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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le grand secret - -Author: Maurice Maeterlinck - -Release Date: April 18, 2022 [eBook #67863] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This book was produced from - scanned images of public domain material from the Google - Books project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND SECRET *** - - - - - - - MAURICE MAETERLINCK - - LE - GRAND SECRET - - - PARIS - BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1921 - Tous droits réservés. - Copyright 1921, by Eugène Fasquelle. - - - - -OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK - - -DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - -EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur - - La Sagesse et la Destinée (75e mille) 1 vol. - La Vie des Abeilles (93e mille) 1 vol. - Le Temple Enseveli (32e mille) 1 vol. - Le Double Jardin (26e mille) 1 vol. - L’Intelligence des Fleurs (42e mille) 1 vol. - La Mort (56e mille) 1 vol. - Les Débris de la Guerre (17e mille) 1 vol. - L’Hôte Inconnu (27e mille) 1 vol. - Les Sentiers dans la Montagne (17e mille) 1 vol. - - -THÉATRE - - Théâtre, Tome I.--_La Princesse Maleine_, _L’Intruse_, - _Les Aveugles_ 1 vol. - Tome II.--_Pelléas et Mélisande_ (1892), _Alladine et - Palomides_ (1894), _Intérieur_ (1894), _La Mort de - Tintagiles_ (1894) 1 vol. - Tome III.--_Aglavaine et Sélysette_ (1896); _Ariane et - Barbe-Bleue_ (1901), _Sœur Béatrice_ (1901) 1 vol. - Joyzelle, pièce en 5 actes (13e mille) 1 vol. - L’Oiseau Bleu, féerie en 6 actes et 12 tableaux (48e mille) 1 vol. - La Tragédie de Macbeth, de W. Shakespeare. Traduction - nouvelle avec une _Introduction_ et des _Notes_ (6e mille) 1 vol. - Marie-Magdeleine, drame en 3 actes (6e mille) 1 vol. - Monna Vanna, pièce en 3 actes (44e mille) 1 vol. - Monna Vanna, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux, livret - (musique de Henry Février) (11e mille) 1 broch. - Pelléas et Mélisande, drame lyrique en 5 actes (4e mille) 1 broch. - Intérieur, pièces en 1 acte (4e mille) 1 broch. - La Mort de Tintagiles, drame lyrique en 5 actes 1 broch. - Ariane et Barbe-Bleue, conte en 3 actes 1 broch. - Le Miracle de Saint Antoine, farce en 2 actes 1 broch. - Le Bourgmestre de Stilmonde, suivi de Le Sel de la Vie - (6e mille) 1 vol. - - -CHEZ DIVERS ÉDITEURS - - Le Trésor des Humbles (Mercure de France) 1 vol. - Serres Chaudes (poésies).--(Lacomblez) 1 vol. - L’Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbroeck l’Admirable, - traduit du flamand et précédé d’une Introduction. - (Lacomblez) 1 vol. - Les Disciples à Saïs et les Fragments de Novalis, traduits de - l’allemand et précédés d’une Introduction (Lacomblez) 1 vol. - Album de douze Chansons. (Stock) Épuisé. - - -B--1926--Lib.-Imp. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - -30 exemplaires numérotés sur papier du Japon, - -100 exemplaires numérotés sur papier de Hollande. - - - - -PRÉLIMINAIRES - - -I - -Qu’on ne s’attende pas à trouver ici une histoire ou une monographie -méthodique de l’occultisme. Il y faudrait consacrer des volumes que -remplirait forcément une grande partie du fatras que je veux avant tout -épargner au lecteur. Je n’ai d’autre dessein que de dire aussi -simplement que possible ce que m’ont appris plusieurs années passées -dans ces régions assez décriées et peu fréquentées. J’en rapporte les -impressions d’un voyageur de bonne foi qui les a parcourues en curieux -plutôt qu’en croyant. Ce sera, si l’on veut, une sorte de résumé ou de -mise au point provisoire. Je ne sais rien de plus que ce que pourrait -apprendre le premier venu qui ferait la même excursion. Je ne suis pas -un initié, je n’ai pas eu de maîtres évanescents et mystérieux venus -tout exprès des confins de ce monde ou d’un autre pour me révéler les -dernières vérités et me défendre de les répéter. Je n’ai pas eu accès -aux bibliothèques cachées, à ces sources secrètes de la suprême Sagesse -qui, paraît-il, existent quelque part, mais seront toujours pour nous -comme si elles n’étaient point, attendu qu’en y pénétrant on se -condamne, sous peine de mort, à un silence inviolable. Je n’ai pas -davantage déchiffré d’incompréhensibles grimoires ni découvert une clef -nouvelle aux livres sacrés des grandes religions. J’ai seulement lu et -étudié la majeure partie de ce qui a été écrit sur ces questions; et -parmi une masse énorme de documents absurdes, puérils, ressassés et -inutiles, je ne me suis attaché qu’aux œuvres maîtresses qui ont -vraiment à nous apprendre quelque chose que nous ne trouvons pas -ailleurs. En déblayant ainsi les abords d’une étude trop souvent -encombrée de débris rebutants, je faciliterai peut-être la tâche de ceux -qui voudront et sauront aller plus loin que moi. - - -II - -Grâce aux travaux d’une science assez récente, notamment grâce aux -recherches des indianistes et des égyptologues, il nous est aujourd’hui -beaucoup plus facile que naguère de retrouver les sources, de remonter -le cours et de débrouiller le réseau souterrain du grand fleuve -mystérieux qui depuis l’origine de l’histoire a coulé sous toutes les -religions, sous toutes les croyances, sous toutes les philosophies, en -un mot sous toutes les manifestations diurnes ou à ciel ouvert de la -pensée humaine. Il n’est plus guère contestable que cette source se -trouve dans l’Inde antique. De là, l’enseignement sacré se répandit -probablement en Égypte, gagna la Perse ancienne, la Chaldée, satura le -peuple hébreu, s’infiltra dans la Grèce et le nord de l’Europe, -atteignit la Chine et même l’Amérique où la civilisation Astèque n’était -qu’une réplique plus ou moins déformée de la civilisation égyptienne. - -Nous avons ainsi trois grands dérivés de l’occultisme primitif, Aryo ou -Atlantéo-Hindou: 1º l’occultisme antique, c’est-à-dire égyptien, persan, -chaldéen, juif et celui des mystères grecs; 2º l’ésotérisme -judéo-chrétien avec les Esséniens, les gnostiques, les néo-platoniciens -d’Alexandrie et les kabbalistes du moyen âge, et 3º l’occultisme moderne -plus ou moins imprégné des précédents, mais qui, sous le vocable -d’ailleurs assez inexact d’occultisme, désigne plus spécialement, à côté -des théosophes, les spirites et les métapsychistes d’aujourd’hui. - - -III - -Quant aux sources de la source primaire, il est à peu près impossible de -les retrouver. Nous n’avons ici que les affirmations de la tradition -occultiste, affirmations que des découvertes historiques semblent -d’ailleurs çà et là confirmer. Ces traditions attribuent l’immense -réservoir de sagesse qui s’était formé quelque part, dès l’origine de -l’homme, et, à ce qu’elles disent, même avant sa venue sur cette terre, -à des entités plus spirituelles, à des êtres moins engagés dans la -matière, à des organismes psychiques, dont les derniers venus, les -Atlantes, n’auraient été que les représentants dégénérés. - -Au point de vue historique, au delà de cinq ou six mille ans, sept mille -peut-être, les documents nous font absolument défaut. Nous ne pouvons -pas savoir comment est née la religion des Hindous et des Égyptiens. -Quand nous la trouvons, elle est déjà toute faite dans ses grandes -lignes, dans ses grands principes. Non seulement elle est toute faite; -mais plus on remonte, plus elle est parfaite, plus elle est pure, plus -elle se rapproche des plus hautes spéculations de l’agnosticisme -d’aujourd’hui. Elle suppose une civilisation antérieure, dont, étant -donnée la lenteur de toute évolution humaine, il est impossible -d’évaluer la durée. Cette durée doit vraisemblablement se calculer par -milliers de milliers d’années. C’est ici que la tradition occultiste -vient à notre aide. Pourquoi cette tradition serait-elle, _à priori_, -inacceptable et méprisable, alors que presque tout ce que nous savons de -ces religions primitives est également fondé sur la tradition orale, car -les textes écrits sont de beaucoup postérieurs; et qu’en outre tout ce -que nous dit cette tradition concorde curieusement avec ce que nous -avons appris d’autre part? - - -IV - -En tout cas, si l’on a besoin de la tradition occultiste pour expliquer -l’origine de cette sagesse qui nous paraît à bon droit surhumaine, on -peut fort bien s’en passer pour ce qui concerne l’essentiel de cette -sagesse même. Des textes authentiques et qu’on peut situer dans -l’histoire, le contiennent tout entier; et sous ce rapport, les -théosophes modernes qui prétendent avoir eu à leur disposition des -documents secrets et avoir profité de révélations extraordinaires que -leur auraient faites des Adeptes ou Mahatmas, d’une fraternité -mystérieuse, ne nous ont rien appris qui ne se trouve dans les écrits -accessibles à tous les orientalistes. Ce qui sépare les -occultistes,--les théosophes de l’école de Blavatzky, par exemple, qui -domine toutes les autres,--des indianistes et des égyptologues -scientifiques, ce n’est pas ce qui a rapport à l’origine, à l’économie, -au but de l’univers, aux fins de la terre et de l’homme, à la nature de -la divinité, aux grands problèmes de la morale; ce sont presque -uniquement des questions qui ont trait à la préhistoire, à la -nomenclature des émanations de l’inconnaissable et à la manière de -maîtriser et d’utiliser les forces inconnues de la nature. - -Occupons-nous d’abord des points où ils s’accordent; ce sont du reste -les plus intéressants; car tout ce qui touche à la préhistoire est -forcément hypothétique, les noms et les fonctions des dieux -intermédiaires n’ont qu’un intérêt de second ordre; quant à -l’utilisation des forces inconnues, elle regarde plutôt les sciences -métapsychiques dont nous reparlerons plus loin. - - -V - -«Ce que nous lisons dans les _Védas_, dit Rudolph Steiner, l’un des plus -érudits et aussi des plus déconcertants parmi les occultistes -contemporains, ce que nous lisons dans les _Védas_, ces archives de la -sagesse hindoue, ne nous donne qu’une faible idée des sublimes -enseignements des anciens instructeurs et non pas dans leur forme -originelle. Seul le regard du clairvoyant, porté sur les arcanes du -passé, peut découvrir la sagesse inédite qui se cache derrière ces -écrits.» - -Historiquement, il est fort probable que Steiner a raison. En effet, -comme je l’ai déjà dit, plus les textes sont anciens, plus ce qu’ils -révèlent est pur et grandiose; et il est vraisemblable qu’ils ne sont -eux-mêmes, selon l’expression de Steiner, qu’un écho affaibli -d’enseignements plus sublimes. Mais ne possédant pas le regard du -clairvoyant, nous devons nous contenter de ce que nous avons sous les -yeux. - -Les textes que nous possédons sont les livres sacrés de l’Inde, que -viennent corroborer ceux de l’Égypte et de la Perse. L’influence qu’ils -exercèrent sur la pensée humaine, sinon dans leur forme présente, du -moins par la tradition orale qu’ils n’ont fait que fixer, remonte aux -origines de l’histoire, se répandit partout et ne cessa jamais de se -faire sentir; mais, pour le monde occidental, leur découverte et leur -étude méthodique sont relativement récentes. «Il y a cinquante ans, -écrivait en 1875 Max Muller, il n’existait pas un lettré qui sût -traduire une ligne du Véda, une ligne du Zend-Avesta ou une ligne du -Tripitâka Bouddhique, sans parler des autres dialectes ou langages.» - -Si les faits prenaient d’abord, dans les annales de l’homme, les -proportions qu’ils acquerront plus tard, la découverte de ces livres -sacrés eût probablement bouleversé l’Europe; car c’est sans nul doute -l’événement spirituel le plus important qui s’y soit produit depuis le -christianisme. Mais il est rare qu’un événement spirituel ou moral se -répande rapidement dans les masses. Il a contre lui trop de forces qui -ont intérêt à l’étouffer. Celui-ci demeura confiné dans un petit cercle -de savants et de philologues et atteignit même moins qu’il n’était -présumable les métaphysiciens et les moralistes. Il attend encore -l’heure de son expansion. - - -VI - -La première question qui se pose est celle de la date de ces textes. Il -est très difficile d’y donner une réponse précise; car s’il est -relativement aisé de déterminer l’époque où les livres furent écrits, il -est impossible d’évaluer le temps durant lequel ils existèrent -uniquement dans la mémoire des hommes. Selon Max Muller, il n’y a guère -de manuscrit sanscrit qui remonte plus haut que l’an mil de notre ère, -et tout semble indiquer que l’écriture n’a été connue en Inde qu’au -commencement de la période bouddhique (Ve siècle avant J.-C.), -c’est-à-dire à la fin de la vieille littérature védique. Le _Rig-Véda_ -qui compte 1.028 hymnes, d’une moyenne de dix vers, soit 153.826 mots, a -donc été conservé par le seul effort de la mémoire. Aujourd’hui encore, -les Brahmanes savent tous le _Rig-Véda_ par cœur, comme leurs ancêtres -d’il y a trois mille ans. C’est au delà du Xe siècle avant J.-C. que -nous devons placer le développement spontané de la pensée védique telle -que nous la trouvons dans le _Rig-Véda_. Déjà trois cents ans avant -J.-C., toujours selon Max Muller, le sanscrit avait cessé d’être parlé -par le peuple, ce qui est prouvé par une inscription dont la langue est -au sanscrit ce que l’italien est au latin. - -Cette période des «Chandas», selon d’autres orientalistes, remonte -probablement à deux ou trois mille ans avant J.-C., de sorte que nous -voilà déjà à cinq mille ans, date la plus modeste et la plus prudente. -«Une chose est certaine, ajoute Max Muller, c’est qu’il n’y a rien de -plus ancien ni de plus primitif que les hymnes du _Rig-Véda_, non -seulement dans l’Inde, mais dans tout le monde Aryen. En tant qu’Aryen -de langue et de pensée, le _Rig-Véda_ est notre livre sacré le plus -ancien[1].» - - [1] MAX MULLER, _Origine et développement de la religion_. Trad. J. - Darmesteter, p. 142. - -Depuis les travaux du grand orientaliste, d’autres savants ont -notablement reculé la date des premiers manuscrits et surtout celle des -premières traditions; mais ils restent encore à d’énormes distances de -la computation des Brahmanes qui reportent l’origine de leurs livres à -des milliers de siècles avant notre ère. «Il y a actuellement plus de -cinq mille ans, dit Swâmi Dayanound Saraswati, que les _Védas_ ont cessé -d’être un objet d’études»; et selon les calculs de l’orientaliste -Halled, les _Çastras_, d’après la chronologie des Brahmanes, doivent -avoir sept millions d’années. - -Sans prendre parti dans ces querelles, le seul point qu’il importe -d’établir, c’est que ces livres, ou plutôt la tradition qu’ils ont -recueillie et fixée, est évidemment antérieure, l’Égypte, la Chine et la -Chaldée peut-être exceptées, à tout ce que nous connaissons dans -l’histoire de l’homme. - - -VII - -Cette littérature comprend d’abord les quatre Védas: le _Rig_, le -_Sama_, l’_Yadjour_ et l’_Atharva-Véda_, complétés par les commentaires -ou _Brahmanas_ et les traités de philosophie appelés _Aranyakas_ et -_Upanischads_, auxquels il faut ajouter les _Çastras_, ou _Sastras_ dont -le plus connu est le _Manava-Dharma-Çastra_, ou _Lois de Manou_--qui, -selon William Jones, Chézy et Loiseleur-Deslongchamps, remonte au XIIIe -siècle avant notre ère,--et les premiers _Pouranas_. - -De ces textes, le _Rig_ est incontestablement le plus ancien. Les autres -s’échelonnent sur un espace de plusieurs centaines, voire de plusieurs -milliers d’années; mais tous, excepté les derniers _Pouranas_, sont -antérieurs à l’ère chrétienne, ce qu’il ne faut pas perdre de vue, non -dans un sentiment d’hostilité envers la grande religion occidentale, -mais pour mettre celle-ci à sa place dans l’histoire et dans l’évolution -de la pensée humaine. - -Le _Rig-Véda_ est encore plus polythéiste que panthéiste et les sommets -de la doctrine n’y émergent que çà et là, par exemple dans les stances -que nous citons plus loin. Ses divinités ne représentent que des forces -physiques amplifiées que le _Sama-Véda_ et surtout les Brahmanes -ramenèrent par la suite à des conceptions métaphysiques et à l’unité. Le -_Sama-Véda_ affirme l’Inconnaissable et le _Yadjour-Véda_ le Panthéisme. -Quant à l’_Atharva_, le plus ancien, selon les uns, le plus récent selon -les autres, il est avant tout rituel. - -Ces idées furent développées par les commentaires des Brahmanes qui se -multiplièrent surtout entre les XIIe et VIIe siècles avant J.-C.; mais -se rattachent probablement à des traditions beaucoup plus anciennes que -prétendent avoir retrouvées nos modernes théosophes, sans du reste -étayer leurs assertions de preuves suffisantes. - -Il faut donc, quand on parle de la religion de l’Inde, la considérer -dans son ensemble, depuis le Védisme primitif, en passant par le -Brahmanisme et le Krichnaïsme, jusqu’au Bouddhisme; en s’arrêtant, si -l’on veut, deux ou trois siècles avant notre ère, pour éviter tout -soupçon d’infiltration judéo-chrétienne. - -Toute cette littérature à laquelle on peut annexer, entre bien d’autres, -les textes semi-profanes du _Ramayana_ et du _Maha-Bahrata_, au milieu -duquel s’épanouit le _Bhagavat-Gita_ ou _Chant du Bienheureux_, cette -magnifique fleur du mysticisme hindou, est encore très imparfaitement -connue et nous n’en possédons que ce que les Brahmanes ont bien voulu -nous en livrer. - -Elle soulève une foule de questions extrêmement complexes dont bien peu -ont été jusqu’ici résolues. Ajoutons que la traduction des textes -sanscrits, surtout des plus anciens, est encore fort incertaine. Selon -Roth, le véritable fondateur de l’exégèse védique, «le traducteur qui -rendra le _Véda_ intelligible et lisible, _mutatis mutandis_, comme -Homère l’est devenu depuis les travaux de Voss, est encore à venir et -l’on ne peut guère prévoir sa venue avant le siècle prochain». - -Pour se faire une idée de l’incertitude de ces traductions, il suffit de -voir à titre d’exemple, à la fin du troisième volume de la _Religion -Védique_ d’Abel Bergaigne, le grand orientaliste français, les -discussions qui s’élèvent entre les indianistes les plus célèbres, tels -que Grassmann, Ludwig, Roth et Bergaigne lui-même, au sujet de -l’interprétation de presque tous les mots essentiels de l’hymne I-123, à -l’Aurore. «Elle étale, comme le dit Bergaigne, les misères de -l’interprétation actuelle du _Rig-Véda_[2].» - - [2] _La Religion védique d’après les hymnes du Rig-Véda_, par A. - BERGAIGNE, t. III, p. 283 et suiv. - -Les néo-théosophes se sont efforcés de résoudre quelques-uns des -problèmes que soulèvent l’antiquité hindoue; mais leurs travaux, très -intéressants en ce qui concerne la doctrine, sont extrêmement faibles au -point de vue de la critique; et il est impossible de les suivre sur un -terrain où l’on ne rencontre que des hypothèses invérifiables. La vérité -c’est que, quand il s’agit de l’Inde, il faut renoncer à toute certitude -chronologique. Pour prendre un minimum, sans doute très inférieur à la -réalité, en laissant derrière nous une marge peut-être immense de -siècles nébuleux, ne reportons pas à plus de trois ou quatre mille ans -l’épanouissement des Brahmanas; nous constatons ainsi qu’existait à -cette époque, au pied de l’Himalaya, une grandiose religion panthéiste -et agnostique, qui plus tard devint ésotérique; et c’est tout ce qui, -pour l’instant, nous importe. - - -VIII - -Et l’Égypte, dira-t-on, ses monuments et ses hiéroglyphes ne sont-ils -pas bien plus anciens? Écoutons sur ce point le très érudit égyptologue -Le Page Renouf[3], une des grandes autorités en la matière. Il estime -que les monuments égyptiens et leurs inscriptions ne peuvent servir de -bases à des dates certaines; que les calculs fondés sur le lever -héliaque des étoiles n’est pas probant, attendu que dans les textes il -est plus vraisemblable qu’il s’agit de leur passage que de leur lever. -Mais il est convaincu que, d’après les calculs les plus modérés, la -monarchie égyptienne existait déjà plus de 2.000 ans avant que l’_Exode_ -fût écrit; or, l’_Exode_ remonte probablement à l’an 1310 avant J.-C.; -et la date de la grande pyramide ne peut être reportée à moins de 3.000 -ou 4.000 ans avant notre ère. Ces calculs, de même que ceux qui font -commencer l’ère chinoise 2.697 ans avant J.-C., nous ramènent assez -curieusement à l’époque assignée par les indianistes au développement de -la pensée védique, développement qui suppose une période de gestation et -de formation infiniment plus reculée. Ils n’impliquent pas du reste que -la civilisation égyptienne, tout comme la civilisation hindoue, ne soit -beaucoup plus ancienne. Un autre grand égyptologue, Léonard Horner, de -1851 à 1854, fit creuser dans la vallée du Nil, en divers endroits, -quatre-vingt-quinze puits. On constate que la hauteur que le Nil ajoute -chaque siècle à son lit d’alluvions est de 5 pouces, hauteur qui doit -être moindre pour les couches inférieures, à cause de la pression; or, -jusqu’aux profondeurs de 75 pieds, on trouva des sculptures de granit, -des figures humaines et animales, des mosaïques, des vases, des -fragments de briques et de poteries (celles-ci aux grandes profondeurs). -Comme il y a 12 pouces dans un pied, cela nous reporte à plus de 17.000 -ou 18.000 ans. A une profondeur de 33 pieds 6 pouces on exhuma une -tablette avec des inscriptions qui, d’après un calcul facile, avait par -conséquent près de 8.000 ans. L’hypothèse de puits ou citernes, sur -lesquels on serait tombé par hasard, doit être écartée, car le même fait -s’est vérifié partout. Ces constatations, pour le dire en passant, -donnent une fois de plus raison aux traditions occultistes, touchant -l’antiquité de la civilisation humaine. Cette antiquité prodigieuse est -en outre confirmée par les observations sidérales des anciens. Il existe -par exemple un catalogue d’étoiles qu’on appelle le catalogue de -Souryo-Shiddhanto; or, les différences de position de huit de ces -étoiles fixes, prises au hasard, démontrent que les observations de -Souryo remontent à plus de 58.000 ans. - - [3] P. LE PAGE RENOUF, _Lectures on the Origin and Growth of Religion - as illustrated by the Religion of Ancient Egypt_. - - -IX - -Est-ce l’Inde ou l’Égypte qui fut l’héritière directe de la sagesse -légendaire que nous léguèrent des peuples plus anciens, notamment les -probables Atlantes? Dans l’état présent de notre science, et sans tenir -compte des traditions occultistes, il n’est pas encore possible de -répondre. - -Il y a moins d’un siècle on ignorait à peu près complètement l’Égypte -antique. On ne la connaissait que par des ouï-dire et des légendes plus -ou moins fantaisistes recueillies par des historiens tard venus et -surtout par les divagations des philosophes et des théurgistes de -l’époque Alexandrine. C’est seulement en 1820, que Jean-François -Champollion, grâce au triple texte de la célèbre pierre hiéroglyphique -de Rosette, trouva la clef de l’écriture mystérieuse qui couvre tous les -monuments, tous les tombeaux et presque tous les objets de la terre des -Pharaons. Mais la mise en œuvre de la découverte fut longue et pénible; -et ce n’est guère que quarante ans plus tard que l’un des plus illustres -successeurs de Champollion, de Rougé, put dire qu’il n’y avait plus de -texte égyptien qu’on ne fût à même de traduire. On déchiffra des -documents sans nombre, et on acquit, quant au sens matériel de la -plupart des inscriptions, une certitude presque définitive. - -Néanmoins, il paraît de plus en plus probable que sous le sens littéral -des inscriptions religieuses, s’en cache un autre qu’on ne peut -pénétrer. C’est l’hypothèse à laquelle, en présence du flottement de -bien des mots, aboutissent forcément les égyptologues les plus -objectifs, les plus scientifiques, bien qu’ils ajoutent aussitôt que -rien ne la confirme formellement. Il est donc extrêmement vraisemblable -que sous la religion officielle enseignée aux profanes, il y en avait -une autre réservée aux prêtres et aux initiés; et l’hypothèse à laquelle -sont contraints les savants, vient ici confirmer une fois de plus les -assertions des occultistes, notamment celles des néo-platoniciens -d’Alexandrie, au sujet des mystères égyptiens. - - -X - -Quoi qu’il en soit, des textes sur l’authenticité desquels il n’y a pas -le moindre doute, le _Livre des Morts_, les _Livres des hymnes_, le -_Recueil des sentences morales_ de Ptahhoteph, le plus ancien livre de -la terre, puisqu’il est contemporain des Pyramides, et beaucoup -d’autres, permettent de nous faire une idée très précise de la haute -morale d’abord et surtout de la théosophie fondamentale de l’Égypte, -avant que cette théosophie ne se corrompît pour donner satisfaction au -vulgaire et ne se transformât en un monstrueux polythéisme, qui du reste -fut toujours plus apparent que réel. - -Or, plus les textes sont anciens, plus leurs enseignements se -rapprochent de la tradition hindoue. Qu’ils soient antérieurs ou -postérieurs à ceux-ci, la question est en somme secondaire; ce qui est -plus intéressant, c’est le problème de l’origine commune, origine unique -et immémoriale, dont la probabilité s’accroît à chaque pas qu’on hasarde -dans la préhistoire. Plus on remonte dans le temps, plus nettement se -révèle l’accord sur les points essentiels. Voici, par exemple, l’idée -que se faisait de Dieu la religion égyptienne à ses débuts. Nous en -trouverons un peu plus loin l’original ou la réplique hindoue, de même -que nous aurons l’occasion de confronter les deux théogonies, les deux -cosmogonies et les deux morales qui sont évidemment les sources de -toutes les théogonies, de toutes les cosmogonies et de toutes les -morales de l’humanité. - -Pour l’Égyptien qui a gardé la foi des origines, il n’y a qu’un seul -Dieu, un Dieu unique. «Pas d’autre que lui.»--«Il est le seul être -vivant en substance et en vérité.»--«Tu es seul et des millions d’êtres -procèdent de toi.»--«Il a fait toutes choses et lui seul n’a pas été -fait.»--«Partout et toujours, il est l’unique substance et il est -inapprochable.»--«Il est l’un de l’un.»--«Il est hier, aujourd’hui et -demain.»--«Il est Dieu se faisant Dieu, existant par lui-même, l’être -double, c’est-à-dire, s’engendrant lui-même, générateur dès le -commencement.» - -«Voici plus de cinq mille ans, dit de Rougé, que dans la vallée du Nil -commença l’hymne à l’unité de Dieu et à l’immortalité de l’âme... La -croyance à l’unité du Dieu suprême et à ses attributs comme créateur et -législateur de l’homme qu’il dota d’une âme immortelle, voilà les -notions primitives, serties comme des diamants indestructibles dans les -superfétations mythologiques accumulées par les siècles qui ont passé -sur cette antique civilisation[4].» - - [4] DE ROUGÉ, _Annales de la Philosophie chrétienne_, t. XX, p. 327. - -Assurément, il n’y a pas ici, dans la définition de la divinité, la -pénétration, la subtilité et l’espace métaphysique, le bonheur -d’expression, la magnificence verbale, le génie, en un mot, que nous -trouverons dans les définitions hindoues. C’est que l’esprit égyptien -est plus froid, plus sec, plus sobre, plus anguleux, plus réaliste, il a -une imagination plus concrète, que l’inaccessible infini n’enflamme pas -comme celle des peuples de l’Asie. Au surplus, ne perdons pas de vue que -nous ne connaissons pas encore le sens secret qui se cache peut-être au -fond de ces définitions. En tout cas, telles que nous les lisons, l’idée -est la même et marque une même origine, que l’on peut, conformément aux -traditions ésotériques et en attendant d’autres éclaircissements, -appeler la pensée Atlantéenne. C’est une supposition que vient confirmer -du reste le fameux passage du _Timée_, d’après lequel, au dire du prêtre -égyptien qui parlait à Solon, l’Égypte aurait été, il y a 12.000 ans, -une colonie Atlantéenne. - - -XI - -Pour le Mazdéisme ou Zoroastrisme, la troisième des grandes religions, -le problème de la filiation est plus simple, bien que celui des dates -soit également compliqué. Zoroastre, ou plutôt l’un des Zoroastres, le -dernier, aurait vécu, selon Aristote, au VIIe siècle avant notre ère. -Pline le fait remonter à dix siècles avant Moïse, Hermippe de Smyrne, -qui traduisit ses livres en grec, à 4.000 ans avant la prise de Troie et -Eudoxe à 6.000 ans avant la mort de Platon. - -La science moderne, comme le constate Édouard Schuré d’après les -savantes études d’Eugène Burnouf, de Spiegel, de James Darmesteter et de -Harlez, déclare qu’il n’est pas possible de fixer la date où vécut le -grand philosophe iranien, auteur du _Zend-Avesta_, mais la recule en -tout cas à 2.500 ans avant J.-C. Max Muller, de son côté, a fourni la -preuve que Zoroastre ou Zarathustra et ses disciples avaient résidé dans -l’Inde. «Plusieurs des dieux zoroastriens, ajoute-t-il, ne sont que des -réflexions, des déflexions des dieux primitifs et authentiques des -Védas.» Ici il n’y a donc pas le moindre doute au sujet de l’antériorité -des livres hindous; et en même temps est corroborée une fois de plus la -fabuleuse antiquité de ces livres ou de ces traditions. - -Ces observations préliminaires, dont le développement exigerait des -volumes, suffisent,--et c’est ce qui nous intéresse pour l’instant,--à -établir que l’enseignement qu’on retrouve dans la suite des temps au -fond de toutes les religions, sous forme de mystères, d’initiation, de -doctrine secrète, remonte, selon les calculs les plus timides, à des -milliers d’années. Elles suffisent en tout cas à écarter la thèse assez -puérile de ceux qui soutiennent qu’il est relativement récent et a subi -l’influence des révélations judéo-chrétiennes. On ne défend plus -sérieusement cette thèse; mais on tourne la difficulté en disant: Oui, -il y a des vérités de cette religion primitive et même des textes ayant -date plus ou moins certaine, antérieurs à Moïse et à Jésus-Christ; mais -qui pourrait faire le départ des interpolations successives qui les ont -transformés? - -Il existe dans l’Inde, paraît-il, plus de 1.200 textes des _Védas_ et -plus de 350 textes des _Lois de Manou_, sans compter ceux des livres -sacrés que les Brahmes ne nous ont pas livrés, et il est incontestable -que dans ces textes ou dans les enseignements qu’ils reproduisent, se -trouvent d’évidentes interpolations. Il ne faut jamais perdre de vue que -la religion orientale que nous appelons vulgairement et fort -improprement le Bouddhisme, se divise en trois grandes périodes qui -correspondent assez exactement aux trois périodes qu’on pourrait marquer -dans le christianisme, à savoir le Védisme ou la religion primitive, que -les Brahmanes commentèrent, compliquèrent et corrompirent enfin à leur -profit et qui devint le Brahmanisme contre lequel se révolta et que -réforma au Ve siècle avant J.-C. Siddharta Gautama Bouddha ou -Çakya-Mouni. - -Les indianistes, grâce surtout aux repères historiques que leur donne -l’institution des castes, les changements de langue et de mètre, ont -appris à démêler assez facilement, dans les textes suspects, ces trois -courants; et sous la luxuriance et l’enchevêtrement des interpolations, -apparaissent toujours les grandes lignes et les vérités essentielles qui -nous importent seules. - - - - -L’INDE - - -I - -Voyons d’abord l’idée qu’en même temps que les Égyptiens, et beaucoup -plus probablement avant eux, se faisaient de la divinité ces ancêtres -dont les traditions ont au moins 5.000 ou 6.000 ans et qui eux-mêmes -tenaient ces traditions de peuples aujourd’hui disparus, dont la -dernière trace dans la mémoire des hommes, selon le _Timée_ et le -_Critias_ de Platon, remonte à cent vingt siècles. - -Je fais grâce au lecteur de l’inextricable nomenclature de la mythologie -orientale, de la pullulation des dieux anthropomorphes que les prêtres -de l’Inde, comme ceux de l’Égypte, de la Perse et de tous les temps et -de tous les pays, furent forcés de créer pour répondre aux exigences de -l’idolâtrie populaire. Je lui épargne également l’ostentation d’une -érudition facile et prodigue de noms imprononçables, pour en venir -directement et m’en tenir uniquement à la notion essentielle de la cause -première, telle qu’on la trouve aux sources les plus reculées, et qui, -peu à peu, si elle ne fut pas cachée au vulgaire ne fut plus comprise -par lui, et devint le grand secret de l’élite des prêtres et des -initiés. - -Écoutons tout de suite le _Rig-Véda_, le plus authentique écho des plus -immémoriales traditions, quand il aborde la question formidable: - - «Il n’y avait ni l’Être ni le Non-Être. Il n’y avait ni l’atmosphère, - ni le ciel au-dessus. Qu’est-ce qui se meut? En quel sens? Sous la - garde de qui? Y avait-il des eaux et le profond abîme? - - «Ni la mort n’était alors, ni l’immortalité. Le jour n’était pas - séparé de la nuit. Seul, l’Un respirait, sans souffle étranger, de - lui-même; et il n’y avait rien d’autre que lui. - - «Alors s’éveilla en lui pour la première fois le désir; ce fut le - premier germe de l’esprit. Le lien de l’Être, ils le découvrirent dans - le Non-Être, les sages s’efforçant, pleins d’intelligence, en leur - cœur... - - «Qui sait, qui peut nous dire d’où naquit, d’où vint la création, et - si les dieux ne sont nés qu’après elle? Qui sait d’où elle est venue? - - «D’où cette création est venue, si elle est créée ou non créée, celui - dont l’œil veille sur elle du plus haut ciel, celui-là seul le sait, - et encore le sait-il?[5]» - - [5] _Rig_, X, 129. - -Est-il possible de trouver dans les annales humaines, paroles plus -grandioses, plus chargées d’angoisse solennelle et qui rendent un son -plus auguste, plus sacré et plus redoutable? Est-il possible de trouver -à la base de tout, aveu d’ignorance plus total et plus irréductible; et -du fond de notre agnosticisme que des milliers d’années ont agrandi, -pourrions-nous en élargir l’horizon? D’emblée il dépasse tout et va plus -loin que nous n’oserons jamais aller de peur de désespérer, puisqu’il ne -craint pas de se demander si l’Être suprême sait ce qu’il a fait, sait -s’il a créé ou non et doute s’il a pris conscience de lui-même... - - -II - -Écoutons ensuite le _Sama-Véda_ confirmer et développer ce magnifique -aveu d’ignorance: - - «Si tu dis: Je connais parfaitement l’Être suprême, tu te trompes; qui - pourrait dénombrer ses attributs? Si tu dis: Je pense le connaître, - non que je croie le connaître parfaitement ni ne pas le connaître du - tout, mais je le connais partiellement; car celui qui connaît toutes - les manifestations des dieux qui procèdent de lui, connaît l’Être - suprême, si tu dis cela tu te trompes, _ce n’est pas le connaître que - de ne pas l’ignorer entièrement_. - - «Celui, au contraire, qui croit ne pas le connaître, c’est celui qui - le connaît; et celui qui croit le connaître, c’est celui qui ne le - connaît pas. Il est regardé comme incompréhensible par ceux qui le - connaissent le plus et connu parfaitement par ceux qui l’ignorent - entièrement.» - -A cet agnosticisme fondamental, l’_Yadjour-Véda_ vient ajouter son -panthéisme total: - - «Le sage fixe ses regards sur cet être mystérieux dans lequel existe - perpétuellement l’univers qui n’a pas d’autre base que Lui. En Lui ce - monde est enfermé, c’est de Lui que ce monde est sorti. Il est enlacé - et tissu dans toutes les créatures sous les diverses formes de - l’existence. - - «Cet être unique, que rien ne peut atteindre, est plus rapide que la - pensée; _et les dieux eux-mêmes ne peuvent comprendre ce moteur - suprême qui les a tous devancés_. Il est loin et près de toutes - choses. Il remplit cet univers entier et le dépasse encore infiniment. - - «Quand l’homme sait voir tous les êtres dans ce Suprême Esprit, et ce - Suprême Esprit dans tous les êtres, il ne peut plus dédaigner quoi que - ce soit. - - «Ils sont tombés dans une nuit bien profonde ceux qui ne croient pas à - l’identité des êtres; ils sont tombés dans une nuit bien plus profonde - encore ceux qui ne croient qu’à leur identité. - - «Il gagne d’être immortel celui qui croit à l’identité éternelle des - êtres. - - «Tous les êtres sont dans ce Suprême Esprit, et ce Suprême Esprit est - dans tous les êtres. - - «Les êtres lui apparaissent tels qu’ils furent de toute éternité, - toujours semblables à eux-mêmes.» - - -III - -Nos ancêtres s’efforcèrent de creuser cet immense aveu d’ignorance, de -peupler ce néant abyssal où l’homme ne pouvait respirer et cherchèrent à -définir cet être suprême qu’une tradition plus préhistorique -qu’eux-mêmes n’avait pas osé concevoir. Il n’est pas de spectacle plus -passionnant que cette lutte de nos pères d’il y a soixante ou cent -siècles contre l’Inconnaissable; et, pour en donner une idée, je leur -emprunte leur propre voix en ne reproduisant que les termes presque -désespérés dont ils se servirent dans leurs livres sacrés les plus -anciens et les plus authentiques, qu’il faut lire sans se laisser -effrayer par l’incohérence des images qui est, comme le remarque -Bergaigne, le pain quotidien de la poésie védique. - -Dieu, nous disent-ils, est l’Être et le grand tout existant par -lui-même, incognoscible et cause sans cause de toutes les causes. Il est -l’ancien des anciens et l’inconnu de l’inconnu. Il est tout et dans -tout, l’âme éternelle de tous les êtres, que nul ne peut comprendre. Il -est la réunion de toutes les formes matérielles, intellectuelles et -morales de l’universalité des êtres. Il est l’unique, le germe -primordial, non révélé de tout, la profondeur inconnue, la substance -incréée de l’inconnu. «Non, non, est son Nom», et tout oscille -perpétuellement entre «Tout est, rien n’est.» «La mer seule connaît la -profondeur de la mer, l’espace seul connaît l’étendue de l’espace, Dieu -seul peut connaître Dieu.» Il est le contenant inconnu de tout; il est -le non-être parce qu’il est l’Être absolu, quelque chose qui n’est rien -tout en étant tout. «Celui qui est et qui pourtant n’est pas, cause -éternelle qui n’a pas d’être, l’Indécouvert et l’Indécouvrable, -qu’aucune créature ne peut comprendre», dit Manou. Il n’est pas quelque -chose, il n’est pas un être connu ou visible et l’on ne peut lui -appliquer le nom d’aucun objet qui soit connu. Il est le caché des -cachés, il est «Cela», le principe passif et latent. Le monde est son -nom, son image; mais son existence première qui contient tout en soi est -seule réellement existante. Cet univers est lui, il vient de lui, il -retourne en lui. Tous les mondes ne font qu’un avec lui, car ils ne sont -que par sa volonté; volonté éternelle et innée en toutes choses. Cette -volonté se révèle dans ce que nous appelons la création, la conservation -et la destruction de l’univers; mais il n’y a pas de création à -proprement parler, car tout existant en lui depuis toujours, la création -n’est qu’une émanation de ce qui était en lui. Cette émanation rend -simplement visible à nos yeux ce qui ne l’était pas. De même, il n’y a -pas de destruction, celle-ci n’étant qu’une inhalation de ce qui avait -été exhalé; et cette inhalation ne fait à son tour que rendre invisible -ce qui avait été vu; car tout est indestructible, puisque tout n’est que -la substance de l’Être suprême qui lui-même n’a ni commencement ni fin, -dans l’espace et le temps. - - -IV - -Avoir sondé aussi profondément et sur une telle étendue, dès ce que -notre ignorance appelle les origines, le mystère infini de la cause -première inconnaissable, suppose évidemment une civilisation, une -accumulation de pensées, de méditations, une expérience, une -contemplation et une pénétration de l’univers qui sont bien faites pour -nous émerveiller et nous humilier. Nous regagnons à peine les sommets -d’où descendirent ces idées où panthéisme et monothéisme se confondent -et ne forment plus qu’un dans l’incommensurable inconnu. Et qui sait si -nous les aurions regagnés sans leur aide? Il y a moins d’un siècle, nous -ignorions encore ces définitions dans leur netteté, dans leur grandeur -originales; mais elles s’étaient infiltrées partout, elles flottaient en -débris sur les eaux souterraines de toutes les religions, et d’abord sur -celles de la religion officielle de l’Égypte où le «Noun» est aussi -inconnaissable que le «Cela» hindou, et où, selon la tradition -occultiste, comme révélation suprême, à la fin de la dernière -initiation, on jetait en courant, dans l’oreille de l’adepte, ces mots -terribles: «Osiris est un dieu noir!» c’est-à-dire un dieu qu’on ne peut -pas connaître, qu’on ne connaîtra jamais!... Elles flottaient également -sous la Bible, sinon sous celle de la Vulgate où elles deviennent -méconnaissables, du moins sous celle d’hébraïsants comme Fabre d’Olivet -qui lui ont, ou croient lui avoir restitué son sens véritable. Elles -flottaient aussi sous les mystères de la Grèce qui n’étaient qu’une -réplique déformée et pâlie des mystères égyptiens. Elles flottaient -encore, et plus près de la surface, sous les doctrines des Esséniens -qui, au dire de Pline, vécurent le long des rives de la Mer Morte -pendant des milliers de siècles. «_Per sæculorum millia_» ce qui est -évidemment exagéré. Elles flottaient dans la Kabbale, tradition des -anciens initiés juifs, qui prétendent avoir conservé la loi orale que -Dieu donna à Moïse sur le Sinaï et qui, transmise de bouche en bouche, -fut écrite par les savants rabbins du Moyen âge. Elles flottaient sous -les enseignements et les rêves extraordinaires des Gnostiques, héritiers -probables des introuvables Esséniens, sous ceux des néo-platoniciens et -sous le christianisme primitif, comme dans les ténèbres où se perdaient -les malheureux Hermétistes médiévaux, parmi des textes de plus en plus -mutilés et corrompus et des lueurs de plus en plus incertaines et -dangereuses. - - -V - -Voilà donc une grande vérité, la première de toutes, la vérité radicale, -à laquelle nous sommes revenus: le caractère inconnaissable de la cause -sans cause de toutes les causes. Mais cette cause ou ce Dieu, nous -l’aurions toujours ignoré, ensevelis en lui, s’il ne s’était manifesté. -Il fallait bien le faire sortir de son inactivité qui pour nous -équivalait au néant, attendu que l’univers paraît avoir une existence et -que nous-mêmes croyons vivre en lui. Dégagée de l’enchevêtrement des -lianes théogoniques et théologiques qui bientôt l’envahirent de toutes -parts, la cause première, ou plutôt la cause éternelle,--car n’ayant pas -de commencement, elle ne peut être première ni seconde,--n’a jamais rien -créé. Il n’y a pas eu de création vu que, de toute éternité tout existe -en cette cause, sous une forme invisible à nos yeux, mais plus réelle -que s’ils la voyaient, puisque nos yeux ne sont faits que pour voir -l’illusion. Au point de vue de cette illusion, ce tout, qui existe -toujours, apparaît ou disparaît selon un rythme éternel que scandent le -sommeil et le réveil de la cause éternelle. «C’est ainsi, disent les -_Lois de Manou_, que par un réveil et par un repos alternatifs, l’Être -immuable fait revivre et mourir éternellement tout cet assemblage de -créatures mobiles et immobiles[6].» Il s’exhale ou il expire et l’esprit -descend dans la matière qui n’est qu’une forme visible de l’esprit, et -les mondes innombrables naissent, se multiplient et évoluent dans -l’univers. Il s’inhale ou il aspire; la matière rentre dans l’esprit qui -n’est qu’une forme invisible de la matière, les mondes disparaissent, -sans périr, et réintègrent la cause éternelle, pour en ressortir au -réveil de Brahma, c’est-à-dire des milliards d’années après, pour y -rentrer encore, au retour du sommeil, des milliards d’années plus tard; -et il en fut et il en sera toujours ainsi, de toute éternité, dans toute -éternité, sans commencement, sans arrêt et sans fin. - - [6] _Lois de Manou_, I, 57. - - -VI - -C’est encore un immense aveu d’ignorance; et ce nouvel aveu, si haut -qu’on remonte, le plus ancien de tous, est aussi le plus profond, le -plus complet et le plus grandiose. Cette explication de -l’incompréhensible univers, qui n’explique rien parce qu’on n’explique -pas l’inexplicable, est plus admissible que toutes celles que nous -pourrions donner et peut-être la seule que nous puissions accepter sans -nous heurter à chaque pas aux objections insurmontables et aux questions -sans réponse de notre raison. - -Ce second aveu, nous le trouvons à l’origine des deux religions-mères. -En Égypte, même dans l’Égypte superficielle et exotérique que nous -connaissons seule, et sans tenir compte du sens secret qu’ont -probablement les hiéroglyphes, il prend une forme analogue. Il n’y a pas -non plus création proprement dite, mais extériorisation d’un principe -spirituel éternel et latent. Tout être et toute chose existent de toute -éternité dans le «Noun», et y retournent après la mort. Le «Noun» est -«l’abîme» de la Genèse; un esprit divin indéfini y flotte, portant en -lui la somme des existences futures, d’où son nom de «Toum», qui -signifie à la fois Néant et Totalité. Quand «Toum» voulut fonder dans -son cœur tout ce qui existe, il se dressa parmi ce qui était dans le -Noun, hors du Noun et des choses inertes, et le soleil «Râ» exista, la -Lumière fut. Mais il n’y avait pas trois dieux, l’abîme, l’esprit dans -l’abîme, la lumière hors de l’abîme. Toum, extériorisé par la force de -son désir créateur, est devenu Râ-soleil, sans cesser d’être Toum, sans -cesser d’être Noun. Il dit de lui-même: «Je suis Toum, celui qui -existait seul dans le Noun. Je suis le Dieu grand qui se crée lui-même, -c’est-à-dire le Noun, père des dieux.» Il est la somme des existences -des êtres. Et pour exprimer cette idée que le démiurge a tout créé de -son propre fonds, le célèbre papyrus de Leyde explique: «Il n’existait -pas d’autre dieu avant lui, ni d’autre dieu avec lui, quand il a dit ses -formes, il n’existait pas de mère pour lui qui lui ait fait son nom (en -Égypte nommer équivalait à créer), point de père pour lui qui l’ait émis -en disant: «C’est moi qui t’ai créé[7].» - - [7] Cf. A. MORET, _Les Mystères égyptiens_, p. 110 et suiv., et - PIERRET, _Études égyptologiques_, p. 414. - -Pour créer, le dieu égyptien _pense_ d’abord, puis _parle_ le monde. -(C’est déjà le Verbe, le fameux Logos des philosophes alexandrins que -nous retrouverons plus tard.) Son intelligence suprême prend le nom de -Phtah, son cœur, c’est-à-dire l’esprit qui l’anime, c’est Horus, et le -Verbe, instrument de la création, c’est Thot. Nous avons ainsi: -Phtah-Horus-Thot, démiurge-esprit-verbe, trinité dans l’unité Toum. Par -la suite, comme dans les religions védique, perse et chaldéenne, le dieu -suprême et inconnaissable est peu à peu relégué dans l’oubli, et l’on ne -parle plus que de ses émanations innombrables dont les noms varient de -siècle à siècle et parfois de ville à ville. C’est ainsi que dans le -«Livre des Morts», Osiris qui devient le dieu le plus connu de l’Égypte -dit qu’il est Toum. - -Dans le Mazdéisme ou Zoroastrisme, qui n’est qu’une adaptation du -Védisme au caractère Iranien, le dieu suprême n’est pas le créateur tout -puissant qui pouvait faire le monde comme il le voulait; il est soumis -aux lois inflexibles de la cause première inconnue qu’il est peut-être -lui-même. En Chaldée, carrefour où se rencontrent les religions de -l’Inde, de l’Égypte et de la Perse, c’est encore la substance existant -par elle-même, incréée, qui donne naissance à tout, ne créant pas parce -que tout existe en elle, mais se manifestant périodiquement en reflétant -son image dans le monde visible à nos yeux. Dans la Kabbale, dernier -écho et contre-épreuve des enseignements ésotériques de la Chaldée et de -l’Égypte, nous retrouvons le même aveu: l’esprit incréé, éternel, -incognoscible, incompris dans sa pure essence, contient en soi le -principe de tout ce qui existe et ne se manifeste et ne se rend visible -à l’homme que par ses émanations. - -Enfin, si nous ouvrons la Bible, non plus dans sa traduction restreinte, -superficielle et empirique, mais dans une version qui aille au fond du -sens intime, essentiel et radical des mots hébreux, telle que celle que -tenta Fabre d’Olivet, nous trouvons, au premier verset de la Genèse: -«Premièrement-en-principe, c’est-à-dire avant tout, Il, Elohim, -Lui-les-dieux, l’Être étant, créa, c’est-à-dire ne fit pas quelque chose -de rien, mais tira d’un élément inconnu, fit passer du principe à -l’essence, l’ipséité-des-cieux et l’ipséité-de-la-terre». - -«Et la terre existait, puissance contingente d’être, dans une puissance -d’être; et l’obscurité (force compressive et durcissante) était sur la -face de l’abîme (puissance universelle et contingente d’être); et le -souffle de Lui-les-dieux (force expansive et dilatante) était -générativement mouvant sur la face des eaux (passivité universelle)[8].» - - [8] FABRE D’OLIVET, _La Langue hébraïque restituée_, t. II, p. 25-27. - -N’est-il pas curieux de constater que cette traduction littérale nous -ramène bien près de l’Inde, de l’idée du principe inconnu; et plus -près encore de la création hindoue: passage du principe à -l’essence, expansion de l’être des êtres qui contient tout, et de -l’extériorisation, à son réveil, de ce qu’il renfermait en puissance -durant son sommeil? Or, rappelons-nous qu’en 1875, Max Muller écrivait -«Qu’il y a cinquante ans, il n’existait pas un seul lettré qui sût -traduire une ligne du Véda». Il faut donc croire, malgré l’affirmation -du grand Orientaliste, ou que Fabre d’Olivet était capable de le -traduire, ou qu’il en avait saisi l’esprit dans les traditions de la -Kabbale, qu’il ne pouvait connaître que par la très incomplète et très -infidèle _Kabbala Denudata_ de Rosenroth, ou enfin que le texte hébreu, -s’il dit réellement ce qu’il lui fait dire, comme tout semble le -prouver, reproduit étrangement les principes hindous, car sa traduction, -fruit de longs travaux antérieurs, parut en 1815, c’est-à-dire dix ou -vingt ans avant qu’on eût appris à lire le sanscrit et les hiéroglyphes -égyptiens. - - -VII - -Est-il possible aujourd’hui, avec tout ce que nous croyons savoir, ou -plutôt avec tout ce que nous savons enfin que nous ne savons pas, de -donner de la divinité une idée plus vaste, plus profondément négative -que celle qu’en donnèrent ces religions des débuts de l’humanité; et qui -réponde mieux à l’immense ignorance sans espoir où nous nous débattrons -toujours au sujet de la cause première; et ne nous trouvons-nous pas ici -à d’énormes hauteurs au-dessus des dieux plus ou moins anthropomorphes -qui succédèrent à l’inconnaissable suprême de la religion qui fut la -mère méconnue de toutes les autres? N’est-ce pas à son énigme sans nom -que nous revenons enfin, après avoir erré si longtemps, perdu tant de -siècles et tant de forces, commis tant d’erreurs et de crimes à la -chercher où elle n’était pas, loin des cimes primitives sur lesquelles -elle nous attendait depuis des milliers et des milliers d’années? - - -VIII - -Mais il fallait orner et peupler cet aveu d’ignorance, meubler ce néant -sans bornes, animer cette abstraction qui dépasse les limites de -l’entendement, et dont les hommes ne pouvaient se contenter. C’est à -quoi s’évertuèrent toutes les religions, à commencer par celle qui -d’abord l’avait osé faire. - -J’écarte une fois de plus les broussailles des théogonies, simples à -leur origine, mais bientôt inextricables, pour m’en tenir aux grandes -lignes. Dans la religion primitive, nous l’avons déjà vu, la cause -inconnue, à un moment donné, pris dans l’infini des temps, recommençant -ce qu’elle fit de toute éternité, se réveille, se dédouble, s’objective, -se reflète dans la passivité universelle, et devient, jusqu’au prochain -sommeil, notre univers visible. De cette cause inconnue, existant par -elle-même, qui se divise en deux parties pour rendre visible ce qui -était latent en elle, naissent Brahma ou Nara, le père, Nari, la mère -universelle, dont naît à son tour Viradj, le fils, l’univers. Cette -triade primitive prenant ensuite une forme plus anthropomorphe, devient -Brahma, le créateur, Vichnou, le conservateur, et Siva, le destructeur -et régénérateur. En Égypte, c’est Noun, Toum, Râ, puis Phtah, Horus, -Thot, qui deviennent ensuite Osiris, Isis et Horus. - -A la suite de ces premières subdivisions de la cause inconnue, se -précipite, à flots pressés, dans les panthéons primitifs, la foule des -dieux qui ne sont que des émanations intermittentes, des délégations -transitoires, des bourgeons éphémères de la cause première, des -personnifications de plus en plus humaines de ses manifestations, de ses -volontés, de ses attributs ou de ses facultés. Nous n’avons pas à les -étudier ici, mais il est intéressant de marquer au passage les vérités -profondes que rencontrent presque toujours ces cosmogonies et ces -théogonies immémoriales et qui sont peu à peu confirmées par la science. -Est-ce le seul hasard qui, par exemple, ait voulu que la terre émanât du -chaos, se formât et se couvrît de vie, exactement dans l’ordre qu’elles -indiquent? Selon le livre de Manou, l’éther engendre l’air, l’air en se -transformant engendre la lumière; l’air et la lumière qui engendrent la -chaleur produisent l’eau; et celle-ci est la matrice de tous les êtres -vivants. «Lorsque ce monde fut sorti de l’obscurité, dit le Bhâgavatâ -Purana, contemporain du Véda selon les Hindous, les principes -élémentaires subtils produisirent la semence végétale qui anima d’abord -les plantes. Des plantes, la vie passa dans des corps fantastiques qui -naquirent de la boue des eaux; puis, par une série de formes et -d’animaux différents, arriva jusqu’à l’homme.»--«Ils passèrent -successivement par les végétaux, les vers, les insectes, les serpents, -les tortues, les bestiaux et les animaux sauvages, tel est le degré -inférieur», dit encore Manou, qui ajoute: «Les êtres acquièrent les -qualités de ceux qui les précèdent, de telle sorte que plus un être est -éloigné dans la série, plus il a de qualités[9].» - - [9] _Lois de Manou_, I, 20. - -N’est-ce pas toute l’évolution darwinienne, confirmée par la géologie et -prévue il y a au moins 6.000 ans? D’autre part, n’est-ce pas à la -théorie de l’«Akasha», que nous nommons plus grossièrement l’éther, -source unique de tous les corps, que revient notre physique[10]? Ces -exemples, que l’on pourrait multiplier à l’infini, ne sont-ils pas -troublants? D’où venaient à nos ancêtres préhistoriques, dans une nuit -et une déréliction qu’on s’imaginait épouvantables, ces intuitions -extraordinaires, ces connaissances et ces certitudes que nous -reconquerrons à peine; et s’ils ont vu juste sur ces points que nous -pouvons par hasard contrôler, n’y a-t-il pas lieu de se demander s’ils -n’ont pas vu plus juste et plus loin que nous sur bien d’autres -questions où ils sont aussi affirmatifs et qui jusqu’ici ont échappé à -notre vérification? Il est certain que pour en arriver où ils étaient, -ils devaient avoir derrière eux un trésor de traditions, d’observations, -d’expériences, de sagesse, en un mot, dont nous nous formons -difficilement une idée; mais à laquelle, en attendant mieux, nous -devrions faire confiance un peu plus que nous ne le faisons, et dont -nous pourrions tirer profit pour apaiser nos craintes, apprendre à -connaître et à rassurer notre avenir d’outre-tombe et guider notre vie. - - [10] Il est vrai que les récentes théories d’Einstein nient - l’existence de l’éther et supposent que l’énergie rayonnante, la - lumière visible par exemple, se propage d’une manière indépendante à - travers l’espace vide _absolu_. Mais outre que ces théories semblent - encore discutables, il convient de faire remarquer que l’éther - scientifique auquel, jusqu’à Einstein, étaient forcés de recourir - nos savants modernes, n’est pas exactement l’Akasha hindou, beaucoup - plus subtil et plus immatériel, une sorte d’élément spirituel ou - d’énergie divine, l’espace incréé, impérissable, infini. - - -IX - -Nous venons de voir que les religions primitives et celles qui en -dérivent s’accordent sur le caractère éternellement inconnaissable de la -cause première; et que leurs explications au sujet du passage du -non-être à l’être, du passif à l’actif, du dédoublement générateur de la -triade, sont à peu près les mêmes. - -Remarquons ici l’étrange illogisme qui domine et répand son ombre sur -tout le problème religieux. Les religions-mères, ou plutôt la -religion-mère, enseigne que la cause des causes est inconnaissable, -qu’il est impossible de la définir, de la comprendre, de l’imaginer; -qu’elle est «Cela» et rien de plus, le non-être, tout en étant l’être -par excellence, éternel, infini, occupant tout le temps, tout l’espace -qu’il est lui-même, n’ayant ni formes, ni volontés, ni attributs -particuliers, puisqu’il les a tous. Or, de cet inconditionné, de cet -absolu de l’absolu, dont on ne peut dire ce qu’il est, encore moins ce -qu’il veut, de cette source même de l’indéfinissable et de -l’incognoscible, elle fait sortir des émanations qui deviennent aussitôt -des dieux parfaitement connus, parfaitement définis, agissant très -nettement dans leurs sphères respectives, manifestant une puissance et -une volonté personnelles, promulguant des lois et tout un code de morale -auxquels il est enjoint à l’homme de se soumettre. Comment des êtres -aussi complètement connus peuvent-ils sortir d’un être essentiellement -inconnu? Comment le tout étant inconnaissable, une partie de ce tout -devient-elle subitement familière? Dans cet inconcevable sans limites, -seul admissible, car c’est à lui que nous ramène la science, où est le -point d’où sortent les dieux qui nous sont imposés? Où se trouvent le -lien et le rapport? Où est le lieu et le moment où s’opère -l’incompréhensible miracle de la transubstantiation de l’incognoscible? -Où est la transition qui légitime ce formidable passage d’insondables -ténèbres, non seulement au possible ou au probable, mais au connu décrit -jusqu’en ses moindres détails? - -Ne semble-t-il pas que la religion-mère, et à sa suite toutes les autres -qui ne sont que ses filles plus ou moins déguisées, ait arbitrairement -bifurqué ou plutôt ait fait un saut immense et volontairement aveugle -dans l’abîme de l’illogisme? N’est-il pas possible qu’elle n’ait pas osé -tirer toutes les conséquences de son redoutable aveu; et ces -conséquences, ne les aurait-elle pas déduites ailleurs, et précisément -dans les enseignements secrets dont nous cherchons encore vainement les -traces et dont la révélation rendait à jamais muets les grands initiés? - - -X - -C’est un soupçon qui revient plus d’une fois quand on approfondit ces -religions, et qui expliquerait ce cri effrayant de la tradition -occultiste, que nous avons déjà noté: «Osiris est un dieu noir!» Le -grand, le suprême secret serait-il un agnosticisme total? Sans parler -des enseignements ésotériques que nous ne connaissons pas, n’est-ce pas -un aveu presque public que ce mot de «Maya», le plus mystérieux de -l’Inde, qui veut dire que tout, l’univers et les dieux mêmes qui le -créent, le maintiennent et le dirigent, n’est qu’illusion de -l’ignorance, et que l’incréé et l’inconnaissable sont seuls réels? - -Mais quelle religion pouvait déclarer à ses fidèles: «Nous ne savons -rien; nous constatons simplement que cet univers existe ou du moins -semble exister à nos yeux. Existe-t-il par lui-même, est-il dieu -lui-même ou n’est-il que l’effet d’une cause plus reculée? Et derrière -cette cause plus reculée ne doit-on pas en supposer une autre encore -plus reculée, et ainsi indéfiniment, jusqu’à la folie, car si Dieu est, -qui a fait Dieu? - -«Qu’il soit cause ou effet, il importe assez peu à notre ignorance qui -en tout cas demeure irréductible et dont les ténèbres sont simplement -déplacées. De très anciennes traditions nous disent qu’il est plutôt la -manifestation d’une cause plus inconcevable que lui. Nous acceptons -cette tradition, plus inexplicable peut-être que l’énigme telle qu’elle -s’offre à nos yeux, mais qui semble rendre compte de ce qui y paraît -transitoire ou périssable et y substitue un fond éternel, immuable et -purement spirituel. Ignorant tout de cette cause, nous devons nous -borner à constater certaines habitudes, certains équilibres, certaines -lois qui paraissent être ses volontés. Nous en faisons provisoirement -des dieux. Mais ces dieux ne sont que des personnifications peut-être -justes, peut-être illusoires, peut-être erronées, de ce que nous croyons -avoir observé. Il est possible que d’autres observations plus exactes -les détrônent. Il est possible qu’on s’aperçoive un jour que la cause -inconnue, un peu mieux connue en quelque partie, voulait autre chose que -ce que nous avions cru. Nous changerons alors les noms, les volontés, -les lois de nos dieux. Mais en attendant, ceux que nous vous offrons -sont nés d’observations et d’expériences si sages et si anciennes qu’il -n’en est pas jusqu’à présent qui les surpassent.» - - -XI - -S’il lui était impossible de parler ainsi à ses fidèles qui ne -l’auraient pas comprise, elle pouvait révéler le secret aux derniers -initiés que de longues épreuves avaient préparés et dont une sélection -inhumainement rigoureuse attestait l’intelligence. Elle avouait donc -tout à quelques-uns d’entre eux. Elle leur disait probablement: «En leur -offrant nos dieux, nous n’avons pas voulu tromper les hommes. Si nous -leur avions confessé que Dieu est inconnu et inconcevable, qu’on ne peut -dire ce qu’il est, ce qu’il veut; qu’il n’a ni forme, ni substance, ni -résidence, ni commencement, ni fin, qu’il est partout et nulle part, -qu’il n’est rien à force d’être tout, ils en auraient conclu qu’il -n’existe point, qu’il n’y a ni lois ni devoirs et que l’univers est un -immense abîme où chacun doit se hâter de faire ce qu’il lui plaît. Or, -si nous ne savons rien, nous savons cependant que cela n’est pas, que -cela ne peut pas être. Nous savons en tout cas que la cause des causes -n’est pas matérielle, comme ils l’entendraient, car toute matière semble -périssable, et elle ne pourra pas périr. Pour nous, cette cause inconnue -est réellement notre Dieu, parce que notre intelligence est capable de -la voir sur une étendue que notre imagination infirme peut seule -limiter. Nous savons, avec une certitude que rien ne saurait ébranler, -que cette cause, ou la cause de cette cause, et ainsi indéfiniment, doit -exister, bien que nous sachions que nous ne pourrons jamais la connaître -ni la comprendre. Mais fort peu d’hommes sont capables de se convaincre -de l’existence d’une chose qu’ils ne pourront jamais voir, toucher, -sentir, entendre, connaître ni comprendre; c’est pourquoi, au lieu du -néant qu’ils croiraient que nous leur proposons si nous leur disions à -quel point nous ignorons tout, nous leur offrons comme guides, certaines -apparences de volonté que nous avons cru discerner dans les ténèbres de -la durée et de l’espace...» - - -XII - -Cet aveu d’ignorance totale quant à la cause première, quant à l’essence -du dieu des dieux, nous le trouvons également à la racine de la religion -égyptienne. Mais il est fort possible qu’ayant été perdu de vue,--car -les hommes n’aiment pas à s’attarder dans une ignorance sans espoir,--il -ait été nécessaire de le refaire aux initiés, de le préciser, d’y -insister, d’en développer les conséquences; et qu’ainsi révélé dans -toute son étendue, il soit devenu le fondement de la doctrine secrète. -Nous constatons en effet que dans les théogonies subséquentes, on -s’empressait d’oublier l’aveu enregistré aux premières pages des livres -sacrés. On n’en tenait plus compte, on le refoulait dans la nuit des -origines et de l’incompréhensible. Il n’en était plus jamais question; -et l’on ne s’occupait plus que des dieux qui en étaient issus, en -oubliant toujours d’ajouter qu’émanés de l’indicible inconnu ils -devaient nécessairement, par essence et par définition, participer de sa -nature et être aussi inconnus, aussi inconnaissables que lui. Il se peut -donc que l’enseignement secret réservé aux prêtres suprêmes les ramenât -à une plus juste notion de la vérité primordiale. - -A cet aveu aux initiés, on n’avait probablement pas à ajouter d’autres -explications, vu qu’il détruit par la base toutes les explications -possibles. Que pouvait-on, par exemple, leur dire au sujet de la -première, de la plus redoutable de toutes les énigmes, à laquelle on se -heurte immédiatement après celle de la cause des causes: l’origine du -mal? Les religions exotériques la résolvaient en dédoublant, en -multipliant leurs dieux. C’était simple et facile. Il y avait des dieux -de lumière qui représentaient et faisaient le bien; et des dieux des -ténèbres qui représentaient et faisaient le mal; ils luttaient entre eux -dans tous les mondes; et si les dieux du bien étaient toujours les plus -puissants, ils n’étaient cependant jamais complètement victorieux sur -cette terre. Les types les plus nets de ce dualisme, nous les -rencontrons dans la mythologie de l’Avesta, où ils prennent les noms -d’Ormuzd et d’Ahriman; mais sous d’autres vocables, sous d’autres formes -et indéfiniment multipliés, nous les retrouvons dans toutes les -religions et jusque dans le christianisme où Ahriman devient le prince -des démons. - -Mais que pouvait-on dire aux initiés? Les théosophes modernes qui -prétendent dévoiler au moins une partie des enseignements secrets, en -subdivisant également les manifestations du principe inconnu, ne font -que reproduire, sous une autre forme, les explications trop faciles de -la religion exotérique et restent aussi loin qu’elle de la source de -l’énigme; et dans tout le domaine de l’occultisme, nous n’avons même pas -l’ombre d’un commencement d’explication qui diffère autrement que par -les termes de celles des religions officielles. Nous ne savons donc -point ce qu’on leur révélait; et il est assez probable que, de même que -pour le mystère de la cause première, on était obligé de leur avouer -qu’on ne savait rien. Vraisemblablement, on ne pouvait leur dire que ce -que nous diraient les philosophies optimistes d’aujourd’hui, à savoir -que le mal n’existe pas en soi, mais uniquement à notre point de vue, -qu’il est purement relatif, que le mal moral n’est qu’une cécité, ou une -fantaisie de notre entendement, et le mal physique une organisation -défectueuse ou une erreur de notre sensibilité; que la plus effroyable -douleur n’est qu’une jouissance infidèlement traduite par nos nerfs, -comme la jouissance la plus aiguë est déjà une douleur. C’est peut-être -vrai; mais le malheureux homme et surtout le malheureux animal qui n’a -pour toute vie que celle-ci, quand cette vie, comme il arrive trop -souvent, n’est qu’un tissu d’intolérables souffrances, a droit à -quelques éclaircissements supplémentaires. - -On les donnait en renvoyant aux existences successives, aux systèmes -d’expiation et de purification. Mais ces éclaircissements, excellents -quand on admet l’hypothèse de dieux intelligents dont on connaît les -intentions, sont moins défendables lorsqu’il s’agit d’une cause -inconnaissable à laquelle on ne peut attribuer une intelligence et une -volonté sans nier qu’elle soit inconnue. Si l’on parvenait à fournir aux -adeptes une autre explication qui s’imposât, elle devait renfermer la -clef souveraine de l’énigme et ouvrir tous les mystères. Mais l’ombre -même de cette clef chimérique n’est pas parvenue jusqu’à nous. - - -XIII - -Tout branlants qu’en soient les fondements qui ne reposent que sur -l’inconnaissable, il n’en reste pas moins que cette religion primitive -nous a légué sur la constitution et l’évolution de l’univers, sur la -durée des transformations des astres et de la terre, sur le temps, -l’espace et l’éternité, sur les rapports de la matière et de l’esprit, -sur les forces invisibles de la nature, sur les destinées probables de -l’homme, et sur la morale, des enseignements incomparables. L’ésotérisme -de toutes les religions, depuis l’Égypte peut-être et en tout cas depuis -la Perse, la Chaldée, les mystères grecs, pour finir aux hermétistes du -Moyen âge, profita de ces enseignements et en tira la partie la plus -haute et la plus solide de son prestige, en les attribuant à une -révélation secrète, jusqu’à ce que la découverte des livres sacrés de -l’Inde en eût fait connaître la véritable source, et remis les choses au -point. Au fond, l’ésotérisme ne fut jamais qu’une cosmogonie plus -savante, une théogonie plus rationnelle, plus grandiose et plus pure, -une morale plus élevée, que celle des religions vulgaires; outre qu’il -possédait, pour soutenir ou défendre ses doctrines, le secret -péniblement transmis et souvent affreusement obscurci, de la -manipulation de certaines forces oubliées. Aujourd’hui, il nous est -possible de reconnaître, sous toutes les déformations, sous toutes les -surcharges, sous tous les masques, parfois terriblement défigurés, le -même visage. A ce point de vue, il est certain que depuis la publication -et la traduction des textes authentiques, l’occultisme, tel qu’on -l’entendait encore il n’y a guère plus de cinquante ans, a perdu les -trois quarts de ses meilleures provinces. Il a notamment perdu presque -tout intérêt doctrinal, hormis comme moyen de contrôle, puisqu’on peut -étudier à la source même d’où il s’était parcimonieusement infiltré, -tout ce qu’il enseignait secrètement au sujet de Dieu ou des dieux, au -sujet de l’origine des mondes, des forces immatérielles qui le mènent, -du ciel et de l’enfer tels que l’entendaient les Juifs, les Grecs et les -Chrétiens, au sujet de la constitution du corps et de l’âme, des -destinées de celle-ci, de ses responsabilités et de son existence -d’outre-tombe. - -Par contre, si ces textes anciens et authentiques, enfin traduits, nous -prouvent que presque tout ce que l’occultisme affirmait au point de vue -doctrinal n’était pas purement imaginaire mais reposait sur des -traditions réelles et immémoriales; ils nous permettent aussi de -supposer que tout ce qu’il affirmait sur d’autres points, et notamment -sur l’utilisation de certaines forces inconnues, n’est pas non plus -purement chimérique; et il regagne de ce côté ce qu’il perd de l’autre. -En effet, si nous possédons les principaux livres sacrés de l’Inde, il -est à peu près certain qu’il en est d’autres que nous ne connaissons pas -encore, comme il est fort probable que nous n’avons pas pénétré le sens -caché d’un grand nombre d’hiéroglyphes. Il se peut donc que les -occultistes aient eu connaissance de ces écrits ou de ces traditions -orales, par des infiltrations analogues à celles que nous avons pu -constater. Il semble que l’on trouve des traces d’infiltrations de ce -genre dans leur biologie, dans leur médecine, dans leur chimie, dans -leur physique, dans leur astronomie et surtout dans tout ce qui touche à -l’existence d’entités plus ou moins immatérielles qui paraissent vivre -autour de nous. Sous ce rapport, l’occultisme garde encore un intérêt et -mérite une étude attentive et méthodique qui pourrait efficacement -seconder et peut-être rejoindre les travaux que les métapsychistes -indépendants et scientifiques ont entrepris de leur côté, sur les mêmes -sujets. - - -XIV - -Quant à la tradition primitive, si elle a perdu le prestige d’être -occulte, si d’autre part elle pèche par la base en tirant tous ses -enseignements et toutes ses affirmations d’un fonds qu’elle-même a -déclaré à jamais inaccessible, incompréhensible et inconnaissable, il -n’en est pas moins vrai, abstraction faite de cette base défectueuse, -que ces affirmations et ces enseignements sont les plus inattendus, les -plus hauts, les plus admirables, les plus plausibles aussi et le plus -fréquemment confirmés par les faits que l’homme ait connus jusqu’ici. - -Avons-nous le droit, par exemple, d’écarter _à priori_, comme une -imagination puérile et qui ne repose sur rien, la notion de la déchéance -de l’homme, que nous ne pouvons vérifier, quand tout à côté d’elle, -presque contemporaine, nous en rencontrons une autre, aussi générale, -celle des déluges et des cataclysmes universels et préhistoriques, que -la géologie a matériellement constatés? A quelle vérité profonde répond -cette légende d’une humanité supérieure, plus heureuse, plus -intelligente que la nôtre? Nous n’en savons rien jusqu’à ce jour; mais -nous ne savions pas davantage à quoi répondait la tradition des grandes -catastrophes, avant que les annales de ces bouleversements, inscrites -dans les entrailles de la terre, ne nous eussent révélé qu’ils avaient -eu lieu. On pourrait citer un grand nombre d’enseignements de ce genre, -intuitions géniales ou vérités immémoriales, dont la science retrouve -les traces ou qu’elle rejoint aujourd’hui. J’ai déjà noté l’apparition -successive des diverses formes de la vie, énumérées exactement dans -l’ordre que leur assigne la paléontologie. Il faudrait y ajouter le rôle -prépondérant de l’éther, ce fluide cosmique impondérable, transition de -l’esprit à la matière, source de tout ce qui existe, que la religion -primitive appelait Akasha, et qui, d’échos en échos, devient le Télesma -de l’Hermès Trismégiste, le Feu vivant de Zoroastre, le Feu générateur -d’Héraclite, l’Ignis subtillissimus d’Hippocrate, la Lumière astrale de -la Kabbale, le Pneuma de Gallien, la Quinta essentia et l’Azoth des -alchimistes, l’Esprit de vie de Saint Thomas d’Aquin, la Matière subtile -de Descartes, le Spiritus subtillissimus de Newton, l’Od de Reichenbach -et de Carl du Prel, «l’éther infini, mystérieux et toujours en -mouvement, d’où tout sort, où tout rentre», auquel nos savants, dans -leurs laboratoires, sont enfin obligés d’avoir recours afin de rendre -compte d’une foule de phénomènes qui sans lui seraient absolument -inexplicables. Tout ce que nos physiciens et nos chimistes appellent -chaleur, lumière, électricité, magnétisme, n’était pour nos ancêtres que -les manifestations élémentaires d’une substance unique. Ils avaient, il -y a des milliers d’années, reconnu la présence et l’intervention -souveraine de cet agent ubiquitaire dans tous les phénomènes de la vie; -de même qu’ils avaient décrit, avant nos astronomes, la naissance et la -formation des astres; de même encore que la prétendue chimère de la -transmutation des métaux, qu’ils avaient léguée aux alchimistes du Moyen -âge est également confirmée par l’évolution chimique et thermique des -étoiles, «qui, comme le fait observer Charles Nordmann, nous offrent un -exemple complet de cette transmutation, puisque les métaux les plus -lourds n’y apparaissent qu’après les éléments légers et lorsqu’elles se -sont suffisamment refroidies»; de même enfin, car il faut nous borner, -qu’à l’encontre de la science de naguères, ils avaient enseigné qu’il -fallait porter à des millions de siècles la durée des mondes, les âges -de la terre et le temps qui s’écoulera entre sa naissance et sa -destruction, puisqu’un jour de Brahma, qui correspond à l’évolution de -notre globe, compte quatre milliards trois cent vingt millions d’années. - - -XV - -Sur une autre question plus grandiose et plus essentielle, car elle -renferme la loi radicale de notre univers, ils ont également une -tradition inattendue, dont l’humanité ne pourra jamais contrôler qu’une -infime partie. Ils nous disent que le Cosmos, manifestation visible de -la cause inconnue et invisible, n’a jamais été et ne sera jamais qu’une -suite ininterrompue d’expansions et de contractions, d’évaporations et -de condensations, de sommeils et de réveils, d’inspirations et -d’expirations, d’attractions et de répulsions, d’évolutions et -d’involutions, de matérialisations et de spiritualisations, -«d’intériorisations et d’extériorisations», comme dit le Docteur -Jaworski qui a retrouvé en biologie un principe analogue. - -La cause inconnue se réveille; et durant des milliards d’années, les -mondes irradient, se dispersent, s’épandent, se dilatent dans l’espace; -elle se rendort, et les mêmes mondes, durant des milliards d’années, -accourus de tous les points de l’horizon, s’attirent, se concentrent, se -contractent et se coagulent, pour ne plus former, sans périr, car rien -n’est périssable, qu’une masse unique qui rentre dans la cause -invisible. Nous sommes précisément dans une de ces périodes de -contraction ou d’inhalation, à laquelle préside cette immense et -mystérieuse loi de la gravitation, dont rien ne peut rendre compte, si -elle n’est pas électrique, magnétique ou spirituelle, et qui domine -toutes les autres lois de la nature. Si tous les corps, selon Newton, -s’attirent mutuellement en raison directe de leur masse et en raison -inverse du carré de leurs distances, depuis l’éternité sans -commencement, toute la matière de l’univers ne devrait plus former qu’un -bloc infini, à moins de supposer un équilibre parfait et inébranlable -qui serait l’immobilité éternelle. Dans le mouvement perpétuel des -astres, où le déplacement irrégulier d’un atôme le troublerait, il ne -paraît pas possible que cet équilibre puisse exister. En fait, il est à -peu près certain qu’il n’existe pas, et l’Apex, le lieu mystérieux de la -sphère céleste, dans le voisinage de Véga, vers lequel se précipite -notre système solaire avec tout son cortège de planètes, sera peut-être, -pour ce qui nous regarde, son point de rupture et l’une des premières -phases de la grande contraction, qui selon les derniers calculs des -astronomes, aura lieu dans 400.000 ans. - -Mais si cette formidable contraction doit presque inévitablement se -produire, l’univers, quelque jour, ne sera plus qu’un monstrueux bloc de -matière, compact, infini, et probablement à jamais mort, hors duquel il -ne serait plus possible de placer quelque chose. Ce bloc illimité, formé -de toute la matière cosmique, même du fluide éthérique et presque -spirituel qui remplit les fabuleuses étendues interstellaires, -occuperait-il tout l’espace, définitivement et à jamais coagulé dans la -mort; ou flotterait-il dans un vide plus subtil que celui de l’éther et -désormais soumis à d’autres volontés? Il semble que la loi fondamentale -de l’univers aboutisse à une sorte d’anéantissement, d’impasse ou de -non-sens; et d’autre part, si on nie cette attraction ou cette -gravitation universelle, on nie le seul phénomène que l’on constate avec -certitude, et on laisse tous les mondes absolument sans lois. - - -XVI - -L’imagination, l’intuition, les observations ou les traditions de nos -ancêtres ont dépassé ce point mort. Ils ont, sous leur phraséologie -mythique ou mystique, considéré l’univers comme un phénomène électrique, -ou plutôt comme une immense source d’énergie subtile et inconnaissable, -qui obéit aux mêmes lois que celles de l’énergie magnétique, où tout est -action et réaction, où il y a toujours deux forces affrontées et -antagonistes; et renversant les pôles de l’aimant, à l’attraction ils -font succéder la répulsion, à la force centripète une force centrifuge, -à la gravitation une autre loi qui n’a pas encore de nom, qui disperse à -nouveau la matière et les mondes, pour recommencer une nouvelle journée -de Brahma. C’est le _solve et coagula_ des alchimistes. - -Ce n’est évidemment qu’une hypothèse dont on ne peut étayer quelques -côtés que sur certains phénomènes électriques et magnétiques, et sur les -propriétés des corps radio-actifs, mais dont l’ensemble est -naturellement invérifiable. Seulement, il est curieux de constater une -fois de plus que cette hypothèse, la plus grandiose, la plus hardie, et -aussi la plus ancienne, la première de toutes, est peut-être la seule à -laquelle la science puisse se rallier sans déroger. Ici encore, ne -sommes-nous pas en droit de nous demander s’ils n’ont pas vu plus juste -et plus loin que nous, et si nous sommes capables d’imaginer une -cosmogonie aussi vaste, aussi vraisemblable que la leur? - - -XVII - -Si de ces hauteurs nous redescendons à l’homme, nous retrouvons des -intuitions ou des certitudes aussi remarquables. Sans nous aventurer -dans la complexité de subdivisions du reste postérieures, qui nous -entraînerait trop loin, bornons-nous à dire que dans tous les -enseignements primitifs, qui concordent merveilleusement, l’homme se -compose de trois parties essentielles: un corps physique périssable, un -principe spirituel, ombre ou double astral, également périssable, mais -beaucoup plus durable que le corps, et un principe immortel qui, après -des évolutions plus ou moins longues, retourne à son origine qui est -Dieu. Or, on peut constater que dans les phénomènes de l’hypnose, du -magnétisme, du médiumnisme et du somnambulisme, dans tout ce qui touche -à certaines facultés extraordinaires du subconscient qui semblent -indépendantes du corps physique, de même que dans certaines -manifestations d’outre-tombe qui ne sont plus guère niables, nos -sciences métapsychiques sont en quelque sorte forcées d’admettre -l’existence de ce double astral qui déborde de toutes parts l’entité -physique, peut la quitter, s’en séparer, agir indépendamment et loin -d’elle; et probablement lui survivre, ce qui semble donner raison, une -fois de plus, et sur un point extrêmement important, aux intuitions -presque préhistoriques de nos ancêtres hindous et égyptiens. - - -XVIII - -On pourrait, comme je l’ai trop souvent répété, multiplier ces exemples; -et chaque fois que notre science vient ainsi confirmer une de ces -intuitions ou de ces traditions, il serait sage de jeter un regard plus -confiant sur celles qui attendent encore cette confirmation. Plus il y -aura de points sur lesquels il est démontré qu’elles ne se sont pas -trompées, plus il y aura de chances pour qu’elles ne se soient pas -trompées davantage sur ceux qui sont encore invérifiables. Souvent ce -sont les plus importants et qui nous touchent le plus directement, le -plus profondément. Ne tirons pas encore de conclusions trop générales ou -trop hâtives; mais que ces premières confirmations ou commencements de -confirmations nous engagent à accorder un crédit provisoire et attentif -aux autres hypothèses. Quand nous aurons définitivement réglé ces -premiers points, nous ne serons pas au bout de nos peines; mais nous -nous trouverons beaucoup plus loin que nous n’étions, et c’est tout ce -que nous sommes en droit d’exiger ou d’espérer de n’importe quel système -religieux ou philosophique et même de n’importe quelle science; sans -compter que la moindre avance ici, qui est le centre de tout, a des -conséquences incomparablement plus grandes qu’une avance sur le diamètre -ou la circonférence; car c’est de ce centre ou de ce moyeu que partent -tous les rais de l’immense roue dont la science n’a guère étudié que la -périphérie. - -Il faut admettre une fois pour toutes, qu’on ne peut rien comprendre ni -expliquer, sinon, on ne serait plus un homme mais un dieu; ou plutôt le -seul Dieu. Hors quelques constatations mathématiques et matérielles, -dont au demeurant on ne pénètre pas l’essence, tout n’est qu’hypothèse. -C’est donc uniquement sur des hypothèses que nous avons à régler notre -vie, en ne comptant pas sur des certitudes qui probablement ne viendront -jamais. Il importe donc de bien choisir nos hypothèses vitales, de ne -prendre que les plus hautes, les meilleures et les plus plausibles; et -nous voyons que ce sont presque toujours les plus anciennes. Dans la -hiérarchie des évolutions, nous ne connaîtrons jamais l’être central ou -suprême, ni sa pensée dernière; mais cela n’empêche pas que nous ne -devions tâcher à savoir beaucoup plus que nous ne savons. Si nous ne -pouvons tout connaître, ce n’est pas une raison pour nous résigner à ne -connaître rien; et si d’autres sciences que la science proprement ou -improprement dite, peuvent nous aider, nous faire aller plus vite et -plus loin, il est profitable de les interroger ou du moins de ne pas les -rejeter d’avance et sans examen, comme on l’a fait trop souvent et trop -légèrement jusqu’ici. - - -XIX - -Parmi ces affirmations et ces enseignements incontrôlables, ne retenons -que ceux qui nous intéressent le plus, notamment ceux qui ont trait à la -conduite de notre vie, aux sanctions, aux responsabilités, aux -récompenses et à la morale qui en découle, aux mystères de la mort, à -l’existence d’outre-tombe et aux destinées finales de l’homme. - -Jusqu’à présent, presque tous les enseignements qui portent sur ces -points étaient, pour nous Européens, ésotériques et se cachaient dans -les replis de la Kabbale et de la Gnose, héritières traquées, hagardes -et obscures de la sagesse hindoue, égyptienne, persane et chaldéenne. -Mais depuis la lecture des textes sanscrits, ils ne le sont plus, du -moins dans leurs parties essentielles, car bien que, comme je l’ai déjà -dit, nous soyons loin de connaître tous les livres sacrés de l’Inde et -peut-être plus loin encore d’avoir saisi le sens secret des -hiéroglyphes, il est néanmoins peu probable que de nouvelles révélations -ou des éclaircissements plus complets soient de nature à bouleverser -sérieusement ce que nous savons. - - -XX - -Aucune règle de conduite, aucune morale ne pouvait être tirée de la -cause première inconnaissable, du Dieu unique et non manifesté. Il est -en effet impossible de connaître ce qu’il veut, puisqu’il est impossible -de le connaître lui-même. Pour trouver une volonté dans l’infini, dans -l’univers ou dans la divinité, nous sommes obligés de nous jeter dans -l’invérifiable et de franchir l’abîme d’illogisme dont nous avons déjà -parlé, en faisant procéder de cette cause qui pour se manifester s’est -divisée, un ou plusieurs dieux, émanations de l’inconnaissable qui -deviennent subitement aussi connues que si elles étaient sorties des -mains de l’homme. Il est certain que la base de la morale qui découlera -de cette opération arbitraire, sera toujours précaire et ne s’offre que -comme un postulat sur lequel il faut fermer les yeux. Mais il est -remarquable qu’après cette opération préliminaire, ou concurremment avec -elle, dans toutes les religions primitives, nous en trouvions une autre -qui en est comme la conséquence nécessaire et en tout cas constante: le -sacrifice volontaire de l’une de ces émanations de l’inconnaissable, qui -s’incarne, renonce à ses prérogatives, afin de diviniser l’homme en -humanisant Dieu. - -L’Égypte, l’Inde, la Chaldée, la Chine, le Mexique, le Pérou, tous ont -le mythe de l’enfant-dieu, né d’une vierge; et le premier jésuite -missionnaire en Chine trouva que la naissance miraculeuse du Christ -avait été anticipée par Fuh-Ke, né 3468 ans avant J.-C. On a très -justement fait remarquer que si un prêtre de l’antique Thèbes ou -d’Héliopolis revenait sur cette terre, il reconnaîtrait, dans le tableau -de la Vierge à l’enfant de Raphaël, l’image d’Horus dans les bras -d’Isis. L’Isis égyptienne, comme notre vierge immaculée, était également -représentée debout sur un croissant et couronnée d’étoiles. Devaki nous -est pareillement montrée tenant dans ses bras le divin Krichna ou -Krischna, comme l’est Istar, à Babylone, l’enfant Tammuz sur ses genoux. -Le mythe de l’incarnation, qui est aussi un mythe solaire, se répète -ainsi d’âge en âge, sous des noms différents, mais c’est dans l’Inde où -il est à peu près certain qu’il prit naissance, que nous le retrouvons -sous sa forme la plus pure, la plus élevée et la plus significative. - - -XXI - -Sans nous attarder aux discutables incarnations des Hermès, des Manous -et des Zoroastres, qu’il est impossible de contrôler historiquement, -parmi les nombreuses incarnations de Vichnou, la seconde personne de la -trinité brahmanique, ne rappelons que les deux plus célèbres, la -huitième, celle de Krichna, et la neuvième, celle du Bouddha. Pour dater -approximativement la première, nous avons le Bhagavat-Gita, qui met en -relief l’admirable figure de Krichna. Les indianistes catholiques -sentant le danger qu’à leur point de vue trop étroit, l’incarnation de -Krichna fait courir à celle du Christ, admettent que le Bhagavat-Gita -fut composé avant notre ère, mais soutiennent qu’il fut remanié depuis. -Comme il est difficile de prouver ces remaniements, ils ajoutent qu’au -surplus, s’il est démontré que le Bhagavat-Gita et d’autres livres -sacrés aussi gênants sont réellement antérieurs au Christ, ils sont -l’œuvre du démon qui, prévoyant l’incarnation de Jésus, avaient voulu, -par ces préfigurations, en énerver l’effet. Quoiqu’il en soit, des -indianistes purement scientifiques, tels que William Jones, Colebrooke, -Thomas Strange, Wilson, Princeps, etc., s’accordent à reconnaître qu’il -remonte au moins à douze ou quinze siècles avant notre ère. Il est en -effet commenté et analysé dans le Madana-Ratna-Pradipa, recueil des -textes des plus anciens législateurs, dans Vrihaspati, dans Parasara, -dans Narada et dans une foule d’autres ouvrages d’une incontestable -authenticité. Selon d’autres orientalistes, pour tout dire, les poèmes -sur Krichna ne remontent pas au delà du Maha-Bharata, ce qui nous -reporte en tout cas à deux siècles avant J.-C. - -Quant à l’incarnation de Siddharta Gautama Bouddha ou Çakya-Mouni, il -n’y a plus de doute possible, Çakya-Mouni étant un personnage historique -qui vécut au V siècle avant J.-C. - - -XXII - -Tout ceci du reste est suffisamment connu et il serait inutile -d’insister. Mais quel peut être le sens secret d’un mythe aussi -immémorial, aussi unanime, aussi déconcertant? La cause inconnue de -toutes les causes, se subdivisant, descendant des hauteurs de -l’inconcevable, se sacrifiant, se limitant et devenant homme pour se -faire connaître aux hommes? Toutes les interprétations qu’on en pourrait -donner ne seraient-elles pas déraisonnables si l’on ne veut pas voir -sous cet incompréhensible mythe un nouvel aveu, cette fois plus -détourné, mieux déguisé, plus profondément caché de l’agnosticisme -fondamental, de l’ignorance sublime et invincible des grands -instructeurs primitifs? Ils savaient que de l’inconnaissable ne peut -naître que l’inconnu. Ils savaient que l’homme ne pourrait jamais -connaître Dieu, et c’est pourquoi, ne cherchant plus du côté où tout -espoir était forclos, ils vont droit à l’homme qui est la seule chose -qu’ils connaissent. Ils se disent: il nous est impossible de savoir ce -qu’est Dieu, où il est, ce qu’il veut; mais nous savons qu’étant partout -et qu’étant tout, il est nécessairement dans l’homme et qu’il est -l’homme; ce n’est donc que dans l’homme et par l’homme que nous pouvons -découvrir sa volonté. Sous le symbole de l’incarnation, ils cachent -ainsi la grande vérité que toutes les lois divines sont humaines; et -cette vérité n’est que le revers d’une autre vérité aussi grande, à -savoir que dans l’homme se trouve le seul dieu que nous puissions -connaître. - -Dieu se manifeste dans la nature; mais il ne nous a jamais parlé que par -la bouche des hommes. Ne cherchez pas ailleurs, dans les espaces infinis -et inaccessibles, le Dieu dont vous êtes inquiets; c’est en vous qu’il -se cache, c’est en vous que vous devez le découvrir. Il est en vous -autant qu’en ceux où il paraît s’être incarné d’une façon plus -éclatante. Tout homme est Krichna, tout homme est le Bouddha; il n’y a -entre le dieu qu’ils incarnent en eux et celui qui s’incarne en -vous-même, aucune différence, mais ils ont su l’y retrouver mieux que -vous. Imitez-les, vous serez leur égal; et si vous ne pouvez les suivre, -écoutez du moins ce qu’ils vous disent, car ils ne peuvent vous dire que -ce que vous dirait le dieu qui est en vous, si vous aviez appris à -l’écouter comme ils l’ont écouté. - - -XXIII - -Voilà le fond de toute la religion védique et de toutes les religions -ésotériques qui en dérivent. Mais à sa source, la vérité est à peine -enveloppée de symboles ou de mythes transparents. Elle n’a rien de -secret, souvent même elle s’affirme hautement, sans réticences et sans -voiles. «Quand tous les autres dieux ne sont plus que des noms qui -s’évanouissent, dit Max Muller, il ne reste plus que l’_Atman_, le moi -subjectif, et _Brahma_, le moi objectif, et la science suprême s’exprime -dans ces mots: _Tat twam_, _Hoc tu_, «Tu es cela», toi, ton moi -véritable, ce qu’on ne peut t’arracher quand disparaît tout ce qui avait -semblé tien pour un temps. Quand tout ce qui avait été créé s’évanouit -comme un rêve, ton moi réel appartient au moi éternel; l’_Atman_, la -personne qui est en toi est le vrai Brahma. Ce Brahma dont la naissance -et la mort t’avaient un instant séparé, mais qui te reçoit de nouveau -dans son sein, aussitôt que tu reviens à lui[11].» - - [11] MAX MULLER, _Origine de la Religion_, p. 321. - -«Le Rig-Véda ou le Véda des hymnes, le vrai Véda ou le Véda par -excellence, dit encore Max Muller, finit dans les Upanishads, ou, comme -on les appela plus tard, dans le Védanda. Or, la note dominante des -Upanishads, c’est le «Connais-toi toi-même», c’est-à-dire connais l’être -qui est le support de ton Moi et apprends à le trouver et à le -reconnaître dans l’Être éternel et suprême, l’Un sans second, qui est le -support du monde entier.» - -«Le culte à sa dernière hauteur, celui du Vanaprastha, c’est-à-dire du -vieillard, de l’homme qui a payé ses trois dettes, qui a vu «le fils de -son fils», et se retire dans la forêt, devient purement mental et, à la -fin, l’examen de soi-même, au sens le plus profond du mot, c’est-à-dire -la reconnaissance du moi individuel avec le moi éternel, devient la -seule occupation qui lui soit encore permise[12].» - - [12] _Ibid._, p. 313. - -«Cherche le Moi caché dans ton cœur», dit le _Mahabharata_, dernier écho -des grands enseignements, «Brahma, le vrai Dieu, c’est toi-même». Tel -est, répétons-le, le fond de la pensée védique; et c’est de cette pensée -que découle tout le reste. Pour la retrouver, nous n’avons nullement -besoin de la théosophie moderne qui n’a fait que l’étayer de textes -moins connus et d’une authenticité moins certaine. Jamais elle ne fut -secrète, mais par sa grandeur même, elle échappait aux yeux de ceux qui -ne pouvaient la comprendre; et peu à peu, à mesure que se multipliaient -les dieux et qu’ils se mirent à la portée des hommes, elle fut perdue de -vue. Sa hauteur seule la rendit ésotérique. Aux temps héroïques du -védisme, où presque tous, après avoir accompli leurs devoirs envers -leurs parents et leurs enfants se retiraient dans la forêt pour y -attendre tranquillement la mort, rentrer en eux-mêmes et y chercher le -dieu caché avec lequel ils allaient bientôt se confondre, elle était la -pensée de tout un peuple. Mais les peuples ne restent pas longtemps -fidèles aux sommets. Afin de ne pas perdre tout contact avec eux, elle -dut descendre, masquer son visage, se mêler à la foule sous mille -déguisements. Néanmoins, nous la retrouvons toujours sous les voiles de -plus en plus épais dont elle se couvre. «L’homme est la clef de -l’univers», proclamait encore l’axiome fondamental des hermétistes du -Moyen âge, d’une voix étouffée sous le fatras de textes illisibles et de -grimoires indéchiffrables, comme Novalis, sans peut-être se douter qu’il -retrouvait une vérité vieille de plusieurs milliers d’années, presque -aussi vieille que le monde, la répétait une dernière fois, sous une -forme à peine altérée, en nous apprenant que «notre premier devoir est -la recherche de notre moi transcendental». - -Abandonnés dans un univers infini où nous ne pouvons rien connaître que -nous-mêmes, n’est-ce pas, en effet, la seule vérité qui surnage, la -seule qui ne soit pas illusoire, la seule aussi que nous puissions, -après tant d’interprétations erronées où nous ne l’avions pas reconnue, -après tant de mésaventures, encore espérer de rejoindre? - - -XXIV - -Dieu ou la cause première est inconnaissable; mais étant partout, il est -nécessairement en nous; c’est donc en nous-mêmes que nous pouvons -découvrir ce qu’il nous importe d’en connaître. Voilà les deux points -d’appui de la voûte qui soutient la religion primitive et toutes celles, -ou du moins la doctrine réelle mais secrète de toutes celles qui en -dérivent, c’est-à-dire de toutes celles que nous connaissons, hors le -fétichisme de peuplades tout à fait barbares. Elle les avait trouvés dès -l’origine, ou plutôt dès ce que nous appelons l’origine qui devait avoir -derrière soi un passé de milliers, peut-être de millions d’années. Nous -n’en avons pas trouvé d’autres, nous n’en trouverons jamais d’autres, à -moins d’une révélation impossible, sinon en principe du moins en fait; -car rien qui n’est pas humain ou divinement humain ne peut parvenir -jusqu’à nous. Nous sommes revenus au point d’où nos ancêtres étaient -partis; et le jour où l’humanité en atteindra un autre, sera le jour le -plus extraordinaire qui, depuis la naissance de ce monde, ait éclairé -notre planète. - -Les incarnations de Dieu, dans la pensée religieuse primitive, ne sont -donc que des extériorisations périodiques et sporadiques, des -manifestations éclatantes, synthétiques et exceptionnelles du Dieu qui -est en tout homme. Cette incarnation est universelle et latente en -chacun de nous; mais si l’incarnation est regardée comme un privilège -pour l’homme en qui elle s’opère, elle est considérée comme un sacrifice -de la part de Dieu. Vichnou s’est volontairement sacrifié en descendant -dans Krichna et dans le Bouddha. S’est-il également sacrifié en -descendant dans les autres hommes? D’où vient cette idée de sacrifice? -Elle est assez mystérieuse et remonte sans doute à de très antiques -traditions; en tout cas, elle ne paraît pas purement rationnelle comme -les deux précédentes. On n’explique nulle part pourquoi il est -nécessaire qu’une émanation de Dieu redescende dans l’homme qui est déjà -une émanation divine. Il y a là un hiatus que ne comble pas le mythe de -la déchéance originelle qui reste également inexpliqué. A moins que -l’idée en question ne repose tout simplement sur cette constatation que -tout homme qui dépasse les autres, qui voit plus haut et plus loin -qu’eux et leur enseigne ce qu’ils ne peuvent pas encore comprendre, est -forcément méconnu, persécuté, sacrifié et malheureux. - - -XXV - -Cette idée, explicable ou non, n’en est pas moins très importante, car -c’est elle qui semble avoir aiguillé la morale primitive sur l’une des -voies principales qu’elle a suivies. En effet, la notion de -l’inconnaissable, si elle élargissait la pensée courageuse qui -s’aventurait sur ses pics dénudés, ne pouvait donner que des -enseignements négatifs. Elle écartait assurément les petits dieux -anthropomorphes et presque toujours malfaisants; mais ne laissait à leur -place qu’un vide immense et silencieux. D’autre part, le panthéisme, -aussi vaste que l’agnosticisme, apprenait, il est vrai, que Dieu étant -partout et tout étant Dieu, tout devait être aimé et respecté; mais il -s’ensuivait que le mal, ou du moins ce que l’homme est forcé d’appeler -le mal, étant divin comme le bien, devait être aimé et respecté à l’égal -de celui-ci. L’idée était trop nue, trop illimitée, survoûtait trop -gigantesquement les deux pôles de l’univers, pour que l’homme osât s’y -engager et y pût choisir un chemin. - -Enfin, la recherche du dieu caché en chacun de nous, qui est un des -corollaires de ce panthéisme, si elle était laissée sans direction, ne -pouvait aboutir qu’à des conséquences dangereuses. Il y a en nous toutes -espèces de dieux ou toutes espèces d’instincts, de pensées, de désirs, -de passions que l’on peut prendre pour des dieux; il y en a de bons et -de mauvais; et les mauvais sont souvent plus nombreux et en tout cas -plus faciles à trouver que les bons. Le vrai Dieu, le plus haut, le plus -immatériel, ne se révèle qu’à quelques-uns. Ce Dieu ainsi révélé, qui -n’est en somme que les meilleures pensées des meilleurs d’entre nous, il -fallait appeler sur lui l’attention des autres hommes; le leur faire -connaître et le leur imposer; et c’est peut-être ainsi que cet étrange -mythe qui n’est probablement au fond que la reconnaissance d’un -phénomène humain et naturel, s’est peu à peu insinué, puis implanté et -développé. Il est en effet assez vraisemblable que, comme tout ce qui a -rapport à l’évolution des hommes, il n’ait pas surgi tout d’un coup d’un -cerveau unique, mais se soit dégagé confusément et précisé lentement, au -cours de tâtonnements et de siècles sans nombre. - - -XXVI - -Sans nous arrêter davantage à cet énigme, bornons-nous à constater -l’influence qu’elle eut sur la morale primitive, en l’orientant dès le -début vers d’autres cimes que celles que lui montrait l’intelligence. A -son défaut, la morale primitive qui croyait écouter un Dieu caché, mais -n’entendait en somme que la raison humaine, n’eût été qu’une morale -cérébrale et eût pu dévier vers une contemplation stérile ou vers un -rationalisme froid, rigide, austère et implacable; car la raison seule, -même quand elle s’élève très haut et qu’on la prend pour la voix de -Dieu, ne suffit pas à guider les hommes vers les sommets de -l’abnégation, de la bonté et de l’amour. L’exemple d’un sacrifice -initial courba sa rigueur et la lança dans une autre direction et vers -un but qu’elle eût peut-être fini par entrevoir, mais n’eût atteint que -beaucoup plus tard et après d’innombrables et cruelles erreurs. - -Est-ce sur ce mythe de l’incarnation que se greffe le dogme,--bien qu’il -n’y ait pas à proprement parler de dogmes dans les religions -orientales,--de la réincarnation où se trouvent toutes les sanctions et -toutes les récompenses de la religion primitive? Le principe essentiel -de l’homme, le support de son moi étant divin et immortel, après la -disparition du corps qui l’avait momentanément séparé de son origine -spirituelle, doit logiquement retourner à cette origine. Mais d’autre -part, le dieu caché, par l’intermédiaire des grandes incarnations, ayant -introduit dans la morale la notion du bien et du mal, il ne paraissait -pas admissible que l’âme, qui n’avait pas écouté sa propre voix ou celle -des divins instructeurs et s’était plus ou moins souillée dans la vie, -pût rentrer d’emblée et sans purification préalable dans l’océan -immaculé de l’esprit éternel. De l’incarnation à la réincarnation il n’y -avait qu’un pas qui fut sans doute presque inconsciemment franchi; et de -la réincarnation aux réincarnations et aux purifications successives, la -transition était encore plus facile; et d’elles découle toute la morale -hindoue, avec son Karma, qui n’est en somme que le casier judiciaire -d’une âme, casier qui la suit, s’aggrave ou s’allège dans ses -palingénésies, jusqu’au Nirvana, lequel n’est pas, comme on se le -représente trop souvent, l’annihilation ou la dispersion dans le sein de -Dieu, ou, d’autre part, la réunion avec Dieu, coïncidant avec la -perfection de l’esprit humain débarrassé de la matière, l’acquiescement -parfait à la loi, le calme inaltérable dans la contemplation de ce qui -est, l’espérance désintéressée de ce qui doit être et le repos dans -l’absolu, c’est-à-dire dans le monde des causes où toutes les illusions -des sens disparaissent; mais un état plus mystérieux qui n’est pas le -bonheur parfait ni le néant mais à proprement parler et une fois de -plus, l’inconnaissable. «Que le Parfait existe au delà de la mort, dit -un texte contemporain du Bouddha qui révèle le sens devenu ésotérique du -Nirvana, que le Parfait existe au delà de la mort, cela n’est pas exact. -Que le Parfait n’existe pas au delà de la mort, cela non plus n’est pas -exact. Que le Parfait à la fois existe et n’existe pas au delà de la -mort, cela non plus n’est pas exact[13].» - - [13] _Sanyutta Nikâya_, vol. II, fol. 110 et 199. - -Comme le dit très bien Oldenberg qui cite ce passage entre plusieurs -autres où se trouve le même aveu: «Ce n’est pas nier le Nirvana ou le -Parfait ou conclure qu’il n’existe pas du tout. L’esprit est arrivé ici -au bord d’un mystère insondable. Inutile de chercher à le découvrir. Si -on renonçait définitivement à une éternité future, on parlerait d’autre -façon; c’est le cœur qui s’abrite derrière le voile du mystère. A la -raison qui hésite à admettre une vie éternelle comme concevable, il -tâche d’arracher l’espérance en une vie dépassant toute conception[14].» - - [14] OLDENBERG, _Le Bouddha_, p. 235. - -Et c’est encore renouveler l’antique aveu fondamental que pour tout ce -qui touche à l’essentiel, on ne sait rien, on ne peut rien savoir, en -même temps que c’est une preuve nouvelle de la magnifique sincérité et -de la haute et souveraine sagesse de la religion primitive. - -Tous les êtres finiront-ils par atteindre le Nirvana? Qu’adviendra-t-il -alors, et pourquoi, puisque tout existe de toute éternité, tous ne -l’ont-ils pas encore atteint? A ces questions et à d’autres de ce genre, -les Védas n’opposent qu’un silence dédaigneux; mais des textes -bouddhiques, entre autres celui-ci, répondent sagement à ceux qui -veulent en savoir trop: «Le Sublime n’a pas révélé cela; parce que cela -ne sert pas au salut, que cela ne sert pas à la vie pieuse, au -détachement des choses terrestres, à l’anéantissement du désir, à la -cessation, au repos, à la connaissance, à l’illumination, au Nirvana; -pour cette raison, le Sublime n’en a rien révélé.» - - -XXVII - -Quelle que soit la valeur de ces hypothèses, il est indubitable que la -morale que nous voyons naître de cet agnosticisme et de ce panthéisme -illimités, est la plus haute, la plus pure, la plus désintéressée, la -plus sensible, la plus fouillée, la plus délicate, la plus limpide, la -plus parfaite, que nous ayons connue jusqu’à ce jour et que sans doute -nous puissions espérer de connaître. - -Cette morale, aussi bien que l’énigme de l’incarnation et du sacrifice -dont nous venons de parler, et que tant d’autres points que nous n’avons -fait qu’effleurer, exigerait une étude particulière qui n’est pas notre -objet. Il suffira de rappeler qu’elle repose sur le principe des -réincarnations successives et du Karma. - -Le monde, à proprement parler, n’a pas été créé; il n’y a pas en -sanscrit de mot qui corresponde à l’idée de création, comme il n’y en a -pas qui corresponde à celle de néant. L’univers est une matérialisation -momentanée et sans doute illusoire de la cause inconnue et spirituelle. -Séparée de l’esprit qui est son essence propre, réelle et éternelle, la -matière tend à y revenir et d’évolutions en évolutions, partie de plus -bas que le minéral, en passant par la plante et l’animal, pour aboutir à -l’homme et le dépasser, elle se transforme et se spiritualise, jusqu’à -ce qu’elle soit assez pure pour remonter à son origine. Cette -purification exige souvent une longue série de réincarnations, mais il -est possible d’en réduire le nombre et même d’y mettre un terme par une -spiritualisation intensive, héroïque et totale qui dès la mort et -parfois même dès cette vie, ramène l’âme dans le sein de Brahma. - -Cette explication de l’inexplicable, malgré les objections qui se -présentent, notamment au sujet de l’origine et de la nécessité de la -matière ou du mal, qui sont laissées dans l’ombre, en vaut une autre et -a l’avantage d’être la première en date, outre qu’elle est la plus -vaste, qu’elle embrasse tout ce qu’on peut imaginer et part du grand -principe spirituel auquel, faute de tout autre acceptable, nous sommes -de plus en plus impérieusement forcés de revenir. - -En tout cas, elle l’a prouvé, elle a favorisé plus que nulle autre -l’éclosion et l’évolution d’une morale que l’homme n’avait jamais -atteinte et qu’il n’a pas dépassée jusqu’ici. - -Il faudrait disposer de plus de place que nous n’en avons et -déséquilibrer cette étude, pour en donner une idée suffisante. - -L’admirable de cette morale, quand on la prend près de sa source où elle -a encore sa pureté, c’est qu’elle est tout intérieure, toute -spirituelle. Elle ne trouve ses sanctions et ses récompenses qu’en notre -propre cœur. Il n’y a pas de juge qui attende l’âme à la sortie du -corps, il n’y a pas de paradis, il n’y a pas d’enfer; car l’enfer ne -vient que plus tard. Le juge, l’enfer ou le paradis, c’est l’âme même, -l’âme seule. Elle ne rencontre rien ni personne. Elle n’a pas besoin de -se juger, elle se voit telle qu’elle est, telle que l’ont faite ses -actions et ses pensées, à la fin de cette vie et des vies antérieures. -Elle s’aperçoit enfin, tout entière, dans l’infaillible miroir que lui -tend la mort, et reconnaît que son bonheur ou son malheur c’est -elle-même. Elle ne peut jouir ou souffrir que d’elle-même. Elle est -seule dans l’infini, il n’y a pas de dieu au-dessus d’elle pour lui -sourire ou l’effrayer; elle est le dieu qu’elle a déçu, mécontenté ou -satisfait. Sa condamnation ou son absolution, c’est ce qu’elle est -devenue. Elle ne peut pas sortir d’elle-même pour aller ailleurs où elle -serait plus heureuse. Elle ne peut respirer que dans l’atmosphère -qu’elle s’est créée, elle est son atmosphère, elle est son propre monde -et son propre milieu; et il faut qu’elle s’élève et se purifie pour que -ce monde et ce milieu s’élèvent, se purifient et s’étendent avec elle, -autour d’elle. - - * * * * * - -«L’âme, dit Manou, est son propre témoin, l’âme est son propre asile; ne -méprisez jamais votre âme, ce témoin par excellence des hommes!» - -«Les méchants se disent: «Personne ne nous «voit», mais les Dieux les -regardent, de même que l’esprit qui siège en eux.» - -«O homme! tandis que tu te dis: «Je suis seul avec moi-même», dans ton -cœur réside sans cesse cet Esprit suprême, observateur attentif et -silencieux de tout le bien et de tout le mal. - -«Cet Esprit qui siège dans ton cœur, c’est un juge sévère, un punisseur -inflexible, c’est Yama, le juge des morts[15].» - - [15] _Manou_, VIII, 84, 85, 91, 92. - - -XXVIII - -Entre la naissance et la mort qui n’est qu’une nouvelle naissance, les -_Lois de Manou_ distinguent cinq périodes: la conception, l’enfance, le -noviciat ou l’étude des sciences divines et humaines, l’état de père de -famille et enfin celui d’anachorète se préparant à la mort. Chacune de -ces périodes a ses devoirs qu’il faut avoir accomplis, avant de pouvoir -aspirer à la retraite dans la forêt. En attendant cette heure entre -toutes désirée, «la résignation, dit Manou, l’action de rendre le bien -pour le mal, la tempérance, la probité, la pureté, la chasteté et la -répression des sens, la connaissance des livres sacrés, le culte de la -vérité, l’abstention de la colère, telles sont les dix vertus en quoi -consiste le devoir[16].» - - [16] _Manou_, VI, 92. - -Le but de notre vie sur cette terre, c’est de mettre un terme aux -réincarnations, car la réincarnation est un châtiment que l’âme est -obligée de s’infliger tant qu’elle ne se sent pas assez pure pour -rentrer en Dieu. «Atteindre la condition suprême, dit Manou, ne plus -renaître sur cette terre, voilà l’idéal! Être assuré d’un bonheur -éternel et que la terre ne voie plus notre âme venir de nouveau -s’envelopper de sa grossière substance.» - -Cette purification, cette dématérialisation progressive, ce renoncement -à tout égoïsme, commence dès le début de la vie et se poursuit durant -toutes les phases de l’existence; mais il faut d’abord accomplir tous -les devoirs de cette existence active: «Car, sachez-le tous, disent les -livres sacrés, nul d’entre vous n’arrivera à s’absorber dans le sein de -Brahma par la prière seulement, et le mystérieux monosyllabe n’effacera -vos dernières souillures que quand vous arriverez sur le seuil de la vie -future, chargé de bonnes œuvres, et les plus méritoires parmi ces œuvres -seront celles qui auront pour mobiles l’amour du prochain et la -charité.» - -«Une seule bonne action, dit encore Manou, vaut mieux que mille bonnes -pensées, et ceux qui remplissent leurs devoirs sont supérieurs à ceux -qui les connaissent.» - -«Que le sage observe constamment les devoirs moraux (Yamas) avec plus -d’attention que les devoirs pieux (Niyamas), celui qui néglige les -devoirs moraux déchoit même lorsqu’il observe les devoirs pieux[17].» - - [17] _Manou_, IV, 204. - - -XXIX - -Il y a dans la vie ceux périodes bien distinctes: la période active ou -sociale, où l’homme fonde sa famille, assure sa descendance, travaille -de ses mains, accomplit les humbles devoirs de l’existence quotidienne -envers les siens et ceux qui les entourent. Pour ces jours encore -profanes, abondent les plus angéliques préceptes de résignation, de -respect de la vie, de patience et d’amour. - - * * * * * - -«Les maux dont nous affligeons notre prochain, dit Krichna, nous -poursuivent ainsi que notre ombre suit notre corps.» - -«De même que la terre supporte ceux qui la foulent aux pieds et lui -déchirent le sein en la labourant, de même nous devons rendre le bien -pour le mal.» - -«Qu’il sache bien que ce qui est au-dessus de tout, c’est le respect de -soi-même et l’amour du prochain.» - -«Celui qui remplit tous ses devoirs pour plaire à Dieu seul et sans -envisager la récompense future, est sûr d’un immortel bonheur[18].» - - [18] _Ibid._, II, 15. - -«Si un acte pieux procède de l’espoir d’une récompense en ce monde ou -dans l’autre, cet acte est dit intéressé. Mais celui qui n’a -d’autre mobile que la connaissance et l’amour de Dieu, est dit -désintéressé[19].» (Méditons un moment cette parole vieille de plusieurs -milliers d’années, une de celles que nous pouvons redire sans y changer -une syllabe, car Dieu ici, comme dans toute la littérature védique, -c’est le meilleur et l’éternel de nous-mêmes et de l’univers.) - - [19] _Ibid._, XII, 89. - -«L’homme dont tous les actes religieux sont intéressés parvient au rang -des saints et des anges (Devas). Mais celui dont tous les actes pieux -sont désintéressés se dépouille pour toujours des cinq éléments pour -acquérir l’immortalité dans la Grande Ame.» - -«De toutes les choses qui purifient, la pureté dans l’acquisition des -richesses est la meilleure. Celui qui conserve sa pureté en devenant -riche est réellement pur, et non celui qui s’est purifié avec la terre -et l’eau.» - -«Les hommes instruits se purifient par le pardon des offenses, par des -aumônes et par la prière. L’intelligence est purifiée par le savoir.» - -«La main d’un artisan est toujours pure pendant qu’il travaille.» - -«Bien que la conduite de son époux soit blâmable, bien qu’il se livre à -d’autres amours et soit dépourvu de bonnes qualités, une femme vertueuse -doit constamment le révérer comme un Dieu.» - -«Celui qui a souillé l’eau par quelque impureté ne doit vivre que -d’aumônes pendant un mois entier.» - -«Afin de ne causer la mort d’aucun animal, que le Sannyâsî (c’est-à-dire -le mendiant ascétique), la nuit comme le jour, même au risque de se -faire du mal, marche en regardant à terre[20].» - - [20] _Ibid._, XII, 90; V, 106, 107, 129, 154; XI, 255; VI, 68. - -«Pour avoir coupé, une seule fois et sans mauvaise intention, des arbres -portant leur fruit, des buissons, des lianes, des plantes grimpantes ou -des plantes rampantes en fleur, on doit répéter cent prières du -Rig-Véda.» - -«Si l’on arrache inutilement des plantes cultivées ou des plantes nées -spontanément dans une forêt, on doit suivre une vache pendant un jour -entier et ne se nourrir que de lait.» - -«Par un aveu fait devant tout le monde, par le repentir, par la -dévotion, par la récitation des prières sacrées, un pêcheur peut être -déchargé de sa faute, ainsi qu’en donnant des aumônes, lorsqu’il se -trouve dans l’impossibilité de faire d’autre pénitence.» - -«Autant son âme éprouve de regret pour une mauvaise action, autant son -corps est déchargé du poids de cette action perverse.» - -«La réussite de toutes les affaires du monde dépend des lois du Destin, -réglées par les actions des mortels dans leurs existences précédentes, -et de la conduite de l’homme; les décrets de la Destinée sont un -mystère; c’est donc aux moyens dépendant de l’homme qu’il faut avoir -recours.» - -«La justice est le seul ami qui accompagne les hommes après le trépas; -car toute affection est soumise à la même destruction que le corps[21].» - - [21] _Ibid._, XI, 142, 144, 227, 229; VII, 205. - -«Si celui qui vous frappe laisse tomber le bâton dont il se sert, -ramassez-le et rendez-le lui sans murmurer.» - -«Vous n’abandonnerez pas les animaux dans leur vieillesse, en souvenir -des services qu’ils vous ont rendus[22].» - - [22] _Sama Véda_. - -«Celui qui méprise une femme méprise sa mère. Les larmes des femmes -attirent le feu céleste sur ceux qui les font couler.» - -«L’honnête homme doit tomber sous les coups des méchants, comme l’arbre -Santal qui, lorsqu’on l’abat, parfume la hache qui le frappe[23].» - - [23] _Pradasa_. - -«Porter les trois bâtons de l’ascète, observer le silence, porter les -cheveux en tresse, se raser la tête, se vêtir de vêtements d’écorce ou -de peaux, accomplir les vœux et les ablutions, célébrer la Agnihotra, -habiter dans la forêt, s’émacier le corps, tout cela est vain si le cœur -n’est pas pur.» - -«Celui qui, quelque soin qu’il prenne de lui-même, pratique le calme de -l’âme, qui est calme, soumis, contenu, chaste, et a cessé de trouver à -redire aux autres êtres, celui-là est vraiment un Brahmane, un Çramane -(ascète), un Bhikshu (frère mendiant).» - -«O Bhârata, à quoi sert la forêt à qui s’est dominé, et à quoi sert-elle -à qui ne s’est pas dominé? Partout où vit un homme qui s’est dominé, là -est la forêt, là est l’hermitage.» - -«Le sage restât-il dans sa maison, quelque soin qu’il prenne de -lui-même, s’il est toujours pur et plein d’amour tout le long de sa vie, -est délivré de tous les maux.» - -«Ce n’est pas l’hermitage qui fait la vertu; la vertu ne vient que de la -pratique. Donc, que l’homme ne fasse pas aux autres ce qui serait -douloureux à lui-même.» - -«Le monde est soutenu par toute action qui n’a que le sacrifice, -c’est-à-dire le don volontaire de soi pour objet; c’est dans ce don -volontaire, sans attachement aux formes que l’homme doit accomplir -l’action. Il faut accomplir l’action à seule fin de servir les autres. -Celui qui voit l’inaction dans l’action et l’action dans l’inaction, est -un sage parmi les hommes; il est harmonisé aux vrais principes, quelque -action qu’il fasse. Un tel homme, ayant abandonné tout attachement au -fruit de l’action, toujours content, ne dépendant de personne, bien que -faisant des actions, est comme s’il n’en faisait pas. Toutes ses pensées -empreintes de sagesse et tous ses actes faits de sacrifices sont comme -évaporés[24].» - - [24] _Vanaparva_, 13445.--_Paraboles de Buddhgosha_.--_Cantiparva_, - 5951.--_Vanaparva_, 13550.--_Lois de Yajnavalkya_, III, - 65.--_Bhagavat-Gita_. - - -XXX - -Voilà, pris au hasard, dans un immense trésor encore en partie inconnu, -quelques conseils, vieux de milliers d’années, qui, bien avant le -christianisme, guidaient les hommes de bonne volonté jusqu’à la lisière -de la forêt. Alors, comme dit Manou, «lorsque le chef de la famille voit -sa peau se rider et ses cheveux blanchir et qu’il a sous les yeux le -fils de son fils», quand il n’a plus de devoirs à remplir, que personne -n’a plus besoin de son aide, qu’il soit le plus riche marchand de la -cité ou le plus pauvre paysan du village, il peut enfin se consacrer aux -choses éternelles, quitter sa femme, ses enfants, ses proches, ses amis, -«prendre une peau de gazelle ou un manteau d’écorce», pour se retirer -dans la solitude, s’enfoncer dans l’énorme forêt tropicale, oublier son -corps et les vaines pensées qui en naissent et écouter la voix du Dieu -caché au fond de son être, la voix «du voyageur qu’on ne voit pas, dit -le _Brahmane des cent sentiers_, de l’entendeur non entendu, du penseur -non pensé, du connaisseur non connu, de l’Atman, le meneur intérieur, -l’impérissable, en dehors de qui il n’y a que douleur.» Il peut méditer -sur l’infinité de l’espace, l’infinité de la raison et «la non existence -de rien», saisir l’instant d’illumination qui apporte «la délivrance que -personne ne peut enseigner, qu’il faut trouver soi-même, qui est -ineffable», et purifier son âme afin de lui épargner, s’il est possible, -un nouveau retour sur cette terre. - -Arrivé là, «Qu’il ne désire pas la mort, qu’il ne désire pas la vie; -ainsi qu’un moissonneur qui, le soir venu, attend paisiblement son -salaire à la porte de son maître, qu’il attende que le moment soit -venu.» - -«Qu’il réfléchisse, avec l’application d’esprit la plus exclusive, sur -l’essence subtile et indivisible de l’Ame suprême, et sur son existence -dans les corps des êtres les plus élevés et les plus bas.» - -«Méditant avec délices sur l’Être suprême, n’ayant besoin de rien, -inaccessible à tout désir des sens, sans autre société que son âme et la -pensée de Dieu, qu’il vive dans l’attente constante de la béatitude -éternelle.» - -«Car le principal de tous les devoirs, c’est d’acquérir la connaissance -de l’âme suprême, c’est la première de toutes les sciences, car elle -seule confère à l’homme l’immortalité.» - -«Ainsi l’homme qui reconnaît dans sa propre âme l’âme suprême, présente -dans toutes les créatures, se montre le même à l’égard de tous et -obtient le sort le plus heureux, celui d’être à la fin absorbé dans le -sein de Brahma[25].» - - [25] _Manou_, VI, 45, 65, 49; XII, 85, 125. - -«Après avoir ainsi abandonné toute pratique pieuse, tout acte de -dévotion austère, appliquant son esprit à la contemplation unique de la -grande Cause Première, exempt de tout désir mauvais, son âme est déjà -sur le seuil du Swarga, alors que son enveloppe mortelle palpite encore -comme la dernière lueur d’une lampe qui s’éteint[26].» - - [26] _Ibid._, VI, 96. - - -XXXI - -Presque tout ceci, ne l’oublions pas, est bien antérieur au Bouddhisme, -remonte aux origines du Brahmanisme et touche directement aux Védas. -Convenons que cette morale, dont je n’ai pu donner ici que le plus -sommaire aperçu, la première qu’ait connue l’humanité, est aussi la plus -haute qu’elle ait pratiquée. Elle part d’un principe que même -aujourd’hui, avec tout ce que nous croyons avoir appris, nous ne pouvons -contester, à savoir que l’homme et tout ce qui l’environne n’est qu’une -sorte d’émanation, de matérialisation momentanée de la cause inconnue et -spirituelle à laquelle il doit retourner; et ne fait que déduire, avec -une beauté, une élévation et une logique incomparables, les conséquences -de ce principe. Il n’y a pas ici de révélation extra-terrestre, de -Sinaï, de tonnerre dans le ciel, de dieu spécialement descendu sur notre -planète. Il n’avait pas besoin d’y descendre, il était déjà dans le cœur -de tous les hommes, parce que tous les hommes ne sont qu’une partie de -lui-même et ne peuvent être autre chose. Ils interrogent ce dieu qui -semble résider dans leur âme, dans leur esprit, en un mot dans le -principe immatériel qui donne la vie à leur corps. Il ne leur dit pas, -il est vrai, ou peut-être le leur dit-il sans qu’ils puissent le -comprendre, pourquoi il les a momentanément et apparemment séparés de -lui; et c’est,--origine du mal et nécessité de l’épreuve,--le postulat -aussi inaccessible que le mystère de la cause première, avec cette -différence, que le mystère de la cause première était inévitable, au -lieu que la nécessité de celui-ci est incompréhensible. Mais le postulat -accordé, tout le reste s’éclaire et se déroule comme un syllogisme. La -matière est ce qui nous sépare de Dieu, l’esprit ce qui nous y unit; il -faut donc que l’esprit l’emporte sur la matière. Mais l’esprit n’est pas -seulement l’intelligence, il est aussi le cœur, le sentiment, il est -tout ce qui n’est pas matériel; il faut donc que sous toutes ses formes -il se purifie, s’étende, s’élève et triomphe de la matière. Il n’y eut -jamais, et il ne saurait, je pense, y avoir spiritualisation plus -grandiose, plus logique, plus inattaquable, plus réaliste, en ce sens -qu’elle ne se fonde que sur des réalités, et plus divinement humaine. Il -est certain qu’après tant de siècles, après tant d’acquisitions et -d’expériences, nous nous rencontrons au même point. Partant comme eux de -l’inconnaissable, nous ne pouvons trouver autre chose, et ne saurions -mieux dire. Seul serait supérieur aux immenses efforts que leurs mots -ont tentés, un silence résigné, préférable en théorie, mais qui -pratiquement ne peut conduire qu’à une ignorance immobile et désespérée. - - - - -L’ÉGYPTE - - -I - -Nous avons déjà vu, en parlant de Noun, Toum et Phtah, l’idée que se -faisaient les Égyptiens de la cause première, de la création ou plutôt -de l’émanation ou de la manifestation de l’univers. Elle est, du moins -telle que nous la connaissons par la traduction probablement incomplète -des hiéroglyphes, sous une forme moins frappante, moins profonde et -moins métaphysique, analogue à celle des Védas, et révèle une source -commune. - -Immédiatement après l’énigme de la cause première, ils rencontrèrent, -eux aussi, inévitablement, l’insoluble problème de l’origine du mal, et, -sans trop oser l’approfondir, y trouvèrent une solution plus pâle, plus -évasive, mais au fond presque semblable à celle des Hindous. Dans -l’Osirisme, l’esprit et la matière s’appellent la lumière et les -ténèbres; et «Set, l’antagoniste de Râ-lumière, dans les mythes de Râ, -d’Osiris et d’Horus, n’est pas un dieu du mal, dit Le Page Renouf, il -représente une réalité physique, une loi constante de la nature[27]». Il -est un dieu aussi réel que ses adversaires et son culte est aussi ancien -que le leur. Il avait ses prêtres comme eux, et il est fils de la même -cause inconnue. Il est si peu séparable de la force qui lui est opposée -que sur certains monuments les têtes d’Horus et de Set surmontent le -même corps et ne forment qu’un seul dieu. - - [27] _Op. cit._, p. 115. - -Après les mêmes aveux d’ignorance, ici encore, comme dans l’Inde, le -mythe de l’incarnation vient préciser et diriger une morale qui, sortie -de l’inconnaissable, ne pouvait prendre forme et n’être connue que dans -l’homme et par l’homme. Osiris, Horus, Thot ou Hermès qui prit cinq fois -la forme humaine au dire des occultistes, ne sont que des incarnations -plus mémorables du dieu qui réside en chacun de nous. De ces -incarnations découle avec moins d’éclat, moins d’abondance, moins de -force,--car le génie égyptien n’a pas l’ampleur, l’élévation, la -puissance d’abstraction du génie hindou,--une morale plus humble, plus -terre à terre, mais de la même nature que celle de Manou, de Krichna et -du Bouddha, ou plutôt de ceux qui dans la nuit des âges précédèrent -Manou, Krichna et le Bouddha. Cette morale se trouve dans le _Livre des -Morts_ et dans les inscriptions funéraires. Quelques-uns des papyrus qui -reproduisent le _Livre des Morts_ ont plus de quatre mille ans; mais des -textes de ce même livre, qui recouvraient presque toutes les tombes et -presque tous les sarcophages, sont probablement plus anciens. Ce sont, -avec les inscriptions cunéiformes, les plus antiques écritures, ayant -date certaine, que possède l’humanité. Le plus vénérable des codes de -morale, œuvre de Phtahotep, encore imparfaitement déchiffré, -contemporain des Pyramides, se couvre de l’autorité d’ancêtres -infiniment plus reculés. «Pas une des vertus chrétiennes, dit F.-J. -Chapas, l’un des grands égyptologues de la première heure, n’est oubliée -dans la morale égyptienne. La piété, la charité, la bonté, l’empire sur -soi-même, dans la parole et l’action, la chasteté, la protection des -faibles, la bienveillance envers les humbles, la déférence envers les -supérieurs, le respect de la propriété d’autrui, jusqu’en ses plus -petits détails, tout y est exprimé en langage excellent.» - - -II - -«Je n’ai pas fait de mal à un enfant, dit une inscription funéraire. Je -n’ai pas opprimé une veuve, je n’ai pas maltraité un berger. Durant ma -vie, il n’y avait pas un mendiant; et quand vinrent les années de -famine, je labourai toute la terre de la province, nourrissant tous ses -habitants et je fis en sorte que la veuve était comme si elle n’avait -pas perdu son époux[28].» - - [28] Inscriptions d’Ameni, _Denkm_, II, pl. 121. - -Celui-ci «était le père des faibles, le soutien de ceux qui n’avaient -pas de mère; craint des méchants il protégeait le pauvre. Il était le -vengeur de celui que le puissant avait dépouillé. Il était l’époux de la -veuve et le refuge de l’orphelin[29]». «Celui-là était le protecteur des -humbles, une palme d’abondance pour l’indigent, l’aliment des pauvres, -la richesse du faible, et sa sagesse était au service de -l’ignorant[30].»--«J’étais le pain de celui qui avait faim, l’eau de -celui qui avait soif, le vêtement de celui qui était nu, le refuge de -celui qui était dans le besoin. Ce que j’ai fait pour eux, Dieu l’avait -fait pour moi»[31], disent d’autres inscriptions, reprenant toujours le -même thème de bonté, de justice et de charité. «Bien que grand, j’ai -toujours agi comme si j’avais été petit. Je n’ai jamais barré la route à -quelqu’un qui valait mieux que moi. J’ai toujours répété ce qu’on -m’avait dit, exactement comme on me l’avait dit. Je n’ai jamais approuvé -ce qui est bas et mal, mais j’ai pris plaisir à dire la vérité. La -sincérité et la bonté qui étaient dans le cœur de mon père et de ma -mère, mon amour les leur a rendues. J’ai été la joie de mes frères, -l’ami de mes compagnons, j’ai reçu les voyageurs sur la route; mes -portes étaient ouvertes à ceux qui venaient du dehors et je leur ai -donné de quoi se rafraîchir. Ce que me dictait mon cœur, je n’hésitais -pas à l’accomplir[32].» - - [29] Tablette d’Antuff. Louvre, C. 26. - - [30] British Museum, 581. - - [31] DUMICHEN, _Kalenderinschriften_, XLVI. - - [32] BERGMANN, _Hieroglyphische Inschriften_, pl. VI, I. 8; pl. VIII, - IX. - - -III - -Dans le _Livre des Morts_, quand, après la longue et terrible traversée -du Douaou, qui n’est pas l’enfer égyptien, comme on l’a dit, mais une -région intermédiaire entre la mort et la vie éternelle, l’âme est -arrivée dans le pays de «Menti» qu’on appela plus tard l’«Amenti», elle -se trouve en face de Maât ou Maît, la plus mystérieuse divinité de -l’Égypte. Maât est la ligne droite, elle représente la Loi, la -Justice-Vérité, la Justice absolue. Chacun des grands dieux se dit -maître de Maât, mais elle ne reconnaît aucun maître. Les dieux vivent -par elle, elle règne seule sur la terre, dans les cieux et le monde -d’outre-tombe; elle est à la fois la mère du dieu qui l’a créée, sa -fille et le dieu lui-même. En présence d’Osiris assis sur son trône de -juge, est mis dans un des plateaux de la balance le cœur du mort qui -symbolise toute sa nature morale, dans l’autre plateau se trouve une -image de Maât. Quarante-deux divinités, qui représentent les -quarante-deux péchés qu’elles sont chargées de punir, sont rangées -derrière la balance dont Horus surveille l’aiguille, tandis que Téhutin, -le dieu des lettres, inscrit le résultat de la pesée. Tout ceci n’est -évidemment qu’une représentation allégorique, une sorte de mise en -images, une projection sur l’écran de ce monde, de ce qui se passe dans -l’autre, au fond d’une âme ou d’une conscience qui se juge après la -mort. - -Alors, si l’épreuve est favorable, se passe une chose extraordinaire qui -révèle la signification secrète, inattendue et profonde de toute cette -mythologie: l’homme devient dieu. Il devient Osiris même. Il se découvre -pareil à celui qui le juge. Il joint son nom à celui d’Osiris, il est -Osiris-un-tel. Il se retrouve enfin le dieu inconnu qu’il était à son -insu. Il reconnaît l’Éternel caché au fond de lui-même, qu’il avait -cherché durant toute son existence et qui, finalement délivré par ses -bonnes œuvres, par ses efforts spirituels, se révèle identique au dieu -qu’il avait écouté et adoré et dont il avait voulu se rapprocher en le -prenant pour modèle. - -C’est, sous une autre image, l’absorption de l’âme purifiée dans le sein -de Brahma, le retour à la divinité de ce qu’il y avait de divin dans -l’homme, comme aussi, sous l’allégorie dramatique, l’âme qui se juge -elle-même et se reconnaît digne de rentrer en Dieu. - - -IV - -Rudolph Steiner qui, lorsqu’il ne s’égare pas dans les visions peut-être -plausibles mais invérifiables de la préhistoire, des clichés astraux et -de la vie sur d’autres planètes, est un esprit très juste et très -perspicace, a remarquablement mis en lumière le sens de ce jugement et -de cette identification de l’âme avec Dieu. «L’Être Osiris, dit-il, -n’est que le degré le plus parfait de l’être humain. Il s’entend de soi -que l’Osiris qui règne en juge sur l’ordre éternel de l’univers, n’est -lui-même qu’un homme parfait. Entre l’état humain et l’état divin, il -n’y a qu’une différence de degré. L’homme est en voie de développement; -à la fin de sa carrière il devient Dieu. Dans cette conception, Dieu est -un éternel devenir et non pas un Dieu fini en soi. - -«Tel étant l’ordre universel, il est évident que celui-là seul peut -entrer dans la vie d’Osiris, qui est déjà devenu un Osiris lui-même -avant de frapper à la porte du temple éternel. La vie la plus haute de -l’homme consiste donc à se changer en Osiris. L’homme devient parfait -lorsqu’il vit comme Osiris, lorsqu’il traverse ce qu’Osiris a traversé. -Le mythe d’Osiris acquiert par là un sens plus profond. Il devient le -modèle de celui qui veut éveiller l’Éternel en lui-même[33].» - - [33] RUDOLPH STEINER, _Le Mystère chrétien et les Mystères antiques_. - Trad. de J. SAUERWEIN, p. 170. - - -V - -Cette Osirification, cette déification de l’âme du juste a toujours -étonné les égyptologues qui n’en saisissaient pas le sens caché et ne -voyaient pas qu’elle rejoignait le Nirvana védique dont elle n’est -qu’une réplique dramatisée. Mais les textes authentiques sont là, et -même du point de vue exotérique, il n’est pas possible de leur donner -une autre signification. Le fond de la religion égyptienne, sous toutes -ses végétations parasites qui devinrent peu à peu monstrueuses, est bien -le même que celui de la religion védique; d’un même point de départ dans -l’inconnaissable, c’est le culte et la recherche du dieu dans l’homme et -le retour de l’homme en dieu. Le juste, c’est-à-dire celui qui durant sa -vie s’est efforcé de retrouver l’éternel en lui-même et d’écouter sa -voix, délivré de son corps, ne devient pas seulement Osiris; mais de -même qu’Osiris est d’autres dieux, il devient aussi d’autres dieux. Il -parle comme s’il était Râ, Tmu, Seb, Chnemu, Horus, et ainsi de suite. -«Ni les hommes, ni les dieux, ni les esprits des décédés, ni les hommes -passés, présents et futurs, quels qu’ils soient, ne peuvent plus lui -faire de mal. Il est celui qui s’avance en sûreté. Son nom est «Celui -que les hommes ne connaissent pas». «Son nom est hier qui voit des jours -sans nombre, passant en triomphe sur les routes du ciel.» «Il est le -Seigneur de l’éternité. Il est le maître de la couronne royale et chacun -de ses membres est un dieu.» - - -VI - -Mais qu’arrive-t-il si la sentence n’est pas favorable, si l’âme n’est -pas jugée digne de rentrer dans l’éternel, de redevenir le dieu qu’elle -était? On n’en sait rien. Tout ce qu’on a dit au sujet de châtiments, -d’expiations, de transmigrations purificatrices, ne repose sur aucun -texte authentique. «On ne trouve trace, dit Le Page Renouf, d’une -conception de ce genre dans aucun des textes égyptiens découverts -jusqu’ici. Les transformations après la mort, nous est-il dit -expressément, dépendent uniquement de la volonté du défunt ou de son -génie[34]», c’est-à-dire de son âme. N’est-ce pas dire expressément -aussi qu’elles ne dépendent que du jugement de l’âme sur elle-même et -qu’elle seule reconnaît et décide, comme l’âme hindoue chargée de son -Karma, si elle est digne ou non de rentrer dans la divinité; en d’autres -termes qu’il n’y a de ciel et d’enfer qu’en nous-mêmes? - - [34] LE PAGE RENOUF, _op. cit._, p. 183. - -Mais que devient-elle si elle ne se juge pas digne d’être dieu? -Attend-elle ou se réincarne-t-elle? Nul texte égyptien ne permet de -trancher la question; il n’y a pas trace non plus d’un état -intermédiaire entre la mort et l’éternelle béatitude. Les rites -funéraires ne donnent, sur ce point, aucune indication. Ils semblent -prévoir, pour le mort, une vie d’outre-tombe exactement pareille, sur un -autre plan, à celle qu’il menait sur la terre. Mais ces rites ne -paraissent pas s’appliquer à l’âme proprement dite, au principe divin. -La religion égyptienne, comme les autres religions primitives, distingue -en l’homme trois parties: le corps physique, une entité spirituelle -périssable, une sorte de reflet du corps, qui lui survivait, une ombre -ou plutôt un double, qui pouvait à son gré se confondre avec la momie ou -s’en détacher, et enfin un principe purement spirituel, l’âme véritable -et immortelle qui, après le jugement, devenait dieu. - -Le double désemparé, et non pas l’âme qui redevenait Osiris, errait -misérablement entre le monde visible et l’invisible, comme semblent le -faire les désincarnés de nos spirites, si les rites funéraires ne -venaient à son aide pour le ramener et le retenir près du corps qu’il -avait abandonné. Tout le rituel ne visait qu’à prolonger autant que -possible l’existence de ce double, en pourvoyant à ses besoins, -analogues à ceux de sa vie terrestre, en le fixant près de sa momie -incorruptible, en l’enchaînant dans une demeure qui lui fût agréable. - -L’existence de ce double était supposée très longue. Une tablette du -Louvre nous montre, par exemple, que Psamtik, fils d’Ut’ahor, qui vivait -au temps de la 26e dynastie, était prêtre de trois souverains de la -grande Pyramide, morts depuis plus de 2.000 ans. - -Cette idée du double, comme le fait remarquer Herbert Spencer, est -d’ailleurs universelle. «Partout, nous dit-il, nous voyons exprimée ou -impliquée la croyance que chaque personne est double et que, quand elle -meurt, son autre moi, qu’il demeure proche ou qu’il s’en soit allé au -loin, peut revenir et est capable de nuire à ses ennemis ou d’aider ses -amis.» - -Ce double égyptien n’est d’ailleurs que le Périsprit, le Corps Astral -des occultistes, cette entité désincarnée, ce subconscient plus ou moins -indépendant de notre corps, cet hôte inconnu, auquel sont ramenés, -malgré eux, nos modernes métapsychistes, quand ils constatent certaines -manifestations hypnotiques ou médiumniques, certains phénomènes de -télépathie, d’action à distance, de matérialisation et d’apparitions -posthumes qui autrement seraient à peu près inexplicables. Une fois de -plus, les anciennes religions avaient ici précédé notre science, vu -peut-être plus juste et plus loin qu’elle. Je dis peut-être, car si -l’existence du double, de l’astral ou de l’entité subconsciente à peu -près indépendante de notre cerveau, n’est plus guère contestable en ce -qui concerne les vivants, elle peut encore être discutée quand il s’agit -des morts. Il est certain qu’à l’appui de cette existence, des faits -extrêmement troublants s’accumulent; seule leur interprétation n’est pas -encore décisive. Mais l’antique hypothèse égyptienne devient de plus en -plus plausible et réfutait d’avance, il y a des milliers d’années, -l’objection capitale que l’on fait aux spirites quand on leur dit que -leurs esprits désincarnés ne sont que de pauvres ombres incohérentes et -effarées, avant tout soucieuses d’établir leur identité et de se -raccrocher à leur vie d’autrefois, de misérables mânes à qui la mort n’a -rien révélé, et qui n’ont rien à nous apprendre sur leur existence -d’outre-tombe, pâle reflet de leur existence antérieure. Il est en effet -très explicable que cet esprit désincarné ne sache pas autre chose que -ce qu’il savait durant sa vie. Le double égyptien dont il n’est que la -réplique n’était pas l’âme véritable, l’âme immortelle qui, si le -jugement de l’Amenti lui était favorable, rentrait en dieu ou plutôt -redevenait dieu. Les rites sépulcraux n’entendaient pas s’occuper de -cette âme dont le sort était fixé par la sentence de Maât; ils voulaient -seulement rendre moins précaire, moins misérable, l’existence posthume -de ce principe attardé et plus lent à se dissoudre, de cette sorte de -déchet spirituel, de ce fantôme nerveux, magnétique ou fluidique qui -avait été un homme et ne formait plus qu’un faisceau de souvenirs -tenaces et sans asile. Ils cherchaient à lui adoucir, en maintenant -autour de lui les objets de ces souvenirs, le passage de la mort à -l’éternel oubli. Les Égyptiens avaient sans doute constaté plus -nettement que nous l’évidence de ce double dont nous commençons à peine -à soupçonner l’existence; car leur civilisation, héritière du reste de -longues civilisations antérieures, était beaucoup plus ancienne que la -nôtre et se portait davantage vers les côtés spirituels et invisibles de -la vie. Mais ils ne préjugeaient rien, de même que l’hypothèse spirite, -si elle était bien présentée, ne préjugerait rien au sujet de la -destinée de l’âme proprement dite. - -Le double n’était soumis à aucun jugement. Que l’homme eût été bon ou -mauvais, juste ou injuste, il avait droit aux mêmes rites funéraires, à -la même existence d’outre-tombe. Son châtiment ou sa récompense, c’était -lui-même, c’était de continuer d’être ce qu’il avait été, c’était de -poursuivre, sur un autre plan, la vie haute ou basse, étroite ou large, -intelligente ou stupide, généreuse ou égoïste, qu’il avait menée sur la -terre. - -Remarquons que dans nos manifestations spirites il n’est pas question -non plus de récompense ou de châtiment. Nos désincarnés, même lorsqu’ils -furent croyants, ne font presque jamais allusion à un jugement posthume, -à un enfer, à un ciel, à un purgatoire et, quand exceptionnellement ils -en parlent, on peut presque à coup sûr soupçonner quelque interpolation -télépathique. Ils sont, ou si l’on veut, paraissent être ce qu’ils -étaient durant leur existence: plus ou moins consistants, plus ou moins -cultivés, plus ou moins intelligents, plus ou moins volontaires, selon -que leur pensée était consistante, cultivée, volontaire. Ils ne -retrouvent que ce qu’ils ont semé dans les champs spirituels de ce -monde. Mais ils n’ont pas,--et c’est la seule différence,--subi, comme -le double égyptien, l’incantation magique qui, à tort ou à raison, pour -leur bonheur ou leur malheur, violant les lois de la nature, rattachait -celui-ci à ses restes physiques et l’empêchait de flotter comme une -épave entre un monde matériel où il ne pouvait plus vivre et un univers -spirituel où il semble qu’il lui fût interdit de pénétrer. - - -VII - -Grâce à ces soins, grâce à ce culte et à cette prévoyance, le double -était-il heureux? On n’oserait l’affirmer. Il existe un texte terrible, -l’inscription funéraire de la femme de Pasherenpath, qui est le plus -déchirant cri de regret et de détresse que les morts aient poussé vers -la vie. Il est vrai que cette inscription est de l’époque des Ptolémées, -c’est-à-dire des derniers temps de l’Égypte, déformée par la Grèce, deux -ou trois siècles avant notre ère. Elle nous montre la décadence et -presque la ruine de la foi égyptienne; et chose plus grave et plus -inquiétante, en parlant de l’Amenti, semble confondre la destinée du -double avec celle de l’âme immortelle. Voici cette inscription qui -témoigne à quelles incertitudes aboutissent les religions les plus -solides et les plus affirmatives; et comment, à la fin de leur cours, -elles nous replongent dans les ténèbres du grand secret, dans le chaos -de l’inconnaissable, d’où elles étaient sorties. - - «Oh! mon frère, mon époux, ne cesse pas de boire, de manger, de vider - la coupe de la joie et de vivre dans les fêtes. Suis chaque jour tes - désirs et ne laisse pas le souci pénétrer dans ton cœur tant que tu - vivras sur cette terre! Car l’Amenti est le pays du sourd sommeil et - de l’obscurité, séjour de deuil pour ceux qui l’habitent. Ils dorment - dans leurs formes, ils ne se réveillent plus pour voir leurs frères, - ils ne reconnaissent leur père ni leur mère; leur cœur est indifférent - à leur femme et à leurs enfants. Chacun sur la terre jouit de l’eau de - la vie; mais la soif est à mes côtés. L’eau vient à celui qui demeure - sur la terre, mais j’ai soif de l’eau qui est près de moi. Je ne sais - où je suis depuis que je suis en ce lieu et j’implore l’eau qui coule, - j’implore la brise sur la rive du fleuve, afin que par elle puisse - être rafraîchie la douleur de mon cœur. Car quant au Dieu qui est ici, - «Mort Absolue» est son nom. Il appelle tous les hommes et tous - viennent à lui en tremblant de peur. Avec lui il n’y a pas de respect - pour les hommes ou les dieux; près de lui les grands sont comme les - petits. On craint de le prier, car il n’écoute pas. Nul ne vient - l’invoquer, car il n’est pas bon pour ceux qui l’adorent et ne tient - pas compte des offrandes qu’on lui fait[35].» - - [35] SHARPE, _Egyptian Inscriptions_, I, pl. 4. - - -VIII - -Et la réincarnation? On croit généralement que l’Égypte est par -excellence le pays de la palingénésie et de la métempsychose. Il n’en -est rien. Pas un texte égyptien n’y fait allusion. Il est vrai que l’âme -devenant Osiris pouvait prendre toutes les formes; mais ce n’est pas là -la réincarnation proprement dite, la réincarnation expiatoire et -purificatrice des Hindous. Tout ce qu’on nous a dit à ce sujet repose -principalement sur un texte d’Hérodote qui note que «les Égyptiens -furent les premiers à affirmer que l’âme de l’homme est immortelle. Sans -cesse, d’un vivant qui meurt, elle passe dans un autre qui naît, et, -quand elle a parcouru tout le monde terrestre, aquatique et aérien, elle -revient alors s’introduire en un corps humain. Ce voyage circulaire dure -3.000 ans. C’est là une théorie que, plus ou moins près de nous, -plusieurs Grecs se sont appropriés; je sais leurs noms et ne les écris -point[36]». - - [36] _Hérodote_, II, 123. - -De même, tout ce qui concerne les fameux mystères de l’initiation -égyptienne est de source relativement récente et date de l’époque où les -traditions et les théories hindoues, chaldéennes, juives et -néo-platoniciennes se mêlaient et fermentaient violemment dans -Alexandrie. L’Égypte des Pharaons ne nous dit pas ce que devenait l’âme -qui n’était pas béatifiée. Il est possible qu’elle fût obligée de -revenir sur terre pour se purifier et que le secret de cette -réincarnation demeurât réservé aux initiés, comme il est également -possible que des textes mieux interprétés ou que d’autres que nous ne -connaissons pas encore, justifient et expliquent la tradition -ésotérique. Il ne serait du reste pas surprenant, comme le fait -remarquer Sédir, occultiste des plus érudits, qu’une partie des secrets -qui ne se trouvent pas dans les inscriptions que nous croyons -entièrement comprendre, nous fussent venus par la Chaldée, attendu que -c’est parmi les Mages, sur les confins du Tigre et de l’Euphrate, que -Cambyse, après la conquête de l’Égypte, transporta tous les prêtres de -ce dernier pays, sans exception et sans retour. Quoiqu’il en soit, je le -répète, les textes purement égyptiens ne permettent pas, pour l’instant, -de trancher la question. - - - - -LA PERSE - - -La Perse nous retiendra moins longtemps, car sa religion est sans doute -un reflet du Védisme ou, plus probablement, révèle une commune origine. -Eugène Burnouf et Spiegel ont en effet prouvé que certaines parties de -l’Avesta sont aussi anciennes que le Rig. - -Le Mazdéisme ou Zoroastrisme paraît donc être une adaptation à l’esprit -Iranien du Védisme ou de traditions aryennes--(atlantéennes diraient les -théosophes)--antérieures au Védisme. Durant la captivité de Babylone, -infiltré dans le Chaldéisme, il exerça une influence profonde sur la -religion du peuple juif. Nous lui devons, entre autres choses, tels -qu’ils ont passé dans la tradition judéo-chrétienne, la notion de -l’immortalité de l’âme, le jugement de celle-ci, le jugement dernier, la -résurrection des morts, le purgatoire, la croyance à l’efficacité des -bonnes œuvres au point de vue du salut, la réversibilité des peines et -des récompenses et toute notre angéologie. - -Le Zoroastrisme a tenté de résoudre plus nettement que les autres -religions anciennes l’énigme du mal, en faisant de celui-ci un dieu -distinct, perpétuellement en lutte avec le Dieu du bien. Mais ce -dualisme est plus apparent que réel. Ahura-Mazda ou Ormazd, ou Ormuzd, -l’Être absolu et universel, le Verbe, l’Esprit omnipotent et omniscient, -la Réalité, précède et domine Agra-Mainyus ou Ahriman, la Non-Réalité, -c’est-à-dire ce qui est mauvais et trompeur, qui dans ses ténèbres -ignore tout, paraît aussi inférieur à Ormazd que le démon l’est au Dieu -des chrétiens et ne se montre en somme qu’une sorte de singe de la -divinité, imitant maladroitement les créations de cette dernière et ne -pouvant produire que des vices, des maux et quelques êtres malfaisants -qui seront anéantis dans l’immense victoire du bien; car la fin du -monde, dans le système de Zoroastre, n’est que la régénération de la -création. - -On ne nous dit du reste pas pourquoi Ormazd, le dieu suprême, est obligé -de tolérer Ahriman qui, il est vrai, ne personnifie pas le mal en soi; -mais le mal nécessaire au bien, les ténèbres indispensables à la -manifestation de la lumière, la réaction qui suit l’action, le principe -ou le pôle négatif opposé au positif pour assurer la vie et l’équilibre -de l’univers. - -Ormazd lui-même semble d’ailleurs obéir à la nécessité, ou à une loi -naturelle plus puissante que lui et surtout au Temps, dont les décrets -sont le Destin, «car en dehors du Temps, dit l’_Uléma_, tout a été créé -et le Temps est le créateur. Le Temps ne laisse voir en soi ni cime ni -racines, et toujours il a été et toujours il sera. Un homme intelligent -ne demandera pas: D’où vient le Temps? ni s’il y a eu un temps où cette -puissance n’existait pas[37]». - - [37] J. DARMESTETER, _Ormazd et Ahriman_, p. 320. - -Il serait intéressant d’étudier cette religion, au point de vue de ce -qui lui doit le christianisme qui lui fit autant et même plus d’emprunts -qu’au Brahmanisme et au Bouddhisme. Il faudrait également s’arrêter, ne -fût-ce qu’un instant, à sa morale, une des plus hautes, des plus pures, -des plus noblement humaines que l’on connaisse. Mais cette étude -déborderait notre cadre. Nous devons, par exemple, à la Perse antique, -l’admirable notion de la conscience, sorte de puissance divine, existant -de toute éternité, indépendante du corps matériel, ne prenant aucune -part aux fautes qu’elle voit s’accomplir, restant pure au milieu des -pires égarements, accompagnant, après la mort, l’âme de l’homme qui, -s’il fut juste, lorsqu’elle franchit le pont Tchinvat ou pont de la -Rétribution, voit s’avancer à sa rencontre une jeune fille d’une -miraculeuse beauté. «Qui es-tu, lui demande l’âme étonnée, toi qui me -sembles plus belle et plus magnifique qu’aucune fille de la terre»? Et -sa conscience répond: «Je suis tes propres œuvres. Je suis l’incarnation -de tes bonnes pensées, paroles et actions, je suis l’incarnation de ta -foi pleine de piété[38]?» - - [38] _Yesth_, XXII. - -Au contraire, si c’est un pécheur qui franchit le pont de la -Rétribution, sa conscience vient à lui sous une forme horrible, bien -qu’en soi elle ne change pas et se présente seulement aux hommes telle -qu’ils ont mérité de la voir. Cette allégorie, qu’on croirait tirée d’un -recueil de paraboles chrétiennes, date peut-être de 5.000 ou 6.000 ans -et n’est qu’une dramatisation du Karma hindou. Ici encore, comme dans le -Karma et l’Osirification, c’est l’âme qui se juge elle-même. - -Nous devons aussi au Mazdéisme la mystérieuse et subtile notion des -Fravashis ou Férouers que la Kabbale emprunta à la Perse et dont le -mysticisme juif et le christianisme firent les anges et surtout les -anges gardiens. Elle implique la préexistence des âmes. Les Férouers -sont la forme spirituelle de l’être, indépendante de la vie matérielle -et antérieure à celle-ci. Ormazd offre le choix aux Férouers des hommes -de rester dans le monde spirituel ou de descendre sur terre pour -s’incarner dans des corps humains. Ce sont des sortes de prototypes dont -Platon tira probablement sa théorie des «Idées», en supposant que toute -chose avait une double existence, d’abord en idée puis en réalité. - -Ajoutons qu’un phénomène analogue à celui que nous avons déjà constaté, -dans l’Inde, se répéta ici: ce qui était public et patent dans le -Mazdéisme devint peu à peu secret et fut réservé aux seuls initiés dans -ce que les Grecs et les Juifs, notamment dans leur Kabbale, lui -empruntèrent. - - - - -LA CHALDÉE - - -La Chaldée, c’est-à-dire la Babylonie et l’Assyrie, est comme la Perse, -la patrie des Mages, et on la regarde généralement comme la terre -classique de l’occultisme; mais ici encore, ainsi que nous l’avons vu -pour l’Égypte, la légende ne concorde guère avec la réalité historique. - -Il semble _à priori_, que la Chaldée doive nous intéresser spécialement, -non qu’il soit probable qu’elle ait à nous apprendre autre chose que -l’Inde, l’Égypte et la Perse dont elle est tributaire, mais parce que -c’est en elle que se trouve vraisemblablement la source principale de la -Kabbale qui est elle-même la grande fontaine où s’alimenta l’occultisme -du Moyen âge, tel qu’il s’est prolongé jusqu’à nous. - -On avait espéré que la découverte de la clef des écritures -cunéiformes,--découverte qui ne remonte guère à plus d’un -demi-siècle,--et le déchiffrement des inscriptions de Ninive et de -Babylone, nous apporteraient des révélations précieuses sur les mystères -de la religion chaldéenne. Mais ces inscriptions qui remontent à 2.000, -à 3.750 et même pour l’une d’elles, conservée au British Museum, à 4.000 -ans avant J.-C., et dont la lecture est du reste beaucoup plus -incertaine et plus controversée que celle des hiéroglyphes et du -sanscrit, ne nous ont donné que des biographies royales, des -nomenclatures de conquêtes, des formules incantatoires, des litanies et -des psaumes qui servirent de modèles aux psaumes hébreux. Nous y voyons -que le fond de la religion très primitive des Soumirs ou Sumers et des -Accads ou Akkadiens qui peuplaient la basse Chaldée avant la conquête -sémite, était la magie et la sorcellerie auxquelles succéda un -polythéisme naturaliste que les Sémites conquérants, moins civilisés que -leurs vaincus, adoptèrent en partie, jusqu’à ce que, environ 2.000 ans -avant notre ère, l’élément sémite ayant pris le dessus, réduisit -graduellement les dieux primitifs à n’être plus que des phases ou des -attributs de Baal, le dieu suprême, le Dieu-Soleil. - -Ces inscriptions ne nous ont donc rien appris sur le secret,--si secret -il y a,--de la religion chaldéenne et n’ont pas ajouté grand chose aux -renseignements que nous possédions déjà grâce aux fragments de Bérose, -dont elles ont du reste permis de contrôler plus d’une fois -l’exactitude. - -Bérose, comme on sait, était un astronome chaldéen, prêtre de Bélus, à -Babylone, qui vers l’an 280 avant J.-C., c’est-à-dire peu après la mort -d’Alexandre, écrivit en grec une histoire de sa patrie. Comme il lisait -les caractères cunéiformes, il sut mettre à profit les archives du -temple de Babylone. Malheureusement l’œuvre de Bérose est presque -entièrement perdue et il ne nous en reste que quelques débris recueillis -par Josèphe, Eusèbe, Tatien, Pline, Vitruve et Sénèque. Cette perte est -d’autant plus regrettable que Bérose, qui paraît avoir été un historien -sérieux et consciencieux, affirmait avoir eu accès à des documents -attribués à des êtres qui précédèrent l’apparition de l’homme sur cette -terre; et que son histoire, au dire d’Eusèbe, comprenait 215 myriades -d’années. Nous avons également perdu sa cosmogonie et avec elle toute la -science astronomique et astrologique de la Chaldée, qui était le grand -secret des Mages de Babylone dont le zodiaque remonte à 6.700 ans. Nous -n’avons plus que le traité connu sous le nom d’_Observations de Bel_, -traduit en grec par Bérose, mais dont le texte qui nous est parvenu est -de beaucoup postérieur. - -Les quelques pages qui nous restent de la cosmologie chaldéenne offrent -une sorte d’«anticipation» des théories darwiniennes au sujet de -l’origine du monde et de l’homme. Le premier dieu et le premier homme -étaient un dieu et un homme-poisson,--ce qui est du reste confirmé par -l’embryologie,--nés de l’immense océan cosmique; et la nature, en -s’essayant à créer, produisit d’abord des monstres hétéroclites et -inviables. Quant à l’astrologie, selon la remarque de A.-H. Sayce, le -savant professeur d’assyriologie de l’Université d’Oxford, elle semble -surtout basée sur l’axiome: _Post hoc ergo propter hoc_, c’est-à-dire -que deux événements se succédant, le second était considéré comme la -cause du premier; de là le soin avec lequel les astrologues observaient -les phénomènes célestes, afin de prédire empiriquement l’avenir. - -Somme toute, nous ne connaissons que très imparfaitement la religion -officielle de l’Assyrie et de la Babylonie dont les dieux paraissent -assez barbares. Cette religion ne s’éclaire et ne devient intéressante -qu’à partir de la conquête de Cyrus qui apporta les enseignements -zoroastriens et hindous, ou confirma et compléta ceux qui -vraisemblablement avaient déjà pénétré dans le secret des temples; car -la Chaldée avait toujours été le grand carrefour où se rencontraient -forcément toutes les théologies de l’Inde, de l’Égypte et de la Perse. -C’est ainsi que ces enseignements s’infiltrèrent dans la Bible, dans la -Kabbale et de là dans le christianisme. - -Mais en tant que religion-source, il faut constater que les documents -authentiques récemment découverts ne nous apprennent presque rien et que -tout ce qu’on a dit au sujet de l’ésotérisme et des mystères de la -Chaldée ne repose que sur des légendes ou des écrits notoirement -apocryphes. - - - - -LA GRÈCE ANTÉ-SOCRATIQUE - - -I - -Il nous reste, pour compléter cette revue sommaire des religions -primitives et cette recherche des origines du grand secret, à dire un -mot de la théogonie anté-socratique. - -Avant l’époque classique, les philosophes grecs, dont nous ne possédons -d’ailleurs que des fragments mutilés, Pythagore, Pétron, Hippasos, -Xénophane, Anaximandre, Anaximène, Héraclite, Alcmène, Parménide d’Élée, -Leucippe, Démocrite, Empédocle, Anaxagore, se trouvaient déjà dans la -situation inquiétante et bizarre où se retrouvèrent, quinze à vingt -siècles plus tard, les Kabbalistes juifs et les occultistes du Moyen -âge. Ils semblent comme eux pressentir l’existence ou la tradition -obscure d’une religion plus ancienne et plus haute qui avait répondu ou -essayé de répondre à toutes les questions angoissantes sur la divinité, -l’origine du monde et son but, l’éternel devenir se juxtaposant à l’être -immobile, le passage du chaos au cosmos, la sortie du grand tout et la -rentrée en lui, l’esprit et la matière, le bien et le mal, la naissance -de l’univers et sa fin, l’attraction et la répulsion, le sort, la place -et la destinée de l’homme. - -Elle avait surtout, cette tradition perdue que nous avons retrouvée -presque intacte dans l’Inde, fait une fois pour toutes le départ entre -le connaissable et l’inconnaissable, et attribuant à celui-ci la portion -du lion, ose installer au centre de sa doctrine un immense aveu -d’ignorance. - -Mais les Grecs ne semblent pas se douter de l’existence de cet aveu, -simple, net et profond, qui leur eût épargné bien des recherches vaines; -ou bien, leur esprit plus subtil, plus remuant, plus entreprenant, ne -voulait pas l’admettre; et toute leur cosmogonie, leur théogonie et leur -métaphysique n’est qu’un effort incessant pour le diminuer en le -subdivisant, en l’émiettant à l’infini, comme s’ils eussent espéré qu’à -force de rendre petite chacune des parties de l’inconnaissable, ils -arriveraient à en connaître le tout. - -C’est du reste un spectacle extrêmement curieux que cette lutte de la -raison grecque, lucide, exigeante, tatillonne et voulant se rendre -compte de tout, contre les ténèbres grandioses et souvent désordonnées -des religions asiatiques. On a dit qu’il manquait aux Grecs le sentiment -de l’absolu divin; ce sera vrai, mais plus tard. Au début, leur pensée, -encore sous l’influence de traditions mystérieuses, est tout imprégnée -du sentiment de cet absolu qui les a souvent, par les seuls sentiers de -la raison, conduits beaucoup plus haut, et peut-être plus près de la -vérité, que leurs successeurs plus habiles qui l’avaient perdu. - - -II - -Mais sans entrer dans le détail de leurs tâtonnements vers une lumière -pressentie ou profondément ensevelie dans la mémoire atavique ou dans -des mythes qu’on ne comprenait plus, sans préciser l’apport de chacun de -ces philosophes, ce qui nécessiterait des développements intéressants -mais disproportionnés, notons simplement les concordances essentielles -avec les théories védiques et brahmaniques. - -Xénophane le premier, contre les poètes, affirma l’existence d’un dieu -unique, immuable, éternel. «Dieu, dit-il, n’est point né, car il -n’aurait pu naître que de son semblable ou de son contraire, deux -hypothèses dont la première est inutile et la seconde absurde. On ne -peut dire ni qu’il est infini ni qu’il est fini; car infini, n’ayant ni -milieu, ni commencement ni fin, il ne serait rien du tout; et fini, il -exigerait une limite et cesserait d’être un. Il n’est ni en repos ni en -mouvement pour des raisons analogues. Bref, on ne peut lui donner que -des caractères négatifs[39].» Ce qui est bien, sous une autre forme, -avouer qu’il est aussi inconnaissable que la cause première des hindous. - - [39] ALBERT RIVAUD, _Le Problème du devenir_, p. 102. - -Cet aveu de l’inconnaissable est du reste plus nettement formulé par -Xénophane, en un autre endroit. «La vérité, il n’y a point d’homme, il -n’y en aura point à la connaître, sur les dieux et sur les choses que -j’enseigne. Arrivât-il à quelqu’un de rencontrer la vérité absolue, la -rencontre demeurerait par lui-même ignorée. En toutes choses, il n’y a -que la vraisemblance[40]». - - [40] Fr. 34. - -Ne pourrions-nous pas répéter aujourd’hui ce qu’il y a plus de -vingt-cinq siècles affirmait le fondateur de l’école d’Élée? Y eut-il, -ici comme ailleurs, infiltration de la tradition primitive? C’est -probable; en tout cas, sur d’autres points, la filiation est nettement -établie. Les Orphiques qui se trouvent à l’origine légendaire et -préhistorique de la poésie et de la philosophie hellénique, sont en -réalité, selon Hérodote, des Égyptiens[41]. Nous avons vu d’autre part -que la religion égyptienne et la religion védique ont vraisemblablement -une source commune; et qu’il est pour l’instant impossible de dire avec -certitude laquelle est la plus ancienne. Or, les Pythagoriciens ont -emprunté aux Orphiques l’errance des âmes et la série des purifications. -D’autres leur ont pris le mythe de Dionysos, avec toutes ses -conséquences; car Dionysos, dieu-enfant, tué par les Titans et dont -Athénée sauve le cœur en le cachant dans une corbeille et que Jupiter -fait renaître, c’est Osiris, c’est Krichna, c’est le Bouddha, c’est -toutes les incarnations divines, c’est le dieu qui descend ou plutôt -éclate dans l’homme, c’est la mort provisoire et illusoire et la -renaissance réelle et immortelle, c’est l’union temporaire avec la -divinité qui n’est que le prélude de l’union définitive, c’est le cycle -sans fin de l’éternel devenir. - - [41] _Hérodote_, II, 81. - - -III - -Héraclite, dont on a fait le philosophe des mystères, éclaire ce cycle. -«Dans la périphérie du cercle, le commencement et la fin ne font -qu’un[42].» «La divinité est chez lui, dit Auguste Dies, origine et -terme des existences individuelles. L’unité se divise en pluralité et la -pluralité se résoud en unité; mais unité et pluralité sont -contemporaines et l’émanation du sein de la divinité est accompagnée -d’un retour incessant à la divinité[43].» Tout sort de Dieu, tout rentre -en Dieu, tout devient un, un devient tout. Dieu ou le monde est un, la -pensée divine est répandue en toutes les parties de l’univers. En un -mot, son système, comme celui des Védas et des Égyptiens, est un -panthéisme unitaire. - - [42] _Héraclite_, fr. 102. - - [43] AUGUSTE DIES, _Le Cycle mystique_, p. 62. - -Dans Empédocle, qui succède à Xénophane et à Parménide, nous retrouvons -exactement, au sujet de la cosmologie, la théorie hindoue de l’expansion -et de la contraction de l’univers, du dieu qui l’inspire et qui -l’expire, de l’intériorisation et de l’extériorisation alternatives. «A -l’origine, les éléments sont confondus dans la parfaite immobilité du -Sphéros. Mais quand la force de répulsion qui demeurait inactive à la -circonférence externe, a repris son mouvement vers le centre, la -séparation commence. Elle irait jusqu’à l’absolue division et -l’éparpillement de l’être, si une force antagoniste ne ramenait les -éléments dispersés, jusqu’à ce que graduellement se recompose l’unité -primitive[44].» - - [44] _Ibid._, p. 84, 85. - -Le génie grec qui, comme nous en voyons ici un exemple curieux, veut -autant que possible expliquer l’inexplicable, que le génie hindou se -contente de grandiosement ressentir, appelle haine la force de répulsion -et amitié la force d’attraction. Ces forces existent de toute éternité. -«Elles étaient, elles seront, et jamais, à ce que je crois, n’en sera -dépouillée l’interminable durée. Tantôt la pluralité se résoud en unité -dans l’amour, et tantôt l’unité se redivise en pluralité dans la haine -et le combat.» - -Mais d’où vient cette dualité dans l’unité, d’où naissent ces principes -opposés d’attraction et de répulsion, de haine et d’amour? Empédocle et -son école ne le disent point. Ils constatent simplement que dans la -division, la répulsion ou la haine, il y a déchéance, et ascension ou -réascension dans l’attraction, le retour à l’unité et à l’amour, de même -que les Hindous mettaient l’idée de déchéance dans la matière et l’idée -de remontée et de retour à la divinité, dans l’esprit. L’aveu -d’ignorance est pareil, et pareils sont aussi les moyens de sortir de la -haine et de se dégager de la matière. C’est d’abord la purification -durant la vie, et une purification toute spirituelle. «Bienheureux, dit -le philosophe d’Agrigente, est celui qui s’acquiert une richesse de -pensées divines; malheureux est celui qui n’a des dieux qu’une opinion -ténébreuse.» - -C’est encore et surtout la purification par les réincarnations -successives. Empédocle va plus loin que la religion védique qui se -borne, du moins jusqu’à Manou, à la réincarnation de l’homme dans -l’homme, il admet comme les Pythagoriciens, la métempsycose, -c’est-à-dire le passage de l’âme, non seulement dans les animaux, mais -même dans les plantes, et la ramène ainsi, d’ascensions en ascensions -jusqu’à la divinité d’où elle était sortie et où elle rentre et se -résorbe, comme dans le Nirvana hindou. - - -IV - -Il est peut-être intéressant, à ce propos, de faire remarquer que, comme -dans la doctrine védique et égyptienne, il n’est pas question de -récompenses et de châtiments extérieurs. Dans la métempsycose -anté-socratique, comme dans la réincarnation hindoue, comme devant le -tribunal d’Osiris, c’est l’âme qui se juge et qui, automatiquement, pour -ainsi dire, se classe dans le bonheur ou le malheur auquel elle a droit. -Il n’y a pas de dieu irrité et vengeur, il n’y a pas de lieux spéciaux -et maudits réservés aux réprouvés et à l’expiation. On n’expie pas dans -la mort, parce qu’il n’y a pas de mort. On n’expie que dans la vie et -par la vie, en celle-ci ou dans l’autre. Ou plutôt il n’y a pas -expiation, il y a simplement dessillation. L’âme est heureuse ou -malheureuse parce qu’elle se sent ou ne se sent pas à sa place; parce -qu’elle peut ou ne peut pas atteindre la hauteur qu’elle avait espérée. -Elle n’éprouve sa divinité qu’à proportion qu’elle a compris ou comprend -Dieu. Dépouillée de tout ce qui était matériel et l’aveuglait, elle se -voit tout d’un coup sur l’autre rive, telle qu’elle était à son insu sur -celle-ci. De tous ses biens, de son bonheur ou de sa gloire, il ne lui -reste que ses acquisitions intellectuelles et morales. Elle n’est plus -autre chose que les pensées qu’elle eut et les vertus qu’elle pratiqua. -Elle constate ce qu’elle est et entrevoit ce qu’elle aurait pu être; et -si elle n’est pas satisfaite, elle se dit: «c’est à recommencer», et -elle rentre volontairement dans la vie pour viser plus haut et en -ressortir plus grande et plus heureuse. - - -V - -Au fond, dans la théologie et dans les mythes anté-socratiques, comme -dans les théologies et les mythes des religions qui les précédèrent, il -n’y a pas d’enfer, il n’y a pas de paradis. Aux souterrains de l’Hadès, -comme aux prés des Champs-Élysées, ne se trouvent que les ombres, les -mânes astrales, les doubles égyptiens, les restes inconsistants de nos -désincarnés. Les instruments de leur supplice ou les accessoires de leur -pâle félicité, ne sont que des pièces d’identité, à l’aide desquels, -comme les vagues interlocuteurs de nos spirites, ils cherchent à se -faire reconnaître. Ici, aussi bien que dans l’Inde, l’enfer n’est pas un -lieu, mais un état de l’âme après la mort. Les mânes ne sont pas -châtiées dans la pénombre, elles continuent seulement d’y vivre les -reflets de leur vie d’autrefois. Tantale y a soif, Sisyphe y roule son -rocher, les Danaïdes s’y épuisent à remplir leur tonneau sans fond, -Achille y brandit sa lance, Ulysse y porte sa rame, Hercule y tend son -arc; leurs vaines effigies répètent à l’infini les gestes mémorables ou -habituels de leur existence terrestre; mais l’esprit impérissable, l’âme -immortelle n’est pas là, elle se purifie, elle agit autre part, en -d’autres corps, sur la longue route invisible qui la ramène en Dieu. - -A ce moment, comme à toutes les hautes origines, il n’y a pas encore de -crainte de la mort et de l’au-delà. Cette crainte ne se montre et ne se -développe dans les grandes religions que lorsque celles-ci commencent à -se corrompre au profit des prêtres et des rois. L’intuition et -l’intelligence de l’humanité ne regagnèrent jamais l’altitude qu’elles -atteignirent quand elles conçurent de la divinité l’idée dont nous -retrouvons les traces les plus pures dans les traditions védiques. On -peut dire qu’en ces jours l’homme découvrit au plus haut de lui-même et -y fixa, une fois pour toutes, la notion du divin, qu’il oublia depuis, -qu’il altéra souvent; mais sous les oublis et les altérations éphémères, -elle transparaît toujours. Et c’est ainsi, qu’au fond de tous ces -mythes, de tous ces enseignements parfois si disparates, nous sentons le -même optimisme, ou du moins la même confiance ignorante, car le secret -le plus ancien de l’homme est bien une immense, une aveugle confiance en -la divinité dont il était sorti sans cesser d’en faire partie et dans -laquelle il rentrera un jour. - -Il y aurait encore bien d’autres points de contact à signaler, par -exemple dans la théorie des atomistes qui renferme d’étranges -intuitions. Leucippe et Démocrite, notamment, enseignent que le -mouvement gyratoire des sphères existe de toute éternité et Anaxagore -développe la théorie des tourbillons élémentaires que retrouve la -science contemporaine. Mais ce que nous venons de noter paraîtra sans -doute suffisant. Du reste, on aborde la plupart des grands mystères de -l’homme dans cette philosophie trop généralement regardée comme un tissu -d’absurdité et de spéculations puériles. A l’étudier de plus près, on y -constate au contraire les plus merveilleux efforts de la raison humaine -qui, secrètement soutenue par la vérité que contenaient des mythes -obnubilés, serre de plus près qu’un grand nombre d’hypothèses modernes, -le vraisemblable et le plausible. - - -VI - -On peut supposer que les parties les plus hautes de cette théosophie et -de cette philosophie, c’est-à-dire celles qui touchaient à la cause -suprême et à l’inconnaissable, peu à peu négligées et oubliées dans la -théosophie et la philosophie classiques, devinrent, comme en Égypte et -dans l’Inde, le secret des hiérophantes et formèrent, avec des -traditions orales et plus directes, le fond de ces fameux mystères -grecs, notamment de ceux d’Eleusis, dont on n’a jamais percé les -ténèbres. - -Le dernier mot du grand secret devait y être aussi l’aveu d’une -ignorance invincible et sacrée. En tout cas, ce qu’il y avait déjà de -négatif et d’inconnaissable dans les mythes et dans cette philosophie -qu’on lui rappelait, suffisait à anéantir chez l’initié les dieux -qu’adorait le profane, en même temps qu’il apprenait pourquoi un -enseignement, si dangereux pour ceux qui n’étaient pas à même d’en -comprendre l’ampleur, devait rester occulte. Il n’y avait probablement -pas autre chose dans cette révélation suprême, parce qu’il n’y a -probablement pas d’autre secret que l’homme puisse posséder ou -concevoir; qu’il ne peut avoir existé, qu’il n’existera jamais de -formule qui donne la clef de l’univers. - -Mais outre cet aveu qui devait paraître écrasant ou libérateur, selon la -qualité de l’esprit qui le recevait, on initiait probablement le -néophyte à une science occulte plus positive, analogue à celle que -possédaient les prêtres égyptiens et hindous. On devait surtout lui -enseigner le moyen d’arriver à l’union divine ou à l’immersion dans la -divinité par l’extase. Il est permis de supposer que cette extase était -obtenue à l’aide de procédés hypnotiques, mais d’un hypnotisme beaucoup -plus savant et plus développé que le nôtre, et dans lequel l’hypnotisme -proprement dit, le magnétisme, le médiumnisme, et toutes les -mystérieuses forces, odiques et autres, du subconscient, mieux connues -qu’elles ne le sont aujourd’hui, se mêlaient et étaient mises en œuvre. - -Celui que plusieurs considèrent comme le plus grand théosophe -contemporain, Rudolph Steiner, prétend, ainsi que nous le verrons plus -loin, avoir retrouvé le moyen, ou l’un des moyens, de provoquer cette -extase et de se mettre en communication avec les mondes supérieurs et -avec Dieu. - - -VII - -De ce qui précède, on peut, semble-t-il, conclure que les grands -initiés, ou pour parler plus exactement, les adeptes des religions -ésotériques, des collèges de prêtres ou des fraternités occultes, sur -l’origine et le but de l’univers, sur le caractère inconnaissable de la -cause première, ou du dieu des dieux, sur les devoirs et les destinées -de l’homme, ne savaient pas autre chose que ce qu’avaient ouvertement -enseigné, à ceux qui étaient capables de le comprendre, les grandes -religions primitives. Ils ne savaient pas autre chose pour la raison que -jusqu’ici il n’a pas été possible de savoir et par conséquent -d’enseigner autre chose. S’ils avaient su autre chose, nous le saurions -aussi; car il n’est guère admissible que l’essentiel d’un tel secret -n’eût pas transpiré depuis tant de milliers d’années qu’il était connu -de tant de milliers d’hommes. S’il était possible d’imaginer qu’il -existe et que nous le puissions connaître, le connaissant, nous ne -serions plus des hommes. Il y a à la connaissance des limites que le -cerveau n’a pas encore franchies, qu’il ne pourra jamais franchir sans -cesser d’être un cerveau humain. Tout au plus, l’aveu de l’agnosticisme -irréductible et du panthéisme intégral, qui sont les deux pôles entre -lesquels a toujours oscillé, oscille encore et probablement oscillera -toujours la pensée humaine la plus haute, pouvait-il être plus franc, -plus net, plus dénué de formes, plus total et mettre en garde ceux qui -le recevaient contre les apparences fallacieuses et les mensonges -nécessaires des théogonies et des mythologies officielles. - - -VIII - -Non plus qu’à une certaine hauteur il n’y avait de cosmogonie, de -théogonie ou de théologie ésotérique, n’y avait-il de morale secrète. -Sous ce rapport, nous venons de le voir à la hâte, les religions -primitives avaient tout exploré, sans laisser un coin d’ombre où pussent -se réfugier les amants du mystère et les chercheurs d’inconnu. Leur -morale est d’emblée, ou paraît être d’emblée,--car nous ignorons les -milliers d’années d’élaboration,--la plus élevée, la plus parfaite que -l’homme puisse espérer de pratiquer. Elle a tout éprouvé, elle a tenté -et gravi toutes les montagnes. Où elle a passé, et elle a passé partout, -surtout sur les plus âpres cimes, il ne reste rien à glaner. Nous sommes -encore à des centaines de siècles au-dessous de ce qu’elle atteignit sur -les sommets de l’abnégation, de la bonté, de la pitié, du sacrifice, du -don total de soi; et principalement dans la recherche de ce que Novalis -appelait «notre moi transcendental», c’est-à-dire la partie divine et -éternelle de notre être. - -Quant aux sanctions, elles allèrent également à l’extrême de ce que -l’intelligence peut concevoir; car parties de l’inconnaissable, elles ne -pouvaient, à peine de se démentir, attribuer à cet inconnaissable une -volonté quelconque. Elles devaient donc mettre en nous-mêmes la -récompense et le châtiment d’une morale qui ne pouvait naître qu’en -nous. Ici non plus il n’y avait pas la moindre place pour un -enseignement différent et occulte. - -Reste l’énigme de l’origine du mal, de l’antagonisme apparent de -l’esprit et de la matière, de la nécessité du sacrifice, de la douleur -et de l’expiation. Ici encore, à moins de se contredire, la tradition -occulte ne pouvait rien fonder sur l’inconnaissable. Elle avait -simplement à admettre, à titre provisoire, l’explication la plus haute -des religions ésotériques qui regardent la matière et les ténèbres, la -division et la séparation, non comme le mal en soi, mais comme des états -transitoires de la substance une et éternelle, une phase du va-et-vient -du devenir sans fin, dont il fallait s’efforcer de sortir pour atteindre -le plus tôt possible l’état ou la phase spirituelle. Elle n’avait et -sans doute ne pouvait avoir à cet égard un enseignement plus -satisfaisant. En tout cas aucun écho n’en est parvenu jusqu’à nous et il -est probable qu’elle se contentait, une fois de plus, d’accentuer l’aveu -de son ignorance invincible. - - -IX - -Voilà donc les points,--et ce sont les plus importants,--sur lesquels -l’enseignement ésotérique, s’il y eut à l’origine un tel enseignement, -devait nécessairement se confondre avec l’enseignement public des -religions primitives saisies près de leurs sources. Il est -vraisemblable, je l’ai déjà dit, que cet enseignement ne prit un -caractère secret que beaucoup plus tard, quand les religions officielles -se furent extraordinairement compliquées et profondément corrompues. -L’ésotérisme ne fut alors que le retour à la pureté originelle, de même -qu’en Grèce, les doctrines ou les hypothèses anté-socratiques, -d’origine, quoiqu’on en ait dit, évidemment asiatique, devinrent celles -des mystères. Il est donc à peu près certain que sur ces questions, les -occultistes de tous les temps et de tous les pays n’en savaient pas plus -que nous. Mais il est d’autres domaines où ils paraissent avoir possédé -des traditions que les religions officielles ne nous ont pas transmises -et dont les successeurs des grands adeptes de l’Inde, de l’Égypte, de la -Perse, de la Chaldée et de la Grèce, les Kabbalistes, les -néo-platoniciens, les gnostiques et les hermétistes du Moyen âge ont -plus ou moins vainement tenté de retrouver le secret. - - -X - -Ce domaine est celui des forces inconnues de la nature. Il n’est plus -guère possible de contester que les prêtres de l’Inde, de l’Égypte, les -Mages de la Perse et de la Chaldée avaient en chimie, en physique, en -astronomie, en médecine, des connaissances que sur certains points nous -avons sans doute dépassées, mais que sur d’autres nous sommes peut-être -fort loin d’avoir récupérées. Sans rappeler ici ces rochers de quinze -cents tonnes transportés à d’énormes distances par des procédés -inconnus, ou ces pierres branlantes, blocs de cinq cent mille kilos qui -n’appartiennent jamais au sol sur lequel ils se trouvent et qui -remontent aux temps préhistoriques des Atlantes, il est indubitable que -la grande pyramide, celle de Khéops, par exemple, est une sorte -d’immense hiéroglyphe qui, par ses dimensions, ses proportions, ses -dispositions intérieures, son orientation astronomique, propose toute -une série d’énigmes dont on n’a jusqu’ici déchiffré que les plus -évidentes. Une tradition occulte avait toujours affirmé que cette -pyramide recélait des secrets essentiels, mais c’est tout récemment -qu’on a commencé de les démêler. L’abbé Moreux, le savant directeur de -l’observatoire de Bourges, résumant parfaitement la question dans ses -_Énigmes de la Science_[45], nous montre que le méridien de la pyramide, -ou la ligne nord-sud, passant par son sommet, est le méridien idéal, -c’est-à-dire celui qui traverse le plus de continents et le moins de -mers, et que si l’on calcule exactement l’étendue des terres que l’homme -peut habiter, il les divise en deux parties rigoureusement égales. -D’autre part, en multipliant la hauteur de la pyramide par un million, -on trouve la distance de la terre au soleil, soit 148.208.000 -kilomètres, ce qui est, à un million de kilomètres près, la distance -qu’à la suite de longs travaux, d’expéditions lointaines et dangereuses, -et grâce aux progrès de la photographie céleste, la science moderne a -définitivement adoptée. - - [45] Abbé TH. MOREUX, _Les Énigmes de la science_, p. 5 et suiv. - -De son côté, le célèbre astronome Clarcke a déduit des mesures récentes -le rayon polaire de la terre qu’il évalue à 6.356.521 mètres. Or, c’est -exactement la coudée pyramidale, soit 0,6356,521 multiplié par 10 -millions. Ensuite, en divisant le côté de la pyramide par la coudée -employée dans sa construction, on trouve la longueur de l’année -sidérale, c’est-à-dire le temps que le soleil met à revenir au même -point du ciel. Puis, si nous multiplions le pouce pyramidal par 100 -millions, nous obtiendrons la longueur parcourue par la terre sur son -orbite en un jour de vingt-quatre heures, avec une approximation plus -grande que ne pourraient le permettre nos mesures actuelles, le yard ou -le mètre français. Enfin, le passage d’entrée de la pyramide regardait -l’étoile polaire de l’époque; il aurait donc été orienté en tenant -compte de la précession des équinoxes, phénomène d’après lequel le pôle -céleste revient coïncider avec les mêmes étoiles au bout de 25.796 ans. - -Nous voyons donc, comme le dit l’abbé Moreux, «que toutes ces conquêtes -de la science moderne se trouvent dans la grande pyramide, à l’état de -grandeurs naturelles, mesurées et toujours mesurables, ayant seulement -besoin pour se montrer au grand jour, de la signification métrique -qu’elles portent en elles». - -Il est impossible d’attribuer à de simples coïncidences ces -enseignements singuliers. Ils nous prouvent que les prêtres égyptiens -avaient en géographie, en mathématiques, en géométrie, en astronomie, -des connaissances que nous venons à peine de reconquérir; et rien ne -nous dit que cette énigmatique pyramide ne renferme pas une foule -d’autres secrets que nous n’avons pas encore découverts. Mais le plus -étrange, le plus déconcertant, c’est qu’aucun des innombrables -hiéroglyphes qu’on a déchiffrés, rien de ce que nous trouvons dans toute -la littérature de l’Égypte antique, ne fait allusion à cette science -extraordinaire. Il est même évident que les prêtres ont voulu la cacher; -la coudée pyramidale ou sacrée, clef de tous les calculs et de toutes -les mesures scientifiques, n’était pas employée d’une façon courante; et -tout ce savoir miraculeux, venu on ne sait d’où, était volontairement et -systématiquement enseveli dans un tombeau et proposé comme une énigme ou -un défi aux siècles futurs. La révélation d’un tel mystère, due au -hasard, ne nous permet-elle pas de soupçonner que bien d’autres -mystères, de toute nature, soit dans cette pyramide, soit en d’autres -monuments ou dans les écritures sacrées, attendent d’un autre hasard une -révélation analogue? - -En l’attendant, il est en tout cas très probable que les prêtres -égyptiens avaient enseigné aux mages de la Chaldée le secret de ce -qu’Eliphas Lévi appelle «une pyrotechnie transcendentale» et que les uns -et les autres connaissaient l’électricité et avaient des moyens de la -produire et de la diriger que nous ignorons encore. En effet, Pline nous -rapporte que Numa, qui fut initié aux mystères des mages, possédait -l’art de former et de diriger la foudre et qu’il se servit avec succès -de sa batterie foudroyante contre un monstre nommé Volta qui désolait la -campagne romaine[46]. Devançant l’invention du téléphone, les prêtres -égyptiens pouvaient encore, nous dit-on, instantanément communiquer d’un -temple à l’autre, quelle que fût la distance. Du reste la Bible[47] nous -a laissé le témoignage de leur science et de leur puissance, lorsqu’elle -nous les montre, parmi les dix plaies qui n’étaient que des œuvres de -magie, luttant à coups de miracles contre Moïse qui était lui-même un de -leurs initiés. - - [46] _Pline_, l. II, ch. 53. - - [47] _Exode_, VII, VIII. - - -XI - -Mais c’est surtout en ce qui touche au subconscient, aux mystères de -l’Hôte inconnu, à ce que nous appelons aujourd’hui la psychologie -anormale, à l’astral, à l’hypnotisme, au médiumnisme, aux propriétés de -l’éther, aux fluides ignorés, à la médecine odique, à l’hyperchimie, à -la survivance, à la connaissance de l’avenir, qu’ils devaient posséder -des secrets à la recherche desquels les hermétistes du Moyen âge, au -milieu de leurs pentacles, de leurs cryptogrammes, de leurs grimoires -falsifiés et méconnaissables, se sont exténués. C’est apparemment dans -ces régions de l’occultisme qu’il nous reste quelque chose à glaner; et -c’est vers elles que revient, par d’autres chemins, notre métapsychique. - -C’est également dans ces parages ténébreux que les derniers initiés de -l’Inde, héritiers des traditions ésotériques, l’emportent encore de -beaucoup sur tout ce que nous savons et produisent ces phénomènes -singuliers que la jonglerie et la supercherie ne suffisent pas toujours -à expliquer et qui provoquent l’étonnement des voyageurs les plus -sceptiques et les plus soupçonneux. - -Ont-ils en réserve, comme ils le prétendent, d’autres secrets, notamment -ceux qui leur permettraient de manipuler certaines forces terribles et -irrésistibles, telle que la force intramoléculaire ou la puissance -formidable et inépuisable de la gravitation, du son ou de l’éther? C’est -possible mais moins certain. Il est assez incompréhensible qu’en cas -d’urgence, quand il était question de vie ou de mort, ils n’y aient -jamais eu recours. L’Inde, comme l’Égypte, la Perse et la Chaldée, a -subi d’effroyables invasions qui non seulement menaçaient sa -civilisation, anéantissaient ses richesses, brûlaient ses livres sacrés, -massacraient ses habitants, mais s’attaquaient à ses dieux, violaient -ses temples, exterminaient ses prêtres. Cependant on ne constate pas -qu’elle ait jamais tourné contre ses agresseurs une arme surnaturelle. -On peut répondre que vu l’immensité des territoires, ces invasions ne -furent jamais totales, que les derniers initiés pouvaient fuir devant -elles et se réfugier en d’inaccessibles montagnes; qu’au surplus, leur -royaume n’étant pas de ce monde, ils ne se sentaient pas le droit d’user -de leurs pouvoirs supra-terrestres, car un axiome fondamental de la -haute science interdit de l’abaisser à la poursuite d’un dessein -matériellement avantageux; c’est encore possible. Il n’en reste pas -moins que la domination anglaise et surtout la conquête du Thibet, en -1904, par le colonel Younghusband, ont porté un coup très sensible au -prestige de leurs connaissances occultes. - - -XII - -Jusqu’en 1904, en effet, le Thibet était considéré par les occultistes -comme le dernier asile de leur science. Il possédait, à leur dire, -d’immenses bibliothèques souterraines, aux livres innombrables, dont -certains remontaient aux temps préhistoriques des Atlantes, où étaient -consignées, en des langues connues seulement de quelques adeptes, les -révélations suprêmes et immémoriales. Au sein de ses lamasseries où -pullulaient des milliers de moines, il nourrissait un collège de grands -initiés, à la tête duquel se trouvait, initié des initiés, et -incarnation de Dieu sur la terre, le Dalai-Lama. - -Aucun Européen n’avait jamais, affirmait-on, violé son territoire sacré; -ce qui du reste n’était pas tout à fait exact, car en 1661, en 1715 et -en 1719, deux ou trois jésuites et quelques capucins y avaient pénétré. -En 1740, un voyageur hollandais séjourna dans Lhassa, puis, en 1813, un -Anglais. Ensuite, en 1846, les missionnaires Huc et Gobet, déguisés en -lamas, parvinrent à s’y glisser. Mais depuis, malgré de multiples et -périlleuses tentatives, dont la dernière et la plus notoire fut celle de -Sven-Hedin, aucun explorateur n’avait réussi à atteindre la ville -sainte. On peut donc dire que de toutes les terres de notre globe, -c’était la plus mystérieuse et la plus prestigieuse. - -A l’annonce de l’expédition sacrilège, on s’attendit, dans le monde des -occultistes, à d’étranges événements. Je me rappelle la confiance, la -sereine certitude avec laquelle l’un des plus savants, des plus sérieux -de ceux-ci, au début de l’année 1904, me disait: «Ils ne savent pas à -quoi ils s’attaquent. Ils vont provoquer dans leur refuge les plus -redoutables puissances. Il est à peu près certain que les derniers -adeptes transhimalayens possèdent le secret de la terrible force -éthérique ou sidérale, le «Mash-maket» des Atlantes, l’irrésistible -«Vril» dont parle Bulwer-Lytton, cette force vibratoire qui, d’après les -instructions qui se trouvent dans l’Astra-Vidya, peut réduire en cendre -cent mille hommes et éléphants, aussi facilement qu’elle réduirait en -poudre un rat mort. Il va se passer des choses extraordinaires. Ils -n’atteindront jamais l’inviolable Potala!» - -Il ne se passa rien du tout, du moins rien de ce qu’on attendait. Après -de longs pourparlois diplomatiques, où se révèlèrent, sous un jour -déconcertant, l’impéritie, l’incompréhension, la sénilité, la mauvaise -foi chinoise, et l’astuce enfantine du collège des Lamas, les troupes du -colonel Younghusband, composées surtout de Sikhs et de Gurkhas, encadrés -d’Européens, se mirent en marche. Dans ces régions déchiquetées et sur -ces hauts plateaux glacés, désolés et inhabitables de l’Himalaya, les -plus âpres du monde, elles eurent à surmonter des difficultés inouïes et -dans des défilés qu’une poignée d’hommes bien commandés eût rendus -inexpugnables, se heurtèrent plus d’une fois à la résistance inhabile et -courageuse des soldats du Dalai-Lama, fanatisés par les «mantras» et les -charmes de leurs prêtres, mais armés de fusils à mèche et de mauvais -canons indigènes. Les Anglais approchèrent enfin de Lhassa, et les abbés -des grands monastères, affolés, durant cinq jours, maudirent -solennellement l’envahisseur, mirent en mouvement des milliers de -moulins à prières, eurent recours aux suprêmes incantations; -inutilement. Le 4 août, le colonel Younghusband fit son entrée dans la -capitale du Thibet, occupa le Saint des Saints, la résidence de Dieu: la -Potala, immense et fantastique édifice qui s’élance au-dessus des -masures de la ville et ressemble, avec ses terrasses, ses toits plats, -ses bastions, à une forteresse, à une superposition de villas -italiennes, à une caserne aux fenêtres innombrables et à certains -gratte-ciel américains. Le Dalai-Lama, la treizième incarnation de la -divinité, le pape du Bouddhisme, le père spirituel de six cent millions -d’âmes, avait honteusement pris la fuite et ne fut jamais retrouvé. On -explora les couvents et les sanctuaires où grouillaient plus de trente -mille moines résignés et indifférents et on n’y découvrit que les restes -de la plus haute religion que connurent les hommes, achevant de se -décomposer dans de puériles superstitions, dans le mécanisme des moulins -à prières, et dans la plus déplorable sorcellerie. Ainsi s’effondra le -suprême asile du mystère et furent livrés aux profanes les derniers -secrets de la terre. - - - - -LES GNOSTIQUES ET LES NÉO-PLATONICIENS - - -I - -Laissant de côté Platon et son école dont les théories sont trop connues -pour qu’il soit utile de les rappeler ici, nous quittons maintenant les -eaux relativement claires des religions primitives pour entrer dans les -remous confus qui en dérivent. A mesure que se perdaient les notions -grandioses et simples que leur altitude même dérobait aux regards, -celles qui leur succédaient et qui n’en étaient que des reflets déformés -ou brisés, s’obscurcissaient et se multipliaient. Il suffira de les -passer assez rapidement en revue; car après ce que nous savons, ou -plutôt après ce que nous savons ne pouvoir savoir, elles n’ont plus -grand chose à nous apprendre et ne font qu’embrouiller et compliquer -sans fruit l’aveu de l’inconnaissable et les conséquences qui en -découlent. - -Avant la lecture des hiéroglyphes et la découverte des livres sacrés de -l’Inde et de la Perse, jusqu’aux travaux de nos métapsychistes -scientifiques, les seules sources de l’occultisme étaient la Kabbale et -les écrits des gnostiques et des néo-platoniciens d’Alexandrie. - -Il est assez difficile de situer chronologiquement la Kabbale. Le Sefer -Yezirah, tel que nous le connaissons, qui en est le portique, semble -avoir été écrit vers l’an 829 de notre ère, et le Zohar qui en est le -temple, vers la fin du XIIIe siècle. Mais une partie des doctrines -qu’elle enseigne remonte beaucoup plus haut, c’est-à-dire jusqu’à la -captivité de Babylone et même jusqu’au séjour des Hébreux en Égypte. Il -faudrait donc, à ce point de vue, la placer avant les gnostiques et les -néo-platoniciens; mais d’autre part, elle a fait à ceux-ci tant -d’emprunts, ils ont exercé sur elle une telle influence, qu’il est -presque impossible d’en parler avant qu’on ait fait connaître ceux à qui -elle doit le meilleur et le pire de ses théories. - - -II - -Il est vrai que de leur côté, ces traditions juives mêlèrent leurs flots -abondants à ceux des autres religions orientales qui du Ier au VIe -siècle envahirent la théosophie et la philosophie grecque et romaine et -firent qu’on remit en question et qu’on se reprit à étudier de plus près -les croyances et les théories sur lesquelles on avait vécu. Il y eut -alors, dans le monde intellectuel, et surtout à Alexandrie où -confluaient toutes les races et toutes les doctrines, une étrange fièvre -de curiosité, d’inquiétude et d’activité. Pour la première fois,--elle -le croyait du moins,--la philosophie hellénique se trouvait directement -en contact avec les religions et les philosophies orientales, -audacieuses, grandioses, abyssales, que jusqu’alors elle ne connaissait -que par ouï-dire ou par bribes parcimonieuses. Les Gnostiques -apportaient entre autres les doctrines de Zoroastre; les énigmatiques -Esséniens, théosophes et théurgistes, venus des bords de la Mer Morte, -qui disparurent assez mystérieusement, bien qu’au temps de Philon ils -fussent au nombre de 40.000, ou finirent par se confondre avec les -Gnostiques, représentaient sans doute plus directement l’élément hindou; -les Kabbalistes d’avant la Kabbale écrite ravivaient les enseignements -de la Perse, de la Chaldée et de l’Égypte, les Chrétiens s’éveillaient -entre la Bible et les légendes de l’Inde, les Néo-platoniciens qu’on -pourrait plus justement appeler les Néo-orphiques ou Néo-pythagoriciens, -revenaient aux vieux philosophes du VIe siècle avant notre ère et -s’efforçaient d’y retrouver des vérités trop longtemps méconnues que les -révélations orientales remettaient brusquement en lumière. - -Nous n’avons pas à étudier ici cette effervescence qui est une des -crises les plus intenses et, à certains égards, les plus fécondes que -l’on constate dans l’histoire de la pensée humaine. Pour ce qui nous -intéresse en ce moment, il suffit de noter qu’au point de vue de l’idée -de Dieu, de la cause première, de l’esprit pré-cosmique, ou de la -réalité absolue qui précède tout être manifesté ou conditionné, comme au -point de vue de l’origine, du but, de l’économie de l’univers et de la -nature du bien et du mal, elle ne nous apprend rien que nous n’ayons -trouvé dans les religions et les philosophies antérieures. Les -manifestations de l’Inconnaissable, la division de l’Unité primordiale, -la descente de l’esprit dans la matière sont attribuées au _Logos_ et -changent de nom sans changer de ténèbres. Pour tenter d’expliquer les -contradictions insolubles entre un dieu immobile et un univers sans -cesse en mouvement, entre un dieu inconnaissable qu’on finit par -connaître dans tous ses détails, entre un dieu bon qui crée, veut ou -permet le mal, on imagine d’abord une triple hypostase, puis une foule -de divinités intermédiaires, démiurges ou dédoublements de Dieu, Éons, -facultés ou attributs divins personnifiés, anges et démons. Dans le -remous de ces spécialisations, de ces distinctions, de ces subdivisions -ingénieuses, subtiles et inextricables, le simple et immense aveu de -l’Inconnaissable est bientôt submergé d’un tel flot de paroles qu’on ne -l’aperçoit plus. On ne tarde pas à l’oublier complètement, on n’y fait -plus allusion, et l’Inconnu suprême engendre tant de divinités -secondaires et si bien connues, qu’il n’ose plus rappeler aux hommes -qu’ils ne le connaîtront jamais. Naturellement, plus il y a de mots et -d’éclaircissements, plus les vérités primitives sur lesquelles on -travaille s’effacent et s’obscurcissent; si bien qu’après avoir atteint -ou regagné dans Philon, et surtout dans Plotin, les plus hauts, sommets -de la pensée et être descendu d’une part aux élucubrations du casse-tête -chinois qu’est le fameux «Pistis-Sophia» attribué à Valentin et de -l’autre aux prétendues révélations de Jamblique sur les mystères -égyptiens, révélations qui ne révèlent rien du tout, tout ce mouvement -gnostique et néo-platonicien finit, avec les successeurs de Valentin et -les continuateurs de Porphyre et de Proclus, par sombrer dans la plus -puérile logomachie et la plus vulgaire sorcellerie. - -Il est donc inutile d’insister; non que l’étude de cette effervescence -soit sans intérêt; au contraire, il est peu de moments dans l’histoire -où l’intelligence ait eu à affronter des problèmes aussi nouveaux, aussi -complexes, aussi ardus; où elle ait fait preuve de plus de puissance, de -vitalité et d’enthousiasme. Mais ce que j’en ai dit suffit à mon dessein -qui est simplement de montrer que les occultistes de la Grèce et surtout -ceux du Moyen âge qui nous intéressent particulièrement parce qu’ils -sont plus près de nous et que leur souvenir est demeuré plus vivace, -n’ont rien à nous apprendre d’essentiel que nous ne connaissions déjà -par l’Inde, l’Égypte et la Perse. - - - - -LA KABBALE - - -I - -Nous arrivons enfin à la Kabbale qui est en quelque sorte le nœud vital -de l’occultisme tel qu’on l’entend communément. - -Ce mot de Kabbale, qui couvre des doctrines en général très peu ou très -mal connues, demeure pour les uns chargé de prestiges et de mystères qui -les inquiètent et les font presque frissonner comme s’ils y voyaient un -reflet de flammes infernales; tandis que pour d’autres, il n’évoque -qu’un illisible fatras de superstitions absurdes, de sornettes, de -bizarres formules à prétentions diaboliques, d’énigmes enfantines, -d’élucubrations périmées qui ne valent plus un examen sérieux. - -Bien qu’il répugne d’employer à son propos une expression que l’usage a -rendue aussi fruste, la vérité c’est que la Kabbale ne mérite ni cet -excès d’honneur ni cette indignité. D’abord, il y a deux Kabbales, la -Kabbale proprement dite ou Kabbale théorique, la seule dont nous ayons à -nous occuper, et la Kabbale pratique qui n’est qu’une sorte de dermatose -sénile qui peu à peu envahit les parties les moins nobles de la première -et dégénéra en imbéciles pratiques de magie noire et de basse -sorcellerie auxquelles il est impossible de s’intéresser. - -L’étude philosophique, critique et scientifique de la Kabbale, comme -celle du Védisme, des hiéroglyphes, du Mazdéisme, date d’hier. Avant les -travaux d’Ad. Franck, on ne connaissait la Kabbale que par l’œuvre de -Knorr von Rosenroth, la _Kabbala denudata_, publiée en 1677, qui ne -considérait dans le Zohar que le «Livre des Mystères» et «La Grande -Assemblée», c’est-à-dire ses parties les plus obscures et négligeant les -textes ne donnait que des extraits, mal entendus, de commentateurs. Ad. -Franck, dans sa _Kabbale ou la philosophie religieuse des Hébreux_, -parue en 1842, reproduit pour la première fois les textes complets et -authentiques, les traduit et les commente. Joël et Jellinek poursuivent -ses recherches, discutent ses conclusions, rectifient ses erreurs; et le -dernier en date des interprètes de ces livres mystérieux, S. Karppe, -dans son _Étude sur les origines et la nature du Zohar_, reprenant la -question de plus haut et remontant aux sources du mysticisme juif, nous -donne en 1901 une étude qui permet de s’aventurer sans crainte sur ces -terres suspectes et dangereuses. - -La Kabbale, de l’hébreu «Kaballah» qui, comme vous l’apprendront tous -les dictionnaires, signifie tradition, a la prétention d’être un -enseignement occulte, en marge ou plutôt au-dessus de l’enseignement de -la Bible, ou des doctrines orthodoxes de la Thora c’est-à-dire du -Pentateuque, transmis oralement depuis Moïse, qui les aurait reçus -directement de Dieu, jusqu’à une époque qui va du IXe au XIIIe et XIVe -siècle de notre ère, où ces secrets murmurés de bouche à oreille, comme -on disait entre initiés, furent enfin fixés par écrit. Il est impossible -de savoir si cette prétention est plus ou moins fondée, car au delà d’un -ou deux siècles avant J.-C., les traces historiques qui rattacheraient -la tradition que nous connaissons à une tradition antérieure font -absolument défaut. Nous devons donc nous borner à prendre les deux -livres de la Kabbale, le _Sefer Yerizah_ et le _Zohar_, tels qu’ils se -présentent, et examiner ce qu’ils contenaient au moment où ils furent -écrits. - -Le _Sefer Yerizah_ ou «Livre de la Création», qu’on attribua d’abord -assez puérilement au patriarche Abraham, puis, sans certitude, à Rabbi -Akiba, est somme toute l’œuvre d’un auteur inconnu qui le rédigea entre -le VIIIe et le IXe siècle de notre ère. - -Pour donner une idée de cette œuvre, il suffira de transcrire ici -quelques paragraphes du chapitre premier: - - «Par 32 voix merveilleuses de sagesse, Yah, Yehovah Zebaoth, Dieu - vivant, Dieu fort élevé et sublime, demeurant éternellement, dont le - nom est saint (il est sublime et saint) a tracé et créé son monde en - trois livres: le livre proprement dit, le nombre et la parole. - - «Dix Sephiroth sans rien et 22 lettres dont 3 lettres fondamentales, 7 - lettres doubles et 12 lettres simples. - - «Dix Sephiroth sans rien, selon le nombre de 10 doigts, 5 en face de - 5. Et l’alliance de l’Un est adaptée juste au milieu par la - circoncision de la langue et la circoncision de la chair. - - «Dix Sephiroth sans rien; 10 et non 9, 10 et - non 11. Comprends avec sagesse et médite avec intelligence, examine et - creuse-les. Rapporte la chose à sa clarté et mets son auteur à sa - place. - - «Dix Sephiroth sans rien, leur mesure est le 10 sans fin: profondeur - de commencement et profondeur de fin; profondeur de bien et profondeur - de mal; profondeur de haut et profondeur de bas; profondeur d’Orient - et profondeur d’Occident; profondeur de Nord et profondeur de Sud; un - maître unique, Dieu, roi fidèle, règne sur tous du haut de sa demeure - sainte et éternelle. - - «Dix Sephiroth sans rien; leur aspect est comme l’éclair, mais leur - fin n’a pas de fin. Son mot sur eux est qu’ils courent et viennent, et - selon sa parole ils se précipitent comme la tempête et se prosternent - devant son trône. - - «Dix Sephiroth sans rien; leur fin fixée à leur commencement et leur - commencement à leur fin, comme une flamme attachée au charbon. Le - maître est unique et il n’a pas de second. Or devant l’Un que - comptes-tu?» - -Et cela continue ainsi, longuement, s’enfonçant dans une sorte -d’incompréhensible superstition de lettres et de nombres, considérés -comme des puissances abstraites. Il est certain que l’on fait dire à de -tels textes tout ce qu’on veut et qu’on en tire ce qu’on désire. On y -rencontre pour la première fois la notion des _Sephiroth_ que le _Zohar_ -développera amplement; et on y démêle un système de création où «le -Verbe, c’est-à-dire la parole de Dieu, en exprimant les lettres _alef_, -_mem_, _schin_, comme l’explique S. Karppe, l’un des plus savants -commentateurs du livre énigmatique, donne naissance aux trois éléments, -et, en produisant par ces lettres six combinaisons, il donne naissance -aux six directions, c’est-à-dire donne aux éléments la faculté de se -répandre dans tous les sens. Puis, imprimant dans ces éléments les 22 -lettres de l’alphabet, y compris les 3 lettres, _alef_, _mem_, _schin_ -(non plus en tant qu’éléments substantiels, mais formels), et en -exprimant toute la variété de mots qui résultent de ces lettres, il -produit toute la multiplicité des choses[48].» - - [48] S. KARPPE, _Études sur les origines et la nature du Zohar_, p. - 159 et 163. - -Tout cela, on le voit, ne révèle rien de bien important; et je ne me -serais pas arrêté à ces charades solennelles, si le _Sefer Yerizah_ ne -jouissait chez les occultistes d’une réputation qui semble assez usurpée -quand on y regarde de près, et s’il ne servait de point de départ et -d’appui au Zohar qui s’y réfère constamment. - -Les occultistes ont essayé de nous donner des clefs du Sefer; mais -j’avoue humblement que ces clefs ne m’ont rien ouvert. Somme toute, il -est assez vraisemblable, comme le dit Karppe, que ce livre abscons est -tout simplement le travail d’un pédagogue préoccupé de quintessencier en -un manuel très court, toutes les connaissances scientifiques -élémentaires relatives à la lecture et à la grammaire, à la cosmologie -et à la physique, à la division du temps et de l’espace, à l’anatomie et -à la doctrine juive; et qu’au lieu d’être l’œuvre d’un mystique c’est -plutôt une sorte d’aide-mémoire ou d’Enchiridion mnémotechnique. - - -II - -Le _Zohar_,--qui signifie l’_Éclat_,--comme le _Sefer Yerizah_, est le -fruit d’une longue fermentation mystique qui remonte à une époque où le -Talmud n’était pas encore clôturé, c’est-à-dire antérieure au VIe siècle -de notre ère, et surtout à la période appelée Gaonique. Après une assez -longue éclipse, ce mysticisme recommence environ 820 ans après J.-C., et -se continue dans les écrits des grands théologiens juifs, Ibn Gabirol, -Juda Hallévi, Abn-Ezra, et principalement dans ceux de Maïmonide. -Ensuite, préparant directement la Kabbale, viennent l’École d’Isaac -l’Aveugle qui est avant tout métaphysique, «abstraction des abstractions -néo-platoniciennes», comme on l’a définie, où brille notamment -Nachmanide, puis l’École d’Éléazar de Worms qui s’applique spécialement -au mystère des lettres et des nombres, et l’École d’Abulafia qui -développe la contemplation pure. - -Nous arrivons ainsi au Zohar proprement dit. Comme la Bible, comme les -Védas, l’Avesta et le Livre des Morts égyptien, ce n’est pas un travail -homogène, mais le produit d’une lente incubation, œuvre de -collaborateurs anonymes et nombreux, incohérente, décousue, souvent -contradictoire, où l’on trouve de tout, le meilleur comme le pire, les -spéculations les plus hautes et les divagations les plus extravagantes -et les plus puériles, le recueil, le réservoir ou plutôt le bazar où -s’accumule pêle-mêle tout ce qui n’a pu trouver place dans la religion -officielle, parce que trop hardi, trop élevé, trop bizarre ou trop -étranger à l’esprit juif. - -Il n’est pas facile de fixer la date d’une œuvre de ce genre. Franck, -pour faire valoir son antiquité, invoque sa forme chaldéenne; mais -beaucoup de rabbins du Moyen âge écrivaient l’araméen chaldaïque. -Ensuite on a soutenu qu’il était l’œuvre du Tanaïte Simon ben Jochaï -(vers 150 après J.-C.), mais rien n’est venu confirmer cette -attribution. On ne trouve aucune trace certaine de son existence avant -la fin du XIIIe siècle. Le plus probable, et l’érudit S. Karppe arrive à -cette conclusion après avoir longuement et minutieusement discuté toutes -les hypothèses, est que Moïse de Léon, qui vécut au commencement du XIVe -siècle, fut à coup sûr mêlé à la composition du Zohar; et s’il n’en fut -pas l’auteur principal, ramassa dans un même tout un certain nombre de -fragments mystiques, commentaires de l’Écriture, issus, comme tant -d’autres œuvres de la littérature juive, de la collaboration d’écrivains -multiples. En tous cas, il est certain que le Zohar tel que nous le -connaissons est relativement moderne. - - -III - -Au Jéhovah de la Bible, dieu unique, personnel, anthropomorphe et -créateur direct de l’univers, le Zohar substitue ou plutôt superpose ou -présuppose le _En-sof_, c’est-à-dire l’infini, le _Ayin_, c’est-à-dire -le néant, l’Ancien des anciens, le Mystérieux des mystérieux, le Long -Visage. L’En-Sof, c’est Dieu en soi, aussi inconnaissable, aussi -inconcevable que la Cause sans cause ou l’Esprit suprême des Védas, dont -il n’est qu’une réplique modifiée par le génie juif. Il est même plus -près du néant que l’esprit suprême des Hindous, sa première -manifestation, la première Séfirah, la «Couronne» est encore le néant; -il est l’Ayin de l’Ayin, le néant du néant. On ne l’appelle même pas -«Cela» comme dans l’Inde. «Lorsque tout était encore enveloppé en lui, -dit le Zohar, Dieu était le mystérieux parmi les mystérieux. Alors, il -était sans nom. Le seul terme qui lui convînt eût été l’interrogatif: -Qui[49]»? - - [49] _Zohar_, II, 105. - -On ne peut en donner que des descriptions négatives et contradictoires. -«Il est séparé puisqu’il est supérieur à tout, et il n’est pas séparé. -Il a une forme et il n’a pas de forme. Il a une forme en tant qu’il -établit l’univers et il n’a pas de forme en tant qu’il n’y est pas -enfermé[50].» - - [50] _Zohar_, III, 288-a. - -Avant le développement de l’univers, il n’était pas ou n’était qu’un -point d’interrogation dans le néant. Nous retrouvons donc ici, au -départ, l’aveu d’une ignorance absolue, invincible, irréductible. -L’En-Sof n’est qu’un agrandissement illimité de l’Inconnaissable; le -Dieu de la Bible est absorbé et disparaît dans une immense abstraction; -de là la nécessité du secret. - -Mais cette négation inconcevable, impénétrable, immobile, éternelle, il -fallait, comme la Cause suprême des religions de l’Inde, la faire sortir -de son néant et de son immobilité, la faire passer de l’infini au fini, -de l’invisible au visible, et c’est ici que commencent les difficultés. -Dieu étant l’infini, c’est-à-dire remplissant tout, comment, à côté de -l’En-Sof, l’infini, y a-t-il place pour le Sof, le fini? Le Zohar est -visiblement embarrassé et ses explications l’égarent loin de l’humble et -grandiose simplicité de la théosophie hindoue. Il répugne à avouer son -ignorance, il veut rendre compte de tout et, tâtonnant dans -l’Inconnaissable, s’embrouille en des interprétations souvent -inconciliables et, quand le sol manque sous ses pas, a recours à des -allégories et à des métaphores pour masquer l’impuissance de la pensée -ou donner une issue apparente à l’impasse où il s’est engagé. Il se -demande un moment s’il admettra la création _ex nihilo_, en étendant à -ce premier acte le caractère incompréhensible de la divinité; puis il -paraît se raviser et se rallie à la doctrine de l’émanation qu’il a -trouvée dans l’Inde, dans le Zoroastrisme et chez les néo-platoniciens. -Il la modifie pour l’adapter au génie juif et la complique à l’extrême, -sans parvenir à l’éclaircir. - -Cette théorie de l’émanation, dans le Zohar, est en effet étrangement -obscure, incertaine, hétéroclite et tombe à chaque instant dans -l’anthropomorphisme. - -Pour faire place à l’univers, Dieu qui remplissait tout se concentre, et -dans l’espace laissé libre irradie sa pensée et extériorise une partie -de lui-même. Cette première émanation ou irradiation c’est la première -Séfirah, «La Couronne». Elle représente l’infini ayant fait un pas vers -le fini, le Néant ayant fait un pas vers l’Être, la substance première. -De cette première Séfirah, presque encore le néant, mais un néant plus -accessible à notre esprit, émanent en évoluant deux nouvelles Séfiroth, -la Sagesse, principe mâle, et l’Intelligence, principe femelle; -c’est-à-dire qu’à partir de la «Couronne», apparaissent les contraires, -la première différenciation des choses. De l’union de la Sagesse et de -l’Intelligence naît la Science; nous avons ainsi l’Idée pure, la Pensée -extériorisée et la Voix ou la Parole qui relie la première à la -deuxième. A cette première trinité de Séfiroth en succède une autre: la -Grâce ou Grandeur, la Justice ou Sévérité ou Force et leur médiatrice la -Beauté. Enfin les Séfiroth confondues dans la Beauté évoluent encore et -produisent un troisième groupe, Victoire, Gloire, Fondement, et enfin la -Séfirah Empire ou Royauté qui réalise toutes les Séfiroth dans l’univers -visible. - -L’ensemble des Séfiroth forme d’autre part le mystérieux Adam Kadmon, -l’homme supérieur, l’homme primordial, dont les occultistes nous -parleront abondamment et qui lui-même représente l’univers. - -Cette explication de l’inexplicable, comme toutes les explications de ce -genre, n’explique en somme rien du tout et cache l’incompréhensible sous -un flot d’ingénieuses métaphores. Obéissant, comme l’avaient fait les -religions antérieures, à la nécessité de jeter un pont entre l’infini et -le fini, entre l’inconcevable et la pensée, au lieu de se contenter -comme l’Inde, du réveil ou du dédoublement de la Cause suprême, ou du -Logos égyptien, Perse et néo-platonicien, elle multiplie les passerelles -en multipliant les intermédiaires; mais pour être nombreuses, ces -passerelles n’en aboutissent pas moins au même aveu d’ignorance. En tout -cas cette explication, en dissimulant ce nouvel aveu sous un monceau -d’images, a l’avantage de reléguer dans une sorte d’«_In pace_» -inaccessible, le premier aveu, le plus embarrassant, l’aveu principal -qui place hors de notre portée la cause première et l’existence de Dieu. -A partir de la création des Séfiroth et de l’univers, l’En-Sof est -généralement oublié; comme le «Cela» de l’Inde, comme le «Noun» de -l’Égypte, on le passe volontiers sous silence, on s’interroge rarement à -son sujet. Même pour une doctrine secrète et mystérieuse comme la -Kabbale, il est trop secret, trop mystérieux, trop incompréhensible, et -toute l’attention se porte uniquement sur des émanations que -l’imagination lui prête et que l’on croit connaître parce qu’on leur a -donné des noms, des vertus, des fonctions, des attributs, en un mot -parce qu’on les a créées soi-même. - - -IV - -Quand l’En-Sof a-t-il commencé ses émanations? A cette question que -l’Inde résolvait par la théorie des sommeils et des réveils de Brahma, -sans commencement ni fin, la Kabbale ne répond pas très clairement. -«Avant, dit-elle, que Dieu eût créé ce monde, il avait créé beaucoup de -mondes et il les avait fait disparaître jusqu’à ce qu’il lui vînt à la -pensée de créer celui-ci[51].» Que sont devenus ces mondes disparus? -«C’est le privilège, répond-elle, de la force du roi suprême que ces -mondes qui ne purent prendre forme ne périssent pas, que rien ne périt, -même le souffle de sa bouche; tout a sa place et sa destination et Dieu -sait ce qu’il en fait. Même la parole de l’homme et le son de sa voix ne -tombent pas dans le néant, toute chose a sa place et sa demeure[52].» - - [51] III, 61-b. - - [52] II, 100-b. - -Et notre monde que devient-il? Où va-t-il? Quelle est sa destinée? Le -Zohar étant une œuvre hétéroclite, une compilation très tardive, sa -doctrine, à cet égard, est beaucoup moins nette que celle du -brahmanisme; mais dégagée des éléments illogiques et étrangers qui -souvent traversent et détournent son cours, elle arrive également au -panthéisme, et par le panthéisme à l’optimisme inévitable. L’En-Sof, -l’infini, est tout, par conséquent tout est lui. Pour se manifester, le -pur abstrait se développe par des intermédiaires et, se dégradant -volontairement par bonté, aboutit à la pensée et à la matière qui n’est -que la dernière dégradation de la pensée; et quand viendra l’ère -messianique, «toute chose rentrera dans sa racine, comme elle en était -sortie[53].» - - [53] III, 296. - -L’homme qui dans le Zohar est le centre du monde et le microcosme, peut -déjà, dès sa mort, jouir de ce retour dans le parfait, et son âme -purifiée recevoir le baiser de paix qui «l’unit à nouveau et à jamais à -sa racine, à son principe[54]». - - [54] I, 68-a. - -Et le mal? Le mal dans le Zohar, comme dans le Brahmanisme, est la -matière. «L’homme par sa victoire sur le mal triomphe de la matière ou -plutôt subordonne en lui la matière à une vocation plus haute; il -ennoblit la matière et la fait remonter du point extrême où elle était -reléguée vers le lieu de ses origines. En lui, qui est le grand -conscient, la matière prend conscience de la distance qui la sépare du -bien suprême, et elle tend vers ce bien. Par l’homme les ténèbres -aspirent vers la lumière, le multiple vers l’un, la nature entière vers -Dieu. - -«Par l’homme Dieu se refait lui-même après avoir traversé toute la -magnifique diversité des êtres. Puisque l’homme est une expression -résumée de tout, quand il a vaincu le mal en lui, il l’a vaincu dans le -tout, il entraîne dans son ascension tous les éléments inférieurs, et -par sa montée s’opère la montée du cosmos tout entier[55].» - - [55] S. KARPPE, _op. cit._, p. 478. - -Mais pourquoi le mal était-il nécessaire? «Pourquoi, se demande le -Zohar, si l’âme est d’essence céleste descend-elle sur la terre?» La -réponse à cette grande question qu’aucune religion n’a donnée, le Zohar, -selon son habitude quand il se trouve embarrassé, l’esquive par une -allégorie: «Un roi envoya son fils à la campagne afin qu’il y devînt -robuste et acquît les connaissances nécessaires. Après quelque temps on -lui annonça que son fils avait grandi, qu’il s’était fortifié et que son -éducation était achevée. Alors il envoya, par amour pour lui, la reine -elle-même le prendre et le ramener au palais. Ainsi la nature enfante au -roi de l’univers un fils, l’âme céleste et il l’envoie aux champs, -c’est-à-dire dans l’univers terrestre afin qu’il se fortifie et -s’ennoblisse[56].» - - [56] I, 245. - -Les disciples de R. Simon ben Zemach Durân, l’un des grands docteurs du -Zohar, lui demandent: «Ne vaudrait-il pas mieux que l’homme ne fût pas -né, plutôt que de naître avec la faculté de pécher et d’irriter Dieu?» -Et le maître répond: «Certes non, car l’univers, sous la forme qu’il a, -est ce qu’il y a de meilleur. Or, la loi est indispensable au maintien -de cet univers, autrement l’univers serait un désert; et l’homme à son -tour est indispensable à la loi...» Les disciples comprirent et dirent: -«Certes Dieu n’a pas créé le monde sans cause; la loi est en effet le -vêtement de Dieu, ce par quoi il est accessible. Sans la vertu humaine -Dieu n’aurait qu’un vêtement misérable. Celui qui fait le mal souille en -son âme le vêtement de Dieu, et celui qui-accomplit le bien se revêt de -la magnificence divine[57].» Nous aurions mauvaise grâce de nous montrer -plus exigeants que ces disciples accommodants et respectueux. - - [57] I, 23-a-b. - -Une autre question capitale, l’éternité des peines, est également -esquivée. Logiquement, une religion panthéiste ne saurait admettre que -Dieu châtie et torture éternellement une partie de lui-même. Le Zohar -dit bien quelque part: «Combien y a-t-il d’âmes et d’esprits qui sont -roulés éternellement et ne revoient plus jamais les parvis célestes!» - -Mais d’un autre côté, il enseigne expressément la doctrine de la -transmigration, c’est-à-dire de la purification graduelle des âmes par -les existences successives; et il appuie cette doctrine évidemment -empruntée aux grandes religions antérieures, sur des textes de la Bible, -entre autres sur l’Ecclésiaste (IV, 2), où il est dit: «Et je loue les -morts qui sont déjà morts plus que les vivants qui vivent encore.» Que -signifie, se demande le Zohar, les morts qui sont déjà morts? Ce sont -ceux qui sont déjà morts une fois auparavant, c’est-à-dire qui n’en sont -plus à leur première pérégrination. Or, il est évident que la doctrine -de la transmigration purificatrice exclut nécessairement les peines -éternelles. - - -V - -Le Zohar est donc, je l’ai déjà dit, une vaste compilation anonyme qui, -sous prétexte de révéler à des initiés le sens secret de la Bible et -spécialement du Pentateuque, habille de vêtements juifs les grands aveux -d’ignorance des grandes religions antérieures, en surchargeant ces -vêtements de tous les ornements nouveaux et compliqués que lui -fournissent les Esséniens, les néo-platoniciens, les gnostiques et même -les premiers siècles du christianisme. Il est, qu’il l’avoue ou non, sur -les points capitaux, nettement agnostique, comme le Brahmanisme. Il est -panthéiste comme lui. Pour lui aussi la création est plutôt une -émanation et le mal est également la matière et la séparation ou la -multiplicité, et le bien le retour à l’esprit et à l’unité. Il admet -enfin la transmigration des âmes et leur purification et par conséquent -le Karma, de même que l’absorption finale en la divinité, c’est-à-dire -le Nirvana. - -Il est curieux de le constater, nous avons ici, pour la première -fois,--car les autres ne sont pas arrivées jusqu’à nous,--une doctrine -ésotérique et se proclamant telle, et cette doctrine n’a pas autre chose -à nous apprendre que ce que nous apprenaient sans réticences et sans -mystères, du moins à leur début, les religions primitives. Comme -celles-ci, avec ses grands aveux et ses expédients, différents de forme, -mais au fond identiques, pour passer du néant à l’être, de l’infini au -fini, de l’inconnaissable au connu, elle appartient à la même tradition -rationaliste qui tente d’expliquer l’inexplicable par de plausibles -hypothèses et des inductions auxquelles nous pourrions donner d’autres -tournures et d’autres noms, mais qu’en somme nous serions incapables, -même aujourd’hui, d’améliorer sensiblement. Tout au plus serions-nous -tentés de renoncer à toute explication et d’étendre l’aveu d’ignorance à -l’ensemble des origines, des manifestations et des fins de la vie, ce -qui serait peut-être le plus sage. - -Elle nous montre ainsi que toute doctrine secrète ne fut probablement -jamais et sans doute ne saurait être autre chose; et que les révélations -les plus hautes qu’on nous ait apportées furent toujours tirées de -l’homme par l’homme même. - -On imagine facilement l’importance que prit durant le Moyen âge cette -doctrine occulte. Connue seulement de quelques initiés, enveloppée de -formules et d’images incompréhensibles, chuchotée de bouche à oreille au -milieu de dangers terribles, elle avait un rayonnement souterrain, une -sorte d’attrait sombre et irrésistible. Elle regardait le monde de -beaucoup plus haut que la Bible qu’elle considérait comme un tissu -d’allégories derrière lesquelles se cachait une vérité qu’elle -connaissait seule; elle apportait aux hommes, à travers les broussailles -de ses végétations bizarres et parasites, les derniers échos des grands -enseignements de la raison humaine à son aurore. - - - - -LES HERMÉTISTES - - -I - -Tout l’occultisme ou l’hermétisme du Moyen âge sort donc de la Kabbale -et des écrits alexandrins en y ajoutant peut-être certaines traditions -de pratiques magiques très répandues dans l’ancienne Égypte et la -Chaldée. - -La partie théosophique et philosophique de cet occultisme n’a donc rien -à nous apprendre. Elle n’est qu’un reflet déformé, une redite -extrêmement corrompue et souvent méconnaissable de ce que nous avons -déjà vu et entendu. L’appareil mystérieux dont elle s’entoure, et qui -d’abord intrigue et fait illusion, n’est qu’une précaution indispensable -pour cacher aux yeux de l’Église les affirmations défendues, hérétiques -et dangereuses qu’elle renfermait. L’iconographie occultiste, les -signes, les étoiles, les triangles, les pentagrammes, les pentacles -étaient au fond des aide-mémoire, des mots de passe, ou des sortes de -rébus qui permettaient aux affidés de se reconnaître et de se -communiquer des vérités que menaçaient sans cesse le bûcher et, après -les explications qu’on nous a données, ne recèlent et ne pouvaient rien -recéler qui ne nous semble aujourd’hui parfaitement admissible et -inoffensif. - -L’alchimie même, qui demeure la région la plus intéressante de -l’occultisme médiéval, n’est en somme qu’un trompe-l’œil, une sorte -d’écran derrière lequel les véritables initiés cherchaient le secret de -la vie. «Le Grand œuvre, dit Éliphas Lévi, n’était pas à proprement -parler le secret de la transmutation des métaux, résultat accessoire, -mais l’arcane universel de la vie, la recherche du point central de -transformation où la lumière se fait matière et se condense en une terre -qui contient en elle le principe du mouvement et de la vie... C’est la -fixation de la lumière astrale par une magie souveraine de la volonté.» -Ce qui nous mène aux phénomènes odiques, dont nous parlerons plus loin, -qui nous mettent sur la voie de cette fixation. - -Bien plus, aux yeux des grands initiés, la recherche de l’or n’était -qu’un symbole qui voilait la recherche du divin et des facultés divines -dans l’homme; et seuls les alchimistes inférieurs qui prenaient au pied -de la lettre les indications cabalistiques des grimoires, s’épuisaient à -résoudre des problèmes et se ruinaient à poursuivre des expériences qui -du reste firent faire à la chimie des progrès et des découvertes que, -sur certains points, elle n’a pas encore dépassés. - - -II - -D’autre part, on s’imagine trop volontiers que l’occultisme du Moyen âge -est avant tout diabolique. La vérité est que les initiés ne croyaient -pas au démon et ne pouvaient y croire, puisqu’ils n’admettaient pas la -révélation chrétienne telle que l’Église la leur présentait. «Pas de -démons en dehors de l’humanité» est un des axiomes fondamentaux du haut -occultisme. «C’est, disait Van Helmont, le fruit d’une paresse sans -bornes que d’attribuer au diable ce que nous ne connaissons pas.» «Il ne -faut pas en laisser l’honneur au diable», protestait de son côté -Paracelse. - -Les démons et les diables, les anges déchus ou les damnés entourés de -flammes éternelles ne grouillent que dans les bas-fonds de la magie -noire ou de la sorcellerie. La fantasmagorie des sabbats nous masque -trop souvent le véritable occultisme qui était avant tout, au sein d’un -péril de mort incessant et parmi des ténèbres hostiles, la recherche -tâtonnante et passionnée d’une vérité, ou du moins d’une apparence de -vérité, car il n’y a pas autre chose en ce monde, qui avait rayonné, qui -rayonnait peut-être encore quelque part, mais qui semblait perdue et -dont on ne retrouvait que des débris précieux mais informes, mêlés à -l’épaisse poussière de mensonges irritants et décevants; et le meilleur -des forces s’épuisait à un triage ingrat. - - -III - -Écartant les esprits infernaux, ils croyaient cependant à l’existence et -à l’intervention d’autres êtres invisibles. Ils étaient convaincus que -le monde qui échappe à nos sens est beaucoup plus peuplé que celui que -nous percevons, et que nous vivons au milieu d’une foule de présences -diaphanes mais attentives et actives qui, le plus souvent, agissent sur -nous à notre insu, mais sur lesquels, par une éducation spéciale de -notre volonté, nous pouvons agir à notre tour. Ces invisibles ne -sortaient pas de l’enfer, puisque pour les initiés du Moyen âge, presque -aussi sûrement que pour les fidèles des grandes religions, aux temps où -l’initiation n’était pas encore nécessaire, l’enfer n’était pas un lieu -de torture et de malédiction, mais un état d’âme après la mort. -C’étaient ou des esprits errant hors de la chair, valant à peu près ce -qu’ils avaient valu durant leur vie terrestre, ou les esprits d’êtres -qui n’avaient pas encore été incarnés, appelés élémentaux, esprits -neutres, indifférents, moralement amorphes et abouliques et faisant le -bien ou le mal selon la volonté de celui qui avait appris à les dominer. - -Il est incontestable que certaines expériences de nos spirites, -notamment celles de la «Correspondance croisée», certaines apparitions -posthumes presque scientifiquement constatées, certains phénomènes de -matérialisation, d’idéoplastie et de lévitation remettent sérieusement -en question la plausibilité de ces théories. - -Quant aux scènes d’évocation qui flottent souvent entre la haute magie -et la goétie ou magie noire, et qui, aux yeux du vulgaire, occupent, -avec l’alchimie et l’astrologie, les trois points culminants de -l’occultisme, leur appareil solennel, leurs formules cabalistiques et -leur rituel impressionnant mis à part, elles correspondent exactement -aux évocations plus familières qui se font chaque jour autour de nos -tables tournantes, de l’humble «Ouid-Ja» ou des miroirs magiques. Elles -correspondent aussi aux manifestations que produisait par exemple la -célèbre Eusapia Paladino et que réalise en ce moment, sous les contrôles -les plus sévères, le médium de Mme Bisson, avec cette différence qu’au -lieu du fantôme humain qu’attendent aujourd’hui les assistants, les -croyants du Moyen âge voulaient voir le diable en personne, et le diable -qui hantait leur pensée leur apparaissait tel qu’ils se l’imaginaient. - -Y a-t-il en ces manifestations auto-suggestion, suggestion collective, -exsudation, transfert et cristallisation de matière spiritualisée -empruntée aux spectateurs, ou s’y mêle-t-il un élément extra-terrestre -et inconnu? S’il est impossible de le démêler quand il s’agit de faits -qui se passent sous nos yeux, à plus forte raison serait-il téméraire de -trancher la question quand elle s’adresse à des phénomènes vieux de -plusieurs siècles, qui ne nous sont connus que par des relations plus ou -moins tendancielles. - - -IV - -Enfin l’alchimie et l’astrologie, les deux autres sommets auxquels je -viens de faire allusion, sont, dans l’occultisme du Moyen âge, des -sciences de seconde main qui ne nous apportent, au point de vue du grand -secret, aucun élément nouveau et dont les origines grecques, juives et -arabes ne se rattachent à l’Égypte et à la Chaldée que par des écrits -apocryphes et relativement récents. Cette étude, en ce qui concerne -l’alchimie, a été magistralement faite par Pierre Berthelot dans son -livre sur «_les Origines de l’Alchimie_». Il a épuisé le sujet, tout au -moins en sa partie chimique; mais on pourrait peut-être compléter son -œuvre au point de vue hyperchimique, ou métachimique ou psychochimique -qui ne semble pas moins important. Il serait également souhaitable qu’un -grand astronome philosophe nous donnât sur l’astrologie le pendant de -cet admirable travail; mais jusqu’ici les sources sont si pauvres qu’il -ne paraît guère possible de l’entreprendre. Il en faudrait faire autant -pour la médecine hermétique qui du reste est liée à l’alchimie et à -l’astrologie. - -Mais l’alchimie et l’astrologie qui ne sont en somme que de la chimie et -de l’astronomie transcendentales, prétendant dépasser la matière et les -astres pour atteindre les principes spirituels et éternels qui -constituent l’une et dirigent les autres, ne nous réserveraient -peut-être des surprises et des révélations que si l’on pouvait remonter -directement à leurs sources hindoues, égyptiennes et chaldéennes, ce -qu’on n’a pu faire jusqu’ici, car nous n’avons, qui s’en rapproche, que -le fameux Papyrus de Leyde, et cet unique document n’est que le carnet -d’un orfèvre égyptien renfermant des formules pour composer des -alliages, dorer les métaux, teindre les étoffes en pourpre et imiter et -falsifier l’or et l’argent. - - -V - -Parmi les occultistes médiévaux, presque tous alchimistes, bornons-nous -à rappeler les noms de Raymond Lulle (XIIIe siècle), _Doctor -Illuminatus_, auteur de l’_Ars Magna_, à peu près illisible aujourd’hui, -Nicolas Flamel (XVe siècle), qui selon Berthelot n’est qu’un pur -charlatan, Reuchlin, Weigel, le maître de Boëhme, Bernard le Trévisan, -Basile Valentin qui étudia surtout l’antimoine, les deux Isaac, père et -fils, Jean Trithème, qu’Éliphas Lévi appelle «le plus grand magicien -dogmatique du Moyen âge», bien que sa célèbre cryptographie, -_Polygraphia_ ou _Steganographia_, soient des jeux de lettres assez -puérils, et son élève, Cornélius Agrippa auteur de _De Occulta -Philosophia_, qui réédite simplement des théories de l’école -d’Alexandrie, et n’est, au dire d’Éliphas Lévi, «qu’un audacieux -profanateur, heureusement très superficiel dans ses écrits». Nous avons -encore, au XVIe siècle, Guillaume Postel qui sut le grec, l’hébreu et -l’arabe, voyagea beaucoup et rapporta en Europe d’importants manuscrits -orientaux, entre autres les œuvres d’Aboul-Féda, l’historien arabe du -XIIIe siècle. «Le cher et bon Guillaume Postel, écrit Éliphas Lévi dans -une lettre au baron Spédaliéri, notre père en la Sainte Science, puisque -nous lui devons la connaissance du Sefer Jesirah et du Zohar, eût été le -plus grand initié de son siècle si le mysticisme ascétique et le célibat -forcé n’avaient fait monter à son cerveau les fumées enivrantes de -l’enthousiasme qui ont fait parfois délirer sa haute raison», remarque, -soit dit en passant, qui, pourrait s’appliquer à des hermétistes -d’autres temps et d’autres pays. - -Après Henri Khunrath, Oswald Crollius, etc., nous passons au XVIIe -siècle, à ses débuts, la grande époque de l’alchimie qui se rapprocha -davantage de la science proprement dite. Van Helmont découvre le suc -gastrique, Glauber le sulfate de soude, les huiles lourdes du goudron et -entrevoit le chlore, tandis que Kunckel trouve le phosphore. - -Si je faisais ici une histoire générale de l’occultisme, au lieu de -rechercher simplement ce qu’ont à nous apprendre d’inédit les derniers -adeptes, conscients ou inconscients d’une sagesse occulte dont nous -avons suivi les traces à travers les âges, j’aurais dû m’arrêter un -instant à ces mystérieux Templiers qui adoptèrent en partie les -traditions juives et les récits du Talmud; et auxquels succédèrent les -Rose-Croix. Je devrais aussi mettre à part et étudier un peu plus -longuement deux figures bizarres et énigmatiques qui dominent et -résument tout l’occultisme du Moyen âge, à savoir Paracelse et Jakob -Boëhme. Mais à les étudier de près on constate qu’eux non plus, quelles -que soient leurs prétentions, ne tirèrent pas d’une source inconnue les -révélations qu’ils apportèrent et qui bouleversèrent leurs -contemporains. - -Philippus-Auréolus-Théophrastus-Bombast von Hohenheim, dit Paracelsus -(traduction approximative de Hohenheim), né en Suisse en 1493 et mort à -Salzbourg en 1541, porte le poids d’une injuste légende qui le -représente comme un ivrogne, un débauché, un charlatan et un fou. Il eut -sans doute bien des défauts et ne paraît pas toujours parfaitement -équilibré, mais n’en demeure pas moins un des êtres les plus -extraordinaires que mentionne l’histoire. Il était néo-platonicien et -par conséquent n’ignorait pas les écrits alexandrins accessibles aux -hermétistes de son temps; mais il est probable qu’en outre, au cours de -ses voyages en Turquie et en Égypte, il eut plus directement -connaissance de certaines traditions asiatiques au sujet du corps -éthérique ou astral, théories sur lesquelles il fonda toute sa médecine. -Il enseigne en effet, comme l’enseignaient d’anciens traités hindous -qu’ont depuis remis en lumière les théosophes, que nos maladies viennent -non pas de notre corps physique mais de notre corps éthérique qui -correspond à peu près à ce que nous appelons aujourd’hui le -subconscient, et qu’en conséquence il faut agir avant tout sur ce -subconscient. Il est certain que bien des faits, dans bien des cas, -tendent à confirmer cette hypothèse, et c’est peut-être de ce côté que -s’orientera la thérapeutique de demain. Selon lui, les plantes mêmes ont -un corps éthérique, et les médicaments n’agissent pas en vertu de leurs -propriétés chimiques mais en vertu de leurs propriétés astrales, ce qui -est encore un point que la découverte assez récente de l’«Od», que nous -retrouverons plus loin, semble corroborer. - -Ses idées touchant l’existence d’un fluide vital universel, l’Akahsa des -Hindous, qu’il appelait l’Alkahest, et de la Lumière astrale des -Kabbalistes, sont aussi de celles que nos théories modernes sur le rôle -prépondérant de l’éther rappellent à notre attention. Il est évident, -d’autre part, qu’il a souvent dépassé la mesure; en systématisant à -outrance et puérilement des concordances purement apparentes ou verbales -entre certaines parties du corps humain et celles des plantes -médicinales; de même que ses affirmations au sujet des _Archées_, sortes -de génies particuliers préposés au fonctions des divers organes et ses -fantaisies charlatanesques de l’_Homunculus_, ne sont plus défendables. -Mais ces erreurs étaient inhérentes à la science de son temps et ne sont -peut-être pas beaucoup plus ridicules que les nôtres. Tout compte fait, -il reste de lui le souvenir d’un précurseur bien étonnant et d’un -visionnaire prodigieux. - -Quant à Jakob Boëhme, le fameux cordonnier de Goerlitz, son cas serait -miraculeux et absolument inexplicable s’il avait réellement été -l’illettré qu’on a dit. Mais cette légende doit être décidément écartée. -Boëhme avait étudié les théosophes allemands, notamment Paracelse, et -connaissait parfaitement les néo-platoniciens dont il réédite en somme -les doctrines, en les déformant un peu, en les enveloppant d’une -phraséologie plus obscure mais parfois inattendue et très -impressionnante, et en y mêlant des éléments de Kabbale, de -mathématiques mystiques et d’alchimie. Je renvoie ceux qu’intéresserait -cet esprit étrange et assurément génial, mais très inégal--car il y a -dans son œuvre un fatras illisible--à l’étude que lui a consacrée Émile -Boutroux sous ce titre: _Le Philosophe Allemand Jacob Bœmhe_. Ils ne -sauraient trouver meilleur guide. - - - - -LES OCCULTISTES MODERNES - - -I - -Avant les découvertes des indianistes et des égyptologues, les -occultistes modernes que l’on peut,--mettant à part Swedenborg, un grand -visionnaire isolé,--faire remonter à Martinez Pasqualis, né en 1715 et -mort en 1779, ont forcément travaillé sur les mêmes textes et les mêmes -traditions, s’attachant tour à tour, selon leurs goûts, à la Kabbale, ou -aux théories alexandrines. Pasqualis n’a rien écrit, mais a laissé la -légende d’un prestigieux magicien. Son disciple, Claude de Saint-Martin, -«le Philosophe Inconnu», est une sorte de théosophe intuitif qui finit -par redécouvrir Jakob Boëhme. Ses livres, bien pensés et remarquablement -écrits, peuvent encore se lire avec plaisir et même avec fruit. Sans -nous arrêter au comte de Saint-Germain, qui prétendait avoir gardé le -souvenir de toutes ses existences antérieures, à Cagliostro, puissant -illusionniste et redoutable charlatan, au marquis d’Argens, à dom -Pernetty, à d’Espréménil, à Lavater, à Eckartshausen, à Delille de -Salle, à l’abbé Terrasson, à Bergasse, à Clootz, à Court de Gebelin, ni -à tous les mystiques qui vers la fin du XVIIIe siècle pullulèrent dans -l’aristocratie et les loges maçonniques et faisaient partie des -associations secrètes qui préparèrent la Révolution, mais n’ont rien de -sérieux à nous apprendre, retenons le nom de Fabre d’Olivet, écrivain de -premier ordre, qui nous donne de la Genèse de Moïse une interprétation -nouvelle, hardie et grandiose sur la valeur de laquelle, n’étant pas -hébraïsant, je n’ai pas qualité pour me prononcer, mais que la Kabbale -récemment étudiée semble confirmer et qui se présente entourée d’un -appareil scientifique et philologique impressionnant. - - -II - -Et voici Éliphas Lévi avec ses livres aux titres inquiétants: _Histoire -de la Magie_, _La Clef des Grands Mystères_, _Dogme et rituel de la -Haute Magie_, _Le Grand Arcane ou l’Occultisme dévoilé_, etc., le -dernier maître de l’occultisme proprement dit, de l’occultisme qui -précède immédiatement celui de nos métapsychistes qui ont définitivement -renoncé à la Kabbale, à la Gnose, aux Alexandrins et ne se réclament -plus que de l’expérience scientifique. - -Éliphas Lévi, de son vrai nom Alphonse-Louis-Constant, né en 1810 et -mort en 1875, résume en quelque sorte tout l’occultisme du Moyen âge -avec ses tâtonnements, ses demi-vérités, ses connaissances tronquées, -ses intuitions, ses irritantes obscurités, ses agaçantes réticences, ses -erreurs et ses préjugés. Écrivant avant d’avoir su ou voulu profiter des -principales découvertes des indianistes et des égyptologues et des -travaux de la critique contemporaine, dénué lui-même de tout esprit -critique, il ne travaillait que sur les documents médiévaux dont nous -avons parlé; et le Séfer Yerizah, le Zohar (dont il ne connaissait du -reste que les fragments fantaisistes de la _Kabbala Denudata_), le -Talmud et l’Apocalypse mis à part, s’attachait de préférence aux plus -indiscutablement apocryphes. A côté de ceux que je viens de citer, ses -trois livres de chevet étaient le _Livre d’Hénoch_, les _Écrits d’Hermès -Trismégiste_ et le _Tarot_. - -Le _Livre d’Hénoch_, attribué par la légende au patriarche Hénoch, fils -de Jared et père de Mathusalem, doit se placer aux environs de l’ère -chrétienne, attendu que le dernier événement connu par son auteur est la -guerre d’Antiochus Sidetes contre Jean Hyrcan. C’est un livre -apocalyptique, probablement écrit par un Essénien, comme le prouve son -angéologie, et qui exerça une profonde influence sur le mysticisme juif -d’avant le Zohar. - -Les _Écrits d’Hermès Trismégiste_, que Louis Ménard a traduits et -auxquels il a consacré une étude définitive[58], attribués à Thoth, -l’Hermès égyptien, nous révèlent dans leur conception de Dieu de très -curieuses analogies avec les livres sacrés de l’Inde, notamment le -_Baghavat-Gita_, nous montrent une fois de plus l’universelle -infiltration de la grande religion primitive. Mais chronologiquement, il -n’y a pas le moindre doute: le _Poimandrès_, l’_Asclépios_ et les -fragments du _Livre Sacré_, sont nés à Alexandrie. La théologie -hermétique est pleine de pensées et d’expressions néo-platoniciennes et -d’autres empruntées à Philon; et des passages entiers du _Poimandrès_ -peuvent être juxtaposés à l’_Apocalypse_ de Saint-Jean et lui font écho, -ce qui prouve que les deux ouvrages ont été écrits à des dates peu -éloignées l’une de l’autre. Il n’est donc pas surprenant que, non plus -que Jamblique, ils n’aient rien à nous apprendre sur la religion de -l’antique Égypte, puisqu’à l’époque où les Grecs l’étudièrent, la -symbolique de cette religion, comme le remarque Louis Ménard, était déjà -une lettre morte pour ses prêtres eux-mêmes. - - [58] LOUIS MÉNARD, _Hermès Trismégiste_. - -Quant au _Tarot_, il serait, au dire des occultistes, le premier livre -écrit de main humaine et antérieur à ceux de l’Inde, d’où il aurait -passé en Égypte. Malheureusement, on n’en trouve pas trace dans -l’archéologie de ces deux pays. Il est vrai qu’une chronique italienne -nous apprend que le premier jeu de cartes, qui n’est que le Tarot -vulgarisé, fut importé à Viterbe, en 1379, par les Sarrasins, ce qui -révèle une origine orientale. En tout cas, sous sa forme actuelle, il ne -remonte qu’à Jacquemin Gringonneur, enlumineur du temps de Charles VI. - -Il est évident qu’ainsi documenté, Éliphas Lévi n’a rien de bien sérieux -à nous révéler. Il est en outre embarrassé par l’ingrate et impossible -tâche qu’il s’est imposée en voulant concilier l’occultisme avec le -dogme catholique. Mais son érudition, dans sa sphère, est remarquable, -et il a parfois d’étonnantes intuitions qui semblent avoir entrevu, -notamment en ce qui touche aux médiums, aux fluides odiques, aux -manifestations de l’astral, plus d’une découverte de nos métapsychistes. -En outre, lorsqu’il aborde un sujet qui n’est pas purement chimérique, -et qui tient à des réalités profondes, en morale par exemple, et même en -politique, et quand, comme le font fréquemment les occultistes, il ne -s’enveloppe pas d’énervants sous-entendus qui paraissent craindre d’en -dire trop et ne trahissent au fond que la peur de n’avoir rien à dire, -il lui arrive d’écrire d’excellentes pages qui, après la vogue exagérée -dont elles jouirent, ne méritent pas l’injuste oubli auxquelles on -semble les condamner. - - -III - -Dans l’école d’Éliphas Lévi, et suivant à peu près les mêmes errements, -on peut ranger deux hommes de valeur: Stanislas de Guaita et le docteur -Encausse, plus connu sous le nom de Papus. Leur cas est assez spécial. -Ce sont deux grands érudits qui connaissent à fond la littérature -kabbalistique, gréco-égyptienne et tout l’hermétisme du Moyen âge. Ils -sont également au courant des travaux des orientalistes, des -égyptologues, des théosophes et des recherches de nos occultistes -purement scientifiques. Ils savent aussi que les textes qu’ils invoquent -sont des apocryphes extrêmement suspects; et quoiqu’ils le sachent et -parfois le proclament, ils partent de ces textes, s’y attachent, s’y -confinent et fondent sur eux leurs théories, comme s’il s’agissait de -documents authentiques et indiscutables. Ainsi de Guaita édifie la -partie la plus importante de son œuvre sur la «Table d’émeraude», un -apocryphe de l’apocryphe Trismégiste, après avoir déclaré: «Nous ne -chicanerons point sur l’authenticité, l’attribution et la date de l’un -des documents les plus magistralement initiatiques que nous ait transmis -l’antiquité gréco-égyptienne. - -«Les uns s’obstinent à n’y voir que l’œuvre amphigourique d’un rêveur -alexandrin, d’autres taxent même ce document d’apocryphe du Ve siècle. -Quelques-uns le veulent de quatre mille ans plus ancien. - -«Que nous importe... Il est certain que cette page résume les traditions -de l’antique Égypte[59].» - - [59] STANISLAS DE GUAITA, _La Clef de la Magie noire_, p. 119. - -Ce n’est pas certain du tout, attendu que les monuments authentiques de -l’Égypte des Pharaons ne nous fournissent absolument rien qui confirme -ce résumé abscons, et le «Que nous importe», n’est-il pas bien cavalier -quand il s’agit d’un texte dont on fait la clef de voûte de sa doctrine? - -De son côté, Papus consacre un volume entier au commentaire du Tarot, -dans lequel il voit le plus ancien monument de la sagesse ésotérique, -alors qu’il sait mieux que personne qu’on n’en retrouve pas de traces -authentiques avant le XIVe siècle. - -En signalant cette faille bizarre à la base de leur œuvre,--et -naturellement elle a de nombreuses ramifications,--je n’entends -nullement suspecter l’honnêteté, l’évidente bonne foi de cette œuvre -extrêmement intéressante, pleine d’aperçus originaux, d’intuitions, -d’hypothèses, d’interprétations, de rapprochements ingénieux, de -recherches et de trouvailles curieuses. Ils savent tous deux beaucoup de -choses oubliées ou négligées, qu’il est bon de rappeler parfois; et si -Papus, trop pressé, bâcle souvent ses volumes, de Guaita soigne -toujours, presque à l’excès, sa phrase hautaine, attentive, miroitante -et un peu compassée. - - -IV - -La situation des néo-théosophes, offre quelque analogie avec celle des -trois occultistes dont je viens de parler. On sait que la «Société -Théosophique» fut fondée en 1875, par Mme Blavatzky. Je n’ai pas à juger -ici, au point de vue moral, cette femme énigmatique. Il est certain que -le rapport du Dr Hodgson, spécialement envoyé aux Indes, en 1884, par la -«Society for Psychical Research», afin de faire une enquête sur son cas, -jette sur elle une ombre assez fâcheuse. Néanmoins, après avoir revu les -pièces du procès, je conviens qu’il est après tout fort possible que le -très honnête Hodgson ait été lui même victime de supercheries plus -diaboliques que celles qu’il croyait démasquer. Je sais encore qu’on -impute à Mme Blavatzky et à d’autres théosophes, de nombreux plagiats; -on prétend notamment que _Le Bouddhisme ésotérique_ de A.-P. Sinnet et -_La Doctrine secrète_ seraient d’un nommé Palma, dont les manuscrits -auraient été achetés par les fondateurs de la Société Théosophique, ou -des démarquages à peine déguisés d’ouvrages parus vingt ans auparavant, -sous la signature d’occultistes occidentaux, notamment de Louis Lucas. - -Je ne m’attarderai pas à ces questions qui me semblent beaucoup moins -importantes que celle des documents préhistoriques et secrets et des -commentaires ésotériques sur lesquels repose toute la révélation -théosophique. Quels qu’en soient l’auteur ou les auteurs, je prends -l’œuvre telle qu’elle se présente. _L’Isis dévoilée_, _La Doctrine -secrète_ et les autres écrits, très nombreux, de Mme Blavatzky, forment -un monument énorme et mal équilibré, ou plutôt une sorte de chantier -colossal, où la suprême sagesse, la plus exceptionnelle et la plus vaste -érudition, et les débris les plus douteux de la science, de la légende -et de l’histoire, les hypothèses les plus impressionnantes et le plus -dénuées de fondement, les faits les plus exacts et les plus -invraisemblables, les idées les plus justes et les plus chimériques, les -rêves les plus hauts et les rêveries les plus incohérentes, sont -déversés pêle-mêle par tombereaux inépuisables. Il y a donc dans cette -accumulation de matériaux un déchet considérable, des affirmations -fantastiques que l’on rejette _à priori_; mais il faut reconnaître, si -l’on veut être impartial, qu’on y trouve aussi des spéculations qui -comptent parmi les plus grandioses qu’on ait faites. Le fond en est -évidemment védique ou plutôt brahmanique et védandique et se trouve dans -des textes qui n’ont rien d’occulte. Mais à ces textes des indianistes -officiels, les théosophes en superposent d’autres qu’ils prétendent -beaucoup plus anciens et plus purs et qui leur sont fournis et expliqués -par des adeptes hindous, héritiers directs de la Sagesse immémoriale et -secrète. Il est certain que leurs écrits sans rien révéler de nouveau -sur les points essentiels des grands aveux d’ignorance qui se trouvent à -l’horizon des religions anciennes, y ajoutent une foule -d’éclaircissements, de commentaires, de théories et de détails qui -seraient extrêmement intéressants s’ils nous étaient offerts après avoir -été soumis à une critique historique et philologique aussi rigoureuse -que celle que firent subir à leurs documents les indianistes qui ne se -prétendent pas initiés. Malheureusement il n’en va pas ainsi. Prenons -par exemple le _Livre de Dzyan_, c’est-à-dire les Slocas ou stances -mystérieuses qui se trouvent à la base de toute la doctrine secrète de -Mme Blavatzky. Il nous est présenté comme «un manuscrit archaïque, -assemblage de feuilles de palmiers rendu, par quelque procédé inconnu, -inaltérable à l’eau, à l’air et au feu, et écrit dans une langue perdue, -le _Sinzar_, antérieure au sanscrit et que comprennent seuls quelques -rares adeptes hindous», et c’est tout. Pas un mot pour nous dire d’où -provient ce manuscrit, comment il a été miraculeusement conservé, ce -qu’est le _Sinzar_, à laquelle des cent langues, auquel des cinq ou six -cents dialectes hindous il se rattache, comment il s’écrit, comment on -peut encore le comprendre et le traduire, quelle est approximativement -l’époque à laquelle il remonte, etc. On n’en a cure, et c’est toujours -ainsi. Il faut croire sur parole et sans examen. Ces méthodes sont -évidemment regrettables, car si les textes en question avaient été -passés au crible d’une critique suffisante, ils compteraient parmi les -plus curieux de la littérature asiatique. Telles qu’on nous les donne, -la cosmogonie et l’anthropogénèse du _Livre de Dzyan_ paraissent être -des spéculations de brahmanes et pourraient faire partie des -_Upanischads_. Elles sont ingénieusement commentées par des adeptes -parfaitement au courant de nos sciences occidentales. Si elles sont -authentiquement préhistoriques, leurs affirmations au sujet de -l’évolution des mondes et de l’homme, partiellement confirmées par nos -dernières découvertes ou théories scientifiques, sont réellement -troublantes. Si elles ne le sont pas, ces affirmations deviennent de -simples hypothèses, toujours grandioses, parfois plausibles, mais le -plus souvent incroyablement et inutilement compliquées, et en tout cas, -arbitraires et chimériques. - - -V - -Ce qui n’empêche point _La Doctrine Secrète_ d’être une sorte de vaste -encyclopédie des sciences ésotériques, surtout dans ses annexes, ses -commentaires, ses «parerga», où l’on trouve une foule de rapprochements -ingénieux et curieux entre les enseignements et les manifestations de -l’occultisme, à travers les pays et les siècles. Il en jaillit parfois -une lumière inattendue dont les rayons s’étendent au loin, sur des -régions de la pensée qui ne sont plus guère fréquentées. En tout cas, -l’œuvre prouverait une fois de plus, si c’était nécessaire, et avec un -éclat insolite, l’origine commune de l’idée que se fit un jour -l’humanité, bien avant l’histoire que nous connaissons, des grands -mystères qui l’enveloppèrent. On y trouve aussi de larges et excellents -tableaux où la science occulte est confrontée à la science moderne et -semble souvent, il faut en convenir, précéder ou dominer celle-ci. On y -découvre encore bien d’autres choses, jetées en vrac, mais qui ne -méritent pas le dédain avec lequel, depuis quelque temps, on affecte de -les traiter. - -Au surplus, je n’ai pas à faire ici l’histoire ou le procès de la -théosophie. Il fallait simplement la signaler à la rencontre, -puisqu’elle est l’avant-dernière forme de l’occultisme. Il suffira -d’ajouter que les vices de sa méthode initiale s’accusent et s’aggravent -chez les continuateurs de Mme Blavatzky. Chez Mme Annie Besant,--femme -d’ailleurs remarquable,--et chez Leadbeater, tout est en l’air, tout -s’édifie dans les nues, et les affirmations gratuites et invérifiables -pleuvent de plus en plus dru sur chaque page. Ils semblent du reste -lancer la théosophie dans des voies où les fidèles de la première heure -hésitent à les suivre. - -Ces vices s’aggravent surtout et éclatent dans toute leur candeur chez -certains auteurs de second plan, moins habiles que leurs maîtres à les -dissimuler; par exemple chez Scott-Elliot, l’historien de _L’Atlantide_ -et de _La Lémurie perdue_. Scott-Elliot commence son histoire de -l’Atlantide de la manière la plus raisonnable et la plus scientifique. -Il invoque les textes historiques qui ne permettent guère de douter -qu’une île immense, dont l’une des extrémités s’avançait non loin des -colonnes d’Hercule, s’effondra dans l’Océan, et disparut à jamais, en -engloutissant la merveilleuse civilisation qu’elle portait. Il corrobore -ces textes de preuves très judicieuses tirées de l’orographie -sous-marine, de la persistance de la mer des Sargasses, de la géologie, -de la chorographie, etc. Puis, tout à coup, presque sans nous prévenir, -ayant recours à des documents occultes, à des mappemondes de terre -cuite, miraculeusement retrouvées, à des révélations qui viennent on ne -sait d’où, à des clichés astraux qu’il prétend récupérer dans l’espace -et le temps, et qu’il traite sur le même pied que les arguments -historiques et géologiques, il nous décrit par le menu, comme s’il -vivait au milieu d’eux, les villes, les temples, les palais des Atlantes -et toute leur civilisation politique, morale, religieuse et -scientifique, en annexant à son œuvre une série de cartes détaillées de -continents fabuleux, hyperboréens, lémuriens, etc., disparus depuis -800.000, 200.000 et 60.000 ans, et délimités avec autant de minutie et -d’assurance que s’il s’agissait de la géographie contemporaine de la -Bretagne ou de la Normandie. - - -VI - -Le chef d’une branche indépendante ou dissidente de la Théosophie, un -érudit, un philosophe et un visionnaire extrêmement curieux, dont j’ai -déjà parlé, Rudolph Steiner, use à peu près des mêmes procédés, mais -tente du moins de les expliquer et de les justifier. - -A la différence des théosophes orthodoxes, il ne se contente point de -révéler, de commenter et d’interpréter les livres secrets et sacrés de -la tradition orientale, mais entend trouver en lui-même toutes les -vérités qu’ils renferment. «C’est dans l’âme, proclame-t-il, que se -révèle le sens de l’univers.» Le secret de tout est en nous, puisque -tout est en nous, et il est en chacun de nous autant qu’il était dans le -Christ. «Le Logos en évolution incessante en des millions de -personnalités humaines a été détourné et concentré par la conception -chrétienne sur l’unique personnalité de Jésus. La force divine éparse -dans le monde entier fut ramassée en un seul. Aux yeux de cette -conception, Jésus est le seul homme devenu Dieu. Il a pris sur lui la -divinisation de toute l’humanité. On cherche en lui ce que précédemment -on avait cherché dans sa propre âme[60].» - - [60] RUDOLPH STEINER, _Le Mystère chrétien et les Mystères antiques_. - Trad. par ÉDOUARD SHURÉ, p. 228. - -Il faut reprendre cette recherche que le symbole du Christ a trop -longtemps interrompu. Cette idée très défendable quand on y voit la -recherche de notre «Moi transcendental», dont le subconscient de nos -métapsychistes n’est que la partie la plus accessible, devient beaucoup -plus contestable dans les développements que lui donne notre auteur. Il -prétend nous révéler le moyen de réveiller presque mécaniquement et -infailliblement le Dieu qui dort en nous. Selon lui, «la différence -entre l’initiation orientale et l’initiation occidentale consiste en ce -que la première se faisait à l’état de sommeil et la seconde à l’état de -veille. On évite par conséquent la séparation toujours dangereuse du -corps éthérique d’avec le corps physique». Pour obtenir l’état extatique -qui permet de se mettre en communication avec les mondes supérieurs ou -avec tous les mondes dispersés dans l’espace et le temps et même avec la -divinité, il s’agit, par des exercices spirituels, de cultiver et -développer méthodiquement certains organes de l’astral qui nous font -voir et entendre, dans les êtres et les choses, des entités qui ne -pénètrent jamais sur le plan physique. Les principes de ces exercices, -du moins dans leurs parties spirituelles, sont évidemment empruntées aux -pratiques immémoriales du Yoga hindou, et notamment au Sûtra de -Patânjali. Steiner enseigne ainsi que l’organe astral qui se trouverait -dans le voisinage du larynx servirait à voir les pensées des autres -hommes et permettrait de jeter un regard profond dans les vraies lois -des phénomènes naturels. C’est encore ainsi qu’un organe qui -avoisinerait le cœur, serait l’instrument qui servirait à connaître les -états d’âme des autres hommes. Quiconque l’aurait développé pourrait -vérifier l’existence de certaines forces profondes chez les animaux ou -chez les plantes. C’est ainsi, enfin, que le sens qui résiderait au -creux de l’estomac percevrait les facultés et les talents des hommes et -découvrirait en outre le rôle que les animaux, les végétaux, les -pierres, les métaux, les phénomènes atmosphériques jouent dans -l’économie de la nature. Il expose longuement et minutieusement tout -ceci, comme tout ce qui concerne l’évolution, l’entraînement, -l’organisation du corps éthérique, et la vision du «Soi» supérieur, dans -un livre intitulé: _L’Initiation ou la connaissance des mondes -supérieurs_[61]. - - [61] RUDOLPH STEINER, _L’Initiation_. Trad. par JULES SAUERWEIN, p. - 188 et suiv. - -Quand on lit ce traité de l’extase, du reste remarquable à plus d’un -point de vue, on est tenté de se demander si l’auteur a réussi à éviter -le danger contre lequel il prémunit ses disciples et s’il ne se trouve -pas lui-même «dans un univers créé de toutes pièces par sa propre -imagination»; j’ignore du reste si l’expérience confirme ses -allégations. On peut essayer. Les procédés sont assez simples et, au -rebours de ceux du Yoga, parfaitement inoffensifs. Mais il faut que -l’entraînement spirituel se fasse sous la direction d’un maître qu’il -n’est pas toujours facile de se procurer. En tout cas, il est permis de -concevoir une sorte d’«état second» supérieur à celui des hypnotisés, -des somnambules ou des médiums, qui procurerait des visions ou des -intuitions très différentes de celles que nous fournissent nos sens ou -notre intelligence dans leur état normal. Quant à savoir si ces visions -ou ces intuitions répondent à des réalités d’un autre plan ou d’autres -mondes, c’est une question que pourraient seuls trancher ceux qui les -ont éprouvées. La plupart des grands mystiques ont eu spontanément des -visions et des intuitions de ce genre, mais elles ne seraient vraiment -intéressantes que s’il était prouvé qu’elles proviennent de mystiques -réellement et totalement illettrés. Tels étaient, soutient-on, Jakob -Boëhme, le théosophe-cordonnier de Goerlitz et Ruysbroeck l’Admirable, -le vieux moine brabançon qui vécut aux XIIIe et XIVe siècles. Si -vraiment il n’y avait pas dans leurs révélations réminiscence -inconsciente de lectures, on y rencontre de telles analogies avec les -enseignements, devenus plus tard ésotériques, des grandes religions -primitives, qu’il faudrait croire que tout au haut ou tout au fond de -l’humanité, cet enseignement existe, identique, immuable et latent, et -correspond à quelque vérité objective et universelle. On trouve -notamment dans l’_Ornement des Noces spirituelles_, dans le _Livre de la -suprême Vérité_, dans le _Livre du Royaume des Amants_ de Ruysbroeck, -des pages entières qui, abstraction faite de la phraséologie chrétienne, -pourraient avoir été écrites par un anachrorète du temps des Brahmanes, -ou par un néo-platonicien d’Alexandrie. D’autre part, l’idée -fondamentale de l’œuvre de Boëhme est l’idée néo-platonicienne d’une -divinité inconsciente ou d’un «néant» divin, qui prend graduellement -conscience en s’objectivant et en réalisant ses virtualités latentes. -Mais Boëhme, nous l’avons vu, n’était nullement illettré. Quant à -Ruysbroeck, bien que son œuvre soit écrite dans le patois flamand que -parlent encore les paysans du Brabant et des Flandres, n’oublions pas -qu’avant de devenir l’ermite de la forêt de Soignes, il avait été -vicaire à Bruxelles et avait vécu dans l’atmosphère mystique qu’avaient -créée, aux XIIIe et XIVe siècles, Albert Le Grand et surtout ses -contemporains Johann Eckhart dont le panthéisme mystique est analogue à -celui des Alexandrins et Jean Tauler qui, au dire de Surius, le -traducteur et le biographe de Ruysbroeck, visita celui-ci dans sa -solitude de Groenendael. Or, Jean Tauler préconisait également l’union -avec la divinité et la création de Dieu dans l’âme. On voit donc qu’il -est assez hasardeux d’affirmer que ses visions furent absolument -spontanées. - - -VII - -Pour Steiner, la question ne se pose même pas. Avant d’avoir retrouvé ou -cru retrouver en lui-même les vérités ésotériques qu’il révèle, il -connaissait à fond toutes les littératures mystiques, de sorte qu’il est -à peu près certain que ses visions ne lui furent apportées que par le -reflux de sa mémoire consciente ou subconsciente. Au demeurant, il ne -diffère guère des théosophes orthodoxes, que sur un point qui peut -paraître plus ou moins essentiel: au lieu de faire, non pas du Bouddha, -mais des Bouddhas, c’est-à-dire des révélateurs ou des intermédiaires -successifs, les centres de l’évolution spirituelle, il attribue au -Christ le rôle capital dans cette évolution, synthétisant en lui tout le -divin épars dans tous les hommes et en faisant ainsi le symbole par -excellence de l’humanité à la recherche du Dieu qui dort en elle. C’est -une opinion soutenable, quand on l’envisage, comme il semble le faire, -au point de vue allégorique, mais qu’il serait plus difficile de -défendre au point de vue historique. - -Steiner a mis en pratique ses méthodes intuitives, qui sont une sorte de -psychométrie transcendentale, pour reconstituer l’histoire des Atlantes -et nous révéler ce qui se passe dans le soleil, la lune et d’autres -mondes. Il nous décrit les transformations successives des entités qui -deviendront des hommes, et il le fait avec tant d’assurance qu’on se -demande, après l’avoir suivi avec intérêt à travers des préliminaires -qui dénotent un esprit très pondéré, très logique et très vaste, s’il -devient subitement fou ou si l’on a affaire à un mystificateur ou à un -véritable voyant. Dans le doute, on se dit que le subconscient, qui nous -a déjà causé tant de surprises, nous en réserve peut-être d’autres qui -seront aussi fantastiques que celles du théosophe autrichien, et, -instruit par l’expérience, on s’abstient de le condamner sans appel. - -Tout compte fait, nous constatons une fois de plus, au sortir de ses -œuvres, comme au sortir de la plupart des autres, que ce qu’il appelle -«le grand drame de la connaissance que les anciens représentaient et -vivaient dans leurs temples», et dont la vie, la mort et la résurrection -du Christ, comme celles d’Osiris et de Krischna, n’est qu’une -interprétation symbolique, devrait plutôt s’appeler le grand drame de -l’ignorance essentielle et invincible. - - - - -LES MÉTAPSYCHISTES - - -I - -Nous arrivons ainsi aux occultistes d’aujourd’hui, qui ne sont plus des -hiérophantes, des adeptes, des initiés ou des voyants, mais de simples -chercheurs appliquant à l’étude des phénomènes anormaux les méthodes de -la science expérimentale. Ces phénomènes, pour peu que l’attention soit -mise en éveil, on les constate de toutes parts dans la vie. Sont-ils -exclusivement dus aux forces inconnues du subconscient ou à des entités -invisibles qui ne sont pas, ne sont pas encore ou ne sont plus des -hommes? Le grand intérêt, on pourrait dire tout l’intérêt de la question -est là, mais la réponse est encore en suspens, bien que s’accentue la -tendance à la chercher dans un autre monde que le nôtre; et la -conversion au spiritisme de purs savants tels que sir Oliver Lodge, et -plus récemment celle du professeur W.-J. Crawford, sont à cet égard -assez significatives. - -Je ne reviendrai pas ici sur les communications spirites, les phantasmes -des vivants et des morts, les phénomènes prémonitoires, les -manifestations psychométriques et médiumniques dont j’ai esquissé -l’étude dans _La Mort_ et dans _L’Hôte Inconnu_. Ce que j’en ai dit dans -ces livres peut donner une idée sommaire, provisoire,--car tout est -provisoire dans ces régions,--mais suffisante, de l’état présent de la -science métapsychique sur ces points. - -Mais il en est d’autres qui n’entraient pas alors dans le cadre de mon -travail, qu’il faut que j’aborde aujourd’hui, d’abord parce qu’ayant -passé en revue, rapidement, mais aussi complètement que possible, dans -une monographie forcément écourtée, tout l’occultisme passé, il est -équitable de traiter de la même façon l’occultisme présent, mais aussi -et surtout parce que ces points que j’avais réservés jettent une lumière -assez inattendue sur plusieurs autres et autorisent sinon des -conclusions, du moins certaines inductions qui termineront cette étude. - - -II - -Il ne s’agit plus, pour nos modernes occultistes comme pour leurs -devanciers plus présomptueux, d’interroger directement l’inconnaissable, -de remonter aux origines de la Cause sans Cause, d’expliquer -l’inexplicable transition de l’infini au fini, de l’inconnaissable au -connu, de l’esprit à la matière, du bien au mal, de l’absolu au relatif, -de l’éternel à l’éphémère, de l’invisible au visible, de l’immobilité au -mouvement, du virtuel au réel, et de trouver dans tout cet -incompréhensible une théogonie, une cosmogonie, une religion et une -morale qui ne soient pas aussi désespérantes que les ténèbres d’où on -s’est efforcé de les tirer. - -Assagis par d’innombrables désillusions, ils se résignent à un rôle plus -modeste. Au milieu d’une science que la nature même de ses -investigations a rendu presque nécessairement matérialiste, ils -conquièrent patiemment un îlot où ils donnent asile à des phénomènes que -les lois ou plutôt les habitudes de la matière, telles que croyons les -connaître, ne suffisent pas à expliquer. Ils arrivent ainsi, peu à peu, -sinon à nous prouver, du moins à nous acheminer vers la preuve, qu’il y -a dans l’homme, que l’on peut considérer comme une sorte de résumé de -l’univers, une force spirituelle autre que celle qui émane de ses -organes ou de son cerveau matériel et conscient et qui ne dépend pas -uniquement de l’existence de son corps. Reconnaissons que cet îlot de -nos occultistes, qui prennent maintenant le nom de métapsychistes, est -encore assez désordonné. On y remarque tout le désarroi d’une -installation récente et provisoire. Chacun y apporte chaque jour ses -petites ou ses grandes trouvailles, les déballe et les entasse pêle-mêle -sur la grève. Le très incertain y voisine avec l’incontestable, -l’excellent avec le pire et le commencement avec la fin. Il serait temps -de tirer de cette profusion et de cette confusion de matériaux, quelques -lois générales qui y missent un peu d’ordre; mais il est douteux qu’on -le puisse d’ores et déjà tenter, car l’inventaire n’est pas terminé et -l’on pressent qu’une découverte inattendue peut tout remettre en -question et renverser de fond en comble les théories le plus prudemment -édifiées. - -En attendant, on pourrait essayer de commencer par le commencement. -Puisque les phénomènes qui s’accumulent tendent à établir que la force -spirituelle qui émane de l’homme ne dépend pas entièrement de son -cerveau et de la vie de son corps, il serait logique de démontrer -d’abord que la pensée peut exister sans cerveau et en fait existait -avant qu’un cerveau ne fût né. Si l’on y réussissait, l’existence -posthume et tous les phénomènes attribués au subconscient deviendraient -presque naturels et, en tout cas, beaucoup plus explicables. - - -III - -La grande objection que les matérialistes ont toujours faite aux -spiritualistes et qu’ils font encore, mais moins hardiment aujourd’hui, -se résume en ceci: Pas de pensée sans cerveau. L’âme ou l’esprit est une -sécrétion de la substance cérébrale; le cerveau mort, la pensée s’arrête -et il ne reste rien. - -A cette objection formidable, à ces constatations en apparence -irréfutables, parce que l’expérience quotidienne de la mort vient sans -cesse les confirmer, on n’avait jusqu’ici à opposer aucun argument -réellement sérieux. On était au fond beaucoup plus désarmé qu’on n’osait -en convenir. Mais depuis un certain nombre d’années, les travaux de nos -métapsychistes, dont on n’a pas encore tiré toutes les conséquences, -fournissent enfin, sinon des arguments péremptoires qu’on ne trouvera -peut-être jamais, du moins des commencements d’arguments qui permettent -de faire tête aux matérialistes, non plus dans les nuages religieux ou -métaphysiques, mais sur leur propre terrain où règne seule la déesse, -d’ailleurs fort respectable, de la méthode expérimentale. On rejoint -ainsi, par-dessus les siècles, les affirmations et les constatations que -des ancêtres préhistoriques nous avaient léguées comme un trésor secret -ou trop longtemps enseveli dans l’oubli. - -On fuierait avec plaisir ces discussions assez oiseuses entre -spiritualistes et matérialistes, si ces derniers n’obligeaient d’y -revenir, en soutenant aveuglément que la matière est tout, le principe -de tout, que tout commence et finit en elle et par elle et qu’il n’y a -pas autre chose. Il serait plus raisonnable de reconnaître, une fois -pour toutes, que la matière et l’esprit ne sont au fond que deux états -différents d’une même substance ou plutôt d’une même énergie éternelle. -C’est ce qu’a toujours affirmé, plus nettement qu’aucune autre, la -religion primitive de l’Inde, en ajoutant que l’esprit était l’état -primordial de cette substance ou de cette énergie et que la matière -n’est que le résultat d’une manifestation, d’une condensation ou d’une -dégradation de l’esprit. Toute sa cosmogonie, toute sa théosophie et -toute sa morale découle de ce principe fondamental, dont les -conséquences, alors qu’en apparence il ne s’agit que d’une querelle de -mots, sont, en pratique, énormes. - -Il s’agit donc tout d’abord de savoir si l’esprit est antérieur à la -matière ou si l’inverse est vrai, si la matière est la condition de -l’esprit ou si c’est au contraire l’esprit qui est la condition de la -matière. Dans l’état présent de la science, et sans tenir compte des -enseignements des grandes religions, est-il possible de répondre à cette -question? - -Nos matérialistes affirment que la vie est la condition indispensable -pour que la pensée naisse et se forme dans le cerveau. Ils ont raison; -mais qu’est-ce que la vie, à leurs yeux, sinon une manifestation de la -matière qui déjà n’est plus la matière telle qu’ils l’entendent et que -nous avons bien le droit d’appeler esprit, âme et même dieu si nous le -désirons? S’ils soutiennent que la matière ne peut produire la vie sans -qu’un germe venu du dehors ne l’y fasse naître, ils passent _ipso facto_ -dans notre camp, puisqu’ils reconnaissent qu’il faut autre chose que la -matière pour produire la vie. Si d’autre part, ils prétendent que la vie -émane de la matière, ils confessent qu’elle s’y trouvait préalablement -renfermée, et reviennent se ranger parmi nous. Ils ont du reste -récemment,--voyez entre autres les expériences du Dr Gustave Le -Bon,--été forcés de reconnaître que la matière inerte n’existe point, et -qu’un caillou, un bloc de lave, stérilisé par les feux les plus -infernaux, est doué d’une activité intra-moléculaire absolument -fantastique, et dépense en tourbillons intérieurs une énergie qui serait -capable d’ébranler des trains entiers et de leur faire faire le tour de -notre globe. Or, qu’est-ce que cette activité et cette énergie, sinon -une forme irrécusable de la vie universelle? Et nous voilà encore une -fois d’accord. Mais où nous ne le sommes plus, c’est quand ils -prétendent sans aucune raison, ou plutôt contre toute raison, que la -matière existait avant cette énergie. Nous pouvons admettre qu’elle -existait en même temps, depuis l’origine du monde; mais la simple -logique et l’observation des faits nous obligent de reconnaître que -lorsque la matière s’est mise en mouvement, s’est mise à évoluer, non -plus intérieurement, comme dans un caillou, mais extérieurement, comme -dans un cristal, une plante ou un animal, c’est la même énergie, la même -force motrice qui était en elle qui a déterminé ce mouvement ou cette -évolution. Cette même logique et cette même observation des faits nous -forcent encore de reconnaître que lorsqu’il s’est agi de transformer et -d’organiser la matière, ce n’est pas celle-ci, mais la vie qu’elle -recélait, qui a commencé. Or dans ce cas, comme dans les querelles qui -se terminent devant les tribunaux, il est extrêmement important de -savoir qui a commencé. Si c’est la matière,--mais soit dit en passant, -comment commencerait-elle quelque chose, comment prendrait-elle une -initiative, sans cesser d’être la matière, telle que la définissent les -matérialistes, c’est-à-dire une chose par elle-même nécessairement -inerte et immobile?--Mais enfin, si pour admettre l’impossible, c’est la -matière qui a commencé, il est assez probable que notre esprit périra ou -plutôt s’éteindra avec elle et retournera en elle à cette élémentaire -activité intra-moléculaire qui marquait son commencement et marquera sa -fin. Si c’est au contraire l’esprit qui a commencé, il est non moins -probable, qu’ayant su transformer la matière et l’organiser, il est plus -puissant et d’une autre nature que cette matière, et qu’ayant su s’en -servir, en tirer parti pour évoluer, s’accroître et s’élever,--et c’est -bien l’évolution spirituelle que nous constatons, sur notre terre qui -part du minéral, pour aboutir à l’homme,--il est, dis-je, non moins -probable qu’ayant su se servir de la matière et en être le maître, il ne -lui permettra pas, quand elle semblera se dissoudre, de l’entraîner dans -sa dissolution, de l’éteindre quand elle s’éteint ou de le faire -rétrograder vers cette obscure activité intra-moléculaire d’où il -l’avait tirée... - - -IV - -En tout cas, pour ce qui nous intéresse particulièrement, c’est-à-dire -l’antériorité de la pensée ou du cerveau, ou la possibilité de la pensée -sans cerveau, la question est tranchée par les faits. Avant l’apparition -de l’homme et des animaux les plus intelligents, la nature était déjà -beaucoup plus intelligente que nous et avait déjà réalisé dans le monde -des plantes, des poissons, des sauriens, des oiseaux reptiliens, et -surtout dans le monde des insectes, la plupart des inventions -merveilleuses devant lesquelles nous nous extasions encore aujourd’hui. -Où était à ce moment, le cerveau de la nature? Probablement dans la -matière et surtout hors de la matière, partout et nulle part, comme il -est encore aujourd’hui. Vous aurez beau nous objecter que tout cela -s’est fait peu à peu, avec une lenteur infinie, à travers des -tâtonnements incessants; c’est entendu, mais le temps ne fait rien à -l’affaire. Il est donc évident, à moins que vous n’admettiez que l’effet -précède la cause, qu’il y avait quelque part, on ne sait où, une -intelligence qui déjà fonctionnait sans organes visibles ou -localisables, nous démontrant ainsi que les organes que nous croyons -indispensables pour qu’une pensée se produise, ne sont que le produit -d’une pensée préexistante, les effets d’une cause antérieure et -spirituelle. - - -V - -Il est au demeurant fort possible que depuis la formation de notre -cerveau, la nature pense mieux qu’elle ne le faisait. Il est fort -possible, comme le prétendent certains biologistes, que les acquisitions -de notre intelligence profitent à la nature et se reversent dans le -fonds commun de l’intelligence universelle. Je n’y vois, pour ma part, -aucun inconvénient. Cela ne prouve nullement que la nature ait besoin du -cerveau de l’homme pour avoir des idées. Elle les avait toutes bien -avant lui. Quand l’homme invente par exemple l’imprimerie ou la machine -à écrire pour faciliter la diffusion de sa pensée, cela ne prouve -nullement qu’il ait besoin de l’imprimerie ou de la machine à écrire -pour penser. - -Il semble en effet que la nature, tout au moins sur notre petite terre, -se soit assagie, et ne commette plus les énormes bévues qu’elle faisait -à l’origine, quand elle créait des milliers de monstres hétéroclites et -inviables. Il n’en est pas moins vrai qu’elle ne nous a pas attendus -pour se mettre à penser et à imaginer beaucoup plus de choses que nous -n’en imaginerons jamais. Nous n’avons pas cessé et nous ne cesserons pas -de sitôt, de puiser à pleines mains à l’immense fonds d’intelligence -accumulé par elle avant notre venue. Ernest Kapp, dans sa _Philosophie -de la Technique_, a lumineusement démontré que toutes nos inventions, -toutes nos machines, ne sont que des projections organiques, -c’est-à-dire des imitations inconscientes de modèles fournis par la -nature. Nos pompes sont la pompe de notre cœur, nos bielles sont la -reproduction de nos articulations, notre appareil photographique est la -chambre noire de notre œil, nos appareils télégraphiques représentent -notre système nerveux; dans les rayons X, nous reconnaissons la -propriété organique de la lucidité somnambulique qui voit à travers les -objets, qui lit par exemple le contenu d’une lettre cachetée et enfermée -dans une triple boîte de métal. Dans la télégraphie sans fil, nous -suivons les indications que nous avait données la télépathie, -c’est-à-dire la communication directe d’une pensée, par ondes -spirituelles analogues aux ondes hertziennes, et dans les phénomènes de -la lévitation et des déplacements d’objets sans contact, se trouve une -autre indication dont nous n’avons pas encore su tirer parti. Elle nous -met sur la voie du procédé qui nous permettra peut-être un jour de -vaincre les terribles lois de la gravitation qui nous enchaînent à cette -terre, car il semble bien que ces lois, au lieu d’être, comme on le -croyait, à jamais incompréhensibles et impénétrables, sont surtout -magnétiques, c’est-à-dire maniables et utilisables. - - -VI - -Et je ne parle ici que du monde restreint de l’homme. Que serait-ce si -nous faisions le recensement des inventions de la nature dans le royaume -des insectes, où elle semble avoir prodigué, bien avant notre arrivée -sur la terre, un génie plus varié et plus abondant que celui qu’elle a -dépensé pour nous. Outre l’idée d’organisations politiques et sociales -que nous imiterons peut-être un jour, nous y trouverions des miracles -mécaniques qui nous sont inaccessibles et le secret des forces dont nous -n’avons encore aucune notion. D’où vient, notamment, pour ne citer que -le plus humble et le plus désagréable des exemples, d’où vient l’énergie -fabuleuse qui permet à la puce de faire un bond qui correspond pour -l’homme à un saut en hauteur ou en longueur de quatre ou cinq cents -mètres? Et le scorpion languedocien, où puise-t-il l’aliment mystérieux -qui, malgré une activité incessante, lui permet de vivre pendant neuf -mois sans aucune nourriture? Où le puisent aussi les petits de la Lycose -et de l’araignée Clotho, qui ont une faculté analogue? En vertu de -quelle alchimie voyons-nous, dans l’isolement absolu, sans que rien du -dehors s’y puisse introduire, décupler sur place le volume de l’œuf d’un -autre insecte, le Minotaure? Le grand entomologiste, J.-H. Fabre, sans -se douter qu’il rééditait une théorie fondamentale de Paracelse,--car -malgré elle, la science se rapproche chaque jour de la Magie,--soupçonne -très curieusement «qu’ils empruntent une partie de leur activité aux -énergies ambiantes, chaleur, électricité, lumière ou autres modes variés -d’un même agent,» qui est exactement l’agent universel, l’astral, le -fluide cosmique, éthérique ou vital, l’Akahsa des occultistes ou l’Od de -nos savants modernes. - - -VII - -Pour le dire en passant, la nature sans cerveau, clairement, une fois de -plus, indique ici à nos cerveaux la voie qu’ils auront à suivre s’ils -veulent nous débarrasser des lourds et répugnants assujettissements de -la nourriture, qui nous accordent à peine quelques heures de loisir, -entre les trois ou quatre repas que nous devons faire chaque jour. -L’heure est peut-être moins éloignée qu’on ne croit, où nous cesserons -d’être des estomacs avides et des ventres insatiables, où nous -découvrirons à notre tour le magnifique secret de ces insectes et -parviendrons à tirer, à leur exemple, notre vie du fluide universel et -invisible qui nous enveloppe et nous pénètre aussi bien qu’eux. - -Il y a là, pour notre science, des champs inexplorés et illimités. Il y -aura là, surtout au point de vue de notre vie spirituelle, une -transformation qui facilitera singulièrement l’intelligence de notre -existence future; car lorsque nous n’aurons plus à faire les trois ou -quatre repas qui maintenant encombrent ou illuminent, selon les -tempéraments, toutes nos heures, depuis le lever jusqu’au coucher du -soleil, nous commencerons peut-être à comprendre que la pensée ou l’âme -n’est pas nécessairement malheureuse, désœuvrée, désemparée et la proie -d’un éternel ennui, quand elle n’a plus dans la journée les points de -repère ou les buts que sont le déjeuner, le thé, le dîner et le souper. -Ce sera une excellente initiation au régime d’outre-tombe et de -l’éternité. - -Pour revenir une dernière fois à cette question de la pensée sans -cerveau, qui est la clef de voûte de tout l’édifice, supposons qu’à la -suite d’un cataclysme qui sans doute s’est déjà produit et peut à chaque -instant se reproduire sur notre globe, tous les cerveaux, toutes les -plus élémentaires, les plus gélatineuses velléités d’organisation -nerveuse ou cérébrale, depuis celle de l’amibe jusqu’à l’homme, soient -brusquement anéantis. Croyez-vous que la terre resterait nue, déserte, -inerte, à jamais morte, si les conditions d’existence redevenaient -exactement semblables à ce qu’elles étaient avant la catastrophe? Il -n’est guère permis de le présumer. Il est au contraire à peu près -certain que la vie, retrouvant les mêmes circonstances favorables, -recommencerait à peu près de la même façon. L’intelligence renaîtrait -graduellement, des idées reparaîtraient, se formeraient de nouveaux -organes, nous donnant ainsi l’irréfragable preuve que la pensée n’était -pas morte, qu’elle ne peut pas mourir, qu’elle se réfugie et subsiste -quelque part, intangible et impérissable, au-dessus de la ruine totale -de ses instruments ou de ses véhicules, et qu’elle est, en un mot, -indépendante de la matière. - - -VIII - -Étudions maintenant en nous-mêmes cette préexistence de l’esprit. -Avions-nous déjà un cerveau quand au moment de notre conception nous -étions encore cet infusoire que seuls les microscopes peuvent rendre -visible à nos yeux? Pourtant, nous étions déjà en puissance tout ce que -nous sommes aujourd’hui. Nous n’étions pas seulement nous-mêmes, avec -notre caractère, nos idées innées, nos vertus et nos vices, tout ce que -notre cerveau qui n’existait pas encore allait développer beaucoup plus -tard; nous renfermions déjà tout ce que nos ancêtres avaient été; nous -portions en nous tout ce qu’ils avaient acquis dans une suite de siècles -dont nul ne sait le nombre; leurs expériences, leur sagesse, leurs -habitudes, leurs tares et leurs qualités, les conséquences de leurs -fautes et de leurs mérites; tout cela s’entassait, s’agitait, -fructifiait dans un point invisible. Nous y portions aussi, ce qui -paraît bien plus extraordinaire, mais est aussi incontestable, toute -notre descendance, toute la suite ininterrompue de nos enfants et des -enfants de nos enfants en qui nous revivrons dans l’infini des temps, et -dont nous contenions déjà toutes les aptitudes, tout le destin, tout -l’avenir. Quand la matière accumule tant de choses en une sorte de bout -de fil si ténu qu’il échappe presque au microscope, n’est-elle pas -subtile au point de ressembler étrangement à un principe spirituel? - -Négligeons aujourd’hui l’action de nos descendants sur nous-mêmes, sur -notre caractère, sur nos déterminations, action qui est assez probable -puisqu’ils existent incontestablement en nous, mais qu’il serait trop -long de rechercher, et insistons un moment sur ce fait que nos ancêtres -qui nous paraissent morts continuent très réellement de vivre en nous. -Je ne m’attarderai pas sur ce point, car j’ai hâte d’aborder des -arguments plus récents; je me contenterai donc de le signaler à votre -attention, car les phénomènes de l’hérédité sont maintenant admis et -classés. Il est indubitable que chacun d’entre nous n’est qu’une sorte -de total de ses ascendants et reproduit plus ou moins exactement la -personnalité de l’un ou de plusieurs d’entre eux qui manifestement -continuent de penser et d’agir en lui. Il pense par notre cerveau, -direz-vous. C’est peut-être vrai. Il use de l’organe qu’il a à sa -disposition, mais il est évident qu’il existe toujours, qu’il vit et -pense bien qu’il n’ait plus de cerveau personnel, et c’est tout ce qu’il -importait pour l’instant d’établir. - - -IX - -Nous venons de voir, trop rapidement et trop sommairement, que la pensée -peut exister, et en fait existe partout sans cerveau, qu’elle semble -antérieure à la matière et qu’elle a en réalité une existence -indépendante de celle-ci. Je ne noterai qu’en passant une objection des -matérialistes qui nous disent: «Si la pensée est indépendante de la -matière, comment se fait-il qu’elle cesse de fonctionner ou ne -fonctionne plus qu’incomplètement quand le cerveau est lésé?» Cette -objection, qui du reste n’atteint pas la source de la pensée mais -seulement l’état de son conducteur ou de son condensateur, perd une -partie de sa valeur si on lui oppose un nombre suffisant de -constatations qui prouvent exactement le contraire. Je pourrais, si nous -en avions le loisir, vous fournir une liste de cas médicalement établis -où la pensée a continué de fonctionner normalement, alors que la presque -totalité du cerveau est réduite en bouillie ou n’est plus qu’un abcès -purulent. Je renvoie ceux que la question intéresse aux ouvrages -spéciaux; ils trouveront notamment dans le livre magistral du Dr Geley: -«_De l’Inconscient au Conscient_», des exemples qui les -convaincront[62]. - - [62] Dr G. GELEY, _De l’Inconscient au Conscient_, p. 8 et suiv. - -Au fond, cette objection des matérialistes est surtout un sophisme qui a -été fort bien réfuté par le Dr Carl du Prel. Dire que toute blessure -faite au cerveau atteint l’esprit, que toute pensée cesse quand le -cerveau est détruit et qu’en conséquence l’esprit est un produit du -cerveau, c’est raisonner exactement comme ceci: toute lésion de -l’appareil télégraphique nuit à la dépêche, et le fil étant coupé, la -dépêche n’existe plus; donc l’appareil produit la dépêche, et il est -interdit à la science de supposer qu’il y a encore, derrière l’appareil, -un employé du télégraphe. - - -X - -Arrivons aux constatations que la science de ces dernières années, -rejoignant par-dessus des millénaires les affirmations des anciennes -religions et des occultistes, vient de recueillir. Elles jettent un jour -nouveau sur le problème et corroborent enfin, par l’expérience, les -doctrines ésotériques au sujet du corps astral, ou éthérique, ou de -l’hôte inconnu, si vous le préférez, de ses facultés extraordinaires et -incompréhensibles, de sa survivance probable et de son indépendance par -rapport à notre corps physique. - -Nous savions tous qu’une partie très importante de notre existence, de -notre personnalité, était ensevelie dans les ténèbres de l’inconscience -ou de la subconscience. Nous logions dans ces ténèbres toute notre vie -organique, celle de notre estomac, de notre cœur, de nos poumons, de nos -reins et de notre cerveau même, qui fonctionnent dans une obscurité où -ne pénètre que par hasard,--en cas de maladie, par exemple,--un rayon de -conscience. Nous y logions ensuite nos instincts, les plus bas comme les -plus hauts, tout ce qu’il y avait d’inné, de mystérieux et -d’irrésistible dans nos connaissances et nos aspirations, nos goûts, nos -aptitudes, et notre caractère, et bien d’autres choses que nous n’avons -pas le temps de passer en revue. - -Mais depuis un certain nombre d’années, des études scientifiques sur -l’hypnotisme et la médiumnité ont prodigieusement agrandi et éclairé cet -extraordinaire et féerique domaine de l’inconscient. - -On est arrivé, pas à pas, à constater d’une manière objective, -matérielle et indubitable, que notre petite existence consciente et -cérébrale n’est rien si on la compare à l’immense existence -ultra-cérébrale et secrète que nous menons en même temps; cette -existence inconnue englobe le passé et l’avenir et, même dans le -présent, peut s’étendre à d’énormes distances de notre corps physique. -On s’est notamment aperçu que la mémoire étroite, infidèle et fragile -que nous croyions unique, était doublée dans l’ombre d’une autre mémoire -sans limites, infatigable, inépuisable, incorruptible, inébranlable, -infaillible, enregistrant quelque part,--peut-être dans le cerveau, mais -en tout cas pas dans le cerveau tel que nous le connaissons et qui régit -notre conscience, car elle paraît être indépendante de l’état de ce -cerveau,--enregistrant, dis-je, de façon indélébile, les moindres -événements, les plus minimes émotions, les plus fugitives pensées de -notre vie. C’est ainsi, pour ne citer qu’un exemple entre mille, qu’une -servante totalement illettrée pouvait, en état d’hypnose, réciter sans -une incorrection des pages entières de sanscrit, pour avoir, autrefois, -entendu lire par son premier maître, qui était un orientaliste, des -passages des Védas. - -C’est ainsi qu’il a été prouvé que n’importe quel chapitre d’un des -milliers de livres que nous avons lus reste inaltérablement photographié -dans notre souvenir et peut, à un moment donné, reparaître sous nos -yeux, sans qu’il y manque un point ou une virgule. C’est encore ainsi -que le colonel de Rochas, dans ses expériences sur la régression de la -mémoire et de la personnalité, faisait remonter à ses sujets le cours de -toute leur vie, jusqu’à leur petite enfance, dont les moindres détails -ressuscitaient avec une netteté, un relief extraordinaire, détails qui, -lorsqu’ils étaient contrôlés, étaient reconnus parfaitement exacts. Il -faisait bien mieux, il parvenait à réveiller la mémoire de leurs vies -antérieures. Mais ici, le contrôle étant plus difficile, la question -n’est pas au point, et je ne veux vous mener que sur la terre ferme des -faits acquis et incontestés. - - -XI - -Donc, voilà déjà une énorme partie de notre moi qui nous échappe, dont -nous ignorons l’existence, que nous n’utilisons pas, qui vit, -enregistre, agit en dehors de notre cerveau conscient, une mémoire -idéale, qui, pratiquement, ne nous sert de rien, à côté de laquelle -celle qui nous obéit n’est qu’un étroit sommet, une sorte d’aiguille, -sans cesse rongée par le temps, émergeant de l’océan de l’oubli, et sous -laquelle se prolonge et s’étale une colossale montagne de souvenirs -inaltérables, dont notre cerveau ne peut tirer parti. Or, sur quoi -fondons-nous notre personnalité, la nature de notre moi, cette identité -que nous craignons surtout de perdre par la mort? Uniquement sur notre -mémoire consciente, car nous n’en connaissons pas d’autre, et cette -mémoire, nous venons de le voir, comparée à l’autre, est précaire et -insignifiante. N’est-ce pas le moment de nous demander où se trouve -réellement notre moi, où réside notre véritable personnalité? Est-ce -dans la petite mémoire incertaine et précaire ou dans la grande, -l’infaillible et l’inébranlable? Quel moi choisirons-nous après notre -mort? Celui qui n’est fait que de souvenirs vacillants, ou l’autre qui -nous représente tout entier, sans solution de continuité, qui n’a pas -laissé perdre un fait, un spectacle, une sensation de notre existence et -garde, vivant en lui le moi de tous ceux qui sont morts avant nous? S’il -est à redouter que la première mémoire, celle dont se sert notre -cerveau, s’altère ou s’éteigne au moment de la mort, comme au moindre -malaise elle s’altère ou s’éteint dans la vie, n’est-il pas, au -contraire, plus que probable que l’autre, la grande, qu’aucune secousse, -aucune maladie ne parvient à troubler, résistera également au choc -énorme de la mort et n’y a-t-il pas beaucoup de chances pour que nous la -retrouvions intacte de l’autre côté du tombeau? - -Sinon pourquoi ce formidable travail d’enregistrement, cette incroyable -accumulation de clichés sans emploi, puisque dans l’existence normale -nous n’en secouons jamais la poussière et que les quelques repères de -notre mémoire cérébrale suffisent à maintenir les lignes essentielles de -notre identité? Il est admis que la nature n’a rien fait d’inutile; on -doit donc présumer que ces clichés serviront plus tard, qu’ils seront -nécessaires ailleurs, et cet ailleurs où peut-il être que dans une autre -vie? - -On fera l’inévitable objection que c’est le cerveau seul qui enregistre -les clichés de cette mémoire, comme les clichés, de l’autre et que le -cerveau étant mort, etc. C’est possible, mais ne serait-il pas assez -bizarre qu’il fût seul à faire avec un soin, qui l’absorberait tout -entier, toutes ces opérations qui ne l’intéressent pas, dont, l’instant -d’après, il n’a plus cure, et dont il ne semble pas se rendre compte? En -tout cas, ce n’est pas le cerveau tel que nous l’entendons communément, -et c’est déjà une très importante constatation. - - -XII - -Mais cette mémoire cachée, ou cryptomnésie, comme l’appellent les -spécialistes, n’est qu’une des faces de la cryptopsychie ou psychologie -cachée de l’inconscient. Je n’ai pas le loisir de rappeler ici tout ce -que le savant, l’artiste, le mathématicien doit à la collaboration du -subconscient. Nous avons tous plus ou moins profité de cette -collaboration mystérieuse. - -Ce subconscient, ce personnage étrange que j’ai appelé d’ailleurs: -«L’Hôte Inconnu», qui vit et agit pour son propre compte en dehors de -notre cerveau, ne représente pas seulement tout notre passé qu’il -cristallise intégralement dans sa mémoire; il est aussi notre avenir -qu’il pressent, qu’il découvre, que souvent il révèle, car les -prédictions véridiques chez certains sensitifs ou somnambules, -particulièrement doués, quand il s’agit de faits personnels, sont si -nombreuses que l’existence de la faculté n’est plus guère niable. Il -déborde donc prodigieusement dans le temps, notre petit «Moi» conscient, -qui ne vit que sur l’étroit plateau du présent. Il le déborde tout aussi -prodigieusement dans l’espace. Par-dessus les océans et les montagnes, -parcourant en une seconde des centaines de lieues, il nous avertit de la -mort ou du malheur qui frappe ou qui menace l’un des nôtres à l’autre -bout du monde. - -Sur ce point, il n’y a plus le moindre doute, et des milliers de faits -contrôlés nous dispensent de renouveler les réserves que nous venons de -faire au sujet des prédictions de l’avenir. - -Cet hôte inconnu et probablement gigantesque, dont nous n’avons pas -aujourd’hui à prendre les mesures, mais à constater l’existence, est du -reste bien moins un personnage nouveau qu’un personnage oublié depuis la -recrudescence de nos sciences positives. Nos diverses religions le -connaissaient bien mieux que nous et qu’elles l’aient appelé -«âme--esprit--corps éthérique--corps astral--étincelle divine», peu -importe, c’est toujours la même entité transcendentale qui englobe notre -cerveau, et notre «Moi» conscient, existait probablement avant celui-ci -et lui survit aussi probablement qu’il lui préexistait, et sans la -présence duquel on ne peut expliquer les trois quarts des phénomènes -essentiels de notre vie. - - -XIII - -Laissant de côté pour l’instant d’autres propriétés de ce singulier -personnage, qu’on croyait à jamais relégué dans l’invisible, telles que -les matérialisations, l’idéoplastie, les lévitations, la lucidité, la -bilocation, la psychométrie, etc., il me reste à exposer de quelle façon -imprévue et curieuse, une science assez récente est parvenue à -constater, à étudier et à analyser certaines de ces manifestations -physiques, et à examiner ce que ces constatations ajoutent aux -probabilités de survie ou d’immortalité du même personnage, qui pourrait -bien être après tout la partie essentielle et impérissable de notre -«Moi». - -Je viens de rappeler à quel point les études sur l’hypnotisme et la -médiumnité ont étendu le champ du subconscient. Jusqu’ici, selon les -écoles, on attribuait les phénomènes qu’on y constatait, soit à la -suggestion, soit à un fluide dont on ignorait la nature et dont on se -bornait à enregistrer les effets surprenants. Les choses en étaient là, -et les querelles entre suggestionistes et mesmériens menaçaient de -s’éterniser lorsque, il y a une cinquantaine d’années, en 1866 et 1867, -pour être précis, un savant autrichien, le baron von Reichenbach, publia -ses premiers ouvrages sur les effluves odiques. Le docteur Carl du Prel, -un savant allemand, compléta l’œuvre de Reichenbach et, doué d’un esprit -scientifique de premier ordre et d’une intuition parfois géniale, sut en -tirer toutes les conséquences. On ne leur a pas rendu pleine justice -jusqu’ici, et leurs travaux n’ont pas encore obtenu le retentissement -qu’ils méritent. Il ne faut pas s’en étonner, les progrès de la science -officielle, la seule qui pénètre jusqu’au public, sont toujours beaucoup -plus lents que ceux de la science indépendante. Il a fallu plus de cent -ans pour que l’électricité de Volta devint notre électricité moderne et -la reine du monde industriel. Il a fallu également plus d’un siècle -depuis les expériences de Mesmer, pour que l’hypnotisme fût enfin -reconnu par les académies de médecine, étudié dans les universités et -classé dans la thérapeutique. Il en faudra peut-être autant pour que les -expériences de Reichenbach, mises au point par du Prel et complétées par -de Rochas, portent tous leurs fruits. En attendant, leurs études jettent -un jour admirable sur toute une série de phénomènes obscurs et confus, -dont, pour la première fois, elles ont objectivement démontré -l’existence et repéré la source. - -Reichenbach a réellement redécouvert le fluide vital universel qui n’est -autre que l’Akahsa des religions préhistoriques, le Télesma d’Hermès, le -feu vivant du Zoroastre, le feu générateur d’Héraclite, la lumière -astrale de la Kabbale, l’Alcahest de Paracelse, l’esprit de vie des -occultistes, la force vitale de Saint Thomas. Il l’a appelé «Od» d’un -mot sanscrit qui veut dire «Qui pénètre partout», et il y voit très -justement la limite extrême de notre analyse de l’homme, le point où la -ligne de démarcation entre l’esprit et le corps disparaît, si bien qu’il -semble que l’essence intime de l’homme soit «odique». - -Je ne peux naturellement pas exposer ici les innombrables expériences de -Reichenbach, du Prel et de Rochas. Il suffira de dire qu’en principe, -l’Od est le fluide magnétique ou vital qui à chaque seconde notre -existence émane de tout notre être, en flots ininterrompus. A l’état -normal, ces émanations ou ces effluves dont on soupçonnait l’existence, -grâce aux phénomènes de l’hypnotisme, nous demeurent totalement inconnus -et invisibles. Reichenbach, le premier, découvrit que les «sensitifs», -c’est-à-dire les sujets en état d’hypnose, voyaient très nettement ces -effluves dans l’obscurité. A la suite d’un très grand nombre -d’expériences dont toutes possibilités de suggestion consciente ou -inconsciente étaient soigneusement exclues, il a établi que l’amplitude -et la puissance de ces effluves variaient d’après les émotions, l’état -d’âme ou de santé de ceux qui les produisaient, qu’ils étaient toujours -bleuâtres du côté droit du corps, et d’un rouge jaune du côté gauche. Il -a encore constaté que de semblables effluves émanent non seulement de -l’homme, des animaux, des plantes, mais même des minéraux. Il est -parvenu à photographier l’Od émanant des cristaux de roche, l’Od humain, -l’Od résultant d’opérations chimiques, celui de masses de métal -amorphes, celui que produit le bruit ou le frottement; en un mot, il a -démontré que le magnétisme ou l’«Od» existe dans la nature entière, ce -qu’avaient d’ailleurs enseigné les occultistes de tous les temps et de -tous les pays[63]. - - [63] De récentes expériences de M. Walter-J. Kilner, rapportées dans - son livre: _The Human Atmosphere_, sont venues matériellement - démontrer l’existence de ces émanations, de ces effluves, de cette - «Aura» humaine ou du moins d’une «Aura» analogue qui est un - véritable double astral ou éthérique. Il suffit de regarder le sujet - à travers un écran formé d’une cuve de verre très plate renfermant - une solution alcoolique de dicyanine, substance chimique dérivée du - goudron de houille, qui sensibilise la rétine aux rayons - ultra-violets, pour que l’«Aura» apparaisse non plus seulement aux - sensitifs, comme dans les expériences de Reichenbach, mais aux yeux - de 95 p. 100 des individus doués d’une vue normale. Il est du reste - possible que cette «Aura» ne soit pas un double éthérique, mais un - simple rayonnement nerveux. Voir à ce sujet l’excellent résumé de M. - RENÉ SUDRE, dans le nº 3 du _Bulletin de l’Institut métapsychique - international_ (janvier-février 1921). - - -XIV - -Voilà donc l’existence de cette émanation universelle expérimentalement -démontrée. Il s’agirait, maintenant, d’en faire connaître les propriétés -et les effets. - -Je me borne à quelques traits essentiels. Grâce à ces effluves, on a pu -constater que ce fluide était le même que celui qui produit les -manifestations des tables tournantes; en effet, aux yeux des sensitifs, -ces manifestations s’accompagnent de phénomènes lumineux dont le -synchronisme ne laisse aucun doute sur la corrélation de l’émission du -fluide avec les mouvements de la table. Elle ne se met en branle que -lorsque les radiations qui sortent des mains des assistants deviennent -suffisamment puissantes. Ces radiations se condensent en colonnes -lumineuses au centre de la table, et plus elles sont intenses, plus la -table s’anime. Quand elles s’éteignent, la table retombe inerte. - -Il en est de même pour les déplacements d’objets sans contact, les -apports, la lévitation, manifestations aujourd’hui suffisamment établies -et contrôlées pour qu’on n’ait plus besoin d’en refaire la -démonstration. Il est donc certain que ce fluide, qui peut mettre en -mouvement un pendule dans un vase de verre clos au chalumeau, comme il -est capable de soulever une table de plus de cent kilos, possède une -force parfois énorme, indépendante de nos muscles, que l’on peut -attribuer à nos nerfs, à notre âme, à tout ce que l’on veut, mais qui -n’en est pas moins d’une nature nettement et purement spirituelle. - -Il est en outre à peu près certain, bien que les constatations -expérimentales soient ici moins avancées et plus difficiles, à cause de -la rareté des sujets, que c’est ce même fluide odique qui intervient -dans les phénomènes de matérialisation, notamment dans ceux que -produisait la célèbre Eusapia Paladino et dans ceux, beaucoup plus -probants et beaucoup plus rigoureusement contrôlés du médium, de madame -Bisson. Il tire probablement, soit du médium, soit des assistants, la -substance plastique à l’aide de laquelle il forme et organise les corps -_tangibles_, qui naissent et disparaissent au cours de ces -manifestations, nous donnant ainsi un aperçu très curieux sur la manière -dont la pensée, l’esprit ou le fluide créateur agit sur la matière, la -condense, la modèle et se comporte, lorsqu’il s’agit de former notre -corps. - - -XV - -Il a encore été expérimentalement démontré que ce fluide odique peut -être capté. Il est possible d’en charger n’importe quel objet. L’objet -magnétisé, dans lequel le magnétiseur a fait passer une partie de sa -force vitale, toute possibilité de suggestion étant écartée, conservera -toujours sur le sensitif la même action, c’est-à-dire celle qu’avait -voulue le magnétiseur. Il le fera rire ou pleurer, grelotter ou suer, -danser ou s’endormir, selon la volonté qu’avait le magnétiseur en -émettant son fluide. En outre, ce fluide paraît indestructible: un pilon -de marbre magnétisé, et mis successivement dans l’acide muriatique, -nitreux et sulfurique, soumis à l’action corrosive de l’ammoniaque, ne -perd rien de sa force. Une barre de fer chauffée à blanc, de la résine -fondue et recoulée en d’autres formes, l’eau bouillie, le papier brûlé -et réduit en cendres, garde toute sa puissance. Il y a plus, pour -prouver que l’appréciation de cette force ne dépend pas d’une impression -humaine, on a constaté que l’eau magnétisée, puis bouillie, dévie de -vingt degrés, comme avant l’ébullition, l’aiguille d’un rhéomètre, qui -est, comme chacun le sait, l’appareil qui mesure les courants -électriques. Il serait intéressant de savoir si cette force vitale -emprisonnée dans un objet survit au magnétiseur. Je ne sais si des -expériences ont été faites sur ce point. En tous cas, on a observé que -plus de six mois après avoir été chargées d’Od, les substances les plus -hétéroclites: fer, étain, colophane, cire, soufre, marbre, gardaient -intactes leurs vertus magnétiques. - - -XVI - -Non seulement le fluide odique ainsi capté renferme et reproduit la -volonté du magnétiseur, il renferme encore et représente une partie de -la personnalité du magnétisé, et notamment toute sa sensibilité. -Le colonel de Rochas a fait sur ce point, qu’il appelle: -«_L’extériorisation de la sensibilité_», une foule d’expériences -déconcertantes et cependant inattaquables et décisives, qui nous -ramènent directement aux pratiques de l’envoûtement des magiciens de -l’antiquité et des sorcières du Moyen âge, ce qui nous montre une fois -de plus que sous les plus étranges croyances ou superstitions, dès -qu’elles sont suffisamment générales il y a presque toujours une vérité -cachée ou oubliée. - -Je crois inutile de rappeler ici les expériences qui sont connues de -tous ceux qui ont entr’ouvert un livre de métapsychique. Je dois me -borner; ce que j’ai dit suffit à établir qu’il y a en nous un principe -vital qui n’est pas indissolublement lié à notre corps, qui peut le -quitter, qui peut s’extérioriser, du moins en partie et momentanément -durant notre vie, qui peut être rendu visible, qui possède une force -indépendante de nos muscles, qui peut condenser de la matière, la -modeler, l’organiser, la faire vivre, non seulement en apparence, comme -les fantômes de notre imagination, mais comme des corps tangibles et -réels, dont la substance s’évanouit et rentre en nous de façon -inexplicable. Nous avons également vu que ce principe vital peut être -capté dans un objet, et maintient indestructiblement dans cet objet, -malgré toutes les manipulations physiques ou chimiques, la volonté du -magnétiseur et la sensibilité du magnétisé. N’est-ce pas le moment de se -demander si, étant à ce point séparable et indépendant de notre corps, -si étant à ce point indestructible, par exemple dans les cendres d’un -papier brûlé qui n’en renfermait qu’une minime partie, ce fluide vital -ne survit pas à la destruction de notre corps? En réponse à cette -question, nous avons, outre la logique, les très troublantes -constatations des sociétés savantes qui se sont vouées à la recherche -des cas de survivance rigoureusement constatées, notamment, les cinq ou -six cents apparitions de morts contrôlées par la «Society for Psychical -Research». Il faut convenir que ces apparitions, qui sont probablement -des manifestations odiques d’outre-tombe, paraissent beaucoup plus -vraisemblables, depuis que nous connaissons certaines propriétés de -l’étrange fluide que nous venons d’étudier. - - -XVII - -Depuis la mort des chefs de l’école odique, Reichenbach, du Prel et de -Rochas, cette étude des fluides a été quelque peu négligée, à tort selon -nous, car elle est loin d’être épuisée; mais il y a des modes en -métapsychie comme en toutes choses. La «Society for Psychical Research», -notamment, durant ces dernières années, s’est occupée presque -exclusivement de la question des «Correspondances croisées», et son -enquête, si elle n’a pas donné des résultats absolument péremptoires, -permet du moins de soupçonner de plus en plus sérieusement la présence, -autour de nous, d’entités spirituelles, invisibles et intelligentes, -désincarnées ou autres, qui s’amusent, c’est le mot, à nous prouver -qu’elles se jouent de l’espace et du temps et poursuivent un dessein -qu’on ne démêle pas encore. Je sais bien que l’on peut, à la rigueur, -attribuer ces communications insolites aux facultés inconnues du -subconscient; mais l’hypothèse devient de jour en jour plus précaire, et -le moment n’est peut-être pas très éloigné où nous serons enfin forcés -d’admettre l’existence de ces désincarnés, de ces doubles, de ces -esprits errants, de ces élémentaires, de ces «Dhyan-Choans», de ces -«Dévas», de ces esprits cosmiques, dont les occultistes d’autrefois -n’avaient jamais douté. - -Dans cet ordre d’idées, pour ne pas parler du _Raymond_ de Sir Oliver -Lodge, des très intéressantes expériences spirites de P.-E. Cornillier -ni d’une foule d’autres, ce qui nous entraînerait trop loin, les récents -travaux du Dr W. Crawford, qui ont fait sensation dans le monde -métapsychique, sont venus apporter à la théorie des «Invisibles», un -sérieux appui. Il est vrai, comme nous le verrons, que cet appui lui -vient moins des faits mêmes que de l’interprétation qu’on leur donne. - - -XVIII - -W.-J. Crawford, docteur ès sciences, professeur au collège de Belfast, a -fait sur la «télékinésie», ou mouvements sans contact, des expériences -conduites avec une telle rigueur scientifique qu’elles excluent -entièrement toute idée de fraude et confirment complètement celles de -Crookes avec Home, de l’Institut psychologique avec Eusapia, et -d’Ochorovicz avec Mlle Tomscyk. - -Il s’agit, dans ces expériences, de ce phénomène extrêmement bizarre qui -est une sorte d’extériorisation physique, de dédoublement d’abord -amorphe et ensuite plus ou moins plastique du médium. Du corps de -celui-ci sort une substance indéfinissable, tantôt visible, comme chez -Éva, le médium de Mme Bisson, tantôt invisible, comme chez le médium de -Crawford, mais qui, même invisible, peut être touchée et délimitée et -agit comme si elle avait une réalité objective. - -Cette substance, moite, froide, parfois visqueuse, qu’on appelle -l’«Ectoplasme», peut être pesée et son poids correspond exactement à -celui dont s’allège le corps du médium; elle peut atteindre jusqu’à 50 -pour cent du poids total de celui-ci. A la fin de la séance, elle se -résorbe, sans laisser de trace, dans le corps du sujet qui reprend -instantanément son poids normal. - -Dans ces expériences, cette substance invisible se comporte comme si -elle sortait du corps du médium sous la forme d’une tige plus ou moins -rigide qui va soulever une table placée à une certaine distance du siège -sur lequel le médium est assis. Si la table est trop lourde pour être -soulevée directement, à bout de bras, pour ainsi dire, la tige ou le -levier psychique se courbe, prend un point d’appui sur le sol et se -redresse pour soulever le meuble. Quand ce levier invisible ne prend son -point d’appui que sur le médium, le poids de ce dernier s’augmente de -celui de l’objet soulevé; mais quand il prend son point d’appui sur le -sol, le poids du médium est diminué du poids reporté sur ce point -d’appui. - -Ces phénomènes de lévitation étaient parfaitement connus avant les -recherches de Crawford, mais par la découverte du levier invisible, -parfois perceptible au toucher et pouvant même être photographié, il en -a le premier révélé le mécanisme tout ensemble matériel et psychique. En -outre, au cours de ses innombrables expériences, il a constaté que tout -se passait comme si des entités invisibles y assistaient, y -collaboraient et souvent les dirigeaient. Il communiquait avec elles par -la typtologie et, ayant remarqué que ces opérateurs mystérieux ne -paraissaient pas bien comprendre l’intérêt scientifique des phénomènes, -il les interrogea et conclut de leurs réponses qu’ils n’étaient que des -sortes de manœuvres, manipulant des forces qu’ils ne connaissaient pas -et accomplissant une besogne commandée par des êtres d’un ordre plus -élevé qui ne pouvaient ou ne daignaient opérer eux-mêmes. - -On peut évidemment soutenir que ces collaborateurs invisibles émanent du -subconscient du médium ou des assistants et la question est encore -insoluble. Mais la conviction où fut amené peu à peu et pour ainsi dire -par la force des choses, un savant d’abord aussi sceptique que l’était -Crawford, ne mérite pas moins d’être sérieusement envisagée. En tout -cas, ses expériences, comme celles du fluide odique, démontrent une fois -de plus que notre être est beaucoup plus immatériel, plus psychique, -plus mystérieux, plus puissant et sans doute plus durable que nous ne le -croyons; ce que nous avaient enseigné les religions primitives et les -occultistes qui s’en inspirèrent. - - -XIX - -En ne perdant pas de vue les autres manifestations spirites, les -apparitions posthumes, les phénomènes de psychométrie et de -matérialisation, les prévisions de l’avenir, le mystère des animaux -parlants, les miracles de Lourdes et d’autres lieux, que nous ne -mentionnons ici que pour mémoire, voilà, en regard des immenses et -orgueilleuses affirmations d’autrefois, les demi-certitudes et les -petits faits lentement reconquis par nos occultistes d’aujourd’hui. A -première vue, c’est peu de chose et même si la grande question centrale -de notre métapsychique, la question de la survivance était enfin -résolue, cette solution tant attendue ne nous mènerait pas encore bien -loin, beaucoup moins loin, sans doute, que n’étaient allés les prêtres -de l’Inde et de l’Égypte. Mais pour modestes qu’elles sont, les -découvertes de nos occultistes ont du moins l’avantage de reposer sur -des faits que nous pouvons contrôler et doivent nous être plus -précieuses que les plus grandioses hypothèses qui jusqu’ici ont échappé -à toute vérification. - - -XX - -Maintenant, il est fort possible que pour pénétrer plus avant dans les -régions où ils s’aventurent, les méthodes purement expérimentales, qui -sont les plus sûres dans les autres sciences, soient insuffisantes. Il -entre en jeu d’autres éléments que ceux que la science a coutume de -rencontrer. Il s’agit de forces peut-être plus spirituelles que celles -de notre esprit et pour les saisir et les dominer, il se peut qu’il soit -nécessaire de s’occuper d’abord de notre propre spiritualisation. Il est -bon d’avoir des laboratoires parfaitement organisés, mais c’est -probablement en nous-mêmes que se trouve le véritable laboratoire d’où -sortiront les dernières découvertes. Il semble que mieux que nous les -prêtres et les mages des grandes religions l’avaient compris. Quand ils -voulaient s’engager dans les domaines ultra-spirituels de la nature, ils -s’y préparaient longuement. Ils sentaient qu’il ne leur suffisait pas -d’être des savants, mais qu’avant tout ils devaient devenir des saints. -Ils commençaient par faire l’éducation de leur volonté, par sacrifier -tout leur être, par mourir à tout désir. Ils enveloppaient leurs forces -intellectuelles d’une force morale qui les menait beaucoup plus -directement sur le plan où se passaient les phénomènes étranges qu’ils -interrogeaient. Il est assez vraisemblable qu’il y a dans l’invisible ou -l’infini des choses que l’intelligence n’atteint pas, sur lesquelles -elle n’a aucune prise, mais qu’une autre puissance peut rejoindre; et -cette puissance est peut-être ce qu’on appelle l’âme ou ce subconscient -supérieur que les antiques religions avaient appris à cultiver par des -exercices et surtout par un renoncement et une concentration spirituelle -dont nous avons perdu la pratique et même la notion. - - - - -CONCLUSIONS - - -I - -Nous avons déjà, au cours de cette étude, rencontré la plupart des -conclusions qu’on en peut tirer; il suffira de rappeler, en les -résumant, les principales. - -A l’origine des religions, notamment à l’origine de celle qui paraît -être la plus ancienne et la source des autres, il n’y a pas de doctrine -secrète, il n’y a pas de révélation, il n’y a que la tradition -préhistorique d’une métaphysique que nous appellerions aujourd’hui -purement rationaliste. L’aveu d’ignorance totale au sujet de la nature, -des attributs, du caractère, des volontés, de l’existence même de la -Cause première ou du Dieu des dieux, est formel et public. C’est une -immense négation, on ne sait rien, on ne peut pas savoir, on ne saura -jamais, car Dieu lui-même ne sait peut-être pas. - -Cette Cause première inconnue est nécessairement infinie, car l’infini -seul est inconnaissable et le Dieu des dieux ne serait plus le Dieu des -dieux et ne se concevrait point s’il n’était pas tout. De son infinité -naît donc inévitablement le panthéisme, attendu que cette cause étant -tout, tout est elle et qu’il n’est pas possible d’imaginer quelque chose -qui la limite et ne soit pas elle, en elle ou par elle. De ce panthéisme -dérive à son tour la croyance à l’immortalité et l’optimisme final, vu -que la cause étant infinie dans l’espace et le temps, rien de ce qui est -elle ou en elle ne peut être anéanti sans qu’elle anéantisse une partie -d’elle-même, ce qui est impossible puisqu’elle serait encore le néant -qui tenterait de la limiter; de même que rien non plus ne peut être -éternellement malheureux sans qu’elle condamne une partie d’elle-même à -un malheur éternel. - -Agnosticisme total, avec ses conséquences: infinité divine, panthéisme, -immortalité de tout et optimisme final, voilà donc le point de départ -des grands instructeurs primitifs, pures intelligences et logiciens -implacables, tels que l’étaient, s’il faut en croire les traditions -occultistes, les mystérieux Atlantes; et ne serait-ce pas le même point -de départ que devraient choisir aujourd’hui ceux qui voudraient fonder -une religion nouvelle qui ne répugnât pas à la raison humaine de plus en -plus exigeante? - - -II - -Mais si tout est Dieu et doit être nécessairement immortel, il n’en est -pas moins certain que les hommes, les choses, les mondes disparaissent. -A partir de ce moment, nous quittons les conséquences logiques du grand -aveu d’ignorance pour entrer dans le dédale de théories qui ne sont plus -inattaquables, et qui du reste, à l’origine, ne nous sont pas proposées -comme des révélations, mais comme de simples hypothèses métaphysiques, -des spéculations très anciennes, nées de la nécessité d’accorder les -faits avec les déductions trop abstraites et trop rigides de la raison -humaine. - -En réalité, selon ces hypothèses, l’homme, les mondes, l’univers ne -périssent jamais; ils disparaissent et reparaissent tour à tour, dans -l’éternité, en vertu de Maya, l’illusion de l’ignorance. Quand ils ne -sont plus pour nous, quand ils n’existent plus pour personne, ils -existent toujours virtuellement, où personne ne les voit; et ceux qui -ont cessé de les voir ne cessent pas d’exister comme s’ils les voyaient. -De même, quand Dieu se limite pour se manifester et prendre conscience -d’une partie de soi, il ne cesse pas d’être infini et inconnaissable à -lui-même. Il semble se mettre un moment au point de vue ou à portée de -ceux qu’il a réveillés dans son sein. - -Cette dernière hypothèse ne pouvait être à l’origine, comme elle l’est -encore maintenant et comme elle le sera toujours, qu’un pis-aller, mais -devint plus tard une sorte de dogme qui, avidement accueilli par -l’imagination, se substitua bientôt complètement à la grande négation -primitive. A partir de ce moment, désespérant de connaître -l’inconnaissable, on le dédouble, on le subdivise, on le multiplie, on -relègue dans l’inaccessible infini l’inconcevable cause première et on -ne s’occupe plus que des causes secondes par lesquelles elle se -manifeste et agit. On ne se demande pas, ou plutôt on n’ose pas se -demander comment la cause étant essentiellement inconnaissable, ses -manifestations peuvent être considérées comme connues sans qu’elle cesse -d’être inconnaissable, et on entre dans l’immense cercle vicieux où il -faut bien se résigner à vivre sous peine de se condamner à une négation, -à une immobilité, à une ignorance et à un silence éternels. - -Ne pouvant connaître Dieu en soi, on se contente de le chercher et de -l’interroger dans ses créatures et surtout dans l’homme. On croit l’y -trouver, et les religions naissent avec leurs dieux, leurs cultes, leurs -sacrifices, leurs croyances, leurs morales, leurs enfers et leurs cieux. -La filiation qui les rattache toutes à la Cause inconnue est de plus en -plus oubliée et ne reparaît qu’à certains moments, par exemple, -longtemps après, dans le Bouddhisme, dans les métaphysiques, dans les -mystères et dans les traditions occultes. Mais malgré cet oubli, grâce à -l’idée de cette cause première, nécessairement une, invisible, -intangible, inconcevable, et qu’on est par conséquent obligé de -considérer comme purement spirituelle; dans la religion primitive, deux -grands principes, infiltrés par la suite dans celles qui en dérivèrent, -sont demeurés vivaces, qui répètent sourdement, sous toutes les -apparences, que l’essence est une et que l’esprit est la source de tout, -l’unique certitude, la seule réalité éternelle. - - -III - -De ces deux principes qui au fond n’en sont qu’un, découle toute la -morale primitive qui devint la grande morale de l’humanité. L’unité -étant l’idéal et le souverain bien, le mal est la séparation, la -division, la multiplicité; et la matière n’est en somme qu’un résultat -de la séparation ou de la multiplicité. Il faut donc pour rentrer dans -l’unité, se dépouiller, sortir de la matière qui n’est qu’une forme -inférieure, une dégradation de l’esprit. - -C’est ainsi qu’on trouva ou qu’on crut trouver la volonté de -l’inconnaissable et la clef de toute morale, sans du reste oser se -demander pourquoi cette rupture de l’unité et cette dégradation de -l’esprit avaient été nécessaires; comme si l’on avait supposé que la -Cause première qui aurait pu retenir toutes choses à l’état d’unité -souverainement heureuse dans son sein unique, immobile et souverainement -heureux, eût été condamnée par une loi supérieure et irrésistible au -mouvement et aux recommencements éternels. - -Ces idées, trop purement métaphysiques pour alimenter une religion, -furent bientôt, dans l’Inde même, recouvertes d’une prodigieuse -végétation de mythes et devinrent peu à peu le secret des brahmanes qui -les cultivèrent, les développèrent, les approfondirent et les -compliquèrent jusqu’à la démence. De là elles se répandirent sur la -terre ou regagnèrent les lieux d’où elles étaient parties, car s’il nous -est permis de repérer plus ou moins chronologiquement un foyer central, -il nous est impossible de déterminer d’où elles surgirent dans la -préhistoire, à moins de nous en rapporter aux légendes théosophiques des -sept races, que nous pourrons peut-être admettre quand on nous offrira -des documents moins critiquables que ceux qu’on nous a fournis -jusqu’ici. - - -IV - -En tout cas, nous suivons assez facilement, dans le monde historique, la -marche de ces idées, qu’elles soient simultanées ou postérieures, dans -l’Inde, dans l’Égypte et la Perse, ou qu’elles pénètrent en Chaldée et -dans la Grèce anté-socratique par des mythes, par des contacts ou des -émigrations que nous ignorons, ou, spécialement pour l’Hellade, par les -poèmes orphiques, recueillis à l’époque alexandrine, mais remontant à -des temps légendaires et nous offrant des vers qui, comme le constate -Émile Burnouf dans sa _Science des religions_, sont traduits mot à mot -des hymnes du Véda[64]. - - [64] ÉMILE BURNOUF, _La science des religions_, p. 105. - -Par suite du séjour en Égypte, de la captivité de Babylone et de la -conquête de Cyrus, elles atteignirent la Bible, s’y dénaturèrent pour -s’accorder au monothéisme juif, mais se conservèrent secrètement, à peu -près pures, par transmission orale, dans la Kabbale, où l’En-Sof, comme -nous l’avons vu, est la réplique exacte de l’Inconnaissable hindou et -conduit à un agnotiscisme, à un panthéisme, à un optimisme et à une -morale presque similaires. - -Ces idées, étouffées sous la Bible dans le monde juif, et dans le monde -gréco-romain sous le poids des religions et des philosophies -officielles, survécurent dans des sectes secrètes et notamment parmi les -Esséniens, ainsi que dans les mystères, et reparurent à la lumière du -jour aux environs de l’ère chrétienne, dans les écoles gnostiques et -néo-platoniciennes et plus tard dans la Kabbale enfin fixée par écrit, -d’où elles passèrent, plus ou moins défigurées, dans l’occultisme du -Moyen âge dont elles forment l’unique fond. - - -V - -Nous voyons ainsi que l’occultisme, ou plutôt la doctrine secrète, -variable dans ses formes, souvent très obscurcie, surtout durant le -Moyen âge, mais presque partout identique dans son fond, fut toujours -une protestation de la raison humaine, fidèle à ses traditions -anté-historiques, contre les affirmations arbitraires et les prétendues -révélations des religions publiques et officielles. Elle opposait à -leurs dogmes sans fondements, à leurs manifestations divines -anthropomorphes, illogiques, trop petites et inacceptables, l’aveu d’une -ignorance totale et invincible sur tous les points essentiels. De cet -aveu, qui au premier abord paraît tout détruire mais qui conduit presque -forcément à une conception spiritualiste de l’univers, elle sut tirer -une métaphysique, une mystique et une morale beaucoup plus pures, plus -élevées, plus désintéressées et surtout plus rationnelles que celles qui -naquirent des religions qui l’étouffèrent. On pourrait même démontrer -que tout ce que ces religions ont encore de commun sur des hauteurs où -toutes se rejoignent, tout ce qui n’a pu être rabaissé au niveau des -exigences matérielles d’une trop longue vie, tout ce qu’on trouve en -elles de grandiose, d’infini, d’impérissable et d’universel, elles le -doivent à cette métaphysique immémoriale où plongèrent leurs premières -racines. - -Il semble même qu’à mesure que le temps les en éloigne, l’esprit les y -ramène; c’est ainsi que dans les deux dernières, sans parler de tout ce -qu’elles lui empruntèrent plus directement, le Dieu-le-Père du -Christianisme et l’Allah de l’Islamisme, sont bien plus près de l’En-Sof -de la Kabbale que du Jéhovah de la Bible; et que le Verbe de Saint Jean, -dont il n’est pas question dans l’Ancien Testament, ni dans les -Synoptiques, n’est que le Logos des gnostiques et des néo-platoniciens -qui le tenaient eux-mêmes de l’Inde et de l’Égypte. - - -VI - -Est-ce donc là le grand secret de l’humanité qu’on cachait avec tant de -soin sous des formules mystérieuses et sacrées, sous des rites parfois -effrayants, sous des réticences et des silences redoutables: une -négation sans bornes, un vide immense, une ignorance sans espoir? Oui, -ce n’est que cela; et il est heureux que ce ne soit pas autre chose, car -un Dieu et un univers assez petits pour que le petit cerveau de l’homme -pût en faire le tour, en comprendre la nature et l’économie, en -connaître l’origine, le but et les limites, deviendraient si étroits et -si misérables que personne ne se résignerait à y demeurer éternellement -prisonnier. Il faut à l’humanité l’infini et son corollaire l’ignorance -invincible pour ne pas se sentir dupe ou victime d’une inexcusable -expérience ou d’une erreur sans issue. On pouvait ne pas l’appeler à la -vie, mais puisqu’on l’a tirée du néant, il lui faut l’illimité de -l’espace et du temps dont on lui a donné l’idée; elle est en droit de -participer de tout ce qu’est celui qui la fit naître avant qu’elle lui -pardonne d’être née. Et elle n’y peut participer qu’à condition de ne -pas comprendre. Toute certitude, du moins tant que notre cerveau ne sera -pas délivré des liens qui l’entravent, deviendrait une borne contre -laquelle irait se briser tout désir d’exister. Réjouissons-nous donc de -n’en pas avoir d’autre que celle d’une ignorance aussi infinie que le -monde ou le Dieu qui en est l’objet. - - -VII - -Après tant d’efforts, après tant d’épreuves, nous nous retrouvons -exactement au point d’où étaient partis nos grands instructeurs. Ils -nous ont légué une sagesse que nous commençons à peine à débarrasser des -débris que les siècles y avaient déposés; et sous ces débris nous -retrouvons intact le plus haut aveu d’ignorance que l’homme ait osé -proférer. C’est peu si l’on aime l’illusion, c’est beaucoup si l’on -préfère la vérité. Nous savons enfin qu’il n’y eut jamais de révélation -ultra-humaine, de message direct et irrécusable de la divinité, de -secret ineffable et que tout ce que l’homme croit connaître au sujet de -Dieu, de son origine et de ses fins, c’est de sa propre raison qu’il l’a -tiré. On se doutait bien, avant d’avoir interrogé nos ancêtres -préhistoriques, que toute révélation, au sens où l’entendent les -religions, était et sera toujours impossible; car on ne peut révéler à -quelqu’un que ce qu’il est capable de comprendre, et Dieu seul peut -comprendre Dieu. Mais on s’imaginait volontiers, qu’ayant pour ainsi -dire assisté à la naissance du monde, ils devaient en savoir plus que -nous puisqu’ils étaient encore plus près de Dieu. Ils n’étaient pas plus -près de Dieu, ils étaient simplement plus près de la raison humaine que -n’avaient pas encore offusquée des imaginations millénaires. Ils se sont -contentés de nous donner les seuls repères que cette raison puisse -découvrir dans l’inconnaissable: panthéisme, spiritualisme, immortalité, -optimisme final, abandonnant le reste aux hypothèses de leurs -successeurs et laissant sagement sans réponse, comme nous les -laisserions encore aujourd’hui, toutes les questions insolubles que les -religions qui suivirent tranchèrent aveuglément, de façon souvent -ingénieuse, mais toujours arbitraire et parfois puérile. - - -VIII - -Faut-il refaire le compte de ces questions? Passage du virtuel au réel, -de l’essence au devenir, du néant à l’être, descente de l’esprit dans la -matière, c’est-à-dire origine du mal, et remontée de la matière vers -l’esprit, nécessité de sortir d’un état éternellement bienheureux pour y -revenir après une purification et des épreuves dont l’indispensabilité -est incompréhensible; recommencements éternels pour atteindre un but qui -fuira toujours, puisqu’il n’a pas été atteint, bien que dans le passé on -ait eu pour l’atteindre autant de temps qu’on en aura dans l’avenir. - -On pourrait allonger sans mesure ce bilan de l’inconnaissable. Il -suffira d’ajouter pour le clore que la question qui, à tort ou à raison -nous inquiète le plus, celle qui concerne le sort de notre conscience et -de notre personnalité dans l’absorption divine, demeure elle aussi sans -réponse; car le Nirvana ne décide, ne précise rien, et le Bouddha, -dernier interprète des grands enseignements ésotériques, avoue lui-même -qu’il ne sait pas si cette absorption a lieu dans un néant ou dans un -bonheur éternel: «Le sublime ne l’a pas révélé.» - -«Le Sublime ne l’a pas révélé», car rien n’a été révélé et rien n’est -résolu parce qu’il est probable que rien ne sera jamais résoluble et -qu’il est vraisemblable que des êtres dont l’intelligence serait un -million de fois plus puissante que la nôtre ne trouveraient pas encore -de solution. Pour comprendre la création, nous dire d’où elle vient, où -elle va, il faudrait en être l’auteur; et encore, se demande le -Rig-Véda, à la source même de la sagesse primordiale, «Et encore, le -sait-il?» - -Le grand secret, le seul secret, c’est que tout est secret. Apprenons du -moins à l’école de nos mystérieux ancêtres à faire, comme ils l’avaient -fait, la part de l’inconnaissable et à n’y chercher que ce qui s’y -trouve, c’est-à-dire la certitude que tout est Dieu, que tout est en lui -et y doit aboutir dans le bonheur, et que la seule divinité que nous -puissions espérer de connaître, c’est au plus profond de nous-mêmes -qu’il la faut découvrir. Le grand secret n’a pas changé d’aspect, il -reste, à la même place, ce qu’il était pour eux. Ils surent, dès -l’origine, tirer de l’inconnaissable la morale la plus pure que nous -ayons eue; puisque nous nous retrouvons au même point dans cet -inconnaissable, il serait hasardeux, pour ne pas dire impossible, d’en -déduire d’autres enseignements. Et leurs enseignements, qui par le haut -sont demeurés les mêmes et ne diffèrent qu’aux parties basses dans -toutes les religions dont les dogmes divers ne sont au fond que des -traductions ou des interprétations mythologiques de ces vérités trop -abstraites, auraient fait de l’homme ce qu’il n’est pas encore, s’il -avait eu le courage de les suivre. Ne les oublions point, c’est le -dernier et le meilleur conseil que nous donne le testament mystique que -nous venons de feuilleter. - - - - -TABLE - - - Pages. - Préliminaires 1 - L’Inde 29 - L’Égypte 111 - La Perse 133 - La Chaldée 141 - La Grèce anté-socratique 149 - Les Gnostiques et les Néo-Platoniciens 181 - La Kabbale 189 - Les Hermétistes 213 - Les Occultistes modernes 229 - Les Métapsychistes 255 - Conclusions 303 - - -B--1926--Lib.-Imp. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND SECRET *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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