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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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-The Project Gutenberg eBook of Au bord du Désert, by Jean Aicard
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Au bord du Désert
- L'âme arabe (à Pierre Loti); Impressions; Souvenirs; Légendes
- arabes; La pétition de l'Arabe
-
-Author: Jean Aicard
-
-Release Date: February 5, 2022 [eBook #67327]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from images made
- available by the HathiTrust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU BORD DU DÉSERT ***
-
-
-
-
-
- AU BORD
- DU
- DÉSERT
-
- PAR
- JEAN AICARD
-
- L’AME ARABE (A PIERRE LOTI)
- IMPRESSIONS
- SOUVENIRS--LÉGENDES ARABES
- LA PÉTITION DE L’ARABE
-
- DEUXIÈME ÉDITION
-
-
- PARIS
- PAUL OLLENDORPFF, ÉDITEUR
- 28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis
-
- 1888
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-ŒUVRES DE JEAN AICARD
-
-
-POÉSIE
-
- Les Jeunes Croyances.
- Les Rébellions. Les Apaisements.
- Poèmes de Provence.
- Miette et Nohé.
- Le Dieu dans l’Homme.
- L’Éternel Cantique.
- Lamartine.
- Visite en Hollande.
- Le Livre des Petits.
- La Chanson de l’Enfant.
- Le Livre d’heures de l’Amour.
-
-
-THÉATRE
-
- Othello, drame en cinq actes en vers.
- Smilis, drame en quatre actes en prose, représenté à la
- Comédie-Française.
- Au clair de la lune, un acte en vers.
- Pygmalion, un acte en vers.
- Mascarille, à-propos en vers.
- La comédie française à londres.
- La comédie française à Alexandre Dumas.
-
-
-CRITIQUE
-
- La Vénus de Milo.
-
-
-Pour paraître prochainement:
-
- Don Juan (XIXe Siècle), poème dramatique en cinq actes.
- Papillons Nihilistes.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ A PART
-
-2 exemplaires sur papier impérial du Japon.
-
-5 exemplaires sur Hollande numérotés à la presse (1 à 5).
-
-
-
-
-L’AME ARABE
-
-A PIERRE LOTI
-
-
-Ce que j’ai fait en Algérie, ô Loti, c’est à vous que je le veux conter,
-parce que vous avez une âme, une âme qui va loin sous les choses, qui
-lit le verbe entre les lignes; parce que dans vos yeux vagues la vie
-même incomprise se reflète approfondie et conçue; parce que vous êtes un
-poète et que moi, n’ayant rien à vous apprendre, je suis sûr d’être
-deviné par vous.
-
- * * * * *
-
-Je suis allé dans ce pays qui vous charme, d’abord pour changer de
-place; pour monter à cheval en quittant un bateau; pour voir d’autres
-visages que celui de nos concierges parisiens; pour acheter, à Biskra,
-d’un marchand toulonnais, une musette en poil de chameau et un faux
-poignard touaregs que m’ont volés, à Biskra même, des garçons de café
-parfaitement européens; pour m’affubler d’un chapeau de palme grand
-comme un parasol et brodé de laine rouge; pour inaugurer un chemin de
-fer; pour offrir à Tunis la première conférence française qui y ait été
-faite: pour voir Barka danser, un peu niaisement, la danse du ventre,
-qui ne vaut pas la danse du sabre dansée par des hommes; pour causer, au
-bord du désert, avec trois ministres et quelque cent députés; pour
-trouver vilaines les juives boursouflées de Tunis, et magnifique
-l’hospitalité des Tunisiens; pour effrayer, dans Tunis, une Américaine
-qui m’a pris pour un Américain; pour y entendre, à minuit, dans un
-cabaret, pleurer tout à coup un rieur sceptique qui m’a avoué un cœur
-exquis; pour entendre deux cents personnes me demander tour à tour, en
-une heure, devant les gorges du Rummel, à Constantine, si ce «paysage
-m’inspirait»; pour m’entendre dire par les mêmes, tous les jours cent
-fois, un mois durant, cet assommant beau vers d’Alfred de Musset:
-
- Poète prend ton luth... et me donne un baiser,
-
-que les femmes n’achèvent jamais! pour acheter un bracelet d’esclave à
-un homme libre qui voulait me le vendre six fois sa valeur,--mais j’ai
-dit, prévenu par un interprète: «Prends ta balance, et pèse!»--et il a
-répondu, cet Arabe: «Je vois que tu la connais»; pour proposer à une
-Ouled-Naïl de me vendre la bague de son doigt, proposition de mauvais
-goût à laquelle elle a justement répondu, sans bienveillance aucune: «Un
-coup de bâton dans les reins, voilà ce que je veux te vendre, chien de
-roumi»; pour rendre visite, dans sa maison mauresque, à la mauresque
-Aïcha qui m’a dit: «Viens me voir à Lyon!» pour prendre du café, sur le
-plateau de cuivre, chez Zorah, l’amie de Fatma, à qui j’ai récité, pour
-voir, la _Nuit de mai_... Zorah m’a dit: «Tu chantes?» et elle m’a
-accompagné d’une mélopée arabe, ce qui prouve que nous nous comprenions
-très bien.
-
-Après cela, j’ai repris le bateau «pour France»; j’ai quitté, non sans
-tristesse, des amis nouveaux; j’ai vu le grand continent s’enfoncer et
-disparaître dans le lointain entre ciel et mer, l’apparition d’Alger,
-teinté de bleu de ciel et de blancheur d’écume, fondre lentement sous le
-ciel et l’eau... La nuit est venue, sans étoiles,--mais des étoiles
-bleuâtres se sont allumées le long du bord, dans les écumes
-phosphorescentes. J’ai regardé longtemps cet éventail blanc qu’ouvre
-devant lui l’éperon du bateau;--la route étincelante qu’il laisse sur
-l’eau derrière lui, chemin de gloire bientôt effacé, et le sillage de
-fumée bientôt éparpillé dans l’air... Le capitaine m’a, au matin,
-désigné la terre, invisible pour moi dans les brumes dorées. Puis,
-Marseille a surgi; les horizons connus ont reparu; les douaniers,
-vainement, ont essayé de troubler la douce émotion de mon cœur... Et me
-voici chez moi, à la campagne, dans ce cabinet de travail que vous
-connaissez, en train de vous écrire entre deux étagères algériennes et
-trois pots de Tunis, un peu sot du retour, si je n’avais à vous dire que
-j’ai rapporté de là-bas quelque chose de l’âme arabe.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- * * * * *
-
-Il y a six mois que les lignes précédentes ont été écrites, Loti, dans
-ma retraite de Provence.
-
-Je reprends ces pages à Paris, comme une lettre qu’on a un moment
-interrompue.
-
-Ce qui m’a interrompu, ç’a été, ô Loti, un projet, une idée bizarres:
-l’idée, le projet, de faire jouer au Théâtre-Français une pièce en
-quatre actes, en vers.
-
-Fatale idée, Loti, projet fatal! Puisse le Bouddha cher à Chrysanthème
-vous garder à tout jamais du projet, de l’idée bizarres qui pourraient
-vous venir, comme à moi,--ô Loti,--de faire marcher sur un théâtre vos
-rêves en habits de réalité!
-
-Le théâtre, ô Loti, est un endroit redoutable où les rêves des rêveurs
-prennent des corps, des voix, pour injurier et frapper leurs pères.
-
-Au théâtre, votre frère Yves vous dirait que vous ne savez pas ce que
-vous faites, votre petite Chrysanthème vous affirmerait que vous ne
-savez pas ce que vous dites, et Azyadée que vous êtes un sot.
-
-Dès qu’on apprendrait que vos propres amoureuses, vos propres frères et
-enfants, n’ont pour vous aucun respect, le bruit se répandrait que vous
-êtes plus bête encore qu’ils n’osent le dire, et les gazettes
-l’imprimeraient!
-
- * * * * *
-
-Elles l’imprimeraient, Loti. Il se trouverait des confrères pour
-annoncer à tout l’univers que votre œuvre, encore inconnue, votre œuvre
-encore vôtre, est indigne d’être et de paraître.
-
-Ils ne s’apercevraient point qu’il y a, dans un procédé pareil,
-injustice et cruauté. Ceux mêmes qui demandent des œuvres dramatiques
-nouvelles, des efforts nouveaux, qui crient: «Place aux jeunes!»
-c’est-à-dire aux auteurs sans autorité,--ne s’apercevraient point qu’ils
-font du découragement, du désespoir peut-être, qu’ils ruinent d’avance
-l’avenir sur lequel comptait un travailleur. Ils ne se diraient pas, ô
-Loti! qu’ils sont pareils à la grêle qui tue la moisson à peine germée.
-
- * * * * *
-
-Et le public, indifférent, croirait, sur la foi des gazettes, que
-l’œuvre, inconnue de tous, a été condamnée par tout le monde,--au moment
-même où vous, l’auteur, vous déniez à l’expérience des maîtres
-eux-mêmes, et sur leur conseil, le droit de dire à l’avance: «Ceci fera
-de l’effet, ceci n’en fera pas.»
-
- * * * * *
-
-Car, ô Loti! l’art du théâtre est par excellence l’art sans formule. Au
-théâtre, tout le monde vous conseille, personne ne sait quoi. C’est un
-lieu magique où on produit l’illusion et où on perd toutes les
-illusions. L’effet y prime le sentiment, la pensée, l’émotion. Tout le
-monde cherche donc l’effet, mais personne ne sait où il est. La grosse
-affaire est d’affirmer que l’auteur le sait moins que personne.
-Quelquefois tout le monde croit le savoir... «C’est ici!» Quelle erreur!
-c’est là-bas, tout au contraire, qu’il se produit alors au mépris des
-prévisions. Et le critique triomphalement de s’écrier: «Ça, c’est du
-théâtre!» juste quand le succès le lui fait croire.
-
- * * * * *
-
-Qu’il y ait un art dramatique où l’émotion naîtrait des situations et
-des paroles, sans effet,--ce qui serait d’un très grand effet,--je suis
-de ceux qui le pensent,--mais les critiques enseignent le contraire, les
-directeurs affirment le contraire, parce qu’ils se font un devoir de
-chercher le succès d’argent, non le succès d’art,--et le public,--qui a
-bien d’autres affaires,--passe condamnation. Il va au cirque,--que
-j’aime beaucoup, et vous aussi, ô Loti.
-
- * * * * *
-
-Après les _Burgraves_, Victor Hugo,--ceci, je crois, n’a jamais été
-raconté,--s’écria: «Le théâtre m’ennuie; les comédiens m’ennuient; les
-répétitions m’ennuient; les directeurs m’ennuient; les ministres
-m’ennuient; la censure m’ennuie; les rois, les empereurs m’ennuient...
-je ne ferai plus de théâtre!...»
-
-Découragé, il employa «ce qu’il avait de talent» à faire la _Légende des
-Siècles_.
-
- * * * * *
-
-Ne faites pas de théâtre, ô Loti. Moi, je n’ai plus qu’une vingtaine de
-comédies et de drames à écrire et je jure de n’en plus faire aussitôt
-après.
-
-Pour le moment, impatienté, j’ai préféré revenir à l’âme arabe que
-«faire du théâtre». Je retournerai dans quelque temps à la
-Comédie-Française. Je vous y convierai. Vous n’y viendrez pas. Vous ne
-devez pas aimer ça.
-
-A mon retour d’Algérie, Loti, au sortir des grands horizons de désert et
-de mer,--on ne saurait croire quel effet lamentable m’ont produit la
-scène et les décors d’un théâtre! Je ne comprenais plus. Le joujou de
-carton était trop petit; l’action, trop compliquée et trop rapide...
-C’est que j’étais habitué aux simplicités, aux grandeurs, à la
-patience... j’étais arabisé.
-
-L’âme arabe, ô Loti, est simple, grande, patiente, et n’a rien à voir
-aux discussions de théâtre.
-
- * * * * *
-
-J’ai écrit aujourd’hui les derniers vers de mon livre.
-
-Laissez-moi vous conter comme il a été joyeusement baptisé, à vous qui
-aimez les jeux de la vie, du hasard, de la fantaisie.
-
-Moi qui n’ai pu assister à Rochefort à votre fête «moyen âge,» je compte
-aller voir samedi prochain le bal offert aux Parisiens par M. Cernuschi.
-Je rêve un costume d’Othello, et j’essayais chez moi une robe blanche,
-de lin et de soie, quand des amis, à l’improviste, ont frappé à ma
-porte. C’était ce soir même: «Ah! vous voilà! vous allez baptiser mon
-livre!» Nous éclairâmes _a giorno_. Le hasard, qui m’habillait en
-Oriental, fit entrer chez moi, à ce moment, un jeune Arabe qui fut mon
-compagnon de voyage de Tunis à Alger. Quand il eut entendu la _Pétition
-de l’Arabe_, la dernière pièce de ce livre, mon hôte, touché, ôta de son
-doigt une bague, et me tint, très gracieusement, ce petit discours, non
-sans quelque solennité: «Ceci est un talisman. Douze lignes du Koran
-sont gravées sur la pierre de cette bague, grande comme l’ongle du petit
-doigt, et qui a été rapportée de la Mecque. Je vous donne cette bague en
-souvenir du jour où vous avez achevé ce livre, qui défend, d’une manière
-si touchante pour moi, la race arabe.
-
-«Cette bague est un souvenir légué à mon père par le Kashnadar (ministre
-de Tunis avant le protectorat), le même à qui M. Thiers écrivait: «La
-Tunisie est pour vous un trop petit champ d’action; vous êtes vraiment
-un homme d’État.»
-
-«Je tiens beaucoup à ce talisman. Le ministre notre ami l’a porté
-trente-sept ans. J’aurais «le cœur fendu» s’il était porté à l’avenir
-par un autre que vous; je vous l’offre comme un remercîment des Arabes.»
-
- * * * * *
-
-L’émotion d’un Arabe, le jour même où j’ai écrit la dernière ligne de
-mon livre, voilà, Loti, un souvenir émouvant pour moi. Je vous le conte,
-persuadé qu’il vous touchera aussi.
-
-Cette bague, c’est le signe de mon alliance avec l’âme arabe. Pendant
-que je la glissais à mon doigt, j’évoquais une forme entrevue dans une
-villa mauresque, à la grille d’une fenêtre, une tête fine, curieuse, aux
-grands yeux doux, bien noirs et luisants d’une vive étincelle, et je
-nommais en mon souvenir la Kheïra du poète Bib-el-Thebib, et je me
-croyais son fiancé, dans l’étincelante demeure du Rêve, où les jours
-sont des nuits constellées de flambeaux, embaumées de fleurs, pleines de
-chansons.
-
-«Les étoiles m’illuminent, les fleurs m’embaument, les chansons me
-bercent.»
-
-Sur l’or de cette bague, je ferai graver une date, celle d’aujourd’hui:
-16 mai 1888.
-
- * * * * *
-
-L’âme arabe dit:
-
- Tu ne seras vraiment charitable et pieux
- Qu’après avoir donné ce qui te plaît le mieux.
-
-Elle a dit:
-
- Un nom obscur, mais pur, est glorieux dans l’ombre.
-
-Elle a dit:
-
- Se servir du poignard, c’est,--fût-on le vainqueur,--
- Lui donner pour fourreau, demain, son propre cœur.
-
-Elle a dit:
-
- Poète, parle à tous avec force et douceur,
- Et, ni juge ni roi, sois un avertisseur.
-
- * * * * *
-
-Aucune sagesse n’a pensé plus haut. C’est la parole chrétienne.
-
-L’âme arabe, ô Loti, est simple, grande, patiente.
-
-Elle accepte la vie et elle accepte la mort.
-
- * * * * *
-
-Parmi les procédés d’art et de critique, il y en a deux, très opposés,
-et qui sont symétriques.
-
-L’un consiste à voir dans la nature qu’il s’agit d’exprimer, ou dans
-l’œuvre qu’il faut qualifier, uniquement les choses mauvaises,
-déplaisantes, le mal et l’erreur. Dans ce système, quand le bien,
-l’agréable, sont constatés, ils prennent l’arrière-plan; ils sont
-subordonnés, niés presque, sinon tout à fait.
-
-L’autre système consiste à ne voir ou à ne montrer que le bon et le
-bien. Le mauvais et le mal sont alors sinon niés, du moins subordonnés,
-relégués à l’arrière-plan... Des deux systèmes, quel est le meilleur?
-
-Pour moi, qui ne me permettrai jamais de trancher aucune question,--et
-qui ne reconnais aux critiques et aux chefs d’école que le droit
-d’affirmer les préférences de leur nature propre, mais non de proclamer
-des règles, je préfère l’art qui met au-dessus de tout,--comme le fait
-la nature elle-même,--les rayons, les nettetés, l’éclat, la vie,
-l’épuration perpétuelle, universelle.
-
-Je ne suis pas de ceux qui reprochent aux corbeaux de manger de la
-viande corrompue: je les remercie d’être des nettoyeurs. Les charognes,
-dans la nature, tiennent peu de place, et, vite, sont éliminées,
-disparaissent sous les fleurs et les verdures.
-
-Je ne dis pas aux roses: «Fi! vous naissez du fumier:» je suis tenté de
-dire au fumier: «Gloire à toi qui nourris les roses!»
-
- * * * * *
-
-O Loti, le réel social, que l’on confond trop souvent avec la nature,
-est quelquefois abject parce qu’il se modèle imparfaitement sur la
-nature divine... J’appelle divin tout ce qui échappe à l’homme, se passe
-de lui, et l’emporte.
-
-La terre n’est pas ignoble; elle absorbe toute ignominie et en fait de
-la vie, éternellement; la mer n’est jamais salie: elle lave tout ce
-qu’elle touche, les rochers du rivage et le pont de votre navire; le
-ciel est la source de pureté, eau et feu. La vie est propre et
-glorieuse. La mort, immortellement, est absorbée et rendue vivante. Il
-n’y a de naturalisme, d’art, de politique, de philosophie viables, que
-ceux qui, copiant la nature même, simplifient tout, purifient par la
-simplification qui rapporte chaque élément à sa source particulière,
-lavent, éclairent, et font germer, c’est-à-dire monter vers la lumière.
-
-L’esthétique est une morale.
-
- * * * * *
-
-J’ai lu sur les Arabes, ô Loti, différents ouvrages, où tous les défauts
-de la race sont signalés avec un soin méticuleux. Voleurs, menteurs et
-pouilleux, voilà les aménités naturalistes dont couramment on les
-gratifie.
-
-J’estime que les Français orgueilleux qui parlent ainsi d’un peuple
-vaincu, le traitent injustement et maladroitement en ennemi armé et
-debout.
-
-L’Arabe ne nous hait point. Il hait le juif, non le chrétien. Aïssa ou
-Jésus est pour lui un prophète vénérable. En outre, cette race
-guerrière, chevaleresque, a le respect d’une Force à qui Dieu a permis
-le triomphe.
-
-Elle a le respect du vainqueur. Si tu as vaincu, c’est que Dieu l’a
-voulu. De plus, trop fière pour rabaisser ses ennemis, elle les estime,
-les admire d’être ses vainqueurs, et demeure prête--si le vainqueur
-n’essaie pas de dominer sa conscience, n’offense pas sa religion--à le
-servir comme un noble et bon maître, le désigné de Dieu.
-
-Avec de telles dispositions d’âme, l’Arabe, manié par une autorité
-éclairée, énergique et subtile à la fois, aussi polie que ferme,
-deviendrait une force française incomparable, très supérieure, par
-entraînement religieux et physiologique, à l’élément européen, fatigué,
-lui, par l’esprit sceptique, analyste et positif, par un rationalisme de
-décadence qui est la mort de tout enthousiasme et, par conséquent, de
-toute grandeur, de tout dévouement, de toute patrie, comme de toute
-famille et de toute religion.
-
- * * * * *
-
-Il va sans dire qu’il ne me vient pas à l’esprit d’opposer la société
-arabe à nos sociétés européennes. C’est de l’_âme arabe_ que je parle
-uniquement, de l’individualité morale de l’Arabe, de sa conception de la
-vie; je parle de ce qu’il y a d’essentiellement beau dans le génie de
-cette race, qui n’a rien à fonder, puisqu’elle a placé son intérêt
-d’être, son âme, bien plus haut que ce monde,--et qui aurait le droit en
-somme de vivre à sa guise, si nous n’étions pas encore aux temps de
-deuil où la Guerre prétend fonder le Droit.
-
- * * * * *
-
-On a impolitiquement fait à l’Arabe la mortelle offense d’accorder aux
-Israélites d’Algérie des _privilèges_ qu’il n’a pas; on l’a, de fait,
-déclaré inférieur à la race qu’il abomine. Faute énorme! grosse de
-périls! La France de l’égalité doit aux Arabes, sans tenir compte de
-leur intolérance, plus de respect véritable.
-
-Au lieu de respecter la foi de l’Arabe, on la brave. Au lieu de traiter
-l’Arabe en noble chevalier vaincu, on le traite en indigne; il est, en
-face de nous, sans moyens d’action, sans députés indigènes, sans autre
-défense que l’insurrection. On en abuse.
-
-En ceci, la France oublie trop qu’elle est l’apôtre de tous les
-affranchissements.
-
-Nous ruinons, nous abîmons une grande race qui nous est fraternelle et
-demeure prête pour nous au dévouement des martyrs: l’Arabe l’a prouvé en
-70.
-
-Les colons supprimeraient volontiers, d’un seul coup, tout l’élément
-arabe.
-
-Eh bien! la France qui pense ne peut pas être, en 1889, la France qui
-exploite.
-
- * * * * *
-
-Les Arabes demandent quoi? Plus de respect de l’âme française pour l’âme
-arabe, pour la dignité arabe, pour les mœurs, la religion, la foi
-arabes,--peut-être pour la propriété arabe.
-
-Ce qui en eux réclame ce n’est pas l’épargne, c’est la générosité, c’est
-la dignité... J’ai promis à un certain nombre de cheiks d’écrire cette
-revendication, le cri de leur cœur. J’ai tenu, je tiens ma promesse...
-Vous trouverez, Loti, à la fin de ce livre, la _Pétition de l’Arabe_,
-dont chaque trait m’a été fourni par un de mes hôtes d’un jour, autour
-du couscoussou national.
-
- * * * * *
-
-Hélas! il faudrait que quelques-uns au moins de nos administrateurs
-fussent animés d’un esprit d’apôtres. Il faudrait que leur mission ne
-leur apparût pas seulement comme une fonction lucrative; il faudrait
-qu’une forte éducation nationale eût appris à ces serviteurs la
-connaissance des âmes, des religions, des intérêts supérieurs, et
-comment l’intérêt privé, légitime, s’élève en servant celui des peuples.
-
-Il faudrait, ô Loti, que nous eussions de la grandeur, un idéal
-politique, national, humain, le goût de l’unité, l’horreur de la
-division, beaucoup de choses, ô Loti, dont on ne parle même plus...
-
-Comment la France respecterait-elle l’Arabe? Nous ne nous respectons
-plus nous-mêmes. La Liberté, qui nous semble encore le principe de la
-dignité humaine, est en train de tuer la politesse française! Les
-lettres donnent souvent l’exemple. L’art n’est plus la fleur par
-excellence d’une nation policée et polie. La grâce hellène, si bien
-mariée à l’esprit français d’autrefois, se cache, honteuse, devant des
-lourdeurs vraiment tudesques, des violences américaines et des
-mercantilismes anglais...
-
- * * * * *
-
-Reprenez la mer, ô Loti. C’est elle qui vous a enseigné la simplicité et
-la grandeur, qui vous a donné votre génie, le mépris, l’oubli plutôt,
-des bassesses et des jalousies, la patience, l’acceptation de la vie et
-de la mort.
-
-La mer enseigne les mêmes choses que le désert.
-
- * * * * *
-
-L’âme arabe, comme le désert, est simple et grande.
-
-Il y a, dans ce livre, Loti, une ou deux pièces, où, donnant la parole à
-l’Arabe, je lui prête des idées ou des sentiments plus compliqués que
-les siens propres (le _Marcheur du désert_, par exemple). L’expression
-seule de certains sentiments, ces sentiments fussent-ils ceux de
-l’Arabe, est déjà par elle-même une complication dont il est incapable.
-Mais, Loti, comme vous l’avez dit vous-même du Japon, dans votre livre
-japonais, je dirai à mon tour: Un des principaux personnages de ce livre
-est l’Effet que me fit ce pays.
-
-Ce que raconte chaque voyageur, c’est ceci: comment il a été,
-personnellement, impressionné par les pays qu’il a parcourus.
-
-Sans cela, il y a beau temps qu’on ne parlerait plus ni de la terre, ni
-de la mer, ni du ciel, ni des fleurs, ni de l’amour,--et ce serait
-vraiment dommage, ô Loti.
-
- * * * * *
-
-Simple et grande, l’âme de l’Arabe! comme l’éternel spectacle du lever
-et du coucher des soleils dans le désert.
-
-Ici, il y a Dieu et l’homme. Dieu est grand... Moi si petit, si perdu!
-Et l’homme s’incline, grand par le sentiment constant de son rapport
-avec l’infinie immensité.
-
-L’Arabe étant assuré dans sa foi, la mort ne lui est rien qu’une
-délivrance. A toute seconde, il est prêt à se montrer héroïque. Quand
-Mahomet ne serait qu’un politique, il resterait un grand prophète.
-
-La foi est un levier perdu, celui qui soulevait les montagnes. Nous qui
-n’avons plus la nôtre, servons-nous de celle-ci en l’honorant. Ce sera
-plus noble d’abord, plus politique en même temps que de la susciter
-contre nous.
-
- * * * * *
-
-L’Arabe est patient. La monotonie des jours dans l’horizon uniforme lui
-a appris la patience. Et surtout il la tient de sa foi, patient... parce
-qu’il se sait immortel.
-
-On m’a cité l’exemple d’un Arabe qui arrive dans une gare au moment
-précis où le train--un train unique par vingt-quatre heures--siffle et
-s’éloigne.
-
-L’Arabe le regarde partir, curieux, charmé de voir cette puissance
-étrange activer sa vitesse; puis, lentement, le fils du désert s’assied,
-tire quelques dattes du capuchon de son burnous, et, vingt-quatre heures
-durant, attend le train qui doit suivre.
-
-La patience aussi est une force. Pourquoi la mettre contre nous?
-
- * * * * *
-
-Voilà, ô Loti, les réflexions que je vous dédie, à vous qui êtes un
-poète,--incompris d’ailleurs au point de vue philosophique, malgré
-l’admiration générale qu’ont soulevée vos livres,--à vous qui vous êtes
-fait l’éducateur d’un simple, «mon frère Yves», d’un nomade du désert
-d’eau que, lentement et à force d’affection et de génie, vous avez élevé
-au rang de frère.
-
-Cette action-là, ô Loti, c’est l’action future, sacrée, de l’esprit de
-liberté sur les masses inférieures. A défaut d’autre religion, nous
-aurons celle de la pitié, la vénération de la douleur, le respect de la
-misère, l’amour des faibles, des vaincus, sans autre récompense que la
-joie de se donner, de créer, de faire œuvre d’hommes-dieux.
-
-C’est là l’essence du génie chrétien, qui refleurira à la cime de la
-civilisation universelle.
-
-Un de mes frères à moi m’écrivait il y a quelques jours: «Proclame (pour
-faire ton devoir de poète) les devoirs du riche et les droits du pauvre;
-c’est tout l’Évangile.» Oui, quoi que cela puisse coûter, c’est cela, ô
-Loti, qui est la vérité. Elle paraît encore gênante à beaucoup des
-nôtres, je le sais. Mais elle est impérieuse et s’imposera, ou bien ce
-sera la fin du vieil Occident.
-
-Oui, il faut que ceux qui savent, proclament les droits de l’ignorant;
-que les forts proclament le droit des faibles, les riches le droit des
-pauvres, le vainqueur les droits du vaincu.
-
-Alors seulement il sera permis aux puissants de ce monde de parler, avec
-noblesse, de soumission et de devoir, aux ignorants, aux faibles, aux
-pauvres, aux vaincus.
-
-Là est la Révolution, ou elle n’est qu’un mensonge. Là est la France.
-
- * * * * *
-
-Les temps approchent. Les signes se multiplient.
-
-J. A.
-
-Paris, 16 mai 1888.
-
-
-
-
-AU BORD DU DÉSERT
-
-
-
-
-ALLAH
-
-
- La présence d’Allah remplit les solitudes.
- Elle est dans la nuit douce et sous les soleils rudes,
- Car, s’il n’était pas là, l’homme serait perdu
- Seul, dans le grand désert jusqu’aux cieux étendu!
- Si faible, si petit, si seul, si périssable,
- Grain de sable parmi cet infini de sable,
- Sous le sable infini de l’azur constellé,
- Il s’est vu sans secours: il a donc appelé!
- Car la foi dans nos dieux, c’est pitié pour nous-même.
- La foule ne voit plus l’immensité suprême:
- Les hommes assemblés se la cachent entre eux;
- Ils se croient assez forts dès qu’ils se voient nombreux.
- Mais l’Arabe, isolé dans le désert immense,
- Ne peut pas se suffire: il voit où Dieu commence:
- Au seuil de l’infini, dans l’horreur du désert,
- Dans l’oasis lointaine où rit le dattier vert,
- Dans l’eau pure et soudaine apparue en mirage,
- Dans l’étoile qui luit sur les goums en voyage,
- Et dans l’ombre qui suit, spectre mystérieux,
- Son pas, dans le désert, pour reposer ses yeux.
-
-
-
-
-LA COUPE DU CHEIK
-
-
- Le cheik porte toujours, suspendue à sa selle,
- Une coupe d’argent, ciselée, et fort belle.
- Or, l’anse en est mobile, et soutient un anneau
- Où s’attache une corde; et le cheik puise l’eau,
- A cheval, sans descendre, en passant la rivière.
- Ah! l’eau pure! au pays de la rude lumière!
- Les rayons frais de l’eau! rien n’est si précieux!
- Et la coupe du vrai croyant dit à mes yeux:
- Dieu vient dans le désert au cœur de l’homme sage
- Comme l’eau s’offre aux yeux, apparue en mirage.
- Cette eau qui vient tenter ta lèvre et ton regard,
- Elle n’est pas là, non, mais elle est quelque part!
- Homme, pauvre passant du désert de la terre,
- Il faut bien que l’eau soit, puisque la marche altère!
- Et la tombe est le puits où le cœur altéré
- S’emplit enfin du Dieu si longtemps désiré.
- Prépare donc ton âme à descendre avec joie
- Dans la citerne sombre où la mort nous envoie,
- Et,--que la coupe soit d’argent, ou d’or vermeil,--
- Songe qu’elle remonte, emplie, au grand soleil,
- Vers Dieu qui l’illumine et dont elle ruisselle!
-
- Il sied donc qu’elle soit riche,--et qu’on la cisèle.
-
-
-
-
-LA BOUCHE
-
-
- Que nul usage vil ne souille votre bouche.
- Que jamais rien d’impur n’y passe et ne la touche,
- Et que chaque mot, même, y soit, en tout moment,
- Saint comme le saint livre--et comme le froment.
- Car la bouche est sacrée, ô roumis! elle est faite
- Pour la baraka sainte et le nom du prophète,
- Pour dire: «Loué soit Dieu, l’unique adoré!»
- Et pour manger le don de Dieu: le pain sacré.
-
-
-
-
-POLITESSE ARABE
-
-
- Au ciel,--chrétien,--ta place est faite.
- ... Ah! si vous vouliez dire un peu
- Comme nous: «Il n’y a qu’un Dieu,
- Et Mahomet est son prophète»,
- Vous entreriez--je vous le dis--
- Avant nous, dans le Paradis.
-
-
-
-
-BAB’AZOUN
-
-
- Bab’Azoun est poète et nègre.
- Il danse en donnant de la voix;
- Et la musique n’est pas aigre,
- Qui sort de sa lyre de bois.
- Elle est grave et sourde au contraire.
- O Bab’Azoun, mon cher confrère,
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- Je voudrais être en bois d’ébène,
- Sinon en lapis-lazuli...
- Mais j’y perds mon temps et ma peine:
- Je reste blanc,--et pas joli...
- Personne ne dit le contraire,
- O Bab’Azoun, mon cher confrère!
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- Ta lyre, vieille calebasse,
- Moitié guitare et violon,
- N’a qu’une unique corde, basse,
- Un archet court, un manche long,
- Et ça suffit à te distraire,
- O Bab’Azoun, mon cher confrère...
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- La lune te plaît comme un rêve,
- Le soleil comme un bon vivant!
- Qu’un chrétien meure ou qu’un chien crève,
- Tu ne t’attristes pas souvent!
- On est noir, mais pas funéraire!
- O Bab’Azoun, mon cher confrère,
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- Ce que tu chantes, je l’ignore,
- Sans doute que, comme nous tous,
- Tu redis le ciel et l’aurore,
- L’amour, les fleurs... et le couscous!
- Mais tu t’édites sans libraire.
- O Bab’Azoun, mon cher confrère,
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- Tu n’es pas propre et l’on s’en doute;
- Tu t’es fait de vilains bas blancs
- Avec la poudre de la route,
- Mais--ô jours troublés et troublants!--
- La saleté, c’est littéraire!
- O Bab’Azoun, mon cher confrère,
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- Ce que dit Sarcey, le critique,
- Tu t’en moques comme de ça,
- Et je crois ton rire sceptique
- Quand tu dis: «Joli, moi, Moussa!»
- Tu crois qu’un âne est fait pour braire!...
- O Bab’Azoun, mon cher confrère,
- Je t’admire,--et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- Bab’Azoun, quelle est ton histoire?
- Elle a donc voulu le désert
- Entre elle et toi, la vierge noire
- Par qui ton cœur nègre a souffert?
- Tu n’es qu’amoureux honoraire,
- O Bab’Azoun, mon cher confrère!
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- Va, la peau ne fait pas le moine!
- Tout cheval, même de labour,
- A son moment d’orge ou d’avoine...
- Retiens donc ce conseil d’amour:
- Pour être heureux, sois téméraire!
- O Bab’Azoun, mon cher confrère,
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- Tu quittas le Soudan barbare
- Respecté des Touaregs hardis
- Parce qu’ils aimaient ta guitare?
- Tu crois ça, toi? mais moi je dis:
- Parce que noir sans numéraire,
- O Bab’Azoun, mon cher confrère!
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Je voudrais être noir... ou bleu!
-
- Tiens, Bab’Azoun, j’ai de la peine!
- Partons, frère, pour Tombouctou,
- Retrouver ta vierge d’ébène!
- Marche! et je te suivrai partout
- Pour te chanter et te pourctraire,
- O Bab’Azoun, mon cher confrère!
- Je t’admire et t’envie un peu:
- Car je ne suis ni noir... ni bleu.
-
-
-
-
-LA GAZELLE
-
-
- Gazelle, gazelle, gazelle,
- Ma gazelle, vous avez l’air
- D’une petite demoiselle.
- Votre œil profond est doux et fier.
-
- Vous êtes frêle, délicate,
- Avec un si joli museau,
- La finesse de votre patte
- Et vos jambes en fin roseau.
-
- Gazelle, gazelle mignonne,
- Vous avez l’air,--eh! oui, vraiment!--
- D’être une petite personne...
- Quel rêve emplit votre œil aimant?
-
- Gazelle, adorable gazelle,
- Gazelle, je sais, quelque part,
- Une mignonne demoiselle
- Dont vous imitez le regard.
-
- Elle a, comme vous, une grâce
- Fragile! on craint de la briser!
- Pour elle, on craint, lorsqu’on l’embrasse,
- Le mal que peut faire un baiser.
-
- Que vous avez, lorsqu’on vous touche,
- Gazelle, de jolis frissons!
- Un oiseau n’est pas plus farouche.
- Cependant, nous nous connaissons!
-
- Et vous prenez l’herbe fleurie
- Que vous tend ma terrible main!
- Ne fuyez pas, je vous en prie,
- Ma gazelle au grand œil humain!
-
- C’est une si profonde joie,
- Où se mêle un si tendre orgueil,
- De toucher votre fine soie
- Et de baiser votre grand œil.
-
- Quand votre bouche fraîche, humide,
- Cherchant des fleurs, me frôle un doigt,
- On dirait un baiser timide
- Qui rêve, ne sachant s’il doit.
-
- Et l’on pense: «Elle est si petite
- Qu’elle a peur! Oh! si tu voulais,
- Tu serais bien loin! et bien vite!
- Mais tu restes là... je te plais?»
-
- Gazelle, gazelle, gazelle,
- Je suis bien fier d’apprivoiser
- Une petite demoiselle
- Avec mes fleurs et mon baiser!
-
-
-
-
-LA DANSE DE L’ABEILLE
-
-
- Prise, par une abeille,
- Pour un rosier en fleur,
- Merveille
- De grâce et de couleur,
-
- Zorah danse, et, du voile,
- La chasse,--et son regard
- D’étoile
- La poursuit au hasard.
-
- Et l’abeille chantante
- Dit: «Ce rosier fleuri
- Me tente!»
- Et Zorah pousse un cri!
-
- Une rose, l’oreille
- De la belle Zorah!
- L’abeille,
- Chassée, y reviendra.
-
- Le voile aussi voltige!
- Et l’abeille poursuit
- La tige
- De son rosier qui fuit!
-
- Où s’est-elle posée?
- La danseuse se sent
- Baisée
- Sur sa lèvre de sang!
-
- Une rose, sa bouche
- Que mouille une eau du ciel!
- La mouche
- Y vient chercher son miel!
-
- Le voile qu’on lui lance
- Manque l’insecte ailé!...
- Silence!...
- Où s’est-il envolé?
-
- «Ah! c’est dans ma poitrine!»
- On dirait qu’un essaim
- Butine
- Les deux roses du sein!
-
- Et Zorah, qui s’arrache
- Du cou ses sequins d’or,
- Se fâche,
- Se sent piquée encor!
-
- Zorah jette sa veste!
- Même elle ôte, en dansant,
- Le reste,
- Car l’abeille descend!
-
- Zorah, la belle fille,
- Qu’un pantalon plissé
- Habille,
- Sur ses pieds l’a glissé!
-
- Et l’abeille en maraude
- Ne cherche plus ailleurs,
- Et rôde
- Sur la reine des fleurs!
-
- Zorah gardant les poses
- D’un effroi gracieux,
- Ses roses
- Nous enchantent les yeux.
-
- On comprend qu’une abeille
- L’ait pu trouver un jour
- Pareille
- Au rosier de l’amour!
-
-
-
-
-STRELITZIA
-
-RÊVE ORIENTAL
-
-A Madame H. G. T.
-
-
- Strelitzia, l’enfant solennelle et barbare,
- Porte, sur son front fauve, un bandeau de sequins.
- Le chaton de sa bague est une pierre rare.
- Une étoile en saphirs orne ses brodequins.
-
- Deux cathédrales d’or, pendant à ses oreilles,
- Sonnent avec un bruit amoureux et guerrier.
- On voit qu’elle est la reine au pays des merveilles.
- Tous l’aiment,--jusqu’au nain, l’esclave familier!
-
- Mais ce qui fait chanter le sonneur de guitare,
- Le frappeur du tobol et de la darbouka,
- C’est, dans ses noirs cheveux, une fleur très bizarre
- Que, pour son air méchant, la reine remarqua.
-
- Elle vit cette fleur, au bord d’un précipice,
- S’ériger tout auprès d’un nid de serpents bleus...
- Or, quand elle commande, il sied qu’on obéisse.
- Cent noirs, pour une fleur, périrent sous ses yeux.
-
- Celui qui la cueillit était--conte l’histoire--
- Un charmeur de serpents, jeune mais renommé,
- Qui, sifflant un air triste avec sa bouche noire,
- La fit venir à lui comme un aspic charmé.
-
- Sa main tremblait, lorsqu’il offrit la fleur étrange,
- Qui, diverse en couleurs, douce cruellement,
- Est d’un bleu violet parmi du rouge orange.
- C’est un faisceau de dards. Un est bleu seulement.
-
- Sans doute c’est celui qui peut blesser! La teinte
- Des autres vient du sang que celui-là répand.
- Pour avoir vu la fleur, la reine eut l’âme atteinte,
- La fleur rouge, faisceau de langues de serpent.
-
- Sur ses cheveux très noirs,--bien droite sur sa tête,--
- Hors de la gaine verte entr’ouverte à demi,
- Elle planta la fleur indomptable en aigrette,
- Symbole d’un défi d’orgueil à l’ennemi.
-
- Puis elle fut, un jour entier, préoccupée...
- Mais elle souriait encor, le lendemain,
- Quand le noir, sur son ordre, eut la tête coupée,
- Pour payer la faveur d’avoir baisé sa main.
-
-Biskra, avril 1881.
-
-
-
-
-LA ROSE DE BISKRA
-
-
- L’océan de sable a de vrais rivages,
- Plats, nus, désolés,--déjà le désert.
- J’ai rencontré là deux enfants sauvages...
- Rien autour de nous de frais ni de vert.
-
- Au désert, la vie a soif, et se traîne,
- Implorant l’eau, l’ombre, un peu de sommeil:
- Et rien ne dit mieux la misère humaine
- Que tant de néant sous tant de soleil!
-
- Rien autour de nous que la plaine rousse;
- Plus d’oiseaux, sinon un seul cependant,
- Qui s’élève avec une gamme douce,
- Douce,--et qui se pose en la descendant.
-
- Et les deux petits, souillés de poussière,
- N’étaient que douleurs, misère et haillons...
- Oh! pourquoi fais-tu,--Dieu de la lumière!--
- Misère pareille, avec tes rayons!
-
- Ils passaient, muets, tristes, l’air farouche,
- --Et sales!... c’était pitié de les voir.
- Le garçon tenait un doigt dans sa bouche.
- La fillette avait un petit miroir.
-
- Les haillons faisaient un grand pli superbe,
- Mais plein de vermine et d’impureté...
- Pourquoi, Dieu,--qui prends souci d’un brin d’herbe!--
- Fais-tu la misère, avec ta clarté!
-
- Et pour leur donner,--hélas! peu de chose!--
- Quand je m’arrêtai près d’eux un moment,
- Je vis qu’ils avaient chacun une rose,
- Toute fraîche encor, sur leur front charmant.
-
- L’oasis est loin, la fleur toute fraîche.
- Où l’ont-ils cueillie? et par quel bonheur,
- Dans l’horrible plaine où tout se dessèche,
- Le soleil a-t-il épargné la fleur?
-
- Oh! même, il l’a faite avec la rosée!
- Et les deux petits, contents de la voir,
- Dans leurs noirs cheveux, vite, l’ont posée
- Comme un gage sûr d’amour et d’espoir.
-
- Rose consolante, ô rose divine,
- Je sais d’où tu viens, fleur faite de jour!
- Tout le sang des cœurs est dans ta racine.
- La terre t’invoque en pleurant d’amour!
-
- La misère humaine aspire à toi, Rose,
- Luxueux parfum, splendide couleur!
- Tout le désert rêve une seule chose:
- Une goutte d’eau pour faire une fleur!
-
- Si l’on te niait, chaque grain de sable
- Au fond du désert en témoignera:
- Je t’ai vue un jour, Rose impérissable
- Que Dieu fait fleurir dans le Sahara!
-
-
-
-
-REBECCA
-
-
- Ayant pris dix chameaux du troupeau de son maître,
- Le serviteur du vieil Abraham s’en alla.
- Or, un ange devait à cet homme apparaître,
- Disant: «Celle que cherche Abraham, la voilà!»
-
- Car Abraham voulait, pour son fils, une amie...
- Les dix chameaux, étant chargés d’étoffe et d’or,
- S’en allèrent tout droit en Mésopotamie,
- Et l’homme vit, un soir, la ville de Nachor.
-
- C’était l’heure où, parmi les ombres incertaines,
- Quand le soleil rougit, plus bas que l’horizon,
- Leur cruche sur l’épaule, allant vers les fontaines,
- Les filles des cités sortent de la maison.
-
- Le messager s’assit près d’un puits, hors la ville,
- Et fit s’agenouiller alentour son troupeau;
- Puis, priant dans son cœur, il attendit, tranquille,
- Les filles qui venaient emplir leurs cruches d’eau.
-
- --«Seigneur Dieu d’Abraham, gardez de toute embûche
- Mon vieux maître et son fils, moi-même et ma tribu!
- Celle à qui je dirai: Fais-moi boire à ta cruche,
- Et qui répondra: «Bois!... tes chameaux ont-ils bu?»
-
- «Que celle-là, Seigneur, soit,--je vous prie en grâce!--
- Celle qui doit me suivre en Chanaam demain,
- L’épouse d’Isaac, la mère d’une race!...
- Seigneur, amenez-moi celle-là par la main!»
-
- Il dit, et voit, quittant d’un pas lent la fontaine,
- Une vierge, une enfant, belle, agréable à Dieu...
- Or, c’était Rebecca, dont la cruche était pleine.
- --«Penche, dit-il, ta cruche, et fais-moi boire un peu.»
-
- Elle, alors, abaissant, de l’épaule à la hanche,
- Sa cruche, sur son bras replié lentement,
- Aux lèvres du vieillard qui boit, elle la penche,
- En regardant monter la lune au firmament.
-
- --«Maintenant, abreuvons vos chameaux,» lui dit-elle,
- Et prompte à verser l’eau de sa cruche aux canaux,
- Tirant à plusieurs fois du puits une eau nouvelle,
- La nièce de Laban donne à boire aux chameaux.
-
- Or, l’homme contemplait la vierge sans rien dire,
- Se demandant en lui si Dieu parlait ou non;
- Puis son front soucieux s’éclaira d’un sourire:
- Il lui fit un présent et demanda son nom.
-
- --«Le père de son père est frère de mon maître!
- Loué soit Dieu! dit-il; mon voyage est heureux!»
- Il alla les trouver, et, s’étant fait connaître,
- Il leur donna tous les présents portés pour eux.
-
- Les chameaux déchargés, on soigna leur litière;
- On leur donna la paille et le foin pour la nuit;
- Puis on lava ses pieds tout blanchis de poussière,
- Et les pieds de ceux-là qui vinrent avec lui.
-
- Des anneaux d’or aux bras, des boucles aux oreilles,
- Rebecca quitta donc Laban et Bathuel...
- Or, à l’heure où le soir fait les cimes vermeilles,
- Isaac l’attendait, en regardant le ciel.
-
- En regardant, au bas du ciel, la belle Étoile,
- Il vit venir au loin les chameaux espérés:
- Rebecca, l’ayant vu, se couvrit de son voile.
- Elle entra dans sa tente. Il avait dit: «Entrez...
-
- «Entrez, car c’est ici que demeure ma mère...»
- Et plus tard, quand mourut la mère de l’époux,
- L’épouse lui rendit la douleur moins amère,
- Tant l’amour qu’ils avaient l’un pour l’autre était doux!
-
-
-
-
-L’AUTRUCHE
-
-
- Mansour, le cavalier qu’un ramier ne peut suivre,
- A le cœur pris d’amour pour la juive Sarah.
- Comme il n’est pas aimé, Mansour ne veut plus vivre,
- Et comme elle n’est pas voilée,--il en mourra.
-
- Les cheveux de Sarah sont plus noirs que la robe
- Du cheval de Mansour noir comme le corbeau.
- Il est pauvre.--Elle est riche et son cœur se dérobe.
- Elle est à qui lui fait le présent le plus beau.
-
- Sarah porte, au sommet de sa tête si brune,
- Un bonnet d’or,--pointu,--d’un merveilleux travail;
- Ses jambières sont d’or; mais, malgré sa fortune,
- Elle ne peut avoir... quoi donc?--Un éventail!...
-
- Oh! mais un éventail fait de plumes d’autruche,
- De certaine grandeur, de certaine couleur!
- Elle dit à Mansour, qui ne voit pas l’embûche:
- «Va!... Je te donnerai mon baiser le meilleur...
-
- «Vas au désert, chasser l’autruche bleue et rose,
- Et reviens m’apportant les plumes que je veux!
- Je n’aime pas qui dit: «Je ne peux» ou: «Je n’ose!...»
- Sarah, devant Mansour, peigne ses longs cheveux.
-
- Bleue et rose! ô Mansour! Une autruche pareille
- Ne se voit pas souvent, même au fond des déserts!
- Mais déjà ton cheval a redressé l’oreille...
- Il connaît qui le monte et comprend qui tu sers!
-
- Le cheval va souffrir puisque l’amour chevauche!
- --«Ah! se dit le coursier, mon maître n’est pas fin!
- La juive au bonnet d’or n’a rien sous le sein gauche:
- Allah! l’espace est grand! et le désir, sans fin!»
-
- Et les voilà partis dans le désert qui s’ouvre.
- Ils vont. Le sable est mou sous les pas ralentis!
- Ils vont. Le soleil darde, et la sueur les couvre.
- Leur désir les devance!... Oh! comme ils sont partis!
-
- Sa gourde, pleine d’eau, suspendue à la selle,
- Mansour, son long fusil sur l’échine, en travers,
- Vole,--et son beau cheval aux jambes de gazelle
- Déjà rêve une source au pied des dattiers verts!
-
- Le sable roux ressemble au cuivre en feu des cruches
- Que les femmes, le soir, vont plonger dans les puits.
- Il a soif, le cheval du fort chasseur d’autruches!
- Il rêve à la rosée, à la fraîcheur des nuits!
-
- Mais Mansour a raison de respecter sa gourde!
- Mansour ne doit pas boire: on est en Ramadan:
- «Je boirai plus tard... Puis, ma gourde n’est pas lourde!
- Mon cheval voudrait bien un peu d’eau, cependant...
-
- «Pas encor, mon cheval! Encor quinze ou vingt lieues!
- Il faut la rencontrer demain, au point du jour,
- L’autruche merveilleuse et rose, aux ailes bleues!
- En avant!» dit Mansour, le cavalier d’amour!
-
- Ils vont. Le soleil darde. Enfin, Mansour s’arrête.
- «On boirait le désert, si le sable était d’eau!»
- Il boit donc, déjà traître à la loi du Prophète.
- Il boit,--et mouille un peu son cheval au naseau.
-
- Ils repartent. La soif affolante les ronge.
- Mais Mansour, dont la fièvre a fait les yeux brillants,
- N’a-t-il pas, dans le sac de cuir où sa main plonge,
- Un peu d’une eau de flamme interdite aux croyants?
-
- Il songe: «Gardons l’eau pour mon cheval fidèle!»
- Et boit.--Dès qu’il a bu deux gouttes d’eau de feu,
- L’autruche bleue et rose apparaît... oui!... c’est elle!...
- «Oh! fait Mansour, Allah Akbar!... Attends un peu!»
-
- Mais elle n’attend pas! Elle est loin, pour la balle!
- Et de l’angle pointu de son large étrier,
- Ensanglantant la chair du cheval qui s’emballe,
- Mansour se sent venir le cœur d’un meurtrier!
-
- Plus vite, bon cheval! vite! et plus vite encore!
- ... Le sable n’est plus même effleuré par ses pas!
- Bouche ouverte, il boit l’air; l’espace, il le dévore!
- Et l’autruche, s’aidant des ailes, court là-bas.
-
- Ses deux orteils géants laissent leur lourde marque
- Sur le sable, où parmi des alfas et des diss,
- Son aile ouverte au vent, elle a l’air d’une barque...
- Encor cent pas, Mansour! Encor vingt!... Plus que dix!
-
- «Le désert, dit Mansour, est donc infranchissable?»
- Oui! ton cheval faiblit... Arrête-toi, Mansour!
- Moins terrible est la mer que l’océan de sable!...
- Mais, l’amour est aveugle; il va! Le cœur est sourd...
-
- Le cheval a faibli sur son jarret si ferme!...
- Heureusement le soir gagne le firmament,
- Et, comme un disque d’or dans un coffre qu’on ferme,
- Le soleil sous le sable a plongé brusquement.
-
- Ils ont couru deux jours! Et, deux nuits, côte à côte,
- Ils ont dormi, la fièvre au sang, le sang aux yeux,
- Et, comme un pauvre esquif perdu dans la mer haute,
- Ils ont jugé leur route aux étoiles des cieux.
-
- Quelques fruits de dattier dans un sac, un peu d’orge,
- Ils ont vécu sans boire et presque sans manger.
- Le sable respiré met l’enfer dans leur gorge...
- Ils repartent... L’amour ne hait pas le danger.
-
- Chaque matin, l’autruche est là, plus belle encore,
- Dressant sa tête plate, érigeant un long col,
- Plus bleue, et bien plus rose aux rayons de l’aurore...
- Ils repartent... Leur course à tous trois est un vol!
-
- C’est bien elle! Son œil semble une grosse agate.
- Où doit-il la frapper? Car Mansour est adroit!
- A la tête? au flanc gauche? ou lui casser la patte?
- Il la vise,--et remet toujours son fusil droit.
-
- «Allah!» Comme frappé d’une balle lui-même,
- Le cheval de Mansour, mort, s’abat tout d’un coup!...
- --Le cavalier, sanglant, vers son cheval qu’il aime
- Se retourne, et lui met les bras autour du cou.
-
- --«Ferme, mon beau cheval, tes grands yeux de gazelle!
- L’amour fait, comme il veut, des cœurs faibles ou forts!...
- Ma juive ressemblait à la lune nouvelle
- Qui reviendra ce soir pour sourire aux deux morts.»
-
- Il dit... croit voir Sarah... Son œil vague s’entr’ouvre,
- Se referme...--L’autruche, un rêve, a fui bien loin.
- La nuit monte. Un vent souffle... et le sable les couvre.
- Mektoub!--Le fond des cœurs n’a que Dieu pour témoin.
-
-
-
-
-A BAB’AZOUN
-
-
- J’ai fait des vers pour toi, bon nègre;
- Je veux t’en faire de meilleurs:
- On y sentait l’ironie aigre,
- Et je n’aime pas les railleurs.
-
- Joyeux et noir porteur de lyre,
- Je fais mon devoir en t’aimant,
- Bab’Azoun,--Salem, veux-je dire,--
- C’est vrai que je t’aime vraiment.
-
- Trois notes, sur la corde unique
- De ta lyre à l’archet courbé,
- Te suffisent, noir sympathique,
- Danseur qui n’es jamais tombé!
-
- Tu ne connais qu’un saut de danse:
- Un pied arrière, un pied avant;
- Mais tu martèles la cadence,
- Et je te trouve assez savant.
-
- Ton bon rire à belles dents blanches,
- Sous tes lèvres de charbonnier,
- Est un lys perdu dans les branches
- Obscures du noir ébénier!
-
- Et tu ris au tableau qui change
- Dans l’univers toujours pareil,
- En dînant tantôt d’une orange,
- Tantôt d’un rayon de soleil.
-
- Tu trouves que la rose est belle,
- Autant, plus ou moins que Zorah,
- Et Zorah,--tu danses pour elle,
- En rêvant qu’elle t’aimera.
-
- Ton art, c’est de rire à ton rêve,
- De revoir la vie en trois sons,
- De savoir qu’elle est simple et brève,
- Et de danser à tes chansons.
-
- Ton art, c’est d’être toi, sans honte,
- Moitié nu, noir, et, propre ou non,
- De ne chercher en fin de compte
- Ni gros argent, ni grand renom!
-
- Et cela, pourquoi? pour distraire
- Ceux à qui plaît... ce qui te plaît!...
- Tu vois bien que je suis ton frère,
- Moi qui suis plus blanc que le lait!
-
-
-
-
-SALIM
-
-
- En soixante-dix ans, Salim, homme au cœur pur,
- Avait toujours marché vers le ciel, d’un pied sûr,
- Si ce n’est que, sept jours durant, pour une femme,
- Il avait oublié de surveiller son âme,
- Et, sept nuits, détournant ses yeux du but divin,
- Il s’était enivré de baisers et de vin.
-
- Voilà.--Sa vie était, à l’âge où le front penche,
- Blanche, et superbe à voir comme sa barbe blanche.
- Au pli de son sourire on lisait la bonté;
- Comme un livre de sage il était consulté;
- Et sa parole d’or, comme un doux miel qui coule,
- En la réjouissant pouvait nourrir la foule.
- Dans ses yeux, on voyait, ensemble ou tour à tour,
- La fraîcheur de l’eau pure et la splendeur du jour.
-
- Il avait si grand cœur qu’étant dans la misère
- Jadis, et n’ayant rien que le pain nécessaire,
- Comme son ennemi mortel lui demandait
- Un morceau de ce pain dans lequel il mordait:
- «Prends,» dit-il, en ôtant le morceau de sa bouche,
- Ce qui toucha si bien le mendiant farouche
- Qu’il avait de ce temps, en tous lieux, publié
- Que Salim était bon, juste et plein de pitié.
-
- Mais une femme, un soir, belle comme une étoile,
- Passa près de Salim en écartant son voile.
- Il la vit, et connut la joie et le tourment
- De vivre et de mourir cent fois en un moment,
- De s’oublier soi-même et d’oublier le monde,
- Et tout,--pour épuiser la volupté profonde;
- Et cet oubli de tout, au fond des voluptés,
- Avait duré sept jours et sept nuits, bien comptés.
-
- Il mourut.--Dans la mort, la justice commence.
- L’ange du Châtiment et l’ange de Clémence
- Le portèrent vers Dieu, disant: «Vois, celui-ci!
- C’est un juste!»--Un pervers! Tous deux parlaient ainsi.
- L’un, l’ange qui tenait Salim par le bras gauche,
- Invoquant les sept jours, les sept nuits de débauche,
- L’autre, à droite, invoquant les soixante-dix ans
- De sagesse. Et sagesse et crime étaient présents.
-
- Dieu dit: «Il faut peser cela, dans la Balance.»
- La Balance apparut. Les anges, en silence,
- Mirent sur un plateau les sept fois dix ans,--puis,
- Dans l’autre, les sept jours de faute et les sept nuits...
- On lâcha brusquement les chaînes entraînées...
- La semaine fut plus lourde--que les années!
-
- L’ange du Châtiment se réjouit, moqueur,
- Mais l’ange du Pardon attendit en son cœur;
- Et Dieu, dans la clarté de sa justice immense,
- Dit alors: «Prends ce pain, ange de la Clémence!
- Prends le morceau de pain que Salim affamé
- A son pire ennemi--pour me plaire--a donné!
- Mets ce morceau de pain mordu--dans la Balance!»
-
- Cela fut fait encore au milieu du silence.
- L’éternité muette attendit cet arrêt...
- Et, les sept fois dix ans ôtés,--quand tout fut prêt,--
- Le pain de la pitié suave et surhumaine
- Se trouva plus pesant que la lourde semaine!
-
-
-
-
-LES HIRONDELLES
-
-A Pierre Valdagne.
-
-
- Où vont mourir les hirondelles,
- Tout Arabe vous le dira:
- A la Mecque, que les fidèles
- Ont appelée: _Om el Kora_.
-
- A la Mecque, _Mère des Villes_,
- Où jamais le pas d’un chrétien
- N’a laissé ses empreintes viles,
- Tout bon musulman le sait bien;
-
- Aux lieux où naquit le Prophète,
- Et que salue à deux genoux,
- En frappant le sol de sa tête,
- Tout homme vêtu du burnous;
-
- C’est là que vont, à tire d’ailes,
- Dès qu’elles sentent leur moment,
- Mourir les libres hirondelles,
- Coursières du bleu firmament.
-
- Dans leur course à travers le monde,
- Elles ont choisi ce tombeau,
- Bien plus beau que la mer profonde,
- Si beau que le ciel est moins beau.
-
- Tout autour de la ville sainte,
- Le sol est nu, c’est un désert...
- Mais un désert dont elle est ceinte
- Est plus beau qu’un champ d’orge vert!
-
- Les pierres de sa plaine aride
- Ont de merveilleuses couleurs,
- Et son sable, que le vent ride,
- Est plus beau qu’un genêt en fleurs!
-
- La ville sainte est pure et blanche
- Comme l’écume de la mer,
- Ou comme, en avril, une branche
- D’aubépine--au parfum amer.
-
- C’est là que vont, à tire d’ailes,
- Lorsqu’elles sentent leur moment,
- Mourir les libres hirondelles,
- Coursières du bleu firmament!
-
- On les trouve, l’aile fermée,
- La nuit de la mort dans leurs yeux,
- Et parfois la plaine est semée
- De leurs doux cadavres soyeux.
-
- Le soleil sèche, sous la plume,
- Les petits corps, les petits os,
- Et l’Arabe, pieux, allume
- Son foyer--avec ces oiseaux.
-
- Il n’a ni racines ni branches
- Pour faire un brasier, au désert,
- Mais des plumes noires et blanches...
- Heureux celui dont la mort sert!
-
- Allah! béni soit ton prophète!
- Béni soit Allah, le seul Dieu...
- Lorsque sa destinée est faite,
- L’hirondelle devient du feu.
-
- Et vers la Mecque, à tire d’ailes,
- Lorsqu’elles sentent leur moment,
- Volent les libres hirondelles,
- Coursières du bleu firmament.
-
-
-
-
-PAROLES DU PAUVRE ARABE
-
-
- Que m’importe à moi la fortune?...
- La femme qui me rend joyeux
- Tous les soirs est douce à mes yeux
- Comme les rayons de la lune.
-
- Elle m’est douce le matin
- Comme Zorah, la Belle Étoile:
- Très peu d’hommes ont vu son voile:
- Nul n’a vu son front enfantin.
-
- Nous vivons libres sous la tente,
- Dans les genêts, au pied des monts;
- Nous nous aimons, et nous aimons
- La nuit douce et l’aube éclatante.
-
- Je n’ai pas même de cheval,
- Point de chameaux et pas de chèvre.
- Mais ma belle est douce à ma lèvre
- Comme l’eau pure au fond du val!
-
- Toutes les étoiles sont nôtres
- Aussi bien qu’au cheik de Biskra,
- Et j’attends l’heure où Dieu voudra,
- En gardant les troupeaux des autres.
-
- Mais, les troupeaux du firmament,
- Les étoiles, à qui sont-elles?
- Et pour qui sont-elles plus belles
- Que pour moi--qui vis pauvrement?
-
- Mon sang est rouge dans mes veines,
- Et--crois bien ce que je te dis:--
- Je préfère mon paradis
- A toutes vos fortunes vaines.
-
- Allah (loué soit le seul grand!)
- Mettra sur nos tombes voisines
- Les mêmes chardons pleins d’épines,
- Si tu suis l’ordre du Koran,
-
- Et l’on verra, sur nos deux tombes,
- Deux trous, dans la pierre creusés,
- Où boiront les oiseaux posés,
- Les passereaux et les colombes,
-
- Car notre destin est pareil,
- Et Mahomet veut que la pierre
- Des morts--qu’a lassés la lumière--
- Serve aux oiseaux, las du soleil.
-
-
-
-
-LE CIMETIÈRE
-
-
- Le cimetière où je vivrai
- De la vie heureuse des choses,
- Sera plein de lys et de roses:
- Un jardin touffu comme un pré.
-
- S’il n’a point de roses, n’importe:
- Il sera plein de hauts chardons;
- L’herbe folle des abandons
- Vivra de ma poussière morte.
-
- Il sera, j’espère, pareil
- A ceux des enfants du Prophète,
- Où les oiseaux chantent la fête
- De l’eau, de l’ombre et du soleil.
-
- Là, sur la tombe en pierre blanche,
- On a creusé pour les oiseaux
- Deux trous où s’amassent les eaux,
- Où la tourterelle se penche.
-
- L’Arabe y verse l’eau des puits
- Quand l’eau du ciel est épuisée:
- Par ces deux yeux,--pluie ou rosée,--
- Les tombeaux regardent les nuits.
-
- Sous l’herbe épaisse qui les voile,
- On voit, mystérieux et beaux,
- Dans la nuit briller ces tombeaux
- Où repose une double étoile.
-
- Le mort semble dire au passant:
- «Moi, je ne verrai plus l’aurore...
- Mais tout doit vivre, aimer encore:
- Oubliez-moi, je suis l’absent!
-
- «Oubliez ceux qui sont des âmes,
- Vivez, vous qui traînez les corps!
- Aimez-vous en paix sur les morts,
- Jeunes hommes et jeunes femmes!
-
- «Vous qui connaissez le désert
- Où la soif horrible--torture,
- Donnez aux oiseaux de l’eau pure,
- Et l’ombre d’un grand chardon vert!»
-
- C’est pourquoi les tombeaux fidèles,
- Le jour, sont pleins d’oiseaux posés,
- Et, la nuit, d’un bruit de baisers
- Et de petits battements d’ailes.
-
-
-
-
-FANTASIA
-
-
- En avant, mon cheval, aïa!
- Fantasia!
-
- Les deux tribus vont en découdre.
- Drus, ondulants comme des blés,
- Les cavaliers sont rassemblés.
- On va faire chanter la poudre!
- Aïa, aïa!
- Fantasia!
-
- L’une vers l’autre, les deux troupes
- S’élancent, ayant pris du champ...
- Elles volent,--se rapprochant!...
- Crinières, dos, visages, croupes!
- Aïa, aïa!
- Fantasia!
-
- Arrivés face à face, halte!
- Brusquement, on s’est arrêté:
- Chacun,--son coup de feu jeté,--
- Pousse un cri, repart et s’exalte!
- Aïa, aïa!
- Fantasia!
-
- Chacun se débat comme quatre.
- Tromblon, pistolet, mousqueton,
- Comment donc les recharge-t-on?
- On est toujours prêt à combattre!
- Aïa, aïa!
- Fantasia!
-
- C’est un vrai tableau de la guerre;
- On se heurte, on se brave, on fuit,
- On tombe, on hurle. Cris et bruit.
- On se blesse, mais ce n’est guère!
- Aïa, aïa!
- Fantasia!
-
- Cette mêlée en gaîté joue
- Avec la flamme, avec le fer;
- Plus d’un fusil, qu’on lance en l’air,
- --Tout en courant,--retombe en joue:
- Aïa, aïa!
- Fantasia!
-
- On se mêle, on reprend du large;
- Hommes et chevaux sont ardents:
- Des mains, du pied, avec les dents,
- On charge, on décharge, on recharge!
- Aïa, aïa!
- Fantasia!
-
- On se fusille en plein visage,
- On se brûle barbe et sourcils;
- Les moins noirs sont les plus noircis!
- Les moins braves font du courage!
- Aïa, aia!
- Fantasia!
-
- C’est un fourmillement de bêtes.
- L’une se cabre, l’autre court;
- L’autre, au galop, s’arrête court!...
- Les cent autres font des courbettes.
- Aïa, aïa!
- Fantasia!
-
- Avec leurs jambes de gazelles,
- Sous les blancs burnous envolés,
- Tous les chevaux semblent ailés!
- Tous les cavaliers ont des ailes!...
-
- En avant, mon cheval, aïa!
- Fantasia!
-
-
-
-
-LE CADI
-
-
- Le plus sage se trompe; un enfant le confond;
- Dieu seul peut être juste: il voit les cœurs au fond;
- C’est pourquoi la clémence humaine est chose sainte.
- Un bon juge est toujours plein de trouble et de crainte,
- Sachant qu’il ne peut pas être juste longtemps,
- Fût-il sage parmi les sages éclatants.
- Tel est un bon nageur, si bon qu’on le proclame,
- Adroit et fort, habile à bien couper la lame,
- Mais qui seul au milieu des grands flots inconstants,
- En pleine et haute mer ne nage pas longtemps.
- On raconte qu’Ali-Shérif était si sage
- Qu’on le nomma cadi (juge) dans son grand âge.
- --«C’est pour te faire honneur, ami, dit le sultan,
- Et pour aider à la justice... Es-tu content?»
- Mais le sage, frappant du visage la terre,
- S’écria: «J’ai vécu ma longue vie austère,
- Juste, dit-on, mais seul!--j’ai respecté la loi...
- Mais je n’ai point jugé d’autres hommes que moi!
- Oh! par pitié, grand Dieu! (secours-moi, saint Prophète!)
- Si j’ai su vénérer la justice parfaite,
- Épargne la misère à ton vieux serviteur
- De punir l’innocent, de louer l’imposteur,
- Et cela pour avoir trop aimé la justice!
- O Dieu! que ta bonté suprême compatisse!...
- Ne me condamne pas à ce terrible honneur!»
-
- Et ce vieillard mourut, exaucé du Seigneur.
-
-
-
-
-EAU DE ROSE
-
-
- Eau de rose de l’Orient,
- L’enfant à qui l’on te destine
- Va t’accueillir, en souriant
- Avec sa bouche d’églantine.
- Son doux teint d’ambre, velouté,
- Est celui de la rose-thé
- Où court, en ombre purpurine,
- Le sang même de la beauté,
- Et toute sa personne fière
- A, dans ses joyeux dix-sept ans.
- Cet air de reine du printemps
- Qu’on voit à la rose trémière.
-
- Va donc, parfum; va, goutte d’eau,
- Perler sur cette fraîche peau.
- Comme sur la rose baisée
- Perle la goutte de rosée.
- Sois accueillie en souriant...
- Tu seras pourtant peu de chose,
- Eau de rose,--pour une rose,
- Eau de rose de l’Orient.
-
-
-
-
-L’INCONNU
-
-A Émile Trélat.
-
-
- Le roi marchait, suivi de toutes ses armées,
- Seul, en avant de tous, magnifique et puissant,
- Et son cheval, pieds hauts, narines enflammées,
- Bondissait, et mordait le mors teinté de sang.
-
- Son peuple avait vaincu par la force et le nombre;
- C’était un Salomon jeune et beau, sans pareil;
- Cent mille chevaucheurs suivaient sa petite ombre.
- En faisant ondoyer sa puissance au soleil.
-
- Au-dessus des lampas, lamés d’or et de soie,
- Que traînaient derrière eux les coursiers batailleurs,
- Ses étendards semblaient secouer de la joie,
- Comme les hauts palmiers dans la saison des fleurs.
-
- La terre s’envolait en nuage de gloire
- Sous son piétinement formidable et nombreux,
- Et le chant de sa paix comme de sa victoire
- Faisait fuir au désert les grands lions peureux!
-
- Or, tandis qu’il marchait en avant, seul en tête,
- Un inconnu surgit devant lui tout à coup,
- Qui, de loin, lui cria: «Maître du monde,--arrête!»
- Et son cheval hennit et se dressa debout!
-
- Quand les pieds de devant retombèrent à terre,
- Le roi, qui le tenait pressé des deux genoux,
- Fut surpris dans son cœur de se voir solitaire
- En avant de ses gens qui le regardaient tous!
-
- Plus surpris qu’indigné, le roi fit un grand geste
- Comme pour appeler une armée au secours
- Contre cette insolence étrange et manifeste,
- Car l’inconnu parlait et menaçait toujours.
-
- --«Arrête! criait-il, puissant maître des hommes!»
- Et le roi se disait:--«Quel est donc celui-ci?
- Il a bien sa raison, s’il voit ce que nous sommes;
- Il est fou cependant de nous parler ainsi!»
-
- --«Arrête, ô très puissant! car c’est moi qui commande!»
- Répétait l’inconnu, voilé de son burnous.
- Et tous songeaient, devant une audace si grande:
- «Quelqu’un est devant nous, de plus puissant que nous!»
-
- Sentant derrière lui la stupeur immobile,
- Le maître répétait en vain: «Peuples, à moi!»
- Hommes, chevaux, fusils, tout restait inutile:
- Les témoins n’étaient plus les serviteurs du roi!
-
- Et l’inconnu saisit le cheval par la bride:
- «Descends de ton cheval, cria-t-il, roi puissant!»
- --«Je me défendrai seul!» dit le prince intrépide
- Qui leva, haut et clair, son sabre menaçant.
-
- L’autre, alors, avec un invisible sourire,
- Prit dans sa main le pied du cavalier royal,
- Hors du large étrier le tira sans rien dire,
- Et renversa le roi du haut de son cheval!
-
- Et les peuples muets, à ce spectacle étrange,
- Voyant tombé ce roi si beau, si grand, si fort,
- Dans l’inconnu voilé reconnurent un ange,
- Et virent que c’était l’ange noir de la mort.
-
-
-
-
-LE DÉPART DU JEUNE ARABE
-
-A Chadly Baccouch.
-
-
- Lorsque le jeune Arabe a quitté sa maison,
- Et le ciel de Tunis pour un autre horizon,
- Ses serviteurs, au seuil, s’étant rangés en troupe,
- Une vieille, tenant dans sa droite une coupe,
- Sortit d’au milieu d’eux... La coupe était d’argent,
- Et dans l’eau claire, au fond, sous un rayon changeant,
- Une piastre luisait, scintillait comme un astre.
- Pour qui cette eau limpide et pour qui cette piastre?...
- Dès que les deux chevaux, touchés, firent un pas,
- La bonne vieille femme, en marmonnant tout bas,
- Versa l’eau brusquement derrière la voiture;
- Et si j’ai bien compris sa libation pure,
- Elle disait: «O Dieu du soleil dévorant,
- Puisse le jeune maître, ô Maître du Coran,
- Ne jamais manquer d’eau! l’eau pure c’est la vie.
- Qu’il ait l’eau pour sa soif, ô Maître, à son envie,
- Et que son jeune cœur reste pur comme l’eau!»
-
- Jamais je n’oublirai ce simple et beau tableau.
- Pour la pièce, on la donne aux pauvres, sur la porte;
- Ce qui veut dire: «Avant que notre enfant ne sorte,
- Pensons qu’un voyageur peut rester seul et loin,
- Se perdre, et, même riche, être dans le besoin.
- Puisse le nôtre, fût-ce au fond du désert triste,
- Trouver, devenu pauvre, un pauvre qui l’assiste!»
-
-
-
-
-LA DANSE DU SABRE
-
-
- Ils arrivent, le sabre au poing,
- Un sabre courbe à large lame.
- Le motif du duel?--Une femme!...
- Ils ne se ménageront point.
-
- Le plus jeune dit: «Camarade,
- J’ai le bras fort, je pique droit!»
- Le plus vieux dit: «Je suis adroit!»
- --La parade suit la parade.
-
- Ils rusent. Chaque mouvement
- Est une secrète menace.
- Sous la grâce, la mort grimace...
- La musique bat vivement.
-
- La _derbouka_, forme de cruche,
- Et le _tobol_, sont deux tambours
- Qui, sous les doigts, roulent toujours
- Comme le bourdon d’une ruche.
-
- Musique sans fin. Pan! tan! pan!
- Le vieux saute; l’autre s’apprête
- A lui trancher d’un coup la tête:
- Le sabre effleure le turban!
-
- Pan! tan! pan!... ah! la peau d’un âne,
- Quand elle chante, va longtemps!...
- Le barbon dit au jeune: «Attends!
- Je vais te fendre en deux le crâne!»
-
- Mais l’autre, sous son sabre arqué,
- Défend son turban et le reste.
- Ah! çà! lequel est le plus leste?
- --Touché, cette fois!...--Non, manqué!
-
- L’un, qui s’est baissé, se relève,
- Quand l’autre le guette en rampant.
- La ruse souple est un serpent;
- La vie, une danse du glaive.
-
- On n’a pas besoin d’être mort
- Pour être vaincu dans la lutte.
- Un faux pas suffit, une chute...
- Le mieux dansant, c’est le plus fort.
-
- L’amoureuse est là, dans la foule,
- Celle pour qui le duel a lieu:
- La panthère regrette un peu
- De ne pas voir du sang qui coule.
-
- Ce vieux l’ennuie en vérité!
- Pourquoi n’est-ce là qu’une danse?
- La derbouka roule en cadence;
- Le tobol n’a pas arrêté.
-
- Sachez donc (c’est le fond du drame)
- Que l’amoureuse, c’est Barka,
- Celle qui bat la derbouka...
- La musique a l’amour pour âme.
-
- Le tobol n’est que confident
- Aux mains de la vieille négresse;
- La derbouka saute et se presse;
- Le tobol la suit en grondant.
-
- Et si la musique endiablée
- Va si longtemps ce train d’enfer,
- C’est qu’elle désire,--c’est clair,--
- De voir la vieillesse essoufflée!
-
- O femme, qu’on le veuille ou non,
- L’homme saute; l’amour le mène!
- Et tu fais danser l’âme humaine
- En grattant la peau de l’ânon.
-
-
-
-
-LA NUIT DE MAI
-
-
- Zorah, qui ne sait pas le français, pas du tout,
- Ne pouvait pas comprendre et m’ennuyait beaucoup.
- Et pourtant je voulais rester encor près d’elle,
- Quoiqu’elle eût peu d’esprit,--parce qu’elle est très belle.
- Joindre un plaisir pour l’âme au plaisir pour les yeux,
- C’est le bonheur des saints, du poète et des dieux;
- Et pour avoir, avec Zorah,--dont rien ne trouble
- Le cœur ni les grands yeux calmes,--ce plaisir double,
- Je me mis à lui dire une Nuit de Musset;
- Et, sur la lyre d’or, passait et repassait
- L’archet prodigieux de ce maître du Nombre...
- Et je vis s’étoiler alors deux beaux yeux d’ombre,
- Et Zorah, sans comprendre, a dit très doucement:
- «Toi, chanter?» Et, pour faire un accompagnement,
- Me suivant rime à rime et syllabe à syllabe,
- La Mauresque se mit à chanter en arabe.
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-L’ENLÈVEMENT DE KHEÏRA
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- Quand Nacer, fou d’amour, vint, d’accord avec elle,
- Enlever, au désert, Kheïra, la plus belle,
- --Pour s’enfuir avec lui, la fière Kheïra
- De ses habits les plus somptueux se para.
- Les étoiles des nuits, hier encor ses pareilles,
- Voyant bien qu’elle était la reine des merveilles,
- Pâlirent,--quand, au seuil de la tente, où l’amant
- L’appelait, Kheïra se montra lentement.
- Elle avait la fraîcheur des clartés de la lune;
- Sa peau, couleur de datte, était dorée et brune
- Comme la perle d’ambre ou le rayon de miel
- A l’ombre, mais tout pleins de la chaleur du ciel.
- Noirs comme la nuit même, au-dessus de son voile,
- Ses yeux, en leur milieu, brillaient d’un feu d’étoile,
- Et sa paupière fauve, et ses cils, ses sourcils,
- Ses yeux par le koheul agrandis et noircis,
- Faisaient songer à la couleur de la panthère.
- Chaque fois que son pied ferme posait à terre,
- Tout son corps ondulait, de la nuque à l’orteil.
- Le pas de la lionne amoureuse est pareil,
- Lorsque, fière et tranquille, elle sent autour d’elle,
- Veillant à leurs amours, son grand lion fidèle.
-
- Et les anneaux des bras, hérissés de boulons,
- Les khelakhels nombreux sonnant sur ses talons,
- Le pendant sur l’oreille, aussi pesant que large,
- Les chaînes de son cou, que décore et que charge
- La boîte à talisman et le tube à koheul,
- Et le bandeau qui fait son bruit à lui tout seul,
- Étant fait de sequins qui couronnent la tête
- Lourde de faux cheveux tressés en poils de bête,
- Et la cuirasse, autour de la taille, en argent,
- Tout cela reluisait, jetait un feu changeant,
- Du front fauve au pied teint de henné rouge orange,
- Sonnait à chaque pas d’une manière étrange,
- Et le cœur de Nacer tressautait amoureux
- A ce bruit d’ornements qui se choquent entre eux.
-
- Grâce au charme versé par Zizah la négresse,
- Tous les slouguis dormaient, à demi morts d’ivresse;
- Le grand silence était profond comme la nuit,
- Et le mehari blanc peut approcher sans bruit,
- Qui devait emporter, de son large pas souple,
- Si rapide,--au pays de l’amant,--l’heureux couple.
-
- Et Nacer un moment fut comme épouvanté
- Devant tant de hauteur, de charme, de fierté,
- De mystère, et crut voir plus et mieux qu’une femme:
- Une idole,--acharnée à lui ravir son âme,--
- Surtout quand, pour offrir aux pieds de Kheïra
- L’habitacle où l’heureuse idole trônera,
- Le chameau, comme s’il adorait la plus belle,
- Vint plier lentement ses genoux devant elle.
-
-
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-
-L’AMOUR DE MON AMIE
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-
- L’amour de mon amie est tombé sur mon âme
- Comme une fraîche pluie après un jour de flamme,
- Et mon cœur, abreuvé d’elle, s’est réjoui.
- Étoile du matin, dont je suis ébloui,
- Tes feux ont la douceur de l’ombre matinale.
- O Kheïra, ma belle, à beauté sans égale,
- Brillante comme un astre et bonne comme l’eau,
- Ton rire fait le bruit enchanteur d’un ruisseau
- Qui coule à l’ombre, au fond d’un jardin, sous les palmes;
- La nuit tranquille, humide, habite en tes yeux calmes,
- Et mon cœur embaumé de roses et de lys
- Du jour où tu m’aimas fut comme une oasis.
-
-
-
-
-A KHEÏRA
-
-
- La source du bonheur a fécondé ma vie.
- Elle coule en ruisseaux dans mon âme ravie,
- Et c’est l’amour de ma maîtresse; et, chaque jour,
- Chaque nuit, je m’abreuve à ma source d’amour.
- Ma vie est un jardin où la volupté pousse;
- Ma Kheïra que j’aime est si belle et si douce
- Qu’on peut la comparer au frais rayon de miel
- Fait de mille parfums par l’abeille du ciel...
- Ta beauté, Kheïra, ma douce bien-aimée,
- Par les hommes, par les femmes est proclamée,
- Visible à tous les yeux comme tout ce qui luit,
- Comme l’aurore et les étoiles de la nuit.
- Elle est,--comme l’étoile et la lune--éclatante.
- Quand tu parais, le soir, sur le seuil de la tente,
- L’étoile te sourit comme à sa jeune sœur.
- Le croissant de la lune a ta calme douceur,
- Le jasmin ton parfum et la rose ta grâce;
- Ta peau ressemble à l’ambre, ô fille de ma race,
- A la datte mûrie à peine, au miel doré,
- Au rayon de soleil dans l’eau fraîche miré,
- Et lorsque mon baiser mystérieux te touche
- J’ai des fleurs à la fois et des fruits sous ma bouche,
- Et je suis réjoui dans ma soif et ma faim.
- Les anneaux de tes pieds, tes khelakhels d’or fin,
- Font, à leur bruit, sauter mon cœur dans ma poitrine!
- J’aime, ô ma Kheïra, ta démarche féline
- Belle comme une danse au calme mouvement
- Qui fait saillir tous les contours d’un corps charmant.
- Ta taille se balance ainsi qu’un palmier souple.
- Tes seins sont deux ramiers que l’amour même accouple,
- Ta lièvre est une rose, et ton corps un rosier.
- Et pourtant, Kheïra, ton regard meurtrier
- Est comme un trait tendu sur l’arc de tes paupières!
- Et par instants je porte envie aux froides pierres,
- Car je suis, Kheïra, si plein de ton regard,
- Que, loin de toi, je n’ai de repos nulle part.
- Tout heureux que je suis, ton souvenir me ronge:
- J’ai soif de ta beauté que je revois en songe,
- Comme la caravane en feu, dans le désert,
- Ayant soif d’ombre et d’eau, rêve un mirage vert!
-
-
-
-
-LE BRULE-PARFUMS
-
-DES SOUCKS DE TUNIS
-
-
- La rue,--un tortueux labyrinthe voûté,
- Tout empli d’une ombreuse et diffuse clarté,--
- Entre les murs gauchis est tortueuse, étroite,
- Et, tout le long des murs, s’ouvrent à gauche, à droite,
- Nous offrant les produits divers de tous les arts,
- Pressés l’un contre l’autre, engageants, les bazars,
- Bondés, profonds, nombreux,--alvéoles de ruche.
-
- Harnois rouges et or, peaux de bête, œufs d’autruche,
- Sabres damasquinés, nacres, miroirs, tapis,
- Tout brille; et les marchands, sur leur natte accroupis,
- Semblent de faux vendeurs qui proposent du rêve.
-
- De temps en temps, porteur d’un brasier, d’où s’élève,
- Avec de la fumée, un fort parfum d’encens,
- Un jeune homme circule au milieu des passants;
- Entrant, sortant, de l’une à l’autre des boutiques,
- Sans déranger et sans étonner les pratiques,
- Il vient mêler, au rêve inouï des couleurs,
- Des mille objets divers vivants comme des fleurs,
- Le songe d’un parfum qui s’élève en nuage.
-
- Voilà bien mon destin, poète, et mon image:
- Charmeur,--indifférent à tous,--du sort commun,
- Je brûle de mon âme et j’en fais un parfum.
-
-
-
-
-YOU! YOU! YOU!
-
-
- You! you! you!... Plus les cris sont aigres,
- Plus on est agréable à Dieu!
- Ils sont là dix ou douze nègres
- Qui semblent danser dans du feu.
-
- Trois d’entre eux font de la musique;
- Les autres dansent follement
- Une danse d’épileptique
- Digne de l’accompagnement.
-
- L’un--tous font grimacer leur masque,--
- Heurte un thebel avec du bois;
- L’autre frappe un tambour de basque;
- L’autre siffle dans un hautbois.
-
- Dansez! hurlez! sonnez ensemble,
- Rhaëta, thebel et banndir!...
- L’air frissonne et la terre tremble!
- Il faut crier, hurler, bondir!
-
- Gorge au vent et poing sur la hanche,
- Saute une femme au milieu d’eux,
- Noire comme une âme de blanche,
- Belle parce qu’ils sont hideux!
-
- --«Dites-moi donc, ô noire belle,
- Pourquoi ces danses, ces chansons?»
- --«L’enfant est mort, répondit-elle,
- Et nous chantons, et nous dansons!
-
- «Car son âme, douce colombe,
- Vole à présent vers le seul Dieu!
- Et nous dansons là, sur sa tombe!...
- Adieu, mon fils, dit-elle, adieu!»
-
- Et comme prise de démence,
- Étouffant sous des cris ses pleurs,
- La jeune mère recommence
- A bondir, folle de douleurs!
-
- La source de vie est amère
- Comme l’eau des déserts affreux...
- Ton enfant est mort!... Danse, mère!
- Il ne sera pas malheureux!
-
- L’air frissonne et la terre tremble!
- Il faut rire, danser, bondir!
- Frappez! hurlez! sonnez ensemble,
- Rhaëta, thebel et banndir!
-
-
-
-
-CHEZ SOI
-
-
- Le plafond, très blanc, semble un dôme de dentelle,
- Des versets du Koran y sont brodés. Le jour
- Est tamisé, charmant, ombreux, fait pour l’amour
- Ou Dieu.--Dieu seul est grand. Ma favorite est belle.
-
- Les petits vitraux bleus, rouges, dans le plafond,
- Mêlent à l’ombre un gai rayon de rêverie.
- Seuls ici, l’amour aime et la prière prie...
- Laissons les travailleurs faire, au loin, ce qu’ils font.
-
- Mon nègre, apporte-moi ma pipe à gros bout d’ambre;
- Sur le plateau de cuivre, un café noir, épais.
- Je veux, fils du soleil, vivre d’ombre et de paix,
- Et faire un paradis des divans de ma chambre.
-
- Le jet d’eau musical, qui bruit dans la cour,
- Répand dans la maison une fraîcheur sonore;
- Il prétend que partout ailleurs, depuis l’aurore,
- L’air lourd semble exhalé par la bouche d’un four.
-
- Nègre, prends le tobol!--Viens, Deïah!... Elle entre.
- Ma danseuse sait bien ce que veulent mes yeux,
- Et, bras levés, sous l’arc de son voile soyeux,
- Aux sons lents du tobol elle agite son ventre.
-
- Son ventre tressaillant se hausse, cadencé,
- S’abaisse,--et je souris à sa grâce connue...
- Puis, j’appelle Mirah, qui danse à demi nue...
- Puis, c’est ma favorite... et le jour est passé.
-
- La pipe au tuyau long s’échappe de ma bouche;
- Kheïra me sourit avec ses yeux de nuit.
- Pour plaire à mon désir, quand j’approche elle fuit.
- Le chasseur aime assez que l’oiseau soit farouche.
-
- Sur le large divan tous les deux accroupis,
- Je dis à Kheïra: «Kheïra, mon étoile,
- Ce nuage me gêne!»... Et j’arrache son voile,
- Et ses longs vêtements roulent sur les tapis.
-
- «Chante un peu, Kheïra!... c’est l’heure, ô perle brune,
- Où Bulbul amoureux chante au fond des jasmins,
- Dans l’ombre où les amants furtifs mêlent leurs mains,
- Près de la source fraîche où se mire la lune!»
-
- Et sur le grand divan, après qu’elle a chanté,
- Nous rions,--nous disons, nous faisons mille choses,
- En mangeant des parfums, des jasmins et des roses,
- Dans le charme enivrant des molles nuits d’été.
-
-
-
-
-LE RHAPSODE
-
-
- Il parle. Ses récits enchaînés sont très longs.
- Et, dans le café maure, assis sur leurs talons,
- Ayant à côté d’eux déposé leurs babouches,
- Sans remuer les yeux ni desserrer les bouches,
- La longue pipe aux doigts, le menton dans la main,
- Tous écoutent, rêveurs. Ils reviendront demain;
- Hier, ils étaient là. Le conte les captive.
- Ils tendent, jeunes, vieux, leur figure attentive,
- Comme autour d’une source un troupeau de chameaux.
- Ils boivent la sagesse et le doux bruit des mots
- Qui coulent de la lèvre aimable du rhapsode.
- Chacun, bien installé dans sa pose commode,
- Fume le kief ou boit par instants son café,
- En silence, sans geste; et, dans l’air étouffé,
- La parole du lent conteur bourdonne, égale
- Comme la mouche à miel et comme la cigale.
- Et l’étranger s’étonne, et le poète, heureux,
- Voit le pouvoir des mots bien accouplés entre eux,
- Et comment, en chantant l’épopée ou les drames,
- La pensée et le rêve,--on possède les âmes.
-
-
-
-
-LA POÉSIE
-
-
- La belle poésie, en brillant,--comme une onde
- Courante, fertilise et rafraîchit le monde,
- Et, par elle baignés, les cœurs et les esprits
- Deviennent des jardins et des vergers fleuris.
-
-
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-
-LA MORT
-
-
- --«O serviteurs de Dieu, dit Sélim (Dieu l’agrée!)
- L’horrible mort est là, vainement adjurée:
- Elle est l’inévitable et l’effrayant destin.
- Restez, elle vous prend! et fuyez, elle atteint!
- A tout ce que l’on fait, partout, elle se mêle.
- Monte ton cheval blanc, ou ta fauve chamelle,
- Et, comme le vent, cours! Cache-toi dans la nuit!...
- La mort s’est cramponnée à ta nuque, et te suit!
- Et l’effroi dans le cœur, l’horreur dans les vertèbres,
- Tu seras renversé dans le trou de ténèbres,
- Dans le tombeau, fossé des fossés de l’enfer,
- Dans le tombeau sans jour, où se traîne le ver,
- Redoutable demeure, où, sous la terre obscure,
- La désolation s’achève en pourriture!
-
- A moins qu’étant un sage, on se réveille,--assis,
- Sous les palmiers en fleurs d’une verte oasis.
-
-
-
-
-LE BÉDOUIN
-
-
- Loué soit Dieu, le seul bienfaiteur tout-puissant,
- Dieu l’unique, toujours présent, partout présent!
- Regarde le bédouin: sa hutte est en broussaille,
- En faisceaux reliés par des liens de paille,
- Et quand il sera mort,--comme les rois!--pour lui
- Comme pour eux, l’aurore et la lune auront lui.
-
- Son chien qui le caresse et son bon petit âne,
- Couchés à ses côtés, dorment dans sa cabane.
- Son rude vêtement, flexible sur ses reins,
- Est la chimbah qu’il tisse et coud avec des crins.
- Du poil dur des chameaux il sait faire une tente;
- S’il se blesse, il se fait un baume avec leur fiente;
- Il a le musc de la gazelle, et tire encor
- Un doux parfum des pins à la résine d’or.
- Sa femme met pour lui des fleurs à ses oreilles;
- Le fruit des sauvageons et le miel des abeilles
- Sont ses fruits et son miel, et tout l’espace est sien;
- En chasse, il fait chasser la gerboise à son chien;
- Et dans la lande, où l’on n’entend, dès la nuit sombre,
- Que le cri des chacals qui viennent en grand nombre
- Pour un os à ronger, se disputer entre eux,
- Fier d’être pauvre et seul, ce bédouin vit heureux.
-
-
-
-
-JÉSUS NOMADE
-
-
- Jésus (le Salut soit sur lui!) disait souvent:
- «J’ai le tronc des palmiers pour m’abriter du vent;
- D’un rayon de soleil je fais ma couverture;
- La lune claire est mon flambeau dans la nuit pure;
- Du poil des bestiaux mes habits sont tissus;
- Tous les fruits sont mes fruits, et, poursuivait Jésus,
- L’eau fraîche des torrents est un miel pour ma bouche.
- A l’endroit où la nuit me surprend, je me couche.
- Je n’ai point de maison qu’on puisse mettre à bas.
- Et je n’ai point d’enfants: mes fils ne mourront pas.
- Je suis le pauvre heureux: celui qui vient au monde
- Pour détruire et nier tout ce que l’orgueil fonde.
- Le lys puise-t-il l’eau? dès que l’aurore a lui,
- Il se réveille et boit: la rosée est sur lui.
- La terre le nourrit: quand est-ce qu’il travaille?
- Le libre oiseau du ciel récolte sans semaille,
- Et si vous répondez qu’il a besoin de peu,
- N’étant pas gros, je dis: Vaste est l’espace bleu
- Sous lequel, au soleil, s’étend la terre immense;
- Et quand l’hiver finit, le printemps recommence,
- Pour que l’âne et le bœuf, le cheval, le chameau,
- L’homme, trouvent partout un brin d’herbe et de l’eau.»
-
-
-
-
-LE CHIEN MORT
-
-
- Jésus (que le salut soit sur lui!) vit un jour
- Un chien mort,--et des gens attroupés alentour.
- Ces gens, pour honorer Jésus, sur son passage
- S’écartaient.--Or, la paix était sur son visage,
- Et tous sentaient pour lui l’amour et le respect.
- --«Vois, dit quelqu’un, ce chien est mort d’un mal infect.»
- Un autre: «Tout son corps n’est qu’une plaie horrible.»
- Un autre: «D’affreux vers l’ont percé comme un crible.»
- Un autre encor: «Les poux mangent son dos pelé.»
- Le cinquième: «Une bave immonde a découlé
- De sa bouche puante et souille la poussière,»
- Et tous, dans son orbite, hier beau de lumière,
- Ne voyaient plus qu’un trou hideux, plein de néant.
- Les entrailles coulaient du flanc vert et béant;
- L’horreur de l’agonie et de la mort soufferte
- Semblait encor hurler par cette gueule ouverte,
- Et tous, saisis d’un grand dégoût, crachaient dessus.
-
- --«Oh! ses dents!... on dirait des perles!» dit Jésus.
-
-
-
-
-A BISKRA
-
-
- Activant leurs mulets--dont plus d’un s’abattra--
- Par l’éperon qui blesse et le fouet qui harcèle,
- Les bons hussards, actifs, et penchés sur la selle,
- Filent grand train vers Biskra.
-
- En avant!--Et le fouet cingle, l’éperon pique.
- On part. El Kantara. Rochers fauves et nus...
- Enfin voici vraiment des aspects inconnus,
- Et voici vraiment l’Afrique.
-
- De la gorge aux rochers roux et nus, brusquement
- On débouche! et du seuil de cette porte ouverte
- On voit, se découpant sur le sol roux, bien verte,
- L’oasis,--îlot charmant.
-
- Ses bords verts tranchent net sur cette terre rousse,
- Cuite au soleil, bossue et couleur de chameau.
- Plus loin, le sol partout poudroie,--et songe à l’eau,
- Sans laquelle rien ne pousse.
-
- Quelques touffes d’alfa, quelques jets de diss vert...
- En avant! la prolonge à grand bruit file et saute.
- Voici le col de Sfâ. Brusquement,--de la côte,
- On découvre le désert.
-
- Le désert!--l’infini. Rien. Des milliers de lieues
- Dont l’œil ne voit jamais que ce qu’il en peut voir:
- Un horizon borné, lignes d’or que le soir
- Change en longues lignes bleues.
-
- Mais on sait que là-bas cet horizon, pareil
- A celui de la mer immense, c’est du sable:
- Le Sahara rebelle et pourtant franchissable,
- Trône et miroir du soleil.
-
- Et l’esprit rêve, empli d’une terreur profonde,
- A l’exiguïté des héros aux grands cœurs...
- Que ton ombre est petite, race des vainqueurs,
- Qui te soumettras le monde!
-
- Et l’on songe à ceux-là qui, chaque jour un peu,
- Conquièrent l’inconnu sur mille points du globe!...
- Vainement, sous leurs pieds, le sable se dérobe...
- Ils l’auront, le désert bleu!
-
- En route!--Assez rêver... On repart comme en songe,
- Et, sur leurs fins chevaux, les enfants du pays
- Galopent près de nous, Arabes et spahis...
- Notre ombre à nos pieds s’allonge.
-
- Oh! que de cavaliers bondissant près de nous,
- Autour de nous, tout près et là-bas! plus de mille!
- Le désert est battu comme un pavé de ville...
- Voyez donc, que de burnous!
-
- En avant, cavaliers! courez! la lande est large!...
- Nuage de poussière et de burnous flottants,
- Tout vole et tout bondit! les hussards sont contents:
- C’est la fureur d’une charge!
-
- Tous les cœurs, entraînés dans ce torrent qui fuit,
- Roulent sur les essieux, chevauchent sur les selles...
- Au désert!... Par moments tous les cœurs ont des ailes!
- Un souffle passe, on le suit.
-
- Pas un qui regardât avec indifférence!
- Tous sentaient,--arrivés devant l’espace ouvert,--
- Que ce piétinement faisait, dans le désert,
- De la poussière de France!
-
-
-
-
-AU BORD DU DÉSERT
-
-
- Les coteaux secs, rongés du soleil, pleins de trous,
- Vont mourant vers la plaine en monticules roux;
- La plaine montueuse, où le désert commence,
- C’est déjà l’abandon, la solitude immense.
- On a, pour y venir, passé des monts affreux,
- Où les maigres chacals se dévorent entre eux,
- Tant l’âpre sécheresse y dépeuple la roche.
- La désolation du grand désert est proche;
- Là, tout, l’oiseau lui-même, alouette ou perdrix,
- Tout est couleur de sable;--et pelés, fauves, gris,
- Et bossus, les chameaux, en troupe ou solitaires,
- Sont des morceaux vivants de ces étranges terres.
-
-
-
-
-LE CONSOLATEUR DU DÉSERT
-
-LE BOHRAH
-
-
- Montueuse et rousse au soleil d’Afrique,
- La terre poudroie en poussière d’or.
- La colline proche a des tons de brique;
- La plaine lointaine est plus fauve encor.
-
- Le désert s’étend, seul, infranchissable,
- Devant nous: la mer! mer morte et de feu;
- Ici toute chose est couleur de sable;
- Sur le désert roux, le ciel rude est bleu.
-
- Le désert s’ennuie: il est solitaire,
- Il n’a pas de fin, et l’oiseau le fuit;
- Le sable voudrait être de la terre!
- Il a soif le jour, il a peur la nuit.
-
- Le désert est seul, le désert est morne:
- C’est l’inconsolable et l’inconsolé.
- L’oasis est rare au désert sans borne...
- L’oiseau qui voyage est vite envolé!
-
- Mais le Dieu d’amour partout aime et veille.
- L’amour, qu’on a dit méchant et moqueur,
- Dans le grand désert sans voix, sans oreille,
- Inspire un oiseau, chanteur au grand cœur.
-
- Un oiseau plaintif, qui voulait sans doute
- Traverser la plaine,--où le sol mouvant,
- Sous le pied qui passe, efface la route,
- Le désert où rien de bon n’est vivant;
-
- Un oiseau, touché d’une pitié douce,
- Un oiseau chanteur, un oiseau sacré,
- Dit au pauvre sol sans herbe ni mousse:
- «Tout a fui d’ici... moi, j’y resterai!
-
- «J’y resterai seul, comme une âme aimante
- «Fidèle aux douleurs que le monde fuit,
- «Et je braverai l’horrible tourmente,
- «Et la solitude affreuse, et la nuit!
-
- «Je serai la voix (que l’on croit perdue!)
- «Menue et profonde au fond du désert...
- «Je consolerai toute l’étendue:
- «Le plus humble cœur est grand, quand il sert!»
-
- Et si le chameau d’une caravane
- Tombe, pour mourir, sur ses deux genoux;
- Si, resté tout seul sur le sable plane,
- Il ferme au soleil son œil calme et doux;
-
- Si le voyageur, que la soif terrasse,
- Couché pour mourir halète en mourant,
- Il entend chanter l’amour et la grâce,
- Le petit oiseau dont le cœur est grand.
-
-Biskra, Avril 1887.
-
-
-
-
-PROVERBES ARABES
-
-
- Vous souhaitez toujours demain? Vous avez tort:
- Demain est proche, et c’est le jour de votre mort.
-
- * * * * *
-
- Veux-tu blesser celui qui blesse avec l’injure?
- Dédaigne avec excès l’insulteur sans mesure.
-
- * * * * *
-
- En avant, un cheveu la mène!
- Mais son recul casse une chaîne.
-
- * * * * *
-
- On est illustre et révéré
- Avec un burnous déchiré.
-
- * * * * *
-
- Je pense qu’il est insensé
- De vouloir présent le passé!
-
- * * * * *
-
- Ta vie est moins qu’un grain de sable dans l’espace!
- Tu crois avoir cent ans à vivre... As-tu ce jour?
- Tu n’as vraiment à toi que le moment qui passe,
- Et déjà ce moment est passé sans retour.
-
- * * * * *
-
- Songe aux repentirs, songe aux lendemains
- Où tes yeux verront ce qu’ont fait tes mains!
-
- * * * * *
-
- Le pauvre ne connaît aucune
- Des misères de la fortune.
-
- * * * * *
-
- La bienfaisance, amour du sage,
- Est douce avec un beau visage.
-
- * * * * *
-
- Un gredin m’ayant insulté,
- Je me suis, moi, félicité.
-
- * * * * *
-
- Je ne l’aimais point tel qu’il est;
- J’en ai vu d’autres: il me plaît,
-
- * * * * *
-
- Tu souffres? espère en ton cœur:
- La peine est la clef du bonheur.
-
- * * * * *
-
- La patience, grande chose!
- Il ne pleut pas? eh bien, arrose.
-
- * * * * *
-
- Salomon n’a plus de femmes ni d’or...
- Le soleil se lève et se couche encor.
-
- * * * * *
-
- Les fourmis, quand se perdent-elles?
- Lorsque Dieu leur donne des ailes.
-
- * * * * *
-
- Si ma bonne action m’est imputée à faute,
- On me reprochera de marcher tête haute.
-
- * * * * *
-
- Tu peux sans t’absenter me quitter tout à l’heure:
- Tu restes dans mes yeux, mon cœur est ta demeure.
-
- * * * * *
-
- Il promet trop:--son langage
- Ressemble à du vent... en cage!
-
- * * * * *
-
- Ils sont venus, les temps meilleurs...
- J’ai regretté le jour des pleurs.
-
- * * * * *
-
- La pauvreté travaille, elle est féconde;
- L’aiguille est nue: elle habille le monde.
-
- * * * * *
-
- Pauvre mâle! il cède aux femelles:
- Toutes les fois qu’il vole on lui rogne les ailes.
-
- * * * * *
-
- Demain la mort viendra nous prendre;
- On t’a _prêté_ la vie, il faut la rendre.
-
- * * * * *
-
- En toi-même n’as-tu pas foi?
- Prends une corde, étrangle-toi.
-
- * * * * *
-
- Un nom déshonoré, c’est une tache sombre.
- Un nom obscur, mais pur, est glorieux dans l’ombre.
-
- * * * * *
-
- Tu ne seras vraiment charitable et pieux
- Qu’après avoir donné ce qui te plaît le mieux.
-
- * * * * *
-
- La caravane, au jour, se réjouit
- Du chemin fait durant la nuit.
-
- * * * * *
-
- Aux nuages aériens
- Qu’importe l’aboîment des chiens?
-
- * * * * *
-
- Cours, Asmah, car le coureur
- Sent courir la joie au cœur!
-
- * * * * *
-
- Mettre l’épée au vent, c’est, fût-on le vainqueur,
- Lui donner pour fourreau demain son propre cœur.
-
- * * * * *
-
- Ton cœur te l’a dit quand tu te trompais:
- Laisse là le trouble et choisis la paix.
-
- * * * * *
-
- Poète, parle à tous avec force et douceur,
- Et, ni juge ni roi, sois un avertisseur.
-
-
-
-
-LE MUEZZIN
-
-
- Le jour, au bord des cieux indifférents et calmes,
- Meurt, baigné dans l’horreur d’un sang mystérieux.
- Biskra va s’endormir lourdement sous les palmes,
- Au bord du grand désert morne et sous les grands cieux.
-
- Le jour à l’agonie est muet. Rien ne trouble
- Le silence infini montant de tous côtés.
- Sous le ciel du désert la solitude est double,
- Et l’homme est bien perdu dans deux immensités.
-
- La mer, on la commande encore avec des voiles,
- Mais le sable infini se refuse aux vivants,
- Et le désert du ciel, que sablent les étoiles,
- N’est pas mieux défendu par l’espace et les vents!
-
- Oui, l’homme est bien perdu devant ce double espace,
- Où le soleil devient le terrible ennemi;
- Où les mille chameaux d’une tribu qui passe
- Font songer au néant des pas de la fourmi!
-
- Et là, tout seul, au bord du désert qui commence,
- Le village blanc veille et dort sous les palmiers,
- Et nuit et jour, sentant la solitude immense,
- Jette à Dieu des appels et des cris coutumiers.
-
- Sur la pourpre du ciel, silhouette sublime,
- Levant ses bras chargés des longs plis du burnous,
- L’Arabe agenouillé, triste, implore l’abîme,
- Met le front dans le sable et dit: «Dieu! pense à nous!»
-
- On les voit, isolés,--parfois plusieurs ensemble,--
- S’affaisser tout à coup, quand le soleil se meurt,
- Et c’est alors qu’avec sa longue voix qui tremble
- Le Muezzin en prière exhale sa clameur.
-
- Oh! la plainte infinie! oh! la prière lente!
- Oh! supplication des bras, des cœurs, des mains!
- Comme il faut que la plaie affreuse soit sanglante
- Pour qu’un seul cri rassemble en lui les cris humains!
-
- Du haut du minaret, pareil à la vigie,
- Le Muezzin, surveillant l’infini du désert,
- Sent mourir dans son cœur la lumière rougie,
- Et gémit tous les maux dont son peuple a souffert.
-
- --«Oh! nous sommes maudits! pervers et périssables!
- Oh! qui nous soutiendra, si tu ne veilles point!
- O toi qui fais chanter la «musique des sables»,
- Nos douleurs en chantant t’invoquent pour témoin!»
-
- Et les plaints du Muezzin courbé vont, d’onde en onde,
- Mourir dans le désert morne et silencieux,
- Comme un écho de l’âme éternelle du monde
- Qui roule aussi, perdu dans le désert des cieux.
-
-
-
-
-LE NOMADE
-
-
- Loin des hommes, bien loin des hommes et des villes;
- Loin des juifs, des marchands dont les âmes sont viles;
- Loin des chrétiens, qui sont nos maîtres détestés;
- Sous le désert divin des cieux illimités,
- Sur les plateaux des monts ou dans la plaine immense,
- Dans l’oasis; dans les déserts où Dieu commence,
- Où finit la puissance humaine,--où le soleil
- S’assied comme un grand roi sur un trône vermeil,
- Dans le sable, qui couvre une mer inconnue,
- --Errants comme la vague et les vents et la nue,
- Comme le brin de paille au hasard emporté,--
- Nous vivons pauvres, seuls, riches de liberté!
-
- Vois-tu luire là-bas, dans la plaine éclatante,
- Cette tente rayée, au soleil?--c’est ma tente,
- Le poil de mes chameaux en a fait le tissu
- Blanc et noir,--par un fil des mêmes poils cousu.
- Là-dessous, mes enfants vivent avec mes femmes;
- Là-dessus le soleil fait ruisseler ses flammes,
- Et l’orage ses eaux en vain; c’est notre abri.
- Là, ma chèvre bêlante amène son cabri,
- Ma jument son poulain, dès qu’ils sentent l’orage.
- Je l’ai plantée hier auprès d’un pâturage:
- Dès qu’il sera brouté, j’arracherai les pieux,
- Et nous repartirons librement sous les cieux,
- Et nous irons, le corps refait, l’âme contente,
- A cheval, à chameau, portant piquets et tente,
- Par les femmes suivis, précédés du bétail.
-
- Repartir et marcher, c’est là tout mon travail;
- Mon rêve est une source au bord d’une prairie;
- Toute la solitude immense est ma patrie;
- Mes ennemis sont ceux qui voudraient m’empêcher
- De faire aujourd’hui halte et demain de marcher...
- J’ai coupé ma matraque,--il sied que j’avertisse,--
- Aux arbres des forêts plus droits que la justice!
-
- Je n’ai besoin que d’un peu d’eau, de quelques grains,
- Et c’est tout. Mes chameaux m’habillent de leurs crins:
- Je sais le goût du lait de mes chamelles rousses,
- Et du vin des palmiers chargés de dattes douces...
- Ah! que d’autres, assis, couchés dans leur maison,
- Esclaves de la pierre,--ignorent l’horizon,
- Comme l’arbre dont la racine est prise en terre!
- Qu’ils soient dans leur tombeau comme un mort solitaire...
- ... Moi, j’ai des pieds! vers l’horizon toujours nouveau
- Je vais! j’irai partout où se pose l’oiseau!
-
- Au nord, l’été! l’hiver, au sud! comme la caille.
- Pour nous la pluie est bonne et le soleil travaille;
- Personne mieux que nous ne connaît les printemps;
- Pas un beau ciel n’échappe à nos regards contents;
- Nous jouissons de tout ce que Dieu nous envoie...
- Chez vous, que de beaux jours sont beaux sans qu’on les voie!
- Pour vous, sur les sommets d’un feu rouge inondés,
- Que de couchants sont beaux sans être regardés!
- Vos yeux ne savent pas où luit la Belle Étoile!
- Les merveilles de Dieu, votre mur vous les voile;
- La rue est un fossé de tombe, un caveau noir...
-
- Nous, nous ne laissons point passer Dieu--sans le voir!
-
-
-
-
-LA DIFFA
-
-
- Le kaïd Ben-Ghana donne un festin ce soir.
- Deux cents hôtes viendront à sa table s’asseoir,
- Des députés français, des ministres, des femmes...
-
- Douze moutons entiers cuisent, dorés des flammes,
- Empalés à des pieux, de trois mètres de long,
- Dont chaque énorme bout porte sur un moellon,
- Et que tournent sans fin, graves, d’une main lente,
- Vingt-quatre hommes, devant la clarté rutilante,
- Assis sur leurs talons, accroupis, à genoux,
- Drapés dans les grands plis ondoyants des burnous;
- Et les douze brasiers, flambant dans les airs calmes,
- Éclairent, par-dessous, le vert des hautes palmes.
-
- La nuit vient.--Sous la tente immense, le banquet
- S’illumine,--un festin auquel rien ne manquait.
- Car l’Arabe, voulant que nous fussions à l’aise,
- Ajoutant à sa grâce une grâce française,
- Offrit les mets d’Europe et les mets du désert,
- Tandis qu’autour de nous, monotone concert,
- Que couvraient par instants les fanfares de France,
- Tobols et derboukas, avec indifférence,
- Parmi les pas, les voix des serviteurs nombreux,
- Sonnaient, vibraient, grondaient, se répondaient entre eux
- Sans répit, sans repos, sans relâche, sans trêve,
- Mêlant aux bruits d’un soir l’éternité du rêve!
-
- Tout à coup, nous tournons tous ensemble les yeux,
- Car notre hôte;--où trouver hôte plus gracieux?--
- Pour nous mieux honorer,--d’un hommage qui plaise
- A nos cœurs,--a permis qu’auprès d’une Française,
- Sa fille, déjà belle aux regards de l’amour,
- Parût à notre table, et qu’elle en fît le tour...
- Elle entre, ses grands cils abaissés vers la terre,
- Surprise de sortir de l’ombre d’un mystère,
- Et tous sentent, longtemps après qu’elle a passé,
- Les charmes de sa grâce et de son œil baissé.
-
- Et les chants du désert ont chanté dans mon âme:
- Belle petite enfant, promesse d’une femme,
- Ta taille est un palmier naissant, dans l’oasis;
- Tes yeux de rossignol, aux cils noirs, et noircis
- Par le koheul, sont doux comme la nuit obscure;
- Ta lèvre, humide et fraîche, a l’attrait de l’eau pure
- Après trois jours de marche au fond du Sahara.
- Ta voix est bonne autant que le chant du bohrah,
- Le seul oiseau qu’au fond du désert on entende!...
- Dans ce monde,--ô Deïah,--la solitude est grande
- Toujours; mais la beauté, c’est l’éclat rassurant
- De l’étoile première au fond du ciel trop grand.
- Ton frère, ô noble enfant d’une noble famille,
- Est heureux de sa sœur; ton père, de sa fille;
- Et bienheureux sera le guerrier triomphant
- Qui, sous sa tente, doit t’emmener, chère enfant!
- --Sois bénie à jamais, beauté jeune et parfaite,
- Par ton Dieu, belle enfant agréable au Prophète!
- Béni soit le kaïd, ton père respecté,
- Deïah, rêve de grâce et d’hospitalité.
-
-
-
-
-AU BORD DU PUITS
-
-
- Puisque pour être heureux il faut que je te voie,
- O Kheïra, je suis un malheureux sans joie
- Car je te vois une heure à peine, quand, le soir,
- Sur le bord de ce puits, calme, tu viens t’asseoir
- Un moment, et causer avant d’emplir ta cruche.
-
- Les femmes font, autour des puits, un bruit de ruche,
- Et je peux, dans ce bruit, te parler un moment
- En secret, mais, après, je reprends mon tourment
- Plus lourd,--comme un chameau plus las après la halte.
- Quand je t’ai vue ainsi ma fièvre en moi s’exalte,
- Et l’éclat de tes yeux, un instant admiré,
- Me rend plus sombre après que tu m’as éclairé.
- L’eau du mirage ainsi rend plus sèche la bouche.
- Tu m’aimes cependant, et ma peine te touche,
- Mais, pareille à de l’eau qui jaillit et se perd
- Bien vite dans le sable altéré du désert,
- Tu me fuis au moment que, dans ma soif de fièvre,
- Je tourne vers tes yeux mes désirs et ma lèvre!
- Oh! pour voir, Kheïra, ton beau corps inconnu,
- Comme hors d’un nuage une étoile, tout nu
- M’apparaître, et briller sans ornements ni voile,
- Je donnerais ma vie, ô ma lointaine étoile!
- O chère Kheïra, l’Étoile du matin
- Est moins belle que toi dans le ciel incertain,
- A l’heure de délice où la nuit qui commence
- Jette un regard de paix sur le désert immense.
- O Kheïra! tes yeux de rossignol chanteur
- Sont comme une nuit douce et font chanter mon cœur;
- Mais mon chant est pareil à la plainte du sable
- Sous les coups du simoun,--ô chère insaisissable!
-
- Épouse de mon âme, autre âme de ma chair,
- Paradis de désir, espoir de mon enfer,
- Tu brûles de tes feux mon âme consumée.
- Onde et flamme à la fois, terrible bien-aimée,
- Tu m’altères; je vais le front bas et tendu
- Vers toi, comme un chameau dans les dunes perdu
- Qui tend sa lèvre torse et l’enroule à la touffe
- Du diss, en espérant, sous le feu qui l’étouffe,
- Tirer une saveur de la plante sans suc!
- Et, jeune, me voici comme un vieillard caduc,
- Car je porte un fardeau, car j’aspire à la tombe
- O Kheïra, ma faim, ma soif; car je succombe
- D’être chargé de ton souvenir sans repos!
- Car ton nom est un philtre: il a brûlé mes os!
- Si j’étais riche, enfant qui me trompes peut-être,
- Je voudrais être seul ton amant, ton seul maître,
- Et moi, ton fier vaincu, moi, ton humble vainqueur,
- Te prendre à tes parents qui gouvernent ton cœur.
- Dusses-tu me trahir qu’importerait encore?
- Je t’aurais, source en feu dont l’attrait me dévore,
- Je t’aurais, eau divine impossible à saisir,
- Et j’emplirais de toi l’urne de mon désir!
-
-
-
-
-LE MARCHEUR DU DÉSERT
-
-
- Je suis,--ô Mohamed,--le marcheur du désert.
-
- Toi, ta maison est fraîche au fond d’un jardin vert,
- Et des fleurs, ô mon hôte, encadrent ta fenêtre.
- Tu m’as gardé trois jours: c’est beaucoup... trop peut-être,
- Mohamed!--Laisse-moi repartir; mon chameau
- Rêve du sable ardent sans verdure et sans eau,
- Du pays de la soif et de la solitude,
- Où l’on souffre toujours, mais dont j’ai l’habitude.
- Là, sur le sable en feu, terrible, au ciel pareil,
- Je vais;--lorsque mes yeux souffrent trop du soleil,
- Je regarde mon ombre, et ma vue est guérie...
- Mon exil loin de tout me semble une patrie;
- Le soleil fauve a fait du désert son miroir;
- Le désert, c’est pour moi le chemin sans espoir,
- Sans bout! c’est, Mohamed, comme une mer sans grève
- Où je tourne, n’ayant de bonheur que mon rêve;
- Mais tel est mon destin... Adieu donc! reste assis;
- Le marcheur du désert n’aime pas l’oasis.
-
- Quand je retire un pied du sable, l’autre y rentre.
- Le désert est un rond: je suis toujours au centre.
- Je ne veux des dattiers que la datte; et des puits
- Qu’une outre d’eau; du ciel, que le retour des nuits!
- Quant à l’ombre de l’arbre, au charme des fontaines,
- Aux chansons des oiseaux réunis par centaines,
- J’en ai peur, car je dois, toujours, chaque matin,
- Éternel voyageur reprendre mon destin.
- Adieu donc, Mohamed! Laisse-moi le courage...
- Ma consolation unique est le mirage
- Qui m’apparaît parfois, sublime et décevant,
- Lorsque enfiévré par la marche, je vais rêvant.
- Je vois alors des bois de cèdres et de roses,
- Des palais d’or, ornés d’étincelantes choses,
- Pleins de jets d’eau!... Mon cœur alors chante, ravi.
- Mon rêve va devant, par le rêveur suivi...
- Je sais que c’est un rêve et j’aime à le poursuivre,
- Et, vois-tu, je n’ai pas d’autre bonheur à vivre!
- O Mohamed! mon cœur est de sang et de chair...
- Allah, pour mieux punir les damnés de l’enfer,
- Leur a fait entrevoir son paradis une heure...
- Ah! qu’un autre s’arrête au seuil de ta demeure!
- Ne te dérange pas, Mohamed!... reste assis.
- Le marcheur du désert n’aime pas l’oasis.
-
- Un soir, auprès d’un puits, en écartant ses voiles,
- Une fille de cheik, sœur des douces étoiles,
- M’a laissé voir l’heureuse étoile de ses yeux.
- Ah! maudit à jamais ce soir délicieux!
- Maudite l’oasis où je l’ai rencontrée!
- Maudite la citerne où ma lèvre altérée,
- Ayant soif d’eau, prit soif de baisers et d’amour!
- Souvenir dévorant comme l’éclat du jour
- A midi! souvenir torride d’un soir calme!...
- O Mohamed, j’ai pris son éventail de palme
- A sa négresse,--et j’ai couru comme un voleur!
- Et je hais la fontaine, et l’oasis en fleur!...
- Ne m’accompagne pas, Mohamed, je te laisse,
- Adieu. Je dois partir sans retard ni faiblesse;
- Ne te dérange pas, Mohamed... reste assis!
- Le marcheur du désert n’aime pas l’oasis.
-
- Un jour, ô Mohamed! un jour d’été terrible,
- Quand pleuvent les rayons comme les grains d’un crible,
- Le soleil frappera mes regards et mon front
- D’un trait, d’un coup mortels, dont mes yeux brûleront.
- Mohamed!--Il boira ma sueur, puis ma sève,
- Mes pleurs!--Et mon esprit fera son dernier rêve!--
- Je sentirai ma moelle en mes os se sécher;
- Et, dans le sable en feu, ne pouvant plus marcher,
- Il faudra bien m’asseoir au penchant de la dune!
- Alors, fraîche, et pareille au croissant de la lune,
- Je reverrai l’enfant de l’inutile amour,
- Tandis que, calciné comme un pain dans un four,
- J’essaîrai d’agiter un peu, sur mon visage,
- L’éventail dont le souffle est un souffle d’orage!
-
- O Mohamed! je veux, je dois mourir ainsi,
- Sous le grand ciel doré, sur le sable roussi,
- Au plein soleil! je veux être bu par la flamme
- Du ciel, puisque l’amour a déjà bu mon âme!
- Mon corps en deviendra léger comme le corps
- D’une cigale, sec comme les dattiers morts,
- Comme l’alfa tressé, comme la paille d’orge.
- Mon cadavre sera de la cendre de forge,
- Qui,--par le vent mêlée aux dunes des déserts
- Dont les écroulements forment de longs concerts,--
- Chantera Dieu, qui fit les étoiles pour l’ombre,
- Grains de sable du ciel, scintillants et sans nombre...
-
- Ne te dérange pas, Mohamed! reste assis.
- Le marcheur du désert n’aime pas l’oasis.
-
-
-
-
-ZINAH
-
-
- Au moment où Zinah posait sa cruche pleine
- Au bord du puits,--d’un grand lentisque de la plaine,
- Le Lion roux sortit, calme, et d’un pas si lent
- Que Zinah, dont le cœur était un peu tremblant,
- N’eut pourtant pas très peur et dit: «Que veux-tu, maître?»
- --«Vous voir, dit le Lion,... et vous plaire peut-être.»
-
- Il s’assit, regardant la fille avec douceur.
-
- --«N’est-ce pas, que la Belle Étoile est votre sœur?»
- Dit-il. Zinah n’était qu’une enfant: donc, sans voile,
- Et le Lion connaît très bien la Belle Étoile,
- La dernière au matin, la première le soir.
-
- --«Reviens au puits demain: je reviendrai t’y voir,
- Je t’aime!»--Et la voyant partir:--«Je t’accompagne,
- Car des bandits pillards campent dans ma montagne.»
-
- Il la suivit jusqu’à sa tente, et s’en alla.
-
- Tout le monde ignorait qu’un lion fût par là.
- Il avait par trois fois dit à la jeune fille:
- «De grâce, ne dis rien à ceux de ta famille!»
- Elle parla. L’amour du Lion fut trahi.
- Il devint triste, triste:... il se croyait haï!
- On l’épiait sans cesse... On l’empêchait de boire.
-
- Des coups de feu partaient souvent dans la nuit noire,
- Et, plusieurs fois blessé, le Lion tristement
- Léchait son mal, avec un sourd rugissement,
- Au fond de sa caverne et de la solitude.
-
- Zinah n’y songeait plus, et reprit l’habitude
- D’aller au puits, d’aller au bois couper du bois...
-
- Elle vit le Lion pour la seconde fois.
-
- Elle eut peur et trembla... «C’est encor toi!» dit-elle,
-
- --«Tu m’as fait bien du mal, jeune fille trop belle,
- Dit-il,... et j’aurais pu, je pourrais me venger;
- Non!--ni toi ni les tiens vous n’êtes en danger...
- Mais je ne peux subir la honte qui m’est faite:
- Prends ta hache à couper du bois; et fends ma tête!»
-
- Zinah prit donc la hache, et leva ses deux bras...
-
- --«Enfin! je vais mourir de ta main!»
- --«Tu mourras»,
- Dit-elle.
- Il répondit: «Fais vite... tu me charmes!»
- Et dans ses grands yeux bons roulaient de grosses larmes.
-
- La hache retomba sur le front qui s’ouvrit:
- Le grand Lion roula, mort... et Zinah sourit.
-
-
-
-
-LES BOURRICOTS D’ALGER
-
-
- Trottin, trottinant, sur son petit âne,
- Le bourricotier, comme en badinant,
- Ioup! à coups de canne,
- Comme en badinant,
- Ioup! frappe chaque âne
- Du troupeau d’ânons qui va trottinant.
-
- Ils trottent menu, très menu, très vite,
- Font peu de chemin en trottant beaucoup...
- Ioup! pas un n’évite,
- En trottant beaucoup,
- Très bien et très vite,
- Sur sa croupe en sang d’attraper un coup!
-
- Pauvre plaie en sang, saigne sur la croupe!
- Ils sont mal payés, les bons travailleurs!
- Et toute la troupe
- Des bons travailleurs,
- Du sang sur la croupe,
- Va trottant toujours sans haine ni pleurs!
-
- Les maçons moins qu’eux ont bâti la ville;
- Oui, les bourricots, qu’il faut protéger,
- Ont bâti la ville!...
- Il faut protéger
- La race docile
- Des petits ânons, manœuvres d’Alger.
-
-
-
-
-SIDI LE JUGE
-
-(ALGER)
-
-
- La cour joyeuse est blanche, blanche;
- Un figuier vert est au milieu,
- Dont la tête ronde se penche...
- L’ombre est le plus beau don de Dieu.
-
- Au fond, est ouvert le prétoire
- Où siège seigneur le Cadi;
- La salle non plus n’est pas noire,
- Surtout vers l’heure de midi.
-
- Les plaideurs, leurs jambes croisées,
- Attendent sous le figuier vert...
- De fines ombres irisées
- Consolent d’un procès qu’on perd.
-
- Dans la salle, sous un grillage,
- Les femmes, oiseaux criailleurs,
- Montrent un coin de leur visage...
- L’une sourit; l’autre est en pleurs.
-
- L’une réclame le divorce;
- L’autre dit qu’on la bat trop fort;
- Toutes se plaindront avec force...
- Le Cadi sera le plus fort;
-
- Car la puissance du silence
- A raison d’un bavard puissant;
- C’est la force par excellence:
- On se repose en l’exerçant...
-
- Et Sidi le juge s’apprête,
- L’œil sur l’ombrage du figuier,
- A humer une cigarette
- Que lui tend Sidi le greffier.
-
-
-
-
-DANS LA MOSQUÉE
-
-(ALGER)
-
-
- Je laissai sur le seuil ma poudreuse chaussure,
- Et j’entrai.--La mosquée heureuse, claire-obscure,
- Était comme un de ces jardins délicieux,
- Où les arbres, tout en gazant l’éclat des cieux,
- Nous gardent la gaîté du jour dans l’ombre même.
- La mosquée en effet est le jardin suprême
- Où l’ombre et la fraîcheur embellissent le jour.
- --Quand l’air semble, au dehors, le souffle ardent d’un four,
- Quand, le long des murs blancs, ruisselle de la flamme,
- La suave mosquée est, aux yeux comme à l’âme,
- Une fraîche oasis où Dieu donne au passant
- L’ombre et l’eau. (Béni soit le nom du Tout-Puissant!)
-
- ... L’eau coule à petit bruit dans la vasque profonde;
- Et tous viennent mouiller leurs bras, leurs pieds, à l’onde
- Symbolique, et, lavés dans leur cœur et leur corps,
- Retournent plus heureux aux choses du dehors.
-
- Les colonnes sont là telles que des troncs d’arbre,
- Et les nattes sans fin, qui recouvrent le marbre,
- Sont comme un doux tapis de fleurs et de gazon...
- Bénis soient à jamais ton nom et ta maison,
- Dieu puissant! ta mosquée en aucun temps déserte,
- Qui pour les vrais croyants seuls devrait être ouverte!...
- --L’un y reste à genoux longtemps, le front courbé;
- L’autre, tout de son long, semble un guerrier tombé;
- L’autre y berce, en dormant, sa sainte rêverie;
- L’autre y baise cent fois le sol; chacun y prie...
- C’est la maison de tous les serviteurs d’Allah!...
- De quel droit les roumis peuvent-ils entrer là?
-
- Me voyant circuler, curieux, dans l’asile
- Des croyants,--un vieux pauvre, un nègre, qui, tranquille,
- Dans ce lieu de douceur, loin des âpres rayons,
- Sale et nu comme Job, recousait des haillons,
- Redressant tout à coup son torse de squelette,
- Se prit à me crier: «Vainqueur maudit, arrête!
- De quel droit souilles-tu, chien, l’asile de Dieu?
- De quel droit les roumis entrent-ils dans ce lieu?
- Il est volé, ce droit!... Allah le leur refuse!
- O malédiction! le juif lui-même en use!
- Respecte cette natte! et respecte ma foi!
- Hors d’ici, chien! Ton âme est plus noire que moi!»
-
- Ce nègre, affreux vieillard, chargé de sa misère,
- Maigre, effrayant, sordide, était beau de colère,
- Et je sortis, vaincu, sous le geste irrité
- Du mendiant tout plein de sa divinité.
-
-
-
-
-A L’ÉCOLE
-
-(TUNIS)
-
-
- Dans la salle de l’école.
- (Sauf le maître toutefois)
- Tout le monde a la parole,
- Comme les oiseaux aux bois.
-
- Au milieu,--dans la lumière
- Diffuse, égale partout,--
- Ceint d’un cadre de barrière,
- Un tombeau de marabout.
-
- Le bonhomme en paix repose...
- Que Dieu bénisse ses os!...
- L’enfance bruyante et rose
- Lui donne un concert d’oiseaux.
-
- Assis sur les fraîches nattes,
- Tous les petits écoliers
- Ont plié sous eux leurs pattes...
- --On voit, au seuil, leurs souliers.
-
- Chacun d’eux, sur sa tablette,
- Lit un verset du Koran,
- Mais ils lisent, à tû-tête,
- Tous un verset différent!
-
- Le maître, baguette haute,
- Au milieu du brouhaha
- Reconnaît la moindre faute,
- Et fait signe: Halte là!...
-
- Mais l’adorable merveille
- C’est un enfant de cinq ans
- Qui ne prête pas l’oreille
- Aux clameurs des concertants.
-
- Il a l’œil d’une colombe
- Ou d’un rossignol au nid;
- Seul, il s’adosse à la tombe,
- Et la tombe le bénit.
-
- Il suit, par la porte ouverte,
- Un nuage, au ciel tout bleu;
- L’école chante ou disserte:
- Lui, se tait, chéri de Dieu.
-
- D’autres savent: il ignore;
- Il rêve... quoi? Rien du tout;
- Il s’étonne de l’aurore,
- Sans songer au marabout.
-
- Il est doré comme l’ambre,
- Comme la datte et le miel...
- Il ne voit de cette chambre
- Que la porte--où luit le ciel!
-
- Quel beau pli, sur sa poitrine,
- Fait son burnous enfantin!
- L’enfance est vraiment divine:
- Elle porte le destin.
-
- C’est l’innocence éternelle,
- La gloire du genre humain:
- Elle nous cache son aile,
- Mais l’espoir est dans sa main.
-
-
-
-
-L’ANAYA KABYLE
-
-
- Le plus beau de mes droits d’homme libre, ô roumi,
- C’est celui de pouvoir sauver mon ennemi...
- D’assurer, chez mon peuple, à qui m’en paraît digne,
- L’asile et les secours,--en le marquant d’un signe.
- Si je jette sur toi mon manteau, ce manteau
- Est plus sûr que du fer contre un coup de couteau;
- Et, quel que soit l’objet que te donne un Kabyle,
- En disant: _Anaya_,--tu peux marcher tranquille,
- Tête haute, dans mon pays, du Sud au Nord:
- L’_anaya_ t’accompagne, et rien n’est aussi fort!
- C’est un beau droit, dans un pays toujours en guerre!
- Et la sécurité ne s’y connaîtrait guère
- Sans l’_anaya_;--mais Dieu veut le bien près du mal.
- Un Kabyle perdrait sa femme ou son cheval
- Plus volontiers que son beau droit de faire grâce!
- L’_anaya_, c’est, roumi, le sultan de ma race:
- Sans exiger d’impôts il ne fait que du bien...
- Dis, quel autre sultan peut égaler le mien?
-
-
-
-
-LE GÉNÉRAL MARGUERITTE[1]
-
- [1] Ces vers ont été lus par l’auteur à l’inauguration de la statue du
- général Margueritte, à Kouba, le 17 avril 1887.
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- En face,--par delà cette mer aux eaux bleues,
- Chemin universel, large de deux cents lieues,--
- C’est la France... Et le sol fleuri, tout sablé d’or,
- Que nous foulons ici, qu’est-ce?--La France encor.
- Deux Frances; un seul cœur pour la joie ou l’épreuve:
- On dirait simplement les deux rives d’un fleuve!
- Et Margueritte, né de Lorrains paysans,
- Fils d’un soldat, chasseur de fauves à quinze ans,
- Cavalier du désert, visage allégorique,
- Tomba devant Sedan.--C’est le Français d’Afrique.
-
- * * * * *
-
- C’est un soldat de paix, ce guerrier sans repos.
- Conquérant, protecteur d’hommes et de troupeaux,
- Créateur de chemins, bienfaiteur militaire,
- Il bâtissait la ville, il fécondait la terre;
- Il forçait le désert à créer l’oasis.
-
- Tel, esprit, cœur d’élite entre les mieux choisis
- Il se fit respecter par l’Arabe nomade,
- Comme un grand chef et comme un noble camarade
- Jusqu’au fond du M’Zab, au Sud, il a porté
- La France et sa grandeur: la Générosité.
-
- Pour devise, il prit: _Duc in altum!_ «Monte au large!»
- Et loin, toujours plus loin, il commanda la charge
- Sublime, l’_En-avant_ du civilisateur!
-
- * * * * *
-
- Que sa statue, un soir, debout sur la hauteur,
- Vienne à crier: «Qui vive!» au désert sans limite,
- --En retrouvant la voix de son chef Margueritte,
- Le haut désert, sans fin comme le firmament,
- Les douars, dans la nuit, réveillés brusquement,
- L’Arabe, secoué dans son indifférence,
- Répondront à ce cri, par cet autre cri: «France!»
-
- * * * * *
-
- ... La mère France, un jour l’appelle.--Il part.--Sedan.
-
- Ses cavaliers, debout sous le canon grondant,
- Calmes, sentent déjà l’héroïsme inutile!
- L’ennemi, sans répit, les frappe, les mutile,
- Les hache!--Ils sont toujours debout, vaincus déjà.
-
- Lui, presque seul,--jamais il ne se ménagea,--
- Sans escorte, du sang des autres économe,
- Suivi d’un officier, tendre et vaillant cœur d’homme,
- Il s’avance... Une balle. Il tombe de cheval.
- --«Pouvez-vous remonter à cheval, général?»
-
- Et, sanglant, une balle affreuse en plein visage,
- Il tient en selle, mort! mais vivant par courage!
- Et, beau, devant le sabre incliné des soldats,
- Il leur montre l’espoir, en étendant son bras!
-
- C’est alors qu’entraînés par le geste stoïque,
- Les deuxième et premier de ses chasseurs d’Afrique,
- Chargèrent à ce cri: «Vive le général!»
- Couvrant d’honneur l’éclat du désastre final.
-
- * * * * *
-
- --Adieu, mon général. L’aventure est finie.
- Il faut vous préparer à l’horrible agonie.
- Réverony, pour mieux vous assister, hélas!
- S’étend comme un blessé sur votre matelas,
- Pour que vous sentiez mieux votre main dans la sienne,
- Et pour que votre front sur un cœur se soutienne...
- Il faut mourir!... Alors, sans doute, dans ses yeux,
- Comme un songe ont passé la mer et les grands cieux,
- Et les déserts conquis! Et ses fils! Et sa femme!
-
- Adieu la vie! adieu les chevaux pleins de flamme,
- Dont le pied fin paraît ne pas toucher le sol!
- L’autruche qu’on poursuit, dont la course est un vol,
- Et qu’on lasse à travers la lande infranchissable!
- Le lion roux des monts! la gazelle du sable!
- Les bleus chasseurs d’Afrique et les rouges spahis!...
- Adieu la France! adieu l’Afrique! le pays
- Au double nom...!--On est vaincu sans espérance.
-
- --«_Moi, ce n’est rien_, dit-il, _mais l’armée et la France!_»
-
- C’est ainsi qu’il mourut.--Et la France aujourd’hui
- Accomplit son devoir de mère,--et pense à lui.
-
-
-
-
-CHANT DES TOUAREGS
-
-
- Au désert, grand comme la mer,
- Nous vivons libres sous l’espace,
- Libres comme l’oiseau qui passe,
- Et comme l’air!
-
- Que viennent-ils chercher ici, les chiens d’Europe?
- Leurs promesses sont d’or, leurs actes de plomb vil.
- Qu’un nuage de traits siffle et les enveloppe!
- Le carquois nargue le fusil!
- Ils ne l’atteindront pas, le chameau qui galope!
- Où rugit le lion, le chien jappera-t-il?
-
- Les lions du désert ont flairé son approche;
- Ils n’aiment pas l’odeur de l’esclave et du chien!
- Elle a des dents de fer, la flèche que décoche
- Le Targui, qui n’a peur de rien!
- Le renard, chien des monts, disparaît sous la roche,
- Lorsque le grand lion des sables--le veut bien!
-
- Nous sommes grands et fiers, le bras fort, la main fine,
- Portant sur nos chameaux, aussi prompts que l’éclair,
- Un sabre, un croc, la lance avec la javeline,
- La massue à broyer la chair...
- Notre poignard touareg, à lame serpentine,
- Tient par un bracelet à nos poignets de fer.
-
- Regardez le Targui voyager dans le sable!
- Lui seul, dix jours durant, vit de dattes et d’eau;
- N’en a-t-il plus? Alors, si la marche l’accable,
- Il boit du sang de son chameau!
- La poix ferme la plaie; et l’homme infatigable
- Bénit Allah l’unique, et marche de nouveau!
-
- Y vivrez-vous deux jours, dans le désert terrible?
- Votre bras s’est armé, mais les cœurs et le front?
- Lorsque le feu pleuvra comme le grain d’un crible,
- Les hardis se repentiront!
- Et nous, quand l’étranger crîra la soif horrible,
- Nous le regarderons mourir,--groupés en rond!
-
- Qu’ils restent dans leur ville où s’abaissent les âmes!
- Ils voudraient apporter ici--ce qui les perd!...
- Sur notre mer de sable où tremble l’air en flammes,
- L’oasis n’est qu’un îlot vert...
- Vous aimez trop le vin, l’argent, l’or et les femmes:
- Allez-vous-en d’ici! Dieu garde son désert!
-
- Nous avons fait un pacte avec la lande immense;
- Le roi notre allié s’appelle le soleil!
- Il est juste et sévère, il est plein de clémence:
- C’est un Salomon sans pareil!
- Par delà l’Océan sa puissance commence;
- Il prête au mont Atlas un bandeau d’or vermeil,
-
- Nous ne convoitons pas vos immondes fortunes;
- Nous gardons contre vous, passants de Dieu maudits,
- La liberté farouche et le désert des dunes:
- Deux biens qui vous sont interdits!...
- Allez porter ailleurs vos faces importunes!...
- Ici, c’est votre enfer! c’est notre paradis!
-
- Au désert, plus grand que la mer,
- Nous vivons libres sous l’espace,
- Libres comme l’oiseau qui passe,
- Et comme l’air!
-
-
-
-
-CHANT DES EXPLORATEURS
-
-
- Nous le traverserons un jour, le désert fauve,
- Brûlant comme la flamme et plus grand que la mer!
- Par là, nous irons boire aux sources du Niger,
- Et l’on verra comment la chamelle se sauve
- Devant nos Béhémoths de fumée et de fer!
-
- Les races de chacals qui se mangent entre elles,
- Les pillards, les bandits, écume d’écumeurs,
- Ballottés sur le dos de leurs maigres chamelles,
- S’enfuiront devant nous comme des sauterelles
- Qu’on détourne avec des tambours et des clameurs!
-
- Les a-t-on vus jamais nous combattre de proche?
- Ils regardent de loin, comme un vol de corbeaux,
- Et,--superbes à voir, si des pillards sont beaux,--
- Quand le moribond râle, ils lui vident la poche,
- Pires que les chacals qui fouillent les tombeaux!
-
- Ils peuvent, ces Touaregs à faces renégates,
- Tatoués d’une croix au front, crier: «Allah!»
- Et se nourrir de sang lorsqu’ils n’ont plus de dattes,
- Nous nettoîrons le haut désert de ces pirates!...
- Oui! les chacals fuiront, quand les chiens seront là!
-
- Car nous sommes les fils de Rome et de la Gaule,
- Les fils des conquérants qui veulent l’Univers!
- L’ombre de nos drapeaux baigne à toutes les mers:
- Nous voulons les planter dans les glaces du pôle,
- Les fixer dans le sable au centre des déserts!
-
- Nous, nous portons la paix future, avec nos armes!
- Tant qu’il reste à marcher, conquérants malgré nous,
- Nous ferons ruisseler du sang avec des larmes...
- Nous sommes les martyrs violents, au cœur doux,
- Qui, tuant et mourant, rêvent la paix pour tous.
-
- Nous portons le progrès des esprits,--un mystère,--
- Ayant, avec du fer, le pardon dans la main,
- Écoutant le devoir nous parler en chemin...
- Nous voulons imposer notre rêve à la terre!
- ... Qui doute, dans la nuit, des soleils de demain?
-
- Un jour, nous lâcherons de nouvelles armées
- Qui n’auront plus de fer que la pioche et le soc!
- Les monts du globe entier connaîtront notre choc!
- Les dunes des déserts mêmes seront semées;
- Le grain de notre amour lèvera sur le roc!
-
- Nous sommes les faiseurs de vie et d’espérance!
- Nous n’avons d’ennemis que la mort et la faim!
- Et, soldats bienfaisants malgré toute apparence,
- Nous apportons d’Europe, où nous sommes la France,
- La justice,--qui veut régner seule à la fin!
-
-
-
-
-A CHARLES JOURDAN
-
-EN QUITTANT ALGER
-
-
- Pourquoi je pars si tôt, ou peut-être trop tard,
- Qui le sait? Le grand ciel est pur, la mer est belle...
- Adieu! Quand son instinct commande l’hirondelle,
- Rien ne peut l’arrêter. C’est son heure. Elle part!
-
- Adieu, terre d’Afrique, où la France nouvelle
- Avec les jeunes ceps verdit de toute part!
- C’est au dernier moment, sous le dernier regard,
- Que ta beauté rayonne entière--et se révèle!
-
- Adieu, la Casbah, blanche et bleue, au front d’Alger!
- Adieu, sous les palmiers en fleurs et l’oranger,
- Deux larges mois de vie heureuse comme un rêve!
-
- Quoique attendu là-bas, je pars avec langueur.
- Un infini regret m’attache à cette grève,
- Mon frère... Et tu retiens la moitié de mon cœur.
-
-
-
-
-SUR UNE COLOMBE RENCONTRÉE EN MER
-
-A BORD DE LA «VILLE DE NAPLES»
-
-
- Elle était lasse, la colombe!
- Elle nous suivait d’un long vol,
- Rêvant d’un grand arbre en plein sol.
- La mer! la mer n’est qu’une tombe.
-
- Pourquoi l’avait-elle quitté,
- Le sol d’Afrique, le rivage?
- O douce colombe sauvage,
- Où donc ton nid est-il resté?
-
- S’il est sur la terre africaine,
- Pourquoi suis-tu notre bateau?
- Tu le sais bien, que la grande eau
- N’est pas une route certaine!
-
- S’il est en France, ton doux nid,
- Qui donc ici t’avait menée,
- Pauvre colombe abandonnée,
- Que mon cœur douloureux bénit?
-
- Viens! pose-toi sur le navire:
- Mon cœur parle: connais ma voix...
- Ce mât fut chêne dans les bois!
- Il a chanté, comme la lyre!
-
- Pose-toi sur l’îlot flottant
- Qui s’en va vers la douce France...
- Viens, colombe de l’espérance
- Qu’on croit toujours voir en partant!
-
- La mer! la mer est une tombe!
- Ton vol faiblit... tu rases l’eau...
- Repose-toi sur le vaisseau,
- Oiseau d’espérance, ô colombe!
-
- Mais tout à coup, volant plus bas,
- L’oiseau d’espoir, la tourterelle,
- Retourne, brusque, à tire d’aile,
- Au pays d’où je viens, là-bas!...
-
- Pauvre colombe effarouchée!
- Elle a fui le bateau fuyant,
- Plein de passagers et bruyant,
- Dans la terreur d’être touchée!
-
- Et peut-être que, sous le noir
- Du ciel vide et des eaux désertes,
- Elle meurt, les ailes ouvertes,
- Dans un dernier élan d’espoir!
-
-29 mai 1887.
-
-
-
-
-AU FEU DE MINORQUE
-
-
- En pleine mer,--au beau milieu
- Des eaux profondes, des eaux mornes,--
- Au milieu de l’ombre sans bornes,
- Il brille sur l’île, ce feu.
-
- Dans la nuit formidable, immense,
- Guide sûr, fidèle témoin,
- Il dit à mon bateau de loin:
- «Va!... La mer française commence.»
-
- Tandis que le sombre sommeil
- Pèse sur les yeux et sur l’âme,
- Il dit: «Je veille,» avec sa flamme;
- Il dit: «Crois toujours au soleil.»
-
- Il s’éteint, se rallume encore.
- Sur les flots mauvais ou sereins,
- Il dit: «L’Ile pense aux marins;»
- Il dit: «Marin, songe à l’aurore!
-
- «Je marque presque la moitié
- «Du chemin de France en Afrique,
- «Et demain, beau transatlantique,
- «Tu verras le cap Sicié.»
-
- Ainsi Minorque, belle fille
- Qui dort sous les verts orangers,
- Bons marins, pense à vos dangers,
- Et vous salue,--et son feu brille.
-
- Et rien n’est beau, parmi les fleurs,
- Comme ce phare, humaine étoile,
- Qui dit: «Espère» à chaque voile,
- Et: «Je veille» à tous les veilleurs.
-
-A bord de la _Ville de Naples_, 29 mai 1887.
-
-
-
-
-SUR LA MORT D’UN POÈTE
-
-D’APRÈS ABDAH, FILS D’EL THEBIR
-
-
- Raïs, poète, vient d’être mis au linceul;
- Mais la mort de Raïs n’est pas la mort d’un seul:
- Tout un peuple est frappé! Pleurez, hommes et femmes!
- L’âme de celui-ci faisait vivre des âmes.
-
-
-
-
-ART POÉTIQUE
-
-D’APRÈS ABDAH
-
-
- Quand un poète prend à l’autre une pensée
- Et l’orne, dans ses vers, d’un plus beau vêtement,
- La justice n’est point par ce vol offensée
- Celui-là vole justement.
-
-
-
-
-EN-NABIGHA
-
-D’APRÈS ABDAH
-
-
- En-Nabigha, poète, hélas! ne chantait plus.
- Or, les siens s’étant résolus
- A marcher contre ceux d’une tribu voisine,
- Les ennemis furent vaincus,
- Et le poète heureux retrouva son génie!
- Et sa tribu lui dit: «Nous sommes plus heureux
- D’entendre encor tes vers mélodieux,
- Poète,--que d’avoir été victorieux!»
-
-
-
-
-A. ED. H.
-
-SOLDAT-POÈTE
-
-
- Tu pars, soldat, pour l’Algérie;
- Pars, c’est encore la patrie.
- Suivi des cœurs, suivi des yeux,
- Pars joyeux.
-
- Quitte la France pour la France;
- Pars, joyeux comme l’espérance;
- Pars; c’est peut-être un beau péril:
- Non l’exil.
-
- Tu vas retrouver, camarade,
- Les souvenirs de la croisade;
- Des temps où l’on baisait le bois
- De la Croix.
-
- En Afrique, on boit dans des coupes;
- Là, les chevaux ont sur leurs croupes
- Des tapis de soie éclatants
- Et flottants.
-
- L’âme des preux y vibre encore,
- Dans l’air bleu, dans le flot sonore;
- Tes yeux reverront, éblouis,
- Saint Louis.
-
- Tu vas admirer la prière
- De l’Arabe, dans la poussière,
- Sous les nobles plis des burnous,
- A genoux.
-
- Tu vas voir une foi vivante,
- Malgré ce que le siècle invente
- De doute et de raisonnements
- Assommants.
-
- Tu vas voir, le turban en tête,
- Les bédouins qui croient au Prophète,
- Et,--mon colonel, tu souris!--
- Aux houris.
-
- Tu vas entendre, en criant grâce,
- Des noirs,--musiciens de race;
- Et le tobol, la derbouka
- De Barka.
-
- Tu vas voir les conteurs arabes
- Égrener les lentes syllabes
- Comme les grains des chapelets:
- Entend-les.
-
- Tu vas voir, transpercés d’un glaive,
- Les Aïssaouas, qu’on élève
- A mâcher du verre et du feu...
- Oh! mon Dieu!
-
- Sur les ruines de Carthage,
- Comme un ancien grand personnage,
- Tu vas pleurer,--sois-en certain,--
- En latin!...
-
- Tu vas fouler des mosaïques;
- Acheter des bijoux antiques,
- Ouvrages de quelques hardis
- Érudits.
-
- Ne vois pas la danse du ventre!
- --Plus de lion!... Va voir un antre.
- Songe à Cervantès, à Pança...
- Pense à ça!
-
- Songe aussi que l’humeur badine
- A l’humeur noire pour cousine,
- Et vois que je suis sérieux,
- A mes yeux.
-
- Assure Mirah, la négresse
- Au rire blanc,--de ma tendresse,
- Et dis tout ce qui te plaira
- A Zorah.
-
- A Fatma, qu’elle est sans pareille,
- Avec ses jasmins sur l’oreille,
- Et son grand pantalon bouffant,
- Chère enfant!
-
- A... Aïcha, qu’on se rappelle
- Qu’elle est aussi bête que belle,
- De fuir le pays du lion,
- Pour Lyon!
-
- A Bab’Azoun, mon noir confrère,
- Si tu veux vous entre-distraire,
- Conseille de faire semblant
- D’être blanc!
-
- Dis au diable,--puisqu’il est nègre,--
- Que l’esprit français tourne à l’aigre,
- Et de nous emporter un peu
- Jusqu’à Dieu!
-
-
-
-
-A CHARLES DE P.
-
-
- Pourquoi l’as-tu quittée, ô mon cher capitaine,
- L’Afrique où le désert te rapprochait de Dieu?
- Où, chaque soir, fidèle à ta marche certaine,
- L’Étoile du Berger te guidait de son feu?
-
- Tu voyais un pays à simple grande ligne
- Comme en virent chez eux Moïse et Jésus-Christ;
- Tu voyais refleurir, sur les coteaux, la vigne
- Morte chez nous d’un mal qui ronge aussi l’esprit.
-
- Tiens, nous sommes en mai: c’est la fête des roses!
- Mais il n’en fleurit point dans les cours des maisons!
- Ici, tu ne verras que de petites choses,
- D’ignobles appétits,--et jamais d’horizons.
-
- Pourquoi reviens-tu?--L’heure est assez mal choisie,
- Car l’action hésite, et nous ne pensons pas!
- Cœur de soldat-héros, tout plein de poésie,
- Retourne te grandir aux grandeurs de là-bas!
-
- Ici, point d’idéal. Récompense au plus leste,
- A qui saute plus haut le plus comiquement!
- Pas un n’ose l’aveu de la foi qui lui reste!
- ... Mon héros, tu reviens dans un mauvais moment.
-
- Une fausse gaîté parade sur la scène...
- Surtout n’y parlons plus de martyre et de mort!
- Rions! gloire au bon mot. Honneur au mot obscène...
- Les canards ont fait _couin_: le chant du cygne a tort!
-
- Guerre à tout idéal! Sus à l’idéaliste!
- Le pire est qu’on s’oublie, et qu’on a, par instants,
- Honte d’être soi-même et de s’avouer triste,
- Et qu’on est trivial pour être de son temps.
-
- On a pour le talent, les vieillards et les femmes,
- Ce manque de respect dont plus d’une sourit!...
- Oh! qui nous refera des cœurs, de grandes âmes?
- Qui viendra terrasser l’analyse et l’esprit?
-
- Qui nous rendra la France avec sa gaîté saine,
- Son goût cornélien pour les efforts virils,
- Pour les pleurs généreux, pour la grandeur humaine,
- Pour la mort bien soufferte et les nobles périls?
-
- L’art a le geste louche et l’allure mauvaise;
- Ce qu’on cherche n’est pas le beau: c’est le succès.
- Grâce unie à la force, élégance française,
- En est-ce donc fini de ce qui fut français!
-
- ... Va, retourne, mon frère, à tes déserts d’Afrique;
- Va voir sous son burnous, pauvre avec l’air d’un roi,
- L’Arabe au geste lent, simple comme l’antique,
- Noble, vivre et mourir dans l’orgueil de sa foi!
-
- Va les voir, sur les rails, lorsque le train s’arrête,
- Sortir de leurs wagons, le soir, cinquante ou cent,
- Et tous, courbés, frappant le sol avec la tête,
- Vers la Mecque tournés, prier le Seul Puissant!
-
- Va les voir faire en paix ce qu’ils croient devoir faire,
- Sans s’occuper d’un mot ou d’un rire moqueur,
- Gravement, comme s’ils n’avaient pas d’autre affaire,
- Vaincus, que de donner un exemple au vainqueur.
-
- Et puis, soldat, au seuil de la tente de toile,
- Avant de t’endormir, tu pourras librement
- Voir, dès l’aube et le soir, Zorah, la Belle Étoile,
- Briller, près de la lune, au bord du firmament.
-
-
-
-
-LA PÉTITION DE L’ARABE
-
- Poète, parle à tous avec force et douceur,
- Et, ni juge ni roi, sois un avertisseur.
-
- Proverbe arabe.
-
-
- Toi qui n’es pas ministre, écoute-moi, roumi:
- Tu n’as pas l’air méchant, et je te crois ami,
- Et je sais que les tiens t’appellent un poète,
- C’est-à-dire un faiseur de chansons, qu’on répète,
- Au seuil de la maison, le soir, quand il fait beau.
-
- La flûte du berger réjouit le troupeau.
-
- O roumi, si j’ai bien compris ta destinée,
- C’est une belle part, celle qui t’est donnée,
- Car ton devoir, c’est d’être un sage, un marabout,
- Et même, lorsqu’un faux ami te pousse à bout,
- De ne pas te livrer à la haine cruelle.
- Tu dois, lorsque tu vois deux hommes en querelle,
- Mettre ta main entre eux pour calmer et bénir.
- Tu dois savoir juger: tu ne sais pas punir.
- Bien. Laisse les chacals faire leurs cris sinistres,
- Et rapporte ceci, poète, à vos ministres:
-
- Écoute bien, roumi: nous n’aimons pas les juifs.
- Nos sages cependant, nos marabouts pensifs,
- Disent que le seul Dieu, Dieu le vrai, le suprême,
- D’Abraham, de Jésus, du Koran, c’est le même...
- (Béni soit-il! il est toujours, partout présent!)
- Pourquoi donc nous charger d’un mépris écrasant,
- Et traiter mieux les juifs que les fils du Prophète?
- En quoi votre justice est loin d’être parfaite,
- Et votre politique est boiteuse, ô vainqueurs,
- Car il faudrait soumettre, après les corps, les cœurs!...
- Nous sommes irrités et d’être et de paraître
- Plus courbés que nos juifs sous la verge du maître.
-
- Nous sommes, il est vrai, de grands pécheurs, couverts
- De honte, et nous avons parmi nous des pervers,
- Des menteurs, des voleurs!... mais, roumi,--la justice,
- Doit rester bienveillante à tous, et protectrice:
- Or, vous doutez toujours de nous: ce n’est pas bien!
- C’est nous faire douter de votre cœur chrétien!
- La justice, toujours haute, jamais hautaine,
- Doit conclure au pardon dans la cause incertaine.
- Le titre de vaincu devrait nous protéger:
- Il est notre menace; il est notre danger!
- L’étranger nous méprise et le montre avec joie:
- A l’air dont il regarde, et dont il nous coudoie,
- Nous nous sentons proscrits sur le sol musulman!...
- Vous nous posséderiez bien mieux en nous aimant,
- Chrétiens!--Toute conquête est à jamais fragile
- Qui ne se fonde pas selon votre Évangile.
- Priez vos jeunes chefs de nous moins écraser:
- Quand ils tendent leur main dédaigneuse à baiser,
- Le vieux cheik incliné sent au cœur sa souffrance!...
- La générosité, c’est une fleur de France...
- La jetez-vous en mer, quand vous venez vers nous?
-
- Nous avons de grands cœurs d’hommes sous les burnous,
- O roumis!--O roumis, ne nous faites pas dire
- Que votre république est un méchant empire,
- Qui ne nous porte ici, sous couleurs de progrès,
- Que prostitution publique et cabarets!
- Songez que le désert reste libre, et méprise
- Ce qui fait l’homme esclave... ou ce qui civilise!
- Songez que la matraque est un mauvais moyen
- D’enseigner l’ignorant, d’en faire un citoyen,
- Et de lui faire aimer une loi--qu’il ignore.
- Songez que le nomade, ô roumis, l’est encore,
- Et qu’il ira semant la haine, s’il apprend
- Que le vainqueur chrétien n’est ni juste ni grand!
- Vous voici comme nous, d’ailleurs,--roumis mes frères,--
- Des Vaincus!... Nous pouvons parler des temps contraires,
- Car, lorsque votre France hier nous appela,
- Nous avons de bon cœur répondu: «Nous voilà!»
- Et les durs Prussiens, sur leurs champs de bataille,
- Ont trouvé dans l’Arabe un soldat à leur taille,
- Et nous avons versé,--près de vous, nos vainqueurs,
- Avec vous, leurs vaincus,--le sang chaud de nos cœurs,
- Acceptant d’être ainsi, malgré notre querelle,
- Deux fois vaincus de France, et par elle, et pour elle!
-
- ... Je répète tout haut ce qu’on pense tout bas!
- La défaite est amère,--ô Français,--n’est-ce pas?
- Eh bien! vaincus, songez aux vaincus que nous sommes,
- Que nous vous donnerons encor nos jeunes hommes,
- Mais qu’ils devront avoir, pour vaincre à vos côtés,
- L’amour de vos grandeurs et de vos libertés.
-
- O roumis!... Le désert même, la mer de sable,
- Peut cesser d’être horrible et d’être infranchissable,
- Si le vent de l’Atlas et la voix du lion,
- Au lieu de méfiance et de rébellion,
- Parle au sable infini de la grande espérance
- Qui fait, depuis cent ans, chérir le nom de France!...
- --Si le simoun, ardent et libre sous les cieux,
- Nous dit que vous restez dignes de vos aïeux,
- De ceux-là qui, brisant les antiques entraves,
- Voulant que par le monde on ne vît plus d’esclaves,
- Firent du droit français le droit du genre humain,
- Le sable vous fera de lui-même un chemin!
- Le Targui voudra faire escorte à vos fortunes!
- Et vous n’entrerez plus dans le désert des dunes,
- Sans entendre, en l’honneur du peuple sans pareil,
- Chanter les dunes d’or qui croulent au soleil!
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- L’AME ARABE 3
-
- AU BORD DU DÉSERT:
- Allah 27
- La Coupe du Cheik 29
- La Bouche 31
- Politesse arabe 33
- Bab’Azoun 35
- La Gazelle 41
- La Danse de l’abeille 45
- Strelitzia 51
- La Rose de Biskra 55
- Rebecca 59
- L’Autruche 65
- A Bab’Azoun 73
- Salim 77
- Les Hirondelles 81
- Paroles du pauvre Arabe 85
- Le Cimetière 89
- Fantasia 93
- Le Cadi 97
- Eau de rose 99
- L’Inconnu 101
- Le Départ du jeune Arabe 105
- La Danse du sabre 107
- La Nuit de mai 113
- L’Enlèvement de Kheïra 115
- L’Amour de mon amie 119
- A Kheïra 121
- Le Brûle-parfums des souks de Tunis 125
- You! you! you! 127
- Chez soi 131
- Le Rhapsode 135
- La Poésie 137
- La Mort 139
- Le Bédouin 141
- Jésus nomade 143
- Le Chien mort 145
- A Biskra 147
- Au bord du désert 151
- Le Consolateur du désert 153
- Proverbes arabes 157
- Le Muezzin 163
- Le Nomade 167
- La Diffa 171
- Au bord du puits 175
- Le Marcheur du désert 179
- Zinah 185
- Les Bourricots d’Alger 189
- Sidi le Juge 191
- Dans la mosquée 195
- A l’école 199
- L’Anaya kabyle 203
- Le Général Margueritte 205
- Chant des Touaregs 211
- Chant des Explorateurs 215
- A Charles Jourdan, en quittant Alger 219
- Sur une colombe rencontrée en mer 221
- Au feu de Minorque 225
- Sur la mort d’un poète 229
- Art poétique 231
- En-Nabigha 233
- A Ed-H., soldat-poète 235
- A Charles de P. 241
-
- LA PÉTITION DE L’ARABE 247
-
-
-Paris.--Typ. Georges Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.--29145.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU BORD DU DÉSERT ***
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-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Au bord du Désert</span>, by Jean Aicard</p>
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Au bord du Désert</span></p>
-<p style='display:block; margin-left:2em; text-indent:0; margin-top:0; margin-bottom:1em;'><span lang='fr' xml:lang='fr'>L'âme arabe (à Pierre Loti); Impressions; Souvenirs; Légendes arabes; La pétition de l'Arabe</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jean Aicard</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: February 5, 2022 [eBook #67327]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>AU BORD DU DÉSERT</span> ***</div>
-<h1>AU BORD<br />
-<span class="xsmall">DU</span><br />
-<span class="large">DÉSERT</span></h1>
-
-<p class="c"><span class="small">PAR</span><br />
-<span class="large">JEAN AICARD</span></p>
-
-<p class="c small"><b class="sans-serif">L’AME ARABE</b> <i>(A PIERRE LOTI)</i><br />
-<b class="sans-serif">IMPRESSIONS<br />
-SOUVENIRS</b> — <b class="sans-serif">LÉGENDES ARABES<br />
-LA PÉTITION DE L’ARABE</b></p>
-
-<p class="c small">DEUXIÈME ÉDITION</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-PAUL OLLENDORPFF, ÉDITEUR<br />
-28 <i>bis</i>, <span class="xsmall">RUE DE RICHELIEU</span>, 28 <i>bis</i></p>
-
-<p class="c">1888<br />
-<span class="small">Tous droits réservés.</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">ŒUVRES DE JEAN AICARD</p>
-
-
-<p class="c b sans-serif">POÉSIE</p>
-
-<ul>
-<li><span class="sc">Les Jeunes Croyances.</span></li>
-<li><span class="sc">Les Rébellions. Les Apaisements.</span></li>
-<li><span class="sc">Poèmes de Provence.</span></li>
-<li><span class="sc">Miette et Nohé.</span></li>
-<li><span class="sc">Le Dieu dans l’Homme.</span></li>
-<li><span class="sc">L’Éternel Cantique.</span></li>
-<li><span class="sc">Lamartine.</span></li>
-<li><span class="sc">Visite en Hollande.</span></li>
-<li><span class="sc">Le Livre des Petits.</span></li>
-<li><span class="sc">La Chanson de l’Enfant.</span></li>
-<li><span class="sc">Le Livre d’heures de l’Amour.</span></li>
-</ul>
-<p class="c b sans-serif">THÉATRE</p>
-
-<ul>
-<li><span class="sc">Othello</span>, drame en cinq actes en vers.</li>
-<li><span class="sc">Smilis</span>, drame en quatre actes en prose, représenté à la Comédie-Française.</li>
-<li><span class="sc">Au clair de la lune</span>, un acte en vers.</li>
-<li><span class="sc">Pygmalion</span>, un acte en vers.</li>
-<li><span class="sc">Mascarille</span>, à-propos en vers.</li>
-<li><span class="sc">La comédie française à londres.</span></li>
-<li><span class="sc">La comédie française à Alexandre Dumas.</span></li>
-</ul>
-<p class="c b sans-serif">CRITIQUE</p>
-
-<ul>
-<li><span class="sc">La Vénus de Milo.</span></li>
-</ul>
-<p class="c b">Pour paraître prochainement :</p>
-
-<ul>
-<li><span class="sc">Don Juan</span> (<i>XIX<sup>e</sup> Siècle</i>), poème dramatique en cinq actes.</li>
-<li><span class="sc">Papillons Nihilistes.</span></li>
-</ul>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em small">IL A ÉTÉ TIRÉ A PART</p>
-
-<p class="c">2 <i>exemplaires sur papier impérial du Japon.</i><br />
-5 <i>exemplaires sur Hollande numérotés à la presse</i> (1 à 5).</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c1">L’AME ARABE</h2>
-
-<p class="c i">A PIERRE LOTI</p>
-
-
-<p>Ce que j’ai fait en Algérie, ô Loti, c’est à vous que
-je le veux conter, parce que vous avez une âme, une
-âme qui va loin sous les choses, qui lit le verbe entre
-les lignes ; parce que dans vos yeux vagues la vie
-même incomprise se reflète approfondie et conçue ;
-parce que vous êtes un poète et que moi, n’ayant rien
-à vous apprendre, je suis sûr d’être deviné par vous.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je suis allé dans ce pays qui vous charme, d’abord
-pour changer de place ; pour monter à cheval en quittant
-un bateau ; pour voir d’autres visages que celui
-de nos concierges parisiens ; pour acheter, à Biskra,
-d’un marchand toulonnais, une musette en poil de
-chameau et un faux poignard touaregs que m’ont
-volés, à Biskra même, des garçons de café parfaitement
-européens ; pour m’affubler d’un chapeau de
-palme grand comme un parasol et brodé de laine
-rouge ; pour inaugurer un chemin de fer ; pour offrir
-à Tunis la première conférence française qui y ait été
-faite : pour voir Barka danser, un peu niaisement, la
-danse du ventre, qui ne vaut pas la danse du sabre
-dansée par des hommes ; pour causer, au bord du
-désert, avec trois ministres et quelque cent députés ;
-pour trouver vilaines les juives boursouflées de Tunis,
-et magnifique l’hospitalité des Tunisiens ; pour effrayer,
-dans Tunis, une Américaine qui m’a pris pour un Américain ;
-pour y entendre, à minuit, dans un cabaret,
-pleurer tout à coup un rieur sceptique qui m’a avoué
-un cœur exquis ; pour entendre deux cents personnes
-me demander tour à tour, en une heure, devant les
-gorges du Rummel, à Constantine, si ce « paysage
-m’inspirait » ; pour m’entendre dire par les mêmes,
-tous les jours cent fois, un mois durant, cet assommant
-beau vers d’Alfred de Musset :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Poète prend ton luth… et me donne un baiser,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">que les femmes n’achèvent jamais ! pour acheter un
-bracelet d’esclave à un homme libre qui voulait me le
-vendre six fois sa valeur, — mais j’ai dit, prévenu par
-un interprète : « Prends ta balance, et pèse ! » — et il a
-répondu, cet Arabe : « Je vois que tu la connais » ;
-pour proposer à une Ouled-Naïl de me vendre la bague
-de son doigt, proposition de mauvais goût à laquelle
-elle a justement répondu, sans bienveillance aucune :
-« Un coup de bâton dans les reins, voilà ce que je veux
-te vendre, chien de roumi » ; pour rendre visite, dans sa
-maison mauresque, à la mauresque Aïcha qui m’a dit :
-« Viens me voir à Lyon ! » pour prendre du café, sur
-le plateau de cuivre, chez Zorah, l’amie de Fatma, à
-qui j’ai récité, pour voir, la <i>Nuit de mai</i>… Zorah m’a
-dit : « Tu chantes ? » et elle m’a accompagné d’une
-mélopée arabe, ce qui prouve que nous nous comprenions
-très bien.</p>
-
-<p>Après cela, j’ai repris le bateau « pour France » ;
-j’ai quitté, non sans tristesse, des amis nouveaux ; j’ai
-vu le grand continent s’enfoncer et disparaître dans
-le lointain entre ciel et mer, l’apparition d’Alger,
-teinté de bleu de ciel et de blancheur d’écume, fondre
-lentement sous le ciel et l’eau… La nuit est venue,
-sans étoiles, — mais des étoiles bleuâtres se sont allumées
-le long du bord, dans les écumes phosphorescentes.
-J’ai regardé longtemps cet éventail blanc qu’ouvre devant lui
-l’éperon du bateau ; — la route étincelante
-qu’il laisse sur l’eau derrière lui, chemin de gloire
-bientôt effacé, et le sillage de fumée bientôt éparpillé
-dans l’air… Le capitaine m’a, au matin, désigné la terre,
-invisible pour moi dans les brumes dorées. Puis, Marseille
-a surgi ; les horizons connus ont reparu ; les
-douaniers, vainement, ont essayé de troubler la douce
-émotion de mon cœur… Et me voici chez moi, à la
-campagne, dans ce cabinet de travail que vous connaissez,
-en train de vous écrire entre deux étagères
-algériennes et trois pots de Tunis, un peu sot du retour,
-si je n’avais à vous dire que j’ai rapporté de là-bas
-quelque chose de l’âme arabe.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<hr />
-
-
-<p>Il y a six mois que les lignes précédentes ont été
-écrites, Loti, dans ma retraite de Provence.</p>
-
-<p>Je reprends ces pages à Paris, comme une lettre
-qu’on a un moment interrompue.</p>
-
-<p>Ce qui m’a interrompu, ç’a été, ô Loti, un projet,
-une idée bizarres : l’idée, le projet, de faire jouer
-au Théâtre-Français une pièce en quatre actes, en
-vers.</p>
-
-<p>Fatale idée, Loti, projet fatal ! Puisse le Bouddha cher
-à Chrysanthème vous garder à tout jamais du projet,
-de l’idée bizarres qui pourraient vous venir, comme à
-moi, — ô Loti, — de faire marcher sur un théâtre
-vos rêves en habits de réalité !</p>
-
-<p>Le théâtre, ô Loti, est un endroit redoutable où les
-rêves des rêveurs prennent des corps, des voix, pour
-injurier et frapper leurs pères.</p>
-
-<p>Au théâtre, votre frère Yves vous dirait que vous
-ne savez pas ce que vous faites, votre petite Chrysanthème
-vous affirmerait que vous ne savez pas ce que
-vous dites, et Azyadée que vous êtes un sot.</p>
-
-<p>Dès qu’on apprendrait que vos propres amoureuses,
-vos propres frères et enfants, n’ont pour vous aucun
-respect, le bruit se répandrait que vous êtes plus bête
-encore qu’ils n’osent le dire, et les gazettes l’imprimeraient !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elles l’imprimeraient, Loti. Il se trouverait des confrères
-pour annoncer à tout l’univers que votre œuvre,
-encore inconnue, votre œuvre encore vôtre, est indigne
-d’être et de paraître.</p>
-
-<p>Ils ne s’apercevraient point qu’il y a, dans un procédé
-pareil, injustice et cruauté. Ceux mêmes qui demandent
-des œuvres dramatiques nouvelles, des efforts
-nouveaux, qui crient : « Place aux jeunes ! »
-c’est-à-dire aux auteurs sans autorité, — ne s’apercevraient
-point qu’ils font du découragement, du désespoir
-peut-être, qu’ils ruinent d’avance l’avenir sur
-lequel comptait un travailleur. Ils ne se diraient pas,
-ô Loti ! qu’ils sont pareils à la grêle qui tue la moisson
-à peine germée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et le public, indifférent, croirait, sur la foi des gazettes,
-que l’œuvre, inconnue de tous, a été condamnée
-par tout le monde, — au moment même où vous,
-l’auteur, vous déniez à l’expérience des maîtres eux-mêmes,
-et sur leur conseil, le droit de dire à l’avance :
-« Ceci fera de l’effet, ceci n’en fera pas. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Car, ô Loti ! l’art du théâtre est par excellence l’art
-sans formule. Au théâtre, tout le monde vous conseille,
-personne ne sait quoi. C’est un lieu magique où
-on produit l’illusion et où on perd toutes les illusions.
-L’effet y prime le sentiment, la pensée, l’émotion. Tout
-le monde cherche donc l’effet, mais personne ne sait
-où il est. La grosse affaire est d’affirmer que l’auteur
-le sait moins que personne. Quelquefois tout le monde
-croit le savoir… « C’est ici ! » Quelle erreur ! c’est
-là-bas, tout au contraire, qu’il se produit alors au mépris
-des prévisions. Et le critique triomphalement de
-s’écrier : « Ça, c’est du théâtre ! » juste quand le succès
-le lui fait croire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Qu’il y ait un art dramatique où l’émotion naîtrait
-des situations et des paroles, sans effet, — ce qui
-serait d’un très grand effet, — je suis de ceux qui le
-pensent, — mais les critiques enseignent le contraire,
-les directeurs affirment le contraire, parce qu’ils se
-font un devoir de chercher le succès d’argent, non le
-succès d’art, — et le public, — qui a bien d’autres
-affaires, — passe condamnation. Il va au cirque, — que
-j’aime beaucoup, et vous aussi, ô Loti.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Après les <i>Burgraves</i>, Victor Hugo, — ceci, je crois,
-n’a jamais été raconté, — s’écria : « Le théâtre m’ennuie ;
-les comédiens m’ennuient ; les répétitions m’ennuient ;
-les directeurs m’ennuient ; les ministres m’ennuient ;
-la censure m’ennuie ; les rois, les empereurs m’ennuient…
-je ne ferai plus de théâtre !… »</p>
-
-<p>Découragé, il employa « ce qu’il avait de talent » à
-faire la <i>Légende des Siècles</i>.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ne faites pas de théâtre, ô Loti. Moi, je n’ai plus
-qu’une vingtaine de comédies et de drames à écrire et
-je jure de n’en plus faire aussitôt après.</p>
-
-<p>Pour le moment, impatienté, j’ai préféré revenir à
-l’âme arabe que « faire du théâtre ». Je retournerai
-dans quelque temps à la Comédie-Française. Je vous
-y convierai. Vous n’y viendrez pas. Vous ne devez pas
-aimer ça.</p>
-
-<p>A mon retour d’Algérie, Loti, au sortir des grands
-horizons de désert et de mer, — on ne saurait croire
-quel effet lamentable m’ont produit la scène et les
-décors d’un théâtre ! Je ne comprenais plus. Le joujou
-de carton était trop petit ; l’action, trop compliquée et
-trop rapide… C’est que j’étais habitué aux simplicités,
-aux grandeurs, à la patience… j’étais arabisé.</p>
-
-<p>L’âme arabe, ô Loti, est simple, grande, patiente,
-et n’a rien à voir aux discussions de théâtre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’ai écrit aujourd’hui les derniers vers de mon
-livre.</p>
-
-<p>Laissez-moi vous conter comme il a été joyeusement
-baptisé, à vous qui aimez les jeux de la vie, du
-hasard, de la fantaisie.</p>
-
-<p>Moi qui n’ai pu assister à Rochefort à votre fête
-« moyen âge, » je compte aller voir samedi prochain
-le bal offert aux Parisiens par M. Cernuschi. Je rêve
-un costume d’Othello, et j’essayais chez moi une
-robe blanche, de lin et de soie, quand des amis, à l’improviste,
-ont frappé à ma porte. C’était ce soir même :
-« Ah ! vous voilà ! vous allez baptiser mon livre ! »
-Nous éclairâmes <i lang="it" xml:lang="it">a giorno</i>. Le hasard, qui m’habillait
-en Oriental, fit entrer chez moi, à ce moment, un jeune
-Arabe qui fut mon compagnon de voyage de Tunis à
-Alger. Quand il eut entendu la <i>Pétition de l’Arabe</i>, la
-dernière pièce de ce livre, mon hôte, touché, ôta de son
-doigt une bague, et me tint, très gracieusement, ce
-petit discours, non sans quelque solennité : « Ceci est
-un talisman. Douze lignes du Koran sont gravées sur la
-pierre de cette bague, grande comme l’ongle du petit
-doigt, et qui a été rapportée de la Mecque. Je vous
-donne cette bague en souvenir du jour où vous avez
-achevé ce livre, qui défend, d’une manière si touchante
-pour moi, la race arabe.</p>
-
-<p>« Cette bague est un souvenir légué à mon père par
-le Kashnadar (ministre de Tunis avant le protectorat),
-le même à qui M. Thiers écrivait : « La Tunisie est
-pour vous un trop petit champ d’action ; vous êtes
-vraiment un homme d’État. »</p>
-
-<p>« Je tiens beaucoup à ce talisman. Le ministre notre
-ami l’a porté trente-sept ans. J’aurais « le cœur fendu »
-s’il était porté à l’avenir par un autre que vous ; je
-vous l’offre comme un remercîment des Arabes. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’émotion d’un Arabe, le jour même où j’ai écrit
-la dernière ligne de mon livre, voilà, Loti, un souvenir
-émouvant pour moi. Je vous le conte, persuadé qu’il
-vous touchera aussi.</p>
-
-<p>Cette bague, c’est le signe de mon alliance avec l’âme
-arabe. Pendant que je la glissais à mon doigt, j’évoquais
-une forme entrevue dans une villa mauresque,
-à la grille d’une fenêtre, une tête fine, curieuse, aux
-grands yeux doux, bien noirs et luisants d’une vive
-étincelle, et je nommais en mon souvenir la Kheïra
-du poète Bib-el-Thebib, et je me croyais son fiancé,
-dans l’étincelante demeure du Rêve, où les jours sont
-des nuits constellées de flambeaux, embaumées de
-fleurs, pleines de chansons.</p>
-
-<p>« Les étoiles m’illuminent, les fleurs m’embaument,
-les chansons me bercent. »</p>
-
-<p>Sur l’or de cette bague, je ferai graver une date,
-celle d’aujourd’hui : 16 mai 1888.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’âme arabe dit :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tu ne seras vraiment charitable et pieux</div>
-<div class="verse">Qu’après avoir donné ce qui te plaît le mieux.</div>
-</div>
-
-<p>Elle a dit :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un nom obscur, mais pur, est glorieux dans l’ombre.</div>
-</div>
-
-<p>Elle a dit :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Se servir du poignard, c’est, — fût-on le vainqueur, —</div>
-<div class="verse">Lui donner pour fourreau, demain, son propre cœur.</div>
-</div>
-
-<p>Elle a dit :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Poète, parle à tous avec force et douceur,</div>
-<div class="verse">Et, ni juge ni roi, sois un avertisseur.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<p>Aucune sagesse n’a pensé plus haut. C’est la parole
-chrétienne.</p>
-
-<p>L’âme arabe, ô Loti, est simple, grande, patiente.</p>
-
-<p>Elle accepte la vie et elle accepte la mort.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Parmi les procédés d’art et de critique, il y en a
-deux, très opposés, et qui sont symétriques.</p>
-
-<p>L’un consiste à voir dans la nature qu’il s’agit d’exprimer,
-ou dans l’œuvre qu’il faut qualifier, uniquement
-les choses mauvaises, déplaisantes, le mal et
-l’erreur. Dans ce système, quand le bien, l’agréable,
-sont constatés, ils prennent l’arrière-plan ; ils sont
-subordonnés, niés presque, sinon tout à fait.</p>
-
-<p>L’autre système consiste à ne voir ou à ne montrer
-que le bon et le bien. Le mauvais et le mal sont alors
-sinon niés, du moins subordonnés, relégués à l’arrière-plan…
-Des deux systèmes, quel est le meilleur ?</p>
-
-<p>Pour moi, qui ne me permettrai jamais de trancher
-aucune question, — et qui ne reconnais aux critiques
-et aux chefs d’école que le droit d’affirmer les préférences
-de leur nature propre, mais non de proclamer
-des règles, je préfère l’art qui met au-dessus de tout, — comme
-le fait la nature elle-même, — les rayons, les
-nettetés, l’éclat, la vie, l’épuration perpétuelle, universelle.</p>
-
-<p>Je ne suis pas de ceux qui reprochent aux corbeaux
-de manger de la viande corrompue : je les remercie
-d’être des nettoyeurs. Les charognes, dans la nature,
-tiennent peu de place, et, vite, sont éliminées, disparaissent
-sous les fleurs et les verdures.</p>
-
-<p>Je ne dis pas aux roses : « Fi ! vous naissez du fumier : »
-je suis tenté de dire au fumier : « Gloire à toi
-qui nourris les roses ! »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>O Loti, le réel social, que l’on confond trop souvent
-avec la nature, est quelquefois abject parce qu’il se
-modèle imparfaitement sur la nature divine… J’appelle
-divin tout ce qui échappe à l’homme, se passe de lui,
-et l’emporte.</p>
-
-<p>La terre n’est pas ignoble ; elle absorbe toute ignominie
-et en fait de la vie, éternellement ; la mer
-n’est jamais salie : elle lave tout ce qu’elle touche,
-les rochers du rivage et le pont de votre navire ; le ciel
-est la source de pureté, eau et feu. La vie est propre
-et glorieuse. La mort, immortellement, est absorbée
-et rendue vivante. Il n’y a de naturalisme, d’art, de
-politique, de philosophie viables, que ceux qui,
-copiant la nature même, simplifient tout, purifient
-par la simplification qui rapporte chaque élément à
-sa source particulière, lavent, éclairent, et font germer,
-c’est-à-dire monter vers la lumière.</p>
-
-<p>L’esthétique est une morale.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’ai lu sur les Arabes, ô Loti, différents ouvrages, où
-tous les défauts de la race sont signalés avec un soin
-méticuleux. Voleurs, menteurs et pouilleux, voilà les
-aménités naturalistes dont couramment on les gratifie.</p>
-
-<p>J’estime que les Français orgueilleux qui parlent
-ainsi d’un peuple vaincu, le traitent injustement et
-maladroitement en ennemi armé et debout.</p>
-
-<p>L’Arabe ne nous hait point. Il hait le juif, non le
-chrétien. Aïssa ou Jésus est pour lui un prophète
-vénérable. En outre, cette race guerrière, chevaleresque,
-a le respect d’une Force à qui Dieu a permis le
-triomphe.</p>
-
-<p>Elle a le respect du vainqueur. Si tu as vaincu, c’est
-que Dieu l’a voulu. De plus, trop fière pour rabaisser
-ses ennemis, elle les estime, les admire d’être ses
-vainqueurs, et demeure prête — si le vainqueur n’essaie
-pas de dominer sa conscience, n’offense pas sa
-religion — à le servir comme un noble et bon maître,
-le désigné de Dieu.</p>
-
-<p>Avec de telles dispositions d’âme, l’Arabe, manié
-par une autorité éclairée, énergique et subtile à la
-fois, aussi polie que ferme, deviendrait une force
-française incomparable, très supérieure, par entraînement
-religieux et physiologique, à l’élément européen,
-fatigué, lui, par l’esprit sceptique, analyste et
-positif, par un rationalisme de décadence qui est la
-mort de tout enthousiasme et, par conséquent, de
-toute grandeur, de tout dévouement, de toute patrie,
-comme de toute famille et de toute religion.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il va sans dire qu’il ne me vient pas à l’esprit d’opposer
-la société arabe à nos sociétés européennes.
-C’est de l’<i>âme arabe</i> que je parle uniquement, de l’individualité
-morale de l’Arabe, de sa conception de la
-vie ; je parle de ce qu’il y a d’essentiellement beau
-dans le génie de cette race, qui n’a rien à fonder, puisqu’elle
-a placé son intérêt d’être, son âme, bien plus
-haut que ce monde, — et qui aurait le droit en somme
-de vivre à sa guise, si nous n’étions pas encore aux
-temps de deuil où la Guerre prétend fonder le Droit.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On a impolitiquement fait à l’Arabe la mortelle
-offense d’accorder aux Israélites d’Algérie des <i>privilèges</i>
-qu’il n’a pas ; on l’a, de fait, déclaré inférieur à la race
-qu’il abomine. Faute énorme ! grosse de périls ! La
-France de l’égalité doit aux Arabes, sans tenir compte
-de leur intolérance, plus de respect véritable.</p>
-
-<p>Au lieu de respecter la foi de l’Arabe, on la brave.
-Au lieu de traiter l’Arabe en noble chevalier vaincu,
-on le traite en indigne ; il est, en face de nous, sans
-moyens d’action, sans députés indigènes, sans autre
-défense que l’insurrection. On en abuse.</p>
-
-<p>En ceci, la France oublie trop qu’elle est l’apôtre
-de tous les affranchissements.</p>
-
-<p>Nous ruinons, nous abîmons une grande race qui
-nous est fraternelle et demeure prête pour nous au
-dévouement des martyrs : l’Arabe l’a prouvé en 70.</p>
-
-<p>Les colons supprimeraient volontiers, d’un seul
-coup, tout l’élément arabe.</p>
-
-<p>Eh bien ! la France qui pense ne peut pas être, en
-1889, la France qui exploite.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les Arabes demandent quoi ? Plus de respect de
-l’âme française pour l’âme arabe, pour la dignité
-arabe, pour les mœurs, la religion, la foi arabes, — peut-être
-pour la propriété arabe.</p>
-
-<p>Ce qui en eux réclame ce n’est pas l’épargne, c’est
-la générosité, c’est la dignité… J’ai promis à un certain
-nombre de cheiks d’écrire cette revendication, le cri
-de leur cœur. J’ai tenu, je tiens ma promesse… Vous
-trouverez, Loti, à la fin de ce livre, la <i>Pétition de
-l’Arabe</i>, dont chaque trait m’a été fourni par un de
-mes hôtes d’un jour, autour du couscoussou national.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Hélas ! il faudrait que quelques-uns au moins de
-nos administrateurs fussent animés d’un esprit
-d’apôtres. Il faudrait que leur mission ne leur apparût
-pas seulement comme une fonction lucrative ; il faudrait
-qu’une forte éducation nationale eût appris à
-ces serviteurs la connaissance des âmes, des religions,
-des intérêts supérieurs, et comment l’intérêt privé,
-légitime, s’élève en servant celui des peuples.</p>
-
-<p>Il faudrait, ô Loti, que nous eussions de la grandeur,
-un idéal politique, national, humain, le goût de l’unité,
-l’horreur de la division, beaucoup de choses, ô Loti,
-dont on ne parle même plus…</p>
-
-<p>Comment la France respecterait-elle l’Arabe ? Nous
-ne nous respectons plus nous-mêmes. La Liberté, qui
-nous semble encore le principe de la dignité humaine,
-est en train de tuer la politesse française ! Les lettres
-donnent souvent l’exemple. L’art n’est plus la fleur
-par excellence d’une nation policée et polie. La grâce
-hellène, si bien mariée à l’esprit français d’autrefois,
-se cache, honteuse, devant des lourdeurs vraiment tudesques,
-des violences américaines et des mercantilismes
-anglais…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Reprenez la mer, ô Loti. C’est elle qui vous a enseigné
-la simplicité et la grandeur, qui vous a donné
-votre génie, le mépris, l’oubli plutôt, des bassesses
-et des jalousies, la patience, l’acceptation de la vie et
-de la mort.</p>
-
-<p>La mer enseigne les mêmes choses que le désert.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’âme arabe, comme le désert, est simple et grande.</p>
-
-<p>Il y a, dans ce livre, Loti, une ou deux pièces, où,
-donnant la parole à l’Arabe, je lui prête des idées ou
-des sentiments plus compliqués que les siens propres
-(le <i>Marcheur du désert</i>, par exemple). L’expression
-seule de certains sentiments, ces sentiments fussent-ils
-ceux de l’Arabe, est déjà par elle-même une complication
-dont il est incapable. Mais, Loti, comme
-vous l’avez dit vous-même du Japon, dans votre livre
-japonais, je dirai à mon tour : Un des principaux personnages
-de ce livre est l’Effet que me fit ce pays.</p>
-
-<p>Ce que raconte chaque voyageur, c’est ceci : comment
-il a été, personnellement, impressionné par les
-pays qu’il a parcourus.</p>
-
-<p>Sans cela, il y a beau temps qu’on ne parlerait plus
-ni de la terre, ni de la mer, ni du ciel, ni des fleurs,
-ni de l’amour, — et ce serait vraiment dommage, ô
-Loti.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Simple et grande, l’âme de l’Arabe ! comme l’éternel
-spectacle du lever et du coucher des soleils dans le
-désert.</p>
-
-<p>Ici, il y a Dieu et l’homme. Dieu est grand… Moi
-si petit, si perdu ! Et l’homme s’incline, grand par le
-sentiment constant de son rapport avec l’infinie immensité.</p>
-
-<p>L’Arabe étant assuré dans sa foi, la mort ne lui est
-rien qu’une délivrance. A toute seconde, il est prêt à
-se montrer héroïque. Quand Mahomet ne serait qu’un
-politique, il resterait un grand prophète.</p>
-
-<p>La foi est un levier perdu, celui qui soulevait les
-montagnes. Nous qui n’avons plus la nôtre, servons-nous
-de celle-ci en l’honorant. Ce sera plus noble
-d’abord, plus politique en même temps que de la susciter
-contre nous.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’Arabe est patient. La monotonie des jours dans
-l’horizon uniforme lui a appris la patience. Et surtout
-il la tient de sa foi, patient… parce qu’il se sait immortel.</p>
-
-<p>On m’a cité l’exemple d’un Arabe qui arrive dans
-une gare au moment précis où le train — un train
-unique par vingt-quatre heures — siffle et s’éloigne.</p>
-
-<p>L’Arabe le regarde partir, curieux, charmé de voir
-cette puissance étrange activer sa vitesse ; puis, lentement,
-le fils du désert s’assied, tire quelques dattes du
-capuchon de son burnous, et, vingt-quatre heures
-durant, attend le train qui doit suivre.</p>
-
-<p>La patience aussi est une force. Pourquoi la mettre
-contre nous ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Voilà, ô Loti, les réflexions que je vous dédie, à
-vous qui êtes un poète, — incompris d’ailleurs au
-point de vue philosophique, malgré l’admiration générale
-qu’ont soulevée vos livres, — à vous qui vous
-êtes fait l’éducateur d’un simple, « mon frère Yves »,
-d’un nomade du désert d’eau que, lentement et à
-force d’affection et de génie, vous avez élevé au rang
-de frère.</p>
-
-<p>Cette action-là, ô Loti, c’est l’action future, sacrée,
-de l’esprit de liberté sur les masses inférieures. A défaut
-d’autre religion, nous aurons celle de la pitié, la
-vénération de la douleur, le respect de la misère, l’amour
-des faibles, des vaincus, sans autre récompense
-que la joie de se donner, de créer, de faire œuvre
-d’hommes-dieux.</p>
-
-<p>C’est là l’essence du génie chrétien, qui refleurira
-à la cime de la civilisation universelle.</p>
-
-<p>Un de mes frères à moi m’écrivait il y a quelques
-jours : « Proclame (pour faire ton devoir de poète) les
-devoirs du riche et les droits du pauvre ; c’est tout l’Évangile. »
-Oui, quoi que cela puisse coûter, c’est cela,
-ô Loti, qui est la vérité. Elle paraît encore gênante à
-beaucoup des nôtres, je le sais. Mais elle est impérieuse
-et s’imposera, ou bien ce sera la fin du vieil Occident.</p>
-
-<p>Oui, il faut que ceux qui savent, proclament les
-droits de l’ignorant ; que les forts proclament le
-droit des faibles, les riches le droit des pauvres, le
-vainqueur les droits du vaincu.</p>
-
-<p>Alors seulement il sera permis aux puissants de ce
-monde de parler, avec noblesse, de soumission et de
-devoir, aux ignorants, aux faibles, aux pauvres, aux
-vaincus.</p>
-
-<p>Là est la Révolution, ou elle n’est qu’un mensonge.
-Là est la France.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les temps approchent. Les signes se multiplient.</p>
-
-<p class="sign">J. A.</p>
-
-<p class="ind small">Paris, 16 mai 1888.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c top6em xlarge">AU BORD DU DÉSERT</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c2">ALLAH</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La présence d’Allah remplit les solitudes.</div>
-<div class="verse">Elle est dans la nuit douce et sous les soleils rudes,</div>
-<div class="verse">Car, s’il n’était pas là, l’homme serait perdu</div>
-<div class="verse">Seul, dans le grand désert jusqu’aux cieux étendu !</div>
-<div class="verse">Si faible, si petit, si seul, si périssable,</div>
-<div class="verse">Grain de sable parmi cet infini de sable,</div>
-<div class="verse">Sous le sable infini de l’azur constellé,</div>
-<div class="verse">Il s’est vu sans secours : il a donc appelé !</div>
-<div class="verse">Car la foi dans nos dieux, c’est pitié pour nous-même.</div>
-<div class="verse">La foule ne voit plus l’immensité suprême :</div>
-<div class="verse">Les hommes assemblés se la cachent entre eux ;</div>
-<div class="verse">Ils se croient assez forts dès qu’ils se voient nombreux.</div>
-<div class="verse">Mais l’Arabe, isolé dans le désert immense,</div>
-<div class="verse">Ne peut pas se suffire : il voit où Dieu commence :</div>
-<div class="verse">Au seuil de l’infini, dans l’horreur du désert,</div>
-<div class="verse">Dans l’oasis lointaine où rit le dattier vert,</div>
-<div class="verse">Dans l’eau pure et soudaine apparue en mirage,</div>
-<div class="verse">Dans l’étoile qui luit sur les goums en voyage,</div>
-<div class="verse">Et dans l’ombre qui suit, spectre mystérieux,</div>
-<div class="verse">Son pas, dans le désert, pour reposer ses yeux.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c3">LA COUPE DU CHEIK</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le cheik porte toujours, suspendue à sa selle,</div>
-<div class="verse">Une coupe d’argent, ciselée, et fort belle.</div>
-<div class="verse">Or, l’anse en est mobile, et soutient un anneau</div>
-<div class="verse">Où s’attache une corde ; et le cheik puise l’eau,</div>
-<div class="verse">A cheval, sans descendre, en passant la rivière.</div>
-<div class="verse">Ah ! l’eau pure ! au pays de la rude lumière !</div>
-<div class="verse">Les rayons frais de l’eau ! rien n’est si précieux !</div>
-<div class="verse">Et la coupe du vrai croyant dit à mes yeux :</div>
-<div class="verse">Dieu vient dans le désert au cœur de l’homme sage</div>
-<div class="verse">Comme l’eau s’offre aux yeux, apparue en mirage.</div>
-<div class="verse">Cette eau qui vient tenter ta lèvre et ton regard,</div>
-<div class="verse">Elle n’est pas là, non, mais elle est quelque part !</div>
-<div class="verse">Homme, pauvre passant du désert de la terre,</div>
-<div class="verse">Il faut bien que l’eau soit, puisque la marche altère !</div>
-<div class="verse">Et la tombe est le puits où le cœur altéré</div>
-<div class="verse">S’emplit enfin du Dieu si longtemps désiré.</div>
-<div class="verse">Prépare donc ton âme à descendre avec joie</div>
-<div class="verse">Dans la citerne sombre où la mort nous envoie,</div>
-<div class="verse">Et, — que la coupe soit d’argent, ou d’or vermeil, —</div>
-<div class="verse">Songe qu’elle remonte, emplie, au grand soleil,</div>
-<div class="verse">Vers Dieu qui l’illumine et dont elle ruisselle !</div>
-
-<div class="verse stanza">Il sied donc qu’elle soit riche, — et qu’on la cisèle.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c4">LA BOUCHE</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que nul usage vil ne souille votre bouche.</div>
-<div class="verse">Que jamais rien d’impur n’y passe et ne la touche,</div>
-<div class="verse">Et que chaque mot, même, y soit, en tout moment,</div>
-<div class="verse">Saint comme le saint livre — et comme le froment.</div>
-<div class="verse">Car la bouche est sacrée, ô roumis ! elle est faite</div>
-<div class="verse">Pour la baraka sainte et le nom du prophète,</div>
-<div class="verse">Pour dire : « Loué soit Dieu, l’unique adoré ! »</div>
-<div class="verse">Et pour manger le don de Dieu : le pain sacré.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c5">POLITESSE ARABE</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Au ciel, — chrétien, — ta place est faite.</div>
-<div class="verse i2">… Ah ! si vous vouliez dire un peu</div>
-<div class="verse i2">Comme nous : « Il n’y a qu’un Dieu,</div>
-<div class="verse i2">Et Mahomet est son prophète »,</div>
-<div class="verse i2">Vous entreriez — je vous le dis —</div>
-<div class="verse i2">Avant nous, dans le Paradis.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c6">BAB’AZOUN</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Bab’Azoun est poète et nègre.</div>
-<div class="verse i2">Il danse en donnant de la voix ;</div>
-<div class="verse i2">Et la musique n’est pas aigre,</div>
-<div class="verse i2">Qui sort de sa lyre de bois.</div>
-<div class="verse i2">Elle est grave et sourde au contraire.</div>
-<div class="verse i2">O Bab’Azoun, mon cher confrère,</div>
-<div class="verse i2">Je t’admire et t’envie un peu :</div>
-<div class="verse i2">Je voudrais être noir… ou bleu !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Je voudrais être en bois d’ébène,</div>
-<div class="verse i2">Sinon en lapis-lazuli…</div>
-<div class="verse i2">Mais j’y perds mon temps et ma peine :</div>
-<div class="verse i2">Je reste blanc, — et pas joli…</div>
-<div class="verse i2">Personne ne dit le contraire,</div>
-<div class="verse i2">O Bab’Azoun, mon cher confrère !</div>
-<div class="verse i2">Je t’admire et t’envie un peu :</div>
-<div class="verse i2">Je voudrais être noir… ou bleu !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Ta lyre, vieille calebasse,</div>
-<div class="verse i2">Moitié guitare et violon,</div>
-<div class="verse i2">N’a qu’une unique corde, basse,</div>
-<div class="verse i2">Un archet court, un manche long,</div>
-<div class="verse i2">Et ça suffit à te distraire,</div>
-<div class="verse i2">O Bab’Azoun, mon cher confrère…</div>
-<div class="verse i2">Je t’admire et t’envie un peu :</div>
-<div class="verse i2">Je voudrais être noir… ou bleu !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">La lune te plaît comme un rêve,</div>
-<div class="verse i2">Le soleil comme un bon vivant !</div>
-<div class="verse i2">Qu’un chrétien meure ou qu’un chien crève,</div>
-<div class="verse i2">Tu ne t’attristes pas souvent !</div>
-<div class="verse i2">On est noir, mais pas funéraire !</div>
-<div class="verse i2">O Bab’Azoun, mon cher confrère,</div>
-<div class="verse i2">Je t’admire et t’envie un peu :</div>
-<div class="verse i2">Je voudrais être noir… ou bleu !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Ce que tu chantes, je l’ignore,</div>
-<div class="verse i2">Sans doute que, comme nous tous,</div>
-<div class="verse i2">Tu redis le ciel et l’aurore,</div>
-<div class="verse i2">L’amour, les fleurs… et le couscous !</div>
-<div class="verse i2">Mais tu t’édites sans libraire.</div>
-<div class="verse i2">O Bab’Azoun, mon cher confrère,</div>
-<div class="verse i2">Je t’admire et t’envie un peu :</div>
-<div class="verse i2">Je voudrais être noir… ou bleu !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Tu n’es pas propre et l’on s’en doute ;</div>
-<div class="verse i2">Tu t’es fait de vilains bas blancs</div>
-<div class="verse i2">Avec la poudre de la route,</div>
-<div class="verse i2">Mais — ô jours troublés et troublants ! —</div>
-<div class="verse i2">La saleté, c’est littéraire !</div>
-<div class="verse i2">O Bab’Azoun, mon cher confrère,</div>
-<div class="verse i2">Je t’admire et t’envie un peu :</div>
-<div class="verse i2">Je voudrais être noir… ou bleu !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Ce que dit Sarcey, le critique,</div>
-<div class="verse i2">Tu t’en moques comme de ça,</div>
-<div class="verse i2">Et je crois ton rire sceptique</div>
-<div class="verse i2">Quand tu dis : « Joli, moi, Moussa ! »</div>
-<div class="verse i2">Tu crois qu’un âne est fait pour braire !…</div>
-<div class="verse i2">O Bab’Azoun, mon cher confrère,</div>
-<div class="verse i2">Je t’admire, — et t’envie un peu :</div>
-<div class="verse i2">Je voudrais être noir… ou bleu !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Bab’Azoun, quelle est ton histoire ?</div>
-<div class="verse i2">Elle a donc voulu le désert</div>
-<div class="verse i2">Entre elle et toi, la vierge noire</div>
-<div class="verse i2">Par qui ton cœur nègre a souffert ?</div>
-<div class="verse i2">Tu n’es qu’amoureux honoraire,</div>
-<div class="verse i2">O Bab’Azoun, mon cher confrère !</div>
-<div class="verse i2">Je t’admire et t’envie un peu :</div>
-<div class="verse i2">Je voudrais être noir… ou bleu !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Va, la peau ne fait pas le moine !</div>
-<div class="verse i2">Tout cheval, même de labour,</div>
-<div class="verse i2">A son moment d’orge ou d’avoine…</div>
-<div class="verse i2">Retiens donc ce conseil d’amour :</div>
-<div class="verse i2">Pour être heureux, sois téméraire !</div>
-<div class="verse i2">O Bab’Azoun, mon cher confrère,</div>
-<div class="verse i2">Je t’admire et t’envie un peu :</div>
-<div class="verse i2">Je voudrais être noir… ou bleu !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Tu quittas le Soudan barbare</div>
-<div class="verse i2">Respecté des Touaregs hardis</div>
-<div class="verse i2">Parce qu’ils aimaient ta guitare ?</div>
-<div class="verse i2">Tu crois ça, toi ? mais moi je dis :</div>
-<div class="verse i2">Parce que noir sans numéraire,</div>
-<div class="verse i2">O Bab’Azoun, mon cher confrère !</div>
-<div class="verse i2">Je t’admire et t’envie un peu :</div>
-<div class="verse i2">Je voudrais être noir… ou bleu !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Tiens, Bab’Azoun, j’ai de la peine !</div>
-<div class="verse i2">Partons, frère, pour Tombouctou,</div>
-<div class="verse i2">Retrouver ta vierge d’ébène !</div>
-<div class="verse i2">Marche ! et je te suivrai partout</div>
-<div class="verse i2">Pour te chanter et te pourctraire,</div>
-<div class="verse i2">O Bab’Azoun, mon cher confrère !</div>
-<div class="verse i2">Je t’admire et t’envie un peu :</div>
-<div class="verse i2">Car je ne suis ni noir… ni bleu.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c7">LA GAZELLE</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Gazelle, gazelle, gazelle,</div>
-<div class="verse i2">Ma gazelle, vous avez l’air</div>
-<div class="verse i2">D’une petite demoiselle.</div>
-<div class="verse i2">Votre œil profond est doux et fier.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Vous êtes frêle, délicate,</div>
-<div class="verse i2">Avec un si joli museau,</div>
-<div class="verse i2">La finesse de votre patte</div>
-<div class="verse i2">Et vos jambes en fin roseau.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Gazelle, gazelle mignonne,</div>
-<div class="verse i2">Vous avez l’air, — eh ! oui, vraiment ! —</div>
-<div class="verse i2">D’être une petite personne…</div>
-<div class="verse i2">Quel rêve emplit votre œil aimant ?</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Gazelle, adorable gazelle,</div>
-<div class="verse i2">Gazelle, je sais, quelque part,</div>
-<div class="verse i2">Une mignonne demoiselle</div>
-<div class="verse i2">Dont vous imitez le regard.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Elle a, comme vous, une grâce</div>
-<div class="verse i2">Fragile ! on craint de la briser !</div>
-<div class="verse i2">Pour elle, on craint, lorsqu’on l’embrasse,</div>
-<div class="verse i2">Le mal que peut faire un baiser.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Que vous avez, lorsqu’on vous touche,</div>
-<div class="verse i2">Gazelle, de jolis frissons !</div>
-<div class="verse i2">Un oiseau n’est pas plus farouche.</div>
-<div class="verse i2">Cependant, nous nous connaissons !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Et vous prenez l’herbe fleurie</div>
-<div class="verse i2">Que vous tend ma terrible main !</div>
-<div class="verse i2">Ne fuyez pas, je vous en prie,</div>
-<div class="verse i2">Ma gazelle au grand œil humain !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">C’est une si profonde joie,</div>
-<div class="verse i2">Où se mêle un si tendre orgueil,</div>
-<div class="verse i2">De toucher votre fine soie</div>
-<div class="verse i2">Et de baiser votre grand œil.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Quand votre bouche fraîche, humide,</div>
-<div class="verse i2">Cherchant des fleurs, me frôle un doigt,</div>
-<div class="verse i2">On dirait un baiser timide</div>
-<div class="verse i2">Qui rêve, ne sachant s’il doit.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Et l’on pense : « Elle est si petite</div>
-<div class="verse i2">Qu’elle a peur ! Oh ! si tu voulais,</div>
-<div class="verse i2">Tu serais bien loin ! et bien vite !</div>
-<div class="verse i2">Mais tu restes là… je te plais ? »</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Gazelle, gazelle, gazelle,</div>
-<div class="verse i2">Je suis bien fier d’apprivoiser</div>
-<div class="verse i2">Une petite demoiselle</div>
-<div class="verse i2">Avec mes fleurs et mon baiser !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c8">LA DANSE DE L’ABEILLE</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Prise, par une abeille,</div>
-<div class="verse i3">Pour un rosier en fleur,</div>
-<div class="verse i5">Merveille</div>
-<div class="verse i3">De grâce et de couleur,</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">Zorah danse, et, du voile,</div>
-<div class="verse i3">La chasse, — et son regard</div>
-<div class="verse i5">D’étoile</div>
-<div class="verse i3">La poursuit au hasard.</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">Et l’abeille chantante</div>
-<div class="verse i3">Dit : « Ce rosier fleuri</div>
-<div class="verse i5">Me tente ! »</div>
-<div class="verse i3">Et Zorah pousse un cri !</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">Une rose, l’oreille</div>
-<div class="verse i3">De la belle Zorah !</div>
-<div class="verse i5">L’abeille,</div>
-<div class="verse i3">Chassée, y reviendra.</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">Le voile aussi voltige !</div>
-<div class="verse i3">Et l’abeille poursuit</div>
-<div class="verse i5">La tige</div>
-<div class="verse i3">De son rosier qui fuit !</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">Où s’est-elle posée ?</div>
-<div class="verse i3">La danseuse se sent</div>
-<div class="verse i5">Baisée</div>
-<div class="verse i3">Sur sa lèvre de sang !</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">Une rose, sa bouche</div>
-<div class="verse i3">Que mouille une eau du ciel !</div>
-<div class="verse i5">La mouche</div>
-<div class="verse i3">Y vient chercher son miel !</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">Le voile qu’on lui lance</div>
-<div class="verse i3">Manque l’insecte ailé !…</div>
-<div class="verse i5">Silence !…</div>
-<div class="verse i3">Où s’est-il envolé ?</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">« Ah ! c’est dans ma poitrine ! »</div>
-<div class="verse i3">On dirait qu’un essaim</div>
-<div class="verse i5">Butine</div>
-<div class="verse i3">Les deux roses du sein !</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">Et Zorah, qui s’arrache</div>
-<div class="verse i3">Du cou ses sequins d’or,</div>
-<div class="verse i5">Se fâche,</div>
-<div class="verse i3">Se sent piquée encor !</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">Zorah jette sa veste !</div>
-<div class="verse i3">Même elle ôte, en dansant,</div>
-<div class="verse i5">Le reste,</div>
-<div class="verse i3">Car l’abeille descend !</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">Zorah, la belle fille,</div>
-<div class="verse i3">Qu’un pantalon plissé</div>
-<div class="verse i5">Habille,</div>
-<div class="verse i3">Sur ses pieds l’a glissé !</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">Et l’abeille en maraude</div>
-<div class="verse i3">Ne cherche plus ailleurs,</div>
-<div class="verse i5">Et rôde</div>
-<div class="verse i3">Sur la reine des fleurs !</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">Zorah gardant les poses</div>
-<div class="verse i3">D’un effroi gracieux,</div>
-<div class="verse i5">Ses roses</div>
-<div class="verse i3">Nous enchantent les yeux.</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">On comprend qu’une abeille</div>
-<div class="verse i3">L’ait pu trouver un jour</div>
-<div class="verse i5">Pareille</div>
-<div class="verse i3">Au rosier de l’amour !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c9">STRELITZIA</h2>
-
-<p class="c small">RÊVE ORIENTAL</p>
-
-<p class="c small i">A Madame H. G. T.</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Strelitzia, l’enfant solennelle et barbare,</div>
-<div class="verse">Porte, sur son front fauve, un bandeau de sequins.</div>
-<div class="verse">Le chaton de sa bague est une pierre rare.</div>
-<div class="verse">Une étoile en saphirs orne ses brodequins.</div>
-
-<div class="verse stanza">Deux cathédrales d’or, pendant à ses oreilles,</div>
-<div class="verse">Sonnent avec un bruit amoureux et guerrier.</div>
-<div class="verse">On voit qu’elle est la reine au pays des merveilles.</div>
-<div class="verse">Tous l’aiment, — jusqu’au nain, l’esclave familier !</div>
-
-<div class="verse stanza">Mais ce qui fait chanter le sonneur de guitare,</div>
-<div class="verse">Le frappeur du tobol et de la darbouka,</div>
-<div class="verse">C’est, dans ses noirs cheveux, une fleur très bizarre</div>
-<div class="verse">Que, pour son air méchant, la reine remarqua.</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle vit cette fleur, au bord d’un précipice,</div>
-<div class="verse">S’ériger tout auprès d’un nid de serpents bleus…</div>
-<div class="verse">Or, quand elle commande, il sied qu’on obéisse.</div>
-<div class="verse">Cent noirs, pour une fleur, périrent sous ses yeux.</div>
-
-<div class="verse stanza">Celui qui la cueillit était — conte l’histoire —</div>
-<div class="verse">Un charmeur de serpents, jeune mais renommé,</div>
-<div class="verse">Qui, sifflant un air triste avec sa bouche noire,</div>
-<div class="verse">La fit venir à lui comme un aspic charmé.</div>
-
-<div class="verse stanza">Sa main tremblait, lorsqu’il offrit la fleur étrange,</div>
-<div class="verse">Qui, diverse en couleurs, douce cruellement,</div>
-<div class="verse">Est d’un bleu violet parmi du rouge orange.</div>
-<div class="verse">C’est un faisceau de dards. Un est bleu seulement.</div>
-
-<div class="verse stanza">Sans doute c’est celui qui peut blesser ! La teinte</div>
-<div class="verse">Des autres vient du sang que celui-là répand.</div>
-<div class="verse">Pour avoir vu la fleur, la reine eut l’âme atteinte,</div>
-<div class="verse">La fleur rouge, faisceau de langues de serpent.</div>
-
-<div class="verse stanza">Sur ses cheveux très noirs, — bien droite sur sa tête, —</div>
-<div class="verse">Hors de la gaine verte entr’ouverte à demi,</div>
-<div class="verse">Elle planta la fleur indomptable en aigrette,</div>
-<div class="verse">Symbole d’un défi d’orgueil à l’ennemi.</div>
-
-<div class="verse stanza">Puis elle fut, un jour entier, préoccupée…</div>
-<div class="verse">Mais elle souriait encor, le lendemain,</div>
-<div class="verse">Quand le noir, sur son ordre, eut la tête coupée,</div>
-<div class="verse">Pour payer la faveur d’avoir baisé sa main.</div>
-</div>
-
-<p class="ind small"><i>Biskra, avril</i> 1881.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c10">LA ROSE DE BISKRA</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">L’océan de sable a de vrais rivages,</div>
-<div class="verse i1">Plats, nus, désolés, — déjà le désert.</div>
-<div class="verse i1">J’ai rencontré là deux enfants sauvages…</div>
-<div class="verse i1">Rien autour de nous de frais ni de vert.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Au désert, la vie a soif, et se traîne,</div>
-<div class="verse i1">Implorant l’eau, l’ombre, un peu de sommeil :</div>
-<div class="verse i1">Et rien ne dit mieux la misère humaine</div>
-<div class="verse i1">Que tant de néant sous tant de soleil !</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Rien autour de nous que la plaine rousse ;</div>
-<div class="verse i1">Plus d’oiseaux, sinon un seul cependant,</div>
-<div class="verse i1">Qui s’élève avec une gamme douce,</div>
-<div class="verse i1">Douce, — et qui se pose en la descendant.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Et les deux petits, souillés de poussière,</div>
-<div class="verse i1">N’étaient que douleurs, misère et haillons…</div>
-<div class="verse i1">Oh ! pourquoi fais-tu, — Dieu de la lumière ! —</div>
-<div class="verse i1">Misère pareille, avec tes rayons !</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Ils passaient, muets, tristes, l’air farouche,</div>
-<div class="verse i1">— Et sales !… c’était pitié de les voir.</div>
-<div class="verse i1">Le garçon tenait un doigt dans sa bouche.</div>
-<div class="verse i1">La fillette avait un petit miroir.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Les haillons faisaient un grand pli superbe,</div>
-<div class="verse i1">Mais plein de vermine et d’impureté…</div>
-<div class="verse i1">Pourquoi, Dieu, — qui prends souci d’un brin d’herbe ! —</div>
-<div class="verse i1">Fais-tu la misère, avec ta clarté !</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Et pour leur donner, — hélas ! peu de chose ! —</div>
-<div class="verse i1">Quand je m’arrêtai près d’eux un moment,</div>
-<div class="verse i1">Je vis qu’ils avaient chacun une rose,</div>
-<div class="verse i1">Toute fraîche encor, sur leur front charmant.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">L’oasis est loin, la fleur toute fraîche.</div>
-<div class="verse i1">Où l’ont-ils cueillie ? et par quel bonheur,</div>
-<div class="verse i1">Dans l’horrible plaine où tout se dessèche,</div>
-<div class="verse i1">Le soleil a-t-il épargné la fleur ?</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Oh ! même, il l’a faite avec la rosée !</div>
-<div class="verse i1">Et les deux petits, contents de la voir,</div>
-<div class="verse i1">Dans leurs noirs cheveux, vite, l’ont posée</div>
-<div class="verse i1">Comme un gage sûr d’amour et d’espoir.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Rose consolante, ô rose divine,</div>
-<div class="verse i1">Je sais d’où tu viens, fleur faite de jour !</div>
-<div class="verse i1">Tout le sang des cœurs est dans ta racine.</div>
-<div class="verse i1">La terre t’invoque en pleurant d’amour !</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">La misère humaine aspire à toi, Rose,</div>
-<div class="verse i1">Luxueux parfum, splendide couleur !</div>
-<div class="verse i1">Tout le désert rêve une seule chose :</div>
-<div class="verse i1">Une goutte d’eau pour faire une fleur !</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Si l’on te niait, chaque grain de sable</div>
-<div class="verse i1">Au fond du désert en témoignera :</div>
-<div class="verse i1">Je t’ai vue un jour, Rose impérissable</div>
-<div class="verse i1">Que Dieu fait fleurir dans le Sahara !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c11">REBECCA</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ayant pris dix chameaux du troupeau de son maître,</div>
-<div class="verse">Le serviteur du vieil Abraham s’en alla.</div>
-<div class="verse">Or, un ange devait à cet homme apparaître,</div>
-<div class="verse">Disant : « Celle que cherche Abraham, la voilà ! »</div>
-
-<div class="verse stanza">Car Abraham voulait, pour son fils, une amie…</div>
-<div class="verse">Les dix chameaux, étant chargés d’étoffe et d’or,</div>
-<div class="verse">S’en allèrent tout droit en Mésopotamie,</div>
-<div class="verse">Et l’homme vit, un soir, la ville de Nachor.</div>
-
-<div class="verse stanza">C’était l’heure où, parmi les ombres incertaines,</div>
-<div class="verse">Quand le soleil rougit, plus bas que l’horizon,</div>
-<div class="verse">Leur cruche sur l’épaule, allant vers les fontaines,</div>
-<div class="verse">Les filles des cités sortent de la maison.</div>
-
-<div class="verse stanza">Le messager s’assit près d’un puits, hors la ville,</div>
-<div class="verse">Et fit s’agenouiller alentour son troupeau ;</div>
-<div class="verse">Puis, priant dans son cœur, il attendit, tranquille,</div>
-<div class="verse">Les filles qui venaient emplir leurs cruches d’eau.</div>
-
-<div class="verse stanza">— « Seigneur Dieu d’Abraham, gardez de toute embûche</div>
-<div class="verse">Mon vieux maître et son fils, moi-même et ma tribu !</div>
-<div class="verse">Celle à qui je dirai : Fais-moi boire à ta cruche,</div>
-<div class="verse">Et qui répondra : « Bois !… tes chameaux ont-ils bu ? »</div>
-
-<div class="verse stanza">« Que celle-là, Seigneur, soit, — je vous prie en grâce ! —</div>
-<div class="verse">Celle qui doit me suivre en Chanaam demain,</div>
-<div class="verse">L’épouse d’Isaac, la mère d’une race !…</div>
-<div class="verse">Seigneur, amenez-moi celle-là par la main ! »</div>
-
-<div class="verse stanza">Il dit, et voit, quittant d’un pas lent la fontaine,</div>
-<div class="verse">Une vierge, une enfant, belle, agréable à Dieu…</div>
-<div class="verse">Or, c’était Rebecca, dont la cruche était pleine.</div>
-<div class="verse">— « Penche, dit-il, ta cruche, et fais-moi boire un peu. »</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle, alors, abaissant, de l’épaule à la hanche,</div>
-<div class="verse">Sa cruche, sur son bras replié lentement,</div>
-<div class="verse">Aux lèvres du vieillard qui boit, elle la penche,</div>
-<div class="verse">En regardant monter la lune au firmament.</div>
-
-<div class="verse stanza">— « Maintenant, abreuvons vos chameaux, » lui dit-elle,</div>
-<div class="verse">Et prompte à verser l’eau de sa cruche aux canaux,</div>
-<div class="verse">Tirant à plusieurs fois du puits une eau nouvelle,</div>
-<div class="verse">La nièce de Laban donne à boire aux chameaux.</div>
-
-<div class="verse stanza">Or, l’homme contemplait la vierge sans rien dire,</div>
-<div class="verse">Se demandant en lui si Dieu parlait ou non ;</div>
-<div class="verse">Puis son front soucieux s’éclaira d’un sourire :</div>
-<div class="verse">Il lui fit un présent et demanda son nom.</div>
-
-<div class="verse stanza">— « Le père de son père est frère de mon maître !</div>
-<div class="verse">Loué soit Dieu ! dit-il ; mon voyage est heureux ! »</div>
-<div class="verse">Il alla les trouver, et, s’étant fait connaître,</div>
-<div class="verse">Il leur donna tous les présents portés pour eux.</div>
-
-<div class="verse stanza">Les chameaux déchargés, on soigna leur litière ;</div>
-<div class="verse">On leur donna la paille et le foin pour la nuit ;</div>
-<div class="verse">Puis on lava ses pieds tout blanchis de poussière,</div>
-<div class="verse">Et les pieds de ceux-là qui vinrent avec lui.</div>
-
-<div class="verse stanza">Des anneaux d’or aux bras, des boucles aux oreilles,</div>
-<div class="verse">Rebecca quitta donc Laban et Bathuel…</div>
-<div class="verse">Or, à l’heure où le soir fait les cimes vermeilles,</div>
-<div class="verse">Isaac l’attendait, en regardant le ciel.</div>
-
-<div class="verse stanza">En regardant, au bas du ciel, la belle Étoile,</div>
-<div class="verse">Il vit venir au loin les chameaux espérés :</div>
-<div class="verse">Rebecca, l’ayant vu, se couvrit de son voile.</div>
-<div class="verse">Elle entra dans sa tente. Il avait dit : « Entrez…</div>
-
-<div class="verse stanza">« Entrez, car c’est ici que demeure ma mère… »</div>
-<div class="verse">Et plus tard, quand mourut la mère de l’époux,</div>
-<div class="verse">L’épouse lui rendit la douleur moins amère,</div>
-<div class="verse">Tant l’amour qu’ils avaient l’un pour l’autre était doux !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c12">L’AUTRUCHE</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mansour, le cavalier qu’un ramier ne peut suivre,</div>
-<div class="verse">A le cœur pris d’amour pour la juive Sarah.</div>
-<div class="verse">Comme il n’est pas aimé, Mansour ne veut plus vivre,</div>
-<div class="verse">Et comme elle n’est pas voilée, — il en mourra.</div>
-
-<div class="verse stanza">Les cheveux de Sarah sont plus noirs que la robe</div>
-<div class="verse">Du cheval de Mansour noir comme le corbeau.</div>
-<div class="verse">Il est pauvre. — Elle est riche et son cœur se dérobe.</div>
-<div class="verse">Elle est à qui lui fait le présent le plus beau.</div>
-
-<div class="verse stanza">Sarah porte, au sommet de sa tête si brune,</div>
-<div class="verse">Un bonnet d’or, — pointu, — d’un merveilleux travail ;</div>
-<div class="verse">Ses jambières sont d’or ; mais, malgré sa fortune,</div>
-<div class="verse">Elle ne peut avoir… quoi donc ? — Un éventail !…</div>
-
-<div class="verse stanza">Oh ! mais un éventail fait de plumes d’autruche,</div>
-<div class="verse">De certaine grandeur, de certaine couleur !</div>
-<div class="verse">Elle dit à Mansour, qui ne voit pas l’embûche :</div>
-<div class="verse">« Va !… Je te donnerai mon baiser le meilleur…</div>
-
-<div class="verse stanza">« Vas au désert, chasser l’autruche bleue et rose,</div>
-<div class="verse">Et reviens m’apportant les plumes que je veux !</div>
-<div class="verse">Je n’aime pas qui dit : « Je ne peux » ou : « Je n’ose !… »</div>
-<div class="verse">Sarah, devant Mansour, peigne ses longs cheveux.</div>
-
-<div class="verse stanza">Bleue et rose ! ô Mansour ! Une autruche pareille</div>
-<div class="verse">Ne se voit pas souvent, même au fond des déserts !</div>
-<div class="verse">Mais déjà ton cheval a redressé l’oreille…</div>
-<div class="verse">Il connaît qui le monte et comprend qui tu sers !</div>
-
-<div class="verse stanza">Le cheval va souffrir puisque l’amour chevauche !</div>
-<div class="verse">— « Ah ! se dit le coursier, mon maître n’est pas fin !</div>
-<div class="verse">La juive au bonnet d’or n’a rien sous le sein gauche :</div>
-<div class="verse">Allah ! l’espace est grand ! et le désir, sans fin ! »</div>
-
-<div class="verse stanza">Et les voilà partis dans le désert qui s’ouvre.</div>
-<div class="verse">Ils vont. Le sable est mou sous les pas ralentis !</div>
-<div class="verse">Ils vont. Le soleil darde, et la sueur les couvre.</div>
-<div class="verse">Leur désir les devance !… Oh ! comme ils sont partis !</div>
-
-<div class="verse stanza">Sa gourde, pleine d’eau, suspendue à la selle,</div>
-<div class="verse">Mansour, son long fusil sur l’échine, en travers,</div>
-<div class="verse">Vole, — et son beau cheval aux jambes de gazelle</div>
-<div class="verse">Déjà rêve une source au pied des dattiers verts !</div>
-
-<div class="verse stanza">Le sable roux ressemble au cuivre en feu des cruches</div>
-<div class="verse">Que les femmes, le soir, vont plonger dans les puits.</div>
-<div class="verse">Il a soif, le cheval du fort chasseur d’autruches !</div>
-<div class="verse">Il rêve à la rosée, à la fraîcheur des nuits !</div>
-
-<div class="verse stanza">Mais Mansour a raison de respecter sa gourde !</div>
-<div class="verse">Mansour ne doit pas boire : on est en Ramadan :</div>
-<div class="verse">« Je boirai plus tard… Puis, ma gourde n’est pas lourde !</div>
-<div class="verse">Mon cheval voudrait bien un peu d’eau, cependant…</div>
-
-<div class="verse stanza">« Pas encor, mon cheval ! Encor quinze ou vingt lieues !</div>
-<div class="verse">Il faut la rencontrer demain, au point du jour,</div>
-<div class="verse">L’autruche merveilleuse et rose, aux ailes bleues !</div>
-<div class="verse">En avant ! » dit Mansour, le cavalier d’amour !</div>
-
-<div class="verse stanza">Ils vont. Le soleil darde. Enfin, Mansour s’arrête.</div>
-<div class="verse">« On boirait le désert, si le sable était d’eau ! »</div>
-<div class="verse">Il boit donc, déjà traître à la loi du Prophète.</div>
-<div class="verse">Il boit, — et mouille un peu son cheval au naseau.</div>
-
-<div class="verse stanza">Ils repartent. La soif affolante les ronge.</div>
-<div class="verse">Mais Mansour, dont la fièvre a fait les yeux brillants,</div>
-<div class="verse">N’a-t-il pas, dans le sac de cuir où sa main plonge,</div>
-<div class="verse">Un peu d’une eau de flamme interdite aux croyants ?</div>
-
-<div class="verse stanza">Il songe : « Gardons l’eau pour mon cheval fidèle ! »</div>
-<div class="verse">Et boit. — Dès qu’il a bu deux gouttes d’eau de feu,</div>
-<div class="verse">L’autruche bleue et rose apparaît… oui !… c’est elle !…</div>
-<div class="verse">« Oh ! fait Mansour, Allah Akbar !… Attends un peu ! »</div>
-
-<div class="verse stanza">Mais elle n’attend pas ! Elle est loin, pour la balle !</div>
-<div class="verse">Et de l’angle pointu de son large étrier,</div>
-<div class="verse">Ensanglantant la chair du cheval qui s’emballe,</div>
-<div class="verse">Mansour se sent venir le cœur d’un meurtrier !</div>
-
-<div class="verse stanza">Plus vite, bon cheval ! vite ! et plus vite encore !</div>
-<div class="verse">… Le sable n’est plus même effleuré par ses pas !</div>
-<div class="verse">Bouche ouverte, il boit l’air ; l’espace, il le dévore !</div>
-<div class="verse">Et l’autruche, s’aidant des ailes, court là-bas.</div>
-
-<div class="verse stanza">Ses deux orteils géants laissent leur lourde marque</div>
-<div class="verse">Sur le sable, où parmi des alfas et des diss,</div>
-<div class="verse">Son aile ouverte au vent, elle a l’air d’une barque…</div>
-<div class="verse">Encor cent pas, Mansour ! Encor vingt !… Plus que dix !</div>
-
-<div class="verse stanza">« Le désert, dit Mansour, est donc infranchissable ? »</div>
-<div class="verse">Oui ! ton cheval faiblit… Arrête-toi, Mansour !</div>
-<div class="verse">Moins terrible est la mer que l’océan de sable !…</div>
-<div class="verse">Mais, l’amour est aveugle ; il va ! Le cœur est sourd…</div>
-
-<div class="verse stanza">Le cheval a faibli sur son jarret si ferme !…</div>
-<div class="verse">Heureusement le soir gagne le firmament,</div>
-<div class="verse">Et, comme un disque d’or dans un coffre qu’on ferme,</div>
-<div class="verse">Le soleil sous le sable a plongé brusquement.</div>
-
-<div class="verse stanza">Ils ont couru deux jours ! Et, deux nuits, côte à côte,</div>
-<div class="verse">Ils ont dormi, la fièvre au sang, le sang aux yeux,</div>
-<div class="verse">Et, comme un pauvre esquif perdu dans la mer haute,</div>
-<div class="verse">Ils ont jugé leur route aux étoiles des cieux.</div>
-
-<div class="verse stanza">Quelques fruits de dattier dans un sac, un peu d’orge,</div>
-<div class="verse">Ils ont vécu sans boire et presque sans manger.</div>
-<div class="verse">Le sable respiré met l’enfer dans leur gorge…</div>
-<div class="verse">Ils repartent… L’amour ne hait pas le danger.</div>
-
-<div class="verse stanza">Chaque matin, l’autruche est là, plus belle encore,</div>
-<div class="verse">Dressant sa tête plate, érigeant un long col,</div>
-<div class="verse">Plus bleue, et bien plus rose aux rayons de l’aurore…</div>
-<div class="verse">Ils repartent… Leur course à tous trois est un vol !</div>
-
-<div class="verse stanza">C’est bien elle ! Son œil semble une grosse agate.</div>
-<div class="verse">Où doit-il la frapper ? Car Mansour est adroit !</div>
-<div class="verse">A la tête ? au flanc gauche ? ou lui casser la patte ?</div>
-<div class="verse">Il la vise, — et remet toujours son fusil droit.</div>
-
-<div class="verse stanza">« Allah ! » Comme frappé d’une balle lui-même,</div>
-<div class="verse">Le cheval de Mansour, mort, s’abat tout d’un coup !…</div>
-<div class="verse">— Le cavalier, sanglant, vers son cheval qu’il aime</div>
-<div class="verse">Se retourne, et lui met les bras autour du cou.</div>
-
-<div class="verse stanza">— « Ferme, mon beau cheval, tes grands yeux de gazelle !</div>
-<div class="verse">L’amour fait, comme il veut, des cœurs faibles ou forts !…</div>
-<div class="verse">Ma juive ressemblait à la lune nouvelle</div>
-<div class="verse">Qui reviendra ce soir pour sourire aux deux morts. »</div>
-
-<div class="verse stanza">Il dit… croit voir Sarah… Son œil vague s’entr’ouvre,</div>
-<div class="verse">Se referme… — L’autruche, un rêve, a fui bien loin.</div>
-<div class="verse">La nuit monte. Un vent souffle… et le sable les couvre.</div>
-<div class="verse">Mektoub ! — Le fond des cœurs n’a que Dieu pour témoin.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c13">A BAB’AZOUN</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">J’ai fait des vers pour toi, bon nègre ;</div>
-<div class="verse i2">Je veux t’en faire de meilleurs :</div>
-<div class="verse i2">On y sentait l’ironie aigre,</div>
-<div class="verse i2">Et je n’aime pas les railleurs.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Joyeux et noir porteur de lyre,</div>
-<div class="verse i2">Je fais mon devoir en t’aimant,</div>
-<div class="verse i2">Bab’Azoun, — Salem, veux-je dire, —</div>
-<div class="verse i2">C’est vrai que je t’aime vraiment.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Trois notes, sur la corde unique</div>
-<div class="verse i2">De ta lyre à l’archet courbé,</div>
-<div class="verse i2">Te suffisent, noir sympathique,</div>
-<div class="verse i2">Danseur qui n’es jamais tombé !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Tu ne connais qu’un saut de danse :</div>
-<div class="verse i2">Un pied arrière, un pied avant ;</div>
-<div class="verse i2">Mais tu martèles la cadence,</div>
-<div class="verse i2">Et je te trouve assez savant.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Ton bon rire à belles dents blanches,</div>
-<div class="verse i2">Sous tes lèvres de charbonnier,</div>
-<div class="verse i2">Est un lys perdu dans les branches</div>
-<div class="verse i2">Obscures du noir ébénier !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Et tu ris au tableau qui change</div>
-<div class="verse i2">Dans l’univers toujours pareil,</div>
-<div class="verse i2">En dînant tantôt d’une orange,</div>
-<div class="verse i2">Tantôt d’un rayon de soleil.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Tu trouves que la rose est belle,</div>
-<div class="verse i2">Autant, plus ou moins que Zorah,</div>
-<div class="verse i2">Et Zorah, — tu danses pour elle,</div>
-<div class="verse i2">En rêvant qu’elle t’aimera.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Ton art, c’est de rire à ton rêve,</div>
-<div class="verse i2">De revoir la vie en trois sons,</div>
-<div class="verse i2">De savoir qu’elle est simple et brève,</div>
-<div class="verse i2">Et de danser à tes chansons.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Ton art, c’est d’être toi, sans honte,</div>
-<div class="verse i2">Moitié nu, noir, et, propre ou non,</div>
-<div class="verse i2">De ne chercher en fin de compte</div>
-<div class="verse i2">Ni gros argent, ni grand renom !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Et cela, pourquoi ? pour distraire</div>
-<div class="verse i2">Ceux à qui plaît… ce qui te plaît !…</div>
-<div class="verse i2">Tu vois bien que je suis ton frère,</div>
-<div class="verse i2">Moi qui suis plus blanc que le lait !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c14">SALIM</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">En soixante-dix ans, Salim, homme au cœur pur,</div>
-<div class="verse">Avait toujours marché vers le ciel, d’un pied sûr,</div>
-<div class="verse">Si ce n’est que, sept jours durant, pour une femme,</div>
-<div class="verse">Il avait oublié de surveiller son âme,</div>
-<div class="verse">Et, sept nuits, détournant ses yeux du but divin,</div>
-<div class="verse">Il s’était enivré de baisers et de vin.</div>
-
-<div class="verse stanza">Voilà. — Sa vie était, à l’âge où le front penche,</div>
-<div class="verse">Blanche, et superbe à voir comme sa barbe blanche.</div>
-<div class="verse">Au pli de son sourire on lisait la bonté ;</div>
-<div class="verse">Comme un livre de sage il était consulté ;</div>
-<div class="verse">Et sa parole d’or, comme un doux miel qui coule,</div>
-<div class="verse">En la réjouissant pouvait nourrir la foule.</div>
-<div class="verse">Dans ses yeux, on voyait, ensemble ou tour à tour,</div>
-<div class="verse">La fraîcheur de l’eau pure et la splendeur du jour.</div>
-
-<div class="verse stanza">Il avait si grand cœur qu’étant dans la misère</div>
-<div class="verse">Jadis, et n’ayant rien que le pain nécessaire,</div>
-<div class="verse">Comme son ennemi mortel lui demandait</div>
-<div class="verse">Un morceau de ce pain dans lequel il mordait :</div>
-<div class="verse">« Prends, » dit-il, en ôtant le morceau de sa bouche,</div>
-<div class="verse">Ce qui toucha si bien le mendiant farouche</div>
-<div class="verse">Qu’il avait de ce temps, en tous lieux, publié</div>
-<div class="verse">Que Salim était bon, juste et plein de pitié.</div>
-
-<div class="verse stanza">Mais une femme, un soir, belle comme une étoile,</div>
-<div class="verse">Passa près de Salim en écartant son voile.</div>
-<div class="verse">Il la vit, et connut la joie et le tourment</div>
-<div class="verse">De vivre et de mourir cent fois en un moment,</div>
-<div class="verse">De s’oublier soi-même et d’oublier le monde,</div>
-<div class="verse">Et tout, — pour épuiser la volupté profonde ;</div>
-<div class="verse">Et cet oubli de tout, au fond des voluptés,</div>
-<div class="verse">Avait duré sept jours et sept nuits, bien comptés.</div>
-
-<div class="verse stanza">Il mourut. — Dans la mort, la justice commence.</div>
-<div class="verse">L’ange du Châtiment et l’ange de Clémence</div>
-<div class="verse">Le portèrent vers Dieu, disant : « Vois, celui-ci !</div>
-<div class="verse">C’est un juste ! » — Un pervers ! Tous deux parlaient ainsi.</div>
-<div class="verse">L’un, l’ange qui tenait Salim par le bras gauche,</div>
-<div class="verse">Invoquant les sept jours, les sept nuits de débauche,</div>
-<div class="verse">L’autre, à droite, invoquant les soixante-dix ans</div>
-<div class="verse">De sagesse. Et sagesse et crime étaient présents.</div>
-
-<div class="verse stanza">Dieu dit : « Il faut peser cela, dans la Balance. »</div>
-<div class="verse">La Balance apparut. Les anges, en silence,</div>
-<div class="verse">Mirent sur un plateau les sept fois dix ans, — puis,</div>
-<div class="verse">Dans l’autre, les sept jours de faute et les sept nuits…</div>
-<div class="verse">On lâcha brusquement les chaînes entraînées…</div>
-<div class="verse">La semaine fut plus lourde — que les années !</div>
-
-<div class="verse stanza">L’ange du Châtiment se réjouit, moqueur,</div>
-<div class="verse">Mais l’ange du Pardon attendit en son cœur ;</div>
-<div class="verse">Et Dieu, dans la clarté de sa justice immense,</div>
-<div class="verse">Dit alors : « Prends ce pain, ange de la Clémence !</div>
-<div class="verse">Prends le morceau de pain que Salim affamé</div>
-<div class="verse">A son pire ennemi — pour me plaire — a donné !</div>
-<div class="verse">Mets ce morceau de pain mordu — dans la Balance ! »</div>
-
-<div class="verse stanza">Cela fut fait encore au milieu du silence.</div>
-<div class="verse">L’éternité muette attendit cet arrêt…</div>
-<div class="verse">Et, les sept fois dix ans ôtés, — quand tout fut prêt, —</div>
-<div class="verse">Le pain de la pitié suave et surhumaine</div>
-<div class="verse">Se trouva plus pesant que la lourde semaine !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c15">LES HIRONDELLES</h2>
-
-<p class="c i small">A Pierre Valdagne.</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Où vont mourir les hirondelles,</div>
-<div class="verse i2">Tout Arabe vous le dira :</div>
-<div class="verse i2">A la Mecque, que les fidèles</div>
-<div class="verse i2">Ont appelée : <i>Om el Kora</i>.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">A la Mecque, <i>Mère des Villes</i>,</div>
-<div class="verse i2">Où jamais le pas d’un chrétien</div>
-<div class="verse i2">N’a laissé ses empreintes viles,</div>
-<div class="verse i2">Tout bon musulman le sait bien ;</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Aux lieux où naquit le Prophète,</div>
-<div class="verse i2">Et que salue à deux genoux,</div>
-<div class="verse i2">En frappant le sol de sa tête,</div>
-<div class="verse i2">Tout homme vêtu du burnous ;</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">C’est là que vont, à tire d’ailes,</div>
-<div class="verse i2">Dès qu’elles sentent leur moment,</div>
-<div class="verse i2">Mourir les libres hirondelles,</div>
-<div class="verse i2">Coursières du bleu firmament.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Dans leur course à travers le monde,</div>
-<div class="verse i2">Elles ont choisi ce tombeau,</div>
-<div class="verse i2">Bien plus beau que la mer profonde,</div>
-<div class="verse i2">Si beau que le ciel est moins beau.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Tout autour de la ville sainte,</div>
-<div class="verse i2">Le sol est nu, c’est un désert…</div>
-<div class="verse i2">Mais un désert dont elle est ceinte</div>
-<div class="verse i2">Est plus beau qu’un champ d’orge vert !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Les pierres de sa plaine aride</div>
-<div class="verse i2">Ont de merveilleuses couleurs,</div>
-<div class="verse i2">Et son sable, que le vent ride,</div>
-<div class="verse i2">Est plus beau qu’un genêt en fleurs !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">La ville sainte est pure et blanche</div>
-<div class="verse i2">Comme l’écume de la mer,</div>
-<div class="verse i2">Ou comme, en avril, une branche</div>
-<div class="verse i2">D’aubépine — au parfum amer.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">C’est là que vont, à tire d’ailes,</div>
-<div class="verse i2">Lorsqu’elles sentent leur moment,</div>
-<div class="verse i2">Mourir les libres hirondelles,</div>
-<div class="verse i2">Coursières du bleu firmament !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">On les trouve, l’aile fermée,</div>
-<div class="verse i2">La nuit de la mort dans leurs yeux,</div>
-<div class="verse i2">Et parfois la plaine est semée</div>
-<div class="verse i2">De leurs doux cadavres soyeux.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Le soleil sèche, sous la plume,</div>
-<div class="verse i2">Les petits corps, les petits os,</div>
-<div class="verse i2">Et l’Arabe, pieux, allume</div>
-<div class="verse i2">Son foyer — avec ces oiseaux.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Il n’a ni racines ni branches</div>
-<div class="verse i2">Pour faire un brasier, au désert,</div>
-<div class="verse i2">Mais des plumes noires et blanches…</div>
-<div class="verse i2">Heureux celui dont la mort sert !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Allah ! béni soit ton prophète !</div>
-<div class="verse i2">Béni soit Allah, le seul Dieu…</div>
-<div class="verse i2">Lorsque sa destinée est faite,</div>
-<div class="verse i2">L’hirondelle devient du feu.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Et vers la Mecque, à tire d’ailes,</div>
-<div class="verse i2">Lorsqu’elles sentent leur moment,</div>
-<div class="verse i2">Volent les libres hirondelles,</div>
-<div class="verse i2">Coursières du bleu firmament.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c16">PAROLES DU PAUVRE ARABE</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Que m’importe à moi la fortune ?…</div>
-<div class="verse i2">La femme qui me rend joyeux</div>
-<div class="verse i2">Tous les soirs est douce à mes yeux</div>
-<div class="verse i2">Comme les rayons de la lune.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Elle m’est douce le matin</div>
-<div class="verse i2">Comme Zorah, la Belle Étoile :</div>
-<div class="verse i2">Très peu d’hommes ont vu son voile :</div>
-<div class="verse i2">Nul n’a vu son front enfantin.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Nous vivons libres sous la tente,</div>
-<div class="verse i2">Dans les genêts, au pied des monts ;</div>
-<div class="verse i2">Nous nous aimons, et nous aimons</div>
-<div class="verse i2">La nuit douce et l’aube éclatante.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Je n’ai pas même de cheval,</div>
-<div class="verse i2">Point de chameaux et pas de chèvre.</div>
-<div class="verse i2">Mais ma belle est douce à ma lèvre</div>
-<div class="verse i2">Comme l’eau pure au fond du val !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Toutes les étoiles sont nôtres</div>
-<div class="verse i2">Aussi bien qu’au cheik de Biskra,</div>
-<div class="verse i2">Et j’attends l’heure où Dieu voudra,</div>
-<div class="verse i2">En gardant les troupeaux des autres.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Mais, les troupeaux du firmament,</div>
-<div class="verse i2">Les étoiles, à qui sont-elles ?</div>
-<div class="verse i2">Et pour qui sont-elles plus belles</div>
-<div class="verse i2">Que pour moi — qui vis pauvrement ?</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Mon sang est rouge dans mes veines,</div>
-<div class="verse i2">Et — crois bien ce que je te dis : —</div>
-<div class="verse i2">Je préfère mon paradis</div>
-<div class="verse i2">A toutes vos fortunes vaines.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Allah (loué soit le seul grand !)</div>
-<div class="verse i2">Mettra sur nos tombes voisines</div>
-<div class="verse i2">Les mêmes chardons pleins d’épines,</div>
-<div class="verse i2">Si tu suis l’ordre du Koran,</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Et l’on verra, sur nos deux tombes,</div>
-<div class="verse i2">Deux trous, dans la pierre creusés,</div>
-<div class="verse i2">Où boiront les oiseaux posés,</div>
-<div class="verse i2">Les passereaux et les colombes,</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Car notre destin est pareil,</div>
-<div class="verse i2">Et Mahomet veut que la pierre</div>
-<div class="verse i2">Des morts — qu’a lassés la lumière —</div>
-<div class="verse i2">Serve aux oiseaux, las du soleil.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c17">LE CIMETIÈRE</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Le cimetière où je vivrai</div>
-<div class="verse i2">De la vie heureuse des choses,</div>
-<div class="verse i2">Sera plein de lys et de roses :</div>
-<div class="verse i2">Un jardin touffu comme un pré.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">S’il n’a point de roses, n’importe :</div>
-<div class="verse i2">Il sera plein de hauts chardons ;</div>
-<div class="verse i2">L’herbe folle des abandons</div>
-<div class="verse i2">Vivra de ma poussière morte.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Il sera, j’espère, pareil</div>
-<div class="verse i2">A ceux des enfants du Prophète,</div>
-<div class="verse i2">Où les oiseaux chantent la fête</div>
-<div class="verse i2">De l’eau, de l’ombre et du soleil.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Là, sur la tombe en pierre blanche,</div>
-<div class="verse i2">On a creusé pour les oiseaux</div>
-<div class="verse i2">Deux trous où s’amassent les eaux,</div>
-<div class="verse i2">Où la tourterelle se penche.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">L’Arabe y verse l’eau des puits</div>
-<div class="verse i2">Quand l’eau du ciel est épuisée :</div>
-<div class="verse i2">Par ces deux yeux, — pluie ou rosée, —</div>
-<div class="verse i2">Les tombeaux regardent les nuits.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Sous l’herbe épaisse qui les voile,</div>
-<div class="verse i2">On voit, mystérieux et beaux,</div>
-<div class="verse i2">Dans la nuit briller ces tombeaux</div>
-<div class="verse i2">Où repose une double étoile.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Le mort semble dire au passant :</div>
-<div class="verse i2">« Moi, je ne verrai plus l’aurore…</div>
-<div class="verse i2">Mais tout doit vivre, aimer encore :</div>
-<div class="verse i2">Oubliez-moi, je suis l’absent !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">« Oubliez ceux qui sont des âmes,</div>
-<div class="verse i2">Vivez, vous qui traînez les corps !</div>
-<div class="verse i2">Aimez-vous en paix sur les morts,</div>
-<div class="verse i2">Jeunes hommes et jeunes femmes !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">« Vous qui connaissez le désert</div>
-<div class="verse i2">Où la soif horrible — torture,</div>
-<div class="verse i2">Donnez aux oiseaux de l’eau pure,</div>
-<div class="verse i2">Et l’ombre d’un grand chardon vert ! »</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">C’est pourquoi les tombeaux fidèles,</div>
-<div class="verse i2">Le jour, sont pleins d’oiseaux posés,</div>
-<div class="verse i2">Et, la nuit, d’un bruit de baisers</div>
-<div class="verse i2">Et de petits battements d’ailes.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c18">FANTASIA</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">En avant, mon cheval, aïa !</div>
-<div class="verse i4">Fantasia !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Les deux tribus vont en découdre.</div>
-<div class="verse i2">Drus, ondulants comme des blés,</div>
-<div class="verse i2">Les cavaliers sont rassemblés.</div>
-<div class="verse i2">On va faire chanter la poudre !</div>
-<div class="verse i4">Aïa, aïa !</div>
-<div class="verse i4">Fantasia !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">L’une vers l’autre, les deux troupes</div>
-<div class="verse i2">S’élancent, ayant pris du champ…</div>
-<div class="verse i2">Elles volent, — se rapprochant !…</div>
-<div class="verse i2">Crinières, dos, visages, croupes !</div>
-<div class="verse i4">Aïa, aïa !</div>
-<div class="verse i4">Fantasia !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Arrivés face à face, halte !</div>
-<div class="verse i2">Brusquement, on s’est arrêté :</div>
-<div class="verse i2">Chacun, — son coup de feu jeté, —</div>
-<div class="verse i2">Pousse un cri, repart et s’exalte !</div>
-<div class="verse i4">Aïa, aïa !</div>
-<div class="verse i4">Fantasia !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Chacun se débat comme quatre.</div>
-<div class="verse i2">Tromblon, pistolet, mousqueton,</div>
-<div class="verse i2">Comment donc les recharge-t-on ?</div>
-<div class="verse i2">On est toujours prêt à combattre !</div>
-<div class="verse i4">Aïa, aïa !</div>
-<div class="verse i4">Fantasia !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">C’est un vrai tableau de la guerre ;</div>
-<div class="verse i2">On se heurte, on se brave, on fuit,</div>
-<div class="verse i2">On tombe, on hurle. Cris et bruit.</div>
-<div class="verse i2">On se blesse, mais ce n’est guère !</div>
-<div class="verse i4">Aïa, aïa !</div>
-<div class="verse i4">Fantasia !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Cette mêlée en gaîté joue</div>
-<div class="verse i2">Avec la flamme, avec le fer ;</div>
-<div class="verse i2">Plus d’un fusil, qu’on lance en l’air,</div>
-<div class="verse i2">— Tout en courant, — retombe en joue :</div>
-<div class="verse i4">Aïa, aïa !</div>
-<div class="verse i4">Fantasia !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">On se mêle, on reprend du large ;</div>
-<div class="verse i2">Hommes et chevaux sont ardents :</div>
-<div class="verse i2">Des mains, du pied, avec les dents,</div>
-<div class="verse i2">On charge, on décharge, on recharge !</div>
-<div class="verse i4">Aïa, aïa !</div>
-<div class="verse i4">Fantasia !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">On se fusille en plein visage,</div>
-<div class="verse i2">On se brûle barbe et sourcils ;</div>
-<div class="verse i2">Les moins noirs sont les plus noircis !</div>
-<div class="verse i2">Les moins braves font du courage !</div>
-<div class="verse i4">Aïa, aia !</div>
-<div class="verse i4">Fantasia !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">C’est un fourmillement de bêtes.</div>
-<div class="verse i2">L’une se cabre, l’autre court ;</div>
-<div class="verse i2">L’autre, au galop, s’arrête court !…</div>
-<div class="verse i2">Les cent autres font des courbettes.</div>
-<div class="verse i4">Aïa, aïa !</div>
-<div class="verse i4">Fantasia !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Avec leurs jambes de gazelles,</div>
-<div class="verse i2">Sous les blancs burnous envolés,</div>
-<div class="verse i2">Tous les chevaux semblent ailés !</div>
-<div class="verse i2">Tous les cavaliers ont des ailes !…</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">En avant, mon cheval, aïa !</div>
-<div class="verse i4">Fantasia !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c19">LE CADI</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le plus sage se trompe ; un enfant le confond ;</div>
-<div class="verse">Dieu seul peut être juste : il voit les cœurs au fond ;</div>
-<div class="verse">C’est pourquoi la clémence humaine est chose sainte.</div>
-<div class="verse">Un bon juge est toujours plein de trouble et de crainte,</div>
-<div class="verse">Sachant qu’il ne peut pas être juste longtemps,</div>
-<div class="verse">Fût-il sage parmi les sages éclatants.</div>
-<div class="verse">Tel est un bon nageur, si bon qu’on le proclame,</div>
-<div class="verse">Adroit et fort, habile à bien couper la lame,</div>
-<div class="verse">Mais qui seul au milieu des grands flots inconstants,</div>
-<div class="verse">En pleine et haute mer ne nage pas longtemps.</div>
-<div class="verse">On raconte qu’Ali-Shérif était si sage</div>
-<div class="verse">Qu’on le nomma cadi (juge) dans son grand âge.</div>
-<div class="verse">— « C’est pour te faire honneur, ami, dit le sultan,</div>
-<div class="verse">Et pour aider à la justice… Es-tu content ? »</div>
-<div class="verse">Mais le sage, frappant du visage la terre,</div>
-<div class="verse">S’écria : « J’ai vécu ma longue vie austère,</div>
-<div class="verse">Juste, dit-on, mais seul ! — j’ai respecté la loi…</div>
-<div class="verse">Mais je n’ai point jugé d’autres hommes que moi !</div>
-<div class="verse">Oh ! par pitié, grand Dieu ! (secours-moi, saint Prophète !)</div>
-<div class="verse">Si j’ai su vénérer la justice parfaite,</div>
-<div class="verse">Épargne la misère à ton vieux serviteur</div>
-<div class="verse">De punir l’innocent, de louer l’imposteur,</div>
-<div class="verse">Et cela pour avoir trop aimé la justice !</div>
-<div class="verse">O Dieu ! que ta bonté suprême compatisse !…</div>
-<div class="verse">Ne me condamne pas à ce terrible honneur ! »</div>
-
-<div class="verse stanza">Et ce vieillard mourut, exaucé du Seigneur.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c20">EAU DE ROSE</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Eau de rose de l’Orient,</div>
-<div class="verse i2">L’enfant à qui l’on te destine</div>
-<div class="verse i2">Va t’accueillir, en souriant</div>
-<div class="verse i2">Avec sa bouche d’églantine.</div>
-<div class="verse i2">Son doux teint d’ambre, velouté,</div>
-<div class="verse i2">Est celui de la rose-thé</div>
-<div class="verse i2">Où court, en ombre purpurine,</div>
-<div class="verse i2">Le sang même de la beauté,</div>
-<div class="verse i2">Et toute sa personne fière</div>
-<div class="verse i2">A, dans ses joyeux dix-sept ans.</div>
-<div class="verse i2">Cet air de reine du printemps</div>
-<div class="verse i2">Qu’on voit à la rose trémière.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Va donc, parfum ; va, goutte d’eau,</div>
-<div class="verse i2">Perler sur cette fraîche peau.</div>
-<div class="verse i2">Comme sur la rose baisée</div>
-<div class="verse i2">Perle la goutte de rosée.</div>
-<div class="verse i2">Sois accueillie en souriant…</div>
-<div class="verse i2">Tu seras pourtant peu de chose,</div>
-<div class="verse i2">Eau de rose, — pour une rose,</div>
-<div class="verse i2">Eau de rose de l’Orient.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c21">L’INCONNU</h2>
-
-<p class="c i small">A Émile Trélat.</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le roi marchait, suivi de toutes ses armées,</div>
-<div class="verse">Seul, en avant de tous, magnifique et puissant,</div>
-<div class="verse">Et son cheval, pieds hauts, narines enflammées,</div>
-<div class="verse">Bondissait, et mordait le mors teinté de sang.</div>
-
-<div class="verse stanza">Son peuple avait vaincu par la force et le nombre ;</div>
-<div class="verse">C’était un Salomon jeune et beau, sans pareil ;</div>
-<div class="verse">Cent mille chevaucheurs suivaient sa petite ombre.</div>
-<div class="verse">En faisant ondoyer sa puissance au soleil.</div>
-
-<div class="verse stanza">Au-dessus des lampas, lamés d’or et de soie,</div>
-<div class="verse">Que traînaient derrière eux les coursiers batailleurs,</div>
-<div class="verse">Ses étendards semblaient secouer de la joie,</div>
-<div class="verse">Comme les hauts palmiers dans la saison des fleurs.</div>
-
-<div class="verse stanza">La terre s’envolait en nuage de gloire</div>
-<div class="verse">Sous son piétinement formidable et nombreux,</div>
-<div class="verse">Et le chant de sa paix comme de sa victoire</div>
-<div class="verse">Faisait fuir au désert les grands lions peureux !</div>
-
-<div class="verse stanza">Or, tandis qu’il marchait en avant, seul en tête,</div>
-<div class="verse">Un inconnu surgit devant lui tout à coup,</div>
-<div class="verse">Qui, de loin, lui cria : « Maître du monde, — arrête ! »</div>
-<div class="verse">Et son cheval hennit et se dressa debout !</div>
-
-<div class="verse stanza">Quand les pieds de devant retombèrent à terre,</div>
-<div class="verse">Le roi, qui le tenait pressé des deux genoux,</div>
-<div class="verse">Fut surpris dans son cœur de se voir solitaire</div>
-<div class="verse">En avant de ses gens qui le regardaient tous !</div>
-
-<div class="verse stanza">Plus surpris qu’indigné, le roi fit un grand geste</div>
-<div class="verse">Comme pour appeler une armée au secours</div>
-<div class="verse">Contre cette insolence étrange et manifeste,</div>
-<div class="verse">Car l’inconnu parlait et menaçait toujours.</div>
-
-<div class="verse stanza">— « Arrête ! criait-il, puissant maître des hommes ! »</div>
-<div class="verse">Et le roi se disait : — « Quel est donc celui-ci ?</div>
-<div class="verse">Il a bien sa raison, s’il voit ce que nous sommes ;</div>
-<div class="verse">Il est fou cependant de nous parler ainsi ! »</div>
-
-<div class="verse stanza">— « Arrête, ô très puissant ! car c’est moi qui commande ! »</div>
-<div class="verse">Répétait l’inconnu, voilé de son burnous.</div>
-<div class="verse">Et tous songeaient, devant une audace si grande :</div>
-<div class="verse">« Quelqu’un est devant nous, de plus puissant que nous ! »</div>
-
-<div class="verse stanza">Sentant derrière lui la stupeur immobile,</div>
-<div class="verse">Le maître répétait en vain : « Peuples, à moi ! »</div>
-<div class="verse">Hommes, chevaux, fusils, tout restait inutile :</div>
-<div class="verse">Les témoins n’étaient plus les serviteurs du roi !</div>
-
-<div class="verse stanza">Et l’inconnu saisit le cheval par la bride :</div>
-<div class="verse">« Descends de ton cheval, cria-t-il, roi puissant ! »</div>
-<div class="verse">— « Je me défendrai seul ! » dit le prince intrépide</div>
-<div class="verse">Qui leva, haut et clair, son sabre menaçant.</div>
-
-<div class="verse stanza">L’autre, alors, avec un invisible sourire,</div>
-<div class="verse">Prit dans sa main le pied du cavalier royal,</div>
-<div class="verse">Hors du large étrier le tira sans rien dire,</div>
-<div class="verse">Et renversa le roi du haut de son cheval !</div>
-
-<div class="verse stanza">Et les peuples muets, à ce spectacle étrange,</div>
-<div class="verse">Voyant tombé ce roi si beau, si grand, si fort,</div>
-<div class="verse">Dans l’inconnu voilé reconnurent un ange,</div>
-<div class="verse">Et virent que c’était l’ange noir de la mort.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c22">LE DÉPART DU JEUNE ARABE</h2>
-
-<p class="c i small">A Chadly Baccouch.</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Lorsque le jeune Arabe a quitté sa maison,</div>
-<div class="verse">Et le ciel de Tunis pour un autre horizon,</div>
-<div class="verse">Ses serviteurs, au seuil, s’étant rangés en troupe,</div>
-<div class="verse">Une vieille, tenant dans sa droite une coupe,</div>
-<div class="verse">Sortit d’au milieu d’eux… La coupe était d’argent,</div>
-<div class="verse">Et dans l’eau claire, au fond, sous un rayon changeant,</div>
-<div class="verse">Une piastre luisait, scintillait comme un astre.</div>
-<div class="verse">Pour qui cette eau limpide et pour qui cette piastre ?…</div>
-<div class="verse">Dès que les deux chevaux, touchés, firent un pas,</div>
-<div class="verse">La bonne vieille femme, en marmonnant tout bas,</div>
-<div class="verse">Versa l’eau brusquement derrière la voiture ;</div>
-<div class="verse">Et si j’ai bien compris sa libation pure,</div>
-<div class="verse">Elle disait : « O Dieu du soleil dévorant,</div>
-<div class="verse">Puisse le jeune maître, ô Maître du Coran,</div>
-<div class="verse">Ne jamais manquer d’eau ! l’eau pure c’est la vie.</div>
-<div class="verse">Qu’il ait l’eau pour sa soif, ô Maître, à son envie,</div>
-<div class="verse">Et que son jeune cœur reste pur comme l’eau ! »</div>
-
-<div class="verse stanza">Jamais je n’oublirai ce simple et beau tableau.</div>
-<div class="verse">Pour la pièce, on la donne aux pauvres, sur la porte ;</div>
-<div class="verse">Ce qui veut dire : « Avant que notre enfant ne sorte,</div>
-<div class="verse">Pensons qu’un voyageur peut rester seul et loin,</div>
-<div class="verse">Se perdre, et, même riche, être dans le besoin.</div>
-<div class="verse">Puisse le nôtre, fût-ce au fond du désert triste,</div>
-<div class="verse">Trouver, devenu pauvre, un pauvre qui l’assiste ! »</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c23">LA DANSE DU SABRE</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Ils arrivent, le sabre au poing,</div>
-<div class="verse i2">Un sabre courbe à large lame.</div>
-<div class="verse i2">Le motif du duel ? — Une femme !…</div>
-<div class="verse i2">Ils ne se ménageront point.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Le plus jeune dit : « Camarade,</div>
-<div class="verse i2">J’ai le bras fort, je pique droit ! »</div>
-<div class="verse i2">Le plus vieux dit : « Je suis adroit ! »</div>
-<div class="verse i2">— La parade suit la parade.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Ils rusent. Chaque mouvement</div>
-<div class="verse i2">Est une secrète menace.</div>
-<div class="verse i2">Sous la grâce, la mort grimace…</div>
-<div class="verse i2">La musique bat vivement.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">La <i>derbouka</i>, forme de cruche,</div>
-<div class="verse i2">Et le <i>tobol</i>, sont deux tambours</div>
-<div class="verse i2">Qui, sous les doigts, roulent toujours</div>
-<div class="verse i2">Comme le bourdon d’une ruche.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Musique sans fin. Pan ! tan ! pan !</div>
-<div class="verse i2">Le vieux saute ; l’autre s’apprête</div>
-<div class="verse i2">A lui trancher d’un coup la tête :</div>
-<div class="verse i2">Le sabre effleure le turban !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Pan ! tan ! pan !… ah ! la peau d’un âne,</div>
-<div class="verse i2">Quand elle chante, va longtemps !…</div>
-<div class="verse i2">Le barbon dit au jeune : « Attends !</div>
-<div class="verse i2">Je vais te fendre en deux le crâne ! »</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Mais l’autre, sous son sabre arqué,</div>
-<div class="verse i2">Défend son turban et le reste.</div>
-<div class="verse i2">Ah ! çà ! lequel est le plus leste ?</div>
-<div class="verse i2">— Touché, cette fois !… — Non, manqué !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">L’un, qui s’est baissé, se relève,</div>
-<div class="verse i2">Quand l’autre le guette en rampant.</div>
-<div class="verse i2">La ruse souple est un serpent ;</div>
-<div class="verse i2">La vie, une danse du glaive.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">On n’a pas besoin d’être mort</div>
-<div class="verse i2">Pour être vaincu dans la lutte.</div>
-<div class="verse i2">Un faux pas suffit, une chute…</div>
-<div class="verse i2">Le mieux dansant, c’est le plus fort.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">L’amoureuse est là, dans la foule,</div>
-<div class="verse i2">Celle pour qui le duel a lieu :</div>
-<div class="verse i2">La panthère regrette un peu</div>
-<div class="verse i2">De ne pas voir du sang qui coule.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Ce vieux l’ennuie en vérité !</div>
-<div class="verse i2">Pourquoi n’est-ce là qu’une danse ?</div>
-<div class="verse i2">La derbouka roule en cadence ;</div>
-<div class="verse i2">Le tobol n’a pas arrêté.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Sachez donc (c’est le fond du drame)</div>
-<div class="verse i2">Que l’amoureuse, c’est Barka,</div>
-<div class="verse i2">Celle qui bat la derbouka…</div>
-<div class="verse i2">La musique a l’amour pour âme.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Le tobol n’est que confident</div>
-<div class="verse i2">Aux mains de la vieille négresse ;</div>
-<div class="verse i2">La derbouka saute et se presse ;</div>
-<div class="verse i2">Le tobol la suit en grondant.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Et si la musique endiablée</div>
-<div class="verse i2">Va si longtemps ce train d’enfer,</div>
-<div class="verse i2">C’est qu’elle désire, — c’est clair, —</div>
-<div class="verse i2">De voir la vieillesse essoufflée !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">O femme, qu’on le veuille ou non,</div>
-<div class="verse i2">L’homme saute ; l’amour le mène !</div>
-<div class="verse i2">Et tu fais danser l’âme humaine</div>
-<div class="verse i2">En grattant la peau de l’ânon.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c24">LA NUIT DE MAI</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Zorah, qui ne sait pas le français, pas du tout,</div>
-<div class="verse">Ne pouvait pas comprendre et m’ennuyait beaucoup.</div>
-<div class="verse">Et pourtant je voulais rester encor près d’elle,</div>
-<div class="verse">Quoiqu’elle eût peu d’esprit, — parce qu’elle est très belle.</div>
-<div class="verse">Joindre un plaisir pour l’âme au plaisir pour les yeux,</div>
-<div class="verse">C’est le bonheur des saints, du poète et des dieux ;</div>
-<div class="verse">Et pour avoir, avec Zorah, — dont rien ne trouble</div>
-<div class="verse">Le cœur ni les grands yeux calmes, — ce plaisir double,</div>
-<div class="verse">Je me mis à lui dire une Nuit de Musset ;</div>
-<div class="verse">Et, sur la lyre d’or, passait et repassait</div>
-<div class="verse">L’archet prodigieux de ce maître du Nombre…</div>
-<div class="verse">Et je vis s’étoiler alors deux beaux yeux d’ombre,</div>
-<div class="verse">Et Zorah, sans comprendre, a dit très doucement :</div>
-<div class="verse">« Toi, chanter ? » Et, pour faire un accompagnement,</div>
-<div class="verse">Me suivant rime à rime et syllabe à syllabe,</div>
-<div class="verse">La Mauresque se mit à chanter en arabe.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c25">L’ENLÈVEMENT DE KHEÏRA</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quand Nacer, fou d’amour, vint, d’accord avec elle,</div>
-<div class="verse">Enlever, au désert, Kheïra, la plus belle,</div>
-<div class="verse">— Pour s’enfuir avec lui, la fière Kheïra</div>
-<div class="verse">De ses habits les plus somptueux se para.</div>
-<div class="verse">Les étoiles des nuits, hier encor ses pareilles,</div>
-<div class="verse">Voyant bien qu’elle était la reine des merveilles,</div>
-<div class="verse">Pâlirent, — quand, au seuil de la tente, où l’amant</div>
-<div class="verse">L’appelait, Kheïra se montra lentement.</div>
-<div class="verse">Elle avait la fraîcheur des clartés de la lune ;</div>
-<div class="verse">Sa peau, couleur de datte, était dorée et brune</div>
-<div class="verse">Comme la perle d’ambre ou le rayon de miel</div>
-<div class="verse">A l’ombre, mais tout pleins de la chaleur du ciel.</div>
-<div class="verse">Noirs comme la nuit même, au-dessus de son voile,</div>
-<div class="verse">Ses yeux, en leur milieu, brillaient d’un feu d’étoile,</div>
-<div class="verse">Et sa paupière fauve, et ses cils, ses sourcils,</div>
-<div class="verse">Ses yeux par le koheul agrandis et noircis,</div>
-<div class="verse">Faisaient songer à la couleur de la panthère.</div>
-<div class="verse">Chaque fois que son pied ferme posait à terre,</div>
-<div class="verse">Tout son corps ondulait, de la nuque à l’orteil.</div>
-<div class="verse">Le pas de la lionne amoureuse est pareil,</div>
-<div class="verse">Lorsque, fière et tranquille, elle sent autour d’elle,</div>
-<div class="verse">Veillant à leurs amours, son grand lion fidèle.</div>
-
-<div class="verse stanza">Et les anneaux des bras, hérissés de boulons,</div>
-<div class="verse">Les khelakhels nombreux sonnant sur ses talons,</div>
-<div class="verse">Le pendant sur l’oreille, aussi pesant que large,</div>
-<div class="verse">Les chaînes de son cou, que décore et que charge</div>
-<div class="verse">La boîte à talisman et le tube à koheul,</div>
-<div class="verse">Et le bandeau qui fait son bruit à lui tout seul,</div>
-<div class="verse">Étant fait de sequins qui couronnent la tête</div>
-<div class="verse">Lourde de faux cheveux tressés en poils de bête,</div>
-<div class="verse">Et la cuirasse, autour de la taille, en argent,</div>
-<div class="verse">Tout cela reluisait, jetait un feu changeant,</div>
-<div class="verse">Du front fauve au pied teint de henné rouge orange,</div>
-<div class="verse">Sonnait à chaque pas d’une manière étrange,</div>
-<div class="verse">Et le cœur de Nacer tressautait amoureux</div>
-<div class="verse">A ce bruit d’ornements qui se choquent entre eux.</div>
-
-<div class="verse stanza">Grâce au charme versé par Zizah la négresse,</div>
-<div class="verse">Tous les slouguis dormaient, à demi morts d’ivresse ;</div>
-<div class="verse">Le grand silence était profond comme la nuit,</div>
-<div class="verse">Et le mehari blanc peut approcher sans bruit,</div>
-<div class="verse">Qui devait emporter, de son large pas souple,</div>
-<div class="verse">Si rapide, — au pays de l’amant, — l’heureux couple.</div>
-
-<div class="verse stanza">Et Nacer un moment fut comme épouvanté</div>
-<div class="verse">Devant tant de hauteur, de charme, de fierté,</div>
-<div class="verse">De mystère, et crut voir plus et mieux qu’une femme :</div>
-<div class="verse">Une idole, — acharnée à lui ravir son âme, —</div>
-<div class="verse">Surtout quand, pour offrir aux pieds de Kheïra</div>
-<div class="verse">L’habitacle où l’heureuse idole trônera,</div>
-<div class="verse">Le chameau, comme s’il adorait la plus belle,</div>
-<div class="verse">Vint plier lentement ses genoux devant elle.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c26">L’AMOUR DE MON AMIE</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’amour de mon amie est tombé sur mon âme</div>
-<div class="verse">Comme une fraîche pluie après un jour de flamme,</div>
-<div class="verse">Et mon cœur, abreuvé d’elle, s’est réjoui.</div>
-<div class="verse">Étoile du matin, dont je suis ébloui,</div>
-<div class="verse">Tes feux ont la douceur de l’ombre matinale.</div>
-<div class="verse">O Kheïra, ma belle, à beauté sans égale,</div>
-<div class="verse">Brillante comme un astre et bonne comme l’eau,</div>
-<div class="verse">Ton rire fait le bruit enchanteur d’un ruisseau</div>
-<div class="verse">Qui coule à l’ombre, au fond d’un jardin, sous les palmes ;</div>
-<div class="verse">La nuit tranquille, humide, habite en tes yeux calmes,</div>
-<div class="verse">Et mon cœur embaumé de roses et de lys</div>
-<div class="verse">Du jour où tu m’aimas fut comme une oasis.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c27">A KHEÏRA</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La source du bonheur a fécondé ma vie.</div>
-<div class="verse">Elle coule en ruisseaux dans mon âme ravie,</div>
-<div class="verse">Et c’est l’amour de ma maîtresse ; et, chaque jour,</div>
-<div class="verse">Chaque nuit, je m’abreuve à ma source d’amour.</div>
-<div class="verse">Ma vie est un jardin où la volupté pousse ;</div>
-<div class="verse">Ma Kheïra que j’aime est si belle et si douce</div>
-<div class="verse">Qu’on peut la comparer au frais rayon de miel</div>
-<div class="verse">Fait de mille parfums par l’abeille du ciel…</div>
-<div class="verse">Ta beauté, Kheïra, ma douce bien-aimée,</div>
-<div class="verse">Par les hommes, par les femmes est proclamée,</div>
-<div class="verse">Visible à tous les yeux comme tout ce qui luit,</div>
-<div class="verse">Comme l’aurore et les étoiles de la nuit.</div>
-<div class="verse">Elle est, — comme l’étoile et la lune — éclatante.</div>
-<div class="verse">Quand tu parais, le soir, sur le seuil de la tente,</div>
-<div class="verse">L’étoile te sourit comme à sa jeune sœur.</div>
-<div class="verse">Le croissant de la lune a ta calme douceur,</div>
-<div class="verse">Le jasmin ton parfum et la rose ta grâce ;</div>
-<div class="verse">Ta peau ressemble à l’ambre, ô fille de ma race,</div>
-<div class="verse">A la datte mûrie à peine, au miel doré,</div>
-<div class="verse">Au rayon de soleil dans l’eau fraîche miré,</div>
-<div class="verse">Et lorsque mon baiser mystérieux te touche</div>
-<div class="verse">J’ai des fleurs à la fois et des fruits sous ma bouche,</div>
-<div class="verse">Et je suis réjoui dans ma soif et ma faim.</div>
-<div class="verse">Les anneaux de tes pieds, tes khelakhels d’or fin,</div>
-<div class="verse">Font, à leur bruit, sauter mon cœur dans ma poitrine !</div>
-<div class="verse">J’aime, ô ma Kheïra, ta démarche féline</div>
-<div class="verse">Belle comme une danse au calme mouvement</div>
-<div class="verse">Qui fait saillir tous les contours d’un corps charmant.</div>
-<div class="verse">Ta taille se balance ainsi qu’un palmier souple.</div>
-<div class="verse">Tes seins sont deux ramiers que l’amour même accouple,</div>
-<div class="verse">Ta lièvre est une rose, et ton corps un rosier.</div>
-<div class="verse">Et pourtant, Kheïra, ton regard meurtrier</div>
-<div class="verse">Est comme un trait tendu sur l’arc de tes paupières !</div>
-<div class="verse">Et par instants je porte envie aux froides pierres,</div>
-<div class="verse">Car je suis, Kheïra, si plein de ton regard,</div>
-<div class="verse">Que, loin de toi, je n’ai de repos nulle part.</div>
-<div class="verse">Tout heureux que je suis, ton souvenir me ronge :</div>
-<div class="verse">J’ai soif de ta beauté que je revois en songe,</div>
-<div class="verse">Comme la caravane en feu, dans le désert,</div>
-<div class="verse">Ayant soif d’ombre et d’eau, rêve un mirage vert !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c28">LE BRULE-PARFUMS<br />
-<span class="small">DES SOUCKS DE TUNIS</span></h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La rue, — un tortueux labyrinthe voûté,</div>
-<div class="verse">Tout empli d’une ombreuse et diffuse clarté, —</div>
-<div class="verse">Entre les murs gauchis est tortueuse, étroite,</div>
-<div class="verse">Et, tout le long des murs, s’ouvrent à gauche, à droite,</div>
-<div class="verse">Nous offrant les produits divers de tous les arts,</div>
-<div class="verse">Pressés l’un contre l’autre, engageants, les bazars,</div>
-<div class="verse">Bondés, profonds, nombreux, — alvéoles de ruche.</div>
-
-<div class="verse stanza">Harnois rouges et or, peaux de bête, œufs d’autruche,</div>
-<div class="verse">Sabres damasquinés, nacres, miroirs, tapis,</div>
-<div class="verse">Tout brille ; et les marchands, sur leur natte accroupis,</div>
-<div class="verse">Semblent de faux vendeurs qui proposent du rêve.</div>
-
-<div class="verse stanza">De temps en temps, porteur d’un brasier, d’où s’élève,</div>
-<div class="verse">Avec de la fumée, un fort parfum d’encens,</div>
-<div class="verse">Un jeune homme circule au milieu des passants ;</div>
-<div class="verse">Entrant, sortant, de l’une à l’autre des boutiques,</div>
-<div class="verse">Sans déranger et sans étonner les pratiques,</div>
-<div class="verse">Il vient mêler, au rêve inouï des couleurs,</div>
-<div class="verse">Des mille objets divers vivants comme des fleurs,</div>
-<div class="verse">Le songe d’un parfum qui s’élève en nuage.</div>
-
-<div class="verse stanza">Voilà bien mon destin, poète, et mon image :</div>
-<div class="verse">Charmeur, — indifférent à tous, — du sort commun,</div>
-<div class="verse">Je brûle de mon âme et j’en fais un parfum.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c29">YOU ! YOU ! YOU !</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">You ! you ! you !… Plus les cris sont aigres,</div>
-<div class="verse i2">Plus on est agréable à Dieu !</div>
-<div class="verse i2">Ils sont là dix ou douze nègres</div>
-<div class="verse i2">Qui semblent danser dans du feu.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Trois d’entre eux font de la musique ;</div>
-<div class="verse i2">Les autres dansent follement</div>
-<div class="verse i2">Une danse d’épileptique</div>
-<div class="verse i2">Digne de l’accompagnement.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">L’un — tous font grimacer leur masque, —</div>
-<div class="verse i2">Heurte un thebel avec du bois ;</div>
-<div class="verse i2">L’autre frappe un tambour de basque ;</div>
-<div class="verse i2">L’autre siffle dans un hautbois.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Dansez ! hurlez ! sonnez ensemble,</div>
-<div class="verse i2">Rhaëta, thebel et banndir !…</div>
-<div class="verse i2">L’air frissonne et la terre tremble !</div>
-<div class="verse i2">Il faut crier, hurler, bondir !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Gorge au vent et poing sur la hanche,</div>
-<div class="verse i2">Saute une femme au milieu d’eux,</div>
-<div class="verse i2">Noire comme une âme de blanche,</div>
-<div class="verse i2">Belle parce qu’ils sont hideux !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">— « Dites-moi donc, ô noire belle,</div>
-<div class="verse i2">Pourquoi ces danses, ces chansons ? »</div>
-<div class="verse i2">— « L’enfant est mort, répondit-elle,</div>
-<div class="verse i2">Et nous chantons, et nous dansons !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">« Car son âme, douce colombe,</div>
-<div class="verse i2">Vole à présent vers le seul Dieu !</div>
-<div class="verse i2">Et nous dansons là, sur sa tombe !…</div>
-<div class="verse i2">Adieu, mon fils, dit-elle, adieu ! »</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Et comme prise de démence,</div>
-<div class="verse i2">Étouffant sous des cris ses pleurs,</div>
-<div class="verse i2">La jeune mère recommence</div>
-<div class="verse i2">A bondir, folle de douleurs !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">La source de vie est amère</div>
-<div class="verse i2">Comme l’eau des déserts affreux…</div>
-<div class="verse i2">Ton enfant est mort !… Danse, mère !</div>
-<div class="verse i2">Il ne sera pas malheureux !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">L’air frissonne et la terre tremble !</div>
-<div class="verse i2">Il faut rire, danser, bondir !</div>
-<div class="verse i2">Frappez ! hurlez ! sonnez ensemble,</div>
-<div class="verse i2">Rhaëta, thebel et banndir !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c30">CHEZ SOI</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le plafond, très blanc, semble un dôme de dentelle,</div>
-<div class="verse">Des versets du Koran y sont brodés. Le jour</div>
-<div class="verse">Est tamisé, charmant, ombreux, fait pour l’amour</div>
-<div class="verse">Ou Dieu. — Dieu seul est grand. Ma favorite est belle.</div>
-
-<div class="verse stanza">Les petits vitraux bleus, rouges, dans le plafond,</div>
-<div class="verse">Mêlent à l’ombre un gai rayon de rêverie.</div>
-<div class="verse">Seuls ici, l’amour aime et la prière prie…</div>
-<div class="verse">Laissons les travailleurs faire, au loin, ce qu’ils font.</div>
-
-<div class="verse stanza">Mon nègre, apporte-moi ma pipe à gros bout d’ambre ;</div>
-<div class="verse">Sur le plateau de cuivre, un café noir, épais.</div>
-<div class="verse">Je veux, fils du soleil, vivre d’ombre et de paix,</div>
-<div class="verse">Et faire un paradis des divans de ma chambre.</div>
-
-<div class="verse stanza">Le jet d’eau musical, qui bruit dans la cour,</div>
-<div class="verse">Répand dans la maison une fraîcheur sonore ;</div>
-<div class="verse">Il prétend que partout ailleurs, depuis l’aurore,</div>
-<div class="verse">L’air lourd semble exhalé par la bouche d’un four.</div>
-
-<div class="verse stanza">Nègre, prends le tobol ! — Viens, Deïah !… Elle entre.</div>
-<div class="verse">Ma danseuse sait bien ce que veulent mes yeux,</div>
-<div class="verse">Et, bras levés, sous l’arc de son voile soyeux,</div>
-<div class="verse">Aux sons lents du tobol elle agite son ventre.</div>
-
-<div class="verse stanza">Son ventre tressaillant se hausse, cadencé,</div>
-<div class="verse">S’abaisse, — et je souris à sa grâce connue…</div>
-<div class="verse">Puis, j’appelle Mirah, qui danse à demi nue…</div>
-<div class="verse">Puis, c’est ma favorite… et le jour est passé.</div>
-
-<div class="verse stanza">La pipe au tuyau long s’échappe de ma bouche ;</div>
-<div class="verse">Kheïra me sourit avec ses yeux de nuit.</div>
-<div class="verse">Pour plaire à mon désir, quand j’approche elle fuit.</div>
-<div class="verse">Le chasseur aime assez que l’oiseau soit farouche.</div>
-
-<div class="verse stanza">Sur le large divan tous les deux accroupis,</div>
-<div class="verse">Je dis à Kheïra : « Kheïra, mon étoile,</div>
-<div class="verse">Ce nuage me gêne ! »… Et j’arrache son voile,</div>
-<div class="verse">Et ses longs vêtements roulent sur les tapis.</div>
-
-<div class="verse stanza">« Chante un peu, Kheïra !… c’est l’heure, ô perle brune,</div>
-<div class="verse">Où Bulbul amoureux chante au fond des jasmins,</div>
-<div class="verse">Dans l’ombre où les amants furtifs mêlent leurs mains,</div>
-<div class="verse">Près de la source fraîche où se mire la lune ! »</div>
-
-<div class="verse stanza">Et sur le grand divan, après qu’elle a chanté,</div>
-<div class="verse">Nous rions, — nous disons, nous faisons mille choses,</div>
-<div class="verse">En mangeant des parfums, des jasmins et des roses,</div>
-<div class="verse">Dans le charme enivrant des molles nuits d’été.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c31">LE RHAPSODE</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il parle. Ses récits enchaînés sont très longs.</div>
-<div class="verse">Et, dans le café maure, assis sur leurs talons,</div>
-<div class="verse">Ayant à côté d’eux déposé leurs babouches,</div>
-<div class="verse">Sans remuer les yeux ni desserrer les bouches,</div>
-<div class="verse">La longue pipe aux doigts, le menton dans la main,</div>
-<div class="verse">Tous écoutent, rêveurs. Ils reviendront demain ;</div>
-<div class="verse">Hier, ils étaient là. Le conte les captive.</div>
-<div class="verse">Ils tendent, jeunes, vieux, leur figure attentive,</div>
-<div class="verse">Comme autour d’une source un troupeau de chameaux.</div>
-<div class="verse">Ils boivent la sagesse et le doux bruit des mots</div>
-<div class="verse">Qui coulent de la lèvre aimable du rhapsode.</div>
-<div class="verse">Chacun, bien installé dans sa pose commode,</div>
-<div class="verse">Fume le kief ou boit par instants son café,</div>
-<div class="verse">En silence, sans geste ; et, dans l’air étouffé,</div>
-<div class="verse">La parole du lent conteur bourdonne, égale</div>
-<div class="verse">Comme la mouche à miel et comme la cigale.</div>
-<div class="verse">Et l’étranger s’étonne, et le poète, heureux,</div>
-<div class="verse">Voit le pouvoir des mots bien accouplés entre eux,</div>
-<div class="verse">Et comment, en chantant l’épopée ou les drames,</div>
-<div class="verse">La pensée et le rêve, — on possède les âmes.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c32">LA POÉSIE</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La belle poésie, en brillant, — comme une onde</div>
-<div class="verse">Courante, fertilise et rafraîchit le monde,</div>
-<div class="verse">Et, par elle baignés, les cœurs et les esprits</div>
-<div class="verse">Deviennent des jardins et des vergers fleuris.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c33">LA MORT</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— « O serviteurs de Dieu, dit Sélim (Dieu l’agrée !)</div>
-<div class="verse">L’horrible mort est là, vainement adjurée :</div>
-<div class="verse">Elle est l’inévitable et l’effrayant destin.</div>
-<div class="verse">Restez, elle vous prend ! et fuyez, elle atteint !</div>
-<div class="verse">A tout ce que l’on fait, partout, elle se mêle.</div>
-<div class="verse">Monte ton cheval blanc, ou ta fauve chamelle,</div>
-<div class="verse">Et, comme le vent, cours ! Cache-toi dans la nuit !…</div>
-<div class="verse">La mort s’est cramponnée à ta nuque, et te suit !</div>
-<div class="verse">Et l’effroi dans le cœur, l’horreur dans les vertèbres,</div>
-<div class="verse">Tu seras renversé dans le trou de ténèbres,</div>
-<div class="verse">Dans le tombeau, fossé des fossés de l’enfer,</div>
-<div class="verse">Dans le tombeau sans jour, où se traîne le ver,</div>
-<div class="verse">Redoutable demeure, où, sous la terre obscure,</div>
-<div class="verse">La désolation s’achève en pourriture !</div>
-
-<div class="verse stanza">A moins qu’étant un sage, on se réveille, — assis,</div>
-<div class="verse">Sous les palmiers en fleurs d’une verte oasis.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c34">LE BÉDOUIN</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Loué soit Dieu, le seul bienfaiteur tout-puissant,</div>
-<div class="verse">Dieu l’unique, toujours présent, partout présent !</div>
-<div class="verse">Regarde le bédouin : sa hutte est en broussaille,</div>
-<div class="verse">En faisceaux reliés par des liens de paille,</div>
-<div class="verse">Et quand il sera mort, — comme les rois ! — pour lui</div>
-<div class="verse">Comme pour eux, l’aurore et la lune auront lui.</div>
-
-<div class="verse stanza">Son chien qui le caresse et son bon petit âne,</div>
-<div class="verse">Couchés à ses côtés, dorment dans sa cabane.</div>
-<div class="verse">Son rude vêtement, flexible sur ses reins,</div>
-<div class="verse">Est la chimbah qu’il tisse et coud avec des crins.</div>
-<div class="verse">Du poil dur des chameaux il sait faire une tente ;</div>
-<div class="verse">S’il se blesse, il se fait un baume avec leur fiente ;</div>
-<div class="verse">Il a le musc de la gazelle, et tire encor</div>
-<div class="verse">Un doux parfum des pins à la résine d’or.</div>
-<div class="verse">Sa femme met pour lui des fleurs à ses oreilles ;</div>
-<div class="verse">Le fruit des sauvageons et le miel des abeilles</div>
-<div class="verse">Sont ses fruits et son miel, et tout l’espace est sien ;</div>
-<div class="verse">En chasse, il fait chasser la gerboise à son chien ;</div>
-<div class="verse">Et dans la lande, où l’on n’entend, dès la nuit sombre,</div>
-<div class="verse">Que le cri des chacals qui viennent en grand nombre</div>
-<div class="verse">Pour un os à ronger, se disputer entre eux,</div>
-<div class="verse">Fier d’être pauvre et seul, ce bédouin vit heureux.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c35">JÉSUS NOMADE</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Jésus (le Salut soit sur lui !) disait souvent :</div>
-<div class="verse">« J’ai le tronc des palmiers pour m’abriter du vent ;</div>
-<div class="verse">D’un rayon de soleil je fais ma couverture ;</div>
-<div class="verse">La lune claire est mon flambeau dans la nuit pure ;</div>
-<div class="verse">Du poil des bestiaux mes habits sont tissus ;</div>
-<div class="verse">Tous les fruits sont mes fruits, et, poursuivait Jésus,</div>
-<div class="verse">L’eau fraîche des torrents est un miel pour ma bouche.</div>
-<div class="verse">A l’endroit où la nuit me surprend, je me couche.</div>
-<div class="verse">Je n’ai point de maison qu’on puisse mettre à bas.</div>
-<div class="verse">Et je n’ai point d’enfants : mes fils ne mourront pas.</div>
-<div class="verse">Je suis le pauvre heureux : celui qui vient au monde</div>
-<div class="verse">Pour détruire et nier tout ce que l’orgueil fonde.</div>
-<div class="verse">Le lys puise-t-il l’eau ? dès que l’aurore a lui,</div>
-<div class="verse">Il se réveille et boit : la rosée est sur lui.</div>
-<div class="verse">La terre le nourrit : quand est-ce qu’il travaille ?</div>
-<div class="verse">Le libre oiseau du ciel récolte sans semaille,</div>
-<div class="verse">Et si vous répondez qu’il a besoin de peu,</div>
-<div class="verse">N’étant pas gros, je dis : Vaste est l’espace bleu</div>
-<div class="verse">Sous lequel, au soleil, s’étend la terre immense ;</div>
-<div class="verse">Et quand l’hiver finit, le printemps recommence,</div>
-<div class="verse">Pour que l’âne et le bœuf, le cheval, le chameau,</div>
-<div class="verse">L’homme, trouvent partout un brin d’herbe et de l’eau. »</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c36">LE CHIEN MORT</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Jésus (que le salut soit sur lui !) vit un jour</div>
-<div class="verse">Un chien mort, — et des gens attroupés alentour.</div>
-<div class="verse">Ces gens, pour honorer Jésus, sur son passage</div>
-<div class="verse">S’écartaient. — Or, la paix était sur son visage,</div>
-<div class="verse">Et tous sentaient pour lui l’amour et le respect.</div>
-<div class="verse">— « Vois, dit quelqu’un, ce chien est mort d’un mal infect. »</div>
-<div class="verse">Un autre : « Tout son corps n’est qu’une plaie horrible. »</div>
-<div class="verse">Un autre : « D’affreux vers l’ont percé comme un crible. »</div>
-<div class="verse">Un autre encor : « Les poux mangent son dos pelé. »</div>
-<div class="verse">Le cinquième : « Une bave immonde a découlé</div>
-<div class="verse">De sa bouche puante et souille la poussière, »</div>
-<div class="verse">Et tous, dans son orbite, hier beau de lumière,</div>
-<div class="verse">Ne voyaient plus qu’un trou hideux, plein de néant.</div>
-<div class="verse">Les entrailles coulaient du flanc vert et béant ;</div>
-<div class="verse">L’horreur de l’agonie et de la mort soufferte</div>
-<div class="verse">Semblait encor hurler par cette gueule ouverte,</div>
-<div class="verse">Et tous, saisis d’un grand dégoût, crachaient dessus.</div>
-
-<div class="verse stanza">— « Oh ! ses dents !… on dirait des perles ! » dit Jésus.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c37">A BISKRA</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Activant leurs mulets — dont plus d’un s’abattra —</div>
-<div class="verse">Par l’éperon qui blesse et le fouet qui harcèle,</div>
-<div class="verse">Les bons hussards, actifs, et penchés sur la selle,</div>
-<div class="verse i3">Filent grand train vers Biskra.</div>
-
-<div class="verse stanza">En avant ! — Et le fouet cingle, l’éperon pique.</div>
-<div class="verse">On part. El Kantara. Rochers fauves et nus…</div>
-<div class="verse">Enfin voici vraiment des aspects inconnus,</div>
-<div class="verse i3">Et voici vraiment l’Afrique.</div>
-
-<div class="verse stanza">De la gorge aux rochers roux et nus, brusquement</div>
-<div class="verse">On débouche ! et du seuil de cette porte ouverte</div>
-<div class="verse">On voit, se découpant sur le sol roux, bien verte,</div>
-<div class="verse i3">L’oasis, — îlot charmant.</div>
-
-<div class="verse stanza">Ses bords verts tranchent net sur cette terre rousse,</div>
-<div class="verse">Cuite au soleil, bossue et couleur de chameau.</div>
-<div class="verse">Plus loin, le sol partout poudroie, — et songe à l’eau,</div>
-<div class="verse i3">Sans laquelle rien ne pousse.</div>
-
-<div class="verse stanza">Quelques touffes d’alfa, quelques jets de diss vert…</div>
-<div class="verse">En avant ! la prolonge à grand bruit file et saute.</div>
-<div class="verse">Voici le col de Sfâ. Brusquement, — de la côte,</div>
-<div class="verse i3">On découvre le désert.</div>
-
-<div class="verse stanza">Le désert ! — l’infini. Rien. Des milliers de lieues</div>
-<div class="verse">Dont l’œil ne voit jamais que ce qu’il en peut voir :</div>
-<div class="verse">Un horizon borné, lignes d’or que le soir</div>
-<div class="verse i3">Change en longues lignes bleues.</div>
-
-<div class="verse stanza">Mais on sait que là-bas cet horizon, pareil</div>
-<div class="verse">A celui de la mer immense, c’est du sable :</div>
-<div class="verse">Le Sahara rebelle et pourtant franchissable,</div>
-<div class="verse i3">Trône et miroir du soleil.</div>
-
-<div class="verse stanza">Et l’esprit rêve, empli d’une terreur profonde,</div>
-<div class="verse">A l’exiguïté des héros aux grands cœurs…</div>
-<div class="verse">Que ton ombre est petite, race des vainqueurs,</div>
-<div class="verse i3">Qui te soumettras le monde !</div>
-
-<div class="verse stanza">Et l’on songe à ceux-là qui, chaque jour un peu,</div>
-<div class="verse">Conquièrent l’inconnu sur mille points du globe !…</div>
-<div class="verse">Vainement, sous leurs pieds, le sable se dérobe…</div>
-<div class="verse i3">Ils l’auront, le désert bleu !</div>
-
-<div class="verse stanza">En route ! — Assez rêver… On repart comme en songe,</div>
-<div class="verse">Et, sur leurs fins chevaux, les enfants du pays</div>
-<div class="verse">Galopent près de nous, Arabes et spahis…</div>
-<div class="verse i3">Notre ombre à nos pieds s’allonge.</div>
-
-<div class="verse stanza">Oh ! que de cavaliers bondissant près de nous,</div>
-<div class="verse">Autour de nous, tout près et là-bas ! plus de mille !</div>
-<div class="verse">Le désert est battu comme un pavé de ville…</div>
-<div class="verse i3">Voyez donc, que de burnous !</div>
-
-<div class="verse stanza">En avant, cavaliers ! courez ! la lande est large !…</div>
-<div class="verse">Nuage de poussière et de burnous flottants,</div>
-<div class="verse">Tout vole et tout bondit ! les hussards sont contents :</div>
-<div class="verse i3">C’est la fureur d’une charge !</div>
-
-<div class="verse stanza">Tous les cœurs, entraînés dans ce torrent qui fuit,</div>
-<div class="verse">Roulent sur les essieux, chevauchent sur les selles…</div>
-<div class="verse">Au désert !… Par moments tous les cœurs ont des ailes !</div>
-<div class="verse i3">Un souffle passe, on le suit.</div>
-
-<div class="verse stanza">Pas un qui regardât avec indifférence !</div>
-<div class="verse">Tous sentaient, — arrivés devant l’espace ouvert, —</div>
-<div class="verse">Que ce piétinement faisait, dans le désert,</div>
-<div class="verse i3">De la poussière de France !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c38">AU BORD DU DÉSERT</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les coteaux secs, rongés du soleil, pleins de trous,</div>
-<div class="verse">Vont mourant vers la plaine en monticules roux ;</div>
-<div class="verse">La plaine montueuse, où le désert commence,</div>
-<div class="verse">C’est déjà l’abandon, la solitude immense.</div>
-<div class="verse">On a, pour y venir, passé des monts affreux,</div>
-<div class="verse">Où les maigres chacals se dévorent entre eux,</div>
-<div class="verse">Tant l’âpre sécheresse y dépeuple la roche.</div>
-<div class="verse">La désolation du grand désert est proche ;</div>
-<div class="verse">Là, tout, l’oiseau lui-même, alouette ou perdrix,</div>
-<div class="verse">Tout est couleur de sable ; — et pelés, fauves, gris,</div>
-<div class="verse">Et bossus, les chameaux, en troupe ou solitaires,</div>
-<div class="verse">Sont des morceaux vivants de ces étranges terres.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c39">LE CONSOLATEUR DU DÉSERT</h2>
-
-<p class="c">LE BOHRAH</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Montueuse et rousse au soleil d’Afrique,</div>
-<div class="verse i1">La terre poudroie en poussière d’or.</div>
-<div class="verse i1">La colline proche a des tons de brique ;</div>
-<div class="verse i1">La plaine lointaine est plus fauve encor.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Le désert s’étend, seul, infranchissable,</div>
-<div class="verse i1">Devant nous : la mer ! mer morte et de feu ;</div>
-<div class="verse i1">Ici toute chose est couleur de sable ;</div>
-<div class="verse i1">Sur le désert roux, le ciel rude est bleu.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Le désert s’ennuie : il est solitaire,</div>
-<div class="verse i1">Il n’a pas de fin, et l’oiseau le fuit ;</div>
-<div class="verse i1">Le sable voudrait être de la terre !</div>
-<div class="verse i1">Il a soif le jour, il a peur la nuit.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Le désert est seul, le désert est morne :</div>
-<div class="verse i1">C’est l’inconsolable et l’inconsolé.</div>
-<div class="verse i1">L’oasis est rare au désert sans borne…</div>
-<div class="verse i1">L’oiseau qui voyage est vite envolé !</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Mais le Dieu d’amour partout aime et veille.</div>
-<div class="verse i1">L’amour, qu’on a dit méchant et moqueur,</div>
-<div class="verse i1">Dans le grand désert sans voix, sans oreille,</div>
-<div class="verse i1">Inspire un oiseau, chanteur au grand cœur.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Un oiseau plaintif, qui voulait sans doute</div>
-<div class="verse i1">Traverser la plaine, — où le sol mouvant,</div>
-<div class="verse i1">Sous le pied qui passe, efface la route,</div>
-<div class="verse i1">Le désert où rien de bon n’est vivant ;</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Un oiseau, touché d’une pitié douce,</div>
-<div class="verse i1">Un oiseau chanteur, un oiseau sacré,</div>
-<div class="verse i1">Dit au pauvre sol sans herbe ni mousse :</div>
-<div class="verse i1">« Tout a fui d’ici… moi, j’y resterai !</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">« J’y resterai seul, comme une âme aimante</div>
-<div class="verse i1">« Fidèle aux douleurs que le monde fuit,</div>
-<div class="verse i1">« Et je braverai l’horrible tourmente,</div>
-<div class="verse i1">« Et la solitude affreuse, et la nuit !</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">« Je serai la voix (que l’on croit perdue !)</div>
-<div class="verse i1">« Menue et profonde au fond du désert…</div>
-<div class="verse i1">« Je consolerai toute l’étendue :</div>
-<div class="verse i1">« Le plus humble cœur est grand, quand il sert ! »</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Et si le chameau d’une caravane</div>
-<div class="verse i1">Tombe, pour mourir, sur ses deux genoux ;</div>
-<div class="verse i1">Si, resté tout seul sur le sable plane,</div>
-<div class="verse i1">Il ferme au soleil son œil calme et doux ;</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Si le voyageur, que la soif terrasse,</div>
-<div class="verse i1">Couché pour mourir halète en mourant,</div>
-<div class="verse i1">Il entend chanter l’amour et la grâce,</div>
-<div class="verse i1">Le petit oiseau dont le cœur est grand.</div>
-</div>
-
-<p class="ind small">Biskra, Avril 1887.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c40">PROVERBES ARABES</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous souhaitez toujours demain ? Vous avez tort :</div>
-<div class="verse">Demain est proche, et c’est le jour de votre mort.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Veux-tu blesser celui qui blesse avec l’injure ?</div>
-<div class="verse">Dédaigne avec excès l’insulteur sans mesure.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">En avant, un cheveu la mène !</div>
-<div class="verse i2">Mais son recul casse une chaîne.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">On est illustre et révéré</div>
-<div class="verse i2">Avec un burnous déchiré.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Je pense qu’il est insensé</div>
-<div class="verse i2">De vouloir présent le passé !</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ta vie est moins qu’un grain de sable dans l’espace !</div>
-<div class="verse">Tu crois avoir cent ans à vivre… As-tu ce jour ?</div>
-<div class="verse">Tu n’as vraiment à toi que le moment qui passe,</div>
-<div class="verse">Et déjà ce moment est passé sans retour.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Songe aux repentirs, songe aux lendemains</div>
-<div class="verse i1">Où tes yeux verront ce qu’ont fait tes mains !</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Le pauvre ne connaît aucune</div>
-<div class="verse i2">Des misères de la fortune.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">La bienfaisance, amour du sage,</div>
-<div class="verse i2">Est douce avec un beau visage.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Un gredin m’ayant insulté,</div>
-<div class="verse i2">Je me suis, moi, félicité.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Je ne l’aimais point tel qu’il est ;</div>
-<div class="verse i2">J’en ai vu d’autres : il me plaît,</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Tu souffres ? espère en ton cœur :</div>
-<div class="verse i2">La peine est la clef du bonheur.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">La patience, grande chose !</div>
-<div class="verse i2">Il ne pleut pas ? eh bien, arrose.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Salomon n’a plus de femmes ni d’or…</div>
-<div class="verse i1">Le soleil se lève et se couche encor.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Les fourmis, quand se perdent-elles ?</div>
-<div class="verse i2">Lorsque Dieu leur donne des ailes.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si ma bonne action m’est imputée à faute,</div>
-<div class="verse">On me reprochera de marcher tête haute.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tu peux sans t’absenter me quitter tout à l’heure :</div>
-<div class="verse">Tu restes dans mes yeux, mon cœur est ta demeure.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Il promet trop : — son langage</div>
-<div class="verse i3">Ressemble à du vent… en cage !</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Ils sont venus, les temps meilleurs…</div>
-<div class="verse i2">J’ai regretté le jour des pleurs.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">La pauvreté travaille, elle est féconde ;</div>
-<div class="verse i1">L’aiguille est nue : elle habille le monde.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Pauvre mâle ! il cède aux femelles :</div>
-<div class="verse">Toutes les fois qu’il vole on lui rogne les ailes.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Demain la mort viendra nous prendre ;</div>
-<div class="verse i1">On t’a <i>prêté</i> la vie, il faut la rendre.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">En toi-même n’as-tu pas foi ?</div>
-<div class="verse i2">Prends une corde, étrangle-toi.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un nom déshonoré, c’est une tache sombre.</div>
-<div class="verse">Un nom obscur, mais pur, est glorieux dans l’ombre.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tu ne seras vraiment charitable et pieux</div>
-<div class="verse">Qu’après avoir donné ce qui te plaît le mieux.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">La caravane, au jour, se réjouit</div>
-<div class="verse i2">Du chemin fait durant la nuit.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Aux nuages aériens</div>
-<div class="verse i2">Qu’importe l’aboîment des chiens ?</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Cours, Asmah, car le coureur</div>
-<div class="verse i3">Sent courir la joie au cœur !</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mettre l’épée au vent, c’est, fût-on le vainqueur,</div>
-<div class="verse">Lui donner pour fourreau demain son propre cœur.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Ton cœur te l’a dit quand tu te trompais :</div>
-<div class="verse i1">Laisse là le trouble et choisis la paix.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Poète, parle à tous avec force et douceur,</div>
-<div class="verse">Et, ni juge ni roi, sois un avertisseur.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c41">LE MUEZZIN</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le jour, au bord des cieux indifférents et calmes,</div>
-<div class="verse">Meurt, baigné dans l’horreur d’un sang mystérieux.</div>
-<div class="verse">Biskra va s’endormir lourdement sous les palmes,</div>
-<div class="verse">Au bord du grand désert morne et sous les grands cieux.</div>
-
-<div class="verse stanza">Le jour à l’agonie est muet. Rien ne trouble</div>
-<div class="verse">Le silence infini montant de tous côtés.</div>
-<div class="verse">Sous le ciel du désert la solitude est double,</div>
-<div class="verse">Et l’homme est bien perdu dans deux immensités.</div>
-
-<div class="verse stanza">La mer, on la commande encore avec des voiles,</div>
-<div class="verse">Mais le sable infini se refuse aux vivants,</div>
-<div class="verse">Et le désert du ciel, que sablent les étoiles,</div>
-<div class="verse">N’est pas mieux défendu par l’espace et les vents !</div>
-
-<div class="verse stanza">Oui, l’homme est bien perdu devant ce double espace,</div>
-<div class="verse">Où le soleil devient le terrible ennemi ;</div>
-<div class="verse">Où les mille chameaux d’une tribu qui passe</div>
-<div class="verse">Font songer au néant des pas de la fourmi !</div>
-
-<div class="verse stanza">Et là, tout seul, au bord du désert qui commence,</div>
-<div class="verse">Le village blanc veille et dort sous les palmiers,</div>
-<div class="verse">Et nuit et jour, sentant la solitude immense,</div>
-<div class="verse">Jette à Dieu des appels et des cris coutumiers.</div>
-
-<div class="verse stanza">Sur la pourpre du ciel, silhouette sublime,</div>
-<div class="verse">Levant ses bras chargés des longs plis du burnous,</div>
-<div class="verse">L’Arabe agenouillé, triste, implore l’abîme,</div>
-<div class="verse">Met le front dans le sable et dit : « Dieu ! pense à nous ! »</div>
-
-<div class="verse stanza">On les voit, isolés, — parfois plusieurs ensemble, —</div>
-<div class="verse">S’affaisser tout à coup, quand le soleil se meurt,</div>
-<div class="verse">Et c’est alors qu’avec sa longue voix qui tremble</div>
-<div class="verse">Le Muezzin en prière exhale sa clameur.</div>
-
-<div class="verse stanza">Oh ! la plainte infinie ! oh ! la prière lente !</div>
-<div class="verse">Oh ! supplication des bras, des cœurs, des mains !</div>
-<div class="verse">Comme il faut que la plaie affreuse soit sanglante</div>
-<div class="verse">Pour qu’un seul cri rassemble en lui les cris humains !</div>
-
-<div class="verse stanza">Du haut du minaret, pareil à la vigie,</div>
-<div class="verse">Le Muezzin, surveillant l’infini du désert,</div>
-<div class="verse">Sent mourir dans son cœur la lumière rougie,</div>
-<div class="verse">Et gémit tous les maux dont son peuple a souffert.</div>
-
-<div class="verse stanza">— « Oh ! nous sommes maudits ! pervers et périssables !</div>
-<div class="verse">Oh ! qui nous soutiendra, si tu ne veilles point !</div>
-<div class="verse">O toi qui fais chanter la « musique des sables »,</div>
-<div class="verse">Nos douleurs en chantant t’invoquent pour témoin ! »</div>
-
-<div class="verse stanza">Et les plaints du Muezzin courbé vont, d’onde en onde,</div>
-<div class="verse">Mourir dans le désert morne et silencieux,</div>
-<div class="verse">Comme un écho de l’âme éternelle du monde</div>
-<div class="verse">Qui roule aussi, perdu dans le désert des cieux.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c42">LE NOMADE</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Loin des hommes, bien loin des hommes et des villes ;</div>
-<div class="verse">Loin des juifs, des marchands dont les âmes sont viles ;</div>
-<div class="verse">Loin des chrétiens, qui sont nos maîtres détestés ;</div>
-<div class="verse">Sous le désert divin des cieux illimités,</div>
-<div class="verse">Sur les plateaux des monts ou dans la plaine immense,</div>
-<div class="verse">Dans l’oasis ; dans les déserts où Dieu commence,</div>
-<div class="verse">Où finit la puissance humaine, — où le soleil</div>
-<div class="verse">S’assied comme un grand roi sur un trône vermeil,</div>
-<div class="verse">Dans le sable, qui couvre une mer inconnue,</div>
-<div class="verse">— Errants comme la vague et les vents et la nue,</div>
-<div class="verse">Comme le brin de paille au hasard emporté, —</div>
-<div class="verse">Nous vivons pauvres, seuls, riches de liberté !</div>
-
-<div class="verse stanza">Vois-tu luire là-bas, dans la plaine éclatante,</div>
-<div class="verse">Cette tente rayée, au soleil ? — c’est ma tente,</div>
-<div class="verse">Le poil de mes chameaux en a fait le tissu</div>
-<div class="verse">Blanc et noir, — par un fil des mêmes poils cousu.</div>
-<div class="verse">Là-dessous, mes enfants vivent avec mes femmes ;</div>
-<div class="verse">Là-dessus le soleil fait ruisseler ses flammes,</div>
-<div class="verse">Et l’orage ses eaux en vain ; c’est notre abri.</div>
-<div class="verse">Là, ma chèvre bêlante amène son cabri,</div>
-<div class="verse">Ma jument son poulain, dès qu’ils sentent l’orage.</div>
-<div class="verse">Je l’ai plantée hier auprès d’un pâturage :</div>
-<div class="verse">Dès qu’il sera brouté, j’arracherai les pieux,</div>
-<div class="verse">Et nous repartirons librement sous les cieux,</div>
-<div class="verse">Et nous irons, le corps refait, l’âme contente,</div>
-<div class="verse">A cheval, à chameau, portant piquets et tente,</div>
-<div class="verse">Par les femmes suivis, précédés du bétail.</div>
-
-<div class="verse stanza">Repartir et marcher, c’est là tout mon travail ;</div>
-<div class="verse">Mon rêve est une source au bord d’une prairie ;</div>
-<div class="verse">Toute la solitude immense est ma patrie ;</div>
-<div class="verse">Mes ennemis sont ceux qui voudraient m’empêcher</div>
-<div class="verse">De faire aujourd’hui halte et demain de marcher…</div>
-<div class="verse">J’ai coupé ma matraque, — il sied que j’avertisse, —</div>
-<div class="verse">Aux arbres des forêts plus droits que la justice !</div>
-
-<div class="verse stanza">Je n’ai besoin que d’un peu d’eau, de quelques grains,</div>
-<div class="verse">Et c’est tout. Mes chameaux m’habillent de leurs crins :</div>
-<div class="verse">Je sais le goût du lait de mes chamelles rousses,</div>
-<div class="verse">Et du vin des palmiers chargés de dattes douces…</div>
-<div class="verse">Ah ! que d’autres, assis, couchés dans leur maison,</div>
-<div class="verse">Esclaves de la pierre, — ignorent l’horizon,</div>
-<div class="verse">Comme l’arbre dont la racine est prise en terre !</div>
-<div class="verse">Qu’ils soient dans leur tombeau comme un mort solitaire…</div>
-<div class="verse">… Moi, j’ai des pieds ! vers l’horizon toujours nouveau</div>
-<div class="verse">Je vais ! j’irai partout où se pose l’oiseau !</div>
-
-<div class="verse stanza">Au nord, l’été ! l’hiver, au sud ! comme la caille.</div>
-<div class="verse">Pour nous la pluie est bonne et le soleil travaille ;</div>
-<div class="verse">Personne mieux que nous ne connaît les printemps ;</div>
-<div class="verse">Pas un beau ciel n’échappe à nos regards contents ;</div>
-<div class="verse">Nous jouissons de tout ce que Dieu nous envoie…</div>
-<div class="verse">Chez vous, que de beaux jours sont beaux sans qu’on les voie !</div>
-<div class="verse">Pour vous, sur les sommets d’un feu rouge inondés,</div>
-<div class="verse">Que de couchants sont beaux sans être regardés !</div>
-<div class="verse">Vos yeux ne savent pas où luit la Belle Étoile !</div>
-<div class="verse">Les merveilles de Dieu, votre mur vous les voile ;</div>
-<div class="verse">La rue est un fossé de tombe, un caveau noir…</div>
-
-<div class="verse stanza">Nous, nous ne laissons point passer Dieu — sans le voir !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c43">LA DIFFA</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le kaïd Ben-Ghana donne un festin ce soir.</div>
-<div class="verse">Deux cents hôtes viendront à sa table s’asseoir,</div>
-<div class="verse">Des députés français, des ministres, des femmes…</div>
-
-<div class="verse stanza">Douze moutons entiers cuisent, dorés des flammes,</div>
-<div class="verse">Empalés à des pieux, de trois mètres de long,</div>
-<div class="verse">Dont chaque énorme bout porte sur un moellon,</div>
-<div class="verse">Et que tournent sans fin, graves, d’une main lente,</div>
-<div class="verse">Vingt-quatre hommes, devant la clarté rutilante,</div>
-<div class="verse">Assis sur leurs talons, accroupis, à genoux,</div>
-<div class="verse">Drapés dans les grands plis ondoyants des burnous ;</div>
-<div class="verse">Et les douze brasiers, flambant dans les airs calmes,</div>
-<div class="verse">Éclairent, par-dessous, le vert des hautes palmes.</div>
-
-<div class="verse stanza">La nuit vient. — Sous la tente immense, le banquet</div>
-<div class="verse">S’illumine, — un festin auquel rien ne manquait.</div>
-<div class="verse">Car l’Arabe, voulant que nous fussions à l’aise,</div>
-<div class="verse">Ajoutant à sa grâce une grâce française,</div>
-<div class="verse">Offrit les mets d’Europe et les mets du désert,</div>
-<div class="verse">Tandis qu’autour de nous, monotone concert,</div>
-<div class="verse">Que couvraient par instants les fanfares de France,</div>
-<div class="verse">Tobols et derboukas, avec indifférence,</div>
-<div class="verse">Parmi les pas, les voix des serviteurs nombreux,</div>
-<div class="verse">Sonnaient, vibraient, grondaient, se répondaient entre eux</div>
-<div class="verse">Sans répit, sans repos, sans relâche, sans trêve,</div>
-<div class="verse">Mêlant aux bruits d’un soir l’éternité du rêve !</div>
-
-<div class="verse stanza">Tout à coup, nous tournons tous ensemble les yeux,</div>
-<div class="verse">Car notre hôte ; — où trouver hôte plus gracieux ? —</div>
-<div class="verse">Pour nous mieux honorer, — d’un hommage qui plaise</div>
-<div class="verse">A nos cœurs, — a permis qu’auprès d’une Française,</div>
-<div class="verse">Sa fille, déjà belle aux regards de l’amour,</div>
-<div class="verse">Parût à notre table, et qu’elle en fît le tour…</div>
-<div class="verse">Elle entre, ses grands cils abaissés vers la terre,</div>
-<div class="verse">Surprise de sortir de l’ombre d’un mystère,</div>
-<div class="verse">Et tous sentent, longtemps après qu’elle a passé,</div>
-<div class="verse">Les charmes de sa grâce et de son œil baissé.</div>
-
-<div class="verse stanza">Et les chants du désert ont chanté dans mon âme :</div>
-<div class="verse">Belle petite enfant, promesse d’une femme,</div>
-<div class="verse">Ta taille est un palmier naissant, dans l’oasis ;</div>
-<div class="verse">Tes yeux de rossignol, aux cils noirs, et noircis</div>
-<div class="verse">Par le koheul, sont doux comme la nuit obscure ;</div>
-<div class="verse">Ta lèvre, humide et fraîche, a l’attrait de l’eau pure</div>
-<div class="verse">Après trois jours de marche au fond du Sahara.</div>
-<div class="verse">Ta voix est bonne autant que le chant du bohrah,</div>
-<div class="verse">Le seul oiseau qu’au fond du désert on entende !…</div>
-<div class="verse">Dans ce monde, — ô Deïah, — la solitude est grande</div>
-<div class="verse">Toujours ; mais la beauté, c’est l’éclat rassurant</div>
-<div class="verse">De l’étoile première au fond du ciel trop grand.</div>
-<div class="verse">Ton frère, ô noble enfant d’une noble famille,</div>
-<div class="verse">Est heureux de sa sœur ; ton père, de sa fille ;</div>
-<div class="verse">Et bienheureux sera le guerrier triomphant</div>
-<div class="verse">Qui, sous sa tente, doit t’emmener, chère enfant !</div>
-<div class="verse">— Sois bénie à jamais, beauté jeune et parfaite,</div>
-<div class="verse">Par ton Dieu, belle enfant agréable au Prophète !</div>
-<div class="verse">Béni soit le kaïd, ton père respecté,</div>
-<div class="verse">Deïah, rêve de grâce et d’hospitalité.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c44">AU BORD DU PUITS</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Puisque pour être heureux il faut que je te voie,</div>
-<div class="verse">O Kheïra, je suis un malheureux sans joie</div>
-<div class="verse">Car je te vois une heure à peine, quand, le soir,</div>
-<div class="verse">Sur le bord de ce puits, calme, tu viens t’asseoir</div>
-<div class="verse">Un moment, et causer avant d’emplir ta cruche.</div>
-
-<div class="verse stanza">Les femmes font, autour des puits, un bruit de ruche,</div>
-<div class="verse">Et je peux, dans ce bruit, te parler un moment</div>
-<div class="verse">En secret, mais, après, je reprends mon tourment</div>
-<div class="verse">Plus lourd, — comme un chameau plus las après la halte.</div>
-<div class="verse">Quand je t’ai vue ainsi ma fièvre en moi s’exalte,</div>
-<div class="verse">Et l’éclat de tes yeux, un instant admiré,</div>
-<div class="verse">Me rend plus sombre après que tu m’as éclairé.</div>
-<div class="verse">L’eau du mirage ainsi rend plus sèche la bouche.</div>
-<div class="verse">Tu m’aimes cependant, et ma peine te touche,</div>
-<div class="verse">Mais, pareille à de l’eau qui jaillit et se perd</div>
-<div class="verse">Bien vite dans le sable altéré du désert,</div>
-<div class="verse">Tu me fuis au moment que, dans ma soif de fièvre,</div>
-<div class="verse">Je tourne vers tes yeux mes désirs et ma lèvre !</div>
-<div class="verse">Oh ! pour voir, Kheïra, ton beau corps inconnu,</div>
-<div class="verse">Comme hors d’un nuage une étoile, tout nu</div>
-<div class="verse">M’apparaître, et briller sans ornements ni voile,</div>
-<div class="verse">Je donnerais ma vie, ô ma lointaine étoile !</div>
-<div class="verse">O chère Kheïra, l’Étoile du matin</div>
-<div class="verse">Est moins belle que toi dans le ciel incertain,</div>
-<div class="verse">A l’heure de délice où la nuit qui commence</div>
-<div class="verse">Jette un regard de paix sur le désert immense.</div>
-<div class="verse">O Kheïra ! tes yeux de rossignol chanteur</div>
-<div class="verse">Sont comme une nuit douce et font chanter mon cœur ;</div>
-<div class="verse">Mais mon chant est pareil à la plainte du sable</div>
-<div class="verse">Sous les coups du simoun, — ô chère insaisissable !</div>
-
-<div class="verse stanza">Épouse de mon âme, autre âme de ma chair,</div>
-<div class="verse">Paradis de désir, espoir de mon enfer,</div>
-<div class="verse">Tu brûles de tes feux mon âme consumée.</div>
-<div class="verse">Onde et flamme à la fois, terrible bien-aimée,</div>
-<div class="verse">Tu m’altères ; je vais le front bas et tendu</div>
-<div class="verse">Vers toi, comme un chameau dans les dunes perdu</div>
-<div class="verse">Qui tend sa lèvre torse et l’enroule à la touffe</div>
-<div class="verse">Du diss, en espérant, sous le feu qui l’étouffe,</div>
-<div class="verse">Tirer une saveur de la plante sans suc !</div>
-<div class="verse">Et, jeune, me voici comme un vieillard caduc,</div>
-<div class="verse">Car je porte un fardeau, car j’aspire à la tombe</div>
-<div class="verse">O Kheïra, ma faim, ma soif ; car je succombe</div>
-<div class="verse">D’être chargé de ton souvenir sans repos !</div>
-<div class="verse">Car ton nom est un philtre : il a brûlé mes os !</div>
-<div class="verse">Si j’étais riche, enfant qui me trompes peut-être,</div>
-<div class="verse">Je voudrais être seul ton amant, ton seul maître,</div>
-<div class="verse">Et moi, ton fier vaincu, moi, ton humble vainqueur,</div>
-<div class="verse">Te prendre à tes parents qui gouvernent ton cœur.</div>
-<div class="verse">Dusses-tu me trahir qu’importerait encore ?</div>
-<div class="verse">Je t’aurais, source en feu dont l’attrait me dévore,</div>
-<div class="verse">Je t’aurais, eau divine impossible à saisir,</div>
-<div class="verse">Et j’emplirais de toi l’urne de mon désir !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c45">LE MARCHEUR DU DÉSERT</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je suis, — ô Mohamed, — le marcheur du désert.</div>
-
-<div class="verse stanza">Toi, ta maison est fraîche au fond d’un jardin vert,</div>
-<div class="verse">Et des fleurs, ô mon hôte, encadrent ta fenêtre.</div>
-<div class="verse">Tu m’as gardé trois jours : c’est beaucoup… trop peut-être,</div>
-<div class="verse">Mohamed ! — Laisse-moi repartir ; mon chameau</div>
-<div class="verse">Rêve du sable ardent sans verdure et sans eau,</div>
-<div class="verse">Du pays de la soif et de la solitude,</div>
-<div class="verse">Où l’on souffre toujours, mais dont j’ai l’habitude.</div>
-<div class="verse">Là, sur le sable en feu, terrible, au ciel pareil,</div>
-<div class="verse">Je vais ; — lorsque mes yeux souffrent trop du soleil,</div>
-<div class="verse">Je regarde mon ombre, et ma vue est guérie…</div>
-<div class="verse">Mon exil loin de tout me semble une patrie ;</div>
-<div class="verse">Le soleil fauve a fait du désert son miroir ;</div>
-<div class="verse">Le désert, c’est pour moi le chemin sans espoir,</div>
-<div class="verse">Sans bout ! c’est, Mohamed, comme une mer sans grève</div>
-<div class="verse">Où je tourne, n’ayant de bonheur que mon rêve ;</div>
-<div class="verse">Mais tel est mon destin… Adieu donc ! reste assis ;</div>
-<div class="verse">Le marcheur du désert n’aime pas l’oasis.</div>
-
-<div class="verse stanza">Quand je retire un pied du sable, l’autre y rentre.</div>
-<div class="verse">Le désert est un rond : je suis toujours au centre.</div>
-<div class="verse">Je ne veux des dattiers que la datte ; et des puits</div>
-<div class="verse">Qu’une outre d’eau ; du ciel, que le retour des nuits !</div>
-<div class="verse">Quant à l’ombre de l’arbre, au charme des fontaines,</div>
-<div class="verse">Aux chansons des oiseaux réunis par centaines,</div>
-<div class="verse">J’en ai peur, car je dois, toujours, chaque matin,</div>
-<div class="verse">Éternel voyageur reprendre mon destin.</div>
-<div class="verse">Adieu donc, Mohamed ! Laisse-moi le courage…</div>
-<div class="verse">Ma consolation unique est le mirage</div>
-<div class="verse">Qui m’apparaît parfois, sublime et décevant,</div>
-<div class="verse">Lorsque enfiévré par la marche, je vais rêvant.</div>
-<div class="verse">Je vois alors des bois de cèdres et de roses,</div>
-<div class="verse">Des palais d’or, ornés d’étincelantes choses,</div>
-<div class="verse">Pleins de jets d’eau !… Mon cœur alors chante, ravi.</div>
-<div class="verse">Mon rêve va devant, par le rêveur suivi…</div>
-<div class="verse">Je sais que c’est un rêve et j’aime à le poursuivre,</div>
-<div class="verse">Et, vois-tu, je n’ai pas d’autre bonheur à vivre !</div>
-<div class="verse">O Mohamed ! mon cœur est de sang et de chair…</div>
-<div class="verse">Allah, pour mieux punir les damnés de l’enfer,</div>
-<div class="verse">Leur a fait entrevoir son paradis une heure…</div>
-<div class="verse">Ah ! qu’un autre s’arrête au seuil de ta demeure !</div>
-<div class="verse">Ne te dérange pas, Mohamed !… reste assis.</div>
-<div class="verse">Le marcheur du désert n’aime pas l’oasis.</div>
-
-<div class="verse stanza">Un soir, auprès d’un puits, en écartant ses voiles,</div>
-<div class="verse">Une fille de cheik, sœur des douces étoiles,</div>
-<div class="verse">M’a laissé voir l’heureuse étoile de ses yeux.</div>
-<div class="verse">Ah ! maudit à jamais ce soir délicieux !</div>
-<div class="verse">Maudite l’oasis où je l’ai rencontrée !</div>
-<div class="verse">Maudite la citerne où ma lèvre altérée,</div>
-<div class="verse">Ayant soif d’eau, prit soif de baisers et d’amour !</div>
-<div class="verse">Souvenir dévorant comme l’éclat du jour</div>
-<div class="verse">A midi ! souvenir torride d’un soir calme !…</div>
-<div class="verse">O Mohamed, j’ai pris son éventail de palme</div>
-<div class="verse">A sa négresse, — et j’ai couru comme un voleur !</div>
-<div class="verse">Et je hais la fontaine, et l’oasis en fleur !…</div>
-<div class="verse">Ne m’accompagne pas, Mohamed, je te laisse,</div>
-<div class="verse">Adieu. Je dois partir sans retard ni faiblesse ;</div>
-<div class="verse">Ne te dérange pas, Mohamed… reste assis !</div>
-<div class="verse">Le marcheur du désert n’aime pas l’oasis.</div>
-
-<div class="verse stanza">Un jour, ô Mohamed ! un jour d’été terrible,</div>
-<div class="verse">Quand pleuvent les rayons comme les grains d’un crible,</div>
-<div class="verse">Le soleil frappera mes regards et mon front</div>
-<div class="verse">D’un trait, d’un coup mortels, dont mes yeux brûleront.</div>
-<div class="verse">Mohamed ! — Il boira ma sueur, puis ma sève,</div>
-<div class="verse">Mes pleurs ! — Et mon esprit fera son dernier rêve ! —</div>
-<div class="verse">Je sentirai ma moelle en mes os se sécher ;</div>
-<div class="verse">Et, dans le sable en feu, ne pouvant plus marcher,</div>
-<div class="verse">Il faudra bien m’asseoir au penchant de la dune !</div>
-<div class="verse">Alors, fraîche, et pareille au croissant de la lune,</div>
-<div class="verse">Je reverrai l’enfant de l’inutile amour,</div>
-<div class="verse">Tandis que, calciné comme un pain dans un four,</div>
-<div class="verse">J’essaîrai d’agiter un peu, sur mon visage,</div>
-<div class="verse">L’éventail dont le souffle est un souffle d’orage !</div>
-
-<div class="verse stanza">O Mohamed ! je veux, je dois mourir ainsi,</div>
-<div class="verse">Sous le grand ciel doré, sur le sable roussi,</div>
-<div class="verse">Au plein soleil ! je veux être bu par la flamme</div>
-<div class="verse">Du ciel, puisque l’amour a déjà bu mon âme !</div>
-<div class="verse">Mon corps en deviendra léger comme le corps</div>
-<div class="verse">D’une cigale, sec comme les dattiers morts,</div>
-<div class="verse">Comme l’alfa tressé, comme la paille d’orge.</div>
-<div class="verse">Mon cadavre sera de la cendre de forge,</div>
-<div class="verse">Qui, — par le vent mêlée aux dunes des déserts</div>
-<div class="verse">Dont les écroulements forment de longs concerts, —</div>
-<div class="verse">Chantera Dieu, qui fit les étoiles pour l’ombre,</div>
-<div class="verse">Grains de sable du ciel, scintillants et sans nombre…</div>
-
-<div class="verse stanza">Ne te dérange pas, Mohamed ! reste assis.</div>
-<div class="verse">Le marcheur du désert n’aime pas l’oasis.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c46">ZINAH</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Au moment où Zinah posait sa cruche pleine</div>
-<div class="verse">Au bord du puits, — d’un grand lentisque de la plaine,</div>
-<div class="verse">Le Lion roux sortit, calme, et d’un pas si lent</div>
-<div class="verse">Que Zinah, dont le cœur était un peu tremblant,</div>
-<div class="verse">N’eut pourtant pas très peur et dit : « Que veux-tu, maître ? »</div>
-<div class="verse">— « Vous voir, dit le Lion,… et vous plaire peut-être. »</div>
-
-<div class="verse stanza">Il s’assit, regardant la fille avec douceur.</div>
-
-<div class="verse stanza">— « N’est-ce pas, que la Belle Étoile est votre sœur ? »</div>
-<div class="verse">Dit-il. Zinah n’était qu’une enfant : donc, sans voile,</div>
-<div class="verse">Et le Lion connaît très bien la Belle Étoile,</div>
-<div class="verse">La dernière au matin, la première le soir.</div>
-
-<div class="verse stanza">— « Reviens au puits demain : je reviendrai t’y voir,</div>
-<div class="verse">Je t’aime ! » — Et la voyant partir : — « Je t’accompagne,</div>
-<div class="verse">Car des bandits pillards campent dans ma montagne. »</div>
-
-<div class="verse stanza">Il la suivit jusqu’à sa tente, et s’en alla.</div>
-
-<div class="verse stanza">Tout le monde ignorait qu’un lion fût par là.</div>
-<div class="verse">Il avait par trois fois dit à la jeune fille :</div>
-<div class="verse">« De grâce, ne dis rien à ceux de ta famille ! »</div>
-<div class="verse">Elle parla. L’amour du Lion fut trahi.</div>
-<div class="verse">Il devint triste, triste :… il se croyait haï !</div>
-<div class="verse">On l’épiait sans cesse… On l’empêchait de boire.</div>
-
-<div class="verse stanza">Des coups de feu partaient souvent dans la nuit noire,</div>
-<div class="verse">Et, plusieurs fois blessé, le Lion tristement</div>
-<div class="verse">Léchait son mal, avec un sourd rugissement,</div>
-<div class="verse">Au fond de sa caverne et de la solitude.</div>
-
-<div class="verse stanza">Zinah n’y songeait plus, et reprit l’habitude</div>
-<div class="verse">D’aller au puits, d’aller au bois couper du bois…</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle vit le Lion pour la seconde fois.</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle eut peur et trembla… « C’est encor toi ! » dit-elle,</div>
-
-<div class="verse stanza">— « Tu m’as fait bien du mal, jeune fille trop belle,</div>
-<div class="verse">Dit-il,… et j’aurais pu, je pourrais me venger ;</div>
-<div class="verse">Non ! — ni toi ni les tiens vous n’êtes en danger…</div>
-<div class="verse">Mais je ne peux subir la honte qui m’est faite :</div>
-<div class="verse">Prends ta hache à couper du bois ; et fends ma tête ! »</div>
-
-<div class="verse stanza">Zinah prit donc la hache, et leva ses deux bras…</div>
-
-<div class="verse stanza">— « Enfin ! je vais mourir de ta main ! »</div>
-<div class="verse i9">— « Tu mourras »,</div>
-<div class="verse">Dit-elle.</div>
-<div class="verse i2">Il répondit : « Fais vite… tu me charmes ! »</div>
-<div class="verse">Et dans ses grands yeux bons roulaient de grosses larmes.</div>
-
-<div class="verse stanza">La hache retomba sur le front qui s’ouvrit :</div>
-<div class="verse">Le grand Lion roula, mort… et Zinah sourit.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c47">LES BOURRICOTS D’ALGER</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Trottin, trottinant, sur son petit âne,</div>
-<div class="verse i1">Le bourricotier, comme en badinant,</div>
-<div class="verse i3">Ioup ! à coups de canne,</div>
-<div class="verse i3">Comme en badinant,</div>
-<div class="verse i3">Ioup ! frappe chaque âne</div>
-<div class="verse i1">Du troupeau d’ânons qui va trottinant.</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Ils trottent menu, très menu, très vite,</div>
-<div class="verse i1">Font peu de chemin en trottant beaucoup…</div>
-<div class="verse i3">Ioup ! pas un n’évite,</div>
-<div class="verse i3">En trottant beaucoup,</div>
-<div class="verse i3">Très bien et très vite,</div>
-<div class="verse i1">Sur sa croupe en sang d’attraper un coup !</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Pauvre plaie en sang, saigne sur la croupe !</div>
-<div class="verse i1">Ils sont mal payés, les bons travailleurs !</div>
-<div class="verse i3">Et toute la troupe</div>
-<div class="verse i3">Des bons travailleurs,</div>
-<div class="verse i3">Du sang sur la croupe,</div>
-<div class="verse i1">Va trottant toujours sans haine ni pleurs !</div>
-
-<div class="verse i1 stanza">Les maçons moins qu’eux ont bâti la ville ;</div>
-<div class="verse i1">Oui, les bourricots, qu’il faut protéger,</div>
-<div class="verse i3">Ont bâti la ville !…</div>
-<div class="verse i3">Il faut protéger</div>
-<div class="verse i3">La race docile</div>
-<div class="verse i1">Des petits ânons, manœuvres d’Alger.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c48">SIDI LE JUGE</h2>
-
-<p class="c small">(ALGER)</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">La cour joyeuse est blanche, blanche ;</div>
-<div class="verse i2">Un figuier vert est au milieu,</div>
-<div class="verse i2">Dont la tête ronde se penche…</div>
-<div class="verse i2">L’ombre est le plus beau don de Dieu.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Au fond, est ouvert le prétoire</div>
-<div class="verse i2">Où siège seigneur le Cadi ;</div>
-<div class="verse i2">La salle non plus n’est pas noire,</div>
-<div class="verse i2">Surtout vers l’heure de midi.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Les plaideurs, leurs jambes croisées,</div>
-<div class="verse i2">Attendent sous le figuier vert…</div>
-<div class="verse i2">De fines ombres irisées</div>
-<div class="verse i2">Consolent d’un procès qu’on perd.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Dans la salle, sous un grillage,</div>
-<div class="verse i2">Les femmes, oiseaux criailleurs,</div>
-<div class="verse i2">Montrent un coin de leur visage…</div>
-<div class="verse i2">L’une sourit ; l’autre est en pleurs.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">L’une réclame le divorce ;</div>
-<div class="verse i2">L’autre dit qu’on la bat trop fort ;</div>
-<div class="verse i2">Toutes se plaindront avec force…</div>
-<div class="verse i2">Le Cadi sera le plus fort ;</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Car la puissance du silence</div>
-<div class="verse i2">A raison d’un bavard puissant ;</div>
-<div class="verse i2">C’est la force par excellence :</div>
-<div class="verse i2">On se repose en l’exerçant…</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Et Sidi le juge s’apprête,</div>
-<div class="verse i2">L’œil sur l’ombrage du figuier,</div>
-<div class="verse i2">A humer une cigarette</div>
-<div class="verse i2">Que lui tend Sidi le greffier.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c49">DANS LA MOSQUÉE</h2>
-
-<p class="c small">(ALGER)</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je laissai sur le seuil ma poudreuse chaussure,</div>
-<div class="verse">Et j’entrai. — La mosquée heureuse, claire-obscure,</div>
-<div class="verse">Était comme un de ces jardins délicieux,</div>
-<div class="verse">Où les arbres, tout en gazant l’éclat des cieux,</div>
-<div class="verse">Nous gardent la gaîté du jour dans l’ombre même.</div>
-<div class="verse">La mosquée en effet est le jardin suprême</div>
-<div class="verse">Où l’ombre et la fraîcheur embellissent le jour.</div>
-<div class="verse">— Quand l’air semble, au dehors, le souffle ardent d’un four,</div>
-<div class="verse">Quand, le long des murs blancs, ruisselle de la flamme,</div>
-<div class="verse">La suave mosquée est, aux yeux comme à l’âme,</div>
-<div class="verse">Une fraîche oasis où Dieu donne au passant</div>
-<div class="verse">L’ombre et l’eau. (Béni soit le nom du Tout-Puissant !)</div>
-
-<div class="verse stanza">… L’eau coule à petit bruit dans la vasque profonde ;</div>
-<div class="verse">Et tous viennent mouiller leurs bras, leurs pieds, à l’onde</div>
-<div class="verse">Symbolique, et, lavés dans leur cœur et leur corps,</div>
-<div class="verse">Retournent plus heureux aux choses du dehors.</div>
-
-<div class="verse stanza">Les colonnes sont là telles que des troncs d’arbre,</div>
-<div class="verse">Et les nattes sans fin, qui recouvrent le marbre,</div>
-<div class="verse">Sont comme un doux tapis de fleurs et de gazon…</div>
-<div class="verse">Bénis soient à jamais ton nom et ta maison,</div>
-<div class="verse">Dieu puissant ! ta mosquée en aucun temps déserte,</div>
-<div class="verse">Qui pour les vrais croyants seuls devrait être ouverte !…</div>
-<div class="verse">— L’un y reste à genoux longtemps, le front courbé ;</div>
-<div class="verse">L’autre, tout de son long, semble un guerrier tombé ;</div>
-<div class="verse">L’autre y berce, en dormant, sa sainte rêverie ;</div>
-<div class="verse">L’autre y baise cent fois le sol ; chacun y prie…</div>
-<div class="verse">C’est la maison de tous les serviteurs d’Allah !…</div>
-<div class="verse">De quel droit les roumis peuvent-ils entrer là ?</div>
-
-<div class="verse stanza">Me voyant circuler, curieux, dans l’asile</div>
-<div class="verse">Des croyants, — un vieux pauvre, un nègre, qui, tranquille,</div>
-<div class="verse">Dans ce lieu de douceur, loin des âpres rayons,</div>
-<div class="verse">Sale et nu comme Job, recousait des haillons,</div>
-<div class="verse">Redressant tout à coup son torse de squelette,</div>
-<div class="verse">Se prit à me crier : « Vainqueur maudit, arrête !</div>
-<div class="verse">De quel droit souilles-tu, chien, l’asile de Dieu ?</div>
-<div class="verse">De quel droit les roumis entrent-ils dans ce lieu ?</div>
-<div class="verse">Il est volé, ce droit !… Allah le leur refuse !</div>
-<div class="verse">O malédiction ! le juif lui-même en use !</div>
-<div class="verse">Respecte cette natte ! et respecte ma foi !</div>
-<div class="verse">Hors d’ici, chien ! Ton âme est plus noire que moi ! »</div>
-
-<div class="verse stanza">Ce nègre, affreux vieillard, chargé de sa misère,</div>
-<div class="verse">Maigre, effrayant, sordide, était beau de colère,</div>
-<div class="verse">Et je sortis, vaincu, sous le geste irrité</div>
-<div class="verse">Du mendiant tout plein de sa divinité.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c50">A L’ÉCOLE</h2>
-
-<p class="c small">(TUNIS)</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Dans la salle de l’école.</div>
-<div class="verse i2">(Sauf le maître toutefois)</div>
-<div class="verse i2">Tout le monde a la parole,</div>
-<div class="verse i2">Comme les oiseaux aux bois.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Au milieu, — dans la lumière</div>
-<div class="verse i2">Diffuse, égale partout, —</div>
-<div class="verse i2">Ceint d’un cadre de barrière,</div>
-<div class="verse i2">Un tombeau de marabout.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Le bonhomme en paix repose…</div>
-<div class="verse i2">Que Dieu bénisse ses os !…</div>
-<div class="verse i2">L’enfance bruyante et rose</div>
-<div class="verse i2">Lui donne un concert d’oiseaux.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Assis sur les fraîches nattes,</div>
-<div class="verse i2">Tous les petits écoliers</div>
-<div class="verse i2">Ont plié sous eux leurs pattes…</div>
-<div class="verse i2">— On voit, au seuil, leurs souliers.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Chacun d’eux, sur sa tablette,</div>
-<div class="verse i2">Lit un verset du Koran,</div>
-<div class="verse i2">Mais ils lisent, à tû-tête,</div>
-<div class="verse i2">Tous un verset différent !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Le maître, baguette haute,</div>
-<div class="verse i2">Au milieu du brouhaha</div>
-<div class="verse i2">Reconnaît la moindre faute,</div>
-<div class="verse i2">Et fait signe : Halte là !…</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Mais l’adorable merveille</div>
-<div class="verse i2">C’est un enfant de cinq ans</div>
-<div class="verse i2">Qui ne prête pas l’oreille</div>
-<div class="verse i2">Aux clameurs des concertants.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Il a l’œil d’une colombe</div>
-<div class="verse i2">Ou d’un rossignol au nid ;</div>
-<div class="verse i2">Seul, il s’adosse à la tombe,</div>
-<div class="verse i2">Et la tombe le bénit.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Il suit, par la porte ouverte,</div>
-<div class="verse i2">Un nuage, au ciel tout bleu ;</div>
-<div class="verse i2">L’école chante ou disserte :</div>
-<div class="verse i2">Lui, se tait, chéri de Dieu.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">D’autres savent : il ignore ;</div>
-<div class="verse i2">Il rêve… quoi ? Rien du tout ;</div>
-<div class="verse i2">Il s’étonne de l’aurore,</div>
-<div class="verse i2">Sans songer au marabout.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Il est doré comme l’ambre,</div>
-<div class="verse i2">Comme la datte et le miel…</div>
-<div class="verse i2">Il ne voit de cette chambre</div>
-<div class="verse i2">Que la porte — où luit le ciel !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Quel beau pli, sur sa poitrine,</div>
-<div class="verse i2">Fait son burnous enfantin !</div>
-<div class="verse i2">L’enfance est vraiment divine :</div>
-<div class="verse i2">Elle porte le destin.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">C’est l’innocence éternelle,</div>
-<div class="verse i2">La gloire du genre humain :</div>
-<div class="verse i2">Elle nous cache son aile,</div>
-<div class="verse i2">Mais l’espoir est dans sa main.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c51">L’ANAYA KABYLE</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le plus beau de mes droits d’homme libre, ô roumi,</div>
-<div class="verse">C’est celui de pouvoir sauver mon ennemi…</div>
-<div class="verse">D’assurer, chez mon peuple, à qui m’en paraît digne,</div>
-<div class="verse">L’asile et les secours, — en le marquant d’un signe.</div>
-<div class="verse">Si je jette sur toi mon manteau, ce manteau</div>
-<div class="verse">Est plus sûr que du fer contre un coup de couteau ;</div>
-<div class="verse">Et, quel que soit l’objet que te donne un Kabyle,</div>
-<div class="verse">En disant : <i>Anaya</i>, — tu peux marcher tranquille,</div>
-<div class="verse">Tête haute, dans mon pays, du Sud au Nord :</div>
-<div class="verse">L’<i>anaya</i> t’accompagne, et rien n’est aussi fort !</div>
-<div class="verse">C’est un beau droit, dans un pays toujours en guerre !</div>
-<div class="verse">Et la sécurité ne s’y connaîtrait guère</div>
-<div class="verse">Sans l’<i>anaya</i> ; — mais Dieu veut le bien près du mal.</div>
-<div class="verse">Un Kabyle perdrait sa femme ou son cheval</div>
-<div class="verse">Plus volontiers que son beau droit de faire grâce !</div>
-<div class="verse">L’<i>anaya</i>, c’est, roumi, le sultan de ma race :</div>
-<div class="verse">Sans exiger d’impôts il ne fait que du bien…</div>
-<div class="verse">Dis, quel autre sultan peut égaler le mien ?</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c52">LE GÉNÉRAL MARGUERITTE<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></h2>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ces vers ont été lus par l’auteur à l’inauguration de la statue
-du général Margueritte, à Kouba, le 17 avril 1887.</p>
-</div>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">En face, — par delà cette mer aux eaux bleues,</div>
-<div class="verse">Chemin universel, large de deux cents lieues, —</div>
-<div class="verse">C’est la France… Et le sol fleuri, tout sablé d’or,</div>
-<div class="verse">Que nous foulons ici, qu’est-ce ? — La France encor.</div>
-<div class="verse">Deux Frances ; un seul cœur pour la joie ou l’épreuve :</div>
-<div class="verse">On dirait simplement les deux rives d’un fleuve !</div>
-<div class="verse">Et Margueritte, né de Lorrains paysans,</div>
-<div class="verse">Fils d’un soldat, chasseur de fauves à quinze ans,</div>
-<div class="verse">Cavalier du désert, visage allégorique,</div>
-<div class="verse">Tomba devant Sedan. — C’est le Français d’Afrique.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est un soldat de paix, ce guerrier sans repos.</div>
-<div class="verse">Conquérant, protecteur d’hommes et de troupeaux,</div>
-<div class="verse">Créateur de chemins, bienfaiteur militaire,</div>
-<div class="verse">Il bâtissait la ville, il fécondait la terre ;</div>
-<div class="verse">Il forçait le désert à créer l’oasis.</div>
-
-<div class="verse stanza">Tel, esprit, cœur d’élite entre les mieux choisis</div>
-<div class="verse">Il se fit respecter par l’Arabe nomade,</div>
-<div class="verse">Comme un grand chef et comme un noble camarade</div>
-<div class="verse">Jusqu’au fond du M’Zab, au Sud, il a porté</div>
-<div class="verse">La France et sa grandeur : la Générosité.</div>
-
-<div class="verse stanza">Pour devise, il prit : <i lang="la" xml:lang="la">Duc in altum !</i> « Monte au large ! »</div>
-<div class="verse">Et loin, toujours plus loin, il commanda la charge</div>
-<div class="verse">Sublime, l’<i>En-avant</i> du civilisateur !</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que sa statue, un soir, debout sur la hauteur,</div>
-<div class="verse">Vienne à crier : « Qui vive ! » au désert sans limite,</div>
-<div class="verse">— En retrouvant la voix de son chef Margueritte,</div>
-<div class="verse">Le haut désert, sans fin comme le firmament,</div>
-<div class="verse">Les douars, dans la nuit, réveillés brusquement,</div>
-<div class="verse">L’Arabe, secoué dans son indifférence,</div>
-<div class="verse">Répondront à ce cri, par cet autre cri : « France ! »</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… La mère France, un jour l’appelle. — Il part. — Sedan.</div>
-
-<div class="verse stanza">Ses cavaliers, debout sous le canon grondant,</div>
-<div class="verse">Calmes, sentent déjà l’héroïsme inutile !</div>
-<div class="verse">L’ennemi, sans répit, les frappe, les mutile,</div>
-<div class="verse">Les hache ! — Ils sont toujours debout, vaincus déjà.</div>
-
-<div class="verse stanza">Lui, presque seul, — jamais il ne se ménagea, —</div>
-<div class="verse">Sans escorte, du sang des autres économe,</div>
-<div class="verse">Suivi d’un officier, tendre et vaillant cœur d’homme,</div>
-<div class="verse">Il s’avance… Une balle. Il tombe de cheval.</div>
-<div class="verse">— « Pouvez-vous remonter à cheval, général ? »</div>
-
-<div class="verse stanza">Et, sanglant, une balle affreuse en plein visage,</div>
-<div class="verse">Il tient en selle, mort ! mais vivant par courage !</div>
-<div class="verse">Et, beau, devant le sabre incliné des soldats,</div>
-<div class="verse">Il leur montre l’espoir, en étendant son bras !</div>
-
-<div class="verse stanza">C’est alors qu’entraînés par le geste stoïque,</div>
-<div class="verse">Les deuxième et premier de ses chasseurs d’Afrique,</div>
-<div class="verse">Chargèrent à ce cri : « Vive le général ! »</div>
-<div class="verse">Couvrant d’honneur l’éclat du désastre final.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Adieu, mon général. L’aventure est finie.</div>
-<div class="verse">Il faut vous préparer à l’horrible agonie.</div>
-<div class="verse">Réverony, pour mieux vous assister, hélas !</div>
-<div class="verse">S’étend comme un blessé sur votre matelas,</div>
-<div class="verse">Pour que vous sentiez mieux votre main dans la sienne,</div>
-<div class="verse">Et pour que votre front sur un cœur se soutienne…</div>
-<div class="verse">Il faut mourir !… Alors, sans doute, dans ses yeux,</div>
-<div class="verse">Comme un songe ont passé la mer et les grands cieux,</div>
-<div class="verse">Et les déserts conquis ! Et ses fils ! Et sa femme !</div>
-
-<div class="verse stanza">Adieu la vie ! adieu les chevaux pleins de flamme,</div>
-<div class="verse">Dont le pied fin paraît ne pas toucher le sol !</div>
-<div class="verse">L’autruche qu’on poursuit, dont la course est un vol,</div>
-<div class="verse">Et qu’on lasse à travers la lande infranchissable !</div>
-<div class="verse">Le lion roux des monts ! la gazelle du sable !</div>
-<div class="verse">Les bleus chasseurs d’Afrique et les rouges spahis !…</div>
-<div class="verse">Adieu la France ! adieu l’Afrique ! le pays</div>
-<div class="verse">Au double nom…! — On est vaincu sans espérance.</div>
-
-<div class="verse stanza">— « <i>Moi, ce n’est rien</i>, dit-il, <i>mais l’armée et la France !</i> »</div>
-
-<div class="verse stanza">C’est ainsi qu’il mourut. — Et la France aujourd’hui</div>
-<div class="verse">Accomplit son devoir de mère, — et pense à lui.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c53">CHANT DES TOUAREGS</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Au désert, grand comme la mer,</div>
-<div class="verse i2">Nous vivons libres sous l’espace,</div>
-<div class="verse i2">Libres comme l’oiseau qui passe,</div>
-<div class="verse i4">Et comme l’air !</div>
-
-<div class="verse stanza">Que viennent-ils chercher ici, les chiens d’Europe ?</div>
-<div class="verse">Leurs promesses sont d’or, leurs actes de plomb vil.</div>
-<div class="verse">Qu’un nuage de traits siffle et les enveloppe !</div>
-<div class="verse i2">Le carquois nargue le fusil !</div>
-<div class="verse">Ils ne l’atteindront pas, le chameau qui galope !</div>
-<div class="verse">Où rugit le lion, le chien jappera-t-il ?</div>
-
-<div class="verse stanza">Les lions du désert ont flairé son approche ;</div>
-<div class="verse">Ils n’aiment pas l’odeur de l’esclave et du chien !</div>
-<div class="verse">Elle a des dents de fer, la flèche que décoche</div>
-<div class="verse i2">Le Targui, qui n’a peur de rien !</div>
-<div class="verse">Le renard, chien des monts, disparaît sous la roche,</div>
-<div class="verse">Lorsque le grand lion des sables — le veut bien !</div>
-
-<div class="verse stanza">Nous sommes grands et fiers, le bras fort, la main fine,</div>
-<div class="verse">Portant sur nos chameaux, aussi prompts que l’éclair,</div>
-<div class="verse">Un sabre, un croc, la lance avec la javeline,</div>
-<div class="verse i2">La massue à broyer la chair…</div>
-<div class="verse">Notre poignard touareg, à lame serpentine,</div>
-<div class="verse">Tient par un bracelet à nos poignets de fer.</div>
-
-<div class="verse stanza">Regardez le Targui voyager dans le sable !</div>
-<div class="verse">Lui seul, dix jours durant, vit de dattes et d’eau ;</div>
-<div class="verse">N’en a-t-il plus ? Alors, si la marche l’accable,</div>
-<div class="verse i2">Il boit du sang de son chameau !</div>
-<div class="verse">La poix ferme la plaie ; et l’homme infatigable</div>
-<div class="verse">Bénit Allah l’unique, et marche de nouveau !</div>
-
-<div class="verse stanza">Y vivrez-vous deux jours, dans le désert terrible ?</div>
-<div class="verse">Votre bras s’est armé, mais les cœurs et le front ?</div>
-<div class="verse">Lorsque le feu pleuvra comme le grain d’un crible,</div>
-<div class="verse i2">Les hardis se repentiront !</div>
-<div class="verse">Et nous, quand l’étranger crîra la soif horrible,</div>
-<div class="verse">Nous le regarderons mourir, — groupés en rond !</div>
-
-<div class="verse stanza">Qu’ils restent dans leur ville où s’abaissent les âmes !</div>
-<div class="verse">Ils voudraient apporter ici — ce qui les perd !…</div>
-<div class="verse">Sur notre mer de sable où tremble l’air en flammes,</div>
-<div class="verse i2">L’oasis n’est qu’un îlot vert…</div>
-<div class="verse">Vous aimez trop le vin, l’argent, l’or et les femmes :</div>
-<div class="verse">Allez-vous-en d’ici ! Dieu garde son désert !</div>
-
-<div class="verse stanza">Nous avons fait un pacte avec la lande immense ;</div>
-<div class="verse">Le roi notre allié s’appelle le soleil !</div>
-<div class="verse">Il est juste et sévère, il est plein de clémence :</div>
-<div class="verse i2">C’est un Salomon sans pareil !</div>
-<div class="verse">Par delà l’Océan sa puissance commence ;</div>
-<div class="verse">Il prête au mont Atlas un bandeau d’or vermeil,</div>
-
-<div class="verse stanza">Nous ne convoitons pas vos immondes fortunes ;</div>
-<div class="verse">Nous gardons contre vous, passants de Dieu maudits,</div>
-<div class="verse">La liberté farouche et le désert des dunes :</div>
-<div class="verse i2">Deux biens qui vous sont interdits !…</div>
-<div class="verse">Allez porter ailleurs vos faces importunes !…</div>
-<div class="verse">Ici, c’est votre enfer ! c’est notre paradis !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Au désert, plus grand que la mer,</div>
-<div class="verse i2">Nous vivons libres sous l’espace,</div>
-<div class="verse i2">Libres comme l’oiseau qui passe,</div>
-<div class="verse i4">Et comme l’air !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c54">CHANT DES EXPLORATEURS</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous le traverserons un jour, le désert fauve,</div>
-<div class="verse">Brûlant comme la flamme et plus grand que la mer !</div>
-<div class="verse">Par là, nous irons boire aux sources du Niger,</div>
-<div class="verse">Et l’on verra comment la chamelle se sauve</div>
-<div class="verse">Devant nos Béhémoths de fumée et de fer !</div>
-
-<div class="verse stanza">Les races de chacals qui se mangent entre elles,</div>
-<div class="verse">Les pillards, les bandits, écume d’écumeurs,</div>
-<div class="verse">Ballottés sur le dos de leurs maigres chamelles,</div>
-<div class="verse">S’enfuiront devant nous comme des sauterelles</div>
-<div class="verse">Qu’on détourne avec des tambours et des clameurs !</div>
-
-<div class="verse stanza">Les a-t-on vus jamais nous combattre de proche ?</div>
-<div class="verse">Ils regardent de loin, comme un vol de corbeaux,</div>
-<div class="verse">Et, — superbes à voir, si des pillards sont beaux, —</div>
-<div class="verse">Quand le moribond râle, ils lui vident la poche,</div>
-<div class="verse">Pires que les chacals qui fouillent les tombeaux !</div>
-
-<div class="verse stanza">Ils peuvent, ces Touaregs à faces renégates,</div>
-<div class="verse">Tatoués d’une croix au front, crier : « Allah ! »</div>
-<div class="verse">Et se nourrir de sang lorsqu’ils n’ont plus de dattes,</div>
-<div class="verse">Nous nettoîrons le haut désert de ces pirates !…</div>
-<div class="verse">Oui ! les chacals fuiront, quand les chiens seront là !</div>
-
-<div class="verse stanza">Car nous sommes les fils de Rome et de la Gaule,</div>
-<div class="verse">Les fils des conquérants qui veulent l’Univers !</div>
-<div class="verse">L’ombre de nos drapeaux baigne à toutes les mers :</div>
-<div class="verse">Nous voulons les planter dans les glaces du pôle,</div>
-<div class="verse">Les fixer dans le sable au centre des déserts !</div>
-
-<div class="verse stanza">Nous, nous portons la paix future, avec nos armes !</div>
-<div class="verse">Tant qu’il reste à marcher, conquérants malgré nous,</div>
-<div class="verse">Nous ferons ruisseler du sang avec des larmes…</div>
-<div class="verse">Nous sommes les martyrs violents, au cœur doux,</div>
-<div class="verse">Qui, tuant et mourant, rêvent la paix pour tous.</div>
-
-<div class="verse stanza">Nous portons le progrès des esprits, — un mystère, —</div>
-<div class="verse">Ayant, avec du fer, le pardon dans la main,</div>
-<div class="verse">Écoutant le devoir nous parler en chemin…</div>
-<div class="verse">Nous voulons imposer notre rêve à la terre !</div>
-<div class="verse">… Qui doute, dans la nuit, des soleils de demain ?</div>
-
-<div class="verse stanza">Un jour, nous lâcherons de nouvelles armées</div>
-<div class="verse">Qui n’auront plus de fer que la pioche et le soc !</div>
-<div class="verse">Les monts du globe entier connaîtront notre choc !</div>
-<div class="verse">Les dunes des déserts mêmes seront semées ;</div>
-<div class="verse">Le grain de notre amour lèvera sur le roc !</div>
-
-<div class="verse stanza">Nous sommes les faiseurs de vie et d’espérance !</div>
-<div class="verse">Nous n’avons d’ennemis que la mort et la faim !</div>
-<div class="verse">Et, soldats bienfaisants malgré toute apparence,</div>
-<div class="verse">Nous apportons d’Europe, où nous sommes la France,</div>
-<div class="verse">La justice, — qui veut régner seule à la fin !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c55">A CHARLES JOURDAN</h2>
-
-<p class="c small">EN QUITTANT ALGER</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pourquoi je pars si tôt, ou peut-être trop tard,</div>
-<div class="verse">Qui le sait ? Le grand ciel est pur, la mer est belle…</div>
-<div class="verse">Adieu ! Quand son instinct commande l’hirondelle,</div>
-<div class="verse">Rien ne peut l’arrêter. C’est son heure. Elle part !</div>
-
-<div class="verse stanza">Adieu, terre d’Afrique, où la France nouvelle</div>
-<div class="verse">Avec les jeunes ceps verdit de toute part !</div>
-<div class="verse">C’est au dernier moment, sous le dernier regard,</div>
-<div class="verse">Que ta beauté rayonne entière — et se révèle !</div>
-
-<div class="verse stanza">Adieu, la Casbah, blanche et bleue, au front d’Alger !</div>
-<div class="verse">Adieu, sous les palmiers en fleurs et l’oranger,</div>
-<div class="verse">Deux larges mois de vie heureuse comme un rêve !</div>
-
-<div class="verse stanza">Quoique attendu là-bas, je pars avec langueur.</div>
-<div class="verse">Un infini regret m’attache à cette grève,</div>
-<div class="verse">Mon frère… Et tu retiens la moitié de mon cœur.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c56">SUR UNE
-COLOMBE RENCONTRÉE EN MER</h2>
-
-<p class="c small">A BORD DE LA « VILLE DE NAPLES »</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Elle était lasse, la colombe !</div>
-<div class="verse i2">Elle nous suivait d’un long vol,</div>
-<div class="verse i2">Rêvant d’un grand arbre en plein sol.</div>
-<div class="verse i2">La mer ! la mer n’est qu’une tombe.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Pourquoi l’avait-elle quitté,</div>
-<div class="verse i2">Le sol d’Afrique, le rivage ?</div>
-<div class="verse i2">O douce colombe sauvage,</div>
-<div class="verse i2">Où donc ton nid est-il resté ?</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">S’il est sur la terre africaine,</div>
-<div class="verse i2">Pourquoi suis-tu notre bateau ?</div>
-<div class="verse i2">Tu le sais bien, que la grande eau</div>
-<div class="verse i2">N’est pas une route certaine !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">S’il est en France, ton doux nid,</div>
-<div class="verse i2">Qui donc ici t’avait menée,</div>
-<div class="verse i2">Pauvre colombe abandonnée,</div>
-<div class="verse i2">Que mon cœur douloureux bénit ?</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Viens ! pose-toi sur le navire :</div>
-<div class="verse i2">Mon cœur parle : connais ma voix…</div>
-<div class="verse i2">Ce mât fut chêne dans les bois !</div>
-<div class="verse i2">Il a chanté, comme la lyre !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Pose-toi sur l’îlot flottant</div>
-<div class="verse i2">Qui s’en va vers la douce France…</div>
-<div class="verse i2">Viens, colombe de l’espérance</div>
-<div class="verse i2">Qu’on croit toujours voir en partant !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">La mer ! la mer est une tombe !</div>
-<div class="verse i2">Ton vol faiblit… tu rases l’eau…</div>
-<div class="verse i2">Repose-toi sur le vaisseau,</div>
-<div class="verse i2">Oiseau d’espérance, ô colombe !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Mais tout à coup, volant plus bas,</div>
-<div class="verse i2">L’oiseau d’espoir, la tourterelle,</div>
-<div class="verse i2">Retourne, brusque, à tire d’aile,</div>
-<div class="verse i2">Au pays d’où je viens, là-bas !…</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Pauvre colombe effarouchée !</div>
-<div class="verse i2">Elle a fui le bateau fuyant,</div>
-<div class="verse i2">Plein de passagers et bruyant,</div>
-<div class="verse i2">Dans la terreur d’être touchée !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Et peut-être que, sous le noir</div>
-<div class="verse i2">Du ciel vide et des eaux désertes,</div>
-<div class="verse i2">Elle meurt, les ailes ouvertes,</div>
-<div class="verse i2">Dans un dernier élan d’espoir !</div>
-</div>
-
-<p class="ind small">29 mai 1887.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c57">AU FEU DE MINORQUE</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">En pleine mer, — au beau milieu</div>
-<div class="verse i2">Des eaux profondes, des eaux mornes, —</div>
-<div class="verse i2">Au milieu de l’ombre sans bornes,</div>
-<div class="verse i2">Il brille sur l’île, ce feu.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Dans la nuit formidable, immense,</div>
-<div class="verse i2">Guide sûr, fidèle témoin,</div>
-<div class="verse i2">Il dit à mon bateau de loin :</div>
-<div class="verse i2">« Va !… La mer française commence. »</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Tandis que le sombre sommeil</div>
-<div class="verse i2">Pèse sur les yeux et sur l’âme,</div>
-<div class="verse i2">Il dit : « Je veille, » avec sa flamme ;</div>
-<div class="verse i2">Il dit : « Crois toujours au soleil. »</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Il s’éteint, se rallume encore.</div>
-<div class="verse i2">Sur les flots mauvais ou sereins,</div>
-<div class="verse i2">Il dit : « L’Ile pense aux marins ; »</div>
-<div class="verse i2">Il dit : « Marin, songe à l’aurore !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">« Je marque presque la moitié</div>
-<div class="verse i2">« Du chemin de France en Afrique,</div>
-<div class="verse i2">« Et demain, beau transatlantique,</div>
-<div class="verse i2">« Tu verras le cap Sicié. »</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Ainsi Minorque, belle fille</div>
-<div class="verse i2">Qui dort sous les verts orangers,</div>
-<div class="verse i2">Bons marins, pense à vos dangers,</div>
-<div class="verse i2">Et vous salue, — et son feu brille.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Et rien n’est beau, parmi les fleurs,</div>
-<div class="verse i2">Comme ce phare, humaine étoile,</div>
-<div class="verse i2">Qui dit : « Espère » à chaque voile,</div>
-<div class="verse i2">Et : « Je veille » à tous les veilleurs.</div>
-</div>
-
-<p class="ind small">A bord de la <i>Ville de Naples</i>, 29 mai 1887.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c58">SUR LA MORT D’UN POÈTE</h2>
-
-<p class="c small">D’APRÈS ABDAH, FILS D’EL THEBIR</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Raïs, poète, vient d’être mis au linceul ;</div>
-<div class="verse">Mais la mort de Raïs n’est pas la mort d’un seul :</div>
-<div class="verse">Tout un peuple est frappé ! Pleurez, hommes et femmes !</div>
-<div class="verse">L’âme de celui-ci faisait vivre des âmes.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c59">ART POÉTIQUE</h2>
-
-<p class="c small">D’APRÈS ABDAH</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quand un poète prend à l’autre une pensée</div>
-<div class="verse">Et l’orne, dans ses vers, d’un plus beau vêtement,</div>
-<div class="verse">La justice n’est point par ce vol offensée</div>
-<div class="verse i2">Celui-là vole justement.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c60">EN-NABIGHA</h2>
-
-<p class="c small">D’APRÈS ABDAH</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">En-Nabigha, poète, hélas ! ne chantait plus.</div>
-<div class="verse i2">Or, les siens s’étant résolus</div>
-<div class="verse">A marcher contre ceux d’une tribu voisine,</div>
-<div class="verse i2">Les ennemis furent vaincus,</div>
-<div class="verse">Et le poète heureux retrouva son génie !</div>
-<div class="verse">Et sa tribu lui dit : « Nous sommes plus heureux</div>
-<div class="verse i1">D’entendre encor tes vers mélodieux,</div>
-<div class="verse">Poète, — que d’avoir été victorieux ! »</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c61">A. ED. H.</h2>
-
-<p class="c small">SOLDAT-POÈTE</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Tu pars, soldat, pour l’Algérie ;</div>
-<div class="verse i2">Pars, c’est encore la patrie.</div>
-<div class="verse i2">Suivi des cœurs, suivi des yeux,</div>
-<div class="verse i4">Pars joyeux.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Quitte la France pour la France ;</div>
-<div class="verse i2">Pars, joyeux comme l’espérance ;</div>
-<div class="verse i2">Pars ; c’est peut-être un beau péril :</div>
-<div class="verse i4">Non l’exil.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Tu vas retrouver, camarade,</div>
-<div class="verse i2">Les souvenirs de la croisade ;</div>
-<div class="verse i2">Des temps où l’on baisait le bois</div>
-<div class="verse i4">De la Croix.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">En Afrique, on boit dans des coupes ;</div>
-<div class="verse i2">Là, les chevaux ont sur leurs croupes</div>
-<div class="verse i2">Des tapis de soie éclatants</div>
-<div class="verse i4">Et flottants.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">L’âme des preux y vibre encore,</div>
-<div class="verse i2">Dans l’air bleu, dans le flot sonore ;</div>
-<div class="verse i2">Tes yeux reverront, éblouis,</div>
-<div class="verse i4">Saint Louis.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Tu vas admirer la prière</div>
-<div class="verse i2">De l’Arabe, dans la poussière,</div>
-<div class="verse i2">Sous les nobles plis des burnous,</div>
-<div class="verse i4">A genoux.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Tu vas voir une foi vivante,</div>
-<div class="verse i2">Malgré ce que le siècle invente</div>
-<div class="verse i2">De doute et de raisonnements</div>
-<div class="verse i4">Assommants.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Tu vas voir, le turban en tête,</div>
-<div class="verse i2">Les bédouins qui croient au Prophète,</div>
-<div class="verse i2">Et, — mon colonel, tu souris ! —</div>
-<div class="verse i4">Aux houris.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Tu vas entendre, en criant grâce,</div>
-<div class="verse i2">Des noirs, — musiciens de race ;</div>
-<div class="verse i2">Et le tobol, la derbouka</div>
-<div class="verse i4">De Barka.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Tu vas voir les conteurs arabes</div>
-<div class="verse i2">Égrener les lentes syllabes</div>
-<div class="verse i2">Comme les grains des chapelets :</div>
-<div class="verse i4">Entend-les.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Tu vas voir, transpercés d’un glaive,</div>
-<div class="verse i2">Les Aïssaouas, qu’on élève</div>
-<div class="verse i2">A mâcher du verre et du feu…</div>
-<div class="verse i4">Oh ! mon Dieu !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Sur les ruines de Carthage,</div>
-<div class="verse i2">Comme un ancien grand personnage,</div>
-<div class="verse i2">Tu vas pleurer, — sois-en certain, —</div>
-<div class="verse i4">En latin !…</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Tu vas fouler des mosaïques ;</div>
-<div class="verse i2">Acheter des bijoux antiques,</div>
-<div class="verse i2">Ouvrages de quelques hardis</div>
-<div class="verse i4">Érudits.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Ne vois pas la danse du ventre !</div>
-<div class="verse i2">— Plus de lion !… Va voir un antre.</div>
-<div class="verse i2">Songe à Cervantès, à Pança…</div>
-<div class="verse i4">Pense à ça !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Songe aussi que l’humeur badine</div>
-<div class="verse i2">A l’humeur noire pour cousine,</div>
-<div class="verse i2">Et vois que je suis sérieux,</div>
-<div class="verse i4">A mes yeux.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Assure Mirah, la négresse</div>
-<div class="verse i2">Au rire blanc, — de ma tendresse,</div>
-<div class="verse i2">Et dis tout ce qui te plaira</div>
-<div class="verse i4">A Zorah.</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">A Fatma, qu’elle est sans pareille,</div>
-<div class="verse i2">Avec ses jasmins sur l’oreille,</div>
-<div class="verse i2">Et son grand pantalon bouffant,</div>
-<div class="verse i4">Chère enfant !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">A… Aïcha, qu’on se rappelle</div>
-<div class="verse i2">Qu’elle est aussi bête que belle,</div>
-<div class="verse i2">De fuir le pays du lion,</div>
-<div class="verse i4">Pour Lyon !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">A Bab’Azoun, mon noir confrère,</div>
-<div class="verse i2">Si tu veux vous entre-distraire,</div>
-<div class="verse i2">Conseille de faire semblant</div>
-<div class="verse i4">D’être blanc !</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Dis au diable, — puisqu’il est nègre, —</div>
-<div class="verse i2">Que l’esprit français tourne à l’aigre,</div>
-<div class="verse i2">Et de nous emporter un peu</div>
-<div class="verse i4">Jusqu’à Dieu !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c62">A CHARLES DE P.</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pourquoi l’as-tu quittée, ô mon cher capitaine,</div>
-<div class="verse">L’Afrique où le désert te rapprochait de Dieu ?</div>
-<div class="verse">Où, chaque soir, fidèle à ta marche certaine,</div>
-<div class="verse">L’Étoile du Berger te guidait de son feu ?</div>
-
-<div class="verse stanza">Tu voyais un pays à simple grande ligne</div>
-<div class="verse">Comme en virent chez eux Moïse et Jésus-Christ ;</div>
-<div class="verse">Tu voyais refleurir, sur les coteaux, la vigne</div>
-<div class="verse">Morte chez nous d’un mal qui ronge aussi l’esprit.</div>
-
-<div class="verse stanza">Tiens, nous sommes en mai : c’est la fête des roses !</div>
-<div class="verse">Mais il n’en fleurit point dans les cours des maisons !</div>
-<div class="verse">Ici, tu ne verras que de petites choses,</div>
-<div class="verse">D’ignobles appétits, — et jamais d’horizons.</div>
-
-<div class="verse stanza">Pourquoi reviens-tu ? — L’heure est assez mal choisie,</div>
-<div class="verse">Car l’action hésite, et nous ne pensons pas !</div>
-<div class="verse">Cœur de soldat-héros, tout plein de poésie,</div>
-<div class="verse">Retourne te grandir aux grandeurs de là-bas !</div>
-
-<div class="verse stanza">Ici, point d’idéal. Récompense au plus leste,</div>
-<div class="verse">A qui saute plus haut le plus comiquement !</div>
-<div class="verse">Pas un n’ose l’aveu de la foi qui lui reste !</div>
-<div class="verse">… Mon héros, tu reviens dans un mauvais moment.</div>
-
-<div class="verse stanza">Une fausse gaîté parade sur la scène…</div>
-<div class="verse">Surtout n’y parlons plus de martyre et de mort !</div>
-<div class="verse">Rions ! gloire au bon mot. Honneur au mot obscène…</div>
-<div class="verse">Les canards ont fait <i>couin</i> : le chant du cygne a tort !</div>
-
-<div class="verse stanza">Guerre à tout idéal ! Sus à l’idéaliste !</div>
-<div class="verse">Le pire est qu’on s’oublie, et qu’on a, par instants,</div>
-<div class="verse">Honte d’être soi-même et de s’avouer triste,</div>
-<div class="verse">Et qu’on est trivial pour être de son temps.</div>
-
-<div class="verse stanza">On a pour le talent, les vieillards et les femmes,</div>
-<div class="verse">Ce manque de respect dont plus d’une sourit !…</div>
-<div class="verse">Oh ! qui nous refera des cœurs, de grandes âmes ?</div>
-<div class="verse">Qui viendra terrasser l’analyse et l’esprit ?</div>
-
-<div class="verse stanza">Qui nous rendra la France avec sa gaîté saine,</div>
-<div class="verse">Son goût cornélien pour les efforts virils,</div>
-<div class="verse">Pour les pleurs généreux, pour la grandeur humaine,</div>
-<div class="verse">Pour la mort bien soufferte et les nobles périls ?</div>
-
-<div class="verse stanza">L’art a le geste louche et l’allure mauvaise ;</div>
-<div class="verse">Ce qu’on cherche n’est pas le beau : c’est le succès.</div>
-<div class="verse">Grâce unie à la force, élégance française,</div>
-<div class="verse">En est-ce donc fini de ce qui fut français !</div>
-
-<div class="verse stanza">… Va, retourne, mon frère, à tes déserts d’Afrique ;</div>
-<div class="verse">Va voir sous son burnous, pauvre avec l’air d’un roi,</div>
-<div class="verse">L’Arabe au geste lent, simple comme l’antique,</div>
-<div class="verse">Noble, vivre et mourir dans l’orgueil de sa foi !</div>
-
-<div class="verse stanza">Va les voir, sur les rails, lorsque le train s’arrête,</div>
-<div class="verse">Sortir de leurs wagons, le soir, cinquante ou cent,</div>
-<div class="verse">Et tous, courbés, frappant le sol avec la tête,</div>
-<div class="verse">Vers la Mecque tournés, prier le Seul Puissant !</div>
-
-<div class="verse stanza">Va les voir faire en paix ce qu’ils croient devoir faire,</div>
-<div class="verse">Sans s’occuper d’un mot ou d’un rire moqueur,</div>
-<div class="verse">Gravement, comme s’ils n’avaient pas d’autre affaire,</div>
-<div class="verse">Vaincus, que de donner un exemple au vainqueur.</div>
-
-<div class="verse stanza">Et puis, soldat, au seuil de la tente de toile,</div>
-<div class="verse">Avant de t’endormir, tu pourras librement</div>
-<div class="verse">Voir, dès l’aube et le soir, Zorah, la Belle Étoile,</div>
-<div class="verse">Briller, près de la lune, au bord du firmament.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c63">LA PÉTITION DE L’ARABE</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Poète, parle à tous avec force et douceur,</div>
-<div class="verse">Et, ni juge ni roi, sois un avertisseur.</div>
-</div>
-
-<p class="sign i">Proverbe arabe.</p>
-
-</blockquote>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Toi qui n’es pas ministre, écoute-moi, roumi :</div>
-<div class="verse">Tu n’as pas l’air méchant, et je te crois ami,</div>
-<div class="verse">Et je sais que les tiens t’appellent un poète,</div>
-<div class="verse">C’est-à-dire un faiseur de chansons, qu’on répète,</div>
-<div class="verse">Au seuil de la maison, le soir, quand il fait beau.</div>
-
-<div class="verse stanza">La flûte du berger réjouit le troupeau.</div>
-
-<div class="verse stanza">O roumi, si j’ai bien compris ta destinée,</div>
-<div class="verse">C’est une belle part, celle qui t’est donnée,</div>
-<div class="verse">Car ton devoir, c’est d’être un sage, un marabout,</div>
-<div class="verse">Et même, lorsqu’un faux ami te pousse à bout,</div>
-<div class="verse">De ne pas te livrer à la haine cruelle.</div>
-<div class="verse">Tu dois, lorsque tu vois deux hommes en querelle,</div>
-<div class="verse">Mettre ta main entre eux pour calmer et bénir.</div>
-<div class="verse">Tu dois savoir juger : tu ne sais pas punir.</div>
-<div class="verse">Bien. Laisse les chacals faire leurs cris sinistres,</div>
-<div class="verse">Et rapporte ceci, poète, à vos ministres :</div>
-
-<div class="verse stanza">Écoute bien, roumi : nous n’aimons pas les juifs.</div>
-<div class="verse">Nos sages cependant, nos marabouts pensifs,</div>
-<div class="verse">Disent que le seul Dieu, Dieu le vrai, le suprême,</div>
-<div class="verse">D’Abraham, de Jésus, du Koran, c’est le même…</div>
-<div class="verse">(Béni soit-il ! il est toujours, partout présent !)</div>
-<div class="verse">Pourquoi donc nous charger d’un mépris écrasant,</div>
-<div class="verse">Et traiter mieux les juifs que les fils du Prophète ?</div>
-<div class="verse">En quoi votre justice est loin d’être parfaite,</div>
-<div class="verse">Et votre politique est boiteuse, ô vainqueurs,</div>
-<div class="verse">Car il faudrait soumettre, après les corps, les cœurs !…</div>
-<div class="verse">Nous sommes irrités et d’être et de paraître</div>
-<div class="verse">Plus courbés que nos juifs sous la verge du maître.</div>
-
-<div class="verse stanza">Nous sommes, il est vrai, de grands pécheurs, couverts</div>
-<div class="verse">De honte, et nous avons parmi nous des pervers,</div>
-<div class="verse">Des menteurs, des voleurs !… mais, roumi, — la justice,</div>
-<div class="verse">Doit rester bienveillante à tous, et protectrice :</div>
-<div class="verse">Or, vous doutez toujours de nous : ce n’est pas bien !</div>
-<div class="verse">C’est nous faire douter de votre cœur chrétien !</div>
-<div class="verse">La justice, toujours haute, jamais hautaine,</div>
-<div class="verse">Doit conclure au pardon dans la cause incertaine.</div>
-<div class="verse">Le titre de vaincu devrait nous protéger :</div>
-<div class="verse">Il est notre menace ; il est notre danger !</div>
-<div class="verse">L’étranger nous méprise et le montre avec joie :</div>
-<div class="verse">A l’air dont il regarde, et dont il nous coudoie,</div>
-<div class="verse">Nous nous sentons proscrits sur le sol musulman !…</div>
-<div class="verse">Vous nous posséderiez bien mieux en nous aimant,</div>
-<div class="verse">Chrétiens ! — Toute conquête est à jamais fragile</div>
-<div class="verse">Qui ne se fonde pas selon votre Évangile.</div>
-<div class="verse">Priez vos jeunes chefs de nous moins écraser :</div>
-<div class="verse">Quand ils tendent leur main dédaigneuse à baiser,</div>
-<div class="verse">Le vieux cheik incliné sent au cœur sa souffrance !…</div>
-<div class="verse">La générosité, c’est une fleur de France…</div>
-<div class="verse">La jetez-vous en mer, quand vous venez vers nous ?</div>
-
-<div class="verse stanza">Nous avons de grands cœurs d’hommes sous les burnous,</div>
-<div class="verse">O roumis ! — O roumis, ne nous faites pas dire</div>
-<div class="verse">Que votre république est un méchant empire,</div>
-<div class="verse">Qui ne nous porte ici, sous couleurs de progrès,</div>
-<div class="verse">Que prostitution publique et cabarets !</div>
-<div class="verse">Songez que le désert reste libre, et méprise</div>
-<div class="verse">Ce qui fait l’homme esclave… ou ce qui civilise !</div>
-<div class="verse">Songez que la matraque est un mauvais moyen</div>
-<div class="verse">D’enseigner l’ignorant, d’en faire un citoyen,</div>
-<div class="verse">Et de lui faire aimer une loi — qu’il ignore.</div>
-<div class="verse">Songez que le nomade, ô roumis, l’est encore,</div>
-<div class="verse">Et qu’il ira semant la haine, s’il apprend</div>
-<div class="verse">Que le vainqueur chrétien n’est ni juste ni grand !</div>
-<div class="verse">Vous voici comme nous, d’ailleurs, — roumis mes frères, —</div>
-<div class="verse">Des Vaincus !… Nous pouvons parler des temps contraires,</div>
-<div class="verse">Car, lorsque votre France hier nous appela,</div>
-<div class="verse">Nous avons de bon cœur répondu : « Nous voilà ! »</div>
-<div class="verse">Et les durs Prussiens, sur leurs champs de bataille,</div>
-<div class="verse">Ont trouvé dans l’Arabe un soldat à leur taille,</div>
-<div class="verse">Et nous avons versé, — près de vous, nos vainqueurs,</div>
-<div class="verse">Avec vous, leurs vaincus, — le sang chaud de nos cœurs,</div>
-<div class="verse">Acceptant d’être ainsi, malgré notre querelle,</div>
-<div class="verse">Deux fois vaincus de France, et par elle, et pour elle !</div>
-
-<div class="verse stanza">… Je répète tout haut ce qu’on pense tout bas !</div>
-<div class="verse">La défaite est amère, — ô Français, — n’est-ce pas ?</div>
-<div class="verse">Eh bien ! vaincus, songez aux vaincus que nous sommes,</div>
-<div class="verse">Que nous vous donnerons encor nos jeunes hommes,</div>
-<div class="verse">Mais qu’ils devront avoir, pour vaincre à vos côtés,</div>
-<div class="verse">L’amour de vos grandeurs et de vos libertés.</div>
-
-<div class="verse stanza">O roumis !… Le désert même, la mer de sable,</div>
-<div class="verse">Peut cesser d’être horrible et d’être infranchissable,</div>
-<div class="verse">Si le vent de l’Atlas et la voix du lion,</div>
-<div class="verse">Au lieu de méfiance et de rébellion,</div>
-<div class="verse">Parle au sable infini de la grande espérance</div>
-<div class="verse">Qui fait, depuis cent ans, chérir le nom de France !…</div>
-<div class="verse">— Si le simoun, ardent et libre sous les cieux,</div>
-<div class="verse">Nous dit que vous restez dignes de vos aïeux,</div>
-<div class="verse">De ceux-là qui, brisant les antiques entraves,</div>
-<div class="verse">Voulant que par le monde on ne vît plus d’esclaves,</div>
-<div class="verse">Firent du droit français le droit du genre humain,</div>
-<div class="verse">Le sable vous fera de lui-même un chemin !</div>
-<div class="verse">Le Targui voudra faire escorte à vos fortunes !</div>
-<div class="verse">Et vous n’entrerez plus dans le désert des dunes,</div>
-<div class="verse">Sans entendre, en l’honneur du peuple sans pareil,</div>
-<div class="verse">Chanter les dunes d’or qui croulent au soleil !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td><td class="r small"><div>Pages.</div></td></tr>
-<tr><td>L’AME ARABE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c1">3</a></div></td></tr>
-<tr><td class="top1em left1em" colspan="2">AU BORD DU DÉSERT :</td></tr>
-<tr><td class="top1em">Allah</td>
-<td class="bot r top1em"><div><a href="#c2">27</a></div></td></tr>
-<tr><td>La Coupe du Cheik</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c3">29</a></div></td></tr>
-<tr><td>La Bouche</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c4">31</a></div></td></tr>
-<tr><td>Politesse arabe</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c5">33</a></div></td></tr>
-<tr><td>Bab’Azoun</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c6">35</a></div></td></tr>
-<tr><td>La Gazelle</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c7">41</a></div></td></tr>
-<tr><td>La Danse de l’abeille</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c8">45</a></div></td></tr>
-<tr><td>Strelitzia</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c9">51</a></div></td></tr>
-<tr><td>La Rose de Biskra</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c10">55</a></div></td></tr>
-<tr><td>Rebecca</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c11">59</a></div></td></tr>
-<tr><td>L’Autruche</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c12">65</a></div></td></tr>
-<tr><td>A Bab’Azoun</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c13">73</a></div></td></tr>
-<tr><td>Salim</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c14">77</a></div></td></tr>
-<tr><td>Les Hirondelles</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c15">81</a></div></td></tr>
-<tr><td>Paroles du pauvre Arabe</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c16">85</a></div></td></tr>
-<tr><td>Le Cimetière</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c17">89</a></div></td></tr>
-<tr><td>Fantasia</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c18">93</a></div></td></tr>
-<tr><td>Le Cadi</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c19">97</a></div></td></tr>
-<tr><td>Eau de rose</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c20">99</a></div></td></tr>
-<tr><td>L’Inconnu</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c21">101</a></div></td></tr>
-<tr><td>Le Départ du jeune Arabe</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c22">105</a></div></td></tr>
-<tr><td>La Danse du sabre</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c23">107</a></div></td></tr>
-<tr><td>La Nuit de mai</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c24">113</a></div></td></tr>
-<tr><td>L’Enlèvement de Kheïra</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c25">115</a></div></td></tr>
-<tr><td>L’Amour de mon amie</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c26">119</a></div></td></tr>
-<tr><td>A Kheïra</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c27">121</a></div></td></tr>
-<tr><td>Le Brûle-parfums des souks de Tunis</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c28">125</a></div></td></tr>
-<tr><td>You ! you ! you !</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c29">127</a></div></td></tr>
-<tr><td>Chez soi</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c30">131</a></div></td></tr>
-<tr><td>Le Rhapsode</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c31">135</a></div></td></tr>
-<tr><td>La Poésie</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c32">137</a></div></td></tr>
-<tr><td>La Mort</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c33">139</a></div></td></tr>
-<tr><td>Le Bédouin</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c34">141</a></div></td></tr>
-<tr><td>Jésus nomade</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c35">143</a></div></td></tr>
-<tr><td>Le Chien mort</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c36">145</a></div></td></tr>
-<tr><td>A Biskra</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c37">147</a></div></td></tr>
-<tr><td>Au bord du désert</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c38">151</a></div></td></tr>
-<tr><td>Le Consolateur du désert</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c39">153</a></div></td></tr>
-<tr><td>Proverbes arabes</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c40">157</a></div></td></tr>
-<tr><td>Le Muezzin</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c41">163</a></div></td></tr>
-<tr><td>Le Nomade</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c42">167</a></div></td></tr>
-<tr><td>La Diffa</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c43">171</a></div></td></tr>
-<tr><td>Au bord du puits</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c44">175</a></div></td></tr>
-<tr><td>Le Marcheur du désert</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c45">179</a></div></td></tr>
-<tr><td>Zinah</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c46">185</a></div></td></tr>
-<tr><td>Les Bourricots d’Alger</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c47">189</a></div></td></tr>
-<tr><td>Sidi le Juge</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c48">191</a></div></td></tr>
-<tr><td>Dans la mosquée</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c49">195</a></div></td></tr>
-<tr><td>A l’école</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c50">199</a></div></td></tr>
-<tr><td>L’Anaya kabyle</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c51">203</a></div></td></tr>
-<tr><td>Le Général Margueritte</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c52">205</a></div></td></tr>
-<tr><td>Chant des Touaregs</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c53">211</a></div></td></tr>
-<tr><td>Chant des Explorateurs</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c54">215</a></div></td></tr>
-<tr><td>A Charles Jourdan, en quittant Alger</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c55">219</a></div></td></tr>
-<tr><td>Sur une colombe rencontrée en mer</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c56">221</a></div></td></tr>
-<tr><td>Au feu de Minorque</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c57">225</a></div></td></tr>
-<tr><td>Sur la mort d’un poète</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c58">229</a></div></td></tr>
-<tr><td>Art poétique</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c59">231</a></div></td></tr>
-<tr><td>En-Nabigha</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c60">233</a></div></td></tr>
-<tr><td>A Ed-H., soldat-poète</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c61">235</a></div></td></tr>
-<tr><td>A Charles de P.</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#c62">241</a></div></td></tr>
-<tr><td class="top1em">LA PÉTITION DE L’ARABE</td>
-<td class="bot r top1em"><div><a href="#c63">247</a></div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Paris. — Typ. Georges Chamerot, 19, rue des Saints-Pères. — 29145.</p>
-
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>AU BORD DU DÉSERT</span> ***</div>
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-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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-</div>
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