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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Revue de l'histoire de la Licorne, par un naturaliste de - Montpellier - -Author: Pierre-Joseph Amoreux - -Release Date: April 26, 2022 [eBook #67932] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by the - Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK REVUE DE L'HISTOIRE DE LA -LICORNE, PAR UN NATURALISTE DE MONTPELLIER *** - - - - REVUE - - DE L'HISTOIRE - - DE LA LICORNE, - - _Par un Naturaliste de Montpellier_. - - - A MONTPELLIER, - De l'Impr. de J.-G. TOURNEL, Place Louis XVI, n.º 57. - Chez DURVILLE, Libraire à la Grand'rue. - - A PARIS, - Chez GOUJON, Libraire, rue du Bac, n.º 33. - - 1818. - - - - -REVUE - -DE L'HISTOIRE - -DE LA LICORNE. - - - - -_A MONSIEUR_ ***. - - -Lorsque vous me demandâtes dernièrement ce que je pensais de la -licorne, vous voulûtes bien me laisser le loisir de faire quelques -recherches à ce sujet, pour appuyer une négation, qui parut vous -surprendre d'abord: j'espère aujourd'hui vous convaincre que la licorne -est un être de raison. Vous verrez par-là combien il est nécessaire de -faire de temps en temps la revue de ce que les anciens nous ont appris -en histoire naturelle, pour être assurés si nous pouvons embrasser -leurs opinions ou les infirmer par nos observations. En prenant la -licorne, par exemple, pour objet de nos réflexions, la première qui se -présente est celle-ci: - -Est-il probable que tant d'auteurs qui nous sont connus eussent pris -la peine d'écrire sur un objet aussi contesté, si l'un d'eux seulement -avait prouvé sans réplique que la licorne n'existe pas, ou si un seul -avait également prouvé par le fait qu'elle existe: il n'y aurait eu -plus rien à dire. Mais jusqu'ici la preuve est aussi incertaine que -la négative. Tâchons à notre tour, au milieu de tant d'obscurité, de -démêler le vrai d'avec le faux. - -Le premier qui ait imaginé de tracer l'histoire de la licorne, est, au -rapport de Pline, Ctesias, historien et médecin grec qui vivait 400 ans -avant Jésus-Christ: il est cité par Aristote comme un auteur de peu de -crédit. Ce n'est donc pas la peine de remonter si loin pour ne trouver -qu'une fiction si souvent rejetée. - -Philostrate, écrivain de beaucoup de choses plaisantes, s'est aussi -amusé à embellir l'histoire de la licorne. C'est d'après de telles -autorités que d'autres auteurs plus graves ont parlé d'un animal -qui leur était inconnu, chacun ajoutant de son chef quelque chose -d'extraordinaire pour rendre cette histoire plus merveilleuse. - -Pline, dans le XXI.e chapitre du VIII.e livre de son histoire naturelle -a englobé le peu qu'il avait à dire des licornes, avec ce qu'il avait -à rapporter des lynx, des sphinx, des chevaux aîlés, des crocottes, -des bœufs des Indes, des leo-crocottes[1], des éales, des taureaux -d'Ethiopie, des mantikhores, des catolèpes, etc.; il y a peu à compter -sur tout ce qu'il en dit sur la foi de voyageurs peu éclairés. Tel est -le récit de Pline: «Les Indiens donnent aussi la chasse à une bête -féroce très-dangereuse, qui est le _monoceros_, c'est-à-dire qui n'a -qu'une corne. Son corps ressemble à celui du cheval, sa tête à celle -du cerf, ses pieds à ceux de l'éléphant, sa queue à celle du sanglier. -Son mugissement est d'un ton grave. Il lui sort du milieu du front une -seule corne de deux coudées d'éminence. Ils assurent qu'on ne peut -prendre cette bête en vie». - -[Note 1: Autre animal d'imagination, que l'on a cru provenir de -l'accouplement de la licorne avec l'hyène. C'est un échantillon de la -fiction de quelques autres animaux.] - -Les éditeurs français de Pline, qui ont ajouté de notes, souvent -nécessaires, quelquefois insuffisantes, pour expliquer le texte, en ont -placé une ici, d'après M. Guettard, qui fait apercevoir de ce qu'il y -a de précaire dans ce qui concerne la licorne du vulgaire. - -Elien, dans son histoire des animaux, passe pour être aussi conteur et -aussi crédule que Pline. On peut consulter, si l'on veut, sur l'objet -qui nous occupe, son livre XVI.e, chap. XX; et livre XVII.e, chap. XLIV. - -Quelques modernes ont écrit successivement sur la licorne avec un -empressement qui paraissait annoncer autant de nouveautés; ils se -sont presque copiés, et n'ont fait qu'ajouter de l'érudition à de -l'érudition, des mensonges à des mensonges, en tournant autour de -quelques vaines hypothèses. Qu'il me suffise de citer Vartoman, Garcias -ab Horto, Amatus Lusitanus, Bartholin, Franzius, Kirchmajer, Baccius, -Sacchs, le P. Kircher, Gesner, Jonston, Aldrovande, etc. - -Sacchs, qui a écrit un peu plus sensément que la plupart des -auteurs, a exposé le dire d'un chacun dans sa dissertation intitulée -_monocerologia_, 1676, que je me dispense d'analyser, quoique je l'aie -sous les yeux, Baccius n'avait pas mis moins d'importance à traiter -le même sujet plus d'un siècle auparavant, 1558. Ce qu'il avait fait -avec assez de succès, pour en dispenser bien d'autres, de suivre -servilement ses traces. - -Baccius, après avoir assez bien discuté l'histoire de la licorne, fait -naître encore un doute en faveur de cet animal si peu connu, il peut -fort bien exister, dit-il, quoiqu'il soit inconnu; tout comme on répand -dans le commerce plusieurs drogues apportées des Indes et des pays les -plus lointains, dont l'origine n'est cependant pas connue. Cette raison -n'est que spécieuse, puisque l'on est parvenu à connaître l'origine de -plusieurs de ces substances, et qu'on ne tardera pas à les connaître -toutes, quand on les aura observées de plus près, et décrites sur -les lieux. D'autres raisons alléguées par l'auteur estimable que je -cite, ne sont plus admissibles aujourd'hui que l'étude de l'histoire -naturelle plus approfondie a fait découvrir tant de choses restées -inconnues aux anciens, et la découverte de la licorne est encore à -faire: c'est plus que le _rara avis in terris_, c'est l'_inconspicuum -animal_, Saint-on bien en quel coin de la terre il vit, et où l'on -puisse aller avec quelque certitude pour le voir, l'atteindre et -l'emporter, sinon en vie, du moins en peau et en os? - -On cite, à la vérité, quelques voyageurs comme témoins oculaires ou -rélateurs; mais comme ils parlent trop vaguement de cet animal, leur -autorité est peu recevable. Combien de voyageurs ont des yeux qui -voient sans distinguer les objets. Louis de Barthema, de Bologne, dit -bien avoir vu deux _monoceros_, et ne nous en apprend rien de plus. -Cela peut-il suffire? Selon Garcias du Jardin, il s'en trouve au Cap de -Bonne Espérance. Tant de voyageurs éclairés qui ont passé par le Cap de -Bonne Espérance, n'en ont rien dit. Paul Vénitien en désigne au Royaume -de Basan et de Cambie. Ænéas Sylvius le fait habiter l'extrémité de -l'Asie. Cadamoste en marque dans le Nouveau Monde, etc. - -En examinant de près ces autorités, on les trouve de peu de valeur. -Par exemple, je m'attendais que Marc Paul ou Marco Polo, ce fameux -aventurier, qui a raconté tant de choses surprenantes de ses voyages, -n'aurait pas manqué de dire quelque chose de positif de la licorne -s'il l'avait seulement aperçue. J'ai donc compulsé les voyages de ce -Vénitien intrépide, qui voyagea par toute l'Asie, durant le XIII.e -siècle, en me servant de la traduction française qui fait partie du -recueil formé par Bergeron, 1735, in-4.º. Il y est bien fait mention -des bêtes sauvages que l'on envoie de tous les côtés au grand Cham, -et de quelle manière on fait prendre les bêtes sauvages au moyen des -apprivoisées; mais il n'y est pas fait du tout mention de la licorne -ou _monoceros_. Marc Paul traite aussi des différentes bêtes que l'on -trouve dans la Province d'Abasin? Il n'y est pas plus question de la -licorne. Cependant j'ai vu Marc Paul cité à ce sujet. - -J'ai consulté aussi les deux voyages d'Alvise da Cada Mosto, faits, -l'un en 1454, le long des côtes d'Afrique jusqu'à Rio-Grande; l'autre -en 1456, lorsqu'il découvrit les îles du Cap-Vert. L'un et l'autre -voyage étant insérés dans le tome III de l'histoire générale des -voyages, etc. L'auteur y parle des éléphans, des _chevaux marins_, -animaux amphibies, dit-il, qui ressemblent beaucoup à la vache-marine; -ils ont le pied fourchu, la tête large comme le cheval, et deux dents -monstrueuses qui s'avancent comme celles du sanglier. Cada Mosto -se vante qu'on n'avait vu avant lui aucun animal de cette espèce, -excepté peut-être dans le Nil: ce qui confirme qu'il veut parler de -l'hippopotame, très-certainement connu long-temps avant lui, et qui -n'est pas à beaucoup près une licorne. On cite encore le P. Jeronimo -Lobo qui voyagea dans l'Empire des Abyssins et aux sources du Nil. Sa -relation a été recueillie par Melchisedech Thévenot, dans le tome II, -partie IV de ses relations de divers voyages curieux, édition de Paris, -1696, in-fol. Lobo parle de l'animal nommé _avocharis_ dans l'Ethiopie; -il est extrêmement vite, il ressemble à un chevreuil et n'a qu'une -corne. Mais, parmi les animaux à corne, n'en est-il pas plusieurs à une -corne, qu'on aura pris tour à tour pour la licorne? - -Vincent Leblanc assure avoir vu une licorne dans le serrail du Roi de -Pégu, et ne la décrit pas. - -Marmot dit moins vaguement qu'on trouve la licorne dans les montagnes -de Beht, en la haute Ethiopie; qu'elle est de couleur cendrée, et -ressemble à un poulain de deux ans, hormis qu'elle a une barbe de -bouc, et au milieu du front une corne de trois pieds, qui est polie -et blanche comme de l'ivoire, et rayée de raies jaunes depuis le haut -jusqu'en bas, etc. Cet animal, ajoute Marmol, est si fin et si vite, -qu'on ne peut, ni le tuer, ni le prendre; mais il quitte son bois comme -le cerf, et les chasseurs en trouvent dans les déserts. - -Voilà ce qui expliquerait pourquoi l'on ne trouve qu'une corne, non les -autres dépouilles de l'animal, dans les collections, si toutefois ces -cornes précieuses sont bien celles de la licorne? Cosmas le Solitaire -dit plus franchement (_relations de Thévenot, tom. I, pag. 19_) qu'il -n'a point vu de licorne, mais bien quatre figures de bronze de cet -animal, en Ethiopie, dans le palais du Roi, nommé les quatre tours; que -c'est un animal terrible et indomptable; que toute sa force consiste en -sa corne, etc. - -Cependant quatre figures de la licorne en bronze, conservées dans le -palais d'un Roi d'Ethiopie, n'annoncent-elles pas qu'un tel animal -existe dans ces brûlantes contrées, et qu'il a servi de modèle? Mais -l'on est accoutumé à voir tant de représentations de choses idéales et -bizarres dans les palais et les temples des Orientaux, des Indiens, -etc.! - -On a dit aussi qu'un Empereur d'Ethiopie, nommé Prête-Jean, désirant -entrer en liaison avec le grand Seigneur, lui envoya en présent, comme -une chose des plus rares, deux belles licornes vivantes qu'il avait -reçues des Indes. Comment dans un si long trajet n'auraient-elles pas -fait l'admiration des peuples qui les auraient vues; comment n'en -aurait-on pas écrit plus amplement? - -Ce qu'on lit de plus positif sur l'existence de la licorne, et encore -cela avait-il besoin d'une confirmation ultérieure, se trouve par -occasion dans un ouvrage de Wormius, que nous citerons ailleurs. -L'auteur rapporte qu'en 1652, François Marquis, Africain d'Ethiopie, -Légat ou Ambassadeur du Roi de Congo à la cour de Copenhague, racontait -devant le Roi et les Primats du Royaume, ce qui concerne l'animal que -les Africains nomment TORÉ BINA, ce qui signifie animal cornu, et -que l'on suppose être la licorne terrestre, vivant dans le désert de -_Cano_ (dans la Nigritie); il le représentait de la forme et de la -grandeur d'un cheval moyen, de couleur grise, comme le pelage d'un âne, -ayant une ligne noire sur toute la longueur du dos, avec une corne -au milieu du front, de la longueur de trois spithames, c'est-à-dire, -trois fois douze doigts. Le mâle seul est armé d'une corne qui n'a -point de stries, ni de contours. Cette particularité est à remarquer. -Jusques là, cette dissertation est un peu plus recevable que celle de -la plupart des auteurs. L'animal dont il s'agit passe pour être si vite -à la course, qu'on ne peut le saisir vivant; mais on le tue à coup -de traits, et on le trouve mort dans le désert. L'Ambassadeur avait -promis au Roi Frédéric III de lui envoyer, et la dépouille entière de -l'animal, et la corne. On ignore si cette promesse a été effectuée: -ce qui aurait mis la chose hors de doute. En attendant, on ne peut -rien établir de solide sur des conjectures et des ouï-dire. Il faut -laisser absolument de côté ce que Pline, Elien et d'autres anciens -ont avancé sans preuve du _monoceros_, unicorne et licorne. Parmi les -modernes, il en est auxquels on ne peut pas raisonnablement ajouter -plus de foi. Je citerai entre autres Jonston, naturaliste d'ailleurs, -qui eut l'impudeur de faire représenter sous la forme d'un cheval à -pieds fourchus, non-seulement le _monoceros_, mais encore six autres -quadrupèdes approchant plus ou moins de la forme du cheval ou de l'âne -par le corps, mais en différant par les pieds; tous étant pourvus d'une -corne sur le front, plus ou moins allongée, torse et sillonnée aux -uns, unie aux autres. On peut voir sur cela les planches X, XI et XII -du chapitre VI, où Jonston traite du _monoceros_ et des ânes cornus. -Il s'étaye beaucoup de divers auteurs qui n'étaient pas mieux informés -que lui sur ce point. Il a pourtant la bonne foi de déclarer que c'est -sur le dire de ces auteurs qu'il a traité son sujet. Nous ne sommes pas -moins dispensé de réfuter le crédule Jonston: je dis crédule, parce -qu'il ne s'est permis aucune critique. Son ouvrage d'ailleurs est -rempli de figures bonnes en apparence, qui représentent beaucoup de -monstres et d'animaux fabuleux mal associés à ceux qui sont rendus au -naturel par un habile artiste. - -Gesner n'a pas manqué de donner aussi un article au _monoceros_, et -l'a représenté comme un cheval poilu, avec sa corne sur le front. -Aldrovande n'a pas été en reste sur l'histoire de cet animal unicorne. -Il a fait représenter sur-tout, et séparément, deux longues cornes -torses, qui sont manifestement celles du narval; il les annonce comme -des objets précieux, dont l'un appartenait au Duc de Mantoue, l'autre à -Sigismond, Roi de Pologne. On avait ajouté à celle-ci quelques ornemens -aux deux extrémités. - -Parmi les raisons qui servent à repousser l'idée de l'existence de la -licorne terrestre, celle qu'apporte Baccius, déjà cité, est de quelque -poids. Cet auteur a fort bien remarqué que les Romains qui, par luxe, -appelaient dans leurs arènes sanglantes les animaux les plus rares et -les plus extraordinaires, pour les donner en spectacle à un peuple qui -en était si avide, n'avaient jamais produit une licorne en vie. En -vérité, cette raison ne serait pas la moindre des preuves qu'un tel -animal n'existait nulle part du temps de ces fiers conquérans, qui -l'auraient sans doute amené du bout du monde pour la seule gloire de -montrer, pour la première fois, un animal inconnu. C'eût été le cas de -le montrer lors de la dédicace de l'amphithéâtre de Dioclétien, ou dans -les jeux séculaires ordonnés par Gordien, célébrés aussi par Philippe, -qui succéda à Gordien, après l'avoir inhumainement assassiné. C'était -l'usage de donner en spectacle dans ces grandes occasions tant de -choses étonnantes! - -Sylla présenta au peuple un combat fastueux de cent lions: spectacle -digne d'un homme comme lui; j'ai dit d'un barbare presque aussi -sanguinaire. Que n'avait-il en son pouvoir quelques licornes pour -satisfaire la curiosité des Romains, par une nouveauté plus grande -encore! - -Je dirai en passant, puisque l'occasion le veut, que Baccius a écrit -aussi une dissertation non moins curieuse, réunie à la précédente, -de l'édition de 1598, sous un titre qui paraîtrait assez singulier -aujourd'hui: _de magna bestia, seu alce_. L'élan n'est pas à beaucoup -près un très-grand animal; ce sont ses propriétés qui seraient -véritablement grandes, s'il était bien avéré qu'on pût les opposer au -plus grand des maux, à l'épilepsie; et c'est de l'ongle seulement -qu'il faut, dit-on, se servir, ou bien de la raclure du sabot[2]. Et -cela, assure-t-on, parce que l'élan étant sujet lui-même à l'épilepsie, -sait par instinct s'en guérir, en suçant son sabot du pied de derrière, -ou en l'introduisant dans son oreille. On répugne à répéter des bêtises -accréditées. Quant au nom de la _magna bestia_, on veut que ce soit -un mot corrompu de l'allemand, qui signifierait animal misérable. Il -l'est en effet par rapport à son extrême timidité, à sa complexion -mélancolique et à la maladie qui lui survient quelquefois, l'épilepsie -ou mal caduc. Ainsi l'élan partage les misères de l'homme sans en -obtenir de secours. Peut-être que la condition de l'homme est pire, -lorsqu'il est en butte à la superstition et au charlatanisme. Du reste, -l'élan est le _loss_ des Polonais. Gobel, médecin prussien, en a écrit -spécialement. - -[Note 2: La corne ou le sabot de l'élan est encore en parade dans -quelques pharmacies; des médecins ont la confiance de l'employer contre -l'épilepsie, en fumigation; mais le sabot du cheval ou du bœuf pourrait -l'être de même.] - -Nous verrons bientôt que les propriétés attribuées à la corne de la -licorne, sur-tout à l'unicorne fossile, n'ont pas peu contribué à -rendre cet animal célébre, sans qu'il soit plus trouvable. - -Il est des auteurs, Sperlingius est du nombre, qui n'ont pas craint -d'avancer que l'unicorne avait péri dans le bouleversement du déluge. -Il y a donc bien long-temps qu'il n'existe plus sur la terre, et des -modernes croient l'avoir vu: tout ce qu'on en a écrit depuis, est donc -une suite de mensonges; et tant de cornes entières ou en fragment, -que l'on montre pour être celle de la licorne, n'appartient donc pas -à cet animal, mais à quelque autre animal à corne; c'est ce que nous -prouverons bientôt, comme étant ce qu'il y a de plus certain dans -l'histoire obscure, très-obscure de la licorne. - -On donne en général la licorne, pour un animal d'autant plus rare, -qu'on ne peut ni l'atteindre, ni le chasser; on en a même désigné -de plusieurs espèces, et l'on n'est pas plus certain de l'une que -de l'autre. L'animal qui ressemblerait le plus à la licorne, âne ou -cheval, serait peut-être le pégase de l'Hélicon; ils sont au moins -aussi fabuleux l'un que l'autre. - -Enfin, des auteurs plus sensés ne pouvant condescendre à de faibles -autorités, à de purs ouï-dire, voyant qu'on ne pouvait s'étayer -d'aucun fait positif, d'aucune observation bien constatée, ont pris -le parti rigoureux de nier absolument l'existence d'un tel animal; -d'autres plus prudens ont gardé un profond silence sur ce qui le -concerne; et ce qui achève de ruiner de fond en comble l'histoire -mensongère de la licorne, c'est que Buffon, l'immortel Buffon, qui a -illustré l'histoire naturelle des animaux quadrupèdes, n'a pas même -daigné faire la moindre mention de l'animal supposé; aussi, depuis -l'épurément de l'histoire naturelle des animaux, on ne voit plus la -licorne être comprise dans les bons ouvrages de ce genre. - -Néanmoins, il semble qu'on aurait eu quelque regret de ne pas la faire -figurer dans le nouveau dictionnaire d'histoire naturelle, appliquée -aux arts (1803). Quoique l'on ait oublié de faire cette application à -l'égard de la licorne, comme elle en était susceptible. Sans donner -trop de détails sur un animal que l'auteur de cet article (M.r S.) -affirme être fabuleux, on laisse quelque espoir de le retrouver -dans quelque coin de la terre inhabitée; et sur cela on cite deux -témoignages que l'on dit être positifs, dont un a été publié dans le -_magasin de physique_ du professeur Voigt à Iéna en Allemagne, pour -l'année 1796. On y lit la traduction d'un procès-verbal Hollandais -du Cap de Bonne-Espérance, daté du 8 Avril 1791, signé H. Cloète, -dont on donne l'Extrait dans le dictionnaire cité, que je me dispense -de transcrire, puisque ce savant et volumineux ouvrage est entre les -mains de tous les amateurs d'histoire naturelle; on en donne même en ce -moment une édition plus ample, puisque 24 vol. in-8.º avaient à peine -suffi à la première. Je ne prendrai, dans cet Extrait que les mots -suivans: «Cet animal (ressemblant à un cheval) fut tué à 16 journées de -Cambado, et à 30 journées de la ville du Cap. On trouve aussi la figure -de cette _licorne_ gravée sur beaucoup de centaines de rochers, par les -Hottentots qui habitent les bois». Si l'on rapproche cette circonstance -des gravures multipliées sur la pierre, de la figure de la licorne, -avec les quatre licornes en bronze, d'Ethiopie, mentionnées ci-dessus, -page 11, on aurait une forte présomption en faveur de l'existence de la -licorne. - -Le second témoignage est pris dans _l'Itinerario de Ludovico de -Barthema Bologneso, Venezia_, 1517, cité ci-dessus, page 8, lequel -décrit deux _licornes_, qu'il dit avoir vues vivantes à la Mecque. -(La description s'ensuit, je la supprime par la même raison que -ci-dessus[3]). L'auteur de cet article dans le nouveau dictionnaire -d'histoire naturelle, la termine par cette juste réflexion: - -[Note 3: D'ailleurs elle a été transportée dans l'ouvrage du -docteur Sparrman cité ci-après (_Au Tom. III, pag. 17 et 18_).] - -«Comment se fait-il que des voyageurs instruits, qui ont pénétré -dans les terres de la pointe australe de l'Afrique, avec l'esprit de -recherches et d'observations, n'aient pas vu ce que deux hommes obscurs -et ignorés prétendent avoir examiné? Comment se persuader que depuis -le commencement du quinzième siècle, quelque Roi d'Ethiopie n'ait pas -envoyé au Schérif de la Mecque ou au Sultan de Constantinople, quelques -_licornes_, puisque ces animaux passaient pour des objets si précieux?» -D'un autre côté, le chevalier Bruce, qui a fait un assez long séjour -en Abyssinie, s'élève, avec trop d'aigreur sans doute, contre le -docteur Sparrman, dont l'opinion est favorable à l'existence des -_licornes_; et cette opinion n'avait d'autre fondement que le rapport -d'un Colon Hollandais, qui a découvert un dessin représentant un de -ces animaux sur la surface unie d'un rocher, dans une plaine du pays -des Hottentots-Chinois. Le célébre Pallas est du même avis. «Quant au -_monoceros_, écrit-il à Sparrman, et aux raisons qui vous portent à -croire qu'il existe de ces animaux cachés dans les parties intérieures -de l'Afrique, je n'en suis nullement étonné: je suis depuis long-temps -très-persuadé que les récits des anciens, concernant le _monoceros_ (la -licorne) n'étaient pas dénués de tant de fondement; mais que peut-être -les _antilopes unicornes_ dont j'ai parlé, _Fascic. 12. Spicileg_, y -avaient donné lieu, ou que jadis, lorsque l'intérieur de l'Afrique -était fréquenté par les voyageurs Européens, ils connaissaient -quelqu'autre espèce particulière d'animaux unicornes, qui nous sont à -présent inconnus. (_Voyage de Sparrman_, trad. franc. 1803, Tom. III, -pag. 16)». - -J'ai deux remarques à faire sur ce passage: - -1.º le dessin aperçu, par un Colon Hollandais, sur la surface unie -d'un rocher, dans une plaine du pays des Hottentots, n'est pas unique, -puisque nous avons déjà rapporté qu'on voyait la figure de la licorne -gravée par les Hottentots sur beaucoup de leurs rochers: ce qu'ils ne -font pas sans quelque indice. - -2.º Le consentement de Pallas à l'opinion de Sparrman quoique d'un -grand poids, ne prouve pourtant autre chose, sinon qu'il existe des -animaux à une seule corne, dans la famille des gazelles ou antilopes; -mais ces cornes de gazelle diffèrent en tout de celle que l'on suppose -appartenir à la licorne, qui est droite, torse et blanche: la corne -de l'antilope est noire, un peu tordue à l'extrémité et à anneau ou -à spirales rapprochées et irrégulières. Telle est celle que Pallas a -fait représenter Tab. III, fig. I de son XII.e fascicule, _spicilegia -zoologica_. Les anneaux circulaires ne vont que jusqu'aux deux tiers -à-peu-près de la corne, le restant jusqu'à la pointe est uni. Je -possède dans ma collection deux de ces cornes, d'inégale longueur, dont -les anneaux ne vont que jusqu'au tiers et le restant est uni. Je les -rapporte à deux individus de l'_antilope oryx_, ou pasan, qu'on nomme -aussi antilope d'Egypte et chamois d'Afrique. Cette corne diffère donc -de celle de la licorne et plus encore de celle du narval, dont il sera -bientôt question. Voilà donc des doutes ajoutés à des ouï-dire, qui -prouvent ensemble que nul observateur n'a réellement vu la soi-disante -licorne. Disons tout pour et contre. - -Un dernier argument qui paraît être en faveur de la licorne terrestre -ou _monoceros_, appartient à ceux qui croient s'être aperçus qu'il -en est fait mention dans l'écriture sainte. Cette grande autorité -ne serait pas à beaucoup près récusable, si c'était bien la licorne -qui y fût désignée. La Bible fait souvent mention de corne, mais -métaphoriquement, comme dans ce passage du psaume de David 91.e, -_exaltabitur cornu meum sicut unicornis_. Qui ne voit que les cornes -sont prises pour le symbole de la royauté et de la puissance. De-là -tant d'expressions figurées et d'allusions magnifiques, soit dans les -livres saints[4], soit dans les ouvrages profanes. Dans le psaume 21.e, -on lit encore: _libera me domine ab ore leonis et a cornibus unicornium -humilitatem meam_. Quelquefois on a nommé le _réem_ en ce passage, mot -hébreu qui désigne une espèce de bœuf sauvage à deux cornes. Moïse est -représenté avec des cornes; on représentait de même quelques Divinités -payennes. - -[Note 4: Les métaphores et les paraboles ne sont point rares dans -la bible; elles ont reçu leur explication dans les commentaires, qu'on -peut consulter.] - -Les Idolâtres se prévalaient des cornes de Jupiter-Ammon, ressemblant à -celles de bélier; des cornes d'Isis et d'Osiris, de la Déesse _Tellus_ -et _Dea Mammosa_. Et le Dieu Pan, les Silvains, les Satyres étaient -représentés avec des cornes. On pourrait objecter aussi que, si la -licorne était nominativement citée dans l'écriture, c'est une preuve -qu'elle existait. Mais non; c'était seulement une figure d'imagination, -comme l'immense behemoth et le vaste léviathan, animaux supposés des -Rabins et des Thalmudistes. Le savant Bochart, qui n'a pu éclaircir -l'histoire du léviathan, s'est retranché à dire que ce n'était autre -chose que le crocodile: en quoi il n'a satisfait personne. Le dragon -et le basilic n'entraient-ils pas aussi dans les expressions figurées -des livres saints! ainsi les modernes ont pu s'égarer, et dans l'idée -qu'ils se sont fait des _monoceros_, et dans les différens noms qu'il -leur a plu de lui donner. Aussi Bomare nous dit-il, au mot _bréhis_, -que c'est le nom d'une licorne quadrupède de la grandeur d'une -chèvre, que l'on assure se trouver à Madagascar, dont l'existence -est une chimère, comme aussi celle de la licorne terrestre, nommée -_camphur_. A ce dernier mot, l'auteur cité rapporte encore que, sous -le nom de _camphur_, les anciens ont désigné un animal d'Arabie et -d'Ethiopie, une licorne terrestre, une espèce d'âne sauvage, portant -une corne unique posée au milieu du front. Cet animal est inconnu, -ajoute Bomare, ou mal décrit, même fabuleux; on en peut dire autant -du _bréhis_; et sans doute aussi de _l'avocharis_. On trouve de même -mentionné dans l'écriture un autre animal inconnu, que j'ai dit être -nommé _Réem_, c'est celui que le P. Lamy (_introd. à l'écrit. s.te_) -prétend être la licorne ou le _monoceros_. Il a eu la confiance de le -faire représenter sous la figure d'un cheval à pieds fourchus, ayant -une longue crinière qui lui descend sur le poitrail et jusqu'aux -cuisses, armé d'une longue corne, torse sur le front, entre les deux -oreilles. - -Dom Calmet, dans son dictionnaire historique de la Bible, édition de -1730, a mis un article concernant la licorne: il est assez curieux; -mais l'auteur avoue que les auteurs profanes en ont donné des -descriptions si bizarres et si extraordinaires, qu'ils ont fait douter -s'il y avait de vraies licornes. - -Le P. Dumolinet pense, d'après Saint Jérôme, que la licorne ou la -corne mentionnée dans les psaumes de David et dans Isaïe, est celle -du rhinocéros. Ce n'est-là qu'une savante conjecture; d'ailleurs les -rhinocéros d'Afrique ont deux cornes mobiles sur le nez; je possède -l'une et l'autre dans ma collection d'histoire naturelle; elles -diffèrent beaucoup en grandeur. - -Si l'espèce de la licorne avait réellement existé et qu'elle fût -aujourd'hui perdue, on aurait au moins l'espoir d'en retrouver quelques -restes dans le sein de la terre, représentés par des ossemens fossiles, -comme on l'a fait heureusement de quelques autres espèces d'animaux -dont on n'aperçoit plus les analogues vivans, le mammouth, le tapir, le -_palœotherium_, l'animal immense de l'ohio, _mastodonte_, _mégalonix_, -_megaterium_, etc.; en ce cas, la découverte en appartiendrait à -ce savant distingué qui sait discerner sur quelques fragmens d'os -fossiles, ou par la forme d'une patte et des dents, à quel animal ils -ont appartenu[5]. - -[Note 5: Voy. recherches sur les ossemens fossiles des quadrupèdes, -où l'on rétablit les caractères de plusieurs espèces d'animaux que les -révolutions du globe paraissent avoir détruites; par M.r Cuvier, 4 vol. -in-4.º.; et les annales du Muséum d'histoire naturelle. - -M.r Faujas de St.-Fond, qui ne le cède point à bien d'autres en -géologie, n'a jamais jugé digne la licorne fossile d'être mentionnée -dans ses nombreux ouvrages, ni dans ses cours si intéressans. -J'ai pu m'en assurer, m'étant rendu son auditeur assidu en quatre -années éloignées les unes des autres, et ayant toujours rapporté de -connaissances nouvelles de ses savantes leçons.] - -Il existe pourtant une pièce assez curieuse qui rentre dans ce genre, -et qui n'est pas assez connue, puisqu'on la trouve peu citée. Je la -découvre dans la _protogea_ de Leibnitz (1749. _Gottingue, in-4.º_), -livre assez rare, que je possède pourtant; c'est à la planche XII que -l'on voit la figure incomplète du squelette d'un grand quadrupède -trouvé dans les fouilles faites dans un rocher près de Quedlinbourg -(Haute-Saxe), en 1663. Les délinéamens, tels quels, de ce squelette, -laissent apercevoir, il est vrai, les parties essentielles qui -caractériseraient une licorne terrestre, savoir la corne unique sur -une tête, ressemblant assez à celle d'un cheval; les quatre premières -vertèbres et les deux extrémités antérieures sont en entier, etc. Dans -l'explication que l'on donne au §. XXXV, page 63, il est dit que l'on -trouve dans l'Abyssinie le grand monoceros, au rapport de Jérôme Lupus -et de Balthazar Tellesius, Portugais. Du reste, on allègue pour témoin -du squelette ci-dessus, trouvé parmi des matières calcaires, Otton -Gérik, (ou Otto de Guérike), consul de Magdebourg, physicien renommé -par sa machine du vide, qu'il inventa en 1654. C'est dans l'ouvrage où -il l'a décrite, qu'il fait mention aussi du monoceros, dont la corne, -dit-il, est longue de près de cinq aunes, de la grosseur de l'os de la -cuisse d'un homme à sa base et allant en décroissant. Ce squelette fut -mutilé par les fossoyeurs, la représentation en fut offerte au Prince -du lieu et communiquée à Leibnitz, qui l'a transmise à ses lecteurs. - -Nous convenons qu'à la recommendation de deux noms, aussi célébres -que ceux de Guérike et de Leibnitz, ce monument géologique demande -quelques considérations; mais c'est encore le cas du _non juro in verba -magistri_, et je pense que ce rare monument fossile doit être soumis -à une révision plus exacte pour devenir plus authentique. Non, le -témoignage de deux grands physiciens ne nous paraît pas suffire pour -entraîner l'opinion des naturalistes sur un sujet aussi contesté. - -Il faut donc en revenir à cet argument: ou cet animal extraordinaire -n'a pas existé, ou il a disparu de dessus la terre. Faudrait-il -supposer que, de grandes révolutions du globe, l'auraient transporté -de l'Afrique en Sibérie ou dans l'Amérique; que de grands fleuves -l'auraient englouti dans leurs abîmes; qu'ils laisseront un jour à -découvert ses ossemens jusqu'ici introuvables, en rongeant leurs vastes -bords, comme ont fait l'Irtis et l'Ohio à l'égard d'autres animaux? -tout cela est probable et n'est pas certain. - -Malgré tant d'objections défavorables à l'existence de la licorne, on -parle beaucoup de l'unicorne fossile, que par une suite d'erreurs on -croit avoir appartenu à la licorne, et qui peut bien provenir de vingt -animaux différens. On a reconnu ou cru reconnaître dans cette corne -fossile, qui est devenue un trésor pour certains curieux, tant et tant -de vertus admirables, qu'elle ne pourrait être trop payée au poids de -l'or. Il est positif que l'unicorne fossile provient de différentes -sortes d'ivoire; principalement de la corne ou dent du cétacé, le -grand poisson narval, dont nous traiterons bientôt. On a fait beaucoup -et trop de cas de cette substance en médecine; aujourd'hui elle est -presque éliminée de la pharmacie, à cause de son peu d'utilité, et du -charlatanisme qui s'était mêlé dans son histoire, comme médicament. - -Ce qui ne doit empêcher que nous ne disions un mot des propriétés -merveilleuses et presque polychrestes que l'on a cru reconnaître -dans l'unicorne fossile. La plus ordinaire, comme la plus excellente -de ses vertus, est d'être, à ce que l'on croit, l'antidote puissant -des poisons; puis d'être un grand vermifuge, et un plus grand remède -encore, s'il était vrai qu'il guérit de la rage. On assure que -d'anciens Rois des Indes s'en faisaient faire des tasses et des -gobelets, persuadés qu'en les employant pour boire, ils seraient -préservés de l'effet du poison, garantis aussi de l'ivresse, de -spasme, de convulsions, de l'épilepsie, de la peste et autres maladies -malignes; et ce qu'il y avait de plus admirable, on était délivré aussi -des maladies incurables. O panacée universelle! on en disait presque -autant des tasses faites de coco des Maldives, ou de l'île Praslin, -vulgairement nommé coco fessier. - -Cependant, les Princes et tous ceux qui ont usé, avec tant de -confiance, de pareils ustensiles, sont morts de quelque maladie; -apparamment de celles que le fossile ou le coco ne guérissaient pas. - -Concluons de-là que si l'existence de la licorne terrestre peut être -révoquée en doute, comme nous l'avons assez prouvé, le prestige de -l'antidote de cette corne doit tomber en même-temps; ou bien, il faut -transporter ses merveilleuses propriétés à la corne du narval: ce -qui n'est pas mieux prouvé. On avait pu le croire dans des temps où -cette corne d'un animal marin était encore rare et conservée comme un -objet précieux qui faisait partie des trésors des Rois et des Princes. -Aujourd'hui que cette belle défense, plus grande et plus longue -que celle que l'on supposait appartenir à la licorne terrestre, est -devenue plus commune, qu'elle se trouve dans presque toutes les bonnes -collections d'histoire naturelle[6], qu'elle est mise en vente chez les -marchands, bien fournis en curiosités et en objets divers d'histoire -naturelle, qu'on en fait même des bijoux et d'ustensiles; on a bien -des occasions, dis-je, de faire des essais pour s'assurer si elle a -quelque propriété, quand même elle n'aurait pas celle de dompter le -venin, les fièvres malignes, les maladies pestilentielles, comme on -s'en était flatté[7]. Serait-ce à titre de sudorifique? si la chose est -bien avérée, on ne pourrait au moins refuser un degré de confiance, à -un remède de cette espèce, en laissant de côté l'histoire incertaine -de la licorne terrestre, pour en transporter tout l'honneur à la -corne de narval ou licorne de mer (_monodon_), à qui elle serait plus -légitimement due. - -[Note 6: J'en possède une d'environ quatre pieds et demi de long, -torse comme serait un faisceau de corde; elle est bien conservée de la -base à la pointe; elle est d'un blanc sale à l'extérieur.] - -[Note 7: On trouve sur cela bien des choses rapportées dans le -chapitre IX de la monocérologie de L. Sachs, qui traite spécialement -de _viribus unicornium_. Je m'abstiens de citer divers auteurs sur -ce point. Il en est, au contraire, qui ont soutenu que la raclure de -l'unicorne n'avait pas plus de propriété que la raclure de l'ivoire et -de la corne de cerf.] - -Le Père Kircher, savant prodigieux, est un des premiers qui ait su -placer la licorne de mer sous son véritable point de vue. Il ne pouvait -se dispenser de traiter de la corne du _monoceros_, parmi les choses -extraordinaires, qu'il a rapportées dans son _mundum subterraneum_, -livre VIII. Après avoir répété à peu près tout ce que l'on avait dit -de quelques animaux à une corne, comme du rhinocéros, de l'onagre, de -l'oryx, qui est une espèce de chèvre des déserts de l'Inde, il opine -que le véritable _monoceros_ est un animal marin, poisson immense, -dont il a voulu donner la représentation, qui certainement n'a pas -été dessinée d'après nature; mais on juge suffisamment qu'on a voulu -figurer le narval; les modernes ont mieux réussi à le représenter[8]. -Anselme de Boodt, cité par Kircher, auteur très-connu par son histoire -des gemmes et des pierres, disait posséder plus de 20 sortes de -cornes de _monoceros_: tant le charlatanisme est intéressé à faire -découvrir les dépouilles d'un animal introuvable! Voilà ce qui sert -à expliquer, comment il peut se faire qu'on voie si fréquemment dans -les collections, la corne de la prétendue licorne. Il faut pour cela -en revenir au narval, ou narwal, et narwhal, bien plus commun dans les -mers du Nord, et dire que les cornes acquises par les marchands et les -curieux ne sont autre chose que celle du narval même, c'est-à-dire de -la licorne de mer. Les sentimens seraient bientôt d'accord, si l'on -voulait bien s'en tenir à cette proposition; au lieu qu'en admettant et -la licorne terrestre, _monoceros_, et la licorne de mer, ou le narval, -on ne peut se concilier. - -[Note 8: On peut voir dans le tableau encyclopédique, par l'abbé -Bonnaterre, volume de la cétologie, planche 5, la figure du narval en -entier, et celle du crâne avec ses deux défenses ou dents avancées. Des -voyageurs instruits rapportent que, parmi les curiosités des galeries -de Copenhague, on voit une tête de narval, avec deux défenses. Cela est -positif: l'exemple n'est pas unique.] - -Le P. Dumolinet, déjà cité (pag. 25), quoique plus habile antiquaire -que naturaliste, s'est rangé de l'avis de Kircher, dans la description -qu'il donnait du cabinet de la bibliothèque de Sainte Geneviève, -lorsqu'il est convenu que: «depuis environ un siècle (en 1692), il -est tant venu de ces cornes du Royaume de Danemarck, qu'on ne révoque -plus en doute que celles que nous avons en France au trésor de -Saint-Denys, et plus de vingt autres qui sont à Paris dans les cabinets -des curieux, n'aient été pêchées dans le Groënland, et autour des îles -du Septentrion. Le poisson qui porte cette corne, ou pour mieux dire -cette dent, au bout de la mâchoire supérieure, est nommé ordinairement -par les habitans de l'Islande, _narval_, à cause qu'il se nourrit de -cadavres». - -L'auteur a fait représenter ladite corne, à la planche 41, fig. IV, -qu'il dit être longue de 6 pieds 2 pouces; celle de Saint-Denys est un -peu plus longue. - -On en conserve une dans le trésor de Moscou, comme une chose précieuse, -dans un étui, ayant trois archines et demie[9]. On en voit une autre de -plus de sept pieds dans la collection du Prince Urusoff[10]. - -[Note 9: Voyage de deux Français dans le Nord de l'Europe, Tom. -III, pag. 293.] - -[Note 10: _Ibid._, pag. 334.] - -Dans le Muséum d'histoire naturelle de Paris, si riche dans toutes ses -parties, on voit de ces mêmes défenses. - -Ici se présentent deux difficultés, que l'on peut aisément applanir. -Par l'une, on objecte que la licorne de mer a naturellement deux -cornes et que c'est par accident qu'elle n'en a qu'une. L'autre -objection porte sur ce que l'arme ou les deux armes du narval ne sont -pas des cornes, mais des dents. Examinons ces deux controverses. - -Les dents servent en effet à mâcher; les éléphans d'Asie et d'Afrique -ont de fortes dents machelières, outre leurs deux longues défenses; le -sanglier et le babiroussa ne mâchent pas avec leurs défenses courbées; -le narval, ainsi que la baleine, n'a point de dents proprement dites: -ces deux cétacés n'en ont pas besoin d'après leur manière de vivre; la -longueur et la disposition de l'arme du narval ne saurait lui servir à -cet usage; c'est pourquoi il a paru plus convenable de l'appeler une -corne. - -Quant au second argument, qui rend à cette arme la destination présumée -d'une dent, il est fondé sur ce que la corne de la licorne de mer ne -sort pas immédiatement du crâne, mais de la mâchoire supérieure; on -pourrait en dire presque autant des défenses des éléphans qui sortent -d'un prolongement du crâne qui se confond avec la mâchoire supérieure. -Faut-il bien que l'arme du narval sorte de la mâchoire pour être portée -en avant, horizontalement et parallèlement à son corps; car si elle -partait du front elle serait dirigée ou en haut, ou diagonalement; ce -qui la rendrait inutile à sa destination; ou bien il faudrait qu'elle -fît une courbure pour se diriger ensuite en avant. La nature a bien -fait tout ce qu'elle a fait; l'homme aurait fait plus mal les choses. -Les armes des autres poissons, comme celle du pristis ou la scie, -celle de l'espadon, ont cette même direction horizontale, et elles -sont uniques. C'est une particularité qu'il en naisse deux au narval -et qu'il n'en subsiste qu'une[11], si cela est bien constant: toujours -aperçoit-on l'endroit de l'insertion de celle qui manque, comme Wormius -a eu l'occasion de s'en assurer par l'inspection d'un crâne entier -auquel adhérait une des cornes d'un côté seulement, l'autre manquant, -et l'alvéole d'où elle serait sortie étant presque oblitérée. - -[Note 11: Ainsi, voit-on des plantes dont les fruits ont le -principe de deux ou trois graines ou amandes, quoiqu'une seule vienne à -bien.] - -Wormius a eu la sage précaution de faire graver ce crâne de narval -avec sa corne, ou dent ou arme, avec quelques détails. (_Musæum, Ch. -XIV_). Cet auteur est, je crois, le premier des naturalistes qui ait le -mérite d'avoir pu prononcer avec certitude sur ce point, d'après le -bel individu qu'il avait sous les yeux. Les planches que j'ai citées -de Bonnaterre, qui sont très-exactes, et faites avec intelligence, -confirment que le narval est doué quelquefois de ses deux armes; de là -vient que quand il n'en a qu'une, elle n'est point placée au milieu; -mais un peu par côté du crâne ou de la mâchoire supérieure. Dès-lors, -on ne peut appeler exactement ces armes, des cornes; Kircher les nomme -_promuscides_, mâchoire prolongée, armes en avant. La corne du narval -est manifestement une arme redoutable, qui le met sur la défensive; -on ne croit pas qu'il s'en serve envers la baleine qu'il suit d'assez -près, et à d'autres intentions sans doute, que le poisson pilote qui -suit le requin, pour lui rendre quelque service; c'est que le narval et -la baleine ne vivent pas de la même manière. L'arme du narval lui sert -principalement pour fendre et soulever les glaces qui le gênent, étant -habitant des mers glaciales. Il s'en sert aussi pour éloigner de lui ou -pour attaquer les navires qui sont à sa rencontre. Il n'est point rare -que les navires, plus lourds que lui, opposent une grande résistance à -ses coups, l'extrémité de l'arme casse alors, et on la retrouve fichée -dans le bordage; le navire en reçoit quelquefois du dommage et tout au -moins une secousse qui inquiète fort l'équipage. Ces animaux, assez -nombreux dans les mers du Nord, venant à périr par divers accidens, -leurs cornes ou dents, entières ou mutilées, sont poussées par les -vagues sur les côtes d'Islande, de Groënland et du détroit de Davis; -elles y deviennent un objet de commerce. - -Telles sont ces prétendues cornes de licorne que l'on prise tant, -que l'on montre avec ostentation dans les collections des curieux; -dont on forme divers ustenciles et bijoux; des poignées de sabre, -des poudriers, des étuis, etc.; on en fait passer pour de la licorne -fossile, pour la corne du _monoceros_, animal presque polymorphe, -puisque tantôt on l'a pris pour le rhinocéros, tantôt pour un bœuf -indien, un âne sauvage, une chèvre, une gazelle, un petit cheval; -enfin, c'est un cétacé bien connu sous le nom de licorne de mer ou de -narval. - -Cet animal marin paraît n'avoir pas été tout à fait inconnu au docte -Archevêque Goth, qui a écrit l'histoire des Nations septentrionales, -lorsqu'il a dit un mot du poisson _monoceros_, qu'il nomme monstre -marin, qu'il dit être armé d'une grande corne sur le front avec -laquelle il peut enfoncer les vaisseaux, les détruire et les hommes qui -y sont; mais la Providence, ajoute-t-il, fait que les hommes peuvent se -défendre contre une bête aussi féroce, parce qu'étant lestes à agir, -les hommes ont le temps de prendre la fuite. (Pas trop sur un élément -humide où les poissons ne sont pas moins agiles). Olaus Magnus n'avait -pas vu certainement un tel monstre, il en eût parlé avec plus d'intérêt. - -En pesant toutes ces raisons, on se demande comment tant d'auteurs -ont-ils eu la constance d'écrire successivement sur la licorne -terrestre; je dis même opiniâtrément, tandis qu'aucun n'a pu -attester l'avoir vue vivante ou seulement empaillée dans les riches -collections d'animaux que les Souverains ont ordonnées; dans celles -que les amateurs ont formé à grands frais? Quel est donc le voyageur -véridique et éclairé qui puisse affirmer avoir vu, sans prévention, la -licorne, comme ils ont vu d'autres animaux des plus rares: la giraffe, -l'hippopotame, le rhinocéros, le casoar, le condor, etc.? Quel est le -géologue qui a découvert des ossemens fossiles de la licorne, comme on -en connaît de tant d'autres animaux? Enfin, quelle certitude a-t-on -que tant de fragmens d'unicorne fossile, présumés tels, aient appartenu -à la licorne quadrupède? On les paye cependant pour tels[12]. - -[Note 12: Je dois citer à ce sujet un fait remarquable. Dom Calmet -rapporte (_diction. de la bible, au mot_ licorne), avoir vu dans les -papiers de la maison de Lorraine, sur la fin du XVI.e siècle, et sous -le règne du grand Duc Charles, que 60 mille florins furent donnés pour -l'achat d'une licorne. Le savant Bénédictin aurait pu s'exprimer plus -clairement, en donnant la valeur de ces florins, il en est de tant de -sortes; en disant si c'est de la corne seule dont il s'agissait, ou de -l'animal vivant!] - -Il est tout naturel que l'on demande encore comment se peut-il, si -l'histoire de la licorne quadrupède est une fable, que le prestige se -soit soutenu à travers tant de siècles, et sur quel fondement a-t-on pu -imaginer un animal aussi chimérique? Baccius, qui mérite d'être cité, -répond à cela: comme Homère inventa les sirènes, Virgile la chimère, -Apulée l'âne d'or, et d'autres Mythologues le minotaure, l'hypogryphe, -les harpies, etc.; ajoutons le phénix qui renaît de ses cendres, -l'hydre de Lerne à sept têtes, le cerbère de l'antre du Ténare, le -dragon à qui la garde de la toison d'or était confiée, celui du jardin -des Hespérides, le serpent de Laocoon, le borametz des Scythes, le -kraken des Allemands, la tarasque des Provençaux, etc.; ce qui prouve -que dans tous les temps on a aimé le merveilleux, hors même des limites -de la vraisemblance. - -Il se peut donc que d'anciens auteurs se soient amusés à écrire de la -licorne terrestre dans le même sens qu'on l'a fait à l'égard des autres -animaux phantastiques. Mais quel sens moral aurait-on voulu cacher -sous le nom et la figure composée de la licorne? Comme il en est sans -doute sous les titres d'animaux fabuleux que nous venons d'énoncer. -S'il était un sens moral sous le nom de _monoceros_, il est devenu plus -qu'un mystère; ce n'est pas même une agréable fiction poétique comme -tant d'autres. On en a tiré seulement quelques emblêmes et des signes -de Blason, inventions assez modernes. - -Voilà précisément ce qui me ramène à mon but, qui a été d'examiner -principalement pourquoi l'idée de la licorne s'est soutenue jusqu'à -notre temps, et comment elle se soutiendra long-temps encore. On sait -que l'emblème est une représentation allégorique, accompagnée de -quelque sentence, qui l'une et l'autre doivent intéresser la vue et -l'esprit. La licorne a pu fournir matière, puisqu'elle est elle-même -énigmatique: c'est ainsi que les Italiens ont tiré un emblême de -la licorne, en la représentant creusant la terre pour y trouver une -source, avec cette devise: _venena pello_. Verrien, dans son recueil -d'emblêmes et de dévises, en a une (_planche II, n.º 8_) sur une -licorne, avec ces mots: _præ oculis ira_; sa colère est dans ses -regards. Un des emblêmes de Sambuc, page 166, dont la licorne est le -sujet, porte cette devise: _præciosum quod utile_. Je n'en rechercherai -point d'autres; je remarquerai seulement que les hiéroglyphes des -Egyptiens ne font aucune mention de la licorne, tandis qu'ils -admettaient l'hippopotame. Kircher, grand scrutateur de ces sortes -d'antiques, dans son idée des hiéroglyphes (_in obelisco pamphilio_), -n'a fait aucune mention de la licorne. - -On a vu des imprimeurs et libraires de Paris, de Lyon, de Cologne, -prendre la licorne pour enseigne, d'après quelque allusion à eux connue. - -Il n'est point rare de voir des licornes servant de supports à des -armoiries, comme on y emploie des sirènes, des anges, des griffons, -des oiseaux, des aigles, des levriers, des ours, des lions et autres -animaux; même des sauvages, des esclaves vaincus. Charles VI avait des -cerfs aîlés pour supports aux siennes. Verrien, que je viens de citer, -a donné quelques exemples de supports par des licornes, aux planches -VI et XVII, en traitant des supports et cimiers pour les ornemens des -armes (_livre III_). - -En outre, plusieurs familles portent dans le champ même de leur -écusson, la licorne en entier, ou la tête seulement; c'est ce dont on -voit divers exemples dans le livre du _Roy d'armes_, du P. Gilbert de -Varennes, lequel a prétendu donner ainsi la signification emblématique -de la licorne. Comme on attribue, dit-il, à cet animal un grand -courage, d'aimer aussi les bonnes odeurs et les personnes chastes: de -là, en adoptant la licorne dans ses armes, on a voulu annoncer qu'on -était doué des mêmes qualités. Si cette explication peut satisfaire les -personnes que la chose intéresse, je ne saurais m'y opposer. - -Les armoiries de l'Angleterre ont aussi la licorne pour support. Elles -se trouvent aux armes des Stuarts, Ducs d'Albanie; de même qu'aux armes -de Bassompierre. - -Nous avons sous les yeux un monument remarquable que la ville de -Montpellier éleva de nos jours, à la gloire de M.r le Marquis de -Castries, alors Gouverneur de la Ville et de la Citadelle, fait depuis -Maréchal de France et Ministre. C'est une fontaine publique (dont l'eau -coula, pour la première fois, le 27 Octobre 1774) ornée d'un bas relief -en marbre blanc[13], représentant la bataille de Clostercamp, près -Rhimberg en Westphalie, gagnée par ce brave général, en 1760. - -[Note 13: Je possède le modèle en terre cuite de ce bas relief, -fait par le Sieur Dantoine, portant 4 pieds 10 pouces en largeur, sur 7 -pouces, etc., de haut.] - -Ce bas relief est surmonté de deux licornes, grandes comme nature, -artistement groupées, et comme folatrant ensemble; elles sont aussi -en marbre blanc, et leur corne est dorée par une singularité qu'on -n'explique pas. Le peuple les nomme les Chevaux marins[14]. C'est -qu'en effet, les licornes sont les supports des armes de la maison -de Castries. On les voit représentées de même dans l'histoire de -Montpellier (in-fol. 1737), dédiée à M.r le Marquis de Castries, etc., -ainsi que dans l'armorial des états de Languedoc, publié en 1767. Dans -le monument ci-dessus, l'artiste a fait, d'un accessoire, le principal; -car les armoiries de Castries y sont portées séparément par un génie. -On y a suppléé depuis par trois fleurs de lis: ce qui forme des -disparates entre les lis, les licornes et le bas relief. D'après cela, -il est facile de comprendre que ce sont les artistes qui ont perpétué -l'idée d'un animal factice qu'ils nous représentent sous la forme -d'un petit cheval portant sur le front une corne d'ivoire torse et -canelée: erreur bien grande sans doute qu'il n'est pas en leur pouvoir -d'éteindre, puisque forcés par les circonstances, ils ont à représenter -des armoiries et leurs supports, dont la licorne fait quelquefois -partie essentielle. Si donc la licorne quadrupède ne peut être vue -que dans les représentations artificielles, il faut laisser aux -artistes le plaisir de nous la montrer par le dessin, par la peinture, -la gravure et la sculpture; il faut laisser aux habiles inventeurs -d'héraldique, aux généalogistes, à l'employer dans les armoiries, à -en tirer des sujets d'emblêmes, de devises et de médailles, en les -prévenant toutefois que c'est un sujet de plus à ajouter à la fable. Il -est connu que les titres sont identiques avec la noblesse, et que les -armoiries sont un des signes authentiques et visibles qui attestent de -la noblesse et de ses hauts titres. Ainsi, la perpétuité de l'image de -la licorne est plus assurée, que sa réalité ne peut être prouvée. - -[Note 14: Dénomination non moins absurde que celle que les -marchands de pelleterie donnent aux peaux de zèbre, qu'ils nomment -aussi _cheval marin_. Cependant de tout temps on s'est plu à figurer -un cheval marin, non moins fantastique que les tritons; on en voit un -entr'autres représenté, d'après une éméraude, dans la planche 212 des -gemmes antiques de Léonard Augustin, publiés par J. Gronovius, 1694, -in-4.º, et ailleurs. C'est un cheval sans corne, dont la queue est -terminée par une nageoire, ayant deux autres nageoires sous le ventre -et les cuisses de devant, n'ayant point de jambes de derrière. - -Quelques-uns donnent encore le nom vulgaire de cheval marin, à -l'hippopotame; celui de vache marine, de veau, de lion, de chien, de -loup, etc., à de gros habitans des mers qui ne sont ni des lions, ni -des vaches, ni des chevaux, mais des cétacés d'espèces diverses, phoque -et autres, ainsi que le narval ou _monodon_.] - -Je crains néanmoins qu'on ne dise que j'ai écrit une dissertation -savante et inutile sur un objet que les Naturalistes sont convenus de -perdre de vue. Je réponds que cette dissertation n'est point assez -savante, si j'ai laissé de côté bien des raisons pour et contre, dont -j'aurais pu l'augmenter: elle ne sera pas tout à fait inutile, si j'ai -prouvé qu'à défaut d'enrichir l'histoire des animaux d'une espèce des -plus rares et inconnus, elle éclaircit un point qui concerne les -arts, celui de l'emploi que font de la représentation de la licorne, -les sculpteurs, les peintres et les graveurs de Blason. Il resterait à -prouver, d'une manière satisfaisante, pourquoi la licorne a été adoptée -pour servir de support à des écussons d'armoiries. Ceux qui s'adonnent -à l'art héraldique devraient le savoir; je crois fort qu'ils l'ignorent -autant que moi, sauf l'opinion de Gilbert de Varennes. - - -FIN. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK REVUE DE L'HISTOIRE DE LA -LICORNE, PAR UN NATURALISTE DE MONTPELLIER *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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Tournel</span>, Place Louis XVI, n.º 57.<br /> -Chez DURVILLE, Libraire à la Grand'rue.</h4> - -<h3>A PARIS,</h3> -<h4>Chez GOUJON, Libraire, rue du Bac, n.º 33.</h4> - -<h3>1818. -</h3> -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum" id="Page_3">[Pg 3]</span></p> - -<h1 class="nobreak" id="REVUE">REVUE</h1> -</div> - -<h1>DE L'HISTOIRE</h1> - -<h1>DE LA LICORNE.</h1> - - -<hr class="chap x-ebookmaker-drop" /> - -<div class="chapter"> -<h3 class="nobreak" id="A_MONSIEUR"><i>A MONSIEUR</i> ***.</h3> -</div> - - -<p>Lorsque vous me demandâtes dernièrement -ce que je pensais de la licorne, vous voulûtes -bien me laisser le loisir de faire quelques recherches -à ce sujet, pour appuyer une négation, -qui parut vous surprendre d'abord: -j'espère aujourd'hui vous convaincre que la -licorne est un être de raison. Vous verrez -par-là combien il est nécessaire de faire de -temps en temps la revue de ce que les anciens -nous ont appris en histoire naturelle, -pour être assurés si nous pouvons embrasser -leurs opinions ou les infirmer par nos observations. -En prenant la licorne, par exemple,<span class="pagenum" id="Page_4">[Pg 4]</span> -pour objet de nos réflexions, la première qui -se présente est celle-ci:</p> - -<p>Est-il probable que tant d'auteurs qui nous -sont connus eussent pris la peine d'écrire sur -un objet aussi contesté, si l'un d'eux seulement -avait prouvé sans réplique que la licorne -n'existe pas, ou si un seul avait également -prouvé par le fait qu'elle existe: il n'y -aurait eu plus rien à dire. Mais jusqu'ici la -preuve est aussi incertaine que la négative. -Tâchons à notre tour, au milieu de tant d'obscurité, -de démêler le vrai d'avec le faux.</p> - -<p>Le premier qui ait imaginé de tracer l'histoire -de la licorne, est, au rapport de Pline, -Ctesias, historien et médecin grec qui vivait -400 ans avant Jésus-Christ: il est cité par -Aristote comme un auteur de peu de crédit. -Ce n'est donc pas la peine de remonter si -loin pour ne trouver qu'une fiction si souvent -rejetée.</p> - -<p>Philostrate, écrivain de beaucoup de choses -plaisantes, s'est aussi amusé à embellir l'histoire -de la licorne. C'est d'après de telles autorités -que d'autres auteurs plus graves ont -parlé d'un animal qui leur était inconnu, -chacun ajoutant de son chef quelque chose -d'extraordinaire pour rendre cette histoire -plus merveilleuse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_5">[Pg 5]</span></p> - -<p>Pline, dans le XXI.<sup>e</sup> chapitre du VIII.<sup>e</sup> livre -de son histoire naturelle a englobé le peu -qu'il avait à dire des licornes, avec ce qu'il -avait à rapporter des lynx, des sphinx, des -chevaux aîlés, des crocottes, des bœufs des -Indes, des leo-crocottes<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, des éales, des -taureaux d'Ethiopie, des mantikhores, des -catolèpes, etc.; il y a peu à compter sur tout -ce qu'il en dit sur la foi de voyageurs peu -éclairés. Tel est le récit de Pline: «Les Indiens -donnent aussi la chasse à une bête féroce -très-dangereuse, qui est le <i>monoceros</i>, c'est-à-dire -qui n'a qu'une corne. Son corps ressemble -à celui du cheval, sa tête à celle du -cerf, ses pieds à ceux de l'éléphant, sa queue -à celle du sanglier. Son mugissement est d'un -ton grave. Il lui sort du milieu du front une -seule corne de deux coudées d'éminence. Ils -assurent qu'on ne peut prendre cette bête -en vie».</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Autre animal d'imagination, que l'on a cru provenir -de l'accouplement de la licorne avec l'hyène. C'est -un échantillon de la fiction de quelques autres animaux.</p> - -</div> - -<p>Les éditeurs français de Pline, qui ont -ajouté de notes, souvent nécessaires, quelquefois -insuffisantes, pour expliquer le texte, -en ont placé une ici, d'après M. Guettard,<span class="pagenum" id="Page_6">[Pg 6]</span> -qui fait apercevoir de ce qu'il y a de précaire -dans ce qui concerne la licorne du -vulgaire.</p> - -<p>Elien, dans son histoire des animaux, passe -pour être aussi conteur et aussi crédule que -Pline. On peut consulter, si l'on veut, sur -l'objet qui nous occupe, son livre XVI.<sup>e</sup>, chap. -XX; et livre XVII.<sup>e</sup>, chap. XLIV.</p> - -<p>Quelques modernes ont écrit successivement -sur la licorne avec un empressement qui paraissait -annoncer autant de nouveautés; ils -se sont presque copiés, et n'ont fait qu'ajouter -de l'érudition à de l'érudition, des mensonges -à des mensonges, en tournant autour de -quelques vaines hypothèses. Qu'il me suffise -de citer Vartoman, Garcias ab Horto, Amatus -Lusitanus, Bartholin, Franzius, Kirchmajer, -Baccius, Sacchs, le P. Kircher, Gesner, Jonston, -Aldrovande, etc.</p> - -<p>Sacchs, qui a écrit un peu plus sensément -que la plupart des auteurs, a exposé le dire -d'un chacun dans sa dissertation intitulée -<i>monocerologia</i>, 1676, que je me dispense -d'analyser, quoique je l'aie sous les yeux, -Baccius n'avait pas mis moins d'importance -à traiter le même sujet plus d'un siècle auparavant, -1558. Ce qu'il avait fait avec assez de<span class="pagenum" id="Page_7">[Pg 7]</span> -succès, pour en dispenser bien d'autres, de -suivre servilement ses traces.</p> - -<p>Baccius, après avoir assez bien discuté l'histoire -de la licorne, fait naître encore un -doute en faveur de cet animal si peu connu, -il peut fort bien exister, dit-il, quoiqu'il soit -inconnu; tout comme on répand dans le -commerce plusieurs drogues apportées des -Indes et des pays les plus lointains, dont l'origine -n'est cependant pas connue. Cette raison -n'est que spécieuse, puisque l'on est parvenu -à connaître l'origine de plusieurs de ces substances, -et qu'on ne tardera pas à les connaître -toutes, quand on les aura observées de -plus près, et décrites sur les lieux. D'autres -raisons alléguées par l'auteur estimable que -je cite, ne sont plus admissibles aujourd'hui -que l'étude de l'histoire naturelle plus approfondie -a fait découvrir tant de choses restées -inconnues aux anciens, et la découverte de -la licorne est encore à faire: c'est plus que le -<i>rara avis in terris</i>, c'est l'<i>inconspicuum animal</i>, -Saint-on bien en quel coin de la terre il vit, -et où l'on puisse aller avec quelque certitude -pour le voir, l'atteindre et l'emporter, sinon -en vie, du moins en peau et en os?</p> - -<p>On cite, à la vérité, quelques voyageurs -comme témoins oculaires ou rélateurs; mais<span class="pagenum" id="Page_8">[Pg 8]</span> -comme ils parlent trop vaguement de cet -animal, leur autorité est peu recevable. Combien -de voyageurs ont des yeux qui voient -sans distinguer les objets. Louis de Barthema, -de Bologne, dit bien avoir vu deux <i>monoceros</i>, -et ne nous en apprend rien de plus. -Cela peut-il suffire? Selon Garcias du Jardin, -il s'en trouve au Cap de Bonne Espérance. -Tant de voyageurs éclairés qui ont passé par -le Cap de Bonne Espérance, n'en ont rien dit. -Paul Vénitien en désigne au Royaume de -Basan et de Cambie. Ænéas Sylvius le fait -habiter l'extrémité de l'Asie. Cadamoste en -marque dans le Nouveau Monde, etc.</p> - -<p>En examinant de près ces autorités, on les -trouve de peu de valeur. Par exemple, je -m'attendais que Marc Paul ou Marco Polo, -ce fameux aventurier, qui a raconté tant de -choses surprenantes de ses voyages, n'aurait -pas manqué de dire quelque chose de positif -de la licorne s'il l'avait seulement aperçue. -J'ai donc compulsé les voyages de ce Vénitien -intrépide, qui voyagea par toute l'Asie, durant -le XIII.<sup>e</sup> siècle, en me servant de la traduction -française qui fait partie du recueil formé -par Bergeron, 1735, in-4.º. Il y est bien fait -mention des bêtes sauvages que l'on envoie -de tous les côtés au grand Cham, et de quelle<span class="pagenum" id="Page_9">[Pg 9]</span> -manière on fait prendre les bêtes sauvages -au moyen des apprivoisées; mais il n'y est -pas fait du tout mention de la licorne ou -<i>monoceros</i>. Marc Paul traite aussi des différentes -bêtes que l'on trouve dans la Province -d'Abasin? Il n'y est pas plus question de la -licorne. Cependant j'ai vu Marc Paul cité à -ce sujet.</p> - -<p>J'ai consulté aussi les deux voyages d'Alvise -da Cada Mosto, faits, l'un en 1454, le long -des côtes d'Afrique jusqu'à Rio-Grande; l'autre -en 1456, lorsqu'il découvrit les îles du Cap-Vert. -L'un et l'autre voyage étant insérés dans -le tome III de l'histoire générale des voyages, etc. -L'auteur y parle des éléphans, des <i>chevaux -marins</i>, animaux amphibies, dit-il, qui ressemblent -beaucoup à la vache-marine; ils ont -le pied fourchu, la tête large comme le cheval, -et deux dents monstrueuses qui s'avancent -comme celles du sanglier. Cada Mosto se vante -qu'on n'avait vu avant lui aucun animal de -cette espèce, excepté peut-être dans le Nil: -ce qui confirme qu'il veut parler de l'hippopotame, -très-certainement connu long-temps -avant lui, et qui n'est pas à beaucoup près -une licorne. On cite encore le P. Jeronimo -Lobo qui voyagea dans l'Empire des Abyssins -et aux sources du Nil. Sa relation a été recueillie<span class="pagenum" id="Page_10">[Pg 10]</span> -par Melchisedech Thévenot, dans le -tome II, partie IV de ses relations de divers -voyages curieux, édition de Paris, 1696, in-fol. -Lobo parle de l'animal nommé <i>avocharis</i> dans -l'Ethiopie; il est extrêmement vite, il ressemble -à un chevreuil et n'a qu'une corne. -Mais, parmi les animaux à corne, n'en est-il -pas plusieurs à une corne, qu'on aura pris -tour à tour pour la licorne?</p> - -<p>Vincent Leblanc assure avoir vu une licorne -dans le serrail du Roi de Pégu, et ne la décrit -pas.</p> - -<p>Marmot dit moins vaguement qu'on trouve -la licorne dans les montagnes de Beht, en -la haute Ethiopie; qu'elle est de couleur cendrée, -et ressemble à un poulain de deux ans, -hormis qu'elle a une barbe de bouc, et au -milieu du front une corne de trois pieds, -qui est polie et blanche comme de l'ivoire, -et rayée de raies jaunes depuis le haut jusqu'en -bas, etc. Cet animal, ajoute Marmol, -est si fin et si vite, qu'on ne peut, ni le tuer, -ni le prendre; mais il quitte son bois comme -le cerf, et les chasseurs en trouvent dans les -déserts.</p> - -<p>Voilà ce qui expliquerait pourquoi l'on ne -trouve qu'une corne, non les autres dépouilles -de l'animal, dans les collections, si toutefois<span class="pagenum" id="Page_11">[Pg 11]</span> -ces cornes précieuses sont bien celles de la -licorne? Cosmas le Solitaire dit plus franchement -(<i>relations de Thévenot, tom. I, pag. 19</i>) -qu'il n'a point vu de licorne, mais bien quatre -figures de bronze de cet animal, en Ethiopie, -dans le palais du Roi, nommé les quatre tours; -que c'est un animal terrible et indomptable; -que toute sa force consiste en sa corne, etc.</p> - -<p>Cependant quatre figures de la licorne en -bronze, conservées dans le palais d'un Roi -d'Ethiopie, n'annoncent-elles pas qu'un tel -animal existe dans ces brûlantes contrées, et -qu'il a servi de modèle? Mais l'on est accoutumé -à voir tant de représentations de choses -idéales et bizarres dans les palais et les temples -des Orientaux, des Indiens, etc.!</p> - -<p>On a dit aussi qu'un Empereur d'Ethiopie, -nommé Prête-Jean, désirant entrer en liaison -avec le grand Seigneur, lui envoya en présent, -comme une chose des plus rares, deux belles -licornes vivantes qu'il avait reçues des Indes. -Comment dans un si long trajet n'auraient-elles -pas fait l'admiration des peuples qui les -auraient vues; comment n'en aurait-on pas -écrit plus amplement?</p> - -<p>Ce qu'on lit de plus positif sur l'existence -de la licorne, et encore cela avait-il besoin -d'une confirmation ultérieure, se trouve par<span class="pagenum" id="Page_12">[Pg 12]</span> -occasion dans un ouvrage de Wormius, que -nous citerons ailleurs. L'auteur rapporte qu'en -1652, François Marquis, Africain d'Ethiopie, -Légat ou Ambassadeur du Roi de Congo à -la cour de Copenhague, racontait devant le -Roi et les Primats du Royaume, ce qui concerne -l'animal que les Africains nomment -TORÉ BINA, ce qui signifie animal cornu, -et que l'on suppose être la licorne terrestre, -vivant dans le désert de <i>Cano</i> (dans la Nigritie); -il le représentait de la forme et de la -grandeur d'un cheval moyen, de couleur grise, -comme le pelage d'un âne, ayant une ligne noire -sur toute la longueur du dos, avec une corne -au milieu du front, de la longueur de trois -spithames, c'est-à-dire, trois fois douze doigts. -Le mâle seul est armé d'une corne qui n'a -point de stries, ni de contours. Cette particularité -est à remarquer. Jusques là, cette -dissertation est un peu plus recevable que -celle de la plupart des auteurs. L'animal dont -il s'agit passe pour être si vite à la course, -qu'on ne peut le saisir vivant; mais on le tue -à coup de traits, et on le trouve mort dans -le désert. L'Ambassadeur avait promis au Roi -Frédéric III de lui envoyer, et la dépouille -entière de l'animal, et la corne. On ignore -si cette promesse a été effectuée: ce qui aurait<span class="pagenum" id="Page_13">[Pg 13]</span> -mis la chose hors de doute. En attendant, on -ne peut rien établir de solide sur des conjectures -et des ouï-dire. Il faut laisser absolument -de côté ce que Pline, Elien et d'autres -anciens ont avancé sans preuve du <i>monoceros</i>, -unicorne et licorne. Parmi les modernes, -il en est auxquels on ne peut pas raisonnablement -ajouter plus de foi. Je citerai entre -autres Jonston, naturaliste d'ailleurs, qui eut -l'impudeur de faire représenter sous la forme -d'un cheval à pieds fourchus, non-seulement -le <i>monoceros</i>, mais encore six autres quadrupèdes -approchant plus ou moins de la forme -du cheval ou de l'âne par le corps, mais en -différant par les pieds; tous étant pourvus -d'une corne sur le front, plus ou moins allongée, -torse et sillonnée aux uns, unie aux -autres. On peut voir sur cela les planches X, -XI et XII du chapitre VI, où Jonston traite -du <i>monoceros</i> et des ânes cornus. Il s'étaye -beaucoup de divers auteurs qui n'étaient pas -mieux informés que lui sur ce point. Il a -pourtant la bonne foi de déclarer que c'est -sur le dire de ces auteurs qu'il a traité son -sujet. Nous ne sommes pas moins dispensé -de réfuter le crédule Jonston: je dis crédule, -parce qu'il ne s'est permis aucune critique. -Son ouvrage d'ailleurs est rempli de figures<span class="pagenum" id="Page_14">[Pg 14]</span> -bonnes en apparence, qui représentent beaucoup -de monstres et d'animaux fabuleux mal -associés à ceux qui sont rendus au naturel -par un habile artiste.</p> - -<p>Gesner n'a pas manqué de donner aussi un -article au <i>monoceros</i>, et l'a représenté comme -un cheval poilu, avec sa corne sur le front. -Aldrovande n'a pas été en reste sur l'histoire -de cet animal unicorne. Il a fait représenter -sur-tout, et séparément, deux longues cornes -torses, qui sont manifestement celles du narval; -il les annonce comme des objets précieux, -dont l'un appartenait au Duc de Mantoue, -l'autre à Sigismond, Roi de Pologne. On avait -ajouté à celle-ci quelques ornemens aux deux -extrémités.</p> - -<p>Parmi les raisons qui servent à repousser -l'idée de l'existence de la licorne terrestre, -celle qu'apporte Baccius, déjà cité, est de -quelque poids. Cet auteur a fort bien remarqué -que les Romains qui, par luxe, appelaient -dans leurs arènes sanglantes les animaux -les plus rares et les plus extraordinaires, -pour les donner en spectacle à un peuple qui -en était si avide, n'avaient jamais produit -une licorne en vie. En vérité, cette raison -ne serait pas la moindre des preuves qu'un -tel animal n'existait nulle part du temps de<span class="pagenum" id="Page_15">[Pg 15]</span> -ces fiers conquérans, qui l'auraient sans doute -amené du bout du monde pour la seule gloire -de montrer, pour la première fois, un animal -inconnu. C'eût été le cas de le montrer lors de -la dédicace de l'amphithéâtre de Dioclétien, -ou dans les jeux séculaires ordonnés par -Gordien, célébrés aussi par Philippe, qui succéda -à Gordien, après l'avoir inhumainement -assassiné. C'était l'usage de donner en spectacle -dans ces grandes occasions tant de choses -étonnantes!</p> - -<p>Sylla présenta au peuple un combat fastueux -de cent lions: spectacle digne d'un -homme comme lui; j'ai dit d'un barbare -presque aussi sanguinaire. Que n'avait-il en -son pouvoir quelques licornes pour satisfaire -la curiosité des Romains, par une nouveauté -plus grande encore!</p> - -<p>Je dirai en passant, puisque l'occasion le -veut, que Baccius a écrit aussi une dissertation -non moins curieuse, réunie à la précédente, -de l'édition de 1598, sous un titre -qui paraîtrait assez singulier aujourd'hui: <i>de -magna bestia, seu alce</i>. L'élan n'est pas à -beaucoup près un très-grand animal; ce sont -ses propriétés qui seraient véritablement -grandes, s'il était bien avéré qu'on pût les -opposer au plus grand des maux, à l'épilepsie;<span class="pagenum" id="Page_16">[Pg 16]</span> -et c'est de l'ongle seulement qu'il faut, dit-on, -se servir, ou bien de la raclure du sabot<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. -Et cela, assure-t-on, parce que l'élan étant -sujet lui-même à l'épilepsie, sait par instinct -s'en guérir, en suçant son sabot du pied de -derrière, ou en l'introduisant dans son oreille. -On répugne à répéter des bêtises accréditées. -Quant au nom de la <i>magna bestia</i>, on veut -que ce soit un mot corrompu de l'allemand, -qui signifierait animal misérable. Il l'est en -effet par rapport à son extrême timidité, à -sa complexion mélancolique et à la maladie -qui lui survient quelquefois, l'épilepsie ou -mal caduc. Ainsi l'élan partage les misères -de l'homme sans en obtenir de secours. Peut-être -que la condition de l'homme est pire, -lorsqu'il est en butte à la superstition et au -charlatanisme. Du reste, l'élan est le <i>loss</i> des -Polonais. Gobel, médecin prussien, en a écrit -spécialement.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> La corne ou le sabot de l'élan est encore en -parade dans quelques pharmacies; des médecins ont la -confiance de l'employer contre l'épilepsie, en fumigation; -mais le sabot du cheval ou du bœuf pourrait l'être de -même.</p> - -</div> - -<p>Nous verrons bientôt que les propriétés -attribuées à la corne de la licorne, sur-tout -à l'unicorne fossile, n'ont pas peu contribué<span class="pagenum" id="Page_17">[Pg 17]</span> -à rendre cet animal célébre, sans qu'il soit -plus trouvable.</p> - -<p>Il est des auteurs, Sperlingius est du -nombre, qui n'ont pas craint d'avancer que -l'unicorne avait péri dans le bouleversement -du déluge. Il y a donc bien long-temps qu'il -n'existe plus sur la terre, et des modernes -croient l'avoir vu: tout ce qu'on en a écrit -depuis, est donc une suite de mensonges; et -tant de cornes entières ou en fragment, que -l'on montre pour être celle de la licorne, -n'appartient donc pas à cet animal, mais à -quelque autre animal à corne; c'est ce que -nous prouverons bientôt, comme étant ce -qu'il y a de plus certain dans l'histoire obscure, -très-obscure de la licorne.</p> - -<p>On donne en général la licorne, pour un -animal d'autant plus rare, qu'on ne peut ni -l'atteindre, ni le chasser; on en a même désigné -de plusieurs espèces, et l'on n'est pas -plus certain de l'une que de l'autre. L'animal -qui ressemblerait le plus à la licorne, âne -ou cheval, serait peut-être le pégase de l'Hélicon; -ils sont au moins aussi fabuleux l'un -que l'autre.</p> - -<p>Enfin, des auteurs plus sensés ne pouvant -condescendre à de faibles autorités, à de purs -ouï-dire, voyant qu'on ne pouvait s'étayer<span class="pagenum" id="Page_18">[Pg 18]</span> -d'aucun fait positif, d'aucune observation bien -constatée, ont pris le parti rigoureux de nier -absolument l'existence d'un tel animal; d'autres -plus prudens ont gardé un profond silence -sur ce qui le concerne; et ce qui achève de -ruiner de fond en comble l'histoire mensongère -de la licorne, c'est que Buffon, l'immortel -Buffon, qui a illustré l'histoire naturelle des -animaux quadrupèdes, n'a pas même daigné -faire la moindre mention de l'animal supposé; -aussi, depuis l'épurément de l'histoire naturelle -des animaux, on ne voit plus la licorne être -comprise dans les bons ouvrages de ce genre.</p> - -<p>Néanmoins, il semble qu'on aurait eu quelque -regret de ne pas la faire figurer dans -le nouveau dictionnaire d'histoire naturelle, -appliquée aux arts (1803). Quoique l'on ait -oublié de faire cette application à l'égard de -la licorne, comme elle en était susceptible. -Sans donner trop de détails sur un animal -que l'auteur de cet article (M.<sup>r</sup> S.) affirme -être fabuleux, on laisse quelque espoir de le -retrouver dans quelque coin de la terre inhabitée; -et sur cela on cite deux témoignages -que l'on dit être positifs, dont un a été publié -dans le <i>magasin de physique</i> du professeur -Voigt à Iéna en Allemagne, pour l'année 1796. -On y lit la traduction d'un procès-verbal<span class="pagenum" id="Page_19">[Pg 19]</span> -Hollandais du Cap de Bonne-Espérance, daté -du 8 Avril 1791, signé H. Cloète, dont on -donne l'Extrait dans le dictionnaire cité, que -je me dispense de transcrire, puisque ce savant -et volumineux ouvrage est entre les mains -de tous les amateurs d'histoire naturelle; on -en donne même en ce moment une édition -plus ample, puisque 24 vol. in-8.º avaient à -peine suffi à la première. Je ne prendrai, -dans cet Extrait que les mots suivans: «Cet -animal (ressemblant à un cheval) fut tué à -16 journées de Cambado, et à 30 journées -de la ville du Cap. On trouve aussi la figure -de cette <i>licorne</i> gravée sur beaucoup de centaines -de rochers, par les Hottentots qui habitent -les bois». Si l'on rapproche cette -circonstance des gravures multipliées sur la -pierre, de la figure de la licorne, avec les -quatre licornes en bronze, d'Ethiopie, mentionnées -ci-dessus, page 11, on aurait une forte -présomption en faveur de l'existence de la -licorne.</p> - -<p>Le second témoignage est pris dans <i>l'Itinerario -de Ludovico de Barthema Bologneso, -Venezia</i>, 1517, cité ci-dessus, page 8, lequel -décrit deux <i>licornes</i>, qu'il dit avoir vues vivantes -à la Mecque. (La description s'ensuit, -je la supprime par la même raison que ci-dessus<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>).<span class="pagenum" id="Page_20">[Pg 20]</span> -L'auteur de cet article dans le -nouveau dictionnaire d'histoire naturelle, la -termine par cette juste réflexion:</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> D'ailleurs elle a été transportée dans l'ouvrage du -docteur Sparrman cité ci-après (<i>Au Tom. III, pag. 17 -et 18</i>).</p> - -</div> - -<p>«Comment se fait-il que des voyageurs -instruits, qui ont pénétré dans les terres de -la pointe australe de l'Afrique, avec l'esprit -de recherches et d'observations, n'aient pas -vu ce que deux hommes obscurs et ignorés -prétendent avoir examiné? Comment se persuader -que depuis le commencement du quinzième -siècle, quelque Roi d'Ethiopie n'ait pas -envoyé au Schérif de la Mecque ou au Sultan -de Constantinople, quelques <i>licornes</i>, puisque -ces animaux passaient pour des objets si -précieux?» D'un autre côté, le chevalier Bruce, -qui a fait un assez long séjour en Abyssinie, -s'élève, avec trop d'aigreur sans doute, contre -le docteur Sparrman, dont l'opinion est favorable -à l'existence des <i>licornes</i>; et cette opinion -n'avait d'autre fondement que le rapport -d'un Colon Hollandais, qui a découvert un -dessin représentant un de ces animaux sur -la surface unie d'un rocher, dans une plaine -du pays des Hottentots-Chinois. Le célébre<span class="pagenum" id="Page_21">[Pg 21]</span> -Pallas est du même avis. «Quant au <i>monoceros</i>, -écrit-il à Sparrman, et aux raisons qui -vous portent à croire qu'il existe de ces animaux -cachés dans les parties intérieures de -l'Afrique, je n'en suis nullement étonné: je -suis depuis long-temps très-persuadé que les -récits des anciens, concernant le <i>monoceros</i> -(la licorne) n'étaient pas dénués de tant de -fondement; mais que peut-être les <i>antilopes -unicornes</i> dont j'ai parlé, <i>Fascic. 12. Spicileg</i>, -y avaient donné lieu, ou que jadis, lorsque -l'intérieur de l'Afrique était fréquenté par -les voyageurs Européens, ils connaissaient -quelqu'autre espèce particulière d'animaux -unicornes, qui nous sont à présent inconnus. -(<i>Voyage de Sparrman</i>, trad. franc. 1803, Tom. -III, pag. 16)».</p> - -<p>J'ai deux remarques à faire sur ce passage:</p> - -<p>1.º le dessin aperçu, par un Colon Hollandais, -sur la surface unie d'un rocher, dans -une plaine du pays des Hottentots, n'est pas -unique, puisque nous avons déjà rapporté -qu'on voyait la figure de la licorne gravée -par les Hottentots sur beaucoup de leurs rochers: -ce qu'ils ne font pas sans quelque -indice.</p> - -<p>2.º Le consentement de Pallas à l'opinion -de Sparrman quoique d'un grand poids, ne<span class="pagenum" id="Page_22">[Pg 22]</span> -prouve pourtant autre chose, sinon qu'il -existe des animaux à une seule corne, dans -la famille des gazelles ou antilopes; mais ces -cornes de gazelle diffèrent en tout de celle -que l'on suppose appartenir à la licorne, -qui est droite, torse et blanche: la corne -de l'antilope est noire, un peu tordue à -l'extrémité et à anneau ou à spirales rapprochées -et irrégulières. Telle est celle que Pallas -a fait représenter Tab. III, fig. I de son XII.<sup>e</sup> -fascicule, <i>spicilegia zoologica</i>. Les anneaux -circulaires ne vont que jusqu'aux deux tiers -à-peu-près de la corne, le restant jusqu'à la -pointe est uni. Je possède dans ma collection -deux de ces cornes, d'inégale longueur, dont -les anneaux ne vont que jusqu'au tiers et le -restant est uni. Je les rapporte à deux individus -de l'<i>antilope oryx</i>, ou pasan, qu'on nomme -aussi antilope d'Egypte et chamois d'Afrique. -Cette corne diffère donc de celle de la licorne -et plus encore de celle du narval, dont il -sera bientôt question. Voilà donc des doutes -ajoutés à des ouï-dire, qui prouvent ensemble -que nul observateur n'a réellement vu la soi-disante -licorne. Disons tout pour et contre.</p> - -<p>Un dernier argument qui paraît être en -faveur de la licorne terrestre ou <i>monoceros</i>, -appartient à ceux qui croient s'être aperçus<span class="pagenum" id="Page_23">[Pg 23]</span> -qu'il en est fait mention dans l'écriture sainte. -Cette grande autorité ne serait pas à beaucoup -près récusable, si c'était bien la licorne -qui y fût désignée. La Bible fait souvent -mention de corne, mais métaphoriquement, -comme dans ce passage du psaume de David -91.<sup>e</sup>, <i>exaltabitur cornu meum sicut unicornis</i>. -Qui ne voit que les cornes sont prises pour -le symbole de la royauté et de la puissance. -De-là tant d'expressions figurées et d'allusions -magnifiques, soit dans les livres saints<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, -soit dans les ouvrages profanes. Dans le -psaume 21.<sup>e</sup>, on lit encore: <i>libera me domine -ab ore leonis et a cornibus unicornium -humilitatem meam</i>. Quelquefois on a nommé -le <i>réem</i> en ce passage, mot hébreu qui désigne -une espèce de bœuf sauvage à deux cornes. -Moïse est représenté avec des cornes; on -représentait de même quelques Divinités -payennes.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> Les métaphores et les paraboles ne sont point rares -dans la bible; elles ont reçu leur explication dans les -commentaires, qu'on peut consulter.</p> - -</div> - -<p>Les Idolâtres se prévalaient des cornes de -Jupiter-Ammon, ressemblant à celles de bélier; -des cornes d'Isis et d'Osiris, de la Déesse <i>Tellus</i> -et <i>Dea Mammosa</i>. Et le Dieu Pan, les Silvains,<span class="pagenum" id="Page_24">[Pg 24]</span> -les Satyres étaient représentés avec des cornes. -On pourrait objecter aussi que, si la licorne -était nominativement citée dans l'écriture, -c'est une preuve qu'elle existait. Mais non; -c'était seulement une figure d'imagination, -comme l'immense behemoth et le vaste léviathan, -animaux supposés des Rabins et des -Thalmudistes. Le savant Bochart, qui n'a pu -éclaircir l'histoire du léviathan, s'est retranché -à dire que ce n'était autre chose que -le crocodile: en quoi il n'a satisfait personne. -Le dragon et le basilic n'entraient-ils pas aussi -dans les expressions figurées des livres saints! -ainsi les modernes ont pu s'égarer, et dans -l'idée qu'ils se sont fait des <i>monoceros</i>, et dans -les différens noms qu'il leur a plu de lui -donner. Aussi Bomare nous dit-il, au mot -<i>bréhis</i>, que c'est le nom d'une licorne quadrupède -de la grandeur d'une chèvre, que -l'on assure se trouver à Madagascar, dont -l'existence est une chimère, comme aussi celle -de la licorne terrestre, nommée <i>camphur</i>. A -ce dernier mot, l'auteur cité rapporte encore -que, sous le nom de <i>camphur</i>, les anciens -ont désigné un animal d'Arabie et d'Ethiopie, -une licorne terrestre, une espèce d'âne sauvage, -portant une corne unique posée au milieu -du front. Cet animal est inconnu, ajoute<span class="pagenum" id="Page_25">[Pg 25]</span> -Bomare, ou mal décrit, même fabuleux; on -en peut dire autant du <i>bréhis</i>; et sans doute -aussi de <i>l'avocharis</i>. On trouve de même -mentionné dans l'écriture un autre animal -inconnu, que j'ai dit être nommé <i>Réem</i>, -c'est celui que le P. Lamy (<i>introd. à l'écrit. -s.<sup>te</sup></i>) prétend être la licorne ou le <i>monoceros</i>. -Il a eu la confiance de le faire représenter -sous la figure d'un cheval à pieds fourchus, -ayant une longue crinière qui lui descend -sur le poitrail et jusqu'aux cuisses, armé d'une -longue corne, torse sur le front, entre les -deux oreilles.</p> - -<p>Dom Calmet, dans son dictionnaire historique -de la Bible, édition de 1730, a mis -un article concernant la licorne: il est assez -curieux; mais l'auteur avoue que les auteurs -profanes en ont donné des descriptions si -bizarres et si extraordinaires, qu'ils ont fait -douter s'il y avait de vraies licornes.</p> - -<p>Le P. Dumolinet pense, d'après Saint Jérôme, -que la licorne ou la corne mentionnée -dans les psaumes de David et dans Isaïe, est -celle du rhinocéros. Ce n'est-là qu'une savante -conjecture; d'ailleurs les rhinocéros d'Afrique -ont deux cornes mobiles sur le nez; je possède -l'une et l'autre dans ma collection d'histoire -naturelle; elles diffèrent beaucoup en grandeur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_26">[Pg 26]</span></p> - -<p>Si l'espèce de la licorne avait réellement -existé et qu'elle fût aujourd'hui perdue, on -aurait au moins l'espoir d'en retrouver quelques -restes dans le sein de la terre, représentés -par des ossemens fossiles, comme on -l'a fait heureusement de quelques autres espèces -d'animaux dont on n'aperçoit plus les -analogues vivans, le mammouth, le tapir, -le <i>palœotherium</i>, l'animal immense de l'ohio, -<i>mastodonte</i>, <i>mégalonix</i>, <i>megaterium</i>, etc.; -en ce cas, la découverte en appartiendrait à -ce savant distingué qui sait discerner sur quelques -fragmens d'os fossiles, ou par la forme -d'une patte et des dents, à quel animal ils -ont appartenu<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Voy. recherches sur les ossemens fossiles des quadrupèdes, -où l'on rétablit les caractères de plusieurs espèces -d'animaux que les révolutions du globe paraissent avoir -détruites; par M.<sup>r</sup> Cuvier, 4 vol. in-4.º.; et les annales -du Muséum d'histoire naturelle.</p> - -<p>M.<sup>r</sup> Faujas de St.-Fond, qui ne le cède point à bien -d'autres en géologie, n'a jamais jugé digne la licorne -fossile d'être mentionnée dans ses nombreux ouvrages, -ni dans ses cours si intéressans. J'ai pu m'en assurer, -m'étant rendu son auditeur assidu en quatre années éloignées -les unes des autres, et ayant toujours rapporté -de connaissances nouvelles de ses savantes leçons.</p> - -</div> - -<p>Il existe pourtant une pièce assez curieuse -qui rentre dans ce genre, et qui n'est pas<span class="pagenum" id="Page_27">[Pg 27]</span> -assez connue, puisqu'on la trouve peu citée. -Je la découvre dans la <i>protogea</i> de Leibnitz -(1749. <i>Gottingue, in-4.º</i>), livre assez rare, que -je possède pourtant; c'est à la planche XII que -l'on voit la figure incomplète du squelette -d'un grand quadrupède trouvé dans les fouilles -faites dans un rocher près de Quedlinbourg -(Haute-Saxe), en 1663. Les délinéamens, tels -quels, de ce squelette, laissent apercevoir, il -est vrai, les parties essentielles qui caractériseraient -une licorne terrestre, savoir la corne -unique sur une tête, ressemblant assez à celle -d'un cheval; les quatre premières vertèbres -et les deux extrémités antérieures sont en entier, -etc. Dans l'explication que l'on donne -au §. XXXV, page 63, il est dit que l'on -trouve dans l'Abyssinie le grand monoceros, -au rapport de Jérôme Lupus et de Balthazar -Tellesius, Portugais. Du reste, on allègue -pour témoin du squelette ci-dessus, trouvé -parmi des matières calcaires, Otton Gérik, -(ou Otto de Guérike), consul de Magdebourg, -physicien renommé par sa machine du vide, -qu'il inventa en 1654. C'est dans l'ouvrage où -il l'a décrite, qu'il fait mention aussi du monoceros, -dont la corne, dit-il, est longue de -près de cinq aunes, de la grosseur de l'os de -la cuisse d'un homme à sa base et allant en<span class="pagenum" id="Page_28">[Pg 28]</span> -décroissant. Ce squelette fut mutilé par les -fossoyeurs, la représentation en fut offerte au -Prince du lieu et communiquée à Leibnitz, -qui l'a transmise à ses lecteurs.</p> - -<p>Nous convenons qu'à la recommendation -de deux noms, aussi célébres que ceux de -Guérike et de Leibnitz, ce monument géologique -demande quelques considérations; mais -c'est encore le cas du <i>non juro in verba magistri</i>, -et je pense que ce rare monument fossile -doit être soumis à une révision plus exacte -pour devenir plus authentique. Non, le témoignage -de deux grands physiciens ne nous -paraît pas suffire pour entraîner l'opinion des -naturalistes sur un sujet aussi contesté.</p> - -<p>Il faut donc en revenir à cet argument: -ou cet animal extraordinaire n'a pas existé, -ou il a disparu de dessus la terre. Faudrait-il -supposer que, de grandes révolutions du -globe, l'auraient transporté de l'Afrique en -Sibérie ou dans l'Amérique; que de grands -fleuves l'auraient englouti dans leurs abîmes; -qu'ils laisseront un jour à découvert ses ossemens -jusqu'ici introuvables, en rongeant -leurs vastes bords, comme ont fait l'Irtis et -l'Ohio à l'égard d'autres animaux? tout cela -est probable et n'est pas certain.</p> - -<p>Malgré tant d'objections défavorables à<span class="pagenum" id="Page_29">[Pg 29]</span> -l'existence de la licorne, on parle beaucoup de -l'unicorne fossile, que par une suite d'erreurs -on croit avoir appartenu à la licorne, et -qui peut bien provenir de vingt animaux différens. -On a reconnu ou cru reconnaître dans -cette corne fossile, qui est devenue un trésor -pour certains curieux, tant et tant de vertus -admirables, qu'elle ne pourrait être trop -payée au poids de l'or. Il est positif que l'unicorne -fossile provient de différentes sortes -d'ivoire; principalement de la corne ou dent -du cétacé, le grand poisson narval, dont nous -traiterons bientôt. On a fait beaucoup et trop -de cas de cette substance en médecine; aujourd'hui -elle est presque éliminée de la pharmacie, -à cause de son peu d'utilité, et du -charlatanisme qui s'était mêlé dans son histoire, -comme médicament.</p> - -<p>Ce qui ne doit empêcher que nous ne -disions un mot des propriétés merveilleuses -et presque polychrestes que l'on a cru reconnaître -dans l'unicorne fossile. La plus -ordinaire, comme la plus excellente de ses -vertus, est d'être, à ce que l'on croit, l'antidote -puissant des poisons; puis d'être un -grand vermifuge, et un plus grand remède -encore, s'il était vrai qu'il guérit de la rage. -On assure que d'anciens Rois des Indes s'en<span class="pagenum" id="Page_30">[Pg 30]</span> -faisaient faire des tasses et des gobelets, persuadés -qu'en les employant pour boire, ils -seraient préservés de l'effet du poison, garantis -aussi de l'ivresse, de spasme, de convulsions, -de l'épilepsie, de la peste et autres -maladies malignes; et ce qu'il y avait de plus -admirable, on était délivré aussi des maladies -incurables. O panacée universelle! on en disait -presque autant des tasses faites de coco des -Maldives, ou de l'île Praslin, vulgairement -nommé coco fessier.</p> - -<p>Cependant, les Princes et tous ceux qui -ont usé, avec tant de confiance, de pareils -ustensiles, sont morts de quelque maladie; -apparamment de celles que le fossile ou le -coco ne guérissaient pas.</p> - -<p>Concluons de-là que si l'existence de la -licorne terrestre peut être révoquée en doute, -comme nous l'avons assez prouvé, le prestige -de l'antidote de cette corne doit tomber en -même-temps; ou bien, il faut transporter ses -merveilleuses propriétés à la corne du narval: -ce qui n'est pas mieux prouvé. On avait pu -le croire dans des temps où cette corne d'un -animal marin était encore rare et conservée -comme un objet précieux qui faisait partie -des trésors des Rois et des Princes. Aujourd'hui -que cette belle défense, plus grande et<span class="pagenum" id="Page_31">[Pg 31]</span> -plus longue que celle que l'on supposait -appartenir à la licorne terrestre, est devenue -plus commune, qu'elle se trouve dans presque -toutes les bonnes collections d'histoire -naturelle<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, qu'elle est mise en vente chez les -marchands, bien fournis en curiosités et en -objets divers d'histoire naturelle, qu'on en -fait même des bijoux et d'ustensiles; on a -bien des occasions, dis-je, de faire des essais -pour s'assurer si elle a quelque propriété, -quand même elle n'aurait pas celle de dompter -le venin, les fièvres malignes, les maladies -pestilentielles, comme on s'en était flatté<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. -Serait-ce à titre de sudorifique? si la chose -est bien avérée, on ne pourrait au moins -refuser un degré de confiance, à un remède -de cette espèce, en laissant de côté l'histoire<span class="pagenum" id="Page_32">[Pg 32]</span> -incertaine de la licorne terrestre, pour en -transporter tout l'honneur à la corne de narval -ou licorne de mer (<i>monodon</i>), à qui elle -serait plus légitimement due.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> J'en possède une d'environ quatre pieds et demi -de long, torse comme serait un faisceau de corde; elle -est bien conservée de la base à la pointe; elle est d'un -blanc sale à l'extérieur.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> On trouve sur cela bien des choses rapportées -dans le chapitre IX de la monocérologie de L. Sachs, -qui traite spécialement de <i>viribus unicornium</i>. Je m'abstiens -de citer divers auteurs sur ce point. Il en est, -au contraire, qui ont soutenu que la raclure de l'unicorne -n'avait pas plus de propriété que la raclure de -l'ivoire et de la corne de cerf.</p> - -</div> - -<p>Le Père Kircher, savant prodigieux, est -un des premiers qui ait su placer la licorne -de mer sous son véritable point de vue. Il -ne pouvait se dispenser de traiter de la corne -du <i>monoceros</i>, parmi les choses extraordinaires, -qu'il a rapportées dans son <i>mundum -subterraneum</i>, livre VIII. Après avoir répété -à peu près tout ce que l'on avait dit de quelques -animaux à une corne, comme du rhinocéros, -de l'onagre, de l'oryx, qui est une espèce -de chèvre des déserts de l'Inde, il opine que -le véritable <i>monoceros</i> est un animal marin, -poisson immense, dont il a voulu donner la -représentation, qui certainement n'a pas été -dessinée d'après nature; mais on juge suffisamment -qu'on a voulu figurer le narval; les -modernes ont mieux réussi à le représenter<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.<span class="pagenum" id="Page_33">[Pg 33]</span> -Anselme de Boodt, cité par Kircher, auteur -très-connu par son histoire des gemmes et -des pierres, disait posséder plus de 20 sortes -de cornes de <i>monoceros</i>: tant le charlatanisme -est intéressé à faire découvrir les dépouilles -d'un animal introuvable! Voilà ce qui sert à -expliquer, comment il peut se faire qu'on -voie si fréquemment dans les collections, la -corne de la prétendue licorne. Il faut pour cela -en revenir au narval, ou narwal, et narwhal, -bien plus commun dans les mers du Nord, et -dire que les cornes acquises par les marchands -et les curieux ne sont autre chose que celle -du narval même, c'est-à-dire de la licorne de -mer. Les sentimens seraient bientôt d'accord, -si l'on voulait bien s'en tenir à cette proposition; -au lieu qu'en admettant et la licorne -terrestre, <i>monoceros</i>, et la licorne de mer, -ou le narval, on ne peut se concilier.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> On peut voir dans le tableau encyclopédique, par -l'abbé Bonnaterre, volume de la cétologie, planche 5, -la figure du narval en entier, et celle du crâne avec ses -deux défenses ou dents avancées. Des voyageurs instruits -rapportent que, parmi les curiosités des galeries de -Copenhague, on voit une tête de narval, avec deux -défenses. Cela est positif: l'exemple n'est pas unique.</p> - -</div> - -<p>Le P. Dumolinet, déjà cité (pag. 25), quoique -plus habile antiquaire que naturaliste, -s'est rangé de l'avis de Kircher, dans la description -qu'il donnait du cabinet de la bibliothèque -de Sainte Geneviève, lorsqu'il est -convenu que: «depuis environ un siècle -(en 1692), il est tant venu de ces cornes du -Royaume de Danemarck, qu'on ne révoque -plus en doute que celles que nous avons en<span class="pagenum" id="Page_34">[Pg 34]</span> -France au trésor de Saint-Denys, et plus de -vingt autres qui sont à Paris dans les cabinets -des curieux, n'aient été pêchées dans le -Groënland, et autour des îles du Septentrion. -Le poisson qui porte cette corne, ou pour -mieux dire cette dent, au bout de la mâchoire -supérieure, est nommé ordinairement par les -habitans de l'Islande, <i>narval</i>, à cause qu'il -se nourrit de cadavres».</p> - -<p>L'auteur a fait représenter ladite corne, à -la planche 41, fig. IV, qu'il dit être longue -de 6 pieds 2 pouces; celle de Saint-Denys -est un peu plus longue.</p> - -<p>On en conserve une dans le trésor de Moscou, -comme une chose précieuse, dans un -étui, ayant trois archines et demie<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. On -en voit une autre de plus de sept pieds dans -la collection du Prince Urusoff<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> Voyage de deux Français dans le Nord de l'Europe, -Tom. III, pag. 293.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> <i>Ibid.</i>, pag. 334.</p> - -</div> - -<p>Dans le Muséum d'histoire naturelle de -Paris, si riche dans toutes ses parties, on voit -de ces mêmes défenses.</p> - -<p>Ici se présentent deux difficultés, que l'on -peut aisément applanir. Par l'une, on objecte -que la licorne de mer a naturellement<span class="pagenum" id="Page_35">[Pg 35]</span> -deux cornes et que c'est par accident qu'elle -n'en a qu'une. L'autre objection porte sur ce -que l'arme ou les deux armes du narval ne -sont pas des cornes, mais des dents. Examinons -ces deux controverses.</p> - -<p>Les dents servent en effet à mâcher; les -éléphans d'Asie et d'Afrique ont de fortes dents -machelières, outre leurs deux longues défenses; -le sanglier et le babiroussa ne mâchent -pas avec leurs défenses courbées; le narval, -ainsi que la baleine, n'a point de dents proprement -dites: ces deux cétacés n'en ont pas -besoin d'après leur manière de vivre; la longueur -et la disposition de l'arme du narval -ne saurait lui servir à cet usage; c'est pourquoi -il a paru plus convenable de l'appeler -une corne.</p> - -<p>Quant au second argument, qui rend à -cette arme la destination présumée d'une -dent, il est fondé sur ce que la corne de la -licorne de mer ne sort pas immédiatement -du crâne, mais de la mâchoire supérieure; -on pourrait en dire presque autant des défenses -des éléphans qui sortent d'un prolongement -du crâne qui se confond avec la mâchoire -supérieure. Faut-il bien que l'arme du -narval sorte de la mâchoire pour être portée -en avant, horizontalement et parallèlement<span class="pagenum" id="Page_36">[Pg 36]</span> -à son corps; car si elle partait du front elle -serait dirigée ou en haut, ou diagonalement; -ce qui la rendrait inutile à sa destination; -ou bien il faudrait qu'elle fît une courbure -pour se diriger ensuite en avant. La nature -a bien fait tout ce qu'elle a fait; l'homme -aurait fait plus mal les choses. Les armes des -autres poissons, comme celle du pristis ou -la scie, celle de l'espadon, ont cette même -direction horizontale, et elles sont uniques. -C'est une particularité qu'il en naisse deux -au narval et qu'il n'en subsiste qu'une<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, -si cela est bien constant: toujours aperçoit-on -l'endroit de l'insertion de celle qui manque, -comme Wormius a eu l'occasion de s'en -assurer par l'inspection d'un crâne entier auquel -adhérait une des cornes d'un côté seulement, -l'autre manquant, et l'alvéole d'où -elle serait sortie étant presque oblitérée.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Ainsi, voit-on des plantes dont les fruits ont le -principe de deux ou trois graines ou amandes, quoiqu'une -seule vienne à bien.</p> - -</div> - -<p>Wormius a eu la sage précaution de faire -graver ce crâne de narval avec sa corne, ou -dent ou arme, avec quelques détails. (<i>Musæum, -Ch. XIV</i>). Cet auteur est, je crois, le -premier des naturalistes qui ait le mérite<span class="pagenum" id="Page_37">[Pg 37]</span> -d'avoir pu prononcer avec certitude sur ce -point, d'après le bel individu qu'il avait sous -les yeux. Les planches que j'ai citées de -Bonnaterre, qui sont très-exactes, et faites -avec intelligence, confirment que le narval -est doué quelquefois de ses deux armes; de -là vient que quand il n'en a qu'une, elle -n'est point placée au milieu; mais un peu -par côté du crâne ou de la mâchoire supérieure. -Dès-lors, on ne peut appeler exactement -ces armes, des cornes; Kircher les -nomme <i>promuscides</i>, mâchoire prolongée, -armes en avant. La corne du narval est manifestement -une arme redoutable, qui le met -sur la défensive; on ne croit pas qu'il s'en -serve envers la baleine qu'il suit d'assez près, -et à d'autres intentions sans doute, que le -poisson pilote qui suit le requin, pour lui -rendre quelque service; c'est que le narval -et la baleine ne vivent pas de la même manière. -L'arme du narval lui sert principalement -pour fendre et soulever les glaces qui -le gênent, étant habitant des mers glaciales. -Il s'en sert aussi pour éloigner de lui ou pour -attaquer les navires qui sont à sa rencontre. -Il n'est point rare que les navires, plus lourds -que lui, opposent une grande résistance à ses -coups, l'extrémité de l'arme casse alors, et<span class="pagenum" id="Page_38">[Pg 38]</span> -on la retrouve fichée dans le bordage; le -navire en reçoit quelquefois du dommage et -tout au moins une secousse qui inquiète fort -l'équipage. Ces animaux, assez nombreux dans -les mers du Nord, venant à périr par divers -accidens, leurs cornes ou dents, entières ou -mutilées, sont poussées par les vagues sur les -côtes d'Islande, de Groënland et du détroit -de Davis; elles y deviennent un objet de -commerce.</p> - -<p>Telles sont ces prétendues cornes de licorne -que l'on prise tant, que l'on montre avec -ostentation dans les collections des curieux; -dont on forme divers ustenciles et bijoux; -des poignées de sabre, des poudriers, des -étuis, etc.; on en fait passer pour de la licorne -fossile, pour la corne du <i>monoceros</i>, -animal presque polymorphe, puisque tantôt -on l'a pris pour le rhinocéros, tantôt pour -un bœuf indien, un âne sauvage, une chèvre, -une gazelle, un petit cheval; enfin, c'est un -cétacé bien connu sous le nom de licorne de -mer ou de narval.</p> - -<p>Cet animal marin paraît n'avoir pas été -tout à fait inconnu au docte Archevêque Goth, -qui a écrit l'histoire des Nations septentrionales, -lorsqu'il a dit un mot du poisson <i>monoceros</i>, -qu'il nomme monstre marin, qu'il<span class="pagenum" id="Page_39">[Pg 39]</span> -dit être armé d'une grande corne sur le -front avec laquelle il peut enfoncer les vaisseaux, -les détruire et les hommes qui y sont; -mais la Providence, ajoute-t-il, fait que les -hommes peuvent se défendre contre une bête -aussi féroce, parce qu'étant lestes à agir, les -hommes ont le temps de prendre la fuite. -(Pas trop sur un élément humide où les poissons -ne sont pas moins agiles). Olaus Magnus -n'avait pas vu certainement un tel monstre, -il en eût parlé avec plus d'intérêt.</p> - -<p>En pesant toutes ces raisons, on se demande -comment tant d'auteurs ont-ils eu la constance -d'écrire successivement sur la licorne -terrestre; je dis même opiniâtrément, tandis -qu'aucun n'a pu attester l'avoir vue vivante -ou seulement empaillée dans les riches collections -d'animaux que les Souverains ont ordonnées; -dans celles que les amateurs ont -formé à grands frais? Quel est donc le voyageur -véridique et éclairé qui puisse affirmer -avoir vu, sans prévention, la licorne, comme -ils ont vu d'autres animaux des plus rares: -la giraffe, l'hippopotame, le rhinocéros, le -casoar, le condor, etc.? Quel est le géologue -qui a découvert des ossemens fossiles de la -licorne, comme on en connaît de tant d'autres -animaux? Enfin, quelle certitude a-t-on<span class="pagenum" id="Page_40">[Pg 40]</span> -que tant de fragmens d'unicorne fossile, présumés -tels, aient appartenu à la licorne quadrupède? -On les paye cependant pour tels<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> Je dois citer à ce sujet un fait remarquable. Dom -Calmet rapporte (<i>diction. de la bible, au mot</i> licorne), -avoir vu dans les papiers de la maison de Lorraine, -sur la fin du XVI.<sup>e</sup> siècle, et sous le règne du grand -Duc Charles, que 60 mille florins furent donnés pour -l'achat d'une licorne. Le savant Bénédictin aurait pu -s'exprimer plus clairement, en donnant la valeur de ces -florins, il en est de tant de sortes; en disant si c'est -de la corne seule dont il s'agissait, ou de l'animal -vivant!</p> - -</div> - -<p>Il est tout naturel que l'on demande encore -comment se peut-il, si l'histoire de la licorne -quadrupède est une fable, que le prestige se -soit soutenu à travers tant de siècles, et sur -quel fondement a-t-on pu imaginer un animal -aussi chimérique? Baccius, qui mérite d'être -cité, répond à cela: comme Homère inventa -les sirènes, Virgile la chimère, Apulée l'âne -d'or, et d'autres Mythologues le minotaure, -l'hypogryphe, les harpies, etc.; ajoutons le -phénix qui renaît de ses cendres, l'hydre de -Lerne à sept têtes, le cerbère de l'antre du -Ténare, le dragon à qui la garde de la toison -d'or était confiée, celui du jardin des Hespérides, -le serpent de Laocoon, le borametz des<span class="pagenum" id="Page_41">[Pg 41]</span> -Scythes, le kraken des Allemands, la tarasque -des Provençaux, etc.; ce qui prouve que -dans tous les temps on a aimé le merveilleux, -hors même des limites de la vraisemblance.</p> - -<p>Il se peut donc que d'anciens auteurs se -soient amusés à écrire de la licorne terrestre -dans le même sens qu'on l'a fait à l'égard -des autres animaux phantastiques. Mais quel -sens moral aurait-on voulu cacher sous le -nom et la figure composée de la licorne? -Comme il en est sans doute sous les titres -d'animaux fabuleux que nous venons d'énoncer. -S'il était un sens moral sous le nom -de <i>monoceros</i>, il est devenu plus qu'un mystère; -ce n'est pas même une agréable fiction -poétique comme tant d'autres. On en a tiré -seulement quelques emblêmes et des signes -de Blason, inventions assez modernes.</p> - -<p>Voilà précisément ce qui me ramène à mon -but, qui a été d'examiner principalement -pourquoi l'idée de la licorne s'est soutenue -jusqu'à notre temps, et comment elle se soutiendra -long-temps encore. On sait que l'emblème -est une représentation allégorique, -accompagnée de quelque sentence, qui l'une -et l'autre doivent intéresser la vue et l'esprit. -La licorne a pu fournir matière, puisqu'elle -est elle-même énigmatique: c'est ainsi que<span class="pagenum" id="Page_42">[Pg 42]</span> -les Italiens ont tiré un emblême de la licorne, -en la représentant creusant la terre pour y -trouver une source, avec cette devise: <i>venena -pello</i>. Verrien, dans son recueil d'emblêmes -et de dévises, en a une (<i>planche II, n.º 8</i>) -sur une licorne, avec ces mots: <i>præ oculis -ira</i>; sa colère est dans ses regards. Un des -emblêmes de Sambuc, page 166, dont la licorne -est le sujet, porte cette devise: <i>præciosum -quod utile</i>. Je n'en rechercherai point -d'autres; je remarquerai seulement que les -hiéroglyphes des Egyptiens ne font aucune -mention de la licorne, tandis qu'ils admettaient -l'hippopotame. Kircher, grand scrutateur -de ces sortes d'antiques, dans son idée -des hiéroglyphes (<i>in obelisco pamphilio</i>), n'a -fait aucune mention de la licorne.</p> - -<p>On a vu des imprimeurs et libraires de -Paris, de Lyon, de Cologne, prendre la licorne -pour enseigne, d'après quelque allusion à eux -connue.</p> - -<p>Il n'est point rare de voir des licornes servant -de supports à des armoiries, comme on y -emploie des sirènes, des anges, des griffons, -des oiseaux, des aigles, des levriers, des ours, -des lions et autres animaux; même des sauvages, -des esclaves vaincus. Charles VI avait -des cerfs aîlés pour supports aux siennes.<span class="pagenum" id="Page_43">[Pg 43]</span> -Verrien, que je viens de citer, a donné quelques -exemples de supports par des licornes, -aux planches VI et XVII, en traitant des supports -et cimiers pour les ornemens des armes -(<i>livre III</i>).</p> - -<p>En outre, plusieurs familles portent dans -le champ même de leur écusson, la licorne -en entier, ou la tête seulement; c'est ce dont -on voit divers exemples dans le livre du <i>Roy -d'armes</i>, du P. Gilbert de Varennes, lequel -a prétendu donner ainsi la signification emblématique -de la licorne. Comme on attribue, -dit-il, à cet animal un grand courage, d'aimer -aussi les bonnes odeurs et les personnes -chastes: de là, en adoptant la licorne dans -ses armes, on a voulu annoncer qu'on était -doué des mêmes qualités. Si cette explication -peut satisfaire les personnes que la chose intéresse, -je ne saurais m'y opposer.</p> - -<p>Les armoiries de l'Angleterre ont aussi la -licorne pour support. Elles se trouvent aux -armes des Stuarts, Ducs d'Albanie; de même -qu'aux armes de Bassompierre.</p> - -<p>Nous avons sous les yeux un monument -remarquable que la ville de Montpellier éleva -de nos jours, à la gloire de M.<sup>r</sup> le Marquis de -Castries, alors Gouverneur de la Ville et de<span class="pagenum" id="Page_44">[Pg 44]</span> -la Citadelle, fait depuis Maréchal de France -et Ministre. C'est une fontaine publique (dont -l'eau coula, pour la première fois, le 27 Octobre -1774) ornée d'un bas relief en marbre -blanc<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, représentant la bataille de Clostercamp, -près Rhimberg en Westphalie, gagnée -par ce brave général, en 1760.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Je possède le modèle en terre cuite de ce bas -relief, fait par le Sieur Dantoine, portant 4 pieds 10 -pouces en largeur, sur 7 pouces, etc., de haut.</p> - -</div> - -<p>Ce bas relief est surmonté de deux licornes, -grandes comme nature, artistement groupées, -et comme folatrant ensemble; elles sont aussi -en marbre blanc, et leur corne est dorée par -une singularité qu'on n'explique pas. Le peuple -les nomme les Chevaux marins<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. C'est qu'en -effet, les licornes sont les supports des armes -de la maison de Castries. On les voit représentées -de même dans l'histoire de Montpellier -<span class="pagenum" id="Page_45">[Pg 45]</span>(in-fol. 1737), dédiée à M.<sup>r</sup> le Marquis de -Castries, etc., ainsi que dans l'armorial des états -de Languedoc, publié en 1767. Dans le monument -ci-dessus, l'artiste a fait, d'un accessoire, -le principal; car les armoiries de Castries y -sont portées séparément par un génie. On y -a suppléé depuis par trois fleurs de lis: ce qui -forme des disparates entre les lis, les licornes -et le bas relief. D'après cela, il est facile de -comprendre que ce sont les artistes qui ont -perpétué l'idée d'un animal factice qu'ils nous -représentent sous la forme d'un petit cheval -portant sur le front une corne d'ivoire torse -et canelée: erreur bien grande sans doute -qu'il n'est pas en leur pouvoir d'éteindre, -puisque forcés par les circonstances, ils ont -à représenter des armoiries et leurs supports, -dont la licorne fait quelquefois partie essentielle.<span class="pagenum" id="Page_46">[Pg 46]</span> -Si donc la licorne quadrupède ne peut -être vue que dans les représentations artificielles, -il faut laisser aux artistes le plaisir -de nous la montrer par le dessin, par la -peinture, la gravure et la sculpture; il faut -laisser aux habiles inventeurs d'héraldique, -aux généalogistes, à l'employer dans les armoiries, -à en tirer des sujets d'emblêmes, de -devises et de médailles, en les prévenant -toutefois que c'est un sujet de plus à ajouter -à la fable. Il est connu que les titres sont -identiques avec la noblesse, et que les armoiries -sont un des signes authentiques et visibles -qui attestent de la noblesse et de ses -hauts titres. Ainsi, la perpétuité de l'image -de la licorne est plus assurée, que sa réalité -ne peut être prouvée.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Dénomination non moins absurde que celle que -les marchands de pelleterie donnent aux peaux de zèbre, -qu'ils nomment aussi <i>cheval marin</i>. Cependant de tout -temps on s'est plu à figurer un cheval marin, non moins -fantastique que les tritons; on en voit un entr'autres -représenté, d'après une éméraude, dans la planche 212 -des gemmes antiques de Léonard Augustin, publiés par -J. Gronovius, 1694, in-4.º, et ailleurs. C'est un cheval -sans corne, dont la queue est terminée par une nageoire, -ayant deux autres nageoires sous le ventre et les cuisses -de devant, n'ayant point de jambes de derrière.</p> - -<p>Quelques-uns donnent encore le nom vulgaire de -cheval marin, à l'hippopotame; celui de vache marine, -de veau, de lion, de chien, de loup, etc., à de gros -habitans des mers qui ne sont ni des lions, ni des vaches, -ni des chevaux, mais des cétacés d'espèces diverses, -phoque et autres, ainsi que le narval ou <i>monodon</i>.</p> - -</div> - -<p>Je crains néanmoins qu'on ne dise que j'ai -écrit une dissertation savante et inutile sur -un objet que les Naturalistes sont convenus -de perdre de vue. Je réponds que cette dissertation -n'est point assez savante, si j'ai laissé -de côté bien des raisons pour et contre, dont -j'aurais pu l'augmenter: elle ne sera pas tout -à fait inutile, si j'ai prouvé qu'à défaut d'enrichir -l'histoire des animaux d'une espèce des -plus rares et inconnus, elle éclaircit un<span class="pagenum" id="Page_47">[Pg 47]</span> -point qui concerne les arts, celui de l'emploi -que font de la représentation de la licorne, -les sculpteurs, les peintres et les graveurs de -Blason. Il resterait à prouver, d'une manière -satisfaisante, pourquoi la licorne a été adoptée -pour servir de support à des écussons d'armoiries. -Ceux qui s'adonnent à l'art héraldique -devraient le savoir; je crois fort qu'ils -l'ignorent autant que moi, sauf l'opinion de -Gilbert de Varennes.</p> - - -<h3>FIN.</h3> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>REVUE DE L'HISTOIRE DE LA LICORNE, PAR UN NATURALISTE DE MONTPELLIER</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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