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-The Project Gutenberg eBook of Le grand secret, by Maurice
-Maeterlinck
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le grand secret
-
-Author: Maurice Maeterlinck
-
-Release Date: April 18, 2022 [eBook #67863]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This book was produced from
- scanned images of public domain material from the Google
- Books project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND SECRET ***
-
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-
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-
-
- MAURICE MAETERLINCK
-
- LE
- GRAND SECRET
-
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1921
- Tous droits réservés.
- Copyright 1921, by Eugène Fasquelle.
-
-
-
-
-OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK
-
-
-DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
-
-EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur
-
- La Sagesse et la Destinée (75e mille) 1 vol.
- La Vie des Abeilles (93e mille) 1 vol.
- Le Temple Enseveli (32e mille) 1 vol.
- Le Double Jardin (26e mille) 1 vol.
- L’Intelligence des Fleurs (42e mille) 1 vol.
- La Mort (56e mille) 1 vol.
- Les Débris de la Guerre (17e mille) 1 vol.
- L’Hôte Inconnu (27e mille) 1 vol.
- Les Sentiers dans la Montagne (17e mille) 1 vol.
-
-
-THÉATRE
-
- Théâtre, Tome I.--_La Princesse Maleine_, _L’Intruse_,
- _Les Aveugles_ 1 vol.
- Tome II.--_Pelléas et Mélisande_ (1892), _Alladine et
- Palomides_ (1894), _Intérieur_ (1894), _La Mort de
- Tintagiles_ (1894) 1 vol.
- Tome III.--_Aglavaine et Sélysette_ (1896); _Ariane et
- Barbe-Bleue_ (1901), _Sœur Béatrice_ (1901) 1 vol.
- Joyzelle, pièce en 5 actes (13e mille) 1 vol.
- L’Oiseau Bleu, féerie en 6 actes et 12 tableaux (48e mille) 1 vol.
- La Tragédie de Macbeth, de W. Shakespeare. Traduction
- nouvelle avec une _Introduction_ et des _Notes_ (6e mille) 1 vol.
- Marie-Magdeleine, drame en 3 actes (6e mille) 1 vol.
- Monna Vanna, pièce en 3 actes (44e mille) 1 vol.
- Monna Vanna, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux, livret
- (musique de Henry Février) (11e mille) 1 broch.
- Pelléas et Mélisande, drame lyrique en 5 actes (4e mille) 1 broch.
- Intérieur, pièces en 1 acte (4e mille) 1 broch.
- La Mort de Tintagiles, drame lyrique en 5 actes 1 broch.
- Ariane et Barbe-Bleue, conte en 3 actes 1 broch.
- Le Miracle de Saint Antoine, farce en 2 actes 1 broch.
- Le Bourgmestre de Stilmonde, suivi de Le Sel de la Vie
- (6e mille) 1 vol.
-
-
-CHEZ DIVERS ÉDITEURS
-
- Le Trésor des Humbles (Mercure de France) 1 vol.
- Serres Chaudes (poésies).--(Lacomblez) 1 vol.
- L’Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbroeck l’Admirable,
- traduit du flamand et précédé d’une Introduction.
- (Lacomblez) 1 vol.
- Les Disciples à Saïs et les Fragments de Novalis, traduits de
- l’allemand et précédés d’une Introduction (Lacomblez) 1 vol.
- Album de douze Chansons. (Stock) Épuisé.
-
-
-B--1926--Lib.-Imp. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
-30 exemplaires numérotés sur papier du Japon,
-
-100 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
-
-
-
-
-PRÉLIMINAIRES
-
-
-I
-
-Qu’on ne s’attende pas à trouver ici une histoire ou une monographie
-méthodique de l’occultisme. Il y faudrait consacrer des volumes que
-remplirait forcément une grande partie du fatras que je veux avant tout
-épargner au lecteur. Je n’ai d’autre dessein que de dire aussi
-simplement que possible ce que m’ont appris plusieurs années passées
-dans ces régions assez décriées et peu fréquentées. J’en rapporte les
-impressions d’un voyageur de bonne foi qui les a parcourues en curieux
-plutôt qu’en croyant. Ce sera, si l’on veut, une sorte de résumé ou de
-mise au point provisoire. Je ne sais rien de plus que ce que pourrait
-apprendre le premier venu qui ferait la même excursion. Je ne suis pas
-un initié, je n’ai pas eu de maîtres évanescents et mystérieux venus
-tout exprès des confins de ce monde ou d’un autre pour me révéler les
-dernières vérités et me défendre de les répéter. Je n’ai pas eu accès
-aux bibliothèques cachées, à ces sources secrètes de la suprême Sagesse
-qui, paraît-il, existent quelque part, mais seront toujours pour nous
-comme si elles n’étaient point, attendu qu’en y pénétrant on se
-condamne, sous peine de mort, à un silence inviolable. Je n’ai pas
-davantage déchiffré d’incompréhensibles grimoires ni découvert une clef
-nouvelle aux livres sacrés des grandes religions. J’ai seulement lu et
-étudié la majeure partie de ce qui a été écrit sur ces questions; et
-parmi une masse énorme de documents absurdes, puérils, ressassés et
-inutiles, je ne me suis attaché qu’aux œuvres maîtresses qui ont
-vraiment à nous apprendre quelque chose que nous ne trouvons pas
-ailleurs. En déblayant ainsi les abords d’une étude trop souvent
-encombrée de débris rebutants, je faciliterai peut-être la tâche de ceux
-qui voudront et sauront aller plus loin que moi.
-
-
-II
-
-Grâce aux travaux d’une science assez récente, notamment grâce aux
-recherches des indianistes et des égyptologues, il nous est aujourd’hui
-beaucoup plus facile que naguère de retrouver les sources, de remonter
-le cours et de débrouiller le réseau souterrain du grand fleuve
-mystérieux qui depuis l’origine de l’histoire a coulé sous toutes les
-religions, sous toutes les croyances, sous toutes les philosophies, en
-un mot sous toutes les manifestations diurnes ou à ciel ouvert de la
-pensée humaine. Il n’est plus guère contestable que cette source se
-trouve dans l’Inde antique. De là, l’enseignement sacré se répandit
-probablement en Égypte, gagna la Perse ancienne, la Chaldée, satura le
-peuple hébreu, s’infiltra dans la Grèce et le nord de l’Europe,
-atteignit la Chine et même l’Amérique où la civilisation Astèque n’était
-qu’une réplique plus ou moins déformée de la civilisation égyptienne.
-
-Nous avons ainsi trois grands dérivés de l’occultisme primitif, Aryo ou
-Atlantéo-Hindou: 1º l’occultisme antique, c’est-à-dire égyptien, persan,
-chaldéen, juif et celui des mystères grecs; 2º l’ésotérisme
-judéo-chrétien avec les Esséniens, les gnostiques, les néo-platoniciens
-d’Alexandrie et les kabbalistes du moyen âge, et 3º l’occultisme moderne
-plus ou moins imprégné des précédents, mais qui, sous le vocable
-d’ailleurs assez inexact d’occultisme, désigne plus spécialement, à côté
-des théosophes, les spirites et les métapsychistes d’aujourd’hui.
-
-
-III
-
-Quant aux sources de la source primaire, il est à peu près impossible de
-les retrouver. Nous n’avons ici que les affirmations de la tradition
-occultiste, affirmations que des découvertes historiques semblent
-d’ailleurs çà et là confirmer. Ces traditions attribuent l’immense
-réservoir de sagesse qui s’était formé quelque part, dès l’origine de
-l’homme, et, à ce qu’elles disent, même avant sa venue sur cette terre,
-à des entités plus spirituelles, à des êtres moins engagés dans la
-matière, à des organismes psychiques, dont les derniers venus, les
-Atlantes, n’auraient été que les représentants dégénérés.
-
-Au point de vue historique, au delà de cinq ou six mille ans, sept mille
-peut-être, les documents nous font absolument défaut. Nous ne pouvons
-pas savoir comment est née la religion des Hindous et des Égyptiens.
-Quand nous la trouvons, elle est déjà toute faite dans ses grandes
-lignes, dans ses grands principes. Non seulement elle est toute faite;
-mais plus on remonte, plus elle est parfaite, plus elle est pure, plus
-elle se rapproche des plus hautes spéculations de l’agnosticisme
-d’aujourd’hui. Elle suppose une civilisation antérieure, dont, étant
-donnée la lenteur de toute évolution humaine, il est impossible
-d’évaluer la durée. Cette durée doit vraisemblablement se calculer par
-milliers de milliers d’années. C’est ici que la tradition occultiste
-vient à notre aide. Pourquoi cette tradition serait-elle, _à priori_,
-inacceptable et méprisable, alors que presque tout ce que nous savons de
-ces religions primitives est également fondé sur la tradition orale, car
-les textes écrits sont de beaucoup postérieurs; et qu’en outre tout ce
-que nous dit cette tradition concorde curieusement avec ce que nous
-avons appris d’autre part?
-
-
-IV
-
-En tout cas, si l’on a besoin de la tradition occultiste pour expliquer
-l’origine de cette sagesse qui nous paraît à bon droit surhumaine, on
-peut fort bien s’en passer pour ce qui concerne l’essentiel de cette
-sagesse même. Des textes authentiques et qu’on peut situer dans
-l’histoire, le contiennent tout entier; et sous ce rapport, les
-théosophes modernes qui prétendent avoir eu à leur disposition des
-documents secrets et avoir profité de révélations extraordinaires que
-leur auraient faites des Adeptes ou Mahatmas, d’une fraternité
-mystérieuse, ne nous ont rien appris qui ne se trouve dans les écrits
-accessibles à tous les orientalistes. Ce qui sépare les
-occultistes,--les théosophes de l’école de Blavatzky, par exemple, qui
-domine toutes les autres,--des indianistes et des égyptologues
-scientifiques, ce n’est pas ce qui a rapport à l’origine, à l’économie,
-au but de l’univers, aux fins de la terre et de l’homme, à la nature de
-la divinité, aux grands problèmes de la morale; ce sont presque
-uniquement des questions qui ont trait à la préhistoire, à la
-nomenclature des émanations de l’inconnaissable et à la manière de
-maîtriser et d’utiliser les forces inconnues de la nature.
-
-Occupons-nous d’abord des points où ils s’accordent; ce sont du reste
-les plus intéressants; car tout ce qui touche à la préhistoire est
-forcément hypothétique, les noms et les fonctions des dieux
-intermédiaires n’ont qu’un intérêt de second ordre; quant à
-l’utilisation des forces inconnues, elle regarde plutôt les sciences
-métapsychiques dont nous reparlerons plus loin.
-
-
-V
-
-«Ce que nous lisons dans les _Védas_, dit Rudolph Steiner, l’un des plus
-érudits et aussi des plus déconcertants parmi les occultistes
-contemporains, ce que nous lisons dans les _Védas_, ces archives de la
-sagesse hindoue, ne nous donne qu’une faible idée des sublimes
-enseignements des anciens instructeurs et non pas dans leur forme
-originelle. Seul le regard du clairvoyant, porté sur les arcanes du
-passé, peut découvrir la sagesse inédite qui se cache derrière ces
-écrits.»
-
-Historiquement, il est fort probable que Steiner a raison. En effet,
-comme je l’ai déjà dit, plus les textes sont anciens, plus ce qu’ils
-révèlent est pur et grandiose; et il est vraisemblable qu’ils ne sont
-eux-mêmes, selon l’expression de Steiner, qu’un écho affaibli
-d’enseignements plus sublimes. Mais ne possédant pas le regard du
-clairvoyant, nous devons nous contenter de ce que nous avons sous les
-yeux.
-
-Les textes que nous possédons sont les livres sacrés de l’Inde, que
-viennent corroborer ceux de l’Égypte et de la Perse. L’influence qu’ils
-exercèrent sur la pensée humaine, sinon dans leur forme présente, du
-moins par la tradition orale qu’ils n’ont fait que fixer, remonte aux
-origines de l’histoire, se répandit partout et ne cessa jamais de se
-faire sentir; mais, pour le monde occidental, leur découverte et leur
-étude méthodique sont relativement récentes. «Il y a cinquante ans,
-écrivait en 1875 Max Muller, il n’existait pas un lettré qui sût
-traduire une ligne du Véda, une ligne du Zend-Avesta ou une ligne du
-Tripitâka Bouddhique, sans parler des autres dialectes ou langages.»
-
-Si les faits prenaient d’abord, dans les annales de l’homme, les
-proportions qu’ils acquerront plus tard, la découverte de ces livres
-sacrés eût probablement bouleversé l’Europe; car c’est sans nul doute
-l’événement spirituel le plus important qui s’y soit produit depuis le
-christianisme. Mais il est rare qu’un événement spirituel ou moral se
-répande rapidement dans les masses. Il a contre lui trop de forces qui
-ont intérêt à l’étouffer. Celui-ci demeura confiné dans un petit cercle
-de savants et de philologues et atteignit même moins qu’il n’était
-présumable les métaphysiciens et les moralistes. Il attend encore
-l’heure de son expansion.
-
-
-VI
-
-La première question qui se pose est celle de la date de ces textes. Il
-est très difficile d’y donner une réponse précise; car s’il est
-relativement aisé de déterminer l’époque où les livres furent écrits, il
-est impossible d’évaluer le temps durant lequel ils existèrent
-uniquement dans la mémoire des hommes. Selon Max Muller, il n’y a guère
-de manuscrit sanscrit qui remonte plus haut que l’an mil de notre ère,
-et tout semble indiquer que l’écriture n’a été connue en Inde qu’au
-commencement de la période bouddhique (Ve siècle avant J.-C.),
-c’est-à-dire à la fin de la vieille littérature védique. Le _Rig-Véda_
-qui compte 1.028 hymnes, d’une moyenne de dix vers, soit 153.826 mots, a
-donc été conservé par le seul effort de la mémoire. Aujourd’hui encore,
-les Brahmanes savent tous le _Rig-Véda_ par cœur, comme leurs ancêtres
-d’il y a trois mille ans. C’est au delà du Xe siècle avant J.-C. que
-nous devons placer le développement spontané de la pensée védique telle
-que nous la trouvons dans le _Rig-Véda_. Déjà trois cents ans avant
-J.-C., toujours selon Max Muller, le sanscrit avait cessé d’être parlé
-par le peuple, ce qui est prouvé par une inscription dont la langue est
-au sanscrit ce que l’italien est au latin.
-
-Cette période des «Chandas», selon d’autres orientalistes, remonte
-probablement à deux ou trois mille ans avant J.-C., de sorte que nous
-voilà déjà à cinq mille ans, date la plus modeste et la plus prudente.
-«Une chose est certaine, ajoute Max Muller, c’est qu’il n’y a rien de
-plus ancien ni de plus primitif que les hymnes du _Rig-Véda_, non
-seulement dans l’Inde, mais dans tout le monde Aryen. En tant qu’Aryen
-de langue et de pensée, le _Rig-Véda_ est notre livre sacré le plus
-ancien[1].»
-
- [1] MAX MULLER, _Origine et développement de la religion_. Trad. J.
- Darmesteter, p. 142.
-
-Depuis les travaux du grand orientaliste, d’autres savants ont
-notablement reculé la date des premiers manuscrits et surtout celle des
-premières traditions; mais ils restent encore à d’énormes distances de
-la computation des Brahmanes qui reportent l’origine de leurs livres à
-des milliers de siècles avant notre ère. «Il y a actuellement plus de
-cinq mille ans, dit Swâmi Dayanound Saraswati, que les _Védas_ ont cessé
-d’être un objet d’études»; et selon les calculs de l’orientaliste
-Halled, les _Çastras_, d’après la chronologie des Brahmanes, doivent
-avoir sept millions d’années.
-
-Sans prendre parti dans ces querelles, le seul point qu’il importe
-d’établir, c’est que ces livres, ou plutôt la tradition qu’ils ont
-recueillie et fixée, est évidemment antérieure, l’Égypte, la Chine et la
-Chaldée peut-être exceptées, à tout ce que nous connaissons dans
-l’histoire de l’homme.
-
-
-VII
-
-Cette littérature comprend d’abord les quatre Védas: le _Rig_, le
-_Sama_, l’_Yadjour_ et l’_Atharva-Véda_, complétés par les commentaires
-ou _Brahmanas_ et les traités de philosophie appelés _Aranyakas_ et
-_Upanischads_, auxquels il faut ajouter les _Çastras_, ou _Sastras_ dont
-le plus connu est le _Manava-Dharma-Çastra_, ou _Lois de Manou_--qui,
-selon William Jones, Chézy et Loiseleur-Deslongchamps, remonte au XIIIe
-siècle avant notre ère,--et les premiers _Pouranas_.
-
-De ces textes, le _Rig_ est incontestablement le plus ancien. Les autres
-s’échelonnent sur un espace de plusieurs centaines, voire de plusieurs
-milliers d’années; mais tous, excepté les derniers _Pouranas_, sont
-antérieurs à l’ère chrétienne, ce qu’il ne faut pas perdre de vue, non
-dans un sentiment d’hostilité envers la grande religion occidentale,
-mais pour mettre celle-ci à sa place dans l’histoire et dans l’évolution
-de la pensée humaine.
-
-Le _Rig-Véda_ est encore plus polythéiste que panthéiste et les sommets
-de la doctrine n’y émergent que çà et là, par exemple dans les stances
-que nous citons plus loin. Ses divinités ne représentent que des forces
-physiques amplifiées que le _Sama-Véda_ et surtout les Brahmanes
-ramenèrent par la suite à des conceptions métaphysiques et à l’unité. Le
-_Sama-Véda_ affirme l’Inconnaissable et le _Yadjour-Véda_ le Panthéisme.
-Quant à l’_Atharva_, le plus ancien, selon les uns, le plus récent selon
-les autres, il est avant tout rituel.
-
-Ces idées furent développées par les commentaires des Brahmanes qui se
-multiplièrent surtout entre les XIIe et VIIe siècles avant J.-C.; mais
-se rattachent probablement à des traditions beaucoup plus anciennes que
-prétendent avoir retrouvées nos modernes théosophes, sans du reste
-étayer leurs assertions de preuves suffisantes.
-
-Il faut donc, quand on parle de la religion de l’Inde, la considérer
-dans son ensemble, depuis le Védisme primitif, en passant par le
-Brahmanisme et le Krichnaïsme, jusqu’au Bouddhisme; en s’arrêtant, si
-l’on veut, deux ou trois siècles avant notre ère, pour éviter tout
-soupçon d’infiltration judéo-chrétienne.
-
-Toute cette littérature à laquelle on peut annexer, entre bien d’autres,
-les textes semi-profanes du _Ramayana_ et du _Maha-Bahrata_, au milieu
-duquel s’épanouit le _Bhagavat-Gita_ ou _Chant du Bienheureux_, cette
-magnifique fleur du mysticisme hindou, est encore très imparfaitement
-connue et nous n’en possédons que ce que les Brahmanes ont bien voulu
-nous en livrer.
-
-Elle soulève une foule de questions extrêmement complexes dont bien peu
-ont été jusqu’ici résolues. Ajoutons que la traduction des textes
-sanscrits, surtout des plus anciens, est encore fort incertaine. Selon
-Roth, le véritable fondateur de l’exégèse védique, «le traducteur qui
-rendra le _Véda_ intelligible et lisible, _mutatis mutandis_, comme
-Homère l’est devenu depuis les travaux de Voss, est encore à venir et
-l’on ne peut guère prévoir sa venue avant le siècle prochain».
-
-Pour se faire une idée de l’incertitude de ces traductions, il suffit de
-voir à titre d’exemple, à la fin du troisième volume de la _Religion
-Védique_ d’Abel Bergaigne, le grand orientaliste français, les
-discussions qui s’élèvent entre les indianistes les plus célèbres, tels
-que Grassmann, Ludwig, Roth et Bergaigne lui-même, au sujet de
-l’interprétation de presque tous les mots essentiels de l’hymne I-123, à
-l’Aurore. «Elle étale, comme le dit Bergaigne, les misères de
-l’interprétation actuelle du _Rig-Véda_[2].»
-
- [2] _La Religion védique d’après les hymnes du Rig-Véda_, par A.
- BERGAIGNE, t. III, p. 283 et suiv.
-
-Les néo-théosophes se sont efforcés de résoudre quelques-uns des
-problèmes que soulèvent l’antiquité hindoue; mais leurs travaux, très
-intéressants en ce qui concerne la doctrine, sont extrêmement faibles au
-point de vue de la critique; et il est impossible de les suivre sur un
-terrain où l’on ne rencontre que des hypothèses invérifiables. La vérité
-c’est que, quand il s’agit de l’Inde, il faut renoncer à toute certitude
-chronologique. Pour prendre un minimum, sans doute très inférieur à la
-réalité, en laissant derrière nous une marge peut-être immense de
-siècles nébuleux, ne reportons pas à plus de trois ou quatre mille ans
-l’épanouissement des Brahmanas; nous constatons ainsi qu’existait à
-cette époque, au pied de l’Himalaya, une grandiose religion panthéiste
-et agnostique, qui plus tard devint ésotérique; et c’est tout ce qui,
-pour l’instant, nous importe.
-
-
-VIII
-
-Et l’Égypte, dira-t-on, ses monuments et ses hiéroglyphes ne sont-ils
-pas bien plus anciens? Écoutons sur ce point le très érudit égyptologue
-Le Page Renouf[3], une des grandes autorités en la matière. Il estime
-que les monuments égyptiens et leurs inscriptions ne peuvent servir de
-bases à des dates certaines; que les calculs fondés sur le lever
-héliaque des étoiles n’est pas probant, attendu que dans les textes il
-est plus vraisemblable qu’il s’agit de leur passage que de leur lever.
-Mais il est convaincu que, d’après les calculs les plus modérés, la
-monarchie égyptienne existait déjà plus de 2.000 ans avant que l’_Exode_
-fût écrit; or, l’_Exode_ remonte probablement à l’an 1310 avant J.-C.;
-et la date de la grande pyramide ne peut être reportée à moins de 3.000
-ou 4.000 ans avant notre ère. Ces calculs, de même que ceux qui font
-commencer l’ère chinoise 2.697 ans avant J.-C., nous ramènent assez
-curieusement à l’époque assignée par les indianistes au développement de
-la pensée védique, développement qui suppose une période de gestation et
-de formation infiniment plus reculée. Ils n’impliquent pas du reste que
-la civilisation égyptienne, tout comme la civilisation hindoue, ne soit
-beaucoup plus ancienne. Un autre grand égyptologue, Léonard Horner, de
-1851 à 1854, fit creuser dans la vallée du Nil, en divers endroits,
-quatre-vingt-quinze puits. On constate que la hauteur que le Nil ajoute
-chaque siècle à son lit d’alluvions est de 5 pouces, hauteur qui doit
-être moindre pour les couches inférieures, à cause de la pression; or,
-jusqu’aux profondeurs de 75 pieds, on trouva des sculptures de granit,
-des figures humaines et animales, des mosaïques, des vases, des
-fragments de briques et de poteries (celles-ci aux grandes profondeurs).
-Comme il y a 12 pouces dans un pied, cela nous reporte à plus de 17.000
-ou 18.000 ans. A une profondeur de 33 pieds 6 pouces on exhuma une
-tablette avec des inscriptions qui, d’après un calcul facile, avait par
-conséquent près de 8.000 ans. L’hypothèse de puits ou citernes, sur
-lesquels on serait tombé par hasard, doit être écartée, car le même fait
-s’est vérifié partout. Ces constatations, pour le dire en passant,
-donnent une fois de plus raison aux traditions occultistes, touchant
-l’antiquité de la civilisation humaine. Cette antiquité prodigieuse est
-en outre confirmée par les observations sidérales des anciens. Il existe
-par exemple un catalogue d’étoiles qu’on appelle le catalogue de
-Souryo-Shiddhanto; or, les différences de position de huit de ces
-étoiles fixes, prises au hasard, démontrent que les observations de
-Souryo remontent à plus de 58.000 ans.
-
- [3] P. LE PAGE RENOUF, _Lectures on the Origin and Growth of Religion
- as illustrated by the Religion of Ancient Egypt_.
-
-
-IX
-
-Est-ce l’Inde ou l’Égypte qui fut l’héritière directe de la sagesse
-légendaire que nous léguèrent des peuples plus anciens, notamment les
-probables Atlantes? Dans l’état présent de notre science, et sans tenir
-compte des traditions occultistes, il n’est pas encore possible de
-répondre.
-
-Il y a moins d’un siècle on ignorait à peu près complètement l’Égypte
-antique. On ne la connaissait que par des ouï-dire et des légendes plus
-ou moins fantaisistes recueillies par des historiens tard venus et
-surtout par les divagations des philosophes et des théurgistes de
-l’époque Alexandrine. C’est seulement en 1820, que Jean-François
-Champollion, grâce au triple texte de la célèbre pierre hiéroglyphique
-de Rosette, trouva la clef de l’écriture mystérieuse qui couvre tous les
-monuments, tous les tombeaux et presque tous les objets de la terre des
-Pharaons. Mais la mise en œuvre de la découverte fut longue et pénible;
-et ce n’est guère que quarante ans plus tard que l’un des plus illustres
-successeurs de Champollion, de Rougé, put dire qu’il n’y avait plus de
-texte égyptien qu’on ne fût à même de traduire. On déchiffra des
-documents sans nombre, et on acquit, quant au sens matériel de la
-plupart des inscriptions, une certitude presque définitive.
-
-Néanmoins, il paraît de plus en plus probable que sous le sens littéral
-des inscriptions religieuses, s’en cache un autre qu’on ne peut
-pénétrer. C’est l’hypothèse à laquelle, en présence du flottement de
-bien des mots, aboutissent forcément les égyptologues les plus
-objectifs, les plus scientifiques, bien qu’ils ajoutent aussitôt que
-rien ne la confirme formellement. Il est donc extrêmement vraisemblable
-que sous la religion officielle enseignée aux profanes, il y en avait
-une autre réservée aux prêtres et aux initiés; et l’hypothèse à laquelle
-sont contraints les savants, vient ici confirmer une fois de plus les
-assertions des occultistes, notamment celles des néo-platoniciens
-d’Alexandrie, au sujet des mystères égyptiens.
-
-
-X
-
-Quoi qu’il en soit, des textes sur l’authenticité desquels il n’y a pas
-le moindre doute, le _Livre des Morts_, les _Livres des hymnes_, le
-_Recueil des sentences morales_ de Ptahhoteph, le plus ancien livre de
-la terre, puisqu’il est contemporain des Pyramides, et beaucoup
-d’autres, permettent de nous faire une idée très précise de la haute
-morale d’abord et surtout de la théosophie fondamentale de l’Égypte,
-avant que cette théosophie ne se corrompît pour donner satisfaction au
-vulgaire et ne se transformât en un monstrueux polythéisme, qui du reste
-fut toujours plus apparent que réel.
-
-Or, plus les textes sont anciens, plus leurs enseignements se
-rapprochent de la tradition hindoue. Qu’ils soient antérieurs ou
-postérieurs à ceux-ci, la question est en somme secondaire; ce qui est
-plus intéressant, c’est le problème de l’origine commune, origine unique
-et immémoriale, dont la probabilité s’accroît à chaque pas qu’on hasarde
-dans la préhistoire. Plus on remonte dans le temps, plus nettement se
-révèle l’accord sur les points essentiels. Voici, par exemple, l’idée
-que se faisait de Dieu la religion égyptienne à ses débuts. Nous en
-trouverons un peu plus loin l’original ou la réplique hindoue, de même
-que nous aurons l’occasion de confronter les deux théogonies, les deux
-cosmogonies et les deux morales qui sont évidemment les sources de
-toutes les théogonies, de toutes les cosmogonies et de toutes les
-morales de l’humanité.
-
-Pour l’Égyptien qui a gardé la foi des origines, il n’y a qu’un seul
-Dieu, un Dieu unique. «Pas d’autre que lui.»--«Il est le seul être
-vivant en substance et en vérité.»--«Tu es seul et des millions d’êtres
-procèdent de toi.»--«Il a fait toutes choses et lui seul n’a pas été
-fait.»--«Partout et toujours, il est l’unique substance et il est
-inapprochable.»--«Il est l’un de l’un.»--«Il est hier, aujourd’hui et
-demain.»--«Il est Dieu se faisant Dieu, existant par lui-même, l’être
-double, c’est-à-dire, s’engendrant lui-même, générateur dès le
-commencement.»
-
-«Voici plus de cinq mille ans, dit de Rougé, que dans la vallée du Nil
-commença l’hymne à l’unité de Dieu et à l’immortalité de l’âme... La
-croyance à l’unité du Dieu suprême et à ses attributs comme créateur et
-législateur de l’homme qu’il dota d’une âme immortelle, voilà les
-notions primitives, serties comme des diamants indestructibles dans les
-superfétations mythologiques accumulées par les siècles qui ont passé
-sur cette antique civilisation[4].»
-
- [4] DE ROUGÉ, _Annales de la Philosophie chrétienne_, t. XX, p. 327.
-
-Assurément, il n’y a pas ici, dans la définition de la divinité, la
-pénétration, la subtilité et l’espace métaphysique, le bonheur
-d’expression, la magnificence verbale, le génie, en un mot, que nous
-trouverons dans les définitions hindoues. C’est que l’esprit égyptien
-est plus froid, plus sec, plus sobre, plus anguleux, plus réaliste, il a
-une imagination plus concrète, que l’inaccessible infini n’enflamme pas
-comme celle des peuples de l’Asie. Au surplus, ne perdons pas de vue que
-nous ne connaissons pas encore le sens secret qui se cache peut-être au
-fond de ces définitions. En tout cas, telles que nous les lisons, l’idée
-est la même et marque une même origine, que l’on peut, conformément aux
-traditions ésotériques et en attendant d’autres éclaircissements,
-appeler la pensée Atlantéenne. C’est une supposition que vient confirmer
-du reste le fameux passage du _Timée_, d’après lequel, au dire du prêtre
-égyptien qui parlait à Solon, l’Égypte aurait été, il y a 12.000 ans,
-une colonie Atlantéenne.
-
-
-XI
-
-Pour le Mazdéisme ou Zoroastrisme, la troisième des grandes religions,
-le problème de la filiation est plus simple, bien que celui des dates
-soit également compliqué. Zoroastre, ou plutôt l’un des Zoroastres, le
-dernier, aurait vécu, selon Aristote, au VIIe siècle avant notre ère.
-Pline le fait remonter à dix siècles avant Moïse, Hermippe de Smyrne,
-qui traduisit ses livres en grec, à 4.000 ans avant la prise de Troie et
-Eudoxe à 6.000 ans avant la mort de Platon.
-
-La science moderne, comme le constate Édouard Schuré d’après les
-savantes études d’Eugène Burnouf, de Spiegel, de James Darmesteter et de
-Harlez, déclare qu’il n’est pas possible de fixer la date où vécut le
-grand philosophe iranien, auteur du _Zend-Avesta_, mais la recule en
-tout cas à 2.500 ans avant J.-C. Max Muller, de son côté, a fourni la
-preuve que Zoroastre ou Zarathustra et ses disciples avaient résidé dans
-l’Inde. «Plusieurs des dieux zoroastriens, ajoute-t-il, ne sont que des
-réflexions, des déflexions des dieux primitifs et authentiques des
-Védas.» Ici il n’y a donc pas le moindre doute au sujet de l’antériorité
-des livres hindous; et en même temps est corroborée une fois de plus la
-fabuleuse antiquité de ces livres ou de ces traditions.
-
-Ces observations préliminaires, dont le développement exigerait des
-volumes, suffisent,--et c’est ce qui nous intéresse pour l’instant,--à
-établir que l’enseignement qu’on retrouve dans la suite des temps au
-fond de toutes les religions, sous forme de mystères, d’initiation, de
-doctrine secrète, remonte, selon les calculs les plus timides, à des
-milliers d’années. Elles suffisent en tout cas à écarter la thèse assez
-puérile de ceux qui soutiennent qu’il est relativement récent et a subi
-l’influence des révélations judéo-chrétiennes. On ne défend plus
-sérieusement cette thèse; mais on tourne la difficulté en disant: Oui,
-il y a des vérités de cette religion primitive et même des textes ayant
-date plus ou moins certaine, antérieurs à Moïse et à Jésus-Christ; mais
-qui pourrait faire le départ des interpolations successives qui les ont
-transformés?
-
-Il existe dans l’Inde, paraît-il, plus de 1.200 textes des _Védas_ et
-plus de 350 textes des _Lois de Manou_, sans compter ceux des livres
-sacrés que les Brahmes ne nous ont pas livrés, et il est incontestable
-que dans ces textes ou dans les enseignements qu’ils reproduisent, se
-trouvent d’évidentes interpolations. Il ne faut jamais perdre de vue que
-la religion orientale que nous appelons vulgairement et fort
-improprement le Bouddhisme, se divise en trois grandes périodes qui
-correspondent assez exactement aux trois périodes qu’on pourrait marquer
-dans le christianisme, à savoir le Védisme ou la religion primitive, que
-les Brahmanes commentèrent, compliquèrent et corrompirent enfin à leur
-profit et qui devint le Brahmanisme contre lequel se révolta et que
-réforma au Ve siècle avant J.-C. Siddharta Gautama Bouddha ou
-Çakya-Mouni.
-
-Les indianistes, grâce surtout aux repères historiques que leur donne
-l’institution des castes, les changements de langue et de mètre, ont
-appris à démêler assez facilement, dans les textes suspects, ces trois
-courants; et sous la luxuriance et l’enchevêtrement des interpolations,
-apparaissent toujours les grandes lignes et les vérités essentielles qui
-nous importent seules.
-
-
-
-
-L’INDE
-
-
-I
-
-Voyons d’abord l’idée qu’en même temps que les Égyptiens, et beaucoup
-plus probablement avant eux, se faisaient de la divinité ces ancêtres
-dont les traditions ont au moins 5.000 ou 6.000 ans et qui eux-mêmes
-tenaient ces traditions de peuples aujourd’hui disparus, dont la
-dernière trace dans la mémoire des hommes, selon le _Timée_ et le
-_Critias_ de Platon, remonte à cent vingt siècles.
-
-Je fais grâce au lecteur de l’inextricable nomenclature de la mythologie
-orientale, de la pullulation des dieux anthropomorphes que les prêtres
-de l’Inde, comme ceux de l’Égypte, de la Perse et de tous les temps et
-de tous les pays, furent forcés de créer pour répondre aux exigences de
-l’idolâtrie populaire. Je lui épargne également l’ostentation d’une
-érudition facile et prodigue de noms imprononçables, pour en venir
-directement et m’en tenir uniquement à la notion essentielle de la cause
-première, telle qu’on la trouve aux sources les plus reculées, et qui,
-peu à peu, si elle ne fut pas cachée au vulgaire ne fut plus comprise
-par lui, et devint le grand secret de l’élite des prêtres et des
-initiés.
-
-Écoutons tout de suite le _Rig-Véda_, le plus authentique écho des plus
-immémoriales traditions, quand il aborde la question formidable:
-
- «Il n’y avait ni l’Être ni le Non-Être. Il n’y avait ni l’atmosphère,
- ni le ciel au-dessus. Qu’est-ce qui se meut? En quel sens? Sous la
- garde de qui? Y avait-il des eaux et le profond abîme?
-
- «Ni la mort n’était alors, ni l’immortalité. Le jour n’était pas
- séparé de la nuit. Seul, l’Un respirait, sans souffle étranger, de
- lui-même; et il n’y avait rien d’autre que lui.
-
- «Alors s’éveilla en lui pour la première fois le désir; ce fut le
- premier germe de l’esprit. Le lien de l’Être, ils le découvrirent dans
- le Non-Être, les sages s’efforçant, pleins d’intelligence, en leur
- cœur...
-
- «Qui sait, qui peut nous dire d’où naquit, d’où vint la création, et
- si les dieux ne sont nés qu’après elle? Qui sait d’où elle est venue?
-
- «D’où cette création est venue, si elle est créée ou non créée, celui
- dont l’œil veille sur elle du plus haut ciel, celui-là seul le sait,
- et encore le sait-il?[5]»
-
- [5] _Rig_, X, 129.
-
-Est-il possible de trouver dans les annales humaines, paroles plus
-grandioses, plus chargées d’angoisse solennelle et qui rendent un son
-plus auguste, plus sacré et plus redoutable? Est-il possible de trouver
-à la base de tout, aveu d’ignorance plus total et plus irréductible; et
-du fond de notre agnosticisme que des milliers d’années ont agrandi,
-pourrions-nous en élargir l’horizon? D’emblée il dépasse tout et va plus
-loin que nous n’oserons jamais aller de peur de désespérer, puisqu’il ne
-craint pas de se demander si l’Être suprême sait ce qu’il a fait, sait
-s’il a créé ou non et doute s’il a pris conscience de lui-même...
-
-
-II
-
-Écoutons ensuite le _Sama-Véda_ confirmer et développer ce magnifique
-aveu d’ignorance:
-
- «Si tu dis: Je connais parfaitement l’Être suprême, tu te trompes; qui
- pourrait dénombrer ses attributs? Si tu dis: Je pense le connaître,
- non que je croie le connaître parfaitement ni ne pas le connaître du
- tout, mais je le connais partiellement; car celui qui connaît toutes
- les manifestations des dieux qui procèdent de lui, connaît l’Être
- suprême, si tu dis cela tu te trompes, _ce n’est pas le connaître que
- de ne pas l’ignorer entièrement_.
-
- «Celui, au contraire, qui croit ne pas le connaître, c’est celui qui
- le connaît; et celui qui croit le connaître, c’est celui qui ne le
- connaît pas. Il est regardé comme incompréhensible par ceux qui le
- connaissent le plus et connu parfaitement par ceux qui l’ignorent
- entièrement.»
-
-A cet agnosticisme fondamental, l’_Yadjour-Véda_ vient ajouter son
-panthéisme total:
-
- «Le sage fixe ses regards sur cet être mystérieux dans lequel existe
- perpétuellement l’univers qui n’a pas d’autre base que Lui. En Lui ce
- monde est enfermé, c’est de Lui que ce monde est sorti. Il est enlacé
- et tissu dans toutes les créatures sous les diverses formes de
- l’existence.
-
- «Cet être unique, que rien ne peut atteindre, est plus rapide que la
- pensée; _et les dieux eux-mêmes ne peuvent comprendre ce moteur
- suprême qui les a tous devancés_. Il est loin et près de toutes
- choses. Il remplit cet univers entier et le dépasse encore infiniment.
-
- «Quand l’homme sait voir tous les êtres dans ce Suprême Esprit, et ce
- Suprême Esprit dans tous les êtres, il ne peut plus dédaigner quoi que
- ce soit.
-
- «Ils sont tombés dans une nuit bien profonde ceux qui ne croient pas à
- l’identité des êtres; ils sont tombés dans une nuit bien plus profonde
- encore ceux qui ne croient qu’à leur identité.
-
- «Il gagne d’être immortel celui qui croit à l’identité éternelle des
- êtres.
-
- «Tous les êtres sont dans ce Suprême Esprit, et ce Suprême Esprit est
- dans tous les êtres.
-
- «Les êtres lui apparaissent tels qu’ils furent de toute éternité,
- toujours semblables à eux-mêmes.»
-
-
-III
-
-Nos ancêtres s’efforcèrent de creuser cet immense aveu d’ignorance, de
-peupler ce néant abyssal où l’homme ne pouvait respirer et cherchèrent à
-définir cet être suprême qu’une tradition plus préhistorique
-qu’eux-mêmes n’avait pas osé concevoir. Il n’est pas de spectacle plus
-passionnant que cette lutte de nos pères d’il y a soixante ou cent
-siècles contre l’Inconnaissable; et, pour en donner une idée, je leur
-emprunte leur propre voix en ne reproduisant que les termes presque
-désespérés dont ils se servirent dans leurs livres sacrés les plus
-anciens et les plus authentiques, qu’il faut lire sans se laisser
-effrayer par l’incohérence des images qui est, comme le remarque
-Bergaigne, le pain quotidien de la poésie védique.
-
-Dieu, nous disent-ils, est l’Être et le grand tout existant par
-lui-même, incognoscible et cause sans cause de toutes les causes. Il est
-l’ancien des anciens et l’inconnu de l’inconnu. Il est tout et dans
-tout, l’âme éternelle de tous les êtres, que nul ne peut comprendre. Il
-est la réunion de toutes les formes matérielles, intellectuelles et
-morales de l’universalité des êtres. Il est l’unique, le germe
-primordial, non révélé de tout, la profondeur inconnue, la substance
-incréée de l’inconnu. «Non, non, est son Nom», et tout oscille
-perpétuellement entre «Tout est, rien n’est.» «La mer seule connaît la
-profondeur de la mer, l’espace seul connaît l’étendue de l’espace, Dieu
-seul peut connaître Dieu.» Il est le contenant inconnu de tout; il est
-le non-être parce qu’il est l’Être absolu, quelque chose qui n’est rien
-tout en étant tout. «Celui qui est et qui pourtant n’est pas, cause
-éternelle qui n’a pas d’être, l’Indécouvert et l’Indécouvrable,
-qu’aucune créature ne peut comprendre», dit Manou. Il n’est pas quelque
-chose, il n’est pas un être connu ou visible et l’on ne peut lui
-appliquer le nom d’aucun objet qui soit connu. Il est le caché des
-cachés, il est «Cela», le principe passif et latent. Le monde est son
-nom, son image; mais son existence première qui contient tout en soi est
-seule réellement existante. Cet univers est lui, il vient de lui, il
-retourne en lui. Tous les mondes ne font qu’un avec lui, car ils ne sont
-que par sa volonté; volonté éternelle et innée en toutes choses. Cette
-volonté se révèle dans ce que nous appelons la création, la conservation
-et la destruction de l’univers; mais il n’y a pas de création à
-proprement parler, car tout existant en lui depuis toujours, la création
-n’est qu’une émanation de ce qui était en lui. Cette émanation rend
-simplement visible à nos yeux ce qui ne l’était pas. De même, il n’y a
-pas de destruction, celle-ci n’étant qu’une inhalation de ce qui avait
-été exhalé; et cette inhalation ne fait à son tour que rendre invisible
-ce qui avait été vu; car tout est indestructible, puisque tout n’est que
-la substance de l’Être suprême qui lui-même n’a ni commencement ni fin,
-dans l’espace et le temps.
-
-
-IV
-
-Avoir sondé aussi profondément et sur une telle étendue, dès ce que
-notre ignorance appelle les origines, le mystère infini de la cause
-première inconnaissable, suppose évidemment une civilisation, une
-accumulation de pensées, de méditations, une expérience, une
-contemplation et une pénétration de l’univers qui sont bien faites pour
-nous émerveiller et nous humilier. Nous regagnons à peine les sommets
-d’où descendirent ces idées où panthéisme et monothéisme se confondent
-et ne forment plus qu’un dans l’incommensurable inconnu. Et qui sait si
-nous les aurions regagnés sans leur aide? Il y a moins d’un siècle, nous
-ignorions encore ces définitions dans leur netteté, dans leur grandeur
-originales; mais elles s’étaient infiltrées partout, elles flottaient en
-débris sur les eaux souterraines de toutes les religions, et d’abord sur
-celles de la religion officielle de l’Égypte où le «Noun» est aussi
-inconnaissable que le «Cela» hindou, et où, selon la tradition
-occultiste, comme révélation suprême, à la fin de la dernière
-initiation, on jetait en courant, dans l’oreille de l’adepte, ces mots
-terribles: «Osiris est un dieu noir!» c’est-à-dire un dieu qu’on ne peut
-pas connaître, qu’on ne connaîtra jamais!... Elles flottaient également
-sous la Bible, sinon sous celle de la Vulgate où elles deviennent
-méconnaissables, du moins sous celle d’hébraïsants comme Fabre d’Olivet
-qui lui ont, ou croient lui avoir restitué son sens véritable. Elles
-flottaient aussi sous les mystères de la Grèce qui n’étaient qu’une
-réplique déformée et pâlie des mystères égyptiens. Elles flottaient
-encore, et plus près de la surface, sous les doctrines des Esséniens
-qui, au dire de Pline, vécurent le long des rives de la Mer Morte
-pendant des milliers de siècles. «_Per sæculorum millia_» ce qui est
-évidemment exagéré. Elles flottaient dans la Kabbale, tradition des
-anciens initiés juifs, qui prétendent avoir conservé la loi orale que
-Dieu donna à Moïse sur le Sinaï et qui, transmise de bouche en bouche,
-fut écrite par les savants rabbins du Moyen âge. Elles flottaient sous
-les enseignements et les rêves extraordinaires des Gnostiques, héritiers
-probables des introuvables Esséniens, sous ceux des néo-platoniciens et
-sous le christianisme primitif, comme dans les ténèbres où se perdaient
-les malheureux Hermétistes médiévaux, parmi des textes de plus en plus
-mutilés et corrompus et des lueurs de plus en plus incertaines et
-dangereuses.
-
-
-V
-
-Voilà donc une grande vérité, la première de toutes, la vérité radicale,
-à laquelle nous sommes revenus: le caractère inconnaissable de la cause
-sans cause de toutes les causes. Mais cette cause ou ce Dieu, nous
-l’aurions toujours ignoré, ensevelis en lui, s’il ne s’était manifesté.
-Il fallait bien le faire sortir de son inactivité qui pour nous
-équivalait au néant, attendu que l’univers paraît avoir une existence et
-que nous-mêmes croyons vivre en lui. Dégagée de l’enchevêtrement des
-lianes théogoniques et théologiques qui bientôt l’envahirent de toutes
-parts, la cause première, ou plutôt la cause éternelle,--car n’ayant pas
-de commencement, elle ne peut être première ni seconde,--n’a jamais rien
-créé. Il n’y a pas eu de création vu que, de toute éternité tout existe
-en cette cause, sous une forme invisible à nos yeux, mais plus réelle
-que s’ils la voyaient, puisque nos yeux ne sont faits que pour voir
-l’illusion. Au point de vue de cette illusion, ce tout, qui existe
-toujours, apparaît ou disparaît selon un rythme éternel que scandent le
-sommeil et le réveil de la cause éternelle. «C’est ainsi, disent les
-_Lois de Manou_, que par un réveil et par un repos alternatifs, l’Être
-immuable fait revivre et mourir éternellement tout cet assemblage de
-créatures mobiles et immobiles[6].» Il s’exhale ou il expire et l’esprit
-descend dans la matière qui n’est qu’une forme visible de l’esprit, et
-les mondes innombrables naissent, se multiplient et évoluent dans
-l’univers. Il s’inhale ou il aspire; la matière rentre dans l’esprit qui
-n’est qu’une forme invisible de la matière, les mondes disparaissent,
-sans périr, et réintègrent la cause éternelle, pour en ressortir au
-réveil de Brahma, c’est-à-dire des milliards d’années après, pour y
-rentrer encore, au retour du sommeil, des milliards d’années plus tard;
-et il en fut et il en sera toujours ainsi, de toute éternité, dans toute
-éternité, sans commencement, sans arrêt et sans fin.
-
- [6] _Lois de Manou_, I, 57.
-
-
-VI
-
-C’est encore un immense aveu d’ignorance; et ce nouvel aveu, si haut
-qu’on remonte, le plus ancien de tous, est aussi le plus profond, le
-plus complet et le plus grandiose. Cette explication de
-l’incompréhensible univers, qui n’explique rien parce qu’on n’explique
-pas l’inexplicable, est plus admissible que toutes celles que nous
-pourrions donner et peut-être la seule que nous puissions accepter sans
-nous heurter à chaque pas aux objections insurmontables et aux questions
-sans réponse de notre raison.
-
-Ce second aveu, nous le trouvons à l’origine des deux religions-mères.
-En Égypte, même dans l’Égypte superficielle et exotérique que nous
-connaissons seule, et sans tenir compte du sens secret qu’ont
-probablement les hiéroglyphes, il prend une forme analogue. Il n’y a pas
-non plus création proprement dite, mais extériorisation d’un principe
-spirituel éternel et latent. Tout être et toute chose existent de toute
-éternité dans le «Noun», et y retournent après la mort. Le «Noun» est
-«l’abîme» de la Genèse; un esprit divin indéfini y flotte, portant en
-lui la somme des existences futures, d’où son nom de «Toum», qui
-signifie à la fois Néant et Totalité. Quand «Toum» voulut fonder dans
-son cœur tout ce qui existe, il se dressa parmi ce qui était dans le
-Noun, hors du Noun et des choses inertes, et le soleil «Râ» exista, la
-Lumière fut. Mais il n’y avait pas trois dieux, l’abîme, l’esprit dans
-l’abîme, la lumière hors de l’abîme. Toum, extériorisé par la force de
-son désir créateur, est devenu Râ-soleil, sans cesser d’être Toum, sans
-cesser d’être Noun. Il dit de lui-même: «Je suis Toum, celui qui
-existait seul dans le Noun. Je suis le Dieu grand qui se crée lui-même,
-c’est-à-dire le Noun, père des dieux.» Il est la somme des existences
-des êtres. Et pour exprimer cette idée que le démiurge a tout créé de
-son propre fonds, le célèbre papyrus de Leyde explique: «Il n’existait
-pas d’autre dieu avant lui, ni d’autre dieu avec lui, quand il a dit ses
-formes, il n’existait pas de mère pour lui qui lui ait fait son nom (en
-Égypte nommer équivalait à créer), point de père pour lui qui l’ait émis
-en disant: «C’est moi qui t’ai créé[7].»
-
- [7] Cf. A. MORET, _Les Mystères égyptiens_, p. 110 et suiv., et
- PIERRET, _Études égyptologiques_, p. 414.
-
-Pour créer, le dieu égyptien _pense_ d’abord, puis _parle_ le monde.
-(C’est déjà le Verbe, le fameux Logos des philosophes alexandrins que
-nous retrouverons plus tard.) Son intelligence suprême prend le nom de
-Phtah, son cœur, c’est-à-dire l’esprit qui l’anime, c’est Horus, et le
-Verbe, instrument de la création, c’est Thot. Nous avons ainsi:
-Phtah-Horus-Thot, démiurge-esprit-verbe, trinité dans l’unité Toum. Par
-la suite, comme dans les religions védique, perse et chaldéenne, le dieu
-suprême et inconnaissable est peu à peu relégué dans l’oubli, et l’on ne
-parle plus que de ses émanations innombrables dont les noms varient de
-siècle à siècle et parfois de ville à ville. C’est ainsi que dans le
-«Livre des Morts», Osiris qui devient le dieu le plus connu de l’Égypte
-dit qu’il est Toum.
-
-Dans le Mazdéisme ou Zoroastrisme, qui n’est qu’une adaptation du
-Védisme au caractère Iranien, le dieu suprême n’est pas le créateur tout
-puissant qui pouvait faire le monde comme il le voulait; il est soumis
-aux lois inflexibles de la cause première inconnue qu’il est peut-être
-lui-même. En Chaldée, carrefour où se rencontrent les religions de
-l’Inde, de l’Égypte et de la Perse, c’est encore la substance existant
-par elle-même, incréée, qui donne naissance à tout, ne créant pas parce
-que tout existe en elle, mais se manifestant périodiquement en reflétant
-son image dans le monde visible à nos yeux. Dans la Kabbale, dernier
-écho et contre-épreuve des enseignements ésotériques de la Chaldée et de
-l’Égypte, nous retrouvons le même aveu: l’esprit incréé, éternel,
-incognoscible, incompris dans sa pure essence, contient en soi le
-principe de tout ce qui existe et ne se manifeste et ne se rend visible
-à l’homme que par ses émanations.
-
-Enfin, si nous ouvrons la Bible, non plus dans sa traduction restreinte,
-superficielle et empirique, mais dans une version qui aille au fond du
-sens intime, essentiel et radical des mots hébreux, telle que celle que
-tenta Fabre d’Olivet, nous trouvons, au premier verset de la Genèse:
-«Premièrement-en-principe, c’est-à-dire avant tout, Il, Elohim,
-Lui-les-dieux, l’Être étant, créa, c’est-à-dire ne fit pas quelque chose
-de rien, mais tira d’un élément inconnu, fit passer du principe à
-l’essence, l’ipséité-des-cieux et l’ipséité-de-la-terre».
-
-«Et la terre existait, puissance contingente d’être, dans une puissance
-d’être; et l’obscurité (force compressive et durcissante) était sur la
-face de l’abîme (puissance universelle et contingente d’être); et le
-souffle de Lui-les-dieux (force expansive et dilatante) était
-générativement mouvant sur la face des eaux (passivité universelle)[8].»
-
- [8] FABRE D’OLIVET, _La Langue hébraïque restituée_, t. II, p. 25-27.
-
-N’est-il pas curieux de constater que cette traduction littérale nous
-ramène bien près de l’Inde, de l’idée du principe inconnu; et plus
-près encore de la création hindoue: passage du principe à
-l’essence, expansion de l’être des êtres qui contient tout, et de
-l’extériorisation, à son réveil, de ce qu’il renfermait en puissance
-durant son sommeil? Or, rappelons-nous qu’en 1875, Max Muller écrivait
-«Qu’il y a cinquante ans, il n’existait pas un seul lettré qui sût
-traduire une ligne du Véda». Il faut donc croire, malgré l’affirmation
-du grand Orientaliste, ou que Fabre d’Olivet était capable de le
-traduire, ou qu’il en avait saisi l’esprit dans les traditions de la
-Kabbale, qu’il ne pouvait connaître que par la très incomplète et très
-infidèle _Kabbala Denudata_ de Rosenroth, ou enfin que le texte hébreu,
-s’il dit réellement ce qu’il lui fait dire, comme tout semble le
-prouver, reproduit étrangement les principes hindous, car sa traduction,
-fruit de longs travaux antérieurs, parut en 1815, c’est-à-dire dix ou
-vingt ans avant qu’on eût appris à lire le sanscrit et les hiéroglyphes
-égyptiens.
-
-
-VII
-
-Est-il possible aujourd’hui, avec tout ce que nous croyons savoir, ou
-plutôt avec tout ce que nous savons enfin que nous ne savons pas, de
-donner de la divinité une idée plus vaste, plus profondément négative
-que celle qu’en donnèrent ces religions des débuts de l’humanité; et qui
-réponde mieux à l’immense ignorance sans espoir où nous nous débattrons
-toujours au sujet de la cause première; et ne nous trouvons-nous pas ici
-à d’énormes hauteurs au-dessus des dieux plus ou moins anthropomorphes
-qui succédèrent à l’inconnaissable suprême de la religion qui fut la
-mère méconnue de toutes les autres? N’est-ce pas à son énigme sans nom
-que nous revenons enfin, après avoir erré si longtemps, perdu tant de
-siècles et tant de forces, commis tant d’erreurs et de crimes à la
-chercher où elle n’était pas, loin des cimes primitives sur lesquelles
-elle nous attendait depuis des milliers et des milliers d’années?
-
-
-VIII
-
-Mais il fallait orner et peupler cet aveu d’ignorance, meubler ce néant
-sans bornes, animer cette abstraction qui dépasse les limites de
-l’entendement, et dont les hommes ne pouvaient se contenter. C’est à
-quoi s’évertuèrent toutes les religions, à commencer par celle qui
-d’abord l’avait osé faire.
-
-J’écarte une fois de plus les broussailles des théogonies, simples à
-leur origine, mais bientôt inextricables, pour m’en tenir aux grandes
-lignes. Dans la religion primitive, nous l’avons déjà vu, la cause
-inconnue, à un moment donné, pris dans l’infini des temps, recommençant
-ce qu’elle fit de toute éternité, se réveille, se dédouble, s’objective,
-se reflète dans la passivité universelle, et devient, jusqu’au prochain
-sommeil, notre univers visible. De cette cause inconnue, existant par
-elle-même, qui se divise en deux parties pour rendre visible ce qui
-était latent en elle, naissent Brahma ou Nara, le père, Nari, la mère
-universelle, dont naît à son tour Viradj, le fils, l’univers. Cette
-triade primitive prenant ensuite une forme plus anthropomorphe, devient
-Brahma, le créateur, Vichnou, le conservateur, et Siva, le destructeur
-et régénérateur. En Égypte, c’est Noun, Toum, Râ, puis Phtah, Horus,
-Thot, qui deviennent ensuite Osiris, Isis et Horus.
-
-A la suite de ces premières subdivisions de la cause inconnue, se
-précipite, à flots pressés, dans les panthéons primitifs, la foule des
-dieux qui ne sont que des émanations intermittentes, des délégations
-transitoires, des bourgeons éphémères de la cause première, des
-personnifications de plus en plus humaines de ses manifestations, de ses
-volontés, de ses attributs ou de ses facultés. Nous n’avons pas à les
-étudier ici, mais il est intéressant de marquer au passage les vérités
-profondes que rencontrent presque toujours ces cosmogonies et ces
-théogonies immémoriales et qui sont peu à peu confirmées par la science.
-Est-ce le seul hasard qui, par exemple, ait voulu que la terre émanât du
-chaos, se formât et se couvrît de vie, exactement dans l’ordre qu’elles
-indiquent? Selon le livre de Manou, l’éther engendre l’air, l’air en se
-transformant engendre la lumière; l’air et la lumière qui engendrent la
-chaleur produisent l’eau; et celle-ci est la matrice de tous les êtres
-vivants. «Lorsque ce monde fut sorti de l’obscurité, dit le Bhâgavatâ
-Purana, contemporain du Véda selon les Hindous, les principes
-élémentaires subtils produisirent la semence végétale qui anima d’abord
-les plantes. Des plantes, la vie passa dans des corps fantastiques qui
-naquirent de la boue des eaux; puis, par une série de formes et
-d’animaux différents, arriva jusqu’à l’homme.»--«Ils passèrent
-successivement par les végétaux, les vers, les insectes, les serpents,
-les tortues, les bestiaux et les animaux sauvages, tel est le degré
-inférieur», dit encore Manou, qui ajoute: «Les êtres acquièrent les
-qualités de ceux qui les précèdent, de telle sorte que plus un être est
-éloigné dans la série, plus il a de qualités[9].»
-
- [9] _Lois de Manou_, I, 20.
-
-N’est-ce pas toute l’évolution darwinienne, confirmée par la géologie et
-prévue il y a au moins 6.000 ans? D’autre part, n’est-ce pas à la
-théorie de l’«Akasha», que nous nommons plus grossièrement l’éther,
-source unique de tous les corps, que revient notre physique[10]? Ces
-exemples, que l’on pourrait multiplier à l’infini, ne sont-ils pas
-troublants? D’où venaient à nos ancêtres préhistoriques, dans une nuit
-et une déréliction qu’on s’imaginait épouvantables, ces intuitions
-extraordinaires, ces connaissances et ces certitudes que nous
-reconquerrons à peine; et s’ils ont vu juste sur ces points que nous
-pouvons par hasard contrôler, n’y a-t-il pas lieu de se demander s’ils
-n’ont pas vu plus juste et plus loin que nous sur bien d’autres
-questions où ils sont aussi affirmatifs et qui jusqu’ici ont échappé à
-notre vérification? Il est certain que pour en arriver où ils étaient,
-ils devaient avoir derrière eux un trésor de traditions, d’observations,
-d’expériences, de sagesse, en un mot, dont nous nous formons
-difficilement une idée; mais à laquelle, en attendant mieux, nous
-devrions faire confiance un peu plus que nous ne le faisons, et dont
-nous pourrions tirer profit pour apaiser nos craintes, apprendre à
-connaître et à rassurer notre avenir d’outre-tombe et guider notre vie.
-
- [10] Il est vrai que les récentes théories d’Einstein nient
- l’existence de l’éther et supposent que l’énergie rayonnante, la
- lumière visible par exemple, se propage d’une manière indépendante à
- travers l’espace vide _absolu_. Mais outre que ces théories semblent
- encore discutables, il convient de faire remarquer que l’éther
- scientifique auquel, jusqu’à Einstein, étaient forcés de recourir
- nos savants modernes, n’est pas exactement l’Akasha hindou, beaucoup
- plus subtil et plus immatériel, une sorte d’élément spirituel ou
- d’énergie divine, l’espace incréé, impérissable, infini.
-
-
-IX
-
-Nous venons de voir que les religions primitives et celles qui en
-dérivent s’accordent sur le caractère éternellement inconnaissable de la
-cause première; et que leurs explications au sujet du passage du
-non-être à l’être, du passif à l’actif, du dédoublement générateur de la
-triade, sont à peu près les mêmes.
-
-Remarquons ici l’étrange illogisme qui domine et répand son ombre sur
-tout le problème religieux. Les religions-mères, ou plutôt la
-religion-mère, enseigne que la cause des causes est inconnaissable,
-qu’il est impossible de la définir, de la comprendre, de l’imaginer;
-qu’elle est «Cela» et rien de plus, le non-être, tout en étant l’être
-par excellence, éternel, infini, occupant tout le temps, tout l’espace
-qu’il est lui-même, n’ayant ni formes, ni volontés, ni attributs
-particuliers, puisqu’il les a tous. Or, de cet inconditionné, de cet
-absolu de l’absolu, dont on ne peut dire ce qu’il est, encore moins ce
-qu’il veut, de cette source même de l’indéfinissable et de
-l’incognoscible, elle fait sortir des émanations qui deviennent aussitôt
-des dieux parfaitement connus, parfaitement définis, agissant très
-nettement dans leurs sphères respectives, manifestant une puissance et
-une volonté personnelles, promulguant des lois et tout un code de morale
-auxquels il est enjoint à l’homme de se soumettre. Comment des êtres
-aussi complètement connus peuvent-ils sortir d’un être essentiellement
-inconnu? Comment le tout étant inconnaissable, une partie de ce tout
-devient-elle subitement familière? Dans cet inconcevable sans limites,
-seul admissible, car c’est à lui que nous ramène la science, où est le
-point d’où sortent les dieux qui nous sont imposés? Où se trouvent le
-lien et le rapport? Où est le lieu et le moment où s’opère
-l’incompréhensible miracle de la transubstantiation de l’incognoscible?
-Où est la transition qui légitime ce formidable passage d’insondables
-ténèbres, non seulement au possible ou au probable, mais au connu décrit
-jusqu’en ses moindres détails?
-
-Ne semble-t-il pas que la religion-mère, et à sa suite toutes les autres
-qui ne sont que ses filles plus ou moins déguisées, ait arbitrairement
-bifurqué ou plutôt ait fait un saut immense et volontairement aveugle
-dans l’abîme de l’illogisme? N’est-il pas possible qu’elle n’ait pas osé
-tirer toutes les conséquences de son redoutable aveu; et ces
-conséquences, ne les aurait-elle pas déduites ailleurs, et précisément
-dans les enseignements secrets dont nous cherchons encore vainement les
-traces et dont la révélation rendait à jamais muets les grands initiés?
-
-
-X
-
-C’est un soupçon qui revient plus d’une fois quand on approfondit ces
-religions, et qui expliquerait ce cri effrayant de la tradition
-occultiste, que nous avons déjà noté: «Osiris est un dieu noir!» Le
-grand, le suprême secret serait-il un agnosticisme total? Sans parler
-des enseignements ésotériques que nous ne connaissons pas, n’est-ce pas
-un aveu presque public que ce mot de «Maya», le plus mystérieux de
-l’Inde, qui veut dire que tout, l’univers et les dieux mêmes qui le
-créent, le maintiennent et le dirigent, n’est qu’illusion de
-l’ignorance, et que l’incréé et l’inconnaissable sont seuls réels?
-
-Mais quelle religion pouvait déclarer à ses fidèles: «Nous ne savons
-rien; nous constatons simplement que cet univers existe ou du moins
-semble exister à nos yeux. Existe-t-il par lui-même, est-il dieu
-lui-même ou n’est-il que l’effet d’une cause plus reculée? Et derrière
-cette cause plus reculée ne doit-on pas en supposer une autre encore
-plus reculée, et ainsi indéfiniment, jusqu’à la folie, car si Dieu est,
-qui a fait Dieu?
-
-«Qu’il soit cause ou effet, il importe assez peu à notre ignorance qui
-en tout cas demeure irréductible et dont les ténèbres sont simplement
-déplacées. De très anciennes traditions nous disent qu’il est plutôt la
-manifestation d’une cause plus inconcevable que lui. Nous acceptons
-cette tradition, plus inexplicable peut-être que l’énigme telle qu’elle
-s’offre à nos yeux, mais qui semble rendre compte de ce qui y paraît
-transitoire ou périssable et y substitue un fond éternel, immuable et
-purement spirituel. Ignorant tout de cette cause, nous devons nous
-borner à constater certaines habitudes, certains équilibres, certaines
-lois qui paraissent être ses volontés. Nous en faisons provisoirement
-des dieux. Mais ces dieux ne sont que des personnifications peut-être
-justes, peut-être illusoires, peut-être erronées, de ce que nous croyons
-avoir observé. Il est possible que d’autres observations plus exactes
-les détrônent. Il est possible qu’on s’aperçoive un jour que la cause
-inconnue, un peu mieux connue en quelque partie, voulait autre chose que
-ce que nous avions cru. Nous changerons alors les noms, les volontés,
-les lois de nos dieux. Mais en attendant, ceux que nous vous offrons
-sont nés d’observations et d’expériences si sages et si anciennes qu’il
-n’en est pas jusqu’à présent qui les surpassent.»
-
-
-XI
-
-S’il lui était impossible de parler ainsi à ses fidèles qui ne
-l’auraient pas comprise, elle pouvait révéler le secret aux derniers
-initiés que de longues épreuves avaient préparés et dont une sélection
-inhumainement rigoureuse attestait l’intelligence. Elle avouait donc
-tout à quelques-uns d’entre eux. Elle leur disait probablement: «En leur
-offrant nos dieux, nous n’avons pas voulu tromper les hommes. Si nous
-leur avions confessé que Dieu est inconnu et inconcevable, qu’on ne peut
-dire ce qu’il est, ce qu’il veut; qu’il n’a ni forme, ni substance, ni
-résidence, ni commencement, ni fin, qu’il est partout et nulle part,
-qu’il n’est rien à force d’être tout, ils en auraient conclu qu’il
-n’existe point, qu’il n’y a ni lois ni devoirs et que l’univers est un
-immense abîme où chacun doit se hâter de faire ce qu’il lui plaît. Or,
-si nous ne savons rien, nous savons cependant que cela n’est pas, que
-cela ne peut pas être. Nous savons en tout cas que la cause des causes
-n’est pas matérielle, comme ils l’entendraient, car toute matière semble
-périssable, et elle ne pourra pas périr. Pour nous, cette cause inconnue
-est réellement notre Dieu, parce que notre intelligence est capable de
-la voir sur une étendue que notre imagination infirme peut seule
-limiter. Nous savons, avec une certitude que rien ne saurait ébranler,
-que cette cause, ou la cause de cette cause, et ainsi indéfiniment, doit
-exister, bien que nous sachions que nous ne pourrons jamais la connaître
-ni la comprendre. Mais fort peu d’hommes sont capables de se convaincre
-de l’existence d’une chose qu’ils ne pourront jamais voir, toucher,
-sentir, entendre, connaître ni comprendre; c’est pourquoi, au lieu du
-néant qu’ils croiraient que nous leur proposons si nous leur disions à
-quel point nous ignorons tout, nous leur offrons comme guides, certaines
-apparences de volonté que nous avons cru discerner dans les ténèbres de
-la durée et de l’espace...»
-
-
-XII
-
-Cet aveu d’ignorance totale quant à la cause première, quant à l’essence
-du dieu des dieux, nous le trouvons également à la racine de la religion
-égyptienne. Mais il est fort possible qu’ayant été perdu de vue,--car
-les hommes n’aiment pas à s’attarder dans une ignorance sans espoir,--il
-ait été nécessaire de le refaire aux initiés, de le préciser, d’y
-insister, d’en développer les conséquences; et qu’ainsi révélé dans
-toute son étendue, il soit devenu le fondement de la doctrine secrète.
-Nous constatons en effet que dans les théogonies subséquentes, on
-s’empressait d’oublier l’aveu enregistré aux premières pages des livres
-sacrés. On n’en tenait plus compte, on le refoulait dans la nuit des
-origines et de l’incompréhensible. Il n’en était plus jamais question;
-et l’on ne s’occupait plus que des dieux qui en étaient issus, en
-oubliant toujours d’ajouter qu’émanés de l’indicible inconnu ils
-devaient nécessairement, par essence et par définition, participer de sa
-nature et être aussi inconnus, aussi inconnaissables que lui. Il se peut
-donc que l’enseignement secret réservé aux prêtres suprêmes les ramenât
-à une plus juste notion de la vérité primordiale.
-
-A cet aveu aux initiés, on n’avait probablement pas à ajouter d’autres
-explications, vu qu’il détruit par la base toutes les explications
-possibles. Que pouvait-on, par exemple, leur dire au sujet de la
-première, de la plus redoutable de toutes les énigmes, à laquelle on se
-heurte immédiatement après celle de la cause des causes: l’origine du
-mal? Les religions exotériques la résolvaient en dédoublant, en
-multipliant leurs dieux. C’était simple et facile. Il y avait des dieux
-de lumière qui représentaient et faisaient le bien; et des dieux des
-ténèbres qui représentaient et faisaient le mal; ils luttaient entre eux
-dans tous les mondes; et si les dieux du bien étaient toujours les plus
-puissants, ils n’étaient cependant jamais complètement victorieux sur
-cette terre. Les types les plus nets de ce dualisme, nous les
-rencontrons dans la mythologie de l’Avesta, où ils prennent les noms
-d’Ormuzd et d’Ahriman; mais sous d’autres vocables, sous d’autres formes
-et indéfiniment multipliés, nous les retrouvons dans toutes les
-religions et jusque dans le christianisme où Ahriman devient le prince
-des démons.
-
-Mais que pouvait-on dire aux initiés? Les théosophes modernes qui
-prétendent dévoiler au moins une partie des enseignements secrets, en
-subdivisant également les manifestations du principe inconnu, ne font
-que reproduire, sous une autre forme, les explications trop faciles de
-la religion exotérique et restent aussi loin qu’elle de la source de
-l’énigme; et dans tout le domaine de l’occultisme, nous n’avons même pas
-l’ombre d’un commencement d’explication qui diffère autrement que par
-les termes de celles des religions officielles. Nous ne savons donc
-point ce qu’on leur révélait; et il est assez probable que, de même que
-pour le mystère de la cause première, on était obligé de leur avouer
-qu’on ne savait rien. Vraisemblablement, on ne pouvait leur dire que ce
-que nous diraient les philosophies optimistes d’aujourd’hui, à savoir
-que le mal n’existe pas en soi, mais uniquement à notre point de vue,
-qu’il est purement relatif, que le mal moral n’est qu’une cécité, ou une
-fantaisie de notre entendement, et le mal physique une organisation
-défectueuse ou une erreur de notre sensibilité; que la plus effroyable
-douleur n’est qu’une jouissance infidèlement traduite par nos nerfs,
-comme la jouissance la plus aiguë est déjà une douleur. C’est peut-être
-vrai; mais le malheureux homme et surtout le malheureux animal qui n’a
-pour toute vie que celle-ci, quand cette vie, comme il arrive trop
-souvent, n’est qu’un tissu d’intolérables souffrances, a droit à
-quelques éclaircissements supplémentaires.
-
-On les donnait en renvoyant aux existences successives, aux systèmes
-d’expiation et de purification. Mais ces éclaircissements, excellents
-quand on admet l’hypothèse de dieux intelligents dont on connaît les
-intentions, sont moins défendables lorsqu’il s’agit d’une cause
-inconnaissable à laquelle on ne peut attribuer une intelligence et une
-volonté sans nier qu’elle soit inconnue. Si l’on parvenait à fournir aux
-adeptes une autre explication qui s’imposât, elle devait renfermer la
-clef souveraine de l’énigme et ouvrir tous les mystères. Mais l’ombre
-même de cette clef chimérique n’est pas parvenue jusqu’à nous.
-
-
-XIII
-
-Tout branlants qu’en soient les fondements qui ne reposent que sur
-l’inconnaissable, il n’en reste pas moins que cette religion primitive
-nous a légué sur la constitution et l’évolution de l’univers, sur la
-durée des transformations des astres et de la terre, sur le temps,
-l’espace et l’éternité, sur les rapports de la matière et de l’esprit,
-sur les forces invisibles de la nature, sur les destinées probables de
-l’homme, et sur la morale, des enseignements incomparables. L’ésotérisme
-de toutes les religions, depuis l’Égypte peut-être et en tout cas depuis
-la Perse, la Chaldée, les mystères grecs, pour finir aux hermétistes du
-Moyen âge, profita de ces enseignements et en tira la partie la plus
-haute et la plus solide de son prestige, en les attribuant à une
-révélation secrète, jusqu’à ce que la découverte des livres sacrés de
-l’Inde en eût fait connaître la véritable source, et remis les choses au
-point. Au fond, l’ésotérisme ne fut jamais qu’une cosmogonie plus
-savante, une théogonie plus rationnelle, plus grandiose et plus pure,
-une morale plus élevée, que celle des religions vulgaires; outre qu’il
-possédait, pour soutenir ou défendre ses doctrines, le secret
-péniblement transmis et souvent affreusement obscurci, de la
-manipulation de certaines forces oubliées. Aujourd’hui, il nous est
-possible de reconnaître, sous toutes les déformations, sous toutes les
-surcharges, sous tous les masques, parfois terriblement défigurés, le
-même visage. A ce point de vue, il est certain que depuis la publication
-et la traduction des textes authentiques, l’occultisme, tel qu’on
-l’entendait encore il n’y a guère plus de cinquante ans, a perdu les
-trois quarts de ses meilleures provinces. Il a notamment perdu presque
-tout intérêt doctrinal, hormis comme moyen de contrôle, puisqu’on peut
-étudier à la source même d’où il s’était parcimonieusement infiltré,
-tout ce qu’il enseignait secrètement au sujet de Dieu ou des dieux, au
-sujet de l’origine des mondes, des forces immatérielles qui le mènent,
-du ciel et de l’enfer tels que l’entendaient les Juifs, les Grecs et les
-Chrétiens, au sujet de la constitution du corps et de l’âme, des
-destinées de celle-ci, de ses responsabilités et de son existence
-d’outre-tombe.
-
-Par contre, si ces textes anciens et authentiques, enfin traduits, nous
-prouvent que presque tout ce que l’occultisme affirmait au point de vue
-doctrinal n’était pas purement imaginaire mais reposait sur des
-traditions réelles et immémoriales; ils nous permettent aussi de
-supposer que tout ce qu’il affirmait sur d’autres points, et notamment
-sur l’utilisation de certaines forces inconnues, n’est pas non plus
-purement chimérique; et il regagne de ce côté ce qu’il perd de l’autre.
-En effet, si nous possédons les principaux livres sacrés de l’Inde, il
-est à peu près certain qu’il en est d’autres que nous ne connaissons pas
-encore, comme il est fort probable que nous n’avons pas pénétré le sens
-caché d’un grand nombre d’hiéroglyphes. Il se peut donc que les
-occultistes aient eu connaissance de ces écrits ou de ces traditions
-orales, par des infiltrations analogues à celles que nous avons pu
-constater. Il semble que l’on trouve des traces d’infiltrations de ce
-genre dans leur biologie, dans leur médecine, dans leur chimie, dans
-leur physique, dans leur astronomie et surtout dans tout ce qui touche à
-l’existence d’entités plus ou moins immatérielles qui paraissent vivre
-autour de nous. Sous ce rapport, l’occultisme garde encore un intérêt et
-mérite une étude attentive et méthodique qui pourrait efficacement
-seconder et peut-être rejoindre les travaux que les métapsychistes
-indépendants et scientifiques ont entrepris de leur côté, sur les mêmes
-sujets.
-
-
-XIV
-
-Quant à la tradition primitive, si elle a perdu le prestige d’être
-occulte, si d’autre part elle pèche par la base en tirant tous ses
-enseignements et toutes ses affirmations d’un fonds qu’elle-même a
-déclaré à jamais inaccessible, incompréhensible et inconnaissable, il
-n’en est pas moins vrai, abstraction faite de cette base défectueuse,
-que ces affirmations et ces enseignements sont les plus inattendus, les
-plus hauts, les plus admirables, les plus plausibles aussi et le plus
-fréquemment confirmés par les faits que l’homme ait connus jusqu’ici.
-
-Avons-nous le droit, par exemple, d’écarter _à priori_, comme une
-imagination puérile et qui ne repose sur rien, la notion de la déchéance
-de l’homme, que nous ne pouvons vérifier, quand tout à côté d’elle,
-presque contemporaine, nous en rencontrons une autre, aussi générale,
-celle des déluges et des cataclysmes universels et préhistoriques, que
-la géologie a matériellement constatés? A quelle vérité profonde répond
-cette légende d’une humanité supérieure, plus heureuse, plus
-intelligente que la nôtre? Nous n’en savons rien jusqu’à ce jour; mais
-nous ne savions pas davantage à quoi répondait la tradition des grandes
-catastrophes, avant que les annales de ces bouleversements, inscrites
-dans les entrailles de la terre, ne nous eussent révélé qu’ils avaient
-eu lieu. On pourrait citer un grand nombre d’enseignements de ce genre,
-intuitions géniales ou vérités immémoriales, dont la science retrouve
-les traces ou qu’elle rejoint aujourd’hui. J’ai déjà noté l’apparition
-successive des diverses formes de la vie, énumérées exactement dans
-l’ordre que leur assigne la paléontologie. Il faudrait y ajouter le rôle
-prépondérant de l’éther, ce fluide cosmique impondérable, transition de
-l’esprit à la matière, source de tout ce qui existe, que la religion
-primitive appelait Akasha, et qui, d’échos en échos, devient le Télesma
-de l’Hermès Trismégiste, le Feu vivant de Zoroastre, le Feu générateur
-d’Héraclite, l’Ignis subtillissimus d’Hippocrate, la Lumière astrale de
-la Kabbale, le Pneuma de Gallien, la Quinta essentia et l’Azoth des
-alchimistes, l’Esprit de vie de Saint Thomas d’Aquin, la Matière subtile
-de Descartes, le Spiritus subtillissimus de Newton, l’Od de Reichenbach
-et de Carl du Prel, «l’éther infini, mystérieux et toujours en
-mouvement, d’où tout sort, où tout rentre», auquel nos savants, dans
-leurs laboratoires, sont enfin obligés d’avoir recours afin de rendre
-compte d’une foule de phénomènes qui sans lui seraient absolument
-inexplicables. Tout ce que nos physiciens et nos chimistes appellent
-chaleur, lumière, électricité, magnétisme, n’était pour nos ancêtres que
-les manifestations élémentaires d’une substance unique. Ils avaient, il
-y a des milliers d’années, reconnu la présence et l’intervention
-souveraine de cet agent ubiquitaire dans tous les phénomènes de la vie;
-de même qu’ils avaient décrit, avant nos astronomes, la naissance et la
-formation des astres; de même encore que la prétendue chimère de la
-transmutation des métaux, qu’ils avaient léguée aux alchimistes du Moyen
-âge est également confirmée par l’évolution chimique et thermique des
-étoiles, «qui, comme le fait observer Charles Nordmann, nous offrent un
-exemple complet de cette transmutation, puisque les métaux les plus
-lourds n’y apparaissent qu’après les éléments légers et lorsqu’elles se
-sont suffisamment refroidies»; de même enfin, car il faut nous borner,
-qu’à l’encontre de la science de naguères, ils avaient enseigné qu’il
-fallait porter à des millions de siècles la durée des mondes, les âges
-de la terre et le temps qui s’écoulera entre sa naissance et sa
-destruction, puisqu’un jour de Brahma, qui correspond à l’évolution de
-notre globe, compte quatre milliards trois cent vingt millions d’années.
-
-
-XV
-
-Sur une autre question plus grandiose et plus essentielle, car elle
-renferme la loi radicale de notre univers, ils ont également une
-tradition inattendue, dont l’humanité ne pourra jamais contrôler qu’une
-infime partie. Ils nous disent que le Cosmos, manifestation visible de
-la cause inconnue et invisible, n’a jamais été et ne sera jamais qu’une
-suite ininterrompue d’expansions et de contractions, d’évaporations et
-de condensations, de sommeils et de réveils, d’inspirations et
-d’expirations, d’attractions et de répulsions, d’évolutions et
-d’involutions, de matérialisations et de spiritualisations,
-«d’intériorisations et d’extériorisations», comme dit le Docteur
-Jaworski qui a retrouvé en biologie un principe analogue.
-
-La cause inconnue se réveille; et durant des milliards d’années, les
-mondes irradient, se dispersent, s’épandent, se dilatent dans l’espace;
-elle se rendort, et les mêmes mondes, durant des milliards d’années,
-accourus de tous les points de l’horizon, s’attirent, se concentrent, se
-contractent et se coagulent, pour ne plus former, sans périr, car rien
-n’est périssable, qu’une masse unique qui rentre dans la cause
-invisible. Nous sommes précisément dans une de ces périodes de
-contraction ou d’inhalation, à laquelle préside cette immense et
-mystérieuse loi de la gravitation, dont rien ne peut rendre compte, si
-elle n’est pas électrique, magnétique ou spirituelle, et qui domine
-toutes les autres lois de la nature. Si tous les corps, selon Newton,
-s’attirent mutuellement en raison directe de leur masse et en raison
-inverse du carré de leurs distances, depuis l’éternité sans
-commencement, toute la matière de l’univers ne devrait plus former qu’un
-bloc infini, à moins de supposer un équilibre parfait et inébranlable
-qui serait l’immobilité éternelle. Dans le mouvement perpétuel des
-astres, où le déplacement irrégulier d’un atôme le troublerait, il ne
-paraît pas possible que cet équilibre puisse exister. En fait, il est à
-peu près certain qu’il n’existe pas, et l’Apex, le lieu mystérieux de la
-sphère céleste, dans le voisinage de Véga, vers lequel se précipite
-notre système solaire avec tout son cortège de planètes, sera peut-être,
-pour ce qui nous regarde, son point de rupture et l’une des premières
-phases de la grande contraction, qui selon les derniers calculs des
-astronomes, aura lieu dans 400.000 ans.
-
-Mais si cette formidable contraction doit presque inévitablement se
-produire, l’univers, quelque jour, ne sera plus qu’un monstrueux bloc de
-matière, compact, infini, et probablement à jamais mort, hors duquel il
-ne serait plus possible de placer quelque chose. Ce bloc illimité, formé
-de toute la matière cosmique, même du fluide éthérique et presque
-spirituel qui remplit les fabuleuses étendues interstellaires,
-occuperait-il tout l’espace, définitivement et à jamais coagulé dans la
-mort; ou flotterait-il dans un vide plus subtil que celui de l’éther et
-désormais soumis à d’autres volontés? Il semble que la loi fondamentale
-de l’univers aboutisse à une sorte d’anéantissement, d’impasse ou de
-non-sens; et d’autre part, si on nie cette attraction ou cette
-gravitation universelle, on nie le seul phénomène que l’on constate avec
-certitude, et on laisse tous les mondes absolument sans lois.
-
-
-XVI
-
-L’imagination, l’intuition, les observations ou les traditions de nos
-ancêtres ont dépassé ce point mort. Ils ont, sous leur phraséologie
-mythique ou mystique, considéré l’univers comme un phénomène électrique,
-ou plutôt comme une immense source d’énergie subtile et inconnaissable,
-qui obéit aux mêmes lois que celles de l’énergie magnétique, où tout est
-action et réaction, où il y a toujours deux forces affrontées et
-antagonistes; et renversant les pôles de l’aimant, à l’attraction ils
-font succéder la répulsion, à la force centripète une force centrifuge,
-à la gravitation une autre loi qui n’a pas encore de nom, qui disperse à
-nouveau la matière et les mondes, pour recommencer une nouvelle journée
-de Brahma. C’est le _solve et coagula_ des alchimistes.
-
-Ce n’est évidemment qu’une hypothèse dont on ne peut étayer quelques
-côtés que sur certains phénomènes électriques et magnétiques, et sur les
-propriétés des corps radio-actifs, mais dont l’ensemble est
-naturellement invérifiable. Seulement, il est curieux de constater une
-fois de plus que cette hypothèse, la plus grandiose, la plus hardie, et
-aussi la plus ancienne, la première de toutes, est peut-être la seule à
-laquelle la science puisse se rallier sans déroger. Ici encore, ne
-sommes-nous pas en droit de nous demander s’ils n’ont pas vu plus juste
-et plus loin que nous, et si nous sommes capables d’imaginer une
-cosmogonie aussi vaste, aussi vraisemblable que la leur?
-
-
-XVII
-
-Si de ces hauteurs nous redescendons à l’homme, nous retrouvons des
-intuitions ou des certitudes aussi remarquables. Sans nous aventurer
-dans la complexité de subdivisions du reste postérieures, qui nous
-entraînerait trop loin, bornons-nous à dire que dans tous les
-enseignements primitifs, qui concordent merveilleusement, l’homme se
-compose de trois parties essentielles: un corps physique périssable, un
-principe spirituel, ombre ou double astral, également périssable, mais
-beaucoup plus durable que le corps, et un principe immortel qui, après
-des évolutions plus ou moins longues, retourne à son origine qui est
-Dieu. Or, on peut constater que dans les phénomènes de l’hypnose, du
-magnétisme, du médiumnisme et du somnambulisme, dans tout ce qui touche
-à certaines facultés extraordinaires du subconscient qui semblent
-indépendantes du corps physique, de même que dans certaines
-manifestations d’outre-tombe qui ne sont plus guère niables, nos
-sciences métapsychiques sont en quelque sorte forcées d’admettre
-l’existence de ce double astral qui déborde de toutes parts l’entité
-physique, peut la quitter, s’en séparer, agir indépendamment et loin
-d’elle; et probablement lui survivre, ce qui semble donner raison, une
-fois de plus, et sur un point extrêmement important, aux intuitions
-presque préhistoriques de nos ancêtres hindous et égyptiens.
-
-
-XVIII
-
-On pourrait, comme je l’ai trop souvent répété, multiplier ces exemples;
-et chaque fois que notre science vient ainsi confirmer une de ces
-intuitions ou de ces traditions, il serait sage de jeter un regard plus
-confiant sur celles qui attendent encore cette confirmation. Plus il y
-aura de points sur lesquels il est démontré qu’elles ne se sont pas
-trompées, plus il y aura de chances pour qu’elles ne se soient pas
-trompées davantage sur ceux qui sont encore invérifiables. Souvent ce
-sont les plus importants et qui nous touchent le plus directement, le
-plus profondément. Ne tirons pas encore de conclusions trop générales ou
-trop hâtives; mais que ces premières confirmations ou commencements de
-confirmations nous engagent à accorder un crédit provisoire et attentif
-aux autres hypothèses. Quand nous aurons définitivement réglé ces
-premiers points, nous ne serons pas au bout de nos peines; mais nous
-nous trouverons beaucoup plus loin que nous n’étions, et c’est tout ce
-que nous sommes en droit d’exiger ou d’espérer de n’importe quel système
-religieux ou philosophique et même de n’importe quelle science; sans
-compter que la moindre avance ici, qui est le centre de tout, a des
-conséquences incomparablement plus grandes qu’une avance sur le diamètre
-ou la circonférence; car c’est de ce centre ou de ce moyeu que partent
-tous les rais de l’immense roue dont la science n’a guère étudié que la
-périphérie.
-
-Il faut admettre une fois pour toutes, qu’on ne peut rien comprendre ni
-expliquer, sinon, on ne serait plus un homme mais un dieu; ou plutôt le
-seul Dieu. Hors quelques constatations mathématiques et matérielles,
-dont au demeurant on ne pénètre pas l’essence, tout n’est qu’hypothèse.
-C’est donc uniquement sur des hypothèses que nous avons à régler notre
-vie, en ne comptant pas sur des certitudes qui probablement ne viendront
-jamais. Il importe donc de bien choisir nos hypothèses vitales, de ne
-prendre que les plus hautes, les meilleures et les plus plausibles; et
-nous voyons que ce sont presque toujours les plus anciennes. Dans la
-hiérarchie des évolutions, nous ne connaîtrons jamais l’être central ou
-suprême, ni sa pensée dernière; mais cela n’empêche pas que nous ne
-devions tâcher à savoir beaucoup plus que nous ne savons. Si nous ne
-pouvons tout connaître, ce n’est pas une raison pour nous résigner à ne
-connaître rien; et si d’autres sciences que la science proprement ou
-improprement dite, peuvent nous aider, nous faire aller plus vite et
-plus loin, il est profitable de les interroger ou du moins de ne pas les
-rejeter d’avance et sans examen, comme on l’a fait trop souvent et trop
-légèrement jusqu’ici.
-
-
-XIX
-
-Parmi ces affirmations et ces enseignements incontrôlables, ne retenons
-que ceux qui nous intéressent le plus, notamment ceux qui ont trait à la
-conduite de notre vie, aux sanctions, aux responsabilités, aux
-récompenses et à la morale qui en découle, aux mystères de la mort, à
-l’existence d’outre-tombe et aux destinées finales de l’homme.
-
-Jusqu’à présent, presque tous les enseignements qui portent sur ces
-points étaient, pour nous Européens, ésotériques et se cachaient dans
-les replis de la Kabbale et de la Gnose, héritières traquées, hagardes
-et obscures de la sagesse hindoue, égyptienne, persane et chaldéenne.
-Mais depuis la lecture des textes sanscrits, ils ne le sont plus, du
-moins dans leurs parties essentielles, car bien que, comme je l’ai déjà
-dit, nous soyons loin de connaître tous les livres sacrés de l’Inde et
-peut-être plus loin encore d’avoir saisi le sens secret des
-hiéroglyphes, il est néanmoins peu probable que de nouvelles révélations
-ou des éclaircissements plus complets soient de nature à bouleverser
-sérieusement ce que nous savons.
-
-
-XX
-
-Aucune règle de conduite, aucune morale ne pouvait être tirée de la
-cause première inconnaissable, du Dieu unique et non manifesté. Il est
-en effet impossible de connaître ce qu’il veut, puisqu’il est impossible
-de le connaître lui-même. Pour trouver une volonté dans l’infini, dans
-l’univers ou dans la divinité, nous sommes obligés de nous jeter dans
-l’invérifiable et de franchir l’abîme d’illogisme dont nous avons déjà
-parlé, en faisant procéder de cette cause qui pour se manifester s’est
-divisée, un ou plusieurs dieux, émanations de l’inconnaissable qui
-deviennent subitement aussi connues que si elles étaient sorties des
-mains de l’homme. Il est certain que la base de la morale qui découlera
-de cette opération arbitraire, sera toujours précaire et ne s’offre que
-comme un postulat sur lequel il faut fermer les yeux. Mais il est
-remarquable qu’après cette opération préliminaire, ou concurremment avec
-elle, dans toutes les religions primitives, nous en trouvions une autre
-qui en est comme la conséquence nécessaire et en tout cas constante: le
-sacrifice volontaire de l’une de ces émanations de l’inconnaissable, qui
-s’incarne, renonce à ses prérogatives, afin de diviniser l’homme en
-humanisant Dieu.
-
-L’Égypte, l’Inde, la Chaldée, la Chine, le Mexique, le Pérou, tous ont
-le mythe de l’enfant-dieu, né d’une vierge; et le premier jésuite
-missionnaire en Chine trouva que la naissance miraculeuse du Christ
-avait été anticipée par Fuh-Ke, né 3468 ans avant J.-C. On a très
-justement fait remarquer que si un prêtre de l’antique Thèbes ou
-d’Héliopolis revenait sur cette terre, il reconnaîtrait, dans le tableau
-de la Vierge à l’enfant de Raphaël, l’image d’Horus dans les bras
-d’Isis. L’Isis égyptienne, comme notre vierge immaculée, était également
-représentée debout sur un croissant et couronnée d’étoiles. Devaki nous
-est pareillement montrée tenant dans ses bras le divin Krichna ou
-Krischna, comme l’est Istar, à Babylone, l’enfant Tammuz sur ses genoux.
-Le mythe de l’incarnation, qui est aussi un mythe solaire, se répète
-ainsi d’âge en âge, sous des noms différents, mais c’est dans l’Inde où
-il est à peu près certain qu’il prit naissance, que nous le retrouvons
-sous sa forme la plus pure, la plus élevée et la plus significative.
-
-
-XXI
-
-Sans nous attarder aux discutables incarnations des Hermès, des Manous
-et des Zoroastres, qu’il est impossible de contrôler historiquement,
-parmi les nombreuses incarnations de Vichnou, la seconde personne de la
-trinité brahmanique, ne rappelons que les deux plus célèbres, la
-huitième, celle de Krichna, et la neuvième, celle du Bouddha. Pour dater
-approximativement la première, nous avons le Bhagavat-Gita, qui met en
-relief l’admirable figure de Krichna. Les indianistes catholiques
-sentant le danger qu’à leur point de vue trop étroit, l’incarnation de
-Krichna fait courir à celle du Christ, admettent que le Bhagavat-Gita
-fut composé avant notre ère, mais soutiennent qu’il fut remanié depuis.
-Comme il est difficile de prouver ces remaniements, ils ajoutent qu’au
-surplus, s’il est démontré que le Bhagavat-Gita et d’autres livres
-sacrés aussi gênants sont réellement antérieurs au Christ, ils sont
-l’œuvre du démon qui, prévoyant l’incarnation de Jésus, avaient voulu,
-par ces préfigurations, en énerver l’effet. Quoiqu’il en soit, des
-indianistes purement scientifiques, tels que William Jones, Colebrooke,
-Thomas Strange, Wilson, Princeps, etc., s’accordent à reconnaître qu’il
-remonte au moins à douze ou quinze siècles avant notre ère. Il est en
-effet commenté et analysé dans le Madana-Ratna-Pradipa, recueil des
-textes des plus anciens législateurs, dans Vrihaspati, dans Parasara,
-dans Narada et dans une foule d’autres ouvrages d’une incontestable
-authenticité. Selon d’autres orientalistes, pour tout dire, les poèmes
-sur Krichna ne remontent pas au delà du Maha-Bharata, ce qui nous
-reporte en tout cas à deux siècles avant J.-C.
-
-Quant à l’incarnation de Siddharta Gautama Bouddha ou Çakya-Mouni, il
-n’y a plus de doute possible, Çakya-Mouni étant un personnage historique
-qui vécut au V siècle avant J.-C.
-
-
-XXII
-
-Tout ceci du reste est suffisamment connu et il serait inutile
-d’insister. Mais quel peut être le sens secret d’un mythe aussi
-immémorial, aussi unanime, aussi déconcertant? La cause inconnue de
-toutes les causes, se subdivisant, descendant des hauteurs de
-l’inconcevable, se sacrifiant, se limitant et devenant homme pour se
-faire connaître aux hommes? Toutes les interprétations qu’on en pourrait
-donner ne seraient-elles pas déraisonnables si l’on ne veut pas voir
-sous cet incompréhensible mythe un nouvel aveu, cette fois plus
-détourné, mieux déguisé, plus profondément caché de l’agnosticisme
-fondamental, de l’ignorance sublime et invincible des grands
-instructeurs primitifs? Ils savaient que de l’inconnaissable ne peut
-naître que l’inconnu. Ils savaient que l’homme ne pourrait jamais
-connaître Dieu, et c’est pourquoi, ne cherchant plus du côté où tout
-espoir était forclos, ils vont droit à l’homme qui est la seule chose
-qu’ils connaissent. Ils se disent: il nous est impossible de savoir ce
-qu’est Dieu, où il est, ce qu’il veut; mais nous savons qu’étant partout
-et qu’étant tout, il est nécessairement dans l’homme et qu’il est
-l’homme; ce n’est donc que dans l’homme et par l’homme que nous pouvons
-découvrir sa volonté. Sous le symbole de l’incarnation, ils cachent
-ainsi la grande vérité que toutes les lois divines sont humaines; et
-cette vérité n’est que le revers d’une autre vérité aussi grande, à
-savoir que dans l’homme se trouve le seul dieu que nous puissions
-connaître.
-
-Dieu se manifeste dans la nature; mais il ne nous a jamais parlé que par
-la bouche des hommes. Ne cherchez pas ailleurs, dans les espaces infinis
-et inaccessibles, le Dieu dont vous êtes inquiets; c’est en vous qu’il
-se cache, c’est en vous que vous devez le découvrir. Il est en vous
-autant qu’en ceux où il paraît s’être incarné d’une façon plus
-éclatante. Tout homme est Krichna, tout homme est le Bouddha; il n’y a
-entre le dieu qu’ils incarnent en eux et celui qui s’incarne en
-vous-même, aucune différence, mais ils ont su l’y retrouver mieux que
-vous. Imitez-les, vous serez leur égal; et si vous ne pouvez les suivre,
-écoutez du moins ce qu’ils vous disent, car ils ne peuvent vous dire que
-ce que vous dirait le dieu qui est en vous, si vous aviez appris à
-l’écouter comme ils l’ont écouté.
-
-
-XXIII
-
-Voilà le fond de toute la religion védique et de toutes les religions
-ésotériques qui en dérivent. Mais à sa source, la vérité est à peine
-enveloppée de symboles ou de mythes transparents. Elle n’a rien de
-secret, souvent même elle s’affirme hautement, sans réticences et sans
-voiles. «Quand tous les autres dieux ne sont plus que des noms qui
-s’évanouissent, dit Max Muller, il ne reste plus que l’_Atman_, le moi
-subjectif, et _Brahma_, le moi objectif, et la science suprême s’exprime
-dans ces mots: _Tat twam_, _Hoc tu_, «Tu es cela», toi, ton moi
-véritable, ce qu’on ne peut t’arracher quand disparaît tout ce qui avait
-semblé tien pour un temps. Quand tout ce qui avait été créé s’évanouit
-comme un rêve, ton moi réel appartient au moi éternel; l’_Atman_, la
-personne qui est en toi est le vrai Brahma. Ce Brahma dont la naissance
-et la mort t’avaient un instant séparé, mais qui te reçoit de nouveau
-dans son sein, aussitôt que tu reviens à lui[11].»
-
- [11] MAX MULLER, _Origine de la Religion_, p. 321.
-
-«Le Rig-Véda ou le Véda des hymnes, le vrai Véda ou le Véda par
-excellence, dit encore Max Muller, finit dans les Upanishads, ou, comme
-on les appela plus tard, dans le Védanda. Or, la note dominante des
-Upanishads, c’est le «Connais-toi toi-même», c’est-à-dire connais l’être
-qui est le support de ton Moi et apprends à le trouver et à le
-reconnaître dans l’Être éternel et suprême, l’Un sans second, qui est le
-support du monde entier.»
-
-«Le culte à sa dernière hauteur, celui du Vanaprastha, c’est-à-dire du
-vieillard, de l’homme qui a payé ses trois dettes, qui a vu «le fils de
-son fils», et se retire dans la forêt, devient purement mental et, à la
-fin, l’examen de soi-même, au sens le plus profond du mot, c’est-à-dire
-la reconnaissance du moi individuel avec le moi éternel, devient la
-seule occupation qui lui soit encore permise[12].»
-
- [12] _Ibid._, p. 313.
-
-«Cherche le Moi caché dans ton cœur», dit le _Mahabharata_, dernier écho
-des grands enseignements, «Brahma, le vrai Dieu, c’est toi-même». Tel
-est, répétons-le, le fond de la pensée védique; et c’est de cette pensée
-que découle tout le reste. Pour la retrouver, nous n’avons nullement
-besoin de la théosophie moderne qui n’a fait que l’étayer de textes
-moins connus et d’une authenticité moins certaine. Jamais elle ne fut
-secrète, mais par sa grandeur même, elle échappait aux yeux de ceux qui
-ne pouvaient la comprendre; et peu à peu, à mesure que se multipliaient
-les dieux et qu’ils se mirent à la portée des hommes, elle fut perdue de
-vue. Sa hauteur seule la rendit ésotérique. Aux temps héroïques du
-védisme, où presque tous, après avoir accompli leurs devoirs envers
-leurs parents et leurs enfants se retiraient dans la forêt pour y
-attendre tranquillement la mort, rentrer en eux-mêmes et y chercher le
-dieu caché avec lequel ils allaient bientôt se confondre, elle était la
-pensée de tout un peuple. Mais les peuples ne restent pas longtemps
-fidèles aux sommets. Afin de ne pas perdre tout contact avec eux, elle
-dut descendre, masquer son visage, se mêler à la foule sous mille
-déguisements. Néanmoins, nous la retrouvons toujours sous les voiles de
-plus en plus épais dont elle se couvre. «L’homme est la clef de
-l’univers», proclamait encore l’axiome fondamental des hermétistes du
-Moyen âge, d’une voix étouffée sous le fatras de textes illisibles et de
-grimoires indéchiffrables, comme Novalis, sans peut-être se douter qu’il
-retrouvait une vérité vieille de plusieurs milliers d’années, presque
-aussi vieille que le monde, la répétait une dernière fois, sous une
-forme à peine altérée, en nous apprenant que «notre premier devoir est
-la recherche de notre moi transcendental».
-
-Abandonnés dans un univers infini où nous ne pouvons rien connaître que
-nous-mêmes, n’est-ce pas, en effet, la seule vérité qui surnage, la
-seule qui ne soit pas illusoire, la seule aussi que nous puissions,
-après tant d’interprétations erronées où nous ne l’avions pas reconnue,
-après tant de mésaventures, encore espérer de rejoindre?
-
-
-XXIV
-
-Dieu ou la cause première est inconnaissable; mais étant partout, il est
-nécessairement en nous; c’est donc en nous-mêmes que nous pouvons
-découvrir ce qu’il nous importe d’en connaître. Voilà les deux points
-d’appui de la voûte qui soutient la religion primitive et toutes celles,
-ou du moins la doctrine réelle mais secrète de toutes celles qui en
-dérivent, c’est-à-dire de toutes celles que nous connaissons, hors le
-fétichisme de peuplades tout à fait barbares. Elle les avait trouvés dès
-l’origine, ou plutôt dès ce que nous appelons l’origine qui devait avoir
-derrière soi un passé de milliers, peut-être de millions d’années. Nous
-n’en avons pas trouvé d’autres, nous n’en trouverons jamais d’autres, à
-moins d’une révélation impossible, sinon en principe du moins en fait;
-car rien qui n’est pas humain ou divinement humain ne peut parvenir
-jusqu’à nous. Nous sommes revenus au point d’où nos ancêtres étaient
-partis; et le jour où l’humanité en atteindra un autre, sera le jour le
-plus extraordinaire qui, depuis la naissance de ce monde, ait éclairé
-notre planète.
-
-Les incarnations de Dieu, dans la pensée religieuse primitive, ne sont
-donc que des extériorisations périodiques et sporadiques, des
-manifestations éclatantes, synthétiques et exceptionnelles du Dieu qui
-est en tout homme. Cette incarnation est universelle et latente en
-chacun de nous; mais si l’incarnation est regardée comme un privilège
-pour l’homme en qui elle s’opère, elle est considérée comme un sacrifice
-de la part de Dieu. Vichnou s’est volontairement sacrifié en descendant
-dans Krichna et dans le Bouddha. S’est-il également sacrifié en
-descendant dans les autres hommes? D’où vient cette idée de sacrifice?
-Elle est assez mystérieuse et remonte sans doute à de très antiques
-traditions; en tout cas, elle ne paraît pas purement rationnelle comme
-les deux précédentes. On n’explique nulle part pourquoi il est
-nécessaire qu’une émanation de Dieu redescende dans l’homme qui est déjà
-une émanation divine. Il y a là un hiatus que ne comble pas le mythe de
-la déchéance originelle qui reste également inexpliqué. A moins que
-l’idée en question ne repose tout simplement sur cette constatation que
-tout homme qui dépasse les autres, qui voit plus haut et plus loin
-qu’eux et leur enseigne ce qu’ils ne peuvent pas encore comprendre, est
-forcément méconnu, persécuté, sacrifié et malheureux.
-
-
-XXV
-
-Cette idée, explicable ou non, n’en est pas moins très importante, car
-c’est elle qui semble avoir aiguillé la morale primitive sur l’une des
-voies principales qu’elle a suivies. En effet, la notion de
-l’inconnaissable, si elle élargissait la pensée courageuse qui
-s’aventurait sur ses pics dénudés, ne pouvait donner que des
-enseignements négatifs. Elle écartait assurément les petits dieux
-anthropomorphes et presque toujours malfaisants; mais ne laissait à leur
-place qu’un vide immense et silencieux. D’autre part, le panthéisme,
-aussi vaste que l’agnosticisme, apprenait, il est vrai, que Dieu étant
-partout et tout étant Dieu, tout devait être aimé et respecté; mais il
-s’ensuivait que le mal, ou du moins ce que l’homme est forcé d’appeler
-le mal, étant divin comme le bien, devait être aimé et respecté à l’égal
-de celui-ci. L’idée était trop nue, trop illimitée, survoûtait trop
-gigantesquement les deux pôles de l’univers, pour que l’homme osât s’y
-engager et y pût choisir un chemin.
-
-Enfin, la recherche du dieu caché en chacun de nous, qui est un des
-corollaires de ce panthéisme, si elle était laissée sans direction, ne
-pouvait aboutir qu’à des conséquences dangereuses. Il y a en nous toutes
-espèces de dieux ou toutes espèces d’instincts, de pensées, de désirs,
-de passions que l’on peut prendre pour des dieux; il y en a de bons et
-de mauvais; et les mauvais sont souvent plus nombreux et en tout cas
-plus faciles à trouver que les bons. Le vrai Dieu, le plus haut, le plus
-immatériel, ne se révèle qu’à quelques-uns. Ce Dieu ainsi révélé, qui
-n’est en somme que les meilleures pensées des meilleurs d’entre nous, il
-fallait appeler sur lui l’attention des autres hommes; le leur faire
-connaître et le leur imposer; et c’est peut-être ainsi que cet étrange
-mythe qui n’est probablement au fond que la reconnaissance d’un
-phénomène humain et naturel, s’est peu à peu insinué, puis implanté et
-développé. Il est en effet assez vraisemblable que, comme tout ce qui a
-rapport à l’évolution des hommes, il n’ait pas surgi tout d’un coup d’un
-cerveau unique, mais se soit dégagé confusément et précisé lentement, au
-cours de tâtonnements et de siècles sans nombre.
-
-
-XXVI
-
-Sans nous arrêter davantage à cet énigme, bornons-nous à constater
-l’influence qu’elle eut sur la morale primitive, en l’orientant dès le
-début vers d’autres cimes que celles que lui montrait l’intelligence. A
-son défaut, la morale primitive qui croyait écouter un Dieu caché, mais
-n’entendait en somme que la raison humaine, n’eût été qu’une morale
-cérébrale et eût pu dévier vers une contemplation stérile ou vers un
-rationalisme froid, rigide, austère et implacable; car la raison seule,
-même quand elle s’élève très haut et qu’on la prend pour la voix de
-Dieu, ne suffit pas à guider les hommes vers les sommets de
-l’abnégation, de la bonté et de l’amour. L’exemple d’un sacrifice
-initial courba sa rigueur et la lança dans une autre direction et vers
-un but qu’elle eût peut-être fini par entrevoir, mais n’eût atteint que
-beaucoup plus tard et après d’innombrables et cruelles erreurs.
-
-Est-ce sur ce mythe de l’incarnation que se greffe le dogme,--bien qu’il
-n’y ait pas à proprement parler de dogmes dans les religions
-orientales,--de la réincarnation où se trouvent toutes les sanctions et
-toutes les récompenses de la religion primitive? Le principe essentiel
-de l’homme, le support de son moi étant divin et immortel, après la
-disparition du corps qui l’avait momentanément séparé de son origine
-spirituelle, doit logiquement retourner à cette origine. Mais d’autre
-part, le dieu caché, par l’intermédiaire des grandes incarnations, ayant
-introduit dans la morale la notion du bien et du mal, il ne paraissait
-pas admissible que l’âme, qui n’avait pas écouté sa propre voix ou celle
-des divins instructeurs et s’était plus ou moins souillée dans la vie,
-pût rentrer d’emblée et sans purification préalable dans l’océan
-immaculé de l’esprit éternel. De l’incarnation à la réincarnation il n’y
-avait qu’un pas qui fut sans doute presque inconsciemment franchi; et de
-la réincarnation aux réincarnations et aux purifications successives, la
-transition était encore plus facile; et d’elles découle toute la morale
-hindoue, avec son Karma, qui n’est en somme que le casier judiciaire
-d’une âme, casier qui la suit, s’aggrave ou s’allège dans ses
-palingénésies, jusqu’au Nirvana, lequel n’est pas, comme on se le
-représente trop souvent, l’annihilation ou la dispersion dans le sein de
-Dieu, ou, d’autre part, la réunion avec Dieu, coïncidant avec la
-perfection de l’esprit humain débarrassé de la matière, l’acquiescement
-parfait à la loi, le calme inaltérable dans la contemplation de ce qui
-est, l’espérance désintéressée de ce qui doit être et le repos dans
-l’absolu, c’est-à-dire dans le monde des causes où toutes les illusions
-des sens disparaissent; mais un état plus mystérieux qui n’est pas le
-bonheur parfait ni le néant mais à proprement parler et une fois de
-plus, l’inconnaissable. «Que le Parfait existe au delà de la mort, dit
-un texte contemporain du Bouddha qui révèle le sens devenu ésotérique du
-Nirvana, que le Parfait existe au delà de la mort, cela n’est pas exact.
-Que le Parfait n’existe pas au delà de la mort, cela non plus n’est pas
-exact. Que le Parfait à la fois existe et n’existe pas au delà de la
-mort, cela non plus n’est pas exact[13].»
-
- [13] _Sanyutta Nikâya_, vol. II, fol. 110 et 199.
-
-Comme le dit très bien Oldenberg qui cite ce passage entre plusieurs
-autres où se trouve le même aveu: «Ce n’est pas nier le Nirvana ou le
-Parfait ou conclure qu’il n’existe pas du tout. L’esprit est arrivé ici
-au bord d’un mystère insondable. Inutile de chercher à le découvrir. Si
-on renonçait définitivement à une éternité future, on parlerait d’autre
-façon; c’est le cœur qui s’abrite derrière le voile du mystère. A la
-raison qui hésite à admettre une vie éternelle comme concevable, il
-tâche d’arracher l’espérance en une vie dépassant toute conception[14].»
-
- [14] OLDENBERG, _Le Bouddha_, p. 235.
-
-Et c’est encore renouveler l’antique aveu fondamental que pour tout ce
-qui touche à l’essentiel, on ne sait rien, on ne peut rien savoir, en
-même temps que c’est une preuve nouvelle de la magnifique sincérité et
-de la haute et souveraine sagesse de la religion primitive.
-
-Tous les êtres finiront-ils par atteindre le Nirvana? Qu’adviendra-t-il
-alors, et pourquoi, puisque tout existe de toute éternité, tous ne
-l’ont-ils pas encore atteint? A ces questions et à d’autres de ce genre,
-les Védas n’opposent qu’un silence dédaigneux; mais des textes
-bouddhiques, entre autres celui-ci, répondent sagement à ceux qui
-veulent en savoir trop: «Le Sublime n’a pas révélé cela; parce que cela
-ne sert pas au salut, que cela ne sert pas à la vie pieuse, au
-détachement des choses terrestres, à l’anéantissement du désir, à la
-cessation, au repos, à la connaissance, à l’illumination, au Nirvana;
-pour cette raison, le Sublime n’en a rien révélé.»
-
-
-XXVII
-
-Quelle que soit la valeur de ces hypothèses, il est indubitable que la
-morale que nous voyons naître de cet agnosticisme et de ce panthéisme
-illimités, est la plus haute, la plus pure, la plus désintéressée, la
-plus sensible, la plus fouillée, la plus délicate, la plus limpide, la
-plus parfaite, que nous ayons connue jusqu’à ce jour et que sans doute
-nous puissions espérer de connaître.
-
-Cette morale, aussi bien que l’énigme de l’incarnation et du sacrifice
-dont nous venons de parler, et que tant d’autres points que nous n’avons
-fait qu’effleurer, exigerait une étude particulière qui n’est pas notre
-objet. Il suffira de rappeler qu’elle repose sur le principe des
-réincarnations successives et du Karma.
-
-Le monde, à proprement parler, n’a pas été créé; il n’y a pas en
-sanscrit de mot qui corresponde à l’idée de création, comme il n’y en a
-pas qui corresponde à celle de néant. L’univers est une matérialisation
-momentanée et sans doute illusoire de la cause inconnue et spirituelle.
-Séparée de l’esprit qui est son essence propre, réelle et éternelle, la
-matière tend à y revenir et d’évolutions en évolutions, partie de plus
-bas que le minéral, en passant par la plante et l’animal, pour aboutir à
-l’homme et le dépasser, elle se transforme et se spiritualise, jusqu’à
-ce qu’elle soit assez pure pour remonter à son origine. Cette
-purification exige souvent une longue série de réincarnations, mais il
-est possible d’en réduire le nombre et même d’y mettre un terme par une
-spiritualisation intensive, héroïque et totale qui dès la mort et
-parfois même dès cette vie, ramène l’âme dans le sein de Brahma.
-
-Cette explication de l’inexplicable, malgré les objections qui se
-présentent, notamment au sujet de l’origine et de la nécessité de la
-matière ou du mal, qui sont laissées dans l’ombre, en vaut une autre et
-a l’avantage d’être la première en date, outre qu’elle est la plus
-vaste, qu’elle embrasse tout ce qu’on peut imaginer et part du grand
-principe spirituel auquel, faute de tout autre acceptable, nous sommes
-de plus en plus impérieusement forcés de revenir.
-
-En tout cas, elle l’a prouvé, elle a favorisé plus que nulle autre
-l’éclosion et l’évolution d’une morale que l’homme n’avait jamais
-atteinte et qu’il n’a pas dépassée jusqu’ici.
-
-Il faudrait disposer de plus de place que nous n’en avons et
-déséquilibrer cette étude, pour en donner une idée suffisante.
-
-L’admirable de cette morale, quand on la prend près de sa source où elle
-a encore sa pureté, c’est qu’elle est tout intérieure, toute
-spirituelle. Elle ne trouve ses sanctions et ses récompenses qu’en notre
-propre cœur. Il n’y a pas de juge qui attende l’âme à la sortie du
-corps, il n’y a pas de paradis, il n’y a pas d’enfer; car l’enfer ne
-vient que plus tard. Le juge, l’enfer ou le paradis, c’est l’âme même,
-l’âme seule. Elle ne rencontre rien ni personne. Elle n’a pas besoin de
-se juger, elle se voit telle qu’elle est, telle que l’ont faite ses
-actions et ses pensées, à la fin de cette vie et des vies antérieures.
-Elle s’aperçoit enfin, tout entière, dans l’infaillible miroir que lui
-tend la mort, et reconnaît que son bonheur ou son malheur c’est
-elle-même. Elle ne peut jouir ou souffrir que d’elle-même. Elle est
-seule dans l’infini, il n’y a pas de dieu au-dessus d’elle pour lui
-sourire ou l’effrayer; elle est le dieu qu’elle a déçu, mécontenté ou
-satisfait. Sa condamnation ou son absolution, c’est ce qu’elle est
-devenue. Elle ne peut pas sortir d’elle-même pour aller ailleurs où elle
-serait plus heureuse. Elle ne peut respirer que dans l’atmosphère
-qu’elle s’est créée, elle est son atmosphère, elle est son propre monde
-et son propre milieu; et il faut qu’elle s’élève et se purifie pour que
-ce monde et ce milieu s’élèvent, se purifient et s’étendent avec elle,
-autour d’elle.
-
- * * * * *
-
-«L’âme, dit Manou, est son propre témoin, l’âme est son propre asile; ne
-méprisez jamais votre âme, ce témoin par excellence des hommes!»
-
-«Les méchants se disent: «Personne ne nous «voit», mais les Dieux les
-regardent, de même que l’esprit qui siège en eux.»
-
-«O homme! tandis que tu te dis: «Je suis seul avec moi-même», dans ton
-cœur réside sans cesse cet Esprit suprême, observateur attentif et
-silencieux de tout le bien et de tout le mal.
-
-«Cet Esprit qui siège dans ton cœur, c’est un juge sévère, un punisseur
-inflexible, c’est Yama, le juge des morts[15].»
-
- [15] _Manou_, VIII, 84, 85, 91, 92.
-
-
-XXVIII
-
-Entre la naissance et la mort qui n’est qu’une nouvelle naissance, les
-_Lois de Manou_ distinguent cinq périodes: la conception, l’enfance, le
-noviciat ou l’étude des sciences divines et humaines, l’état de père de
-famille et enfin celui d’anachorète se préparant à la mort. Chacune de
-ces périodes a ses devoirs qu’il faut avoir accomplis, avant de pouvoir
-aspirer à la retraite dans la forêt. En attendant cette heure entre
-toutes désirée, «la résignation, dit Manou, l’action de rendre le bien
-pour le mal, la tempérance, la probité, la pureté, la chasteté et la
-répression des sens, la connaissance des livres sacrés, le culte de la
-vérité, l’abstention de la colère, telles sont les dix vertus en quoi
-consiste le devoir[16].»
-
- [16] _Manou_, VI, 92.
-
-Le but de notre vie sur cette terre, c’est de mettre un terme aux
-réincarnations, car la réincarnation est un châtiment que l’âme est
-obligée de s’infliger tant qu’elle ne se sent pas assez pure pour
-rentrer en Dieu. «Atteindre la condition suprême, dit Manou, ne plus
-renaître sur cette terre, voilà l’idéal! Être assuré d’un bonheur
-éternel et que la terre ne voie plus notre âme venir de nouveau
-s’envelopper de sa grossière substance.»
-
-Cette purification, cette dématérialisation progressive, ce renoncement
-à tout égoïsme, commence dès le début de la vie et se poursuit durant
-toutes les phases de l’existence; mais il faut d’abord accomplir tous
-les devoirs de cette existence active: «Car, sachez-le tous, disent les
-livres sacrés, nul d’entre vous n’arrivera à s’absorber dans le sein de
-Brahma par la prière seulement, et le mystérieux monosyllabe n’effacera
-vos dernières souillures que quand vous arriverez sur le seuil de la vie
-future, chargé de bonnes œuvres, et les plus méritoires parmi ces œuvres
-seront celles qui auront pour mobiles l’amour du prochain et la
-charité.»
-
-«Une seule bonne action, dit encore Manou, vaut mieux que mille bonnes
-pensées, et ceux qui remplissent leurs devoirs sont supérieurs à ceux
-qui les connaissent.»
-
-«Que le sage observe constamment les devoirs moraux (Yamas) avec plus
-d’attention que les devoirs pieux (Niyamas), celui qui néglige les
-devoirs moraux déchoit même lorsqu’il observe les devoirs pieux[17].»
-
- [17] _Manou_, IV, 204.
-
-
-XXIX
-
-Il y a dans la vie ceux périodes bien distinctes: la période active ou
-sociale, où l’homme fonde sa famille, assure sa descendance, travaille
-de ses mains, accomplit les humbles devoirs de l’existence quotidienne
-envers les siens et ceux qui les entourent. Pour ces jours encore
-profanes, abondent les plus angéliques préceptes de résignation, de
-respect de la vie, de patience et d’amour.
-
- * * * * *
-
-«Les maux dont nous affligeons notre prochain, dit Krichna, nous
-poursuivent ainsi que notre ombre suit notre corps.»
-
-«De même que la terre supporte ceux qui la foulent aux pieds et lui
-déchirent le sein en la labourant, de même nous devons rendre le bien
-pour le mal.»
-
-«Qu’il sache bien que ce qui est au-dessus de tout, c’est le respect de
-soi-même et l’amour du prochain.»
-
-«Celui qui remplit tous ses devoirs pour plaire à Dieu seul et sans
-envisager la récompense future, est sûr d’un immortel bonheur[18].»
-
- [18] _Ibid._, II, 15.
-
-«Si un acte pieux procède de l’espoir d’une récompense en ce monde ou
-dans l’autre, cet acte est dit intéressé. Mais celui qui n’a
-d’autre mobile que la connaissance et l’amour de Dieu, est dit
-désintéressé[19].» (Méditons un moment cette parole vieille de plusieurs
-milliers d’années, une de celles que nous pouvons redire sans y changer
-une syllabe, car Dieu ici, comme dans toute la littérature védique,
-c’est le meilleur et l’éternel de nous-mêmes et de l’univers.)
-
- [19] _Ibid._, XII, 89.
-
-«L’homme dont tous les actes religieux sont intéressés parvient au rang
-des saints et des anges (Devas). Mais celui dont tous les actes pieux
-sont désintéressés se dépouille pour toujours des cinq éléments pour
-acquérir l’immortalité dans la Grande Ame.»
-
-«De toutes les choses qui purifient, la pureté dans l’acquisition des
-richesses est la meilleure. Celui qui conserve sa pureté en devenant
-riche est réellement pur, et non celui qui s’est purifié avec la terre
-et l’eau.»
-
-«Les hommes instruits se purifient par le pardon des offenses, par des
-aumônes et par la prière. L’intelligence est purifiée par le savoir.»
-
-«La main d’un artisan est toujours pure pendant qu’il travaille.»
-
-«Bien que la conduite de son époux soit blâmable, bien qu’il se livre à
-d’autres amours et soit dépourvu de bonnes qualités, une femme vertueuse
-doit constamment le révérer comme un Dieu.»
-
-«Celui qui a souillé l’eau par quelque impureté ne doit vivre que
-d’aumônes pendant un mois entier.»
-
-«Afin de ne causer la mort d’aucun animal, que le Sannyâsî (c’est-à-dire
-le mendiant ascétique), la nuit comme le jour, même au risque de se
-faire du mal, marche en regardant à terre[20].»
-
- [20] _Ibid._, XII, 90; V, 106, 107, 129, 154; XI, 255; VI, 68.
-
-«Pour avoir coupé, une seule fois et sans mauvaise intention, des arbres
-portant leur fruit, des buissons, des lianes, des plantes grimpantes ou
-des plantes rampantes en fleur, on doit répéter cent prières du
-Rig-Véda.»
-
-«Si l’on arrache inutilement des plantes cultivées ou des plantes nées
-spontanément dans une forêt, on doit suivre une vache pendant un jour
-entier et ne se nourrir que de lait.»
-
-«Par un aveu fait devant tout le monde, par le repentir, par la
-dévotion, par la récitation des prières sacrées, un pêcheur peut être
-déchargé de sa faute, ainsi qu’en donnant des aumônes, lorsqu’il se
-trouve dans l’impossibilité de faire d’autre pénitence.»
-
-«Autant son âme éprouve de regret pour une mauvaise action, autant son
-corps est déchargé du poids de cette action perverse.»
-
-«La réussite de toutes les affaires du monde dépend des lois du Destin,
-réglées par les actions des mortels dans leurs existences précédentes,
-et de la conduite de l’homme; les décrets de la Destinée sont un
-mystère; c’est donc aux moyens dépendant de l’homme qu’il faut avoir
-recours.»
-
-«La justice est le seul ami qui accompagne les hommes après le trépas;
-car toute affection est soumise à la même destruction que le corps[21].»
-
- [21] _Ibid._, XI, 142, 144, 227, 229; VII, 205.
-
-«Si celui qui vous frappe laisse tomber le bâton dont il se sert,
-ramassez-le et rendez-le lui sans murmurer.»
-
-«Vous n’abandonnerez pas les animaux dans leur vieillesse, en souvenir
-des services qu’ils vous ont rendus[22].»
-
- [22] _Sama Véda_.
-
-«Celui qui méprise une femme méprise sa mère. Les larmes des femmes
-attirent le feu céleste sur ceux qui les font couler.»
-
-«L’honnête homme doit tomber sous les coups des méchants, comme l’arbre
-Santal qui, lorsqu’on l’abat, parfume la hache qui le frappe[23].»
-
- [23] _Pradasa_.
-
-«Porter les trois bâtons de l’ascète, observer le silence, porter les
-cheveux en tresse, se raser la tête, se vêtir de vêtements d’écorce ou
-de peaux, accomplir les vœux et les ablutions, célébrer la Agnihotra,
-habiter dans la forêt, s’émacier le corps, tout cela est vain si le cœur
-n’est pas pur.»
-
-«Celui qui, quelque soin qu’il prenne de lui-même, pratique le calme de
-l’âme, qui est calme, soumis, contenu, chaste, et a cessé de trouver à
-redire aux autres êtres, celui-là est vraiment un Brahmane, un Çramane
-(ascète), un Bhikshu (frère mendiant).»
-
-«O Bhârata, à quoi sert la forêt à qui s’est dominé, et à quoi sert-elle
-à qui ne s’est pas dominé? Partout où vit un homme qui s’est dominé, là
-est la forêt, là est l’hermitage.»
-
-«Le sage restât-il dans sa maison, quelque soin qu’il prenne de
-lui-même, s’il est toujours pur et plein d’amour tout le long de sa vie,
-est délivré de tous les maux.»
-
-«Ce n’est pas l’hermitage qui fait la vertu; la vertu ne vient que de la
-pratique. Donc, que l’homme ne fasse pas aux autres ce qui serait
-douloureux à lui-même.»
-
-«Le monde est soutenu par toute action qui n’a que le sacrifice,
-c’est-à-dire le don volontaire de soi pour objet; c’est dans ce don
-volontaire, sans attachement aux formes que l’homme doit accomplir
-l’action. Il faut accomplir l’action à seule fin de servir les autres.
-Celui qui voit l’inaction dans l’action et l’action dans l’inaction, est
-un sage parmi les hommes; il est harmonisé aux vrais principes, quelque
-action qu’il fasse. Un tel homme, ayant abandonné tout attachement au
-fruit de l’action, toujours content, ne dépendant de personne, bien que
-faisant des actions, est comme s’il n’en faisait pas. Toutes ses pensées
-empreintes de sagesse et tous ses actes faits de sacrifices sont comme
-évaporés[24].»
-
- [24] _Vanaparva_, 13445.--_Paraboles de Buddhgosha_.--_Cantiparva_,
- 5951.--_Vanaparva_, 13550.--_Lois de Yajnavalkya_, III,
- 65.--_Bhagavat-Gita_.
-
-
-XXX
-
-Voilà, pris au hasard, dans un immense trésor encore en partie inconnu,
-quelques conseils, vieux de milliers d’années, qui, bien avant le
-christianisme, guidaient les hommes de bonne volonté jusqu’à la lisière
-de la forêt. Alors, comme dit Manou, «lorsque le chef de la famille voit
-sa peau se rider et ses cheveux blanchir et qu’il a sous les yeux le
-fils de son fils», quand il n’a plus de devoirs à remplir, que personne
-n’a plus besoin de son aide, qu’il soit le plus riche marchand de la
-cité ou le plus pauvre paysan du village, il peut enfin se consacrer aux
-choses éternelles, quitter sa femme, ses enfants, ses proches, ses amis,
-«prendre une peau de gazelle ou un manteau d’écorce», pour se retirer
-dans la solitude, s’enfoncer dans l’énorme forêt tropicale, oublier son
-corps et les vaines pensées qui en naissent et écouter la voix du Dieu
-caché au fond de son être, la voix «du voyageur qu’on ne voit pas, dit
-le _Brahmane des cent sentiers_, de l’entendeur non entendu, du penseur
-non pensé, du connaisseur non connu, de l’Atman, le meneur intérieur,
-l’impérissable, en dehors de qui il n’y a que douleur.» Il peut méditer
-sur l’infinité de l’espace, l’infinité de la raison et «la non existence
-de rien», saisir l’instant d’illumination qui apporte «la délivrance que
-personne ne peut enseigner, qu’il faut trouver soi-même, qui est
-ineffable», et purifier son âme afin de lui épargner, s’il est possible,
-un nouveau retour sur cette terre.
-
-Arrivé là, «Qu’il ne désire pas la mort, qu’il ne désire pas la vie;
-ainsi qu’un moissonneur qui, le soir venu, attend paisiblement son
-salaire à la porte de son maître, qu’il attende que le moment soit
-venu.»
-
-«Qu’il réfléchisse, avec l’application d’esprit la plus exclusive, sur
-l’essence subtile et indivisible de l’Ame suprême, et sur son existence
-dans les corps des êtres les plus élevés et les plus bas.»
-
-«Méditant avec délices sur l’Être suprême, n’ayant besoin de rien,
-inaccessible à tout désir des sens, sans autre société que son âme et la
-pensée de Dieu, qu’il vive dans l’attente constante de la béatitude
-éternelle.»
-
-«Car le principal de tous les devoirs, c’est d’acquérir la connaissance
-de l’âme suprême, c’est la première de toutes les sciences, car elle
-seule confère à l’homme l’immortalité.»
-
-«Ainsi l’homme qui reconnaît dans sa propre âme l’âme suprême, présente
-dans toutes les créatures, se montre le même à l’égard de tous et
-obtient le sort le plus heureux, celui d’être à la fin absorbé dans le
-sein de Brahma[25].»
-
- [25] _Manou_, VI, 45, 65, 49; XII, 85, 125.
-
-«Après avoir ainsi abandonné toute pratique pieuse, tout acte de
-dévotion austère, appliquant son esprit à la contemplation unique de la
-grande Cause Première, exempt de tout désir mauvais, son âme est déjà
-sur le seuil du Swarga, alors que son enveloppe mortelle palpite encore
-comme la dernière lueur d’une lampe qui s’éteint[26].»
-
- [26] _Ibid._, VI, 96.
-
-
-XXXI
-
-Presque tout ceci, ne l’oublions pas, est bien antérieur au Bouddhisme,
-remonte aux origines du Brahmanisme et touche directement aux Védas.
-Convenons que cette morale, dont je n’ai pu donner ici que le plus
-sommaire aperçu, la première qu’ait connue l’humanité, est aussi la plus
-haute qu’elle ait pratiquée. Elle part d’un principe que même
-aujourd’hui, avec tout ce que nous croyons avoir appris, nous ne pouvons
-contester, à savoir que l’homme et tout ce qui l’environne n’est qu’une
-sorte d’émanation, de matérialisation momentanée de la cause inconnue et
-spirituelle à laquelle il doit retourner; et ne fait que déduire, avec
-une beauté, une élévation et une logique incomparables, les conséquences
-de ce principe. Il n’y a pas ici de révélation extra-terrestre, de
-Sinaï, de tonnerre dans le ciel, de dieu spécialement descendu sur notre
-planète. Il n’avait pas besoin d’y descendre, il était déjà dans le cœur
-de tous les hommes, parce que tous les hommes ne sont qu’une partie de
-lui-même et ne peuvent être autre chose. Ils interrogent ce dieu qui
-semble résider dans leur âme, dans leur esprit, en un mot dans le
-principe immatériel qui donne la vie à leur corps. Il ne leur dit pas,
-il est vrai, ou peut-être le leur dit-il sans qu’ils puissent le
-comprendre, pourquoi il les a momentanément et apparemment séparés de
-lui; et c’est,--origine du mal et nécessité de l’épreuve,--le postulat
-aussi inaccessible que le mystère de la cause première, avec cette
-différence, que le mystère de la cause première était inévitable, au
-lieu que la nécessité de celui-ci est incompréhensible. Mais le postulat
-accordé, tout le reste s’éclaire et se déroule comme un syllogisme. La
-matière est ce qui nous sépare de Dieu, l’esprit ce qui nous y unit; il
-faut donc que l’esprit l’emporte sur la matière. Mais l’esprit n’est pas
-seulement l’intelligence, il est aussi le cœur, le sentiment, il est
-tout ce qui n’est pas matériel; il faut donc que sous toutes ses formes
-il se purifie, s’étende, s’élève et triomphe de la matière. Il n’y eut
-jamais, et il ne saurait, je pense, y avoir spiritualisation plus
-grandiose, plus logique, plus inattaquable, plus réaliste, en ce sens
-qu’elle ne se fonde que sur des réalités, et plus divinement humaine. Il
-est certain qu’après tant de siècles, après tant d’acquisitions et
-d’expériences, nous nous rencontrons au même point. Partant comme eux de
-l’inconnaissable, nous ne pouvons trouver autre chose, et ne saurions
-mieux dire. Seul serait supérieur aux immenses efforts que leurs mots
-ont tentés, un silence résigné, préférable en théorie, mais qui
-pratiquement ne peut conduire qu’à une ignorance immobile et désespérée.
-
-
-
-
-L’ÉGYPTE
-
-
-I
-
-Nous avons déjà vu, en parlant de Noun, Toum et Phtah, l’idée que se
-faisaient les Égyptiens de la cause première, de la création ou plutôt
-de l’émanation ou de la manifestation de l’univers. Elle est, du moins
-telle que nous la connaissons par la traduction probablement incomplète
-des hiéroglyphes, sous une forme moins frappante, moins profonde et
-moins métaphysique, analogue à celle des Védas, et révèle une source
-commune.
-
-Immédiatement après l’énigme de la cause première, ils rencontrèrent,
-eux aussi, inévitablement, l’insoluble problème de l’origine du mal, et,
-sans trop oser l’approfondir, y trouvèrent une solution plus pâle, plus
-évasive, mais au fond presque semblable à celle des Hindous. Dans
-l’Osirisme, l’esprit et la matière s’appellent la lumière et les
-ténèbres; et «Set, l’antagoniste de Râ-lumière, dans les mythes de Râ,
-d’Osiris et d’Horus, n’est pas un dieu du mal, dit Le Page Renouf, il
-représente une réalité physique, une loi constante de la nature[27]». Il
-est un dieu aussi réel que ses adversaires et son culte est aussi ancien
-que le leur. Il avait ses prêtres comme eux, et il est fils de la même
-cause inconnue. Il est si peu séparable de la force qui lui est opposée
-que sur certains monuments les têtes d’Horus et de Set surmontent le
-même corps et ne forment qu’un seul dieu.
-
- [27] _Op. cit._, p. 115.
-
-Après les mêmes aveux d’ignorance, ici encore, comme dans l’Inde, le
-mythe de l’incarnation vient préciser et diriger une morale qui, sortie
-de l’inconnaissable, ne pouvait prendre forme et n’être connue que dans
-l’homme et par l’homme. Osiris, Horus, Thot ou Hermès qui prit cinq fois
-la forme humaine au dire des occultistes, ne sont que des incarnations
-plus mémorables du dieu qui réside en chacun de nous. De ces
-incarnations découle avec moins d’éclat, moins d’abondance, moins de
-force,--car le génie égyptien n’a pas l’ampleur, l’élévation, la
-puissance d’abstraction du génie hindou,--une morale plus humble, plus
-terre à terre, mais de la même nature que celle de Manou, de Krichna et
-du Bouddha, ou plutôt de ceux qui dans la nuit des âges précédèrent
-Manou, Krichna et le Bouddha. Cette morale se trouve dans le _Livre des
-Morts_ et dans les inscriptions funéraires. Quelques-uns des papyrus qui
-reproduisent le _Livre des Morts_ ont plus de quatre mille ans; mais des
-textes de ce même livre, qui recouvraient presque toutes les tombes et
-presque tous les sarcophages, sont probablement plus anciens. Ce sont,
-avec les inscriptions cunéiformes, les plus antiques écritures, ayant
-date certaine, que possède l’humanité. Le plus vénérable des codes de
-morale, œuvre de Phtahotep, encore imparfaitement déchiffré,
-contemporain des Pyramides, se couvre de l’autorité d’ancêtres
-infiniment plus reculés. «Pas une des vertus chrétiennes, dit F.-J.
-Chapas, l’un des grands égyptologues de la première heure, n’est oubliée
-dans la morale égyptienne. La piété, la charité, la bonté, l’empire sur
-soi-même, dans la parole et l’action, la chasteté, la protection des
-faibles, la bienveillance envers les humbles, la déférence envers les
-supérieurs, le respect de la propriété d’autrui, jusqu’en ses plus
-petits détails, tout y est exprimé en langage excellent.»
-
-
-II
-
-«Je n’ai pas fait de mal à un enfant, dit une inscription funéraire. Je
-n’ai pas opprimé une veuve, je n’ai pas maltraité un berger. Durant ma
-vie, il n’y avait pas un mendiant; et quand vinrent les années de
-famine, je labourai toute la terre de la province, nourrissant tous ses
-habitants et je fis en sorte que la veuve était comme si elle n’avait
-pas perdu son époux[28].»
-
- [28] Inscriptions d’Ameni, _Denkm_, II, pl. 121.
-
-Celui-ci «était le père des faibles, le soutien de ceux qui n’avaient
-pas de mère; craint des méchants il protégeait le pauvre. Il était le
-vengeur de celui que le puissant avait dépouillé. Il était l’époux de la
-veuve et le refuge de l’orphelin[29]». «Celui-là était le protecteur des
-humbles, une palme d’abondance pour l’indigent, l’aliment des pauvres,
-la richesse du faible, et sa sagesse était au service de
-l’ignorant[30].»--«J’étais le pain de celui qui avait faim, l’eau de
-celui qui avait soif, le vêtement de celui qui était nu, le refuge de
-celui qui était dans le besoin. Ce que j’ai fait pour eux, Dieu l’avait
-fait pour moi»[31], disent d’autres inscriptions, reprenant toujours le
-même thème de bonté, de justice et de charité. «Bien que grand, j’ai
-toujours agi comme si j’avais été petit. Je n’ai jamais barré la route à
-quelqu’un qui valait mieux que moi. J’ai toujours répété ce qu’on
-m’avait dit, exactement comme on me l’avait dit. Je n’ai jamais approuvé
-ce qui est bas et mal, mais j’ai pris plaisir à dire la vérité. La
-sincérité et la bonté qui étaient dans le cœur de mon père et de ma
-mère, mon amour les leur a rendues. J’ai été la joie de mes frères,
-l’ami de mes compagnons, j’ai reçu les voyageurs sur la route; mes
-portes étaient ouvertes à ceux qui venaient du dehors et je leur ai
-donné de quoi se rafraîchir. Ce que me dictait mon cœur, je n’hésitais
-pas à l’accomplir[32].»
-
- [29] Tablette d’Antuff. Louvre, C. 26.
-
- [30] British Museum, 581.
-
- [31] DUMICHEN, _Kalenderinschriften_, XLVI.
-
- [32] BERGMANN, _Hieroglyphische Inschriften_, pl. VI, I. 8; pl. VIII,
- IX.
-
-
-III
-
-Dans le _Livre des Morts_, quand, après la longue et terrible traversée
-du Douaou, qui n’est pas l’enfer égyptien, comme on l’a dit, mais une
-région intermédiaire entre la mort et la vie éternelle, l’âme est
-arrivée dans le pays de «Menti» qu’on appela plus tard l’«Amenti», elle
-se trouve en face de Maât ou Maît, la plus mystérieuse divinité de
-l’Égypte. Maât est la ligne droite, elle représente la Loi, la
-Justice-Vérité, la Justice absolue. Chacun des grands dieux se dit
-maître de Maât, mais elle ne reconnaît aucun maître. Les dieux vivent
-par elle, elle règne seule sur la terre, dans les cieux et le monde
-d’outre-tombe; elle est à la fois la mère du dieu qui l’a créée, sa
-fille et le dieu lui-même. En présence d’Osiris assis sur son trône de
-juge, est mis dans un des plateaux de la balance le cœur du mort qui
-symbolise toute sa nature morale, dans l’autre plateau se trouve une
-image de Maât. Quarante-deux divinités, qui représentent les
-quarante-deux péchés qu’elles sont chargées de punir, sont rangées
-derrière la balance dont Horus surveille l’aiguille, tandis que Téhutin,
-le dieu des lettres, inscrit le résultat de la pesée. Tout ceci n’est
-évidemment qu’une représentation allégorique, une sorte de mise en
-images, une projection sur l’écran de ce monde, de ce qui se passe dans
-l’autre, au fond d’une âme ou d’une conscience qui se juge après la
-mort.
-
-Alors, si l’épreuve est favorable, se passe une chose extraordinaire qui
-révèle la signification secrète, inattendue et profonde de toute cette
-mythologie: l’homme devient dieu. Il devient Osiris même. Il se découvre
-pareil à celui qui le juge. Il joint son nom à celui d’Osiris, il est
-Osiris-un-tel. Il se retrouve enfin le dieu inconnu qu’il était à son
-insu. Il reconnaît l’Éternel caché au fond de lui-même, qu’il avait
-cherché durant toute son existence et qui, finalement délivré par ses
-bonnes œuvres, par ses efforts spirituels, se révèle identique au dieu
-qu’il avait écouté et adoré et dont il avait voulu se rapprocher en le
-prenant pour modèle.
-
-C’est, sous une autre image, l’absorption de l’âme purifiée dans le sein
-de Brahma, le retour à la divinité de ce qu’il y avait de divin dans
-l’homme, comme aussi, sous l’allégorie dramatique, l’âme qui se juge
-elle-même et se reconnaît digne de rentrer en Dieu.
-
-
-IV
-
-Rudolph Steiner qui, lorsqu’il ne s’égare pas dans les visions peut-être
-plausibles mais invérifiables de la préhistoire, des clichés astraux et
-de la vie sur d’autres planètes, est un esprit très juste et très
-perspicace, a remarquablement mis en lumière le sens de ce jugement et
-de cette identification de l’âme avec Dieu. «L’Être Osiris, dit-il,
-n’est que le degré le plus parfait de l’être humain. Il s’entend de soi
-que l’Osiris qui règne en juge sur l’ordre éternel de l’univers, n’est
-lui-même qu’un homme parfait. Entre l’état humain et l’état divin, il
-n’y a qu’une différence de degré. L’homme est en voie de développement;
-à la fin de sa carrière il devient Dieu. Dans cette conception, Dieu est
-un éternel devenir et non pas un Dieu fini en soi.
-
-«Tel étant l’ordre universel, il est évident que celui-là seul peut
-entrer dans la vie d’Osiris, qui est déjà devenu un Osiris lui-même
-avant de frapper à la porte du temple éternel. La vie la plus haute de
-l’homme consiste donc à se changer en Osiris. L’homme devient parfait
-lorsqu’il vit comme Osiris, lorsqu’il traverse ce qu’Osiris a traversé.
-Le mythe d’Osiris acquiert par là un sens plus profond. Il devient le
-modèle de celui qui veut éveiller l’Éternel en lui-même[33].»
-
- [33] RUDOLPH STEINER, _Le Mystère chrétien et les Mystères antiques_.
- Trad. de J. SAUERWEIN, p. 170.
-
-
-V
-
-Cette Osirification, cette déification de l’âme du juste a toujours
-étonné les égyptologues qui n’en saisissaient pas le sens caché et ne
-voyaient pas qu’elle rejoignait le Nirvana védique dont elle n’est
-qu’une réplique dramatisée. Mais les textes authentiques sont là, et
-même du point de vue exotérique, il n’est pas possible de leur donner
-une autre signification. Le fond de la religion égyptienne, sous toutes
-ses végétations parasites qui devinrent peu à peu monstrueuses, est bien
-le même que celui de la religion védique; d’un même point de départ dans
-l’inconnaissable, c’est le culte et la recherche du dieu dans l’homme et
-le retour de l’homme en dieu. Le juste, c’est-à-dire celui qui durant sa
-vie s’est efforcé de retrouver l’éternel en lui-même et d’écouter sa
-voix, délivré de son corps, ne devient pas seulement Osiris; mais de
-même qu’Osiris est d’autres dieux, il devient aussi d’autres dieux. Il
-parle comme s’il était Râ, Tmu, Seb, Chnemu, Horus, et ainsi de suite.
-«Ni les hommes, ni les dieux, ni les esprits des décédés, ni les hommes
-passés, présents et futurs, quels qu’ils soient, ne peuvent plus lui
-faire de mal. Il est celui qui s’avance en sûreté. Son nom est «Celui
-que les hommes ne connaissent pas». «Son nom est hier qui voit des jours
-sans nombre, passant en triomphe sur les routes du ciel.» «Il est le
-Seigneur de l’éternité. Il est le maître de la couronne royale et chacun
-de ses membres est un dieu.»
-
-
-VI
-
-Mais qu’arrive-t-il si la sentence n’est pas favorable, si l’âme n’est
-pas jugée digne de rentrer dans l’éternel, de redevenir le dieu qu’elle
-était? On n’en sait rien. Tout ce qu’on a dit au sujet de châtiments,
-d’expiations, de transmigrations purificatrices, ne repose sur aucun
-texte authentique. «On ne trouve trace, dit Le Page Renouf, d’une
-conception de ce genre dans aucun des textes égyptiens découverts
-jusqu’ici. Les transformations après la mort, nous est-il dit
-expressément, dépendent uniquement de la volonté du défunt ou de son
-génie[34]», c’est-à-dire de son âme. N’est-ce pas dire expressément
-aussi qu’elles ne dépendent que du jugement de l’âme sur elle-même et
-qu’elle seule reconnaît et décide, comme l’âme hindoue chargée de son
-Karma, si elle est digne ou non de rentrer dans la divinité; en d’autres
-termes qu’il n’y a de ciel et d’enfer qu’en nous-mêmes?
-
- [34] LE PAGE RENOUF, _op. cit._, p. 183.
-
-Mais que devient-elle si elle ne se juge pas digne d’être dieu?
-Attend-elle ou se réincarne-t-elle? Nul texte égyptien ne permet de
-trancher la question; il n’y a pas trace non plus d’un état
-intermédiaire entre la mort et l’éternelle béatitude. Les rites
-funéraires ne donnent, sur ce point, aucune indication. Ils semblent
-prévoir, pour le mort, une vie d’outre-tombe exactement pareille, sur un
-autre plan, à celle qu’il menait sur la terre. Mais ces rites ne
-paraissent pas s’appliquer à l’âme proprement dite, au principe divin.
-La religion égyptienne, comme les autres religions primitives, distingue
-en l’homme trois parties: le corps physique, une entité spirituelle
-périssable, une sorte de reflet du corps, qui lui survivait, une ombre
-ou plutôt un double, qui pouvait à son gré se confondre avec la momie ou
-s’en détacher, et enfin un principe purement spirituel, l’âme véritable
-et immortelle qui, après le jugement, devenait dieu.
-
-Le double désemparé, et non pas l’âme qui redevenait Osiris, errait
-misérablement entre le monde visible et l’invisible, comme semblent le
-faire les désincarnés de nos spirites, si les rites funéraires ne
-venaient à son aide pour le ramener et le retenir près du corps qu’il
-avait abandonné. Tout le rituel ne visait qu’à prolonger autant que
-possible l’existence de ce double, en pourvoyant à ses besoins,
-analogues à ceux de sa vie terrestre, en le fixant près de sa momie
-incorruptible, en l’enchaînant dans une demeure qui lui fût agréable.
-
-L’existence de ce double était supposée très longue. Une tablette du
-Louvre nous montre, par exemple, que Psamtik, fils d’Ut’ahor, qui vivait
-au temps de la 26e dynastie, était prêtre de trois souverains de la
-grande Pyramide, morts depuis plus de 2.000 ans.
-
-Cette idée du double, comme le fait remarquer Herbert Spencer, est
-d’ailleurs universelle. «Partout, nous dit-il, nous voyons exprimée ou
-impliquée la croyance que chaque personne est double et que, quand elle
-meurt, son autre moi, qu’il demeure proche ou qu’il s’en soit allé au
-loin, peut revenir et est capable de nuire à ses ennemis ou d’aider ses
-amis.»
-
-Ce double égyptien n’est d’ailleurs que le Périsprit, le Corps Astral
-des occultistes, cette entité désincarnée, ce subconscient plus ou moins
-indépendant de notre corps, cet hôte inconnu, auquel sont ramenés,
-malgré eux, nos modernes métapsychistes, quand ils constatent certaines
-manifestations hypnotiques ou médiumniques, certains phénomènes de
-télépathie, d’action à distance, de matérialisation et d’apparitions
-posthumes qui autrement seraient à peu près inexplicables. Une fois de
-plus, les anciennes religions avaient ici précédé notre science, vu
-peut-être plus juste et plus loin qu’elle. Je dis peut-être, car si
-l’existence du double, de l’astral ou de l’entité subconsciente à peu
-près indépendante de notre cerveau, n’est plus guère contestable en ce
-qui concerne les vivants, elle peut encore être discutée quand il s’agit
-des morts. Il est certain qu’à l’appui de cette existence, des faits
-extrêmement troublants s’accumulent; seule leur interprétation n’est pas
-encore décisive. Mais l’antique hypothèse égyptienne devient de plus en
-plus plausible et réfutait d’avance, il y a des milliers d’années,
-l’objection capitale que l’on fait aux spirites quand on leur dit que
-leurs esprits désincarnés ne sont que de pauvres ombres incohérentes et
-effarées, avant tout soucieuses d’établir leur identité et de se
-raccrocher à leur vie d’autrefois, de misérables mânes à qui la mort n’a
-rien révélé, et qui n’ont rien à nous apprendre sur leur existence
-d’outre-tombe, pâle reflet de leur existence antérieure. Il est en effet
-très explicable que cet esprit désincarné ne sache pas autre chose que
-ce qu’il savait durant sa vie. Le double égyptien dont il n’est que la
-réplique n’était pas l’âme véritable, l’âme immortelle qui, si le
-jugement de l’Amenti lui était favorable, rentrait en dieu ou plutôt
-redevenait dieu. Les rites sépulcraux n’entendaient pas s’occuper de
-cette âme dont le sort était fixé par la sentence de Maât; ils voulaient
-seulement rendre moins précaire, moins misérable, l’existence posthume
-de ce principe attardé et plus lent à se dissoudre, de cette sorte de
-déchet spirituel, de ce fantôme nerveux, magnétique ou fluidique qui
-avait été un homme et ne formait plus qu’un faisceau de souvenirs
-tenaces et sans asile. Ils cherchaient à lui adoucir, en maintenant
-autour de lui les objets de ces souvenirs, le passage de la mort à
-l’éternel oubli. Les Égyptiens avaient sans doute constaté plus
-nettement que nous l’évidence de ce double dont nous commençons à peine
-à soupçonner l’existence; car leur civilisation, héritière du reste de
-longues civilisations antérieures, était beaucoup plus ancienne que la
-nôtre et se portait davantage vers les côtés spirituels et invisibles de
-la vie. Mais ils ne préjugeaient rien, de même que l’hypothèse spirite,
-si elle était bien présentée, ne préjugerait rien au sujet de la
-destinée de l’âme proprement dite.
-
-Le double n’était soumis à aucun jugement. Que l’homme eût été bon ou
-mauvais, juste ou injuste, il avait droit aux mêmes rites funéraires, à
-la même existence d’outre-tombe. Son châtiment ou sa récompense, c’était
-lui-même, c’était de continuer d’être ce qu’il avait été, c’était de
-poursuivre, sur un autre plan, la vie haute ou basse, étroite ou large,
-intelligente ou stupide, généreuse ou égoïste, qu’il avait menée sur la
-terre.
-
-Remarquons que dans nos manifestations spirites il n’est pas question
-non plus de récompense ou de châtiment. Nos désincarnés, même lorsqu’ils
-furent croyants, ne font presque jamais allusion à un jugement posthume,
-à un enfer, à un ciel, à un purgatoire et, quand exceptionnellement ils
-en parlent, on peut presque à coup sûr soupçonner quelque interpolation
-télépathique. Ils sont, ou si l’on veut, paraissent être ce qu’ils
-étaient durant leur existence: plus ou moins consistants, plus ou moins
-cultivés, plus ou moins intelligents, plus ou moins volontaires, selon
-que leur pensée était consistante, cultivée, volontaire. Ils ne
-retrouvent que ce qu’ils ont semé dans les champs spirituels de ce
-monde. Mais ils n’ont pas,--et c’est la seule différence,--subi, comme
-le double égyptien, l’incantation magique qui, à tort ou à raison, pour
-leur bonheur ou leur malheur, violant les lois de la nature, rattachait
-celui-ci à ses restes physiques et l’empêchait de flotter comme une
-épave entre un monde matériel où il ne pouvait plus vivre et un univers
-spirituel où il semble qu’il lui fût interdit de pénétrer.
-
-
-VII
-
-Grâce à ces soins, grâce à ce culte et à cette prévoyance, le double
-était-il heureux? On n’oserait l’affirmer. Il existe un texte terrible,
-l’inscription funéraire de la femme de Pasherenpath, qui est le plus
-déchirant cri de regret et de détresse que les morts aient poussé vers
-la vie. Il est vrai que cette inscription est de l’époque des Ptolémées,
-c’est-à-dire des derniers temps de l’Égypte, déformée par la Grèce, deux
-ou trois siècles avant notre ère. Elle nous montre la décadence et
-presque la ruine de la foi égyptienne; et chose plus grave et plus
-inquiétante, en parlant de l’Amenti, semble confondre la destinée du
-double avec celle de l’âme immortelle. Voici cette inscription qui
-témoigne à quelles incertitudes aboutissent les religions les plus
-solides et les plus affirmatives; et comment, à la fin de leur cours,
-elles nous replongent dans les ténèbres du grand secret, dans le chaos
-de l’inconnaissable, d’où elles étaient sorties.
-
- «Oh! mon frère, mon époux, ne cesse pas de boire, de manger, de vider
- la coupe de la joie et de vivre dans les fêtes. Suis chaque jour tes
- désirs et ne laisse pas le souci pénétrer dans ton cœur tant que tu
- vivras sur cette terre! Car l’Amenti est le pays du sourd sommeil et
- de l’obscurité, séjour de deuil pour ceux qui l’habitent. Ils dorment
- dans leurs formes, ils ne se réveillent plus pour voir leurs frères,
- ils ne reconnaissent leur père ni leur mère; leur cœur est indifférent
- à leur femme et à leurs enfants. Chacun sur la terre jouit de l’eau de
- la vie; mais la soif est à mes côtés. L’eau vient à celui qui demeure
- sur la terre, mais j’ai soif de l’eau qui est près de moi. Je ne sais
- où je suis depuis que je suis en ce lieu et j’implore l’eau qui coule,
- j’implore la brise sur la rive du fleuve, afin que par elle puisse
- être rafraîchie la douleur de mon cœur. Car quant au Dieu qui est ici,
- «Mort Absolue» est son nom. Il appelle tous les hommes et tous
- viennent à lui en tremblant de peur. Avec lui il n’y a pas de respect
- pour les hommes ou les dieux; près de lui les grands sont comme les
- petits. On craint de le prier, car il n’écoute pas. Nul ne vient
- l’invoquer, car il n’est pas bon pour ceux qui l’adorent et ne tient
- pas compte des offrandes qu’on lui fait[35].»
-
- [35] SHARPE, _Egyptian Inscriptions_, I, pl. 4.
-
-
-VIII
-
-Et la réincarnation? On croit généralement que l’Égypte est par
-excellence le pays de la palingénésie et de la métempsychose. Il n’en
-est rien. Pas un texte égyptien n’y fait allusion. Il est vrai que l’âme
-devenant Osiris pouvait prendre toutes les formes; mais ce n’est pas là
-la réincarnation proprement dite, la réincarnation expiatoire et
-purificatrice des Hindous. Tout ce qu’on nous a dit à ce sujet repose
-principalement sur un texte d’Hérodote qui note que «les Égyptiens
-furent les premiers à affirmer que l’âme de l’homme est immortelle. Sans
-cesse, d’un vivant qui meurt, elle passe dans un autre qui naît, et,
-quand elle a parcouru tout le monde terrestre, aquatique et aérien, elle
-revient alors s’introduire en un corps humain. Ce voyage circulaire dure
-3.000 ans. C’est là une théorie que, plus ou moins près de nous,
-plusieurs Grecs se sont appropriés; je sais leurs noms et ne les écris
-point[36]».
-
- [36] _Hérodote_, II, 123.
-
-De même, tout ce qui concerne les fameux mystères de l’initiation
-égyptienne est de source relativement récente et date de l’époque où les
-traditions et les théories hindoues, chaldéennes, juives et
-néo-platoniciennes se mêlaient et fermentaient violemment dans
-Alexandrie. L’Égypte des Pharaons ne nous dit pas ce que devenait l’âme
-qui n’était pas béatifiée. Il est possible qu’elle fût obligée de
-revenir sur terre pour se purifier et que le secret de cette
-réincarnation demeurât réservé aux initiés, comme il est également
-possible que des textes mieux interprétés ou que d’autres que nous ne
-connaissons pas encore, justifient et expliquent la tradition
-ésotérique. Il ne serait du reste pas surprenant, comme le fait
-remarquer Sédir, occultiste des plus érudits, qu’une partie des secrets
-qui ne se trouvent pas dans les inscriptions que nous croyons
-entièrement comprendre, nous fussent venus par la Chaldée, attendu que
-c’est parmi les Mages, sur les confins du Tigre et de l’Euphrate, que
-Cambyse, après la conquête de l’Égypte, transporta tous les prêtres de
-ce dernier pays, sans exception et sans retour. Quoiqu’il en soit, je le
-répète, les textes purement égyptiens ne permettent pas, pour l’instant,
-de trancher la question.
-
-
-
-
-LA PERSE
-
-
-La Perse nous retiendra moins longtemps, car sa religion est sans doute
-un reflet du Védisme ou, plus probablement, révèle une commune origine.
-Eugène Burnouf et Spiegel ont en effet prouvé que certaines parties de
-l’Avesta sont aussi anciennes que le Rig.
-
-Le Mazdéisme ou Zoroastrisme paraît donc être une adaptation à l’esprit
-Iranien du Védisme ou de traditions aryennes--(atlantéennes diraient les
-théosophes)--antérieures au Védisme. Durant la captivité de Babylone,
-infiltré dans le Chaldéisme, il exerça une influence profonde sur la
-religion du peuple juif. Nous lui devons, entre autres choses, tels
-qu’ils ont passé dans la tradition judéo-chrétienne, la notion de
-l’immortalité de l’âme, le jugement de celle-ci, le jugement dernier, la
-résurrection des morts, le purgatoire, la croyance à l’efficacité des
-bonnes œuvres au point de vue du salut, la réversibilité des peines et
-des récompenses et toute notre angéologie.
-
-Le Zoroastrisme a tenté de résoudre plus nettement que les autres
-religions anciennes l’énigme du mal, en faisant de celui-ci un dieu
-distinct, perpétuellement en lutte avec le Dieu du bien. Mais ce
-dualisme est plus apparent que réel. Ahura-Mazda ou Ormazd, ou Ormuzd,
-l’Être absolu et universel, le Verbe, l’Esprit omnipotent et omniscient,
-la Réalité, précède et domine Agra-Mainyus ou Ahriman, la Non-Réalité,
-c’est-à-dire ce qui est mauvais et trompeur, qui dans ses ténèbres
-ignore tout, paraît aussi inférieur à Ormazd que le démon l’est au Dieu
-des chrétiens et ne se montre en somme qu’une sorte de singe de la
-divinité, imitant maladroitement les créations de cette dernière et ne
-pouvant produire que des vices, des maux et quelques êtres malfaisants
-qui seront anéantis dans l’immense victoire du bien; car la fin du
-monde, dans le système de Zoroastre, n’est que la régénération de la
-création.
-
-On ne nous dit du reste pas pourquoi Ormazd, le dieu suprême, est obligé
-de tolérer Ahriman qui, il est vrai, ne personnifie pas le mal en soi;
-mais le mal nécessaire au bien, les ténèbres indispensables à la
-manifestation de la lumière, la réaction qui suit l’action, le principe
-ou le pôle négatif opposé au positif pour assurer la vie et l’équilibre
-de l’univers.
-
-Ormazd lui-même semble d’ailleurs obéir à la nécessité, ou à une loi
-naturelle plus puissante que lui et surtout au Temps, dont les décrets
-sont le Destin, «car en dehors du Temps, dit l’_Uléma_, tout a été créé
-et le Temps est le créateur. Le Temps ne laisse voir en soi ni cime ni
-racines, et toujours il a été et toujours il sera. Un homme intelligent
-ne demandera pas: D’où vient le Temps? ni s’il y a eu un temps où cette
-puissance n’existait pas[37]».
-
- [37] J. DARMESTETER, _Ormazd et Ahriman_, p. 320.
-
-Il serait intéressant d’étudier cette religion, au point de vue de ce
-qui lui doit le christianisme qui lui fit autant et même plus d’emprunts
-qu’au Brahmanisme et au Bouddhisme. Il faudrait également s’arrêter, ne
-fût-ce qu’un instant, à sa morale, une des plus hautes, des plus pures,
-des plus noblement humaines que l’on connaisse. Mais cette étude
-déborderait notre cadre. Nous devons, par exemple, à la Perse antique,
-l’admirable notion de la conscience, sorte de puissance divine, existant
-de toute éternité, indépendante du corps matériel, ne prenant aucune
-part aux fautes qu’elle voit s’accomplir, restant pure au milieu des
-pires égarements, accompagnant, après la mort, l’âme de l’homme qui,
-s’il fut juste, lorsqu’elle franchit le pont Tchinvat ou pont de la
-Rétribution, voit s’avancer à sa rencontre une jeune fille d’une
-miraculeuse beauté. «Qui es-tu, lui demande l’âme étonnée, toi qui me
-sembles plus belle et plus magnifique qu’aucune fille de la terre»? Et
-sa conscience répond: «Je suis tes propres œuvres. Je suis l’incarnation
-de tes bonnes pensées, paroles et actions, je suis l’incarnation de ta
-foi pleine de piété[38]?»
-
- [38] _Yesth_, XXII.
-
-Au contraire, si c’est un pécheur qui franchit le pont de la
-Rétribution, sa conscience vient à lui sous une forme horrible, bien
-qu’en soi elle ne change pas et se présente seulement aux hommes telle
-qu’ils ont mérité de la voir. Cette allégorie, qu’on croirait tirée d’un
-recueil de paraboles chrétiennes, date peut-être de 5.000 ou 6.000 ans
-et n’est qu’une dramatisation du Karma hindou. Ici encore, comme dans le
-Karma et l’Osirification, c’est l’âme qui se juge elle-même.
-
-Nous devons aussi au Mazdéisme la mystérieuse et subtile notion des
-Fravashis ou Férouers que la Kabbale emprunta à la Perse et dont le
-mysticisme juif et le christianisme firent les anges et surtout les
-anges gardiens. Elle implique la préexistence des âmes. Les Férouers
-sont la forme spirituelle de l’être, indépendante de la vie matérielle
-et antérieure à celle-ci. Ormazd offre le choix aux Férouers des hommes
-de rester dans le monde spirituel ou de descendre sur terre pour
-s’incarner dans des corps humains. Ce sont des sortes de prototypes dont
-Platon tira probablement sa théorie des «Idées», en supposant que toute
-chose avait une double existence, d’abord en idée puis en réalité.
-
-Ajoutons qu’un phénomène analogue à celui que nous avons déjà constaté,
-dans l’Inde, se répéta ici: ce qui était public et patent dans le
-Mazdéisme devint peu à peu secret et fut réservé aux seuls initiés dans
-ce que les Grecs et les Juifs, notamment dans leur Kabbale, lui
-empruntèrent.
-
-
-
-
-LA CHALDÉE
-
-
-La Chaldée, c’est-à-dire la Babylonie et l’Assyrie, est comme la Perse,
-la patrie des Mages, et on la regarde généralement comme la terre
-classique de l’occultisme; mais ici encore, ainsi que nous l’avons vu
-pour l’Égypte, la légende ne concorde guère avec la réalité historique.
-
-Il semble _à priori_, que la Chaldée doive nous intéresser spécialement,
-non qu’il soit probable qu’elle ait à nous apprendre autre chose que
-l’Inde, l’Égypte et la Perse dont elle est tributaire, mais parce que
-c’est en elle que se trouve vraisemblablement la source principale de la
-Kabbale qui est elle-même la grande fontaine où s’alimenta l’occultisme
-du Moyen âge, tel qu’il s’est prolongé jusqu’à nous.
-
-On avait espéré que la découverte de la clef des écritures
-cunéiformes,--découverte qui ne remonte guère à plus d’un
-demi-siècle,--et le déchiffrement des inscriptions de Ninive et de
-Babylone, nous apporteraient des révélations précieuses sur les mystères
-de la religion chaldéenne. Mais ces inscriptions qui remontent à 2.000,
-à 3.750 et même pour l’une d’elles, conservée au British Museum, à 4.000
-ans avant J.-C., et dont la lecture est du reste beaucoup plus
-incertaine et plus controversée que celle des hiéroglyphes et du
-sanscrit, ne nous ont donné que des biographies royales, des
-nomenclatures de conquêtes, des formules incantatoires, des litanies et
-des psaumes qui servirent de modèles aux psaumes hébreux. Nous y voyons
-que le fond de la religion très primitive des Soumirs ou Sumers et des
-Accads ou Akkadiens qui peuplaient la basse Chaldée avant la conquête
-sémite, était la magie et la sorcellerie auxquelles succéda un
-polythéisme naturaliste que les Sémites conquérants, moins civilisés que
-leurs vaincus, adoptèrent en partie, jusqu’à ce que, environ 2.000 ans
-avant notre ère, l’élément sémite ayant pris le dessus, réduisit
-graduellement les dieux primitifs à n’être plus que des phases ou des
-attributs de Baal, le dieu suprême, le Dieu-Soleil.
-
-Ces inscriptions ne nous ont donc rien appris sur le secret,--si secret
-il y a,--de la religion chaldéenne et n’ont pas ajouté grand chose aux
-renseignements que nous possédions déjà grâce aux fragments de Bérose,
-dont elles ont du reste permis de contrôler plus d’une fois
-l’exactitude.
-
-Bérose, comme on sait, était un astronome chaldéen, prêtre de Bélus, à
-Babylone, qui vers l’an 280 avant J.-C., c’est-à-dire peu après la mort
-d’Alexandre, écrivit en grec une histoire de sa patrie. Comme il lisait
-les caractères cunéiformes, il sut mettre à profit les archives du
-temple de Babylone. Malheureusement l’œuvre de Bérose est presque
-entièrement perdue et il ne nous en reste que quelques débris recueillis
-par Josèphe, Eusèbe, Tatien, Pline, Vitruve et Sénèque. Cette perte est
-d’autant plus regrettable que Bérose, qui paraît avoir été un historien
-sérieux et consciencieux, affirmait avoir eu accès à des documents
-attribués à des êtres qui précédèrent l’apparition de l’homme sur cette
-terre; et que son histoire, au dire d’Eusèbe, comprenait 215 myriades
-d’années. Nous avons également perdu sa cosmogonie et avec elle toute la
-science astronomique et astrologique de la Chaldée, qui était le grand
-secret des Mages de Babylone dont le zodiaque remonte à 6.700 ans. Nous
-n’avons plus que le traité connu sous le nom d’_Observations de Bel_,
-traduit en grec par Bérose, mais dont le texte qui nous est parvenu est
-de beaucoup postérieur.
-
-Les quelques pages qui nous restent de la cosmologie chaldéenne offrent
-une sorte d’«anticipation» des théories darwiniennes au sujet de
-l’origine du monde et de l’homme. Le premier dieu et le premier homme
-étaient un dieu et un homme-poisson,--ce qui est du reste confirmé par
-l’embryologie,--nés de l’immense océan cosmique; et la nature, en
-s’essayant à créer, produisit d’abord des monstres hétéroclites et
-inviables. Quant à l’astrologie, selon la remarque de A.-H. Sayce, le
-savant professeur d’assyriologie de l’Université d’Oxford, elle semble
-surtout basée sur l’axiome: _Post hoc ergo propter hoc_, c’est-à-dire
-que deux événements se succédant, le second était considéré comme la
-cause du premier; de là le soin avec lequel les astrologues observaient
-les phénomènes célestes, afin de prédire empiriquement l’avenir.
-
-Somme toute, nous ne connaissons que très imparfaitement la religion
-officielle de l’Assyrie et de la Babylonie dont les dieux paraissent
-assez barbares. Cette religion ne s’éclaire et ne devient intéressante
-qu’à partir de la conquête de Cyrus qui apporta les enseignements
-zoroastriens et hindous, ou confirma et compléta ceux qui
-vraisemblablement avaient déjà pénétré dans le secret des temples; car
-la Chaldée avait toujours été le grand carrefour où se rencontraient
-forcément toutes les théologies de l’Inde, de l’Égypte et de la Perse.
-C’est ainsi que ces enseignements s’infiltrèrent dans la Bible, dans la
-Kabbale et de là dans le christianisme.
-
-Mais en tant que religion-source, il faut constater que les documents
-authentiques récemment découverts ne nous apprennent presque rien et que
-tout ce qu’on a dit au sujet de l’ésotérisme et des mystères de la
-Chaldée ne repose que sur des légendes ou des écrits notoirement
-apocryphes.
-
-
-
-
-LA GRÈCE ANTÉ-SOCRATIQUE
-
-
-I
-
-Il nous reste, pour compléter cette revue sommaire des religions
-primitives et cette recherche des origines du grand secret, à dire un
-mot de la théogonie anté-socratique.
-
-Avant l’époque classique, les philosophes grecs, dont nous ne possédons
-d’ailleurs que des fragments mutilés, Pythagore, Pétron, Hippasos,
-Xénophane, Anaximandre, Anaximène, Héraclite, Alcmène, Parménide d’Élée,
-Leucippe, Démocrite, Empédocle, Anaxagore, se trouvaient déjà dans la
-situation inquiétante et bizarre où se retrouvèrent, quinze à vingt
-siècles plus tard, les Kabbalistes juifs et les occultistes du Moyen
-âge. Ils semblent comme eux pressentir l’existence ou la tradition
-obscure d’une religion plus ancienne et plus haute qui avait répondu ou
-essayé de répondre à toutes les questions angoissantes sur la divinité,
-l’origine du monde et son but, l’éternel devenir se juxtaposant à l’être
-immobile, le passage du chaos au cosmos, la sortie du grand tout et la
-rentrée en lui, l’esprit et la matière, le bien et le mal, la naissance
-de l’univers et sa fin, l’attraction et la répulsion, le sort, la place
-et la destinée de l’homme.
-
-Elle avait surtout, cette tradition perdue que nous avons retrouvée
-presque intacte dans l’Inde, fait une fois pour toutes le départ entre
-le connaissable et l’inconnaissable, et attribuant à celui-ci la portion
-du lion, ose installer au centre de sa doctrine un immense aveu
-d’ignorance.
-
-Mais les Grecs ne semblent pas se douter de l’existence de cet aveu,
-simple, net et profond, qui leur eût épargné bien des recherches vaines;
-ou bien, leur esprit plus subtil, plus remuant, plus entreprenant, ne
-voulait pas l’admettre; et toute leur cosmogonie, leur théogonie et leur
-métaphysique n’est qu’un effort incessant pour le diminuer en le
-subdivisant, en l’émiettant à l’infini, comme s’ils eussent espéré qu’à
-force de rendre petite chacune des parties de l’inconnaissable, ils
-arriveraient à en connaître le tout.
-
-C’est du reste un spectacle extrêmement curieux que cette lutte de la
-raison grecque, lucide, exigeante, tatillonne et voulant se rendre
-compte de tout, contre les ténèbres grandioses et souvent désordonnées
-des religions asiatiques. On a dit qu’il manquait aux Grecs le sentiment
-de l’absolu divin; ce sera vrai, mais plus tard. Au début, leur pensée,
-encore sous l’influence de traditions mystérieuses, est tout imprégnée
-du sentiment de cet absolu qui les a souvent, par les seuls sentiers de
-la raison, conduits beaucoup plus haut, et peut-être plus près de la
-vérité, que leurs successeurs plus habiles qui l’avaient perdu.
-
-
-II
-
-Mais sans entrer dans le détail de leurs tâtonnements vers une lumière
-pressentie ou profondément ensevelie dans la mémoire atavique ou dans
-des mythes qu’on ne comprenait plus, sans préciser l’apport de chacun de
-ces philosophes, ce qui nécessiterait des développements intéressants
-mais disproportionnés, notons simplement les concordances essentielles
-avec les théories védiques et brahmaniques.
-
-Xénophane le premier, contre les poètes, affirma l’existence d’un dieu
-unique, immuable, éternel. «Dieu, dit-il, n’est point né, car il
-n’aurait pu naître que de son semblable ou de son contraire, deux
-hypothèses dont la première est inutile et la seconde absurde. On ne
-peut dire ni qu’il est infini ni qu’il est fini; car infini, n’ayant ni
-milieu, ni commencement ni fin, il ne serait rien du tout; et fini, il
-exigerait une limite et cesserait d’être un. Il n’est ni en repos ni en
-mouvement pour des raisons analogues. Bref, on ne peut lui donner que
-des caractères négatifs[39].» Ce qui est bien, sous une autre forme,
-avouer qu’il est aussi inconnaissable que la cause première des hindous.
-
- [39] ALBERT RIVAUD, _Le Problème du devenir_, p. 102.
-
-Cet aveu de l’inconnaissable est du reste plus nettement formulé par
-Xénophane, en un autre endroit. «La vérité, il n’y a point d’homme, il
-n’y en aura point à la connaître, sur les dieux et sur les choses que
-j’enseigne. Arrivât-il à quelqu’un de rencontrer la vérité absolue, la
-rencontre demeurerait par lui-même ignorée. En toutes choses, il n’y a
-que la vraisemblance[40]».
-
- [40] Fr. 34.
-
-Ne pourrions-nous pas répéter aujourd’hui ce qu’il y a plus de
-vingt-cinq siècles affirmait le fondateur de l’école d’Élée? Y eut-il,
-ici comme ailleurs, infiltration de la tradition primitive? C’est
-probable; en tout cas, sur d’autres points, la filiation est nettement
-établie. Les Orphiques qui se trouvent à l’origine légendaire et
-préhistorique de la poésie et de la philosophie hellénique, sont en
-réalité, selon Hérodote, des Égyptiens[41]. Nous avons vu d’autre part
-que la religion égyptienne et la religion védique ont vraisemblablement
-une source commune; et qu’il est pour l’instant impossible de dire avec
-certitude laquelle est la plus ancienne. Or, les Pythagoriciens ont
-emprunté aux Orphiques l’errance des âmes et la série des purifications.
-D’autres leur ont pris le mythe de Dionysos, avec toutes ses
-conséquences; car Dionysos, dieu-enfant, tué par les Titans et dont
-Athénée sauve le cœur en le cachant dans une corbeille et que Jupiter
-fait renaître, c’est Osiris, c’est Krichna, c’est le Bouddha, c’est
-toutes les incarnations divines, c’est le dieu qui descend ou plutôt
-éclate dans l’homme, c’est la mort provisoire et illusoire et la
-renaissance réelle et immortelle, c’est l’union temporaire avec la
-divinité qui n’est que le prélude de l’union définitive, c’est le cycle
-sans fin de l’éternel devenir.
-
- [41] _Hérodote_, II, 81.
-
-
-III
-
-Héraclite, dont on a fait le philosophe des mystères, éclaire ce cycle.
-«Dans la périphérie du cercle, le commencement et la fin ne font
-qu’un[42].» «La divinité est chez lui, dit Auguste Dies, origine et
-terme des existences individuelles. L’unité se divise en pluralité et la
-pluralité se résoud en unité; mais unité et pluralité sont
-contemporaines et l’émanation du sein de la divinité est accompagnée
-d’un retour incessant à la divinité[43].» Tout sort de Dieu, tout rentre
-en Dieu, tout devient un, un devient tout. Dieu ou le monde est un, la
-pensée divine est répandue en toutes les parties de l’univers. En un
-mot, son système, comme celui des Védas et des Égyptiens, est un
-panthéisme unitaire.
-
- [42] _Héraclite_, fr. 102.
-
- [43] AUGUSTE DIES, _Le Cycle mystique_, p. 62.
-
-Dans Empédocle, qui succède à Xénophane et à Parménide, nous retrouvons
-exactement, au sujet de la cosmologie, la théorie hindoue de l’expansion
-et de la contraction de l’univers, du dieu qui l’inspire et qui
-l’expire, de l’intériorisation et de l’extériorisation alternatives. «A
-l’origine, les éléments sont confondus dans la parfaite immobilité du
-Sphéros. Mais quand la force de répulsion qui demeurait inactive à la
-circonférence externe, a repris son mouvement vers le centre, la
-séparation commence. Elle irait jusqu’à l’absolue division et
-l’éparpillement de l’être, si une force antagoniste ne ramenait les
-éléments dispersés, jusqu’à ce que graduellement se recompose l’unité
-primitive[44].»
-
- [44] _Ibid._, p. 84, 85.
-
-Le génie grec qui, comme nous en voyons ici un exemple curieux, veut
-autant que possible expliquer l’inexplicable, que le génie hindou se
-contente de grandiosement ressentir, appelle haine la force de répulsion
-et amitié la force d’attraction. Ces forces existent de toute éternité.
-«Elles étaient, elles seront, et jamais, à ce que je crois, n’en sera
-dépouillée l’interminable durée. Tantôt la pluralité se résoud en unité
-dans l’amour, et tantôt l’unité se redivise en pluralité dans la haine
-et le combat.»
-
-Mais d’où vient cette dualité dans l’unité, d’où naissent ces principes
-opposés d’attraction et de répulsion, de haine et d’amour? Empédocle et
-son école ne le disent point. Ils constatent simplement que dans la
-division, la répulsion ou la haine, il y a déchéance, et ascension ou
-réascension dans l’attraction, le retour à l’unité et à l’amour, de même
-que les Hindous mettaient l’idée de déchéance dans la matière et l’idée
-de remontée et de retour à la divinité, dans l’esprit. L’aveu
-d’ignorance est pareil, et pareils sont aussi les moyens de sortir de la
-haine et de se dégager de la matière. C’est d’abord la purification
-durant la vie, et une purification toute spirituelle. «Bienheureux, dit
-le philosophe d’Agrigente, est celui qui s’acquiert une richesse de
-pensées divines; malheureux est celui qui n’a des dieux qu’une opinion
-ténébreuse.»
-
-C’est encore et surtout la purification par les réincarnations
-successives. Empédocle va plus loin que la religion védique qui se
-borne, du moins jusqu’à Manou, à la réincarnation de l’homme dans
-l’homme, il admet comme les Pythagoriciens, la métempsycose,
-c’est-à-dire le passage de l’âme, non seulement dans les animaux, mais
-même dans les plantes, et la ramène ainsi, d’ascensions en ascensions
-jusqu’à la divinité d’où elle était sortie et où elle rentre et se
-résorbe, comme dans le Nirvana hindou.
-
-
-IV
-
-Il est peut-être intéressant, à ce propos, de faire remarquer que, comme
-dans la doctrine védique et égyptienne, il n’est pas question de
-récompenses et de châtiments extérieurs. Dans la métempsycose
-anté-socratique, comme dans la réincarnation hindoue, comme devant le
-tribunal d’Osiris, c’est l’âme qui se juge et qui, automatiquement, pour
-ainsi dire, se classe dans le bonheur ou le malheur auquel elle a droit.
-Il n’y a pas de dieu irrité et vengeur, il n’y a pas de lieux spéciaux
-et maudits réservés aux réprouvés et à l’expiation. On n’expie pas dans
-la mort, parce qu’il n’y a pas de mort. On n’expie que dans la vie et
-par la vie, en celle-ci ou dans l’autre. Ou plutôt il n’y a pas
-expiation, il y a simplement dessillation. L’âme est heureuse ou
-malheureuse parce qu’elle se sent ou ne se sent pas à sa place; parce
-qu’elle peut ou ne peut pas atteindre la hauteur qu’elle avait espérée.
-Elle n’éprouve sa divinité qu’à proportion qu’elle a compris ou comprend
-Dieu. Dépouillée de tout ce qui était matériel et l’aveuglait, elle se
-voit tout d’un coup sur l’autre rive, telle qu’elle était à son insu sur
-celle-ci. De tous ses biens, de son bonheur ou de sa gloire, il ne lui
-reste que ses acquisitions intellectuelles et morales. Elle n’est plus
-autre chose que les pensées qu’elle eut et les vertus qu’elle pratiqua.
-Elle constate ce qu’elle est et entrevoit ce qu’elle aurait pu être; et
-si elle n’est pas satisfaite, elle se dit: «c’est à recommencer», et
-elle rentre volontairement dans la vie pour viser plus haut et en
-ressortir plus grande et plus heureuse.
-
-
-V
-
-Au fond, dans la théologie et dans les mythes anté-socratiques, comme
-dans les théologies et les mythes des religions qui les précédèrent, il
-n’y a pas d’enfer, il n’y a pas de paradis. Aux souterrains de l’Hadès,
-comme aux prés des Champs-Élysées, ne se trouvent que les ombres, les
-mânes astrales, les doubles égyptiens, les restes inconsistants de nos
-désincarnés. Les instruments de leur supplice ou les accessoires de leur
-pâle félicité, ne sont que des pièces d’identité, à l’aide desquels,
-comme les vagues interlocuteurs de nos spirites, ils cherchent à se
-faire reconnaître. Ici, aussi bien que dans l’Inde, l’enfer n’est pas un
-lieu, mais un état de l’âme après la mort. Les mânes ne sont pas
-châtiées dans la pénombre, elles continuent seulement d’y vivre les
-reflets de leur vie d’autrefois. Tantale y a soif, Sisyphe y roule son
-rocher, les Danaïdes s’y épuisent à remplir leur tonneau sans fond,
-Achille y brandit sa lance, Ulysse y porte sa rame, Hercule y tend son
-arc; leurs vaines effigies répètent à l’infini les gestes mémorables ou
-habituels de leur existence terrestre; mais l’esprit impérissable, l’âme
-immortelle n’est pas là, elle se purifie, elle agit autre part, en
-d’autres corps, sur la longue route invisible qui la ramène en Dieu.
-
-A ce moment, comme à toutes les hautes origines, il n’y a pas encore de
-crainte de la mort et de l’au-delà. Cette crainte ne se montre et ne se
-développe dans les grandes religions que lorsque celles-ci commencent à
-se corrompre au profit des prêtres et des rois. L’intuition et
-l’intelligence de l’humanité ne regagnèrent jamais l’altitude qu’elles
-atteignirent quand elles conçurent de la divinité l’idée dont nous
-retrouvons les traces les plus pures dans les traditions védiques. On
-peut dire qu’en ces jours l’homme découvrit au plus haut de lui-même et
-y fixa, une fois pour toutes, la notion du divin, qu’il oublia depuis,
-qu’il altéra souvent; mais sous les oublis et les altérations éphémères,
-elle transparaît toujours. Et c’est ainsi, qu’au fond de tous ces
-mythes, de tous ces enseignements parfois si disparates, nous sentons le
-même optimisme, ou du moins la même confiance ignorante, car le secret
-le plus ancien de l’homme est bien une immense, une aveugle confiance en
-la divinité dont il était sorti sans cesser d’en faire partie et dans
-laquelle il rentrera un jour.
-
-Il y aurait encore bien d’autres points de contact à signaler, par
-exemple dans la théorie des atomistes qui renferme d’étranges
-intuitions. Leucippe et Démocrite, notamment, enseignent que le
-mouvement gyratoire des sphères existe de toute éternité et Anaxagore
-développe la théorie des tourbillons élémentaires que retrouve la
-science contemporaine. Mais ce que nous venons de noter paraîtra sans
-doute suffisant. Du reste, on aborde la plupart des grands mystères de
-l’homme dans cette philosophie trop généralement regardée comme un tissu
-d’absurdité et de spéculations puériles. A l’étudier de plus près, on y
-constate au contraire les plus merveilleux efforts de la raison humaine
-qui, secrètement soutenue par la vérité que contenaient des mythes
-obnubilés, serre de plus près qu’un grand nombre d’hypothèses modernes,
-le vraisemblable et le plausible.
-
-
-VI
-
-On peut supposer que les parties les plus hautes de cette théosophie et
-de cette philosophie, c’est-à-dire celles qui touchaient à la cause
-suprême et à l’inconnaissable, peu à peu négligées et oubliées dans la
-théosophie et la philosophie classiques, devinrent, comme en Égypte et
-dans l’Inde, le secret des hiérophantes et formèrent, avec des
-traditions orales et plus directes, le fond de ces fameux mystères
-grecs, notamment de ceux d’Eleusis, dont on n’a jamais percé les
-ténèbres.
-
-Le dernier mot du grand secret devait y être aussi l’aveu d’une
-ignorance invincible et sacrée. En tout cas, ce qu’il y avait déjà de
-négatif et d’inconnaissable dans les mythes et dans cette philosophie
-qu’on lui rappelait, suffisait à anéantir chez l’initié les dieux
-qu’adorait le profane, en même temps qu’il apprenait pourquoi un
-enseignement, si dangereux pour ceux qui n’étaient pas à même d’en
-comprendre l’ampleur, devait rester occulte. Il n’y avait probablement
-pas autre chose dans cette révélation suprême, parce qu’il n’y a
-probablement pas d’autre secret que l’homme puisse posséder ou
-concevoir; qu’il ne peut avoir existé, qu’il n’existera jamais de
-formule qui donne la clef de l’univers.
-
-Mais outre cet aveu qui devait paraître écrasant ou libérateur, selon la
-qualité de l’esprit qui le recevait, on initiait probablement le
-néophyte à une science occulte plus positive, analogue à celle que
-possédaient les prêtres égyptiens et hindous. On devait surtout lui
-enseigner le moyen d’arriver à l’union divine ou à l’immersion dans la
-divinité par l’extase. Il est permis de supposer que cette extase était
-obtenue à l’aide de procédés hypnotiques, mais d’un hypnotisme beaucoup
-plus savant et plus développé que le nôtre, et dans lequel l’hypnotisme
-proprement dit, le magnétisme, le médiumnisme, et toutes les
-mystérieuses forces, odiques et autres, du subconscient, mieux connues
-qu’elles ne le sont aujourd’hui, se mêlaient et étaient mises en œuvre.
-
-Celui que plusieurs considèrent comme le plus grand théosophe
-contemporain, Rudolph Steiner, prétend, ainsi que nous le verrons plus
-loin, avoir retrouvé le moyen, ou l’un des moyens, de provoquer cette
-extase et de se mettre en communication avec les mondes supérieurs et
-avec Dieu.
-
-
-VII
-
-De ce qui précède, on peut, semble-t-il, conclure que les grands
-initiés, ou pour parler plus exactement, les adeptes des religions
-ésotériques, des collèges de prêtres ou des fraternités occultes, sur
-l’origine et le but de l’univers, sur le caractère inconnaissable de la
-cause première, ou du dieu des dieux, sur les devoirs et les destinées
-de l’homme, ne savaient pas autre chose que ce qu’avaient ouvertement
-enseigné, à ceux qui étaient capables de le comprendre, les grandes
-religions primitives. Ils ne savaient pas autre chose pour la raison que
-jusqu’ici il n’a pas été possible de savoir et par conséquent
-d’enseigner autre chose. S’ils avaient su autre chose, nous le saurions
-aussi; car il n’est guère admissible que l’essentiel d’un tel secret
-n’eût pas transpiré depuis tant de milliers d’années qu’il était connu
-de tant de milliers d’hommes. S’il était possible d’imaginer qu’il
-existe et que nous le puissions connaître, le connaissant, nous ne
-serions plus des hommes. Il y a à la connaissance des limites que le
-cerveau n’a pas encore franchies, qu’il ne pourra jamais franchir sans
-cesser d’être un cerveau humain. Tout au plus, l’aveu de l’agnosticisme
-irréductible et du panthéisme intégral, qui sont les deux pôles entre
-lesquels a toujours oscillé, oscille encore et probablement oscillera
-toujours la pensée humaine la plus haute, pouvait-il être plus franc,
-plus net, plus dénué de formes, plus total et mettre en garde ceux qui
-le recevaient contre les apparences fallacieuses et les mensonges
-nécessaires des théogonies et des mythologies officielles.
-
-
-VIII
-
-Non plus qu’à une certaine hauteur il n’y avait de cosmogonie, de
-théogonie ou de théologie ésotérique, n’y avait-il de morale secrète.
-Sous ce rapport, nous venons de le voir à la hâte, les religions
-primitives avaient tout exploré, sans laisser un coin d’ombre où pussent
-se réfugier les amants du mystère et les chercheurs d’inconnu. Leur
-morale est d’emblée, ou paraît être d’emblée,--car nous ignorons les
-milliers d’années d’élaboration,--la plus élevée, la plus parfaite que
-l’homme puisse espérer de pratiquer. Elle a tout éprouvé, elle a tenté
-et gravi toutes les montagnes. Où elle a passé, et elle a passé partout,
-surtout sur les plus âpres cimes, il ne reste rien à glaner. Nous sommes
-encore à des centaines de siècles au-dessous de ce qu’elle atteignit sur
-les sommets de l’abnégation, de la bonté, de la pitié, du sacrifice, du
-don total de soi; et principalement dans la recherche de ce que Novalis
-appelait «notre moi transcendental», c’est-à-dire la partie divine et
-éternelle de notre être.
-
-Quant aux sanctions, elles allèrent également à l’extrême de ce que
-l’intelligence peut concevoir; car parties de l’inconnaissable, elles ne
-pouvaient, à peine de se démentir, attribuer à cet inconnaissable une
-volonté quelconque. Elles devaient donc mettre en nous-mêmes la
-récompense et le châtiment d’une morale qui ne pouvait naître qu’en
-nous. Ici non plus il n’y avait pas la moindre place pour un
-enseignement différent et occulte.
-
-Reste l’énigme de l’origine du mal, de l’antagonisme apparent de
-l’esprit et de la matière, de la nécessité du sacrifice, de la douleur
-et de l’expiation. Ici encore, à moins de se contredire, la tradition
-occulte ne pouvait rien fonder sur l’inconnaissable. Elle avait
-simplement à admettre, à titre provisoire, l’explication la plus haute
-des religions ésotériques qui regardent la matière et les ténèbres, la
-division et la séparation, non comme le mal en soi, mais comme des états
-transitoires de la substance une et éternelle, une phase du va-et-vient
-du devenir sans fin, dont il fallait s’efforcer de sortir pour atteindre
-le plus tôt possible l’état ou la phase spirituelle. Elle n’avait et
-sans doute ne pouvait avoir à cet égard un enseignement plus
-satisfaisant. En tout cas aucun écho n’en est parvenu jusqu’à nous et il
-est probable qu’elle se contentait, une fois de plus, d’accentuer l’aveu
-de son ignorance invincible.
-
-
-IX
-
-Voilà donc les points,--et ce sont les plus importants,--sur lesquels
-l’enseignement ésotérique, s’il y eut à l’origine un tel enseignement,
-devait nécessairement se confondre avec l’enseignement public des
-religions primitives saisies près de leurs sources. Il est
-vraisemblable, je l’ai déjà dit, que cet enseignement ne prit un
-caractère secret que beaucoup plus tard, quand les religions officielles
-se furent extraordinairement compliquées et profondément corrompues.
-L’ésotérisme ne fut alors que le retour à la pureté originelle, de même
-qu’en Grèce, les doctrines ou les hypothèses anté-socratiques,
-d’origine, quoiqu’on en ait dit, évidemment asiatique, devinrent celles
-des mystères. Il est donc à peu près certain que sur ces questions, les
-occultistes de tous les temps et de tous les pays n’en savaient pas plus
-que nous. Mais il est d’autres domaines où ils paraissent avoir possédé
-des traditions que les religions officielles ne nous ont pas transmises
-et dont les successeurs des grands adeptes de l’Inde, de l’Égypte, de la
-Perse, de la Chaldée et de la Grèce, les Kabbalistes, les
-néo-platoniciens, les gnostiques et les hermétistes du Moyen âge ont
-plus ou moins vainement tenté de retrouver le secret.
-
-
-X
-
-Ce domaine est celui des forces inconnues de la nature. Il n’est plus
-guère possible de contester que les prêtres de l’Inde, de l’Égypte, les
-Mages de la Perse et de la Chaldée avaient en chimie, en physique, en
-astronomie, en médecine, des connaissances que sur certains points nous
-avons sans doute dépassées, mais que sur d’autres nous sommes peut-être
-fort loin d’avoir récupérées. Sans rappeler ici ces rochers de quinze
-cents tonnes transportés à d’énormes distances par des procédés
-inconnus, ou ces pierres branlantes, blocs de cinq cent mille kilos qui
-n’appartiennent jamais au sol sur lequel ils se trouvent et qui
-remontent aux temps préhistoriques des Atlantes, il est indubitable que
-la grande pyramide, celle de Khéops, par exemple, est une sorte
-d’immense hiéroglyphe qui, par ses dimensions, ses proportions, ses
-dispositions intérieures, son orientation astronomique, propose toute
-une série d’énigmes dont on n’a jusqu’ici déchiffré que les plus
-évidentes. Une tradition occulte avait toujours affirmé que cette
-pyramide recélait des secrets essentiels, mais c’est tout récemment
-qu’on a commencé de les démêler. L’abbé Moreux, le savant directeur de
-l’observatoire de Bourges, résumant parfaitement la question dans ses
-_Énigmes de la Science_[45], nous montre que le méridien de la pyramide,
-ou la ligne nord-sud, passant par son sommet, est le méridien idéal,
-c’est-à-dire celui qui traverse le plus de continents et le moins de
-mers, et que si l’on calcule exactement l’étendue des terres que l’homme
-peut habiter, il les divise en deux parties rigoureusement égales.
-D’autre part, en multipliant la hauteur de la pyramide par un million,
-on trouve la distance de la terre au soleil, soit 148.208.000
-kilomètres, ce qui est, à un million de kilomètres près, la distance
-qu’à la suite de longs travaux, d’expéditions lointaines et dangereuses,
-et grâce aux progrès de la photographie céleste, la science moderne a
-définitivement adoptée.
-
- [45] Abbé TH. MOREUX, _Les Énigmes de la science_, p. 5 et suiv.
-
-De son côté, le célèbre astronome Clarcke a déduit des mesures récentes
-le rayon polaire de la terre qu’il évalue à 6.356.521 mètres. Or, c’est
-exactement la coudée pyramidale, soit 0,6356,521 multiplié par 10
-millions. Ensuite, en divisant le côté de la pyramide par la coudée
-employée dans sa construction, on trouve la longueur de l’année
-sidérale, c’est-à-dire le temps que le soleil met à revenir au même
-point du ciel. Puis, si nous multiplions le pouce pyramidal par 100
-millions, nous obtiendrons la longueur parcourue par la terre sur son
-orbite en un jour de vingt-quatre heures, avec une approximation plus
-grande que ne pourraient le permettre nos mesures actuelles, le yard ou
-le mètre français. Enfin, le passage d’entrée de la pyramide regardait
-l’étoile polaire de l’époque; il aurait donc été orienté en tenant
-compte de la précession des équinoxes, phénomène d’après lequel le pôle
-céleste revient coïncider avec les mêmes étoiles au bout de 25.796 ans.
-
-Nous voyons donc, comme le dit l’abbé Moreux, «que toutes ces conquêtes
-de la science moderne se trouvent dans la grande pyramide, à l’état de
-grandeurs naturelles, mesurées et toujours mesurables, ayant seulement
-besoin pour se montrer au grand jour, de la signification métrique
-qu’elles portent en elles».
-
-Il est impossible d’attribuer à de simples coïncidences ces
-enseignements singuliers. Ils nous prouvent que les prêtres égyptiens
-avaient en géographie, en mathématiques, en géométrie, en astronomie,
-des connaissances que nous venons à peine de reconquérir; et rien ne
-nous dit que cette énigmatique pyramide ne renferme pas une foule
-d’autres secrets que nous n’avons pas encore découverts. Mais le plus
-étrange, le plus déconcertant, c’est qu’aucun des innombrables
-hiéroglyphes qu’on a déchiffrés, rien de ce que nous trouvons dans toute
-la littérature de l’Égypte antique, ne fait allusion à cette science
-extraordinaire. Il est même évident que les prêtres ont voulu la cacher;
-la coudée pyramidale ou sacrée, clef de tous les calculs et de toutes
-les mesures scientifiques, n’était pas employée d’une façon courante; et
-tout ce savoir miraculeux, venu on ne sait d’où, était volontairement et
-systématiquement enseveli dans un tombeau et proposé comme une énigme ou
-un défi aux siècles futurs. La révélation d’un tel mystère, due au
-hasard, ne nous permet-elle pas de soupçonner que bien d’autres
-mystères, de toute nature, soit dans cette pyramide, soit en d’autres
-monuments ou dans les écritures sacrées, attendent d’un autre hasard une
-révélation analogue?
-
-En l’attendant, il est en tout cas très probable que les prêtres
-égyptiens avaient enseigné aux mages de la Chaldée le secret de ce
-qu’Eliphas Lévi appelle «une pyrotechnie transcendentale» et que les uns
-et les autres connaissaient l’électricité et avaient des moyens de la
-produire et de la diriger que nous ignorons encore. En effet, Pline nous
-rapporte que Numa, qui fut initié aux mystères des mages, possédait
-l’art de former et de diriger la foudre et qu’il se servit avec succès
-de sa batterie foudroyante contre un monstre nommé Volta qui désolait la
-campagne romaine[46]. Devançant l’invention du téléphone, les prêtres
-égyptiens pouvaient encore, nous dit-on, instantanément communiquer d’un
-temple à l’autre, quelle que fût la distance. Du reste la Bible[47] nous
-a laissé le témoignage de leur science et de leur puissance, lorsqu’elle
-nous les montre, parmi les dix plaies qui n’étaient que des œuvres de
-magie, luttant à coups de miracles contre Moïse qui était lui-même un de
-leurs initiés.
-
- [46] _Pline_, l. II, ch. 53.
-
- [47] _Exode_, VII, VIII.
-
-
-XI
-
-Mais c’est surtout en ce qui touche au subconscient, aux mystères de
-l’Hôte inconnu, à ce que nous appelons aujourd’hui la psychologie
-anormale, à l’astral, à l’hypnotisme, au médiumnisme, aux propriétés de
-l’éther, aux fluides ignorés, à la médecine odique, à l’hyperchimie, à
-la survivance, à la connaissance de l’avenir, qu’ils devaient posséder
-des secrets à la recherche desquels les hermétistes du Moyen âge, au
-milieu de leurs pentacles, de leurs cryptogrammes, de leurs grimoires
-falsifiés et méconnaissables, se sont exténués. C’est apparemment dans
-ces régions de l’occultisme qu’il nous reste quelque chose à glaner; et
-c’est vers elles que revient, par d’autres chemins, notre métapsychique.
-
-C’est également dans ces parages ténébreux que les derniers initiés de
-l’Inde, héritiers des traditions ésotériques, l’emportent encore de
-beaucoup sur tout ce que nous savons et produisent ces phénomènes
-singuliers que la jonglerie et la supercherie ne suffisent pas toujours
-à expliquer et qui provoquent l’étonnement des voyageurs les plus
-sceptiques et les plus soupçonneux.
-
-Ont-ils en réserve, comme ils le prétendent, d’autres secrets, notamment
-ceux qui leur permettraient de manipuler certaines forces terribles et
-irrésistibles, telle que la force intramoléculaire ou la puissance
-formidable et inépuisable de la gravitation, du son ou de l’éther? C’est
-possible mais moins certain. Il est assez incompréhensible qu’en cas
-d’urgence, quand il était question de vie ou de mort, ils n’y aient
-jamais eu recours. L’Inde, comme l’Égypte, la Perse et la Chaldée, a
-subi d’effroyables invasions qui non seulement menaçaient sa
-civilisation, anéantissaient ses richesses, brûlaient ses livres sacrés,
-massacraient ses habitants, mais s’attaquaient à ses dieux, violaient
-ses temples, exterminaient ses prêtres. Cependant on ne constate pas
-qu’elle ait jamais tourné contre ses agresseurs une arme surnaturelle.
-On peut répondre que vu l’immensité des territoires, ces invasions ne
-furent jamais totales, que les derniers initiés pouvaient fuir devant
-elles et se réfugier en d’inaccessibles montagnes; qu’au surplus, leur
-royaume n’étant pas de ce monde, ils ne se sentaient pas le droit d’user
-de leurs pouvoirs supra-terrestres, car un axiome fondamental de la
-haute science interdit de l’abaisser à la poursuite d’un dessein
-matériellement avantageux; c’est encore possible. Il n’en reste pas
-moins que la domination anglaise et surtout la conquête du Thibet, en
-1904, par le colonel Younghusband, ont porté un coup très sensible au
-prestige de leurs connaissances occultes.
-
-
-XII
-
-Jusqu’en 1904, en effet, le Thibet était considéré par les occultistes
-comme le dernier asile de leur science. Il possédait, à leur dire,
-d’immenses bibliothèques souterraines, aux livres innombrables, dont
-certains remontaient aux temps préhistoriques des Atlantes, où étaient
-consignées, en des langues connues seulement de quelques adeptes, les
-révélations suprêmes et immémoriales. Au sein de ses lamasseries où
-pullulaient des milliers de moines, il nourrissait un collège de grands
-initiés, à la tête duquel se trouvait, initié des initiés, et
-incarnation de Dieu sur la terre, le Dalai-Lama.
-
-Aucun Européen n’avait jamais, affirmait-on, violé son territoire sacré;
-ce qui du reste n’était pas tout à fait exact, car en 1661, en 1715 et
-en 1719, deux ou trois jésuites et quelques capucins y avaient pénétré.
-En 1740, un voyageur hollandais séjourna dans Lhassa, puis, en 1813, un
-Anglais. Ensuite, en 1846, les missionnaires Huc et Gobet, déguisés en
-lamas, parvinrent à s’y glisser. Mais depuis, malgré de multiples et
-périlleuses tentatives, dont la dernière et la plus notoire fut celle de
-Sven-Hedin, aucun explorateur n’avait réussi à atteindre la ville
-sainte. On peut donc dire que de toutes les terres de notre globe,
-c’était la plus mystérieuse et la plus prestigieuse.
-
-A l’annonce de l’expédition sacrilège, on s’attendit, dans le monde des
-occultistes, à d’étranges événements. Je me rappelle la confiance, la
-sereine certitude avec laquelle l’un des plus savants, des plus sérieux
-de ceux-ci, au début de l’année 1904, me disait: «Ils ne savent pas à
-quoi ils s’attaquent. Ils vont provoquer dans leur refuge les plus
-redoutables puissances. Il est à peu près certain que les derniers
-adeptes transhimalayens possèdent le secret de la terrible force
-éthérique ou sidérale, le «Mash-maket» des Atlantes, l’irrésistible
-«Vril» dont parle Bulwer-Lytton, cette force vibratoire qui, d’après les
-instructions qui se trouvent dans l’Astra-Vidya, peut réduire en cendre
-cent mille hommes et éléphants, aussi facilement qu’elle réduirait en
-poudre un rat mort. Il va se passer des choses extraordinaires. Ils
-n’atteindront jamais l’inviolable Potala!»
-
-Il ne se passa rien du tout, du moins rien de ce qu’on attendait. Après
-de longs pourparlois diplomatiques, où se révèlèrent, sous un jour
-déconcertant, l’impéritie, l’incompréhension, la sénilité, la mauvaise
-foi chinoise, et l’astuce enfantine du collège des Lamas, les troupes du
-colonel Younghusband, composées surtout de Sikhs et de Gurkhas, encadrés
-d’Européens, se mirent en marche. Dans ces régions déchiquetées et sur
-ces hauts plateaux glacés, désolés et inhabitables de l’Himalaya, les
-plus âpres du monde, elles eurent à surmonter des difficultés inouïes et
-dans des défilés qu’une poignée d’hommes bien commandés eût rendus
-inexpugnables, se heurtèrent plus d’une fois à la résistance inhabile et
-courageuse des soldats du Dalai-Lama, fanatisés par les «mantras» et les
-charmes de leurs prêtres, mais armés de fusils à mèche et de mauvais
-canons indigènes. Les Anglais approchèrent enfin de Lhassa, et les abbés
-des grands monastères, affolés, durant cinq jours, maudirent
-solennellement l’envahisseur, mirent en mouvement des milliers de
-moulins à prières, eurent recours aux suprêmes incantations;
-inutilement. Le 4 août, le colonel Younghusband fit son entrée dans la
-capitale du Thibet, occupa le Saint des Saints, la résidence de Dieu: la
-Potala, immense et fantastique édifice qui s’élance au-dessus des
-masures de la ville et ressemble, avec ses terrasses, ses toits plats,
-ses bastions, à une forteresse, à une superposition de villas
-italiennes, à une caserne aux fenêtres innombrables et à certains
-gratte-ciel américains. Le Dalai-Lama, la treizième incarnation de la
-divinité, le pape du Bouddhisme, le père spirituel de six cent millions
-d’âmes, avait honteusement pris la fuite et ne fut jamais retrouvé. On
-explora les couvents et les sanctuaires où grouillaient plus de trente
-mille moines résignés et indifférents et on n’y découvrit que les restes
-de la plus haute religion que connurent les hommes, achevant de se
-décomposer dans de puériles superstitions, dans le mécanisme des moulins
-à prières, et dans la plus déplorable sorcellerie. Ainsi s’effondra le
-suprême asile du mystère et furent livrés aux profanes les derniers
-secrets de la terre.
-
-
-
-
-LES GNOSTIQUES ET LES NÉO-PLATONICIENS
-
-
-I
-
-Laissant de côté Platon et son école dont les théories sont trop connues
-pour qu’il soit utile de les rappeler ici, nous quittons maintenant les
-eaux relativement claires des religions primitives pour entrer dans les
-remous confus qui en dérivent. A mesure que se perdaient les notions
-grandioses et simples que leur altitude même dérobait aux regards,
-celles qui leur succédaient et qui n’en étaient que des reflets déformés
-ou brisés, s’obscurcissaient et se multipliaient. Il suffira de les
-passer assez rapidement en revue; car après ce que nous savons, ou
-plutôt après ce que nous savons ne pouvoir savoir, elles n’ont plus
-grand chose à nous apprendre et ne font qu’embrouiller et compliquer
-sans fruit l’aveu de l’inconnaissable et les conséquences qui en
-découlent.
-
-Avant la lecture des hiéroglyphes et la découverte des livres sacrés de
-l’Inde et de la Perse, jusqu’aux travaux de nos métapsychistes
-scientifiques, les seules sources de l’occultisme étaient la Kabbale et
-les écrits des gnostiques et des néo-platoniciens d’Alexandrie.
-
-Il est assez difficile de situer chronologiquement la Kabbale. Le Sefer
-Yezirah, tel que nous le connaissons, qui en est le portique, semble
-avoir été écrit vers l’an 829 de notre ère, et le Zohar qui en est le
-temple, vers la fin du XIIIe siècle. Mais une partie des doctrines
-qu’elle enseigne remonte beaucoup plus haut, c’est-à-dire jusqu’à la
-captivité de Babylone et même jusqu’au séjour des Hébreux en Égypte. Il
-faudrait donc, à ce point de vue, la placer avant les gnostiques et les
-néo-platoniciens; mais d’autre part, elle a fait à ceux-ci tant
-d’emprunts, ils ont exercé sur elle une telle influence, qu’il est
-presque impossible d’en parler avant qu’on ait fait connaître ceux à qui
-elle doit le meilleur et le pire de ses théories.
-
-
-II
-
-Il est vrai que de leur côté, ces traditions juives mêlèrent leurs flots
-abondants à ceux des autres religions orientales qui du Ier au VIe
-siècle envahirent la théosophie et la philosophie grecque et romaine et
-firent qu’on remit en question et qu’on se reprit à étudier de plus près
-les croyances et les théories sur lesquelles on avait vécu. Il y eut
-alors, dans le monde intellectuel, et surtout à Alexandrie où
-confluaient toutes les races et toutes les doctrines, une étrange fièvre
-de curiosité, d’inquiétude et d’activité. Pour la première fois,--elle
-le croyait du moins,--la philosophie hellénique se trouvait directement
-en contact avec les religions et les philosophies orientales,
-audacieuses, grandioses, abyssales, que jusqu’alors elle ne connaissait
-que par ouï-dire ou par bribes parcimonieuses. Les Gnostiques
-apportaient entre autres les doctrines de Zoroastre; les énigmatiques
-Esséniens, théosophes et théurgistes, venus des bords de la Mer Morte,
-qui disparurent assez mystérieusement, bien qu’au temps de Philon ils
-fussent au nombre de 40.000, ou finirent par se confondre avec les
-Gnostiques, représentaient sans doute plus directement l’élément hindou;
-les Kabbalistes d’avant la Kabbale écrite ravivaient les enseignements
-de la Perse, de la Chaldée et de l’Égypte, les Chrétiens s’éveillaient
-entre la Bible et les légendes de l’Inde, les Néo-platoniciens qu’on
-pourrait plus justement appeler les Néo-orphiques ou Néo-pythagoriciens,
-revenaient aux vieux philosophes du VIe siècle avant notre ère et
-s’efforçaient d’y retrouver des vérités trop longtemps méconnues que les
-révélations orientales remettaient brusquement en lumière.
-
-Nous n’avons pas à étudier ici cette effervescence qui est une des
-crises les plus intenses et, à certains égards, les plus fécondes que
-l’on constate dans l’histoire de la pensée humaine. Pour ce qui nous
-intéresse en ce moment, il suffit de noter qu’au point de vue de l’idée
-de Dieu, de la cause première, de l’esprit pré-cosmique, ou de la
-réalité absolue qui précède tout être manifesté ou conditionné, comme au
-point de vue de l’origine, du but, de l’économie de l’univers et de la
-nature du bien et du mal, elle ne nous apprend rien que nous n’ayons
-trouvé dans les religions et les philosophies antérieures. Les
-manifestations de l’Inconnaissable, la division de l’Unité primordiale,
-la descente de l’esprit dans la matière sont attribuées au _Logos_ et
-changent de nom sans changer de ténèbres. Pour tenter d’expliquer les
-contradictions insolubles entre un dieu immobile et un univers sans
-cesse en mouvement, entre un dieu inconnaissable qu’on finit par
-connaître dans tous ses détails, entre un dieu bon qui crée, veut ou
-permet le mal, on imagine d’abord une triple hypostase, puis une foule
-de divinités intermédiaires, démiurges ou dédoublements de Dieu, Éons,
-facultés ou attributs divins personnifiés, anges et démons. Dans le
-remous de ces spécialisations, de ces distinctions, de ces subdivisions
-ingénieuses, subtiles et inextricables, le simple et immense aveu de
-l’Inconnaissable est bientôt submergé d’un tel flot de paroles qu’on ne
-l’aperçoit plus. On ne tarde pas à l’oublier complètement, on n’y fait
-plus allusion, et l’Inconnu suprême engendre tant de divinités
-secondaires et si bien connues, qu’il n’ose plus rappeler aux hommes
-qu’ils ne le connaîtront jamais. Naturellement, plus il y a de mots et
-d’éclaircissements, plus les vérités primitives sur lesquelles on
-travaille s’effacent et s’obscurcissent; si bien qu’après avoir atteint
-ou regagné dans Philon, et surtout dans Plotin, les plus hauts, sommets
-de la pensée et être descendu d’une part aux élucubrations du casse-tête
-chinois qu’est le fameux «Pistis-Sophia» attribué à Valentin et de
-l’autre aux prétendues révélations de Jamblique sur les mystères
-égyptiens, révélations qui ne révèlent rien du tout, tout ce mouvement
-gnostique et néo-platonicien finit, avec les successeurs de Valentin et
-les continuateurs de Porphyre et de Proclus, par sombrer dans la plus
-puérile logomachie et la plus vulgaire sorcellerie.
-
-Il est donc inutile d’insister; non que l’étude de cette effervescence
-soit sans intérêt; au contraire, il est peu de moments dans l’histoire
-où l’intelligence ait eu à affronter des problèmes aussi nouveaux, aussi
-complexes, aussi ardus; où elle ait fait preuve de plus de puissance, de
-vitalité et d’enthousiasme. Mais ce que j’en ai dit suffit à mon dessein
-qui est simplement de montrer que les occultistes de la Grèce et surtout
-ceux du Moyen âge qui nous intéressent particulièrement parce qu’ils
-sont plus près de nous et que leur souvenir est demeuré plus vivace,
-n’ont rien à nous apprendre d’essentiel que nous ne connaissions déjà
-par l’Inde, l’Égypte et la Perse.
-
-
-
-
-LA KABBALE
-
-
-I
-
-Nous arrivons enfin à la Kabbale qui est en quelque sorte le nœud vital
-de l’occultisme tel qu’on l’entend communément.
-
-Ce mot de Kabbale, qui couvre des doctrines en général très peu ou très
-mal connues, demeure pour les uns chargé de prestiges et de mystères qui
-les inquiètent et les font presque frissonner comme s’ils y voyaient un
-reflet de flammes infernales; tandis que pour d’autres, il n’évoque
-qu’un illisible fatras de superstitions absurdes, de sornettes, de
-bizarres formules à prétentions diaboliques, d’énigmes enfantines,
-d’élucubrations périmées qui ne valent plus un examen sérieux.
-
-Bien qu’il répugne d’employer à son propos une expression que l’usage a
-rendue aussi fruste, la vérité c’est que la Kabbale ne mérite ni cet
-excès d’honneur ni cette indignité. D’abord, il y a deux Kabbales, la
-Kabbale proprement dite ou Kabbale théorique, la seule dont nous ayons à
-nous occuper, et la Kabbale pratique qui n’est qu’une sorte de dermatose
-sénile qui peu à peu envahit les parties les moins nobles de la première
-et dégénéra en imbéciles pratiques de magie noire et de basse
-sorcellerie auxquelles il est impossible de s’intéresser.
-
-L’étude philosophique, critique et scientifique de la Kabbale, comme
-celle du Védisme, des hiéroglyphes, du Mazdéisme, date d’hier. Avant les
-travaux d’Ad. Franck, on ne connaissait la Kabbale que par l’œuvre de
-Knorr von Rosenroth, la _Kabbala denudata_, publiée en 1677, qui ne
-considérait dans le Zohar que le «Livre des Mystères» et «La Grande
-Assemblée», c’est-à-dire ses parties les plus obscures et négligeant les
-textes ne donnait que des extraits, mal entendus, de commentateurs. Ad.
-Franck, dans sa _Kabbale ou la philosophie religieuse des Hébreux_,
-parue en 1842, reproduit pour la première fois les textes complets et
-authentiques, les traduit et les commente. Joël et Jellinek poursuivent
-ses recherches, discutent ses conclusions, rectifient ses erreurs; et le
-dernier en date des interprètes de ces livres mystérieux, S. Karppe,
-dans son _Étude sur les origines et la nature du Zohar_, reprenant la
-question de plus haut et remontant aux sources du mysticisme juif, nous
-donne en 1901 une étude qui permet de s’aventurer sans crainte sur ces
-terres suspectes et dangereuses.
-
-La Kabbale, de l’hébreu «Kaballah» qui, comme vous l’apprendront tous
-les dictionnaires, signifie tradition, a la prétention d’être un
-enseignement occulte, en marge ou plutôt au-dessus de l’enseignement de
-la Bible, ou des doctrines orthodoxes de la Thora c’est-à-dire du
-Pentateuque, transmis oralement depuis Moïse, qui les aurait reçus
-directement de Dieu, jusqu’à une époque qui va du IXe au XIIIe et XIVe
-siècle de notre ère, où ces secrets murmurés de bouche à oreille, comme
-on disait entre initiés, furent enfin fixés par écrit. Il est impossible
-de savoir si cette prétention est plus ou moins fondée, car au delà d’un
-ou deux siècles avant J.-C., les traces historiques qui rattacheraient
-la tradition que nous connaissons à une tradition antérieure font
-absolument défaut. Nous devons donc nous borner à prendre les deux
-livres de la Kabbale, le _Sefer Yerizah_ et le _Zohar_, tels qu’ils se
-présentent, et examiner ce qu’ils contenaient au moment où ils furent
-écrits.
-
-Le _Sefer Yerizah_ ou «Livre de la Création», qu’on attribua d’abord
-assez puérilement au patriarche Abraham, puis, sans certitude, à Rabbi
-Akiba, est somme toute l’œuvre d’un auteur inconnu qui le rédigea entre
-le VIIIe et le IXe siècle de notre ère.
-
-Pour donner une idée de cette œuvre, il suffira de transcrire ici
-quelques paragraphes du chapitre premier:
-
- «Par 32 voix merveilleuses de sagesse, Yah, Yehovah Zebaoth, Dieu
- vivant, Dieu fort élevé et sublime, demeurant éternellement, dont le
- nom est saint (il est sublime et saint) a tracé et créé son monde en
- trois livres: le livre proprement dit, le nombre et la parole.
-
- «Dix Sephiroth sans rien et 22 lettres dont 3 lettres fondamentales, 7
- lettres doubles et 12 lettres simples.
-
- «Dix Sephiroth sans rien, selon le nombre de 10 doigts, 5 en face de
- 5. Et l’alliance de l’Un est adaptée juste au milieu par la
- circoncision de la langue et la circoncision de la chair.
-
- «Dix Sephiroth sans rien; 10 et non 9, 10 et
- non 11. Comprends avec sagesse et médite avec intelligence, examine et
- creuse-les. Rapporte la chose à sa clarté et mets son auteur à sa
- place.
-
- «Dix Sephiroth sans rien, leur mesure est le 10 sans fin: profondeur
- de commencement et profondeur de fin; profondeur de bien et profondeur
- de mal; profondeur de haut et profondeur de bas; profondeur d’Orient
- et profondeur d’Occident; profondeur de Nord et profondeur de Sud; un
- maître unique, Dieu, roi fidèle, règne sur tous du haut de sa demeure
- sainte et éternelle.
-
- «Dix Sephiroth sans rien; leur aspect est comme l’éclair, mais leur
- fin n’a pas de fin. Son mot sur eux est qu’ils courent et viennent, et
- selon sa parole ils se précipitent comme la tempête et se prosternent
- devant son trône.
-
- «Dix Sephiroth sans rien; leur fin fixée à leur commencement et leur
- commencement à leur fin, comme une flamme attachée au charbon. Le
- maître est unique et il n’a pas de second. Or devant l’Un que
- comptes-tu?»
-
-Et cela continue ainsi, longuement, s’enfonçant dans une sorte
-d’incompréhensible superstition de lettres et de nombres, considérés
-comme des puissances abstraites. Il est certain que l’on fait dire à de
-tels textes tout ce qu’on veut et qu’on en tire ce qu’on désire. On y
-rencontre pour la première fois la notion des _Sephiroth_ que le _Zohar_
-développera amplement; et on y démêle un système de création où «le
-Verbe, c’est-à-dire la parole de Dieu, en exprimant les lettres _alef_,
-_mem_, _schin_, comme l’explique S. Karppe, l’un des plus savants
-commentateurs du livre énigmatique, donne naissance aux trois éléments,
-et, en produisant par ces lettres six combinaisons, il donne naissance
-aux six directions, c’est-à-dire donne aux éléments la faculté de se
-répandre dans tous les sens. Puis, imprimant dans ces éléments les 22
-lettres de l’alphabet, y compris les 3 lettres, _alef_, _mem_, _schin_
-(non plus en tant qu’éléments substantiels, mais formels), et en
-exprimant toute la variété de mots qui résultent de ces lettres, il
-produit toute la multiplicité des choses[48].»
-
- [48] S. KARPPE, _Études sur les origines et la nature du Zohar_, p.
- 159 et 163.
-
-Tout cela, on le voit, ne révèle rien de bien important; et je ne me
-serais pas arrêté à ces charades solennelles, si le _Sefer Yerizah_ ne
-jouissait chez les occultistes d’une réputation qui semble assez usurpée
-quand on y regarde de près, et s’il ne servait de point de départ et
-d’appui au Zohar qui s’y réfère constamment.
-
-Les occultistes ont essayé de nous donner des clefs du Sefer; mais
-j’avoue humblement que ces clefs ne m’ont rien ouvert. Somme toute, il
-est assez vraisemblable, comme le dit Karppe, que ce livre abscons est
-tout simplement le travail d’un pédagogue préoccupé de quintessencier en
-un manuel très court, toutes les connaissances scientifiques
-élémentaires relatives à la lecture et à la grammaire, à la cosmologie
-et à la physique, à la division du temps et de l’espace, à l’anatomie et
-à la doctrine juive; et qu’au lieu d’être l’œuvre d’un mystique c’est
-plutôt une sorte d’aide-mémoire ou d’Enchiridion mnémotechnique.
-
-
-II
-
-Le _Zohar_,--qui signifie l’_Éclat_,--comme le _Sefer Yerizah_, est le
-fruit d’une longue fermentation mystique qui remonte à une époque où le
-Talmud n’était pas encore clôturé, c’est-à-dire antérieure au VIe siècle
-de notre ère, et surtout à la période appelée Gaonique. Après une assez
-longue éclipse, ce mysticisme recommence environ 820 ans après J.-C., et
-se continue dans les écrits des grands théologiens juifs, Ibn Gabirol,
-Juda Hallévi, Abn-Ezra, et principalement dans ceux de Maïmonide.
-Ensuite, préparant directement la Kabbale, viennent l’École d’Isaac
-l’Aveugle qui est avant tout métaphysique, «abstraction des abstractions
-néo-platoniciennes», comme on l’a définie, où brille notamment
-Nachmanide, puis l’École d’Éléazar de Worms qui s’applique spécialement
-au mystère des lettres et des nombres, et l’École d’Abulafia qui
-développe la contemplation pure.
-
-Nous arrivons ainsi au Zohar proprement dit. Comme la Bible, comme les
-Védas, l’Avesta et le Livre des Morts égyptien, ce n’est pas un travail
-homogène, mais le produit d’une lente incubation, œuvre de
-collaborateurs anonymes et nombreux, incohérente, décousue, souvent
-contradictoire, où l’on trouve de tout, le meilleur comme le pire, les
-spéculations les plus hautes et les divagations les plus extravagantes
-et les plus puériles, le recueil, le réservoir ou plutôt le bazar où
-s’accumule pêle-mêle tout ce qui n’a pu trouver place dans la religion
-officielle, parce que trop hardi, trop élevé, trop bizarre ou trop
-étranger à l’esprit juif.
-
-Il n’est pas facile de fixer la date d’une œuvre de ce genre. Franck,
-pour faire valoir son antiquité, invoque sa forme chaldéenne; mais
-beaucoup de rabbins du Moyen âge écrivaient l’araméen chaldaïque.
-Ensuite on a soutenu qu’il était l’œuvre du Tanaïte Simon ben Jochaï
-(vers 150 après J.-C.), mais rien n’est venu confirmer cette
-attribution. On ne trouve aucune trace certaine de son existence avant
-la fin du XIIIe siècle. Le plus probable, et l’érudit S. Karppe arrive à
-cette conclusion après avoir longuement et minutieusement discuté toutes
-les hypothèses, est que Moïse de Léon, qui vécut au commencement du XIVe
-siècle, fut à coup sûr mêlé à la composition du Zohar; et s’il n’en fut
-pas l’auteur principal, ramassa dans un même tout un certain nombre de
-fragments mystiques, commentaires de l’Écriture, issus, comme tant
-d’autres œuvres de la littérature juive, de la collaboration d’écrivains
-multiples. En tous cas, il est certain que le Zohar tel que nous le
-connaissons est relativement moderne.
-
-
-III
-
-Au Jéhovah de la Bible, dieu unique, personnel, anthropomorphe et
-créateur direct de l’univers, le Zohar substitue ou plutôt superpose ou
-présuppose le _En-sof_, c’est-à-dire l’infini, le _Ayin_, c’est-à-dire
-le néant, l’Ancien des anciens, le Mystérieux des mystérieux, le Long
-Visage. L’En-Sof, c’est Dieu en soi, aussi inconnaissable, aussi
-inconcevable que la Cause sans cause ou l’Esprit suprême des Védas, dont
-il n’est qu’une réplique modifiée par le génie juif. Il est même plus
-près du néant que l’esprit suprême des Hindous, sa première
-manifestation, la première Séfirah, la «Couronne» est encore le néant;
-il est l’Ayin de l’Ayin, le néant du néant. On ne l’appelle même pas
-«Cela» comme dans l’Inde. «Lorsque tout était encore enveloppé en lui,
-dit le Zohar, Dieu était le mystérieux parmi les mystérieux. Alors, il
-était sans nom. Le seul terme qui lui convînt eût été l’interrogatif:
-Qui[49]»?
-
- [49] _Zohar_, II, 105.
-
-On ne peut en donner que des descriptions négatives et contradictoires.
-«Il est séparé puisqu’il est supérieur à tout, et il n’est pas séparé.
-Il a une forme et il n’a pas de forme. Il a une forme en tant qu’il
-établit l’univers et il n’a pas de forme en tant qu’il n’y est pas
-enfermé[50].»
-
- [50] _Zohar_, III, 288-a.
-
-Avant le développement de l’univers, il n’était pas ou n’était qu’un
-point d’interrogation dans le néant. Nous retrouvons donc ici, au
-départ, l’aveu d’une ignorance absolue, invincible, irréductible.
-L’En-Sof n’est qu’un agrandissement illimité de l’Inconnaissable; le
-Dieu de la Bible est absorbé et disparaît dans une immense abstraction;
-de là la nécessité du secret.
-
-Mais cette négation inconcevable, impénétrable, immobile, éternelle, il
-fallait, comme la Cause suprême des religions de l’Inde, la faire sortir
-de son néant et de son immobilité, la faire passer de l’infini au fini,
-de l’invisible au visible, et c’est ici que commencent les difficultés.
-Dieu étant l’infini, c’est-à-dire remplissant tout, comment, à côté de
-l’En-Sof, l’infini, y a-t-il place pour le Sof, le fini? Le Zohar est
-visiblement embarrassé et ses explications l’égarent loin de l’humble et
-grandiose simplicité de la théosophie hindoue. Il répugne à avouer son
-ignorance, il veut rendre compte de tout et, tâtonnant dans
-l’Inconnaissable, s’embrouille en des interprétations souvent
-inconciliables et, quand le sol manque sous ses pas, a recours à des
-allégories et à des métaphores pour masquer l’impuissance de la pensée
-ou donner une issue apparente à l’impasse où il s’est engagé. Il se
-demande un moment s’il admettra la création _ex nihilo_, en étendant à
-ce premier acte le caractère incompréhensible de la divinité; puis il
-paraît se raviser et se rallie à la doctrine de l’émanation qu’il a
-trouvée dans l’Inde, dans le Zoroastrisme et chez les néo-platoniciens.
-Il la modifie pour l’adapter au génie juif et la complique à l’extrême,
-sans parvenir à l’éclaircir.
-
-Cette théorie de l’émanation, dans le Zohar, est en effet étrangement
-obscure, incertaine, hétéroclite et tombe à chaque instant dans
-l’anthropomorphisme.
-
-Pour faire place à l’univers, Dieu qui remplissait tout se concentre, et
-dans l’espace laissé libre irradie sa pensée et extériorise une partie
-de lui-même. Cette première émanation ou irradiation c’est la première
-Séfirah, «La Couronne». Elle représente l’infini ayant fait un pas vers
-le fini, le Néant ayant fait un pas vers l’Être, la substance première.
-De cette première Séfirah, presque encore le néant, mais un néant plus
-accessible à notre esprit, émanent en évoluant deux nouvelles Séfiroth,
-la Sagesse, principe mâle, et l’Intelligence, principe femelle;
-c’est-à-dire qu’à partir de la «Couronne», apparaissent les contraires,
-la première différenciation des choses. De l’union de la Sagesse et de
-l’Intelligence naît la Science; nous avons ainsi l’Idée pure, la Pensée
-extériorisée et la Voix ou la Parole qui relie la première à la
-deuxième. A cette première trinité de Séfiroth en succède une autre: la
-Grâce ou Grandeur, la Justice ou Sévérité ou Force et leur médiatrice la
-Beauté. Enfin les Séfiroth confondues dans la Beauté évoluent encore et
-produisent un troisième groupe, Victoire, Gloire, Fondement, et enfin la
-Séfirah Empire ou Royauté qui réalise toutes les Séfiroth dans l’univers
-visible.
-
-L’ensemble des Séfiroth forme d’autre part le mystérieux Adam Kadmon,
-l’homme supérieur, l’homme primordial, dont les occultistes nous
-parleront abondamment et qui lui-même représente l’univers.
-
-Cette explication de l’inexplicable, comme toutes les explications de ce
-genre, n’explique en somme rien du tout et cache l’incompréhensible sous
-un flot d’ingénieuses métaphores. Obéissant, comme l’avaient fait les
-religions antérieures, à la nécessité de jeter un pont entre l’infini et
-le fini, entre l’inconcevable et la pensée, au lieu de se contenter
-comme l’Inde, du réveil ou du dédoublement de la Cause suprême, ou du
-Logos égyptien, Perse et néo-platonicien, elle multiplie les passerelles
-en multipliant les intermédiaires; mais pour être nombreuses, ces
-passerelles n’en aboutissent pas moins au même aveu d’ignorance. En tout
-cas cette explication, en dissimulant ce nouvel aveu sous un monceau
-d’images, a l’avantage de reléguer dans une sorte d’«_In pace_»
-inaccessible, le premier aveu, le plus embarrassant, l’aveu principal
-qui place hors de notre portée la cause première et l’existence de Dieu.
-A partir de la création des Séfiroth et de l’univers, l’En-Sof est
-généralement oublié; comme le «Cela» de l’Inde, comme le «Noun» de
-l’Égypte, on le passe volontiers sous silence, on s’interroge rarement à
-son sujet. Même pour une doctrine secrète et mystérieuse comme la
-Kabbale, il est trop secret, trop mystérieux, trop incompréhensible, et
-toute l’attention se porte uniquement sur des émanations que
-l’imagination lui prête et que l’on croit connaître parce qu’on leur a
-donné des noms, des vertus, des fonctions, des attributs, en un mot
-parce qu’on les a créées soi-même.
-
-
-IV
-
-Quand l’En-Sof a-t-il commencé ses émanations? A cette question que
-l’Inde résolvait par la théorie des sommeils et des réveils de Brahma,
-sans commencement ni fin, la Kabbale ne répond pas très clairement.
-«Avant, dit-elle, que Dieu eût créé ce monde, il avait créé beaucoup de
-mondes et il les avait fait disparaître jusqu’à ce qu’il lui vînt à la
-pensée de créer celui-ci[51].» Que sont devenus ces mondes disparus?
-«C’est le privilège, répond-elle, de la force du roi suprême que ces
-mondes qui ne purent prendre forme ne périssent pas, que rien ne périt,
-même le souffle de sa bouche; tout a sa place et sa destination et Dieu
-sait ce qu’il en fait. Même la parole de l’homme et le son de sa voix ne
-tombent pas dans le néant, toute chose a sa place et sa demeure[52].»
-
- [51] III, 61-b.
-
- [52] II, 100-b.
-
-Et notre monde que devient-il? Où va-t-il? Quelle est sa destinée? Le
-Zohar étant une œuvre hétéroclite, une compilation très tardive, sa
-doctrine, à cet égard, est beaucoup moins nette que celle du
-brahmanisme; mais dégagée des éléments illogiques et étrangers qui
-souvent traversent et détournent son cours, elle arrive également au
-panthéisme, et par le panthéisme à l’optimisme inévitable. L’En-Sof,
-l’infini, est tout, par conséquent tout est lui. Pour se manifester, le
-pur abstrait se développe par des intermédiaires et, se dégradant
-volontairement par bonté, aboutit à la pensée et à la matière qui n’est
-que la dernière dégradation de la pensée; et quand viendra l’ère
-messianique, «toute chose rentrera dans sa racine, comme elle en était
-sortie[53].»
-
- [53] III, 296.
-
-L’homme qui dans le Zohar est le centre du monde et le microcosme, peut
-déjà, dès sa mort, jouir de ce retour dans le parfait, et son âme
-purifiée recevoir le baiser de paix qui «l’unit à nouveau et à jamais à
-sa racine, à son principe[54]».
-
- [54] I, 68-a.
-
-Et le mal? Le mal dans le Zohar, comme dans le Brahmanisme, est la
-matière. «L’homme par sa victoire sur le mal triomphe de la matière ou
-plutôt subordonne en lui la matière à une vocation plus haute; il
-ennoblit la matière et la fait remonter du point extrême où elle était
-reléguée vers le lieu de ses origines. En lui, qui est le grand
-conscient, la matière prend conscience de la distance qui la sépare du
-bien suprême, et elle tend vers ce bien. Par l’homme les ténèbres
-aspirent vers la lumière, le multiple vers l’un, la nature entière vers
-Dieu.
-
-«Par l’homme Dieu se refait lui-même après avoir traversé toute la
-magnifique diversité des êtres. Puisque l’homme est une expression
-résumée de tout, quand il a vaincu le mal en lui, il l’a vaincu dans le
-tout, il entraîne dans son ascension tous les éléments inférieurs, et
-par sa montée s’opère la montée du cosmos tout entier[55].»
-
- [55] S. KARPPE, _op. cit._, p. 478.
-
-Mais pourquoi le mal était-il nécessaire? «Pourquoi, se demande le
-Zohar, si l’âme est d’essence céleste descend-elle sur la terre?» La
-réponse à cette grande question qu’aucune religion n’a donnée, le Zohar,
-selon son habitude quand il se trouve embarrassé, l’esquive par une
-allégorie: «Un roi envoya son fils à la campagne afin qu’il y devînt
-robuste et acquît les connaissances nécessaires. Après quelque temps on
-lui annonça que son fils avait grandi, qu’il s’était fortifié et que son
-éducation était achevée. Alors il envoya, par amour pour lui, la reine
-elle-même le prendre et le ramener au palais. Ainsi la nature enfante au
-roi de l’univers un fils, l’âme céleste et il l’envoie aux champs,
-c’est-à-dire dans l’univers terrestre afin qu’il se fortifie et
-s’ennoblisse[56].»
-
- [56] I, 245.
-
-Les disciples de R. Simon ben Zemach Durân, l’un des grands docteurs du
-Zohar, lui demandent: «Ne vaudrait-il pas mieux que l’homme ne fût pas
-né, plutôt que de naître avec la faculté de pécher et d’irriter Dieu?»
-Et le maître répond: «Certes non, car l’univers, sous la forme qu’il a,
-est ce qu’il y a de meilleur. Or, la loi est indispensable au maintien
-de cet univers, autrement l’univers serait un désert; et l’homme à son
-tour est indispensable à la loi...» Les disciples comprirent et dirent:
-«Certes Dieu n’a pas créé le monde sans cause; la loi est en effet le
-vêtement de Dieu, ce par quoi il est accessible. Sans la vertu humaine
-Dieu n’aurait qu’un vêtement misérable. Celui qui fait le mal souille en
-son âme le vêtement de Dieu, et celui qui-accomplit le bien se revêt de
-la magnificence divine[57].» Nous aurions mauvaise grâce de nous montrer
-plus exigeants que ces disciples accommodants et respectueux.
-
- [57] I, 23-a-b.
-
-Une autre question capitale, l’éternité des peines, est également
-esquivée. Logiquement, une religion panthéiste ne saurait admettre que
-Dieu châtie et torture éternellement une partie de lui-même. Le Zohar
-dit bien quelque part: «Combien y a-t-il d’âmes et d’esprits qui sont
-roulés éternellement et ne revoient plus jamais les parvis célestes!»
-
-Mais d’un autre côté, il enseigne expressément la doctrine de la
-transmigration, c’est-à-dire de la purification graduelle des âmes par
-les existences successives; et il appuie cette doctrine évidemment
-empruntée aux grandes religions antérieures, sur des textes de la Bible,
-entre autres sur l’Ecclésiaste (IV, 2), où il est dit: «Et je loue les
-morts qui sont déjà morts plus que les vivants qui vivent encore.» Que
-signifie, se demande le Zohar, les morts qui sont déjà morts? Ce sont
-ceux qui sont déjà morts une fois auparavant, c’est-à-dire qui n’en sont
-plus à leur première pérégrination. Or, il est évident que la doctrine
-de la transmigration purificatrice exclut nécessairement les peines
-éternelles.
-
-
-V
-
-Le Zohar est donc, je l’ai déjà dit, une vaste compilation anonyme qui,
-sous prétexte de révéler à des initiés le sens secret de la Bible et
-spécialement du Pentateuque, habille de vêtements juifs les grands aveux
-d’ignorance des grandes religions antérieures, en surchargeant ces
-vêtements de tous les ornements nouveaux et compliqués que lui
-fournissent les Esséniens, les néo-platoniciens, les gnostiques et même
-les premiers siècles du christianisme. Il est, qu’il l’avoue ou non, sur
-les points capitaux, nettement agnostique, comme le Brahmanisme. Il est
-panthéiste comme lui. Pour lui aussi la création est plutôt une
-émanation et le mal est également la matière et la séparation ou la
-multiplicité, et le bien le retour à l’esprit et à l’unité. Il admet
-enfin la transmigration des âmes et leur purification et par conséquent
-le Karma, de même que l’absorption finale en la divinité, c’est-à-dire
-le Nirvana.
-
-Il est curieux de le constater, nous avons ici, pour la première
-fois,--car les autres ne sont pas arrivées jusqu’à nous,--une doctrine
-ésotérique et se proclamant telle, et cette doctrine n’a pas autre chose
-à nous apprendre que ce que nous apprenaient sans réticences et sans
-mystères, du moins à leur début, les religions primitives. Comme
-celles-ci, avec ses grands aveux et ses expédients, différents de forme,
-mais au fond identiques, pour passer du néant à l’être, de l’infini au
-fini, de l’inconnaissable au connu, elle appartient à la même tradition
-rationaliste qui tente d’expliquer l’inexplicable par de plausibles
-hypothèses et des inductions auxquelles nous pourrions donner d’autres
-tournures et d’autres noms, mais qu’en somme nous serions incapables,
-même aujourd’hui, d’améliorer sensiblement. Tout au plus serions-nous
-tentés de renoncer à toute explication et d’étendre l’aveu d’ignorance à
-l’ensemble des origines, des manifestations et des fins de la vie, ce
-qui serait peut-être le plus sage.
-
-Elle nous montre ainsi que toute doctrine secrète ne fut probablement
-jamais et sans doute ne saurait être autre chose; et que les révélations
-les plus hautes qu’on nous ait apportées furent toujours tirées de
-l’homme par l’homme même.
-
-On imagine facilement l’importance que prit durant le Moyen âge cette
-doctrine occulte. Connue seulement de quelques initiés, enveloppée de
-formules et d’images incompréhensibles, chuchotée de bouche à oreille au
-milieu de dangers terribles, elle avait un rayonnement souterrain, une
-sorte d’attrait sombre et irrésistible. Elle regardait le monde de
-beaucoup plus haut que la Bible qu’elle considérait comme un tissu
-d’allégories derrière lesquelles se cachait une vérité qu’elle
-connaissait seule; elle apportait aux hommes, à travers les broussailles
-de ses végétations bizarres et parasites, les derniers échos des grands
-enseignements de la raison humaine à son aurore.
-
-
-
-
-LES HERMÉTISTES
-
-
-I
-
-Tout l’occultisme ou l’hermétisme du Moyen âge sort donc de la Kabbale
-et des écrits alexandrins en y ajoutant peut-être certaines traditions
-de pratiques magiques très répandues dans l’ancienne Égypte et la
-Chaldée.
-
-La partie théosophique et philosophique de cet occultisme n’a donc rien
-à nous apprendre. Elle n’est qu’un reflet déformé, une redite
-extrêmement corrompue et souvent méconnaissable de ce que nous avons
-déjà vu et entendu. L’appareil mystérieux dont elle s’entoure, et qui
-d’abord intrigue et fait illusion, n’est qu’une précaution indispensable
-pour cacher aux yeux de l’Église les affirmations défendues, hérétiques
-et dangereuses qu’elle renfermait. L’iconographie occultiste, les
-signes, les étoiles, les triangles, les pentagrammes, les pentacles
-étaient au fond des aide-mémoire, des mots de passe, ou des sortes de
-rébus qui permettaient aux affidés de se reconnaître et de se
-communiquer des vérités que menaçaient sans cesse le bûcher et, après
-les explications qu’on nous a données, ne recèlent et ne pouvaient rien
-recéler qui ne nous semble aujourd’hui parfaitement admissible et
-inoffensif.
-
-L’alchimie même, qui demeure la région la plus intéressante de
-l’occultisme médiéval, n’est en somme qu’un trompe-l’œil, une sorte
-d’écran derrière lequel les véritables initiés cherchaient le secret de
-la vie. «Le Grand œuvre, dit Éliphas Lévi, n’était pas à proprement
-parler le secret de la transmutation des métaux, résultat accessoire,
-mais l’arcane universel de la vie, la recherche du point central de
-transformation où la lumière se fait matière et se condense en une terre
-qui contient en elle le principe du mouvement et de la vie... C’est la
-fixation de la lumière astrale par une magie souveraine de la volonté.»
-Ce qui nous mène aux phénomènes odiques, dont nous parlerons plus loin,
-qui nous mettent sur la voie de cette fixation.
-
-Bien plus, aux yeux des grands initiés, la recherche de l’or n’était
-qu’un symbole qui voilait la recherche du divin et des facultés divines
-dans l’homme; et seuls les alchimistes inférieurs qui prenaient au pied
-de la lettre les indications cabalistiques des grimoires, s’épuisaient à
-résoudre des problèmes et se ruinaient à poursuivre des expériences qui
-du reste firent faire à la chimie des progrès et des découvertes que,
-sur certains points, elle n’a pas encore dépassés.
-
-
-II
-
-D’autre part, on s’imagine trop volontiers que l’occultisme du Moyen âge
-est avant tout diabolique. La vérité est que les initiés ne croyaient
-pas au démon et ne pouvaient y croire, puisqu’ils n’admettaient pas la
-révélation chrétienne telle que l’Église la leur présentait. «Pas de
-démons en dehors de l’humanité» est un des axiomes fondamentaux du haut
-occultisme. «C’est, disait Van Helmont, le fruit d’une paresse sans
-bornes que d’attribuer au diable ce que nous ne connaissons pas.» «Il ne
-faut pas en laisser l’honneur au diable», protestait de son côté
-Paracelse.
-
-Les démons et les diables, les anges déchus ou les damnés entourés de
-flammes éternelles ne grouillent que dans les bas-fonds de la magie
-noire ou de la sorcellerie. La fantasmagorie des sabbats nous masque
-trop souvent le véritable occultisme qui était avant tout, au sein d’un
-péril de mort incessant et parmi des ténèbres hostiles, la recherche
-tâtonnante et passionnée d’une vérité, ou du moins d’une apparence de
-vérité, car il n’y a pas autre chose en ce monde, qui avait rayonné, qui
-rayonnait peut-être encore quelque part, mais qui semblait perdue et
-dont on ne retrouvait que des débris précieux mais informes, mêlés à
-l’épaisse poussière de mensonges irritants et décevants; et le meilleur
-des forces s’épuisait à un triage ingrat.
-
-
-III
-
-Écartant les esprits infernaux, ils croyaient cependant à l’existence et
-à l’intervention d’autres êtres invisibles. Ils étaient convaincus que
-le monde qui échappe à nos sens est beaucoup plus peuplé que celui que
-nous percevons, et que nous vivons au milieu d’une foule de présences
-diaphanes mais attentives et actives qui, le plus souvent, agissent sur
-nous à notre insu, mais sur lesquels, par une éducation spéciale de
-notre volonté, nous pouvons agir à notre tour. Ces invisibles ne
-sortaient pas de l’enfer, puisque pour les initiés du Moyen âge, presque
-aussi sûrement que pour les fidèles des grandes religions, aux temps où
-l’initiation n’était pas encore nécessaire, l’enfer n’était pas un lieu
-de torture et de malédiction, mais un état d’âme après la mort.
-C’étaient ou des esprits errant hors de la chair, valant à peu près ce
-qu’ils avaient valu durant leur vie terrestre, ou les esprits d’êtres
-qui n’avaient pas encore été incarnés, appelés élémentaux, esprits
-neutres, indifférents, moralement amorphes et abouliques et faisant le
-bien ou le mal selon la volonté de celui qui avait appris à les dominer.
-
-Il est incontestable que certaines expériences de nos spirites,
-notamment celles de la «Correspondance croisée», certaines apparitions
-posthumes presque scientifiquement constatées, certains phénomènes de
-matérialisation, d’idéoplastie et de lévitation remettent sérieusement
-en question la plausibilité de ces théories.
-
-Quant aux scènes d’évocation qui flottent souvent entre la haute magie
-et la goétie ou magie noire, et qui, aux yeux du vulgaire, occupent,
-avec l’alchimie et l’astrologie, les trois points culminants de
-l’occultisme, leur appareil solennel, leurs formules cabalistiques et
-leur rituel impressionnant mis à part, elles correspondent exactement
-aux évocations plus familières qui se font chaque jour autour de nos
-tables tournantes, de l’humble «Ouid-Ja» ou des miroirs magiques. Elles
-correspondent aussi aux manifestations que produisait par exemple la
-célèbre Eusapia Paladino et que réalise en ce moment, sous les contrôles
-les plus sévères, le médium de Mme Bisson, avec cette différence qu’au
-lieu du fantôme humain qu’attendent aujourd’hui les assistants, les
-croyants du Moyen âge voulaient voir le diable en personne, et le diable
-qui hantait leur pensée leur apparaissait tel qu’ils se l’imaginaient.
-
-Y a-t-il en ces manifestations auto-suggestion, suggestion collective,
-exsudation, transfert et cristallisation de matière spiritualisée
-empruntée aux spectateurs, ou s’y mêle-t-il un élément extra-terrestre
-et inconnu? S’il est impossible de le démêler quand il s’agit de faits
-qui se passent sous nos yeux, à plus forte raison serait-il téméraire de
-trancher la question quand elle s’adresse à des phénomènes vieux de
-plusieurs siècles, qui ne nous sont connus que par des relations plus ou
-moins tendancielles.
-
-
-IV
-
-Enfin l’alchimie et l’astrologie, les deux autres sommets auxquels je
-viens de faire allusion, sont, dans l’occultisme du Moyen âge, des
-sciences de seconde main qui ne nous apportent, au point de vue du grand
-secret, aucun élément nouveau et dont les origines grecques, juives et
-arabes ne se rattachent à l’Égypte et à la Chaldée que par des écrits
-apocryphes et relativement récents. Cette étude, en ce qui concerne
-l’alchimie, a été magistralement faite par Pierre Berthelot dans son
-livre sur «_les Origines de l’Alchimie_». Il a épuisé le sujet, tout au
-moins en sa partie chimique; mais on pourrait peut-être compléter son
-œuvre au point de vue hyperchimique, ou métachimique ou psychochimique
-qui ne semble pas moins important. Il serait également souhaitable qu’un
-grand astronome philosophe nous donnât sur l’astrologie le pendant de
-cet admirable travail; mais jusqu’ici les sources sont si pauvres qu’il
-ne paraît guère possible de l’entreprendre. Il en faudrait faire autant
-pour la médecine hermétique qui du reste est liée à l’alchimie et à
-l’astrologie.
-
-Mais l’alchimie et l’astrologie qui ne sont en somme que de la chimie et
-de l’astronomie transcendentales, prétendant dépasser la matière et les
-astres pour atteindre les principes spirituels et éternels qui
-constituent l’une et dirigent les autres, ne nous réserveraient
-peut-être des surprises et des révélations que si l’on pouvait remonter
-directement à leurs sources hindoues, égyptiennes et chaldéennes, ce
-qu’on n’a pu faire jusqu’ici, car nous n’avons, qui s’en rapproche, que
-le fameux Papyrus de Leyde, et cet unique document n’est que le carnet
-d’un orfèvre égyptien renfermant des formules pour composer des
-alliages, dorer les métaux, teindre les étoffes en pourpre et imiter et
-falsifier l’or et l’argent.
-
-
-V
-
-Parmi les occultistes médiévaux, presque tous alchimistes, bornons-nous
-à rappeler les noms de Raymond Lulle (XIIIe siècle), _Doctor
-Illuminatus_, auteur de l’_Ars Magna_, à peu près illisible aujourd’hui,
-Nicolas Flamel (XVe siècle), qui selon Berthelot n’est qu’un pur
-charlatan, Reuchlin, Weigel, le maître de Boëhme, Bernard le Trévisan,
-Basile Valentin qui étudia surtout l’antimoine, les deux Isaac, père et
-fils, Jean Trithème, qu’Éliphas Lévi appelle «le plus grand magicien
-dogmatique du Moyen âge», bien que sa célèbre cryptographie,
-_Polygraphia_ ou _Steganographia_, soient des jeux de lettres assez
-puérils, et son élève, Cornélius Agrippa auteur de _De Occulta
-Philosophia_, qui réédite simplement des théories de l’école
-d’Alexandrie, et n’est, au dire d’Éliphas Lévi, «qu’un audacieux
-profanateur, heureusement très superficiel dans ses écrits». Nous avons
-encore, au XVIe siècle, Guillaume Postel qui sut le grec, l’hébreu et
-l’arabe, voyagea beaucoup et rapporta en Europe d’importants manuscrits
-orientaux, entre autres les œuvres d’Aboul-Féda, l’historien arabe du
-XIIIe siècle. «Le cher et bon Guillaume Postel, écrit Éliphas Lévi dans
-une lettre au baron Spédaliéri, notre père en la Sainte Science, puisque
-nous lui devons la connaissance du Sefer Jesirah et du Zohar, eût été le
-plus grand initié de son siècle si le mysticisme ascétique et le célibat
-forcé n’avaient fait monter à son cerveau les fumées enivrantes de
-l’enthousiasme qui ont fait parfois délirer sa haute raison», remarque,
-soit dit en passant, qui, pourrait s’appliquer à des hermétistes
-d’autres temps et d’autres pays.
-
-Après Henri Khunrath, Oswald Crollius, etc., nous passons au XVIIe
-siècle, à ses débuts, la grande époque de l’alchimie qui se rapprocha
-davantage de la science proprement dite. Van Helmont découvre le suc
-gastrique, Glauber le sulfate de soude, les huiles lourdes du goudron et
-entrevoit le chlore, tandis que Kunckel trouve le phosphore.
-
-Si je faisais ici une histoire générale de l’occultisme, au lieu de
-rechercher simplement ce qu’ont à nous apprendre d’inédit les derniers
-adeptes, conscients ou inconscients d’une sagesse occulte dont nous
-avons suivi les traces à travers les âges, j’aurais dû m’arrêter un
-instant à ces mystérieux Templiers qui adoptèrent en partie les
-traditions juives et les récits du Talmud; et auxquels succédèrent les
-Rose-Croix. Je devrais aussi mettre à part et étudier un peu plus
-longuement deux figures bizarres et énigmatiques qui dominent et
-résument tout l’occultisme du Moyen âge, à savoir Paracelse et Jakob
-Boëhme. Mais à les étudier de près on constate qu’eux non plus, quelles
-que soient leurs prétentions, ne tirèrent pas d’une source inconnue les
-révélations qu’ils apportèrent et qui bouleversèrent leurs
-contemporains.
-
-Philippus-Auréolus-Théophrastus-Bombast von Hohenheim, dit Paracelsus
-(traduction approximative de Hohenheim), né en Suisse en 1493 et mort à
-Salzbourg en 1541, porte le poids d’une injuste légende qui le
-représente comme un ivrogne, un débauché, un charlatan et un fou. Il eut
-sans doute bien des défauts et ne paraît pas toujours parfaitement
-équilibré, mais n’en demeure pas moins un des êtres les plus
-extraordinaires que mentionne l’histoire. Il était néo-platonicien et
-par conséquent n’ignorait pas les écrits alexandrins accessibles aux
-hermétistes de son temps; mais il est probable qu’en outre, au cours de
-ses voyages en Turquie et en Égypte, il eut plus directement
-connaissance de certaines traditions asiatiques au sujet du corps
-éthérique ou astral, théories sur lesquelles il fonda toute sa médecine.
-Il enseigne en effet, comme l’enseignaient d’anciens traités hindous
-qu’ont depuis remis en lumière les théosophes, que nos maladies viennent
-non pas de notre corps physique mais de notre corps éthérique qui
-correspond à peu près à ce que nous appelons aujourd’hui le
-subconscient, et qu’en conséquence il faut agir avant tout sur ce
-subconscient. Il est certain que bien des faits, dans bien des cas,
-tendent à confirmer cette hypothèse, et c’est peut-être de ce côté que
-s’orientera la thérapeutique de demain. Selon lui, les plantes mêmes ont
-un corps éthérique, et les médicaments n’agissent pas en vertu de leurs
-propriétés chimiques mais en vertu de leurs propriétés astrales, ce qui
-est encore un point que la découverte assez récente de l’«Od», que nous
-retrouverons plus loin, semble corroborer.
-
-Ses idées touchant l’existence d’un fluide vital universel, l’Akahsa des
-Hindous, qu’il appelait l’Alkahest, et de la Lumière astrale des
-Kabbalistes, sont aussi de celles que nos théories modernes sur le rôle
-prépondérant de l’éther rappellent à notre attention. Il est évident,
-d’autre part, qu’il a souvent dépassé la mesure; en systématisant à
-outrance et puérilement des concordances purement apparentes ou verbales
-entre certaines parties du corps humain et celles des plantes
-médicinales; de même que ses affirmations au sujet des _Archées_, sortes
-de génies particuliers préposés au fonctions des divers organes et ses
-fantaisies charlatanesques de l’_Homunculus_, ne sont plus défendables.
-Mais ces erreurs étaient inhérentes à la science de son temps et ne sont
-peut-être pas beaucoup plus ridicules que les nôtres. Tout compte fait,
-il reste de lui le souvenir d’un précurseur bien étonnant et d’un
-visionnaire prodigieux.
-
-Quant à Jakob Boëhme, le fameux cordonnier de Goerlitz, son cas serait
-miraculeux et absolument inexplicable s’il avait réellement été
-l’illettré qu’on a dit. Mais cette légende doit être décidément écartée.
-Boëhme avait étudié les théosophes allemands, notamment Paracelse, et
-connaissait parfaitement les néo-platoniciens dont il réédite en somme
-les doctrines, en les déformant un peu, en les enveloppant d’une
-phraséologie plus obscure mais parfois inattendue et très
-impressionnante, et en y mêlant des éléments de Kabbale, de
-mathématiques mystiques et d’alchimie. Je renvoie ceux qu’intéresserait
-cet esprit étrange et assurément génial, mais très inégal--car il y a
-dans son œuvre un fatras illisible--à l’étude que lui a consacrée Émile
-Boutroux sous ce titre: _Le Philosophe Allemand Jacob Bœmhe_. Ils ne
-sauraient trouver meilleur guide.
-
-
-
-
-LES OCCULTISTES MODERNES
-
-
-I
-
-Avant les découvertes des indianistes et des égyptologues, les
-occultistes modernes que l’on peut,--mettant à part Swedenborg, un grand
-visionnaire isolé,--faire remonter à Martinez Pasqualis, né en 1715 et
-mort en 1779, ont forcément travaillé sur les mêmes textes et les mêmes
-traditions, s’attachant tour à tour, selon leurs goûts, à la Kabbale, ou
-aux théories alexandrines. Pasqualis n’a rien écrit, mais a laissé la
-légende d’un prestigieux magicien. Son disciple, Claude de Saint-Martin,
-«le Philosophe Inconnu», est une sorte de théosophe intuitif qui finit
-par redécouvrir Jakob Boëhme. Ses livres, bien pensés et remarquablement
-écrits, peuvent encore se lire avec plaisir et même avec fruit. Sans
-nous arrêter au comte de Saint-Germain, qui prétendait avoir gardé le
-souvenir de toutes ses existences antérieures, à Cagliostro, puissant
-illusionniste et redoutable charlatan, au marquis d’Argens, à dom
-Pernetty, à d’Espréménil, à Lavater, à Eckartshausen, à Delille de
-Salle, à l’abbé Terrasson, à Bergasse, à Clootz, à Court de Gebelin, ni
-à tous les mystiques qui vers la fin du XVIIIe siècle pullulèrent dans
-l’aristocratie et les loges maçonniques et faisaient partie des
-associations secrètes qui préparèrent la Révolution, mais n’ont rien de
-sérieux à nous apprendre, retenons le nom de Fabre d’Olivet, écrivain de
-premier ordre, qui nous donne de la Genèse de Moïse une interprétation
-nouvelle, hardie et grandiose sur la valeur de laquelle, n’étant pas
-hébraïsant, je n’ai pas qualité pour me prononcer, mais que la Kabbale
-récemment étudiée semble confirmer et qui se présente entourée d’un
-appareil scientifique et philologique impressionnant.
-
-
-II
-
-Et voici Éliphas Lévi avec ses livres aux titres inquiétants: _Histoire
-de la Magie_, _La Clef des Grands Mystères_, _Dogme et rituel de la
-Haute Magie_, _Le Grand Arcane ou l’Occultisme dévoilé_, etc., le
-dernier maître de l’occultisme proprement dit, de l’occultisme qui
-précède immédiatement celui de nos métapsychistes qui ont définitivement
-renoncé à la Kabbale, à la Gnose, aux Alexandrins et ne se réclament
-plus que de l’expérience scientifique.
-
-Éliphas Lévi, de son vrai nom Alphonse-Louis-Constant, né en 1810 et
-mort en 1875, résume en quelque sorte tout l’occultisme du Moyen âge
-avec ses tâtonnements, ses demi-vérités, ses connaissances tronquées,
-ses intuitions, ses irritantes obscurités, ses agaçantes réticences, ses
-erreurs et ses préjugés. Écrivant avant d’avoir su ou voulu profiter des
-principales découvertes des indianistes et des égyptologues et des
-travaux de la critique contemporaine, dénué lui-même de tout esprit
-critique, il ne travaillait que sur les documents médiévaux dont nous
-avons parlé; et le Séfer Yerizah, le Zohar (dont il ne connaissait du
-reste que les fragments fantaisistes de la _Kabbala Denudata_), le
-Talmud et l’Apocalypse mis à part, s’attachait de préférence aux plus
-indiscutablement apocryphes. A côté de ceux que je viens de citer, ses
-trois livres de chevet étaient le _Livre d’Hénoch_, les _Écrits d’Hermès
-Trismégiste_ et le _Tarot_.
-
-Le _Livre d’Hénoch_, attribué par la légende au patriarche Hénoch, fils
-de Jared et père de Mathusalem, doit se placer aux environs de l’ère
-chrétienne, attendu que le dernier événement connu par son auteur est la
-guerre d’Antiochus Sidetes contre Jean Hyrcan. C’est un livre
-apocalyptique, probablement écrit par un Essénien, comme le prouve son
-angéologie, et qui exerça une profonde influence sur le mysticisme juif
-d’avant le Zohar.
-
-Les _Écrits d’Hermès Trismégiste_, que Louis Ménard a traduits et
-auxquels il a consacré une étude définitive[58], attribués à Thoth,
-l’Hermès égyptien, nous révèlent dans leur conception de Dieu de très
-curieuses analogies avec les livres sacrés de l’Inde, notamment le
-_Baghavat-Gita_, nous montrent une fois de plus l’universelle
-infiltration de la grande religion primitive. Mais chronologiquement, il
-n’y a pas le moindre doute: le _Poimandrès_, l’_Asclépios_ et les
-fragments du _Livre Sacré_, sont nés à Alexandrie. La théologie
-hermétique est pleine de pensées et d’expressions néo-platoniciennes et
-d’autres empruntées à Philon; et des passages entiers du _Poimandrès_
-peuvent être juxtaposés à l’_Apocalypse_ de Saint-Jean et lui font écho,
-ce qui prouve que les deux ouvrages ont été écrits à des dates peu
-éloignées l’une de l’autre. Il n’est donc pas surprenant que, non plus
-que Jamblique, ils n’aient rien à nous apprendre sur la religion de
-l’antique Égypte, puisqu’à l’époque où les Grecs l’étudièrent, la
-symbolique de cette religion, comme le remarque Louis Ménard, était déjà
-une lettre morte pour ses prêtres eux-mêmes.
-
- [58] LOUIS MÉNARD, _Hermès Trismégiste_.
-
-Quant au _Tarot_, il serait, au dire des occultistes, le premier livre
-écrit de main humaine et antérieur à ceux de l’Inde, d’où il aurait
-passé en Égypte. Malheureusement, on n’en trouve pas trace dans
-l’archéologie de ces deux pays. Il est vrai qu’une chronique italienne
-nous apprend que le premier jeu de cartes, qui n’est que le Tarot
-vulgarisé, fut importé à Viterbe, en 1379, par les Sarrasins, ce qui
-révèle une origine orientale. En tout cas, sous sa forme actuelle, il ne
-remonte qu’à Jacquemin Gringonneur, enlumineur du temps de Charles VI.
-
-Il est évident qu’ainsi documenté, Éliphas Lévi n’a rien de bien sérieux
-à nous révéler. Il est en outre embarrassé par l’ingrate et impossible
-tâche qu’il s’est imposée en voulant concilier l’occultisme avec le
-dogme catholique. Mais son érudition, dans sa sphère, est remarquable,
-et il a parfois d’étonnantes intuitions qui semblent avoir entrevu,
-notamment en ce qui touche aux médiums, aux fluides odiques, aux
-manifestations de l’astral, plus d’une découverte de nos métapsychistes.
-En outre, lorsqu’il aborde un sujet qui n’est pas purement chimérique,
-et qui tient à des réalités profondes, en morale par exemple, et même en
-politique, et quand, comme le font fréquemment les occultistes, il ne
-s’enveloppe pas d’énervants sous-entendus qui paraissent craindre d’en
-dire trop et ne trahissent au fond que la peur de n’avoir rien à dire,
-il lui arrive d’écrire d’excellentes pages qui, après la vogue exagérée
-dont elles jouirent, ne méritent pas l’injuste oubli auxquelles on
-semble les condamner.
-
-
-III
-
-Dans l’école d’Éliphas Lévi, et suivant à peu près les mêmes errements,
-on peut ranger deux hommes de valeur: Stanislas de Guaita et le docteur
-Encausse, plus connu sous le nom de Papus. Leur cas est assez spécial.
-Ce sont deux grands érudits qui connaissent à fond la littérature
-kabbalistique, gréco-égyptienne et tout l’hermétisme du Moyen âge. Ils
-sont également au courant des travaux des orientalistes, des
-égyptologues, des théosophes et des recherches de nos occultistes
-purement scientifiques. Ils savent aussi que les textes qu’ils invoquent
-sont des apocryphes extrêmement suspects; et quoiqu’ils le sachent et
-parfois le proclament, ils partent de ces textes, s’y attachent, s’y
-confinent et fondent sur eux leurs théories, comme s’il s’agissait de
-documents authentiques et indiscutables. Ainsi de Guaita édifie la
-partie la plus importante de son œuvre sur la «Table d’émeraude», un
-apocryphe de l’apocryphe Trismégiste, après avoir déclaré: «Nous ne
-chicanerons point sur l’authenticité, l’attribution et la date de l’un
-des documents les plus magistralement initiatiques que nous ait transmis
-l’antiquité gréco-égyptienne.
-
-«Les uns s’obstinent à n’y voir que l’œuvre amphigourique d’un rêveur
-alexandrin, d’autres taxent même ce document d’apocryphe du Ve siècle.
-Quelques-uns le veulent de quatre mille ans plus ancien.
-
-«Que nous importe... Il est certain que cette page résume les traditions
-de l’antique Égypte[59].»
-
- [59] STANISLAS DE GUAITA, _La Clef de la Magie noire_, p. 119.
-
-Ce n’est pas certain du tout, attendu que les monuments authentiques de
-l’Égypte des Pharaons ne nous fournissent absolument rien qui confirme
-ce résumé abscons, et le «Que nous importe», n’est-il pas bien cavalier
-quand il s’agit d’un texte dont on fait la clef de voûte de sa doctrine?
-
-De son côté, Papus consacre un volume entier au commentaire du Tarot,
-dans lequel il voit le plus ancien monument de la sagesse ésotérique,
-alors qu’il sait mieux que personne qu’on n’en retrouve pas de traces
-authentiques avant le XIVe siècle.
-
-En signalant cette faille bizarre à la base de leur œuvre,--et
-naturellement elle a de nombreuses ramifications,--je n’entends
-nullement suspecter l’honnêteté, l’évidente bonne foi de cette œuvre
-extrêmement intéressante, pleine d’aperçus originaux, d’intuitions,
-d’hypothèses, d’interprétations, de rapprochements ingénieux, de
-recherches et de trouvailles curieuses. Ils savent tous deux beaucoup de
-choses oubliées ou négligées, qu’il est bon de rappeler parfois; et si
-Papus, trop pressé, bâcle souvent ses volumes, de Guaita soigne
-toujours, presque à l’excès, sa phrase hautaine, attentive, miroitante
-et un peu compassée.
-
-
-IV
-
-La situation des néo-théosophes, offre quelque analogie avec celle des
-trois occultistes dont je viens de parler. On sait que la «Société
-Théosophique» fut fondée en 1875, par Mme Blavatzky. Je n’ai pas à juger
-ici, au point de vue moral, cette femme énigmatique. Il est certain que
-le rapport du Dr Hodgson, spécialement envoyé aux Indes, en 1884, par la
-«Society for Psychical Research», afin de faire une enquête sur son cas,
-jette sur elle une ombre assez fâcheuse. Néanmoins, après avoir revu les
-pièces du procès, je conviens qu’il est après tout fort possible que le
-très honnête Hodgson ait été lui même victime de supercheries plus
-diaboliques que celles qu’il croyait démasquer. Je sais encore qu’on
-impute à Mme Blavatzky et à d’autres théosophes, de nombreux plagiats;
-on prétend notamment que _Le Bouddhisme ésotérique_ de A.-P. Sinnet et
-_La Doctrine secrète_ seraient d’un nommé Palma, dont les manuscrits
-auraient été achetés par les fondateurs de la Société Théosophique, ou
-des démarquages à peine déguisés d’ouvrages parus vingt ans auparavant,
-sous la signature d’occultistes occidentaux, notamment de Louis Lucas.
-
-Je ne m’attarderai pas à ces questions qui me semblent beaucoup moins
-importantes que celle des documents préhistoriques et secrets et des
-commentaires ésotériques sur lesquels repose toute la révélation
-théosophique. Quels qu’en soient l’auteur ou les auteurs, je prends
-l’œuvre telle qu’elle se présente. _L’Isis dévoilée_, _La Doctrine
-secrète_ et les autres écrits, très nombreux, de Mme Blavatzky, forment
-un monument énorme et mal équilibré, ou plutôt une sorte de chantier
-colossal, où la suprême sagesse, la plus exceptionnelle et la plus vaste
-érudition, et les débris les plus douteux de la science, de la légende
-et de l’histoire, les hypothèses les plus impressionnantes et le plus
-dénuées de fondement, les faits les plus exacts et les plus
-invraisemblables, les idées les plus justes et les plus chimériques, les
-rêves les plus hauts et les rêveries les plus incohérentes, sont
-déversés pêle-mêle par tombereaux inépuisables. Il y a donc dans cette
-accumulation de matériaux un déchet considérable, des affirmations
-fantastiques que l’on rejette _à priori_; mais il faut reconnaître, si
-l’on veut être impartial, qu’on y trouve aussi des spéculations qui
-comptent parmi les plus grandioses qu’on ait faites. Le fond en est
-évidemment védique ou plutôt brahmanique et védandique et se trouve dans
-des textes qui n’ont rien d’occulte. Mais à ces textes des indianistes
-officiels, les théosophes en superposent d’autres qu’ils prétendent
-beaucoup plus anciens et plus purs et qui leur sont fournis et expliqués
-par des adeptes hindous, héritiers directs de la Sagesse immémoriale et
-secrète. Il est certain que leurs écrits sans rien révéler de nouveau
-sur les points essentiels des grands aveux d’ignorance qui se trouvent à
-l’horizon des religions anciennes, y ajoutent une foule
-d’éclaircissements, de commentaires, de théories et de détails qui
-seraient extrêmement intéressants s’ils nous étaient offerts après avoir
-été soumis à une critique historique et philologique aussi rigoureuse
-que celle que firent subir à leurs documents les indianistes qui ne se
-prétendent pas initiés. Malheureusement il n’en va pas ainsi. Prenons
-par exemple le _Livre de Dzyan_, c’est-à-dire les Slocas ou stances
-mystérieuses qui se trouvent à la base de toute la doctrine secrète de
-Mme Blavatzky. Il nous est présenté comme «un manuscrit archaïque,
-assemblage de feuilles de palmiers rendu, par quelque procédé inconnu,
-inaltérable à l’eau, à l’air et au feu, et écrit dans une langue perdue,
-le _Sinzar_, antérieure au sanscrit et que comprennent seuls quelques
-rares adeptes hindous», et c’est tout. Pas un mot pour nous dire d’où
-provient ce manuscrit, comment il a été miraculeusement conservé, ce
-qu’est le _Sinzar_, à laquelle des cent langues, auquel des cinq ou six
-cents dialectes hindous il se rattache, comment il s’écrit, comment on
-peut encore le comprendre et le traduire, quelle est approximativement
-l’époque à laquelle il remonte, etc. On n’en a cure, et c’est toujours
-ainsi. Il faut croire sur parole et sans examen. Ces méthodes sont
-évidemment regrettables, car si les textes en question avaient été
-passés au crible d’une critique suffisante, ils compteraient parmi les
-plus curieux de la littérature asiatique. Telles qu’on nous les donne,
-la cosmogonie et l’anthropogénèse du _Livre de Dzyan_ paraissent être
-des spéculations de brahmanes et pourraient faire partie des
-_Upanischads_. Elles sont ingénieusement commentées par des adeptes
-parfaitement au courant de nos sciences occidentales. Si elles sont
-authentiquement préhistoriques, leurs affirmations au sujet de
-l’évolution des mondes et de l’homme, partiellement confirmées par nos
-dernières découvertes ou théories scientifiques, sont réellement
-troublantes. Si elles ne le sont pas, ces affirmations deviennent de
-simples hypothèses, toujours grandioses, parfois plausibles, mais le
-plus souvent incroyablement et inutilement compliquées, et en tout cas,
-arbitraires et chimériques.
-
-
-V
-
-Ce qui n’empêche point _La Doctrine Secrète_ d’être une sorte de vaste
-encyclopédie des sciences ésotériques, surtout dans ses annexes, ses
-commentaires, ses «parerga», où l’on trouve une foule de rapprochements
-ingénieux et curieux entre les enseignements et les manifestations de
-l’occultisme, à travers les pays et les siècles. Il en jaillit parfois
-une lumière inattendue dont les rayons s’étendent au loin, sur des
-régions de la pensée qui ne sont plus guère fréquentées. En tout cas,
-l’œuvre prouverait une fois de plus, si c’était nécessaire, et avec un
-éclat insolite, l’origine commune de l’idée que se fit un jour
-l’humanité, bien avant l’histoire que nous connaissons, des grands
-mystères qui l’enveloppèrent. On y trouve aussi de larges et excellents
-tableaux où la science occulte est confrontée à la science moderne et
-semble souvent, il faut en convenir, précéder ou dominer celle-ci. On y
-découvre encore bien d’autres choses, jetées en vrac, mais qui ne
-méritent pas le dédain avec lequel, depuis quelque temps, on affecte de
-les traiter.
-
-Au surplus, je n’ai pas à faire ici l’histoire ou le procès de la
-théosophie. Il fallait simplement la signaler à la rencontre,
-puisqu’elle est l’avant-dernière forme de l’occultisme. Il suffira
-d’ajouter que les vices de sa méthode initiale s’accusent et s’aggravent
-chez les continuateurs de Mme Blavatzky. Chez Mme Annie Besant,--femme
-d’ailleurs remarquable,--et chez Leadbeater, tout est en l’air, tout
-s’édifie dans les nues, et les affirmations gratuites et invérifiables
-pleuvent de plus en plus dru sur chaque page. Ils semblent du reste
-lancer la théosophie dans des voies où les fidèles de la première heure
-hésitent à les suivre.
-
-Ces vices s’aggravent surtout et éclatent dans toute leur candeur chez
-certains auteurs de second plan, moins habiles que leurs maîtres à les
-dissimuler; par exemple chez Scott-Elliot, l’historien de _L’Atlantide_
-et de _La Lémurie perdue_. Scott-Elliot commence son histoire de
-l’Atlantide de la manière la plus raisonnable et la plus scientifique.
-Il invoque les textes historiques qui ne permettent guère de douter
-qu’une île immense, dont l’une des extrémités s’avançait non loin des
-colonnes d’Hercule, s’effondra dans l’Océan, et disparut à jamais, en
-engloutissant la merveilleuse civilisation qu’elle portait. Il corrobore
-ces textes de preuves très judicieuses tirées de l’orographie
-sous-marine, de la persistance de la mer des Sargasses, de la géologie,
-de la chorographie, etc. Puis, tout à coup, presque sans nous prévenir,
-ayant recours à des documents occultes, à des mappemondes de terre
-cuite, miraculeusement retrouvées, à des révélations qui viennent on ne
-sait d’où, à des clichés astraux qu’il prétend récupérer dans l’espace
-et le temps, et qu’il traite sur le même pied que les arguments
-historiques et géologiques, il nous décrit par le menu, comme s’il
-vivait au milieu d’eux, les villes, les temples, les palais des Atlantes
-et toute leur civilisation politique, morale, religieuse et
-scientifique, en annexant à son œuvre une série de cartes détaillées de
-continents fabuleux, hyperboréens, lémuriens, etc., disparus depuis
-800.000, 200.000 et 60.000 ans, et délimités avec autant de minutie et
-d’assurance que s’il s’agissait de la géographie contemporaine de la
-Bretagne ou de la Normandie.
-
-
-VI
-
-Le chef d’une branche indépendante ou dissidente de la Théosophie, un
-érudit, un philosophe et un visionnaire extrêmement curieux, dont j’ai
-déjà parlé, Rudolph Steiner, use à peu près des mêmes procédés, mais
-tente du moins de les expliquer et de les justifier.
-
-A la différence des théosophes orthodoxes, il ne se contente point de
-révéler, de commenter et d’interpréter les livres secrets et sacrés de
-la tradition orientale, mais entend trouver en lui-même toutes les
-vérités qu’ils renferment. «C’est dans l’âme, proclame-t-il, que se
-révèle le sens de l’univers.» Le secret de tout est en nous, puisque
-tout est en nous, et il est en chacun de nous autant qu’il était dans le
-Christ. «Le Logos en évolution incessante en des millions de
-personnalités humaines a été détourné et concentré par la conception
-chrétienne sur l’unique personnalité de Jésus. La force divine éparse
-dans le monde entier fut ramassée en un seul. Aux yeux de cette
-conception, Jésus est le seul homme devenu Dieu. Il a pris sur lui la
-divinisation de toute l’humanité. On cherche en lui ce que précédemment
-on avait cherché dans sa propre âme[60].»
-
- [60] RUDOLPH STEINER, _Le Mystère chrétien et les Mystères antiques_.
- Trad. par ÉDOUARD SHURÉ, p. 228.
-
-Il faut reprendre cette recherche que le symbole du Christ a trop
-longtemps interrompu. Cette idée très défendable quand on y voit la
-recherche de notre «Moi transcendental», dont le subconscient de nos
-métapsychistes n’est que la partie la plus accessible, devient beaucoup
-plus contestable dans les développements que lui donne notre auteur. Il
-prétend nous révéler le moyen de réveiller presque mécaniquement et
-infailliblement le Dieu qui dort en nous. Selon lui, «la différence
-entre l’initiation orientale et l’initiation occidentale consiste en ce
-que la première se faisait à l’état de sommeil et la seconde à l’état de
-veille. On évite par conséquent la séparation toujours dangereuse du
-corps éthérique d’avec le corps physique». Pour obtenir l’état extatique
-qui permet de se mettre en communication avec les mondes supérieurs ou
-avec tous les mondes dispersés dans l’espace et le temps et même avec la
-divinité, il s’agit, par des exercices spirituels, de cultiver et
-développer méthodiquement certains organes de l’astral qui nous font
-voir et entendre, dans les êtres et les choses, des entités qui ne
-pénètrent jamais sur le plan physique. Les principes de ces exercices,
-du moins dans leurs parties spirituelles, sont évidemment empruntées aux
-pratiques immémoriales du Yoga hindou, et notamment au Sûtra de
-Patânjali. Steiner enseigne ainsi que l’organe astral qui se trouverait
-dans le voisinage du larynx servirait à voir les pensées des autres
-hommes et permettrait de jeter un regard profond dans les vraies lois
-des phénomènes naturels. C’est encore ainsi qu’un organe qui
-avoisinerait le cœur, serait l’instrument qui servirait à connaître les
-états d’âme des autres hommes. Quiconque l’aurait développé pourrait
-vérifier l’existence de certaines forces profondes chez les animaux ou
-chez les plantes. C’est ainsi, enfin, que le sens qui résiderait au
-creux de l’estomac percevrait les facultés et les talents des hommes et
-découvrirait en outre le rôle que les animaux, les végétaux, les
-pierres, les métaux, les phénomènes atmosphériques jouent dans
-l’économie de la nature. Il expose longuement et minutieusement tout
-ceci, comme tout ce qui concerne l’évolution, l’entraînement,
-l’organisation du corps éthérique, et la vision du «Soi» supérieur, dans
-un livre intitulé: _L’Initiation ou la connaissance des mondes
-supérieurs_[61].
-
- [61] RUDOLPH STEINER, _L’Initiation_. Trad. par JULES SAUERWEIN, p.
- 188 et suiv.
-
-Quand on lit ce traité de l’extase, du reste remarquable à plus d’un
-point de vue, on est tenté de se demander si l’auteur a réussi à éviter
-le danger contre lequel il prémunit ses disciples et s’il ne se trouve
-pas lui-même «dans un univers créé de toutes pièces par sa propre
-imagination»; j’ignore du reste si l’expérience confirme ses
-allégations. On peut essayer. Les procédés sont assez simples et, au
-rebours de ceux du Yoga, parfaitement inoffensifs. Mais il faut que
-l’entraînement spirituel se fasse sous la direction d’un maître qu’il
-n’est pas toujours facile de se procurer. En tout cas, il est permis de
-concevoir une sorte d’«état second» supérieur à celui des hypnotisés,
-des somnambules ou des médiums, qui procurerait des visions ou des
-intuitions très différentes de celles que nous fournissent nos sens ou
-notre intelligence dans leur état normal. Quant à savoir si ces visions
-ou ces intuitions répondent à des réalités d’un autre plan ou d’autres
-mondes, c’est une question que pourraient seuls trancher ceux qui les
-ont éprouvées. La plupart des grands mystiques ont eu spontanément des
-visions et des intuitions de ce genre, mais elles ne seraient vraiment
-intéressantes que s’il était prouvé qu’elles proviennent de mystiques
-réellement et totalement illettrés. Tels étaient, soutient-on, Jakob
-Boëhme, le théosophe-cordonnier de Goerlitz et Ruysbroeck l’Admirable,
-le vieux moine brabançon qui vécut aux XIIIe et XIVe siècles. Si
-vraiment il n’y avait pas dans leurs révélations réminiscence
-inconsciente de lectures, on y rencontre de telles analogies avec les
-enseignements, devenus plus tard ésotériques, des grandes religions
-primitives, qu’il faudrait croire que tout au haut ou tout au fond de
-l’humanité, cet enseignement existe, identique, immuable et latent, et
-correspond à quelque vérité objective et universelle. On trouve
-notamment dans l’_Ornement des Noces spirituelles_, dans le _Livre de la
-suprême Vérité_, dans le _Livre du Royaume des Amants_ de Ruysbroeck,
-des pages entières qui, abstraction faite de la phraséologie chrétienne,
-pourraient avoir été écrites par un anachrorète du temps des Brahmanes,
-ou par un néo-platonicien d’Alexandrie. D’autre part, l’idée
-fondamentale de l’œuvre de Boëhme est l’idée néo-platonicienne d’une
-divinité inconsciente ou d’un «néant» divin, qui prend graduellement
-conscience en s’objectivant et en réalisant ses virtualités latentes.
-Mais Boëhme, nous l’avons vu, n’était nullement illettré. Quant à
-Ruysbroeck, bien que son œuvre soit écrite dans le patois flamand que
-parlent encore les paysans du Brabant et des Flandres, n’oublions pas
-qu’avant de devenir l’ermite de la forêt de Soignes, il avait été
-vicaire à Bruxelles et avait vécu dans l’atmosphère mystique qu’avaient
-créée, aux XIIIe et XIVe siècles, Albert Le Grand et surtout ses
-contemporains Johann Eckhart dont le panthéisme mystique est analogue à
-celui des Alexandrins et Jean Tauler qui, au dire de Surius, le
-traducteur et le biographe de Ruysbroeck, visita celui-ci dans sa
-solitude de Groenendael. Or, Jean Tauler préconisait également l’union
-avec la divinité et la création de Dieu dans l’âme. On voit donc qu’il
-est assez hasardeux d’affirmer que ses visions furent absolument
-spontanées.
-
-
-VII
-
-Pour Steiner, la question ne se pose même pas. Avant d’avoir retrouvé ou
-cru retrouver en lui-même les vérités ésotériques qu’il révèle, il
-connaissait à fond toutes les littératures mystiques, de sorte qu’il est
-à peu près certain que ses visions ne lui furent apportées que par le
-reflux de sa mémoire consciente ou subconsciente. Au demeurant, il ne
-diffère guère des théosophes orthodoxes, que sur un point qui peut
-paraître plus ou moins essentiel: au lieu de faire, non pas du Bouddha,
-mais des Bouddhas, c’est-à-dire des révélateurs ou des intermédiaires
-successifs, les centres de l’évolution spirituelle, il attribue au
-Christ le rôle capital dans cette évolution, synthétisant en lui tout le
-divin épars dans tous les hommes et en faisant ainsi le symbole par
-excellence de l’humanité à la recherche du Dieu qui dort en elle. C’est
-une opinion soutenable, quand on l’envisage, comme il semble le faire,
-au point de vue allégorique, mais qu’il serait plus difficile de
-défendre au point de vue historique.
-
-Steiner a mis en pratique ses méthodes intuitives, qui sont une sorte de
-psychométrie transcendentale, pour reconstituer l’histoire des Atlantes
-et nous révéler ce qui se passe dans le soleil, la lune et d’autres
-mondes. Il nous décrit les transformations successives des entités qui
-deviendront des hommes, et il le fait avec tant d’assurance qu’on se
-demande, après l’avoir suivi avec intérêt à travers des préliminaires
-qui dénotent un esprit très pondéré, très logique et très vaste, s’il
-devient subitement fou ou si l’on a affaire à un mystificateur ou à un
-véritable voyant. Dans le doute, on se dit que le subconscient, qui nous
-a déjà causé tant de surprises, nous en réserve peut-être d’autres qui
-seront aussi fantastiques que celles du théosophe autrichien, et,
-instruit par l’expérience, on s’abstient de le condamner sans appel.
-
-Tout compte fait, nous constatons une fois de plus, au sortir de ses
-œuvres, comme au sortir de la plupart des autres, que ce qu’il appelle
-«le grand drame de la connaissance que les anciens représentaient et
-vivaient dans leurs temples», et dont la vie, la mort et la résurrection
-du Christ, comme celles d’Osiris et de Krischna, n’est qu’une
-interprétation symbolique, devrait plutôt s’appeler le grand drame de
-l’ignorance essentielle et invincible.
-
-
-
-
-LES MÉTAPSYCHISTES
-
-
-I
-
-Nous arrivons ainsi aux occultistes d’aujourd’hui, qui ne sont plus des
-hiérophantes, des adeptes, des initiés ou des voyants, mais de simples
-chercheurs appliquant à l’étude des phénomènes anormaux les méthodes de
-la science expérimentale. Ces phénomènes, pour peu que l’attention soit
-mise en éveil, on les constate de toutes parts dans la vie. Sont-ils
-exclusivement dus aux forces inconnues du subconscient ou à des entités
-invisibles qui ne sont pas, ne sont pas encore ou ne sont plus des
-hommes? Le grand intérêt, on pourrait dire tout l’intérêt de la question
-est là, mais la réponse est encore en suspens, bien que s’accentue la
-tendance à la chercher dans un autre monde que le nôtre; et la
-conversion au spiritisme de purs savants tels que sir Oliver Lodge, et
-plus récemment celle du professeur W.-J. Crawford, sont à cet égard
-assez significatives.
-
-Je ne reviendrai pas ici sur les communications spirites, les phantasmes
-des vivants et des morts, les phénomènes prémonitoires, les
-manifestations psychométriques et médiumniques dont j’ai esquissé
-l’étude dans _La Mort_ et dans _L’Hôte Inconnu_. Ce que j’en ai dit dans
-ces livres peut donner une idée sommaire, provisoire,--car tout est
-provisoire dans ces régions,--mais suffisante, de l’état présent de la
-science métapsychique sur ces points.
-
-Mais il en est d’autres qui n’entraient pas alors dans le cadre de mon
-travail, qu’il faut que j’aborde aujourd’hui, d’abord parce qu’ayant
-passé en revue, rapidement, mais aussi complètement que possible, dans
-une monographie forcément écourtée, tout l’occultisme passé, il est
-équitable de traiter de la même façon l’occultisme présent, mais aussi
-et surtout parce que ces points que j’avais réservés jettent une lumière
-assez inattendue sur plusieurs autres et autorisent sinon des
-conclusions, du moins certaines inductions qui termineront cette étude.
-
-
-II
-
-Il ne s’agit plus, pour nos modernes occultistes comme pour leurs
-devanciers plus présomptueux, d’interroger directement l’inconnaissable,
-de remonter aux origines de la Cause sans Cause, d’expliquer
-l’inexplicable transition de l’infini au fini, de l’inconnaissable au
-connu, de l’esprit à la matière, du bien au mal, de l’absolu au relatif,
-de l’éternel à l’éphémère, de l’invisible au visible, de l’immobilité au
-mouvement, du virtuel au réel, et de trouver dans tout cet
-incompréhensible une théogonie, une cosmogonie, une religion et une
-morale qui ne soient pas aussi désespérantes que les ténèbres d’où on
-s’est efforcé de les tirer.
-
-Assagis par d’innombrables désillusions, ils se résignent à un rôle plus
-modeste. Au milieu d’une science que la nature même de ses
-investigations a rendu presque nécessairement matérialiste, ils
-conquièrent patiemment un îlot où ils donnent asile à des phénomènes que
-les lois ou plutôt les habitudes de la matière, telles que croyons les
-connaître, ne suffisent pas à expliquer. Ils arrivent ainsi, peu à peu,
-sinon à nous prouver, du moins à nous acheminer vers la preuve, qu’il y
-a dans l’homme, que l’on peut considérer comme une sorte de résumé de
-l’univers, une force spirituelle autre que celle qui émane de ses
-organes ou de son cerveau matériel et conscient et qui ne dépend pas
-uniquement de l’existence de son corps. Reconnaissons que cet îlot de
-nos occultistes, qui prennent maintenant le nom de métapsychistes, est
-encore assez désordonné. On y remarque tout le désarroi d’une
-installation récente et provisoire. Chacun y apporte chaque jour ses
-petites ou ses grandes trouvailles, les déballe et les entasse pêle-mêle
-sur la grève. Le très incertain y voisine avec l’incontestable,
-l’excellent avec le pire et le commencement avec la fin. Il serait temps
-de tirer de cette profusion et de cette confusion de matériaux, quelques
-lois générales qui y missent un peu d’ordre; mais il est douteux qu’on
-le puisse d’ores et déjà tenter, car l’inventaire n’est pas terminé et
-l’on pressent qu’une découverte inattendue peut tout remettre en
-question et renverser de fond en comble les théories le plus prudemment
-édifiées.
-
-En attendant, on pourrait essayer de commencer par le commencement.
-Puisque les phénomènes qui s’accumulent tendent à établir que la force
-spirituelle qui émane de l’homme ne dépend pas entièrement de son
-cerveau et de la vie de son corps, il serait logique de démontrer
-d’abord que la pensée peut exister sans cerveau et en fait existait
-avant qu’un cerveau ne fût né. Si l’on y réussissait, l’existence
-posthume et tous les phénomènes attribués au subconscient deviendraient
-presque naturels et, en tout cas, beaucoup plus explicables.
-
-
-III
-
-La grande objection que les matérialistes ont toujours faite aux
-spiritualistes et qu’ils font encore, mais moins hardiment aujourd’hui,
-se résume en ceci: Pas de pensée sans cerveau. L’âme ou l’esprit est une
-sécrétion de la substance cérébrale; le cerveau mort, la pensée s’arrête
-et il ne reste rien.
-
-A cette objection formidable, à ces constatations en apparence
-irréfutables, parce que l’expérience quotidienne de la mort vient sans
-cesse les confirmer, on n’avait jusqu’ici à opposer aucun argument
-réellement sérieux. On était au fond beaucoup plus désarmé qu’on n’osait
-en convenir. Mais depuis un certain nombre d’années, les travaux de nos
-métapsychistes, dont on n’a pas encore tiré toutes les conséquences,
-fournissent enfin, sinon des arguments péremptoires qu’on ne trouvera
-peut-être jamais, du moins des commencements d’arguments qui permettent
-de faire tête aux matérialistes, non plus dans les nuages religieux ou
-métaphysiques, mais sur leur propre terrain où règne seule la déesse,
-d’ailleurs fort respectable, de la méthode expérimentale. On rejoint
-ainsi, par-dessus les siècles, les affirmations et les constatations que
-des ancêtres préhistoriques nous avaient léguées comme un trésor secret
-ou trop longtemps enseveli dans l’oubli.
-
-On fuierait avec plaisir ces discussions assez oiseuses entre
-spiritualistes et matérialistes, si ces derniers n’obligeaient d’y
-revenir, en soutenant aveuglément que la matière est tout, le principe
-de tout, que tout commence et finit en elle et par elle et qu’il n’y a
-pas autre chose. Il serait plus raisonnable de reconnaître, une fois
-pour toutes, que la matière et l’esprit ne sont au fond que deux états
-différents d’une même substance ou plutôt d’une même énergie éternelle.
-C’est ce qu’a toujours affirmé, plus nettement qu’aucune autre, la
-religion primitive de l’Inde, en ajoutant que l’esprit était l’état
-primordial de cette substance ou de cette énergie et que la matière
-n’est que le résultat d’une manifestation, d’une condensation ou d’une
-dégradation de l’esprit. Toute sa cosmogonie, toute sa théosophie et
-toute sa morale découle de ce principe fondamental, dont les
-conséquences, alors qu’en apparence il ne s’agit que d’une querelle de
-mots, sont, en pratique, énormes.
-
-Il s’agit donc tout d’abord de savoir si l’esprit est antérieur à la
-matière ou si l’inverse est vrai, si la matière est la condition de
-l’esprit ou si c’est au contraire l’esprit qui est la condition de la
-matière. Dans l’état présent de la science, et sans tenir compte des
-enseignements des grandes religions, est-il possible de répondre à cette
-question?
-
-Nos matérialistes affirment que la vie est la condition indispensable
-pour que la pensée naisse et se forme dans le cerveau. Ils ont raison;
-mais qu’est-ce que la vie, à leurs yeux, sinon une manifestation de la
-matière qui déjà n’est plus la matière telle qu’ils l’entendent et que
-nous avons bien le droit d’appeler esprit, âme et même dieu si nous le
-désirons? S’ils soutiennent que la matière ne peut produire la vie sans
-qu’un germe venu du dehors ne l’y fasse naître, ils passent _ipso facto_
-dans notre camp, puisqu’ils reconnaissent qu’il faut autre chose que la
-matière pour produire la vie. Si d’autre part, ils prétendent que la vie
-émane de la matière, ils confessent qu’elle s’y trouvait préalablement
-renfermée, et reviennent se ranger parmi nous. Ils ont du reste
-récemment,--voyez entre autres les expériences du Dr Gustave Le
-Bon,--été forcés de reconnaître que la matière inerte n’existe point, et
-qu’un caillou, un bloc de lave, stérilisé par les feux les plus
-infernaux, est doué d’une activité intra-moléculaire absolument
-fantastique, et dépense en tourbillons intérieurs une énergie qui serait
-capable d’ébranler des trains entiers et de leur faire faire le tour de
-notre globe. Or, qu’est-ce que cette activité et cette énergie, sinon
-une forme irrécusable de la vie universelle? Et nous voilà encore une
-fois d’accord. Mais où nous ne le sommes plus, c’est quand ils
-prétendent sans aucune raison, ou plutôt contre toute raison, que la
-matière existait avant cette énergie. Nous pouvons admettre qu’elle
-existait en même temps, depuis l’origine du monde; mais la simple
-logique et l’observation des faits nous obligent de reconnaître que
-lorsque la matière s’est mise en mouvement, s’est mise à évoluer, non
-plus intérieurement, comme dans un caillou, mais extérieurement, comme
-dans un cristal, une plante ou un animal, c’est la même énergie, la même
-force motrice qui était en elle qui a déterminé ce mouvement ou cette
-évolution. Cette même logique et cette même observation des faits nous
-forcent encore de reconnaître que lorsqu’il s’est agi de transformer et
-d’organiser la matière, ce n’est pas celle-ci, mais la vie qu’elle
-recélait, qui a commencé. Or dans ce cas, comme dans les querelles qui
-se terminent devant les tribunaux, il est extrêmement important de
-savoir qui a commencé. Si c’est la matière,--mais soit dit en passant,
-comment commencerait-elle quelque chose, comment prendrait-elle une
-initiative, sans cesser d’être la matière, telle que la définissent les
-matérialistes, c’est-à-dire une chose par elle-même nécessairement
-inerte et immobile?--Mais enfin, si pour admettre l’impossible, c’est la
-matière qui a commencé, il est assez probable que notre esprit périra ou
-plutôt s’éteindra avec elle et retournera en elle à cette élémentaire
-activité intra-moléculaire qui marquait son commencement et marquera sa
-fin. Si c’est au contraire l’esprit qui a commencé, il est non moins
-probable, qu’ayant su transformer la matière et l’organiser, il est plus
-puissant et d’une autre nature que cette matière, et qu’ayant su s’en
-servir, en tirer parti pour évoluer, s’accroître et s’élever,--et c’est
-bien l’évolution spirituelle que nous constatons, sur notre terre qui
-part du minéral, pour aboutir à l’homme,--il est, dis-je, non moins
-probable qu’ayant su se servir de la matière et en être le maître, il ne
-lui permettra pas, quand elle semblera se dissoudre, de l’entraîner dans
-sa dissolution, de l’éteindre quand elle s’éteint ou de le faire
-rétrograder vers cette obscure activité intra-moléculaire d’où il
-l’avait tirée...
-
-
-IV
-
-En tout cas, pour ce qui nous intéresse particulièrement, c’est-à-dire
-l’antériorité de la pensée ou du cerveau, ou la possibilité de la pensée
-sans cerveau, la question est tranchée par les faits. Avant l’apparition
-de l’homme et des animaux les plus intelligents, la nature était déjà
-beaucoup plus intelligente que nous et avait déjà réalisé dans le monde
-des plantes, des poissons, des sauriens, des oiseaux reptiliens, et
-surtout dans le monde des insectes, la plupart des inventions
-merveilleuses devant lesquelles nous nous extasions encore aujourd’hui.
-Où était à ce moment, le cerveau de la nature? Probablement dans la
-matière et surtout hors de la matière, partout et nulle part, comme il
-est encore aujourd’hui. Vous aurez beau nous objecter que tout cela
-s’est fait peu à peu, avec une lenteur infinie, à travers des
-tâtonnements incessants; c’est entendu, mais le temps ne fait rien à
-l’affaire. Il est donc évident, à moins que vous n’admettiez que l’effet
-précède la cause, qu’il y avait quelque part, on ne sait où, une
-intelligence qui déjà fonctionnait sans organes visibles ou
-localisables, nous démontrant ainsi que les organes que nous croyons
-indispensables pour qu’une pensée se produise, ne sont que le produit
-d’une pensée préexistante, les effets d’une cause antérieure et
-spirituelle.
-
-
-V
-
-Il est au demeurant fort possible que depuis la formation de notre
-cerveau, la nature pense mieux qu’elle ne le faisait. Il est fort
-possible, comme le prétendent certains biologistes, que les acquisitions
-de notre intelligence profitent à la nature et se reversent dans le
-fonds commun de l’intelligence universelle. Je n’y vois, pour ma part,
-aucun inconvénient. Cela ne prouve nullement que la nature ait besoin du
-cerveau de l’homme pour avoir des idées. Elle les avait toutes bien
-avant lui. Quand l’homme invente par exemple l’imprimerie ou la machine
-à écrire pour faciliter la diffusion de sa pensée, cela ne prouve
-nullement qu’il ait besoin de l’imprimerie ou de la machine à écrire
-pour penser.
-
-Il semble en effet que la nature, tout au moins sur notre petite terre,
-se soit assagie, et ne commette plus les énormes bévues qu’elle faisait
-à l’origine, quand elle créait des milliers de monstres hétéroclites et
-inviables. Il n’en est pas moins vrai qu’elle ne nous a pas attendus
-pour se mettre à penser et à imaginer beaucoup plus de choses que nous
-n’en imaginerons jamais. Nous n’avons pas cessé et nous ne cesserons pas
-de sitôt, de puiser à pleines mains à l’immense fonds d’intelligence
-accumulé par elle avant notre venue. Ernest Kapp, dans sa _Philosophie
-de la Technique_, a lumineusement démontré que toutes nos inventions,
-toutes nos machines, ne sont que des projections organiques,
-c’est-à-dire des imitations inconscientes de modèles fournis par la
-nature. Nos pompes sont la pompe de notre cœur, nos bielles sont la
-reproduction de nos articulations, notre appareil photographique est la
-chambre noire de notre œil, nos appareils télégraphiques représentent
-notre système nerveux; dans les rayons X, nous reconnaissons la
-propriété organique de la lucidité somnambulique qui voit à travers les
-objets, qui lit par exemple le contenu d’une lettre cachetée et enfermée
-dans une triple boîte de métal. Dans la télégraphie sans fil, nous
-suivons les indications que nous avait données la télépathie,
-c’est-à-dire la communication directe d’une pensée, par ondes
-spirituelles analogues aux ondes hertziennes, et dans les phénomènes de
-la lévitation et des déplacements d’objets sans contact, se trouve une
-autre indication dont nous n’avons pas encore su tirer parti. Elle nous
-met sur la voie du procédé qui nous permettra peut-être un jour de
-vaincre les terribles lois de la gravitation qui nous enchaînent à cette
-terre, car il semble bien que ces lois, au lieu d’être, comme on le
-croyait, à jamais incompréhensibles et impénétrables, sont surtout
-magnétiques, c’est-à-dire maniables et utilisables.
-
-
-VI
-
-Et je ne parle ici que du monde restreint de l’homme. Que serait-ce si
-nous faisions le recensement des inventions de la nature dans le royaume
-des insectes, où elle semble avoir prodigué, bien avant notre arrivée
-sur la terre, un génie plus varié et plus abondant que celui qu’elle a
-dépensé pour nous. Outre l’idée d’organisations politiques et sociales
-que nous imiterons peut-être un jour, nous y trouverions des miracles
-mécaniques qui nous sont inaccessibles et le secret des forces dont nous
-n’avons encore aucune notion. D’où vient, notamment, pour ne citer que
-le plus humble et le plus désagréable des exemples, d’où vient l’énergie
-fabuleuse qui permet à la puce de faire un bond qui correspond pour
-l’homme à un saut en hauteur ou en longueur de quatre ou cinq cents
-mètres? Et le scorpion languedocien, où puise-t-il l’aliment mystérieux
-qui, malgré une activité incessante, lui permet de vivre pendant neuf
-mois sans aucune nourriture? Où le puisent aussi les petits de la Lycose
-et de l’araignée Clotho, qui ont une faculté analogue? En vertu de
-quelle alchimie voyons-nous, dans l’isolement absolu, sans que rien du
-dehors s’y puisse introduire, décupler sur place le volume de l’œuf d’un
-autre insecte, le Minotaure? Le grand entomologiste, J.-H. Fabre, sans
-se douter qu’il rééditait une théorie fondamentale de Paracelse,--car
-malgré elle, la science se rapproche chaque jour de la Magie,--soupçonne
-très curieusement «qu’ils empruntent une partie de leur activité aux
-énergies ambiantes, chaleur, électricité, lumière ou autres modes variés
-d’un même agent,» qui est exactement l’agent universel, l’astral, le
-fluide cosmique, éthérique ou vital, l’Akahsa des occultistes ou l’Od de
-nos savants modernes.
-
-
-VII
-
-Pour le dire en passant, la nature sans cerveau, clairement, une fois de
-plus, indique ici à nos cerveaux la voie qu’ils auront à suivre s’ils
-veulent nous débarrasser des lourds et répugnants assujettissements de
-la nourriture, qui nous accordent à peine quelques heures de loisir,
-entre les trois ou quatre repas que nous devons faire chaque jour.
-L’heure est peut-être moins éloignée qu’on ne croit, où nous cesserons
-d’être des estomacs avides et des ventres insatiables, où nous
-découvrirons à notre tour le magnifique secret de ces insectes et
-parviendrons à tirer, à leur exemple, notre vie du fluide universel et
-invisible qui nous enveloppe et nous pénètre aussi bien qu’eux.
-
-Il y a là, pour notre science, des champs inexplorés et illimités. Il y
-aura là, surtout au point de vue de notre vie spirituelle, une
-transformation qui facilitera singulièrement l’intelligence de notre
-existence future; car lorsque nous n’aurons plus à faire les trois ou
-quatre repas qui maintenant encombrent ou illuminent, selon les
-tempéraments, toutes nos heures, depuis le lever jusqu’au coucher du
-soleil, nous commencerons peut-être à comprendre que la pensée ou l’âme
-n’est pas nécessairement malheureuse, désœuvrée, désemparée et la proie
-d’un éternel ennui, quand elle n’a plus dans la journée les points de
-repère ou les buts que sont le déjeuner, le thé, le dîner et le souper.
-Ce sera une excellente initiation au régime d’outre-tombe et de
-l’éternité.
-
-Pour revenir une dernière fois à cette question de la pensée sans
-cerveau, qui est la clef de voûte de tout l’édifice, supposons qu’à la
-suite d’un cataclysme qui sans doute s’est déjà produit et peut à chaque
-instant se reproduire sur notre globe, tous les cerveaux, toutes les
-plus élémentaires, les plus gélatineuses velléités d’organisation
-nerveuse ou cérébrale, depuis celle de l’amibe jusqu’à l’homme, soient
-brusquement anéantis. Croyez-vous que la terre resterait nue, déserte,
-inerte, à jamais morte, si les conditions d’existence redevenaient
-exactement semblables à ce qu’elles étaient avant la catastrophe? Il
-n’est guère permis de le présumer. Il est au contraire à peu près
-certain que la vie, retrouvant les mêmes circonstances favorables,
-recommencerait à peu près de la même façon. L’intelligence renaîtrait
-graduellement, des idées reparaîtraient, se formeraient de nouveaux
-organes, nous donnant ainsi l’irréfragable preuve que la pensée n’était
-pas morte, qu’elle ne peut pas mourir, qu’elle se réfugie et subsiste
-quelque part, intangible et impérissable, au-dessus de la ruine totale
-de ses instruments ou de ses véhicules, et qu’elle est, en un mot,
-indépendante de la matière.
-
-
-VIII
-
-Étudions maintenant en nous-mêmes cette préexistence de l’esprit.
-Avions-nous déjà un cerveau quand au moment de notre conception nous
-étions encore cet infusoire que seuls les microscopes peuvent rendre
-visible à nos yeux? Pourtant, nous étions déjà en puissance tout ce que
-nous sommes aujourd’hui. Nous n’étions pas seulement nous-mêmes, avec
-notre caractère, nos idées innées, nos vertus et nos vices, tout ce que
-notre cerveau qui n’existait pas encore allait développer beaucoup plus
-tard; nous renfermions déjà tout ce que nos ancêtres avaient été; nous
-portions en nous tout ce qu’ils avaient acquis dans une suite de siècles
-dont nul ne sait le nombre; leurs expériences, leur sagesse, leurs
-habitudes, leurs tares et leurs qualités, les conséquences de leurs
-fautes et de leurs mérites; tout cela s’entassait, s’agitait,
-fructifiait dans un point invisible. Nous y portions aussi, ce qui
-paraît bien plus extraordinaire, mais est aussi incontestable, toute
-notre descendance, toute la suite ininterrompue de nos enfants et des
-enfants de nos enfants en qui nous revivrons dans l’infini des temps, et
-dont nous contenions déjà toutes les aptitudes, tout le destin, tout
-l’avenir. Quand la matière accumule tant de choses en une sorte de bout
-de fil si ténu qu’il échappe presque au microscope, n’est-elle pas
-subtile au point de ressembler étrangement à un principe spirituel?
-
-Négligeons aujourd’hui l’action de nos descendants sur nous-mêmes, sur
-notre caractère, sur nos déterminations, action qui est assez probable
-puisqu’ils existent incontestablement en nous, mais qu’il serait trop
-long de rechercher, et insistons un moment sur ce fait que nos ancêtres
-qui nous paraissent morts continuent très réellement de vivre en nous.
-Je ne m’attarderai pas sur ce point, car j’ai hâte d’aborder des
-arguments plus récents; je me contenterai donc de le signaler à votre
-attention, car les phénomènes de l’hérédité sont maintenant admis et
-classés. Il est indubitable que chacun d’entre nous n’est qu’une sorte
-de total de ses ascendants et reproduit plus ou moins exactement la
-personnalité de l’un ou de plusieurs d’entre eux qui manifestement
-continuent de penser et d’agir en lui. Il pense par notre cerveau,
-direz-vous. C’est peut-être vrai. Il use de l’organe qu’il a à sa
-disposition, mais il est évident qu’il existe toujours, qu’il vit et
-pense bien qu’il n’ait plus de cerveau personnel, et c’est tout ce qu’il
-importait pour l’instant d’établir.
-
-
-IX
-
-Nous venons de voir, trop rapidement et trop sommairement, que la pensée
-peut exister, et en fait existe partout sans cerveau, qu’elle semble
-antérieure à la matière et qu’elle a en réalité une existence
-indépendante de celle-ci. Je ne noterai qu’en passant une objection des
-matérialistes qui nous disent: «Si la pensée est indépendante de la
-matière, comment se fait-il qu’elle cesse de fonctionner ou ne
-fonctionne plus qu’incomplètement quand le cerveau est lésé?» Cette
-objection, qui du reste n’atteint pas la source de la pensée mais
-seulement l’état de son conducteur ou de son condensateur, perd une
-partie de sa valeur si on lui oppose un nombre suffisant de
-constatations qui prouvent exactement le contraire. Je pourrais, si nous
-en avions le loisir, vous fournir une liste de cas médicalement établis
-où la pensée a continué de fonctionner normalement, alors que la presque
-totalité du cerveau est réduite en bouillie ou n’est plus qu’un abcès
-purulent. Je renvoie ceux que la question intéresse aux ouvrages
-spéciaux; ils trouveront notamment dans le livre magistral du Dr Geley:
-«_De l’Inconscient au Conscient_», des exemples qui les
-convaincront[62].
-
- [62] Dr G. GELEY, _De l’Inconscient au Conscient_, p. 8 et suiv.
-
-Au fond, cette objection des matérialistes est surtout un sophisme qui a
-été fort bien réfuté par le Dr Carl du Prel. Dire que toute blessure
-faite au cerveau atteint l’esprit, que toute pensée cesse quand le
-cerveau est détruit et qu’en conséquence l’esprit est un produit du
-cerveau, c’est raisonner exactement comme ceci: toute lésion de
-l’appareil télégraphique nuit à la dépêche, et le fil étant coupé, la
-dépêche n’existe plus; donc l’appareil produit la dépêche, et il est
-interdit à la science de supposer qu’il y a encore, derrière l’appareil,
-un employé du télégraphe.
-
-
-X
-
-Arrivons aux constatations que la science de ces dernières années,
-rejoignant par-dessus des millénaires les affirmations des anciennes
-religions et des occultistes, vient de recueillir. Elles jettent un jour
-nouveau sur le problème et corroborent enfin, par l’expérience, les
-doctrines ésotériques au sujet du corps astral, ou éthérique, ou de
-l’hôte inconnu, si vous le préférez, de ses facultés extraordinaires et
-incompréhensibles, de sa survivance probable et de son indépendance par
-rapport à notre corps physique.
-
-Nous savions tous qu’une partie très importante de notre existence, de
-notre personnalité, était ensevelie dans les ténèbres de l’inconscience
-ou de la subconscience. Nous logions dans ces ténèbres toute notre vie
-organique, celle de notre estomac, de notre cœur, de nos poumons, de nos
-reins et de notre cerveau même, qui fonctionnent dans une obscurité où
-ne pénètre que par hasard,--en cas de maladie, par exemple,--un rayon de
-conscience. Nous y logions ensuite nos instincts, les plus bas comme les
-plus hauts, tout ce qu’il y avait d’inné, de mystérieux et
-d’irrésistible dans nos connaissances et nos aspirations, nos goûts, nos
-aptitudes, et notre caractère, et bien d’autres choses que nous n’avons
-pas le temps de passer en revue.
-
-Mais depuis un certain nombre d’années, des études scientifiques sur
-l’hypnotisme et la médiumnité ont prodigieusement agrandi et éclairé cet
-extraordinaire et féerique domaine de l’inconscient.
-
-On est arrivé, pas à pas, à constater d’une manière objective,
-matérielle et indubitable, que notre petite existence consciente et
-cérébrale n’est rien si on la compare à l’immense existence
-ultra-cérébrale et secrète que nous menons en même temps; cette
-existence inconnue englobe le passé et l’avenir et, même dans le
-présent, peut s’étendre à d’énormes distances de notre corps physique.
-On s’est notamment aperçu que la mémoire étroite, infidèle et fragile
-que nous croyions unique, était doublée dans l’ombre d’une autre mémoire
-sans limites, infatigable, inépuisable, incorruptible, inébranlable,
-infaillible, enregistrant quelque part,--peut-être dans le cerveau, mais
-en tout cas pas dans le cerveau tel que nous le connaissons et qui régit
-notre conscience, car elle paraît être indépendante de l’état de ce
-cerveau,--enregistrant, dis-je, de façon indélébile, les moindres
-événements, les plus minimes émotions, les plus fugitives pensées de
-notre vie. C’est ainsi, pour ne citer qu’un exemple entre mille, qu’une
-servante totalement illettrée pouvait, en état d’hypnose, réciter sans
-une incorrection des pages entières de sanscrit, pour avoir, autrefois,
-entendu lire par son premier maître, qui était un orientaliste, des
-passages des Védas.
-
-C’est ainsi qu’il a été prouvé que n’importe quel chapitre d’un des
-milliers de livres que nous avons lus reste inaltérablement photographié
-dans notre souvenir et peut, à un moment donné, reparaître sous nos
-yeux, sans qu’il y manque un point ou une virgule. C’est encore ainsi
-que le colonel de Rochas, dans ses expériences sur la régression de la
-mémoire et de la personnalité, faisait remonter à ses sujets le cours de
-toute leur vie, jusqu’à leur petite enfance, dont les moindres détails
-ressuscitaient avec une netteté, un relief extraordinaire, détails qui,
-lorsqu’ils étaient contrôlés, étaient reconnus parfaitement exacts. Il
-faisait bien mieux, il parvenait à réveiller la mémoire de leurs vies
-antérieures. Mais ici, le contrôle étant plus difficile, la question
-n’est pas au point, et je ne veux vous mener que sur la terre ferme des
-faits acquis et incontestés.
-
-
-XI
-
-Donc, voilà déjà une énorme partie de notre moi qui nous échappe, dont
-nous ignorons l’existence, que nous n’utilisons pas, qui vit,
-enregistre, agit en dehors de notre cerveau conscient, une mémoire
-idéale, qui, pratiquement, ne nous sert de rien, à côté de laquelle
-celle qui nous obéit n’est qu’un étroit sommet, une sorte d’aiguille,
-sans cesse rongée par le temps, émergeant de l’océan de l’oubli, et sous
-laquelle se prolonge et s’étale une colossale montagne de souvenirs
-inaltérables, dont notre cerveau ne peut tirer parti. Or, sur quoi
-fondons-nous notre personnalité, la nature de notre moi, cette identité
-que nous craignons surtout de perdre par la mort? Uniquement sur notre
-mémoire consciente, car nous n’en connaissons pas d’autre, et cette
-mémoire, nous venons de le voir, comparée à l’autre, est précaire et
-insignifiante. N’est-ce pas le moment de nous demander où se trouve
-réellement notre moi, où réside notre véritable personnalité? Est-ce
-dans la petite mémoire incertaine et précaire ou dans la grande,
-l’infaillible et l’inébranlable? Quel moi choisirons-nous après notre
-mort? Celui qui n’est fait que de souvenirs vacillants, ou l’autre qui
-nous représente tout entier, sans solution de continuité, qui n’a pas
-laissé perdre un fait, un spectacle, une sensation de notre existence et
-garde, vivant en lui le moi de tous ceux qui sont morts avant nous? S’il
-est à redouter que la première mémoire, celle dont se sert notre
-cerveau, s’altère ou s’éteigne au moment de la mort, comme au moindre
-malaise elle s’altère ou s’éteint dans la vie, n’est-il pas, au
-contraire, plus que probable que l’autre, la grande, qu’aucune secousse,
-aucune maladie ne parvient à troubler, résistera également au choc
-énorme de la mort et n’y a-t-il pas beaucoup de chances pour que nous la
-retrouvions intacte de l’autre côté du tombeau?
-
-Sinon pourquoi ce formidable travail d’enregistrement, cette incroyable
-accumulation de clichés sans emploi, puisque dans l’existence normale
-nous n’en secouons jamais la poussière et que les quelques repères de
-notre mémoire cérébrale suffisent à maintenir les lignes essentielles de
-notre identité? Il est admis que la nature n’a rien fait d’inutile; on
-doit donc présumer que ces clichés serviront plus tard, qu’ils seront
-nécessaires ailleurs, et cet ailleurs où peut-il être que dans une autre
-vie?
-
-On fera l’inévitable objection que c’est le cerveau seul qui enregistre
-les clichés de cette mémoire, comme les clichés, de l’autre et que le
-cerveau étant mort, etc. C’est possible, mais ne serait-il pas assez
-bizarre qu’il fût seul à faire avec un soin, qui l’absorberait tout
-entier, toutes ces opérations qui ne l’intéressent pas, dont, l’instant
-d’après, il n’a plus cure, et dont il ne semble pas se rendre compte? En
-tout cas, ce n’est pas le cerveau tel que nous l’entendons communément,
-et c’est déjà une très importante constatation.
-
-
-XII
-
-Mais cette mémoire cachée, ou cryptomnésie, comme l’appellent les
-spécialistes, n’est qu’une des faces de la cryptopsychie ou psychologie
-cachée de l’inconscient. Je n’ai pas le loisir de rappeler ici tout ce
-que le savant, l’artiste, le mathématicien doit à la collaboration du
-subconscient. Nous avons tous plus ou moins profité de cette
-collaboration mystérieuse.
-
-Ce subconscient, ce personnage étrange que j’ai appelé d’ailleurs:
-«L’Hôte Inconnu», qui vit et agit pour son propre compte en dehors de
-notre cerveau, ne représente pas seulement tout notre passé qu’il
-cristallise intégralement dans sa mémoire; il est aussi notre avenir
-qu’il pressent, qu’il découvre, que souvent il révèle, car les
-prédictions véridiques chez certains sensitifs ou somnambules,
-particulièrement doués, quand il s’agit de faits personnels, sont si
-nombreuses que l’existence de la faculté n’est plus guère niable. Il
-déborde donc prodigieusement dans le temps, notre petit «Moi» conscient,
-qui ne vit que sur l’étroit plateau du présent. Il le déborde tout aussi
-prodigieusement dans l’espace. Par-dessus les océans et les montagnes,
-parcourant en une seconde des centaines de lieues, il nous avertit de la
-mort ou du malheur qui frappe ou qui menace l’un des nôtres à l’autre
-bout du monde.
-
-Sur ce point, il n’y a plus le moindre doute, et des milliers de faits
-contrôlés nous dispensent de renouveler les réserves que nous venons de
-faire au sujet des prédictions de l’avenir.
-
-Cet hôte inconnu et probablement gigantesque, dont nous n’avons pas
-aujourd’hui à prendre les mesures, mais à constater l’existence, est du
-reste bien moins un personnage nouveau qu’un personnage oublié depuis la
-recrudescence de nos sciences positives. Nos diverses religions le
-connaissaient bien mieux que nous et qu’elles l’aient appelé
-«âme--esprit--corps éthérique--corps astral--étincelle divine», peu
-importe, c’est toujours la même entité transcendentale qui englobe notre
-cerveau, et notre «Moi» conscient, existait probablement avant celui-ci
-et lui survit aussi probablement qu’il lui préexistait, et sans la
-présence duquel on ne peut expliquer les trois quarts des phénomènes
-essentiels de notre vie.
-
-
-XIII
-
-Laissant de côté pour l’instant d’autres propriétés de ce singulier
-personnage, qu’on croyait à jamais relégué dans l’invisible, telles que
-les matérialisations, l’idéoplastie, les lévitations, la lucidité, la
-bilocation, la psychométrie, etc., il me reste à exposer de quelle façon
-imprévue et curieuse, une science assez récente est parvenue à
-constater, à étudier et à analyser certaines de ces manifestations
-physiques, et à examiner ce que ces constatations ajoutent aux
-probabilités de survie ou d’immortalité du même personnage, qui pourrait
-bien être après tout la partie essentielle et impérissable de notre
-«Moi».
-
-Je viens de rappeler à quel point les études sur l’hypnotisme et la
-médiumnité ont étendu le champ du subconscient. Jusqu’ici, selon les
-écoles, on attribuait les phénomènes qu’on y constatait, soit à la
-suggestion, soit à un fluide dont on ignorait la nature et dont on se
-bornait à enregistrer les effets surprenants. Les choses en étaient là,
-et les querelles entre suggestionistes et mesmériens menaçaient de
-s’éterniser lorsque, il y a une cinquantaine d’années, en 1866 et 1867,
-pour être précis, un savant autrichien, le baron von Reichenbach, publia
-ses premiers ouvrages sur les effluves odiques. Le docteur Carl du Prel,
-un savant allemand, compléta l’œuvre de Reichenbach et, doué d’un esprit
-scientifique de premier ordre et d’une intuition parfois géniale, sut en
-tirer toutes les conséquences. On ne leur a pas rendu pleine justice
-jusqu’ici, et leurs travaux n’ont pas encore obtenu le retentissement
-qu’ils méritent. Il ne faut pas s’en étonner, les progrès de la science
-officielle, la seule qui pénètre jusqu’au public, sont toujours beaucoup
-plus lents que ceux de la science indépendante. Il a fallu plus de cent
-ans pour que l’électricité de Volta devint notre électricité moderne et
-la reine du monde industriel. Il a fallu également plus d’un siècle
-depuis les expériences de Mesmer, pour que l’hypnotisme fût enfin
-reconnu par les académies de médecine, étudié dans les universités et
-classé dans la thérapeutique. Il en faudra peut-être autant pour que les
-expériences de Reichenbach, mises au point par du Prel et complétées par
-de Rochas, portent tous leurs fruits. En attendant, leurs études jettent
-un jour admirable sur toute une série de phénomènes obscurs et confus,
-dont, pour la première fois, elles ont objectivement démontré
-l’existence et repéré la source.
-
-Reichenbach a réellement redécouvert le fluide vital universel qui n’est
-autre que l’Akahsa des religions préhistoriques, le Télesma d’Hermès, le
-feu vivant du Zoroastre, le feu générateur d’Héraclite, la lumière
-astrale de la Kabbale, l’Alcahest de Paracelse, l’esprit de vie des
-occultistes, la force vitale de Saint Thomas. Il l’a appelé «Od» d’un
-mot sanscrit qui veut dire «Qui pénètre partout», et il y voit très
-justement la limite extrême de notre analyse de l’homme, le point où la
-ligne de démarcation entre l’esprit et le corps disparaît, si bien qu’il
-semble que l’essence intime de l’homme soit «odique».
-
-Je ne peux naturellement pas exposer ici les innombrables expériences de
-Reichenbach, du Prel et de Rochas. Il suffira de dire qu’en principe,
-l’Od est le fluide magnétique ou vital qui à chaque seconde notre
-existence émane de tout notre être, en flots ininterrompus. A l’état
-normal, ces émanations ou ces effluves dont on soupçonnait l’existence,
-grâce aux phénomènes de l’hypnotisme, nous demeurent totalement inconnus
-et invisibles. Reichenbach, le premier, découvrit que les «sensitifs»,
-c’est-à-dire les sujets en état d’hypnose, voyaient très nettement ces
-effluves dans l’obscurité. A la suite d’un très grand nombre
-d’expériences dont toutes possibilités de suggestion consciente ou
-inconsciente étaient soigneusement exclues, il a établi que l’amplitude
-et la puissance de ces effluves variaient d’après les émotions, l’état
-d’âme ou de santé de ceux qui les produisaient, qu’ils étaient toujours
-bleuâtres du côté droit du corps, et d’un rouge jaune du côté gauche. Il
-a encore constaté que de semblables effluves émanent non seulement de
-l’homme, des animaux, des plantes, mais même des minéraux. Il est
-parvenu à photographier l’Od émanant des cristaux de roche, l’Od humain,
-l’Od résultant d’opérations chimiques, celui de masses de métal
-amorphes, celui que produit le bruit ou le frottement; en un mot, il a
-démontré que le magnétisme ou l’«Od» existe dans la nature entière, ce
-qu’avaient d’ailleurs enseigné les occultistes de tous les temps et de
-tous les pays[63].
-
- [63] De récentes expériences de M. Walter-J. Kilner, rapportées dans
- son livre: _The Human Atmosphere_, sont venues matériellement
- démontrer l’existence de ces émanations, de ces effluves, de cette
- «Aura» humaine ou du moins d’une «Aura» analogue qui est un
- véritable double astral ou éthérique. Il suffit de regarder le sujet
- à travers un écran formé d’une cuve de verre très plate renfermant
- une solution alcoolique de dicyanine, substance chimique dérivée du
- goudron de houille, qui sensibilise la rétine aux rayons
- ultra-violets, pour que l’«Aura» apparaisse non plus seulement aux
- sensitifs, comme dans les expériences de Reichenbach, mais aux yeux
- de 95 p. 100 des individus doués d’une vue normale. Il est du reste
- possible que cette «Aura» ne soit pas un double éthérique, mais un
- simple rayonnement nerveux. Voir à ce sujet l’excellent résumé de M.
- RENÉ SUDRE, dans le nº 3 du _Bulletin de l’Institut métapsychique
- international_ (janvier-février 1921).
-
-
-XIV
-
-Voilà donc l’existence de cette émanation universelle expérimentalement
-démontrée. Il s’agirait, maintenant, d’en faire connaître les propriétés
-et les effets.
-
-Je me borne à quelques traits essentiels. Grâce à ces effluves, on a pu
-constater que ce fluide était le même que celui qui produit les
-manifestations des tables tournantes; en effet, aux yeux des sensitifs,
-ces manifestations s’accompagnent de phénomènes lumineux dont le
-synchronisme ne laisse aucun doute sur la corrélation de l’émission du
-fluide avec les mouvements de la table. Elle ne se met en branle que
-lorsque les radiations qui sortent des mains des assistants deviennent
-suffisamment puissantes. Ces radiations se condensent en colonnes
-lumineuses au centre de la table, et plus elles sont intenses, plus la
-table s’anime. Quand elles s’éteignent, la table retombe inerte.
-
-Il en est de même pour les déplacements d’objets sans contact, les
-apports, la lévitation, manifestations aujourd’hui suffisamment établies
-et contrôlées pour qu’on n’ait plus besoin d’en refaire la
-démonstration. Il est donc certain que ce fluide, qui peut mettre en
-mouvement un pendule dans un vase de verre clos au chalumeau, comme il
-est capable de soulever une table de plus de cent kilos, possède une
-force parfois énorme, indépendante de nos muscles, que l’on peut
-attribuer à nos nerfs, à notre âme, à tout ce que l’on veut, mais qui
-n’en est pas moins d’une nature nettement et purement spirituelle.
-
-Il est en outre à peu près certain, bien que les constatations
-expérimentales soient ici moins avancées et plus difficiles, à cause de
-la rareté des sujets, que c’est ce même fluide odique qui intervient
-dans les phénomènes de matérialisation, notamment dans ceux que
-produisait la célèbre Eusapia Paladino et dans ceux, beaucoup plus
-probants et beaucoup plus rigoureusement contrôlés du médium, de madame
-Bisson. Il tire probablement, soit du médium, soit des assistants, la
-substance plastique à l’aide de laquelle il forme et organise les corps
-_tangibles_, qui naissent et disparaissent au cours de ces
-manifestations, nous donnant ainsi un aperçu très curieux sur la manière
-dont la pensée, l’esprit ou le fluide créateur agit sur la matière, la
-condense, la modèle et se comporte, lorsqu’il s’agit de former notre
-corps.
-
-
-XV
-
-Il a encore été expérimentalement démontré que ce fluide odique peut
-être capté. Il est possible d’en charger n’importe quel objet. L’objet
-magnétisé, dans lequel le magnétiseur a fait passer une partie de sa
-force vitale, toute possibilité de suggestion étant écartée, conservera
-toujours sur le sensitif la même action, c’est-à-dire celle qu’avait
-voulue le magnétiseur. Il le fera rire ou pleurer, grelotter ou suer,
-danser ou s’endormir, selon la volonté qu’avait le magnétiseur en
-émettant son fluide. En outre, ce fluide paraît indestructible: un pilon
-de marbre magnétisé, et mis successivement dans l’acide muriatique,
-nitreux et sulfurique, soumis à l’action corrosive de l’ammoniaque, ne
-perd rien de sa force. Une barre de fer chauffée à blanc, de la résine
-fondue et recoulée en d’autres formes, l’eau bouillie, le papier brûlé
-et réduit en cendres, garde toute sa puissance. Il y a plus, pour
-prouver que l’appréciation de cette force ne dépend pas d’une impression
-humaine, on a constaté que l’eau magnétisée, puis bouillie, dévie de
-vingt degrés, comme avant l’ébullition, l’aiguille d’un rhéomètre, qui
-est, comme chacun le sait, l’appareil qui mesure les courants
-électriques. Il serait intéressant de savoir si cette force vitale
-emprisonnée dans un objet survit au magnétiseur. Je ne sais si des
-expériences ont été faites sur ce point. En tous cas, on a observé que
-plus de six mois après avoir été chargées d’Od, les substances les plus
-hétéroclites: fer, étain, colophane, cire, soufre, marbre, gardaient
-intactes leurs vertus magnétiques.
-
-
-XVI
-
-Non seulement le fluide odique ainsi capté renferme et reproduit la
-volonté du magnétiseur, il renferme encore et représente une partie de
-la personnalité du magnétisé, et notamment toute sa sensibilité.
-Le colonel de Rochas a fait sur ce point, qu’il appelle:
-«_L’extériorisation de la sensibilité_», une foule d’expériences
-déconcertantes et cependant inattaquables et décisives, qui nous
-ramènent directement aux pratiques de l’envoûtement des magiciens de
-l’antiquité et des sorcières du Moyen âge, ce qui nous montre une fois
-de plus que sous les plus étranges croyances ou superstitions, dès
-qu’elles sont suffisamment générales il y a presque toujours une vérité
-cachée ou oubliée.
-
-Je crois inutile de rappeler ici les expériences qui sont connues de
-tous ceux qui ont entr’ouvert un livre de métapsychique. Je dois me
-borner; ce que j’ai dit suffit à établir qu’il y a en nous un principe
-vital qui n’est pas indissolublement lié à notre corps, qui peut le
-quitter, qui peut s’extérioriser, du moins en partie et momentanément
-durant notre vie, qui peut être rendu visible, qui possède une force
-indépendante de nos muscles, qui peut condenser de la matière, la
-modeler, l’organiser, la faire vivre, non seulement en apparence, comme
-les fantômes de notre imagination, mais comme des corps tangibles et
-réels, dont la substance s’évanouit et rentre en nous de façon
-inexplicable. Nous avons également vu que ce principe vital peut être
-capté dans un objet, et maintient indestructiblement dans cet objet,
-malgré toutes les manipulations physiques ou chimiques, la volonté du
-magnétiseur et la sensibilité du magnétisé. N’est-ce pas le moment de se
-demander si, étant à ce point séparable et indépendant de notre corps,
-si étant à ce point indestructible, par exemple dans les cendres d’un
-papier brûlé qui n’en renfermait qu’une minime partie, ce fluide vital
-ne survit pas à la destruction de notre corps? En réponse à cette
-question, nous avons, outre la logique, les très troublantes
-constatations des sociétés savantes qui se sont vouées à la recherche
-des cas de survivance rigoureusement constatées, notamment, les cinq ou
-six cents apparitions de morts contrôlées par la «Society for Psychical
-Research». Il faut convenir que ces apparitions, qui sont probablement
-des manifestations odiques d’outre-tombe, paraissent beaucoup plus
-vraisemblables, depuis que nous connaissons certaines propriétés de
-l’étrange fluide que nous venons d’étudier.
-
-
-XVII
-
-Depuis la mort des chefs de l’école odique, Reichenbach, du Prel et de
-Rochas, cette étude des fluides a été quelque peu négligée, à tort selon
-nous, car elle est loin d’être épuisée; mais il y a des modes en
-métapsychie comme en toutes choses. La «Society for Psychical Research»,
-notamment, durant ces dernières années, s’est occupée presque
-exclusivement de la question des «Correspondances croisées», et son
-enquête, si elle n’a pas donné des résultats absolument péremptoires,
-permet du moins de soupçonner de plus en plus sérieusement la présence,
-autour de nous, d’entités spirituelles, invisibles et intelligentes,
-désincarnées ou autres, qui s’amusent, c’est le mot, à nous prouver
-qu’elles se jouent de l’espace et du temps et poursuivent un dessein
-qu’on ne démêle pas encore. Je sais bien que l’on peut, à la rigueur,
-attribuer ces communications insolites aux facultés inconnues du
-subconscient; mais l’hypothèse devient de jour en jour plus précaire, et
-le moment n’est peut-être pas très éloigné où nous serons enfin forcés
-d’admettre l’existence de ces désincarnés, de ces doubles, de ces
-esprits errants, de ces élémentaires, de ces «Dhyan-Choans», de ces
-«Dévas», de ces esprits cosmiques, dont les occultistes d’autrefois
-n’avaient jamais douté.
-
-Dans cet ordre d’idées, pour ne pas parler du _Raymond_ de Sir Oliver
-Lodge, des très intéressantes expériences spirites de P.-E. Cornillier
-ni d’une foule d’autres, ce qui nous entraînerait trop loin, les récents
-travaux du Dr W. Crawford, qui ont fait sensation dans le monde
-métapsychique, sont venus apporter à la théorie des «Invisibles», un
-sérieux appui. Il est vrai, comme nous le verrons, que cet appui lui
-vient moins des faits mêmes que de l’interprétation qu’on leur donne.
-
-
-XVIII
-
-W.-J. Crawford, docteur ès sciences, professeur au collège de Belfast, a
-fait sur la «télékinésie», ou mouvements sans contact, des expériences
-conduites avec une telle rigueur scientifique qu’elles excluent
-entièrement toute idée de fraude et confirment complètement celles de
-Crookes avec Home, de l’Institut psychologique avec Eusapia, et
-d’Ochorovicz avec Mlle Tomscyk.
-
-Il s’agit, dans ces expériences, de ce phénomène extrêmement bizarre qui
-est une sorte d’extériorisation physique, de dédoublement d’abord
-amorphe et ensuite plus ou moins plastique du médium. Du corps de
-celui-ci sort une substance indéfinissable, tantôt visible, comme chez
-Éva, le médium de Mme Bisson, tantôt invisible, comme chez le médium de
-Crawford, mais qui, même invisible, peut être touchée et délimitée et
-agit comme si elle avait une réalité objective.
-
-Cette substance, moite, froide, parfois visqueuse, qu’on appelle
-l’«Ectoplasme», peut être pesée et son poids correspond exactement à
-celui dont s’allège le corps du médium; elle peut atteindre jusqu’à 50
-pour cent du poids total de celui-ci. A la fin de la séance, elle se
-résorbe, sans laisser de trace, dans le corps du sujet qui reprend
-instantanément son poids normal.
-
-Dans ces expériences, cette substance invisible se comporte comme si
-elle sortait du corps du médium sous la forme d’une tige plus ou moins
-rigide qui va soulever une table placée à une certaine distance du siège
-sur lequel le médium est assis. Si la table est trop lourde pour être
-soulevée directement, à bout de bras, pour ainsi dire, la tige ou le
-levier psychique se courbe, prend un point d’appui sur le sol et se
-redresse pour soulever le meuble. Quand ce levier invisible ne prend son
-point d’appui que sur le médium, le poids de ce dernier s’augmente de
-celui de l’objet soulevé; mais quand il prend son point d’appui sur le
-sol, le poids du médium est diminué du poids reporté sur ce point
-d’appui.
-
-Ces phénomènes de lévitation étaient parfaitement connus avant les
-recherches de Crawford, mais par la découverte du levier invisible,
-parfois perceptible au toucher et pouvant même être photographié, il en
-a le premier révélé le mécanisme tout ensemble matériel et psychique. En
-outre, au cours de ses innombrables expériences, il a constaté que tout
-se passait comme si des entités invisibles y assistaient, y
-collaboraient et souvent les dirigeaient. Il communiquait avec elles par
-la typtologie et, ayant remarqué que ces opérateurs mystérieux ne
-paraissaient pas bien comprendre l’intérêt scientifique des phénomènes,
-il les interrogea et conclut de leurs réponses qu’ils n’étaient que des
-sortes de manœuvres, manipulant des forces qu’ils ne connaissaient pas
-et accomplissant une besogne commandée par des êtres d’un ordre plus
-élevé qui ne pouvaient ou ne daignaient opérer eux-mêmes.
-
-On peut évidemment soutenir que ces collaborateurs invisibles émanent du
-subconscient du médium ou des assistants et la question est encore
-insoluble. Mais la conviction où fut amené peu à peu et pour ainsi dire
-par la force des choses, un savant d’abord aussi sceptique que l’était
-Crawford, ne mérite pas moins d’être sérieusement envisagée. En tout
-cas, ses expériences, comme celles du fluide odique, démontrent une fois
-de plus que notre être est beaucoup plus immatériel, plus psychique,
-plus mystérieux, plus puissant et sans doute plus durable que nous ne le
-croyons; ce que nous avaient enseigné les religions primitives et les
-occultistes qui s’en inspirèrent.
-
-
-XIX
-
-En ne perdant pas de vue les autres manifestations spirites, les
-apparitions posthumes, les phénomènes de psychométrie et de
-matérialisation, les prévisions de l’avenir, le mystère des animaux
-parlants, les miracles de Lourdes et d’autres lieux, que nous ne
-mentionnons ici que pour mémoire, voilà, en regard des immenses et
-orgueilleuses affirmations d’autrefois, les demi-certitudes et les
-petits faits lentement reconquis par nos occultistes d’aujourd’hui. A
-première vue, c’est peu de chose et même si la grande question centrale
-de notre métapsychique, la question de la survivance était enfin
-résolue, cette solution tant attendue ne nous mènerait pas encore bien
-loin, beaucoup moins loin, sans doute, que n’étaient allés les prêtres
-de l’Inde et de l’Égypte. Mais pour modestes qu’elles sont, les
-découvertes de nos occultistes ont du moins l’avantage de reposer sur
-des faits que nous pouvons contrôler et doivent nous être plus
-précieuses que les plus grandioses hypothèses qui jusqu’ici ont échappé
-à toute vérification.
-
-
-XX
-
-Maintenant, il est fort possible que pour pénétrer plus avant dans les
-régions où ils s’aventurent, les méthodes purement expérimentales, qui
-sont les plus sûres dans les autres sciences, soient insuffisantes. Il
-entre en jeu d’autres éléments que ceux que la science a coutume de
-rencontrer. Il s’agit de forces peut-être plus spirituelles que celles
-de notre esprit et pour les saisir et les dominer, il se peut qu’il soit
-nécessaire de s’occuper d’abord de notre propre spiritualisation. Il est
-bon d’avoir des laboratoires parfaitement organisés, mais c’est
-probablement en nous-mêmes que se trouve le véritable laboratoire d’où
-sortiront les dernières découvertes. Il semble que mieux que nous les
-prêtres et les mages des grandes religions l’avaient compris. Quand ils
-voulaient s’engager dans les domaines ultra-spirituels de la nature, ils
-s’y préparaient longuement. Ils sentaient qu’il ne leur suffisait pas
-d’être des savants, mais qu’avant tout ils devaient devenir des saints.
-Ils commençaient par faire l’éducation de leur volonté, par sacrifier
-tout leur être, par mourir à tout désir. Ils enveloppaient leurs forces
-intellectuelles d’une force morale qui les menait beaucoup plus
-directement sur le plan où se passaient les phénomènes étranges qu’ils
-interrogeaient. Il est assez vraisemblable qu’il y a dans l’invisible ou
-l’infini des choses que l’intelligence n’atteint pas, sur lesquelles
-elle n’a aucune prise, mais qu’une autre puissance peut rejoindre; et
-cette puissance est peut-être ce qu’on appelle l’âme ou ce subconscient
-supérieur que les antiques religions avaient appris à cultiver par des
-exercices et surtout par un renoncement et une concentration spirituelle
-dont nous avons perdu la pratique et même la notion.
-
-
-
-
-CONCLUSIONS
-
-
-I
-
-Nous avons déjà, au cours de cette étude, rencontré la plupart des
-conclusions qu’on en peut tirer; il suffira de rappeler, en les
-résumant, les principales.
-
-A l’origine des religions, notamment à l’origine de celle qui paraît
-être la plus ancienne et la source des autres, il n’y a pas de doctrine
-secrète, il n’y a pas de révélation, il n’y a que la tradition
-préhistorique d’une métaphysique que nous appellerions aujourd’hui
-purement rationaliste. L’aveu d’ignorance totale au sujet de la nature,
-des attributs, du caractère, des volontés, de l’existence même de la
-Cause première ou du Dieu des dieux, est formel et public. C’est une
-immense négation, on ne sait rien, on ne peut pas savoir, on ne saura
-jamais, car Dieu lui-même ne sait peut-être pas.
-
-Cette Cause première inconnue est nécessairement infinie, car l’infini
-seul est inconnaissable et le Dieu des dieux ne serait plus le Dieu des
-dieux et ne se concevrait point s’il n’était pas tout. De son infinité
-naît donc inévitablement le panthéisme, attendu que cette cause étant
-tout, tout est elle et qu’il n’est pas possible d’imaginer quelque chose
-qui la limite et ne soit pas elle, en elle ou par elle. De ce panthéisme
-dérive à son tour la croyance à l’immortalité et l’optimisme final, vu
-que la cause étant infinie dans l’espace et le temps, rien de ce qui est
-elle ou en elle ne peut être anéanti sans qu’elle anéantisse une partie
-d’elle-même, ce qui est impossible puisqu’elle serait encore le néant
-qui tenterait de la limiter; de même que rien non plus ne peut être
-éternellement malheureux sans qu’elle condamne une partie d’elle-même à
-un malheur éternel.
-
-Agnosticisme total, avec ses conséquences: infinité divine, panthéisme,
-immortalité de tout et optimisme final, voilà donc le point de départ
-des grands instructeurs primitifs, pures intelligences et logiciens
-implacables, tels que l’étaient, s’il faut en croire les traditions
-occultistes, les mystérieux Atlantes; et ne serait-ce pas le même point
-de départ que devraient choisir aujourd’hui ceux qui voudraient fonder
-une religion nouvelle qui ne répugnât pas à la raison humaine de plus en
-plus exigeante?
-
-
-II
-
-Mais si tout est Dieu et doit être nécessairement immortel, il n’en est
-pas moins certain que les hommes, les choses, les mondes disparaissent.
-A partir de ce moment, nous quittons les conséquences logiques du grand
-aveu d’ignorance pour entrer dans le dédale de théories qui ne sont plus
-inattaquables, et qui du reste, à l’origine, ne nous sont pas proposées
-comme des révélations, mais comme de simples hypothèses métaphysiques,
-des spéculations très anciennes, nées de la nécessité d’accorder les
-faits avec les déductions trop abstraites et trop rigides de la raison
-humaine.
-
-En réalité, selon ces hypothèses, l’homme, les mondes, l’univers ne
-périssent jamais; ils disparaissent et reparaissent tour à tour, dans
-l’éternité, en vertu de Maya, l’illusion de l’ignorance. Quand ils ne
-sont plus pour nous, quand ils n’existent plus pour personne, ils
-existent toujours virtuellement, où personne ne les voit; et ceux qui
-ont cessé de les voir ne cessent pas d’exister comme s’ils les voyaient.
-De même, quand Dieu se limite pour se manifester et prendre conscience
-d’une partie de soi, il ne cesse pas d’être infini et inconnaissable à
-lui-même. Il semble se mettre un moment au point de vue ou à portée de
-ceux qu’il a réveillés dans son sein.
-
-Cette dernière hypothèse ne pouvait être à l’origine, comme elle l’est
-encore maintenant et comme elle le sera toujours, qu’un pis-aller, mais
-devint plus tard une sorte de dogme qui, avidement accueilli par
-l’imagination, se substitua bientôt complètement à la grande négation
-primitive. A partir de ce moment, désespérant de connaître
-l’inconnaissable, on le dédouble, on le subdivise, on le multiplie, on
-relègue dans l’inaccessible infini l’inconcevable cause première et on
-ne s’occupe plus que des causes secondes par lesquelles elle se
-manifeste et agit. On ne se demande pas, ou plutôt on n’ose pas se
-demander comment la cause étant essentiellement inconnaissable, ses
-manifestations peuvent être considérées comme connues sans qu’elle cesse
-d’être inconnaissable, et on entre dans l’immense cercle vicieux où il
-faut bien se résigner à vivre sous peine de se condamner à une négation,
-à une immobilité, à une ignorance et à un silence éternels.
-
-Ne pouvant connaître Dieu en soi, on se contente de le chercher et de
-l’interroger dans ses créatures et surtout dans l’homme. On croit l’y
-trouver, et les religions naissent avec leurs dieux, leurs cultes, leurs
-sacrifices, leurs croyances, leurs morales, leurs enfers et leurs cieux.
-La filiation qui les rattache toutes à la Cause inconnue est de plus en
-plus oubliée et ne reparaît qu’à certains moments, par exemple,
-longtemps après, dans le Bouddhisme, dans les métaphysiques, dans les
-mystères et dans les traditions occultes. Mais malgré cet oubli, grâce à
-l’idée de cette cause première, nécessairement une, invisible,
-intangible, inconcevable, et qu’on est par conséquent obligé de
-considérer comme purement spirituelle; dans la religion primitive, deux
-grands principes, infiltrés par la suite dans celles qui en dérivèrent,
-sont demeurés vivaces, qui répètent sourdement, sous toutes les
-apparences, que l’essence est une et que l’esprit est la source de tout,
-l’unique certitude, la seule réalité éternelle.
-
-
-III
-
-De ces deux principes qui au fond n’en sont qu’un, découle toute la
-morale primitive qui devint la grande morale de l’humanité. L’unité
-étant l’idéal et le souverain bien, le mal est la séparation, la
-division, la multiplicité; et la matière n’est en somme qu’un résultat
-de la séparation ou de la multiplicité. Il faut donc pour rentrer dans
-l’unité, se dépouiller, sortir de la matière qui n’est qu’une forme
-inférieure, une dégradation de l’esprit.
-
-C’est ainsi qu’on trouva ou qu’on crut trouver la volonté de
-l’inconnaissable et la clef de toute morale, sans du reste oser se
-demander pourquoi cette rupture de l’unité et cette dégradation de
-l’esprit avaient été nécessaires; comme si l’on avait supposé que la
-Cause première qui aurait pu retenir toutes choses à l’état d’unité
-souverainement heureuse dans son sein unique, immobile et souverainement
-heureux, eût été condamnée par une loi supérieure et irrésistible au
-mouvement et aux recommencements éternels.
-
-Ces idées, trop purement métaphysiques pour alimenter une religion,
-furent bientôt, dans l’Inde même, recouvertes d’une prodigieuse
-végétation de mythes et devinrent peu à peu le secret des brahmanes qui
-les cultivèrent, les développèrent, les approfondirent et les
-compliquèrent jusqu’à la démence. De là elles se répandirent sur la
-terre ou regagnèrent les lieux d’où elles étaient parties, car s’il nous
-est permis de repérer plus ou moins chronologiquement un foyer central,
-il nous est impossible de déterminer d’où elles surgirent dans la
-préhistoire, à moins de nous en rapporter aux légendes théosophiques des
-sept races, que nous pourrons peut-être admettre quand on nous offrira
-des documents moins critiquables que ceux qu’on nous a fournis
-jusqu’ici.
-
-
-IV
-
-En tout cas, nous suivons assez facilement, dans le monde historique, la
-marche de ces idées, qu’elles soient simultanées ou postérieures, dans
-l’Inde, dans l’Égypte et la Perse, ou qu’elles pénètrent en Chaldée et
-dans la Grèce anté-socratique par des mythes, par des contacts ou des
-émigrations que nous ignorons, ou, spécialement pour l’Hellade, par les
-poèmes orphiques, recueillis à l’époque alexandrine, mais remontant à
-des temps légendaires et nous offrant des vers qui, comme le constate
-Émile Burnouf dans sa _Science des religions_, sont traduits mot à mot
-des hymnes du Véda[64].
-
- [64] ÉMILE BURNOUF, _La science des religions_, p. 105.
-
-Par suite du séjour en Égypte, de la captivité de Babylone et de la
-conquête de Cyrus, elles atteignirent la Bible, s’y dénaturèrent pour
-s’accorder au monothéisme juif, mais se conservèrent secrètement, à peu
-près pures, par transmission orale, dans la Kabbale, où l’En-Sof, comme
-nous l’avons vu, est la réplique exacte de l’Inconnaissable hindou et
-conduit à un agnotiscisme, à un panthéisme, à un optimisme et à une
-morale presque similaires.
-
-Ces idées, étouffées sous la Bible dans le monde juif, et dans le monde
-gréco-romain sous le poids des religions et des philosophies
-officielles, survécurent dans des sectes secrètes et notamment parmi les
-Esséniens, ainsi que dans les mystères, et reparurent à la lumière du
-jour aux environs de l’ère chrétienne, dans les écoles gnostiques et
-néo-platoniciennes et plus tard dans la Kabbale enfin fixée par écrit,
-d’où elles passèrent, plus ou moins défigurées, dans l’occultisme du
-Moyen âge dont elles forment l’unique fond.
-
-
-V
-
-Nous voyons ainsi que l’occultisme, ou plutôt la doctrine secrète,
-variable dans ses formes, souvent très obscurcie, surtout durant le
-Moyen âge, mais presque partout identique dans son fond, fut toujours
-une protestation de la raison humaine, fidèle à ses traditions
-anté-historiques, contre les affirmations arbitraires et les prétendues
-révélations des religions publiques et officielles. Elle opposait à
-leurs dogmes sans fondements, à leurs manifestations divines
-anthropomorphes, illogiques, trop petites et inacceptables, l’aveu d’une
-ignorance totale et invincible sur tous les points essentiels. De cet
-aveu, qui au premier abord paraît tout détruire mais qui conduit presque
-forcément à une conception spiritualiste de l’univers, elle sut tirer
-une métaphysique, une mystique et une morale beaucoup plus pures, plus
-élevées, plus désintéressées et surtout plus rationnelles que celles qui
-naquirent des religions qui l’étouffèrent. On pourrait même démontrer
-que tout ce que ces religions ont encore de commun sur des hauteurs où
-toutes se rejoignent, tout ce qui n’a pu être rabaissé au niveau des
-exigences matérielles d’une trop longue vie, tout ce qu’on trouve en
-elles de grandiose, d’infini, d’impérissable et d’universel, elles le
-doivent à cette métaphysique immémoriale où plongèrent leurs premières
-racines.
-
-Il semble même qu’à mesure que le temps les en éloigne, l’esprit les y
-ramène; c’est ainsi que dans les deux dernières, sans parler de tout ce
-qu’elles lui empruntèrent plus directement, le Dieu-le-Père du
-Christianisme et l’Allah de l’Islamisme, sont bien plus près de l’En-Sof
-de la Kabbale que du Jéhovah de la Bible; et que le Verbe de Saint Jean,
-dont il n’est pas question dans l’Ancien Testament, ni dans les
-Synoptiques, n’est que le Logos des gnostiques et des néo-platoniciens
-qui le tenaient eux-mêmes de l’Inde et de l’Égypte.
-
-
-VI
-
-Est-ce donc là le grand secret de l’humanité qu’on cachait avec tant de
-soin sous des formules mystérieuses et sacrées, sous des rites parfois
-effrayants, sous des réticences et des silences redoutables: une
-négation sans bornes, un vide immense, une ignorance sans espoir? Oui,
-ce n’est que cela; et il est heureux que ce ne soit pas autre chose, car
-un Dieu et un univers assez petits pour que le petit cerveau de l’homme
-pût en faire le tour, en comprendre la nature et l’économie, en
-connaître l’origine, le but et les limites, deviendraient si étroits et
-si misérables que personne ne se résignerait à y demeurer éternellement
-prisonnier. Il faut à l’humanité l’infini et son corollaire l’ignorance
-invincible pour ne pas se sentir dupe ou victime d’une inexcusable
-expérience ou d’une erreur sans issue. On pouvait ne pas l’appeler à la
-vie, mais puisqu’on l’a tirée du néant, il lui faut l’illimité de
-l’espace et du temps dont on lui a donné l’idée; elle est en droit de
-participer de tout ce qu’est celui qui la fit naître avant qu’elle lui
-pardonne d’être née. Et elle n’y peut participer qu’à condition de ne
-pas comprendre. Toute certitude, du moins tant que notre cerveau ne sera
-pas délivré des liens qui l’entravent, deviendrait une borne contre
-laquelle irait se briser tout désir d’exister. Réjouissons-nous donc de
-n’en pas avoir d’autre que celle d’une ignorance aussi infinie que le
-monde ou le Dieu qui en est l’objet.
-
-
-VII
-
-Après tant d’efforts, après tant d’épreuves, nous nous retrouvons
-exactement au point d’où étaient partis nos grands instructeurs. Ils
-nous ont légué une sagesse que nous commençons à peine à débarrasser des
-débris que les siècles y avaient déposés; et sous ces débris nous
-retrouvons intact le plus haut aveu d’ignorance que l’homme ait osé
-proférer. C’est peu si l’on aime l’illusion, c’est beaucoup si l’on
-préfère la vérité. Nous savons enfin qu’il n’y eut jamais de révélation
-ultra-humaine, de message direct et irrécusable de la divinité, de
-secret ineffable et que tout ce que l’homme croit connaître au sujet de
-Dieu, de son origine et de ses fins, c’est de sa propre raison qu’il l’a
-tiré. On se doutait bien, avant d’avoir interrogé nos ancêtres
-préhistoriques, que toute révélation, au sens où l’entendent les
-religions, était et sera toujours impossible; car on ne peut révéler à
-quelqu’un que ce qu’il est capable de comprendre, et Dieu seul peut
-comprendre Dieu. Mais on s’imaginait volontiers, qu’ayant pour ainsi
-dire assisté à la naissance du monde, ils devaient en savoir plus que
-nous puisqu’ils étaient encore plus près de Dieu. Ils n’étaient pas plus
-près de Dieu, ils étaient simplement plus près de la raison humaine que
-n’avaient pas encore offusquée des imaginations millénaires. Ils se sont
-contentés de nous donner les seuls repères que cette raison puisse
-découvrir dans l’inconnaissable: panthéisme, spiritualisme, immortalité,
-optimisme final, abandonnant le reste aux hypothèses de leurs
-successeurs et laissant sagement sans réponse, comme nous les
-laisserions encore aujourd’hui, toutes les questions insolubles que les
-religions qui suivirent tranchèrent aveuglément, de façon souvent
-ingénieuse, mais toujours arbitraire et parfois puérile.
-
-
-VIII
-
-Faut-il refaire le compte de ces questions? Passage du virtuel au réel,
-de l’essence au devenir, du néant à l’être, descente de l’esprit dans la
-matière, c’est-à-dire origine du mal, et remontée de la matière vers
-l’esprit, nécessité de sortir d’un état éternellement bienheureux pour y
-revenir après une purification et des épreuves dont l’indispensabilité
-est incompréhensible; recommencements éternels pour atteindre un but qui
-fuira toujours, puisqu’il n’a pas été atteint, bien que dans le passé on
-ait eu pour l’atteindre autant de temps qu’on en aura dans l’avenir.
-
-On pourrait allonger sans mesure ce bilan de l’inconnaissable. Il
-suffira d’ajouter pour le clore que la question qui, à tort ou à raison
-nous inquiète le plus, celle qui concerne le sort de notre conscience et
-de notre personnalité dans l’absorption divine, demeure elle aussi sans
-réponse; car le Nirvana ne décide, ne précise rien, et le Bouddha,
-dernier interprète des grands enseignements ésotériques, avoue lui-même
-qu’il ne sait pas si cette absorption a lieu dans un néant ou dans un
-bonheur éternel: «Le sublime ne l’a pas révélé.»
-
-«Le Sublime ne l’a pas révélé», car rien n’a été révélé et rien n’est
-résolu parce qu’il est probable que rien ne sera jamais résoluble et
-qu’il est vraisemblable que des êtres dont l’intelligence serait un
-million de fois plus puissante que la nôtre ne trouveraient pas encore
-de solution. Pour comprendre la création, nous dire d’où elle vient, où
-elle va, il faudrait en être l’auteur; et encore, se demande le
-Rig-Véda, à la source même de la sagesse primordiale, «Et encore, le
-sait-il?»
-
-Le grand secret, le seul secret, c’est que tout est secret. Apprenons du
-moins à l’école de nos mystérieux ancêtres à faire, comme ils l’avaient
-fait, la part de l’inconnaissable et à n’y chercher que ce qui s’y
-trouve, c’est-à-dire la certitude que tout est Dieu, que tout est en lui
-et y doit aboutir dans le bonheur, et que la seule divinité que nous
-puissions espérer de connaître, c’est au plus profond de nous-mêmes
-qu’il la faut découvrir. Le grand secret n’a pas changé d’aspect, il
-reste, à la même place, ce qu’il était pour eux. Ils surent, dès
-l’origine, tirer de l’inconnaissable la morale la plus pure que nous
-ayons eue; puisque nous nous retrouvons au même point dans cet
-inconnaissable, il serait hasardeux, pour ne pas dire impossible, d’en
-déduire d’autres enseignements. Et leurs enseignements, qui par le haut
-sont demeurés les mêmes et ne diffèrent qu’aux parties basses dans
-toutes les religions dont les dogmes divers ne sont au fond que des
-traductions ou des interprétations mythologiques de ces vérités trop
-abstraites, auraient fait de l’homme ce qu’il n’est pas encore, s’il
-avait eu le courage de les suivre. Ne les oublions point, c’est le
-dernier et le meilleur conseil que nous donne le testament mystique que
-nous venons de feuilleter.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages.
- Préliminaires 1
- L’Inde 29
- L’Égypte 111
- La Perse 133
- La Chaldée 141
- La Grèce anté-socratique 149
- Les Gnostiques et les Néo-Platoniciens 181
- La Kabbale 189
- Les Hermétistes 213
- Les Occultistes modernes 229
- Les Métapsychistes 255
- Conclusions 303
-
-
-B--1926--Lib.-Imp. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND SECRET ***
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-
-1.F.
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