des calculs si
-rétrécis, que l’image même en est profanée. Mais on peut le dire
-cependant avec confiance, l’enthousiasme est de tous les sentiments
-celui qui donne le plus de bonheur, le seul qui en donne véritablement,
-le seul qui sache nous faire supporter la destinée humaine, dans toutes
-les situations où le sort peut nous placer.
-
-C’est en vain qu’on veut se réduire aux jouissances matérielles, l’âme
-revient de toutes parts; l’orgueil, l’ambition, l’amour-propre, tout
-cela, c’est encore de l’âme, quoiqu’un souffle empoisonné s’y mêle.
-Quelle misérable existence cependant, que celle de tant d’hommes en ruse
-avec eux-mêmes presque autant qu’avec les autres, et repoussant les
-mouvements généreux qui renaissent dans leur cœur, comme une maladie de
-l’imagination que le grand air doit dissiper! Quelle pauvre existence
-aussi, que celle de beaucoup d’hommes qui se contentent de ne pas faire
-du mal, et traitent de folie la source d’où dérivent les belles actions
-et les grandes pensées! Ils se renferment par vanité dans une médiocrité
-tenace, qu’ils auraient pu rendre accessible aux lumières du dehors; ils
-se condamnent à cette monotonie d’idées, à cette froideur de sentiment
-qui laisse passer les jours sans en tirer ni fruits, ni progrès, ni
-souvenirs; et si le temps ne sillonnait pas leurs traits, quelles traces
-auraient-ils gardées de son passage? s’il ne fallait pas vieillir et
-mourir, quelle réflexion sérieuse entrerait jamais dans leur tête?
-
-Quelques raisonneurs prétendent que l’enthousiasme dégoûte de la vie
-commune, et que, ne pouvant pas toujours rester dans cette disposition,
-il vaut mieux ne l’éprouver jamais: et pourquoi donc ont-ils accepté
-d’être jeunes, de vivre même, puisque cela ne devait pas toujours durer?
-Pourquoi donc ont-ils aimé, si tant est que cela leur soit jamais
-arrivé, puisque la mort pouvait les séparer des objets de leur
-affection? Quelle triste économie que celle de l’âme! elle nous a été
-donnée pour être développée, perfectionnée, prodiguée même dans un noble
-but.
-
-Plus on engourdit la vie, plus on se rapproche de l’existence
-matérielle, et plus l’on diminue, dira-t-on, la puissance de souffrir.
-Cet argument séduit un grand nombre d’hommes; il consiste à tâcher
-d’exister le moins possible. Cependant, il y a toujours dans la
-dégradation une douleur dont on ne se rend pas compte, et qui poursuit
-sans cesse en secret: l’ennui, la honte et la fatigue qu’elle cause sont
-revêtues des formes de l’impertinence et du dédain par la vanité; mais
-il est bien rare qu’on s’établisse en paix dans cette façon d’être sèche
-et bornée, qui laisse sans ressource en soi-même, quand les prospérités
-extérieures nous délaissent. L’homme a la conscience du beau comme celle
-du bon, et la privation de l’un lui fait sentir le vide, ainsi que la
-déviation de l’autre, le remords.
-
-On accuse l’enthousiasme d’être passager; l’existence serait trop
-heureuse si l’on pouvait retenir des émotions belles; mais c’est parce
-qu’elles se dissipent aisément qu’il faut s’occuper de les conserver. La
-poésie et les beaux-arts servent à développer dans l’homme ce bonheur
-d’illustre origine qui relève les cœurs abattus, et met à la place de
-l’inquiète satiété de la vie le sentiment habituel de l’harmonie divine
-dont nous et la nature faisons partie. Il n’est aucun devoir, aucun
-plaisir, aucun sentiment qui n’emprunte de l’enthousiasme je ne sais
-quel prestige, d’accord avec le pur charme de la vérité.
-
-Les hommes marchent tous au secours de leur pays, quand les
-circonstances l’exigent; mais s’ils sont inspirés par l’enthousiasme de
-leur patrie, de quel beau mouvement ne se sentent-ils pas saisis! Le sol
-qui les a vus naître, la terre de leurs aïeux, _la mer qui baigne les
-rochers_[23], de longs souvenirs, une longue espérance, tout se soulève
-autour d’eux comme un appel au combat; chaque battement de leur cœur est
-une pensée d’amour et de fierté. Dieu l’a donnée, cette patrie, aux
-hommes qui peuvent la défendre, aux femmes qui, pour elle, consentent
-aux dangers de leurs frères, de leurs époux et de leur fils. A
-l’approche des périls qui la menacent, une fièvre sans frisson, comme
-sans délire, hâte le cours du sang dans les veines; chaque effort dans
-une telle lutte vient du recueillement intérieur le plus profond. L’on
-n’aperçoit d’abord sur le visage de ces généreux citoyens que du calme;
-il y a trop de dignité dans leurs émotions pour qu’ils s’y livrent au
-dehors; mais que le signal se fasse entendre, que la bannière nationale
-flotte dans les airs, et vous verrez des regards jadis si doux, si prêts
-à le redevenir à l’aspect du malheur, tout à coup animés par une volonté
-sainte et terrible! Ni les blessures, ni le sang même, ne feront plus
-frémir; ce n’est plus de la douleur, ce n’est plus de la mort, c’est une
-offrande au Dieu des armées; nul regret, nulle incertitude, ne se mêlent
-alors aux résolutions les plus désespérées; et quand le cœur est entier
-dans ce qu’il veut, l’on jouit admirablement de l’existence. Dès que
-l’homme se divise au dedans de lui-même, il ne sent plus la vie que
-comme un mal; et si, de tous les sentiments, l’enthousiasme est celui
-qui rend le plus heureux, c’est qu’il réunit plus qu’aucun autre toutes
-les forces de l’âme dans le même foyer.
-
- [23] Il est aisé d’apercevoir que je tâchais, par cette phrase et par
- celles qui suivent, de désigner l’Angleterre; en effet, je n’aurais
- pu parler de la guerre avec enthousiasme, sans me la représenter
- comme celle d’une nation libre combattant pour son indépendance.
-
-Les travaux de l’esprit ne semblent à beaucoup d’écrivains qu’une
-occupation presque mécanique, et qui remplit leur vie comme toute autre
-profession pourrait le faire; c’est encore quelque chose de préférer
-celle-là; mais de tels hommes ont-ils l’idée du sublime bonheur de la
-pensée, quand l’enthousiasme l’anime? Savent-ils de quel espoir l’on se
-sent pénétré, quand on croit manifester par le don de l’éloquence une
-vérité profonde, une vérité qui forme un généreux lien entre nous et
-toutes les âmes en sympathie avec la nôtre?
-
-Les écrivains sans enthousiasme ne connaissent, de la carrière
-littéraire, que les critiques, les rivalités, les jalousies, tout ce qui
-doit menacer la tranquillité, quand on se mêle aux passions des hommes;
-ces attaques et ces injustices font quelquefois du mal; mais la vraie,
-l’intime jouissance du talent peut-elle en être altérée? Quand un livre
-paraît, que de moments heureux n’a-t-il pas déjà valu à celui qui
-l’écrivit selon son cœur, et comme un acte de son culte! Que de larmes
-pleines de douceur n’a-t-il pas répandues dans sa solitude sur les
-merveilles de la vie, l’amour, la gloire, la religion? enfin, dans ses
-rêveries, n’a-t-il pas joui de l’air comme l’oiseau; des ondes comme un
-chasseur altéré; des fleurs comme un amant qui croit respirer encore les
-parfums dont sa maîtresse est environnée? Dans le monde, on se sent
-oppressé par ses facultés, et l’on souffre souvent d’être seul de sa
-nature, au milieu de tant d’êtres qui vivent à si peu de frais; mais le
-talent créateur suffit, pour quelques instants du moins, à tous nos
-vœux: il a ses richesses et ses couronnes, il offre à nos regards les
-images lumineuses et pures d’un monde idéal, et son pouvoir s’étend
-quelquefois jusqu’à nous faire entendre dans notre cœur la voix d’un
-objet chéri.
-
-Croient-ils connaître la terre, croient-ils avoir voyagé, ceux qui ne
-sont pas doués d’une imagination enthousiaste? Leur cœur bat-il pour
-l’écho des montagnes? l’air du Midi les a-t-il enivrés de sa suave
-langueur? comprennent-ils la diversité des pays, l’accent et le
-caractère des idiomes étrangers? les chants populaires et les danses
-nationales leur découvrent-ils les mœurs et le génie d’une contrée?
-suffit-il d’une seule sensation pour réveiller en eux une foule de
-souvenirs?
-
-La nature peut-elle être sentie par des hommes sans enthousiasme?
-ont-ils pu lui parler de leurs froids intérêts, de leurs misérables
-désirs? Que répondraient la mer et les étoiles aux vanités étroites de
-chaque homme pour chaque jour? Mais si notre âme est émue, si elle
-cherche un Dieu dans l’univers, si même elle veut encore de la gloire et
-de l’amour, il y a des nuages qui lui parlent, des torrents qui se
-laissent interroger, et le vent dans la bruyère semble daigner nous dire
-quelque chose de ce qu’on aime.
-
-Les hommes sans enthousiasme croient goûter des jouissances par les
-arts; ils aiment l’élégance du luxe, ils veulent se connaître en musique
-et en peinture, afin d’en parler avec grâce, avec goût, et même avec ce
-ton de supériorité qui convient à l’homme du monde, lorsqu’il s’agit de
-l’imagination ou de la nature; mais tous ces arides plaisirs, que
-sont-ils à côté du véritable enthousiasme? En contemplant le regard de
-la Niobé, de cette douleur calme et terrible qui semble accuser les
-dieux d’avoir été jaloux du bonheur d’une mère, quel mouvement s’élève
-dans notre sein! Quelle consolation l’aspect de la beauté ne fait-il pas
-éprouver? car la beauté est aussi de l’âme, et l’admiration qu’elle
-inspire est noble et pure. Ne faut-il pas, pour admirer l’Apollon,
-sentir en soi-même un genre de fierté qui foule aux pieds tous les
-serpents de la terre? Ne faut-il pas être chrétien, pour pénétrer la
-physionomie des vierges de Raphaël et du saint Jérôme du Dominiquin?
-pour retrouver la même expression dans la grâce enchanteresse et dans le
-visage abattu, dans la jeunesse éclatante et dans les traits défigurés?
-la même expression qui part de l’âme et traverse, comme un rayon
-céleste, l’aurore de la vie, ou les ténèbres de l’âge avancé?
-
-Y a-t-il de la musique pour ceux qui ne sont pas capables
-d’enthousiasme? Une certaine habitude leur rend les sons harmonieux
-nécessaires, ils en jouissent comme de la saveur des fruits, du prestige
-des couleurs; mais leur être entier a-t-il retenti comme une lyre,
-quand, au milieu de la nuit, le silence a tout à coup été troublé par
-des chants, ou par ces instruments qui ressemblent à la voix humaine?
-Ont-ils alors senti le mystère de l’existence, dans cet attendrissement
-qui réunit nos deux natures, et confond dans une même jouissance les
-sensations et l’âme? Les palpitations de leur cœur ont-elles suivi le
-rythme de la musique? Une émotion pleine de charmes leur a-t-elle appris
-ces pleurs qui n’ont rien de personnel, ces pleurs qui ne demandent
-point de pitié, mais qui nous délivrent d’une souffrance inquiète,
-excitée par le besoin d’admirer et d’aimer?
-
-Le goût des spectacles est universel, car la plupart des hommes ont plus
-d’imagination qu’ils ne croient, et ce qu’ils considèrent comme
-l’attrait du plaisir, comme une sorte de faiblesse qui tient encore à
-l’enfance, est souvent ce qu’ils ont de meilleur en eux: ils sont, en
-présence des fictions, vrais, naturels, émus, tandis que, dans le monde,
-la dissimulation, le calcul et la vanité disposent de leurs paroles, de
-leurs sentiments et de leurs actions. Mais pensent-ils avoir senti tout
-ce qu’inspire une tragédie vraiment belle, ces hommes pour qui la
-peinture des affections les plus profondes n’est qu’une distraction
-amusante? se doutent-ils du trouble délicieux que font éprouver les
-passions épurées par la poésie? Ah! combien les fictions nous donnent de
-plaisirs! Elles nous intéressent sans faire naître en nous ni remords ni
-crainte, et la sensibilité qu’elles développent n’a pas cette âpreté
-douloureuse dont les affections véritables ne sont presque jamais
-exemptes.
-
-Quelle magie le langage de l’amour n’emprunte-t-il pas de la poésie et
-des beaux-arts! qu’il est beau d’aimer par le cœur et par la pensée! de
-varier ainsi de mille manières un sentiment qu’un seul mot peut
-exprimer, mais pour lequel toutes les paroles du monde ne sont encore
-que misère! de se pénétrer des chefs-d’œuvre de l’imagination, qui
-relèvent tous de l’amour, et de trouver, dans les merveilles de la
-nature et du génie, quelques expressions de plus pour révéler son propre
-cœur!
-
-Qu’ont-ils éprouvé, ceux qui n’ont point admiré la femme qu’ils
-aimaient, ceux en qui le sentiment n’est point un hymne du cœur, et pour
-qui la grâce et la beauté ne sont pas l’image céleste des affections les
-plus touchantes? Qu’a-t-elle senti celle qui n’a point vu dans l’objet
-de son choix un protecteur sublime, un guide fort et doux, dont le
-regard commande et supplie, et qui reçoit à genoux le droit de disposer
-de notre sort? Quelles délices inexprimables les pensées sérieuses ne
-mêlent-elles pas aux impressions les plus vives! La tendresse de cet
-ami, dépositaire de notre bonheur, doit nous bénir aux portes du
-tombeau, comme dans les beaux jours de la jeunesse; et tout ce qu’il y a
-de solennel dans l’existence se change en émotions délicieuses, quand
-l’amour est chargé, comme chez les anciens, d’allumer et d’éteindre le
-flambeau de la vie.
-
-Si l’enthousiasme enivre l’âme de bonheur, par un prestige singulier il
-soutient encore dans l’infortune; il laisse après lui je ne sais quelle
-trace lumineuse et profonde, qui ne permet pas même à l’absence de nous
-effacer du cœur de nos amis. Il nous sert aussi d’asile à nous-mêmes
-contre les peines les plus amères, et c’est le seul sentiment qui puisse
-calmer sans refroidir.
-
-Les affections les plus simples, celles que tous les cœurs se croient
-capables de sentir, l’amour maternel, l’amour filial, peut-on se flatter
-de les avoir connues dans leur plénitude, quand on n’y a pas mêlé
-d’enthousiasme? Comment aimer son fils sans se flatter qu’il sera noble
-et fier, sans souhaiter pour lui la gloire qui multiplierait sa vie, qui
-nous ferait entendre de toutes parts le nom que notre cœur répète?
-pourquoi ne jouirait-on pas avec transport des talents de son fils, du
-charme de sa fille? Quelle singulière ingratitude envers la Divinité,
-que l’indifférence pour ses dons! ne sont-ils pas célestes, puisqu’ils
-rendent plus facile de plaire à ce qu’on aime?
-
-Si quelque malheur cependant ravissait de tels avantages à notre enfant,
-le même sentiment prendrait alors une autre forme: il exalterait en nous
-la pitié, la sympathie, le bonheur d’être nécessaire. Dans toutes les
-circonstances, l’enthousiasme anime ou console; et lors même que le coup
-le plus cruel nous atteint, quand nous perdons celui qui nous a donné la
-vie, celui que nous aimions comme un ange tutélaire, et qui nous
-inspirait à la fois un respect sans crainte et une confiance sans
-bornes, l’enthousiasme vient encore à notre secours; il rassemble dans
-notre sein quelques étincelles de l’âme qui s’est envolée vers les
-cieux; nous vivons en sa présence, et nous nous promettons de
-transmettre un jour l’histoire de sa vie. Jamais, nous le croyons,
-jamais sa main paternelle ne nous abandonnera tout à fait dans ce monde,
-et son image attendrie se penchera vers nous pour nous soutenir avant de
-nous rappeler.
-
-Enfin, quand elle arrive, la grande lutte, quand il faut à son tour se
-présenter au combat de la mort, sans doute, l’affaiblissement de nos
-facultés, la perte de nos espérances, cette vie si forte qui
-s’obscurcit, cette foule de sentiments et d’idées qui habitaient dans
-notre sein, et que les ténèbres de la tombe enveloppent, ces intérêts,
-ces affections, cette existence qui se change en fantôme avant de
-s’évanouir, tout cela fait mal, et l’homme vulgaire paraît, quand il
-expire, avoir moins à mourir! Dieu soit béni cependant pour le secours
-qu’il nous prépare encore dans cet instant; nos paroles seront
-incertaines, nos yeux ne verront plus la lumière, nos réflexions, qui
-s’enchaînaient avec clarté, ne feront plus qu’errer isolées sur de
-confuses traces; mais l’enthousiasme ne nous abandonnera pas, ses ailes
-brillantes planeront sur notre lit funèbre, il soulèvera les voiles de
-la mort, il nous rappellera ces moments où, pleins d’énergie, nous
-avions senti que notre cœur était impérissable, et nos derniers soupirs
-seront peut-être comme une noble pensée qui remonte vers le ciel.
-
-«[24]O France! terre de gloire et d’amour! si l’enthousiasme un jour
-s’éteignait sur votre sol, si le calcul disposait de tout, et que le
-raisonnement seul inspirât même le mépris des périls, à quoi vous
-serviraient votre beau ciel, vos esprits si brillants, votre nature si
-féconde? Une intelligence active, une impétuosité savante vous
-rendraient les maîtres du monde; mais vous n’y laisseriez que la trace
-des torrents de sable, terribles comme les flots, arides comme le
-désert!»
-
- [24] Cette dernière phrase est celle qui a excité le plus
- d’indignation à la police contre mon livre; il me semble cependant
- qu’elle n’aurait pu déplaire aux Français.
-
-
-FIN DE L’ALLEMAGNE.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-DU TOME SECOND
-
-
- SUITE DE LA SECONDE PARTIE DE L’ALLEMAGNE
-
- Chapitre XXIV. Luther, Attila, Les Fils de la Vallée, La Croix
- sur la Baltique, le Vingt-quatre Février, par Werner 1
- Chap. XXV. Diverses pièces du théâtre allemand et danois 15
- Chap. XXVI. De la comédie 26
- Chap. XXVII. De la déclamation 38
- Chap. XXVIII. Des romans 53
- Chap. XXIX. Des historiens allemands, et de J. de Müller en
- particulier 72
- Chap. XXX. Herder 79
- Chap. XXXI. Des richesses littéraires de l’Allemagne, et de ses
- critiques les plus renommés, Auguste Wilhelm et Frédéric
- Schlegel 83
- Chap. XXXII. Des beaux-arts en Allemagne 94
-
-
- TROISIÈME PARTIE
- La philosophie et la morale:
-
- Chapitre Ier. De la philosophie 107
- Chap. II. De la philosophie anglaise 112
- Chap. III. De la philosophie française 124
- Chap. IV. Du persiflage introduit par un certain genre de
- philosophie 132
- Chap. V. Observations générales sur la philosophie allemande 138
- Chap. VI. Kant 146
- Chap. VII. Des philosophes les plus célèbres de l’Allemagne,
- avant et après Kant 164
- Chap. VIII. Influence de la nouvelle philosophie allemande sur
- le développement de l’esprit 181
- Chap. IX. Influence de la nouvelle philosophie allemande sur
- la littérature et les arts 185
- Chap. X. Influence de la nouvelle philosophie sur les sciences 192
- Chap. XI. De l’influence de la nouvelle philosophie sur le
- caractère des Allemands 205
- Chap. XII. De la morale fondée sur l’intérêt personnel 209
- Chap. XIII. De la morale fondée sur l’intérêt national 216
- Chap. XIV. Du principe de la morale, dans la nouvelle
- philosophie allemande 225
- Chap. XV. De la morale scientifique 232
- Chap. XVI. Jacobi 235
- Chap. XVII. De Woldemar 240
- Chap. XVIII. De la disposition romanesque dans les affections
- du cœur 242
- Chap. XIX. De l’amour dans le mariage 245
- Chap. XX. Des écrivains moralistes de l’ancienne école, en
- Allemagne 252
- Chap. XXI. De l’ignorance et de la frivolité d’esprit, dans
- leurs rapports avec la morale 258
-
-
- QUATRIÈME PARTIE
- La religion et l’enthousiasme:
-
- Chapitre Ier. Considérations générales sur la religion en
- Allemagne 265
- Chap. II. Du protestantisme 271
- Chap. III. Du culte des frères Moraves 280
- Chap. IV. Du catholicisme 284
- Chap. V. De la disposition religieuse appelée mysticité 294
- Chap. VI. De la douleur 306
- Chap. VII. Des philosophes religieux appelés théosophes 314
- Chap. VIII. De l’esprit de secte en Allemagne 318
- Chap. IX. De la contemplation de la nature 325
- Chap. X. De l’enthousiasme 336
- Chap. XI. De l’influence de l’enthousiasme sur les lumières 340
- Chap. XII. Influence de l’enthousiasme sur le bonheur 345
-
-
-7006-11-11--Paris.--Imp. Hemmerlé et Cie.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'ALLEMAGNE; T. 2 ***
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- The Project Gutenberg eBook of De l’Allemagne; t. 2, by Germaine de Staël-Holstein.
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-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>De l&#039;Allemagne; t. 2</span>, by Germaine de Staël-Holstein</p>
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>De l&#039;Allemagne; t. 2</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Germaine de Staël-Holstein</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: April 26, 2022 [eBook #67933]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>DE L&#039;ALLEMAGNE; T. 2</span> ***</div>
-<p class="c"><span class="sc">M<sup>me</sup> de STAËL</span></p>
-
-<h1><span class="small">DE</span><br />
-L’Allemagne</h1>
-
-<p class="c i">TOME SECOND</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br />
-26, <span class="small">RUE RACINE</span>, 26</p>
-
-<p class="c i small">Tous droits réservés</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em small">7006-11-11. PARIS. — IMP. HEMMERLÉ ET C<sup>ie</sup>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">DE L’ALLEMAGNE</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">SUITE DE LA SECONDE PARTIE</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="p2ch24">CHAPITRE XXIV<br />
-<span class="i">Luther, Attila, les Fils de la Vallée, la Croix sur la Baltique,
-le Vingt-quatre Février, par Werner.</span></h3>
-
-
-<p>Depuis que Schiller est mort, et que Gœthe ne compose
-plus pour le théâtre, le premier des écrivains dramatiques
-de l’Allemagne, c’est Werner : personne n’a su mieux que
-lui répandre sur les tragédies le charme et la dignité de la
-poésie lyrique, néanmoins ce qui le rend si admirable
-comme poète nuit à ses succès sur la scène. Ses pièces,
-d’une rare beauté, si l’on y cherche seulement des chants,
-des odes, des pensées religieuses et philosophiques, sont
-extrêmement attaquables quand on les juge comme des
-drames qui peuvent être représentés. Ce n’est pas que Werner
-n’ait du talent pour le théâtre, et qu’il n’en connaisse
-même les effets beaucoup mieux que la plupart des écrivains
-allemands ; mais on dirait qu’il veut propager un système
-mystique de religion et d’amour, à l’aide de l’art dramatique,
-et que ses tragédies sont le moyen dont il se sert,
-plutôt que le but qu’il se propose.</p>
-
-<p><i>Luther</i>, quoique composé toujours avec cette intention
-secrète, a eu le plus grand succès sur le théâtre de Berlin.
-La réformation est un événement d’une haute importance
-pour le monde, et particulièrement pour l’Allemagne, qui
-en a été le berceau. L’audace et l’héroïsme réfléchi du caractère
-de Luther font une vive impression, surtout dans le
-pays où la pensée remplit à elle seule toute l’existence :
-nul sujet ne pouvait donc exciter davantage l’attention des
-Allemands.</p>
-
-<p>Tout ce qui concerne l’effet des nouvelles opinions sur les
-esprits est extrêmement bien peint dans la pièce de Werner.
-La scène s’ouvre dans les mines de Saxe, non loin de Wittemberg,
-où demeurait Luther : le chant des mineurs captive
-l’imagination ; le refrain de ces chants est toujours un
-appel à la terre extérieure, à l’air libre, au soleil. Ces hommes
-vulgaires, déjà saisis par la doctrine de Luther, s’entretiennent
-de lui et de la réformation ; et, dans leurs souterrains
-obscurs, ils s’occupent de la liberté de conscience,
-de l’examen de la vérité, enfin, de cet autre jour, de
-cette autre lumière qui doit pénétrer dans les ténèbres de
-l’ignorance.</p>
-
-<p>Dans le second acte, les agents de l’électeur de Saxe viennent
-ouvrir la porte des couvents aux religieuses. Cette
-scène, qui pouvait être comique, est traitée avec une solennité
-touchante. Werner comprend avec son âme tous les
-cultes chrétiens ; et s’il conçoit bien la noble simplicité du
-protestantisme, il sait aussi ce que les vœux au pied de la
-croix ont de sévère et de sacré. L’abbesse du couvent, en
-déposant le voile qui a couvert ses cheveux noirs dans sa
-jeunesse, et qui cache maintenant ses cheveux blanchis,
-éprouve un sentiment d’effroi, touchant et naturel ; et des
-vers harmonieux et purs comme la solitude religieuse
-expriment son attendrissement. Parmi ces religieuses, il y
-a la femme qui doit s’unir à Luther, et c’est dans ce moment
-la plus opposée de toutes à son influence.</p>
-
-<p>Au nombre des beautés de cet acte, il faut compter le
-portrait de Charles-Quint, de ce souverain dont l’âme s’est
-lassée de l’Empire du monde. Un gentilhomme saxon attaché
-à son service s’exprime ainsi sur lui : « Cet homme
-gigantesque, dit-il, ne recèle point de cœur dans sa terrible
-poitrine. La foudre de la toute-puissance est dans sa main ;
-mais il ne sait point y joindre l’apothéose de l’amour. Il ressemble
-au jeune aigle qui tient le globe entier dans l’une de
-ses griffes, et doit le dévorer pour sa nourriture ». Ce peu de
-mots annonce dignement Charles-Quint ; mais il est plus facile
-de peindre un tel homme que de le faire parler lui-même.</p>
-
-<p>Luther se fie à la parole de Charles-Quint, quoique, cent
-ans auparavant, au Concile de Constance, Jean Hus et
-Jérôme de Prague aient été brûlés vifs, malgré le sauf-conduit
-de l’empereur Sigismond. A la veille de se rendre à
-Worms, où se tient la diète de l’Empire, le courage de
-Luther faiblit pendant quelques instants ; il se sent saisi
-par la terreur et le découragement. Son jeune disciple lui
-apporte la flûte dont il avait coutume de jouer pour ranimer
-ses esprits abattus ; il la prend, et des accords harmonieux
-font rentrer dans son cœur toute cette confiance en
-Dieu, qui est la merveille de l’existence spirituelle. On dit
-que ce moment produisit beaucoup d’effet sur le théâtre de
-Berlin, et cela est facile à concevoir. Les paroles, quelque
-belles qu’elles soient, ne peuvent changer notre disposition
-intérieure aussi rapidement que la musique ; Luther la considérait
-comme un art qui appartenait à la théologie, et
-servait puissamment à développer les sentiments religieux
-dans le cœur de l’homme.</p>
-
-<p>Le rôle de Charles-Quint, dans la diète de Worms, n’est
-pas exempt d’affectation, et par conséquent il manque de
-grandeur. L’auteur a voulu mettre en opposition l’orgueil
-espagnol et la simplicité rude des Allemands ; mais, outre
-que Charles-Quint avait trop de génie pour être exclusivement
-de tel ou tel pays, il me semble que Werner aurait dû
-se garder de présenter un homme d’une volonté forte, proclamant
-ouvertement et surtout inutilement cette volonté.
-Elle se dissipe, pour ainsi dire, en l’exprimant ; et les souverains
-despotiques ont toujours fait plus de peur par ce
-qu’ils cachaient que par ce qu’ils laissaient voir.</p>
-
-<p>Werner, à travers le vague de son imagination, a l’esprit
-très fin et très observateur ; mais il semble que, dans le rôle
-de Charles-Quint, il a pris des couleurs qui ne sont pas
-nuancées comme la nature.</p>
-
-<p>Un des beaux moments de la pièce de <i>Luther</i>, c’est lorsqu’on
-voit marcher à la diète, d’une part, les évêques, les
-cardinaux, toute la pompe enfin de la religion catholique ;
-et de l’autre, Luther, Mélanchton, et quelques-uns des
-réformés leurs disciples, vêtus de noir, et chantant dans la
-langue nationale le cantique qui commence par ces mots :
-<i>Notre Dieu est notre forteresse</i>. La magnificence extérieure a
-été vantée souvent comme un moyen d’agir sur l’imagination ;
-mais quand le christianisme se montre dans sa simplicité
-pure et vraie, la poésie du fond de l’âme l’emporte
-sur toutes les autres.</p>
-
-<p>L’acte dans lequel se passe le plaidoyer de Luther, en
-présence de Charles-Quint, des princes de l’Empire et de la
-diète de Worms, commence par le discours de Luther ; mais
-l’on n’entend que sa péroraison, parce qu’il est censé avoir
-déjà dit tout ce qui concerne sa doctrine. Après qu’il a parlé,
-l’on recueille les avis des princes et des députés sur son
-procès. Les divers intérêts qui meuvent les hommes, la
-peur, le fanatisme, l’ambition, sont parfaitement caractérisés
-dans ces avis. Un des votants, entre autres, dit beaucoup
-de bien de Luther et de sa doctrine ; mais il ajoute en même
-temps « que puisque tout le monde affirme que cela met du
-trouble dans l’Empire, il opine, bien qu’à regret, pour
-que Luther soit brûlé ». On ne peut s’empêcher d’admirer
-dans les ouvrages de Werner la connaissance parfaite qu’il
-a des hommes, et l’on voudrait que, sortant de ses rêveries,
-il mît plus souvent pied à terre, pour développer dans ses
-écrits dramatiques son esprit observateur.</p>
-
-<p>Luther est renvoyé par Charles-Quint, et renfermé pendant
-quelque temps dans la forteresse de Wartbourg, parce
-que ses amis, à la tête desquels était l’électeur de Saxe, l’y
-croyaient plus en sûreté. Il reparaît enfin dans Wittemberg,
-où il a établi sa doctrine, ainsi que dans tout le nord de
-l’Allemagne.</p>
-
-<p>Vers la fin du cinquième acte, Luther, au milieu de la nuit,
-prêche dans l’église contre les anciennes erreurs. Il annonce
-qu’elles disparaîtront bientôt, et que le nouveau jour de la
-raison va se lever. Dans ce moment, on vit, sur le théâtre
-de Berlin, les cierges s’éteindre par degrés, et l’aurore du
-jour percer à travers les vitraux de la cathédrale gothique.</p>
-
-<p>La pièce de Luther est si animée, si variée, qu’il est aisé
-de concevoir comment elle a ravi tous les spectateurs ; néanmoins
-on est souvent distrait de l’idée principale par des
-singularités et des allégories qui ne conviennent ni à un
-sujet tiré de l’histoire, ni surtout au théâtre.</p>
-
-<p>Catherine, en apercevant Luther, qu’elle détestait,
-s’écrie : — Voilà mon idéal ! — et le plus violent amour
-s’empare d’elle à cet instant. Werner croit qu’il y a de la
-prédestination dans l’amour, et que les êtres créés l’un pour
-l’autre doivent se reconnaître à la première vue. C’est une
-très agréable doctrine, en fait de métaphysique et de madrigal,
-mais qui ne saurait guère être comprise sur la
-scène ; d’ailleurs, il n’y a rien de plus étrange que cette
-exclamation sur l’idéal, adressée à Martin Luther ; car on
-se le représente comme un gros moine savant et scolastique,
-à qui ne convient guère l’expression la plus romanesque
-qu’on puisse emprunter à la théorie moderne des beaux-arts.</p>
-
-<p>Deux anges, sous la forme d’un jeune homme disciple de
-Luther, et d’une jeune fille amie de Catherine, semblent
-traverser la pièce avec des hyacinthes et des palmes, comme
-des symboles de la pureté et de la foi. Ces deux anges disparaissent
-à la fin, et l’imagination les suit dans les airs ;
-mais le pathétique est moins pressant, quand on se sert de
-tableaux fantastiques pour embellir la situation ; c’est un
-autre genre de plaisir, ce n’est plus celui qui naît des émotions
-de l’âme ; car l’attendrissement ne peut exister sans
-la sympathie. L’on veut juger, sur la scène, les personnages
-comme des êtres existants ; blâmer, approuver leurs
-actions, les deviner, les comprendre, et se transporter à
-leur place, pour éprouver tout l’intérêt de la vie réelle, sans
-en redouter les dangers.</p>
-
-<p>Les opinions de Werner, sous le rapport de l’amour et de
-la religion, ne doivent pas être légèrement examinées. Ce
-qu’il sent est sûrement vrai pour lui ; mais comme, dans ce
-genre surtout, la manière de voir et les impressions de chaque
-individu sont différentes, il ne faut pas qu’un auteur
-fasse servir à propager ses opinions personnelles un art essentiellement
-universel et populaire.</p>
-
-<p>Une autre production de Werner, bien belle et bien originale,
-c’est <i>Attila</i>. L’auteur prend l’histoire de ce <i>fléau de
-Dieu</i> au moment de son arrivée devant Rome. Le premier
-acte commence par les gémissements des femmes et des enfants
-qui s’échappent d’Aquilée en cendres ; et cette exposition
-en mouvement, non seulement excite l’intérêt dès les
-premiers vers de la pièce, mais donne une idée terrible de
-la puissance d’Attila. C’est un art nécessaire au théâtre, que
-de faire juger les principaux personnages, plutôt par l’effet
-qu’ils produisent sur les autres, que par un portrait, quelque
-frappant qu’il puisse être. Un seul homme, multiplié par
-ceux qui lui obéissent, remplit d’épouvante l’Asie et l’Europe.
-Quelle image gigantesque de la volonté absolue ce
-spectacle n’offre-t-il pas !</p>
-
-<p>A côté d’Attila est une princesse de Bourgogne, Hildegonde,
-qui doit l’épouser, et dont il se croit aimé. Cette
-princesse nourrit un profond sentiment de vengeance contre
-lui, parce qu’il a tué son père et son amant. Elle ne veut
-s’unir à lui que pour l’assassiner ; et, par un raffinement
-singulier de haine, elle l’a soigné lorsqu’il était blessé, de
-peur qu’il ne mourût de l’honorable mort des guerriers.
-Cette femme est peinte comme la déesse de la guerre ; ses
-cheveux blonds et sa tunique écarlate semblent réunir en
-elle l’image de la faiblesse et de la fureur. C’est un caractère
-mystérieux, qui a d’abord un grand empire sur l’imagination ;
-mais quand ce mystère va toujours croissant,
-quand le poète laisse supposer qu’une puissance infernale
-s’est emparée d’elle, et que non seulement, à la fin de la
-pièce, elle immole Attila pendant la nuit de ses noces, mais
-poignarde à côté de lui son fils âgé de quatorze ans, il n’y a
-plus de trait de femme dans cette créature, et l’aversion qu’elle
-inspire l’emporte sur l’effroi qu’elle peut causer. Néanmoins,
-tout ce rôle d’Hildegonde est une invention originale ; et, dans
-un poème épique, où l’on admettrait les personnages allégoriques,
-cette furie, sous des traits doux, attachée au pas d’un
-tyran, comme la flatterie perfide, produirait sans doute un
-grand effet.</p>
-
-<p>Enfin il paraît, ce terrible Attila, au milieu des flammes
-qui ont consumé la ville d’Aquilée ; il s’assied sur les ruines
-des palais qu’il vient de renverser, et semble à lui seul
-chargé d’accomplir en un jour l’œuvre des siècles. Il a
-comme une sorte de superstition envers lui-même, il est
-l’objet de son culte, il croit en lui, il se regarde comme l’instrument
-des décrets du ciel, et cette conviction mêle un certain
-système d’équité à ses crimes. Il reproche à ses ennemis
-leurs fautes, comme s’il n’en avait pas commis plus
-qu’eux tous ; il est féroce, et néanmoins c’est un barbare
-généreux ; il est despote, et se montre pourtant fidèle à sa
-promesse ; enfin, au milieu des richesses du monde, il vit
-comme un soldat, et ne demande à la terre que la jouissance
-de la conquérir.</p>
-
-<p>Attila remplit les fonctions de juge dans la place publique,
-et là il prononce sur les délits portés devant son tribunal
-d’après un instinct naturel, qui va plus au fond des actions
-que les lois abstraites dont les décisions sont les mêmes
-pour tous les cas. Il condamne son ami, coupable de parjure,
-l’embrasse en pleurant, mais ordonne qu’à l’instant il
-soit déchiré par des chevaux : l’idée d’une nécessité inflexible
-le dirige ; et sa propre volonté lui paraît à lui-même cette
-nécessité. Les mouvements de son âme ont une sorte de rapidité
-et de décision qui exclut toute nuance ; il semble que
-cette âme se porte, comme une force physique, irrésistiblement
-et tout entière dans la direction qu’elle suit. Enfin
-on amène devant son tribunal un fratricide ; et comme il a
-tué son frère, il se trouble, et refuse de juger le criminel.
-Attila, malgré tous ses forfaits, se croyait chargé d’accomplir
-la justice divine sur la terre, et, près de condamner un
-homme pour un attentat pareil à celui dont sa propre vie a
-été souillée, quelque chose qui tient du remords le saisit au
-fond de l’âme.</p>
-
-<p>Le second acte est une peinture vraiment admirable de la
-cour de Valentinien à Rome. L’auteur met en scène, avec
-autant de sagacité que de justesse, la frivolité du jeune empereur
-Valentinien, que le danger de son empire ne détourne
-pas de ses amusements accoutumés ; l’insolence de l’impératrice-mère,
-qui ne sait pas dompter la moindre de ses
-haines, quand il s’agit du bonheur de l’empire, et qui se
-prête à toutes les bassesses, dès qu’un danger personnel la
-menace. Les courtisans, infatigables dans leurs intrigues,
-cherchent encore à se nuire les uns aux autres, à la veille
-de la ruine de tous : et la vieille Rome est punie par un barbare,
-de s’être montrée elle-même si tyrannique envers le
-monde : ce tableau est d’un poète historien comme Tacite.</p>
-
-<p>Au milieu de ces caractères si vrais, apparaît le pape Léon,
-personnage sublime donné par l’histoire, et la princesse Honoria,
-dont Attila réclame l’héritage, afin de le lui rendre.
-Honoria éprouve en secret un amour passionné pour le fier
-conquérant qu’elle n’a jamais vu, mais dont la gloire l’enflamme.
-On voit que l’intention de l’auteur a été de faire
-d’Honoria et d’Hildegonde le bon et le mauvais génie d’Attila ;
-et déjà l’allégorie qu’on croit entrevoir dans ces personnages
-refroidit l’intérêt dramatique qu’ils pourraient inspirer. Cet
-intérêt néanmoins se relève admirablement dans plusieurs
-scènes de la pièce, mais surtout lorsque Attila, après avoir
-défait les troupes de l’empereur Valentinien, marche à
-Rome, et rencontre sur sa route le pape Léon, porté sur un
-brancard, et précédé de la pompe sacerdotale.</p>
-
-<p>Léon le somme, au nom de Dieu, de ne pas entrer dans
-la ville éternelle. Attila ressent tout à coup une terreur religieuse
-jusqu’alors étrangère à son âme. Il croit voir dans le
-ciel saint Pierre qui, l’épée nue, lui défend d’avancer. Cette
-scène est le sujet d’un admirable tableau de Raphaël. D’un
-côté, le plus grand calme règne sur la figure du vieillard
-sans défense, entouré par d’autres vieillards qui se confient,
-comme lui, à la protection de Dieu ; et de l’autre, l’effroi se
-peint sur la redoutable figure du roi des Huns ; son cheval
-même se cabre à l’éclat de la lumière céleste, et les guerriers
-de l’invincible baissent les yeux devant les cheveux
-blancs du saint homme, qui passe sans crainte au milieu
-d’eux.</p>
-
-<p>Les paroles du poète expriment très bien la sublime intention
-du peintre, le discours de Léon est une hymne inspirée ;
-et la manière dont la conversion du guerrier du Nord est indiquée
-me semble aussi vraiment belle. Attila, les yeux
-tournés vers le ciel, et contemplant l’apparition qu’il croit
-voir, appelle Édécon, l’un des chefs de son armée, et lui dit :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Édécon, n’aperçois-tu pas là-haut un géant terrible ? ne
-l’aperçois-tu pas là, au-dessus de la place même où le vieillard
-s’est fait voir à la clarté du soleil » ?</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Édécon.</span></p>
-
-<p>« Je ne vois que des corbeaux qui se précipitent en troupe
-sur les morts qui vont leur servir de pâture.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Attila.</span></p>
-
-<p>« Non, c’est un fantôme ; c’est peut-être l’image de celui
-qui peut seul absoudre ou condamner. Le vieillard ne l’a-t-il
-pas prédit ? Voilà ce géant dont la tête est dans le ciel et
-dont les pieds touchent la terre ; il menace de ses flammes
-la place où nous sommes ; il est là devant nous, immobile ;
-il dirige contre moi, comme un juge, son épée flamboyante.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Édécon.</span></p>
-
-<p>« Ces flammes, ce sont les feux du ciel qui dorent dans ce
-moment les coupoles des temples de Rome.</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Attila.</span></p>
-
-<p>« Oui, c’est un temple d’or, orné de perles, qu’il porte
-sur sa tête blanchie ; d’une main il tient l’épée flamboyante,
-et de l’autre deux clefs d’airain, entourées de fleurs et de
-rayons ; deux clefs que le géant a reçues sans doute des
-mains de Wodan, pour ouvrir ou fermer les portes de
-Walhalla<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> ».</p>
-</blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Walhalla est le paradis des Scandinaves.</p>
-</div>
-<p>Dès cet instant, la religion chrétienne agit sur l’âme d’Attila,
-malgré les croyances de ses ancêtres, et il ordonne à son
-armée de s’éloigner de Rome.</p>
-
-<p>On voudrait que la tragédie finît là, et il y aurait déjà bien
-assez de beautés pour plusieurs pièces bien ordonnées ; mais
-il arrive un cinquième acte, pendant lequel Léon, qui est un
-pape beaucoup trop initié dans la théorie mystique de
-l’amour, conduit la princesse Honoria dans le camp d’Attila,
-la nuit même où Hildegonde l’épouse et l’assassine. Le
-pape, qui sait d’avance cet événement, le prédit sans l’empêcher,
-parce qu’il faut que le sort d’Attila s’accomplisse.
-Honoria et le pape Léon prient pour Attila sur le théâtre.
-La pièce finit par un <i>alleluia</i>, et, s’élevant vers le ciel
-comme un encens de poésie, elle s’évapore au lieu de se terminer.</p>
-
-<p>La versification de Werner est pleine des admirables secrets
-de l’harmonie, et l’on ne saurait donner en français
-l’idée de son talent à cet égard. Je me souviens, entre autres,
-dans une de ses tragédies tirées de l’histoire de Pologne,
-de l’effet merveilleux d’un chœur de jeunes ombres qui
-apparaissent dans les airs : le poète sait changer l’allemand
-en une langue molle et douce, que ces ombres fatiguées et
-désintéressées articulent avec des sons à demi formés ; tous
-les mots qu’elles prononcent, toutes les rimes des vers sont,
-pour ainsi dire, vaporeuses. Le sens aussi des paroles est
-admirablement adapté à la situation ; elles peignent si bien
-un froid repos, un terne regard ! on y entend le retentissement
-lointain de la vie ; et le pâle reflet des impressions effacées
-jette sur toute la nature comme un voile de nuages.</p>
-
-<p>S’il y a dans les pièces de Werner des ombres qui ont
-vécu, on y trouve aussi quelquefois des personnages fantastiques
-qui semblent n’avoir pas encore reçu l’existence terrestre.
-Dans le prologue de <i>Tarare</i> de Beaumarchais, un génie
-demande à ces êtres imaginaires s’ils veulent naître ; et l’un
-d’entre eux répond : — Je ne m’y sens aucun empressement. — Cette
-spirituelle réponse pourrait s’appliquer à la plupart
-de ces figures allégoriques qu’on voudrait introduire sur le
-théâtre allemand.</p>
-
-<p>Werner a composé sur les Templiers une pièce en deux
-volumes, <i>les Fils de la Vallée</i>, d’un grand intérêt pour ceux
-qui sont initiés dans la doctrine des ordres secrets ; car c’est
-plutôt l’esprit de ces ordres que la couleur historique qui s’y
-fait remarquer. Le poète cherche à rattacher les Francs-Maçons
-aux Templiers, et s’applique à faire voir que les mêmes traditions
-et le même esprit se sont toujours conservés parmi
-eux. L’imagination de Werner se plaît singulièrement à ces
-associations, qui ont l’air de quelque chose de surnaturel,
-parce qu’elles multiplient d’une façon extraordinaire la force
-de chacun, en donnant à tous une tendance semblable.
-Cette pièce, ou ce poème des <i>Fils de la Vallée</i>, a produit une
-grande sensation en Allemagne ; je doute qu’il obtînt autant
-de succès parmi nous.</p>
-
-<p>Une autre composition de Werner, très digne de remarque,
-c’est celle qui a pour sujet l’introduction du christianisme
-en Prusse et en Livonie. Ce roman dramatique est intitulé,
-<i>la Croix sur la Baltique</i>. Il y règne un sentiment très vif
-de ce qui caractérise le Nord : la pêche de l’ambre, les montagnes
-hérissées de glace, l’âpreté du climat, l’action rapide
-de la belle saison, l’hostilité de la nature, la rudesse que
-cette lutte doit inspirer à l’homme ; l’on reconnaît dans ces
-tableaux un poète qui a puisé dans ses propres sensations
-ce qu’il exprime et ce qu’il décrit.</p>
-
-<p>J’ai vu jouer, sur un théâtre de société, une pièce de la
-composition de Werner, intitulée <i>le Vingt-quatre février</i>,
-pièce sur laquelle les opinions doivent être très partagées.
-L’auteur suppose que, dans les solitudes de la Suisse, il y
-avait une famille de paysans qui s’était rendue coupable des
-plus grands crimes, et que la malédiction paternelle poursuivait
-de père en fils. La troisième génération maudite
-présente le spectacle d’un homme qui a été la cause de la
-mort de son père en l’outrageant ; le fils de ce malheureux
-a, dans son enfance, tué sa propre sœur par un jeu cruel,
-mais sans savoir ce qu’il faisait. Après cet affreux événement,
-il a disparu. Les travaux du père parricide ont toujours
-été frappés de malheur depuis ce temps ; ses champs
-sont devenus stériles, ses bestiaux ont péri, la pauvreté la
-plus horrible l’accable ; ses créanciers le menacent de s’emparer
-de sa cabane, et de le jeter dans une prison ; sa
-femme va se trouver seule, errante au milieu des neiges des
-Alpes. Tout à coup arrive le fils, absent depuis vingt années.
-Des sentiments doux et religieux l’animent ; il est
-plein de repentir, quoique son intention n’ait pas été coupable.
-Il revient chez son père ; et, ne pouvant en être reconnu,
-il veut d’abord lui cacher son nom, pour gagner son
-affection avant de se dire son fils ; mais le père devient
-avide et jaloux, dans sa misère, de l’argent que porte avec
-lui cet hôte, qui lui paraît un étranger vagabond et suspect ;
-et, quand l’heure de minuit sonne, le vingt-quatre février,
-anniversaire de la malédiction paternelle dont la famille
-entière est frappée, il plonge un couteau dans le sein de
-son fils. Celui-ci révèle, en expirant, son secret à l’homme
-doublement coupable, assassin de son père et de son enfant,
-et le misérable va se livrer au tribunal qui doit le condamner.</p>
-
-<p>Ces situations sont terribles ; elles produisent, on ne saurait
-le nier, un grand effet ; cependant on admire bien plus
-la couleur poétique de cette pièce, et la gradation des motifs
-tirés des passions, que le sujet sur lequel elle est fondée.</p>
-
-<p>Transporter la destinée funeste de la famille des Atrides
-chez les hommes du peuple, c’est trop rapprocher des spectateurs
-le tableau des crimes. L’éclat du rang et la distance
-des siècles donnent à la scélératesse elle-même un genre de
-grandeur qui s’accorde mieux avec l’idéal des arts, mais
-quand vous voyez le couteau au lieu du poignard ; quand le
-site, les mœurs, les personnages, peuvent se rencontrer
-sous vos yeux, vous avez peur comme dans une chambre
-noire ; mais ce n’est pas là le noble effroi qu’une tragédie
-doit causer.</p>
-
-<p>Cependant, cette puissance de la malédiction paternelle
-qui semble représenter la Providence sur la terre, remue
-l’âme fortement. La fatalité des anciens est un caprice du
-destin ; mais la fatalité, dans le christianisme, est une vérité
-morale sous une forme effrayante. Quand l’homme ne cède
-pas au remords, l’agitation même que ce remords lui fait
-éprouver le précipite dans de nouveaux crimes ; la conscience
-repoussée se change en un fantôme qui trouble la
-raison.</p>
-
-<p>La femme du paysan criminel est poursuivie par le souvenir
-d’une romance qui raconte un parricide ; et seule,
-pendant son sommeil, elle ne peut s’empêcher de la répéter
-à demi-voix, comme ces pensées confuses et involontaires
-dont le retour funeste semble un présage intime du sort.</p>
-
-<p>La description des Alpes et de leur solitude est de la plus
-grande beauté ; la demeure du coupable, la chaumière où se
-passe la scène, est loin de toute habitation ; la cloche d’aucune
-église ne s’y fait entendre, et l’heure n’y est annoncée
-que par la pendule rustique, dernier meuble dont la pauvreté
-n’a pu se résoudre à se séparer : le son monotone de
-cette pendule, dans le fond de ces montagnes où le bruit de
-la vie n’arrive plus, produit un frémissement singulier. On
-se demande pourquoi du temps dans ce lieu ; pourquoi la
-division des heures, quand nul intérêt ne les varie : et
-quand celle du crime se fait entendre, on se rappelle cette
-belle idée d’un missionnaire qui supposait que, dans l’enfer,
-les damnés demandaient sans cesse : — Quelle heure est-il ?
-et qu’on leur répondait : — L’éternité.</p>
-
-<p>On a reproché à Werner de mettre dans ses tragédies des
-situations qui prêtent aux beautés lyriques plutôt qu’au
-développement des passions théâtrales. On peut l’accuser
-d’un défaut contraire dans la pièce du <i>Vingt-quatre février</i>.
-Le sujet de cette pièce, et les mœurs qu’elle représente,
-sont trop rapprochés de la vérité, et d’une vérité atroce, qui
-ne devrait point entrer dans le cercle des beaux-arts. Ils
-sont placés entre le ciel et la terre ; et le beau talent de
-Werner quelquefois s’élève au-dessus, quelquefois descend
-au-dessous de la région dans laquelle les fictions doivent
-rester.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2ch25">CHAPITRE XXV<br />
-<span class="i">Diverses pièces du théâtre allemand et danois.</span></h3>
-
-
-<p>Les ouvrages dramatiques de Kotzebue sont traduits dans
-plusieurs langues. Il serait donc superflu de s’occuper à les
-faire connaître. Je dirai seulement qu’aucun juge impartial
-ne peut lui refuser une intelligence parfaite des effets du
-théâtre. <i>Les Deux Frères</i>, <i>Misanthropie et Repentir</i>, <i>les Hussites</i>,
-<i>les Croisés</i>, <i>Hugo Grotius</i>, <i>Jeanne de Montfaucon</i>, <i>la
-Mort de Rolla</i>, etc., excitent l’intérêt le plus vif partout où
-ces pièces sont jouées. Toutefois, il faut avouer que Kotzebue
-ne sait donner à ses personnages ni la couleur des
-siècles dans lesquels ils ont vécu, ni les traits nationaux, ni
-le caractère que l’histoire leur assigne. Ces personnages, à
-quelque pays, à quelque siècle qu’ils appartiennent, se
-montrent toujours contemporains et compatriotes ; ils ont
-les mêmes opinions philosophiques, les mêmes mœurs modernes,
-et, soit qu’il s’agisse d’un homme de nos jours ou
-de la fille du Soleil, l’on ne voit jamais dans ces pièces qu’un
-tableau naturel et pathétique du temps présent. Si le talent
-théâtral de Kotzebue, unique en Allemagne, pouvait être
-réuni avec le don de peindre les caractères tels que l’histoire
-nous les transmet, et si son style poétique s’élevait à la
-hauteur des situations dont il est l’ingénieux inventeur, le
-succès de ses pièces serait aussi durable qu’il est brillant.</p>
-
-<p>Au reste, rien n’est si rare que de trouver dans le même
-homme les deux facultés qui constituent un grand auteur
-dramatique : l’habileté dans son métier, si l’on peut s’exprimer
-ainsi, et le génie dont le point de vue est universel : ce
-problème est la difficulté de la nature humaine tout entière ;
-et l’on peut toujours remarquer quels sont, parmi les hommes,
-ceux en qui le talent de la conception ou celui de
-l’exécution domine ; ceux qui sont en relation avec tous les
-temps, ou particulièrement propres au leur ; cependant,
-c’est dans la réunion des qualités opposées que consistent
-les phénomènes en tout genre.</p>
-
-<p>La plupart des pièces de Kotzebue renferment quelques
-situations d’une grande beauté. Dans <i>les Hussites</i>, lorsque
-Procope, successeur de Ziska, met le siège devant Naumbourg,
-les magistrats prennent la résolution d’envoyer tous
-les enfants de la ville au camp ennemi, pour demander la
-grâce des habitants. Ces pauvres enfants doivent aller seuls
-implorer les fanatiques soldats, qui n’épargnaient ni le sexe
-ni l’âge. Le bourgmestre offre le premier ses quatre fils,
-dont le plus âgé a douze ans, pour cette expédition périlleuse.
-La mère demande qu’au moins il y en ait un qui reste
-auprès d’elle ; le père a l’air d’y consentir, et il se met à
-rappeler successivement les défauts de chacun de ses enfants,
-afin que la mère déclare quels sont ceux qui lui inspirent le
-moins d’intérêt ; mais chaque fois qu’il commence à en blâmer
-un, la mère assure que c’est celui de tous qu’elle préfère,
-et l’infortunée est enfin obligée de convenir que le
-cruel choix est impossible, et qu’il vaut mieux que tous partagent
-le même sort.</p>
-
-<p>Au second acte, on voit le camp des Hussites : tous ces
-soldats, dont la figure est si menaçante, reposent sous leurs
-tentes. Un léger bruit excite leur attention ; ils aperçoivent
-dans la plaine une foule d’enfants qui marchent en troupe,
-une branche de chêne à la main ; ils ne peuvent concevoir
-ce que cela signifie ; et, prenant leurs lances, ils se placent
-à l’entrée du camp pour en défendre l’approche. Les enfants
-avancent sans crainte au-devant des lances, et les Hussites
-reculent toujours involontairement, irrités d’être attendris,
-et ne comprenant pas eux-mêmes ce qu’ils éprouvent. Procope
-sort de sa tente ; il se fait amener le bourgmestre, qui avait
-suivi de loin les enfants, et lui ordonne de désigner ses fils. Le
-bourgmestre s’y refuse ; les soldats de Procope le saisissent,
-et, dans cet instant, les quatre enfants sortent de la foule
-et se précipitent dans les bras de leur père. — Tu les connais
-tous à présent, dit le bourgmestre à Procope : ils se
-sont nommés eux-mêmes. — La pièce finit heureusement ;
-et le troisième acte se passe tout en félicitations : mais le
-second acte est du plus grand intérêt théâtral.</p>
-
-<p>Des scènes de roman font tout le mérite de la pièce des
-<i>Croisés</i>. Une jeune fille, croyant que son amant a péri dans
-les guerres, s’est faite religieuse à Jérusalem, dans un ordre
-consacré à servir les malades. On amène dans son couvent
-un chevalier dangereusement blessé ; elle vient couverte de
-son voile, et, ne levant pas les yeux sur lui, elle se met à
-genoux pour le panser. Le chevalier, dans ce moment de
-douleur, prononce le nom de sa maîtresse ; l’infortunée
-reconnaît ainsi son amant. Il veut l’enlever ; l’abbesse du
-couvent découvre son dessein et le consentement que la
-religieuse y a donné. Elle la condamne, dans sa fureur, à
-être ensevelie vivante ; et le malheureux chevalier, errant
-vainement autour de l’église, entend l’orgue et les voix souterraines
-qui célèbrent le service des morts pour celle qui
-vit encore et qui l’aime. Cette situation est déchirante ; mais
-tout finit de même heureusement. Les Turcs, conduits par
-le jeune chevalier, viennent délivrer la religieuse. Un couvent
-d’Asie, dans le treizième siècle, est traité comme les
-<i>Victimes cloîtrées</i>, pendant la révolution de France ; et des
-maximes douces, mais un peu faciles, terminent la pièce à la
-satisfaction de tout le monde.</p>
-
-<p>Kotzebue a fait un drame de l’anecdote de Grotius mis en
-prison par le prince d’Orange, et délivré par ses amis, qui
-trouvent le moyen de l’emporter de sa forteresse, caché
-dans une caisse de livres. Il y a des situations très remarquables
-dans cette pièce : un jeune officier, amoureux de la
-fille de Grotius, apprend d’elle qu’elle cherche à faire évader
-son père, et lui promet de la seconder dans ce projet ; mais
-le commandant, son ami, obligé de s’éloigner pour vingt-quatre
-heures, lui confie les clefs de la citadelle. Il y a peine
-de mort contre le commandant lui-même, si le prisonnier
-s’échappe en son absence. Le jeune lieutenant, responsable
-de la vie de son ami, empêche le père de sa maîtresse de
-se sauver, en le forçant à rentrer dans sa prison, au moment
-où il était prêt à monter dans la barque préparée pour le
-délivrer. Le sacrifice que fait ce jeune lieutenant, en s’exposant
-ainsi à l’indignation de sa maîtresse, est vraiment
-héroïque ; lorsque le commandant revient, et que l’officier
-n’occupe plus la place de son ami, il trouve le moyen d’attirer
-sur lui, par un noble mensonge, la peine capitale portée
-contre ceux qui ont tenté une seconde fois de faire sauver
-Grotius, et qui y ont enfin réussi. La joie du jeune
-homme, lorsque son arrêt de mort lui garantit le retour de
-l’estime de sa maîtresse, est de la plus touchante beauté ;
-mais, à la fin, il y a tant de magnanimité dans Grotius, qui
-revient se constituer prisonnier pour sauver le jeune
-homme, dans le prince d’Orange, dans la fille, dans l’auteur
-même, qu’on n’a plus qu’à dire <i>amen</i> à tout. On a pris les
-situations de cette pièce dans un drame français ; mais elles
-sont attribuées à des personnages inconnus, et Grotius ni le
-prince d’Orange n’y sont nommés. C’est très sagement fait ;
-car il n’y a rien dans l’allemand qui convienne spécialement
-au caractère de ces deux hommes, tels que l’histoire
-nous les représente.</p>
-
-<p><i>Jeanne de Montfaucon</i> étant une aventure de chevalerie,
-de l’invention de Kotzebue, il a été plus libre que dans
-toute autre pièce, de traiter le sujet à sa manière. Une
-actrice charmante, madame Unzelmann, jouait le principal
-rôle ; et la manière dont elle défendait son cœur et son
-château contre un chevalier discourtois, faisait au théâtre
-une impression très agréable. Tour à tour guerrière et désespérée,
-son casque ou ses cheveux épars servaient à l’embellir ;
-mais les situations de ce genre prêtent bien plus à
-la pantomime qu’à la parole, et les mots ne sont là que
-pour achever les gestes.</p>
-
-<p><i>La Mort de Rolla</i> est d’un mérite supérieur à tout ce que
-je viens de citer ; le célèbre Shéridan en a fait une pièce
-intitulée <i>Pizarre</i>, qui a eu le plus grand succès en Angleterre ;
-un mot à la fin de la pièce est d’un effet admirable.
-Rolla, chef des Péruviens, a longtemps combattu contre les
-Espagnols ; il aimait Cora, la fille du Soleil, et néanmoins il
-a généreusement travaillé à vaincre les obstacles qui la
-séparaient d’Alonso. Un an après leur hymen, les Espagnols
-enlèvent le fils de Cora qui venait de naître ; Rolla s’expose
-à tous les périls pour le retrouver ; il le rapporte enfin couvert
-de sang dans son berceau ; Rolla voit la terreur de la
-mère à cet aspect. « Rassure-toi, lui dit-il ; ce sang-là, c’est
-le mien » ! et il expire.</p>
-
-<p>Quelques écrivains allemands n’ont pas été justes, ce
-me semble, envers le talent dramatique de Kotzebue ;
-mais il faut reconnaître les motifs estimables de cette
-prévention ; Kotzebue n’a pas toujours respecté dans ses
-pièces la vertu sévère et la religion positive ; il s’est permis
-un tel tort, non par système, ce me semble, mais pour
-produire, selon l’occasion, plus d’effet au théâtre ; il n’en
-est pas moins vrai que des critiques austères ont dû l’en
-blâmer. Il paraît lui-même, depuis quelques années, se conformer
-à des principes plus réguliers ; et, loin que son
-talent y perde, il y a beaucoup gagné. La hauteur et la fermeté
-de la pensée tiennent toujours par des liens secrets à
-la pureté de la morale.</p>
-
-<p>Kotzebue, et la plupart des auteurs allemands, avaient
-emprunté de Lessing l’opinion qu’il fallait écrire en prose
-pour le théâtre, et rapprocher toujours le plus possible la
-tragédie du drame ; Gœthe et Schiller, par leurs derniers
-ouvrages, et les écrivains de la nouvelle école, ont renversé
-ce système : l’on pourrait plutôt reprocher à ces écrivains
-l’excès contraire, c’est-à-dire, une poésie trop exaltée, et
-qui détourne l’imagination de l’effet théâtral. Dans les auteurs
-dramatiques qui, comme Kotzebue, ont adopté les
-principes de Lessing, on trouve presque toujours de la simplicité
-et de l’intérêt ; <i>Agnès de Bernau</i>, <i>Jules de Tarente</i>,
-<i>don Diégo et Léonore</i>, ont été représentés avec beaucoup de
-succès, et un succès mérité ; comme ces pièces sont traduites
-dans le recueil de Friedel, il est inutile d’en rien citer. Il me
-semble que <i>don Diégo et Léonore</i> surtout, pourraient, avec
-quelques changements, réussir sur le théâtre français. Il faudrait
-y conserver la touchante peinture de cet amour profond
-et mélancolique, qui pressent le malheur avant même qu’aucun
-revers l’annonce : les Écossais appellent ces pressentiments
-du cœur <i>la seconde vue de l’homme</i> ; ils ont tort de l’appeler
-la seconde ; c’est la première, et peut-être la seule vraie.</p>
-
-<p>Parmi les tragédies en prose qui s’élèvent au-dessus du
-genre du drame, il faut compter quelques essais de Gerstenberg.
-Il a imaginé de choisir la mort d’Ugolin pour sujet
-d’une tragédie ; l’unité de lieu y est forcée, puisque la pièce
-commence et finit dans la tour où périt Ugolin avec ses
-trois fils ; quant à l’unité de temps, il faut plus de vingt-quatre
-heures pour mourir de faim ; mais, du reste, l’événement
-est toujours le même, et seulement l’horreur croissante
-en marque le progrès. Il n’y a rien de plus sublime
-dans <i>le Dante</i> que la peinture du malheureux père, qui a
-vu périr ses trois enfants à côté de lui, et s’acharne dans
-les enfers sur le crâne du farouche ennemi dont il fut la
-victime ; mais cet épisode ne saurait être le sujet d’un
-drame. Il ne suffit pas d’une catastrophe pour faire une tragédie ;
-la pièce de Gerstenberg contient des beautés énergiques ;
-et le moment où l’on entend murer la prison cause
-la plus terrible impression que l’âme puisse éprouver ;
-c’est la mort vivante ; mais le désespoir ne peut se soutenir
-pendant cinq actes ; le spectateur doit en mourir ou se consoler ;
-et l’on pourrait appliquer à cette tragédie ce qu’un
-spirituel Américain, M. G. Morris, disait des Français en
-1790 : <i>Ils ont traversé la liberté</i>. Traverser le pathétique,
-c’est-à-dire, aller au delà de l’émotion que les forces de
-l’âme sont capables de supporter, c’est en manquer l’effet.</p>
-
-<p>Klinger, connu par d’autres écrits pleins de profondeur
-et de sagacité, a composé une tragédie d’un grand intérêt,
-intitulée <i>les Jumeaux</i>. La rage qu’éprouve celui des deux
-frères qui passe pour le cadet, sa révolte contre un droit
-d’aînesse, l’effet d’un instant, est admirablement peinte
-dans cette pièce : quelques écrivains ont prétendu que c’est
-à ce genre de jalousie qu’il faut attribuer le destin du masque
-de fer : quoi qu’il en soit, on comprend très bien comment
-la haine que le droit d’aînesse peut exciter doit être
-plus vive entre des jumeaux. Les deux frères sortent tous
-les deux à cheval : on attend leur retour ; le jour se passe
-sans qu’ils reparaissent ; mais le soir on aperçoit de loin le
-cheval de l’aîné qui revient seul dans la maison du père :
-une circonstance aussi simple ne pourrait guère se raconter
-dans nos tragédies, et cependant elle glace le sang dans les
-veines : le frère a tué le frère ; et le père, indigné, venge la
-mort d’un fils sur le dernier qui lui reste. Cette tragédie,
-pleine de chaleur et d’éloquence, ferait, ce me semble, un
-effet prodigieux, s’il s’agissait de personnages célèbres ;
-mais on a de la peine à concevoir des passions si violentes
-pour l’héritage d’un château sur le bord du Tibre. On ne
-saurait trop le répéter, il faut, pour la tragédie, des sujets
-historiques ou des traditions religieuses qui réveillent de
-grands souvenirs dans l’âme des spectateurs ; car, dans les
-fictions, comme dans la vie, l’imagination réclame le passé,
-quelque avide qu’elle soit de l’avenir.</p>
-
-<p>Les écrivains de la nouvelle école littéraire en Allemagne
-ont plus que tous les autres <i>du grandiose</i> dans la manière
-de concevoir les beaux-arts ; et toutes leurs productions, soit
-qu’elles réussissent ou non sur la scène, sont combinées
-d’après des réflexions et des pensées dont l’analyse intéresse ;
-mais on n’analyse pas au théâtre, et l’on a beau démontrer
-que telle pièce devrait réussir, si le spectateur
-reste froid, la bataille dramatique est perdue ; le succès, à
-quelques exceptions près, est dans les arts la preuve du talent ;
-le public est presque toujours un juge de beaucoup
-d’esprit, quand des circonstances passagères n’altèrent pas
-son opinion.</p>
-
-<p>La plupart de ces tragédies allemandes, que leurs auteurs
-mêmes ne destinent point à la représentation, sont néanmoins
-de très beaux poèmes. L’un des plus remarquables
-c’est <i>Geneviève de Brabant</i>, dont Tieck est l’auteur : l’ancienne
-légende qui fait vivre cette sainte dix ans dans
-un désert, avec des herbes et des fruits, n’ayant pour
-son enfant d’autre secours que le lait d’une biche fidèle,
-est admirablement bien traitée dans ce roman dialogué. La
-pieuse résignation de Geneviève est peinte avec les couleurs
-de la poésie sacrée ; et le caractère de l’homme qui
-l’accuse, après avoir voulu vainement la séduire, est tracé
-de main de maître ; ce coupable conserve au milieu de ses
-crimes une sorte d’imagination poétique qui donne à ses
-actions, comme à ses remords, une originalité sombre.
-L’exposition de cette pièce se fait par saint Boniface, qui
-raconte ce dont il s’agit, et débute en ces termes : « Je suis
-saint Boniface, qui viens ici pour vous dire, etc. ». Ce n’est
-point par hasard que cette forme a été choisie par l’auteur ;
-il montre trop de profondeur et de finesse dans ses autres
-écrits, et en particulier dans l’ouvrage même qui commence
-ainsi, pour qu’on ne voie pas clairement qu’il a voulu se
-faire naïf comme un contemporain de Geneviève ; mais, à
-force de prétendre ressusciter l’ancien temps, on arrive à
-un certain charlatanisme de simplicité qui fait rire, quelque
-grave raison qu’on ait d’ailleurs pour être touché. Sans
-doute il faut savoir se transporter dans le siècle que
-l’on veut peindre ; mais il ne faut pas non plus entièrement
-oublier le sien. La perspective des tableaux, quel que soit
-l’objet qu’ils représentent, doit toujours être prise d’après
-le point de vue des spectateurs.</p>
-
-<p>Parmi les auteurs qui sont restés fidèles à l’imitation des
-anciens, il faut placer Collin au premier rang. Vienne s’honore
-de ce poète, l’un des plus estimés en Allemagne, et
-peut-être depuis longtemps l’unique en Autriche. Sa tragédie
-de <i>Régulus</i> réussirait en France, si elle y était connue.
-Il y a, dans la manière d’écrire de Collin, un mélange d’élévation
-et de sensibilité, de sévérité romaine et de douceur
-religieuse, fait pour concilier le goût des anciens et celui des
-modernes. La scène de sa tragédie de <i>Polyxène</i>, où Calchas
-commande à Néoptolème d’immoler la fille de Priam sur le
-tombeau d’Achille, est une des plus belles choses qu’on
-puisse entendre. L’appel des divinités infernales, réclamant
-une victime pour apaiser les morts, est exprimé avec une
-force ténébreuse, une terreur souterraine qui semble nous
-révéler des abîmes sous nos pas. Sans doute on est sans
-cesse ramené à l’admiration des sujets antiques, et jusqu’à
-présent tous les efforts des modernes, pour tirer de leur propre
-fonds de quoi égaler les Grecs, n’ont point encore
-réussi ; cependant il faut atteindre à cette noble gloire ; car
-non seulement l’imitation s’épuise, mais l’esprit de notre
-temps se fait toujours sentir dans la manière dont nous traitons
-les fables ou les faits de l’antiquité. Collin lui-même,
-par exemple, quoiqu’il ait conduit sa pièce de <i>Polyxène</i> avec
-une grande simplicité dans les premiers actes, la complique
-vers la fin par une multitude d’incidents. Les Français ont
-mêlé la galanterie du siècle de Louis XIV aux sujets antiques ;
-les Italiens les traitent souvent avec une affectation ampoulée ;
-les Anglais, naturels en tout, n’ont imité, sur leur
-théâtre, que les Romains, parce qu’ils se sentaient des
-rapports avec eux. Les Allemands font entrer la philosophie
-métaphysique, ou la variété des événements romanesques,
-dans leurs tragédies tirées des sujets grecs. Jamais un
-écrivain de nos jours ne pourra parvenir à composer de la
-poésie antique. Il vaudrait donc mieux que notre religion et
-nos mœurs nous créassent une poésie moderne, belle aussi
-par sa propre nature, comme celle des anciens.</p>
-
-<p>Un Danois, Œhlenschlæger, a traduit lui-même ses pièces
-en allemand. L’analogie des deux langues permet d’écrire
-également bien dans toutes les deux, et déjà Baggesen, aussi
-Danois, avait donné l’exemple d’un grand talent de versification
-dans un idiome étranger. On trouve dans les tragédies
-d’Œhlenschlæger une belle imagination dramatique. On
-dit qu’elles ont eu beaucoup de succès sur le théâtre de
-Copenhague : à la lecture, elles excitent l’intérêt sous deux
-rapports principaux ; d’abord, parce que l’auteur a su quelquefois
-réunir la régularité française à la diversité des
-situations qui plaît aux Allemands, et secondement, parce
-qu’il a représenté d’une manière à la fois poétique et vraie
-l’histoire et les fables des pays habités jadis par les
-Scandinaves.</p>
-
-<p>Nous connaissons à peine le Nord, qui touche aux confins
-de la terre vivante ; les longues nuits des contrées septentrionales,
-pendant lesquelles le reflet de la neige sert
-seul de lumière à la terre ; ces ténèbres qui bordent l’horizon
-dans le lointain, lors même que la voûte des cieux est
-éclairée par les étoiles, tout semble donner l’idée d’un espace
-inconnu, d’un univers nocturne dont notre monde est
-environné. Cet air si froid qu’il congèle le souffle de la respiration,
-fait rentrer la chaleur dans l’âme ; et la nature,
-dans ces climats, ne paraît faite que pour repousser l’homme
-en lui-même.</p>
-
-<p>Les héros, dans les fictions de la poésie du Nord, ont
-quelque chose de gigantesque. La superstition est réunie,
-dans leur caractère, à la force, tandis que partout ailleurs,
-elle semble le partage de la faiblesse. Des images tirées
-de la rigueur du climat caractérisent la poésie des Scandinaves :
-ils appellent les vautours les loups de l’air ; les lacs
-bouillants formés par les volcans conservent pendant l’hiver
-les oiseaux qui se retirent dans l’atmosphère dont ces
-lacs sont environnés : tout porte, dans ces contrées nébuleuses,
-un caractère de grandeur et de tristesse.</p>
-
-<p>Les nations scandinaves avaient une sorte d’énergie physique
-qui semblait exclure la délibération, et faisait mouvoir
-la volonté comme un rocher qui se précipite en bas de la
-montagne. Ce n’est pas assez des hommes de fer de l’Allemagne,
-pour se faire l’idée de ces habitants de l’extrémité
-du monde ; ils réunissent l’irritabilité de la colère à la froideur
-persévérante de la résolution, et la nature elle-même
-n’a pas dédaigné de les peindre en poète, lorsqu’elle a placé
-dans l’Islande le volcan qui vomit des torrents de feu du
-sein d’une neige éternelle.</p>
-
-<p>Œhlenschlæger s’est créé une carrière toute nouvelle, en
-prenant pour sujet de ses pièces les traditions héroïques de
-sa patrie ; et, si l’on suit cet exemple, la littérature du
-Nord pourra devenir un jour aussi célèbre que celle de
-l’Allemagne.</p>
-
-<p>C’est ici que je termine l’aperçu que j’ai voulu donner des
-pièces du théâtre allemand, qui tenaient de quelque manière
-à la tragédie. Je ne ferai point le résumé des défauts
-et des qualités que ce tableau peut présenter. Il y a tant de
-diversité dans les talents et dans les systèmes des poètes
-dramatiques allemands, que le même jugement ne saurait
-être applicable à tous. Au reste, le plus grand éloge qu’on
-puisse leur donner, c’est cette diversité même ; car, dans
-l’empire de la littérature, comme dans beaucoup d’autres,
-l’unanimité est presque toujours un signe de servitude.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2ch26">CHAPITRE XXVI<br />
-<span class="i">De la Comédie.</span></h3>
-
-
-<p>L’idéal du caractère tragique consiste, dit W. Schlegel,
-<i>dans le triomphe que la volonté remporte sur le destin, ou sur
-nos passions ; le comique exprime au contraire l’empire de
-l’instinct physique sur l’existence morale : de là vient que
-partout la gourmandise et la poltronnerie sont un sujet inépuisable
-de plaisanteries</i>. Aimer la vie paraît à l’homme ce
-qu’il y a de plus ridicule et de plus vulgaire, et c’est un
-noble attribut de l’âme que ce rire qui saisit les créatures
-mortelles, quand on leur offre le spectacle d’une d’entre
-elles pusillanime devant la mort.</p>
-
-<p>Mais quand on sort du cercle un peu commun de ces
-plaisanteries universelles, lorsqu’on arrive aux ridicules de
-l’amour-propre, ils se varient à l’infini, selon les habitudes
-et les goûts de chaque nation. La gaîté peut tenir aux inspirations
-de la nature ou aux rapports de la société ; dans
-le premier cas, elle convient aux hommes de tous les pays ;
-dans le second, elle diffère selon les temps, les lieux et les
-mœurs ; car les efforts de la vanité ayant toujours pour objet
-de faire impression sur les autres, il faut savoir ce qui vaut
-le plus de succès dans telle époque et dans tel lieu, pour
-connaître vers quel but les prétentions se dirigent : il y a
-même des pays où c’est la mode qui rend ridicule, elle qui
-semble avoir pour but de mettre chacun à l’abri de la moquerie,
-en donnant à tous une manière d’être semblable.</p>
-
-<p>Dans les comédies allemandes, la peinture du grand
-monde est, en général, assez médiocre ; il y a peu de bons
-modèles qu’on puisse suivre à cet égard : la société n’attire
-point les hommes distingués, et son plus grand charme,
-l’art agréable de se plaisanter mutuellement, ne réussirait
-point parmi eux ; on froisserait bien vite quelque amour-propre
-accoutumé à vivre en paix, et l’on pourrait facilement
-aussi flétrir quelque vertu, qui s’effaroucherait même
-d’une innocente ironie.</p>
-
-<p>Les Allemands mettent très rarement en scène dans leurs
-comédies des ridicules tirés de leur propre pays ; ils n’observent
-pas les autres, encore moins sont-ils capables de
-s’examiner eux-mêmes sous les rapports extérieurs ; ils
-croiraient presque manquer ainsi à la loyauté qu’ils se doivent.
-D’ailleurs la susceptibilité, qui est un des traits distinctifs
-de leur nature, rend très difficile de manier avec
-légèreté la plaisanterie ; souvent ils ne l’entendent pas, et
-quand ils l’entendent, ils s’en fâchent, et n’osent pas s’en
-servir à leur tour : elle est pour eux une arme à feu qu’ils
-craignent de voir éclater dans leurs propres mains.</p>
-
-<p>On n’a donc pas beaucoup d’exemples en Allemagne de
-comédies dont les ridicules que la société développe soient
-l’objet. L’originalité naturelle y serait mieux sentie, car chacun
-vit à sa manière, dans un pays où le despotisme de
-l’usage ne tient pas ses assises dans une grande capitale ;
-mais quoique l’on soit plus libre sous le rapport de l’opinion
-en Allemagne qu’en Angleterre même, l’originalité anglaise
-a des couleurs plus vives, parce que le mouvement qui existe
-dans l’état politique en Angleterre donne plus d’occasions
-à chaque homme de se montrer ce qu’il est.</p>
-
-<p>Dans le midi de l’Allemagne, à Vienne surtout, on trouve
-assez de verve de gaîté dans les farces. Le bouffon tyrolien
-Casperle a un caractère qui lui est propre ; et dans toutes ces
-pièces, dont le comique est un peu vulgaire, les auteurs et les
-acteurs prennent leur parti de ne prétendre en aucune
-manière à l’élégance, et s’établissent dans le naturel avec
-une énergie et un aplomb qui déjoue très bien les grâces
-recherchées. Les Allemands préfèrent dans la gaîté ce qui
-est fort à ce qui est nuancé ; ils cherchent la vérité dans les
-tragédies, et les caricatures dans les comédies. Toutes les
-délicatesses du cœur leur sont connues ; mais la finesse de
-l’esprit social n’excite point en eux la gaîté ; la peine qu’il leur
-faut pour la saisir leur en ôte la jouissance.</p>
-
-<p>J’aurai l’occasion de parler ailleurs d’Iffland, le premier
-des acteurs de l’Allemagne, et l’un de ses écrivains les plus
-spirituels ; il a composé plusieurs pièces qui excellent par la
-peinture des caractères ; les mœurs domestiques y sont très
-bien représentées, et toujours des personnages d’un vrai
-comique rendent ces tableaux de famille plus piquants :
-néanmoins l’on pourrait faire quelquefois à ces comédies
-le reproche d’être trop raisonnables ; elles remplissent trop
-bien le but de toutes les épigraphes des salles de spectacle :
-<i>Corriger les mœurs en riant.</i> Il y a trop souvent des jeunes
-gens endettés, des pères de famille qui se dérangent. Les
-leçons de morale ne sont pas du ressort de la comédie, et il
-y a même de l’inconvénient à les y faire entrer ; car lorsqu’elles
-y ennuient, on peut prendre l’habitude de transporter
-dans la vie réelle cette impression causée par les beaux-arts.</p>
-
-<p>Kotzebue a emprunté d’un poète danois, Holberg, une comédie
-qui a eu beaucoup de succès en Allemagne : elle est
-intitulée <i>Don Ranudo Colibrados</i> ; c’est un gentilhomme
-ruiné qui tâche de se faire passer pour riche, et consacre à
-des choses d’apparat le peu d’argent qui suffirait à peine
-pour nourrir sa famille et lui. Le sujet de cette pièce sert de
-pendant et de contraste au Bourgeois de Molière, qui veut
-se faire passer pour gentilhomme : il y a des scènes très spirituelles
-dans <i>le Noble pauvre</i>, et même très comiques, mais
-d’un comique barbare. Le ridicule saisi par Molière n’est
-que gai ; mais au fond de celui que le poète danois représente,
-il y a un malheur réel : sans doute il faut presque
-toujours une grande intrépidité d’esprit pour prendre la vie
-humaine en plaisanterie, et la force comique suppose un
-caractère au moins insouciant ; mais on aurait tort de pousser
-cette force jusqu’à braver la pitié ; l’art même en souffrirait,
-sans parler de la délicatesse ; car la plus légère impression
-d’amertume suffit pour ternir ce qu’il y a de poétique
-dans l’abandon de la gaîté.</p>
-
-<p>Dans les comédies dont Kotzebue est l’inventeur, il porte
-en général le même talent que dans ses drames, la connaissance
-du théâtre et l’imagination qui fait trouver des situations
-frappantes. Depuis quelque temps on a prétendu que
-pleurer ou rire ne prouve rien en faveur d’une tragédie ou
-d’une comédie ; je suis loin d’être de cet avis : le besoin des
-émotions vives est la source des plus grands plaisirs causés
-par les beaux-arts ; il ne faut pas en conclure qu’on doive
-changer les tragédies en mélodrames, ni les comédies en
-farces des boulevards ; mais le véritable talent consiste à
-composer de manière qu’il y ait dans le même ouvrage,
-dans la même scène, ce qui fait pleurer ou rire même le
-peuple, et ce qui fournit aux penseurs un sujet inépuisable
-de réflexion.</p>
-
-<p>La parodie, proprement dite, ne peut guère avoir lieu sur
-le théâtre des Allemands ; leurs tragédies, offrant presque
-toujours le mélange des personnages héroïques et des personnages
-subalternes, prêtent beaucoup moins à ce genre.
-La majesté pompeuse du théâtre français peut seule rendre
-piquant le contraste des parodies. On remarque dans Shakespeare,
-et quelquefois aussi dans les écrivains allemands,
-une façon hardie et singulière de montrer dans la tragédie
-même le côté ridicule de la vie humaine ; et lorsqu’on sait
-opposer à cette impression la puissance du pathétique, l’effet
-total de la pièce en devient plus grand. La scène française
-est la seule où les limites des deux genres, du comique et
-du tragique, soient fortement prononcées ; partout ailleurs
-le talent, comme le sort, se sert de la gaîté pour acérer la
-douleur.</p>
-
-<p>J’ai vu à Weimar des pièces de Térence exactement traduites
-en allemand, et jouées avec des masques à peu près
-semblables à ceux des anciens ; ces masques ne couvrent pas
-le visage entier, mais seulement substituent un trait plus
-comique ou plus régulier aux véritables traits de l’acteur,
-et donnent à sa figure une expression analogue à celle du
-personnage qu’il doit représenter. La physionomie d’un
-grand acteur vaut mieux que tout cela, mais les acteurs médiocres
-y gagnent. Les Allemands cherchent à s’approprier
-les inventions anciennes et modernes de chaque pays ; néanmoins
-il n’y a de vraiment national chez eux, en fait de
-comédie, que la bouffonnerie populaire, et les pièces où le
-merveilleux fournit à la plaisanterie.</p>
-
-<p>On peut citer à cette occasion un opéra que l’on donne
-sur tous les théâtres, d’un bout de l’Allemagne à l’autre, et
-qu’on appelle <i>la Nymphe du Danube</i>, ou <i>la Nymphe de la
-Sprée</i>, selon que la pièce se joue à Vienne ou à Berlin. Un
-chevalier s’est fait aimer d’une fée, et les circonstances l’ont
-séparé d’elle : il se marie longtemps après, et choisit pour
-femme une excellente personne, mais qui n’a rien de séduisant
-ni dans l’imagination ni dans l’esprit : le chevalier
-s’accommode assez bien de cette situation, et elle lui paraît
-d’autant plus naturelle qu’elle est commune ; car peu de
-gens savent que c’est la supériorité de l’âme et de l’esprit qui
-rapproche le plus intimement de la nature. La fée ne peut
-oublier le chevalier, et le poursuit par les merveilles de son
-art ; chaque fois qu’il commence à s’établir dans son ménage,
-elle attire son attention par des prodiges, et réveille
-ainsi le souvenir de leur affection passée.</p>
-
-<p>Si le chevalier s’approche d’une rivière, il entend les flots
-murmurer les romances que la fée lui chantait ; s’il invite
-des convives à sa table, des génies ailés viennent s’y placer,
-et font singulièrement peur à la prosaïque société de sa
-femme. Partout des fleurs, des danses et des concerts viennent
-troubler comme des fantômes la vie de l’infidèle amant ;
-et d’autre part, les esprits malins s’amusent à tourmenter
-son valet qui, dans son genre aussi, voudrait bien ne plus entendre
-parler de poésie : enfin, la fée se réconcilie avec le chevalier,
-à condition qu’il passera tous les ans trois jours
-avec elle, et sa femme consent volontiers à ce que son époux
-aille puiser dans l’entretien de la fée l’enthousiasme qui sert
-si bien à mieux aimer ce qu’on aime. Le sujet de cette pièce
-semble plus ingénieux que populaire ; mais les scènes merveilleuses
-y sont mêlées et variées avec tant d’art, qu’elle
-amuse également toutes les classes de spectateurs.</p>
-
-<p>La nouvelle école littéraire, en Allemagne, a un système
-sur la comédie comme sur tout le reste ; la peinture des
-mœurs ne suffit pas pour l’intéresser, elle veut de l’imagination
-dans la conception des pièces et dans l’invention des
-personnages ; le merveilleux, l’allégorie, l’histoire, rien ne
-lui paraît de trop pour diversifier les situations comiques.
-Les écrivains de cette école ont donné le nom de <i>comique
-arbitraire</i> à ce libre essor de toutes les pensées, sans frein et
-sans but déterminé. Ils s’appuient à cet égard de l’exemple
-d’Aristophane, non assurément qu’ils approuvent la licence
-de ses pièces, mais ils sont frappés de la verve de gaîté
-qui s’y fait sentir, et ils voudraient introduire chez les
-modernes cette comédie audacieuse qui se joue de l’univers,
-au lieu de s’en tenir au ridicule de telle ou telle classe de la
-société. Les efforts de la nouvelle école tendent, en général, à
-donner plus de force et d’indépendance à l’esprit dans tous les
-genres, et les succès qu’ils obtiendraient à cet égard seraient
-une conquête, et pour la littérature, et plus encore pour
-l’énergie même du caractère allemand ; mais il est toujours
-difficile d’influer par des idées générales sur les productions
-spontanées de l’imagination ; et de plus, une comédie démagogique
-comme celle des Grecs ne pourrait pas convenir à
-l’état actuel de la société européenne.</p>
-
-<p>Aristophane vivait sous un gouvernement tellement républicain,
-que l’on y communiquait tout au peuple, et que les
-affaires d’État passaient facilement de la place publique au
-théâtre. Il vivait dans un pays où les spéculations philosophiques
-étaient presque aussi familières à tous les hommes
-que les chefs-d’œuvre de l’art, parce que les écoles se tenaient
-en plein air, et que les idées les plus abstraites
-étaient revêtues des couleurs brillantes que leur prêtaient
-la nature et le ciel ; mais comment recréer toute cette sève
-de vie, sous nos frimas et dans nos maisons ? La civilisation
-moderne a multiplié les observations sur le cœur humain :
-l’homme connaît mieux l’homme, et l’âme, pour ainsi dire
-disséminée, offre à l’écrivain mille nuances nouvelles. La
-comédie saisit ces nuances, et quand elle peut les faire ressortir
-par des situations dramatiques, le spectateur est ravi
-de retrouver au théâtre des caractères tels qu’il en peut rencontrer
-dans le monde ; mais l’introduction du peuple dans
-la comédie, des chœurs dans la tragédie, des personnages
-allégoriques, des sectes philosophiques, enfin de tout ce qui
-présente les hommes en masse, et d’une manière abstraite,
-ne saurait plaire aux spectateurs de nos jours. Il leur faut
-des noms et des individus ; ils cherchent l’intérêt romanesque,
-même dans la comédie, et la société sur la scène.</p>
-
-<p>Parmi les écrivains de la nouvelle école, Tieck est celui
-qui a le plus le sentiment de la plaisanterie ; ce n’est pas
-qu’il ait fait aucune comédie qui puisse se jouer, et que
-celles qu’il a écrites soient bien ordonnées, mais on y voit des
-traces brillantes d’une gaîté très originale. D’abord il saisit
-d’une façon qui rappelle La Fontaine les plaisanteries auxquelles
-les animaux peuvent donner lieu. Il a fait une comédie
-intitulée <i>le Chat botté</i>, qui est admirable en ce genre.
-Je ne sais quel effet produiraient sur la scène des animaux
-parlants ; peut-être est-il plus amusant de se les figurer que
-de les voir : mais toutefois ces animaux personnifiés, et
-agissant à la manière des hommes, semblent la vraie comédie
-donnée par la nature. Tous les rôles comiques, c’est-à-dire,
-égoïstes et sensuels, tiennent toujours en quelque
-chose de l’animal. Peu importe donc si dans la comédie
-c’est l’animal qui imite l’homme, ou l’homme qui imite
-l’animal.</p>
-
-<p>Tieck intéresse aussi par la direction qu’il sait donner à
-son talent de moquerie : il le tourne tout entier contre l’esprit
-calculateur et prosaïque ; et comme la plupart des plaisanteries
-de société ont pour but de jeter du ridicule sur
-l’enthousiasme, on aime l’auteur qui ose prendre corps à
-corps la prudence, l’égoïsme, toutes ces choses prétendues
-raisonnables, derrière lesquelles les gens médiocres se
-croient en sûreté, pour lancer des traits contre les caractères
-ou les talents supérieurs. Ils s’appuient sur ce qu’ils appellent
-une juste mesure, pour blâmer tout ce qui se distingue ;
-et tandis que l’élégance consiste dans l’abondance superflue
-des objets de luxe extérieur, on dirait que cette même
-élégance interdit le luxe dans l’esprit, l’exaltation dans les
-sentiments, enfin tout ce qui ne sert pas immédiatement à
-faire prospérer les affaires de ce monde. L’égoïsme moderne
-a l’art de louer toujours dans chaque chose la réserve et la
-modération, afin de se masquer en sagesse, et ce n’est qu’à
-la longue qu’on s’est aperçu que de telles opinions pourraient
-bien anéantir le génie des beaux-arts, la générosité,
-l’amour et la religion : que resterait-il après, qui valût la
-peine de vivre ?</p>
-
-<p>Deux comédies de Tieck, <i>Octavien</i> et <i>le Prince Zerbin</i>,
-sont l’une et l’autre ingénieusement combinées. Un fils de
-l’empereur Octavien (personnage imaginaire, qu’un conte
-de fées place sous le règne du roi Dagobert) est égaré, encore
-au berceau, dans une forêt. Un bourgeois de Paris le
-trouve, l’élève avec son propre fils, et se fait passer pour
-son père. A vingt ans, les inclinations héroïques du jeune
-prince le trahissent dans chaque circonstance, et rien n’est
-plus piquant que le contraste de son caractère et de celui
-de son prétendu frère, dont le sang ne contredit point l’éducation
-qu’il a reçue. Les efforts du sage bourgeois, pour
-mettre dans la tête de son fils adoptif quelques leçons d’économie
-domestique, sont tout à fait inutiles : il l’envoie au
-marché, pour acheter des bœufs dont il a besoin ; le jeune
-homme, en revenant, voit, dans la main d’un chasseur, un
-faucon ; et, ravi de sa beauté, il donne les bœufs pour le
-faucon, et revient tout fier d’avoir acquis, à ce prix, un tel
-oiseau. Une autre fois, il rencontre un cheval dont l’air
-martial le transporte : il veut savoir ce qu’il coûte, on le lui
-dit ; et, s’indignant de ce qu’on demande si peu de chose
-pour un si bel animal, il en paie deux fois la valeur.</p>
-
-<p>Le prétendu père résiste longtemps aux dispositions naturelles
-du jeune homme, qui s’élance avec ardeur vers le
-danger et la gloire ; mais lorsque enfin on ne peut plus
-l’empêcher de prendre les armes contre les Sarrasins qui
-assiègent Paris, et que de toutes parts on vante ses exploits,
-le vieux bourgeois, à son tour, est saisi par une sorte de
-contagion poétique ; et rien n’est plus plaisant que le bizarre
-mélange de ce qu’il était et de ce qu’il veut être, de son
-langage vulgaire et des images gigantesques dont il remplit
-ses discours. A la fin, le jeune homme est reconnu pour le
-fils de l’empereur, et chacun reprend le rang qui convient à
-son caractère. Ce sujet fournit une foule de scènes pleines
-d’esprit et de vrai comique ; et l’opposition entre la vie commune
-et les sentiments chevaleresques ne saurait être mieux
-représentée.</p>
-
-<p><i>Le prince Zerbin</i> est une peinture très spirituelle de
-l’étonnement de toute une cour, quand elle voit dans son
-souverain du penchant à l’enthousiasme, au dévouement, à
-toutes les nobles imprudences d’un caractère généreux.
-Tous les vieux courtisans soupçonnent leur prince de folie,
-et lui conseillent de voyager, pour qu’il apprenne comment
-les choses vont partout ailleurs. On donne à ce prince un
-gouverneur très raisonnable, qui doit le ramener au positif
-de la vie. Il se promène avec son élève dans une belle forêt,
-un jour d’été, lorsque les oiseaux se font entendre, que le
-vent agite les feuilles, et que la nature animée semble
-adresser de toutes parts à l’homme un langage prophétique.
-Le gouverneur ne trouve dans ces sensations vagues
-et multipliées que de la confusion et du bruit ; et lorsqu’il
-revient dans le palais, il se réjouit de voir les arbres transformés
-en meubles, toutes les productions de la nature
-asservies à l’utilité, à la régularité factice mise à la place
-du mouvement tumultueux de l’existence. Les courtisans
-se rassurent toutefois, quand, au retour de ses voyages, le
-prince Zerbin, éclairé par l’expérience, promet de ne plus
-s’occuper des beaux-arts, de la poésie, des sentiments exaltés,
-de rien enfin qui ne tende à faire triompher l’égoïsme
-sur l’enthousiasme.</p>
-
-<p>Ce que les hommes craignent le plus, pour la plupart,
-c’est de passer pour dupes, et il leur paraît beaucoup moins
-ridicule de se montrer occupés d’eux-mêmes dans toutes les
-circonstances, qu’attrapés dans une seule. Il y a donc de
-l’esprit, et un bel emploi de l’esprit, à tourner sans cesse
-en plaisanterie tout ce qui est calcul personnel, car il en
-restera toujours bien assez pour faire aller le monde, tandis
-que jusqu’au souvenir même d’une nature vraiment élevée,
-pourrait bien, un de ces jours, disparaître tout à fait.</p>
-
-<p>On trouve dans les comédies de Tieck une gaîté qui naît
-des caractères, et ne consiste point en épigrammes spirituelles ;
-une gaîté dans laquelle l’imagination est inséparable
-de la plaisanterie ; mais quelquefois aussi cette imagination
-même fait disparaître le comique, et ramène la
-poésie lyrique dans les scènes où l’on ne voudrait trouver
-que des ridicules mis en action. Rien n’est si difficile aux
-Allemands que de ne pas se livrer dans tous leurs ouvrages
-au vague de la rêverie, et cependant la comédie et le théâtre
-en général n’y sont guère propres ; car de toutes les impressions,
-la plus solitaire, c’est précisément la rêverie ; à peine
-peut-on communiquer ce qu’elle inspire à l’ami le plus intime :
-comment serait-il donc possible d’y associer la multitude
-rassemblée ?</p>
-
-<p>Parmi ces pièces allégoriques, il faut compter <i>le Triomphe
-de la Sentimentalité</i>, petite comédie de Gœthe, dans laquelle
-il a saisi très ingénieusement le double ridicule de l’enthousiasme
-affecté et de la nullité réelle. Le principal personnage
-de cette pièce paraît engoué de toutes les idées qui
-supposent une imagination forte et une âme profonde, et
-cependant il n’est dans le vrai qu’un prince très bien élevé,
-très poli, et très soumis aux convenances ; il s’est avisé de
-vouloir mêler à tout cela une sensibilité de commande, dont
-l’affectation se trahit sans cesse. Il croit aimer les sombres
-forêts, le clair de lune, les nuits étoilées ; mais comme il
-craint le froid et la fatigue, il a fait faire des décorations
-qui représentent ces divers objets, et ne voyage jamais que
-suivi d’un grand chariot qui transporte en poste derrière lui
-les beautés de la nature.</p>
-
-<p>Ce prince sentimental se croit aussi amoureux d’une
-femme dont on lui a vanté l’esprit et les talents. Cette
-femme, pour l’éprouver, met à sa place un mannequin voilé
-qui, comme on le pense bien, ne dit jamais rien d’inconvenable,
-et dont le silence passe tout à la fois pour la réserve
-du bon goût et la rêverie mélancolique d’une âme tendre.</p>
-
-<p>Le prince, enchanté de cette compagne selon ses désirs,
-demande le mannequin en mariage, et ne découvre qu’à la
-fin qu’il est assez malheureux pour avoir choisi une véritable
-poupée pour épouse, tandis que sa cour lui offrait un
-si grand nombre de femmes qui en auraient réuni les principaux
-avantages.</p>
-
-<p>L’on ne saurait le nier cependant, ces idées ingénieuses
-ne suffisent pas pour faire une bonne comédie, et les Français
-ont, comme auteurs comiques, l’avantage sur toutes les
-autres nations. La connaissance des hommes et l’art d’user
-de cette connaissance leur assurent, à cet égard, le premier
-rang ; mais peut-être pourrait-on souhaiter quelquefois,
-même dans les meilleures pièces de Molière, que la satire
-raisonnée tînt moins de place, et que l’imagination y eût plus
-de part. <i>Le Festin de Pierre</i> est, parmi ses comédies, celle
-qui se rapproche le plus du système allemand ; un prodige
-qui fait frissonner sert de mobile aux situations les plus
-comiques, et les plus grands effets de l’imagination se
-mêlent aux nuances les plus piquantes de la plaisanterie.
-Ce sujet, aussi spirituel que poétique, est pris des Espagnols.
-Les conceptions hardies sont très rares en France ;
-l’on y aime, en littérature, à travailler en sûreté ; mais,
-quand des circonstances heureuses ont encouragé à se
-risquer, le goût y conduit l’audace avec une adresse merveilleuse,
-et ce sera presque toujours un chef-d’œuvre
-qu’une invention étrangère arrangée par un Français.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2ch27">CHAPITRE XXVII<br />
-<span class="i">De la Déclamation.</span></h3>
-
-
-<p>L’art de la déclamation ne laissant après lui que des
-souvenirs, et ne pouvant élever aucun monument durable,
-il en est résulté que l’on n’a pas beaucoup réfléchi sur tout
-ce qui le compose. Rien n’est si facile que d’exercer cet art
-médiocrement, mais ce n’est pas à tort que dans sa perfection
-il excite tant d’enthousiasme ; et, loin de déprécier
-cette impression comme un mouvement passager, je crois
-qu’on peut lui assigner de justes causes. Rarement on
-parvient, dans la vie, à pénétrer les sentiments secrets des
-hommes : l’affectation et la fausseté, la froideur et la
-modestie, exagèrent, altèrent, contiennent ou voilent ce qui
-se passe au fond du cœur. Un grand acteur met en évidence
-les symptômes de la vérité dans les sentiments et dans les
-caractères, et nous montre les signes certains des penchants
-et des émotions vraies. Tant d’individus traversent l’existence
-sans se douter des passions et de leur force, que
-souvent le théâtre révèle l’homme à l’homme, et lui inspire
-une sainte terreur des orages de l’âme. En effet, quelles
-paroles pourraient les peindre comme un accent, un geste,
-un regard ! les paroles en disent moins que l’accent, l’accent
-moins que la physionomie, et l’inexprimable est précisément
-ce qu’un sublime acteur nous fait connaître.</p>
-
-<p>Les mêmes différences qui existent entre le système
-tragique des Allemands et celui des Français se retrouvent
-aussi dans leur manière de déclamer ; les Allemands imitent
-le plus qu’ils peuvent la nature, ils n’ont d’affectation que
-celle de la simplicité ; mais c’en est bien quelquefois une
-aussi dans les beaux-arts. Tantôt les acteurs allemands
-touchent profondément le cœur, et tantôt ils laissent le
-spectateur tout à fait froid ; ils se confient alors à sa patience,
-et sont sûrs de ne pas se tromper. Les Anglais ont plus de
-majesté que les Allemands dans leur manière de réciter les
-vers ; mais ils n’ont pas pourtant cette pompe habituelle que
-les Français, et surtout les tragédies françaises, exigent des
-acteurs ; notre genre ne supporte pas la médiocrité, car on
-n’y revient au naturel que par la beauté même de l’art. Les
-acteurs du second ordre, en Allemagne, sont froids et
-calmes ; ils manquent souvent l’effet tragique, mais ils ne
-sont presque jamais ridicules : cela se passe sur le théâtre
-allemand comme dans la société ; il y a là des gens qui
-quelquefois vous ennuient, et voilà tout ; tandis que sur la
-scène française, on est impatienté quand on n’est pas ému :
-les sons ampoulés et faux dégoûtent tellement alors de la
-tragédie, qu’il n’y a pas de parodie, si vulgaire qu’elle soit,
-qu’on ne préfère à la fade impression du maniéré.</p>
-
-<p>Les accessoires de l’art, les machines et les décorations,
-doivent être plus soignées en Allemagne qu’en France,
-puisque, dans les tragédies, on y a plus souvent recours à
-ces moyens. Iffland a su réunir à Berlin tout ce que l’on
-peut désirer à cet égard ; mais à Vienne, on néglige même
-les moyens nécessaires pour représenter matériellement
-bien une tragédie. La mémoire est infiniment plus cultivée
-par les acteurs français que par les acteurs allemands. Le
-souffleur, à Vienne, disait d’avance à la plupart des acteurs
-chaque mot de leur rôle ; et je l’ai vu suivant de coulisse en
-coulisse Othello, pour lui suggérer les vers qu’il devait
-prononcer au fond du théâtre en poignardant Desdemona.</p>
-
-<p>Le spectacle de Weimar est infiniment mieux ordonné
-sous tous les rapports. Le prince, homme d’esprit, et
-l’homme de génie connaisseur des arts, qui y président, ont
-su réunir le goût et l’élégance à la hardiesse qui permet de
-nouveaux essais.</p>
-
-<p>Sur ce théâtre, comme sur tous les autres en Allemagne,
-les mêmes acteurs jouent les rôles comiques et tragiques.
-On dit que cette diversité s’oppose à ce qu’ils soient
-supérieurs dans aucun. Cependant, les premiers génies du
-théâtre, Garrick et Talma, ont réuni les deux genres. La
-flexibilité d’organes, qui transmet également bien des
-impressions différentes, me semble le cachet du talent
-naturel, et dans la fiction comme dans le vrai, c’est peut-être
-à la même source que l’on puise la mélancolie et la
-gaîté. D’ailleurs, en Allemagne, le pathétique et la plaisanterie
-se succèdent et se mêlent si souvent ensemble dans
-les tragédies, qu’il faut bien que les acteurs possèdent le
-talent d’exprimer l’un et l’autre ; et le meilleur acteur allemand,
-Iffland, en donne l’exemple avec un succès mérité.
-Je n’ai pas vu en Allemagne de bons acteurs du haut comique,
-des marquis, des fats, etc. Ce qui fait la grâce de ce
-genre de rôle, c’est ce que les Italiens appellent la <i lang="it" xml:lang="it">disinvoltura</i>,
-et ce qui se traduirait en français par l’air dégagé.
-L’habitude qu’ont les Allemands de mettre à tout de l’importance
-est précisément ce qui s’oppose le plus à cette
-facile légèreté. Mais il est impossible de porter plus loin
-l’originalité, la verve comique et l’art de peindre les caractères,
-que ne le fait Iffland dans ses rôles. Je ne crois pas
-que nous ayons jamais vu au Théâtre-Français un talent plus
-varié ni plus inattendu que le sien, ni un acteur qui se
-risque à rendre les défauts et les ridicules naturels avec une
-expression aussi frappante. Il y a dans la comédie des modèles
-donnés, les pères avares, les fils libertins, les valets
-fripons, les tuteurs dupés ; mais les rôles d’Iffland, tels
-qu’il les conçoit, ne peuvent entrer dans aucun de ces
-moules : il faut les nommer tous par leur nom ; car ce sont
-des individus qui diffèrent singulièrement l’un de l’autre,
-et dans lesquels Iffland paraît vivre comme chez lui.</p>
-
-<p>Sa manière de jouer la tragédie est aussi, selon moi, d’un
-grand effet. Le calme et la simplicité de sa déclamation,
-dans le beau rôle de Walstein, ne peuvent s’effacer du souvenir.
-L’impression qu’il produit est graduelle : on croit
-d’abord que son apparente froideur ne pourra jamais
-remuer l’âme ; mais en avançant, l’émotion s’accroît avec
-une progression toujours plus rapide, et le moindre mot
-exerce un grand pouvoir, quand il règne dans le ton
-général une noble tranquillité, qui fait ressortir chaque
-nuance, et conserve toujours la couleur du caractère au
-milieu des passions.</p>
-
-<p>Iffland, qui est aussi supérieur dans la théorie que dans
-la pratique de son art, a publié plusieurs écrits extrêmement
-spirituels sur la déclamation ; il donne d’abord une
-esquisse des différentes époques de l’histoire du théâtre
-allemand : l’imitation raide et empesée de la scène française ;
-la sensibilité larmoyante des drames, dont le naturel prosaïque
-avait fait oublier jusqu’au talent de dire des vers ;
-enfin le retour à la poésie et à l’imagination, qui constitue
-maintenant le goût universel en Allemagne. Il n’y a pas un
-accent, pas un geste dont Iffland ne sache trouver la cause,
-en philosophe et en artiste.</p>
-
-<p>Un personnage de ses pièces lui fournit les observations
-les plus fines sur le jeu comique ; c’est un homme âgé, qui
-tout à coup abandonne ses anciens sentiments et ses constantes
-habitudes, pour revêtir le costume et les opinions de
-la génération nouvelle. Le caractère de cet homme n’a rien
-de méchant, et cependant la vanité l’égare autant que s’il
-était vraiment pervers. Il a laissé faire à sa fille un mariage
-raisonnable, mais obscur, et tout à coup il lui conseille de
-divorcer. Une badine à la main, souriant gracieusement, se
-balançant sur un pied et sur l’autre, il propose à son enfant
-de briser les liens les plus sacrés ; mais ce qu’on aperçoit
-de vieillesse à travers une élégance forcée, ce qu’il y a
-d’embarrassé dans son apparente insouciance, est saisi par
-Iffland avec une admirable sagacité.</p>
-
-<p>A propos de Franz Moor, frère du chef des brigands de
-Schiller, Iffland examine de quelle manière les rôles de
-scélérat doivent être joués : « Il faut, dit-il, que l’acteur
-s’attache à faire sentir par quels motifs le personnage est
-devenu ce qu’il est, quelles circonstances ont dépravé son
-âme ; enfin, l’acteur doit être comme le défenseur officieux
-du caractère qu’il représente ». En effet, il ne peut y avoir
-de vérité, même dans la scélératesse, que par les nuances
-qui font sentir que l’homme ne devient jamais méchant
-que par degrés.</p>
-
-<p>Iffland rappelle aussi la sensation prodigieuse que produisait,
-dans la pièce d’<i>Émilia Galotti</i>, Eckhoff, ancien acteur
-allemand très célèbre. Lorsque Odoard apprend par la
-maîtresse du prince que l’honneur de sa fille est menacé,
-il veut taire à cette femme, qu’il n’estime pas, l’indignation
-et la douleur qu’elle excite dans son âme, et ses mains, à
-son insu, arrachaient les plumes qu’il portait à son chapeau,
-avec un mouvement convulsif dont l’effet était terrible.
-Les acteurs qui succédèrent à Eckhoff avaient soin d’arracher
-comme lui les plumes du chapeau : mais elles tombaient
-à terre sans que personne y fît attention ; car une
-émotion véritable ne donnait pas aux moindres actions cette
-vérité sublime qui ébranle l’âme des spectateurs.</p>
-
-<p>La théorie d’Iffland sur les gestes est très ingénieuse. Il se
-moque de ces bras en moulin à vent qui ne peuvent servir qu’à
-déclamer des sentences de morale, et croit que d’ordinaire
-les gestes en petit nombre, et rapprochés du corps, indiquent
-mieux les impressions vraies ; mais, dans ce genre
-comme dans beaucoup d’autres, il y a deux parties très distinctes
-dans le talent, celle qui tient à l’enthousiasme poétique,
-et celle qui naît de l’esprit observateur ; selon la
-nature des pièces ou des rôles, l’une ou l’autre doit dominer.
-Les gestes que la grâce et le sentiment du beau inspirent
-ne sont pas ceux qui caractérisent tel ou tel personnage.
-La poésie exprime la perfection en général, plutôt
-qu’une manière d’être ou de sentir particulière. L’art de
-l’acteur tragique consiste donc à présenter dans ses attitudes
-l’image de la beauté poétique, sans négliger cependant
-ce qui distingue les différents caractères : c’est toujours
-dans l’union de l’idéal avec la nature que consiste tout
-le domaine des arts.</p>
-
-<p>Lorsque je vis la pièce du <i>Vingt-quatre février</i> jouée par
-deux poètes célèbres, A. W. Schlegel et Werner, je fus singulièrement
-frappée de leur genre de déclamation. Ils préparaient
-les effets longtemps d’avance, et l’on voyait qu’ils
-auraient été fâchés d’être applaudis dès les premiers vers.
-Toujours l’ensemble était présent à leur pensée, et le succès
-de détail, qui aurait pu y nuire, ne leur eût paru qu’une
-faute. Schlegel me fit découvrir, par sa manière de jouer
-dans la pièce de Werner, tout l’intérêt d’un rôle que j’avais
-à peine remarqué à la lecture. C’était l’innocence d’un
-homme coupable, le malheur d’un honnête homme qui a
-commis un crime à l’âge de sept ans, lorsqu’il ne savait
-pas encore ce que c’était que le crime, et qui, bien qu’il
-soit en paix avec sa conscience, n’a pu dissiper le trouble de
-son imagination. Je jugeai l’homme qui était représenté
-devant moi, comme on pénètre un caractère dans la vie,
-d’après des mouvements, des regards, des accents qui le
-trahissent à son insu. En France, la plupart de nos acteurs
-n’ont jamais l’air d’ignorer ce qu’ils font ; au contraire, il y
-a quelque chose d’étudié dans tous les moyens qu’ils
-emploient, et l’on en prévoit d’avance l’effet.</p>
-
-<p>Schrœder, dont tous les Allemands parlent comme d’un
-acteur admirable, ne pouvait supporter qu’on dît qu’il avait
-bien joué tel ou tel moment ou bien déclamé tel ou tel vers.</p>
-
-<p>— Ai-je bien joué le rôle ? demandait-il ; ai-je été le personnage ?
-Et en effet son talent semblait changer de nature
-chaque fois qu’il changeait de rôle. L’on n’oserait pas en
-France réciter, comme il le faisait souvent, la tragédie du
-ton habituel de la conversation. Il y a une couleur générale,
-un accent convenu qui est de rigueur dans les vers alexandrins,
-et les mouvements les plus passionnés reposent sur
-ce piédestal, qui est comme la donnée nécessaire de l’art.
-Les acteurs français d’ordinaire visent à l’applaudissement,
-et le méritent presque pour chaque vers ; les acteurs allemands
-y prétendent à la fin de la pièce et ne l’obtiennent
-guère qu’alors.</p>
-
-<p>La diversité des scènes et des situations qui se trouvent
-dans les pièces allemandes donne lieu nécessairement à
-beaucoup plus de variété dans le talent des acteurs. Le jeu
-muet compte pour davantage, et la patience des spectateurs
-permet une foule de détails qui rendent le pathétique plus
-naturel. L’art d’un acteur, en France, consiste presque en
-entier dans la déclamation ; en Allemagne, il y a beaucoup
-plus d’accessoires à cet art principal, et souvent la parole
-est à peine nécessaire pour attendrir.</p>
-
-<p>Lorsque Schrœder, jouant le roi Lear, traduit en allemand,
-était apporté endormi sur la scène, on dit que ce
-sommeil du malheur et de la vieillesse arrachait des larmes
-avant qu’il se fût réveillé, avant même que ses plaintes
-eussent appris ses douleurs ; et quand il portait dans ses
-bras le corps de sa jeune fille Cordélie, tuée parce qu’elle
-n’a pas voulu l’abandonner, rien n’était beau comme la
-force que lui donnait le désespoir. Un dernier doute le soutenait ;
-il essayait si Cordélie respirait encore : lui, si vieux,
-ne pouvait se persuader qu’un être si jeune avait pu mourir.
-Une douleur passionnée dans un vieillard à demi détruit,
-produisait l’émotion la plus déchirante.</p>
-
-<p>Ce qu’on peut reprocher avec raison aux acteurs allemands
-en général, c’est de mettre rarement en pratique la
-connaissance des arts du dessin, si généralement répandue
-dans leur pays : leurs attitudes ne sont pas belles ;
-l’excès de leur simplicité dégénère souvent en gaucherie, et
-presque jamais ils n’égalent les acteurs français dans la
-noblesse et l’élégance de la démarche et des mouvements.
-Néanmoins, depuis quelque temps les actrices allemandes
-ont étudié l’art des attitudes, et se perfectionnent dans cette
-sorte de grâce si nécessaire au théâtre.</p>
-
-<p>On n’applaudit au spectacle, en Allemagne, qu’à la fin des
-actes, et très rarement on interrompt l’acteur pour lui
-témoigner l’admiration qu’il inspire. Les Allemands regardent
-comme une espèce de barbarie de troubler, par des
-signes tumultueux d’approbation, l’attendrissement dont ils
-aiment à se pénétrer en silence. Mais c’est une difficulté de
-plus pour leurs acteurs ; car il faut une terrible force de
-talent pour se passer, en déclamant, de l’encouragement
-donné par le public. Dans un art tout d’émotion, les hommes
-rassemblés font éprouver une électricité toute-puissante, à
-laquelle rien ne peut suppléer.</p>
-
-<p>Une grande habitude de la pratique de l’art peut faire
-qu’un bon acteur, en répétant une pièce, repasse par les
-mêmes traces et se serve des mêmes moyens, sans que les
-spectateurs l’animent de nouveau ; mais l’inspiration première
-est presque toujours venue d’eux. Un contraste singulier
-mérite d’être remarqué. Dans les beaux-arts, dont la
-création est solitaire et réfléchie, on perd tout naturel lorsqu’on
-pense au public, et l’amour-propre seul y fait songer.
-Dans les beaux-arts improvisés, dans la déclamation surtout,
-le bruit des applaudissements agit sur l’âme comme le son
-de la musique militaire. Ce bruit enivrant fait couler le
-sang plus vite, ce n’est pas la froide vanité qu’il satisfait.</p>
-
-<p>Quand il paraît un homme de génie en France, dans quelque
-carrière que ce soit, il atteint presque toujours à un
-degré de perfection sans exemple ; car il réunit l’audace qui
-fait sortir de la route commune au tact du bon goût qu’il
-importe tant de conserver, lorsque l’originalité du talent
-n’en souffre pas. Il me semble donc que Talma peut être cité
-comme un modèle de hardiesse et de mesure, de naturel et
-de dignité. Il possède tous les secrets des arts divers ; ses
-attitudes rappellent les belles statues de l’antiquité ; son
-vêtement, sans qu’il y pense, est drapé dans tous ses mouvements,
-comme s’il avait eu le temps de l’arranger dans le
-plus parfait repos. L’expression de son visage, celle de son
-regard, doivent être l’étude de tous les peintres. Quelquefois
-il arrive les yeux à demi ouverts, et tout à coup le sentiment
-en fait jaillir des rayons de lumière qui semblent éclairer
-toute la scène.</p>
-
-<p>Le son de sa voix ébranle dès qu’il parle, avant que le
-sens même des paroles qu’il prononce ait excité l’émotion.
-Lorsque dans les tragédies il s’est trouvé par hasard quelques
-vers descriptifs, il a fait sentir les beautés de ce genre
-de poésie, comme si Pindare avait récité lui-même ses
-chants. D’autres ont besoin de temps pour émouvoir, et font
-bien d’en prendre ; mais il y a dans la voix de cet homme
-je ne sais quelle magie qui, dès les premiers accents,
-réveille toute la sympathie du cœur. Le charme de la
-musique, de la peinture, de la sculpture, de la poésie, et
-par-dessus tout du langage de l’âme, voilà ses moyens pour
-développer dans celui qui l’écoute toute la puissance des
-passions généreuses et terribles.</p>
-
-<p>Quelle connaissance du cœur humain il montre dans sa
-manière de concevoir ses rôles ! Il en est le second auteur
-par ses accents et par sa physionomie. Lorsqu’Œdipe
-raconte à Jocaste comment il a tué Laïus, sans le connaître,
-son récit commence ainsi : <i>J’étais jeune et superbe</i> ; la plupart
-des acteurs, avant lui, croyaient devoir jouer le mot
-<i>superbe</i>, et relevaient la tête pour le signaler : Talma, qui
-sent que tous les souvenirs de l’orgueilleux Œdipe commencent
-à devenir pour lui des remords, prononce d’une
-voix timide ces mots faits pour rappeler une confiance qu’il
-n’a déjà plus. Phorbas arrive de Corinthe, au moment où
-Œdipe vient de concevoir des craintes sur sa naissance : il
-lui demande un entretien secret. Les autres acteurs, avant
-Talma, se hâtaient de se retourner vers leur suite, et de
-l’éloigner avec un geste majestueux : Talma reste les yeux
-fixés sur Phorbas ; il ne peut le perdre de vue, et sa main
-agitée fait un signe pour écarter ce qui l’entoure. Il n’a rien
-dit encore, mais ses mouvements égarés trahissent le
-trouble de son âme ; et quand, au dernier acte, il s’écrie en
-quittant Jocaste :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, Laïus est mon père, et je suis votre fils,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">on croit voir s’entr’ouvrir le séjour du Ténare, où le destin
-perfide entraîne les mortels.</p>
-
-<p>Dans <i>Andromaque</i>, quand Hermione insensée accuse
-Oreste d’avoir assassiné Pyrrhus sans son aveu, Oreste répond :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et ne m’avez-vous pas</div>
-<div class="verse">Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas ?</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">on dit que Le Kain, quand il récitait ces vers, appuyait sur
-chaque mot, comme pour rappeler à Hermione toutes les
-circonstances de l’ordre qu’il avait reçu d’elle. Ce serait bien
-vis-à-vis d’un juge ; mais quand il s’agit de la femme qu’on
-aime, le désespoir de la trouver injuste et cruelle est l’unique
-sentiment qui remplisse l’âme. C’est ainsi que Talma
-conçoit la situation : un cri s’échappe du cœur d’Oreste ; il
-dit les premiers mots avec force, et ceux qui suivent avec
-un abattement toujours croissant : ses bras tombent, son visage
-devient en un instant pâle comme la mort, et l’émotion
-des spectateurs s’augmente, à mesure qu’il semble perdre la
-force de s’exprimer.</p>
-
-<p>La manière dont Talma récite le monologue suivant est
-sublime. L’espèce d’innocence qui rentre dans l’âme d’Oreste
-pour la déchirer, lorsqu’il dit ce vers :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’assassine à regret un roi que je révère,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">inspire une pitié que le génie même de Racine n’a pu prévoir
-même tout entière. Les grands acteurs se sont presque
-tous essayés dans les fureurs d’Oreste ; mais c’est là surtout
-que la noblesse des gestes et des traits ajoute singulièrement
-à l’effet du désespoir. La puissance de la douleur est d’autant
-plus terrible, qu’elle se montre à travers le calme même
-et la dignité d’une belle nature.</p>
-
-<p>Dans les pièces tirées de l’histoire romaine, Talma développe
-un talent d’un tout autre genre, mais non moins remarquable.
-On comprend mieux Tacite, après l’avoir vu
-jouer le rôle de Néron ; il y manifeste un esprit d’une
-grande sagacité ; car c’est toujours avec de l’esprit qu’une
-âme honnête saisit les symptômes du crime ; néanmoins il
-produit encore plus d’effet, ce me semble, dans les rôles où
-l’on aime à s’abandonner, en l’écoutant, aux sentiments
-qu’il exprime. Il a rendu à Bayard, dans la pièce de Du Belloy,
-le service de lui ôter ces airs de fanfaron que les autres
-acteurs croyaient devoir lui donner : ce héros gascon est redevenu,
-grâce à Talma, aussi simple dans la tragédie que
-dans l’histoire. Son costume dans ce rôle, ses gestes simples
-et rapprochés, rappellent les statues des chevaliers qu’on
-voit dans les anciennes églises, et l’on s’étonne qu’un homme
-qui a si bien le sentiment de l’art antique, sache aussi se
-transporter dans le caractère du moyen âge.</p>
-
-<p>Talma joue quelquefois le rôle de Pharan dans une tragédie
-de Ducis sur un sujet arabe, Abufar. Une foule de vers
-ravissants répandent sur cette tragédie beaucoup de charme ;
-les couleurs de l’Orient, la mélancolie rêveuse du midi asiatique,
-la mélancolie des contrées où la chaleur consume la
-nature, au lieu de l’embellir, se font admirablement sentir
-dans cet ouvrage. Le même Talma, Grec, Romain et chevalier,
-est un Arabe du désert, plein d’énergie et d’amour ; ses
-regards sont voilés comme pour éviter l’ardeur des rayons
-du soleil ; il y a dans ses gestes une alternative admirable
-d’indolence et d’impétuosité ; tantôt le sort l’accable,
-tantôt il paraît plus puissant encore que la nature, et
-semble triompher d’elle : la passion qui le dévore, et dont
-une femme qu’il croit sa sœur est l’objet, est renfermée
-dans son sein ; on dirait, à sa marche incertaine, que
-c’est lui-même qu’il veut fuir ; ses yeux se détournent de ce
-qu’il aime, ses mains repoussent une image qu’il croit toujours
-voir à ses côtés ; et quand enfin il presse Saléma sur
-son cœur, en lui disant ce simple mot « <i>J’ai froid</i> », il sait
-exprimer tout à la fois le frisson de l’âme et la dévorante
-ardeur qu’il veut cacher.</p>
-
-<p>On peut trouver beaucoup de défauts dans les pièces de
-Shakespeare adaptées par Ducis à notre théâtre ; mais il serait
-bien injuste de n’y pas reconnaître des beautés du premier
-ordre ; Ducis a son génie dans son cœur, et c’est là
-qu’il est bien. Talma joue ses pièces en ami du beau talent
-de ce noble vieillard. La scène des sorcières, dans Macbeth,
-est mise en récit dans la pièce française. Il faut voir Talma
-s’essayer à rendre quelque chose de vulgaire et de bizarre
-dans l’accent des sorcières, et conserver cependant dans
-cette imitation toute la dignité que notre théâtre exige.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Par des mots inconnus, ces êtres monstrueux</div>
-<div class="verse">S’appelaient tour à tour, s’applaudissaient entre eux,</div>
-<div class="verse">S’approchaient, me montraient avec un ris farouche :</div>
-<div class="verse">Leur doigt mystérieux se posait sur leur bouche.</div>
-<div class="verse">Je leur parle, et dans l’ombre ils s’échappent soudain,</div>
-<div class="verse">L’un avec un poignard, l’autre un sceptre à la main,</div>
-<div class="verse">L’autre d’un long serpent serrait son corps livide :</div>
-<div class="verse">Tous trois vers ce palais ont pris un vol rapide,</div>
-<div class="verse">Et tous trois dans les airs, en fuyant loin de moi,</div>
-<div class="verse">M’ont laissé pour adieu ces mots : <i>Tu seras roi</i>.</div>
-</div>
-
-<p>La voix basse et mystérieuse de l’acteur, en prononçant
-ces vers, la manière dont il plaçait son doigt sur sa bouche,
-comme la statue du silence, son regard qui s’altérait pour
-exprimer un souvenir horrible et repoussant ; tout était
-combiné pour peindre un merveilleux nouveau sur notre
-théâtre, et dont aucune tradition antérieure ne pouvait donner
-l’idée.</p>
-
-<p><i>Othello</i> n’a pas réussi dernièrement sur la scène française ;
-il semble qu’Orosmane empêche qu’on ne comprenne bien
-Othello ; mais quand c’est Talma qui joue cette pièce, le cinquième
-acte émeut comme si l’assassinat se passait sous nos
-yeux ; j’ai vu Talma déclamer dans la chambre la dernière
-scène avec sa femme, dont la voix et la figure conviennent
-si bien à Desdemona ; il lui suffisait de passer sa main sur
-ses cheveux et de froncer le sourcil pour être le Maure de
-Venise, et la terreur saisissait à deux pas de lui, comme si
-toutes les illusions du théâtre l’avaient environné.</p>
-
-<p><i>Hamlet</i> est son triomphe parmi les tragédies du genre
-étranger. Les spectateurs ne voient pas l’ombre du père
-d’Hamlet sur la scène française, l’apparition se passe en entier
-dans la physionomie de Talma, et certes elle n’en est
-pas ainsi moins effrayante. Quand, au milieu d’un entretien
-calme et mélancolique, tout à coup il aperçoit le spectre, on
-suit tous ses mouvements dans les yeux qui le contemplent,
-et l’on ne peut douter de la présence du fantôme, quand un
-tel regard l’atteste.</p>
-
-<p>Lorsque, au troisième acte, Hamlet arrive seul sur la scène,
-et qu’il dit en beaux vers français le fameux monologue : <i lang="en" xml:lang="en">To
-be or not to be</i>.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La mort, c’est le sommeil, c’est un réveil peut-être.</div>
-<div class="verse">Peut-être ! — Ah ! c’est le mot qui glace, épouvanté,</div>
-<div class="verse">L’homme, au bord du cercueil, par le doute arrêté ;</div>
-<div class="verse">Devant ce vaste abîme, il se jette en arrière,</div>
-<div class="verse">Ressaisit l’existence, et s’attache à la terre.</div>
-</div>
-
-<p>Talma ne faisait pas un geste, quelquefois seulement il
-remuait la tête, pour questionner la terre et le ciel sur ce
-que c’est que la mort. Immobile, la dignité de la méditation
-absorbait tout son être. L’on voyait un homme, au milieu de
-deux mille hommes en silence, interroger la pensée sur le
-sort des mortels ! dans peu d’années tout ce qui était là
-n’existera plus, mais d’autres hommes assisteront à leur
-tour aux mêmes incertitudes, et se plongeront de même
-dans l’abîme, sans en connaître la profondeur.</p>
-
-<p>Lorsque Hamlet veut faire jurer à sa mère, sur l’urne qui
-renferme les cendres de son époux, qu’elle n’a point eu de
-part au crime qui l’a fait périr, elle hésite, se trouble, et
-finit par avouer le forfait dont elle est coupable. Alors Hamlet
-tire le poignard que son père lui commande d’enfoncer
-dans le sein maternel ; mais au moment de frapper, la tendresse
-et la pitié l’emportent, et, se retournant vers l’ombre
-de son père, il s’écrie : <i>grâce, grâce, mon père !</i> avec un accent
-où toutes les émotions de la nature semblent à la fois
-s’échapper du cœur, et, se jetant aux pieds de sa mère évanouie,
-il lui dit ces deux vers qui renferment une inépuisable
-pitié :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Votre crime est horrible, exécrable, odieux ;</div>
-<div class="verse">Mais il n’est pas plus grand que la bonté des cieux.</div>
-</div>
-
-<p>Enfin, on ne peut penser à Talma sans se rappeler <i>Manlius</i>.
-Cette pièce faisait peu d’effet au théâtre : c’est le sujet
-de la <i>Venise sauvée</i>, d’Otway, transporté dans un événement
-de l’histoire romaine. Manlius conspire contre le sénat de
-Rome, il confie son secret à Servilius, qu’il aime depuis
-quinze ans : il le lui confie malgré les soupçons de ses autres
-amis, qui se défient de la faiblesse de Servilius et de
-son amour pour sa femme, fille du consul. Ce que les conjurés
-ont craint arrive. Servilius ne peut cacher à sa femme
-le danger de la vie de son père ; elle court aussitôt le lui
-révéler. Manlius est arrêté, ses projets sont découverts, et le
-sénat le condamne à être précipité du haut de la roche Tarpéïenne.</p>
-
-<p>Avant Talma, l’on n’avait guère aperçu dans cette pièce
-faiblement écrite, la passion d’amitié que Manlius ressent
-pour Servilius. Quand un billet du conjuré Rutile apprend
-que le secret est trahi, et l’est par Servilius, Manlius arrive,
-ce billet à la main ; il s’approche de son coupable ami que
-déjà le repentir dévore, et, lui montrant les lignes qui l’accusent,
-il prononce ces mots : <i>Qu’en dis-tu ?</i> Je le demande
-à tous ceux qui les ont entendus, la physionomie et le son
-de la voix peuvent-ils jamais exprimer à la fois plus d’impressions
-différentes ; cette fureur qu’amollit un sentiment
-intérieur de pitié, cette indignation que l’amitié rend tour à
-tour plus vive et plus faible, comment les faire comprendre,
-si ce n’est par cet accent qui va de l’âme à l’âme, sans l’intermédiaire
-même des paroles ? Manlius tire son poignard
-pour en frapper Servilius, sa main cherche son cœur et
-tremble de le trouver : le souvenir de tant d’années pendant
-lesquelles Servilius lui fut cher, élève comme un nuage de
-pleurs entre sa vengeance et son ami.</p>
-
-<p>On a moins parlé du cinquième acte, et peut-être Talma
-y est-il plus admirable encore que dans le quatrième. Servilius
-a tout bravé pour expier sa faute et sauver Manlius ;
-dans le fond de son cœur il a résolu, si son ami périt, de
-partager son sort. La douleur de Manlius est adoucie par les
-regrets de Servilius ; néanmoins il n’ose lui dire qu’il lui
-pardonne sa trahison effroyable ; mais il prend à la dérobée
-la main de Servilius, et l’approche de son cœur ; ses mouvements
-involontaires cherchent l’ami coupable qu’il veut
-embrasser encore, avant de le quitter pour jamais. Rien, ou
-presque rien dans la pièce, n’indiquait cette admirable
-beauté de l’âme sensible, respectant une longue affection,
-malgré la trahison qui l’a brisée. Les rôles de Pierre et de
-Jaffier, dans la pièce anglaise, indiquent cette situation avec
-une grande force. Talma sait donner à la tragédie de Manlius
-l’énergie qui lui manque, et rien n’honore plus son talent
-que la vérité avec laquelle il exprime ce qu’il y a d’invincible
-dans l’amitié. La passion peut haïr l’objet de son amour ;
-mais quand le lien s’est formé par les rapports sacrés de
-l’âme, il semble que le crime même ne saurait l’anéantir, et
-qu’on attend le remords comme après une longue absence
-on attendrait le retour.</p>
-
-<p>En parlant avec quelque détail de Talma, je ne crois
-point m’être arrêtée sur un sujet étranger à mon ouvrage.
-Cet artiste donne autant qu’il est possible à la tragédie
-française, ce qu’à tort ou à raison les Allemands lui reprochent
-de n’avoir pas : l’originalité et le naturel. Il sait
-caractériser les mœurs étrangères dans les différents personnages
-qu’il représente, et nul acteur ne hasarde davantage
-de grands effets par des moyens simples. Il y a, dans
-sa manière de déclamer, Shakespeare et Racine artistement
-combinés. Pourquoi les écrivains dramatiques n’essaieraient-ils
-pas aussi de réunir dans leurs compositions ce que l’acteur
-a su si bien amalgamer par son jeu ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2ch28">CHAPITRE XXVIII<br />
-<span class="i">Des Romans.</span></h3>
-
-
-<p>De toutes les fictions les romans étant la plus facile, il
-n’est point de carrière dans laquelle les écrivains des nations
-modernes se soient plus essayés. Le roman fait, pour ainsi
-dire, la transition entre la vie réelle et la vie imaginaire.
-L’histoire de chacun est, à quelques modifications près, un
-roman assez semblable à ceux qu’on imprime, et les souvenirs
-personnels tiennent souvent à cet égard lieu d’invention.
-On a voulu donner plus d’importance à ce genre en y mêlant
-la poésie, l’histoire et la philosophie ; il me semble que
-c’est le dénaturer. Les réflexions morales et l’éloquence
-passionnée peuvent trouver place dans les romans ; mais
-l’intérêt des situations doit être toujours le premier mobile
-de cette sorte d’écrits, et jamais rien ne peut en tenir lieu.
-Si l’effet théâtral est la condition indispensable de toute
-pièce représentée, il est également vrai qu’un roman ne
-serait ni un bon ouvrage, ni une fiction heureuse, s’ils n’inspiraient
-pas une curiosité vive ; c’est en vain que l’on voudrait
-y suppléer par des digressions spirituelles, l’attente de
-l’amusement trompée causerait une fatigue insurmontable.</p>
-
-<p>La foule des romans d’amour publiés en Allemagne a fait
-tourner un peu en plaisanterie les clairs de lune, les harpes
-qui retentissent le soir dans la vallée, enfin tous les moyens
-connus de bercer doucement l’âme ; néanmoins il y a en
-nous une disposition naturelle qui se plaît à ces faciles lectures ;
-c’est au génie à s’emparer de cette disposition qu’on
-voudrait encore combattre. Il est si beau d’aimer et d’être
-aimé, que cet hymne de la vie peut se moduler à l’infini,
-sans que le cœur en éprouve de lassitude ; ainsi l’on revient
-avec joie au motif d’un chant embelli par des notes brillantes.
-Je ne dissimulerai pas cependant que les romans, même les
-plus purs, font du mal ; ils nous ont trop appris ce qu’il y a
-de plus secret dans les sentiments. On ne peut plus rien
-éprouver sans se souvenir presque de l’avoir lu, et tous les
-voiles du cœur ont été déchirés. Les anciens n’auraient jamais
-fait ainsi de leur âme un sujet de fiction ; il leur restait
-un sanctuaire où même leur propre regard aurait craint
-de pénétrer ; mais enfin, le genre des romans admis, il y
-faut de l’intérêt, et c’est, comme le disait Cicéron de l’action
-dans l’orateur, la condition trois fois nécessaire.</p>
-
-<p>Les Allemands, comme les Anglais, sont très féconds en
-romans qui peignent la vie domestique. La peinture des
-mœurs est plus élégante dans les romans anglais ; elle a
-plus de diversité dans les romans allemands. Il y a en Angleterre,
-malgré l’indépendance des caractères, une manière
-d’être générale donnée par la bonne compagnie ; en Allemagne
-rien à cet égard n’est convenu. Plusieurs de ces romans
-fondés sur nos sentiments et nos mœurs, et qui tiennent
-parmi les livres le rang des drames au théâtre, méritent d’être
-cités ; mais ce qui est sans égal et sans pareil, c’est <i>Werther</i> :
-on voit là tout ce que le génie de Gœthe pouvait produire
-quand il était passionné. L’on dit qu’il attache maintenant
-peu de prix à cet ouvrage de sa jeunesse ; l’effervescence
-d’imagination qui lui inspira presque de l’enthousiasme pour
-le suicide doit lui paraître maintenant blâmable. Quand on
-est très jeune, la dégradation de l’être n’ayant en rien commencé,
-le tombeau ne semble qu’une image poétique,
-qu’un sommeil environné de figures à genoux qui nous
-pleurent ; il n’en est plus ainsi même dès le milieu de la
-vie, et l’on apprend alors pourquoi la religion, cette science
-de l’âme, a mêlé l’horreur du meurtre à l’attentat contre soi-même.</p>
-
-<p>Gœthe néanmoins aurait grand tort de dédaigner l’admirable
-talent qui se manifeste dans <i>Werther</i> ; ce ne sont pas
-seulement les souffrances de l’amour, mais les maladies de
-l’imagination dans notre siècle, dont il a su faire le tableau ;
-ces pensées qui se pressent dans l’esprit sans qu’on puisse
-les changer en acte de la volonté ; le contraste singulier
-d’une vie beaucoup plus monotone que celle des anciens,
-et d’une existence intérieure beaucoup plus agitée, causent
-une sorte d’étourdissement semblable à celui qu’on prend
-sur le bord de l’abîme, et la fatigue même qu’on éprouve,
-après l’avoir longtemps contemplé, peut entraîner à s’y précipiter.
-Gœthe a su joindre à cette peinture des inquiétudes
-de l’âme, si philosophique dans ses résultats, une fiction
-simple, mais d’un intérêt prodigieux. Si l’on a cru nécessaire,
-dans toutes les sciences, de frapper les yeux par les
-signes extérieurs, n’est-il pas naturel d’intéresser le cœur
-pour y graver de grandes pensées ?</p>
-
-<p>Les romans par lettres supposent toujours plus de sentiments
-que de faits ; jamais les anciens n’auraient imaginé
-de donner cette forme à leurs fictions ; et ce n’est même que
-depuis deux siècles que la philosophie s’est assez introduite
-en nous-mêmes pour que l’analyse de ce qu’on éprouve
-tienne une si grande place dans les livres. Cette manière
-de concevoir les romans n’est pas aussi poétique, sans
-doute, que celle qui consiste tout entière dans des récits ;
-mais l’esprit humain est maintenant bien moins avide des
-événements même les mieux combinés, que des observations
-sur ce qui se passe dans le cœur. Cette disposition tient
-aux grands changements intellectuels qui ont eu lieu dans
-l’homme ; il tend toujours plus en général à se replier sur
-lui-même, et cherche la religion, l’amour et la pensée dans
-le plus intime de son être.</p>
-
-<p>Plusieurs écrivains allemands ont composé des contes de
-revenants et de sorcières, et pensent qu’il y a plus de talent
-dans ces inventions que dans un roman fondé sur une circonstance
-de la vie commune : tout est bien si l’on y est
-porté par des dispositions naturelles ; mais en général il
-faut des vers pour les choses merveilleuses, la prose n’y
-suffit pas. Quand les fictions représentent des siècles et des
-pays très différents de ceux où nous vivons, il faut que le
-charme de la poésie supplée au désir que la ressemblance
-avec nous-mêmes nous ferait goûter. La poésie est le médiateur
-ailé qui transporte les temps passés et les nations
-étrangères dans une région sublime où l’admiration tient
-lieu de sympathie.</p>
-
-<p>Les romans de chevalerie abondent en Allemagne ; mais
-on aurait dû les rattacher plus scrupuleusement aux traditions
-anciennes : à présent on recherche ces sources précieuses ;
-et, dans un livre appelé <i>le Livre des Héros</i>, on a
-trouvé une foule d’aventures racontées avec force et naïveté ;
-il importe de conserver la couleur de ce style et de
-ces mœurs anciennes, et de ne pas prolonger, par l’analyse
-des sentiments, les récits de ce temps où l’honneur et
-l’amour agissaient sur le cœur de l’homme, comme la fatalité
-chez les anciens, sans qu’on réfléchît aux motifs des
-actions, ni que l’incertitude y fût admise.</p>
-
-<p>Les romans philosophiques ont pris depuis quelque temps,
-en Allemagne, le pas sur tous les autres ; ils ne ressemblent
-point à ceux des Français : ce n’est pas, comme dans Voltaire,
-une idée générale qu’on exprime par un fait en
-forme d’apologue, mais c’est un tableau de la vie humaine
-tout à fait impartial, un tableau dans lequel aucun intérêt
-passionné ne domine ; des situations diverses se succèdent
-dans tous les rangs, dans tous les états, dans toutes les circonstances,
-et l’écrivain est là pour les raconter ; c’est ainsi
-que Gœthe a conçu <i>Wilhelm Meister</i>, ouvrage très admiré
-en Allemagne, mais ailleurs peu connu.</p>
-
-<p><i>Wilhelm Meister</i> est plein de discussions ingénieuses et
-spirituelles ; on en ferait un ouvrage philosophique du premier
-ordre, s’il ne s’y mêlait pas une intrigue de roman,
-dont l’intérêt ne vaut pas ce qu’elle fait perdre ; on y trouve
-des peintures très fines et très détaillées d’une certaine
-classe de la société, plus nombreuse en Allemagne que dans
-les autres pays ; classe dans laquelle les artistes, les comédiens
-et les aventuriers se mêlent avec les bourgeois qui
-aiment la vie indépendante, et avec les grands seigneurs
-qui croient protéger les arts : chacun de ces tableaux pris à
-part est charmant ; mais il n’y a d’autre intérêt dans l’ensemble
-de l’ouvrage que celui qu’on doit mettre à savoir
-l’opinion de Gœthe sur chaque sujet : le héros de son roman
-est un tiers importun qu’il a mis, on ne sait pourquoi,
-entre son lecteur et lui.</p>
-
-<p>Au milieu de ces personnages de <i>Wilhelm Meister</i>, plus
-spirituels que signifiants, et de ces situations plus naturelles
-que saillantes, un épisode charmant se retrouve dans
-plusieurs endroits de l’ouvrage, et réunit tout ce que la
-chaleur et l’originalité du talent de Gœthe peuvent faire
-éprouver de plus animé. Une jeune fille italienne est l’enfant
-de l’amour, et d’un amour criminel et terrible, qui a
-entraîné un homme consacré par serment au culte de la
-divinité ; les deux époux déjà si coupables, découvrent
-après leur hymen qu’ils étaient frère et sœur, et que l’inceste
-est pour eux la punition du parjure. La mère perd la
-raison, et le père parcourt le monde comme un malheureux
-errant qui ne veut d’asile nulle part. Le fruit infortuné
-de cet amour si funeste, sans appui dès sa naissance, est
-enlevé par des danseurs de corde ; ils l’exercent jusqu’à
-l’âge de dix ans dans les misérables jeux dont ils tirent leur
-subsistance : les cruels traitements qu’on lui fait éprouver
-intéressent Wilhelm, et il prend à son service cette jeune
-fille, sous l’habit de garçon, qu’elle a porté depuis qu’elle
-est au monde.</p>
-
-<p>Alors se développe dans cette créature extraordinaire un
-mélange singulier d’enfance et de profondeur, de sérieux et
-d’imagination ; ardente comme les Italiennes, silencieuse et
-persévérante comme une personne réfléchie, la parole ne
-semble pas son langage. Le peu de mots qu’elle dit cependant
-est solennel, et répond à des sentiments bien plus
-forts que son âge, et dont elle-même n’a pas le secret. Elle
-s’attache à Wilhelm avec amour et respect ; elle le sert
-comme un domestique fidèle, elle l’aime comme une femme
-passionnée : sa vie ayant toujours été malheureuse, on
-dirait qu’elle n’a point connu l’enfance, et que, souffrant
-dans l’âge auquel la nature n’a destiné que des jouissances,
-elle n’existe que pour une seule affection, avec
-laquelle les battements de son cœur commencent et
-finissent.</p>
-
-<p>Le personnage de Mignon (c’est le nom de la jeune fille)
-est mystérieux comme un rêve ; elle exprime ses regrets
-pour l’Italie dans des vers ravissants, que tout le monde sait
-par cœur en Allemagne : « Connais-tu cette terre où les
-citronniers fleurissent, etc. ». Enfin la jalousie, cette impression
-trop forte pour de si jeunes organes, brise la pauvre
-enfant, qui sentit la douleur avant que l’âge lui donnât la
-force de lutter contre elle. Il faudrait, pour comprendre tout
-l’effet de cet admirable tableau, en rapporter chaque détail.
-On ne peut se représenter sans émotion les moindres mouvements
-de cette jeune fille ; il y a je ne sais quelle simplicité
-magique en elle, qui suppose des abîmes de pensées et
-de sentiments ; l’on croit entendre gronder l’orage au fond
-de son âme, lors même que l’on ne saurait citer ni une
-parole ni une circonstance qui motive l’inquiétude inexprimable
-qu’elle fait éprouver.</p>
-
-<p>Malgré ce bel épisode, on aperçoit dans <i>Wilhelm Meister</i>
-le système singulier qui s’est développé depuis quelque
-temps dans la nouvelle école allemande. Les récits des anciens,
-et même leurs poèmes, quelque animés qu’ils soient
-dans le fond, sont calmes par la forme ; et l’on s’est persuadé
-que les modernes feraient bien d’imiter la tranquillité
-des écrivains antiques : mais en fait d’imagination, ce
-qui n’est commandé que par la théorie ne réussit guère
-dans la pratique. S’il s’agit d’événements tels que ceux de
-<i>l’Iliade</i>, ils intéressent d’eux-mêmes, et moins le sentiment
-personnel de l’auteur s’aperçoit, plus le tableau fait impression ;
-mais si l’on se met à peindre les situations romanesques
-avec le calme impartial d’Homère, le résultat n’en
-saurait être très attachant.</p>
-
-<p>Gœthe vient de faire paraître un roman intitulé <i>les Affinités
-de choix</i>, qu’on peut accuser surtout, ce me semble, du
-défaut que je viens d’indiquer. Un ménage heureux s’est
-retiré à la campagne ; les deux époux invitent, l’un son ami,
-l’autre sa nièce, à partager leur solitude ; l’ami devient
-amoureux de la femme, et l’époux de la jeune fille, nièce de
-sa femme. Il se livre à l’idée de recourir au divorce pour
-s’unir à ce qu’il aime ; la jeune fille est prête à y consentir :
-des événements malheureux la ramènent au sentiment du
-devoir ; mais quand elle reconnaît la nécessité de sacrifier
-son amour, elle en meurt de douleur, et celui qu’elle aime
-ne tarde pas à la suivre.</p>
-
-<p>La traduction des <i>Affinités de choix</i> n’a point eu de succès
-en France, parce que l’ensemble de cette fiction n’a rien de
-caractérisé, et qu’on ne sait pas dans quel but elle a été
-conçue ; ce n’est point un tort en Allemagne que cette incertitude :
-comme les événements de ce monde ne présentent
-souvent que des résultats indécis, l’on consent à trouver
-dans les romans qui les peignent les mêmes contradictions
-et les mêmes doutes. Il y a, dans l’ouvrage de Gœthe, une
-foule de pensées et d’observations fines ; mais il est vrai que
-l’intérêt y languit souvent, et qu’on trouve presque autant
-de lacunes dans ce roman que dans la vie humaine telle
-qu’elle se passe ordinairement. Un roman cependant ne doit
-pas ressembler à des mémoires particuliers ; car tout intéresse
-dans ce qui a existé réellement, tandis qu’une fiction
-ne peut égaler l’effet de la vérité qu’en la surpassant, c’est-à-dire,
-en ayant plus de force, plus d’ensemble et plus
-d’action qu’elle.</p>
-
-<p>La description du jardin du baron et des embellissements
-qu’y fait la baronne, absorbe plus du tiers du roman ; et l’on
-a peine à partir de là pour être ému par une catastrophe
-tragique : la mort du héros et de l’héroïne ne semble
-plus qu’un accident fortuit, parce que le cœur n’est pas
-préparé longtemps d’avance à sentir et à partager la peine
-qu’ils éprouvent. Cet écrit offre un singulier mélange de
-l’existence commode et des sentiments orageux ; une imagination
-pleine de grâce et de force s’approche des plus
-grands effets pour les délaisser tout à coup, comme s’il ne
-valait pas la peine de les produire ; et l’on dirait que l’émotion
-fait du mal à l’écrivain de ce roman, et que, par paresse
-de cœur, il met de côté la moitié de son talent, de peur de
-se faire souffrir lui-même en attendrissant les autres.</p>
-
-<p>Une question plus importante, c’est de savoir si un tel
-ouvrage est moral, c’est-à-dire, si l’impression qu’on en
-reçoit est favorable au perfectionnement de l’âme ; les événements
-ne sont de rien à cet égard dans une fiction ; on
-sait si bien qu’ils dépendent de la volonté de l’auteur, qu’ils
-ne peuvent réveiller la conscience de personne : la moralité
-d’un roman consiste donc dans les sentiments qu’il inspire.
-On ne saurait nier qu’il n’y ait dans le livre de Gœthe une
-profonde connaissance du cœur humain, mais une connaissance
-décourageante ; la vie y est représentée comme une
-chose assez indifférente, de quelque manière qu’on la passe ;
-triste quand on l’approfondit, assez agréable quand on
-l’esquive, susceptible de maladies morales qu’il faut guérir
-si l’on peut, et dont il faut mourir si l’on n’en peut guérir. — Les
-passions existent, les vertus existent ; il y a des gens
-qui assurent qu’il faut combattre les unes par les autres ; il
-y en a d’autres qui prétendent que cela ne se peut pas ;
-voyez et jugez, semble dire l’écrivain qui raconte, avec impartialité,
-les arguments que le sort peut donner pour et
-contre chaque manière de voir.</p>
-
-<p>On aurait tort cependant de se figurer que ce scepticisme
-soit inspiré par la tendance matérialiste du dix-huitième
-siècle ; les opinions de Gœthe ont bien plus de profondeur,
-mais elles ne donnent pas plus de consolations à l’âme. On
-aperçoit dans ses écrits une philosophie dédaigneuse, qui
-dit au bien comme au mal : Cela doit être, puisque cela est ;
-un esprit prodigieux, qui domine toutes les autres facultés,
-et se lasse du talent même, comme ayant quelque chose de
-trop involontaire et de trop partial ; enfin, ce qui manque
-surtout à ce roman, c’est un sentiment religieux ferme et
-positif : les principaux personnages sont plus accessibles à
-la superstition qu’à la croyance ; et l’on sent que dans leur
-cœur, la religion, comme l’amour, n’est que l’effet des circonstances
-et pourrait varier avec elles.</p>
-
-<p>Dans la marche de cet ouvrage, l’auteur se montre trop
-incertain ; les figures qu’il dessine et les opinions qu’il indique,
-ne laissent que des souvenirs vacillants ; il faut en convenir,
-beaucoup penser conduit quelquefois à tout ébranler
-dans le fond de soi-même ; mais un homme de génie tel
-que Gœthe doit servir de guide à ses admirateurs dans une
-route assurée. Il n’est plus temps de douter, il n’est plus
-temps de mettre, à propos de toutes choses, des idées ingénieuses
-dans les deux côtés de la balance ; il faut se livrer à
-la confiance, à l’enthousiasme, à l’admiration que la jeunesse
-immortelle de l’âme peut toujours entretenir en nous-mêmes ;
-cette jeunesse renaît des cendres mêmes des passions :
-c’est le rameau d’or qui ne peut se flétrir, et qui
-donne à la Sibylle l’entrée dans les champs élysiens.</p>
-
-<p>Tieck mérite d’être cité dans plusieurs genres ; il est l’auteur
-d’un roman, <i>Sternbald</i>, dont la lecture est délicieuse ;
-les événements y sont en petit nombre, et ce qu’il y en a
-n’est pas même conduit jusqu’au dénouement ; mais on ne
-trouve nulle part, je crois, une si agréable peinture de la
-vie d’un artiste. L’auteur place son héros dans le beau
-siècle des arts, et le suppose écolier d’Albert Dürer, contemporain
-de Raphaël ; il le fait voyager dans diverses contrées
-de l’Europe, et peint avec un charme tout nouveau le
-plaisir que doivent causer les objets extérieurs, quand on
-n’appartient exclusivement à aucun pays, ni à aucune situation,
-et qu’on se promène librement à travers la nature
-pour y chercher des inspirations et des modèles. Cette existence
-voyageuse et rêveuse tout à la fois n’est bien sentie
-qu’en Allemagne. Dans les romans français nous décrivons
-toujours les mœurs et les relations sociales ; mais il y a un
-grand secret de bonheur dans cette imagination qui plane
-sur la terre en la parcourant, et ne se mêle point aux intérêts
-actifs de ce monde.</p>
-
-<p>Ce que le sort refuse presque toujours aux pauvres mortels,
-c’est une destinée heureuse dont les circonstances se
-succèdent et s’enchaînent selon nos souhaits ; mais les impressions
-isolées sont pour la plupart assez douces, et
-le présent, quand on peut le considérer à part des
-souvenirs et des craintes, est encore le meilleur moment de
-l’homme. Il y a donc une philosophie poétique très sage
-dans ces jouissances instantanées dont l’existence d’un artiste
-se compose ; les sites nouveaux, les accidents de lumière
-qui les embellissent sont pour lui des événements qui commencent
-et finissent le même jour, et n’ont rien à faire avec
-le passé ni avec l’avenir ; les affections du cœur dérobent
-l’aspect de la nature, et l’on s’étonne, en lisant le roman de
-Tieck, de toutes les merveilles qui nous environnent à notre
-insu.</p>
-
-<p>L’auteur a mêlé à cet ouvrage des poésies détachées, dont
-quelques-unes sont des chefs-d’œuvre. Lorsqu’on met des
-vers dans un roman français, presque toujours ils interrompent
-l’intérêt, et détruisent l’harmonie de l’ensemble. Il n’en
-est pas ainsi dans <i>Sternbald</i> ; le roman est si poétique en
-lui-même, que la prose y paraît comme un récitatif qui
-succède au chant, ou le prépare. On y trouve entre autres
-quelques stances sur le retour du printemps, qui sont
-enivrantes comme la nature à cette époque. L’enfance y est
-présentée sous mille formes différentes ; l’homme, les plantes,
-la terre, le ciel, tout y est si jeune, tout y est si riche d’espérance,
-qu’on dirait que le poète célèbre les premiers
-beaux jours et les premières fleurs qui parèrent le monde.</p>
-
-<p>Nous avons en français plusieurs romans comiques ; et
-l’un des plus remarquables, c’est <i>Gil Blas</i>. Je ne crois pas
-qu’on puisse citer chez les Allemands un ouvrage où l’on se
-joue si spirituellement des choses de la vie. Ils ont à peine
-un monde réel, comment pourraient-ils déjà s’en moquer ?
-La gaîté sérieuse qui ne tourne rien en plaisanterie, mais
-amuse sans le vouloir, et fait rire sans avoir ri ; cette gaîté
-que les Anglais appellent <i>humour</i>, se trouve aussi dans
-plusieurs écrits allemands ; mais il est presque impossible
-de les traduire. Quand la plaisanterie consiste dans une
-pensée philosophique heureusement exprimée, comme le
-<i>Gulliver</i> de Swift, le changement de langue n’y fait rien,
-mais <i>Tristram Shandy</i> de Sterne perd en français presque
-toute sa grâce. Les plaisanteries qui consistent dans les formes
-du langage en disent peut-être à l’esprit mille fois plus
-que les idées, et cependant on ne peut transmettre aux
-étrangers ces impressions si vives, excitées par des nuances
-si fines.</p>
-
-<p>Claudius est un des auteurs allemands qui ont le plus de
-cette gaîté nationale, partage exclusif de chaque littérature
-étrangère. Il a publié un recueil composé de plusieurs
-pièces détachées sur différents sujets ; il en est quelques-unes
-de mauvais goût, quelques autres de peu d’importance ;
-mais il y règne une originalité et une vérité qui rendent les
-moindres choses piquantes. Cet écrivain, dont le style est
-revêtu d’une apparence simple, et quelquefois même vulgaire,
-pénètre jusqu’au fond du cœur, par la sincérité de
-ses sentiments. Il vous fait pleurer comme il vous fait rire,
-parce qu’il excite en vous la sympathie, et que vous reconnaissez
-un semblable et un ami dans tout ce qu’il éprouve.
-On ne peut rien extraire des écrits de Claudius, son talent
-agit comme une sensation ; il faut l’avoir éprouvée pour en
-parler. Il ressemble à ces peintres flamands qui s’élèvent
-quelquefois à représenter ce qu’il y a de plus noble dans la
-nature, ou à l’Espagnol Murillo qui peint des pauvres et des
-mendiants avec une vérité parfaite, mais qui leur donne
-souvent, même à son insu, quelques traits d’une expression
-noble et profonde. Il faut, pour mêler avec succès le comique
-et le pathétique, être éminemment naturel dans l’un
-et dans l’autre ; dès que le factice s’aperçoit, tout contraste
-fait disparate ; mais un grand talent plein de bonhomie peut
-réunir avec succès ce qui n’a du charme que sur le visage de
-l’enfance, le sourire au milieu des pleurs.</p>
-
-<p>Un autre écrivain, plus moderne et plus célèbre que Claudius,
-s’est acquis une grande réputation en Allemagne par
-des ouvrages qu’on appellerait des romans, si une dénomination
-connue pouvait convenir à des productions si extraordinaires.
-J. Paul Richter a sûrement plus d’esprit qu’il
-n’en faut pour composer un ouvrage qui intéresserait les
-étrangers autant que les Allemands, et néanmoins rien de
-ce qu’il a publié ne peut sortir de l’Allemagne. Ses admirateurs
-diront que cela tient à l’originalité même de son génie ;
-il me semble que ses défauts en sont autant la cause
-que ses qualités. Il faut, dans nos temps modernes, avoir
-l’esprit européen ; les Allemands encouragent trop dans
-leurs auteurs cette hardiesse vagabonde qui, toute audacieuse
-qu’elle paraît, n’est pas toujours dénuée d’affectation.
-Madame de Lambert disait à son fils : — Mon ami, ne
-vous permettez que les sottises qui vous feront un grand
-plaisir. — On pourrait prier J. Paul de n’être bizarre que
-malgré lui : tout ce qu’on dit involontairement répond toujours
-à la nature de quelqu’un ; mais quand l’originalité
-naturelle est gâtée par la prétention à l’originalité, le lecteur
-ne jouit pas complètement même de ce qui est vrai,
-par le souvenir et la crainte de ce qui ne l’est pas.</p>
-
-<p>On trouve cependant des beautés admirables dans les
-ouvrages de J. Paul ; mais l’ordonnance et le cadre de ses
-tableaux sont si défectueux, que les traits de génie les plus
-lumineux se perdent dans la confusion de l’ensemble. Les
-écrits de J. Paul doivent être considérés sous deux points de
-vue, la plaisanterie et le sérieux ; car il mêle constamment
-l’une à l’autre. Sa manière d’observer le cœur humain est
-pleine de finesse et de gaîté, mais il ne connaît guère que
-le cœur humain tel qu’on peut le juger d’après les petites
-villes d’Allemagne, et il y a souvent dans la peinture de ces
-mœurs quelque chose de trop innocent pour notre siècle. Des
-observations si délicates et presque si minutieuses sur les
-affections morales rappellent un peu ce personnage des
-contes de fées surnommé <i>Fine-Oreille</i>, parce qu’il entendait
-les plantes pousser. Sterne a bien, à cet égard, quelque
-analogie avec J. Paul ; mais si J. Paul lui est très supérieur
-dans la partie sérieuse et poétique de ses ouvrages, Sterne
-a plus de goût et d’élégance dans la plaisanterie, et l’on
-voit qu’il a vécu dans une société dont les rapports étaient
-plus étendus et plus brillants.</p>
-
-<p>Ce serait un ouvrage bien remarquable néanmoins que
-des pensées extraites des ouvrages de J. Paul ; mais on
-s’aperçoit, en le lisant, de l’habitude singulière qu’il a de
-recueillir partout, dans de vieux livres inconnus, dans des
-ouvrages de sciences, etc., des métaphores et des allusions.
-Les rapprochements qu’il en tire sont presque toujours très
-ingénieux : mais quand il faut de l’étude et de l’attention
-pour saisir une plaisanterie, il n’y a guère que les Allemands
-qui consentent à rire à la longue, et se donnent autant
-de peine pour comprendre ce qui les amuse que ce qui
-les instruit.</p>
-
-<p>Au fond de tout cela l’on trouve une foule d’idées nouvelles,
-et si l’on y parvient, l’on s’y enrichit beaucoup ; mais
-l’auteur a négligé l’empreinte qu’il fallait donner à ces trésors.
-La gaîté des Français vient de l’esprit de société ; celle
-des Italiens, de l’imagination ; celle des Anglais, de l’originalité
-du caractère ; la gaîté des Allemands est philosophique.
-Ils plaisantent avec les choses et avec les livres plutôt
-qu’avec leurs semblables. Il y a dans leur tête un chaos
-de connaissances qu’une imagination indépendante et fantasque
-combine de mille manières, tantôt originales tantôt
-confuses ; mais où la vigueur de l’esprit et de l’âme se fait
-toujours sentir.</p>
-
-<p>L’esprit de J. Paul ressemble souvent à celui de Montaigne.
-Les auteurs français de l’ancien temps ont en général
-plus de rapport avec les Allemands que les écrivains du
-siècle de Louis XIV ; car c’est depuis ce temps-là que la
-littérature française a pris une direction classique.</p>
-
-<p>J. Paul Richter est souvent sublime dans la partie sérieuse
-de ses ouvrages, mais la mélancolie continuelle de
-son langage ébranle quelquefois jusqu’à la fatigue. Lorsque
-l’imagination nous balance trop longtemps dans le vague, à
-la fin les couleurs se confondent à nos regards, les contours
-s’effacent, et il ne reste de ce qu’on a lu qu’un retentissement,
-au lieu d’un souvenir. La sensibilité de J. Paul
-touche l’âme, mais ne la fortifie pas assez. La poésie de son
-style ressemble aux sons de l’harmonica, qui ravissent
-d’abord et font mal au bout de quelques instants, parce que
-l’exaltation qu’ils excitent n’a pas d’objet déterminé. L’on
-donne trop d’avantage aux caractères arides et froids, quand
-on leur présente la sensibilité comme une maladie, tandis
-que c’est de toutes les facultés morales la plus énergique,
-puisqu’elle donne le désir et la puissance de se dévouer aux
-autres.</p>
-
-<p>Parmi les épisodes touchants qui abondent dans les romans
-de Jean Paul, dont le fond n’est presque jamais qu’un
-assez faible prétexte pour les épisodes, j’en vais citer trois,
-pris au hasard, pour donner l’idée du reste. Un seigneur anglais
-devient aveugle par une double cataracte ; il se fait faire
-l’opération sur un de ses yeux ; on la manque, et cet œil est
-perdu sans ressource. Son fils, sans le lui dire, étudie chez
-un oculiste, et, au bout d’une année, il est jugé capable
-d’opérer l’œil que l’on peut encore sauver à son père. Le
-père, ignorant l’intention de son fils, croit se remettre entre
-les mains d’un étranger, et se prépare, avec fermeté, au
-moment qui va décider si le reste de sa vie se passera dans
-les ténèbres ; il recommande même qu’on éloigne son fils
-de sa chambre, afin qu’il ne soit pas trop ému en assistant à
-cette redoutable décision. Le fils s’approche en silence de
-son père ; sa main ne tremble pas ; car la circonstance est
-trop forte pour les signes ordinaires de l’attendrissement.
-Toute l’âme se concentre dans une seule pensée, et l’excès
-même de la tendresse donne cette présence d’esprit surnaturelle,
-à laquelle succéderait l’égarement, si l’espoir était
-perdu. Enfin l’opération réussit, et le père, en recouvrant la
-lumière, aperçoit le fer bienfaisant dans la main de son
-propre fils !</p>
-
-<p>Un autre roman du même auteur présente aussi une situation
-très touchante. Un jeune aveugle demande qu’on
-lui décrive le coucher du soleil, dont il sent les rayons doux
-et purs dans l’atmosphère, comme l’adieu d’un ami. Celui
-qu’il interroge lui raconte la nature dans toute sa beauté ;
-mais il mêle à cette peinture une impression de mélancolie
-qui doit consoler l’infortuné privé de la lumière. Sans cesse
-il en appelle à la divinité, comme à la source vive des
-merveilles du monde ; et, ramenant tout à cette vue intellectuelle,
-dont l’aveugle jouit peut-être plus intimement
-encore que nous, il lui fait sentir dans l’âme ce que ses yeux
-ne peuvent plus voir.</p>
-
-<p>Enfin, je risquerai la traduction d’un morceau très
-bizarre, mais qui sert à faire connaître le génie de Jean Paul.</p>
-
-<p>Bayle a dit quelque part que <i>l’athéisme ne devrait pas mettre
-à l’abri de la crainte des souffrances éternelles</i> : c’est une
-grande pensée, et sur laquelle on peut réfléchir longtemps.
-Le songe de Jean Paul, que je vais citer, peut être considéré
-comme cette pensée mise en action.</p>
-
-<p>La vision dont il s’agit ressemble un peu au délire de la
-fièvre, et doit être jugée comme telle. Sous tout autre rapport
-que celui de l’imagination, elle serait singulièrement
-attaquable.</p>
-
-<p>« Le but de cette fiction, dit Jean Paul, en excusera la
-hardiesse. Si mon cœur était jamais assez malheureux, assez
-desséché pour que tous les sentiments qui affirment
-l’existence d’un Dieu y fussent anéantis, je relirais ces pages ;
-j’en serais ébranlé profondément, et j’y retrouverais mon
-salut et ma foi. Quelques hommes nient l’existence de
-Dieu avec autant d’indifférence que d’autres l’admettent ; et
-tel y a cru pendant vingt années, qui n’a rencontré que
-dans la vingt-et-unième, la minute solennelle où il a découvert
-avec ravissement le riche apanage de cette croyance, la
-chaleur vivifiante de cette fontaine de naphte.</p>
-
-
-<p class="c i">Un Songe.</p>
-
-<p>« Lorsque, dans l’enfance, on nous raconte que vers minuit,
-à l’heure où le sommeil atteint notre âme de si près,
-les songes deviennent plus sinistres, les morts se relèvent,
-et, dans les églises solitaires, contrefont les pieuses pratiques
-des vivants, la mort nous effraie à cause des morts.
-Quand l’obscurité s’approche, nous détournons nos regards
-de l’église et de ses noirs vitraux ; les terreurs de l’enfance,
-plus encore que ses plaisirs, reprennent les ailes pour voltiger
-autour de nous, pendant la nuit légère de l’âme assoupie.
-Ah ! n’éteignez pas ces étincelles ; laissez-nous nos
-songes, même les plus sombres. Ils sont encore plus doux
-que notre existence actuelle ; ils nous ramènent à cet âge
-où le fleuve de la vie réfléchit encore le ciel.</p>
-
-<p>« Un soir d’été, j’étais couché sur le sommet d’une colline ;
-je m’y endormis, et je rêvai que je me réveillais au
-milieu de la nuit dans un cimetière. L’horloge sonnait onze
-heures. Toutes les tombes étaient entr’ouvertes, et les
-portes de fer de l’église, agitées par une main invisible,
-s’ouvraient et se refermaient à grand bruit. Je voyais sur les
-murs s’enfuir des ombres, qui n’y étaient projetées par
-aucun corps : d’autres ombres livides s’élevaient dans les
-airs, et les enfants seuls reposaient encore dans les cercueils.
-Il y avait dans le ciel comme un nuage grisâtre,
-lourd, étouffant, qu’un fantôme gigantesque serrait et pressait
-à longs plis. Au-dessus de moi, j’entendais la chute lointaine
-des avalanches, et sous mes pas la première commotion
-d’un vaste tremblement de terre. Toute l’église vacillait,
-et l’air était ébranlé par des sons déchirants qui cherchaient
-vainement à s’accorder. Quelques pâles éclairs jetaient une
-lueur sombre. Je me sentis poussé par la terreur même à
-chercher un abri dans le temple : deux basilics étincelants
-étaient placés devant ses portes redoutables.</p>
-
-<p>« J’avançai parmi la foule des ombres inconnues, sur qui
-le sceau des vieux siècles était imprimé ; toutes ces ombres se
-pressaient autour de l’hôtel dépouillé, et leur poitrine seule
-respirait et s’agitait avec violence ; un mort seulement, qui
-depuis peu était enterré dans l’église, reposait sur son linceul ;
-il n’y avait point encore de battement dans son sein,
-et un songe heureux faisait sourire son visage ; mais à
-l’approche d’un vivant il s’éveilla, cessa de sourire, ouvrit
-avec un pénible effort ses paupières engourdies ; la place de
-l’œil était vide, et à celle du cœur il n’y avait qu’une profonde
-blessure ; il souleva ses mains, les joignit pour prier ;
-mais ses bras s’allongèrent, se détachèrent du corps, et les
-mains jointes tombèrent à terre.</p>
-
-<p>« Au haut de la voûte de l’église était le cadran de l’éternité ;
-on n’y voyait ni chiffres ni aiguilles, mais une main
-noire en faisait le tour avec lenteur, et les morts s’efforçaient
-d’y lire le temps.</p>
-
-<p>« Alors descendit des hauts lieux sur l’autel une figure
-rayonnante, noble, élevée, et qui portait l’empreinte d’une
-impérissable douleur ; les morts s’écrièrent : — O Christ !
-n’est-il point de Dieu ? — Il répondit : — Il n’en est point. — Toutes
-les ombres se prirent à trembler avec violence, et
-le Christ continua ainsi : — J’ai parcouru les mondes, je me
-suis élevé au-dessus des soleils, et là aussi il n’est point de
-Dieu ; je suis descendu jusqu’aux dernières limites de l’univers,
-j’ai regardé dans l’abîme et je me suis écrié : — Père,
-où es-tu ? — Mais je n’ai entendu que la pluie qui tombait
-goutte à goutte dans l’abîme, et l’éternelle tempête, que
-nul ordre ne régit, m’a seule répondu. Relevant ensuite mes
-regards vers la voûte des cieux, je n’y ai trouvé qu’un orbite
-vide, noir et sans fond. L’éternité reposait sur le chaos et le
-rongeait, et se dévorait lentement elle-même : redoublez vos
-plaintes amères et déchirantes ; que des cris aigus dispersent
-les ombres, car c’en est fait.</p>
-
-<p>« Les ombres désolées s’évanouirent comme la vapeur
-blanchâtre que le froid a condensée ; l’église fut bientôt
-déserte ; mais tout à coup, spectacle affreux ! les enfants
-morts, qui s’étaient réveillés à leur tour dans le cimetière,
-accoururent et se prosternèrent devant la figure majestueuse
-qui était sur l’autel, et dirent : — Jésus, n’avons-nous pas
-de père ? — Et il répondit avec un torrent de larmes : — Nous
-sommes tous orphelins ; moi et vous, nous n’avons
-point de père. — A ces mots, le temple et les enfants s’abîmèrent,
-et tout l’édifice du monde s’écroula devant moi dans
-son immensité ».</p>
-
-<p>Je n’ajouterai point de réflexions à ce morceau, dont l’effet
-dépend absolument du genre d’imagination des lecteurs. Le
-sombre talent qui s’y manifeste m’a frappée, et il me paraît
-beau de transporter ainsi au delà de la tombe l’horrible
-effroi que doit éprouver la créature privée de Dieu.</p>
-
-<p>On n’en finirait point si l’on voulait analyser la foule de
-romans spirituels et touchants que l’Allemagne possède.
-Ceux de La Fontaine en particulier, que tout le monde lit
-au moins une fois avec tant de plaisir, sont en général plus
-intéressants par les détails que par la conception même du
-sujet. Inventer devient tous les jours plus rare, et d’ailleurs
-il est très difficile que les romans qui peignent les mœurs
-puissent plaire d’un pays à l’autre. Le grand avantage donc
-qu’on peut retirer de l’étude de la littérature allemande,
-c’est le mouvement d’émulation qu’elle donne ; il faut y
-chercher des forces pour composer soi-même, plutôt que
-des ouvrages tout faits qu’on puisse transporter ailleurs.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2ch29">CHAPITRE XXIX<br />
-<span class="i">Des Historiens allemands, et de J. de Müller en particulier.</span></h3>
-
-
-<p>L’histoire est dans la littérature ce qui touche de plus près
-à la connaissance des affaires publiques : c’est presque un
-homme d’État qu’un grand historien ; car il est difficile de
-bien juger les événements politiques sans être, jusqu’à un
-certain point, capable de les diriger soi-même ; aussi voit-on
-que la plupart des historiens sont à la hauteur du gouvernement
-de leur pays, et n’écrivent guère que comme ils
-pourraient agir. Les historiens de l’antiquité sont les premiers
-de tous, parce qu’il n’est point d’époque où les hommes
-supérieurs aient exercé plus d’ascendant sur leur patrie.
-Les historiens anglais occupent le second rang ; c’est la nation
-en Angleterre, plus encore que tel ou tel homme, qui a
-de la grandeur ; aussi les historiens y sont-ils moins dramatiques,
-mais plus philosophes que les anciens. Les idées
-générales ont, chez les Anglais, plus d’importance que les
-individus. En Italie, le seul Machiavel, parmi les historiens,
-a considéré les événements de son pays d’une manière universelle,
-mais terrible ; tous les autres ont vu le monde dans
-leur ville : ce patriotisme, quelque resserré qu’il soit, donne
-encore de l’intérêt et du mouvement aux écrits des Italiens<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.
-On a remarqué de tout temps que les mémoires valaient
-beaucoup mieux en France que les histoires ; les intrigues
-de cour disposaient jadis du sort du royaume, il était donc
-naturel que dans un tel pays les anecdotes particulières
-renfermassent le secret de l’histoire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> M. de Sismondi a su faire revivre ces intérêts partiels des républiques
-italiennes, en les rattachant aux grandes questions qui intéressent
-l’humanité tout entière.</p>
-</div>
-<p>C’est sous le point de vue littéraire qu’il faut considérer
-les historiens allemands ; l’existence politique du pays n’a
-point eu jusqu’à présent assez de force pour donner en ce
-genre un caractère national aux écrivains. Le talent particulier
-à chaque homme et les principes généraux de l’art
-d’écrire l’histoire ont seuls influé sur les productions de
-l’esprit humain dans cette carrière. On peut diviser, ce me
-semble, en trois classes principales les différents écrits historiques
-publiés en Allemagne : l’histoire savante, l’histoire
-philosophique et l’histoire classique, en tant que l’acception
-de ce mot est bornée à l’art de raconter, tel que les anciens
-l’ont conçu.</p>
-
-<p>L’Allemagne abonde en historiens savants, tels que Mascou,
-Schœpflin, Schlœzer, Gatterer, Schmidt, etc. Ils ont fait
-des recherches immenses, et nous ont donné des ouvrages
-où tout se trouve pour qui sait les étudier ; mais de tels
-écrivains ne sont bons qu’à consulter, et leurs travaux seraient
-les plus estimables et les plus généreux de tous, s’ils
-avaient eu seulement pour but d’épargner de la peine aux
-hommes de génie qui veulent écrire l’histoire.</p>
-
-<p>Schiller est à la tête des historiens philosophiques, c’est-à-dire
-de ceux qui considèrent les faits comme des raisonnements
-à l’appui de leurs opinions. La révolution des
-Pays-Bas se lit comme un plaidoyer plein d’intérêt et de
-chaleur. La guerre de trente ans est l’une des époques dans
-laquelle la nation allemande a montré le plus d’énergie.
-Schiller en a fait l’histoire avec un sentiment de patriotisme
-et d’amour pour les lumières et pour la liberté, qui honore
-tout à la fois son âme et son génie ; les traits avec lesquels
-il caractérise les principaux personnages sont d’une étonnante
-supériorité, et toutes ces réflexions naissent du recueillement
-d’une âme élevée ; mais les Allemands reprochent à
-Schiller de n’avoir pas assez étudié les faits dans leurs
-sources ; il ne pouvait suffire à toutes les carrières auxquelles
-ses rares talents l’appelaient, et son histoire n’est
-pas fondée sur une érudition assez étendue. Ce sont les Allemands,
-j’ai souvent eu occasion de le dire, qui ont senti les
-premiers tout le parti que l’imagination pouvait tirer de
-l’érudition ; les circonstances de détail donnent seules de la
-couleur et de la vie à l’histoire ; on ne trouve guère à la superficie
-des connaissances qu’un prétexte pour le raisonnement
-et l’esprit.</p>
-
-<p>L’histoire de Schiller a été écrite dans cette époque du
-dix-huitième siècle où l’on faisait de tout des armes, et son
-style se sent un peu du genre polémique qui régnait alors
-dans la plupart des écrits. Mais quand le but qu’on se propose
-est la tolérance et la liberté, et que l’on y tend par des
-moyens et des sentiments aussi nobles que ceux de Schiller,
-on compose toujours un bel ouvrage, quand même on pourrait
-désirer, dans la part accordée aux faits et aux réflexions,
-quelque chose de plus ou de moins étendu<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> On ne peut oublier, parmi les historiens philosophiques,
-M. Heeren, qui vient de publier des <i>Considérations sur les Croisades</i>,
-dans lesquelles une parfaite impartialité est le résultat des
-connaissances les plus rares et de la force de la raison.</p>
-</div>
-<p>Par un contraste singulier, c’est Schiller, le grand auteur
-dramatique, qui a mis peut-être trop de philosophie, et
-par conséquent trop d’idées générales dans ses récits, et
-c’est Müller, le plus savant des historiens, qui a été vraiment
-poète dans sa manière de peindre les événements et les
-hommes. Il faut distinguer dans l’Histoire de la Suisse,
-l’érudit et l’écrivain d’un grand talent : ce n’est qu’ainsi, ce
-me semble, qu’on peut parvenir à rendre justice à Müller.
-C’était un homme d’un savoir inouï, et ses facultés en ce
-genre faisaient vraiment peur. On ne conçoit pas comment
-la tête d’un homme a pu contenir ainsi un monde de faits et
-de dates. Les six mille ans à nous connus étaient parfaitement
-rangés dans sa mémoire, et ses études avaient été si
-profondes qu’elles étaient vives comme des souvenirs. Il n’y
-a pas un village de Suisse, pas une famille noble dont il ne
-sût l’histoire. Un jour, en conséquence d’un pari, on lui
-demanda la suite des comtes souverains du Bugey ; il les dit
-à l’instant même, seulement il ne se rappelait pas bien si
-l’un de ceux qu’il nommait avait été régent ou régnant en
-titre, et il se faisait sérieusement des reproches d’un tel
-manque de mémoire. Les hommes de génie, parmi les
-anciens, n’étaient point asservis à cet immense travail
-d’érudition qui s’augmente avec les siècles, et leur imagination
-n’était point fatiguée par l’étude. Il en coûte plus
-pour se distinguer de nos jours, et l’on doit du respect au
-labeur immense qu’il faut pour se mettre en possession du
-sujet que l’on veut traiter.</p>
-
-<p>La mort de ce Müller, dont la vie peut être diversement
-jugée, est une perte irréparable, et l’on croit voir périr plus
-qu’un homme quand de telles facultés s’éteignent<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Parmi les disciples de Müller, le baron de Hormayr, qui a écrit
-le <i>Plutarque autrichien</i>, doit être considéré comme l’un des premiers ;
-on sent que son histoire est composée, non d’après des livres,
-mais sur les manuscrits originaux. Le docteur Decarro, un savant
-Genevois établi à Vienne, et dont l’activité bienfaisante a porté la
-découverte de la vaccine jusqu’en Asie, va faire paraître une traduction
-de ces Vies des Grands Hommes d’Autriche, qui doit exciter le
-plus grand intérêt.</p>
-</div>
-<p>Müller, qu’on peut considérer comme le véritable historien
-classique d’Allemagne, lisait habituellement les auteurs
-grecs et latins dans leur langue originale ; il cultivait la littérature
-et les arts pour les faire servir à l’histoire. Son
-érudition sans bornes, loin de nuire à sa vivacité naturelle,
-était comme la base d’où son imagination prenait l’essor, et
-la vérité vivante de ses tableaux tenait à leur fidélité scrupuleuse ;
-mais s’il savait admirablement se servir de l’érudition,
-il ignorait l’art de s’en dégager quand il le fallait.
-Son histoire est beaucoup trop longue, il n’en a pas assez
-resserré l’ensemble. Les détails sont nécessaires pour donner
-de l’intérêt au récit des événements ; mais on doit choisir
-parmi les événements ceux qui méritent d’être racontés.</p>
-
-<p>L’ouvrage de Müller est une chronique éloquente ; si
-pourtant toutes les histoires étaient ainsi conçues, la vie
-de l’homme se consumerait tout entière à lire la vie des
-hommes. Il serait donc à souhaiter que Müller ne se fût
-pas laissé séduire par l’étendue même de ses connaissances.
-Néanmoins les lecteurs, qui ont d’autant plus de temps à
-donner qu’ils l’emploient mieux, se pénétreront toujours
-avec un plaisir nouveau de ces illustres annales de la Suisse.
-Les discours préliminaires sont des chefs-d’œuvre d’éloquence.
-Nul n’a su mieux que Müller montrer dans ses
-écrits le patriotisme le plus énergique ; et maintenant qu’il
-n’est plus, c’est par ses écrits seuls qu’il faut l’apprécier.</p>
-
-<p>Il décrit en peintre la contrée où se sont passés les principaux
-événements de la confédération helvétique. On aurait
-tort de se faire l’historien d’un pays qu’on n’aurait pas vu
-soi-même. Les sites, les lieux, la nature, sont comme le
-fond du tableau ; et les faits, quelque bien racontés qu’ils
-puissent être, n’ont pas tous les caractères de la vérité,
-quand on ne vous fait pas voir les objets extérieurs dont les
-hommes étaient environnés.</p>
-
-<p>L’érudition qui a induit Müller à mettre trop d’importance
-à chaque fait, lui est bien utile, quand il s’agit d’un
-événement vraiment digne d’être animé par l’imagination.
-Il le raconte alors comme s’il s’était passé la veille, et sait
-lui donner l’intérêt qu’une circonstance encore présente
-ferait éprouver. Il faut, autant qu’on le peut, dans l’histoire
-comme dans les fictions, laisser au lecteur le plaisir et
-l’occasion de pressentir lui-même les caractères et la marche
-des événements. Il se lasse facilement de ce qu’on lui dit,
-mais il est ravi de ce qu’il découvre ; et l’on assimile la
-littérature aux intérêts de la vie, quand on sait exciter par
-le récit l’anxiété de l’attente ; le jugement du lecteur
-s’exerce sur un mot, sur une action qui fait tout à coup
-comprendre un homme, et souvent l’esprit même d’une
-nation et d’un siècle.</p>
-
-<p>La conjuration du Rütli, telle qu’elle est racontée dans
-l’histoire de Müller, inspire un intérêt prodigieux. Cette
-vallée paisible où des hommes, paisibles aussi comme elle,
-se déterminèrent aux plus périlleuses actions que la conscience
-puisse commander ; le calme dans la délibération, la
-solennité du serment, l’ardeur dans l’exécution ; l’irrévocable
-qui se fonde sur la volonté de l’homme, tandis qu’au
-dehors tout peut changer, quel tableau ! Les images seules
-y font naître les pensées : les héros de cet événement,
-comme l’auteur qui le rapporte, sont absorbés par la grandeur
-même de l’objet. Aucune idée générale ne se présente
-à leur esprit, aucune réflexion n’altère la fermeté de l’action
-ni la beauté du récit.</p>
-
-<p>A la bataille de Granson, dans laquelle le duc de Bourgogne
-attaqua la faible armée des Cantons suisses, un trait
-simple donne la plus touchante idée de ces temps et de ces
-mœurs. Charles occupait déjà les hauteurs, et se croyait
-maître de l’armée qu’il voyait de loin dans la plaine ; tout
-à coup, au lever du soleil, il aperçut les Suisses qui, suivant
-la coutume de leurs pères, se mettaient tous à genoux,
-pour invoquer avant le combat la protection du Seigneur
-des seigneurs ; les Bourguignons crurent qu’ils se mettaient
-à genoux ainsi pour rendre les armes, et poussèrent des
-cris de triomphe ; mais tout à coup ces chrétiens, fortifiés
-par la prière, se relèvent, se précipitent sur leurs adversaires,
-et remportent à la fin la victoire dont leur pieuse
-ardeur les avait rendus dignes. Des circonstances de ce
-genre se retrouvent souvent dans l’histoire de Müller, et son
-langage ébranle l’âme, lors même que ce qu’il dit n’est
-point pathétique : il y a quelque chose de grave, de noble
-et de sévère dans son style, qui réveille puissamment le
-souvenir des vieux siècles.</p>
-
-<p>C’était cependant un homme mobile avant tout, que
-Müller ; mais le talent prend toutes les formes, sans avoir
-pour cela un moment d’hypocrisie. Il est ce qu’il paraît,
-seulement il ne peut se maintenir toujours dans la même
-disposition, et les circonstances extérieures le modifient.
-C’est surtout à la couleur de son style que Müller doit sa
-puissance sur l’imagination ; les mots anciens dont il se sert
-si à propos ont un air de loyauté germanique qui inspire
-de la confiance. Néanmoins il a tort de vouloir quelquefois
-mêler la concision de Tacite à la naïveté du moyen âge ; ces
-deux imitations se contredisent. Il n’y a même que Müller
-à qui les tournures du vieux allemand réussissent quelquefois ;
-pour tout autre ce serait de l’affectation. Salluste seul,
-parmi les écrivains de l’antiquité, a imaginé d’employer les
-formes et les termes d’un temps antérieur au sien ; en
-général le naturel s’oppose à cette sorte d’imitation ; cependant
-les chroniques du moyen âge étaient si familières à
-Müller, que c’est spontanément qu’il écrit souvent du même
-style. Il faut bien que ses expressions soient vraies, puisqu’elles
-inspirent ce qu’il veut faire éprouver.</p>
-
-<p>On est bien aise de croire, en lisant Müller, que parmi
-toutes les vertus qu’il a si bien senties, il en est qu’il a possédées.
-Son testament, qu’on vient de publier, est au moins
-une preuve de son désintéressement. Il ne laisse point de
-fortune, et il demande que l’on vende ses manuscrits pour
-payer ses dettes. Il ajoute que si cela suffit pour les acquitter,
-il se permet de disposer de sa montre en faveur de son
-domestique. « Ce n’est pas sans attendrissement, dit-il,
-qu’il recevra la montre qu’il a montée pendant vingt années ».
-La pauvreté d’un homme d’un si grand talent est
-toujours une honorable circonstance de sa vie ; la millième
-partie de l’esprit qui rend illustre suffirait assurément pour
-faire réussir tous les calculs de l’avidité. Il est beau d’avoir
-consacré ses facultés au culte de la gloire, et l’on ressent
-toujours de l’estime pour ceux dont le but le plus cher est
-au delà du tombeau.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2ch30">CHAPITRE XXX<br />
-<span class="i">Herder.</span></h3>
-
-
-<p>Les hommes de lettres, en Allemagne, sont à beaucoup
-d’égards la réunion la plus respectable que le monde éclairé
-puisse offrir, et parmi ces hommes, Herder mérite encore
-une place à part : son âme, son génie et sa moralité tout
-ensemble, ont illustré sa vie. Ses écrits peuvent être considérés
-sous trois rapports différents, l’histoire, la littérature
-et la théologie. Il s’était fort occupé de l’antiquité en général,
-et des langues orientales en particulier. Son livre intitulé
-<i>la Philosophie de l’Histoire</i> est peut-être le livre allemand
-écrit avec le plus de charme. On n’y trouve pas la
-même profondeur d’observations politiques que dans l’ouvrage
-de Montesquieu, sur <i>les Causes de la grandeur et de la
-décadence des Romains</i> ; mais comme Herder s’attachait à
-pénétrer le génie des temps les plus reculés, peut-être que
-la qualité qu’il possédait au suprême degré, l’imagination,
-servait mieux que toute autre à les faire connaître. Il faut
-ce flambeau pour marcher dans les ténèbres : c’est une lecture
-délicieuse que les divers chapitres de Herder sur Persépolis
-et Babylone, sur les Hébreux et sur les Égyptiens ;
-il semble qu’on se promène au milieu de l’ancien monde
-avec un poète historien, qui touche les ruines de sa baguette,
-et reconstruit à nos yeux les édifices abattus.</p>
-
-<p>On exige en Allemagne, même des hommes du plus grand
-talent, une instruction si étendue, que des critiques ont accusé
-Herder de n’avoir pas une érudition assez approfondie.
-Mais ce qui nous frapperait, au contraire, c’est la variété de
-ses connaissances ; toutes les langues lui étaient connues, et
-celui de tous ses ouvrages où l’on reconnaît le plus jusqu’à
-quel point il portait le tact des nations étrangères, c’est son
-<i>Essai sur la poésie hébraïque</i>. Jamais on n’a mieux exprimé
-le génie d’un peuple prophète, pour qui l’inspiration poétique
-était un rapport intime avec la Divinité. La vie errante
-de ce peuple, ses mœurs, les pensées dont il était capable,
-les images qui lui étaient habituelles, sont indiquées par
-Herder avec une étonnante sagacité. A l’aide des rapprochements
-les plus ingénieux, il cherche à donner l’idée de la
-symétrie du verset des Hébreux, de ce retour du même sentiment
-ou de la même image en des termes différents, dont
-chaque stance offre l’exemple. Quelquefois il compare cette
-brillante régularité à deux rangs de perles qui entourent la
-chevelure d’une belle femme. « L’art et la nature, dit-il,
-conservent toujours une imposante uniformité à travers
-leur abondance ». A moins de lire les psaumes des Hébreux
-dans l’original, il est impossible de mieux pressentir leur
-charme que par ce qu’en dit Herder. Son imagination était
-à l’étroit dans les contrées de l’Occident ; il se plaisait à respirer
-les parfums de l’Asie, et transmettait dans ses ouvrages
-le pur encens que son âme y avait recueilli.</p>
-
-<p>C’est lui qui le premier a fait connaître en Allemagne les
-poésies espagnoles et portugaises ; les traductions de W.
-Schlegel les y ont depuis naturalisées. Herder a publié un
-recueil intitulé <i>Chansons populaires</i> ; ce recueil contient les
-romances et les poésies détachées où sont empreints le caractère
-national et l’imagination des peuples. On y peut étudier
-la poésie naturelle, celle qui précède les lumières. La
-littérature cultivée devient si promptement factice, qu’il est
-bon de retourner quelquefois à l’origine de toute poésie,
-c’est-à-dire à l’impression de la nature sur l’homme, avant
-qu’il eût analysé l’univers et lui-même. La flexibilité de
-l’allemand permet seule peut-être de traduire ces naïvetés
-du langage de chaque pays, sans lesquelles on ne reçoit aucune
-impression des poésies populaires ; les mots, dans ces
-poésies, ont par eux-mêmes une certaine grâce qui nous
-émeut comme une fleur que nous avons vue, comme un air
-que nous avons entendu dans notre enfance : ces impressions
-singulières contiennent non seulement les secrets de
-l’art, mais ceux de l’âme où l’art les a puisés. Les Allemands,
-en littérature, analysent jusqu’à l’extrémité des sensations,
-jusqu’à ces nuances délicates qui se refusent à
-la parole, et l’on pourrait leur reprocher de s’attacher
-trop en tout genre à faire comprendre l’inexprimable.</p>
-
-<p>Je parlerai dans la quatrième partie de cet ouvrage des
-écrits de Herder sur la théologie ; l’histoire et la littérature
-s’y trouvent aussi souvent réunies. Un homme d’un génie
-aussi sincère que Herder devait mêler la religion à toutes
-ses pensées, et toutes ses pensées à la religion. On a dit que
-ses écrits ressemblaient à une conversation animée : il est
-vrai qu’il n’a pas dans ses ouvrages la forme méthodique
-qu’on est convenu de donner aux livres. C’est sous les portiques
-et dans les jardins de l’Académie, que Platon expliquait
-à ses disciples le système du monde intellectuel. On
-retrouve dans Herder cette noble négligence du talent, toujours
-impatient de marcher à des idées nouvelles. C’est une
-invention moderne, que ce qu’on appelle un livre bien fait.
-La découverte de l’imprimerie a rendu nécessaires les divisions,
-les résumés, tout l’appareil enfin de la logique. La
-plupart des ouvrages philosophiques des anciens sont des
-traités ou des dialogues, qu’on se représente comme des
-entretiens écrits. Montaigne aussi s’abandonnait de même
-au cours naturel de ses pensées. Il faut, il est vrai, pour un
-tel <i>laisser-aller</i>, la supériorité la plus décidée : l’ordre supplée
-à la richesse, et si la médiocrité marchait au hasard,
-elle ne ferait d’ordinaire que nous ramener au même point,
-avec la fatigue de plus ; mais un homme de génie intéresse
-davantage, quand il se montre tel qu’il est, et que ses livres
-semblent plutôt improvisés que composés.</p>
-
-<p>Herder avait, dit-on, une conversation admirable, et l’on
-sent dans ses écrits que cela devait être ainsi. L’on y sent
-bien aussi ce que tous ses amis attestent, c’est qu’il n’était
-point d’homme meilleur. Quand le talent littéraire peut inspirer
-à ceux qui ne nous connaissent point encore, du penchant
-à nous aimer, c’est le présent du ciel dont on recueille
-les plus doux fruits sur la terre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2ch31">CHAPITRE XXXI<br />
-<span class="i">Des Richesses littéraires de l’Allemagne,
-et de ses critiques les plus renommés, Auguste Wilhelm
-et Frédéric Schlegel.</span></h3>
-
-
-<p>Dans le tableau que je viens de présenter de la littérature
-allemande, j’ai tâché de désigner les ouvrages principaux ;
-mais il m’a fallu renoncer même à nommer un grand
-nombre d’hommes, dont les écrits moins connus servent
-plus efficacement à l’instruction de ceux qui les lisent qu’à
-la gloire de leurs auteurs.</p>
-
-<p>Les traités sur les beaux-arts, les ouvrages d’érudition et
-de philosophie, quoiqu’ils n’appartiennent pas immédiatement
-à la littérature, doivent pourtant être comptés parmi
-ses richesses. Il y a dans cette Allemagne des trésors d’idées
-et de connaissances que le reste des nations de l’Europe
-n’épuisera pas de longtemps.</p>
-
-<p>Le génie poétique, si le ciel nous le rend, pourrait aussi
-recevoir une impulsion heureuse de l’amour pour la nature,
-les arts et la philosophie, qui fermente dans les contrées
-germaniques ; mais au moins j’ose affirmer que tout homme
-qui voudra se vouer maintenant à quelque travail sérieux
-que ce soit, sur l’histoire, la philosophie ou l’antiquité, ne
-saurait se passer de connaître les écrivains allemands qui
-s’en sont occupés.</p>
-
-<p>La France peut s’honorer d’un grand nombre d’érudits de
-la première force, mais rarement les connaissances et la
-sagacité philosophiques y ont été réunies, tandis qu’en Allemagne
-elles sont maintenant presque inséparables. Ceux qui
-plaident en faveur de l’ignorance, comme d’un garant de la
-grâce, citent un grand nombre d’hommes de beaucoup d’esprit
-qui n’avaient aucune instruction ; mais ils oublient que
-ces hommes ont profondément étudié le cœur humain tel
-qu’il se montre dans le monde, et que c’était sur ce sujet
-qu’ils avaient des idées. Mais si ces savants, en fait de société,
-voulaient juger la littérature sans la connaître, ils seraient
-ennuyeux comme les bourgeois quand ils parlent de
-la cour.</p>
-
-<p>Lorsque j’ai commencé l’étude de l’allemand, il m’a semblé
-que j’entrais dans une sphère nouvelle, où se manifestaient
-les lumières les plus frappantes sur tout ce que je
-sentais auparavant d’une manière confuse. Depuis quelque
-temps on ne lit guère en France que des mémoires ou des
-romans, et ce n’est pas tout à fait par frivolité qu’on est devenu
-moins capable de lectures plus sérieuses, c’est parce
-que les événements de la révolution ont accoutumé à ne
-mettre de prix qu’à la connaissance des faits et des hommes :
-on trouve dans les livres allemands, sur les sujets les
-plus abstraits, le genre d’intérêt qui fait rechercher les bons
-romans, c’est-à-dire ce qu’ils nous apprennent sur notre
-propre cœur. Le caractère distinctif de la littérature allemande
-est de rapporter tout à l’existence intérieure ; et
-comme c’est là le mystère des mystères, une curiosité sans
-bornes s’y attache.</p>
-
-<p>Avant de passer à la philosophie, qui fait toujours partie
-des lettres, dans les pays où la littérature est libre et puissante,
-je dirai quelques mots de ce qu’on peut considérer
-comme la législation de cet empire, la critique. Il n’est point
-de branche de la littérature allemande qui ait été portée
-plus loin, et comme dans de certaines villes l’on trouve plus
-de médecins que de malades, il y a quelquefois en Allemagne
-encore plus de critiques que d’auteurs ; mais les analyses
-de Lessing, le créateur du style, dans la prose allemande,
-sont telles qu’on peut les considérer comme des ouvrages.</p>
-
-<p>Kant, Gœthe, J. de Müller, les plus grands écrivains de
-l’Allemagne en tout genre, ont inséré dans les journaux ce
-qu’ils appellent les <i>recensions</i> des divers écrits qui ont paru,
-et ces <i>recensions</i> renferment la théorie philosophique et les
-connaissances positives les plus approfondies. Parmi les
-écrivains plus jeunes, Schiller et les deux Schlegel se sont
-montrés de beaucoup supérieurs à tous les autres critiques.
-Schiller est le premier, parmi les disciples de Kant, qui ait
-appliqué sa philosophie à la littérature ; et en effet, partir de
-l’âme pour juger les objets extérieurs, ou des objets extérieurs
-pour savoir ce qui se passe dans l’âme, c’est une
-marche si différente que tout doit s’en ressentir. Schiller a
-écrit deux traités sur le <i>naïf et le sentimental</i>, dans lesquels le
-talent qui s’ignore et le talent qui s’observe lui-même sont
-analysés avec une sagacité prodigieuse ; mais dans son essai
-sur <i>la Grâce et la Dignité</i>, et dans ses lettres sur l’<i>Esthétique</i>,
-c’est-à-dire la théorie du beau, il y a trop de métaphysique.
-Lorsqu’on veut parler des jouissances des arts, dont tous les
-hommes sont susceptibles, il faut s’appuyer toujours sur les
-impressions qu’ils ont reçues, et ne pas se permettre les
-formes abstraites qui font perdre la trace de ces impressions.
-Schiller tenait à la littérature par son talent, et à la
-philosophie par son penchant pour la réflexion ; ses écrits
-en prose sont aux confins des deux régions ; mais il empiète
-trop souvent sur la plus haute ; et, revenant sans cesse à ce
-qu’il y a de plus abstrait dans la théorie, il dédaigne l’application
-comme une conséquence inutile des principes qu’il
-a posés.</p>
-
-<p>La description animée des chefs-d’œuvre donne bien plus
-d’intérêt à la critique que les idées générales qui planent
-sur tous les sujets, sans en caractériser aucun. La métaphysique
-est, pour ainsi dire, la science de l’immuable ;
-mais tout ce qui est soumis à la succession du temps ne
-s’explique que par le mélange des faits et des réflexions :
-les Allemands voudraient arriver sur tous les sujets à des
-théories complètes, et toujours indépendantes des circonstances ;
-mais comme cela est impossible, il ne faut pas
-renoncer aux faits, dans la crainte qu’ils ne circonscrivent les
-idées ; et les exemples seuls, dans la théorie comme dans
-la pratique, gravent les préceptes dans le souvenir.</p>
-
-<p>La quintessence de pensées que présentent certains ouvrages
-allemands ne concentre pas, comme celle des fleurs,
-les parfums les plus odoriférants ; on dirait au contraire
-qu’elle n’est qu’un reste froid d’émotions pleines de vie. On
-pourrait extraire cependant de ces ouvrages une foule
-d’observations d’un grand intérêt ; mais elles se confondent
-les unes dans les autres. L’auteur, à force de pousser son
-esprit en avant, conduit ses lecteurs à ce point où les idées
-sont trop fines pour qu’on doive essayer de les transmettre.</p>
-
-<p>Les écrits de A. W. Schlegel sont moins abstraits que
-ceux de Schiller ; comme il possède en littérature des
-connaissances rares, même dans sa patrie, il est ramené
-sans cesse à l’application, par le plaisir qu’il trouve
-à comparer les diverses langues et les différentes poésies
-entre elles ; un point de vue si universel devrait presque être
-considéré comme infaillible, si la partialité ne l’altérait pas
-quelquefois ; mais cette partialité n’est point arbitraire, et
-j’en indiquerai la marche et le but ; cependant, comme il y
-a des sujets dans lesquels elle ne se fait point sentir, c’est
-d’abord de ceux-là que je parlerai.</p>
-
-<p>W. Schlegel a donné à Vienne un cours de littérature
-dramatique<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> qui embrasse ce qui a été composé de plus
-remarquable pour le théâtre, depuis les Grecs jusqu’à nos
-jours ; ce n’est point une nomenclature stérile des travaux
-des divers auteurs ; l’esprit de chaque littérature y est saisi
-avec l’imagination d’un poète ; l’on sent que, pour donner
-de tels résultats, il faut des études extraordinaires ; mais
-l’érudition ne s’aperçoit dans cet ouvrage que par la
-connaissance parfaite des chefs-d’œuvre. On jouit en peu de
-pages du travail de toute une vie ; chaque jugement porté
-par l’auteur, chaque épithète donnée aux écrivains dont il
-parle, est belle et juste, précise et animée. W. Schlegel a
-trouvé l’art de traiter les chefs-d’œuvre de la poésie comme
-des merveilles de la nature, et de les peindre avec des
-couleurs vives qui ne nuisent point à la fidélité du dessin ;
-car, on ne saurait trop le répéter, l’imagination, loin d’être
-ennemie de la vérité, la fait ressortir mieux qu’aucune autre
-faculté de l’esprit, et tous ceux qui s’appuient d’elle pour
-excuser des expressions exagérées ou des termes vagues,
-sont au moins aussi dépourvus de poésie que de raison.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Cet ouvrage est traduit en français. L’auteur anonyme de la
-traduction (madame Necker de Saussure) y a joint une préface
-pleine de pensées neuves et ingénieuses.</p>
-</div>
-<p>L’analyse des principes sur lesquels se fondent la tragédie
-et la comédie, est traitée dans le cours de W. Schlegel avec
-une grande profondeur philosophique ; ce genre de mérite
-se retrouve souvent parmi les écrivains allemands ; mais
-Schlegel n’a point d’égal dans l’art d’inspirer de l’enthousiasme
-pour les grands génies qu’il admire ; il se montre en
-général partisan d’un goût simple et quelquefois même d’un
-goût rude ; mais il fait exception à cette façon de voir en
-faveur des peuples du Midi. Leurs jeux de mots et leurs
-<i lang="it" xml:lang="it">concetti</i> ne sont point l’objet de sa censure ; il déteste le
-maniéré qui naît de l’esprit de société, mais celui qui vient
-du luxe de l’imagination lui plaît en poésie, comme la profusion
-des couleurs et des parfums dans la nature. Schlegel,
-après s’être acquis une grande réputation par sa traduction
-de Shakespeare, a pris pour Calderon un amour aussi vif,
-mais d’un genre très différent de celui que Shakespeare peut
-inspirer ; car autant l’auteur anglais est profond et sombre
-dans la connaissance du cœur humain, autant le poète
-espagnol s’abandonne avec douceur et charme à la beauté
-de la vie, à la sincérité de la foi, à tout l’éclat des vertus que
-colore le soleil de l’âme.</p>
-
-<p>J’étais à Vienne quand W. Schlegel y donna son cours
-public. Je n’attendais que de l’esprit et de l’instruction dans
-des leçons qui avaient l’enseignement pour but ; je fus
-confondue d’entendre un critique éloquent comme un orateur ;
-et qui, loin de s’acharner aux défauts, éternel aliment
-de la médiocrité jalouse, cherchait seulement à faire revivre
-le génie créateur.</p>
-
-<p>La littérature espagnole est peu connue, c’est elle qui fut
-l’objet d’un des plus beaux morceaux prononcés dans la
-séance à laquelle j’assistai. W. Schlegel nous peignit cette
-nation chevaleresque dont les poètes étaient guerriers, et les
-guerriers poètes. Il cita ce comte Ercilla, « qui composa
-sous une tente son poème de l’Araucana, tantôt sur les
-plages de l’Océan, tantôt au pied des Cordillières, pendant
-qu’il faisait la guerre aux sauvages révoltés. Garcilasse, un
-des descendants des Incas, écrivait des poésies d’amour sur
-les ruines de Carthage, et périt à l’assaut de Tunis. Cervantes
-fut grièvement blessé à la bataille de Lépante ; Lope
-de Vega échappa comme par miracle à la défaite de la flotte
-invincible ; et Calderon servit en intrépide soldat dans les
-guerres de Flandre et d’Italie.</p>
-
-<p>« La religion et la guerre se mêlèrent chez les Espagnols
-plus que dans toute autre nation ; ce sont eux qui, par des
-combats continuels, repoussèrent les Maures de leur sein,
-et l’on pouvait les considérer comme l’avant-garde de la
-chrétienté européenne ; ils conquirent leurs églises sur les
-Arabes ; un acte de leur culte était un trophée pour leurs
-armes, et leur foi triomphante, quelquefois portée jusqu’au
-fanatisme, s’alliait avec le sentiment de l’honneur et donnait
-à leur caractère une imposante dignité. Cette gravité
-mêlée d’imagination, cette gaîté même qui ne fait rien
-perdre au sérieux de toutes les affections profondes, se
-montrent dans la littérature espagnole, toute composée de
-fictions et de poésies, dont la religion, l’amour et les exploits
-guerriers sont l’objet. On dirait que dans ces temps où
-le Nouveau Monde fut découvert, les trésors d’un autre
-hémisphère servaient aux richesses de l’imagination aussi
-bien qu’à celles de l’État, et que dans l’empire de la poésie,
-comme dans celui de Charles-Quint, le soleil ne cessait
-jamais d’éclairer l’horizon ».</p>
-
-<p>Les auditeurs de W. Schlegel furent vivement émus par ce
-tableau, et la langue allemande, dont il se servait avec
-élégance, entourait de pensées profondes et d’expressions
-sensibles les noms retentissants de l’espagnol, ces noms
-qui ne peuvent être prononcés sans que déjà l’imagination
-croie voir les orangers du royaume de Grenade et les palais
-des rois maures<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Wilhelm Schlegel, que je cite ici comme le premier critique
-littéraire de l’Allemagne, est l’auteur d’une brochure française nouvellement
-publiée, sous le titre de <i>Réflexions sur le Système continental</i>. — Ce
-même W. Schlegel a fait aussi imprimer à Paris, il y
-a quelques années, une comparaison de la Phèdre d’Euripide et de
-celle de Racine : elle excita une grande rumeur parmi les littérateurs
-parisiens ; mais personne ne put nier que W. Schlegel, quoique Allemand,
-n’écrivît assez bien le français pour qu’il lui fût permis de
-parler de Racine.</p>
-</div>
-<p>On peut comparer la manière de W. Schlegel, en parlant
-de poésie, à celle de Winckelmann, en décrivant les statues ;
-et c’est ainsi seulement qu’il est honorable d’être un critique ;
-tous les hommes du métier suffisent pour enseigner les
-fautes ou les négligences qu’on doit éviter : mais après le
-génie, ce qu’il y a de plus semblable à lui, c’est la puissance
-de le connaître et de l’admirer.</p>
-
-<p>Frédéric Schlegel, s’étant occupé de philosophie, s’est
-voué moins exclusivement que son frère à la littérature ;
-cependant le morceau qu’il a écrit sur la culture intellectuelle
-des Grecs et des Romains, rassemble en un court
-espace des aperçus et des résultats du premier ordre.
-Frédéric Schlegel est l’un des hommes célèbres de l’Allemagne
-dont l’esprit a le plus d’originalité ; et loin de se fier
-à cette originalité qui lui promettait tant de succès, il a voulu
-l’appuyer sur des études immenses : c’est une grande preuve
-de respect pour l’espèce humaine, que de ne jamais lui
-parler d’après soi seul, et sans s’être informé consciencieusement
-de tout ce que nos prédécesseurs nous ont laissé pour
-héritage. Les Allemands, dans les richesses de l’esprit humain,
-sont de véritables propriétaires : ceux qui s’en tiennent
-à leurs lumières naturelles, ne sont que des prolétaires
-en comparaison d’eux.</p>
-
-<p>Après avoir rendu justice aux rares talents des deux
-Schlegel, il faut examiner pourtant en quoi consiste la partialité
-qu’on leur reproche, et dont il est vrai que plusieurs
-de leurs écrits ne sont pas exempts : ils penchent visiblement
-pour le moyen âge, et pour les opinions de cette
-époque ; la chevalerie sans taches, la foi sans bornes, et la
-poésie sans réflexions leur paraissent inséparables, et ils
-s’appliquent à tout ce qui pourrait diriger dans ce sens les
-esprits et les âmes. W. Schlegel exprime son admiration
-pour le moyen âge dans plusieurs de ses écrits, et particulièrement
-dans deux stances dont voici la traduction :</p>
-
-<p>« L’Europe était une dans ces grands siècles, et le sol de
-cette patrie universelle était fécond en généreuses pensées,
-qui peuvent servir de guide dans la vie et dans la mort.
-Une même chevalerie changeait les combattants en frères
-d’armes : c’était pour défendre une même foi qu’ils s’armaient ;
-un même amour inspirait tous les cœurs, et la
-poésie qui chantait cette alliance exprimait le même sentiment
-dans les langages divers.</p>
-
-<p>« Ah ! la noble énergie des âges anciens est perdue :
-notre siècle est l’inventeur d’une étroite sagesse, et ce que
-les hommes faibles ne sauraient concevoir n’est à leurs
-yeux qu’une chimère ; toutefois rien de divin ne peut réussir,
-entrepris avec un cœur profane. Hélas ! nos temps ne
-connaissent plus ni la foi, ni l’amour ; comment pourrait-il
-leur rester l’espérance ! »</p>
-
-<p>Des opinions dont la tendance est si marquée doivent
-nécessairement altérer l’impartialité des jugements sur les
-ouvrages de l’art : sans doute, et je n’ai cessé de le répéter
-dans le cours de cet écrit, il est à désirer que la littérature
-moderne soit fondée sur notre histoire et sur notre
-croyance ; néanmoins il ne s’ensuit pas que les productions
-littéraires du moyen âge puissent être considérées comme
-vraiment bonnes. Leur énergique simplicité, le caractère pur
-et loyal qui s’y manifeste, excitent un vif intérêt ; mais la
-connaissance de l’antique et le progrès de la civilisation
-nous ont valu des avantages qu’on ne doit pas dédaigner.
-Il ne s’agit pas de faire reculer l’art, mais de réunir autant
-qu’on le peut les qualités diverses développées dans l’esprit
-humain à différentes époques.</p>
-
-<p>On a fort accusé les deux Schlegel de ne pas rendre justice
-à la littérature française ; il n’est point d’écrivains cependant
-qui aient parlé avec plus d’enthousiasme du génie
-de nos troubadours, et de cette chevalerie française, sans
-pareille en Europe, lorsqu’elle réunissait au plus haut point
-l’esprit et la loyauté, la grâce et la franchise, le courage et
-la gaîté, la simplicité la plus touchante et la naïveté la plus
-ingénieuse ; mais les critiques allemands ont prétendu que
-les traits distinctifs du caractère français s’étaient effacés
-pendant le cours du règne de Louis XIV : la littérature,
-disent-ils, dans les siècles appelés classiques, perd en originalité
-ce qu’elle gagne en correction ; ils ont attaqué nos
-poètes en particulier, avec une grande force d’arguments
-et de moyens. L’esprit général de ces critiques est le même
-que celui de Rousseau, dans sa lettre contre la musique
-française. Ils croient trouver dans plusieurs de nos tragédies
-l’espèce d’affectation pompeuse que Rousseau reproche
-à Lulli et à Rameau, et ils prétendent que le même goût
-qui faisait préférer Coypel et Boucher dans la peinture, et
-le chevalier Bernin dans la sculpture, interdit à la poésie
-l’élan qui seul en fait une jouissance divine ; enfin ils
-seraient tentés d’appliquer à notre manière de concevoir et
-d’aimer les beaux-arts ces vers tant cités de Corneille :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Othon à la princesse a fait un compliment,</div>
-<div class="verse">Plus en homme d’esprit qu’en véritable amant.</div>
-</div>
-
-<p>W. Schlegel rend hommage cependant à la plupart de
-nos grands auteurs ; mais ce qu’il s’attache à prouver seulement,
-c’est que depuis le milieu du dix-septième siècle le
-genre maniéré a dominé dans toute l’Europe ; et que cette
-tendance a fait perdre la verve audacieuse qui animait les
-écrivains et les artistes, à la renaissance des lettres. Dans les
-tableaux et les bas-reliefs où Louis XIV est peint, tantôt en
-Jupiter, tantôt en Hercule, il est représenté nu, ou revêtu
-seulement d’une peau de lion, mais avec sa grande perruque
-sur la tête. Les écrivains de la nouvelle école prétendent
-que l’on pourrait appliquer cette grande perruque
-à la physionomie des beaux-arts, dans le dix-septième
-siècle : il s’y mêlait toujours une politesse affectée, dont une
-grandeur factice était la cause.</p>
-
-<p>Il est intéressant d’examiner cette manière de voir, malgré
-les objections sans nombre qu’on peut y opposer ; ce
-qui est certain au moins, c’est que les aristarques allemands
-sont parvenus à leur but, puisqu’ils sont de tous les écrivains,
-depuis Lessing, ceux qui ont le plus efficacement
-contribué à rendre l’imitation de la littérature française
-tout à fait hors de mode en Allemagne ; mais de peur du
-goût français, ils n’ont pas assez perfectionné le goût allemand,
-et souvent ils ont rejeté des observations pleines
-de justesse, seulement parce que nos écrivains les avaient
-faites.</p>
-
-<p>On ne sait pas faire un livre en Allemagne ; rarement on
-y met l’ordre et la méthode qui classent les idées dans la
-tête du lecteur ; et ce n’est point parce que les Français
-sont impatients, mais parce qu’ils ont l’esprit juste, qu’ils
-se fatiguent de ce défaut ; les fictions ne sont pas dessinées,
-dans les poésies allemandes, avec ces contours fermes et
-précis qui en assurent l’effet, et le vague de l’imagination
-correspond à l’obscurité de la pensée. Enfin, si les plaisanteries
-bizarres et vulgaires de quelques ouvrages prétendus
-comiques manquent de goût, ce n’est pas à force de
-naturel, c’est parce que l’affectation de l’énergie est au
-moins aussi ridicule que celle de la grâce. <i>Je me fais vif</i>,
-disait un Allemand en sautant par la fenêtre : quand on se
-fait, on n’est rien : il faut recourir au bon goût français,
-contre la vigoureuse exagération de quelques Allemands,
-comme à la profondeur des Allemands, contre la frivolité
-dogmatique de quelques Français.</p>
-
-<p>Les nations doivent se servir de guide les unes aux autres,
-et toutes auraient tort de se priver des lumières qu’elles
-peuvent mutuellement se prêter. Il y a quelque chose de
-très singulier dans la différence d’un peuple à un autre : le
-climat, l’aspect de la nature, la langue, le gouvernement,
-enfin surtout les événements de l’histoire, puissance plus
-extraordinaire encore que toutes les autres, contribuent à
-ces diversités, et nul homme, quelque supérieur qu’il soit,
-ne peut deviner ce qui se développe naturellement dans
-l’esprit de celui qui vit sur un autre sol, et respire un autre
-air : on se trouvera donc bien en tout pays d’accueillir les
-pensées étrangères ; car, dans ce genre, l’hospitalité fait la
-fortune de celui qui reçoit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2ch32">CHAPITRE XXXII<br />
-<span class="i">Des Beaux-Arts en Allemagne.</span></h3>
-
-
-<p>Les Allemands en général conçoivent mieux l’art qu’ils ne
-le mettent en pratique : à peine ont-ils une impression,
-qu’ils en tirent une foule d’idées. Ils vantent beaucoup le
-mystère, mais c’est pour le révéler, et l’on ne peut montrer
-aucun genre d’originalité en Allemagne, sans que chacun
-vous explique comment cette originalité vous est venue ;
-c’est un grand inconvénient, surtout pour les arts, où tout
-est sensation ; ils sont analysés avant d’être sentis, et l’on
-a beau dire après qu’il faut renoncer à l’analyse, l’on a
-goûté du fruit de l’arbre de la science, et l’innocence du
-talent est perdue.</p>
-
-<p>Ce n’est pas assurément que je conseille, relativement
-aux arts, l’ignorance que je n’ai cessé de blâmer en littérature ;
-mais il faut distinguer les études relatives à la pratique
-de l’art, de celles qui ont uniquement pour objet la
-théorie du talent ; celles-ci, poussées trop loin, étouffent l’invention ;
-l’on est troublé par le souvenir de tout ce qui a
-été dit sur chaque chef-d’œuvre ; on croit sentir entre soi et
-l’objet que l’on veut peindre une foule de traités sur la
-peinture et la sculpture, l’idéal et le réel, et l’artiste n’est
-plus seul avec la nature. Sans doute l’esprit de ces divers
-traités est toujours l’encouragement ; mais à force d’encouragement
-on lasse le génie, comme à force de gêne on
-l’éteint ; et dans tout ce qui tient à l’imagination, il faut
-une si heureuse combinaison d’obstacles et de facilité, que
-des siècles peuvent s’écouler sans que l’on arrive à ce point
-juste qui fait éclore l’esprit humain dans toute sa force.</p>
-
-<p>Avant l’époque de la réformation, les Allemands avaient
-une école de peinture que ne dédaignait pas l’école italienne.
-Albert Dürer, Lucas Cranach, Holbein, ont, dans
-leur manière de peindre, des rapports avec les prédécesseurs
-de Raphaël, Perugin, André Mantegne, etc. Holbein
-se rapproche davantage de Léonard de Vinci ; en général
-cependant, il y a plus de dureté dans l’école allemande que
-dans celle des Italiens, mais non moins d’expression et
-de recueillement dans les physionomies. Les peintres du
-quinzième siècle avaient peu de connaissance des moyens
-de l’art ; mais une bonne foi et une modestie touchante se
-faisaient remarquer dans leurs ouvrages ; on n’y voit pas de
-prétentions à d’ambitieux effets, et l’on n’y sent que cette
-émotion intime pour laquelle tous les hommes de talent
-cherchent un langage, afin de ne pas mourir sans avoir fait
-part de leur âme à leurs contemporains.</p>
-
-<p>Dans ces tableaux du quatorzième et du quinzième siècle,
-les plis des vêtements sont tout droits, les coiffures un peu
-raides, les attitudes très simples ; mais il y a quelque chose
-dans l’expression des figures qu’on ne se lasse point de considérer.
-Les tableaux inspirés par la religion chrétienne
-produisent une impression semblable à celle de ces psaumes
-qui mêlent avec tant de charme la poésie à la piété.</p>
-
-<p>La seconde et la plus belle époque de la peinture fut celle
-où les peintres conservèrent la vérité du moyen âge, en y
-joignant toute la splendeur de l’art : rien ne correspond
-chez les Allemands au siècle de Léon X. Vers la fin du dix-septième
-siècle et jusqu’au milieu du dix-huitième, les
-beaux-arts tombèrent presque partout dans une singulière
-décadence ; le goût était dégénéré en affectation ; Winckelmann
-alors exerça la plus grande influence, non seulement
-sur son pays, mais sur le reste de l’Europe, et ce furent
-ses écrits qui tournèrent toutes les imaginations artistes
-vers l’étude et l’admiration des monuments antiques : il
-s’entendait bien mieux en sculpture qu’en peinture ; aussi
-porta-t-il les peintres à mettre dans leurs tableaux des
-statues coloriées, plutôt que de faire sentir en tout la nature
-vivante. Cependant la peinture perd la plus grande partie
-de son charme en se rapprochant de la sculpture ; l’illusion
-nécessaire à l’une est directement contraire aux formes
-immuables et prononcées de l’autre. Quand les peintres
-prennent exclusivement la beauté antique pour modèle,
-comme ils ne la connaissent que par des statues, il leur
-arrive ce qu’on reproche à la littérature classique des modernes,
-ce n’est point dans leur propre inspiration qu’ils
-puisent les effets de l’art.</p>
-
-<p>Mengs, peintre allemand, s’est montré un penseur philosophe
-dans ses écrits sur son art : ami de Winckelmann,
-il partagea son admiration pour l’antique ; mais néanmoins
-il a souvent évité les défauts qu’on peut reprocher aux
-peintres formés par les écrits de Winckelmann, et qui se
-bornent pour la plupart à copier les chefs-d’œuvre anciens.
-Mengs s’était aussi proposé pour modèle le Corrège, celui
-de tous les peintres qui s’éloigne le plus dans ses tableaux
-du genre de la sculpture, et dont le clair-obscur rappelle les
-vagues et délicieuses impressions de la mélodie.</p>
-
-<p>Les artistes allemands avaient presque tous adopté les
-opinions de Winckelmann, jusqu’au moment où la nouvelle
-école littéraire a étendu son influence aussi sur les beaux-arts.
-Gœthe, dont nous retrouvons partout l’esprit universel,
-a montré dans ses ouvrages qu’il comprenait le vrai génie
-de la peinture bien mieux que Winckelmann ; toutefois, convaincu
-comme lui que les sujets du christianisme ne sont
-pas favorables à l’art, il cherche à faire revivre l’enthousiasme
-pour la mythologie, et c’est une tentative dont le
-succès est impossible ; peut-être ne sommes-nous capables,
-en fait de beaux-arts, ni d’être chrétiens ni d’être païens ;
-mais si dans un temps quelconque l’imagination créatrice
-renaît chez les hommes, ce ne sera sûrement pas en imitant
-les anciens qu’elle se fera sentir.</p>
-
-<p>La nouvelle école soutient dans les beaux-arts le même
-système qu’en littérature, et proclame hautement le christianisme
-comme la source du génie des modernes ; les écrivains
-de cette école caractérisent aussi d’une façon toute
-nouvelle ce qui dans l’architecture gothique s’accorde avec
-les sentiments religieux des chrétiens. Il ne s’ensuit pas que
-les modernes puissent et doivent construire des églises gothiques ;
-ni l’art ni la nature ne se répètent : ce qui importe
-seulement, dans le silence actuel du talent, c’est de détruire
-le mépris qu’on a voulu jeter sur toutes les conceptions du
-moyen âge ; sans doute, il ne nous convient pas de les adopter,
-mais rien ne nuit plus au développement du génie
-que de considérer comme barbare quoi que ce soit d’original.</p>
-
-<p>J’ai déjà dit, en parlant de l’Allemagne, qu’il y avait peu
-d’édifices modernes remarquables ; on ne voit guère dans le
-Nord, en général, que des monuments gothiques, et la
-nature et la poésie secondent les dispositions de l’âme que
-ces monuments font naître. Un écrivain allemand, Gœrres,
-a donné une description intéressante d’une ancienne église :
-« On voit, dit-il, des figures de chevaliers à genoux sur un
-tombeau, les mains jointes ; au-dessus sont placées quelques
-raretés merveilleuses de l’Asie, qui semblent là pour
-attester, comme des témoins muets, les voyages du mort
-dans la Terre sainte. Les arcades obscures de l’église couvrent
-de leur ombre ceux qui reposent : on se croirait au
-milieu d’une forêt dont la mort a pétrifié les branches et
-les feuilles, de manière qu’elles ne peuvent plus ni se
-balancer ni s’agiter, quand les siècles, comme le vent des
-nuits, s’engouffrent sous leurs voûtes prolongées. L’orgue
-fait entendre ses sons majestueux dans l’église ; des inscriptions
-en lettres de bronze, à demi détruites par l’humide
-vapeur du temps, indiquent confusément les grandes actions
-qui redeviennent de la fable, après avoir été si longtemps
-d’une éclatante vérité ».</p>
-
-<p>En s’occupant des arts, en Allemagne, on est conduit à
-parler plutôt des écrivains que des artistes. Sous tous les
-rapports, les Allemands sont plus forts dans la théorie que
-dans la pratique, et le Nord est si peu favorable aux arts
-qui frappent les yeux, qu’on dirait que l’esprit de réflexion
-lui a été donné seulement pour qu’il servît de spectateur au
-Midi.</p>
-
-<p>On trouve en Allemagne un grand nombre de galeries de
-tableaux et de collections de dessins, qui supposent l’amour
-des arts dans toutes les classes. Il y a, chez les grands seigneurs
-et les hommes de lettres du premier rang, de très
-belles copies des chefs-d’œuvre de l’antiquité ; la maison de
-Gœthe est à cet égard fort remarquable ; il ne recherche pas
-seulement le plaisir que peut causer la vue des statues et des
-tableaux des grands maîtres, il croit que le génie et l’âme
-s’en ressentent. — <i>J’en deviendrais meilleur</i>, disait-il, <i>si
-j’avais sous les yeux la tête de Jupiter Olympien, que les
-anciens ont tant admirée</i>. — Plusieurs peintres distingués
-sont établis à Dresde ; les chefs-d’œuvre de la galerie y
-excitent le talent et l’émulation. Cette Vierge de Raphaël,
-que deux enfants contemplent, est à elle seule un trésor
-pour les arts : il y a dans cette figure une élévation et une
-pureté qui sont l’idéal de la religion et de la force intérieure
-de l’âme. La perfection des traits n’est dans ce
-tableau qu’un symbole ; les longs vêtements, expression de
-la pudeur, reportent tout l’intérêt sur le visage, et la physionomie,
-plus admirable encore que les traits, est comme
-la beauté suprême qui se manifeste à travers la beauté terrestre.
-Le Christ, que sa mère tient dans ses bras, est tout
-au plus âgé de deux ans ; mais le peintre a su merveilleusement
-exprimer la force puissante de l’être divin dans un
-visage à peine formé. Le regard des anges enfants qui sont
-placés au bas du tableau est délicieux ; il n’y a que l’innocence
-de cet âge qui ait encore du charme à côté de la
-céleste candeur ; leur étonnement, à l’aspect de la vierge
-rayonnante, ne ressemble point à la surprise que les hommes
-pourraient éprouver ; ils ont l’air de l’adorer avec confiance,
-parce qu’ils reconnaissent en elle une habitante de
-ce ciel que naguère ils ont quitté.</p>
-
-<p>La nuit du Corrège est, après la Vierge de Raphaël, le plus
-beau chef-d’œuvre de la galerie de Dresde. On a représenté
-bien souvent l’adoration des bergers ; mais comme la nouveauté
-du sujet n’est presque de rien dans le plaisir que
-cause la peinture, il suffit de la manière dont le tableau du
-Corrège est conçu pour l’admirer : c’est au milieu de la nuit
-que l’enfant sur les genoux de sa mère reçoit les hommages
-des pâtres étonnés. La lumière qui part de la sainte auréole
-dont sa tête est entourée a quelque chose de sublime ; les
-personnages placés dans le fond du tableau, et loin de
-l’enfant divin, sont encore dans les ténèbres, et l’on dirait
-que cette obscurité est l’emblème de la vie humaine, avant
-que la révélation l’eût éclairée.</p>
-
-<p>Parmi les divers tableaux des peintres modernes à Dresde,
-je me rappelle une tête du Dante qui avait un peu le caractère
-de la figure d’Ossian, dans le beau tableau de Gérard.
-Cette analogie est heureuse : le Dante et le fils de Fingal
-peuvent se donner la main à travers les siècles et les
-nuages.</p>
-
-<p>Un tableau de Hartmann représente la visite de Magdeleine
-et de deux femmes nommées Marie au tombeau de
-Jésus-Christ ; l’ange leur apparaît pour leur annoncer qu’il
-est ressuscité ; ce cercueil ouvert qui ne renferme plus de
-restes mortels, ces femmes d’une admirable beauté levant
-les yeux vers le ciel, pour y apercevoir celui qu’elles venaient
-chercher dans les ombres du sépulcre, forment un tableau
-pittoresque et dramatique tout à la fois.</p>
-
-<p>Schick, autre artiste allemand, maintenant établi à Rome,
-y a composé un tableau qui représente le premier sacrifice
-de Noé, après le déluge ; la nature, rajeunie par les eaux,
-semble avoir acquis une fraîcheur nouvelle ; les animaux
-ont l’air d’être familiarisés avec le patriarche et ses enfants,
-comme ayant échappé ensemble au déluge universel. La
-verdure, les fleurs et le ciel sont peints avec des couleurs
-vives et naturelles, qui retracent la sensation causée par les
-paysages de l’Orient. Plusieurs autres artistes s’essaient, de
-même que Schick, à suivre en peinture le nouveau système
-introduit, ou plutôt renouvelé dans la poétique littéraire ;
-mais les arts ont besoin de richesses, et les grandes fortunes
-sont dispersées dans les différentes villes de l’Allemagne.
-D’ailleurs, jusqu’à présent, le véritable progrès qu’on a fait
-en Allemagne, c’est de sentir et de copier les anciens
-maîtres selon leur esprit : le génie original ne s’y est pas
-encore fortement prononcé.</p>
-
-<p>La sculpture n’a pas été cultivée avec un grand succès chez
-les Allemands, d’abord parce qu’il leur manque le marbre,
-qui rend les chefs-d’œuvre immortels, et parce qu’ils n’ont
-guère le tact ni la grâce des attitudes et des gestes, que
-la gymnastique ou la danse peuvent seules rendre faciles ;
-néanmoins un Danois, Thorwaldsen, élevé en Allemagne,
-rivalise maintenant à Rome avec Canova, et son Jason
-ressemble à celui que décrit Pindare, comme le plus beau
-des hommes ; une toison est sur son bras gauche ; il tient
-une lance à la main, et le repos de la force caractérise le
-héros.</p>
-
-<p>J’ai déjà dit que la sculpture en général perdait à ce que
-la danse fût entièrement négligée ; le seul phénomène qu’il
-y ait dans cet art en Allemagne, c’est Ida Brunn, jeune fille
-que son existence sociale exclut de la vie d’artiste ; elle a
-reçu de la nature et de sa mère un talent inconcevable pour
-représenter par de simples attitudes les tableaux les plus
-touchants, ou les plus belles statues ; sa danse n’est qu’une
-suite de chefs-d’œuvre passagers, dont on voudrait fixer
-chacun pour toujours : il est vrai que la mère d’Ida a conçu,
-dans son imagination, tout ce que sa fille sait peindre aux
-regards. Les poésies de madame Brunn font découvrir dans
-l’art et la nature mille richesses nouvelles, que les regards
-distraits n’avaient point aperçues. J’ai vu la jeune Ida,
-encore enfant, représenter Althée prête à brûler le tison
-auquel est attachée la vie de son fils Méléagre ; elle exprimait,
-sans paroles, la douleur, les combats et la terrible
-résolution d’une mère ; ses regards animés servaient sans
-doute à faire comprendre ce qui se passait dans son cœur ;
-mais l’art de varier ses gestes, et de draper en artiste le
-manteau de pourpre dont elle était revêtue, produisait au
-moins autant d’effet que sa physionomie même ; souvent
-elle s’arrêtait longtemps dans la même attitude, et chaque
-fois un peintre n’aurait pu rien inventer de mieux que le
-tableau qu’elle improvisait ; un tel talent est unique. Cependant
-je crois qu’on réussirait plutôt en Allemagne à la danse
-pantomime qu’à celle qui consiste uniquement, comme en
-France, dans la grâce et dans l’agilité du corps.</p>
-
-<p>Les Allemands excellent dans la musique instrumentale ;
-les connaissances qu’elle exige, et la patience qu’il faut pour
-la bien exécuter, leur sont tout à fait naturelles ; ils ont aussi
-des compositeurs d’une imagination très variée et très féconde ;
-je ne ferai qu’une objection à leur génie comme
-musiciens ; ils mettent trop d’esprit dans leurs ouvrages, ils
-réfléchissent trop à ce qu’ils font. Il faut dans les beaux-arts
-plus d’instinct que de pensées ; les compositeurs allemands
-suivent trop exactement le sens des paroles ; c’est un
-grand mérite, il est vrai, pour ceux qui aiment plus les paroles
-que la musique, et d’ailleurs l’on ne saurait nier que
-le désaccord entre le sens des unes et l’expression de l’autre
-ne fût désagréable : mais les Italiens, qui sont les vrais
-musiciens de la nature, ne conforment les airs aux paroles
-que d’une manière générale. Dans les romances, dans les
-vaudevilles, comme il n’y a pas beaucoup de musique, on
-peut soumettre aux paroles le peu qu’il y en a ; mais dans
-les grands effets de la mélodie, il faut aller droit à l’âme
-par une sensation immédiate.</p>
-
-<p>Ceux qui n’aiment pas beaucoup la peinture en elle-même
-attachent une grande importance au sujet des tableaux ;
-ils voudraient y retrouver les impressions que produisent
-les scènes dramatiques : il en est de même en
-musique ; quand on la sent faiblement, on exige qu’elle se
-conforme avec fidélité aux moindres nuances des paroles ;
-mais quand elle émeut jusqu’au fond de l’âme, toute attention
-donnée à ce qui n’est pas elle ne serait qu’une distraction
-importune ; et, pourvu qu’il n’y ait pas d’opposition
-entre le poème et la musique, on s’abandonne à l’art qui
-doit toujours l’emporter sur tous les autres. Car la rêverie
-délicieuse dans laquelle il nous plonge anéantit les pensées
-que les mots peuvent exprimer, et, la musique réveillant en
-nous le sentiment de l’infini, tout ce qui tend à particulariser
-l’objet de la mélodie doit en diminuer l’effet.</p>
-
-<p>Gluck, que les Allemands comptent avec raison parmi
-leurs hommes de génie, a su merveilleusement adapter le
-chant aux paroles, et dans plusieurs de ses opéras, il a rivalisé
-avec le poète par l’expression de sa musique. Lorsque
-Alceste a résolu de mourir pour Admète, et que ce sacrifice,
-secrètement offert aux dieux, a rendu son époux à
-la vie, le contraste des airs joyeux qui célèbrent la convalescence
-du roi, et des gémissements étouffés de la reine condamnée
-à le quitter, est d’un grand effet tragique. Oreste,
-dans Iphigénie en Tauride, dit : <i>Le calme rentre dans mon
-âme</i>, — et l’air qu’il chante exprime ce sentiment ; mais
-l’accompagnement de cet air est sombre et agité. Les musiciens,
-étonnés de ce contraste, voulaient adoucir l’accompagnement
-en l’exécutant ; Gluck s’en irritait, et leur criait :
-« N’écoutez pas Oreste : il dit qu’il est calme ; il ment ». Le
-Poussin, en peignant les danses des bergères, place dans le
-paysage le tombeau d’une jeune fille sur lequel est écrit : <i>Et
-moi aussi, je vécus en Arcadie</i>. Il y a de la pensée dans cette
-manière de concevoir les arts, comme dans les combinaisons
-ingénieuses de Gluck ; mais les arts sont au-dessus de
-la pensée : leur langage, ce sont les couleurs, ou les formes,
-ou les sons. Si l’on pouvait se figurer les impressions dont
-notre âme serait susceptible, avant qu’elle connût la parole,
-on concevrait mieux l’effet de la peinture et de la
-musique.</p>
-
-<p>De tous les musiciens, peut-être, celui qui a montré le
-plus d’esprit dans le talent de marier la musique avec les
-paroles, c’est Mozart. Il fait sentir dans ses opéras, et surtout
-dans le Festin de Pierre, toutes les gradations des
-scènes dramatiques ; le chant est plein de gaîté, tandis que
-l’accompagnement bizarre et fort semble indiquer le sujet
-fantasque et sombre de la pièce. Cette spirituelle alliance du
-musicien avec le poète donne aussi un genre de plaisir,
-mais un plaisir qui naît de la réflexion, et celui-là n’appartient
-pas à la sphère merveilleuse des arts.</p>
-
-<p>J’ai entendu à Vienne la Création de Haydn, quatre cents
-musiciens l’exécutaient à la fois, c’était une digne fête en
-l’honneur de l’œuvre qu’elle célébrait ; mais Haydn aussi
-nuisait quelquefois à son talent par son esprit même ; à ces
-paroles du texte : <i>Dieu dit que la lumière soit, et la lumière
-fut</i>, les instruments jouaient d’abord très doucement, et se
-faisaient à peine entendre, puis tout à coup ils partaient
-tous avec un bruit terrible, qui devait signaler l’éclat du
-jour. Aussi un homme d’esprit disait-il <i>qu’à l’apparition de
-la lumière il fallait se boucher les oreilles</i>.</p>
-
-<p>Dans plusieurs autres morceaux de la Création, la
-même recherche d’esprit peut être souvent blâmée ; la musique
-se traîne quand les serpents sont créés ; elle redevient
-brillante avec le chant des oiseaux, et dans les Saisons aussi
-de Haydn, ces allusions se multiplient plus encore. Ce sont
-des <i lang="it" xml:lang="it">concetti</i> en musique que des effets ainsi préparés ; sans
-doute de certaines combinaisons de l’harmonie peuvent rappeler
-des merveilles de la nature, mais ces analogies ne tiennent
-en rien à l’imitation, qui n’est jamais qu’un jeu factice.
-Les ressemblances réelles des beaux-arts entre eux et des
-beaux-arts avec la nature, dépendent des sentiments du
-même genre qu’ils excitent dans notre âme par des moyens
-divers.</p>
-
-<p>L’imitation et l’expression diffèrent extrêmement dans les
-beaux-arts : l’on est assez généralement d’accord, je crois,
-pour exclure la musique imitative ; mais il reste toujours
-deux manières de voir sur la musique expressive ; les uns
-veulent trouver en elle la traduction des paroles, les autres,
-et ce sont les Italiens, se contentent d’un rapport général
-entre les situations de la pièce et l’intention des airs, et
-cherchent les plaisirs de l’art uniquement en lui-même. La
-musique des Allemands est plus variée que celle des Italiens,
-et c’est en cela peut-être qu’elle est moins bonne ;
-l’esprit est condamné à la variété, c’est sa misère qui en est
-la cause ; mais les arts, comme le sentiment, ont une admirable
-monotonie, celle dont on voudrait faire un moment
-éternel.</p>
-
-<p>La musique d’église est moins belle en Allemagne qu’en
-Italie, parce que les instruments y dominent toujours.
-Quand on a entendu à Rome le <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> chanté par des voix
-seulement, toute musique instrumentale, même celle de la
-chapelle de Dresde, paraît terrestre. Les violons et les trompettes
-font partie de l’orchestre de Dresde, pendant le service
-divin, et la musique y est plus guerrière que religieuse ;
-le contraste des impressions vives qu’elle fait éprouver avec
-le recueillement d’une église n’est pas agréable ; il ne faut
-pas animer la vie auprès des tombeaux ; la musique militaire
-porte à sacrifier l’existence, mais non à s’en détacher.</p>
-
-<p>La musique de la chapelle de Vienne mérite aussi d’être
-vantée ; celui de tous les arts que les Viennois apprécient le
-plus, c’est la musique ; cela fait espérer qu’un jour ils deviendront
-poètes, car, malgré leurs goûts un peu prosaïques,
-quiconque aime la musique est enthousiaste, sans le savoir,
-de tout ce qu’elle rappelle. J’ai entendu à Vienne le <i lang="la" xml:lang="la">Requiem</i>
-que Mozart a composé quelques jours avant de mourir, et
-qui fut chanté dans l’église, le jour de ses obsèques ; il n’est
-pas assez solennel pour la situation, et l’on y retrouve encore
-de l’ingénieux, comme dans tout ce qu’a fait Mozart ;
-néanmoins, qu’y a-t-il de plus touchant qu’un homme d’un
-talent supérieur, célébrant ainsi ses propres funérailles,
-inspiré tout à la fois par les sentiments de sa mort et de son
-immortalité ! Les souvenirs de la vie doivent décorer les
-tombeaux ; les armes d’un guerrier y sont suspendues, et
-les chefs-d’œuvre de l’art causent une impression solennelle
-dans le temple où reposent les restes de l’artiste.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TROISIÈME PARTIE<br />
-LA PHILOSOPHIE ET LA MORALE.</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="p3ch1">CHAPITRE PREMIER<br />
-<span class="i">De la Philosophie.</span></h3>
-
-
-<p>On a voulu jeter, depuis quelque temps, une grande défaveur
-sur le mot de philosophie. Il en est ainsi de tous
-ceux dont l’acception est très étendue ; ils sont l’objet des
-bénédictions ou des malédictions de l’espèce humaine, suivant
-qu’on les emploie à des époques heureuses ou malheureuses ;
-mais, malgré les injures et les louanges accidentelles
-des individus et des nations, la philosophie, la liberté,
-la religion ne changent jamais de valeur. L’homme a
-maudit le soleil, l’amour et la vie ; il a souffert, il s’est senti
-consumé par ces flambeaux de la nature ; mais voudrait-il
-pour cela les éteindre ?</p>
-
-<p>Tout ce qui tend à comprimer nos facultés est toujours
-une doctrine avilissante, il faut les diriger vers le but sublime
-de l’existence, le perfectionnement moral ; mais ce
-n’est point par le suicide partiel de telle ou telle puissance
-de notre être que nous nous rendrons capables de nous
-élever vers ce but ; nous n’avons pas trop de tous nos moyens
-pour nous en rapprocher ; et si le ciel avait accordé à
-l’homme plus de génie, il en aurait d’autant plus de vertu.</p>
-
-<p>Parmi les différentes branches de la philosophie, celle
-qui a particulièrement occupé les Allemands, c’est la métaphysique.
-Les objets qu’elle embrasse peuvent être divisés
-en trois classes. La première se rapporte au mystère de la
-création, c’est-à-dire à l’infini en toutes choses, la seconde à
-la formation des idées dans l’esprit humain, et la troisième
-à l’exercice de nos facultés, sans remonter à leur source.</p>
-
-<p>La première de ces études, celle qui s’attache à connaître
-le secret de l’univers, a été cultivée chez les Grecs comme
-elle l’est maintenant chez les Allemands. On ne peut nier
-qu’une telle recherche, quelque sublime qu’elle soit dans
-son principe, ne nous fasse sentir à chaque pas notre impuissance,
-et le découragement suit les efforts qui ne peuvent
-atteindre à un résultat. L’utilité de la troisième classe des
-observations métaphysiques, celle qui se renferme dans la
-connaissance des actes de notre entendement, ne saurait
-être contestée ; mais cette utilité se borne aux cercles des
-expériences journalières. Les méditations philosophiques
-de la seconde classe, celles qui se dirigent sur la nature de
-notre âme et sur l’origine de nos idées, me paraissent de
-toutes les plus intéressantes. Il n’est pas probable que nous
-puissions jamais connaître les vérités éternelles qui expliquent
-l’existence de ce monde : le désir que nous en éprouvons
-est au nombre des nobles pensées qui nous attirent
-vers une autre vie ; mais ce n’est pas pour rien que la
-faculté de nous examiner nous-mêmes nous a été
-donnée. Sans doute, c’est déjà se servir de cette faculté
-que d’observer la marche de notre esprit, tel qu’il est ;
-toutefois en s’élevant plus haut, en cherchant à savoir si cet
-esprit agit spontanément, ou s’il ne peut penser que provoqué
-par les objets extérieurs, nous aurons des lumières
-de plus sur le libre arbitre de l’homme, et par conséquent
-sur le vice et la vertu.</p>
-
-<p>Une foule de questions morales et religieuses dépendent
-de la manière dont on considère l’origine de la formation
-de nos idées. C’est surtout la diversité des systèmes à cet
-égard qui sépare les philosophes allemands des philosophes
-français. Il est aisé de concevoir que si la différence est à la
-source, elle doit se manifester dans tout ce qui en dérive ;
-il est donc impossible de faire connaître l’Allemagne, sans
-indiquer la marche de la philosophie, qui depuis Leibnitz
-jusqu’à nos jours n’a cessé d’exercer un si grand empire sur
-la république des lettres.</p>
-
-<p>Il y a deux manières d’envisager la métaphysique de
-l’entendement humain, ou dans sa théorie, ou dans ses
-résultats. L’examen de la théorie exige une capacité qui m’est
-étrangère ; mais il est facile d’observer l’influence qu’exerce
-telle ou telle opinion métaphysique sur le développement
-de l’esprit et de l’âme. L’Évangile nous dit <i>qu’il faut juger
-les prophètes par leurs œuvres</i> : cette maxime peut aussi nous
-guider entre les différentes philosophies ; car tout ce qui
-tend à l’immortalité n’est jamais qu’un sophisme. Cette vie
-n’a quelque prix que si elle sert à l’éducation religieuse de
-notre cœur, que si elle nous prépare à une destinée plus
-haute, par le choix libre de la vertu sur la terre. La métaphysique,
-les institutions sociales, les arts, les sciences, tout
-doit être apprécié d’après le perfectionnement moral de
-l’homme ; c’est la pierre de touche qui est donnée à l’ignorant
-comme au savant. Car, si la connaissance des moyens
-n’appartient qu’aux initiés, les résultats sont à la portée de
-tout le monde.</p>
-
-<p>Il faut avoir l’habitude de la méthode de raisonnement
-dont on se sert en géométrie, pour bien comprendre la
-métaphysique. Dans cette science, comme dans celle du
-calcul, le moindre chaînon sauté détruit toute la liaison qui
-conduit à l’évidence. Les raisonnements métaphysiques sont
-plus abstraits et non moins précis que ceux des mathématiques,
-et cependant leur objet est vague. L’on a besoin de
-réunir en métaphysique les deux facultés les plus opposées,
-l’imagination et le calcul : c’est un nuage qu’il faut mesurer
-avec la même exactitude qu’un terrain, et nulle étude
-n’exige une aussi grande intensité d’intention ; néanmoins
-dans les questions les plus hautes il y a toujours un point
-de vue à la portée de tout le monde, et c’est celui-là que je
-me propose de saisir et de présenter.</p>
-
-<p>Je demandais un jour à Fichte, l’une des plus fortes têtes
-pensantes de l’Allemagne, s’il ne pouvait pas me dire sa
-morale, plutôt que sa métaphysique ? — L’une dépend de
-l’autre, me répondit-il. — Et ce mot était plein de profondeur :
-il renferme tous les motifs de l’intérêt qu’on peut
-prendre à la philosophie.</p>
-
-<p>On s’est accoutumé à la considérer comme destructive de
-toutes les croyances du cœur ; elle serait alors la véritable
-ennemie de l’homme ; mais il n’en est point ainsi de la
-doctrine de Platon, ni de celle des Allemands ; ils regardent
-le sentiment comme un fait, comme le fait primitif de
-l’âme, et la raison philosophique comme destinée seulement
-à rechercher la signification de ce fait.</p>
-
-<p>L’énigme de l’univers a été l’objet des méditations perdues
-d’un grand nombre d’hommes, dignes aussi d’admiration,
-puisqu’ils se sentaient appelés à quelque chose de
-mieux que ce monde. Les esprits d’une haute lignée errent
-sans cesse autour de l’abîme des pensées sans fin ; mais
-néanmoins il faut s’en détourner, car l’esprit se fatigue en
-vain dans ces efforts pour escalader le ciel.</p>
-
-<p>L’origine de la pensée a occupé tous les véritables philosophes.
-Y a-t-il deux natures dans l’homme ? S’il n’y en a
-qu’une, est-ce l’âme ou la matière ? S’il y en a deux, les idées
-viennent-elles par les sens, ou naissent-elles dans notre âme,
-ou bien sont-elles un mélange de l’action des objets extérieurs
-sur nous et des facultés intérieures que nous possédons ?</p>
-
-<p>A ces trois questions, qui ont divisé de tout temps le
-monde philosophique, est attaché l’examen qui touche le
-plus immédiatement à la vertu : savoir si la fatalité ou le
-libre arbitre décide des résolutions des hommes.</p>
-
-<p>Chez les anciens, la fatalité venait de la volonté des dieux ;
-chez les modernes, on l’attribue au cours des choses. La
-fatalité, chez les anciens, faisait ressortir le libre arbitre,
-car la volonté de l’homme luttait contre l’événement, et la
-résistance morale était invincible ; le fatalisme des modernes,
-au contraire, détruit nécessairement la croyance au libre
-arbitre ; si les circonstances nous créent ce que nous sommes,
-nous ne pouvons pas nous opposer à leur ascendant ; si les
-objets extérieurs sont la cause de tout ce qui se passe dans
-notre âme, quelle pensée indépendante nous affranchirait
-de leur influence ? La fatalité qui descendait du ciel remplissait
-l’âme d’une sainte terreur, tandis que celle qui nous lie
-à la terre ne fait que nous dégrader. A quoi bon toutes ces
-questions, dira-t-on ? A quoi bon ce qui n’est pas cela ?
-pourrait-on répondre. Car qu’y a-t-il de plus important
-pour l’homme, que de savoir s’il a vraiment la responsabilité
-de ses actions, et dans quel rapport est la puissance de la
-volonté avec l’empire des circonstances sur elle ? Que serait
-la conscience, si nos habitudes seules l’avaient fait naître,
-si elle n’était rien que le produit des couleurs, des sons,
-des parfums, enfin des circonstances de tout genre dont
-nous aurions été environnés pendant notre enfance ?</p>
-
-<p>La métaphysique, qui s’applique à découvrir quelle est la
-source de nos idées, influe puissamment par ses conséquences
-sur la nature et la force de notre volonté ; cette
-métaphysique est à la fois la plus haute et la plus nécessaire
-de nos connaissances, et les partisans de l’utilité
-suprême, de l’utilité morale, ne peuvent la dédaigner.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch2">CHAPITRE II<br />
-<span class="i">De la Philosophie anglaise.</span></h3>
-
-
-<p>Tout semble attester en nous-mêmes l’existence d’une
-double nature ; l’influence des sens et celle de l’âme se partagent
-notre être ; et, selon que la philosophie penche vers
-l’une ou l’autre, les opinions et les sentiments sont à tous
-égards diamétralement opposés. On peut aussi désigner
-l’empire des sens et celui de la pensée par d’autres termes :
-il y a dans l’homme ce qui périt avec l’existence terrestre
-et ce qui peut lui survivre, ce que l’expérience fait acquérir
-et ce que l’instinct moral nous inspire, le fini et l’infini ;
-mais de quelque manière qu’on s’exprime, il faut toujours
-convenir qu’il y a deux principes de vie différents, dans la
-créature sujette à la mort et destinée à l’immortalité.</p>
-
-<p>La tendance vers le spiritualisme a toujours été très manifeste
-chez les peuples du Nord, et même avant l’introduction
-du christianisme, ce penchant s’est fait voir à travers
-la violence des passions guerrières. Les Grecs avaient foi
-aux merveilles extérieures ; les nations germaniques croient
-aux miracles de l’âme. Toutes leurs poésies sont remplies
-de pressentiments, de présages, de prophéties du cœur ; et
-tandis que les Grecs s’unissaient à la nature par les plaisirs,
-les habitants du nord s’élevaient jusqu’au Créateur par les
-sentiments religieux. Dans le Midi, le paganisme divinisait
-les phénomènes physiques ; dans le Nord, on était enclin
-à croire à la magie, parce qu’elle attribue à l’esprit de
-l’homme une puissance sans bornes sur le monde matériel.
-L’âme et la nature, la volonté et la nécessité se partagent
-le domaine de l’existence, et, selon que nous plaçons la
-force en nous-mêmes ou au dehors de nous, nous sommes
-les fils du ciel ou les esclaves de la terre.</p>
-
-<p>A la renaissance des lettres, les uns s’occupaient des subtilités
-de l’école en métaphysique, et les autres croyaient
-aux superstitions de la magie dans les sciences : l’art d’observer
-ne régnait pas plus dans l’empire des sens que l’enthousiasme
-dans l’empire de l’âme : à peu d’exceptions
-près, il n’y avait parmi les philosophes ni expérience ni
-inspiration. Un géant parut, c’était Bacon : jamais les merveilles
-de la nature, ni les découvertes de la pensée, n’ont
-été si bien conçues par la même intelligence. Il n’y a pas
-une phrase de ses écrits qui ne suppose des années de
-réflexion et d’étude ; il anime la métaphysique par la connaissance
-du cœur humain, il sait généraliser les faits par
-la philosophie ; dans les sciences physiques il a créé l’art
-de l’expérience, mais il ne s’ensuit pas du tout, comme on
-voudrait le faire croire, qu’il ait été partisan exclusif du
-système qui fonde toutes les idées sur les sensations. Il
-admet l’inspiration dans tout ce qui tient à l’âme, et il la
-croit même nécessaire pour interpréter les phénomènes
-physiques d’après les principes généraux. Mais de son temps
-il y avait encore des alchimistes, des devins et des sorciers ;
-on méconnaissait assez la religion dans la plus grande partie
-de l’Europe, pour croire qu’elle interdisait une vérité quelconque,
-elle qui conduit à toutes. Bacon fut frappé de ces
-erreurs ; son siècle penchait vers la superstition comme le
-nôtre vers l’incrédulité ; à l’époque où vivait Bacon, il devait
-chercher à mettre en honneur la philosophie expérimentale ;
-à celle où nous sommes, il sentirait le besoin de ranimer la
-source intérieure du beau moral, et de rappeler sans cesse
-à l’homme qu’il existe en lui-même, dans son sentiment et
-dans sa volonté. Quand le siècle est superstitieux, le génie
-de l’observation est timide, le monde physique est mal
-connu ; quand le siècle est incrédule, l’enthousiasme n’existe
-plus, et l’on ne sait plus rien de l’âme ni du ciel.</p>
-
-<p>Dans un temps où la marche de l’esprit humain n’avait
-rien d’assuré dans aucun genre, Bacon rassembla toutes ses
-forces pour tracer la route que doit suivre la philosophie
-expérimentale, et ses écrits servent encore maintenant de
-guide à ceux qui veulent étudier la nature. Ministre d’État,
-il s’était longtemps occupé de l’administration et de la politique.
-Les plus fortes têtes sont celles qui réunissent le goût
-et l’habitude de la méditation à la pratique des affaires :
-Bacon était sous ce double rapport un esprit prodigieux ;
-mais il a manqué à sa philosophie ce qui manquait à son
-caractère, il n’était pas assez vertueux pour sentir en entier
-ce que c’est que la liberté morale de l’homme : cependant
-on ne peut le comparer aux matérialistes du dernier siècle ;
-et ses successeurs ont poussé la théorie de l’expérience bien
-au delà de son intention. Il est loin, je le répète, d’attribuer
-toutes nos idées à nos sensations, et de considérer l’analyse
-comme le seul instrument des découvertes. Il suit souvent
-une marche plus hardie, et s’il s’en tient à la logique
-expérimentale pour écarter tous les préjugés qui encombrent
-sa route, c’est à l’élan seul du génie qu’il se fie pour
-marcher en avant.</p>
-
-<p>« L’esprit humain, dit Luther, est comme un paysan ivre
-à cheval, quand on le relève d’un côté il retombe de l’autre ».
-Ainsi l’homme a flotté sans cesse entre ses deux
-natures ; tantôt ses pensées le dégageaient de ses sensations,
-tantôt ses sensations absorbaient ses pensées, et successivement
-il voulait tout rapporter aux unes ou aux autres ; il
-me semble néanmoins que le moment d’une doctrine stable
-est arrivé : la métaphysique doit subir une révolution semblable
-à celle qu’a faite Copernic dans le système du monde ;
-elle doit replacer notre âme au centre, et la rendre en tout
-semblable au soleil, autour duquel les objets extérieurs
-tracent leur cercle, et dont ils empruntent la lumière.</p>
-
-<p>L’arbre généalogique des connaissances humaines, dans
-lequel chaque science se rapporte à telle faculté, est sans
-doute l’un des titres de Bacon à l’admiration de la postérité ;
-mais ce qui fait sa gloire, c’est qu’il a eu soin de proclamer
-qu’il fallait bien se garder de séparer d’une manière
-absolue les sciences l’une de l’autre, et que toutes se réunissaient
-dans la philosophie générale. Il n’est point l’auteur
-de cette méthode anatomique qui considère les forces
-intellectuelles chacune à part, et semble méconnaître
-l’admirable unité de l’être moral. La sensibilité, l’imagination,
-la raison, servent l’une à l’autre. Chacune de ces
-facultés ne serait qu’une maladie, qu’une faiblesse au lieu
-d’une force, si elle n’était pas modifiée ou complétée par la
-totalité de notre être. Les sciences de calcul, à une certaine
-hauteur, ont besoin d’imagination. L’imagination à son tour
-doit s’appuyer sur la connaissance exacte de la nature. La
-raison semble de toutes les facultés celle qui se passerait le
-plus facilement du secours des autres, et cependant si l’on
-était entièrement dépourvu d’imagination et de sensibilité,
-l’on pourrait à force de sécheresse devenir, pour ainsi dire,
-fou de raison, et, ne voyant plus dans la vie que des calculs
-et des intérêts matériels, se tromper autant sur les caractères
-et les affections des hommes, qu’un être enthousiaste
-qui se figurerait partout le désintéressement et l’amour.</p>
-
-<p>On suit un faux système d’éducation, lorsqu’on veut
-développer exclusivement telle ou telle qualité de l’esprit ;
-car se vouer à une seule faculté, c’est prendre un métier
-intellectuel. Milton dit avec raison <i>qu’une éducation n’est
-bonne que quand elle rend propre à tous les emplois de la
-guerre et de la paix</i> ; tout ce qui fait de l’homme un homme
-est le véritable objet de l’enseignement.</p>
-
-<p>Ne savoir d’une science que ce qui lui est particulier,
-c’est appliquer aux études libérales la division du travail de
-Smith, qui ne convient qu’aux arts mécaniques. Quand on
-arrive à cette hauteur où chaque science touche par quelques
-points à toutes les autres, c’est alors qu’on approche
-de la région des idées universelles ; et l’air qui vient de là
-vivifie toutes les pensées.</p>
-
-<p>L’âme est un foyer qui rayonne dans tous les sens ; c’est
-dans ce foyer que consiste l’existence ; toutes les observations
-et tous les efforts des philosophes doivent se tourner
-vers ce moi, centre et mobile de nos sentiments et de nos
-idées. Sans doute l’incomplet du langage nous oblige à
-nous servir d’expressions erronées ; il faut répéter suivant
-l’usage, tel individu a de la raison, ou de l’imagination, ou
-de la sensibilité, etc. ; mais si l’on voulait s’entendre par un
-mot, on devrait dire seulement<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> : <i>il a de l’âme, il a beaucoup
-d’âme.</i> C’est ce souffle divin qui fait tout l’homme.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> M. Ancillon, dont j’aurai l’occasion de parler dans la suite de
-cet ouvrage, s’est servi de cette expression dans un livre qu’on ne
-saurait se lasser de méditer.</p>
-</div>
-<p>Aimer en apprend plus sur ce qui tient aux mystères de
-l’âme que la métaphysique la plus subtile. On ne s’attache
-jamais à telle ou telle qualité de la personne qu’on préfère,
-et tous les madrigaux disent un grand mot philosophique,
-en répétant que c’est pour <i>je ne sais quoi</i> qu’on aime, car
-ce je ne sais quoi, c’est l’ensemble et l’harmonie que nous
-reconnaissons par l’amour, par l’admiration, par tous les
-sentiments qui nous révèlent ce qu’il y a de plus profond et
-de plus intime dans le cœur d’un autre.</p>
-
-<p>L’analyse, ne pouvant examiner qu’en divisant, s’applique,
-comme le scalpel, à la nature morte ; mais c’est un
-mauvais instrument pour apprendre à connaître ce qui est
-vivant ; et si l’on a de la peine à définir par des paroles la
-conception animée qui nous représente les objets tout
-entiers, c’est précisément parce que cette conception tient
-de plus près à l’essence des choses. Diviser pour comprendre
-est en philosophie un signe de faiblesse, comme en
-politique diviser pour régner.</p>
-
-<p>Bacon tenait encore beaucoup plus qu’on ne croit à cette
-philosophie idéaliste qui, depuis Platon jusqu’à nos jours, a
-constamment reparu sous diverses formes ; néanmoins le
-succès de sa méthode analytique dans les sciences exactes
-a nécessairement influé sur son système en métaphysique :
-l’on a compris d’une manière beaucoup plus absolue qu’il
-ne l’avait présentée lui-même, sa doctrine sur les sensations
-considérées comme l’origine des idées. Nous pouvons
-voir clairement l’influence de cette doctrine par les deux
-écoles qu’elle a produites, celle de Hobbes et celle de
-Locke. Certainement l’une et l’autre diffèrent beaucoup dans
-le but ; mais leurs principes sont semblables à plusieurs
-égards.</p>
-
-<p>Hobbes prit à la lettre la philosophie qui fait dériver toutes
-nos idées des impressions des sens ; il n’en craignit
-point les conséquences, et il a dit hardiment <i>que l’âme était
-soumise à la nécessité, comme la société au despotisme</i> ; il
-admet le fatalisme des sensations pour la pensée, et celui
-de la force pour les actions. Il anéantit la liberté morale
-comme la liberté civile, pensant avec raison qu’elles dépendent
-l’une de l’autre. Il fut athée et esclave, et rien n’est
-plus conséquent ; car, s’il n’y a dans l’homme que l’empreinte
-des impressions du dehors, la puissance terrestre
-est tout, et l’âme en dépend autant que la destinée.</p>
-
-<p>Le culte de tous les sentiments élevés et purs est tellement
-consolidé en Angleterre par les institutions politiques
-et religieuses, que les spéculations de l’esprit tournent
-autour de ces imposantes colonnes sans jamais les ébranler.
-Hobbes eut donc peu de partisans dans son pays ; mais
-l’influence de Locke fut plus universelle. Comme son caractère
-était moral et religieux, il ne se permit aucun des raisonnements
-corrupteurs qui dérivaient nécessairement de
-sa métaphysique ; et la plupart de ses compatriotes, en
-l’adoptant, ont eu comme lui la noble inconséquence de
-séparer les résultats des principes, tandis que Hume et les
-philosophes français, après avoir admis le système, l’ont
-appliqué d’une manière beaucoup plus logique.</p>
-
-<p>La métaphysique de Locke n’a eu d’autre effet sur les
-esprits en Angleterre, que de ternir un peu leur originalité
-naturelle ; quand même elle dessécherait la source des
-grandes pensées philosophiques, elle ne saurait détruire le
-sentiment religieux, qui sait si bien y suppléer ; mais cette
-métaphysique reçue dans le reste de l’Europe, l’Allemagne
-exceptée, a été l’une des principales causes de l’immoralité
-dont on s’est fait une théorie, pour en mieux assurer la
-pratique.</p>
-
-<p>Locke s’est particulièrement attaché à prouver qu’il n’y
-avait rien d’inné dans l’âme : il avait raison, puisqu’il mêlait
-toujours au sens du mot idée un développement acquis par
-l’expérience ; les idées ainsi conçues sont le résultat des
-objets qui les excitent, des comparaisons qui les rassemblent,
-et du langage qui en facilite la combinaison. Mais il
-n’en est pas de même des sentiments, ni des dispositions,
-ni des facultés qui constituent les lois de l’entendement
-humain, comme l’attraction et l’impulsion constituent celle
-de la nature physique.</p>
-
-<p>Une chose vraiment digne de remarque, ce sont les arguments
-dont Locke a été obligé de se servir pour prouver que
-tout ce qui était dans l’âme nous venait par les sensations.
-Si ces arguments conduisaient à la vérité, sans doute, il faudrait
-surmonter la répugnance morale qu’ils inspirent ;
-mais on peut croire en général à cette répugnance, comme
-à un signe infaillible de ce que l’on doit éviter. Locke voulait
-démontrer que la conscience du bien et du mal n’était
-pas innée dans l’homme, et qu’il ne connaissait le juste et
-l’injuste, comme le rouge et le bleu, que par l’expérience ;
-il a recherché avec soin, pour parvenir à ce but, tous les
-pays où les coutumes et les lois mettaient des crimes en
-honneur ; ceux où l’on se faisait un devoir de tuer son
-ennemi, de mépriser le mariage, de faire mourir son père
-quand il était vieux. Il recueille attentivement tout ce que
-les voyageurs ont raconté des cruautés passées en usage.
-Qu’est-ce donc qu’un système qui inspire à un homme
-aussi vertueux que Locke de l’avidité pour de tels faits ?</p>
-
-<p>Que ces faits soient tristes ou non, pourra-t-on dire,
-l’important est de savoir s’ils sont vrais. — Ils peuvent être
-vrais, mais que signifient-ils ? Ne savons-nous pas, d’après
-notre propre expérience, que les circonstances, c’est-à-dire
-les objets extérieurs, influent sur notre manière d’interpréter
-nos devoirs ? Agrandissez ces circonstances, et vous y
-trouverez la cause des erreurs des peuples ; mais y a-t-il des
-peuples ou des hommes qui nient qu’il y ait des devoirs ?
-A-t-on jamais prétendu qu’aucune signification n’était attachée
-à l’idée du juste et de l’injuste ? L’explication qu’on en
-donne peut être diverse, mais la conviction du principe est
-partout la même ; et c’est dans cette conviction que consiste
-l’empreinte primitive qu’on retrouve dans tous les humains.</p>
-
-<p>Quand le sauvage tue son père, lorsqu’il est vieux, il croit
-lui rendre un service ; il ne le fait pas pour son propre intérêt,
-mais pour celui de son père : l’action qu’il commet
-est horrible, et cependant il n’est pas pour cela dépourvu de
-conscience ; et de ce qu’il manque de lumières, il ne s’ensuit
-pas qu’il manque de vertus. Les sensations, c’est-à-dire les
-objets extérieurs dont il est environné l’aveuglent ; le sentiment
-intime qui constitue la haine du vice et le respect
-pour la vertu n’existent pas moins en lui, quoique l’expérience
-l’ait trompé sur la manière dont ce sentiment doit se
-manifester dans la vie. Préférer les autres à soi quand la
-vertu le commande, c’est précisément ce qui fait l’essence
-du beau moral, et cet admirable instinct de l’âme, adversaire
-de l’instinct physique, est inhérent à notre nature ;
-s’il pouvait être acquis, il pourrait aussi se perdre ; mais il
-est immuable, parce qu’il est inné. Il est possible de faire le
-mal en croyant faire le bien, il est possible de se rendre
-coupable en le sachant et le voulant ; mais il ne l’est pas
-d’admettre comme vérité une chose contradictoire, la justice
-de l’injustice.</p>
-
-<p>L’indifférence au bien et au mal est le résultat ordinaire
-d’une civilisation, pour ainsi dire, pétrifiée, et cette indifférence
-est un beaucoup plus grand argument contre la conscience
-innée que les grossières erreurs des sauvages ; mais
-les hommes les plus sceptiques, s’ils sont opprimés sous
-quelques rapports, en appellent à la justice, comme s’ils y
-avaient cru toute leur vie ; et lorsqu’ils sont saisis par une
-affection vive et qu’on la tyrannise, ils invoquent le sentiment
-de l’équité avec autant de force que les moralistes les
-plus austères. Dès qu’une flamme quelconque, celle de
-l’indignation ou celle de l’amour, s’empare de notre âme,
-elle fait reparaître en nous les caractères sacrés des lois
-éternelles.</p>
-
-<p>Si le hasard de la naissance et de l’éducation décidait de
-la moralité d’un homme, comment pourrait-on l’accuser de
-ses actions ? Si tout ce qui compose notre volonté nous vient
-des objets extérieurs, chacun peut en appeler à des relations
-particulières pour motiver toute sa conduite ; et souvent
-ces relations diffèrent autant entre les habitants d’un
-même pays qu’entre un Asiatique et un Européen. Si donc
-la circonstance devait être la divinité des mortels, il serait
-simple que chaque homme eût une morale qui lui fût propre,
-ou plutôt une absence de morale à son usage ; et pour
-interdire le mal que les sensations pourraient conseiller, il
-n’y aurait de bonne raison à opposer que la force publique
-qui le punirait ; or, si la force publique commandait l’injustice,
-la question se trouverait résolue : toutes les sensations
-feraient naître toutes les idées, qui conduiraient à la plus
-complète dépravation.</p>
-
-<p>Les preuves de la spiritualité de l’âme ne peuvent se
-trouver dans l’empire des sens, le monde visible est abandonné
-à cet empire ; mais le monde invisible ne saurait y
-être soumis ; et si l’on n’admet pas des idées spontanées, si
-la pensée et le sentiment dépendent en entier des sensations,
-comment l’âme, dans une telle servitude, serait-elle
-immatérielle ? Et si, comme personne ne le nie, la plupart
-des faits transmis par les sens sont sujets à l’erreur, qu’est-ce
-qu’un être moral qui n’agit que lorsqu’il est excité par
-des objets extérieurs, et par des objets même dont les apparences
-sont souvent fausses ?</p>
-
-<p>Un philosophe français a dit, en se servant de l’expression
-la plus rebutante, <i>que la pensée n’était autre chose qu’un
-produit matériel du cerveau</i>. Cette déplorable définition est
-le résultat le plus naturel de la métaphysique qui attribue à
-nos sensations l’origine de toutes nos idées. On a raison, si
-c’est ainsi, de se moquer de ce qui est intellectuel, et de
-trouver incompréhensible tout ce qui n’est pas palpable. Si
-notre âme n’est qu’une matière subtile mise en mouvement
-par d’autres éléments plus ou moins grossiers, auprès desquels
-même elle a le désavantage d’être passive : si nos
-impressions et nos souvenirs ne sont que les vibrations prolongées
-d’un instrument dont le hasard a joué, il n’y a que
-des fibres dans notre cerveau, que des forces physiques
-dans le monde, et tout peut s’expliquer d’après les lois qui
-les régissent. Il reste bien encore quelques petites difficultés
-sur l’origine des choses et le but de notre existence, mais
-on a bien simplifié la question, et la raison conseille de
-supprimer en nous-mêmes tous les désirs et toutes les espérances
-que le génie, l’amour et la religion font concevoir ;
-car l’homme ne serait alors qu’une mécanique de plus,
-dans le grand mécanisme de l’univers : ses facultés ne seraient
-que des rouages, sa morale un calcul, et son culte le
-succès.</p>
-
-<p>Locke, croyant du fond de son âme à l’existence de Dieu,
-établit sa conviction, sans s’en apercevoir, sur des raisonnements
-qui sortent tous de la sphère de l’expérience : il
-affirme qu’il y a un principe éternel, une cause primitive
-de toutes les autres causes ; il entre ainsi dans la sphère de
-l’infini, et l’infini est par delà toute expérience : mais Locke
-avait en même temps une telle peur que l’idée de Dieu ne
-pût passer pour innée dans l’homme ; il lui paraissait si
-absurde que le Créateur eût daigné, comme un grand peintre,
-graver son nom sur le tableau de notre âme, qu’il s’est
-attaché à découvrir dans tous les récits des voyageurs quelques
-peuples qui n’eussent aucune croyance religieuse. On
-peut, je crois, l’affirmer hardiment, ces peuples n’existent
-pas. Le mouvement qui nous élève jusqu’à l’intelligence
-suprême se retrouve dans le génie de Newton comme dans
-l’âme du pauvre sauvage dévot envers la pierre sur laquelle
-il s’est reposé. Nul homme ne s’en est tenu au monde extérieur,
-tel qu’il est, et tous se sont senti au fond du cœur,
-dans une époque quelconque de leur vie, un indéfinissable
-attrait pour quelque chose de surnaturel ; mais comment se
-peut-il qu’un être aussi religieux que Locke, s’attache à
-changer les caractères primitifs de la foi en une connaissance
-accidentelle que le sort peut nous ravir ou nous accorder ?
-Je le répète, la tendance d’une doctrine quelconque
-doit toujours être comptée pour beaucoup dans le jugement
-que nous portons sur la vérité de cette doctrine ; car, en
-théorie, le bon et le vrai sont inséparables.</p>
-
-<p>Tout ce qui est invisible parle à l’homme de commencement
-et de fin, de décadence et de destruction. Une étincelle
-divine est seule en nous l’indice de l’immortalité. De quelle
-sensation vient-elle ? Toutes les sensations la combattent, et
-cependant elle triomphe de toutes. Quoi ! dira-t-on, les
-causes finales, les merveilles de l’univers, la splendeur des
-cieux qui frappent nos regards, ne nous attestent-elles pas
-la magnificence et la bonté du Créateur ? Le livre de la nature
-est contradictoire, l’on y voit les emblèmes du bien et
-du mal presque en égale proportion ; et il en est ainsi pour
-que l’homme puisse exercer sa liberté entre des probabilités
-opposées, entre des craintes et des espérances à peu
-près de même force. Le ciel étoilé nous apparaît comme les
-parvis de la Divinité ; mais tous les maux et tous les vices
-des hommes obscurcissent ces feux célestes. Une seule voix
-sans parole, mais non pas sans harmonie, sans force, mais
-irrésistible, proclame un Dieu au fond de notre cœur : tout
-ce qui est vraiment beau dans l’homme naît de ce qu’il
-éprouve intérieurement et spontanément : toute action
-héroïque est inspirée par la liberté morale ; l’acte de se
-dévouer à la volonté divine, cet acte que toutes les sensations
-combattent et que l’enthousiasme seul inspire, est si
-noble et si pur, que les anges eux-mêmes, vertueux par nature
-et sans obstacle, pourraient l’envier à l’homme.</p>
-
-<p>La métaphysique qui déplace le centre de la vie, en supposant
-que son impulsion vient du dehors, dépouille
-l’homme de sa liberté, et se détruit elle-même ; car il n’y a
-plus de nature spirituelle, dès qu’on l’unit tellement à la
-nature physique, que ce n’est plus que par respect humain
-qu’on les distingue encore : cette métaphysique n’est conséquente
-que lorsqu’on en fait dériver, comme en France, le
-matérialisme fondé sur les sensations, et la morale fondée
-sur l’intérêt. La théorie abstraite de ce système est née
-en Angleterre ; mais aucune de ses conséquences n’y a été
-admise. En France, on n’a pas eu l’honneur de la découverte,
-mais bien celui de l’application. En Allemagne,
-depuis Leibnitz, on a combattu le système et les conséquences :
-et certes il est digne des hommes éclairés et
-religieux de tous les pays, d’examiner si des principes
-dont les résultats sont si funestes doivent être considérés
-comme des vérités incontestables.</p>
-
-<p>Shaftsbury, Hutcheson, Smith, Reid, Dugald Stuart, etc.,
-ont étudié les opérations de notre entendement avec une
-rare sagacité ; les ouvrages de Dugald Stuart en particulier
-contiennent une théorie si parfaite des facultés intellectuelles,
-qu’on peut la considérer, pour ainsi dire, comme
-l’histoire naturelle de l’être moral. Chaque individu doit y
-reconnaître une portion quelconque de lui-même. Quelque
-opinion qu’on ait adoptée sur l’origine des idées, l’on ne
-saurait nier l’utilité d’un travail qui a pour but d’examiner
-leur marche et leur direction ; mais ce n’est point assez
-d’observer le développement de nos facultés, il faut remonter
-à leur source, afin de se rendre compte de la nature et
-de l’indépendance de la volonté dans l’homme.</p>
-
-<p>On ne saurait considérer comme une question oiseuse
-celle qui s’attache à connaître si l’âme a la faculté de sentir
-et de penser par elle-même. C’est la question d’Hamlet,
-<i>être ou n’être pas</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch3">CHAPITRE III<br />
-<span class="i">De la Philosophie française.</span></h3>
-
-
-<p>Descartes a été pendant longtemps le chef de la philosophie
-française ; et si sa physique n’avait pas été reconnue pour
-mauvaise, peut-être sa métaphysique aurait-elle conservé
-un ascendant plus durable. Bossuet, Fénelon, Pascal, tous
-les grands hommes du siècle de Louis XIV, avaient adopté
-l’idéalisme de Descartes : et ce système s’accordait beaucoup
-mieux avec le catholicisme que la philosophie purement
-expérimentale ; car il paraît singulièrement difficile de
-réunir la foi aux dogmes les plus mystiques avec l’empire
-souverain des sensations sur l’âme.</p>
-
-<p>Parmi les métaphysiciens français qui ont professé la
-doctrine de Locke, il faut compter au premier rang Condillac,
-que son état de prêtre obligeait à des ménagements
-envers la religion, et Bonnet qui, naturellement religieux,
-vivait à Genève, dans un pays où les lumières et la piété
-sont inséparables. Ces deux philosophes, Bonnet surtout,
-ont établi des exceptions en faveur de la révélation ; mais il
-me semble qu’une des causes de l’affaiblissement du respect
-pour la religion, c’est de l’avoir mise à part de toutes les
-sciences, comme si la philosophie, le raisonnement, enfin
-tout ce qui est estimé dans les affaires terrestres, ne pouvait
-s’appliquer à la religion : une vénération dérisoire
-l’écarte de tous les intérêts de la vie ; c’est pour ainsi dire
-la reconduire hors du cercle de l’esprit humain à force de
-révérences. Dans tous les pays où règne une croyance religieuse,
-elle est le centre des idées, et la philosophie consiste
-à trouver l’interprétation raisonnée des vérités divines.</p>
-
-<p>Lorsque Descartes écrivit, la philosophie de Bacon
-n’avait pas encore pénétré en France, et l’on était encore au
-même point d’ignorance et de superstition scolastique qu’à
-l’époque où le grand penseur de l’Angleterre publia ses
-ouvrages. Il y a deux manières de redresser les préjugés
-des hommes ; le recours à l’expérience, et l’appel à la
-réflexion. Bacon prit le premier moyen, Descartes le second ;
-l’un rendit d’immenses services aux sciences ; l’autre à la
-pensée, qui est la source de toutes les sciences.</p>
-
-<p>Bacon était un homme d’un beaucoup plus grand génie et
-d’une instruction plus vaste encore que Descartes ; il a su
-fonder sa philosophie dans le monde matériel ; celle de
-Descartes fut décréditée par les savants, qui attaquèrent avec
-succès ses opinions sur le système du monde ; il pouvait
-raisonner juste dans l’examen de l’âme, et se tromper par
-rapport aux lois physiques de l’univers ; mais les jugements
-des hommes étant presque tous fondés sur une aveugle et
-rapide confiance dans les analogies, l’on a cru que celui qui
-observait si mal au dehors ne s’entendait pas mieux à ce
-qui se passe en dedans de nous-mêmes. Descartes a, dans
-sa manière d’écrire, une simplicité pleine de bonhomie qui
-inspire de la confiance, et la force de son génie ne saurait
-être contestée. Néanmoins, quand on le compare soit aux
-philosophes allemands, soit à Platon, on ne peut trouver
-dans ses ouvrages ni la théorie de l’idéalisme dans toute
-son abstraction, ni l’imagination poétique qui en fait la
-beauté. Un rayon lumineux cependant avait traversé l’esprit
-de Descartes, et c’est à lui qu’appartient la gloire d’avoir
-dirigé la philosophie moderne de son temps vers le développement
-intérieur de l’âme. Il produisit une grande sensation
-en appelant toutes les vérités reçues à l’examen de
-la réflexion ; on admira ces axiomes : <i>Je pense, donc j’existe,
-donc j’ai un Créateur, source parfaite de mes incomplètes
-facultés ; tout peut se révoquer en doute au dehors de nous, le
-vrai n’est que dans notre âme, et c’est elle qui en est le juge
-suprême.</i></p>
-
-<p>Le doute universel est l’<i>a b c</i> de la philosophie ; chaque
-homme recommence à raisonner avec ses propres lumières,
-quand il veut remonter aux principes des choses ; mais
-l’autorité d’Aristote avait tellement introduit les formes
-dogmatiques en Europe, qu’on fut étonné de la hardiesse de
-Descartes, qui soumettait toutes les opinions au jugement
-naturel.</p>
-
-<p>Les écrivains de Port-Royal furent formés à son école ;
-aussi les Français ont-ils eu, dans le dix-septième siècle,
-des penseurs plus sévères que dans le dix-huitième. A côté
-de la grâce et du charme de l’esprit, une certaine gravité
-dans le caractère annonçait l’influence que devait exercer
-une philosophie qui attribuait toutes nos idées à la puissance
-de la réflexion.</p>
-
-<p>Malebranche, le premier disciple de Descartes, est un
-homme doué du génie de l’âme à un éminent degré : l’on
-s’est plu à le considérer, dans le dix-huitième siècle, comme
-un rêveur, et l’on est perdu en France quand on a la réputation
-de rêveur ; car elle emporte avec elle l’idée qu’on
-n’est utile à rien, ce qui déplaît singulièrement à tout ce
-qu’on appelle les gens raisonnables ; mais ce mot d’utilité
-est-il assez noble pour s’appliquer aux besoins de l’âme ?</p>
-
-<p>Les écrivains français du dix-huitième siècle s’entendaient
-mieux à la liberté politique ; ceux du dix-septième à la
-liberté morale. Les philosophes du dix-huitième étaient des
-combattants ; ceux du dix-septième des solitaires. Sous un
-gouvernement absolu, tel que celui de Louis XIV, l’indépendance
-ne trouve d’asile que dans la méditation ; sous les
-règnes anarchiques du dernier siècle, les hommes de lettres
-étaient animés par le désir de conquérir le gouvernement de
-leur pays aux principes et aux idées libérales dont l’Angleterre
-donnait un si bel exemple. Les écrivains qui n’ont pas
-dépassé ce but sont très dignes de l’estime de leurs concitoyens ;
-mais il n’en est pas moins vrai que les ouvrages
-composés dans le dix-septième siècle sont plus philosophiques,
-à beaucoup d’égards, que ceux qui ont été publiés
-depuis ; car la philosophie consiste surtout dans l’étude et la
-connaissance de notre être intellectuel.</p>
-
-<p>Les philosophes du dix-huitième siècle se sont plus occupés
-de la politique sociale que de la nature primitive de
-l’homme ; les philosophes du dix-septième, par cela seul
-qu’ils étaient religieux, en savaient plus sur le fond du
-cœur. Les philosophes, pendant le déclin de la monarchie
-française, ont excité la pensée au dehors, accoutumés qu’ils
-étaient à s’en servir comme d’une arme ; les philosophes,
-sous l’empire de Louis XIV, se sont attachés davantage à la
-métaphysique idéaliste, parce que le recueillement leur était
-plus habituel et plus nécessaire. Il faudrait, pour que le
-génie français atteignît au plus haut degré de perfection,
-apprendre des écrivains du dix-huitième siècle à tirer parti
-de ses facultés, et des écrivains du dix-septième à en
-connaître la source.</p>
-
-<p>Descartes, Pascal et Malebranche ont beaucoup plus de
-rapport avec les philosophes allemands que les écrivains du
-dix-huitième siècle ; mais Malebranche et les Allemands
-diffèrent en ceci, que l’un donne comme article de foi ce que
-les autres réduisent en théorie scientifique ; l’un cherche à
-revêtir de formes dogmatiques ce que l’imagination lui
-inspire, parce qu’il a peur d’être accusé d’exaltation ; tandis
-que les autres, écrivant à la fin d’un siècle où l’on a tout
-analysé, se savent enthousiastes, et s’attachent seulement à
-prouver que l’enthousiasme est d’accord avec la raison.</p>
-
-<p>Si les Français avaient suivi la direction métaphysique de
-leurs grands hommes du dix-septième siècle, ils auraient
-aujourd’hui les mêmes opinions que les Allemands ; car
-Leibnitz est, dans la route philosophique, le successeur naturel
-de Descartes et de Malebranche, et Kant le successeur
-naturel de Leibnitz.</p>
-
-<p>L’Angleterre influa beaucoup sur les écrivains du dix-huitième
-siècle : l’admiration qu’ils ressentaient pour ce
-pays leur inspira le désir d’introduire en France sa philosophie
-et sa liberté. La philosophie des Anglais n’était sans
-danger qu’avec leurs sentiments religieux, et leur liberté,
-qu’avec leur obéissance aux lois. Au sein d’une nation où
-Newton et Clarke ne prononçaient jamais le nom de Dieu
-sans s’incliner, les systèmes métaphysiques, fussent-ils
-erronés, ne pouvaient être funestes. Ce qui manque en
-France, en tout genre, c’est le sentiment et l’habitude du
-respect, et l’on y passe bien vite de l’examen qui peut
-éclairer à l’ironie qui réduit tout en poussière.</p>
-
-<p>Il me semble qu’on pourrait marquer dans le dix-huitième
-siècle, en France, deux époques parfaitement distinctes,
-celle dans laquelle l’influence de l’Angleterre s’est fait sentir,
-et celle où les esprits se sont précipités dans la destruction :
-alors les lumières se sont changées en incendie, et la
-philosophie, magicienne irritée, a consumé le palais où elle
-avait étalé ses prodiges.</p>
-
-<p>En politique, Montesquieu appartient à la première époque,
-Raynal à la seconde ; en religion, les écrits de Voltaire,
-qui avaient la tolérance pour but, sont inspirés par l’esprit
-de la première moitié du siècle ; mais sa misérable et
-vaniteuse irréligion a flétri la seconde. Enfin, en métaphysique,
-Condillac et Helvétius, quoiqu’ils fussent contemporains,
-portent aussi l’un et l’autre l’empreinte de ces deux époques
-si différentes ; car, bien que le système entier de la philosophie
-des sensations soit mauvais dans son principe, cependant
-les conséquences qu’Helvétius en a tirées ne doivent
-pas être imputées à Condillac ; il était bien loin d’y donner
-son assentiment.</p>
-
-<p>Condillac a rendu la métaphysique expérimentale plus
-claire et plus frappante qu’elle ne l’est dans Locke ; il l’a
-mise véritablement à la portée de tout le monde ; il dit avec
-Locke que l’âme ne peut avoir aucune idée qui ne lui
-vienne par les sensations ; il attribue à nos besoins l’origine
-des connaissances et du langage ; aux mots, celle de la
-réflexion ; et, nous faisant ainsi recevoir le développement
-entier de notre être moral par les objets extérieurs, il explique
-la nature humaine, comme une science positive, d’une
-manière nette, rapide, et, sous quelques rapports, incontestable ;
-car, si l’on ne sentait en soi ni des croyances natives
-du cœur, ni une conscience indépendante de l’expérience,
-ni un esprit créateur, dans toute la force de ce terme, on
-pourrait assez se contenter de cette définition mécanique de
-l’âme humaine. Il est naturel d’être séduit par la solution
-facile du plus grand des problèmes ; mais cette apparente
-simplicité n’existe que dans la méthode ; l’objet auquel on
-prétend l’appliquer n’en reste pas moins d’une immensité
-inconnue, et l’énigme de nous-mêmes dévore, comme le
-sphinx, les milliers de systèmes qui prétendent à la gloire
-d’en avoir deviné le mot.</p>
-
-<p>L’ouvrage de Condillac ne devrait être considéré que
-comme un livre de plus sur un sujet inépuisable, si l’influence
-de ce livre n’avait pas été funeste. Helvétius, qui tire
-de la philosophie des sensations toutes les conséquences directes
-qu’elle peut permettre, affirme que si l’homme avait
-les mains faites comme le pied d’un cheval, il n’aurait que
-l’intelligence d’un cheval. Certes, s’il en était ainsi, il serait
-bien injuste de nous attribuer le tort ou le mérite de nos actions ;
-car la différence qui peut exister entre les diverses
-organisations des individus, autoriserait et motiverait bien
-celle qui se trouve entre leurs caractères.</p>
-
-<p>Aux opinions d’Helvétius succédèrent celles du <i>Système de
-la Nature</i>, qui tendaient à l’anéantissement de la Divinité
-dans l’univers, et du libre arbitre dans l’homme. Locke,
-Condillac, Helvétius, et le malheureux auteur du <i>Système de
-la Nature</i>, ont marché progressivement dans la même route ;
-les premiers pas étaient innocents : ni Locke, ni Condillac
-n’ont connu les dangers des principes de leur philosophie ;
-mais bientôt ce grain noir, qui se remarquait à peine sur
-l’horizon intellectuel, s’est étendu jusqu’au point de replonger
-l’univers et l’homme dans les ténèbres.</p>
-
-<p>Les objets extérieurs étaient, disait-on, le mobile de toutes
-nos impressions ; rien ne semblait donc plus doux que de
-se livrer au monde physique, et de s’inviter comme convive
-à la fête de la nature ; mais par degrés la source intérieure
-s’est tarie, et jusqu’à l’imagination qu’il faut pour le luxe
-et pour les plaisirs, va se flétrissant à tel point, qu’on n’aura
-bientôt plus même assez d’âme pour goûter un bonheur
-quelconque, si matériel qu’il soit.</p>
-
-<p>L’immortalité de l’âme et le sentiment du devoir sont des
-suppositions tout à fait gratuites, dans le système qui fonde
-toutes nos idées sur nos sensations : car nulle sensation ne
-nous révèle l’immortalité dans la mort. Si les objets extérieurs
-ont seuls formé notre conscience, depuis la nourrice
-qui nous reçoit dans ses bras jusqu’au dernier acte d’une
-vieillesse avancée, toutes les impressions s’enchaînent tellement
-l’une à l’autre, qu’on ne peut en accuser avec équité
-la prétendue volonté, qui n’est qu’une fatalité de plus.</p>
-
-<p>Je tâcherai de montrer, dans la seconde partie de cette
-section, que la morale fondée sur l’intérêt, si fortement prêchée
-par les écrivains français du dernier siècle, est dans une
-connexion intime avec la métaphysique qui attribue toutes
-nos idées à nos sensations, et que les conséquences de l’une
-sont aussi mauvaises dans la pratique que celles de l’autre
-dans la théorie. Ceux qui ont pu lire les ouvrages licencieux
-qui ont été publiés en France vers la fin du dix-huitième
-siècle, attesteront que quand les auteurs de ces coupables
-écrits veulent s’appuyer d’une espèce de raisonnement, ils
-en appellent tous à l’influence du physique sur le moral ; ils
-rapportent aux sensations toutes les opinions les plus condamnables ;
-ils développent enfin, sous toutes les formes, la
-doctrine qui détruit le libre arbitre et la conscience.</p>
-
-<p>On ne saurait nier, dira-t-on peut-être, que cette doctrine
-ne soit avilissante ; mais néanmoins, si elle est vraie, faut-il
-la repousser et s’aveugler à dessein ? Certes, ils auraient fait
-une déplorable découverte, ceux qui auraient détrôné notre
-âme, condamné l’esprit à s’immoler lui-même, en employant
-ses facultés à démontrer que les lois communes à tout ce
-qui est physique lui conviennent ; mais, grâce à Dieu, et
-cette expression est ici bien placée, grâce à Dieu, dis-je, ce
-système est tout à fait faux dans son principe, et le parti
-qu’en ont tiré ceux qui soutenaient la cause de l’immoralité,
-est une preuve de plus des erreurs qu’il renferme.</p>
-
-<p>Si la plupart des hommes corrompus se sont appuyés sur
-la philosophie matérialiste, lorsqu’ils ont voulu s’avilir méthodiquement
-et mettre leurs actions en théorie, c’est qu’ils
-croyaient, en soumettant l’âme aux sensations, se délivrer
-ainsi de la responsabilité de leur conduite. Un être vertueux,
-convaincu de ce système, en serait profondément affligé, car
-il craindrait sans cesse que l’influence toute-puissante des
-objets extérieurs n’altérât la pureté de son âme et la force
-de ses résolutions. Mais quand on voit des hommes se réjouir,
-en proclamant qu’ils sont en tout l’œuvre des circonstances,
-et que ces circonstances sont combinées par le hasard,
-on frémit au fond du cœur de leur satisfaction perverse.</p>
-
-<p>Lorsque les sauvages mettent le feu à des cabanes, l’on
-dit qu’ils se chauffent avec plaisir à l’incendie qu’ils ont allumé ;
-ils exercent alors du moins une sorte de supériorité
-sur le désordre dont ils sont coupables ; ils font servir la
-destruction à leur usage : mais quand l’homme se plaît à
-dégrader la nature humaine, qui donc en profitera ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch4">CHAPITRE IV<br />
-<span class="i">Du persiflage introduit par un certain genre de
-Philosophie.</span></h3>
-
-
-<p>Le système philosophique adopté dans un pays exerce
-une grande influence sur la tendance des esprits ; c’est le
-moule universel dans lequel se jettent toutes les pensées ;
-ceux même qui n’ont point étudié ce système se conforment
-sans le savoir à la disposition générale qu’il inspire. On a
-vu naître et s’accroître depuis près de cent ans, en Europe,
-une sorte de scepticisme moqueur, dont la base est la philosophie
-qui attribue toutes nos idées à nos sensations. Le
-premier principe de cette philosophie est de ne croire que
-ce qui peut être prouvé comme un fait ou comme un calcul ;
-à ce principe se joignent le dédain pour les sentiments
-qu’on appelle exaltés, et l’attachement aux jouissances
-matérielles. Ces trois points de la doctrine renferment tous
-les genres d’ironie dont la religion, la sensibilité et la morale
-peuvent être l’objet.</p>
-
-<p>Bayle, dont le savant dictionnaire n’est guère lu par les
-gens du monde, est pourtant l’arsenal où l’on a puisé toutes
-les plaisanteries du scepticisme ; Voltaire les a rendues piquantes
-par son esprit et par sa grâce ; mais le fond de tout
-cela est toujours qu’on doit mettre au nombre des rêveries
-tout ce qui n’est pas aussi évident qu’une expérience physique.
-Il est adroit de faire passer l’incapacité d’attention
-pour une raison suprême qui repousse tout ce qui est obscur
-et douteux ; en conséquence on tourne en ridicule les plus
-grandes pensées, s’il faut réfléchir pour les comprendre, ou
-s’interroger au fond du cœur pour les sentir. On parle encore
-avec respect de Pascal, de Bossuet, de J.-J. Rousseau, etc.,
-parce que l’autorité les a consacrés, et que l’autorité en tout
-genre est une chose très claire. Mais un grand nombre de
-lecteurs étant convaincus que l’ignorance et la paresse sont
-les attributs d’un gentilhomme, en fait d’esprit, croient au-dessous
-d’eux de se donner de la peine, et veulent lire,
-comme un article de gazette, les écrits qui ont pour objet
-l’homme et la nature.</p>
-
-<p>Enfin, si par hasard de tels écrits étaient composés par
-un Allemand dont le nom ne fût pas français, et qu’on eût
-autant de peine à prononcer ce nom que celui du baron,
-dans Candide, quelle foule de plaisanteries n’en tirerait-on
-pas ? et ces plaisanteries veulent toutes dire : — « J’ai de
-la grâce et de la légèreté, tandis que vous, qui avez le malheur
-de penser à quelque chose, et de tenir à quelques sentiments,
-vous ne vous jouez pas de tout avec la même élégance
-et la même facilité ».</p>
-
-<p>La philosophie des sensations est une des principales
-causes de cette frivolité. Depuis qu’on a considéré l’âme
-comme passive, un grand nombre de travaux philosophiques
-ont été dédaignés. Le jour où l’on a dit qu’il n’existait
-pas de mystères dans ce monde, ou du moins qu’il ne
-fallait pas s’en occuper, que toutes les idées venaient par
-les yeux et par les oreilles, et qu’il n’y avait de vrai que le
-palpable, les individus qui jouissent en parfaite santé de
-tous leurs sens se sont crus les véritables philosophes. On
-entend sans cesse dire à ceux qui ont assez d’idées pour gagner
-de l’argent quand ils sont pauvres, et pour le dépenser
-quand ils sont riches, qu’ils ont la seule philosophie raisonnable,
-et qu’il n’y a que des rêveurs qui puissent songer à
-autre chose. En effet, les sensations n’apprennent guère
-que cette philosophie, et si l’on ne peut rien savoir que par
-elles, il faut appeler du nom de folie tout ce qui n’est pas
-soumis à l’évidence matérielle.</p>
-
-<p>Si l’on admettait au contraire que l’âme agit par elle-même,
-qu’il faut puiser en soi pour y trouver la vérité, et
-que cette vérité ne peut être saisie qu’à l’aide d’une méditation
-profonde, puisqu’elle n’est pas dans le cercle des
-expériences terrestres, la direction entière des esprits serait
-changée ; on ne rejetterait pas avec dédain les plus hautes
-pensées, parce qu’elles exigent une attention réfléchie ;
-mais ce qu’on trouverait insupportable, c’est le superficiel
-et le commun, car le vide est à la longue singulièrement
-lourd.</p>
-
-<p>Voltaire sentait si bien l’influence que les systèmes métaphysiques
-exercent sur la tendance générale des esprits,
-que c’est pour combattre Leibnitz qu’il a composé <i>Candide</i>.
-Il prit une humeur singulière contre les causes finales,
-l’optimisme, le libre arbitre, enfin contre toutes les opinions
-philosophiques qui relèvent la dignité de l’homme, et
-il fit <i>Candide</i>, cet ouvrage d’une gaîté infernale ; car il semble
-écrit par un être d’une autre nature que nous, indifférent à
-notre sort, content de nos souffrances, et riant comme un
-démon, ou comme un singe, des misères de cette espèce
-humaine avec laquelle il n’a rien de commun. Le plus
-grand poète du siècle, l’auteur d’<i>Alzire</i>, de <i>Tancrède</i>, de
-<i>Mérope</i>, de <i>Zaïre</i> et de <i>Brutus</i>, méconnut dans cet écrit
-toutes les grandeurs morales qu’il avait si dignement célébrées.</p>
-
-<p>Quand Voltaire, comme auteur tragique, sentait et pensait
-dans le rôle d’un autre, il était admirable ; mais quand
-il reste dans le sien propre, il est persifleur et cynique. La
-même mobilité qui lui faisait prendre le caractère des personnages
-qu’il voulait peindre, ne lui a que trop bien inspiré
-le langage qui, dans de certains moments, convenait à
-celui de Voltaire.</p>
-
-<p><i>Candide</i> met en action cette philosophie moqueuse si
-indulgente en apparence, si féroce en réalité ; il présente la
-nature humaine sous le plus déplorable aspect, et nous
-offre pour toute consolation le rire sardonique qui nous
-affranchit de la pitié envers les autres, en nous y faisant
-renoncer pour nous-mêmes.</p>
-
-<p>C’est en conséquence de ce système, que Voltaire a pour
-but, dans son histoire universelle, d’attribuer les actions
-vertueuses, comme les grands crimes, à des événements
-fortuits qui ôtent aux unes tout leur mérite et tout leur
-tort aux autres. En effet, s’il n’y a rien dans l’âme que ce
-que les sensations y ont mis, l’on ne doit plus reconnaître
-que deux choses réelles et durables sur la terre, la force et
-le bien-être, la tactique et la gastronomie ; mais si l’on fait
-grâce encore à l’esprit, tel que la philosophie moderne l’a
-formé, il sera bientôt réduit à désirer qu’un peu de nature
-exaltée reparaisse, pour avoir au moins contre quoi s’exercer.</p>
-
-<p>Les stoïciens ont souvent répété qu’il fallait braver tous
-les coups du sort, et ne s’occuper que de ce qui dépend de
-notre âme, nos sentiments et nos pensées. La philosophie des
-sensations aurait un résultat tout à fait inverse ; ce sont
-nos sentiments et nos pensées dont elle nous débarrasserait,
-pour tourner tous nos efforts vers le bien-être matériel ;
-elle nous dirait : « Attachez-vous au moment présent,
-considérez comme des chimères tout ce qui sort du
-cercle des plaisirs ou des affaires de ce monde, et passez
-cette courte vie le mieux que vous pourrez, en soignant
-votre santé, qui est la base du bonheur ». On a connu de
-tout temps ces maximes ; mais on les croyait réservées aux
-valets dans les comédies, et de nos jours on a fait la doctrine
-de la raison, fondée sur la nécessité, doctrine bien
-différente de la résignation religieuse, car l’une est aussi
-vulgaire que l’autre est noble et relevée.</p>
-
-<p>Ce qui est singulier, c’est d’avoir su tirer d’une philosophie
-aussi commune la théorie de l’élégance ; notre pauvre
-nature est souvent égoïste et vulgaire, il faut s’en affliger ;
-mais c’est s’en vanter qui est nouveau. L’indifférence et le
-dédain pour les choses exaltées sont devenues le type de la
-grâce, et les plaisanteries ont été dirigées contre l’intérêt
-vif qu’on peut mettre à tout ce qui n’a pas dans ce monde
-un résultat positif.</p>
-
-<p>Le principe raisonné de la frivolité du cœur et de l’esprit,
-c’est la métaphysique qui rapporte toutes nos idées à nos
-sensations ; car il ne nous vient rien que de superficiel
-par le dehors, et la vie sérieuse est au fond de
-l’âme. Si la fatalité matérialiste, admise comme théorie de
-l’esprit humain, conduisait au dégoût de tout ce qui est
-extérieur, comme à l’incrédulité sur tout ce qui est intime,
-il y aurait encore dans ces systèmes une certaine noblesse
-inactive, une indolence orientale qui pourrait avoir quelque
-grandeur ; et des philosophes grecs ont trouvé le moyen de
-mettre presque de la dignité dans l’apathie ; mais l’empire
-des sensations, en affaiblissant par degrés le sentiment, a
-laissé subsister l’activité de l’intérêt personnel, et ce ressort
-des actions a été d’autant plus puissant, qu’on avait brisé
-tous les autres.</p>
-
-<p>A l’incrédulité de l’esprit, à l’égoïsme du cœur, il faut
-encore ajouter la doctrine sur la conscience qu’Helvétius a
-développée, lorsqu’il a dit que les actions vertueuses en
-elles-mêmes avaient pour but d’obtenir les jouissances physiques
-qu’on peut goûter ici-bas ; il en est résulté qu’on a
-considéré comme une espèce de duperie les sacrifices qu’on
-pourrait faire au culte idéal de quelque opinion ou de
-quelque sentiment que ce soit ; et comme rien ne paraît
-plus redoutable aux hommes que de passer pour dupes, ils
-se sont hâtés de jeter du ridicule sur tous les enthousiasmes
-qui tournaient mal ; car ceux qui étaient récompensés par
-les succès échappaient à la moquerie : le bonheur a toujours
-raison auprès des matérialistes.</p>
-
-<p>L’incrédulité dogmatique, c’est-à-dire celle qui révoque
-en doute tout ce qui n’est pas prouvé par les sensations, est
-la source de la grande ironie de l’homme envers lui-même :
-toute la dégradation morale vient de là. Cette philosophie
-doit sans doute être considérée autant comme l’effet que
-comme la cause de la disposition actuelle des esprits ; néanmoins,
-il est un mal dont elle est le premier auteur, elle a
-donné à l’insouciance de la légèreté l’apparence d’un raisonnement
-réfléchi ; elle fournit des arguments spécieux à
-l’égoïsme, et fait considérer les sentiments les plus nobles
-comme une maladie accidentelle dont les circonstances
-extérieures seules sont la cause.</p>
-
-<p>Il importe donc d’examiner si la nation qui s’est constamment
-défendue de la métaphysique dont on a tiré de
-telles conséquences, n’avait pas raison en principe, et plus
-encore dans l’application qu’elle a faite de ce principe au
-développement des facultés et à la conduite morale de
-l’homme.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch5">CHAPITRE V<br />
-<span class="i">Observations générales sur la Philosophie allemande.</span></h3>
-
-
-<p>La philosophie spéculative a toujours trouvé beaucoup de
-partisans parmi les nations germaniques, et la philosophie
-expérimentale parmi les nations latines. Les Romains, très
-habiles dans les affaires de la vie, n’étaient point métaphysiciens ;
-ils n’ont rien su à cet égard que par leurs rapports
-avec la Grèce, et les nations civilisées par eux ont hérité,
-pour la plupart, de leurs connaissances dans la politique, et
-de leur indifférence pour les études qui ne pouvaient s’appliquer
-aux affaires de ce monde. Cette disposition se montre
-en France dans sa plus grande force ; les Italiens et les
-Espagnols y ont aussi participé : mais l’imagination du
-Midi a quelquefois dévié de la raison pratique, pour s’occuper
-des théories purement abstraites.</p>
-
-<p>La grandeur d’âme des Romains donnait à leur patriotisme
-et à leur morale un caractère sublime ; mais c’est aux
-institutions républicaines qu’il faut l’attribuer. Quand la
-liberté n’a plus existé à Rome, on y a vu régner presque
-sans partage un luxe égoïste et sensuel, une politique
-adroite qui devait porter tous les esprits vers l’observation
-et l’expérience. Les Romains ne gardèrent de l’étude qu’ils
-avaient faite de la littérature et de la philosophie des Grecs
-que le goût des arts, et ce goût même dégénéra bientôt en
-jouissances grossières.</p>
-
-<p>L’influence de Rome ne s’exerça pas sur les peuples septentrionaux.
-Ils ont été civilisés presque en entier par le
-christianisme, et leur antique religion, qui contenait en elle
-les principes de la chevalerie, ne ressemblait en rien au
-paganisme du Midi. Il y avait un esprit de dévouement
-héroïque et généreux, un enthousiasme pour les femmes
-qui faisait de l’amour un noble culte ; enfin la rigueur du
-climat empêchant l’homme de se plonger dans les délices
-de la nature, il en goûtait d’autant mieux les plaisirs de
-l’âme.</p>
-
-<p>On pourrait m’objecter que les Grecs avaient la même
-religion et le même climat que les Romains, et qu’ils se
-sont pourtant livrés plus qu’aucun autre peuple à la philosophie
-spéculative ; mais ne peut-on pas attribuer aux Indiens
-quelques-uns des systèmes intellectuels développés
-chez les Grecs ? La philosophie idéaliste de Pythagore et de
-Platon ne s’accorde guère avec le paganisme tel que nous
-le connaissons ; aussi les traditions historiques portent-elles
-à croire que c’est à travers l’Égypte que les peuples du
-midi de l’Europe ont reçu l’influence de l’Orient. La
-philosophie d’Épicure est la seule vraiment originaire de la
-Grèce.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit de ces conjectures, il est certain que la
-spiritualité de l’âme et toutes les pensées qui en dérivent
-ont été facilement naturalisées chez les nations du Nord, et
-que parmi ces nations les Allemands se sont toujours montrés
-plus enclins qu’aucun autre peuple à la philosophie
-contemplative. Leur Bacon et leur Descartes, c’est Leibnitz.
-On trouve dans ce beau génie toutes les qualités dont les
-philosophes allemands en général se font gloire d’approcher :
-érudition immense, bonne foi parfaite, enthousiasme
-caché sous des formes sévères. Il avait profondément étudié
-la théologie, la jurisprudence, l’histoire, les langues, les
-mathématiques, la physique, la chimie ; car il était convaincu
-que l’universalité des connaissances est nécessaire
-pour être supérieur dans une partie quelconque : enfin
-tout manifestait en lui ces vertus qui tiennent à la hauteur
-de la pensée, et qui méritent à la fois l’admiration et
-le respect.</p>
-
-<p>Ses ouvrages peuvent être divisés en trois branches, les
-sciences exactes, la philosophie théologique, et la philosophie
-de l’âme. Tout le monde sait que Leibnitz était le rival
-de Newton dans la théorie du calcul. La connaissance des
-mathématiques sert beaucoup aux études métaphysiques ;
-le raisonnement abstrait n’existe dans sa perfection que
-dans l’algèbre et la géométrie : nous chercherons à démontrer
-ailleurs les inconvénients de ce raisonnement, quand
-on veut y soumettre ce qui tient d’une manière quelconque
-à la sensibilité ; mais il donne à l’esprit humain une force
-d’attention qui le rend beaucoup plus capable de s’analyser
-lui-même : il faut aussi connaître les lois et les forces de
-l’univers, pour étudier l’homme sous tous les rapports. Il y
-a une telle analogie et une telle différence entre le monde
-physique et le monde moral, les ressemblances et les diversités
-se prêtent de telles lumières, qu’il est impossible d’être
-un savant du premier ordre sans le secours de la philosophie
-spéculative, ni un philosophe spéculatif sans avoir étudié
-les sciences positives.</p>
-
-<p>Locke et Condillac ne s’étaient pas assez occupés de ces
-sciences ; mais Leibnitz avait à cet égard une supériorité
-incontestable. Descartes était aussi un très grand mathématicien,
-et il est à remarquer que la plupart des philosophes
-partisans de l’idéalisme ont tous fait un immense usage de
-leurs facultés intellectuelles. L’exercice de l’esprit, comme
-celui du cœur, donne un sentiment de l’activité interne,
-dont tous les êtres qui s’abandonnent aux impressions qui
-viennent du dehors sont rarement capables.</p>
-
-<p>La première classe des écrits de Leibnitz contient ceux
-qu’on pourrait appeler théologiques, parce qu’ils portent
-sur des vérités qui sont du ressort de la religion, et la
-théorie de l’esprit humain est renfermée dans la seconde.
-Dans la première classe, il s’agit de l’origine du bien et du
-mal, de la prescience divine, enfin de ces questions primitives
-qui dépassent l’intelligence humaine. Je ne prétends
-point blâmer, en m’exprimant ainsi, les grands hommes
-qui, depuis Pythagore et Platon jusqu’à nous, ont été attirés
-vers ces hautes spéculations philosophiques. Le génie ne
-s’impose de bornes à lui-même qu’après avoir lutté longtemps
-contre cette dure nécessité. Qui peut avoir la faculté
-de penser, et ne pas essayer à connaître l’origine et le but
-des choses de ce monde ?</p>
-
-<p>Tout ce qui a vie sur la terre, excepté l’homme, semble
-s’ignorer soi-même. Lui seul sait qu’il mourra, et cette terrible
-vérité réveille son intérêt pour toutes les grandes pensées
-qui s’y rattachent. Dès qu’on est capable de réflexion,
-on résoud, ou plutôt on croit résoudre à sa manière les
-questions philosophiques qui peuvent expliquer la destinée
-humaine ; mais il n’a été accordé à personne de la comprendre
-dans son ensemble. Chacun en saisit un côté différent,
-chaque homme a sa philosophie, comme sa poétique,
-comme son amour. Cette philosophie est d’accord avec la
-tendance particulière de son caractère et de son esprit.
-Quand on s’élève jusqu’à l’infini, mille explications peuvent
-être également vraies, quoique diverses, parce que des
-questions sans bornes ont des milliers de faces, dont une
-seule peut occuper la durée entière de l’existence.</p>
-
-<p>Si le mystère de l’univers est au-dessus de la portée de
-l’homme, néanmoins l’étude de ce mystère donne plus
-d’étendue à l’esprit ; il en est de la métaphysique comme de
-l’alchimie : en cherchant la pierre philosophale, en s’attachant
-à découvrir l’impossible, on rencontre sur la route
-des vérités qui nous seraient restées inconnues : d’ailleurs on
-ne peut empêcher un être méditatif de s’occuper au moins
-quelque temps de la philosophie transcendante ; cet élan de
-la nature spirituelle ne saurait être combattu qu’en la dégradant.</p>
-
-<p>On a réfuté avec succès l’harmonie préétablie de Leibnitz,
-qu’il croyait une grande découverte : il se flattait d’expliquer
-les rapports de l’âme et de la matière, en les considérant
-l’une et l’autre comme des instruments accordés
-d’avance qui se répètent, se répondent et s’imitent mutuellement.
-Ses monades, dont il fait les éléments simples de
-l’univers, ne sont qu’une hypothèse aussi gratuite que
-toutes celles dont on s’est servi pour expliquer l’origine des
-choses ; néanmoins dans quelle perplexité singulière l’esprit
-humain n’est-il pas ? Sans cesse attiré vers le secret de son
-être, il lui est également impossible, et de le découvrir, et
-de n’y pas songer toujours.</p>
-
-<p>Les Persans disent que Zoroastre interrogea la Divinité,
-et lui demanda comment le monde avait commencé, quand
-il devait finir, quelle était l’origine du bien et du mal ? La
-Divinité répondit à toutes ces questions, <i>fais le bien et gagne
-l’immortalité</i>. Ce qui rend surtout cette réponse admirable,
-c’est qu’elle ne décourage point l’homme des méditations
-les plus sublimes ; elle lui enseigne seulement que c’est par
-la conscience et le sentiment qu’il peut s’élever aux plus
-profondes conceptions de la philosophie.</p>
-
-<p>Leibnitz était un idéaliste qui ne fondait son système que
-sur le raisonnement ; et de là vient qu’il a poussé trop loin
-les abstractions, et qu’il n’a point assez appuyé sa théorie
-sur la persuasion intime, seule véritable base de ce qui est
-supérieur à l’entendement ; en effet, raisonnez sur la liberté
-de l’homme, et vous n’y croirez pas ; mettez la main sur
-votre conscience, et vous n’en pourrez douter. La conséquence
-et la contradiction, dans le sens que nous attachons
-à l’une et à l’autre, n’existent pas dans la sphère des
-grandes questions sur la liberté de l’homme, sur l’origine
-du bien et du mal, sur la prescience divine, etc. Dans ces
-questions, le sentiment est presque toujours en opposition
-avec le raisonnement, afin que l’homme apprenne que ce
-qu’il appelle l’incroyable dans l’ordre des choses terrestres,
-est peut-être la vérité suprême sous des rapports universels.</p>
-
-<p>Le Dante a exprimé une grande pensée philosophique par
-ce vers :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">A guisa del ver primo che l’uom crede<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> C’est ainsi que l’homme croit à la vérité primitive.</p>
-</div>
-<p class="noindent">Il faut croire à de certaines vérités comme à l’existence ;
-c’est l’âme qui nous les révèle, et les raisonnements de tout
-genre ne sont jamais que de faibles dérivés de cette source.</p>
-
-<p>La <i>Théodicée</i> de Leibnitz traite de la prescience divine
-et de la cause du bien et du mal, c’est un des ouvrages
-les plus profonds et les mieux raisonnés sur la théorie de
-l’infini ; toutefois, l’auteur applique trop souvent à ce qui
-est sans bornes une logique dont les objets circonscrits
-sont seuls susceptibles. Leibnitz était un homme très religieux,
-mais par cela même il se croyait obligé de fonder
-les vérités de la foi sur des raisonnements mathématiques,
-afin de les appuyer sur les bases qui sont admises dans
-l’empire de l’expérience : cette erreur tient à un respect
-qu’on ne s’avoue pas pour les esprits froids et arides ; on
-veut les convaincre à leur manière ; on croit que des arguments
-dans la forme logique ont plus de certitude qu’une
-preuve de sentiment, et il n’en est rien.</p>
-
-<p>Dans la région des vérités intellectuelles et religieuses que
-Leibnitz a traitées, il faut se servir de notre conscience
-intime comme d’une démonstration. Leibnitz, en voulant
-s’en tenir aux raisonnements abstraits, exige des esprits
-une sorte de tension dont la plupart sont incapables ; des
-ouvrages métaphysiques qui ne sont fondés ni sur l’expérience,
-ni sur le sentiment, fatiguent singulièrement la pensée,
-et l’on peut en éprouver un malaise physique et moral
-tel, qu’en s’obstinant à le vaincre on briserait dans sa tête
-les organes de la raison. Un poète, Baggesen, fait du Vertige
-une divinité ; il faut se recommander à elle, quand on veut
-étudier ces ouvrages qui nous placent tellement au sommet
-des idées, que nous n’avons plus d’échelons pour redescendre
-à la vie.</p>
-
-<p>Les écrivains métaphysiques et religieux, éloquents et
-sensibles tout à la fois, tels qu’il en existe quelques-uns,
-conviennent bien mieux à notre nature. Loin d’exiger de
-nous que nos facultés sensibles se taisent, afin que notre
-faculté d’abstraction soit plus nette, ils nous demandent de
-penser, de sentir, de vouloir, pour que toute la force de
-l’âme nous aide à pénétrer dans les profondeurs des cieux ;
-mais s’en tenir à l’abstraction est un effort tel, qu’il est
-assez simple que la plupart des hommes y aient renoncé, et
-qu’il leur ait paru plus facile de ne rien admettre au delà
-de ce qui est visible.</p>
-
-<p>La philosophie expérimentale est complète en elle-même :
-c’est un tout assez vulgaire, mais compact, borné, conséquent ;
-et quand on s’en tient au raisonnement, tel qu’il est
-reçu dans les affaires de ce monde, on doit s’en contenter ;
-l’immortel et l’infini ne nous sont sensibles que par l’âme ;
-elle seule peut répandre de l’intérêt sur la haute métaphysique.
-On se persuade bien à tort que plus une théorie est
-abstraite, plus elle doit préserver de toute illusion, car c’est
-précisément ainsi qu’elle peut induire en erreur. On prend
-l’enchaînement des idées pour leur preuve, on aligne avec
-exactitude des chimères, et l’on se figure que c’est une
-armée. Il n’y a que le génie du sentiment qui soit au-dessus
-de la philosophie expérimentale, comme de la philosophie
-spéculative ; il n’y a que lui qui puisse porter la conviction
-au delà des limites de la raison humaine.</p>
-
-<p>Il me semble donc que, tout en admirant la force de tête
-et la profondeur du génie de Leibnitz, on désirerait, dans
-ses écrits sur les questions de théologie métaphysique, plus
-d’imagination et de sensibilité, afin de reposer de la pensée
-par l’émotion. Leibnitz se faisait presque scrupule d’y
-recourir, craignant d’avoir ainsi l’air de séduire en faveur
-de la vérité ; il avait tort, car le sentiment est la vérité elle-même,
-dans des sujets de cette nature.</p>
-
-<p>Les objections que je me suis permises sur les ouvrages
-de Leibnitz qui ont pour objet des questions insolubles par
-le raisonnement, ne s’appliquent point à ses écrits sur la
-formation des idées dans l’esprit humain ; ceux-là sont d’une
-clarté lumineuse, ils portent sur un mystère que l’homme
-peut, jusqu’à un certain point, pénétrer, car il en sait plus
-sur lui-même que sur l’univers. Les opinions de Leibnitz à
-cet égard tendent surtout au perfectionnement moral, s’il
-est vrai, comme les philosophes allemands ont tâché de le
-prouver, que le libre arbitre repose sur la doctrine qui
-affranchit l’âme des objets extérieurs, et que la vertu ne
-puisse exister sans la parfaite indépendance du vouloir.</p>
-
-<p>Leibnitz a combattu avec une force dialectique admirable
-le système de Locke, qui attribue toutes nos idées à nos
-sensations. On avait mis en avant cet axiome si connu, qu’il
-n’y avait rien dans l’intelligence qui n’eût été d’abord dans
-les sensations, et Leibnitz y ajouta cette sublime restriction,
-<i>si ce n’est l’intelligence elle-même</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. De ce principe dérive
-toute la philosophie nouvelle qui exerce tant d’influence sur
-les esprits en Allemagne. Cette philosophie est aussi expérimentale,
-car elle s’attache à connaître ce qui se passe en
-nous. Elle ne fait que mettre l’observation du sentiment
-intime à la place de celle des sensations extérieures.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Nihil est in intellectu, quod non fuerit in sensu, nisi intellectus
-ipse.</span></p>
-</div>
-<p>La doctrine de Locke eut pour partisans en Allemagne
-des hommes qui cherchèrent, comme Bonnet à Genève, et
-plusieurs autres philosophes en Angleterre, à concilier cette
-doctrine avec les sentiments religieux que Locke lui-même
-a toujours professés. Le génie de Leibnitz prévit toutes les
-conséquences de cette métaphysique ; et ce qui fonde à
-jamais sa gloire, c’est d’avoir su maintenir en Allemagne la
-philosophie de la liberté morale contre celle de la fatalité
-sensuelle. Tandis que le reste de l’Europe adoptait les principes
-qui font considérer l’âme comme passive, Leibnitz fut
-avec constance le défenseur éclairé de la philosophie idéaliste,
-telle que son génie la concevait. Elle n’avait aucun
-rapport ni avec le système de Berkeley, ni avec les rêveries
-des sceptiques grecs sur la non-existence de la matière,
-mais elle maintenait l’être moral dans son indépendance et
-dans ses droits.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch6">CHAPITRE VI<br />
-<span class="i">Kant.</span></h3>
-
-
-<p>Kant a vécu jusque dans un âge très avancé, et jamais il
-n’est sorti de Kœnigsberg ; c’est là qu’au milieu des glaces
-du Nord, il a passé sa vie entière à méditer sur les lois de l’intelligence
-humaine. Une ardeur infatigable pour l’étude lui
-a fait acquérir des connaissances sans nombre. Les sciences,
-les langues, la littérature, tout lui était familier ; et sans
-rechercher la gloire, dont il n’a joui que très tard, n’entendant
-que dans sa vieillesse le bruit de sa renommée, il s’est
-contenté du plaisir silencieux de la réflexion. Solitaire, il
-contemplait son âme avec recueillement ; l’examen de la
-pensée lui prêtait de nouvelles forces à l’appui de la vertu,
-et quoiqu’il ne se mêlât jamais avec les passions ardentes
-des hommes, il a su forger des armes pour ceux qui seraient
-appelés à les combattre.</p>
-
-<p>On n’a guère d’exemple que chez les Grecs d’une vie aussi
-rigoureusement philosophique, et déjà cette vie répond de
-la bonne foi de l’écrivain. A cette bonne foi la plus pure,
-il faut encore ajouter un esprit fin et juste, qui servait de
-censeur au génie, quand il se laissait emporter trop loin.
-C’en est assez, ce me semble, pour qu’on doive juger au
-moins impartialement les travaux persévérants d’un tel
-homme.</p>
-
-<p>Kant publia d’abord divers écrits sur les sciences physiques,
-et il montra dans ce genre d’études une telle sagacité que
-c’est lui qui prévit le premier l’existence de la planète Uranus.
-Herschel lui-même, après l’avoir découverte, a reconnu
-que c’était Kant qui l’avait annoncée. Son traité sur la
-nature de l’entendement humain, intitulé <i>Critique de la
-Raison pure</i>, parut il y a près de trente ans, et cet ouvrage
-fut quelque temps inconnu ; mais lorsque enfin on découvrit
-les trésors d’idées qu’il renferme, il produisit une telle sensation
-en Allemagne, que presque tout ce qui s’est fait
-depuis, en littérature comme en philosophie, vient de l’impulsion
-donnée par cet ouvrage.</p>
-
-<p>A ce traité sur l’entendement humain succéda la <i>Critique
-de la Raison pratique</i>, qui portait sur la morale, et la <i>Critique
-du Jugement</i>, qui avait la nature du beau pour objet ;
-la même théorie sert de base à ces trois traités, qui embrassent
-les lois de l’intelligence, les principes de la vertu et la
-contemplation des beautés de la nature et des arts.</p>
-
-<p>Je vais tâcher de donner un aperçu des idées principales
-que renferme cette doctrine ; quelque soin que je prenne
-pour l’exposer avec clarté, je ne me dissimule point qu’il
-faudra toujours de l’attention pour la comprendre. Un prince
-qui apprenait les mathématiques s’impatientait du travail
-qu’exigeait cette étude. — Il faut nécessairement, lui dit
-celui qui les enseignait, que votre altesse se donne la peine
-d’étudier pour savoir ; car il n’y a point de route royale en
-mathématiques. — Le public français, qui a tant de raisons
-de se croire un prince, permettra bien qu’on lui dise qu’il
-n’y a point de route royale en métaphysique, et que, pour
-arriver à la conception d’une théorie quelconque, il faut
-passer par les intermédiaires qui ont conduit l’auteur lui-même
-aux résultats qu’il présente.</p>
-
-<p>La philosophie matérialiste livrait l’entendement humain
-à l’empire des objets extérieurs, la morale à l’intérêt personnel,
-et réduisait le beau à n’être que l’agréable. Kant
-voulut rétablir les vérités primitives et l’activité spontanée
-dans l’âme, la conscience dans la morale, et l’idéal dans les
-arts. Examinons maintenant de quelle manière il a atteint
-ces différents buts.</p>
-
-<p>A l’époque où parut la <i>Critique de la Raison pure</i>, il
-n’existait que deux systèmes sur l’entendement humain
-parmi les penseurs : l’un, celui de Locke, attribuait toutes
-nos idées à nos sensations ; l’autre, celui de Descartes et de
-Leibnitz, s’attachait à démontrer la spiritualité et l’activité
-de l’âme, le libre arbitre, enfin toute la doctrine idéaliste ;
-mais ces deux philosophes appuyaient leur doctrine sur des
-preuves purement spéculatives. J’ai exposé, dans le chapitre
-précédent, les inconvénients qui résultent de ces efforts
-d’abstraction, qui arrêtent, pour ainsi dire, notre sang dans
-nos veines, afin que les facultés intellectuelles règnent
-seules en nous. La méthode algébrique appliquée à des
-objets qu’on ne peut saisir par le raisonnement seul, ne
-laisse aucune trace durable dans l’esprit. Pendant qu’on lit
-ces écrits sur les hautes conceptions philosophiques, on
-croit les comprendre, on croit les croire ; mais les arguments
-qui ont paru les plus convaincants échappent bientôt au
-souvenir.</p>
-
-<p>L’homme, lassé de ces efforts, se borne-t-il à ne rien connaître
-que par les sens : tout sera douleur pour son âme.
-Aura-t-il l’idée de l’immortalité, quand les avant-coureurs
-de la destruction sont si profondément gravés sur le visage
-des mortels, et que la nature vivante tombe sans cesse en
-poussière ? Lorsque tous les sens parlent de mourir, quel
-faible espoir nous entretiendrait de renaître ? Si l’on ne consultait
-que les sensations, quelle idée se ferait-on de la bonté
-suprême ? Tant de douleurs se disputent notre vie, tant
-d’objets hideux déshonorent la nature, que la créature infortunée
-maudit cent fois l’existence, avant qu’une dernière
-convulsion la lui ravisse. L’homme, au contraire, rejette-t-il
-le témoignage des sens : comment se guidera-t-il sur cette
-terre ? et s’il n’en croyait qu’eux cependant, quel enthousiasme,
-quelle morale, quelle religion résisteraient aux
-assauts réitérés que leur livreraient tour à tour la douleur
-et le plaisir ?</p>
-
-<p>La réflexion errait dans cette incertitude immense, lorsque
-Kant essaya de tracer les limites des deux empires, des
-sens et de l’âme, de la nature extérieure et de la nature
-intellectuelle. La puissance de méditation et la sagesse avec
-laquelle il marqua ces limites, n’avaient peut-être point eu
-d’exemple avant lui ; il ne s’égara point dans de nouveaux
-systèmes sur la création de l’univers ; il reconnut les bornes
-que les mystères éternels imposent à l’esprit humain ; et ce
-qui sera nouveau peut-être pour ceux qui n’ont fait qu’entendre
-parler de Kant, c’est qu’il n’y a point eu de philosophe
-plus opposé, sous plusieurs rapports, à la métaphysique ;
-il ne s’est rendu si profond dans cette science que
-pour employer les moyens mêmes qu’elle donne à démontrer
-son insuffisance. On dirait que, nouveau Curtius,
-il s’est jeté dans le gouffre de l’abstraction pour le combler.</p>
-
-<p>Locke avait combattu victorieusement la doctrine des
-idées innées dans l’homme, parce qu’il a toujours représenté
-les idées comme faisant partie des connaissances
-expérimentales. L’examen de la raison pure, c’est-à-dire
-des facultés primitives dont l’intelligence se compose, ne
-fixa pas son attention. Leibnitz, comme nous l’avons dit
-plus haut, prononça cet axiome sublime : « Il n’y a rien
-dans l’intelligence qui ne vienne par les sens, si ce n’est
-l’intelligence elle-même ». Kant a reconnu, de même que
-Locke, qu’il n’y a point d’idées innées, mais il s’est proposé
-de pénétrer dans le sens de l’axiome de Leibnitz, en examinant
-quelles sont les lois et les sentiments qui constituent
-l’essence de l’âme humaine, indépendamment de toute
-expérience. La <i>Critique de la Raison pure</i> s’attache à montrer
-en quoi consistent ces lois, et quels sont les objets sur
-lesquels elles peuvent s’exercer.</p>
-
-<p>Le scepticisme, auquel le matérialisme conduit presque
-toujours, était porté si loin, que Hume avait fini par ébranler
-la base du raisonnement même, en cherchant des arguments
-contre l’axiome « qu’il n’y a point d’effet sans cause ».
-Et telle est l’instabilité de la nature humaine, quand on ne
-place pas au centre de l’âme le principe de toute conviction,
-que l’incrédulité, qui commence par attaquer l’existence du
-monde moral, arrive à défaire aussi le monde matériel,
-dont elle s’était d’abord servie pour renverser l’autre.</p>
-
-<p>Kant voulait savoir si la certitude absolue était possible à
-l’esprit humain, et il ne la trouva que dans les notions
-nécessaires, c’est-à-dire, dans toutes les lois de notre entendement,
-dont la nature est telle que nous ne puissions
-rien concevoir autrement que ces lois ne nous le représentent.</p>
-
-<p>Au premier rang des formes impératives de notre esprit
-sont l’espace et le temps. Kant démontre que toutes nos perceptions
-sont soumises à ces deux formes ; il en conclut qu’elles
-sont en nous et non pas dans les objets, et qu’à cet égard
-c’est notre entendement qui donne des lois à la nature extérieure,
-au lieu d’en recevoir d’elle. La géométrie, qui
-mesure l’espace, et l’arithmétique, qui divise le temps, sont
-des sciences d’une évidence complète, parce qu’elles reposent
-sur les notions nécessaires de notre esprit.</p>
-
-<p>Les vérités acquises par l’expérience n’emportent jamais
-avec elles cette certitude absolue ; quand on dit : <i>le soleil se
-lève chaque jour, tous les hommes sont mortels</i>, etc., l’imagination
-pourrait se figurer une exception à ces vérités, que
-l’expérience seule fait considérer comme indubitables ; mais
-l’imagination elle-même ne saurait rien supposer hors de
-l’espace et du temps ; et l’on ne peut considérer comme un
-résultat de l’habitude, c’est-à-dire de la répétition constante
-des mêmes phénomènes, ces formes de notre pensée que
-nous imposons aux choses ; les sensations peuvent être douteuses,
-mais le prisme à travers lequel nous les recevons est
-immuable.</p>
-
-<p>A cette intuition primitive de l’espace et du temps, il faut
-ajouter ou plutôt donner pour base les principes du raisonnement,
-sans lesquels nous ne pouvons rien comprendre, et
-qui sont les lois de notre intelligence ; la liaison des causes
-et des effets, l’unité, la pluralité, la totalité, la possibilité,
-la réalité, la nécessité, etc.<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> Kant les considère également
-comme des notions nécessaires, et il n’élève au rang des
-sciences que celles qui sont fondées immédiatement sur ces
-notions, parce que c’est dans celles-là seulement que la certitude
-peut exister. Les formes du raisonnement n’ont de
-résultat que quand on les applique au jugement des objets
-extérieurs ; et, dans cette application, elles sont sujettes à
-erreur : mais elles n’en sont pas moins nécessaires en elles-mêmes ;
-c’est-à-dire que nous ne pouvons nous en départir
-dans aucune de nos pensées ; il nous est impossible de nous
-rien figurer hors des relations de causes et d’effets, de possibilité,
-de quantité, etc. ; et ces notions sont aussi inhérentes
-à notre conception que l’espace et le temps. Nous
-n’apercevons rien qu’à travers les lois immuables de notre
-manière de raisonner ; donc ces lois aussi sont en nous-mêmes,
-et non au dehors de nous.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Kant donne le nom de <i>catégorie</i> aux diverses notions nécessaires
-de l’entendement dont il présente le tableau.</p>
-</div>
-<p>On appelle, dans la philosophie allemande, idées <i>subjectives</i>
-celles qui naissent de la nature de notre intelligence
-et de ses facultés, et idées <i>objectives</i> toutes celles qui sont
-excitées par les sensations. Quelle que soit la dénomination
-qu’on adopte à cet égard, il me semble que l’examen de
-notre esprit s’accorde avec la pensée dominante de Kant,
-c’est-à-dire la distinction qu’il établit entre les formes de
-notre entendement et les objets que nous connaissons
-d’après ces formes ; et, soit qu’il s’en tienne aux conceptions
-abstraites, soit qu’il en appelle, dans la religion et dans la
-morale, aux sentiments qu’il considère aussi comme indépendants
-de l’expérience, rien n’est plus lumineux que la
-ligne de démarcation qu’il trace entre ce qui nous vient par
-les sensations, et ce qui tient à l’action spontanée de notre
-âme.</p>
-
-<p>Quelques mots de la doctrine de Kant ayant été mal interprétés,
-on a prétendu qu’il croyait aux connaissances <i lang="la" xml:lang="la">à
-priori</i>, c’est-à-dire à celles qui seraient gravées dans notre
-esprit avant que nous les eussions apprises. D’autres philosophes
-allemands, plus rapprochés du système de Platon,
-ont en effet pensé que le type du monde était dans l’esprit
-humain, et que l’homme ne pourrait concevoir l’univers s’il
-n’en avait pas l’image innée en lui-même ; mais il n’est pas
-question de cette doctrine dans Kant : il réduit les sciences
-intellectuelles à trois, la logique, la métaphysique et les
-mathématiques. La logique n’enseigne rien par elle-même ;
-mais comme elle repose sur les lois de notre entendement,
-elle est incontestable dans ses principes, abstraitement
-considérés ; cette science ne peut conduire à la vérité que
-dans son application aux idées et aux choses ; ses principes
-sont innés, son application est expérimentale. Quant à la
-métaphysique, Kant nie son existence, puisqu’il prétend
-que le raisonnement ne peut avoir lieu que dans la sphère
-de l’expérience. Les mathématiques seules lui paraissent
-dépendre immédiatement de la notion de l’espace et du
-temps, c’est-à-dire, des lois de notre entendement, antérieures
-à l’expérience. Il cherche à prouver que les mathématiques
-ne sont point une simple analyse, mais une science
-synthétique, positive, créatrice et certaine par elle-même,
-sans qu’on ait besoin de recourir à l’expérience pour s’assurer
-de la vérité. On peut étudier dans le livre de Kant les
-arguments sur lesquels il appuie cette manière de voir ;
-mais au moins est-il vrai qu’il n’y a point d’homme plus
-opposé à ce que l’on appelle la philosophie des rêveurs, et
-qu’il aurait plutôt du penchant pour une façon de penser
-sèche et didactique, quoique sa doctrine ait pour objet de
-relever l’espèce humaine, dégradée par la philosophie matérialiste.</p>
-
-<p>Loin de rejeter l’expérience, Kant considère l’œuvre de la
-vie comme n’étant autre chose que l’action de nos facultés
-innées sur les connaissances qui nous viennent du dehors.
-Il croit que l’expérience ne serait qu’un chaos sans les lois
-de l’entendement, mais que les lois de l’entendement n’ont
-pour objet que les éléments donnés par l’expérience. Il
-s’ensuit qu’au delà de ses limites la métaphysique elle-même
-ne peut rien nous apprendre, et que c’est au sentiment
-que l’on doit attribuer la prescience et la conviction de
-tout ce qui sort du monde visible.</p>
-
-<p>Lorsqu’on veut se servir du raisonnement seul pour établir
-les vérités religieuses, c’est un instrument pliable en tous
-sens, qui peut également les défendre et les attaquer, parce
-qu’on ne saurait, à cet égard, trouver aucun point d’appui
-dans l’expérience. Kant place sur deux lignes parallèles les
-arguments pour et contre la liberté de l’homme, l’immortalité
-de l’âme, la durée passagère ou éternelle du monde ; et
-c’est au sentiment qu’il en appelle pour faire pencher la
-balance, car les preuves métaphysiques lui paraissent en
-égale force de part et d’autre<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Peut-être a-t-il eu tort de
-pousser jusque-là le scepticisme du raisonnement ; mais
-c’est pour anéantir plus sûrement ce scepticisme, en écartant
-de certaines questions les discussions abstraites qui
-l’ont fait naître.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Ces arguments opposés sur les grandes questions métaphysiques
-sont appelés <i>antinomies</i> dans le livre de Kant.</p>
-</div>
-<p>Il serait injuste de soupçonner la piété sincère de Kant,
-parce qu’il a soutenu qu’il y avait parité entre les raisonnements
-pour et contre, dans les grandes questions de la
-métaphysique transcendante. Il me semble, au contraire,
-qu’il y a de la candeur dans cet aveu. Un si petit nombre
-d’esprits sont en état de comprendre de tels raisonnements,
-et ceux qui en sont capables ont une telle tendance à se
-combattre les uns les autres, que c’est rendre un grand service
-à la foi religieuse, que de bannir la métaphysique de
-toutes les questions qui tiennent à l’existence de Dieu, au
-libre arbitre, à l’origine du bien et du mal.</p>
-
-<p>Quelques personnes respectables ont dit qu’il ne faut négliger
-aucune arme, et que les arguments métaphysiques
-aussi doivent être employés pour persuader ceux sur qui ils
-ont de l’empire ; mais ces arguments conduisent à la discussion,
-et la discussion au doute, sur quelque sujet que ce
-soit.</p>
-
-<p>Les belles époques de l’espèce humaine, dans tous les
-temps, ont été celles où des vérités d’un certain ordre
-n’étaient jamais contestées, ni par des écrits, ni par des
-discours. Les passions pouvaient entraîner à des actes
-coupables, mais nul ne révoquait en doute la religion même
-à laquelle il n’obéissait pas. Les sophismes de tout genre,
-abus d’une certaine philosophie, ont détruit dans divers
-pays et dans différents siècles, cette noble fermeté de
-croyance, source du dévouement héroïque. N’est-ce donc
-pas une belle idée à un philosophe, que d’interdire à la
-science même qu’il professe l’entrée du sanctuaire, et d’employer
-toute la force de l’abstraction à prouver qu’il y a
-des régions dont elle doit être bannie ?</p>
-
-<p>Des despotes et des fanatiques ont essayé de défendre à
-la raison humaine l’examen de certains sujets, et toujours
-la raison s’est affranchie de ces injustes entraves. Mais les
-bornes qu’elle s’impose à elle-même, loin de l’asservir, lui
-donnent une nouvelle force, celle qui résulte toujours de
-l’autorité des lois librement consenties par ceux qui s’y
-soumettent.</p>
-
-<p>Un sourd-muet, avant d’avoir été élevé par l’abbé Sicard,
-pourrait avoir une certitude intime de l’existence de la Divinité.
-Beaucoup d’hommes sont aussi loin des penseurs-profonds
-que les sourd-muets le sont des autres hommes, et
-cependant ils n’en sont pas moins susceptibles d’éprouver,
-pour ainsi dire, en eux-mêmes, les vérités primitives, parce
-que ces vérités sont du ressort du sentiment.</p>
-
-<p>Les médecins, dans l’étude physique de l’homme, reconnaissent
-le principe qui l’anime, et cependant nul ne sait ce
-que c’est que la vie ; et, si l’on se mettait à raisonner, on
-pourrait très bien, comme l’ont fait quelques philosophes
-grecs, prouver aux hommes qu’ils ne vivent pas. Il en est
-de même de Dieu, de la conscience, du libre arbitre. Il faut
-y croire, parce qu’on les sent ; tout argument sera toujours
-d’un ordre inférieur à ce fait.</p>
-
-<p>L’anatomie ne peut s’exercer sur un corps vivant sans le
-détruire ; l’analyse, en s’essayant sur des vérités indivisibles,
-les dénature, par cela même qu’elle porte atteinte à leur
-unité. Il faut partager notre âme en deux, pour qu’une
-moitié de nous-mêmes observe l’autre. De quelque manière
-que ce partage ait lieu, il ôte de notre être l’identité sublime
-sans laquelle nous n’avons pas la force nécessaire pour
-croire ce que la conscience seule peut affirmer.</p>
-
-<p>Réunissez un grand nombre d’hommes au théâtre ou dans
-la place publique, et dites-leur quelque vérité de raisonnement,
-quelque idée générale que ce puisse être ; à l’instant
-vous verrez se manifester presque autant d’opinions
-diverses qu’il y aura d’individus rassemblés. Mais, si quelques
-traits de grandeur d’âme sont racontés, si quelques
-accents de générosité se font entendre, aussitôt des transports
-unanimes vous apprendront que vous avez touché à
-cet instinct de l’âme, aussi vif, aussi puissant de notre être,
-que l’instinct conservateur de l’existence.</p>
-
-<p>En rapportant au sentiment, qui n’admet point le doute,
-la connaissance des vérités transcendantes, en cherchant à
-prouver que le raisonnement n’est valable que dans la
-sphère des sensations, Kant est bien loin de considérer
-cette puissance du sentiment comme une illusion ; il lui
-assigne, au contraire, le premier rang dans la nature
-humaine ; il fait de la conscience le principe inné de notre
-existence morale, et le sentiment du juste et de l’injuste
-est, selon lui, la loi primitive du cœur, comme l’espace et
-le temps celle de l’intelligence.</p>
-
-<p>L’homme, à l’aide du raisonnement, n’a-t-il pas nié le
-libre arbitre ? Et cependant il en est si convaincu, qu’il se
-surprend à éprouver de l’estime ou du mépris pour les animaux
-eux-mêmes, tant il croit au choix spontané du bien
-et du mal dans tous les êtres !</p>
-
-<p>C’est le sentiment qui nous donne la certitude de notre
-liberté, et cette liberté est le fondement de la doctrine du
-devoir ; car, si l’homme est libre, il doit se créer à lui-même
-des motifs tout-puissants qui combattent l’action des
-objets extérieurs, et dégagent la volonté de l’égoïsme. Le
-devoir est la preuve et la garantie de l’indépendance métaphysique
-de l’homme.</p>
-
-<p>Nous examinerons dans les chapitres suivants les arguments
-de Kant contre la morale fondée sur l’intérêt personnel,
-et la sublime théorie qu’il met à la place de ce sophisme
-hypocrite, ou de cette doctrine perverse. Il peut exister
-deux manières de voir sur le premier ouvrage de Kant, <i>la
-Critique de la Raison pure</i> ; précisément parce qu’il a reconnu
-lui-même le raisonnement pour insuffisant et pour
-contradictoire, il devait s’attendre à ce qu’on s’en servît
-contre lui ; mais il me semble impossible de ne pas lire
-avec respect sa <i>Critique de la Raison pratique</i>, et les différents
-écrits qu’il a composés sur la morale.</p>
-
-<p>Non seulement les principes de la morale de Kant sont
-austères et purs, comme on devait les attendre de l’inflexibilité
-philosophique ; mais il rallie constamment l’évidence
-du cœur à celle de l’entendement, et se complaît singulièrement
-à faire servir sa théorie abstraite sur la nature de
-l’intelligence, à l’appui des sentiments les plus simples et
-les plus forts.</p>
-
-<p>Une conscience acquise par les sensations pourrait être
-étouffée par elles, et l’on dégrade la dignité du devoir en
-le faisant dépendre des objets extérieurs. Kant revient donc
-sans cesse à montrer que le sentiment profond de cette
-dignité est la condition nécessaire de notre être moral, la
-loi par laquelle il existe. L’empire des sensations et les
-mauvaises actions qu’elles font commettre, ne peuvent pas
-plus détruire en nous la notion du bien ou du mal, que celle
-de l’espace et du temps n’est altérée par les erreurs d’application
-que nous en pouvons faire. Il y a toujours, dans
-quelque situation qu’on soit, une force de réaction contre
-les circonstances, qui naît du fond de l’âme ; et l’on sent
-bien que ni les lois de l’entendement, ni la liberté morale,
-ni la conscience, ne viennent en nous de l’expérience.</p>
-
-<p>Dans son traité sur le sublime et le beau, intitulé : <i>Critique
-du Jugement</i>, Kant applique aux plaisirs de l’imagination
-le même système dont il a tiré des développements si
-féconds, dans la sphère de l’intelligence et du sentiment,
-ou plutôt c’est la même âme qu’il examine, et qui se manifeste
-dans les sciences, la morale et les beaux-arts. Kant
-soutient qu’il y a dans la poésie, et dans les arts dignes
-comme elle de peindre les sentiments par des images, deux
-genres de beauté, l’un qui peut se rapporter au temps et à
-cette vie, l’autre à l’éternel et à l’infini.</p>
-
-<p>Et qu’on ne dise pas que l’infini et l’éternel sont inintelligibles,
-c’est le fini et le passager qu’on serait souvent tenté
-de prendre pour un rêve ; car la pensée ne peut voir de
-terme à rien, et l’être ne saurait concevoir le néant. On ne
-peut approfondir les sciences exactes elles-mêmes sans y
-rencontrer l’infini et l’éternel ; et les choses les plus positives
-appartiennent autant, sous de certains rapports, à cet infini
-et à cet éternel, que le sentiment et l’imagination.</p>
-
-<p>De cette application du sentiment de l’infini aux beaux-arts
-doit naître l’idéal, c’est-à-dire le beau, considéré non
-pas comme la réunion et l’imitation de ce qu’il y a de
-mieux dans la nature, mais comme l’image réalisée de ce
-que notre âme se représente. Les philosophes matérialistes
-jugent le beau sous le rapport de l’impression agréable qu’il
-cause, et le placent ainsi dans l’empire des sensations ; les
-philosophes spiritualistes, qui rapportent tout à la raison,
-voient dans le beau le parfait, et lui trouvent quelque analogie
-avec l’utile et le bon, qui sont les premiers degrés du
-parfait. Kant a rejeté l’une et l’autre explication.</p>
-
-<p>Le beau, considéré seulement comme l’agréable, serait
-renfermé dans la sphère des sensations, et soumis par conséquent
-à la différence des goûts ; il ne pourrait mériter cet
-assentiment universel qui est le véritable caractère de la
-beauté. Le beau, défini comme la perfection, exigerait une
-sorte de jugement pareil à celui qui fonde l’estime : l’enthousiasme
-que le beau doit inspirer ne tient ni aux sensations,
-ni au jugement ; c’est une disposition innée, comme
-le sentiment du devoir et les notions nécessaires de l’entendement,
-et nous reconnaissons la beauté quand nous la
-voyons, parce qu’elle est l’image extérieure de l’idéal, dont
-le type est dans notre intelligence. La diversité des goûts
-peut s’appliquer à ce qui est agréable, car les sensations
-sont la source de ce genre de plaisir ; mais tous les hommes
-doivent admirer ce qui est beau, soit dans les arts, soit dans
-la nature, parce qu’ils ont dans leur âme des sentiments
-d’origine céleste que la beauté réveille, et dont elle les fait
-jouir.</p>
-
-<p>Kant passe de la théorie du beau à celle du sublime, et
-cette seconde partie de sa <i>Critique du Jugement</i> est plus remarquable
-encore que la première : il fait consister le sublime
-dans la liberté morale, aux prises avec le destin ou
-avec la nature. La puissance sans bornes nous épouvante,
-la grandeur nous accable, toutefois nous échappons par la
-vigueur de la volonté au sentiment de notre faiblesse physique.
-Le pouvoir du destin et l’immensité de la nature
-sont dans une opposition infinie avec la misérable dépendance
-de la créature sur la terre ; mais une étincelle du feu
-sacré dans notre sein triomphe de l’univers, puisqu’il suffit
-de cette étincelle pour résister à ce que toutes les forces du
-monde pourraient exiger de nous.</p>
-
-<p>Le premier effet du sublime est d’accabler l’homme ; et le
-second, de le relever. Quand nous contemplons l’orage qui
-soulève les flots de la mer, et semble menacer et la terre et
-le ciel, l’effroi s’empare d’abord de nous à cet aspect, bien
-qu’aucun danger personnel ne puisse alors nous atteindre ;
-mais quand les nuages s’amoncellent, quand toute la fureur
-de la nature se manifeste, l’homme se sent une énergie
-intérieure qui peut l’affranchir de toutes les craintes, par
-la volonté ou par la résignation, par l’exercice ou par l’abdication
-de sa liberté morale ; et cette conscience de lui-même
-le ranime et l’encourage.</p>
-
-<p>Quand on nous raconte une action généreuse, quand on
-nous apprend que des hommes ont supporté des douleurs
-inouïes, pour rester fidèles à leur opinion, jusque dans ses
-moindres nuances, d’abord l’image des supplices qu’ils ont
-soufferts confond notre pensée ; mais, par degrés, nous reprenons
-des forces, et la sympathie que nous nous sentons
-avec la grandeur d’âme nous fait espérer que nous aussi nous
-saurions triompher des misérables sensations de cette vie,
-pour rester vrais, nobles et fiers, jusqu’à notre dernier jour.</p>
-
-<p>Au reste, personne ne saurait définir ce qui est, pour
-ainsi dire, au sommet de notre existence ; <i>nous sommes trop
-élevés à l’égard de nous-mêmes, pour nous comprendre</i>, dit
-saint Augustin. Il serait bien pauvre en imagination, celui
-qui croirait épuiser la contemplation de la plus simple
-fleur ; comment donc parviendrait-on à connaître tout ce
-que renferme l’idée du sublime ?</p>
-
-<p>Je ne me flatte assurément pas d’avoir pu rendre compte,
-en quelques pages, d’un système qui occupe, depuis vingt
-ans, toutes les têtes pensantes de l’Allemagne ; mais j’espère
-en avoir dit assez pour indiquer l’esprit général de la philosophie
-de Kant, et pour pouvoir expliquer dans les chapitres
-suivants l’influence qu’elle a exercée sur la littérature,
-les sciences et la morale.</p>
-
-<p>Pour bien concilier la philosophie expérimentale avec la
-philosophie idéaliste, Kant n’a point soumis l’une à l’autre,
-mais il a su donner à chacune des deux séparément un
-nouveau degré de force. L’Allemagne était menacée de cette
-doctrine aride, qui considérait tout enthousiasme comme
-une erreur, et rangeait au nombre des préjugés les sentiments
-consolateurs de l’existence. Ce fut une satisfaction
-vive pour des hommes à la foi si philosophes et si poètes,
-si capables d’étude et d’exaltation, de voir toutes les belles
-affections de l’âme défendues avec la rigueur des raisonnements
-les plus abstraits. La force de l’esprit ne peut jamais
-être longtemps négative, c’est-à-dire, consister principalement
-dans ce qu’on ne croit pas, dans ce qu’on ne comprend
-pas, dans ce qu’on dédaigne. Il faut une philosophie
-de croyance, d’enthousiasme ; une philosophie qui confirme
-par la raison ce que le sentiment nous révèle.</p>
-
-<p>Les adversaires de Kant l’ont accusé de n’avoir fait
-que répéter les arguments des anciens idéalistes ; ils ont
-prétendu que la doctrine du philosophe allemand n’était
-qu’un ancien système dans un langage nouveau. Ce reproche
-n’est pas fondé. Il y a non seulement des idées nouvelles,
-mais un caractère particulier dans la doctrine de
-Kant.</p>
-
-<p>Elle se ressent de la philosophie du dix-huitième siècle,
-quoiqu’elle soit destinée à la réfuter, parce qu’il est dans la
-nature de l’homme d’entrer toujours en composition avec
-l’esprit de son temps, lors même qu’il veut le combattre.
-La philosophie de Platon est plus poétique que celle de
-Kant, la philosophie de Malebranche plus religieuse ; mais
-le grand mérite du philosophe allemand a été de relever la
-dignité morale, en donnant pour base à tout ce qu’il y a de
-beau dans le cœur une théorie fortement raisonnée. L’opposition
-qu’on a voulu mettre entre la raison et le sentiment,
-conduit nécessairement la raison à l’égoïsme et le
-sentiment à la folie ; mais Kant, qui semblait appelé à conclure
-toutes les grandes alliances intellectuelles, a fait de
-l’âme un seul foyer où toutes les facultés sont d’accord entre
-elles.</p>
-
-<p>La partie polémique des ouvrages de Kant, celle dans laquelle
-il attaque la philosophie matérialiste, serait à elle
-seule un chef-d’œuvre. Cette philosophie a jeté dans les esprits
-de si profondes racines, il en est résulté tant d’irréligion
-et d’égoïsme, qu’on devrait encore regarder comme les
-bienfaiteurs de leur pays ceux qui n’auraient fait que combattre
-ce système, et raviver les pensées de Platon, de Descartes
-et de Leibnitz : mais la philosophie de la nouvelle
-école allemande contient une foule d’idées qui lui sont propres ;
-elle est fondée sur d’immenses connaissances scientifiques,
-qui se sont accrues chaque jour, et sur une méthode
-de raisonnement singulièrement abstraite et logique ; car,
-bien que Kant blâme l’emploi de ces raisonnements dans
-l’examen des vérités hors du cercle de l’expérience, il montre
-dans ses écrits une force de tête en métaphysique, qui le
-place sous ce rapport au premier rang des penseurs.</p>
-
-<p>On ne saurait nier que le style de Kant, dans sa <i>Critique
-de la Raison pure</i>, ne mérite presque tous les reproches que
-ses adversaires lui ont faits. Il s’est servi d’une terminologie
-très difficile à comprendre, et du néologisme le plus fatigant.
-Il vivait seul avec ses pensées, et se persuadait qu’il
-fallait des mots nouveaux pour des idées nouvelles, et cependant
-il y a des paroles pour tout.</p>
-
-<p>Dans les objets les plus clairs par eux-mêmes, Kant prend
-souvent pour guide une métaphysique fort obscure, et ce
-n’est que dans les ténèbres de la pensée qu’il porte un flambeau
-lumineux : il rappelle les Israélites, qui avaient pour
-guide une colonne de feu pendant la nuit, et une colonne
-nébuleuse pendant le jour.</p>
-
-<p>Personne en France ne se serait donné la peine d’étudier
-des ouvrages aussi hérissés de difficultés que ceux de Kant,
-mais il avait affaire à des lecteurs patients et persévérants.
-Ce n’était pas sans doute une raison pour en abuser ; peut-être
-toutefois n’aurait-il pas creusé si profondément dans la
-science de l’entendement humain, s’il avait mis plus d’importance
-aux expressions dont il se servait pour l’expliquer.
-Les philosophes anciens ont toujours divisé leur doctrine
-en deux parties distinctes, celle qu’ils réservaient pour les
-initiés, et celle qu’ils professaient en public. La manière
-d’écrire de Kant est tout à fait différente, lorsqu’il s’agit de
-sa théorie, ou de l’application de cette théorie.</p>
-
-<p>Dans ses traités de métaphysique, il prend les mots
-comme des chiffres, et leur donne la valeur qu’il veut, sans
-s’embarrasser de celle qu’ils tiennent de l’usage. C’est, ce
-me semble, une grande erreur ; car l’attention du lecteur
-s’épuise à comprendre le langage avant d’arriver aux idées,
-et le connu ne sert jamais d’échelon pour parvenir à l’inconnu.</p>
-
-<p>Il faut néanmoins rendre à Kant la justice qu’il mérite
-même comme écrivain, quand il renonce à son langage
-scientifique. En parlant des arts, et surtout de la morale,
-son style est presque toujours parfaitement clair, énergique
-et simple. Combien sa doctrine paraît alors admirable !
-comme il exprime le sentiment du beau et l’amour du devoir !
-avec quelle force il les sépare tous les deux de tout
-calcul d’intérêt ou d’utilité ! comme il ennoblit les actions
-par leur source, et non par leur succès ! enfin, quelle grandeur
-morale ne sait-il pas donner à l’homme, soit qu’il
-l’examine en lui-même, soit qu’il le considère dans ses
-rapports extérieurs ; l’homme, cet exilé du ciel, ce prisonnier
-de la terre, si grand comme exilé, si misérable comme
-captif !</p>
-
-<p>On pourrait extraire des écrits de Kant une foule d’idées
-brillantes sur tous les sujets, et peut-être même est-ce de
-cette doctrine seule qu’il est possible de tirer maintenant
-des aperçus ingénieux et nouveaux ; car le point de vue matérialiste
-en toutes choses n’offre plus rien d’intéressant ni
-d’original. Le piquant des plaisanteries contre ce qui est sérieux,
-noble et divin, est usé, et l’on ne rendra désormais
-quelque jeunesse à la race humaine qu’en retournant à la
-religion par la philosophie, et au sentiment par la raison.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch7">CHAPITRE VII<br />
-<span class="i">Des Philosophes les plus célèbres de l’Allemagne,
-avant et après Kant.</span></h3>
-
-
-<p>L’esprit philosophique, par sa nature, ne saurait être
-généralement répandu dans aucun pays. Cependant il y a
-en Allemagne une telle tendance vers la réflexion, que la
-nation allemande peut être considérée comme la nation
-métaphysique par excellence. Elle renferme tant d’hommes
-en état de comprendre les questions les plus abstraites, que
-le public même y prend intérêt aux arguments employés
-dans ce genre de discussions.</p>
-
-<p>Chaque homme d’esprit a sa manière de voir à lui, sur
-les questions philosophiques. Les écrivains du second et du
-troisième ordre en Allemagne, ont encore des connaissances
-assez approfondies pour être chefs ailleurs. Les rivaux se
-haïssent dans ce pays comme dans tout autre, mais aucun
-n’oserait se présenter au combat, sans avoir prouvé, par
-des études solides, l’amour sincère de la science dont il
-s’occupe. Il ne suffit pas d’aimer le succès, il faut le mériter
-pour être admis seulement à concourir. Les Allemands, si
-indulgents quand il s’agit de ce qui peut manquer à la forme
-d’un ouvrage, sont impitoyables sur sa valeur réelle, et
-quand ils aperçoivent quelque chose de superficiel dans
-l’esprit, dans l’âme, ou dans le savoir d’un écrivain, ils
-tâchent d’emprunter la plaisanterie française elle-même,
-pour tourner en ridicule ce qui est frivole.</p>
-
-<p>Je me suis proposé de donner dans ce chapitre un aperçu
-rapide des principales opinions des philosophes célèbres
-avant et après Kant ; on ne pourrait pas bien juger la
-marche qu’ont suivie ses successeurs, si l’on ne retournait
-pas en arrière, pour se représenter l’état des esprits au
-moment où la doctrine <i>Kantienne</i> se répandit en Allemagne :
-elle combattait à la fois le système de Locke, comme tendant
-au matérialisme, et l’école de Leibnitz, comme ayant
-tout réduit à l’abstraction.</p>
-
-<p>Les pensées de Leibnitz étaient hautes, mais ses disciples,
-Wolf à leur tête, les commentèrent avec des formes logiques
-et métaphysiques. Leibnitz avait dit que les notions qui
-nous viennent par les sens sont confuses, et que celles qui
-appartiennent aux perceptions immédiates de l’âme sont les
-seules claires : sans doute il voulait indiquer par là que les
-vérités invisibles sont plus certaines et plus en harmonie
-avec notre être moral, que tout ce que nous apprenons par
-le témoignage des sens. Wolf et ses disciples en tirèrent
-pour conséquence qu’il fallait réduire en idées abstraites
-tout ce qui peut occuper notre esprit. Kant reporta l’intérêt
-et la chaleur dans cet idéalisme sans vie ; il fit à l’expérience
-une juste part, comme aux facultés innées, et l’art
-avec lequel il appliqua sa théorie à tout ce qui intéresse les
-hommes, à la morale, à la poésie et aux beaux-arts, en
-étendit l’influence.</p>
-
-<p>Trois hommes principaux, Lessing, Hemsterhuis et Jacobi,
-précédèrent Kant dans la carrière philosophique. Ils n’avaient
-point une école, puisqu’ils ne fondaient pas un système ;
-mais ils commencèrent l’attaque contre la doctrine des
-matérialistes. Lessing est celui des trois dont les opinions à
-cet égard étaient les moins décidées ; toutefois il avait trop
-d’étendue dans l’esprit pour se renfermer dans le cercle
-borné qu’on peut se tracer si facilement, en renonçant aux
-vérités les plus hautes. La toute-puissance polémique de
-Lessing réveillait le doute sur les questions les plus importantes,
-et portait à faire de nouvelles recherches en tout
-genre. Lessing lui-même ne peut être considéré ni comme
-matérialiste, ni comme idéaliste ; mais le besoin d’examiner
-et d’étudier pour connaître était le mobile de son existence.
-« Si le Tout-Puissant, disait-il, tenait dans une main la vérité,
-et dans l’autre la recherche de la vérité, c’est la recherche
-que je lui demanderais par préférence ».</p>
-
-<p>Lessing n’était point orthodoxe en religion. Le christianisme
-ne lui était point nécessaire comme sentiment, et
-toutefois il savait l’admirer philosophiquement. Il comprenait
-ses rapports avec le cœur humain, et c’est toujours d’un
-point de vue universel qu’il considère toutes les opinions.
-Rien d’intolérant, rien d’exclusif ne se trouve dans ses écrits.
-Quand on se place au centre des idées, on a toujours de la
-bonne foi, de la profondeur et de l’étendue. Ce qui est
-injuste, vaniteux et borné, vient du besoin de tout rapporter
-à quelques aperçus partiels qu’on s’est appropriés, et
-dont on se fait un objet d’amour-propre.</p>
-
-<p>Lessing exprime avec un style tranchant et positif des
-opinions pleines de chaleur. Hemsterhuis, philosophe hollandais,
-fut le premier qui, au milieu du dix-huitième siècle,
-indiqua dans ses écrits la plupart des idées généreuses sur
-lesquelles la nouvelle école allemande est fondée. Ses
-ouvrages sont aussi très remarquables par le contraste qui
-existe entre le caractère de son style et les pensées qu’il
-énonce. Lessing est enthousiaste avec des formes ironiques,
-Hemsterhuis avec un langage mathématicien. On ne trouve
-guère que parmi les nations germaniques le phénomène de
-ces écrivains qui consacrent la métaphysique la plus abstraite
-à la défense des systèmes les plus exaltés, et qui
-cachent une imagination vive sous une logique austère.</p>
-
-<p>Les hommes qui se mettent toujours en garde contre
-l’imagination qu’ils n’ont pas, se confient plus volontiers
-aux écrivains qui bannissent des discussions philosophiques
-le talent et la sensibilité, comme s’il n’était pas au moins
-aussi facile de déraisonner sur de tels sujets avec des syllogismes
-qu’avec de l’éloquence. Car le syllogisme, posant
-toujours pour base qu’une chose est ou n’est pas, réduit
-dans chaque circonstance à une simple alternative la
-foule immense de nos impressions, tandis que l’éloquence
-en embrasse l’ensemble. Néanmoins, quoique Hemsterhuis
-ait trop souvent exprimé les vérités philosophiques avec des
-formes algébriques, un sentiment moral, un pur amour du
-beau se fait admirer dans ses écrits ; il a senti, l’un des
-premiers, l’union qui existe entre l’idéalisme, ou, pour
-mieux dire, le libre arbitre de l’homme et la morale stoïque,
-et c’est sous ce rapport surtout que la nouvelle doctrine des
-Allemands acquiert une grande importance.</p>
-
-<p>Avant même que les écrits de Kant eussent paru, Jacobi
-avait déjà combattu la philosophie des sensations, et plus
-victorieusement encore la morale fondée sur l’intérêt. Il ne
-s’était point astreint exclusivement, dans sa philosophie, aux
-formes abstraites du raisonnement. Son analyse de l’âme
-humaine est pleine d’éloquence et de charme. Dans les chapitres
-suivants j’examinerai la plus belle partie de ses
-ouvrages, celle qui tient à la morale ; mais il mérite, comme
-philosophe, une gloire à part. Plus instruit que personne
-dans l’histoire de la philosophie ancienne et moderne, il a
-consacré ses études à l’appui des vérités les plus simples.
-Le premier, parmi les philosophes de son temps, il a fondé
-notre nature intellectuelle tout entière sur le sentiment
-religieux, et l’on dirait qu’il n’a si bien appris la langue des
-métaphysiciens et des savants, que pour rendre hommage
-aussi dans cette langue à la vertu et à la Divinité.</p>
-
-<p>Jacobi s’est montré l’adversaire de la philosophie de Kant ;
-mais il ne l’attaque point en partisan de la philosophie des
-sensations<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. Au contraire, ce qu’il lui reproche, c’est de ne
-pas s’appuyer assez sur la religion, considérée comme la
-seule philosophie possible dans les vérités au delà de
-l’expérience.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Cette philosophie a reçu généralement, en Allemagne, le nom de
-<i>philosophie empirique</i>.</p>
-</div>
-<p>La doctrine de Kant a rencontré beaucoup d’autres adversaires
-en Allemagne, mais on ne l’a point attaquée sans la
-connaître, ou en lui opposant pour toute réponse les opinions
-de Locke et de Condillac. Leibnitz conservait encore
-trop d’ascendant sur les esprits de ses compatriotes pour
-qu’ils ne montrassent pas du respect pour toute opinion
-analogue à la sienne. Une foule d’écrivains, pendant dix ans,
-n’ont cessé de commenter les ouvrages de Kant. Mais aujourd’hui
-les philosophes allemands, d’accord avec Kant sur
-l’activité spontanée de la pensée, ont adopté néanmoins
-chacun un système particulier à cet égard. En effet, qui n’a
-pas essayé de se comprendre soi-même selon ses forces ?
-Mais parce que l’homme a donné une innombrable diversité
-d’explications de son être, s’ensuit-il que cet examen philosophique
-soit inutile ? Non, sans doute. Cette diversité même
-est la preuve de l’intérêt qu’un tel examen doit inspirer.</p>
-
-<p>On dirait de nos jours qu’on voudrait en finir avec la
-nature morale, et lui solder son compte en une fois, pour
-n’en plus entendre parler. Les uns déclarent que la langue
-a été fixée tel jour de tel mois, et que depuis ce moment
-l’introduction d’un mot nouveau serait une barbarie. D’autres
-affirment que les règles dramatiques ont été définitivement
-arrêtées dans telle année, et que le génie qui voudrait maintenant
-y changer quelque chose, a tort de n’être pas né
-avant cette année sans appel, où l’on a terminé toutes les
-discussions littéraires passées, présentes et futures. Enfin,
-dans la métaphysique surtout, l’on a décidé que depuis
-Condillac on ne peut faire un pas de plus sans s’égarer. Les
-progrès sont encore permis aux sciences physiques, parce
-qu’on ne peut les leur nier ; mais dans la carrière philosophique
-et littéraire, on voudrait obliger l’esprit humain
-à courir sans cesse la bague de la vanité autour du même
-cercle.</p>
-
-<p>Ce n’est point simplifier le système de l’univers que de s’en
-tenir à cette philosophie expérimentale, qui présente un genre
-d’évidence faux dans le principe, quoique spécieux dans la
-forme. En considérant comme non existant tout ce qui dépasse
-les lumières des sensations, on peut mettre aisément beaucoup
-de clarté dans un système dont on trace soi-même les limites ;
-c’est un travail qui dépend de celui qui le fait. Mais tout ce
-qui est au delà de ces limites en existe-il moins, parce qu’on
-le compte pour rien ? L’incomplète vérité de la philosophie
-spéculative approche bien plus de l’essence même des
-choses, que cette lucidité apparente qui tient à l’art d’écarter
-les difficultés d’un certain ordre. Quand on lit dans les ouvrages
-philosophiques du dernier siècle ces phrases si souvent
-répétées : <i>Il n’y a que cela de vrai, tout le reste est chimère</i>,
-on se rappelle cette histoire connue d’un acteur français
-qui, devant se battre avec un homme beaucoup plus
-gros que lui, proposa de tirer sur le corps de son adversaire
-une ligne au delà de laquelle les coups ne compteraient
-plus. Au delà de cette ligne cependant, comme en deçà, il y
-avait le même être qui pouvait recevoir des coups mortels.
-De même ceux qui placent au terme de leur horizon les colonnes
-d’Hercule ne sauraient empêcher qu’il n’y ait une
-nature par delà la leur, où l’existence est plus vive encore
-que dans la sphère matérielle à laquelle on veut nous borner.</p>
-
-<p>Les deux philosophes les plus célèbres qui aient succédé à
-Kant, sont Fichte et Schelling : ils prétendirent aussi simplifier
-son système ; mais c’était en mettant à sa place une
-philosophie plus transcendante encore que la sienne, qu’ils
-se flattèrent d’y parvenir.</p>
-
-<p>Kant avait séparé d’une main ferme l’empire de l’âme et
-celui des sensations ; ce <i>dualisme</i> philosophique était fatigant
-pour les esprits qui aiment à se reposer dans les idées absolues.
-Depuis les Grecs jusqu’à nos jours, on a souvent répété
-cet axiome, que <i>Tout est un</i>, et les efforts des philosophes
-ont toujours tendu à trouver dans un seul principe,
-dans l’âme ou dans la nature, l’explication du monde. J’oserai
-le dire cependant, il me semble qu’un des titres de la
-philosophie de Kant à la confiance des hommes éclairés,
-c’est d’avoir affirmé, comme nous le sentons, qu’il existe une
-âme et une nature extérieure, et qu’elles agissent mutuellement
-l’une sur l’autre par telles ou telles lois. Je ne sais
-pourquoi l’on trouve plus de hauteur philosophique dans
-l’idée d’un seul principe, soit matériel, soit intellectuel ; un
-ou deux ne rend pas l’univers plus facile à comprendre, et
-notre sentiment s’accorde mieux avec les systèmes qui reconnaissent
-comme distincts le physique et le moral.</p>
-
-<p>Fichte et Schelling se sont partagé l’empire que Kant
-avait reconnu divisé, et chacun a voulu que sa moitié fût le
-tout. L’un et l’autre sont sortis de la sphère de nous-mêmes,
-et ont voulu s’élever jusqu’à connaître le système de l’univers.
-Bien différents en cela de Kant, qui a mis autant de
-force d’esprit à montrer ce que l’esprit humain ne parviendra
-jamais à comprendre, qu’à développer ce qu’il peut
-savoir.</p>
-
-<p>Cependant nul philosophe, avant Fichte, n’avait poussé le
-système de l’idéalisme à une rigueur aussi scientifique ; il
-fait de l’activité de l’âme l’univers entier. Tout ce qui peut
-être conçu, tout ce qui peut être imaginé vient d’elle ; c’est
-d’après ce système qu’il a été soupçonné d’incrédulité. On
-lui entendait dire que, dans la leçon suivante, il allait créer
-Dieu, et l’on était, avec raison, scandalisé de cette expression.
-Ce qu’elle signifiait, c’est qu’il allait montrer comment
-l’idée de la Divinité naissait et se développait dans l’âme de
-l’homme. Le mérite principal de là philosophie de Fichte,
-c’est la force incroyable d’attention qu’elle suppose. Car il
-ne se contente pas de tout rapporter à l’existence intérieure
-de l’homme, au <em class="small">MOI</em> qui sert de base à tout ; mais il distingue
-encore dans ce <em class="small">MOI</em> celui qui est passager, et celui qui
-est durable. En effet, quand on réfléchit sur les opérations
-de l’entendement, on croit assister soi-même à sa pensée,
-on croit la voir passer comme l’onde, tandis que la portion
-de soi qui la contemple est immuable. Il arrive souvent à
-ceux qui réunissent un caractère passionné à un esprit
-observateur, de se regarder souffrir, et de sentir en eux-mêmes
-un être supérieur à sa propre peine, qui la voit, et
-tour à tour la blâme ou la plaint.</p>
-
-<p>Il s’opère des changements continuels en nous, par les
-circonstances extérieures de notre vie, et néanmoins nous
-avons toujours le sentiment de notre identité. Qu’est-ce
-donc qui atteste cette identité, si ce n’est le <em class="small">MOI</em> toujours le
-même, qui voit passer devant son tribunal le <em class="small">MOI</em> modifié
-par les impressions extérieures ?</p>
-
-<p>C’est à cette âme inébranlable, témoin de l’âme mobile,
-que Fichte attribue le don de l’immortalité et la puissance
-de créer, ou pour traduire plus exactement, de <i>rayonner
-en elle-même</i> l’image de l’univers. Ce système, qui fait
-tout reposer sur le sommet de notre existence, et place
-la pyramide sur la pointe, est singulièrement difficile à
-suivre. Il dépouille les idées des couleurs qui servent si
-bien à les faire comprendre ; et les beaux-arts, la poésie,
-la contemplation de la nature, disparaissent dans ces
-abstractions, sans mélange d’imagination ni de sensibilité.</p>
-
-<p>Fichte ne considère le monde extérieur que comme une
-borne de notre existence, sur laquelle la pensée travaille.
-Dans son système, cette borne est créée par l’âme elle-même,
-dont l’activité constante s’exerce sur le tissu qu’elle
-a formé. Ce que Fichte a écrit sur le <em class="small">MOI</em> métaphysique ressemble
-un peu au réveil de la statue de Pygmalion, qui,
-touchant alternativement elle-même et la pierre sur laquelle
-elle était placée, dit tour à tour : — C’est moi, et ce n’est
-pas moi. — Mais quand, en prenant la main de Pygmalion,
-elle s’écrie : — C’est encore moi ! — Il s’agit déjà d’un sentiment
-qui dépasse de beaucoup la sphère des idées abstraites.
-L’idéalisme dépouillé du sentiment a néanmoins
-l’avantage d’exciter au plus haut degré l’activité de l’esprit ;
-mais la nature et l’amour perdent tout leur charme par ce
-système ; car si les objets que nous voyons et les êtres que
-nous aimons ne sont rien que l’œuvre de nos idées, c’est
-l’homme lui-même qu’on peut considérer alors comme <i>le
-grand célibataire des mondes</i>.</p>
-
-<p>Il faut reconnaître cependant deux grands avantages de la
-doctrine de Fichte : l’un, sa morale stoïque, qui n’admet aucune
-excuse ; car tout venant du <em class="small">MOI</em>, c’est à ce
-<em class="small">MOI</em> seul à répondre
-de l’usage qu’il fait de sa volonté : l’autre, un exercice
-de la pensée tellement fort et subtil en même temps, que
-celui qui a bien compris ce système, dût-il ne pas l’adopter,
-aurait acquis une puissance d’attention et une sagacité d’analyse
-qu’il pourrait ensuite appliquer en se jouant à tout
-autre genre d’étude.</p>
-
-<p>De quelque manière qu’on juge l’utilité de la métaphysique,
-on ne peut nier qu’elle ne soit la gymnastique de
-l’esprit. On impose aux enfants divers genres de luttes dans
-leurs premières années, quoi qu’ils ne soient point appelés
-à se battre un jour de cette manière. On peut dire avec vérité
-que l’étude de la métaphysique idéaliste est presque un
-moyen sûr de développer les facultés morales de ceux qui
-s’y livrent. La pensée réside, comme tout ce qui est précieux,
-au fond de nous-mêmes ; car à la superficie, il n’y a rien
-que de la sottise ou de l’insipidité. Mais quand on oblige de
-bonne heure les hommes à creuser dans leur réflexion, à
-tout voir dans leur âme, ils y puisent une force et une sincérité
-de jugement qui ne se perdent jamais.</p>
-
-<p>Fichte est dans les idées abstraites une tête mathématique
-comme Euler ou La Grange. Il méprise singulièrement
-toutes les expressions un peu substantielles : l’existence est
-déjà un mot trop prononcé pour lui. L’être, le principe,
-l’essence, sont à peine des paroles assez éthérées pour indiquer
-les subtiles nuances de ses opinions. On dirait qu’il
-craint le contact des choses réelles, et qu’il tend toujours à
-y échapper. A force de le lire ou de s’entretenir avec lui,
-l’on perd la conscience de ce monde, et l’on a besoin,
-comme les ombres que nous peint Homère, de rappeler en
-soi les souvenirs de la vie.</p>
-
-<p>Le matérialisme absorbe l’âme en la dégradant ; l’idéalisme
-de Fichte, à force de l’exalter, la sépare de la
-nature. Dans l’un et l’autre extrême, le sentiment, qui est
-la véritable beauté de l’existence, n’a point le rang qu’il
-mérite.</p>
-
-<p>Schelling a bien plus de connaissance de la nature et des
-beaux-arts que Fichte ; et son imagination pleine de vie ne
-saurait se contenter des idées abstraites ; mais, de même
-que Fichte, il a pour but de réduire l’existence à un seul
-principe. Il traite avec un profond dédain tous les philosophes
-qui en admettent deux ; et il ne veut accorder le
-nom de philosophie qu’au système dans lequel tout s’enchaîne,
-et qui explique tout. Certainement il a raison d’affirmer
-que celui-là serait le meilleur, mais où est-il ? Schelling
-prétend que rien n’est plus absurde que cette expression
-communément reçue : la philosophie de Platon, la philosophie
-d’Aristote. Dirait-on la géométrie d’Euler, la géométrie
-de La Grange ? Il n’y a qu’une philosophie, selon l’opinion
-de Schelling, ou il n’y en a point. Certes, si l’on
-n’entendait par philosophie que le mot de l’énigme de
-l’univers, on pourrait dire avec vérité qu’il n’y a point de
-philosophie.</p>
-
-<p>Le système de Kant parut insuffisant à Schelling comme
-à Fichte, parce qu’il reconnaît deux natures, deux sources
-de nos idées, les objets extérieurs et les facultés de
-l’âme. Mais pour arriver à cette unité tant désirée, pour
-se débarrasser de cette double vie physique et morale
-qui déplaît tant aux partisans des idées absolues, Schelling
-rapporte tout à la nature, tandis que Fichte fait
-tout ressortir de l’âme. Fichte ne voit dans la nature que
-l’opposé de l’âme : elle n’est à ses yeux qu’une limite ou
-qu’une chaîne, dont il faut travailler sans cesse à se dégager.
-Le système de Schelling repose et charme davantage
-l’imagination, néanmoins il rentre nécessairement dans
-celui de Spinoza ; mais, au lieu de faire descendre l’âme
-jusqu’à la matière, comme cela s’est pratiqué de nos jours,
-Schelling tâche d’élever la matière jusqu’à l’âme ; et quoique
-sa théorie dépende en entier de la nature physique, elle est
-cependant très idéaliste dans le fond, et plus encore dans
-la forme.</p>
-
-<p>L’idéal et le réel tiennent, dans son langage, la place de
-l’intelligence et de la matière, de l’imagination et de l’expérience ;
-et c’est dans la réunion de ces deux puissances en
-une harmonie complète que consiste, selon lui, le principe
-unique et absolu de l’univers organisé. Cette harmonie, dont
-les deux pôles et le centre sont l’image, et qui est renfermée
-dans le nombre trois, de tout temps si mystérieux, fournit
-à Schelling les applications les plus ingénieuses. Il croit la
-retrouver dans les beaux-arts comme dans la nature, et ses
-ouvrages sur les sciences physiques sont estimés même des
-savants, qui ne considèrent que les faits et les résultats.
-Enfin, dans l’examen de l’âme, il cherche à démontrer comment
-les sensations et les conceptions intellectuelles se
-confondent dans le sentiment qui réunit ce qu’il y a d’involontaire
-et de réfléchi dans les unes et dans les autres, et
-contient ainsi tout le mystère de la vie.</p>
-
-<p>Ce qui intéresse surtout dans ces systèmes, ce sont leurs
-développements. La base première de la prétendue explication
-du monde est également vraie comme également fausse
-dans la plupart des théories ; car toutes sont comprises dans
-l’immense pensée qu’elles veulent embrasser : mais dans
-l’application aux choses de ce monde, ces théories sont très
-spirituelles, et répandent souvent de grandes lumières sur
-plusieurs objets en particulier.</p>
-
-<p>Schelling s’approche beaucoup, on ne saurait le nier, des
-philosophes appelés panthéistes, c’est-à-dire de ceux qui
-accordent à la nature les attributs de la Divinité. Mais ce
-qui le distingue, c’est l’étonnante sagacité avec laquelle il a
-su rallier à sa doctrine les sciences et les arts ; il instruit,
-il donne à penser dans chacune de ses observations, et la
-profondeur de son esprit étonne, surtout quand il ne prétend
-pas l’appliquer au secret de l’univers ; car aucun
-homme ne peut atteindre à un genre de supériorité qui ne
-saurait exister entre les êtres de la même espèce, à quelque
-distance qu’ils soient l’un de l’autre.</p>
-
-<p>Pour conserver des idées religieuses au milieu de l’apothéose
-de la nature, l’école de Schelling suppose que l’individu
-périt en nous, mais que les qualités intimes que nous
-possédons rentrent dans le grand tout de la création éternelle.
-Cette immortalité-là ressemble terriblement à la mort ;
-car la mort physique elle-même n’est autre chose que la
-nature universelle qui se ressaisit des dons qu’elle avait faits
-à l’individu.</p>
-
-<p>Schelling tire de son système des conclusions très nobles
-sur la nécessité de cultiver dans notre âme les qualités
-immortelles, celles qui sont en relation avec l’univers, et de
-mépriser en nous-mêmes tout ce qui ne tient qu’à nos circonstances.
-Mais les affections du cœur et la conscience
-elle-même ne sont-elles pas attachées aux rapports de cette
-vie. Nous éprouvons dans la plupart des situations deux
-mouvements tout à fait distincts, celui qui nous unit à
-l’ordre général, et celui qui nous ramène à nos intérêts
-particuliers ; le sentiment du devoir, et la personnalité. Le
-plus noble de ces deux mouvements, c’est l’universel. Mais
-c’est précisément parce que nous avons un instinct conservateur
-de l’existence, qu’il est beau de la sacrifier ; c’est
-parce que nous sommes des êtres concentrés en nous-mêmes
-que notre attraction vers l’ensemble est généreuse ;
-enfin, c’est parce que nous subsistons individuellement et
-séparément que nous pouvons nous choisir et nous aimer
-les uns les autres : que serait donc cette immortalité abstraite
-qui nous dépouillerait de nos souvenirs les plus chers
-comme de modifications accidentelles ?</p>
-
-<p>Voulez-vous, disent-ils en Allemagne, ressusciter avec toutes
-vos circonstances actuelles, renaître baron ou marquis ? — Non
-sans doute, mais qui ne voudrait pas renaître fille et
-mère, et comment serait-on soi si l’on ne ressentait plus les
-mêmes amitiés ! Les vagues idées de réunion avec la nature
-détruisent à la longue l’empire de la religion sur les âmes,
-car la religion s’adresse à chacun de nous en particulier.
-La Providence nous protège dans tous les détails de notre
-sort. Le christianisme se proportionne à tous les esprits, et
-répond comme un confident aux besoins individuels de
-notre cœur. Le panthéisme au contraire, c’est-à-dire la
-nature divinisée, à force d’inspirer de la religion pour tout,
-la disperse sur l’univers et ne la concentre point en nous-mêmes.</p>
-
-<p>Ce système a eu dans tous les temps beaucoup de partisans
-parmi les philosophes. La pensée tend toujours à se
-généraliser de plus en plus, et l’on prend quelquefois pour
-une idée nouvelle ce travail de l’esprit qui s’en va toujours
-ôtant ses bornes. On croit parvenir à comprendre l’univers
-comme l’espace, en renversant toujours les barrières, en
-reculant les difficultés sans les résoudre, et l’on n’approche
-pas davantage ainsi de l’infini. Le sentiment seul nous le
-révèle sans nous l’expliquer.</p>
-
-<p>Ce qui est vraiment admirable dans la philosophie
-allemande, c’est l’examen qu’elle nous fait faire de nous-mêmes ;
-elle remonte jusqu’à l’origine de la volonté, jusqu’à
-cette source inconnue du fleuve de notre vie ; et c’est là que,
-pénétrant dans les secrets les plus intimes de la douleur et
-de la foi, elle nous éclaire et nous affermit. Mais tous les
-systèmes qui aspirent à l’explication de l’univers ne peuvent
-guère être analysés clairement par aucune parole : les mots
-ne sont pas propres à ce genre d’idées, et il en résulte que,
-pour les y faire servir, on répand sur toutes choses l’obscurité
-qui précéda la création, mais non la lumière qui l’a
-suivie. Les expressions scientifiques prodiguées sur un sujet
-auquel tout le monde croit avoir des droits révoltent l’amour-propre.
-Ces écrits si difficiles à comprendre prêtent, quelque
-sérieux qu’on soit, à la plaisanterie, car il y a toujours
-des méprises dans les ténèbres. L’on se plaît à réduire à
-quelques assertions principales et faciles à combattre, cette
-foule de nuances de restrictions qui paraissent toutes sacrées
-à l’auteur, mais que bientôt les profanes oublient ou confondent.</p>
-
-<p>Les Orientaux ont été de tout temps idéalistes, et l’Asie ne
-ressemble en rien au midi de l’Europe. L’excès de la chaleur
-porte dans l’Orient à la contemplation, comme l’excès
-du froid dans le Nord. Les systèmes religieux de l’Inde sont
-très mélancoliques et très spiritualistes, tandis que les peuples
-du midi de l’Europe ont toujours eu du penchant pour
-un paganisme assez matériel. Les savants Anglais qui ont
-voyagé dans l’Inde ont fait de profondes recherches sur
-l’Asie ; et des Allemands, qui n’avaient pas, comme les princes
-de la mer, les occasions de s’instruire par leurs propres
-yeux, sont arrivés, avec l’unique secours de l’étude, à des
-découvertes très intéressantes sur la religion, la littérature et
-les langues des nations asiatiques ; ils sont portés à croire,
-d’après plusieurs indices, que des lumières surnaturelles ont
-éclairé jadis les peuples de ces contrées, et qu’il en est resté
-des traces ineffaçables. La philosophie des Indiens ne peut
-être bien comprise que par les idéalistes allemands : les rapports
-d’opinion les aident à la concevoir.</p>
-
-<p>Frédéric Schlegel, non content de savoir presque toutes
-les langues de l’Europe, a consacré des travaux inouïs à la
-connaissance de ce pays, berceau du monde. L’ouvrage
-qu’il vient de publier sur la langue et la philosophie des
-Indiens, contient des vues profondes et des connaissances
-positives qui doivent fixer l’attention des hommes éclairés
-de l’Europe. Il croit, et plusieurs philosophes, au nombre
-desquels il faut compter Bailly, ont soutenu la même opinion,
-qu’un peuple primitif a occupé quelques parties de la
-terre, et particulièrement l’Asie, dans une époque antérieure
-à tous les documents de l’histoire. Frédéric Schlegel trouve
-des traces de ce peuple dans la culture intellectuelle des
-nations et dans la formation des langues. Il remarque une
-ressemblance extraordinaire entre les idées principales, et
-même les mots qui les expriment chez plusieurs peuples du
-monde, alors même que, d’après ce que nous connaissons
-de l’histoire, ils n’ont jamais eu de rapport entre eux. Frédéric
-Schlegel n’admet point dans ses écrits la supposition
-assez généralement reçue, que les hommes ont commencé
-par l’état sauvage, et que les besoins mutuels ont
-formé les langues par degrés. C’est donner une origine bien
-grossière au développement de l’esprit et de l’âme, que de
-l’attribuer ainsi à notre nature animale, et la raison combat
-cette hypothèse que l’imagination repousse.</p>
-
-<p>On ne conçoit point par quelle gradation il serait possible
-d’arriver du cri sauvage à la perfection de la langue grecque ;
-l’on dirait que dans les progrès nécessaires pour parcourir
-cette distance infinie, il faudrait que chaque pas
-franchît un abîme ; nous voyons de nos jours que les sauvages
-ne se civilisent jamais d’eux-mêmes, et que ce sont
-les nations voisines qui leur enseignent avec grande peine ce
-qu’ils ignorent. On est donc bien tenté de croire que le peuple
-primitif a été l’instituteur du genre humain ; et ce peuple,
-qui l’a formé, si ce n’est une révélation ? Toutes les
-nations ont exprimé de tout temps des regrets sur la perte
-d’un état heureux qui précédait l’époque où elles se trouvaient :
-d’où vient cette idée si généralement répandue ?
-dira-t-on que c’est une erreur ? Les erreurs universelles
-sont toujours fondées sur quelques vérités altérées, défigurées
-peut-être, mais qui avaient pour base des faits cachés
-dans la nuit des temps, ou quelques forces mystérieuses
-de la nature.</p>
-
-<p>Ceux qui attribuent la civilisation du genre humain aux
-besoins physiques qui ont réuni les hommes entre eux, expliqueront
-difficilement comment il arrive que la culture
-morale des peuples les plus anciens est plus poétique,
-plus favorable aux beaux-arts, plus noblement inutile enfin,
-sous les rapports matériels, que ne le sont les raffinements
-de la civilisation moderne. La philosophie des Indiens est
-idéaliste, et leur religion mystique : ce n’est certes pas le
-besoin de maintenir l’ordre dans la société qui a donné
-naissance à cette philosophie ni à cette religion.</p>
-
-<p>La poésie presque partout a précédé la prose, et l’introduction
-des mètres, du rythme, de l’harmonie, est antérieure
-à la précision rigoureuse, et par conséquent à l’utile
-emploi des langues. L’astronomie n’a pas été étudiée seulement
-pour servir à l’agriculture ; mais les Chaldéens,
-les Égyptiens, etc., ont poussé leurs recherches fort au
-delà des avantages pratiques qu’on pouvait en retirer, et
-l’on croit voir l’amour du ciel et le culte du temps dans
-ces observations si profondes et si exactes sur les divisions
-de l’année, le cours des astres et les périodes de leur
-jonction.</p>
-
-<p>Les rois, chez les Chinois, étaient les premiers astronomes
-de leur pays ; ils passaient les nuits à contempler la marche
-des étoiles, et leur dignité royale consistait dans ces belles
-connaissances et dans ces occupations désintéressées qui
-les élevaient au-dessus du vulgaire. Le magnifique système
-qui donne à la civilisation pour origine une révélation religieuse,
-est appuyé par une érudition dont les partisans des
-opinions matérialistes sont rarement capables ; c’est être
-déjà presque idéaliste que de se vouer entièrement à
-l’étude.</p>
-
-<p>Les Allemands, accoutumés à réfléchir profondément et
-solitairement, pénètrent si avant dans la vérité, qu’il faut
-être, ce me semble, un ignorant ou un fat, pour dédaigner
-aucun de leurs écrits avant de s’en être longtemps occupé.
-Il y avait autrefois beaucoup d’erreurs et de superstitions
-qui tenaient au manque de connaissances ; mais quand,
-avec les lumières de notre temps et d’immenses travaux
-individuels, on énonce des opinions hors du cercle des
-expériences communes, il faut s’en réjouir pour l’espèce
-humaine, car son trésor actuel est assez pauvre, du moins
-si l’on en juge par l’usage qu’elle en fait.</p>
-
-<p>En lisant le compte que je viens de rendre des idées principales
-de quelques philosophes allemands, leurs partisans
-d’une part, trouveront avec raison que j’ai indiqué bien
-superficiellement des recherches très importantes, et de
-l’autre, les gens du monde se demanderont à quoi sert
-tout cela ? Mais à quoi servent l’Apollon du Belvédère, les
-tableaux de Raphaël, les tragédies de Racine ? à quoi sert
-tout ce qui est beau, si ce n’est à l’âme ? Il en est de même
-de la philosophie, elle est la beauté de la pensée, elle atteste
-la dignité de l’homme, qui peut s’occuper de l’Éternel
-et de l’invisible, quoique tout ce qu’il y a de grossier dans
-sa nature l’en éloigne.</p>
-
-<p>Je pourrais encore citer beaucoup d’autres noms justement
-honorés dans la carrière de la philosophie ; mais il
-me semble que cette esquisse, quelque imparfaite qu’elle
-soit, suffit pour servir d’introduction à l’examen de l’influence
-que la philosophie transcendante des Allemands a exercée
-sur le développement de l’esprit, et sur le caractère et la
-moralité de la nation où règne cette philosophie ; et c’est là
-surtout le but que je me suis proposé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch8">CHAPITRE VIII<br />
-<span class="i">Influence de la nouvelle Philosophie allemande
-sur le développement de l’esprit.</span></h3>
-
-
-<p>L’attention est peut-être de toutes les facultés de l’esprit
-humain celle qui a le plus de pouvoir, et l’on ne saurait
-nier que la métaphysique idéaliste ne la fortifie d’une manière
-étonnante. M. de Buffon prétendait que le génie pouvait
-s’acquérir par la patience, c’était trop dire ; mais cet
-hommage rendu à l’attention, sous le nom de la patience,
-honore beaucoup un homme d’une imagination aussi brillante.
-Les idées abstraites exigent déjà un grand effort de
-méditation ; mais quand on y joint l’observation la plus
-exacte et la plus persévérante des actes intérieurs de la
-volonté, toute la force de l’intelligence y est employée. La
-subtilité de l’esprit est un grand défaut dans les affaires
-de ce monde ; mais certes les Allemands n’en sont pas soupçonnés.
-La subtilité philosophique qui nous fait démêler
-les moindres fils de nos pensées, est précisément ce qui
-doit porter le plus loin le génie, car une réflexion dont il
-résulterait peut-être les plus sublimes inventions, les plus
-étonnantes découvertes, passe en nous-mêmes inaperçue, si
-nous n’avons pas pris l’habitude d’examiner avec sagacité
-les conséquences et les liaisons des idées les plus éloignées
-en apparence.</p>
-
-<p>En Allemagne, un homme supérieur se borne rarement à
-une seule carrière. Gœthe fait des découvertes dans les
-sciences, Schelling est un excellent littérateur, Frédéric
-Schlegel un poète plein d’originalité. On ne saurait peut-être
-réunir un grand nombre de talents divers, mais la vue de
-l’entendement doit tout embrasser.</p>
-
-<p>La nouvelle philosophie allemande est nécessairement
-plus favorable qu’aucune autre à l’étendue de l’esprit ; car
-rapportant tout au foyer de l’âme, et considérant le monde
-lui-même comme régi par des lois dont le type est en nous,
-elle ne saurait admettre le préjugé qui destine chaque
-homme d’une manière exclusive à telle ou telle branche
-d’études. Les philosophes idéalistes croient qu’un art, qu’une
-science, qu’une partie quelconque ne saurait être comprise
-sans des connaissances universelles, et que, depuis le moindre
-phénomène jusqu’au plus grand, rien ne peut être
-savamment examiné, ou poétiquement dépeint, sans cette
-hauteur d’esprit qui fait voir l’ensemble en décrivant les
-détails.</p>
-
-<p>Montesquieu dit que <i>l’esprit consiste à connaître la ressemblance
-des choses diverses et la différence des choses semblables</i>.
-S’il pouvait exister une théorie qui apprît à devenir un
-homme d’esprit, ce serait celle de l’entendement telle que les
-Allemands la conçoivent ; il n’en est pas de plus favorable
-aux rapprochements ingénieux entre les objets extérieurs et
-les facultés de l’esprit ; ce sont les divers rayons d’un même
-centre. La plupart des axiomes physiques correspondent à
-des vérités morales, et la philosophie universelle présente
-de mille manières la nature toujours une et toujours variée,
-qui se réfléchit tout entière dans chacun de ses ouvrages,
-et fait porter au brin d’herbe, comme au cèdre, l’empreinte
-de l’univers.</p>
-
-<p>Cette philosophie donne un attrait singulier pour tous les
-genres d’étude. Les découvertes qu’on fait en soi-même
-sont toujours intéressantes ; mais, s’il est vrai qu’elles doivent
-nous éclairer sur les mystères mêmes du monde créé
-à notre image, quelle curiosité n’inspirent-elles pas ! L’entretien
-d’un philosophe allemand, tel que ceux que j’ai
-nommés, rappelle les dialogues de Platon, et quand vous
-interrogez un de ces hommes sur un sujet quelconque, il y
-répand tant de lumières qu’en l’écoutant vous croyez penser
-pour la première fois, si penser est, comme le dit Spinoza,
-<i>s’identifier avec la nature par l’intelligence, et devenir
-un avec elle</i>.</p>
-
-<p>Il circule en Allemagne, depuis quelques années, une telle
-quantité d’idées neuves sur les sujets littéraires et philosophiques,
-qu’un étranger pourrait très bien prendre pour un
-génie supérieur celui qui ne ferait que répéter ces idées. Il
-m’est quelquefois arrivé de croire un esprit prodigieux à des
-hommes d’ailleurs assez communs, seulement parce qu’ils
-s’étaient familiarisés avec les systèmes idéalistes, aurore
-d’une vie nouvelle.</p>
-
-<p>Les défauts qu’on reproche d’ordinaire aux Allemands dans
-la conversation, la lenteur et la pédanterie, se remarquent
-infiniment moins dans les disciples de l’école moderne ; les
-personnes du premier rang, en Allemagne, se sont formées
-pour la plupart d’après les bonnes manières françaises ;
-mais il s’établit maintenant parmi les philosophes hommes
-de lettres une éducation qui est aussi de bon goût, quoique
-dans un tout autre genre. On y considère la véritable élégance
-comme inséparable de l’imagination poétique et de
-l’attrait pour les beaux-arts, et la politesse comme fondée
-sur la connaissance et l’appréciation des talents et du
-mérite.</p>
-
-<p>On ne saurait nier cependant que les nouveaux systèmes
-philosophiques et littéraires n’aient inspiré à leurs partisans
-un grand mépris pour ceux qui ne les comprennent pas. La
-plaisanterie française veut toujours humilier par le ridicule ;
-sa tactique est d’éviter l’idée pour attaquer la personne, et
-le fond pour se moquer de la forme. Les Allemands de la
-nouvelle école considèrent l’ignorance et la frivolité comme
-les maladies d’une enfance prolongée ; ils ne s’en sont pas
-tenus à combattre les étrangers, ils s’attaquent aussi eux-mêmes
-les uns les autres avec amertume, et l’on dirait, à
-les entendre, qu’un degré de plus en fait d’abstraction ou
-de profondeur, donne le droit de traiter en esprit vulgaire et
-borné quiconque ne voudrait pas ou ne pourrait pas y atteindre.</p>
-
-<p>Quand les obstacles ont irrité les esprits, l’exagération
-s’est mêlée à cette révolution philosophique, d’ailleurs si
-salutaire. Les Allemands de la nouvelle école pénètrent
-avec le flambeau du génie dans l’intérieur de l’âme. Mais
-quand il s’agit de faire entrer leurs idées dans la tête des
-autres, ils en connaissent mal les moyens ; ils se mettent à
-dédaigner, parce qu’ils ignorent, non la vérité, mais la manière
-de la dire. Le dédain, excepté pour le vice, indique
-presque toujours une borne dans l’esprit ; car, avec plus
-d’esprit encore, on se serait fait comprendre même des esprits
-vulgaires, ou du moins on l’aurait essayé de bonne foi.</p>
-
-<p>Le talent de s’exprimer avec méthode et clarté est assez
-rare en Allemagne : les études spéculatives ne le donnent
-pas. Il faut se placer, pour ainsi dire, en dehors de ses propres
-pensées, pour juger de la forme qu’on doit leur donner.
-La philosophie fait connaître l’homme plutôt que les
-hommes. C’est l’habitude de la société qui seule nous
-apprend quels sont les rapports de notre esprit avec celui
-des autres. La candeur d’abord, et l’orgueil ensuite, portent
-les philosophes sincères et sérieux à s’indigner contre ceux
-qui ne pensent pas ou ne sentent pas comme eux. Les Allemands
-recherchent le vrai consciencieusement ; mais ils
-ont un esprit de secte très ardent en faveur de la doctrine
-qu’ils adoptent ; car tout se change en passion dans le cœur
-de l’homme.</p>
-
-<p>Cependant, malgré les diversités d’opinions qui forment
-en Allemagne différentes écoles opposées l’une à l’autre,
-elles tendent également, pour la plupart, à développer
-l’activité de l’âme : aussi n’est-il point de pays où chaque
-homme tire plus de parti de lui-même, au moins sous le
-rapport des travaux intellectuels.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch9">CHAPITRE IX<br />
-<span class="i">Influence de la nouvelle Philosophie allemande
-sur la Littérature et les Arts.</span></h3>
-
-
-<p>Ce que je viens de dire sur le développement de l’esprit
-s’applique aussi à la littérature ; cependant il est peut-être
-intéressant d’ajouter quelques observations particulières à
-ces réflexions générales.</p>
-
-<p>Dans les pays où l’on croit que toutes les idées nous
-viennent par les objets extérieurs, il est naturel d’attacher
-un plus grand prix aux convenances, dont l’empire est au
-dehors ; mais lorsqu’au contraire on est convaincu des lois
-immuables de l’existence morale, la société a moins de
-pouvoir sur chaque homme : l’on traite de tout avec soi-même ;
-et l’essentiel, dans les productions de la pensée
-comme dans les actions de la vie, c’est de s’assurer qu’elles
-partent de notre conviction intime et de nos émotions spontanées.</p>
-
-<p>Il y a dans le style des qualités qui tiennent à la vérité
-même du sentiment, il y en a qui dépendent de la correction
-grammaticale. On aurait de la peine à faire comprendre
-à des Allemands que la première chose à examiner dans
-un ouvrage, c’est la manière dont il est écrit, et que l’exécution
-doit l’emporter sur la conception. La philosophie
-expérimentale estime un ouvrage surtout par la forme ingénieuse
-et lucide sous laquelle il est présenté ; la philosophie
-idéaliste, au contraire, toujours attirée vers le foyer de
-l’âme, n’admire que les écrivains qui s’en rapprochent.</p>
-
-<p>Il faut l’avouer aussi, l’habitude de creuser dans les mystères
-les plus cachés de notre être donne du penchant pour
-ce qu’il y a de plus profond et quelquefois de plus obscur
-dans la pensée. Aussi les Allemands mêlent-ils trop souvent
-la métaphysique à la poésie.</p>
-
-<p>La nouvelle philosophie inspire le besoin de s’élever jusqu’aux
-pensées et aux sentiments sans bornes. Cette impulsion
-peut être favorable au génie, mais elle ne l’est qu’à
-lui, et souvent elle donne à ceux qui n’en ont pas des prétentions
-assez ridicules. En France, la médiocrité trouve
-tout trop fort et trop exalté ; en Allemagne, rien ne lui paraît
-à la hauteur de la nouvelle doctrine. En France, la
-médiocrité se moque de l’enthousiasme, en Allemagne, elle
-dédaigne un certain genre de raison. Un écrivain n’en saurait
-jamais faire assez pour convaincre les lecteurs allemands
-qu’il n’est pas superficiel, qu’il s’occupe en toutes choses de
-l’immortel et de l’infini. Mais comme les facultés de l’esprit ne
-répondent pas toujours à de si vastes désirs, il arrive souvent
-que des efforts gigantesques ne conduisent qu’à des
-résultats communs. Néanmoins cette disposition générale
-seconde l’essor de la pensée ; et il est plus facile, en littérature,
-de poser des limites que de donner de l’émulation.</p>
-
-<p>Le goût que les Allemands manifestent pour le genre
-naïf, et dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, semble en
-contradiction avec leur penchant pour la métaphysique, penchant
-qui naît du besoin de se connaître et de s’analyser
-soi-même ; cependant c’est aussi à l’influence d’un système
-qu’il faut rapporter ce goût pour le naïf ; car il y a de la
-philosophie dans tout en Allemagne, même dans l’imagination.
-L’un des premiers caractères du naïf, c’est d’exprimer
-ce qu’on sent ou ce qu’on pense, sans réfléchir à aucun
-résultat ni tendre vers aucun but ; et c’est en cela qu’il s’accorde
-avec la théorie des Allemands sur la littérature.</p>
-
-<p>Kant, en séparant le beau de l’utile, prouve clairement
-qu’il n’est point du tout dans la nature des beaux-arts de
-donner des leçons. Sans doute tout ce qui est beau doit
-faire naître des sentiments généreux, et ces sentiments excitent
-à la vertu ; mais dès qu’on a pour objet de mettre en
-évidence un précepte de morale, la libre impression que
-produisent les chefs-d’œuvre de l’art est nécessairement détruite ;
-car le but, quel qu’il soit, quand il est connu, borne
-et gêne l’imagination. On prétend que Louis XIV disait à
-un prédicateur qui avait dirigé son sermon contre lui : « Je
-veux bien me faire ma part ; mais je ne veux pas qu’on me
-la fasse ». L’on pourrait appliquer ces paroles aux beaux-arts
-en général : ils doivent élever l’âme, et non pas l’endoctriner.</p>
-
-<p>La nature déploie ses magnificences souvent sans but,
-souvent avec un luxe que les partisans de l’utilité appelleraient
-prodigue. Elle semble se plaire à donner plus d’éclat
-aux fleurs, aux arbres des forêts, qu’aux végétaux qui servent
-d’aliment à l’homme. Si l’utile avait le premier rang
-dans la nature, ne revêtirait-elle pas de plus de charmes les
-plantes nutritives que les roses, qui ne sont que belles ? Et
-d’où vient cependant que, pour parer l’autel de la Divinité,
-l’on chercherait plutôt les inutiles fleurs que les productions
-nécessaires ? D’où vient que ce qui sert au maintien de notre
-vie a moins de dignité que les beautés sans but ? C’est que
-le beau nous rappelle une existence immortelle et divine,
-dont le souvenir et le regret vivent à la fois dans notre
-cœur.</p>
-
-<p>Ce n’est certainement pas pour méconnaître la valeur
-morale de ce qui est utile que Kant en a séparé le beau ;
-c’est pour fonder l’admiration en tout genre sur un désintéressement
-absolu ; c’est pour donner aux sentiments qui
-rendent le vice impossible la préférence sur les leçons qui
-servent à le corriger.</p>
-
-<p>Rarement les fables mythologiques des anciens ont été
-dirigées dans le sens des exhortations de morale ou des
-exemples édifiants, et ce n’est pas du tout parce que les
-modernes valent mieux qu’eux qu’ils cherchent souvent à
-donner à leurs fictions un résultat utile ; c’est plutôt parce
-qu’ils ont moins d’imagination, et qu’ils transportent dans
-la littérature l’habitude que donnent les affaires, de toujours
-tendre vers un but. Les événements, tels qu’ils existent dans
-la réalité, ne sont point calculés comme une fiction dont le
-dénouement est moral. La vie elle-même est conçue d’une
-manière tout à fait poétique : car ce n’est point d’ordinaire
-parce que le coupable est puni, et l’homme vertueux récompensé,
-qu’elle produit sur nous une impression morale,
-c’est parce qu’elle développe dans notre âme l’indignation
-contre le coupable, et l’enthousiasme pour l’homme
-vertueux.</p>
-
-<p>Les Allemands ne considèrent point, ainsi qu’on le fait
-d’ordinaire, l’imitation de la nature comme le principal
-objet de l’art ; c’est la beauté idéale qui leur paraît le principe
-de tous les chefs-d’œuvre, et leur théorie poétique est,
-à cet égard, tout à fait d’accord avec leur philosophie.
-L’impression qu’on reçoit par les beaux-arts n’a pas le
-moindre rapport avec le plaisir que fait éprouver une imitation
-quelconque ; l’homme a dans son âme des sentiments
-innés que les objets réels ne satisferont jamais, et c’est à
-ces sentiments que l’imagination des peintres et des poètes
-sait donner une forme et une vie. Le premier des arts, la
-musique, qu’imite-t-il ? de tous les dons de la Divinité
-cependant, c’est le plus magnifique, car il semble, pour
-ainsi dire, superflu. Le soleil nous éclaire, nous respirons
-l’air d’un ciel serein, toutes les beautés de la nature servent
-en quelque façon à l’homme ; la musique seule est d’une noble
-inutilité, et c’est pour cela qu’elle nous émeut si profondément ;
-plus elle est loin de tout but, plus elle se rapproche
-de cette source intime de nos pensées que l’application à un
-objet quelconque resserre dans son cours.</p>
-
-<p>La théorie littéraire des Allemands diffère de toutes les
-autres, en ce qu’elle n’assujettit point les écrivains à des
-usages ni à des restrictions tyranniques. C’est une théorie
-toute créatrice, c’est une philosophie des beaux-arts qui,
-loin de les contraindre, cherche, comme Prométhée, à dérober
-le feu du ciel pour en faire don aux poètes. Homère,
-le Dante, Shakespeare, me dira-t-on, savaient-ils rien de
-tout cela ? ont-ils eu besoin de cette métaphysique pour
-être de grands écrivains ? Sans doute la nature n’a point
-attendu la philosophie, ce qui se réduit à dire que le fait a
-précédé l’observation du fait ; mais, puisque nous sommes
-arrivés à l’époque des théories, ne faut-il pas au moins se
-garder de celles qui peuvent étouffer le talent ?</p>
-
-<p>Il faut avouer cependant qu’il résulte assez souvent quelques
-inconvénients essentiels de ces systèmes de philosophie
-appliqués à la littérature : les lecteurs allemands, accoutumés
-à lire Kant, Fichte, etc., considèrent un moindre degré
-d’obscurité comme la clarté même, et les écrivains ne donnent
-pas toujours aux ouvrages de l’art cette lucidité frappante
-qui leur est si nécessaire. On peut, on doit même
-exiger une attention soutenue, quand il s’agit d’idées abstraites ;
-mais les émotions sont involontaires. Il ne peut être
-question dans les jouissances des arts, ni de complaisance,
-ni d’effort, ni de réflexion ; il s’agit là de plaisir et non de
-raisonnement ; l’esprit philosophique peut réclamer l’examen,
-mais le talent poétique doit commander l’entraînement.</p>
-
-<p>Les idées ingénieuses qui dérivent des théories font illusion
-sur la véritable nature du talent. On prouve spirituellement
-que telle ou telle pièce n’a pas dû plaire, et cependant
-elle plaît, et l’on se met alors à mépriser ceux qui l’aiment.
-On prouve aussi que telle pièce, composée d’après tels principes,
-doit intéresser, et cependant quand on veut qu’elle
-soit jouée, quand on lui dit <i>lève-toi et marche</i>, la pièce ne
-va pas, et il faut donc encore mépriser ceux qui ne s’amusent
-point d’un ouvrage composé selon les lois de l’idéal et du
-réel. On a tort presque toujours quand on blâme le jugement
-du public dans les arts, car l’impression populaire est
-plus philosophique encore que la philosophie même, et
-quand les combinaisons de l’homme instruit ne s’accordent
-pas avec cette impression, ce n’est point parce que ces combinaisons
-sont trop profondes, mais plutôt parce qu’elles ne
-le sont pas assez.</p>
-
-<p>Néanmoins il vaut infiniment mieux, ce me semble, pour
-la littérature d’un pays, que sa poétique soit fondée sur des
-idées philosophiques, même un peu abstraites, que sur de
-simples règles extérieures ; car ces règles ne sont que des
-barrières pour empêcher les enfants de tomber.</p>
-
-<p>L’imitation des anciens a pris chez les Allemands une direction
-tout autre que dans le reste de l’Europe. Le caractère
-consciencieux dont ils ne se départent jamais les a conduits
-à ne point mêler ensemble le génie moderne avec le
-génie antique ; ils traitent à quelques égards les fictions
-comme de la vérité, car ils trouvent le moyen d’y porter du
-scrupule ; ils appliquent aussi cette même disposition à la
-connaissance exacte et profonde des monuments qui nous
-restent des temps passés. En Allemagne, l’étude de l’antiquité,
-comme celle des sciences et de la philosophie, réunit
-les branches divisées de l’esprit humain.</p>
-
-<p>Heyne embrasse tout ce qui se rapporte à la littérature, à
-l’histoire et aux beaux-arts avec une étonnante perspicacité.
-Wolf tire des observations les plus fines, les inductions les
-plus hardies, et, ne se soumettant en rien à l’autorité, il
-juge par lui-même l’authenticité des écrits des Grecs et
-leur valeur. On peut voir dans un dernier écrit de M. Ch. de
-Villers, que j’ai déjà nommé avec la haute estime qu’il
-mérite, quels travaux immenses l’on publie chaque année,
-en Allemagne, sur les auteurs classiques. Les Allemands se
-croient appelés en toutes choses au rôle de contemplateurs,
-et l’on dirait qu’ils ne sont pas de leur siècle, tant leurs
-réflexions et leur intérêt se tournent vers une autre époque
-du monde.</p>
-
-<p>Il se peut que le meilleur temps pour la poésie ait été
-celui de l’ignorance, et que la jeunesse du genre humain
-soit passée pour toujours ; cependant on croit sentir dans
-les écrits des Allemands une jeunesse nouvelle, celle qui
-naît du noble choix qu’on peut faire après avoir tout
-connu. L’âge des lumières a son innocence aussi bien que
-l’âge d’or ; et si dans l’enfance du genre humain on n’en
-croit que son âme, lorsqu’on a tout appris, on revient à ne
-plus se confier qu’en elle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch10">CHAPITRE X<br />
-<span class="i">Influence de la nouvelle Philosophie sur les sciences.</span></h3>
-
-
-<p>Il n’est pas douteux que la philosophie idéaliste ne porte
-au recueillement, et que, disposant l’esprit à se replier sur
-lui-même, elle n’augmente sa pénétration et sa persistance
-dans les travaux intellectuels. Mais cette philosophie est-elle
-également favorable aux sciences, qui consistent dans
-l’observation de la nature ? C’est à l’examen de cette question
-que les réflexions suivantes sont destinées.</p>
-
-<p>On a généralement attribué les progrès des sciences, dans
-le dernier siècle, à la philosophie expérimentale ; et,
-comme l’observation sert en effet beaucoup dans cette carrière,
-on s’est cru d’autant plus certain d’atteindre aux
-vérités scientifiques, qu’on accordait plus d’importance aux
-objets extérieurs ; cependant la patrie de Kepler et de
-Leibnitz n’est pas à dédaigner pour la science. Les principales
-découvertes modernes, la poudre, l’imprimerie, ont
-été faites par les Allemands, et néanmoins la tendance des
-esprits, en Allemagne, a toujours été vers l’idéalisme.</p>
-
-<p>Bacon a comparé la philosophie spéculative à l’alouette
-qui s’élève jusqu’aux cieux, et redescend sans rien rapporter
-de sa course, et la philosophie expérimentale, au faucon
-qui s’élève aussi haut, mais revient avec sa proie.</p>
-
-<p>Peut-être que, de nos jours, Bacon eût senti les inconvénients
-de la philosophie purement expérimentale ; elle a
-travesti la pensée en sensation, la morale en intérêt personnel,
-et la nature en mécanisme, car elle tendait à rabaisser
-toutes choses. Les Allemands ont combattu son influence
-dans les sciences physiques, comme dans un ordre plus
-relevé, et, tout en soumettant la nature à l’observation, ils
-considèrent ses phénomènes en général d’une manière vaste
-et animée ; c’est toujours une présomption en faveur d’une
-opinion que son empire sur l’imagination, car tout annonce
-que le beau est aussi le vrai dans la sublime conception de
-l’univers.</p>
-
-<p>La philosophie nouvelle a déjà exercé sous plusieurs rapports
-son influence sur les sciences physiques en Allemagne ;
-d’abord, le même esprit d’universalité que j’ai remarqué
-dans les littérateurs et les philosophes, se retrouve
-aussi dans les savants. Humboldt raconte en observateur
-exact les voyages dont il a bravé les dangers en chevalier
-valeureux, et ses écrits intéressent également les physiciens
-et les poètes. Schelling, Bader, Schubert, etc., ont publié
-des ouvrages dans lesquels les sciences sont présentées
-sous un point de vue qui captive la réflexion et l’imagination :
-et longtemps avant que les métaphysiciens modernes
-eussent existé, Kepler et Haller avaient su tout à la
-fois observer et deviner la nature.</p>
-
-<p>L’attrait de la société est si grand en France, qu’elle ne
-permet à personne de donner beaucoup de temps au travail.
-Il est donc naturel qu’on n’ait point de confiance dans ceux
-qui veulent réunir plusieurs genres d’études. Mais dans un
-pays où la vie entière d’un homme peut être livrée à la
-méditation, on a raison d’encourager la multiplicité des
-connaissances ; on se donne ensuite exclusivement à celle
-de toutes que l’on préfère ; mais il est peut-être impossible
-de comprendre à fond une science sans s’être occupé de
-toutes. Sir Humphry Davy, maintenant le premier chimiste
-de l’Angleterre, cultive les lettres avec autant de goût que de
-succès. La littérature répand des lumières sur les sciences,
-comme les sciences sur la littérature ; et la connexion
-qui existe entre tous les objets de la nature doit avoir lieu
-de même dans les idées de l’homme.</p>
-
-<p>L’universalité des connaissances conduit nécessairement
-au désir de trouver les lois générales de l’ordre physique.
-Les Allemands descendent de la théorie à l’expérience, tandis
-que les Français remontent de l’expérience à la théorie.
-Les Français, en littérature, reprochent aux Allemands de
-n’avoir que des beautés de détail, et de ne pas s’entendre à
-la composition d’un ouvrage. Les Allemands reprochent
-aux Français de ne considérer que les faits particuliers dans
-les sciences, et de ne pas les rallier à un système ; c’est en
-cela principalement que consiste la différence entre les
-savants allemands et les savants français.</p>
-
-<p>En effet, s’il était possible de découvrir les principes qui
-régissent cet univers, il vaudrait certainement mieux partir
-de cette source pour étudier tout ce qui en dérive ; mais on
-ne sait guère rien de l’ensemble en toutes choses qu’à l’aide
-des détails, et la nature n’est pour l’homme que les feuilles
-éparses de la Sibylle, dont nul, jusqu’à ce jour, n’a pu faire
-un livre. Néanmoins les savants allemands, qui sont en
-même temps philosophes, répandent un intérêt prodigieux
-sur la contemplation des phénomènes de ce monde : ils
-n’interrogent point la nature au hasard, d’après le cours
-accidentel des expériences ; mais ils prédisent par la pensée
-ce que l’observation doit confirmer.</p>
-
-<p>Deux grandes vues générales leur servent de guide dans
-l’étude des sciences : l’une, que l’univers est fait sur le
-modèle de l’âme humaine ; et l’autre, que l’analogie de
-chaque partie de l’univers avec l’ensemble est telle que la
-même idée se réfléchit constamment du tout dans chaque
-partie, et de chaque partie dans le tout.</p>
-
-<p>C’est une belle conception que celle qui tend à trouver la
-ressemblance des lois de l’entendement humain avec celles
-de la nature, et considère le monde physique comme le
-relief du monde moral. Si le même génie était capable de
-composer <i>l’Iliade</i> et de sculpter comme Phidias, le Jupiter
-du sculpteur ressemblerait au Jupiter du poète ; pourquoi
-donc l’intelligence suprême, qui a formé la nature et l’âme,
-n’aurait-elle pas fait de l’une l’emblème de l’autre ? Ce n’est
-point un vain jeu de l’imagination, que ces métaphores
-continuelles qui servent à comparer nos sentiments avec les
-phénomènes extérieurs ; la tristesse, avec le ciel couvert de
-nuages ; le calme, avec les rayons argentés de la lune ; la
-colère, avec les flots agités par les vents : c’est la même
-pensée du créateur qui se traduit dans deux langages différents,
-et l’un peut servir d’interprète à l’autre. Presque tous
-les axiomes de physique correspondent à des maximes de
-morale. Cette espèce de marche parallèle qu’on aperçoit
-entre le monde et l’intelligence est l’indice d’un grand mystère,
-et tous les esprits en seraient frappés, si l’on parvenait
-à en tirer des découvertes positives ; mais toutefois
-cette lueur encore incertaine porte bien loin les regards.</p>
-
-<p>Les analogies des divers éléments de la nature physique
-entre eux servent à constater la suprême loi de la création,
-la variété dans l’unité, et l’unité dans la variété. Qu’y a-t-il
-de plus étonnant, par exemple, que le rapport des sons et
-des formes, des sons et des couleurs ? Un Allemand, Chladni,
-a fait nouvellement l’expérience que les vibrations des sons
-mettent en mouvement des grains de sable réunis sur un
-plateau de verre, de telle manière que quand les sons sont
-purs, les grains de sable se réunissent en formes régulières,
-et quand les tons sont discordants, les grains de sable tracent
-sur le verre des figures sans aucune symétrie. L’aveugle-né
-Saunderson disait qu’il se représentait la couleur
-écarlate comme le son de la trompette, et un savant a voulu
-faire un clavecin pour les yeux, qui pût imiter par l’harmonie
-des couleurs le plaisir que cause la musique. Sans cesse
-nous comparons la peinture à la musique, et la musique à
-la peinture, parce que les émotions que nous éprouvons
-nous révèlent des analogies où l’observation froide ne verrait
-que des différences. Chaque plante, chaque fleur contient
-le système entier de l’univers ; un instant de vie recèle
-en son sein l’éternité, le plus faible atome est un monde, et
-le monde peut-être n’est qu’un atome. Chaque portion de
-l’univers semble un miroir où la création tout entière est
-représentée, et l’on ne sait ce qui inspire le plus d’admiration,
-ou de la pensée, toujours la même, ou de la forme,
-toujours diverse.</p>
-
-<p>On peut diviser les savants de l’Allemagne en deux classes,
-ceux qui se vouent tout entiers à l’observation, et ceux
-qui prétendent à l’honneur de pressentir les secrets de la
-nature. Parmi les premiers, on doit citer d’abord Werner,
-qui a puisé dans la minéralogie la connaissance de la formation
-du globe et des époques de son histoire ; Herschel
-et Schrœter, qui font sans cesse des découvertes nouvelles
-dans le pays des cieux ; des astronomes calculateurs tels
-que Zach et Bode ; de grands chimistes tels que Klaproth et
-Buchholz ; dans la classe des physiciens philosophes, il faut
-compter Schelling, Ritter, Bader, Steffens, etc. Les esprits
-les plus distingués de ces deux classes se rapprochent et
-s’entendent, car les physiciens philosophes ne sauraient
-dédaigner l’expérience, et les observateurs profonds ne se
-refusent point aux résultats possibles des hautes contemplations.</p>
-
-<p>Déjà l’attraction et l’impulsion ont été l’objet d’un examen
-nouveau, et l’on en a fait une application heureuse
-aux affinités chimiques. La lumière considérée comme un
-intermédiaire entre la matière et l’esprit, a donné lieu à
-plusieurs aperçus très philosophiques. L’on parle avec estime
-d’un travail de Gœthe sur les couleurs. Enfin, de toutes
-parts en Allemagne, l’émulation est excitée par le désir et
-l’espoir de réunir la philosophie expérimentale et la philosophie
-spéculative, et d’agrandir ainsi la science de l’homme
-et celle de la nature.</p>
-
-<p>L’idéalisme intellectuel fait de la volonté, qui est l’âme,
-le centre de tout : le principe de l’idéalisme physique, c’est
-la vie. L’homme parvient par la chimie, comme par le raisonnement,
-au plus haut degré de l’analyse ; mais la vie lui
-échappe par la chimie, comme le sentiment par le raisonnement.
-Un écrivain français avait prétendu que la pensée
-n’était autre chose <i>qu’un produit matériel du cerveau</i>. Un
-autre savant a dit que lorsqu’on serait plus avancé dans la
-chimie, on parviendrait à savoir <i>comment on fait de la vie</i> ;
-l’un outrageait la nature, comme l’autre outrageait l’âme.</p>
-
-<p><i>Il faut</i>, disait Fichte, <i>comprendre ce qui est incompréhensible
-comme tel</i>. Cette expression singulière renferme un sens
-profond : il faut sentir et reconnaître ce qui doit rester inaccessible
-à l’analyse, et dont l’essor de la pensée peut seul
-approcher.</p>
-
-<p>On a cru trouver dans la nature trois modes d’existence
-distincts : la végétation, l’irritabilité et la sensibilité. Les
-plantes, les animaux et les hommes se trouvent renfermés
-dans ces trois manières de vivre, et si l’on veut appliquer
-aux individus mêmes de notre espèce cette division ingénieuse,
-on verra que, parmi les différents caractères, on
-peut également la retrouver. Les uns végètent comme des
-plantes, les autres jouissent ou s’irritent à la manière des animaux,
-et les plus nobles enfin possèdent et développent en eux
-les qualités qui distinguent la nature humaine. Quoi qu’il en
-soit, la volonté qui est la vie, la vie qui est aussi la volonté,
-renferment tout le secret de l’univers et de nous-mêmes, et
-ce secret-là, comme on ne peut ni le nier, ni l’expliquer, il
-faut y arriver nécessairement par une espèce de divination.</p>
-
-<p>Quel emploi de force ne faudrait-il pas pour ébranler avec
-un levier fait sur le modèle du bras les poids que le bras
-soulève ! Ne voyons-nous pas tous les jours la colère, ou
-quelque autre affection de l’âme, augmenter comme par
-miracle la puissance du corps humain ? Quelle est donc cette
-puissance mystérieuse de la nature qui se manifeste par la
-volonté de l’homme ? et comment, sans étudier sa cause et
-ses effets, pourrait-on faire aucune découverte importante
-dans la théorie des puissances physiques ?</p>
-
-<p>La doctrine de l’Écossais Brown, analysée plus profondément
-en Allemagne que partout ailleurs, est fondée sur ce
-même système d’action et d’unité centrales, qui est si fécond
-dans ses conséquences. Brown a cru que l’état de souffrance
-ou l’état de santé ne tenait point à des maux partiels, mais
-à l’intensité du principe vital, qui s’affaiblissait ou s’exaltait
-selon les différentes vicissitudes de l’existence.</p>
-
-<p>Parmi les savants anglais, il n’y a guère que Hartley et
-son disciple Priestley, qui aient pris la métaphysique comme
-la physique sous un point de vue tout à fait matérialiste.
-On dira que la physique ne peut être que matérialiste ;
-j’ose ne pas être de cet avis. Ceux qui font de l’âme même
-un être passif, bannissent à plus forte raison des sciences
-positives l’inexplicable ascendant de la volonté de l’homme ;
-et cependant il est plusieurs circonstances dans lesquelles
-cette volonté agit sur l’intensité de la vie, et la vie sur la
-matière. Le principe de l’existence est comme un intermédiaire
-entre le corps et l’âme, dont la puissance ne saurait
-être calculée, mais ne peut être niée sans méconnaître ce
-qui constitue la nature animée, et sans réduire ses lois purement
-au mécanisme.</p>
-
-<p>Le docteur Gall, de quelque manière que son système
-soit jugé, est respecté de tous les savants pour les études et
-les découvertes qu’il a faites dans la science de l’anatomie ;
-et si l’on considère les organes de la pensée comme différents
-d’elle-même, c’est-à-dire, comme les moyens qu’elle emploie,
-on peut, ce me semble, admettre que la mémoire et
-le calcul, l’aptitude à telle ou telle science, le talent pour tel
-ou tel art, enfin tout ce qui sert d’instrument à l’intelligence,
-dépend en quelque sorte de la structure du cerveau. S’il
-existe une échelle graduée depuis la pierre jusqu’à la vie
-humaine, il doit y avoir de certaines facultés en nous qui
-tiennent de l’âme et du corps tout à la fois ; et de ce nombre
-sont la mémoire et le calcul, les plus physiques de nos facultés
-intellectuelles, et les plus intellectuelles de nos facultés
-physiques. Mais l’erreur commencerait au moment où l’on
-voudrait attribuer à la structure du cerveau une influence
-sur les qualités morales, car la volonté est tout à fait indépendante
-des facultés physiques : c’est dans l’action purement
-intellectuelle de cette volonté que consiste la conscience,
-et la conscience est et doit être affranchie de
-l’organisation corporelle. Tout ce qui tendrait à nous ôter la
-responsabilité de nos actions serait faux et mauvais.</p>
-
-<p>Un jeune médecin d’un grand talent, Koreff, attire déjà
-l’attention de ceux qui l’ont entendu, par des considérations
-toutes nouvelles sur le principe de la vie, sur l’action de la
-mort, sur les causes de la folie ; tout ce mouvement dans
-les esprits annonce une révolution quelconque, même
-dans la manière de considérer les sciences. Il est impossible
-d’en prévoir encore les résultats ; mais ce qu’on peut
-affirmer avec vérité, c’est que si les Allemands se laissent
-guider par l’imagination, ils ne s’épargnent aucun travail,
-aucune recherche, aucune étude, et réunissent au plus
-haut degré deux qualités qui semblent s’exclure, la patience
-et l’enthousiasme.</p>
-
-<p>Quelques savants allemands, poussant encore plus loin
-l’idéalisme physique, combattent l’axiome <i>qu’il n’y a pas
-d’action à distance</i>, et veulent, au contraire, rétablir partout
-le mouvement spontané dans la nature. Ils rejettent l’hypothèse
-des fluides, dont les effets tiendraient à quelques
-égards des forces mécaniques, qui se pressent et se refoulent,
-sans qu’aucune organisation indépendante les dirige.</p>
-
-<p>Ceux qui considèrent la nature comme une intelligence
-ne donnent pas à ce mot le même sens qu’on a coutume d’y
-attacher ; car la pensée de l’homme consiste dans la faculté
-de se replier sur soi-même, et l’intelligence de la nature
-marche en avant, comme l’instinct des animaux. La pensée
-se possède elle-même, puisqu’elle se juge ; l’intelligence
-sans réflexion est une puissance toujours attirée au dehors.
-Quand la nature cristallise selon les formes les plus régulières,
-il ne s’ensuit pas qu’elle sache les mathématiques, ou
-du moins elle ne sait pas qu’elle les sait, et la conscience
-d’elle-même lui manque. Les savants allemands attribuent
-aux forces physiques une certaine originalité individuelle,
-et, d’autre part, ils paraissent admettre, dans leur manière
-de présenter quelques phénomènes du magnétisme animal,
-que la volonté de l’homme, sans acte extérieur, exerce
-une très grande influence sur la matière, et spécialement
-sur les métaux.</p>
-
-<p>Pascal dit <i>que les astrologues et les alchimistes ont quelques
-principes, mais qu’ils en abusent</i>. Il y a eu peut-être dans l’antiquité
-des rapports plus intimes entre l’homme et la nature
-qu’il n’en existe de nos jours. Les mystères d’Éleusis, le
-culte des Égyptiens, le système des émanations, chez les
-Indiens, l’adoration des éléments et du soleil, chez les Persans,
-l’harmonie des nombres, qui fonda la doctrine de
-Pythagore, sont des traces d’un attrait singulier qui réunissait
-l’homme avec l’univers.</p>
-
-<p>Le spiritualisme, en fortifiant la puissance de la réflexion,
-a séparé davantage l’homme des influences physiques, et la
-réformation, en portant plus loin encore le penchant vers
-l’analyse, a mis la raison en garde contre les impressions
-primitives de l’imagination : les Allemands tendent vers le
-véritable perfectionnement de l’esprit humain, lorsqu’ils
-cherchent à réveiller les inspirations de la nature par les
-lumières de la pensée.</p>
-
-<p>L’expérience conduit chaque jour les savants à reconnaître
-des phénomènes auxquels on ne croyait plus, parce
-qu’ils étaient mélangés avec des superstitions, et que l’on
-en faisait jadis des présages. Les anciens ont raconté que
-des pierres tombaient du ciel, et de nos jours on a constaté
-l’exactitude de ce fait dont on avait nié l’existence. Les
-anciens ont parlé de pluie rouge comme du sang et des foudres
-de la terre ; on s’est assuré nouvellement de la vérité
-de leurs assertions à cet égard.</p>
-
-<p>L’astronomie et la musique sont la science et l’art que les
-hommes ont connus de toute antiquité : pourquoi les sons
-et les astres ne seraient-ils pas réunis par des rapports que
-les anciens auraient sentis, et que nous pourrions retrouver ?
-Pythagore avait soutenu que les planètes étaient entre
-elles à la même distance que les sept cordes de la lyre, et
-l’on affirme qu’il a pressenti les nouvelles planètes qui ont
-été découvertes entre Mars et Jupiter<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Il paraît qu’il n’ignorait
-pas le vrai système des cieux, l’immobilité du soleil,
-puisque Copernic s’appuie à cet égard de son opinion, citée
-par Cicéron. D’où venaient donc ces étonnantes découvertes,
-sans le secours des expériences et des machines nouvelles
-dont les modernes sont en possession ? C’est que les anciens
-marchaient hardiment, éclairés par le génie. Ils se servaient
-de la raison sur laquelle repose l’intelligence humaine ;
-mais ils consultaient aussi l’imagination, qui est la prêtresse
-de la nature.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> M. Prevost, professeur de philosophie à Genève, a publié sur ce
-sujet une brochure d’un très grand intérêt. Cet écrivain philosophe
-est aussi connu en Europe qu’estimé dans sa patrie.</p>
-</div>
-<p>Ce que nous appelons des erreurs et des superstitions tenait
-peut-être à des lois de l’univers qui nous sont encore
-inconnues. Les rapports des planètes avec les métaux, l’influence
-de ces rapports, les oracles même, et les présages,
-ne pourraient-ils pas avoir pour cause des puissances occultes
-dont nous n’avons plus aucune idée ? et qui sait s’il
-n’y a pas un germe de vérité caché dans tous les apologues,
-dans toutes les croyances, qu’on a flétris du nom de folie ?
-Il ne s’ensuit pas assurément qu’il faille renoncer à la méthode
-expérimentale, si nécessaire dans les sciences. Mais
-pourquoi ne donnerait-on pas pour guide suprême à cette
-méthode une philosophie plus étendue, qui embrasserait
-l’univers dans son ensemble, et ne mépriserait pas <i>le côté
-nocturne de la nature</i>, en attendant qu’on puisse y répandre
-de la clarté ?</p>
-
-<p>C’est de la poésie, répondra-t-on, que toute cette manière
-de considérer le monde physique ; mais on ne parvient à le
-connaître d’une manière certaine que par l’expérience, et
-tout ce qui n’est pas susceptible de preuves peut être un
-amusement de l’esprit, mais ne conduit jamais à des progrès
-solides. — Sans doute les Français ont raison de
-recommander aux Allemands le respect pour l’expérience ;
-mais ils ont tort de tourner en ridicule les pressentiments
-de la réflexion, qui seront peut-être un jour confirmés par
-la connaissance des faits. La plupart des grandes découvertes
-ont commencé par paraître absurdes, et l’homme de
-génie ne fera jamais rien s’il a peur des plaisanteries ; elles
-sont sans force quand on les dédaigne, et prennent toujours
-plus d’ascendant quand on les redoute. On voit dans les
-contes de fées des fantômes qui s’opposent aux entreprises
-des chevaliers, et les tourmentent jusqu’à ce que ces chevaliers
-aient passé outre. Alors tous les sortilèges s’évanouissent,
-et la campagne féconde s’offre à leurs regards. L’envie
-et la médiocrité ont bien aussi leurs sortilèges : mais il faut
-marcher vers la vérité, sans s’inquiéter des obstacles apparents
-qui se présentent.</p>
-
-<p>Lorsque Kepler eut découvert les lois harmoniques du
-mouvement des corps célestes, c’est ainsi qu’il exprima sa
-joie : « Enfin, après dix-huit mois, une première lueur m’a
-éclairé, et, dans ce jour remarquable, j’ai senti les purs
-rayons des vérités sublimes. Rien à présent ne me retient :
-j’ose me livrer à ma sainte ardeur, j’ose insulter aux mortels,
-en leur avouant que je me suis servi de la science
-mondaine, que j’ai dérobé les vases d’Égypte, pour en
-construire un temple à mon Dieu. Si l’on me pardonne, je
-m’en réjouirai ; si l’on me blâme, je le supporterai. Le sort
-en est jeté, j’écris ce livre : qu’il soit lu par mes contemporains
-ou par la postérité, n’importe ; il peut bien attendre un
-lecteur pendant un siècle, puisque Dieu lui-même a manqué,
-durant six mille années, d’un contemplateur tel que moi ».
-Cette expression hardie d’un orgueilleux enthousiasme,
-prouve la force intérieure du génie.</p>
-
-<p>Gœthe a dit sur la perfectibilité de l’esprit humain un mot
-plein de sagacité : <i>Il avance toujours, mais en ligne spirale</i>.
-Cette comparaison est d’autant plus juste, qu’à beaucoup
-d’époques il semble reculer, et revient ensuite sur ses pas,
-en ayant gagné quelques degrés de plus. Il y a des moments
-où le scepticisme est nécessaire au progrès des sciences ; il
-en est d’autres où, selon Hemsterhuis, <i>l’esprit merveilleux
-doit l’emporter sur l’esprit géométrique</i>. Quand l’homme est
-dévoré, ou plutôt réduit en poussière par l’incrédulité, cet
-esprit merveilleux est le seul qui rende à l’âme une puissance
-d’admiration sans laquelle on ne peut comprendre la
-nature.</p>
-
-<p>La théorie des sciences, en Allemagne, a donné aux esprits
-un élan semblable à celui que la métaphysique avait
-imprimé dans l’étude de l’âme. La vie tient dans les phénomènes
-physiques le même rang que la volonté dans l’ordre
-moral. Si les rapports de ces deux systèmes les font bannir
-tous deux par de certaines gens, il y en a qui verraient dans
-ces rapports la double garantie de la même vérité. Ce qui
-est certain au moins, c’est que l’intérêt des sciences est singulièrement
-augmenté par cette manière de les rattacher
-toutes à quelques idées principales. Les poètes pourraient
-trouver dans les sciences une foule de pensées à leur usage,
-si elles communiquaient entre elles par la philosophie de
-l’univers, et si cette philosophie de l’univers, au lieu d’être
-abstraite, était animée par l’inépuisable source du sentiment.
-L’univers ressemble plus à un poème qu’à une machine ; et
-s’il fallait choisir, pour le concevoir, de l’imagination ou de
-l’esprit mathématique, l’imagination approcherait davantage
-de la vérité. Mais encore une fois, il ne faut pas choisir, puisque
-c’est la totalité de notre être moral qui doit être employée
-dans une si importante méditation.</p>
-
-<p>Le nouveau système de physique générale, qui sert de
-guide en Allemagne à la physique expérimentale, ne peut
-être jugé que par ses résultats. Il faut voir s’il conduira l’esprit
-humain à des découvertes nouvelles et constatées. Mais
-ce qu’on ne peut nier, ce sont les rapports qu’il établit entre
-les différentes branches d’étude. On se fuit les uns les autres
-d’ordinaire, quand on a des occupations différentes,
-parce qu’on s’ennuie réciproquement. L’érudit n’a rien à dire
-au poète, le poète au physicien ; et même, entre les savants,
-ceux qui s’occupent de sciences diverses ne s’intéressent
-guère à leurs travaux mutuels : cela ne peut être ainsi, depuis
-que la philosophie centrale établit une relation d’une
-nature sublime entre toutes les pensées. Les savants pénètrent
-la nature à l’aide de l’imagination. Les poètes trouvent
-dans les sciences les véritables beautés de l’univers.
-Les érudits enrichissent les poètes par les souvenirs, et les
-savants par les analogies.</p>
-
-<p>Les sciences présentées isolément, et comme un domaine
-étranger à l’âme, n’attirent pas les esprits exaltés. La plupart
-des hommes qui s’y sont voués, à quelques honorables
-exceptions près, ont donné à notre siècle cette tendance
-vers le calcul qui sert si bien à connaître dans tous les cas
-quel est le plus fort. La philosophie allemande fait entrer les
-sciences physiques dans cette sphère universelle des idées,
-où les moindres observations, comme les plus grands résultats,
-tiennent à l’intérêt de l’ensemble.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch11">CHAPITRE XI<br />
-<span class="i">De l’influence de la nouvelle Philosophie sur le caractère
-des Allemands.</span></h3>
-
-
-<p>Il semblerait qu’un système de philosophie qui attribue à
-ce qui dépend de nous, à notre volonté, une action toute-puissante,
-devrait fortifier le caractère, et le rendre indépendant
-des circonstances extérieures ; mais il y a lieu de croire
-que les institutions politiques et religieuses peuvent seules
-former l’esprit public, et que nulle théorie abstraite n’est
-assez efficace pour donner à une nation de l’énergie : car il
-faut l’avouer, les Allemands de nos jours n’ont pas ce qu’on
-peut appeler du caractère. Ils sont vertueux, intègres,
-comme hommes privés, comme pères de famille, comme administrateurs ;
-mais leur empressement gracieux et complaisant
-pour le pouvoir fait de la peine, surtout quand on
-les aime, et qu’on les croit les défenseurs spéculatifs les plus
-éclairés de la dignité humaine.</p>
-
-<p>La sagacité de l’esprit philosophique leur a seulement
-appris à connaître en toutes circonstances la cause et les
-conséquences de ce qui arrive, et il leur semble que, dès
-qu’ils ont trouvé une théorie pour un fait, il est justifié.
-L’esprit militaire et l’amour de la patrie ont porté diverses
-nations au plus haut degré possible d’énergie ; maintenant,
-ces deux sources de dévouement existent à peine chez les
-Allemands pris en masse. Ils ne comprennent guère de
-l’esprit militaire qu’une tactique pédantesque, qui les autorise
-à être battus selon les règles, et de la liberté que cette
-subdivision en petits pays qui, accoutumant les citoyens à
-se sentir faibles comme nation, les conduit bientôt à se
-montrer faibles aussi comme individus<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. Le respect pour les
-formes est très favorable au maintien des lois ; mais ce respect,
-tel qu’il existe en Allemagne, donne l’habitude d’une
-marche si ponctuelle et si précise, qu’on ne sait pas, même
-quand le but est devant soi, s’ouvrir une route nouvelle pour
-y arriver.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Je prie d’observer que ce chapitre, comme tout le reste de l’ouvrage,
-a été écrit à l’époque de l’asservissement complet de l’Allemagne. — Depuis,
-les nations germaniques, réveillées par l’oppression,
-ont prêté à leurs gouvernements la force qui leur manquait
-pour résister à la puissance des armées françaises, et l’on a vu, par
-la conduite héroïque des souverains et des peuples, ce que peut l’opinion
-sur le sort du monde.</p>
-</div>
-<p>Les spéculations philosophiques ne conviennent qu’à un
-petit nombre de penseurs, et, loin qu’elles servent à lier
-ensemble une nation, elles mettent trop de distance entre
-les ignorants et les hommes éclairés. Il y a en Allemagne
-trop d’idées neuves, et pas assez d’idées communes en circulation,
-pour connaître les hommes et les choses. Les
-idées communes sont nécessaires à la conduite de la vie ;
-les affaires exigent l’esprit d’exécution plutôt que celui d’invention :
-ce qu’il y a de bizarre dans les différentes manières
-de voir des Allemands tend à les isoler les uns des autres,
-car les pensées et les intérêts qui réunissent les hommes
-entre eux, doivent être d’une nature simple et d’une vérité
-frappante.</p>
-
-<p>Le mépris du danger, de la souffrance et de la mort, n’est
-pas assez universel dans toutes les classes de la nation allemande.
-Sans doute la vie a plus de prix pour des hommes
-capables de sentiments et d’idées, que pour ceux qui ne
-laissent après eux ni traces ni souvenirs ; mais de même que
-l’enthousiasme poétique peut se renouveler par le plus haut
-degré des lumières, la fermeté raisonnée devrait remplacer
-l’instinct de l’ignorance. C’est à la philosophie fondée sur la
-religion qu’il appartiendrait d’inspirer dans toutes les occasions
-un courage inaltérable.</p>
-
-<p>Si toutefois la philosophie ne s’est pas montrée toute-puissante
-à cet égard, en Allemagne, il ne faut pas pour
-cela la dédaigner ; elle soutient, elle éclaire chaque homme
-en particulier ; mais le gouvernement seul peut exciter cette
-électricité morale qui fait éprouver le même sentiment à
-tous. On est plus irrité contre les Allemands, quand on les
-voit manquer d’énergie, que contre les Italiens, dont la
-situation politique a depuis plusieurs siècles affaibli le
-caractère. Les Italiens conservent toute leur vie, par leur
-grâce et leur imagination, des droits prolongés à l’enfance ;
-mais les physionomies et les manières rudes des Germains
-semblent annoncer une âme ferme, et l’on est désagréablement
-surpris quand on ne la trouve pas. Enfin, la faiblesse
-du caractère se pardonne quand elle est avouée, et, dans
-ce genre, les Italiens ont une franchise singulière qui
-inspire une sorte d’intérêt, tandis que les Allemands,
-n’osant confesser cette faiblesse qui leur va si mal, sont flatteurs
-avec énergie et vigoureusement soumis. Ils accentuent
-durement les paroles, pour cacher la souplesse des sentiments,
-et se servent de raisonnements philosophiques pour
-expliquer ce qu’il y a de moins philosophique au monde :
-le respect pour la force, et l’attendrissement de la peur, qui
-change ce respect en admiration.</p>
-
-<p>C’est à de tels contrastes qu’il faut attribuer la disgrâce
-allemande, que l’on se plaît à contrefaire dans les comédies
-de tous les pays. Il est permis d’être lourd et raide, lorsqu’on
-reste sévère et ferme ; mais si l’on revêt cette raideur
-naturelle du faux sourire de la servilité, c’est alors que l’on
-s’expose au ridicule mérité, le seul qui reste. Enfin, il y a
-une certaine maladresse dans le caractère des Allemands,
-nuisible à ceux même qui auraient la meilleure envie de
-tout sacrifier à leur intérêt, et l’on s’impatiente d’autant
-plus contre eux, qu’ils perdent les honneurs de la vertu
-sans arriver aux profits de l’habileté.</p>
-
-<p>Tout en reconnaissant que la philosophie allemande est
-insuffisante pour former une nation, il faut convenir que
-les disciples de la nouvelle école sont beaucoup plus près
-que tous les autres d’avoir la force dans le caractère ; ils
-la rêvent, ils la désirent, ils la conçoivent ; mais elle leur
-manque souvent. Il y a très peu d’hommes en Allemagne
-qui sachent seulement écrire sur la politique. La plupart de
-ceux qui s’en mêlent sont systématiques, et très souvent
-inintelligibles. Quand il s’agit de la métaphysique transcendante,
-quand on s’essaie à se plonger dans les ténèbres de
-la nature, aucun aperçu, quelque vague qu’il soit, n’est à
-dédaigner, tous les pressentiments peuvent guider, tous les
-à peu près sont encore beaucoup. Il n’en est pas ainsi des
-affaires de ce monde : il est possible de les savoir, il faut
-donc les présenter avec clarté. L’obscurité dans le style,
-lorsqu’on traite des pensées sans bornes, est quelquefois
-l’indice de l’étendue même de l’esprit ; mais l’obscurité dans
-l’analyse des choses de la vie prouve seulement qu’on ne
-les comprend pas.</p>
-
-<p>Lorsqu’on fait intervenir la métaphysique dans les affaires,
-elle sert à tout confondre pour tout excuser, et l’on prépare
-ainsi des brouillards pour asile à sa conscience. L’emploi
-de cette métaphysique serait de l’adresse, si, de nos jours,
-tout n’était pas réduit à deux idées très simples et très
-claires, l’intérêt ou le devoir. Les hommes énergiques,
-quelle que soit celle de ces deux directions qu’ils suivent,
-vont tout droit au but sans s’embarrasser des théories,
-qui ne trompent ni ne persuadent plus personne.</p>
-
-<p>Vous en voilà donc revenue, dira-t-on, à vanter comme
-nous, l’expérience et l’observation. — Je n’ai jamais nié
-qu’il ne fallût l’une et l’autre pour se mêler des intérêts de
-ce monde ; mais c’est dans la conscience de l’homme que
-doit être le principe idéal d’une conduite extérieurement
-dirigée par de sages calculs. Les sentiments divins sont
-ici-bas en proie aux choses terrestres, c’est la condition
-de l’existence. Le beau est dans notre âme, et la lutte au
-dehors. Il faut combattre pour la cause de l’éternité, mais
-avec les armes du temps ; nul individu n’arrive, ni par la
-philosophie spéculative, ni par la connaissance des affaires
-seulement, à toute la dignité du caractère de l’homme ; et
-les institutions libres ont seules l’avantage de fonder dans
-les nations une morale publique, qui donne aux sentiments
-exaltés l’occasion de se développer dans la pratique de la
-vie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch12">CHAPITRE XII<br />
-<span class="i">De la morale fondée sur l’intérêt personnel.</span></h3>
-
-
-<p>Les écrivains français ont eu tout à fait raison de considérer
-la morale fondée sur l’intérêt comme une conséquence
-de la métaphysique qui attribuait toutes les idées aux sensations.
-S’il n’y a rien dans l’âme que ce que les sensations
-y ont mis, l’agréable ou le désagréable doit être l’unique
-mobile de notre volonté. Helvétius, Diderot, Saint-Lambert,
-n’ont pas dévié de cette ligne, et ils ont expliqué toutes les
-actions, y compris le dévouement des martyrs, par l’amour
-de soi-même. Les Anglais, qui, pour la plupart, professent
-en métaphysique la philosophie expérimentale, n’ont jamais
-pu supporter cependant la morale fondée sur l’intérêt.
-Shaftsbury, Hutcheson, Smith, etc., ont proclamé le sens
-moral et la sympathie, comme la source de toutes les vertus.
-Hume lui-même, le plus sceptique des philosophes anglais,
-n’a pu lire sans dégoût cette théorie de l’amour de
-soi, qui flétrit la beauté de l’âme. Rien n’est plus opposé
-que ce système à l’ensemble des opinions des Allemands :
-aussi les écrivains philosophiques et moralistes, à la tête
-desquels il faut placer Kant, Fichte et Jacobi, l’ont-ils combattu
-victorieusement.</p>
-
-<p>Comme la tendance des hommes vers le bonheur est la
-plus universelle et la plus active de toutes, on a cru fonder
-la moralité de la manière la plus solide, en disant qu’elle
-consistait dans l’intérêt personnel bien entendu. Cette idée
-a séduit des hommes de bonne foi, et d’autres se sont proposé
-d’en abuser, et n’y ont que trop bien réussi. Sans
-doute, les lois générales de la nature et de la société mettent
-en harmonie le bonheur et la vertu ; mais ces lois sont sujettes
-à des exceptions très nombreuses, et paraissent en
-avoir encore plus qu’elles n’en ont.</p>
-
-<p>L’on échappe aux arguments tirés de la prospérité du
-vice et des revers de la vertu, en faisant consister le bonheur
-dans la satisfaction de la conscience ; mais cette satisfaction,
-d’un ordre tout à fait religieux, n’a point de rapport
-avec ce qu’on désigne ici-bas par le mot de bonheur. Appeler
-le dévouement ou l’égoïsme, le crime ou la vertu, un
-intérêt personnel bien ou mal entendu, c’est vouloir combler
-l’abîme qui sépare l’homme coupable de l’homme honnête,
-c’est détruire le respect, c’est affaiblir l’indignation ;
-car si la morale n’est qu’un bon calcul, celui qui peut y
-manquer ne doit être accusé que d’avoir l’esprit faux. L’on
-ne saurait éprouver le noble sentiment de l’estime pour
-quelqu’un, parce qu’il calcule bien, ni la vigueur du mépris
-contre un autre, parce qu’il calcule mal. On est donc parvenu
-par ce système au but principal de tous les hommes
-corrompus, qui veulent mettre de niveau le juste avec l’injuste,
-ou du moins considérer l’un et l’autre comme une
-partie bien ou mal jouée : aussi, les philosophes de cette
-école se servent-ils plus souvent du mot de faute que de celui
-de crime ; car, d’après leur manière de voir, il n’y a dans
-la conduite de la vie que des combinaisons habiles ou maladroites.</p>
-
-<p>On ne concevrait pas non plus comment le remords pourrait
-entrer dans un pareil système ; le criminel, lorsqu’il est
-puni, doit éprouver le genre de regret que cause une spéculation
-manquée ; car si notre propre bonheur est notre
-principal objet, si nous sommes l’unique but de nous-mêmes,
-la paix doit être bientôt rétablie entre ces deux proches
-alliés, celui qui a eu tort et celui qui en souffre. C’est
-presque un proverbe généralement admis, que, dans ce qui
-ne concerne que soi, chacun est libre ; or, puisque dans la
-morale fondée sur l’intérêt, il ne s’agit jamais que de soi, je
-ne sais pas ce qu’on aurait à répondre à celui qui dirait :
-« Vous me donnez pour mobile de mes actions mon propre
-avantage ; bien obligé : mais la manière de concevoir cet
-avantage dépend nécessairement du caractère de chacun.
-J’ai du courage, ainsi je puis braver mieux qu’un autre les
-périls attachés à la désobéissance aux lois reçues ; j’ai de
-l’esprit, ainsi je me crois plus de moyens pour éviter d’être
-puni ; enfin, si cela me tourne mal, j’ai assez de fermeté pour
-prendre mon parti de m’être trompé ; et j’aime mieux les
-plaisirs et les hasards d’un gros jeu que la monotonie d’une
-existence régulière ».</p>
-
-<p>Combien d’ouvrages français, dans le dernier siècle,
-n’ont-ils pas commenté ces arguments, qu’on ne saurait réfuter
-complètement ; car, en fait de chances, une sur mille
-peut suffire pour exciter l’imagination à tout faire pour
-l’obtenir ; et, certes, il y a plus d’un contre mille à parier
-en faveur des succès du vice. — Mais, diront beaucoup
-d’honnêtes partisans de la morale fondée sur l’intérêt, cette
-morale n’exclut pas l’influence de la religion sur les âmes.
-Quelle faible et triste part lui laisse-t-on ! Lorsque tous les
-systèmes admis en philosophie comme en morale sont contraires
-à la religion, que la métaphysique anéantit la
-croyance à l’invisible, et la morale le sacrifice de soi, la religion
-reste dans les idées, comme le roi restait dans la constitution
-que l’assemblée constituante avait décrétée. C’était
-une république, plus un roi ; je dis de même que tous ces
-systèmes de métaphysique matérialiste et de moralité égoïste
-sont de l’athéisme, plus un Dieu. Il est donc aisé de prévoir
-ce qui sera sacrifié dans l’édifice des pensées, quand l’on
-n’y donne qu’une place superflue à l’idée centrale du monde
-et de nous-mêmes.</p>
-
-<p>La conduite d’un homme n’est vraiment morale que quand
-il ne compte jamais pour rien les suites heureuses ou malheureuses
-de ses actions, lorsque ces actions sont dictées
-par le devoir. Il faut avoir toujours présent à l’esprit, dans la
-direction des affaires de ce monde, l’enchaînement des causes
-et des effets, des moyens et du but ; mais cette prudence
-est à la vertu comme le bon sens au génie : tout ce qui est
-vraiment beau est inspiré, tout ce qui est désintéressé est
-religieux. Le calcul est l’ouvrier du génie, le serviteur de
-l’âme ; mais, s’il devient le maître, il n’y a plus rien de grand
-ni de noble dans l’homme. Le calcul, dans la conduite de la
-vie, doit être toujours admis comme guide, mais jamais
-comme motif de nos actions. C’est un bon moyen d’exécution,
-mais il faut que la source de la volonté soit d’une nature
-plus élevée, et qu’on ait en soi-même un sentiment
-qui nous force aux sacrifices de nos intérêts personnels.</p>
-
-<p>Lorsqu’on voulait empêcher saint Vincent de Paul de
-s’exposer aux plus grands périls pour secourir les malheureux,
-il répondait : « Me croyez-vous assez lâche pour préférer
-ma vie à moi ? » Si les partisans de la morale fondée sur
-l’intérêt veulent retrancher de cet intérêt tout ce qui concerne
-l’existence terrestre, alors ils seront d’accord avec les
-hommes les plus religieux ; mais encore pourra-t-on leur
-reprocher les mauvaises expressions dont ils se servent.</p>
-
-<p>En effet, dira-t-on, il ne s’agit que d’une dispute de mots ;
-nous appelons utile ce que vous appelez vertueux, mais nous
-plaçons de même l’intérêt bien entendu des hommes dans le
-sacrifice de leurs passions à leurs devoirs. Les disputes de
-mots sont toujours des disputes de choses ; car tous les gens
-de bonne foi conviendront qu’ils ne tiennent à tel ou tel
-mot que par préférence pour telle ou telle idée ; comment
-les expressions habituellement employées dans les rapports
-les plus vulgaires pourraient-elles inspirer des sentiments
-généreux ? En prononçant les mots d’intérêt et d’utilité,
-réveillera-t-on les mêmes pensées dans notre cœur,
-qu’en nous adjurant au nom du dévouement et de la
-vertu ?</p>
-
-<p>Lorsque Thomas Morus aima mieux périr sur l’échafaud
-que de remonter au faîte des grandeurs, en faisant le sacrifice
-d’un scrupule de conscience ; lorsque, après une année
-de prison, affaibli par la souffrance, il refusa d’aller retrouver
-sa femme et ses enfants qu’il chérissait, et de se livrer
-de nouveau à ses occupations de l’esprit qui donnent tout à
-la fois tant de calme et d’activité à l’existence ; lorsque
-l’honneur seul, cette religion mondaine, fit retourner dans
-les prisons d’Angleterre un vieux roi de France, parce que
-son fils n’avait pas tenu les promesses au nom desquelles il
-avait obtenu sa liberté ; lorsque les chrétiens vivaient dans
-les catacombes, qu’ils renonçaient à la lumière du jour, et
-ne sentaient le ciel que dans leur âme, si quelqu’un avait
-dit qu’ils entendaient bien leur intérêt, quel froid glacé se
-serait répandu dans les veines en l’écoutant, et combien un
-regard attendri nous eût mieux révélé tout ce qu’il y a de
-sublime dans de tels hommes !</p>
-
-<p>Non certes, la vie n’est pas si aride que l’égoïsme nous l’a
-faite ; tout n’y est pas prudence, tout n’y est pas calcul ; et,
-quand une action sublime ébranle toutes les puissances de
-notre être, nous ne pensons pas que l’homme généreux qui
-se sacrifie a bien connu, bien combiné son intérêt personnel :
-nous pensons qu’il immole tous les plaisirs, tous les
-avantages de ce monde, mais qu’un rayon divin descend dans
-son cœur, pour lui causer un genre de félicité qui ne ressemble
-pas plus à tout ce que nous revêtons de ce nom, que
-l’immortalité à la vie.</p>
-
-<p>Ce n’est pas sans motif cependant qu’on met tant d’importance
-à fonder la morale sur l’intérêt personnel : on a l’air
-de ne soutenir qu’une théorie, et c’est en résultat une combinaison
-très ingénieuse, pour établir le joug de tous les
-genres d’autorité. Nul homme, quelque dépravé qu’il soit,
-ne dira qu’il ne faut pas de morale ; car celui même qui
-serait le plus décidé à en manquer, voudrait encore avoir
-affaire à des dupes qui la conservassent. Mais quelle adresse,
-d’avoir donné pour base à la morale la prudence ! quel
-accès ouvert à l’ascendant du pouvoir, aux transactions de
-la conscience, à tous les mobiles conseils des événements !</p>
-
-<p>Si le calcul doit présider à tout, les actions des hommes
-seront jugées d’après le succès ; l’homme dont les bons sentiments
-ont causé le malheur sera justement blâmé ; l’homme
-pervers, mais habile, sera justement applaudi. Enfin, les
-individus ne se considérant entre eux que comme des obstacles
-ou des instruments, ils se haïront comme obstacles,
-et ne s’estimeront plus que comme moyens. Le crime même
-a plus de grandeur quand il tient au désordre des passions
-enflammées, que lorsqu’il a pour objet l’intérêt personnel ;
-comment donc pourrait-on donner pour principe à la vertu
-ce qui déshonorerait même le crime<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> !</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Dans l’ouvrage de Bentham sur la Législation, publié, ou plutôt
-illustré par M. Dumont, il y a divers raisonnements sur le principe
-de l’utilité, d’accord, à plusieurs égards, avec le système qui fonde
-la morale sur l’intérêt personnel. L’anecdote connue d’Aristide, qui
-fit rejeter un projet de Thémistocle, en disant seulement aux Athéniens
-<i>que ce projet était avantageux, mais injuste</i>, est citée par
-M. Dumont ; mais il rapporte les conséquences qu’on peut tirer de
-ce trait, ainsi que de plusieurs autres, à l’utilité générale admise
-par Bentham, comme la base de tous les devoirs. L’utilité de chacun,
-dit-il, doit être sacrifiée à l’utilité de tous, et celle du moment présent
-à l’avenir ; en faisant un pas de plus, on pourrait convenir que
-la vertu consiste dans le sacrifice du temps à l’éternité, et ce genre
-de calcul ne serait sûrement pas blâmé par les partisans de l’enthousiasme,
-mais, quelque effort que puisse tenter un homme aussi
-supérieur que M. Dumont, pour étendre le sens de l’utilité, il ne
-pourra jamais faire que ce mot soit synonyme de celui de dévouement.
-Il dit que le premier mobile des actions des hommes, c’est le
-plaisir et la douleur, et il suppose alors que le plaisir des âmes nobles
-consiste à s’exposer volontiers aux souffrances matérielles, pour
-acquérir des satisfactions d’un ordre plus relevé. Sans doute, il est
-aisé de faire de chaque parole un miroir qui réfléchisse toutes les
-idées ; mais, si l’on veut s’en tenir à la signification naturelle de
-chaque terme, on verra que l’homme à qui l’on dit que son propre
-bonheur doit être le but de toutes ses actions, ne peut être détourné
-de faire le mal qui lui convient que par la crainte ou le danger
-d’être puni, crainte que la passion fait braver, danger auquel un
-esprit habile peut se flatter d’échapper. — Sur quoi fondez-vous
-l’idée du juste ou de l’injuste, dira-t-on, si ce n’est sur ce qui est
-utile ou nuisible au plus grand nombre ? La justice, pour les individus,
-consiste dans le sacrifice d’eux-mêmes à leur famille ; pour la
-famille, dans le sacrifice d’elle-même à l’État ; et pour l’État, dans le
-respect de certains principes inaltérables qui font le bonheur et le
-salut de l’espèce humaine. Sans doute la majorité des générations,
-dans la durée des siècles, se trouvera bien d’avoir suivi la route de
-la justice ; mais pour être vraiment et religieusement honnête, il
-faut avoir toujours en vue le culte du beau moral, indépendamment
-de toutes les circonstances qui peuvent en résulter. L’utilité est
-nécessairement modifiée par les circonstances ; la vertu ne doit
-jamais l’être.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch13">CHAPITRE XIII<br />
-<span class="i">De la morale fondée sur l’intérêt national.</span></h3>
-
-
-<p>Non seulement la morale fondée sur l’intérêt personnel
-met dans les rapports des individus entre eux des calculs
-de prudence et d’égoïsme qui en bannissent la sympathie,
-la confiance et la générosité ; mais la morale des hommes
-publics, de ceux qui traitent au nom des nations, doit être
-nécessairement pervertie par ce système. S’il est vrai que la
-morale des individus puisse être fondée sur leur intérêt,
-c’est parce que la société tout entière tend à l’ordre, et punit
-celui qui veut s’en écarter ; mais une nation, et surtout un
-État puissant, est comme un être isolé que les lois de la réciprocité
-n’atteignent pas. On peut dire avec vérité, qu’au
-bout d’un certain nombre d’années les nations injustes succombent
-à la haine qu’inspirent leurs injustices ; mais plusieurs
-générations peuvent s’écouler avant que de si vastes
-fautes soient punies, et je ne sais comment on pourrait
-prouver à un homme d’État, dans toutes les circonstances,
-que telle résolution, condamnable en elle-même, n’est pas
-utile, et que la morale et la politique sont toujours d’accord ;
-aussi ne le prouve-t-on pas, et c’est presque un axiome
-reçu, qu’on ne peut les réunir.</p>
-
-<p>Cependant, que deviendrait le genre humain, si la morale
-n’était plus qu’un conte de vieille femme fait pour consoler
-les faibles, en attendant qu’ils soient les plus forts ? Comment
-pourrait-elle rester en honneur dans les relations privées,
-s’il était convenu que l’objet des regards de tous, que
-le gouvernement peut s’en passer ? et comment cela ne serait-il
-pas convenu, si l’intérêt est la base de la morale ? Il y
-a, nul ne peut le nier, des circonstances où ces grandes
-masses qu’on appelle des empires, ces grandes masses en
-état de nature l’une envers l’autre, trouvent un avantage
-momentané à commettre une injustice ; mais la génération
-qui suit en a presque toujours souffert.</p>
-
-<p>Kant, dans ses écrits sur la morale politique, montre avec
-la plus grande force, que nulle exception ne peut être admise
-dans le code du devoir. En effet, quand on s’appuie
-des circonstances pour justifier une action immorale, sur
-quel principe pourrait-on se fonder pour s’arrêter à telle ou
-telle borne ? les passions naturelles les plus impétueuses ne
-seraient-elles pas encore plus aisément justifiées par les
-calculs de la raison, si l’on admettait l’intérêt public ou particulier
-comme une excuse de l’injustice ?</p>
-
-<p>Quand, à l’époque la plus sanglante de la révolution, on a
-voulu autoriser tous les crimes, on a nommé le gouvernement
-<i>comité de salut public</i> ; c’était mettre en lumière cette
-maxime reçue : Que le salut du peuple est la suprême loi.
-La suprême loi, c’est la justice. Quand il serait prouvé qu’on
-servirait les intérêts terrestres d’un peuple par une bassesse
-ou par une injustice, on serait également vil ou criminel en
-la commettant ; car l’intégrité des principes de la morale importe
-plus que les intérêts des peuples. L’individu et la
-société sont responsables, avant tout, de l’héritage céleste qui
-doit être transmis aux générations successives de la race
-humaine. Il faut que la fierté, la générosité, l’équité,
-tous les sentiments magnanimes enfin, soient sauvés, à nos
-dépens d’abord, et même aux dépens des autres, puisque
-les autres doivent, comme nous, s’immoler à ces sentiments.</p>
-
-<p>L’injustice sacrifie toujours une portion quelconque de la
-société à l’autre. Jusqu’à quel calcul arithmétique ce sacrifice
-est-il commandé ? La majorité peut-elle disposer de la
-minorité, si l’une l’emporte à peine de quelques voix sur
-l’autre ? Les membres d’une même famille, une compagnie
-de négociants, les nobles, les ecclésiastiques, quelque nombreux
-qu’ils soient, n’ont pas le droit de dire que tout doit
-céder à leur intérêt ; mais quand une réunion quelconque,
-fût-elle aussi peu considérable que celle des Romains dans
-leur origine ; quand cette réunion, dis-je, s’appelle une nation,
-tout lui serait permis pour se faire du bien ! Le mot de
-nation serait alors synonyme de celui de <i>légion</i>, que s’attribue
-le démon dans l’Évangile ; néanmoins, il n’y a pas plus
-de motif pour sacrifier le devoir à une nation qu’à toute
-autre collection d’hommes.</p>
-
-<p>Ce n’est pas le nombre des individus qui constitue leur
-importance en morale. Lorsqu’un innocent meurt sur
-l’échafaud, des générations entières s’occupent de son malheur,
-tandis que des milliers d’hommes périssent dans une
-bataille sans qu’on s’informe de leur sort. D’où vient cette
-prodigieuse différence que mettent tous les hommes entre
-l’injustice commise envers un seul et la mort de plusieurs ?
-c’est à cause de l’importance que tous attachent à la loi
-morale ; elle est mille fois plus que la vie physique dans
-l’univers, et dans l’âme de chacun de nous, qui est aussi
-un univers.</p>
-
-<p>Si l’on ne fait de la morale qu’un calcul de prudence et
-de sagesse, une économie de ménage, il y a presque de
-l’énergie à n’en pas vouloir. Une sorte de ridicule s’attache
-aux hommes d’État qui conservent encore ce qu’on appelle
-des maximes romanesques, la fidélité dans les engagements,
-le respect pour les droits individuels, etc. On pardonne ces
-scrupules aux particuliers, qui sont bien les maîtres d’être
-dupes à leurs propres dépens ; mais quand il s’agit de ceux
-qui disposent du destin des peuples, il y aurait des circonstances
-où l’on pourrait les blâmer d’être justes, et leur faire
-un tort de la loyauté ; car si la morale privée est fondée
-sur l’intérêt personnel, à plus forte raison la morale publique
-doit-elle l’être sur l’intérêt national, et cette morale,
-suivant l’occasion, pourrait faire un devoir des plus grands
-forfaits, tant il est facile de conduire à l’absurde celui qui
-s’écarte des simples bases de la vérité. Rousseau a dit <i>qu’il
-n’était pas permis à une nation d’acheter la révolution la plus
-désirable par le sang d’un innocent</i> ; ces simples paroles
-renferment ce qu’il y a de vrai, de sacré, de divin dans la
-destinée de l’homme.</p>
-
-<p>Ce n’est sûrement pas pour les avantages de cette vie,
-pour assurer quelques jouissances de plus à quelques jours
-d’existence, et retarder un peu la mort de quelques mourants,
-que la conscience et la religion nous ont été données.
-C’est pour que des créatures en possession du libre arbitre
-choisissent ce qui est juste, en sacrifiant ce qui est profitable,
-préfèrent l’avenir au présent, l’invisible au visible, et
-la dignité de l’espèce humaine à la conservation même des
-individus.</p>
-
-<p>Les individus sont vertueux quand ils sacrifient leur intérêt
-particulier à l’intérêt général ; mais les gouvernements
-sont à leur tour des individus qui doivent immoler leurs
-avantages personnels à la loi du devoir ; si la morale des
-hommes d’État n’était fondée que sur le bien public, elle
-pourrait les conduire au crime, si ce n’est toujours, au
-moins quelquefois, et c’est assez d’une seule exception justifiée
-pour qu’il n’y ait plus de morale dans le monde ; car
-tous les principes vrais sont absolus : si deux et deux ne
-font pas quatre, les plus profonds calculs de l’algèbre sont
-absurdes ; s’il y a dans la théorie un seul cas où l’homme
-doive manquer à son devoir, toutes les maximes philosophiques
-et religieuses sont renversées, et ce qui reste n’est
-plus que de la prudence ou de l’hypocrisie.</p>
-
-<p>Qu’il me soit permis de citer l’exemple de mon père,
-puisqu’il s’applique directement à la question dont il s’agit.
-On a beaucoup répété que M. Necker ne connaissait pas les
-hommes parce qu’il s’était refusé dans plusieurs circonstances
-aux moyens de corruption ou de violence dont on
-croyait les avantages certains. J’ose dire que personne ne
-peut lire les ouvrages de M. Necker, <i>l’Histoire de la Révolution
-de France, le Pouvoir exécutif dans les grands États</i>,
-etc., sans y trouver des vues lumineuses sur le cœur
-humain ; et je ne serai démentie par aucun de ceux qui ont
-vécu dans l’intimité de M. Necker, quand je dirai qu’il avait
-à se défendre, malgré son admirable bonté, d’un penchant
-assez vif pour la moquerie, et d’une façon un peu sévère de
-juger la médiocrité de l’esprit ou de l’âme : ce qu’il a écrit
-sur le <i>Bonheur des Sots</i> suffit, ce me semble, pour le prouver.
-Enfin, comme il joignait à toutes ses autres qualités
-celle d’être éminemment un homme d’esprit, personne ne
-le surpassait dans la connaissance fine et profonde de
-ceux avec lesquels il avait quelque relation ; mais il s’était
-décidé par un acte de sa conscience à ne jamais reculer
-devant les conséquences, quelles qu’elles fussent, d’une résolution
-commandée par le devoir. On peut juger diversement
-les événements de la révolution française ; mais je crois
-impossible à un observateur impartial de nier qu’un tel
-principe généralement adopté n’eût sauvé la France des
-maux dont elle a gémi, et, ce qui est pis encore, de l’exemple
-qu’elle a donné.</p>
-
-<p>Pendant les époques les plus funestes de la terreur, beaucoup
-d’honnêtes gens ont accepté des emplois dans l’administration
-et même dans les tribunaux criminels, soit pour
-y faire du bien, soit pour diminuer le mal qui s’y commettait ;
-et tous s’appuyaient sur un raisonnement assez généralement
-reçu, c’est qu’ils empêchaient un scélérat d’occuper
-la place qu’ils remplissaient, et rendaient ainsi service
-aux opprimés. Se permettre de mauvais moyens pour un
-but que l’on croit bon, c’est une maxime de conduite singulièrement
-vicieuse dans son principe. Les hommes ne savent
-rien de l’avenir, rien d’eux-mêmes pour demain ; dans
-chaque circonstance et dans tous les instants le devoir est
-impératif, les combinaisons de l’esprit sur les suites qu’on
-peut prévoir n’y doivent entrer pour rien.</p>
-
-<p>De quel droit des hommes qui étaient les instruments
-d’une autorité factieuse conservaient-ils le titre d’honnêtes
-gens, parce qu’ils faisaient avec douceur une chose injuste ?
-Il eût bien mieux valu qu’elle fût faite rudement, car il
-eût été plus difficile de la supporter ; et de tous les assemblages
-le plus corrupteur, c’est celui d’un décret sanguinaire
-et d’un exécuteur bénin.</p>
-
-<p>La bienfaisance que l’on peut exercer en détail, ne compense
-pas le mal dont on est l’auteur en prêtant l’appui de
-son nom au parti que l’on sert. Il faut professer le culte de la
-vertu sur la terre, afin que non seulement les hommes de
-notre temps, mais ceux des siècles futurs, en ressentent
-l’influence. L’ascendant d’un courageux exemple subsiste
-encore mille ans après que les objets d’une charité passagère
-n’existent plus. La leçon qu’il importe le plus de donner
-aux hommes dans ce monde, et surtout dans la carrière
-publique, c’est de ne transiger avec aucune considération
-quand il s’agit du devoir.</p>
-
-<p>« <a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>Dès qu’on se met à négocier avec les circonstances,
-tout est perdu, car il n’est personne qui n’ait des circonstances.
-Les uns ont une femme, des enfants, ou des neveux,
-pour lesquels il faut de la fortune ; d’autres un besoin d’activité,
-d’occupation ; que sais-je, une quantité de vertus, qui
-toutes conduisent à la nécessité d’avoir une place, à laquelle
-soient attachés de l’argent et du pouvoir. N’est-on pas las
-de ces subterfuges, dont la révolution n’a cessé d’offrir
-l’exemple ? L’on ne rencontrait que des gens qui se plaignaient
-d’avoir été forcés de quitter le repos qu’ils préféraient
-à tout, la vie domestique, dans laquelle ils étaient
-impatients de rentrer, et l’on apprenait que ces gens-là
-avaient employé les jours et les nuits à supplier qu’on les
-contraignît de se dévouer à la chose publique, qui se passait
-parfaitement d’eux. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Ce passage excita la plus grande rumeur à la censure. On eût
-dit que ces observations pouvaient empêcher d’obtenir, et surtout
-de demander des places.</p>
-</div>
-<p>Les législateurs anciens faisaient un devoir aux citoyens
-de se mêler des intérêts politiques. La religion chrétienne
-doit inspirer une disposition d’une tout autre nature, celle
-d’obéir à l’autorité, mais de se tenir éloigné des affaires de
-l’État quand elles peuvent compromettre la conscience. La
-différence qui existe entre les gouvernements anciens et
-les gouvernements modernes explique cette opposition dans
-la manière de considérer les relations des hommes envers
-leur patrie.</p>
-
-<p>La science politique des anciens était intimement unie
-avec la religion et la morale, l’état social était un corps
-plein de vie. Chaque individu se considérait comme l’un de
-ses membres. La petitesse des États, le nombre des esclaves
-qui resserrait encore de beaucoup celui des citoyens, tout
-faisait un devoir d’agir pour une patrie qui avait besoin de
-chacun de ses fils. Les magistrats, les guerriers, les artistes,
-les philosophes, et presque les dieux, se mêlaient sur la
-place publique, et les mêmes hommes tour à tour gagnaient
-une bataille, exposaient un chef-d’œuvre, donnaient des
-lois à leur pays, ou cherchaient à découvrir celles de
-l’univers.</p>
-
-<p>Si l’on en excepte le très petit nombre de gouvernements
-libres, la grandeur des États chez les modernes, et la concentration
-du pouvoir des monarques, ont rendu, pour ainsi
-dire, la politique toute négative. Il s’agit de ne pas se nuire
-les uns aux autres, et le gouvernement est chargé de cette
-haute police, qui doit permettre à chacun de jouir des avantages
-de la paix et de l’ordre social, en achetant cette sécurité
-par de justes sacrifices. Le divin législateur des hommes
-commandait donc la morale la plus adaptée à la situation
-du monde sous l’empire romain, quand il faisait une loi du
-payement des tributs et de la soumission au gouvernement,
-dans tout ce que le devoir ne défend pas ; mais il conseillait
-aussi avec la plus grande force la vie privée.</p>
-
-<p>Les hommes qui veulent toujours mettre en théorie leurs
-penchants individuels confondent habilement la morale antique
-et la morale chrétienne ; — il faut, disent-ils comme
-les anciens, servir sa patrie, n’être pas un citoyen inutile
-dans l’État ; — il faut, disent-ils comme les chrétiens, se
-soumettre au pouvoir établi par la volonté de Dieu. — C’est
-ainsi que le mélange du système de l’inertie et de celui de
-l’action produit une double immoralité, tandis que pris séparément,
-l’un et l’autre avaient droit au respect. L’activité
-des citoyens grecs et romains, telle qu’elle pouvait s’exercer
-dans une république, était une noble vertu. La force d’inertie
-chrétienne est aussi une vertu, et d’une grande force ;
-car le christianisme qu’on accuse de faiblesse est invincible
-selon son esprit, c’est-à-dire dans l’énergie du refus. Mais
-l’égoïsme patelin des hommes ambitieux leur enseigne l’art
-de combiner les raisonnements opposés, afin de se mêler
-de tout comme un païen et de se soumettre à tout comme
-un chrétien.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’univers, mon ami, ne pense point à toi,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">est ce qu’on peut dire maintenant à tout l’univers, les phénomènes
-exceptés. Ce serait une vanité bien ridicule que de
-motiver dans tous les cas l’activité politique par le prétexte
-de l’utilité dont on peut être à son pays. Cette utilité n’est
-presque jamais qu’un nom pompeux dont on revêt son intérêt
-personnel.</p>
-
-<p>L’art des sophistes a toujours été d’opposer les devoirs les
-uns aux autres. L’on ne cesse d’imaginer les circonstances
-dans lesquelles cette affreuse perplexité pourrait exister.
-La plupart des fictions dramatiques sont fondées là-dessus.
-Toutefois la vie réelle est plus simple, l’on y voit souvent les
-vertus en combat avec les intérêts ; mais peut-être est-il
-vrai que jamais l’honnête homme, dans aucune occasion,
-n’a pu douter de ce que le devoir lui commandait. La voix
-de la conscience est si délicate qu’il est facile de l’étouffer ;
-mais elle est si pure, qu’il est impossible de la méconnaître.</p>
-
-<p>Une devise connue contient, sous une forme simple, toute
-la théorie de la morale : <i>Fais ce que dois, advienne que
-pourra</i>. Quand on établit, au contraire, que la probité d’un
-homme public consiste à tout sacrifier aux avantages temporels
-de sa nation, alors il peut se trouver beaucoup d’occasions
-où par moralité on serait immoral. Ce sophisme est
-aussi contradictoire dans le fond que dans la forme : ce serait
-traiter la vertu comme une science conjecturale et tout à
-fait soumise aux circonstances dans son application. Que
-Dieu garde le cœur humain d’une telle responsabilité ! Les
-lumières de notre esprit sont trop incertaines pour que nous
-soyons en état de juger du moment où les éternelles lois
-du devoir pourraient êtres suspendues ; ou plutôt ce moment
-n’existe pas.</p>
-
-<p>S’il était une fois généralement reconnu que l’intérêt
-national lui-même doit être subordonné aux pensées plus
-hautes dont la vertu se compose, combien l’homme consciencieux
-serait à l’aise ! comme tout lui paraîtrait clair en
-politique, tandis qu’auparavant une hésitation continuelle le
-faisait trembler à chaque pas ! C’est cette hésitation même
-qui a fait regarder les honnêtes gens comme incapables des
-affaires d’État ; on les accusait de pusillanimité, de timidité,
-de crainte, et l’on appelait ceux qui sacrifiaient légèrement
-le faible au puissant, et leurs scrupules à leurs intérêts,
-des hommes d’<i>une nature énergique</i>. C’est pourtant une
-énergie facile que celle qui tend à notre propre avantage, ou
-même à celui d’une faction dominante : car tout ce qui se
-fait dans le sens de la multitude est toujours de la faiblesse,
-quelque violent que cela paraisse.</p>
-
-<p>L’espèce humaine demande à grands cris qu’on sacrifie
-tout à son intérêt, et finit par compromettre cet intérêt, à
-force de vouloir y tout immoler ; mais il serait temps de lui
-dire que son bonheur même, dont on s’est tant servi
-comme prétexte, n’est sacré que dans ses rapports avec la
-morale ; car sans elle qu’importeraient tous à chacun ?
-Quand une fois l’on s’est dit qu’il faut sacrifier la morale à
-l’intérêt national, on est bien près de resserrer de jour en
-jour le sens du mot nation, et d’en faire d’abord ses partisans,
-puis ses amis, puis sa famille, qui n’est qu’un terme
-décent pour se désigner soi-même.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch14">CHAPITRE XIV<br />
-<span class="i">Du principe de la morale, dans la nouvelle philosophie
-allemande.</span></h3>
-
-
-<p>La philosophie idéaliste tend par sa nature à réfuter la
-morale fondée sur l’intérêt particulier ou national ; elle
-n’admet point que le bonheur temporel soit le but de notre
-existence, et, ramenant tout à la vie de l’âme, c’est à l’exercice
-de la volonté et de la vertu qu’elle rapporte nos actions
-et nos pensées. Les ouvrages que Kant a écrits sur la morale
-ont une réputation au moins égale à ceux qu’il a composés
-sur la métaphysique.</p>
-
-<p>Deux penchants distincts, dit-il, se manifestent dans
-l’homme : l’intérêt personnel, qui lui vient de l’attrait
-des sensations, et la justice universelle, qui tient à ses
-rapports avec le genre humain et la Divinité ; entre ces
-deux mouvements la conscience décide ; elle est comme Minerve,
-qui faisait pencher la balance lorsque les voix étaient
-partagées dans l’aréopage. Les opinions les plus opposées
-n’ont-elles pas des faits pour appui ? Le pour et le contre ne
-seraient-ils pas également vrais, si la conscience ne portait
-pas en elle la suprême certitude ?</p>
-
-<p>L’homme placé entre des arguments visibles et presque
-égaux, que lui adressent en faveur du bien et du mal les
-circonstances de la vie, l’homme a reçu du ciel, pour se décider,
-le sentiment du devoir. Kant cherche à démontrer
-que ce sentiment est la condition nécessaire de notre être
-moral, la vérité qui a précédé toutes celles dont on acquiert
-la connaissance par la vie. Peut-on nier que la conscience
-n’ait bien plus de dignité quand on la croit une puissance
-innée, que quand on voit en elle une faculté acquise,
-comme toutes les autres, par l’expérience et l’habitude ? et
-c’est en cela surtout que la métaphysique idéaliste exerce
-une grande influence sur la conduite morale de l’homme :
-elle attribue la même force primitive à la notion du devoir
-qu’à celle de l’espace et du temps, et les considérant toutes
-deux comme inhérentes à notre nature, elle n’admet pas
-plus de doute sur l’une que sur l’autre.</p>
-
-<p>Toute estime pour soi-même et pour les autres doit être
-fondée sur les rapports qui existent entre les actions et la
-loi du devoir ; cette loi ne tient en rien au besoin du bonheur ;
-au contraire, elle est souvent appelée à le combattre.
-Kant va plus loin encore ; il affirme que le premier effet du
-pouvoir de la vertu est de causer une noble peine par les
-sacrifices qu’elle exige.</p>
-
-<p>La destination de l’homme sur cette terre n’est pas le bonheur,
-mais le perfectionnement. C’est en vain que, par un jeu
-puéril, on dirait que le perfectionnement est le bonheur ;
-nous sentons clairement la différence qui existe entre les
-jouissances et les sacrifices ; et si le langage voulait adopter
-les mêmes termes pour des idées si peu semblables, le jugement
-naturel ne s’y laisserait pas tromper.</p>
-
-<p>On a beaucoup dit que la nature humaine tendait au
-bonheur : c’est là son instinct involontaire ; mais son instinct
-réfléchi, c’est la vertu. En donnant à l’homme très peu
-d’influence sur son propre bonheur, et des moyens sans
-nombre de se perfectionner, l’intention du Créateur n’a pas
-été sans doute que l’objet de notre vie fût un but presque
-impossible. — Consacrez toutes vos forces à vous rendre
-heureux, modérez votre caractère, si vous le pouvez, de manière
-que vous n’éprouviez pas ces vagues désirs auxquels
-rien ne peut suffire ; et, malgré toute cette sage combinaison
-de l’égoïsme, vous serez malade, vous serez ruiné, vous serez
-emprisonné, et tout l’édifice de vos soins pour vous-même
-sera renversé.</p>
-
-<p>L’on répond à cela : — Je serai si circonspect que je n’aurai
-point d’ennemis. — Soit, vous n’aurez point à vous
-reprocher de généreuses imprudences ; mais on a vu
-quelquefois les moins courageux persécutés. — Je ménagerai
-si bien ma fortune, que je la conserverai. — Je le
-crois ; mais il y a des désastres universels, qui n’épargnent
-pas même ceux qui ont eu pour principe de ne jamais s’exposer
-pour les autres, et la maladie et les accidents de
-toute espèce disposent de notre sort malgré nous. Comment
-donc le but de notre liberté morale serait-il le bonheur de
-cette courte vie, que le hasard, la souffrance, la vieillesse et
-la mort mettent hors de notre puissance ? Il n’en est pas de
-même du perfectionnement ; chaque jour, chaque heure, chaque
-minute peut y contribuer ; tous les événements heureux
-et malheureux y servent également, et cette œuvre dépend en
-entier de nous, quelle que soit notre situation sur la terre.</p>
-
-<p>La morale de Kant et de Fichte est très analogue à celle
-des stoïciens ; cependant, les stoïciens accordaient davantage
-à l’empire des qualités naturelles ; l’orgueil romain se retrouve
-dans leur manière de juger l’homme. Les <i>Kantiens</i>
-croient à l’action nécessaire et continuelle de la volonté
-contre les mauvais penchants. Ils ne tolèrent point les
-exceptions dans l’obéissance au devoir, et rejettent toutes
-les excuses qui pourraient les motiver.</p>
-
-<p>L’opinion de Kant sur la véracité en est un exemple ; il la
-considère avec raison comme la base de toute morale.
-Quand le fils de Dieu s’est appelé le Verbe, ou la Parole,
-peut-être voulait-il honorer ainsi dans le langage l’admirable
-faculté de révéler ce qu’on pense. Kant a porté le respect
-pour la vérité jusqu’au point de ne pas permettre qu’on la
-trahît, lors même qu’un scélérat viendrait vous demander
-si votre ami qu’il poursuit est caché dans votre maison. Il
-prétend qu’il ne faut jamais se permettre dans aucune
-circonstance particulière ce qui ne saurait être admis
-comme loi générale ; mais, dans cette occasion, il oublie
-qu’on pourrait faire une loi générale de ne sacrifier la
-vérité qu’à une autre vertu ; car, dès que l’intérêt personnel
-est écarté d’une question, les sophismes ne sont plus à
-craindre, et la conscience prononce sur toutes choses avec
-équité.</p>
-
-<p>La théorie de Kant, en morale, est sévère et quelquefois
-sèche, parce qu’elle exclut la sensibilité. Il la regarde
-comme un reflet des sensations, et comme devant conduire
-aux passions, dans lesquelles il entre toujours de l’égoïsme ;
-c’est à cause de cela qu’il n’admet pas cette sensibilité pour
-guide, et qu’il place la morale sous la sauvegarde de principes
-immuables. Il n’est rien de plus sévère que cette doctrine ;
-mais il y a une sévérité qui attendrit, alors même
-que les mouvements du cœur lui sont suspects, et qu’elle
-essaie de les bannir tous : quelque vigoureux que soit un
-moraliste, quand c’est à la conscience qu’il s’adresse, il est
-sûr de nous émouvoir. Celui qui dit à l’homme : — Trouvez
-tout en vous-même, — fait toujours naître dans l’âme
-quelque chose de grand qui tient encore à la sensibilité même
-dont il exige le sacrifice. Il faut distinguer, en étudiant la
-philosophie de Kant, le sentiment de la sensibilité ; il admet
-l’un comme juge des vérités philosophiques ; il considère
-l’autre comme devant être soumise à la conscience. Le sentiment
-et la conscience sont employés dans ses écrits comme
-des termes presque synonymes ; mais la sensibilité se rapproche
-davantage de la sphère des émotions, et par conséquent
-des passions qu’elles font naître.</p>
-
-<p>On ne saurait se lasser d’admirer les écrits de Kant, dans
-lesquels la suprême loi du devoir est consacrée ; quelle chaleur
-vraie, quelle éloquence animée, dans un sujet où d’ordinaire
-il ne s’agit que de réprimer ! On se sent pénétré
-d’un profond respect pour l’austérité d’un vieillard philosophe,
-constamment soumis à cet invincible pouvoir de la
-vertu, sans autre empire que la conscience, sans autres
-armes que les remords, sans autres trésors à distribuer que
-les jouissances intérieures de l’âme ; jouissances dont on
-ne peut même donner l’espoir pour motif, puisqu’on ne les
-comprend qu’après les avoir éprouvées.</p>
-
-<p>Parmi les philosophes allemands, des hommes non moins
-vertueux que Kant, et qui se rapprochent davantage de la
-religion par leurs penchants, ont attribué au sentiment religieux
-l’origine de la loi morale. Ce sentiment ne saurait être
-de la nature de ceux qui peuvent devenir une passion. Sénèque
-en a dépeint le calme et la profondeur, quand il a dit :
-<i>Dans le sein de l’homme vertueux, je ne sais quel dieu, mais
-il habite un dieu.</i></p>
-
-<p>Kant a prétendu que c’était altérer la pureté désintéressée
-de la morale, que de donner pour but à nos actions la
-perspective d’une vie future ; plusieurs écrivains allemands
-l’ont parfaitement réfuté à cet égard ; en effet, l’immortalité
-céleste n’a nul rapport avec les peines et les récompenses
-que l’on conçoit sur cette terre ; le sentiment qui nous fait
-aspirer à l’immortalité est aussi désintéressé que celui qui
-nous ferait trouver notre bonheur dans le dévouement à
-celui des autres ; car les prémices de la félicité religieuse,
-c’est le sacrifice de nous-mêmes ; ainsi donc elle écarte nécessairement
-toute espèce d’égoïsme.</p>
-
-<p>Quelque effort qu’on fasse, il faut en revenir à reconnaître
-que la religion est le véritable fondement de la morale ; c’est
-l’objet sensible et réel au dedans de nous, qui peut seul détourner
-nos regards des objets extérieurs. Si la piété ne
-causait pas des émotions sublimes, qui sacrifierait même des
-plaisirs, quelque vulgaires qu’ils fussent, à la froide dignité
-de la raison ? Il faut commencer l’histoire intime de l’homme
-par la religion ou par la sensation, car il n’y a de vivant que
-l’une ou l’autre. La morale fondée sur l’intérêt personnel
-serait aussi évidente qu’une vérité mathématique, qu’elle
-n’en exercerait pas plus d’empire sur les passions, qui foulent
-aux pieds tous les calculs ; il n’y a qu’un sentiment qui
-puisse triompher d’un sentiment, la nature violente ne saurait
-être dominée que par la nature exaltée. Le raisonnement,
-dans de pareils cas, ressemble au maître d’école de
-La Fontaine ; personne ne l’écoute, et tout le monde crie au
-secours.</p>
-
-<p>Jacobi, comme je le montrerai dans l’analyse de ses ouvrages,
-a combattu les arguments dont Kant se sert pour ne
-pas admettre le sentiment religieux comme base de la
-morale. Il croit, au contraire, que la Divinité se révèle à
-chaque homme en particulier, comme elle s’est révélée au
-genre humain, lorsque les prières et les œuvres ont préparé
-le cœur à la comprendre. Un autre philosophe affirme que
-l’immortalité commence déjà sur cette terre, pour celui qui
-désire et qui sent en lui-même le goût des choses éternelles ;
-un autre, que la nature fait entendre la volonté de Dieu
-à l’homme, et qu’il y a dans l’univers une voix gémissante
-et captive, qui l’invite à délivrer le monde et lui-même, en
-combattant le principe du mal sous toutes ses apparences
-funestes. Ces divers systèmes tiennent à l’imagination de
-chaque écrivain, et sont adoptés par ceux qui sympathisent
-avec lui ; mais la direction générale de ces opinions est toujours
-la même : affranchir l’âme de l’influence des objets
-extérieurs, placer l’empire de nous en nous-mêmes, et donner
-à cet empire le devoir pour loi, et pour espérance une
-autre vie.</p>
-
-<p>Sans doute, les vrais chrétiens ont enseigné de tout temps
-la même doctrine : mais ce qui distingue la nouvelle école
-allemande, c’est de réunir à tous ces sentiments dont on
-voulait faire le partage des simples et des ignorants, la plus
-haute philosophie et les connaissances les plus positives.
-Le siècle orgueilleux était venu nous dire que le raisonnement
-et les sciences détruisaient toutes les perspectives de
-l’imagination, toutes les terreurs de la conscience, toutes
-les croyances du cœur, et l’on rougissait de la moitié de son
-être déclarée faible et presque insensée ; mais ils sont arrivés
-ces hommes qui, à force de penser, ont trouvé la théorie
-de toutes les impressions naturelles ; et, loin de vouloir les
-étouffer, ils nous ont fait découvrir la noble source dont
-elles sortent. Les moralistes allemands ont relevé le sentiment
-et l’enthousiasme des dédains d’une raison tyrannique
-qui comptait comme richesse tout ce qu’elle avait anéanti,
-et mettait sur le lit de Procruste l’homme et la nature, afin
-d’en retrancher ce que la philosophie matérialiste ne pouvait
-comprendre !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch15">CHAPITRE XV<br />
-<span class="i">De la morale scientifique.</span></h3>
-
-
-<p>On a voulu tout démontrer, depuis que le goût des sciences
-exactes s’est emparé des esprits ; et le calcul des probabilités
-permettant de soumettre l’incertain même à des règles,
-l’on s’est flatté de résoudre mathématiquement toutes les
-difficultés que présentaient les questions les plus délicates,
-et de faire ainsi régner l’algèbre sur l’univers. Des philosophes,
-en Allemagne, ont aussi prétendu donner à la
-morale les avantages d’une science rigoureusement prouvée
-dans ses principes comme dans ses conséquences, et qui
-n’admet ni objection ni exception, dès qu’on en adopte la
-première base. Kant et Fichte ont essayé ce travail métaphysique,
-et Schleiermacher, le traducteur de Platon,
-et l’auteur de plusieurs discours sur la religion, dont nous
-parlerons dans la section suivante, a publié un livre très
-profond sur l’examen des diverses morales, considérées
-comme science. Il voudrait en trouver une dont tous les
-raisonnements fussent parfaitement enchaînés, dont le
-principe contînt toutes les conséquences, et dont chaque
-conséquence fît reparaître le principe ; mais, jusqu’à présent,
-il ne semble pas que ce but puisse être atteint.</p>
-
-<p>Les anciens ont aussi voulu faire une science de la morale,
-mais ils comprenaient dans cette science les lois et le gouvernement ;
-en effet, il est impossible de fixer d’avance tous
-les devoirs de la vie, quand on ignore ce que la législation
-et les mœurs du pays où l’on est peuvent exiger ; c’est
-d’après ce point de vue que Platon a imaginé sa république.
-L’homme entier y est considéré sous le rapport de la religion,
-de la politique et de la morale ; mais, comme cette
-république ne saurait exister, on ne peut concevoir comment,
-au milieu des abus de la société humaine, un code de
-morale, quel qu’il fût, pourrait se passer de l’interprétation
-habituelle de la conscience. Les philosophes recherchent la
-forme scientifique en toutes choses ; on dirait qu’ils se flattent
-d’enchaîner ainsi l’avenir, et de se soustraire entièrement
-au joug des circonstances ; mais ce qui nous en affranchit,
-c’est notre âme, c’est la sincérité de notre amour intime
-pour la vertu. La science de la morale n’enseigne pas plus
-à être un honnête homme, dans toute la magnificence de
-ce mot, que la géométrie à dessiner, ni la poétique à trouver
-des fictions heureuses.</p>
-
-<p>Kant, qui avait reconnu la nécessité du sentiment dans
-les vérités métaphysiques, a voulu s’en passer dans la
-morale, et il n’a jamais pu établir, d’une manière incontestable,
-qu’un grand fait du cœur humain, c’est que la
-morale a le devoir et non l’intérêt pour base ; mais, pour
-connaître le devoir, il faut en appeler à sa conscience et à
-la religion. Kant, en écartant la religion des motifs de la
-morale, ne pouvait voir dans la conscience qu’un juge, et
-non une voix divine ; aussi n’a-t-il cessé de présenter à ce
-juge des questions épineuses ; les solutions qu’il en a données,
-et qu’il croyait évidentes, n’en ont pas moins été
-attaquées de mille manières ; car ce n’est jamais que par le
-sentiment qu’on arrive à l’unanimité d’opinion parmi les
-hommes.</p>
-
-<p>Quelques philosophes allemands ayant reconnu l’impossibilité
-de rédiger en lois toutes les affections qui composent
-notre être, et de faire une science, pour ainsi dire, de tous
-les mouvements du cœur, se sont contentés d’affirmer que
-la morale consistait dans l’harmonie avec soi-même. Sans
-doute, quand on n’a pas de remords, il est probable qu’on
-n’est pas criminel, et, quand même on commettrait des
-fautes d’après l’opinion des autres, si d’après la sienne on a
-fait son devoir, on n’est pas coupable ; mais il ne faut pas
-se fier cependant à ce contentement de soi-même, qui
-semble devoir être la meilleure preuve de la vertu. Il y a
-des hommes qui sont parvenus à prendre leur orgueil pour
-de la conscience ; le fanatisme est, pour d’autres, un mobile
-désintéressé qui justifie tout à leurs propres yeux : enfin
-l’habitude du crime donne à de certains caractères un genre
-de force qui les affranchit du repentir, au moins tant qu’ils
-ne sont pas atteints par l’infortune.</p>
-
-<p>Il ne s’ensuit pas de cette impossibilité de trouver une
-science de la morale, ou des signes universels auxquels on
-puisse reconnaître si ses prétextes sont observés, qu’il n’y
-ait pas des devoirs positifs qui doivent nous servir de
-guides ; mais comme il y a dans la destinée de l’homme
-nécessité et liberté, il faut que dans sa conduite il y ait aussi
-l’inspiration et la règle ; rien de ce qui tient à la vertu ne
-peut être ni tout à fait arbitraire, ni tout à fait fixé : aussi,
-l’une des merveilles de la religion est-elle de réunir au
-même degré l’élan de l’amour et la soumission à la loi ;
-le cœur de l’homme est ainsi tout à la fois satisfait et
-dirigé.</p>
-
-<p>Je ne rendrai point compte ici de tous les systèmes de
-morale scientifique qui ont été publiés en Allemagne ; il en
-est de tellement subtils, que, bien qu’ils traitent de notre
-propre nature, on ne sait sur quoi s’appuyer pour les concevoir.
-Les philosophes français ont rendu la morale singulièrement
-aride, en rapportant tout à l’intérêt personnel.
-Quelques métaphysiciens allemands sont arrivés au même
-résultat, en fondant néanmoins toute leur doctrine sur les
-sacrifices. Ni les systèmes matérialistes, ni les systèmes
-abstraits ne peuvent donner une idée complète de la vertu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch16">CHAPITRE XVI<br />
-<span class="i">Jacobi.</span></h3>
-
-
-<p>Il est difficile de rencontrer, dans aucun pays, un homme
-de lettres d’une nature plus distinguée que celle de Jacobi ;
-avec tous les avantages de la figure et de la fortune, il s’est
-voué depuis sa jeunesse, depuis quarante années, à la méditation.
-La philosophie est d’ordinaire une consolation ou un
-asile ; mais celui qui la choisit, quand toutes les circonstances
-lui promettent de grands succès dans le monde, n’en
-est que plus digne de respect. Entraîné par son caractère à
-reconnaître la puissance du sentiment, Jacobi s’est occupé
-des idées abstraites, surtout pour montrer leur insuffisance.
-Ses écrits sur la métaphysique sont très estimés en Allemagne ;
-cependant c’est surtout comme grand moraliste
-que sa réputation est universelle.</p>
-
-<p>Il a combattu le premier la morale fondée sur l’intérêt,
-et, donnant pour principe à la sienne le sentiment religieux,
-considéré philosophiquement, il s’est fait une doctrine distincte
-de celle de Kant, qui rapporte tout à l’inflexible loi
-du devoir, et de celle des nouveaux métaphysiciens qui
-cherchent, comme je viens de le dire, le moyen d’appliquer
-la rigueur scientifique à la théorie de la vertu.</p>
-
-<p>Schiller, dans une épigramme contre le système de Kant
-en morale, dit : « Je trouve du plaisir à servir mes amis ; il
-m’est agréable d’accomplir mes devoirs : cela m’inquiète,
-car alors je ne suis pas vertueux ». Cette plaisanterie porte
-avec elle un sens profond ; car, quoique le bonheur ne doive
-jamais être le but de l’accomplissement du devoir, néanmoins
-la satisfaction intérieure qu’il nous cause est précisément
-ce qu’on peut appeler la béatitude de la vertu : ce mot
-de béatitude a perdu quelque chose de sa dignité ; mais il
-faut pourtant revenir à s’en servir, car on a besoin d’exprimer
-le genre d’impressions qui fait sacrifier le bonheur, ou
-du moins le plaisir, à un état de l’âme plus doux et plus
-pur.</p>
-
-<p>En effet, si le sentiment ne seconde pas la morale, comment
-se ferait-elle obéir ? comment unir ensemble, si ce n’est par le
-sentiment, la raison et la volonté, lorsque cette volonté doit
-faire plier nos passions ? Un penseur allemand a dit <i>qu’il n’y
-avait d’autre philosophie que la religion chrétienne</i>, et ce n’est
-certainement pas pour exclure la philosophie qu’il s’est
-exprimé ainsi, c’est parce qu’il était convaincu que les
-idées les plus hautes et les plus profondes conduisaient à
-découvrir l’accord singulier de cette religion avec la nature
-de l’homme. Entre ces deux classes de moralistes, celle qui,
-comme Kant et d’autres plus abstraits encore, veut rapporter
-toutes les actions de la morale à des préceptes immuables,
-et celle qui, comme Jacobi, proclame qu’il faut tout abandonner
-à la décision du sentiment, le christianisme semble
-indiquer le point merveilleux où la loi positive n’exclut pas
-l’inspiration du cœur, ni cette inspiration la loi positive.</p>
-
-<p>Jacobi, qui a tant de raisons de se confier dans la pureté
-de sa conscience, a eu tort de poser en principe qu’on doit
-s’en remettre entièrement à ce que le mouvement de l’âme
-peut nous conseiller ; la sécheresse de quelques écrivains
-intolérants, qui n’admettent ni modification ni indulgence
-dans l’application de quelques préceptes, a jeté Jacobi dans
-l’excès contraire.</p>
-
-<p>Quand les moralistes français sont sévères, ils le sont à un
-degré qui tue le caractère individuel dans l’homme ; il est
-dans l’esprit de la nation d’aimer en tout l’autorité. Les philosophes
-allemands, et Jacobi principalement, respectent ce
-qui constitue l’existence particulière de chaque être, et jugent
-les actions à leur source, c’est-à-dire d’après l’impulsion
-bonne ou mauvaise qui les a causées. Il y a mille
-moyens d’être un très mauvais homme, sans blesser aucune
-loi reçue, comme on peut faire une détestable tragédie, en
-observant toutes les règles et toutes les convenances théâtrales.
-Quand l’âme n’a pas l’élan naturel, elle voudrait savoir
-ce qu’on doit dire et ce qu’on doit faire dans chaque
-circonstance, afin d’être quitte envers elle-même et envers
-les autres, en se soumettant à ce qui est ordonné. La loi,
-cependant, ne peut apprendre en morale, comme en poésie,
-que ce qu’il ne faut pas faire ; mais en toutes choses, ce
-qui est bon et sublime ne nous est révélé que par la divinité
-de notre cœur.</p>
-
-<p>L’utilité publique, telle que je l’ai développée dans les
-chapitres précédents, pourrait conduire à être immoral par
-moralité. Dans les rapports privés, au contraire, il peut
-arriver quelquefois qu’une conduite parfaite selon le monde
-vienne d’un mauvais principe, c’est-à-dire qu’elle tienne à
-quelque chose d’aride, de haineux et d’impitoyable. Les
-passions naturelles et les talents supérieurs déplaisent à ces
-personnes qu’on honore trop facilement du nom de sévères :
-elles se saisissent de leur moralité, qu’elles disent venir de
-Dieu, comme un ennemi prendrait l’épée du père pour en
-frapper les enfants.</p>
-
-<p>Cependant, l’aversion de Jacobi contre l’inflexible rigueur
-de la loi le fait aller trop loin pour s’en affranchir. « Oui,
-dit-il, je mentirais comme Desdemona mourante<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> ; je
-tromperais comme Oreste, quand il voulait mourir à la
-place de Pylade, j’assassinerais comme Timoléon ; je serais
-parjure comme Épaminondas et comme Jean de Witt ;
-je me déterminerais au suicide comme Caton ; je serais sacrilège
-comme David ; car j’ai la certitude en moi-même qu’en
-pardonnant à ces fautes selon la lettre l’homme exerce le
-droit souverain que la majesté de son être lui confère ; il
-appose le sceau de sa dignité, le sceau de sa divine nature,
-sur la grâce qu’il accorde.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Desdemona, afin de sauver à son époux la honte et le danger
-du forfait qu’il vient de commettre, déclare, en mourant, que c’est
-elle qui s’est tuée.</p>
-</div>
-<p>« Si vous voulez établir un système universel et rigoureusement
-scientifique, il faut que vous soumettiez la conscience
-à ce système qui a pétrifié la vie : cette conscience
-doit devenir sourde, muette et insensible ; il faut arracher
-jusqu’aux moindres restes de sa racine, c’est-à-dire du cœur
-de l’homme. Oui, aussi vrai que vos formules métaphysiques
-vous tiennent lieu d’Apollon et des Muses, ce n’est
-qu’en faisant taire votre cœur que vous pourrez vous conformer
-implicitement aux lois sans exception, et que vous
-adopterez l’obéissance raide et servile qu’elles demandent :
-alors la conscience ne servira qu’à vous enseigner, comme
-un professeur dans la chaire, ce qui est vrai au dehors de
-vous ; et ce fanal intérieur ne sera bientôt plus qu’une main
-de bois qui, sur les grands chemins, indique la route aux
-voyageurs ».</p>
-
-<p>Jacobi est si bien guidé par ses propres sentiments, qu’il
-n’a peut-être pas assez réfléchi aux conséquences de cette
-morale pour le commun des hommes. Car, que répondre à
-ceux qui prétendraient, en s’écartant du devoir, qu’ils
-obéissent aux mouvements de leur conscience ? Sans doute
-on pourra découvrir qu’ils sont hypocrites en parlant ainsi ;
-mais on leur a fourni l’argument qui peut servir à les
-justifier, quoi qu’ils fassent ; et c’est beaucoup pour les
-hommes d’avoir des phrases à dire en faveur de leur conduite :
-ils s’en servent d’abord pour tromper les autres, et
-finissent par se tromper eux-mêmes.</p>
-
-<p>Dira-t-on que cette doctrine indépendante ne peut convenir
-qu’aux caractères vraiment vertueux ? Il ne doit point
-y avoir de privilèges même pour la vertu ; car du moment
-qu’elle en désire, il est probable qu’elle n’en mérite plus.
-Une égalité sublime règne dans l’empire du devoir, et il
-se passe quelque chose au fond du cœur humain, qui donne
-à chaque homme, quand il le veut sincèrement, le moyen
-d’accomplir tout ce que l’enthousiasme inspire, sans sortir
-des bornes de la loi chrétienne, qui est aussi l’œuvre d’un
-saint enthousiasme.</p>
-
-<p>La doctrine de Kant peut être, en effet, considérée comme
-trop sèche, parce qu’il n’y donne pas assez d’influence à la
-religion ; mais il ne faut pas s’étonner qu’il ait été porté à
-ne pas faire du sentiment la base de sa morale, dans un temps
-où il s’était répandu, en Allemagne surtout, une affectation
-de sensibilité qui affaiblissait nécessairement le ressort des
-esprits et des caractères. Un génie tel que celui de Kant devait
-avoir pour but de retremper les âmes.</p>
-
-<p>Les moralistes allemands de la nouvelle école, si purs
-dans leurs sentiments, à quelques systèmes abstraits qu’ils
-s’abandonnent, peuvent être divisés en trois classes : ceux
-qui, comme Kant et Fichte, ont voulu donner à la loi du
-devoir une théorie scientifique et une application inflexible ;
-ceux, à la tête desquels Jacobi doit être placé, qui prennent
-le sentiment religieux et la conscience naturelle pour
-guides, et ceux qui, faisant de la révélation la base de leur
-croyance, veulent réunir le sentiment et le devoir, et cherchent
-à les lier ensemble par une interprétation philosophique.
-Ces trois classes de moralistes attaquent tous également
-la morale fondée sur l’intérêt personnel. Elle n’a
-presque plus de partisans en Allemagne ; on peut y faire
-le mal, mais du moins on y laisse intacte la théorie du
-bien.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch17">CHAPITRE XVII<br />
-<span class="i">De Woldemar.</span></h3>
-
-
-<p>Le roman de <i>Woldemar</i> est l’ouvrage du même philosophe
-Jacobi dont j’ai parlé dans le chapitre précédent. Cet
-ouvrage renferme des discussions philosophiques, dans lesquelles
-les systèmes de morale que professaient les écrivains
-français sont vivement attaqués, et la doctrine de
-Jacobi y est développée avec une admirable éloquence. Sous
-ce rapport, <i>Woldemar</i> est un très beau livre ; mais, comme
-roman, je n’en aime ni la marche ni le but.</p>
-
-<p>L’auteur qui, comme philosophe, rapporte toute la destinée
-humaine au sentiment, peint, ce me semble, dans son
-ouvrage, la sensibilité autrement qu’elle n’est en effet. Une
-délicatesse exagérée, ou plutôt une façon bizarre de concevoir
-le cœur humain, peut intéresser en théorie, mais non
-quand on la met en action, et qu’on en veut faire ainsi
-quelque chose de réel.</p>
-
-<p>Woldemar ressent une amitié vive pour une personne qui
-ne veut pas l’épouser, quoiqu’elle partage son sentiment. Il
-se marie avec une femme qu’il n’aime pas, parce qu’il croit
-trouver en elle un caractère soumis et doux, qui convient
-au mariage. A peine l’a-t-il épousée, qu’il est au moment
-de se livrer à l’amour qu’il éprouve pour l’autre. Celle qui
-n’a pas voulu s’unir à lui l’aime toujours, mais elle est
-révoltée de l’idée qu’il puisse avoir de l’amour pour elle ; et
-cependant elle veut vivre auprès de lui, soigner ses enfants,
-traiter sa femme en sœur, et ne connaître les affections de
-la nature que par la sympathie de l’amitié. C’est ainsi
-qu’une pièce de Gœthe, assez vantée, <i>Stella</i>, finit par la
-résolution que prennent deux femmes qui ont des liens
-sacrés avec le même homme, de vivre chez lui toutes deux
-en bonne intelligence. De telles inventions ne réussissent
-en Allemagne que parce qu’il y a souvent dans ce pays plus
-d’imagination que de sensibilité. Les âmes du Midi n’entendraient
-rien à cet héroïsme de sentiment : la passion est
-dévouée, mais jalouse ; et la prétendue délicatesse qui
-sacrifie l’amour à l’amitié, sans que le devoir le commande,
-n’est que de la froideur maniérée.</p>
-
-<p>C’est un système tout factice que ces générosités aux dépens
-de l’amour. Il ne faut admettre ni tolérance, ni partage,
-dans un sentiment qui n’est sublime que parce qu’il
-est, comme la maternité, comme la tendresse filiale, exclusif
-et tout-puissant. On ne doit pas se mettre par son choix
-dans une situation où la morale et la sensibilité ne sont pas
-d’accord ; car ce qui est involontaire est si beau, qu’il est
-affreux d’être condamné à se commander toutes ses actions,
-et à vivre avec soi-même comme avec sa victime.</p>
-
-<p>Ce n’est assurément ni par hypocrisie, ni par sécheresse
-d’âme, qu’un génie bon et vrai a imaginé, dans le roman
-de <i>Woldemar</i>, des situations où chaque personnage immole
-le sentiment par le sentiment, et cherche avec soin une
-raison de ne pas aimer ce qu’il aime. Mais Jacobi, ayant
-éprouvé dès sa jeunesse un vif penchant pour tous les
-genres d’enthousiasme, a cherché dans les liens du cœur
-une mysticité romanesque très ingénieusement exprimée,
-mais peu naturelle.</p>
-
-<p>Il me semble que Jacobi entend moins bien l’amour que
-la religion, parce qu’il veut trop les confondre ; il n’est pas
-vrai que l’amour puisse, comme la religion, trouver tout son
-bonheur dans l’abnégation du bonheur même. L’on altère
-l’idée qu’on doit avoir de la vertu, quand on la fait consister
-dans une exaltation sans but, et dans des sacrifices sans
-nécessité. Tous les personnages du roman de Jacobi luttent
-sans cesse de générosité aux dépens de l’amour ; non seulement
-cela n’arrive guère dans la vie, mais cela n’est pas
-même beau, quand la vertu ne l’exige pas ; car les sentiments
-forts et passionnés honorent la nature humaine, et la
-religion n’est si imposante que parce qu’elle peut triompher
-de tels sentiments. Aurait-il fallu que Dieu même daignât
-parler à notre cœur, s’il n’y avait trouvé que des affections
-débonnaires auxquelles il fût si facile de renoncer ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch18">CHAPITRE XVIII<br />
-<span class="i">De la disposition romanesque dans les affections du cœur.</span></h3>
-
-
-<p>Les philosophes anglais ont fondé, comme nous l’avons
-dit, la vertu sur le sentiment, ou plutôt sur le sens moral ;
-mais ce système n’a nul rapport avec la moralité <i>sentimentale</i>
-dont il est ici question ; cette moralité, dont le nom et
-l’idée n’existent guère qu’en Allemagne, n’a rien de philosophique ;
-elle fait seulement un devoir de la sensibilité, et
-porte à mésestimer ceux qui n’en ont pas.</p>
-
-<p>Sans doute la puissance d’aimer tient de très près à la
-morale et à la religion ; il se peut donc que notre répugnance
-pour les âmes froides et dures soit un instinct sublime,
-un instinct qui nous avertit que de tels êtres, alors
-même que leur conduite est estimable, agissent mécaniquement
-ou par calcul, mais sans qu’il puisse jamais exister
-entre eux et nous aucune sympathie. En Allemagne, où
-l’on veut réduire en préceptes toutes les impressions, on a
-considéré comme immoral ce qui n’était pas sensible et
-même romanesque. Werther avait tellement mis en vogue
-les sentiments exaltés, que presque personne n’eût osé se
-montrer sec et froid, quand même on aurait eu ce caractère
-naturellement. De là cet <i>enthousiasme obligé</i> pour la
-lune, les forêts, la campagne et la solitude ; de là ces maux
-de nerfs, ces sons de voix maniérés, ces regards qui veulent
-être vus, tout cet appareil enfin de la sensibilité, que
-dédaignent les âmes fortes et sincères.</p>
-
-<p>L’auteur de <i>Werther</i> s’est moqué le premier de ces affectations ;
-néanmoins, comme il faut qu’il y ait en tout pays
-des ridicules, peut-être vaut-il mieux qu’ils consistent dans
-l’exagération un peu niaise de ce qui est bon, que dans
-l’élégante prétention à ce qui est mal. Le désir du succès
-étant invincible dans les hommes, et encore plus dans les
-femmes, les prétentions de la médiocrité sont un signe certain
-du goût dominant à telle époque et dans telle société ;
-les mêmes personnes qui se faisaient <i>sentimentales</i> en
-Allemagne, se seraient montrées ailleurs légères et dédaigneuses.</p>
-
-<p>L’extrême susceptibilité du caractère des Allemands est
-une des grandes causes de l’importance qu’ils attachent
-aux moindres nuances du sentiment, et cette susceptibilité
-tient souvent à la vérité des affections. Il est aisé d’être
-ferme quand on n’est pas sensible : la seule qualité nécessaire
-alors, c’est le courage ; car il faut que <i>la sévérité bien
-ordonnée commence par soi-même</i> ; mais quand les preuves
-d’intérêt que les autres nous refusent ou nous donnent influent
-puissamment sur le bonheur, il est impossible que
-l’on n’ait pas mille fois plus d’irritabilité dans le cœur que
-ceux qui exploitent leurs amis comme un domaine, en
-cherchant seulement à les rendre profitables.</p>
-
-<p>Toutefois il faut se garder de ces codes de sentiments, si
-subtils et si nuancés, que beaucoup d’écrivains allemands
-ont multipliés de tant de manières, et dont leurs romans
-sont remplis. Les Allemands, il faut en convenir, ne sont
-pas toujours parfaitement naturels. Certains de leur loyauté,
-de leur sincérité dans tous les rapports réels de la vie, ils
-sont tentés de regarder l’affectation du beau comme un culte
-envers le bon, et de se permettre quelquefois en ce genre
-des exagérations qui gâtent tout.</p>
-
-<p>Cette émulation de sensibilité entre quelques femmes et
-quelques écrivains d’Allemagne, serait, dans le fond, assez
-innocente, si le ridicule qu’on donne à l’affectation ne jetait
-pas toujours une sorte de défaveur sur la sincérité même.
-Les hommes froids et égoïstes trouvent un plaisir particulier
-à se moquer des attachements passionnés, et voudraient
-faire passer pour factice tout ce qu’ils n’éprouvent pas. Il y
-a même des personnes vraiment sensibles que l’exagération
-doucereuse affadit sur leurs propres impressions, et qu’on
-blase sur le sentiment, comme on pourrait les blaser sur la
-religion par les sermons ennuyeux et les pratiques superstitieuses.</p>
-
-<p>On a tort d’appliquer les idées positives que nous avons
-sur le bien et le mal aux délicatesses de la sensibilité. Accuser
-tel ou tel caractère de ce qui lui manque à cet égard,
-c’est comme faire un crime de n’être pas poète. La susceptibilité
-naturelle à ceux qui pensent plus qu’ils n’agissent,
-peut les rendre injustes envers les personnes d’une autre
-nature. Il faut de l’imagination pour deviner tout ce que le
-cœur peut faire souffrir, et les meilleures gens du monde
-sont souvent lourds et stupides à cet égard : ils vont à travers
-les sentiments, comme s’ils marchaient sur des fleurs,
-en s’étonnant de les flétrir. N’y a-t-il pas des hommes qui
-n’admirent pas Raphaël, qui entendent la musique sans
-émotion, à qui l’Océan et les cieux ne paraissent que monotones ?
-Comment donc comprendraient-ils les orages de
-l’âme ?</p>
-
-<p>Les caractères même les plus sensibles ne sont-ils pas
-quelquefois découragés dans leurs espérances ? ne peuvent-ils
-pas être saisis par une sorte de sécheresse intérieure,
-comme si la Divinité se retirait d’eux ? Ils n’en restent pas
-moins fidèles à leurs affections ; mais il n’y a plus de parfums
-dans le temple, plus de musique dans le sanctuaire,
-plus d’émotion dans le cœur. Souvent aussi le malheur
-commande de faire taire en soi-même cette voix du sentiment,
-harmonieuse ou déchirante, selon qu’elle s’accorde
-ou non avec la destinée. Il est donc impossible de faire un devoir
-de la sensibilité, car ceux qui l’éprouvent en souffrent
-assez pour avoir souvent le droit et le désir de la réprimer.</p>
-
-<p>Les nations ardentes ne parlent de la sensibilité qu’avec
-terreur ; les nations paisibles et rêveuses croient pouvoir
-l’encourager sans crainte. Au reste, l’on n’a peut-être jamais
-écrit sur ce sujet avec une vérité parfaite, car chacun veut
-se faire honneur de ce qu’il éprouve ou de ce qu’il inspire.
-Les femmes cherchent à s’arranger comme un roman, et
-les hommes comme une histoire ; mais le cœur humain est
-encore bien loin d’être pénétré dans ses relations les plus
-intimes. Une fois peut-être quelqu’un dira sincèrement tout
-ce qu’il a senti, et l’on sera tout étonné d’apprendre que la
-plupart des maximes et des observations sont erronées, et
-qu’il y a une âme inconnue dans le fond de celle qu’on raconte.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch19">CHAPITRE XIX<br />
-<span class="i">De l’amour dans le mariage.</span></h3>
-
-
-<p>C’est dans le mariage que la sensibilité est un devoir :
-dans toute autre relation, la vertu peut suffire ; mais dans
-celle où les destinées sont entrelacées, où la même impulsion
-sert, pour ainsi dire, aux battements de deux cœurs, il
-semble qu’une affection profonde est presque un lien nécessaire.
-La légèreté des mœurs a introduit tant de chagrins
-entre les époux, que les moralistes du dernier siècle s’étaient
-accoutumés à rapporter toutes les jouissances du cœur à
-l’amour paternel et maternel, et finissaient presque par ne
-considérer le mariage que comme la condition requise pour
-jouir du bonheur d’avoir des enfants. Cela est faux en morale,
-et plus faux encore en bonheur.</p>
-
-<p>Il est si aisé d’être bon pour ses enfants, qu’on ne doit
-pas en faire un grand mérite. Dans leurs premières années,
-ils ne peuvent avoir de volonté que celle de leurs parents ;
-et dès qu’ils arrivent à la jeunesse, ils existent par eux-mêmes.
-Justice et bonté composent les principaux devoirs
-d’une relation que la nature rend si facile. Il n’en est point
-ainsi des rapports avec cette moitié de nous, qui peut trouver
-du bonheur ou du malheur dans les moindres de nos
-actions, de nos regards et de nos pensées. C’est là seulement
-que la moralité peut s’exercer tout entière : c’est aussi là
-qu’est la véritable source de la félicité.</p>
-
-<p>Un ami du même âge, auprès duquel vous devez vivre et
-mourir ; un ami dont tous les intérêts sont les vôtres, dont
-toutes les perspectives sont en commun avec vous, y compris
-celle de la tombe : voilà le sentiment qui contient tout
-le sort. Quelquefois, il est vrai, vos enfants, et plus souvent
-encore vos parents, deviennent vos compagnons dans la
-vie ; mais cette rare et sublime jouissance est combattue par
-les lois de la nature, tandis que l’association du mariage est
-d’accord avec toute l’existence humaine.</p>
-
-<p>D’où vient donc que cette association si sainte est si souvent
-profanée ? J’oserai le dire, c’est à l’inégalité singulière
-que l’opinion de la société met entre les devoirs des deux
-époux qu’il faut s’en prendre. Le christianisme a tiré les
-femmes d’un état qui ressemblait à l’esclavage. L’égalité
-devant Dieu étant la base de cette admirable religion, elle
-tend à maintenir l’égalité des droits sur la terre ; la justice
-divine, la seule parfaite, n’admet aucun genre de privilèges,
-et celui de la force moins qu’aucun autre. Cependant, il est
-resté de l’esclavage des femmes des préjugés qui, se combinant
-avec la grande liberté que la société leur laisse, ont
-amené beaucoup de maux.</p>
-
-<p>On a raison d’exclure les femmes des affaires politiques
-et civiles ; rien n’est plus opposé à leur vocation naturelle
-que tout ce qui leur donnerait des rapports de rivalité avec
-les hommes, et la gloire elle-même ne saurait être pour
-une femme qu’un deuil éclatant du bonheur. Mais si la destinée
-des femmes doit consister dans un acte continuel de
-dévouement à l’amour conjugal, la récompense de ce dévouement,
-c’est la scrupuleuse fidélité de celui qui en est
-l’objet.</p>
-
-<p>La religion ne fait aucune différence entre les devoirs des
-deux époux, mais le monde en établit une grande ; et de
-cette différence naît la ruse dans les femmes, et le ressentiment
-dans les hommes. Quel est le cœur qui peut se donner
-tout entier, sans vouloir un autre cœur aussi tout entier ?
-Qui donc accepte de bonne foi l’amitié pour prix de l’amour ?
-qui promet sincèrement la constance à qui ne veut pas être
-fidèle ? Sans doute la religion peut l’exiger, car elle seule a
-le secret de cette contrée mystérieuse où les sacrifices sont
-des jouissances ; mais qu’il est injuste, l’échange que
-l’homme se propose de faire subir à sa compagne !</p>
-
-<p>« Je vous aimerai, dit-il, avec passion deux ou trois ans,
-et puis, au bout de ce temps, je vous parlerai raison ». Et
-ce qu’ils appellent raison, c’est le désenchantement de la
-vie. « Je montrerai dans ma maison de la froideur et de
-l’ennui ; je tâcherai de plaire ailleurs : mais vous qui avez
-d’ordinaire plus d’imagination et de sensibilité que moi,
-vous qui n’avez ni carrière ni distraction, tandis que le
-monde m’en offre de toute espèce ; vous qui n’existez que
-pour moi, tandis que j’ai mille autres pensées, vous serez
-satisfaite de l’affection subordonnée, glacée, partagée, qu’il
-me convient de vous accorder, et vous dédaignerez tous les
-hommages qui exprimeraient des sentiments plus exaltés et
-plus tendres ».</p>
-
-<p>Quel injuste traité ! tous les sentiments humains s’y refusent.
-Il existe un contraste singulier entre les formes de
-respect envers les femmes, que l’esprit chevaleresque a
-introduites en Europe, et la tyrannique liberté que les hommes
-se sont adjugée. Ce contraste produit tous les malheurs
-du sentiment, les attachements illégitimes, la perfidie,
-l’abandon et le désespoir. Les nations germaniques ont été
-moins atteintes que les autres par ces funestes effets ; mais
-elles doivent craindre à cet égard l’influence qu’exerce à la
-longue la civilisation moderne. Il vaut mieux renfermer les
-femmes comme des esclaves, ne point exciter leur esprit ni
-leur imagination, que de les lancer au milieu du monde, et
-de développer toutes leurs facultés, pour leur refuser ensuite
-le bonheur que ces facultés leur rendent nécessaire.</p>
-
-<p>Il y a dans un mariage malheureux une force de douleur
-qui dépasse toutes les autres peines de ce monde. L’âme
-entière d’une femme repose sur l’attachement conjugal :
-lutter seul contre le sort, s’avancer vers le cercueil sans
-qu’un ami vous soutienne, sans qu’un ami vous regrette,
-c’est un isolement dont les déserts de l’Arabie ne donnent
-qu’une faible idée ; et quand tout le trésor de vos jeunes
-années a été donné en vain, quand vous n’espérez plus
-pour la fin de la vie le reflet de ces premiers rayons, quand
-le crépuscule n’a plus rien qui rappelle l’aurore, et qu’il est
-pâle et décoloré comme un spectre livide, avant-coureur de
-la nuit, votre cœur se révolte, il vous semble qu’on vous a
-privée des dons de Dieu sur la terre ; et si vous aimez encore
-celui qui vous traite en esclave, puisqu’il ne vous appartient
-pas et qu’il dispose de vous, le désespoir s’empare de toutes
-les facultés, et la conscience elle-même se trouble à force
-de malheur.</p>
-
-<p>Les femmes pourraient adresser à l’époux qui traite légèrement
-leur destinée, ces deux vers d’une fable :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, c’est un jeu pour vous,</div>
-<div class="verse">Mais c’est la mort pour nous.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Et tant qu’il ne se fera pas dans les idées une révolution
-quelconque, qui change l’opinion des hommes sur la constance
-que leur impose le lien du mariage, il y aura toujours
-guerre entre les deux sexes, guerre secrète, éternelle,
-rusée, perfide, et dont la moralité de tous les deux souffrira.</p>
-
-<p>En Allemagne, il n’y a guère dans le mariage d’inégalité
-entre les deux sexes ; mais c’est parce que les femmes brisent
-aussi souvent que les hommes les nœuds les plus saints.
-La facilité du divorce introduit dans les rapports de famille
-une sorte d’anarchie qui ne laisse rien subsister dans sa
-vérité ni dans sa force. Il vaut encore mieux, pour maintenir
-quelque chose de sacré sur la terre, qu’il y ait dans le
-mariage une esclave que deux esprits forts.</p>
-
-<p>La pureté de l’âme et de la conduite est la première
-gloire d’une femme. Quel être dégradé ne serait-elle pas
-sans l’une et sans l’autre ! Mais le bonheur général et la
-dignité de l’espèce humaine ne gagneraient pas moins peut-être
-à la fidélité de l’homme dans le mariage. En effet, qu’y
-a-t-il de plus beau dans l’ordre moral qu’un jeune homme
-qui respecte cet auguste lien ? L’opinion ne l’exige pas de
-lui, la société le laisse libre ; une sorte de plaisanterie barbare
-s’attacherait à flétrir jusqu’aux plaintes du cœur qu’il
-aurait brisé, car le blâme se tourne facilement contre les
-victimes. Il est donc le maître, mais il s’impose des devoirs ;
-nul inconvénient ne peut résulter pour lui de ses fautes ;
-mais il craint le mal qu’il peut faire à celle qui s’est confiée
-à son cœur, et la générosité l’enchaîne d’autant plus que la
-société le dégage.</p>
-
-<p>La fidélité est commandée aux femmes par mille considérations
-diverses ; elles peuvent redouter les périls et les
-humiliations, suites inévitables d’une erreur ; la voix de la
-conscience est la seule qui se fasse entendre à l’homme ; il
-sait qu’il fait souffrir, il sait qu’il flétrit par l’inconstance un
-sentiment qui doit se prolonger jusqu’à la mort et se renouveler
-dans le ciel : seul avec lui-même, seul au milieu des
-séductions de tous les genres, il reste pur comme un ange ;
-car, si les anges n’ont pas été représentés sous des traits de
-femme, c’est parce que l’union de la force avec la pureté est
-plus belle et plus céleste encore que la modestie même la
-plus parfaite dans un être faible.</p>
-
-<p>L’imagination, quand elle n’a pas le souvenir pour frein,
-détache de ce qu’on possède, embellit ce qu’on craint de ne
-pas obtenir, et fait du sentiment une difficulté vaincue :
-mais, de même que dans les arts, les difficultés vaincues
-n’exigent point de vrai génie. Dans le sentiment, il faut de
-la sécurité pour éprouver ces affections, gage de l’éternité,
-puisqu’elles nous donnent seules l’idée de ce qui ne saurait
-finir.</p>
-
-<p>Le jeune homme fidèle semble chaque jour préférer de
-nouveau celle qu’il aime ; la nature lui a donné une indépendance
-sans bornes, et de longtemps du moins il ne saurait
-prévoir les jours mauvais de la vie : son cheval peut le
-porter au bout du monde ; la guerre, dont il est épris,
-l’affranchit au moins momentanément des relations domestiques,
-et semble réduire tout l’intérêt de l’existence à la
-victoire ou à la mort. La terre lui appartient, tous les plaisirs
-lui sont offerts, nulle fatigue ne l’effraie, nulle association
-intime ne lui est nécessaire ; il serre la main d’un compagnon
-d’armes, et le lien qu’il lui faut est formé. Un temps
-viendra sans doute où la destinée lui révélera ses terribles
-secrets ; mais il ne peut encore s’en douter. Chaque fois
-qu’une nouvelle génération entre en possession de son
-domaine, ne croit-elle pas que tous les malheurs de ses
-devanciers sont venus de leur faiblesse ? ne se persuade-t-elle
-pas qu’ils sont nés tremblants et débiles, comme on les
-voit maintenant ? Eh bien ! du sein même de tant d’illusions,
-qu’il est vertueux et sensible, celui qui veut se vouer au
-long amour, lien de cette vie avec l’autre ! Ah ! qu’un regard
-fier et mâle est beau, lorsqu’en même temps il est modeste
-et pur ! On y voit passer un rayon de cette pudeur, qui peut
-se détacher de la couronne des vierges saintes, pour parer
-même un front guerrier.</p>
-
-<p>Si le jeune homme veut partager avec un seul objet les
-jours brillants de sa jeunesse, il trouvera sans doute parmi
-ses contemporains des railleurs qui prononceront sur lui
-ce grand mot de <i>duperie</i>, la terreur des enfants du siècle.
-Mais est-il dupe, le seul qui sera vraiment aimé ? car les
-angoisses ou les jouissances de l’amour-propre forment tout
-le tissu des affections frivoles et mensongères. Est-il dupe,
-celui qui ne s’amuse pas à tromper pour être à son tour
-plus trompé, plus déchiré peut-être que sa victime ? est-il
-dupe, enfin, celui qui n’a pas cherché le bonheur dans les
-misérables combinaisons de la vanité, mais dans les éternelles
-beautés de la nature, qui parlent toutes de constance,
-de durée et de profondeur ?</p>
-
-<p>Non, Dieu a créé l’homme le premier, comme la plus
-noble des créatures, et la plus noble est celle qui a le plus
-de devoirs. C’est un abus singulier de la prérogative d’une
-supériorité naturelle, que de la faire servir à s’affranchir des
-liens les plus sacrés, tandis que la vraie supériorité
-consiste dans la force de l’âme ; et la force de l’âme, c’est
-la vertu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch20">CHAPITRE XX<br />
-<span class="i">Des écrivains moralistes de l’ancienne école, en Allemagne.</span></h3>
-
-
-<p>Avant que l’école nouvelle eût fait naître, en Allemagne,
-deux penchants qui semblent s’exclure, la métaphysique et
-la poésie, la méthode scientifique et l’enthousiasme, il y
-avait des écrivains qui méritaient une place honorable à
-côté des moralistes anglais. Mendelssohn, Garve, Sulzer,
-Engel, etc., ont écrit sur les sentiments et les devoirs avec
-sensibilité, religion et candeur. On ne trouve point dans
-leurs ouvrages cette ingénieuse connaissance du monde qui
-caractérise les auteurs français, La Rochefoucauld, La
-Bruyère, etc. Les moralistes allemands peignent la société
-avec une certaine ignorance, intéressante d’abord, mais à la
-fin monotone.</p>
-
-<p>Garve est celui de tous qui a mis le plus d’importance à
-bien parler de la bonne compagnie, de la mode, de la politesse,
-etc. Il y a dans toute sa manière de s’exprimer à cet
-égard, une très grande envie de se montrer un homme du
-monde, de savoir la raison de tout, d’être avisé comme un
-Français, et de juger avec bienveillance la cour et la ville ;
-mais les idées communes qu’il proclame dans ses écrits sur
-ces divers sujets, attestent qu’il n’en sait rien que par
-ouï-dire, et n’a jamais observé tout ce que les rapports de
-la société peuvent offrir d’aperçus fins et délicats.</p>
-
-<p>Lorsque Garve parle de la vertu, il montre des lumières
-pures et un esprit serein : il est surtout attachant et original
-dans son traité de la Patience. Accablé par une maladie
-cruelle, il sut la supporter avec un admirable courage ; et
-tout ce qu’on a senti soi-même inspire des pensées neuves.</p>
-
-<p>Mendelssohn, juif de naissance, s’était voué, du sein du
-commerce, à l’étude des belles-lettres et de la philosophie,
-sans renoncer en rien à la croyance ni aux rites de sa religion ;
-admirateur sincère du Phédon, dont il fut le traducteur,
-il en était resté aux idées et aux sentiments précurseurs
-de Jésus-Christ ; nourri des Psaumes et de la Bible,
-ses écrits conservent le caractère de la simplicité hébraïque.
-Il se plaisait à rendre la morale sensible par des apologues,
-à la manière orientale, et cette forme est sûrement celle
-qui plaît davantage, en éloignant des préceptes le ton de la
-réprimande.</p>
-
-<p>Parmi ces apologues, j’en vais traduire un qui me paraît
-remarquable. « Sous le gouvernement tyrannique des
-Grecs, il fut une fois défendu aux Israélites, sous peine de
-mort, de lire entre eux les lois divines. Rabbi Akiba, malgré
-cette défense, tenait des assemblées où il faisait lecture
-de cette loi. Pappus le sut et lui dit : Akiba, ne crains-tu
-pas les menaces de ces cruels ? — Je veux te raconter une
-fable, répondit le Rabbi. — Un renard se promenait sur le
-bord d’un fleuve, et vit les poissons qui se rassemblaient
-avec effroi dans le fond de la rivière. — D’où vient la terreur
-qui vous agite ? dit le renard. — Les enfants des hommes,
-répondirent les poissons, jettent leurs filets dans les
-flots, afin de nous prendre, et nous tâchons de leur échapper. — Savez-vous
-ce qu’il faut faire ? dit le renard ; venez
-là, sur le rocher, où les hommes ne sauraient vous atteindre. — Se
-peut-il, s’écrièrent les poissons, que tu sois le
-renard, estimé le plus prudent entre les animaux ? tu serais
-le plus ignorant de tous, si tu nous donnais sérieusement
-un tel conseil. L’onde est pour nous l’élément de la vie ; et
-nous est-il possible d’y renoncer, parce que des dangers
-nous menacent ! — Pappus, l’application de cette fable est
-facile : la doctrine religieuse est pour nous la source de tout
-bien ; c’est par elle, c’est pour elle seule que nous existons ;
-dût-on nous poursuivre dans son sein, nous ne voulons point
-nous soustraire au péril en nous réfugiant dans la mort ».</p>
-
-<p>La plupart des gens du monde ne conseillent pas mieux
-que le renard : quand ils voient les âmes sensibles agitées
-par les peines du cœur, ils leur proposent toujours de sortir
-de l’air, où est l’orage, pour entrer dans le vide qui tue.</p>
-
-<p>Engel, comme Mendelssohn, enseigne la morale d’une
-manière dramatique. Ses fictions sont peu de chose ; mais
-leur rapport avec l’âme est intime. Dans l’une, il peint un
-vieillard devenu fou par l’ingratitude de son fils, et le sourire
-du vieillard, pendant qu’on raconte son malheur, est
-décrit avec une vérité déchirante. L’homme qui n’a plus la
-conscience de lui-même fait peur, comme un corps qui
-marcherait sans vie. « C’est un arbre, dit Engel, dont les
-branches sont desséchées ; ses racines tiennent encore à la
-terre, mais déjà son sommet est atteint par la mort ». Un
-jeune homme, à l’aspect de ce malheureux, demande à son
-père s’il est ici-bas une plus affreuse destinée que celle de
-ce pauvre fou ? Toutes les souffrances qui tuent, toutes
-celles dont notre propre raison est le témoin, ne lui semblent
-rien à côté de cette déplorable ignorance de soi-même.
-Le père laisse son fils développer tout ce que cette situation
-a d’horrible ; puis, tout à coup il lui demande si celle du
-criminel qui l’a causée n’est pas encore mille fois plus
-redoutable ? La gradation des pensées est très bien soutenue
-dans ce récit, et le tableau des angoisses de l’âme est assez
-éloquemment représenté pour redoubler l’effroi que doit
-causer la plus terrible de toutes, le remords.</p>
-
-<p>J’ai cité ailleurs le passage de la <i>Messiade</i> où le poète
-suppose que dans une planète éloignée, dont les habitants
-étaient immortels, un ange venait apporter la nouvelle
-qu’il existait une terre où les créatures humaines étaient sujettes
-à la mort. Klopstock fait une peinture admirable de
-l’étonnement de ces êtres, qui ignoraient la douleur de perdre
-les objets de leur amour : Engel développe avec talent
-une idée non moins frappante.</p>
-
-<p>Un homme a vu périr ce qu’il avait de plus cher, sa
-femme et sa fille. Un sentiment d’amertume et de révolte
-contre la Providence s’est emparé de lui : un vieux ami
-cherche à rouvrir son cœur à cette douleur profonde, mais
-résignée, qui s’épanche dans le sein de Dieu ; il veut lui
-montrer que la mort est la source de toutes les jouissances
-morales de l’homme.</p>
-
-<p>Y aurait-il des affections de père et de fils, si l’existence
-des hommes n’était pas tout à la fois durable et passagère,
-fixée par le sentiment, entraînée par le temps ? S’il n’y avait
-plus de décadence dans le monde, il n’y aurait pas de progrès :
-comment donc éprouverait-on la crainte et l’espérance ?
-Enfin, dans chaque action, dans chaque sentiment, dans
-chaque pensée, il y a la part de la mort. Et non seulement
-dans le fait, mais aussi dans l’imagination même, les jouissances
-et les chagrins qui tiennent à l’instabilité de la vie
-sont inséparables. L’existence consiste tout entière dans
-ces sentiments de confiance et d’anxiété, qui remplissent
-l’âme errante entre le ciel et la terre, <i>et le vivre n’a d’autre
-mobile que le mourir</i>.</p>
-
-<p>Une femme effrayée par les orages du Midi, souhaitait
-d’aller dans la zone glacée, où l’on n’entend jamais la foudre,
-où l’on ne voit jamais les éclairs : — Nos plaintes sur
-le sort sont un peu du même genre, dit Engel. — En effet,
-il faut désenchanter la nature, pour en écarter les périls. Le
-charme du monde semble tenir autant à la douleur qu’au
-plaisir, à l’effroi qu’à l’espérance ; et l’on dirait que la destinée
-humaine est ordonnée comme un drame, où la terreur
-et la pitié sont nécessaires.</p>
-
-<p>Ce n’est point, sans doute, assez de ces pensées pour cicatriser
-les blessures du cœur ; tout ce qu’il éprouve lui
-semble un renversement de la nature, et nul n’a souffert
-sans croire qu’un grand désordre existait dans l’univers.
-Mais quand un long espace de temps a permis de réfléchir,
-on trouve quelque repos dans les considérations générales,
-et l’on s’unit aux lois de l’univers, en se détachant de soi-même.</p>
-
-<p>Les moralistes allemands de l’ancienne école sont, pour la
-plupart, religieux et sensibles ; leur théorie de la vertu est
-désintéressée ; ils n’admettent point cette doctrine de l’utilité,
-qui conduirait, comme en Chine, à jeter les enfants dans
-le fleuve, si la population devenait trop nombreuse. Leurs
-ouvrages sont remplis d’idées philosophiques et d’affections
-mélancoliques et tendres ; mais ce n’était point assez pour
-lutter contre la morale égoïste, armée de l’ironie dédaigneuse.
-Ce n’était point assez pour réfuter les sophismes
-dont on s’était servi contre les principes les plus
-vrais et les meilleurs. La sensibilité douce, et quelquefois
-même timide, des anciens moralistes allemands, ne suffisait
-pas pour combattre avec succès la dialectique habile et le
-persiflage élégant qui, comme tous les mauvais sentiments,
-ne respectent que la force. Des armes plus acérées sont nécessaires
-pour combattre celles que le vice a forgées : c’est
-donc avec raison que les philosophes de la nouvelle école
-ont pensé qu’il fallait une doctrine plus sévère, plus énergique,
-plus serrée dans ses arguments, pour triompher de
-la dépravation du siècle.</p>
-
-<p>Certainement tout ce qui est simple suffit à tout ce qui
-est bon ; mais quand on vit dans un temps où l’on a tâché
-de mettre l’esprit du côté de l’immoralité, il faut tâcher
-d’avoir le génie pour défenseur de la vertu. Sans doute, il est
-très indifférent d’être accusé de niaiserie quand on exprime
-ce qu’on éprouve ; mais ce mot de <i>niaiserie</i> fait tant
-de peur aux gens médiocres, qu’on doit, s’il est possible, les
-préserver de son atteinte.</p>
-
-<p>Les Allemands, craignant qu’on ne tourne leur loyauté en
-ridicule, veulent quelquefois, quoique bien à contre-cœur,
-s’essayer à l’immoralité, pour se donner un air brillant et
-dégagé. Les nouveaux philosophes, en élevant leur style et
-leurs conceptions à une grande hauteur, ont habilement
-flatté l’amour-propre de leurs adeptes, et l’on doit les louer
-de cet art innocent ; car les Allemands ont besoin de dédaigner
-pour devenir les plus forts. Il y a trop de bonhomie
-dans leur caractère, comme dans leur esprit ; ce sont les
-seuls hommes, peut-être, auxquels on pût conseiller l’orgueil
-comme un moyen de devenir meilleurs. On ne saurait
-nier que les disciples de la nouvelle école n’aient un peu
-trop suivi ce conseil ; mais ils n’en sont pas moins, à quelques
-exceptions près, les écrivains les plus éclairés et les
-plus courageux de leur pays.</p>
-
-<p>— Quelle découverte ont-ils faite ? dira-t-on. — Nul doute
-que ce qui était vrai en morale, il y a deux mille ans, ne
-le soit encore ; mais, depuis deux mille ans, les raisonnements
-de la bassesse et de la corruption se sont tellement
-multipliés, que le philosophe homme de bien doit proportionner
-ses efforts à cette progression funeste. Les idées
-communes ne sauraient lutter contre l’immoralité systématique ;
-il faut creuser plus avant, quand les veines extérieures
-des métaux précieux sont épuisées. On a si souvent
-vu, de nos jours, la faiblesse unie à beaucoup de vertu,
-qu’on s’est accoutumé à croire qu’il y avait de l’énergie
-dans l’immoralité. Les philosophes allemands, et gloire leur
-en soit rendue, ont été les premiers, dans le dix-huitième
-siècle, qui aient mis l’esprit fort du côté de la foi, le génie
-du côté de la morale, et le caractère du côté du devoir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p3ch21">CHAPITRE XXI<br />
-<span class="i">De l’ignorance et de la frivolité d’esprit, dans leurs rapports
-avec la morale.</span></h3>
-
-
-<p>L’ignorance, telle qu’elle existait il y a quelques siècles,
-respectait les lumières et désirait d’en acquérir ; l’ignorance
-de notre temps est dédaigneuse, et cherche à tourner en
-ridicule les travaux et les méditations des hommes éclairés.
-L’esprit philosophique a répandu dans presque toutes les
-classes une certaine facilité de raisonnement, qui sert à
-décrier tout ce qu’il y a de grand et de sérieux dans la
-nature humaine, et nous en sommes à cette époque de la
-civilisation où toutes les belles choses de l’âme tombent en
-poussière.</p>
-
-<p>Quand les barbares du Nord s’emparèrent des plus fertiles
-contrées de l’Europe, ils y apportèrent des vertus farouches
-et mâles ; et, cherchant à se perfectionner eux-mêmes, ils
-demandaient au Midi le soleil, les arts et les sciences. Mais
-les barbares policés n’estiment que l’habileté dans les
-affaires de ce monde, et ne s’instruisent que juste ce qu’il
-faut pour se jouer par quelques phrases du recueillement de
-toute une vie.</p>
-
-<p>Ceux qui nient la perfectibilité de l’esprit humain prétendent
-qu’en toutes choses les progrès et la décadence se
-suivent tour à tour, et que la roue de la pensée tourne
-comme celle de la fortune. Quel triste spectacle que ces
-générations s’occupant sur la terre, comme Sisyphe dans
-les enfers, à des travaux constamment inutiles ! et que serait
-donc la destinée de la race humaine, si elle ressemblait
-au supplice le plus cruel que l’imagination des poètes ait
-conçu ? Mais il n’en est pas ainsi, et l’on peut apercevoir
-un dessein toujours le même, toujours suivi, toujours progressif,
-dans l’histoire de l’homme.</p>
-
-<p>La lutte entre les intérêts de ce monde et les sentiments
-élevés a existé de tout temps, dans les nations comme dans
-les individus. La superstition met quelquefois les hommes
-éclairés du parti de l’incrédulité, et quelquefois, au contraire,
-ce sont les lumières mêmes qui éveillent toutes les
-croyances du cœur. Maintenant, les philosophes se réfugient
-dans la religion, pour troubler en elle la source des
-conceptions hautes et des sentiments désintéressés ; à cette
-époque, préparée par les siècles, l’alliance de la philosophie
-et de la religion peut être intime et sincère. Les ignorants
-ne sont plus, comme jadis, des hommes ennemis du doute,
-et décidés à repousser toutes les fausses lueurs qui troubleraient
-leurs espérances religieuses et leur dévouement
-chevaleresque ; les ignorants de nos jours sont incrédules,
-légers, superficiels ; ils savent tout ce que l’égoïsme a besoin
-de savoir, et leur ignorance ne porte que sur ces études
-sublimes qui font naître dans l’âme un sentiment d’admiration
-pour la nature et pour la Divinité.</p>
-
-<p>Les occupations guerrières remplissaient jadis la vie des
-nobles, et formaient leur esprit par l’action ; mais lorsque,
-de nos jours, les hommes de la première classe n’ont aucune
-fonction dans l’État, et n’étudient profondément aucune
-science, toute l’activité de leur esprit, qui devrait être employée
-dans le cercle des affaires ou des travaux intellectuels,
-se dirige sur l’observation des manières et la connaissance
-des anecdotes.</p>
-
-<p>Les jeunes gens, à peine sortis de l’école, se hâtent de
-prendre possession de l’oisiveté comme de la robe virile ; les
-hommes et les femmes s’épient les uns les autres dans les
-moindres détails ; non pas précisément par méchanceté,
-mais pour avoir quelque chose à dire quand ils n’ont rien à
-penser. Ce genre de causticité journalière détruit la bienveillance
-et la loyauté. On n’est pas content de soi-même quand
-on abuse de l’hospitalité donnée ou reçue pour critiquer
-ceux avec qui l’on passe sa vie, et l’on empêche ainsi toute
-affection profonde de naître ou de subsister ; car en écoutant
-des moqueries sur ceux qui nous sont chers, on flétrit
-ce que l’affection a de pur et d’exalté : les sentiments dans
-lesquels on n’est pas d’une vérité parfaite, font plus de mal
-que l’indifférence.</p>
-
-<p>Chacun a en soi un côté ridicule ; il n’y a que de loin
-qu’un caractère semble complet ; mais ce qui fait l’existence
-individuelle étant toujours une singularité quelconque, cette
-singularité prête à la plaisanterie : aussi l’homme qui la
-craint avant tout cherche-t-il, autant qu’il est possible, à
-faire disparaître en lui ce qui pourrait le signaler de quelque
-manière, soit en bien, soit en mal. Cette nature effacée,
-de quelque bon goût qu’elle paraisse, a bien aussi ses ridicules ;
-mais peu de gens ont l’esprit assez fin pour les
-saisir.</p>
-
-<p>La moquerie a cela de particulier, qu’elle nuit essentiellement
-à ce qui est bon, mais point à ce qui est fort. La
-puissance a quelque chose d’âpre et de triomphant qui tue
-le ridicule ; d’ailleurs, les esprits frivoles respectent <i>la prudence
-de la chair</i>, selon l’expression d’un moraliste du seizième
-siècle ; et l’on est étonné de trouver toute la profondeur
-de l’intérêt personnel dans ces hommes qui semblaient
-incapables de suivre une idée ou un sentiment, quand il
-n’en pouvait rien résulter d’avantageux pour leurs calculs
-de fortune ou de vanité.</p>
-
-<p>La frivolité d’esprit ne porte point à négliger les affaires
-de ce monde. On trouve, au contraire, une bien plus noble
-insouciance à cet égard dans les caractères sérieux que dans
-les hommes d’une nature légère ; car la légèreté de ceux-ci
-ne consiste le plus souvent qu’à dédaigner les idées générales,
-pour mieux s’occuper de ce qui ne concerne qu’eux-mêmes.</p>
-
-<p>Il y a quelquefois de la méchanceté dans les gens d’esprit ;
-mais le génie est presque toujours plein de bonté. La méchanceté
-vient, non pas de ce qu’on a trop d’esprit, mais de
-ce qu’on n’en a pas assez. Si l’on pouvait parler sur les
-idées, on laisserait en paix les personnes ; si l’on se croyait
-assuré de l’emporter sur les autres par ses talents naturels,
-on ne chercherait pas à niveler le parterre sur lequel on
-veut dominer. Il y a des médiocrités d’âme déguisées en
-esprit piquant et malicieux ; mais la vraie supériorité est
-rayonnante de bons sentiments comme de hautes pensées.</p>
-
-<p>L’habitude des occupations intellectuelles inspire une
-bienveillance éclairée pour les hommes et pour les choses ;
-on ne tient plus à soi comme à un être privilégié : quand
-on en sait beaucoup sur la destinée humaine, on ne s’irrite
-plus de chaque circonstance comme d’une chose sans exemple ;
-et la justice n’étant que l’habitude de considérer les
-rapports des êtres entre eux sous un point de vue général,
-l’étendue de l’esprit sert à nous détacher des calculs personnels.
-On a plané sur sa propre existence comme sur
-celle des autres, quand on s’est livré à la contemplation de
-l’univers.</p>
-
-<p>Un des grands inconvénients aussi de l’ignorance, dans
-les temps actuels, c’est qu’elle rend tout à fait incapable
-d’avoir une opinion à soi sur la plupart des objets qui exigent
-de la réflexion ; en conséquence, lorsque telle ou telle
-manière de voir est mise en honneur par l’ascendant des
-circonstances, la plupart des hommes croient que ces mots :
-<i>tout le monde pense ou fait ainsi</i>, doivent tenir à chacun lieu
-de raison et de conscience.</p>
-
-<p>Dans la classe oisive de la société, il est presque impossible
-d’avoir de l’âme sans que l’esprit soit cultivé. Jadis il
-suffisait de la nature pour instruire l’homme, et développer
-son imagination ; mais depuis que la pensée, cette ombre
-effacée du sentiment, a changé tout en abstractions, il faut
-beaucoup savoir pour bien sentir. Ce n’est plus entre les
-élans de l’âme livrée à elle-même, ou les études philosophiques,
-qu’il faut choisir ; mais c’est entre le murmure importun
-d’une société commune ou frivole, et le langage que
-les beaux génies ont tenu de siècle en siècle jusqu’à nos jours.</p>
-
-<p>Comment pourrait-on, sans la connaissance des langues,
-sans l’habitude de la lecture, communiquer avec ces hommes
-qui ne sont plus, et que nous sentons si bien nos amis,
-nos concitoyens, nos alliés ? Il faut être médiocre de cœur
-pour se refuser à de si nobles plaisirs. Ceux-là seulement
-qui remplissent leur vie de bonnes œuvres, peuvent se passer
-de toute étude : l’ignorance, dans les hommes oisifs, prouve
-autant la sécheresse de l’âme que la légèreté de l’esprit.</p>
-
-<p>Enfin, il reste encore une chose vraiment belle et morale,
-dont l’ignorance et la frivolité ne peuvent jouir, c’est l’association
-de tous les hommes qui pensent, d’un bout de l’Europe
-à l’autre. Souvent ils n’ont entre eux aucune relation ;
-ils sont dispersés souvent à de grandes distances l’un de
-l’autre ; mais quand ils se rencontrent, un mot suffit pour
-qu’ils se reconnaissent. Ce n’est pas telle religion, telle opinion,
-tel genre d’étude, c’est le culte de la vérité qui les
-réunit. Tantôt, comme les mineurs, ils creusent jusqu’au
-fond de la terre, pour pénétrer, au sein de l’éternelle nuit,
-les mystères du monde ténébreux ; tantôt ils s’élèvent au
-sommet du Chimboraço, pour découvrir au point le plus
-élevé du globe quelques phénomènes inconnus ; tantôt ils
-étudient les langues de l’Orient, pour y chercher l’histoire
-primitive de l’homme ; tantôt ils vont à Jérusalem pour faire
-sortir des ruines saintes une étincelle qui ranime la religion
-et la poésie ; enfin, ils sont vraiment le peuple de Dieu, ces
-hommes qui ne désespèrent pas encore de la race humaine,
-et veulent lui conserver l’empire de la pensée.</p>
-
-<p>Les Allemands méritent à cet égard une reconnaissance
-particulière ; c’est une honte parmi eux que l’ignorance et
-l’insouciance sur tout ce qui tient à la littérature et aux
-beaux-arts, et leur exemple prouve que, de nos jours, la
-culture de l’esprit conserve dans les classes indépendantes
-des sentiments et des principes.</p>
-
-<p>La direction de la littérature et de la philosophie n’a pas
-été bonne en France, dans la dernière partie du dix-huitième
-siècle ; mais, si l’on peut s’exprimer ainsi, la direction de
-l’ignorance est encore plus redoutable ; car aucun livre ne
-fait du mal à celui qui les lit tous. Si les oisifs du monde,
-au contraire, s’occupent quelques instants, l’ouvrage qu’ils
-rencontrent fait événement dans leur tête, comme l’arrivée
-d’un étranger dans un désert ; et, lorsque cet ouvrage contient
-des sophismes dangereux, ils n’ont point d’arguments
-à y opposer. La découverte de l’imprimerie est vraiment
-funeste pour ceux qui ne lisent qu’à demi, ou par hasard ;
-car le savoir, comme la lance de Télèphe, doit guérir les
-blessures qu’il a faites.</p>
-
-<p>L’ignorance, au milieu des raffinements de la société, est
-le plus odieux de tous les mélanges : elle rend, à quelques
-égards, semblable aux gens du peuple, qui n’estiment que
-l’adresse et la ruse ; elle porte à ne chercher que le bien-être
-et les jouissances physiques, à se servir d’un peu d’esprit
-pour tuer beaucoup d’âme ; à s’applaudir de ce qu’on ne
-sait pas, à se vanter de ce qu’on n’éprouve pas ; enfin, à
-combiner les bornes de l’intelligence avec la dureté du
-cœur, de façon qu’il n’y ait plus rien à faire de ce regard
-tourné vers le ciel, qu’Ovide a célébré comme le plus noble
-attribut de la nature humaine :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Os homini sublime dedit ; cœlumque tueri</div>
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">QUATRIÈME PARTIE<br />
-LA RELIGION ET L’ENTHOUSIASME.</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="p4ch1">CHAPITRE PREMIER<br />
-<span class="i">Considérations générales sur la religion en Allemagne.</span></h3>
-
-
-<p>Les nations de race germanique sont toutes naturellement
-religieuses ; et le zèle de ce sentiment a fait naître
-plusieurs guerres dans leur sein. Cependant, en Allemagne
-surtout, l’on est plus porté à l’enthousiasme qu’au fanatisme.
-L’esprit de secte doit se manifester sous diverses
-formes, dans un pays où l’activité de la pensée est la première
-de toutes ; mais d’ordinaire l’on n’y mêle pas les discussions
-théologiques aux passions humaines ; et les diverses
-opinions, en fait de religion, ne sortent pas de ce monde
-idéal où règne une paix sublime.</p>
-
-<p>Pendant longtemps on s’est occupé, comme je le montrerai
-dans le chapitre suivant, de l’examen des dogmes du
-christianisme ; mais depuis vingt ans, depuis que les écrits
-de Kant ont fortement influé sur les esprits, il s’est établi
-dans la manière de concevoir la religion une liberté et une
-grandeur qui n’exigent ni ne rejettent aucune forme de
-culte en particulier, mais qui font des choses célestes le
-principe dominant de l’existence.</p>
-
-<p>Plusieurs personnes trouvent que la religion des Allemands
-est trop vague, et qu’il vaut mieux se rallier sous
-l’étendard d’un culte plus positif et plus sévère. Lessing dit,
-dans son <i>Essai sur l’éducation du genre humain</i>, que les
-révélations religieuses ont toujours été proportionnées aux
-lumières qui existaient à l’époque où ces révélations ont
-paru. L’ancien Testament, l’Évangile, et, sous plusieurs rapports,
-la réformation, étaient, selon leur temps, parfaitement
-en harmonie avec les progrès des esprits ; et peut-être
-sommes-nous à la veille d’un développement du christianisme,
-qui rassemblera dans un même foyer tous les
-rayons épars, et qui nous fera trouver dans la religion plus
-que la morale, plus que le bonheur, plus que la philosophie,
-plus que le sentiment même, puisque chacun de ces biens
-sera multiplié par sa réunion avec les autres.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit, il est peut-être intéressant de connaître
-sous quel point de vue la religion est considérée en
-Allemagne, et comment on a trouvé le moyen d’y rattacher
-tout le système littéraire et philosophique dont j’ai tracé
-l’esquisse. C’est une chose imposante que cet ensemble de
-pensées qui développe à nos yeux l’ordre moral tout entier
-et donne à cet édifice sublime le dévouement pour base, et
-la Divinité pour faîte.</p>
-
-<p>C’est au sentiment de l’infini que la plupart des écrivains
-allemands rapportent toutes les idées religieuses. L’on
-demande s’il est possible de concevoir l’infini ; cependant,
-ne le conçoit-on pas, au moins d’une manière négative,
-lorsque, dans les mathématiques, on ne peut supposer
-aucun terme à la durée ni à l’étendue ? Cet infini consiste
-dans l’absence des bornes ; mais le sentiment de l’infini, tel
-que l’imagination et le cœur l’éprouvent, est positif et créateur.</p>
-
-<p>L’enthousiasme que le beau idéal nous fait éprouver,
-cette émotion pleine de trouble et de pureté tout ensemble,
-c’est le sentiment de l’infini qui l’excite. Nous nous
-sentons comme dégagés, par l’admiration, des entraves de
-la destinée humaine, et il nous semble qu’on nous révèle
-des secrets merveilleux, pour affranchir l’âme à jamais de
-la langueur et du déclin. Quand nous contemplons le ciel
-étoilé, où des étincelles de lumière sont des univers comme
-le nôtre, où la poussière brillante de la voie lactée trace
-avec des mondes une route dans le firmament, notre pensée
-se perd dans l’infini, notre cœur bat pour l’inconnu, pour
-l’immense, et nous sentons que ce n’est qu’au delà des
-expériences terrestres que notre véritable vie doit commencer.
-Enfin, les émotions religieuses, plus que toutes les
-autres encore, réveillent en nous le sentiment de l’infini ;
-mais, en le réveillant, elles le satisfont ; et c’est pour cela
-sans doute qu’un homme d’un grand esprit disait : « Que la
-créature pensante n’était heureuse que quand l’idée de
-l’infini était devenue pour elle une jouissance, au lieu d’être
-un poids ».</p>
-
-<p>En effet, quand nous nous livrons en entier aux réflexions,
-aux images, aux désirs qui dépassent les limites de l’expérience,
-c’est alors seulement que nous respirons. Quand on
-veut s’en tenir aux intérêts, aux convenances, aux lois de
-ce monde, le génie, la sensibilité, l’enthousiasme, agitent
-péniblement notre âme ; mais ils l’inondent de délices quand
-on les consacre à ce souvenir, à cette attente de l’infini qui
-se présente, dans la métaphysique, sous la forme des dispositions
-innées ; dans la vertu, sous celle du dévouement ;
-dans les arts, sous celle de l’idéal, et dans la religion elle-même,
-sous celle de l’amour divin.</p>
-
-<p>Le sentiment de l’infini est le véritable attribut de l’âme :
-tout ce qui est beau dans tous les genres excite en nous
-l’espoir et le désir d’un avenir éternel et d’une existence sublime ;
-on ne peut entendre ni le vent dans la forêt, ni les
-accords délicieux des voix humaines ; on ne peut éprouver
-l’enchantement de l’éloquence ou de la poésie ; enfin, surtout,
-enfin on ne peut aimer avec innocence, avec profondeur,
-sans être pénétré de religion et d’immortalité.</p>
-
-<p>Tous les sacrifices de l’intérêt personnel viennent du besoin
-de se mettre en harmonie avec ce sentiment de l’infini
-dont on éprouve tout le charme, quoiqu’on ne puisse l’exprimer.
-Si la puissance du devoir était renfermée dans le court
-espace de cette vie, comment donc aurait-elle plus d’empire
-que les passions sur notre âme ? qui sacrifierait des bornes à
-des bornes ? <i>Tout ce qui finit est si court !</i> dit Saint Augustin ;
-les instants de jouissance que peuvent valoir les penchants
-terrestres, et les jours de paix qu’assure une conduite
-morale, différeraient de bien peu, si des émotions sans
-limite et sans terme ne s’élevaient pas au fond du cœur de
-l’homme qui se dévoue à la vertu.</p>
-
-<p>Beaucoup de gens nieront ce sentiment de l’infini ; et,
-certes, ils sont sur un excellent terrain pour le nier, car il
-est impossible de le leur expliquer ; ce n’est pas quelques
-mots de plus qui réussiront à leur faire comprendre ce que
-l’univers ne leur a pas dit. La nature a revêtu l’infini des
-divers symboles qui peuvent le faire arriver jusqu’à nous :
-la lumière et les ténèbres, l’orage et le silence, le plaisir et
-la douleur, tout inspire à l’homme cette religion universelle
-dont son cœur est le sanctuaire.</p>
-
-<p>Un homme dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, M. Ancillon,
-vient de faire paraître un ouvrage sur la nouvelle
-philosophie de l’Allemagne, qui réunit la lucidité de l’esprit
-français à la profondeur du génie allemand. M. Ancillon
-s’est déjà acquis un nom célèbre comme historien ; il est
-incontestablement ce qu’on a coutume d’appeler en France
-une bonne tête ; son esprit même est positif et méthodique,
-et c’est par son âme qu’il a saisi tout ce que la pensée de
-l’infini peut présenter de plus vaste et de plus élevé. Ce
-qu’il a écrit sur ce sujet porte un caractère tout à fait original ;
-c’est, pour ainsi dire, le sublime mis à la portée de
-la logique : il trace avec précision la ligne où les connaissances
-expérimentales s’arrêtent, soit dans les arts, soit
-dans la philosophie, soit dans la religion ; il montre que le
-sentiment va beaucoup plus loin que les connaissances, et
-que, par delà les preuves démonstratives, il y a l’évidence
-naturelle ; par delà l’analyse, l’inspiration ; par delà les
-mots, les idées ; par delà les idées, les émotions, et que le
-sentiment de l’infini est un fait de l’âme, un fait primitif,
-sans lequel il n’y aurait rien dans l’homme que de l’instinct
-physique et du calcul.</p>
-
-<p>Il est difficile d’être religieux à la manière introduite par
-les esprits secs, ou par les hommes de bonne volonté qui
-voudraient faire arriver la religion aux honneurs de la démonstration
-scientifique. Ce qui touche si intimement au
-mystère de l’existence ne peut être exprimé par les formes
-régulières de la parole. Le raisonnement dans de tels sujets
-sert à montrer où finit le raisonnement, et là où il finit
-commence la véritable certitude ; car les vérités de sentiment
-ont une force d’intensité qui appelle tout notre être à
-leur appui. L’infini agit sur l’âme pour l’élever et la dégager
-du temps. L’œuvre de la vie, c’est de sacrifier les intérêts
-de notre existence passagère à cette immortalité qui commence
-pour nous dès à présent, si nous en sommes déjà
-dignes ; et non seulement la plupart des religions ont ce
-même but, mais les beaux-arts, la poésie, la gloire et
-l’amour, sont des religions dans lesquelles il entre plus ou
-moins d’alliage.</p>
-
-<p>Cette expression : <i>c’est divin</i>, qui est passée en usage
-pour vanter les beautés de la nature et de l’art, cette expression
-est une croyance parmi les Allemands ; ce n’est point
-par indifférence qu’ils sont tolérants, c’est parce qu’ils ont
-de l’universalité dans leur manière de sentir et de concevoir
-la religion. En effet, chaque homme peut trouver dans une
-des merveilles de l’univers celle qui parle plus puissamment
-à son âme : l’un admire la Divinité dans les traits d’un
-père ; l’autre, dans l’innocence d’un enfant ; l’autre, dans le
-céleste regard des vierges de Raphaël, dans la musique,
-dans la poésie, dans la nature, n’importe : car tous s’entendent,
-si tous sont animés par le principe religieux, génie du
-monde et de chaque homme.</p>
-
-<p>Des esprits supérieurs ont élevé des doutes sur tel ou tel
-dogme ; et c’était un grand malheur que la subtilité de la
-dialectique ou les prétentions de l’amour-propre pussent
-troubler et refroidir le sentiment de la foi. Souvent aussi la
-réflexion se trouvait à l’étroit dans ces religions intolérantes
-dont on avait fait, pour ainsi dire, un code pénal, et qui
-donnaient à la théologie toutes les formes d’un gouvernement
-despotique. Mais qu’il est sublime, ce culte qui nous
-fait ressentir une jouissance céleste dans l’inspiration du
-génie, comme dans la vertu la plus obscure ; dans les affections
-les plus tendres, comme dans les peines les plus amères ;
-dans la tempête, comme dans les beaux jours ; dans la
-fleur, comme dans le chêne ; dans tout, hors le calcul, hors
-le froid mortel de l’égoïsme, qui nous sépare de la nature
-bienfaisante, et nous donne la vanité seule pour mobile, la
-vanité dont la racine est toujours venimeuse ! qu’elle est
-belle, la religion qui consacre le monde entier à son auteur,
-et se sert de toutes nos facultés pour célébrer les rites saints
-du merveilleux univers !</p>
-
-<p>Loin qu’une telle croyance interdise les lettres ni les
-sciences, la théorie de toutes les idées et le secret de tous
-les talents lui appartiennent ; il faudrait que la nature et
-la Divinité fussent en contradiction, si la piété sincère
-défendait aux hommes de se servir de leurs facultés, et de
-goûter les plaisirs qu’elles donnent. Il y a de la religion
-dans toutes les œuvres du génie ; il y a du génie dans toutes
-les pensées religieuses. L’esprit est d’une moins illustre origine,
-il sert à contester ; mais le génie est créateur. La
-source inépuisable des talents et des vertus, c’est le sentiment
-de l’infini, qui a sa part dans toutes les actions généreuses
-et dans toutes les conceptions profondes.</p>
-
-<p>La religion n’est rien si elle n’est pas tout, si l’existence
-n’en est pas remplie, si l’on n’entretient pas sans cesse dans
-l’âme cette foi à l’invisible, ce dévouement, cette élévation
-de désirs, qui doivent triompher des penchants vulgaires
-auxquels notre nature nous expose.</p>
-
-<p>Néanmoins, comment la religion pourrait-elle nous être
-sans cesse présente, si nous ne la rattachions pas à tout ce qui
-doit occuper une belle vie, les affections dévouées, les méditations
-philosophiques et les plaisirs de l’imagination ?
-Un grand nombre de pratiques sont recommandées aux
-fidèles, afin qu’à tous les moments du jour la religion leur
-soit rappelée par les obligations qu’elle impose ; mais si la
-vie entière pouvait être naturellement et sans effort un culte
-de tous les instants, ne serait-ce pas mieux encore ? puisque
-l’admiration pour le beau se rapporte toujours à la Divinité,
-et que l’élan même des pensées fortes nous fait
-remonter vers notre origine, pourquoi donc la puissance
-d’aimer, la poésie, la philosophie, ne seraient-elles pas les
-colonnes du temple de la foi ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p4ch2">CHAPITRE II<br />
-<span class="i">Du Protestantisme.</span></h3>
-
-
-<p>C’était chez les Allemands qu’une révolution opérée par
-les idées devait avoir lieu ; car le trait saillant de cette nation
-méditative est l’énergie de la conviction intérieure. Quand
-une fois une opinion s’est emparée des têtes allemandes,
-leur patience et leur persévérance à la soutenir font singulièrement
-honneur à la force de la volonté dans l’homme.</p>
-
-<p>En lisant les détails de la mort de Jean Hus et de Jérôme
-de Prague, les précurseurs de la réformation, on voit un
-exemple frappant de ce qui caractérise les chefs du protestantisme
-en Allemagne, la réunion d’une foi vive avec l’esprit
-d’examen. Leur raison n’a point fait tort à leur croyance,
-ni leur croyance à leur raison ; et leurs facultés morales ont
-agi toujours ensemble.</p>
-
-<p>Partout, en Allemagne, on trouve des traces des diverses
-luttes religieuses qui, pendant plusieurs siècles, ont occupé
-la nation entière. On montre encore dans la cathédrale de
-Prague des bas-reliefs où les dévastations commises par les
-hussites sont représentées ; et la partie de l’église que les
-Suédois ont incendiée dans la guerre de trente ans n’est
-point rebâtie. Non loin de là, sur le pont, est placée la
-statue de saint Jean Népomucène, qui aima mieux périr
-dans les flots que de révéler les faiblesses qu’une reine
-infortunée lui avait confessées. Les monuments, et même
-les ruines qui attestent l’influence de la religion sur les
-hommes, intéressent vivement notre âme ; car les guerres
-d’opinion, quelque cruelles qu’elles soient, font plus d’honneur
-aux nations que les guerres d’intérêt.</p>
-
-<p>Luther est, de tous les grands hommes que l’Allemagne a
-produits, celui dont le caractère était le plus allemand : sa
-fermeté avait quelque chose de rude ; sa conviction allait
-jusqu’à l’entêtement ; le courage de l’esprit était en lui le
-principe du courage de l’action : ce qu’il avait de passionné
-dans l’âme ne le détournait point des études abstraites ; et
-quoi qu’il attaquât de certains abus et de certains dogmes
-comme des préjugés, ce n’était point l’incrédulité philosophique,
-mais un fanatisme à lui qui l’inspirait.</p>
-
-<p>Néanmoins la réformation a introduit dans le monde l’examen
-en fait de religion. Il en est résulté pour les uns le
-scepticisme, mais pour les autres une conviction plus ferme
-des vérités religieuses : l’esprit humain était arrivé à une
-époque où il devait nécessairement examiner pour croire.
-La découverte de l’imprimerie, la multiplicité des connaissances
-et l’investigation philosophique de la vérité, ne permettaient
-plus cette foi aveugle dont on s’était jadis si bien
-trouvé. L’enthousiasme religieux ne pouvait renaître que
-par l’examen et la méditation. C’est Luther qui a mis la
-Bible et l’Évangile entre les mains de tout le monde ; c’est
-lui qui a donné l’impulsion à l’étude de l’antiquité ; car en
-apprenant l’hébreu pour lire la Bible, et le grec pour lire
-le Nouveau Testament, on a cultivé les langues anciennes,
-et les esprits se sont tournés vers les recherches historiques.</p>
-
-<p>L’examen peut affaiblir cette foi d’habitude que les
-hommes font bien de conserver tant qu’ils le peuvent ; mais
-quand l’homme sort de l’examen plus religieux qu’il n’y
-était entré, c’est alors que la religion est invariablement
-fondée ; c’est alors qu’il y a paix entre elle et les lumières,
-et qu’elles se servent mutuellement.</p>
-
-<p>Quelques écrivains ont beaucoup déclamé contre le système
-de la perfectibilité, et l’on aurait dit, à les entendre,
-que c’était une véritable atrocité de croire notre espèce
-perfectible. Il suffit, en France, qu’un homme de tel parti ait
-soutenu telle opinion, pour qu’il ne soit plus du bon goût
-de l’adopter ; et tous les moutons du même troupeau viennent
-donner, les uns après les autres, leurs coups de tête
-aux idées, qui n’en restent pas moins ce qu’elles sont.</p>
-
-<p>Il est très probable que le genre humain est susceptible
-d’éducation, aussi bien que chaque homme, et qu’il y a des
-époques marquées pour les progrès de la pensée dans la
-route éternelle du temps. La réformation fut l’ère de l’examen,
-et de la conviction éclairée qui lui succède. Le christianisme
-a d’abord été fondé, puis altéré, puis examiné,
-puis compris, et ces diverses périodes étaient nécessaires à
-son développement ; elles ont duré quelquefois cent ans,
-quelquefois mille ans. L’Être suprême, qui puise dans l’éternité,
-n’est pas économe du temps à notre manière.</p>
-
-<p>Quand Luther a paru, la religion n’était plus qu’une puissance
-politique, attaquée ou défendue comme un intérêt de
-ce monde. Luther l’a rappelée sur le terrain de la pensée.
-La marche historique de l’esprit humain à cet égard, en
-Allemagne, est digne de remarque. Lorsque les guerres causées
-par la réformation furent apaisées, et que les réfugiés
-protestants se furent naturalisés dans les divers États du
-nord de l’empire germanique, les études philosophiques,
-qui avaient toujours pour objet l’intérieur de l’âme, se dirigèrent
-naturellement vers la religion ; et il n’existe pas,
-dans le dix-huitième siècle, de littérature où l’on trouve
-sur ce sujet une aussi grande quantité de livres que dans la
-littérature allemande.</p>
-
-<p>Lessing, l’un des esprits les plus vigoureux de l’Allemagne,
-n’a cessé d’attaquer, avec toute la force de sa logique,
-cette maxime si communément répétée, <i>qu’il y a des vérités
-dangereuses</i>. En effet, c’est une singulière présomption,
-dans quelques individus, de se croire le droit de cacher la
-vérité à leurs semblables, et de s’attribuer la prérogative
-de se placer, comme Alexandre devant Diogène, pour nous
-dérober les rayons de ce soleil qui appartient à tous également ;
-cette prudence prétendue n’est que la théorie du
-charlatanisme ; on veut escamoter les idées, pour mieux
-asservir les hommes. La vérité est l’œuvre de Dieu, les mensonges
-sont l’œuvre de l’homme. Si l’on étudie les époques
-de l’histoire où l’on a craint la vérité, l’on verra toujours
-que c’est quand l’intérêt particulier luttait de quelque
-manière contre la tendance universelle.</p>
-
-<p>La recherche de la vérité est la plus noble des occupations,
-et sa publication un devoir. Il n’y a rien à craindre
-pour la religion ni pour la société dans cette recherche, si
-elle est sincère ; et si elle ne l’est pas, ce n’est plus alors la
-vérité, c’est le mensonge qui fait du mal. Il n’y a pas un
-sentiment dans l’homme dont on ne puisse trouver la raison
-philosophique : pas une opinion, pas même un préjugé
-généralement répandu, qui n’ait sa racine dans la nature.
-Il faut donc examiner, non dans le but de détruire, mais
-pour fonder la croyance sur la conviction intime, et non sur
-la conviction dérobée.</p>
-
-<p>On voit des erreurs durer longtemps ; mais elles causent
-toujours une inquiétude pénible. En contemplant la tour de
-Pise, qui penche sur sa base, on se figure qu’elle va tomber,
-quoiqu’elle ait subsisté pendant des siècles, et l’imagination
-n’est en repos qu’en présence des édifices fermes et
-réguliers. Il en est de même de la croyance à certains principes ;
-ce qui est fondé sur les préjugés inquiète, et l’on
-aime à voir la raison appuyer de tout son pouvoir les conceptions
-élevées de l’âme.</p>
-
-<p>L’intelligence contient en elle-même le principe de tout
-ce qu’elle acquiert par l’expérience ; Fontenelle disait avec
-justesse, <i>qu’on croyait reconnaître une vérité, la première
-fois qu’elle nous était annoncée</i>. Comment donc pourrait-on
-imaginer que tôt ou tard les idées justes et la persuasion
-intime qu’elles font naître, ne se rencontreront pas ? Il y a
-une harmonie préétablie entre la vérité et la raison
-humaine, qui finit toujours par les rapprocher l’une de
-l’autre.</p>
-
-<p>Proposer aux hommes de ne pas se dire mutuellement ce
-qu’ils pensent, c’est ce qu’on appelle vulgairement garder
-le secret de la comédie. On ne continue d’ignorer que parce
-qu’on ne sait pas qu’on ignore ; mais du moment qu’on a
-commandé de se taire, c’est que quelqu’un a parlé ; et, pour
-étouffer les pensées que ces paroles ont excitées, il faut
-dégrader la raison. Il y a des hommes pleins d’énergie et
-de bonne foi, qui n’ont jamais soupçonné telles ou telles
-vérités philosophiques ; mais ceux qui les savent et les dissimulent
-sont des hypocrites, ou tout au moins des êtres
-bien arrogants et bien irréligieux. — Bien arrogants ; car de
-quel droit s’imaginent-ils qu’ils sont de la classe des initiés,
-et que le reste du monde n’en est pas ? — Bien irréligieux ;
-car s’il y avait une vérité philosophique ou naturelle,
-une vérité enfin qui combattît la religion, cette religion ne
-serait pas ce qu’elle est, la lumière des lumières.</p>
-
-<p>Il faut bien mal connaître le christianisme, c’est-à-dire,
-la révélation des lois morales de l’homme et de l’univers,
-pour recommander à ceux qui veulent y croire l’ignorance,
-le secret et les ténèbres. Ouvrez les portes du temple ;
-appelez à votre secours le génie, les beaux-arts, les sciences,
-la philosophie ; rassemblez-les dans un même foyer, pour
-honorer et comprendre l’Auteur de la création, et si l’amour
-a dit que le nom de ce qu’on aime semble gravé sur les
-feuilles de chaque fleur, comment l’empreinte de Dieu ne
-serait-elle pas dans toutes les idées qui se rallient à la chaîne
-éternelle !</p>
-
-<p>Le droit d’examiner ce qu’on doit croire est le fondement
-du protestantisme. Les premiers réformateurs ne l’entendaient
-pas ainsi : ils croyaient pouvoir placer les colonnes
-d’Hercule de l’esprit humain au terme de leurs propres
-lumières ; mais ils avaient tort d’espérer qu’on se soumettrait
-à leurs décisions comme infaillibles, eux qui rejetaient
-toute autorité de ce genre dans la religion catholique. Le
-protestantisme devait donc suivre le développement et les
-progrès des lumières, tandis que le catholicisme se vantait
-d’être immuable au milieu des vagues du temps.</p>
-
-<p>Parmi les écrivains allemands de la religion protestante, il a
-existé diverses manières de voir, qui successivement ont
-occupé l’attention. Plusieurs savants ont fait des recherches
-inouïes sur l’Ancien et le Nouveau Testament. Michaelis a
-étudié les langues, les antiquités et l’histoire naturelle de
-l’Asie, pour interpréter la Bible : et tandis qu’en France
-l’esprit philosophique plaisantait sur le christianisme, on
-en faisait en Allemagne un objet d’érudition. Bien que ce
-genre de travail pût, à quelques égards, blesser les âmes
-religieuses, quel respect ne suppose-t-il pas pour le livre,
-objet d’un examen aussi sérieux ! Ces savants n’attaquèrent
-ni le dogme, ni les prophéties, ni les miracles ; mais il en
-vint après eux un grand nombre qui voulurent donner une
-explication toute naturelle à la Bible et au Nouveau Testament,
-et qui, considérant l’une et l’autre, simplement
-comme de bons écrits d’une lecture instructive, ne voyaient
-dans les mystères que des métaphores orientales.</p>
-
-<p>Ces théologiens s’appelaient raisonnables, parce qu’ils
-croyaient dissiper tous les genres d’obscurité ; mais c’était
-mal diriger l’esprit d’examen que de vouloir l’appliquer aux
-vérités qu’on ne peut pressentir que par l’élévation et le recueillement
-de l’âme. L’esprit d’examen doit servir à reconnaître
-ce qui est supérieur à la raison, comme un astronome
-marque les hauteurs auxquelles la vue de l’homme
-n’atteint pas : ainsi donc, signaler les régions incompréhensibles,
-sans prétendre ni les nier, ni les soumettre au langage,
-c’est se servir de l’esprit d’examen selon sa mesure et
-selon son but.</p>
-
-<p>L’interprétation savante ne satisfait pas plus que l’autorité
-dogmatique. L’imagination et la sensibilité des Allemands
-ne pouvaient se contenter de cette sorte de religion
-prosaïque, qui accordait un respect de raison au christianisme.
-Herder, le premier, fit renaître la foi par la poésie :
-profondément instruit dans les langues orientales, il avait
-pour la Bible un genre d’admiration semblable à celui qu’un
-Homère sanctifié pourrait inspirer. La tendance naturelle
-des esprits, en Allemagne, est de considérer la poésie comme
-une sorte de don prophétique, précurseur des dons divins ;
-ainsi ce n’était point une profanation de réunir à la croyance
-religieuse l’enthousiasme qu’elle inspire.</p>
-
-<p>Herder n’était pas scrupuleusement orthodoxe ; cependant
-il rejetait, ainsi que ses partisans, les commentaires érudits
-qui avaient pour but de simplifier la Bible, et qui l’anéantissaient
-en la simplifiant. Une sorte de théologie poétique,
-vague, mais animée, libre, mais sensible, tint la place de
-cette école pédantesque, qui croyait marcher vers la raison
-en retranchant quelques miracles de cet univers, et cependant
-le merveilleux est à quelques égards peut-être plus
-facile encore à concevoir que ce qu’on est convenu d’appeler
-le naturel.</p>
-
-<p>Schleiermacher, le traducteur de Platon, a écrit sur la
-religion des discours d’une rare éloquence ; il combat l’indifférence
-qu’on appelait <i>tolérance</i>, et le travail destructeur
-qu’on faisait passer pour un examen impartial. Schleiermacher
-n’est pas non plus un théologien orthodoxe ; mais il
-montre, dans les dogmes religieux qu’il adopte, de la force
-de croyance, et une grande vigueur de conception métaphysique.
-Il a développé avec beaucoup de chaleur et de clarté
-le sentiment de l’infini, dont j’ai parlé dans le chapitre précédent.
-On peut appeler les opinions religieuses de Schleiermacher
-et de ses disciples une théologie philosophique.</p>
-
-<p>Enfin Lavater et plusieurs hommes de talent se sont ralliés
-aux opinions mystiques, telles que Fénelon en France,
-et divers écrivains de tous les pays les ont conçues.</p>
-
-<p>Lavater a précédé quelques-uns des hommes que j’ai
-cités ; néanmoins c’est depuis un petit nombre d’années surtout,
-que la doctrine dont il peut être considéré comme un
-des principaux chefs, a pris une grande faveur en Allemagne.
-L’ouvrage de Lavater sur la physionomie est plus
-célèbre que ses écrits religieux ; mais ce qui le rendait surtout
-remarquable, c’était son caractère personnel ; il y avait
-en lui un rare mélange de pénétration et d’enthousiasme ;
-il observait les hommes avec une finesse d’esprit singulière,
-et s’abandonnait avec une confiance absolue à des idées
-qu’on pourrait nommer superstitieuses ; il avait de l’amour-propre,
-et peut-être cet amour-propre a-t-il été la cause de
-ses opinions bizarres sur lui-même et sur sa vocation miraculeuse :
-cependant rien n’égalait la simplicité religieuse et
-la candeur de son âme ; on ne pouvait voir sans étonnement,
-dans un salon de nos jours, un ministre du saint
-Évangile inspiré comme les apôtres, et spirituel comme un
-homme du monde. Le garant de la sincérité de Lavater,
-c’étaient ses bonnes actions et son beau regard, qui portait
-l’empreinte d’une inimitable vérité.</p>
-
-<p>Les écrivains religieux de l’Allemagne actuelle sont divisés
-en deux classes très distinctes, les défenseurs de la réformation
-et les partisans du catholicisme. J’examinerai à part les
-écrivains de ces diverses opinions ; mais ce qu’il importe
-d’affirmer avant tout, c’est que si le nord de l’Allemagne est
-le pays où les questions théologiques ont été le plus agitées,
-c’est en même temps celui où les sentiments religieux sont
-le plus universels ; le caractère national en est empreint ; et
-le génie des arts et de la littérature y puise toute son inspiration.
-Enfin, parmi les gens du peuple, la religion a, dans
-le nord de l’Allemagne, un caractère idéal et doux qui surprend
-singulièrement, dans un pays dont on est accoutumé
-à croire les mœurs très rudes.</p>
-
-<p>Une fois, en voyageant de Dresde à Leipzig, je m’arrêtai
-le soir à Meissen, petite ville placée sur une hauteur, au-dessus
-de la rivière, et dont l’église renferme des tombeaux consacrés
-à d’illustres souvenirs. Je me promenais sur l’esplanade,
-et je me laissais aller à cette rêverie que le coucher
-du soleil, l’aspect lointain du paysage, et le bruit de l’onde
-qui coule au fond de la vallée, excitent si facilement dans
-notre âme ; j’entendis alors les voix de quelques hommes
-du peuple, et je craignais d’écouter des paroles vulgaires,
-telles qu’on en chante ailleurs dans les rues. Quel fut mon
-étonnement, lorsque je compris le refrain de leur chanson :
-<i>Ils se sont aimés, et ils sont morts avec l’espoir de se retrouver
-un jour !</i> Heureux pays, que celui où de tels sentiments
-sont populaires, et répandent jusque dans l’air qu’on respire
-je ne sais quelle fraternité religieuse, dont l’amour
-pour le ciel et la pitié pour l’homme sont le touchant lien !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p4ch3">CHAPITRE III<br />
-<span class="i">Du culte des Frères Moraves.</span></h3>
-
-
-<p>Il y a peut-être trop de liberté dans le protestantisme,
-pour contenter une certaine austérité religieuse, qui peut
-s’emparer de l’homme accablé par de grands malheurs ;
-quelquefois même, dans le cours habituel de la vie, la réalité
-de ce monde disparaît tout à coup, et l’on se sent, au
-milieu de ses intérêts, comme dans un bal dont on n’entendrait
-pas la musique ; le mouvement qu’on y verrait paraîtrait
-insensé. Une espèce d’apathie rêveuse s’empare également
-du bramin et du sauvage, quand l’un, à force de penser,
-et l’autre, à force d’ignorer, passent des heures entières
-dans la contemplation muette de la destinée. La seule activité
-dont on soit susceptible alors est celle qui a le culte
-divin pour objet. On aime à faire à chaque instant quelque
-chose pour le ciel ; et c’est cette disposition qui inspire de
-l’attrait pour les couvents, quoiqu’ils aient d’ailleurs des
-inconvénients très graves.</p>
-
-<p>Les établissements moraves sont les couvents des protestants,
-et c’est l’enthousiasme religieux du nord de l’Allemagne
-qui leur a donné naissance, il y a cent années. Mais
-quoique cette association soit aussi sévère qu’un couvent
-catholique, elle est plus libérale dans les principes ; on n’y
-fait point de vœu, tout y est volontaire ; les hommes et les
-femmes ne sont pas séparés, et le mariage n’y est point
-interdit. Néanmoins la société entière est ecclésiastique,
-c’est-à-dire que tout s’y fait par la religion et pour elle ;
-c’est l’autorité de l’église qui régit cette communauté de
-fidèles ; mais cette église est sans prêtres, et le sacerdoce y
-est exercé tour à tour par les personnes les plus religieuses
-et les plus vénérables.</p>
-
-<p>Les hommes et les femmes, avant d’être mariés, vivent
-séparément les uns des autres dans des réunions où règne
-l’égalité la plus parfaite. La journée entière est remplie par
-des travaux, les mêmes pour tous les rangs ; l’idée de la
-Providence, constamment présente, dirige toutes les actions
-de la vie des Moraves.</p>
-
-<p>Quand un jeune homme veut prendre une compagne, il
-s’adresse à la doyenne des filles ou des veuves, et lui
-demande celle qu’il voudrait épouser. L’on tire au sort à
-l’église, pour savoir s’il doit ou non s’unir à la femme qu’il
-préfère ; et si le sort est contre lui, il renonce à sa demande.
-Les Moraves ont tellement l’habitude de se résigner, qu’ils
-ne résistent point à cette décision ; et comme ils ne voient
-les femmes qu’à l’église, il leur en coûte moins pour renoncer
-à leur choix. Cette manière de prononcer sur le mariage
-et sur beaucoup d’autres circonstances de la vie indique
-l’esprit général du culte des Moraves. Au lieu de s’en tenir
-à la soumission à la volonté du ciel, ils se figurent qu’ils
-peuvent la connaître ou par des inspirations, ou, ce qui est
-plus étrange encore, en interrogeant le hasard. Le devoir
-et les événements manifestent à l’homme les voies de Dieu
-sur la terre ; comment peut-il se flatter de les pénétrer par
-d’autres moyens ?</p>
-
-<p>L’on observe d’ailleurs en général, chez les Moraves, les
-mœurs évangéliques telles qu’elles devaient exister du temps
-des apôtres, dans les communautés chrétiennes. Ni les
-dogmes extraordinaires, ni les pratiques scrupuleuses ne
-font le lien de cette association : l’Évangile y est interprété
-de la manière la plus naturelle et la plus claire ; mais on y
-est fidèle aux conséquences de cette doctrine, et l’on met,
-sous tous les rapports, sa conduite en harmonie avec les
-principes religieux. Les communautés moraves servent surtout
-à prouver que le protestantisme, dans sa simplicité,
-peut mener au genre de vie le plus austère, et à la religion
-la plus enthousiaste ; la mort et l’immortalité bien comprises
-suffisent pour occuper et diriger toute l’existence.</p>
-
-<p>J’ai été, il y a quelque temps, à Dintendorf, petit village
-près d’Erfurt, où une communauté de Moraves s’est établie.
-Ce village est à trois lieues de toute grande route, il est placé
-entre deux montagnes, sur le bord d’un ruisseau ; des saules
-et des peupliers élevés l’entourent ; il y a dans l’aspect de
-la contrée quelque chose de calme et de doux, qui prépare
-l’âme à sortir des agitations de la vie. Les maisons et les
-rues sont d’une propreté parfaite ; les femmes, toutes habillées
-de même, cachent leurs cheveux et ceignent leur tête
-avec un ruban dont les couleurs indiquent si elles sont mariées,
-filles ou veuves ; les hommes sont vêtus de brun, à peu
-près comme les quakers. Une industrie mercantile les
-occupe presque tous ; mais on n’entend pas le moindre bruit
-dans le village. Chacun travaille avec régularité et tranquillité ;
-et l’action intérieure des sentiments religieux apaise
-tout autre mouvement.</p>
-
-<p>Les filles et les veuves habitent ensemble dans un grand
-dortoir, et, pendant la nuit, une d’elles veille tour à tour
-pour prier, ou pour soigner celles qui pourraient devenir
-malades. Les hommes non mariés vivent de la même manière.
-Ainsi, il existe une grande famille pour celui qui n’a
-pas la sienne, et le nom de frère et de sœur est commun à
-tous les chrétiens.</p>
-
-<p>A la place de cloches, des instruments à vent d’une très
-belle harmonie invitent au service divin. En marchant pour
-aller à l’église, au son de cette musique imposante, on se
-sentait enlevé à la terre ; on croyait entendre les trompettes
-du jugement dernier, non telles que le remords nous les
-fait craindre, mais telles qu’une pieuse confiance nous les
-fait espérer ; il semblait que la miséricorde divine se manifestât
-dans cet appel, et prononçât d’avance un pardon régénérateur.</p>
-
-<p>L’église était décorée de roses blanches et de fleurs d’aubépine ;
-les tableaux n’étaient point bannis du temple, et la
-musique y était cultivée, comme faisant partie du culte ; on
-n’y chantait que des psaumes ; il n’y avait ni sermon, ni
-messe, ni raisonnement, ni discussion théologique ; c’était
-le culte de Dieu, en esprit et en vérité. Les femmes, toutes
-en blanc, étaient rangées les unes à côté des autres, sans
-aucune distinction quelconque ; elles semblaient des ombres
-innocentes, qui venaient comparaître devant le tribunal de
-la Divinité.</p>
-
-<p>Le cimetière des Moraves est un jardin dont les allées
-sont marquées par des pierres funéraires, à côté desquelles
-on a planté un arbuste à fleurs. Toutes ces pierres sont
-égales ; aucun de ces arbustes ne s’élève au-dessus de l’autre,
-et la même épitaphe sert pour tous les morts : <i>Il est né
-tel jour, et tel autre il est retourné dans sa patrie.</i> Admirable
-expression pour désigner le terme de notre vie ! Les anciens
-disaient : <i>Il a vécu</i>, et jetaient ainsi un voile sur la tombe,
-pour en dérober l’idée. Les chrétiens placent au-dessus
-d’elle l’étoile de l’espérance.</p>
-
-<p>Le jour de Pâques, le service divin se célèbre dans le cimetière
-qui est placé à côté de l’église, et la résurrection est
-annoncée au milieu des tombeaux. Tous ceux qui sont présents
-à cet acte du culte savent quelle est la pierre qu’on
-doit placer sur leur cercueil, et respirent déjà le parfum
-du jeune arbre dont les feuilles et les fleurs se pencheront
-sur leurs tombes. C’est ainsi qu’on a vu, dans les temps
-modernes, une armée toute entière, assistant à ses propres
-funérailles, dire pour elle-même le service des morts, décidée
-qu’elle était à conquérir l’immortalité<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> C’est à Saragosse qu’a eu lieu l’admirable scène à laquelle je faisais
-allusion, sans oser la désigner plus clairement. Un aide de camp
-du général français vint proposer à la garnison de la ville de se rendre,
-et le chef des troupes espagnoles le conduisit sur la place publique ;
-il vit sur cette place et dans l’église tendue de noir, les soldats
-et les officiers à genoux, entendant le service des morts. En effet,
-bien peu de ces guerriers vivent encore, et les habitants de la ville ont
-aussi partagé le sort de leurs défenseurs.</p>
-</div>
-<p>La communion des Moraves ne peut point s’adapter à
-l’état social, tel que les circonstances nous le commandent ;
-mais comme on a beaucoup dit depuis quelque temps que le
-catholicisme seul parlait à l’imagination, il importe d’observer
-que ce qui remue vraiment l’âme, dans la religion, est
-commun à toutes les églises chrétiennes. Un sépulcre et
-une prière épuisent toute la puissance de l’attendrissement ;
-et plus la croyance est simple, plus le culte cause d’émotion.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p4ch4">CHAPITRE IV<br />
-<span class="i">Du Catholicisme.</span></h3>
-
-
-<p>La religion catholique est plus tolérante en Allemagne
-que dans tout autre pays. La paix de Westphalie ayant fixé
-les droits des différentes religions, elles ne craignent plus
-leurs envahissements mutuels ; et d’ailleurs le mélange des
-cultes, dans un grand nombre de villes, a nécessairement
-amené l’occasion de se voir et de se juger. Dans les opinions
-religieuses, comme dans les opinions politiques, on se fait
-de ses adversaires un fantôme qui se dissipe presque toujours
-par leur présence ; la sympathie nous montre un semblable
-dans celui qu’on croyait son ennemi.</p>
-
-<p>Le protestantisme étant beaucoup plus favorable aux
-lumières que le catholicisme, les catholiques, en Allemagne,
-se sont mis sur une espèce de défensive qui nuit beaucoup
-au progrès des idées. Dans les pays où la religion catholique
-régnait seule, tels que la France et l’Italie, on a su la
-réunir à la littérature et aux beaux-arts ; mais en Allemagne,
-où les protestants se sont emparés, par les universités et
-par leur tendance naturelle, de tout ce qui tient aux études
-littéraires et philosophiques, les catholiques se sont crus
-obligés de leur opposer un certain genre de réserve qui
-éteint presque tout moyen de se distinguer dans la carrière
-de l’imagination et de la pensée. La musique est le seul des
-beaux-arts porté, dans le midi de l’Allemagne, à un plus
-haut degré de perfection que dans le nord, à moins que l’on
-ne compte comme l’un des beaux-arts un certain genre de
-vie commode, dont les jouissances s’accordent assez bien
-avec le repos de l’esprit.</p>
-
-<p>Il y a parmi les catholiques, en Allemagne, une piété sincère,
-tranquille et charitable, mais il n’y a point de prédicateurs
-célèbres, ni d’écrivains religieux à citer ; rien n’y
-excite le mouvement de l’âme ; l’on y prend la religion
-comme une chose de fait, où l’enthousiasme n’a point de
-part, et l’on dirait que, dans un culte si bien consolidé,
-l’autre vie elle-même devient une vérité positive sur laquelle
-on n’exerce plus la pensée.</p>
-
-<p>La révolution qui s’est faite dans les esprits philosophiques
-en Allemagne, depuis trente ans, les a presque tous ramenés
-aux sentiments religieux. Ils s’en étaient un peu écartés,
-lorsque l’impulsion nécessaire pour propager la tolérance
-avait dépassé son but ; mais, en rappelant l’idéalisme dans
-la métaphysique, l’inspiration dans la poésie, la contemplation
-dans les sciences, on a renouvelé l’empire de la religion,
-et la réforme de la réformation, ou plutôt la direction
-philosophique de la liberté qu’elle a donnée, a banni pour
-jamais, du moins en théorie, le matérialisme et toutes ses
-applications funestes. Au milieu de cette révolution intellectuelle,
-si féconde en nobles résultats, quelques hommes
-ont été trop loin, comme il arrive toujours dans les oscillations
-de la pensée.</p>
-
-<p>On dirait que l’esprit humain se précipite toujours d’un
-extrême à l’autre, comme si les opinions qu’il vient de
-quitter se changeaient en remords pour le poursuivre. La
-réformation, disent quelques écrivains de la nouvelle école,
-a été la cause de plusieurs guerres de religion ; elle a séparé
-le nord du midi de l’Allemagne ; elle a donné aux Allemands
-la funeste habitude de se combattre les uns les autres, et
-ces divisions leur ont ôté le droit de s’appeler une nation.
-Enfin, la réformation, en introduisant l’esprit d’examen, a
-rendu l’imagination aride, et mis le doute à la place de la
-foi ; il faut donc, répètent ces mêmes hommes, revenir à
-l’unité de l’Église en retournant au catholicisme.</p>
-
-<p>D’abord, si Charles-Quint avait adopté le luthéranisme,
-il y aurait eu de même unité dans l’Allemagne, et le pays
-entier serait, comme la partie du Nord, l’asile des sciences
-et des lettres. Peut-être que cet accord aurait donné naissance
-à des institutions libres, combinées avec une force
-réelle ; et peut-être aurait-on évité cette triste séparation
-du caractère et des lumières, qui a livré le Nord à la rêverie,
-et maintenu le Midi dans son ignorance. Mais, sans se
-perdre en conjectures sur ce qui serait arrivé, calcul toujours
-très incertain, on ne peut nier que l’époque de la
-réformation ne soit celle où les lettres et la philosophie se
-sont introduites en Allemagne. Ce pays ne peut être mis au
-premier rang, ni pour la guerre, ni pour les arts, ni pour la
-liberté politique : ce sont les lumières dont l’Allemagne a
-droit de s’enorgueillir, et son influence sur l’Europe pensante
-date du protestantisme. De telles révolutions ne
-s’opèrent ni ne se détruisent par des raisonnements, elles
-appartiennent à la marche historique de l’esprit humain ; et
-les hommes qui paraissent en être les auteurs, n’en sont
-jamais que les conséquences.</p>
-
-<p>Le catholicisme, aujourd’hui désarmé, a la majesté d’un
-vieux lion qui jadis faisait trembler l’univers ; mais, quand
-les abus de son pouvoir amenèrent la réformation, il mettait
-des entraves à l’esprit humain ; et, loin que ce fût par
-sécheresse de cœur qu’on s’opposait alors à son ascendant,
-c’était pour faire usage de toutes les facultés de l’esprit et
-de l’imagination qu’on réclamait avec force la liberté de
-penser. Si des circonstances toutes divines, et où la main
-des hommes ne se fît sentir en rien, amenaient un jour un
-rapprochement entre les deux Églises, on prierait Dieu, ce
-me semble, avec une émotion nouvelle, à côté des prêtres
-vénérables qui, dans les dernières années du siècle passé,
-ont tant souffert pour leur conscience. Mais ce n’est sûrement
-pas le changement de religion de quelques hommes,
-ni surtout l’injuste défaveur que leurs écrits tendent à jeter
-sur la religion réformée, qui pourraient conduire à l’unité
-des opinions religieuses.</p>
-
-<p>Il y a dans l’esprit humain deux forces très distinctes,
-l’une inspire le besoin de croire, l’autre celui d’examiner.
-L’une de ces facultés ne doit pas être satisfaite aux dépens
-de l’autre : le protestantisme et le catholicisme ne viennent
-point de ce qu’il y a eu des papes et un Luther ; c’est une
-pauvre manière de considérer l’histoire, que de l’attribuer
-à des hasards. Le protestantisme et le catholicisme existent
-dans le cœur humain ; ce sont des puissances morales qui
-se développent dans les nations, parce qu’elles existent dans
-chaque homme. Si dans la religion, comme dans les autres
-affections humaines, on peut réunir ce que l’imagination et
-la raison souhaitent, il y a paix dans l’homme ; mais en lui,
-comme dans l’univers, la puissance de créer et celle de détruire,
-la foi et l’examen se succèdent et se combattent.</p>
-
-<p>On a voulu, pour réunir ces deux penchants, creuser
-plus avant dans l’âme ; et de là sont venues les opinions
-mystiques, dont nous parlerons dans le chapitre suivant ;
-mais le petit nombre de personnes qui ont abjuré le protestantisme
-n’ont fait que renouveler des haines. Les anciennes
-dénominations raniment les anciennes querelles ; la magie
-se sert de certaines paroles pour évoquer les fantômes ; on
-dirait que sur tous les sujets il y a des mots qui exercent ce
-pouvoir : ce sont ceux qui ont servi de ralliement à l’esprit
-de parti, on ne peut les prononcer sans agiter de nouveau
-les flambeaux de la discorde. Les catholiques allemands se
-sont montrés jusqu’à présent très étrangers à ce qui se
-passait à cet égard dans le Nord. Les opinions littéraires
-semblent la cause du petit nombre de changements de religion
-qui ont eu lieu, et l’ancienne et vieille Église ne s’en
-est guère occupée.</p>
-
-<p>Le comte Frédéric Stolberg, homme très respectable par son
-caractère et par ses talents, célèbre, dès sa jeunesse, comme
-poète, comme admirateur passionné de l’antiquité, et comme
-traducteur d’Homère, a donné le premier, en Allemagne, le
-signal de ces conversions nouvelles, qui ont eu depuis des
-imitateurs. Les plus illustres amis du comte Stolberg, Klopstock,
-Voss et Jacobi, se sont éloignés de lui pour cette abjuration,
-qui semble désavouer les malheurs et les combats
-que les réformés ont soutenus pendant trois siècles ; cependant
-M. de Stolberg vient de publier une histoire de la religion
-de Jésus-Christ, faite pour mériter l’approbation de
-toutes les communions chrétiennes. C’est la première fois
-qu’on a vu les opinions catholiques défendues de cette
-manière ; et si le comte de Stolberg n’avait pas été élevé
-dans le protestantisme, peut-être n’aurait-il pas eu l’indépendance
-d’esprit qui lui sert à faire impression sur les
-hommes éclairés.</p>
-
-<p>On trouve dans ce livre une connaissance parfaite des
-Saintes Écritures, et des recherches très intéressantes sur
-les différentes religions de l’Asie, en rapport avec le christianisme.
-Les Allemands du Nord, lors même qu’ils se soumettent
-aux dogmes les plus positifs, savent toujours leur
-donner l’empreinte de leur philosophie.</p>
-
-<p>Le comte de Stolberg attribue à l’ancien Testament, dans
-son ouvrage, une beaucoup plus grande part que les écrivains
-protestants ne lui en accordent d’ordinaire. Il considère le
-sacrifice comme la base de toute religion, et la mort d’Abel
-comme le premier type de ce sacrifice, qui fonde le christianisme.
-De quelque manière qu’on juge cette opinion, elle
-donne beaucoup à penser. La plupart des religions anciennes
-ont institué des sacrifices humains ; mais dans cette barbarie
-il y avait quelque chose de remarquable : c’est le
-besoin d’une expiation solennelle. Rien ne peut effacer de
-l’âme, en effet, la conviction qu’il y a quelque chose de
-très mystérieux dans le sang de l’innocent, et que la terre
-et le ciel s’en émeuvent. Les hommes ont toujours cru que
-des justes pouvaient obtenir, dans cette vie ou dans l’autre,
-le pardon des criminels. Il y a dans le genre humain des
-idées primitives qui paraissent plus ou moins défigurées
-dans tous les temps et chez tous les peuples. Ce sont ces
-idées sur lesquelles on ne saurait se lasser de méditer ; car
-elles renferment sûrement quelques traces des titres perdus
-de la race humaine.</p>
-
-<p>La persuasion que les prières et le dévouement du juste
-peuvent sauver les coupables, est sans doute tirée des sentiments
-que nous éprouvons dans les rapports de la vie ;
-mais rien n’oblige, en fait de croyance religieuse, à rejeter
-ces inductions : que savons-nous de plus que nos sentiments,
-et pourquoi prétendrait-on qu’ils ne doivent point
-s’appliquer aux vérités de la foi ? Que peut-il y avoir dans
-l’homme que lui-même, et pourquoi, sous prétexte d’anthropomorphisme,
-l’empêcher de former, d’après son âme, une
-image de la Divinité ? Nul autre messager ne saurait, je
-pense, lui en donner des nouvelles.</p>
-
-<p>Le comte de Stolberg s’attache à démontrer que la tradition
-de la chute de l’homme a existé chez tous les peuples
-de la terre, et particulièrement en Orient, et que tous les
-hommes ont eu dans le cœur le souvenir d’un bonheur dont
-ils avaient été privés. En effet, il y a dans l’esprit humain
-deux tendances aussi distinctes que la gravitation et l’impulsion
-dans le monde physique ; c’est l’idée d’une décadence
-et celle d’un perfectionnement. On dirait que nous
-éprouvons tout à la fois le regret de quelques beaux dons
-qui nous étaient accordés gratuitement, et l’espérance de
-quelques biens que nous pouvons acquérir par nos efforts ;
-de manière que la doctrine de la perfectibilité et celle de
-l’âge d’or, réunies et confondues, excitent tout à la fois dans
-l’homme le chagrin d’avoir perdu et l’émulation de recouvrer.
-Le sentiment est mélancolique, et l’esprit audacieux :
-l’un regarde en arrière, l’autre en avant ; de cette rêverie et
-de cet élan naît la véritable supériorité de l’homme, le
-mélange de contemplation et d’activité, de résignation et
-de volonté, qui lui permet de rattacher au ciel sa vie dans
-ce monde.</p>
-
-<p>Stolberg n’appelle chrétiens que ceux qui reçoivent, avec
-la simplicité des enfants, les paroles de l’Écriture sainte ;
-mais il porte dans l’interprétation de ces paroles un esprit
-de philosophie qui ôte aux opinions catholiques ce qu’elles
-ont de dogmatique et d’intolérant. En quoi diffèrent-ils donc
-entre eux, ces hommes religieux dont l’Allemagne s’honore ;
-et pourquoi les noms de catholique ou de protestant
-les sépareraient-ils ? Pourquoi seraient-ils infidèles aux
-tombeaux de leurs aïeux, pour quitter ces noms ou pour
-les reprendre ? Klopstock n’a-t-il pas consacré sa vie entière
-à faire d’un beau poème le temple de l’Évangile ? Herder
-n’est-il pas, comme Stolberg, adorateur de la Bible ? ne
-pénètre-t-il pas dans toutes les beautés de la langue primitive,
-et des sentiments d’origine céleste qu’elle exprime ?
-Jacobi ne reconnaît-il pas la Divinité dans toutes les grandes
-pensées de l’homme ? Aucun de ces hommes recommanderait-il
-la religion uniquement comme un frein pour le
-peuple, comme un moyen de sûreté publique, comme un
-garant de plus dans les contrats de ce monde ? Ne savent-ils
-pas tous que les esprits supérieurs ont encore plus
-besoin de piété que les hommes du peuple ? car le travail
-maintenu par l’autorité sociale peut occuper et guider la
-classe laborieuse dans tous les instants de sa vie, tandis que
-les hommes oisifs sont sans cesse en proie aux passions et
-aux sophismes qui agitent l’existence, et remettent tout en
-question.</p>
-
-<p>On a prétendu que c’était une sorte de frivolité, dans les
-écrivains allemands, de présenter comme l’un des mérites
-de la religion chrétienne l’influence favorable qu’elle exerce
-sur les arts, l’imagination et la poésie ; et le même reproche
-a été fait à cet égard au bel ouvrage de M. de Chateaubriand,
-sur le <i>Génie du Christianisme</i>. Les esprits vraiment frivoles,
-ce sont ceux qui prennent des vues courtes pour des vues
-profondes, et se persuadent qu’on peut procéder avec la
-nature humaine par voie d’exclusion, et supprimer la
-plupart des désirs et des besoins de l’âme. C’est une des
-grandes preuves de la divinité de la religion chrétienne, que
-son analogie parfaite avec toutes nos facultés morales ; seulement
-il ne me paraît pas qu’on puisse considérer la poésie
-du christianisme sous le même aspect que la poésie du paganisme.</p>
-
-<p>Comme tout était extérieur dans le culte païen, la pompe
-des images y est prodiguée ; le sanctuaire du christianisme
-étant au fond du cœur, la poésie qu’il inspire doit toujours
-naître de l’attendrissement. Ce n’est pas la splendeur du ciel
-chrétien qu’on peut opposer à l’Olympe, mais la douleur et
-l’innocence, la vieillesse et la mort, qui prennent un
-caractère d’élévation et de repos, à l’abri de ces espérances
-religieuses dont les ailes s’étendent sur les misères de la
-vie. Il n’est donc pas vrai, ce me semble, que la religion
-protestante soit dépourvue de poésie, parce que les pratiques
-du culte y ont moins d’éclat que dans la religion catholique.
-Des cérémonies plus ou moins bien exécutées, selon la
-richesse des villes et la magnificence des édifices, ne sauraient
-être la cause principale de l’impression que produit
-le service divin ; ce sont ses rapports avec nos sentiments
-intérieurs qui nous émeuvent, rapports qui peuvent exister
-dans la simplicité comme dans la pompe.</p>
-
-<p>J’étais, il y a quelque temps, dans une église de campagne
-dépouillée de tout ornement ; aucun tableau n’en décorait
-les blanches murailles, elle était nouvellement bâtie, et nul
-souvenir d’un long passé ne la rendait vénérable : la musique
-même, que les saints les plus austères ont placée dans le
-ciel comme la jouissance des bienheureux, se faisait à peine
-entendre, et les psaumes étaient chantés par des voix sans
-harmonie, que les travaux de la terre et le poids des années
-rendaient rauques et confuses ; mais au milieu de cette
-réunion rustique, où manquaient toutes les splendeurs
-humaines, on voyait un homme pieux dont le cœur était
-profondément ému par la mission qu’il remplissait<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. Ses
-regards, sa physionomie, pouvaient servir de modèle à
-quelques-uns des tableaux dont les autres temples sont
-parés ; ses accents répondaient au concert des anges. Il y
-avait là devant nous une créature mortelle, convaincue de
-notre immortalité, de celle de nos amis que nous avons perdus,
-de celle de nos enfants, qui nous survivront de si peu
-dans la carrière du temps ! et la persuasion intime d’une
-âme pure semblait une révélation nouvelle.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> M. Célérier, pasteur de Satigny, près de Genève.</p>
-</div>
-<p>Il descendit de sa chaire pour donner la communion aux
-fidèles qui vivent à l’abri de son exemple. Son fils était
-comme lui, ministre de l’église, et sous des traits plus
-jeunes, il avait, ainsi que son père, une expression pieuse
-et recueillie. Alors, selon l’usage, le père et le fils se donnèrent
-mutuellement le pain et la coupe, qui servent chez
-les protestants de commémoration au plus touchant des
-mystères ; le fils ne voyait dans son père qu’un pasteur plus
-avancé que lui dans l’état religieux qu’il voulait suivre ; le
-père respectait dans son fils la sainte vocation qu’il avait
-embrassée. Tous deux s’adressèrent, en communiant ensemble,
-les passages de l’Évangile faits pour resserrer d’un
-même lien les étrangers comme les amis ; et, renfermant
-dans leur cœur tous les deux leurs sentiments les plus
-intimes, ils semblaient oublier leurs relations personnelles
-en présence de la Divinité, pour qui les pères et les fils sont
-tous également des serviteurs du tombeau et des enfants de
-l’espérance.</p>
-
-<p>Quelle poésie, quelle émotion, source de toute poésie,
-pouvait manquer au service divin dans un tel moment !</p>
-
-<p>Les hommes dont les affections sont désintéressées, et les
-pensées religieuses ; les hommes qui vivent dans le sanctuaire
-de leur conscience, et savent y concentrer, comme
-dans un miroir ardent, tous les rayons de l’univers ; ces
-hommes, dis-je, sont les prêtres du culte de l’âme, et rien
-ne doit jamais les désunir. Un abîme sépare ceux qui se
-conduisent par le calcul, et ceux qui sont guidés par le sentiment ;
-toutes les autres différences d’opinion ne sont rien,
-celle-là seule est radicale. Il se peut qu’un jour un cri
-d’union s’élève, et que l’universalité des chrétiens aspire à
-professer la même religion théologique, politique et morale ;
-mais avant que ce miracle soit accompli, tous les hommes
-qui ont un cœur et qui lui obéissent doivent se respecter
-mutuellement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p4ch5">CHAPITRE V<br />
-<span class="i">De la disposition religieuse appelée <i>mysticité</i>.</span></h3>
-
-
-<p>La disposition religieuse appelée <i>mysticité</i> n’est qu’une
-manière plus intime de sentir et de concevoir le christianisme.
-Comme dans le mot de mysticité est renfermé celui
-de mystère, on a cru que les mystiques professaient des
-dogmes extraordinaires, et faisaient une secte à part. Il n’y
-a de mystères chez eux que ceux du sentiment appliqués à
-la religion, et le sentiment est à la fois ce qu’il y a de plus
-clair, de plus simple et de plus inexplicable : il faut distinguer
-cependant les <i>théosophes</i>, c’est-à-dire ceux qui s’occupent
-de la théologie philosophique, tels que Jacob Bœhme,
-Saint-Martin, etc., des simples mystiques ; les premiers veulent
-pénétrer le secret de la création, les seconds s’en tiennent
-à leur propre cœur. Plusieurs pères de l’église, Thomas
-A-Kempis, Fénelon, Saint François de Sales, etc. ; et,
-chez les protestants, un grand nombre d’écrivains anglais et
-allemands ont été des mystiques, c’est-à-dire des hommes
-qui faisaient de la religion un amour, et la mêlaient à toutes
-leurs pensées comme à toutes leurs actions.</p>
-
-<p>Le sentiment religieux qui est la base de toute la doctrine
-des mystiques, consiste dans une paix intérieure pleine
-de vie. Les agitations des passions ne laissent point de
-calme : la tranquillité de la sécheresse et de la médiocrité
-d’esprit tue la vie de l’âme ; ce n’est que dans le sentiment
-religieux qu’on trouve une réunion parfaite du mouvement
-et du repos. Cette disposition n’est continuelle, je crois, dans
-aucun homme, quelque pieux qu’il puisse être ; mais le souvenir
-et l’espérance de ces saintes émotions décident de la
-conduite de ceux qui les ont éprouvées.</p>
-
-<p>Si l’on considère les peines et les plaisirs de la vie comme
-l’effet du hasard ou du bien joué, alors le désespoir et la joie
-doivent être, pour ainsi dire, des mouvements convulsifs.
-Car quel hasard que celui qui dispose de notre existence !
-quel orgueil ou quel regret ne doit-on pas éprouver, quand
-il s’agit d’une démarche qui a pu influer sur tout notre
-sort ? A quels tourments d’incertitude ne devrait-on pas être
-livré, si notre raison disposait seule de notre destinée dans
-ce monde ? Mais si l’on croit, au contraire, qu’il n’y a que
-deux choses importantes pour le bonheur, la pureté de l’intention,
-et la résignation à l’événement, quel qu’il soit,
-lorsqu’il ne dépend plus de nous, sans doute beaucoup de
-circonstances nous feront encore cruellement souffrir, mais
-aucune ne rompra nos liens avec le ciel. Lutter contre l’impossible
-est ce qui engendre en nous les sentiments les plus
-amers ; et la colère de Satan n’est autre chose que la liberté
-aux prises avec la nécessité, et ne pouvant ni la dompter, ni
-s’y soumettre.</p>
-
-<p>L’opinion dominante parmi les chrétiens mystiques, c’est
-que le seul hommage qui puisse plaire à Dieu, c’est celui
-de la volonté, dont il a fait don à l’homme ; quelle offrande
-plus désintéressée pouvons-nous, en effet, présenter à la
-Divinité ? Le culte, l’encens, les hymnes ont presque toujours
-pour but d’obtenir les prospérités de la terre, et c’est
-ainsi que la flatterie de ce monde entoure les monarques ;
-mais se résigner à la volonté de Dieu, ne vouloir rien que
-ce qu’il veut, c’est l’acte religieux le plus pur dont l’âme
-humaine soit capable. Trois sommations sont faites à l’homme
-pour obtenir de lui cette résignation, la jeunesse, l’âge mûr,
-et la vieillesse : heureux ceux qui se soumettent à la première !</p>
-
-<p>C’est l’orgueil, en toutes choses, qui met le venin dans la
-blessure : l’âme révoltée accuse le ciel, l’homme religieux
-laisse la douleur agir sur lui selon l’intention de celui qui
-l’envoie ; il se sert de tous les moyens qui sont en sa puissance
-pour l’éviter ou pour la soulager : mais quand l’événement
-est irrévocable, les caractères sacrés de la volonté
-suprême y sont empreints.</p>
-
-<p>Quel malheur accidentel peut être comparé à la vieillesse et à
-la mort ? Et cependant presque tous les hommes s’y résignent,
-parce qu’il n’y a point d’armes contre elles : d’où vient donc
-que chacun se révolte contre les malheurs particuliers, tandis
-que tous se plient sous le malheur universel ? C’est qu’on
-traite le sort comme un gouvernement, à qui l’on permet
-de faire souffrir tout le monde, pourvu qu’il n’accorde de
-privilèges à personne. Les malheurs que nous avons en
-commun avec nos semblables, sont aussi durs, et nous
-causent autant de souffrance que nos malheurs particuliers ;
-et cependant ils n’excitent presque jamais en nous la même
-rébellion. Pourquoi les hommes ne se disent-ils pas qu’il faut
-supporter ce qui les concerne personnellement, comme ils
-supportent la condition de l’humanité en général ? C’est
-qu’on croit trouver de l’injustice dans son partage individuel.
-Singulier orgueil de l’homme, de vouloir juger la
-Divinité avec l’instrument qu’il a reçu d’elle ! Que sait-il de
-ce qu’éprouve un autre ? que sait-il de lui-même ? que sait-il
-de rien, excepté de son sentiment intérieur ? Et ce sentiment,
-plus il est intime, plus il contient le secret de notre
-félicité ; car n’est-ce pas dans le fond de nous-mêmes que
-nous sentons le bonheur ou le malheur ? L’amour religieux
-ou l’amour-propre pénètrent seuls jusqu’à la source de nos
-pensées les plus cachées. Sous le nom d’amour religieux
-sont renfermées toutes les affections désintéressées, et sous
-celui d’amour-propre tous les penchants égoïstes : de
-quelque manière que le sort nous seconde ou nous contrarie,
-c’est toujours de l’ascendant de l’un de ces amours sur
-l’autre que dépend la jouissance calme ou le malaise inquiet.</p>
-
-<p>C’est manquer, ce me semble, tout à fait de respect à la
-Providence, que de nous supposer en proie à ces fantômes
-qu’on appelle les événements : leur réalité consiste dans ce
-qu’ils produisent sur l’âme, et il y a une égalité parfaite
-entre toutes les situations et toutes les destinées, non pas
-vues extérieurement, mais jugées d’après leur influence sur
-le perfectionnement religieux. Si chacun de nous veut examiner
-attentivement la trame de sa propre vie, il y verra
-deux tissus parfaitement distincts, l’un qui semble en entier
-soumis aux causes et aux effets naturels, l’autre dont la
-tendance tout à fait mystérieuse ne se comprend qu’avec le
-temps. C’est comme les tapisseries de haute-lice, dont on
-travaille les peintures à l’envers, jusqu’à ce que, mises en
-place, on en puisse juger l’effet. On finit par apercevoir,
-même dans cette vie, pourquoi l’on a souffert, pourquoi l’on
-n’a pas obtenu ce qu’on désirait. L’amélioration de notre
-propre cœur nous révèle l’intention bienfaisante qui nous
-a soumis à la peine ; car les prospérités de la terre auraient
-même quelque chose de redoutable, si elles tombaient
-sur nous après que nous nous serions rendus coupables de
-grandes fautes : on se croirait alors abandonné par la main
-de celui qui nous livrerait au bonheur ici-bas, comme à
-notre seul avenir.</p>
-
-<p>Ou tout est hasard, ou il n’y en a pas un seul dans ce
-monde, et s’il n’y en a pas, le sentiment religieux consiste
-à se mettre en harmonie avec l’ordre universel, malgré
-l’esprit de rébellion ou d’envahissement que l’égoïsme inspire
-à chacun de nous en particulier. Tous les dogmes et
-tous les cultes sont les formes diverses que ce sentiment
-religieux a revêtues, selon les temps et selon les pays ; il
-peut se dépraver par la terreur, quoiqu’il soit fondé sur la
-confiance ; mais il consiste toujours dans la conviction qu’il
-n’y a rien d’accidentel dans les événements, et que notre
-seule manière d’influer sur le sort, c’est en agissant sur
-nous-mêmes. La raison n’en règne pas moins dans tout ce
-qui tient à la conduite de la vie ; mais quand cette ménagère
-de l’existence l’a arrangée le mieux qu’elle a pu, le
-fond de notre cœur appartient toujours à l’amour, et ce
-qu’on appelle la mysticité, c’est cet amour dans sa pureté
-la plus parfaite.</p>
-
-<p>L’élévation de l’âme vers son Créateur est le culte suprême
-des chrétiens mystiques ; mais ils ne s’adressent point à
-Dieu pour demander telle ou telle prospérité de cette vie.
-Un écrivain français qui a des lueurs sublimes, M. de Saint-Martin,
-a dit <i>que la prière était la respiration de l’âme</i>. Les
-mystiques sont, pour la plupart, convaincus qu’il y a
-réponse à cette prière, et que la grande révélation du christianisme
-peut se renouveler en quelque sorte dans l’âme,
-chaque fois qu’elle s’élève avec ardeur vers le ciel. Quand
-on croit qu’il n’existe plus de communication immédiate
-entre l’Être suprême et l’homme, la prière n’est, pour ainsi
-dire, qu’un monologue ; mais elle devient un acte bien plus
-secourable, lorsqu’on est persuadé que la Divinité se fait
-sentir au fond de notre cœur. En effet, on ne saurait
-nier, ce me semble, qu’il ne se passe en nous des mouvements
-qui ne nous viennent en rien du dehors, et qui
-nous calment ou nous soutiennent, sans qu’on puisse les
-attribuer à la liaison ordinaire des événements de la vie.</p>
-
-<p>Des hommes qui ont mis de l’amour-propre dans une
-doctrine entièrement fondée sur l’abnégation de l’amour-propre,
-ont tiré parti de ces secours inattendus pour se
-faire des illusions de tout genre : ils se sont crus des élus
-ou des prophètes ; ils se sont imaginés qu’ils avaient des
-visions ; enfin ils sont entrés en superstition vis-à-vis d’eux-mêmes.
-Que ne peut l’orgueil humain, puisqu’il s’insinue
-dans le cœur sous la forme même de l’humilité ! Mais il
-n’en est pas moins vrai que rien n’est plus simple et plus
-pur que les rapports de l’âme avec Dieu, tels qu’ils sont
-conçus par ce qu’on a coutume d’appeler les mystiques,
-c’est-à-dire les chrétiens qui mettent l’amour dans la
-religion.</p>
-
-<p>En lisant les œuvres spirituelles de Fénelon, qui pourrait
-n’être pas attendri ! Où trouver tant de lumières, tant
-de consolations, tant d’indulgence ? Il n’y a là ni fanatisme,
-ni austérités autres que celles de la vertu, ni intolérance, ni
-exclusion. Les diversités des communions chrétiennes ne
-peuvent être senties à cette hauteur, qui est au-dessus de
-toutes les formes accidentelles que le temps crée et détruit.</p>
-
-<p>Il serait bien téméraire, assurément, celui qui se hasarderait
-à prévoir ce qui tient à de si grandes choses : néanmoins
-j’oserai dire que tout tend à faire triompher les sentiments
-religieux dans les âmes. Le calcul a pris un tel
-empire sur les affaires de ce monde, que les caractères qui
-ne s’y prêtent pas sont naturellement rejetés dans l’extrême
-opposé. C’est pourquoi tous les penseurs solitaires, d’un
-bout du monde à l’autre, cherchent à rassembler dans un
-même foyer les rayons épars de la littérature, de la philosophie
-et de la religion.</p>
-
-<p>On craint en général que la doctrine de la résignation
-religieuse, appelée dans le siècle dernier le quiétisme, ne
-dégoûte de l’activité nécessaire dans cette vie. Mais la nature
-se charge assez de soulever en nous les passions individuelles,
-pour qu’on n’ait pas beaucoup à craindre d’un sentiment
-qui les calme.</p>
-
-<p>Nous ne disposons ni de notre naissance, ni de notre
-mort, et plus des trois quarts de notre destinée sont décidés
-par ces deux événements. Nul ne peut changer les
-données primitives de sa naissance, de son pays, de son
-siècle, etc. Nul ne peut acquérir la figure ou le génie qu’il
-n’a pas reçu de la nature ; et de combien d’autres circonstances
-impérieuses encore la vie n’est-elle pas composée ?
-Si notre sort consiste en cent lots divers, il y en a quatre-vingt-dix-neuf
-qui ne dépendent pas de nous ; et toute la
-fureur de notre volonté se porte sur la faible portion qui
-semble encore en notre puissance. Or l’action de la volonté
-même sur cette faible portion est singulièrement incomplète.
-Le seul acte de la liberté de l’homme qui atteigne
-toujours son but, c’est l’accomplissement du devoir : l’issue
-de toutes les autres résolutions dépend en entier des accidents
-auxquels la prudence même ne peut rien. La plupart
-des hommes n’obtiennent pas ce qu’ils veulent fortement :
-et la prospérité même, lorsqu’ils en ont, leur vient souvent
-par une voie inattendue.</p>
-
-<p>La doctrine de la mysticité passe pour sévère, parce
-qu’elle commande le détachement de soi, et que cela
-semble, avec raison, fort difficile : mais elle est dans le fait
-la plus douce de toutes ; elle consiste dans ce proverbe,
-<i>faire de nécessité vertu</i> : faire de nécessité vertu, dans le sens
-religieux, c’est attribuer à la Providence le gouvernement
-de ce monde, et trouver dans cette pensée une consolation
-intime. Les écrivains mystiques n’exigent rien au delà de
-la ligne du devoir, telle que tous les hommes honnêtes l’ont
-tracée ; ils ne commandent point de se faire des peines à
-soi-même ; ils pensent que l’homme ne doit, ni appeler
-sur lui la souffrance, ni s’irriter contre elle, quand elle arrive.</p>
-
-<p>Quel mal pourrait-il donc résulter de cette croyance, qui
-réunit le calme du stoïcisme avec la sensibilité des chrétiens ! — Elle
-empêche d’aimer, dira-t-on. — Ah ! ce n’est
-pas l’exaltation religieuse qui refroidit l’âme : un seul
-intérêt de vanité a plus anéanti d’affections qu’aucun genre
-d’opinions austères : les déserts même de la Thébaïde n’affaiblissent
-pas la puissance du sentiment, et rien n’empêche
-d’aimer, que la misère du cœur.</p>
-
-<p>L’on attribue faussement un inconvénient très grave à la
-mysticité. Malgré la sévérité de ses principes, on prétend
-qu’elle rend trop indulgent sur les œuvres, à force de
-ramener la religion aux impressions intérieures de l’âme,
-et qu’elle porte les hommes à se résigner à leurs propres
-défauts, comme aux événements inévitables. Rien ne serait
-assurément plus contraire à l’esprit de l’Évangile que cette
-manière d’interpréter la soumission à la volonté de Dieu.
-Si l’on admettait que le sentiment religieux dispense en
-rien des actions, il en résulterait non seulement une foule
-d’hypocrites, qui prétendraient qu’il ne faut pas les juger
-par ces vulgaires preuves de religion qu’on appelle les
-œuvres, et que leurs communications secrètes avec la Divinité
-sont d’un ordre bien supérieur à l’accomplissement des
-devoirs ; mais il y aurait aussi des hypocrites avec eux-mêmes,
-et l’on tuerait de cette manière la puissance des
-remords. En effet, qui n’a pas, avec un peu d’imagination,
-des moments d’attendrissement religieux ? Qui n’a pas
-quelquefois prié avec ardeur ? Et si cela suffisait pour être
-dispensé de la stricte observance des devoirs, la plupart des
-poètes pourraient se croire plus religieux que saint Vincent
-de Paul.</p>
-
-<p>Mais c’est à tort que les mystiques ont été accusés de cette
-manière de voir ; leurs ouvrages et leur vie attestent qu’ils
-sont aussi réguliers dans leur conduite morale que les
-hommes soumis aux pratiques du culte le plus sévère : ce
-qu’on appelle de l’indulgence en eux, c’est la pénétration qui
-fait analyser la nature de l’homme, au lieu de s’en tenir à
-lui commander l’obéissance. Les mystiques, s’occupant toujours
-du fond du cœur, ont l’air de pardonner ses égarements,
-parce qu’ils en étudient les causes.</p>
-
-<p>On a souvent accusé les mystiques, et même presque tous
-les chrétiens, d’être portés à l’obéissance passive envers
-l’autorité, quelle qu’elle soit, et l’on a prétendu que la soumission
-à la volonté de Dieu, mal comprise, conduisait un
-peu trop souvent à la soumission aux volontés des hommes.
-Rien ne ressemble moins toutefois à la condescendance pour
-le pouvoir que la résignation religieuse. Sans doute elle peut
-consoler dans l’esclavage, mais c’est parce qu’elle donne alors
-à l’âme toutes les vertus de l’indépendance. Être indifférent
-par religion à la liberté ou à l’oppression du genre humain,
-ce serait prendre la faiblesse de caractère pour l’humilité
-chrétienne, et rien n’en diffère davantage. L’humilité chrétienne
-se prosterne devant les pauvres et les malheureux, et
-la faiblesse de caractère ménage toujours le crime, parce
-qu’il est fort dans ce monde.</p>
-
-<p>Dans les temps de la chevalerie, lorsque le christianisme
-avait le plus d’ascendant, il n’a jamais demandé le sacrifice
-de l’honneur : or, pour les citoyens, la justice et la
-liberté sont aussi l’honneur. Dieu confond l’orgueil humain,
-mais non la dignité de l’espèce humaine, car cet orgueil
-consiste dans l’opinion qu’on a de soi, et cette dignité dans
-le respect pour les droits des autres. Les hommes religieux
-ont du penchant à ne point se mêler des choses de ce monde
-sans y être appelés par un devoir manifeste, et il faut convenir
-que tant de passions sont agitées par les intérêts politiques,
-qu’il est rare de s’en être mêlé sans avoir des reproches
-à se faire : mais quand le courage de la conscience est évoqué,
-il n’en est point qui puisse rivaliser avec celui-là.</p>
-
-<p>De toutes les nations, celle qui a le plus de penchant au
-mysticisme, c’est la nation allemande. Avant Luther, plusieurs
-auteurs, parmi lesquels on doit citer Tauler, avaient
-écrit sur la religion dans ce sens. Depuis Luther, les Moraves
-ont manifesté cette disposition plus qu’aucune autre secte.
-Vers la fin du dix-huitième siècle, Lavater a combattu avec
-une grande force le christianisme raisonné, que les théologiens
-berlinois avaient soutenu, et sa manière de sentir la
-religion est à beaucoup d’égards semblable à celle de Fénelon.
-Plusieurs poètes lyriques, depuis Klopstock jusqu’à nos jours,
-ont dans leurs écrits une teinte de mysticisme. La religion
-protestante, qui règne dans le Nord, ne suffit pas à l’imagination
-des Allemands, et le catholicisme étant opposé, par
-sa nature, aux recherches philosophiques, les Allemands
-religieux et penseurs doivent nécessairement se tourner
-vers une manière de sentir la religion qui puisse s’appliquer
-à tous les cultes. D’ailleurs, l’idéalisme en philosophie
-a beaucoup d’analogie avec le mysticisme en religion ;
-l’un place toute la réalité des choses de ce monde dans la
-pensée, et l’autre toute la réalité des choses du ciel dans le
-sentiment.</p>
-
-<p>Les mystiques pénètrent avec une sagacité inconcevable
-dans tout ce qui fait naître en nous la crainte ou l’espoir, la
-souffrance ou le bonheur ; et nul ne remonte comme eux à
-l’origine des mouvements de l’âme. Il y a tant d’intérêt à
-cet examen, que des hommes même assez médiocres, d’ailleurs,
-lorsqu’ils ont dans le cœur la moindre disposition
-mystique, intéressent et captivent par leur entretien,
-comme s’ils étaient doués d’un génie transcendant. Ce qui
-rend la société si sujette à l’ennui, c’est que la plupart
-de ceux avec qui l’on vit ne parlent que des objets extérieurs ;
-et dans ce genre le besoin de l’esprit de conversation
-se fait beaucoup sentir. Mais la mysticité religieuse
-porte avec elle une lumière si étendue, qu’elle donne une
-supériorité morale très décidée à ceux mêmes qui ne
-l’avaient pas reçue de la nature : ils s’appliquent à l’étude
-du cœur humain, qui est la première des sciences, et se
-donnent autant de peine pour connaître les passions, afin
-de les apaiser, que les hommes du monde pour s’en servir.</p>
-
-<p>Sans doute il peut se rencontrer encore de grands défauts
-dans le caractère de ceux dont la doctrine est la plus pure :
-mais est-ce à leur doctrine qu’il faut s’en prendre ? On rend
-à la religion un singulier hommage, par l’exigence qu’on
-manifeste envers tous les hommes religieux, du moment
-qu’on les sait tels. On les trouve inconséquents, s’ils ont
-des torts et des faiblesses ; et cependant rien ne peut changer
-en entier la condition humaine : si la religion donnait
-toujours la perfection morale, et si la vertu conduisait toujours
-au bonheur, le choix de la volonté ne serait plus libre,
-car les motifs qui agiraient sur elle seraient trop puissants.</p>
-
-<p>La religion dogmatique est un commandement ; la religion
-mystique se fonde sur l’expérience intime de notre cœur ; la
-prédication doit nécessairement se ressentir de la direction
-que suivent à cet égard les ministres de l’Évangile, et peut-être
-serait-il à désirer qu’on aperçût davantage dans leur
-manière de prêcher l’influence des sentiments qui commencent
-à pénétrer tous les cœurs. En Allemagne, où chaque
-genre est abondant, Zollikofer, Jérusalem et plusieurs autres
-se sont acquis une juste réputation par l’éloquence de la
-chaire, et l’on peut lire sur tous les sujets une foule de sermons
-qui renferment d’excellentes choses ; néanmoins,
-quoiqu’il soit très sage d’enseigner la morale, il importe
-encore plus de donner les moyens de la suivre, et ces
-moyens consistent, avant tout, dans l’émotion religieuse.
-Presque tous les hommes en savent à peu près autant les
-uns que les autres sur les inconvénients et les avantages du
-vice et de la vertu ; mais ce dont tout le monde a besoin,
-c’est ce qui fortifie la disposition intérieure avec laquelle on
-peut lutter contre les penchants orageux de notre nature.</p>
-
-<p>S’il n’était question que de bien raisonner avec les hommes,
-pourquoi les parties du culte qui ne sont que des
-chants et des cérémonies porteraient-elles autant et plus
-que les sermons au recueillement de la piété ? La plupart
-des prédicateurs s’en tiennent à déclamer contre les mauvais
-penchants, au lieu de montrer comment on y succombe
-et comment on y résiste ; la plupart des prédicateurs sont
-des juges qui instruisent le procès de l’homme : mais les
-prêtres de Dieu doivent nous dire ce qu’ils souffrent et ce
-qu’ils espèrent, comment ils ont modifié leur caractère par
-de certaines pensées : enfin nous attendons d’eux les mémoires
-secrets de l’âme, dans ses relations avec la Divinité.</p>
-
-<p>Les lois prohibitives ne suffisent pas plus dans le gouvernement
-de chaque individu que dans celui des États.
-L’art social a besoin de mettre en mouvement des intérêts
-animés, pour alimenter la vie humaine ; il en est de même
-des instituteurs religieux de l’homme ; ils ne peuvent le préserver
-des passions qu’en excitant dans son cœur une extase
-vive et pure : les passions valent encore mieux, sous beaucoup
-de rapports, qu’une apathie servile, et rien ne peut
-les dompter qu’un sentiment profond, dont on doit peindre,
-si on le peut, les jouissances, avec autant de force et de
-vérité qu’on en a mis à décrire le charme des affections
-terrestres.</p>
-
-<p>Quoi que des gens d’esprit en aient dit, il existe une
-alliance naturelle entre la religion et le génie. Les mystiques
-ont presque tous de l’attrait pour la poésie et pour
-les beaux-arts ; leurs idées sont en accord avec la vraie
-supériorité dans tous les genres, tandis que l’incrédule
-médiocrité mondaine en est l’ennemie ; elle ne peut souffrir
-ceux qui veulent pénétrer dans l’âme ; comme elle a mis ce
-qu’elle avait de mieux au dehors, loucher au fond, c’est
-découvrir sa misère.</p>
-
-<p>La philosophie idéaliste, le christianisme mystique et la
-vraie poésie ont, à beaucoup d’égards, le même but et la
-même source ; ces philosophes, ces chrétiens et ces poètes,
-se réunissent tous dans un commun désir. Ils voudraient
-substituer au factice de la société, non l’ignorance des
-temps barbares, mais une culture intellectuelle qui ramenât
-à la simplicité par la perfection même des lumières ; ils
-voudraient enfin faire des hommes énergiques et réfléchis,
-sincères et généreux, de tous ces caractères sans élévation,
-de tous ces esprits sans idées, de tous ces moqueurs sans
-gaîté, de tous ces épicuriens sans imagination, qu’on
-appelle l’espèce humaine, faute de mieux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p4ch6">CHAPITRE VI<br />
-<span class="i">De la douleur.</span></h3>
-
-
-<p>On a beaucoup blâmé cet axiome des mystiques <i>que la
-douleur est un bien</i> ; quelques philosophes de l’antiquité ont
-affirmé qu’elle n’était pas un mal ; il est pourtant bien plus
-difficile de la considérer avec indifférence qu’avec espoir<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.
-En effet, si l’on n’était pas persuadé que le malheur est un
-moyen de perfectionnement, à quel excès d’irritation ne
-nous porterait-il pas ? Pourquoi donc nous appeler à la vie
-pour nous faire dévorer par elle ? pourquoi concentrer tous
-les tourments et toutes les merveilles de l’univers dans un
-faible cœur qui redoute et qui désire ? pourquoi nous donner
-la puissance d’aimer, et nous arracher ensuite tout ce
-que nous avons chéri ? enfin, pourquoi la mort, la terrible
-mort ? lorsque l’illusion de la terre nous la fait oublier,
-comme elle se rappelle à nous ! C’est au milieu de toutes
-les splendeurs de ce monde qu’elle déploie son drapeau
-funeste.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Le chancelier Bacon dit que les prospérités sont les bénédictions
-de l’Ancien Testament, et les adversités celles du Nouveau.</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Così trapassa al trapassar d’un giorno</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Della vita mortal il fiore e’l verde ;</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Ne perchè faccia indietro April ritorno,</div>
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Si rinfiora ella mai ne si rinverde<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Ainsi passe en un jour la verdure et la fleur de la vie mortelle ;
-c’est en vain que le mois du printemps revient à son tour, elle ne
-reprend jamais ni sa verdure ni ses fleurs. (<i>Vers du Tasse, chantés
-dans les jardins d’Armide</i>).</p>
-</div>
-<p>On a vu dans une fête cette princesse<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> qui, mère de huit
-enfants, réunissait encore le charme d’une beauté parfaite
-à toute la dignité des vertus maternelles. Elle ouvrit le bal,
-et les sons mélodieux de la musique signalèrent ces moments
-consacrés à la joie. Des fleurs ornaient sa tête charmante,
-et la parure et la danse devaient lui rappeler les
-premiers jours de sa jeunesse ; cependant, elle semblait
-déjà craindre les plaisirs mêmes auxquels tant de succès
-auraient pu l’attacher. Hélas ! de quelle manière ce vague
-pressentiment s’est réalisé ! Tout à coup les flambeaux sans
-nombre qui remplaçaient l’éclat du jour vont devenir des
-flammes dévorantes, et les plus affreuses souffrances prendront
-la place du luxe éclatant d’une fête. Quel contraste !
-et qui pourrait se lasser d’y réfléchir ? Non, jamais les grandeurs
-et les misères humaines n’ont été rapprochées de si
-près ; et notre mobile pensée, si facilement distraite des
-sombres menaces de l’avenir, a été frappée dans la même
-heure par toutes les images brillantes et terribles que la
-destinée sème d’ordinaire à distance sur la route du
-temps.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> La princesse Pauline de Schwartzenberg.</p>
-</div>
-<p>Aucun accident néanmoins n’avait atteint celle qui ne
-devait mourir que de son choix : elle était en sûreté, elle
-pouvait renouer le fil de la vie si vertueuse qu’elle menait
-depuis quinze années ; mais une de ses filles était encore
-en danger, et l’être le plus délicat et le plus timide se précipite
-au milieu de flammes qui feraient reculer les guerriers.
-Toutes les mères auraient éprouvé ce qu’elle a dû
-sentir ! Mais qui pourrait se croire assez de force pour l’imiter ?
-Qui pourrait compter assez sur son âme, pour ne pas
-craindre les frissonnements que la nature fait naître à
-l’aspect d’une mort atroce ? Une femme les a bravés ; et
-bien qu’alors un coup funeste l’ait frappée, son dernier acte
-fut maternel ; c’est dans cet instant sublime qu’elle a paru
-devant Dieu, et l’on n’a pu reconnaître ce qui restait d’elle
-sur la terre qu’au chiffre de ses enfants, qui marquait
-encore la place où cet ange avait péri. Ah ! tout ce qu’il y a
-d’horrible dans ce tableau est adouci par les rayons de la
-gloire céleste. Cette généreuse Pauline sera désormais la
-sainte des mères ; et si leurs regards n’osaient encore s’élever
-jusqu’au ciel, elles les reposeront sur sa douce figure,
-et lui demanderont d’implorer la bénédiction de Dieu pour
-leurs enfants.</p>
-
-<p>Si l’on était parvenu à tarir la source de la religion sur la
-terre, que dirait-on à ceux qui voient tomber la plus pure
-des victimes ? que dirait-on à ceux qui l’ont aimée ? et de
-quel désespoir, de quel effroi du sort et de ses perfides
-secrets l’âme ne serait-elle pas remplie !</p>
-
-<p>Non seulement ce qu’on voit, mais ce qu’on se figure
-foudroierait la pensée, s’il n’y avait rien en nous qui nous
-affranchît du hasard. N’a-t-on pas vécu dans un cachot
-obscur, où chaque minute était une douleur, où l’on n’avait
-d’air que ce qu’il en fallait pour recommencer à souffrir ?
-La mort, selon les incrédules, doit délivrer de tout ; mais
-savent-ils ce qu’elle est ? savent-ils si cette mort est le
-néant ? et dans quel labyrinthe de terreurs la réflexion sans
-guide ne peut-elle pas nous entraîner !</p>
-
-<p>Si un homme honnête (et les circonstances d’une vie
-passionnée peuvent amener ce malheur), si un homme honnête,
-dis-je, avait fait un mal irréparable à un être innocent,
-comment, sans le secours de l’expiation religieuse,
-s’en consolerait-il jamais ? Quand la victime est là, dans le
-cercueil, à qui s’adresser s’il n’y a pas de communication
-avec elle, si Dieu lui-même ne fait pas entendre aux morts
-les pleurs des vivants, si le souverain médiateur des hommes
-ne dit pas à la douleur : — C’en est assez ; — au repentir : — Vous
-êtes pardonné ? — On croit que le principal avantage
-de la religion est de réveiller les remords ; mais c’est
-aussi bien souvent à les apaiser qu’elle sert. Il est des âmes
-dans lesquelles règne le passé ; il en est que les regrets déchirent
-comme une active mort, et sur lesquelles le souvenir
-s’acharne comme un vautour ; c’est pour elles que la religion
-est un soulagement du remords.</p>
-
-<p>Une idée toujours la même, et revêtant cependant mille
-formes diverses, fatigue tout à la fois par son agitation et
-par sa monotonie. Les beaux-arts, qui redoublent la puissance
-de l’imagination, accroissent avec elle la vivacité de
-la douleur. La nature elle-même importune, quand l’âme
-n’est plus en harmonie avec elle ; son calme, qu’on trouvait
-doux, irrite comme l’indifférence ; les merveilles de l’univers
-s’obscurcissent à nos regards ; tout semble apparition,
-même au milieu de l’éclat du jour. La nuit inquiète, comme
-si l’obscurité recelait quelque secret de nos maux, et le
-soleil resplendissant semble insulter au deuil du cœur. Où
-fuir tant de souffrances ? Est-ce dans la mort ? Mais l’anxiété
-du malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et
-le désespoir est pour les athées même comme une révélation
-ténébreuse de l’éternité des peines. Que ferions-nous
-alors, que ferions-nous, ô mon Dieu ! si nous ne pouvions
-nous jeter dans votre sein paternel ? Celui qui, le premier,
-appela Dieu notre père, en savait plus sur le cœur humain
-que les plus profonds penseurs du siècle.</p>
-
-<p>Il n’est pas vrai que la religion rétrécisse l’esprit ; il l’est
-encore moins que la sévérité des principes religieux soit à
-craindre. Je ne connais qu’une sévérité redoutable pour les
-âmes sensibles, c’est celle des gens du monde ; ce sont eux
-qui ne conçoivent rien, qui n’excusent rien de ce qui est involontaire ;
-ils se sont fait un cœur humain à leur gré, pour
-le juger à leur aise. On pourrait leur adresser ce qu’on
-disait à messieurs de Port-Royal, qui, d’ailleurs, méritaient
-beaucoup d’admiration : « Il vous est facile de comprendre
-l’homme que vous avez créé ; mais celui qui est, vous ne le
-connaissez pas ».</p>
-
-<p>La plupart des gens du monde sont accoutumés à faire
-de certains dilemmes sur toutes les situations malheureuses
-de la vie, afin de se débarrasser le plus tôt qu’il est possible
-de la pitié qu’elles exigent d’eux. <i>Il n’y a que deux partis à
-prendre, disent-ils, il faut qu’on soit tout un ou tout autre ;
-il faut supporter ce qu’on ne peut empêcher ; il faut se consoler
-de ce qui est irrévocable.</i> Ou bien, <i>qui veut le but, veut
-les moyens ; il faut tout faire pour conserver ce dont on ne
-peut se passer</i>, etc., etc., et mille autres axiomes de ce genre
-qui ont tous la forme de proverbes, et qui sont en effet le
-code de la sagesse vulgaire. Mais quel rapport y a-t-il entre
-ces axiomes et les angoisses du cœur ? Tout cela sert très
-bien dans les affaires communes de la vie ; mais comment
-appliquer de tels conseils aux peines morales ? Elles varient
-toutes selon les individus, et se composent de mille circonstances
-diverses, inconnues à tout autre qu’à notre ami le
-plus intime, s’il en est un qui sache s’identifier avec
-nous. Chaque caractère est presque un monde nouveau
-pour qui sait observer avec finesse, et je ne connais
-dans la science du cœur humain aucune idée générale
-qui s’applique complètement aux exemples particuliers.</p>
-
-<p>Le langage de la religion peut seul convenir à toutes les
-situations et à toutes les manières de sentir ! En lisant les
-rêveries de J.-J. Rousseau, cet éloquent tableau d’un être
-en proie à une imagination plus forte que lui, je me suis
-demandé comment un homme d’esprit formé par le monde,
-et un solitaire religieux auraient essayé de consoler Rousseau ?
-Il se serait plaint d’être haï et persécuté, il se serait
-dit l’objet de l’envie universelle, et la victime d’une conjuration
-qui s’étendait depuis le peuple jusqu’aux rois ; il
-aurait prétendu que tous ses amis l’avaient trahi, et que les
-services mêmes qu’on lui rendait étaient des pièges : qu’aurait
-alors répondu à toutes ces plaintes l’homme d’esprit
-formé par la société ?</p>
-
-<p>« Vous vous exagérez singulièrement, aurait-il dit, l’effet
-que vous croyez produire ; vous êtes sans doute un homme
-fort distingué, mais comme chacun de nous a pourtant des
-affaires et même des idées à soi, un livre ne remplit pas
-toutes les têtes, l’événement de la guerre ou de la paix, et
-même de moindres intérêts, mais qui nous concernent personnellement,
-nous occupent beaucoup plus qu’un écrivain,
-quelque célèbre qu’il puisse être. On vous a exilé, il est
-vrai, mais tous les pays doivent être égaux à un philosophe
-comme vous ; et à quoi serviraient donc la morale et la religion
-que vous développez si bien dans vos écrits, si vous ne
-saviez pas supporter les revers qui vous ont atteint ? Sans
-doute quelques personnes vous envient, parmi vos confrères
-les hommes de lettres ; mais cela ne peut s’étendre aux
-classes de la société qui s’embarrassent fort peu de la littérature ;
-d’ailleurs, si la célébrité vous importune réellement,
-rien de si facile que d’y échapper. N’écrivez plus ; au bout
-de peu d’années, on vous oubliera, et vous serez aussi tranquille
-que si vous n’aviez jamais rien publié. Vous dites que
-vos amis vous tendent des pièges, en faisant semblant de
-vous rendre service. D’abord n’est-il pas possible qu’il y ait
-une légère nuance d’exaltation romanesque dans votre
-manière de juger vos relations personnelles ? Il faut votre
-belle imagination pour composer <i>la Nouvelle Héloïse</i> ; mais
-un peu de raison est nécessaire dans les affaires d’ici-bas,
-et, quand on le veut bien, on voit les choses telles qu’elles
-sont. Si pourtant vos amis vous trompent, il faut rompre
-avec eux ; mais vous seriez bien insensé de vous en affliger ;
-car, de deux choses l’une, ou ils sont dignes de votre estime,
-et dans ce cas vous auriez tort de les soupçonner ; ou si vos
-soupçons sont bien fondés, vous ne devez pas alors regretter
-de tels amis ».</p>
-
-<p>Après avoir écouté ce dilemme, J.-J. Rousseau aurait bien
-pu prendre un troisième parti, celui de se jeter dans la
-rivière. Mais que lui aurait dit le solitaire religieux ?</p>
-
-<p>« Mon fils, je ne connais pas le monde, et j’ignore s’il est
-vrai qu’on vous y veuille du mal ; mais s’il en était ainsi,
-vous auriez cela de commun avec tous les bons qui cependant
-ont pardonné à leurs ennemis, car Jésus-Christ et
-Socrate, le Dieu et l’homme en ont donné l’exemple. Il faut
-que les passions haineuses existent ici-bas pour que l’épreuve
-des justes soit accomplie. Sainte Thérèse a dit des méchants : — <i>Les
-malheureux ! ils n’aiment pas</i> ; et cependant
-les méchants vivent aussi, pour qu’ils aient le temps de se
-repentir.</p>
-
-<p>« Vous avez reçu du ciel des dons admirables ; s’ils vous
-ont servi à faire aimer ce qui est bon, n’avez-vous pas déjà
-joui d’avoir été un soldat de la vérité sur la terre ? Si vous
-avez attendri les cœurs par une éloquence entraînante, vous
-obtiendrez pour vous quelques-unes des larmes que vous
-avez fait couler. Vous avez des ennemis près de vous, mais
-des amis au loin, parmi les solitaires qui vous lisent, et vous
-avez consolé des infortunés mieux que nous ne pouvons
-vous consoler vous-même. Que n’ai-je votre talent, pour me
-faire entendre de vous ! C’est une belle chose que le talent,
-mon fils ; les hommes cherchent souvent à le dénigrer ; ils
-vous disent à tort que nous le condamnons au nom de Dieu ;
-cela n’est pas vrai. C’est une émotion divine que celle qui
-inspire l’éloquence, et si vous n’en avez point abusé, sachez
-supporter l’envie, car une telle supériorité vaut bien les
-peines qu’elle peut faire éprouver.</p>
-
-<p>« Néanmoins, mon fils, je le crains, l’orgueil se mêle à
-vos peines, et voilà ce qui leur donne de l’amertume ; car
-toutes les douleurs qui sont restées humbles font couler
-doucement nos pleurs ; mais il y a du poison dans l’orgueil,
-et l’homme devient insensé quand il s’y livre : c’est un
-ennemi qui se fait son chevalier, pour mieux le perdre.</p>
-
-<p>« Le génie ne doit servir qu’à manifester la bonté suprême
-de l’âme. Il y a beaucoup de gens qui ont cette bonté sans le
-talent de l’exprimer ; remerciez Dieu de qui vous tenez le
-charme de ces paroles faites pour enchanter l’imagination
-des hommes. Mais ne soyez fier que du sentiment qui vous
-les dicte. Tout s’apaisera pour vous dans la vie, si vous
-restez toujours religieusement bon ; les méchants mêmes se
-lassent de faire du mal, leur propre venin les épuise ; et
-puis Dieu n’est-il pas là pour avoir soin du passereau qui
-tombe, et du cœur de l’homme qui souffre ?</p>
-
-<p>« Vous dites que vos amis veulent vous trahir ; prenez
-garde de les accuser injustement : malheur à celui qui
-aurait repoussé une affection véritable, car ce sont les anges
-du ciel qui nous l’envoient ; ils se sont réservé cette part
-dans le destin de l’homme ! Ne permettez pas à votre imagination
-de vous égarer ; il faut la laisser planer dans les
-régions des nuages, mais il n’y a que le cœur pour juger un
-autre cœur ; et vous seriez bien coupable si vous méconnaissiez
-une amitié sincère : car la beauté de l’âme consiste
-dans sa généreuse confiance, et la prudence humaine est
-figurée par un serpent.</p>
-
-<p>« Il se peut toutefois qu’en expiation de quelques égarements
-dont vos grandes facultés ont été la cause, vous
-soyez condamné sur cette terre à boire la coupe empoisonnée
-de la trahison d’un ami. S’il en est ainsi, je vous
-plains, la Divinité même vous a plaint en vous punissant :
-mais ne vous révoltez pas contre ses coups ; aimez encore,
-bien qu’aimer ait déchiré votre cœur. Dans la solitude la plus
-profonde, dans l’isolement le plus cruel, il ne faut pas
-laisser tarir en soi la source des affections dévouées. Pendant
-longtemps on ne croit pas que Dieu puisse être aimé
-comme on aime ses semblables. Une voix qui nous répond,
-des regards qui se confondent avec les nôtres, paraissent
-pleins de vie, tandis que le ciel immense se tait : mais par
-degrés l’âme s’élève jusqu’à sentir son Dieu près d’elle
-comme un ami.</p>
-
-<p>« Mon fils, il faut prier comme on aime, en mêlant la prière
-à toutes nos pensées : il faut prier, car alors on n’est plus
-seul ; et quand la résignation descendra doucement en vous,
-tournez vos regards vers la nature : on dirait que chacun y
-retrouve le passé de sa vie, quand il n’en existe plus de
-traces parmi les hommes. Rêvez à vos chagrins comme à vos
-plaisirs, en contemplant ces nuages tantôt sombres et tantôt
-brillants que le vent fait disparaître ; et soit que la mort
-vous ait ravi vos amis, soit que la vie, plus cruelle encore,
-ait déchiré vos liens avec eux, vous apercevrez dans les
-étoiles leur image divinisée ; ils vous apparaîtront tels que
-vous les reverrez un jour ».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p4ch7">CHAPITRE VII<br />
-<span class="i">Des Philosophes religieux appelés Théosophes.</span></h3>
-
-
-<p>Lorsque j’ai rendu compte de la philosophie moderne des
-Allemands, j’ai essayé de tracer une ligne de démarcation
-entre celle qui s’attache à pénétrer les secrets de l’univers,
-et celle qui se borne à l’examen de la nature de notre âme.
-La même distinction se fait remarquer parmi les écrivains
-religieux : les uns, dont j’ai déjà parlé dans les chapitres
-précédents, s’en sont tenus à l’influence de la religion sur
-notre cœur : les autres, tels que Jacob Bœhme, en Allemagne,
-Saint-Martin, en France, et bien d’autres encore,
-ont cru trouver dans la révélation du christianisme, des
-paroles mystérieuses qui pouvaient servir à dévoiler les lois
-de la création. Il faut en convenir, quand on commence à
-penser, il est difficile de s’arrêter ; et soit que la réflexion
-conduise au scepticisme, soit qu’elle mène à la foi la plus
-universelle, on est souvent tenté de passer des heures
-entières, comme les faquirs, à se demander ce que c’est que
-la vie. Loin de dédaigner ceux qui sont ainsi dévorés par la
-contemplation, on ne peut s’empêcher de les considérer
-comme les véritables seigneurs de l’espèce humaine, auprès
-desquels ceux qui existent sans réfléchir ne sont que des
-serfs attachés à la glèbe. Mais comment peut-on se flatter
-de donner quelque consistance à ces pensées, qui, semblables
-aux éclairs, replongent dans les ténèbres, après
-avoir un moment jeté sur les objets d’incertaines lueurs.</p>
-
-<p>Il peut être intéressant, toutefois, d’indiquer la direction
-principale des systèmes des théosophes, c’est-à-dire des
-philosophes religieux, qui n’ont cessé d’exister en Allemagne
-depuis l’établissement du christianisme, et surtout
-depuis la renaissance des lettres. La plupart des philosophes
-grecs ont fondé le système du monde sur l’action des éléments ;
-et si l’on en excepte Pythagore et Platon, qui tenaient
-de l’Orient leur tendance à l’idéalisme, les penseurs de l’antiquité
-expliquent tous l’organisation de l’univers par des
-lois physiques. Le christianisme, en allumant la vie intérieure
-dans le sein de l’homme, devait exciter les esprits à
-s’exagérer le pouvoir de l’âme sur le corps ; les abus auxquels
-les doctrines les plus pures sont sujettes ont amené les visions,
-la magie blanche (c’est-à-dire celle qui attribue à la
-volonté de l’homme, sans l’intervention des esprits infernaux,
-la possibilité d’agir sur les éléments), toutes les rêveries
-bizarres enfin qui naissent de la conviction que l’âme
-est plus forte que la nature. Les secrets d’alchimistes, de
-magnétiseurs et d’illuminés, s’appuient presque tous sur cet
-ascendant de la volonté qu’ils portent beaucoup trop loin,
-mais qui tient de quelque manière néanmoins à la grandeur
-morale de l’homme.</p>
-
-<p>Non seulement le christianisme, en affirmant la spiritualité
-de l’âme, a porté les esprits à croire à la puissance
-illimitée de la foi religieuse ou philosophique, mais la révélation
-a paru à quelques hommes un miracle continuel qui
-pouvait se renouveler pour chacun d’eux, et quelques-uns
-ont cru sincèrement qu’une divination surnaturelle leur
-était accordée, et qu’il se manifestait en eux des vérités dont
-ils étaient plutôt les témoins que les inventeurs. Le plus
-fameux de ces philosophes religieux, c’est Jacob Bœhme, un
-cordonnier allemand, qui vivait au commencement du
-dix-septième siècle ; il a fait tant de bruit dans son temps,
-que Charles I<sup>er</sup> envoya un homme exprès à Görlitz, lieu de
-sa demeure, pour étudier son livre et le rapporter en
-Angleterre. Quelques-uns de ses écrits ont été traduits en
-français par M. de Saint-Martin : ils sont très difficiles à comprendre ;
-cependant l’on ne peut s’empêcher de s’étonner
-qu’un homme sans culture d’esprit ait été si loin dans la
-contemplation de la nature. Il la considère en général
-comme un emblème des principaux dogmes du christianisme ;
-partout il croit voir dans les phénomènes du monde
-les traces de la chute de l’homme et de sa régénération, les
-effets du principe de la colère et de celui de la miséricorde ;
-et tandis que les philosophes grecs tâchaient d’expliquer le
-monde par le mélange des éléments de l’air, de l’eau et du
-feu, Jacob Bœhme n’admet que la combinaison des forces
-morales, et s’appuie sur des passages de l’Évangile pour
-interpréter l’univers.</p>
-
-<p>De quelque manière que l’on considère ces singuliers
-écrits qui, depuis deux cents ans, ont toujours trouvé des
-lecteurs, ou plutôt des adeptes, on ne peut s’empêcher de
-remarquer les deux routes opposées que suivent, pour arriver
-à la vérité, les philosophes spiritualistes, et les philosophes
-matérialistes. Les uns croient que c’est en se dérobant à
-toutes les impressions du dehors, et en se plongeant dans
-l’extase de la pensée, qu’on peut deviner la nature : les
-autres prétendent qu’on ne saurait trop se garder de
-l’enthousiasme et de l’imagination, dans l’examen des phénomènes
-de l’univers ; l’on dirait que l’esprit humain a besoin
-de s’affranchir du corps ou de l’âme, pour comprendre la
-nature, tandis que c’est dans la mystérieuse réunion des
-deux que consiste le secret de l’existence.</p>
-
-<p>Quelques savants, en Allemagne, affirment qu’on trouve,
-dans les ouvrages de Jacob Bœhme, des vues très profondes
-sur le monde physique ; l’on peut dire au moins qu’il y a
-autant d’originalité dans les hypothèses des philosophes
-religieux sur la création, que dans celles de Thalès, de Xénophane,
-d’Aristote, de Descartes et de Leibnitz. Les théosophes
-déclarent que ce qu’ils pensent leur a été révélé,
-tandis que les philosophes en général se croient uniquement
-conduits par leur propre raison ; mais puisque les uns et
-les autres aspirent à connaître le mystère des mystères, que
-signifient à cette hauteur les mots de raison et de folie ? et
-pourquoi flétrir de la dénomination d’insensés ceux qui
-croient trouver dans l’exaltation de grandes lumières ? C’est
-un mouvement de l’âme d’une nature très remarquable, et
-qui ne lui a sûrement pas été donné seulement pour le
-combattre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p4ch8">CHAPITRE VIII<br />
-<span class="i">De l’esprit de secte en Allemagne.</span></h3>
-
-
-<p>L’habitude de la méditation porte à des rêveries de tout
-genre sur la destinée humaine. La vie active peut seule détourner
-notre intérêt de la source des choses ; mais tout ce
-qu’il y a de grand ou d’absurde en fait d’idées est le résultat
-du mouvement intérieur qu’on ne peut dissiper au
-dehors. Beaucoup de gens sont très irrités contre les sectes
-religieuses ou philosophiques, et leur donnent le nom de
-folies, et de folies dangereuses. Il me semble que les égarements
-même de la pensée sont bien moins à craindre pour
-le repos et la moralité des hommes, que l’absence de la
-pensée. Quand on n’a pas en soi cette puissance de réflexion
-qui supplée à l’activité matérielle, on a besoin d’agir sans
-cesse, et souvent au hasard.</p>
-
-<p>Le fanatisme des idées a quelquefois conduit, il est vrai,
-à des actions violentes, mais c’est presque toujours parce
-qu’on a recherché les avantages de ce monde à l’aide des
-opinions abstraites. Les systèmes métaphysiques sont peu
-redoutables en eux-mêmes, ils ne le deviennent que quand
-ils sont réunis à des intérêts d’ambition, et c’est alors de
-ces intérêts dont il faut s’occuper, si l’on veut modifier les
-systèmes ; mais les hommes capables de s’attacher vivement
-à une opinion, indépendamment des résultats qu’elle peut
-avoir, sont toujours d’une noble nature.</p>
-
-<p>Les sectes philosophiques et religieuses qui, sous divers
-noms, ont existé en Allemagne, n’ont presque point eu de
-rapport avec les affaires politiques, et le genre de talent
-nécessaire pour entraîner les hommes à des résolutions
-vigoureuses s’est rarement manifesté dans ce pays. On peut
-disputer sur la philosophie de Kant, sur les questions théologiques,
-sur l’idéalisme ou l’<i>empirisme</i>, sans qu’il en résulte
-jamais rien que des livres.</p>
-
-<p>L’esprit de secte et l’esprit de parti diffèrent à beaucoup
-d’égards ; l’esprit de parti présente les opinions par ce
-qu’elles ont de saillant, pour les faire comprendre au vulgaire ;
-et l’esprit de secte, surtout en Allemagne, tend toujours
-vers ce qu’il a de plus abstrait : il faut, dans l’esprit de
-parti, saisir le point de vue de la multitude pour s’y placer ;
-les Allemands ne pensent qu’à la théorie, et dût-elle se
-perdre dans les nuages, ils l’y suivront. L’esprit de parti
-excite dans les hommes de certaines passions communes qui
-les réunissent en masse. Les Allemands subdivisent tout, à
-force d’expliquer, de distinguer et de commenter. Ils ont
-une sincérité philosophique singulièrement propre à la
-recherche de la vérité, mais point du tout à l’art de la
-mettre en œuvre. L’esprit de secte n’aspire qu’à convaincre ;
-l’esprit de parti veut rallier. L’esprit de secte dispute sur
-les idées ; l’esprit de parti veut du pouvoir sur les hommes.
-Il y a de la discipline dans l’esprit de parti, et de l’anarchie
-dans l’esprit de secte. L’autorité, quelle qu’elle soit, n’a
-presque rien à craindre de l’esprit de secte ; on le satisfait en
-laissant une grande latitude à la pensée : mais l’esprit de parti
-n’est pas si facile à contenter, et ne se borne point à ces
-conquêtes intellectuelles dans lesquelles chaque individu
-peut se créer un empire, sans destituer un possesseur.</p>
-
-<p>On est, en France, beaucoup plus susceptible de l’esprit
-de parti que de l’esprit de secte : on s’y entend trop bien au
-réel de la vie, pour ne pas transformer en action ce qu’on
-désire, et en pratique ce qu’on pense ; mais peut-être y
-est-on trop étranger à l’esprit de secte : on n’y tient pas
-assez aux idées abstraites, pour mettre de la chaleur à les
-défendre ; d’ailleurs, l’on ne veut être lié par aucun genre
-d’opinions, afin de s’avancer plus libre au-devant de toutes
-les circonstances. Il y a plus de bonne foi dans l’esprit de
-secte que dans l’esprit de parti, ainsi les Allemands doivent
-être bien plus propres à l’un qu’à l’autre.</p>
-
-<p>Il faut distinguer trois espèces de sectes religieuses et
-philosophiques en Allemagne : premièrement, les différentes
-communions chrétiennes qui ont existé, surtout à l’époque
-de la réformation, lorsque tous les esprits se sont tournés
-vers les questions théologiques ; secondement, les associations
-secrètes, et enfin, les adeptes de quelques systèmes
-particuliers, dont un homme est le chef. Il faut ranger dans
-la première classe les anabaptistes et les moraves ; dans la
-seconde, la plus ancienne des associations secrètes, les francs-maçons,
-et dans la troisième, les différents genres d’illuminés.</p>
-
-<p>Les anabaptistes étaient plutôt une secte révolutionnaire
-que religieuse ; et, comme ils durent leur existence à des
-passions politiques et non à des opinions, ils passèrent avec
-les circonstances. Les moraves, tout à fait étrangers aux
-intérêts de ce monde, sont, comme je l’ai dit, une communion
-chrétienne de la plus grande pureté. Les quakers
-portent au milieu de la société les principes des moraves :
-ceux-ci se retirent du monde pour être plus sûrs de rester
-fidèles à ces principes.</p>
-
-<p>La franc-maçonnerie est une institution beaucoup plus
-sérieuse en Écosse et en Allemagne qu’en France. Elle a existé
-dans tous les pays ; mais il paraît cependant que c’est de l’Allemagne
-surtout qu’est venue cette association, transportée
-ensuite en Angleterre par les Anglo-Saxons, et renouvelée
-à la mort de Charles I<sup>er</sup>, par les partisans de la restauration,
-qui se rassemblèrent près de l’église de Saint-Paul,
-pour rappeler Charles II sur le trône. On croit aussi que les
-francs-maçons, surtout en Écosse, se rattachent de quelque
-manière à l’ordre des Templiers. Lessing a écrit sur la
-franc-maçonnerie un dialogue où son génie lumineux se
-fait éminemment remarquer. Il affirme que cette association
-a pour but de réunir les hommes, malgré les barrières
-établies par la société ; car si, sous quelques rapports, l’état
-social forme un lien entre les hommes, en les soumettant à
-l’empire des lois, il les sépare par les différences de rang
-et de gouvernement : cette fraternité, véritable image de l’âge
-d’or, a été mêlée dans la franc-maçonnerie à beaucoup
-d’autres idées qui sont aussi bonnes et morales. On ne saurait
-se dissimuler cependant, qu’il est dans la nature des
-associations secrètes de porter les esprits vers l’indépendance ;
-mais ces associations sont très favorables au développement
-des lumières ; car tout ce que les hommes font
-par eux-mêmes et spontanément donne à leur jugement
-plus de force et d’étendue.</p>
-
-<p>Il se peut aussi que les principes de l’égalité démocratique
-se propagent par ce genre d’institutions, qui met les
-hommes en évidence d’après leur valeur réelle, et non
-d’après leur rang dans le monde. Les associations secrètes
-apprennent quelle est la puissance du nombre et de la réunion,
-tandis que les citoyens isolés sont, pour ainsi dire,
-des êtres abstraits les uns pour les autres. Sous ce rapport,
-ces associations pourraient avoir une grande influence dans
-l’État ; mais il est juste cependant de reconnaître que la
-franc-maçonnerie ne s’occupe en général que des intérêts
-religieux et philosophiques.</p>
-
-<p>Ses membres se divisent entre eux en deux classes ; la
-franc-maçonnerie philosophique, et la franc-maçonnerie
-hermétique ou égyptienne. La première a pour objet l’église
-intérieure, ou le développement de la spiritualité de l’âme ;
-la seconde se rapporte aux sciences, à celles qui s’occupent
-des secrets de la nature. Les frères rose-croix, entre autres,
-sont un des grades de la franc-maçonnerie, et les frères
-rose-croix, dans l’origine, étaient alchimistes.</p>
-
-<p>De tout temps, et dans tous les pays, il a existé des associations
-secrètes, dont les membres avaient pour but de se
-fortifier mutuellement dans la croyance à la spiritualité de
-l’âme ; les mystères d’Éleusis, chez les païens, la secte des
-Esséniens, chez les Hébreux, étaient fondés sur cette doctrine,
-qu’on ne voulait pas profaner en la livrant aux plaisanteries
-du vulgaire. Il y a près de trente ans qu’à Wilhelms-Bad
-il y eut une assemblée de francs-maçons présidée par le
-duc de Brunswick ; cette assemblée avait pour objet la
-réforme des francs-maçons d’Allemagne, et il paraît que les
-opinions mystiques en général, et celles de Saint-Martin en
-particulier, influèrent beaucoup sur cette réunion. Les institutions
-politiques, les relations sociales, et souvent même
-celles de famille, ne prennent que l’extérieur de la vie : il
-est donc naturel que de tout temps on ait cherché quelque
-manière intime de se reconnaître et de s’entendre ; et tous
-ceux dont le caractère a quelque profondeur se croient des
-adeptes et cherchent à se distinguer par quelques signes
-du reste des hommes. Les associations secrètes dégénèrent
-avec le temps ; mais leur principe est presque toujours un
-sentiment d’enthousiasme comprimé par la société.</p>
-
-<p>Il y a trois classes d’illuminés : les illuminés mystiques,
-les illuminés visionnaires, et les illuminés politiques. La
-première, celle dont Jacob Bœhme, et dans le dernier siècle,
-Pasqualis et Saint-Martin peuvent être considérés comme
-les chefs, tient par divers liens à cette Église intérieure,
-sanctuaire de ralliement pour tous les philosophes religieux ;
-ces illuminés s’occupent uniquement de la religion, et de la
-nature interprétée par les dogmes de la religion.</p>
-
-<p>Les illuminés visionnaires, à la tête desquels on doit placer
-le Suédois Swedenborg, croient que par la puissance de
-la volonté ils peuvent faire apparaître des morts et opérer
-des miracles. Le feu roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, a
-été induit en erreur par la crédulité de ces hommes, ou par
-leurs ruses, qui avaient l’apparence de la crédulité. Les illuminés
-idéalistes dédaignent ces illuminés visionnaires
-comme des empiriques ; ils méprisent leurs prétendus prodiges,
-et pensent que la merveille des sentiments de l’âme
-doit l’emporter à elle seule sur toutes les autres.</p>
-
-<p>Enfin, des hommes qui n’avaient pour but que de s’emparer
-de l’autorité dans tous les États, et de se faire donner
-des places, ont pris le nom d’illuminés ; leur chef était un
-Bavarois, Weishaupt, homme d’un esprit supérieur, et qui
-avait très bien senti la puissance qu’on pouvait acquérir en
-réunissant les forces éparses des individus, et en les dirigeant
-toutes vers un même but. Un secret, quel qu’il soit,
-flatte l’amour-propre des hommes ; et quand on leur dit
-qu’ils sont de quelque chose dont leurs pareils ne sont pas,
-on acquiert toujours de l’empire sur eux. L’amour-propre se
-blesse de ressembler à la multitude ; et dès qu’on veut donner
-des marques de distinction, connues ou cachées, on
-est sûr de mettre en mouvement l’imagination de la vanité,
-la plus active de toutes.</p>
-
-<p>Les illuminés politiques n’avaient pris des autres illuminés
-que quelques signes pour se reconnaître ; mais les intérêts,
-et non les opinions, leur servaient de point de ralliement.
-Ils avaient pour but, il est vrai, de réformer l’ordre
-social sur de nouveaux principes ; toutefois, en attendant
-l’accomplissement de ce grand œuvre, ce qu’ils voulaient
-d’abord, c’était de s’emparer des emplois publics. Une telle
-secte a, par tout pays, bien des adeptes qui s’initient
-d’eux-mêmes à ses secrets : en Allemagne cependant, cette
-secte est la seule peut-être qui ait été fondée sur une combinaison
-politique ; toutes les autres sont nées d’un enthousiasme
-quelconque, et n’ont eu que la recherche de la vérité
-pour but.</p>
-
-<p>Parmi les hommes qui s’efforcent de pénétrer les secrets
-de la nature, il faut compter les alchimistes, les magnétiseurs,
-etc. Il est probable qu’il y a beaucoup de folie dans
-ces prétendues découvertes ; mais qu’y peut-on trouver
-d’effrayant ? Si l’on arrivait à reconnaître dans les phénomènes
-physiques ce qu’on appelle du merveilleux, on en
-aurait avec raison de la joie. Il y a des moments où la nature
-paraît une machine qui se meut constamment par les
-mêmes ressorts, et c’est alors que son inflexible régularité
-fait peur ; mais quand on croit entrevoir en elle quelque
-chose de spontané comme la pensée, un espoir confus s’empare
-de l’âme, et nous dérobe au regard fixe de la nécessité.</p>
-
-<p>Au fond de tous ces essais et de tous ces systèmes scientifiques
-et philosophiques, il y a toujours une tendance très
-marquée vers la spiritualité de l’âme. Ceux qui veulent
-deviner les secrets de la nature sont très opposés aux matérialistes ;
-car c’est toujours dans la pensée qu’ils cherchent
-la solution de l’énigme du monde physique. Sans doute un
-tel mouvement dans les esprits pourrait conduire à de
-grandes erreurs ; mais il en est ainsi de tout ce qui est
-animé ; dès qu’il y a vie, il y a danger.</p>
-
-<p>Les efforts individuels finiraient par être interdits, si l’on
-s’asservissait à la méthode qui régulariserait les mouvements
-de l’esprit, comme la discipline commande à ceux
-du corps. Le problème consiste donc à guider les facultés
-sans les comprimer ; et l’on voudrait qu’il fût possible
-adapter à l’imagination des hommes l’art encore inconnu
-de s’élever avec des ailes, et de diriger le vol dans les airs.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p4ch9">CHAPITRE IX<br />
-<span class="i">De la contemplation de la nature.</span></h3>
-
-
-<p>En parlant de l’influence de la nouvelle philosophie sur
-les sciences, j’ai déjà fait mention de quelques-uns des
-nouveaux principes adoptés en Allemagne, relativement à
-l’étude de la nature ; mais comme la religion et l’enthousiasme
-ont une grande part dans la contemplation de l’univers,
-j’indiquerai d’une manière générale les vues politiques
-et religieuses qu’on peut recueillir à cet égard dans les
-ouvrages allemands.</p>
-
-<p>Plusieurs physiciens, guidés par un sentiment de piété,
-ont cru devoir s’en tenir à l’examen des causes finales ; ils
-ont essayé de prouver que tout le monde tend au maintien
-et au bien-être physique des individus et des espèces. On
-peut faire, ce me semble, des objections très fortes contre
-ce système. Sans doute, il est aisé de voir que dans l’ordre
-des choses les moyens répondent admirablement à leurs
-fins ; mais dans cet enchaînement universel, où s’arrêtent
-ces causes qui sont effets, et ces effets qui sont causes ?
-Veut-on rapporter tout à la conservation de l’homme : on
-aura de la peine à concevoir ce qu’elle a de commun avec
-la plupart des êtres. D’ailleurs c’est attacher trop de prix à
-l’existence matérielle que de la donner pour dernier but à
-la création.</p>
-
-<p>Ceux qui, malgré la foule immense des malheurs particuliers,
-attribuent un certain genre de bonté à la nature, la
-considèrent comme un spéculateur en grand qui se retire
-sur le nombre. Ce système ne convient pas même à un gouvernement,
-et des écrivains scrupuleux en économie politique
-l’ont combattu. Que serait-ce donc, lorsqu’il s’agit des
-intentions de la Divinité ? Un homme, religieusement considéré,
-est autant que la race humaine entière ; et dès qu’on
-a conçu l’idée d’une âme immortelle, il ne doit pas être
-possible d’admettre le plus ou le moins d’importance d’un
-individu relativement à tous. Chaque être intelligent est
-d’une valeur infinie, puisqu’il doit durer toujours. C’est donc
-d’après un point de vue plus élevé que les philosophes allemands
-ont considéré l’univers.</p>
-
-<p>Il en est qui croient voir en tout deux principes, celui du
-bien et celui du mal, se combattant sans cesse ; et soit
-qu’on attribue ce combat à une puissance infernale, soit,
-ce qui est plus simple à penser, que le monde physique
-puisse être l’image des bons et des mauvais penchants de
-l’homme, toujours est-il vrai que ce monde offre à l’observation
-deux faces absolument contraires.</p>
-
-<p>Il y a, l’on ne saurait le nier, un côté terrible dans la
-nature, comme dans le cœur humain, et l’on y sent une
-redoutable puissance de colère. Quelle que soit la bonne
-intention des partisans de l’optimisme, plus de profondeur
-se fait remarquer, ce me semble, dans ceux qui ne nient
-pas le mal, mais qui comprennent la connexion de ce mal
-avec la liberté de l’homme, avec l’immortalité qu’elle peut
-lui mériter.</p>
-
-<p>Les écrivains mystiques, dont j’ai parlé dans les chapitres
-précédents, voient dans l’homme l’abrégé du monde, et
-dans le monde l’emblème des dogmes du christianisme. La
-nature leur paraît l’image corporelle de la Divinité, et ils se
-plongent toujours plus avant dans la signification profonde
-des choses et des êtres.</p>
-
-<p>Parmi les écrivains allemands qui se sont occupés de la
-contemplation de la nature sous des rapports religieux, deux
-méritent une attention particulière : Novalis comme poète,
-et Schubert comme physicien. Novalis, homme d’une naissance
-illustre, était initié dès sa jeunesse dans les études de
-tout genre que la nouvelle école a développées en Allemagne ;
-mais son âme pieuse a donné un grand caractère
-de simplicité à ses poésies. Il est mort à vingt-six ans ; et
-c’est lorsqu’il n’était déjà plus que les chants religieux qu’ils
-a composés ont acquis en Allemagne une célébrité touchante.
-Le père de ce jeune homme est morave ; et, quelque
-temps après la mort de son fils, il alla visiter une communauté
-de ses frères en religion, et dans leur église il entendit
-chanter les poésies de son fils, que les moraves avaient
-choisies pour s’édifier, sans en connaître l’auteur.</p>
-
-<p>Parmi les œuvres de Novalis, on distingue des hymnes à
-la nuit, qui peignent avec une grande force le recueillement
-qu’elle fait naître dans l’âme. L’éclat du jour peut convenir
-à la joyeuse doctrine du paganisme ; mais le ciel étoilé
-paraît le véritable temple du culte le plus pur. C’est dans
-l’obscurité des nuits, dit un poète allemand, que l’immortalité
-s’est révélée à l’homme ; la lumière du soleil éblouit les
-yeux qui croient voir. Des stances de Novalis sur la vie des
-mineurs renferment une poésie animée, d’un très grand
-effet ; il interroge la terre qu’on rencontre dans les profondeurs,
-parce qu’elle fut le témoin des diverses révolutions
-que la nature a subies ; et il exprime un désir énergique
-de pénétrer toujours plus avant vers le centre du
-globe. Le contraste de cette immense curiosité avec la vie si
-fragile qu’il faut exposer pour la satisfaire, cause une
-émotion sublime. L’homme est placé sur la terre entre
-l’infini des cieux et l’infini des abîmes ; et sa vie, dans le
-temps, est aussi de même entre deux éternités. De toutes
-parts entouré par des idées et des objets sans bornes, des
-pensées innombrables lui apparaissent, comme des milliers
-de lumières qui se confondent et l’éblouissent.</p>
-
-<p>Novalis a beaucoup écrit sur la nature en général, il se
-nomme lui-même, avec raison, le disciple de Saïs, parce
-que c’est dans cette ville qu’était fondé le temple d’Isis, et
-que les traditions qui nous restent des mystères des
-Égyptiens portent à croire que leurs prêtres avaient une
-connaissance approfondie des lois de l’univers.</p>
-
-<p>« L’homme est avec la nature, dit Novalis, dans des
-relations presque aussi variées, presque aussi inconcevables
-que celles qu’il entretient avec ses semblables, et comme
-elle se met à la portée des enfants, et se complaît avec leurs
-simples cœurs, de même elle se montre sublime aux esprits
-élevés, et divine aux êtres divins. L’amour de la nature
-prend diverses formes, et tandis qu’elle n’excite dans les
-uns que la joie et la volupté, elle inspire aux autres la
-religion la plus pieuse, celle qui donne à toute la vie une
-direction et un appui. Déjà chez les peuples anciens, il y
-avait des âmes sérieuses pour qui l’univers était l’image de
-la Divinité, et d’autres qui se croyaient seulement invitées
-au festin qu’elle donne : l’air n’était, pour ces convives de
-l’existence, qu’une boisson rafraîchissante ; les étoiles, que
-des flambeaux qui présidaient aux danses pendant la nuit ;
-et les plantes et les animaux, que les magnifiques apprêts
-d’un splendide repas ; la nature ne s’offrait pas à leurs yeux
-comme un temple majestueux et tranquille, mais comme le
-théâtre brillant de fêtes toujours nouvelles.</p>
-
-<p>« Dans ce même temps néanmoins, des esprits plus profonds
-s’occupaient sans relâche à reconstruire le monde
-idéal, dont les traces avaient déjà disparu ; ils se partageaient
-en frères les travaux les plus sacrés ; les uns cherchaient à
-reproduire, par la musique, les voix de la forêt et de l’air ;
-les autres imprimaient l’image et le pressentiment d’une
-race plus noble sur la pierre et sur l’airain, changeaient les
-rochers en édifices, et mettaient au jour les trésors cachés
-dans la terre. La nature, civilisée par l’homme, sembla
-répondre à ses souhaits : l’imagination de l’artiste osa
-l’interroger, et l’âge d’or parut renaître à l’aide de la
-pensée.</p>
-
-<p>« Il faut, pour connaître la nature, devenir un avec elle.
-Une vie poétique et recueillie, une âme sainte et religieuse,
-toute la force et toute la fleur de l’existence humaine, sont
-nécessaires pour la comprendre, et le véritable observateur
-est celui qui sait découvrir l’analogie de cette nature avec
-l’homme, et celle de l’homme avec le ciel ».</p>
-
-<p>Schubert a composé sur la nature un livre qu’on ne saurait
-se lasser de lire, tant il est rempli d’idées qui excitent
-à la méditation ; il présente le tableau des effets nouveaux,
-dont l’enchaînement est conçu sous de nouveaux rapports.
-Deux idées principales restent de son ouvrage ; les Indiens
-croient à la métempsycose descendante, c’est-à-dire à celle
-qui condamne l’âme de l’homme à passer dans les animaux
-et dans les plantes, pour le punir d’avoir mal usé de la vie.
-L’on peut difficilement se figurer un système d’une plus
-profonde tristesse, et les ouvrages des Indiens en portent la
-douloureuse empreinte. On croit voir partout, dans les animaux
-et les plantes, la pensée captive et le sentiment renfermé,
-s’efforcer en vain de se dégager des formes grossières
-et muettes qui les enchaînent. Le système de Schubert est
-plus consolant ; il se représente la nature comme une métempsycose
-ascendante, dans laquelle, depuis la pierre
-jusqu’à l’existence humaine, il y a une promotion continuelle
-qui fait avancer le principe vital de degrés en degrés,
-jusqu’au perfectionnement le plus complet.</p>
-
-<p>Schubert croit aussi qu’il a existé des époques où l’homme
-avait un sentiment si vif et si délicat des phénomènes existants,
-qu’il devinait, par ses propres impressions, les secrets
-les plus cachés de la nature. Ces facultés primitives se sont
-émoussées, et c’est souvent l’irritabilité maladive des nerfs
-qui, en affaiblissant la puissance du raisonnement, rend à
-l’homme l’instinct qu’il devait jadis à la plénitude même de
-ses forces. Les travaux des philosophes, des savants et des
-poètes, en Allemagne, ont pour but de diminuer l’aride
-puissance du raisonnement, sans obscurcir en rien les
-lumières. C’est ainsi que l’imagination du monde ancien
-peut renaître, comme le phénix, des cendres de toutes les
-erreurs.</p>
-
-<p>La plupart des physiciens ont voulu expliquer, ainsi que
-je l’ai déjà dit, la nature comme un bon gouvernement,
-dans lequel tout est conduit d’après de sages principes
-administratifs ; mais c’est en vain qu’on veut transporter ce
-système prosaïque dans la création. Le terrible ni même le
-beau ne sauraient être expliqués par cette théorie circonscrite,
-et la nature est tour à tour trop cruelle et trop magnifique
-pour qu’on puisse la soumettre au genre de calcul
-admis dans le jugement des choses de ce monde.</p>
-
-<p>Il y a des objets hideux en eux-mêmes, dont l’impression
-sur nous est inexplicable ; de certaines figures d’animaux,
-de certaines formes de plantes, de certaines combinaisons
-de couleurs, révoltent nos sens, bien que nous ne puissions
-nous rendre compte des causes de cette répugnance ; on
-dirait que ces contours disgracieux, que ces images rebutantes
-rappellent la bassesse et la perfidie, quoique rien
-dans les analogies du raisonnement ne puisse expliquer une
-telle association d’idées. La physionomie de l’homme ne
-tient point uniquement, comme l’ont prétendu quelques
-écrivains, au dessin plus ou moins prononcé des traits ; il
-passe dans le regard et dans les mouvements du visage, je
-ne sais quelle expression de l’âme impossible à méconnaître,
-et c’est surtout dans la figure humaine qu’on apprend
-ce qu’il y a d’extraordinaire et d’inconnu dans les harmonies
-de l’esprit et du corps.</p>
-
-<p>Les accidents et les malheurs, dans l’ordre physique, ont
-quelque chose de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu,
-qu’ils paraissent tenir du prodige ; la maladie et ses
-fureurs sont comme une vie méchante qui s’empare tout à
-coup de la vie paisible. Les affections du cœur nous font
-sentir la barbarie de cette nature qu’on veut nous représenter
-comme si douce. Que de dangers menacent une tête
-chérie ! Sous combien de métamorphoses la mort ne se
-déguise-t-elle pas autour de nous ? il n’y a pas un beau jour
-qui ne puisse recéler la foudre ; pas une fleur dont les sucs
-ne puissent être empoisonnés, pas un souffle de l’air qui ne
-puisse apporter avec lui une contagion funeste, et la nature
-semble une amante jalouse prête à percer le sein de
-l’homme, au moment même où il s’enivre de ses dons.</p>
-
-<p>Comment comprendre le but de tous ces phénomènes, si
-l’on s’en tient à l’enchaînement ordinaire de nos manières
-de juger ? Comment peut-on considérer les animaux, sans
-se plonger dans l’étonnement que fait naître leur mystérieuse
-existence ? Un poète les a nommés <i>les rêves de la
-nature dont l’homme est le réveil</i>. Dans quel but ont-ils été
-créés ? Que signifient ces regards qui semblent couverts d’un
-nuage obscur, derrière lequel une idée voudrait se faire
-jour ? Quels rapports ont-ils avec nous ? Qu’est-ce que la
-part de vie dont ils jouissent ? Un oiseau survit à l’homme
-de génie, et je ne sais quel bizarre désespoir saisit le cœur,
-quand on a perdu ce qu’on aime, et qu’on voit le souffle de
-l’existence animer encore un insecte, qui se meut sur la
-terre, d’où le plus noble objet a disparu.</p>
-
-<p>La contemplation de la nature accable la pensée ; on se
-sent avec elle des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au
-mal qu’elle peut nous faire ; mais son âme visible vient
-chercher la nôtre dans notre sein, et s’entretient avec nous.
-Quand les ténèbres nous épouvantent, ce ne sont pas toujours
-les périls auxquels ils nous exposent que nous redoutons,
-mais c’est la sympathie de la nuit avec tous les genres
-de privations et de douleurs dont nous sommes pénétrés. Le
-soleil, au contraire, est comme une émanation de la Divinité,
-comme le messager éclatant d’une prière exaucée ; ses
-rayons descendent sur la terre, non seulement pour guider
-les travaux de l’homme, mais pour exprimer de l’amour à
-la nature.</p>
-
-<p>Les fleurs se tournent vers la lumière, afin de l’accueillir ;
-elles se referment pendant la nuit, et le matin et le soir
-elles semblent exhaler en parfums leurs hymnes de louanges.
-Quand on élève ces fleurs dans l’obscurité, pâles, elles ne
-revêtent plus leurs couleurs accoutumées ; mais quand on
-les rend au jour, le soleil réfléchit en elles ses rayons variés
-comme dans l’arc-en-ciel, et l’on dirait qu’il se mire avec
-orgueil dans la beauté dont il les a parées. Le sommeil des
-végétaux, pendant de certaines heures et de certaines saisons
-de l’année, est d’accord avec le mouvement de la terre ;
-elle entraîne dans les régions qu’elle parcourt la moitié des
-plantes, des animaux et des hommes endormis. Les passagers
-de ce grand vaisseau qu’on appelle le monde se
-laissent bercer dans le cercle que décrit leur voyageuse
-demeure.</p>
-
-<p>La paix et la discorde, l’harmonie et la dissonance qu’un
-lien secret réunit, sont les premières lois de la nature ; et,
-soit qu’elle se montre redoutable ou charmante, l’unité sublime
-qui la caractérise se fait toujours reconnaître. La
-flamme se précipite en vagues comme les torrents ; les
-nuages qui parcourent les airs prennent quelquefois la forme
-des montagnes et des vallées, et semblent imiter en se
-jouant l’image de la terre. Il est dit dans la <i>Genèse</i>, « que le
-Tout-Puissant sépara les eaux de la terre des eaux du ciel,
-et les suspendit dans les airs ». Le ciel est en effet un noble
-allié de l’Océan ; l’azur du firmament se fait voir dans les
-ondes, et les vagues se peignent dans les nues. Quelquefois,
-quand l’orage se prépare dans l’atmosphère, la mer frémit
-au loin, et l’on dirait qu’elle répond, par le trouble de ses
-flots, au mystérieux signal qu’elle a reçu de la tempête.</p>
-
-<p>M. de Humboldt dit, dans ses <i>Vues scientifiques et poétiques
-sur l’Amérique méridionale</i>, qu’il a été témoin d’un phénomène
-observé dans l’Égypte, et qu’on appelle <i>mirage</i>. Tout
-à coup, dans les déserts les plus arides, la réverbération de
-l’air prend l’apparence des lacs ou de la mer, et les animaux
-eux-mêmes, haletant de soif, s’élancent vers ces
-images trompeuses, espérant s’y désaltérer. Les diverses
-figures que la gelée trace sur le verre offrent encore un
-nouvel exemple de ces analogies merveilleuses ; les vapeurs
-condensées par le froid dessinent des paysages semblables
-à ceux qui se font remarquer dans les contrées septentrionales :
-des forêts de pins, des montagnes hérissées reparaissent
-sous ces blanches couleurs, et la nature glacée se
-plaît à contrefaire ce que la nature animée a produit.</p>
-
-<p>Non seulement la nature se répète elle-même, mais elle
-semble vouloir imiter les ouvrages des hommes, et leur donner
-ainsi un témoignage singulier de sa correspondance
-avec eux. On raconte que, dans les îles voisines du Japon,
-les nuages présentent aux regards l’aspect de bâtiments réguliers.
-Les beaux-arts ont aussi leur type dans la nature,
-et ce luxe de l’existence est plus soigné par elle encore que
-l’existence même : la symétrie des formes, dans le règne végétal
-et minéral, a servi de modèle aux architectes, et le
-reflet des objets et des couleurs dans l’onde donne l’idée des
-illusions de la peinture ; le vent, dont le murmure se prolonge
-sous les feuilles tremblantes, nous révèle la musique ;
-et l’on dit même que sur les côtes de l’Asie où l’atmosphère
-est plus pure, on entend quelquefois le soir une harmonie
-plaintive et douce, que la nature semble adresser à l’homme,
-afin de lui apprendre qu’elle respire, qu’elle aime et qu’elle
-souffre.</p>
-
-<p>Souvent, à l’aspect d’une belle contrée, on est tenté de
-croire qu’elle a pour unique but d’exciter en nous des sentiments
-élevés et nobles. Je ne sais quel rapport existe entre
-les cieux et la fierté du cœur, entre les rayons de la lune qui
-reposent sur la montagne et le calme de la conscience, mais
-ces objets nous parlent un beau langage, et l’on peut s’abandonner
-au tressaillement qu’ils causent ; l’âme s’en trouvera
-bien. Quand, le soir, à l’extrémité du paysage, le ciel semble
-toucher de si près à la terre, l’imagination se figure, par delà
-l’horizon, un asile de l’espérance, une patrie de l’amour, et
-la nature semble répéter silencieusement que l’homme est
-immortel.</p>
-
-<p>La succession continuelle de mort et de naissance, dont le
-monde physique est le théâtre, produirait l’impression la
-plus douloureuse, si l’on ne croyait pas y voir la trace de
-la résurrection de toutes choses ; et c’est le véritable point
-de vue religieux de la contemplation de la nature, que cette
-manière de la considérer. On finirait par mourir de pitié, si
-l’on se bornait en tout à la terrible idée de l’irréparable :
-aucun animal ne périt sans qu’on puisse le regretter, aucun
-arbre ne tombe sans que l’idée qu’on ne le reverra plus
-dans sa beauté n’excite en nous une réflexion douloureuse.
-Enfin les objets inanimés eux-mêmes font mal, quand leur
-décadence oblige à s’en séparer : la maison, les meubles qui
-ont servi à ceux que nous avons aimés, nous intéressent, et
-ces objets mêmes excitent en nous quelquefois une sorte de
-sympathie indépendante des souvenirs qu’ils retracent ; on
-regrette la forme qu’on leur a connue, comme si cette forme
-en faisait des êtres qui nous ont vu vivre, et qui devaient
-nous voir mourir. Si le temps n’avait pas pour antidote
-l’éternité, on s’attacherait à chaque moment pour le retenir,
-à chaque son pour le fixer, à chaque regard pour en prolonger
-l’éclat, et les jouissances n’existeraient que l’instant
-qu’il nous faut pour sentir qu’elles passent, et pour arroser de
-larmes leurs traces, que l’abîme des jours doit aussi dévorer.</p>
-
-<p>Une réflexion nouvelle m’a frappée, dans les écrits qui
-m’ont été communiqués par un homme dont l’imagination
-est pensive et profonde ; il compare ensemble les
-ruines de la nature, celles de l’art et celles de l’humanité.
-« Les premières, dit-il, sont philosophiques, les secondes
-poétiques, et les dernières mystérieuses ». Une chose bien
-digne de remarque, en effet, c’est l’action si différente des
-années sur la nature, sur les ouvrages du génie et sur les
-créatures vivantes. Le temps n’outrage que l’homme : quand
-les rochers s’écroulent, quand les montagnes s’abîment
-dans les vallées, la terre change seulement de face ; un
-aspect nouveau excite dans notre esprit de nouvelles pensées,
-et la force vivifiante subit une métamorphose, mais
-non un dépérissement ; les ruines des beaux-arts parlent à
-l’imagination, elle reconstruit ce que le temps a fait disparaître,
-et jamais peut-être un chef-d’œuvre dans tout son
-éclat n’a pu donner l’idée de la grandeur autant que les
-ruines mêmes de ce chef-d’œuvre. On se représente les
-monuments à demi détruits, revêtus de toutes les beautés
-qu’on suppose toujours à ce qu’on regrette : mais qu’il est
-loin d’en être ainsi des ravages de la vieillesse !</p>
-
-<p>A peine peut-on croire que la jeunesse embellissait ce
-visage, dont la mort a déjà pris possession : quelques physionomies
-échappent par la splendeur de l’âme à la dégradation ;
-mais la figure humaine, dans sa décadence, prend
-souvent une expression vulgaire, qui permet à peine la
-pitié. Les animaux perdent avec les années, il est vrai, leur
-force et leur agilité ; mais l’incarnat de la vie ne se change
-point pour eux en livides couleurs, et leurs yeux éteints ne
-ressemblent pas à des lampes funéraires, qui jettent de
-pâles clartés sur un visage flétri.</p>
-
-<p>Lors même qu’à la fleur de l’âge la vie se retire du sein
-de l’homme, ni l’admiration que font naître les bouleversements
-de la nature, ni l’intérêt qu’excitent les débris des
-monuments, ne peuvent s’attacher au corps inanimé de la
-plus belle des créatures. L’amour qui chérissait cette figure
-enchanteresse, l’amour ne peut en supporter les restes, et
-rien de l’homme ne demeure après lui sur la terre, qui ne
-fasse frémir, même ses amis.</p>
-
-<p>Ah ! quel enseignement, que les horreurs de la destruction
-acharnée ainsi sur la race humaine ! n’est-ce pas pour annoncer
-à l’homme que sa vie est ailleurs ? La nature l’humilierait-elle
-à ce point, si la Divinité ne voulait pas le
-relever ?</p>
-
-<p>Les vraies causes finales de la nature, ce sont ses rapports
-avec notre âme et avec notre sort immortel ; les objets
-physiques eux-mêmes ont une destination qui ne se borne
-point à la courte existence de l’homme ici-bas ; ils sont là
-pour concourir au développement de nos pensées, à l’œuvre
-de notre vie morale. Les phénomènes de la nature ne doivent
-pas être compris seulement d’après les lois de la
-matière, quelque bien combinées qu’elles soient ; ils ont
-un sens philosophique et un but religieux, dont la contemplation
-la plus attentive ne pourra jamais connaître
-toute l’étendue.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p4ch10">CHAPITRE X<br />
-<span class="i">De l’enthousiasme.</span></h3>
-
-
-<p>Beaucoup de gens sont prévenus contre l’enthousiasme ;
-ils le confondent avec le fanatisme, et c’est une grande
-erreur. Le fanatisme est une passion exclusive, dont
-une opinion est l’objet ; l’enthousiasme se rallie à l’harmonie
-universelle : c’est l’amour du beau, l’élévation de
-l’âme, la jouissance du dévouement, réunis dans un même
-sentiment, qui a de la grandeur et du calme. Le sens de ce
-mot, chez les Grecs, en est la plus noble définition : l’enthousiasme
-signifie <i>Dieu en nous</i>. En effet, quand l’existence
-de l’homme est expansive, elle a quelque chose de
-divin.</p>
-
-<p>Tout ce qui nous porte à sacrifier notre propre bien-être,
-ou notre propre vie, est presque toujours de l’enthousiasme ;
-car le droit chemin de la raison égoïste doit être de se
-prendre soi-même pour but de tous ses efforts, et de
-n’estimer dans ce monde que la santé, l’argent et le pouvoir.
-Sans doute la conscience suffit pour conduire le caractère
-le plus froid dans la route de la vertu ; mais l’enthousiasme
-est à la conscience ce que l’honneur est au devoir :
-il y a en nous un superflu d’âme qu’il est doux de consacrer
-à ce qui est beau, quand ce qui est bien est accompli. Le
-génie et l’imagination ont aussi besoin qu’on soigne un peu
-leur bonheur dans ce monde ; et la loi du devoir, quelque
-sublime qu’elle soit, ne suffit pas pour faire goûter toutes les
-merveilles du cœur et de la pensée.</p>
-
-<p>On ne saurait le nier, les intérêts de la personnalité pressent
-l’homme de toutes parts ; il y a même dans ce qui est
-vulgaire une certaine jouissance dont beaucoup de gens
-sont très susceptibles, et l’on retrouve souvent les traces de
-penchants ignobles sous l’apparence des manières les plus
-distinguées. Les talents supérieurs ne garantissent pas toujours
-de cette nature dégradée, qui dispose sourdement de
-l’existence des hommes, et leur fait placer leur bonheur
-plus bas qu’eux-mêmes. L’enthousiasme seul peut contrebalancer
-la tendance à l’égoïsme, et c’est à ce signe divin
-qu’il faut reconnaître les créatures immortelles. Lorsque
-vous parlez à quelqu’un sur des sujets dignes d’un saint
-respect, vous apercevez d’abord s’il éprouve un noble frémissement,
-si son cœur bat pour des sentiments élevés, s’il a
-fait alliance avec l’autre vie, ou bien s’il n’a qu’un peu d’esprit
-qui lui sert à diriger le mécanisme de l’existence. Et qu’est-ce
-donc que l’être humain, quand on ne voit en lui qu’une
-prudence dont son propre avantage est l’objet ? L’instinct
-des animaux vaut mieux, car il est quelquefois généreux et
-fier ; mais ce calcul, qui semble l’attribut de la raison, finit
-par rendre incapable de la première des vertus, le dévouement.</p>
-
-<p>Parmi ceux qui s’essaient à tourner les sentiments exaltés
-en ridicule, plusieurs en sont pourtant susceptibles à leur
-insu. La guerre, fût-elle entreprise par des vues personnelles,
-donne toujours quelques-unes des jouissances de l’enthousiasme ;
-l’enivrement d’un jour de bataille, le plaisir
-singulier de s’exposer à la mort, quand toute notre nature
-nous commande d’aimer la vie, c’est encore à l’enthousiasme
-qu’il faut l’attribuer. La musique militaire, le hennissement
-des chevaux, l’explosion de la poudre, cette foule de soldats
-revêtus des mêmes couleurs, émus par le même désir, se
-rangeant autour des mêmes bannières, font éprouver une
-émotion qui triomphe de l’instinct conservateur de l’existence ;
-et cette jouissance est si forte, que ni les fatigues, ni
-les souffrances, ni les périls, ne peuvent en déprendre les
-âmes. Quiconque a vécu de cette vie n’aime qu’elle. Le but
-atteint ne satisfait jamais ; c’est l’action de se risquer qui
-est nécessaire, c’est elle qui fait passer l’enthousiasme dans
-le sang ; et, quoiqu’il soit plus pur au fond de l’âme, il est
-encore d’une noble nature, lors même qu’il a pu devenir
-une impulsion presque physique.</p>
-
-<p>On accuse souvent l’enthousiasme sincère de ce qui ne
-peut être reproché qu’à l’enthousiasme affecté ; plus un sentiment
-est beau, plus la fausse imitation de ce sentiment
-est odieuse. Usurper l’admiration des hommes, est ce qu’il
-y a de plus coupable, car on tarit en eux la source des bons
-mouvements en les faisant rougir de les avoir éprouvés.
-D’ailleurs rien n’est plus pénible que les sons faux qui semblent
-sortir du sanctuaire même de l’âme ; la vanité peut
-s’emparer de tout ce qui est extérieur, il n’en résultera d’autre
-mal que de la prétention et de la disgrâce ; mais quand elle
-se met à contrefaire les sentiments les plus intimes, il
-semble qu’elle viole le dernier asile où l’on espérait lui
-échapper. Il est facile cependant de reconnaître la sincérité
-de l’enthousiasme ; c’est une mélodie si pure, que le moindre
-désaccord en détruit tout le charme ; un mot, un accent,
-un regard expriment l’émotion concentrée qui répond à
-toute une vie. Les personnes qu’on appelle sévères dans le
-monde ont très souvent en elles quelque chose d’exalté. La
-force qui soumet les autres peut n’être qu’un froid calcul ;
-la force qui triomphe de soi-même est toujours inspirée par
-un sentiment généreux.</p>
-
-<p>Loin qu’on puisse redouter les excès de l’enthousiasme, il
-porte peut-être en général à la tendance contemplative, qui
-nuit à la puissance d’agir : les Allemands en sont une
-preuve ; aucune nation n’est plus capable de sentir et de
-penser ; mais quand le moment de prendre un parti est
-arrivé, l’étendue même des conceptions nuit à la décision
-du caractère. Le caractère et l’enthousiasme diffèrent à
-beaucoup d’égards ; il faut choisir son but par l’enthousiasme ;
-mais l’on doit y marcher par le caractère : la pensée
-n’est rien sans l’enthousiasme, ni l’action sans le caractère ;
-l’enthousiasme est tout pour les nations littéraires ; le
-caractère est tout pour les nations agissantes : les nations
-libres ont besoin de l’un et de l’autre.</p>
-
-<p>L’égoïsme se plaît à parler sans cesse des dangers de
-l’enthousiasme ; c’est une véritable dérision que cette prétendue
-crainte ; si les habiles de ce monde voulaient être
-sincères, ils diraient que rien ne leur convient mieux que
-d’avoir affaire à ces personnes pour qui tant de moyens
-sont impossibles, et qui peuvent si facilement renoncer à
-ce qui occupe la plupart des hommes.</p>
-
-<p>Cette disposition de l’âme a de la force, malgré sa douceur,
-et celui qui la ressent sait y puiser une noble constance.
-Les orages des passions s’apaisent, les plaisirs de
-l’amour-propre se flétrissent, l’enthousiasme seul est inaltérable ;
-l’âme elle-même s’affaisserait dans l’existence
-physique, si quelque chose de fier et d’animé ne l’arrachait
-pas au vulgaire ascendant de l’égoïsme : cette dignité morale,
-à laquelle rien ne saurait porter atteinte, est ce qu’il y a de
-plus admirable dans le don de l’existence : c’est pour elle
-que dans les peines les plus amères il est encore beau
-d’avoir vécu, comme il serait beau de mourir.</p>
-
-<p>Examinons maintenant l’influence de l’enthousiasme sur
-les lumières et sur le bonheur. Ces dernières réflexions termineront
-le cours des pensées auxquelles les différents
-sujets que j’avais à parcourir m’ont conduite.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p4ch11">CHAPITRE XI<br />
-<span class="i">De l’influence de l’enthousiasme sur les lumières.</span></h3>
-
-
-<p>Ce chapitre est, à quelques égards, le résumé de tout
-mon ouvrage ; car l’enthousiasme étant la qualité vraiment
-distinctive de la nation allemande, on peut juger
-de l’influence qu’il exerce sur les lumières, d’après les
-progrès de l’esprit humain en Allemagne. L’enthousiasme
-prête de la vie à ce qui est invisible, et de l’intérêt à ce qui
-n’a point d’action immédiate sur notre bien-être dans ce
-monde ; il n’y a donc point de sentiment plus propre à la
-recherche des vérités abstraites ; aussi sont-elles cultivées
-en Allemagne avec une ardeur et une loyauté remarquables.</p>
-
-<p>Les philosophes que l’enthousiasme inspire sont peut-être
-ceux qui ont le plus d’exactitude et de patience dans
-leurs travaux ; ce sont en même temps ceux qui songent le
-moins à briller ; ils aiment la science pour elle-même, et
-ne se comptent pour rien, dès qu’il s’agit de l’objet de leur
-culte : la nature physique suit sa marche invariable à travers
-la destruction des individus ; la pensée de l’homme
-prend un caractère sublime, quand il parvient à se considérer
-lui-même d’un point de vue universel ; il sert alors en
-silence aux triomphes de la vérité, et la vérité est, comme
-la nature, une force qui n’agit que par un développement
-progressif et régulier.</p>
-
-<p>On peut dire avec quelque raison que l’enthousiasme
-porte à l’esprit de système ; quand on tient beaucoup à ses
-idées, on voudrait y tout rattacher ; mais en général il est
-plus aisé de traiter avec les opinions sincères qu’avec les
-opinions adoptées par vanité. Si dans les rapports avec les
-hommes on n’avait affaire qu’à ce qu’ils pensent réellement,
-on pourrait facilement s’entendre ; c’est ce qu’ils font semblant
-de penser qui amène la discorde.</p>
-
-<p>On a souvent accusé l’enthousiasme d’induire en erreur,
-mais peut-être un intérêt superficiel trompe-t-il bien davantage ;
-car pour pénétrer l’essence des choses, il faut une
-impulsion qui nous excite à nous en occuper avec ardeur.
-En considérant d’ailleurs la destinée humaine en général,
-je crois qu’on peut affirmer que nous ne rencontrerons
-jamais le vrai que par l’élévation de l’âme ; tout ce qui tend
-à nous rabaisser est mensonge, et c’est, quoi qu’on en dise,
-du côté des sentiments vulgaires qu’est l’erreur.</p>
-
-<p>L’enthousiasme, je le répète, ne ressemble en rien au
-fanatisme, et ne peut égarer comme lui. L’enthousiasme
-est tolérant, non par indifférence, mais parce qu’il nous fait
-sentir l’intérêt et la beauté de toutes choses. La raison ne
-donne point de bonheur à la place de ce qu’elle ôte ; l’enthousiasme
-trouve dans la rêverie du cœur et dans l’étendue
-de la pensée ce que le fanatisme et la passion renferment
-dans une seule idée ou dans un seul objet. Ce sentiment
-est, par son universalité même, très favorable à la pensée
-et à l’imagination.</p>
-
-<p>La société développe l’esprit, mais c’est la contemplation
-seule qui forme le génie. L’amour-propre est le mobile des
-pays où la société domine, et l’amour-propre conduit nécessairement
-à la moquerie qui détruit tout enthousiasme.</p>
-
-<p>Il est assez amusant, on ne saurait le nier, d’apercevoir
-le ridicule, et de le peindre avec grâce et gaîté ; peut-être
-vaudrait-il mieux se refuser à ce plaisir, mais ce n’est pourtant
-pas là le genre de moquerie dont les suites sont le plus
-à craindre ; celle qui s’attache aux idées et aux sentiments
-est la plus funeste de toutes, car elle s’insinue dans la
-source des affections fortes et dévouées. L’homme a un
-grand empire sur l’homme, et, de tous les maux qu’il peut
-faire à son semblable, le plus grand peut-être est de placer
-le fantôme du ridicule entre les mouvements généreux et
-les actions qu’ils peuvent inspirer.</p>
-
-<p>L’amour, le génie, le talent, la douleur même, toutes ces
-choses saintes sont exposées à l’ironie, et l’on ne saurait calculer
-jusqu’à quel point l’empire de cette ironie peut
-s’étendre. Il y a quelque chose de piquant dans la méchanceté :
-il y a quelque chose de faible dans la bonté. L’admiration
-pour les grandes choses peut être déconcertée par la
-plaisanterie ; et celui qui ne met d’importance à rien a l’air
-d’être au-dessus de tout : si donc l’enthousiasme ne défend
-pas notre cœur et notre esprit, ils se laissent prendre de
-toutes parts par ce dénigrement du beau qui réunit l’insolence
-à la gaîté.</p>
-
-<p>L’esprit social est fait de manière que souvent on se commande
-de rire, et que plus souvent encore on est honteux de
-pleurer ; d’où cela vient-il ? De ce que l’amour-propre se
-croit plus en sûreté dans la plaisanterie que dans l’émotion.
-Il faut bien compter sur son esprit pour oser être sérieux
-contre une moquerie ; il faut beaucoup de force pour laisser
-voir des sentiments qui peuvent être tournés en ridicule.
-Fontenelle disait : <i>J’ai quatre-vingts ans, je suis Français, et
-je n’ai pas donné dans toute ma vie le plus petit ridicule à la
-plus petite vertu.</i> Ce mot supposait une profonde connaissance
-de la société. Fontenelle n’était pas un homme sensible,
-mais il avait beaucoup d’esprit, et toutes les fois
-qu’on est doué d’une supériorité quelconque, on sent le besoin
-du sérieux dans la nature humaine. Il n’y a que les gens
-médiocres qui voudraient que le fond de tout fût du sable,
-afin que nul homme ne laissât sur la terre une trace plus
-durable que la leur.</p>
-
-<p>Les Allemands n’ont point à lutter chez eux contre les ennemis
-de l’enthousiasme, et c’est un grand obstacle de
-moins pour les hommes distingués. L’esprit s’aiguise dans
-le combat ; mais le talent a besoin de confiance. Il faut croire
-à l’admiration, à la gloire, à l’immortalité, pour éprouver
-l’inspiration du génie ; et ce qui fait la différence des siècles
-entre eux, ce n’est pas la nature, toujours prodigue des
-mêmes dons, mais l’opinion dominante à l’époque où l’on
-vit : si la tendance de cette opinion est vers l’enthousiasme,
-il s’élève de toutes parts de grands hommes ; si l’on proclame
-le découragement comme ailleurs on exciterait à de nobles
-efforts, il ne reste plus rien en littérature que des juges du
-temps passé.</p>
-
-<p>Les événements terribles dont nous avons été les témoins
-ont blasé les âmes, et tout ce qui tient à la pensée paraît
-terne à côté de la toute-puissance de l’action. La diversité
-des circonstances a porté les esprits à soutenir tous les côtés
-des mêmes questions ; il en est résulté qu’on ne croit plus
-aux idées, ou qu’on les considère tout au plus comme des
-moyens. La conviction semble n’être pas de notre temps, et
-quand un homme dit qu’il est de telle opinion, on prend cela
-pour une manière délicate d’indiquer qu’il a tel intérêt.</p>
-
-<p>Les hommes les plus honnêtes se font alors un système
-qui change en dignité leur paresse : ils disent
-qu’on ne peut rien à rien, ils répètent avec l’ermite
-de Prague, dans Shakespeare, que <i>ce qui est, est</i>, et que
-les théories n’ont point d’influence sur le monde. Ces
-hommes finissent par rendre vrai ce qu’ils disent ; car avec
-une telle manière de penser on ne saurait agir sur les autres ;
-et si l’esprit consistait à voir seulement le pour et le contre
-de tout, il ferait tourner les objets autour de nous de telle
-manière qu’on ne pourrait jamais marcher d’un pas ferme
-sur un terrain si chancelant.</p>
-
-<p>L’on voit aussi des jeunes gens, ambitieux de paraître détrompés
-de tout enthousiasme, affecter un mépris réfléchi
-pour les sentiments exaltés ; ils croient montrer ainsi une
-force de raison précoce ; mais c’est une décadence prématurée
-dont ils se vantent. Ils sont, pour le talent, comme ce
-vieillard qui demandait <i>si l’on avait encore de l’amour</i>. L’esprit
-dépourvu d’imagination prendrait volontiers en dédain
-même la nature, si elle n’était pas plus forte que lui.</p>
-
-<p>On fait beaucoup de mal, sans doute, à ceux qu’animent
-encore de nobles désirs, en leur opposant sans cesse tous
-les arguments qui devraient troubler l’espoir le plus confiant ;
-néanmoins la bonne foi ne peut se lasser, car ce
-n’est pas ce que les choses paraissent, mais ce qu’elles sont
-qui l’occupe. De quelque atmosphère qu’on soit environné,
-jamais une parole sincère n’a été complètement perdue ;
-s’il n’y a qu’un jour pour le succès, il y a des siècles pour
-le bien que la vérité peut faire.</p>
-
-<p>Les habitants du Mexique portent chacun, en passant sur
-le grand chemin, une petite pierre à la grande pyramide
-qu’ils élèvent au milieu de leur contrée. Nul ne lui donnera
-son nom : mais tous auront contribué à ce monument qui
-doit survivre à tous.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p4ch12">CHAPITRE XII<br />
-<span class="i">Influence de l’enthousiasme sur le bonheur.</span></h3>
-
-
-<p>Il est temps de parler de bonheur ! J’ai écarté ce mot avec
-un soin extrême, parce que depuis près d’un siècle surtout
-on l’a placé dans des plaisirs si grossiers, dans une vie si
-égoïste, dans des calculs si rétrécis, que l’image même en
-est profanée. Mais on peut le dire cependant avec confiance,
-l’enthousiasme est de tous les sentiments celui qui donne le
-plus de bonheur, le seul qui en donne véritablement, le seul
-qui sache nous faire supporter la destinée humaine, dans
-toutes les situations où le sort peut nous placer.</p>
-
-<p>C’est en vain qu’on veut se réduire aux jouissances matérielles,
-l’âme revient de toutes parts ; l’orgueil, l’ambition,
-l’amour-propre, tout cela, c’est encore de l’âme, quoiqu’un
-souffle empoisonné s’y mêle. Quelle misérable existence cependant,
-que celle de tant d’hommes en ruse avec eux-mêmes
-presque autant qu’avec les autres, et repoussant les mouvements
-généreux qui renaissent dans leur cœur, comme une
-maladie de l’imagination que le grand air doit dissiper !
-Quelle pauvre existence aussi, que celle de beaucoup
-d’hommes qui se contentent de ne pas faire du mal, et
-traitent de folie la source d’où dérivent les belles actions et
-les grandes pensées ! Ils se renferment par vanité dans une
-médiocrité tenace, qu’ils auraient pu rendre accessible aux
-lumières du dehors ; ils se condamnent à cette monotonie
-d’idées, à cette froideur de sentiment qui laisse passer les
-jours sans en tirer ni fruits, ni progrès, ni souvenirs ; et si
-le temps ne sillonnait pas leurs traits, quelles traces auraient-ils
-gardées de son passage ? s’il ne fallait pas vieillir
-et mourir, quelle réflexion sérieuse entrerait jamais dans
-leur tête ?</p>
-
-<p>Quelques raisonneurs prétendent que l’enthousiasme dégoûte
-de la vie commune, et que, ne pouvant pas toujours
-rester dans cette disposition, il vaut mieux ne l’éprouver jamais :
-et pourquoi donc ont-ils accepté d’être jeunes, de
-vivre même, puisque cela ne devait pas toujours durer ?
-Pourquoi donc ont-ils aimé, si tant est que cela leur soit jamais
-arrivé, puisque la mort pouvait les séparer des objets
-de leur affection ? Quelle triste économie que celle de l’âme !
-elle nous a été donnée pour être développée, perfectionnée,
-prodiguée même dans un noble but.</p>
-
-<p>Plus on engourdit la vie, plus on se rapproche de l’existence
-matérielle, et plus l’on diminue, dira-t-on, la puissance
-de souffrir. Cet argument séduit un grand nombre
-d’hommes ; il consiste à tâcher d’exister le moins possible.
-Cependant, il y a toujours dans la dégradation une douleur
-dont on ne se rend pas compte, et qui poursuit sans cesse
-en secret : l’ennui, la honte et la fatigue qu’elle cause sont
-revêtues des formes de l’impertinence et du dédain par la
-vanité ; mais il est bien rare qu’on s’établisse en paix dans
-cette façon d’être sèche et bornée, qui laisse sans ressource
-en soi-même, quand les prospérités extérieures nous délaissent.
-L’homme a la conscience du beau comme celle du
-bon, et la privation de l’un lui fait sentir le vide, ainsi que
-la déviation de l’autre, le remords.</p>
-
-<p>On accuse l’enthousiasme d’être passager ; l’existence
-serait trop heureuse si l’on pouvait retenir des émotions
-belles ; mais c’est parce qu’elles se dissipent aisément qu’il
-faut s’occuper de les conserver. La poésie et les beaux-arts
-servent à développer dans l’homme ce bonheur d’illustre
-origine qui relève les cœurs abattus, et met à la place de
-l’inquiète satiété de la vie le sentiment habituel de l’harmonie
-divine dont nous et la nature faisons partie. Il n’est
-aucun devoir, aucun plaisir, aucun sentiment qui n’emprunte
-de l’enthousiasme je ne sais quel prestige, d’accord
-avec le pur charme de la vérité.</p>
-
-<p>Les hommes marchent tous au secours de leur pays,
-quand les circonstances l’exigent ; mais s’ils sont inspirés
-par l’enthousiasme de leur patrie, de quel beau mouvement
-ne se sentent-ils pas saisis ! Le sol qui les a vus naître,
-la terre de leurs aïeux, <i>la mer qui baigne les rochers</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>,
-de longs souvenirs, une longue espérance, tout se soulève
-autour d’eux comme un appel au combat ; chaque battement
-de leur cœur est une pensée d’amour et de fierté.
-Dieu l’a donnée, cette patrie, aux hommes qui peuvent la
-défendre, aux femmes qui, pour elle, consentent aux dangers
-de leurs frères, de leurs époux et de leur fils. A l’approche
-des périls qui la menacent, une fièvre sans frisson,
-comme sans délire, hâte le cours du sang dans les veines ;
-chaque effort dans une telle lutte vient du recueillement
-intérieur le plus profond. L’on n’aperçoit d’abord sur le
-visage de ces généreux citoyens que du calme ; il y a trop
-de dignité dans leurs émotions pour qu’ils s’y livrent au
-dehors ; mais que le signal se fasse entendre, que la bannière
-nationale flotte dans les airs, et vous verrez des
-regards jadis si doux, si prêts à le redevenir à l’aspect du
-malheur, tout à coup animés par une volonté sainte et terrible !
-Ni les blessures, ni le sang même, ne feront plus
-frémir ; ce n’est plus de la douleur, ce n’est plus de la
-mort, c’est une offrande au Dieu des armées ; nul regret,
-nulle incertitude, ne se mêlent alors aux résolutions les
-plus désespérées ; et quand le cœur est entier dans ce qu’il
-veut, l’on jouit admirablement de l’existence. Dès que
-l’homme se divise au dedans de lui-même, il ne sent plus
-la vie que comme un mal ; et si, de tous les sentiments,
-l’enthousiasme est celui qui rend le plus heureux, c’est qu’il
-réunit plus qu’aucun autre toutes les forces de l’âme dans
-le même foyer.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Il est aisé d’apercevoir que je tâchais, par cette phrase et par
-celles qui suivent, de désigner l’Angleterre ; en effet, je n’aurais pu
-parler de la guerre avec enthousiasme, sans me la représenter
-comme celle d’une nation libre combattant pour son indépendance.</p>
-</div>
-<p>Les travaux de l’esprit ne semblent à beaucoup d’écrivains
-qu’une occupation presque mécanique, et qui remplit
-leur vie comme toute autre profession pourrait le faire ;
-c’est encore quelque chose de préférer celle-là ; mais de
-tels hommes ont-ils l’idée du sublime bonheur de la pensée,
-quand l’enthousiasme l’anime ? Savent-ils de quel espoir
-l’on se sent pénétré, quand on croit manifester par le don
-de l’éloquence une vérité profonde, une vérité qui forme un
-généreux lien entre nous et toutes les âmes en sympathie
-avec la nôtre ?</p>
-
-<p>Les écrivains sans enthousiasme ne connaissent, de la
-carrière littéraire, que les critiques, les rivalités, les jalousies,
-tout ce qui doit menacer la tranquillité, quand on se
-mêle aux passions des hommes ; ces attaques et ces injustices
-font quelquefois du mal ; mais la vraie, l’intime jouissance
-du talent peut-elle en être altérée ? Quand un livre
-paraît, que de moments heureux n’a-t-il pas déjà valu à
-celui qui l’écrivit selon son cœur, et comme un acte de son
-culte ! Que de larmes pleines de douceur n’a-t-il pas répandues
-dans sa solitude sur les merveilles de la vie, l’amour,
-la gloire, la religion ? enfin, dans ses rêveries, n’a-t-il pas
-joui de l’air comme l’oiseau ; des ondes comme un chasseur
-altéré ; des fleurs comme un amant qui croit respirer encore
-les parfums dont sa maîtresse est environnée ? Dans le
-monde, on se sent oppressé par ses facultés, et l’on souffre
-souvent d’être seul de sa nature, au milieu de tant d’êtres
-qui vivent à si peu de frais ; mais le talent créateur suffit,
-pour quelques instants du moins, à tous nos vœux : il a ses
-richesses et ses couronnes, il offre à nos regards les
-images lumineuses et pures d’un monde idéal, et son pouvoir
-s’étend quelquefois jusqu’à nous faire entendre dans
-notre cœur la voix d’un objet chéri.</p>
-
-<p>Croient-ils connaître la terre, croient-ils avoir voyagé,
-ceux qui ne sont pas doués d’une imagination enthousiaste ?
-Leur cœur bat-il pour l’écho des montagnes ? l’air du Midi
-les a-t-il enivrés de sa suave langueur ? comprennent-ils la
-diversité des pays, l’accent et le caractère des idiomes
-étrangers ? les chants populaires et les danses nationales
-leur découvrent-ils les mœurs et le génie d’une contrée ?
-suffit-il d’une seule sensation pour réveiller en eux une foule
-de souvenirs ?</p>
-
-<p>La nature peut-elle être sentie par des hommes sans enthousiasme ?
-ont-ils pu lui parler de leurs froids intérêts,
-de leurs misérables désirs ? Que répondraient la mer et les
-étoiles aux vanités étroites de chaque homme pour chaque
-jour ? Mais si notre âme est émue, si elle cherche un Dieu
-dans l’univers, si même elle veut encore de la gloire et de
-l’amour, il y a des nuages qui lui parlent, des torrents qui
-se laissent interroger, et le vent dans la bruyère semble daigner
-nous dire quelque chose de ce qu’on aime.</p>
-
-<p>Les hommes sans enthousiasme croient goûter des jouissances
-par les arts ; ils aiment l’élégance du luxe, ils veulent
-se connaître en musique et en peinture, afin d’en parler
-avec grâce, avec goût, et même avec ce ton de supériorité
-qui convient à l’homme du monde, lorsqu’il s’agit de l’imagination
-ou de la nature ; mais tous ces arides plaisirs, que
-sont-ils à côté du véritable enthousiasme ? En contemplant
-le regard de la Niobé, de cette douleur calme et terrible qui
-semble accuser les dieux d’avoir été jaloux du bonheur d’une
-mère, quel mouvement s’élève dans notre sein ! Quelle consolation
-l’aspect de la beauté ne fait-il pas éprouver ? car la
-beauté est aussi de l’âme, et l’admiration qu’elle inspire est
-noble et pure. Ne faut-il pas, pour admirer l’Apollon, sentir
-en soi-même un genre de fierté qui foule aux pieds tous les
-serpents de la terre ? Ne faut-il pas être chrétien, pour
-pénétrer la physionomie des vierges de Raphaël et du saint
-Jérôme du Dominiquin ? pour retrouver la même expression
-dans la grâce enchanteresse et dans le visage abattu, dans
-la jeunesse éclatante et dans les traits défigurés ? la même
-expression qui part de l’âme et traverse, comme un rayon
-céleste, l’aurore de la vie, ou les ténèbres de l’âge avancé ?</p>
-
-<p>Y a-t-il de la musique pour ceux qui ne sont pas capables
-d’enthousiasme ? Une certaine habitude leur rend les sons
-harmonieux nécessaires, ils en jouissent comme de la saveur
-des fruits, du prestige des couleurs ; mais leur être entier a-t-il
-retenti comme une lyre, quand, au milieu de la nuit, le
-silence a tout à coup été troublé par des chants, ou par ces
-instruments qui ressemblent à la voix humaine ? Ont-ils
-alors senti le mystère de l’existence, dans cet attendrissement
-qui réunit nos deux natures, et confond dans une
-même jouissance les sensations et l’âme ? Les palpitations
-de leur cœur ont-elles suivi le rythme de la musique ? Une
-émotion pleine de charmes leur a-t-elle appris ces pleurs
-qui n’ont rien de personnel, ces pleurs qui ne demandent
-point de pitié, mais qui nous délivrent d’une souffrance inquiète,
-excitée par le besoin d’admirer et d’aimer ?</p>
-
-<p>Le goût des spectacles est universel, car la plupart des
-hommes ont plus d’imagination qu’ils ne croient, et ce
-qu’ils considèrent comme l’attrait du plaisir, comme une
-sorte de faiblesse qui tient encore à l’enfance, est souvent ce
-qu’ils ont de meilleur en eux : ils sont, en présence des fictions,
-vrais, naturels, émus, tandis que, dans le monde, la
-dissimulation, le calcul et la vanité disposent de leurs
-paroles, de leurs sentiments et de leurs actions. Mais pensent-ils
-avoir senti tout ce qu’inspire une tragédie vraiment
-belle, ces hommes pour qui la peinture des affections les
-plus profondes n’est qu’une distraction amusante ? se doutent-ils
-du trouble délicieux que font éprouver les passions
-épurées par la poésie ? Ah ! combien les fictions nous donnent
-de plaisirs ! Elles nous intéressent sans faire naître en
-nous ni remords ni crainte, et la sensibilité qu’elles développent
-n’a pas cette âpreté douloureuse dont les affections
-véritables ne sont presque jamais exemptes.</p>
-
-<p>Quelle magie le langage de l’amour n’emprunte-t-il pas de
-la poésie et des beaux-arts ! qu’il est beau d’aimer par le
-cœur et par la pensée ! de varier ainsi de mille manières un
-sentiment qu’un seul mot peut exprimer, mais pour lequel
-toutes les paroles du monde ne sont encore que misère ! de
-se pénétrer des chefs-d’œuvre de l’imagination, qui relèvent
-tous de l’amour, et de trouver, dans les merveilles de la
-nature et du génie, quelques expressions de plus pour révéler
-son propre cœur !</p>
-
-<p>Qu’ont-ils éprouvé, ceux qui n’ont point admiré la femme
-qu’ils aimaient, ceux en qui le sentiment n’est point un
-hymne du cœur, et pour qui la grâce et la beauté ne sont
-pas l’image céleste des affections les plus touchantes ?
-Qu’a-t-elle senti celle qui n’a point vu dans l’objet de son
-choix un protecteur sublime, un guide fort et doux, dont le
-regard commande et supplie, et qui reçoit à genoux le droit
-de disposer de notre sort ? Quelles délices inexprimables les
-pensées sérieuses ne mêlent-elles pas aux impressions les
-plus vives ! La tendresse de cet ami, dépositaire de notre
-bonheur, doit nous bénir aux portes du tombeau, comme
-dans les beaux jours de la jeunesse ; et tout ce qu’il y a de
-solennel dans l’existence se change en émotions délicieuses,
-quand l’amour est chargé, comme chez les anciens, d’allumer
-et d’éteindre le flambeau de la vie.</p>
-
-<p>Si l’enthousiasme enivre l’âme de bonheur, par un
-prestige singulier il soutient encore dans l’infortune ; il laisse
-après lui je ne sais quelle trace lumineuse et profonde, qui
-ne permet pas même à l’absence de nous effacer du cœur
-de nos amis. Il nous sert aussi d’asile à nous-mêmes contre
-les peines les plus amères, et c’est le seul sentiment qui
-puisse calmer sans refroidir.</p>
-
-<p>Les affections les plus simples, celles que tous les cœurs
-se croient capables de sentir, l’amour maternel, l’amour
-filial, peut-on se flatter de les avoir connues dans leur
-plénitude, quand on n’y a pas mêlé d’enthousiasme ?
-Comment aimer son fils sans se flatter qu’il sera noble et
-fier, sans souhaiter pour lui la gloire qui multiplierait sa
-vie, qui nous ferait entendre de toutes parts le nom que
-notre cœur répète ? pourquoi ne jouirait-on pas avec
-transport des talents de son fils, du charme de sa fille ?
-Quelle singulière ingratitude envers la Divinité, que l’indifférence
-pour ses dons ! ne sont-ils pas célestes, puisqu’ils
-rendent plus facile de plaire à ce qu’on aime ?</p>
-
-<p>Si quelque malheur cependant ravissait de tels avantages
-à notre enfant, le même sentiment prendrait alors une
-autre forme : il exalterait en nous la pitié, la sympathie, le
-bonheur d’être nécessaire. Dans toutes les circonstances,
-l’enthousiasme anime ou console ; et lors même que le coup
-le plus cruel nous atteint, quand nous perdons celui qui
-nous a donné la vie, celui que nous aimions comme un ange
-tutélaire, et qui nous inspirait à la fois un respect sans
-crainte et une confiance sans bornes, l’enthousiasme vient
-encore à notre secours ; il rassemble dans notre sein
-quelques étincelles de l’âme qui s’est envolée vers les cieux ;
-nous vivons en sa présence, et nous nous promettons de
-transmettre un jour l’histoire de sa vie. Jamais, nous le
-croyons, jamais sa main paternelle ne nous abandonnera
-tout à fait dans ce monde, et son image attendrie se penchera
-vers nous pour nous soutenir avant de nous rappeler.</p>
-
-<p>Enfin, quand elle arrive, la grande lutte, quand il faut à
-son tour se présenter au combat de la mort, sans doute,
-l’affaiblissement de nos facultés, la perte de nos espérances,
-cette vie si forte qui s’obscurcit, cette foule de
-sentiments et d’idées qui habitaient dans notre sein, et que
-les ténèbres de la tombe enveloppent, ces intérêts, ces
-affections, cette existence qui se change en fantôme avant
-de s’évanouir, tout cela fait mal, et l’homme vulgaire paraît,
-quand il expire, avoir moins à mourir ! Dieu soit béni
-cependant pour le secours qu’il nous prépare encore dans
-cet instant ; nos paroles seront incertaines, nos yeux ne
-verront plus la lumière, nos réflexions, qui s’enchaînaient
-avec clarté, ne feront plus qu’errer isolées sur de confuses
-traces ; mais l’enthousiasme ne nous abandonnera pas, ses
-ailes brillantes planeront sur notre lit funèbre, il soulèvera
-les voiles de la mort, il nous rappellera ces moments où,
-pleins d’énergie, nous avions senti que notre cœur était
-impérissable, et nos derniers soupirs seront peut-être
-comme une noble pensée qui remonte vers le ciel.</p>
-
-<p>« <a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>O France ! terre de gloire et d’amour ! si l’enthousiasme
-un jour s’éteignait sur votre sol, si le calcul disposait
-de tout, et que le raisonnement seul inspirât même le
-mépris des périls, à quoi vous serviraient votre beau ciel,
-vos esprits si brillants, votre nature si féconde ? Une intelligence
-active, une impétuosité savante vous rendraient les
-maîtres du monde ; mais vous n’y laisseriez que la trace des
-torrents de sable, terribles comme les flots, arides comme le
-désert ! »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Cette dernière phrase est celle qui a excité le plus d’indignation
-à la police contre mon livre ; il me semble cependant qu’elle n’aurait
-pu déplaire aux Français.</p>
-</div>
-
-<p class="c gap small">FIN DE L’ALLEMAGNE.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES<br />
-<span class="small">DU TOME SECOND</span></h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>SUITE DE LA SECONDE PARTIE DE L’ALLEMAGNE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XXIV. Luther, Attila, Les Fils de la Vallée, La
-Croix sur la Baltique, le Vingt-quatre Février, par Werner</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2ch24">1</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXV. Diverses pièces du théâtre allemand et danois</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2ch25">15</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVI. De la comédie</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2ch26">26</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVII. De la déclamation</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2ch27">38</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXVIII. Des romans</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2ch28">53</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXIX. Des historiens allemands, et de J. de Müller en
-particulier</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2ch29">72</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXX. Herder</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2ch30">79</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXI. Des richesses littéraires de l’Allemagne, et de
-ses critiques les plus renommés, Auguste Wilhelm et
-Frédéric Schlegel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2ch31">83</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXXII. Des beaux-arts en Allemagne</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2ch32">94</a></div></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>TROISIÈME PARTIE</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2"><span class="sc">La philosophie et la morale :</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> I<sup>er</sup>. De la philosophie</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch1">107</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> II. De la philosophie anglaise</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch2">112</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> III. De la philosophie française</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch3">124</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> IV. Du persiflage introduit par un certain genre de
-philosophie</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch4">132</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> V. Observations générales sur la philosophie allemande</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch5">138</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VI. Kant</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch6">146</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VII. Des philosophes les plus célèbres de l’Allemagne,
-avant et après Kant</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch7">164</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VIII. Influence de la nouvelle philosophie allemande
-sur le développement de l’esprit</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch8">181</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> IX. Influence de la nouvelle philosophie allemande
-sur la littérature et les arts</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch9">185</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> X. Influence de la nouvelle philosophie sur les sciences</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch10">192</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XI. De l’influence de la nouvelle philosophie sur le
-caractère des Allemands</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch11">205</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XII. De la morale fondée sur l’intérêt personnel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch12">209</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIII. De la morale fondée sur l’intérêt national</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch13">216</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIV. Du principe de la morale, dans la nouvelle philosophie
-allemande</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch14">225</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XV. De la morale scientifique</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch15">232</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVI. Jacobi</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch16">235</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVII. De Woldemar</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch17">240</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XVIII. De la disposition romanesque dans les affections
-du cœur</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch18">242</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XIX. De l’amour dans le mariage</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch19">245</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XX. Des écrivains moralistes de l’ancienne école, en
-Allemagne</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch20">252</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XXI. De l’ignorance et de la frivolité d’esprit, dans
-leurs rapports avec la morale</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p3ch21">258</a></div></td></tr>
-
-<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>QUATRIÈME PARTIE</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2"><span class="sc">La religion et l’enthousiasme :</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> I<sup>er</sup>. Considérations générales sur la religion en
-Allemagne</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p4ch1">265</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> II. Du protestantisme</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p4ch2">271</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> III. Du culte des frères Moraves</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p4ch3">280</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> IV. Du catholicisme</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p4ch4">284</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> V. De la disposition religieuse appelée mysticité</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p4ch5">294</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VI. De la douleur</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p4ch6">306</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VII. Des philosophes religieux appelés théosophes</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p4ch7">314</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> VIII. De l’esprit de secte en Allemagne</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p4ch8">318</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> IX. De la contemplation de la nature</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p4ch9">325</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> X. De l’enthousiasme</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p4ch10">336</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XI. De l’influence de l’enthousiasme sur les lumières</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p4ch11">340</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chap.</span> XII. Influence de l’enthousiasme sur le bonheur</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p4ch12">345</a></div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">7006-11-11 — Paris. — Imp. Hemmerlé et C<sup>ie</sup>.</p>
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>DE L&#039;ALLEMAGNE; T. 2</span> ***</div>
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-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
-</body>
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