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-The Project Gutenberg eBook of Revue de l'histoire de la Licorne, par
-un naturaliste de Montpellier, by Pierre-Joseph Amoreux
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-using this eBook.
-
-Title: Revue de l'histoire de la Licorne, par un naturaliste de
- Montpellier
-
-Author: Pierre-Joseph Amoreux
-
-Release Date: April 26, 2022 [eBook #67932]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by the
- Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK REVUE DE L'HISTOIRE DE LA
-LICORNE, PAR UN NATURALISTE DE MONTPELLIER ***
-
-
-
- REVUE
-
- DE L'HISTOIRE
-
- DE LA LICORNE,
-
- _Par un Naturaliste de Montpellier_.
-
-
- A MONTPELLIER,
- De l'Impr. de J.-G. TOURNEL, Place Louis XVI, n.º 57.
- Chez DURVILLE, Libraire à la Grand'rue.
-
- A PARIS,
- Chez GOUJON, Libraire, rue du Bac, n.º 33.
-
- 1818.
-
-
-
-
-REVUE
-
-DE L'HISTOIRE
-
-DE LA LICORNE.
-
-
-
-
-_A MONSIEUR_ ***.
-
-
-Lorsque vous me demandâtes dernièrement ce que je pensais de la
-licorne, vous voulûtes bien me laisser le loisir de faire quelques
-recherches à ce sujet, pour appuyer une négation, qui parut vous
-surprendre d'abord: j'espère aujourd'hui vous convaincre que la licorne
-est un être de raison. Vous verrez par-là combien il est nécessaire de
-faire de temps en temps la revue de ce que les anciens nous ont appris
-en histoire naturelle, pour être assurés si nous pouvons embrasser
-leurs opinions ou les infirmer par nos observations. En prenant la
-licorne, par exemple, pour objet de nos réflexions, la première qui se
-présente est celle-ci:
-
-Est-il probable que tant d'auteurs qui nous sont connus eussent pris
-la peine d'écrire sur un objet aussi contesté, si l'un d'eux seulement
-avait prouvé sans réplique que la licorne n'existe pas, ou si un seul
-avait également prouvé par le fait qu'elle existe: il n'y aurait eu
-plus rien à dire. Mais jusqu'ici la preuve est aussi incertaine que
-la négative. Tâchons à notre tour, au milieu de tant d'obscurité, de
-démêler le vrai d'avec le faux.
-
-Le premier qui ait imaginé de tracer l'histoire de la licorne, est, au
-rapport de Pline, Ctesias, historien et médecin grec qui vivait 400 ans
-avant Jésus-Christ: il est cité par Aristote comme un auteur de peu de
-crédit. Ce n'est donc pas la peine de remonter si loin pour ne trouver
-qu'une fiction si souvent rejetée.
-
-Philostrate, écrivain de beaucoup de choses plaisantes, s'est aussi
-amusé à embellir l'histoire de la licorne. C'est d'après de telles
-autorités que d'autres auteurs plus graves ont parlé d'un animal
-qui leur était inconnu, chacun ajoutant de son chef quelque chose
-d'extraordinaire pour rendre cette histoire plus merveilleuse.
-
-Pline, dans le XXI.e chapitre du VIII.e livre de son histoire naturelle
-a englobé le peu qu'il avait à dire des licornes, avec ce qu'il avait
-à rapporter des lynx, des sphinx, des chevaux aîlés, des crocottes,
-des bœufs des Indes, des leo-crocottes[1], des éales, des taureaux
-d'Ethiopie, des mantikhores, des catolèpes, etc.; il y a peu à compter
-sur tout ce qu'il en dit sur la foi de voyageurs peu éclairés. Tel est
-le récit de Pline: «Les Indiens donnent aussi la chasse à une bête
-féroce très-dangereuse, qui est le _monoceros_, c'est-à-dire qui n'a
-qu'une corne. Son corps ressemble à celui du cheval, sa tête à celle
-du cerf, ses pieds à ceux de l'éléphant, sa queue à celle du sanglier.
-Son mugissement est d'un ton grave. Il lui sort du milieu du front une
-seule corne de deux coudées d'éminence. Ils assurent qu'on ne peut
-prendre cette bête en vie».
-
-[Note 1: Autre animal d'imagination, que l'on a cru provenir de
-l'accouplement de la licorne avec l'hyène. C'est un échantillon de la
-fiction de quelques autres animaux.]
-
-Les éditeurs français de Pline, qui ont ajouté de notes, souvent
-nécessaires, quelquefois insuffisantes, pour expliquer le texte, en ont
-placé une ici, d'après M. Guettard, qui fait apercevoir de ce qu'il y
-a de précaire dans ce qui concerne la licorne du vulgaire.
-
-Elien, dans son histoire des animaux, passe pour être aussi conteur et
-aussi crédule que Pline. On peut consulter, si l'on veut, sur l'objet
-qui nous occupe, son livre XVI.e, chap. XX; et livre XVII.e, chap. XLIV.
-
-Quelques modernes ont écrit successivement sur la licorne avec un
-empressement qui paraissait annoncer autant de nouveautés; ils se
-sont presque copiés, et n'ont fait qu'ajouter de l'érudition à de
-l'érudition, des mensonges à des mensonges, en tournant autour de
-quelques vaines hypothèses. Qu'il me suffise de citer Vartoman, Garcias
-ab Horto, Amatus Lusitanus, Bartholin, Franzius, Kirchmajer, Baccius,
-Sacchs, le P. Kircher, Gesner, Jonston, Aldrovande, etc.
-
-Sacchs, qui a écrit un peu plus sensément que la plupart des
-auteurs, a exposé le dire d'un chacun dans sa dissertation intitulée
-_monocerologia_, 1676, que je me dispense d'analyser, quoique je l'aie
-sous les yeux, Baccius n'avait pas mis moins d'importance à traiter
-le même sujet plus d'un siècle auparavant, 1558. Ce qu'il avait fait
-avec assez de succès, pour en dispenser bien d'autres, de suivre
-servilement ses traces.
-
-Baccius, après avoir assez bien discuté l'histoire de la licorne, fait
-naître encore un doute en faveur de cet animal si peu connu, il peut
-fort bien exister, dit-il, quoiqu'il soit inconnu; tout comme on répand
-dans le commerce plusieurs drogues apportées des Indes et des pays les
-plus lointains, dont l'origine n'est cependant pas connue. Cette raison
-n'est que spécieuse, puisque l'on est parvenu à connaître l'origine de
-plusieurs de ces substances, et qu'on ne tardera pas à les connaître
-toutes, quand on les aura observées de plus près, et décrites sur
-les lieux. D'autres raisons alléguées par l'auteur estimable que je
-cite, ne sont plus admissibles aujourd'hui que l'étude de l'histoire
-naturelle plus approfondie a fait découvrir tant de choses restées
-inconnues aux anciens, et la découverte de la licorne est encore à
-faire: c'est plus que le _rara avis in terris_, c'est l'_inconspicuum
-animal_, Saint-on bien en quel coin de la terre il vit, et où l'on
-puisse aller avec quelque certitude pour le voir, l'atteindre et
-l'emporter, sinon en vie, du moins en peau et en os?
-
-On cite, à la vérité, quelques voyageurs comme témoins oculaires ou
-rélateurs; mais comme ils parlent trop vaguement de cet animal, leur
-autorité est peu recevable. Combien de voyageurs ont des yeux qui
-voient sans distinguer les objets. Louis de Barthema, de Bologne, dit
-bien avoir vu deux _monoceros_, et ne nous en apprend rien de plus.
-Cela peut-il suffire? Selon Garcias du Jardin, il s'en trouve au Cap de
-Bonne Espérance. Tant de voyageurs éclairés qui ont passé par le Cap de
-Bonne Espérance, n'en ont rien dit. Paul Vénitien en désigne au Royaume
-de Basan et de Cambie. Ænéas Sylvius le fait habiter l'extrémité de
-l'Asie. Cadamoste en marque dans le Nouveau Monde, etc.
-
-En examinant de près ces autorités, on les trouve de peu de valeur.
-Par exemple, je m'attendais que Marc Paul ou Marco Polo, ce fameux
-aventurier, qui a raconté tant de choses surprenantes de ses voyages,
-n'aurait pas manqué de dire quelque chose de positif de la licorne
-s'il l'avait seulement aperçue. J'ai donc compulsé les voyages de ce
-Vénitien intrépide, qui voyagea par toute l'Asie, durant le XIII.e
-siècle, en me servant de la traduction française qui fait partie du
-recueil formé par Bergeron, 1735, in-4.º. Il y est bien fait mention
-des bêtes sauvages que l'on envoie de tous les côtés au grand Cham,
-et de quelle manière on fait prendre les bêtes sauvages au moyen des
-apprivoisées; mais il n'y est pas fait du tout mention de la licorne
-ou _monoceros_. Marc Paul traite aussi des différentes bêtes que l'on
-trouve dans la Province d'Abasin? Il n'y est pas plus question de la
-licorne. Cependant j'ai vu Marc Paul cité à ce sujet.
-
-J'ai consulté aussi les deux voyages d'Alvise da Cada Mosto, faits,
-l'un en 1454, le long des côtes d'Afrique jusqu'à Rio-Grande; l'autre
-en 1456, lorsqu'il découvrit les îles du Cap-Vert. L'un et l'autre
-voyage étant insérés dans le tome III de l'histoire générale des
-voyages, etc. L'auteur y parle des éléphans, des _chevaux marins_,
-animaux amphibies, dit-il, qui ressemblent beaucoup à la vache-marine;
-ils ont le pied fourchu, la tête large comme le cheval, et deux dents
-monstrueuses qui s'avancent comme celles du sanglier. Cada Mosto
-se vante qu'on n'avait vu avant lui aucun animal de cette espèce,
-excepté peut-être dans le Nil: ce qui confirme qu'il veut parler de
-l'hippopotame, très-certainement connu long-temps avant lui, et qui
-n'est pas à beaucoup près une licorne. On cite encore le P. Jeronimo
-Lobo qui voyagea dans l'Empire des Abyssins et aux sources du Nil. Sa
-relation a été recueillie par Melchisedech Thévenot, dans le tome II,
-partie IV de ses relations de divers voyages curieux, édition de Paris,
-1696, in-fol. Lobo parle de l'animal nommé _avocharis_ dans l'Ethiopie;
-il est extrêmement vite, il ressemble à un chevreuil et n'a qu'une
-corne. Mais, parmi les animaux à corne, n'en est-il pas plusieurs à une
-corne, qu'on aura pris tour à tour pour la licorne?
-
-Vincent Leblanc assure avoir vu une licorne dans le serrail du Roi de
-Pégu, et ne la décrit pas.
-
-Marmot dit moins vaguement qu'on trouve la licorne dans les montagnes
-de Beht, en la haute Ethiopie; qu'elle est de couleur cendrée, et
-ressemble à un poulain de deux ans, hormis qu'elle a une barbe de
-bouc, et au milieu du front une corne de trois pieds, qui est polie
-et blanche comme de l'ivoire, et rayée de raies jaunes depuis le haut
-jusqu'en bas, etc. Cet animal, ajoute Marmol, est si fin et si vite,
-qu'on ne peut, ni le tuer, ni le prendre; mais il quitte son bois comme
-le cerf, et les chasseurs en trouvent dans les déserts.
-
-Voilà ce qui expliquerait pourquoi l'on ne trouve qu'une corne, non les
-autres dépouilles de l'animal, dans les collections, si toutefois ces
-cornes précieuses sont bien celles de la licorne? Cosmas le Solitaire
-dit plus franchement (_relations de Thévenot, tom. I, pag. 19_) qu'il
-n'a point vu de licorne, mais bien quatre figures de bronze de cet
-animal, en Ethiopie, dans le palais du Roi, nommé les quatre tours; que
-c'est un animal terrible et indomptable; que toute sa force consiste en
-sa corne, etc.
-
-Cependant quatre figures de la licorne en bronze, conservées dans le
-palais d'un Roi d'Ethiopie, n'annoncent-elles pas qu'un tel animal
-existe dans ces brûlantes contrées, et qu'il a servi de modèle? Mais
-l'on est accoutumé à voir tant de représentations de choses idéales et
-bizarres dans les palais et les temples des Orientaux, des Indiens,
-etc.!
-
-On a dit aussi qu'un Empereur d'Ethiopie, nommé Prête-Jean, désirant
-entrer en liaison avec le grand Seigneur, lui envoya en présent, comme
-une chose des plus rares, deux belles licornes vivantes qu'il avait
-reçues des Indes. Comment dans un si long trajet n'auraient-elles pas
-fait l'admiration des peuples qui les auraient vues; comment n'en
-aurait-on pas écrit plus amplement?
-
-Ce qu'on lit de plus positif sur l'existence de la licorne, et encore
-cela avait-il besoin d'une confirmation ultérieure, se trouve par
-occasion dans un ouvrage de Wormius, que nous citerons ailleurs.
-L'auteur rapporte qu'en 1652, François Marquis, Africain d'Ethiopie,
-Légat ou Ambassadeur du Roi de Congo à la cour de Copenhague, racontait
-devant le Roi et les Primats du Royaume, ce qui concerne l'animal que
-les Africains nomment TORÉ BINA, ce qui signifie animal cornu, et
-que l'on suppose être la licorne terrestre, vivant dans le désert de
-_Cano_ (dans la Nigritie); il le représentait de la forme et de la
-grandeur d'un cheval moyen, de couleur grise, comme le pelage d'un âne,
-ayant une ligne noire sur toute la longueur du dos, avec une corne
-au milieu du front, de la longueur de trois spithames, c'est-à-dire,
-trois fois douze doigts. Le mâle seul est armé d'une corne qui n'a
-point de stries, ni de contours. Cette particularité est à remarquer.
-Jusques là, cette dissertation est un peu plus recevable que celle de
-la plupart des auteurs. L'animal dont il s'agit passe pour être si vite
-à la course, qu'on ne peut le saisir vivant; mais on le tue à coup
-de traits, et on le trouve mort dans le désert. L'Ambassadeur avait
-promis au Roi Frédéric III de lui envoyer, et la dépouille entière de
-l'animal, et la corne. On ignore si cette promesse a été effectuée:
-ce qui aurait mis la chose hors de doute. En attendant, on ne peut
-rien établir de solide sur des conjectures et des ouï-dire. Il faut
-laisser absolument de côté ce que Pline, Elien et d'autres anciens
-ont avancé sans preuve du _monoceros_, unicorne et licorne. Parmi les
-modernes, il en est auxquels on ne peut pas raisonnablement ajouter
-plus de foi. Je citerai entre autres Jonston, naturaliste d'ailleurs,
-qui eut l'impudeur de faire représenter sous la forme d'un cheval à
-pieds fourchus, non-seulement le _monoceros_, mais encore six autres
-quadrupèdes approchant plus ou moins de la forme du cheval ou de l'âne
-par le corps, mais en différant par les pieds; tous étant pourvus d'une
-corne sur le front, plus ou moins allongée, torse et sillonnée aux
-uns, unie aux autres. On peut voir sur cela les planches X, XI et XII
-du chapitre VI, où Jonston traite du _monoceros_ et des ânes cornus.
-Il s'étaye beaucoup de divers auteurs qui n'étaient pas mieux informés
-que lui sur ce point. Il a pourtant la bonne foi de déclarer que c'est
-sur le dire de ces auteurs qu'il a traité son sujet. Nous ne sommes pas
-moins dispensé de réfuter le crédule Jonston: je dis crédule, parce
-qu'il ne s'est permis aucune critique. Son ouvrage d'ailleurs est
-rempli de figures bonnes en apparence, qui représentent beaucoup de
-monstres et d'animaux fabuleux mal associés à ceux qui sont rendus au
-naturel par un habile artiste.
-
-Gesner n'a pas manqué de donner aussi un article au _monoceros_, et
-l'a représenté comme un cheval poilu, avec sa corne sur le front.
-Aldrovande n'a pas été en reste sur l'histoire de cet animal unicorne.
-Il a fait représenter sur-tout, et séparément, deux longues cornes
-torses, qui sont manifestement celles du narval; il les annonce comme
-des objets précieux, dont l'un appartenait au Duc de Mantoue, l'autre à
-Sigismond, Roi de Pologne. On avait ajouté à celle-ci quelques ornemens
-aux deux extrémités.
-
-Parmi les raisons qui servent à repousser l'idée de l'existence de la
-licorne terrestre, celle qu'apporte Baccius, déjà cité, est de quelque
-poids. Cet auteur a fort bien remarqué que les Romains qui, par luxe,
-appelaient dans leurs arènes sanglantes les animaux les plus rares et
-les plus extraordinaires, pour les donner en spectacle à un peuple qui
-en était si avide, n'avaient jamais produit une licorne en vie. En
-vérité, cette raison ne serait pas la moindre des preuves qu'un tel
-animal n'existait nulle part du temps de ces fiers conquérans, qui
-l'auraient sans doute amené du bout du monde pour la seule gloire de
-montrer, pour la première fois, un animal inconnu. C'eût été le cas de
-le montrer lors de la dédicace de l'amphithéâtre de Dioclétien, ou dans
-les jeux séculaires ordonnés par Gordien, célébrés aussi par Philippe,
-qui succéda à Gordien, après l'avoir inhumainement assassiné. C'était
-l'usage de donner en spectacle dans ces grandes occasions tant de
-choses étonnantes!
-
-Sylla présenta au peuple un combat fastueux de cent lions: spectacle
-digne d'un homme comme lui; j'ai dit d'un barbare presque aussi
-sanguinaire. Que n'avait-il en son pouvoir quelques licornes pour
-satisfaire la curiosité des Romains, par une nouveauté plus grande
-encore!
-
-Je dirai en passant, puisque l'occasion le veut, que Baccius a écrit
-aussi une dissertation non moins curieuse, réunie à la précédente,
-de l'édition de 1598, sous un titre qui paraîtrait assez singulier
-aujourd'hui: _de magna bestia, seu alce_. L'élan n'est pas à beaucoup
-près un très-grand animal; ce sont ses propriétés qui seraient
-véritablement grandes, s'il était bien avéré qu'on pût les opposer au
-plus grand des maux, à l'épilepsie; et c'est de l'ongle seulement
-qu'il faut, dit-on, se servir, ou bien de la raclure du sabot[2]. Et
-cela, assure-t-on, parce que l'élan étant sujet lui-même à l'épilepsie,
-sait par instinct s'en guérir, en suçant son sabot du pied de derrière,
-ou en l'introduisant dans son oreille. On répugne à répéter des bêtises
-accréditées. Quant au nom de la _magna bestia_, on veut que ce soit
-un mot corrompu de l'allemand, qui signifierait animal misérable. Il
-l'est en effet par rapport à son extrême timidité, à sa complexion
-mélancolique et à la maladie qui lui survient quelquefois, l'épilepsie
-ou mal caduc. Ainsi l'élan partage les misères de l'homme sans en
-obtenir de secours. Peut-être que la condition de l'homme est pire,
-lorsqu'il est en butte à la superstition et au charlatanisme. Du reste,
-l'élan est le _loss_ des Polonais. Gobel, médecin prussien, en a écrit
-spécialement.
-
-[Note 2: La corne ou le sabot de l'élan est encore en parade dans
-quelques pharmacies; des médecins ont la confiance de l'employer contre
-l'épilepsie, en fumigation; mais le sabot du cheval ou du bœuf pourrait
-l'être de même.]
-
-Nous verrons bientôt que les propriétés attribuées à la corne de la
-licorne, sur-tout à l'unicorne fossile, n'ont pas peu contribué à
-rendre cet animal célébre, sans qu'il soit plus trouvable.
-
-Il est des auteurs, Sperlingius est du nombre, qui n'ont pas craint
-d'avancer que l'unicorne avait péri dans le bouleversement du déluge.
-Il y a donc bien long-temps qu'il n'existe plus sur la terre, et des
-modernes croient l'avoir vu: tout ce qu'on en a écrit depuis, est donc
-une suite de mensonges; et tant de cornes entières ou en fragment,
-que l'on montre pour être celle de la licorne, n'appartient donc pas
-à cet animal, mais à quelque autre animal à corne; c'est ce que nous
-prouverons bientôt, comme étant ce qu'il y a de plus certain dans
-l'histoire obscure, très-obscure de la licorne.
-
-On donne en général la licorne, pour un animal d'autant plus rare,
-qu'on ne peut ni l'atteindre, ni le chasser; on en a même désigné
-de plusieurs espèces, et l'on n'est pas plus certain de l'une que
-de l'autre. L'animal qui ressemblerait le plus à la licorne, âne ou
-cheval, serait peut-être le pégase de l'Hélicon; ils sont au moins
-aussi fabuleux l'un que l'autre.
-
-Enfin, des auteurs plus sensés ne pouvant condescendre à de faibles
-autorités, à de purs ouï-dire, voyant qu'on ne pouvait s'étayer
-d'aucun fait positif, d'aucune observation bien constatée, ont pris
-le parti rigoureux de nier absolument l'existence d'un tel animal;
-d'autres plus prudens ont gardé un profond silence sur ce qui le
-concerne; et ce qui achève de ruiner de fond en comble l'histoire
-mensongère de la licorne, c'est que Buffon, l'immortel Buffon, qui a
-illustré l'histoire naturelle des animaux quadrupèdes, n'a pas même
-daigné faire la moindre mention de l'animal supposé; aussi, depuis
-l'épurément de l'histoire naturelle des animaux, on ne voit plus la
-licorne être comprise dans les bons ouvrages de ce genre.
-
-Néanmoins, il semble qu'on aurait eu quelque regret de ne pas la faire
-figurer dans le nouveau dictionnaire d'histoire naturelle, appliquée
-aux arts (1803). Quoique l'on ait oublié de faire cette application à
-l'égard de la licorne, comme elle en était susceptible. Sans donner
-trop de détails sur un animal que l'auteur de cet article (M.r S.)
-affirme être fabuleux, on laisse quelque espoir de le retrouver
-dans quelque coin de la terre inhabitée; et sur cela on cite deux
-témoignages que l'on dit être positifs, dont un a été publié dans le
-_magasin de physique_ du professeur Voigt à Iéna en Allemagne, pour
-l'année 1796. On y lit la traduction d'un procès-verbal Hollandais
-du Cap de Bonne-Espérance, daté du 8 Avril 1791, signé H. Cloète,
-dont on donne l'Extrait dans le dictionnaire cité, que je me dispense
-de transcrire, puisque ce savant et volumineux ouvrage est entre les
-mains de tous les amateurs d'histoire naturelle; on en donne même en ce
-moment une édition plus ample, puisque 24 vol. in-8.º avaient à peine
-suffi à la première. Je ne prendrai, dans cet Extrait que les mots
-suivans: «Cet animal (ressemblant à un cheval) fut tué à 16 journées de
-Cambado, et à 30 journées de la ville du Cap. On trouve aussi la figure
-de cette _licorne_ gravée sur beaucoup de centaines de rochers, par les
-Hottentots qui habitent les bois». Si l'on rapproche cette circonstance
-des gravures multipliées sur la pierre, de la figure de la licorne,
-avec les quatre licornes en bronze, d'Ethiopie, mentionnées ci-dessus,
-page 11, on aurait une forte présomption en faveur de l'existence de la
-licorne.
-
-Le second témoignage est pris dans _l'Itinerario de Ludovico de
-Barthema Bologneso, Venezia_, 1517, cité ci-dessus, page 8, lequel
-décrit deux _licornes_, qu'il dit avoir vues vivantes à la Mecque.
-(La description s'ensuit, je la supprime par la même raison que
-ci-dessus[3]). L'auteur de cet article dans le nouveau dictionnaire
-d'histoire naturelle, la termine par cette juste réflexion:
-
-[Note 3: D'ailleurs elle a été transportée dans l'ouvrage du
-docteur Sparrman cité ci-après (_Au Tom. III, pag. 17 et 18_).]
-
-«Comment se fait-il que des voyageurs instruits, qui ont pénétré
-dans les terres de la pointe australe de l'Afrique, avec l'esprit de
-recherches et d'observations, n'aient pas vu ce que deux hommes obscurs
-et ignorés prétendent avoir examiné? Comment se persuader que depuis
-le commencement du quinzième siècle, quelque Roi d'Ethiopie n'ait pas
-envoyé au Schérif de la Mecque ou au Sultan de Constantinople, quelques
-_licornes_, puisque ces animaux passaient pour des objets si précieux?»
-D'un autre côté, le chevalier Bruce, qui a fait un assez long séjour
-en Abyssinie, s'élève, avec trop d'aigreur sans doute, contre le
-docteur Sparrman, dont l'opinion est favorable à l'existence des
-_licornes_; et cette opinion n'avait d'autre fondement que le rapport
-d'un Colon Hollandais, qui a découvert un dessin représentant un de
-ces animaux sur la surface unie d'un rocher, dans une plaine du pays
-des Hottentots-Chinois. Le célébre Pallas est du même avis. «Quant au
-_monoceros_, écrit-il à Sparrman, et aux raisons qui vous portent à
-croire qu'il existe de ces animaux cachés dans les parties intérieures
-de l'Afrique, je n'en suis nullement étonné: je suis depuis long-temps
-très-persuadé que les récits des anciens, concernant le _monoceros_ (la
-licorne) n'étaient pas dénués de tant de fondement; mais que peut-être
-les _antilopes unicornes_ dont j'ai parlé, _Fascic. 12. Spicileg_, y
-avaient donné lieu, ou que jadis, lorsque l'intérieur de l'Afrique
-était fréquenté par les voyageurs Européens, ils connaissaient
-quelqu'autre espèce particulière d'animaux unicornes, qui nous sont à
-présent inconnus. (_Voyage de Sparrman_, trad. franc. 1803, Tom. III,
-pag. 16)».
-
-J'ai deux remarques à faire sur ce passage:
-
-1.º le dessin aperçu, par un Colon Hollandais, sur la surface unie
-d'un rocher, dans une plaine du pays des Hottentots, n'est pas unique,
-puisque nous avons déjà rapporté qu'on voyait la figure de la licorne
-gravée par les Hottentots sur beaucoup de leurs rochers: ce qu'ils ne
-font pas sans quelque indice.
-
-2.º Le consentement de Pallas à l'opinion de Sparrman quoique d'un
-grand poids, ne prouve pourtant autre chose, sinon qu'il existe des
-animaux à une seule corne, dans la famille des gazelles ou antilopes;
-mais ces cornes de gazelle diffèrent en tout de celle que l'on suppose
-appartenir à la licorne, qui est droite, torse et blanche: la corne
-de l'antilope est noire, un peu tordue à l'extrémité et à anneau ou
-à spirales rapprochées et irrégulières. Telle est celle que Pallas a
-fait représenter Tab. III, fig. I de son XII.e fascicule, _spicilegia
-zoologica_. Les anneaux circulaires ne vont que jusqu'aux deux tiers
-à-peu-près de la corne, le restant jusqu'à la pointe est uni. Je
-possède dans ma collection deux de ces cornes, d'inégale longueur, dont
-les anneaux ne vont que jusqu'au tiers et le restant est uni. Je les
-rapporte à deux individus de l'_antilope oryx_, ou pasan, qu'on nomme
-aussi antilope d'Egypte et chamois d'Afrique. Cette corne diffère donc
-de celle de la licorne et plus encore de celle du narval, dont il sera
-bientôt question. Voilà donc des doutes ajoutés à des ouï-dire, qui
-prouvent ensemble que nul observateur n'a réellement vu la soi-disante
-licorne. Disons tout pour et contre.
-
-Un dernier argument qui paraît être en faveur de la licorne terrestre
-ou _monoceros_, appartient à ceux qui croient s'être aperçus qu'il
-en est fait mention dans l'écriture sainte. Cette grande autorité
-ne serait pas à beaucoup près récusable, si c'était bien la licorne
-qui y fût désignée. La Bible fait souvent mention de corne, mais
-métaphoriquement, comme dans ce passage du psaume de David 91.e,
-_exaltabitur cornu meum sicut unicornis_. Qui ne voit que les cornes
-sont prises pour le symbole de la royauté et de la puissance. De-là
-tant d'expressions figurées et d'allusions magnifiques, soit dans les
-livres saints[4], soit dans les ouvrages profanes. Dans le psaume 21.e,
-on lit encore: _libera me domine ab ore leonis et a cornibus unicornium
-humilitatem meam_. Quelquefois on a nommé le _réem_ en ce passage, mot
-hébreu qui désigne une espèce de bœuf sauvage à deux cornes. Moïse est
-représenté avec des cornes; on représentait de même quelques Divinités
-payennes.
-
-[Note 4: Les métaphores et les paraboles ne sont point rares dans
-la bible; elles ont reçu leur explication dans les commentaires, qu'on
-peut consulter.]
-
-Les Idolâtres se prévalaient des cornes de Jupiter-Ammon, ressemblant à
-celles de bélier; des cornes d'Isis et d'Osiris, de la Déesse _Tellus_
-et _Dea Mammosa_. Et le Dieu Pan, les Silvains, les Satyres étaient
-représentés avec des cornes. On pourrait objecter aussi que, si la
-licorne était nominativement citée dans l'écriture, c'est une preuve
-qu'elle existait. Mais non; c'était seulement une figure d'imagination,
-comme l'immense behemoth et le vaste léviathan, animaux supposés des
-Rabins et des Thalmudistes. Le savant Bochart, qui n'a pu éclaircir
-l'histoire du léviathan, s'est retranché à dire que ce n'était autre
-chose que le crocodile: en quoi il n'a satisfait personne. Le dragon
-et le basilic n'entraient-ils pas aussi dans les expressions figurées
-des livres saints! ainsi les modernes ont pu s'égarer, et dans l'idée
-qu'ils se sont fait des _monoceros_, et dans les différens noms qu'il
-leur a plu de lui donner. Aussi Bomare nous dit-il, au mot _bréhis_,
-que c'est le nom d'une licorne quadrupède de la grandeur d'une
-chèvre, que l'on assure se trouver à Madagascar, dont l'existence
-est une chimère, comme aussi celle de la licorne terrestre, nommée
-_camphur_. A ce dernier mot, l'auteur cité rapporte encore que, sous
-le nom de _camphur_, les anciens ont désigné un animal d'Arabie et
-d'Ethiopie, une licorne terrestre, une espèce d'âne sauvage, portant
-une corne unique posée au milieu du front. Cet animal est inconnu,
-ajoute Bomare, ou mal décrit, même fabuleux; on en peut dire autant
-du _bréhis_; et sans doute aussi de _l'avocharis_. On trouve de même
-mentionné dans l'écriture un autre animal inconnu, que j'ai dit être
-nommé _Réem_, c'est celui que le P. Lamy (_introd. à l'écrit. s.te_)
-prétend être la licorne ou le _monoceros_. Il a eu la confiance de le
-faire représenter sous la figure d'un cheval à pieds fourchus, ayant
-une longue crinière qui lui descend sur le poitrail et jusqu'aux
-cuisses, armé d'une longue corne, torse sur le front, entre les deux
-oreilles.
-
-Dom Calmet, dans son dictionnaire historique de la Bible, édition de
-1730, a mis un article concernant la licorne: il est assez curieux;
-mais l'auteur avoue que les auteurs profanes en ont donné des
-descriptions si bizarres et si extraordinaires, qu'ils ont fait douter
-s'il y avait de vraies licornes.
-
-Le P. Dumolinet pense, d'après Saint Jérôme, que la licorne ou la
-corne mentionnée dans les psaumes de David et dans Isaïe, est celle
-du rhinocéros. Ce n'est-là qu'une savante conjecture; d'ailleurs les
-rhinocéros d'Afrique ont deux cornes mobiles sur le nez; je possède
-l'une et l'autre dans ma collection d'histoire naturelle; elles
-diffèrent beaucoup en grandeur.
-
-Si l'espèce de la licorne avait réellement existé et qu'elle fût
-aujourd'hui perdue, on aurait au moins l'espoir d'en retrouver quelques
-restes dans le sein de la terre, représentés par des ossemens fossiles,
-comme on l'a fait heureusement de quelques autres espèces d'animaux
-dont on n'aperçoit plus les analogues vivans, le mammouth, le tapir, le
-_palœotherium_, l'animal immense de l'ohio, _mastodonte_, _mégalonix_,
-_megaterium_, etc.; en ce cas, la découverte en appartiendrait à
-ce savant distingué qui sait discerner sur quelques fragmens d'os
-fossiles, ou par la forme d'une patte et des dents, à quel animal ils
-ont appartenu[5].
-
-[Note 5: Voy. recherches sur les ossemens fossiles des quadrupèdes,
-où l'on rétablit les caractères de plusieurs espèces d'animaux que les
-révolutions du globe paraissent avoir détruites; par M.r Cuvier, 4 vol.
-in-4.º.; et les annales du Muséum d'histoire naturelle.
-
-M.r Faujas de St.-Fond, qui ne le cède point à bien d'autres en
-géologie, n'a jamais jugé digne la licorne fossile d'être mentionnée
-dans ses nombreux ouvrages, ni dans ses cours si intéressans.
-J'ai pu m'en assurer, m'étant rendu son auditeur assidu en quatre
-années éloignées les unes des autres, et ayant toujours rapporté de
-connaissances nouvelles de ses savantes leçons.]
-
-Il existe pourtant une pièce assez curieuse qui rentre dans ce genre,
-et qui n'est pas assez connue, puisqu'on la trouve peu citée. Je la
-découvre dans la _protogea_ de Leibnitz (1749. _Gottingue, in-4.º_),
-livre assez rare, que je possède pourtant; c'est à la planche XII que
-l'on voit la figure incomplète du squelette d'un grand quadrupède
-trouvé dans les fouilles faites dans un rocher près de Quedlinbourg
-(Haute-Saxe), en 1663. Les délinéamens, tels quels, de ce squelette,
-laissent apercevoir, il est vrai, les parties essentielles qui
-caractériseraient une licorne terrestre, savoir la corne unique sur
-une tête, ressemblant assez à celle d'un cheval; les quatre premières
-vertèbres et les deux extrémités antérieures sont en entier, etc. Dans
-l'explication que l'on donne au §. XXXV, page 63, il est dit que l'on
-trouve dans l'Abyssinie le grand monoceros, au rapport de Jérôme Lupus
-et de Balthazar Tellesius, Portugais. Du reste, on allègue pour témoin
-du squelette ci-dessus, trouvé parmi des matières calcaires, Otton
-Gérik, (ou Otto de Guérike), consul de Magdebourg, physicien renommé
-par sa machine du vide, qu'il inventa en 1654. C'est dans l'ouvrage où
-il l'a décrite, qu'il fait mention aussi du monoceros, dont la corne,
-dit-il, est longue de près de cinq aunes, de la grosseur de l'os de la
-cuisse d'un homme à sa base et allant en décroissant. Ce squelette fut
-mutilé par les fossoyeurs, la représentation en fut offerte au Prince
-du lieu et communiquée à Leibnitz, qui l'a transmise à ses lecteurs.
-
-Nous convenons qu'à la recommendation de deux noms, aussi célébres
-que ceux de Guérike et de Leibnitz, ce monument géologique demande
-quelques considérations; mais c'est encore le cas du _non juro in verba
-magistri_, et je pense que ce rare monument fossile doit être soumis
-à une révision plus exacte pour devenir plus authentique. Non, le
-témoignage de deux grands physiciens ne nous paraît pas suffire pour
-entraîner l'opinion des naturalistes sur un sujet aussi contesté.
-
-Il faut donc en revenir à cet argument: ou cet animal extraordinaire
-n'a pas existé, ou il a disparu de dessus la terre. Faudrait-il
-supposer que, de grandes révolutions du globe, l'auraient transporté
-de l'Afrique en Sibérie ou dans l'Amérique; que de grands fleuves
-l'auraient englouti dans leurs abîmes; qu'ils laisseront un jour à
-découvert ses ossemens jusqu'ici introuvables, en rongeant leurs vastes
-bords, comme ont fait l'Irtis et l'Ohio à l'égard d'autres animaux?
-tout cela est probable et n'est pas certain.
-
-Malgré tant d'objections défavorables à l'existence de la licorne, on
-parle beaucoup de l'unicorne fossile, que par une suite d'erreurs on
-croit avoir appartenu à la licorne, et qui peut bien provenir de vingt
-animaux différens. On a reconnu ou cru reconnaître dans cette corne
-fossile, qui est devenue un trésor pour certains curieux, tant et tant
-de vertus admirables, qu'elle ne pourrait être trop payée au poids de
-l'or. Il est positif que l'unicorne fossile provient de différentes
-sortes d'ivoire; principalement de la corne ou dent du cétacé, le
-grand poisson narval, dont nous traiterons bientôt. On a fait beaucoup
-et trop de cas de cette substance en médecine; aujourd'hui elle est
-presque éliminée de la pharmacie, à cause de son peu d'utilité, et du
-charlatanisme qui s'était mêlé dans son histoire, comme médicament.
-
-Ce qui ne doit empêcher que nous ne disions un mot des propriétés
-merveilleuses et presque polychrestes que l'on a cru reconnaître
-dans l'unicorne fossile. La plus ordinaire, comme la plus excellente
-de ses vertus, est d'être, à ce que l'on croit, l'antidote puissant
-des poisons; puis d'être un grand vermifuge, et un plus grand remède
-encore, s'il était vrai qu'il guérit de la rage. On assure que
-d'anciens Rois des Indes s'en faisaient faire des tasses et des
-gobelets, persuadés qu'en les employant pour boire, ils seraient
-préservés de l'effet du poison, garantis aussi de l'ivresse, de
-spasme, de convulsions, de l'épilepsie, de la peste et autres maladies
-malignes; et ce qu'il y avait de plus admirable, on était délivré aussi
-des maladies incurables. O panacée universelle! on en disait presque
-autant des tasses faites de coco des Maldives, ou de l'île Praslin,
-vulgairement nommé coco fessier.
-
-Cependant, les Princes et tous ceux qui ont usé, avec tant de
-confiance, de pareils ustensiles, sont morts de quelque maladie;
-apparamment de celles que le fossile ou le coco ne guérissaient pas.
-
-Concluons de-là que si l'existence de la licorne terrestre peut être
-révoquée en doute, comme nous l'avons assez prouvé, le prestige de
-l'antidote de cette corne doit tomber en même-temps; ou bien, il faut
-transporter ses merveilleuses propriétés à la corne du narval: ce
-qui n'est pas mieux prouvé. On avait pu le croire dans des temps où
-cette corne d'un animal marin était encore rare et conservée comme un
-objet précieux qui faisait partie des trésors des Rois et des Princes.
-Aujourd'hui que cette belle défense, plus grande et plus longue
-que celle que l'on supposait appartenir à la licorne terrestre, est
-devenue plus commune, qu'elle se trouve dans presque toutes les bonnes
-collections d'histoire naturelle[6], qu'elle est mise en vente chez les
-marchands, bien fournis en curiosités et en objets divers d'histoire
-naturelle, qu'on en fait même des bijoux et d'ustensiles; on a bien
-des occasions, dis-je, de faire des essais pour s'assurer si elle a
-quelque propriété, quand même elle n'aurait pas celle de dompter le
-venin, les fièvres malignes, les maladies pestilentielles, comme on
-s'en était flatté[7]. Serait-ce à titre de sudorifique? si la chose est
-bien avérée, on ne pourrait au moins refuser un degré de confiance, à
-un remède de cette espèce, en laissant de côté l'histoire incertaine
-de la licorne terrestre, pour en transporter tout l'honneur à la
-corne de narval ou licorne de mer (_monodon_), à qui elle serait plus
-légitimement due.
-
-[Note 6: J'en possède une d'environ quatre pieds et demi de long,
-torse comme serait un faisceau de corde; elle est bien conservée de la
-base à la pointe; elle est d'un blanc sale à l'extérieur.]
-
-[Note 7: On trouve sur cela bien des choses rapportées dans le
-chapitre IX de la monocérologie de L. Sachs, qui traite spécialement
-de _viribus unicornium_. Je m'abstiens de citer divers auteurs sur
-ce point. Il en est, au contraire, qui ont soutenu que la raclure de
-l'unicorne n'avait pas plus de propriété que la raclure de l'ivoire et
-de la corne de cerf.]
-
-Le Père Kircher, savant prodigieux, est un des premiers qui ait su
-placer la licorne de mer sous son véritable point de vue. Il ne pouvait
-se dispenser de traiter de la corne du _monoceros_, parmi les choses
-extraordinaires, qu'il a rapportées dans son _mundum subterraneum_,
-livre VIII. Après avoir répété à peu près tout ce que l'on avait dit
-de quelques animaux à une corne, comme du rhinocéros, de l'onagre, de
-l'oryx, qui est une espèce de chèvre des déserts de l'Inde, il opine
-que le véritable _monoceros_ est un animal marin, poisson immense,
-dont il a voulu donner la représentation, qui certainement n'a pas
-été dessinée d'après nature; mais on juge suffisamment qu'on a voulu
-figurer le narval; les modernes ont mieux réussi à le représenter[8].
-Anselme de Boodt, cité par Kircher, auteur très-connu par son histoire
-des gemmes et des pierres, disait posséder plus de 20 sortes de
-cornes de _monoceros_: tant le charlatanisme est intéressé à faire
-découvrir les dépouilles d'un animal introuvable! Voilà ce qui sert
-à expliquer, comment il peut se faire qu'on voie si fréquemment dans
-les collections, la corne de la prétendue licorne. Il faut pour cela
-en revenir au narval, ou narwal, et narwhal, bien plus commun dans les
-mers du Nord, et dire que les cornes acquises par les marchands et les
-curieux ne sont autre chose que celle du narval même, c'est-à-dire de
-la licorne de mer. Les sentimens seraient bientôt d'accord, si l'on
-voulait bien s'en tenir à cette proposition; au lieu qu'en admettant et
-la licorne terrestre, _monoceros_, et la licorne de mer, ou le narval,
-on ne peut se concilier.
-
-[Note 8: On peut voir dans le tableau encyclopédique, par l'abbé
-Bonnaterre, volume de la cétologie, planche 5, la figure du narval en
-entier, et celle du crâne avec ses deux défenses ou dents avancées. Des
-voyageurs instruits rapportent que, parmi les curiosités des galeries
-de Copenhague, on voit une tête de narval, avec deux défenses. Cela est
-positif: l'exemple n'est pas unique.]
-
-Le P. Dumolinet, déjà cité (pag. 25), quoique plus habile antiquaire
-que naturaliste, s'est rangé de l'avis de Kircher, dans la description
-qu'il donnait du cabinet de la bibliothèque de Sainte Geneviève,
-lorsqu'il est convenu que: «depuis environ un siècle (en 1692), il
-est tant venu de ces cornes du Royaume de Danemarck, qu'on ne révoque
-plus en doute que celles que nous avons en France au trésor de
-Saint-Denys, et plus de vingt autres qui sont à Paris dans les cabinets
-des curieux, n'aient été pêchées dans le Groënland, et autour des îles
-du Septentrion. Le poisson qui porte cette corne, ou pour mieux dire
-cette dent, au bout de la mâchoire supérieure, est nommé ordinairement
-par les habitans de l'Islande, _narval_, à cause qu'il se nourrit de
-cadavres».
-
-L'auteur a fait représenter ladite corne, à la planche 41, fig. IV,
-qu'il dit être longue de 6 pieds 2 pouces; celle de Saint-Denys est un
-peu plus longue.
-
-On en conserve une dans le trésor de Moscou, comme une chose précieuse,
-dans un étui, ayant trois archines et demie[9]. On en voit une autre de
-plus de sept pieds dans la collection du Prince Urusoff[10].
-
-[Note 9: Voyage de deux Français dans le Nord de l'Europe, Tom.
-III, pag. 293.]
-
-[Note 10: _Ibid._, pag. 334.]
-
-Dans le Muséum d'histoire naturelle de Paris, si riche dans toutes ses
-parties, on voit de ces mêmes défenses.
-
-Ici se présentent deux difficultés, que l'on peut aisément applanir.
-Par l'une, on objecte que la licorne de mer a naturellement deux
-cornes et que c'est par accident qu'elle n'en a qu'une. L'autre
-objection porte sur ce que l'arme ou les deux armes du narval ne sont
-pas des cornes, mais des dents. Examinons ces deux controverses.
-
-Les dents servent en effet à mâcher; les éléphans d'Asie et d'Afrique
-ont de fortes dents machelières, outre leurs deux longues défenses; le
-sanglier et le babiroussa ne mâchent pas avec leurs défenses courbées;
-le narval, ainsi que la baleine, n'a point de dents proprement dites:
-ces deux cétacés n'en ont pas besoin d'après leur manière de vivre; la
-longueur et la disposition de l'arme du narval ne saurait lui servir à
-cet usage; c'est pourquoi il a paru plus convenable de l'appeler une
-corne.
-
-Quant au second argument, qui rend à cette arme la destination présumée
-d'une dent, il est fondé sur ce que la corne de la licorne de mer ne
-sort pas immédiatement du crâne, mais de la mâchoire supérieure; on
-pourrait en dire presque autant des défenses des éléphans qui sortent
-d'un prolongement du crâne qui se confond avec la mâchoire supérieure.
-Faut-il bien que l'arme du narval sorte de la mâchoire pour être portée
-en avant, horizontalement et parallèlement à son corps; car si elle
-partait du front elle serait dirigée ou en haut, ou diagonalement; ce
-qui la rendrait inutile à sa destination; ou bien il faudrait qu'elle
-fît une courbure pour se diriger ensuite en avant. La nature a bien
-fait tout ce qu'elle a fait; l'homme aurait fait plus mal les choses.
-Les armes des autres poissons, comme celle du pristis ou la scie,
-celle de l'espadon, ont cette même direction horizontale, et elles
-sont uniques. C'est une particularité qu'il en naisse deux au narval
-et qu'il n'en subsiste qu'une[11], si cela est bien constant: toujours
-aperçoit-on l'endroit de l'insertion de celle qui manque, comme Wormius
-a eu l'occasion de s'en assurer par l'inspection d'un crâne entier
-auquel adhérait une des cornes d'un côté seulement, l'autre manquant,
-et l'alvéole d'où elle serait sortie étant presque oblitérée.
-
-[Note 11: Ainsi, voit-on des plantes dont les fruits ont le
-principe de deux ou trois graines ou amandes, quoiqu'une seule vienne à
-bien.]
-
-Wormius a eu la sage précaution de faire graver ce crâne de narval
-avec sa corne, ou dent ou arme, avec quelques détails. (_Musæum, Ch.
-XIV_). Cet auteur est, je crois, le premier des naturalistes qui ait le
-mérite d'avoir pu prononcer avec certitude sur ce point, d'après le
-bel individu qu'il avait sous les yeux. Les planches que j'ai citées
-de Bonnaterre, qui sont très-exactes, et faites avec intelligence,
-confirment que le narval est doué quelquefois de ses deux armes; de là
-vient que quand il n'en a qu'une, elle n'est point placée au milieu;
-mais un peu par côté du crâne ou de la mâchoire supérieure. Dès-lors,
-on ne peut appeler exactement ces armes, des cornes; Kircher les nomme
-_promuscides_, mâchoire prolongée, armes en avant. La corne du narval
-est manifestement une arme redoutable, qui le met sur la défensive;
-on ne croit pas qu'il s'en serve envers la baleine qu'il suit d'assez
-près, et à d'autres intentions sans doute, que le poisson pilote qui
-suit le requin, pour lui rendre quelque service; c'est que le narval et
-la baleine ne vivent pas de la même manière. L'arme du narval lui sert
-principalement pour fendre et soulever les glaces qui le gênent, étant
-habitant des mers glaciales. Il s'en sert aussi pour éloigner de lui ou
-pour attaquer les navires qui sont à sa rencontre. Il n'est point rare
-que les navires, plus lourds que lui, opposent une grande résistance à
-ses coups, l'extrémité de l'arme casse alors, et on la retrouve fichée
-dans le bordage; le navire en reçoit quelquefois du dommage et tout au
-moins une secousse qui inquiète fort l'équipage. Ces animaux, assez
-nombreux dans les mers du Nord, venant à périr par divers accidens,
-leurs cornes ou dents, entières ou mutilées, sont poussées par les
-vagues sur les côtes d'Islande, de Groënland et du détroit de Davis;
-elles y deviennent un objet de commerce.
-
-Telles sont ces prétendues cornes de licorne que l'on prise tant,
-que l'on montre avec ostentation dans les collections des curieux;
-dont on forme divers ustenciles et bijoux; des poignées de sabre,
-des poudriers, des étuis, etc.; on en fait passer pour de la licorne
-fossile, pour la corne du _monoceros_, animal presque polymorphe,
-puisque tantôt on l'a pris pour le rhinocéros, tantôt pour un bœuf
-indien, un âne sauvage, une chèvre, une gazelle, un petit cheval;
-enfin, c'est un cétacé bien connu sous le nom de licorne de mer ou de
-narval.
-
-Cet animal marin paraît n'avoir pas été tout à fait inconnu au docte
-Archevêque Goth, qui a écrit l'histoire des Nations septentrionales,
-lorsqu'il a dit un mot du poisson _monoceros_, qu'il nomme monstre
-marin, qu'il dit être armé d'une grande corne sur le front avec
-laquelle il peut enfoncer les vaisseaux, les détruire et les hommes qui
-y sont; mais la Providence, ajoute-t-il, fait que les hommes peuvent se
-défendre contre une bête aussi féroce, parce qu'étant lestes à agir,
-les hommes ont le temps de prendre la fuite. (Pas trop sur un élément
-humide où les poissons ne sont pas moins agiles). Olaus Magnus n'avait
-pas vu certainement un tel monstre, il en eût parlé avec plus d'intérêt.
-
-En pesant toutes ces raisons, on se demande comment tant d'auteurs
-ont-ils eu la constance d'écrire successivement sur la licorne
-terrestre; je dis même opiniâtrément, tandis qu'aucun n'a pu
-attester l'avoir vue vivante ou seulement empaillée dans les riches
-collections d'animaux que les Souverains ont ordonnées; dans celles
-que les amateurs ont formé à grands frais? Quel est donc le voyageur
-véridique et éclairé qui puisse affirmer avoir vu, sans prévention, la
-licorne, comme ils ont vu d'autres animaux des plus rares: la giraffe,
-l'hippopotame, le rhinocéros, le casoar, le condor, etc.? Quel est le
-géologue qui a découvert des ossemens fossiles de la licorne, comme on
-en connaît de tant d'autres animaux? Enfin, quelle certitude a-t-on
-que tant de fragmens d'unicorne fossile, présumés tels, aient appartenu
-à la licorne quadrupède? On les paye cependant pour tels[12].
-
-[Note 12: Je dois citer à ce sujet un fait remarquable. Dom Calmet
-rapporte (_diction. de la bible, au mot_ licorne), avoir vu dans les
-papiers de la maison de Lorraine, sur la fin du XVI.e siècle, et sous
-le règne du grand Duc Charles, que 60 mille florins furent donnés pour
-l'achat d'une licorne. Le savant Bénédictin aurait pu s'exprimer plus
-clairement, en donnant la valeur de ces florins, il en est de tant de
-sortes; en disant si c'est de la corne seule dont il s'agissait, ou de
-l'animal vivant!]
-
-Il est tout naturel que l'on demande encore comment se peut-il, si
-l'histoire de la licorne quadrupède est une fable, que le prestige se
-soit soutenu à travers tant de siècles, et sur quel fondement a-t-on pu
-imaginer un animal aussi chimérique? Baccius, qui mérite d'être cité,
-répond à cela: comme Homère inventa les sirènes, Virgile la chimère,
-Apulée l'âne d'or, et d'autres Mythologues le minotaure, l'hypogryphe,
-les harpies, etc.; ajoutons le phénix qui renaît de ses cendres,
-l'hydre de Lerne à sept têtes, le cerbère de l'antre du Ténare, le
-dragon à qui la garde de la toison d'or était confiée, celui du jardin
-des Hespérides, le serpent de Laocoon, le borametz des Scythes, le
-kraken des Allemands, la tarasque des Provençaux, etc.; ce qui prouve
-que dans tous les temps on a aimé le merveilleux, hors même des limites
-de la vraisemblance.
-
-Il se peut donc que d'anciens auteurs se soient amusés à écrire de la
-licorne terrestre dans le même sens qu'on l'a fait à l'égard des autres
-animaux phantastiques. Mais quel sens moral aurait-on voulu cacher
-sous le nom et la figure composée de la licorne? Comme il en est sans
-doute sous les titres d'animaux fabuleux que nous venons d'énoncer.
-S'il était un sens moral sous le nom de _monoceros_, il est devenu plus
-qu'un mystère; ce n'est pas même une agréable fiction poétique comme
-tant d'autres. On en a tiré seulement quelques emblêmes et des signes
-de Blason, inventions assez modernes.
-
-Voilà précisément ce qui me ramène à mon but, qui a été d'examiner
-principalement pourquoi l'idée de la licorne s'est soutenue jusqu'à
-notre temps, et comment elle se soutiendra long-temps encore. On sait
-que l'emblème est une représentation allégorique, accompagnée de
-quelque sentence, qui l'une et l'autre doivent intéresser la vue et
-l'esprit. La licorne a pu fournir matière, puisqu'elle est elle-même
-énigmatique: c'est ainsi que les Italiens ont tiré un emblême de
-la licorne, en la représentant creusant la terre pour y trouver une
-source, avec cette devise: _venena pello_. Verrien, dans son recueil
-d'emblêmes et de dévises, en a une (_planche II, n.º 8_) sur une
-licorne, avec ces mots: _præ oculis ira_; sa colère est dans ses
-regards. Un des emblêmes de Sambuc, page 166, dont la licorne est le
-sujet, porte cette devise: _præciosum quod utile_. Je n'en rechercherai
-point d'autres; je remarquerai seulement que les hiéroglyphes des
-Egyptiens ne font aucune mention de la licorne, tandis qu'ils
-admettaient l'hippopotame. Kircher, grand scrutateur de ces sortes
-d'antiques, dans son idée des hiéroglyphes (_in obelisco pamphilio_),
-n'a fait aucune mention de la licorne.
-
-On a vu des imprimeurs et libraires de Paris, de Lyon, de Cologne,
-prendre la licorne pour enseigne, d'après quelque allusion à eux connue.
-
-Il n'est point rare de voir des licornes servant de supports à des
-armoiries, comme on y emploie des sirènes, des anges, des griffons,
-des oiseaux, des aigles, des levriers, des ours, des lions et autres
-animaux; même des sauvages, des esclaves vaincus. Charles VI avait des
-cerfs aîlés pour supports aux siennes. Verrien, que je viens de citer,
-a donné quelques exemples de supports par des licornes, aux planches
-VI et XVII, en traitant des supports et cimiers pour les ornemens des
-armes (_livre III_).
-
-En outre, plusieurs familles portent dans le champ même de leur
-écusson, la licorne en entier, ou la tête seulement; c'est ce dont on
-voit divers exemples dans le livre du _Roy d'armes_, du P. Gilbert de
-Varennes, lequel a prétendu donner ainsi la signification emblématique
-de la licorne. Comme on attribue, dit-il, à cet animal un grand
-courage, d'aimer aussi les bonnes odeurs et les personnes chastes: de
-là, en adoptant la licorne dans ses armes, on a voulu annoncer qu'on
-était doué des mêmes qualités. Si cette explication peut satisfaire les
-personnes que la chose intéresse, je ne saurais m'y opposer.
-
-Les armoiries de l'Angleterre ont aussi la licorne pour support. Elles
-se trouvent aux armes des Stuarts, Ducs d'Albanie; de même qu'aux armes
-de Bassompierre.
-
-Nous avons sous les yeux un monument remarquable que la ville de
-Montpellier éleva de nos jours, à la gloire de M.r le Marquis de
-Castries, alors Gouverneur de la Ville et de la Citadelle, fait depuis
-Maréchal de France et Ministre. C'est une fontaine publique (dont l'eau
-coula, pour la première fois, le 27 Octobre 1774) ornée d'un bas relief
-en marbre blanc[13], représentant la bataille de Clostercamp, près
-Rhimberg en Westphalie, gagnée par ce brave général, en 1760.
-
-[Note 13: Je possède le modèle en terre cuite de ce bas relief,
-fait par le Sieur Dantoine, portant 4 pieds 10 pouces en largeur, sur 7
-pouces, etc., de haut.]
-
-Ce bas relief est surmonté de deux licornes, grandes comme nature,
-artistement groupées, et comme folatrant ensemble; elles sont aussi
-en marbre blanc, et leur corne est dorée par une singularité qu'on
-n'explique pas. Le peuple les nomme les Chevaux marins[14]. C'est
-qu'en effet, les licornes sont les supports des armes de la maison
-de Castries. On les voit représentées de même dans l'histoire de
-Montpellier (in-fol. 1737), dédiée à M.r le Marquis de Castries, etc.,
-ainsi que dans l'armorial des états de Languedoc, publié en 1767. Dans
-le monument ci-dessus, l'artiste a fait, d'un accessoire, le principal;
-car les armoiries de Castries y sont portées séparément par un génie.
-On y a suppléé depuis par trois fleurs de lis: ce qui forme des
-disparates entre les lis, les licornes et le bas relief. D'après cela,
-il est facile de comprendre que ce sont les artistes qui ont perpétué
-l'idée d'un animal factice qu'ils nous représentent sous la forme
-d'un petit cheval portant sur le front une corne d'ivoire torse et
-canelée: erreur bien grande sans doute qu'il n'est pas en leur pouvoir
-d'éteindre, puisque forcés par les circonstances, ils ont à représenter
-des armoiries et leurs supports, dont la licorne fait quelquefois
-partie essentielle. Si donc la licorne quadrupède ne peut être vue
-que dans les représentations artificielles, il faut laisser aux
-artistes le plaisir de nous la montrer par le dessin, par la peinture,
-la gravure et la sculpture; il faut laisser aux habiles inventeurs
-d'héraldique, aux généalogistes, à l'employer dans les armoiries, à
-en tirer des sujets d'emblêmes, de devises et de médailles, en les
-prévenant toutefois que c'est un sujet de plus à ajouter à la fable. Il
-est connu que les titres sont identiques avec la noblesse, et que les
-armoiries sont un des signes authentiques et visibles qui attestent de
-la noblesse et de ses hauts titres. Ainsi, la perpétuité de l'image de
-la licorne est plus assurée, que sa réalité ne peut être prouvée.
-
-[Note 14: Dénomination non moins absurde que celle que les
-marchands de pelleterie donnent aux peaux de zèbre, qu'ils nomment
-aussi _cheval marin_. Cependant de tout temps on s'est plu à figurer
-un cheval marin, non moins fantastique que les tritons; on en voit un
-entr'autres représenté, d'après une éméraude, dans la planche 212 des
-gemmes antiques de Léonard Augustin, publiés par J. Gronovius, 1694,
-in-4.º, et ailleurs. C'est un cheval sans corne, dont la queue est
-terminée par une nageoire, ayant deux autres nageoires sous le ventre
-et les cuisses de devant, n'ayant point de jambes de derrière.
-
-Quelques-uns donnent encore le nom vulgaire de cheval marin, à
-l'hippopotame; celui de vache marine, de veau, de lion, de chien, de
-loup, etc., à de gros habitans des mers qui ne sont ni des lions, ni
-des vaches, ni des chevaux, mais des cétacés d'espèces diverses, phoque
-et autres, ainsi que le narval ou _monodon_.]
-
-Je crains néanmoins qu'on ne dise que j'ai écrit une dissertation
-savante et inutile sur un objet que les Naturalistes sont convenus de
-perdre de vue. Je réponds que cette dissertation n'est point assez
-savante, si j'ai laissé de côté bien des raisons pour et contre, dont
-j'aurais pu l'augmenter: elle ne sera pas tout à fait inutile, si j'ai
-prouvé qu'à défaut d'enrichir l'histoire des animaux d'une espèce des
-plus rares et inconnus, elle éclaircit un point qui concerne les
-arts, celui de l'emploi que font de la représentation de la licorne,
-les sculpteurs, les peintres et les graveurs de Blason. Il resterait à
-prouver, d'une manière satisfaisante, pourquoi la licorne a été adoptée
-pour servir de support à des écussons d'armoiries. Ceux qui s'adonnent
-à l'art héraldique devraient le savoir; je crois fort qu'ils l'ignorent
-autant que moi, sauf l'opinion de Gilbert de Varennes.
-
-
-FIN.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK REVUE DE L'HISTOIRE DE LA
-LICORNE, PAR UN NATURALISTE DE MONTPELLIER ***
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