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-The Project Gutenberg eBook of Au bord du Désert, by Jean Aicard
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-using this eBook.
-
-Title: Au bord du Désert
- L'âme arabe (à Pierre Loti); Impressions; Souvenirs; Légendes
- arabes; La pétition de l'Arabe
-
-Author: Jean Aicard
-
-Release Date: February 5, 2022 [eBook #67327]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from images made
- available by the HathiTrust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU BORD DU DÉSERT ***
-
-
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-
-
- AU BORD
- DU
- DÉSERT
-
- PAR
- JEAN AICARD
-
- L’AME ARABE (A PIERRE LOTI)
- IMPRESSIONS
- SOUVENIRS--LÉGENDES ARABES
- LA PÉTITION DE L’ARABE
-
- DEUXIÈME ÉDITION
-
-
- PARIS
- PAUL OLLENDORPFF, ÉDITEUR
- 28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis
-
- 1888
- Tous droits réservés.
-
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-
-ŒUVRES DE JEAN AICARD
-
-
-POÉSIE
-
- Les Jeunes Croyances.
- Les Rébellions. Les Apaisements.
- Poèmes de Provence.
- Miette et Nohé.
- Le Dieu dans l’Homme.
- L’Éternel Cantique.
- Lamartine.
- Visite en Hollande.
- Le Livre des Petits.
- La Chanson de l’Enfant.
- Le Livre d’heures de l’Amour.
-
-
-THÉATRE
-
- Othello, drame en cinq actes en vers.
- Smilis, drame en quatre actes en prose, représenté à la
- Comédie-Française.
- Au clair de la lune, un acte en vers.
- Pygmalion, un acte en vers.
- Mascarille, à-propos en vers.
- La comédie française à londres.
- La comédie française à Alexandre Dumas.
-
-
-CRITIQUE
-
- La Vénus de Milo.
-
-
-Pour paraître prochainement:
-
- Don Juan (XIXe Siècle), poème dramatique en cinq actes.
- Papillons Nihilistes.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ A PART
-
-2 exemplaires sur papier impérial du Japon.
-
-5 exemplaires sur Hollande numérotés à la presse (1 à 5).
-
-
-
-
-L’AME ARABE
-
-A PIERRE LOTI
-
-
-Ce que j’ai fait en Algérie, ô Loti, c’est à vous que je le veux conter,
-parce que vous avez une âme, une âme qui va loin sous les choses, qui
-lit le verbe entre les lignes; parce que dans vos yeux vagues la vie
-même incomprise se reflète approfondie et conçue; parce que vous êtes un
-poète et que moi, n’ayant rien à vous apprendre, je suis sûr d’être
-deviné par vous.
-
- * * * * *
-
-Je suis allé dans ce pays qui vous charme, d’abord pour changer de
-place; pour monter à cheval en quittant un bateau; pour voir d’autres
-visages que celui de nos concierges parisiens; pour acheter, à Biskra,
-d’un marchand toulonnais, une musette en poil de chameau et un faux
-poignard touaregs que m’ont volés, à Biskra même, des garçons de café
-parfaitement européens; pour m’affubler d’un chapeau de palme grand
-comme un parasol et brodé de laine rouge; pour inaugurer un chemin de
-fer; pour offrir à Tunis la première conférence française qui y ait été
-faite: pour voir Barka danser, un peu niaisement, la danse du ventre,
-qui ne vaut pas la danse du sabre dansée par des hommes; pour causer, au
-bord du désert, avec trois ministres et quelque cent députés; pour
-trouver vilaines les juives boursouflées de Tunis, et magnifique
-l’hospitalité des Tunisiens; pour effrayer, dans Tunis, une Américaine
-qui m’a pris pour un Américain; pour y entendre, à minuit, dans un
-cabaret, pleurer tout à coup un rieur sceptique qui m’a avoué un cœur
-exquis; pour entendre deux cents personnes me demander tour à tour, en
-une heure, devant les gorges du Rummel, à Constantine, si ce «paysage
-m’inspirait»; pour m’entendre dire par les mêmes, tous les jours cent
-fois, un mois durant, cet assommant beau vers d’Alfred de Musset:
-
- Poète prend ton luth... et me donne un baiser,
-
-que les femmes n’achèvent jamais! pour acheter un bracelet d’esclave à
-un homme libre qui voulait me le vendre six fois sa valeur,--mais j’ai
-dit, prévenu par un interprète: «Prends ta balance, et pèse!»--et il a
-répondu, cet Arabe: «Je vois que tu la connais»; pour proposer à une
-Ouled-Naïl de me vendre la bague de son doigt, proposition de mauvais
-goût à laquelle elle a justement répondu, sans bienveillance aucune: «Un
-coup de bâton dans les reins, voilà ce que je veux te vendre, chien de
-roumi»; pour rendre visite, dans sa maison mauresque, à la mauresque
-Aïcha qui m’a dit: «Viens me voir à Lyon!» pour prendre du café, sur le
-plateau de cuivre, chez Zorah, l’amie de Fatma, à qui j’ai récité, pour
-voir, la _Nuit de mai_... Zorah m’a dit: «Tu chantes?» et elle m’a
-accompagné d’une mélopée arabe, ce qui prouve que nous nous comprenions
-très bien.
-
-Après cela, j’ai repris le bateau «pour France»; j’ai quitté, non sans
-tristesse, des amis nouveaux; j’ai vu le grand continent s’enfoncer et
-disparaître dans le lointain entre ciel et mer, l’apparition d’Alger,
-teinté de bleu de ciel et de blancheur d’écume, fondre lentement sous le
-ciel et l’eau... La nuit est venue, sans étoiles,--mais des étoiles
-bleuâtres se sont allumées le long du bord, dans les écumes
-phosphorescentes. J’ai regardé longtemps cet éventail blanc qu’ouvre
-devant lui l’éperon du bateau;--la route étincelante qu’il laisse sur
-l’eau derrière lui, chemin de gloire bientôt effacé, et le sillage de
-fumée bientôt éparpillé dans l’air... Le capitaine m’a, au matin,
-désigné la terre, invisible pour moi dans les brumes dorées. Puis,
-Marseille a surgi; les horizons connus ont reparu; les douaniers,
-vainement, ont essayé de troubler la douce émotion de mon cœur... Et me
-voici chez moi, à la campagne, dans ce cabinet de travail que vous
-connaissez, en train de vous écrire entre deux étagères algériennes et
-trois pots de Tunis, un peu sot du retour, si je n’avais à vous dire que
-j’ai rapporté de là-bas quelque chose de l’âme arabe.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- * * * * *
-
-Il y a six mois que les lignes précédentes ont été écrites, Loti, dans
-ma retraite de Provence.
-
-Je reprends ces pages à Paris, comme une lettre qu’on a un moment
-interrompue.
-
-Ce qui m’a interrompu, ç’a été, ô Loti, un projet, une idée bizarres:
-l’idée, le projet, de faire jouer au Théâtre-Français une pièce en
-quatre actes, en vers.
-
-Fatale idée, Loti, projet fatal! Puisse le Bouddha cher à Chrysanthème
-vous garder à tout jamais du projet, de l’idée bizarres qui pourraient
-vous venir, comme à moi,--ô Loti,--de faire marcher sur un théâtre vos
-rêves en habits de réalité!
-
-Le théâtre, ô Loti, est un endroit redoutable où les rêves des rêveurs
-prennent des corps, des voix, pour injurier et frapper leurs pères.
-
-Au théâtre, votre frère Yves vous dirait que vous ne savez pas ce que
-vous faites, votre petite Chrysanthème vous affirmerait que vous ne
-savez pas ce que vous dites, et Azyadée que vous êtes un sot.
-
-Dès qu’on apprendrait que vos propres amoureuses, vos propres frères et
-enfants, n’ont pour vous aucun respect, le bruit se répandrait que vous
-êtes plus bête encore qu’ils n’osent le dire, et les gazettes
-l’imprimeraient!
-
- * * * * *
-
-Elles l’imprimeraient, Loti. Il se trouverait des confrères pour
-annoncer à tout l’univers que votre œuvre, encore inconnue, votre œuvre
-encore vôtre, est indigne d’être et de paraître.
-
-Ils ne s’apercevraient point qu’il y a, dans un procédé pareil,
-injustice et cruauté. Ceux mêmes qui demandent des œuvres dramatiques
-nouvelles, des efforts nouveaux, qui crient: «Place aux jeunes!»
-c’est-à-dire aux auteurs sans autorité,--ne s’apercevraient point qu’ils
-font du découragement, du désespoir peut-être, qu’ils ruinent d’avance
-l’avenir sur lequel comptait un travailleur. Ils ne se diraient pas, ô
-Loti! qu’ils sont pareils à la grêle qui tue la moisson à peine germée.
-
- * * * * *
-
-Et le public, indifférent, croirait, sur la foi des gazettes, que
-l’œuvre, inconnue de tous, a été condamnée par tout le monde,--au moment
-même où vous, l’auteur, vous déniez à l’expérience des maîtres
-eux-mêmes, et sur leur conseil, le droit de dire à l’avance: «Ceci fera
-de l’effet, ceci n’en fera pas.»
-
- * * * * *
-
-Car, ô Loti! l’art du théâtre est par excellence l’art sans formule. Au
-théâtre, tout le monde vous conseille, personne ne sait quoi. C’est un
-lieu magique où on produit l’illusion et où on perd toutes les
-illusions. L’effet y prime le sentiment, la pensée, l’émotion. Tout le
-monde cherche donc l’effet, mais personne ne sait où il est. La grosse
-affaire est d’affirmer que l’auteur le sait moins que personne.
-Quelquefois tout le monde croit le savoir... «C’est ici!» Quelle erreur!
-c’est là-bas, tout au contraire, qu’il se produit alors au mépris des
-prévisions. Et le critique triomphalement de s’écrier: «Ça, c’est du
-théâtre!» juste quand le succès le lui fait croire.
-
- * * * * *
-
-Qu’il y ait un art dramatique où l’émotion naîtrait des situations et
-des paroles, sans effet,--ce qui serait d’un très grand effet,--je suis
-de ceux qui le pensent,--mais les critiques enseignent le contraire, les
-directeurs affirment le contraire, parce qu’ils se font un devoir de
-chercher le succès d’argent, non le succès d’art,--et le public,--qui a
-bien d’autres affaires,--passe condamnation. Il va au cirque,--que
-j’aime beaucoup, et vous aussi, ô Loti.
-
- * * * * *
-
-Après les _Burgraves_, Victor Hugo,--ceci, je crois, n’a jamais été
-raconté,--s’écria: «Le théâtre m’ennuie; les comédiens m’ennuient; les
-répétitions m’ennuient; les directeurs m’ennuient; les ministres
-m’ennuient; la censure m’ennuie; les rois, les empereurs m’ennuient...
-je ne ferai plus de théâtre!...»
-
-Découragé, il employa «ce qu’il avait de talent» à faire la _Légende des
-Siècles_.
-
- * * * * *
-
-Ne faites pas de théâtre, ô Loti. Moi, je n’ai plus qu’une vingtaine de
-comédies et de drames à écrire et je jure de n’en plus faire aussitôt
-après.
-
-Pour le moment, impatienté, j’ai préféré revenir à l’âme arabe que
-«faire du théâtre». Je retournerai dans quelque temps à la
-Comédie-Française. Je vous y convierai. Vous n’y viendrez pas. Vous ne
-devez pas aimer ça.
-
-A mon retour d’Algérie, Loti, au sortir des grands horizons de désert et
-de mer,--on ne saurait croire quel effet lamentable m’ont produit la
-scène et les décors d’un théâtre! Je ne comprenais plus. Le joujou de
-carton était trop petit; l’action, trop compliquée et trop rapide...
-C’est que j’étais habitué aux simplicités, aux grandeurs, à la
-patience... j’étais arabisé.
-
-L’âme arabe, ô Loti, est simple, grande, patiente, et n’a rien à voir
-aux discussions de théâtre.
-
- * * * * *
-
-J’ai écrit aujourd’hui les derniers vers de mon livre.
-
-Laissez-moi vous conter comme il a été joyeusement baptisé, à vous qui
-aimez les jeux de la vie, du hasard, de la fantaisie.
-
-Moi qui n’ai pu assister à Rochefort à votre fête «moyen âge,» je compte
-aller voir samedi prochain le bal offert aux Parisiens par M. Cernuschi.
-Je rêve un costume d’Othello, et j’essayais chez moi une robe blanche,
-de lin et de soie, quand des amis, à l’improviste, ont frappé à ma
-porte. C’était ce soir même: «Ah! vous voilà! vous allez baptiser mon
-livre!» Nous éclairâmes _a giorno_. Le hasard, qui m’habillait en
-Oriental, fit entrer chez moi, à ce moment, un jeune Arabe qui fut mon
-compagnon de voyage de Tunis à Alger. Quand il eut entendu la _Pétition
-de l’Arabe_, la dernière pièce de ce livre, mon hôte, touché, ôta de son
-doigt une bague, et me tint, très gracieusement, ce petit discours, non
-sans quelque solennité: «Ceci est un talisman. Douze lignes du Koran
-sont gravées sur la pierre de cette bague, grande comme l’ongle du petit
-doigt, et qui a été rapportée de la Mecque. Je vous donne cette bague en
-souvenir du jour où vous avez achevé ce livre, qui défend, d’une manière
-si touchante pour moi, la race arabe.
-
-«Cette bague est un souvenir légué à mon père par le Kashnadar (ministre
-de Tunis avant le protectorat), le même à qui M. Thiers écrivait: «La
-Tunisie est pour vous un trop petit champ d’action; vous êtes vraiment
-un homme d’État.»
-
-«Je tiens beaucoup à ce talisman. Le ministre notre ami l’a porté
-trente-sept ans. J’aurais «le cœur fendu» s’il était porté à l’avenir
-par un autre que vous; je vous l’offre comme un remercîment des Arabes.»
-
- * * * * *
-
-L’émotion d’un Arabe, le jour même où j’ai écrit la dernière ligne de
-mon livre, voilà, Loti, un souvenir émouvant pour moi. Je vous le conte,
-persuadé qu’il vous touchera aussi.
-
-Cette bague, c’est le signe de mon alliance avec l’âme arabe. Pendant
-que je la glissais à mon doigt, j’évoquais une forme entrevue dans une
-villa mauresque, à la grille d’une fenêtre, une tête fine, curieuse, aux
-grands yeux doux, bien noirs et luisants d’une vive étincelle, et je
-nommais en mon souvenir la Kheïra du poète Bib-el-Thebib, et je me
-croyais son fiancé, dans l’étincelante demeure du Rêve, où les jours
-sont des nuits constellées de flambeaux, embaumées de fleurs, pleines de
-chansons.
-
-«Les étoiles m’illuminent, les fleurs m’embaument, les chansons me
-bercent.»
-
-Sur l’or de cette bague, je ferai graver une date, celle d’aujourd’hui:
-16 mai 1888.
-
- * * * * *
-
-L’âme arabe dit:
-
- Tu ne seras vraiment charitable et pieux
- Qu’après avoir donné ce qui te plaît le mieux.
-
-Elle a dit:
-
- Un nom obscur, mais pur, est glorieux dans l’ombre.
-
-Elle a dit:
-
- Se servir du poignard, c’est,--fût-on le vainqueur,--
- Lui donner pour fourreau, demain, son propre cœur.
-
-Elle a dit:
-
- Poète, parle à tous avec force et douceur,
- Et, ni juge ni roi, sois un avertisseur.
-
- * * * * *
-
-Aucune sagesse n’a pensé plus haut. C’est la parole chrétienne.
-
-L’âme arabe, ô Loti, est simple, grande, patiente.
-
-Elle accepte la vie et elle accepte la mort.
-
- * * * * *
-
-Parmi les procédés d’art et de critique, il y en a deux, très opposés,
-et qui sont symétriques.
-
-L’un consiste à voir dans la nature qu’il s’agit d’exprimer, ou dans
-l’œuvre qu’il faut qualifier, uniquement les choses mauvaises,
-déplaisantes, le mal et l’erreur. Dans ce système, quand le bien,
-l’agréable, sont constatés, ils prennent l’arrière-plan; ils sont
-subordonnés, niés presque, sinon tout à fait.
-
-L’autre système consiste à ne voir ou à ne montrer que le bon et le
-bien. Le mauvais et le mal sont alors sinon niés, du moins subordonnés,
-relégués à l’arrière-plan... Des deux systèmes, quel est le meilleur?
-
-Pour moi, qui ne me permettrai jamais de trancher aucune question,--et
-qui ne reconnais aux critiques et aux chefs d’école que le droit
-d’affirmer les préférences de leur nature propre, mais non de proclamer
-des règles, je préfère l’art qui met au-dessus de tout,--comme le fait
-la nature elle-même,--les rayons, les nettetés, l’éclat, la vie,
-l’épuration perpétuelle, universelle.
-
-Je ne suis pas de ceux qui reprochent aux corbeaux de manger de la
-viande corrompue: je les remercie d’être des nettoyeurs. Les charognes,
-dans la nature, tiennent peu de place, et, vite, sont éliminées,
-disparaissent sous les fleurs et les verdures.
-
-Je ne dis pas aux roses: «Fi! vous naissez du fumier:» je suis tenté de
-dire au fumier: «Gloire à toi qui nourris les roses!»
-
- * * * * *
-
-O Loti, le réel social, que l’on confond trop souvent avec la nature,
-est quelquefois abject parce qu’il se modèle imparfaitement sur la
-nature divine... J’appelle divin tout ce qui échappe à l’homme, se passe
-de lui, et l’emporte.
-
-La terre n’est pas ignoble; elle absorbe toute ignominie et en fait de
-la vie, éternellement; la mer n’est jamais salie: elle lave tout ce
-qu’elle touche, les rochers du rivage et le pont de votre navire; le
-ciel est la source de pureté, eau et feu. La vie est propre et
-glorieuse. La mort, immortellement, est absorbée et rendue vivante. Il
-n’y a de naturalisme, d’art, de politique, de philosophie viables, que
-ceux qui, copiant la nature même, simplifient tout, purifient par la
-simplification qui rapporte chaque élément à sa source particulière,
-lavent, éclairent, et font germer, c’est-à-dire monter vers la lumière.
-
-L’esthétique est une morale.
-
- * * * * *
-
-J’ai lu sur les Arabes, ô Loti, différents ouvrages, où tous les défauts
-de la race sont signalés avec un soin méticuleux. Voleurs, menteurs et
-pouilleux, voilà les aménités naturalistes dont couramment on les
-gratifie.
-
-J’estime que les Français orgueilleux qui parlent ainsi d’un peuple
-vaincu, le traitent injustement et maladroitement en ennemi armé et
-debout.
-
-L’Arabe ne nous hait point. Il hait le juif, non le chrétien. Aïssa ou
-Jésus est pour lui un prophète vénérable. En outre, cette race
-guerrière, chevaleresque, a le respect d’une Force à qui Dieu a permis
-le triomphe.
-
-Elle a le respect du vainqueur. Si tu as vaincu, c’est que Dieu l’a
-voulu. De plus, trop fière pour rabaisser ses ennemis, elle les estime,
-les admire d’être ses vainqueurs, et demeure prête--si le vainqueur
-n’essaie pas de dominer sa conscience, n’offense pas sa religion--à le
-servir comme un noble et bon maître, le désigné de Dieu.
-
-Avec de telles dispositions d’âme, l’Arabe, manié par une autorité
-éclairée, énergique et subtile à la fois, aussi polie que ferme,
-deviendrait une force française incomparable, très supérieure, par
-entraînement religieux et physiologique, à l’élément européen, fatigué,
-lui, par l’esprit sceptique, analyste et positif, par un rationalisme de
-décadence qui est la mort de tout enthousiasme et, par conséquent, de
-toute grandeur, de tout dévouement, de toute patrie, comme de toute
-famille et de toute religion.
-
- * * * * *
-
-Il va sans dire qu’il ne me vient pas à l’esprit d’opposer la société
-arabe à nos sociétés européennes. C’est de l’_âme arabe_ que je parle
-uniquement, de l’individualité morale de l’Arabe, de sa conception de la
-vie; je parle de ce qu’il y a d’essentiellement beau dans le génie de
-cette race, qui n’a rien à fonder, puisqu’elle a placé son intérêt
-d’être, son âme, bien plus haut que ce monde,--et qui aurait le droit en
-somme de vivre à sa guise, si nous n’étions pas encore aux temps de
-deuil où la Guerre prétend fonder le Droit.
-
- * * * * *
-
-On a impolitiquement fait à l’Arabe la mortelle offense d’accorder aux
-Israélites d’Algérie des _privilèges_ qu’il n’a pas; on l’a, de fait,
-déclaré inférieur à la race qu’il abomine. Faute énorme! grosse de
-périls! La France de l’égalité doit aux Arabes, sans tenir compte de
-leur intolérance, plus de respect véritable.
-
-Au lieu de respecter la foi de l’Arabe, on la brave. Au lieu de traiter
-l’Arabe en noble chevalier vaincu, on le traite en indigne; il est, en
-face de nous, sans moyens d’action, sans députés indigènes, sans autre
-défense que l’insurrection. On en abuse.
-
-En ceci, la France oublie trop qu’elle est l’apôtre de tous les
-affranchissements.
-
-Nous ruinons, nous abîmons une grande race qui nous est fraternelle et
-demeure prête pour nous au dévouement des martyrs: l’Arabe l’a prouvé en
-70.
-
-Les colons supprimeraient volontiers, d’un seul coup, tout l’élément
-arabe.
-
-Eh bien! la France qui pense ne peut pas être, en 1889, la France qui
-exploite.
-
- * * * * *
-
-Les Arabes demandent quoi? Plus de respect de l’âme française pour l’âme
-arabe, pour la dignité arabe, pour les mœurs, la religion, la foi
-arabes,--peut-être pour la propriété arabe.
-
-Ce qui en eux réclame ce n’est pas l’épargne, c’est la générosité, c’est
-la dignité... J’ai promis à un certain nombre de cheiks d’écrire cette
-revendication, le cri de leur cœur. J’ai tenu, je tiens ma promesse...
-Vous trouverez, Loti, à la fin de ce livre, la _Pétition de l’Arabe_,
-dont chaque trait m’a été fourni par un de mes hôtes d’un jour, autour
-du couscoussou national.
-
- * * * * *
-
-Hélas! il faudrait que quelques-uns au moins de nos administrateurs
-fussent animés d’un esprit d’apôtres. Il faudrait que leur mission ne
-leur apparût pas seulement comme une fonction lucrative; il faudrait
-qu’une forte éducation nationale eût appris à ces serviteurs la
-connaissance des âmes, des religions, des intérêts supérieurs, et
-comment l’intérêt privé, légitime, s’élève en servant celui des peuples.
-
-Il faudrait, ô Loti, que nous eussions de la grandeur, un idéal
-politique, national, humain, le goût de l’unité, l’horreur de la
-division, beaucoup de choses, ô Loti, dont on ne parle même plus...
-
-Comment la France respecterait-elle l’Arabe? Nous ne nous respectons
-plus nous-mêmes. La Liberté, qui nous semble encore le principe de la
-dignité humaine, est en train de tuer la politesse française! Les
-lettres donnent souvent l’exemple. L’art n’est plus la fleur par
-excellence d’une nation policée et polie. La grâce hellène, si bien
-mariée à l’esprit français d’autrefois, se cache, honteuse, devant des
-lourdeurs vraiment tudesques, des violences américaines et des
-mercantilismes anglais...
-
- * * * * *
-
-Reprenez la mer, ô Loti. C’est elle qui vous a enseigné la simplicité et
-la grandeur, qui vous a donné votre génie, le mépris, l’oubli plutôt,
-des bassesses et des jalousies, la patience, l’acceptation de la vie et
-de la mort.
-
-La mer enseigne les mêmes choses que le désert.
-
- * * * * *
-
-L’âme arabe, comme le désert, est simple et grande.
-
-Il y a, dans ce livre, Loti, une ou deux pièces, où, donnant la parole à
-l’Arabe, je lui prête des idées ou des sentiments plus compliqués que
-les siens propres (le _Marcheur du désert_, par exemple). L’expression
-seule de certains sentiments, ces sentiments fussent-ils ceux de
-l’Arabe, est déjà par elle-même une complication dont il est incapable.
-Mais, Loti, comme vous l’avez dit vous-même du Japon, dans votre livre
-japonais, je dirai à mon tour: Un des principaux personnages de ce livre
-est l’Effet que me fit ce pays.
-
-Ce que raconte chaque voyageur, c’est ceci: comment il a été,
-personnellement, impressionné par les pays qu’il a parcourus.
-
-Sans cela, il y a beau temps qu’on ne parlerait plus ni de la terre, ni
-de la mer, ni du ciel, ni des fleurs, ni de l’amour,--et ce serait
-vraiment dommage, ô Loti.
-
- * * * * *
-
-Simple et grande, l’âme de l’Arabe! comme l’éternel spectacle du lever
-et du coucher des soleils dans le désert.
-
-Ici, il y a Dieu et l’homme. Dieu est grand... Moi si petit, si perdu!
-Et l’homme s’incline, grand par le sentiment constant de son rapport
-avec l’infinie immensité.
-
-L’Arabe étant assuré dans sa foi, la mort ne lui est rien qu’une
-délivrance. A toute seconde, il est prêt à se montrer héroïque. Quand
-Mahomet ne serait qu’un politique, il resterait un grand prophète.
-
-La foi est un levier perdu, celui qui soulevait les montagnes. Nous qui
-n’avons plus la nôtre, servons-nous de celle-ci en l’honorant. Ce sera
-plus noble d’abord, plus politique en même temps que de la susciter
-contre nous.
-
- * * * * *
-
-L’Arabe est patient. La monotonie des jours dans l’horizon uniforme lui
-a appris la patience. Et surtout il la tient de sa foi, patient... parce
-qu’il se sait immortel.
-
-On m’a cité l’exemple d’un Arabe qui arrive dans une gare au moment
-précis où le train--un train unique par vingt-quatre heures--siffle et
-s’éloigne.
-
-L’Arabe le regarde partir, curieux, charmé de voir cette puissance
-étrange activer sa vitesse; puis, lentement, le fils du désert s’assied,
-tire quelques dattes du capuchon de son burnous, et, vingt-quatre heures
-durant, attend le train qui doit suivre.
-
-La patience aussi est une force. Pourquoi la mettre contre nous?
-
- * * * * *
-
-Voilà, ô Loti, les réflexions que je vous dédie, à vous qui êtes un
-poète,--incompris d’ailleurs au point de vue philosophique, malgré
-l’admiration générale qu’ont soulevée vos livres,--à vous qui vous êtes
-fait l’éducateur d’un simple, «mon frère Yves», d’un nomade du désert
-d’eau que, lentement et à force d’affection et de génie, vous avez élevé
-au rang de frère.
-
-Cette action-là, ô Loti, c’est l’action future, sacrée, de l’esprit de
-liberté sur les masses inférieures. A défaut d’autre religion, nous
-aurons celle de la pitié, la vénération de la douleur, le respect de la
-misère, l’amour des faibles, des vaincus, sans autre récompense que la
-joie de se donner, de créer, de faire œuvre d’hommes-dieux.
-
-C’est là l’essence du génie chrétien, qui refleurira à la cime de la
-civilisation universelle.
-
-Un de mes frères à moi m’écrivait il y a quelques jours: «Proclame (pour
-faire ton devoir de poète) les devoirs du riche et les droits du pauvre;
-c’est tout l’Évangile.» Oui, quoi que cela puisse coûter, c’est cela, ô
-Loti, qui est la vérité. Elle paraît encore gênante à beaucoup des
-nôtres, je le sais. Mais elle est impérieuse et s’imposera, ou bien ce
-sera la fin du vieil Occident.
-
-Oui, il faut que ceux qui savent, proclament les droits de l’ignorant;
-que les forts proclament le droit des faibles, les riches le droit des
-pauvres, le vainqueur les droits du vaincu.
-
-Alors seulement il sera permis aux puissants de ce monde de parler, avec
-noblesse, de soumission et de devoir, aux ignorants, aux faibles, aux
-pauvres, aux vaincus.
-
-Là est la Révolution, ou elle n’est qu’un mensonge. Là est la France.
-
- * * * * *
-
-Les temps approchent. Les signes se multiplient.
-
-J. A.
-
-Paris, 16 mai 1888.
-
-
-
-
-AU BORD DU DÉSERT
-
-
-
-
-ALLAH
-
-
- La présence d’Allah remplit les solitudes.
- Elle est dans la nuit douce et sous les soleils rudes,
- Car, s’il n’était pas là, l’homme serait perdu
- Seul, dans le grand désert jusqu’aux cieux étendu!
- Si faible, si petit, si seul, si périssable,
- Grain de sable parmi cet infini de sable,
- Sous le sable infini de l’azur constellé,
- Il s’est vu sans secours: il a donc appelé!
- Car la foi dans nos dieux, c’est pitié pour nous-même.
- La foule ne voit plus l’immensité suprême:
- Les hommes assemblés se la cachent entre eux;
- Ils se croient assez forts dès qu’ils se voient nombreux.
- Mais l’Arabe, isolé dans le désert immense,
- Ne peut pas se suffire: il voit où Dieu commence:
- Au seuil de l’infini, dans l’horreur du désert,
- Dans l’oasis lointaine où rit le dattier vert,
- Dans l’eau pure et soudaine apparue en mirage,
- Dans l’étoile qui luit sur les goums en voyage,
- Et dans l’ombre qui suit, spectre mystérieux,
- Son pas, dans le désert, pour reposer ses yeux.
-
-
-
-
-LA COUPE DU CHEIK
-
-
- Le cheik porte toujours, suspendue à sa selle,
- Une coupe d’argent, ciselée, et fort belle.
- Or, l’anse en est mobile, et soutient un anneau
- Où s’attache une corde; et le cheik puise l’eau,
- A cheval, sans descendre, en passant la rivière.
- Ah! l’eau pure! au pays de la rude lumière!
- Les rayons frais de l’eau! rien n’est si précieux!
- Et la coupe du vrai croyant dit à mes yeux:
- Dieu vient dans le désert au cœur de l’homme sage
- Comme l’eau s’offre aux yeux, apparue en mirage.
- Cette eau qui vient tenter ta lèvre et ton regard,
- Elle n’est pas là, non, mais elle est quelque part!
- Homme, pauvre passant du désert de la terre,
- Il faut bien que l’eau soit, puisque la marche altère!
- Et la tombe est le puits où le cœur altéré
- S’emplit enfin du Dieu si longtemps désiré.
- Prépare donc ton âme à descendre avec joie
- Dans la citerne sombre où la mort nous envoie,
- Et,--que la coupe soit d’argent, ou d’or vermeil,--
- Songe qu’elle remonte, emplie, au grand soleil,
- Vers Dieu qui l’illumine et dont elle ruisselle!
-
- Il sied donc qu’elle soit riche,--et qu’on la cisèle.
-
-
-
-
-LA BOUCHE
-
-
- Que nul usage vil ne souille votre bouche.
- Que jamais rien d’impur n’y passe et ne la touche,
- Et que chaque mot, même, y soit, en tout moment,
- Saint comme le saint livre--et comme le froment.
- Car la bouche est sacrée, ô roumis! elle est faite
- Pour la baraka sainte et le nom du prophète,
- Pour dire: «Loué soit Dieu, l’unique adoré!»
- Et pour manger le don de Dieu: le pain sacré.
-
-
-
-
-POLITESSE ARABE
-
-
- Au ciel,--chrétien,--ta place est faite.
- ... Ah! si vous vouliez dire un peu
- Comme nous: «Il n’y a qu’un Dieu,
- Et Mahomet est son prophète»,
- Vous entreriez--je vous le dis--
- Avant nous, dans le Paradis.
-
-
-
-
-BAB’AZOUN
-
-
- Bab’Azoun est poète et nègre.
- Il danse en donnant de la voix;
- Et la musique n’est pas aigre,
- Qui sort de sa lyre de bois.
- Elle est grave et sourde au contraire.
- O Bab’Azoun, mon cher confrère,
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- Je voudrais être en bois d’ébène,
- Sinon en lapis-lazuli...
- Mais j’y perds mon temps et ma peine:
- Je reste blanc,--et pas joli...
- Personne ne dit le contraire,
- O Bab’Azoun, mon cher confrère!
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- Ta lyre, vieille calebasse,
- Moitié guitare et violon,
- N’a qu’une unique corde, basse,
- Un archet court, un manche long,
- Et ça suffit à te distraire,
- O Bab’Azoun, mon cher confrère...
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- La lune te plaît comme un rêve,
- Le soleil comme un bon vivant!
- Qu’un chrétien meure ou qu’un chien crève,
- Tu ne t’attristes pas souvent!
- On est noir, mais pas funéraire!
- O Bab’Azoun, mon cher confrère,
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- Ce que tu chantes, je l’ignore,
- Sans doute que, comme nous tous,
- Tu redis le ciel et l’aurore,
- L’amour, les fleurs... et le couscous!
- Mais tu t’édites sans libraire.
- O Bab’Azoun, mon cher confrère,
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- Tu n’es pas propre et l’on s’en doute;
- Tu t’es fait de vilains bas blancs
- Avec la poudre de la route,
- Mais--ô jours troublés et troublants!--
- La saleté, c’est littéraire!
- O Bab’Azoun, mon cher confrère,
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- Ce que dit Sarcey, le critique,
- Tu t’en moques comme de ça,
- Et je crois ton rire sceptique
- Quand tu dis: «Joli, moi, Moussa!»
- Tu crois qu’un âne est fait pour braire!...
- O Bab’Azoun, mon cher confrère,
- Je t’admire,--et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- Bab’Azoun, quelle est ton histoire?
- Elle a donc voulu le désert
- Entre elle et toi, la vierge noire
- Par qui ton cœur nègre a souffert?
- Tu n’es qu’amoureux honoraire,
- O Bab’Azoun, mon cher confrère!
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- Va, la peau ne fait pas le moine!
- Tout cheval, même de labour,
- A son moment d’orge ou d’avoine...
- Retiens donc ce conseil d’amour:
- Pour être heureux, sois téméraire!
- O Bab’Azoun, mon cher confrère,
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- Tu quittas le Soudan barbare
- Respecté des Touaregs hardis
- Parce qu’ils aimaient ta guitare?
- Tu crois ça, toi? mais moi je dis:
- Parce que noir sans numéraire,
- O Bab’Azoun, mon cher confrère!
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- Tiens, Bab’Azoun, j’ai de la peine!
- Partons, frère, pour Tombouctou,
- Retrouver ta vierge d’ébène!
- Marche! et je te suivrai partout
- Pour te chanter et te pourctraire,
- O Bab’Azoun, mon cher confrère!
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Car je ne suis ni noir... ni bleu.
-
-
-
-
-LA GAZELLE
-
-
- Gazelle, gazelle, gazelle,
- Ma gazelle, vous avez l’air
- D’une petite demoiselle.
- Votre œil profond est doux et fier.
-
- Vous êtes frêle, délicate,
- Avec un si joli museau,
- La finesse de votre patte
- Et vos jambes en fin roseau.
-
- Gazelle, gazelle mignonne,
- Vous avez l’air,--eh! oui, vraiment!--
- D’être une petite personne...
- Quel rêve emplit votre œil aimant?
-
- Gazelle, adorable gazelle,
- Gazelle, je sais, quelque part,
- Une mignonne demoiselle
- Dont vous imitez le regard.
-
- Elle a, comme vous, une grâce
- Fragile! on craint de la briser!
- Pour elle, on craint, lorsqu’on l’embrasse,
- Le mal que peut faire un baiser.
-
- Que vous avez, lorsqu’on vous touche,
- Gazelle, de jolis frissons!
- Un oiseau n’est pas plus farouche.
- Cependant, nous nous connaissons!
-
- Et vous prenez l’herbe fleurie
- Que vous tend ma terrible main!
- Ne fuyez pas, je vous en prie,
- Ma gazelle au grand œil humain!
-
- C’est une si profonde joie,
- Où se mêle un si tendre orgueil,
- De toucher votre fine soie
- Et de baiser votre grand œil.
-
- Quand votre bouche fraîche, humide,
- Cherchant des fleurs, me frôle un doigt,
- On dirait un baiser timide
- Qui rêve, ne sachant s’il doit.
-
- Et l’on pense: «Elle est si petite
- Qu’elle a peur! Oh! si tu voulais,
- Tu serais bien loin! et bien vite!
- Mais tu restes là... je te plais?»
-
- Gazelle, gazelle, gazelle,
- Je suis bien fier d’apprivoiser
- Une petite demoiselle
- Avec mes fleurs et mon baiser!
-
-
-
-
-LA DANSE DE L’ABEILLE
-
-
- Prise, par une abeille,
- Pour un rosier en fleur,
- Merveille
- De grâce et de couleur,
-
- Zorah danse, et, du voile,
- La chasse,--et son regard
- D’étoile
- La poursuit au hasard.
-
- Et l’abeille chantante
- Dit: «Ce rosier fleuri
- Me tente!»
- Et Zorah pousse un cri!
-
- Une rose, l’oreille
- De la belle Zorah!
- L’abeille,
- Chassée, y reviendra.
-
- Le voile aussi voltige!
- Et l’abeille poursuit
- La tige
- De son rosier qui fuit!
-
- Où s’est-elle posée?
- La danseuse se sent
- Baisée
- Sur sa lèvre de sang!
-
- Une rose, sa bouche
- Que mouille une eau du ciel!
- La mouche
- Y vient chercher son miel!
-
- Le voile qu’on lui lance
- Manque l’insecte ailé!...
- Silence!...
- Où s’est-il envolé?
-
- «Ah! c’est dans ma poitrine!»
- On dirait qu’un essaim
- Butine
- Les deux roses du sein!
-
- Et Zorah, qui s’arrache
- Du cou ses sequins d’or,
- Se fâche,
- Se sent piquée encor!
-
- Zorah jette sa veste!
- Même elle ôte, en dansant,
- Le reste,
- Car l’abeille descend!
-
- Zorah, la belle fille,
- Qu’un pantalon plissé
- Habille,
- Sur ses pieds l’a glissé!
-
- Et l’abeille en maraude
- Ne cherche plus ailleurs,
- Et rôde
- Sur la reine des fleurs!
-
- Zorah gardant les poses
- D’un effroi gracieux,
- Ses roses
- Nous enchantent les yeux.
-
- On comprend qu’une abeille
- L’ait pu trouver un jour
- Pareille
- Au rosier de l’amour!
-
-
-
-
-STRELITZIA
-
-RÊVE ORIENTAL
-
-A Madame H. G. T.
-
-
- Strelitzia, l’enfant solennelle et barbare,
- Porte, sur son front fauve, un bandeau de sequins.
- Le chaton de sa bague est une pierre rare.
- Une étoile en saphirs orne ses brodequins.
-
- Deux cathédrales d’or, pendant à ses oreilles,
- Sonnent avec un bruit amoureux et guerrier.
- On voit qu’elle est la reine au pays des merveilles.
- Tous l’aiment,--jusqu’au nain, l’esclave familier!
-
- Mais ce qui fait chanter le sonneur de guitare,
- Le frappeur du tobol et de la darbouka,
- C’est, dans ses noirs cheveux, une fleur très bizarre
- Que, pour son air méchant, la reine remarqua.
-
- Elle vit cette fleur, au bord d’un précipice,
- S’ériger tout auprès d’un nid de serpents bleus...
- Or, quand elle commande, il sied qu’on obéisse.
- Cent noirs, pour une fleur, périrent sous ses yeux.
-
- Celui qui la cueillit était--conte l’histoire--
- Un charmeur de serpents, jeune mais renommé,
- Qui, sifflant un air triste avec sa bouche noire,
- La fit venir à lui comme un aspic charmé.
-
- Sa main tremblait, lorsqu’il offrit la fleur étrange,
- Qui, diverse en couleurs, douce cruellement,
- Est d’un bleu violet parmi du rouge orange.
- C’est un faisceau de dards. Un est bleu seulement.
-
- Sans doute c’est celui qui peut blesser! La teinte
- Des autres vient du sang que celui-là répand.
- Pour avoir vu la fleur, la reine eut l’âme atteinte,
- La fleur rouge, faisceau de langues de serpent.
-
- Sur ses cheveux très noirs,--bien droite sur sa tête,--
- Hors de la gaine verte entr’ouverte à demi,
- Elle planta la fleur indomptable en aigrette,
- Symbole d’un défi d’orgueil à l’ennemi.
-
- Puis elle fut, un jour entier, préoccupée...
- Mais elle souriait encor, le lendemain,
- Quand le noir, sur son ordre, eut la tête coupée,
- Pour payer la faveur d’avoir baisé sa main.
-
-Biskra, avril 1881.
-
-
-
-
-LA ROSE DE BISKRA
-
-
- L’océan de sable a de vrais rivages,
- Plats, nus, désolés,--déjà le désert.
- J’ai rencontré là deux enfants sauvages...
- Rien autour de nous de frais ni de vert.
-
- Au désert, la vie a soif, et se traîne,
- Implorant l’eau, l’ombre, un peu de sommeil:
- Et rien ne dit mieux la misère humaine
- Que tant de néant sous tant de soleil!
-
- Rien autour de nous que la plaine rousse;
- Plus d’oiseaux, sinon un seul cependant,
- Qui s’élève avec une gamme douce,
- Douce,--et qui se pose en la descendant.
-
- Et les deux petits, souillés de poussière,
- N’étaient que douleurs, misère et haillons...
- Oh! pourquoi fais-tu,--Dieu de la lumière!--
- Misère pareille, avec tes rayons!
-
- Ils passaient, muets, tristes, l’air farouche,
- --Et sales!... c’était pitié de les voir.
- Le garçon tenait un doigt dans sa bouche.
- La fillette avait un petit miroir.
-
- Les haillons faisaient un grand pli superbe,
- Mais plein de vermine et d’impureté...
- Pourquoi, Dieu,--qui prends souci d’un brin d’herbe!--
- Fais-tu la misère, avec ta clarté!
-
- Et pour leur donner,--hélas! peu de chose!--
- Quand je m’arrêtai près d’eux un moment,
- Je vis qu’ils avaient chacun une rose,
- Toute fraîche encor, sur leur front charmant.
-
- L’oasis est loin, la fleur toute fraîche.
- Où l’ont-ils cueillie? et par quel bonheur,
- Dans l’horrible plaine où tout se dessèche,
- Le soleil a-t-il épargné la fleur?
-
- Oh! même, il l’a faite avec la rosée!
- Et les deux petits, contents de la voir,
- Dans leurs noirs cheveux, vite, l’ont posée
- Comme un gage sûr d’amour et d’espoir.
-
- Rose consolante, ô rose divine,
- Je sais d’où tu viens, fleur faite de jour!
- Tout le sang des cœurs est dans ta racine.
- La terre t’invoque en pleurant d’amour!
-
- La misère humaine aspire à toi, Rose,
- Luxueux parfum, splendide couleur!
- Tout le désert rêve une seule chose:
- Une goutte d’eau pour faire une fleur!
-
- Si l’on te niait, chaque grain de sable
- Au fond du désert en témoignera:
- Je t’ai vue un jour, Rose impérissable
- Que Dieu fait fleurir dans le Sahara!
-
-
-
-
-REBECCA
-
-
- Ayant pris dix chameaux du troupeau de son maître,
- Le serviteur du vieil Abraham s’en alla.
- Or, un ange devait à cet homme apparaître,
- Disant: «Celle que cherche Abraham, la voilà!»
-
- Car Abraham voulait, pour son fils, une amie...
- Les dix chameaux, étant chargés d’étoffe et d’or,
- S’en allèrent tout droit en Mésopotamie,
- Et l’homme vit, un soir, la ville de Nachor.
-
- C’était l’heure où, parmi les ombres incertaines,
- Quand le soleil rougit, plus bas que l’horizon,
- Leur cruche sur l’épaule, allant vers les fontaines,
- Les filles des cités sortent de la maison.
-
- Le messager s’assit près d’un puits, hors la ville,
- Et fit s’agenouiller alentour son troupeau;
- Puis, priant dans son cœur, il attendit, tranquille,
- Les filles qui venaient emplir leurs cruches d’eau.
-
- --«Seigneur Dieu d’Abraham, gardez de toute embûche
- Mon vieux maître et son fils, moi-même et ma tribu!
- Celle à qui je dirai: Fais-moi boire à ta cruche,
- Et qui répondra: «Bois!... tes chameaux ont-ils bu?»
-
- «Que celle-là, Seigneur, soit,--je vous prie en grâce!--
- Celle qui doit me suivre en Chanaam demain,
- L’épouse d’Isaac, la mère d’une race!...
- Seigneur, amenez-moi celle-là par la main!»
-
- Il dit, et voit, quittant d’un pas lent la fontaine,
- Une vierge, une enfant, belle, agréable à Dieu...
- Or, c’était Rebecca, dont la cruche était pleine.
- --«Penche, dit-il, ta cruche, et fais-moi boire un peu.»
-
- Elle, alors, abaissant, de l’épaule à la hanche,
- Sa cruche, sur son bras replié lentement,
- Aux lèvres du vieillard qui boit, elle la penche,
- En regardant monter la lune au firmament.
-
- --«Maintenant, abreuvons vos chameaux,» lui dit-elle,
- Et prompte à verser l’eau de sa cruche aux canaux,
- Tirant à plusieurs fois du puits une eau nouvelle,
- La nièce de Laban donne à boire aux chameaux.
-
- Or, l’homme contemplait la vierge sans rien dire,
- Se demandant en lui si Dieu parlait ou non;
- Puis son front soucieux s’éclaira d’un sourire:
- Il lui fit un présent et demanda son nom.
-
- --«Le père de son père est frère de mon maître!
- Loué soit Dieu! dit-il; mon voyage est heureux!»
- Il alla les trouver, et, s’étant fait connaître,
- Il leur donna tous les présents portés pour eux.
-
- Les chameaux déchargés, on soigna leur litière;
- On leur donna la paille et le foin pour la nuit;
- Puis on lava ses pieds tout blanchis de poussière,
- Et les pieds de ceux-là qui vinrent avec lui.
-
- Des anneaux d’or aux bras, des boucles aux oreilles,
- Rebecca quitta donc Laban et Bathuel...
- Or, à l’heure où le soir fait les cimes vermeilles,
- Isaac l’attendait, en regardant le ciel.
-
- En regardant, au bas du ciel, la belle Étoile,
- Il vit venir au loin les chameaux espérés:
- Rebecca, l’ayant vu, se couvrit de son voile.
- Elle entra dans sa tente. Il avait dit: «Entrez...
-
- «Entrez, car c’est ici que demeure ma mère...»
- Et plus tard, quand mourut la mère de l’époux,
- L’épouse lui rendit la douleur moins amère,
- Tant l’amour qu’ils avaient l’un pour l’autre était doux!
-
-
-
-
-L’AUTRUCHE
-
-
- Mansour, le cavalier qu’un ramier ne peut suivre,
- A le cœur pris d’amour pour la juive Sarah.
- Comme il n’est pas aimé, Mansour ne veut plus vivre,
- Et comme elle n’est pas voilée,--il en mourra.
-
- Les cheveux de Sarah sont plus noirs que la robe
- Du cheval de Mansour noir comme le corbeau.
- Il est pauvre.--Elle est riche et son cœur se dérobe.
- Elle est à qui lui fait le présent le plus beau.
-
- Sarah porte, au sommet de sa tête si brune,
- Un bonnet d’or,--pointu,--d’un merveilleux travail;
- Ses jambières sont d’or; mais, malgré sa fortune,
- Elle ne peut avoir... quoi donc?--Un éventail!...
-
- Oh! mais un éventail fait de plumes d’autruche,
- De certaine grandeur, de certaine couleur!
- Elle dit à Mansour, qui ne voit pas l’embûche:
- «Va!... Je te donnerai mon baiser le meilleur...
-
- «Vas au désert, chasser l’autruche bleue et rose,
- Et reviens m’apportant les plumes que je veux!
- Je n’aime pas qui dit: «Je ne peux» ou: «Je n’ose!...»
- Sarah, devant Mansour, peigne ses longs cheveux.
-
- Bleue et rose! ô Mansour! Une autruche pareille
- Ne se voit pas souvent, même au fond des déserts!
- Mais déjà ton cheval a redressé l’oreille...
- Il connaît qui le monte et comprend qui tu sers!
-
- Le cheval va souffrir puisque l’amour chevauche!
- --«Ah! se dit le coursier, mon maître n’est pas fin!
- La juive au bonnet d’or n’a rien sous le sein gauche:
- Allah! l’espace est grand! et le désir, sans fin!»
-
- Et les voilà partis dans le désert qui s’ouvre.
- Ils vont. Le sable est mou sous les pas ralentis!
- Ils vont. Le soleil darde, et la sueur les couvre.
- Leur désir les devance!... Oh! comme ils sont partis!
-
- Sa gourde, pleine d’eau, suspendue à la selle,
- Mansour, son long fusil sur l’échine, en travers,
- Vole,--et son beau cheval aux jambes de gazelle
- Déjà rêve une source au pied des dattiers verts!
-
- Le sable roux ressemble au cuivre en feu des cruches
- Que les femmes, le soir, vont plonger dans les puits.
- Il a soif, le cheval du fort chasseur d’autruches!
- Il rêve à la rosée, à la fraîcheur des nuits!
-
- Mais Mansour a raison de respecter sa gourde!
- Mansour ne doit pas boire: on est en Ramadan:
- «Je boirai plus tard... Puis, ma gourde n’est pas lourde!
- Mon cheval voudrait bien un peu d’eau, cependant...
-
- «Pas encor, mon cheval! Encor quinze ou vingt lieues!
- Il faut la rencontrer demain, au point du jour,
- L’autruche merveilleuse et rose, aux ailes bleues!
- En avant!» dit Mansour, le cavalier d’amour!
-
- Ils vont. Le soleil darde. Enfin, Mansour s’arrête.
- «On boirait le désert, si le sable était d’eau!»
- Il boit donc, déjà traître à la loi du Prophète.
- Il boit,--et mouille un peu son cheval au naseau.
-
- Ils repartent. La soif affolante les ronge.
- Mais Mansour, dont la fièvre a fait les yeux brillants,
- N’a-t-il pas, dans le sac de cuir où sa main plonge,
- Un peu d’une eau de flamme interdite aux croyants?
-
- Il songe: «Gardons l’eau pour mon cheval fidèle!»
- Et boit.--Dès qu’il a bu deux gouttes d’eau de feu,
- L’autruche bleue et rose apparaît... oui!... c’est elle!...
- «Oh! fait Mansour, Allah Akbar!... Attends un peu!»
-
- Mais elle n’attend pas! Elle est loin, pour la balle!
- Et de l’angle pointu de son large étrier,
- Ensanglantant la chair du cheval qui s’emballe,
- Mansour se sent venir le cœur d’un meurtrier!
-
- Plus vite, bon cheval! vite! et plus vite encore!
- ... Le sable n’est plus même effleuré par ses pas!
- Bouche ouverte, il boit l’air; l’espace, il le dévore!
- Et l’autruche, s’aidant des ailes, court là-bas.
-
- Ses deux orteils géants laissent leur lourde marque
- Sur le sable, où parmi des alfas et des diss,
- Son aile ouverte au vent, elle a l’air d’une barque...
- Encor cent pas, Mansour! Encor vingt!... Plus que dix!
-
- «Le désert, dit Mansour, est donc infranchissable?»
- Oui! ton cheval faiblit... Arrête-toi, Mansour!
- Moins terrible est la mer que l’océan de sable!...
- Mais, l’amour est aveugle; il va! Le cœur est sourd...
-
- Le cheval a faibli sur son jarret si ferme!...
- Heureusement le soir gagne le firmament,
- Et, comme un disque d’or dans un coffre qu’on ferme,
- Le soleil sous le sable a plongé brusquement.
-
- Ils ont couru deux jours! Et, deux nuits, côte à côte,
- Ils ont dormi, la fièvre au sang, le sang aux yeux,
- Et, comme un pauvre esquif perdu dans la mer haute,
- Ils ont jugé leur route aux étoiles des cieux.
-
- Quelques fruits de dattier dans un sac, un peu d’orge,
- Ils ont vécu sans boire et presque sans manger.
- Le sable respiré met l’enfer dans leur gorge...
- Ils repartent... L’amour ne hait pas le danger.
-
- Chaque matin, l’autruche est là, plus belle encore,
- Dressant sa tête plate, érigeant un long col,
- Plus bleue, et bien plus rose aux rayons de l’aurore...
- Ils repartent... Leur course à tous trois est un vol!
-
- C’est bien elle! Son œil semble une grosse agate.
- Où doit-il la frapper? Car Mansour est adroit!
- A la tête? au flanc gauche? ou lui casser la patte?
- Il la vise,--et remet toujours son fusil droit.
-
- «Allah!» Comme frappé d’une balle lui-même,
- Le cheval de Mansour, mort, s’abat tout d’un coup!...
- --Le cavalier, sanglant, vers son cheval qu’il aime
- Se retourne, et lui met les bras autour du cou.
-
- --«Ferme, mon beau cheval, tes grands yeux de gazelle!
- L’amour fait, comme il veut, des cœurs faibles ou forts!...
- Ma juive ressemblait à la lune nouvelle
- Qui reviendra ce soir pour sourire aux deux morts.»
-
- Il dit... croit voir Sarah... Son œil vague s’entr’ouvre,
- Se referme...--L’autruche, un rêve, a fui bien loin.
- La nuit monte. Un vent souffle... et le sable les couvre.
- Mektoub!--Le fond des cœurs n’a que Dieu pour témoin.
-
-
-
-
-A BAB’AZOUN
-
-
- J’ai fait des vers pour toi, bon nègre;
- Je veux t’en faire de meilleurs:
- On y sentait l’ironie aigre,
- Et je n’aime pas les railleurs.
-
- Joyeux et noir porteur de lyre,
- Je fais mon devoir en t’aimant,
- Bab’Azoun,--Salem, veux-je dire,--
- C’est vrai que je t’aime vraiment.
-
- Trois notes, sur la corde unique
- De ta lyre à l’archet courbé,
- Te suffisent, noir sympathique,
- Danseur qui n’es jamais tombé!
-
- Tu ne connais qu’un saut de danse:
- Un pied arrière, un pied avant;
- Mais tu martèles la cadence,
- Et je te trouve assez savant.
-
- Ton bon rire à belles dents blanches,
- Sous tes lèvres de charbonnier,
- Est un lys perdu dans les branches
- Obscures du noir ébénier!
-
- Et tu ris au tableau qui change
- Dans l’univers toujours pareil,
- En dînant tantôt d’une orange,
- Tantôt d’un rayon de soleil.
-
- Tu trouves que la rose est belle,
- Autant, plus ou moins que Zorah,
- Et Zorah,--tu danses pour elle,
- En rêvant qu’elle t’aimera.
-
- Ton art, c’est de rire à ton rêve,
- De revoir la vie en trois sons,
- De savoir qu’elle est simple et brève,
- Et de danser à tes chansons.
-
- Ton art, c’est d’être toi, sans honte,
- Moitié nu, noir, et, propre ou non,
- De ne chercher en fin de compte
- Ni gros argent, ni grand renom!
-
- Et cela, pourquoi? pour distraire
- Ceux à qui plaît... ce qui te plaît!...
- Tu vois bien que je suis ton frère,
- Moi qui suis plus blanc que le lait!
-
-
-
-
-SALIM
-
-
- En soixante-dix ans, Salim, homme au cœur pur,
- Avait toujours marché vers le ciel, d’un pied sûr,
- Si ce n’est que, sept jours durant, pour une femme,
- Il avait oublié de surveiller son âme,
- Et, sept nuits, détournant ses yeux du but divin,
- Il s’était enivré de baisers et de vin.
-
- Voilà.--Sa vie était, à l’âge où le front penche,
- Blanche, et superbe à voir comme sa barbe blanche.
- Au pli de son sourire on lisait la bonté;
- Comme un livre de sage il était consulté;
- Et sa parole d’or, comme un doux miel qui coule,
- En la réjouissant pouvait nourrir la foule.
- Dans ses yeux, on voyait, ensemble ou tour à tour,
- La fraîcheur de l’eau pure et la splendeur du jour.
-
- Il avait si grand cœur qu’étant dans la misère
- Jadis, et n’ayant rien que le pain nécessaire,
- Comme son ennemi mortel lui demandait
- Un morceau de ce pain dans lequel il mordait:
- «Prends,» dit-il, en ôtant le morceau de sa bouche,
- Ce qui toucha si bien le mendiant farouche
- Qu’il avait de ce temps, en tous lieux, publié
- Que Salim était bon, juste et plein de pitié.
-
- Mais une femme, un soir, belle comme une étoile,
- Passa près de Salim en écartant son voile.
- Il la vit, et connut la joie et le tourment
- De vivre et de mourir cent fois en un moment,
- De s’oublier soi-même et d’oublier le monde,
- Et tout,--pour épuiser la volupté profonde;
- Et cet oubli de tout, au fond des voluptés,
- Avait duré sept jours et sept nuits, bien comptés.
-
- Il mourut.--Dans la mort, la justice commence.
- L’ange du Châtiment et l’ange de Clémence
- Le portèrent vers Dieu, disant: «Vois, celui-ci!
- C’est un juste!»--Un pervers! Tous deux parlaient ainsi.
- L’un, l’ange qui tenait Salim par le bras gauche,
- Invoquant les sept jours, les sept nuits de débauche,
- L’autre, à droite, invoquant les soixante-dix ans
- De sagesse. Et sagesse et crime étaient présents.
-
- Dieu dit: «Il faut peser cela, dans la Balance.»
- La Balance apparut. Les anges, en silence,
- Mirent sur un plateau les sept fois dix ans,--puis,
- Dans l’autre, les sept jours de faute et les sept nuits...
- On lâcha brusquement les chaînes entraînées...
- La semaine fut plus lourde--que les années!
-
- L’ange du Châtiment se réjouit, moqueur,
- Mais l’ange du Pardon attendit en son cœur;
- Et Dieu, dans la clarté de sa justice immense,
- Dit alors: «Prends ce pain, ange de la Clémence!
- Prends le morceau de pain que Salim affamé
- A son pire ennemi--pour me plaire--a donné!
- Mets ce morceau de pain mordu--dans la Balance!»
-
- Cela fut fait encore au milieu du silence.
- L’éternité muette attendit cet arrêt...
- Et, les sept fois dix ans ôtés,--quand tout fut prêt,--
- Le pain de la pitié suave et surhumaine
- Se trouva plus pesant que la lourde semaine!
-
-
-
-
-LES HIRONDELLES
-
-A Pierre Valdagne.
-
-
- Où vont mourir les hirondelles,
- Tout Arabe vous le dira:
- A la Mecque, que les fidèles
- Ont appelée: _Om el Kora_.
-
- A la Mecque, _Mère des Villes_,
- Où jamais le pas d’un chrétien
- N’a laissé ses empreintes viles,
- Tout bon musulman le sait bien;
-
- Aux lieux où naquit le Prophète,
- Et que salue à deux genoux,
- En frappant le sol de sa tête,
- Tout homme vêtu du burnous;
-
- C’est là que vont, à tire d’ailes,
- Dès qu’elles sentent leur moment,
- Mourir les libres hirondelles,
- Coursières du bleu firmament.
-
- Dans leur course à travers le monde,
- Elles ont choisi ce tombeau,
- Bien plus beau que la mer profonde,
- Si beau que le ciel est moins beau.
-
- Tout autour de la ville sainte,
- Le sol est nu, c’est un désert...
- Mais un désert dont elle est ceinte
- Est plus beau qu’un champ d’orge vert!
-
- Les pierres de sa plaine aride
- Ont de merveilleuses couleurs,
- Et son sable, que le vent ride,
- Est plus beau qu’un genêt en fleurs!
-
- La ville sainte est pure et blanche
- Comme l’écume de la mer,
- Ou comme, en avril, une branche
- D’aubépine--au parfum amer.
-
- C’est là que vont, à tire d’ailes,
- Lorsqu’elles sentent leur moment,
- Mourir les libres hirondelles,
- Coursières du bleu firmament!
-
- On les trouve, l’aile fermée,
- La nuit de la mort dans leurs yeux,
- Et parfois la plaine est semée
- De leurs doux cadavres soyeux.
-
- Le soleil sèche, sous la plume,
- Les petits corps, les petits os,
- Et l’Arabe, pieux, allume
- Son foyer--avec ces oiseaux.
-
- Il n’a ni racines ni branches
- Pour faire un brasier, au désert,
- Mais des plumes noires et blanches...
- Heureux celui dont la mort sert!
-
- Allah! béni soit ton prophète!
- Béni soit Allah, le seul Dieu...
- Lorsque sa destinée est faite,
- L’hirondelle devient du feu.
-
- Et vers la Mecque, à tire d’ailes,
- Lorsqu’elles sentent leur moment,
- Volent les libres hirondelles,
- Coursières du bleu firmament.
-
-
-
-
-PAROLES DU PAUVRE ARABE
-
-
- Que m’importe à moi la fortune?...
- La femme qui me rend joyeux
- Tous les soirs est douce à mes yeux
- Comme les rayons de la lune.
-
- Elle m’est douce le matin
- Comme Zorah, la Belle Étoile:
- Très peu d’hommes ont vu son voile:
- Nul n’a vu son front enfantin.
-
- Nous vivons libres sous la tente,
- Dans les genêts, au pied des monts;
- Nous nous aimons, et nous aimons
- La nuit douce et l’aube éclatante.
-
- Je n’ai pas même de cheval,
- Point de chameaux et pas de chèvre.
- Mais ma belle est douce à ma lèvre
- Comme l’eau pure au fond du val!
-
- Toutes les étoiles sont nôtres
- Aussi bien qu’au cheik de Biskra,
- Et j’attends l’heure où Dieu voudra,
- En gardant les troupeaux des autres.
-
- Mais, les troupeaux du firmament,
- Les étoiles, à qui sont-elles?
- Et pour qui sont-elles plus belles
- Que pour moi--qui vis pauvrement?
-
- Mon sang est rouge dans mes veines,
- Et--crois bien ce que je te dis:--
- Je préfère mon paradis
- A toutes vos fortunes vaines.
-
- Allah (loué soit le seul grand!)
- Mettra sur nos tombes voisines
- Les mêmes chardons pleins d’épines,
- Si tu suis l’ordre du Koran,
-
- Et l’on verra, sur nos deux tombes,
- Deux trous, dans la pierre creusés,
- Où boiront les oiseaux posés,
- Les passereaux et les colombes,
-
- Car notre destin est pareil,
- Et Mahomet veut que la pierre
- Des morts--qu’a lassés la lumière--
- Serve aux oiseaux, las du soleil.
-
-
-
-
-LE CIMETIÈRE
-
-
- Le cimetière où je vivrai
- De la vie heureuse des choses,
- Sera plein de lys et de roses:
- Un jardin touffu comme un pré.
-
- S’il n’a point de roses, n’importe:
- Il sera plein de hauts chardons;
- L’herbe folle des abandons
- Vivra de ma poussière morte.
-
- Il sera, j’espère, pareil
- A ceux des enfants du Prophète,
- Où les oiseaux chantent la fête
- De l’eau, de l’ombre et du soleil.
-
- Là, sur la tombe en pierre blanche,
- On a creusé pour les oiseaux
- Deux trous où s’amassent les eaux,
- Où la tourterelle se penche.
-
- L’Arabe y verse l’eau des puits
- Quand l’eau du ciel est épuisée:
- Par ces deux yeux,--pluie ou rosée,--
- Les tombeaux regardent les nuits.
-
- Sous l’herbe épaisse qui les voile,
- On voit, mystérieux et beaux,
- Dans la nuit briller ces tombeaux
- Où repose une double étoile.
-
- Le mort semble dire au passant:
- «Moi, je ne verrai plus l’aurore...
- Mais tout doit vivre, aimer encore:
- Oubliez-moi, je suis l’absent!
-
- «Oubliez ceux qui sont des âmes,
- Vivez, vous qui traînez les corps!
- Aimez-vous en paix sur les morts,
- Jeunes hommes et jeunes femmes!
-
- «Vous qui connaissez le désert
- Où la soif horrible--torture,
- Donnez aux oiseaux de l’eau pure,
- Et l’ombre d’un grand chardon vert!»
-
- C’est pourquoi les tombeaux fidèles,
- Le jour, sont pleins d’oiseaux posés,
- Et, la nuit, d’un bruit de baisers
- Et de petits battements d’ailes.
-
-
-
-
-FANTASIA
-
-
- En avant, mon cheval, aïa!
- Fantasia!
-
- Les deux tribus vont en découdre.
- Drus, ondulants comme des blés,
- Les cavaliers sont rassemblés.
- On va faire chanter la poudre!
- Aïa, aïa!
- Fantasia!
-
- L’une vers l’autre, les deux troupes
- S’élancent, ayant pris du champ...
- Elles volent,--se rapprochant!...
- Crinières, dos, visages, croupes!
- Aïa, aïa!
- Fantasia!
-
- Arrivés face à face, halte!
- Brusquement, on s’est arrêté:
- Chacun,--son coup de feu jeté,--
- Pousse un cri, repart et s’exalte!
- Aïa, aïa!
- Fantasia!
-
- Chacun se débat comme quatre.
- Tromblon, pistolet, mousqueton,
- Comment donc les recharge-t-on?
- On est toujours prêt à combattre!
- Aïa, aïa!
- Fantasia!
-
- C’est un vrai tableau de la guerre;
- On se heurte, on se brave, on fuit,
- On tombe, on hurle. Cris et bruit.
- On se blesse, mais ce n’est guère!
- Aïa, aïa!
- Fantasia!
-
- Cette mêlée en gaîté joue
- Avec la flamme, avec le fer;
- Plus d’un fusil, qu’on lance en l’air,
- --Tout en courant,--retombe en joue:
- Aïa, aïa!
- Fantasia!
-
- On se mêle, on reprend du large;
- Hommes et chevaux sont ardents:
- Des mains, du pied, avec les dents,
- On charge, on décharge, on recharge!
- Aïa, aïa!
- Fantasia!
-
- On se fusille en plein visage,
- On se brûle barbe et sourcils;
- Les moins noirs sont les plus noircis!
- Les moins braves font du courage!
- Aïa, aia!
- Fantasia!
-
- C’est un fourmillement de bêtes.
- L’une se cabre, l’autre court;
- L’autre, au galop, s’arrête court!...
- Les cent autres font des courbettes.
- Aïa, aïa!
- Fantasia!
-
- Avec leurs jambes de gazelles,
- Sous les blancs burnous envolés,
- Tous les chevaux semblent ailés!
- Tous les cavaliers ont des ailes!...
-
- En avant, mon cheval, aïa!
- Fantasia!
-
-
-
-
-LE CADI
-
-
- Le plus sage se trompe; un enfant le confond;
- Dieu seul peut être juste: il voit les cœurs au fond;
- C’est pourquoi la clémence humaine est chose sainte.
- Un bon juge est toujours plein de trouble et de crainte,
- Sachant qu’il ne peut pas être juste longtemps,
- Fût-il sage parmi les sages éclatants.
- Tel est un bon nageur, si bon qu’on le proclame,
- Adroit et fort, habile à bien couper la lame,
- Mais qui seul au milieu des grands flots inconstants,
- En pleine et haute mer ne nage pas longtemps.
- On raconte qu’Ali-Shérif était si sage
- Qu’on le nomma cadi (juge) dans son grand âge.
- --«C’est pour te faire honneur, ami, dit le sultan,
- Et pour aider à la justice... Es-tu content?»
- Mais le sage, frappant du visage la terre,
- S’écria: «J’ai vécu ma longue vie austère,
- Juste, dit-on, mais seul!--j’ai respecté la loi...
- Mais je n’ai point jugé d’autres hommes que moi!
- Oh! par pitié, grand Dieu! (secours-moi, saint Prophète!)
- Si j’ai su vénérer la justice parfaite,
- Épargne la misère à ton vieux serviteur
- De punir l’innocent, de louer l’imposteur,
- Et cela pour avoir trop aimé la justice!
- O Dieu! que ta bonté suprême compatisse!...
- Ne me condamne pas à ce terrible honneur!»
-
- Et ce vieillard mourut, exaucé du Seigneur.
-
-
-
-
-EAU DE ROSE
-
-
- Eau de rose de l’Orient,
- L’enfant à qui l’on te destine
- Va t’accueillir, en souriant
- Avec sa bouche d’églantine.
- Son doux teint d’ambre, velouté,
- Est celui de la rose-thé
- Où court, en ombre purpurine,
- Le sang même de la beauté,
- Et toute sa personne fière
- A, dans ses joyeux dix-sept ans.
- Cet air de reine du printemps
- Qu’on voit à la rose trémière.
-
- Va donc, parfum; va, goutte d’eau,
- Perler sur cette fraîche peau.
- Comme sur la rose baisée
- Perle la goutte de rosée.
- Sois accueillie en souriant...
- Tu seras pourtant peu de chose,
- Eau de rose,--pour une rose,
- Eau de rose de l’Orient.
-
-
-
-
-L’INCONNU
-
-A Émile Trélat.
-
-
- Le roi marchait, suivi de toutes ses armées,
- Seul, en avant de tous, magnifique et puissant,
- Et son cheval, pieds hauts, narines enflammées,
- Bondissait, et mordait le mors teinté de sang.
-
- Son peuple avait vaincu par la force et le nombre;
- C’était un Salomon jeune et beau, sans pareil;
- Cent mille chevaucheurs suivaient sa petite ombre.
- En faisant ondoyer sa puissance au soleil.
-
- Au-dessus des lampas, lamés d’or et de soie,
- Que traînaient derrière eux les coursiers batailleurs,
- Ses étendards semblaient secouer de la joie,
- Comme les hauts palmiers dans la saison des fleurs.
-
- La terre s’envolait en nuage de gloire
- Sous son piétinement formidable et nombreux,
- Et le chant de sa paix comme de sa victoire
- Faisait fuir au désert les grands lions peureux!
-
- Or, tandis qu’il marchait en avant, seul en tête,
- Un inconnu surgit devant lui tout à coup,
- Qui, de loin, lui cria: «Maître du monde,--arrête!»
- Et son cheval hennit et se dressa debout!
-
- Quand les pieds de devant retombèrent à terre,
- Le roi, qui le tenait pressé des deux genoux,
- Fut surpris dans son cœur de se voir solitaire
- En avant de ses gens qui le regardaient tous!
-
- Plus surpris qu’indigné, le roi fit un grand geste
- Comme pour appeler une armée au secours
- Contre cette insolence étrange et manifeste,
- Car l’inconnu parlait et menaçait toujours.
-
- --«Arrête! criait-il, puissant maître des hommes!»
- Et le roi se disait:--«Quel est donc celui-ci?
- Il a bien sa raison, s’il voit ce que nous sommes;
- Il est fou cependant de nous parler ainsi!»
-
- --«Arrête, ô très puissant! car c’est moi qui commande!»
- Répétait l’inconnu, voilé de son burnous.
- Et tous songeaient, devant une audace si grande:
- «Quelqu’un est devant nous, de plus puissant que nous!»
-
- Sentant derrière lui la stupeur immobile,
- Le maître répétait en vain: «Peuples, à moi!»
- Hommes, chevaux, fusils, tout restait inutile:
- Les témoins n’étaient plus les serviteurs du roi!
-
- Et l’inconnu saisit le cheval par la bride:
- «Descends de ton cheval, cria-t-il, roi puissant!»
- --«Je me défendrai seul!» dit le prince intrépide
- Qui leva, haut et clair, son sabre menaçant.
-
- L’autre, alors, avec un invisible sourire,
- Prit dans sa main le pied du cavalier royal,
- Hors du large étrier le tira sans rien dire,
- Et renversa le roi du haut de son cheval!
-
- Et les peuples muets, à ce spectacle étrange,
- Voyant tombé ce roi si beau, si grand, si fort,
- Dans l’inconnu voilé reconnurent un ange,
- Et virent que c’était l’ange noir de la mort.
-
-
-
-
-LE DÉPART DU JEUNE ARABE
-
-A Chadly Baccouch.
-
-
- Lorsque le jeune Arabe a quitté sa maison,
- Et le ciel de Tunis pour un autre horizon,
- Ses serviteurs, au seuil, s’étant rangés en troupe,
- Une vieille, tenant dans sa droite une coupe,
- Sortit d’au milieu d’eux... La coupe était d’argent,
- Et dans l’eau claire, au fond, sous un rayon changeant,
- Une piastre luisait, scintillait comme un astre.
- Pour qui cette eau limpide et pour qui cette piastre?...
- Dès que les deux chevaux, touchés, firent un pas,
- La bonne vieille femme, en marmonnant tout bas,
- Versa l’eau brusquement derrière la voiture;
- Et si j’ai bien compris sa libation pure,
- Elle disait: «O Dieu du soleil dévorant,
- Puisse le jeune maître, ô Maître du Coran,
- Ne jamais manquer d’eau! l’eau pure c’est la vie.
- Qu’il ait l’eau pour sa soif, ô Maître, à son envie,
- Et que son jeune cœur reste pur comme l’eau!»
-
- Jamais je n’oublirai ce simple et beau tableau.
- Pour la pièce, on la donne aux pauvres, sur la porte;
- Ce qui veut dire: «Avant que notre enfant ne sorte,
- Pensons qu’un voyageur peut rester seul et loin,
- Se perdre, et, même riche, être dans le besoin.
- Puisse le nôtre, fût-ce au fond du désert triste,
- Trouver, devenu pauvre, un pauvre qui l’assiste!»
-
-
-
-
-LA DANSE DU SABRE
-
-
- Ils arrivent, le sabre au poing,
- Un sabre courbe à large lame.
- Le motif du duel?--Une femme!...
- Ils ne se ménageront point.
-
- Le plus jeune dit: «Camarade,
- J’ai le bras fort, je pique droit!»
- Le plus vieux dit: «Je suis adroit!»
- --La parade suit la parade.
-
- Ils rusent. Chaque mouvement
- Est une secrète menace.
- Sous la grâce, la mort grimace...
- La musique bat vivement.
-
- La _derbouka_, forme de cruche,
- Et le _tobol_, sont deux tambours
- Qui, sous les doigts, roulent toujours
- Comme le bourdon d’une ruche.
-
- Musique sans fin. Pan! tan! pan!
- Le vieux saute; l’autre s’apprête
- A lui trancher d’un coup la tête:
- Le sabre effleure le turban!
-
- Pan! tan! pan!... ah! la peau d’un âne,
- Quand elle chante, va longtemps!...
- Le barbon dit au jeune: «Attends!
- Je vais te fendre en deux le crâne!»
-
- Mais l’autre, sous son sabre arqué,
- Défend son turban et le reste.
- Ah! çà! lequel est le plus leste?
- --Touché, cette fois!...--Non, manqué!
-
- L’un, qui s’est baissé, se relève,
- Quand l’autre le guette en rampant.
- La ruse souple est un serpent;
- La vie, une danse du glaive.
-
- On n’a pas besoin d’être mort
- Pour être vaincu dans la lutte.
- Un faux pas suffit, une chute...
- Le mieux dansant, c’est le plus fort.
-
- L’amoureuse est là, dans la foule,
- Celle pour qui le duel a lieu:
- La panthère regrette un peu
- De ne pas voir du sang qui coule.
-
- Ce vieux l’ennuie en vérité!
- Pourquoi n’est-ce là qu’une danse?
- La derbouka roule en cadence;
- Le tobol n’a pas arrêté.
-
- Sachez donc (c’est le fond du drame)
- Que l’amoureuse, c’est Barka,
- Celle qui bat la derbouka...
- La musique a l’amour pour âme.
-
- Le tobol n’est que confident
- Aux mains de la vieille négresse;
- La derbouka saute et se presse;
- Le tobol la suit en grondant.
-
- Et si la musique endiablée
- Va si longtemps ce train d’enfer,
- C’est qu’elle désire,--c’est clair,--
- De voir la vieillesse essoufflée!
-
- O femme, qu’on le veuille ou non,
- L’homme saute; l’amour le mène!
- Et tu fais danser l’âme humaine
- En grattant la peau de l’ânon.
-
-
-
-
-LA NUIT DE MAI
-
-
- Zorah, qui ne sait pas le français, pas du tout,
- Ne pouvait pas comprendre et m’ennuyait beaucoup.
- Et pourtant je voulais rester encor près d’elle,
- Quoiqu’elle eût peu d’esprit,--parce qu’elle est très belle.
- Joindre un plaisir pour l’âme au plaisir pour les yeux,
- C’est le bonheur des saints, du poète et des dieux;
- Et pour avoir, avec Zorah,--dont rien ne trouble
- Le cœur ni les grands yeux calmes,--ce plaisir double,
- Je me mis à lui dire une Nuit de Musset;
- Et, sur la lyre d’or, passait et repassait
- L’archet prodigieux de ce maître du Nombre...
- Et je vis s’étoiler alors deux beaux yeux d’ombre,
- Et Zorah, sans comprendre, a dit très doucement:
- «Toi, chanter?» Et, pour faire un accompagnement,
- Me suivant rime à rime et syllabe à syllabe,
- La Mauresque se mit à chanter en arabe.
-
-
-
-
-L’ENLÈVEMENT DE KHEÏRA
-
-
- Quand Nacer, fou d’amour, vint, d’accord avec elle,
- Enlever, au désert, Kheïra, la plus belle,
- --Pour s’enfuir avec lui, la fière Kheïra
- De ses habits les plus somptueux se para.
- Les étoiles des nuits, hier encor ses pareilles,
- Voyant bien qu’elle était la reine des merveilles,
- Pâlirent,--quand, au seuil de la tente, où l’amant
- L’appelait, Kheïra se montra lentement.
- Elle avait la fraîcheur des clartés de la lune;
- Sa peau, couleur de datte, était dorée et brune
- Comme la perle d’ambre ou le rayon de miel
- A l’ombre, mais tout pleins de la chaleur du ciel.
- Noirs comme la nuit même, au-dessus de son voile,
- Ses yeux, en leur milieu, brillaient d’un feu d’étoile,
- Et sa paupière fauve, et ses cils, ses sourcils,
- Ses yeux par le koheul agrandis et noircis,
- Faisaient songer à la couleur de la panthère.
- Chaque fois que son pied ferme posait à terre,
- Tout son corps ondulait, de la nuque à l’orteil.
- Le pas de la lionne amoureuse est pareil,
- Lorsque, fière et tranquille, elle sent autour d’elle,
- Veillant à leurs amours, son grand lion fidèle.
-
- Et les anneaux des bras, hérissés de boulons,
- Les khelakhels nombreux sonnant sur ses talons,
- Le pendant sur l’oreille, aussi pesant que large,
- Les chaînes de son cou, que décore et que charge
- La boîte à talisman et le tube à koheul,
- Et le bandeau qui fait son bruit à lui tout seul,
- Étant fait de sequins qui couronnent la tête
- Lourde de faux cheveux tressés en poils de bête,
- Et la cuirasse, autour de la taille, en argent,
- Tout cela reluisait, jetait un feu changeant,
- Du front fauve au pied teint de henné rouge orange,
- Sonnait à chaque pas d’une manière étrange,
- Et le cœur de Nacer tressautait amoureux
- A ce bruit d’ornements qui se choquent entre eux.
-
- Grâce au charme versé par Zizah la négresse,
- Tous les slouguis dormaient, à demi morts d’ivresse;
- Le grand silence était profond comme la nuit,
- Et le mehari blanc peut approcher sans bruit,
- Qui devait emporter, de son large pas souple,
- Si rapide,--au pays de l’amant,--l’heureux couple.
-
- Et Nacer un moment fut comme épouvanté
- Devant tant de hauteur, de charme, de fierté,
- De mystère, et crut voir plus et mieux qu’une femme:
- Une idole,--acharnée à lui ravir son âme,--
- Surtout quand, pour offrir aux pieds de Kheïra
- L’habitacle où l’heureuse idole trônera,
- Le chameau, comme s’il adorait la plus belle,
- Vint plier lentement ses genoux devant elle.
-
-
-
-
-L’AMOUR DE MON AMIE
-
-
- L’amour de mon amie est tombé sur mon âme
- Comme une fraîche pluie après un jour de flamme,
- Et mon cœur, abreuvé d’elle, s’est réjoui.
- Étoile du matin, dont je suis ébloui,
- Tes feux ont la douceur de l’ombre matinale.
- O Kheïra, ma belle, à beauté sans égale,
- Brillante comme un astre et bonne comme l’eau,
- Ton rire fait le bruit enchanteur d’un ruisseau
- Qui coule à l’ombre, au fond d’un jardin, sous les palmes;
- La nuit tranquille, humide, habite en tes yeux calmes,
- Et mon cœur embaumé de roses et de lys
- Du jour où tu m’aimas fut comme une oasis.
-
-
-
-
-A KHEÏRA
-
-
- La source du bonheur a fécondé ma vie.
- Elle coule en ruisseaux dans mon âme ravie,
- Et c’est l’amour de ma maîtresse; et, chaque jour,
- Chaque nuit, je m’abreuve à ma source d’amour.
- Ma vie est un jardin où la volupté pousse;
- Ma Kheïra que j’aime est si belle et si douce
- Qu’on peut la comparer au frais rayon de miel
- Fait de mille parfums par l’abeille du ciel...
- Ta beauté, Kheïra, ma douce bien-aimée,
- Par les hommes, par les femmes est proclamée,
- Visible à tous les yeux comme tout ce qui luit,
- Comme l’aurore et les étoiles de la nuit.
- Elle est,--comme l’étoile et la lune--éclatante.
- Quand tu parais, le soir, sur le seuil de la tente,
- L’étoile te sourit comme à sa jeune sœur.
- Le croissant de la lune a ta calme douceur,
- Le jasmin ton parfum et la rose ta grâce;
- Ta peau ressemble à l’ambre, ô fille de ma race,
- A la datte mûrie à peine, au miel doré,
- Au rayon de soleil dans l’eau fraîche miré,
- Et lorsque mon baiser mystérieux te touche
- J’ai des fleurs à la fois et des fruits sous ma bouche,
- Et je suis réjoui dans ma soif et ma faim.
- Les anneaux de tes pieds, tes khelakhels d’or fin,
- Font, à leur bruit, sauter mon cœur dans ma poitrine!
- J’aime, ô ma Kheïra, ta démarche féline
- Belle comme une danse au calme mouvement
- Qui fait saillir tous les contours d’un corps charmant.
- Ta taille se balance ainsi qu’un palmier souple.
- Tes seins sont deux ramiers que l’amour même accouple,
- Ta lièvre est une rose, et ton corps un rosier.
- Et pourtant, Kheïra, ton regard meurtrier
- Est comme un trait tendu sur l’arc de tes paupières!
- Et par instants je porte envie aux froides pierres,
- Car je suis, Kheïra, si plein de ton regard,
- Que, loin de toi, je n’ai de repos nulle part.
- Tout heureux que je suis, ton souvenir me ronge:
- J’ai soif de ta beauté que je revois en songe,
- Comme la caravane en feu, dans le désert,
- Ayant soif d’ombre et d’eau, rêve un mirage vert!
-
-
-
-
-LE BRULE-PARFUMS
-
-DES SOUCKS DE TUNIS
-
-
- La rue,--un tortueux labyrinthe voûté,
- Tout empli d’une ombreuse et diffuse clarté,--
- Entre les murs gauchis est tortueuse, étroite,
- Et, tout le long des murs, s’ouvrent à gauche, à droite,
- Nous offrant les produits divers de tous les arts,
- Pressés l’un contre l’autre, engageants, les bazars,
- Bondés, profonds, nombreux,--alvéoles de ruche.
-
- Harnois rouges et or, peaux de bête, œufs d’autruche,
- Sabres damasquinés, nacres, miroirs, tapis,
- Tout brille; et les marchands, sur leur natte accroupis,
- Semblent de faux vendeurs qui proposent du rêve.
-
- De temps en temps, porteur d’un brasier, d’où s’élève,
- Avec de la fumée, un fort parfum d’encens,
- Un jeune homme circule au milieu des passants;
- Entrant, sortant, de l’une à l’autre des boutiques,
- Sans déranger et sans étonner les pratiques,
- Il vient mêler, au rêve inouï des couleurs,
- Des mille objets divers vivants comme des fleurs,
- Le songe d’un parfum qui s’élève en nuage.
-
- Voilà bien mon destin, poète, et mon image:
- Charmeur,--indifférent à tous,--du sort commun,
- Je brûle de mon âme et j’en fais un parfum.
-
-
-
-
-YOU! YOU! YOU!
-
-
- You! you! you!... Plus les cris sont aigres,
- Plus on est agréable à Dieu!
- Ils sont là dix ou douze nègres
- Qui semblent danser dans du feu.
-
- Trois d’entre eux font de la musique;
- Les autres dansent follement
- Une danse d’épileptique
- Digne de l’accompagnement.
-
- L’un--tous font grimacer leur masque,--
- Heurte un thebel avec du bois;
- L’autre frappe un tambour de basque;
- L’autre siffle dans un hautbois.
-
- Dansez! hurlez! sonnez ensemble,
- Rhaëta, thebel et banndir!...
- L’air frissonne et la terre tremble!
- Il faut crier, hurler, bondir!
-
- Gorge au vent et poing sur la hanche,
- Saute une femme au milieu d’eux,
- Noire comme une âme de blanche,
- Belle parce qu’ils sont hideux!
-
- --«Dites-moi donc, ô noire belle,
- Pourquoi ces danses, ces chansons?»
- --«L’enfant est mort, répondit-elle,
- Et nous chantons, et nous dansons!
-
- «Car son âme, douce colombe,
- Vole à présent vers le seul Dieu!
- Et nous dansons là, sur sa tombe!...
- Adieu, mon fils, dit-elle, adieu!»
-
- Et comme prise de démence,
- Étouffant sous des cris ses pleurs,
- La jeune mère recommence
- A bondir, folle de douleurs!
-
- La source de vie est amère
- Comme l’eau des déserts affreux...
- Ton enfant est mort!... Danse, mère!
- Il ne sera pas malheureux!
-
- L’air frissonne et la terre tremble!
- Il faut rire, danser, bondir!
- Frappez! hurlez! sonnez ensemble,
- Rhaëta, thebel et banndir!
-
-
-
-
-CHEZ SOI
-
-
- Le plafond, très blanc, semble un dôme de dentelle,
- Des versets du Koran y sont brodés. Le jour
- Est tamisé, charmant, ombreux, fait pour l’amour
- Ou Dieu.--Dieu seul est grand. Ma favorite est belle.
-
- Les petits vitraux bleus, rouges, dans le plafond,
- Mêlent à l’ombre un gai rayon de rêverie.
- Seuls ici, l’amour aime et la prière prie...
- Laissons les travailleurs faire, au loin, ce qu’ils font.
-
- Mon nègre, apporte-moi ma pipe à gros bout d’ambre;
- Sur le plateau de cuivre, un café noir, épais.
- Je veux, fils du soleil, vivre d’ombre et de paix,
- Et faire un paradis des divans de ma chambre.
-
- Le jet d’eau musical, qui bruit dans la cour,
- Répand dans la maison une fraîcheur sonore;
- Il prétend que partout ailleurs, depuis l’aurore,
- L’air lourd semble exhalé par la bouche d’un four.
-
- Nègre, prends le tobol!--Viens, Deïah!... Elle entre.
- Ma danseuse sait bien ce que veulent mes yeux,
- Et, bras levés, sous l’arc de son voile soyeux,
- Aux sons lents du tobol elle agite son ventre.
-
- Son ventre tressaillant se hausse, cadencé,
- S’abaisse,--et je souris à sa grâce connue...
- Puis, j’appelle Mirah, qui danse à demi nue...
- Puis, c’est ma favorite... et le jour est passé.
-
- La pipe au tuyau long s’échappe de ma bouche;
- Kheïra me sourit avec ses yeux de nuit.
- Pour plaire à mon désir, quand j’approche elle fuit.
- Le chasseur aime assez que l’oiseau soit farouche.
-
- Sur le large divan tous les deux accroupis,
- Je dis à Kheïra: «Kheïra, mon étoile,
- Ce nuage me gêne!»... Et j’arrache son voile,
- Et ses longs vêtements roulent sur les tapis.
-
- «Chante un peu, Kheïra!... c’est l’heure, ô perle brune,
- Où Bulbul amoureux chante au fond des jasmins,
- Dans l’ombre où les amants furtifs mêlent leurs mains,
- Près de la source fraîche où se mire la lune!»
-
- Et sur le grand divan, après qu’elle a chanté,
- Nous rions,--nous disons, nous faisons mille choses,
- En mangeant des parfums, des jasmins et des roses,
- Dans le charme enivrant des molles nuits d’été.
-
-
-
-
-LE RHAPSODE
-
-
- Il parle. Ses récits enchaînés sont très longs.
- Et, dans le café maure, assis sur leurs talons,
- Ayant à côté d’eux déposé leurs babouches,
- Sans remuer les yeux ni desserrer les bouches,
- La longue pipe aux doigts, le menton dans la main,
- Tous écoutent, rêveurs. Ils reviendront demain;
- Hier, ils étaient là. Le conte les captive.
- Ils tendent, jeunes, vieux, leur figure attentive,
- Comme autour d’une source un troupeau de chameaux.
- Ils boivent la sagesse et le doux bruit des mots
- Qui coulent de la lèvre aimable du rhapsode.
- Chacun, bien installé dans sa pose commode,
- Fume le kief ou boit par instants son café,
- En silence, sans geste; et, dans l’air étouffé,
- La parole du lent conteur bourdonne, égale
- Comme la mouche à miel et comme la cigale.
- Et l’étranger s’étonne, et le poète, heureux,
- Voit le pouvoir des mots bien accouplés entre eux,
- Et comment, en chantant l’épopée ou les drames,
- La pensée et le rêve,--on possède les âmes.
-
-
-
-
-LA POÉSIE
-
-
- La belle poésie, en brillant,--comme une onde
- Courante, fertilise et rafraîchit le monde,
- Et, par elle baignés, les cœurs et les esprits
- Deviennent des jardins et des vergers fleuris.
-
-
-
-
-LA MORT
-
-
- --«O serviteurs de Dieu, dit Sélim (Dieu l’agrée!)
- L’horrible mort est là, vainement adjurée:
- Elle est l’inévitable et l’effrayant destin.
- Restez, elle vous prend! et fuyez, elle atteint!
- A tout ce que l’on fait, partout, elle se mêle.
- Monte ton cheval blanc, ou ta fauve chamelle,
- Et, comme le vent, cours! Cache-toi dans la nuit!...
- La mort s’est cramponnée à ta nuque, et te suit!
- Et l’effroi dans le cœur, l’horreur dans les vertèbres,
- Tu seras renversé dans le trou de ténèbres,
- Dans le tombeau, fossé des fossés de l’enfer,
- Dans le tombeau sans jour, où se traîne le ver,
- Redoutable demeure, où, sous la terre obscure,
- La désolation s’achève en pourriture!
-
- A moins qu’étant un sage, on se réveille,--assis,
- Sous les palmiers en fleurs d’une verte oasis.
-
-
-
-
-LE BÉDOUIN
-
-
- Loué soit Dieu, le seul bienfaiteur tout-puissant,
- Dieu l’unique, toujours présent, partout présent!
- Regarde le bédouin: sa hutte est en broussaille,
- En faisceaux reliés par des liens de paille,
- Et quand il sera mort,--comme les rois!--pour lui
- Comme pour eux, l’aurore et la lune auront lui.
-
- Son chien qui le caresse et son bon petit âne,
- Couchés à ses côtés, dorment dans sa cabane.
- Son rude vêtement, flexible sur ses reins,
- Est la chimbah qu’il tisse et coud avec des crins.
- Du poil dur des chameaux il sait faire une tente;
- S’il se blesse, il se fait un baume avec leur fiente;
- Il a le musc de la gazelle, et tire encor
- Un doux parfum des pins à la résine d’or.
- Sa femme met pour lui des fleurs à ses oreilles;
- Le fruit des sauvageons et le miel des abeilles
- Sont ses fruits et son miel, et tout l’espace est sien;
- En chasse, il fait chasser la gerboise à son chien;
- Et dans la lande, où l’on n’entend, dès la nuit sombre,
- Que le cri des chacals qui viennent en grand nombre
- Pour un os à ronger, se disputer entre eux,
- Fier d’être pauvre et seul, ce bédouin vit heureux.
-
-
-
-
-JÉSUS NOMADE
-
-
- Jésus (le Salut soit sur lui!) disait souvent:
- «J’ai le tronc des palmiers pour m’abriter du vent;
- D’un rayon de soleil je fais ma couverture;
- La lune claire est mon flambeau dans la nuit pure;
- Du poil des bestiaux mes habits sont tissus;
- Tous les fruits sont mes fruits, et, poursuivait Jésus,
- L’eau fraîche des torrents est un miel pour ma bouche.
- A l’endroit où la nuit me surprend, je me couche.
- Je n’ai point de maison qu’on puisse mettre à bas.
- Et je n’ai point d’enfants: mes fils ne mourront pas.
- Je suis le pauvre heureux: celui qui vient au monde
- Pour détruire et nier tout ce que l’orgueil fonde.
- Le lys puise-t-il l’eau? dès que l’aurore a lui,
- Il se réveille et boit: la rosée est sur lui.
- La terre le nourrit: quand est-ce qu’il travaille?
- Le libre oiseau du ciel récolte sans semaille,
- Et si vous répondez qu’il a besoin de peu,
- N’étant pas gros, je dis: Vaste est l’espace bleu
- Sous lequel, au soleil, s’étend la terre immense;
- Et quand l’hiver finit, le printemps recommence,
- Pour que l’âne et le bœuf, le cheval, le chameau,
- L’homme, trouvent partout un brin d’herbe et de l’eau.»
-
-
-
-
-LE CHIEN MORT
-
-
- Jésus (que le salut soit sur lui!) vit un jour
- Un chien mort,--et des gens attroupés alentour.
- Ces gens, pour honorer Jésus, sur son passage
- S’écartaient.--Or, la paix était sur son visage,
- Et tous sentaient pour lui l’amour et le respect.
- --«Vois, dit quelqu’un, ce chien est mort d’un mal infect.»
- Un autre: «Tout son corps n’est qu’une plaie horrible.»
- Un autre: «D’affreux vers l’ont percé comme un crible.»
- Un autre encor: «Les poux mangent son dos pelé.»
- Le cinquième: «Une bave immonde a découlé
- De sa bouche puante et souille la poussière,»
- Et tous, dans son orbite, hier beau de lumière,
- Ne voyaient plus qu’un trou hideux, plein de néant.
- Les entrailles coulaient du flanc vert et béant;
- L’horreur de l’agonie et de la mort soufferte
- Semblait encor hurler par cette gueule ouverte,
- Et tous, saisis d’un grand dégoût, crachaient dessus.
-
- --«Oh! ses dents!... on dirait des perles!» dit Jésus.
-
-
-
-
-A BISKRA
-
-
- Activant leurs mulets--dont plus d’un s’abattra--
- Par l’éperon qui blesse et le fouet qui harcèle,
- Les bons hussards, actifs, et penchés sur la selle,
- Filent grand train vers Biskra.
-
- En avant!--Et le fouet cingle, l’éperon pique.
- On part. El Kantara. Rochers fauves et nus...
- Enfin voici vraiment des aspects inconnus,
- Et voici vraiment l’Afrique.
-
- De la gorge aux rochers roux et nus, brusquement
- On débouche! et du seuil de cette porte ouverte
- On voit, se découpant sur le sol roux, bien verte,
- L’oasis,--îlot charmant.
-
- Ses bords verts tranchent net sur cette terre rousse,
- Cuite au soleil, bossue et couleur de chameau.
- Plus loin, le sol partout poudroie,--et songe à l’eau,
- Sans laquelle rien ne pousse.
-
- Quelques touffes d’alfa, quelques jets de diss vert...
- En avant! la prolonge à grand bruit file et saute.
- Voici le col de Sfâ. Brusquement,--de la côte,
- On découvre le désert.
-
- Le désert!--l’infini. Rien. Des milliers de lieues
- Dont l’œil ne voit jamais que ce qu’il en peut voir:
- Un horizon borné, lignes d’or que le soir
- Change en longues lignes bleues.
-
- Mais on sait que là-bas cet horizon, pareil
- A celui de la mer immense, c’est du sable:
- Le Sahara rebelle et pourtant franchissable,
- Trône et miroir du soleil.
-
- Et l’esprit rêve, empli d’une terreur profonde,
- A l’exiguïté des héros aux grands cœurs...
- Que ton ombre est petite, race des vainqueurs,
- Qui te soumettras le monde!
-
- Et l’on songe à ceux-là qui, chaque jour un peu,
- Conquièrent l’inconnu sur mille points du globe!...
- Vainement, sous leurs pieds, le sable se dérobe...
- Ils l’auront, le désert bleu!
-
- En route!--Assez rêver... On repart comme en songe,
- Et, sur leurs fins chevaux, les enfants du pays
- Galopent près de nous, Arabes et spahis...
- Notre ombre à nos pieds s’allonge.
-
- Oh! que de cavaliers bondissant près de nous,
- Autour de nous, tout près et là-bas! plus de mille!
- Le désert est battu comme un pavé de ville...
- Voyez donc, que de burnous!
-
- En avant, cavaliers! courez! la lande est large!...
- Nuage de poussière et de burnous flottants,
- Tout vole et tout bondit! les hussards sont contents:
- C’est la fureur d’une charge!
-
- Tous les cœurs, entraînés dans ce torrent qui fuit,
- Roulent sur les essieux, chevauchent sur les selles...
- Au désert!... Par moments tous les cœurs ont des ailes!
- Un souffle passe, on le suit.
-
- Pas un qui regardât avec indifférence!
- Tous sentaient,--arrivés devant l’espace ouvert,--
- Que ce piétinement faisait, dans le désert,
- De la poussière de France!
-
-
-
-
-AU BORD DU DÉSERT
-
-
- Les coteaux secs, rongés du soleil, pleins de trous,
- Vont mourant vers la plaine en monticules roux;
- La plaine montueuse, où le désert commence,
- C’est déjà l’abandon, la solitude immense.
- On a, pour y venir, passé des monts affreux,
- Où les maigres chacals se dévorent entre eux,
- Tant l’âpre sécheresse y dépeuple la roche.
- La désolation du grand désert est proche;
- Là, tout, l’oiseau lui-même, alouette ou perdrix,
- Tout est couleur de sable;--et pelés, fauves, gris,
- Et bossus, les chameaux, en troupe ou solitaires,
- Sont des morceaux vivants de ces étranges terres.
-
-
-
-
-LE CONSOLATEUR DU DÉSERT
-
-LE BOHRAH
-
-
- Montueuse et rousse au soleil d’Afrique,
- La terre poudroie en poussière d’or.
- La colline proche a des tons de brique;
- La plaine lointaine est plus fauve encor.
-
- Le désert s’étend, seul, infranchissable,
- Devant nous: la mer! mer morte et de feu;
- Ici toute chose est couleur de sable;
- Sur le désert roux, le ciel rude est bleu.
-
- Le désert s’ennuie: il est solitaire,
- Il n’a pas de fin, et l’oiseau le fuit;
- Le sable voudrait être de la terre!
- Il a soif le jour, il a peur la nuit.
-
- Le désert est seul, le désert est morne:
- C’est l’inconsolable et l’inconsolé.
- L’oasis est rare au désert sans borne...
- L’oiseau qui voyage est vite envolé!
-
- Mais le Dieu d’amour partout aime et veille.
- L’amour, qu’on a dit méchant et moqueur,
- Dans le grand désert sans voix, sans oreille,
- Inspire un oiseau, chanteur au grand cœur.
-
- Un oiseau plaintif, qui voulait sans doute
- Traverser la plaine,--où le sol mouvant,
- Sous le pied qui passe, efface la route,
- Le désert où rien de bon n’est vivant;
-
- Un oiseau, touché d’une pitié douce,
- Un oiseau chanteur, un oiseau sacré,
- Dit au pauvre sol sans herbe ni mousse:
- «Tout a fui d’ici... moi, j’y resterai!
-
- «J’y resterai seul, comme une âme aimante
- «Fidèle aux douleurs que le monde fuit,
- «Et je braverai l’horrible tourmente,
- «Et la solitude affreuse, et la nuit!
-
- «Je serai la voix (que l’on croit perdue!)
- «Menue et profonde au fond du désert...
- «Je consolerai toute l’étendue:
- «Le plus humble cœur est grand, quand il sert!»
-
- Et si le chameau d’une caravane
- Tombe, pour mourir, sur ses deux genoux;
- Si, resté tout seul sur le sable plane,
- Il ferme au soleil son œil calme et doux;
-
- Si le voyageur, que la soif terrasse,
- Couché pour mourir halète en mourant,
- Il entend chanter l’amour et la grâce,
- Le petit oiseau dont le cœur est grand.
-
-Biskra, Avril 1887.
-
-
-
-
-PROVERBES ARABES
-
-
- Vous souhaitez toujours demain? Vous avez tort:
- Demain est proche, et c’est le jour de votre mort.
-
- * * * * *
-
- Veux-tu blesser celui qui blesse avec l’injure?
- Dédaigne avec excès l’insulteur sans mesure.
-
- * * * * *
-
- En avant, un cheveu la mène!
- Mais son recul casse une chaîne.
-
- * * * * *
-
- On est illustre et révéré
- Avec un burnous déchiré.
-
- * * * * *
-
- Je pense qu’il est insensé
- De vouloir présent le passé!
-
- * * * * *
-
- Ta vie est moins qu’un grain de sable dans l’espace!
- Tu crois avoir cent ans à vivre... As-tu ce jour?
- Tu n’as vraiment à toi que le moment qui passe,
- Et déjà ce moment est passé sans retour.
-
- * * * * *
-
- Songe aux repentirs, songe aux lendemains
- Où tes yeux verront ce qu’ont fait tes mains!
-
- * * * * *
-
- Le pauvre ne connaît aucune
- Des misères de la fortune.
-
- * * * * *
-
- La bienfaisance, amour du sage,
- Est douce avec un beau visage.
-
- * * * * *
-
- Un gredin m’ayant insulté,
- Je me suis, moi, félicité.
-
- * * * * *
-
- Je ne l’aimais point tel qu’il est;
- J’en ai vu d’autres: il me plaît,
-
- * * * * *
-
- Tu souffres? espère en ton cœur:
- La peine est la clef du bonheur.
-
- * * * * *
-
- La patience, grande chose!
- Il ne pleut pas? eh bien, arrose.
-
- * * * * *
-
- Salomon n’a plus de femmes ni d’or...
- Le soleil se lève et se couche encor.
-
- * * * * *
-
- Les fourmis, quand se perdent-elles?
- Lorsque Dieu leur donne des ailes.
-
- * * * * *
-
- Si ma bonne action m’est imputée à faute,
- On me reprochera de marcher tête haute.
-
- * * * * *
-
- Tu peux sans t’absenter me quitter tout à l’heure:
- Tu restes dans mes yeux, mon cœur est ta demeure.
-
- * * * * *
-
- Il promet trop:--son langage
- Ressemble à du vent... en cage!
-
- * * * * *
-
- Ils sont venus, les temps meilleurs...
- J’ai regretté le jour des pleurs.
-
- * * * * *
-
- La pauvreté travaille, elle est féconde;
- L’aiguille est nue: elle habille le monde.
-
- * * * * *
-
- Pauvre mâle! il cède aux femelles:
- Toutes les fois qu’il vole on lui rogne les ailes.
-
- * * * * *
-
- Demain la mort viendra nous prendre;
- On t’a _prêté_ la vie, il faut la rendre.
-
- * * * * *
-
- En toi-même n’as-tu pas foi?
- Prends une corde, étrangle-toi.
-
- * * * * *
-
- Un nom déshonoré, c’est une tache sombre.
- Un nom obscur, mais pur, est glorieux dans l’ombre.
-
- * * * * *
-
- Tu ne seras vraiment charitable et pieux
- Qu’après avoir donné ce qui te plaît le mieux.
-
- * * * * *
-
- La caravane, au jour, se réjouit
- Du chemin fait durant la nuit.
-
- * * * * *
-
- Aux nuages aériens
- Qu’importe l’aboîment des chiens?
-
- * * * * *
-
- Cours, Asmah, car le coureur
- Sent courir la joie au cœur!
-
- * * * * *
-
- Mettre l’épée au vent, c’est, fût-on le vainqueur,
- Lui donner pour fourreau demain son propre cœur.
-
- * * * * *
-
- Ton cœur te l’a dit quand tu te trompais:
- Laisse là le trouble et choisis la paix.
-
- * * * * *
-
- Poète, parle à tous avec force et douceur,
- Et, ni juge ni roi, sois un avertisseur.
-
-
-
-
-LE MUEZZIN
-
-
- Le jour, au bord des cieux indifférents et calmes,
- Meurt, baigné dans l’horreur d’un sang mystérieux.
- Biskra va s’endormir lourdement sous les palmes,
- Au bord du grand désert morne et sous les grands cieux.
-
- Le jour à l’agonie est muet. Rien ne trouble
- Le silence infini montant de tous côtés.
- Sous le ciel du désert la solitude est double,
- Et l’homme est bien perdu dans deux immensités.
-
- La mer, on la commande encore avec des voiles,
- Mais le sable infini se refuse aux vivants,
- Et le désert du ciel, que sablent les étoiles,
- N’est pas mieux défendu par l’espace et les vents!
-
- Oui, l’homme est bien perdu devant ce double espace,
- Où le soleil devient le terrible ennemi;
- Où les mille chameaux d’une tribu qui passe
- Font songer au néant des pas de la fourmi!
-
- Et là, tout seul, au bord du désert qui commence,
- Le village blanc veille et dort sous les palmiers,
- Et nuit et jour, sentant la solitude immense,
- Jette à Dieu des appels et des cris coutumiers.
-
- Sur la pourpre du ciel, silhouette sublime,
- Levant ses bras chargés des longs plis du burnous,
- L’Arabe agenouillé, triste, implore l’abîme,
- Met le front dans le sable et dit: «Dieu! pense à nous!»
-
- On les voit, isolés,--parfois plusieurs ensemble,--
- S’affaisser tout à coup, quand le soleil se meurt,
- Et c’est alors qu’avec sa longue voix qui tremble
- Le Muezzin en prière exhale sa clameur.
-
- Oh! la plainte infinie! oh! la prière lente!
- Oh! supplication des bras, des cœurs, des mains!
- Comme il faut que la plaie affreuse soit sanglante
- Pour qu’un seul cri rassemble en lui les cris humains!
-
- Du haut du minaret, pareil à la vigie,
- Le Muezzin, surveillant l’infini du désert,
- Sent mourir dans son cœur la lumière rougie,
- Et gémit tous les maux dont son peuple a souffert.
-
- --«Oh! nous sommes maudits! pervers et périssables!
- Oh! qui nous soutiendra, si tu ne veilles point!
- O toi qui fais chanter la «musique des sables»,
- Nos douleurs en chantant t’invoquent pour témoin!»
-
- Et les plaints du Muezzin courbé vont, d’onde en onde,
- Mourir dans le désert morne et silencieux,
- Comme un écho de l’âme éternelle du monde
- Qui roule aussi, perdu dans le désert des cieux.
-
-
-
-
-LE NOMADE
-
-
- Loin des hommes, bien loin des hommes et des villes;
- Loin des juifs, des marchands dont les âmes sont viles;
- Loin des chrétiens, qui sont nos maîtres détestés;
- Sous le désert divin des cieux illimités,
- Sur les plateaux des monts ou dans la plaine immense,
- Dans l’oasis; dans les déserts où Dieu commence,
- Où finit la puissance humaine,--où le soleil
- S’assied comme un grand roi sur un trône vermeil,
- Dans le sable, qui couvre une mer inconnue,
- --Errants comme la vague et les vents et la nue,
- Comme le brin de paille au hasard emporté,--
- Nous vivons pauvres, seuls, riches de liberté!
-
- Vois-tu luire là-bas, dans la plaine éclatante,
- Cette tente rayée, au soleil?--c’est ma tente,
- Le poil de mes chameaux en a fait le tissu
- Blanc et noir,--par un fil des mêmes poils cousu.
- Là-dessous, mes enfants vivent avec mes femmes;
- Là-dessus le soleil fait ruisseler ses flammes,
- Et l’orage ses eaux en vain; c’est notre abri.
- Là, ma chèvre bêlante amène son cabri,
- Ma jument son poulain, dès qu’ils sentent l’orage.
- Je l’ai plantée hier auprès d’un pâturage:
- Dès qu’il sera brouté, j’arracherai les pieux,
- Et nous repartirons librement sous les cieux,
- Et nous irons, le corps refait, l’âme contente,
- A cheval, à chameau, portant piquets et tente,
- Par les femmes suivis, précédés du bétail.
-
- Repartir et marcher, c’est là tout mon travail;
- Mon rêve est une source au bord d’une prairie;
- Toute la solitude immense est ma patrie;
- Mes ennemis sont ceux qui voudraient m’empêcher
- De faire aujourd’hui halte et demain de marcher...
- J’ai coupé ma matraque,--il sied que j’avertisse,--
- Aux arbres des forêts plus droits que la justice!
-
- Je n’ai besoin que d’un peu d’eau, de quelques grains,
- Et c’est tout. Mes chameaux m’habillent de leurs crins:
- Je sais le goût du lait de mes chamelles rousses,
- Et du vin des palmiers chargés de dattes douces...
- Ah! que d’autres, assis, couchés dans leur maison,
- Esclaves de la pierre,--ignorent l’horizon,
- Comme l’arbre dont la racine est prise en terre!
- Qu’ils soient dans leur tombeau comme un mort solitaire...
- ... Moi, j’ai des pieds! vers l’horizon toujours nouveau
- Je vais! j’irai partout où se pose l’oiseau!
-
- Au nord, l’été! l’hiver, au sud! comme la caille.
- Pour nous la pluie est bonne et le soleil travaille;
- Personne mieux que nous ne connaît les printemps;
- Pas un beau ciel n’échappe à nos regards contents;
- Nous jouissons de tout ce que Dieu nous envoie...
- Chez vous, que de beaux jours sont beaux sans qu’on les voie!
- Pour vous, sur les sommets d’un feu rouge inondés,
- Que de couchants sont beaux sans être regardés!
- Vos yeux ne savent pas où luit la Belle Étoile!
- Les merveilles de Dieu, votre mur vous les voile;
- La rue est un fossé de tombe, un caveau noir...
-
- Nous, nous ne laissons point passer Dieu--sans le voir!
-
-
-
-
-LA DIFFA
-
-
- Le kaïd Ben-Ghana donne un festin ce soir.
- Deux cents hôtes viendront à sa table s’asseoir,
- Des députés français, des ministres, des femmes...
-
- Douze moutons entiers cuisent, dorés des flammes,
- Empalés à des pieux, de trois mètres de long,
- Dont chaque énorme bout porte sur un moellon,
- Et que tournent sans fin, graves, d’une main lente,
- Vingt-quatre hommes, devant la clarté rutilante,
- Assis sur leurs talons, accroupis, à genoux,
- Drapés dans les grands plis ondoyants des burnous;
- Et les douze brasiers, flambant dans les airs calmes,
- Éclairent, par-dessous, le vert des hautes palmes.
-
- La nuit vient.--Sous la tente immense, le banquet
- S’illumine,--un festin auquel rien ne manquait.
- Car l’Arabe, voulant que nous fussions à l’aise,
- Ajoutant à sa grâce une grâce française,
- Offrit les mets d’Europe et les mets du désert,
- Tandis qu’autour de nous, monotone concert,
- Que couvraient par instants les fanfares de France,
- Tobols et derboukas, avec indifférence,
- Parmi les pas, les voix des serviteurs nombreux,
- Sonnaient, vibraient, grondaient, se répondaient entre eux
- Sans répit, sans repos, sans relâche, sans trêve,
- Mêlant aux bruits d’un soir l’éternité du rêve!
-
- Tout à coup, nous tournons tous ensemble les yeux,
- Car notre hôte;--où trouver hôte plus gracieux?--
- Pour nous mieux honorer,--d’un hommage qui plaise
- A nos cœurs,--a permis qu’auprès d’une Française,
- Sa fille, déjà belle aux regards de l’amour,
- Parût à notre table, et qu’elle en fît le tour...
- Elle entre, ses grands cils abaissés vers la terre,
- Surprise de sortir de l’ombre d’un mystère,
- Et tous sentent, longtemps après qu’elle a passé,
- Les charmes de sa grâce et de son œil baissé.
-
- Et les chants du désert ont chanté dans mon âme:
- Belle petite enfant, promesse d’une femme,
- Ta taille est un palmier naissant, dans l’oasis;
- Tes yeux de rossignol, aux cils noirs, et noircis
- Par le koheul, sont doux comme la nuit obscure;
- Ta lèvre, humide et fraîche, a l’attrait de l’eau pure
- Après trois jours de marche au fond du Sahara.
- Ta voix est bonne autant que le chant du bohrah,
- Le seul oiseau qu’au fond du désert on entende!...
- Dans ce monde,--ô Deïah,--la solitude est grande
- Toujours; mais la beauté, c’est l’éclat rassurant
- De l’étoile première au fond du ciel trop grand.
- Ton frère, ô noble enfant d’une noble famille,
- Est heureux de sa sœur; ton père, de sa fille;
- Et bienheureux sera le guerrier triomphant
- Qui, sous sa tente, doit t’emmener, chère enfant!
- --Sois bénie à jamais, beauté jeune et parfaite,
- Par ton Dieu, belle enfant agréable au Prophète!
- Béni soit le kaïd, ton père respecté,
- Deïah, rêve de grâce et d’hospitalité.
-
-
-
-
-AU BORD DU PUITS
-
-
- Puisque pour être heureux il faut que je te voie,
- O Kheïra, je suis un malheureux sans joie
- Car je te vois une heure à peine, quand, le soir,
- Sur le bord de ce puits, calme, tu viens t’asseoir
- Un moment, et causer avant d’emplir ta cruche.
-
- Les femmes font, autour des puits, un bruit de ruche,
- Et je peux, dans ce bruit, te parler un moment
- En secret, mais, après, je reprends mon tourment
- Plus lourd,--comme un chameau plus las après la halte.
- Quand je t’ai vue ainsi ma fièvre en moi s’exalte,
- Et l’éclat de tes yeux, un instant admiré,
- Me rend plus sombre après que tu m’as éclairé.
- L’eau du mirage ainsi rend plus sèche la bouche.
- Tu m’aimes cependant, et ma peine te touche,
- Mais, pareille à de l’eau qui jaillit et se perd
- Bien vite dans le sable altéré du désert,
- Tu me fuis au moment que, dans ma soif de fièvre,
- Je tourne vers tes yeux mes désirs et ma lèvre!
- Oh! pour voir, Kheïra, ton beau corps inconnu,
- Comme hors d’un nuage une étoile, tout nu
- M’apparaître, et briller sans ornements ni voile,
- Je donnerais ma vie, ô ma lointaine étoile!
- O chère Kheïra, l’Étoile du matin
- Est moins belle que toi dans le ciel incertain,
- A l’heure de délice où la nuit qui commence
- Jette un regard de paix sur le désert immense.
- O Kheïra! tes yeux de rossignol chanteur
- Sont comme une nuit douce et font chanter mon cœur;
- Mais mon chant est pareil à la plainte du sable
- Sous les coups du simoun,--ô chère insaisissable!
-
- Épouse de mon âme, autre âme de ma chair,
- Paradis de désir, espoir de mon enfer,
- Tu brûles de tes feux mon âme consumée.
- Onde et flamme à la fois, terrible bien-aimée,
- Tu m’altères; je vais le front bas et tendu
- Vers toi, comme un chameau dans les dunes perdu
- Qui tend sa lèvre torse et l’enroule à la touffe
- Du diss, en espérant, sous le feu qui l’étouffe,
- Tirer une saveur de la plante sans suc!
- Et, jeune, me voici comme un vieillard caduc,
- Car je porte un fardeau, car j’aspire à la tombe
- O Kheïra, ma faim, ma soif; car je succombe
- D’être chargé de ton souvenir sans repos!
- Car ton nom est un philtre: il a brûlé mes os!
- Si j’étais riche, enfant qui me trompes peut-être,
- Je voudrais être seul ton amant, ton seul maître,
- Et moi, ton fier vaincu, moi, ton humble vainqueur,
- Te prendre à tes parents qui gouvernent ton cœur.
- Dusses-tu me trahir qu’importerait encore?
- Je t’aurais, source en feu dont l’attrait me dévore,
- Je t’aurais, eau divine impossible à saisir,
- Et j’emplirais de toi l’urne de mon désir!
-
-
-
-
-LE MARCHEUR DU DÉSERT
-
-
- Je suis,--ô Mohamed,--le marcheur du désert.
-
- Toi, ta maison est fraîche au fond d’un jardin vert,
- Et des fleurs, ô mon hôte, encadrent ta fenêtre.
- Tu m’as gardé trois jours: c’est beaucoup... trop peut-être,
- Mohamed!--Laisse-moi repartir; mon chameau
- Rêve du sable ardent sans verdure et sans eau,
- Du pays de la soif et de la solitude,
- Où l’on souffre toujours, mais dont j’ai l’habitude.
- Là, sur le sable en feu, terrible, au ciel pareil,
- Je vais;--lorsque mes yeux souffrent trop du soleil,
- Je regarde mon ombre, et ma vue est guérie...
- Mon exil loin de tout me semble une patrie;
- Le soleil fauve a fait du désert son miroir;
- Le désert, c’est pour moi le chemin sans espoir,
- Sans bout! c’est, Mohamed, comme une mer sans grève
- Où je tourne, n’ayant de bonheur que mon rêve;
- Mais tel est mon destin... Adieu donc! reste assis;
- Le marcheur du désert n’aime pas l’oasis.
-
- Quand je retire un pied du sable, l’autre y rentre.
- Le désert est un rond: je suis toujours au centre.
- Je ne veux des dattiers que la datte; et des puits
- Qu’une outre d’eau; du ciel, que le retour des nuits!
- Quant à l’ombre de l’arbre, au charme des fontaines,
- Aux chansons des oiseaux réunis par centaines,
- J’en ai peur, car je dois, toujours, chaque matin,
- Éternel voyageur reprendre mon destin.
- Adieu donc, Mohamed! Laisse-moi le courage...
- Ma consolation unique est le mirage
- Qui m’apparaît parfois, sublime et décevant,
- Lorsque enfiévré par la marche, je vais rêvant.
- Je vois alors des bois de cèdres et de roses,
- Des palais d’or, ornés d’étincelantes choses,
- Pleins de jets d’eau!... Mon cœur alors chante, ravi.
- Mon rêve va devant, par le rêveur suivi...
- Je sais que c’est un rêve et j’aime à le poursuivre,
- Et, vois-tu, je n’ai pas d’autre bonheur à vivre!
- O Mohamed! mon cœur est de sang et de chair...
- Allah, pour mieux punir les damnés de l’enfer,
- Leur a fait entrevoir son paradis une heure...
- Ah! qu’un autre s’arrête au seuil de ta demeure!
- Ne te dérange pas, Mohamed!... reste assis.
- Le marcheur du désert n’aime pas l’oasis.
-
- Un soir, auprès d’un puits, en écartant ses voiles,
- Une fille de cheik, sœur des douces étoiles,
- M’a laissé voir l’heureuse étoile de ses yeux.
- Ah! maudit à jamais ce soir délicieux!
- Maudite l’oasis où je l’ai rencontrée!
- Maudite la citerne où ma lèvre altérée,
- Ayant soif d’eau, prit soif de baisers et d’amour!
- Souvenir dévorant comme l’éclat du jour
- A midi! souvenir torride d’un soir calme!...
- O Mohamed, j’ai pris son éventail de palme
- A sa négresse,--et j’ai couru comme un voleur!
- Et je hais la fontaine, et l’oasis en fleur!...
- Ne m’accompagne pas, Mohamed, je te laisse,
- Adieu. Je dois partir sans retard ni faiblesse;
- Ne te dérange pas, Mohamed... reste assis!
- Le marcheur du désert n’aime pas l’oasis.
-
- Un jour, ô Mohamed! un jour d’été terrible,
- Quand pleuvent les rayons comme les grains d’un crible,
- Le soleil frappera mes regards et mon front
- D’un trait, d’un coup mortels, dont mes yeux brûleront.
- Mohamed!--Il boira ma sueur, puis ma sève,
- Mes pleurs!--Et mon esprit fera son dernier rêve!--
- Je sentirai ma moelle en mes os se sécher;
- Et, dans le sable en feu, ne pouvant plus marcher,
- Il faudra bien m’asseoir au penchant de la dune!
- Alors, fraîche, et pareille au croissant de la lune,
- Je reverrai l’enfant de l’inutile amour,
- Tandis que, calciné comme un pain dans un four,
- J’essaîrai d’agiter un peu, sur mon visage,
- L’éventail dont le souffle est un souffle d’orage!
-
- O Mohamed! je veux, je dois mourir ainsi,
- Sous le grand ciel doré, sur le sable roussi,
- Au plein soleil! je veux être bu par la flamme
- Du ciel, puisque l’amour a déjà bu mon âme!
- Mon corps en deviendra léger comme le corps
- D’une cigale, sec comme les dattiers morts,
- Comme l’alfa tressé, comme la paille d’orge.
- Mon cadavre sera de la cendre de forge,
- Qui,--par le vent mêlée aux dunes des déserts
- Dont les écroulements forment de longs concerts,--
- Chantera Dieu, qui fit les étoiles pour l’ombre,
- Grains de sable du ciel, scintillants et sans nombre...
-
- Ne te dérange pas, Mohamed! reste assis.
- Le marcheur du désert n’aime pas l’oasis.
-
-
-
-
-ZINAH
-
-
- Au moment où Zinah posait sa cruche pleine
- Au bord du puits,--d’un grand lentisque de la plaine,
- Le Lion roux sortit, calme, et d’un pas si lent
- Que Zinah, dont le cœur était un peu tremblant,
- N’eut pourtant pas très peur et dit: «Que veux-tu, maître?»
- --«Vous voir, dit le Lion,... et vous plaire peut-être.»
-
- Il s’assit, regardant la fille avec douceur.
-
- --«N’est-ce pas, que la Belle Étoile est votre sœur?»
- Dit-il. Zinah n’était qu’une enfant: donc, sans voile,
- Et le Lion connaît très bien la Belle Étoile,
- La dernière au matin, la première le soir.
-
- --«Reviens au puits demain: je reviendrai t’y voir,
- Je t’aime!»--Et la voyant partir:--«Je t’accompagne,
- Car des bandits pillards campent dans ma montagne.»
-
- Il la suivit jusqu’à sa tente, et s’en alla.
-
- Tout le monde ignorait qu’un lion fût par là.
- Il avait par trois fois dit à la jeune fille:
- «De grâce, ne dis rien à ceux de ta famille!»
- Elle parla. L’amour du Lion fut trahi.
- Il devint triste, triste:... il se croyait haï!
- On l’épiait sans cesse... On l’empêchait de boire.
-
- Des coups de feu partaient souvent dans la nuit noire,
- Et, plusieurs fois blessé, le Lion tristement
- Léchait son mal, avec un sourd rugissement,
- Au fond de sa caverne et de la solitude.
-
- Zinah n’y songeait plus, et reprit l’habitude
- D’aller au puits, d’aller au bois couper du bois...
-
- Elle vit le Lion pour la seconde fois.
-
- Elle eut peur et trembla... «C’est encor toi!» dit-elle,
-
- --«Tu m’as fait bien du mal, jeune fille trop belle,
- Dit-il,... et j’aurais pu, je pourrais me venger;
- Non!--ni toi ni les tiens vous n’êtes en danger...
- Mais je ne peux subir la honte qui m’est faite:
- Prends ta hache à couper du bois; et fends ma tête!»
-
- Zinah prit donc la hache, et leva ses deux bras...
-
- --«Enfin! je vais mourir de ta main!»
- --«Tu mourras»,
- Dit-elle.
- Il répondit: «Fais vite... tu me charmes!»
- Et dans ses grands yeux bons roulaient de grosses larmes.
-
- La hache retomba sur le front qui s’ouvrit:
- Le grand Lion roula, mort... et Zinah sourit.
-
-
-
-
-LES BOURRICOTS D’ALGER
-
-
- Trottin, trottinant, sur son petit âne,
- Le bourricotier, comme en badinant,
- Ioup! à coups de canne,
- Comme en badinant,
- Ioup! frappe chaque âne
- Du troupeau d’ânons qui va trottinant.
-
- Ils trottent menu, très menu, très vite,
- Font peu de chemin en trottant beaucoup...
- Ioup! pas un n’évite,
- En trottant beaucoup,
- Très bien et très vite,
- Sur sa croupe en sang d’attraper un coup!
-
- Pauvre plaie en sang, saigne sur la croupe!
- Ils sont mal payés, les bons travailleurs!
- Et toute la troupe
- Des bons travailleurs,
- Du sang sur la croupe,
- Va trottant toujours sans haine ni pleurs!
-
- Les maçons moins qu’eux ont bâti la ville;
- Oui, les bourricots, qu’il faut protéger,
- Ont bâti la ville!...
- Il faut protéger
- La race docile
- Des petits ânons, manœuvres d’Alger.
-
-
-
-
-SIDI LE JUGE
-
-(ALGER)
-
-
- La cour joyeuse est blanche, blanche;
- Un figuier vert est au milieu,
- Dont la tête ronde se penche...
- L’ombre est le plus beau don de Dieu.
-
- Au fond, est ouvert le prétoire
- Où siège seigneur le Cadi;
- La salle non plus n’est pas noire,
- Surtout vers l’heure de midi.
-
- Les plaideurs, leurs jambes croisées,
- Attendent sous le figuier vert...
- De fines ombres irisées
- Consolent d’un procès qu’on perd.
-
- Dans la salle, sous un grillage,
- Les femmes, oiseaux criailleurs,
- Montrent un coin de leur visage...
- L’une sourit; l’autre est en pleurs.
-
- L’une réclame le divorce;
- L’autre dit qu’on la bat trop fort;
- Toutes se plaindront avec force...
- Le Cadi sera le plus fort;
-
- Car la puissance du silence
- A raison d’un bavard puissant;
- C’est la force par excellence:
- On se repose en l’exerçant...
-
- Et Sidi le juge s’apprête,
- L’œil sur l’ombrage du figuier,
- A humer une cigarette
- Que lui tend Sidi le greffier.
-
-
-
-
-DANS LA MOSQUÉE
-
-(ALGER)
-
-
- Je laissai sur le seuil ma poudreuse chaussure,
- Et j’entrai.--La mosquée heureuse, claire-obscure,
- Était comme un de ces jardins délicieux,
- Où les arbres, tout en gazant l’éclat des cieux,
- Nous gardent la gaîté du jour dans l’ombre même.
- La mosquée en effet est le jardin suprême
- Où l’ombre et la fraîcheur embellissent le jour.
- --Quand l’air semble, au dehors, le souffle ardent d’un four,
- Quand, le long des murs blancs, ruisselle de la flamme,
- La suave mosquée est, aux yeux comme à l’âme,
- Une fraîche oasis où Dieu donne au passant
- L’ombre et l’eau. (Béni soit le nom du Tout-Puissant!)
-
- ... L’eau coule à petit bruit dans la vasque profonde;
- Et tous viennent mouiller leurs bras, leurs pieds, à l’onde
- Symbolique, et, lavés dans leur cœur et leur corps,
- Retournent plus heureux aux choses du dehors.
-
- Les colonnes sont là telles que des troncs d’arbre,
- Et les nattes sans fin, qui recouvrent le marbre,
- Sont comme un doux tapis de fleurs et de gazon...
- Bénis soient à jamais ton nom et ta maison,
- Dieu puissant! ta mosquée en aucun temps déserte,
- Qui pour les vrais croyants seuls devrait être ouverte!...
- --L’un y reste à genoux longtemps, le front courbé;
- L’autre, tout de son long, semble un guerrier tombé;
- L’autre y berce, en dormant, sa sainte rêverie;
- L’autre y baise cent fois le sol; chacun y prie...
- C’est la maison de tous les serviteurs d’Allah!...
- De quel droit les roumis peuvent-ils entrer là?
-
- Me voyant circuler, curieux, dans l’asile
- Des croyants,--un vieux pauvre, un nègre, qui, tranquille,
- Dans ce lieu de douceur, loin des âpres rayons,
- Sale et nu comme Job, recousait des haillons,
- Redressant tout à coup son torse de squelette,
- Se prit à me crier: «Vainqueur maudit, arrête!
- De quel droit souilles-tu, chien, l’asile de Dieu?
- De quel droit les roumis entrent-ils dans ce lieu?
- Il est volé, ce droit!... Allah le leur refuse!
- O malédiction! le juif lui-même en use!
- Respecte cette natte! et respecte ma foi!
- Hors d’ici, chien! Ton âme est plus noire que moi!»
-
- Ce nègre, affreux vieillard, chargé de sa misère,
- Maigre, effrayant, sordide, était beau de colère,
- Et je sortis, vaincu, sous le geste irrité
- Du mendiant tout plein de sa divinité.
-
-
-
-
-A L’ÉCOLE
-
-(TUNIS)
-
-
- Dans la salle de l’école.
- (Sauf le maître toutefois)
- Tout le monde a la parole,
- Comme les oiseaux aux bois.
-
- Au milieu,--dans la lumière
- Diffuse, égale partout,--
- Ceint d’un cadre de barrière,
- Un tombeau de marabout.
-
- Le bonhomme en paix repose...
- Que Dieu bénisse ses os!...
- L’enfance bruyante et rose
- Lui donne un concert d’oiseaux.
-
- Assis sur les fraîches nattes,
- Tous les petits écoliers
- Ont plié sous eux leurs pattes...
- --On voit, au seuil, leurs souliers.
-
- Chacun d’eux, sur sa tablette,
- Lit un verset du Koran,
- Mais ils lisent, à tû-tête,
- Tous un verset différent!
-
- Le maître, baguette haute,
- Au milieu du brouhaha
- Reconnaît la moindre faute,
- Et fait signe: Halte là!...
-
- Mais l’adorable merveille
- C’est un enfant de cinq ans
- Qui ne prête pas l’oreille
- Aux clameurs des concertants.
-
- Il a l’œil d’une colombe
- Ou d’un rossignol au nid;
- Seul, il s’adosse à la tombe,
- Et la tombe le bénit.
-
- Il suit, par la porte ouverte,
- Un nuage, au ciel tout bleu;
- L’école chante ou disserte:
- Lui, se tait, chéri de Dieu.
-
- D’autres savent: il ignore;
- Il rêve... quoi? Rien du tout;
- Il s’étonne de l’aurore,
- Sans songer au marabout.
-
- Il est doré comme l’ambre,
- Comme la datte et le miel...
- Il ne voit de cette chambre
- Que la porte--où luit le ciel!
-
- Quel beau pli, sur sa poitrine,
- Fait son burnous enfantin!
- L’enfance est vraiment divine:
- Elle porte le destin.
-
- C’est l’innocence éternelle,
- La gloire du genre humain:
- Elle nous cache son aile,
- Mais l’espoir est dans sa main.
-
-
-
-
-L’ANAYA KABYLE
-
-
- Le plus beau de mes droits d’homme libre, ô roumi,
- C’est celui de pouvoir sauver mon ennemi...
- D’assurer, chez mon peuple, à qui m’en paraît digne,
- L’asile et les secours,--en le marquant d’un signe.
- Si je jette sur toi mon manteau, ce manteau
- Est plus sûr que du fer contre un coup de couteau;
- Et, quel que soit l’objet que te donne un Kabyle,
- En disant: _Anaya_,--tu peux marcher tranquille,
- Tête haute, dans mon pays, du Sud au Nord:
- L’_anaya_ t’accompagne, et rien n’est aussi fort!
- C’est un beau droit, dans un pays toujours en guerre!
- Et la sécurité ne s’y connaîtrait guère
- Sans l’_anaya_;--mais Dieu veut le bien près du mal.
- Un Kabyle perdrait sa femme ou son cheval
- Plus volontiers que son beau droit de faire grâce!
- L’_anaya_, c’est, roumi, le sultan de ma race:
- Sans exiger d’impôts il ne fait que du bien...
- Dis, quel autre sultan peut égaler le mien?
-
-
-
-
-LE GÉNÉRAL MARGUERITTE[1]
-
- [1] Ces vers ont été lus par l’auteur à l’inauguration de la statue du
- général Margueritte, à Kouba, le 17 avril 1887.
-
-
- En face,--par delà cette mer aux eaux bleues,
- Chemin universel, large de deux cents lieues,--
- C’est la France... Et le sol fleuri, tout sablé d’or,
- Que nous foulons ici, qu’est-ce?--La France encor.
- Deux Frances; un seul cœur pour la joie ou l’épreuve:
- On dirait simplement les deux rives d’un fleuve!
- Et Margueritte, né de Lorrains paysans,
- Fils d’un soldat, chasseur de fauves à quinze ans,
- Cavalier du désert, visage allégorique,
- Tomba devant Sedan.--C’est le Français d’Afrique.
-
- * * * * *
-
- C’est un soldat de paix, ce guerrier sans repos.
- Conquérant, protecteur d’hommes et de troupeaux,
- Créateur de chemins, bienfaiteur militaire,
- Il bâtissait la ville, il fécondait la terre;
- Il forçait le désert à créer l’oasis.
-
- Tel, esprit, cœur d’élite entre les mieux choisis
- Il se fit respecter par l’Arabe nomade,
- Comme un grand chef et comme un noble camarade
- Jusqu’au fond du M’Zab, au Sud, il a porté
- La France et sa grandeur: la Générosité.
-
- Pour devise, il prit: _Duc in altum!_ «Monte au large!»
- Et loin, toujours plus loin, il commanda la charge
- Sublime, l’_En-avant_ du civilisateur!
-
- * * * * *
-
- Que sa statue, un soir, debout sur la hauteur,
- Vienne à crier: «Qui vive!» au désert sans limite,
- --En retrouvant la voix de son chef Margueritte,
- Le haut désert, sans fin comme le firmament,
- Les douars, dans la nuit, réveillés brusquement,
- L’Arabe, secoué dans son indifférence,
- Répondront à ce cri, par cet autre cri: «France!»
-
- * * * * *
-
- ... La mère France, un jour l’appelle.--Il part.--Sedan.
-
- Ses cavaliers, debout sous le canon grondant,
- Calmes, sentent déjà l’héroïsme inutile!
- L’ennemi, sans répit, les frappe, les mutile,
- Les hache!--Ils sont toujours debout, vaincus déjà.
-
- Lui, presque seul,--jamais il ne se ménagea,--
- Sans escorte, du sang des autres économe,
- Suivi d’un officier, tendre et vaillant cœur d’homme,
- Il s’avance... Une balle. Il tombe de cheval.
- --«Pouvez-vous remonter à cheval, général?»
-
- Et, sanglant, une balle affreuse en plein visage,
- Il tient en selle, mort! mais vivant par courage!
- Et, beau, devant le sabre incliné des soldats,
- Il leur montre l’espoir, en étendant son bras!
-
- C’est alors qu’entraînés par le geste stoïque,
- Les deuxième et premier de ses chasseurs d’Afrique,
- Chargèrent à ce cri: «Vive le général!»
- Couvrant d’honneur l’éclat du désastre final.
-
- * * * * *
-
- --Adieu, mon général. L’aventure est finie.
- Il faut vous préparer à l’horrible agonie.
- Réverony, pour mieux vous assister, hélas!
- S’étend comme un blessé sur votre matelas,
- Pour que vous sentiez mieux votre main dans la sienne,
- Et pour que votre front sur un cœur se soutienne...
- Il faut mourir!... Alors, sans doute, dans ses yeux,
- Comme un songe ont passé la mer et les grands cieux,
- Et les déserts conquis! Et ses fils! Et sa femme!
-
- Adieu la vie! adieu les chevaux pleins de flamme,
- Dont le pied fin paraît ne pas toucher le sol!
- L’autruche qu’on poursuit, dont la course est un vol,
- Et qu’on lasse à travers la lande infranchissable!
- Le lion roux des monts! la gazelle du sable!
- Les bleus chasseurs d’Afrique et les rouges spahis!...
- Adieu la France! adieu l’Afrique! le pays
- Au double nom...!--On est vaincu sans espérance.
-
- --«_Moi, ce n’est rien_, dit-il, _mais l’armée et la France!_»
-
- C’est ainsi qu’il mourut.--Et la France aujourd’hui
- Accomplit son devoir de mère,--et pense à lui.
-
-
-
-
-CHANT DES TOUAREGS
-
-
- Au désert, grand comme la mer,
- Nous vivons libres sous l’espace,
- Libres comme l’oiseau qui passe,
- Et comme l’air!
-
- Que viennent-ils chercher ici, les chiens d’Europe?
- Leurs promesses sont d’or, leurs actes de plomb vil.
- Qu’un nuage de traits siffle et les enveloppe!
- Le carquois nargue le fusil!
- Ils ne l’atteindront pas, le chameau qui galope!
- Où rugit le lion, le chien jappera-t-il?
-
- Les lions du désert ont flairé son approche;
- Ils n’aiment pas l’odeur de l’esclave et du chien!
- Elle a des dents de fer, la flèche que décoche
- Le Targui, qui n’a peur de rien!
- Le renard, chien des monts, disparaît sous la roche,
- Lorsque le grand lion des sables--le veut bien!
-
- Nous sommes grands et fiers, le bras fort, la main fine,
- Portant sur nos chameaux, aussi prompts que l’éclair,
- Un sabre, un croc, la lance avec la javeline,
- La massue à broyer la chair...
- Notre poignard touareg, à lame serpentine,
- Tient par un bracelet à nos poignets de fer.
-
- Regardez le Targui voyager dans le sable!
- Lui seul, dix jours durant, vit de dattes et d’eau;
- N’en a-t-il plus? Alors, si la marche l’accable,
- Il boit du sang de son chameau!
- La poix ferme la plaie; et l’homme infatigable
- Bénit Allah l’unique, et marche de nouveau!
-
- Y vivrez-vous deux jours, dans le désert terrible?
- Votre bras s’est armé, mais les cœurs et le front?
- Lorsque le feu pleuvra comme le grain d’un crible,
- Les hardis se repentiront!
- Et nous, quand l’étranger crîra la soif horrible,
- Nous le regarderons mourir,--groupés en rond!
-
- Qu’ils restent dans leur ville où s’abaissent les âmes!
- Ils voudraient apporter ici--ce qui les perd!...
- Sur notre mer de sable où tremble l’air en flammes,
- L’oasis n’est qu’un îlot vert...
- Vous aimez trop le vin, l’argent, l’or et les femmes:
- Allez-vous-en d’ici! Dieu garde son désert!
-
- Nous avons fait un pacte avec la lande immense;
- Le roi notre allié s’appelle le soleil!
- Il est juste et sévère, il est plein de clémence:
- C’est un Salomon sans pareil!
- Par delà l’Océan sa puissance commence;
- Il prête au mont Atlas un bandeau d’or vermeil,
-
- Nous ne convoitons pas vos immondes fortunes;
- Nous gardons contre vous, passants de Dieu maudits,
- La liberté farouche et le désert des dunes:
- Deux biens qui vous sont interdits!...
- Allez porter ailleurs vos faces importunes!...
- Ici, c’est votre enfer! c’est notre paradis!
-
- Au désert, plus grand que la mer,
- Nous vivons libres sous l’espace,
- Libres comme l’oiseau qui passe,
- Et comme l’air!
-
-
-
-
-CHANT DES EXPLORATEURS
-
-
- Nous le traverserons un jour, le désert fauve,
- Brûlant comme la flamme et plus grand que la mer!
- Par là, nous irons boire aux sources du Niger,
- Et l’on verra comment la chamelle se sauve
- Devant nos Béhémoths de fumée et de fer!
-
- Les races de chacals qui se mangent entre elles,
- Les pillards, les bandits, écume d’écumeurs,
- Ballottés sur le dos de leurs maigres chamelles,
- S’enfuiront devant nous comme des sauterelles
- Qu’on détourne avec des tambours et des clameurs!
-
- Les a-t-on vus jamais nous combattre de proche?
- Ils regardent de loin, comme un vol de corbeaux,
- Et,--superbes à voir, si des pillards sont beaux,--
- Quand le moribond râle, ils lui vident la poche,
- Pires que les chacals qui fouillent les tombeaux!
-
- Ils peuvent, ces Touaregs à faces renégates,
- Tatoués d’une croix au front, crier: «Allah!»
- Et se nourrir de sang lorsqu’ils n’ont plus de dattes,
- Nous nettoîrons le haut désert de ces pirates!...
- Oui! les chacals fuiront, quand les chiens seront là!
-
- Car nous sommes les fils de Rome et de la Gaule,
- Les fils des conquérants qui veulent l’Univers!
- L’ombre de nos drapeaux baigne à toutes les mers:
- Nous voulons les planter dans les glaces du pôle,
- Les fixer dans le sable au centre des déserts!
-
- Nous, nous portons la paix future, avec nos armes!
- Tant qu’il reste à marcher, conquérants malgré nous,
- Nous ferons ruisseler du sang avec des larmes...
- Nous sommes les martyrs violents, au cœur doux,
- Qui, tuant et mourant, rêvent la paix pour tous.
-
- Nous portons le progrès des esprits,--un mystère,--
- Ayant, avec du fer, le pardon dans la main,
- Écoutant le devoir nous parler en chemin...
- Nous voulons imposer notre rêve à la terre!
- ... Qui doute, dans la nuit, des soleils de demain?
-
- Un jour, nous lâcherons de nouvelles armées
- Qui n’auront plus de fer que la pioche et le soc!
- Les monts du globe entier connaîtront notre choc!
- Les dunes des déserts mêmes seront semées;
- Le grain de notre amour lèvera sur le roc!
-
- Nous sommes les faiseurs de vie et d’espérance!
- Nous n’avons d’ennemis que la mort et la faim!
- Et, soldats bienfaisants malgré toute apparence,
- Nous apportons d’Europe, où nous sommes la France,
- La justice,--qui veut régner seule à la fin!
-
-
-
-
-A CHARLES JOURDAN
-
-EN QUITTANT ALGER
-
-
- Pourquoi je pars si tôt, ou peut-être trop tard,
- Qui le sait? Le grand ciel est pur, la mer est belle...
- Adieu! Quand son instinct commande l’hirondelle,
- Rien ne peut l’arrêter. C’est son heure. Elle part!
-
- Adieu, terre d’Afrique, où la France nouvelle
- Avec les jeunes ceps verdit de toute part!
- C’est au dernier moment, sous le dernier regard,
- Que ta beauté rayonne entière--et se révèle!
-
- Adieu, la Casbah, blanche et bleue, au front d’Alger!
- Adieu, sous les palmiers en fleurs et l’oranger,
- Deux larges mois de vie heureuse comme un rêve!
-
- Quoique attendu là-bas, je pars avec langueur.
- Un infini regret m’attache à cette grève,
- Mon frère... Et tu retiens la moitié de mon cœur.
-
-
-
-
-SUR UNE COLOMBE RENCONTRÉE EN MER
-
-A BORD DE LA «VILLE DE NAPLES»
-
-
- Elle était lasse, la colombe!
- Elle nous suivait d’un long vol,
- Rêvant d’un grand arbre en plein sol.
- La mer! la mer n’est qu’une tombe.
-
- Pourquoi l’avait-elle quitté,
- Le sol d’Afrique, le rivage?
- O douce colombe sauvage,
- Où donc ton nid est-il resté?
-
- S’il est sur la terre africaine,
- Pourquoi suis-tu notre bateau?
- Tu le sais bien, que la grande eau
- N’est pas une route certaine!
-
- S’il est en France, ton doux nid,
- Qui donc ici t’avait menée,
- Pauvre colombe abandonnée,
- Que mon cœur douloureux bénit?
-
- Viens! pose-toi sur le navire:
- Mon cœur parle: connais ma voix...
- Ce mât fut chêne dans les bois!
- Il a chanté, comme la lyre!
-
- Pose-toi sur l’îlot flottant
- Qui s’en va vers la douce France...
- Viens, colombe de l’espérance
- Qu’on croit toujours voir en partant!
-
- La mer! la mer est une tombe!
- Ton vol faiblit... tu rases l’eau...
- Repose-toi sur le vaisseau,
- Oiseau d’espérance, ô colombe!
-
- Mais tout à coup, volant plus bas,
- L’oiseau d’espoir, la tourterelle,
- Retourne, brusque, à tire d’aile,
- Au pays d’où je viens, là-bas!...
-
- Pauvre colombe effarouchée!
- Elle a fui le bateau fuyant,
- Plein de passagers et bruyant,
- Dans la terreur d’être touchée!
-
- Et peut-être que, sous le noir
- Du ciel vide et des eaux désertes,
- Elle meurt, les ailes ouvertes,
- Dans un dernier élan d’espoir!
-
-29 mai 1887.
-
-
-
-
-AU FEU DE MINORQUE
-
-
- En pleine mer,--au beau milieu
- Des eaux profondes, des eaux mornes,--
- Au milieu de l’ombre sans bornes,
- Il brille sur l’île, ce feu.
-
- Dans la nuit formidable, immense,
- Guide sûr, fidèle témoin,
- Il dit à mon bateau de loin:
- «Va!... La mer française commence.»
-
- Tandis que le sombre sommeil
- Pèse sur les yeux et sur l’âme,
- Il dit: «Je veille,» avec sa flamme;
- Il dit: «Crois toujours au soleil.»
-
- Il s’éteint, se rallume encore.
- Sur les flots mauvais ou sereins,
- Il dit: «L’Ile pense aux marins;»
- Il dit: «Marin, songe à l’aurore!
-
- «Je marque presque la moitié
- «Du chemin de France en Afrique,
- «Et demain, beau transatlantique,
- «Tu verras le cap Sicié.»
-
- Ainsi Minorque, belle fille
- Qui dort sous les verts orangers,
- Bons marins, pense à vos dangers,
- Et vous salue,--et son feu brille.
-
- Et rien n’est beau, parmi les fleurs,
- Comme ce phare, humaine étoile,
- Qui dit: «Espère» à chaque voile,
- Et: «Je veille» à tous les veilleurs.
-
-A bord de la _Ville de Naples_, 29 mai 1887.
-
-
-
-
-SUR LA MORT D’UN POÈTE
-
-D’APRÈS ABDAH, FILS D’EL THEBIR
-
-
- Raïs, poète, vient d’être mis au linceul;
- Mais la mort de Raïs n’est pas la mort d’un seul:
- Tout un peuple est frappé! Pleurez, hommes et femmes!
- L’âme de celui-ci faisait vivre des âmes.
-
-
-
-
-ART POÉTIQUE
-
-D’APRÈS ABDAH
-
-
- Quand un poète prend à l’autre une pensée
- Et l’orne, dans ses vers, d’un plus beau vêtement,
- La justice n’est point par ce vol offensée
- Celui-là vole justement.
-
-
-
-
-EN-NABIGHA
-
-D’APRÈS ABDAH
-
-
- En-Nabigha, poète, hélas! ne chantait plus.
- Or, les siens s’étant résolus
- A marcher contre ceux d’une tribu voisine,
- Les ennemis furent vaincus,
- Et le poète heureux retrouva son génie!
- Et sa tribu lui dit: «Nous sommes plus heureux
- D’entendre encor tes vers mélodieux,
- Poète,--que d’avoir été victorieux!»
-
-
-
-
-A. ED. H.
-
-SOLDAT-POÈTE
-
-
- Tu pars, soldat, pour l’Algérie;
- Pars, c’est encore la patrie.
- Suivi des cœurs, suivi des yeux,
- Pars joyeux.
-
- Quitte la France pour la France;
- Pars, joyeux comme l’espérance;
- Pars; c’est peut-être un beau péril:
- Non l’exil.
-
- Tu vas retrouver, camarade,
- Les souvenirs de la croisade;
- Des temps où l’on baisait le bois
- De la Croix.
-
- En Afrique, on boit dans des coupes;
- Là, les chevaux ont sur leurs croupes
- Des tapis de soie éclatants
- Et flottants.
-
- L’âme des preux y vibre encore,
- Dans l’air bleu, dans le flot sonore;
- Tes yeux reverront, éblouis,
- Saint Louis.
-
- Tu vas admirer la prière
- De l’Arabe, dans la poussière,
- Sous les nobles plis des burnous,
- A genoux.
-
- Tu vas voir une foi vivante,
- Malgré ce que le siècle invente
- De doute et de raisonnements
- Assommants.
-
- Tu vas voir, le turban en tête,
- Les bédouins qui croient au Prophète,
- Et,--mon colonel, tu souris!--
- Aux houris.
-
- Tu vas entendre, en criant grâce,
- Des noirs,--musiciens de race;
- Et le tobol, la derbouka
- De Barka.
-
- Tu vas voir les conteurs arabes
- Égrener les lentes syllabes
- Comme les grains des chapelets:
- Entend-les.
-
- Tu vas voir, transpercés d’un glaive,
- Les Aïssaouas, qu’on élève
- A mâcher du verre et du feu...
- Oh! mon Dieu!
-
- Sur les ruines de Carthage,
- Comme un ancien grand personnage,
- Tu vas pleurer,--sois-en certain,--
- En latin!...
-
- Tu vas fouler des mosaïques;
- Acheter des bijoux antiques,
- Ouvrages de quelques hardis
- Érudits.
-
- Ne vois pas la danse du ventre!
- --Plus de lion!... Va voir un antre.
- Songe à Cervantès, à Pança...
- Pense à ça!
-
- Songe aussi que l’humeur badine
- A l’humeur noire pour cousine,
- Et vois que je suis sérieux,
- A mes yeux.
-
- Assure Mirah, la négresse
- Au rire blanc,--de ma tendresse,
- Et dis tout ce qui te plaira
- A Zorah.
-
- A Fatma, qu’elle est sans pareille,
- Avec ses jasmins sur l’oreille,
- Et son grand pantalon bouffant,
- Chère enfant!
-
- A... Aïcha, qu’on se rappelle
- Qu’elle est aussi bête que belle,
- De fuir le pays du lion,
- Pour Lyon!
-
- A Bab’Azoun, mon noir confrère,
- Si tu veux vous entre-distraire,
- Conseille de faire semblant
- D’être blanc!
-
- Dis au diable,--puisqu’il est nègre,--
- Que l’esprit français tourne à l’aigre,
- Et de nous emporter un peu
- Jusqu’à Dieu!
-
-
-
-
-A CHARLES DE P.
-
-
- Pourquoi l’as-tu quittée, ô mon cher capitaine,
- L’Afrique où le désert te rapprochait de Dieu?
- Où, chaque soir, fidèle à ta marche certaine,
- L’Étoile du Berger te guidait de son feu?
-
- Tu voyais un pays à simple grande ligne
- Comme en virent chez eux Moïse et Jésus-Christ;
- Tu voyais refleurir, sur les coteaux, la vigne
- Morte chez nous d’un mal qui ronge aussi l’esprit.
-
- Tiens, nous sommes en mai: c’est la fête des roses!
- Mais il n’en fleurit point dans les cours des maisons!
- Ici, tu ne verras que de petites choses,
- D’ignobles appétits,--et jamais d’horizons.
-
- Pourquoi reviens-tu?--L’heure est assez mal choisie,
- Car l’action hésite, et nous ne pensons pas!
- Cœur de soldat-héros, tout plein de poésie,
- Retourne te grandir aux grandeurs de là-bas!
-
- Ici, point d’idéal. Récompense au plus leste,
- A qui saute plus haut le plus comiquement!
- Pas un n’ose l’aveu de la foi qui lui reste!
- ... Mon héros, tu reviens dans un mauvais moment.
-
- Une fausse gaîté parade sur la scène...
- Surtout n’y parlons plus de martyre et de mort!
- Rions! gloire au bon mot. Honneur au mot obscène...
- Les canards ont fait _couin_: le chant du cygne a tort!
-
- Guerre à tout idéal! Sus à l’idéaliste!
- Le pire est qu’on s’oublie, et qu’on a, par instants,
- Honte d’être soi-même et de s’avouer triste,
- Et qu’on est trivial pour être de son temps.
-
- On a pour le talent, les vieillards et les femmes,
- Ce manque de respect dont plus d’une sourit!...
- Oh! qui nous refera des cœurs, de grandes âmes?
- Qui viendra terrasser l’analyse et l’esprit?
-
- Qui nous rendra la France avec sa gaîté saine,
- Son goût cornélien pour les efforts virils,
- Pour les pleurs généreux, pour la grandeur humaine,
- Pour la mort bien soufferte et les nobles périls?
-
- L’art a le geste louche et l’allure mauvaise;
- Ce qu’on cherche n’est pas le beau: c’est le succès.
- Grâce unie à la force, élégance française,
- En est-ce donc fini de ce qui fut français!
-
- ... Va, retourne, mon frère, à tes déserts d’Afrique;
- Va voir sous son burnous, pauvre avec l’air d’un roi,
- L’Arabe au geste lent, simple comme l’antique,
- Noble, vivre et mourir dans l’orgueil de sa foi!
-
- Va les voir, sur les rails, lorsque le train s’arrête,
- Sortir de leurs wagons, le soir, cinquante ou cent,
- Et tous, courbés, frappant le sol avec la tête,
- Vers la Mecque tournés, prier le Seul Puissant!
-
- Va les voir faire en paix ce qu’ils croient devoir faire,
- Sans s’occuper d’un mot ou d’un rire moqueur,
- Gravement, comme s’ils n’avaient pas d’autre affaire,
- Vaincus, que de donner un exemple au vainqueur.
-
- Et puis, soldat, au seuil de la tente de toile,
- Avant de t’endormir, tu pourras librement
- Voir, dès l’aube et le soir, Zorah, la Belle Étoile,
- Briller, près de la lune, au bord du firmament.
-
-
-
-
-LA PÉTITION DE L’ARABE
-
- Poète, parle à tous avec force et douceur,
- Et, ni juge ni roi, sois un avertisseur.
-
- Proverbe arabe.
-
-
- Toi qui n’es pas ministre, écoute-moi, roumi:
- Tu n’as pas l’air méchant, et je te crois ami,
- Et je sais que les tiens t’appellent un poète,
- C’est-à-dire un faiseur de chansons, qu’on répète,
- Au seuil de la maison, le soir, quand il fait beau.
-
- La flûte du berger réjouit le troupeau.
-
- O roumi, si j’ai bien compris ta destinée,
- C’est une belle part, celle qui t’est donnée,
- Car ton devoir, c’est d’être un sage, un marabout,
- Et même, lorsqu’un faux ami te pousse à bout,
- De ne pas te livrer à la haine cruelle.
- Tu dois, lorsque tu vois deux hommes en querelle,
- Mettre ta main entre eux pour calmer et bénir.
- Tu dois savoir juger: tu ne sais pas punir.
- Bien. Laisse les chacals faire leurs cris sinistres,
- Et rapporte ceci, poète, à vos ministres:
-
- Écoute bien, roumi: nous n’aimons pas les juifs.
- Nos sages cependant, nos marabouts pensifs,
- Disent que le seul Dieu, Dieu le vrai, le suprême,
- D’Abraham, de Jésus, du Koran, c’est le même...
- (Béni soit-il! il est toujours, partout présent!)
- Pourquoi donc nous charger d’un mépris écrasant,
- Et traiter mieux les juifs que les fils du Prophète?
- En quoi votre justice est loin d’être parfaite,
- Et votre politique est boiteuse, ô vainqueurs,
- Car il faudrait soumettre, après les corps, les cœurs!...
- Nous sommes irrités et d’être et de paraître
- Plus courbés que nos juifs sous la verge du maître.
-
- Nous sommes, il est vrai, de grands pécheurs, couverts
- De honte, et nous avons parmi nous des pervers,
- Des menteurs, des voleurs!... mais, roumi,--la justice,
- Doit rester bienveillante à tous, et protectrice:
- Or, vous doutez toujours de nous: ce n’est pas bien!
- C’est nous faire douter de votre cœur chrétien!
- La justice, toujours haute, jamais hautaine,
- Doit conclure au pardon dans la cause incertaine.
- Le titre de vaincu devrait nous protéger:
- Il est notre menace; il est notre danger!
- L’étranger nous méprise et le montre avec joie:
- A l’air dont il regarde, et dont il nous coudoie,
- Nous nous sentons proscrits sur le sol musulman!...
- Vous nous posséderiez bien mieux en nous aimant,
- Chrétiens!--Toute conquête est à jamais fragile
- Qui ne se fonde pas selon votre Évangile.
- Priez vos jeunes chefs de nous moins écraser:
- Quand ils tendent leur main dédaigneuse à baiser,
- Le vieux cheik incliné sent au cœur sa souffrance!...
- La générosité, c’est une fleur de France...
- La jetez-vous en mer, quand vous venez vers nous?
-
- Nous avons de grands cœurs d’hommes sous les burnous,
- O roumis!--O roumis, ne nous faites pas dire
- Que votre république est un méchant empire,
- Qui ne nous porte ici, sous couleurs de progrès,
- Que prostitution publique et cabarets!
- Songez que le désert reste libre, et méprise
- Ce qui fait l’homme esclave... ou ce qui civilise!
- Songez que la matraque est un mauvais moyen
- D’enseigner l’ignorant, d’en faire un citoyen,
- Et de lui faire aimer une loi--qu’il ignore.
- Songez que le nomade, ô roumis, l’est encore,
- Et qu’il ira semant la haine, s’il apprend
- Que le vainqueur chrétien n’est ni juste ni grand!
- Vous voici comme nous, d’ailleurs,--roumis mes frères,--
- Des Vaincus!... Nous pouvons parler des temps contraires,
- Car, lorsque votre France hier nous appela,
- Nous avons de bon cœur répondu: «Nous voilà!»
- Et les durs Prussiens, sur leurs champs de bataille,
- Ont trouvé dans l’Arabe un soldat à leur taille,
- Et nous avons versé,--près de vous, nos vainqueurs,
- Avec vous, leurs vaincus,--le sang chaud de nos cœurs,
- Acceptant d’être ainsi, malgré notre querelle,
- Deux fois vaincus de France, et par elle, et pour elle!
-
- ... Je répète tout haut ce qu’on pense tout bas!
- La défaite est amère,--ô Français,--n’est-ce pas?
- Eh bien! vaincus, songez aux vaincus que nous sommes,
- Que nous vous donnerons encor nos jeunes hommes,
- Mais qu’ils devront avoir, pour vaincre à vos côtés,
- L’amour de vos grandeurs et de vos libertés.
-
- O roumis!... Le désert même, la mer de sable,
- Peut cesser d’être horrible et d’être infranchissable,
- Si le vent de l’Atlas et la voix du lion,
- Au lieu de méfiance et de rébellion,
- Parle au sable infini de la grande espérance
- Qui fait, depuis cent ans, chérir le nom de France!...
- --Si le simoun, ardent et libre sous les cieux,
- Nous dit que vous restez dignes de vos aïeux,
- De ceux-là qui, brisant les antiques entraves,
- Voulant que par le monde on ne vît plus d’esclaves,
- Firent du droit français le droit du genre humain,
- Le sable vous fera de lui-même un chemin!
- Le Targui voudra faire escorte à vos fortunes!
- Et vous n’entrerez plus dans le désert des dunes,
- Sans entendre, en l’honneur du peuple sans pareil,
- Chanter les dunes d’or qui croulent au soleil!
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- L’AME ARABE 3
-
- AU BORD DU DÉSERT:
- Allah 27
- La Coupe du Cheik 29
- La Bouche 31
- Politesse arabe 33
- Bab’Azoun 35
- La Gazelle 41
- La Danse de l’abeille 45
- Strelitzia 51
- La Rose de Biskra 55
- Rebecca 59
- L’Autruche 65
- A Bab’Azoun 73
- Salim 77
- Les Hirondelles 81
- Paroles du pauvre Arabe 85
- Le Cimetière 89
- Fantasia 93
- Le Cadi 97
- Eau de rose 99
- L’Inconnu 101
- Le Départ du jeune Arabe 105
- La Danse du sabre 107
- La Nuit de mai 113
- L’Enlèvement de Kheïra 115
- L’Amour de mon amie 119
- A Kheïra 121
- Le Brûle-parfums des souks de Tunis 125
- You! you! you! 127
- Chez soi 131
- Le Rhapsode 135
- La Poésie 137
- La Mort 139
- Le Bédouin 141
- Jésus nomade 143
- Le Chien mort 145
- A Biskra 147
- Au bord du désert 151
- Le Consolateur du désert 153
- Proverbes arabes 157
- Le Muezzin 163
- Le Nomade 167
- La Diffa 171
- Au bord du puits 175
- Le Marcheur du désert 179
- Zinah 185
- Les Bourricots d’Alger 189
- Sidi le Juge 191
- Dans la mosquée 195
- A l’école 199
- L’Anaya kabyle 203
- Le Général Margueritte 205
- Chant des Touaregs 211
- Chant des Explorateurs 215
- A Charles Jourdan, en quittant Alger 219
- Sur une colombe rencontrée en mer 221
- Au feu de Minorque 225
- Sur la mort d’un poète 229
- Art poétique 231
- En-Nabigha 233
- A Ed-H., soldat-poète 235
- A Charles de P. 241
-
- LA PÉTITION DE L’ARABE 247
-
-
-Paris.--Typ. Georges Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.--29145.
-
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