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-The Project Gutenberg eBook of Arlette des Mayons, by Jean Aicard
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Arlette des Mayons
- Roman de la terre et de l'école
-
-Author: Jean Aicard
-
-Release Date: January 3, 2022 [eBook #67099]
-
-Language: French
-
-Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel and the Online
- Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
- file was produced from images generously made available by
- The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ARLETTE DES MAYONS ***
-
-
-
-
-
-
- JEAN AICARD
- de l’Académie française
- Président de l’Union française
-
- Arlette
- des Mayons
-
- ROMAN
- DE LA TERRE ET DE L’ÉCOLE
-
- 1917
-
- Chacun de nous travaille
- à refaire la France.
-
-
- PARIS
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
- 26, RUE RACINE, 26
-
- Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés
- pour tous les pays.
-
-
-
-
-ŒUVRES DE JEAN AICARD
-
-Collection in-18 jésus à 4 francs le volume
-
-
-ROMANS
-
- Le Pavé d’Amour, 1 vol.--Roi de Camargue, 1 vol.--L’Été à l’Ombre, 1
- vol.--L’Ame d’un Enfant, 1 vol.--Notre-Dame d’Amour, 1 vol.--Diamant
- noir, 1 vol.--Fleur d’Abîme, 1 vol.--Melita, 1 vol.--L’Ibis bleu, 1
- vol.--Tata, 1 vol.--Benjamine, 1 vol.--Maurin des Maures, 1
- vol.--L’illustre Maurin, 1 vol.
-
-
-POÉSIE
-
- Les jeunes Croyances, 1 vol.--Rébellions, Apaisements, 1 vol.--Poèmes
- de Provence (cour. par l’Acad. fr.), 1 vol.--La Chanson de l’Enfant
- (cour. par l’Acad. fr.), 1 vol.--Miette et Noré (cour. par l’Acad. fr.
- Prix Vitet), 1 vol.--Lamartine (cour. par l’Ac. Prix du budg.), 1
- vol.--Le Livre d’heures de l’Amour, 1 vol.--Visite en Hollande, 1
- vol.--Le Dieu dans l’Homme, 1 vol.--Au Bord du Désert, 1 vol.--Le
- Livre des Petits, 1 vol.--Jésus, 1 vol.--Le Témoin (Poème de France,
- 1914-1916), 1 vol. à 2 fr. 50.--Le Sang du Sacrifice, 1917, 1 vol.
-
-
-DIVERS
-
- La Vénus de Milo, 1 vol.--Alfred de Vigny, 1 vol.--Des Cris dans la
- Mêlée, 1 vol.
-
-
-THÉÂTRE
-
- Au clair de la Lune (un acte en vers), 1 vol.--Pygmalion
- (un acte en vers) 1 vol.--Smilis (4 actes en prose, à la
- Comédie-Française) 1 vol.--Le Père Lebonnard (4 actes en vers
- représentés à la Comédie-Française), 1 vol.--Don Juan, 1
- vol.--Othello, le More de Venise (5 actes en vers, représentés à la
- Comédie-Française).--Portrait de Mounet-Sully, par Benjamin Constant.
- 1 vol. 4 fr.--La Légende du Cœur (5 actes en vers représentés au
- Théâtre Antique d’Orange et au Théâtre Sarah-Bernhardt), 1 vol.--Le
- Manteau du Roi (5 actes en vers représentés à la Porte-Saint-Martin),
- 1 vol.--Théâtre, tome I.--Théâtre, tome II.
-
-
-79922.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris.
-
-
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
-
-Copyright 1917, by ERNEST FLAMMARION.
-
-
-
-
-ARLETTE DES MAYONS
-
-
- Chacun de nous travaille à refaire la France.
-
-
-
-
-I
-
-LE DÉPIQUAGE DU BLÉ
-
-
---Victorin, tu ne nous feras pas le chagrin d’épouser cette fille, dit
-le père.
-
-Les deux hommes s’en venaient de l’aire, où, depuis le lever du soleil,
-sous les pieds de deux forts chevaux aveuglés d’œillères closes, on
-avait foulé le blé. Maintenant le père et le fils ramenaient à l’étable
-les bêtes lourdes de fatigue. Depuis l’aube, le père n’avait pas
-prononcé dix paroles, et voici que, la matinée finie,--au moment de
-goûter un peu de repos dans la maison aux volets pleins et
-entrebâillés,--le paysan disait cela à son fils parce qu’il jugeait que
-le moment en était enfin venu. Jamais auparavant il n’avait touché ce
-sujet.
-
-Le fils, qui ne fut pas étonné, ne répondit pas.
-
-Tous deux marchèrent en silence vers l’étable obscure et fraîche, dont
-la porte basse, qui encadrait du noir intense, avait un seuil de soleil.
-Sous l’ombre des grands chapeaux de paille, leur face rasée scintillait
-de sueur par endroits; et, aussi, la sueur luisante se voyait suspendue
-aux rudes soies de leur poitrine velue, dans l’écartement des chemises
-de couleur. Tous deux avaient des pantalons de grosse toile bise,
-retenus, malgré la chaleur d’été, par une «taïole» bleu et rouge; et, à
-travers les épaisses semelles de leurs souliers cloutés, ils
-ressentaient l’ardeur de la terre.
-
-Ils s’arrêtèrent, à dix pas de la maison, sous l’ombre de quelques vieux
-mûriers, devant le puits coiffé d’un dôme et clos d’une solide porte,
-comme une caverne d’Ali-Baba. En ce pays ardent, on enferme l’eau comme
-un trésor. Victorin ouvrit la petite mais lourde porte grinçante; il
-repoussa de la margelle, dans le vide, le seau de bois vermoulu, qui se
-balança sous la poulie de fer au bout de la chaîne. Avec des crissements
-joyeux, le seau descendit vers la fraîcheur du fond. Bientôt remonté, il
-fut vidé dans la conque où nageait une grosse éponge. L’éponge en main,
-le jeune homme mouilla abondamment les naseaux poussiéreux des deux
-bêtes.
-
-Le père surveillait ce travail, et, quand il le vit terminé, il rentra
-dans la maison, laissant à son fils le soin de conduire et d’attacher
-les chevaux dans l’étable, devant les râteliers gorgés de foin.
-
-A présent, les deux hommes étaient assis dans la salle obscure, où le
-jour ne pénétrait que par le léger entrebâillement des volets pleins et
-de la lourde porte. La pesante table rectangulaire touchait le mur du
-fond. Aux deux bouts, le père et le fils se faisaient face. La mère les
-servait. On entendait bourdonner une abeille. Ces gens, à cette heure
-grave, vivaient en silence, appliqués à leur besogne, qui était, pour
-les hommes, de se refaire des muscles en mangeant à leur suffisance;
-pour la femme, de les aider à réparer leurs forces d’où dépendait la
-santé de la famille, la stabilité de la maison, l’avenir commun. Ils
-mangeaient donc silencieusement, et elle les servait sans rien dire. Et
-tous, sans avoir même à y songer, étaient pénétrés de l’importance de
-cette minute,--car la famille Bouziane, de l’aïeul, qui somnolait en ce
-moment dans une chambre au-dessus de leur tête, jusqu’à ce Victorin, son
-petit-fils, en passant par le père et la mère, tous, tour à tour,
-avaient été élevés dans le respect de la vie ordonnée et dans l’amour du
-travail, loin des déclamations du siècle.
-
-La famille Bouziane! on la citait comme un exemple extraordinaire de
-volonté et de probité simples. On disait d’elle couramment: «Ça, c’est
-des gens d’ancien temps;» ou: «à l’ancienne mode; on n’en fait plus de
-comme ça.»
-
-Les Bouziane, depuis des siècles, n’avaient jamais quitté le pays. Par
-les hommes, ils descendaient à coup sûr des Sarrazins, longtemps et
-fortement établis non loin des Mayons, à La Garde-Freinet, au sommet de
-la chaîne des Maures, dans la Provence du Var.
-
-Aujourd’hui, cette famille, ayant abandonné les hauteurs de La
-Garde-Freinet, habitait, dans la plaine onduleuse, sa bastide, largement
-et solidement assise sur un terrain incliné à peine vers le midi, entre
-Gonfaron et les Mayons.
-
-Les Mayons, ce mot signifie: les maisons. Maisons paysannes, asiles
-nobles d’antiques roturiers; ils étaient là sur leur sol d’origine, à
-moins d’une lieue de Gonfaron, presque au pied du massif des Maures, à
-la lisière des bois de pins qui dévalent le versant nord de la chaîne,
-où les arrête la grande culture des vignes.
-
-Les Bouziane mangeaient. Les mâchoires aux blanches dentures broyaient,
-avec lenteur, un pain sec qui «crenillait» allègrement. Le chien, un
-chien courant, bon gardien de la demeure, les considérait assis sur sa
-queue.
-
---Ne vous occupez pas de lui, je lui ai donné. Il a mangé à sa
-suffisance, dit la mère Bouziane.
-
-Elle apportait aux deux hommes les radis bien frais, les premières
-pommes d’amour, le lard grillé; puis elle battait sa demi-douzaine
-d’œufs, et apprêtait la poêle où allait cuire et se dorer l’omelette aux
-oignons--la moissonneuse.
-
-Quand ils auraient fini, elle monterait sa bouillie au vieux, là-haut,
-qui, depuis une année, s’était couché pour mourir et qui n’y parvenait
-pas.
-
-Ensuite, comme de juste, elle penserait à elle-même; et, tranquille
-enfin, prendrait seule son repas, mieux à son aise que s’il lui avait
-fallu, s’étant mise à table avec les travailleurs, s’interrompre de
-manger et se lever à toute minute pour chercher une chose ou l’autre.
-
---Ça ne serait pas sain, songeait-elle.
-
-Et nos pères avaient raison de tenir à l’usage, aujourd’hui perdu, de
-faire manger la femme après les hommes, sans l’offenser, et bien au
-contraire, c’est-à-dire lorsqu’enfin elle peut prendre sa nourriture en
-toute tranquillité.
-
-Sur cette terre de souffrance où il faut travailler, le travail, si on
-le distribue avec intelligence, se fait plus vite et mieux, pour le plus
-grand avantage de tous et de chacun. Telle était du moins la pensée des
-Bouziane, depuis des siècles,--depuis le jour où leurs ancêtres
-sarrazins étaient venus en terre de Provence, se mêler aux Liguriennes
-et fonder une race toujours vivante et prospère.
-
-Pendant tout le repas, le père et le fils n’échangèrent pas cinq
-paroles. Ils mangeaient et buvaient en silence, tandis que, dans cette
-ombre, leurs corps apaisés, exhalant le soleil du matin, reprenaient
-fraîcheur lentement.
-
-Le père ne s’étonnait point que le fils n’eût pas répondu sur-le-champ à
-son objurgation sévère. Il comptait que Victorin verrait son «devoir»
-(il se servait de ce mot) et qu’il s’y tiendrait, une fois averti. Et
-puis, les choses de sentiment, de passion, d’intérêt même, on n’y
-saurait penser toujours. Quand on travaille «chez nous»--on est tout au
-spectacle de ce que l’on fait. Pour l’heure, les hommes mangeaient. Tout
-le matin, on avait «foulé», tout à l’heure on foulerait encore; et dans
-leur tête--pleine de la vision d’une aire qui flamboyait sous des
-éparpillements de longues pailles d’or, entremêlées et rigides, et où
-tournent inlassablement les deux chevaux au train monotone--il n’y avait
-pas place pour les raisonnements.
-
-Ils étaient allés se coucher un instant à l’ombre des mûriers, près du
-puits, faire un peu de sieste. L’un s’était dit: «Il ne l’épousera pas»,
-l’autre: «Bien sûr que je l’épouserai»; mais c’était tout; cela s’était
-murmuré en eux une fois ou deux, et cela, aussitôt, avait été couvert
-par le frappement du pied des chevaux dans la paille où le grain jaillit
-sourdement de l’épi... «Hue! le Rouge!--T’arrête pas, le Blanc! Hue donc
-et fais courage!» Puis un peu de somnolence était venue; et quelque
-chose comme une nuit claire et douce avait voilé à demi le tableau
-ensoleillé qu’ils avaient tous deux sous le crâne.
-
-La sieste finie, ils reprirent leur besogne; et cela ne changea rien en
-eux, puisque, même, durant leur repos, ils avaient revu en imagination
-ce qu’ils revoyaient maintenant en réalité. Sous les pieds des chevaux,
-les longues pailles rigides et fines bruissaient, et, tout le long de
-chacune d’elles, le soleil allumait une fine aiguille de feu; et ces
-millions d’aiguilles longues, ces traits de feu, sans cesse se
-croisaient et se décroisaient... Au milieu de cet embrasement, les
-chevaux viraient, viraient, dépiquant le blé encore et encore. Victorin,
-au centre de l’aire, faisait passer les longes derrière son dos, de sa
-main droite dans sa gauche; le père Bouziane, la fourche au poing,
-patiemment, lançait sous le pied des bêtes de nouvelles gerbes, les
-éparpillait, les renouvelait sans cesse; et, ainsi occupés, le père et
-le fils, tous deux suaient, brûlants de vie, dans un flamboiement de
-lumière opulente et de joie physique.
-
-Le soir vint; le feu torride cessa de tomber du ciel, comme ruissellent
-les grains d’un crible, sur la terre crevassée; une douceur se fit, qui
-gagna cultures et bois comme une marée les rivages; le jour, si
-longtemps exaspéré, s’apaisa, se mêla enfin de rêverie; tout ce que,
-tantôt, il enveloppait, accablant, ne pouvait alors penser qu’à lui;
-maintenant les choses se reprenaient; elles se ressaisissaient,
-faisaient retour sur elles-mêmes; la vie individuelle des plantes et des
-êtres se retrouvait; tous les puits clos de la plaine s’ouvraient à
-cette heure pour donner aux bêtes et aux gens un peu de leur trésor
-d’obscure fraîcheur; une poulie lointaine criait faiblement, avec le
-charme d’un appel d’oiseau qui cherche un abri pour la nuit; c’était
-l’heure où les amoureux, revenant du travail, rencontrent, près des
-margelles, les belles fiancées qui vont quérir l’eau pour le repas du
-soir...
-
-Alors les deux Bouziane ramenèrent leurs chevaux à l’étable; et, comme
-ils arrivaient près du puits, Victorin, répondant enfin aux paroles que
-son père avait prononcées le matin, lui dit:
-
---Et pourquoi, mon père, que je ne l’épouserais pas, Arlette?
-
-Le père Bouziane éprouva dans son cœur une secousse. Cependant il n’en
-fit rien voir.
-
---Plus tard, dit-il, s’il le faut, je te dirai ça; pour l’heure,
-réfléchis à ma volonté, et tu verras bientôt par toi-même les raisons
-pourquoi ce que je t’ai dit--je te l’ai dit.
-
-Sans parler davantage, ils soupèrent--puis, assis sur le banc de pierre,
-au seuil de la ferme, fumèrent leur pipe sous les étoiles.
-
-
-
-
-II
-
-LA VIEILLE MAISON PAYSANNE
-
-
-La famille Bouziane était donc une des plus connues de la région des
-Maures. A la fin du XVIIIe siècle, cette famille était encore établie à
-La Garde-Freinet, sur le sommet de la chaîne des Maures, où longtemps
-les Barbaresques eurent leur fort principal. Le hameau _des Mayons_
-s’appelait encore _les Mayons du Luc_ et n’avait pas d’importance. Il en
-prit le jour où Marius, le trisaïeul de Victorin, ayant acquis dans
-la plaine une assez grande étendue de terrains--boisés de
-pinèdes--abandonna La Garde-Freinet pour sa maison des plaines, alors en
-ruines, qu’il fit restaurer, et qui se nommait _la Salvagette_.
-
-Cet événement de famille se passait vers l’an 1798.
-
-Et César Bouziane, le bisaïeul de Victorin, vivait encore, il y a
-quelque quarante ans, aux Mayons, où, paysan de vieille race, il était
-connu cependant sous le nom banal du «vieux soldat».
-
-Il avait fait la campagne de France en 1815; jeune conscrit, il s’était
-battu à Waterloo. Médaillé de Sainte-Hélène, il n’était pas médiocrement
-fier de ce titre. Il aimait à le rappeler souvent aux Mayonnais
-attentifs, réunis le dimanche à l’entrée du hameau, devant l’atelier du
-forgeron, sur la terrasse naturelle qui domine la plaine. Son fils, le
-grand-père de Victorin, avait hérité de lui trois reliques qu’il
-vénérait, son casque, son sabre et sa médaille.
-
-C’est sous ces trois reliques, accrochées au mur de sa chambre, que,
-couché depuis l’an dernier, le grand-père reposait, dans un étrange
-sommeil presque continu. Il ne s’éveillait que pour prendre de légers
-repas apportés par sa belle-fille.
-
-Le bisaïeul, le soldat du premier Empire, avait transmis à son fils le
-culte de Napoléon. Et de ses rudimentaires idées sur la guerre et la
-paix, sur les devoirs militaires et civiques des Français, quelque
-chose, à la longue, avait passé dans l’esprit de ses enfants, et aussi
-dans l’esprit de la plupart de ses concitoyens mayonnais. En un mot,
-certains enthousiasmes de l’ancêtre faisaient partie des traditions de
-la petite cité.
-
-Le braconnier Arnet, figure locale très caractéristique, fils d’un
-insurgé de 51, prenait pour lui-même ce titre parce que, à cette époque,
-âgé de seize ans, il avait, de la part de son père, porté un mot d’ordre
-à Collobrières. Volontiers, en sa seconde jeunesse, il tenait tête au
-père César, et souvent dans l’unique intention de le pousser, par la
-contradiction, à de nouveaux récits de batailles, à des emportements
-généreux qui remplissaient d’aise les auditeurs.
-
-L’éducation des peuples se fait heureusement en partie de ces bavardages
-héroïques, aux heures de loisir. Ceux qui ont beaucoup vu, beaucoup agi,
-beaucoup appris par les voyages et par le contact avec les hommes,
-disent bien des choses utiles à la formation des âmes populaires, et que
-les instituteurs ne rencontrent pas dans leurs livres. Ce que, surtout,
-ils ne rencontrent pas dans les livres, c’est l’accent de l’expérience
-directe, c’est l’éloquence saisissante d’un témoin, qui se trouva jouer
-un rôle, si humble qu’il ait pu être, en des circonstances historiques.
-
-Dans l’atelier du forgeron des Mayons, le dimanche soir, ou bien les
-jours de pluie quand le travail des champs est rendu impossible, il
-fallait, par exemple, entendre autrefois le vieux César Bouziane
-raconter, en provençal, la charge des dragons de Waterloo.
-
---Figurez-vous, mes amis, que j’ai vu à Waterloo, les lanciers, les
-cuirassiers, les cavaliers enfin, le sabre en l’air, charger en criant.
-Ceux d’entre vous qui, à la chasse, mes amis, sautent de surprise et
-comme de peur, et perdent la tête quand une compagnie de perdrix leur
-part tout à coup dans les jambes avec un grand grondement de mistral,
-ceux-là seraient tombés morts d’épouvantement s’ils avaient entendu
-ronfler cette charge. Figurez-vous que vous êtes dans une plaine, une
-grande plaine, battue comme un tambour par des mille et mille chevaux,
-dont chacun, comme de juste, n’a pas moins de quatre pattes, de quatre
-sabots ferrés, et imaginez quel roulement de tonnerre! Sur tous ces
-chevaux dont les pieds frappent comme autant de baguettes sur la terre
-qui tremble toute, les cavaliers crient: «Vive l’Empereur!» Ça commence
-comme ça, et c’est magnifique. Je les ai vus passer. Mais les chefs
-avaient mal calculé l’affaire. L’Empereur était abandonné du bon Dieu,
-faut croire, car, d’habitude, il savait tout et connaissait son champ de
-bataille comme vous connaissez la plaine des Mayons. Il les visitait
-d’avance, ses champs de batailles, il s’arrangeait avec la carte de
-géographie; il les connaissait enfin par sa manière de génie à lui.
-Mais, cette fois, il y eut une faute, et cette charge galopante qui,
-avec toutes ses crinières et ses queues en l’air comme des drapeaux,
-ronflait comme un torrent de montagne, arriva tout-à-coup devant un
-grand fossé profond, un chemin creux auquel on n’avait pas pensé! Aï!
-aï! mes amis! j’ai vu ça!... Lorsque tant de chevaux sont lancés,
-l’homme qui tombe n’est pas à la fête, pensez donc! sous tant de pieds
-qui galopent au-dessus de lui. Il trouve le temps long, celui-là, vu
-qu’une charge de cavaliers c’est comme un coup de mitraille sorti en
-paquet du canon. Ça ne s’arrête qu’à l’endroit où c’est au bout... Ça
-roule, ça roule, ça gronde, ça tintamarre sourd. Le torrent de montagne
-emporte les barrages et tombe en cascade dans les creux;--et c’est bien
-ce qui arriva. Le premier rang, tout en un coup, se trouve devant le
-grand fossé; il le voit, mais il a, derrière lui, tous les autres qui le
-poussent. Il faut sauter. Quel saut! Les premiers chevaux lancés
-écorchent la rive contraire avec leurs pieds de devant, et, renversés en
-arrière, ils tombent au fond du trou sur leurs cavaliers, qu’ils
-écrasent; et le second rang, déjà, a roulé et s’est renversé sur le
-premier. C’est le grand saut dans la mort. Et, par centaines et
-centaines, on tombe les uns après les autres, les uns sur les autres,
-jusqu’à ce que le fossé soit comble, et que tout ce qui reste, le peu
-qui reste, puisse passer, comme qui dirait sur un pont fait d’hommes et
-de chevaux mêlés, qui remuent encore! Et voilà pourquoi le grand
-Napoléon fut vaincu à Waterloo, pour ça et bien d’autres raisons que
-vous verrez dans l’histoire.
-
---Votre Napoléon, disait tout à coup Arnet, a fait le malheur de la
-France!
-
---Tais-toi, jeune homme, répliquait le vieux César. Tu ne sais pas ce
-que c’est que la gloire. La France, avant Waterloo, l’a connue, la
-gloire. Nous l’avons perdue. Elle reviendra. Nous l’attendons. Mais,
-pour ça, il faudra tous savoir souffrir en bons soldats. J’ai élevé mon
-fils dans ces idées. Il a fait la campagne de Crimée, c’est Bouziane
-après Bouziane. Quand je ne serai plus là, il vous en parlera de la
-Crimée, comme je vous parle de Waterloo. Et il parlera à son fils comme
-je lui ai parlé à lui.
-
---La France, répliquait Arnet goguenard, ne fera plus la guerre; elle
-sait trop ce que ça coûte.
-
---Ça, je veux bien, répondait César d’un air bonhomme, par malheur, on
-la lui fera, la guerre. Et il faudra bien qu’elle sache se défendre.
-
-Et Arnet ripostait:
-
---Pour ce qui est de se défendre, j’en suis.
-
-Et, avec un bon sens puissant qui allait au fond des choses:
-
---Voyez-vous, maître Bouziane, disait le jeune Arnet, le malheur, c’est
-qu’il y ait des abominations permises aux empereurs, aux rois, aux
-maîtres des peuples; des abominations qu’on dit même louables de leur
-part, tandis que ces mêmes choses sont défendues à tous les citoyens.
-Alors on ne peut plus comprendre. A la guerre, on tue, on vole, on brûle
-tout. Pourquoi est-ce permis? Quand je pose un piège pour prendre six
-moineaux, et m’en nourrir--arrivent des pèlerins (Arnet désignait
-toujours ainsi les gendarmes) qui me font leur «procès-barbal»--mais, à
-vos empereurs, il est permis de faire tuer des hommes et même de nous
-manquer de parole quand ils ont juré qu’ils tiendraient leurs belles
-promesses. A la guerre, on fait tout ce qui m’est défendu et qui est
-défendu avec raison. Et, tant que ce sera comme ça, vous trouverez des
-révoltés comme moi pour dire à vos Napoléon que ce qu’ils font ne leur
-est pas plus permis qu’à moi. Et eux ils se décorent de leurs mauvaises
-actions.
-
---Ils en ont fait de bonnes, disait César Bouziane. Napoléon a fait le
-code, le livre de nos lois, dont la France avait bien besoin.
-
---Il n’est pas bon partout, le code, grommelait Arnet. Et puis, parce
-qu’il avait fait un bon livre, il avait le droit de faire la guerre nuit
-et jour? Ah! je vous dis, la guerre pour la défense, oui! celle-là tant
-qu’on voudra!
-
-Tels étaient, il y a quelque quarante ans, presque chaque dimanche, les
-thèmes des conversations, cent fois répétées en public, entre César
-Bouziane, le vieux soldat, et Arnet, le braconnier, l’insurgé de 1851.
-
-Puis César Bouziane mourut. Alors son fils (le grand-père de Victorin)
-qui s’était tu tant qu’avait vécu l’ancêtre, eut son tour; et, sans
-cesse, il redisait la charge légendaire de Waterloo; puis les tranchées
-de Sébastopol, où il avait fait vaillamment son devoir de soldat
-français.
-
---Pour ce qui est des Russes, voyez-vous, disait-il, c’était comme des
-frères. On se battait quand venait l’heure, mais dans les moments où on
-ne se battait pas, on se passait du tabac ou un bon coup de vin--parce
-qu’on n’était pas des sauvages. Et puis, nous autres, Français, nous
-sommes comme ça. Nous avons pitié des hommes. On a bien assez de misère
-sur terre, par le travail, et les accidents, et les maladies! Oui, il ne
-faut pas être des sauvages. Et, cependant, il faut se défendre. Le
-travailleur ne travaille pas pour les voleurs.
-
---Je suis bien plus avec vous qu’avec votre pauvre père, disait Arnet.
-
-Telles étaient les idées générales transmises par les Bouziane à toute
-une région.
-
-Et le jeune Victorin, le dernier Bouziane, savait par cœur toutes les
-histoires de ses deux pères-grands. Il ne les répétait pas, ce n’était
-pas dans sa manière. Les histoires ne sont vraiment bonnes que lorsqu’on
-a eu une part d’action dans les événements qu’on raconte.
-
-Lorsque Victorin parlait, il ne parlait, comme son père, que de chasse
-ou de travaux rustiques; mais, au fond de son cœur muet de paysan, il
-avait une image vivante, quoique lointaine, de la patrie et de la
-justice.
-
-Et c’est ainsi qu’en Victorin, jeune et actif, revivait l’âme
-essentielle de son vieux grand-père, qui, là-haut, au-dessus de la salle
-commune, dans la bastide des Bouziane, sommeillant immobile sur son lit,
-prenait, avec un vague sentiment de satisfaction, son étrange repos, qui
-lui semblait un acompte sur la mort bien gagnée.
-
-
-
-
-III
-
-L’ANARCHISTE ET LA SUFFRAGETTE
-
-
-M. Augias a soixante-cinq ans; il a été instituteur; un petit héritage
-lui est échu. Il serait resté maître d’école si sa santé le lui eût
-permis, parce qu’il aimait passionnément sa fonction dont il a gardé une
-haute idée. M. Augias lit beaucoup; il apprend tous les jours; c’est un
-philosophe. Aujourd’hui, sans faire mauvais ménage avec le curé, M.
-Augias est devenu, étant de bon conseil, quelque chose comme le recteur
-laïque du pays, qui s’en trouve bien.
-
-A l’orée d’un bois de châtaigniers qui grimpe jusqu’à mi-côte la pente
-des Maures, tout près des Mayons, le cabanon de M. Augias, blanc comme
-neige, rit au soleil par ses trois fenêtres, une au rez-de-chaussée à
-côté de l’unique porte, les deux autres au premier étage. Une terrasse
-ombragée par une treille prolonge au dehors, pour ainsi dire, la pièce
-d’en bas, qui est à la fois cuisine, salle à manger et salon. De cette
-terrasse, comme des Mayons même, on domine l’admirable vallée de
-l’Aille, toute l’étendue qui, de l’ouest à l’est, va de Pignans à
-Vidauban. Presque en face, se dresse le Luc et son voisin, le vieux
-Cannet du Luc, en sentinelle sur son cône bleuté. La plaine, couverte de
-pins et de chênes-lièges, ne montre, à qui la regarde de la terrasse des
-Mayons, que les cimes moutonnantes de ses forêts; elle apparaît de là
-comme un vaste lac ondoyant et fasceyant au soleil. Cette mouvante
-verdure cache un sol montueux par places, ravins et collines dont on
-s’étonne en les parcourant. La plaine ne laisse pas deviner non plus à
-qui la voit de haut les cultures spacieuses, voilées de monticules et de
-pinèdes.
-
-Au sud-est se dressent les derniers contreforts des Maures, les rochers
-du Muy et de Roquebrune, sous lesquels commence la plaine de l’Argens ou
-de Fréjus. Par-dessus ces rochers, et au-dessus de toute cette admirable
-plaine, flotte une lumière chargée d’une sorte d’irisation constante;
-c’est le fluide scintillement d’une impalpable poussière radiante, et où
-les indigènes reconnaissent le voisinage de l’atmosphère maritime.
-L’imperceptible vapeur qui s’exhale de la mer, comme la chaude haleine
-qu’expirent les naseaux d’un cheval, presque toujours flotte épandue
-au-dessus de ce lac de verdure mouvante; et, dans cette poudre dorée,
-dans cet air diamanté, la lumière est comme multipliée, le soleil comme
-répété tout entier dans des myriades d’infiniment petites étincelles.
-Ainsi, durant l’été, un flamboiement formidable danse au-dessus des
-cimes vertes, surchauffées, d’où il semble à toute heure que va jaillir
-l’incendie.
-
-Toute cette splendeur s’apaisait, vers cinq heures, en cette fin de
-Juillet, lorsque maître Arnet, le vieux braconnier, heurta du bâton la
-porte ouverte de maître Augias.
-
---Eh! mestre? y a degun? N’y a-t-il personne? Eh! maître?
-
---Holà! holà! Arnet, un peu de patience.
-
-Maître Augias, le vieil instituteur, qui avait aimé son métier, et
-l’avait quitté à regret pour d’impérieuses raisons de santé, en parlait
-souvent, s’inquiétait des écoles, de leur avenir, des méthodes
-nouvelles. Ce qu’il y avait en lui de meilleur, c’était son clair bon
-sens. Et le bon sens étant la qualité maîtresse d’Arnet, ces deux hommes
-très différents avaient fini par se rapprocher. Ce fut à la grande
-surprise de tout le pays, car il fallait aller tout au fond des choses
-pour comprendre quel lien rattachait «Mossieu» Augias, de bon sens
-sévère, à maître Arnet, de bon sens jovial. Ils s’entendaient fort bien,
-et sans qu’on sût bien pourquoi, ou plutôt parce que, inégaux par la
-culture, ils se reconnaissaient pourtant de même race.
-
---Eh! monsieur Augias?
-
-La voix répéta:
-
---J’y vais! Un peu de patience, Arnet.
-
-Arnet,--c’est la forme provençale d’Ernest.
-
-Un pas lent retentit. M. Augias, traînant un peu ses jambes lourdes de
-rhumatismes, apparut au bas de l’étroit escalier. De sa calotte de curé,
-qui cachait sa calvitie, s’échappaient en franges quelques cheveux
-blancs. Son visage ovale, un peu jauni, rasé proprement, exprimait la
-paix de l’âme, avec une certaine tristesse habituelle, que fréquemment
-éclairait un sourire aussitôt disparu.
-
-M. Augias était veuf. Il disait parfois qu’il avait perdu un fils chéri;
-mais ce fils, Augustin, aujourd’hui âgé de vingt ans, n’était pas mort;
-il avait «mal tourné». Fier de la petite instruction primaire qu’il
-avait reçue dans une école du Var, dirigée jadis par son père, il
-s’était cru poète et romancier. Il répandait en strophes puériles, mal
-cadencées et mal rimées, une âme artificielle où s’alliait à un
-romantisme attardé un futurisme incompréhensible. Son âme vraie n’était
-que sottise ambitieuse, mégalomanie enfantine, révolte anarchique et
-servilisme prudent. Son père, qui ne voulait plus le voir, se maudissait
-lui-même de n’avoir pas su donner à son propre fils une règle morale;
-mais il n’y avait plus rien à tenter pour sauver le jeune homme, dont il
-n’avait plus de nouvelles depuis de longs mois. Le jeune gaillard était
-resté quelque temps à Paris; et déjà il se sentait vaincu par la vie,
-déclassé, perdu. Par orgueil, il n’osait plus revenir dans sa ville
-natale. Il était, à l’heure présente, garçon de bureau dans une banque,
-à Marseille. Son service consistait à balayer les salles tous les
-matins, et à coucher, la nuit, dans une soupente, d’où il pouvait, par
-un judas, surveiller les salles, qu’à la moindre alerte il éclairait en
-mettant le doigt sur un bouton électrique. Pour remplir utilement cet
-emploi, sa poésie et tous ses pauvres souvenirs scolaires lui étaient
-parfaitement inutiles. Mais, le dimanche, il se promenait en veston noir
-trop court, avec une cravate de soie rouge, et la canne à la main. Dans
-ce costume, il était l’orgueil des bars de banlieue. Il y récitait,
-devant des nervis éblouis, des poésies enflammées, traversées par tous
-ses mauvais désirs de paresseux sans espérance.
-
-M. Augias savait tout cela vaguement; et c’était la cause secrète des
-tristesses du vieil instituteur honnête homme.
-
---Qu’est-ce qui vous amène, mon brave Arnet? Asseyez-vous.
-
-Arnet ôta son feutre aux bords dentelés par l’usure, et s’assit sur une
-des quatre chaises de paille qui entouraient la table de bois blanc,
-bien frottée.
-
-M. Augias était son propre serviteur; il faisait son lit tous les matins
-de bonne heure, mettait en ordre sa maison, raccommodait ses vêtements
-et son linge, allait aux provisions, préparait ses repas. Arnet, dans sa
-hutte construite de ses mains, beaucoup plus haut sur la pente des
-Maures, dans la forêt de châtaigniers, se livrait à des occupations du
-même genre et cette conformité d’habitudes le rapprochait encore
-d’Augias. Seulement, l’habitation d’Arnet était un peu celle d’un
-sauvage; l’intérieur d’Augias était celui d’un civilisé rustique.
-
-Lorsque Arnet fut assis, M. Augias ouvrit une armoire, prit deux tasses
-à fleurs jaunes et rouges et les plaça sur la table. Sur le fourneau, un
-«toupin» vernissé était en train de bourdonner la chanson de l’eau qui
-dansote; dans l’eau bouillante, il jeta trois cuillerées de café et
-retira le toupin du feu; puis il y versa une cuillerée d’eau froide,--ce
-qui fit tomber au fond le marc alourdi...
-
---Le bon café à la sarrazine, comme le faisaient nos grand’mères, dit
-Augias.
-
---Il n’y a rien de meilleur, fit Arnet. Nous ne sommes pas de ces gens à
-qui il faut des cafetières à compartiments, monsieur Augias. Votre café
-est digne d’un roi.
-
---Maurin des Maures en a souvent goûté, de mon café, prononça M. Augias.
-Et c’était le roi de nos petites montagnes, celui-là!
-
---Et c’était mon cousin second, dit Arnet... Je suis conséquemment le
-cousin d’un roi et d’un roi républicain, dont le souvenir réjouira
-encore les enfants de nos enfants! Je l’ai suivi souventes fois à la
-chasse, ce Maurin, acheva Arnet en souriant. Il avait de bonnes idées et
-de bonnes jambes.
-
---Et du bon sens, dit M. Augias.
-
---Quand je parle, poursuivit Arnet, il m’arrive, beaucoup souvent, de
-m’apercevoir que je répète des choses que Maurin a dites, et, alors, par
-là, je suis sûr de bien dire et d’être approuvé. Et, si aujourd’hui, je
-viens vous voir, c’est justement pour vous parler comme il aurait pu le
-faire, monsieur Augias. Et je viens de la part de mon ami Bouziane.
-
---Je vous écoute.
-
---Voilà, dit Arnet en humant son café et en allumant sa pipe; le fils
-Bouziane...
-
---Victorin, souligna M. Augias.
-
---Oui, Victorin, qui est fils unique, avance vers l’âge de se marier,
-quoiqu’un peu jeune, n’ayant que vingt ans, comme vous savez, et c’est
-un brave «pitoua».
-
---Comme il nous en faudrait beaucoup, affirma M. Augias avec toute sa
-gravité.
-
---Oui, dit Arnet, il est brave, il travaille comme pas un, il est de
-bonne tournure; pour tout dire en un mot, il a de bons principes, comme
-vous me l’avez répété quelquefois.
-
---Eh! dit Augias, parce qu’il a appris b, a, ba, et deux et deux font
-quatre, il ne «s’en croit» pas pour cela, comme tant d’autres; il ne
-décide pas sur les choses qu’il ne connaît point, et il se garde de se
-croire aussi savant que les plus grands savants. Je lui ai entendu dire
-que, selon lui, on ne doit faire députés que des gens capables de
-comprendre les lois qui existent, puisqu’ils sont appelés à en fabriquer
-de nouvelles, et il ajoutait qu’un charretier est un homme qui doit
-savoir mener chevaux et charrette.
-
---Pour sûr, dit Arnet grave à son tour; seulement, il y a beaucoup de
-ces conducteurs pour rire, assis sur «l’asseti» des chars-à-bancs, avec
-les rênes lâches,--et qui croient mener leur bête, cheval, mulet ou
-âne;--lorsque, bien entendu, c’est leur bête,--cheval, âne ou mulet--qui
-les conduit à la foire, par la force de l’habitude.
-
---Si nous en revenions à ce que vous voulez dire de Victorin, hein, ami
-Arnet?
-
---Patience! fit Arnet, je sais très bien où je vais en arriver, monsieur
-Augias; mais, quand je me rends au travail à travers champs, j’ai
-coutume, s’il me part «une» lièvre ou un perdreau entre les jambes, de
-le mettre dans ma carnassière. C’est tant de pris en passant; et, de
-même, si en marchant vers ce que j’ai à vous dire, je rencontre une
-bonne idée sur ma route, je m’y arrête un peu; qu’elle vous parte des
-pieds, ou qu’elle parte des miens... Il m’arrive même d’y perdre un peu
-trop de temps comme pour la perdrix ou la lièvre quand je vais à mon
-travail, mais je n’ai jamais pu me corriger d’être curieux, pas mal
-bavard et enragé braconnier.
-
-Ici, M. Augias sourit, mais il se garda de répondre, car il connaissait
-l’éloquence de son ami, et qu’elle pourrait fort bien l’entraîner à
-parcourir, de digression en digression, le champ sans limite de la
-sagesse populaire.
-
-Un assez long silence se fit.
-
---Oui, déclara tout à coup Arnet, répondant à ses propres rêveries, ce
-Victorin est un gaillard. Il a le cœur d’un lion et les jambes d’un
-lièvre,--les jambes que j’avais quand je faisais courir les pèlerins...
-
---Nous y voilà, pensa Augias. Il va me conter un de ses bons tours de
-braconnier incorrigible.
-
-Mais Arnet ajouta:
-
---Je vous dirai une autre fois une de mes histoires de gendarmes...
-celle, par exemple...
-
---C’est cela, une autre fois, Arnet, une autre fois! Pour aujourd’hui,
-qu’avez-vous à me dire de Victorin?
-
---J’ai à vous dire que les Bouziane ont besoin de vos conseils,
-c’est-à-dire qu’ils n’en ont pas besoin pour eux, mais que vous en
-donniez à leur Victorin. Eux, ils savent très bien ce qu’ils veulent et
-que vous serez d’accord avec eux, et que vous conseillerez ce garçon qui
-prend le chemin qu’il faut pour faire une bêtise, des grosses. Alors, le
-père de Victorin m’a dit comme ça, m’a dit:
-
-«Arnet, tu verras un de ces jours M. Augias qui est ton ami--et cette
-parole de Bouziane me fait honneur, monsieur Augias--et quand tu verras
-M. Augias, ton ami, dis-lui de nous aider et qu’il montre à notre
-Victorin où est son devoir.»
-
---Et à quelle occasion, Arnet?
-
---A l’occasion du grand amour qui le tient pour une fille qui n’est pas
-celle que son père voudrait lui voir épouser.
-
---Et qui son père voudrait-il lui voir épouser?
-
---Martine Revertégat.
-
---Bonne affaire, ça! Ces Revertégat sont des gens à l’ancienne.
-
---Comme les Bouziane; la vraie race d’ici. C’est souche de bon bois,
-vieille vigne de pays; rien des «américains».
-
-Sur ce mot, il y eut un silence, pendant lequel les deux hommes revirent
-le temps d’avant le phylloxéra, l’époque où les ceps américains
-n’avaient pas envahi la Provence, où la vieille vigne française exempte
-de maladie traînait ses sarments paresseux sur la terre provençale et
-donnait un vin autrement joyeux que celui des ceps d’Amérique, qui ont
-trop voyagé et sont d’une autre terre. Le vin d’aujourd’hui, on le
-travaille et on le fraude en vue du rapport et non plus pour la joie de
-le produire et de le boire!
-
---Tout ça ne dit pas quelle est la gueuse que Victorin peut préférer à
-Martine, interrogea enfin M. Augias.
-
---Il lui préfère Arlette des Mayons, dit Arnet gravement.
-
-M. Augias, qui s’était levé, eut un sursaut:
-
---Misère de moi! Arlette! une Arlette!... qu’on appelle des Mayons, et
-qui n’en est pas, des Mayons, puisque son père était un gavot paresseux,
-venu un jour chez nous avec sa femme pour s’employer à la récolte des
-châtaignes--et qui, jusqu’à sa mort d’ivrogne, est resté dans le pays
-pour y donner l’exemple de la paresse et de l’ivrognerie! Il est mort de
-ses vices, le pauvre bougre, et ce fut un bon débarras; mais il nous a
-laissé de la graine d’alcoolique, et c’est un malheur pour la commune.
-La mère est une pas grand’chose, plus bête que méchante, incapable de
-donner à la fille un bon conseil et qui la laisse faire ses quatre
-volontés... Arlette des Mayons! pauvres de nous! et Victorin a pu se
-laisser prendre à ça! Misère et compagnie, voilà ce que c’est, son
-Arlette! Et si elle entre dans cette maison Bouziane, elle en verra la
-fin, pour sûr. Il faut empêcher ce malheur; et je m’y emploierai. Vous
-pouvez le dire aux Bouziane, mon brave Arnet... Arlette! Arlette!
-répétait M. Augias consterné.
-
-Dans la petite salle, il se promenait avec agitation, allant d’un angle
-à l’autre. Tout à coup, il se campa devant Arnet et s’écria:
-
---Vous avez connu mon fils, vous?
-
-Arnet hocha la tête.
-
---Eh bien, reprit l’ancien instituteur, cette Arlette me le rappelle
-tout à fait. Cet imbécile méprise le travail manuel, celui de paysan
-surtout, parce qu’il a appris de moi b, a, ba, b, o, bo, sans parvenir à
-l’écrire sans faute. Il se croyait un savant, il donnait son opinion sur
-toutes les choses qu’il ignorait, et de quel air, il fallait voir! Quand
-je le redressais, il me disait d’un air méprisant: «Vous autres, les
-vieux, vous ne comprenez pas les générations nouvelles...» Oui, Arnet,
-il me disait ça tous les jours que Dieu fait! Un jour, où je lui
-demandais ce qu’il comptait faire plus tard, il me répondit avec une
-assurance qui eût mérité des gifles: «Je me ferai député.» Dans son
-ignorance d’orgueilleux, c’est la carrière qu’il avait choisie. Il
-palabrait au café, et attendu qu’il pouvait parler deux heures durant,
-sans s’arrêter et, comme on dit, sans cracher, les gens écoutaient
-bouche bée, avec un étonnement qu’il prenait pour de l’admiration, les
-sottises qu’il répétait de travers et qu’il avait lues dans les
-gazettes. Il aurait pu être laboureur, et fier de ses travaux utiles,
-comme le fut mon père, mais ce jeune anarchiste aurait rougi d’être un
-travailleur de la terre. Arrangez ça comme vous pourrez! Il parlait avec
-mépris et haine des riches--des exploiteurs du peuple, disait-il--mais
-il n’avait qu’une ambition--qui était de devenir l’un d’eux, d’imiter ce
-qu’il blâmait en eux, de s’habiller comme eux, d’avoir une lévite
-(redingote), de porter une canne sur laquelle on ne peut pas s’appuyer,
-et de boire au café en faisant une partie de dominos! Voilà l’homme! Et
-ils sont quelques-uns comme ça! Et il y en a aussi, de ces pauvres
-diables dans le genre de mon fils, mais qui, n’étant pas paresseux comme
-mon fils, mais en train de faire fortune à force de malice, traitent
-leurs ouvriers comme des nègres, tout en débitant de beaux discours
-contre les vrais riches qui sont justes et humains. Et ces ouvriers,
-qu’ils maltraitent, se prennent pourtant à leurs beaux discours. Et
-cette Arlette est, je vous dis, de la même espèce maligne que mon
-malheureux enfant. La petite instruction que leur a donnée l’école
-primaire les a perdus tout simplement, parce qu’on n’est jamais parvenu
-à leur faire comprendre comment l’instruction doit être employée!...
-Lire, écrire, compter, ça devrait leur servir à faire mieux leurs
-affaires, à ne pas se laisser tromper par leurs semblables;--un peu
-d’histoire et de géographie, à leur donner une idée de leur patrie et du
-monde, mais rien de tout cela! Ça ne fait que leur inspirer un orgueil
-d’imbécillité. Et ces jeunes anarchistes, qui ne parlent que d’égalité,
-se croient supérieurs en tout et à tous! L’égalité, pour eux, voilà ce
-que c’est: c’est le droit de se croire au-dessus de ceux qui valent
-mieux qu’eux-mêmes. Une trique, Arnet, une trique, voilà l’éducation
-qu’il aurait fallu à mon fils. Et, comme je n’avais sur lui aucune
-prise, aucun moyen de lui communiquer du bon sens, de lui inspirer des
-idées morales, il est devenu je ne sais quoi, je ne sais où!... Il est
-parti pour la ville,--parce qu’il peut s’y promener la canne à la main
-sans qu’on rie de lui en le voyant passer, comme on le faisait ici, où
-il étonnait bêtes et gens. Voilà mon malheur, Arnet!--Et cette Arlette
-s’annonce comme une de ces sottes qui se perdront comme il se
-perdra!--Voilà une petite impertinente qui ricane lorsqu’une belle
-madame, passant aux Mayons, descend d’automobile avec un chapeau dont le
-«haut» est trois fois plus large que sa tête--cette même Arlette se
-prive souvent de pain pour s’acheter un chapeau de pacotille, mais de
-forme pareille. Pour se procurer des romans qui lui montent la tête,
-elle gaspille le pauvre argent que gagne sa mère. Elle parle avec une
-bouche en cul de poule, comme les héroïnes de ces romans-là. Arlette a
-des opinions littéraires et sociales, la malheureuse! Elle a lu _les
-Désenchantées_ de M. Pierre Loti, et elle a une opinion sur la vie des
-femmes turques. Elle approuve les suffragettes.
-
---Qu’est-ce que c’est que ça? dit Arnet.
-
---Ne l’apprenez jamais, Arnet, dit Augias. Arlette voudrait un jour être
-conseiller municipal, conseiller général et député, comme mon fils! Et
-pour cela Arlette voudrait voter comme les hommes. Et elle votera un
-jour comme les hommes, elle, Arlette;--elle se recommande de Jeanne
-d’Arc et de Madame George Sand pour réclamer le vote des femmes!
-
-Arnet, d’un bond, s’était mis debout:
-
---Arlette veut voter! prononça-t-il stupéfait.
-
-Puis, brusquement, comme un homme pressé de fuir un endroit dangereux:
-
---Adieu, monsieur Augias, j’ai mon compte pour aujourd’hui.
-
-Sur le pas de la porte, il se retourna:
-
---Irez-vous voir bientôt les Bouziane, monsieur Augias?
-
---Tout à l’heure, Arnet. Il faut d’abord que je lui parle, à ce
-Victorin.
-
-Et Arnet, qui cheminait sur la route, entre les pins, répétait en
-lui-même:
-
---Arlette veut voter!
-
-Ayant remâché ce mot, il ajoutait avec une grimace:
-
---Ça, c’est plus fort que du poivre!
-
-
-
-
-IV
-
-LES LEVEURS DE LIÈGE
-
-
-La route qui, de Gonfaron, va aux Mayons, traverse du nord au sud-est la
-plaine cultivée, et, à partir des Mayons, longeant les Maures, devient
-très sinueuse parce qu’elle épouse, à leur base, le relief des collines
-et les creux des ravins.
-
-En allant vers l’est, le voyageur, alors, a, sur sa droite, les
-collines, rochers, pinèdes et châtaigneraies; sur sa gauche, des bois de
-pins d’abord, puis des forêts de chênes-lièges qui vont en s’étalant
-dans la plaine.
-
-Les Revertégat possédaient entre Gonfaron et les Mayons, trois hectares
-de terrains en plaine. De vieux chênes-lièges y dressaient leurs
-structures tourmentées, leurs bras tords, noueux et rugueux.
-
-Or, ce jour-là, il avait été décidé que la mère Revertégat qui,
-d’ordinaire, à midi, portait la soupe aux «rusquiers» serait remplacée
-dans cette mission par sa fille Martine.
-
-De son côté, la jalouse Arlette avait décidé qu’elle irait, ce même
-jour, sous un prétexte, rôder autour des rusquiers pour surveiller cette
-Martine et ce Victorin.
-
-Ce projet était venu à la suite d’une conversation avec le valet de
-ferme des Revertégat, Marius, par qui elle se faisait courtiser.
-
-Arlette, qui se laissait sans révolte conter fleurette par tous les
-jeunes gens des Mayons, croyait d’ailleurs utile d’exciter par là les
-jalousies de Victorin. Elle «se parlait» donc volontiers avec ce valet
-de ferme des Revertégat.
-
-Ce Marius, Mïus, ne cessait de lui répéter avec bonne humeur:
-
---Épouse-moi, Arlette; soyons mari et femme; tu n’as pas le sou--moi non
-plus;--et donc nous ferons une paire bien assortie. Jamais les Bouziane,
-qui sont des orgueilleux, ne te laisseront épouser leur fils. Victorin
-s’amuse à te chanter des gandoises, et ce n’est pas avec de bonnes
-intentions. Épouse-moi! Deux misères peuvent faire du bonheur, lorsqu’on
-s’aime et qu’on travaille!
-
-Ce vertueux langage n’impressionnait pas Arlette. Un valet de ferme, fi
-donc! Elle avait trop d’instruction pour s’abaisser à un pareil mariage!
-Et, tout en laissant à Mïus quelque espérance, elle le désespérait.
-
-Il dit à Arlette un soir:
-
---Demain, parmi l’équipe des «rusquiers» qui travailleront dans la forêt
-des Revertégat, tu sais qu’il y aura Victorin. Il s’est prêté
-volontiers. Pourquoi? Parce qu’il aura ainsi occasion de voir plus
-souvent Martine. Elle ira demain porter la soupe à leurs rusquiers. Et
-il voudrait te faire croire qu’il ne la poursuit pas!... Va, ma pauvre
-Arlette, il n’est pas pour toi, le beau Victorin! Il a trop de terres et
-trop d’écus. Il faut que tu sois folle pour croire qu’une fille comme
-toi, aussi pauvre que ce Mïus qui te parle,--sera épousée par un jeune
-homme dont la famille est riche... à au moins... cent mille francs. Je
-suis sûr que si tu pouvais demain, «rodéger» (rôder) autour des
-rusquiers, vers midi, tu verrais, clair comme le jour, que ton Victorin
-préfère sa Martine à notre Arlette des Mayons, quoique Arlette soit
-mieux «arnisquée», et que, pour porter une toilette de dame, le
-dimanche, elle n’ait pas sa pareille dans toute la commune! Martine ne
-lit pas comme toi dans les livres, et je ne lui ai jamais vu un journal
-à la main, la sotte!--mais elle peut porter sur l’échine une rude
-charge, la charge que moi je porte, et voilà justement ce qu’il faut aux
-Bouziane et à leur Victorin; ils ont besoin d’une femme de plus dans
-leur maison, qui les aide à faire, selon le temps, tous leurs travaux de
-campagne.
-
-Avec des propos pareils, Mïus avait souvent irrité les ambitions
-d’Arlette, et le désir qu’elle avait de faire la définitive conquête de
-Victorin.
-
-Mïus, pensait-elle, se trompait. Elle savait ce qu’elle savait. Elle se
-rappelait les paroles ardentes que Victorin, le soir, sur les aires, lui
-avait parfois murmurées:
-
---Tu n’es pas riche, Arlette, lui disait ce Victorin, et c’est la raison
-pourquoi mon père ne voudra pas que je t’épouse. Mais tu es
-intelligente; je t’ai vue souvent, le dimanche, quand tu es bien vêtue,
-si jolie avec l’ombrelle sur l’épaule et avec des gants comme une
-demoiselle de la ville,--je t’ai vue, des fois, assise à l’ombre, sous
-un châtaignier, au frais, tourner les pages d’un livre. Tu ne te doutais
-pas que je «t’espinchais» (épiais) et moi, je suivais sur ton joli
-visage si fin, si pâle, si blanc, toutes tes pensées. Et, une fois, je
-t’ai vue pleurer sur le livre!...
-
---Je t’avais bien aperçu, avouait Arlette, et je me souviens très bien
-de ce jour où j’ai pleuré sur le livre. J’ai pleuré parce que la
-marquise, dans le roman, était vraiment malheureuse avec Monsieur le
-marquis! Tu ne me feras pas souffrir comme ça, dis, Victorin, quand nous
-serons mari et femme?
-
-Et Victorin s’était écrié:
-
---Pour sûr que je ne me conduirai pas comme ce coquin de marquis dont je
-n’ai pas lu l’histoire, mais que je déteste puisqu’il t’a fait pleurer,
-ma belle!
-
-Ce chimérique parallèle entre lui, Victorin, et un marquis de
-roman--avait un instant impressionné le brave fils du fermier. Le roman,
-qu’il ne devait jamais lire, s’était présenté vaguement à son esprit
-comme on ne sait quel livre d’histoire dont les personnages étaient des
-héros comparables aux chevaliers célèbres, même aux rois de France. Et
-l’un d’eux faisait pleurer cette Arlette! son Arlette! Il fallait
-vraiment, pour être si facile à émouvoir, qu’elle fût une créature tout
-à fait supérieure, comme on dit qu’il y en a quelques-unes dans les
-châteaux, beaucoup dans les villes d’étrangers, Nice, Cannes; et plus
-encore à Paris! C’était à se demander si Arlette n’était pas, elle-même,
-fille d’un prince,--comme on le dit de Gaspard de Besse! Mais non, la
-mère d’Arlette était une pauvre gavotte. La nature, seule, et l’école
-avaient fait ce miracle, ce chef-d’œuvre, une Arlette! que la voix
-publique avait surnommée des Mayons,--comme s’il eût été dans sa
-destinée d’être noble, aussi bien qu’un Villeneuve ou un Colbert.
-
-Arlette «se repassait» tous ces souvenirs, et toutes les impressions que
-lui avait avouées ingénument Victorin, en sorte qu’elle se sentait bien
-sûre de son amour et de sa fidélité; mais elle sentait d’autre part
-qu’il était nécessaire de les entretenir, et particulièrement de
-surveiller Martine. C’est pourquoi, le jour où celle-ci devait aller
-porter la soupe aux rusquiers des Revertégat, Arlette s’en vint, non
-loin d’eux, glaner des déchets de liège, en des bois voisins, où déjà on
-avait fait la récolte. La bande des rusquiers, avec Victorin pour chef,
-travaillait allègrement depuis l’aube.
-
-Les leveurs de liège, leur petite hache en main, debout sur la
-planchette de l’étagère, dressée et fixée contre les chênes au moyen
-d’une corde à l’épreuve,--incisaient l’écorce épaisse circulairement et
-horizontalement. Cela s’appelle «toilà» ou «toirà». Cette incision
-faite, ils refendaient, c’est-à-dire procédaient aux incisions
-longitudinales; et, enfin, ils arrivaient au «couronnement», à
-l’incision qui détache le haut de la planche bombée.
-
-Ensuite, les «camalous» emportaient les plaques de liège jusqu’à la
-«cougno» où l’emballeur fait les balles, qu’emportent, à leur tour,
-charrettes ou mulets jusqu’à la «pile», voisine du village.
-
-Dépouillé peu à peu des parties de son écorce grise arrivée, cette
-année, au point voulu de développement, chacun des troncs énormes et
-tourmentés se montrait, tout à coup, rouge, d’un rouge pâle... Sous les
-rayons du soleil, qui çà et là transpercent les feuillages durs, ces
-troncs nus, noueux, tels des torses de géants, ne tardent pas à devenir
-d’un rouge sanglant de chair écorchée. Cette coloration évoque alors
-l’idée d’on ne sait quelle souffrance héroïque et muette; c’est celle
-des forêts que persécute le labeur des hommes.
-
---Les pauvres bougres, disait un rusquier. Nous la leur travaillons, la
-peau!
-
---C’est la vie! répliquait un autre. Pour que chacun vive, il faut que
-tout souffre!
-
-Tout à coup, pendant que crissait la «destraoù» (la hache) dans l’écorce
-d’un des plus vieux chênes, qui livrait avec peine à l’instrument de
-torture sa peau, pareille par les bosses, disait un rusquier, à celle
-d’un melon-cantaloup ou d’une tarente,--un chant s’éleva du haut d’une
-étagère.
-
---Le chef de bande commence à chanter, fit un rusquier.
-
---Eh! il chante, dit un autre; c’est que midi approche, et, avec la
-soupe, la belle Martine.
-
-Victorin, sur son étagère, à voix pleine chantait:
-
- Le jeune et beau leveur de liège,
- Par les bûcherons écouté,
- Apprit l’art du chant sans solfège,
- Comme les cigales d’été.
- Feutre en arrière, en auréole,
- Col ouvert sous la brise folle,
- Culotte percée aux genoux,
- Il portait la rouge taïole
- Comme les drôles de chez nous.
-
-Le grésillement continu du chant des cigales, aux environs, semblait la
-voix même de l’été, de la chaleur, qui accompagnait le chant de l’homme.
-A travers les branchages chauds et immobiles, la voix saine passait
-comme une brise lente et tiède.
-
-Tous les rusquiers connaissaient cette chanson; et les uns sur leurs
-étagères dans les branchages, les autres debout à terre près des troncs;
-et aussi les camalous, ceux qui camalaient, mot qui, sans doute venu des
-Sarrasins longtemps maîtres de ces forêts, signifie porter un faix à la
-façon d’un chameau--tous ensemble lancèrent le refrain:
-
- Pour l’écouter, les pins aux branches musicales,
- Arrêtaient un moment leur murmure nombreux;
- Et, le sentant le frère des cigales,
- Cigalous est le nom qu’ils lui donnaient entre eux.
-
---Cette chanson, dit un rusquier qui n’avait pas pris part au concert,
-cette chanson doit être nouvelle,--que je ne la connaisse pas?
-
---Oui, dit un autre, c’est Monsieur Jean d’Auriol qui l’a faite.
-
-Victorin chantait:
-
- Vint à passer dans nos collines
- Une chanteuse de Paris,
- Qui lui dit, en phrases câlines:
- «Paris seul te paiera ton prix;
- Assez de chansons à la lune!
- Cours vers le bonheur inconnu...
- Viens à Paris faire fortune!»
- Il admira sa beauté brune
- Et donna son cœur d’ingénu.
-
---Les refrains sont tous différents, cria l’un des travailleurs, mais,
-pas moins, je sais le second.
-
-Et il chanta:
-
- O Cigalous, tu veux quitter tes chênes-lièges,
- Tes pins, qui, comme toi, fredonnent nuit et jour...
- L’amour malin, dans les bois, tend ses pièges:
- Prends garde, Cigalous, aux pièges de l’amour!
-
-Il y avait bien, par-ci par-là, quelques mots écorchés, mais ces menus
-accrocs n’altéraient pas le sens de la chanson, et Victorin qui, lui, la
-savait toute, reprit à grande allure:
-
- --«Père, je pars pour la grand’ville;
- Ma mère, je vais à Paris...»
- La vieille pleurait, immobile;
- Le bon vieux jetait les hauts cris.
- Cigalous, feutre en auréole,
- A serré sa rouge taïole:
- «J’irai là-bas, c’est mon destin.»
- Il avait donné sa parole;
- Il partit par un beau matin.
-
-Le silence qui suivit ce couplet s’étant prolongé, il sembla certain que
-plus aucun des rusquiers ne se rappelait le refrain suivant. Rythmique
-et continu, le chant des cigales, aux alentours, grésillait; c’était
-comme un crépitement d’incendie dans des broussailles sèches. Alors une
-voix féminine, émue et fraîche, se fit entendre en réplique, pas très
-près, mais distincte. Elle chantait d’un ton de reproche plaintif:
-
- O Cigalous, pourquoi quitter ta chère vieille,
- Ton père et tes amis, nos braves bûcherons?
- C’est un démon, crois-moi, qui te conseille.
- Ne pars pas, Cigalous, nous seuls nous t’aimerons!
-
-Une émotion courut dans ce coin de forêt, où souffraient les pauvres
-chênes et où palpitaient des cœurs d’hommes. Un vieux rusquier s’essuya
-les yeux. Tous écoutèrent. Et la romance s’acheva ainsi, Victorin
-chantant les couplets, et Martine les refrains qui lui donnaient
-réponse.
-
-VICTORIN.
-
- Mis selon la mode nouvelle,
- Veston noir et chapeau melon,
- Il pensa mieux plaire à sa belle
- Lorsqu’il eut un beau pantalon.
- Mais, sans son feutre en auréole,
- Son col large ouvert, sa taïole,
- Lui qui faisait tant de jaloux,
- Lui dont la divette était folle,
- Il n’est plus le beau Cigalous!
-
-MARTINE.
-
- C’est ton pays en toi qui faisait tout ton charme,
- Quand tu chantais, pareil aux cigales d’été!
- Dans tes grands yeux j’aperçois une larme,
- Cigalous! ton pays, pourquoi l’as-tu quitté?
-
-Et la voix mâle de Victorin répond à son tour:
-
- Adieu, gloire et femme jolie!
- Triste et gêné, tu chantes mal!
- La folle qui t’aima, t’oublie;
- Retourne au pays du mistral.
- Et Cigalous, qu’un regret ronge,
- Entend sans fin, revoit en songe
- Les pins qui vibrent musicaux,
- Et dont la plainte se prolonge
- Dans la combe aux profonds échos!
-
-MARTINE.
-
- Au nord, les Cigalous et les cigales meurent;
- Le myrte en fleurs périt s’il est déraciné;
- Dans leur pays les vrais sages demeurent;
- La terre la plus belle est celle où je suis né.
-
-Victorin quitta son étagère. Il sauta à terre.
-
-Une même émotion faisait trembler le cœur de tous ces hommes. Quelque
-chose de plus émouvant que les paroles chantées se dégageait de ces
-paroles mêmes; et c’était l’amour instinctif du pays natal, la douleur
-de le quitter, la joie d’y vivre, l’orgueil de le savoir si beau et si
-bon--et toute la misère d’aimer, et la vie, et l’amour, et on ne sait
-quoi de plus que l’amour et la vie, un confus idéal, art, gloire ou
-éternité.
-
-Les cigales faisaient tressaillir l’atmosphère lourde. Midi écrasait la
-plaine.
-
-Martine apparut: ils applaudirent.
-
---Bravo, Martine! Elle a chanté comme un ange!
-
-Ils l’entourèrent, lui faisant fête.
-
---Est-elle bonne, la soupe?...
-
---Si c’est Martine qui l’a faite, sûr qu’elle sera bonne!
-
---Quelle ménagère tu feras! Heureux coquin, celui qui te prendra ton
-cœur.
-
---On ne me le prendra pas sans que je le donne, dit-elle en riant de
-toutes ses belles dents blanches.
-
-Tous l’admiraient; elle avait une démarche souple de bête libre, bien
-faite et bien saine.
-
---Vive notre Martine!
-
---La carriole est là-bas, dit-elle, vous savez, à cent pas d’ici, sous
-le _patriarche_, le plus vieux suve de la forêt, qui est si beau. Elle
-est bien à l’ombre. Il y a tout le manger qu’il faut, pour tout le
-monde; particulièrement une moissonneuse bien épaisse, et de l’eau bien
-fraîche.
-
---Vive la Bouziane! répéta le plus vieux des rusquiers. C’est vrai
-qu’elle a chanté aussi bien que l’ange Gabriel à la crèche!
-
---Quelle paire ça ferait avec Victorin!
-
---Ils pourraient chanter Cigalous ensemble! Ils feraient fortune!
-
-On s’installait, près de la carriole, sous le patriarche, où l’ombre
-était moins ardente. Importuné par les taons, le cheval arabe, dételé,
-attaché au tronc du vieux suve, frappait sa croupe avec sa queue et son
-ventre avec son pied, qui retombait lourdement sur le sol feutré d’un
-lit de lichen épais.
-
-Et pendant que toute la bande, assise à terre, commençait un repas bien
-gagné,--tout là-bas, derrière les larges troncs écorchés, la pauvre
-figure maigre et pâle d’Arlette, avec les yeux tout grands ouverts et
-trop brillants, épiait sa rivale maudite et son trop beau «calignaire».
-
-
-
-
-V
-
-LA CHASSE AUX CIGALES
-
-
-Le repas fut joyeux; on fit honneur à la moissonneuse. Les tomates
-crues, rouges sous la blancheur des oignons coupés en menues tranches,
-nageaient dans leur jus rouge, arrosées de bonne huile de l’année. Avec
-des sonorités de source, un vin franc jaillissait du grand fiasque
-revêtu de sparterie. Dans quatre ou cinq lourdes cruches vertes,
-épaisses, l’eau s’était conservée fraîche, sous des toiles recouvertes
-de feuillages. Le repas pris, les pipes s’allumèrent. Les bavardages
-allèrent leur train; mais la présence de Martine les empêcha de devenir
-trop libres. Les histoires de chasse succédèrent aux histoires de
-chasse; car tout Mayonnais naquit chasseur et piégeur. On galégea la
-gendarmerie. On évoqua l’ombre de Maurin; on but à la santé d’Arnet,
-cousin du roi des Maures; puis le chef de bande, Victorin, indiqua la
-marche du travail pour la fin de la journée. Enfin, quand la fumée des
-pipes se fit plus rare et plus lente, un peu de somnolence gagna les
-travailleurs, qui peinaient depuis la première pointe du jour; ils
-s’allongèrent, dans l’ombre tiède du patriarche, et bientôt, toute la
-bande sommeilla, surveillée par deux ou trois bons chiens qui avaient
-suivi leurs maîtres au travail.
-
-Ni Martine ni Victorin ne dormaient. Ils causaient à voix basse
-familièrement, car ils étaient amis d’enfance, et bien que tous deux
-eussent été mis au courant, chacun de leur côté, des intentions de leurs
-familles qui désiraient les marier,--jamais, entre eux deux, il n’y
-avait eu d’allusion à ce projet.
-
-Cependant, ils se plaisaient; Martine surtout eût trouvé Victorin à son
-gré. Mais Victorin, tout en se disant que Martine méritait d’épouser un
-brave jeune homme et riche, se sentait attiré plutôt par cette Arlette
-prétentieuse que par cette simple Martine, trop pareille, selon lui, à
-toutes les autres filles du pays.
-
-Martine, réservée, ne montrait rien à Victorin du goût décidé qu’elle
-avait pour lui. Sans exaltation, raisonnable, elle se disait: «Si jamais
-il me veut, oui, que je le prendrai.» Et lui, songeant à Arlette, ne
-montrait pas à Martine le plaisir qu’il avait à se trouver près d’elle.
-
-A voix basse donc, ils causaient tous deux de leur passé d’enfants, des
-pièges qu’ils posaient, étant petits, pour prendre des lapins ou des
-rouge-gorge, d’un voyage qu’ils avaient fait un jour à Cogolin et à
-Saint-Tropez avec leurs parents; et des travaux de leurs deux fermes,
-des espérances de l’année, moissons et vendanges.
-
-A ce moment, l’un des rusquiers s’agita sur sa couche de feuilles
-sèches.
-
-Il s’étira en criant:
-
---Ohé! les cambarades, c’est assez veillé comme ça!
-
-C’était le plus vieux, auquel le plus jeune répondit gaîment par l’un
-des couplets chantés tout à l’heure:
-
- Le jeune et beau leveur de liège,
- Par les bûcherons écouté,
- Apprit l’art du chant sans solfège,
- Comme les cigales d’été.
-
-Et tous se levèrent pour reprendre le travail.
-
---En font-elles un _ramadan_, ces cigales! dit le vieux.
-
-Un autre répondit:
-
---C’est bien vrai qu’on dirait un bruit de branches sèches, qui
-s’allument seules par l’effet de la grosse chaleur.
-
-_Ramadan_, ce mot, qui signifie, en provençal, _tapage_ et _rumeur_,
-est, parmi tant d’autres, un des vestiges du passage des Maures dans la
-région du Var. A l’époque de leur ramadan, et surtout quand il prenait
-fin, les camps mauresques bruissaient de prières chantantes, comme les
-bois d’été pleins de cigales.
-
---Des cigales, dit Martine à Victorin, j’en ai promis une à mon petit
-filleul.
-
-A Victorin, le vieux rusquier cria:
-
---Viens-tu, capitaine?
-
---Un moment, répondit Victorin. J’ai des affaires.
-
-L’équipe des rusquiers s’en allait à travers les hautes fougères.
-
---Elles sont hautes dans les branches, les cigales, dit Martine. Comment
-vas-tu faire?
-
---Tu vas voir, petite, répondit-il, rappelle-toi comme nous faisions,
-étant petits.
-
-A quelque distance, au bord d’une mare, à l’orée du bois, de grands
-roseaux se balançaient; Victorin coupa l’un des plus hauts et revint
-vers Martine, tout en le dépouillant de ses longs rubans onduleux.
-
---Je comprends, dit Martine, mais c’est une chance d’avoir trouvé un
-roseau ici.
-
---Une chance! se récria Victorin. Je connais aussi bien chaque pierre et
-chaque buisson du terradou qu’une ménagère les écuelles de sa cuisine.
-
-Le roseau était dépouillé.
-
---Avec ça, dit-il, nous ferons notre pêche. Il a bien trois mètres de
-long, et moi au bout, ça lui fera cinq.
-
-Elle riait.
-
---C’est amusant, fit-elle.
-
-Tous deux retrouvaient leurs impressions d’enfants, et se sentaient bons
-amis avec innocence.
-
-Arlette, jalouse, de loin, à travers le bois, les suivait du regard.
-
-Ils marchaient côte à côte, le nez en l’air, s’arrêtant parfois au pied
-d’un suve et cherchant, de tous leurs yeux, sur la rugosité des branches
-grises, ensoleillées, et jaspées d’ombres, le petit dos brun poudré
-d’argent, sous l’aile transparente. Mais ne voit pas qui veut une cigale
-dans un arbre. Elles ont leurs ruses, les commères. Au moment où, guidé
-par l’ouïe, le chasseur s’apprêtait à dire:--Je la vois!--l’arbre, tout
-à coup, se taisait. Et, presque aussitôt, c’est d’un suve voisin que
-s’élevait la stridulation cadencée.
-
---Ce n’est pas là qu’elle est, c’est ici, disait Martine.
-
---C’est une autre qui chante à côté, répliquait Victorin.
-
-Et, d’un regard obstiné, il suivait les moindres ramifications du chêne
-muet.
-
-Tout à coup:
-
---Elle est là!
-
-D’instinct, il avait baissé la voix.
-
-Derrière lui, Martine, attentive, cherchait à voir, elle aussi, sans y
-parvenir, la rusée bestiole.
-
---Regarde, dit Victorin, le fin bout de mon roseau. Il te dira où elle
-est. Je vais le mettre tout contre elle, juste sous ses gros yeux qui
-lui sortent de la tête.
-
-Ainsi fit-il. Le fin bout du roseau s’est arrêté devant l’insecte, qui
-croit voir, sans doute, une des branchettes de l’arbre remuée par le
-vent. Si le chasseur sait manœuvrer son roseau assez lentement, sans
-secousses, il parviendra même à effleurer la cigale, qui, parfois, tout
-à coup, levant une de ses frêles mignonnes pattes, la pose sans méfiance
-sur l’obstacle inattendu.
-
---Ah! je la vois! cria Martine...
-
-Et l’insecte s’envola.
-
-Il fallut recommencer la tentative.
-
---Tu l’es ou tu le fais? cria, de loin, du haut d’un chêne, l’un des
-rusquiers, demeuré attentif à la chasse du jeune patron. Et ce cri peut
-se traduire: «Es-tu un nigaud, ou t’amuses-tu à le paraître?»
-
-Mais c’est tout de bon que les deux enfants se passionnaient pour leur
-chasse; d’autant plus qu’à présent le démon de la revanche les
-surexcitait.
-
-Ce fut Martine, cette fois, qui, la première, aperçut une cigale.
-
---Là, là! A la fourche de ces branches. Elle en frissonne toute. Tu ne
-vois pas ses ailes qui remuent? On dirait qu’il en sort des étincelles.
-
-Mais l’insecte, se sentant observé, modifiait la sonorité de son
-instrument; et la singulière chanson, comme une voix de petite fée
-malicieuse, semblait venir tantôt du pied de l’arbre, tantôt de la cime,
-et déconcertait le chercheur.
-
---C’est drôle, murmurait Martine, on dirait qu’elle est partout.
-
-Victorin lui fit, de la main, signe de se taire; et le bout du roseau
-s’étant posé devant la cigale, sur la branche,--lentement se rapprocha
-d’elle. Le chant s’arrêta.
-
---Fais vite, chuchota Martine.
-
-A voix très basse, Victorin ne put s’empêcher de répondre:
-
---Tu ne veux donc pas te taire? Elles ont de la chance, les cigales, que
-leurs femelles sont muettes! Tu vas encore me faire partir celle-là.
-
-Mais non. L’insecte reprit sa chanson. Puis, attiré par la fine tige du
-roseau qui semblait frémir d’un mouvement naturel, il se rapprocha un
-peu, en faisant de nouveau silence. Alors, bien doucement, Victorin se
-mit à siffler un air très rythmé, destiné à étonner l’insecte et à lui
-faire oublier le piège.
-
-En effet, quand le roseau fut près de la toucher, la cigale ne
-l’attendit pas; elle alla vers lui, ses petites pattes s’y accrochèrent.
-Elle était posée sur le piège. Le roseau, se soulevant, l’emporta.
-Victorin sifflait toujours. Lentement, très lentement, il dégagea son
-roseau de l’arbre; et, s’éloignant de Martine, il l’abaissa vers elle
-d’un mouvement continu et prudent.
-
-Il sifflait toujours; et l’on entendit à nouveau la voix lointaine du
-rusquier qui criait:
-
---Et alors? tu l’es ou tu le fais?
-
-Victorin présentait à la jeune fille la cigale chantante au bout du
-roseau. Elle n’avait qu’à étendre la main, mais ni trop doucement ni
-trop vite.
-
-Ce fut trop vite; cette cigale, comme la première, s’envola.
-
-Le jeune homme, impatienté, jeta sa «canne» dans la broussaille.
-
---Nous en avons pourtant pris bien des fois de cette manière, dit-il,
-quand nous étions petits, mais il faut croire qu’en grandissant, du
-moins pour attraper les cigales, tu as perdu le gaoùbi (l’adresse).
-
-Martine baissa la tête d’un air confus. Peut-être reconnaissait-elle
-que, depuis un moment, une manière d’émotion la gagnait, à jouer ainsi
-avec Victorin; un trouble léger, léger, juste de quoi mettre en fuite
-une cigale.
-
---Que dira mon petit filleul, murmura-t-elle, si j’arrive sans?
-
---J’ai la main plus sûre que toi, dit Victorin, je vais t’en apporter
-une, la même; je l’ai vue qui s’est reposée dans le même arbre.
-
-Il bondit vers une basse branche à laquelle il se suspendit à deux mains
-et se mit à s’élever avec lenteur vers les plus hautes et les plus
-faibles, où, malgré tout, la cigale s’obstinait à chanter. Victorin
-montait. Un moment, il s’arrêta, une branche craquait sous lui, elle se
-rompit. Et, brusquement, ce fut la chute...
-
-Martine, épouvantée, s’agenouilla près de Victorin, qui, couché à terre,
-les yeux fermés, demeurait là, immobile, comme assommé.
-
-Arlette, qui les épiait là-bas, depuis le matin, accourut; mais quand
-elle le vit étendu, comme mort, quand elle vit du sang couler de la
-tempe égratignée, elle prit, sans le vouloir, le parti que prennent,
-dans les romans qu’elle avait lus, les dames de la ville: elle
-s’évanouit.
-
-Sans même la regarder, Martine saisit à pleins bras le corps presque
-inerte du jeune homme, se redressa avec son fardeau; et, d’une marche
-pénible mais ferme, prit le sentier qui la ramenait vers sa carriole.
-Prévenus par l’un d’eux, les rusquiers arrivaient. En les croisant:
-
---Arlette est par là, évanouie; occupez-vous d’elle, leur cria-t-elle.
-
-Mais tous, comme s’ils n’avaient pas entendu, la suivirent, l’aidèrent à
-porter le blessé, qu’ils étendirent sur un lit de fougères, dans la
-carriole.
-
-Victorin sortit enfin de son étourdissement, et ses yeux rencontrèrent
-aussitôt ceux de sa petite amie penchée sur lui:
-
---Au diable tes cigales! dit-il. Celle-là m’a assommé. Sans compter
-qu’au moment où je suis tombé, j’étendais la main pour la prendre; et,
-sur ma main, par moquerie, elle m’a lancé son petit jet d’eau, fin comme
-un cheveu... Ils sont jolis, les tiens, de cheveux... Mais au diable les
-cigales!
-
---Où te sens-tu mal? dit-elle.
-
-Il agita tous ses membres.
-
---Rien de cassé, dit-il; mais au diable tes cigales! Dis à Louiset, ton
-petit filleul, que je lui ferai une cage pour les mettre, mais qu’il se
-les cherche lui-même.
-
-Et alors, le beau garçon et la belle fille, s’étant bien regardés, se
-moquant tout à coup l’un de l’autre à cause de leurs trois déconvenues
-successives, partirent ensemble d’un même éclat de rire, que sembla
-imiter un picatéou (pic) qui traversait la forêt.
-
-Pendant ce temps, Arlette, rouvrant les yeux et ne se croyant pas seule,
-ne manquait pas de prononcer la phrase que disent, au sortir d’un
-évanouissement, toutes les princesses de feuilleton:
-
---Où suis-je?
-
-
-
-
-VI
-
-MONSIEUR GUSTIN
-
-
-Bien dépitée de n’avoir attiré l’attention de personne, Arlette, revenue
-de son évanouissement réel et cependant théâtral, reconnut bien vite
-l’endroit où elle se trouvait; et, guidée par la voix des rusquiers, se
-rapprocha d’eux. Victorin, ragaillardi par un coup d’aïguarden, avait
-repris son travail.
-
-Martine, là-bas, sur sa carriole, regagnait sa bastide.
-
-Comme elle regardait au loin devant elle, elle vit un piéton qui,
-l’apercevant à son tour, quitta vivement la route et se lança, d’une
-allure suspecte, dans les taillis voisins, où il disparut.
-
---Quelque féna, pensa-t-elle sans s’émouvoir.
-
-Elle ne l’avait pas reconnu.
-
-C’était Augustin, le fils du vieil instituteur. Il se cachait, ne
-voulant pas entrer en conversation avec des gens de son endroit.
-
-Sur les fougères, à l’ombre, il s’étendit paresseusement et s’endormit
-jusqu’à l’heure où, le soir venant, il supposa que tous les travailleurs
-s’étaient récampés (étaient revenus des champs).
-
-A ce moment, il se leva et regagna le chemin; mais sa prudence ne lui
-avait pas dit qu’il était proche d’un tournant; et quand il franchit le
-petit fossé qui borde la route, il faillit bousculer une passante.
-
---Oï! bou Diou! que tu m’as fait peur! cria-t-elle... Té, c’est toi,
-Gustin?
-
---Eh oui, Arlette.
-
---Et comment te va? qu’est-ce qu’on dit à Marseille? Est-ce vrai que tu
-as une belle place chez un banquier?
-
---Oui, dit-il, frôlant et esquivant la vérité. Je suis devenu homme de
-bureau.
-
-Il l’était, en effet; et il serait mort volontiers plutôt que d’avouer
-qu’il tenait, dans des bureaux, non pas la plume mais le balai.
-
---Eh! reprit-il, tu es toujours gente et de figure et de tournure,
-Arlette! Et je pense, toujours aussi coquette? Je me rappelle que pas
-une de nos femmes ou jeunes filles d’ici ne sait, comme toi, tenir une
-ombrelle.
-
-Arlette rougit, honteuse d’apparaître aux yeux d’un tel homme avec ses
-vêtements de travail.
-
---Si je ne suis pas fierte aujourd’hui, dit-elle en manière de défense,
-c’est que je suis allée travailler dans le gros bois; alors tu sais, on
-s’habille expressément pour ça de la plus mauvaise manière... mais toi,
-que tu es magnifique avec cette lévite courte.
-
---C’est une jaquette, dit-il avec une fière simplicité. La redingote
-noire, c’est pour le dimanche.
-
---Et tu as un chapeau qui est dur, fit-elle avec admiration en touchant
-ce chapeau vraiment admirable.
-
---Il faut ça dans nos bureaux, affirma-t-il.
-
-Et ils se turent.
-
-Lui avait, à la fois, deux idées. D’abord, ne voulant pas être vu des
-gens d’ici, il devait quitter la fille. Et sa seconde idée était de ne
-la point quitter comme ça, sans lui prendre au moins un baiser. Elle lui
-avait toujours plu, cette Arlette. Et ne venait-elle pas de lui dire
-qu’il était magnifique?...
-
-Elle, immobile devant Augustin, l’avait oublié. Elle pensait à l’autre;
-elle «se songeait»:
-
---Je ne me suis pas montrée à Victorin là-bas, pour ne pas que les gens
-aillent raconter à son père que je suis une effrontée. Mais je lui dirai
-que j’étais près de lui, et que rien qu’à le voir si pâle et les yeux
-fermés, je me suis évanouie. Cette Martine! comme elle a su me laisser
-là toute seule, la rusée canaille. Enfin, je lui dirai tout, à
-Victorin--et de tout, il me saura bon gré.
-
---Arlette, dit tout à coup Augustin, je te quitte. Je vais voir mon
-père, je ne veux être vu que de lui--et de toi. Mais garde-moi le secret
-sur notre rencontre. Trop de gens autrement me reprocheraient de ne pas
-être allé les voir, comprends-tu?
-
---Je comprends. Mais pourquoi ne rendre visite à personne? Tu ferais bon
-effet, beau comme te voilà.
-
-Il se rengorgea, gonflé de satisfaction naïve.
-
---Je sais, dit-il, que mon père ne se gêne pas pour mal parler de moi.
-Il me faudrait donner trop d’explications à tout le monde sur ma
-conduite, sur mon absence d’ici, sur mes affaires de Marseille...
-
-En réalité, il aurait eu trop de mensonges à trouver, et difficiles; il
-craignait qu’on ne connût sa véritable situation. Et puis, il n’avait
-pas au gousset de quoi soutenir son personnage et payer un bock ou une
-absinthe. Il dit d’un air hautain:
-
---Vois-tu, Arlette, quand on est allé se faire une position au
-dehors,--on a, dans son pays, trop de jaloux.
-
---Ça, je me le crois, dit-elle.
-
---Au revoir, Arlette.
-
---Au revoir, Gustin.
-
-Un instant, ils restèrent en face l’un de l’autre, la main dans la main.
-
---On pourrait s’embrasser, dit-il brusquement.
-
---Si ça te fait plaisir, répliqua-t-elle.
-
-Avant de répondre, elle avait jeté un regard rapide et sournois autour
-d’elle. Personne en vue.
-
-Elle laissa Gustin la serrer contre lui... il faut avoir des amis
-partout...
-
-Au couchant, par-dessus Gonfaron, au bas d’un ciel vert pâle,
-s’enflammait un horizon de pourpre et d’or en fusion; mais Arlette ou
-Augustin n’avaient jamais songé à regarder les soleils couchants, pas
-même pour deviner s’il pleuvrait le lendemain ou si l’on pourrait
-travailler aux champs.
-
-
-
-
-VII
-
-LA POIGNE DU VIEIL ARNET
-
-
-Ce que le jeune Augustin Augias craignait surtout, c’était de n’être pas
-reçu par son père, avec qui il avait eu autrefois des scènes violentes.
-
-Il avait donc résolu de le surprendre. Il le surprit. A l’heure du
-repas, il arriva sur la terrasse de la maison paternelle. La porte était
-ouverte au bon air du soir. Augustin était arrivé du côté opposé à la
-fenêtre. Le père préparait sa table, y disposait une nappe de tissu
-grossier mais d’une parfaite blancheur. Il faisait jour encore. Et
-distrait par ses pensées habituelles, le vieil homme, s’oubliant,
-s’assit... il songeait:
-
---L’école primaire ne devrait pas être comme une salle fermée. L’enfant
-devrait savoir que s’il montre une intelligence d’élite, il en sortira
-pour entrer dans les écoles secondaires--et, de là, s’il en conquiert le
-droit, dans les écoles supérieures. Alors, vraiment, nos écoles
-populaires seront comme des réservoirs fécondants...
-
-Maître Augias méditait d’écrire ses idées sur la question de
-l’enseignement primaire, de confier son étude à un député de sa
-connaissance.
-
---C’est cela, murmura-t-il presque à voix haute, il y a deux premières
-réformes à obtenir: 1º L’école doit être affranchie de la politique; la
-nomination de l’instituteur ne doit dépendre que de ses chefs naturels,
-les inspecteurs d’Académie; 2º Elle doit conduire automatiquement aux
-écoles secondaires les enfants qui montrent une intelligence supérieure.
-
-Et il souriait, le brave homme, à ses bonnes pensées... Quelqu’un entra.
-Ayant levé les yeux, il ne reconnut pas son fils tout de suite, et dit:
-
---Que demandez-vous, Monsieur?
-
---Papa! murmura Augustin qui fit un pas, avec le mouvement de s’incliner
-vers le vieux père.
-
-Maître Augias se recula un peu; ce mouvement était involontaire et
-révélait ses sentiments à l’égard du jeune homme.
-
-Il reprit avec intention le mot qui lui était échappé:
-
---Monsieur? dit-il.
-
-Et s’arrêta. Puis, après un instant:
-
---Est-ce là une façon de s’introduire chez les gens, sans crier gare, à
-la nuit commençante, sans frapper à la porte? La maison de votre père
-est-elle moins respectable que toute autre? Chez qui vous serait-il
-permis d’entrer ainsi?
-
---Je craignais, dit Augustin, de n’être pas reçu si je vous avais
-prévenu.
-
---Ce n’est pas une excuse, dit Augias. Si j’ai décidé de ne plus vous
-voir, vous devez respecter ma volonté. N’ai-je pas mis certaines
-conditions à votre rentrée ici? Si vous les aviez remplies, vous
-n’auriez pas craint d’être repoussé. Et si vous ne les avez pas
-remplies, que venez-vous faire? Que me voulez-vous? Je suis vieux et
-malheureux par vous; pourquoi troublez-vous les derniers jours de mon
-existence?
-
-Le vieillard se tut. Il souleva sa lampe et considéra un instant le
-voyageur; il remarqua ses souliers poudreux:
-
---Vous êtes venu à pied de Gonfaron? dit-il.
-
---Non, du Luc.
-
---C’est un peu loin.
-
---J’ai eu peur de rencontrer à Gonfaron des gens de connaissance.
-
---Et pourquoi peur, si vous n’avez rien à vous reprocher?
-
-Augustin se tut, indifférent, le visage inexplicable.
-
---Avez-vous faim? dit le père.
-
---Je n’ai pas mangé depuis ce matin.
-
-Le vieil homme, qui allait commencer son repas, se leva et, montrant sa
-chaise:
-
---Asseyez-vous et mangez. Moi, je ne pourrais plus ce soir. Le pain ne
-passerait pas. Mais je suis vieux; un repas manqué, le soir surtout, ça
-n’a pas d’inconvénient pour moi; vous, vous êtes jeune, vous avez besoin
-de vous faire des forces; mangez. Nous causerons après.
-
-Le jeune homme, affamé, se mit en devoir de faire honneur au potage, au
-bœuf bouilli, aux olives, aux figues sèches. Le père le servait, allant
-et venant du placard à la table, où le fils, sans rien dire, ne perdait
-pas un coup de dent.
-
-En présence de cette scène, un indifférent eût été attendri; mais
-Augustin demeurait énigmatique. Le jeune révolté mangeait, et c’était
-bon; voilà tout; que son père souffrît, il l’ignorait.
-
-Ce repas, dont la durée fut douloureuse au père, prit fin cependant.
-Quand Augustin se versa le coup de la fin, abondant, Augias lui dit:
-
---Que venez-vous chercher ici? A votre âge, on doit se suffire. Quelle
-sorte de place occupez-vous à Marseille?
-
-Augustin évita de répondre directement à cette dernière question.
-
---Mes appointements sont insuffisants, dit-il; c’est une honte, dans une
-maison où on remue l’or à la pelle. Je ne vois pas pourquoi le directeur
-est payé plus que moi. Nos travaux sont différents, mais si les miens
-sont indispensables, ils valent autant. Il faut proclamer l’égalité des
-salaires pour l’amiral et le matelot.
-
-Maître Augias écoutait avec ahurissement.
-
---Et aussi, je pense, pour le fainéant et le bon travailleur, dit-il
-avec amertume.
-
---Mais certainement! répliqua Augustin, en relevant la tête d’un air de
-défi.
-
---C’est-à-dire que tu voudrais établir le règne de l’injustice au nom
-d’une égalité matérielle qui n’est pas réalisable, car le fainéant se
-trouverait avoir mangé ou bu le lendemain son salaire de la veille,
-tandis que le bon travailleur l’aura mis de côté pour ses enfants. Ton
-égalité de salaires tendrait à supprimer l’émulation qui fait le progrès
-des nations.
-
---Je ne veux pas que mon voisin me domine.
-
---Soit, mais il faudra souffrir qu’il te dépasse. Dépasser n’est pas
-dominer. Où prends-tu toutes ces belles idées?
-
---Je ne les prends pas: je les ai, voilà tout.
-
-Maître Augias changea de ton et dit froidement:
-
---Que faites-vous chez votre banquier? On dit que vous balayez les
-salles?
-
-Augustin garda un silence farouche; maître Augias reprit:
-
---Je vous avais conseillé de vous engager, comme marin ou comme soldat,
-puisque vous n’avez pas voulu apprendre de votre père le peu qu’il sait.
-Vous auriez pu devenir instituteur, vous ne l’avez pas voulu; ou bien
-paysan, et vous battre, en brave homme courageux contre la terre, vous
-ne l’avez pas voulu. J’ai hérité de quatre sous et j’ai su que vous les
-convoitez, car, après boire, vous bavardez, vous contez à tout venant
-vos mauvais désirs. Alors, je vous ai dit un jour: «Va gagner ta vie
-comme tu pourras; mais je ne te reverrai que si tu me reviens soldat, et
-bon soldat.» Voilà ce que je t’ai dit. Me reviens-tu soldat? Non.
-Alors?... Je te vois en vêtements sales, mais bourgeois. Ton esprit n’a
-pas changé, ton cœur non plus. Où en es-tu de ta vie? Reviens-tu pour
-faire le paysan? Cela s’apprend à tout âge, et se peut quand on a ta
-carrure, tes épaules...
-
-Les larges épaules d’Augustin se haussèrent d’un mouvement
-imperceptible.
-
---La terre est trop basse, gronda-t-il.
-
---Comme ton père pour toi, dit Augias. Je suis trop bas, n’ayant été
-qu’un petit instituteur de village. Mais de quoi, diable! es-tu fier,
-mon garçon? Ignorant et sot, voilà ton compte. Comment espères-tu vivre?
-Pourquoi ne pas t’engager? Va aux colonies.
-
---La guerre, dit Augustin, est une abomination. Les gouvernements ne se
-servent des soldats, en temps de paix, que pour défendre le magot des
-riches.
-
---Et toi-même, ne voudrais-tu pas être un de ces riches, tous mauvais à
-tes yeux?
-
-Augustin eut un mauvais rire:
-
---Ah! mais oui. Et tout de suite. Et aussi mauvais et pire que les
-autres; je voudrais bien et je saurais!
-
-Maître Augias s’assit; et, silencieusement, se mit à pleurer de grosses
-larmes.
-
-Augustin se confectionnait soigneusement une cigarette.
-
---Ne vous faites pas de mauvais sang, papa. Vous savez bien que j’ai
-raison. Toutes vos belles leçons sur le travail et le patriotisme, le
-dévouement et le reste, toutes les belles phrases que vous avez cru
-devoir débiter aux enfants, c’est pour aveugler leurs intelligences,
-pour endormir leur bon sens, et, plus tard, leurs colères, qui sont
-justes, contre la société. C’est ce que je dis qui est vrai. Et, pas
-moins, il faut de l’argent au plus pauvre, parce qu’on a droit à la vie;
-et j’ai mes droits sur vous, puisque vous m’avez fait ce joli cadeau:
-_la vie!_ Oui! un fameux cadeau, dont je ne vous remercie pas, non! Vous
-ne m’avez pas consulté pour savoir si je désirais venir au monde, hé? Ce
-fut seulement pour votre plaisir, hé? Eh bien, puisque vous avez quatre
-sous, comme vous dites, c’est vous le riche, c’est moi le pauvre, et je
-vis par votre faute, car la paternité, c’est une faute vis-à-vis de
-l’enfant. Eh bien, payez. Je viens chercher de l’argent.
-
-Le vieil Augias s’était mis debout, et considérait son fils d’un œil
-hagard, comme fou.
-
-Cela dura un temps, puis il se rassit; il marmonnait entre ses dents,
-oubliant la présence de son fils, se croyant seul. Puis il dit, d’une
-voix claire quoique tremblante:
-
---L’instruction! J’ai passé ma vie à donner de l’instruction, un peu
-d’instruction, aux enfants de mon pays; mais qu’est-ce que
-l’instruction? Un bien ou un mal? Ni un bien ni un mal. C’est comme un
-couteau. Ça sert à bien des usages, à couper le bon pain ou à
-assassiner. Alors, comment leur faire un bon cœur aux enfants, et du bon
-sens? Je ne sais plus. Qui leur dira, de manière à être entendu et obéi:
-_ceci est le bien, ceci est le mal_? Et si on ne le leur dit pas,
-comment le sauront-ils? Paysan! Celui-ci aurait honte d’être un paysan.
-Je voudrais bien avoir été un paysan, moi. Faire pousser du blé, nourrir
-les hommes et mourir au soleil... quelle bonne chose!
-
-Augustin, à ces mots murmurés par le vieux père, eut un méchant rire.
-
-Augias, indigné, se leva et lui dit avec fermeté:
-
---Cette place, que vous prétendez avoir à Marseille, vous l’avez perdue,
-peut-être?
-
---Non, dit Augustin, mais j’ai des dettes... oh! petites.
-
---Vous avez toujours votre place? En ce cas, vous n’avez pas besoin de
-votre père. Allez-vous-en. Revenez soldat, si vous voulez me revoir.
-
-Augustin se leva.
-
---Ce soir, je vous ai donné de quoi manger. Vous n’aurez rien de plus.
-Allez-vous-en.
-
-Augustin délibérait. Allait-il menacer son père?... Il croyait savoir où
-était le «magot». Il délibérait, et le père comprenait, s’attendant au
-pire de la part du dément.
-
-Ni lui ni son fils n’avaient vu que, depuis quelques instants, une ombre
-s’était dressée sur le seuil.
-
---Allez-vous-en, répéta Augias avec énergie.
-
---Quand vous m’aurez donné de l’argent! dit violemment Augustin.
-
---Je vais t’en donner, moi, dit Arnet, qui entra brusquement sur ce
-mot... Ayez pas peur, maître Augias; j’ai porté sur mon dos un gendarme
-au complet, avec son sabre et sa carabine, ce qui est resté une histoire
-célèbre dans le pays; je porterai bien ce fifi jusqu’à Gonfaron, s’il le
-fallait... A nous deux, mon gaillard!
-
-Le vieux braconnier prit Augustin, le mirliflore, par sa belle cravate
-rouge, lui fit repasser le seuil et l’envoya rouler sur l’échine à
-quinze pas de la maison paternelle.
-
-Augias pleurait.
-
---Père Augias, dit Arnet, j’ai aperçu tantôt Arlette sur la route, au
-soleil tombant, qui causait avec Augustin; et je suis venu à tout
-hasard, pensant bien qu’un témoin vous serait peut-être utile.
-
---Mon fils! et dire que c’est mon fils!
-
---J’ai entendu dire à Maurin, qui était le bon sens même, qu’on n’est
-jamais sûr qu’un fils soit un vrai fils. Un vrai fils est celui qui
-pense comme vous, disait Maurin. Et celui qui pense comme vous et sait
-vous aimer, celui-là est votre fils, quand même ce serait un bâtard sans
-père. Et tenez, moi, Arnet, tout bête comme je suis, je me sens un frère
-pour vous.
-
-
-
-
-VIII
-
-UNE GALÉGEADE D’ARNET
-
-
-A l’entrée des Mayons, à gauche, s’ouvre l’atelier du forgeron, devant
-lequel un vieux mûrier donne son ombre. Dans l’atelier l’hiver, sur le
-seuil en été, les joyeux bavardages tiennent, chaque soir, cour
-plénière.
-
-Augustin, lesté d’un bon repas, ayant bien secoué la poussière de ses
-habits, se persuada qu’il préviendrait utilement les racontars d’Arnet
-s’il paraissait à la veillée d’été, chez le forgeron. Il porterait beau,
-galégerait les filles; il ne montrerait pas la figure d’un homme qu’on
-vient de rouler, cul par-dessus tête, dans la poussière. Et, tard dans
-la nuit, qui était tiède et belle, il regagnerait la gare du Luc, où il
-utiliserait son billet de retour pour Marseille.
-
-Chez le forgeron se trouvait déjà réunie une aimable compagnie; des
-hommes surtout; à peine deux ou trois femmes, parmi lesquelles la petite
-Arlette,--lorsque Augustin apparut, souriant.
-
---Té, c’est toi, Auguste!
-
---Je ne vous aurais pas reconnu, Monsieur Augustin, se hâta de dire
-Arlette, en bonne diplomate.
-
---Et alors, fit un homme, paraît que tu es devenu un gros monsieur,
-là-bas, à Marseille?
-
---Eh bé, oui, dit-il d’un air modeste; mais j’ai d’abord passé quelque
-temps à Paris. C’est là que je me suis formé. Il n’y a que Paris,
-voyez-vous, pour faire des hommes, et qui pensent.
-
-A ce moment, Arnet arriva, prit place dans le cercle, et, s’étant assis,
-bourra sa pipe. Augustin se sentit pâlir.
-
-Accroché au mur, un fanal éclairait les visages.
-
---Comme ça, dit Arnet narquois, tu t’es formé à Paris, et tu en as
-rapporté de grandes pensées? Faudrait pourtant pas croire qu’on est plus
-bête ici que dans ton Paris. Il est grand, Paris, c’est connu, mais il y
-a plus grand.
-
---Et quoi? dit Augustin d’un air insolent.
-
---Toute la France qui est autour.
-
-On se mit à rire.
-
-Augustin était mal à son aise. Un homme dit:
-
---Et les filles, là-bas, sont-elles plus jolies que chez nous?
-
---Il y en a de toutes, fit Augustin.
-
---Mais il y a pas mieux qu’Arlette, hé, mon fistot? dit Arnet.
-
-Et voyant l’inquiétude d’Augustin, il ajouta malicieusement:
-
---Quand es-tu arrivé? Tu n’es peut-être pas encore allé chez ton père,
-hé?
-
---Non, je n’y suis pas allé, affirma Augustin avec une effronterie
-rageuse.
-
---J’avais pourtant bien cru t’en voir sortir, fit Arnet. Mais celui que
-j’ai pris pour toi, je l’ai surtout vu de dos, alors j’ai pu me tromper.
-
-Augustin respira, pensant qu’Arnet, généreux jusqu’au bout, n’en dirait
-pas davantage.
-
-Mais ses inquiétudes le reprirent bientôt, lorsque Arnet, en le
-regardant d’un air toujours plus narquois, prononça:
-
---Puisque j’ai promis, hier soir, une histoire à la compagnie qui est
-venue aujourd’hui pour l’entendre, tu en feras ton profit, mon petit
-Guguste; vous allez voir comment moi, Arnet, je vous secoue un homme
-dans l’occasion.
-
-Il se tut un moment pour jouir de l’embarras du jeune Augias. Il reprit:
-
---Un jour que je chassais sans permis, car, vous ne me croirez pas, ça
-m’est arrivé plus d’une fois, je m’endormis à l’ombre, après avoir
-envoyé un coup au fromage et à la bouteille. J’étais donc étendu sur le
-dos, mon fusil à mon côté, la tête sur le carnier, et point de chien
-avec moi. Et voilà que, dans mon sommeil, je me sens quelque chose en
-moi comme un malaise, une chose pénible comme si j’avais vu un gendarme.
-Je me dis en dedans de moi: «Peut-être qu’il y en a un par là?»
-J’entr’ouvre un peu les parpelles, de manière qu’on ne puisse pas s’en
-apercevoir dans le cas où il y aurait quelqu’un, et, par la petite
-ouverture mince, je laisse passer mon regard comme un papier sous une
-porte. Y en avait un, de gendarme, mes amis, qui était là à attendre que
-je me réveille; et bien sûr, c’était pas pour me demander des nouvelles
-de ma santé. Alors, je me dis: «Tout à l’heure, quand cet homme
-malintentionné te demandera ton permis, tu n’auras qu’une chose à faire,
-c’est de fiche le camp; mais, pour ça, il faut, avant d’avoir l’air
-réveillé, me bien représenter l’endroit où je suis, et le chemin par où
-je peux m’échapper.» J’étais dans la plaine, que je connais comme la
-colline; et, quand j’eus tiré mon plan, je bâillai, je m’étirai, puis,
-quand j’ouvris les yeux, je fis l’étonné: «Eh, bonjour, gendarme,
-qu’est-ce que vous faites là? Vous avez peut-être peur qu’on me vole!
-Vous me regardiez dormir? C’est un drôle de travail. Vous devez être
-fatigué d’être debout? Vous devriez faire comme moi.»
-
-Je remis la tête sur mon oreiller, et je fermai les yeux, comme décidé à
-me rendormir. Ce gendarme, un nouveau, ne me connaissait pas, et je ne
-le connaissais pas non plus. Il me dit comme ça: «C’est assez galéger,
-montrez-moi votre permis!» «Gendarme, lui dis-je, un homme qui dort,
-c’est sacré; le sommeil, c’est la santé; mieux vaut quatre jours sans
-pain que quatre jours et quatre nuits sans sommeil.»
-
---«Votre permis?»
-
-Je me levai, me passai bien tranquillement mon carnier par-dessus la
-tête; je me jetai la bretelle de mon fusil sur l’épaule; et puis je me
-mis à fouiller toutes mes poches, comme un homme qui a le permis et qui
-ne le trouve pas assez vite.
-
-«C’est drôle, lui dis-je, je ne l’ai sûrement pas laissé à la maison!
-Tout à l’heure encore, je m’amusais à le relire.»
-
---Tu conviendras, ami Arnet, dit un des auditeurs, que ton gendarme a
-une brave patience. Rien que pour t’avoir laissé si longtemps te ficher
-de lui, il méritait une gratification.
-
---Peuh, dit Arnet avec un sourire inexprimable, vous savez, je brode
-peut-être un peu en vous racontant la chose. Elle est véritable.
-Seulement, je vous allonge une sauce qui doit rendre le poisson
-meilleur, et j’y mets un peu de fenouil, de pébré d’aï et de baguier.
-Pour vous le faire court, tout en me fouillant les poches, d’un regard
-de côté, je me choisissais un chemin; et, tout en un coup, je partis
-comme un sanglier à travers la broussaille.
-
-«Le gendarme me suivit... comme c’était son devoir. Et de près, oh! il
-me suivait. Moi, j’écartais tout devant moi; je passais à travers des
-épines qui, en arrière de moi, lui revenaient dessus,--je le
-comprenais--comme des coups de fouet--et balalin, balalan! j’entendais
-le bruit de son sabre et de sa carabine qui frappaient contre les troncs
-d’arbre et faisaient musique! et ce... nigaud-là me criait des fois:
-«Arrêtez-vous, au nom de la loi!» Mais point de nom d’aucune personne,
-ni même celui de saint Maurin, ne m’auraient fait arrêter. Je défilais,
-mon homme! comme quatre chevaux qui ont pris le mors aux dents, avec mon
-gendarme au derrière, balalin, balalan, et cours que tu courras,
-balalin, tu ne m’attraperas jamais, balalan! va-t’en voir s’ils
-viennent, Jean... Mon chemin est par là; n’en pourrais-tu prendre un
-autre, camarade?... Ça me gênait, vous pouvez le croire, de me sentir
-cet arsenal qui me courait au derrière... Tout à coup, je me sens une
-main qui me tombe sur ma nuque; et cette main me croche le col; mais
-j’avais envoyé la mienne en arrière, par-dessus mon épaule et je lui
-empoignai le bras, je me clinai en avant; et mon gendarme, pendu par un
-bras, était sur mes échines comme un sac de son, qui aurait sur lui une
-carabine, un sabre, et un chapeau à cornes posé en travers, car c’était
-le temps où les gendarmes «brassaient carré», comme on disait alors en
-marine. Et maintenant, balalin, balalan, l’arsenal était sur mon dos au
-lieu de m’être au derrière! Il était lourd, que je ne sais, mon homme!
-et les branches des épines le picotaient au passage, et celles des pins
-nouveaux lui donnaient la bastonnade--que c’était un plaisir, mes
-enfants! Et elles lui procuraient assez d’occupation pour qu’il ne
-songeât pas, pour le moment, à autre chose qu’à elles. Et je me régalais
-de m’imaginer quelle drôle de figure il devait avoir sur mon dos! quelle
-peine pour se retenir son chapeau, et son cartable à mettre les procès
-barbaux! et pour empêcher son habit d’être déchiré!... Enfin, il en eut
-assez, avant moi, et cria: «Halte! que j’ai perdu mon portefeuille!» Je
-m’arrêtai, et le déposai à terre bien doucement. Il soufflait, moi
-aussi...»
-
-Ici Arnet arrêta son récit, pour souffler en haletant, comme si
-réellement il eût couru à travers bois depuis tout ce temps qu’avait
-duré la narration.
-
-Quand il eut repris haleine:
-
---Eh! Augustin, dit-il, ce n’est pas toi qui porterais un gendarme
-pendant des kilomètres, comme si c’était un polichinelle de liège? Les
-jeunes d’aujourd’hui n’ont pas notre poigne, pechère!
-
-Autour d’Arnet, toutes les figures étaient souriantes. C’était bien une
-scène de Guignol qu’il avait esquissée; et son public était heureux
-comme un public enfantin qui regarde Polichinelle rosser le commissaire.
-L’esprit français, incorrigiblement frondeur, s’accommode sans crime de
-ces satires contre tous les pouvoirs et leurs représentants.
-
---Alors, poursuivit Arnet, le gendarme, d’un air malheureux, me dit:
-«J’ai perdu ma carabine.» Je lui dis: «Ça, gendarme, c’est trop.
-Cherchons-la!» Et, les yeux à terre, nous la cherchâmes en bons amis,
-refaisant en arrière un bon bout de chemin, qui était reconnaissable aux
-écrasements de broussailles et aux brins de la laine que mon mouton
-avait laissée aux roumias (aux ronces). Et, la carabine, je l’aperçus à
-terre le premier: «Gendarme,--je lui dis ça bien poliment--je vous rends
-votre arme, que vous l’avez bien gagnée.» Il me dit encore: «Votre
-permis?»--«Comme vous êtes entêté, gendarme! vous ne pensez qu’à mon
-permis, donc? N’y pensez plus, ou bien--jouons encore un peu à courir...
-mais avant... buvons un coup!» Je voulus prendre ma bouteille au
-carnier. Plus de bouteille! Va chercher à quel moment elle m’était
-tombée! «Cherchons-la, lui dis-je. Je vous ai aidé pour la carabine,
-aidez-moi pour la bouteille.»--«Oui», qu’il dit, et il m’aida à
-chercher. Nous la trouvâmes, je bus et lui passai la bouteille. Et,
-pendant qu’il levait le coude:
-
-«Nous recommençons encore un peu à courir? lui dis-je.» Et, sur ce mot,
-sans attendre la réponse, je partis comme un éclair. Il jeta la
-bouteille au diable--et la chasse recommença, où c’était moi le gibier.
-Mais je savais où j’allais. Je piquai droit sur le château de Monsieur
-le Marquis de Colbert, l’ancien, le grand-père, attirant toujours mon
-gendarme à mes derrières. Et, par bonheur, justement, je vis monsieur le
-marquis qui était près de son château, à la promenade.--Et je lui dis,
-car il était bon et j’avais souvent travaillé chez lui, je lui dis, pour
-qu’il fût prévenu bien comme il fallait de ma situation: «Voici un bon
-gendarme qui veut, à toute force, connaître mon nom, monsieur le
-marquis; et moi, je le lui refuse depuis les Mayons jusqu’ici, vu que
-j’aime mieux qu’il l’ignore». Le marquis riait dans sa barbe, qui était
-belle et longue. «Monsieur le marquis, dit le gendarme avec respect, cet
-homme-ci me fait courir depuis une heure.»--«Monsieur le marquis,
-dis-je, ce gendarme-ci, pour être juste, devrait vous dire que je l’ai
-porté pendant la moitié du chemin; il est lourd.»
-
-«La barbe du marquis semblait rire toute.»
-
-«Monsieur le marquis, je ferai mon devoir en verbalisant.»--«Sans doute,
-dit enfin le marquis, et je ne saurais m’y opposer. Tâchez donc de
-savoir son nom, que, moi, je ne veux pas connaître. Et verbalisez. Rien
-de plus juste, car il est dans son tort. Seulement, il vaudrait mieux
-pour vous (comme il parlait bien, le marquis!) que cette petite
-mésaventure demeurât secrète.»
-
-«Monsieur le marquis, dit le gendarme, du moment que vous désirez
-l’indulgence pour ce braconnier que j’ai trouvé sur vos terres, je ne me
-montrerai pas plus méchant que vous.»
-
-«Il fit le salut militaire et s’en alla. Et moi, mes amis, conclut
-Arnet, moi qui suis un vieux républicain, fils d’un insurgé de 51,
-insurgé moi-même à la suite de mon père, je dis que des marquis comme
-ça, il faudrait en mettre partout.»
-
-L’auditoire approuvait joyeusement.
-
---Pas moins, fit Augustin d’un air rageur, il y a des gens qui blâment
-les opinions des autres et qui maltraitent, à l’occasion, les
-représentants de la loi.
-
---Je ne dis pas, répliqua Arnet d’un air bonhomme, que nous ayons raison
-de tant galéger les gendarmes; mais, dans un pays où il n’y a pas autant
-de perdreaux que de pignes, on ne parviendra jamais à nous empêcher de
-regarder le gibier libre comme la propriété de qui l’attrape.
-
-Puis, quittant ce terrain brûlant:
-
---Les gendarmes ont du bon pour servir contre les vrais coquins, dit-il.
-Et moi qui parle, pas plus tard qu’aujourd’hui, j’ai fait le gendarme.
-
-Il regarda Augustin fixement, puis baissa les yeux. Quand il les releva,
-Augustin s’était esquivé.
-
---Vous avez fait le gendarme aujourd’hui? Oh! dites-nous comment?
-s’écria Arlette amusée.
-
---Une autre fois, je vous le dirai, si c’est nécessaire, répliqua Arnet.
-
-Et, à son tour, il s’en alla; et, rejoignant Augustin sur la route, sous
-le clair de lune qui était magnifique:
-
---Augustin, dit-il, n’oublie pas que ton père est un saint homme. Tout
-le pays, au besoin, se lèverait pour le défendre, comme je l’ai défendu
-aujourd’hui. Et tâche de prendre de meilleurs chemins. Contente-le.
-Fais-toi soldat ou charretier, mais travaille. Même braconnier sans
-permis, on peut être un brave homme, embêter un gendarme, et respecter
-la loi pour ce qui ne concerne pas la chasse... Et puis, méfie-toi
-d’Arlette. Elle ne vaut pas mieux que toi, pour le moment; oui, pour le
-moment, car tu changeras... si tu es vraiment le fils de ton père, mon
-drôle!
-
-
-
-
-IX
-
-LE VIEUX QUI DORT LA-HAUT
-
-
-Quelques jours plus tard eut lieu, aux Mayons, la fête des _Amis de
-Maurin des Maures_.
-
-Maurin, ce personnage de roman, représentation fidèle d’un type réel, a
-pris assez de notoriété pour avoir, après sa mort, plus d’amis que n’ont
-coutume d’en avoir les vivants. Et de ces amitiés, son historiographe,
-Jean d’Auriol, a hérité. Autour de lui et de l’ombre de Maurin, une ou
-deux fois dans l’année, se groupaient pour un banquet les membres de la
-société fondée sous ce titre: _les Amis de Maurin_. Et la fête avait
-lieu, chaque fois, dans une commune différente, mais dans le royaume de
-Maurin, c’est-à-dire dans la région des Maures.
-
-Cette année-là, le banquet eut lieu aux Mayons, sous les fenêtres de
-l’école, sur la terrasse qui domine la plaine magnifique, la vallée de
-l’Aille.
-
-Au-dessus de la table, flottait une longue banderole portant ces mots en
-augustales:
-
- LES AMIS DE MAURIN DES MAURES
-
-C’est là qu’Arnet porta son fameux toast:
-
---Maurin, Messiès, était roi des Maures, et, en cette qualité, cousin de
-tous les chefs d’État. Moi, j’étais un bon cousin de Maurin. Et les
-cousins de nos cousins étant nos cousins, je bois à la santé de mon
-cousin, le Président de la République.
-
-De ce toast, le succès fut grand. On applaudit à tout rompre. Et, comme
-les tambourins et les galoubets invitaient un chacun à courir vers la
-salle de bal, on s’y rendit au milieu des rires et des chansons. Les
-filles des Mayons rayonnaient de gaieté. Tout était lumière. Les yeux
-noirs pétillaient de malice heureuse. M. le Maire marchait entouré de
-félicitations sur le succès de la journée.
-
-Le bal s’ouvrit dans la salle verte, close par des guirlandes de myrte
-et de laurier. Les pavillons ondulaient à la brise. Des étamines
-multicolores, horizontalement tendues, couvraient toute la petite place.
-De cette place part une rue courte qui va tout à coup plongeant dans la
-forêt de châtaigniers--et qui, en souvenir de cette journée, fut
-baptisée du nom de Jean d’Auriol.
-
-L’occasion était bonne pour Arlette de se faire remarquer de chacun, et,
-en particulier, de Victorin, venu à la fête comme tous les gens des
-environs.
-
-Elle était sur son trente-et-un, Arlette. Elle avait un chapeau quatre
-fois plus grand que sa tête, traversé de longues épingles aux pointes
-emboulées comme les cornes d’un taureau de Camargue. Sa robe, à carreaux
-de couleurs voyantes et alternées, était comme un vitrail de brasserie
-allemande. Ses talons semblaient de petites échasses, et l’obligeaient à
-marcher sur ses pointes. Elle avait une ombrelle groseille. Et, détail
-charmant, ses doigts, qui pinçaient un mouchoir de poupée bordé d’un
-feston rose, retenaient un porte-monnaie à mailles d’acier qui se
-donnait, au moyen d’un peu de coton, ce que le poète Dol, de Draguignan,
-eût appelé «une obésité frauduleuse.»
-
-On dit que l’amour est affligé de cécité. Peut-être serait-il plus juste
-de le dire affligé d’un daltonisme spécial qui lui montre en beau les
-plus vilaines couleurs.
-
-Victorin, qui pourtant avait vu des couchers de soleil, regardait
-Arlette avec complaisance. En cela fils des Maures, nos ancêtres, il ne
-détestait pas les tons criards et disparates, qui, du reste, perdent de
-leur brutalité dans la violence des «escandilhados» (embrasements de
-soleil) qui la font comme fondre et s’unifier en eux.
-
-Sur le passage d’Arlette, on se retournait, ou pour l’admirer ou pour
-sourire,--mais on la regardait et elle était heureuse.
-
-Victorin s’approcha d’elle.
-
---Je t’ai gardé, dit-elle, la première contredanse, mon beau Victorin.
-
---Ma jolie Arlette, répondit-il, tu me l’avais promise.
-
-Ils marchaient côte à côte, allant vers le bal, et, au son des
-tambourins encore éloignés, leur démarche, involontairement, était un
-peu dansante.
-
---Et alors? dit-il. Interrogation coutumière qui signifie: où en
-sommes-nous?
-
-Elle lui avoua comment elle l’avait suivi et surveillé en cachette,
-quelques jours auparavant, quand il était allé lever le liège--et que
-c’était l’amour et la jalousie qui l’avaient poussée à cela; mais que si
-elle avait voulu se cacher d’abord, c’était de peur qu’on allât exciter,
-avec des bavardages, les résistances du père de Victorin. Elle dit le
-trouble qu’elle avait éprouvé lorsqu’il était tombé de l’arbre. Comment
-Martine, jalouse aussi sans doute, l’avait laissée seule, évanouie,
-auprès de l’arbre et combien elle avait eu envie d’aller faire une scène
-à cette Martine, mais que, toujours par prudence, elle s’en était
-empêchée.
-
-Elle conclut:
-
---Tu ne l’aimes toujours pas, au moins, dis?
-
-Très vivement, il dit que non; mais que Martine lui rappelait les beaux
-jours d’enfance où, avec lui, elle jouait à attraper des cigales. A ses
-yeux, Martine n’était pas une femme, comme elle, Arlette. Et puis, elle
-ressemblait trop, en ses manières, à toutes les autres. Tandis
-qu’Arlette... Il n’y en avait qu’une, comme Arlette.
-
---Et ton père? Est-ce qu’il est toujours aussi en colère contre moi?
-
---Je n’en suis pas sûr, mais je le crois. Tu sais, nous autres, à la
-maison, on ne se parle guère. «Oui,» «non,» c’est tout; «tu feras ceci
-ou cela demain,» rien de plus. On se pense les choses, on ne se les dit
-pas. A quoi bon? On sait ce qui en est; il n’en faut pas plus. Voilà.
-
---Et le grand-père?
-
---Il est toujours là-haut, dans son lit. Il n’a que les yeux qui vivent.
-Lui aussi, qui ne raconte rien, jamais, doit se penser beaucoup de
-choses cachées. Qui sait ce qu’il y a dans cette tête? Je me dis
-quelquefois qu’il doit y avoir comme beaucoup de tableaux pendus. Il les
-regarde au-dedans de lui. Et ces tableaux sont vivants.
-
---Comme au cinéma, dit Arlette.
-
---Il y a des moissons, des vendanges--des chevaux qui tournent sur la
-paille des aires, en été; des cuves pleines de grappes sur lesquelles on
-danse à pieds nus, jambes nues; et puis, peut-être, des moustouïres, des
-baisers de sa jeunesse sur l’aire, le soir, ou dans les vignes, le jour.
-Et, sûrement encore, il y a des batailles, des soldats russes contre
-lesquels se battent des Français. Et ceux-là lui plaisent beaucoup
-aussi, puisqu’il a toujours gardé, accroché contre le mur, devant ses
-yeux, au-dessus de son lit, le sabre de cavalerie que son père, à lui,
-portait au temps du grand Napoléon. Lui-même a fait la campagne de
-Crimée. Il aime les soldats. Et l’autre jour, en passant devant la porte
-de sa chambre, grande ouverte, je l’ai entendu qui radotait des choses
-de batailles. Entre ses dents, il répétait «Vive l’Empereur!» Tous ces
-tableaux doivent vivre encore dans sa tête, mais il n’en dit rien. Il se
-songe tout et ne dit rien. S’il comprend les choses que, des fois, nous
-disons autour de lui, dans sa chambre, je n’en sais rien, il les
-comprend, peut-être. Il m’aimait beaucoup quand j’étais petit. Il y a
-quatre ans, il était encore, d’esprit, comme tout le monde. Et s’il
-était maintenant comme il était alors, je lui aurais parlé de toi. Il
-serait pour nous, je crois; il voudrait me faire plaisir. Et mon père
-lui obéirait, parce qu’il a toujours pris et suivi son conseil; mais, à
-présent, il ne faut pas songer à le consulter. Son esprit n’est pas plus
-avec nous que l’esprit d’un mort.
-
-Arlette frissonna; il étreignit son bras et frissonna à son tour. Ils
-étaient assis tous deux, depuis un instant, sur le banc qui encadrait la
-salle de bal. Les tambourins graves vibrèrent en cadence; le galoubet
-les accompagna de ses notes narquoises--et Victorin et Arlette se
-levèrent aussitôt. C’était une polka. Arlette, selon l’usage, mit
-chacune de ses deux mains ouvertes sur chacune des épaules du jeune
-homme, et lui, passant ses deux bras sous ceux de sa _cavalière_, lui
-plaquait les mains sur les omoplates; et, au milieu des autres, qui
-avaient la même attitude, ils tournèrent par petits sauts légers,
-presque sur place, très lentement, très sérieusement comme tous les
-autres; et, à voix basse, ils «se le comptaient au plus juste». Les
-spectateurs regardaient en silence. On eût dit d’une danse rituelle.
-Plus de rires, plus de conversations; le rythme du tambourin s’entendait
-seul, réglant le bruit des pas sur le sol. La poussière se soulevait par
-larges ondes illuminées de soleil, et l’on eût dit un nuage au milieu
-duquel évoluait, dans un songe, la mystérieuse joie de désirer et
-d’aimer.
-
-
-
-
-X
-
-LE ROI D’ITALIE
-
-
-Entre deux danses, ils se promenaient, bras dessus, bras dessous, autour
-de la salle verte.
-
---Comme je te vois rarement, Arlette! Nous demeurons trop loin.
-
---Écoute, dit-elle, tu sais bien le château de Font-Vive? Il n’est pas
-loin de ta maison. Eh bien, je peux aller, si tu veux, y habiter quelque
-temps. J’ai assez du village et je pensais m’engager comme première
-ouvrière chez la modiste de Gonfaron, car je suis beaucoup adroite, tout
-le monde le dit, et c’est moi-même qui me fais mes robes et mes
-chapeaux.
-
---Ils sont magnifiques! fit l’innocent Victorin en élevant un regard
-émerveillé vers l’édifice que maintenaient sur la tête d’Arlette les
-longues épingles emboulées.
-
---Eh bien, figure-toi, on a dit à la comtesse que j’étais une ouvrière
-remarquable, et elle m’a envoyé, ce matin, Monsieur l’Intendant qui m’a
-dit: «Mademoiselle, Madame la comtesse désire vous parler. Si vous
-pouvez venir. Notre voiture est là qui vous attend». J’y suis allée, mon
-beau. Elle m’offre de «manifiques» appointements... «Mademoiselle,
-qu’elle m’a dit, je serais trop heureuse d’avoir une femme de chambre
-comme vous. Vous aurez de gros gages.» «Madame, que je lui ai répondu,
-mon instruction ne me permet pas de consentir à être domestique; mais je
-suis couturière, et si vous avez besoin d’une couturière-lingère, je
-serai flattée d’occuper chez vous cette honorable situation. Quant aux
-appointements, Madame, nous s’arrangerons toujours.» «C’est surtout
-d’une couturière qui surveille ici la lingerie que j’ai besoin,
-m’a-t-elle répondu, si vous pouvez entrer chez moi dans huit jours, vous
-m’obligerez.» «Madame, lui ai-je dit, je veux consulter ma mère, et je
-vous répondrai dans vingt-quatre heures.» Elle a paru enchantée. Tu
-comprends, Victorin, c’est toi seul que je voulais consulter. Nous
-serions tout près; et, le soir, dans cette saison d’été, je pourrais te
-rejoindre. Il fait si bon, l’été, sur l’aire, dans la paille, sous les
-étoiles du bon Dieu... Avec la comtesse, nous avons causé encore un bon
-moment d’une chose et d’une autre. J’ai compris que si elle me posait un
-tas de questions, c’était pour se rendre compte de mes pensées et juger
-de mon instruction. Alors, je m’appliquais beaucoup. A la fin, je ne me
-rappelle plus à propos de quoi, elle m’a dit, toujours, je crois, pour
-m’éprouver, et savoir si j’étais instruite comme je l’avais prétendu,
-elle m’a dit «Vous avez suivi les leçons à l’école pendant longtemps?»
-«Oui, Madame, j’ai mon certificat d’études, et je pourrais vous réciter
-toute la liste des rois de France.» Elle a souri, de contentement, et
-m’a dit: «C’est admirable... Vous sauriez même peut-être me dire le nom
-du roi actuel qui règne en Italie?» J’ai eu un moment d’hésitation,
-parce que je ne me sentais pas très sûre de moi sur cette question. Puis
-le nom m’est revenu tout en un coup et j’ai répondu: «Oui, Madame, c’est
-Victor Hugo.» La comtesse a paru enchantée de cette réponse plus que de
-toutes les autres. Elle a ri, toujours de contentement... Voilà dans
-quels termes je suis avec cette madame. Et alors, si tu veux, Victorin,
-j’accepterai la situation «manifique» qui m’est offerte chez la
-comtesse. Plus tard seulement je me ferai modiste à Gonfaron, puis à
-Marseille, où, certainement, je gagnerai beaucoup, beaucoup d’argent.
-Qu’en penses-tu?
-
-Elle ajouta:
-
---Quand tu seras décidé à m’épouser, je reviendrai avec une dot.
-
-Elle pensait que la crainte de la voir s’éloigner des Mayons aviverait
-les désirs de Victorin, qu’il aurait peur de la perdre et la supplierait
-de ne pas s’en aller; qu’il se hâterait enfin de conclure mariage contre
-la volonté de ses parents. Toute l’affaire était de se faire épouser par
-ce fils d’une famille riche.
-
-Victorin semblait réfléchir profondément. Tout en causant, ils s’étaient
-éloignés de la salle de bal, et, marchant à pas lents, ils étaient
-entrés sous les grands châtaigniers de la forêt, sur la pente des
-Maures.
-
-L’endroit était imposant. Ces grands châtaigniers, avec leurs troncs
-vénérables, leurs vastes ramures antiques, donnent, par l’ancienneté,
-par le silence et l’ombre, par la fraîcheur, et le jeu des rais de
-soleil sur les feuilles transparentes, une impression d’église, des
-idées hautes et graves. Sans doute est-ce les forêts qui ont inspiré aux
-hommes la pensée d’élever des cathédrales? Ce furent les premiers
-temples; c’est entre les colonnes des futaies, sous la voûte des
-ramures, que nos ancêtres gaulois dressaient leurs autels. De pareils
-lieux sont bons aux amoureux, propices aux chuchotements de leurs
-espoirs, au mystère de leurs rêves d’avenir. Arlette et Victorin
-subissaient inconsciemment l’émotion qui leur venait de la vie des vieux
-arbres; ils étaient là un peu comme des épousés à l’église. Victorin
-réfléchissait toujours. Et, comme il continuait à se taire, le visage un
-peu crispé par l’effort de ses réflexions, son Arlette finit par
-murmurer:
-
---Eh bien, Victorin, que penses-tu de ce que je viens de te dire?
-
-Gravement, il révéla d’un mot la profondeur de sa méditation.
-
---Je suis là à me penser, dit-il, que tu t’es peut-être trompée, et que
-le roi d’Italie, c’est Victor-Emmanuel.
-
-Elle pinça les lèvres, un peu blessée.
-
---Si je m’étais trompée, répliqua-t-elle, la comtesse n’aurait pas
-exprimé sa satisfaction comme elle l’a fait. Elle riait de plaisir, je
-te dis, mon beau, et c’est ta mémoire à toi qui est en faute.
-
-Il se sentit confondu. Et puis, après tout, cela lui était égal! on ne
-se promène pas, sous les vieux châtaigniers, avec une jolie fille pour
-ne parler que du roi d’Italie. Il la regarda, eut un éblouissement de
-jeunesse; il pressa contre lui Arlette frissonnante; et tandis que, noyé
-dans la joie de vivre, il appuyait ses lèvres sur les paupières aux
-longs cils de la jeune fille que ses prétentions n’empêchaient pas
-d’être jolie, elle murmurait, extatique:
-
---Pas Victor Emmanuel, non; Victor Hugo, je sais bien, moi.
-
-Le picatéou riait dans les bois.
-
-
-
-
-XI
-
-LA FAMILLE FAIT LA PATRIE
-
-
-Le bal était fini. Les tambourins ne résonnaient plus. Les chants
-avaient cessé. Les étrangers étaient repartis. Victorin allait regagner
-sa maison lorsque Arnet, qui le rencontra, lui dit:
-
---En rentrant à ta maison passe chez Augias, ami Victorin; il te veut
-parler.
-
-Victorin se rendit chez le vieil instituteur.
-
-Pendant ce temps, le père Bouziane s’occupait de préparer l’avenir de
-Victorin tel qu’il le désirait.
-
-En vue de ce projet, les Bouziane avaient invité pour le soir les
-Revertégat. On souperait ensemble, puis on reconduirait les Revertégat
-jusqu’à mi-chemin de chez eux, sous les étoiles d’été, après avoir fait
-un peu de veillée. Et ainsi, les jeunes gens, Martine et Victorin,
-pourraient se parler. La bonne nature travaillerait, comme de juste,
-pour le mieux, au désir des parents.
-
-La porte du vieil instituteur était ouverte. Néanmoins, Victorin heurta
-discrètement.
-
---Entrez, cria Augias... Ah! c’est toi, Victorin! Je suis content de te
-voir. Je constate avec plaisir que tu n’as pas oublié ma leçon
-d’autrefois. Tu sais? ma dictée qui était une leçon de morale civique,
-_Charbonnier est maître chez lui._ Le domicile est sacré. Chacun, dans
-sa maison, est son roi. C’est là, mon garçon, qu’on s’appartient tout
-entier. Et de ce royaume, on a le droit de jouir à sa volonté, quand on
-respecte ce même droit au seuil de tous les autres citoyens.
-
-Il développait un de ses thèmes favoris, le bon vieux maître; et il
-ajouta, comme pour lui-même:
-
---Je ne sais pas pourquoi nos livres d’école ne touchent pas à ces
-sujets, n’enseignent pas le respect du domicile, et de tous les droits
-d’autrui, lequel respect, par un juste retour, attire sur les nôtres le
-respect de chacun. Nous enseignons les lois du calcul--mais pas assez
-les lois morales. Il y en a pourtant d’inflexibles, de nécessaires.
-
-Il marmonnait, semblant se parler à lui-même; c’est qu’il songeait à son
-fils; et il soupira profondément.
-
-Il conclut enfin:
-
---Et si l’on parle de ces choses aux enfants, c’est sans y mettre
-l’émotion qu’il faut, sans essayer d’en faire comprendre l’esprit,
-l’importance véritablement sacrée. Victorin, fit-il brusquement,
-pourquoi ne veux-tu pas suivre les conseils de ton père?
-
-Victorin fronça le sourcil; et, bien qu’il eût compris, il répliqua:
-
---Quels conseils?
-
---Il ne veut pas d’Arlette pour sa bru.
-
---Et moi, dit Victorin avec fermeté, je la veux pour ma femme. C’est mon
-affaire, je pense.
-
-Le conflit s’affirmait fortement. La lutte était déclarée entre les deux
-droits, le droit moral du père et le droit légal du fils.
-
---Tu défends ton plaisir et ton père défend tes intérêts, voilà la
-différence; tu défends ton plaisir du moment, et ton père, le bonheur de
-toute ta vie.
-
---Mon père défend son caprice. J’épouserai Arlette, c’est mon droit; mon
-père ne peut pas m’empêcher d’aimer qui j’aime.
-
---Il peut essayer de t’arrêter au moment où il croit que tu vas faire
-une sottise dont tu souffriras un jour. C’est son droit et c’est son
-devoir. Ton émotion de jeunesse t’entraîne et t’aveugle. Tu cherches
-avant tout ta satisfaction du moment. Et c’est parce qu’il n’est pas
-troublé, lui, comme tu l’es par ta jeunesse, qu’il juge sainement tes
-actions. Il a maintenu la famille Bouziane. Il ne veut pas que tu la
-détruises en y faisant entrer une fille qui n’est pas de sa race
-moralement. Elle n’est pas même du terroir. Il est dans son rôle de
-père, qui est de te guider pour ton bien.
-
---Qu’il me laisse tranquille, dit Victorin d’un air farouche. Qu’est-ce
-qu’on doit à son père? Est-ce pour mon intérêt qu’il m’a mis au monde?
-Il n’y pensait guère à ce moment-là! il ne pensait qu’à son plaisir.
-
-Augias eut un grand mouvement de révolte, une colère intérieure. Ainsi
-ce brave Victorin, ce paysan, fils de paysans aux mœurs traditionnelles,
-était infecté du poison moderne, qui est d’origine tudesque. Il
-méprisait et insultait l’autorité, ou, plus simplement, l’expérience
-paternelle; il faisait pis encore: il niait la sincérité et la
-légitimité du conseil affectueux.
-
---Malheureux! cria le vieux maître, ne vois-tu pas que tu es coupable,
-toi, de ce que tu reproches à ton père injustement? Car, lui, en
-choisissant sa femme, il l’a prise dans des conditions qui promettaient
-à leurs enfants tout le bonheur possible ici-bas. Tandis que, toi, as-tu
-pensé à l’avenir que tu promets aux enfants d’une Arlette?
-
---Qu’est-ce qu’elle vous a donc fait à tous, cette pauvre Arlette?
-Qu’a-t-elle fait à mon père?
-
---Ce qu’elle nous a fait? dit gravement Augias; ce qu’elle lui a fait, à
-ton père? Ceci: qu’elle méprise la terre! Tout est là. Elle lui préfère
-les mauvais livres et les journaux. Et pourtant, poursuivit le vieil
-instituteur, qu’y a-t-il de plus beau que de posséder un morceau de
-cette boule du monde sur laquelle nous vivons, et d’en tourner et
-retourner le sol, pour en faire sortir ce qui nourrit et ce qui fait la
-joie: le pain et le vin?
-
-Un rayon d’enthousiasme brillait dans le regard du vieil homme.
-
---Le paysan, poursuivit-il, est vraiment l’homme dont aucun des autres
-hommes ne peut se passer. As-tu réfléchi à cela, Victorin? et que la
-terre est à lui plus qu’à personne autre? Il devrait le savoir et y
-penser chaque jour, pour être fier de son sort. Mais non; voilà qu’une
-rage vous prend tous d’aller dans les villes! Vous voulez qu’on vous
-appelle _ouvriers agricoles_; ou de cet autre nom: _travailleur de
-terre_: comme si le mot de _paysan_ n’était pas un plus beau titre! Vos
-bastides, où n’habite qu’une famille, prennent l’air pur et la lumière à
-pleines fenêtres; et, même au fond de vos intérieurs, vous buvez la
-lumière et l’air à pleins poumons; et, malgré tous ces avantages, qui
-sont grands, vous rêvez d’habiter une mansarde dans des maisons à sept
-étages, ces maisons qu’avec Arnet on peut dire faites de caisses
-entassées, de cages superposées. Les façades y voient les fenêtres de
-leurs vis-à-vis; le derrière de ces maisons regarde des cours, obscures
-à midi comme des puits! Et quoi encore? Ah! Le chapeau mou vous gêne; il
-vous en faut un bien dur, et des vestes avec des pans inutiles, des
-manières de jupons comme aux femmes. Et à nos filles, il faut de la
-toilette! Elles ont appris à lire. A quoi ça leur sert-il? A acheter des
-journaux de modes. D’après les images de ces journaux, elles peuvent
-copier les toilettes des belles madames dont elles se moquent parce
-qu’elles les jalousent. Mais, mon pauvre Victorin, sais-tu qu’une femme
-qui aime la toilette fait le malheur d’une maison même riche? Alors,
-quel bonheur peut-elle donner à des gens comme toi, qui, sans être
-pauvres, n’ont pas des cent et des mille; et qui, chaque jour, doivent
-travailler pour vivre? Ton père a raison cent mille fois! Fils
-d’antiques roturiers, il est beau de simplicité et d’honnêteté, dans son
-monde de paysans utiles au pays; il est Bouziane comme son voisin est
-Colbert dans son château. Moralement, l’un vaut l’autre, à condition
-qu’ils comprennent, l’un et l’autre, par où ils se peuvent estimer et
-aimer, et par quels liens ils sont attachés pour faire ensemble, même
-quand ils y travaillent différemment, la force et l’honneur du pays.
-Épouse Martine, Victorin, suis le conseil de ton père; l’amour et la
-jeunesse ne prévoient rien; mais l’expérience des pères est là pour les
-avertir. Ce n’est pas sa pauvreté, certes, qui parle contre ton Arlette,
-c’est sa paresse et sa frivolité. Ta maison, que tu veux prospère, elle
-te la démolira. Tout ton travail de chaque jour ira se perdre, inutile,
-chez les marchands de fanfreluches. Nous en connaissons tous, de ces
-Arlettes, dont la famille se prive d’une nourriture saine et abondante,
-pour arriver à leur payer leurs talons en échasses et leurs chapeaux
-hérissés de baïonnettes. Vois-tu, Victorin, chacun de nous doit songer à
-son pays. Une famille qui se détruit, c’est une pierre de l’édifice qui
-s’émiette et prépare la ruine de l’ensemble. Quand, aujourd’hui, on
-nomme avec respect les Bouziane des Mayons--c’est la petite cité qu’on
-respecte; et, en elle, la terre de Provence; et, en celle-ci, le terroir
-de France... Mon brave Victorin, tu as été un de mes plus dociles et de
-mes plus intelligents écoliers: il est impossible que tu ne me
-comprennes pas. Dis-moi que tu me comprends.
-
-Victorin baissa la tête.
-
---Pardonnez-moi, monsieur Augias, mais j’ai fait des promesses, je ne
-suis plus libre. Ne me tourmentez pas davantage... Je vous promets de
-réfléchir à vos paroles. Je sais que vous me parlez pour mon bien.
-
-Il se retirait vers la porte, à reculons, en saluant gauchement, très
-troublé et malheureux.
-
---Tu réfléchiras.
-
-
-
-
-XII
-
-UN SOIR D’ÉTÉ SUR L’AIRE
-
-
-Toute l’éloquence de maître Augias avait été, semblait-il, dépensée en
-pure perte; car, en vérité, elle n’avait rien changé aux résolutions de
-Victorin. Elle ne les avait même point ébranlées. Pourtant, il n’y a pas
-de discours qui soient perdus. C’est quelquefois à longue échéance,
-après des années, qu’une parole oubliée se réveille en nous et détermine
-un acte, qui peut-être importe au monde. L’effet du discours de M.
-Augias, malgré le «je vous promets de réfléchir» qui était de simple
-politesse, paraissait avoir été nul. Ce discours détermina pourtant, une
-heure plus tard, l’attitude de Victorin vis-à-vis de Martine et des
-Revertégat, qu’il trouva chez lui. C’est en songeant à ce que venait de
-lui dire son vieux maître que, sans rien vouloir changer à ses projets,
-Victorin se dit qu’il était convenable de faire bon visage aux parents
-de Martine, et d’être, en leur présence et en présence du père Bouziane,
-aussi aimable envers elle qu’il avait cru pouvoir l’être le jour de la
-chasse aux cigales. Ainsi, sans qu’il s’en doutât, il entretenait chez
-eux une illusion dont la force se dresserait contre lui dans la lutte à
-venir.
-
-Dans l’après-midi, deux heures auparavant, lorsque Martine était arrivée
-avec ses parents, la mère Bouziane l’avait prise à part un moment, sous
-le prétexte de lui montrer une vache achetée la veille; et, dans
-l’étable, elle lui avait dit:
-
---Martine, ma belle, nous sommes malheureux, Bouziane et moi, parce que
-Victorin, qui t’a toujours aimée, depuis le temps, où, tout petits, vous
-jouiez ensemble, a été détourné de toi par cette gueuse d’Arlette. Et
-ç’a été juste au moment où nous calculions, son père et moi, qu’il se
-déclarerait à nous comme ton fiancé. Il t’aime toujours bien; mais
-l’autre l’attire avec des manigances. Est-ce que tu ne deviendrais pas
-volontiers sa femme, toi?
-
---Volontiers, dit Martine, il est si brave!
-
-La mère Bouziane embrassa Martine. Elle était émue, et fit silence un
-moment.
-
---Eh bien, alors, défends-toi, dit-elle, défends-le, que nous te
-soutiendrons. On t’aime beaucoup ici. Et puis on sait quelle bonne
-travailleuse tu es, forte et courageuse, de bonne volonté autant qu’un
-homme; et que tu ne laisseras pas tomber notre bastide, la vieille
-maison des Bouziane, qui est honorée de tout le monde aux Mayons, et
-bien plus loin dans la contrée.
-
---Que je me défende? dit Martine. Et que puis-je faire, pauvre de moi?
-
---Un peu de coquetterie n’est pas un mal, dit la mère Bouziane.
-Agace-le, des fois. Qu’il en vienne à te comparer à cette Arlette de
-malheur, une maigrichonne, une mesquine, qui n’a jamais porté que le
-poids de son ombrelle. Je n’ai pas à dire à une jolie fille de quelle
-manière elle doit s’y prendre, et comment on regarde un jeune homme,
-quand on veut l’emmasquer (ensorceler) d’amour.
-
---Pour ça, dit Martine en riant, je ne veux pas m’en charger; je crois
-bien que j’y serais trop maladroite et ridicule. Il faudrait, des fois,
-le dimanche, quitter mes bons souliers qui sont faits pour nos chemins
-pleins de pierres, et mettre des escarpins; et puis, me relever une robe
-trop longue en la prenant à poignée comme j’en ai vu des fois; il
-faudrait avoir des chapeaux avec, dessus, des queues de dindons; car je
-crois bien que c’est cela qui lui plaît, à ce nigaud de Victorin. Mais
-me voyez-vous déguisée ainsi? Ah! misère de moi! quelle caricature! non,
-ma foi, je ne pourrais pas.
-
-Et, devant l’image qu’elle évoquait, Martine éclata de rire, montrant
-toutes ses belles dents blanches. Elle riait si fort que sa gaieté fit
-sourire la grave maman Bouziane.
-
---Ah! Martine! s’écria-t-elle, quel trésor nous aurions en toi! Ne nous
-abandonne pas, fillette; je ne t’en dis pas davantage.
-
-Martine redevint sérieuse:
-
---Misé Bouziane, je ne peux pas me changer par politique. Il faudra que
-Victorin me veuille telle que je suis, et me le dise. Ah! alors, alors
-oui, que je saurai lui répondre. Pourquoi c’est vrai que je l’aime; mais
-ce n’est pas aux filles à parler premières. Et quand bien même ce serait
-la mode, moi, voyez-vous, je ne pourrais pas! Comme ma mère, qui m’a
-élevée, et comme vous, je suis d’ancien temps.
-
-Et, tout juste comme maître Augias avait dit à Victorin, misé Bouziane
-dit encore:
-
---J’ai parlé pour le bien de tous. Tu réfléchiras.
-
-Et, tout comme Victorin ne s’était pas cru influencé par le discours de
-maître Augias, de même Martine ne se doutait guère qu’elle venait de
-recevoir une suggestion à laquelle, tôt ou tard, elle obéirait.
-
-En effet, à l’arrivée de Victorin, c’est rendue forte inconsciemment par
-les paroles de la mère qu’elle accueillit le fils avec un sourire et des
-regards qui, sans être voulus, étaient plus féminins qu’à l’ordinaire.
-
-Et comme, ayant aperçu, sur le chemin, Victorin encore un peu éloigné,
-elle avait couru vers lui, il n’avait pu s’empêcher de lui dire:
-
---Qu’est-ce qui t’arrive de si heureux aujourd’hui? Tu parais toute en
-bonheur. C’est pourtant là-bas qu’était la fête; pourquoi n’y es-tu pas
-venue?
-
-La belle fille se ressaisit:
-
---Des fêtes où il y a tant d’hommes des villes, je ne les aime pas
-beaucoup, dit-elle aussi froidement qu’elle le put.
-
-Et, parlant comme malgré elle, elle s’entendit prononcer ces paroles
-qu’elle aurait voulu reprendre aussitôt:
-
---Et puis, pour te voir danser avec une Arlette, tu sais... Ce n’était
-pas la peine de me déranger.
-
-Il éprouva comme un petit choc au cœur. Et, charmé dans son orgueil
-d’homme:
-
---Est-ce que tu serais jalouse? fit-il en souriant.
-
---Jalouse, moi? d’une Arlette? Ah! bien non; mais j’ai pour elle tout
-juste les sentiments que sentent à son endroit tes père et mère.
-Demande-leur si ça leur ferait plaisir à eux de te voir danser avec Mlle
-Arlette des Mayons?
-
---Et comment sais-tu que j’ai dansé avec elle? fit Victorin très amusé.
-
---Je n’en savais rien quand je l’ai dit; je le sais maintenant que, par
-ta réponse, tu me l’apprends toi-même. Et ce n’était pas difficile à
-deviner.
-
-Ainsi causant de bonne amitié, ils revenaient vers la maison.
-
---Et alors, jeunesses? cria le père Revertégat, vous vous le comptez au
-plus juste? Beau temps, où vos père et mère étaient comme vous! Allons,
-venez vous mettre à table. Le lièvre, c’est ma chasse, et les perdreaux,
-celle de Bouziane. La salade fère sent bon l’aïé; et l’on se passera de
-soupe, vu qu’avec tout le reste, il y aura de quoi se remplir le ventre
-à faire péter la courroie.
-
-La table était dressée dehors sous les mûriers.
-
---De la soupe, dit misé Bouziane, je n’en ai fait que pour le
-grand-père. Déjà il l’a mangée. S’il manque une aile à l’un des
-perdreaux, ne vous étonnez pas, c’est lui qui s’en est régalé. Un verre
-de notre vieux vin par-dessus, et il s’est rendormi, le grand-père, avec
-l’air d’un bienheureux.
-
-Par une ruse de femme, misé Bouziane avait pris soin de séparer à table
-les deux jeunes; en sorte qu’ils commencèrent bientôt à se désirer
-d’être un peu seuls; et, dès le repas fini, tous deux s’en allèrent hors
-de l’abri des vieux mûriers, sur l’aire, encore toute luisante de
-pailles entassées, sous le grand plafond d’azur noir piqué d’étoiles qui
-faisait dire à Victorin:
-
---Si on ne dirait pas qu’on regarde un grand crible à travers lequel on
-verrait trembloter un grand feu.
-
-Pendant qu’ils s’éloignaient, les Revertégat et les Bouziane clignèrent
-des yeux les uns vers les autres, mais ils continuèrent à parler d’autre
-chose.
-
-Tout à coup:
-
---Chut! fit Revertégat.
-
-A peu de distance, assise sur la paille, dans l’aire, Martine s’était
-mise à chanter:
-
- Le jeune et beau leveur de liège,
- Par les bûcherons écouté,
- Apprit l’art du chant sans solfège
- Comme les cigales d’été.
-
-Et Victorin, auprès d’elle, répondait à sa chanson:
-
- Tous ceux que la gloire émerveille,
- Un jour par elle sont trahis.
- Cigalous a revu sa vieille
- Et son vieux, et son beau pays;
- Mais il a trop souffert, pechère,
- De son mal, amour et misère;
- Et, le lendemain du retour,
- Aux bras du père et de la mère,
- Il est mort en chantant l’amour.
-
-Les deux voix étaient fraîches, pleines, et montaient dans l’air calme
-vers les étoiles. Au refrain, les deux jeunes gens chantèrent ensemble:
-
- Et dans le ciel, le ciel d’un été qui flamboie,
- L’esprit de Cigalous doucement est monté;
- Le peuple entier des cigales en joie
- L’emporta dans l’azur d’un éternel été!
-
---C’est joli, tout de même, ces deux voix mariées, disaient les
-Revertégat et les Bouziane.
-
-De nouveau, les deux couples des parents échangèrent un malicieux regard
-d’intelligence.
-
-Et, là-bas, sur l’aire, quand elle eut chanté seule son dernier couplet,
-Martine, comme alanguie, dans la tiédeur de la nuit, sous la caresse
-d’une brise chargée de la senteur des pinèdes, se renversa sur la paille
-rafraîchie de rosée. Un singulier bien-être détendait son corps souple.
-L’éternel amour sortait de toutes les choses, avec la chaleur que,
-depuis l’aurore, elles avaient bue à longs traits. La terre ardente
-exhalait l’esprit du jour; quelque chose de plus fort que toute volonté
-humaine pénétrait la chair des deux jeunes créatures. Victorin, en ce
-moment, n’aimait pas Martine plus qu’il n’aimait Arlette; mais il aimait
-la vie impérieuse, et il la ressentait mieux qu’au bal tout à l’heure,
-parce qu’il était sous la magie de la saison et de l’heure.
-
-Alors, comme Martine, immobile, subissait le même enchantement, il
-s’étendit à son tour sur les pailles bruissantes, il en prit une, et,
-rampant avec lenteur vers la jeune fille, le bras tendu, du bout de la
-paille frémissante, il lui caressa les cheveux.
-
-Cette caresse la fit frissonner toute. D’un bond, elle se leva toute
-droite et s’encourut vers la maison.
-
---Eh bien, Martine, vous avez chanté comme deux anges! Et le chanteur,
-qu’en as-tu fait?
-
---Il est là qui vient, je pense, dit-elle avec calme.
-
-Pour la troisième fois, les parents échangèrent un joyeux regard de
-complicité.
-
-
-
-
-XIII
-
-L’INSTITUTEUR ET LE PRÊTRE
-
-
-Maître Augias était le correspondant d’un journal de Marseille. Et M. le
-curé, celui d’un journal religieux qui se publiait à Aix-en-Provence. M.
-le curé n’avait pas assisté au banquet des _Amis de Maurin_; mais cette
-fête l’intéressait et il avait prié maître Augias de lui en communiquer
-le compte rendu. C’est pourquoi, le lendemain du banquet, l’ancien
-instituteur se rendit chez le curé. Les deux hommes s’estimaient et ne
-s’en cachaient point.
-
-Chez M. le curé, maître Augias trouva un visiteur, à qui, dès son
-entrée, il fut présenté en ces termes.
-
---Monsieur le Doyen, j’ai la satisfaction de vous présenter Monsieur
-Augias qui fut autrefois instituteur aux Mayons. Il jouit ici de la
-considération et de la sympathie générales. Monsieur Augias est un des
-rares citoyens de France qui comprennent qu’on peut être prêtre sans
-être clérical, le cléricalisme n’étant, à ses yeux, que l’intrusion du
-prêtre dans la politique.
-
-Le doyen tendit la main à maître Augias. Le curé nomma le doyen:
-
---Notre doyen, Monsieur Delmazet, curé de Z... et, par conséquent, notre
-voisin.
-
-Tout de suite, maître Augias exprima la crainte qu’il avait de déranger
-les deux prêtres; il manifesta l’intention de se retirer.
-
---Je reviendrai, dit-il après s’être excusé. Je reviendrai dans un autre
-moment, monsieur le curé, vous conter les incidents de la fête
-littéraire d’hier.
-
-Le curé se mit à rire:
-
---Le banquet de Maurin, dit-il, était installé sous les fenêtres de
-l’école, et votre jeune confrère, notre instituteur, m’avait invité à
-prendre place dans une salle du rez-de-chaussée, d’où, à travers les
-persiennes, j’ai pu entendre les joyeux et savoureux discours des _Amis
-de Maurin_. La présence de plusieurs dames m’assurait, par avance, la
-convenance des propos.
-
---Il ne faudrait pas toujours s’y fier, dit maître Augias; comme le
-latin, le provençal, dans les mots, brave quelquefois l’honnêteté. Et
-vous vous exposiez à en entendre de salées.
-
---Il faut croire qu’on se les racontait à voix basse, car je n’ai rien
-perçu de tel. Ce que j’ai entendu n’était que bonne et loyale gaîté.
-
-Il y eut un petit silence, après lequel M. le curé dit tout à coup:
-
---Permettez-moi de vous parler d’un sujet qui vous est pénible, monsieur
-Augias: j’ai entrevu votre fils hier.
-
-Augias eut un petit mouvement de défense instinctive. Le curé se hâta
-d’ajouter:
-
---Croyez que ce n’est ni étourderie ni indiscrétion si je vous parle de
-lui en présence de monsieur Delmazet; c’est pure sympathie, Monsieur.
-Soyez sûr que si monsieur Delmazet ou moi pouvons vous être utiles en ce
-qui concerne ce jeune homme, nous le ferons de grand cœur.
-
-M. Augias remercia du regard M. Delmazet, qui lui répondit par un bon
-sourire.
-
---Vous avez donc un fils, Monsieur, et quelque sujet, dit-il, d’être
-mécontent de lui? Quel âge a-t-il?
-
-Maître Augias, mis en confiance, s’expliqua et conclut:
-
---J’étais un intransigeant autrefois, monsieur l’abbé; je faisais de la
-politique ma préoccupation principale; et, persuadé que la présence d’un
-prêtre dans une petite commune, mettait journellement la république en
-danger, je me serais cru déshonoré si j’avais permis à mon enfant de
-recevoir d’un prêtre une leçon de morale. Je lui en donnais moi-même
-cependant d’une façon attentive et suivie. Dans mon école jamais
-l’enseignement moral ne fut négligé, mais mon fils n’en profita point.
-La morale laïque est-elle décidément impuissante à combattre avec
-efficacité les mauvais penchants? je le crois par moments, messieurs; et
-cette pensée afflige ma vieillesse, car j’étais et je suis encore un
-positiviste convaincu. Mais si la morale telle que nous l’enseignons ne
-peut parvenir à former un honnête homme, que deviendra mon pays?
-Serons-nous condamnés à subir la fin lamentable des nations décadentes,
-et condamnés sans ressource?
-
-M. Delmazet prit la parole:
-
---Vous savez bien, Monsieur, qu’une morale révélée et appuyée par les
-sanctions divines ne peut être que la nôtre, et qu’elle a, de toute
-évidence, une incomparable puissance; mais les principes qu’elle
-enseigne ne sauraient devenir de mauvais principes dès qu’on ne les
-enseigne pas comme révélés et soumis aux sanctions du surnaturel. La
-morale chrétienne servie par des hommes qui ont le malheur de ne plus
-croire, reste la vraie morale et demeure la vérité bénie. Moins active à
-coup sûr, moins facile à imposer, elle n’en est pas moins la source des
-plus hautes vertus humaines qui peuvent être héroïques sans être
-saintes. Et puisque vous souffrez d’une manière touchante à l’idée seule
-que vous avez peut-être donné à votre fils un enseignement imparfait, si
-vous en jugez par les résultats, ma conscience, Monsieur, m’oblige à
-vous rappeler que la morale religieuse, pas plus que la vôtre, n’est
-sûre de transformer les âmes qu’elle s’efforce de diriger dans les voies
-de Dieu. Jésus, notre divin maître, a répondu d’avance à vos inquiétudes
-comme il a répondu à toutes les misères, à toutes les angoisses. Il a
-parlé du bon grain qui, tombant dans une terre favorable, lève vite et
-fructifie bien, tandis que, tombé sur le rocher ingrat, il périt sans
-multiplier et même sans germer. Oui, que certaines natures d’enfant
-soient ingrates comme le rocher, et incapables de produire le bien,
-c’est un triste mystère en présence duquel le prêtre demeure souvent
-navré comme vous l’êtes.
-
-Maître Augias saisit la main que lui tendait le prêtre et la serra avec
-émotion.
-
---Je suis un libéral, monsieur Augias, un fils de paysans, et, pour tout
-dire, un homme de théorie républicaine, c’est-à-dire un homme qui rêve
-de voir le gouvernement de la nation aux mains des plus intelligents et
-des plus honnêtes.
-
---Ce fut aussi mon rêve, murmura le vieil Augias.
-
-M. Delmazet continua:
-
---Il est fâcheux qu’en haine du cléricalisme vos confrères aient perdu
-l’habitude de prononcer le nom du Dieu des chrétiens. C’est un usage qui
-passera, car ce nom représente le mystère qui nous entoure de toutes
-parts et auquel l’homme ne saurait échapper puisqu’il vit et meurt
-malgré lui. En attendant, vous êtes tous chrétiens par le meilleur de
-vous-mêmes, apporté en vous par des générations de chrétiens. Si donc,
-Monsieur, vous avez sur tel ou tel de vos collègues, les instituteurs,
-une influence, si petite soit-elle, mettez-la au service de la vérité
-sociale essentielle; à savoir que, sans unité morale, les nations vont à
-la décomposition et à la ruine. Il faut que la France reste elle-même,
-c’est-à-dire qu’elle défende les idées de justice, de charité, de
-tolérance. Allez donc et enseignez l’essentiel de la morale évangélique,
-même si vous ne nommez pas Celui qui en est pourtant le fondateur
-historique. C’est à nous, prêtres, de compléter votre œuvre si nous le
-pouvons; et nous le pourrons si nous nous en montrons dignes, si nous
-renonçons à lutter contre votre œuvre, si nous nous faisons, sans vous
-et cependant avec vous, les collaborateurs de Dieu. Nous apprendrons aux
-enfants, au sortir de l’école, que votre morale est la nôtre, mais que,
-pour nous, elle a d’autres soutiens encore que l’estime ou la
-réprobation du monde. Car votre morale a des sanctions, en effet; je
-viens de les nommer. L’universelle réprobation atteint, tôt ou tard,
-ceux qui se mettent hors la loi du monde moral chrétien. Elle a, de
-même, un fondement humain, votre morale sans révélation: c’est la
-nécessité de vivre parmi les hommes. Comment vivre parmi les hommes sans
-consentir au travail, qu’il soit intellectuel ou manuel; sans consentir
-la mutualité des services, c’est-à-dire la fraternité, ne fût-elle
-qu’économique; sans accepter enfin la notion de bonne foi et celle de
-dévouement? La nécessité de ces vertus, sans lesquelles tout s’écroule,
-voilà le fondement suffisant de la morale sociale purement humaine.
-Prêchez-la, Monsieur; nous nous efforcerons d’y ajouter, nous, prêtres,
-selon nos moyens, quelque chose de la lueur divine qui vous effleure à
-votre insu.
-
-Il semblait à maître Augias qu’une douce clarté, en effet, celle dont
-parlait le bon prêtre, pénétrait en lui comme une consolation et une
-espérance.
-
-Il passa sur son front, puis, furtivement, sur ses yeux, une main qui
-tremblait un peu.
-
-Mis en confiance définitive, il murmura:
-
---Les prêtres ont eu des torts, Monsieur; ils se sont trop occupés des
-choses du siècle, selon l’expression ecclésiastique.
-
---On s’efforce vers un idéal qu’on n’atteint pas toujours, dit le
-prêtre; tous les hommes en sont là. Leurs forces trahissent leurs plus
-nobles volontés.
-
---Nous autres alors, dit Augias, qui, à vos yeux, sommes couverts de
-péchés, et qui n’avons pas le caractère sacré qui ajoute quelque chose
-de plus respectable à toutes vos paroles, comment serons-nous écoutés?
-Nos enfants même nous reprocheront un jour nos moindres défaillances et
-s’en autoriseront pour excuser les leurs.
-
---Nous leur enseignerons qu’ils n’ont pas à juger les parents, monsieur
-Augias.
-
---Nos fautes réelles, dit M. Augias, nous gêneront quand il nous faudra
-prêcher à nos enfants des vertus que nous n’avons pas.
-
-M. Delmazet réfléchit un instant.
-
---Le pécheur, dit-il enfin, répondra: «Faites ce que j’enseigne, non ce
-que je fais.» Et il a le devoir d’ajouter avec contrition que c’est
-précisément pour avoir péché, c’est pour s’être trompé, qu’il peut,
-mieux parfois que de plus sages, dénoncer l’erreur et montrer combien
-elle est pernicieuse. Où en serait le monde, si l’expérience des
-pécheurs n’avait pas le droit d’affirmer le bon et le juste?
-L’expérience n’est pas la sagesse, mais elle sait reconnaître,
-quelquefois mieux que la sagesse théorique, les bienfaits de la vertu
-réalisée. Croyez-moi, monsieur Augias, nous serons bien forts si nous
-nous unissons pour faire des générations de braves gens! Mais, pour
-cela, il faudrait que l’école primaire fût chargée d’un autre
-enseignement que celui de l’arithmétique et de la géographie. Il
-faudrait que l’instituteur fût vraiment et surtout un professeur de
-morale, un éducateur national. Je crois avoir compris que le maître,
-dans vos écoles, ne donne que peu de temps à la surveillance des
-caractères, à la formation des caractères; c’est pourtant ce qui importe
-par-dessus tout. Si cela lui plaît, il peut se dispenser d’enseigner
-autre chose que les éléments des sciences. Il y a pourtant une morale
-sociale qui est de nécessité; et, quand on veut être libre, il faut
-apprendre à accepter librement les disciplines nécessaires, et savoir
-qu’on a des devoirs précis envers le corps social, puisqu’on reçoit de
-lui toutes les commodités de la vie, à quelque rang qu’on se trouve
-placé. Vos efforts individuels sont touchants, mais, étant isolés, ne
-peuvent pas grand’chose. Il faudra bien qu’un jour la République
-apprenne aux enfants les disciplines consenties qui assurent seules les
-vraies libertés.
-
-M. Augias avait écouté religieusement; il soupira et dit:
-
---Cela viendra peut-être, Monsieur. En attendant, permettez-moi de vous
-remercier de vos paroles; je sors d’ici avec un peu plus de courage et
-de bonne volonté qu’au moment où j’y suis entré. Si vous revenez rendre
-visite à M. le curé, je le prie instamment de vouloir bien m’en faire
-prévenir. Je serai si heureux de vous entendre encore! Au revoir,
-Messieurs.
-
-Il sortit et regagna son logis.
-
-Arnet, qui le rencontra, ne put s’empêcher de lui dire:
-
---Vous avez l’air de sourire aux anges, maître Augias?
-
---Voyons, mon brave Arnet, je vous ai vu causer parfois, vous, le
-républicain rouge, avec M. le curé; que pensez-vous de lui?
-
---C’est un brave homme, dit Arnet sans hésiter.
-
---Et des curés, en général, qu’en pensez-vous? Sans plaisanter, Arnet,
-les croyez-vous inutiles?
-
-Le visage d’Arnet refléta un instant la gravité de la question; il garda
-d’abord le silence, puis tout-à-coup:
-
---Qui sait? dit-il. Et il ajouta: «Il faut de tout pour faire un monde».
-
---Vous ne croyez pas si bien dire, mon vieil ami!
-
-
-
-
-XIV
-
-LE CHAPITRE DU CHAPEAU
-
-
-Arlette était femme de chambre chez la comtesse; et elle disait, en
-réponse aux questions indiscrètes sur la situation qu’elle occupait au
-château:
-
---Madame la comtesse avait besoin d’une collaboratrice dévouée pour les
-ouvrages de lingerie et elle m’a jugée digne de cet emploi de confiance.
-
-Arlette ne garda pas longtemps cet emploi de confiance.
-
-Arlette collectionnait les idées fausses, qu’elle empruntait aux livres
-et aux sots indistinctement, et qu’elle faisait siennes.
-
-Arlette ignorait que le costume prend son pittoresque et sa beauté de
-son appropriation au milieu où il est porté. Arlette n’avait pas le sens
-du ridicule.
-
-Arlette donc mettait des escarpins à rubans pour marcher dans les
-sentiers pierrailleux; et des robes longues pour les traîner sur la
-poussière des grand’routes.
-
-Arnet l’avait maintes fois galégée à ce sujet:
-
---La mode viendra un jour pour les braconniers comme moi, petite,
-d’aller chasser le sanglier avec le «calitre» (chapeau haut de forme)
-sur la tête, tu verras! Ce sera magnifique. Seulement le calitre serait
-plutôt un chapeau pour la chasse aux lions, pourquoi on leur ferait
-peur.
-
-Mais Arlette voulait voir dans ces propos la jalousie basse du vieux
-chasseur, à qui les raffinements de toilette étaient interdits, et pour
-cause.
-
-Arlette n’avait jamais entendu dire, même à l’école, que l’association
-humaine est établie sur l’échange des services; et que, privée du
-travail de toutes les autres, chaque créature ne saurait avoir aucun des
-avantages dont elle jouit en société; que, par conséquent, elle doit en
-échange un certain travail, un effort; et que chacun de nous tire sa
-noblesse morale de cet effort même et de ce travail. Chacun paie les
-avantages que lui procurent l’effort, le travail d’autrui. La dignité
-interdit la paresse. Riche ou pauvre, qui échappe à la contribution
-générale, nécessaire, trahit le groupe, n’est qu’une vie parasitaire.
-C’est dans le cœur des écoliers qu’il faudrait faire entrer ces vérités.
-Si l’école formule ces choses, c’est trop souvent sans nul souci d’en
-faire arriver à la mémoire du cœur le sens profond, émouvant. En sorte
-qu’Arlette les ignorait. Bien plus, elle considérait la nécessité de
-travailler comme une humiliation, une véritable dégradation!
-
-Le travail manuel surtout lui semblait presque avilissant. Mais qui lui
-aurait pu dire, et en termes assez simples pour être compris d’elle,
-qu’il est le plus nécessaire, étant à l’origine de la vie; et que les
-plus nobles travaux sont ceux qui comportent une lutte directe et
-constante contre les choses et les éléments hostiles.
-
-Les plus vieux maçons pourtant savent dire encore:
-
---Sans nous, Paris, la grand’ville, n’existerait pas!
-
-Beau cri d’orgueil de ces anciens, et reste des âges où chaque métier
-s’enorgueillissait d’être nécessaire à tous les autres! Mais personne
-n’avait transmis avec assez de conviction ces sortes de pensées à la
-pauvre Arlette, qui par suite, mettait tout son orgueil à imiter, de
-travers, les parures des bourgeoises, qu’elle blâmait, tout en enviant
-leur oisiveté.
-
-Arlette se faisait de la liberté une idée tout à fait singulière. Était
-libre, à ses yeux, qui ne travaillait pas. Libre, qui pouvait chanter
-aux heures où tout sommeille, et dormir quand tout travaille. Être
-libre, pour elle, c’était échapper à la loi de services mutuels qui,
-précisément, donne la vraie libération, l’affranchissement de la
-dignité. On l’eût bien étonnée en venant lui dire: «Chacun sert ou doit
-servir, chacun est assujetti à une œuvre de ses bras ou de son esprit
-pour laquelle il reçoit un salaire, indemnité ou récompense--le mot ne
-change rien au fait--et chacun de nous est tenu par des engagements
-auxquels il doit obéir s’il a de la probité.»
-
-Arlette n’avait retiré de l’instruction primaire que le sot orgueil de
-pouvoir lire des romans.
-
-Avec les idées qui étaient les siennes, Arlette était prédestinée à ne
-faire que de brefs séjours dans les maisons où elle servait.
-
-Servir, ce mot surtout paraissait odieux à cette fille d’un pauvre
-montagnard qui, toute sa vie, avait été employé aux plus infimes
-besognes et les avait accomplies passivement, sans pensée et même sans
-rêve.
-
-Il arriva donc qu’un jour où l’on donnait au château un déjeuner de
-cérémonie à Monseigneur de Fréjus et Toulon et à son vicaire général, la
-jeune fille qui, d’ordinaire, servait à table, fut indisposée. La
-comtesse fit venir Arlette.
-
---Mademoiselle, lui dit-elle, voulez-vous me faire, pour aujourd’hui, le
-plaisir de servir à table?
-
-Arlette eut une moue dédaigneuse. La comtesse ajouta:
-
---Bien entendu, ce service supplémentaire vous vaudra une indemnité.
-
---Oh! madame la comtesse, ce n’est pas l’argent qui me fait souci.
-
---Et qu’est-ce donc, mon enfant?
-
---C’est que, dit Arlette, je n’ai pas été engagée pour cela.
-
---C’est entendu; mais vous pouvez bien rendre ce service à la maison
-dont vous faites partie?
-
---Sans doute, madame la comtesse, mais je voudrais qu’il fût bien
-entendu que c’est à titre exceptionnel, et seulement pour faire plaisir
-à Madame la Comtesse.
-
---C’est entendu, mademoiselle Arlette. Mais peut-être ne connaissez-vous
-pas le service de table, et c’est ce qui vous inquiète?
-
-Arlette se redressa, révoltée:
-
---Ce n’est pas bien difficile! dit-elle pincée.
-
---N’importe; priez la cuisinière, qui est au courant, de vous
-l’expliquer. Vous savez, n’est-ce pas, qu’on présente les plats à la
-gauche du convive?
-
---A la gauche? Parfaitement, dit Arlette, la tête haute. Et elle se
-promit à elle-même de présenter les plats à droite, pour prouver son
-indépendance.
-
---C’est bien. Allez, Mademoiselle, je vous remercie.
-
-Et comme Arlette s’éloignait, elle s’entendit rappeler. Elle portait si
-haut la tête que la comtesse venait de s’apercevoir que le chapeau
-d’Arlette était démesuré, hérissé de plumes un peu pelées et de couleurs
-flamboyantes.
-
---Vous venez d’arriver à peine, Mademoiselle?
-
---Pourquoi, Madame la comtesse?
-
---C’est que, dit la châtelaine qui s’amusait, c’est que vous portez là
-un chapeau de ville, comme si vous alliez sortir pour visiter les belles
-rues de Marseille.
-
---Madame la comtesse, je suis enrhumée et forcée de garder mon chapeau
-sur ma tête.
-
---Vous le quitterez du moins pour servir à table, j’espère? lui fut-il
-répondu avec un sourire.
-
---Si c’est une obligation, Madame la comtesse, je ne saurais y
-souscrire, dit Arlette, hautaine, je suis entrée ici pour faire un
-service au sujet duquel on n’a aucune observation à me faire, car je
-suis au courant. Pour ce qui est de servir à table, je le ferai
-volontiers aujourd’hui, par complaisance, mais avec mon chapeau si le
-soin de ma santé me l’impose.
-
---J’aime à voir la fierté de votre âme, dit gravement la comtesse.
-
-Arlette se rengorgea--et sortit avec l’allure d’une amazone victorieuse.
-
-Monseigneur de Fréjus et Toulon fut, par précaution, informé des
-prétentions de Mlle Arlette, dont le chapeau empanaché tournait autour
-de la table comme un gigantesque papillon en délire. Personne ne pouvait
-s’empêcher de regarder la donzelle. Elle se croyait admirée,--et,
-distraite par tant de regards flatteurs, elle renversait minutieusement
-un peu de toutes les sauces à la droite de chacun des convives.
-
-Huit jours après, Arlette, remerciée sous un prétexte, n’était plus
-lingère au château.
-
---Tu comprends, disait-elle à Victorin, je leur ai fait comprendre ma
-liberté; et les nobles n’aiment pas ça.
-
-Et, un jour, comme elle répétait, pour la vingtième fois, à Victorin,
-cette histoire et cette conclusion, en présence de maître Augias:
-
---Ma pauvre fille, lui dit le vieil instituteur, que vois-tu
-d’avilissant dans la profession, bien comprise, de domestique? Bien
-compris par le maître et par le serviteur, ce métier--car c’est un
-métier comme un autre--est un des plus honorables. La maison bien
-ordonnée est une réduction de la société. Chacun de nous ne peut pas
-tout faire. Le chef d’une maison importante, d’une famille nombreuse a
-besoin d’être aidé afin de pouvoir accomplir au dehors sa part du
-travail social. Je ne parle pas des jouisseurs riches et oisifs qui ne
-valent pas mieux que toi. Mais le maître qui travaille est soutenu par
-ses serviteurs qui lui permettent de donner son temps, hors de sa
-maison, à son industrie, ou à ses malades ou à son bureau. Et, sans
-qu’il soit nécessaire de prononcer de grands mots, la femme de chambre
-qui, modestement, balaie et frotte chez lui, se trouve prêter une aide
-indirecte, mais incontestable, à des travaux supérieurs, nécessaires à
-tous et dont elle est incapable.
-
-Arlette pensait:--Cause toujours...
-
-Elle aimait beaucoup cette locution.
-
-
-
-
-XV
-
-LE MUSEAU DE VENDANGE
-
-
-Les Revertégat possédaient, dans la plaine, en bordure de la route,
-entre les Mayons et Gonfaron, plusieurs hectares de vignes bien exposés
-sur une pente au midi.
-
-On vendangeait chez eux depuis quelques jours, et il était nécessaire de
-terminer la vendange le lendemain soir, à cause des menaces de pluie,
-lorsque trois des vendangeurs déclarèrent ne pouvoir continuer le
-travail.
-
-Jusqu’à ce jour-là, les Revertégat, d’accord avec les Bouziane, avaient
-évité d’employer, parmi les travailleurs, la petite Arlette. Le père
-Revertégat, en personne, les avait choisis. Mais, quand il se vit privé
-tout à coup de trois de ses vendangeurs, effrayé qu’il était par la
-précoce menace des grosses pluies de la Saint-Michel, il chargea le
-garçon de ferme, Mïus, de trouver des remplaçants.
-
---Ce ne sera pas commode, maître. Tout le monde, des Mayons, a mis en
-même temps les vendanges en train. Il faudra que j’aille chez vingt
-personnes avant d’en trouver une seule qui soit libre.
-
-Le père Revertégat examina attentivement l’horizon.
-
---C’est du vent d’Est, dit-il; je ne serais pas étonné si nous
-attrapions un poulpe dès ce soir (c’est-à-dire, si nous étions mouillés
-comme à la pêche aux poulpes). Et, si ça commence, ça n’est pas près
-d’être fini. Nous avons vendangé trop tard; saint Michel se fâche.
-
---Et alors, maître, dit Mïus, chez qui faut-il aller d’abord?
-
---Nous n’avons pas le choix. Prends le diable si tu veux, mais sauvons
-ce qui reste aux souches, et tâche de trouver plutôt quatre travailleurs
-que trois.
-
---Peuh! dit Mïus, si une bonne pluie gonflait encore un peu les grappes,
-ce serait tout profit.
-
---Bon! dit Revertégat; mais si, pendant trois semaines, comme c’est
-arrivé des fois, toutes les fontaines d’en haut s’ouvraient ensemble,
-adieu vendanges! Tout ce beau raisin serait perdu.
-
-Et il promenait un regard inquiet sur le vaste champ de vignes, où
-bourdonnait la joyeuse équipe de quinze vendangeurs.
-
-Il se retourna vers Mïus:
-
---Allons, ne perds pas de temps. Finis la journée, et puis tu iras.
-
---C’est convenu, maître.
-
-Mïus se promit bien d’engager Arlette avant tout autre. Et voilà
-pourquoi, le lendemain, Arlette, au grand mécontentement de Martine,
-vint chez les Revertégat, se joindre aux vendangeurs; mais, bien
-entendu, elle n’arriva point des premières, par habitude de paresse.
-
-Le travail de Victorin consistait à porter les cornudes pleines, jusqu’à
-la cuve bâtie à l’intérieur de la ferme. Il attrapait par une corne,
-avec l’aide d’un camarade, la cornude débordante de raisins gonflés et
-saignants; à eux deux, ils l’enlevaient à la hauteur de l’épaule gauche,
-où l’attendait le coussinet maculé du sang de la vigne. Et bientôt,
-Victorin, gagnant la ferme, s’éloignait, la main gauche à la hanche, la
-main droite retenant par-dessus sa tête la cornude inclinée. Il allait,
-ceint de la taïole, chemise ouverte, le cou nu, la poitrine au vent,
-d’une marche balancée, harmonieuse.
-
-Dans la haute cuve, bientôt pleine, Mïus dansait, la tête touchant
-presque au plafond du cellier et se tenant d’une main à la corde qui
-s’accroche à la poutre.
-
-Victorin n’avait pas vu avec grand plaisir l’arrivée d’Arlette,
-inattendue pour lui. Tout déterminé qu’il fût à l’épouser malgré sa
-famille, le gaillard se jugeait en droit, n’étant pas marié encore, de
-jouir en paix tout un jour des gentillesses de Martine et des libertés
-que garçons et filles se croient permises durant la vendange, qui est le
-temps de faire la moustouïre (oindre ou barbouiller de moust le visage
-des vendangeuses; survivance du temps des bacchantes).
-
-Il est d’usage que, lorsqu’une vendangeuse oublie une grappe à la
-souche, le garçon qui s’en aperçoit cueille la grappe pour l’écraser
-joyeusement sur le visage de la coupable, qu’en même temps, il essuie
-avec des baisers. Doux châtiment, que peu d’entre elles veulent éviter
-et que recherchent plus d’une.
-
-En attendant de provoquer à la moustouïre quelqu’un des jeunes
-vendangeurs, Arlette répondait par des haussements d’épaules et des
-mines pincées aux galégeades qui l’avaient accueillie dès son arrivée,
-et qui la poursuivaient encore. Ou bien, parfois, elle feignait de ne
-rien entendre.
-
---C’est dommage que le temps menace. S’il faisait tant soit peu soleil,
-nous l’aurions vue avec «l’ombrette».
-
---Elle n’était pas si fière quand elle était encore dans les brayes de
-son père, qu’il était toujours déguenillé.
-
---Tais-toi, qu’elle va t’entendre. On peut pas lui lever d’être hardie.
-Elle t’arracherait les yeux.
-
---Moi, disait une fille, je suis contente qu’elle n’en soit pas, du
-pays. On devrait travailler à la faire partir.
-
---Ah vaï! elle partira bien d’elle-même, avec tant de nigauds qui ne
-demandent qu’à l’enlever.
-
-Les galégeades directes qu’on lui avait lancées d’abord l’ayant trouvée
-insensible en apparence, s’étaient résolues en médisances chuchotées.
-
-Comme si elle eût voulu braver les hostilités qu’elle sentait autour
-d’elle, Arlette tira de sa poche, et se mit en devoir d’enfiler, une
-paire de vieux gants.
-
---Té vé! Arlette qui a peur de s’abîmer les mains!
-
---Eh! la gavotte! Tu veux te faire passer pour la marquise des Mayons,
-alors?
-
-Ces derniers mots avaient été jetés avec mépris par un jeune Mayonnais
-aux larges épaules.
-
---Est-ce que je ne suis pas libre de moi-même? dit Arlette. C’est joli,
-pour un gros garçon comme toi, Toinet, d’être insolent avec les filles!
-C’est lâche.
-
-Victorin arrivait. Il posa devant Arlette sa cornude vide:
-
---Je ne sais pas à qui de vous elle parle, mes hommes, cria-t-il, mais
-elle a raison dans ce qu’elle vient de dire, vous en conviendrez. Et
-puis, le premier qui lui manque de respect, celui-là aura affaire à moi.
-Travaillez, que nous n’avons pas de temps à perdre.
-
-Il avait posé à terre sa cornude vide. Il se mit sur l’épaule une des
-cornudes pleines et s’en alla.
-
-Martine était parmi les travailleurs; mais comme la présence d’Arlette,
-imposée par les circonstances, lui était déplaisante, elle s’arrangeait
-pour devancer de quelques pas les autres vendangeurs, et, ainsi, se
-tenait à l’écart sans affectation. Elle était la fille du maître, et ce
-zèle de sa part semblait très naturel. Tout le pays devinait pourtant la
-nature des sentiments qu’inspirait Arlette aux Bouziane et aux
-Revertégat. Et la vaillante petite population des Mayons, si
-industrieuse, et qui sait le prix du travail et des biens qui en sont la
-récompense, approuvait les deux vieilles familles enracinées dans leurs
-traditions. On se réjouissait de pouvoir dire d’Arlette: «Elle n’est pas
-d’ici». Quelque chose avait transpiré, çà et là, des amours de Victorin
-et des résistances du père.
-
-On aimait Martine; on trouvait qu’avec Victorin, celle-là, oui, ferait
-un beau «_parèou_»; et maître Alessi, un conseiller municipal, était
-allé jusqu’à dire d’Arlette:
-
---Par malheur, elle ne nous est pas tout à fait étrangère! Mais, à la
-plus petite faute de sa part, je trouverais bien le moyen d’en
-débarrasser le pays.
-
---Bah! lui répondit quelqu’un, c’est une ambitieuse; et si Victorin ne
-l’épouse pas, elle voudra s’en aller à Marseille ou à Paris; c’est bien
-sûr, son ambition, à elle, comme ç’a été celle d’Augustin Augias. Nous
-sommes, pour ces deux-là, un trop petit pays!
-
-Et va de rire.
-
-C’était là, envers Arlette, les sentiments de tous, aux Mayons, et c’est
-ce qui inspirait leurs lazzis aux vendangeurs des Revertégat.
-
-Quand Victorin, après avoir parlé en maître, se fut éloigné, celui qui
-avait galégé Arlette «un peu trop fort», un grand garçon nommé Toinet,
-vexé d’avoir eu à supporter sans rien dire les menaces du jeune
-Bouziane, se mit à chantonner une antique chanson de vendangeurs:
-
- Dedans sa cabane,
- Le pauvre dormait.
- Ni homme ni femme
- Nul ne le voyait.
-
-Les vendangeurs, hommes et femmes, que la cueillette courbait vers les
-pampres touffus qu’il fallait écarter pour voir la grappe, se relevèrent
-en entendant les vieux couplets. Dans les longues allées de vignes
-verdoyantes, les étoffes, jupes ou corsages, mettaient de joyeuses
-notes, rouges, bleues; et, çà et là, éclataient les scintillements dorés
-des chapeaux de paille, car le soleil avait reparu. Toinet chantait. Les
-autres écoutaient...
-
- Lui prend mal de tête,
- Un grand mal au cœur;
- N’était pas le fiasque
- Il serait bien mort.
-
- Oh! voisins, voisines,
- Levez-vous matin;
- Et plantez des souches
- Pour avoir du vin.
-
-Et tous en chœur, chantant et riant:
-
- Planterons des souches,
- Marcottes ferons,
- Les hommes, les femmes
- Tout pur le boiront.
-
-Et tous de crier:
-
---Bravo, Toinet!
-
---Tu ne chantes pas, Arlette? cria Toinet content de son succès et
-enhardi par l’approbation unanime. A quoi penses-tu donc, petite? Elle a
-des distractions, voyez, à moins qu’elle le fasse exprès de laisser
-derrière elle au moins trois grappes à une souche! C’est pour te faire
-embrasser, mâtine? Eh bien, ce sera par moi, que tu le veuilles ou non!
-Les raisins laissés à la souche, c’est l’escavène à l’hameçon, le piège
-d’amour, friponne! Attends-moi, j’arrive!
-
-Il s’élançait. On riait. Arlette, qui sentait en ce garçon un ennemi
-véritable, voulut le fuir. La moustouïre est, à l’ordinaire, lutte
-d’amour; elle allait être, ici, sous son apparence d’amoureuse gaieté,
-une lutte haineuse. Toinet avait arrêté Arlette par sa jupe, qui craqua.
-
---Laisse-moi, Toinet, cria-t-elle, que tu m’as toute déchirée.
-
-Alors, par la taille il la saisit, et la maintint tout contre lui.
-
---Ne te lamente pas pour cette déchirure. Nous savons bien que tu aurais
-honte de paraître, comme nous, à ton arrivée ici, en habit de travail...
-Tu arrives toute pimparée, afin de plaire en route aux darnagas que tu
-pourrais rencontrer, et tu vas tout de suite changer de robe dans le
-cellier, hein? Et là, peut-être, Mïus, tant qu’il veut, t’embrasse. Eh
-bien! c’est à mon tour! La moustouïre est un droit du vendangeur!
-Tiens-toi bien, Arlette, que la pénitence est douce!
-
-Il avait, dans sa main droite, un grapillon de raisin rouge; de la
-gauche, il tenait sa victime qui se défendait, criante et griffante; et
-Toinet, ayant écrasé le raisin juteux sur le visage irrité, cherchait
-maintenant à y planter un baiser. Sur la joue blanche, le jus ruisselant
-de la vigne semblait jaillir d’une blessure. Et sa joue, à lui, tout de
-bon égratignée par la fille, saignait.
-
---Allons, c’est assez, Toinet! cria Martine accourue. Lâche-la, et
-reprends ton travail, que tu n’aurais pas dû quitter.
-
-Toinet n’obéissait pas. Il venait cependant d’apercevoir Victorin; mais
-le démon des batailles, l’amour-propre, sans doute aussi une émotion de
-jeunesse, toute puissante, éveillée au contact de sa jolie adversaire,
-l’exaltaient. Au jeu de la moustouïre, le vendangeur est déclaré vaincu
-si, après avoir barbouillé de jus le visage de la vendangeuse, il n’est
-pas parvenu à l’effleurer des lèvres. Arlette s’était triomphalement
-défendue, quand Victorin arriva sur le couple enlacé:
-
---Lâche-la, Toinet!
-
-Toinet abandonna Arlette pour se tourner vers Victorin.
-
---Tu sais bien que, de toi, je ne ferais qu’une bouchée, dit Victorin.
-
---A savoir, gronda sourdement Toinet.
-
---Écoute, dit Victorin; je comprends qu’aux jours de vendanges bien des
-choses sont permises, et qu’on peut, ces jours-là, embrasser malgré
-elles les oublieuses; mais pas lorsque, d’abord, on les a insultées (il
-devinait en Toinet l’ennemi secret de tout à l’heure). Eh bien, je ne
-veux pas faire le méchant, mais te prouver seulement que tu n’es pas le
-plus fort. Donne-moi tes bras, nous allons nous mesurer nos forces.
-
-L’autre les tendit, à poings fermés, d’un air arrogant, comme sûr de les
-libérer quand il lui plairait de l’étreinte menaçante.
-
---Ne le tourmente pas, Victorin, murmura Arlette, prudente.
-
-Victorin ne répondit rien. Il tenait les poignets de Toinet dans l’étau
-de ses mains; il lui maintenait, verticaux et rigides, les deux bras le
-long du corps. Toinet essayait de vaines saccades. Réduit à
-l’impuissance, il pâlissait:
-
---Lâche-moi maintenant, dit-il tout à coup. Je ne joue plus.
-
-Victorin l’ayant lâché, Toinet recula comme pressé de lui échapper
-définitivement; mais, en réalité, pour prendre du champ, et il revint à
-toute vitesse sur son adversaire pour l’empoigner à la gorge. Mais
-Victorin, qui avait, pour la défense, ramené contre la poitrine son
-poing fermé, le détendit brusquement. Et ce poing, ainsi lancé, frappa
-en pleine poitrine Toinet, qui tomba en arrière, renversant une cornude,
-dont, en roulant, il écrasa les raisins éparpillés.
-
-Tous les vendangeurs éclatèrent de rire.
-
-
-
-
-XVI
-
-ARLETTE ET MARTINE
-
-
-Lorsque, après cette scène, à la fin de la journée, Arlette entra au
-cellier pour y prendre ses hardes de demoiselle, elle y trouva, avec
-Victorin, le père Revertégat occupé depuis le matin au nettoyage des
-barriques. Le vieux paysan, qui venait de terminer son travail pour ce
-jour-là, allait sortir, au moment où elle paraissait devant la porte.
-
-Maître Revertégat comprit que Victorin était venu attendre Arlette, là,
-dans ce réduit toujours obscur, où pénétrait encore, par un étroit
-fenestron, le dernier rayon du jour. Mais le père de Martine était bien
-trop fier pour paraître se soucier des rendez-vous que pouvait avoir le
-jeune homme avec toute autre que sa fille, et il s’éloigna.
-
-A peine entrée, l’Arlette astucieuse, intrigante, satisfaite de pouvoir
-utiliser pour une expansion excessive la reconnaissance qu’elle était
-censée avoir, se jeta furieusement au cou de Victorin, et, se pressant
-contre sa poitrine:
-
---Comme tu es fort et courageux, mon beau promis! s’écria-t-elle.
-
---Peuh! dit Victorin, il avait besoin d’une leçon, ce Toinet. Il ne te
-dira plus rien, sois tranquille.
-
---Je suis contente, dit-elle. D’avoir été si bien défendue devant tout
-le monde, il me semble déjà que je suis ta femme.
-
-Mais pour avoir été discret en personne, le père Revertégat n’en avait
-pas moins le désir d’interrompre par un intermédiaire le tête-à-tête;
-et, d’un ton négligent, il avait ordonné à Mïus d’aller fermer le
-cellier. Mïus entra, d’abord sans voir Arlette et Victorin. Puis tout à
-coup:
-
---Pardon, excuse, si je vous dérange; mais j’ai reçu ordre de venir
-fermer la porte.
-
---Oh! dit Arlette, pas avant que j’aie changé de vêtements. Donne-moi un
-moment, Mïus, et laissez-moi tous les deux.
-
-Les deux jeunes hommes sortirent; et, maîtrisant avec peine un mouvement
-de rage intérieure, le jaloux Mïus dit à Victorin:
-
---Je ne suis qu’au garçon de ferme, et vous êtes, vous, monsieur
-Victorin, le fils d’un gros riche qui a beaucoup de terre, et je vous
-respecte comme il se doit. Mais dans l’occasion que voilà, je dois aussi
-vous dire que je suis l’ami d’Arlette et un meilleur ami que vous,
-pourquoi vous finirez, c’est sûr, par ne pas l’épouser, à cause de vos
-parents qui ne veulent pas d’elle. Alors ce n’est pas bien de venir
-comme ça lui parler en cachette pour la détourner de moi, sans avantage
-pour vous.
-
-A son tour, Victorin sentit une piqûre de jalousie.
-
-Arlette, en ce moment précis, sortait du cellier.
-
---Arlette, dit Victorin, je vais t’accompagner un bout de chemin; j’ai à
-te parler.
-
-Et, sans même regarder le valet de ferme:
-
---Toi, Marius, fais ce qu’on t’a commandé, et laisse-moi tranquille.
-
-Il s’éloigna avec Arlette.
-
---Arlette, lui dit-il, sois franche. Est-ce vrai ce que dit Mïus, que
-vous vous parlez? Qu’il voudrait t’épouser? Que tu ne le décourages pas?
-Est-ce que, par hasard, tu chasses deux lièvres à la fois?
-
-Arlette sentit tout le péril de la situation. Elle était assez
-astucieuse pour savoir le prix qu’on attache à la sincérité et comment
-les plus dissimulés peuvent s’en servir à l’occasion.
-
---Victorin, dit-elle en regardant le jeune homme droit dans les yeux,
-Marius est un honnête garçon. C’est vrai qu’il m’aime et qu’il ne me
-déplaît pas. Pourquoi le ferais-je souffrir avant d’être bien sûre que
-tu ne céderas pas devant les ordres de tes père et mère? Je n’encourage
-pas Marius, comme tu le dis; mais peut-on reprocher à une pauvre fille
-d’accepter l’idée d’avoir un honnête défenseur pour le jour où elle
-serait abandonnée?
-
-Victorin eut un moment d’hésitation, puis:
-
---Tu es une brave fille, Arlette; c’est bien répondu. J’aime ta
-franchise. A se revoir!
-
-Il alla vers la ferme, pour ne pas quitter les Revertégat sans leur
-donner le bonsoir.
-
-Dans la salle basse de la ferme, Martine, assise, était seule. Quand il
-entra:
-
---Je suis là que je me pose un peu, dit-elle avec sa belle placidité
-ordinaire.
-
-Lui, alors:
-
---Martine, dit-il, je crains de t’avoir ennuyée un peu aujourd’hui, en
-défendant Arlette comme je l’ai fait, et pas seulement en paroles.
-
-Il devinait bien maintenant que Martine avait du vrai amour pour lui et
-qu’elle avait dû souffrir, au moins un peu, de le voir si prompt et si
-ardent à défendre sa rivale; mais il n’aurait pas dû se montrer si
-perspicace, puisque Martine ne voulait pas être devinée. Le rustique
-orgueil de Martine maintint à la vaillante fille un air de calme
-indifférence.
-
---Est-ce que tu t’imagines, mon pauvre Victorin, que je lutterais avec
-elle à qui, d’elle ou de moi, gagnerait la première le cœur d’un jeune
-homme capable de la comparer à moi? Non, mon bel ami, rassure-toi. Vous
-pouvez vous caligner sous mes yeux sans me faire peine, péchère!
-Cependant, laisse-moi te dire qu’Arlette n’est pas une femme pour toi.
-Tes parents ont cent fois raison de te la déconseiller. Prends-en une
-autre; pas moi, non, mais une autre dans mon genre pour l’honnêteté et
-le courage. C’est facile à comprendre que, lorsqu’on a une maison
-établie, et ancienne, et que tout le monde respecte, comme celle des
-Bouziane, on ne veut pas que les rats s’y mettent. Ton Arlette, c’est
-une souris. Tu dois bien voir que je te parle pour la vérité, et parce
-que j’ai pour toi la bonne amitié qu’on a pour un frère.
-
-Les Revertégat entraient. Victorin, qui écoutait Martine d’un air
-décontenancé, fut heureux de la diversion; il dit vivement:
-
---Je n’ai pas voulu vous quitter, ce dernier jour de vendange, sans vous
-dire au revoir.
-
---Au revoir donc, fit Revertégat.
-
---Bien des compliments chez toi, dit la mère.
-
---Bonsoir, Martine. Bon appétit à tous.
-
-Et Victorin sortit.
-
-La lutte pour Arlette, entre Toinet et Victorin, n’avait rien appris de
-nouveau à Martine; mais, en dramatisant sous ses yeux l’amour que
-Victorin donnait à une autre, cette scène de violence avait, pour la
-première fois, mis en elle une douleur de jalousie, muette, profonde.
-
-Martine souffrait.
-
-
-
-
-XVII
-
-ARNET SE CONFESSE
-
-
-Arnet, aux premières bécasses, autant dire à la Toussaint, en revenant
-de la chasse, passa par la ferme des Bouziane. C’était aux approches de
-midi. Le père Bouziane arrivait chez lui pour dîner.
-
---Salut, dit Arnet. Tout va bien ici?
-
---Bonjour, Arnet. Tout va bien; sauf le grand-père qui ne nous veut plus
-connaître. Il rêve et rumine, les yeux ouverts. Et ne s’éveille de ses
-songeries que pour manger sans rien dire.
-
---C’est l’âge qui veut ça. Il approche des cent ans, hé?
-
---Il en approche, pour sûr.
-
---Et Victorin, qu’en faisons-nous?
-
---Victorin?... Mais, d’abord, Arnet, avez-vous soif ou faim? La femme
-prépare la table... A votre service, Arnet, si vous voulez faire comme
-moi? Et même, vous m’obligerez, parce que Victorin ne rentrera que ce
-soir (il travaille chez les Revertégat) et j’ai à vous parler.
-
---En ce cas, maître Bouziane, si c’est pour vous obliger, volontiers je
-m’assieds à votre table.--Et, tenez, je vous apportais deux bécasses.
-Les voici. C’est les premières. A vous l’étrenne. Ce n’est pas pour me
-flatter, mais c’est un cadeau de roi; et c’est même mieux, vu que la
-bécasse est un gibier libre. Les rois n’en peuvent pas mettre dans leurs
-forêts entourées de murailles. Ils peuvent y mettre des faisans, des
-perdigaux, des cerfs et des veaux, s’ils veulent,--mais des bécasses,
-nanni, moussu! Elles savent dire non, ces dames! Je n’ai jamais compris
-pourquoi on appelle bécasses les personnes un peu bêtes; ce gibier-là
-est des plus intelligents, puisqu’il se maintient libre! Et toutes les
-ruses compliquées que ça vous a! On n’en finirait point de raconter des
-histoires de bécasses intelligentes! Il est bien vrai que leur nez un
-peu long leur donne figure de bêtes, mais, au-dedans d’elles, si on peut
-dire qu’elles ont du nez, c’est dans le sens de malice. Voilà.
-
---Merci du cadeau, Arnet; mais la table est prête, dit misé Bouziane.
-
-Les deux hommes se mirent en devoir de faire honneur au bœuf en daube.
-Quand leur appétit fut calmé:
-
---Et alors? questionna Arnet.
-
---Et alors, ami Arnet, vous avez su, je pense, comment, pour venger
-Arlette d’une plaisanterie pas méchante et méritée, notre Victorin, le
-dernier jour des vendanges chez les Revertégat, s’est battu avec Toinet?
-Autant dire que, en se comportant de la manière, il a fait savoir à tout
-le monde qu’il prenait Arlette sous sa protection comme un fiancé.
-
---Un fiancé, c’est trop dire, fit Arnet. On peut défendre une fille, et
-ne pas être décidé à l’épouser. C’est ce que je répète à tout le monde.
-
---Et je vous en remercie, Arnet. Vous êtes homme de bon sens. Mais,
-depuis ce temps-là, Victorin se montre souvent avec cette Arlette. A la
-maison, il parlait peu autrefois, n’étant pas plus bavard que moi, mais
-enfin il disait quelque chose. Maintenant il ne prononce plus une seule
-parole en quinze jours. Il boude. Il désole sa mère par son air
-d’entêtement. Son parti est pris, c’est clair. Une lettre de cette
-Arlette est arrivée ici, adressée à Bouziane. Elle avait oublié d’écrire
-le prénom sur la lettre! Figurez-vous, Arnet, la rusée fille doit partir
-pour Marseille, où on lui a procuré une place de modiste, à ce qu’elle
-dit. Paraît qu’elle a des amis à Marseille.
-
---Oui, elle a Augustin! fit Arnet, qui alluma sa pipe.
-
---Ses amis, reprit Bouziane, lui proposent, à ce qu’elle raconte, une
-place pour Victorin. Il irait comme gardien d’un château. Il pourrait
-habiter avec elle la maison de garde, dans un jardin, pas loin du
-château. Rien à faire, dit Arlette, comme si c’était là ce qui convient
-à un homme jeune et vigoureux! habiter une niche à l’entrée d’un beau
-jardin, au Prado! Rien à faire! être portier, à ne rien faire! vivre
-dans une ville, quand on peut travailler en paysan sur son propre bien!
-quand on pourrait se dire maître à son bord, comme un capitaine de
-bateau! Abandonner une maison comme la nôtre, les bois, les champs, les
-vignes! et laisser les deux vieux, qui vous ont préparé un si bel
-héritage, crever tout seuls! et tout ça pour épouser une fille de rien!
-ah! misère de moi!
-
-La mère Bouziane, debout, écoutait tristement et hochait la tête.
-
-La colère montait avec le sang au cerveau de Bouziane. Il donna sur la
-table un grand coup de poing, qui fit sursauter les plats et les verres.
-
---Si je la tenais, cette gueuse, je crois que, de mes mains, je
-l’étranglerais. Ah! l’imbécile!... Arnet, poursuivit-il, il faut lui
-parler une dernière fois, à notre fils; parlez-lui, vous et maître
-Augias, une fois dernière; essayez de lui montrer sa sottise et notre
-peine; quoique notre peine, ça lui soit égal, mais montrez-lui sa
-sottise; et qu’il va faire son malheur.
-
---Je lui parlerai, maître Bouziane, et je lui dirai ce que je pense; et
-maître Augias aussi lui parlera une fois encore. Pour ce qui est de moi,
-voyez-vous, je lui parlerai d’autant mieux que, entre nous, je n’ai pas,
-pour mon compte, suivi la meilleure route. Raison de plus pour que je
-sache par où le diable nous attrape, et ce qu’il en coûte de se laisser
-attraper par le diable. Il y a souvent plus de sagesse utile dans la
-tête d’un fou rendu sage par le temps et l’expérience, que dans celle
-d’un saint qui n’a jamais vu le monde que par un trou! C’est pourquoi je
-sais ce qu’il faut dire à Victorin, bonnes gens; et, vous pouvez y
-compter, je le dirai.
-
---Merci, mon brave Arnet, dirent ensemble le père et la mère Bouziane.
-
-Satisfaite de la promesse d’Arnet, la brave femme s’assit et se mit à
-manger, sur un coin de la table où les deux hommes prenaient le café, en
-fumant tous deux.
-
---Ne dites pas du mal de vous-même, fit Bouziane calmé. Le cœur vous
-commande toujours, vous, Arnet; et quand c’est ainsi, le reste se
-pardonne aisément.
-
---Je ne dis pas trop de mal de moi, fit Arnet, mais j’en dois dire un
-peu, pour être juste. Je n’étais pas bête en mon temps, et j’avais de
-bons bras. Si j’avais voulu faire le paysan, sous les ordres de mon père
-qui avait un peu de bien, j’aurais pu, comme beaucoup d’autres, devenir
-un peu riche, assez pour être tout à fait libre; mais non, j’aimais
-faire courir les pèlerins et les sangliers... J’aimais la chasse; et la
-chasse, c’est une passion qui fait tout oublier. Tous ceux qui savent ce
-que c’est vous diront comme moi. J’aurais pu épouser une bonne fille,
-travailleuse, qui m’aurait aidé de ses bras, dans les travaux de la
-campagne. Je préférai épouser une institutrice révoquée, dont les
-chapeaux et les robes de ville flattaient ma bêtise. Et pour elle, après
-avoir gaspillé assez d’argent, je vendis ce qui me restait du bien de
-mon père. Dieu la reçoive en son paradis, ma pauvre femme! Elle n’était
-pas sotte, mais elle avait mauvais gouvernement. Elle a bien fait de
-mourir. Et, maintenant, je n’arrive plus à payer le petit loyer de ma
-cabane; voilà la punition de mon genre de vie. Avec le gibier, je peux
-vivre encore, oui, mais c’est tout juste. Je suis trop fier pour
-demander du secours à droite et à gauche: et j’ai refusé, par fierté,
-des offres bien charitables. Voilà l’exemple que je peux offrir à votre
-fils, maître Bouziane.
-
---De ce brave Arnet! fit misé Bouziane.
-
---Et puis, voyez-vous, je sais bien, et ça m’est pénible, que je ne suis
-pas dans la règle des règlements! Tenez, poursuivit-il ingénûment; cet
-homme connu, dont nous avons eu la fête aux Mayons, M. Jean d’Auriol, en
-ces dernières années, m’a su faire beaucoup de bien, et, pour me forcer
-à accepter ses bonnes manières, il m’a dit des choses telles que je ne
-pouvais pas lui refuser: il m’a annoncé qu’il mettrait mes histoires
-dans des livres, et que mes histoires, donc, avaient une valeur, et
-qu’il voulait que j’en touche le prix pour ma part. Et c’est vrai que je
-lui en ai conté quelques-unes qui avaient de la valeur. Eh bien, c’était
-un crève-cœur pour moi de ne pas pouvoir récompenser, à mon tour, un
-homme comme ça! Je ne pouvais pas lui envoyer mon gibier, vu que c’est
-la vente du gibier qui me fait vivre. Alors, un jour, j’ai pensé à lui
-faire un cadeau de belles châtaignes...
-
-Ici Arnet soupira profondément.
-
---Mais je n’en avais pas, poursuivit-il, d’un ton d’extraordinaire
-ingénuité. J’ai donc été forcé d’en ramasser un panier dans la forêt,
-pas loin de ma cabane. Mais elle n’est pas à moi, cette forêt, maître
-Bouziane. J’ai choisi, une par une, les plus recommandables que j’ai pu
-rencontrer, en les cherchant avec beaucoup d’attention; mais ça m’était
-pénible de me dire qu’elles n’étaient pas à moi; pas plus à moi que le
-gibier, quand je chasse dans les bois du marquis de Colbert. Je suis
-forcé, pour me pardonner, de me dire que les écureuils et les sangliers
-en mangent une grosse part, des châtaignes; et que je défends, moi, les
-récoltes en tuant des sangliers et des écureuils. Alors, je peux bien en
-prendre un panier pour faire un cadeau, n’est-ce pas? Ce n’est pas pour
-moi, c’est pour être convenable.
-
-Toute l’habituelle gravité de maître Bouziane, et même sa tristesse au
-sujet de son fils, ne tinrent pas devant cette confession ambiguë d’un
-maraudeur.
-
---Arnet, dit-il, je vous connais pour un franc galégeur. En ce moment,
-je devine que vous vous amusez de nous. De deux choses l’une: ou bien
-vous n’avez pas volé ces châtaignes, et vous inventez votre histoire à
-la manière des avocats du diable, qui noircissent l’un pour que l’autre
-paraisse blanc--ou bien...
-
-Il s’arrêta et regarda Arnet d’un œil pénétrant. Toutes les rides
-d’Arnet faisaient de son vieux visage un soleil de malice. Il cligna de
-l’œil. Misé Bouziane elle-même ne put s’empêcher de sourire.
-
---... Ou bien, reprit Bouziane, c’est à moi que vous les avez prises,
-ces belles châtaignes?
-
---Ce qui fait, dit Arnet, en riant, que me voilà tout pardonné.
-
---Arnet, dit Bouziane, regardez-vous comme un écureuil ou un oiseau à
-qui ma forêt doit nourriture.
-
---C’est ce que je fais, dit Arnet, mais précisément comme un écureuil,
-vu qu’un sanglier vous ferait trop de dommage.
-
---Mais, dit Bouziane, pour être convenable jusqu’au bout, il vous a
-fallu, en expédiant mes châtaignes à M. Jean d’Auriol, payer le port?
-
---Moi? dit Arnet. Que voulez-vous que je paie? «Avecque» quoi payer? M.
-Augias m’ayant mis proprement l’adresse sur le vieux panier que je
-m’étais fait prêter, pour ne jamais le rendre, me voilà en route vers la
-gare de Gonfaron. Là, j’attends un train de voyageurs. Le train
-s’arrête. A la première portière venue, je me présente: «Pardon excuse,
-madame, ou vous, monsieur, je ne vous connais pas, mais vous seriez bien
-aimable tout de même de laisser ce petit panier (il était gros, vous
-savez) au chef de gare en passant à Solliès. Il y a l’adresse dessus.
-C’est pour lui, le chef de gare.» La personne est étonnée; je lui passe
-le panier par la portière. Le train siffle. Elle le prend. Le chef de
-gare le reçoit. Il connaît, comme tout le monde, le nom de M. Jean
-d’Auriol. Il lui envoie le panier. C’est très commode.
-
-Les Bouziane riaient maintenant sans retenue.
-
---Enfin, conclut Arnet, si j’ai mis un peu de ruse à m’excuser devant
-vous comme je l’ai fait, c’est bien naturel. Je sais bien, dans le fond
-de moi, qu’avec ces châtaignes et autrement, je me suis mis souventes
-fois dans mon tort. Plus heureux je serais, si, en ma jeunesse, j’avais
-choisi le chemin battu, au lieu de prendre, à travers champs, des
-sentiers où l’on s’enfangue. Voilà, maître Bouziane, ce que je me
-promets de dire à votre fils.
-
-Le lendemain, Arnet, ayant rencontré Victorin, lui répéta tout ce qu’il
-avait dit à son père et termina ainsi:
-
---Vois-tu, Victorin, c’est «un mauvais affaire» que tu te prépares à
-toi-même: tu veux épouser une fille qui n’est pas travaillante, et qui
-aime trop à se pimparer. Et puis, je sais, comme tout le monde, qu’elle
-mène plusieurs calignaires à la fois.
-
---Ah! bon! je sais aussi cela, dit Victorin, dédaigneux de cette
-accusation. Vous voulez parler de Mïus, n’est-ce pas? Eh bien, elle m’en
-a parlé elle-même.
-
---Ah! la finaude! s’écria Arnet. Elle m’a coupé le devant (elle m’a
-devancé). Mais Marius n’est pas le seul, il y a Augustin.
-
---Oh! celui-là, fit Victorin, il n’est pas à craindre.
-
---Voilà donc, répliqua Arnet, un chemin par lequel je ne peux passer ni
-te mener où je voulais. Je viens de t’expliquer pourquoi tu cherches ton
-malheur; tu mécontenteras père et mère; et, par ainsi, tu risques de
-perdre leur héritage, c’est-à-dire ton propre bien. De cela, ne parlons
-plus. Reste la question de l’abandon du pays, puisque tu comptes le
-quitter pour Marseille, où tu seras le portier d’une villa, à ce qu’on
-dit, au lieu d’être ici le fils de ton père et propriétaire d’une bonne
-terre.
-
---L’héritage, dit Victorin, ne m’échappera pas. A qui voulez-vous qu’il
-aille? Ma mère m’aimera toujours. Et puis, je ne partirais pas si mes
-parents voulaient me recevoir chez eux avec ma femme.
-
---Cette dernière chose n’arrivera jamais, mon beau; et tu le sais. Quant
-à te «lever» l’héritage, ça, c’est toujours possible quand les fils
-mécontentent les pères. Quand les pères se disent qu’après eux leur bien
-ira, par la volonté d’un fils, précisément où eux ne voudraient pas, ils
-deviennent capables de tout. Te voilà averti. Et, pour ce qui est de ton
-départ, dans point de cas, il ne te sera bon. Moi, qui ne suis que le
-pauvre Arnet et qui ai marché toute ma vie dans les chemins tortus, du
-moins ai-je choisi ceux de mon pays de naissance. Pauvre je suis, mais
-dans les pinèdes qui sentent bon, dans des sentes forestières dont je
-connais chaque tournant et chaque roche, et la moindre source à l’ombre
-des châtaigniers auprès de laquelle on trouve des fraises et des
-violettes en leur saison. Ah! mon drôle! les villes, si tu savais!
-Vas-tu t’imaginer que, pour avoir appris A et B, tu y rouleras carrosse?
-que tu passeras ta vie à boire frais, aux tables des cafés, sur la
-Canebière; et que, tous les soirs, tu iras t’asseoir dans les théâtres
-de photographies qui remuent! Pauvre de moi! Pour tout ça, il faut des
-sous et beaucoup. Ce qui t’attend, je l’ai vu pour d’autres, qui ont
-préféré un métier dans les villes à leur métier de paysan sur leurs
-terres; je l’ai vu, ce qui t’attend. C’est, au lieu de la bastide qui a
-des mûriers sur le devant et des vignes tout alentour, c’est une petite
-chambre sale, avec un plafond que tu toucheras de la tête, dans une
-maison haute de huit étages, dans les rues Magnaques de Marseille, où la
-sentide n’est pas celle de la gineste, non! Rien que l’idée de vivre ou
-de mourir dans ces ordures noires des anciennes rues, mon homme,
-m’aurait ôté le goût d’épouser la plus belle fille du monde, s’il avait
-fallu la suivre jusque-là! Je suis un homme de mes bois; reste l’homme
-de ta vigne. Ici, nous avons les mistralades pour nous faire l’air pur;
-et, quand je vise une bécasse, qui monte en plein ciel du côté où le
-soleil se couche, je dis, comme les Arabes, que la lumière du soleil
-c’est la fortune du pauvre; elle est à moi autant qu’au plus riche, mais
-pas dans les villes. Reste avec nous, pitoua, que la bonne vie est ici.
-Laisse la ville à ceux qui en ont l’habitude. Per naoutré serié mortalo.
-Elle nous serait mortelle, à nous autres.
-
-Victorin écoutait, tête basse. Qu’il y eût beaucoup de vérité dans les
-paroles d’Arnet, il le comprenait de reste; mais l’image d’Arlette lui
-apparaissait, mignonne, coquette, pimparée, comme une damerette; et de
-voir devant lui, Arnet, vieux et sans grâce dans ses habits de chasse
-fatigués, cela ne parvenait pas à effacer, en l’esprit de Victorin ni
-dans son cœur, la figure de la jeune fille, gantée, l’ombrelle en main,
-et qui, si gentîment, lui disait: «Vittorein!» avec l’accent distingué
-des belles dames de Paris.
-
-Aï! Pauvre Vittorin! Coumo ti compreni maou endraya! Comme je te
-comprends en mauvaise voie!
-
-
-
-
-XVIII
-
-LA FAMILLE ET L’ÉCOLE
-
-
---Avoir honte de ses origines, répétait souvent M. Augias, rien n’est
-plus méprisable. C’est un mauvais et absurde sentiment, qui gagne le
-peuple, bien qu’il soit en contradiction complète avec l’idée
-démocratique. Toute société s’établit sur la réciprocité des services.
-Chaque métier travaille pour tous. Le mépris pour un quelconque de ces
-métiers utiles à tous est un sentiment de riche sans réflexion. Il ne
-faut pas attendre de voir en quoi les hommes nous sont utiles pour les
-aimer, mais si on ne les aime pas par charité, ou instinctive ou
-religieuse, il faut apprendre à les aimer parce que tous nous aident à
-vivre. Ce qui m’abasourdit, disait M. Augias à M. le curé, c’est qu’un
-homme, qui travaille de ses mains et qui se prétend républicain, puisse
-mépriser son propre métier, alors qu’il reproche à l’aristocrate
-orgueilleux de montrer le même dédain. Il est tout à fait singulier,
-lorsqu’il n’y a plus d’aristocratie pour mépriser les humbles, que des
-humbles se mettent à rougir de l’humilité de leur condition.
-
-Le curé, souriant, approuvait, disant:
-
---Vous prêchez bien, Monsieur Augias.
-
---Voyez mon fils, reprenait Augias. Quel est son mal, à ce pauvre
-garçon? L’orgueil. On peut être justement fier de soi quand on vaut
-quelque chose, mais lui, par quoi vaut-il? Il est orgueilleux bêtement;
-il souffre d’un orgueil criminel qui le pousse à dédaigner pêle-mêle,
-sans profit pour lui, tous les talents et mérites qu’il voudrait avoir
-tous, parce qu’il envie les profits qu’obtiennent le mérite et le
-talent. Pour moi, je pense que c’est le caractère qui fait la vraie
-valeur des gens. Oui, la valeur morale, c’est ce qui fait l’homme; c’est
-sur cela qu’il faut prendre sa mesure. Lorsque l’homme vaut moralement,
-il n’y a plus pour lui de situation amoindrissante.
-
---Où voulez-vous en venir? dit le curé.
-
---A ceci, concluait M. Augias, que, si ce que je viens de dire est vrai,
-l’enseignement des vérités morales est, de beaucoup, le plus important;
-c’est le premier; et c’est justement celui qui fait défaut dans nos
-écoles; soit que l’instituteur se dispense de la leçon de morale, ce qui
-arrive trop souvent; soit qu’on n’ait pas unifié les formules de morale
-destinées aux enfants, et c’est là un fait constaté.
-
-Et le curé:
-
---Je passerais peut-être pour un affreux libéral aux yeux de beaucoup
-d’autres prêtres, s’ils m’entendaient vous dire que la cause de l’école
-laïque sera gagnée à nos yeux le jour où les instituteurs penseront
-comme vous, feront de l’éducation morale leur principale préoccupation,
-et enseigneront une morale précise, qui s’accorde avec la nôtre;
-lorsqu’enfin, ils ne nous traiteront plus en ennemis, n’ayant, pour
-cela, qu’à respecter la neutralité inscrite dans la loi de la
-République. Ne vous attendez pas à faire des saints laïques; mais
-l’Église ne fait pas quantité de saints religieux. Faites-nous seulement
-une France de braves gens. Et puis, rien ne saurait empêcher les
-familles demeurées pieuses de nous envoyer leurs enfants au sortir de
-l’école.
-
---Le malheur, dit M. Augias, est que, trop souvent, les familles
-contrarient notre effort, précisément sur le terrain de la morale.
-Lorsqu’un enfant s’est mal conduit, si nous usons de l’une des
-punitions, d’ailleurs peu sévères, dont nous pouvons disposer, il est
-fréquent qu’une mère ou père jaloux nous reprochent d’empiéter sur leur
-rôle. L’un d’eux nous arrive parfois en pleine classe, élevant la voix,
-se répandant en paroles impertinentes; si bien que le pauvre maître
-perd, du coup, toute autorité aux yeux de ses écoliers. Il y a là un
-grand mal, contre lequel il n’a aucun moyen de lutter. Pourquoi de
-telles interventions sont-elles possibles à l’école primaire,
-lorsqu’elles sont impossibles dans les écoles d’ordre supérieur? Tenez,
-monsieur le curé, je conviens qu’aux Mayons, où l’esprit est excellent,
-et où j’avais l’affection de tout le monde, la chose ne m’est arrivée
-qu’une fois. L’institutrice de mon temps fut moins bien partagée. La
-première fois qu’elle infligea une punition à la jeune Arlette, la mère
-fit irruption dans sa classe, en mégère, au milieu des éclats de rire du
-petit monde, injuria si bien l’institutrice et si bien la menaça que
-celle-ci, pauvre orpheline et timide, renonça définitivement à faire
-intervenir, pour assurer l’ordre dans sa classe, les sanctions scolaires
-de la morale laïque.
-
---Il est certain, dit le curé avec tristesse, que si le professeur de
-morale est désarmé par les familles, tout est perdu. La morale théorique
-n’est déjà pas amusante par elle-même; si celle qui n’a plus les
-sanctions surnaturelles perd encore les terrestres, elle perd, en même
-temps, toute vigueur. Mais, à vous-même, qu’arriva-t-il, monsieur
-Augias?
-
---Ceci: le petit Victorin Bouziane m’avait fait une niche
-irrévérencieuse; je lui donnai comme punition à conjuguer le verbe «être
-poli», avec obligation de l’écrire chez lui et de le rapporter le
-lendemain. Eh bien, Monsieur le curé, le père Bouziane, qui a du bon
-sens pourtant, mais qui a l’orgueil un peu sauvage de ses ancêtres
-sarrazins, prit à son compte le reproche d’être impoli que j’avais fait
-à son fils. Il me l’amena lui-même en classe, le lendemain, pour me
-dire, sans violence d’ailleurs, mais en présence de mes élèves: «Je
-n’entends pas, Monsieur Augias, qu’on puisse prétendre que mon fils est
-mal élevé; je ne veux pas, non plus, qu’on lui donne un travail
-supplémentaire à faire chez moi, où il m’est quelquefois utile de me
-faire aider par lui aux travaux de la campagne.» Du coup, poursuivit M.
-Augias, je me sentis dépossédé de mon autorité; mais un mouvement
-révolté du maître eût amoindri celle du père. Je me tus. L’inspecteur
-d’académie avait de l’estime pour moi, je lui demandai mon changement,
-que, par un heureux hasard, il put m’accorder sur-le-champ. Je possédais
-un peu de bien dans cette commune des Mayons que je n’ai jamais cessé
-d’aimer. Je m’exilai pourtant; je n’y suis revenu que le jour où je pris
-ma retraite. On y a toujours ignoré que j’avais jadis demandé mon
-changement; j’y ai retrouvé l’estime et l’affection de la population, et
-en voici la preuve. Le père Bouziane, dès le premier jour de mon retour,
-me rencontra et me fit très bon visage, ne s’étant jamais douté une
-minute qu’il avait pu me manquer d’égards. Or, hier, avec une parfaite
-inconscience, il est revenu me prier de rappeler son fils à l’obéissance
-envers son père. «Vous m’avez déjà, il y a quelque temps, lui ai-je
-répondu, demandé le même service; et j’ai donné à Victorin l’avis de
-respecter vos désirs; mais, voyez-vous, maître Bouziane, vous m’avez, un
-jour, quand il était petit, reproché, en sa présence, de l’avoir puni
-parce qu’il s’était montré sans respect pour son maître. Depuis ce
-temps-là, en lui-même, il a certainement pour moi moins de respect
-encore que pour vous; et, s’il n’a pas suivi vos conseils, encore moins
-suivra-t-il les miens. Et, sans vous offenser, c’est un peu votre
-faute.» Il a compris, le père Bouziane; et, la situation étant grave
-pour sa maison, je crois bien avoir vu dans ses yeux quelque chose comme
-une larme. Et, me tendant la main: «Je vois bien que j’ai eu tort, dans
-les temps, maître Augias; je ne m’étais pas rendu compte que le maître,
-à l’école, remplace le père. Et qui, alors, aujourd’hui, pourrait parler
-à mon fils de manière à être entendu?»--«Écoutez, Bouziane, Arnet m’a
-dit que le grand-père s’éveille de temps en temps de sa somnolence avec
-toute sa raison. Expliquez-lui toute l’affaire en présence de Victorin,
-et demandez-lui conseil. Est-ce qu’il parle, le grand-père?»--«Oh oui,
-qu’il parle quand ça lui prend, et il a l’oreille fine des fois. Et
-quand les mots ne lui viennent pas, il a une manière à lui qui vous
-impressionne de se faire comprendre, avec des signes qu’il vous fait de
-la main.»
-
---Et qu’est-il arrivé, dit le curé, de cette entrevue, qui, en effet,
-peut impressionner le jeune homme?
-
---Elle n’a pas eu lieu encore, dit Augias, et j’en espère quelque chose.
-
-
-
-
-XIX
-
-CHAMPIGNONS ET BÉCASSES
-
-
-Le rythme des saisons avait ramené les pignets et les bécasses, avec la
-Toussaint.
-
---A la Toussaint, bécasses premières, dit l’almanach de chez nous.
-
-Les pignets, champignons des pinèdes, de couleur orangée, de chair ferme
-et savoureuse, sont une richesse du pays des Maures. On cite telle
-commune du Var qui en récolte, chaque année, en trois semaines, pour
-vingt à vingt-cinq mille francs. Dans les saisons heureuses, c’est une
-manne, qui au lieu de tomber du ciel, sort de terre; et toute une
-population de chercheurs se met en mouvement sous les pins et les
-chênes-lièges. Le petit parasol des fées crève doucement la terre de
-bruyère, le lacis des fines aiguilles rousses qui sentent bon la résine,
-le feutrage des lichens gris qui rampent entre les roches. Quand la
-pluie abondante a rendu le sol perméable, les pignets montent, et, çà et
-là, on les devine à un renflement craquelé; de leur tête, ils
-repoussent, pour sortir de l’ombre, la terre qui les a engendrés; ils la
-brisent comme le poussin sa coquille; et le premier chercheur dit aux
-gens, le soir, à la veillée:
-
---Bonne récolte, cette année! Le pignet aisément fait sa percée de bas
-en haut, et facilement la bécasse fera la sienne de haut en bas pour
-chercher, sous la terre, entre les champignons ses compères, le ver et
-la larve dont elle se nourrit. En avant, chercheurs et chasseurs! Voilà
-des fortunes qui nous arrivent!
-
-Arnet ne manquait pas d’être attentif, le tout premier, à l’apparition
-des pignets et à l’arrivée des bécasses, leurs commères.
-
-Il dit un matin aux Revertégat:
-
---J’arrive de vos bois. Les champignons commencent, et, demain, vu le
-temps, ils y seront en telle abondance qu’il faudrait, croyez-moi, y
-venir tous, vous, misé Revertégat et Martine et votre valet Mïus; et
-moi, tout en allant aux bécasses, j’aurai, avec votre permission, un
-panier sur l’échine, pour profiter de l’aubaine. Et, comme la récolte
-sera exceptionnelle, je dirai, si vous voulez, à Victorin d’être de la
-partie, et, aussi, à sa mère, la Bouziane.
-
-Ainsi fut convenu avec les Revertégat; et Arnet fut chargé de prévenir
-les Bouziane.
-
-Victorin fit quelque résistance. Il avait commandé une équipe de
-«gavots» (gens venus de la montagne) pour commencer, dans la colline,
-sur le versant nord des Maures, au-dessus des Mayons, la récolte de ses
-châtaignes. Son père, occupé ailleurs, ne devant pas y venir, Victorin
-engagea Arlette à l’insu du père.
-
---On te fera encore des reproches de m’avoir engagée, lui dit Arlette.
-Ça ne fait rien, j’irai. Pour faire plaisir à tes parents, et même à
-Martine, il faudrait que je refuse; mais pourquoi me laisserais-je lever
-le travail, quand, grâce à toi, je peux faire différemment?
-
-Et elle ajouta:
-
---Je ne tiens pourtant pas à ce travail des châtaignes, parce que mon
-père le faisait quand il arriva de nos contrées, de notre montagne, et
-c’est à cause de cela qu’on m’appelle des fois «la gavotte», moi qui
-aime tant les villes! Il y a des souvenirs que je ne voudrais pas
-réveiller; mais enfin, pour toi, j’irai, si tu y viens, à la récolte de
-châtaignes.
-
---J’irai, avait-il dit.
-
-Il aurait donc voulu, ayant fait cette promesse, ne pas suivre Arnet à
-la chasse et les Revertégat aux pignets.
-
---Ton père, lui dit Arnet, ne sait pas que tu as engagé Arlette; si tu
-refuses, il pensera donc que tu as voulu éviter Martine, et, au lieu de
-lui endormir sa colère, tu l’exciteras. Si tu es toujours décidé à
-épouser Arlette malgré la volonté de ton père, à quoi bon chercher comme
-à plaisir des occasions de lui rappeler que tu es en révolte? Et qui
-t’empêchera d’aller, avant la fin du jour, expliquer à ton Arlette, que
-le diable emporte! pourquoi tu n’es pas allé plus tôt la retrouver. Tu
-n’as pas peur d’elle, j’espère? Et puis, vas-tu manquer les premières
-bécasses, avec un bon chien comme tu as, et l’amour de la chasse comme
-il est dans tout Mayonnais? Des bécasses, j’en ai vu six ce matin. Nous
-en tuerons demain autant qu’il nous plaira. Fla! fla! fla!
-
-Cette onomatopée, qui prétend imiter le bruit de la bécasse au départ,
-fut irrésistible.
-
---Allons aux bécasses et aux pignets, dit Victorin. Je parlerai, le
-soir, à Arlette. Elle est intelligente, elle comprendra bien.
-
-Et c’est pourquoi, le lendemain, Arnet et Victorin, un panier sur le
-flanc, pour les pignets, à la manière des Parisiens pêcheurs de
-goujons,--et un fusil au poing, leur chien d’arrêt quêtant, grelot au
-collier, faisaient leur double chasse, pendant que Martine, sa mère,
-Mïus et la mère Bouziane poussaient des cris à chaque trouvaille.
-
---Vé! vé! éici un rôdou (toute une compagnie de pignets, rangés en
-rond).
-
---Qu’il est grand, celui-là! On s’y mettrait dessous, à couvert!
-
---Et sain et propre! On te le mangerait cru!
-
-On élevait en l’air les pignets; on regardait leur dessous. Leurs
-feuillets, si fins, un peu séparés mais pressés, étaient comme roses
-d’un beau sang intérieur. C’était comme de menus rayons lumineux, pétris
-d’une vie heureuse et mystérieuse.
-
-Et les corbeilles s’emplissaient.
-
---C’est Martine qui, jusqu’ici, en trouve le plus. C’est la reine des
-chercheuses!
-
-Ils ne connaissaient pas la mignonne fée Mab, les rustiques chercheurs,
-mais ils sentaient très bien, quoique confusément, ce qu’il y a de
-mystérieux dans la naissance de ces petits êtres, qui n’étaient pas
-encore parmi les plantes hier soir, et qui, ce matin, pullulent, bien
-formés, nés et grandis en si peu de temps, sans que personne les ait
-jamais vus pousser, tandis qu’on assiste à la germination de tous les
-végétaux. Comme ils viennent vite tout seuls, ces pignets qui
-s’échangent contre de l’or! tandis qu’il faut tant peiner pour faire le
-petit grain de l’avoine ou du blé, et le grain, si petit, du raisin!
-
---Quelle belle chose, que cette fortune qui nous pousse!
-
---Oui, le bon Dieu devrait nous en envoyer beaucoup, de ces fortunes
-gagnées sans peine.
-
---Ah! vaï! dit la mère Bouziane, le monde deviendrait paresseux et
-lâche. Prends toujours ça, et travaillons pour le reste. Comme nous les
-avons trouvées, nous laisserons les choses sur la terre, la peine,
-Martine, et l’amour.
-
---L’amour, dit Martine un peu rêveuse, l’amour ne m’empêche pas de
-dormir.
-
-Pendant ce temps, Arnet et Victorin s’oubliaient à la bécasse. Leurs
-paniers restaient vides. C’est folie de croire qu’on peut s’occuper de
-chercher des pignets, les yeux à terre, lorsque les chiens quêtent tout
-autour de vous et qu’on entend tintinnabuler leurs grelots qui, de temps
-en temps, font silence.
-
---Castor est en arrêt. Oui!... Victorin!
-
---Fla! fla! fla! A tu, Arnet.
-
-La bécasse traversait le bois... D’éclaircie en éclaircie, le chasseur
-la guette. Elle, la rusée, fait tourner sa tête pour voir, avec son œil
-de côté, si elle est bien parvenue à mettre et à conserver, entre elle
-et l’ennemi, l’obstacle protecteur d’un arbre... Penche à gauche! penche
-à droite!... Le coup part. Trop loin, mon homme!... mais j’ai vu la
-remise!... Pan-pan est en arrêt, cette fois... Fla! fla! fla! Poum! Elle
-y est!...
-
---C’est joli, pour un chien, dit Victorin, ce nom de _Pan-pan_,
-c’est-à-dire, je pense, _Coup-double_.
-
---Ce fut le nom d’un chien de M. le Président de la République
-Fallières, dit Arnet; et M. Fallières a dit un jour à M. Jean d’Auriol
-qu’il l’avait pris, ce nom, dans l’histoire de Maurin des Maures.
-
---C’est donc un nom deux fois célèbre, dit Victorin.
-
-Ils devisaient ainsi.
-
-Leurs estomacs annonçaient les approches de midi.
-
---Les champignons, c’est bon et ça se vend bien, dit Arnet, mais six
-bécasses que tu as et sept que j’en ai, à trois francs pièce, au moins,
-vendues au Luc ou à Gonfaron, ça fait bien dans les quarante francs,
-capoundédisqui!
-
-A midi, tous, chasseurs et chercheurs de pignets, se réunirent. On
-déjeuna sur le pouce, à l’abri d’un grand roucas ensoleillé, bien au
-chaud, comme par un matin d’été, au bord du chemin, près de la carriole
-et du cheval qui, attaché à un suve, mangeait l’avoine.
-
-Et Martine de dire:
-
---Nos paniers sont pleins, bonnes gens! Quelle bénérence! (abondance
-bénie).
-
-Après le déjeuner, on mit dans la carriole toute la récolte; et, au
-moment de fouetter son cheval, Martine dit:
-
---Rentrez-vous avec nous, les chasseurs?
-
---Tu ne le voudrais pas, Martine; c’est la chasse miraculeuse
-aujourd’hui. Treize bécasses, mes amis de Dieu!
-
---Encore cinq, et nous serons contents, et maître Augias en pourra
-tâter.
-
---Et M. le curé de même, continua Arnet. Toutes les bouches sont sœurs.
-
-Martine, ce jour-là, ne put pas se dire que Victorin s’était beaucoup
-occupé d’elle. Mais, à son ordinaire, elle acceptait, d’un cœur
-tranquille en apparence, les froideurs de Victorin et ses hésitations
-injurieuses entre elle et Arlette.
-
-Malgré les bécasses, Victorin ne résista pas au désir de rejoindre
-Arlette. Il ne lui déplaisait pas de se montrer à cette demoiselle en
-chasseur triomphant et le carnier bondé.
-
-A peine fut-il hors de la vue des femmes qu’il dit à Arnet:
-
---Arnet, chassez tout seul. Je vous quitte.
-
---Tu as bien tort. Tu t’expliquerais avec Arlette demain. Des bécasses,
-ça ne se trouve pas tous les jours comme les filles... Nous en avons
-fait lever trois ce matin, dont je sais la remise.
-
-Mais Victorin s’éloignait, sifflant son chien.
-
-Arnet leva les épaules, et se remit en quête.
-
-Toutefois, il se promit de rejoindre Victorin, quand il aurait encore au
-carnier au moins une des trois bécasses levées le matin.
-
-Il arriva que, en sortant du bois, Victorin, dans la plaine, aperçut son
-père en train de labourer une de leurs terres. Sur les mancherons de
-l’araire, sa forte poigne pesait, et dirigeait le soc bien aiguisé, qui,
-parfois, sautant hors de terre, quand il rencontrait la roche, luisait
-en bref éclair au soleil d’automne.
-
-Victorin essaya de passer sans s’occuper du laboureur, à qui cela aurait
-pu paraître tout simple, car le père et le fils, en aucun temps, ne
-s’étaient beaucoup parlé--et Bouziane était, par nature, un silencieux.
-
-Mais, ce jour-là, et depuis ce matin, le père Bouziane avait ruminé les
-choses; il se les était repassées, comme si le travail physique
-consistant à suivre une première raie de labour, qu’on ouvre devant soi
-et qu’on côtoie au retour en traçant la seconde, avait commandé à sa
-pensée de se creuser en lui et de se recommencer en retours constants.
-
-Et, ainsi, il s’était répété:
-
---Est-il possible que le fils Bouziane renonce à tout ce qui fait le
-bien et l’honneur de la famille! Est-il possible! Véritablement, je ne
-puis le croire... et cependant!... Est-il possible! est-il possible, bon
-Dieu de bon Dieu!
-
-Et pas autre chose n’était en lui depuis le matin que la répétition de
-son cri: «Est-il possible!» mêlé aux commandements et reproches qu’il
-lançait à sa bête--avec une irritation qui, au fond, s’adressait à
-Victorin.
-
-C’est pourquoi, lorsqu’il vit, un peu loin, son fils sortir du bois et
-s’esquiver, longeant la limite du champ qu’il labourait, il lui cria:
-
---Arrive ici un peu, Victorin!
-
-Victorin vint droit à son père, comme un soldat à l’appel du chef. Le
-père Bouziane arrêta son cheval. Et, quand le fils fut proche:
-
---Et où vas-tu comme ça?
-
---Aux châtaignes, chez nous, mon père, surveiller un peu.
-
---Et pourquoi?--Arlette y est-elle, aux châtaignes? oui ou non? Je
-t’avais pourtant dit, aux vendanges, que je ne voulais plus qu’elle fût
-jamais employée chez nous.
-
---Mon père, dit Victorin...
-
-Et il se tut.
-
---Alors, comme ça, cria Bouziane, tu y songes toujours, à cette fille?
-Tu veux l’épouser? Tu l’épouseras?
-
---Ne suis-je pas bientôt libre par mon âge, mon père, d’épouser, malgré
-vous, une fille à ma convenance?
-
-Le silencieux Bouziane éclata alors, et, tirant coup sur coup rudement
-la rêne de chanvre, secouant ainsi son cheval qui, à chaque fois,
-s’efforçait de partir et que, chaque fois, il retenait, il invectiva son
-enfant:
-
---O âne bâté, stupide que toi tu es! aveugle, et sourde bestiasse! tu ne
-peux pas voir où est la raison et où est ton bien, et tu es incapable de
-te dire que tes père et mère t’aiment mieux que tu ne t’aimes, animal!
-Tu ne vois pas que celle qui te cherche et te désire ne comprend que son
-intérêt à elle, et qu’elle ruinera ta maison en livres qu’elle doit lire
-de travers, et en rubans sur un chapeau qui lui met du ridicule sur la
-tête! Et, pour une créature pareille, que la terre ne connaît pas, tu
-veux quitter un bien qui est nôtre et que mes pères ont gagné pour toi à
-force de suer et de peiner en hommes véritables qu’ils étaient! Ah! ah!
-monsieur veut aller vivre dans les villes!... Depuis ce matin, pendant
-que mon araire écorche la terre, je suis là que je me laboure le cœur en
-me repassant les mêmes idées, toujours les mêmes. Ah! tu y seras
-heureux, dans tes villes de malheur, où personne n’a de liberté. Une
-maison à soi, voilà le bonheur de l’homme, quand cette maison ne serait
-qu’une cabane. Au moins, on y est son maître. Dès qu’on est sur sa
-porte, on a l’air qui est libre, et le soleil qui est à tout le monde.
-Et dans tes villes, tout vous est mesuré. Les maisons, dans les villes,
-comme dit toujours Arnet, c’est des cages empilées les unes sur les
-autres. Les pauvres sont dans la plus haute, et vous n’y montez pas sans
-rencontrer sur l’échelle des inconnus, qui sont vos voisins et ne vous
-saluent même pas! Voilà ce que je sais des villes. Aux Mayons, chacun se
-sent l’ami des autres, et tu peux, dans les moments de maladie ou de
-mort, appeler voisins et voisines, ils te viendront aider ou veiller en
-un besoin. Mais dans les villes, monsieur Victorin Bouziane, s’il est
-malade, aura tout juste un lit dans un hôpital--comme les sans-famille!
-Tiens, petit Bouziane, lève-toi de ma vue, que je pourrais, tant la
-colère me commande, te secouer les puces comme au temps, où, petit
-enfant, tu faisais quelque bêtise innocente, tandis qu’aujourd’hui, tu
-es prêt à commettre un crime... oui, un crime! tu as beau remuer la
-tête, espèce de sans-respect! C’est un crime de ne pas épouser une bête
-de sa race; et quand on a devant soi un héritage gagné par des cent ans
-de travail et d’honnêteté;--c’est un crime de jeter tout cela au hasard,
-et de faire fondre en une heure ce que nos pères ont employé tant de
-durée à bâtir ou à ramasser pour nous... Allons, vas-y, à ta gueuse! et
-ôte-toi de mon soleil que, demain, tu ne verras plus, puisque tu l’as
-renié, imbécile!... Une fois, au moins, je t’aurai dit tout ce que je me
-pense et tout ce que je souffre. C’est un peu dur, crois-moi, d’avoir
-tant travaillé pour un fils qui ne comprend pas qu’on avait travaillé
-pour lui.
-
-Et parlant à son cheval:
-
---Allons, hue, toi! Reprends la raie et trace droit. Donne à cet
-imbécile la dernière leçon qu’il recevra de nous, la bonne!
-
-Et Victorin regardait son père qui s’éloignait... Il s’éloignait en
-suivant la raie profonde qui découvrait le cœur rouge de la bonne terre.
-
-
-
-
-XX
-
-LA FORÊT EST TOUTE SEULE
-
-
-La forêt de châtaigniers, au-dessus des Mayons, s’étend sur des pentes
-douces. Ces beaux arbres, si différents des pins et des chênes-lièges,
-ouvrent leurs innombrables feuilles fraîches, dentelées, transparentes
-et frémissantes, comme des mains tendues vers la lumière dont elles sont
-avides. Parmi les feuilles, les châtaignes mûrissent, entr’ouvrant déjà,
-çà et là, leurs coques vertes, hérissées de dards comme des oursins
-végétaux. Les vieux troncs sont vénérables; beaucoup, creusés, évidés,
-montrent un intérieur noirci comme par le feu, en contraste avec
-l’extérieur pâle, jaspé de taches de soleil; et leurs branches jeunes
-démentent partout la vétusté du tronc, affirment l’immortalité de la
-sève sans cesse renouvelée. Ils abritent des violettes sauvages, grêles
-et délicieusement parfumées. Sous leurs frondaisons, qui semblent d’un
-autre climat, la terre a des humidités septentrionales, des fraîcheurs,
-des bruits de sources. Les sous-bois ne sont plus, comme ceux des
-pinèdes, emplis d’une ombre chaude et lumineuse, d’un jour à peine
-adouci, teinté d’un léger voile mauve. Ici, c’est le règne de l’ombre
-réelle, déjà mystérieuse et reposante, tandis que celle des pins ne
-parvient pas à s’affranchir de la clarté.
-
-Le sous-bois des pinèdes trahit tout ce qui vit chez lui, bêtes,
-fougères, lichens, et l’oiseau et l’insecte. Il révèle tout ce qui est
-de la terre. S’il a un mystère, c’est celui de l’ardeur, des rayons, des
-feux. Ici le mystère est tout autre, il garde même les secrets du sol.
-
-En ce jour, qui a vu les premières bécasses, ce matin, avant l’aube,
-avant l’arrivée des travailleurs, la forêt de châtaigniers se recueille
-dans son habituelle solitude. Si un être humain pouvait, par une magie,
-la voir sans y pénétrer, il jouirait d’une émotion singulière, car
-l’attitude des forêts qu’on visite n’est pas celle qu’elles ont lorsque
-nul visiteur ne les trouble, et qu’elles sont hantées seulement par les
-bêtes, leurs familières, qui ont, chez elles, tous les droits. La forêt
-est seule, recueillie. Fraîcheurs, bruits de sources... Aucun pas humain
-ne s’entend. Un souffle remue à terre les feuilles dorées par l’automne.
-De loin en loin, une nouvelle feuille se détache des hautes branches,
-tombe, descend, balancée, lente, s’accroche à quelque rameau, s’y pose;
-puis glisse, et, reprise par un souffle errant, achève sa chute jusqu’à
-celles qui l’attendent sur la terre... Silence; puis un petit bruit que
-le lit des feuilles remuées enveloppe d’un bruissement; c’est la chute
-d’une châtaigne. Un craquement léger; c’est une branche vétuste qui
-faiblit sous le poids des ans. Une brindille se casse et crenille sous
-le fardeau d’un écureuil. Toc, toc, toc! Le pic travaille du bec. Il
-frappe un vieux tronc. Son marteau pointu fait un bruit de bois sur le
-bois creux. En sortiront-ils, les insectes qu’il veut épouvanter? Toc,
-toc, toc. Une agasse et un geai échangent une injure criarde. Tout à
-coup, le pivert traverse la forêt en jetant son appel saccadé. Il a eu
-peur. Il a entendu un remuement de pieds nombreux qui pataugent dans
-l’amas des feuilles. Est-ce l’homme déjà qui arrive? Non; des masses
-noires, en petit troupeau... les sangliers, cinq, six, sept marcassins
-guidés par la mère. Ils fouillent du groin les feuilles soulevées,
-écartées, y cherchent la bonne aubaine de la saison, la châtaigne
-exquise. Elle est à eux d’abord, aux hommes ensuite... Les hommes, les
-voici!... «Fuyons!»... et la bande heureuse s’enfuit vers les fourrés,
-vers le «gros bois», vers les «forts» gardés par les genêts épineux...
-L’ombre, sous la forêt, n’est plus une nuit d’aube première, c’est déjà
-l’ombre moins franche des journées. Le soleil dore les cimes. La forêt
-n’est plus seule. Les travailleurs l’envahissent. Voici les ramasseurs
-de châtaignes.
-
-Ils arrivent, dans la fraîcheur matinale, dans le froid vif d’automne,
-ils arrivent, par petits groupes de quatre ou cinq personnes, en causant
-de récolte et de chasse, de châtaignes et de bécasses; car, même ceux
-qui ne sont point chasseurs s’intéressent à l’arrivée de la dame au long
-bec.
-
---Moi, dit Arlette, il m’en est parti une des pieds, hier, comme je
-passais au bois des Darbousses.
-
---Ah! çà vaï, tu as pris pour une bécasse une machote ou un engoulevent.
-
---Je ne suis pas si bête, peut-être! riposte avec aigreur la belle
-fille.
-
-Elle n’est pas de bonne humeur Arlette, oh! mais, pas du tout. Comme
-elle compte voir Victorin, elle voulait venir, ce matin, aux châtaignes,
-avec une robe un peu plus propre et des bottines un peu plus
-reluisantes. Mais un éclair de bon sens a traversé sa mère. Il a fallu
-«se mettre en paysanne»--quelle horreur!--et n’avoir plus rien dans
-l’allure qui rappelle les demoiselles de la ville. Arlette est en jupons
-courts, à raies. Elle a des souliers forts, à talons bas, et un casaquin
-de sa mère. En sorte qu’elle ressemble à un portrait qu’une mère-grand
-d’aujourd’hui se serait fait faire quand elle avait quinze ans. Et, il
-faut en convenir, Arlette est charmante ainsi... Seulement, voilà!...
-elle ne s’en doute pas. Et sa mère, restée à la maison, ne s’en doute
-pas non plus. Sa mère pense seulement qu’il est bon d’économiser ses
-beaux habits, et que, vraiment, quand on a besoin de manger, il est
-ridicule de se priver de «fricot», pour se mettre des rubans sur la
-croupe et des fagots de plumes sur la tête.
-
-Les ramasseurs de châtaignes sont dispersés sous bois. Ils ont en main
-une baguette qui se termine en fourche et qui leur sert à «farfouiller»
-dans le lit de feuilles tombées, pour découvrir la châtaigne. Ils
-cherchent. Un bruit de feuilles remuées les accompagne. Les sacs
-s’emplissent. Plus tard, à la maison, on fera le triage; on mettra les
-plus belles avec les plus belles, les moyennes avec les moyennes, les
-petites avec les petites. Pour l’instant, on les empile toutes pêle-mêle
-dans «la sacque».
-
---Et alors, Arlette? lui crie un des chercheurs, c’est vrai que tu nous
-dois quitter pour t’établir à Marseille?
-
---Ça vous aregarde, vous? réplique Arlette, de mauvaise humeur.
-
---Voyez-vous, la fiérotte! Et de quoi es-tu si fière? Tu n’es qu’une
-gavotte comme moi, hé?
-
-Arlette est furieuse, car elle renie toujours ses origines qui, du
-reste, n’ont rien que d’honorable; mais les gens de la plaine dédaignent
-ceux de la montagne--comme moins civilisés. Et ainsi, ils leur font un
-reproche de ce qui est un mérite, si, par civilisés, on entend
-corrompus, vaniteux, préoccupés de colifichets, d’inutiles parures.
-
---Gavotte! gavotte! ronchonnait Arlette, il y a du temps que j’ai oublié
-la montagne, vu que mes parents m’ont amenée ici quand je marchais à
-peine, tandis que toi, tu y étais hier encore! Tu viens te louer ici
-pour le temps des châtaignes, mais demain, tu y retourneras, chez tes
-sauvages; gavot tu es et gavot tu resteras.
-
-Et patin! et couffin! on jargonnait ainsi, on se disait «des choses», on
-patufélégeait, tout en jetant au sac la belle récolte brune tirée des
-gaines épineuses, qui crèvent par la force du fruit.
-
- Er’ ôou temps deis castagnos,
- M’en souven,
- Rescountrer’ en Aubagno
- Un jouven,
- Tant gracious et tant risen,
- Que digué: «Ti vouari ben,
- Et, se vouas, hurous ensen
- Naôutré dous séren»[1].
-
- [1] C’était au temps des châtaignes,--je m’en souviens,--je rencontrai
- en Aubagne--un jouvenceau--si gracieux et souriant--et qui me dit:
- «Je te veux du bien--et, si tu veux, heureux ensemble--nous deux
- serons».
-
---Une châtaigne, c’est toi, Arlette. Tu n’es pas aussi rebondie--mais
-aussi brune et jolie; et, ma foi, ce matin, tu t’es mal réveillée: tu
-n’as pas quitté ta coque et tu as beaucoup de piquants. On ne sait pas
-où te prendre.
-
---Ne me prends donc pas, fada. Une Arlette ne fait pas pour toi, que tu
-es trop lourdaud. J’ai un fiancé, d’abord.
-
---Et même deux, à ma connaissance, et peut-être trois. Mais toute
-l’affaire est d’en avoir un bon.
-
---Sois tranquille, j’aurai le choix, mon beau! Et ce n’est pas toi qui
-plumeras la poulette.
-
---Tu pourrais dire la bécasse...
-
---Allons, allons, fit une vieille. De parole en parole, de galégeade en
-galégeade, vous allez en venir à vous faire peine...
-
-Et, pour mettre en fuite les taquineries:
-
---On dit, poursuivit la vieille, que M. Jean d’Auriol est arrivé hier
-aux Mayons avec un Parisien, un jeune, qui fait des tableaux, des arbres
-en peinture, et aussi des portraits.
-
---Je les ai vus passer, dit Arlette,--qui se piquait de toujours savoir
-les nouvelles,--ils allaient chez M. Muraire.
-
---Chez le maire?
-
---Eh oui! M. Jean d’Auriol le vient remercier de tant de bonnes manières
-qu’on lui a faites le jour du beau banquet, quand on a reçu les _Amis de
-Maurin des Maures_.
-
---Et, dit Arlette, il n’y eut pas que le banquet qui fut chose amusante
-et belle, ce jour-là. Le bal d’après-midi fut réussi plus qu’aux plus
-grandes fêtes. Je m’en souviens, tant j’ai dansé de bon cœur avec
-Victorin Bouziane.
-
-Ainsi roulaient les paroles, ce qui n’empêchait point les châtaignes de
-pleuvoir dans les «sacques» qu’elles gonflaient à les crever.
-
-Il se faisait presque midi quand parurent trois hommes.
-
-Le jeune peintre, ami de Jean d’Auriol, avait exprimé au maire des
-Mayons (doyen des maires de France) le désir de visiter une
-châtaigneraie. Le maire avait répondu:
-
---Venez; c’est à deux pas. On entre dans la forêt par l’avenue que nous
-avons baptisée du nom de M. Jean d’Auriol. Allons, je vous accompagne.
-
-A l’arrivée des trois visiteurs, les travailleurs courbés se
-redressèrent joyeusement.
-
---Bonjour, bonjour, monsieur le Maire, salut!
-
-Le peintre s’émerveillait:
-
---Il y a ici un beau sujet de tableau.
-
---Je vous l’avais bien dit, insista Jean d’Auriol.
-
-M. le maire, qui aime son pays, souriait de satisfaction. Et le peintre,
-tout à coup, remarquant Arlette:
-
---La jolie fille! Est-ce que c’est là le costume d’ici?
-
---Celui d’autrefois, dit Jean d’Auriol.
-
---Je croyais que le costume ancien des Provençales était celui-là même
-que portent encore les filles d’Arles?
-
---Les filles d’Arles ont un costume ravissant, dit Jean d’Auriol, mais
-qui ne fut jamais celui de nos femmes. Chez les Parisiens, qui dit
-Provençale voit une Arlésienne. Vous devriez, Monsieur, avant qu’il se
-perde tout à fait, consacrer le costume simple de nos filles d’ici.
-
---Volontiers, dit le jeune homme.
-
-Et, s’adressant à Arlette, qui, depuis un moment, comprenant qu’on
-parlait d’elle, la fine mouche, tendait l’oreille sans parvenir à saisir
-un mot de la conversation:
-
---Mademoiselle, dit le peintre en allant vers elle, je fais des paysages
-et des portraits--c’est mon métier.
-
---Des portraits... à l’huile? dit Arlette, pour montrer au peintre
-qu’elle se connaissait en peinture.
-
---A l’huile d’olive fraîche, dit Jean d’Auriol en riant.
-
---C’est ce qu’il y a de plus beau, insista Arlette. Vous pouvez rire,
-vous autres. Demandez à ce monsieur peintre si je ne sais pas ce que je
-dis. C’est l’huile qui fait luire les beaux tableaux où on veut montrer
-qu’il y a du soleil.
-
---Justement, dit le peintre. Eh bien, si vous vouliez je ferais votre
-portrait à l’huile, Mademoiselle. J’en ferais même deux, et il y en
-aurait un pour vous.
-
-Arlette resplendissait d’orgueil.
-
---Je crois bien! s’écria-t-elle... mais ce sera...
-
-Et elle prit un air de modestie jouée:
-
---Ce sera si ma mère le permet.
-
---Si vous voulez vous installer à la mairie, dit M. Muraire, on vous
-ouvrira une salle où vous aurez, je crois, toute la lumière qu’il vous
-faut.
-
---Merci, Monsieur le Maire. Et quand pourriez-vous venir à la mairie,
-Mademoiselle?
-
---Oh! Monsieur, tout de suite après le dîner de midi.
-
-Elle rougissait de plaisir.
-
---C’est cela, vers une heure, à la mairie...
-
---Ne manque pas, Arlette. Tu seras fière, hein, d’avoir un beau
-portrait?
-
-Et, en retournant aux Mayons, où ils allaient déjeuner chez M. Muraire,
-le peintre, enchanté, disait à ses deux compagnons:
-
---Elle est vraiment gentille, cette Provençale en robe d’aïeule. Quand
-j’aurai fait son portrait, je reprendrai cette figure dans un tableau
-qui s’appellera _Une châtaigneraie aux Mayons_ et vous me permettrez,
-Monsieur le maire, de vous l’offrir pour décorer la salle de vos
-délibérations.
-
---J’aimerais bien, Monsieur, dit le Maire en baissant la voix, que, dans
-ce tableau, que j’accepte avec reconnaissance, la figure d’Arlette ne
-fût pas trop reconnaissable. Cette fille n’est pas _d’ici_ et elle n’est
-pas très bien vue dans le pays...
-
---Qu’à cela ne tienne, Monsieur le Maire; ce sera, dans le tableau, le
-portrait de son costume seulement. Quant à son portrait à elle, j’en
-ferai une étude à part... Elle est vraiment très jolie fille.
-
---Cela, dit le maire, on ne peut pas le lui ôter.
-
---Tu vois, disait Arlette à son interlocuteur malin de tout à l’heure,
-tu vois que je ne suis pas fille à manquer de galants, gros fada! Tous
-les peintres de Paris voudraient me faire mon portrait--et, tu sais, un
-portrait à l’huile, ça vaut des cent et des mille... Alors, les amis,
-cette après-midi vous ne me reverrez pas ici, qu’il faudra que je pose,
-bien habillée.
-
- * * * * *
-
-Les ramasseurs de châtaignes sont allés déjeuner chez eux; le village
-est si proche! Le picatéou, pour revenir à son travail abandonné,
-retraverse le bois, en criant de satisfaction. Le voilà sur son vieil
-arbre, accroché des pattes au faîte du tronc vertical; il le frappe
-activement du bec à coups réguliers, toc, toc; il se hâte. Deux
-écureuils rongent deux châtaignes mûres, et leur queue se déploie en
-parasol sur leur petite tête affairée, grignotante... Les sangliers,
-eux, ne reviendront pas de sitôt. Les agasses bavardent à qui mieux
-mieux, comme des Arlette, mais la forêt préfère leur bavardage au
-caquetage des femmes.
-
-Restée seule avec ses sylvains, la forêt est heureuse.
-
-
-
-
-XXI
-
-LE PORTRAIT DE LA GAVOTTE
-
-
-Comme M. le Maire, suivi de ses deux invités, rentrait dans les Mayons,
-il rencontra la mère d’Arlette; et, après l’avoir présentée au peintre:
-
---Vous pouvez envoyer votre fille tout à l’heure à la mairie en toute
-confiance, lui dit-il; on lui fera un beau portrait.
-
---Et à l’huile, dit Jean d’Auriol.
-
---C’est bienvenu, monsieur le Maire, puisque c’est vous qui le demandez.
-
-Et la mère d’Arlette rentra chez elle.
-
---Les jours sont courts, dit Jean d’Auriol; vous nous permettrez,
-monsieur le Maire, de ne pas demeurer longtemps à table.
-
---Ce sera comme vous voudrez, dit gentîment le maire; je comprends bien
-que les artistes travaillent pour l’honneur du pays; et, alors, leur
-temps est sacré.
-
-Une heure plus tard, il accompagnait ses hôtes dans une salle de la
-mairie, où le peintre, installé devant son chevalet de campagne, prépara
-ses couleurs. Arlette tardait.
-
---Viendra-t-elle?
-
---Je ne serais pas surpris qu’elle ne vînt pas, dit Jean d’Auriol. Quand
-un étranger du dehors désire faire un portrait de fille ou de femme,
-chez nous, ou même un portrait d’homme, j’ai vu souvent qu’il semble à
-nos gens qu’on veut entreprendre sur eux. Ils répugnent à laisser copier
-leur visage. J’ai pensé parfois qu’il y a là un sentiment d’origine
-arabe. La reproduction du visage humain est interdite chez les
-musulmans. Cependant cette jeune Arlette a paru si flattée! Elle
-viendra.
-
-Ils attendirent en vain plus d’une heure encore.
-
-Trois ou quatre petits coups furent enfin frappés à la porte.
-
---Entrez! dit le peintre.
-
-Une demoiselle entra. Elle avait un vaste chapeau aux bords inégalement
-retroussés--et chargé d’une épaisse couronne de fleurs. La robe était
-bleue, avec des carreaux blancs, dans lesquels fourmillaient des fleurs
-aveuglantes. Elle avait une ceinture de toile cirée, très luisante,
-noire, bordée d’un liséré de toile cirée rouge, non moins luisante; un
-col blanc, large, de fausse dentelle naturellement, fermé, au-dessous du
-menton, par un flot de rubans roses; des souliers blancs, découverts, à
-hauts talons, avec des bas à jours, noirs, qui dessinaient par
-transparence, sur la courbure du pied et sur le devant de la jambe, un
-pot de fleurs vaguement couleur de chair. Les cheveux, lourdement
-crêpés, retombaient sur le front en larges festons inégaux, dont l’un
-couvrait presque entièrement l’œil gauche, de telle sorte qu’à première
-vue on pouvait croire cet œil malade et abrité par un pansement de noir
-taffetas. Ce noir profond s’enlevait sur le visage blanc, empâté d’une
-poudre de riz noyée dans le cold-cream. La visiteuse tenait, dans sa
-main gauche, une ombrelle fermée, que pourtant on devinait multicolore.
-Dans sa main droite, prétentieusement relevée à la hauteur du sein, elle
-avait un mouchoir de poupée, pincé par le milieu et bordé de rose; et,
-cette même main, sur laquelle retombait un bracelet doré, tenait un
-porte-monnaie en mailles d’acier «gonflé de coton», si l’on en peut
-croire Arnet.
-
-Le peintre, naïvement, ne reconnut pas Arlette; il dit:
-
---Vous demandez, mademoiselle?
-
-Jean d’Auriol riait.
-
---Mais... Monsieur... dit Arlette, toute souriante d’orgueil, ravie de
-n’être pas reconnue, je viens pour le portrait... que vous m’avez
-promis.
-
-Le jeune peintre bondit sur sa chaise, et se levant consterné:
-
---Comment! C’est vous, mademoiselle! Vous que j’ai vue si gentille tout
-à l’heure!
-
-On a son franc-parler à l’école des Beaux-Arts.
-
-Et puis, école ou non, un artiste indigné ne mesure plus ses paroles:
-
---Mais, jour de Dieu! c’est le portrait de votre costume et non pas
-seulement de votre figure que je voulais faire, Mademoiselle! Je ne suis
-pas caricaturiste, nom d’un chien! Vous ne vous êtes pas regardée dans
-votre miroir, donc! Tantôt, sous vos châtaigners, vous étiez à croquer!
-A présent, vous avez l’air de la première venue, prétentieuse et
-déguisée, qui passe sur les trottoirs de Toulon!... Je suis désolé,
-Mademoiselle,--poursuivit-il radouci en voyant Arlette toute
-décontenancée et près de fondre en larmes,--je suis vraiment désolé de
-vous avoir dérangée de votre travail... pour rien... car, bien sûr, je
-ne peux perdre mon temps à vous peindre--à l’huile--dans ce déguisement.
-Rassurez-vous, d’ailleurs, Mademoiselle, Madame votre mère me permettra
-de vous indemniser de la peine que vous avez prise, bien à contre-temps,
-toutes les deux.
-
-La mère d’Arlette venait d’entrer, avant la fin de ce discours, escortée
-de Victorin en chasseur, qu’elle avait rencontré dans la rue. Elle
-s’empressa de dire:
-
---Nous avons cru bien faire, Monsieur, excusez-nous. Et puis... la
-petite indemnité..., nous l’accepterons bien volontiers, pourquoi nous
-ne sommes pas riches.
-
---On ne le dirait pas, fit le peintre. Vous avez à la ceinture,
-Mademoiselle, tout un arsenal de breloques. Tenez, regardez ce jeune
-chasseur qui vient d’entrer. A la bonne heure! Voilà une tenue qui a du
-caractère, parce qu’elle est simple et d’accord avec le pays et la
-saison...
-
-A demi-voix, Jean d’Auriol expliquait la scène à Victorin, qui
-murmurait:
-
---Elle est pourtant bien jolie comme ça. Elle a l’air d’une dame des
-villes.
-
---Sacrebleu, dit le peintre. Elle en a l’air, si l’on veut. Et c’est, en
-tout cas, ce qui me fâche. Je cherche le naturel. Et Mademoiselle a
-l’air d’une comédienne qui ne sait pas bien prendre la figure de son
-rôle.
-
---Oh! Monsieur, dit Victorin, vous en avez dit assez.
-
-Le peintre devina en Victorin un amoureux... Arlette pleurait tout de
-bon maintenant, humiliée.
-
---Excusez ma sincérité, Mademoiselle, dit le peintre aimablement, Madame
-votre mère et ces messieurs m’excuseront aussi, mais je vous répète que
-je cherchais un modèle naturel, pris sur nature et dans la nature,
-comprenez-vous? Vous m’arrivez endimanchée, ornée, apprêtée, superbe...
-j’en suis aussi ennuyé que vous. M. le Maire voudra bien, ce soir, vous
-faire remettre de ma part deux fois le prix de votre journée perdue.
-
-Arlette mordit son mouchoir de poupée. Elle le déchira d’une dent
-rageuse, pivota sur ses hauts talons, faillit tomber avant d’atteindre
-la porte, et sortit brusquement, suivie de sa mère et de Victorin.
-
-Et, dans l’escalier:
-
---Je n’en veux pas, cria-t-elle, de son sale argent, à ce grossier
-personnage. Ça croit avoir affaire à qui?
-
-Puis, tout bas, à Victorin ahuri et navré:
-
---Tu vois bien qu’il n’y entend rien à faire des portraits, ce Parisien
-de malheur. Est-ce qu’on fait le portrait des gens en habits de travail?
-Ça ne s’est jamais vu!
-
-Un doute, tout de même, se faisait dans l’esprit de Victorin. Si M. Jean
-d’Auriol, qu’il avait reconnu, et M. le Maire, en qui il avait toute
-confiance, n’avaient pas répondu au peintre, c’est donc qu’ils ne
-trouvaient pas que l’artiste eût tort? Est-ce que les élégances
-d’Arlette n’étaient pas ce qu’il en pensait, lui, Victorin?... Bah!
-après tout, qu’importait? L’artiste pouvait se tromper; M. le Maire et
-M. Jean d’Auriol n’ont pas osé le contredire, pas plus que moi-même. Et
-puis ce n’était pas la robe et le chapeau d’Arlette qu’il aimait, après
-tout, voyons! Et Arlette, noyée dans ses larmes, lui paraissait si
-touchante!
-
-Il la raccompagna chez elle, en lui disant des paroles douces. Dans la
-rue, elle ne répondait pas. Mais une fois arrivée dans sa maison, elle
-éclata en cris de rage:
-
---Vous avez bien raison, ma mère, de me répéter souvent que, des hommes,
-le meilleur ne vaut rien! C’est dans des moments comme ça qu’un fiancé
-devrait se montrer! Et il n’a pas soufflé mot, Victorin! Tu ne pouvais
-pas lui dire ce que tu penses, Victorin! J’aurais cru, véritablement,
-que tu avais «un peu plus de chose», mais non, rien! Tu l’as laissé
-dire, me tourner en ridicule. Et m’offrir son sale argent,--qu’il faudra
-bien accepter, ma mère, puisqu’il me le doit, m’ayant fait perdre la
-demi-journée. Sûr qu’il me le doit,--et double, et avec une «indanité»,
-comme il dit. Mais, j’aurais voulu un défenseur. Il est joli, mon
-défenseur!... Non, non, laisse-moi, Victorin, il faut que ça me passe,
-la colère, et j’en ai pour quelques jours. Qu’est-ce que je vais leur
-répondre, aux autres, quand je retournerai là-bas, et qu’ils demanderont
-à venir voir mon portrait dont j’étais si fière d’avance? Il ne pouvait
-pas rester où il était, ce monsieur peintre?... Tout le pays va savoir
-ça; et on en parlera longtemps, du portrait de la gavotte... Tu vois
-bien que je ne peux plus rester aux Mayons! Mais je n’avais pas besoin
-de cette raison de plus pour m’en aller... Tu me rejoindras quand tu
-voudras, à Marseille ou ailleurs, là où j’irai; mais je ne veux plus, je
-ne peux plus demeurer ici, où personne ne voit mes mérites, pas même
-toi, qui as été lâche aujourd’hui, oui, lâche! A ta place, je lui aurais
-dit ma façon de penser, à ce Parisien; et, s’il s’était fâché, je lui
-aurais laissé sur la figure la marque de mes cinq doigts!--Mais non! tu
-étais là planté, le carnier au derrière et le fusil au dos, avec l’air
-bête d’un santon de bois!
-
-C’était la première fois qu’elle se montrait à Victorin dans un accès de
-rage,--et qu’elle l’injuriait.
-
---Je te pardonne, dit-il doucement, parce que tu pleures, mais tu
-regretteras demain de m’avoir parlé ainsi.
-
-Il la quitta.
-
-Aveuglée par la colère, elle le laissa partir.
-
---Et puis, pensait-elle, il faut bien qu’il s’habitue, s’il devient mon
-mari, à comprendre qu’il n’est pas le maître. Les femmes, aujourd’hui,
-sont libres.
-
-Chacun comprend à sa manière la liberté.
-
-
-
-
-XXII
-
-LE FÉMINISME D’ARLETTE
-
-
-Arlette avait donc fini par trouver insupportable la situation
-qu’elle-même s’était faite aux Mayons. Sur son passage, on se retournait
-pour la regarder d’un œil narquois. Sa façon de s’habiller, la tournure
-de ses chapeaux toujours bizarres, et sa légendaire ombrelle qu’elle
-portait comme un étendard, cette ombrelle qui l’abritait même des
-soleils d’hiver, prêtaient maintenant à rire; et toute cette réprobation
-gouailleuse était un peu l’ouvrage d’Arnet. Arnet, grand conteur de
-galégeades, ne tarissait plus sur le compte des filles dont les parents,
-qui n’ont pas le sou, trouvent pourtant moyen, disait-il, de se ruiner
-pour acheter des pompons ridicules à leurs filles. Et pourquoi? Parce
-que, paraît-il, certaines de ces demoiselles, qui ont appris à lire,
-tirent d’A et B une vanité hors de bon sens.
-
-Une fois bien établie dans le public, cette juste appréciation des
-choses avait fini par remettre Arlette à sa place; et la petite dévoyée
-n’avait pas pu supporter le jugement de l’opinion.
-
-Elle avait quitté les Mayons un beau matin, après avoir eu, la veille,
-un dernier entretien avec Victorin.
-
-Elle lui avait dit pompeusement:
-
---Vois-tu, Victorin, je fuis la persécution sévère de ta famille
-injustement irritée.
-
-Elle s’était servie de ces expressions. Il ne lui déplaisait pas d’être
-une héroïne persécutée. Elle se comparait à quelqu’une de ces jeunes
-créatures dont les romans l’entretenaient, et qui, douées de toutes les
-vertus, sont méconnues et même maltraitées par des parents barbares.
-Elle était destinée à souffrir à cause de sa supériorité sur le commun
-des hommes. Si on avait l’air de se moquer, c’était par jalousie. Et
-elle, qui n’avait plus aucun sentiment religieux, se rappelait que
-Jésus-Christ fut calomnié par des méchants qui finirent par le mettre à
-mort.
-
-Une vague mégalomanie la poussait à rechercher dans les quelques
-souvenirs d’école qui étaient les siens, les gens illustres à qui se
-comparer. Et, si invraisemblable que cela paraisse, elle songeait
-souvent à une nommée Jeanne d’Arc, une pastresse qui était devenue
-général et fréquentait le roi de France. Elle y songeait comme à une
-fille qui fut martyrisée par des envieux, jaloux de la façon dont elle
-portait la cuirasse et le drapeau.
-
-Arlette avait lu dans les journaux d’éloquents articles sur le
-féminisme. Les féministes étaient, à ses yeux, des gens qui
-reconnaissaient la supériorité, d’ailleurs évidente, des femmes. Et
-Jeanne d’Arc était une sorte de précurseur des féministes.
-
---Vois-tu, Victorin, je fuis la persécution de ton père. Le monde m’en
-veut. C’est tout des gens, ajouta-t-elle, c’est tout des gens qui
-auraient fait brûler Jeanne d’Arc.
-
-Victorin n’attacha aucune attention à cette réminiscence historique. Il
-ne vit qu’une chose: Arlette était décidée à partir; ses parents à lui,
-en étaient cause. Il eut un grand mouvement de colère contre eux:
-
---Je ne tarderai pas à te rejoindre, dit-il.
-
-A l’ardeur de cette réplique, Arlette comprit que son départ était
-peut-être le meilleur moyen d’exciter Victorin, de le faire rompre,
-momentanément du moins, avec sa famille et de l’amener enfin au mariage.
-Elle comptait bien, plus tard, à force de bonne grâce irrésistible,
-reconquérir les Bouziane et leur héritage.
-
---Alors, comme ça, tu es bien décidée à nous quitter, Arlette!
-
-Si elle était décidée!... Il devrait être le premier à lui conseiller ce
-départ. Elle souffrait trop des injustices du monde. Et pourquoi
-souffrait-elle? Parce qu’elle aimait! Et qui? Victorin! Elle souffrait
-pour lui!
-
---C’est pour mon amour! C’est pour toi que je souffre, ô mon amour!
-
---C’est vrai, pourtant! se disait Victorin.
-
-Et il se sentait à la fois tout contrit et tout fier.
-
---Va, lui dit-il, je ne serai pas longtemps à te rejoindre pour
-toujours, si la place de gardiens qu’on t’a promise, pour toi et moi,
-est bonne comme il semble. Écris-moi bien ton adresse, et j’irai te voir
-et prendre, sur cette place, des renseignements.
-
-Ainsi parlait-il, et cependant, quoiqu’il fût aveuglé, et rendu sourd
-aux bons conseils, par l’amour, qui est un méchant mal, son cœur, en
-même temps, se serrait à l’idée d’avoir à quitter bientôt la terre
-paternelle. Tant que la réalisation de ce projet était demeurée
-lointaine, il l’avait acceptée en lui-même; mais à la voir toute proche,
-il éprouvait déjà comme une manière de regret, sans pouvoir se dire s’il
-regrettait tout de bon d’avoir à partir.
-
-Après tout, il aimait la mère et le père, encore qu’il ne le leur fît
-pas voir, l’usage des travailleurs de la terre n’étant pas de se faire
-des «mounineries», ce qui revient à dire des amabilités en grimaces de
-singe.
-
-Lorsque les quasi-fiancés se dirent adieu, Victorin se sentit le cœur
-triste, mais il ne s’expliquait pas si c’était parce qu’il fallait se
-séparer d’Arlette, ou bien parce que cette séparation allait bientôt
-nécessiter son départ à lui.
-
-Et Arlette s’en était allée, un peu pour partir, chercher aventure, un
-peu par orgueil, parce qu’elle allait être une demoiselle dans
-l’arrière-boutique d’un magasin de la rue Saint-Ferréol. Là, elle aurait
-parfois à recevoir les pratiques, de belles madames «comme il faut» dont
-elle copierait de son mieux les manières élégantes.
-
---Si Madame le désire, on me permettra certainement de porter ce petit
-paquet chez Madame.
-
-Et alors, qui sait, elle rencontrerait, dans la maison riche, le marquis
-de Carabas ou le prince des contes de fées, celui qui épouse des
-bergères.
-
-En attendant, elle aurait pour camarade et protecteur Augustin Augias,
-qui lui avait arrêté une belle chambre dans le vieux quartier de
-Marseille, mais à deux pas de la Canebière.
-
-De Marseille, elle écrivait:
-
- A Monsieur Victorin Bouziane,
- Propriétaire-agriculteur,
- Aux Mayons (Var).
-
-
- «Marseille, rue Vieille, nº 10ter, près la Bourse.
-
- «Mon beau Victorin,
-
- «Je t’écris pour te faire savoir de mes nouvelles, que j’en espère des
- tiennes, qu’elles soient pareillement bonnes pour ce qui est de la
- santé. Pour quant au reste, qui est le contentement d’esprit, les plus
- grands auteurs qu’on peut lire, même sur les journaux, disent que la
- vie est une perturbation continuelle qui n’est pas près de finir.
- Comme nos aïeux ils l’ont connue, la vie, nous l’avons trouvée, et nos
- enfants la retrouveront de même, par malheur. Et que, s’il n’y en a
- pas une autre, de vie, après notre mort, et point de bon Dieu comme se
- le croyaient les gens d’autrefois, alors il faut en prendre son parti,
- et chercher un peu de plaisir par soi-même, sur cette terre de pas
- grand’chose, puisque tu as vu par toi-même ce qu’un monsieur peintre,
- qu’on ne connaît pas, a pu me faire d’ennui dans un seul et même jour,
- sans que je me le sois _reserché_ en rien, vu que je ne savais pas
- même son existence cinq minutes avant. Mais j’avais eu tant d’autres
- ennuis avec les _huns_ et les autres qui finissaient par m’appeler
- tous la Gavotte, moi qui ne serche qu’à être simplement comme il faut,
- que je ne pouvais plus y tenir, notablement par rapport à ton père qui
- m’a été le plus dur. Mais je ne lui en veux pas quand même, après
- tout, à ton père, qu’il ne m’a jamais pour ainsi dire parlé--que
- bonjour, bonsoir--avant que tu te sois déclaré comme pour devenir mon
- Victorin, rien qu’à moi. Enfin, je leur pardonnerai tout, à tes
- parents, quand je serai ta femme, et que, sans doute, ils cesseront
- alors de me faire contre, quand ils verront notre union bénie même par
- Dieu s’il en existe un et par nos enfants à venir.
-
- «Écris-moi vite ici, que, sans consolation de tout ça, je me languis
- de toi, de toi seulement, vu que tout le reste des gens des Mayons, il
- ne m’importe guère. Ils sont trop méchants pour un cœur sensible comme
- tu sais. Tu l’as bien dû comprendre le jour du peintre, mon cœur
- sensible, que je me le reproche des fois comme étant cause de t’avoir,
- ce jour-là, _crié à l’après_, mais j’étais nerveuse. Les femmes, tu
- sais, elles sont sujettes aux nerfs par leur trop grande délicatesse.
- Et j’étais comme une fleur tremblante sur sa tige, le jour des
- châtaignes. Ici, une fois, au magasin, où je travaille aux modes de
- Paris pour tout Marseille, j’ai vu une de nos plus belles madames,
- qu’elle s’essayait un chapeau et qui s’est trouvée mal. Elle est
- connue pour être une dame marquise, que tout le monde sait de ses
- histoires. Et on m’a dit qu’elle s’est trouvée si mal, parce qu’elle
- venait de voir, à travers nos vitres du magasin, passer un monsieur
- avec une autre dame, dans une voiture qui est, d’après l’on dit, sa
- rivale. Tu vois que les personnes du bon ton perdent aussi la tête; et
- pourquoi que nous, nous n’aurions pas nos nerfs comme elles? Un jour,
- Arnet, aux Mayons, s’est moqué (de quoi je me mêle!) de mes bas à
- jours. Je lui ai répondu hardiment que les filles pauvres ont des
- jambes tout comme les duchesses. Et tu as trouvé que j’avais eu la
- réponse bien prête et bien envoyée, comme c’est vrai; je sais bien que
- j’ai de l’esprit naturel. Ne m’oublie pas. Je ne pense qu’à toi, dans
- ma chambrette, qu’elle a un pot de fleurs sur sa fenêtre, d’une plante
- que j’ai cueillie sur ta terre que tu as cultivée de ton bras puissant
- et sans repos. Tu verras comme c’est beau, Marseille; je suis tout à
- côté des quartiers neufs, mais dans le vieux quartier, mais à deux pas
- de la Canebière et de la Bourse, que la mairie y est bien, elle aussi,
- dans le vieux quartier, dont les ancêtres ne rougissaient pas. Et
- puis, tu sais, il n’y a que de sottes gens. Je n’en rougis donc pas
- non plus d’être pauvre et de travailler dans la vertu, et je reconnais
- que la noblesse des sentiments vaut mieux qu’une ceinture tout en or
- fin. Je sais ce que je vaux; et je me dis ton Arlette digne de son
- Victorin qui t’attend et qui t’aime par-dessus tout même les étoiles
- du ciel.
-
- «ARLETTE».
-
- «_Postcriton._--J’allais oublier le plus principal, qu’il y a, au
- Prado, cette villa que j’ai vue où que l’on demande des gardiens. Rien
- à faire qu’à vivre, comme je t’avais fait espérer, dans une
- maisonnette blanche et rouge avec des abat-jour bleus, près d’une
- grille dorée, avec un _télaifone_ qui communique avec le château ou
- villa, pour dire aux patrons quelle personne que ce soit qui se
- présente comme visite ou autre. Cent vingt francs et rien à faire! que
- d’être dans un jardin tout en _manificence_ avec des plantes des
- colonies étrangères. Ce serait ta part. Je pourrais même garder ma
- place que j’ai maintenant ou rester avec toi, ou bien te revenir le
- soir, et rien à faire alors, le soir, que de t’aimer--pour quatorze
- cent quarante francs par an.
-
- «Ta petite pour toujours si tu le veux encore.
-
- «ARLETTE.»
-
-
-
-
-XXIII
-
-CONSEIL DE FAMILLE
-
-
-Le temps des violettes était arrivé. On voyait leurs feuilles, en
-touffes bien rondes, bien vertes, en longues lignes, sur la terre brune
-fraîchement remuée, sur de grands espaces. C’est une des cultures du
-Midi. De Carqueiranne, d’Hyères ou de Nice, où elles pullulent, la mode
-vient de cultiver les violettes sur divers points de la région du Var
-qui avoisinent la ligne du P.-L.-M. Les Bouziane s’essayaient à cette
-culture depuis deux ou trois ans. Les douces petites fleurs ne manquent
-pas à leur réputation, qui est d’être modestes. Sous les touffes très
-drues, et sous l’ombrelle des feuilles larges, elles sont tapies dans
-l’ombre comme de sages fillettes des temps d’autrefois. Mais autour
-d’elles, l’air est tout chargé de leur charme parfumé; on les devine de
-très loin, et c’est un enchantement de saison. Peu d’entre elles,
-pourtant, restent au pays. Comme des Arlettes, mais bien malgré elles,
-elles s’en vont dans les villes, les innocentes, à Marseille, à Lyon, à
-Paris. Elles entreront dans les cafés: «Violettes, M’sieu?» Elles seront
-vendues le long des trottoirs boueux, sous les bruines d’octobre, à la
-lueur blafarde des réverbères, à la sortie des cafés-concerts et des
-théâtres, aux portières des fiacres, par des petites filles suspectes.
-En attendant, les violettes des Bouziane embaumaient les alentours de
-leur bastide. Ah! si elles avaient connu leur future destinée! et si
-elles avaient pu parler à Victorin! Bien mieux que maître Augias ou son
-ami Arnet, elles auraient réussi à le convaincre:
-
---Reste au pays, lui auraient-elles dit, reste attaché à la terre, sous
-le bon soleil d’ici. Ne va pas là-bas, sous les pluies et dans la boue.
-Nos sœurs de l’an passé y sont mortes misérables. On les a ramassées par
-milliers, aux heures grelottantes du matin, parmi les vils déchets des
-grandes cités. Tu la connais pourtant, la chanson de _Cigalous_.
-
-Et toutes, en chœur, à voix menues, auraient chanté, sous les touffes
-vertes, leur chanson parfumée, exhalée dans les souffles d’automne:
-
- Oh! Cigalous, pourquoi quitter ta chère vieille,
- Ton père et tes amis, nos braves bûcherons?
- Ne pars pas, Cigalous; c’est nous qui t’aimerons.
-
-Mais les petites violettes ne parlent pas. Et Victorin, décidé à l’exil,
-préparait avec soin son propre malheur. Cette décision, et le trouble où
-elle le mettait, se trahissait au-dehors. Et la mère Bouziane disait au
-père:
-
---Comme il change, notre Victorin! Cette fille l’a désavié.
-
-Elle ajouta:
-
---Ce matin, quand j’ai étalé, là-haut, dans la chambre à côté de celle
-du grand-père, les bouquets de violettes pour lesquels je ne trouve plus
-une place en bas, tant il y en a cette année,--et pendant que je
-commençais à les compter et à les aligner dans les corbeilles, l’esprit
-du grand-père s’est réveillé, et il m’a appelée:--«Norade!»
-
-Le père Bouziane devint attentif:
-
---Son esprit s’éveille? interrogea-t-il. Que t’a-t-il dit?
-
---«Vous m’avez appelée, grand-père. Que voulez-vous?» Il m’a dit:
-«Qu’est-ce que c’est qui sent si bon? Est-ce que c’est déjà les
-violettes? et la récolte est-elle bonne?» «Très bonne, grand-père.»
-«Alors, a-t-il dit, c’est que le bon Dieu, qui m’avait oublié, a pensé à
-moi: je pourrai mourir content.» «Vous ne mourrez pas encore,
-grand-père». «J’en ai tant d’envie, Norade! j’ai un gros sommeil.»
-
---C’est bon! dit Bouziane à sa femme. Lui qui ne t’appelait plus, même
-pour manger!... Je crois qu’il faut profiter du moment pour lui faire
-dire, devant notre pauvre Victorin, son opinion sur Arlette.
-
-Le jeune homme fut appelé.
-
---Petit, lui dit sa mère, l’esprit du grand-père s’est éveillé. Je ne
-crois pas que ce soit bon signe. Tu sais que les vieilles vïores
-(lampes), quand elles n’ont plus d’huile, au moment de s’éteindre, font
-un gros éclat de lumière, le temps d’un éclair. Il se peut bien que le
-grand-père en soit là. Alors ton père a décidé que nous montions tous
-les trois lui parler, qui sait? pour la fois dernière. Peut-être qu’il
-aura quelque recommandation à nous faire. Pas pour les choses d’argent,
-pechère! mais comme qui dirait un peu de testament d’amour. Au moment de
-mourir, ceux qui nous aiment voient plus clair que nous sur ce qui nous
-est bon. Té, aide-moi encore à monter (puisque nous allons là-haut,
-profitons), ces trois grandes corbeilles de violettes.
-
-Tous trois prirent chacun à deux mains un des grands paniers, débordants
-de fleurs.
-
-Misé Bouziane, suivie des deux hommes, montait l’escalier en colimaçon.
-Arrivée à l’étage, elle eut une inspiration.
-
---Allons lui montrer nos banastes. C’est une richesse! Ça lui fera
-plaisir.
-
-Tous trois entrèrent dans la chambre du vieillard. Assez vaste, tout
-fraîchement reblanchie à la chaux, cette chambre, par une étroite
-fenêtre, regardait la plaine. Le grand lit de bois occupait le milieu de
-la pièce, le pied vers la fenêtre, ce qui permettait au vieil homme de
-regarder encore, parfois, le ciel, les vignes, les pinèdes. Sur un des
-murs, et visibles pour l’homme couché, étaient accrochés un casque et un
-sabre, ceux mêmes de son père, le soldat de Napoléon Ier; au-dessous de
-ces reliques, la médaille de Sainte-Hélène; au-dessus, un crucifix. Le
-grand-père Bouziane les vénérait, ces reliques. Aucun autre meuble dans
-la chambre, qu’une table et deux chaises. Au moment où entrèrent ses
-deux enfants et son petit-fils, l’homme, bien qu’il eût les yeux
-ouverts, paraissait dormir. Les draps blancs se rabattaient sur une
-couverture tricotée blanche. Dans sa chemise de forte toile, très
-blanche, les bras hors des couvertures, comme rigides le long du
-corps,--il sommeillait d’esprit, la tête relevée sur l’oreiller blanc,
-la face maigre, osseuse, le nez busqué, le menton saillant, la peau
-tannée par quatre-vingt-dix ans de soleil, avec des rides sans mollesse,
-comme creusées au couteau dans du bois.
-
-Au bruit qu’avec leurs gros souliers cloutés, les trois personnes firent
-en entrant, il n’eut pas un mouvement; il rêvait,--comme déjà hors la
-vie, loin de la rumeur des autres vivants,--un rêve de feuillages, de
-sources, de prairies ondulantes, de moissons heureuses. Un moment, ses
-visiteurs demeurèrent immobiles, saisis du respect même qu’on a devant
-les morts.
-
-Tout à coup, sans que la tête fît un mouvement, les lèvres remuèrent:
-
---Comme ça sent bon, ici! murmura-t-il; ça sentait déjà bon depuis ce
-matin; à présent, c’est meilleur, plus fort... On se croirait en plein
-mitan du champ de violettes... On dit que les saints ont bonne odeur
-dans le Paradis; ils n’ont pas mieux! acheva-t-il d’une voix très haute.
-
-Mais il ne remua pas.
-
-Sa belle-fille alors prononça:
-
---Voulez-vous les voir, les violettes, grand-père? Nous sommes là, moi,
-votre fils et Victorin, tous les trois avec nos banastes pleines; nous
-avons pensé que vous auriez plaisir à les regarder.
-
-Et, comme la tête du vieillard ne remuait toujours pas:
-
---Tournez-vous un peu de notre côté.
-
-La voix du vieillard répondit:
-
---Non. Je suis beaucoup fatigué.
-
-Alors, misé Bouziane, passant au pied du lit, éleva vers lui sa banaste
-débordante, d’où tombèrent deux ou trois bouquets sur la blancheur du
-lit. Les yeux du vieillard étincelaient:
-
---C’est magnifique! dit-il.
-
-Il y eut un long silence.
-
---Norade, dit Bouziane, pose, comme nous, ta banaste sur la table; et
-rangeons-nous tous trois au pied du lit, que le grand-père nous voie.
-
-Et quand tous trois furent au pied du lit:
-
---Père, dit Bouziane, m’entendez-vous? me reconnaissez-vous?
-
-Le vieillard, sans faire un mouvement, répondit d’une voix profonde:
-
---Oui, Bouziane; oui, mon fils.
-
---Eh bien! mon père, j’ai un conseil à vous demander. C’est pour votre
-petit-fils, Victorin, qui est là et qui m’écoute.
-
-Victorin, entraîné, dit à son tour:
-
---Je suis là, grand-père.
-
-Le vieux dit:
-
---Je te reconnais, petit Bouziane,... mon petit-fils Victorin.
-
-Une émotion les gagnait tous les trois.
-
---Eh bien! voilà, mon père, de quoi il est question. Vous vous rappelez
-la petite Arlette?
-
---Oui, dit la voix creuse, qui déjà semblait venir d’un lointain.
-
---Et puis, vous connaissez aussi Martine?... Martine des Revertégat?
-
---Oui!--dit la voix, ferme sans inflexions.
-
---Belle fille et bonne travailleuse... Nous voulons, mon père, que
-Victorin la prenne en mariage.
-
---Bon! fit la voix lointaine.
-
-Victorin se mordait les lèvres pour ne pas pleurer. Il avait, de tout
-temps, beaucoup aimé son grand-père.
-
---Eh bien! dit le père, Victorin veut nous désobéir; il se cherche son
-malheur. Pour rejoindre Arlette, qui a quitté les Mayons, il veut
-quitter le bien et la maison des Bouziane; il veut Arlette; il veut
-l’épouser. Quel conseil lui donnez-vous?
-
-Comme s’il eût eu à se défendre contre une agression brutale,
-inattendue, le vieux, la face crispée soudainement, l’œil luisant avec
-dureté, se souleva comme s’il eût bondi; et maintenant, assis, sa
-chemise entr’ouverte sur sa poitrine montrant son cou long et maigre,
-aux tendons en saillies, il éleva son bras droit; et, la main fermée,
-l’index dressé, il fit le geste qui veut dire «non». Le torse retomba en
-arrière, la tête reprit sur l’oreiller la position et l’immobilité
-qu’elle avait tout à l’heure; les yeux demeurèrent ouverts; ils
-semblaient, par-dessus les têtes, regarder la lumière du dehors; les
-lèvres s’entr’ouvrirent pour laisser échapper un menu souffle...
-
-Victorin sanglotait. Bouziane et sa femme prirent des violettes à
-poignées, et, les répandant sur le lit, ils semblèrent offrir à
-l’ancêtre mort les prémices de la récolte nouvelle.
-
-
-
-
-XXIV
-
-DEUX INDÉPENDANTS
-
-
-Arlette, demoiselle d’arrière-boutique à Marseille, rue Saint-Ferréol,
-jouissait, tout en manœuvrant une machine à coudre, d’un bonheur
-ineffable qui était de voir, par une fenêtre basse, les passants d’une
-rue transversale, affairés ou nonchalants, et dont quelques-uns, vieux
-ou jeunes, lui souriaient parfois.
-
-Elle écrivait à Victorin:
-
---«Ne viens pas encore me voir. Je m’installe peu à peu. Je veux que tu
-me trouves dans une chambre mieux arrangée; et, pour cela, il faut que
-je travaille encore à me gagner le prix d’un joli mobilier. Pour le
-moment, je suis en garni. Je te dirai quand tu pourras venir.»
-
-Victorin ne s’expliquait pas qu’il n’eût plus aucune impatience de la
-retrouver. Il acceptait ces délais avec une involontaire satisfaction.
-Tout en se considérant comme engagé vis-à-vis de la jeune fille, il
-accueillait presque avec joie la nécessité de retarder le rapprochement.
-Quand il constatait en lui-même ces dispositions:
-
---Sans doute, se disait-il, la recommandation de mon pauvre grand-père
-m’a impressionné, et tous ces retards seraient pour lui faire plaisir.
-Retarder le moment de la revoir, c’est bien le moins que je puisse faire
-pour donner satisfaction au pauvre mort. Et puisque l’ajournement vient
-d’Arlette elle-même, je n’ai rien à me reprocher vis-à-vis d’elle. Et,
-ainsi, je contente ma mère qui m’a dit, le jour où le grand-père est
-mort: «Attends au moins d’avoir fait ton service militaire... Grand-père
-t’aurait demandé au moins cela. C’est l’avis de ton père. Donne-nous ce
-petit contentement. D’ailleurs tu n’as pas encore l’âge de te marier si
-nous ne sommes pas consentants.»
-
-Victorin, à ces paroles de sa mère, avait secoué la tête; il comprenait
-bien ce qu’elle se pensait: elle voulait gagner du temps, et son père de
-même.
-
-Et les jours coulaient; les saisons se déroulaient, amenant des travaux
-différents, dans la beauté changeante et éternelle des champs, des bois
-et des ciels.
-
-Pendant ce temps, Arlette jouait à la dame, les dimanches, en toilettes
-bon marché, mais voyantes et taillées sur des patrons à la dernière
-mode. Quand il le fallait, elle obéissait, comme les plus libertaires
-des suffragettes, aux tyrannies absurdes des tailleuses et des modistes.
-Quand il le fallut, elle mit, comme le disait assez heureusement son
-camarade Augustin, ses deux jambes dans une seule jambe de pantalon,
-c’est-à-dire qu’elle se glissait dans un fourreau de parapluie; en
-d’autres termes, qu’elle était entravée. Elle ne put faire un pas sans
-risquer de choir, nez contre terre, du haut de ses talons hauts comme
-des petites échasses. Et cela lui valut une mésaventure amusante.
-
-Un dimanche, comme elle avait résolu de faire une promenade au bord de
-la mer, avec Augustin, vêtu, lui, d’une jaquette noire, mains gantées et
-jonc à la main,--ils allèrent prendre le tramway du Prado. La voiture
-s’apprêtait à démarrer, quand, suivie de son chevalier, Arlette se
-présenta à la coupée. Le contrôleur, indulgent pour une jolie fille, fit
-attendre... Mais, lorsqu’Arlette voulut séparer son pied droit du gauche
-et l’élever jusqu’aux marches de la voiture, la robe étroite, le
-fourreau, l’entrave, le maintinrent à bonne distance du but visé. Le
-contrôleur se prit à rire; Augustin s’écria:
-
---Au diable, les robes étroites!
-
-Les voyageurs les plus impatients mirent la tête aux fenêtres pour
-connaître la cause du retard; quand elle fut comprise, la gaieté gagna
-la remorque:
-
---Montera! montera pas!
-
-Arlette, perdant la tête, renouvelait ses tentatives ridicules, sans
-même songer qu’il eût mieux valu, pour tout le monde, qu’elle y
-renonçât... Un bourgeois de maintien sévère cria, du haut de la
-plate-forme:
-
---En voilà assez, c’est grotesque!
-
-Alors Augustin eut une idée géniale, de celles qu’inspire le désespoir
-aux hommes d’action. Il tira de sa poche son couteau bien affilé,
-l’ouvrit et, saisissant par le bas la robe étroite, il la fendit, des
-pieds à la taille, d’un seul trait. L’étoffe crissa. Les jambes
-jouèrent. Arlette, suivie d’Augustin, s’élançait au milieu des rieurs.
-Le tram, délivré, put démarrer.
-
-Malgré ses promenades avec Augustin Augias, et les familiarités qu’elle
-lui permettait,--Arlette ne lui donnait aucun gage. C’est vaguement
-qu’elle lui permettait une espérance d’épousailles. Tant qu’elle pouvait
-espérer, elle, quelque chose de sérieux du côté de Victorin, elle était
-trop habile pour risquer de compromettre l’avenir. Tout était calcul en
-elle. La diplomatie lui tenait lieu d’honnêteté. Victorin pouvait venir
-à l’improviste. Il la trouverait dans une mansarde qui n’était pas
-encore celle d’un palais, mais la vierge qui l’occupait restait
-froidement digne de devenir une Bouziane.
-
-Quant à Augustin, étonné des sagesses d’Arlette, il végétait, pauvre
-balayeur de salles, dans une richissime maison de banque, où,
-journellement, lui apparaissaient, derrière une grille solide, des
-monceaux d’or et de billets bleus. D’abord, cela lui avait donné envie;
-puis, peu à peu, il s’était habitué à voir ces trésors comme on regarde
-les astres du ciel, avec le sentiment qu’ils sont à l’infini. Mais il
-lui restait un autre sentiment: celui d’une irrémédiable déchéance. Il
-se disait:
-
---Je ne serai jamais rien, ni bourgeois, ni ouvrier, ni paysan; rien,
-pas même un brave serviteur dans une maison qui sache rendre justice à
-mon mérite; rien, je resterai un valet d’administration, dont la
-Société, qui l’occupe mécaniquement, ignore tout, les ambitions, les
-justes désirs et les amères souffrances.
-
-Il y avait bien l’amitié d’Arlette; mais les froideurs calculées,
-mesurées, de la rusée donzelle, avaient porté fruit. Il la contemplait
-comme il regardait les billets bleus et l’or de sa banque, avec un
-sentiment de morne désolation. Jamais elle ne serait sa femme.
-
-En songeant à son père, aux leçons qu’il en avait reçues, et à
-l’impossibilité d’un retour au pays, retour que lui interdisait son
-orgueil, Augustin, parfois, se répétait que, lorsqu’on veut, on peut
-mourir, échapper à tout.
-
-
-
-
-XXV
-
-FLEURS ET PLUMES
-
-
-Juin était revenu, et, avec lui, le dépiquage du blé.
-
-En se retrouvant, guides en main, au milieu de l’aire sous un soleil
-torride, tandis que tournaient les chevaux et que le père Bouziane
-éparpillait les gerbes sous leurs pieds, Victorin se reporta au jour,
-où, pour la première fois, l’année dernière, il s’était mis en révolte
-ouvertement contre l’autorité paternelle. Une lassitude lui vint d’être
-toujours à attendre, sans rien réaliser de ses désirs d’amoureux. Son
-indécision lui parut avoir assez duré. A quoi bon faire, avec si longue
-attente, souffrir ses parents et son Arlette, et se faire souffrir
-lui-même? Il partirait pour Marseille le lendemain. Il la verrait, la
-consolerait, fixerait, même très lointaine, la date de leur mariage.
-Bien plus, tout cela lui semblait si juste, si raisonnable, qu’il se
-flattait d’obtenir sans trop de peine l’approbation de sa mère. Quand
-elle le voulait, elle savait toujours fléchir le père. Il aurait le
-consentement de ses parents. Ainsi rêvait-il. Facilement, on croit
-possible ce qu’ardemment on désire. Pourquoi même attendrait-il d’avoir
-fait son service militaire? Ce serait sottise. La loi de trois ans était
-votée. Faudrait-il attendre encore trois ans? Comment avait-il pu
-admettre cette idée une minute?
-
---Père, dit-il, le soir, à table,--demain j’irai à Toulon. Il faut que
-je prenne des renseignements sur les engagements militaires; pourquoi,
-en m’engageant, je pourrai choisir mon régiment. C’est un grand
-avantage. Je pense être de retour demain soir, mais si ce n’était
-qu’après-demain matin, ne vous en inquiétez pas.
-
-Le père Bouziane eut, un instant, le soupçon d’un mensonge; il regarda
-attentivement son fils, lui vit un visage tranquille, un grand air de
-loyauté, et dit:
-
---Bien.
-
-Le lendemain, dans la matinée, Victorin arrivait à Marseille. Ayant
-demandé son chemin, plusieurs fois, à des passants, il descendit les
-larges belles rues ombragées de platanes, entrevit les allées de
-Meilhan, se trouva tout à coup sur la Canebière. Là, il eut un
-éblouissement. La rue, spacieuse comme une place publique, pétillait de
-soleil, de joie fourmillante, frissonnante, avec ses innombrables
-passants qui se croisaient, l’éclat de ses somptueux cafés, des riches
-magasins aux tentes rayées de bleu ou de rouge, palpitantes, pareilles
-aux grands pavois d’une éternelle fête. Au bout de ce fleuve de gaietés,
-par-dessus les charrois, les voitures publiques, les automobiles de
-luxe, blanches ou vert olive, ou jaunes comme le blé,--apparaissait une
-forêt de mâts, légèrement balancés dans le bleu et l’or du ciel. Au
-delà, c’était la mer, le chemin vers les pays fabuleux. Le paysan,
-stupéfait, avait devant lui la Porte de l’Orient, splendide comme un arc
-de triomphe. Il n’avait jamais vu pareil spectacle. Un peu de mistral
-soufflait, compagnon du soleil; il agitait les ombres et les
-resplendissements des tentes, au-dessus des trottoirs échauffés.
-Victorin fut ébloui par la souveraine beauté de la capitale provençale.
-C’est donc là qu’il pourrait vivre, et dans l’amour! N’est-ce pas M.
-Augias qui lui avait dépeint, sous de si noires couleurs, l’existence
-des villes?
-
-Il avisa un gardien de la paix:
-
---Pardon, excuse; la rue Vieille, s’il vous plaît?
-
-L’agent expliqua:
-
---Descendez la Canebière. Arrivé au bout, tournez à droite, suivez le
-quai jusqu’à la place Victor-Gélu. Arrivé là, tournez encore à droite.
-Vous serez dans le vieux quartier, et vous redemanderez la rue Vieille.
-Vous en serez tout près.
-
-Victorin, sur le quai, s’amusa une minute aux étalages des bazars qui
-vendent toutes sortes d’objets à l’usage des marins, ceintures de cuir,
-couteaux à gaîne, suroîts... Puis il s’arrêta devant les marchands
-d’oiseaux; les oiseaux des îles ramageaient; ou, muets, faisaient la
-boule; les cacatoès et les aras jetaient leurs cris stridents; des
-macaques grimaçaient des accès de colère; ou, déjà malades de nostalgie,
-regardaient, avec des yeux de moribonds, le pavé grouillant de vie.
-
-Sur la place Victor-Gélu, quelques nervis, de ceux que ce poète a
-éloquemment chantés, musardaient, la casquette aplatie sur le front, les
-mains aux poches de culottes avachies, les pieds dans des savates
-éculées, traînant les accents veules d’une langue haillonneuse, d’un
-provençal dégénéré.
-
- Maï, s’en ren fan,
- Avian tout l’an
- Dé vin, dé bùou et de pan blan,
- Léou, léou, diriou,
- Vengu’ un fusiou
- Espooutissen leïs reïs, marrias de Diou!
- Et que la Républico duré.
-
-Ainsi les chanta Gélu, dont la statue orne la place qui porte son nom et
-que ses modèles fréquentent.
-
-Quand Victorin traversa la place, deux de ces nervis l’apostrophèrent.
-
---Tu es de Martigue ou de Six-Fours?
-
---Tu passes bien faraud? Qué paguès?
-
-Victorin passa sans répondre. Il entra dans le vieux quartier et demanda
-la rue Vieille.
-
-Une sorte de nuit s’était faite brusquement autour de lui. Le Midi
-d’autrefois construisait de hautes maisons et se ménageait des rues
-étroites, dont l’entrée était à peu près interdite aux rayons du soleil.
-C’est contre les rayons du soleil d’été que nos pères voulaient
-s’abriter, avant tout. Mais, autour de Victorin, encore ébloui par le
-resplendissement du beau Marseille, l’ombre était d’autant plus noire
-qu’elle était subite. Elle était humide aussi et malodorante. Il songea
-aux violettes sous lesquelles on avait enseveli le grand-père...
-
-Une sorte de tristesse physique l’envahit, ralentit sa marche. Il
-hésitait comme à l’entrée d’un tunnel, dont on n’entreverrait pas
-l’arceau de sortie.
-
---Rue Vieille, s’il vous plaît?
-
---Vous y êtes.
-
-Quelle rue! Et les rues transversales entr’aperçues n’étaient pas moins
-noires. Les façades semblaient suer la crasse visqueuse des siècles. Du
-bas de chaque fenêtre sortaient deux perches obliques, horizontalement
-tendues, et qui, se rencontrant par la pointe, et formant triangle avec
-le mur pour troisième côté, portaient des linges variés, chemises,
-camisoles, torchons, humides d’une lessive suspecte. Sous ces étendards
-de misère, Victorin passe dans la rue avec inquiétude, en glissant sur
-des pavés gluants, parmi des détritus de légumes et de poissons.
-
-Victorin chercha le numéro 10ter. Ah! Le voici! Est-il possible que ce
-soit là? Cette porte crasseuse, ce corridor empuanti! Pauvre Arlette!
-Elle doit m’attendre, j’ai envoyé une dépêche. Ah oui! pauvre Arlette!
-Cet escalier est bien obscur, comme froid, en cette saison. Et quelle
-odeur! une puanteur de fumier, mêlée à des relents de beurres frits et
-rances. Le jeune paysan, l’hôte des collines résineuses, le travailleur
-des champs salubres, fut troublé. Il crut que le cœur allait lui
-manquer. Il gravit pourtant l’escalier misérable. Toute la noblesse des
-choses rustiques, même de la plus grande pauvreté campagnarde, lui
-apparut soudainement. Alors, il se comprit en déchéance et se sentit en
-détresse.
-
-Combien d’étages déjà montés? Cinq. Encore un... Il arriva sur le
-dernier palier. Elle avait cloué sur sa porte un carton:
-
- Mademoiselle Arlette des Mayons, Modiste.
- FLEURS ET PLUMES.
-
-Il s’attarda à lire cette inscription, enjolivée par Augustin de
-guirlandes à la plume, façon art moderne.
-
-Et, pendant qu’il restait là, pantois, Victorin entendit la voix
-d’Arlette:
-
---Augustin, va-t’en. Je te dis que je viens de recevoir une dépêche de
-Victorin. Il vaut mieux qu’il ne te trouve pas ici. Que penserait-il,
-pauvre de moi! Allons va-t’en. Nous se promènerons dimanche qui vient.
-Tu as manqué assez de fois ton bureau, cette semaine. Tu te feras
-renvoyer.
-
-Augustin répondait:
-
---Ma montre, elle va bien. Le train doit arriver à peine... Il lui faut
-du temps pour venir à pied de la gare... Alors, tu comptes l’épouser?
-
---Je l’espère. Et, tant que ce n’est pas fait, je serais bien coquine et
-bien sotte de le trahir. Sois juste, Augustin!
-
-Victorin ne frappa même pas à la porte. Déjà il redescendait l’escalier
-puant. Et il s’achemina vers la gare, où il déjeuna d’un quignon de pain
-et d’un morceau de fromage. Il but l’eau de la fontaine du square, puis
-se paya une tasse de café au buffet. Le soir même, il s’asseyait, les
-yeux humides, sans rien dire, à la table des Bouziane.
-
-Le lendemain, il crut avoir fait un mauvais rêve. L’honnêteté d’Arlette
-semblait évidente. Alors quoi?... Alors quoi? Allait-il l’abandonner
-parce qu’elle était pauvre--et si courageuse d’affronter une misère qui
-le faisait fuir, lui, un homme? Arlette ne lui avait-elle pas dit, un
-jour, très loyalement, à propos de Marius, qu’elle se considérait comme
-en droit de ne pas décourager ses autres galants, afin de trouver encore
-à se marier si lui, Victorin, venait à l’oublier.
-
-Certes, elle était honnête. Elle n’avait pas démérité. Elle traversait
-un moment difficile, voilà tout. Par probité, il résolut d’attendre
-encore, quoique sans joie.
-
-A son retour de Marseille, Victorin dit à son père:
-
---Décidément, j’attendrai qu’on appelle ma classe... On est si bien ici!
-
-Bouziane ne demanda pas d’explication.
-
-
-
-
-XXVI
-
-LA VOIX DES CLOCHES
-
-
-Depuis quelques jours couraient des bruits de guerre. Personne n’y
-croyait.
-
-«Du siècle que nous sommes, ça n’est plus possible.» Telle était la
-formule par où les gens de la terre accueillaient les nouvelles
-menaçantes sorties des «gazettes», comme eût dit le grand-père Bouziane,
-et transmises de bouche en bouche, volant plus vite que les ramiers
-sauvages ou les émouchets. Ainsi, dit-on, se propagent les nouvelles aux
-pays d’Afrique, à travers les déserts, comme sur les ailes d’une
-électricité humaine et sans qu’on sache comment.
-
-Arnet, vagabond de nature comme un Bédouin, en passant par plaine ou
-colline, par vigne ou bois, criait de loin:
-
---Un Tel, vous savez ce qui arrive?
-
---Eh! non.
-
---Nous allons être en guerre!
-
---Avecque qui?
-
---Avec l’Allemagne, pardi!
-
---Du siècle que nous sommes, pas possible! Ça s’arrangera!
-
-Il hochait la tête, le vieil insurgé de 51, et reprenait un de ses
-thèmes favoris:
-
---Marfiza-vous deïs emperours! (Ayez méfiance des empereurs.)
-
-Tout le monde, aux Mayons, se rappelait qu’un jour Arnet s’était affirmé
-cousin du roi des Maures; et, vu que les chefs d’État sont parents entre
-eux, il s’était dit, par voie de conséquence, cousin du président de la
-République française.
-
-Si singulier que cela puisse paraître, cette plaisanterie, la façon
-joyeusement sympathique dont elle avait été accueillie, acclamée,
-applaudie, avait impressionné le braconnier.
-
---Ce président, M. Poincaré, il me fait l’effet que je le connais,
-disait-il; que nous avons eu quelque chose d’aimable ensemble; et puis
-M. d’Auriol le connaît très bien! il m’en a parlé: je lui suis attaché.
-
-Ainsi disait Arnet, et, l’imagination aidant, un certain besoin, bien
-méridional, d’être sans gêne avec les grands de la terre, par
-orgueil--et familier par goût de la sympathie, Arnet ajoutait:
-
---Mon ami Poincaré, je ne l’ai jamais vu, il n’a eu jamais occasion de
-rien faire pour moi, ni moi pour lui, mais nous sommes très bien
-ensemble.
-
-Il riait de cette drôlerie, mais, à force d’en rire, il y croyait
-presque; et, dans les circonstances présentes, cessant de galéger, il
-s’écriait:
-
---Ils voudraient l’empêcher de revenir de Russie, où il est allé voir le
-père des Russes. Pourvu qu’on ne nous le prenne pas en route, notre
-Président! C’est un si brave homme, à ma connaissance!
-
-Non, il ne riait plus, Arnet. N’avait-il pas fait le coup de fusil pour
-la République, la Sainte, comme il disait, quand Napoléon fit contre
-elle son coup d’État. Non, l’Allemagne n’avait pas d’ennemi plus
-déterminé qu’Arnet. Malheureusement il était bien vieux, traînait la
-jambe. Tout récemment, il avait fait une chute. Les tarets avaient,
-disait-il, attaqué le vieux bois dont il était fait.
-
-Tel qu’il était, Arnet était une voix française, une bonne et, quoique
-un peu enrouée, encore claironnante.
-
-Il alla trouver les Bouziane.
-
---La guerre sera déclarée, vous verrez.
-
-Misé Bouziane dit avec simplicité:
-
---Ah! nos pauvres enfants!... Mais vous devez vous tromper, Arnet; du
-temps que nous sommes, on ne fera plus des choses comme ça!
-
---Méfiez-vous des empereurs, répliqua Arnet.
-
-C’était son refrain.
-
-Le père Bouziane prononça:
-
---Ce serait terrible.
-
-Et il regarda Victorin.
-
-Victorin dit simplement.
-
---C’est grand-père qui aurait été content!
-
---Mon beau petit! dit la mère.
-
-Puis, au bout d’un instant:
-
---Ça n’est pas possible, non!
-
-Et elle sortit, les yeux pleins de larmes, pour regarder la lumière du
-soleil, les plantes, les arbres si tranquilles, qui disaient avec elle:
-Ça n’est pas possible.
-
-Arnet alla voir M. Augias; il s’assit, sans rien dire, obéissant à un
-geste du vieil instituteur.
-
-Tous deux restèrent un moment en grand silence, mais ayant des pensées à
-peu près semblables.
-
---Si cette chose arrivait, dit enfin maître Augias, il faudrait
-peut-être s’en réjouir!
-
-Arnet leva sur lui des yeux emplis de stupeur.
-
-Au même moment, M. le Maire entra, et, peu après, M. le Curé. Un même
-sentiment, qui aboutissait au désir de se rapprocher, de s’entendre ou
-de comprendre, réunissait ces hommes si divers.
-
-A chacun d’eux, il semblait que chacun des autres en saurait, en dirait
-plus long que tous les autres; ou, du moins, trouverait la réflexion
-consolante, imprévue, heureuse. Hélas, non!... Mais on se taisait
-ensemble, côte à côte, et cela déjà était bon.
-
---Eh bien, dit le maire, que pensez-vous de ce qui se passe, maître
-Augias?
-
---Oui? dit M. le curé, qu’en pensez-vous, Monsieur Augias?
-
-L’homme de prière interrogeait le laïque sur le sujet de haine et de
-mort, dont il se sentait trop éloigné pour être sûr de ses propres
-idées.
-
-Est-ce que la loi de Moïse ne dit pas: «Tu ne tueras point»? Et celle de
-Jésus: «Aimez-vous»?
-
-M. Augias avait beaucoup lu et réfléchi. Il répéta:
-
---Si cette chose terrible arrive, il faudra peut-être s’en réjouir.
-
---Oh! fit Arnet,--dans le moment que ces messieurs entraient, vous
-veniez de me parler ainsi, et ça m’étonne beaucoup. Je ne comprends pas
-la raison pourquoi.
-
---Expliquez-vous, Monsieur Augias, dit le maire.
-
-Maître Augias se recueillit; son cœur le fit éloquent:
-
---La France, dit-il, ne peut pas croire à la guerre parce qu’elle y
-avait renoncé. Elle se disait que si le vaincu, quel qu’il soit, riposte
-par une guerre de revanche, jamais les guerres ne finiront. Et alors,
-peu à peu, quoique avec regret, elle fermait l’oreille aux cris de
-revanche, aux appels de son Déroulède. Elle faisait le sacrifice de sa
-fierté à la paix du monde. Et, pour ma part, j’ai toujours pensé que ce
-sacrifice était sublime, car il est difficile de subir un affront
-profondément ressenti... Oui, ce sacrifice, selon moi, eût été
-sublime,--s’il avait pu réussir, comme le croyaient sincèrement les
-pacifistes. Malheureusement, ces sacrifices-là ne désarment pas des
-ennemis qui mettent tout leur orgueil dans leur force matérielle. Dans
-l’esprit de sacrifice, ils ne voient qu’une faiblesse qui les excite à
-préparer l’écrasement du faible. C’est ce qui a encouragé l’Allemagne à
-nous attaquer. Mais, si débonnaires que nous ayons été, nous ne nous
-laisserons pas faire. Nous avons laissé s’éteindre le grand feu du
-patriotisme, mais la petite étincelle,--que Déroulède et d’autres
-protégeaient dans les cendres et entretenaient de leur souffle,--brûle
-toujours. Et vous le savez, Arnet, une étincelle suffit à allumer, dans
-nos forêts, de grands incendies. C’est ce qui arrivera. Plus la patience
-de la France a été longue, et bienveillants au monde ses espoirs et ses
-désirs--plus elle ressentira l’injure faite à ses idées et à son cœur.
-Elle va se réveiller comme en sursaut. Nous verrons des choses
-terribles, mais de grandes et belles choses.
-
-Le vieil homme se tut. Et, dans le silence, le curé murmura la vieille
-devise, dont on ne pouvait dire si elle était une affirmation ou
-seulement un vœu:
-
---Dieu protège la France.
-
-Ils ne dirent plus rien d’un long moment. Dans cette maison de village,
-ces quelques êtres, réunis pour s’entretenir d’un danger qu’on
-pressentait formidable, figuraient à eux seuls tout le peuple de France.
-Une grandeur était en eux et sur eux. Ils en avaient le confus
-sentiment; et ils ne disaient plus rien, parce qu’ils n’auraient pu
-trouver de paroles en rapport avec cette grandeur. Puis ils se levèrent
-presque en même temps, se serrèrent la main et se séparèrent.
-
-Trois jours plus tard, le tocsin épandait sur toutes les campagnes de
-France ses notes d’appel lamentable... L’incendie? Non. La guerre.
-
-La voix des cloches, condamnée au silence dans certaines
-régions,--d’autorité se faisait entendre partout. Du haut des clochers
-elle s’élançait, sans que personne songeât à refuser à Dieu, à
-l’Inexplicable, le droit de reprendre la parole.
-
-Ce sont les maisons de l’Inexpliqué, les hautes maisons du mystère,
-celles qui, partout, dominent les chaumières et les palais--ce sont
-elles qui se chargeaient d’annoncer, seules, à la France, muette
-d’attente angoissée, la plus terrible des catastrophes qui jamais aient
-fondu sur le monde.
-
-Elles sonnaient, les cloches des grandes cités et des moindres villages,
-en l’honneur de la mort, reine des épouvantements; elles faisaient
-planer sur chaque tête la menace formidable; et tout se taisait.
-
-Comme si les choses eussent compris, elles se taisaient.
-
-Rien ne fut impressionnant, ce jour-là, comme le silence et la solitude
-des plaines, des bois, des champs. Rien n’y remuait. Pas un travailleur
-ne s’était rendu à son travail. Point d’ailes dans le bleu des airs. Pas
-un souffle de brise dans les branches. On eût dit que tout l’espace, sur
-terre et dans l’air, était laissé à la grande menace, à l’expansion des
-ondes sonores, qui, du levant au couchant et du nord au midi,
-annonçaient la guerre, le malheur du monde.
-
-Où étaient-ils, les hommes de France?
-
-Dans les villes, dans les bourgades et les hameaux; et tous, comme si
-partout un messager inconnu eût donné un mot d’ordre, tous songeaient:
-
---Eh bien, tant mieux! Il fallait en finir avec la sourde malice
-allemande. Nos enfants ne vivront pas, comme nous, dans une inquiétude
-secrète et humiliée. Tant mieux! On va se battre pour l’avenir des
-enfants et la libération de la terre!
-
-
-
-
-XXVII
-
-CONCORDE
-
-
-Victorin, s’attendant à être appelé d’un instant à l’autre, alla prendre
-congé de son ancien maître.
-
---Ah! Victorin, lui dit M. Augias, si tu rencontres mon fils, donne-lui
-de bons conseils; il me rend bien malheureux. Il est de ta classe.
-Pourvu qu’il ne fasse pas quelque sottise. Tu vois comment un fils peut
-faire souffrir un père. Le tien ne te dit pas son chagrin, il ne dit que
-sa colère de te voir lui désobéir. Il est encore temps pour toi de
-rendre heureux tes parents. Penses-y. Tu pars volontiers, j’espère, pour
-défendre notre pays?
-
---J’aimerais mieux, bien sûr, qu’il n’y ait pas la guerre, maître
-Augias, mais, du beau (moment) qu’elle arrive, je comprends bien qu’en
-défendant la France, chacun défend son village, sa maison et sa famille,
-comme vous me l’avez souvent répété. Alors il n’y a pas à tant
-s’arraisonner. Le plus tranquille devient furieux quand les voleurs
-entrent chez lui. D’ici, nous ne les voyons pas; c’est ce qui fait que
-beaucoup n’ont pas tout de suite la grande colère qu’il faudrait. Mais
-en réfléchissant un peu, on doit très bien s’imaginer que ce qu’ils font
-là-bas, dans le Nord, ils nous le feraient ici, chez nous, si on les
-laissait arriver. Alors, il faut se défendre, et ma réflexion me dit
-qu’il faut partir volontiers.
-
---Bonjour, monsieur Augias, dit Arnet qui arriva sur ces mots... Tu
-pars, Victorin?
-
-Le braconnier soupira:
-
---Dommage que je sois trop vieux pour t’accompagner.
-
---Tu sais qu’Arnet est un vétéran de 70, dit Augias, qu’il a été laissé
-pour mort sur le champ de bataille, et qu’il n’en parle jamais.
-
---Je n’en parlais pas, en effet, parce que ce que j’ai vu en ce temps-là
-ne me rendait pas fier. Mais on peut en parler maintenant, puisqu’on va
-reprendre tout ce qu’on avait perdu. Ah! ces Prussiens, c’est pire que
-des voleurs de grand chemin! J’espère qu’on va les frotter d’importance.
-On y avait renoncé; c’est eux qui nous offrent l’occasion, tant mieux
-donc, si nous voyons, avant de mourir, une guerre dont on pourra parler
-plus tard au lieu d’avoir honte.
-
-Le vieil Arnet pétillait de jeunesse.
-
---Vous voilà bien animé, ami Arnet. Vous avez l’air d’un vieux cheval de
-bataille qui redresse la tête au clairon.
-
---C’est un peu ça, dit le braconnier. Figurez-vous que je viens du café,
-où le vieil Audiffren, qui était matelot en 70, nous a conté une chose
-magnifique. En voilà une histoire qui a de la valeur! Point de galégeade
-ne peut lutter avec. On lui a payé une bouteille de vieux Mayons, et on
-a bu à la victoire.
-
---Et cette histoire, ne pouvez-vous nous la répéter? dit M. Augias.
-
---Hum, dit Arnet, je ne saurai pas bien... Mais enfin, voici: En 70,
-nous a dit Audiffren, j’étais matelot; nous n’avons jamais pu, à bord de
-notre croiseur, rencontrer l’ennemi. Une fois, pourtant, dans un port
-d’Italie, nous prîmes notre mouillage à côté d’un bateau de guerre
-allemand. Naturellement nous ne pouvions pas l’attaquer, mais nous
-pouvions le provoquer, lui proposer de venir au large. C’est ce que fit
-notre commandant le lendemain matin. Ce fut magnifique. On hissa à
-l’arrière du croiseur français le pavillon de combat. Et ce pavillon de
-combat n’en finit plus d’être grand. Le bateau traîne ça derrière lui
-comme un «pavon» traîne sa longue queue, d’un air orgueilleux.
-
---J’ai entendu, ajouta M. Augias, un officier dire un jour en parlant de
-ce pavillon: «C’est comme un linceul tricolore assez grand, si le bateau
-se sent mourir, pour l’envelopper tout entier.»
-
---C’est tout juste ce que nous disait Audiffren, reprit Arnet. Il
-disait: Nous avions à l’arrière ce pavillon qui semblait assez grand
-pour envelopper tout le bateau. Et le commandant fit une manœuvre qui
-réjouit tout l’équipage. Nous virâmes de manière à faire comme un rond
-autour de l’ennemi et nous vînmes passer tout à côté de lui, comme si
-nous avions été un homme qui vient en pousser un autre de l’épaule, pour
-l’affronter, d’un air de dire: «Sortons un peu ensemble, si tu n’es pas
-un lâche». Et notre bateau, ayant manœuvré de cette manière, disait cela
-à sa façon par le moyen d’un coup de canon tiré à blanc; et, toujours
-avec son air fier, il sortit de la rade avec son pavillon si grand, et
-que le vent se mit à développer pour le bien faire voir. Mais le bateau
-allemand resta bien sagement à l’ancre; il refusait le combat. Et, le
-soir, nous revînmes pour dormir à côté de lui, et d’abord lui faire sous
-son nez le salut des couleurs, tel qu’on le fait chaque soir au coucher
-du soleil, avec des sonneries et des coups de feu, comme aux bravades de
-Saint-Tropez et de Fréjus... Monsieur Augias, on a frappé à la porte.
-
---Entrez, dit M. Augias.
-
-C’était un gendarme.
-
---J’apporte, dit-il, l’ordre de mobilisation pour votre fils, monsieur
-Augias... Votre fils n’est pas en règle.
-
---Il s’y mettra, dit M. Augias, j’en réponds. Donnez. Merci. Je lui
-ferai parvenir cela.
-
---Ah! vous voilà, maître Arnet? fit le gendarme... Avec la permission de
-M. Augias, s’il veut m’excuser, je vous dirai que nous ne sommes pas
-contents de vos histoires.
-
---Et de quelles histoires?
-
---D’une que vous contez quelquefois, et qui a fini par nous revenir aux
-oreilles. Vous prétendez que vous avez, dans votre jeunesse, maltraité
-un gendarme, que vous l’avez porté sur vos épaules à travers la brousse,
-et que, finalement, il aurait manqué à son devoir en ne vous arrêtant
-pas, et cela pour conserver les bonnes manières d’un riche propriétaire
-de la contrée. Nous comprenons la galégeade, maître Arnet, mais nous ne
-voulons pas de l’injure. Et je ne suis pas fâché de vous le faire
-entendre.
-
---Il y a, heureusement pour les braconniers, répliqua Arnet, des
-gendarmes qui ne font pas toujours tout leur devoir.
-
---Si cela s’était produit, une fois, en votre faveur, serait-ce bien
-convenable à vous de le leur reprocher au lieu de leur en être
-reconnaissant?
-
-Arnet réfléchit un bon moment.
-
---Gendarme, dit-il enfin, en tout autre temps je vous aurais montré que
-j’aime à rire jusqu’au bout; mais je me comprends que ce n’est plus le
-moment. Je vous dirai donc que, en tout temps, lorsque je racontais mes
-histoires, je les arrangeais toujours de manière à les rendre gaies et à
-faire rire les gens un peu plus que de raison peut-être; je dois avouer
-aujourd’hui que je n’ai jamais porté tout un gendarme sur mon dos, armes
-et bagages, pendant si longtemps; que je l’ai seulement un peu soulevé
-de terre et un rien de temps; que je méritais un gros procès-verbal, et
-que si le gendarme ne me le fit pas,--sur la prière de mon ami, le
-marquis,--ce fut par bonté pure, parce qu’on lui fit comprendre que je
-m’étais exposé à une trop terrible condamnation. Ce gendarme fut donc un
-juste et très brave homme.
-
-Et, avec une certaine noblesse, Arnet acheva:
-
---Vous pouvez, conséquemment, présenter à ceux de vos camarades qui ont
-connu cette histoire que j’ai contée, les excuses du vieil Arnet,
-pourquoi les gendarmes sont les soldats qui nous défendent, même quand
-on n’est pas en temps de guerre. Et si vous voulez me donner la main,
-c’est de bon cœur que je vous le demande.
-
-Il y eut un silence.
-
-Le gendarme et le braconnier se serrèrent la main; Augias tendit la
-sienne; puis Victorin. On eût dit un serment muet.
-
---Ce sont des gendarmes, dit enfin Augias, seulement des gendarmes qu’il
-faudrait contre ces voleurs et assassins qu’on appelle les soldats
-allemands, et qui déshonoreraient le beau nom de soldats s’il pouvait
-être déshonoré.
-
-Puis, à son habitude, oubliant un peu qu’il n’était pas seul, il se mit
-à philosopher:
-
---Voyez-vous, mes amis, il y a, dans toute guerre de conquête, de
-l’assassinat et du vol. Et tant que les crimes des guerres de conquêtes
-ne s’appelleront pas des crimes, et que les nations ne s’uniront pas
-pour punir celle qui tentera de les commettre, tout gredin aura une
-manière d’argument en sa faveur. Il ne faut plus, comme dit quelquefois
-Arnet, qu’il y ait deux poids et deux mesures, une loi pour les peuples
-et une autre pour les individus. C’est cela qui met l’anarchie dans les
-têtes de nos enfants. Mais cette anarchie même aura aidé à éclairer le
-monde comme elle m’éclaire, car la France est là, mes amis; elle
-comprend son rôle. Elle est la première, a dit un Anglais célèbre, au
-combat et à la vérité. Elle éclairera le monde. Et, par les armes
-d’abord, le monde punira la nation de voleurs et d’assassins.
-
-Ainsi parla maître Augias, et les autres comprenaient.
-
-La rencontre fortuite d’un gendarme et d’un vieux braconnier, dans la
-pauvre maison du vieil instituteur philosophe, faisait luire, aux yeux
-d’un jeune paysan, une des espérances les plus hautes du monde civilisé.
-C’était, tracé par le simple bon sens de deux vieillards, sur la courbe
-d’évolution, le trait qui dessinait le stade futur, et l’un des points
-d’arrivée de la justice.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-SANS PATRIE
-
-
-Le lendemain matin, maître Augias partait pour Marseille. Il portait à
-son fils le papier que lui avait remis le gendarme. Or Augustin, croyant
-pouvoir devancer l’appel, venait des bureaux de recrutement quand son
-père se présenta chez lui.
-
-Augias, en apprenant ses bonnes résolutions, le serra d’abord dans ses
-bras. Puis, démêlant sans peine dans ses paroles une arrière-pensée, et,
-dans son désir de se battre, la volonté d’en finir avec la vie, il lui
-parla longtemps, et termina ainsi:
-
---Commence par obéir à tes chefs sans plainte. Si tu éprouves des
-révoltes, garde-les secrètement en toi et obéis encore. Essaie de
-comprendre pourquoi ton pays souffre et se bat; pourquoi, tout entier,
-il préférerait la mort au déshonneur. Regarde autour de toi, parmi les
-hommes et parmi tes chefs, ceux qui ne demanderaient qu’à vivre heureux
-dans leur famille, dans leur aisance ou leur richesse, et qui sont prêts
-cependant à mourir pour garder aux survivants les biens qu’ils vont
-perdre avec la vie. Il n’y a pas de meilleure leçon de morale que la vue
-des dévouements. Le plus malin ne peut pas douter de ce que ses yeux lui
-montrent.
-
-Augustin avait écouté froidement, et l’œil sec, ces paroles d’un sage.
-
-Il haussa les épaules. Et, baissant la tête à la façon d’un taureau qui
-médite un mauvais coup, regardant son père en-dessous, il proféra d’un
-ton bourru:
-
---Tout ça, c’est des phrases qu’on dit pour pousser les gens à la
-bataille!... Je ne sais pas dans quel intérêt!...
-
-Rien ne saurait peindre la stupeur triste qui était dans les yeux de
-maître Augias; il se sentait en présence d’une inintelligence
-extraordinaire, butée; il comprenait bien que nulle parole ne
-parviendrait à pénétrer la bêtise compacte, épaisse, lourde,--le front
-de taureau qu’il avait devant lui, celui de son propre fils!
-
-Et, dans son impuissance, qu’il s’avouait, il demeurait sans réaction,
-étonné.
-
-Augustin comprit qu’il terrassait le vieux. Alors, imprudemment, il
-ajouta:
-
---Qu’est-ce que ça peut faire au peuple, et qu’est-ce que ça peut me
-faire, de devenir Allemand?
-
-La monstruosité de cette indifférence fut comme un coup de fouet qui
-cingla le père, mit tout son sang en révolte. L’indignation, la colère
-affluèrent dans son cerveau. Littéralement, il vit rouge... il eut une
-envie intérieure, mais intérieurement réalisée! de bondir sur le jeune
-homme, de le prendre à la gorge; et de serrer, à l’étouffer, cette
-stupidité... Aux temps antiques, il l’eût fait,--et c’eût été, dans
-l’histoire, un exemple, souvent cité, de patriotisme romain.
-
-Maître Augias, par un grand effort, se ressaisit; réfléchit
-longuement...
-
---Ce mouvement de fureur, qui vient de m’aveugler un instant, songea le
-vieux philosophe,--c’est l’esprit même de la guerre, la haine de race,
-qui mord et tue avant tout... J’ai mieux à faire...
-
-Et l’homme moderne, calme, prononça tranquillement:
-
---Mon pauvre garçon! notre pays a fait, il y plus d’un siècle, une
-révolution terrible pour abattre les tyrannies françaises, qui,
-comparées à celles de la Prusse et de l’Allemagne, étaient inoffensives,
-pleines de civilisation, de politesse et de grâce. Il y a une
-contradiction imbécile entre ton acceptation éventuelle de la victoire
-allemande et tes prétendues idées libertaires et pacifiques. Tu prétends
-haïr la guerre et il te serait indifférent, dis-tu, de devenir Allemand,
-c’est-à-dire soldat avant tout, et quel soldat! soldat esclave d’une
-discipline de fer, ayant, pour avenir promis, la conquête brutale du
-monde, à laquelle des officiers nobles te feraient marcher--pardon, si
-je t’offense!--à grands coups de pied dans le derrière, et de cravache
-dans la figure. Si nous avions un empereur en France comme ils en ont un
-en Allemagne, et même honorable, tu réclamerais sa tête tous les
-matins... tu voudrais la guerre civile... Eh bien, mon garçon, tu as,
-dans la présente guerre avec l’Allemand, une fameuse occasion de prouver
-la sincérité de tes sentiments d’homme libre, et de marcher,
-conformément à tes idées, contre la plus abominable des tyrannies et
-contre le militarisme le plus sanglant et le plus avilissant... Allons,
-en avant, mon gaillard! pour la liberté du monde, et pour le triomphe de
-la paix! Sinon,--comme j’ai lieu de le craindre,--tu n’es que le dernier
-des crétins ou le pire des menteurs.
-
-Sous l’insulte paternelle, Augustin ne broncha pas.
-
-Maître Augias le considéra en silence un long moment, et dit enfin:
-
---En te quittant, et pour me consoler, j’irai, dès mon arrivée aux
-Mayons, voir les Bouziane. Leur Victorin est plus près que toi de mon
-cœur, plus près cent fois. Adieu, Augustin, je t’ai serré dans mes bras
-tantôt en arrivant, je regrette de ne pas faire de même en te quittant,
-mais tu m’en as ôté le désir.
-
-Il s’éloigna d’un pas ferme; puis, se retournant, au moment de sortir,
-il ajouta:
-
---Adieu... quand tu auras retrouvé une patrie, tu trouveras un père.
-
-Ils se quittèrent ainsi.
-
-
-
-
-XXIX
-
-MARTINE
-
-
-Victorin Bouziane, quand le jour fut arrivé de rejoindre son régiment,
-était allé prendre congé des Revertégat.
-
-Ils ne prononcèrent pas beaucoup de paroles.
-
---Tu pars, Victorin?
-
---Eh bé, oui!
-
---Bon voyage.
-
---N’ajoutez pas _bonne chance_, disait-il, pourquoi, quand c’est pour la
-chasse qu’on part, ça porte malheur.
-
-Martine en disait plus long. Elle avait le cœur gonflé. Elle parlait
-haut et fort, afin de lutter contre son émotion; et, pour la mieux
-cacher:
-
---Notre garçon de ferme, dit-elle, part, lui aussi. Lui et toi,
-Victorin, ça va faire ici un gros manque. Mais, sois tranquille, nous se
-débrouillerons. J’ai des bras d’homme, tu en sais quelque chose. Et j’ai
-du cœur aussi, je t’assure. S’il part beaucoup de travailleurs, nous
-autres, femmes et filles, nous saurons les remplacer, même derrière la
-charrue. Une fois, comme tu sais, Marius était malade et mon père avait
-beaucoup de travail; il fallait, pas moins, porter tout de suite une
-charrue à réparer chez celui qui l’avait vendue, à Pierrefeu, et qui est
-un fameux ouvrier. Et c’est moi qui la portai sur notre charrette. Il y
-a bien plus de quatre lieues. Et, de m’avoir vue faire le charretier, il
-y en eut qui se moquèrent. Tant pis pour eux; on fait ce qu’on doit.
-J’attelai le cheval à la charrette, je mis mon déjeuner dans le tiroir,
-ma moins bonne robe et mes meilleurs souliers, le fouet autour du cou
-comme j’avais vu faire à tous les rouliers; et hue! et dia! me voilà en
-route en sifflant, figure-toi! Sur la charrette, j’avais arrangé une
-chaise bien attachée et, quand j’étais fatiguée, je m’asseyais comme une
-reine sur son trône! Et quand je rencontrais d’autres charretiers,
-j’étais galégée, tu penses!--«Et alors, la fille, on a les
-culottes?»--Notre chien, celui qui est mort, le dogue, était mon
-porte-respect. A un qui voulait m’embrasser il fit sentir sa dent dure;
-et à celui-là, il a fallu que sa femme ou sa mère recouse la culotte, le
-soir. C’est pour te dire que je ne crains rien. Et d’autres filles sont
-comme moi courageuses. Il y en a, et beaucoup, qui, vu l’occasion, se
-montreront, tu verras! Vous pouvez donc partir tranquilles, les soldats.
-Si c’est nécessaire, je prêterai la main à ton père; j’ai labouré plus
-d’une fois et je sais comment on s’y prend. Je ne te promets pas de dire
-du mal au cheval, comme vous faites tous, ajouta-t-elle en riant; mais
-si c’est nécessaire pour le faire marcher, je saurai lui en envoyer, des
-sottises! M. le curé me pardonnera, je pense, vu la nécessité. Allons,
-embrasse-moi, Victorin.
-
-Et comme il l’embrassait sur les deux joues, elle ne put s’empêcher de
-souffler tout bas, se sentant amoureuse de son ami d’enfance:
-
---Je ne suis pas une Arlette.
-
-Et, Victorin parti, elle fit, et au delà, ce qu’elle avait promis.
-
-Plus d’une fois, on la vit aux labours quand son père vaquait à d’autres
-travaux.
-
-Sa mère ne pouvait s’empêcher de lui dire:
-
---N’en fais pas trop, notre Martine, que tu ne tombes pas malade.
-
---Je ne suis pas une fillette, répondait-elle en riant. Quand nos hommes
-se battent, il faut au moins leur mettre l’esprit en repos, là-bas; et
-les femmes doivent les remplacer au travail.
-
-Elle était belle, la petite, quand on la voyait sortir tenant la bride
-du gros cheval laboureur, pour le mener au champ où l’attendait la
-charrue.
-
-La charrue dormait couchée au revers d’un sillon tracé la veille. Elle
-la relevait d’un poing solide, qui n’hésitait pas; sur le dos de la
-bête, elle prenait les traits jetés de ci de là et les accrochait à
-l’araire, tendait les guides de corde dont elle nouait l’extrémité aux
-mancherons. Les mancherons en main, elle criait: «Hi! hue!» La bête
-avançait; le soc écorchait la terre; la terre s’ouvrait lentement; et le
-sol dur, celui que la charrue éventrerait au retour, inégal sous les pas
-de la paysanne, et les mouvements qu’il fallait faire pour peser sur les
-mancherons, les abaisser ou bien les relever,--tout cela faisait à la
-belle fille une démarche onduleuse, mais ferme, qui montrait sa
-souplesse gracieuse et sa force. Tout son corps flexible, selon l’effort
-nécessaire, se haussait, raide, ou se courbait un peu, faisait saillir
-les hanches larges, montrait, sous le bas du jupon court, une jambe
-musclée comme d’un garçon vigoureux.
-
-Et, quand sa bête lasse s’arrêtait pour souffler, la paysanne intrépide,
-au lieu d’injures, lui criait:
-
---Souffle, ma pauvre, que je t’ai alassée! Ce n’est pas encore toi qui
-me feras lâcher pied. C’est Martine, souviens-t’en, qui t’aura fait
-demander grâce. Pourquoi est-ce qu’ils vous injurient, les hommes qui
-labourent? Tu fais ce que tu peux, comme les hommes et comme moi, chacun
-selon sa force. Et le bon Dieu saura dire où sont les bons travailleurs.
-
-Alors, toute seule elle riait, et Victorin n’était plus là pour lui
-dire, comme malgré lui:
-
---Quelles belles dents il montre, ton rire, Martine!
-
-Alors, la gaieté solitaire de Martine s’arrêtait, et elle se sentait
-tout près de pleurer.
-
-A plusieurs reprises, elle alla travailler pour le père Bouziane, avec
-le cheval qui avait l’habitude d’être mené par Victorin.
-
-Et une de ces fois-là, tout de bon, elle se sentit gagnée par les
-larmes. Elle s’arrêta; et elle les laissa couler parce qu’elle était
-seule au milieu du champ, sous le grand ciel, et vue seulement des
-oiseaux qui passaient.
-
-Et elle dit au cheval à voix haute:
-
---Allons, hue! le Rouge! que c’est pour lui que nous travaillons... Je
-ne savais pas l’aimer tant, pauvre de moi! Que Dieu le protège à la
-bataille! Hue! le Rouge! que tu l’aimais aussi, et que c’est pour lui
-qu’il faut labourer, nous deux.
-
-
-
-
-XXX
-
-AUGUSTIN AUGIAS
-
-
-Sur le front, où ils se battaient côte à côte, Victorin et Augustin
-firent la connaissance de M. le curé doyen Delmazet, sergent; mais
-Augustin demeurait farouche et sombre, fermé aux avances cordiales du
-prêtre et à celles de Victorin. Il souffrait d’orgueil, et, s’isolant
-dans ses rages misérables, dans ses sourdes révoltes d’envieux, il
-gardait le silence.
-
-A Verdun, un jour, quelques hommes de bonne volonté furent demandés par
-le colonel pour un coup de main difficile. Au grand étonnement des
-mauvaises têtes (il y en a toujours partout) Augias s’offrit. Ils
-partirent une douzaine, revinrent trois, dont Augustin. Le lieutenant
-qui les conduisait étant tombé, Augustin avait d’abord pris le
-commandement de la petite troupe; et, au retour, retrouvant son
-officier, gisant, la jambe fracassée, il l’avait mis sur son échine et
-porté durant plus de deux kilomètres, sous une mitraille enragée, sans
-vouloir être remplacé. Au début de cette affaire, comme fou de bravoure,
-il avait, pour se rendre maître d’une position importante, enlevé une
-mitrailleuse, après avoir assommé les servants à coups de crosse. Les
-deux camarades qui l’accompagnaient racontèrent ces prouesses dont il ne
-soufflait mot. Le colonel le félicita devant les hommes assemblés et
-épingla sur sa poitrine la croix de guerre, au milieu des acclamations
-du régiment. Augustin se laissa faire et demeura triste; mais, quelque
-temps après, M. Augias recevait la lettre suivante, que lui adressait le
-doyen mobilisé.
-
- «Mon cher Monsieur Augias,
-
- «J’ai quelque chose d’heureux à vous annoncer, et je frémis de joie à
- l’idée de celle que vous allez éprouver.»
-
-Ici, M. le curé Delmazet racontait l’exploit d’Augustin, et il ajoutait:
-
- «Après ce triomphe, votre fils demeurait comme accablé d’une
- singulière tristesse. Il me fuyait comme à l’ordinaire. Je parvins à
- le joindre un jour: «Augias, lui dis-je, tu as de la peine quand tu
- devrais être fier et joyeux; que se passe-t-il en toi?» Il m’expliqua
- alors, cher Monsieur Augias, qu’il avait eu le dessein, déjà, à
- Marseille, d’en finir avec la vie, croyant qu’il n’était et ne serait
- jamais bon à rien. Puis, au régiment, il avait souffert de n’être
- qu’un simple soldat perdu dans le rang, et, surtout, il y était jaloux
- de Victorin Bouziane, dont la conduite et le courage étaient cités en
- exemples. Alors l’idée lui était revenue de mourir volontairement, de
- se faire tuer, d’abord pour quitter une vie de pauvreté insupportable
- à son orgueil; ensuite, pour faire servir cette mort à sa gloire. Il
- voulait faire l’étonnement de ses camarades, en particulier de
- Bouziane.
-
- «Tels furent les mobiles qui lui ont inspiré une conduite de héros,
- mais d’un héros qui, tout de suite, s’est senti indigne d’être
- proclamé tel. Voilà quelle fut sa confession que, sur mes instances,
- il m’a permis de vous répéter.--Ah! Monsieur le curé, me dit-il, comme
- on doit être heureux et justement fier lorsqu’on se sent digne d’un
- honneur comme celui que j’ai reçu! lorsqu’on a véritablement aimé sa
- patrie comme mon père m’a toujours dit que c’était un devoir de le
- faire! Mais moi, quand le colonel m’a posé la croix sur la poitrine et
- donné l’accolade, je me suis dit que l’action pour laquelle il me
- félicitait n’avait pas eu les motifs qu’il croyait, et c’est la cause
- de ma tristesse. Je ne m’en consolerai jamais, si ce n’est en me
- battant à l’avenir pour aider à la défaite de l’ennemi, et en essayant
- de survivre, afin que mon père, un jour, me retrouve un autre homme.
-
- «Alors son cœur creva, et il se mit à pleurer, en disant, comme un
- petit enfant:--Papa!»
-
- «Le voyant ainsi troublé et repentant, je lui expliquai que ses
- regrets, ses remords même, le rendaient digne de la récompense gagnée
- comme malgré lui. Il parut un peu rasséréné. Et, trois jours après, il
- était encore cité à l’ordre de l’armée pour avoir montré une bravoure
- exceptionnelle. Assez grièvement blessé, il était tombé à mes côtés au
- moment où je tombai moi-même, mon cher Monsieur Augias. Nous voici
- ensemble, votre fils et moi, à l’hôpital de X, bien tranquilles et en
- voie de guérison. Venez voir votre fils, deux et trois fois sauvé.
-
- «Dites au père de Victorin Bouziane que son fils, à lui, pour n’avoir
- pas eu, jusqu’ici, l’occasion d’accomplir (affaire de chance) un de
- ces actes tout à fait exceptionnels qui attirent les hautes
- récompenses, n’en est pas moins, comme des milliers d’autres, un des
- soldats magnifiques de la France.
-
- «Vous cherchiez des sanctions à votre morale laïque, mon bon Monsieur
- Augias? En apercevez-vous ici? Ma lettre vous apporte la preuve
- positive de leur réalité. C’est le désir d’obtenir les sanctions aux
- actes méritoires qui a tué en votre fils les sentiments condamnables
- qui ne mènent à rien, sinon à la souffrance. Un remerciement de la
- Patrie, sous la forme d’une pauvre croix, et votre Augustin a compris
- le bonheur qu’on éprouve à servir et à défendre les autres hommes,
- même à mourir pour eux! Il a compris l’honneur et la honte, les deux
- sanctions puissantes du bien et du mal--symbole humain, à nos yeux de
- catholiques, des sanctions éternelles. Et n’est-ce pas une chose
- singulière que des sanctions purement humaines aient choisi pour
- insigne la croix, notre signe de la croix!
-
- «A bientôt.
-
- «Delmazet, curé-doyen,
-
- sergent au ...e d’infanterie».
-
- «_P. S._--Quel honneur pour les Mayons, cette conduite de votre fils!
- Et puis--le savez-vous--ces Mayons, qui n’ont guère que 125 feux,
- comptent déjà douze victimes de la guerre, frappées à l’ennemi. Oui,
- et l’un de nos pauvres Mayonnais est aveugle. Honneur aux Mayons.»
-
-
-
-
-XXXI
-
-DES YEUX SE FERMENT, DES YEUX S’OUVRENT
-
-
-Pendant que maître Augias s’acheminait vers l’hôpital où il allait
-retrouver son fils transfiguré, Victorin, permissionnaire, partait pour
-les Mayons.
-
-Arlette, restée seule à Marseille, et sans nouvelles de ses amis depuis
-le début de la guerre, avait renoncé à sa sagesse, trop laborieuse à son
-gré, et à sa mansarde de la rue Vieille. Elle était venue, sur les
-conseils d’une amie nouvelle, et avec cette amie, à Toulon, pour y
-dépenser ses pauvres économies dans les cinémas et aux tables des cafés,
-en des toilettes qui offensaient les yeux des soldats retour du front.
-Elle était de celles qui semblaient ignorer combien on souffrait dans
-les tranchées.
-
-Forcé de s’arrêter quelques heures à Toulon, Victorin, sans qu’elle
-l’aperçût, la vit passer, toujours souriante sous son ombrelle
-multicolore, jupes courtes, bottines hautes, chapeau en shapska... Il
-détourna les yeux.
-
-Le hasard voulut que, ce même jour, dans la voiture qui le ramenait vers
-la maison paternelle, il rencontrât l’un de ses camarades des Mayons,
-réformé, un aveugle de la guerre.
-
-Le père de ce jeune homme était allé le chercher à Gonfaron et le
-ramenait tristement. Le père et le fils se taisaient. On les voyait
-oppressés par une douleur infinie, qui ne voulait pas se plaindre.
-Victorin, après avoir essayé de causer avec eux, y renonça. Ils étaient
-seuls tous trois dans la voiture. Elle roulait. On entendait le
-battement sec du pied des chevaux sur la route dure.
-
-L’aveugle dit tout à coup:
-
---On m’avait bien répété,--je ne voulais pas le croire,--que, lorsqu’on
-a perdu les yeux, on fait attention à des choses qu’on ne remarquait pas
-autrefois. Vous m’entendez, mon père? tu m’entends, Bouziane?
-
---Nous t’entendons. Qu’est-ce qui te fait penser à ça?
-
---C’est, dit-il, que le bruit du pas de notre cheval, sur cette route de
-Gonfaron aux Mayons, me parle; il me dit des choses. Combien de fois
-ai-je fait, en voiture, la route qu’en ce moment nous faisons... Et, en
-ce temps-là, je n’écoutais pas ce bruit des sabots ferrés sur le chemin
-d’ici. Eh bien, je le reconnais, ce joli bruit; c’est comme une musique.
-Là-haut, où l’on se bat, j’en ai entendu trotter des chevaux et rouler
-des voitures. Ça sonnait mou. Oui, les routes de là-haut, empierrées
-pourtant, répondent aux pieds des chevaux d’une autre manière. Elles
-disent qu’il pleut souvent, qu’elles sont souvent mouillées, amollies.
-Écoutez comme, ici, ça sonne clair; ça sonne le soleil. Oui, oui, notre
-cheval trotte sur du soleil. J’entends ça très bien et ça me fait
-plaisir... Ah! on va s’arrêter. Le courrier va remettre une commission,
-n’est-ce pas? Le cheval arrêté laisse retomber par moment son pied qui
-sonne la lumière. Il y a des mouches. Elles bourdonnent. Elles disent
-que c’est l’été. On ne peut pas s’y tromper. Et la queue du cheval
-fouette sa croupe; je l’entends. C’est très joli. Je n’avais jamais
-entendu ça. Le major me disait: «Tu vivras beaucoup par les oreilles».
-Ça ne me consolait pas. Maintenant, je comprends. J’aurai donc encore de
-la joie, mon père, à deviner par les bruits de la maison, vos
-occupations de tous les jours. Voilà qu’on repart. Les roues tournent.
-Le cheval trotte et c’est sur la terre du pays! Je la reconnaîtrais, au
-bruit qu’elle répond, entre toutes. Comme j’entends bien la voix du
-pays! Ils ne m’ont pas ôté ça! O, mes beaux Mayons, je les revois donc!
-
---Eh bien, dit Victorin, tu devrais t’arrêter un instant chez mon père,
-avec le tien, tout à l’heure. On boira un coup, et tu marcheras un peu,
-sur cette terre qui te parle; tu la sentiras sous ton pied avec plaisir.
-Dans nos sentiers de roches, ça sonne encore d’une autre manière que sur
-la route, tu sais bien. Et ça retentit dans la gouargo (le ravin).
-
---Et puis ça sentira bon, répondit l’aveugle; oui, oui, descendons.
-
---Ta mère t’attend, fit observer le père.
-
---Je retarderai sa joie de me voir, mon père, mais aussi son chagrin de
-ce que je ne puisse plus la voir, elle! répliqua l’aveugle. Je pourrai
-du moins lui expliquer mieux comme j’ai été heureux en arrivant
-d’entendre ma patrie, si je ne la vois plus.
-
---Venez. Je vous accompagnerai jusque chez vous ensuite, dit Victorin;
-nous sommes si voisins!
-
-L’aveugle et son père descendirent.
-
-Et, quand ils furent dans le sentier rocheux et sonore:
-
---Tu avais raison, Victorin. D’ici, je la retrouve mieux, notre terre.
-Et elle parle toute. Elle dit la résine. Une perdrix, là-bas, rappelle.
-Voici que le sentier descend. Nous allons entrer dans la plaine qui est
-vôtre. Nous y sommes. Ça sent la vigne. Je ne m’en serais pas aperçu
-autrefois. Il a dû pleuvoir hier une pluie d’orage, ce qui a permis de
-labourer ce matin;--je le comprends, attendu que, maintenant, ça sent
-les mottes fraîchement retournées! O Victorin, arrêtons-nous un instant.
-Je ne labourerai plus, moi, de peur de ne pas tracer droit, mais je me
-revois derrière la charrue, je crois tenir les guides dans ma main. Tout
-ce que je ne sentais pas autrefois m’entre aux narines avec ce petit
-ventoulet si tiède. Un grand soleil tape sur moi et je sue au travail,
-je m’arrête pour respirer. Je sais que je fais un travail utile à nous
-tous. Je n’y avais jamais beaucoup réfléchi. Je suis fier d’être un
-paysan. O Victorin! plains l’aveugle, qui jamais plus ne conduira
-l’araire et ne verra plus la grande lumière pleuvoir sur les blés et sur
-les vignes. Et toi, qui as le bonheur de regarder encore ces choses, de
-vraiment revoir le pays avec tes yeux, aime-le, Victorin, et, tant que
-tu pourras, jamais ne le quitte!...
-
- * * * * *
-
-Le soir, à la table paternelle, où il venait de s’asseoir:
-
---Mon père, dit Victorin, grand-père avait raison. Demandez, je vous
-prie, aux Revertégat s’ils veulent toujours me donner Martine, et à
-Martine si elle veut encore de moi.
-
-Le mari regarda sa femme, qui, debout, les servait; la femme regarda son
-homme; ils se virent émus aux larmes.
-
---Femme, dit Bouziane, viens t’asseoir à table près de ton fils, que,
-peut-être, les jambes te doivent trembler un peu.
-
-La femme, apportant pour elle une assiette et un verre, vint prendre
-place entre le père et le fils.
-
---Mangeons, dit Bouziane. Mange et bois, garçon, que tu dois avoir un
-fameux appétit et une fameuse soif, après tant de batailles!
-
-Ils soupèrent en silence; puis, au fromage:
-
---Femme, un coup de vieux muscat.
-
-Elle se leva, apporta le vin cuit. Le père emplit les trois gobelets.
-Et, avant de toucher des lèvres au sien, l’œil malicieux et la tempe
-toute ridée de plis ironiques:
-
---Et alors, fils, cette Arlette--qui n’a jamais été des Mayons? hé,
-BOUZIANE?
-
-Victorin prononça:
-
---Elle n’a jamais valu l’ongle du petit doigt d’une Martine, père; ni
-une motte de notre terre.
-
-Le vieux paysan leva son verre et le choqua contre celui du fils et de
-l’épouse:
-
---A la France! dit-il.
-
-
-FIN.
-
-
-La Garde, 17 Février 1917.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- I.--Le dépiquage du blé 1
- II.--La vieille maison paysanne 10
- III.--L’anarchiste et la suffragette 20
- IV.--Les leveurs de liège 37
- V.--La chasse aux cigales 51
- VI.--Monsieur Gustin 62
- VII.--La poigne du vieil Arnet 67
- VIII.--Une galégeade d’Arnet 78
- IX.--Le vieux qui dort là-haut 79
- X.--Le Roi d’Italie 99
- XI.--La famille fait la Patrie 105
- XII.--Un soir d’été sur l’aire 113
- XIII.--L’instituteur et le prêtre 123
- XIV.--Le chapitre du chapeau 134
- XV.--Le museau de vendange 143
- XVI.--Arlette et Martine 155
- XVII.--Arnet se confesse 161
- XVIII.--La famille et l’école 175
- XIX.--Champignons et bécasses 182
- XX.--La forêt est toute seule 196
- XXI.--Le portrait de la gavotte 209
- XXII.--Le féminisme d’Arlette 218
- XXIII.--Conseil de famille 228
- XXIV.--Deux indépendants 237
- XXV.--Fleurs et plumes 243
- XXVI.--La voix des cloches 252
- XXVII.--Concorde 261
- XXVIII.--Sans Patrie 269
- XXIX.--Martine 274
- XXX.--Augustin Augias 280
- XXXI.--Des yeux se ferment, des yeux s’ouvrent 286
-
-
-
-
-79922.--PARIS, IMPRIMERIE GÉNÉRALE LAHURE
-
-9, Rue de Fleurus, 9.
-
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- The Project Gutenberg eBook of Arlette des Mayons, by Jean Aicard.
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-<body>
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Arlette des Mayons</span>, by Jean Aicard</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
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-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Arlette des Mayons</span></p>
-<p style='display:block; margin-left:2em; text-indent:0; margin-top:0; margin-bottom:1em;'><span lang='fr' xml:lang='fr'>Roman de la terre et de l'école</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jean Aicard</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 3, 2022 [eBook #67099]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ARLETTE DES MAYONS</span> ***</div>
-<p class="c"><b class="sans-serif large">JEAN AICARD</b><br />
-<span class="small">de l’Académie française<br />
-Président de l’Union française</span></p>
-
-<h1>Arlette
-des Mayons</h1>
-
-<p class="c">ROMAN<br />
-DE LA TERRE ET DE L’ÉCOLE</p>
-
-<p class="c">1917</p>
-
-<p class="sign"><span class="blk"><i>Chacun de nous travaille<br />
-à refaire la France.</i></span></p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br />
-26, <span class="xsmall">RUE RACINE</span>, 26</p>
-
-<p class="c small">Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés
-pour tous les pays.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">ŒUVRES DE JEAN AICARD</p>
-
-<p class="c"><i>Collection in</i>-18 <i>jésus à</i> <b>4</b> <i>francs le volume</i></p>
-
-
-<p class="c small">ROMANS</p>
-
-
-<p class="drap"><b>Le Pavé d’Amour</b>, 1 vol. — <b>Roi de Camargue</b>, 1 vol. — <b>L’Été
-à l’Ombre</b>, 1 vol. — <b>L’Ame d’un Enfant</b>, 1 vol. — <b>Notre-Dame
-d’Amour</b>, 1 vol. — <b>Diamant noir</b>, 1 vol. — <b>Fleur
-d’Abîme</b>, 1 vol. — <b>Melita</b>, 1 vol. — <b>L’Ibis bleu</b>, 1 vol. — <b>Tata</b>,
-1 vol. — <b>Benjamine</b>, 1 vol. — <b>Maurin des Maures</b>,
-1 vol. — <b>L’illustre Maurin</b>, 1 vol.</p>
-
-
-
-<p class="c small">POÉSIE</p>
-
-
-<p class="drap"><b>Les jeunes Croyances</b>, 1 vol. — <b>Rébellions, Apaisements</b>,
-1 vol. — <b>Poèmes de Provence</b> (cour. par l’Acad. fr.), 1 vol. — <b>La
-Chanson de l’Enfant</b> (cour. par l’Acad. fr.), 1 vol. — <b>Miette
-et Noré</b> (cour. par l’Acad. fr. Prix Vitet), 1 vol. — <b>Lamartine</b>
-(cour. par l’Ac. Prix du budg.), 1 vol. — <b>Le Livre
-d’heures de l’Amour</b>, 1 vol. — <b>Visite en Hollande</b>, 1 vol. — <b>Le
-Dieu dans l’Homme</b>, 1 vol. — <b>Au Bord du Désert</b>, 1 vol. — <b>Le
-Livre des Petits</b>, 1 vol. — <b>Jésus</b>, 1 vol. — <b>Le Témoin</b>
-(Poème de France, 1914-1916), 1 vol. à 2 fr. 50. — <b>Le Sang
-du Sacrifice</b>, 1917, 1 vol.</p>
-
-
-
-<p class="c small">DIVERS</p>
-
-
-<p class="drap"><b>La Vénus de Milo</b>, 1 vol. — <b>Alfred de Vigny</b>, 1 vol. — <b>Des
-Cris dans la Mêlée</b>, 1 vol.</p>
-
-
-
-<p class="c small">THÉÂTRE</p>
-
-
-<p class="drap"><b>Au clair de la Lune</b> (un acte en vers), 1 vol. — <b>Pygmalion</b> (un
-acte en vers) 1 vol. — <b>Smilis</b> (4 actes en prose, à la Comédie-Française)
-1 vol. — <b>Le Père Lebonnard</b> (4 actes en vers représentés
-à la Comédie-Française), 1 vol. — <b>Don Juan</b>, 1 vol. — <b>Othello,
-le More de Venise</b> (5 actes en vers, représentés à la
-Comédie-Française). — <b>Portrait de Mounet-Sully</b>, par Benjamin
-Constant. 1 vol. 4 fr. — <b>La Légende du Cœur</b> (5 actes en vers
-représentés au Théâtre Antique d’Orange et au Théâtre Sarah-Bernhardt),
-1 vol. — <b>Le Manteau du Roi</b> (5 actes en vers
-représentés à la Porte-Saint-Martin), 1 vol. — <b>Théâtre</b>, tome
-I. — <b>Théâtre</b>, tome II.</p>
-
-
-
-<p class="c gap small">79922. — Imprimerie <span class="sc">Lahure</span>, rue de Fleurus, 9, à Paris.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em">Droits de traduction et de reproduction réservés
-pour tous les pays.</p>
-
-<p class="c"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1917,<br />
-by</span> <span class="sc">Ernest Flammarion</span>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">ARLETTE DES MAYONS</p>
-
-
-<p class="sign"><span class="blk">Chacun de nous travaille<br />
-à refaire la France.</span></p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">I<br />
-LE DÉPIQUAGE DU BLÉ</h2>
-
-
-<p>— Victorin, tu ne nous feras pas le chagrin
-d’épouser cette fille, dit le père.</p>
-
-<p>Les deux hommes s’en venaient de l’aire,
-où, depuis le lever du soleil, sous les pieds de
-deux forts chevaux aveuglés d’œillères closes,
-on avait foulé le blé. Maintenant le père et le
-fils ramenaient à l’étable les bêtes lourdes de
-fatigue. Depuis l’aube, le père n’avait pas prononcé
-dix paroles, et voici que, la matinée
-finie, — au moment de goûter un peu de repos
-dans la maison aux volets pleins et entrebâillés, — le
-paysan disait cela à son fils parce
-qu’il jugeait que le moment en était enfin
-venu. Jamais auparavant il n’avait touché ce
-sujet.</p>
-
-<p>Le fils, qui ne fut pas étonné, ne répondit
-pas.</p>
-
-<p>Tous deux marchèrent en silence vers l’étable
-obscure et fraîche, dont la porte basse, qui
-encadrait du noir intense, avait un seuil de
-soleil. Sous l’ombre des grands chapeaux de
-paille, leur face rasée scintillait de sueur par
-endroits ; et, aussi, la sueur luisante se voyait
-suspendue aux rudes soies de leur poitrine
-velue, dans l’écartement des chemises de couleur.
-Tous deux avaient des pantalons de grosse
-toile bise, retenus, malgré la chaleur d’été,
-par une « taïole » bleu et rouge ; et, à travers
-les épaisses semelles de leurs souliers cloutés,
-ils ressentaient l’ardeur de la terre.</p>
-
-<p>Ils s’arrêtèrent, à dix pas de la maison, sous
-l’ombre de quelques vieux mûriers, devant le
-puits coiffé d’un dôme et clos d’une solide
-porte, comme une caverne d’Ali-Baba. En ce
-pays ardent, on enferme l’eau comme un trésor.
-Victorin ouvrit la petite mais lourde porte
-grinçante ; il repoussa de la margelle, dans le
-vide, le seau de bois vermoulu, qui se balança
-sous la poulie de fer au bout de la chaîne.
-Avec des crissements joyeux, le seau descendit
-vers la fraîcheur du fond. Bientôt remonté, il fut
-vidé dans la conque où nageait une grosse
-éponge. L’éponge en main, le jeune homme
-mouilla abondamment les naseaux poussiéreux
-des deux bêtes.</p>
-
-<p>Le père surveillait ce travail, et, quand il le
-vit terminé, il rentra dans la maison, laissant à
-son fils le soin de conduire et d’attacher les
-chevaux dans l’étable, devant les râteliers gorgés
-de foin.</p>
-
-<p>A présent, les deux hommes étaient assis dans
-la salle obscure, où le jour ne pénétrait que par
-le léger entrebâillement des volets pleins et de
-la lourde porte. La pesante table rectangulaire
-touchait le mur du fond. Aux deux bouts, le
-père et le fils se faisaient face. La mère les servait.
-On entendait bourdonner une abeille. Ces
-gens, à cette heure grave, vivaient en silence,
-appliqués à leur besogne, qui était, pour les
-hommes, de se refaire des muscles en mangeant
-à leur suffisance ; pour la femme, de les aider à
-réparer leurs forces d’où dépendait la santé de
-la famille, la stabilité de la maison, l’avenir
-commun. Ils mangeaient donc silencieusement,
-et elle les servait sans rien dire. Et tous, sans
-avoir même à y songer, étaient pénétrés de
-l’importance de cette minute, — car la famille
-Bouziane, de l’aïeul, qui somnolait en ce moment
-dans une chambre au-dessus de leur
-tête, jusqu’à ce Victorin, son petit-fils, en passant
-par le père et la mère, tous, tour à tour,
-avaient été élevés dans le respect de la vie ordonnée
-et dans l’amour du travail, loin des
-déclamations du siècle.</p>
-
-<p>La famille Bouziane ! on la citait comme un
-exemple extraordinaire de volonté et de probité
-simples. On disait d’elle couramment : « Ça,
-c’est des gens d’ancien temps ; » ou : « à l’ancienne
-mode ; on n’en fait plus de comme ça. »</p>
-
-<p>Les Bouziane, depuis des siècles, n’avaient
-jamais quitté le pays. Par les hommes, ils descendaient
-à coup sûr des Sarrazins, longtemps
-et fortement établis non loin des Mayons, à La
-Garde-Freinet, au sommet de la chaîne des
-Maures, dans la Provence du Var.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, cette famille, ayant abandonné
-les hauteurs de La Garde-Freinet, habitait, dans
-la plaine onduleuse, sa bastide, largement et
-solidement assise sur un terrain incliné à peine
-vers le midi, entre Gonfaron et les Mayons.</p>
-
-<p>Les Mayons, ce mot signifie : les maisons.
-Maisons paysannes, asiles nobles d’antiques
-roturiers ; ils étaient là sur leur sol d’origine, à
-moins d’une lieue de Gonfaron, presque au pied
-du massif des Maures, à la lisière des bois de
-pins qui dévalent le versant nord de la chaîne,
-où les arrête la grande culture des vignes.</p>
-
-<p>Les Bouziane mangeaient. Les mâchoires aux
-blanches dentures broyaient, avec lenteur, un
-pain sec qui « crenillait » allègrement. Le chien,
-un chien courant, bon gardien de la demeure,
-les considérait assis sur sa queue.</p>
-
-<p>— Ne vous occupez pas de lui, je lui ai
-donné. Il a mangé à sa suffisance, dit la mère
-Bouziane.</p>
-
-<p>Elle apportait aux deux hommes les radis
-bien frais, les premières pommes d’amour, le
-lard grillé ; puis elle battait sa demi-douzaine
-d’œufs, et apprêtait la poêle où allait cuire et
-se dorer l’omelette aux oignons — la moissonneuse.</p>
-
-<p>Quand ils auraient fini, elle monterait sa
-bouillie au vieux, là-haut, qui, depuis une année,
-s’était couché pour mourir et qui n’y parvenait
-pas.</p>
-
-<p>Ensuite, comme de juste, elle penserait à
-elle-même ; et, tranquille enfin, prendrait seule
-son repas, mieux à son aise que s’il lui avait
-fallu, s’étant mise à table avec les travailleurs,
-s’interrompre de manger et se lever à toute minute
-pour chercher une chose ou l’autre.</p>
-
-<p>— Ça ne serait pas sain, songeait-elle.</p>
-
-<p>Et nos pères avaient raison de tenir à l’usage,
-aujourd’hui perdu, de faire manger la femme
-après les hommes, sans l’offenser, et bien au
-contraire, c’est-à-dire lorsqu’enfin elle peut
-prendre sa nourriture en toute tranquillité.</p>
-
-<p>Sur cette terre de souffrance où il faut travailler,
-le travail, si on le distribue avec intelligence,
-se fait plus vite et mieux, pour le plus
-grand avantage de tous et de chacun. Telle était
-du moins la pensée des Bouziane, depuis des
-siècles, — depuis le jour où leurs ancêtres sarrazins
-étaient venus en terre de Provence, se
-mêler aux Liguriennes et fonder une race toujours
-vivante et prospère.</p>
-
-<p>Pendant tout le repas, le père et le fils
-n’échangèrent pas cinq paroles. Ils mangeaient
-et buvaient en silence, tandis que, dans cette
-ombre, leurs corps apaisés, exhalant le soleil
-du matin, reprenaient fraîcheur lentement.</p>
-
-<p>Le père ne s’étonnait point que le fils n’eût
-pas répondu sur-le-champ à son objurgation
-sévère. Il comptait que Victorin verrait son
-« devoir » (il se servait de ce mot) et qu’il s’y
-tiendrait, une fois averti. Et puis, les choses de
-sentiment, de passion, d’intérêt même, on n’y
-saurait penser toujours. Quand on travaille
-« chez nous » — on est tout au spectacle
-de ce que l’on fait. Pour l’heure, les hommes
-mangeaient. Tout le matin, on avait « foulé »,
-tout à l’heure on foulerait encore ; et dans leur
-tête — pleine de la vision d’une aire qui flamboyait
-sous des éparpillements de longues
-pailles d’or, entremêlées et rigides, et où tournent
-inlassablement les deux chevaux au train
-monotone — il n’y avait pas place pour les
-raisonnements.</p>
-
-<p>Ils étaient allés se coucher un instant à
-l’ombre des mûriers, près du puits, faire un peu
-de sieste. L’un s’était dit : « Il ne l’épousera
-pas », l’autre : « Bien sûr que je l’épouserai » ;
-mais c’était tout ; cela s’était murmuré en eux
-une fois ou deux, et cela, aussitôt, avait été
-couvert par le frappement du pied des chevaux
-dans la paille où le grain jaillit sourdement de
-l’épi… « Hue ! le Rouge ! — T’arrête pas, le
-Blanc ! Hue donc et fais courage ! » Puis un peu
-de somnolence était venue ; et quelque chose
-comme une nuit claire et douce avait voilé à
-demi le tableau ensoleillé qu’ils avaient tous
-deux sous le crâne.</p>
-
-<p>La sieste finie, ils reprirent leur besogne ; et
-cela ne changea rien en eux, puisque, même,
-durant leur repos, ils avaient revu en imagination
-ce qu’ils revoyaient maintenant en réalité.
-Sous les pieds des chevaux, les longues pailles
-rigides et fines bruissaient, et, tout le long de
-chacune d’elles, le soleil allumait une fine
-aiguille de feu ; et ces millions d’aiguilles
-longues, ces traits de feu, sans cesse se croisaient
-et se décroisaient… Au milieu de cet
-embrasement, les chevaux viraient, viraient,
-dépiquant le blé encore et encore. Victorin, au
-centre de l’aire, faisait passer les longes derrière
-son dos, de sa main droite dans sa gauche ;
-le père Bouziane, la fourche au poing, patiemment,
-lançait sous le pied des bêtes de nouvelles
-gerbes, les éparpillait, les renouvelait
-sans cesse ; et, ainsi occupés, le père et le fils,
-tous deux suaient, brûlants de vie, dans un
-flamboiement de lumière opulente et de joie
-physique.</p>
-
-<p>Le soir vint ; le feu torride cessa de tomber
-du ciel, comme ruissellent les grains d’un
-crible, sur la terre crevassée ; une douceur se
-fit, qui gagna cultures et bois comme une marée
-les rivages ; le jour, si longtemps exaspéré,
-s’apaisa, se mêla enfin de rêverie ; tout ce que,
-tantôt, il enveloppait, accablant, ne pouvait
-alors penser qu’à lui ; maintenant les choses se
-reprenaient ; elles se ressaisissaient, faisaient
-retour sur elles-mêmes ; la vie individuelle des
-plantes et des êtres se retrouvait ; tous les puits
-clos de la plaine s’ouvraient à cette heure pour
-donner aux bêtes et aux gens un peu de leur
-trésor d’obscure fraîcheur ; une poulie lointaine
-criait faiblement, avec le charme d’un appel
-d’oiseau qui cherche un abri pour la nuit ;
-c’était l’heure où les amoureux, revenant du
-travail, rencontrent, près des margelles, les
-belles fiancées qui vont quérir l’eau pour le
-repas du soir…</p>
-
-<p>Alors les deux Bouziane ramenèrent leurs
-chevaux à l’étable ; et, comme ils arrivaient
-près du puits, Victorin, répondant enfin aux
-paroles que son père avait prononcées le
-matin, lui dit :</p>
-
-<p>— Et pourquoi, mon père, que je ne l’épouserais
-pas, Arlette ?</p>
-
-<p>Le père Bouziane éprouva dans son cœur une
-secousse. Cependant il n’en fit rien voir.</p>
-
-<p>— Plus tard, dit-il, s’il le faut, je te dirai
-ça ; pour l’heure, réfléchis à ma volonté, et tu
-verras bientôt par toi-même les raisons pourquoi
-ce que je t’ai dit — je te l’ai dit.</p>
-
-<p>Sans parler davantage, ils soupèrent — puis,
-assis sur le banc de pierre, au seuil de la ferme,
-fumèrent leur pipe sous les étoiles.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">II<br />
-LA VIEILLE MAISON PAYSANNE</h2>
-
-
-<p>La famille Bouziane était donc une des plus
-connues de la région des Maures. A la fin du
-<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, cette famille était encore établie à
-La Garde-Freinet, sur le sommet de la chaîne
-des Maures, où longtemps les Barbaresques
-eurent leur fort principal. Le hameau <i>des
-Mayons</i> s’appelait encore <i>les Mayons du Luc</i> et
-n’avait pas d’importance. Il en prit le jour où
-Marius, le trisaïeul de Victorin, ayant acquis
-dans la plaine une assez grande étendue de
-terrains — boisés de pinèdes — abandonna La
-Garde-Freinet pour sa maison des plaines, alors
-en ruines, qu’il fit restaurer, et qui se nommait
-<i>la Salvagette</i>.</p>
-
-<p>Cet événement de famille se passait vers
-l’an 1798.</p>
-
-<p>Et César Bouziane, le bisaïeul de Victorin,
-vivait encore, il y a quelque quarante ans, aux
-Mayons, où, paysan de vieille race, il était
-connu cependant sous le nom banal du « vieux
-soldat ».</p>
-
-<p>Il avait fait la campagne de France en 1815 ;
-jeune conscrit, il s’était battu à Waterloo. Médaillé
-de Sainte-Hélène, il n’était pas médiocrement
-fier de ce titre. Il aimait à le rappeler
-souvent aux Mayonnais attentifs, réunis le
-dimanche à l’entrée du hameau, devant l’atelier
-du forgeron, sur la terrasse naturelle qui
-domine la plaine. Son fils, le grand-père de
-Victorin, avait hérité de lui trois reliques qu’il
-vénérait, son casque, son sabre et sa médaille.</p>
-
-<p>C’est sous ces trois reliques, accrochées au
-mur de sa chambre, que, couché depuis l’an
-dernier, le grand-père reposait, dans un étrange
-sommeil presque continu. Il ne s’éveillait que
-pour prendre de légers repas apportés par sa
-belle-fille.</p>
-
-<p>Le bisaïeul, le soldat du premier Empire,
-avait transmis à son fils le culte de Napoléon.
-Et de ses rudimentaires idées sur la guerre et
-la paix, sur les devoirs militaires et civiques des
-Français, quelque chose, à la longue, avait
-passé dans l’esprit de ses enfants, et aussi dans
-l’esprit de la plupart de ses concitoyens mayonnais.
-En un mot, certains enthousiasmes de
-l’ancêtre faisaient partie des traditions de la
-petite cité.</p>
-
-<p>Le braconnier Arnet, figure locale très caractéristique,
-fils d’un insurgé de 51, prenait pour
-lui-même ce titre parce que, à cette époque,
-âgé de seize ans, il avait, de la part de son
-père, porté un mot d’ordre à Collobrières. Volontiers,
-en sa seconde jeunesse, il tenait tête
-au père César, et souvent dans l’unique intention
-de le pousser, par la contradiction, à de
-nouveaux récits de batailles, à des emportements
-généreux qui remplissaient d’aise les
-auditeurs.</p>
-
-<p>L’éducation des peuples se fait heureusement
-en partie de ces bavardages héroïques,
-aux heures de loisir. Ceux qui ont beaucoup
-vu, beaucoup agi, beaucoup appris par les
-voyages et par le contact avec les hommes,
-disent bien des choses utiles à la formation des
-âmes populaires, et que les instituteurs ne
-rencontrent pas dans leurs livres. Ce que, surtout,
-ils ne rencontrent pas dans les livres,
-c’est l’accent de l’expérience directe, c’est l’éloquence
-saisissante d’un témoin, qui se trouva
-jouer un rôle, si humble qu’il ait pu être, en
-des circonstances historiques.</p>
-
-<p>Dans l’atelier du forgeron des Mayons, le
-dimanche soir, ou bien les jours de pluie
-quand le travail des champs est rendu impossible,
-il fallait, par exemple, entendre autrefois
-le vieux César Bouziane raconter, en provençal,
-la charge des dragons de Waterloo.</p>
-
-<p>— Figurez-vous, mes amis, que j’ai vu à
-Waterloo, les lanciers, les cuirassiers, les cavaliers
-enfin, le sabre en l’air, charger en
-criant. Ceux d’entre vous qui, à la chasse, mes
-amis, sautent de surprise et comme de peur, et
-perdent la tête quand une compagnie de perdrix
-leur part tout à coup dans les jambes avec
-un grand grondement de mistral, ceux-là seraient
-tombés morts d’épouvantement s’ils
-avaient entendu ronfler cette charge. Figurez-vous
-que vous êtes dans une plaine, une
-grande plaine, battue comme un tambour par
-des mille et mille chevaux, dont chacun,
-comme de juste, n’a pas moins de quatre
-pattes, de quatre sabots ferrés, et imaginez
-quel roulement de tonnerre ! Sur tous ces chevaux
-dont les pieds frappent comme autant de
-baguettes sur la terre qui tremble toute, les
-cavaliers crient : « Vive l’Empereur ! » Ça commence
-comme ça, et c’est magnifique. Je les ai
-vus passer. Mais les chefs avaient mal calculé
-l’affaire. L’Empereur était abandonné du bon
-Dieu, faut croire, car, d’habitude, il savait tout
-et connaissait son champ de bataille comme
-vous connaissez la plaine des Mayons. Il les
-visitait d’avance, ses champs de batailles, il
-s’arrangeait avec la carte de géographie ; il les
-connaissait enfin par sa manière de génie à
-lui. Mais, cette fois, il y eut une faute, et cette
-charge galopante qui, avec toutes ses crinières
-et ses queues en l’air comme des drapeaux,
-ronflait comme un torrent de montagne, arriva
-tout-à-coup devant un grand fossé profond, un
-chemin creux auquel on n’avait pas pensé !
-Aï ! aï ! mes amis ! j’ai vu ça !… Lorsque tant de
-chevaux sont lancés, l’homme qui tombe n’est
-pas à la fête, pensez donc ! sous tant de pieds
-qui galopent au-dessus de lui. Il trouve le
-temps long, celui-là, vu qu’une charge de
-cavaliers c’est comme un coup de mitraille
-sorti en paquet du canon. Ça ne s’arrête qu’à
-l’endroit où c’est au bout… Ça roule, ça
-roule, ça gronde, ça tintamarre sourd. Le
-torrent de montagne emporte les barrages et
-tombe en cascade dans les creux ; — et c’est
-bien ce qui arriva. Le premier rang, tout en un
-coup, se trouve devant le grand fossé ; il le
-voit, mais il a, derrière lui, tous les autres qui
-le poussent. Il faut sauter. Quel saut ! Les premiers
-chevaux lancés écorchent la rive contraire
-avec leurs pieds de devant, et, renversés
-en arrière, ils tombent au fond du trou sur
-leurs cavaliers, qu’ils écrasent ; et le second
-rang, déjà, a roulé et s’est renversé sur le premier.
-C’est le grand saut dans la mort. Et, par
-centaines et centaines, on tombe les uns après
-les autres, les uns sur les autres, jusqu’à ce
-que le fossé soit comble, et que tout ce qui
-reste, le peu qui reste, puisse passer, comme
-qui dirait sur un pont fait d’hommes et de chevaux
-mêlés, qui remuent encore ! Et voilà
-pourquoi le grand Napoléon fut vaincu à Waterloo,
-pour ça et bien d’autres raisons que
-vous verrez dans l’histoire.</p>
-
-<p>— Votre Napoléon, disait tout à coup Arnet,
-a fait le malheur de la France !</p>
-
-<p>— Tais-toi, jeune homme, répliquait le vieux
-César. Tu ne sais pas ce que c’est que la gloire.
-La France, avant Waterloo, l’a connue, la
-gloire. Nous l’avons perdue. Elle reviendra.
-Nous l’attendons. Mais, pour ça, il faudra tous
-savoir souffrir en bons soldats. J’ai élevé mon
-fils dans ces idées. Il a fait la campagne de
-Crimée, c’est Bouziane après Bouziane. Quand
-je ne serai plus là, il vous en parlera de la
-Crimée, comme je vous parle de Waterloo. Et
-il parlera à son fils comme je lui ai parlé à lui.</p>
-
-<p>— La France, répliquait Arnet goguenard,
-ne fera plus la guerre ; elle sait trop ce que ça
-coûte.</p>
-
-<p>— Ça, je veux bien, répondait César d’un air
-bonhomme, par malheur, on la lui fera, la
-guerre. Et il faudra bien qu’elle sache se défendre.</p>
-
-<p>Et Arnet ripostait :</p>
-
-<p>— Pour ce qui est de se défendre, j’en suis.</p>
-
-<p>Et, avec un bon sens puissant qui allait au
-fond des choses :</p>
-
-<p>— Voyez-vous, maître Bouziane, disait le
-jeune Arnet, le malheur, c’est qu’il y ait des
-abominations permises aux empereurs, aux
-rois, aux maîtres des peuples ; des abominations
-qu’on dit même louables de leur part,
-tandis que ces mêmes choses sont défendues à
-tous les citoyens. Alors on ne peut plus comprendre.
-A la guerre, on tue, on vole, on brûle
-tout. Pourquoi est-ce permis ? Quand je pose un
-piège pour prendre six moineaux, et m’en
-nourrir — arrivent des pèlerins (Arnet désignait
-toujours ainsi les gendarmes) qui me font
-leur « procès-barbal » — mais, à vos empereurs,
-il est permis de faire tuer des hommes
-et même de nous manquer de parole quand ils
-ont juré qu’ils tiendraient leurs belles promesses.
-A la guerre, on fait tout ce qui m’est
-défendu et qui est défendu avec raison. Et, tant
-que ce sera comme ça, vous trouverez des révoltés
-comme moi pour dire à vos Napoléon
-que ce qu’ils font ne leur est pas plus permis
-qu’à moi. Et eux ils se décorent de leurs mauvaises
-actions.</p>
-
-<p>— Ils en ont fait de bonnes, disait César
-Bouziane. Napoléon a fait le code, le livre de
-nos lois, dont la France avait bien besoin.</p>
-
-<p>— Il n’est pas bon partout, le code, grommelait
-Arnet. Et puis, parce qu’il avait fait un
-bon livre, il avait le droit de faire la guerre
-nuit et jour ? Ah ! je vous dis, la guerre pour la
-défense, oui ! celle-là tant qu’on voudra !</p>
-
-<p>Tels étaient, il y a quelque quarante ans,
-presque chaque dimanche, les thèmes des
-conversations, cent fois répétées en public,
-entre César Bouziane, le vieux soldat, et Arnet,
-le braconnier, l’insurgé de 1851.</p>
-
-<p>Puis César Bouziane mourut. Alors son fils
-(le grand-père de Victorin) qui s’était tu tant
-qu’avait vécu l’ancêtre, eut son tour ; et, sans
-cesse, il redisait la charge légendaire de Waterloo ;
-puis les tranchées de Sébastopol, où il
-avait fait vaillamment son devoir de soldat
-français.</p>
-
-<p>— Pour ce qui est des Russes, voyez-vous,
-disait-il, c’était comme des frères. On se battait
-quand venait l’heure, mais dans les moments
-où on ne se battait pas, on se passait du tabac
-ou un bon coup de vin — parce qu’on n’était
-pas des sauvages. Et puis, nous autres, Français,
-nous sommes comme ça. Nous avons pitié
-des hommes. On a bien assez de misère sur
-terre, par le travail, et les accidents, et les maladies !
-Oui, il ne faut pas être des sauvages. Et,
-cependant, il faut se défendre. Le travailleur
-ne travaille pas pour les voleurs.</p>
-
-<p>— Je suis bien plus avec vous qu’avec votre
-pauvre père, disait Arnet.</p>
-
-<p>Telles étaient les idées générales transmises
-par les Bouziane à toute une région.</p>
-
-<p>Et le jeune Victorin, le dernier Bouziane,
-savait par cœur toutes les histoires de ses deux
-pères-grands. Il ne les répétait pas, ce n’était
-pas dans sa manière. Les histoires ne sont vraiment
-bonnes que lorsqu’on a eu une part d’action
-dans les événements qu’on raconte.</p>
-
-<p>Lorsque Victorin parlait, il ne parlait, comme
-son père, que de chasse ou de travaux rustiques ;
-mais, au fond de son cœur muet de
-paysan, il avait une image vivante, quoique
-lointaine, de la patrie et de la justice.</p>
-
-<p>Et c’est ainsi qu’en Victorin, jeune et actif,
-revivait l’âme essentielle de son vieux grand-père,
-qui, là-haut, au-dessus de la salle commune,
-dans la bastide des Bouziane, sommeillant
-immobile sur son lit, prenait, avec un
-vague sentiment de satisfaction, son étrange
-repos, qui lui semblait un acompte sur la mort
-bien gagnée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">III<br />
-L’ANARCHISTE
-ET LA SUFFRAGETTE</h2>
-
-
-<p>M. Augias a soixante-cinq ans ; il a été instituteur ;
-un petit héritage lui est échu. Il serait
-resté maître d’école si sa santé le lui eût permis,
-parce qu’il aimait passionnément sa fonction
-dont il a gardé une haute idée. M. Augias
-lit beaucoup ; il apprend tous les jours ; c’est un
-philosophe. Aujourd’hui, sans faire mauvais
-ménage avec le curé, M. Augias est devenu,
-étant de bon conseil, quelque chose comme le
-recteur laïque du pays, qui s’en trouve bien.</p>
-
-<p>A l’orée d’un bois de châtaigniers qui grimpe
-jusqu’à mi-côte la pente des Maures, tout près
-des Mayons, le cabanon de M. Augias, blanc
-comme neige, rit au soleil par ses trois fenêtres,
-une au rez-de-chaussée à côté de l’unique porte,
-les deux autres au premier étage. Une terrasse
-ombragée par une treille prolonge au dehors,
-pour ainsi dire, la pièce d’en bas, qui est à la
-fois cuisine, salle à manger et salon. De cette
-terrasse, comme des Mayons même, on domine
-l’admirable vallée de l’Aille, toute l’étendue
-qui, de l’ouest à l’est, va de Pignans à Vidauban.
-Presque en face, se dresse le Luc et son
-voisin, le vieux Cannet du Luc, en sentinelle
-sur son cône bleuté. La plaine, couverte de
-pins et de chênes-lièges, ne montre, à qui la
-regarde de la terrasse des Mayons, que les
-cimes moutonnantes de ses forêts ; elle apparaît
-de là comme un vaste lac ondoyant et fasceyant
-au soleil. Cette mouvante verdure cache un sol
-montueux par places, ravins et collines dont on
-s’étonne en les parcourant. La plaine ne laisse
-pas deviner non plus à qui la voit de haut les
-cultures spacieuses, voilées de monticules et
-de pinèdes.</p>
-
-<p>Au sud-est se dressent les derniers contreforts
-des Maures, les rochers du Muy et de
-Roquebrune, sous lesquels commence la plaine
-de l’Argens ou de Fréjus. Par-dessus ces
-rochers, et au-dessus de toute cette admirable
-plaine, flotte une lumière chargée d’une sorte
-d’irisation constante ; c’est le fluide scintillement
-d’une impalpable poussière radiante, et
-où les indigènes reconnaissent le voisinage de
-l’atmosphère maritime. L’imperceptible vapeur
-qui s’exhale de la mer, comme la chaude haleine
-qu’expirent les naseaux d’un cheval, presque
-toujours flotte épandue au-dessus de ce lac de
-verdure mouvante ; et, dans cette poudre dorée,
-dans cet air diamanté, la lumière est comme
-multipliée, le soleil comme répété tout entier
-dans des myriades d’infiniment petites étincelles.
-Ainsi, durant l’été, un flamboiement
-formidable danse au-dessus des cimes vertes,
-surchauffées, d’où il semble à toute heure que
-va jaillir l’incendie.</p>
-
-<p>Toute cette splendeur s’apaisait, vers cinq
-heures, en cette fin de Juillet, lorsque maître
-Arnet, le vieux braconnier, heurta du bâton la
-porte ouverte de maître Augias.</p>
-
-<p>— Eh ! mestre ? y a degun ? N’y a-t-il personne ?
-Eh ! maître ?</p>
-
-<p>— Holà ! holà ! Arnet, un peu de patience.</p>
-
-<p>Maître Augias, le vieil instituteur, qui avait
-aimé son métier, et l’avait quitté à regret pour
-d’impérieuses raisons de santé, en parlait souvent,
-s’inquiétait des écoles, de leur avenir, des
-méthodes nouvelles. Ce qu’il y avait en lui de
-meilleur, c’était son clair bon sens. Et le bon
-sens étant la qualité maîtresse d’Arnet, ces
-deux hommes très différents avaient fini par se
-rapprocher. Ce fut à la grande surprise de tout
-le pays, car il fallait aller tout au fond des
-choses pour comprendre quel lien rattachait
-« Mossieu » Augias, de bon sens sévère, à maître
-Arnet, de bon sens jovial. Ils s’entendaient fort
-bien, et sans qu’on sût bien pourquoi, ou
-plutôt parce que, inégaux par la culture, ils se
-reconnaissaient pourtant de même race.</p>
-
-<p>— Eh ! monsieur Augias ?</p>
-
-<p>La voix répéta :</p>
-
-<p>— J’y vais ! Un peu de patience, Arnet.</p>
-
-<p>Arnet, — c’est la forme provençale d’Ernest.</p>
-
-<p>Un pas lent retentit. M. Augias, traînant un
-peu ses jambes lourdes de rhumatismes, apparut
-au bas de l’étroit escalier. De sa calotte de curé,
-qui cachait sa calvitie, s’échappaient en franges
-quelques cheveux blancs. Son visage ovale, un
-peu jauni, rasé proprement, exprimait la paix
-de l’âme, avec une certaine tristesse habituelle,
-que fréquemment éclairait un sourire aussitôt
-disparu.</p>
-
-<p>M. Augias était veuf. Il disait parfois qu’il
-avait perdu un fils chéri ; mais ce fils, Augustin,
-aujourd’hui âgé de vingt ans, n’était pas mort ;
-il avait « mal tourné ». Fier de la petite instruction
-primaire qu’il avait reçue dans une école
-du Var, dirigée jadis par son père, il s’était cru
-poète et romancier. Il répandait en strophes
-puériles, mal cadencées et mal rimées, une
-âme artificielle où s’alliait à un romantisme
-attardé un futurisme incompréhensible. Son
-âme vraie n’était que sottise ambitieuse, mégalomanie
-enfantine, révolte anarchique et servilisme
-prudent. Son père, qui ne voulait plus
-le voir, se maudissait lui-même de n’avoir pas
-su donner à son propre fils une règle morale ;
-mais il n’y avait plus rien à tenter pour sauver
-le jeune homme, dont il n’avait plus de nouvelles
-depuis de longs mois. Le jeune gaillard
-était resté quelque temps à Paris ; et déjà il se
-sentait vaincu par la vie, déclassé, perdu. Par
-orgueil, il n’osait plus revenir dans sa ville
-natale. Il était, à l’heure présente, garçon de
-bureau dans une banque, à Marseille. Son service
-consistait à balayer les salles tous les
-matins, et à coucher, la nuit, dans une soupente,
-d’où il pouvait, par un judas, surveiller
-les salles, qu’à la moindre alerte il éclairait en
-mettant le doigt sur un bouton électrique. Pour
-remplir utilement cet emploi, sa poésie et tous
-ses pauvres souvenirs scolaires lui étaient parfaitement
-inutiles. Mais, le dimanche, il se promenait
-en veston noir trop court, avec une
-cravate de soie rouge, et la canne à la main.
-Dans ce costume, il était l’orgueil des bars de
-banlieue. Il y récitait, devant des nervis
-éblouis, des poésies enflammées, traversées
-par tous ses mauvais désirs de paresseux sans
-espérance.</p>
-
-<p>M. Augias savait tout cela vaguement ; et
-c’était la cause secrète des tristesses du vieil
-instituteur honnête homme.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qui vous amène, mon brave
-Arnet ? Asseyez-vous.</p>
-
-<p>Arnet ôta son feutre aux bords dentelés par
-l’usure, et s’assit sur une des quatre chaises de
-paille qui entouraient la table de bois blanc,
-bien frottée.</p>
-
-<p>M. Augias était son propre serviteur ; il faisait
-son lit tous les matins de bonne heure, mettait
-en ordre sa maison, raccommodait ses vêtements
-et son linge, allait aux provisions, préparait
-ses repas. Arnet, dans sa hutte construite
-de ses mains, beaucoup plus haut sur la pente
-des Maures, dans la forêt de châtaigniers, se
-livrait à des occupations du même genre et cette
-conformité d’habitudes le rapprochait encore
-d’Augias. Seulement, l’habitation d’Arnet était
-un peu celle d’un sauvage ; l’intérieur d’Augias
-était celui d’un civilisé rustique.</p>
-
-<p>Lorsque Arnet fut assis, M. Augias ouvrit
-une armoire, prit deux tasses à fleurs jaunes et
-rouges et les plaça sur la table. Sur le fourneau,
-un « toupin » vernissé était en train de bourdonner
-la chanson de l’eau qui dansote ; dans
-l’eau bouillante, il jeta trois cuillerées de café et
-retira le toupin du feu ; puis il y versa une
-cuillerée d’eau froide, — ce qui fit tomber au
-fond le marc alourdi…</p>
-
-<p>— Le bon café à la sarrazine, comme le faisaient
-nos grand’mères, dit Augias.</p>
-
-<p>— Il n’y a rien de meilleur, fit Arnet. Nous
-ne sommes pas de ces gens à qui il faut des
-cafetières à compartiments, monsieur Augias.
-Votre café est digne d’un roi.</p>
-
-<p>— Maurin des Maures en a souvent goûté, de
-mon café, prononça M. Augias. Et c’était le roi
-de nos petites montagnes, celui-là !</p>
-
-<p>— Et c’était mon cousin second, dit Arnet…
-Je suis conséquemment le cousin d’un roi et
-d’un roi républicain, dont le souvenir réjouira
-encore les enfants de nos enfants ! Je l’ai suivi
-souventes fois à la chasse, ce Maurin, acheva
-Arnet en souriant. Il avait de bonnes idées et de
-bonnes jambes.</p>
-
-<p>— Et du bon sens, dit M. Augias.</p>
-
-<p>— Quand je parle, poursuivit Arnet, il m’arrive,
-beaucoup souvent, de m’apercevoir que je
-répète des choses que Maurin a dites, et, alors,
-par là, je suis sûr de bien dire et d’être
-approuvé. Et, si aujourd’hui, je viens vous
-voir, c’est justement pour vous parler comme il
-aurait pu le faire, monsieur Augias. Et je viens
-de la part de mon ami Bouziane.</p>
-
-<p>— Je vous écoute.</p>
-
-<p>— Voilà, dit Arnet en humant son café et en
-allumant sa pipe ; le fils Bouziane…</p>
-
-<p>— Victorin, souligna M. Augias.</p>
-
-<p>— Oui, Victorin, qui est fils unique, avance
-vers l’âge de se marier, quoiqu’un peu jeune,
-n’ayant que vingt ans, comme vous savez, et
-c’est un brave « <span lang="oc" xml:lang="oc">pitoua</span> ».</p>
-
-<p>— Comme il nous en faudrait beaucoup,
-affirma M. Augias avec toute sa gravité.</p>
-
-<p>— Oui, dit Arnet, il est brave, il travaille
-comme pas un, il est de bonne tournure ; pour
-tout dire en un mot, il a de bons principes,
-comme vous me l’avez répété quelquefois.</p>
-
-<p>— Eh ! dit Augias, parce qu’il a appris b, a,
-ba, et deux et deux font quatre, il ne « s’en
-croit » pas pour cela, comme tant d’autres ; il
-ne décide pas sur les choses qu’il ne connaît
-point, et il se garde de se croire aussi savant
-que les plus grands savants. Je lui ai entendu
-dire que, selon lui, on ne doit faire députés
-que des gens capables de comprendre les lois
-qui existent, puisqu’ils sont appelés à en fabriquer
-de nouvelles, et il ajoutait qu’un charretier
-est un homme qui doit savoir mener chevaux
-et charrette.</p>
-
-<p>— Pour sûr, dit Arnet grave à son tour ; seulement,
-il y a beaucoup de ces conducteurs
-pour rire, assis sur « l’asseti » des chars-à-bancs,
-avec les rênes lâches, — et qui croient
-mener leur bête, cheval, mulet ou âne ; — lorsque,
-bien entendu, c’est leur bête, — cheval,
-âne ou mulet — qui les conduit à la foire,
-par la force de l’habitude.</p>
-
-<p>— Si nous en revenions à ce que vous voulez
-dire de Victorin, hein, ami Arnet ?</p>
-
-<p>— Patience ! fit Arnet, je sais très bien où je
-vais en arriver, monsieur Augias ; mais, quand
-je me rends au travail à travers champs, j’ai
-coutume, s’il me part « une » lièvre ou un perdreau
-entre les jambes, de le mettre dans ma
-carnassière. C’est tant de pris en passant ; et,
-de même, si en marchant vers ce que j’ai à
-vous dire, je rencontre une bonne idée sur ma
-route, je m’y arrête un peu ; qu’elle vous parte
-des pieds, ou qu’elle parte des miens… Il
-m’arrive même d’y perdre un peu trop de temps
-comme pour la perdrix ou la lièvre quand je
-vais à mon travail, mais je n’ai jamais pu me
-corriger d’être curieux, pas mal bavard et
-enragé braconnier.</p>
-
-<p>Ici, M. Augias sourit, mais il se garda de
-répondre, car il connaissait l’éloquence de son
-ami, et qu’elle pourrait fort bien l’entraîner à
-parcourir, de digression en digression, le champ
-sans limite de la sagesse populaire.</p>
-
-<p>Un assez long silence se fit.</p>
-
-<p>— Oui, déclara tout à coup Arnet, répondant
-à ses propres rêveries, ce Victorin est un
-gaillard. Il a le cœur d’un lion et les jambes
-d’un lièvre, — les jambes que j’avais quand je
-faisais courir les pèlerins…</p>
-
-<p>— Nous y voilà, pensa Augias. Il va me
-conter un de ses bons tours de braconnier
-incorrigible.</p>
-
-<p>Mais Arnet ajouta :</p>
-
-<p>— Je vous dirai une autre fois une de mes
-histoires de gendarmes… celle, par exemple…</p>
-
-<p>— C’est cela, une autre fois, Arnet, une
-autre fois ! Pour aujourd’hui, qu’avez-vous à
-me dire de Victorin ?</p>
-
-<p>— J’ai à vous dire que les Bouziane ont
-besoin de vos conseils, c’est-à-dire qu’ils n’en
-ont pas besoin pour eux, mais que vous en
-donniez à leur Victorin. Eux, ils savent très
-bien ce qu’ils veulent et que vous serez d’accord
-avec eux, et que vous conseillerez ce
-garçon qui prend le chemin qu’il faut pour
-faire une bêtise, des grosses. Alors, le père de
-Victorin m’a dit comme ça, m’a dit :</p>
-
-<p>« Arnet, tu verras un de ces jours M. Augias
-qui est ton ami — et cette parole de Bouziane
-me fait honneur, monsieur Augias — et quand
-tu verras M. Augias, ton ami, dis-lui de nous
-aider et qu’il montre à notre Victorin où est
-son devoir. »</p>
-
-<p>— Et à quelle occasion, Arnet ?</p>
-
-<p>— A l’occasion du grand amour qui le tient
-pour une fille qui n’est pas celle que son père
-voudrait lui voir épouser.</p>
-
-<p>— Et qui son père voudrait-il lui voir
-épouser ?</p>
-
-<p>— Martine Revertégat.</p>
-
-<p>— Bonne affaire, ça ! Ces Revertégat sont
-des gens à l’ancienne.</p>
-
-<p>— Comme les Bouziane ; la vraie race d’ici.
-C’est souche de bon bois, vieille vigne de
-pays ; rien des « américains ».</p>
-
-<p>Sur ce mot, il y eut un silence, pendant
-lequel les deux hommes revirent le temps
-d’avant le phylloxéra, l’époque où les ceps
-américains n’avaient pas envahi la Provence,
-où la vieille vigne française exempte de maladie
-traînait ses sarments paresseux sur la
-terre provençale et donnait un vin autrement
-joyeux que celui des ceps d’Amérique, qui ont
-trop voyagé et sont d’une autre terre. Le vin
-d’aujourd’hui, on le travaille et on le fraude en
-vue du rapport et non plus pour la joie de le
-produire et de le boire !</p>
-
-<p>— Tout ça ne dit pas quelle est la gueuse
-que Victorin peut préférer à Martine, interrogea
-enfin M. Augias.</p>
-
-<p>— Il lui préfère Arlette des Mayons, dit
-Arnet gravement.</p>
-
-<p>M. Augias, qui s’était levé, eut un sursaut :</p>
-
-<p>— Misère de moi ! Arlette ! une Arlette !…
-qu’on appelle des Mayons, et qui n’en est pas,
-des Mayons, puisque son père était un gavot
-paresseux, venu un jour chez nous avec sa
-femme pour s’employer à la récolte des châtaignes — et
-qui, jusqu’à sa mort d’ivrogne,
-est resté dans le pays pour y donner l’exemple
-de la paresse et de l’ivrognerie ! Il est mort de
-ses vices, le pauvre bougre, et ce fut un bon
-débarras ; mais il nous a laissé de la graine
-d’alcoolique, et c’est un malheur pour la commune.
-La mère est une pas grand’chose, plus
-bête que méchante, incapable de donner à la
-fille un bon conseil et qui la laisse faire ses
-quatre volontés… Arlette des Mayons ! pauvres
-de nous ! et Victorin a pu se laisser prendre à
-ça ! Misère et compagnie, voilà ce que c’est,
-son Arlette ! Et si elle entre dans cette maison
-Bouziane, elle en verra la fin, pour sûr. Il faut
-empêcher ce malheur ; et je m’y emploierai.
-Vous pouvez le dire aux Bouziane, mon brave
-Arnet… Arlette ! Arlette ! répétait M. Augias
-consterné.</p>
-
-<p>Dans la petite salle, il se promenait avec
-agitation, allant d’un angle à l’autre. Tout à
-coup, il se campa devant Arnet et s’écria :</p>
-
-<p>— Vous avez connu mon fils, vous ?</p>
-
-<p>Arnet hocha la tête.</p>
-
-<p>— Eh bien, reprit l’ancien instituteur, cette
-Arlette me le rappelle tout à fait. Cet imbécile
-méprise le travail manuel, celui de paysan
-surtout, parce qu’il a appris de moi b, a, ba,
-b, o, bo, sans parvenir à l’écrire sans faute. Il
-se croyait un savant, il donnait son opinion
-sur toutes les choses qu’il ignorait, et de quel
-air, il fallait voir ! Quand je le redressais, il me
-disait d’un air méprisant : « Vous autres, les
-vieux, vous ne comprenez pas les générations
-nouvelles… » Oui, Arnet, il me disait ça tous
-les jours que Dieu fait ! Un jour, où je lui
-demandais ce qu’il comptait faire plus tard, il
-me répondit avec une assurance qui eût mérité
-des gifles : « Je me ferai député. » Dans son
-ignorance d’orgueilleux, c’est la carrière qu’il
-avait choisie. Il palabrait au café, et attendu
-qu’il pouvait parler deux heures durant, sans
-s’arrêter et, comme on dit, sans cracher, les
-gens écoutaient bouche bée, avec un étonnement
-qu’il prenait pour de l’admiration, les
-sottises qu’il répétait de travers et qu’il avait
-lues dans les gazettes. Il aurait pu être laboureur,
-et fier de ses travaux utiles, comme le
-fut mon père, mais ce jeune anarchiste aurait
-rougi d’être un travailleur de la terre. Arrangez
-ça comme vous pourrez ! Il parlait avec
-mépris et haine des riches — des exploiteurs
-du peuple, disait-il — mais il n’avait qu’une
-ambition — qui était de devenir l’un d’eux,
-d’imiter ce qu’il blâmait en eux, de s’habiller
-comme eux, d’avoir une lévite (redingote), de
-porter une canne sur laquelle on ne peut pas
-s’appuyer, et de boire au café en faisant une
-partie de dominos ! Voilà l’homme ! Et ils sont
-quelques-uns comme ça ! Et il y en a aussi, de
-ces pauvres diables dans le genre de mon fils,
-mais qui, n’étant pas paresseux comme mon
-fils, mais en train de faire fortune à force de
-malice, traitent leurs ouvriers comme des
-nègres, tout en débitant de beaux discours
-contre les vrais riches qui sont justes et humains.
-Et ces ouvriers, qu’ils maltraitent, se
-prennent pourtant à leurs beaux discours. Et
-cette Arlette est, je vous dis, de la même
-espèce maligne que mon malheureux enfant.
-La petite instruction que leur a donnée l’école
-primaire les a perdus tout simplement, parce
-qu’on n’est jamais parvenu à leur faire comprendre
-comment l’instruction doit être employée !…
-Lire, écrire, compter, ça devrait
-leur servir à faire mieux leurs affaires, à ne
-pas se laisser tromper par leurs semblables ; — un
-peu d’histoire et de géographie, à leur
-donner une idée de leur patrie et du monde,
-mais rien de tout cela ! Ça ne fait que leur
-inspirer un orgueil d’imbécillité. Et ces jeunes
-anarchistes, qui ne parlent que d’égalité, se
-croient supérieurs en tout et à tous ! L’égalité,
-pour eux, voilà ce que c’est : c’est le droit de
-se croire au-dessus de ceux qui valent mieux
-qu’eux-mêmes. Une trique, Arnet, une trique,
-voilà l’éducation qu’il aurait fallu à mon fils.
-Et, comme je n’avais sur lui aucune prise,
-aucun moyen de lui communiquer du bon
-sens, de lui inspirer des idées morales, il est
-devenu je ne sais quoi, je ne sais où !… Il est
-parti pour la ville, — parce qu’il peut s’y promener
-la canne à la main sans qu’on rie de lui
-en le voyant passer, comme on le faisait ici, où
-il étonnait bêtes et gens. Voilà mon malheur,
-Arnet ! — Et cette Arlette s’annonce comme
-une de ces sottes qui se perdront comme il se
-perdra ! — Voilà une petite impertinente qui
-ricane lorsqu’une belle madame, passant aux
-Mayons, descend d’automobile avec un chapeau
-dont le « haut » est trois fois plus large
-que sa tête — cette même Arlette se prive souvent
-de pain pour s’acheter un chapeau de
-pacotille, mais de forme pareille. Pour se procurer
-des romans qui lui montent la tête, elle
-gaspille le pauvre argent que gagne sa mère.
-Elle parle avec une bouche en cul de poule,
-comme les héroïnes de ces romans-là. Arlette
-a des opinions littéraires et sociales, la malheureuse !
-Elle a lu <i>les Désenchantées</i> de
-M. Pierre Loti, et elle a une opinion sur la
-vie des femmes turques. Elle approuve les
-suffragettes.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que c’est que ça ? dit Arnet.</p>
-
-<p>— Ne l’apprenez jamais, Arnet, dit Augias.
-Arlette voudrait un jour être conseiller municipal,
-conseiller général et député, comme
-mon fils ! Et pour cela Arlette voudrait voter
-comme les hommes. Et elle votera un jour
-comme les hommes, elle, Arlette ; — elle se
-recommande de Jeanne d’Arc et de Madame
-George Sand pour réclamer le vote des femmes !</p>
-
-<p>Arnet, d’un bond, s’était mis debout :</p>
-
-<p>— Arlette veut voter ! prononça-t-il stupéfait.</p>
-
-<p>Puis, brusquement, comme un homme pressé
-de fuir un endroit dangereux :</p>
-
-<p>— Adieu, monsieur Augias, j’ai mon compte
-pour aujourd’hui.</p>
-
-<p>Sur le pas de la porte, il se retourna :</p>
-
-<p>— Irez-vous voir bientôt les Bouziane, monsieur
-Augias ?</p>
-
-<p>— Tout à l’heure, Arnet. Il faut d’abord que
-je lui parle, à ce Victorin.</p>
-
-<p>Et Arnet, qui cheminait sur la route, entre
-les pins, répétait en lui-même :</p>
-
-<p>— Arlette veut voter !</p>
-
-<p>Ayant remâché ce mot, il ajoutait avec une
-grimace :</p>
-
-<p>— Ça, c’est plus fort que du poivre !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">IV<br />
-LES LEVEURS DE LIÈGE</h2>
-
-
-<p>La route qui, de Gonfaron, va aux Mayons,
-traverse du nord au sud-est la plaine cultivée,
-et, à partir des Mayons, longeant les Maures,
-devient très sinueuse parce qu’elle épouse, à
-leur base, le relief des collines et les creux des
-ravins.</p>
-
-<p>En allant vers l’est, le voyageur, alors, a, sur
-sa droite, les collines, rochers, pinèdes et châtaigneraies ;
-sur sa gauche, des bois de pins
-d’abord, puis des forêts de chênes-lièges qui
-vont en s’étalant dans la plaine.</p>
-
-<p>Les Revertégat possédaient entre Gonfaron et
-les Mayons, trois hectares de terrains en plaine.
-De vieux chênes-lièges y dressaient leurs structures
-tourmentées, leurs bras tords, noueux et
-rugueux.</p>
-
-<p>Or, ce jour-là, il avait été décidé que la mère
-Revertégat qui, d’ordinaire, à midi, portait la
-soupe aux « rusquiers » serait remplacée dans
-cette mission par sa fille Martine.</p>
-
-<p>De son côté, la jalouse Arlette avait décidé
-qu’elle irait, ce même jour, sous un prétexte,
-rôder autour des rusquiers pour surveiller cette
-Martine et ce Victorin.</p>
-
-<p>Ce projet était venu à la suite d’une conversation
-avec le valet de ferme des Revertégat,
-Marius, par qui elle se faisait courtiser.</p>
-
-<p>Arlette, qui se laissait sans révolte conter
-fleurette par tous les jeunes gens des Mayons,
-croyait d’ailleurs utile d’exciter par là les jalousies
-de Victorin. Elle « se parlait » donc volontiers
-avec ce valet de ferme des Revertégat.</p>
-
-<p>Ce Marius, Mïus, ne cessait de lui répéter
-avec bonne humeur :</p>
-
-<p>— Épouse-moi, Arlette ; soyons mari et
-femme ; tu n’as pas le sou — moi non plus ; — et
-donc nous ferons une paire bien assortie.
-Jamais les Bouziane, qui sont des orgueilleux,
-ne te laisseront épouser leur fils. Victorin
-s’amuse à te chanter des gandoises, et ce n’est
-pas avec de bonnes intentions. Épouse-moi !
-Deux misères peuvent faire du bonheur, lorsqu’on
-s’aime et qu’on travaille !</p>
-
-<p>Ce vertueux langage n’impressionnait pas
-Arlette. Un valet de ferme, fi donc ! Elle avait
-trop d’instruction pour s’abaisser à un pareil
-mariage ! Et, tout en laissant à Mïus quelque
-espérance, elle le désespérait.</p>
-
-<p>Il dit à Arlette un soir :</p>
-
-<p>— Demain, parmi l’équipe des « rusquiers »
-qui travailleront dans la forêt des Revertégat,
-tu sais qu’il y aura Victorin. Il s’est prêté
-volontiers. Pourquoi ? Parce qu’il aura ainsi
-occasion de voir plus souvent Martine. Elle
-ira demain porter la soupe à leurs rusquiers.
-Et il voudrait te faire croire qu’il ne la poursuit
-pas !… Va, ma pauvre Arlette, il n’est pas pour
-toi, le beau Victorin ! Il a trop de terres et trop
-d’écus. Il faut que tu sois folle pour croire
-qu’une fille comme toi, aussi pauvre que ce
-Mïus qui te parle, — sera épousée par un jeune
-homme dont la famille est riche… à au moins…
-cent mille francs. Je suis sûr que si tu pouvais
-demain, « rodéger » (rôder) autour des rusquiers,
-vers midi, tu verrais, clair comme le
-jour, que ton Victorin préfère sa Martine à notre
-Arlette des Mayons, quoique Arlette soit mieux
-« arnisquée », et que, pour porter une toilette
-de dame, le dimanche, elle n’ait pas sa pareille
-dans toute la commune ! Martine ne lit pas
-comme toi dans les livres, et je ne lui ai
-jamais vu un journal à la main, la sotte ! — mais
-elle peut porter sur l’échine une rude
-charge, la charge que moi je porte, et voilà
-justement ce qu’il faut aux Bouziane et à leur
-Victorin ; ils ont besoin d’une femme de plus
-dans leur maison, qui les aide à faire, selon le
-temps, tous leurs travaux de campagne.</p>
-
-<p>Avec des propos pareils, Mïus avait souvent
-irrité les ambitions d’Arlette, et le désir qu’elle
-avait de faire la définitive conquête de Victorin.</p>
-
-<p>Mïus, pensait-elle, se trompait. Elle savait ce
-qu’elle savait. Elle se rappelait les paroles
-ardentes que Victorin, le soir, sur les aires, lui
-avait parfois murmurées :</p>
-
-<p>— Tu n’es pas riche, Arlette, lui disait ce
-Victorin, et c’est la raison pourquoi mon père
-ne voudra pas que je t’épouse. Mais tu es intelligente ;
-je t’ai vue souvent, le dimanche, quand
-tu es bien vêtue, si jolie avec l’ombrelle sur
-l’épaule et avec des gants comme une demoiselle
-de la ville, — je t’ai vue, des fois, assise
-à l’ombre, sous un châtaignier, au frais, tourner
-les pages d’un livre. Tu ne te doutais pas
-que je « t’espinchais » (épiais) et moi, je suivais
-sur ton joli visage si fin, si pâle, si blanc, toutes
-tes pensées. Et, une fois, je t’ai vue pleurer sur
-le livre !…</p>
-
-<p>— Je t’avais bien aperçu, avouait Arlette, et
-je me souviens très bien de ce jour où j’ai
-pleuré sur le livre. J’ai pleuré parce que la marquise,
-dans le roman, était vraiment malheureuse
-avec Monsieur le marquis ! Tu ne me
-feras pas souffrir comme ça, dis, Victorin, quand
-nous serons mari et femme ?</p>
-
-<p>Et Victorin s’était écrié :</p>
-
-<p>— Pour sûr que je ne me conduirai pas
-comme ce coquin de marquis dont je n’ai pas lu
-l’histoire, mais que je déteste puisqu’il t’a fait
-pleurer, ma belle !</p>
-
-<p>Ce chimérique parallèle entre lui, Victorin,
-et un marquis de roman — avait un instant
-impressionné le brave fils du fermier. Le roman,
-qu’il ne devait jamais lire, s’était présenté
-vaguement à son esprit comme on ne sait quel
-livre d’histoire dont les personnages étaient des
-héros comparables aux chevaliers célèbres,
-même aux rois de France. Et l’un d’eux faisait
-pleurer cette Arlette ! son Arlette ! Il fallait
-vraiment, pour être si facile à émouvoir, qu’elle
-fût une créature tout à fait supérieure, comme
-on dit qu’il y en a quelques-unes dans les châteaux,
-beaucoup dans les villes d’étrangers,
-Nice, Cannes ; et plus encore à Paris ! C’était
-à se demander si Arlette n’était pas, elle-même,
-fille d’un prince, — comme on le dit de Gaspard
-de Besse ! Mais non, la mère d’Arlette était une
-pauvre gavotte. La nature, seule, et l’école
-avaient fait ce miracle, ce chef-d’œuvre, une
-Arlette ! que la voix publique avait surnommée
-des Mayons, — comme s’il eût été dans sa destinée
-d’être noble, aussi bien qu’un Villeneuve
-ou un Colbert.</p>
-
-<p>Arlette « se repassait » tous ces souvenirs, et
-toutes les impressions que lui avait avouées
-ingénument Victorin, en sorte qu’elle se sentait
-bien sûre de son amour et de sa fidélité ;
-mais elle sentait d’autre part qu’il était nécessaire
-de les entretenir, et particulièrement de
-surveiller Martine. C’est pourquoi, le jour où
-celle-ci devait aller porter la soupe aux rusquiers
-des Revertégat, Arlette s’en vint, non
-loin d’eux, glaner des déchets de liège, en des
-bois voisins, où déjà on avait fait la récolte. La
-bande des rusquiers, avec Victorin pour chef,
-travaillait allègrement depuis l’aube.</p>
-
-<p>Les leveurs de liège, leur petite hache en
-main, debout sur la planchette de l’étagère,
-dressée et fixée contre les chênes au moyen
-d’une corde à l’épreuve, — incisaient l’écorce
-épaisse circulairement et horizontalement. Cela
-s’appelle « toilà » ou « toirà ». Cette incision
-faite, ils refendaient, c’est-à-dire procédaient
-aux incisions longitudinales ; et, enfin, ils arrivaient
-au « couronnement », à l’incision qui
-détache le haut de la planche bombée.</p>
-
-<p>Ensuite, les « camalous » emportaient les
-plaques de liège jusqu’à la « cougno » où l’emballeur
-fait les balles, qu’emportent, à leur tour,
-charrettes ou mulets jusqu’à la « pile », voisine
-du village.</p>
-
-<p>Dépouillé peu à peu des parties de son écorce
-grise arrivée, cette année, au point voulu de
-développement, chacun des troncs énormes et
-tourmentés se montrait, tout à coup, rouge, d’un
-rouge pâle… Sous les rayons du soleil, qui çà
-et là transpercent les feuillages durs, ces troncs
-nus, noueux, tels des torses de géants, ne tardent
-pas à devenir d’un rouge sanglant de chair
-écorchée. Cette coloration évoque alors l’idée
-d’on ne sait quelle souffrance héroïque et
-muette ; c’est celle des forêts que persécute le
-labeur des hommes.</p>
-
-<p>— Les pauvres bougres, disait un rusquier.
-Nous la leur travaillons, la peau !</p>
-
-<p>— C’est la vie ! répliquait un autre. Pour que
-chacun vive, il faut que tout souffre !</p>
-
-<p>Tout à coup, pendant que crissait la « destraoù »
-(la hache) dans l’écorce d’un des plus
-vieux chênes, qui livrait avec peine à l’instrument
-de torture sa peau, pareille par les bosses,
-disait un rusquier, à celle d’un melon-cantaloup
-ou d’une tarente, — un chant s’éleva du haut
-d’une étagère.</p>
-
-<p>— Le chef de bande commence à chanter,
-fit un rusquier.</p>
-
-<p>— Eh ! il chante, dit un autre ; c’est que midi
-approche, et, avec la soupe, la belle Martine.</p>
-
-<p>Victorin, sur son étagère, à voix pleine
-chantait :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Le jeune et beau leveur de liège,</div>
-<div class="verse i2">Par les bûcherons écouté,</div>
-<div class="verse i2">Apprit l’art du chant sans solfège,</div>
-<div class="verse i2">Comme les cigales d’été.</div>
-<div class="verse i2">Feutre en arrière, en auréole,</div>
-<div class="verse i2">Col ouvert sous la brise folle,</div>
-<div class="verse i2">Culotte percée aux genoux,</div>
-<div class="verse i2">Il portait la rouge taïole</div>
-<div class="verse i2">Comme les drôles de chez nous.</div>
-</div>
-
-<p>Le grésillement continu du chant des cigales,
-aux environs, semblait la voix même de l’été,
-de la chaleur, qui accompagnait le chant de
-l’homme. A travers les branchages chauds et
-immobiles, la voix saine passait comme une
-brise lente et tiède.</p>
-
-<p>Tous les rusquiers connaissaient cette chanson ;
-et les uns sur leurs étagères dans les branchages,
-les autres debout à terre près des troncs ;
-et aussi les camalous, ceux qui camalaient,
-mot qui, sans doute venu des Sarrasins longtemps
-maîtres de ces forêts, signifie porter un
-faix à la façon d’un chameau — tous ensemble
-lancèrent le refrain :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pour l’écouter, les pins aux branches musicales,</div>
-<div class="verse">Arrêtaient un moment leur murmure nombreux ;</div>
-<div class="verse i1">Et, le sentant le frère des cigales,</div>
-<div class="verse">Cigalous est le nom qu’ils lui donnaient entre eux.</div>
-</div>
-
-<p>— Cette chanson, dit un rusquier qui n’avait
-pas pris part au concert, cette chanson doit être
-nouvelle, — que je ne la connaisse pas ?</p>
-
-<p>— Oui, dit un autre, c’est Monsieur Jean
-d’Auriol qui l’a faite.</p>
-
-<p>Victorin chantait :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Vint à passer dans nos collines</div>
-<div class="verse i2">Une chanteuse de Paris,</div>
-<div class="verse i2">Qui lui dit, en phrases câlines :</div>
-<div class="verse i2">« Paris seul te paiera ton prix ;</div>
-<div class="verse i2">Assez de chansons à la lune !</div>
-<div class="verse i2">Cours vers le bonheur inconnu…</div>
-<div class="verse i2">Viens à Paris faire fortune ! »</div>
-<div class="verse i2">Il admira sa beauté brune</div>
-<div class="verse i2">Et donna son cœur d’ingénu.</div>
-</div>
-
-<p>— Les refrains sont tous différents, cria l’un
-des travailleurs, mais, pas moins, je sais le
-second.</p>
-
-<p>Et il chanta :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O Cigalous, tu veux quitter tes chênes-lièges,</div>
-<div class="verse">Tes pins, qui, comme toi, fredonnent nuit et jour…</div>
-<div class="verse i1">L’amour malin, dans les bois, tend ses pièges :</div>
-<div class="verse">Prends garde, Cigalous, aux pièges de l’amour !</div>
-</div>
-
-<p>Il y avait bien, par-ci par-là, quelques mots
-écorchés, mais ces menus accrocs n’altéraient
-pas le sens de la chanson, et Victorin qui, lui, la
-savait toute, reprit à grande allure :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">— « Père, je pars pour la grand’ville ;</div>
-<div class="verse i2">Ma mère, je vais à Paris… »</div>
-<div class="verse i2">La vieille pleurait, immobile ;</div>
-<div class="verse i2">Le bon vieux jetait les hauts cris.</div>
-<div class="verse i2">Cigalous, feutre en auréole,</div>
-<div class="verse i2">A serré sa rouge taïole :</div>
-<div class="verse i2">« J’irai là-bas, c’est mon destin. »</div>
-<div class="verse i2">Il avait donné sa parole ;</div>
-<div class="verse i2">Il partit par un beau matin.</div>
-</div>
-
-<p>Le silence qui suivit ce couplet s’étant prolongé,
-il sembla certain que plus aucun des
-rusquiers ne se rappelait le refrain suivant.
-Rythmique et continu, le chant des cigales,
-aux alentours, grésillait ; c’était comme un
-crépitement d’incendie dans des broussailles
-sèches. Alors une voix féminine, émue et
-fraîche, se fit entendre en réplique, pas très
-près, mais distincte. Elle chantait d’un ton de
-reproche plaintif :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O Cigalous, pourquoi quitter ta chère vieille,</div>
-<div class="verse">Ton père et tes amis, nos braves bûcherons ?</div>
-<div class="verse i1">C’est un démon, crois-moi, qui te conseille.</div>
-<div class="verse">Ne pars pas, Cigalous, nous seuls nous t’aimerons !</div>
-</div>
-
-<p>Une émotion courut dans ce coin de forêt, où
-souffraient les pauvres chênes et où palpitaient
-des cœurs d’hommes. Un vieux rusquier s’essuya
-les yeux. Tous écoutèrent. Et la romance
-s’acheva ainsi, Victorin chantant les couplets,
-et Martine les refrains qui lui donnaient réponse.</p>
-
-<p class="c small">VICTORIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Mis selon la mode nouvelle,</div>
-<div class="verse i2">Veston noir et chapeau melon,</div>
-<div class="verse i2">Il pensa mieux plaire à sa belle</div>
-<div class="verse i2">Lorsqu’il eut un beau pantalon.</div>
-<div class="verse i2">Mais, sans son feutre en auréole,</div>
-<div class="verse i2">Son col large ouvert, sa taïole,</div>
-<div class="verse i2">Lui qui faisait tant de jaloux,</div>
-<div class="verse i2">Lui dont la divette était folle,</div>
-<div class="verse i2">Il n’est plus le beau Cigalous !</div>
-</div>
-
-<p class="c small">MARTINE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est ton pays en toi qui faisait tout ton charme,</div>
-<div class="verse">Quand tu chantais, pareil aux cigales d’été !</div>
-<div class="verse i1">Dans tes grands yeux j’aperçois une larme,</div>
-<div class="verse">Cigalous ! ton pays, pourquoi l’as-tu quitté ?</div>
-</div>
-
-<p>Et la voix mâle de Victorin répond à son tour :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Adieu, gloire et femme jolie !</div>
-<div class="verse i2">Triste et gêné, tu chantes mal !</div>
-<div class="verse i2">La folle qui t’aima, t’oublie ;</div>
-<div class="verse i2">Retourne au pays du mistral.</div>
-<div class="verse i2">Et Cigalous, qu’un regret ronge,</div>
-<div class="verse i2">Entend sans fin, revoit en songe</div>
-<div class="verse i2">Les pins qui vibrent musicaux,</div>
-<div class="verse i2">Et dont la plainte se prolonge</div>
-<div class="verse i2">Dans la combe aux profonds échos !</div>
-</div>
-
-<p class="c small">MARTINE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Au nord, les Cigalous et les cigales meurent ;</div>
-<div class="verse">Le myrte en fleurs périt s’il est déraciné ;</div>
-<div class="verse i1">Dans leur pays les vrais sages demeurent ;</div>
-<div class="verse">La terre la plus belle est celle où je suis né.</div>
-</div>
-
-<p>Victorin quitta son étagère. Il sauta à terre.</p>
-
-<p>Une même émotion faisait trembler le cœur
-de tous ces hommes. Quelque chose de plus
-émouvant que les paroles chantées se dégageait
-de ces paroles mêmes ; et c’était l’amour instinctif
-du pays natal, la douleur de le quitter, la
-joie d’y vivre, l’orgueil de le savoir si beau et
-si bon — et toute la misère d’aimer, et la vie,
-et l’amour, et on ne sait quoi de plus que
-l’amour et la vie, un confus idéal, art, gloire
-ou éternité.</p>
-
-<p>Les cigales faisaient tressaillir l’atmosphère
-lourde. Midi écrasait la plaine.</p>
-
-<p>Martine apparut : ils applaudirent.</p>
-
-<p>— Bravo, Martine ! Elle a chanté comme un
-ange !</p>
-
-<p>Ils l’entourèrent, lui faisant fête.</p>
-
-<p>— Est-elle bonne, la soupe ?…</p>
-
-<p>— Si c’est Martine qui l’a faite, sûr qu’elle
-sera bonne !</p>
-
-<p>— Quelle ménagère tu feras ! Heureux coquin,
-celui qui te prendra ton cœur.</p>
-
-<p>— On ne me le prendra pas sans que je le
-donne, dit-elle en riant de toutes ses belles
-dents blanches.</p>
-
-<p>Tous l’admiraient ; elle avait une démarche
-souple de bête libre, bien faite et bien saine.</p>
-
-<p>— Vive notre Martine !</p>
-
-<p>— La carriole est là-bas, dit-elle, vous savez,
-à cent pas d’ici, sous le <i>patriarche</i>, le plus vieux
-suve de la forêt, qui est si beau. Elle est bien à
-l’ombre. Il y a tout le manger qu’il faut, pour
-tout le monde ; particulièrement une moissonneuse
-bien épaisse, et de l’eau bien fraîche.</p>
-
-<p>— Vive la Bouziane ! répéta le plus vieux des
-rusquiers. C’est vrai qu’elle a chanté aussi bien
-que l’ange Gabriel à la crèche !</p>
-
-<p>— Quelle paire ça ferait avec Victorin !</p>
-
-<p>— Ils pourraient chanter Cigalous ensemble !
-Ils feraient fortune !</p>
-
-<p>On s’installait, près de la carriole, sous le
-patriarche, où l’ombre était moins ardente.
-Importuné par les taons, le cheval arabe, dételé,
-attaché au tronc du vieux suve, frappait sa
-croupe avec sa queue et son ventre avec son
-pied, qui retombait lourdement sur le sol feutré
-d’un lit de lichen épais.</p>
-
-<p>Et pendant que toute la bande, assise à terre,
-commençait un repas bien gagné, — tout là-bas,
-derrière les larges troncs écorchés, la pauvre
-figure maigre et pâle d’Arlette, avec les yeux
-tout grands ouverts et trop brillants, épiait sa
-rivale maudite et son trop beau « calignaire ».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">V<br />
-LA CHASSE AUX CIGALES</h2>
-
-
-<p>Le repas fut joyeux ; on fit honneur à la
-moissonneuse. Les tomates crues, rouges sous
-la blancheur des oignons coupés en menues
-tranches, nageaient dans leur jus rouge, arrosées
-de bonne huile de l’année. Avec des sonorités
-de source, un vin franc jaillissait du
-grand fiasque revêtu de sparterie. Dans quatre
-ou cinq lourdes cruches vertes, épaisses, l’eau
-s’était conservée fraîche, sous des toiles recouvertes
-de feuillages. Le repas pris, les pipes
-s’allumèrent. Les bavardages allèrent leur
-train ; mais la présence de Martine les empêcha
-de devenir trop libres. Les histoires de
-chasse succédèrent aux histoires de chasse ; car
-tout Mayonnais naquit chasseur et piégeur. On
-galégea la gendarmerie. On évoqua l’ombre de
-Maurin ; on but à la santé d’Arnet, cousin du
-roi des Maures ; puis le chef de bande, Victorin,
-indiqua la marche du travail pour la fin de la
-journée. Enfin, quand la fumée des pipes se fit
-plus rare et plus lente, un peu de somnolence
-gagna les travailleurs, qui peinaient depuis la
-première pointe du jour ; ils s’allongèrent, dans
-l’ombre tiède du patriarche, et bientôt, toute la
-bande sommeilla, surveillée par deux ou trois
-bons chiens qui avaient suivi leurs maîtres au
-travail.</p>
-
-<p>Ni Martine ni Victorin ne dormaient. Ils
-causaient à voix basse familièrement, car ils
-étaient amis d’enfance, et bien que tous deux
-eussent été mis au courant, chacun de leur
-côté, des intentions de leurs familles qui désiraient
-les marier, — jamais, entre eux deux, il
-n’y avait eu d’allusion à ce projet.</p>
-
-<p>Cependant, ils se plaisaient ; Martine surtout
-eût trouvé Victorin à son gré. Mais Victorin,
-tout en se disant que Martine méritait d’épouser
-un brave jeune homme et riche, se sentait
-attiré plutôt par cette Arlette prétentieuse que
-par cette simple Martine, trop pareille, selon
-lui, à toutes les autres filles du pays.</p>
-
-<p>Martine, réservée, ne montrait rien à Victorin
-du goût décidé qu’elle avait pour lui. Sans
-exaltation, raisonnable, elle se disait : « Si jamais
-il me veut, oui, que je le prendrai. » Et
-lui, songeant à Arlette, ne montrait pas à Martine
-le plaisir qu’il avait à se trouver près
-d’elle.</p>
-
-<p>A voix basse donc, ils causaient tous deux de
-leur passé d’enfants, des pièges qu’ils posaient,
-étant petits, pour prendre des lapins ou des
-rouge-gorge, d’un voyage qu’ils avaient fait un
-jour à Cogolin et à Saint-Tropez avec leurs parents ;
-et des travaux de leurs deux fermes, des
-espérances de l’année, moissons et vendanges.</p>
-
-<p>A ce moment, l’un des rusquiers s’agita sur
-sa couche de feuilles sèches.</p>
-
-<p>Il s’étira en criant :</p>
-
-<p>— Ohé ! les cambarades, c’est assez veillé
-comme ça !</p>
-
-<p>C’était le plus vieux, auquel le plus jeune répondit
-gaîment par l’un des couplets chantés
-tout à l’heure :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Le jeune et beau leveur de liège,</div>
-<div class="verse i2">Par les bûcherons écouté,</div>
-<div class="verse i2">Apprit l’art du chant sans solfège,</div>
-<div class="verse i2">Comme les cigales d’été.</div>
-</div>
-
-<p>Et tous se levèrent pour reprendre le travail.</p>
-
-<p>— En font-elles un <i>ramadan</i>, ces cigales ! dit
-le vieux.</p>
-
-<p>Un autre répondit :</p>
-
-<p>— C’est bien vrai qu’on dirait un bruit de
-branches sèches, qui s’allument seules par
-l’effet de la grosse chaleur.</p>
-
-<p><i>Ramadan</i>, ce mot, qui signifie, en provençal,
-<i>tapage</i> et <i>rumeur</i>, est, parmi tant d’autres, un
-des vestiges du passage des Maures dans la
-région du Var. A l’époque de leur ramadan, et
-surtout quand il prenait fin, les camps mauresques
-bruissaient de prières chantantes,
-comme les bois d’été pleins de cigales.</p>
-
-<p>— Des cigales, dit Martine à Victorin, j’en
-ai promis une à mon petit filleul.</p>
-
-<p>A Victorin, le vieux rusquier cria :</p>
-
-<p>— Viens-tu, capitaine ?</p>
-
-<p>— Un moment, répondit Victorin. J’ai des
-affaires.</p>
-
-<p>L’équipe des rusquiers s’en allait à travers
-les hautes fougères.</p>
-
-<p>— Elles sont hautes dans les branches, les
-cigales, dit Martine. Comment vas-tu faire ?</p>
-
-<p>— Tu vas voir, petite, répondit-il, rappelle-toi
-comme nous faisions, étant petits.</p>
-
-<p>A quelque distance, au bord d’une mare, à
-l’orée du bois, de grands roseaux se balançaient ;
-Victorin coupa l’un des plus hauts et
-revint vers Martine, tout en le dépouillant de
-ses longs rubans onduleux.</p>
-
-<p>— Je comprends, dit Martine, mais c’est une
-chance d’avoir trouvé un roseau ici.</p>
-
-<p>— Une chance ! se récria Victorin. Je connais
-aussi bien chaque pierre et chaque buisson du
-terradou qu’une ménagère les écuelles de sa
-cuisine.</p>
-
-<p>Le roseau était dépouillé.</p>
-
-<p>— Avec ça, dit-il, nous ferons notre pêche. Il
-a bien trois mètres de long, et moi au bout, ça
-lui fera cinq.</p>
-
-<p>Elle riait.</p>
-
-<p>— C’est amusant, fit-elle.</p>
-
-<p>Tous deux retrouvaient leurs impressions
-d’enfants, et se sentaient bons amis avec innocence.</p>
-
-<p>Arlette, jalouse, de loin, à travers le bois, les
-suivait du regard.</p>
-
-<p>Ils marchaient côte à côte, le nez en l’air,
-s’arrêtant parfois au pied d’un suve et cherchant,
-de tous leurs yeux, sur la rugosité des
-branches grises, ensoleillées, et jaspées d’ombres,
-le petit dos brun poudré d’argent, sous
-l’aile transparente. Mais ne voit pas qui veut
-une cigale dans un arbre. Elles ont leurs
-ruses, les commères. Au moment où, guidé par
-l’ouïe, le chasseur s’apprêtait à dire : — Je la
-vois ! — l’arbre, tout à coup, se taisait. Et,
-presque aussitôt, c’est d’un suve voisin que
-s’élevait la stridulation cadencée.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas là qu’elle est, c’est ici, disait
-Martine.</p>
-
-<p>— C’est une autre qui chante à côté, répliquait
-Victorin.</p>
-
-<p>Et, d’un regard obstiné, il suivait les moindres
-ramifications du chêne muet.</p>
-
-<p>Tout à coup :</p>
-
-<p>— Elle est là !</p>
-
-<p>D’instinct, il avait baissé la voix.</p>
-
-<p>Derrière lui, Martine, attentive, cherchait à
-voir, elle aussi, sans y parvenir, la rusée bestiole.</p>
-
-<p>— Regarde, dit Victorin, le fin bout de mon
-roseau. Il te dira où elle est. Je vais le mettre
-tout contre elle, juste sous ses gros yeux qui
-lui sortent de la tête.</p>
-
-<p>Ainsi fit-il. Le fin bout du roseau s’est arrêté
-devant l’insecte, qui croit voir, sans doute, une
-des branchettes de l’arbre remuée par le vent.
-Si le chasseur sait manœuvrer son roseau assez
-lentement, sans secousses, il parviendra même
-à effleurer la cigale, qui, parfois, tout à coup,
-levant une de ses frêles mignonnes pattes, la
-pose sans méfiance sur l’obstacle inattendu.</p>
-
-<p>— Ah ! je la vois ! cria Martine…</p>
-
-<p>Et l’insecte s’envola.</p>
-
-<p>Il fallut recommencer la tentative.</p>
-
-<p>— Tu l’es ou tu le fais ? cria, de loin, du haut
-d’un chêne, l’un des rusquiers, demeuré attentif
-à la chasse du jeune patron. Et ce cri peut se
-traduire : « Es-tu un nigaud, ou t’amuses-tu à le
-paraître ? »</p>
-
-<p>Mais c’est tout de bon que les deux enfants
-se passionnaient pour leur chasse ; d’autant
-plus qu’à présent le démon de la revanche les
-surexcitait.</p>
-
-<p>Ce fut Martine, cette fois, qui, la première,
-aperçut une cigale.</p>
-
-<p>— Là, là ! A la fourche de ces branches. Elle
-en frissonne toute. Tu ne vois pas ses ailes qui
-remuent ? On dirait qu’il en sort des étincelles.</p>
-
-<p>Mais l’insecte, se sentant observé, modifiait
-la sonorité de son instrument ; et la singulière
-chanson, comme une voix de petite fée malicieuse,
-semblait venir tantôt du pied de l’arbre,
-tantôt de la cime, et déconcertait le chercheur.</p>
-
-<p>— C’est drôle, murmurait Martine, on dirait
-qu’elle est partout.</p>
-
-<p>Victorin lui fit, de la main, signe de se taire ;
-et le bout du roseau s’étant posé devant la
-cigale, sur la branche, — lentement se rapprocha
-d’elle. Le chant s’arrêta.</p>
-
-<p>— Fais vite, chuchota Martine.</p>
-
-<p>A voix très basse, Victorin ne put s’empêcher
-de répondre :</p>
-
-<p>— Tu ne veux donc pas te taire ? Elles ont
-de la chance, les cigales, que leurs femelles
-sont muettes ! Tu vas encore me faire partir
-celle-là.</p>
-
-<p>Mais non. L’insecte reprit sa chanson. Puis,
-attiré par la fine tige du roseau qui semblait
-frémir d’un mouvement naturel, il se rapprocha
-un peu, en faisant de nouveau silence. Alors,
-bien doucement, Victorin se mit à siffler un air
-très rythmé, destiné à étonner l’insecte et à
-lui faire oublier le piège.</p>
-
-<p>En effet, quand le roseau fut près de la toucher,
-la cigale ne l’attendit pas ; elle alla vers
-lui, ses petites pattes s’y accrochèrent. Elle
-était posée sur le piège. Le roseau, se soulevant,
-l’emporta. Victorin sifflait toujours. Lentement,
-très lentement, il dégagea son roseau
-de l’arbre ; et, s’éloignant de Martine, il l’abaissa
-vers elle d’un mouvement continu et prudent.</p>
-
-<p>Il sifflait toujours ; et l’on entendit à nouveau
-la voix lointaine du rusquier qui criait :</p>
-
-<p>— Et alors ? tu l’es ou tu le fais ?</p>
-
-<p>Victorin présentait à la jeune fille la cigale
-chantante au bout du roseau. Elle n’avait qu’à
-étendre la main, mais ni trop doucement ni trop
-vite.</p>
-
-<p>Ce fut trop vite ; cette cigale, comme la première,
-s’envola.</p>
-
-<p>Le jeune homme, impatienté, jeta sa
-« canne » dans la broussaille.</p>
-
-<p>— Nous en avons pourtant pris bien des fois
-de cette manière, dit-il, quand nous étions
-petits, mais il faut croire qu’en grandissant, du
-moins pour attraper les cigales, tu as perdu le
-gaoùbi (l’adresse).</p>
-
-<p>Martine baissa la tête d’un air confus. Peut-être
-reconnaissait-elle que, depuis un moment,
-une manière d’émotion la gagnait, à
-jouer ainsi avec Victorin ; un trouble léger,
-léger, juste de quoi mettre en fuite une
-cigale.</p>
-
-<p>— Que dira mon petit filleul, murmura-t-elle,
-si j’arrive sans ?</p>
-
-<p>— J’ai la main plus sûre que toi, dit Victorin,
-je vais t’en apporter une, la même ; je l’ai
-vue qui s’est reposée dans le même arbre.</p>
-
-<p>Il bondit vers une basse branche à laquelle
-il se suspendit à deux mains et se mit à s’élever
-avec lenteur vers les plus hautes et les plus
-faibles, où, malgré tout, la cigale s’obstinait à
-chanter. Victorin montait. Un moment, il s’arrêta,
-une branche craquait sous lui, elle se
-rompit. Et, brusquement, ce fut la chute…</p>
-
-<p>Martine, épouvantée, s’agenouilla près de
-Victorin, qui, couché à terre, les yeux fermés,
-demeurait là, immobile, comme assommé.</p>
-
-<p>Arlette, qui les épiait là-bas, depuis le matin,
-accourut ; mais quand elle le vit étendu, comme
-mort, quand elle vit du sang couler de la
-tempe égratignée, elle prit, sans le vouloir, le
-parti que prennent, dans les romans qu’elle
-avait lus, les dames de la ville : elle s’évanouit.</p>
-
-<p>Sans même la regarder, Martine saisit à
-pleins bras le corps presque inerte du jeune
-homme, se redressa avec son fardeau ; et, d’une
-marche pénible mais ferme, prit le sentier qui
-la ramenait vers sa carriole. Prévenus par
-l’un d’eux, les rusquiers arrivaient. En les
-croisant :</p>
-
-<p>— Arlette est par là, évanouie ; occupez-vous
-d’elle, leur cria-t-elle.</p>
-
-<p>Mais tous, comme s’ils n’avaient pas entendu,
-la suivirent, l’aidèrent à porter le blessé,
-qu’ils étendirent sur un lit de fougères, dans la
-carriole.</p>
-
-<p>Victorin sortit enfin de son étourdissement,
-et ses yeux rencontrèrent aussitôt ceux de sa
-petite amie penchée sur lui :</p>
-
-<p>— Au diable tes cigales ! dit-il. Celle-là m’a
-assommé. Sans compter qu’au moment où je
-suis tombé, j’étendais la main pour la prendre ;
-et, sur ma main, par moquerie, elle m’a lancé
-son petit jet d’eau, fin comme un cheveu…
-Ils sont jolis, les tiens, de cheveux… Mais au
-diable les cigales !</p>
-
-<p>— Où te sens-tu mal ? dit-elle.</p>
-
-<p>Il agita tous ses membres.</p>
-
-<p>— Rien de cassé, dit-il ; mais au diable tes
-cigales ! Dis à Louiset, ton petit filleul, que je
-lui ferai une cage pour les mettre, mais qu’il
-se les cherche lui-même.</p>
-
-<p>Et alors, le beau garçon et la belle fille, s’étant
-bien regardés, se moquant tout à coup l’un de
-l’autre à cause de leurs trois déconvenues successives,
-partirent ensemble d’un même éclat de
-rire, que sembla imiter un picatéou (pic) qui
-traversait la forêt.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Arlette, rouvrant les
-yeux et ne se croyant pas seule, ne manquait
-pas de prononcer la phrase que disent, au sortir
-d’un évanouissement, toutes les princesses de
-feuilleton :</p>
-
-<p>— Où suis-je ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">VI<br />
-MONSIEUR GUSTIN</h2>
-
-
-<p>Bien dépitée de n’avoir attiré l’attention de
-personne, Arlette, revenue de son évanouissement
-réel et cependant théâtral, reconnut bien
-vite l’endroit où elle se trouvait ; et, guidée
-par la voix des rusquiers, se rapprocha d’eux.
-Victorin, ragaillardi par un coup d’aïguarden,
-avait repris son travail.</p>
-
-<p>Martine, là-bas, sur sa carriole, regagnait
-sa bastide.</p>
-
-<p>Comme elle regardait au loin devant elle,
-elle vit un piéton qui, l’apercevant à son tour,
-quitta vivement la route et se lança, d’une
-allure suspecte, dans les taillis voisins, où il
-disparut.</p>
-
-<p>— Quelque féna, pensa-t-elle sans s’émouvoir.</p>
-
-<p>Elle ne l’avait pas reconnu.</p>
-
-<p>C’était Augustin, le fils du vieil instituteur.
-Il se cachait, ne voulant pas entrer en conversation
-avec des gens de son endroit.</p>
-
-<p>Sur les fougères, à l’ombre, il s’étendit paresseusement
-et s’endormit jusqu’à l’heure où,
-le soir venant, il supposa que tous les travailleurs
-s’étaient récampés (étaient revenus des
-champs).</p>
-
-<p>A ce moment, il se leva et regagna le chemin ;
-mais sa prudence ne lui avait pas dit
-qu’il était proche d’un tournant ; et quand il
-franchit le petit fossé qui borde la route, il
-faillit bousculer une passante.</p>
-
-<p>— Oï ! bou Diou ! que tu m’as fait peur !
-cria-t-elle… Té, c’est toi, Gustin ?</p>
-
-<p>— Eh oui, Arlette.</p>
-
-<p>— Et comment te va ? qu’est-ce qu’on dit à
-Marseille ? Est-ce vrai que tu as une belle place
-chez un banquier ?</p>
-
-<p>— Oui, dit-il, frôlant et esquivant la vérité.
-Je suis devenu homme de bureau.</p>
-
-<p>Il l’était, en effet ; et il serait mort volontiers
-plutôt que d’avouer qu’il tenait, dans des bureaux,
-non pas la plume mais le balai.</p>
-
-<p>— Eh ! reprit-il, tu es toujours gente et de
-figure et de tournure, Arlette ! Et je pense,
-toujours aussi coquette ? Je me rappelle que
-pas une de nos femmes ou jeunes filles d’ici
-ne sait, comme toi, tenir une ombrelle.</p>
-
-<p>Arlette rougit, honteuse d’apparaître aux yeux
-d’un tel homme avec ses vêtements de travail.</p>
-
-<p>— Si je ne suis pas fierte aujourd’hui, dit-elle
-en manière de défense, c’est que je suis
-allée travailler dans le gros bois ; alors tu sais,
-on s’habille expressément pour ça de la plus
-mauvaise manière… mais toi, que tu es magnifique
-avec cette lévite courte.</p>
-
-<p>— C’est une jaquette, dit-il avec une fière
-simplicité. La redingote noire, c’est pour le
-dimanche.</p>
-
-<p>— Et tu as un chapeau qui est dur, fit-elle
-avec admiration en touchant ce chapeau vraiment
-admirable.</p>
-
-<p>— Il faut ça dans nos bureaux, affirma-t-il.</p>
-
-<p>Et ils se turent.</p>
-
-<p>Lui avait, à la fois, deux idées. D’abord, ne
-voulant pas être vu des gens d’ici, il devait
-quitter la fille. Et sa seconde idée était de
-ne la point quitter comme ça, sans lui prendre
-au moins un baiser. Elle lui avait toujours plu,
-cette Arlette. Et ne venait-elle pas de lui dire
-qu’il était magnifique ?…</p>
-
-<p>Elle, immobile devant Augustin, l’avait oublié.
-Elle pensait à l’autre ; elle « se songeait » :</p>
-
-<p>— Je ne me suis pas montrée à Victorin là-bas,
-pour ne pas que les gens aillent raconter
-à son père que je suis une effrontée. Mais je
-lui dirai que j’étais près de lui, et que rien
-qu’à le voir si pâle et les yeux fermés, je me
-suis évanouie. Cette Martine ! comme elle a su
-me laisser là toute seule, la rusée canaille.
-Enfin, je lui dirai tout, à Victorin — et de tout,
-il me saura bon gré.</p>
-
-<p>— Arlette, dit tout à coup Augustin, je te
-quitte. Je vais voir mon père, je ne veux être
-vu que de lui — et de toi. Mais garde-moi le
-secret sur notre rencontre. Trop de gens autrement
-me reprocheraient de ne pas être allé
-les voir, comprends-tu ?</p>
-
-<p>— Je comprends. Mais pourquoi ne rendre
-visite à personne ? Tu ferais bon effet, beau
-comme te voilà.</p>
-
-<p>Il se rengorgea, gonflé de satisfaction naïve.</p>
-
-<p>— Je sais, dit-il, que mon père ne se gêne
-pas pour mal parler de moi. Il me faudrait
-donner trop d’explications à tout le monde sur
-ma conduite, sur mon absence d’ici, sur mes
-affaires de Marseille…</p>
-
-<p>En réalité, il aurait eu trop de mensonges
-à trouver, et difficiles ; il craignait qu’on ne
-connût sa véritable situation. Et puis, il n’avait
-pas au gousset de quoi soutenir son personnage
-et payer un bock ou une absinthe. Il
-dit d’un air hautain :</p>
-
-<p>— Vois-tu, Arlette, quand on est allé se
-faire une position au dehors, — on a, dans son
-pays, trop de jaloux.</p>
-
-<p>— Ça, je me le crois, dit-elle.</p>
-
-<p>— Au revoir, Arlette.</p>
-
-<p>— Au revoir, Gustin.</p>
-
-<p>Un instant, ils restèrent en face l’un de
-l’autre, la main dans la main.</p>
-
-<p>— On pourrait s’embrasser, dit-il brusquement.</p>
-
-<p>— Si ça te fait plaisir, répliqua-t-elle.</p>
-
-<p>Avant de répondre, elle avait jeté un regard
-rapide et sournois autour d’elle. Personne en
-vue.</p>
-
-<p>Elle laissa Gustin la serrer contre lui… il
-faut avoir des amis partout…</p>
-
-<p>Au couchant, par-dessus Gonfaron, au bas
-d’un ciel vert pâle, s’enflammait un horizon de
-pourpre et d’or en fusion ; mais Arlette ou
-Augustin n’avaient jamais songé à regarder
-les soleils couchants, pas même pour deviner
-s’il pleuvrait le lendemain ou si l’on pourrait
-travailler aux champs.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">VII<br />
-LA POIGNE DU VIEIL ARNET</h2>
-
-
-<p>Ce que le jeune Augustin Augias craignait
-surtout, c’était de n’être pas reçu par son père,
-avec qui il avait eu autrefois des scènes violentes.</p>
-
-<p>Il avait donc résolu de le surprendre. Il le
-surprit. A l’heure du repas, il arriva sur la terrasse
-de la maison paternelle. La porte était
-ouverte au bon air du soir. Augustin était
-arrivé du côté opposé à la fenêtre. Le père préparait
-sa table, y disposait une nappe de tissu
-grossier mais d’une parfaite blancheur. Il faisait
-jour encore. Et distrait par ses pensées
-habituelles, le vieil homme, s’oubliant, s’assit…
-il songeait :</p>
-
-<p>— L’école primaire ne devrait pas être comme
-une salle fermée. L’enfant devrait savoir que
-s’il montre une intelligence d’élite, il en sortira
-pour entrer dans les écoles secondaires — et,
-de là, s’il en conquiert le droit, dans les écoles
-supérieures. Alors, vraiment, nos écoles populaires
-seront comme des réservoirs fécondants…</p>
-
-<p>Maître Augias méditait d’écrire ses idées sur
-la question de l’enseignement primaire, de confier
-son étude à un député de sa connaissance.</p>
-
-<p>— C’est cela, murmura-t-il presque à voix
-haute, il y a deux premières réformes à obtenir :
-1<sup>o</sup> L’école doit être affranchie de la politique ;
-la nomination de l’instituteur ne doit
-dépendre que de ses chefs naturels, les inspecteurs
-d’Académie ; 2<sup>o</sup> Elle doit conduire automatiquement
-aux écoles secondaires les enfants
-qui montrent une intelligence supérieure.</p>
-
-<p>Et il souriait, le brave homme, à ses bonnes
-pensées… Quelqu’un entra. Ayant levé les
-yeux, il ne reconnut pas son fils tout de suite,
-et dit :</p>
-
-<p>— Que demandez-vous, Monsieur ?</p>
-
-<p>— Papa ! murmura Augustin qui fit un pas,
-avec le mouvement de s’incliner vers le vieux
-père.</p>
-
-<p>Maître Augias se recula un peu ; ce mouvement
-était involontaire et révélait ses sentiments
-à l’égard du jeune homme.</p>
-
-<p>Il reprit avec intention le mot qui lui était
-échappé :</p>
-
-<p>— Monsieur ? dit-il.</p>
-
-<p>Et s’arrêta. Puis, après un instant :</p>
-
-<p>— Est-ce là une façon de s’introduire chez
-les gens, sans crier gare, à la nuit commençante,
-sans frapper à la porte ? La maison de
-votre père est-elle moins respectable que toute
-autre ? Chez qui vous serait-il permis d’entrer
-ainsi ?</p>
-
-<p>— Je craignais, dit Augustin, de n’être pas
-reçu si je vous avais prévenu.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas une excuse, dit Augias. Si
-j’ai décidé de ne plus vous voir, vous devez
-respecter ma volonté. N’ai-je pas mis certaines
-conditions à votre rentrée ici ? Si vous les aviez
-remplies, vous n’auriez pas craint d’être repoussé.
-Et si vous ne les avez pas remplies,
-que venez-vous faire ? Que me voulez-vous ? Je
-suis vieux et malheureux par vous ; pourquoi
-troublez-vous les derniers jours de mon existence ?</p>
-
-<p>Le vieillard se tut. Il souleva sa lampe et
-considéra un instant le voyageur ; il remarqua
-ses souliers poudreux :</p>
-
-<p>— Vous êtes venu à pied de Gonfaron ? dit-il.</p>
-
-<p>— Non, du Luc.</p>
-
-<p>— C’est un peu loin.</p>
-
-<p>— J’ai eu peur de rencontrer à Gonfaron des
-gens de connaissance.</p>
-
-<p>— Et pourquoi peur, si vous n’avez rien à
-vous reprocher ?</p>
-
-<p>Augustin se tut, indifférent, le visage inexplicable.</p>
-
-<p>— Avez-vous faim ? dit le père.</p>
-
-<p>— Je n’ai pas mangé depuis ce matin.</p>
-
-<p>Le vieil homme, qui allait commencer son
-repas, se leva et, montrant sa chaise :</p>
-
-<p>— Asseyez-vous et mangez. Moi, je ne pourrais
-plus ce soir. Le pain ne passerait pas. Mais
-je suis vieux ; un repas manqué, le soir surtout,
-ça n’a pas d’inconvénient pour moi ; vous,
-vous êtes jeune, vous avez besoin de vous faire
-des forces ; mangez. Nous causerons après.</p>
-
-<p>Le jeune homme, affamé, se mit en devoir de
-faire honneur au potage, au bœuf bouilli, aux
-olives, aux figues sèches. Le père le servait,
-allant et venant du placard à la table, où le fils,
-sans rien dire, ne perdait pas un coup de dent.</p>
-
-<p>En présence de cette scène, un indifférent
-eût été attendri ; mais Augustin demeurait énigmatique.
-Le jeune révolté mangeait, et c’était
-bon ; voilà tout ; que son père souffrît, il l’ignorait.</p>
-
-<p>Ce repas, dont la durée fut douloureuse au
-père, prit fin cependant. Quand Augustin se
-versa le coup de la fin, abondant, Augias lui
-dit :</p>
-
-<p>— Que venez-vous chercher ici ? A votre âge,
-on doit se suffire. Quelle sorte de place occupez-vous
-à Marseille ?</p>
-
-<p>Augustin évita de répondre directement à
-cette dernière question.</p>
-
-<p>— Mes appointements sont insuffisants, dit-il ;
-c’est une honte, dans une maison où on
-remue l’or à la pelle. Je ne vois pas pourquoi
-le directeur est payé plus que moi. Nos travaux
-sont différents, mais si les miens sont
-indispensables, ils valent autant. Il faut proclamer
-l’égalité des salaires pour l’amiral et le
-matelot.</p>
-
-<p>Maître Augias écoutait avec ahurissement.</p>
-
-<p>— Et aussi, je pense, pour le fainéant et le
-bon travailleur, dit-il avec amertume.</p>
-
-<p>— Mais certainement ! répliqua Augustin, en
-relevant la tête d’un air de défi.</p>
-
-<p>— C’est-à-dire que tu voudrais établir le
-règne de l’injustice au nom d’une égalité matérielle
-qui n’est pas réalisable, car le fainéant se
-trouverait avoir mangé ou bu le lendemain son
-salaire de la veille, tandis que le bon travailleur
-l’aura mis de côté pour ses enfants. Ton
-égalité de salaires tendrait à supprimer l’émulation
-qui fait le progrès des nations.</p>
-
-<p>— Je ne veux pas que mon voisin me domine.</p>
-
-<p>— Soit, mais il faudra souffrir qu’il te dépasse.
-Dépasser n’est pas dominer. Où prends-tu
-toutes ces belles idées ?</p>
-
-<p>— Je ne les prends pas : je les ai, voilà tout.</p>
-
-<p>Maître Augias changea de ton et dit froidement :</p>
-
-<p>— Que faites-vous chez votre banquier ? On
-dit que vous balayez les salles ?</p>
-
-<p>Augustin garda un silence farouche ; maître
-Augias reprit :</p>
-
-<p>— Je vous avais conseillé de vous engager,
-comme marin ou comme soldat, puisque vous
-n’avez pas voulu apprendre de votre père le
-peu qu’il sait. Vous auriez pu devenir instituteur,
-vous ne l’avez pas voulu ; ou bien paysan,
-et vous battre, en brave homme courageux
-contre la terre, vous ne l’avez pas voulu. J’ai
-hérité de quatre sous et j’ai su que vous les
-convoitez, car, après boire, vous bavardez,
-vous contez à tout venant vos mauvais désirs.
-Alors, je vous ai dit un jour : « Va gagner ta
-vie comme tu pourras ; mais je ne te reverrai
-que si tu me reviens soldat, et bon soldat. »
-Voilà ce que je t’ai dit. Me reviens-tu soldat ?
-Non. Alors ?… Je te vois en vêtements sales,
-mais bourgeois. Ton esprit n’a pas changé, ton
-cœur non plus. Où en es-tu de ta vie ? Reviens-tu
-pour faire le paysan ? Cela s’apprend à tout
-âge, et se peut quand on a ta carrure, tes
-épaules…</p>
-
-<p>Les larges épaules d’Augustin se haussèrent
-d’un mouvement imperceptible.</p>
-
-<p>— La terre est trop basse, gronda-t-il.</p>
-
-<p>— Comme ton père pour toi, dit Augias. Je
-suis trop bas, n’ayant été qu’un petit instituteur
-de village. Mais de quoi, diable ! es-tu fier, mon
-garçon ? Ignorant et sot, voilà ton compte.
-Comment espères-tu vivre ? Pourquoi ne pas
-t’engager ? Va aux colonies.</p>
-
-<p>— La guerre, dit Augustin, est une abomination.
-Les gouvernements ne se servent des
-soldats, en temps de paix, que pour défendre
-le magot des riches.</p>
-
-<p>— Et toi-même, ne voudrais-tu pas être un
-de ces riches, tous mauvais à tes yeux ?</p>
-
-<p>Augustin eut un mauvais rire :</p>
-
-<p>— Ah ! mais oui. Et tout de suite. Et aussi
-mauvais et pire que les autres ; je voudrais
-bien et je saurais !</p>
-
-<p>Maître Augias s’assit ; et, silencieusement, se
-mit à pleurer de grosses larmes.</p>
-
-<p>Augustin se confectionnait soigneusement
-une cigarette.</p>
-
-<p>— Ne vous faites pas de mauvais sang, papa.
-Vous savez bien que j’ai raison. Toutes vos
-belles leçons sur le travail et le patriotisme,
-le dévouement et le reste, toutes les belles
-phrases que vous avez cru devoir débiter aux
-enfants, c’est pour aveugler leurs intelligences,
-pour endormir leur bon sens, et, plus tard,
-leurs colères, qui sont justes, contre la société.
-C’est ce que je dis qui est vrai. Et, pas moins, il
-faut de l’argent au plus pauvre, parce qu’on a
-droit à la vie ; et j’ai mes droits sur vous, puisque
-vous m’avez fait ce joli cadeau : <i>la vie !</i>
-Oui ! un fameux cadeau, dont je ne vous remercie
-pas, non ! Vous ne m’avez pas consulté
-pour savoir si je désirais venir au monde, hé ?
-Ce fut seulement pour votre plaisir, hé ? Eh
-bien, puisque vous avez quatre sous, comme
-vous dites, c’est vous le riche, c’est moi le
-pauvre, et je vis par votre faute, car la paternité,
-c’est une faute vis-à-vis de l’enfant. Eh
-bien, payez. Je viens chercher de l’argent.</p>
-
-<p>Le vieil Augias s’était mis debout, et considérait
-son fils d’un œil hagard, comme fou.</p>
-
-<p>Cela dura un temps, puis il se rassit ; il marmonnait
-entre ses dents, oubliant la présence
-de son fils, se croyant seul. Puis il dit, d’une
-voix claire quoique tremblante :</p>
-
-<p>— L’instruction ! J’ai passé ma vie à donner
-de l’instruction, un peu d’instruction, aux enfants
-de mon pays ; mais qu’est-ce que l’instruction ?
-Un bien ou un mal ? Ni un bien ni un
-mal. C’est comme un couteau. Ça sert à bien
-des usages, à couper le bon pain ou à assassiner.
-Alors, comment leur faire un bon cœur
-aux enfants, et du bon sens ? Je ne sais plus.
-Qui leur dira, de manière à être entendu et
-obéi : <i>ceci est le bien, ceci est le mal</i> ? Et si on ne
-le leur dit pas, comment le sauront-ils ? Paysan !
-Celui-ci aurait honte d’être un paysan. Je voudrais
-bien avoir été un paysan, moi. Faire
-pousser du blé, nourrir les hommes et mourir
-au soleil… quelle bonne chose !</p>
-
-<p>Augustin, à ces mots murmurés par le vieux
-père, eut un méchant rire.</p>
-
-<p>Augias, indigné, se leva et lui dit avec fermeté :</p>
-
-<p>— Cette place, que vous prétendez avoir à
-Marseille, vous l’avez perdue, peut-être ?</p>
-
-<p>— Non, dit Augustin, mais j’ai des dettes…
-oh ! petites.</p>
-
-<p>— Vous avez toujours votre place ? En ce
-cas, vous n’avez pas besoin de votre père.
-Allez-vous-en. Revenez soldat, si vous voulez
-me revoir.</p>
-
-<p>Augustin se leva.</p>
-
-<p>— Ce soir, je vous ai donné de quoi manger.
-Vous n’aurez rien de plus. Allez-vous-en.</p>
-
-<p>Augustin délibérait. Allait-il menacer son
-père ?… Il croyait savoir où était le « magot ».
-Il délibérait, et le père comprenait, s’attendant
-au pire de la part du dément.</p>
-
-<p>Ni lui ni son fils n’avaient vu que, depuis
-quelques instants, une ombre s’était dressée
-sur le seuil.</p>
-
-<p>— Allez-vous-en, répéta Augias avec énergie.</p>
-
-<p>— Quand vous m’aurez donné de l’argent !
-dit violemment Augustin.</p>
-
-<p>— Je vais t’en donner, moi, dit Arnet, qui
-entra brusquement sur ce mot… Ayez pas
-peur, maître Augias ; j’ai porté sur mon dos un
-gendarme au complet, avec son sabre et sa
-carabine, ce qui est resté une histoire célèbre
-dans le pays ; je porterai bien ce fifi jusqu’à
-Gonfaron, s’il le fallait… A nous deux, mon
-gaillard !</p>
-
-<p>Le vieux braconnier prit Augustin, le mirliflore,
-par sa belle cravate rouge, lui fit repasser
-le seuil et l’envoya rouler sur l’échine à quinze
-pas de la maison paternelle.</p>
-
-<p>Augias pleurait.</p>
-
-<p>— Père Augias, dit Arnet, j’ai aperçu tantôt
-Arlette sur la route, au soleil tombant, qui causait
-avec Augustin ; et je suis venu à tout hasard,
-pensant bien qu’un témoin vous serait peut-être
-utile.</p>
-
-<p>— Mon fils ! et dire que c’est mon fils !</p>
-
-<p>— J’ai entendu dire à Maurin, qui était le bon
-sens même, qu’on n’est jamais sûr qu’un fils
-soit un vrai fils. Un vrai fils est celui qui pense
-comme vous, disait Maurin. Et celui qui pense
-comme vous et sait vous aimer, celui-là est
-votre fils, quand même ce serait un bâtard sans
-père. Et tenez, moi, Arnet, tout bête comme je
-suis, je me sens un frère pour vous.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII<br />
-UNE GALÉGEADE D’ARNET</h2>
-
-
-<p>A l’entrée des Mayons, à gauche, s’ouvre
-l’atelier du forgeron, devant lequel un vieux
-mûrier donne son ombre. Dans l’atelier l’hiver,
-sur le seuil en été, les joyeux bavardages
-tiennent, chaque soir, cour plénière.</p>
-
-<p>Augustin, lesté d’un bon repas, ayant bien
-secoué la poussière de ses habits, se persuada
-qu’il préviendrait utilement les racontars d’Arnet
-s’il paraissait à la veillée d’été, chez le forgeron.
-Il porterait beau, galégerait les filles ; il
-ne montrerait pas la figure d’un homme qu’on
-vient de rouler, cul par-dessus tête, dans la
-poussière. Et, tard dans la nuit, qui était tiède
-et belle, il regagnerait la gare du Luc, où il utiliserait
-son billet de retour pour Marseille.</p>
-
-<p>Chez le forgeron se trouvait déjà réunie une
-aimable compagnie ; des hommes surtout ; à
-peine deux ou trois femmes, parmi lesquelles
-la petite Arlette, — lorsque Augustin apparut,
-souriant.</p>
-
-<p>— Té, c’est toi, Auguste !</p>
-
-<p>— Je ne vous aurais pas reconnu, Monsieur
-Augustin, se hâta de dire Arlette, en bonne
-diplomate.</p>
-
-<p>— Et alors, fit un homme, paraît que tu es
-devenu un gros monsieur, là-bas, à Marseille ?</p>
-
-<p>— Eh bé, oui, dit-il d’un air modeste ; mais
-j’ai d’abord passé quelque temps à Paris. C’est
-là que je me suis formé. Il n’y a que Paris,
-voyez-vous, pour faire des hommes, et qui
-pensent.</p>
-
-<p>A ce moment, Arnet arriva, prit place dans
-le cercle, et, s’étant assis, bourra sa pipe.
-Augustin se sentit pâlir.</p>
-
-<p>Accroché au mur, un fanal éclairait les
-visages.</p>
-
-<p>— Comme ça, dit Arnet narquois, tu t’es
-formé à Paris, et tu en as rapporté de grandes
-pensées ? Faudrait pourtant pas croire qu’on
-est plus bête ici que dans ton Paris. Il est
-grand, Paris, c’est connu, mais il y a plus
-grand.</p>
-
-<p>— Et quoi ? dit Augustin d’un air insolent.</p>
-
-<p>— Toute la France qui est autour.</p>
-
-<p>On se mit à rire.</p>
-
-<p>Augustin était mal à son aise. Un homme
-dit :</p>
-
-<p>— Et les filles, là-bas, sont-elles plus jolies
-que chez nous ?</p>
-
-<p>— Il y en a de toutes, fit Augustin.</p>
-
-<p>— Mais il y a pas mieux qu’Arlette, hé, mon
-fistot ? dit Arnet.</p>
-
-<p>Et voyant l’inquiétude d’Augustin, il ajouta
-malicieusement :</p>
-
-<p>— Quand es-tu arrivé ? Tu n’es peut-être pas
-encore allé chez ton père, hé ?</p>
-
-<p>— Non, je n’y suis pas allé, affirma Augustin
-avec une effronterie rageuse.</p>
-
-<p>— J’avais pourtant bien cru t’en voir sortir,
-fit Arnet. Mais celui que j’ai pris pour toi, je
-l’ai surtout vu de dos, alors j’ai pu me tromper.</p>
-
-<p>Augustin respira, pensant qu’Arnet, généreux
-jusqu’au bout, n’en dirait pas davantage.</p>
-
-<p>Mais ses inquiétudes le reprirent bientôt,
-lorsque Arnet, en le regardant d’un air toujours
-plus narquois, prononça :</p>
-
-<p>— Puisque j’ai promis, hier soir, une histoire
-à la compagnie qui est venue aujourd’hui
-pour l’entendre, tu en feras ton profit, mon
-petit Guguste ; vous allez voir comment moi,
-Arnet, je vous secoue un homme dans l’occasion.</p>
-
-<p>Il se tut un moment pour jouir de l’embarras
-du jeune Augias. Il reprit :</p>
-
-<p>— Un jour que je chassais sans permis, car,
-vous ne me croirez pas, ça m’est arrivé plus
-d’une fois, je m’endormis à l’ombre, après
-avoir envoyé un coup au fromage et à la bouteille.
-J’étais donc étendu sur le dos, mon fusil
-à mon côté, la tête sur le carnier, et point de
-chien avec moi. Et voilà que, dans mon sommeil,
-je me sens quelque chose en moi comme
-un malaise, une chose pénible comme si j’avais
-vu un gendarme. Je me dis en dedans de moi :
-« Peut-être qu’il y en a un par là ? » J’entr’ouvre
-un peu les parpelles, de manière qu’on ne
-puisse pas s’en apercevoir dans le cas où il y
-aurait quelqu’un, et, par la petite ouverture
-mince, je laisse passer mon regard comme un
-papier sous une porte. Y en avait un, de gendarme,
-mes amis, qui était là à attendre que
-je me réveille ; et bien sûr, c’était pas pour me
-demander des nouvelles de ma santé. Alors, je
-me dis : « Tout à l’heure, quand cet homme
-malintentionné te demandera ton permis, tu
-n’auras qu’une chose à faire, c’est de fiche le
-camp ; mais, pour ça, il faut, avant d’avoir l’air
-réveillé, me bien représenter l’endroit où je
-suis, et le chemin par où je peux m’échapper. »
-J’étais dans la plaine, que je connais comme la
-colline ; et, quand j’eus tiré mon plan, je bâillai,
-je m’étirai, puis, quand j’ouvris les yeux, je fis
-l’étonné : « Eh, bonjour, gendarme, qu’est-ce
-que vous faites là ? Vous avez peut-être peur
-qu’on me vole ! Vous me regardiez dormir ?
-C’est un drôle de travail. Vous devez être fatigué
-d’être debout ? Vous devriez faire comme moi. »</p>
-
-<p>Je remis la tête sur mon oreiller, et je fermai
-les yeux, comme décidé à me rendormir. Ce
-gendarme, un nouveau, ne me connaissait pas,
-et je ne le connaissais pas non plus. Il me dit
-comme ça : « C’est assez galéger, montrez-moi
-votre permis ! » « Gendarme, lui dis-je, un
-homme qui dort, c’est sacré ; le sommeil, c’est
-la santé ; mieux vaut quatre jours sans pain
-que quatre jours et quatre nuits sans sommeil. »</p>
-
-<p>— « Votre permis ? »</p>
-
-<p>Je me levai, me passai bien tranquillement
-mon carnier par-dessus la tête ; je me jetai la
-bretelle de mon fusil sur l’épaule ; et puis je
-me mis à fouiller toutes mes poches, comme un
-homme qui a le permis et qui ne le trouve pas
-assez vite.</p>
-
-<p>« C’est drôle, lui dis-je, je ne l’ai sûrement
-pas laissé à la maison ! Tout à l’heure encore,
-je m’amusais à le relire. »</p>
-
-<p>— Tu conviendras, ami Arnet, dit un des
-auditeurs, que ton gendarme a une brave patience.
-Rien que pour t’avoir laissé si longtemps
-te ficher de lui, il méritait une gratification.</p>
-
-<p>— Peuh, dit Arnet avec un sourire inexprimable,
-vous savez, je brode peut-être un peu
-en vous racontant la chose. Elle est véritable.
-Seulement, je vous allonge une sauce qui doit
-rendre le poisson meilleur, et j’y mets un peu
-de fenouil, de pébré d’aï et de baguier. Pour
-vous le faire court, tout en me fouillant les
-poches, d’un regard de côté, je me choisissais
-un chemin ; et, tout en un coup, je partis
-comme un sanglier à travers la broussaille.</p>
-
-<p>« Le gendarme me suivit… comme c’était
-son devoir. Et de près, oh ! il me suivait. Moi,
-j’écartais tout devant moi ; je passais à travers
-des épines qui, en arrière de moi, lui revenaient
-dessus, — je le comprenais — comme
-des coups de fouet — et balalin, balalan ! j’entendais
-le bruit de son sabre et de sa carabine
-qui frappaient contre les troncs d’arbre et faisaient
-musique ! et ce… nigaud-là me criait
-des fois : « Arrêtez-vous, au nom de la loi ! »
-Mais point de nom d’aucune personne, ni
-même celui de saint Maurin, ne m’auraient fait
-arrêter. Je défilais, mon homme ! comme quatre
-chevaux qui ont pris le mors aux dents, avec
-mon gendarme au derrière, balalin, balalan, et
-cours que tu courras, balalin, tu ne m’attraperas
-jamais, balalan ! va-t’en voir s’ils viennent,
-Jean… Mon chemin est par là ; n’en pourrais-tu
-prendre un autre, camarade ?… Ça me
-gênait, vous pouvez le croire, de me sentir
-cet arsenal qui me courait au derrière… Tout
-à coup, je me sens une main qui me tombe
-sur ma nuque ; et cette main me croche le col ;
-mais j’avais envoyé la mienne en arrière, par-dessus
-mon épaule et je lui empoignai le bras,
-je me clinai en avant ; et mon gendarme, pendu
-par un bras, était sur mes échines comme un
-sac de son, qui aurait sur lui une carabine, un
-sabre, et un chapeau à cornes posé en travers,
-car c’était le temps où les gendarmes « brassaient
-carré », comme on disait alors en marine.
-Et maintenant, balalin, balalan, l’arsenal
-était sur mon dos au lieu de m’être au derrière !
-Il était lourd, que je ne sais, mon
-homme ! et les branches des épines le picotaient
-au passage, et celles des pins nouveaux
-lui donnaient la bastonnade — que c’était un
-plaisir, mes enfants ! Et elles lui procuraient
-assez d’occupation pour qu’il ne songeât pas,
-pour le moment, à autre chose qu’à elles. Et
-je me régalais de m’imaginer quelle drôle de
-figure il devait avoir sur mon dos ! quelle
-peine pour se retenir son chapeau, et son cartable
-à mettre les procès barbaux ! et pour
-empêcher son habit d’être déchiré !… Enfin, il
-en eut assez, avant moi, et cria : « Halte ! que
-j’ai perdu mon portefeuille ! » Je m’arrêtai, et
-le déposai à terre bien doucement. Il soufflait,
-moi aussi… »</p>
-
-<p>Ici Arnet arrêta son récit, pour souffler en
-haletant, comme si réellement il eût couru à
-travers bois depuis tout ce temps qu’avait duré
-la narration.</p>
-
-<p>Quand il eut repris haleine :</p>
-
-<p>— Eh ! Augustin, dit-il, ce n’est pas toi qui
-porterais un gendarme pendant des kilomètres,
-comme si c’était un polichinelle de liège ? Les
-jeunes d’aujourd’hui n’ont pas notre poigne,
-pechère !</p>
-
-<p>Autour d’Arnet, toutes les figures étaient
-souriantes. C’était bien une scène de Guignol
-qu’il avait esquissée ; et son public était heureux
-comme un public enfantin qui regarde
-Polichinelle rosser le commissaire. L’esprit
-français, incorrigiblement frondeur, s’accommode
-sans crime de ces satires contre tous les
-pouvoirs et leurs représentants.</p>
-
-<p>— Alors, poursuivit Arnet, le gendarme,
-d’un air malheureux, me dit : « J’ai perdu ma
-carabine. » Je lui dis : « Ça, gendarme, c’est
-trop. Cherchons-la ! » Et, les yeux à terre, nous
-la cherchâmes en bons amis, refaisant en arrière
-un bon bout de chemin, qui était reconnaissable
-aux écrasements de broussailles et aux
-brins de la laine que mon mouton avait laissée
-aux roumias (aux ronces). Et, la carabine, je
-l’aperçus à terre le premier : « Gendarme, — je
-lui dis ça bien poliment — je vous rends
-votre arme, que vous l’avez bien gagnée. » Il
-me dit encore : « Votre permis ? » — « Comme
-vous êtes entêté, gendarme ! vous ne pensez
-qu’à mon permis, donc ? N’y pensez plus, ou
-bien — jouons encore un peu à courir… mais
-avant… buvons un coup ! » Je voulus prendre
-ma bouteille au carnier. Plus de bouteille ! Va
-chercher à quel moment elle m’était tombée !
-« Cherchons-la, lui dis-je. Je vous ai aidé pour
-la carabine, aidez-moi pour la bouteille. » — « Oui »,
-qu’il dit, et il m’aida à chercher.
-Nous la trouvâmes, je bus et lui passai la
-bouteille. Et, pendant qu’il levait le coude :</p>
-
-<p>« Nous recommençons encore un peu à courir ?
-lui dis-je. » Et, sur ce mot, sans attendre la
-réponse, je partis comme un éclair. Il jeta la
-bouteille au diable — et la chasse recommença,
-où c’était moi le gibier. Mais je savais où
-j’allais. Je piquai droit sur le château de Monsieur
-le Marquis de Colbert, l’ancien, le grand-père,
-attirant toujours mon gendarme à mes
-derrières. Et, par bonheur, justement, je vis
-monsieur le marquis qui était près de son château,
-à la promenade. — Et je lui dis, car il
-était bon et j’avais souvent travaillé chez lui,
-je lui dis, pour qu’il fût prévenu bien comme
-il fallait de ma situation : « Voici un bon gendarme
-qui veut, à toute force, connaître mon
-nom, monsieur le marquis ; et moi, je le lui refuse
-depuis les Mayons jusqu’ici, vu que j’aime
-mieux qu’il l’ignore ». Le marquis riait dans sa
-barbe, qui était belle et longue. « Monsieur le
-marquis, dit le gendarme avec respect, cet
-homme-ci me fait courir depuis une heure. » — « Monsieur
-le marquis, dis-je, ce gendarme-ci,
-pour être juste, devrait vous dire que je
-l’ai porté pendant la moitié du chemin ; il est
-lourd. »</p>
-
-<p>« La barbe du marquis semblait rire toute. »</p>
-
-<p>« Monsieur le marquis, je ferai mon devoir
-en verbalisant. » — « Sans doute, dit enfin le
-marquis, et je ne saurais m’y opposer. Tâchez
-donc de savoir son nom, que, moi, je ne veux
-pas connaître. Et verbalisez. Rien de plus juste,
-car il est dans son tort. Seulement, il vaudrait
-mieux pour vous (comme il parlait bien, le
-marquis !) que cette petite mésaventure demeurât
-secrète. »</p>
-
-<p>« Monsieur le marquis, dit le gendarme, du
-moment que vous désirez l’indulgence pour ce
-braconnier que j’ai trouvé sur vos terres, je ne
-me montrerai pas plus méchant que vous. »</p>
-
-<p>« Il fit le salut militaire et s’en alla. Et moi,
-mes amis, conclut Arnet, moi qui suis un vieux
-républicain, fils d’un insurgé de 51, insurgé
-moi-même à la suite de mon père, je dis que
-des marquis comme ça, il faudrait en mettre
-partout. »</p>
-
-<p>L’auditoire approuvait joyeusement.</p>
-
-<p>— Pas moins, fit Augustin d’un air rageur,
-il y a des gens qui blâment les opinions des
-autres et qui maltraitent, à l’occasion, les
-représentants de la loi.</p>
-
-<p>— Je ne dis pas, répliqua Arnet d’un air
-bonhomme, que nous ayons raison de tant
-galéger les gendarmes ; mais, dans un pays où
-il n’y a pas autant de perdreaux que de pignes,
-on ne parviendra jamais à nous empêcher de
-regarder le gibier libre comme la propriété de
-qui l’attrape.</p>
-
-<p>Puis, quittant ce terrain brûlant :</p>
-
-<p>— Les gendarmes ont du bon pour servir
-contre les vrais coquins, dit-il. Et moi qui
-parle, pas plus tard qu’aujourd’hui, j’ai fait le
-gendarme.</p>
-
-<p>Il regarda Augustin fixement, puis baissa
-les yeux. Quand il les releva, Augustin s’était
-esquivé.</p>
-
-<p>— Vous avez fait le gendarme aujourd’hui ?
-Oh ! dites-nous comment ? s’écria Arlette amusée.</p>
-
-<p>— Une autre fois, je vous le dirai, si c’est
-nécessaire, répliqua Arnet.</p>
-
-<p>Et, à son tour, il s’en alla ; et, rejoignant
-Augustin sur la route, sous le clair de lune qui
-était magnifique :</p>
-
-<p>— Augustin, dit-il, n’oublie pas que ton père
-est un saint homme. Tout le pays, au besoin,
-se lèverait pour le défendre, comme je l’ai
-défendu aujourd’hui. Et tâche de prendre de
-meilleurs chemins. Contente-le. Fais-toi soldat
-ou charretier, mais travaille. Même braconnier
-sans permis, on peut être un brave homme,
-embêter un gendarme, et respecter la loi pour
-ce qui ne concerne pas la chasse… Et puis,
-méfie-toi d’Arlette. Elle ne vaut pas mieux que
-toi, pour le moment ; oui, pour le moment, car
-tu changeras… si tu es vraiment le fils de ton
-père, mon drôle !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">IX<br />
-LE VIEUX QUI DORT LA-HAUT</h2>
-
-
-<p>Quelques jours plus tard eut lieu, aux Mayons,
-la fête des <i>Amis de Maurin des Maures</i>.</p>
-
-<p>Maurin, ce personnage de roman, représentation
-fidèle d’un type réel, a pris assez de
-notoriété pour avoir, après sa mort, plus d’amis
-que n’ont coutume d’en avoir les vivants. Et
-de ces amitiés, son historiographe, Jean d’Auriol,
-a hérité. Autour de lui et de l’ombre de
-Maurin, une ou deux fois dans l’année, se
-groupaient pour un banquet les membres de la
-société fondée sous ce titre : <i>les Amis de
-Maurin</i>. Et la fête avait lieu, chaque fois, dans
-une commune différente, mais dans le royaume
-de Maurin, c’est-à-dire dans la région des
-Maures.</p>
-
-<p>Cette année-là, le banquet eut lieu aux Mayons,
-sous les fenêtres de l’école, sur la terrasse qui
-domine la plaine magnifique, la vallée de
-l’Aille.</p>
-
-<p>Au-dessus de la table, flottait une longue
-banderole portant ces mots en augustales :</p>
-
-
-<p class="c small">LES AMIS DE MAURIN DES MAURES</p>
-
-
-<p>C’est là qu’Arnet porta son fameux toast :</p>
-
-<p>— Maurin, Messiès, était roi des Maures, et,
-en cette qualité, cousin de tous les chefs
-d’État. Moi, j’étais un bon cousin de Maurin.
-Et les cousins de nos cousins étant nos cousins,
-je bois à la santé de mon cousin, le Président
-de la République.</p>
-
-<p>De ce toast, le succès fut grand. On applaudit
-à tout rompre. Et, comme les tambourins
-et les galoubets invitaient un chacun à courir
-vers la salle de bal, on s’y rendit au milieu des
-rires et des chansons. Les filles des Mayons
-rayonnaient de gaieté. Tout était lumière. Les
-yeux noirs pétillaient de malice heureuse.
-M. le Maire marchait entouré de félicitations
-sur le succès de la journée.</p>
-
-<p>Le bal s’ouvrit dans la salle verte, close par
-des guirlandes de myrte et de laurier. Les
-pavillons ondulaient à la brise. Des étamines
-multicolores, horizontalement tendues, couvraient
-toute la petite place. De cette place
-part une rue courte qui va tout à coup plongeant
-dans la forêt de châtaigniers — et qui,
-en souvenir de cette journée, fut baptisée du
-nom de Jean d’Auriol.</p>
-
-<p>L’occasion était bonne pour Arlette de se
-faire remarquer de chacun, et, en particulier,
-de Victorin, venu à la fête comme tous les
-gens des environs.</p>
-
-<p>Elle était sur son trente-et-un, Arlette. Elle
-avait un chapeau quatre fois plus grand que sa
-tête, traversé de longues épingles aux pointes
-emboulées comme les cornes d’un taureau de
-Camargue. Sa robe, à carreaux de couleurs
-voyantes et alternées, était comme un vitrail
-de brasserie allemande. Ses talons semblaient
-de petites échasses, et l’obligeaient à marcher
-sur ses pointes. Elle avait une ombrelle groseille.
-Et, détail charmant, ses doigts, qui pinçaient
-un mouchoir de poupée bordé d’un
-feston rose, retenaient un porte-monnaie à
-mailles d’acier qui se donnait, au moyen
-d’un peu de coton, ce que le poète Dol, de
-Draguignan, eût appelé « une obésité frauduleuse. »</p>
-
-<p>On dit que l’amour est affligé de cécité.
-Peut-être serait-il plus juste de le dire affligé
-d’un daltonisme spécial qui lui montre en beau
-les plus vilaines couleurs.</p>
-
-<p>Victorin, qui pourtant avait vu des couchers
-de soleil, regardait Arlette avec complaisance.
-En cela fils des Maures, nos ancêtres, il ne détestait
-pas les tons criards et disparates, qui,
-du reste, perdent de leur brutalité dans la
-violence des « escandilhados » (embrasements
-de soleil) qui la font comme fondre et s’unifier
-en eux.</p>
-
-<p>Sur le passage d’Arlette, on se retournait,
-ou pour l’admirer ou pour sourire, — mais on
-la regardait et elle était heureuse.</p>
-
-<p>Victorin s’approcha d’elle.</p>
-
-<p>— Je t’ai gardé, dit-elle, la première contredanse,
-mon beau Victorin.</p>
-
-<p>— Ma jolie Arlette, répondit-il, tu me l’avais
-promise.</p>
-
-<p>Ils marchaient côte à côte, allant vers le bal,
-et, au son des tambourins encore éloignés,
-leur démarche, involontairement, était un peu
-dansante.</p>
-
-<p>— Et alors ? dit-il. Interrogation coutumière
-qui signifie : où en sommes-nous ?</p>
-
-<p>Elle lui avoua comment elle l’avait suivi et
-surveillé en cachette, quelques jours auparavant,
-quand il était allé lever le liège — et
-que c’était l’amour et la jalousie qui l’avaient
-poussée à cela ; mais que si elle avait voulu se
-cacher d’abord, c’était de peur qu’on allât
-exciter, avec des bavardages, les résistances
-du père de Victorin. Elle dit le trouble qu’elle
-avait éprouvé lorsqu’il était tombé de l’arbre.
-Comment Martine, jalouse aussi sans doute,
-l’avait laissée seule, évanouie, auprès de l’arbre
-et combien elle avait eu envie d’aller faire une
-scène à cette Martine, mais que, toujours par
-prudence, elle s’en était empêchée.</p>
-
-<p>Elle conclut :</p>
-
-<p>— Tu ne l’aimes toujours pas, au moins,
-dis ?</p>
-
-<p>Très vivement, il dit que non ; mais que
-Martine lui rappelait les beaux jours d’enfance
-où, avec lui, elle jouait à attraper des cigales.
-A ses yeux, Martine n’était pas une femme,
-comme elle, Arlette. Et puis, elle ressemblait
-trop, en ses manières, à toutes les autres.
-Tandis qu’Arlette… Il n’y en avait qu’une,
-comme Arlette.</p>
-
-<p>— Et ton père ? Est-ce qu’il est toujours
-aussi en colère contre moi ?</p>
-
-<p>— Je n’en suis pas sûr, mais je le crois. Tu
-sais, nous autres, à la maison, on ne se parle
-guère. « Oui, » « non, » c’est tout ; « tu feras
-ceci ou cela demain, » rien de plus. On se
-pense les choses, on ne se les dit pas. A quoi
-bon ? On sait ce qui en est ; il n’en faut pas plus.
-Voilà.</p>
-
-<p>— Et le grand-père ?</p>
-
-<p>— Il est toujours là-haut, dans son lit. Il
-n’a que les yeux qui vivent. Lui aussi, qui ne
-raconte rien, jamais, doit se penser beaucoup
-de choses cachées. Qui sait ce qu’il y a dans
-cette tête ? Je me dis quelquefois qu’il doit y
-avoir comme beaucoup de tableaux pendus. Il
-les regarde au-dedans de lui. Et ces tableaux
-sont vivants.</p>
-
-<p>— Comme au cinéma, dit Arlette.</p>
-
-<p>— Il y a des moissons, des vendanges — des
-chevaux qui tournent sur la paille des aires,
-en été ; des cuves pleines de grappes sur lesquelles
-on danse à pieds nus, jambes nues ; et
-puis, peut-être, des moustouïres, des baisers
-de sa jeunesse sur l’aire, le soir, ou dans les
-vignes, le jour. Et, sûrement encore, il y a des
-batailles, des soldats russes contre lesquels se
-battent des Français. Et ceux-là lui plaisent
-beaucoup aussi, puisqu’il a toujours gardé,
-accroché contre le mur, devant ses yeux, au-dessus
-de son lit, le sabre de cavalerie que son
-père, à lui, portait au temps du grand Napoléon.
-Lui-même a fait la campagne de Crimée.
-Il aime les soldats. Et l’autre jour, en passant
-devant la porte de sa chambre, grande ouverte,
-je l’ai entendu qui radotait des choses de batailles.
-Entre ses dents, il répétait « Vive l’Empereur ! »
-Tous ces tableaux doivent vivre
-encore dans sa tête, mais il n’en dit rien. Il
-se songe tout et ne dit rien. S’il comprend les
-choses que, des fois, nous disons autour de lui,
-dans sa chambre, je n’en sais rien, il les comprend,
-peut-être. Il m’aimait beaucoup quand
-j’étais petit. Il y a quatre ans, il était encore,
-d’esprit, comme tout le monde. Et s’il était
-maintenant comme il était alors, je lui aurais
-parlé de toi. Il serait pour nous, je crois ; il
-voudrait me faire plaisir. Et mon père lui obéirait,
-parce qu’il a toujours pris et suivi son
-conseil ; mais, à présent, il ne faut pas songer
-à le consulter. Son esprit n’est pas plus avec
-nous que l’esprit d’un mort.</p>
-
-<p>Arlette frissonna ; il étreignit son bras et frissonna
-à son tour. Ils étaient assis tous deux,
-depuis un instant, sur le banc qui encadrait la
-salle de bal. Les tambourins graves vibrèrent
-en cadence ; le galoubet les accompagna de ses
-notes narquoises — et Victorin et Arlette se
-levèrent aussitôt. C’était une polka. Arlette,
-selon l’usage, mit chacune de ses deux mains
-ouvertes sur chacune des épaules du jeune
-homme, et lui, passant ses deux bras sous
-ceux de sa <i>cavalière</i>, lui plaquait les mains sur
-les omoplates ; et, au milieu des autres, qui
-avaient la même attitude, ils tournèrent par
-petits sauts légers, presque sur place, très lentement,
-très sérieusement comme tous les
-autres ; et, à voix basse, ils « se le comptaient
-au plus juste ». Les spectateurs regardaient
-en silence. On eût dit d’une danse rituelle.
-Plus de rires, plus de conversations ; le rythme
-du tambourin s’entendait seul, réglant le bruit
-des pas sur le sol. La poussière se soulevait
-par larges ondes illuminées de soleil, et l’on
-eût dit un nuage au milieu duquel évoluait,
-dans un songe, la mystérieuse joie de désirer
-et d’aimer.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">X<br />
-LE ROI D’ITALIE</h2>
-
-
-<p>Entre deux danses, ils se promenaient, bras
-dessus, bras dessous, autour de la salle verte.</p>
-
-<p>— Comme je te vois rarement, Arlette ! Nous
-demeurons trop loin.</p>
-
-<p>— Écoute, dit-elle, tu sais bien le château de
-Font-Vive ? Il n’est pas loin de ta maison. Eh
-bien, je peux aller, si tu veux, y habiter quelque
-temps. J’ai assez du village et je pensais
-m’engager comme première ouvrière chez la
-modiste de Gonfaron, car je suis beaucoup
-adroite, tout le monde le dit, et c’est moi-même
-qui me fais mes robes et mes chapeaux.</p>
-
-<p>— Ils sont magnifiques ! fit l’innocent Victorin
-en élevant un regard émerveillé vers l’édifice
-que maintenaient sur la tête d’Arlette les
-longues épingles emboulées.</p>
-
-<p>— Eh bien, figure-toi, on a dit à la comtesse
-que j’étais une ouvrière remarquable, et elle
-m’a envoyé, ce matin, Monsieur l’Intendant
-qui m’a dit : « Mademoiselle, Madame la comtesse
-désire vous parler. Si vous pouvez venir.
-Notre voiture est là qui vous attend ». J’y suis
-allée, mon beau. Elle m’offre de « manifiques »
-appointements… « Mademoiselle, qu’elle m’a
-dit, je serais trop heureuse d’avoir une femme
-de chambre comme vous. Vous aurez de gros
-gages. » « Madame, que je lui ai répondu, mon
-instruction ne me permet pas de consentir à
-être domestique ; mais je suis couturière, et si
-vous avez besoin d’une couturière-lingère, je
-serai flattée d’occuper chez vous cette honorable
-situation. Quant aux appointements, Madame,
-nous s’arrangerons toujours. » « C’est
-surtout d’une couturière qui surveille ici la lingerie
-que j’ai besoin, m’a-t-elle répondu, si
-vous pouvez entrer chez moi dans huit jours,
-vous m’obligerez. » « Madame, lui ai-je dit, je
-veux consulter ma mère, et je vous répondrai
-dans vingt-quatre heures. » Elle a paru enchantée.
-Tu comprends, Victorin, c’est toi seul
-que je voulais consulter. Nous serions tout
-près ; et, le soir, dans cette saison d’été, je
-pourrais te rejoindre. Il fait si bon, l’été, sur
-l’aire, dans la paille, sous les étoiles du bon
-Dieu… Avec la comtesse, nous avons causé
-encore un bon moment d’une chose et d’une
-autre. J’ai compris que si elle me posait un tas
-de questions, c’était pour se rendre compte de
-mes pensées et juger de mon instruction. Alors,
-je m’appliquais beaucoup. A la fin, je ne me
-rappelle plus à propos de quoi, elle m’a dit,
-toujours, je crois, pour m’éprouver, et savoir
-si j’étais instruite comme je l’avais prétendu,
-elle m’a dit « Vous avez suivi les leçons à
-l’école pendant longtemps ? » « Oui, Madame,
-j’ai mon certificat d’études, et je pourrais vous
-réciter toute la liste des rois de France. » Elle a
-souri, de contentement, et m’a dit : « C’est admirable…
-Vous sauriez même peut-être me dire
-le nom du roi actuel qui règne en Italie ? »
-J’ai eu un moment d’hésitation, parce que je ne
-me sentais pas très sûre de moi sur cette question.
-Puis le nom m’est revenu tout en un coup
-et j’ai répondu : « Oui, Madame, c’est Victor
-Hugo. » La comtesse a paru enchantée de cette
-réponse plus que de toutes les autres. Elle a ri,
-toujours de contentement… Voilà dans quels
-termes je suis avec cette madame. Et alors, si tu
-veux, Victorin, j’accepterai la situation « manifique »
-qui m’est offerte chez la comtesse. Plus
-tard seulement je me ferai modiste à Gonfaron,
-puis à Marseille, où, certainement, je gagnerai
-beaucoup, beaucoup d’argent. Qu’en penses-tu ?</p>
-
-<p>Elle ajouta :</p>
-
-<p>— Quand tu seras décidé à m’épouser, je
-reviendrai avec une dot.</p>
-
-<p>Elle pensait que la crainte de la voir s’éloigner
-des Mayons aviverait les désirs de Victorin,
-qu’il aurait peur de la perdre et la supplierait
-de ne pas s’en aller ; qu’il se hâterait
-enfin de conclure mariage contre la volonté de
-ses parents. Toute l’affaire était de se faire
-épouser par ce fils d’une famille riche.</p>
-
-<p>Victorin semblait réfléchir profondément.
-Tout en causant, ils s’étaient éloignés de la
-salle de bal, et, marchant à pas lents, ils étaient
-entrés sous les grands châtaigniers de la forêt,
-sur la pente des Maures.</p>
-
-<p>L’endroit était imposant. Ces grands châtaigniers,
-avec leurs troncs vénérables, leurs
-vastes ramures antiques, donnent, par l’ancienneté,
-par le silence et l’ombre, par la fraîcheur,
-et le jeu des rais de soleil sur les feuilles transparentes,
-une impression d’église, des idées
-hautes et graves. Sans doute est-ce les forêts
-qui ont inspiré aux hommes la pensée d’élever
-des cathédrales ? Ce furent les premiers temples ;
-c’est entre les colonnes des futaies, sous
-la voûte des ramures, que nos ancêtres gaulois
-dressaient leurs autels. De pareils lieux sont
-bons aux amoureux, propices aux chuchotements
-de leurs espoirs, au mystère de leurs
-rêves d’avenir. Arlette et Victorin subissaient
-inconsciemment l’émotion qui leur venait de
-la vie des vieux arbres ; ils étaient là un peu
-comme des épousés à l’église. Victorin réfléchissait
-toujours. Et, comme il continuait à se
-taire, le visage un peu crispé par l’effort de ses
-réflexions, son Arlette finit par murmurer :</p>
-
-<p>— Eh bien, Victorin, que penses-tu de ce
-que je viens de te dire ?</p>
-
-<p>Gravement, il révéla d’un mot la profondeur
-de sa méditation.</p>
-
-<p>— Je suis là à me penser, dit-il, que tu t’es
-peut-être trompée, et que le roi d’Italie, c’est
-Victor-Emmanuel.</p>
-
-<p>Elle pinça les lèvres, un peu blessée.</p>
-
-<p>— Si je m’étais trompée, répliqua-t-elle, la
-comtesse n’aurait pas exprimé sa satisfaction
-comme elle l’a fait. Elle riait de plaisir, je te
-dis, mon beau, et c’est ta mémoire à toi qui est
-en faute.</p>
-
-<p>Il se sentit confondu. Et puis, après tout,
-cela lui était égal ! on ne se promène pas, sous
-les vieux châtaigniers, avec une jolie fille pour
-ne parler que du roi d’Italie. Il la regarda, eut
-un éblouissement de jeunesse ; il pressa contre
-lui Arlette frissonnante ; et tandis que, noyé
-dans la joie de vivre, il appuyait ses lèvres sur
-les paupières aux longs cils de la jeune fille que
-ses prétentions n’empêchaient pas d’être jolie,
-elle murmurait, extatique :</p>
-
-<p>— Pas Victor Emmanuel, non ; Victor Hugo,
-je sais bien, moi.</p>
-
-<p>Le picatéou riait dans les bois.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">XI<br />
-LA FAMILLE FAIT LA PATRIE</h2>
-
-
-<p>Le bal était fini. Les tambourins ne résonnaient
-plus. Les chants avaient cessé. Les
-étrangers étaient repartis. Victorin allait regagner
-sa maison lorsque Arnet, qui le rencontra,
-lui dit :</p>
-
-<p>— En rentrant à ta maison passe chez Augias,
-ami Victorin ; il te veut parler.</p>
-
-<p>Victorin se rendit chez le vieil instituteur.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, le père Bouziane s’occupait
-de préparer l’avenir de Victorin tel qu’il le
-désirait.</p>
-
-<p>En vue de ce projet, les Bouziane avaient
-invité pour le soir les Revertégat. On souperait
-ensemble, puis on reconduirait les Revertégat
-jusqu’à mi-chemin de chez eux, sous les
-étoiles d’été, après avoir fait un peu de veillée.
-Et ainsi, les jeunes gens, Martine et Victorin,
-pourraient se parler. La bonne nature travaillerait,
-comme de juste, pour le mieux, au désir
-des parents.</p>
-
-<p>La porte du vieil instituteur était ouverte.
-Néanmoins, Victorin heurta discrètement.</p>
-
-<p>— Entrez, cria Augias… Ah ! c’est toi, Victorin !
-Je suis content de te voir. Je constate
-avec plaisir que tu n’as pas oublié ma leçon
-d’autrefois. Tu sais ? ma dictée qui était une
-leçon de morale civique, <i>Charbonnier est maître
-chez lui.</i> Le domicile est sacré. Chacun, dans
-sa maison, est son roi. C’est là, mon garçon,
-qu’on s’appartient tout entier. Et de ce royaume,
-on a le droit de jouir à sa volonté, quand on
-respecte ce même droit au seuil de tous les
-autres citoyens.</p>
-
-<p>Il développait un de ses thèmes favoris, le
-bon vieux maître ; et il ajouta, comme pour lui-même :</p>
-
-<p>— Je ne sais pas pourquoi nos livres d’école
-ne touchent pas à ces sujets, n’enseignent pas
-le respect du domicile, et de tous les droits
-d’autrui, lequel respect, par un juste retour,
-attire sur les nôtres le respect de chacun. Nous
-enseignons les lois du calcul — mais pas assez
-les lois morales. Il y en a pourtant d’inflexibles,
-de nécessaires.</p>
-
-<p>Il marmonnait, semblant se parler à lui-même ;
-c’est qu’il songeait à son fils ; et il soupira
-profondément.</p>
-
-<p>Il conclut enfin :</p>
-
-<p>— Et si l’on parle de ces choses aux enfants,
-c’est sans y mettre l’émotion qu’il faut, sans
-essayer d’en faire comprendre l’esprit, l’importance
-véritablement sacrée. Victorin, fit-il
-brusquement, pourquoi ne veux-tu pas suivre
-les conseils de ton père ?</p>
-
-<p>Victorin fronça le sourcil ; et, bien qu’il eût
-compris, il répliqua :</p>
-
-<p>— Quels conseils ?</p>
-
-<p>— Il ne veut pas d’Arlette pour sa bru.</p>
-
-<p>— Et moi, dit Victorin avec fermeté, je la
-veux pour ma femme. C’est mon affaire, je
-pense.</p>
-
-<p>Le conflit s’affirmait fortement. La lutte était
-déclarée entre les deux droits, le droit moral
-du père et le droit légal du fils.</p>
-
-<p>— Tu défends ton plaisir et ton père défend
-tes intérêts, voilà la différence ; tu défends ton
-plaisir du moment, et ton père, le bonheur de
-toute ta vie.</p>
-
-<p>— Mon père défend son caprice. J’épouserai
-Arlette, c’est mon droit ; mon père ne peut
-pas m’empêcher d’aimer qui j’aime.</p>
-
-<p>— Il peut essayer de t’arrêter au moment où
-il croit que tu vas faire une sottise dont tu
-souffriras un jour. C’est son droit et c’est son
-devoir. Ton émotion de jeunesse t’entraîne et
-t’aveugle. Tu cherches avant tout ta satisfaction
-du moment. Et c’est parce qu’il n’est pas
-troublé, lui, comme tu l’es par ta jeunesse,
-qu’il juge sainement tes actions. Il a maintenu
-la famille Bouziane. Il ne veut pas que tu la
-détruises en y faisant entrer une fille qui n’est
-pas de sa race moralement. Elle n’est pas même
-du terroir. Il est dans son rôle de père, qui est
-de te guider pour ton bien.</p>
-
-<p>— Qu’il me laisse tranquille, dit Victorin
-d’un air farouche. Qu’est-ce qu’on doit à son
-père ? Est-ce pour mon intérêt qu’il m’a mis au
-monde ? Il n’y pensait guère à ce moment-là !
-il ne pensait qu’à son plaisir.</p>
-
-<p>Augias eut un grand mouvement de révolte,
-une colère intérieure. Ainsi ce brave
-Victorin, ce paysan, fils de paysans aux mœurs
-traditionnelles, était infecté du poison moderne,
-qui est d’origine tudesque. Il méprisait et insultait
-l’autorité, ou, plus simplement, l’expérience
-paternelle ; il faisait pis encore : il niait
-la sincérité et la légitimité du conseil affectueux.</p>
-
-<p>— Malheureux ! cria le vieux maître, ne
-vois-tu pas que tu es coupable, toi, de ce que tu
-reproches à ton père injustement ? Car, lui, en
-choisissant sa femme, il l’a prise dans des conditions
-qui promettaient à leurs enfants tout le
-bonheur possible ici-bas. Tandis que, toi, as-tu
-pensé à l’avenir que tu promets aux enfants
-d’une Arlette ?</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qu’elle vous a donc fait à tous,
-cette pauvre Arlette ? Qu’a-t-elle fait à mon
-père ?</p>
-
-<p>— Ce qu’elle nous a fait ? dit gravement
-Augias ; ce qu’elle lui a fait, à ton père ? Ceci :
-qu’elle méprise la terre ! Tout est là. Elle lui
-préfère les mauvais livres et les journaux. Et
-pourtant, poursuivit le vieil instituteur, qu’y
-a-t-il de plus beau que de posséder un morceau
-de cette boule du monde sur laquelle
-nous vivons, et d’en tourner et retourner le
-sol, pour en faire sortir ce qui nourrit et ce qui
-fait la joie : le pain et le vin ?</p>
-
-<p>Un rayon d’enthousiasme brillait dans le regard
-du vieil homme.</p>
-
-<p>— Le paysan, poursuivit-il, est vraiment
-l’homme dont aucun des autres hommes ne
-peut se passer. As-tu réfléchi à cela, Victorin ?
-et que la terre est à lui plus qu’à personne
-autre ? Il devrait le savoir et y penser chaque
-jour, pour être fier de son sort. Mais non ; voilà
-qu’une rage vous prend tous d’aller dans les
-villes ! Vous voulez qu’on vous appelle <i>ouvriers
-agricoles</i> ; ou de cet autre nom : <i>travailleur de
-terre</i> : comme si le mot de <i>paysan</i> n’était pas
-un plus beau titre ! Vos bastides, où n’habite
-qu’une famille, prennent l’air pur et la lumière
-à pleines fenêtres ; et, même au fond de
-vos intérieurs, vous buvez la lumière et l’air à
-pleins poumons ; et, malgré tous ces avantages,
-qui sont grands, vous rêvez d’habiter une
-mansarde dans des maisons à sept étages, ces
-maisons qu’avec Arnet on peut dire faites de
-caisses entassées, de cages superposées. Les
-façades y voient les fenêtres de leurs vis-à-vis ;
-le derrière de ces maisons regarde des cours,
-obscures à midi comme des puits ! Et quoi encore ?
-Ah ! Le chapeau mou vous gêne ; il vous
-en faut un bien dur, et des vestes avec des
-pans inutiles, des manières de jupons comme
-aux femmes. Et à nos filles, il faut de la toilette !
-Elles ont appris à lire. A quoi ça leur sert-il ?
-A acheter des journaux de modes. D’après
-les images de ces journaux, elles peuvent copier
-les toilettes des belles madames dont elles se
-moquent parce qu’elles les jalousent. Mais, mon
-pauvre Victorin, sais-tu qu’une femme qui aime
-la toilette fait le malheur d’une maison même
-riche ? Alors, quel bonheur peut-elle donner à
-des gens comme toi, qui, sans être pauvres,
-n’ont pas des cent et des mille ; et qui,
-chaque jour, doivent travailler pour vivre ? Ton
-père a raison cent mille fois ! Fils d’antiques
-roturiers, il est beau de simplicité et d’honnêteté,
-dans son monde de paysans utiles au
-pays ; il est Bouziane comme son voisin est Colbert
-dans son château. Moralement, l’un vaut
-l’autre, à condition qu’ils comprennent, l’un et
-l’autre, par où ils se peuvent estimer et aimer,
-et par quels liens ils sont attachés pour faire
-ensemble, même quand ils y travaillent différemment,
-la force et l’honneur du pays.
-Épouse Martine, Victorin, suis le conseil de ton
-père ; l’amour et la jeunesse ne prévoient rien ;
-mais l’expérience des pères est là pour les
-avertir. Ce n’est pas sa pauvreté, certes, qui
-parle contre ton Arlette, c’est sa paresse et sa
-frivolité. Ta maison, que tu veux prospère, elle
-te la démolira. Tout ton travail de chaque jour
-ira se perdre, inutile, chez les marchands de
-fanfreluches. Nous en connaissons tous, de ces
-Arlettes, dont la famille se prive d’une nourriture
-saine et abondante, pour arriver à leur
-payer leurs talons en échasses et leurs chapeaux
-hérissés de baïonnettes. Vois-tu, Victorin,
-chacun de nous doit songer à son pays. Une
-famille qui se détruit, c’est une pierre de l’édifice
-qui s’émiette et prépare la ruine de l’ensemble.
-Quand, aujourd’hui, on nomme avec
-respect les Bouziane des Mayons — c’est la
-petite cité qu’on respecte ; et, en elle, la terre
-de Provence ; et, en celle-ci, le terroir de
-France… Mon brave Victorin, tu as été un de
-mes plus dociles et de mes plus intelligents
-écoliers : il est impossible que tu ne me comprennes
-pas. Dis-moi que tu me comprends.</p>
-
-<p>Victorin baissa la tête.</p>
-
-<p>— Pardonnez-moi, monsieur Augias, mais
-j’ai fait des promesses, je ne suis plus libre.
-Ne me tourmentez pas davantage… Je vous
-promets de réfléchir à vos paroles. Je sais que
-vous me parlez pour mon bien.</p>
-
-<p>Il se retirait vers la porte, à reculons, en saluant
-gauchement, très troublé et malheureux.</p>
-
-<p>— Tu réfléchiras.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">XII<br />
-UN SOIR D’ÉTÉ SUR L’AIRE</h2>
-
-
-<p>Toute l’éloquence de maître Augias avait été,
-semblait-il, dépensée en pure perte ; car, en
-vérité, elle n’avait rien changé aux résolutions
-de Victorin. Elle ne les avait même point
-ébranlées. Pourtant, il n’y a pas de discours
-qui soient perdus. C’est quelquefois à longue
-échéance, après des années, qu’une parole
-oubliée se réveille en nous et détermine un
-acte, qui peut-être importe au monde. L’effet
-du discours de M. Augias, malgré le « je vous
-promets de réfléchir » qui était de simple politesse,
-paraissait avoir été nul. Ce discours
-détermina pourtant, une heure plus tard, l’attitude
-de Victorin vis-à-vis de Martine et des
-Revertégat, qu’il trouva chez lui. C’est en songeant
-à ce que venait de lui dire son vieux
-maître que, sans rien vouloir changer à ses
-projets, Victorin se dit qu’il était convenable
-de faire bon visage aux parents de Martine, et
-d’être, en leur présence et en présence du père
-Bouziane, aussi aimable envers elle qu’il avait
-cru pouvoir l’être le jour de la chasse aux cigales.
-Ainsi, sans qu’il s’en doutât, il entretenait chez
-eux une illusion dont la force se dresserait
-contre lui dans la lutte à venir.</p>
-
-<p>Dans l’après-midi, deux heures auparavant,
-lorsque Martine était arrivée avec ses parents,
-la mère Bouziane l’avait prise à part un moment,
-sous le prétexte de lui montrer une
-vache achetée la veille ; et, dans l’étable, elle
-lui avait dit :</p>
-
-<p>— Martine, ma belle, nous sommes malheureux,
-Bouziane et moi, parce que Victorin, qui
-t’a toujours aimée, depuis le temps, où, tout
-petits, vous jouiez ensemble, a été détourné
-de toi par cette gueuse d’Arlette. Et ç’a été juste
-au moment où nous calculions, son père et
-moi, qu’il se déclarerait à nous comme ton
-fiancé. Il t’aime toujours bien ; mais l’autre
-l’attire avec des manigances. Est-ce que tu ne
-deviendrais pas volontiers sa femme, toi ?</p>
-
-<p>— Volontiers, dit Martine, il est si brave !</p>
-
-<p>La mère Bouziane embrassa Martine. Elle
-était émue, et fit silence un moment.</p>
-
-<p>— Eh bien, alors, défends-toi, dit-elle, défends-le,
-que nous te soutiendrons. On t’aime
-beaucoup ici. Et puis on sait quelle bonne travailleuse
-tu es, forte et courageuse, de bonne
-volonté autant qu’un homme ; et que tu ne
-laisseras pas tomber notre bastide, la vieille
-maison des Bouziane, qui est honorée de tout
-le monde aux Mayons, et bien plus loin dans
-la contrée.</p>
-
-<p>— Que je me défende ? dit Martine. Et que
-puis-je faire, pauvre de moi ?</p>
-
-<p>— Un peu de coquetterie n’est pas un mal,
-dit la mère Bouziane. Agace-le, des fois. Qu’il
-en vienne à te comparer à cette Arlette de
-malheur, une maigrichonne, une mesquine,
-qui n’a jamais porté que le poids de son ombrelle.
-Je n’ai pas à dire à une jolie fille de
-quelle manière elle doit s’y prendre, et comment
-on regarde un jeune homme, quand on veut
-l’emmasquer (ensorceler) d’amour.</p>
-
-<p>— Pour ça, dit Martine en riant, je ne veux
-pas m’en charger ; je crois bien que j’y serais
-trop maladroite et ridicule. Il faudrait, des fois,
-le dimanche, quitter mes bons souliers qui sont
-faits pour nos chemins pleins de pierres, et
-mettre des escarpins ; et puis, me relever une
-robe trop longue en la prenant à poignée
-comme j’en ai vu des fois ; il faudrait avoir des
-chapeaux avec, dessus, des queues de dindons ;
-car je crois bien que c’est cela qui lui plaît, à
-ce nigaud de Victorin. Mais me voyez-vous
-déguisée ainsi ? Ah ! misère de moi ! quelle caricature !
-non, ma foi, je ne pourrais pas.</p>
-
-<p>Et, devant l’image qu’elle évoquait, Martine
-éclata de rire, montrant toutes ses belles dents
-blanches. Elle riait si fort que sa gaieté fit
-sourire la grave maman Bouziane.</p>
-
-<p>— Ah ! Martine ! s’écria-t-elle, quel trésor
-nous aurions en toi ! Ne nous abandonne pas,
-fillette ; je ne t’en dis pas davantage.</p>
-
-<p>Martine redevint sérieuse :</p>
-
-<p>— Misé Bouziane, je ne peux pas me changer
-par politique. Il faudra que Victorin me veuille
-telle que je suis, et me le dise. Ah ! alors, alors
-oui, que je saurai lui répondre. Pourquoi c’est
-vrai que je l’aime ; mais ce n’est pas aux filles
-à parler premières. Et quand bien même ce
-serait la mode, moi, voyez-vous, je ne pourrais
-pas ! Comme ma mère, qui m’a élevée, et comme
-vous, je suis d’ancien temps.</p>
-
-<p>Et, tout juste comme maître Augias avait dit
-à Victorin, misé Bouziane dit encore :</p>
-
-<p>— J’ai parlé pour le bien de tous. Tu réfléchiras.</p>
-
-<p>Et, tout comme Victorin ne s’était pas cru
-influencé par le discours de maître Augias, de
-même Martine ne se doutait guère qu’elle venait
-de recevoir une suggestion à laquelle, tôt
-ou tard, elle obéirait.</p>
-
-<p>En effet, à l’arrivée de Victorin, c’est rendue
-forte inconsciemment par les paroles de la
-mère qu’elle accueillit le fils avec un sourire
-et des regards qui, sans être voulus, étaient
-plus féminins qu’à l’ordinaire.</p>
-
-<p>Et comme, ayant aperçu, sur le chemin, Victorin
-encore un peu éloigné, elle avait couru
-vers lui, il n’avait pu s’empêcher de lui dire :</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qui t’arrive de si heureux aujourd’hui ?
-Tu parais toute en bonheur. C’est pourtant
-là-bas qu’était la fête ; pourquoi n’y es-tu
-pas venue ?</p>
-
-<p>La belle fille se ressaisit :</p>
-
-<p>— Des fêtes où il y a tant d’hommes des villes,
-je ne les aime pas beaucoup, dit-elle aussi froidement
-qu’elle le put.</p>
-
-<p>Et, parlant comme malgré elle, elle s’entendit
-prononcer ces paroles qu’elle aurait voulu
-reprendre aussitôt :</p>
-
-<p>— Et puis, pour te voir danser avec une
-Arlette, tu sais… Ce n’était pas la peine de
-me déranger.</p>
-
-<p>Il éprouva comme un petit choc au cœur.
-Et, charmé dans son orgueil d’homme :</p>
-
-<p>— Est-ce que tu serais jalouse ? fit-il en
-souriant.</p>
-
-<p>— Jalouse, moi ? d’une Arlette ? Ah ! bien
-non ; mais j’ai pour elle tout juste les sentiments
-que sentent à son endroit tes père et
-mère. Demande-leur si ça leur ferait plaisir à
-eux de te voir danser avec Mlle Arlette des
-Mayons ?</p>
-
-<p>— Et comment sais-tu que j’ai dansé avec
-elle ? fit Victorin très amusé.</p>
-
-<p>— Je n’en savais rien quand je l’ai dit ; je le
-sais maintenant que, par ta réponse, tu me
-l’apprends toi-même. Et ce n’était pas difficile
-à deviner.</p>
-
-<p>Ainsi causant de bonne amitié, ils revenaient
-vers la maison.</p>
-
-<p>— Et alors, jeunesses ? cria le père Revertégat,
-vous vous le comptez au plus juste ? Beau temps,
-où vos père et mère étaient comme vous ! Allons,
-venez vous mettre à table. Le lièvre, c’est ma
-chasse, et les perdreaux, celle de Bouziane. La
-salade fère sent bon l’aïé ; et l’on se passera
-de soupe, vu qu’avec tout le reste, il y aura de
-quoi se remplir le ventre à faire péter la
-courroie.</p>
-
-<p>La table était dressée dehors sous les mûriers.</p>
-
-<p>— De la soupe, dit misé Bouziane, je n’en
-ai fait que pour le grand-père. Déjà il l’a mangée.
-S’il manque une aile à l’un des perdreaux, ne
-vous étonnez pas, c’est lui qui s’en est régalé.
-Un verre de notre vieux vin par-dessus, et il
-s’est rendormi, le grand-père, avec l’air d’un
-bienheureux.</p>
-
-<p>Par une ruse de femme, misé Bouziane avait
-pris soin de séparer à table les deux jeunes ;
-en sorte qu’ils commencèrent bientôt à se
-désirer d’être un peu seuls ; et, dès le repas
-fini, tous deux s’en allèrent hors de l’abri des
-vieux mûriers, sur l’aire, encore toute luisante
-de pailles entassées, sous le grand plafond
-d’azur noir piqué d’étoiles qui faisait dire
-à Victorin :</p>
-
-<p>— Si on ne dirait pas qu’on regarde un grand
-crible à travers lequel on verrait trembloter
-un grand feu.</p>
-
-<p>Pendant qu’ils s’éloignaient, les Revertégat
-et les Bouziane clignèrent des yeux les uns
-vers les autres, mais ils continuèrent à parler
-d’autre chose.</p>
-
-<p>Tout à coup :</p>
-
-<p>— Chut ! fit Revertégat.</p>
-
-<p>A peu de distance, assise sur la paille, dans
-l’aire, Martine s’était mise à chanter :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Le jeune et beau leveur de liège,</div>
-<div class="verse i2">Par les bûcherons écouté,</div>
-<div class="verse i2">Apprit l’art du chant sans solfège</div>
-<div class="verse i2">Comme les cigales d’été.</div>
-</div>
-
-<p>Et Victorin, auprès d’elle, répondait à sa
-chanson :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Tous ceux que la gloire émerveille,</div>
-<div class="verse i2">Un jour par elle sont trahis.</div>
-<div class="verse i2">Cigalous a revu sa vieille</div>
-<div class="verse i2">Et son vieux, et son beau pays ;</div>
-<div class="verse i2">Mais il a trop souffert, pechère,</div>
-<div class="verse i2">De son mal, amour et misère ;</div>
-<div class="verse i2">Et, le lendemain du retour,</div>
-<div class="verse i2">Aux bras du père et de la mère,</div>
-<div class="verse i2">Il est mort en chantant l’amour.</div>
-</div>
-
-<p>Les deux voix étaient fraîches, pleines, et
-montaient dans l’air calme vers les étoiles. Au
-refrain, les deux jeunes gens chantèrent ensemble :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et dans le ciel, le ciel d’un été qui flamboie,</div>
-<div class="verse">L’esprit de Cigalous doucement est monté ;</div>
-<div class="verse i1">Le peuple entier des cigales en joie</div>
-<div class="verse">L’emporta dans l’azur d’un éternel été !</div>
-</div>
-
-<p>— C’est joli, tout de même, ces deux voix
-mariées, disaient les Revertégat et les Bouziane.</p>
-
-<p>De nouveau, les deux couples des parents
-échangèrent un malicieux regard d’intelligence.</p>
-
-<p>Et, là-bas, sur l’aire, quand elle eut chanté
-seule son dernier couplet, Martine, comme
-alanguie, dans la tiédeur de la nuit, sous la
-caresse d’une brise chargée de la senteur des
-pinèdes, se renversa sur la paille rafraîchie de
-rosée. Un singulier bien-être détendait son
-corps souple. L’éternel amour sortait de toutes
-les choses, avec la chaleur que, depuis l’aurore,
-elles avaient bue à longs traits. La terre
-ardente exhalait l’esprit du jour ; quelque chose
-de plus fort que toute volonté humaine pénétrait
-la chair des deux jeunes créatures. Victorin,
-en ce moment, n’aimait pas Martine plus
-qu’il n’aimait Arlette ; mais il aimait la vie
-impérieuse, et il la ressentait mieux qu’au
-bal tout à l’heure, parce qu’il était sous la
-magie de la saison et de l’heure.</p>
-
-<p>Alors, comme Martine, immobile, subissait
-le même enchantement, il s’étendit à son tour
-sur les pailles bruissantes, il en prit une, et,
-rampant avec lenteur vers la jeune fille, le
-bras tendu, du bout de la paille frémissante,
-il lui caressa les cheveux.</p>
-
-<p>Cette caresse la fit frissonner toute. D’un
-bond, elle se leva toute droite et s’encourut
-vers la maison.</p>
-
-<p>— Eh bien, Martine, vous avez chanté
-comme deux anges ! Et le chanteur, qu’en as-tu
-fait ?</p>
-
-<p>— Il est là qui vient, je pense, dit-elle avec
-calme.</p>
-
-<p>Pour la troisième fois, les parents échangèrent
-un joyeux regard de complicité.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">XIII<br />
-L’INSTITUTEUR ET LE PRÊTRE</h2>
-
-
-<p>Maître Augias était le correspondant d’un
-journal de Marseille. Et M. le curé, celui d’un
-journal religieux qui se publiait à Aix-en-Provence.
-M. le curé n’avait pas assisté au banquet
-des <i>Amis de Maurin</i> ; mais cette fête l’intéressait
-et il avait prié maître Augias de lui en
-communiquer le compte rendu. C’est pourquoi,
-le lendemain du banquet, l’ancien instituteur
-se rendit chez le curé. Les deux hommes s’estimaient
-et ne s’en cachaient point.</p>
-
-<p>Chez M. le curé, maître Augias trouva un
-visiteur, à qui, dès son entrée, il fut présenté
-en ces termes.</p>
-
-<p>— Monsieur le Doyen, j’ai la satisfaction de
-vous présenter Monsieur Augias qui fut autrefois
-instituteur aux Mayons. Il jouit ici de la
-considération et de la sympathie générales.
-Monsieur Augias est un des rares citoyens de
-France qui comprennent qu’on peut être prêtre
-sans être clérical, le cléricalisme n’étant, à ses
-yeux, que l’intrusion du prêtre dans la politique.</p>
-
-<p>Le doyen tendit la main à maître Augias. Le
-curé nomma le doyen :</p>
-
-<p>— Notre doyen, Monsieur Delmazet, curé de
-Z… et, par conséquent, notre voisin.</p>
-
-<p>Tout de suite, maître Augias exprima la
-crainte qu’il avait de déranger les deux prêtres ;
-il manifesta l’intention de se retirer.</p>
-
-<p>— Je reviendrai, dit-il après s’être excusé.
-Je reviendrai dans un autre moment, monsieur
-le curé, vous conter les incidents de la fête
-littéraire d’hier.</p>
-
-<p>Le curé se mit à rire :</p>
-
-<p>— Le banquet de Maurin, dit-il, était installé
-sous les fenêtres de l’école, et votre
-jeune confrère, notre instituteur, m’avait invité
-à prendre place dans une salle du rez-de-chaussée,
-d’où, à travers les persiennes, j’ai
-pu entendre les joyeux et savoureux discours
-des <i>Amis de Maurin</i>. La présence de plusieurs
-dames m’assurait, par avance, la convenance
-des propos.</p>
-
-<p>— Il ne faudrait pas toujours s’y fier, dit
-maître Augias ; comme le latin, le provençal,
-dans les mots, brave quelquefois l’honnêteté.
-Et vous vous exposiez à en entendre de salées.</p>
-
-<p>— Il faut croire qu’on se les racontait à voix
-basse, car je n’ai rien perçu de tel. Ce que j’ai
-entendu n’était que bonne et loyale gaîté.</p>
-
-<p>Il y eut un petit silence, après lequel M. le
-curé dit tout à coup :</p>
-
-<p>— Permettez-moi de vous parler d’un sujet
-qui vous est pénible, monsieur Augias : j’ai
-entrevu votre fils hier.</p>
-
-<p>Augias eut un petit mouvement de défense
-instinctive. Le curé se hâta d’ajouter :</p>
-
-<p>— Croyez que ce n’est ni étourderie ni indiscrétion
-si je vous parle de lui en présence de
-monsieur Delmazet ; c’est pure sympathie, Monsieur.
-Soyez sûr que si monsieur Delmazet ou
-moi pouvons vous être utiles en ce qui concerne
-ce jeune homme, nous le ferons de
-grand cœur.</p>
-
-<p>M. Augias remercia du regard M. Delmazet,
-qui lui répondit par un bon sourire.</p>
-
-<p>— Vous avez donc un fils, Monsieur, et
-quelque sujet, dit-il, d’être mécontent de lui ?
-Quel âge a-t-il ?</p>
-
-<p>Maître Augias, mis en confiance, s’expliqua
-et conclut :</p>
-
-<p>— J’étais un intransigeant autrefois, monsieur
-l’abbé ; je faisais de la politique ma préoccupation
-principale ; et, persuadé que la présence
-d’un prêtre dans une petite commune,
-mettait journellement la république en danger,
-je me serais cru déshonoré si j’avais permis à
-mon enfant de recevoir d’un prêtre une leçon
-de morale. Je lui en donnais moi-même cependant
-d’une façon attentive et suivie. Dans mon
-école jamais l’enseignement moral ne fut
-négligé, mais mon fils n’en profita point. La
-morale laïque est-elle décidément impuissante
-à combattre avec efficacité les mauvais penchants ?
-je le crois par moments, messieurs ; et
-cette pensée afflige ma vieillesse, car j’étais et
-je suis encore un positiviste convaincu. Mais si
-la morale telle que nous l’enseignons ne peut
-parvenir à former un honnête homme, que
-deviendra mon pays ? Serons-nous condamnés à
-subir la fin lamentable des nations décadentes,
-et condamnés sans ressource ?</p>
-
-<p>M. Delmazet prit la parole :</p>
-
-<p>— Vous savez bien, Monsieur, qu’une morale
-révélée et appuyée par les sanctions divines
-ne peut être que la nôtre, et qu’elle a, de toute
-évidence, une incomparable puissance ; mais
-les principes qu’elle enseigne ne sauraient
-devenir de mauvais principes dès qu’on ne les
-enseigne pas comme révélés et soumis aux
-sanctions du surnaturel. La morale chrétienne
-servie par des hommes qui ont le malheur de
-ne plus croire, reste la vraie morale et demeure
-la vérité bénie. Moins active à coup sûr, moins
-facile à imposer, elle n’en est pas moins la
-source des plus hautes vertus humaines qui
-peuvent être héroïques sans être saintes. Et
-puisque vous souffrez d’une manière touchante
-à l’idée seule que vous avez peut-être donné à
-votre fils un enseignement imparfait, si vous
-en jugez par les résultats, ma conscience,
-Monsieur, m’oblige à vous rappeler que la
-morale religieuse, pas plus que la vôtre, n’est
-sûre de transformer les âmes qu’elle s’efforce
-de diriger dans les voies de Dieu. Jésus, notre
-divin maître, a répondu d’avance à vos inquiétudes
-comme il a répondu à toutes les misères,
-à toutes les angoisses. Il a parlé du bon grain
-qui, tombant dans une terre favorable, lève
-vite et fructifie bien, tandis que, tombé sur le
-rocher ingrat, il périt sans multiplier et même
-sans germer. Oui, que certaines natures
-d’enfant soient ingrates comme le rocher, et
-incapables de produire le bien, c’est un
-triste mystère en présence duquel le prêtre
-demeure souvent navré comme vous l’êtes.</p>
-
-<p>Maître Augias saisit la main que lui tendait
-le prêtre et la serra avec émotion.</p>
-
-<p>— Je suis un libéral, monsieur Augias, un
-fils de paysans, et, pour tout dire, un homme
-de théorie républicaine, c’est-à-dire un homme
-qui rêve de voir le gouvernement de la nation
-aux mains des plus intelligents et des plus
-honnêtes.</p>
-
-<p>— Ce fut aussi mon rêve, murmura le vieil
-Augias.</p>
-
-<p>M. Delmazet continua :</p>
-
-<p>— Il est fâcheux qu’en haine du cléricalisme
-vos confrères aient perdu l’habitude de prononcer
-le nom du Dieu des chrétiens. C’est un
-usage qui passera, car ce nom représente le
-mystère qui nous entoure de toutes parts et
-auquel l’homme ne saurait échapper puisqu’il
-vit et meurt malgré lui. En attendant, vous êtes
-tous chrétiens par le meilleur de vous-mêmes,
-apporté en vous par des générations de chrétiens.
-Si donc, Monsieur, vous avez sur tel ou
-tel de vos collègues, les instituteurs, une influence,
-si petite soit-elle, mettez-la au service
-de la vérité sociale essentielle ; à savoir que,
-sans unité morale, les nations vont à la décomposition
-et à la ruine. Il faut que la France
-reste elle-même, c’est-à-dire qu’elle défende
-les idées de justice, de charité, de tolérance.
-Allez donc et enseignez l’essentiel de la morale
-évangélique, même si vous ne nommez pas
-Celui qui en est pourtant le fondateur historique.
-C’est à nous, prêtres, de compléter votre
-œuvre si nous le pouvons ; et nous le pourrons
-si nous nous en montrons dignes, si nous
-renonçons à lutter contre votre œuvre, si nous
-nous faisons, sans vous et cependant avec
-vous, les collaborateurs de Dieu. Nous apprendrons
-aux enfants, au sortir de l’école, que
-votre morale est la nôtre, mais que, pour nous,
-elle a d’autres soutiens encore que l’estime ou
-la réprobation du monde. Car votre morale a
-des sanctions, en effet ; je viens de les nommer.
-L’universelle réprobation atteint, tôt ou tard,
-ceux qui se mettent hors la loi du monde
-moral chrétien. Elle a, de même, un fondement
-humain, votre morale sans révélation : c’est la
-nécessité de vivre parmi les hommes. Comment
-vivre parmi les hommes sans consentir
-au travail, qu’il soit intellectuel ou manuel ;
-sans consentir la mutualité des services,
-c’est-à-dire la fraternité, ne fût-elle qu’économique ;
-sans accepter enfin la notion de bonne
-foi et celle de dévouement ? La nécessité de ces
-vertus, sans lesquelles tout s’écroule, voilà le
-fondement suffisant de la morale sociale purement
-humaine. Prêchez-la, Monsieur ; nous
-nous efforcerons d’y ajouter, nous, prêtres,
-selon nos moyens, quelque chose de la lueur
-divine qui vous effleure à votre insu.</p>
-
-<p>Il semblait à maître Augias qu’une douce
-clarté, en effet, celle dont parlait le bon prêtre,
-pénétrait en lui comme une consolation et une
-espérance.</p>
-
-<p>Il passa sur son front, puis, furtivement,
-sur ses yeux, une main qui tremblait un
-peu.</p>
-
-<p>Mis en confiance définitive, il murmura :</p>
-
-<p>— Les prêtres ont eu des torts, Monsieur ;
-ils se sont trop occupés des choses du siècle,
-selon l’expression ecclésiastique.</p>
-
-<p>— On s’efforce vers un idéal qu’on n’atteint
-pas toujours, dit le prêtre ; tous les hommes
-en sont là. Leurs forces trahissent leurs plus
-nobles volontés.</p>
-
-<p>— Nous autres alors, dit Augias, qui, à vos
-yeux, sommes couverts de péchés, et qui
-n’avons pas le caractère sacré qui ajoute
-quelque chose de plus respectable à toutes
-vos paroles, comment serons-nous écoutés ?
-Nos enfants même nous reprocheront un jour
-nos moindres défaillances et s’en autoriseront
-pour excuser les leurs.</p>
-
-<p>— Nous leur enseignerons qu’ils n’ont pas à
-juger les parents, monsieur Augias.</p>
-
-<p>— Nos fautes réelles, dit M. Augias, nous
-gêneront quand il nous faudra prêcher à nos
-enfants des vertus que nous n’avons pas.</p>
-
-<p>M. Delmazet réfléchit un instant.</p>
-
-<p>— Le pécheur, dit-il enfin, répondra : « Faites
-ce que j’enseigne, non ce que je fais. » Et il a
-le devoir d’ajouter avec contrition que c’est
-précisément pour avoir péché, c’est pour s’être
-trompé, qu’il peut, mieux parfois que de plus
-sages, dénoncer l’erreur et montrer combien
-elle est pernicieuse. Où en serait le monde, si
-l’expérience des pécheurs n’avait pas le droit
-d’affirmer le bon et le juste ? L’expérience n’est
-pas la sagesse, mais elle sait reconnaître, quelquefois
-mieux que la sagesse théorique, les
-bienfaits de la vertu réalisée. Croyez-moi, monsieur
-Augias, nous serons bien forts si nous
-nous unissons pour faire des générations de
-braves gens ! Mais, pour cela, il faudrait que
-l’école primaire fût chargée d’un autre enseignement
-que celui de l’arithmétique et de la
-géographie. Il faudrait que l’instituteur fût
-vraiment et surtout un professeur de morale,
-un éducateur national. Je crois avoir compris
-que le maître, dans vos écoles, ne donne que
-peu de temps à la surveillance des caractères,
-à la formation des caractères ; c’est pourtant ce
-qui importe par-dessus tout. Si cela lui plaît, il
-peut se dispenser d’enseigner autre chose que
-les éléments des sciences. Il y a pourtant une
-morale sociale qui est de nécessité ; et, quand
-on veut être libre, il faut apprendre à accepter
-librement les disciplines nécessaires, et savoir
-qu’on a des devoirs précis envers le corps social,
-puisqu’on reçoit de lui toutes les commodités
-de la vie, à quelque rang qu’on se trouve placé.
-Vos efforts individuels sont touchants, mais,
-étant isolés, ne peuvent pas grand’chose. Il
-faudra bien qu’un jour la République apprenne
-aux enfants les disciplines consenties qui assurent
-seules les vraies libertés.</p>
-
-<p>M. Augias avait écouté religieusement ; il
-soupira et dit :</p>
-
-<p>— Cela viendra peut-être, Monsieur. En
-attendant, permettez-moi de vous remercier
-de vos paroles ; je sors d’ici avec un peu plus
-de courage et de bonne volonté qu’au moment
-où j’y suis entré. Si vous revenez rendre visite
-à M. le curé, je le prie instamment de vouloir
-bien m’en faire prévenir. Je serai si heureux
-de vous entendre encore ! Au revoir, Messieurs.</p>
-
-<p>Il sortit et regagna son logis.</p>
-
-<p>Arnet, qui le rencontra, ne put s’empêcher
-de lui dire :</p>
-
-<p>— Vous avez l’air de sourire aux anges,
-maître Augias ?</p>
-
-<p>— Voyons, mon brave Arnet, je vous ai vu
-causer parfois, vous, le républicain rouge, avec
-M. le curé ; que pensez-vous de lui ?</p>
-
-<p>— C’est un brave homme, dit Arnet sans
-hésiter.</p>
-
-<p>— Et des curés, en général, qu’en pensez-vous ?
-Sans plaisanter, Arnet, les croyez-vous
-inutiles ?</p>
-
-<p>Le visage d’Arnet refléta un instant la gravité
-de la question ; il garda d’abord le silence,
-puis tout-à-coup :</p>
-
-<p>— Qui sait ? dit-il. Et il ajouta : « Il faut de
-tout pour faire un monde ».</p>
-
-<p>— Vous ne croyez pas si bien dire, mon vieil
-ami !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">XIV<br />
-LE CHAPITRE DU CHAPEAU</h2>
-
-
-<p>Arlette était femme de chambre chez la comtesse ;
-et elle disait, en réponse aux questions
-indiscrètes sur la situation qu’elle occupait au
-château :</p>
-
-<p>— Madame la comtesse avait besoin d’une
-collaboratrice dévouée pour les ouvrages de
-lingerie et elle m’a jugée digne de cet emploi
-de confiance.</p>
-
-<p>Arlette ne garda pas longtemps cet emploi de
-confiance.</p>
-
-<p>Arlette collectionnait les idées fausses, qu’elle
-empruntait aux livres et aux sots indistinctement,
-et qu’elle faisait siennes.</p>
-
-<p>Arlette ignorait que le costume prend son
-pittoresque et sa beauté de son appropriation
-au milieu où il est porté. Arlette n’avait pas le
-sens du ridicule.</p>
-
-<p>Arlette donc mettait des escarpins à rubans
-pour marcher dans les sentiers pierrailleux ; et
-des robes longues pour les traîner sur la poussière
-des grand’routes.</p>
-
-<p>Arnet l’avait maintes fois galégée à ce sujet :</p>
-
-<p>— La mode viendra un jour pour les braconniers
-comme moi, petite, d’aller chasser le
-sanglier avec le « calitre » (chapeau haut de
-forme) sur la tête, tu verras ! Ce sera magnifique.
-Seulement le calitre serait plutôt un chapeau
-pour la chasse aux lions, pourquoi on leur
-ferait peur.</p>
-
-<p>Mais Arlette voulait voir dans ces propos la
-jalousie basse du vieux chasseur, à qui les
-raffinements de toilette étaient interdits, et
-pour cause.</p>
-
-<p>Arlette n’avait jamais entendu dire, même
-à l’école, que l’association humaine est établie
-sur l’échange des services ; et que, privée du
-travail de toutes les autres, chaque créature ne
-saurait avoir aucun des avantages dont elle
-jouit en société ; que, par conséquent, elle doit
-en échange un certain travail, un effort ; et que
-chacun de nous tire sa noblesse morale de cet
-effort même et de ce travail. Chacun paie les
-avantages que lui procurent l’effort, le travail
-d’autrui. La dignité interdit la paresse. Riche
-ou pauvre, qui échappe à la contribution générale,
-nécessaire, trahit le groupe, n’est qu’une
-vie parasitaire. C’est dans le cœur des écoliers
-qu’il faudrait faire entrer ces vérités. Si l’école
-formule ces choses, c’est trop souvent sans nul
-souci d’en faire arriver à la mémoire du cœur
-le sens profond, émouvant. En sorte qu’Arlette
-les ignorait. Bien plus, elle considérait la nécessité
-de travailler comme une humiliation, une
-véritable dégradation !</p>
-
-<p>Le travail manuel surtout lui semblait presque
-avilissant. Mais qui lui aurait pu dire, et
-en termes assez simples pour être compris
-d’elle, qu’il est le plus nécessaire, étant à l’origine
-de la vie ; et que les plus nobles travaux
-sont ceux qui comportent une lutte directe et
-constante contre les choses et les éléments
-hostiles.</p>
-
-<p>Les plus vieux maçons pourtant savent dire
-encore :</p>
-
-<p>— Sans nous, Paris, la grand’ville, n’existerait
-pas !</p>
-
-<p>Beau cri d’orgueil de ces anciens, et reste
-des âges où chaque métier s’enorgueillissait
-d’être nécessaire à tous les autres ! Mais personne
-n’avait transmis avec assez de conviction
-ces sortes de pensées à la pauvre Arlette, qui
-par suite, mettait tout son orgueil à imiter, de
-travers, les parures des bourgeoises, qu’elle
-blâmait, tout en enviant leur oisiveté.</p>
-
-<p>Arlette se faisait de la liberté une idée tout
-à fait singulière. Était libre, à ses yeux, qui ne
-travaillait pas. Libre, qui pouvait chanter aux
-heures où tout sommeille, et dormir quand tout
-travaille. Être libre, pour elle, c’était échapper
-à la loi de services mutuels qui, précisément,
-donne la vraie libération, l’affranchissement
-de la dignité. On l’eût bien étonnée en venant
-lui dire : « Chacun sert ou doit servir, chacun
-est assujetti à une œuvre de ses bras ou de son
-esprit pour laquelle il reçoit un salaire, indemnité
-ou récompense — le mot ne change rien
-au fait — et chacun de nous est tenu par des
-engagements auxquels il doit obéir s’il a de la
-probité. »</p>
-
-<p>Arlette n’avait retiré de l’instruction primaire
-que le sot orgueil de pouvoir lire des
-romans.</p>
-
-<p>Avec les idées qui étaient les siennes, Arlette
-était prédestinée à ne faire que de brefs séjours
-dans les maisons où elle servait.</p>
-
-<p>Servir, ce mot surtout paraissait odieux à
-cette fille d’un pauvre montagnard qui, toute
-sa vie, avait été employé aux plus infimes besognes
-et les avait accomplies passivement, sans
-pensée et même sans rêve.</p>
-
-<p>Il arriva donc qu’un jour où l’on donnait au
-château un déjeuner de cérémonie à Monseigneur
-de Fréjus et Toulon et à son vicaire
-général, la jeune fille qui, d’ordinaire, servait
-à table, fut indisposée. La comtesse fit venir
-Arlette.</p>
-
-<p>— Mademoiselle, lui dit-elle, voulez-vous me
-faire, pour aujourd’hui, le plaisir de servir à
-table ?</p>
-
-<p>Arlette eut une moue dédaigneuse. La comtesse
-ajouta :</p>
-
-<p>— Bien entendu, ce service supplémentaire
-vous vaudra une indemnité.</p>
-
-<p>— Oh ! madame la comtesse, ce n’est pas
-l’argent qui me fait souci.</p>
-
-<p>— Et qu’est-ce donc, mon enfant ?</p>
-
-<p>— C’est que, dit Arlette, je n’ai pas été engagée
-pour cela.</p>
-
-<p>— C’est entendu ; mais vous pouvez bien
-rendre ce service à la maison dont vous faites
-partie ?</p>
-
-<p>— Sans doute, madame la comtesse, mais je
-voudrais qu’il fût bien entendu que c’est à titre
-exceptionnel, et seulement pour faire plaisir à
-Madame la Comtesse.</p>
-
-<p>— C’est entendu, mademoiselle Arlette. Mais
-peut-être ne connaissez-vous pas le service de
-table, et c’est ce qui vous inquiète ?</p>
-
-<p>Arlette se redressa, révoltée :</p>
-
-<p>— Ce n’est pas bien difficile ! dit-elle pincée.</p>
-
-<p>— N’importe ; priez la cuisinière, qui est au
-courant, de vous l’expliquer. Vous savez, n’est-ce
-pas, qu’on présente les plats à la gauche du
-convive ?</p>
-
-<p>— A la gauche ? Parfaitement, dit Arlette, la
-tête haute. Et elle se promit à elle-même de
-présenter les plats à droite, pour prouver son
-indépendance.</p>
-
-<p>— C’est bien. Allez, Mademoiselle, je vous
-remercie.</p>
-
-<p>Et comme Arlette s’éloignait, elle s’entendit
-rappeler. Elle portait si haut la tête que la comtesse
-venait de s’apercevoir que le chapeau
-d’Arlette était démesuré, hérissé de plumes un
-peu pelées et de couleurs flamboyantes.</p>
-
-<p>— Vous venez d’arriver à peine, Mademoiselle ?</p>
-
-<p>— Pourquoi, Madame la comtesse ?</p>
-
-<p>— C’est que, dit la châtelaine qui s’amusait,
-c’est que vous portez là un chapeau de ville,
-comme si vous alliez sortir pour visiter les belles
-rues de Marseille.</p>
-
-<p>— Madame la comtesse, je suis enrhumée et
-forcée de garder mon chapeau sur ma tête.</p>
-
-<p>— Vous le quitterez du moins pour servir à
-table, j’espère ? lui fut-il répondu avec un sourire.</p>
-
-<p>— Si c’est une obligation, Madame la comtesse,
-je ne saurais y souscrire, dit Arlette,
-hautaine, je suis entrée ici pour faire un service
-au sujet duquel on n’a aucune observation
-à me faire, car je suis au courant. Pour ce qui
-est de servir à table, je le ferai volontiers
-aujourd’hui, par complaisance, mais avec mon
-chapeau si le soin de ma santé me l’impose.</p>
-
-<p>— J’aime à voir la fierté de votre âme, dit
-gravement la comtesse.</p>
-
-<p>Arlette se rengorgea — et sortit avec l’allure
-d’une amazone victorieuse.</p>
-
-<p>Monseigneur de Fréjus et Toulon fut, par
-précaution, informé des prétentions de Mlle Arlette,
-dont le chapeau empanaché tournait
-autour de la table comme un gigantesque papillon
-en délire. Personne ne pouvait s’empêcher
-de regarder la donzelle. Elle se croyait admirée, — et,
-distraite par tant de regards flatteurs, elle
-renversait minutieusement un peu de toutes
-les sauces à la droite de chacun des convives.</p>
-
-<p>Huit jours après, Arlette, remerciée sous un
-prétexte, n’était plus lingère au château.</p>
-
-<p>— Tu comprends, disait-elle à Victorin, je
-leur ai fait comprendre ma liberté ; et les nobles
-n’aiment pas ça.</p>
-
-<p>Et, un jour, comme elle répétait, pour la
-vingtième fois, à Victorin, cette histoire et cette
-conclusion, en présence de maître Augias :</p>
-
-<p>— Ma pauvre fille, lui dit le vieil instituteur,
-que vois-tu d’avilissant dans la profession, bien
-comprise, de domestique ? Bien compris par le
-maître et par le serviteur, ce métier — car c’est
-un métier comme un autre — est un des plus
-honorables. La maison bien ordonnée est une
-réduction de la société. Chacun de nous ne
-peut pas tout faire. Le chef d’une maison importante,
-d’une famille nombreuse a besoin
-d’être aidé afin de pouvoir accomplir au dehors
-sa part du travail social. Je ne parle pas des
-jouisseurs riches et oisifs qui ne valent pas
-mieux que toi. Mais le maître qui travaille est
-soutenu par ses serviteurs qui lui permettent
-de donner son temps, hors de sa maison,
-à son industrie, ou à ses malades ou à son
-bureau. Et, sans qu’il soit nécessaire de prononcer
-de grands mots, la femme de chambre
-qui, modestement, balaie et frotte chez lui, se
-trouve prêter une aide indirecte, mais incontestable,
-à des travaux supérieurs, nécessaires à
-tous et dont elle est incapable.</p>
-
-<p>Arlette pensait : — Cause toujours…</p>
-
-<p>Elle aimait beaucoup cette locution.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">XV<br />
-LE MUSEAU DE VENDANGE</h2>
-
-
-<p>Les Revertégat possédaient, dans la plaine,
-en bordure de la route, entre les Mayons et
-Gonfaron, plusieurs hectares de vignes bien
-exposés sur une pente au midi.</p>
-
-<p>On vendangeait chez eux depuis quelques
-jours, et il était nécessaire de terminer la vendange
-le lendemain soir, à cause des menaces
-de pluie, lorsque trois des vendangeurs déclarèrent
-ne pouvoir continuer le travail.</p>
-
-<p>Jusqu’à ce jour-là, les Revertégat, d’accord
-avec les Bouziane, avaient évité d’employer,
-parmi les travailleurs, la petite Arlette. Le père
-Revertégat, en personne, les avait choisis.
-Mais, quand il se vit privé tout à coup de trois
-de ses vendangeurs, effrayé qu’il était par la
-précoce menace des grosses pluies de la Saint-Michel,
-il chargea le garçon de ferme, Mïus, de
-trouver des remplaçants.</p>
-
-<p>— Ce ne sera pas commode, maître. Tout le
-monde, des Mayons, a mis en même temps les
-vendanges en train. Il faudra que j’aille chez
-vingt personnes avant d’en trouver une seule
-qui soit libre.</p>
-
-<p>Le père Revertégat examina attentivement
-l’horizon.</p>
-
-<p>— C’est du vent d’Est, dit-il ; je ne serais pas
-étonné si nous attrapions un poulpe dès ce soir
-(c’est-à-dire, si nous étions mouillés comme à
-la pêche aux poulpes). Et, si ça commence, ça
-n’est pas près d’être fini. Nous avons vendangé
-trop tard ; saint Michel se fâche.</p>
-
-<p>— Et alors, maître, dit Mïus, chez qui faut-il
-aller d’abord ?</p>
-
-<p>— Nous n’avons pas le choix. Prends le diable
-si tu veux, mais sauvons ce qui reste aux
-souches, et tâche de trouver plutôt quatre travailleurs
-que trois.</p>
-
-<p>— Peuh ! dit Mïus, si une bonne pluie gonflait
-encore un peu les grappes, ce serait tout profit.</p>
-
-<p>— Bon ! dit Revertégat ; mais si, pendant
-trois semaines, comme c’est arrivé des fois,
-toutes les fontaines d’en haut s’ouvraient
-ensemble, adieu vendanges ! Tout ce beau raisin
-serait perdu.</p>
-
-<p>Et il promenait un regard inquiet sur le vaste
-champ de vignes, où bourdonnait la joyeuse
-équipe de quinze vendangeurs.</p>
-
-<p>Il se retourna vers Mïus :</p>
-
-<p>— Allons, ne perds pas de temps. Finis la
-journée, et puis tu iras.</p>
-
-<p>— C’est convenu, maître.</p>
-
-<p>Mïus se promit bien d’engager Arlette avant
-tout autre. Et voilà pourquoi, le lendemain,
-Arlette, au grand mécontentement de Martine,
-vint chez les Revertégat, se joindre aux vendangeurs ;
-mais, bien entendu, elle n’arriva
-point des premières, par habitude de paresse.</p>
-
-<p>Le travail de Victorin consistait à porter les
-cornudes pleines, jusqu’à la cuve bâtie à l’intérieur
-de la ferme. Il attrapait par une corne,
-avec l’aide d’un camarade, la cornude débordante
-de raisins gonflés et saignants ; à eux
-deux, ils l’enlevaient à la hauteur de l’épaule
-gauche, où l’attendait le coussinet maculé du
-sang de la vigne. Et bientôt, Victorin, gagnant
-la ferme, s’éloignait, la main gauche à la
-hanche, la main droite retenant par-dessus sa
-tête la cornude inclinée. Il allait, ceint de la
-taïole, chemise ouverte, le cou nu, la poitrine
-au vent, d’une marche balancée, harmonieuse.</p>
-
-<p>Dans la haute cuve, bientôt pleine, Mïus dansait,
-la tête touchant presque au plafond du
-cellier et se tenant d’une main à la corde qui
-s’accroche à la poutre.</p>
-
-<p>Victorin n’avait pas vu avec grand plaisir
-l’arrivée d’Arlette, inattendue pour lui. Tout
-déterminé qu’il fût à l’épouser malgré sa
-famille, le gaillard se jugeait en droit, n’étant
-pas marié encore, de jouir en paix tout un jour
-des gentillesses de Martine et des libertés que
-garçons et filles se croient permises durant la
-vendange, qui est le temps de faire la moustouïre
-(oindre ou barbouiller de moust le visage
-des vendangeuses ; survivance du temps des
-bacchantes).</p>
-
-<p>Il est d’usage que, lorsqu’une vendangeuse
-oublie une grappe à la souche, le garçon qui
-s’en aperçoit cueille la grappe pour l’écraser
-joyeusement sur le visage de la coupable, qu’en
-même temps, il essuie avec des baisers. Doux
-châtiment, que peu d’entre elles veulent éviter
-et que recherchent plus d’une.</p>
-
-<p>En attendant de provoquer à la moustouïre
-quelqu’un des jeunes vendangeurs, Arlette
-répondait par des haussements d’épaules et des
-mines pincées aux galégeades qui l’avaient
-accueillie dès son arrivée, et qui la poursuivaient
-encore. Ou bien, parfois, elle feignait de
-ne rien entendre.</p>
-
-<p>— C’est dommage que le temps menace.
-S’il faisait tant soit peu soleil, nous l’aurions
-vue avec « l’ombrette ».</p>
-
-<p>— Elle n’était pas si fière quand elle était
-encore dans les brayes de son père, qu’il était
-toujours déguenillé.</p>
-
-<p>— Tais-toi, qu’elle va t’entendre. On peut
-pas lui lever d’être hardie. Elle t’arracherait les
-yeux.</p>
-
-<p>— Moi, disait une fille, je suis contente
-qu’elle n’en soit pas, du pays. On devrait travailler
-à la faire partir.</p>
-
-<p>— Ah vaï ! elle partira bien d’elle-même,
-avec tant de nigauds qui ne demandent qu’à
-l’enlever.</p>
-
-<p>Les galégeades directes qu’on lui avait lancées
-d’abord l’ayant trouvée insensible en apparence,
-s’étaient résolues en médisances chuchotées.</p>
-
-<p>Comme si elle eût voulu braver les hostilités
-qu’elle sentait autour d’elle, Arlette tira de sa
-poche, et se mit en devoir d’enfiler, une paire
-de vieux gants.</p>
-
-<p>— Té vé ! Arlette qui a peur de s’abîmer les
-mains !</p>
-
-<p>— Eh ! la gavotte ! Tu veux te faire passer
-pour la marquise des Mayons, alors ?</p>
-
-<p>Ces derniers mots avaient été jetés avec
-mépris par un jeune Mayonnais aux larges
-épaules.</p>
-
-<p>— Est-ce que je ne suis pas libre de moi-même ?
-dit Arlette. C’est joli, pour un gros garçon
-comme toi, Toinet, d’être insolent avec les
-filles ! C’est lâche.</p>
-
-<p>Victorin arrivait. Il posa devant Arlette sa
-cornude vide :</p>
-
-<p>— Je ne sais pas à qui de vous elle parle,
-mes hommes, cria-t-il, mais elle a raison dans
-ce qu’elle vient de dire, vous en conviendrez.
-Et puis, le premier qui lui manque de respect,
-celui-là aura affaire à moi. Travaillez, que nous
-n’avons pas de temps à perdre.</p>
-
-<p>Il avait posé à terre sa cornude vide. Il se
-mit sur l’épaule une des cornudes pleines et
-s’en alla.</p>
-
-<p>Martine était parmi les travailleurs ; mais
-comme la présence d’Arlette, imposée par les
-circonstances, lui était déplaisante, elle s’arrangeait
-pour devancer de quelques pas les autres
-vendangeurs, et, ainsi, se tenait à l’écart sans
-affectation. Elle était la fille du maître, et ce
-zèle de sa part semblait très naturel. Tout le
-pays devinait pourtant la nature des sentiments
-qu’inspirait Arlette aux Bouziane et aux Revertégat.
-Et la vaillante petite population des
-Mayons, si industrieuse, et qui sait le prix du
-travail et des biens qui en sont la récompense,
-approuvait les deux vieilles familles enracinées
-dans leurs traditions. On se réjouissait de
-pouvoir dire d’Arlette : « Elle n’est pas d’ici ».
-Quelque chose avait transpiré, çà et là, des
-amours de Victorin et des résistances du père.</p>
-
-<p>On aimait Martine ; on trouvait qu’avec Victorin,
-celle-là, oui, ferait un beau « <i>parèou</i> » ;
-et maître Alessi, un conseiller municipal, était
-allé jusqu’à dire d’Arlette :</p>
-
-<p>— Par malheur, elle ne nous est pas tout
-à fait étrangère ! Mais, à la plus petite faute de
-sa part, je trouverais bien le moyen d’en débarrasser
-le pays.</p>
-
-<p>— Bah ! lui répondit quelqu’un, c’est une
-ambitieuse ; et si Victorin ne l’épouse pas, elle
-voudra s’en aller à Marseille ou à Paris ; c’est
-bien sûr, son ambition, à elle, comme ç’a été
-celle d’Augustin Augias. Nous sommes, pour ces
-deux-là, un trop petit pays !</p>
-
-<p>Et va de rire.</p>
-
-<p>C’était là, envers Arlette, les sentiments de
-tous, aux Mayons, et c’est ce qui inspirait leurs
-lazzis aux vendangeurs des Revertégat.</p>
-
-<p>Quand Victorin, après avoir parlé en maître,
-se fut éloigné, celui qui avait galégé Arlette « un
-peu trop fort », un grand garçon nommé Toinet,
-vexé d’avoir eu à supporter sans rien dire
-les menaces du jeune Bouziane, se mit à chantonner
-une antique chanson de vendangeurs :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Dedans sa cabane,</div>
-<div class="verse i3">Le pauvre dormait.</div>
-<div class="verse i3">Ni homme ni femme</div>
-<div class="verse i3">Nul ne le voyait.</div>
-</div>
-
-<p>Les vendangeurs, hommes et femmes, que la
-cueillette courbait vers les pampres touffus
-qu’il fallait écarter pour voir la grappe, se relevèrent
-en entendant les vieux couplets. Dans
-les longues allées de vignes verdoyantes, les
-étoffes, jupes ou corsages, mettaient de joyeuses
-notes, rouges, bleues ; et, çà et là, éclataient
-les scintillements dorés des chapeaux de paille,
-car le soleil avait reparu. Toinet chantait. Les
-autres écoutaient…</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Lui prend mal de tête,</div>
-<div class="verse i3">Un grand mal au cœur ;</div>
-<div class="verse i3">N’était pas le fiasque</div>
-<div class="verse i3">Il serait bien mort.</div>
-
-<div class="verse i3 stanza">Oh ! voisins, voisines,</div>
-<div class="verse i3">Levez-vous matin ;</div>
-<div class="verse i3">Et plantez des souches</div>
-<div class="verse i3">Pour avoir du vin.</div>
-</div>
-
-<p>Et tous en chœur, chantant et riant :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Planterons des souches,</div>
-<div class="verse i3">Marcottes ferons,</div>
-<div class="verse i3">Les hommes, les femmes</div>
-<div class="verse i3">Tout pur le boiront.</div>
-</div>
-
-<p>Et tous de crier :</p>
-
-<p>— Bravo, Toinet !</p>
-
-<p>— Tu ne chantes pas, Arlette ? cria Toinet
-content de son succès et enhardi par l’approbation
-unanime. A quoi penses-tu donc, petite ?
-Elle a des distractions, voyez, à moins qu’elle
-le fasse exprès de laisser derrière elle au moins
-trois grappes à une souche ! C’est pour te faire
-embrasser, mâtine ? Eh bien, ce sera par moi,
-que tu le veuilles ou non ! Les raisins laissés à
-la souche, c’est l’escavène à l’hameçon, le
-piège d’amour, friponne ! Attends-moi, j’arrive !</p>
-
-<p>Il s’élançait. On riait. Arlette, qui sentait
-en ce garçon un ennemi véritable, voulut le
-fuir. La moustouïre est, à l’ordinaire, lutte
-d’amour ; elle allait être, ici, sous son apparence
-d’amoureuse gaieté, une lutte haineuse. Toinet
-avait arrêté Arlette par sa jupe, qui craqua.</p>
-
-<p>— Laisse-moi, Toinet, cria-t-elle, que tu m’as
-toute déchirée.</p>
-
-<p>Alors, par la taille il la saisit, et la maintint
-tout contre lui.</p>
-
-<p>— Ne te lamente pas pour cette déchirure.
-Nous savons bien que tu aurais honte de
-paraître, comme nous, à ton arrivée ici, en habit
-de travail… Tu arrives toute pimparée, afin de
-plaire en route aux darnagas que tu pourrais
-rencontrer, et tu vas tout de suite changer de
-robe dans le cellier, hein ? Et là, peut-être,
-Mïus, tant qu’il veut, t’embrasse. Eh bien ! c’est
-à mon tour ! La moustouïre est un droit du vendangeur !
-Tiens-toi bien, Arlette, que la pénitence
-est douce !</p>
-
-<p>Il avait, dans sa main droite, un grapillon de
-raisin rouge ; de la gauche, il tenait sa victime
-qui se défendait, criante et griffante ; et Toinet,
-ayant écrasé le raisin juteux sur le visage irrité,
-cherchait maintenant à y planter un baiser. Sur
-la joue blanche, le jus ruisselant de la vigne
-semblait jaillir d’une blessure. Et sa joue, à lui,
-tout de bon égratignée par la fille, saignait.</p>
-
-<p>— Allons, c’est assez, Toinet ! cria Martine
-accourue. Lâche-la, et reprends ton travail, que
-tu n’aurais pas dû quitter.</p>
-
-<p>Toinet n’obéissait pas. Il venait cependant
-d’apercevoir Victorin ; mais le démon des
-batailles, l’amour-propre, sans doute aussi une
-émotion de jeunesse, toute puissante, éveillée
-au contact de sa jolie adversaire, l’exaltaient.
-Au jeu de la moustouïre, le vendangeur est
-déclaré vaincu si, après avoir barbouillé de jus
-le visage de la vendangeuse, il n’est pas parvenu
-à l’effleurer des lèvres. Arlette s’était
-triomphalement défendue, quand Victorin arriva
-sur le couple enlacé :</p>
-
-<p>— Lâche-la, Toinet !</p>
-
-<p>Toinet abandonna Arlette pour se tourner
-vers Victorin.</p>
-
-<p>— Tu sais bien que, de toi, je ne ferais
-qu’une bouchée, dit Victorin.</p>
-
-<p>— A savoir, gronda sourdement Toinet.</p>
-
-<p>— Écoute, dit Victorin ; je comprends qu’aux
-jours de vendanges bien des choses sont permises,
-et qu’on peut, ces jours-là, embrasser
-malgré elles les oublieuses ; mais pas lorsque,
-d’abord, on les a insultées (il devinait en Toinet
-l’ennemi secret de tout à l’heure). Eh bien,
-je ne veux pas faire le méchant, mais te prouver
-seulement que tu n’es pas le plus fort.
-Donne-moi tes bras, nous allons nous mesurer
-nos forces.</p>
-
-<p>L’autre les tendit, à poings fermés, d’un air
-arrogant, comme sûr de les libérer quand il lui
-plairait de l’étreinte menaçante.</p>
-
-<p>— Ne le tourmente pas, Victorin, murmura
-Arlette, prudente.</p>
-
-<p>Victorin ne répondit rien. Il tenait les poignets
-de Toinet dans l’étau de ses mains ; il lui
-maintenait, verticaux et rigides, les deux bras
-le long du corps. Toinet essayait de vaines saccades.
-Réduit à l’impuissance, il pâlissait :</p>
-
-<p>— Lâche-moi maintenant, dit-il tout à coup.
-Je ne joue plus.</p>
-
-<p>Victorin l’ayant lâché, Toinet recula comme
-pressé de lui échapper définitivement ; mais,
-en réalité, pour prendre du champ, et il revint
-à toute vitesse sur son adversaire pour l’empoigner
-à la gorge. Mais Victorin, qui avait, pour la
-défense, ramené contre la poitrine son poing
-fermé, le détendit brusquement. Et ce poing,
-ainsi lancé, frappa en pleine poitrine Toinet,
-qui tomba en arrière, renversant une cornude,
-dont, en roulant, il écrasa les raisins éparpillés.</p>
-
-<p>Tous les vendangeurs éclatèrent de rire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16">XVI<br />
-ARLETTE ET MARTINE</h2>
-
-
-<p>Lorsque, après cette scène, à la fin de la
-journée, Arlette entra au cellier pour y prendre
-ses hardes de demoiselle, elle y trouva, avec
-Victorin, le père Revertégat occupé depuis le
-matin au nettoyage des barriques. Le vieux
-paysan, qui venait de terminer son travail pour
-ce jour-là, allait sortir, au moment où elle paraissait
-devant la porte.</p>
-
-<p>Maître Revertégat comprit que Victorin était
-venu attendre Arlette, là, dans ce réduit toujours
-obscur, où pénétrait encore, par un étroit
-fenestron, le dernier rayon du jour. Mais le
-père de Martine était bien trop fier pour paraître
-se soucier des rendez-vous que pouvait avoir le
-jeune homme avec toute autre que sa fille, et il
-s’éloigna.</p>
-
-<p>A peine entrée, l’Arlette astucieuse, intrigante,
-satisfaite de pouvoir utiliser pour une expansion
-excessive la reconnaissance qu’elle était
-censée avoir, se jeta furieusement au cou de
-Victorin, et, se pressant contre sa poitrine :</p>
-
-<p>— Comme tu es fort et courageux, mon beau
-promis ! s’écria-t-elle.</p>
-
-<p>— Peuh ! dit Victorin, il avait besoin d’une
-leçon, ce Toinet. Il ne te dira plus rien, sois
-tranquille.</p>
-
-<p>— Je suis contente, dit-elle. D’avoir été si
-bien défendue devant tout le monde, il me
-semble déjà que je suis ta femme.</p>
-
-<p>Mais pour avoir été discret en personne, le
-père Revertégat n’en avait pas moins le désir
-d’interrompre par un intermédiaire le tête-à-tête ;
-et, d’un ton négligent, il avait ordonné à
-Mïus d’aller fermer le cellier. Mïus entra, d’abord
-sans voir Arlette et Victorin. Puis tout à
-coup :</p>
-
-<p>— Pardon, excuse, si je vous dérange ; mais
-j’ai reçu ordre de venir fermer la porte.</p>
-
-<p>— Oh ! dit Arlette, pas avant que j’aie changé
-de vêtements. Donne-moi un moment, Mïus,
-et laissez-moi tous les deux.</p>
-
-<p>Les deux jeunes hommes sortirent ; et, maîtrisant
-avec peine un mouvement de rage intérieure,
-le jaloux Mïus dit à Victorin :</p>
-
-<p>— Je ne suis qu’au garçon de ferme, et vous
-êtes, vous, monsieur Victorin, le fils d’un gros
-riche qui a beaucoup de terre, et je vous respecte
-comme il se doit. Mais dans l’occasion
-que voilà, je dois aussi vous dire que je suis
-l’ami d’Arlette et un meilleur ami que vous,
-pourquoi vous finirez, c’est sûr, par ne pas
-l’épouser, à cause de vos parents qui ne veulent
-pas d’elle. Alors ce n’est pas bien de venir
-comme ça lui parler en cachette pour la
-détourner de moi, sans avantage pour vous.</p>
-
-<p>A son tour, Victorin sentit une piqûre de
-jalousie.</p>
-
-<p>Arlette, en ce moment précis, sortait du
-cellier.</p>
-
-<p>— Arlette, dit Victorin, je vais t’accompagner
-un bout de chemin ; j’ai à te parler.</p>
-
-<p>Et, sans même regarder le valet de ferme :</p>
-
-<p>— Toi, Marius, fais ce qu’on t’a commandé,
-et laisse-moi tranquille.</p>
-
-<p>Il s’éloigna avec Arlette.</p>
-
-<p>— Arlette, lui dit-il, sois franche. Est-ce
-vrai ce que dit Mïus, que vous vous parlez ?
-Qu’il voudrait t’épouser ? Que tu ne le décourages
-pas ? Est-ce que, par hasard, tu chasses
-deux lièvres à la fois ?</p>
-
-<p>Arlette sentit tout le péril de la situation.
-Elle était assez astucieuse pour savoir le prix
-qu’on attache à la sincérité et comment les
-plus dissimulés peuvent s’en servir à l’occasion.</p>
-
-<p>— Victorin, dit-elle en regardant le jeune
-homme droit dans les yeux, Marius est un
-honnête garçon. C’est vrai qu’il m’aime et qu’il
-ne me déplaît pas. Pourquoi le ferais-je souffrir
-avant d’être bien sûre que tu ne céderas
-pas devant les ordres de tes père et mère ? Je
-n’encourage pas Marius, comme tu le dis ; mais
-peut-on reprocher à une pauvre fille d’accepter
-l’idée d’avoir un honnête défenseur pour le
-jour où elle serait abandonnée ?</p>
-
-<p>Victorin eut un moment d’hésitation, puis :</p>
-
-<p>— Tu es une brave fille, Arlette ; c’est bien
-répondu. J’aime ta franchise. A se revoir !</p>
-
-<p>Il alla vers la ferme, pour ne pas quitter les
-Revertégat sans leur donner le bonsoir.</p>
-
-<p>Dans la salle basse de la ferme, Martine,
-assise, était seule. Quand il entra :</p>
-
-<p>— Je suis là que je me pose un peu, dit-elle
-avec sa belle placidité ordinaire.</p>
-
-<p>Lui, alors :</p>
-
-<p>— Martine, dit-il, je crains de t’avoir ennuyée
-un peu aujourd’hui, en défendant Arlette comme
-je l’ai fait, et pas seulement en paroles.</p>
-
-<p>Il devinait bien maintenant que Martine avait
-du vrai amour pour lui et qu’elle avait dû
-souffrir, au moins un peu, de le voir si prompt
-et si ardent à défendre sa rivale ; mais il n’aurait
-pas dû se montrer si perspicace, puisque
-Martine ne voulait pas être devinée. Le rustique
-orgueil de Martine maintint à la vaillante
-fille un air de calme indifférence.</p>
-
-<p>— Est-ce que tu t’imagines, mon pauvre
-Victorin, que je lutterais avec elle à qui, d’elle
-ou de moi, gagnerait la première le cœur d’un
-jeune homme capable de la comparer à moi ?
-Non, mon bel ami, rassure-toi. Vous pouvez
-vous caligner sous mes yeux sans me faire
-peine, péchère ! Cependant, laisse-moi te dire
-qu’Arlette n’est pas une femme pour toi. Tes
-parents ont cent fois raison de te la déconseiller.
-Prends-en une autre ; pas moi, non, mais une
-autre dans mon genre pour l’honnêteté et le
-courage. C’est facile à comprendre que, lorsqu’on
-a une maison établie, et ancienne, et que
-tout le monde respecte, comme celle des Bouziane,
-on ne veut pas que les rats s’y mettent.
-Ton Arlette, c’est une souris. Tu dois bien voir
-que je te parle pour la vérité, et parce que j’ai
-pour toi la bonne amitié qu’on a pour un
-frère.</p>
-
-<p>Les Revertégat entraient. Victorin, qui écoutait
-Martine d’un air décontenancé, fut heureux
-de la diversion ; il dit vivement :</p>
-
-<p>— Je n’ai pas voulu vous quitter, ce dernier
-jour de vendange, sans vous dire au revoir.</p>
-
-<p>— Au revoir donc, fit Revertégat.</p>
-
-<p>— Bien des compliments chez toi, dit la mère.</p>
-
-<p>— Bonsoir, Martine. Bon appétit à tous.</p>
-
-<p>Et Victorin sortit.</p>
-
-<p>La lutte pour Arlette, entre Toinet et Victorin,
-n’avait rien appris de nouveau à Martine ; mais,
-en dramatisant sous ses yeux l’amour que
-Victorin donnait à une autre, cette scène de
-violence avait, pour la première fois, mis en elle
-une douleur de jalousie, muette, profonde.</p>
-
-<p>Martine souffrait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17">XVII<br />
-ARNET SE CONFESSE</h2>
-
-
-<p>Arnet, aux premières bécasses, autant dire à
-la Toussaint, en revenant de la chasse, passa par
-la ferme des Bouziane. C’était aux approches de
-midi. Le père Bouziane arrivait chez lui pour
-dîner.</p>
-
-<p>— Salut, dit Arnet. Tout va bien ici ?</p>
-
-<p>— Bonjour, Arnet. Tout va bien ; sauf le
-grand-père qui ne nous veut plus connaître. Il
-rêve et rumine, les yeux ouverts. Et ne s’éveille
-de ses songeries que pour manger sans rien
-dire.</p>
-
-<p>— C’est l’âge qui veut ça. Il approche des
-cent ans, hé ?</p>
-
-<p>— Il en approche, pour sûr.</p>
-
-<p>— Et Victorin, qu’en faisons-nous ?</p>
-
-<p>— Victorin ?… Mais, d’abord, Arnet, avez-vous
-soif ou faim ? La femme prépare la table…
-A votre service, Arnet, si vous voulez faire
-comme moi ? Et même, vous m’obligerez, parce
-que Victorin ne rentrera que ce soir (il travaille
-chez les Revertégat) et j’ai à vous parler.</p>
-
-<p>— En ce cas, maître Bouziane, si c’est pour
-vous obliger, volontiers je m’assieds à votre
-table. — Et, tenez, je vous apportais deux
-bécasses. Les voici. C’est les premières. A vous
-l’étrenne. Ce n’est pas pour me flatter, mais c’est
-un cadeau de roi ; et c’est même mieux, vu que
-la bécasse est un gibier libre. Les rois n’en peuvent
-pas mettre dans leurs forêts entourées de
-murailles. Ils peuvent y mettre des faisans, des
-perdigaux, des cerfs et des veaux, s’ils veulent, — mais
-des bécasses, nanni, moussu ! Elles savent
-dire non, ces dames ! Je n’ai jamais compris
-pourquoi on appelle bécasses les personnes
-un peu bêtes ; ce gibier-là est des plus
-intelligents, puisqu’il se maintient libre ! Et
-toutes les ruses compliquées que ça vous a ! On
-n’en finirait point de raconter des histoires de
-bécasses intelligentes ! Il est bien vrai que leur
-nez un peu long leur donne figure de bêtes,
-mais, au-dedans d’elles, si on peut dire qu’elles
-ont du nez, c’est dans le sens de malice. Voilà.</p>
-
-<p>— Merci du cadeau, Arnet ; mais la table est
-prête, dit misé Bouziane.</p>
-
-<p>Les deux hommes se mirent en devoir de
-faire honneur au bœuf en daube. Quand leur
-appétit fut calmé :</p>
-
-<p>— Et alors ? questionna Arnet.</p>
-
-<p>— Et alors, ami Arnet, vous avez su, je
-pense, comment, pour venger Arlette d’une
-plaisanterie pas méchante et méritée, notre Victorin,
-le dernier jour des vendanges chez les
-Revertégat, s’est battu avec Toinet ? Autant dire
-que, en se comportant de la manière, il a fait
-savoir à tout le monde qu’il prenait Arlette sous
-sa protection comme un fiancé.</p>
-
-<p>— Un fiancé, c’est trop dire, fit Arnet. On
-peut défendre une fille, et ne pas être décidé à
-l’épouser. C’est ce que je répète à tout le
-monde.</p>
-
-<p>— Et je vous en remercie, Arnet. Vous êtes
-homme de bon sens. Mais, depuis ce temps-là,
-Victorin se montre souvent avec cette Arlette.
-A la maison, il parlait peu autrefois, n’étant pas
-plus bavard que moi, mais enfin il disait quelque
-chose. Maintenant il ne prononce plus une
-seule parole en quinze jours. Il boude. Il désole
-sa mère par son air d’entêtement. Son parti est
-pris, c’est clair. Une lettre de cette Arlette est
-arrivée ici, adressée à Bouziane. Elle avait oublié
-d’écrire le prénom sur la lettre ! Figurez-vous,
-Arnet, la rusée fille doit partir pour Marseille,
-où on lui a procuré une place de modiste,
-à ce qu’elle dit. Paraît qu’elle a des amis
-à Marseille.</p>
-
-<p>— Oui, elle a Augustin ! fit Arnet, qui alluma
-sa pipe.</p>
-
-<p>— Ses amis, reprit Bouziane, lui proposent,
-à ce qu’elle raconte, une place pour Victorin.
-Il irait comme gardien d’un château. Il pourrait
-habiter avec elle la maison de garde, dans
-un jardin, pas loin du château. Rien à faire,
-dit Arlette, comme si c’était là ce qui convient
-à un homme jeune et vigoureux ! habiter une
-niche à l’entrée d’un beau jardin, au Prado !
-Rien à faire ! être portier, à ne rien faire !
-vivre dans une ville, quand on peut travailler
-en paysan sur son propre bien ! quand on pourrait
-se dire maître à son bord, comme un capitaine
-de bateau ! Abandonner une maison comme
-la nôtre, les bois, les champs, les vignes ! et
-laisser les deux vieux, qui vous ont préparé un
-si bel héritage, crever tout seuls ! et tout ça pour
-épouser une fille de rien ! ah ! misère de moi !</p>
-
-<p>La mère Bouziane, debout, écoutait tristement
-et hochait la tête.</p>
-
-<p>La colère montait avec le sang au cerveau de
-Bouziane. Il donna sur la table un grand coup
-de poing, qui fit sursauter les plats et les
-verres.</p>
-
-<p>— Si je la tenais, cette gueuse, je crois que,
-de mes mains, je l’étranglerais. Ah ! l’imbécile !…
-Arnet, poursuivit-il, il faut lui parler
-une dernière fois, à notre fils ; parlez-lui, vous
-et maître Augias, une fois dernière ; essayez de
-lui montrer sa sottise et notre peine ; quoique
-notre peine, ça lui soit égal, mais montrez-lui
-sa sottise ; et qu’il va faire son malheur.</p>
-
-<p>— Je lui parlerai, maître Bouziane, et je lui
-dirai ce que je pense ; et maître Augias aussi
-lui parlera une fois encore. Pour ce qui est de
-moi, voyez-vous, je lui parlerai d’autant mieux
-que, entre nous, je n’ai pas, pour mon compte,
-suivi la meilleure route. Raison de plus pour
-que je sache par où le diable nous attrape, et
-ce qu’il en coûte de se laisser attraper par le
-diable. Il y a souvent plus de sagesse utile dans
-la tête d’un fou rendu sage par le temps et
-l’expérience, que dans celle d’un saint qui n’a
-jamais vu le monde que par un trou ! C’est pourquoi
-je sais ce qu’il faut dire à Victorin, bonnes
-gens ; et, vous pouvez y compter, je le dirai.</p>
-
-<p>— Merci, mon brave Arnet, dirent ensemble
-le père et la mère Bouziane.</p>
-
-<p>Satisfaite de la promesse d’Arnet, la brave
-femme s’assit et se mit à manger, sur un coin de
-la table où les deux hommes prenaient le café,
-en fumant tous deux.</p>
-
-<p>— Ne dites pas du mal de vous-même, fit
-Bouziane calmé. Le cœur vous commande toujours,
-vous, Arnet ; et quand c’est ainsi, le reste
-se pardonne aisément.</p>
-
-<p>— Je ne dis pas trop de mal de moi, fit
-Arnet, mais j’en dois dire un peu, pour être
-juste. Je n’étais pas bête en mon temps, et j’avais
-de bons bras. Si j’avais voulu faire le paysan,
-sous les ordres de mon père qui avait un
-peu de bien, j’aurais pu, comme beaucoup
-d’autres, devenir un peu riche, assez pour être
-tout à fait libre ; mais non, j’aimais faire courir
-les pèlerins et les sangliers… J’aimais la chasse ;
-et la chasse, c’est une passion qui fait tout oublier.
-Tous ceux qui savent ce que c’est vous
-diront comme moi. J’aurais pu épouser une
-bonne fille, travailleuse, qui m’aurait aidé de
-ses bras, dans les travaux de la campagne. Je
-préférai épouser une institutrice révoquée,
-dont les chapeaux et les robes de ville flattaient
-ma bêtise. Et pour elle, après avoir gaspillé
-assez d’argent, je vendis ce qui me restait
-du bien de mon père. Dieu la reçoive en son
-paradis, ma pauvre femme ! Elle n’était pas
-sotte, mais elle avait mauvais gouvernement.
-Elle a bien fait de mourir. Et, maintenant, je
-n’arrive plus à payer le petit loyer de ma cabane ;
-voilà la punition de mon genre de vie.
-Avec le gibier, je peux vivre encore, oui, mais
-c’est tout juste. Je suis trop fier pour demander
-du secours à droite et à gauche : et j’ai refusé,
-par fierté, des offres bien charitables. Voilà
-l’exemple que je peux offrir à votre fils, maître
-Bouziane.</p>
-
-<p>— De ce brave Arnet ! fit misé Bouziane.</p>
-
-<p>— Et puis, voyez-vous, je sais bien, et ça
-m’est pénible, que je ne suis pas dans la règle
-des règlements ! Tenez, poursuivit-il ingénûment ;
-cet homme connu, dont nous avons eu
-la fête aux Mayons, M. Jean d’Auriol, en ces
-dernières années, m’a su faire beaucoup de
-bien, et, pour me forcer à accepter ses bonnes
-manières, il m’a dit des choses telles que je ne
-pouvais pas lui refuser : il m’a annoncé qu’il
-mettrait mes histoires dans des livres, et que
-mes histoires, donc, avaient une valeur, et qu’il
-voulait que j’en touche le prix pour ma part. Et
-c’est vrai que je lui en ai conté quelques-unes
-qui avaient de la valeur. Eh bien, c’était un
-crève-cœur pour moi de ne pas pouvoir récompenser,
-à mon tour, un homme comme ça ! Je
-ne pouvais pas lui envoyer mon gibier, vu que
-c’est la vente du gibier qui me fait vivre. Alors,
-un jour, j’ai pensé à lui faire un cadeau de
-belles châtaignes…</p>
-
-<p>Ici Arnet soupira profondément.</p>
-
-<p>— Mais je n’en avais pas, poursuivit-il, d’un
-ton d’extraordinaire ingénuité. J’ai donc été
-forcé d’en ramasser un panier dans la forêt,
-pas loin de ma cabane. Mais elle n’est pas à moi,
-cette forêt, maître Bouziane. J’ai choisi, une par
-une, les plus recommandables que j’ai pu rencontrer,
-en les cherchant avec beaucoup d’attention ;
-mais ça m’était pénible de me dire qu’elles
-n’étaient pas à moi ; pas plus à moi que le gibier,
-quand je chasse dans les bois du marquis
-de Colbert. Je suis forcé, pour me pardonner,
-de me dire que les écureuils et les sangliers en
-mangent une grosse part, des châtaignes ; et
-que je défends, moi, les récoltes en tuant des
-sangliers et des écureuils. Alors, je peux bien
-en prendre un panier pour faire un cadeau,
-n’est-ce pas ? Ce n’est pas pour moi, c’est pour
-être convenable.</p>
-
-<p>Toute l’habituelle gravité de maître Bouziane,
-et même sa tristesse au sujet de son fils,
-ne tinrent pas devant cette confession ambiguë
-d’un maraudeur.</p>
-
-<p>— Arnet, dit-il, je vous connais pour un
-franc galégeur. En ce moment, je devine que
-vous vous amusez de nous. De deux choses
-l’une : ou bien vous n’avez pas volé ces châtaignes,
-et vous inventez votre histoire à la manière
-des avocats du diable, qui noircissent l’un
-pour que l’autre paraisse blanc — ou bien…</p>
-
-<p>Il s’arrêta et regarda Arnet d’un œil pénétrant.
-Toutes les rides d’Arnet faisaient de son
-vieux visage un soleil de malice. Il cligna de
-l’œil. Misé Bouziane elle-même ne put s’empêcher
-de sourire.</p>
-
-<p>— … Ou bien, reprit Bouziane, c’est à moi
-que vous les avez prises, ces belles châtaignes ?</p>
-
-<p>— Ce qui fait, dit Arnet, en riant, que me
-voilà tout pardonné.</p>
-
-<p>— Arnet, dit Bouziane, regardez-vous comme
-un écureuil ou un oiseau à qui ma forêt doit
-nourriture.</p>
-
-<p>— C’est ce que je fais, dit Arnet, mais précisément
-comme un écureuil, vu qu’un sanglier
-vous ferait trop de dommage.</p>
-
-<p>— Mais, dit Bouziane, pour être convenable
-jusqu’au bout, il vous a fallu, en expédiant
-mes châtaignes à M. Jean d’Auriol, payer le
-port ?</p>
-
-<p>— Moi ? dit Arnet. Que voulez-vous que je
-paie ? « Avecque » quoi payer ? M. Augias
-m’ayant mis proprement l’adresse sur le vieux
-panier que je m’étais fait prêter, pour ne jamais
-le rendre, me voilà en route vers la gare de
-Gonfaron. Là, j’attends un train de voyageurs.
-Le train s’arrête. A la première portière venue,
-je me présente : « Pardon excuse, madame, ou
-vous, monsieur, je ne vous connais pas, mais
-vous seriez bien aimable tout de même de laisser
-ce petit panier (il était gros, vous savez) au
-chef de gare en passant à Solliès. Il y a l’adresse
-dessus. C’est pour lui, le chef de gare. »
-La personne est étonnée ; je lui passe le panier
-par la portière. Le train siffle. Elle le prend.
-Le chef de gare le reçoit. Il connaît, comme
-tout le monde, le nom de M. Jean d’Auriol. Il
-lui envoie le panier. C’est très commode.</p>
-
-<p>Les Bouziane riaient maintenant sans retenue.</p>
-
-<p>— Enfin, conclut Arnet, si j’ai mis un peu de
-ruse à m’excuser devant vous comme je l’ai fait,
-c’est bien naturel. Je sais bien, dans le fond de
-moi, qu’avec ces châtaignes et autrement, je
-me suis mis souventes fois dans mon tort. Plus
-heureux je serais, si, en ma jeunesse, j’avais
-choisi le chemin battu, au lieu de prendre, à
-travers champs, des sentiers où l’on s’enfangue.
-Voilà, maître Bouziane, ce que je me promets
-de dire à votre fils.</p>
-
-<p>Le lendemain, Arnet, ayant rencontré Victorin,
-lui répéta tout ce qu’il avait dit à son père
-et termina ainsi :</p>
-
-<p>— Vois-tu, Victorin, c’est « un mauvais
-affaire » que tu te prépares à toi-même : tu veux
-épouser une fille qui n’est pas travaillante, et
-qui aime trop à se pimparer. Et puis, je sais,
-comme tout le monde, qu’elle mène plusieurs
-calignaires à la fois.</p>
-
-<p>— Ah ! bon ! je sais aussi cela, dit Victorin,
-dédaigneux de cette accusation. Vous voulez
-parler de Mïus, n’est-ce pas ? Eh bien, elle
-m’en a parlé elle-même.</p>
-
-<p>— Ah ! la finaude ! s’écria Arnet. Elle m’a
-coupé le devant (elle m’a devancé). Mais Marius
-n’est pas le seul, il y a Augustin.</p>
-
-<p>— Oh ! celui-là, fit Victorin, il n’est pas à
-craindre.</p>
-
-<p>— Voilà donc, répliqua Arnet, un chemin
-par lequel je ne peux passer ni te mener où je
-voulais. Je viens de t’expliquer pourquoi tu
-cherches ton malheur ; tu mécontenteras père
-et mère ; et, par ainsi, tu risques de perdre leur
-héritage, c’est-à-dire ton propre bien. De cela,
-ne parlons plus. Reste la question de l’abandon
-du pays, puisque tu comptes le quitter pour
-Marseille, où tu seras le portier d’une villa, à ce
-qu’on dit, au lieu d’être ici le fils de ton père et
-propriétaire d’une bonne terre.</p>
-
-<p>— L’héritage, dit Victorin, ne m’échappera
-pas. A qui voulez-vous qu’il aille ? Ma mère
-m’aimera toujours. Et puis, je ne partirais pas si
-mes parents voulaient me recevoir chez eux
-avec ma femme.</p>
-
-<p>— Cette dernière chose n’arrivera jamais,
-mon beau ; et tu le sais. Quant à te « lever »
-l’héritage, ça, c’est toujours possible quand les
-fils mécontentent les pères. Quand les pères se
-disent qu’après eux leur bien ira, par la volonté
-d’un fils, précisément où eux ne voudraient pas,
-ils deviennent capables de tout. Te voilà averti.
-Et, pour ce qui est de ton départ, dans point de
-cas, il ne te sera bon. Moi, qui ne suis que le
-pauvre Arnet et qui ai marché toute ma vie
-dans les chemins tortus, du moins ai-je choisi
-ceux de mon pays de naissance. Pauvre je suis,
-mais dans les pinèdes qui sentent bon, dans des
-sentes forestières dont je connais chaque tournant
-et chaque roche, et la moindre source à
-l’ombre des châtaigniers auprès de laquelle on
-trouve des fraises et des violettes en leur saison.
-Ah ! mon drôle ! les villes, si tu savais !
-Vas-tu t’imaginer que, pour avoir appris A et B,
-tu y rouleras carrosse ? que tu passeras ta vie à
-boire frais, aux tables des cafés, sur la Canebière ;
-et que, tous les soirs, tu iras t’asseoir
-dans les théâtres de photographies qui remuent !
-Pauvre de moi ! Pour tout ça, il faut des sous
-et beaucoup. Ce qui t’attend, je l’ai vu pour
-d’autres, qui ont préféré un métier dans les
-villes à leur métier de paysan sur leurs terres ;
-je l’ai vu, ce qui t’attend. C’est, au lieu de la
-bastide qui a des mûriers sur le devant et des
-vignes tout alentour, c’est une petite chambre
-sale, avec un plafond que tu toucheras de la tête,
-dans une maison haute de huit étages, dans les
-rues Magnaques de Marseille, où la sentide n’est
-pas celle de la gineste, non ! Rien que l’idée de
-vivre ou de mourir dans ces ordures noires des
-anciennes rues, mon homme, m’aurait ôté le
-goût d’épouser la plus belle fille du monde, s’il
-avait fallu la suivre jusque-là ! Je suis un
-homme de mes bois ; reste l’homme de ta vigne.
-Ici, nous avons les mistralades pour nous
-faire l’air pur ; et, quand je vise une bécasse,
-qui monte en plein ciel du côté où le soleil se
-couche, je dis, comme les Arabes, que la lumière
-du soleil c’est la fortune du pauvre ; elle
-est à moi autant qu’au plus riche, mais pas dans
-les villes. Reste avec nous, <span lang="oc" xml:lang="oc">pitoua</span>, que la bonne
-vie est ici. Laisse la ville à ceux qui en ont
-l’habitude. <span lang="oc" xml:lang="oc">Per naoutré serié mortalo.</span> Elle nous
-serait mortelle, à nous autres.</p>
-
-<p>Victorin écoutait, tête basse. Qu’il y eût beaucoup
-de vérité dans les paroles d’Arnet, il le
-comprenait de reste ; mais l’image d’Arlette lui
-apparaissait, mignonne, coquette, pimparée,
-comme une damerette ; et de voir devant lui,
-Arnet, vieux et sans grâce dans ses habits de
-chasse fatigués, cela ne parvenait pas à effacer,
-en l’esprit de Victorin ni dans son cœur, la
-figure de la jeune fille, gantée, l’ombrelle en
-main, et qui, si gentîment, lui disait : « Vittorein ! »
-avec l’accent distingué des belles dames
-de Paris.</p>
-
-<p>Aï ! Pauvre Vittorin ! <span lang="oc" xml:lang="oc">Coumo ti compreni maou
-endraya !</span> Comme je te comprends en mauvaise
-voie !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18">XVIII<br />
-LA FAMILLE ET L’ÉCOLE</h2>
-
-
-<p>— Avoir honte de ses origines, répétait
-souvent M. Augias, rien n’est plus méprisable.
-C’est un mauvais et absurde sentiment, qui
-gagne le peuple, bien qu’il soit en contradiction
-complète avec l’idée démocratique. Toute société
-s’établit sur la réciprocité des services.
-Chaque métier travaille pour tous. Le mépris
-pour un quelconque de ces métiers utiles à
-tous est un sentiment de riche sans réflexion.
-Il ne faut pas attendre de voir en quoi les
-hommes nous sont utiles pour les aimer, mais
-si on ne les aime pas par charité, ou instinctive
-ou religieuse, il faut apprendre à les aimer
-parce que tous nous aident à vivre. Ce qui
-m’abasourdit, disait M. Augias à M. le curé,
-c’est qu’un homme, qui travaille de ses mains
-et qui se prétend républicain, puisse mépriser
-son propre métier, alors qu’il reproche à l’aristocrate
-orgueilleux de montrer le même dédain.
-Il est tout à fait singulier, lorsqu’il n’y a plus
-d’aristocratie pour mépriser les humbles, que
-des humbles se mettent à rougir de l’humilité
-de leur condition.</p>
-
-<p>Le curé, souriant, approuvait, disant :</p>
-
-<p>— Vous prêchez bien, Monsieur Augias.</p>
-
-<p>— Voyez mon fils, reprenait Augias. Quel
-est son mal, à ce pauvre garçon ? L’orgueil. On
-peut être justement fier de soi quand on vaut
-quelque chose, mais lui, par quoi vaut-il ? Il
-est orgueilleux bêtement ; il souffre d’un orgueil
-criminel qui le pousse à dédaigner pêle-mêle,
-sans profit pour lui, tous les talents et
-mérites qu’il voudrait avoir tous, parce qu’il
-envie les profits qu’obtiennent le mérite et le
-talent. Pour moi, je pense que c’est le caractère
-qui fait la vraie valeur des gens. Oui, la
-valeur morale, c’est ce qui fait l’homme ; c’est
-sur cela qu’il faut prendre sa mesure. Lorsque
-l’homme vaut moralement, il n’y a plus pour
-lui de situation amoindrissante.</p>
-
-<p>— Où voulez-vous en venir ? dit le curé.</p>
-
-<p>— A ceci, concluait M. Augias, que, si ce
-que je viens de dire est vrai, l’enseignement
-des vérités morales est, de beaucoup, le plus
-important ; c’est le premier ; et c’est justement
-celui qui fait défaut dans nos écoles ; soit que
-l’instituteur se dispense de la leçon de morale,
-ce qui arrive trop souvent ; soit qu’on n’ait pas
-unifié les formules de morale destinées aux
-enfants, et c’est là un fait constaté.</p>
-
-<p>Et le curé :</p>
-
-<p>— Je passerais peut-être pour un affreux
-libéral aux yeux de beaucoup d’autres prêtres,
-s’ils m’entendaient vous dire que la cause de
-l’école laïque sera gagnée à nos yeux le jour
-où les instituteurs penseront comme vous,
-feront de l’éducation morale leur principale
-préoccupation, et enseigneront une morale précise,
-qui s’accorde avec la nôtre ; lorsqu’enfin,
-ils ne nous traiteront plus en ennemis, n’ayant,
-pour cela, qu’à respecter la neutralité inscrite
-dans la loi de la République. Ne vous attendez
-pas à faire des saints laïques ; mais l’Église ne
-fait pas quantité de saints religieux. Faites-nous
-seulement une France de braves gens.
-Et puis, rien ne saurait empêcher les familles
-demeurées pieuses de nous envoyer leurs
-enfants au sortir de l’école.</p>
-
-<p>— Le malheur, dit M. Augias, est que, trop
-souvent, les familles contrarient notre effort,
-précisément sur le terrain de la morale. Lorsqu’un
-enfant s’est mal conduit, si nous usons
-de l’une des punitions, d’ailleurs peu sévères,
-dont nous pouvons disposer, il est fréquent
-qu’une mère ou père jaloux nous reprochent
-d’empiéter sur leur rôle. L’un d’eux nous arrive
-parfois en pleine classe, élevant la voix,
-se répandant en paroles impertinentes ; si bien
-que le pauvre maître perd, du coup, toute
-autorité aux yeux de ses écoliers. Il y a là un
-grand mal, contre lequel il n’a aucun moyen
-de lutter. Pourquoi de telles interventions
-sont-elles possibles à l’école primaire, lorsqu’elles
-sont impossibles dans les écoles d’ordre
-supérieur ? Tenez, monsieur le curé, je conviens
-qu’aux Mayons, où l’esprit est excellent, et où
-j’avais l’affection de tout le monde, la chose
-ne m’est arrivée qu’une fois. L’institutrice de
-mon temps fut moins bien partagée. La première
-fois qu’elle infligea une punition à la
-jeune Arlette, la mère fit irruption dans sa
-classe, en mégère, au milieu des éclats de rire
-du petit monde, injuria si bien l’institutrice et
-si bien la menaça que celle-ci, pauvre orpheline
-et timide, renonça définitivement à faire
-intervenir, pour assurer l’ordre dans sa classe,
-les sanctions scolaires de la morale laïque.</p>
-
-<p>— Il est certain, dit le curé avec tristesse,
-que si le professeur de morale est désarmé par
-les familles, tout est perdu. La morale théorique
-n’est déjà pas amusante par elle-même ;
-si celle qui n’a plus les sanctions surnaturelles
-perd encore les terrestres, elle perd, en même
-temps, toute vigueur. Mais, à vous-même,
-qu’arriva-t-il, monsieur Augias ?</p>
-
-<p>— Ceci : le petit Victorin Bouziane m’avait
-fait une niche irrévérencieuse ; je lui donnai
-comme punition à conjuguer le verbe « être
-poli », avec obligation de l’écrire chez lui et
-de le rapporter le lendemain. Eh bien, Monsieur
-le curé, le père Bouziane, qui a du bon
-sens pourtant, mais qui a l’orgueil un peu sauvage
-de ses ancêtres sarrazins, prit à son
-compte le reproche d’être impoli que j’avais
-fait à son fils. Il me l’amena lui-même en
-classe, le lendemain, pour me dire, sans violence
-d’ailleurs, mais en présence de mes
-élèves : « Je n’entends pas, Monsieur Augias,
-qu’on puisse prétendre que mon fils est mal
-élevé ; je ne veux pas, non plus, qu’on lui
-donne un travail supplémentaire à faire chez
-moi, où il m’est quelquefois utile de me faire
-aider par lui aux travaux de la campagne. »
-Du coup, poursuivit M. Augias, je me sentis
-dépossédé de mon autorité ; mais un mouvement
-révolté du maître eût amoindri celle du
-père. Je me tus. L’inspecteur d’académie avait
-de l’estime pour moi, je lui demandai mon
-changement, que, par un heureux hasard, il
-put m’accorder sur-le-champ. Je possédais un
-peu de bien dans cette commune des Mayons
-que je n’ai jamais cessé d’aimer. Je m’exilai
-pourtant ; je n’y suis revenu que le jour où je
-pris ma retraite. On y a toujours ignoré que
-j’avais jadis demandé mon changement ; j’y ai
-retrouvé l’estime et l’affection de la population,
-et en voici la preuve. Le père Bouziane, dès le
-premier jour de mon retour, me rencontra et
-me fit très bon visage, ne s’étant jamais douté
-une minute qu’il avait pu me manquer d’égards.
-Or, hier, avec une parfaite inconscience, il est
-revenu me prier de rappeler son fils à l’obéissance
-envers son père. « Vous m’avez déjà,
-il y a quelque temps, lui ai-je répondu, demandé
-le même service ; et j’ai donné à Victorin
-l’avis de respecter vos désirs ; mais, voyez-vous,
-maître Bouziane, vous m’avez, un jour, quand il
-était petit, reproché, en sa présence, de l’avoir
-puni parce qu’il s’était montré sans respect pour
-son maître. Depuis ce temps-là, en lui-même, il
-a certainement pour moi moins de respect encore
-que pour vous ; et, s’il n’a pas suivi vos conseils,
-encore moins suivra-t-il les miens. Et, sans
-vous offenser, c’est un peu votre faute. » Il a
-compris, le père Bouziane ; et, la situation étant
-grave pour sa maison, je crois bien avoir vu
-dans ses yeux quelque chose comme une larme.
-Et, me tendant la main : « Je vois bien que
-j’ai eu tort, dans les temps, maître Augias ; je
-ne m’étais pas rendu compte que le maître, à
-l’école, remplace le père. Et qui, alors, aujourd’hui,
-pourrait parler à mon fils de manière à
-être entendu ? » — « Écoutez, Bouziane, Arnet
-m’a dit que le grand-père s’éveille de temps en
-temps de sa somnolence avec toute sa raison.
-Expliquez-lui toute l’affaire en présence de
-Victorin, et demandez-lui conseil. Est-ce qu’il
-parle, le grand-père ? » — « Oh oui, qu’il parle
-quand ça lui prend, et il a l’oreille fine des fois.
-Et quand les mots ne lui viennent pas, il a une
-manière à lui qui vous impressionne de se faire
-comprendre, avec des signes qu’il vous fait de
-la main. »</p>
-
-<p>— Et qu’est-il arrivé, dit le curé, de cette
-entrevue, qui, en effet, peut impressionner le
-jeune homme ?</p>
-
-<p>— Elle n’a pas eu lieu encore, dit Augias,
-et j’en espère quelque chose.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch19">XIX<br />
-CHAMPIGNONS ET BÉCASSES</h2>
-
-
-<p>Le rythme des saisons avait ramené les
-pignets et les bécasses, avec la Toussaint.</p>
-
-<p>— A la Toussaint, bécasses premières, dit
-l’almanach de chez nous.</p>
-
-<p>Les pignets, champignons des pinèdes, de
-couleur orangée, de chair ferme et savoureuse,
-sont une richesse du pays des Maures. On cite
-telle commune du Var qui en récolte, chaque
-année, en trois semaines, pour vingt à vingt-cinq
-mille francs. Dans les saisons heureuses,
-c’est une manne, qui au lieu de tomber du
-ciel, sort de terre ; et toute une population de
-chercheurs se met en mouvement sous les pins
-et les chênes-lièges. Le petit parasol des fées
-crève doucement la terre de bruyère, le lacis
-des fines aiguilles rousses qui sentent bon la
-résine, le feutrage des lichens gris qui rampent
-entre les roches. Quand la pluie abondante
-a rendu le sol perméable, les pignets
-montent, et, çà et là, on les devine à un renflement
-craquelé ; de leur tête, ils repoussent,
-pour sortir de l’ombre, la terre qui les a engendrés ;
-ils la brisent comme le poussin sa coquille ;
-et le premier chercheur dit aux gens, le
-soir, à la veillée :</p>
-
-<p>— Bonne récolte, cette année ! Le pignet
-aisément fait sa percée de bas en haut, et facilement
-la bécasse fera la sienne de haut en bas
-pour chercher, sous la terre, entre les champignons
-ses compères, le ver et la larve dont
-elle se nourrit. En avant, chercheurs et chasseurs !
-Voilà des fortunes qui nous arrivent !</p>
-
-<p>Arnet ne manquait pas d’être attentif, le tout
-premier, à l’apparition des pignets et à l’arrivée
-des bécasses, leurs commères.</p>
-
-<p>Il dit un matin aux Revertégat :</p>
-
-<p>— J’arrive de vos bois. Les champignons
-commencent, et, demain, vu le temps, ils y
-seront en telle abondance qu’il faudrait, croyez-moi,
-y venir tous, vous, misé Revertégat et
-Martine et votre valet Mïus ; et moi, tout en
-allant aux bécasses, j’aurai, avec votre permission,
-un panier sur l’échine, pour profiter de
-l’aubaine. Et, comme la récolte sera exceptionnelle,
-je dirai, si vous voulez, à Victorin d’être
-de la partie, et, aussi, à sa mère, la Bouziane.</p>
-
-<p>Ainsi fut convenu avec les Revertégat ; et
-Arnet fut chargé de prévenir les Bouziane.</p>
-
-<p>Victorin fit quelque résistance. Il avait commandé
-une équipe de « gavots » (gens venus
-de la montagne) pour commencer, dans la colline,
-sur le versant nord des Maures, au-dessus
-des Mayons, la récolte de ses châtaignes. Son
-père, occupé ailleurs, ne devant pas y venir,
-Victorin engagea Arlette à l’insu du père.</p>
-
-<p>— On te fera encore des reproches de
-m’avoir engagée, lui dit Arlette. Ça ne fait
-rien, j’irai. Pour faire plaisir à tes parents, et
-même à Martine, il faudrait que je refuse ;
-mais pourquoi me laisserais-je lever le travail,
-quand, grâce à toi, je peux faire différemment ?</p>
-
-<p>Et elle ajouta :</p>
-
-<p>— Je ne tiens pourtant pas à ce travail des
-châtaignes, parce que mon père le faisait quand
-il arriva de nos contrées, de notre montagne,
-et c’est à cause de cela qu’on m’appelle des
-fois « la gavotte », moi qui aime tant les villes !
-Il y a des souvenirs que je ne voudrais pas
-réveiller ; mais enfin, pour toi, j’irai, si tu y
-viens, à la récolte de châtaignes.</p>
-
-<p>— J’irai, avait-il dit.</p>
-
-<p>Il aurait donc voulu, ayant fait cette promesse,
-ne pas suivre Arnet à la chasse et les
-Revertégat aux pignets.</p>
-
-<p>— Ton père, lui dit Arnet, ne sait pas que
-tu as engagé Arlette ; si tu refuses, il pensera
-donc que tu as voulu éviter Martine, et, au
-lieu de lui endormir sa colère, tu l’exciteras. Si
-tu es toujours décidé à épouser Arlette malgré
-la volonté de ton père, à quoi bon chercher
-comme à plaisir des occasions de lui rappeler
-que tu es en révolte ? Et qui t’empêchera
-d’aller, avant la fin du jour, expliquer à ton
-Arlette, que le diable emporte ! pourquoi tu
-n’es pas allé plus tôt la retrouver. Tu n’as pas
-peur d’elle, j’espère ? Et puis, vas-tu manquer
-les premières bécasses, avec un bon chien
-comme tu as, et l’amour de la chasse comme il
-est dans tout Mayonnais ? Des bécasses, j’en ai
-vu six ce matin. Nous en tuerons demain
-autant qu’il nous plaira. Fla ! fla ! fla !</p>
-
-<p>Cette onomatopée, qui prétend imiter le
-bruit de la bécasse au départ, fut irrésistible.</p>
-
-<p>— Allons aux bécasses et aux pignets, dit
-Victorin. Je parlerai, le soir, à Arlette. Elle est
-intelligente, elle comprendra bien.</p>
-
-<p>Et c’est pourquoi, le lendemain, Arnet et
-Victorin, un panier sur le flanc, pour les pignets,
-à la manière des Parisiens pêcheurs de goujons, — et
-un fusil au poing, leur chien d’arrêt
-quêtant, grelot au collier, faisaient leur double
-chasse, pendant que Martine, sa mère, Mïus et
-la mère Bouziane poussaient des cris à chaque
-trouvaille.</p>
-
-<p>— Vé ! vé ! éici un rôdou (toute une compagnie
-de pignets, rangés en rond).</p>
-
-<p>— Qu’il est grand, celui-là ! On s’y mettrait
-dessous, à couvert !</p>
-
-<p>— Et sain et propre ! On te le mangerait cru !</p>
-
-<p>On élevait en l’air les pignets ; on regardait
-leur dessous. Leurs feuillets, si fins, un peu
-séparés mais pressés, étaient comme roses
-d’un beau sang intérieur. C’était comme de
-menus rayons lumineux, pétris d’une vie heureuse
-et mystérieuse.</p>
-
-<p>Et les corbeilles s’emplissaient.</p>
-
-<p>— C’est Martine qui, jusqu’ici, en trouve le
-plus. C’est la reine des chercheuses !</p>
-
-<p>Ils ne connaissaient pas la mignonne fée
-Mab, les rustiques chercheurs, mais ils sentaient
-très bien, quoique confusément, ce qu’il
-y a de mystérieux dans la naissance de ces
-petits êtres, qui n’étaient pas encore parmi les
-plantes hier soir, et qui, ce matin, pullulent,
-bien formés, nés et grandis en si peu de temps,
-sans que personne les ait jamais vus pousser,
-tandis qu’on assiste à la germination de tous
-les végétaux. Comme ils viennent vite tout
-seuls, ces pignets qui s’échangent contre de
-l’or ! tandis qu’il faut tant peiner pour faire le
-petit grain de l’avoine ou du blé, et le grain, si
-petit, du raisin !</p>
-
-<p>— Quelle belle chose, que cette fortune qui
-nous pousse !</p>
-
-<p>— Oui, le bon Dieu devrait nous en envoyer
-beaucoup, de ces fortunes gagnées sans peine.</p>
-
-<p>— Ah ! vaï ! dit la mère Bouziane, le monde
-deviendrait paresseux et lâche. Prends toujours
-ça, et travaillons pour le reste. Comme nous
-les avons trouvées, nous laisserons les choses
-sur la terre, la peine, Martine, et l’amour.</p>
-
-<p>— L’amour, dit Martine un peu rêveuse,
-l’amour ne m’empêche pas de dormir.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Arnet et Victorin s’oubliaient
-à la bécasse. Leurs paniers restaient
-vides. C’est folie de croire qu’on peut s’occuper
-de chercher des pignets, les yeux à terre,
-lorsque les chiens quêtent tout autour de vous
-et qu’on entend tintinnabuler leurs grelots qui,
-de temps en temps, font silence.</p>
-
-<p>— Castor est en arrêt. Oui !… Victorin !</p>
-
-<p>— Fla ! fla ! fla ! A tu, Arnet.</p>
-
-<p>La bécasse traversait le bois… D’éclaircie en
-éclaircie, le chasseur la guette. Elle, la rusée,
-fait tourner sa tête pour voir, avec son œil de
-côté, si elle est bien parvenue à mettre et à
-conserver, entre elle et l’ennemi, l’obstacle
-protecteur d’un arbre… Penche à gauche !
-penche à droite !… Le coup part. Trop loin,
-mon homme !… mais j’ai vu la remise !… Pan-pan
-est en arrêt, cette fois… Fla ! fla ! fla !
-Poum ! Elle y est !…</p>
-
-<p>— C’est joli, pour un chien, dit Victorin, ce nom
-de <i>Pan-pan</i>, c’est-à-dire, je pense, <i>Coup-double</i>.</p>
-
-<p>— Ce fut le nom d’un chien de M. le Président
-de la République Fallières, dit Arnet ; et
-M. Fallières a dit un jour à M. Jean d’Auriol
-qu’il l’avait pris, ce nom, dans l’histoire de
-Maurin des Maures.</p>
-
-<p>— C’est donc un nom deux fois célèbre, dit
-Victorin.</p>
-
-<p>Ils devisaient ainsi.</p>
-
-<p>Leurs estomacs annonçaient les approches
-de midi.</p>
-
-<p>— Les champignons, c’est bon et ça se vend
-bien, dit Arnet, mais six bécasses que tu as et
-sept que j’en ai, à trois francs pièce, au moins,
-vendues au Luc ou à Gonfaron, ça fait bien dans
-les quarante francs, capoundédisqui !</p>
-
-<p>A midi, tous, chasseurs et chercheurs de
-pignets, se réunirent. On déjeuna sur le pouce,
-à l’abri d’un grand roucas ensoleillé, bien au
-chaud, comme par un matin d’été, au bord du
-chemin, près de la carriole et du cheval qui,
-attaché à un suve, mangeait l’avoine.</p>
-
-<p>Et Martine de dire :</p>
-
-<p>— Nos paniers sont pleins, bonnes gens !
-Quelle bénérence ! (abondance bénie).</p>
-
-<p>Après le déjeuner, on mit dans la carriole
-toute la récolte ; et, au moment de fouetter son
-cheval, Martine dit :</p>
-
-<p>— Rentrez-vous avec nous, les chasseurs ?</p>
-
-<p>— Tu ne le voudrais pas, Martine ; c’est la
-chasse miraculeuse aujourd’hui. Treize bécasses,
-mes amis de Dieu !</p>
-
-<p>— Encore cinq, et nous serons contents, et
-maître Augias en pourra tâter.</p>
-
-<p>— Et M. le curé de même, continua Arnet.
-Toutes les bouches sont sœurs.</p>
-
-<p>Martine, ce jour-là, ne put pas se dire que
-Victorin s’était beaucoup occupé d’elle. Mais, à
-son ordinaire, elle acceptait, d’un cœur tranquille
-en apparence, les froideurs de Victorin
-et ses hésitations injurieuses entre elle et
-Arlette.</p>
-
-<p>Malgré les bécasses, Victorin ne résista pas
-au désir de rejoindre Arlette. Il ne lui déplaisait
-pas de se montrer à cette demoiselle en
-chasseur triomphant et le carnier bondé.</p>
-
-<p>A peine fut-il hors de la vue des femmes qu’il
-dit à Arnet :</p>
-
-<p>— Arnet, chassez tout seul. Je vous quitte.</p>
-
-<p>— Tu as bien tort. Tu t’expliquerais avec
-Arlette demain. Des bécasses, ça ne se trouve
-pas tous les jours comme les filles… Nous en
-avons fait lever trois ce matin, dont je sais la
-remise.</p>
-
-<p>Mais Victorin s’éloignait, sifflant son chien.</p>
-
-<p>Arnet leva les épaules, et se remit en
-quête.</p>
-
-<p>Toutefois, il se promit de rejoindre Victorin,
-quand il aurait encore au carnier au moins une
-des trois bécasses levées le matin.</p>
-
-<p>Il arriva que, en sortant du bois, Victorin,
-dans la plaine, aperçut son père en train de
-labourer une de leurs terres. Sur les mancherons
-de l’araire, sa forte poigne pesait, et dirigeait
-le soc bien aiguisé, qui, parfois, sautant
-hors de terre, quand il rencontrait la roche,
-luisait en bref éclair au soleil d’automne.</p>
-
-<p>Victorin essaya de passer sans s’occuper du
-laboureur, à qui cela aurait pu paraître tout
-simple, car le père et le fils, en aucun temps,
-ne s’étaient beaucoup parlé — et Bouziane était,
-par nature, un silencieux.</p>
-
-<p>Mais, ce jour-là, et depuis ce matin, le père
-Bouziane avait ruminé les choses ; il se les était
-repassées, comme si le travail physique consistant
-à suivre une première raie de labour,
-qu’on ouvre devant soi et qu’on côtoie au retour
-en traçant la seconde, avait commandé à sa pensée
-de se creuser en lui et de se recommencer
-en retours constants.</p>
-
-<p>Et, ainsi, il s’était répété :</p>
-
-<p>— Est-il possible que le fils Bouziane
-renonce à tout ce qui fait le bien et l’honneur
-de la famille ! Est-il possible ! Véritablement,
-je ne puis le croire… et cependant !… Est-il
-possible ! est-il possible, bon Dieu de bon
-Dieu !</p>
-
-<p>Et pas autre chose n’était en lui depuis le
-matin que la répétition de son cri : « Est-il
-possible ! » mêlé aux commandements et reproches
-qu’il lançait à sa bête — avec une irritation
-qui, au fond, s’adressait à Victorin.</p>
-
-<p>C’est pourquoi, lorsqu’il vit, un peu loin, son
-fils sortir du bois et s’esquiver, longeant la
-limite du champ qu’il labourait, il lui cria :</p>
-
-<p>— Arrive ici un peu, Victorin !</p>
-
-<p>Victorin vint droit à son père, comme un
-soldat à l’appel du chef. Le père Bouziane arrêta
-son cheval. Et, quand le fils fut proche :</p>
-
-<p>— Et où vas-tu comme ça ?</p>
-
-<p>— Aux châtaignes, chez nous, mon père,
-surveiller un peu.</p>
-
-<p>— Et pourquoi ? — Arlette y est-elle, aux châtaignes ?
-oui ou non ? Je t’avais pourtant dit, aux
-vendanges, que je ne voulais plus qu’elle fût
-jamais employée chez nous.</p>
-
-<p>— Mon père, dit Victorin…</p>
-
-<p>Et il se tut.</p>
-
-<p>— Alors, comme ça, cria Bouziane, tu y
-songes toujours, à cette fille ? Tu veux l’épouser ?
-Tu l’épouseras ?</p>
-
-<p>— Ne suis-je pas bientôt libre par mon âge,
-mon père, d’épouser, malgré vous, une fille à
-ma convenance ?</p>
-
-<p>Le silencieux Bouziane éclata alors, et, tirant
-coup sur coup rudement la rêne de chanvre,
-secouant ainsi son cheval qui, à chaque fois,
-s’efforçait de partir et que, chaque fois, il retenait,
-il invectiva son enfant :</p>
-
-<p>— O âne bâté, stupide que toi tu es ! aveugle,
-et sourde bestiasse ! tu ne peux pas voir où
-est la raison et où est ton bien, et tu es incapable
-de te dire que tes père et mère t’aiment
-mieux que tu ne t’aimes, animal ! Tu ne vois
-pas que celle qui te cherche et te désire ne
-comprend que son intérêt à elle, et qu’elle ruinera
-ta maison en livres qu’elle doit lire de
-travers, et en rubans sur un chapeau qui lui
-met du ridicule sur la tête ! Et, pour une créature
-pareille, que la terre ne connaît pas, tu
-veux quitter un bien qui est nôtre et que mes
-pères ont gagné pour toi à force de suer et de
-peiner en hommes véritables qu’ils étaient !
-Ah ! ah ! monsieur veut aller vivre dans les
-villes !… Depuis ce matin, pendant que mon
-araire écorche la terre, je suis là que je me
-laboure le cœur en me repassant les mêmes
-idées, toujours les mêmes. Ah ! tu y seras heureux,
-dans tes villes de malheur, où personne
-n’a de liberté. Une maison à soi, voilà le
-bonheur de l’homme, quand cette maison ne
-serait qu’une cabane. Au moins, on y est son
-maître. Dès qu’on est sur sa porte, on a l’air
-qui est libre, et le soleil qui est à tout le monde.
-Et dans tes villes, tout vous est mesuré. Les
-maisons, dans les villes, comme dit toujours
-Arnet, c’est des cages empilées les unes sur les
-autres. Les pauvres sont dans la plus haute,
-et vous n’y montez pas sans rencontrer sur
-l’échelle des inconnus, qui sont vos voisins et
-ne vous saluent même pas ! Voilà ce que je sais
-des villes. Aux Mayons, chacun se sent l’ami
-des autres, et tu peux, dans les moments de
-maladie ou de mort, appeler voisins et voisines,
-ils te viendront aider ou veiller en un besoin.
-Mais dans les villes, monsieur Victorin Bouziane,
-s’il est malade, aura tout juste un lit
-dans un hôpital — comme les sans-famille !
-Tiens, petit Bouziane, lève-toi de ma vue,
-que je pourrais, tant la colère me commande,
-te secouer les puces comme au temps, où,
-petit enfant, tu faisais quelque bêtise innocente,
-tandis qu’aujourd’hui, tu es prêt à commettre
-un crime… oui, un crime ! tu as beau
-remuer la tête, espèce de sans-respect ! C’est
-un crime de ne pas épouser une bête de sa
-race ; et quand on a devant soi un héritage
-gagné par des cent ans de travail et d’honnêteté ; — c’est
-un crime de jeter tout cela
-au hasard, et de faire fondre en une heure
-ce que nos pères ont employé tant de durée
-à bâtir ou à ramasser pour nous… Allons,
-vas-y, à ta gueuse ! et ôte-toi de mon soleil
-que, demain, tu ne verras plus, puisque tu
-l’as renié, imbécile !… Une fois, au moins,
-je t’aurai dit tout ce que je me pense et tout
-ce que je souffre. C’est un peu dur, crois-moi,
-d’avoir tant travaillé pour un fils qui
-ne comprend pas qu’on avait travaillé pour lui.</p>
-
-<p>Et parlant à son cheval :</p>
-
-<p>— Allons, hue, toi ! Reprends la raie et trace
-droit. Donne à cet imbécile la dernière leçon
-qu’il recevra de nous, la bonne !</p>
-
-<p>Et Victorin regardait son père qui s’éloignait…
-Il s’éloignait en suivant la raie profonde
-qui découvrait le cœur rouge de la bonne terre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch20">XX<br />
-LA FORÊT EST TOUTE SEULE</h2>
-
-
-<p>La forêt de châtaigniers, au-dessus des
-Mayons, s’étend sur des pentes douces. Ces
-beaux arbres, si différents des pins et des
-chênes-lièges, ouvrent leurs innombrables
-feuilles fraîches, dentelées, transparentes et
-frémissantes, comme des mains tendues vers
-la lumière dont elles sont avides. Parmi les
-feuilles, les châtaignes mûrissent, entr’ouvrant
-déjà, çà et là, leurs coques vertes, hérissées de
-dards comme des oursins végétaux. Les vieux
-troncs sont vénérables ; beaucoup, creusés,
-évidés, montrent un intérieur noirci comme
-par le feu, en contraste avec l’extérieur pâle,
-jaspé de taches de soleil ; et leurs branches
-jeunes démentent partout la vétusté du tronc,
-affirment l’immortalité de la sève sans cesse
-renouvelée. Ils abritent des violettes sauvages,
-grêles et délicieusement parfumées. Sous leurs
-frondaisons, qui semblent d’un autre climat, la
-terre a des humidités septentrionales, des fraîcheurs,
-des bruits de sources. Les sous-bois ne
-sont plus, comme ceux des pinèdes, emplis
-d’une ombre chaude et lumineuse, d’un jour à
-peine adouci, teinté d’un léger voile mauve.
-Ici, c’est le règne de l’ombre réelle, déjà mystérieuse
-et reposante, tandis que celle des pins
-ne parvient pas à s’affranchir de la clarté.</p>
-
-<p>Le sous-bois des pinèdes trahit tout ce qui
-vit chez lui, bêtes, fougères, lichens, et l’oiseau
-et l’insecte. Il révèle tout ce qui est de la terre.
-S’il a un mystère, c’est celui de l’ardeur, des
-rayons, des feux. Ici le mystère est tout autre,
-il garde même les secrets du sol.</p>
-
-<p>En ce jour, qui a vu les premières bécasses,
-ce matin, avant l’aube, avant l’arrivée des travailleurs,
-la forêt de châtaigniers se recueille
-dans son habituelle solitude. Si un être humain
-pouvait, par une magie, la voir sans y pénétrer,
-il jouirait d’une émotion singulière, car
-l’attitude des forêts qu’on visite n’est pas celle
-qu’elles ont lorsque nul visiteur ne les trouble,
-et qu’elles sont hantées seulement par les
-bêtes, leurs familières, qui ont, chez elles, tous
-les droits. La forêt est seule, recueillie. Fraîcheurs,
-bruits de sources… Aucun pas humain
-ne s’entend. Un souffle remue à terre les
-feuilles dorées par l’automne. De loin en loin,
-une nouvelle feuille se détache des hautes
-branches, tombe, descend, balancée, lente,
-s’accroche à quelque rameau, s’y pose ; puis
-glisse, et, reprise par un souffle errant, achève
-sa chute jusqu’à celles qui l’attendent sur la
-terre… Silence ; puis un petit bruit que le lit
-des feuilles remuées enveloppe d’un bruissement ;
-c’est la chute d’une châtaigne. Un craquement
-léger ; c’est une branche vétuste qui
-faiblit sous le poids des ans. Une brindille se
-casse et crenille sous le fardeau d’un écureuil.
-Toc, toc, toc ! Le pic travaille du bec. Il frappe
-un vieux tronc. Son marteau pointu fait un
-bruit de bois sur le bois creux. En sortiront-ils,
-les insectes qu’il veut épouvanter ? Toc, toc,
-toc. Une agasse et un geai échangent une
-injure criarde. Tout à coup, le pivert traverse
-la forêt en jetant son appel saccadé. Il a eu
-peur. Il a entendu un remuement de pieds nombreux
-qui pataugent dans l’amas des feuilles.
-Est-ce l’homme déjà qui arrive ? Non ; des
-masses noires, en petit troupeau… les sangliers,
-cinq, six, sept marcassins guidés par la
-mère. Ils fouillent du groin les feuilles soulevées,
-écartées, y cherchent la bonne aubaine
-de la saison, la châtaigne exquise. Elle est à
-eux d’abord, aux hommes ensuite… Les hommes,
-les voici !… « Fuyons ! »… et la bande
-heureuse s’enfuit vers les fourrés, vers le « gros
-bois », vers les « forts » gardés par les genêts
-épineux… L’ombre, sous la forêt, n’est plus une
-nuit d’aube première, c’est déjà l’ombre moins
-franche des journées. Le soleil dore les cimes.
-La forêt n’est plus seule. Les travailleurs l’envahissent.
-Voici les ramasseurs de châtaignes.</p>
-
-<p>Ils arrivent, dans la fraîcheur matinale, dans
-le froid vif d’automne, ils arrivent, par petits
-groupes de quatre ou cinq personnes, en causant
-de récolte et de chasse, de châtaignes et
-de bécasses ; car, même ceux qui ne sont point
-chasseurs s’intéressent à l’arrivée de la dame
-au long bec.</p>
-
-<p>— Moi, dit Arlette, il m’en est parti une des
-pieds, hier, comme je passais au bois des Darbousses.</p>
-
-<p>— Ah ! çà vaï, tu as pris pour une bécasse
-une machote ou un engoulevent.</p>
-
-<p>— Je ne suis pas si bête, peut-être ! riposte
-avec aigreur la belle fille.</p>
-
-<p>Elle n’est pas de bonne humeur Arlette, oh !
-mais, pas du tout. Comme elle compte voir
-Victorin, elle voulait venir, ce matin, aux châtaignes,
-avec une robe un peu plus propre et
-des bottines un peu plus reluisantes. Mais un
-éclair de bon sens a traversé sa mère. Il a fallu
-« se mettre en paysanne » — quelle horreur ! — et
-n’avoir plus rien dans l’allure qui rappelle
-les demoiselles de la ville. Arlette est en jupons
-courts, à raies. Elle a des souliers forts, à
-talons bas, et un casaquin de sa mère. En sorte
-qu’elle ressemble à un portrait qu’une mère-grand
-d’aujourd’hui se serait fait faire quand
-elle avait quinze ans. Et, il faut en convenir,
-Arlette est charmante ainsi… Seulement,
-voilà !… elle ne s’en doute pas. Et sa mère,
-restée à la maison, ne s’en doute pas non plus.
-Sa mère pense seulement qu’il est bon d’économiser
-ses beaux habits, et que, vraiment,
-quand on a besoin de manger, il est ridicule
-de se priver de « fricot », pour se mettre des
-rubans sur la croupe et des fagots de plumes
-sur la tête.</p>
-
-<p>Les ramasseurs de châtaignes sont dispersés
-sous bois. Ils ont en main une baguette qui se
-termine en fourche et qui leur sert à « farfouiller »
-dans le lit de feuilles tombées, pour
-découvrir la châtaigne. Ils cherchent. Un bruit
-de feuilles remuées les accompagne. Les sacs
-s’emplissent. Plus tard, à la maison, on fera le
-triage ; on mettra les plus belles avec les plus
-belles, les moyennes avec les moyennes, les
-petites avec les petites. Pour l’instant, on les
-empile toutes pêle-mêle dans « la sacque ».</p>
-
-<p>— Et alors, Arlette ? lui crie un des chercheurs,
-c’est vrai que tu nous dois quitter pour
-t’établir à Marseille ?</p>
-
-<p>— Ça vous aregarde, vous ? réplique Arlette,
-de mauvaise humeur.</p>
-
-<p>— Voyez-vous, la fiérotte ! Et de quoi es-tu
-si fière ? Tu n’es qu’une gavotte comme moi, hé ?</p>
-
-<p>Arlette est furieuse, car elle renie toujours
-ses origines qui, du reste, n’ont rien que
-d’honorable ; mais les gens de la plaine dédaignent
-ceux de la montagne — comme moins
-civilisés. Et ainsi, ils leur font un reproche de
-ce qui est un mérite, si, par civilisés, on entend
-corrompus, vaniteux, préoccupés de colifichets,
-d’inutiles parures.</p>
-
-<p>— Gavotte ! gavotte ! ronchonnait Arlette, il
-y a du temps que j’ai oublié la montagne, vu
-que mes parents m’ont amenée ici quand je
-marchais à peine, tandis que toi, tu y étais hier
-encore ! Tu viens te louer ici pour le temps des
-châtaignes, mais demain, tu y retourneras, chez
-tes sauvages ; gavot tu es et gavot tu resteras.</p>
-
-<p>Et patin ! et couffin ! on jargonnait ainsi, on
-se disait « des choses », on patufélégeait, tout
-en jetant au sac la belle récolte brune tirée des
-gaines épineuses, qui crèvent par la force du
-fruit.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2" lang="oc" xml:lang="oc">Er’ ôou temps deis castagnos,</div>
-<div class="verse i4" lang="oc" xml:lang="oc">M’en souven,</div>
-<div class="verse i2" lang="oc" xml:lang="oc">Rescountrer’ en Aubagno</div>
-<div class="verse i4" lang="oc" xml:lang="oc">Un jouven,</div>
-<div class="verse i2" lang="oc" xml:lang="oc">Tant gracious et tant risen,</div>
-<div class="verse i2" lang="oc" xml:lang="oc">Que digué : « Ti vouari ben,</div>
-<div class="verse i2" lang="oc" xml:lang="oc">Et, se vouas, hurous ensen</div>
-<div class="verse i2" lang="oc" xml:lang="oc">Naôutré dous séren »<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> C’était au temps des châtaignes, — je m’en souviens, — je
-rencontrai en Aubagne — un jouvenceau — si
-gracieux et souriant — et qui me dit : « Je te veux
-du bien — et, si tu veux, heureux ensemble — nous
-deux serons ».</p>
-</div>
-<p>— Une châtaigne, c’est toi, Arlette. Tu n’es
-pas aussi rebondie — mais aussi brune et jolie ;
-et, ma foi, ce matin, tu t’es mal réveillée : tu n’as
-pas quitté ta coque et tu as beaucoup de piquants.
-On ne sait pas où te prendre.</p>
-
-<p>— Ne me prends donc pas, fada. Une Arlette
-ne fait pas pour toi, que tu es trop lourdaud.
-J’ai un fiancé, d’abord.</p>
-
-<p>— Et même deux, à ma connaissance, et
-peut-être trois. Mais toute l’affaire est d’en
-avoir un bon.</p>
-
-<p>— Sois tranquille, j’aurai le choix, mon beau !
-Et ce n’est pas toi qui plumeras la poulette.</p>
-
-<p>— Tu pourrais dire la bécasse…</p>
-
-<p>— Allons, allons, fit une vieille. De parole
-en parole, de galégeade en galégeade, vous allez
-en venir à vous faire peine…</p>
-
-<p>Et, pour mettre en fuite les taquineries :</p>
-
-<p>— On dit, poursuivit la vieille, que M. Jean
-d’Auriol est arrivé hier aux Mayons avec un
-Parisien, un jeune, qui fait des tableaux, des
-arbres en peinture, et aussi des portraits.</p>
-
-<p>— Je les ai vus passer, dit Arlette, — qui se
-piquait de toujours savoir les nouvelles, — ils
-allaient chez M. Muraire.</p>
-
-<p>— Chez le maire ?</p>
-
-<p>— Eh oui ! M. Jean d’Auriol le vient remercier
-de tant de bonnes manières qu’on lui a
-faites le jour du beau banquet, quand on a
-reçu les <i>Amis de Maurin des Maures</i>.</p>
-
-<p>— Et, dit Arlette, il n’y eut pas que le banquet
-qui fut chose amusante et belle, ce jour-là.
-Le bal d’après-midi fut réussi plus qu’aux plus
-grandes fêtes. Je m’en souviens, tant j’ai dansé
-de bon cœur avec Victorin Bouziane.</p>
-
-<p>Ainsi roulaient les paroles, ce qui n’empêchait
-point les châtaignes de pleuvoir dans
-les « sacques » qu’elles gonflaient à les crever.</p>
-
-<p>Il se faisait presque midi quand parurent trois
-hommes.</p>
-
-<p>Le jeune peintre, ami de Jean d’Auriol, avait
-exprimé au maire des Mayons (doyen des
-maires de France) le désir de visiter une châtaigneraie.
-Le maire avait répondu :</p>
-
-<p>— Venez ; c’est à deux pas. On entre dans la
-forêt par l’avenue que nous avons baptisée du
-nom de M. Jean d’Auriol. Allons, je vous accompagne.</p>
-
-<p>A l’arrivée des trois visiteurs, les travailleurs
-courbés se redressèrent joyeusement.</p>
-
-<p>— Bonjour, bonjour, monsieur le Maire, salut !</p>
-
-<p>Le peintre s’émerveillait :</p>
-
-<p>— Il y a ici un beau sujet de tableau.</p>
-
-<p>— Je vous l’avais bien dit, insista Jean d’Auriol.</p>
-
-<p>M. le maire, qui aime son pays, souriait de
-satisfaction. Et le peintre, tout à coup, remarquant
-Arlette :</p>
-
-<p>— La jolie fille ! Est-ce que c’est là le costume
-d’ici ?</p>
-
-<p>— Celui d’autrefois, dit Jean d’Auriol.</p>
-
-<p>— Je croyais que le costume ancien des
-Provençales était celui-là même que portent
-encore les filles d’Arles ?</p>
-
-<p>— Les filles d’Arles ont un costume ravissant,
-dit Jean d’Auriol, mais qui ne fut jamais
-celui de nos femmes. Chez les Parisiens, qui dit
-Provençale voit une Arlésienne. Vous devriez,
-Monsieur, avant qu’il se perde tout à fait, consacrer
-le costume simple de nos filles d’ici.</p>
-
-<p>— Volontiers, dit le jeune homme.</p>
-
-<p>Et, s’adressant à Arlette, qui, depuis un moment,
-comprenant qu’on parlait d’elle, la fine
-mouche, tendait l’oreille sans parvenir à saisir
-un mot de la conversation :</p>
-
-<p>— Mademoiselle, dit le peintre en allant vers
-elle, je fais des paysages et des portraits — c’est
-mon métier.</p>
-
-<p>— Des portraits… à l’huile ? dit Arlette, pour
-montrer au peintre qu’elle se connaissait en
-peinture.</p>
-
-<p>— A l’huile d’olive fraîche, dit Jean d’Auriol
-en riant.</p>
-
-<p>— C’est ce qu’il y a de plus beau, insista
-Arlette. Vous pouvez rire, vous autres. Demandez
-à ce monsieur peintre si je ne sais pas ce
-que je dis. C’est l’huile qui fait luire les beaux
-tableaux où on veut montrer qu’il y a du soleil.</p>
-
-<p>— Justement, dit le peintre. Eh bien, si vous
-vouliez je ferais votre portrait à l’huile, Mademoiselle.
-J’en ferais même deux, et il y en
-aurait un pour vous.</p>
-
-<p>Arlette resplendissait d’orgueil.</p>
-
-<p>— Je crois bien ! s’écria-t-elle… mais ce
-sera…</p>
-
-<p>Et elle prit un air de modestie jouée :</p>
-
-<p>— Ce sera si ma mère le permet.</p>
-
-<p>— Si vous voulez vous installer à la mairie,
-dit M. Muraire, on vous ouvrira une salle où
-vous aurez, je crois, toute la lumière qu’il vous
-faut.</p>
-
-<p>— Merci, Monsieur le Maire. Et quand pourriez-vous
-venir à la mairie, Mademoiselle ?</p>
-
-<p>— Oh ! Monsieur, tout de suite après le dîner
-de midi.</p>
-
-<p>Elle rougissait de plaisir.</p>
-
-<p>— C’est cela, vers une heure, à la mairie…</p>
-
-<p>— Ne manque pas, Arlette. Tu seras fière,
-hein, d’avoir un beau portrait ?</p>
-
-<p>Et, en retournant aux Mayons, où ils allaient
-déjeuner chez M. Muraire, le peintre, enchanté,
-disait à ses deux compagnons :</p>
-
-<p>— Elle est vraiment gentille, cette Provençale
-en robe d’aïeule. Quand j’aurai fait son
-portrait, je reprendrai cette figure dans un
-tableau qui s’appellera <i>Une châtaigneraie aux
-Mayons</i> et vous me permettrez, Monsieur le
-maire, de vous l’offrir pour décorer la salle de
-vos délibérations.</p>
-
-<p>— J’aimerais bien, Monsieur, dit le Maire en
-baissant la voix, que, dans ce tableau, que
-j’accepte avec reconnaissance, la figure d’Arlette
-ne fût pas trop reconnaissable. Cette fille
-n’est pas <i>d’ici</i> et elle n’est pas très bien vue
-dans le pays…</p>
-
-<p>— Qu’à cela ne tienne, Monsieur le Maire ;
-ce sera, dans le tableau, le portrait de son costume
-seulement. Quant à son portrait à elle,
-j’en ferai une étude à part… Elle est vraiment
-très jolie fille.</p>
-
-<p>— Cela, dit le maire, on ne peut pas le lui
-ôter.</p>
-
-<p>— Tu vois, disait Arlette à son interlocuteur
-malin de tout à l’heure, tu vois que je ne suis
-pas fille à manquer de galants, gros fada ! Tous
-les peintres de Paris voudraient me faire mon
-portrait — et, tu sais, un portrait à l’huile, ça
-vaut des cent et des mille… Alors, les amis,
-cette après-midi vous ne me reverrez pas ici,
-qu’il faudra que je pose, bien habillée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les ramasseurs de châtaignes sont allés
-déjeuner chez eux ; le village est si proche ! Le
-picatéou, pour revenir à son travail abandonné,
-retraverse le bois, en criant de satisfaction. Le
-voilà sur son vieil arbre, accroché des pattes
-au faîte du tronc vertical ; il le frappe activement
-du bec à coups réguliers, toc, toc ; il se
-hâte. Deux écureuils rongent deux châtaignes
-mûres, et leur queue se déploie en parasol sur
-leur petite tête affairée, grignotante… Les
-sangliers, eux, ne reviendront pas de sitôt. Les
-agasses bavardent à qui mieux mieux, comme
-des Arlette, mais la forêt préfère leur bavardage
-au caquetage des femmes.</p>
-
-<p>Restée seule avec ses sylvains, la forêt est
-heureuse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch21">XXI<br />
-LE PORTRAIT DE LA GAVOTTE</h2>
-
-
-<p>Comme M. le Maire, suivi de ses deux
-invités, rentrait dans les Mayons, il rencontra
-la mère d’Arlette ; et, après l’avoir présentée au
-peintre :</p>
-
-<p>— Vous pouvez envoyer votre fille tout à
-l’heure à la mairie en toute confiance, lui
-dit-il ; on lui fera un beau portrait.</p>
-
-<p>— Et à l’huile, dit Jean d’Auriol.</p>
-
-<p>— C’est bienvenu, monsieur le Maire, puisque
-c’est vous qui le demandez.</p>
-
-<p>Et la mère d’Arlette rentra chez elle.</p>
-
-<p>— Les jours sont courts, dit Jean d’Auriol ;
-vous nous permettrez, monsieur le Maire, de ne
-pas demeurer longtemps à table.</p>
-
-<p>— Ce sera comme vous voudrez, dit gentîment
-le maire ; je comprends bien que les
-artistes travaillent pour l’honneur du pays ; et,
-alors, leur temps est sacré.</p>
-
-<p>Une heure plus tard, il accompagnait ses
-hôtes dans une salle de la mairie, où le peintre,
-installé devant son chevalet de campagne, prépara
-ses couleurs. Arlette tardait.</p>
-
-<p>— Viendra-t-elle ?</p>
-
-<p>— Je ne serais pas surpris qu’elle ne vînt
-pas, dit Jean d’Auriol. Quand un étranger du
-dehors désire faire un portrait de fille ou de
-femme, chez nous, ou même un portrait
-d’homme, j’ai vu souvent qu’il semble à nos
-gens qu’on veut entreprendre sur eux. Ils
-répugnent à laisser copier leur visage. J’ai
-pensé parfois qu’il y a là un sentiment d’origine
-arabe. La reproduction du visage humain
-est interdite chez les musulmans. Cependant
-cette jeune Arlette a paru si flattée ! Elle viendra.</p>
-
-<p>Ils attendirent en vain plus d’une heure
-encore.</p>
-
-<p>Trois ou quatre petits coups furent enfin
-frappés à la porte.</p>
-
-<p>— Entrez ! dit le peintre.</p>
-
-<p>Une demoiselle entra. Elle avait un vaste
-chapeau aux bords inégalement retroussés — et
-chargé d’une épaisse couronne de fleurs. La
-robe était bleue, avec des carreaux blancs, dans
-lesquels fourmillaient des fleurs aveuglantes.
-Elle avait une ceinture de toile cirée, très luisante,
-noire, bordée d’un liséré de toile cirée
-rouge, non moins luisante ; un col blanc, large,
-de fausse dentelle naturellement, fermé,
-au-dessous du menton, par un flot de rubans
-roses ; des souliers blancs, découverts, à hauts
-talons, avec des bas à jours, noirs, qui dessinaient
-par transparence, sur la courbure du
-pied et sur le devant de la jambe, un pot de
-fleurs vaguement couleur de chair. Les cheveux,
-lourdement crêpés, retombaient sur le front en
-larges festons inégaux, dont l’un couvrait
-presque entièrement l’œil gauche, de telle sorte
-qu’à première vue on pouvait croire cet œil
-malade et abrité par un pansement de noir
-taffetas. Ce noir profond s’enlevait sur le visage
-blanc, empâté d’une poudre de riz noyée dans
-le cold-cream. La visiteuse tenait, dans sa
-main gauche, une ombrelle fermée, que pourtant
-on devinait multicolore. Dans sa main
-droite, prétentieusement relevée à la hauteur
-du sein, elle avait un mouchoir de poupée,
-pincé par le milieu et bordé de rose ; et, cette
-même main, sur laquelle retombait un bracelet
-doré, tenait un porte-monnaie en mailles d’acier
-« gonflé de coton », si l’on en peut croire Arnet.</p>
-
-<p>Le peintre, naïvement, ne reconnut pas
-Arlette ; il dit :</p>
-
-<p>— Vous demandez, mademoiselle ?</p>
-
-<p>Jean d’Auriol riait.</p>
-
-<p>— Mais… Monsieur… dit Arlette, toute souriante
-d’orgueil, ravie de n’être pas reconnue,
-je viens pour le portrait… que vous m’avez
-promis.</p>
-
-<p>Le jeune peintre bondit sur sa chaise, et se
-levant consterné :</p>
-
-<p>— Comment ! C’est vous, mademoiselle !
-Vous que j’ai vue si gentille tout à l’heure !</p>
-
-<p>On a son franc-parler à l’école des Beaux-Arts.</p>
-
-<p>Et puis, école ou non, un artiste indigné ne
-mesure plus ses paroles :</p>
-
-<p>— Mais, jour de Dieu ! c’est le portrait de
-votre costume et non pas seulement de votre
-figure que je voulais faire, Mademoiselle ! Je ne
-suis pas caricaturiste, nom d’un chien ! Vous
-ne vous êtes pas regardée dans votre miroir,
-donc ! Tantôt, sous vos châtaigners, vous étiez
-à croquer ! A présent, vous avez l’air de la première
-venue, prétentieuse et déguisée, qui
-passe sur les trottoirs de Toulon !… Je suis
-désolé, Mademoiselle, — poursuivit-il radouci
-en voyant Arlette toute décontenancée et près de
-fondre en larmes, — je suis vraiment désolé de
-vous avoir dérangée de votre travail… pour
-rien… car, bien sûr, je ne peux perdre mon
-temps à vous peindre — à l’huile — dans ce
-déguisement. Rassurez-vous, d’ailleurs, Mademoiselle,
-Madame votre mère me permettra de
-vous indemniser de la peine que vous avez
-prise, bien à contre-temps, toutes les deux.</p>
-
-<p>La mère d’Arlette venait d’entrer, avant la fin
-de ce discours, escortée de Victorin en chasseur,
-qu’elle avait rencontré dans la rue. Elle
-s’empressa de dire :</p>
-
-<p>— Nous avons cru bien faire, Monsieur,
-excusez-nous. Et puis… la petite indemnité…,
-nous l’accepterons bien volontiers, pourquoi
-nous ne sommes pas riches.</p>
-
-<p>— On ne le dirait pas, fit le peintre. Vous
-avez à la ceinture, Mademoiselle, tout un
-arsenal de breloques. Tenez, regardez ce jeune
-chasseur qui vient d’entrer. A la bonne heure !
-Voilà une tenue qui a du caractère, parce qu’elle
-est simple et d’accord avec le pays et la saison…</p>
-
-<p>A demi-voix, Jean d’Auriol expliquait la
-scène à Victorin, qui murmurait :</p>
-
-<p>— Elle est pourtant bien jolie comme ça. Elle
-a l’air d’une dame des villes.</p>
-
-<p>— Sacrebleu, dit le peintre. Elle en a l’air, si
-l’on veut. Et c’est, en tout cas, ce qui me fâche.
-Je cherche le naturel. Et Mademoiselle a l’air
-d’une comédienne qui ne sait pas bien prendre
-la figure de son rôle.</p>
-
-<p>— Oh ! Monsieur, dit Victorin, vous en avez
-dit assez.</p>
-
-<p>Le peintre devina en Victorin un amoureux…
-Arlette pleurait tout de bon maintenant,
-humiliée.</p>
-
-<p>— Excusez ma sincérité, Mademoiselle, dit le
-peintre aimablement, Madame votre mère et
-ces messieurs m’excuseront aussi, mais je vous
-répète que je cherchais un modèle naturel, pris
-sur nature et dans la nature, comprenez-vous ?
-Vous m’arrivez endimanchée, ornée, apprêtée,
-superbe… j’en suis aussi ennuyé que vous.
-M. le Maire voudra bien, ce soir, vous faire
-remettre de ma part deux fois le prix de votre
-journée perdue.</p>
-
-<p>Arlette mordit son mouchoir de poupée. Elle
-le déchira d’une dent rageuse, pivota sur ses
-hauts talons, faillit tomber avant d’atteindre la
-porte, et sortit brusquement, suivie de sa mère
-et de Victorin.</p>
-
-<p>Et, dans l’escalier :</p>
-
-<p>— Je n’en veux pas, cria-t-elle, de son sale
-argent, à ce grossier personnage. Ça croit avoir
-affaire à qui ?</p>
-
-<p>Puis, tout bas, à Victorin ahuri et navré :</p>
-
-<p>— Tu vois bien qu’il n’y entend rien à faire
-des portraits, ce Parisien de malheur. Est-ce
-qu’on fait le portrait des gens en habits de travail ?
-Ça ne s’est jamais vu !</p>
-
-<p>Un doute, tout de même, se faisait dans
-l’esprit de Victorin. Si M. Jean d’Auriol, qu’il
-avait reconnu, et M. le Maire, en qui il avait
-toute confiance, n’avaient pas répondu au
-peintre, c’est donc qu’ils ne trouvaient pas que
-l’artiste eût tort ? Est-ce que les élégances
-d’Arlette n’étaient pas ce qu’il en pensait, lui,
-Victorin ?… Bah ! après tout, qu’importait ?
-L’artiste pouvait se tromper ; M. le Maire et
-M. Jean d’Auriol n’ont pas osé le contredire,
-pas plus que moi-même. Et puis ce n’était pas la
-robe et le chapeau d’Arlette qu’il aimait, après
-tout, voyons ! Et Arlette, noyée dans ses larmes,
-lui paraissait si touchante !</p>
-
-<p>Il la raccompagna chez elle, en lui disant des
-paroles douces. Dans la rue, elle ne répondait
-pas. Mais une fois arrivée dans sa maison, elle
-éclata en cris de rage :</p>
-
-<p>— Vous avez bien raison, ma mère, de me
-répéter souvent que, des hommes, le meilleur
-ne vaut rien ! C’est dans des moments comme
-ça qu’un fiancé devrait se montrer ! Et il n’a
-pas soufflé mot, Victorin ! Tu ne pouvais pas lui
-dire ce que tu penses, Victorin ! J’aurais cru,
-véritablement, que tu avais « un peu plus de
-chose », mais non, rien ! Tu l’as laissé dire, me
-tourner en ridicule. Et m’offrir son sale argent, — qu’il
-faudra bien accepter, ma mère, puisqu’il
-me le doit, m’ayant fait perdre la demi-journée.
-Sûr qu’il me le doit, — et double, et avec une
-« indanité », comme il dit. Mais, j’aurais voulu
-un défenseur. Il est joli, mon défenseur !…
-Non, non, laisse-moi, Victorin, il faut que ça me
-passe, la colère, et j’en ai pour quelques jours.
-Qu’est-ce que je vais leur répondre, aux autres,
-quand je retournerai là-bas, et qu’ils demanderont
-à venir voir mon portrait dont j’étais si
-fière d’avance ? Il ne pouvait pas rester où il
-était, ce monsieur peintre ?… Tout le pays va
-savoir ça ; et on en parlera longtemps, du portrait
-de la gavotte… Tu vois bien que je ne peux
-plus rester aux Mayons ! Mais je n’avais pas
-besoin de cette raison de plus pour m’en aller…
-Tu me rejoindras quand tu voudras, à Marseille
-ou ailleurs, là où j’irai ; mais je ne veux plus, je
-ne peux plus demeurer ici, où personne ne voit
-mes mérites, pas même toi, qui as été lâche
-aujourd’hui, oui, lâche ! A ta place, je lui aurais
-dit ma façon de penser, à ce Parisien ; et, s’il
-s’était fâché, je lui aurais laissé sur la figure la
-marque de mes cinq doigts ! — Mais non ! tu étais
-là planté, le carnier au derrière et le fusil au
-dos, avec l’air bête d’un santon de bois !</p>
-
-<p>C’était la première fois qu’elle se montrait à
-Victorin dans un accès de rage, — et qu’elle
-l’injuriait.</p>
-
-<p>— Je te pardonne, dit-il doucement, parce
-que tu pleures, mais tu regretteras demain de
-m’avoir parlé ainsi.</p>
-
-<p>Il la quitta.</p>
-
-<p>Aveuglée par la colère, elle le laissa partir.</p>
-
-<p>— Et puis, pensait-elle, il faut bien qu’il
-s’habitue, s’il devient mon mari, à comprendre
-qu’il n’est pas le maître. Les femmes, aujourd’hui,
-sont libres.</p>
-
-<p>Chacun comprend à sa manière la liberté.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch22">XXII<br />
-LE FÉMINISME D’ARLETTE</h2>
-
-
-<p>Arlette avait donc fini par trouver insupportable
-la situation qu’elle-même s’était faite aux
-Mayons. Sur son passage, on se retournait pour
-la regarder d’un œil narquois. Sa façon de
-s’habiller, la tournure de ses chapeaux toujours
-bizarres, et sa légendaire ombrelle qu’elle portait
-comme un étendard, cette ombrelle qui
-l’abritait même des soleils d’hiver, prêtaient
-maintenant à rire ; et toute cette réprobation
-gouailleuse était un peu l’ouvrage d’Arnet.
-Arnet, grand conteur de galégeades, ne tarissait
-plus sur le compte des filles dont les parents,
-qui n’ont pas le sou, trouvent pourtant moyen,
-disait-il, de se ruiner pour acheter des pompons
-ridicules à leurs filles. Et pourquoi ? Parce que,
-paraît-il, certaines de ces demoiselles, qui ont
-appris à lire, tirent d’A et B une vanité hors de
-bon sens.</p>
-
-<p>Une fois bien établie dans le public, cette
-juste appréciation des choses avait fini par
-remettre Arlette à sa place ; et la petite dévoyée
-n’avait pas pu supporter le jugement de l’opinion.</p>
-
-<p>Elle avait quitté les Mayons un beau matin,
-après avoir eu, la veille, un dernier entretien
-avec Victorin.</p>
-
-<p>Elle lui avait dit pompeusement :</p>
-
-<p>— Vois-tu, Victorin, je fuis la persécution
-sévère de ta famille injustement irritée.</p>
-
-<p>Elle s’était servie de ces expressions. Il ne lui
-déplaisait pas d’être une héroïne persécutée.
-Elle se comparait à quelqu’une de ces jeunes
-créatures dont les romans l’entretenaient, et
-qui, douées de toutes les vertus, sont méconnues
-et même maltraitées par des parents barbares.
-Elle était destinée à souffrir à cause de
-sa supériorité sur le commun des hommes. Si
-on avait l’air de se moquer, c’était par jalousie.
-Et elle, qui n’avait plus aucun sentiment religieux,
-se rappelait que Jésus-Christ fut calomnié
-par des méchants qui finirent par le mettre
-à mort.</p>
-
-<p>Une vague mégalomanie la poussait à rechercher
-dans les quelques souvenirs d’école qui
-étaient les siens, les gens illustres à qui se comparer.
-Et, si invraisemblable que cela paraisse,
-elle songeait souvent à une nommée Jeanne
-d’Arc, une pastresse qui était devenue général
-et fréquentait le roi de France. Elle y songeait
-comme à une fille qui fut martyrisée par des
-envieux, jaloux de la façon dont elle portait la
-cuirasse et le drapeau.</p>
-
-<p>Arlette avait lu dans les journaux d’éloquents
-articles sur le féminisme. Les féministes étaient,
-à ses yeux, des gens qui reconnaissaient la supériorité,
-d’ailleurs évidente, des femmes. Et
-Jeanne d’Arc était une sorte de précurseur des
-féministes.</p>
-
-<p>— Vois-tu, Victorin, je fuis la persécution
-de ton père. Le monde m’en veut. C’est tout
-des gens, ajouta-t-elle, c’est tout des gens qui
-auraient fait brûler Jeanne d’Arc.</p>
-
-<p>Victorin n’attacha aucune attention à cette
-réminiscence historique. Il ne vit qu’une chose :
-Arlette était décidée à partir ; ses parents à lui,
-en étaient cause. Il eut un grand mouvement
-de colère contre eux :</p>
-
-<p>— Je ne tarderai pas à te rejoindre, dit-il.</p>
-
-<p>A l’ardeur de cette réplique, Arlette comprit
-que son départ était peut-être le meilleur moyen
-d’exciter Victorin, de le faire rompre, momentanément
-du moins, avec sa famille et de l’amener
-enfin au mariage. Elle comptait bien, plus
-tard, à force de bonne grâce irrésistible, reconquérir
-les Bouziane et leur héritage.</p>
-
-<p>— Alors, comme ça, tu es bien décidée à nous
-quitter, Arlette !</p>
-
-<p>Si elle était décidée !… Il devrait être le premier
-à lui conseiller ce départ. Elle souffrait
-trop des injustices du monde. Et pourquoi souffrait-elle ?
-Parce qu’elle aimait ! Et qui ? Victorin !
-Elle souffrait pour lui !</p>
-
-<p>— C’est pour mon amour ! C’est pour toi que
-je souffre, ô mon amour !</p>
-
-<p>— C’est vrai, pourtant ! se disait Victorin.</p>
-
-<p>Et il se sentait à la fois tout contrit et tout
-fier.</p>
-
-<p>— Va, lui dit-il, je ne serai pas longtemps à
-te rejoindre pour toujours, si la place de gardiens
-qu’on t’a promise, pour toi et moi, est
-bonne comme il semble. Écris-moi bien ton
-adresse, et j’irai te voir et prendre, sur cette
-place, des renseignements.</p>
-
-<p>Ainsi parlait-il, et cependant, quoiqu’il fût
-aveuglé, et rendu sourd aux bons conseils, par
-l’amour, qui est un méchant mal, son cœur, en
-même temps, se serrait à l’idée d’avoir à quitter
-bientôt la terre paternelle. Tant que la réalisation
-de ce projet était demeurée lointaine, il
-l’avait acceptée en lui-même ; mais à la voir
-toute proche, il éprouvait déjà comme une manière
-de regret, sans pouvoir se dire s’il regrettait
-tout de bon d’avoir à partir.</p>
-
-<p>Après tout, il aimait la mère et le père, encore
-qu’il ne le leur fît pas voir, l’usage des travailleurs
-de la terre n’étant pas de se faire des
-« mounineries », ce qui revient à dire des amabilités
-en grimaces de singe.</p>
-
-<p>Lorsque les quasi-fiancés se dirent adieu,
-Victorin se sentit le cœur triste, mais il ne
-s’expliquait pas si c’était parce qu’il fallait se
-séparer d’Arlette, ou bien parce que cette séparation
-allait bientôt nécessiter son départ à
-lui.</p>
-
-<p>Et Arlette s’en était allée, un peu pour partir,
-chercher aventure, un peu par orgueil, parce
-qu’elle allait être une demoiselle dans l’arrière-boutique
-d’un magasin de la rue Saint-Ferréol.
-Là, elle aurait parfois à recevoir les pratiques,
-de belles madames « comme il faut » dont elle
-copierait de son mieux les manières élégantes.</p>
-
-<p>— Si Madame le désire, on me permettra
-certainement de porter ce petit paquet chez
-Madame.</p>
-
-<p>Et alors, qui sait, elle rencontrerait, dans la
-maison riche, le marquis de Carabas ou le
-prince des contes de fées, celui qui épouse des
-bergères.</p>
-
-<p>En attendant, elle aurait pour camarade et
-protecteur Augustin Augias, qui lui avait arrêté
-une belle chambre dans le vieux quartier de
-Marseille, mais à deux pas de la Canebière.</p>
-
-<p>De Marseille, elle écrivait :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c"><span class="sc">A Monsieur Victorin Bouziane</span>,<br />
-<i>Propriétaire-agriculteur</i>,<br />
-Aux Mayons (Var).</p>
-
-<p class="noindent">« Marseille, rue Vieille, n<sup>o</sup> 10<sup><i>ter</i></sup>, près la Bourse.</p>
-
-<p class="ind">« Mon beau Victorin,</p>
-
-<p>« Je t’écris pour te faire savoir de mes nouvelles,
-que j’en espère des tiennes, qu’elles
-soient pareillement bonnes pour ce qui est
-de la santé. Pour quant au reste, qui est le
-contentement d’esprit, les plus grands auteurs
-qu’on peut lire, même sur les journaux,
-disent que la vie est une perturbation continuelle
-qui n’est pas près de finir. Comme nos
-aïeux ils l’ont connue, la vie, nous l’avons
-trouvée, et nos enfants la retrouveront de
-même, par malheur. Et que, s’il n’y en a pas
-une autre, de vie, après notre mort, et point
-de bon Dieu comme se le croyaient les gens
-d’autrefois, alors il faut en prendre son parti,
-et chercher un peu de plaisir par soi-même,
-sur cette terre de pas grand’chose, puisque
-tu as vu par toi-même ce qu’un monsieur
-peintre, qu’on ne connaît pas, a pu me faire
-d’ennui dans un seul et même jour, sans que
-je me le sois <i>reserché</i> en rien, vu que je ne
-savais pas même son existence cinq minutes
-avant. Mais j’avais eu tant d’autres
-ennuis avec les <i>huns</i> et les autres qui finissaient
-par m’appeler tous la Gavotte, moi qui
-ne serche qu’à être simplement comme il
-faut, que je ne pouvais plus y tenir, notablement
-par rapport à ton père qui m’a été le
-plus dur. Mais je ne lui en veux pas quand
-même, après tout, à ton père, qu’il ne m’a
-jamais pour ainsi dire parlé — que bonjour,
-bonsoir — avant que tu te sois déclaré
-comme pour devenir mon Victorin, rien qu’à
-moi. Enfin, je leur pardonnerai tout, à tes
-parents, quand je serai ta femme, et que,
-sans doute, ils cesseront alors de me faire
-contre, quand ils verront notre union bénie
-même par Dieu s’il en existe un et par nos
-enfants à venir.</p>
-
-<p>« Écris-moi vite ici, que, sans consolation
-de tout ça, je me languis de toi, de toi seulement,
-vu que tout le reste des gens des
-Mayons, il ne m’importe guère. Ils sont trop
-méchants pour un cœur sensible comme tu
-sais. Tu l’as bien dû comprendre le jour du
-peintre, mon cœur sensible, que je me le
-reproche des fois comme étant cause de
-t’avoir, ce jour-là, <i>crié à l’après</i>, mais j’étais
-nerveuse. Les femmes, tu sais, elles sont
-sujettes aux nerfs par leur trop grande délicatesse.
-Et j’étais comme une fleur tremblante
-sur sa tige, le jour des châtaignes. Ici,
-une fois, au magasin, où je travaille aux
-modes de Paris pour tout Marseille, j’ai vu
-une de nos plus belles madames, qu’elle s’essayait
-un chapeau et qui s’est trouvée mal.
-Elle est connue pour être une dame marquise,
-que tout le monde sait de ses histoires.
-Et on m’a dit qu’elle s’est trouvée si mal,
-parce qu’elle venait de voir, à travers nos
-vitres du magasin, passer un monsieur avec
-une autre dame, dans une voiture qui est,
-d’après l’on dit, sa rivale. Tu vois que les
-personnes du bon ton perdent aussi la tête ;
-et pourquoi que nous, nous n’aurions pas
-nos nerfs comme elles ? Un jour, Arnet, aux
-Mayons, s’est moqué (de quoi je me mêle !)
-de mes bas à jours. Je lui ai répondu hardiment
-que les filles pauvres ont des jambes
-tout comme les duchesses. Et tu as trouvé
-que j’avais eu la réponse bien prête et bien
-envoyée, comme c’est vrai ; je sais bien que
-j’ai de l’esprit naturel. Ne m’oublie pas. Je ne
-pense qu’à toi, dans ma chambrette, qu’elle
-a un pot de fleurs sur sa fenêtre, d’une plante
-que j’ai cueillie sur ta terre que tu as cultivée
-de ton bras puissant et sans repos. Tu verras
-comme c’est beau, Marseille ; je suis tout
-à côté des quartiers neufs, mais dans le vieux
-quartier, mais à deux pas de la Canebière et
-de la Bourse, que la mairie y est bien, elle
-aussi, dans le vieux quartier, dont les ancêtres
-ne rougissaient pas. Et puis, tu sais, il
-n’y a que de sottes gens. Je n’en rougis donc
-pas non plus d’être pauvre et de travailler
-dans la vertu, et je reconnais que la noblesse
-des sentiments vaut mieux qu’une ceinture
-tout en or fin. Je sais ce que je vaux ; et je
-me dis ton Arlette digne de son Victorin qui
-t’attend et qui t’aime par-dessus tout même
-les étoiles du ciel.</p>
-
-<p class="sign">« <span class="sc">Arlette</span> ».</p>
-
-<p>« <i>Postcriton.</i> — J’allais oublier le plus principal,
-qu’il y a, au Prado, cette villa que j’ai
-vue où que l’on demande des gardiens. Rien
-à faire qu’à vivre, comme je t’avais fait espérer,
-dans une maisonnette blanche et
-rouge avec des abat-jour bleus, près d’une
-grille dorée, avec un <i>télaifone</i> qui communique
-avec le château ou villa, pour dire aux
-patrons quelle personne que ce soit qui se
-présente comme visite ou autre. Cent vingt
-francs et rien à faire ! que d’être dans un
-jardin tout en <i>manificence</i> avec des plantes
-des colonies étrangères. Ce serait ta part. Je
-pourrais même garder ma place que j’ai
-maintenant ou rester avec toi, ou bien te
-revenir le soir, et rien à faire alors, le soir,
-que de t’aimer — pour quatorze cent quarante
-francs par an.</p>
-
-<p>« Ta petite pour toujours si tu le veux encore.</p>
-
-<p class="sign">« <span class="sc">Arlette.</span> »</p>
-</blockquote>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch23">XXIII<br />
-CONSEIL DE FAMILLE</h2>
-
-
-<p>Le temps des violettes était arrivé. On voyait
-leurs feuilles, en touffes bien rondes, bien
-vertes, en longues lignes, sur la terre brune
-fraîchement remuée, sur de grands espaces.
-C’est une des cultures du Midi. De Carqueiranne,
-d’Hyères ou de Nice, où elles pullulent,
-la mode vient de cultiver les violettes sur divers
-points de la région du Var qui avoisinent la
-ligne du P.-L.-M. Les Bouziane s’essayaient
-à cette culture depuis deux ou trois ans. Les
-douces petites fleurs ne manquent pas à
-leur réputation, qui est d’être modestes. Sous
-les touffes très drues, et sous l’ombrelle des
-feuilles larges, elles sont tapies dans l’ombre
-comme de sages fillettes des temps d’autrefois.
-Mais autour d’elles, l’air est tout chargé de
-leur charme parfumé ; on les devine de très
-loin, et c’est un enchantement de saison. Peu
-d’entre elles, pourtant, restent au pays. Comme
-des Arlettes, mais bien malgré elles, elles s’en
-vont dans les villes, les innocentes, à Marseille,
-à Lyon, à Paris. Elles entreront dans les cafés :
-« Violettes, M’sieu ? » Elles seront vendues le
-long des trottoirs boueux, sous les bruines
-d’octobre, à la lueur blafarde des réverbères, à
-la sortie des cafés-concerts et des théâtres, aux
-portières des fiacres, par des petites filles suspectes.
-En attendant, les violettes des Bouziane
-embaumaient les alentours de leur bastide.
-Ah ! si elles avaient connu leur future destinée !
-et si elles avaient pu parler à Victorin ! Bien
-mieux que maître Augias ou son ami Arnet,
-elles auraient réussi à le convaincre :</p>
-
-<p>— Reste au pays, lui auraient-elles dit, reste
-attaché à la terre, sous le bon soleil d’ici. Ne
-va pas là-bas, sous les pluies et dans la boue.
-Nos sœurs de l’an passé y sont mortes misérables.
-On les a ramassées par milliers, aux
-heures grelottantes du matin, parmi les vils
-déchets des grandes cités. Tu la connais pourtant,
-la chanson de <i>Cigalous</i>.</p>
-
-<p>Et toutes, en chœur, à voix menues, auraient
-chanté, sous les touffes vertes, leur chanson
-parfumée, exhalée dans les souffles d’automne :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! Cigalous, pourquoi quitter ta chère vieille,</div>
-<div class="verse">Ton père et tes amis, nos braves bûcherons ?</div>
-<div class="verse">Ne pars pas, Cigalous ; c’est nous qui t’aimerons.</div>
-</div>
-
-<p>Mais les petites violettes ne parlent pas. Et
-Victorin, décidé à l’exil, préparait avec soin
-son propre malheur. Cette décision, et le
-trouble où elle le mettait, se trahissait au-dehors.
-Et la mère Bouziane disait au père :</p>
-
-<p>— Comme il change, notre Victorin ! Cette
-fille l’a désavié.</p>
-
-<p>Elle ajouta :</p>
-
-<p>— Ce matin, quand j’ai étalé, là-haut, dans
-la chambre à côté de celle du grand-père, les
-bouquets de violettes pour lesquels je ne
-trouve plus une place en bas, tant il y en a
-cette année, — et pendant que je commençais à
-les compter et à les aligner dans les corbeilles,
-l’esprit du grand-père s’est réveillé, et il m’a
-appelée : — « Norade ! »</p>
-
-<p>Le père Bouziane devint attentif :</p>
-
-<p>— Son esprit s’éveille ? interrogea-t-il. Que
-t’a-t-il dit ?</p>
-
-<p>— « Vous m’avez appelée, grand-père. Que
-voulez-vous ? » Il m’a dit : « Qu’est-ce que c’est
-qui sent si bon ? Est-ce que c’est déjà les violettes ?
-et la récolte est-elle bonne ? » « Très
-bonne, grand-père. » « Alors, a-t-il dit, c’est
-que le bon Dieu, qui m’avait oublié, a pensé à
-moi : je pourrai mourir content. » « Vous ne
-mourrez pas encore, grand-père ». « J’en ai
-tant d’envie, Norade ! j’ai un gros sommeil. »</p>
-
-<p>— C’est bon ! dit Bouziane à sa femme. Lui
-qui ne t’appelait plus, même pour manger !…
-Je crois qu’il faut profiter du moment pour
-lui faire dire, devant notre pauvre Victorin, son
-opinion sur Arlette.</p>
-
-<p>Le jeune homme fut appelé.</p>
-
-<p>— Petit, lui dit sa mère, l’esprit du grand-père
-s’est éveillé. Je ne crois pas que ce soit
-bon signe. Tu sais que les vieilles vïores
-(lampes), quand elles n’ont plus d’huile, au
-moment de s’éteindre, font un gros éclat de
-lumière, le temps d’un éclair. Il se peut bien
-que le grand-père en soit là. Alors ton père a
-décidé que nous montions tous les trois lui
-parler, qui sait ? pour la fois dernière. Peut-être
-qu’il aura quelque recommandation à nous
-faire. Pas pour les choses d’argent, pechère !
-mais comme qui dirait un peu de testament
-d’amour. Au moment de mourir, ceux qui nous
-aiment voient plus clair que nous sur ce qui
-nous est bon. Té, aide-moi encore à monter
-(puisque nous allons là-haut, profitons), ces
-trois grandes corbeilles de violettes.</p>
-
-<p>Tous trois prirent chacun à deux mains un
-des grands paniers, débordants de fleurs.</p>
-
-<p>Misé Bouziane, suivie des deux hommes, montait
-l’escalier en colimaçon. Arrivée à l’étage,
-elle eut une inspiration.</p>
-
-<p>— Allons lui montrer nos banastes. C’est une
-richesse ! Ça lui fera plaisir.</p>
-
-<p>Tous trois entrèrent dans la chambre du
-vieillard. Assez vaste, tout fraîchement reblanchie
-à la chaux, cette chambre, par une
-étroite fenêtre, regardait la plaine. Le grand
-lit de bois occupait le milieu de la pièce, le
-pied vers la fenêtre, ce qui permettait au vieil
-homme de regarder encore, parfois, le ciel, les
-vignes, les pinèdes. Sur un des murs, et visibles
-pour l’homme couché, étaient accrochés
-un casque et un sabre, ceux mêmes de son
-père, le soldat de Napoléon I<sup>er</sup> ; au-dessous de
-ces reliques, la médaille de Sainte-Hélène ; au-dessus,
-un crucifix. Le grand-père Bouziane
-les vénérait, ces reliques. Aucun autre meuble
-dans la chambre, qu’une table et deux chaises.
-Au moment où entrèrent ses deux enfants et
-son petit-fils, l’homme, bien qu’il eût les yeux
-ouverts, paraissait dormir. Les draps blancs
-se rabattaient sur une couverture tricotée
-blanche. Dans sa chemise de forte toile, très
-blanche, les bras hors des couvertures, comme
-rigides le long du corps, — il sommeillait d’esprit,
-la tête relevée sur l’oreiller blanc, la face
-maigre, osseuse, le nez busqué, le menton
-saillant, la peau tannée par quatre-vingt-dix
-ans de soleil, avec des rides sans mollesse,
-comme creusées au couteau dans du bois.</p>
-
-<p>Au bruit qu’avec leurs gros souliers cloutés,
-les trois personnes firent en entrant, il n’eut
-pas un mouvement ; il rêvait, — comme déjà
-hors la vie, loin de la rumeur des autres vivants, — un
-rêve de feuillages, de sources, de
-prairies ondulantes, de moissons heureuses.
-Un moment, ses visiteurs demeurèrent immobiles,
-saisis du respect même qu’on a devant
-les morts.</p>
-
-<p>Tout à coup, sans que la tête fît un mouvement,
-les lèvres remuèrent :</p>
-
-<p>— Comme ça sent bon, ici ! murmura-t-il ; ça
-sentait déjà bon depuis ce matin ; à présent,
-c’est meilleur, plus fort… On se croirait en
-plein mitan du champ de violettes… On dit
-que les saints ont bonne odeur dans le Paradis ;
-ils n’ont pas mieux ! acheva-t-il d’une voix très
-haute.</p>
-
-<p>Mais il ne remua pas.</p>
-
-<p>Sa belle-fille alors prononça :</p>
-
-<p>— Voulez-vous les voir, les violettes, grand-père ?
-Nous sommes là, moi, votre fils et Victorin,
-tous les trois avec nos banastes pleines ;
-nous avons pensé que vous auriez plaisir à les
-regarder.</p>
-
-<p>Et, comme la tête du vieillard ne remuait
-toujours pas :</p>
-
-<p>— Tournez-vous un peu de notre côté.</p>
-
-<p>La voix du vieillard répondit :</p>
-
-<p>— Non. Je suis beaucoup fatigué.</p>
-
-<p>Alors, misé Bouziane, passant au pied du lit,
-éleva vers lui sa banaste débordante, d’où
-tombèrent deux ou trois bouquets sur la blancheur
-du lit. Les yeux du vieillard étincelaient :</p>
-
-<p>— C’est magnifique ! dit-il.</p>
-
-<p>Il y eut un long silence.</p>
-
-<p>— Norade, dit Bouziane, pose, comme nous,
-ta banaste sur la table ; et rangeons-nous tous
-trois au pied du lit, que le grand-père nous
-voie.</p>
-
-<p>Et quand tous trois furent au pied du lit :</p>
-
-<p>— Père, dit Bouziane, m’entendez-vous ?
-me reconnaissez-vous ?</p>
-
-<p>Le vieillard, sans faire un mouvement, répondit
-d’une voix profonde :</p>
-
-<p>— Oui, Bouziane ; oui, mon fils.</p>
-
-<p>— Eh bien ! mon père, j’ai un conseil à vous
-demander. C’est pour votre petit-fils, Victorin,
-qui est là et qui m’écoute.</p>
-
-<p>Victorin, entraîné, dit à son tour :</p>
-
-<p>— Je suis là, grand-père.</p>
-
-<p>Le vieux dit :</p>
-
-<p>— Je te reconnais, petit Bouziane,… mon
-petit-fils Victorin.</p>
-
-<p>Une émotion les gagnait tous les trois.</p>
-
-<p>— Eh bien ! voilà, mon père, de quoi il est
-question. Vous vous rappelez la petite Arlette ?</p>
-
-<p>— Oui, dit la voix creuse, qui déjà semblait
-venir d’un lointain.</p>
-
-<p>— Et puis, vous connaissez aussi Martine ?…
-Martine des Revertégat ?</p>
-
-<p>— Oui ! — dit la voix, ferme sans inflexions.</p>
-
-<p>— Belle fille et bonne travailleuse… Nous
-voulons, mon père, que Victorin la prenne en
-mariage.</p>
-
-<p>— Bon ! fit la voix lointaine.</p>
-
-<p>Victorin se mordait les lèvres pour ne pas
-pleurer. Il avait, de tout temps, beaucoup aimé
-son grand-père.</p>
-
-<p>— Eh bien ! dit le père, Victorin veut nous
-désobéir ; il se cherche son malheur. Pour
-rejoindre Arlette, qui a quitté les Mayons, il
-veut quitter le bien et la maison des Bouziane ;
-il veut Arlette ; il veut l’épouser. Quel conseil
-lui donnez-vous ?</p>
-
-<p>Comme s’il eût eu à se défendre contre une
-agression brutale, inattendue, le vieux, la face
-crispée soudainement, l’œil luisant avec dureté,
-se souleva comme s’il eût bondi ; et maintenant,
-assis, sa chemise entr’ouverte sur sa poitrine
-montrant son cou long et maigre, aux tendons
-en saillies, il éleva son bras droit ; et, la main
-fermée, l’index dressé, il fit le geste qui veut
-dire « non ». Le torse retomba en arrière, la
-tête reprit sur l’oreiller la position et l’immobilité
-qu’elle avait tout à l’heure ; les yeux demeurèrent
-ouverts ; ils semblaient, par-dessus
-les têtes, regarder la lumière du dehors ; les
-lèvres s’entr’ouvrirent pour laisser échapper
-un menu souffle…</p>
-
-<p>Victorin sanglotait. Bouziane et sa femme
-prirent des violettes à poignées, et, les répandant
-sur le lit, ils semblèrent offrir à l’ancêtre
-mort les prémices de la récolte nouvelle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch24">XXIV<br />
-DEUX INDÉPENDANTS</h2>
-
-
-<p>Arlette, demoiselle d’arrière-boutique à Marseille,
-rue Saint-Ferréol, jouissait, tout en manœuvrant
-une machine à coudre, d’un bonheur
-ineffable qui était de voir, par une fenêtre
-basse, les passants d’une rue transversale,
-affairés ou nonchalants, et dont quelques-uns,
-vieux ou jeunes, lui souriaient parfois.</p>
-
-<p>Elle écrivait à Victorin :</p>
-
-<p>— « Ne viens pas encore me voir. Je m’installe
-peu à peu. Je veux que tu me trouves dans
-une chambre mieux arrangée ; et, pour cela, il
-faut que je travaille encore à me gagner le prix
-d’un joli mobilier. Pour le moment, je suis en
-garni. Je te dirai quand tu pourras venir. »</p>
-
-<p>Victorin ne s’expliquait pas qu’il n’eût plus
-aucune impatience de la retrouver. Il acceptait
-ces délais avec une involontaire satisfaction.
-Tout en se considérant comme engagé vis-à-vis
-de la jeune fille, il accueillait presque avec joie
-la nécessité de retarder le rapprochement.
-Quand il constatait en lui-même ces dispositions :</p>
-
-<p>— Sans doute, se disait-il, la recommandation
-de mon pauvre grand-père m’a impressionné,
-et tous ces retards seraient pour lui faire plaisir.
-Retarder le moment de la revoir, c’est bien le
-moins que je puisse faire pour donner satisfaction
-au pauvre mort. Et puisque l’ajournement
-vient d’Arlette elle-même, je n’ai rien à
-me reprocher vis-à-vis d’elle. Et, ainsi, je
-contente ma mère qui m’a dit, le jour où le
-grand-père est mort : « Attends au moins
-d’avoir fait ton service militaire… Grand-père
-t’aurait demandé au moins cela. C’est l’avis de
-ton père. Donne-nous ce petit contentement.
-D’ailleurs tu n’as pas encore l’âge de te marier
-si nous ne sommes pas consentants. »</p>
-
-<p>Victorin, à ces paroles de sa mère, avait
-secoué la tête ; il comprenait bien ce qu’elle se
-pensait : elle voulait gagner du temps, et son
-père de même.</p>
-
-<p>Et les jours coulaient ; les saisons se déroulaient,
-amenant des travaux différents, dans la
-beauté changeante et éternelle des champs, des
-bois et des ciels.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Arlette jouait à la dame,
-les dimanches, en toilettes bon marché, mais
-voyantes et taillées sur des patrons à la dernière
-mode. Quand il le fallait, elle obéissait, comme
-les plus libertaires des suffragettes, aux tyrannies
-absurdes des tailleuses et des modistes.
-Quand il le fallut, elle mit, comme le disait
-assez heureusement son camarade Augustin,
-ses deux jambes dans une seule jambe de pantalon,
-c’est-à-dire qu’elle se glissait dans un
-fourreau de parapluie ; en d’autres termes,
-qu’elle était entravée. Elle ne put faire un pas
-sans risquer de choir, nez contre terre, du haut
-de ses talons hauts comme des petites échasses.
-Et cela lui valut une mésaventure amusante.</p>
-
-<p>Un dimanche, comme elle avait résolu de
-faire une promenade au bord de la mer, avec
-Augustin, vêtu, lui, d’une jaquette noire, mains
-gantées et jonc à la main, — ils allèrent prendre
-le tramway du Prado. La voiture s’apprêtait à
-démarrer, quand, suivie de son chevalier, Arlette
-se présenta à la coupée. Le contrôleur, indulgent
-pour une jolie fille, fit attendre… Mais,
-lorsqu’Arlette voulut séparer son pied droit du
-gauche et l’élever jusqu’aux marches de la voiture,
-la robe étroite, le fourreau, l’entrave, le
-maintinrent à bonne distance du but visé. Le
-contrôleur se prit à rire ; Augustin s’écria :</p>
-
-<p>— Au diable, les robes étroites !</p>
-
-<p>Les voyageurs les plus impatients mirent la
-tête aux fenêtres pour connaître la cause du
-retard ; quand elle fut comprise, la gaieté gagna
-la remorque :</p>
-
-<p>— Montera ! montera pas !</p>
-
-<p>Arlette, perdant la tête, renouvelait ses tentatives
-ridicules, sans même songer qu’il eût
-mieux valu, pour tout le monde, qu’elle y
-renonçât… Un bourgeois de maintien sévère
-cria, du haut de la plate-forme :</p>
-
-<p>— En voilà assez, c’est grotesque !</p>
-
-<p>Alors Augustin eut une idée géniale, de celles
-qu’inspire le désespoir aux hommes d’action. Il
-tira de sa poche son couteau bien affilé, l’ouvrit
-et, saisissant par le bas la robe étroite, il la fendit,
-des pieds à la taille, d’un seul trait. L’étoffe
-crissa. Les jambes jouèrent. Arlette, suivie
-d’Augustin, s’élançait au milieu des rieurs. Le
-tram, délivré, put démarrer.</p>
-
-<p>Malgré ses promenades avec Augustin Augias,
-et les familiarités qu’elle lui permettait, — Arlette
-ne lui donnait aucun gage. C’est vaguement
-qu’elle lui permettait une espérance d’épousailles.
-Tant qu’elle pouvait espérer, elle, quelque
-chose de sérieux du côté de Victorin, elle
-était trop habile pour risquer de compromettre
-l’avenir. Tout était calcul en elle. La diplomatie
-lui tenait lieu d’honnêteté. Victorin pouvait
-venir à l’improviste. Il la trouverait dans une
-mansarde qui n’était pas encore celle d’un palais,
-mais la vierge qui l’occupait restait froidement
-digne de devenir une Bouziane.</p>
-
-<p>Quant à Augustin, étonné des sagesses d’Arlette,
-il végétait, pauvre balayeur de salles, dans
-une richissime maison de banque, où, journellement,
-lui apparaissaient, derrière une grille
-solide, des monceaux d’or et de billets bleus.
-D’abord, cela lui avait donné envie ; puis, peu
-à peu, il s’était habitué à voir ces trésors comme
-on regarde les astres du ciel, avec le sentiment
-qu’ils sont à l’infini. Mais il lui restait un autre
-sentiment : celui d’une irrémédiable déchéance.
-Il se disait :</p>
-
-<p>— Je ne serai jamais rien, ni bourgeois, ni
-ouvrier, ni paysan ; rien, pas même un brave
-serviteur dans une maison qui sache rendre
-justice à mon mérite ; rien, je resterai un valet
-d’administration, dont la Société, qui l’occupe
-mécaniquement, ignore tout, les ambitions, les
-justes désirs et les amères souffrances.</p>
-
-<p>Il y avait bien l’amitié d’Arlette ; mais les
-froideurs calculées, mesurées, de la rusée
-donzelle, avaient porté fruit. Il la contemplait
-comme il regardait les billets bleus et l’or de sa
-banque, avec un sentiment de morne désolation.
-Jamais elle ne serait sa femme.</p>
-
-<p>En songeant à son père, aux leçons qu’il en
-avait reçues, et à l’impossibilité d’un retour au
-pays, retour que lui interdisait son orgueil,
-Augustin, parfois, se répétait que, lorsqu’on
-veut, on peut mourir, échapper à tout.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch25">XXV<br />
-FLEURS ET PLUMES</h2>
-
-
-<p>Juin était revenu, et, avec lui, le dépiquage
-du blé.</p>
-
-<p>En se retrouvant, guides en main, au milieu
-de l’aire sous un soleil torride, tandis que tournaient
-les chevaux et que le père Bouziane
-éparpillait les gerbes sous leurs pieds, Victorin
-se reporta au jour, où, pour la première fois,
-l’année dernière, il s’était mis en révolte ouvertement
-contre l’autorité paternelle. Une lassitude
-lui vint d’être toujours à attendre, sans
-rien réaliser de ses désirs d’amoureux. Son indécision
-lui parut avoir assez duré. A quoi bon
-faire, avec si longue attente, souffrir ses parents
-et son Arlette, et se faire souffrir lui-même ? Il
-partirait pour Marseille le lendemain. Il la verrait,
-la consolerait, fixerait, même très lointaine,
-la date de leur mariage. Bien plus, tout cela lui
-semblait si juste, si raisonnable, qu’il se flattait
-d’obtenir sans trop de peine l’approbation
-de sa mère. Quand elle le voulait, elle savait
-toujours fléchir le père. Il aurait le consentement
-de ses parents. Ainsi rêvait-il. Facilement,
-on croit possible ce qu’ardemment on
-désire. Pourquoi même attendrait-il d’avoir fait
-son service militaire ? Ce serait sottise. La loi
-de trois ans était votée. Faudrait-il attendre
-encore trois ans ? Comment avait-il pu admettre
-cette idée une minute ?</p>
-
-<p>— Père, dit-il, le soir, à table, — demain j’irai
-à Toulon. Il faut que je prenne des renseignements
-sur les engagements militaires ; pourquoi,
-en m’engageant, je pourrai choisir mon régiment.
-C’est un grand avantage. Je pense être de
-retour demain soir, mais si ce n’était qu’après-demain
-matin, ne vous en inquiétez pas.</p>
-
-<p>Le père Bouziane eut, un instant, le soupçon
-d’un mensonge ; il regarda attentivement son
-fils, lui vit un visage tranquille, un grand air
-de loyauté, et dit :</p>
-
-<p>— Bien.</p>
-
-<p>Le lendemain, dans la matinée, Victorin arrivait
-à Marseille. Ayant demandé son chemin,
-plusieurs fois, à des passants, il descendit les
-larges belles rues ombragées de platanes, entrevit
-les allées de Meilhan, se trouva tout à
-coup sur la Canebière. Là, il eut un éblouissement.
-La rue, spacieuse comme une place publique,
-pétillait de soleil, de joie fourmillante,
-frissonnante, avec ses innombrables passants
-qui se croisaient, l’éclat de ses somptueux
-cafés, des riches magasins aux tentes rayées de
-bleu ou de rouge, palpitantes, pareilles aux
-grands pavois d’une éternelle fête. Au bout de
-ce fleuve de gaietés, par-dessus les charrois,
-les voitures publiques, les automobiles de luxe,
-blanches ou vert olive, ou jaunes comme le blé, — apparaissait
-une forêt de mâts, légèrement
-balancés dans le bleu et l’or du ciel. Au delà,
-c’était la mer, le chemin vers les pays fabuleux.
-Le paysan, stupéfait, avait devant lui la Porte de
-l’Orient, splendide comme un arc de triomphe.
-Il n’avait jamais vu pareil spectacle. Un peu de
-mistral soufflait, compagnon du soleil ; il agitait
-les ombres et les resplendissements des tentes,
-au-dessus des trottoirs échauffés. Victorin fut
-ébloui par la souveraine beauté de la capitale
-provençale. C’est donc là qu’il pourrait vivre,
-et dans l’amour ! N’est-ce pas M. Augias qui lui
-avait dépeint, sous de si noires couleurs, l’existence
-des villes ?</p>
-
-<p>Il avisa un gardien de la paix :</p>
-
-<p>— Pardon, excuse ; la rue Vieille, s’il vous
-plaît ?</p>
-
-<p>L’agent expliqua :</p>
-
-<p>— Descendez la Canebière. Arrivé au bout,
-tournez à droite, suivez le quai jusqu’à la place
-Victor-Gélu. Arrivé là, tournez encore à droite.
-Vous serez dans le vieux quartier, et vous redemanderez
-la rue Vieille. Vous en serez tout
-près.</p>
-
-<p>Victorin, sur le quai, s’amusa une minute aux
-étalages des bazars qui vendent toutes sortes
-d’objets à l’usage des marins, ceintures de cuir,
-couteaux à gaîne, suroîts… Puis il s’arrêta
-devant les marchands d’oiseaux ; les oiseaux des
-îles ramageaient ; ou, muets, faisaient la boule ;
-les cacatoès et les aras jetaient leurs cris stridents ;
-des macaques grimaçaient des accès de
-colère ; ou, déjà malades de nostalgie, regardaient,
-avec des yeux de moribonds, le pavé
-grouillant de vie.</p>
-
-<p>Sur la place Victor-Gélu, quelques nervis, de
-ceux que ce poète a éloquemment chantés,
-musardaient, la casquette aplatie sur le front,
-les mains aux poches de culottes avachies, les
-pieds dans des savates éculées, traînant les
-accents veules d’une langue haillonneuse, d’un
-provençal dégénéré.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4" lang="oc" xml:lang="oc">Maï, s’en ren fan,</div>
-<div class="verse i4" lang="oc" xml:lang="oc">Avian tout l’an</div>
-<div class="verse i2" lang="oc" xml:lang="oc">Dé vin, dé bùou et de pan blan,</div>
-<div class="verse i4" lang="oc" xml:lang="oc">Léou, léou, diriou,</div>
-<div class="verse i4" lang="oc" xml:lang="oc">Vengu’ un fusiou</div>
-<div class="verse i2" lang="oc" xml:lang="oc">Espooutissen leïs reïs, marrias de Diou !</div>
-<div class="verse i2" lang="oc" xml:lang="oc">Et que la Républico duré.</div>
-</div>
-
-<p>Ainsi les chanta Gélu, dont la statue orne la
-place qui porte son nom et que ses modèles fréquentent.</p>
-
-<p>Quand Victorin traversa la place, deux de ces
-nervis l’apostrophèrent.</p>
-
-<p>— Tu es de Martigue ou de Six-Fours ?</p>
-
-<p>— Tu passes bien faraud ? Qué paguès ?</p>
-
-<p>Victorin passa sans répondre. Il entra dans
-le vieux quartier et demanda la rue Vieille.</p>
-
-<p>Une sorte de nuit s’était faite brusquement
-autour de lui. Le Midi d’autrefois construisait de
-hautes maisons et se ménageait des rues
-étroites, dont l’entrée était à peu près interdite
-aux rayons du soleil. C’est contre les rayons du
-soleil d’été que nos pères voulaient s’abriter,
-avant tout. Mais, autour de Victorin, encore
-ébloui par le resplendissement du beau Marseille,
-l’ombre était d’autant plus noire qu’elle
-était subite. Elle était humide aussi et malodorante.
-Il songea aux violettes sous lesquelles on
-avait enseveli le grand-père…</p>
-
-<p>Une sorte de tristesse physique l’envahit, ralentit
-sa marche. Il hésitait comme à l’entrée
-d’un tunnel, dont on n’entreverrait pas l’arceau
-de sortie.</p>
-
-<p>— Rue Vieille, s’il vous plaît ?</p>
-
-<p>— Vous y êtes.</p>
-
-<p>Quelle rue ! Et les rues transversales entr’aperçues
-n’étaient pas moins noires. Les façades
-semblaient suer la crasse visqueuse des siècles.
-Du bas de chaque fenêtre sortaient deux perches
-obliques, horizontalement tendues, et qui,
-se rencontrant par la pointe, et formant triangle
-avec le mur pour troisième côté, portaient des
-linges variés, chemises, camisoles, torchons,
-humides d’une lessive suspecte. Sous ces étendards
-de misère, Victorin passe dans la rue
-avec inquiétude, en glissant sur des pavés
-gluants, parmi des détritus de légumes et de
-poissons.</p>
-
-<p>Victorin chercha le numéro 10<sup><i>ter</i></sup>. Ah ! Le voici !
-Est-il possible que ce soit là ? Cette porte crasseuse,
-ce corridor empuanti ! Pauvre Arlette !
-Elle doit m’attendre, j’ai envoyé une dépêche.
-Ah oui ! pauvre Arlette ! Cet escalier est bien
-obscur, comme froid, en cette saison. Et quelle
-odeur ! une puanteur de fumier, mêlée à des
-relents de beurres frits et rances. Le jeune
-paysan, l’hôte des collines résineuses, le travailleur
-des champs salubres, fut troublé. Il crut
-que le cœur allait lui manquer. Il gravit pourtant
-l’escalier misérable. Toute la noblesse des
-choses rustiques, même de la plus grande pauvreté
-campagnarde, lui apparut soudainement.
-Alors, il se comprit en déchéance et se sentit
-en détresse.</p>
-
-<p>Combien d’étages déjà montés ? Cinq. Encore
-un… Il arriva sur le dernier palier. Elle avait
-cloué sur sa porte un carton :</p>
-
-<p class="c"><i>Mademoiselle Arlette des Mayons, Modiste.</i><br />
-<span class="small">FLEURS ET PLUMES.</span></p>
-
-<p>Il s’attarda à lire cette inscription, enjolivée
-par Augustin de guirlandes à la plume, façon
-art moderne.</p>
-
-<p>Et, pendant qu’il restait là, pantois, Victorin
-entendit la voix d’Arlette :</p>
-
-<p>— Augustin, va-t’en. Je te dis que je viens de
-recevoir une dépêche de Victorin. Il vaut
-mieux qu’il ne te trouve pas ici. Que penserait-il,
-pauvre de moi ! Allons va-t’en. Nous se
-promènerons dimanche qui vient. Tu as manqué
-assez de fois ton bureau, cette semaine. Tu
-te feras renvoyer.</p>
-
-<p>Augustin répondait :</p>
-
-<p>— Ma montre, elle va bien. Le train doit
-arriver à peine… Il lui faut du temps pour venir
-à pied de la gare… Alors, tu comptes l’épouser ?</p>
-
-<p>— Je l’espère. Et, tant que ce n’est pas fait,
-je serais bien coquine et bien sotte de le trahir.
-Sois juste, Augustin !</p>
-
-<p>Victorin ne frappa même pas à la porte. Déjà
-il redescendait l’escalier puant. Et il s’achemina
-vers la gare, où il déjeuna d’un quignon
-de pain et d’un morceau de fromage. Il but l’eau
-de la fontaine du square, puis se paya une tasse
-de café au buffet. Le soir même, il s’asseyait, les
-yeux humides, sans rien dire, à la table des
-Bouziane.</p>
-
-<p>Le lendemain, il crut avoir fait un mauvais
-rêve. L’honnêteté d’Arlette semblait évidente.
-Alors quoi ?… Alors quoi ? Allait-il l’abandonner
-parce qu’elle était pauvre — et si courageuse
-d’affronter une misère qui le faisait fuir, lui, un
-homme ? Arlette ne lui avait-elle pas dit, un
-jour, très loyalement, à propos de Marius,
-qu’elle se considérait comme en droit de ne pas
-décourager ses autres galants, afin de trouver
-encore à se marier si lui, Victorin, venait à
-l’oublier.</p>
-
-<p>Certes, elle était honnête. Elle n’avait pas
-démérité. Elle traversait un moment difficile,
-voilà tout. Par probité, il résolut d’attendre encore,
-quoique sans joie.</p>
-
-<p>A son retour de Marseille, Victorin dit à son
-père :</p>
-
-<p>— Décidément, j’attendrai qu’on appelle ma
-classe… On est si bien ici !</p>
-
-<p>Bouziane ne demanda pas d’explication.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch26">XXVI<br />
-LA VOIX DES CLOCHES</h2>
-
-
-<p>Depuis quelques jours couraient des bruits
-de guerre. Personne n’y croyait.</p>
-
-<p>« Du siècle que nous sommes, ça n’est plus
-possible. » Telle était la formule par où les
-gens de la terre accueillaient les nouvelles menaçantes
-sorties des « gazettes », comme eût dit
-le grand-père Bouziane, et transmises de bouche
-en bouche, volant plus vite que les ramiers
-sauvages ou les émouchets. Ainsi, dit-on, se
-propagent les nouvelles aux pays d’Afrique, à
-travers les déserts, comme sur les ailes d’une
-électricité humaine et sans qu’on sache comment.</p>
-
-<p>Arnet, vagabond de nature comme un Bédouin,
-en passant par plaine ou colline, par vigne ou
-bois, criait de loin :</p>
-
-<p>— Un Tel, vous savez ce qui arrive ?</p>
-
-<p>— Eh ! non.</p>
-
-<p>— Nous allons être en guerre !</p>
-
-<p>— Avecque qui ?</p>
-
-<p>— Avec l’Allemagne, pardi !</p>
-
-<p>— Du siècle que nous sommes, pas possible !
-Ça s’arrangera !</p>
-
-<p>Il hochait la tête, le vieil insurgé de 51, et
-reprenait un de ses thèmes favoris :</p>
-
-<p>— Marfiza-vous deïs emperours ! (Ayez méfiance
-des empereurs.)</p>
-
-<p>Tout le monde, aux Mayons, se rappelait
-qu’un jour Arnet s’était affirmé cousin du roi
-des Maures ; et, vu que les chefs d’État sont
-parents entre eux, il s’était dit, par voie de
-conséquence, cousin du président de la République
-française.</p>
-
-<p>Si singulier que cela puisse paraître, cette
-plaisanterie, la façon joyeusement sympathique
-dont elle avait été accueillie, acclamée, applaudie,
-avait impressionné le braconnier.</p>
-
-<p>— Ce président, M. Poincaré, il me fait l’effet
-que je le connais, disait-il ; que nous avons eu
-quelque chose d’aimable ensemble ; et puis
-M. d’Auriol le connaît très bien ! il m’en a parlé :
-je lui suis attaché.</p>
-
-<p>Ainsi disait Arnet, et, l’imagination aidant, un
-certain besoin, bien méridional, d’être sans gêne
-avec les grands de la terre, par orgueil — et
-familier par goût de la sympathie, Arnet ajoutait :</p>
-
-<p>— Mon ami Poincaré, je ne l’ai jamais vu, il
-n’a eu jamais occasion de rien faire pour moi,
-ni moi pour lui, mais nous sommes très bien
-ensemble.</p>
-
-<p>Il riait de cette drôlerie, mais, à force d’en
-rire, il y croyait presque ; et, dans les circonstances
-présentes, cessant de galéger, il
-s’écriait :</p>
-
-<p>— Ils voudraient l’empêcher de revenir de
-Russie, où il est allé voir le père des Russes.
-Pourvu qu’on ne nous le prenne pas en route,
-notre Président ! C’est un si brave homme, à
-ma connaissance !</p>
-
-<p>Non, il ne riait plus, Arnet. N’avait-il pas
-fait le coup de fusil pour la République, la
-Sainte, comme il disait, quand Napoléon fit
-contre elle son coup d’État. Non, l’Allemagne
-n’avait pas d’ennemi plus déterminé qu’Arnet.
-Malheureusement il était bien vieux, traînait la
-jambe. Tout récemment, il avait fait une chute.
-Les tarets avaient, disait-il, attaqué le vieux bois
-dont il était fait.</p>
-
-<p>Tel qu’il était, Arnet était une voix française,
-une bonne et, quoique un peu enrouée, encore
-claironnante.</p>
-
-<p>Il alla trouver les Bouziane.</p>
-
-<p>— La guerre sera déclarée, vous verrez.</p>
-
-<p>Misé Bouziane dit avec simplicité :</p>
-
-<p>— Ah ! nos pauvres enfants !… Mais vous
-devez vous tromper, Arnet ; du temps que nous
-sommes, on ne fera plus des choses comme
-ça !</p>
-
-<p>— Méfiez-vous des empereurs, répliqua
-Arnet.</p>
-
-<p>C’était son refrain.</p>
-
-<p>Le père Bouziane prononça :</p>
-
-<p>— Ce serait terrible.</p>
-
-<p>Et il regarda Victorin.</p>
-
-<p>Victorin dit simplement.</p>
-
-<p>— C’est grand-père qui aurait été content !</p>
-
-<p>— Mon beau petit ! dit la mère.</p>
-
-<p>Puis, au bout d’un instant :</p>
-
-<p>— Ça n’est pas possible, non !</p>
-
-<p>Et elle sortit, les yeux pleins de larmes, pour
-regarder la lumière du soleil, les plantes, les
-arbres si tranquilles, qui disaient avec elle : Ça
-n’est pas possible.</p>
-
-<p>Arnet alla voir M. Augias ; il s’assit, sans rien
-dire, obéissant à un geste du vieil instituteur.</p>
-
-<p>Tous deux restèrent un moment en grand
-silence, mais ayant des pensées à peu près
-semblables.</p>
-
-<p>— Si cette chose arrivait, dit enfin maître
-Augias, il faudrait peut-être s’en réjouir !</p>
-
-<p>Arnet leva sur lui des yeux emplis de stupeur.</p>
-
-<p>Au même moment, M. le Maire entra, et, peu
-après, M. le Curé. Un même sentiment, qui
-aboutissait au désir de se rapprocher, de s’entendre
-ou de comprendre, réunissait ces hommes
-si divers.</p>
-
-<p>A chacun d’eux, il semblait que chacun des
-autres en saurait, en dirait plus long que tous
-les autres ; ou, du moins, trouverait la réflexion
-consolante, imprévue, heureuse. Hélas, non !…
-Mais on se taisait ensemble, côte à côte, et cela
-déjà était bon.</p>
-
-<p>— Eh bien, dit le maire, que pensez-vous de
-ce qui se passe, maître Augias ?</p>
-
-<p>— Oui ? dit M. le curé, qu’en pensez-vous,
-Monsieur Augias ?</p>
-
-<p>L’homme de prière interrogeait le laïque sur
-le sujet de haine et de mort, dont il se sentait
-trop éloigné pour être sûr de ses propres
-idées.</p>
-
-<p>Est-ce que la loi de Moïse ne dit pas : « Tu ne
-tueras point » ? Et celle de Jésus : « Aimez-vous » ?</p>
-
-<p>M. Augias avait beaucoup lu et réfléchi. Il
-répéta :</p>
-
-<p>— Si cette chose terrible arrive, il faudra
-peut-être s’en réjouir.</p>
-
-<p>— Oh ! fit Arnet, — dans le moment que ces
-messieurs entraient, vous veniez de me parler
-ainsi, et ça m’étonne beaucoup. Je ne comprends
-pas la raison pourquoi.</p>
-
-<p>— Expliquez-vous, Monsieur Augias, dit le
-maire.</p>
-
-<p>Maître Augias se recueillit ; son cœur le fit
-éloquent :</p>
-
-<p>— La France, dit-il, ne peut pas croire à la
-guerre parce qu’elle y avait renoncé. Elle se
-disait que si le vaincu, quel qu’il soit, riposte
-par une guerre de revanche, jamais les guerres
-ne finiront. Et alors, peu à peu, quoique avec
-regret, elle fermait l’oreille aux cris de revanche,
-aux appels de son Déroulède. Elle faisait
-le sacrifice de sa fierté à la paix du monde. Et,
-pour ma part, j’ai toujours pensé que ce sacrifice
-était sublime, car il est difficile de subir un affront
-profondément ressenti… Oui, ce sacrifice,
-selon moi, eût été sublime, — s’il avait pu réussir,
-comme le croyaient sincèrement les pacifistes.
-Malheureusement, ces sacrifices-là ne désarment
-pas des ennemis qui mettent tout leur
-orgueil dans leur force matérielle. Dans l’esprit
-de sacrifice, ils ne voient qu’une faiblesse qui
-les excite à préparer l’écrasement du faible.
-C’est ce qui a encouragé l’Allemagne à nous
-attaquer. Mais, si débonnaires que nous ayons
-été, nous ne nous laisserons pas faire. Nous
-avons laissé s’éteindre le grand feu du patriotisme,
-mais la petite étincelle, — que Déroulède
-et d’autres protégeaient dans les cendres et entretenaient
-de leur souffle, — brûle toujours. Et
-vous le savez, Arnet, une étincelle suffit à allumer,
-dans nos forêts, de grands incendies. C’est
-ce qui arrivera. Plus la patience de la France a
-été longue, et bienveillants au monde ses
-espoirs et ses désirs — plus elle ressentira
-l’injure faite à ses idées et à son cœur. Elle va
-se réveiller comme en sursaut. Nous verrons
-des choses terribles, mais de grandes et belles
-choses.</p>
-
-<p>Le vieil homme se tut. Et, dans le silence, le
-curé murmura la vieille devise, dont on ne pouvait
-dire si elle était une affirmation ou seulement
-un vœu :</p>
-
-<p>— Dieu protège la France.</p>
-
-<p>Ils ne dirent plus rien d’un long moment.
-Dans cette maison de village, ces quelques êtres,
-réunis pour s’entretenir d’un danger qu’on
-pressentait formidable, figuraient à eux seuls
-tout le peuple de France. Une grandeur était en
-eux et sur eux. Ils en avaient le confus sentiment ;
-et ils ne disaient plus rien, parce qu’ils
-n’auraient pu trouver de paroles en rapport
-avec cette grandeur. Puis ils se levèrent presque
-en même temps, se serrèrent la main et se
-séparèrent.</p>
-
-<p>Trois jours plus tard, le tocsin épandait sur
-toutes les campagnes de France ses notes d’appel
-lamentable… L’incendie ? Non. La guerre.</p>
-
-<p>La voix des cloches, condamnée au silence
-dans certaines régions, — d’autorité se faisait
-entendre partout. Du haut des clochers elle
-s’élançait, sans que personne songeât à refuser
-à Dieu, à l’Inexplicable, le droit de reprendre
-la parole.</p>
-
-<p>Ce sont les maisons de l’Inexpliqué, les
-hautes maisons du mystère, celles qui, partout,
-dominent les chaumières et les palais — ce
-sont elles qui se chargeaient d’annoncer,
-seules, à la France, muette d’attente angoissée,
-la plus terrible des catastrophes qui jamais
-aient fondu sur le monde.</p>
-
-<p>Elles sonnaient, les cloches des grandes cités
-et des moindres villages, en l’honneur de la
-mort, reine des épouvantements ; elles faisaient
-planer sur chaque tête la menace formidable ; et
-tout se taisait.</p>
-
-<p>Comme si les choses eussent compris, elles
-se taisaient.</p>
-
-<p>Rien ne fut impressionnant, ce jour-là, comme
-le silence et la solitude des plaines, des bois,
-des champs. Rien n’y remuait. Pas un travailleur
-ne s’était rendu à son travail. Point d’ailes
-dans le bleu des airs. Pas un souffle de brise
-dans les branches. On eût dit que tout l’espace,
-sur terre et dans l’air, était laissé à la grande
-menace, à l’expansion des ondes sonores, qui,
-du levant au couchant et du nord au midi,
-annonçaient la guerre, le malheur du monde.</p>
-
-<p>Où étaient-ils, les hommes de France ?</p>
-
-<p>Dans les villes, dans les bourgades et les
-hameaux ; et tous, comme si partout un messager
-inconnu eût donné un mot d’ordre, tous
-songeaient :</p>
-
-<p>— Eh bien, tant mieux ! Il fallait en finir avec
-la sourde malice allemande. Nos enfants ne
-vivront pas, comme nous, dans une inquiétude
-secrète et humiliée. Tant mieux ! On va se
-battre pour l’avenir des enfants et la libération
-de la terre !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch27">XXVII<br />
-CONCORDE</h2>
-
-
-<p>Victorin, s’attendant à être appelé d’un instant
-à l’autre, alla prendre congé de son ancien
-maître.</p>
-
-<p>— Ah ! Victorin, lui dit M. Augias, si tu rencontres
-mon fils, donne-lui de bons conseils ; il
-me rend bien malheureux. Il est de ta classe.
-Pourvu qu’il ne fasse pas quelque sottise. Tu
-vois comment un fils peut faire souffrir un père.
-Le tien ne te dit pas son chagrin, il ne dit que
-sa colère de te voir lui désobéir. Il est encore
-temps pour toi de rendre heureux tes parents.
-Penses-y. Tu pars volontiers, j’espère, pour défendre
-notre pays ?</p>
-
-<p>— J’aimerais mieux, bien sûr, qu’il n’y ait
-pas la guerre, maître Augias, mais, du beau
-(moment) qu’elle arrive, je comprends bien
-qu’en défendant la France, chacun défend son
-village, sa maison et sa famille, comme vous
-me l’avez souvent répété. Alors il n’y a pas à
-tant s’arraisonner. Le plus tranquille devient
-furieux quand les voleurs entrent chez lui.
-D’ici, nous ne les voyons pas ; c’est ce qui fait
-que beaucoup n’ont pas tout de suite la grande
-colère qu’il faudrait. Mais en réfléchissant un
-peu, on doit très bien s’imaginer que ce qu’ils
-font là-bas, dans le Nord, ils nous le feraient
-ici, chez nous, si on les laissait arriver. Alors,
-il faut se défendre, et ma réflexion me dit qu’il
-faut partir volontiers.</p>
-
-<p>— Bonjour, monsieur Augias, dit Arnet qui
-arriva sur ces mots… Tu pars, Victorin ?</p>
-
-<p>Le braconnier soupira :</p>
-
-<p>— Dommage que je sois trop vieux pour
-t’accompagner.</p>
-
-<p>— Tu sais qu’Arnet est un vétéran de 70, dit
-Augias, qu’il a été laissé pour mort sur le
-champ de bataille, et qu’il n’en parle jamais.</p>
-
-<p>— Je n’en parlais pas, en effet, parce que ce
-que j’ai vu en ce temps-là ne me rendait pas
-fier. Mais on peut en parler maintenant, puisqu’on
-va reprendre tout ce qu’on avait perdu.
-Ah ! ces Prussiens, c’est pire que des voleurs
-de grand chemin ! J’espère qu’on va les frotter
-d’importance. On y avait renoncé ; c’est eux qui
-nous offrent l’occasion, tant mieux donc, si
-nous voyons, avant de mourir, une guerre dont
-on pourra parler plus tard au lieu d’avoir honte.</p>
-
-<p>Le vieil Arnet pétillait de jeunesse.</p>
-
-<p>— Vous voilà bien animé, ami Arnet. Vous
-avez l’air d’un vieux cheval de bataille qui redresse
-la tête au clairon.</p>
-
-<p>— C’est un peu ça, dit le braconnier. Figurez-vous
-que je viens du café, où le vieil Audiffren,
-qui était matelot en 70, nous a conté une chose
-magnifique. En voilà une histoire qui a de la
-valeur ! Point de galégeade ne peut lutter avec.
-On lui a payé une bouteille de vieux Mayons,
-et on a bu à la victoire.</p>
-
-<p>— Et cette histoire, ne pouvez-vous nous la
-répéter ? dit M. Augias.</p>
-
-<p>— Hum, dit Arnet, je ne saurai pas bien…
-Mais enfin, voici : En 70, nous a dit Audiffren,
-j’étais matelot ; nous n’avons jamais pu, à bord
-de notre croiseur, rencontrer l’ennemi. Une
-fois, pourtant, dans un port d’Italie, nous
-prîmes notre mouillage à côté d’un bateau de
-guerre allemand. Naturellement nous ne pouvions
-pas l’attaquer, mais nous pouvions le
-provoquer, lui proposer de venir au large. C’est
-ce que fit notre commandant le lendemain matin.
-Ce fut magnifique. On hissa à l’arrière du
-croiseur français le pavillon de combat. Et ce
-pavillon de combat n’en finit plus d’être grand.
-Le bateau traîne ça derrière lui comme un
-« pavon » traîne sa longue queue, d’un air
-orgueilleux.</p>
-
-<p>— J’ai entendu, ajouta M. Augias, un officier
-dire un jour en parlant de ce pavillon : « C’est
-comme un linceul tricolore assez grand, si le
-bateau se sent mourir, pour l’envelopper tout
-entier. »</p>
-
-<p>— C’est tout juste ce que nous disait Audiffren,
-reprit Arnet. Il disait : Nous avions à l’arrière
-ce pavillon qui semblait assez grand pour
-envelopper tout le bateau. Et le commandant fit
-une manœuvre qui réjouit tout l’équipage. Nous
-virâmes de manière à faire comme un rond
-autour de l’ennemi et nous vînmes passer tout
-à côté de lui, comme si nous avions été un
-homme qui vient en pousser un autre de
-l’épaule, pour l’affronter, d’un air de dire : « Sortons
-un peu ensemble, si tu n’es pas un lâche ».
-Et notre bateau, ayant manœuvré de cette manière,
-disait cela à sa façon par le moyen d’un
-coup de canon tiré à blanc ; et, toujours avec
-son air fier, il sortit de la rade avec son pavillon
-si grand, et que le vent se mit à développer
-pour le bien faire voir. Mais le bateau allemand
-resta bien sagement à l’ancre ; il refusait
-le combat. Et, le soir, nous revînmes pour dormir
-à côté de lui, et d’abord lui faire sous son
-nez le salut des couleurs, tel qu’on le fait chaque
-soir au coucher du soleil, avec des sonneries et
-des coups de feu, comme aux bravades de Saint-Tropez
-et de Fréjus… Monsieur Augias, on a
-frappé à la porte.</p>
-
-<p>— Entrez, dit M. Augias.</p>
-
-<p>C’était un gendarme.</p>
-
-<p>— J’apporte, dit-il, l’ordre de mobilisation
-pour votre fils, monsieur Augias… Votre fils
-n’est pas en règle.</p>
-
-<p>— Il s’y mettra, dit M. Augias, j’en réponds.
-Donnez. Merci. Je lui ferai parvenir cela.</p>
-
-<p>— Ah ! vous voilà, maître Arnet ? fit le gendarme…
-Avec la permission de M. Augias, s’il
-veut m’excuser, je vous dirai que nous ne sommes
-pas contents de vos histoires.</p>
-
-<p>— Et de quelles histoires ?</p>
-
-<p>— D’une que vous contez quelquefois, et qui
-a fini par nous revenir aux oreilles. Vous prétendez
-que vous avez, dans votre jeunesse,
-maltraité un gendarme, que vous l’avez porté
-sur vos épaules à travers la brousse, et que,
-finalement, il aurait manqué à son devoir en ne
-vous arrêtant pas, et cela pour conserver les
-bonnes manières d’un riche propriétaire de la
-contrée. Nous comprenons la galégeade, maître
-Arnet, mais nous ne voulons pas de l’injure. Et
-je ne suis pas fâché de vous le faire entendre.</p>
-
-<p>— Il y a, heureusement pour les braconniers,
-répliqua Arnet, des gendarmes qui ne font pas
-toujours tout leur devoir.</p>
-
-<p>— Si cela s’était produit, une fois, en votre
-faveur, serait-ce bien convenable à vous de le
-leur reprocher au lieu de leur en être reconnaissant ?</p>
-
-<p>Arnet réfléchit un bon moment.</p>
-
-<p>— Gendarme, dit-il enfin, en tout autre
-temps je vous aurais montré que j’aime à rire
-jusqu’au bout ; mais je me comprends que ce
-n’est plus le moment. Je vous dirai donc que,
-en tout temps, lorsque je racontais mes histoires,
-je les arrangeais toujours de manière à
-les rendre gaies et à faire rire les gens un peu
-plus que de raison peut-être ; je dois avouer
-aujourd’hui que je n’ai jamais porté tout un gendarme
-sur mon dos, armes et bagages, pendant
-si longtemps ; que je l’ai seulement un peu soulevé
-de terre et un rien de temps ; que je méritais
-un gros procès-verbal, et que si le gendarme
-ne me le fit pas, — sur la prière de mon
-ami, le marquis, — ce fut par bonté pure, parce
-qu’on lui fit comprendre que je m’étais exposé
-à une trop terrible condamnation. Ce gendarme
-fut donc un juste et très brave homme.</p>
-
-<p>Et, avec une certaine noblesse, Arnet acheva :</p>
-
-<p>— Vous pouvez, conséquemment, présenter
-à ceux de vos camarades qui ont connu cette
-histoire que j’ai contée, les excuses du vieil
-Arnet, pourquoi les gendarmes sont les soldats
-qui nous défendent, même quand on n’est pas
-en temps de guerre. Et si vous voulez me donner
-la main, c’est de bon cœur que je vous le
-demande.</p>
-
-<p>Il y eut un silence.</p>
-
-<p>Le gendarme et le braconnier se serrèrent la
-main ; Augias tendit la sienne ; puis Victorin.
-On eût dit un serment muet.</p>
-
-<p>— Ce sont des gendarmes, dit enfin Augias,
-seulement des gendarmes qu’il faudrait contre
-ces voleurs et assassins qu’on appelle les soldats
-allemands, et qui déshonoreraient le beau
-nom de soldats s’il pouvait être déshonoré.</p>
-
-<p>Puis, à son habitude, oubliant un peu qu’il
-n’était pas seul, il se mit à philosopher :</p>
-
-<p>— Voyez-vous, mes amis, il y a, dans toute
-guerre de conquête, de l’assassinat et du vol.
-Et tant que les crimes des guerres de conquêtes
-ne s’appelleront pas des crimes, et que les nations
-ne s’uniront pas pour punir celle qui tentera
-de les commettre, tout gredin aura une
-manière d’argument en sa faveur. Il ne faut
-plus, comme dit quelquefois Arnet, qu’il y ait
-deux poids et deux mesures, une loi pour les
-peuples et une autre pour les individus. C’est
-cela qui met l’anarchie dans les têtes de nos
-enfants. Mais cette anarchie même aura aidé à
-éclairer le monde comme elle m’éclaire, car la
-France est là, mes amis ; elle comprend son
-rôle. Elle est la première, a dit un Anglais célèbre,
-au combat et à la vérité. Elle éclairera
-le monde. Et, par les armes d’abord, le monde
-punira la nation de voleurs et d’assassins.</p>
-
-<p>Ainsi parla maître Augias, et les autres comprenaient.</p>
-
-<p>La rencontre fortuite d’un gendarme et d’un
-vieux braconnier, dans la pauvre maison du
-vieil instituteur philosophe, faisait luire, aux
-yeux d’un jeune paysan, une des espérances les
-plus hautes du monde civilisé. C’était, tracé par
-le simple bon sens de deux vieillards, sur la
-courbe d’évolution, le trait qui dessinait le stade
-futur, et l’un des points d’arrivée de la justice.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch28">XXVIII<br />
-SANS PATRIE</h2>
-
-
-<p>Le lendemain matin, maître Augias partait
-pour Marseille. Il portait à son fils le papier que
-lui avait remis le gendarme. Or Augustin,
-croyant pouvoir devancer l’appel, venait des
-bureaux de recrutement quand son père se
-présenta chez lui.</p>
-
-<p>Augias, en apprenant ses bonnes résolutions,
-le serra d’abord dans ses bras. Puis, démêlant
-sans peine dans ses paroles une arrière-pensée,
-et, dans son désir de se battre, la volonté d’en
-finir avec la vie, il lui parla longtemps, et termina
-ainsi :</p>
-
-<p>— Commence par obéir à tes chefs sans
-plainte. Si tu éprouves des révoltes, garde-les
-secrètement en toi et obéis encore. Essaie de
-comprendre pourquoi ton pays souffre et se
-bat ; pourquoi, tout entier, il préférerait la mort
-au déshonneur. Regarde autour de toi, parmi
-les hommes et parmi tes chefs, ceux qui ne
-demanderaient qu’à vivre heureux dans leur
-famille, dans leur aisance ou leur richesse, et
-qui sont prêts cependant à mourir pour garder
-aux survivants les biens qu’ils vont perdre avec
-la vie. Il n’y a pas de meilleure leçon de morale
-que la vue des dévouements. Le plus malin ne
-peut pas douter de ce que ses yeux lui montrent.</p>
-
-<p>Augustin avait écouté froidement, et l’œil
-sec, ces paroles d’un sage.</p>
-
-<p>Il haussa les épaules. Et, baissant la tête à la
-façon d’un taureau qui médite un mauvais
-coup, regardant son père en-dessous, il proféra
-d’un ton bourru :</p>
-
-<p>— Tout ça, c’est des phrases qu’on dit pour
-pousser les gens à la bataille !… Je ne sais pas
-dans quel intérêt !…</p>
-
-<p>Rien ne saurait peindre la stupeur triste qui
-était dans les yeux de maître Augias ; il se
-sentait en présence d’une inintelligence extraordinaire,
-butée ; il comprenait bien que nulle
-parole ne parviendrait à pénétrer la bêtise compacte,
-épaisse, lourde, — le front de taureau
-qu’il avait devant lui, celui de son propre
-fils !</p>
-
-<p>Et, dans son impuissance, qu’il s’avouait, il
-demeurait sans réaction, étonné.</p>
-
-<p>Augustin comprit qu’il terrassait le vieux.
-Alors, imprudemment, il ajouta :</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que ça peut faire au peuple, et
-qu’est-ce que ça peut me faire, de devenir Allemand ?</p>
-
-<p>La monstruosité de cette indifférence fut
-comme un coup de fouet qui cingla le père, mit
-tout son sang en révolte. L’indignation, la
-colère affluèrent dans son cerveau. Littéralement,
-il vit rouge… il eut une envie intérieure,
-mais intérieurement réalisée ! de bondir
-sur le jeune homme, de le prendre à la gorge ;
-et de serrer, à l’étouffer, cette stupidité… Aux
-temps antiques, il l’eût fait, — et c’eût été, dans
-l’histoire, un exemple, souvent cité, de patriotisme
-romain.</p>
-
-<p>Maître Augias, par un grand effort, se ressaisit ;
-réfléchit longuement…</p>
-
-<p>— Ce mouvement de fureur, qui vient de
-m’aveugler un instant, songea le vieux philosophe, — c’est
-l’esprit même de la guerre, la
-haine de race, qui mord et tue avant tout… J’ai
-mieux à faire…</p>
-
-<p>Et l’homme moderne, calme, prononça tranquillement :</p>
-
-<p>— Mon pauvre garçon ! notre pays a fait, il y
-plus d’un siècle, une révolution terrible pour
-abattre les tyrannies françaises, qui, comparées
-à celles de la Prusse et de l’Allemagne,
-étaient inoffensives, pleines de civilisation, de
-politesse et de grâce. Il y a une contradiction
-imbécile entre ton acceptation éventuelle de la
-victoire allemande et tes prétendues idées libertaires
-et pacifiques. Tu prétends haïr la guerre
-et il te serait indifférent, dis-tu, de devenir
-Allemand, c’est-à-dire soldat avant tout, et quel
-soldat ! soldat esclave d’une discipline de fer,
-ayant, pour avenir promis, la conquête brutale
-du monde, à laquelle des officiers nobles te
-feraient marcher — pardon, si je t’offense ! — à
-grands coups de pied dans le derrière, et de
-cravache dans la figure. Si nous avions un empereur
-en France comme ils en ont un en
-Allemagne, et même honorable, tu réclamerais
-sa tête tous les matins… tu voudrais la guerre
-civile… Eh bien, mon garçon, tu as, dans la
-présente guerre avec l’Allemand, une fameuse
-occasion de prouver la sincérité de tes sentiments
-d’homme libre, et de marcher, conformément
-à tes idées, contre la plus abominable
-des tyrannies et contre le militarisme le plus
-sanglant et le plus avilissant… Allons, en
-avant, mon gaillard ! pour la liberté du monde,
-et pour le triomphe de la paix ! Sinon, — comme
-j’ai lieu de le craindre, — tu n’es que le dernier
-des crétins ou le pire des menteurs.</p>
-
-<p>Sous l’insulte paternelle, Augustin ne broncha
-pas.</p>
-
-<p>Maître Augias le considéra en silence un long
-moment, et dit enfin :</p>
-
-<p>— En te quittant, et pour me consoler, j’irai,
-dès mon arrivée aux Mayons, voir les Bouziane.
-Leur Victorin est plus près que toi de mon
-cœur, plus près cent fois. Adieu, Augustin, je
-t’ai serré dans mes bras tantôt en arrivant, je
-regrette de ne pas faire de même en te quittant,
-mais tu m’en as ôté le désir.</p>
-
-<p>Il s’éloigna d’un pas ferme ; puis, se retournant,
-au moment de sortir, il ajouta :</p>
-
-<p>— Adieu… quand tu auras retrouvé une
-patrie, tu trouveras un père.</p>
-
-<p>Ils se quittèrent ainsi.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch29">XXIX<br />
-MARTINE</h2>
-
-
-<p>Victorin Bouziane, quand le jour fut arrivé de
-rejoindre son régiment, était allé prendre congé
-des Revertégat.</p>
-
-<p>Ils ne prononcèrent pas beaucoup de paroles.</p>
-
-<p>— Tu pars, Victorin ?</p>
-
-<p>— Eh bé, oui !</p>
-
-<p>— Bon voyage.</p>
-
-<p>— N’ajoutez pas <i>bonne chance</i>, disait-il, pourquoi,
-quand c’est pour la chasse qu’on part, ça
-porte malheur.</p>
-
-<p>Martine en disait plus long. Elle avait le cœur
-gonflé. Elle parlait haut et fort, afin de lutter
-contre son émotion ; et, pour la mieux cacher :</p>
-
-<p>— Notre garçon de ferme, dit-elle, part, lui
-aussi. Lui et toi, Victorin, ça va faire ici un
-gros manque. Mais, sois tranquille, nous se
-débrouillerons. J’ai des bras d’homme, tu en
-sais quelque chose. Et j’ai du cœur aussi, je
-t’assure. S’il part beaucoup de travailleurs,
-nous autres, femmes et filles, nous saurons
-les remplacer, même derrière la charrue.
-Une fois, comme tu sais, Marius était malade
-et mon père avait beaucoup de travail ; il fallait,
-pas moins, porter tout de suite une charrue
-à réparer chez celui qui l’avait vendue, à Pierrefeu,
-et qui est un fameux ouvrier. Et c’est
-moi qui la portai sur notre charrette. Il y a
-bien plus de quatre lieues. Et, de m’avoir vue
-faire le charretier, il y en eut qui se moquèrent.
-Tant pis pour eux ; on fait ce qu’on doit. J’attelai
-le cheval à la charrette, je mis mon déjeuner
-dans le tiroir, ma moins bonne robe et
-mes meilleurs souliers, le fouet autour du cou
-comme j’avais vu faire à tous les rouliers ; et
-hue ! et dia ! me voilà en route en sifflant, figure-toi !
-Sur la charrette, j’avais arrangé une chaise
-bien attachée et, quand j’étais fatiguée, je m’asseyais
-comme une reine sur son trône ! Et
-quand je rencontrais d’autres charretiers, j’étais
-galégée, tu penses ! — « Et alors, la fille, on a les
-culottes ? » — Notre chien, celui qui est mort,
-le dogue, était mon porte-respect. A un qui voulait
-m’embrasser il fit sentir sa dent dure ; et à
-celui-là, il a fallu que sa femme ou sa mère recouse
-la culotte, le soir. C’est pour te dire que je
-ne crains rien. Et d’autres filles sont comme moi
-courageuses. Il y en a, et beaucoup, qui, vu l’occasion,
-se montreront, tu verras ! Vous pouvez
-donc partir tranquilles, les soldats. Si c’est nécessaire,
-je prêterai la main à ton père ; j’ai labouré
-plus d’une fois et je sais comment on s’y
-prend. Je ne te promets pas de dire du mal au
-cheval, comme vous faites tous, ajouta-t-elle
-en riant ; mais si c’est nécessaire pour le faire
-marcher, je saurai lui en envoyer, des sottises !
-M. le curé me pardonnera, je pense, vu la nécessité.
-Allons, embrasse-moi, Victorin.</p>
-
-<p>Et comme il l’embrassait sur les deux joues,
-elle ne put s’empêcher de souffler tout bas, se
-sentant amoureuse de son ami d’enfance :</p>
-
-<p>— Je ne suis pas une Arlette.</p>
-
-<p>Et, Victorin parti, elle fit, et au delà, ce qu’elle
-avait promis.</p>
-
-<p>Plus d’une fois, on la vit aux labours quand
-son père vaquait à d’autres travaux.</p>
-
-<p>Sa mère ne pouvait s’empêcher de lui
-dire :</p>
-
-<p>— N’en fais pas trop, notre Martine, que tu
-ne tombes pas malade.</p>
-
-<p>— Je ne suis pas une fillette, répondait-elle
-en riant. Quand nos hommes se battent, il faut
-au moins leur mettre l’esprit en repos, là-bas ; et
-les femmes doivent les remplacer au travail.</p>
-
-<p>Elle était belle, la petite, quand on la voyait
-sortir tenant la bride du gros cheval laboureur,
-pour le mener au champ où l’attendait la charrue.</p>
-
-<p>La charrue dormait couchée au revers d’un
-sillon tracé la veille. Elle la relevait d’un poing
-solide, qui n’hésitait pas ; sur le dos de la bête,
-elle prenait les traits jetés de ci de là et les accrochait
-à l’araire, tendait les guides de corde
-dont elle nouait l’extrémité aux mancherons. Les
-mancherons en main, elle criait : « Hi ! hue ! »
-La bête avançait ; le soc écorchait la terre ; la
-terre s’ouvrait lentement ; et le sol dur, celui
-que la charrue éventrerait au retour, inégal
-sous les pas de la paysanne, et les mouvements
-qu’il fallait faire pour peser sur les mancherons,
-les abaisser ou bien les relever, — tout
-cela faisait à la belle fille une démarche onduleuse,
-mais ferme, qui montrait sa souplesse
-gracieuse et sa force. Tout son corps flexible,
-selon l’effort nécessaire, se haussait, raide, ou
-se courbait un peu, faisait saillir les hanches
-larges, montrait, sous le bas du jupon court,
-une jambe musclée comme d’un garçon vigoureux.</p>
-
-<p>Et, quand sa bête lasse s’arrêtait pour souffler,
-la paysanne intrépide, au lieu d’injures, lui
-criait :</p>
-
-<p>— Souffle, ma pauvre, que je t’ai alassée !
-Ce n’est pas encore toi qui me feras lâcher
-pied. C’est Martine, souviens-t’en, qui t’aura
-fait demander grâce. Pourquoi est-ce qu’ils
-vous injurient, les hommes qui labourent ? Tu
-fais ce que tu peux, comme les hommes et
-comme moi, chacun selon sa force. Et le bon
-Dieu saura dire où sont les bons travailleurs.</p>
-
-<p>Alors, toute seule elle riait, et Victorin n’était
-plus là pour lui dire, comme malgré lui :</p>
-
-<p>— Quelles belles dents il montre, ton rire,
-Martine !</p>
-
-<p>Alors, la gaieté solitaire de Martine s’arrêtait,
-et elle se sentait tout près de pleurer.</p>
-
-<p>A plusieurs reprises, elle alla travailler pour
-le père Bouziane, avec le cheval qui avait
-l’habitude d’être mené par Victorin.</p>
-
-<p>Et une de ces fois-là, tout de bon, elle se
-sentit gagnée par les larmes. Elle s’arrêta ; et
-elle les laissa couler parce qu’elle était seule
-au milieu du champ, sous le grand ciel, et vue
-seulement des oiseaux qui passaient.</p>
-
-<p>Et elle dit au cheval à voix haute :</p>
-
-<p>— Allons, hue ! le Rouge ! que c’est pour lui
-que nous travaillons… Je ne savais pas l’aimer
-tant, pauvre de moi ! Que Dieu le protège à la
-bataille ! Hue ! le Rouge ! que tu l’aimais aussi,
-et que c’est pour lui qu’il faut labourer, nous
-deux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch30">XXX<br />
-AUGUSTIN AUGIAS</h2>
-
-
-<p>Sur le front, où ils se battaient côte à côte,
-Victorin et Augustin firent la connaissance de
-M. le curé doyen Delmazet, sergent ; mais Augustin
-demeurait farouche et sombre, fermé
-aux avances cordiales du prêtre et à celles de
-Victorin. Il souffrait d’orgueil, et, s’isolant dans
-ses rages misérables, dans ses sourdes révoltes
-d’envieux, il gardait le silence.</p>
-
-<p>A Verdun, un jour, quelques hommes de
-bonne volonté furent demandés par le colonel
-pour un coup de main difficile. Au grand étonnement
-des mauvaises têtes (il y en a toujours
-partout) Augias s’offrit. Ils partirent une douzaine,
-revinrent trois, dont Augustin. Le lieutenant
-qui les conduisait étant tombé, Augustin
-avait d’abord pris le commandement de la
-petite troupe ; et, au retour, retrouvant son officier,
-gisant, la jambe fracassée, il l’avait mis
-sur son échine et porté durant plus de deux
-kilomètres, sous une mitraille enragée, sans
-vouloir être remplacé. Au début de cette affaire,
-comme fou de bravoure, il avait, pour se
-rendre maître d’une position importante, enlevé
-une mitrailleuse, après avoir assommé les servants
-à coups de crosse. Les deux camarades
-qui l’accompagnaient racontèrent ces prouesses
-dont il ne soufflait mot. Le colonel le félicita
-devant les hommes assemblés et épingla sur
-sa poitrine la croix de guerre, au milieu des
-acclamations du régiment. Augustin se laissa
-faire et demeura triste ; mais, quelque temps
-après, M. Augias recevait la lettre suivante,
-que lui adressait le doyen mobilisé.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">« Mon cher Monsieur Augias,</p>
-
-<p>« J’ai quelque chose d’heureux à vous annoncer,
-et je frémis de joie à l’idée de celle
-que vous allez éprouver. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Ici, M. le curé Delmazet racontait l’exploit
-d’Augustin, et il ajoutait :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Après ce triomphe, votre fils demeurait
-comme accablé d’une singulière tristesse. Il
-me fuyait comme à l’ordinaire. Je parvins à
-le joindre un jour : « Augias, lui dis-je, tu as
-de la peine quand tu devrais être fier et
-joyeux ; que se passe-t-il en toi ? » Il m’expliqua
-alors, cher Monsieur Augias, qu’il
-avait eu le dessein, déjà, à Marseille, d’en
-finir avec la vie, croyant qu’il n’était et ne
-serait jamais bon à rien. Puis, au régiment,
-il avait souffert de n’être qu’un simple soldat
-perdu dans le rang, et, surtout, il y était
-jaloux de Victorin Bouziane, dont la conduite
-et le courage étaient cités en exemples.
-Alors l’idée lui était revenue de mourir volontairement,
-de se faire tuer, d’abord pour
-quitter une vie de pauvreté insupportable
-à son orgueil ; ensuite, pour faire servir cette
-mort à sa gloire. Il voulait faire l’étonnement
-de ses camarades, en particulier de Bouziane.</p>
-
-<p>« Tels furent les mobiles qui lui ont inspiré
-une conduite de héros, mais d’un héros qui,
-tout de suite, s’est senti indigne d’être proclamé
-tel. Voilà quelle fut sa confession que,
-sur mes instances, il m’a permis de vous
-répéter. — Ah ! Monsieur le curé, me dit-il,
-comme on doit être heureux et justement
-fier lorsqu’on se sent digne d’un honneur
-comme celui que j’ai reçu ! lorsqu’on a véritablement
-aimé sa patrie comme mon père
-m’a toujours dit que c’était un devoir de le
-faire ! Mais moi, quand le colonel m’a posé la
-croix sur la poitrine et donné l’accolade, je
-me suis dit que l’action pour laquelle il me
-félicitait n’avait pas eu les motifs qu’il croyait,
-et c’est la cause de ma tristesse. Je ne m’en
-consolerai jamais, si ce n’est en me battant
-à l’avenir pour aider à la défaite de l’ennemi,
-et en essayant de survivre, afin que
-mon père, un jour, me retrouve un autre
-homme.</p>
-
-<p>« Alors son cœur creva, et il se mit à pleurer,
-en disant, comme un petit enfant : — Papa ! »</p>
-
-<p>« Le voyant ainsi troublé et repentant, je
-lui expliquai que ses regrets, ses remords
-même, le rendaient digne de la récompense
-gagnée comme malgré lui. Il parut un
-peu rasséréné. Et, trois jours après, il était
-encore cité à l’ordre de l’armée pour avoir
-montré une bravoure exceptionnelle. Assez
-grièvement blessé, il était tombé à mes côtés
-au moment où je tombai moi-même, mon
-cher Monsieur Augias. Nous voici ensemble,
-votre fils et moi, à l’hôpital de X, bien tranquilles
-et en voie de guérison. Venez voir
-votre fils, deux et trois fois sauvé.</p>
-
-<p>« Dites au père de Victorin Bouziane que
-son fils, à lui, pour n’avoir pas eu, jusqu’ici,
-l’occasion d’accomplir (affaire de chance)
-un de ces actes tout à fait exceptionnels
-qui attirent les hautes récompenses, n’en
-est pas moins, comme des milliers d’autres,
-un des soldats magnifiques de la
-France.</p>
-
-<p>« Vous cherchiez des sanctions à votre morale
-laïque, mon bon Monsieur Augias ? En
-apercevez-vous ici ? Ma lettre vous apporte la
-preuve positive de leur réalité. C’est le désir
-d’obtenir les sanctions aux actes méritoires
-qui a tué en votre fils les sentiments condamnables
-qui ne mènent à rien, sinon à la
-souffrance. Un remerciement de la Patrie,
-sous la forme d’une pauvre croix, et votre
-Augustin a compris le bonheur qu’on éprouve
-à servir et à défendre les autres hommes,
-même à mourir pour eux ! Il a compris l’honneur
-et la honte, les deux sanctions puissantes
-du bien et du mal — symbole humain,
-à nos yeux de catholiques, des sanctions
-éternelles. Et n’est-ce pas une chose
-singulière que des sanctions purement humaines
-aient choisi pour insigne la croix,
-notre signe de la croix !</p>
-
-<p>« A bientôt.</p>
-
-<p class="sign"><span class="blk">« Delmazet, curé-doyen,<br />
-sergent au …<sup>e</sup> d’infanterie ».</span></p>
-
-<p>« <i>P. S.</i> — Quel honneur pour les Mayons,
-cette conduite de votre fils ! Et puis — le savez-vous — ces
-Mayons, qui n’ont guère que 125
-feux, comptent déjà douze victimes de la
-guerre, frappées à l’ennemi. Oui, et l’un de nos
-pauvres Mayonnais est aveugle. Honneur aux
-Mayons. »</p>
-</blockquote>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch31">XXXI<br />
-DES YEUX SE FERMENT,
-DES YEUX S’OUVRENT</h2>
-
-
-<p>Pendant que maître Augias s’acheminait vers
-l’hôpital où il allait retrouver son fils transfiguré,
-Victorin, permissionnaire, partait pour
-les Mayons.</p>
-
-<p>Arlette, restée seule à Marseille, et sans nouvelles
-de ses amis depuis le début de la guerre,
-avait renoncé à sa sagesse, trop laborieuse à
-son gré, et à sa mansarde de la rue Vieille. Elle
-était venue, sur les conseils d’une amie nouvelle,
-et avec cette amie, à Toulon, pour y
-dépenser ses pauvres économies dans les cinémas
-et aux tables des cafés, en des toilettes qui
-offensaient les yeux des soldats retour du front.
-Elle était de celles qui semblaient ignorer combien
-on souffrait dans les tranchées.</p>
-
-<p>Forcé de s’arrêter quelques heures à Toulon,
-Victorin, sans qu’elle l’aperçût, la vit passer,
-toujours souriante sous son ombrelle multicolore,
-jupes courtes, bottines hautes, chapeau en
-shapska… Il détourna les yeux.</p>
-
-<p>Le hasard voulut que, ce même jour, dans la
-voiture qui le ramenait vers la maison paternelle,
-il rencontrât l’un de ses camarades des
-Mayons, réformé, un aveugle de la guerre.</p>
-
-<p>Le père de ce jeune homme était allé le chercher
-à Gonfaron et le ramenait tristement. Le
-père et le fils se taisaient. On les voyait
-oppressés par une douleur infinie, qui ne voulait
-pas se plaindre. Victorin, après avoir essayé
-de causer avec eux, y renonça. Ils étaient seuls
-tous trois dans la voiture. Elle roulait. On entendait
-le battement sec du pied des chevaux
-sur la route dure.</p>
-
-<p>L’aveugle dit tout à coup :</p>
-
-<p>— On m’avait bien répété, — je ne voulais pas
-le croire, — que, lorsqu’on a perdu les yeux, on
-fait attention à des choses qu’on ne remarquait
-pas autrefois. Vous m’entendez, mon père ? tu
-m’entends, Bouziane ?</p>
-
-<p>— Nous t’entendons. Qu’est-ce qui te fait
-penser à ça ?</p>
-
-<p>— C’est, dit-il, que le bruit du pas de notre
-cheval, sur cette route de Gonfaron aux Mayons,
-me parle ; il me dit des choses. Combien de fois
-ai-je fait, en voiture, la route qu’en ce moment
-nous faisons… Et, en ce temps-là, je n’écoutais
-pas ce bruit des sabots ferrés sur le chemin d’ici.
-Eh bien, je le reconnais, ce joli bruit ; c’est
-comme une musique. Là-haut, où l’on se bat,
-j’en ai entendu trotter des chevaux et rouler des
-voitures. Ça sonnait mou. Oui, les routes de
-là-haut, empierrées pourtant, répondent aux
-pieds des chevaux d’une autre manière. Elles
-disent qu’il pleut souvent, qu’elles sont souvent
-mouillées, amollies. Écoutez comme, ici, ça
-sonne clair ; ça sonne le soleil. Oui, oui, notre
-cheval trotte sur du soleil. J’entends ça très
-bien et ça me fait plaisir… Ah ! on va s’arrêter.
-Le courrier va remettre une commission, n’est-ce
-pas ? Le cheval arrêté laisse retomber par moment
-son pied qui sonne la lumière. Il y a des
-mouches. Elles bourdonnent. Elles disent que
-c’est l’été. On ne peut pas s’y tromper. Et la
-queue du cheval fouette sa croupe ; je l’entends.
-C’est très joli. Je n’avais jamais entendu ça. Le
-major me disait : « Tu vivras beaucoup par les
-oreilles ». Ça ne me consolait pas. Maintenant,
-je comprends. J’aurai donc encore de la joie,
-mon père, à deviner par les bruits de la maison,
-vos occupations de tous les jours. Voilà qu’on
-repart. Les roues tournent. Le cheval trotte et
-c’est sur la terre du pays ! Je la reconnaîtrais,
-au bruit qu’elle répond, entre toutes. Comme
-j’entends bien la voix du pays ! Ils ne m’ont pas
-ôté ça ! O, mes beaux Mayons, je les revois
-donc !</p>
-
-<p>— Eh bien, dit Victorin, tu devrais t’arrêter
-un instant chez mon père, avec le tien, tout à
-l’heure. On boira un coup, et tu marcheras un
-peu, sur cette terre qui te parle ; tu la sentiras
-sous ton pied avec plaisir. Dans nos sentiers de
-roches, ça sonne encore d’une autre manière
-que sur la route, tu sais bien. Et ça retentit
-dans la gouargo (le ravin).</p>
-
-<p>— Et puis ça sentira bon, répondit l’aveugle ;
-oui, oui, descendons.</p>
-
-<p>— Ta mère t’attend, fit observer le père.</p>
-
-<p>— Je retarderai sa joie de me voir, mon père,
-mais aussi son chagrin de ce que je ne puisse
-plus la voir, elle ! répliqua l’aveugle. Je pourrai
-du moins lui expliquer mieux comme j’ai été
-heureux en arrivant d’entendre ma patrie, si je
-ne la vois plus.</p>
-
-<p>— Venez. Je vous accompagnerai jusque
-chez vous ensuite, dit Victorin ; nous sommes
-si voisins !</p>
-
-<p>L’aveugle et son père descendirent.</p>
-
-<p>Et, quand ils furent dans le sentier rocheux
-et sonore :</p>
-
-<p>— Tu avais raison, Victorin. D’ici, je la
-retrouve mieux, notre terre. Et elle parle toute.
-Elle dit la résine. Une perdrix, là-bas, rappelle.
-Voici que le sentier descend. Nous allons
-entrer dans la plaine qui est vôtre. Nous y
-sommes. Ça sent la vigne. Je ne m’en serais
-pas aperçu autrefois. Il a dû pleuvoir hier une
-pluie d’orage, ce qui a permis de labourer ce
-matin ; — je le comprends, attendu que, maintenant,
-ça sent les mottes fraîchement retournées !
-O Victorin, arrêtons-nous un instant. Je
-ne labourerai plus, moi, de peur de ne pas
-tracer droit, mais je me revois derrière la charrue,
-je crois tenir les guides dans ma main.
-Tout ce que je ne sentais pas autrefois m’entre
-aux narines avec ce petit ventoulet si tiède. Un
-grand soleil tape sur moi et je sue au travail,
-je m’arrête pour respirer. Je sais que je fais un
-travail utile à nous tous. Je n’y avais jamais
-beaucoup réfléchi. Je suis fier d’être un paysan.
-O Victorin ! plains l’aveugle, qui jamais plus
-ne conduira l’araire et ne verra plus la grande
-lumière pleuvoir sur les blés et sur les vignes.
-Et toi, qui as le bonheur de regarder encore
-ces choses, de vraiment revoir le pays avec tes
-yeux, aime-le, Victorin, et, tant que tu pourras,
-jamais ne le quitte !…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le soir, à la table paternelle, où il venait de
-s’asseoir :</p>
-
-<p>— Mon père, dit Victorin, grand-père avait
-raison. Demandez, je vous prie, aux Revertégat
-s’ils veulent toujours me donner Martine, et à
-Martine si elle veut encore de moi.</p>
-
-<p>Le mari regarda sa femme, qui, debout, les
-servait ; la femme regarda son homme ; ils se
-virent émus aux larmes.</p>
-
-<p>— Femme, dit Bouziane, viens t’asseoir à
-table près de ton fils, que, peut-être, les jambes
-te doivent trembler un peu.</p>
-
-<p>La femme, apportant pour elle une assiette et
-un verre, vint prendre place entre le père et le
-fils.</p>
-
-<p>— Mangeons, dit Bouziane. Mange et bois,
-garçon, que tu dois avoir un fameux appétit
-et une fameuse soif, après tant de batailles !</p>
-
-<p>Ils soupèrent en silence ; puis, au fromage :</p>
-
-<p>— Femme, un coup de vieux muscat.</p>
-
-<p>Elle se leva, apporta le vin cuit. Le père
-emplit les trois gobelets. Et, avant de toucher
-des lèvres au sien, l’œil malicieux et la tempe
-toute ridée de plis ironiques :</p>
-
-<p>— Et alors, fils, cette Arlette — qui n’a
-jamais été des Mayons ? hé, <span class="sc">Bouziane</span> ?</p>
-
-<p>Victorin prononça :</p>
-
-<p>— Elle n’a jamais valu l’ongle du petit doigt
-d’une Martine, père ; ni une motte de notre
-terre.</p>
-
-<p>Le vieux paysan leva son verre et le choqua
-contre celui du fils et de l’épouse :</p>
-
-<p>— A la France ! dit-il.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN.</p>
-
-
-<p class="noindent gap"><i>La Garde,</i> 17 <i>Février</i> 1917.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
-<td class="drap">— Le dépiquage du blé</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch1">1</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
-<td class="drap">— La vieille maison paysanne</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch2">10</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
-<td class="drap">— L’anarchiste et la suffragette</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3">20</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
-<td class="drap">— Les leveurs de liège</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch4">37</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
-<td class="drap">— La chasse aux cigales</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5">51</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
-<td class="drap">— Monsieur Gustin</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6">62</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
-<td class="drap">— La poigne du vieil Arnet</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch7">67</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
-<td class="drap">— Une galégeade d’Arnet</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch8">78</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
-<td class="drap">— Le vieux qui dort là-haut</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch9">79</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
-<td class="drap">— Le Roi d’Italie</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch10">99</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
-<td class="drap">— La famille fait la Patrie</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch11">105</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XII.</div></td>
-<td class="drap">— Un soir d’été sur l’aire</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch12">113</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td>
-<td class="drap">— L’instituteur et le prêtre</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch13">123</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td>
-<td class="drap">— Le chapitre du chapeau</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch14">134</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XV.</div></td>
-<td class="drap">— Le museau de vendange</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch15">143</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td>
-<td class="drap">— Arlette et Martine</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch16">155</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td>
-<td class="drap">— Arnet se confesse</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch17">161</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td>
-<td class="drap">— La famille et l’école</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch18">175</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td>
-<td class="drap">— Champignons et bécasses</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch19">182</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XX.</div></td>
-<td class="drap">— La forêt est toute seule</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch20">196</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XXI.</div></td>
-<td class="drap">— Le portrait de la gavotte</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch21">209</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XXII.</div></td>
-<td class="drap">— Le féminisme d’Arlette</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch22">218</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XXIII.</div></td>
-<td class="drap">— Conseil de famille</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch23">228</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XXIV.</div></td>
-<td class="drap">— Deux indépendants</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch24">237</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XXV.</div></td>
-<td class="drap">— Fleurs et plumes</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch25">243</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XXVI.</div></td>
-<td class="drap">— La voix des cloches</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch26">252</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XXVII.</div></td>
-<td class="drap">— Concorde</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch27">261</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XXVIII.</div></td>
-<td class="drap">— Sans Patrie</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch28">269</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XXIX.</div></td>
-<td class="drap">— Martine</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch29">274</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XXX.</div></td>
-<td class="drap">— Augustin Augias</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch30">280</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>XXXI.</div></td>
-<td class="drap">— Des yeux se ferment, des yeux s’ouvrent</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch31">286</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em">79922. — PARIS, IMPRIMERIE GÉNÉRALE LAHURE<br />
-<span class="small">9, Rue de Fleurus, 9.</span></p>
-
-
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- of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-</blockquote>
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-forth in Section 3 below.
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-1.F.
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-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
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-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
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-</div>
-</div>
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