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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Arlette des Mayons - Roman de la terre et de l'école - -Author: Jean Aicard - -Release Date: January 3, 2022 [eBook #67099] - -Language: French - -Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel and the Online - Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This - file was produced from images generously made available by - The Internet Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ARLETTE DES MAYONS *** - - - - - - - JEAN AICARD - de l’Académie française - Président de l’Union française - - Arlette - des Mayons - - ROMAN - DE LA TERRE ET DE L’ÉCOLE - - 1917 - - Chacun de nous travaille - à refaire la France. - - - PARIS - ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - 26, RUE RACINE, 26 - - Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés - pour tous les pays. - - - - -ŒUVRES DE JEAN AICARD - -Collection in-18 jésus à 4 francs le volume - - -ROMANS - - Le Pavé d’Amour, 1 vol.--Roi de Camargue, 1 vol.--L’Été à l’Ombre, 1 - vol.--L’Ame d’un Enfant, 1 vol.--Notre-Dame d’Amour, 1 vol.--Diamant - noir, 1 vol.--Fleur d’Abîme, 1 vol.--Melita, 1 vol.--L’Ibis bleu, 1 - vol.--Tata, 1 vol.--Benjamine, 1 vol.--Maurin des Maures, 1 - vol.--L’illustre Maurin, 1 vol. - - -POÉSIE - - Les jeunes Croyances, 1 vol.--Rébellions, Apaisements, 1 vol.--Poèmes - de Provence (cour. par l’Acad. fr.), 1 vol.--La Chanson de l’Enfant - (cour. par l’Acad. fr.), 1 vol.--Miette et Noré (cour. par l’Acad. fr. - Prix Vitet), 1 vol.--Lamartine (cour. par l’Ac. Prix du budg.), 1 - vol.--Le Livre d’heures de l’Amour, 1 vol.--Visite en Hollande, 1 - vol.--Le Dieu dans l’Homme, 1 vol.--Au Bord du Désert, 1 vol.--Le - Livre des Petits, 1 vol.--Jésus, 1 vol.--Le Témoin (Poème de France, - 1914-1916), 1 vol. à 2 fr. 50.--Le Sang du Sacrifice, 1917, 1 vol. - - -DIVERS - - La Vénus de Milo, 1 vol.--Alfred de Vigny, 1 vol.--Des Cris dans la - Mêlée, 1 vol. - - -THÉÂTRE - - Au clair de la Lune (un acte en vers), 1 vol.--Pygmalion - (un acte en vers) 1 vol.--Smilis (4 actes en prose, à la - Comédie-Française) 1 vol.--Le Père Lebonnard (4 actes en vers - représentés à la Comédie-Française), 1 vol.--Don Juan, 1 - vol.--Othello, le More de Venise (5 actes en vers, représentés à la - Comédie-Française).--Portrait de Mounet-Sully, par Benjamin Constant. - 1 vol. 4 fr.--La Légende du Cœur (5 actes en vers représentés au - Théâtre Antique d’Orange et au Théâtre Sarah-Bernhardt), 1 vol.--Le - Manteau du Roi (5 actes en vers représentés à la Porte-Saint-Martin), - 1 vol.--Théâtre, tome I.--Théâtre, tome II. - - -79922.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris. - - - - -Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays. - -Copyright 1917, by ERNEST FLAMMARION. - - - - -ARLETTE DES MAYONS - - - Chacun de nous travaille à refaire la France. - - - - -I - -LE DÉPIQUAGE DU BLÉ - - ---Victorin, tu ne nous feras pas le chagrin d’épouser cette fille, dit -le père. - -Les deux hommes s’en venaient de l’aire, où, depuis le lever du soleil, -sous les pieds de deux forts chevaux aveuglés d’œillères closes, on -avait foulé le blé. Maintenant le père et le fils ramenaient à l’étable -les bêtes lourdes de fatigue. Depuis l’aube, le père n’avait pas -prononcé dix paroles, et voici que, la matinée finie,--au moment de -goûter un peu de repos dans la maison aux volets pleins et -entrebâillés,--le paysan disait cela à son fils parce qu’il jugeait que -le moment en était enfin venu. Jamais auparavant il n’avait touché ce -sujet. - -Le fils, qui ne fut pas étonné, ne répondit pas. - -Tous deux marchèrent en silence vers l’étable obscure et fraîche, dont -la porte basse, qui encadrait du noir intense, avait un seuil de soleil. -Sous l’ombre des grands chapeaux de paille, leur face rasée scintillait -de sueur par endroits; et, aussi, la sueur luisante se voyait suspendue -aux rudes soies de leur poitrine velue, dans l’écartement des chemises -de couleur. Tous deux avaient des pantalons de grosse toile bise, -retenus, malgré la chaleur d’été, par une «taïole» bleu et rouge; et, à -travers les épaisses semelles de leurs souliers cloutés, ils -ressentaient l’ardeur de la terre. - -Ils s’arrêtèrent, à dix pas de la maison, sous l’ombre de quelques vieux -mûriers, devant le puits coiffé d’un dôme et clos d’une solide porte, -comme une caverne d’Ali-Baba. En ce pays ardent, on enferme l’eau comme -un trésor. Victorin ouvrit la petite mais lourde porte grinçante; il -repoussa de la margelle, dans le vide, le seau de bois vermoulu, qui se -balança sous la poulie de fer au bout de la chaîne. Avec des crissements -joyeux, le seau descendit vers la fraîcheur du fond. Bientôt remonté, il -fut vidé dans la conque où nageait une grosse éponge. L’éponge en main, -le jeune homme mouilla abondamment les naseaux poussiéreux des deux -bêtes. - -Le père surveillait ce travail, et, quand il le vit terminé, il rentra -dans la maison, laissant à son fils le soin de conduire et d’attacher -les chevaux dans l’étable, devant les râteliers gorgés de foin. - -A présent, les deux hommes étaient assis dans la salle obscure, où le -jour ne pénétrait que par le léger entrebâillement des volets pleins et -de la lourde porte. La pesante table rectangulaire touchait le mur du -fond. Aux deux bouts, le père et le fils se faisaient face. La mère les -servait. On entendait bourdonner une abeille. Ces gens, à cette heure -grave, vivaient en silence, appliqués à leur besogne, qui était, pour -les hommes, de se refaire des muscles en mangeant à leur suffisance; -pour la femme, de les aider à réparer leurs forces d’où dépendait la -santé de la famille, la stabilité de la maison, l’avenir commun. Ils -mangeaient donc silencieusement, et elle les servait sans rien dire. Et -tous, sans avoir même à y songer, étaient pénétrés de l’importance de -cette minute,--car la famille Bouziane, de l’aïeul, qui somnolait en ce -moment dans une chambre au-dessus de leur tête, jusqu’à ce Victorin, son -petit-fils, en passant par le père et la mère, tous, tour à tour, -avaient été élevés dans le respect de la vie ordonnée et dans l’amour du -travail, loin des déclamations du siècle. - -La famille Bouziane! on la citait comme un exemple extraordinaire de -volonté et de probité simples. On disait d’elle couramment: «Ça, c’est -des gens d’ancien temps;» ou: «à l’ancienne mode; on n’en fait plus de -comme ça.» - -Les Bouziane, depuis des siècles, n’avaient jamais quitté le pays. Par -les hommes, ils descendaient à coup sûr des Sarrazins, longtemps et -fortement établis non loin des Mayons, à La Garde-Freinet, au sommet de -la chaîne des Maures, dans la Provence du Var. - -Aujourd’hui, cette famille, ayant abandonné les hauteurs de La -Garde-Freinet, habitait, dans la plaine onduleuse, sa bastide, largement -et solidement assise sur un terrain incliné à peine vers le midi, entre -Gonfaron et les Mayons. - -Les Mayons, ce mot signifie: les maisons. Maisons paysannes, asiles -nobles d’antiques roturiers; ils étaient là sur leur sol d’origine, à -moins d’une lieue de Gonfaron, presque au pied du massif des Maures, à -la lisière des bois de pins qui dévalent le versant nord de la chaîne, -où les arrête la grande culture des vignes. - -Les Bouziane mangeaient. Les mâchoires aux blanches dentures broyaient, -avec lenteur, un pain sec qui «crenillait» allègrement. Le chien, un -chien courant, bon gardien de la demeure, les considérait assis sur sa -queue. - ---Ne vous occupez pas de lui, je lui ai donné. Il a mangé à sa -suffisance, dit la mère Bouziane. - -Elle apportait aux deux hommes les radis bien frais, les premières -pommes d’amour, le lard grillé; puis elle battait sa demi-douzaine -d’œufs, et apprêtait la poêle où allait cuire et se dorer l’omelette aux -oignons--la moissonneuse. - -Quand ils auraient fini, elle monterait sa bouillie au vieux, là-haut, -qui, depuis une année, s’était couché pour mourir et qui n’y parvenait -pas. - -Ensuite, comme de juste, elle penserait à elle-même; et, tranquille -enfin, prendrait seule son repas, mieux à son aise que s’il lui avait -fallu, s’étant mise à table avec les travailleurs, s’interrompre de -manger et se lever à toute minute pour chercher une chose ou l’autre. - ---Ça ne serait pas sain, songeait-elle. - -Et nos pères avaient raison de tenir à l’usage, aujourd’hui perdu, de -faire manger la femme après les hommes, sans l’offenser, et bien au -contraire, c’est-à-dire lorsqu’enfin elle peut prendre sa nourriture en -toute tranquillité. - -Sur cette terre de souffrance où il faut travailler, le travail, si on -le distribue avec intelligence, se fait plus vite et mieux, pour le plus -grand avantage de tous et de chacun. Telle était du moins la pensée des -Bouziane, depuis des siècles,--depuis le jour où leurs ancêtres -sarrazins étaient venus en terre de Provence, se mêler aux Liguriennes -et fonder une race toujours vivante et prospère. - -Pendant tout le repas, le père et le fils n’échangèrent pas cinq -paroles. Ils mangeaient et buvaient en silence, tandis que, dans cette -ombre, leurs corps apaisés, exhalant le soleil du matin, reprenaient -fraîcheur lentement. - -Le père ne s’étonnait point que le fils n’eût pas répondu sur-le-champ à -son objurgation sévère. Il comptait que Victorin verrait son «devoir» -(il se servait de ce mot) et qu’il s’y tiendrait, une fois averti. Et -puis, les choses de sentiment, de passion, d’intérêt même, on n’y -saurait penser toujours. Quand on travaille «chez nous»--on est tout au -spectacle de ce que l’on fait. Pour l’heure, les hommes mangeaient. Tout -le matin, on avait «foulé», tout à l’heure on foulerait encore; et dans -leur tête--pleine de la vision d’une aire qui flamboyait sous des -éparpillements de longues pailles d’or, entremêlées et rigides, et où -tournent inlassablement les deux chevaux au train monotone--il n’y avait -pas place pour les raisonnements. - -Ils étaient allés se coucher un instant à l’ombre des mûriers, près du -puits, faire un peu de sieste. L’un s’était dit: «Il ne l’épousera pas», -l’autre: «Bien sûr que je l’épouserai»; mais c’était tout; cela s’était -murmuré en eux une fois ou deux, et cela, aussitôt, avait été couvert -par le frappement du pied des chevaux dans la paille où le grain jaillit -sourdement de l’épi... «Hue! le Rouge!--T’arrête pas, le Blanc! Hue donc -et fais courage!» Puis un peu de somnolence était venue; et quelque -chose comme une nuit claire et douce avait voilé à demi le tableau -ensoleillé qu’ils avaient tous deux sous le crâne. - -La sieste finie, ils reprirent leur besogne; et cela ne changea rien en -eux, puisque, même, durant leur repos, ils avaient revu en imagination -ce qu’ils revoyaient maintenant en réalité. Sous les pieds des chevaux, -les longues pailles rigides et fines bruissaient, et, tout le long de -chacune d’elles, le soleil allumait une fine aiguille de feu; et ces -millions d’aiguilles longues, ces traits de feu, sans cesse se -croisaient et se décroisaient... Au milieu de cet embrasement, les -chevaux viraient, viraient, dépiquant le blé encore et encore. Victorin, -au centre de l’aire, faisait passer les longes derrière son dos, de sa -main droite dans sa gauche; le père Bouziane, la fourche au poing, -patiemment, lançait sous le pied des bêtes de nouvelles gerbes, les -éparpillait, les renouvelait sans cesse; et, ainsi occupés, le père et -le fils, tous deux suaient, brûlants de vie, dans un flamboiement de -lumière opulente et de joie physique. - -Le soir vint; le feu torride cessa de tomber du ciel, comme ruissellent -les grains d’un crible, sur la terre crevassée; une douceur se fit, qui -gagna cultures et bois comme une marée les rivages; le jour, si -longtemps exaspéré, s’apaisa, se mêla enfin de rêverie; tout ce que, -tantôt, il enveloppait, accablant, ne pouvait alors penser qu’à lui; -maintenant les choses se reprenaient; elles se ressaisissaient, -faisaient retour sur elles-mêmes; la vie individuelle des plantes et des -êtres se retrouvait; tous les puits clos de la plaine s’ouvraient à -cette heure pour donner aux bêtes et aux gens un peu de leur trésor -d’obscure fraîcheur; une poulie lointaine criait faiblement, avec le -charme d’un appel d’oiseau qui cherche un abri pour la nuit; c’était -l’heure où les amoureux, revenant du travail, rencontrent, près des -margelles, les belles fiancées qui vont quérir l’eau pour le repas du -soir... - -Alors les deux Bouziane ramenèrent leurs chevaux à l’étable; et, comme -ils arrivaient près du puits, Victorin, répondant enfin aux paroles que -son père avait prononcées le matin, lui dit: - ---Et pourquoi, mon père, que je ne l’épouserais pas, Arlette? - -Le père Bouziane éprouva dans son cœur une secousse. Cependant il n’en -fit rien voir. - ---Plus tard, dit-il, s’il le faut, je te dirai ça; pour l’heure, -réfléchis à ma volonté, et tu verras bientôt par toi-même les raisons -pourquoi ce que je t’ai dit--je te l’ai dit. - -Sans parler davantage, ils soupèrent--puis, assis sur le banc de pierre, -au seuil de la ferme, fumèrent leur pipe sous les étoiles. - - - - -II - -LA VIEILLE MAISON PAYSANNE - - -La famille Bouziane était donc une des plus connues de la région des -Maures. A la fin du XVIIIe siècle, cette famille était encore établie à -La Garde-Freinet, sur le sommet de la chaîne des Maures, où longtemps -les Barbaresques eurent leur fort principal. Le hameau _des Mayons_ -s’appelait encore _les Mayons du Luc_ et n’avait pas d’importance. Il en -prit le jour où Marius, le trisaïeul de Victorin, ayant acquis dans -la plaine une assez grande étendue de terrains--boisés de -pinèdes--abandonna La Garde-Freinet pour sa maison des plaines, alors en -ruines, qu’il fit restaurer, et qui se nommait _la Salvagette_. - -Cet événement de famille se passait vers l’an 1798. - -Et César Bouziane, le bisaïeul de Victorin, vivait encore, il y a -quelque quarante ans, aux Mayons, où, paysan de vieille race, il était -connu cependant sous le nom banal du «vieux soldat». - -Il avait fait la campagne de France en 1815; jeune conscrit, il s’était -battu à Waterloo. Médaillé de Sainte-Hélène, il n’était pas médiocrement -fier de ce titre. Il aimait à le rappeler souvent aux Mayonnais -attentifs, réunis le dimanche à l’entrée du hameau, devant l’atelier du -forgeron, sur la terrasse naturelle qui domine la plaine. Son fils, le -grand-père de Victorin, avait hérité de lui trois reliques qu’il -vénérait, son casque, son sabre et sa médaille. - -C’est sous ces trois reliques, accrochées au mur de sa chambre, que, -couché depuis l’an dernier, le grand-père reposait, dans un étrange -sommeil presque continu. Il ne s’éveillait que pour prendre de légers -repas apportés par sa belle-fille. - -Le bisaïeul, le soldat du premier Empire, avait transmis à son fils le -culte de Napoléon. Et de ses rudimentaires idées sur la guerre et la -paix, sur les devoirs militaires et civiques des Français, quelque -chose, à la longue, avait passé dans l’esprit de ses enfants, et aussi -dans l’esprit de la plupart de ses concitoyens mayonnais. En un mot, -certains enthousiasmes de l’ancêtre faisaient partie des traditions de -la petite cité. - -Le braconnier Arnet, figure locale très caractéristique, fils d’un -insurgé de 51, prenait pour lui-même ce titre parce que, à cette époque, -âgé de seize ans, il avait, de la part de son père, porté un mot d’ordre -à Collobrières. Volontiers, en sa seconde jeunesse, il tenait tête au -père César, et souvent dans l’unique intention de le pousser, par la -contradiction, à de nouveaux récits de batailles, à des emportements -généreux qui remplissaient d’aise les auditeurs. - -L’éducation des peuples se fait heureusement en partie de ces bavardages -héroïques, aux heures de loisir. Ceux qui ont beaucoup vu, beaucoup agi, -beaucoup appris par les voyages et par le contact avec les hommes, -disent bien des choses utiles à la formation des âmes populaires, et que -les instituteurs ne rencontrent pas dans leurs livres. Ce que, surtout, -ils ne rencontrent pas dans les livres, c’est l’accent de l’expérience -directe, c’est l’éloquence saisissante d’un témoin, qui se trouva jouer -un rôle, si humble qu’il ait pu être, en des circonstances historiques. - -Dans l’atelier du forgeron des Mayons, le dimanche soir, ou bien les -jours de pluie quand le travail des champs est rendu impossible, il -fallait, par exemple, entendre autrefois le vieux César Bouziane -raconter, en provençal, la charge des dragons de Waterloo. - ---Figurez-vous, mes amis, que j’ai vu à Waterloo, les lanciers, les -cuirassiers, les cavaliers enfin, le sabre en l’air, charger en criant. -Ceux d’entre vous qui, à la chasse, mes amis, sautent de surprise et -comme de peur, et perdent la tête quand une compagnie de perdrix leur -part tout à coup dans les jambes avec un grand grondement de mistral, -ceux-là seraient tombés morts d’épouvantement s’ils avaient entendu -ronfler cette charge. Figurez-vous que vous êtes dans une plaine, une -grande plaine, battue comme un tambour par des mille et mille chevaux, -dont chacun, comme de juste, n’a pas moins de quatre pattes, de quatre -sabots ferrés, et imaginez quel roulement de tonnerre! Sur tous ces -chevaux dont les pieds frappent comme autant de baguettes sur la terre -qui tremble toute, les cavaliers crient: «Vive l’Empereur!» Ça commence -comme ça, et c’est magnifique. Je les ai vus passer. Mais les chefs -avaient mal calculé l’affaire. L’Empereur était abandonné du bon Dieu, -faut croire, car, d’habitude, il savait tout et connaissait son champ de -bataille comme vous connaissez la plaine des Mayons. Il les visitait -d’avance, ses champs de batailles, il s’arrangeait avec la carte de -géographie; il les connaissait enfin par sa manière de génie à lui. -Mais, cette fois, il y eut une faute, et cette charge galopante qui, -avec toutes ses crinières et ses queues en l’air comme des drapeaux, -ronflait comme un torrent de montagne, arriva tout-à-coup devant un -grand fossé profond, un chemin creux auquel on n’avait pas pensé! Aï! -aï! mes amis! j’ai vu ça!... Lorsque tant de chevaux sont lancés, -l’homme qui tombe n’est pas à la fête, pensez donc! sous tant de pieds -qui galopent au-dessus de lui. Il trouve le temps long, celui-là, vu -qu’une charge de cavaliers c’est comme un coup de mitraille sorti en -paquet du canon. Ça ne s’arrête qu’à l’endroit où c’est au bout... Ça -roule, ça roule, ça gronde, ça tintamarre sourd. Le torrent de montagne -emporte les barrages et tombe en cascade dans les creux;--et c’est bien -ce qui arriva. Le premier rang, tout en un coup, se trouve devant le -grand fossé; il le voit, mais il a, derrière lui, tous les autres qui le -poussent. Il faut sauter. Quel saut! Les premiers chevaux lancés -écorchent la rive contraire avec leurs pieds de devant, et, renversés en -arrière, ils tombent au fond du trou sur leurs cavaliers, qu’ils -écrasent; et le second rang, déjà, a roulé et s’est renversé sur le -premier. C’est le grand saut dans la mort. Et, par centaines et -centaines, on tombe les uns après les autres, les uns sur les autres, -jusqu’à ce que le fossé soit comble, et que tout ce qui reste, le peu -qui reste, puisse passer, comme qui dirait sur un pont fait d’hommes et -de chevaux mêlés, qui remuent encore! Et voilà pourquoi le grand -Napoléon fut vaincu à Waterloo, pour ça et bien d’autres raisons que -vous verrez dans l’histoire. - ---Votre Napoléon, disait tout à coup Arnet, a fait le malheur de la -France! - ---Tais-toi, jeune homme, répliquait le vieux César. Tu ne sais pas ce -que c’est que la gloire. La France, avant Waterloo, l’a connue, la -gloire. Nous l’avons perdue. Elle reviendra. Nous l’attendons. Mais, -pour ça, il faudra tous savoir souffrir en bons soldats. J’ai élevé mon -fils dans ces idées. Il a fait la campagne de Crimée, c’est Bouziane -après Bouziane. Quand je ne serai plus là, il vous en parlera de la -Crimée, comme je vous parle de Waterloo. Et il parlera à son fils comme -je lui ai parlé à lui. - ---La France, répliquait Arnet goguenard, ne fera plus la guerre; elle -sait trop ce que ça coûte. - ---Ça, je veux bien, répondait César d’un air bonhomme, par malheur, on -la lui fera, la guerre. Et il faudra bien qu’elle sache se défendre. - -Et Arnet ripostait: - ---Pour ce qui est de se défendre, j’en suis. - -Et, avec un bon sens puissant qui allait au fond des choses: - ---Voyez-vous, maître Bouziane, disait le jeune Arnet, le malheur, c’est -qu’il y ait des abominations permises aux empereurs, aux rois, aux -maîtres des peuples; des abominations qu’on dit même louables de leur -part, tandis que ces mêmes choses sont défendues à tous les citoyens. -Alors on ne peut plus comprendre. A la guerre, on tue, on vole, on brûle -tout. Pourquoi est-ce permis? Quand je pose un piège pour prendre six -moineaux, et m’en nourrir--arrivent des pèlerins (Arnet désignait -toujours ainsi les gendarmes) qui me font leur «procès-barbal»--mais, à -vos empereurs, il est permis de faire tuer des hommes et même de nous -manquer de parole quand ils ont juré qu’ils tiendraient leurs belles -promesses. A la guerre, on fait tout ce qui m’est défendu et qui est -défendu avec raison. Et, tant que ce sera comme ça, vous trouverez des -révoltés comme moi pour dire à vos Napoléon que ce qu’ils font ne leur -est pas plus permis qu’à moi. Et eux ils se décorent de leurs mauvaises -actions. - ---Ils en ont fait de bonnes, disait César Bouziane. Napoléon a fait le -code, le livre de nos lois, dont la France avait bien besoin. - ---Il n’est pas bon partout, le code, grommelait Arnet. Et puis, parce -qu’il avait fait un bon livre, il avait le droit de faire la guerre nuit -et jour? Ah! je vous dis, la guerre pour la défense, oui! celle-là tant -qu’on voudra! - -Tels étaient, il y a quelque quarante ans, presque chaque dimanche, les -thèmes des conversations, cent fois répétées en public, entre César -Bouziane, le vieux soldat, et Arnet, le braconnier, l’insurgé de 1851. - -Puis César Bouziane mourut. Alors son fils (le grand-père de Victorin) -qui s’était tu tant qu’avait vécu l’ancêtre, eut son tour; et, sans -cesse, il redisait la charge légendaire de Waterloo; puis les tranchées -de Sébastopol, où il avait fait vaillamment son devoir de soldat -français. - ---Pour ce qui est des Russes, voyez-vous, disait-il, c’était comme des -frères. On se battait quand venait l’heure, mais dans les moments où on -ne se battait pas, on se passait du tabac ou un bon coup de vin--parce -qu’on n’était pas des sauvages. Et puis, nous autres, Français, nous -sommes comme ça. Nous avons pitié des hommes. On a bien assez de misère -sur terre, par le travail, et les accidents, et les maladies! Oui, il ne -faut pas être des sauvages. Et, cependant, il faut se défendre. Le -travailleur ne travaille pas pour les voleurs. - ---Je suis bien plus avec vous qu’avec votre pauvre père, disait Arnet. - -Telles étaient les idées générales transmises par les Bouziane à toute -une région. - -Et le jeune Victorin, le dernier Bouziane, savait par cœur toutes les -histoires de ses deux pères-grands. Il ne les répétait pas, ce n’était -pas dans sa manière. Les histoires ne sont vraiment bonnes que lorsqu’on -a eu une part d’action dans les événements qu’on raconte. - -Lorsque Victorin parlait, il ne parlait, comme son père, que de chasse -ou de travaux rustiques; mais, au fond de son cœur muet de paysan, il -avait une image vivante, quoique lointaine, de la patrie et de la -justice. - -Et c’est ainsi qu’en Victorin, jeune et actif, revivait l’âme -essentielle de son vieux grand-père, qui, là-haut, au-dessus de la salle -commune, dans la bastide des Bouziane, sommeillant immobile sur son lit, -prenait, avec un vague sentiment de satisfaction, son étrange repos, qui -lui semblait un acompte sur la mort bien gagnée. - - - - -III - -L’ANARCHISTE ET LA SUFFRAGETTE - - -M. Augias a soixante-cinq ans; il a été instituteur; un petit héritage -lui est échu. Il serait resté maître d’école si sa santé le lui eût -permis, parce qu’il aimait passionnément sa fonction dont il a gardé une -haute idée. M. Augias lit beaucoup; il apprend tous les jours; c’est un -philosophe. Aujourd’hui, sans faire mauvais ménage avec le curé, M. -Augias est devenu, étant de bon conseil, quelque chose comme le recteur -laïque du pays, qui s’en trouve bien. - -A l’orée d’un bois de châtaigniers qui grimpe jusqu’à mi-côte la pente -des Maures, tout près des Mayons, le cabanon de M. Augias, blanc comme -neige, rit au soleil par ses trois fenêtres, une au rez-de-chaussée à -côté de l’unique porte, les deux autres au premier étage. Une terrasse -ombragée par une treille prolonge au dehors, pour ainsi dire, la pièce -d’en bas, qui est à la fois cuisine, salle à manger et salon. De cette -terrasse, comme des Mayons même, on domine l’admirable vallée de -l’Aille, toute l’étendue qui, de l’ouest à l’est, va de Pignans à -Vidauban. Presque en face, se dresse le Luc et son voisin, le vieux -Cannet du Luc, en sentinelle sur son cône bleuté. La plaine, couverte de -pins et de chênes-lièges, ne montre, à qui la regarde de la terrasse des -Mayons, que les cimes moutonnantes de ses forêts; elle apparaît de là -comme un vaste lac ondoyant et fasceyant au soleil. Cette mouvante -verdure cache un sol montueux par places, ravins et collines dont on -s’étonne en les parcourant. La plaine ne laisse pas deviner non plus à -qui la voit de haut les cultures spacieuses, voilées de monticules et de -pinèdes. - -Au sud-est se dressent les derniers contreforts des Maures, les rochers -du Muy et de Roquebrune, sous lesquels commence la plaine de l’Argens ou -de Fréjus. Par-dessus ces rochers, et au-dessus de toute cette admirable -plaine, flotte une lumière chargée d’une sorte d’irisation constante; -c’est le fluide scintillement d’une impalpable poussière radiante, et où -les indigènes reconnaissent le voisinage de l’atmosphère maritime. -L’imperceptible vapeur qui s’exhale de la mer, comme la chaude haleine -qu’expirent les naseaux d’un cheval, presque toujours flotte épandue -au-dessus de ce lac de verdure mouvante; et, dans cette poudre dorée, -dans cet air diamanté, la lumière est comme multipliée, le soleil comme -répété tout entier dans des myriades d’infiniment petites étincelles. -Ainsi, durant l’été, un flamboiement formidable danse au-dessus des -cimes vertes, surchauffées, d’où il semble à toute heure que va jaillir -l’incendie. - -Toute cette splendeur s’apaisait, vers cinq heures, en cette fin de -Juillet, lorsque maître Arnet, le vieux braconnier, heurta du bâton la -porte ouverte de maître Augias. - ---Eh! mestre? y a degun? N’y a-t-il personne? Eh! maître? - ---Holà! holà! Arnet, un peu de patience. - -Maître Augias, le vieil instituteur, qui avait aimé son métier, et -l’avait quitté à regret pour d’impérieuses raisons de santé, en parlait -souvent, s’inquiétait des écoles, de leur avenir, des méthodes -nouvelles. Ce qu’il y avait en lui de meilleur, c’était son clair bon -sens. Et le bon sens étant la qualité maîtresse d’Arnet, ces deux hommes -très différents avaient fini par se rapprocher. Ce fut à la grande -surprise de tout le pays, car il fallait aller tout au fond des choses -pour comprendre quel lien rattachait «Mossieu» Augias, de bon sens -sévère, à maître Arnet, de bon sens jovial. Ils s’entendaient fort bien, -et sans qu’on sût bien pourquoi, ou plutôt parce que, inégaux par la -culture, ils se reconnaissaient pourtant de même race. - ---Eh! monsieur Augias? - -La voix répéta: - ---J’y vais! Un peu de patience, Arnet. - -Arnet,--c’est la forme provençale d’Ernest. - -Un pas lent retentit. M. Augias, traînant un peu ses jambes lourdes de -rhumatismes, apparut au bas de l’étroit escalier. De sa calotte de curé, -qui cachait sa calvitie, s’échappaient en franges quelques cheveux -blancs. Son visage ovale, un peu jauni, rasé proprement, exprimait la -paix de l’âme, avec une certaine tristesse habituelle, que fréquemment -éclairait un sourire aussitôt disparu. - -M. Augias était veuf. Il disait parfois qu’il avait perdu un fils chéri; -mais ce fils, Augustin, aujourd’hui âgé de vingt ans, n’était pas mort; -il avait «mal tourné». Fier de la petite instruction primaire qu’il -avait reçue dans une école du Var, dirigée jadis par son père, il -s’était cru poète et romancier. Il répandait en strophes puériles, mal -cadencées et mal rimées, une âme artificielle où s’alliait à un -romantisme attardé un futurisme incompréhensible. Son âme vraie n’était -que sottise ambitieuse, mégalomanie enfantine, révolte anarchique et -servilisme prudent. Son père, qui ne voulait plus le voir, se maudissait -lui-même de n’avoir pas su donner à son propre fils une règle morale; -mais il n’y avait plus rien à tenter pour sauver le jeune homme, dont il -n’avait plus de nouvelles depuis de longs mois. Le jeune gaillard était -resté quelque temps à Paris; et déjà il se sentait vaincu par la vie, -déclassé, perdu. Par orgueil, il n’osait plus revenir dans sa ville -natale. Il était, à l’heure présente, garçon de bureau dans une banque, -à Marseille. Son service consistait à balayer les salles tous les -matins, et à coucher, la nuit, dans une soupente, d’où il pouvait, par -un judas, surveiller les salles, qu’à la moindre alerte il éclairait en -mettant le doigt sur un bouton électrique. Pour remplir utilement cet -emploi, sa poésie et tous ses pauvres souvenirs scolaires lui étaient -parfaitement inutiles. Mais, le dimanche, il se promenait en veston noir -trop court, avec une cravate de soie rouge, et la canne à la main. Dans -ce costume, il était l’orgueil des bars de banlieue. Il y récitait, -devant des nervis éblouis, des poésies enflammées, traversées par tous -ses mauvais désirs de paresseux sans espérance. - -M. Augias savait tout cela vaguement; et c’était la cause secrète des -tristesses du vieil instituteur honnête homme. - ---Qu’est-ce qui vous amène, mon brave Arnet? Asseyez-vous. - -Arnet ôta son feutre aux bords dentelés par l’usure, et s’assit sur une -des quatre chaises de paille qui entouraient la table de bois blanc, -bien frottée. - -M. Augias était son propre serviteur; il faisait son lit tous les matins -de bonne heure, mettait en ordre sa maison, raccommodait ses vêtements -et son linge, allait aux provisions, préparait ses repas. Arnet, dans sa -hutte construite de ses mains, beaucoup plus haut sur la pente des -Maures, dans la forêt de châtaigniers, se livrait à des occupations du -même genre et cette conformité d’habitudes le rapprochait encore -d’Augias. Seulement, l’habitation d’Arnet était un peu celle d’un -sauvage; l’intérieur d’Augias était celui d’un civilisé rustique. - -Lorsque Arnet fut assis, M. Augias ouvrit une armoire, prit deux tasses -à fleurs jaunes et rouges et les plaça sur la table. Sur le fourneau, un -«toupin» vernissé était en train de bourdonner la chanson de l’eau qui -dansote; dans l’eau bouillante, il jeta trois cuillerées de café et -retira le toupin du feu; puis il y versa une cuillerée d’eau froide,--ce -qui fit tomber au fond le marc alourdi... - ---Le bon café à la sarrazine, comme le faisaient nos grand’mères, dit -Augias. - ---Il n’y a rien de meilleur, fit Arnet. Nous ne sommes pas de ces gens à -qui il faut des cafetières à compartiments, monsieur Augias. Votre café -est digne d’un roi. - ---Maurin des Maures en a souvent goûté, de mon café, prononça M. Augias. -Et c’était le roi de nos petites montagnes, celui-là! - ---Et c’était mon cousin second, dit Arnet... Je suis conséquemment le -cousin d’un roi et d’un roi républicain, dont le souvenir réjouira -encore les enfants de nos enfants! Je l’ai suivi souventes fois à la -chasse, ce Maurin, acheva Arnet en souriant. Il avait de bonnes idées et -de bonnes jambes. - ---Et du bon sens, dit M. Augias. - ---Quand je parle, poursuivit Arnet, il m’arrive, beaucoup souvent, de -m’apercevoir que je répète des choses que Maurin a dites, et, alors, par -là, je suis sûr de bien dire et d’être approuvé. Et, si aujourd’hui, je -viens vous voir, c’est justement pour vous parler comme il aurait pu le -faire, monsieur Augias. Et je viens de la part de mon ami Bouziane. - ---Je vous écoute. - ---Voilà, dit Arnet en humant son café et en allumant sa pipe; le fils -Bouziane... - ---Victorin, souligna M. Augias. - ---Oui, Victorin, qui est fils unique, avance vers l’âge de se marier, -quoiqu’un peu jeune, n’ayant que vingt ans, comme vous savez, et c’est -un brave «pitoua». - ---Comme il nous en faudrait beaucoup, affirma M. Augias avec toute sa -gravité. - ---Oui, dit Arnet, il est brave, il travaille comme pas un, il est de -bonne tournure; pour tout dire en un mot, il a de bons principes, comme -vous me l’avez répété quelquefois. - ---Eh! dit Augias, parce qu’il a appris b, a, ba, et deux et deux font -quatre, il ne «s’en croit» pas pour cela, comme tant d’autres; il ne -décide pas sur les choses qu’il ne connaît point, et il se garde de se -croire aussi savant que les plus grands savants. Je lui ai entendu dire -que, selon lui, on ne doit faire députés que des gens capables de -comprendre les lois qui existent, puisqu’ils sont appelés à en fabriquer -de nouvelles, et il ajoutait qu’un charretier est un homme qui doit -savoir mener chevaux et charrette. - ---Pour sûr, dit Arnet grave à son tour; seulement, il y a beaucoup de -ces conducteurs pour rire, assis sur «l’asseti» des chars-à-bancs, avec -les rênes lâches,--et qui croient mener leur bête, cheval, mulet ou -âne;--lorsque, bien entendu, c’est leur bête,--cheval, âne ou mulet--qui -les conduit à la foire, par la force de l’habitude. - ---Si nous en revenions à ce que vous voulez dire de Victorin, hein, ami -Arnet? - ---Patience! fit Arnet, je sais très bien où je vais en arriver, monsieur -Augias; mais, quand je me rends au travail à travers champs, j’ai -coutume, s’il me part «une» lièvre ou un perdreau entre les jambes, de -le mettre dans ma carnassière. C’est tant de pris en passant; et, de -même, si en marchant vers ce que j’ai à vous dire, je rencontre une -bonne idée sur ma route, je m’y arrête un peu; qu’elle vous parte des -pieds, ou qu’elle parte des miens... Il m’arrive même d’y perdre un peu -trop de temps comme pour la perdrix ou la lièvre quand je vais à mon -travail, mais je n’ai jamais pu me corriger d’être curieux, pas mal -bavard et enragé braconnier. - -Ici, M. Augias sourit, mais il se garda de répondre, car il connaissait -l’éloquence de son ami, et qu’elle pourrait fort bien l’entraîner à -parcourir, de digression en digression, le champ sans limite de la -sagesse populaire. - -Un assez long silence se fit. - ---Oui, déclara tout à coup Arnet, répondant à ses propres rêveries, ce -Victorin est un gaillard. Il a le cœur d’un lion et les jambes d’un -lièvre,--les jambes que j’avais quand je faisais courir les pèlerins... - ---Nous y voilà, pensa Augias. Il va me conter un de ses bons tours de -braconnier incorrigible. - -Mais Arnet ajouta: - ---Je vous dirai une autre fois une de mes histoires de gendarmes... -celle, par exemple... - ---C’est cela, une autre fois, Arnet, une autre fois! Pour aujourd’hui, -qu’avez-vous à me dire de Victorin? - ---J’ai à vous dire que les Bouziane ont besoin de vos conseils, -c’est-à-dire qu’ils n’en ont pas besoin pour eux, mais que vous en -donniez à leur Victorin. Eux, ils savent très bien ce qu’ils veulent et -que vous serez d’accord avec eux, et que vous conseillerez ce garçon qui -prend le chemin qu’il faut pour faire une bêtise, des grosses. Alors, le -père de Victorin m’a dit comme ça, m’a dit: - -«Arnet, tu verras un de ces jours M. Augias qui est ton ami--et cette -parole de Bouziane me fait honneur, monsieur Augias--et quand tu verras -M. Augias, ton ami, dis-lui de nous aider et qu’il montre à notre -Victorin où est son devoir.» - ---Et à quelle occasion, Arnet? - ---A l’occasion du grand amour qui le tient pour une fille qui n’est pas -celle que son père voudrait lui voir épouser. - ---Et qui son père voudrait-il lui voir épouser? - ---Martine Revertégat. - ---Bonne affaire, ça! Ces Revertégat sont des gens à l’ancienne. - ---Comme les Bouziane; la vraie race d’ici. C’est souche de bon bois, -vieille vigne de pays; rien des «américains». - -Sur ce mot, il y eut un silence, pendant lequel les deux hommes revirent -le temps d’avant le phylloxéra, l’époque où les ceps américains -n’avaient pas envahi la Provence, où la vieille vigne française exempte -de maladie traînait ses sarments paresseux sur la terre provençale et -donnait un vin autrement joyeux que celui des ceps d’Amérique, qui ont -trop voyagé et sont d’une autre terre. Le vin d’aujourd’hui, on le -travaille et on le fraude en vue du rapport et non plus pour la joie de -le produire et de le boire! - ---Tout ça ne dit pas quelle est la gueuse que Victorin peut préférer à -Martine, interrogea enfin M. Augias. - ---Il lui préfère Arlette des Mayons, dit Arnet gravement. - -M. Augias, qui s’était levé, eut un sursaut: - ---Misère de moi! Arlette! une Arlette!... qu’on appelle des Mayons, et -qui n’en est pas, des Mayons, puisque son père était un gavot paresseux, -venu un jour chez nous avec sa femme pour s’employer à la récolte des -châtaignes--et qui, jusqu’à sa mort d’ivrogne, est resté dans le pays -pour y donner l’exemple de la paresse et de l’ivrognerie! Il est mort de -ses vices, le pauvre bougre, et ce fut un bon débarras; mais il nous a -laissé de la graine d’alcoolique, et c’est un malheur pour la commune. -La mère est une pas grand’chose, plus bête que méchante, incapable de -donner à la fille un bon conseil et qui la laisse faire ses quatre -volontés... Arlette des Mayons! pauvres de nous! et Victorin a pu se -laisser prendre à ça! Misère et compagnie, voilà ce que c’est, son -Arlette! Et si elle entre dans cette maison Bouziane, elle en verra la -fin, pour sûr. Il faut empêcher ce malheur; et je m’y emploierai. Vous -pouvez le dire aux Bouziane, mon brave Arnet... Arlette! Arlette! -répétait M. Augias consterné. - -Dans la petite salle, il se promenait avec agitation, allant d’un angle -à l’autre. Tout à coup, il se campa devant Arnet et s’écria: - ---Vous avez connu mon fils, vous? - -Arnet hocha la tête. - ---Eh bien, reprit l’ancien instituteur, cette Arlette me le rappelle -tout à fait. Cet imbécile méprise le travail manuel, celui de paysan -surtout, parce qu’il a appris de moi b, a, ba, b, o, bo, sans parvenir à -l’écrire sans faute. Il se croyait un savant, il donnait son opinion sur -toutes les choses qu’il ignorait, et de quel air, il fallait voir! Quand -je le redressais, il me disait d’un air méprisant: «Vous autres, les -vieux, vous ne comprenez pas les générations nouvelles...» Oui, Arnet, -il me disait ça tous les jours que Dieu fait! Un jour, où je lui -demandais ce qu’il comptait faire plus tard, il me répondit avec une -assurance qui eût mérité des gifles: «Je me ferai député.» Dans son -ignorance d’orgueilleux, c’est la carrière qu’il avait choisie. Il -palabrait au café, et attendu qu’il pouvait parler deux heures durant, -sans s’arrêter et, comme on dit, sans cracher, les gens écoutaient -bouche bée, avec un étonnement qu’il prenait pour de l’admiration, les -sottises qu’il répétait de travers et qu’il avait lues dans les -gazettes. Il aurait pu être laboureur, et fier de ses travaux utiles, -comme le fut mon père, mais ce jeune anarchiste aurait rougi d’être un -travailleur de la terre. Arrangez ça comme vous pourrez! Il parlait avec -mépris et haine des riches--des exploiteurs du peuple, disait-il--mais -il n’avait qu’une ambition--qui était de devenir l’un d’eux, d’imiter ce -qu’il blâmait en eux, de s’habiller comme eux, d’avoir une lévite -(redingote), de porter une canne sur laquelle on ne peut pas s’appuyer, -et de boire au café en faisant une partie de dominos! Voilà l’homme! Et -ils sont quelques-uns comme ça! Et il y en a aussi, de ces pauvres -diables dans le genre de mon fils, mais qui, n’étant pas paresseux comme -mon fils, mais en train de faire fortune à force de malice, traitent -leurs ouvriers comme des nègres, tout en débitant de beaux discours -contre les vrais riches qui sont justes et humains. Et ces ouvriers, -qu’ils maltraitent, se prennent pourtant à leurs beaux discours. Et -cette Arlette est, je vous dis, de la même espèce maligne que mon -malheureux enfant. La petite instruction que leur a donnée l’école -primaire les a perdus tout simplement, parce qu’on n’est jamais parvenu -à leur faire comprendre comment l’instruction doit être employée!... -Lire, écrire, compter, ça devrait leur servir à faire mieux leurs -affaires, à ne pas se laisser tromper par leurs semblables;--un peu -d’histoire et de géographie, à leur donner une idée de leur patrie et du -monde, mais rien de tout cela! Ça ne fait que leur inspirer un orgueil -d’imbécillité. Et ces jeunes anarchistes, qui ne parlent que d’égalité, -se croient supérieurs en tout et à tous! L’égalité, pour eux, voilà ce -que c’est: c’est le droit de se croire au-dessus de ceux qui valent -mieux qu’eux-mêmes. Une trique, Arnet, une trique, voilà l’éducation -qu’il aurait fallu à mon fils. Et, comme je n’avais sur lui aucune -prise, aucun moyen de lui communiquer du bon sens, de lui inspirer des -idées morales, il est devenu je ne sais quoi, je ne sais où!... Il est -parti pour la ville,--parce qu’il peut s’y promener la canne à la main -sans qu’on rie de lui en le voyant passer, comme on le faisait ici, où -il étonnait bêtes et gens. Voilà mon malheur, Arnet!--Et cette Arlette -s’annonce comme une de ces sottes qui se perdront comme il se -perdra!--Voilà une petite impertinente qui ricane lorsqu’une belle -madame, passant aux Mayons, descend d’automobile avec un chapeau dont le -«haut» est trois fois plus large que sa tête--cette même Arlette se -prive souvent de pain pour s’acheter un chapeau de pacotille, mais de -forme pareille. Pour se procurer des romans qui lui montent la tête, -elle gaspille le pauvre argent que gagne sa mère. Elle parle avec une -bouche en cul de poule, comme les héroïnes de ces romans-là. Arlette a -des opinions littéraires et sociales, la malheureuse! Elle a lu _les -Désenchantées_ de M. Pierre Loti, et elle a une opinion sur la vie des -femmes turques. Elle approuve les suffragettes. - ---Qu’est-ce que c’est que ça? dit Arnet. - ---Ne l’apprenez jamais, Arnet, dit Augias. Arlette voudrait un jour être -conseiller municipal, conseiller général et député, comme mon fils! Et -pour cela Arlette voudrait voter comme les hommes. Et elle votera un -jour comme les hommes, elle, Arlette;--elle se recommande de Jeanne -d’Arc et de Madame George Sand pour réclamer le vote des femmes! - -Arnet, d’un bond, s’était mis debout: - ---Arlette veut voter! prononça-t-il stupéfait. - -Puis, brusquement, comme un homme pressé de fuir un endroit dangereux: - ---Adieu, monsieur Augias, j’ai mon compte pour aujourd’hui. - -Sur le pas de la porte, il se retourna: - ---Irez-vous voir bientôt les Bouziane, monsieur Augias? - ---Tout à l’heure, Arnet. Il faut d’abord que je lui parle, à ce -Victorin. - -Et Arnet, qui cheminait sur la route, entre les pins, répétait en -lui-même: - ---Arlette veut voter! - -Ayant remâché ce mot, il ajoutait avec une grimace: - ---Ça, c’est plus fort que du poivre! - - - - -IV - -LES LEVEURS DE LIÈGE - - -La route qui, de Gonfaron, va aux Mayons, traverse du nord au sud-est la -plaine cultivée, et, à partir des Mayons, longeant les Maures, devient -très sinueuse parce qu’elle épouse, à leur base, le relief des collines -et les creux des ravins. - -En allant vers l’est, le voyageur, alors, a, sur sa droite, les -collines, rochers, pinèdes et châtaigneraies; sur sa gauche, des bois de -pins d’abord, puis des forêts de chênes-lièges qui vont en s’étalant -dans la plaine. - -Les Revertégat possédaient entre Gonfaron et les Mayons, trois hectares -de terrains en plaine. De vieux chênes-lièges y dressaient leurs -structures tourmentées, leurs bras tords, noueux et rugueux. - -Or, ce jour-là, il avait été décidé que la mère Revertégat qui, -d’ordinaire, à midi, portait la soupe aux «rusquiers» serait remplacée -dans cette mission par sa fille Martine. - -De son côté, la jalouse Arlette avait décidé qu’elle irait, ce même -jour, sous un prétexte, rôder autour des rusquiers pour surveiller cette -Martine et ce Victorin. - -Ce projet était venu à la suite d’une conversation avec le valet de -ferme des Revertégat, Marius, par qui elle se faisait courtiser. - -Arlette, qui se laissait sans révolte conter fleurette par tous les -jeunes gens des Mayons, croyait d’ailleurs utile d’exciter par là les -jalousies de Victorin. Elle «se parlait» donc volontiers avec ce valet -de ferme des Revertégat. - -Ce Marius, Mïus, ne cessait de lui répéter avec bonne humeur: - ---Épouse-moi, Arlette; soyons mari et femme; tu n’as pas le sou--moi non -plus;--et donc nous ferons une paire bien assortie. Jamais les Bouziane, -qui sont des orgueilleux, ne te laisseront épouser leur fils. Victorin -s’amuse à te chanter des gandoises, et ce n’est pas avec de bonnes -intentions. Épouse-moi! Deux misères peuvent faire du bonheur, lorsqu’on -s’aime et qu’on travaille! - -Ce vertueux langage n’impressionnait pas Arlette. Un valet de ferme, fi -donc! Elle avait trop d’instruction pour s’abaisser à un pareil mariage! -Et, tout en laissant à Mïus quelque espérance, elle le désespérait. - -Il dit à Arlette un soir: - ---Demain, parmi l’équipe des «rusquiers» qui travailleront dans la forêt -des Revertégat, tu sais qu’il y aura Victorin. Il s’est prêté -volontiers. Pourquoi? Parce qu’il aura ainsi occasion de voir plus -souvent Martine. Elle ira demain porter la soupe à leurs rusquiers. Et -il voudrait te faire croire qu’il ne la poursuit pas!... Va, ma pauvre -Arlette, il n’est pas pour toi, le beau Victorin! Il a trop de terres et -trop d’écus. Il faut que tu sois folle pour croire qu’une fille comme -toi, aussi pauvre que ce Mïus qui te parle,--sera épousée par un jeune -homme dont la famille est riche... à au moins... cent mille francs. Je -suis sûr que si tu pouvais demain, «rodéger» (rôder) autour des -rusquiers, vers midi, tu verrais, clair comme le jour, que ton Victorin -préfère sa Martine à notre Arlette des Mayons, quoique Arlette soit -mieux «arnisquée», et que, pour porter une toilette de dame, le -dimanche, elle n’ait pas sa pareille dans toute la commune! Martine ne -lit pas comme toi dans les livres, et je ne lui ai jamais vu un journal -à la main, la sotte!--mais elle peut porter sur l’échine une rude -charge, la charge que moi je porte, et voilà justement ce qu’il faut aux -Bouziane et à leur Victorin; ils ont besoin d’une femme de plus dans -leur maison, qui les aide à faire, selon le temps, tous leurs travaux de -campagne. - -Avec des propos pareils, Mïus avait souvent irrité les ambitions -d’Arlette, et le désir qu’elle avait de faire la définitive conquête de -Victorin. - -Mïus, pensait-elle, se trompait. Elle savait ce qu’elle savait. Elle se -rappelait les paroles ardentes que Victorin, le soir, sur les aires, lui -avait parfois murmurées: - ---Tu n’es pas riche, Arlette, lui disait ce Victorin, et c’est la raison -pourquoi mon père ne voudra pas que je t’épouse. Mais tu es -intelligente; je t’ai vue souvent, le dimanche, quand tu es bien vêtue, -si jolie avec l’ombrelle sur l’épaule et avec des gants comme une -demoiselle de la ville,--je t’ai vue, des fois, assise à l’ombre, sous -un châtaignier, au frais, tourner les pages d’un livre. Tu ne te doutais -pas que je «t’espinchais» (épiais) et moi, je suivais sur ton joli -visage si fin, si pâle, si blanc, toutes tes pensées. Et, une fois, je -t’ai vue pleurer sur le livre!... - ---Je t’avais bien aperçu, avouait Arlette, et je me souviens très bien -de ce jour où j’ai pleuré sur le livre. J’ai pleuré parce que la -marquise, dans le roman, était vraiment malheureuse avec Monsieur le -marquis! Tu ne me feras pas souffrir comme ça, dis, Victorin, quand nous -serons mari et femme? - -Et Victorin s’était écrié: - ---Pour sûr que je ne me conduirai pas comme ce coquin de marquis dont je -n’ai pas lu l’histoire, mais que je déteste puisqu’il t’a fait pleurer, -ma belle! - -Ce chimérique parallèle entre lui, Victorin, et un marquis de -roman--avait un instant impressionné le brave fils du fermier. Le roman, -qu’il ne devait jamais lire, s’était présenté vaguement à son esprit -comme on ne sait quel livre d’histoire dont les personnages étaient des -héros comparables aux chevaliers célèbres, même aux rois de France. Et -l’un d’eux faisait pleurer cette Arlette! son Arlette! Il fallait -vraiment, pour être si facile à émouvoir, qu’elle fût une créature tout -à fait supérieure, comme on dit qu’il y en a quelques-unes dans les -châteaux, beaucoup dans les villes d’étrangers, Nice, Cannes; et plus -encore à Paris! C’était à se demander si Arlette n’était pas, elle-même, -fille d’un prince,--comme on le dit de Gaspard de Besse! Mais non, la -mère d’Arlette était une pauvre gavotte. La nature, seule, et l’école -avaient fait ce miracle, ce chef-d’œuvre, une Arlette! que la voix -publique avait surnommée des Mayons,--comme s’il eût été dans sa -destinée d’être noble, aussi bien qu’un Villeneuve ou un Colbert. - -Arlette «se repassait» tous ces souvenirs, et toutes les impressions que -lui avait avouées ingénument Victorin, en sorte qu’elle se sentait bien -sûre de son amour et de sa fidélité; mais elle sentait d’autre part -qu’il était nécessaire de les entretenir, et particulièrement de -surveiller Martine. C’est pourquoi, le jour où celle-ci devait aller -porter la soupe aux rusquiers des Revertégat, Arlette s’en vint, non -loin d’eux, glaner des déchets de liège, en des bois voisins, où déjà on -avait fait la récolte. La bande des rusquiers, avec Victorin pour chef, -travaillait allègrement depuis l’aube. - -Les leveurs de liège, leur petite hache en main, debout sur la -planchette de l’étagère, dressée et fixée contre les chênes au moyen -d’une corde à l’épreuve,--incisaient l’écorce épaisse circulairement et -horizontalement. Cela s’appelle «toilà» ou «toirà». Cette incision -faite, ils refendaient, c’est-à-dire procédaient aux incisions -longitudinales; et, enfin, ils arrivaient au «couronnement», à -l’incision qui détache le haut de la planche bombée. - -Ensuite, les «camalous» emportaient les plaques de liège jusqu’à la -«cougno» où l’emballeur fait les balles, qu’emportent, à leur tour, -charrettes ou mulets jusqu’à la «pile», voisine du village. - -Dépouillé peu à peu des parties de son écorce grise arrivée, cette -année, au point voulu de développement, chacun des troncs énormes et -tourmentés se montrait, tout à coup, rouge, d’un rouge pâle... Sous les -rayons du soleil, qui çà et là transpercent les feuillages durs, ces -troncs nus, noueux, tels des torses de géants, ne tardent pas à devenir -d’un rouge sanglant de chair écorchée. Cette coloration évoque alors -l’idée d’on ne sait quelle souffrance héroïque et muette; c’est celle -des forêts que persécute le labeur des hommes. - ---Les pauvres bougres, disait un rusquier. Nous la leur travaillons, la -peau! - ---C’est la vie! répliquait un autre. Pour que chacun vive, il faut que -tout souffre! - -Tout à coup, pendant que crissait la «destraoù» (la hache) dans l’écorce -d’un des plus vieux chênes, qui livrait avec peine à l’instrument de -torture sa peau, pareille par les bosses, disait un rusquier, à celle -d’un melon-cantaloup ou d’une tarente,--un chant s’éleva du haut d’une -étagère. - ---Le chef de bande commence à chanter, fit un rusquier. - ---Eh! il chante, dit un autre; c’est que midi approche, et, avec la -soupe, la belle Martine. - -Victorin, sur son étagère, à voix pleine chantait: - - Le jeune et beau leveur de liège, - Par les bûcherons écouté, - Apprit l’art du chant sans solfège, - Comme les cigales d’été. - Feutre en arrière, en auréole, - Col ouvert sous la brise folle, - Culotte percée aux genoux, - Il portait la rouge taïole - Comme les drôles de chez nous. - -Le grésillement continu du chant des cigales, aux environs, semblait la -voix même de l’été, de la chaleur, qui accompagnait le chant de l’homme. -A travers les branchages chauds et immobiles, la voix saine passait -comme une brise lente et tiède. - -Tous les rusquiers connaissaient cette chanson; et les uns sur leurs -étagères dans les branchages, les autres debout à terre près des troncs; -et aussi les camalous, ceux qui camalaient, mot qui, sans doute venu des -Sarrasins longtemps maîtres de ces forêts, signifie porter un faix à la -façon d’un chameau--tous ensemble lancèrent le refrain: - - Pour l’écouter, les pins aux branches musicales, - Arrêtaient un moment leur murmure nombreux; - Et, le sentant le frère des cigales, - Cigalous est le nom qu’ils lui donnaient entre eux. - ---Cette chanson, dit un rusquier qui n’avait pas pris part au concert, -cette chanson doit être nouvelle,--que je ne la connaisse pas? - ---Oui, dit un autre, c’est Monsieur Jean d’Auriol qui l’a faite. - -Victorin chantait: - - Vint à passer dans nos collines - Une chanteuse de Paris, - Qui lui dit, en phrases câlines: - «Paris seul te paiera ton prix; - Assez de chansons à la lune! - Cours vers le bonheur inconnu... - Viens à Paris faire fortune!» - Il admira sa beauté brune - Et donna son cœur d’ingénu. - ---Les refrains sont tous différents, cria l’un des travailleurs, mais, -pas moins, je sais le second. - -Et il chanta: - - O Cigalous, tu veux quitter tes chênes-lièges, - Tes pins, qui, comme toi, fredonnent nuit et jour... - L’amour malin, dans les bois, tend ses pièges: - Prends garde, Cigalous, aux pièges de l’amour! - -Il y avait bien, par-ci par-là, quelques mots écorchés, mais ces menus -accrocs n’altéraient pas le sens de la chanson, et Victorin qui, lui, la -savait toute, reprit à grande allure: - - --«Père, je pars pour la grand’ville; - Ma mère, je vais à Paris...» - La vieille pleurait, immobile; - Le bon vieux jetait les hauts cris. - Cigalous, feutre en auréole, - A serré sa rouge taïole: - «J’irai là-bas, c’est mon destin.» - Il avait donné sa parole; - Il partit par un beau matin. - -Le silence qui suivit ce couplet s’étant prolongé, il sembla certain que -plus aucun des rusquiers ne se rappelait le refrain suivant. Rythmique -et continu, le chant des cigales, aux alentours, grésillait; c’était -comme un crépitement d’incendie dans des broussailles sèches. Alors une -voix féminine, émue et fraîche, se fit entendre en réplique, pas très -près, mais distincte. Elle chantait d’un ton de reproche plaintif: - - O Cigalous, pourquoi quitter ta chère vieille, - Ton père et tes amis, nos braves bûcherons? - C’est un démon, crois-moi, qui te conseille. - Ne pars pas, Cigalous, nous seuls nous t’aimerons! - -Une émotion courut dans ce coin de forêt, où souffraient les pauvres -chênes et où palpitaient des cœurs d’hommes. Un vieux rusquier s’essuya -les yeux. Tous écoutèrent. Et la romance s’acheva ainsi, Victorin -chantant les couplets, et Martine les refrains qui lui donnaient -réponse. - -VICTORIN. - - Mis selon la mode nouvelle, - Veston noir et chapeau melon, - Il pensa mieux plaire à sa belle - Lorsqu’il eut un beau pantalon. - Mais, sans son feutre en auréole, - Son col large ouvert, sa taïole, - Lui qui faisait tant de jaloux, - Lui dont la divette était folle, - Il n’est plus le beau Cigalous! - -MARTINE. - - C’est ton pays en toi qui faisait tout ton charme, - Quand tu chantais, pareil aux cigales d’été! - Dans tes grands yeux j’aperçois une larme, - Cigalous! ton pays, pourquoi l’as-tu quitté? - -Et la voix mâle de Victorin répond à son tour: - - Adieu, gloire et femme jolie! - Triste et gêné, tu chantes mal! - La folle qui t’aima, t’oublie; - Retourne au pays du mistral. - Et Cigalous, qu’un regret ronge, - Entend sans fin, revoit en songe - Les pins qui vibrent musicaux, - Et dont la plainte se prolonge - Dans la combe aux profonds échos! - -MARTINE. - - Au nord, les Cigalous et les cigales meurent; - Le myrte en fleurs périt s’il est déraciné; - Dans leur pays les vrais sages demeurent; - La terre la plus belle est celle où je suis né. - -Victorin quitta son étagère. Il sauta à terre. - -Une même émotion faisait trembler le cœur de tous ces hommes. Quelque -chose de plus émouvant que les paroles chantées se dégageait de ces -paroles mêmes; et c’était l’amour instinctif du pays natal, la douleur -de le quitter, la joie d’y vivre, l’orgueil de le savoir si beau et si -bon--et toute la misère d’aimer, et la vie, et l’amour, et on ne sait -quoi de plus que l’amour et la vie, un confus idéal, art, gloire ou -éternité. - -Les cigales faisaient tressaillir l’atmosphère lourde. Midi écrasait la -plaine. - -Martine apparut: ils applaudirent. - ---Bravo, Martine! Elle a chanté comme un ange! - -Ils l’entourèrent, lui faisant fête. - ---Est-elle bonne, la soupe?... - ---Si c’est Martine qui l’a faite, sûr qu’elle sera bonne! - ---Quelle ménagère tu feras! Heureux coquin, celui qui te prendra ton -cœur. - ---On ne me le prendra pas sans que je le donne, dit-elle en riant de -toutes ses belles dents blanches. - -Tous l’admiraient; elle avait une démarche souple de bête libre, bien -faite et bien saine. - ---Vive notre Martine! - ---La carriole est là-bas, dit-elle, vous savez, à cent pas d’ici, sous -le _patriarche_, le plus vieux suve de la forêt, qui est si beau. Elle -est bien à l’ombre. Il y a tout le manger qu’il faut, pour tout le -monde; particulièrement une moissonneuse bien épaisse, et de l’eau bien -fraîche. - ---Vive la Bouziane! répéta le plus vieux des rusquiers. C’est vrai -qu’elle a chanté aussi bien que l’ange Gabriel à la crèche! - ---Quelle paire ça ferait avec Victorin! - ---Ils pourraient chanter Cigalous ensemble! Ils feraient fortune! - -On s’installait, près de la carriole, sous le patriarche, où l’ombre -était moins ardente. Importuné par les taons, le cheval arabe, dételé, -attaché au tronc du vieux suve, frappait sa croupe avec sa queue et son -ventre avec son pied, qui retombait lourdement sur le sol feutré d’un -lit de lichen épais. - -Et pendant que toute la bande, assise à terre, commençait un repas bien -gagné,--tout là-bas, derrière les larges troncs écorchés, la pauvre -figure maigre et pâle d’Arlette, avec les yeux tout grands ouverts et -trop brillants, épiait sa rivale maudite et son trop beau «calignaire». - - - - -V - -LA CHASSE AUX CIGALES - - -Le repas fut joyeux; on fit honneur à la moissonneuse. Les tomates -crues, rouges sous la blancheur des oignons coupés en menues tranches, -nageaient dans leur jus rouge, arrosées de bonne huile de l’année. Avec -des sonorités de source, un vin franc jaillissait du grand fiasque -revêtu de sparterie. Dans quatre ou cinq lourdes cruches vertes, -épaisses, l’eau s’était conservée fraîche, sous des toiles recouvertes -de feuillages. Le repas pris, les pipes s’allumèrent. Les bavardages -allèrent leur train; mais la présence de Martine les empêcha de devenir -trop libres. Les histoires de chasse succédèrent aux histoires de -chasse; car tout Mayonnais naquit chasseur et piégeur. On galégea la -gendarmerie. On évoqua l’ombre de Maurin; on but à la santé d’Arnet, -cousin du roi des Maures; puis le chef de bande, Victorin, indiqua la -marche du travail pour la fin de la journée. Enfin, quand la fumée des -pipes se fit plus rare et plus lente, un peu de somnolence gagna les -travailleurs, qui peinaient depuis la première pointe du jour; ils -s’allongèrent, dans l’ombre tiède du patriarche, et bientôt, toute la -bande sommeilla, surveillée par deux ou trois bons chiens qui avaient -suivi leurs maîtres au travail. - -Ni Martine ni Victorin ne dormaient. Ils causaient à voix basse -familièrement, car ils étaient amis d’enfance, et bien que tous deux -eussent été mis au courant, chacun de leur côté, des intentions de leurs -familles qui désiraient les marier,--jamais, entre eux deux, il n’y -avait eu d’allusion à ce projet. - -Cependant, ils se plaisaient; Martine surtout eût trouvé Victorin à son -gré. Mais Victorin, tout en se disant que Martine méritait d’épouser un -brave jeune homme et riche, se sentait attiré plutôt par cette Arlette -prétentieuse que par cette simple Martine, trop pareille, selon lui, à -toutes les autres filles du pays. - -Martine, réservée, ne montrait rien à Victorin du goût décidé qu’elle -avait pour lui. Sans exaltation, raisonnable, elle se disait: «Si jamais -il me veut, oui, que je le prendrai.» Et lui, songeant à Arlette, ne -montrait pas à Martine le plaisir qu’il avait à se trouver près d’elle. - -A voix basse donc, ils causaient tous deux de leur passé d’enfants, des -pièges qu’ils posaient, étant petits, pour prendre des lapins ou des -rouge-gorge, d’un voyage qu’ils avaient fait un jour à Cogolin et à -Saint-Tropez avec leurs parents; et des travaux de leurs deux fermes, -des espérances de l’année, moissons et vendanges. - -A ce moment, l’un des rusquiers s’agita sur sa couche de feuilles -sèches. - -Il s’étira en criant: - ---Ohé! les cambarades, c’est assez veillé comme ça! - -C’était le plus vieux, auquel le plus jeune répondit gaîment par l’un -des couplets chantés tout à l’heure: - - Le jeune et beau leveur de liège, - Par les bûcherons écouté, - Apprit l’art du chant sans solfège, - Comme les cigales d’été. - -Et tous se levèrent pour reprendre le travail. - ---En font-elles un _ramadan_, ces cigales! dit le vieux. - -Un autre répondit: - ---C’est bien vrai qu’on dirait un bruit de branches sèches, qui -s’allument seules par l’effet de la grosse chaleur. - -_Ramadan_, ce mot, qui signifie, en provençal, _tapage_ et _rumeur_, -est, parmi tant d’autres, un des vestiges du passage des Maures dans la -région du Var. A l’époque de leur ramadan, et surtout quand il prenait -fin, les camps mauresques bruissaient de prières chantantes, comme les -bois d’été pleins de cigales. - ---Des cigales, dit Martine à Victorin, j’en ai promis une à mon petit -filleul. - -A Victorin, le vieux rusquier cria: - ---Viens-tu, capitaine? - ---Un moment, répondit Victorin. J’ai des affaires. - -L’équipe des rusquiers s’en allait à travers les hautes fougères. - ---Elles sont hautes dans les branches, les cigales, dit Martine. Comment -vas-tu faire? - ---Tu vas voir, petite, répondit-il, rappelle-toi comme nous faisions, -étant petits. - -A quelque distance, au bord d’une mare, à l’orée du bois, de grands -roseaux se balançaient; Victorin coupa l’un des plus hauts et revint -vers Martine, tout en le dépouillant de ses longs rubans onduleux. - ---Je comprends, dit Martine, mais c’est une chance d’avoir trouvé un -roseau ici. - ---Une chance! se récria Victorin. Je connais aussi bien chaque pierre et -chaque buisson du terradou qu’une ménagère les écuelles de sa cuisine. - -Le roseau était dépouillé. - ---Avec ça, dit-il, nous ferons notre pêche. Il a bien trois mètres de -long, et moi au bout, ça lui fera cinq. - -Elle riait. - ---C’est amusant, fit-elle. - -Tous deux retrouvaient leurs impressions d’enfants, et se sentaient bons -amis avec innocence. - -Arlette, jalouse, de loin, à travers le bois, les suivait du regard. - -Ils marchaient côte à côte, le nez en l’air, s’arrêtant parfois au pied -d’un suve et cherchant, de tous leurs yeux, sur la rugosité des branches -grises, ensoleillées, et jaspées d’ombres, le petit dos brun poudré -d’argent, sous l’aile transparente. Mais ne voit pas qui veut une cigale -dans un arbre. Elles ont leurs ruses, les commères. Au moment où, guidé -par l’ouïe, le chasseur s’apprêtait à dire:--Je la vois!--l’arbre, tout -à coup, se taisait. Et, presque aussitôt, c’est d’un suve voisin que -s’élevait la stridulation cadencée. - ---Ce n’est pas là qu’elle est, c’est ici, disait Martine. - ---C’est une autre qui chante à côté, répliquait Victorin. - -Et, d’un regard obstiné, il suivait les moindres ramifications du chêne -muet. - -Tout à coup: - ---Elle est là! - -D’instinct, il avait baissé la voix. - -Derrière lui, Martine, attentive, cherchait à voir, elle aussi, sans y -parvenir, la rusée bestiole. - ---Regarde, dit Victorin, le fin bout de mon roseau. Il te dira où elle -est. Je vais le mettre tout contre elle, juste sous ses gros yeux qui -lui sortent de la tête. - -Ainsi fit-il. Le fin bout du roseau s’est arrêté devant l’insecte, qui -croit voir, sans doute, une des branchettes de l’arbre remuée par le -vent. Si le chasseur sait manœuvrer son roseau assez lentement, sans -secousses, il parviendra même à effleurer la cigale, qui, parfois, tout -à coup, levant une de ses frêles mignonnes pattes, la pose sans méfiance -sur l’obstacle inattendu. - ---Ah! je la vois! cria Martine... - -Et l’insecte s’envola. - -Il fallut recommencer la tentative. - ---Tu l’es ou tu le fais? cria, de loin, du haut d’un chêne, l’un des -rusquiers, demeuré attentif à la chasse du jeune patron. Et ce cri peut -se traduire: «Es-tu un nigaud, ou t’amuses-tu à le paraître?» - -Mais c’est tout de bon que les deux enfants se passionnaient pour leur -chasse; d’autant plus qu’à présent le démon de la revanche les -surexcitait. - -Ce fut Martine, cette fois, qui, la première, aperçut une cigale. - ---Là, là! A la fourche de ces branches. Elle en frissonne toute. Tu ne -vois pas ses ailes qui remuent? On dirait qu’il en sort des étincelles. - -Mais l’insecte, se sentant observé, modifiait la sonorité de son -instrument; et la singulière chanson, comme une voix de petite fée -malicieuse, semblait venir tantôt du pied de l’arbre, tantôt de la cime, -et déconcertait le chercheur. - ---C’est drôle, murmurait Martine, on dirait qu’elle est partout. - -Victorin lui fit, de la main, signe de se taire; et le bout du roseau -s’étant posé devant la cigale, sur la branche,--lentement se rapprocha -d’elle. Le chant s’arrêta. - ---Fais vite, chuchota Martine. - -A voix très basse, Victorin ne put s’empêcher de répondre: - ---Tu ne veux donc pas te taire? Elles ont de la chance, les cigales, que -leurs femelles sont muettes! Tu vas encore me faire partir celle-là. - -Mais non. L’insecte reprit sa chanson. Puis, attiré par la fine tige du -roseau qui semblait frémir d’un mouvement naturel, il se rapprocha un -peu, en faisant de nouveau silence. Alors, bien doucement, Victorin se -mit à siffler un air très rythmé, destiné à étonner l’insecte et à lui -faire oublier le piège. - -En effet, quand le roseau fut près de la toucher, la cigale ne -l’attendit pas; elle alla vers lui, ses petites pattes s’y accrochèrent. -Elle était posée sur le piège. Le roseau, se soulevant, l’emporta. -Victorin sifflait toujours. Lentement, très lentement, il dégagea son -roseau de l’arbre; et, s’éloignant de Martine, il l’abaissa vers elle -d’un mouvement continu et prudent. - -Il sifflait toujours; et l’on entendit à nouveau la voix lointaine du -rusquier qui criait: - ---Et alors? tu l’es ou tu le fais? - -Victorin présentait à la jeune fille la cigale chantante au bout du -roseau. Elle n’avait qu’à étendre la main, mais ni trop doucement ni -trop vite. - -Ce fut trop vite; cette cigale, comme la première, s’envola. - -Le jeune homme, impatienté, jeta sa «canne» dans la broussaille. - ---Nous en avons pourtant pris bien des fois de cette manière, dit-il, -quand nous étions petits, mais il faut croire qu’en grandissant, du -moins pour attraper les cigales, tu as perdu le gaoùbi (l’adresse). - -Martine baissa la tête d’un air confus. Peut-être reconnaissait-elle -que, depuis un moment, une manière d’émotion la gagnait, à jouer ainsi -avec Victorin; un trouble léger, léger, juste de quoi mettre en fuite -une cigale. - ---Que dira mon petit filleul, murmura-t-elle, si j’arrive sans? - ---J’ai la main plus sûre que toi, dit Victorin, je vais t’en apporter -une, la même; je l’ai vue qui s’est reposée dans le même arbre. - -Il bondit vers une basse branche à laquelle il se suspendit à deux mains -et se mit à s’élever avec lenteur vers les plus hautes et les plus -faibles, où, malgré tout, la cigale s’obstinait à chanter. Victorin -montait. Un moment, il s’arrêta, une branche craquait sous lui, elle se -rompit. Et, brusquement, ce fut la chute... - -Martine, épouvantée, s’agenouilla près de Victorin, qui, couché à terre, -les yeux fermés, demeurait là, immobile, comme assommé. - -Arlette, qui les épiait là-bas, depuis le matin, accourut; mais quand -elle le vit étendu, comme mort, quand elle vit du sang couler de la -tempe égratignée, elle prit, sans le vouloir, le parti que prennent, -dans les romans qu’elle avait lus, les dames de la ville: elle -s’évanouit. - -Sans même la regarder, Martine saisit à pleins bras le corps presque -inerte du jeune homme, se redressa avec son fardeau; et, d’une marche -pénible mais ferme, prit le sentier qui la ramenait vers sa carriole. -Prévenus par l’un d’eux, les rusquiers arrivaient. En les croisant: - ---Arlette est par là, évanouie; occupez-vous d’elle, leur cria-t-elle. - -Mais tous, comme s’ils n’avaient pas entendu, la suivirent, l’aidèrent à -porter le blessé, qu’ils étendirent sur un lit de fougères, dans la -carriole. - -Victorin sortit enfin de son étourdissement, et ses yeux rencontrèrent -aussitôt ceux de sa petite amie penchée sur lui: - ---Au diable tes cigales! dit-il. Celle-là m’a assommé. Sans compter -qu’au moment où je suis tombé, j’étendais la main pour la prendre; et, -sur ma main, par moquerie, elle m’a lancé son petit jet d’eau, fin comme -un cheveu... Ils sont jolis, les tiens, de cheveux... Mais au diable les -cigales! - ---Où te sens-tu mal? dit-elle. - -Il agita tous ses membres. - ---Rien de cassé, dit-il; mais au diable tes cigales! Dis à Louiset, ton -petit filleul, que je lui ferai une cage pour les mettre, mais qu’il se -les cherche lui-même. - -Et alors, le beau garçon et la belle fille, s’étant bien regardés, se -moquant tout à coup l’un de l’autre à cause de leurs trois déconvenues -successives, partirent ensemble d’un même éclat de rire, que sembla -imiter un picatéou (pic) qui traversait la forêt. - -Pendant ce temps, Arlette, rouvrant les yeux et ne se croyant pas seule, -ne manquait pas de prononcer la phrase que disent, au sortir d’un -évanouissement, toutes les princesses de feuilleton: - ---Où suis-je? - - - - -VI - -MONSIEUR GUSTIN - - -Bien dépitée de n’avoir attiré l’attention de personne, Arlette, revenue -de son évanouissement réel et cependant théâtral, reconnut bien vite -l’endroit où elle se trouvait; et, guidée par la voix des rusquiers, se -rapprocha d’eux. Victorin, ragaillardi par un coup d’aïguarden, avait -repris son travail. - -Martine, là-bas, sur sa carriole, regagnait sa bastide. - -Comme elle regardait au loin devant elle, elle vit un piéton qui, -l’apercevant à son tour, quitta vivement la route et se lança, d’une -allure suspecte, dans les taillis voisins, où il disparut. - ---Quelque féna, pensa-t-elle sans s’émouvoir. - -Elle ne l’avait pas reconnu. - -C’était Augustin, le fils du vieil instituteur. Il se cachait, ne -voulant pas entrer en conversation avec des gens de son endroit. - -Sur les fougères, à l’ombre, il s’étendit paresseusement et s’endormit -jusqu’à l’heure où, le soir venant, il supposa que tous les travailleurs -s’étaient récampés (étaient revenus des champs). - -A ce moment, il se leva et regagna le chemin; mais sa prudence ne lui -avait pas dit qu’il était proche d’un tournant; et quand il franchit le -petit fossé qui borde la route, il faillit bousculer une passante. - ---Oï! bou Diou! que tu m’as fait peur! cria-t-elle... Té, c’est toi, -Gustin? - ---Eh oui, Arlette. - ---Et comment te va? qu’est-ce qu’on dit à Marseille? Est-ce vrai que tu -as une belle place chez un banquier? - ---Oui, dit-il, frôlant et esquivant la vérité. Je suis devenu homme de -bureau. - -Il l’était, en effet; et il serait mort volontiers plutôt que d’avouer -qu’il tenait, dans des bureaux, non pas la plume mais le balai. - ---Eh! reprit-il, tu es toujours gente et de figure et de tournure, -Arlette! Et je pense, toujours aussi coquette? Je me rappelle que pas -une de nos femmes ou jeunes filles d’ici ne sait, comme toi, tenir une -ombrelle. - -Arlette rougit, honteuse d’apparaître aux yeux d’un tel homme avec ses -vêtements de travail. - ---Si je ne suis pas fierte aujourd’hui, dit-elle en manière de défense, -c’est que je suis allée travailler dans le gros bois; alors tu sais, on -s’habille expressément pour ça de la plus mauvaise manière... mais toi, -que tu es magnifique avec cette lévite courte. - ---C’est une jaquette, dit-il avec une fière simplicité. La redingote -noire, c’est pour le dimanche. - ---Et tu as un chapeau qui est dur, fit-elle avec admiration en touchant -ce chapeau vraiment admirable. - ---Il faut ça dans nos bureaux, affirma-t-il. - -Et ils se turent. - -Lui avait, à la fois, deux idées. D’abord, ne voulant pas être vu des -gens d’ici, il devait quitter la fille. Et sa seconde idée était de ne -la point quitter comme ça, sans lui prendre au moins un baiser. Elle lui -avait toujours plu, cette Arlette. Et ne venait-elle pas de lui dire -qu’il était magnifique?... - -Elle, immobile devant Augustin, l’avait oublié. Elle pensait à l’autre; -elle «se songeait»: - ---Je ne me suis pas montrée à Victorin là-bas, pour ne pas que les gens -aillent raconter à son père que je suis une effrontée. Mais je lui dirai -que j’étais près de lui, et que rien qu’à le voir si pâle et les yeux -fermés, je me suis évanouie. Cette Martine! comme elle a su me laisser -là toute seule, la rusée canaille. Enfin, je lui dirai tout, à -Victorin--et de tout, il me saura bon gré. - ---Arlette, dit tout à coup Augustin, je te quitte. Je vais voir mon -père, je ne veux être vu que de lui--et de toi. Mais garde-moi le secret -sur notre rencontre. Trop de gens autrement me reprocheraient de ne pas -être allé les voir, comprends-tu? - ---Je comprends. Mais pourquoi ne rendre visite à personne? Tu ferais bon -effet, beau comme te voilà. - -Il se rengorgea, gonflé de satisfaction naïve. - ---Je sais, dit-il, que mon père ne se gêne pas pour mal parler de moi. -Il me faudrait donner trop d’explications à tout le monde sur ma -conduite, sur mon absence d’ici, sur mes affaires de Marseille... - -En réalité, il aurait eu trop de mensonges à trouver, et difficiles; il -craignait qu’on ne connût sa véritable situation. Et puis, il n’avait -pas au gousset de quoi soutenir son personnage et payer un bock ou une -absinthe. Il dit d’un air hautain: - ---Vois-tu, Arlette, quand on est allé se faire une position au -dehors,--on a, dans son pays, trop de jaloux. - ---Ça, je me le crois, dit-elle. - ---Au revoir, Arlette. - ---Au revoir, Gustin. - -Un instant, ils restèrent en face l’un de l’autre, la main dans la main. - ---On pourrait s’embrasser, dit-il brusquement. - ---Si ça te fait plaisir, répliqua-t-elle. - -Avant de répondre, elle avait jeté un regard rapide et sournois autour -d’elle. Personne en vue. - -Elle laissa Gustin la serrer contre lui... il faut avoir des amis -partout... - -Au couchant, par-dessus Gonfaron, au bas d’un ciel vert pâle, -s’enflammait un horizon de pourpre et d’or en fusion; mais Arlette ou -Augustin n’avaient jamais songé à regarder les soleils couchants, pas -même pour deviner s’il pleuvrait le lendemain ou si l’on pourrait -travailler aux champs. - - - - -VII - -LA POIGNE DU VIEIL ARNET - - -Ce que le jeune Augustin Augias craignait surtout, c’était de n’être pas -reçu par son père, avec qui il avait eu autrefois des scènes violentes. - -Il avait donc résolu de le surprendre. Il le surprit. A l’heure du -repas, il arriva sur la terrasse de la maison paternelle. La porte était -ouverte au bon air du soir. Augustin était arrivé du côté opposé à la -fenêtre. Le père préparait sa table, y disposait une nappe de tissu -grossier mais d’une parfaite blancheur. Il faisait jour encore. Et -distrait par ses pensées habituelles, le vieil homme, s’oubliant, -s’assit... il songeait: - ---L’école primaire ne devrait pas être comme une salle fermée. L’enfant -devrait savoir que s’il montre une intelligence d’élite, il en sortira -pour entrer dans les écoles secondaires--et, de là, s’il en conquiert le -droit, dans les écoles supérieures. Alors, vraiment, nos écoles -populaires seront comme des réservoirs fécondants... - -Maître Augias méditait d’écrire ses idées sur la question de -l’enseignement primaire, de confier son étude à un député de sa -connaissance. - ---C’est cela, murmura-t-il presque à voix haute, il y a deux premières -réformes à obtenir: 1º L’école doit être affranchie de la politique; la -nomination de l’instituteur ne doit dépendre que de ses chefs naturels, -les inspecteurs d’Académie; 2º Elle doit conduire automatiquement aux -écoles secondaires les enfants qui montrent une intelligence supérieure. - -Et il souriait, le brave homme, à ses bonnes pensées... Quelqu’un entra. -Ayant levé les yeux, il ne reconnut pas son fils tout de suite, et dit: - ---Que demandez-vous, Monsieur? - ---Papa! murmura Augustin qui fit un pas, avec le mouvement de s’incliner -vers le vieux père. - -Maître Augias se recula un peu; ce mouvement était involontaire et -révélait ses sentiments à l’égard du jeune homme. - -Il reprit avec intention le mot qui lui était échappé: - ---Monsieur? dit-il. - -Et s’arrêta. Puis, après un instant: - ---Est-ce là une façon de s’introduire chez les gens, sans crier gare, à -la nuit commençante, sans frapper à la porte? La maison de votre père -est-elle moins respectable que toute autre? Chez qui vous serait-il -permis d’entrer ainsi? - ---Je craignais, dit Augustin, de n’être pas reçu si je vous avais -prévenu. - ---Ce n’est pas une excuse, dit Augias. Si j’ai décidé de ne plus vous -voir, vous devez respecter ma volonté. N’ai-je pas mis certaines -conditions à votre rentrée ici? Si vous les aviez remplies, vous -n’auriez pas craint d’être repoussé. Et si vous ne les avez pas -remplies, que venez-vous faire? Que me voulez-vous? Je suis vieux et -malheureux par vous; pourquoi troublez-vous les derniers jours de mon -existence? - -Le vieillard se tut. Il souleva sa lampe et considéra un instant le -voyageur; il remarqua ses souliers poudreux: - ---Vous êtes venu à pied de Gonfaron? dit-il. - ---Non, du Luc. - ---C’est un peu loin. - ---J’ai eu peur de rencontrer à Gonfaron des gens de connaissance. - ---Et pourquoi peur, si vous n’avez rien à vous reprocher? - -Augustin se tut, indifférent, le visage inexplicable. - ---Avez-vous faim? dit le père. - ---Je n’ai pas mangé depuis ce matin. - -Le vieil homme, qui allait commencer son repas, se leva et, montrant sa -chaise: - ---Asseyez-vous et mangez. Moi, je ne pourrais plus ce soir. Le pain ne -passerait pas. Mais je suis vieux; un repas manqué, le soir surtout, ça -n’a pas d’inconvénient pour moi; vous, vous êtes jeune, vous avez besoin -de vous faire des forces; mangez. Nous causerons après. - -Le jeune homme, affamé, se mit en devoir de faire honneur au potage, au -bœuf bouilli, aux olives, aux figues sèches. Le père le servait, allant -et venant du placard à la table, où le fils, sans rien dire, ne perdait -pas un coup de dent. - -En présence de cette scène, un indifférent eût été attendri; mais -Augustin demeurait énigmatique. Le jeune révolté mangeait, et c’était -bon; voilà tout; que son père souffrît, il l’ignorait. - -Ce repas, dont la durée fut douloureuse au père, prit fin cependant. -Quand Augustin se versa le coup de la fin, abondant, Augias lui dit: - ---Que venez-vous chercher ici? A votre âge, on doit se suffire. Quelle -sorte de place occupez-vous à Marseille? - -Augustin évita de répondre directement à cette dernière question. - ---Mes appointements sont insuffisants, dit-il; c’est une honte, dans une -maison où on remue l’or à la pelle. Je ne vois pas pourquoi le directeur -est payé plus que moi. Nos travaux sont différents, mais si les miens -sont indispensables, ils valent autant. Il faut proclamer l’égalité des -salaires pour l’amiral et le matelot. - -Maître Augias écoutait avec ahurissement. - ---Et aussi, je pense, pour le fainéant et le bon travailleur, dit-il -avec amertume. - ---Mais certainement! répliqua Augustin, en relevant la tête d’un air de -défi. - ---C’est-à-dire que tu voudrais établir le règne de l’injustice au nom -d’une égalité matérielle qui n’est pas réalisable, car le fainéant se -trouverait avoir mangé ou bu le lendemain son salaire de la veille, -tandis que le bon travailleur l’aura mis de côté pour ses enfants. Ton -égalité de salaires tendrait à supprimer l’émulation qui fait le progrès -des nations. - ---Je ne veux pas que mon voisin me domine. - ---Soit, mais il faudra souffrir qu’il te dépasse. Dépasser n’est pas -dominer. Où prends-tu toutes ces belles idées? - ---Je ne les prends pas: je les ai, voilà tout. - -Maître Augias changea de ton et dit froidement: - ---Que faites-vous chez votre banquier? On dit que vous balayez les -salles? - -Augustin garda un silence farouche; maître Augias reprit: - ---Je vous avais conseillé de vous engager, comme marin ou comme soldat, -puisque vous n’avez pas voulu apprendre de votre père le peu qu’il sait. -Vous auriez pu devenir instituteur, vous ne l’avez pas voulu; ou bien -paysan, et vous battre, en brave homme courageux contre la terre, vous -ne l’avez pas voulu. J’ai hérité de quatre sous et j’ai su que vous les -convoitez, car, après boire, vous bavardez, vous contez à tout venant -vos mauvais désirs. Alors, je vous ai dit un jour: «Va gagner ta vie -comme tu pourras; mais je ne te reverrai que si tu me reviens soldat, et -bon soldat.» Voilà ce que je t’ai dit. Me reviens-tu soldat? Non. -Alors?... Je te vois en vêtements sales, mais bourgeois. Ton esprit n’a -pas changé, ton cœur non plus. Où en es-tu de ta vie? Reviens-tu pour -faire le paysan? Cela s’apprend à tout âge, et se peut quand on a ta -carrure, tes épaules... - -Les larges épaules d’Augustin se haussèrent d’un mouvement -imperceptible. - ---La terre est trop basse, gronda-t-il. - ---Comme ton père pour toi, dit Augias. Je suis trop bas, n’ayant été -qu’un petit instituteur de village. Mais de quoi, diable! es-tu fier, -mon garçon? Ignorant et sot, voilà ton compte. Comment espères-tu vivre? -Pourquoi ne pas t’engager? Va aux colonies. - ---La guerre, dit Augustin, est une abomination. Les gouvernements ne se -servent des soldats, en temps de paix, que pour défendre le magot des -riches. - ---Et toi-même, ne voudrais-tu pas être un de ces riches, tous mauvais à -tes yeux? - -Augustin eut un mauvais rire: - ---Ah! mais oui. Et tout de suite. Et aussi mauvais et pire que les -autres; je voudrais bien et je saurais! - -Maître Augias s’assit; et, silencieusement, se mit à pleurer de grosses -larmes. - -Augustin se confectionnait soigneusement une cigarette. - ---Ne vous faites pas de mauvais sang, papa. Vous savez bien que j’ai -raison. Toutes vos belles leçons sur le travail et le patriotisme, le -dévouement et le reste, toutes les belles phrases que vous avez cru -devoir débiter aux enfants, c’est pour aveugler leurs intelligences, -pour endormir leur bon sens, et, plus tard, leurs colères, qui sont -justes, contre la société. C’est ce que je dis qui est vrai. Et, pas -moins, il faut de l’argent au plus pauvre, parce qu’on a droit à la vie; -et j’ai mes droits sur vous, puisque vous m’avez fait ce joli cadeau: -_la vie!_ Oui! un fameux cadeau, dont je ne vous remercie pas, non! Vous -ne m’avez pas consulté pour savoir si je désirais venir au monde, hé? Ce -fut seulement pour votre plaisir, hé? Eh bien, puisque vous avez quatre -sous, comme vous dites, c’est vous le riche, c’est moi le pauvre, et je -vis par votre faute, car la paternité, c’est une faute vis-à-vis de -l’enfant. Eh bien, payez. Je viens chercher de l’argent. - -Le vieil Augias s’était mis debout, et considérait son fils d’un œil -hagard, comme fou. - -Cela dura un temps, puis il se rassit; il marmonnait entre ses dents, -oubliant la présence de son fils, se croyant seul. Puis il dit, d’une -voix claire quoique tremblante: - ---L’instruction! J’ai passé ma vie à donner de l’instruction, un peu -d’instruction, aux enfants de mon pays; mais qu’est-ce que -l’instruction? Un bien ou un mal? Ni un bien ni un mal. C’est comme un -couteau. Ça sert à bien des usages, à couper le bon pain ou à -assassiner. Alors, comment leur faire un bon cœur aux enfants, et du bon -sens? Je ne sais plus. Qui leur dira, de manière à être entendu et obéi: -_ceci est le bien, ceci est le mal_? Et si on ne le leur dit pas, -comment le sauront-ils? Paysan! Celui-ci aurait honte d’être un paysan. -Je voudrais bien avoir été un paysan, moi. Faire pousser du blé, nourrir -les hommes et mourir au soleil... quelle bonne chose! - -Augustin, à ces mots murmurés par le vieux père, eut un méchant rire. - -Augias, indigné, se leva et lui dit avec fermeté: - ---Cette place, que vous prétendez avoir à Marseille, vous l’avez perdue, -peut-être? - ---Non, dit Augustin, mais j’ai des dettes... oh! petites. - ---Vous avez toujours votre place? En ce cas, vous n’avez pas besoin de -votre père. Allez-vous-en. Revenez soldat, si vous voulez me revoir. - -Augustin se leva. - ---Ce soir, je vous ai donné de quoi manger. Vous n’aurez rien de plus. -Allez-vous-en. - -Augustin délibérait. Allait-il menacer son père?... Il croyait savoir où -était le «magot». Il délibérait, et le père comprenait, s’attendant au -pire de la part du dément. - -Ni lui ni son fils n’avaient vu que, depuis quelques instants, une ombre -s’était dressée sur le seuil. - ---Allez-vous-en, répéta Augias avec énergie. - ---Quand vous m’aurez donné de l’argent! dit violemment Augustin. - ---Je vais t’en donner, moi, dit Arnet, qui entra brusquement sur ce -mot... Ayez pas peur, maître Augias; j’ai porté sur mon dos un gendarme -au complet, avec son sabre et sa carabine, ce qui est resté une histoire -célèbre dans le pays; je porterai bien ce fifi jusqu’à Gonfaron, s’il le -fallait... A nous deux, mon gaillard! - -Le vieux braconnier prit Augustin, le mirliflore, par sa belle cravate -rouge, lui fit repasser le seuil et l’envoya rouler sur l’échine à -quinze pas de la maison paternelle. - -Augias pleurait. - ---Père Augias, dit Arnet, j’ai aperçu tantôt Arlette sur la route, au -soleil tombant, qui causait avec Augustin; et je suis venu à tout -hasard, pensant bien qu’un témoin vous serait peut-être utile. - ---Mon fils! et dire que c’est mon fils! - ---J’ai entendu dire à Maurin, qui était le bon sens même, qu’on n’est -jamais sûr qu’un fils soit un vrai fils. Un vrai fils est celui qui -pense comme vous, disait Maurin. Et celui qui pense comme vous et sait -vous aimer, celui-là est votre fils, quand même ce serait un bâtard sans -père. Et tenez, moi, Arnet, tout bête comme je suis, je me sens un frère -pour vous. - - - - -VIII - -UNE GALÉGEADE D’ARNET - - -A l’entrée des Mayons, à gauche, s’ouvre l’atelier du forgeron, devant -lequel un vieux mûrier donne son ombre. Dans l’atelier l’hiver, sur le -seuil en été, les joyeux bavardages tiennent, chaque soir, cour -plénière. - -Augustin, lesté d’un bon repas, ayant bien secoué la poussière de ses -habits, se persuada qu’il préviendrait utilement les racontars d’Arnet -s’il paraissait à la veillée d’été, chez le forgeron. Il porterait beau, -galégerait les filles; il ne montrerait pas la figure d’un homme qu’on -vient de rouler, cul par-dessus tête, dans la poussière. Et, tard dans -la nuit, qui était tiède et belle, il regagnerait la gare du Luc, où il -utiliserait son billet de retour pour Marseille. - -Chez le forgeron se trouvait déjà réunie une aimable compagnie; des -hommes surtout; à peine deux ou trois femmes, parmi lesquelles la petite -Arlette,--lorsque Augustin apparut, souriant. - ---Té, c’est toi, Auguste! - ---Je ne vous aurais pas reconnu, Monsieur Augustin, se hâta de dire -Arlette, en bonne diplomate. - ---Et alors, fit un homme, paraît que tu es devenu un gros monsieur, -là-bas, à Marseille? - ---Eh bé, oui, dit-il d’un air modeste; mais j’ai d’abord passé quelque -temps à Paris. C’est là que je me suis formé. Il n’y a que Paris, -voyez-vous, pour faire des hommes, et qui pensent. - -A ce moment, Arnet arriva, prit place dans le cercle, et, s’étant assis, -bourra sa pipe. Augustin se sentit pâlir. - -Accroché au mur, un fanal éclairait les visages. - ---Comme ça, dit Arnet narquois, tu t’es formé à Paris, et tu en as -rapporté de grandes pensées? Faudrait pourtant pas croire qu’on est plus -bête ici que dans ton Paris. Il est grand, Paris, c’est connu, mais il y -a plus grand. - ---Et quoi? dit Augustin d’un air insolent. - ---Toute la France qui est autour. - -On se mit à rire. - -Augustin était mal à son aise. Un homme dit: - ---Et les filles, là-bas, sont-elles plus jolies que chez nous? - ---Il y en a de toutes, fit Augustin. - ---Mais il y a pas mieux qu’Arlette, hé, mon fistot? dit Arnet. - -Et voyant l’inquiétude d’Augustin, il ajouta malicieusement: - ---Quand es-tu arrivé? Tu n’es peut-être pas encore allé chez ton père, -hé? - ---Non, je n’y suis pas allé, affirma Augustin avec une effronterie -rageuse. - ---J’avais pourtant bien cru t’en voir sortir, fit Arnet. Mais celui que -j’ai pris pour toi, je l’ai surtout vu de dos, alors j’ai pu me tromper. - -Augustin respira, pensant qu’Arnet, généreux jusqu’au bout, n’en dirait -pas davantage. - -Mais ses inquiétudes le reprirent bientôt, lorsque Arnet, en le -regardant d’un air toujours plus narquois, prononça: - ---Puisque j’ai promis, hier soir, une histoire à la compagnie qui est -venue aujourd’hui pour l’entendre, tu en feras ton profit, mon petit -Guguste; vous allez voir comment moi, Arnet, je vous secoue un homme -dans l’occasion. - -Il se tut un moment pour jouir de l’embarras du jeune Augias. Il reprit: - ---Un jour que je chassais sans permis, car, vous ne me croirez pas, ça -m’est arrivé plus d’une fois, je m’endormis à l’ombre, après avoir -envoyé un coup au fromage et à la bouteille. J’étais donc étendu sur le -dos, mon fusil à mon côté, la tête sur le carnier, et point de chien -avec moi. Et voilà que, dans mon sommeil, je me sens quelque chose en -moi comme un malaise, une chose pénible comme si j’avais vu un gendarme. -Je me dis en dedans de moi: «Peut-être qu’il y en a un par là?» -J’entr’ouvre un peu les parpelles, de manière qu’on ne puisse pas s’en -apercevoir dans le cas où il y aurait quelqu’un, et, par la petite -ouverture mince, je laisse passer mon regard comme un papier sous une -porte. Y en avait un, de gendarme, mes amis, qui était là à attendre que -je me réveille; et bien sûr, c’était pas pour me demander des nouvelles -de ma santé. Alors, je me dis: «Tout à l’heure, quand cet homme -malintentionné te demandera ton permis, tu n’auras qu’une chose à faire, -c’est de fiche le camp; mais, pour ça, il faut, avant d’avoir l’air -réveillé, me bien représenter l’endroit où je suis, et le chemin par où -je peux m’échapper.» J’étais dans la plaine, que je connais comme la -colline; et, quand j’eus tiré mon plan, je bâillai, je m’étirai, puis, -quand j’ouvris les yeux, je fis l’étonné: «Eh, bonjour, gendarme, -qu’est-ce que vous faites là? Vous avez peut-être peur qu’on me vole! -Vous me regardiez dormir? C’est un drôle de travail. Vous devez être -fatigué d’être debout? Vous devriez faire comme moi.» - -Je remis la tête sur mon oreiller, et je fermai les yeux, comme décidé à -me rendormir. Ce gendarme, un nouveau, ne me connaissait pas, et je ne -le connaissais pas non plus. Il me dit comme ça: «C’est assez galéger, -montrez-moi votre permis!» «Gendarme, lui dis-je, un homme qui dort, -c’est sacré; le sommeil, c’est la santé; mieux vaut quatre jours sans -pain que quatre jours et quatre nuits sans sommeil.» - ---«Votre permis?» - -Je me levai, me passai bien tranquillement mon carnier par-dessus la -tête; je me jetai la bretelle de mon fusil sur l’épaule; et puis je me -mis à fouiller toutes mes poches, comme un homme qui a le permis et qui -ne le trouve pas assez vite. - -«C’est drôle, lui dis-je, je ne l’ai sûrement pas laissé à la maison! -Tout à l’heure encore, je m’amusais à le relire.» - ---Tu conviendras, ami Arnet, dit un des auditeurs, que ton gendarme a -une brave patience. Rien que pour t’avoir laissé si longtemps te ficher -de lui, il méritait une gratification. - ---Peuh, dit Arnet avec un sourire inexprimable, vous savez, je brode -peut-être un peu en vous racontant la chose. Elle est véritable. -Seulement, je vous allonge une sauce qui doit rendre le poisson -meilleur, et j’y mets un peu de fenouil, de pébré d’aï et de baguier. -Pour vous le faire court, tout en me fouillant les poches, d’un regard -de côté, je me choisissais un chemin; et, tout en un coup, je partis -comme un sanglier à travers la broussaille. - -«Le gendarme me suivit... comme c’était son devoir. Et de près, oh! il -me suivait. Moi, j’écartais tout devant moi; je passais à travers des -épines qui, en arrière de moi, lui revenaient dessus,--je le -comprenais--comme des coups de fouet--et balalin, balalan! j’entendais -le bruit de son sabre et de sa carabine qui frappaient contre les troncs -d’arbre et faisaient musique! et ce... nigaud-là me criait des fois: -«Arrêtez-vous, au nom de la loi!» Mais point de nom d’aucune personne, -ni même celui de saint Maurin, ne m’auraient fait arrêter. Je défilais, -mon homme! comme quatre chevaux qui ont pris le mors aux dents, avec mon -gendarme au derrière, balalin, balalan, et cours que tu courras, -balalin, tu ne m’attraperas jamais, balalan! va-t’en voir s’ils -viennent, Jean... Mon chemin est par là; n’en pourrais-tu prendre un -autre, camarade?... Ça me gênait, vous pouvez le croire, de me sentir -cet arsenal qui me courait au derrière... Tout à coup, je me sens une -main qui me tombe sur ma nuque; et cette main me croche le col; mais -j’avais envoyé la mienne en arrière, par-dessus mon épaule et je lui -empoignai le bras, je me clinai en avant; et mon gendarme, pendu par un -bras, était sur mes échines comme un sac de son, qui aurait sur lui une -carabine, un sabre, et un chapeau à cornes posé en travers, car c’était -le temps où les gendarmes «brassaient carré», comme on disait alors en -marine. Et maintenant, balalin, balalan, l’arsenal était sur mon dos au -lieu de m’être au derrière! Il était lourd, que je ne sais, mon homme! -et les branches des épines le picotaient au passage, et celles des pins -nouveaux lui donnaient la bastonnade--que c’était un plaisir, mes -enfants! Et elles lui procuraient assez d’occupation pour qu’il ne -songeât pas, pour le moment, à autre chose qu’à elles. Et je me régalais -de m’imaginer quelle drôle de figure il devait avoir sur mon dos! quelle -peine pour se retenir son chapeau, et son cartable à mettre les procès -barbaux! et pour empêcher son habit d’être déchiré!... Enfin, il en eut -assez, avant moi, et cria: «Halte! que j’ai perdu mon portefeuille!» Je -m’arrêtai, et le déposai à terre bien doucement. Il soufflait, moi -aussi...» - -Ici Arnet arrêta son récit, pour souffler en haletant, comme si -réellement il eût couru à travers bois depuis tout ce temps qu’avait -duré la narration. - -Quand il eut repris haleine: - ---Eh! Augustin, dit-il, ce n’est pas toi qui porterais un gendarme -pendant des kilomètres, comme si c’était un polichinelle de liège? Les -jeunes d’aujourd’hui n’ont pas notre poigne, pechère! - -Autour d’Arnet, toutes les figures étaient souriantes. C’était bien une -scène de Guignol qu’il avait esquissée; et son public était heureux -comme un public enfantin qui regarde Polichinelle rosser le commissaire. -L’esprit français, incorrigiblement frondeur, s’accommode sans crime de -ces satires contre tous les pouvoirs et leurs représentants. - ---Alors, poursuivit Arnet, le gendarme, d’un air malheureux, me dit: -«J’ai perdu ma carabine.» Je lui dis: «Ça, gendarme, c’est trop. -Cherchons-la!» Et, les yeux à terre, nous la cherchâmes en bons amis, -refaisant en arrière un bon bout de chemin, qui était reconnaissable aux -écrasements de broussailles et aux brins de la laine que mon mouton -avait laissée aux roumias (aux ronces). Et, la carabine, je l’aperçus à -terre le premier: «Gendarme,--je lui dis ça bien poliment--je vous rends -votre arme, que vous l’avez bien gagnée.» Il me dit encore: «Votre -permis?»--«Comme vous êtes entêté, gendarme! vous ne pensez qu’à mon -permis, donc? N’y pensez plus, ou bien--jouons encore un peu à courir... -mais avant... buvons un coup!» Je voulus prendre ma bouteille au -carnier. Plus de bouteille! Va chercher à quel moment elle m’était -tombée! «Cherchons-la, lui dis-je. Je vous ai aidé pour la carabine, -aidez-moi pour la bouteille.»--«Oui», qu’il dit, et il m’aida à -chercher. Nous la trouvâmes, je bus et lui passai la bouteille. Et, -pendant qu’il levait le coude: - -«Nous recommençons encore un peu à courir? lui dis-je.» Et, sur ce mot, -sans attendre la réponse, je partis comme un éclair. Il jeta la -bouteille au diable--et la chasse recommença, où c’était moi le gibier. -Mais je savais où j’allais. Je piquai droit sur le château de Monsieur -le Marquis de Colbert, l’ancien, le grand-père, attirant toujours mon -gendarme à mes derrières. Et, par bonheur, justement, je vis monsieur le -marquis qui était près de son château, à la promenade.--Et je lui dis, -car il était bon et j’avais souvent travaillé chez lui, je lui dis, pour -qu’il fût prévenu bien comme il fallait de ma situation: «Voici un bon -gendarme qui veut, à toute force, connaître mon nom, monsieur le -marquis; et moi, je le lui refuse depuis les Mayons jusqu’ici, vu que -j’aime mieux qu’il l’ignore». Le marquis riait dans sa barbe, qui était -belle et longue. «Monsieur le marquis, dit le gendarme avec respect, cet -homme-ci me fait courir depuis une heure.»--«Monsieur le marquis, -dis-je, ce gendarme-ci, pour être juste, devrait vous dire que je l’ai -porté pendant la moitié du chemin; il est lourd.» - -«La barbe du marquis semblait rire toute.» - -«Monsieur le marquis, je ferai mon devoir en verbalisant.»--«Sans doute, -dit enfin le marquis, et je ne saurais m’y opposer. Tâchez donc de -savoir son nom, que, moi, je ne veux pas connaître. Et verbalisez. Rien -de plus juste, car il est dans son tort. Seulement, il vaudrait mieux -pour vous (comme il parlait bien, le marquis!) que cette petite -mésaventure demeurât secrète.» - -«Monsieur le marquis, dit le gendarme, du moment que vous désirez -l’indulgence pour ce braconnier que j’ai trouvé sur vos terres, je ne me -montrerai pas plus méchant que vous.» - -«Il fit le salut militaire et s’en alla. Et moi, mes amis, conclut -Arnet, moi qui suis un vieux républicain, fils d’un insurgé de 51, -insurgé moi-même à la suite de mon père, je dis que des marquis comme -ça, il faudrait en mettre partout.» - -L’auditoire approuvait joyeusement. - ---Pas moins, fit Augustin d’un air rageur, il y a des gens qui blâment -les opinions des autres et qui maltraitent, à l’occasion, les -représentants de la loi. - ---Je ne dis pas, répliqua Arnet d’un air bonhomme, que nous ayons raison -de tant galéger les gendarmes; mais, dans un pays où il n’y a pas autant -de perdreaux que de pignes, on ne parviendra jamais à nous empêcher de -regarder le gibier libre comme la propriété de qui l’attrape. - -Puis, quittant ce terrain brûlant: - ---Les gendarmes ont du bon pour servir contre les vrais coquins, dit-il. -Et moi qui parle, pas plus tard qu’aujourd’hui, j’ai fait le gendarme. - -Il regarda Augustin fixement, puis baissa les yeux. Quand il les releva, -Augustin s’était esquivé. - ---Vous avez fait le gendarme aujourd’hui? Oh! dites-nous comment? -s’écria Arlette amusée. - ---Une autre fois, je vous le dirai, si c’est nécessaire, répliqua Arnet. - -Et, à son tour, il s’en alla; et, rejoignant Augustin sur la route, sous -le clair de lune qui était magnifique: - ---Augustin, dit-il, n’oublie pas que ton père est un saint homme. Tout -le pays, au besoin, se lèverait pour le défendre, comme je l’ai défendu -aujourd’hui. Et tâche de prendre de meilleurs chemins. Contente-le. -Fais-toi soldat ou charretier, mais travaille. Même braconnier sans -permis, on peut être un brave homme, embêter un gendarme, et respecter -la loi pour ce qui ne concerne pas la chasse... Et puis, méfie-toi -d’Arlette. Elle ne vaut pas mieux que toi, pour le moment; oui, pour le -moment, car tu changeras... si tu es vraiment le fils de ton père, mon -drôle! - - - - -IX - -LE VIEUX QUI DORT LA-HAUT - - -Quelques jours plus tard eut lieu, aux Mayons, la fête des _Amis de -Maurin des Maures_. - -Maurin, ce personnage de roman, représentation fidèle d’un type réel, a -pris assez de notoriété pour avoir, après sa mort, plus d’amis que n’ont -coutume d’en avoir les vivants. Et de ces amitiés, son historiographe, -Jean d’Auriol, a hérité. Autour de lui et de l’ombre de Maurin, une ou -deux fois dans l’année, se groupaient pour un banquet les membres de la -société fondée sous ce titre: _les Amis de Maurin_. Et la fête avait -lieu, chaque fois, dans une commune différente, mais dans le royaume de -Maurin, c’est-à-dire dans la région des Maures. - -Cette année-là, le banquet eut lieu aux Mayons, sous les fenêtres de -l’école, sur la terrasse qui domine la plaine magnifique, la vallée de -l’Aille. - -Au-dessus de la table, flottait une longue banderole portant ces mots en -augustales: - - LES AMIS DE MAURIN DES MAURES - -C’est là qu’Arnet porta son fameux toast: - ---Maurin, Messiès, était roi des Maures, et, en cette qualité, cousin de -tous les chefs d’État. Moi, j’étais un bon cousin de Maurin. Et les -cousins de nos cousins étant nos cousins, je bois à la santé de mon -cousin, le Président de la République. - -De ce toast, le succès fut grand. On applaudit à tout rompre. Et, comme -les tambourins et les galoubets invitaient un chacun à courir vers la -salle de bal, on s’y rendit au milieu des rires et des chansons. Les -filles des Mayons rayonnaient de gaieté. Tout était lumière. Les yeux -noirs pétillaient de malice heureuse. M. le Maire marchait entouré de -félicitations sur le succès de la journée. - -Le bal s’ouvrit dans la salle verte, close par des guirlandes de myrte -et de laurier. Les pavillons ondulaient à la brise. Des étamines -multicolores, horizontalement tendues, couvraient toute la petite place. -De cette place part une rue courte qui va tout à coup plongeant dans la -forêt de châtaigniers--et qui, en souvenir de cette journée, fut -baptisée du nom de Jean d’Auriol. - -L’occasion était bonne pour Arlette de se faire remarquer de chacun, et, -en particulier, de Victorin, venu à la fête comme tous les gens des -environs. - -Elle était sur son trente-et-un, Arlette. Elle avait un chapeau quatre -fois plus grand que sa tête, traversé de longues épingles aux pointes -emboulées comme les cornes d’un taureau de Camargue. Sa robe, à carreaux -de couleurs voyantes et alternées, était comme un vitrail de brasserie -allemande. Ses talons semblaient de petites échasses, et l’obligeaient à -marcher sur ses pointes. Elle avait une ombrelle groseille. Et, détail -charmant, ses doigts, qui pinçaient un mouchoir de poupée bordé d’un -feston rose, retenaient un porte-monnaie à mailles d’acier qui se -donnait, au moyen d’un peu de coton, ce que le poète Dol, de Draguignan, -eût appelé «une obésité frauduleuse.» - -On dit que l’amour est affligé de cécité. Peut-être serait-il plus juste -de le dire affligé d’un daltonisme spécial qui lui montre en beau les -plus vilaines couleurs. - -Victorin, qui pourtant avait vu des couchers de soleil, regardait -Arlette avec complaisance. En cela fils des Maures, nos ancêtres, il ne -détestait pas les tons criards et disparates, qui, du reste, perdent de -leur brutalité dans la violence des «escandilhados» (embrasements de -soleil) qui la font comme fondre et s’unifier en eux. - -Sur le passage d’Arlette, on se retournait, ou pour l’admirer ou pour -sourire,--mais on la regardait et elle était heureuse. - -Victorin s’approcha d’elle. - ---Je t’ai gardé, dit-elle, la première contredanse, mon beau Victorin. - ---Ma jolie Arlette, répondit-il, tu me l’avais promise. - -Ils marchaient côte à côte, allant vers le bal, et, au son des -tambourins encore éloignés, leur démarche, involontairement, était un -peu dansante. - ---Et alors? dit-il. Interrogation coutumière qui signifie: où en -sommes-nous? - -Elle lui avoua comment elle l’avait suivi et surveillé en cachette, -quelques jours auparavant, quand il était allé lever le liège--et que -c’était l’amour et la jalousie qui l’avaient poussée à cela; mais que si -elle avait voulu se cacher d’abord, c’était de peur qu’on allât exciter, -avec des bavardages, les résistances du père de Victorin. Elle dit le -trouble qu’elle avait éprouvé lorsqu’il était tombé de l’arbre. Comment -Martine, jalouse aussi sans doute, l’avait laissée seule, évanouie, -auprès de l’arbre et combien elle avait eu envie d’aller faire une scène -à cette Martine, mais que, toujours par prudence, elle s’en était -empêchée. - -Elle conclut: - ---Tu ne l’aimes toujours pas, au moins, dis? - -Très vivement, il dit que non; mais que Martine lui rappelait les beaux -jours d’enfance où, avec lui, elle jouait à attraper des cigales. A ses -yeux, Martine n’était pas une femme, comme elle, Arlette. Et puis, elle -ressemblait trop, en ses manières, à toutes les autres. Tandis -qu’Arlette... Il n’y en avait qu’une, comme Arlette. - ---Et ton père? Est-ce qu’il est toujours aussi en colère contre moi? - ---Je n’en suis pas sûr, mais je le crois. Tu sais, nous autres, à la -maison, on ne se parle guère. «Oui,» «non,» c’est tout; «tu feras ceci -ou cela demain,» rien de plus. On se pense les choses, on ne se les dit -pas. A quoi bon? On sait ce qui en est; il n’en faut pas plus. Voilà. - ---Et le grand-père? - ---Il est toujours là-haut, dans son lit. Il n’a que les yeux qui vivent. -Lui aussi, qui ne raconte rien, jamais, doit se penser beaucoup de -choses cachées. Qui sait ce qu’il y a dans cette tête? Je me dis -quelquefois qu’il doit y avoir comme beaucoup de tableaux pendus. Il les -regarde au-dedans de lui. Et ces tableaux sont vivants. - ---Comme au cinéma, dit Arlette. - ---Il y a des moissons, des vendanges--des chevaux qui tournent sur la -paille des aires, en été; des cuves pleines de grappes sur lesquelles on -danse à pieds nus, jambes nues; et puis, peut-être, des moustouïres, des -baisers de sa jeunesse sur l’aire, le soir, ou dans les vignes, le jour. -Et, sûrement encore, il y a des batailles, des soldats russes contre -lesquels se battent des Français. Et ceux-là lui plaisent beaucoup -aussi, puisqu’il a toujours gardé, accroché contre le mur, devant ses -yeux, au-dessus de son lit, le sabre de cavalerie que son père, à lui, -portait au temps du grand Napoléon. Lui-même a fait la campagne de -Crimée. Il aime les soldats. Et l’autre jour, en passant devant la porte -de sa chambre, grande ouverte, je l’ai entendu qui radotait des choses -de batailles. Entre ses dents, il répétait «Vive l’Empereur!» Tous ces -tableaux doivent vivre encore dans sa tête, mais il n’en dit rien. Il se -songe tout et ne dit rien. S’il comprend les choses que, des fois, nous -disons autour de lui, dans sa chambre, je n’en sais rien, il les -comprend, peut-être. Il m’aimait beaucoup quand j’étais petit. Il y a -quatre ans, il était encore, d’esprit, comme tout le monde. Et s’il -était maintenant comme il était alors, je lui aurais parlé de toi. Il -serait pour nous, je crois; il voudrait me faire plaisir. Et mon père -lui obéirait, parce qu’il a toujours pris et suivi son conseil; mais, à -présent, il ne faut pas songer à le consulter. Son esprit n’est pas plus -avec nous que l’esprit d’un mort. - -Arlette frissonna; il étreignit son bras et frissonna à son tour. Ils -étaient assis tous deux, depuis un instant, sur le banc qui encadrait la -salle de bal. Les tambourins graves vibrèrent en cadence; le galoubet -les accompagna de ses notes narquoises--et Victorin et Arlette se -levèrent aussitôt. C’était une polka. Arlette, selon l’usage, mit -chacune de ses deux mains ouvertes sur chacune des épaules du jeune -homme, et lui, passant ses deux bras sous ceux de sa _cavalière_, lui -plaquait les mains sur les omoplates; et, au milieu des autres, qui -avaient la même attitude, ils tournèrent par petits sauts légers, -presque sur place, très lentement, très sérieusement comme tous les -autres; et, à voix basse, ils «se le comptaient au plus juste». Les -spectateurs regardaient en silence. On eût dit d’une danse rituelle. -Plus de rires, plus de conversations; le rythme du tambourin s’entendait -seul, réglant le bruit des pas sur le sol. La poussière se soulevait par -larges ondes illuminées de soleil, et l’on eût dit un nuage au milieu -duquel évoluait, dans un songe, la mystérieuse joie de désirer et -d’aimer. - - - - -X - -LE ROI D’ITALIE - - -Entre deux danses, ils se promenaient, bras dessus, bras dessous, autour -de la salle verte. - ---Comme je te vois rarement, Arlette! Nous demeurons trop loin. - ---Écoute, dit-elle, tu sais bien le château de Font-Vive? Il n’est pas -loin de ta maison. Eh bien, je peux aller, si tu veux, y habiter quelque -temps. J’ai assez du village et je pensais m’engager comme première -ouvrière chez la modiste de Gonfaron, car je suis beaucoup adroite, tout -le monde le dit, et c’est moi-même qui me fais mes robes et mes -chapeaux. - ---Ils sont magnifiques! fit l’innocent Victorin en élevant un regard -émerveillé vers l’édifice que maintenaient sur la tête d’Arlette les -longues épingles emboulées. - ---Eh bien, figure-toi, on a dit à la comtesse que j’étais une ouvrière -remarquable, et elle m’a envoyé, ce matin, Monsieur l’Intendant qui m’a -dit: «Mademoiselle, Madame la comtesse désire vous parler. Si vous -pouvez venir. Notre voiture est là qui vous attend». J’y suis allée, mon -beau. Elle m’offre de «manifiques» appointements... «Mademoiselle, -qu’elle m’a dit, je serais trop heureuse d’avoir une femme de chambre -comme vous. Vous aurez de gros gages.» «Madame, que je lui ai répondu, -mon instruction ne me permet pas de consentir à être domestique; mais je -suis couturière, et si vous avez besoin d’une couturière-lingère, je -serai flattée d’occuper chez vous cette honorable situation. Quant aux -appointements, Madame, nous s’arrangerons toujours.» «C’est surtout -d’une couturière qui surveille ici la lingerie que j’ai besoin, -m’a-t-elle répondu, si vous pouvez entrer chez moi dans huit jours, vous -m’obligerez.» «Madame, lui ai-je dit, je veux consulter ma mère, et je -vous répondrai dans vingt-quatre heures.» Elle a paru enchantée. Tu -comprends, Victorin, c’est toi seul que je voulais consulter. Nous -serions tout près; et, le soir, dans cette saison d’été, je pourrais te -rejoindre. Il fait si bon, l’été, sur l’aire, dans la paille, sous les -étoiles du bon Dieu... Avec la comtesse, nous avons causé encore un bon -moment d’une chose et d’une autre. J’ai compris que si elle me posait un -tas de questions, c’était pour se rendre compte de mes pensées et juger -de mon instruction. Alors, je m’appliquais beaucoup. A la fin, je ne me -rappelle plus à propos de quoi, elle m’a dit, toujours, je crois, pour -m’éprouver, et savoir si j’étais instruite comme je l’avais prétendu, -elle m’a dit «Vous avez suivi les leçons à l’école pendant longtemps?» -«Oui, Madame, j’ai mon certificat d’études, et je pourrais vous réciter -toute la liste des rois de France.» Elle a souri, de contentement, et -m’a dit: «C’est admirable... Vous sauriez même peut-être me dire le nom -du roi actuel qui règne en Italie?» J’ai eu un moment d’hésitation, -parce que je ne me sentais pas très sûre de moi sur cette question. Puis -le nom m’est revenu tout en un coup et j’ai répondu: «Oui, Madame, c’est -Victor Hugo.» La comtesse a paru enchantée de cette réponse plus que de -toutes les autres. Elle a ri, toujours de contentement... Voilà dans -quels termes je suis avec cette madame. Et alors, si tu veux, Victorin, -j’accepterai la situation «manifique» qui m’est offerte chez la -comtesse. Plus tard seulement je me ferai modiste à Gonfaron, puis à -Marseille, où, certainement, je gagnerai beaucoup, beaucoup d’argent. -Qu’en penses-tu? - -Elle ajouta: - ---Quand tu seras décidé à m’épouser, je reviendrai avec une dot. - -Elle pensait que la crainte de la voir s’éloigner des Mayons aviverait -les désirs de Victorin, qu’il aurait peur de la perdre et la supplierait -de ne pas s’en aller; qu’il se hâterait enfin de conclure mariage contre -la volonté de ses parents. Toute l’affaire était de se faire épouser par -ce fils d’une famille riche. - -Victorin semblait réfléchir profondément. Tout en causant, ils s’étaient -éloignés de la salle de bal, et, marchant à pas lents, ils étaient -entrés sous les grands châtaigniers de la forêt, sur la pente des -Maures. - -L’endroit était imposant. Ces grands châtaigniers, avec leurs troncs -vénérables, leurs vastes ramures antiques, donnent, par l’ancienneté, -par le silence et l’ombre, par la fraîcheur, et le jeu des rais de -soleil sur les feuilles transparentes, une impression d’église, des -idées hautes et graves. Sans doute est-ce les forêts qui ont inspiré aux -hommes la pensée d’élever des cathédrales? Ce furent les premiers -temples; c’est entre les colonnes des futaies, sous la voûte des -ramures, que nos ancêtres gaulois dressaient leurs autels. De pareils -lieux sont bons aux amoureux, propices aux chuchotements de leurs -espoirs, au mystère de leurs rêves d’avenir. Arlette et Victorin -subissaient inconsciemment l’émotion qui leur venait de la vie des vieux -arbres; ils étaient là un peu comme des épousés à l’église. Victorin -réfléchissait toujours. Et, comme il continuait à se taire, le visage un -peu crispé par l’effort de ses réflexions, son Arlette finit par -murmurer: - ---Eh bien, Victorin, que penses-tu de ce que je viens de te dire? - -Gravement, il révéla d’un mot la profondeur de sa méditation. - ---Je suis là à me penser, dit-il, que tu t’es peut-être trompée, et que -le roi d’Italie, c’est Victor-Emmanuel. - -Elle pinça les lèvres, un peu blessée. - ---Si je m’étais trompée, répliqua-t-elle, la comtesse n’aurait pas -exprimé sa satisfaction comme elle l’a fait. Elle riait de plaisir, je -te dis, mon beau, et c’est ta mémoire à toi qui est en faute. - -Il se sentit confondu. Et puis, après tout, cela lui était égal! on ne -se promène pas, sous les vieux châtaigniers, avec une jolie fille pour -ne parler que du roi d’Italie. Il la regarda, eut un éblouissement de -jeunesse; il pressa contre lui Arlette frissonnante; et tandis que, noyé -dans la joie de vivre, il appuyait ses lèvres sur les paupières aux -longs cils de la jeune fille que ses prétentions n’empêchaient pas -d’être jolie, elle murmurait, extatique: - ---Pas Victor Emmanuel, non; Victor Hugo, je sais bien, moi. - -Le picatéou riait dans les bois. - - - - -XI - -LA FAMILLE FAIT LA PATRIE - - -Le bal était fini. Les tambourins ne résonnaient plus. Les chants -avaient cessé. Les étrangers étaient repartis. Victorin allait regagner -sa maison lorsque Arnet, qui le rencontra, lui dit: - ---En rentrant à ta maison passe chez Augias, ami Victorin; il te veut -parler. - -Victorin se rendit chez le vieil instituteur. - -Pendant ce temps, le père Bouziane s’occupait de préparer l’avenir de -Victorin tel qu’il le désirait. - -En vue de ce projet, les Bouziane avaient invité pour le soir les -Revertégat. On souperait ensemble, puis on reconduirait les Revertégat -jusqu’à mi-chemin de chez eux, sous les étoiles d’été, après avoir fait -un peu de veillée. Et ainsi, les jeunes gens, Martine et Victorin, -pourraient se parler. La bonne nature travaillerait, comme de juste, -pour le mieux, au désir des parents. - -La porte du vieil instituteur était ouverte. Néanmoins, Victorin heurta -discrètement. - ---Entrez, cria Augias... Ah! c’est toi, Victorin! Je suis content de te -voir. Je constate avec plaisir que tu n’as pas oublié ma leçon -d’autrefois. Tu sais? ma dictée qui était une leçon de morale civique, -_Charbonnier est maître chez lui._ Le domicile est sacré. Chacun, dans -sa maison, est son roi. C’est là, mon garçon, qu’on s’appartient tout -entier. Et de ce royaume, on a le droit de jouir à sa volonté, quand on -respecte ce même droit au seuil de tous les autres citoyens. - -Il développait un de ses thèmes favoris, le bon vieux maître; et il -ajouta, comme pour lui-même: - ---Je ne sais pas pourquoi nos livres d’école ne touchent pas à ces -sujets, n’enseignent pas le respect du domicile, et de tous les droits -d’autrui, lequel respect, par un juste retour, attire sur les nôtres le -respect de chacun. Nous enseignons les lois du calcul--mais pas assez -les lois morales. Il y en a pourtant d’inflexibles, de nécessaires. - -Il marmonnait, semblant se parler à lui-même; c’est qu’il songeait à son -fils; et il soupira profondément. - -Il conclut enfin: - ---Et si l’on parle de ces choses aux enfants, c’est sans y mettre -l’émotion qu’il faut, sans essayer d’en faire comprendre l’esprit, -l’importance véritablement sacrée. Victorin, fit-il brusquement, -pourquoi ne veux-tu pas suivre les conseils de ton père? - -Victorin fronça le sourcil; et, bien qu’il eût compris, il répliqua: - ---Quels conseils? - ---Il ne veut pas d’Arlette pour sa bru. - ---Et moi, dit Victorin avec fermeté, je la veux pour ma femme. C’est mon -affaire, je pense. - -Le conflit s’affirmait fortement. La lutte était déclarée entre les deux -droits, le droit moral du père et le droit légal du fils. - ---Tu défends ton plaisir et ton père défend tes intérêts, voilà la -différence; tu défends ton plaisir du moment, et ton père, le bonheur de -toute ta vie. - ---Mon père défend son caprice. J’épouserai Arlette, c’est mon droit; mon -père ne peut pas m’empêcher d’aimer qui j’aime. - ---Il peut essayer de t’arrêter au moment où il croit que tu vas faire -une sottise dont tu souffriras un jour. C’est son droit et c’est son -devoir. Ton émotion de jeunesse t’entraîne et t’aveugle. Tu cherches -avant tout ta satisfaction du moment. Et c’est parce qu’il n’est pas -troublé, lui, comme tu l’es par ta jeunesse, qu’il juge sainement tes -actions. Il a maintenu la famille Bouziane. Il ne veut pas que tu la -détruises en y faisant entrer une fille qui n’est pas de sa race -moralement. Elle n’est pas même du terroir. Il est dans son rôle de -père, qui est de te guider pour ton bien. - ---Qu’il me laisse tranquille, dit Victorin d’un air farouche. Qu’est-ce -qu’on doit à son père? Est-ce pour mon intérêt qu’il m’a mis au monde? -Il n’y pensait guère à ce moment-là! il ne pensait qu’à son plaisir. - -Augias eut un grand mouvement de révolte, une colère intérieure. Ainsi -ce brave Victorin, ce paysan, fils de paysans aux mœurs traditionnelles, -était infecté du poison moderne, qui est d’origine tudesque. Il -méprisait et insultait l’autorité, ou, plus simplement, l’expérience -paternelle; il faisait pis encore: il niait la sincérité et la -légitimité du conseil affectueux. - ---Malheureux! cria le vieux maître, ne vois-tu pas que tu es coupable, -toi, de ce que tu reproches à ton père injustement? Car, lui, en -choisissant sa femme, il l’a prise dans des conditions qui promettaient -à leurs enfants tout le bonheur possible ici-bas. Tandis que, toi, as-tu -pensé à l’avenir que tu promets aux enfants d’une Arlette? - ---Qu’est-ce qu’elle vous a donc fait à tous, cette pauvre Arlette? -Qu’a-t-elle fait à mon père? - ---Ce qu’elle nous a fait? dit gravement Augias; ce qu’elle lui a fait, à -ton père? Ceci: qu’elle méprise la terre! Tout est là. Elle lui préfère -les mauvais livres et les journaux. Et pourtant, poursuivit le vieil -instituteur, qu’y a-t-il de plus beau que de posséder un morceau de -cette boule du monde sur laquelle nous vivons, et d’en tourner et -retourner le sol, pour en faire sortir ce qui nourrit et ce qui fait la -joie: le pain et le vin? - -Un rayon d’enthousiasme brillait dans le regard du vieil homme. - ---Le paysan, poursuivit-il, est vraiment l’homme dont aucun des autres -hommes ne peut se passer. As-tu réfléchi à cela, Victorin? et que la -terre est à lui plus qu’à personne autre? Il devrait le savoir et y -penser chaque jour, pour être fier de son sort. Mais non; voilà qu’une -rage vous prend tous d’aller dans les villes! Vous voulez qu’on vous -appelle _ouvriers agricoles_; ou de cet autre nom: _travailleur de -terre_: comme si le mot de _paysan_ n’était pas un plus beau titre! Vos -bastides, où n’habite qu’une famille, prennent l’air pur et la lumière à -pleines fenêtres; et, même au fond de vos intérieurs, vous buvez la -lumière et l’air à pleins poumons; et, malgré tous ces avantages, qui -sont grands, vous rêvez d’habiter une mansarde dans des maisons à sept -étages, ces maisons qu’avec Arnet on peut dire faites de caisses -entassées, de cages superposées. Les façades y voient les fenêtres de -leurs vis-à-vis; le derrière de ces maisons regarde des cours, obscures -à midi comme des puits! Et quoi encore? Ah! Le chapeau mou vous gêne; il -vous en faut un bien dur, et des vestes avec des pans inutiles, des -manières de jupons comme aux femmes. Et à nos filles, il faut de la -toilette! Elles ont appris à lire. A quoi ça leur sert-il? A acheter des -journaux de modes. D’après les images de ces journaux, elles peuvent -copier les toilettes des belles madames dont elles se moquent parce -qu’elles les jalousent. Mais, mon pauvre Victorin, sais-tu qu’une femme -qui aime la toilette fait le malheur d’une maison même riche? Alors, -quel bonheur peut-elle donner à des gens comme toi, qui, sans être -pauvres, n’ont pas des cent et des mille; et qui, chaque jour, doivent -travailler pour vivre? Ton père a raison cent mille fois! Fils -d’antiques roturiers, il est beau de simplicité et d’honnêteté, dans son -monde de paysans utiles au pays; il est Bouziane comme son voisin est -Colbert dans son château. Moralement, l’un vaut l’autre, à condition -qu’ils comprennent, l’un et l’autre, par où ils se peuvent estimer et -aimer, et par quels liens ils sont attachés pour faire ensemble, même -quand ils y travaillent différemment, la force et l’honneur du pays. -Épouse Martine, Victorin, suis le conseil de ton père; l’amour et la -jeunesse ne prévoient rien; mais l’expérience des pères est là pour les -avertir. Ce n’est pas sa pauvreté, certes, qui parle contre ton Arlette, -c’est sa paresse et sa frivolité. Ta maison, que tu veux prospère, elle -te la démolira. Tout ton travail de chaque jour ira se perdre, inutile, -chez les marchands de fanfreluches. Nous en connaissons tous, de ces -Arlettes, dont la famille se prive d’une nourriture saine et abondante, -pour arriver à leur payer leurs talons en échasses et leurs chapeaux -hérissés de baïonnettes. Vois-tu, Victorin, chacun de nous doit songer à -son pays. Une famille qui se détruit, c’est une pierre de l’édifice qui -s’émiette et prépare la ruine de l’ensemble. Quand, aujourd’hui, on -nomme avec respect les Bouziane des Mayons--c’est la petite cité qu’on -respecte; et, en elle, la terre de Provence; et, en celle-ci, le terroir -de France... Mon brave Victorin, tu as été un de mes plus dociles et de -mes plus intelligents écoliers: il est impossible que tu ne me -comprennes pas. Dis-moi que tu me comprends. - -Victorin baissa la tête. - ---Pardonnez-moi, monsieur Augias, mais j’ai fait des promesses, je ne -suis plus libre. Ne me tourmentez pas davantage... Je vous promets de -réfléchir à vos paroles. Je sais que vous me parlez pour mon bien. - -Il se retirait vers la porte, à reculons, en saluant gauchement, très -troublé et malheureux. - ---Tu réfléchiras. - - - - -XII - -UN SOIR D’ÉTÉ SUR L’AIRE - - -Toute l’éloquence de maître Augias avait été, semblait-il, dépensée en -pure perte; car, en vérité, elle n’avait rien changé aux résolutions de -Victorin. Elle ne les avait même point ébranlées. Pourtant, il n’y a pas -de discours qui soient perdus. C’est quelquefois à longue échéance, -après des années, qu’une parole oubliée se réveille en nous et détermine -un acte, qui peut-être importe au monde. L’effet du discours de M. -Augias, malgré le «je vous promets de réfléchir» qui était de simple -politesse, paraissait avoir été nul. Ce discours détermina pourtant, une -heure plus tard, l’attitude de Victorin vis-à-vis de Martine et des -Revertégat, qu’il trouva chez lui. C’est en songeant à ce que venait de -lui dire son vieux maître que, sans rien vouloir changer à ses projets, -Victorin se dit qu’il était convenable de faire bon visage aux parents -de Martine, et d’être, en leur présence et en présence du père Bouziane, -aussi aimable envers elle qu’il avait cru pouvoir l’être le jour de la -chasse aux cigales. Ainsi, sans qu’il s’en doutât, il entretenait chez -eux une illusion dont la force se dresserait contre lui dans la lutte à -venir. - -Dans l’après-midi, deux heures auparavant, lorsque Martine était arrivée -avec ses parents, la mère Bouziane l’avait prise à part un moment, sous -le prétexte de lui montrer une vache achetée la veille; et, dans -l’étable, elle lui avait dit: - ---Martine, ma belle, nous sommes malheureux, Bouziane et moi, parce que -Victorin, qui t’a toujours aimée, depuis le temps, où, tout petits, vous -jouiez ensemble, a été détourné de toi par cette gueuse d’Arlette. Et -ç’a été juste au moment où nous calculions, son père et moi, qu’il se -déclarerait à nous comme ton fiancé. Il t’aime toujours bien; mais -l’autre l’attire avec des manigances. Est-ce que tu ne deviendrais pas -volontiers sa femme, toi? - ---Volontiers, dit Martine, il est si brave! - -La mère Bouziane embrassa Martine. Elle était émue, et fit silence un -moment. - ---Eh bien, alors, défends-toi, dit-elle, défends-le, que nous te -soutiendrons. On t’aime beaucoup ici. Et puis on sait quelle bonne -travailleuse tu es, forte et courageuse, de bonne volonté autant qu’un -homme; et que tu ne laisseras pas tomber notre bastide, la vieille -maison des Bouziane, qui est honorée de tout le monde aux Mayons, et -bien plus loin dans la contrée. - ---Que je me défende? dit Martine. Et que puis-je faire, pauvre de moi? - ---Un peu de coquetterie n’est pas un mal, dit la mère Bouziane. -Agace-le, des fois. Qu’il en vienne à te comparer à cette Arlette de -malheur, une maigrichonne, une mesquine, qui n’a jamais porté que le -poids de son ombrelle. Je n’ai pas à dire à une jolie fille de quelle -manière elle doit s’y prendre, et comment on regarde un jeune homme, -quand on veut l’emmasquer (ensorceler) d’amour. - ---Pour ça, dit Martine en riant, je ne veux pas m’en charger; je crois -bien que j’y serais trop maladroite et ridicule. Il faudrait, des fois, -le dimanche, quitter mes bons souliers qui sont faits pour nos chemins -pleins de pierres, et mettre des escarpins; et puis, me relever une robe -trop longue en la prenant à poignée comme j’en ai vu des fois; il -faudrait avoir des chapeaux avec, dessus, des queues de dindons; car je -crois bien que c’est cela qui lui plaît, à ce nigaud de Victorin. Mais -me voyez-vous déguisée ainsi? Ah! misère de moi! quelle caricature! non, -ma foi, je ne pourrais pas. - -Et, devant l’image qu’elle évoquait, Martine éclata de rire, montrant -toutes ses belles dents blanches. Elle riait si fort que sa gaieté fit -sourire la grave maman Bouziane. - ---Ah! Martine! s’écria-t-elle, quel trésor nous aurions en toi! Ne nous -abandonne pas, fillette; je ne t’en dis pas davantage. - -Martine redevint sérieuse: - ---Misé Bouziane, je ne peux pas me changer par politique. Il faudra que -Victorin me veuille telle que je suis, et me le dise. Ah! alors, alors -oui, que je saurai lui répondre. Pourquoi c’est vrai que je l’aime; mais -ce n’est pas aux filles à parler premières. Et quand bien même ce serait -la mode, moi, voyez-vous, je ne pourrais pas! Comme ma mère, qui m’a -élevée, et comme vous, je suis d’ancien temps. - -Et, tout juste comme maître Augias avait dit à Victorin, misé Bouziane -dit encore: - ---J’ai parlé pour le bien de tous. Tu réfléchiras. - -Et, tout comme Victorin ne s’était pas cru influencé par le discours de -maître Augias, de même Martine ne se doutait guère qu’elle venait de -recevoir une suggestion à laquelle, tôt ou tard, elle obéirait. - -En effet, à l’arrivée de Victorin, c’est rendue forte inconsciemment par -les paroles de la mère qu’elle accueillit le fils avec un sourire et des -regards qui, sans être voulus, étaient plus féminins qu’à l’ordinaire. - -Et comme, ayant aperçu, sur le chemin, Victorin encore un peu éloigné, -elle avait couru vers lui, il n’avait pu s’empêcher de lui dire: - ---Qu’est-ce qui t’arrive de si heureux aujourd’hui? Tu parais toute en -bonheur. C’est pourtant là-bas qu’était la fête; pourquoi n’y es-tu pas -venue? - -La belle fille se ressaisit: - ---Des fêtes où il y a tant d’hommes des villes, je ne les aime pas -beaucoup, dit-elle aussi froidement qu’elle le put. - -Et, parlant comme malgré elle, elle s’entendit prononcer ces paroles -qu’elle aurait voulu reprendre aussitôt: - ---Et puis, pour te voir danser avec une Arlette, tu sais... Ce n’était -pas la peine de me déranger. - -Il éprouva comme un petit choc au cœur. Et, charmé dans son orgueil -d’homme: - ---Est-ce que tu serais jalouse? fit-il en souriant. - ---Jalouse, moi? d’une Arlette? Ah! bien non; mais j’ai pour elle tout -juste les sentiments que sentent à son endroit tes père et mère. -Demande-leur si ça leur ferait plaisir à eux de te voir danser avec Mlle -Arlette des Mayons? - ---Et comment sais-tu que j’ai dansé avec elle? fit Victorin très amusé. - ---Je n’en savais rien quand je l’ai dit; je le sais maintenant que, par -ta réponse, tu me l’apprends toi-même. Et ce n’était pas difficile à -deviner. - -Ainsi causant de bonne amitié, ils revenaient vers la maison. - ---Et alors, jeunesses? cria le père Revertégat, vous vous le comptez au -plus juste? Beau temps, où vos père et mère étaient comme vous! Allons, -venez vous mettre à table. Le lièvre, c’est ma chasse, et les perdreaux, -celle de Bouziane. La salade fère sent bon l’aïé; et l’on se passera de -soupe, vu qu’avec tout le reste, il y aura de quoi se remplir le ventre -à faire péter la courroie. - -La table était dressée dehors sous les mûriers. - ---De la soupe, dit misé Bouziane, je n’en ai fait que pour le -grand-père. Déjà il l’a mangée. S’il manque une aile à l’un des -perdreaux, ne vous étonnez pas, c’est lui qui s’en est régalé. Un verre -de notre vieux vin par-dessus, et il s’est rendormi, le grand-père, avec -l’air d’un bienheureux. - -Par une ruse de femme, misé Bouziane avait pris soin de séparer à table -les deux jeunes; en sorte qu’ils commencèrent bientôt à se désirer -d’être un peu seuls; et, dès le repas fini, tous deux s’en allèrent hors -de l’abri des vieux mûriers, sur l’aire, encore toute luisante de -pailles entassées, sous le grand plafond d’azur noir piqué d’étoiles qui -faisait dire à Victorin: - ---Si on ne dirait pas qu’on regarde un grand crible à travers lequel on -verrait trembloter un grand feu. - -Pendant qu’ils s’éloignaient, les Revertégat et les Bouziane clignèrent -des yeux les uns vers les autres, mais ils continuèrent à parler d’autre -chose. - -Tout à coup: - ---Chut! fit Revertégat. - -A peu de distance, assise sur la paille, dans l’aire, Martine s’était -mise à chanter: - - Le jeune et beau leveur de liège, - Par les bûcherons écouté, - Apprit l’art du chant sans solfège - Comme les cigales d’été. - -Et Victorin, auprès d’elle, répondait à sa chanson: - - Tous ceux que la gloire émerveille, - Un jour par elle sont trahis. - Cigalous a revu sa vieille - Et son vieux, et son beau pays; - Mais il a trop souffert, pechère, - De son mal, amour et misère; - Et, le lendemain du retour, - Aux bras du père et de la mère, - Il est mort en chantant l’amour. - -Les deux voix étaient fraîches, pleines, et montaient dans l’air calme -vers les étoiles. Au refrain, les deux jeunes gens chantèrent ensemble: - - Et dans le ciel, le ciel d’un été qui flamboie, - L’esprit de Cigalous doucement est monté; - Le peuple entier des cigales en joie - L’emporta dans l’azur d’un éternel été! - ---C’est joli, tout de même, ces deux voix mariées, disaient les -Revertégat et les Bouziane. - -De nouveau, les deux couples des parents échangèrent un malicieux regard -d’intelligence. - -Et, là-bas, sur l’aire, quand elle eut chanté seule son dernier couplet, -Martine, comme alanguie, dans la tiédeur de la nuit, sous la caresse -d’une brise chargée de la senteur des pinèdes, se renversa sur la paille -rafraîchie de rosée. Un singulier bien-être détendait son corps souple. -L’éternel amour sortait de toutes les choses, avec la chaleur que, -depuis l’aurore, elles avaient bue à longs traits. La terre ardente -exhalait l’esprit du jour; quelque chose de plus fort que toute volonté -humaine pénétrait la chair des deux jeunes créatures. Victorin, en ce -moment, n’aimait pas Martine plus qu’il n’aimait Arlette; mais il aimait -la vie impérieuse, et il la ressentait mieux qu’au bal tout à l’heure, -parce qu’il était sous la magie de la saison et de l’heure. - -Alors, comme Martine, immobile, subissait le même enchantement, il -s’étendit à son tour sur les pailles bruissantes, il en prit une, et, -rampant avec lenteur vers la jeune fille, le bras tendu, du bout de la -paille frémissante, il lui caressa les cheveux. - -Cette caresse la fit frissonner toute. D’un bond, elle se leva toute -droite et s’encourut vers la maison. - ---Eh bien, Martine, vous avez chanté comme deux anges! Et le chanteur, -qu’en as-tu fait? - ---Il est là qui vient, je pense, dit-elle avec calme. - -Pour la troisième fois, les parents échangèrent un joyeux regard de -complicité. - - - - -XIII - -L’INSTITUTEUR ET LE PRÊTRE - - -Maître Augias était le correspondant d’un journal de Marseille. Et M. le -curé, celui d’un journal religieux qui se publiait à Aix-en-Provence. M. -le curé n’avait pas assisté au banquet des _Amis de Maurin_; mais cette -fête l’intéressait et il avait prié maître Augias de lui en communiquer -le compte rendu. C’est pourquoi, le lendemain du banquet, l’ancien -instituteur se rendit chez le curé. Les deux hommes s’estimaient et ne -s’en cachaient point. - -Chez M. le curé, maître Augias trouva un visiteur, à qui, dès son -entrée, il fut présenté en ces termes. - ---Monsieur le Doyen, j’ai la satisfaction de vous présenter Monsieur -Augias qui fut autrefois instituteur aux Mayons. Il jouit ici de la -considération et de la sympathie générales. Monsieur Augias est un des -rares citoyens de France qui comprennent qu’on peut être prêtre sans -être clérical, le cléricalisme n’étant, à ses yeux, que l’intrusion du -prêtre dans la politique. - -Le doyen tendit la main à maître Augias. Le curé nomma le doyen: - ---Notre doyen, Monsieur Delmazet, curé de Z... et, par conséquent, notre -voisin. - -Tout de suite, maître Augias exprima la crainte qu’il avait de déranger -les deux prêtres; il manifesta l’intention de se retirer. - ---Je reviendrai, dit-il après s’être excusé. Je reviendrai dans un autre -moment, monsieur le curé, vous conter les incidents de la fête -littéraire d’hier. - -Le curé se mit à rire: - ---Le banquet de Maurin, dit-il, était installé sous les fenêtres de -l’école, et votre jeune confrère, notre instituteur, m’avait invité à -prendre place dans une salle du rez-de-chaussée, d’où, à travers les -persiennes, j’ai pu entendre les joyeux et savoureux discours des _Amis -de Maurin_. La présence de plusieurs dames m’assurait, par avance, la -convenance des propos. - ---Il ne faudrait pas toujours s’y fier, dit maître Augias; comme le -latin, le provençal, dans les mots, brave quelquefois l’honnêteté. Et -vous vous exposiez à en entendre de salées. - ---Il faut croire qu’on se les racontait à voix basse, car je n’ai rien -perçu de tel. Ce que j’ai entendu n’était que bonne et loyale gaîté. - -Il y eut un petit silence, après lequel M. le curé dit tout à coup: - ---Permettez-moi de vous parler d’un sujet qui vous est pénible, monsieur -Augias: j’ai entrevu votre fils hier. - -Augias eut un petit mouvement de défense instinctive. Le curé se hâta -d’ajouter: - ---Croyez que ce n’est ni étourderie ni indiscrétion si je vous parle de -lui en présence de monsieur Delmazet; c’est pure sympathie, Monsieur. -Soyez sûr que si monsieur Delmazet ou moi pouvons vous être utiles en ce -qui concerne ce jeune homme, nous le ferons de grand cœur. - -M. Augias remercia du regard M. Delmazet, qui lui répondit par un bon -sourire. - ---Vous avez donc un fils, Monsieur, et quelque sujet, dit-il, d’être -mécontent de lui? Quel âge a-t-il? - -Maître Augias, mis en confiance, s’expliqua et conclut: - ---J’étais un intransigeant autrefois, monsieur l’abbé; je faisais de la -politique ma préoccupation principale; et, persuadé que la présence d’un -prêtre dans une petite commune, mettait journellement la république en -danger, je me serais cru déshonoré si j’avais permis à mon enfant de -recevoir d’un prêtre une leçon de morale. Je lui en donnais moi-même -cependant d’une façon attentive et suivie. Dans mon école jamais -l’enseignement moral ne fut négligé, mais mon fils n’en profita point. -La morale laïque est-elle décidément impuissante à combattre avec -efficacité les mauvais penchants? je le crois par moments, messieurs; et -cette pensée afflige ma vieillesse, car j’étais et je suis encore un -positiviste convaincu. Mais si la morale telle que nous l’enseignons ne -peut parvenir à former un honnête homme, que deviendra mon pays? -Serons-nous condamnés à subir la fin lamentable des nations décadentes, -et condamnés sans ressource? - -M. Delmazet prit la parole: - ---Vous savez bien, Monsieur, qu’une morale révélée et appuyée par les -sanctions divines ne peut être que la nôtre, et qu’elle a, de toute -évidence, une incomparable puissance; mais les principes qu’elle -enseigne ne sauraient devenir de mauvais principes dès qu’on ne les -enseigne pas comme révélés et soumis aux sanctions du surnaturel. La -morale chrétienne servie par des hommes qui ont le malheur de ne plus -croire, reste la vraie morale et demeure la vérité bénie. Moins active à -coup sûr, moins facile à imposer, elle n’en est pas moins la source des -plus hautes vertus humaines qui peuvent être héroïques sans être -saintes. Et puisque vous souffrez d’une manière touchante à l’idée seule -que vous avez peut-être donné à votre fils un enseignement imparfait, si -vous en jugez par les résultats, ma conscience, Monsieur, m’oblige à -vous rappeler que la morale religieuse, pas plus que la vôtre, n’est -sûre de transformer les âmes qu’elle s’efforce de diriger dans les voies -de Dieu. Jésus, notre divin maître, a répondu d’avance à vos inquiétudes -comme il a répondu à toutes les misères, à toutes les angoisses. Il a -parlé du bon grain qui, tombant dans une terre favorable, lève vite et -fructifie bien, tandis que, tombé sur le rocher ingrat, il périt sans -multiplier et même sans germer. Oui, que certaines natures d’enfant -soient ingrates comme le rocher, et incapables de produire le bien, -c’est un triste mystère en présence duquel le prêtre demeure souvent -navré comme vous l’êtes. - -Maître Augias saisit la main que lui tendait le prêtre et la serra avec -émotion. - ---Je suis un libéral, monsieur Augias, un fils de paysans, et, pour tout -dire, un homme de théorie républicaine, c’est-à-dire un homme qui rêve -de voir le gouvernement de la nation aux mains des plus intelligents et -des plus honnêtes. - ---Ce fut aussi mon rêve, murmura le vieil Augias. - -M. Delmazet continua: - ---Il est fâcheux qu’en haine du cléricalisme vos confrères aient perdu -l’habitude de prononcer le nom du Dieu des chrétiens. C’est un usage qui -passera, car ce nom représente le mystère qui nous entoure de toutes -parts et auquel l’homme ne saurait échapper puisqu’il vit et meurt -malgré lui. En attendant, vous êtes tous chrétiens par le meilleur de -vous-mêmes, apporté en vous par des générations de chrétiens. Si donc, -Monsieur, vous avez sur tel ou tel de vos collègues, les instituteurs, -une influence, si petite soit-elle, mettez-la au service de la vérité -sociale essentielle; à savoir que, sans unité morale, les nations vont à -la décomposition et à la ruine. Il faut que la France reste elle-même, -c’est-à-dire qu’elle défende les idées de justice, de charité, de -tolérance. Allez donc et enseignez l’essentiel de la morale évangélique, -même si vous ne nommez pas Celui qui en est pourtant le fondateur -historique. C’est à nous, prêtres, de compléter votre œuvre si nous le -pouvons; et nous le pourrons si nous nous en montrons dignes, si nous -renonçons à lutter contre votre œuvre, si nous nous faisons, sans vous -et cependant avec vous, les collaborateurs de Dieu. Nous apprendrons aux -enfants, au sortir de l’école, que votre morale est la nôtre, mais que, -pour nous, elle a d’autres soutiens encore que l’estime ou la -réprobation du monde. Car votre morale a des sanctions, en effet; je -viens de les nommer. L’universelle réprobation atteint, tôt ou tard, -ceux qui se mettent hors la loi du monde moral chrétien. Elle a, de -même, un fondement humain, votre morale sans révélation: c’est la -nécessité de vivre parmi les hommes. Comment vivre parmi les hommes sans -consentir au travail, qu’il soit intellectuel ou manuel; sans consentir -la mutualité des services, c’est-à-dire la fraternité, ne fût-elle -qu’économique; sans accepter enfin la notion de bonne foi et celle de -dévouement? La nécessité de ces vertus, sans lesquelles tout s’écroule, -voilà le fondement suffisant de la morale sociale purement humaine. -Prêchez-la, Monsieur; nous nous efforcerons d’y ajouter, nous, prêtres, -selon nos moyens, quelque chose de la lueur divine qui vous effleure à -votre insu. - -Il semblait à maître Augias qu’une douce clarté, en effet, celle dont -parlait le bon prêtre, pénétrait en lui comme une consolation et une -espérance. - -Il passa sur son front, puis, furtivement, sur ses yeux, une main qui -tremblait un peu. - -Mis en confiance définitive, il murmura: - ---Les prêtres ont eu des torts, Monsieur; ils se sont trop occupés des -choses du siècle, selon l’expression ecclésiastique. - ---On s’efforce vers un idéal qu’on n’atteint pas toujours, dit le -prêtre; tous les hommes en sont là. Leurs forces trahissent leurs plus -nobles volontés. - ---Nous autres alors, dit Augias, qui, à vos yeux, sommes couverts de -péchés, et qui n’avons pas le caractère sacré qui ajoute quelque chose -de plus respectable à toutes vos paroles, comment serons-nous écoutés? -Nos enfants même nous reprocheront un jour nos moindres défaillances et -s’en autoriseront pour excuser les leurs. - ---Nous leur enseignerons qu’ils n’ont pas à juger les parents, monsieur -Augias. - ---Nos fautes réelles, dit M. Augias, nous gêneront quand il nous faudra -prêcher à nos enfants des vertus que nous n’avons pas. - -M. Delmazet réfléchit un instant. - ---Le pécheur, dit-il enfin, répondra: «Faites ce que j’enseigne, non ce -que je fais.» Et il a le devoir d’ajouter avec contrition que c’est -précisément pour avoir péché, c’est pour s’être trompé, qu’il peut, -mieux parfois que de plus sages, dénoncer l’erreur et montrer combien -elle est pernicieuse. Où en serait le monde, si l’expérience des -pécheurs n’avait pas le droit d’affirmer le bon et le juste? -L’expérience n’est pas la sagesse, mais elle sait reconnaître, -quelquefois mieux que la sagesse théorique, les bienfaits de la vertu -réalisée. Croyez-moi, monsieur Augias, nous serons bien forts si nous -nous unissons pour faire des générations de braves gens! Mais, pour -cela, il faudrait que l’école primaire fût chargée d’un autre -enseignement que celui de l’arithmétique et de la géographie. Il -faudrait que l’instituteur fût vraiment et surtout un professeur de -morale, un éducateur national. Je crois avoir compris que le maître, -dans vos écoles, ne donne que peu de temps à la surveillance des -caractères, à la formation des caractères; c’est pourtant ce qui importe -par-dessus tout. Si cela lui plaît, il peut se dispenser d’enseigner -autre chose que les éléments des sciences. Il y a pourtant une morale -sociale qui est de nécessité; et, quand on veut être libre, il faut -apprendre à accepter librement les disciplines nécessaires, et savoir -qu’on a des devoirs précis envers le corps social, puisqu’on reçoit de -lui toutes les commodités de la vie, à quelque rang qu’on se trouve -placé. Vos efforts individuels sont touchants, mais, étant isolés, ne -peuvent pas grand’chose. Il faudra bien qu’un jour la République -apprenne aux enfants les disciplines consenties qui assurent seules les -vraies libertés. - -M. Augias avait écouté religieusement; il soupira et dit: - ---Cela viendra peut-être, Monsieur. En attendant, permettez-moi de vous -remercier de vos paroles; je sors d’ici avec un peu plus de courage et -de bonne volonté qu’au moment où j’y suis entré. Si vous revenez rendre -visite à M. le curé, je le prie instamment de vouloir bien m’en faire -prévenir. Je serai si heureux de vous entendre encore! Au revoir, -Messieurs. - -Il sortit et regagna son logis. - -Arnet, qui le rencontra, ne put s’empêcher de lui dire: - ---Vous avez l’air de sourire aux anges, maître Augias? - ---Voyons, mon brave Arnet, je vous ai vu causer parfois, vous, le -républicain rouge, avec M. le curé; que pensez-vous de lui? - ---C’est un brave homme, dit Arnet sans hésiter. - ---Et des curés, en général, qu’en pensez-vous? Sans plaisanter, Arnet, -les croyez-vous inutiles? - -Le visage d’Arnet refléta un instant la gravité de la question; il garda -d’abord le silence, puis tout-à-coup: - ---Qui sait? dit-il. Et il ajouta: «Il faut de tout pour faire un monde». - ---Vous ne croyez pas si bien dire, mon vieil ami! - - - - -XIV - -LE CHAPITRE DU CHAPEAU - - -Arlette était femme de chambre chez la comtesse; et elle disait, en -réponse aux questions indiscrètes sur la situation qu’elle occupait au -château: - ---Madame la comtesse avait besoin d’une collaboratrice dévouée pour les -ouvrages de lingerie et elle m’a jugée digne de cet emploi de confiance. - -Arlette ne garda pas longtemps cet emploi de confiance. - -Arlette collectionnait les idées fausses, qu’elle empruntait aux livres -et aux sots indistinctement, et qu’elle faisait siennes. - -Arlette ignorait que le costume prend son pittoresque et sa beauté de -son appropriation au milieu où il est porté. Arlette n’avait pas le sens -du ridicule. - -Arlette donc mettait des escarpins à rubans pour marcher dans les -sentiers pierrailleux; et des robes longues pour les traîner sur la -poussière des grand’routes. - -Arnet l’avait maintes fois galégée à ce sujet: - ---La mode viendra un jour pour les braconniers comme moi, petite, -d’aller chasser le sanglier avec le «calitre» (chapeau haut de forme) -sur la tête, tu verras! Ce sera magnifique. Seulement le calitre serait -plutôt un chapeau pour la chasse aux lions, pourquoi on leur ferait -peur. - -Mais Arlette voulait voir dans ces propos la jalousie basse du vieux -chasseur, à qui les raffinements de toilette étaient interdits, et pour -cause. - -Arlette n’avait jamais entendu dire, même à l’école, que l’association -humaine est établie sur l’échange des services; et que, privée du -travail de toutes les autres, chaque créature ne saurait avoir aucun des -avantages dont elle jouit en société; que, par conséquent, elle doit en -échange un certain travail, un effort; et que chacun de nous tire sa -noblesse morale de cet effort même et de ce travail. Chacun paie les -avantages que lui procurent l’effort, le travail d’autrui. La dignité -interdit la paresse. Riche ou pauvre, qui échappe à la contribution -générale, nécessaire, trahit le groupe, n’est qu’une vie parasitaire. -C’est dans le cœur des écoliers qu’il faudrait faire entrer ces vérités. -Si l’école formule ces choses, c’est trop souvent sans nul souci d’en -faire arriver à la mémoire du cœur le sens profond, émouvant. En sorte -qu’Arlette les ignorait. Bien plus, elle considérait la nécessité de -travailler comme une humiliation, une véritable dégradation! - -Le travail manuel surtout lui semblait presque avilissant. Mais qui lui -aurait pu dire, et en termes assez simples pour être compris d’elle, -qu’il est le plus nécessaire, étant à l’origine de la vie; et que les -plus nobles travaux sont ceux qui comportent une lutte directe et -constante contre les choses et les éléments hostiles. - -Les plus vieux maçons pourtant savent dire encore: - ---Sans nous, Paris, la grand’ville, n’existerait pas! - -Beau cri d’orgueil de ces anciens, et reste des âges où chaque métier -s’enorgueillissait d’être nécessaire à tous les autres! Mais personne -n’avait transmis avec assez de conviction ces sortes de pensées à la -pauvre Arlette, qui par suite, mettait tout son orgueil à imiter, de -travers, les parures des bourgeoises, qu’elle blâmait, tout en enviant -leur oisiveté. - -Arlette se faisait de la liberté une idée tout à fait singulière. Était -libre, à ses yeux, qui ne travaillait pas. Libre, qui pouvait chanter -aux heures où tout sommeille, et dormir quand tout travaille. Être -libre, pour elle, c’était échapper à la loi de services mutuels qui, -précisément, donne la vraie libération, l’affranchissement de la -dignité. On l’eût bien étonnée en venant lui dire: «Chacun sert ou doit -servir, chacun est assujetti à une œuvre de ses bras ou de son esprit -pour laquelle il reçoit un salaire, indemnité ou récompense--le mot ne -change rien au fait--et chacun de nous est tenu par des engagements -auxquels il doit obéir s’il a de la probité.» - -Arlette n’avait retiré de l’instruction primaire que le sot orgueil de -pouvoir lire des romans. - -Avec les idées qui étaient les siennes, Arlette était prédestinée à ne -faire que de brefs séjours dans les maisons où elle servait. - -Servir, ce mot surtout paraissait odieux à cette fille d’un pauvre -montagnard qui, toute sa vie, avait été employé aux plus infimes -besognes et les avait accomplies passivement, sans pensée et même sans -rêve. - -Il arriva donc qu’un jour où l’on donnait au château un déjeuner de -cérémonie à Monseigneur de Fréjus et Toulon et à son vicaire général, la -jeune fille qui, d’ordinaire, servait à table, fut indisposée. La -comtesse fit venir Arlette. - ---Mademoiselle, lui dit-elle, voulez-vous me faire, pour aujourd’hui, le -plaisir de servir à table? - -Arlette eut une moue dédaigneuse. La comtesse ajouta: - ---Bien entendu, ce service supplémentaire vous vaudra une indemnité. - ---Oh! madame la comtesse, ce n’est pas l’argent qui me fait souci. - ---Et qu’est-ce donc, mon enfant? - ---C’est que, dit Arlette, je n’ai pas été engagée pour cela. - ---C’est entendu; mais vous pouvez bien rendre ce service à la maison -dont vous faites partie? - ---Sans doute, madame la comtesse, mais je voudrais qu’il fût bien -entendu que c’est à titre exceptionnel, et seulement pour faire plaisir -à Madame la Comtesse. - ---C’est entendu, mademoiselle Arlette. Mais peut-être ne connaissez-vous -pas le service de table, et c’est ce qui vous inquiète? - -Arlette se redressa, révoltée: - ---Ce n’est pas bien difficile! dit-elle pincée. - ---N’importe; priez la cuisinière, qui est au courant, de vous -l’expliquer. Vous savez, n’est-ce pas, qu’on présente les plats à la -gauche du convive? - ---A la gauche? Parfaitement, dit Arlette, la tête haute. Et elle se -promit à elle-même de présenter les plats à droite, pour prouver son -indépendance. - ---C’est bien. Allez, Mademoiselle, je vous remercie. - -Et comme Arlette s’éloignait, elle s’entendit rappeler. Elle portait si -haut la tête que la comtesse venait de s’apercevoir que le chapeau -d’Arlette était démesuré, hérissé de plumes un peu pelées et de couleurs -flamboyantes. - ---Vous venez d’arriver à peine, Mademoiselle? - ---Pourquoi, Madame la comtesse? - ---C’est que, dit la châtelaine qui s’amusait, c’est que vous portez là -un chapeau de ville, comme si vous alliez sortir pour visiter les belles -rues de Marseille. - ---Madame la comtesse, je suis enrhumée et forcée de garder mon chapeau -sur ma tête. - ---Vous le quitterez du moins pour servir à table, j’espère? lui fut-il -répondu avec un sourire. - ---Si c’est une obligation, Madame la comtesse, je ne saurais y -souscrire, dit Arlette, hautaine, je suis entrée ici pour faire un -service au sujet duquel on n’a aucune observation à me faire, car je -suis au courant. Pour ce qui est de servir à table, je le ferai -volontiers aujourd’hui, par complaisance, mais avec mon chapeau si le -soin de ma santé me l’impose. - ---J’aime à voir la fierté de votre âme, dit gravement la comtesse. - -Arlette se rengorgea--et sortit avec l’allure d’une amazone victorieuse. - -Monseigneur de Fréjus et Toulon fut, par précaution, informé des -prétentions de Mlle Arlette, dont le chapeau empanaché tournait autour -de la table comme un gigantesque papillon en délire. Personne ne pouvait -s’empêcher de regarder la donzelle. Elle se croyait admirée,--et, -distraite par tant de regards flatteurs, elle renversait minutieusement -un peu de toutes les sauces à la droite de chacun des convives. - -Huit jours après, Arlette, remerciée sous un prétexte, n’était plus -lingère au château. - ---Tu comprends, disait-elle à Victorin, je leur ai fait comprendre ma -liberté; et les nobles n’aiment pas ça. - -Et, un jour, comme elle répétait, pour la vingtième fois, à Victorin, -cette histoire et cette conclusion, en présence de maître Augias: - ---Ma pauvre fille, lui dit le vieil instituteur, que vois-tu -d’avilissant dans la profession, bien comprise, de domestique? Bien -compris par le maître et par le serviteur, ce métier--car c’est un -métier comme un autre--est un des plus honorables. La maison bien -ordonnée est une réduction de la société. Chacun de nous ne peut pas -tout faire. Le chef d’une maison importante, d’une famille nombreuse a -besoin d’être aidé afin de pouvoir accomplir au dehors sa part du -travail social. Je ne parle pas des jouisseurs riches et oisifs qui ne -valent pas mieux que toi. Mais le maître qui travaille est soutenu par -ses serviteurs qui lui permettent de donner son temps, hors de sa -maison, à son industrie, ou à ses malades ou à son bureau. Et, sans -qu’il soit nécessaire de prononcer de grands mots, la femme de chambre -qui, modestement, balaie et frotte chez lui, se trouve prêter une aide -indirecte, mais incontestable, à des travaux supérieurs, nécessaires à -tous et dont elle est incapable. - -Arlette pensait:--Cause toujours... - -Elle aimait beaucoup cette locution. - - - - -XV - -LE MUSEAU DE VENDANGE - - -Les Revertégat possédaient, dans la plaine, en bordure de la route, -entre les Mayons et Gonfaron, plusieurs hectares de vignes bien exposés -sur une pente au midi. - -On vendangeait chez eux depuis quelques jours, et il était nécessaire de -terminer la vendange le lendemain soir, à cause des menaces de pluie, -lorsque trois des vendangeurs déclarèrent ne pouvoir continuer le -travail. - -Jusqu’à ce jour-là, les Revertégat, d’accord avec les Bouziane, avaient -évité d’employer, parmi les travailleurs, la petite Arlette. Le père -Revertégat, en personne, les avait choisis. Mais, quand il se vit privé -tout à coup de trois de ses vendangeurs, effrayé qu’il était par la -précoce menace des grosses pluies de la Saint-Michel, il chargea le -garçon de ferme, Mïus, de trouver des remplaçants. - ---Ce ne sera pas commode, maître. Tout le monde, des Mayons, a mis en -même temps les vendanges en train. Il faudra que j’aille chez vingt -personnes avant d’en trouver une seule qui soit libre. - -Le père Revertégat examina attentivement l’horizon. - ---C’est du vent d’Est, dit-il; je ne serais pas étonné si nous -attrapions un poulpe dès ce soir (c’est-à-dire, si nous étions mouillés -comme à la pêche aux poulpes). Et, si ça commence, ça n’est pas près -d’être fini. Nous avons vendangé trop tard; saint Michel se fâche. - ---Et alors, maître, dit Mïus, chez qui faut-il aller d’abord? - ---Nous n’avons pas le choix. Prends le diable si tu veux, mais sauvons -ce qui reste aux souches, et tâche de trouver plutôt quatre travailleurs -que trois. - ---Peuh! dit Mïus, si une bonne pluie gonflait encore un peu les grappes, -ce serait tout profit. - ---Bon! dit Revertégat; mais si, pendant trois semaines, comme c’est -arrivé des fois, toutes les fontaines d’en haut s’ouvraient ensemble, -adieu vendanges! Tout ce beau raisin serait perdu. - -Et il promenait un regard inquiet sur le vaste champ de vignes, où -bourdonnait la joyeuse équipe de quinze vendangeurs. - -Il se retourna vers Mïus: - ---Allons, ne perds pas de temps. Finis la journée, et puis tu iras. - ---C’est convenu, maître. - -Mïus se promit bien d’engager Arlette avant tout autre. Et voilà -pourquoi, le lendemain, Arlette, au grand mécontentement de Martine, -vint chez les Revertégat, se joindre aux vendangeurs; mais, bien -entendu, elle n’arriva point des premières, par habitude de paresse. - -Le travail de Victorin consistait à porter les cornudes pleines, jusqu’à -la cuve bâtie à l’intérieur de la ferme. Il attrapait par une corne, -avec l’aide d’un camarade, la cornude débordante de raisins gonflés et -saignants; à eux deux, ils l’enlevaient à la hauteur de l’épaule gauche, -où l’attendait le coussinet maculé du sang de la vigne. Et bientôt, -Victorin, gagnant la ferme, s’éloignait, la main gauche à la hanche, la -main droite retenant par-dessus sa tête la cornude inclinée. Il allait, -ceint de la taïole, chemise ouverte, le cou nu, la poitrine au vent, -d’une marche balancée, harmonieuse. - -Dans la haute cuve, bientôt pleine, Mïus dansait, la tête touchant -presque au plafond du cellier et se tenant d’une main à la corde qui -s’accroche à la poutre. - -Victorin n’avait pas vu avec grand plaisir l’arrivée d’Arlette, -inattendue pour lui. Tout déterminé qu’il fût à l’épouser malgré sa -famille, le gaillard se jugeait en droit, n’étant pas marié encore, de -jouir en paix tout un jour des gentillesses de Martine et des libertés -que garçons et filles se croient permises durant la vendange, qui est le -temps de faire la moustouïre (oindre ou barbouiller de moust le visage -des vendangeuses; survivance du temps des bacchantes). - -Il est d’usage que, lorsqu’une vendangeuse oublie une grappe à la -souche, le garçon qui s’en aperçoit cueille la grappe pour l’écraser -joyeusement sur le visage de la coupable, qu’en même temps, il essuie -avec des baisers. Doux châtiment, que peu d’entre elles veulent éviter -et que recherchent plus d’une. - -En attendant de provoquer à la moustouïre quelqu’un des jeunes -vendangeurs, Arlette répondait par des haussements d’épaules et des -mines pincées aux galégeades qui l’avaient accueillie dès son arrivée, -et qui la poursuivaient encore. Ou bien, parfois, elle feignait de ne -rien entendre. - ---C’est dommage que le temps menace. S’il faisait tant soit peu soleil, -nous l’aurions vue avec «l’ombrette». - ---Elle n’était pas si fière quand elle était encore dans les brayes de -son père, qu’il était toujours déguenillé. - ---Tais-toi, qu’elle va t’entendre. On peut pas lui lever d’être hardie. -Elle t’arracherait les yeux. - ---Moi, disait une fille, je suis contente qu’elle n’en soit pas, du -pays. On devrait travailler à la faire partir. - ---Ah vaï! elle partira bien d’elle-même, avec tant de nigauds qui ne -demandent qu’à l’enlever. - -Les galégeades directes qu’on lui avait lancées d’abord l’ayant trouvée -insensible en apparence, s’étaient résolues en médisances chuchotées. - -Comme si elle eût voulu braver les hostilités qu’elle sentait autour -d’elle, Arlette tira de sa poche, et se mit en devoir d’enfiler, une -paire de vieux gants. - ---Té vé! Arlette qui a peur de s’abîmer les mains! - ---Eh! la gavotte! Tu veux te faire passer pour la marquise des Mayons, -alors? - -Ces derniers mots avaient été jetés avec mépris par un jeune Mayonnais -aux larges épaules. - ---Est-ce que je ne suis pas libre de moi-même? dit Arlette. C’est joli, -pour un gros garçon comme toi, Toinet, d’être insolent avec les filles! -C’est lâche. - -Victorin arrivait. Il posa devant Arlette sa cornude vide: - ---Je ne sais pas à qui de vous elle parle, mes hommes, cria-t-il, mais -elle a raison dans ce qu’elle vient de dire, vous en conviendrez. Et -puis, le premier qui lui manque de respect, celui-là aura affaire à moi. -Travaillez, que nous n’avons pas de temps à perdre. - -Il avait posé à terre sa cornude vide. Il se mit sur l’épaule une des -cornudes pleines et s’en alla. - -Martine était parmi les travailleurs; mais comme la présence d’Arlette, -imposée par les circonstances, lui était déplaisante, elle s’arrangeait -pour devancer de quelques pas les autres vendangeurs, et, ainsi, se -tenait à l’écart sans affectation. Elle était la fille du maître, et ce -zèle de sa part semblait très naturel. Tout le pays devinait pourtant la -nature des sentiments qu’inspirait Arlette aux Bouziane et aux -Revertégat. Et la vaillante petite population des Mayons, si -industrieuse, et qui sait le prix du travail et des biens qui en sont la -récompense, approuvait les deux vieilles familles enracinées dans leurs -traditions. On se réjouissait de pouvoir dire d’Arlette: «Elle n’est pas -d’ici». Quelque chose avait transpiré, çà et là, des amours de Victorin -et des résistances du père. - -On aimait Martine; on trouvait qu’avec Victorin, celle-là, oui, ferait -un beau «_parèou_»; et maître Alessi, un conseiller municipal, était -allé jusqu’à dire d’Arlette: - ---Par malheur, elle ne nous est pas tout à fait étrangère! Mais, à la -plus petite faute de sa part, je trouverais bien le moyen d’en -débarrasser le pays. - ---Bah! lui répondit quelqu’un, c’est une ambitieuse; et si Victorin ne -l’épouse pas, elle voudra s’en aller à Marseille ou à Paris; c’est bien -sûr, son ambition, à elle, comme ç’a été celle d’Augustin Augias. Nous -sommes, pour ces deux-là, un trop petit pays! - -Et va de rire. - -C’était là, envers Arlette, les sentiments de tous, aux Mayons, et c’est -ce qui inspirait leurs lazzis aux vendangeurs des Revertégat. - -Quand Victorin, après avoir parlé en maître, se fut éloigné, celui qui -avait galégé Arlette «un peu trop fort», un grand garçon nommé Toinet, -vexé d’avoir eu à supporter sans rien dire les menaces du jeune -Bouziane, se mit à chantonner une antique chanson de vendangeurs: - - Dedans sa cabane, - Le pauvre dormait. - Ni homme ni femme - Nul ne le voyait. - -Les vendangeurs, hommes et femmes, que la cueillette courbait vers les -pampres touffus qu’il fallait écarter pour voir la grappe, se relevèrent -en entendant les vieux couplets. Dans les longues allées de vignes -verdoyantes, les étoffes, jupes ou corsages, mettaient de joyeuses -notes, rouges, bleues; et, çà et là, éclataient les scintillements dorés -des chapeaux de paille, car le soleil avait reparu. Toinet chantait. Les -autres écoutaient... - - Lui prend mal de tête, - Un grand mal au cœur; - N’était pas le fiasque - Il serait bien mort. - - Oh! voisins, voisines, - Levez-vous matin; - Et plantez des souches - Pour avoir du vin. - -Et tous en chœur, chantant et riant: - - Planterons des souches, - Marcottes ferons, - Les hommes, les femmes - Tout pur le boiront. - -Et tous de crier: - ---Bravo, Toinet! - ---Tu ne chantes pas, Arlette? cria Toinet content de son succès et -enhardi par l’approbation unanime. A quoi penses-tu donc, petite? Elle a -des distractions, voyez, à moins qu’elle le fasse exprès de laisser -derrière elle au moins trois grappes à une souche! C’est pour te faire -embrasser, mâtine? Eh bien, ce sera par moi, que tu le veuilles ou non! -Les raisins laissés à la souche, c’est l’escavène à l’hameçon, le piège -d’amour, friponne! Attends-moi, j’arrive! - -Il s’élançait. On riait. Arlette, qui sentait en ce garçon un ennemi -véritable, voulut le fuir. La moustouïre est, à l’ordinaire, lutte -d’amour; elle allait être, ici, sous son apparence d’amoureuse gaieté, -une lutte haineuse. Toinet avait arrêté Arlette par sa jupe, qui craqua. - ---Laisse-moi, Toinet, cria-t-elle, que tu m’as toute déchirée. - -Alors, par la taille il la saisit, et la maintint tout contre lui. - ---Ne te lamente pas pour cette déchirure. Nous savons bien que tu aurais -honte de paraître, comme nous, à ton arrivée ici, en habit de travail... -Tu arrives toute pimparée, afin de plaire en route aux darnagas que tu -pourrais rencontrer, et tu vas tout de suite changer de robe dans le -cellier, hein? Et là, peut-être, Mïus, tant qu’il veut, t’embrasse. Eh -bien! c’est à mon tour! La moustouïre est un droit du vendangeur! -Tiens-toi bien, Arlette, que la pénitence est douce! - -Il avait, dans sa main droite, un grapillon de raisin rouge; de la -gauche, il tenait sa victime qui se défendait, criante et griffante; et -Toinet, ayant écrasé le raisin juteux sur le visage irrité, cherchait -maintenant à y planter un baiser. Sur la joue blanche, le jus ruisselant -de la vigne semblait jaillir d’une blessure. Et sa joue, à lui, tout de -bon égratignée par la fille, saignait. - ---Allons, c’est assez, Toinet! cria Martine accourue. Lâche-la, et -reprends ton travail, que tu n’aurais pas dû quitter. - -Toinet n’obéissait pas. Il venait cependant d’apercevoir Victorin; mais -le démon des batailles, l’amour-propre, sans doute aussi une émotion de -jeunesse, toute puissante, éveillée au contact de sa jolie adversaire, -l’exaltaient. Au jeu de la moustouïre, le vendangeur est déclaré vaincu -si, après avoir barbouillé de jus le visage de la vendangeuse, il n’est -pas parvenu à l’effleurer des lèvres. Arlette s’était triomphalement -défendue, quand Victorin arriva sur le couple enlacé: - ---Lâche-la, Toinet! - -Toinet abandonna Arlette pour se tourner vers Victorin. - ---Tu sais bien que, de toi, je ne ferais qu’une bouchée, dit Victorin. - ---A savoir, gronda sourdement Toinet. - ---Écoute, dit Victorin; je comprends qu’aux jours de vendanges bien des -choses sont permises, et qu’on peut, ces jours-là, embrasser malgré -elles les oublieuses; mais pas lorsque, d’abord, on les a insultées (il -devinait en Toinet l’ennemi secret de tout à l’heure). Eh bien, je ne -veux pas faire le méchant, mais te prouver seulement que tu n’es pas le -plus fort. Donne-moi tes bras, nous allons nous mesurer nos forces. - -L’autre les tendit, à poings fermés, d’un air arrogant, comme sûr de les -libérer quand il lui plairait de l’étreinte menaçante. - ---Ne le tourmente pas, Victorin, murmura Arlette, prudente. - -Victorin ne répondit rien. Il tenait les poignets de Toinet dans l’étau -de ses mains; il lui maintenait, verticaux et rigides, les deux bras le -long du corps. Toinet essayait de vaines saccades. Réduit à -l’impuissance, il pâlissait: - ---Lâche-moi maintenant, dit-il tout à coup. Je ne joue plus. - -Victorin l’ayant lâché, Toinet recula comme pressé de lui échapper -définitivement; mais, en réalité, pour prendre du champ, et il revint à -toute vitesse sur son adversaire pour l’empoigner à la gorge. Mais -Victorin, qui avait, pour la défense, ramené contre la poitrine son -poing fermé, le détendit brusquement. Et ce poing, ainsi lancé, frappa -en pleine poitrine Toinet, qui tomba en arrière, renversant une cornude, -dont, en roulant, il écrasa les raisins éparpillés. - -Tous les vendangeurs éclatèrent de rire. - - - - -XVI - -ARLETTE ET MARTINE - - -Lorsque, après cette scène, à la fin de la journée, Arlette entra au -cellier pour y prendre ses hardes de demoiselle, elle y trouva, avec -Victorin, le père Revertégat occupé depuis le matin au nettoyage des -barriques. Le vieux paysan, qui venait de terminer son travail pour ce -jour-là, allait sortir, au moment où elle paraissait devant la porte. - -Maître Revertégat comprit que Victorin était venu attendre Arlette, là, -dans ce réduit toujours obscur, où pénétrait encore, par un étroit -fenestron, le dernier rayon du jour. Mais le père de Martine était bien -trop fier pour paraître se soucier des rendez-vous que pouvait avoir le -jeune homme avec toute autre que sa fille, et il s’éloigna. - -A peine entrée, l’Arlette astucieuse, intrigante, satisfaite de pouvoir -utiliser pour une expansion excessive la reconnaissance qu’elle était -censée avoir, se jeta furieusement au cou de Victorin, et, se pressant -contre sa poitrine: - ---Comme tu es fort et courageux, mon beau promis! s’écria-t-elle. - ---Peuh! dit Victorin, il avait besoin d’une leçon, ce Toinet. Il ne te -dira plus rien, sois tranquille. - ---Je suis contente, dit-elle. D’avoir été si bien défendue devant tout -le monde, il me semble déjà que je suis ta femme. - -Mais pour avoir été discret en personne, le père Revertégat n’en avait -pas moins le désir d’interrompre par un intermédiaire le tête-à-tête; -et, d’un ton négligent, il avait ordonné à Mïus d’aller fermer le -cellier. Mïus entra, d’abord sans voir Arlette et Victorin. Puis tout à -coup: - ---Pardon, excuse, si je vous dérange; mais j’ai reçu ordre de venir -fermer la porte. - ---Oh! dit Arlette, pas avant que j’aie changé de vêtements. Donne-moi un -moment, Mïus, et laissez-moi tous les deux. - -Les deux jeunes hommes sortirent; et, maîtrisant avec peine un mouvement -de rage intérieure, le jaloux Mïus dit à Victorin: - ---Je ne suis qu’au garçon de ferme, et vous êtes, vous, monsieur -Victorin, le fils d’un gros riche qui a beaucoup de terre, et je vous -respecte comme il se doit. Mais dans l’occasion que voilà, je dois aussi -vous dire que je suis l’ami d’Arlette et un meilleur ami que vous, -pourquoi vous finirez, c’est sûr, par ne pas l’épouser, à cause de vos -parents qui ne veulent pas d’elle. Alors ce n’est pas bien de venir -comme ça lui parler en cachette pour la détourner de moi, sans avantage -pour vous. - -A son tour, Victorin sentit une piqûre de jalousie. - -Arlette, en ce moment précis, sortait du cellier. - ---Arlette, dit Victorin, je vais t’accompagner un bout de chemin; j’ai à -te parler. - -Et, sans même regarder le valet de ferme: - ---Toi, Marius, fais ce qu’on t’a commandé, et laisse-moi tranquille. - -Il s’éloigna avec Arlette. - ---Arlette, lui dit-il, sois franche. Est-ce vrai ce que dit Mïus, que -vous vous parlez? Qu’il voudrait t’épouser? Que tu ne le décourages pas? -Est-ce que, par hasard, tu chasses deux lièvres à la fois? - -Arlette sentit tout le péril de la situation. Elle était assez -astucieuse pour savoir le prix qu’on attache à la sincérité et comment -les plus dissimulés peuvent s’en servir à l’occasion. - ---Victorin, dit-elle en regardant le jeune homme droit dans les yeux, -Marius est un honnête garçon. C’est vrai qu’il m’aime et qu’il ne me -déplaît pas. Pourquoi le ferais-je souffrir avant d’être bien sûre que -tu ne céderas pas devant les ordres de tes père et mère? Je n’encourage -pas Marius, comme tu le dis; mais peut-on reprocher à une pauvre fille -d’accepter l’idée d’avoir un honnête défenseur pour le jour où elle -serait abandonnée? - -Victorin eut un moment d’hésitation, puis: - ---Tu es une brave fille, Arlette; c’est bien répondu. J’aime ta -franchise. A se revoir! - -Il alla vers la ferme, pour ne pas quitter les Revertégat sans leur -donner le bonsoir. - -Dans la salle basse de la ferme, Martine, assise, était seule. Quand il -entra: - ---Je suis là que je me pose un peu, dit-elle avec sa belle placidité -ordinaire. - -Lui, alors: - ---Martine, dit-il, je crains de t’avoir ennuyée un peu aujourd’hui, en -défendant Arlette comme je l’ai fait, et pas seulement en paroles. - -Il devinait bien maintenant que Martine avait du vrai amour pour lui et -qu’elle avait dû souffrir, au moins un peu, de le voir si prompt et si -ardent à défendre sa rivale; mais il n’aurait pas dû se montrer si -perspicace, puisque Martine ne voulait pas être devinée. Le rustique -orgueil de Martine maintint à la vaillante fille un air de calme -indifférence. - ---Est-ce que tu t’imagines, mon pauvre Victorin, que je lutterais avec -elle à qui, d’elle ou de moi, gagnerait la première le cœur d’un jeune -homme capable de la comparer à moi? Non, mon bel ami, rassure-toi. Vous -pouvez vous caligner sous mes yeux sans me faire peine, péchère! -Cependant, laisse-moi te dire qu’Arlette n’est pas une femme pour toi. -Tes parents ont cent fois raison de te la déconseiller. Prends-en une -autre; pas moi, non, mais une autre dans mon genre pour l’honnêteté et -le courage. C’est facile à comprendre que, lorsqu’on a une maison -établie, et ancienne, et que tout le monde respecte, comme celle des -Bouziane, on ne veut pas que les rats s’y mettent. Ton Arlette, c’est -une souris. Tu dois bien voir que je te parle pour la vérité, et parce -que j’ai pour toi la bonne amitié qu’on a pour un frère. - -Les Revertégat entraient. Victorin, qui écoutait Martine d’un air -décontenancé, fut heureux de la diversion; il dit vivement: - ---Je n’ai pas voulu vous quitter, ce dernier jour de vendange, sans vous -dire au revoir. - ---Au revoir donc, fit Revertégat. - ---Bien des compliments chez toi, dit la mère. - ---Bonsoir, Martine. Bon appétit à tous. - -Et Victorin sortit. - -La lutte pour Arlette, entre Toinet et Victorin, n’avait rien appris de -nouveau à Martine; mais, en dramatisant sous ses yeux l’amour que -Victorin donnait à une autre, cette scène de violence avait, pour la -première fois, mis en elle une douleur de jalousie, muette, profonde. - -Martine souffrait. - - - - -XVII - -ARNET SE CONFESSE - - -Arnet, aux premières bécasses, autant dire à la Toussaint, en revenant -de la chasse, passa par la ferme des Bouziane. C’était aux approches de -midi. Le père Bouziane arrivait chez lui pour dîner. - ---Salut, dit Arnet. Tout va bien ici? - ---Bonjour, Arnet. Tout va bien; sauf le grand-père qui ne nous veut plus -connaître. Il rêve et rumine, les yeux ouverts. Et ne s’éveille de ses -songeries que pour manger sans rien dire. - ---C’est l’âge qui veut ça. Il approche des cent ans, hé? - ---Il en approche, pour sûr. - ---Et Victorin, qu’en faisons-nous? - ---Victorin?... Mais, d’abord, Arnet, avez-vous soif ou faim? La femme -prépare la table... A votre service, Arnet, si vous voulez faire comme -moi? Et même, vous m’obligerez, parce que Victorin ne rentrera que ce -soir (il travaille chez les Revertégat) et j’ai à vous parler. - ---En ce cas, maître Bouziane, si c’est pour vous obliger, volontiers je -m’assieds à votre table.--Et, tenez, je vous apportais deux bécasses. -Les voici. C’est les premières. A vous l’étrenne. Ce n’est pas pour me -flatter, mais c’est un cadeau de roi; et c’est même mieux, vu que la -bécasse est un gibier libre. Les rois n’en peuvent pas mettre dans leurs -forêts entourées de murailles. Ils peuvent y mettre des faisans, des -perdigaux, des cerfs et des veaux, s’ils veulent,--mais des bécasses, -nanni, moussu! Elles savent dire non, ces dames! Je n’ai jamais compris -pourquoi on appelle bécasses les personnes un peu bêtes; ce gibier-là -est des plus intelligents, puisqu’il se maintient libre! Et toutes les -ruses compliquées que ça vous a! On n’en finirait point de raconter des -histoires de bécasses intelligentes! Il est bien vrai que leur nez un -peu long leur donne figure de bêtes, mais, au-dedans d’elles, si on peut -dire qu’elles ont du nez, c’est dans le sens de malice. Voilà. - ---Merci du cadeau, Arnet; mais la table est prête, dit misé Bouziane. - -Les deux hommes se mirent en devoir de faire honneur au bœuf en daube. -Quand leur appétit fut calmé: - ---Et alors? questionna Arnet. - ---Et alors, ami Arnet, vous avez su, je pense, comment, pour venger -Arlette d’une plaisanterie pas méchante et méritée, notre Victorin, le -dernier jour des vendanges chez les Revertégat, s’est battu avec Toinet? -Autant dire que, en se comportant de la manière, il a fait savoir à tout -le monde qu’il prenait Arlette sous sa protection comme un fiancé. - ---Un fiancé, c’est trop dire, fit Arnet. On peut défendre une fille, et -ne pas être décidé à l’épouser. C’est ce que je répète à tout le monde. - ---Et je vous en remercie, Arnet. Vous êtes homme de bon sens. Mais, -depuis ce temps-là, Victorin se montre souvent avec cette Arlette. A la -maison, il parlait peu autrefois, n’étant pas plus bavard que moi, mais -enfin il disait quelque chose. Maintenant il ne prononce plus une seule -parole en quinze jours. Il boude. Il désole sa mère par son air -d’entêtement. Son parti est pris, c’est clair. Une lettre de cette -Arlette est arrivée ici, adressée à Bouziane. Elle avait oublié d’écrire -le prénom sur la lettre! Figurez-vous, Arnet, la rusée fille doit partir -pour Marseille, où on lui a procuré une place de modiste, à ce qu’elle -dit. Paraît qu’elle a des amis à Marseille. - ---Oui, elle a Augustin! fit Arnet, qui alluma sa pipe. - ---Ses amis, reprit Bouziane, lui proposent, à ce qu’elle raconte, une -place pour Victorin. Il irait comme gardien d’un château. Il pourrait -habiter avec elle la maison de garde, dans un jardin, pas loin du -château. Rien à faire, dit Arlette, comme si c’était là ce qui convient -à un homme jeune et vigoureux! habiter une niche à l’entrée d’un beau -jardin, au Prado! Rien à faire! être portier, à ne rien faire! vivre -dans une ville, quand on peut travailler en paysan sur son propre bien! -quand on pourrait se dire maître à son bord, comme un capitaine de -bateau! Abandonner une maison comme la nôtre, les bois, les champs, les -vignes! et laisser les deux vieux, qui vous ont préparé un si bel -héritage, crever tout seuls! et tout ça pour épouser une fille de rien! -ah! misère de moi! - -La mère Bouziane, debout, écoutait tristement et hochait la tête. - -La colère montait avec le sang au cerveau de Bouziane. Il donna sur la -table un grand coup de poing, qui fit sursauter les plats et les verres. - ---Si je la tenais, cette gueuse, je crois que, de mes mains, je -l’étranglerais. Ah! l’imbécile!... Arnet, poursuivit-il, il faut lui -parler une dernière fois, à notre fils; parlez-lui, vous et maître -Augias, une fois dernière; essayez de lui montrer sa sottise et notre -peine; quoique notre peine, ça lui soit égal, mais montrez-lui sa -sottise; et qu’il va faire son malheur. - ---Je lui parlerai, maître Bouziane, et je lui dirai ce que je pense; et -maître Augias aussi lui parlera une fois encore. Pour ce qui est de moi, -voyez-vous, je lui parlerai d’autant mieux que, entre nous, je n’ai pas, -pour mon compte, suivi la meilleure route. Raison de plus pour que je -sache par où le diable nous attrape, et ce qu’il en coûte de se laisser -attraper par le diable. Il y a souvent plus de sagesse utile dans la -tête d’un fou rendu sage par le temps et l’expérience, que dans celle -d’un saint qui n’a jamais vu le monde que par un trou! C’est pourquoi je -sais ce qu’il faut dire à Victorin, bonnes gens; et, vous pouvez y -compter, je le dirai. - ---Merci, mon brave Arnet, dirent ensemble le père et la mère Bouziane. - -Satisfaite de la promesse d’Arnet, la brave femme s’assit et se mit à -manger, sur un coin de la table où les deux hommes prenaient le café, en -fumant tous deux. - ---Ne dites pas du mal de vous-même, fit Bouziane calmé. Le cœur vous -commande toujours, vous, Arnet; et quand c’est ainsi, le reste se -pardonne aisément. - ---Je ne dis pas trop de mal de moi, fit Arnet, mais j’en dois dire un -peu, pour être juste. Je n’étais pas bête en mon temps, et j’avais de -bons bras. Si j’avais voulu faire le paysan, sous les ordres de mon père -qui avait un peu de bien, j’aurais pu, comme beaucoup d’autres, devenir -un peu riche, assez pour être tout à fait libre; mais non, j’aimais -faire courir les pèlerins et les sangliers... J’aimais la chasse; et la -chasse, c’est une passion qui fait tout oublier. Tous ceux qui savent ce -que c’est vous diront comme moi. J’aurais pu épouser une bonne fille, -travailleuse, qui m’aurait aidé de ses bras, dans les travaux de la -campagne. Je préférai épouser une institutrice révoquée, dont les -chapeaux et les robes de ville flattaient ma bêtise. Et pour elle, après -avoir gaspillé assez d’argent, je vendis ce qui me restait du bien de -mon père. Dieu la reçoive en son paradis, ma pauvre femme! Elle n’était -pas sotte, mais elle avait mauvais gouvernement. Elle a bien fait de -mourir. Et, maintenant, je n’arrive plus à payer le petit loyer de ma -cabane; voilà la punition de mon genre de vie. Avec le gibier, je peux -vivre encore, oui, mais c’est tout juste. Je suis trop fier pour -demander du secours à droite et à gauche: et j’ai refusé, par fierté, -des offres bien charitables. Voilà l’exemple que je peux offrir à votre -fils, maître Bouziane. - ---De ce brave Arnet! fit misé Bouziane. - ---Et puis, voyez-vous, je sais bien, et ça m’est pénible, que je ne suis -pas dans la règle des règlements! Tenez, poursuivit-il ingénûment; cet -homme connu, dont nous avons eu la fête aux Mayons, M. Jean d’Auriol, en -ces dernières années, m’a su faire beaucoup de bien, et, pour me forcer -à accepter ses bonnes manières, il m’a dit des choses telles que je ne -pouvais pas lui refuser: il m’a annoncé qu’il mettrait mes histoires -dans des livres, et que mes histoires, donc, avaient une valeur, et -qu’il voulait que j’en touche le prix pour ma part. Et c’est vrai que je -lui en ai conté quelques-unes qui avaient de la valeur. Eh bien, c’était -un crève-cœur pour moi de ne pas pouvoir récompenser, à mon tour, un -homme comme ça! Je ne pouvais pas lui envoyer mon gibier, vu que c’est -la vente du gibier qui me fait vivre. Alors, un jour, j’ai pensé à lui -faire un cadeau de belles châtaignes... - -Ici Arnet soupira profondément. - ---Mais je n’en avais pas, poursuivit-il, d’un ton d’extraordinaire -ingénuité. J’ai donc été forcé d’en ramasser un panier dans la forêt, -pas loin de ma cabane. Mais elle n’est pas à moi, cette forêt, maître -Bouziane. J’ai choisi, une par une, les plus recommandables que j’ai pu -rencontrer, en les cherchant avec beaucoup d’attention; mais ça m’était -pénible de me dire qu’elles n’étaient pas à moi; pas plus à moi que le -gibier, quand je chasse dans les bois du marquis de Colbert. Je suis -forcé, pour me pardonner, de me dire que les écureuils et les sangliers -en mangent une grosse part, des châtaignes; et que je défends, moi, les -récoltes en tuant des sangliers et des écureuils. Alors, je peux bien en -prendre un panier pour faire un cadeau, n’est-ce pas? Ce n’est pas pour -moi, c’est pour être convenable. - -Toute l’habituelle gravité de maître Bouziane, et même sa tristesse au -sujet de son fils, ne tinrent pas devant cette confession ambiguë d’un -maraudeur. - ---Arnet, dit-il, je vous connais pour un franc galégeur. En ce moment, -je devine que vous vous amusez de nous. De deux choses l’une: ou bien -vous n’avez pas volé ces châtaignes, et vous inventez votre histoire à -la manière des avocats du diable, qui noircissent l’un pour que l’autre -paraisse blanc--ou bien... - -Il s’arrêta et regarda Arnet d’un œil pénétrant. Toutes les rides -d’Arnet faisaient de son vieux visage un soleil de malice. Il cligna de -l’œil. Misé Bouziane elle-même ne put s’empêcher de sourire. - ---... Ou bien, reprit Bouziane, c’est à moi que vous les avez prises, -ces belles châtaignes? - ---Ce qui fait, dit Arnet, en riant, que me voilà tout pardonné. - ---Arnet, dit Bouziane, regardez-vous comme un écureuil ou un oiseau à -qui ma forêt doit nourriture. - ---C’est ce que je fais, dit Arnet, mais précisément comme un écureuil, -vu qu’un sanglier vous ferait trop de dommage. - ---Mais, dit Bouziane, pour être convenable jusqu’au bout, il vous a -fallu, en expédiant mes châtaignes à M. Jean d’Auriol, payer le port? - ---Moi? dit Arnet. Que voulez-vous que je paie? «Avecque» quoi payer? M. -Augias m’ayant mis proprement l’adresse sur le vieux panier que je -m’étais fait prêter, pour ne jamais le rendre, me voilà en route vers la -gare de Gonfaron. Là, j’attends un train de voyageurs. Le train -s’arrête. A la première portière venue, je me présente: «Pardon excuse, -madame, ou vous, monsieur, je ne vous connais pas, mais vous seriez bien -aimable tout de même de laisser ce petit panier (il était gros, vous -savez) au chef de gare en passant à Solliès. Il y a l’adresse dessus. -C’est pour lui, le chef de gare.» La personne est étonnée; je lui passe -le panier par la portière. Le train siffle. Elle le prend. Le chef de -gare le reçoit. Il connaît, comme tout le monde, le nom de M. Jean -d’Auriol. Il lui envoie le panier. C’est très commode. - -Les Bouziane riaient maintenant sans retenue. - ---Enfin, conclut Arnet, si j’ai mis un peu de ruse à m’excuser devant -vous comme je l’ai fait, c’est bien naturel. Je sais bien, dans le fond -de moi, qu’avec ces châtaignes et autrement, je me suis mis souventes -fois dans mon tort. Plus heureux je serais, si, en ma jeunesse, j’avais -choisi le chemin battu, au lieu de prendre, à travers champs, des -sentiers où l’on s’enfangue. Voilà, maître Bouziane, ce que je me -promets de dire à votre fils. - -Le lendemain, Arnet, ayant rencontré Victorin, lui répéta tout ce qu’il -avait dit à son père et termina ainsi: - ---Vois-tu, Victorin, c’est «un mauvais affaire» que tu te prépares à -toi-même: tu veux épouser une fille qui n’est pas travaillante, et qui -aime trop à se pimparer. Et puis, je sais, comme tout le monde, qu’elle -mène plusieurs calignaires à la fois. - ---Ah! bon! je sais aussi cela, dit Victorin, dédaigneux de cette -accusation. Vous voulez parler de Mïus, n’est-ce pas? Eh bien, elle m’en -a parlé elle-même. - ---Ah! la finaude! s’écria Arnet. Elle m’a coupé le devant (elle m’a -devancé). Mais Marius n’est pas le seul, il y a Augustin. - ---Oh! celui-là, fit Victorin, il n’est pas à craindre. - ---Voilà donc, répliqua Arnet, un chemin par lequel je ne peux passer ni -te mener où je voulais. Je viens de t’expliquer pourquoi tu cherches ton -malheur; tu mécontenteras père et mère; et, par ainsi, tu risques de -perdre leur héritage, c’est-à-dire ton propre bien. De cela, ne parlons -plus. Reste la question de l’abandon du pays, puisque tu comptes le -quitter pour Marseille, où tu seras le portier d’une villa, à ce qu’on -dit, au lieu d’être ici le fils de ton père et propriétaire d’une bonne -terre. - ---L’héritage, dit Victorin, ne m’échappera pas. A qui voulez-vous qu’il -aille? Ma mère m’aimera toujours. Et puis, je ne partirais pas si mes -parents voulaient me recevoir chez eux avec ma femme. - ---Cette dernière chose n’arrivera jamais, mon beau; et tu le sais. Quant -à te «lever» l’héritage, ça, c’est toujours possible quand les fils -mécontentent les pères. Quand les pères se disent qu’après eux leur bien -ira, par la volonté d’un fils, précisément où eux ne voudraient pas, ils -deviennent capables de tout. Te voilà averti. Et, pour ce qui est de ton -départ, dans point de cas, il ne te sera bon. Moi, qui ne suis que le -pauvre Arnet et qui ai marché toute ma vie dans les chemins tortus, du -moins ai-je choisi ceux de mon pays de naissance. Pauvre je suis, mais -dans les pinèdes qui sentent bon, dans des sentes forestières dont je -connais chaque tournant et chaque roche, et la moindre source à l’ombre -des châtaigniers auprès de laquelle on trouve des fraises et des -violettes en leur saison. Ah! mon drôle! les villes, si tu savais! -Vas-tu t’imaginer que, pour avoir appris A et B, tu y rouleras carrosse? -que tu passeras ta vie à boire frais, aux tables des cafés, sur la -Canebière; et que, tous les soirs, tu iras t’asseoir dans les théâtres -de photographies qui remuent! Pauvre de moi! Pour tout ça, il faut des -sous et beaucoup. Ce qui t’attend, je l’ai vu pour d’autres, qui ont -préféré un métier dans les villes à leur métier de paysan sur leurs -terres; je l’ai vu, ce qui t’attend. C’est, au lieu de la bastide qui a -des mûriers sur le devant et des vignes tout alentour, c’est une petite -chambre sale, avec un plafond que tu toucheras de la tête, dans une -maison haute de huit étages, dans les rues Magnaques de Marseille, où la -sentide n’est pas celle de la gineste, non! Rien que l’idée de vivre ou -de mourir dans ces ordures noires des anciennes rues, mon homme, -m’aurait ôté le goût d’épouser la plus belle fille du monde, s’il avait -fallu la suivre jusque-là! Je suis un homme de mes bois; reste l’homme -de ta vigne. Ici, nous avons les mistralades pour nous faire l’air pur; -et, quand je vise une bécasse, qui monte en plein ciel du côté où le -soleil se couche, je dis, comme les Arabes, que la lumière du soleil -c’est la fortune du pauvre; elle est à moi autant qu’au plus riche, mais -pas dans les villes. Reste avec nous, pitoua, que la bonne vie est ici. -Laisse la ville à ceux qui en ont l’habitude. Per naoutré serié mortalo. -Elle nous serait mortelle, à nous autres. - -Victorin écoutait, tête basse. Qu’il y eût beaucoup de vérité dans les -paroles d’Arnet, il le comprenait de reste; mais l’image d’Arlette lui -apparaissait, mignonne, coquette, pimparée, comme une damerette; et de -voir devant lui, Arnet, vieux et sans grâce dans ses habits de chasse -fatigués, cela ne parvenait pas à effacer, en l’esprit de Victorin ni -dans son cœur, la figure de la jeune fille, gantée, l’ombrelle en main, -et qui, si gentîment, lui disait: «Vittorein!» avec l’accent distingué -des belles dames de Paris. - -Aï! Pauvre Vittorin! Coumo ti compreni maou endraya! Comme je te -comprends en mauvaise voie! - - - - -XVIII - -LA FAMILLE ET L’ÉCOLE - - ---Avoir honte de ses origines, répétait souvent M. Augias, rien n’est -plus méprisable. C’est un mauvais et absurde sentiment, qui gagne le -peuple, bien qu’il soit en contradiction complète avec l’idée -démocratique. Toute société s’établit sur la réciprocité des services. -Chaque métier travaille pour tous. Le mépris pour un quelconque de ces -métiers utiles à tous est un sentiment de riche sans réflexion. Il ne -faut pas attendre de voir en quoi les hommes nous sont utiles pour les -aimer, mais si on ne les aime pas par charité, ou instinctive ou -religieuse, il faut apprendre à les aimer parce que tous nous aident à -vivre. Ce qui m’abasourdit, disait M. Augias à M. le curé, c’est qu’un -homme, qui travaille de ses mains et qui se prétend républicain, puisse -mépriser son propre métier, alors qu’il reproche à l’aristocrate -orgueilleux de montrer le même dédain. Il est tout à fait singulier, -lorsqu’il n’y a plus d’aristocratie pour mépriser les humbles, que des -humbles se mettent à rougir de l’humilité de leur condition. - -Le curé, souriant, approuvait, disant: - ---Vous prêchez bien, Monsieur Augias. - ---Voyez mon fils, reprenait Augias. Quel est son mal, à ce pauvre -garçon? L’orgueil. On peut être justement fier de soi quand on vaut -quelque chose, mais lui, par quoi vaut-il? Il est orgueilleux bêtement; -il souffre d’un orgueil criminel qui le pousse à dédaigner pêle-mêle, -sans profit pour lui, tous les talents et mérites qu’il voudrait avoir -tous, parce qu’il envie les profits qu’obtiennent le mérite et le -talent. Pour moi, je pense que c’est le caractère qui fait la vraie -valeur des gens. Oui, la valeur morale, c’est ce qui fait l’homme; c’est -sur cela qu’il faut prendre sa mesure. Lorsque l’homme vaut moralement, -il n’y a plus pour lui de situation amoindrissante. - ---Où voulez-vous en venir? dit le curé. - ---A ceci, concluait M. Augias, que, si ce que je viens de dire est vrai, -l’enseignement des vérités morales est, de beaucoup, le plus important; -c’est le premier; et c’est justement celui qui fait défaut dans nos -écoles; soit que l’instituteur se dispense de la leçon de morale, ce qui -arrive trop souvent; soit qu’on n’ait pas unifié les formules de morale -destinées aux enfants, et c’est là un fait constaté. - -Et le curé: - ---Je passerais peut-être pour un affreux libéral aux yeux de beaucoup -d’autres prêtres, s’ils m’entendaient vous dire que la cause de l’école -laïque sera gagnée à nos yeux le jour où les instituteurs penseront -comme vous, feront de l’éducation morale leur principale préoccupation, -et enseigneront une morale précise, qui s’accorde avec la nôtre; -lorsqu’enfin, ils ne nous traiteront plus en ennemis, n’ayant, pour -cela, qu’à respecter la neutralité inscrite dans la loi de la -République. Ne vous attendez pas à faire des saints laïques; mais -l’Église ne fait pas quantité de saints religieux. Faites-nous seulement -une France de braves gens. Et puis, rien ne saurait empêcher les -familles demeurées pieuses de nous envoyer leurs enfants au sortir de -l’école. - ---Le malheur, dit M. Augias, est que, trop souvent, les familles -contrarient notre effort, précisément sur le terrain de la morale. -Lorsqu’un enfant s’est mal conduit, si nous usons de l’une des -punitions, d’ailleurs peu sévères, dont nous pouvons disposer, il est -fréquent qu’une mère ou père jaloux nous reprochent d’empiéter sur leur -rôle. L’un d’eux nous arrive parfois en pleine classe, élevant la voix, -se répandant en paroles impertinentes; si bien que le pauvre maître -perd, du coup, toute autorité aux yeux de ses écoliers. Il y a là un -grand mal, contre lequel il n’a aucun moyen de lutter. Pourquoi de -telles interventions sont-elles possibles à l’école primaire, -lorsqu’elles sont impossibles dans les écoles d’ordre supérieur? Tenez, -monsieur le curé, je conviens qu’aux Mayons, où l’esprit est excellent, -et où j’avais l’affection de tout le monde, la chose ne m’est arrivée -qu’une fois. L’institutrice de mon temps fut moins bien partagée. La -première fois qu’elle infligea une punition à la jeune Arlette, la mère -fit irruption dans sa classe, en mégère, au milieu des éclats de rire du -petit monde, injuria si bien l’institutrice et si bien la menaça que -celle-ci, pauvre orpheline et timide, renonça définitivement à faire -intervenir, pour assurer l’ordre dans sa classe, les sanctions scolaires -de la morale laïque. - ---Il est certain, dit le curé avec tristesse, que si le professeur de -morale est désarmé par les familles, tout est perdu. La morale théorique -n’est déjà pas amusante par elle-même; si celle qui n’a plus les -sanctions surnaturelles perd encore les terrestres, elle perd, en même -temps, toute vigueur. Mais, à vous-même, qu’arriva-t-il, monsieur -Augias? - ---Ceci: le petit Victorin Bouziane m’avait fait une niche -irrévérencieuse; je lui donnai comme punition à conjuguer le verbe «être -poli», avec obligation de l’écrire chez lui et de le rapporter le -lendemain. Eh bien, Monsieur le curé, le père Bouziane, qui a du bon -sens pourtant, mais qui a l’orgueil un peu sauvage de ses ancêtres -sarrazins, prit à son compte le reproche d’être impoli que j’avais fait -à son fils. Il me l’amena lui-même en classe, le lendemain, pour me -dire, sans violence d’ailleurs, mais en présence de mes élèves: «Je -n’entends pas, Monsieur Augias, qu’on puisse prétendre que mon fils est -mal élevé; je ne veux pas, non plus, qu’on lui donne un travail -supplémentaire à faire chez moi, où il m’est quelquefois utile de me -faire aider par lui aux travaux de la campagne.» Du coup, poursuivit M. -Augias, je me sentis dépossédé de mon autorité; mais un mouvement -révolté du maître eût amoindri celle du père. Je me tus. L’inspecteur -d’académie avait de l’estime pour moi, je lui demandai mon changement, -que, par un heureux hasard, il put m’accorder sur-le-champ. Je possédais -un peu de bien dans cette commune des Mayons que je n’ai jamais cessé -d’aimer. Je m’exilai pourtant; je n’y suis revenu que le jour où je pris -ma retraite. On y a toujours ignoré que j’avais jadis demandé mon -changement; j’y ai retrouvé l’estime et l’affection de la population, et -en voici la preuve. Le père Bouziane, dès le premier jour de mon retour, -me rencontra et me fit très bon visage, ne s’étant jamais douté une -minute qu’il avait pu me manquer d’égards. Or, hier, avec une parfaite -inconscience, il est revenu me prier de rappeler son fils à l’obéissance -envers son père. «Vous m’avez déjà, il y a quelque temps, lui ai-je -répondu, demandé le même service; et j’ai donné à Victorin l’avis de -respecter vos désirs; mais, voyez-vous, maître Bouziane, vous m’avez, un -jour, quand il était petit, reproché, en sa présence, de l’avoir puni -parce qu’il s’était montré sans respect pour son maître. Depuis ce -temps-là, en lui-même, il a certainement pour moi moins de respect -encore que pour vous; et, s’il n’a pas suivi vos conseils, encore moins -suivra-t-il les miens. Et, sans vous offenser, c’est un peu votre -faute.» Il a compris, le père Bouziane; et, la situation étant grave -pour sa maison, je crois bien avoir vu dans ses yeux quelque chose comme -une larme. Et, me tendant la main: «Je vois bien que j’ai eu tort, dans -les temps, maître Augias; je ne m’étais pas rendu compte que le maître, -à l’école, remplace le père. Et qui, alors, aujourd’hui, pourrait parler -à mon fils de manière à être entendu?»--«Écoutez, Bouziane, Arnet m’a -dit que le grand-père s’éveille de temps en temps de sa somnolence avec -toute sa raison. Expliquez-lui toute l’affaire en présence de Victorin, -et demandez-lui conseil. Est-ce qu’il parle, le grand-père?»--«Oh oui, -qu’il parle quand ça lui prend, et il a l’oreille fine des fois. Et -quand les mots ne lui viennent pas, il a une manière à lui qui vous -impressionne de se faire comprendre, avec des signes qu’il vous fait de -la main.» - ---Et qu’est-il arrivé, dit le curé, de cette entrevue, qui, en effet, -peut impressionner le jeune homme? - ---Elle n’a pas eu lieu encore, dit Augias, et j’en espère quelque chose. - - - - -XIX - -CHAMPIGNONS ET BÉCASSES - - -Le rythme des saisons avait ramené les pignets et les bécasses, avec la -Toussaint. - ---A la Toussaint, bécasses premières, dit l’almanach de chez nous. - -Les pignets, champignons des pinèdes, de couleur orangée, de chair ferme -et savoureuse, sont une richesse du pays des Maures. On cite telle -commune du Var qui en récolte, chaque année, en trois semaines, pour -vingt à vingt-cinq mille francs. Dans les saisons heureuses, c’est une -manne, qui au lieu de tomber du ciel, sort de terre; et toute une -population de chercheurs se met en mouvement sous les pins et les -chênes-lièges. Le petit parasol des fées crève doucement la terre de -bruyère, le lacis des fines aiguilles rousses qui sentent bon la résine, -le feutrage des lichens gris qui rampent entre les roches. Quand la -pluie abondante a rendu le sol perméable, les pignets montent, et, çà et -là, on les devine à un renflement craquelé; de leur tête, ils -repoussent, pour sortir de l’ombre, la terre qui les a engendrés; ils la -brisent comme le poussin sa coquille; et le premier chercheur dit aux -gens, le soir, à la veillée: - ---Bonne récolte, cette année! Le pignet aisément fait sa percée de bas -en haut, et facilement la bécasse fera la sienne de haut en bas pour -chercher, sous la terre, entre les champignons ses compères, le ver et -la larve dont elle se nourrit. En avant, chercheurs et chasseurs! Voilà -des fortunes qui nous arrivent! - -Arnet ne manquait pas d’être attentif, le tout premier, à l’apparition -des pignets et à l’arrivée des bécasses, leurs commères. - -Il dit un matin aux Revertégat: - ---J’arrive de vos bois. Les champignons commencent, et, demain, vu le -temps, ils y seront en telle abondance qu’il faudrait, croyez-moi, y -venir tous, vous, misé Revertégat et Martine et votre valet Mïus; et -moi, tout en allant aux bécasses, j’aurai, avec votre permission, un -panier sur l’échine, pour profiter de l’aubaine. Et, comme la récolte -sera exceptionnelle, je dirai, si vous voulez, à Victorin d’être de la -partie, et, aussi, à sa mère, la Bouziane. - -Ainsi fut convenu avec les Revertégat; et Arnet fut chargé de prévenir -les Bouziane. - -Victorin fit quelque résistance. Il avait commandé une équipe de -«gavots» (gens venus de la montagne) pour commencer, dans la colline, -sur le versant nord des Maures, au-dessus des Mayons, la récolte de ses -châtaignes. Son père, occupé ailleurs, ne devant pas y venir, Victorin -engagea Arlette à l’insu du père. - ---On te fera encore des reproches de m’avoir engagée, lui dit Arlette. -Ça ne fait rien, j’irai. Pour faire plaisir à tes parents, et même à -Martine, il faudrait que je refuse; mais pourquoi me laisserais-je lever -le travail, quand, grâce à toi, je peux faire différemment? - -Et elle ajouta: - ---Je ne tiens pourtant pas à ce travail des châtaignes, parce que mon -père le faisait quand il arriva de nos contrées, de notre montagne, et -c’est à cause de cela qu’on m’appelle des fois «la gavotte», moi qui -aime tant les villes! Il y a des souvenirs que je ne voudrais pas -réveiller; mais enfin, pour toi, j’irai, si tu y viens, à la récolte de -châtaignes. - ---J’irai, avait-il dit. - -Il aurait donc voulu, ayant fait cette promesse, ne pas suivre Arnet à -la chasse et les Revertégat aux pignets. - ---Ton père, lui dit Arnet, ne sait pas que tu as engagé Arlette; si tu -refuses, il pensera donc que tu as voulu éviter Martine, et, au lieu de -lui endormir sa colère, tu l’exciteras. Si tu es toujours décidé à -épouser Arlette malgré la volonté de ton père, à quoi bon chercher comme -à plaisir des occasions de lui rappeler que tu es en révolte? Et qui -t’empêchera d’aller, avant la fin du jour, expliquer à ton Arlette, que -le diable emporte! pourquoi tu n’es pas allé plus tôt la retrouver. Tu -n’as pas peur d’elle, j’espère? Et puis, vas-tu manquer les premières -bécasses, avec un bon chien comme tu as, et l’amour de la chasse comme -il est dans tout Mayonnais? Des bécasses, j’en ai vu six ce matin. Nous -en tuerons demain autant qu’il nous plaira. Fla! fla! fla! - -Cette onomatopée, qui prétend imiter le bruit de la bécasse au départ, -fut irrésistible. - ---Allons aux bécasses et aux pignets, dit Victorin. Je parlerai, le -soir, à Arlette. Elle est intelligente, elle comprendra bien. - -Et c’est pourquoi, le lendemain, Arnet et Victorin, un panier sur le -flanc, pour les pignets, à la manière des Parisiens pêcheurs de -goujons,--et un fusil au poing, leur chien d’arrêt quêtant, grelot au -collier, faisaient leur double chasse, pendant que Martine, sa mère, -Mïus et la mère Bouziane poussaient des cris à chaque trouvaille. - ---Vé! vé! éici un rôdou (toute une compagnie de pignets, rangés en -rond). - ---Qu’il est grand, celui-là! On s’y mettrait dessous, à couvert! - ---Et sain et propre! On te le mangerait cru! - -On élevait en l’air les pignets; on regardait leur dessous. Leurs -feuillets, si fins, un peu séparés mais pressés, étaient comme roses -d’un beau sang intérieur. C’était comme de menus rayons lumineux, pétris -d’une vie heureuse et mystérieuse. - -Et les corbeilles s’emplissaient. - ---C’est Martine qui, jusqu’ici, en trouve le plus. C’est la reine des -chercheuses! - -Ils ne connaissaient pas la mignonne fée Mab, les rustiques chercheurs, -mais ils sentaient très bien, quoique confusément, ce qu’il y a de -mystérieux dans la naissance de ces petits êtres, qui n’étaient pas -encore parmi les plantes hier soir, et qui, ce matin, pullulent, bien -formés, nés et grandis en si peu de temps, sans que personne les ait -jamais vus pousser, tandis qu’on assiste à la germination de tous les -végétaux. Comme ils viennent vite tout seuls, ces pignets qui -s’échangent contre de l’or! tandis qu’il faut tant peiner pour faire le -petit grain de l’avoine ou du blé, et le grain, si petit, du raisin! - ---Quelle belle chose, que cette fortune qui nous pousse! - ---Oui, le bon Dieu devrait nous en envoyer beaucoup, de ces fortunes -gagnées sans peine. - ---Ah! vaï! dit la mère Bouziane, le monde deviendrait paresseux et -lâche. Prends toujours ça, et travaillons pour le reste. Comme nous les -avons trouvées, nous laisserons les choses sur la terre, la peine, -Martine, et l’amour. - ---L’amour, dit Martine un peu rêveuse, l’amour ne m’empêche pas de -dormir. - -Pendant ce temps, Arnet et Victorin s’oubliaient à la bécasse. Leurs -paniers restaient vides. C’est folie de croire qu’on peut s’occuper de -chercher des pignets, les yeux à terre, lorsque les chiens quêtent tout -autour de vous et qu’on entend tintinnabuler leurs grelots qui, de temps -en temps, font silence. - ---Castor est en arrêt. Oui!... Victorin! - ---Fla! fla! fla! A tu, Arnet. - -La bécasse traversait le bois... D’éclaircie en éclaircie, le chasseur -la guette. Elle, la rusée, fait tourner sa tête pour voir, avec son œil -de côté, si elle est bien parvenue à mettre et à conserver, entre elle -et l’ennemi, l’obstacle protecteur d’un arbre... Penche à gauche! penche -à droite!... Le coup part. Trop loin, mon homme!... mais j’ai vu la -remise!... Pan-pan est en arrêt, cette fois... Fla! fla! fla! Poum! Elle -y est!... - ---C’est joli, pour un chien, dit Victorin, ce nom de _Pan-pan_, -c’est-à-dire, je pense, _Coup-double_. - ---Ce fut le nom d’un chien de M. le Président de la République -Fallières, dit Arnet; et M. Fallières a dit un jour à M. Jean d’Auriol -qu’il l’avait pris, ce nom, dans l’histoire de Maurin des Maures. - ---C’est donc un nom deux fois célèbre, dit Victorin. - -Ils devisaient ainsi. - -Leurs estomacs annonçaient les approches de midi. - ---Les champignons, c’est bon et ça se vend bien, dit Arnet, mais six -bécasses que tu as et sept que j’en ai, à trois francs pièce, au moins, -vendues au Luc ou à Gonfaron, ça fait bien dans les quarante francs, -capoundédisqui! - -A midi, tous, chasseurs et chercheurs de pignets, se réunirent. On -déjeuna sur le pouce, à l’abri d’un grand roucas ensoleillé, bien au -chaud, comme par un matin d’été, au bord du chemin, près de la carriole -et du cheval qui, attaché à un suve, mangeait l’avoine. - -Et Martine de dire: - ---Nos paniers sont pleins, bonnes gens! Quelle bénérence! (abondance -bénie). - -Après le déjeuner, on mit dans la carriole toute la récolte; et, au -moment de fouetter son cheval, Martine dit: - ---Rentrez-vous avec nous, les chasseurs? - ---Tu ne le voudrais pas, Martine; c’est la chasse miraculeuse -aujourd’hui. Treize bécasses, mes amis de Dieu! - ---Encore cinq, et nous serons contents, et maître Augias en pourra -tâter. - ---Et M. le curé de même, continua Arnet. Toutes les bouches sont sœurs. - -Martine, ce jour-là, ne put pas se dire que Victorin s’était beaucoup -occupé d’elle. Mais, à son ordinaire, elle acceptait, d’un cœur -tranquille en apparence, les froideurs de Victorin et ses hésitations -injurieuses entre elle et Arlette. - -Malgré les bécasses, Victorin ne résista pas au désir de rejoindre -Arlette. Il ne lui déplaisait pas de se montrer à cette demoiselle en -chasseur triomphant et le carnier bondé. - -A peine fut-il hors de la vue des femmes qu’il dit à Arnet: - ---Arnet, chassez tout seul. Je vous quitte. - ---Tu as bien tort. Tu t’expliquerais avec Arlette demain. Des bécasses, -ça ne se trouve pas tous les jours comme les filles... Nous en avons -fait lever trois ce matin, dont je sais la remise. - -Mais Victorin s’éloignait, sifflant son chien. - -Arnet leva les épaules, et se remit en quête. - -Toutefois, il se promit de rejoindre Victorin, quand il aurait encore au -carnier au moins une des trois bécasses levées le matin. - -Il arriva que, en sortant du bois, Victorin, dans la plaine, aperçut son -père en train de labourer une de leurs terres. Sur les mancherons de -l’araire, sa forte poigne pesait, et dirigeait le soc bien aiguisé, qui, -parfois, sautant hors de terre, quand il rencontrait la roche, luisait -en bref éclair au soleil d’automne. - -Victorin essaya de passer sans s’occuper du laboureur, à qui cela aurait -pu paraître tout simple, car le père et le fils, en aucun temps, ne -s’étaient beaucoup parlé--et Bouziane était, par nature, un silencieux. - -Mais, ce jour-là, et depuis ce matin, le père Bouziane avait ruminé les -choses; il se les était repassées, comme si le travail physique -consistant à suivre une première raie de labour, qu’on ouvre devant soi -et qu’on côtoie au retour en traçant la seconde, avait commandé à sa -pensée de se creuser en lui et de se recommencer en retours constants. - -Et, ainsi, il s’était répété: - ---Est-il possible que le fils Bouziane renonce à tout ce qui fait le -bien et l’honneur de la famille! Est-il possible! Véritablement, je ne -puis le croire... et cependant!... Est-il possible! est-il possible, bon -Dieu de bon Dieu! - -Et pas autre chose n’était en lui depuis le matin que la répétition de -son cri: «Est-il possible!» mêlé aux commandements et reproches qu’il -lançait à sa bête--avec une irritation qui, au fond, s’adressait à -Victorin. - -C’est pourquoi, lorsqu’il vit, un peu loin, son fils sortir du bois et -s’esquiver, longeant la limite du champ qu’il labourait, il lui cria: - ---Arrive ici un peu, Victorin! - -Victorin vint droit à son père, comme un soldat à l’appel du chef. Le -père Bouziane arrêta son cheval. Et, quand le fils fut proche: - ---Et où vas-tu comme ça? - ---Aux châtaignes, chez nous, mon père, surveiller un peu. - ---Et pourquoi?--Arlette y est-elle, aux châtaignes? oui ou non? Je -t’avais pourtant dit, aux vendanges, que je ne voulais plus qu’elle fût -jamais employée chez nous. - ---Mon père, dit Victorin... - -Et il se tut. - ---Alors, comme ça, cria Bouziane, tu y songes toujours, à cette fille? -Tu veux l’épouser? Tu l’épouseras? - ---Ne suis-je pas bientôt libre par mon âge, mon père, d’épouser, malgré -vous, une fille à ma convenance? - -Le silencieux Bouziane éclata alors, et, tirant coup sur coup rudement -la rêne de chanvre, secouant ainsi son cheval qui, à chaque fois, -s’efforçait de partir et que, chaque fois, il retenait, il invectiva son -enfant: - ---O âne bâté, stupide que toi tu es! aveugle, et sourde bestiasse! tu ne -peux pas voir où est la raison et où est ton bien, et tu es incapable de -te dire que tes père et mère t’aiment mieux que tu ne t’aimes, animal! -Tu ne vois pas que celle qui te cherche et te désire ne comprend que son -intérêt à elle, et qu’elle ruinera ta maison en livres qu’elle doit lire -de travers, et en rubans sur un chapeau qui lui met du ridicule sur la -tête! Et, pour une créature pareille, que la terre ne connaît pas, tu -veux quitter un bien qui est nôtre et que mes pères ont gagné pour toi à -force de suer et de peiner en hommes véritables qu’ils étaient! Ah! ah! -monsieur veut aller vivre dans les villes!... Depuis ce matin, pendant -que mon araire écorche la terre, je suis là que je me laboure le cœur en -me repassant les mêmes idées, toujours les mêmes. Ah! tu y seras -heureux, dans tes villes de malheur, où personne n’a de liberté. Une -maison à soi, voilà le bonheur de l’homme, quand cette maison ne serait -qu’une cabane. Au moins, on y est son maître. Dès qu’on est sur sa -porte, on a l’air qui est libre, et le soleil qui est à tout le monde. -Et dans tes villes, tout vous est mesuré. Les maisons, dans les villes, -comme dit toujours Arnet, c’est des cages empilées les unes sur les -autres. Les pauvres sont dans la plus haute, et vous n’y montez pas sans -rencontrer sur l’échelle des inconnus, qui sont vos voisins et ne vous -saluent même pas! Voilà ce que je sais des villes. Aux Mayons, chacun se -sent l’ami des autres, et tu peux, dans les moments de maladie ou de -mort, appeler voisins et voisines, ils te viendront aider ou veiller en -un besoin. Mais dans les villes, monsieur Victorin Bouziane, s’il est -malade, aura tout juste un lit dans un hôpital--comme les sans-famille! -Tiens, petit Bouziane, lève-toi de ma vue, que je pourrais, tant la -colère me commande, te secouer les puces comme au temps, où, petit -enfant, tu faisais quelque bêtise innocente, tandis qu’aujourd’hui, tu -es prêt à commettre un crime... oui, un crime! tu as beau remuer la -tête, espèce de sans-respect! C’est un crime de ne pas épouser une bête -de sa race; et quand on a devant soi un héritage gagné par des cent ans -de travail et d’honnêteté;--c’est un crime de jeter tout cela au hasard, -et de faire fondre en une heure ce que nos pères ont employé tant de -durée à bâtir ou à ramasser pour nous... Allons, vas-y, à ta gueuse! et -ôte-toi de mon soleil que, demain, tu ne verras plus, puisque tu l’as -renié, imbécile!... Une fois, au moins, je t’aurai dit tout ce que je me -pense et tout ce que je souffre. C’est un peu dur, crois-moi, d’avoir -tant travaillé pour un fils qui ne comprend pas qu’on avait travaillé -pour lui. - -Et parlant à son cheval: - ---Allons, hue, toi! Reprends la raie et trace droit. Donne à cet -imbécile la dernière leçon qu’il recevra de nous, la bonne! - -Et Victorin regardait son père qui s’éloignait... Il s’éloignait en -suivant la raie profonde qui découvrait le cœur rouge de la bonne terre. - - - - -XX - -LA FORÊT EST TOUTE SEULE - - -La forêt de châtaigniers, au-dessus des Mayons, s’étend sur des pentes -douces. Ces beaux arbres, si différents des pins et des chênes-lièges, -ouvrent leurs innombrables feuilles fraîches, dentelées, transparentes -et frémissantes, comme des mains tendues vers la lumière dont elles sont -avides. Parmi les feuilles, les châtaignes mûrissent, entr’ouvrant déjà, -çà et là, leurs coques vertes, hérissées de dards comme des oursins -végétaux. Les vieux troncs sont vénérables; beaucoup, creusés, évidés, -montrent un intérieur noirci comme par le feu, en contraste avec -l’extérieur pâle, jaspé de taches de soleil; et leurs branches jeunes -démentent partout la vétusté du tronc, affirment l’immortalité de la -sève sans cesse renouvelée. Ils abritent des violettes sauvages, grêles -et délicieusement parfumées. Sous leurs frondaisons, qui semblent d’un -autre climat, la terre a des humidités septentrionales, des fraîcheurs, -des bruits de sources. Les sous-bois ne sont plus, comme ceux des -pinèdes, emplis d’une ombre chaude et lumineuse, d’un jour à peine -adouci, teinté d’un léger voile mauve. Ici, c’est le règne de l’ombre -réelle, déjà mystérieuse et reposante, tandis que celle des pins ne -parvient pas à s’affranchir de la clarté. - -Le sous-bois des pinèdes trahit tout ce qui vit chez lui, bêtes, -fougères, lichens, et l’oiseau et l’insecte. Il révèle tout ce qui est -de la terre. S’il a un mystère, c’est celui de l’ardeur, des rayons, des -feux. Ici le mystère est tout autre, il garde même les secrets du sol. - -En ce jour, qui a vu les premières bécasses, ce matin, avant l’aube, -avant l’arrivée des travailleurs, la forêt de châtaigniers se recueille -dans son habituelle solitude. Si un être humain pouvait, par une magie, -la voir sans y pénétrer, il jouirait d’une émotion singulière, car -l’attitude des forêts qu’on visite n’est pas celle qu’elles ont lorsque -nul visiteur ne les trouble, et qu’elles sont hantées seulement par les -bêtes, leurs familières, qui ont, chez elles, tous les droits. La forêt -est seule, recueillie. Fraîcheurs, bruits de sources... Aucun pas humain -ne s’entend. Un souffle remue à terre les feuilles dorées par l’automne. -De loin en loin, une nouvelle feuille se détache des hautes branches, -tombe, descend, balancée, lente, s’accroche à quelque rameau, s’y pose; -puis glisse, et, reprise par un souffle errant, achève sa chute jusqu’à -celles qui l’attendent sur la terre... Silence; puis un petit bruit que -le lit des feuilles remuées enveloppe d’un bruissement; c’est la chute -d’une châtaigne. Un craquement léger; c’est une branche vétuste qui -faiblit sous le poids des ans. Une brindille se casse et crenille sous -le fardeau d’un écureuil. Toc, toc, toc! Le pic travaille du bec. Il -frappe un vieux tronc. Son marteau pointu fait un bruit de bois sur le -bois creux. En sortiront-ils, les insectes qu’il veut épouvanter? Toc, -toc, toc. Une agasse et un geai échangent une injure criarde. Tout à -coup, le pivert traverse la forêt en jetant son appel saccadé. Il a eu -peur. Il a entendu un remuement de pieds nombreux qui pataugent dans -l’amas des feuilles. Est-ce l’homme déjà qui arrive? Non; des masses -noires, en petit troupeau... les sangliers, cinq, six, sept marcassins -guidés par la mère. Ils fouillent du groin les feuilles soulevées, -écartées, y cherchent la bonne aubaine de la saison, la châtaigne -exquise. Elle est à eux d’abord, aux hommes ensuite... Les hommes, les -voici!... «Fuyons!»... et la bande heureuse s’enfuit vers les fourrés, -vers le «gros bois», vers les «forts» gardés par les genêts épineux... -L’ombre, sous la forêt, n’est plus une nuit d’aube première, c’est déjà -l’ombre moins franche des journées. Le soleil dore les cimes. La forêt -n’est plus seule. Les travailleurs l’envahissent. Voici les ramasseurs -de châtaignes. - -Ils arrivent, dans la fraîcheur matinale, dans le froid vif d’automne, -ils arrivent, par petits groupes de quatre ou cinq personnes, en causant -de récolte et de chasse, de châtaignes et de bécasses; car, même ceux -qui ne sont point chasseurs s’intéressent à l’arrivée de la dame au long -bec. - ---Moi, dit Arlette, il m’en est parti une des pieds, hier, comme je -passais au bois des Darbousses. - ---Ah! çà vaï, tu as pris pour une bécasse une machote ou un engoulevent. - ---Je ne suis pas si bête, peut-être! riposte avec aigreur la belle -fille. - -Elle n’est pas de bonne humeur Arlette, oh! mais, pas du tout. Comme -elle compte voir Victorin, elle voulait venir, ce matin, aux châtaignes, -avec une robe un peu plus propre et des bottines un peu plus -reluisantes. Mais un éclair de bon sens a traversé sa mère. Il a fallu -«se mettre en paysanne»--quelle horreur!--et n’avoir plus rien dans -l’allure qui rappelle les demoiselles de la ville. Arlette est en jupons -courts, à raies. Elle a des souliers forts, à talons bas, et un casaquin -de sa mère. En sorte qu’elle ressemble à un portrait qu’une mère-grand -d’aujourd’hui se serait fait faire quand elle avait quinze ans. Et, il -faut en convenir, Arlette est charmante ainsi... Seulement, voilà!... -elle ne s’en doute pas. Et sa mère, restée à la maison, ne s’en doute -pas non plus. Sa mère pense seulement qu’il est bon d’économiser ses -beaux habits, et que, vraiment, quand on a besoin de manger, il est -ridicule de se priver de «fricot», pour se mettre des rubans sur la -croupe et des fagots de plumes sur la tête. - -Les ramasseurs de châtaignes sont dispersés sous bois. Ils ont en main -une baguette qui se termine en fourche et qui leur sert à «farfouiller» -dans le lit de feuilles tombées, pour découvrir la châtaigne. Ils -cherchent. Un bruit de feuilles remuées les accompagne. Les sacs -s’emplissent. Plus tard, à la maison, on fera le triage; on mettra les -plus belles avec les plus belles, les moyennes avec les moyennes, les -petites avec les petites. Pour l’instant, on les empile toutes pêle-mêle -dans «la sacque». - ---Et alors, Arlette? lui crie un des chercheurs, c’est vrai que tu nous -dois quitter pour t’établir à Marseille? - ---Ça vous aregarde, vous? réplique Arlette, de mauvaise humeur. - ---Voyez-vous, la fiérotte! Et de quoi es-tu si fière? Tu n’es qu’une -gavotte comme moi, hé? - -Arlette est furieuse, car elle renie toujours ses origines qui, du -reste, n’ont rien que d’honorable; mais les gens de la plaine dédaignent -ceux de la montagne--comme moins civilisés. Et ainsi, ils leur font un -reproche de ce qui est un mérite, si, par civilisés, on entend -corrompus, vaniteux, préoccupés de colifichets, d’inutiles parures. - ---Gavotte! gavotte! ronchonnait Arlette, il y a du temps que j’ai oublié -la montagne, vu que mes parents m’ont amenée ici quand je marchais à -peine, tandis que toi, tu y étais hier encore! Tu viens te louer ici -pour le temps des châtaignes, mais demain, tu y retourneras, chez tes -sauvages; gavot tu es et gavot tu resteras. - -Et patin! et couffin! on jargonnait ainsi, on se disait «des choses», on -patufélégeait, tout en jetant au sac la belle récolte brune tirée des -gaines épineuses, qui crèvent par la force du fruit. - - Er’ ôou temps deis castagnos, - M’en souven, - Rescountrer’ en Aubagno - Un jouven, - Tant gracious et tant risen, - Que digué: «Ti vouari ben, - Et, se vouas, hurous ensen - Naôutré dous séren»[1]. - - [1] C’était au temps des châtaignes,--je m’en souviens,--je rencontrai - en Aubagne--un jouvenceau--si gracieux et souriant--et qui me dit: - «Je te veux du bien--et, si tu veux, heureux ensemble--nous deux - serons». - ---Une châtaigne, c’est toi, Arlette. Tu n’es pas aussi rebondie--mais -aussi brune et jolie; et, ma foi, ce matin, tu t’es mal réveillée: tu -n’as pas quitté ta coque et tu as beaucoup de piquants. On ne sait pas -où te prendre. - ---Ne me prends donc pas, fada. Une Arlette ne fait pas pour toi, que tu -es trop lourdaud. J’ai un fiancé, d’abord. - ---Et même deux, à ma connaissance, et peut-être trois. Mais toute -l’affaire est d’en avoir un bon. - ---Sois tranquille, j’aurai le choix, mon beau! Et ce n’est pas toi qui -plumeras la poulette. - ---Tu pourrais dire la bécasse... - ---Allons, allons, fit une vieille. De parole en parole, de galégeade en -galégeade, vous allez en venir à vous faire peine... - -Et, pour mettre en fuite les taquineries: - ---On dit, poursuivit la vieille, que M. Jean d’Auriol est arrivé hier -aux Mayons avec un Parisien, un jeune, qui fait des tableaux, des arbres -en peinture, et aussi des portraits. - ---Je les ai vus passer, dit Arlette,--qui se piquait de toujours savoir -les nouvelles,--ils allaient chez M. Muraire. - ---Chez le maire? - ---Eh oui! M. Jean d’Auriol le vient remercier de tant de bonnes manières -qu’on lui a faites le jour du beau banquet, quand on a reçu les _Amis de -Maurin des Maures_. - ---Et, dit Arlette, il n’y eut pas que le banquet qui fut chose amusante -et belle, ce jour-là. Le bal d’après-midi fut réussi plus qu’aux plus -grandes fêtes. Je m’en souviens, tant j’ai dansé de bon cœur avec -Victorin Bouziane. - -Ainsi roulaient les paroles, ce qui n’empêchait point les châtaignes de -pleuvoir dans les «sacques» qu’elles gonflaient à les crever. - -Il se faisait presque midi quand parurent trois hommes. - -Le jeune peintre, ami de Jean d’Auriol, avait exprimé au maire des -Mayons (doyen des maires de France) le désir de visiter une -châtaigneraie. Le maire avait répondu: - ---Venez; c’est à deux pas. On entre dans la forêt par l’avenue que nous -avons baptisée du nom de M. Jean d’Auriol. Allons, je vous accompagne. - -A l’arrivée des trois visiteurs, les travailleurs courbés se -redressèrent joyeusement. - ---Bonjour, bonjour, monsieur le Maire, salut! - -Le peintre s’émerveillait: - ---Il y a ici un beau sujet de tableau. - ---Je vous l’avais bien dit, insista Jean d’Auriol. - -M. le maire, qui aime son pays, souriait de satisfaction. Et le peintre, -tout à coup, remarquant Arlette: - ---La jolie fille! Est-ce que c’est là le costume d’ici? - ---Celui d’autrefois, dit Jean d’Auriol. - ---Je croyais que le costume ancien des Provençales était celui-là même -que portent encore les filles d’Arles? - ---Les filles d’Arles ont un costume ravissant, dit Jean d’Auriol, mais -qui ne fut jamais celui de nos femmes. Chez les Parisiens, qui dit -Provençale voit une Arlésienne. Vous devriez, Monsieur, avant qu’il se -perde tout à fait, consacrer le costume simple de nos filles d’ici. - ---Volontiers, dit le jeune homme. - -Et, s’adressant à Arlette, qui, depuis un moment, comprenant qu’on -parlait d’elle, la fine mouche, tendait l’oreille sans parvenir à saisir -un mot de la conversation: - ---Mademoiselle, dit le peintre en allant vers elle, je fais des paysages -et des portraits--c’est mon métier. - ---Des portraits... à l’huile? dit Arlette, pour montrer au peintre -qu’elle se connaissait en peinture. - ---A l’huile d’olive fraîche, dit Jean d’Auriol en riant. - ---C’est ce qu’il y a de plus beau, insista Arlette. Vous pouvez rire, -vous autres. Demandez à ce monsieur peintre si je ne sais pas ce que je -dis. C’est l’huile qui fait luire les beaux tableaux où on veut montrer -qu’il y a du soleil. - ---Justement, dit le peintre. Eh bien, si vous vouliez je ferais votre -portrait à l’huile, Mademoiselle. J’en ferais même deux, et il y en -aurait un pour vous. - -Arlette resplendissait d’orgueil. - ---Je crois bien! s’écria-t-elle... mais ce sera... - -Et elle prit un air de modestie jouée: - ---Ce sera si ma mère le permet. - ---Si vous voulez vous installer à la mairie, dit M. Muraire, on vous -ouvrira une salle où vous aurez, je crois, toute la lumière qu’il vous -faut. - ---Merci, Monsieur le Maire. Et quand pourriez-vous venir à la mairie, -Mademoiselle? - ---Oh! Monsieur, tout de suite après le dîner de midi. - -Elle rougissait de plaisir. - ---C’est cela, vers une heure, à la mairie... - ---Ne manque pas, Arlette. Tu seras fière, hein, d’avoir un beau -portrait? - -Et, en retournant aux Mayons, où ils allaient déjeuner chez M. Muraire, -le peintre, enchanté, disait à ses deux compagnons: - ---Elle est vraiment gentille, cette Provençale en robe d’aïeule. Quand -j’aurai fait son portrait, je reprendrai cette figure dans un tableau -qui s’appellera _Une châtaigneraie aux Mayons_ et vous me permettrez, -Monsieur le maire, de vous l’offrir pour décorer la salle de vos -délibérations. - ---J’aimerais bien, Monsieur, dit le Maire en baissant la voix, que, dans -ce tableau, que j’accepte avec reconnaissance, la figure d’Arlette ne -fût pas trop reconnaissable. Cette fille n’est pas _d’ici_ et elle n’est -pas très bien vue dans le pays... - ---Qu’à cela ne tienne, Monsieur le Maire; ce sera, dans le tableau, le -portrait de son costume seulement. Quant à son portrait à elle, j’en -ferai une étude à part... Elle est vraiment très jolie fille. - ---Cela, dit le maire, on ne peut pas le lui ôter. - ---Tu vois, disait Arlette à son interlocuteur malin de tout à l’heure, -tu vois que je ne suis pas fille à manquer de galants, gros fada! Tous -les peintres de Paris voudraient me faire mon portrait--et, tu sais, un -portrait à l’huile, ça vaut des cent et des mille... Alors, les amis, -cette après-midi vous ne me reverrez pas ici, qu’il faudra que je pose, -bien habillée. - - * * * * * - -Les ramasseurs de châtaignes sont allés déjeuner chez eux; le village -est si proche! Le picatéou, pour revenir à son travail abandonné, -retraverse le bois, en criant de satisfaction. Le voilà sur son vieil -arbre, accroché des pattes au faîte du tronc vertical; il le frappe -activement du bec à coups réguliers, toc, toc; il se hâte. Deux -écureuils rongent deux châtaignes mûres, et leur queue se déploie en -parasol sur leur petite tête affairée, grignotante... Les sangliers, -eux, ne reviendront pas de sitôt. Les agasses bavardent à qui mieux -mieux, comme des Arlette, mais la forêt préfère leur bavardage au -caquetage des femmes. - -Restée seule avec ses sylvains, la forêt est heureuse. - - - - -XXI - -LE PORTRAIT DE LA GAVOTTE - - -Comme M. le Maire, suivi de ses deux invités, rentrait dans les Mayons, -il rencontra la mère d’Arlette; et, après l’avoir présentée au peintre: - ---Vous pouvez envoyer votre fille tout à l’heure à la mairie en toute -confiance, lui dit-il; on lui fera un beau portrait. - ---Et à l’huile, dit Jean d’Auriol. - ---C’est bienvenu, monsieur le Maire, puisque c’est vous qui le demandez. - -Et la mère d’Arlette rentra chez elle. - ---Les jours sont courts, dit Jean d’Auriol; vous nous permettrez, -monsieur le Maire, de ne pas demeurer longtemps à table. - ---Ce sera comme vous voudrez, dit gentîment le maire; je comprends bien -que les artistes travaillent pour l’honneur du pays; et, alors, leur -temps est sacré. - -Une heure plus tard, il accompagnait ses hôtes dans une salle de la -mairie, où le peintre, installé devant son chevalet de campagne, prépara -ses couleurs. Arlette tardait. - ---Viendra-t-elle? - ---Je ne serais pas surpris qu’elle ne vînt pas, dit Jean d’Auriol. Quand -un étranger du dehors désire faire un portrait de fille ou de femme, -chez nous, ou même un portrait d’homme, j’ai vu souvent qu’il semble à -nos gens qu’on veut entreprendre sur eux. Ils répugnent à laisser copier -leur visage. J’ai pensé parfois qu’il y a là un sentiment d’origine -arabe. La reproduction du visage humain est interdite chez les -musulmans. Cependant cette jeune Arlette a paru si flattée! Elle -viendra. - -Ils attendirent en vain plus d’une heure encore. - -Trois ou quatre petits coups furent enfin frappés à la porte. - ---Entrez! dit le peintre. - -Une demoiselle entra. Elle avait un vaste chapeau aux bords inégalement -retroussés--et chargé d’une épaisse couronne de fleurs. La robe était -bleue, avec des carreaux blancs, dans lesquels fourmillaient des fleurs -aveuglantes. Elle avait une ceinture de toile cirée, très luisante, -noire, bordée d’un liséré de toile cirée rouge, non moins luisante; un -col blanc, large, de fausse dentelle naturellement, fermé, au-dessous du -menton, par un flot de rubans roses; des souliers blancs, découverts, à -hauts talons, avec des bas à jours, noirs, qui dessinaient par -transparence, sur la courbure du pied et sur le devant de la jambe, un -pot de fleurs vaguement couleur de chair. Les cheveux, lourdement -crêpés, retombaient sur le front en larges festons inégaux, dont l’un -couvrait presque entièrement l’œil gauche, de telle sorte qu’à première -vue on pouvait croire cet œil malade et abrité par un pansement de noir -taffetas. Ce noir profond s’enlevait sur le visage blanc, empâté d’une -poudre de riz noyée dans le cold-cream. La visiteuse tenait, dans sa -main gauche, une ombrelle fermée, que pourtant on devinait multicolore. -Dans sa main droite, prétentieusement relevée à la hauteur du sein, elle -avait un mouchoir de poupée, pincé par le milieu et bordé de rose; et, -cette même main, sur laquelle retombait un bracelet doré, tenait un -porte-monnaie en mailles d’acier «gonflé de coton», si l’on en peut -croire Arnet. - -Le peintre, naïvement, ne reconnut pas Arlette; il dit: - ---Vous demandez, mademoiselle? - -Jean d’Auriol riait. - ---Mais... Monsieur... dit Arlette, toute souriante d’orgueil, ravie de -n’être pas reconnue, je viens pour le portrait... que vous m’avez -promis. - -Le jeune peintre bondit sur sa chaise, et se levant consterné: - ---Comment! C’est vous, mademoiselle! Vous que j’ai vue si gentille tout -à l’heure! - -On a son franc-parler à l’école des Beaux-Arts. - -Et puis, école ou non, un artiste indigné ne mesure plus ses paroles: - ---Mais, jour de Dieu! c’est le portrait de votre costume et non pas -seulement de votre figure que je voulais faire, Mademoiselle! Je ne suis -pas caricaturiste, nom d’un chien! Vous ne vous êtes pas regardée dans -votre miroir, donc! Tantôt, sous vos châtaigners, vous étiez à croquer! -A présent, vous avez l’air de la première venue, prétentieuse et -déguisée, qui passe sur les trottoirs de Toulon!... Je suis désolé, -Mademoiselle,--poursuivit-il radouci en voyant Arlette toute -décontenancée et près de fondre en larmes,--je suis vraiment désolé de -vous avoir dérangée de votre travail... pour rien... car, bien sûr, je -ne peux perdre mon temps à vous peindre--à l’huile--dans ce déguisement. -Rassurez-vous, d’ailleurs, Mademoiselle, Madame votre mère me permettra -de vous indemniser de la peine que vous avez prise, bien à contre-temps, -toutes les deux. - -La mère d’Arlette venait d’entrer, avant la fin de ce discours, escortée -de Victorin en chasseur, qu’elle avait rencontré dans la rue. Elle -s’empressa de dire: - ---Nous avons cru bien faire, Monsieur, excusez-nous. Et puis... la -petite indemnité..., nous l’accepterons bien volontiers, pourquoi nous -ne sommes pas riches. - ---On ne le dirait pas, fit le peintre. Vous avez à la ceinture, -Mademoiselle, tout un arsenal de breloques. Tenez, regardez ce jeune -chasseur qui vient d’entrer. A la bonne heure! Voilà une tenue qui a du -caractère, parce qu’elle est simple et d’accord avec le pays et la -saison... - -A demi-voix, Jean d’Auriol expliquait la scène à Victorin, qui -murmurait: - ---Elle est pourtant bien jolie comme ça. Elle a l’air d’une dame des -villes. - ---Sacrebleu, dit le peintre. Elle en a l’air, si l’on veut. Et c’est, en -tout cas, ce qui me fâche. Je cherche le naturel. Et Mademoiselle a -l’air d’une comédienne qui ne sait pas bien prendre la figure de son -rôle. - ---Oh! Monsieur, dit Victorin, vous en avez dit assez. - -Le peintre devina en Victorin un amoureux... Arlette pleurait tout de -bon maintenant, humiliée. - ---Excusez ma sincérité, Mademoiselle, dit le peintre aimablement, Madame -votre mère et ces messieurs m’excuseront aussi, mais je vous répète que -je cherchais un modèle naturel, pris sur nature et dans la nature, -comprenez-vous? Vous m’arrivez endimanchée, ornée, apprêtée, superbe... -j’en suis aussi ennuyé que vous. M. le Maire voudra bien, ce soir, vous -faire remettre de ma part deux fois le prix de votre journée perdue. - -Arlette mordit son mouchoir de poupée. Elle le déchira d’une dent -rageuse, pivota sur ses hauts talons, faillit tomber avant d’atteindre -la porte, et sortit brusquement, suivie de sa mère et de Victorin. - -Et, dans l’escalier: - ---Je n’en veux pas, cria-t-elle, de son sale argent, à ce grossier -personnage. Ça croit avoir affaire à qui? - -Puis, tout bas, à Victorin ahuri et navré: - ---Tu vois bien qu’il n’y entend rien à faire des portraits, ce Parisien -de malheur. Est-ce qu’on fait le portrait des gens en habits de travail? -Ça ne s’est jamais vu! - -Un doute, tout de même, se faisait dans l’esprit de Victorin. Si M. Jean -d’Auriol, qu’il avait reconnu, et M. le Maire, en qui il avait toute -confiance, n’avaient pas répondu au peintre, c’est donc qu’ils ne -trouvaient pas que l’artiste eût tort? Est-ce que les élégances -d’Arlette n’étaient pas ce qu’il en pensait, lui, Victorin?... Bah! -après tout, qu’importait? L’artiste pouvait se tromper; M. le Maire et -M. Jean d’Auriol n’ont pas osé le contredire, pas plus que moi-même. Et -puis ce n’était pas la robe et le chapeau d’Arlette qu’il aimait, après -tout, voyons! Et Arlette, noyée dans ses larmes, lui paraissait si -touchante! - -Il la raccompagna chez elle, en lui disant des paroles douces. Dans la -rue, elle ne répondait pas. Mais une fois arrivée dans sa maison, elle -éclata en cris de rage: - ---Vous avez bien raison, ma mère, de me répéter souvent que, des hommes, -le meilleur ne vaut rien! C’est dans des moments comme ça qu’un fiancé -devrait se montrer! Et il n’a pas soufflé mot, Victorin! Tu ne pouvais -pas lui dire ce que tu penses, Victorin! J’aurais cru, véritablement, -que tu avais «un peu plus de chose», mais non, rien! Tu l’as laissé -dire, me tourner en ridicule. Et m’offrir son sale argent,--qu’il faudra -bien accepter, ma mère, puisqu’il me le doit, m’ayant fait perdre la -demi-journée. Sûr qu’il me le doit,--et double, et avec une «indanité», -comme il dit. Mais, j’aurais voulu un défenseur. Il est joli, mon -défenseur!... Non, non, laisse-moi, Victorin, il faut que ça me passe, -la colère, et j’en ai pour quelques jours. Qu’est-ce que je vais leur -répondre, aux autres, quand je retournerai là-bas, et qu’ils demanderont -à venir voir mon portrait dont j’étais si fière d’avance? Il ne pouvait -pas rester où il était, ce monsieur peintre?... Tout le pays va savoir -ça; et on en parlera longtemps, du portrait de la gavotte... Tu vois -bien que je ne peux plus rester aux Mayons! Mais je n’avais pas besoin -de cette raison de plus pour m’en aller... Tu me rejoindras quand tu -voudras, à Marseille ou ailleurs, là où j’irai; mais je ne veux plus, je -ne peux plus demeurer ici, où personne ne voit mes mérites, pas même -toi, qui as été lâche aujourd’hui, oui, lâche! A ta place, je lui aurais -dit ma façon de penser, à ce Parisien; et, s’il s’était fâché, je lui -aurais laissé sur la figure la marque de mes cinq doigts!--Mais non! tu -étais là planté, le carnier au derrière et le fusil au dos, avec l’air -bête d’un santon de bois! - -C’était la première fois qu’elle se montrait à Victorin dans un accès de -rage,--et qu’elle l’injuriait. - ---Je te pardonne, dit-il doucement, parce que tu pleures, mais tu -regretteras demain de m’avoir parlé ainsi. - -Il la quitta. - -Aveuglée par la colère, elle le laissa partir. - ---Et puis, pensait-elle, il faut bien qu’il s’habitue, s’il devient mon -mari, à comprendre qu’il n’est pas le maître. Les femmes, aujourd’hui, -sont libres. - -Chacun comprend à sa manière la liberté. - - - - -XXII - -LE FÉMINISME D’ARLETTE - - -Arlette avait donc fini par trouver insupportable la situation -qu’elle-même s’était faite aux Mayons. Sur son passage, on se retournait -pour la regarder d’un œil narquois. Sa façon de s’habiller, la tournure -de ses chapeaux toujours bizarres, et sa légendaire ombrelle qu’elle -portait comme un étendard, cette ombrelle qui l’abritait même des -soleils d’hiver, prêtaient maintenant à rire; et toute cette réprobation -gouailleuse était un peu l’ouvrage d’Arnet. Arnet, grand conteur de -galégeades, ne tarissait plus sur le compte des filles dont les parents, -qui n’ont pas le sou, trouvent pourtant moyen, disait-il, de se ruiner -pour acheter des pompons ridicules à leurs filles. Et pourquoi? Parce -que, paraît-il, certaines de ces demoiselles, qui ont appris à lire, -tirent d’A et B une vanité hors de bon sens. - -Une fois bien établie dans le public, cette juste appréciation des -choses avait fini par remettre Arlette à sa place; et la petite dévoyée -n’avait pas pu supporter le jugement de l’opinion. - -Elle avait quitté les Mayons un beau matin, après avoir eu, la veille, -un dernier entretien avec Victorin. - -Elle lui avait dit pompeusement: - ---Vois-tu, Victorin, je fuis la persécution sévère de ta famille -injustement irritée. - -Elle s’était servie de ces expressions. Il ne lui déplaisait pas d’être -une héroïne persécutée. Elle se comparait à quelqu’une de ces jeunes -créatures dont les romans l’entretenaient, et qui, douées de toutes les -vertus, sont méconnues et même maltraitées par des parents barbares. -Elle était destinée à souffrir à cause de sa supériorité sur le commun -des hommes. Si on avait l’air de se moquer, c’était par jalousie. Et -elle, qui n’avait plus aucun sentiment religieux, se rappelait que -Jésus-Christ fut calomnié par des méchants qui finirent par le mettre à -mort. - -Une vague mégalomanie la poussait à rechercher dans les quelques -souvenirs d’école qui étaient les siens, les gens illustres à qui se -comparer. Et, si invraisemblable que cela paraisse, elle songeait -souvent à une nommée Jeanne d’Arc, une pastresse qui était devenue -général et fréquentait le roi de France. Elle y songeait comme à une -fille qui fut martyrisée par des envieux, jaloux de la façon dont elle -portait la cuirasse et le drapeau. - -Arlette avait lu dans les journaux d’éloquents articles sur le -féminisme. Les féministes étaient, à ses yeux, des gens qui -reconnaissaient la supériorité, d’ailleurs évidente, des femmes. Et -Jeanne d’Arc était une sorte de précurseur des féministes. - ---Vois-tu, Victorin, je fuis la persécution de ton père. Le monde m’en -veut. C’est tout des gens, ajouta-t-elle, c’est tout des gens qui -auraient fait brûler Jeanne d’Arc. - -Victorin n’attacha aucune attention à cette réminiscence historique. Il -ne vit qu’une chose: Arlette était décidée à partir; ses parents à lui, -en étaient cause. Il eut un grand mouvement de colère contre eux: - ---Je ne tarderai pas à te rejoindre, dit-il. - -A l’ardeur de cette réplique, Arlette comprit que son départ était -peut-être le meilleur moyen d’exciter Victorin, de le faire rompre, -momentanément du moins, avec sa famille et de l’amener enfin au mariage. -Elle comptait bien, plus tard, à force de bonne grâce irrésistible, -reconquérir les Bouziane et leur héritage. - ---Alors, comme ça, tu es bien décidée à nous quitter, Arlette! - -Si elle était décidée!... Il devrait être le premier à lui conseiller ce -départ. Elle souffrait trop des injustices du monde. Et pourquoi -souffrait-elle? Parce qu’elle aimait! Et qui? Victorin! Elle souffrait -pour lui! - ---C’est pour mon amour! C’est pour toi que je souffre, ô mon amour! - ---C’est vrai, pourtant! se disait Victorin. - -Et il se sentait à la fois tout contrit et tout fier. - ---Va, lui dit-il, je ne serai pas longtemps à te rejoindre pour -toujours, si la place de gardiens qu’on t’a promise, pour toi et moi, -est bonne comme il semble. Écris-moi bien ton adresse, et j’irai te voir -et prendre, sur cette place, des renseignements. - -Ainsi parlait-il, et cependant, quoiqu’il fût aveuglé, et rendu sourd -aux bons conseils, par l’amour, qui est un méchant mal, son cœur, en -même temps, se serrait à l’idée d’avoir à quitter bientôt la terre -paternelle. Tant que la réalisation de ce projet était demeurée -lointaine, il l’avait acceptée en lui-même; mais à la voir toute proche, -il éprouvait déjà comme une manière de regret, sans pouvoir se dire s’il -regrettait tout de bon d’avoir à partir. - -Après tout, il aimait la mère et le père, encore qu’il ne le leur fît -pas voir, l’usage des travailleurs de la terre n’étant pas de se faire -des «mounineries», ce qui revient à dire des amabilités en grimaces de -singe. - -Lorsque les quasi-fiancés se dirent adieu, Victorin se sentit le cœur -triste, mais il ne s’expliquait pas si c’était parce qu’il fallait se -séparer d’Arlette, ou bien parce que cette séparation allait bientôt -nécessiter son départ à lui. - -Et Arlette s’en était allée, un peu pour partir, chercher aventure, un -peu par orgueil, parce qu’elle allait être une demoiselle dans -l’arrière-boutique d’un magasin de la rue Saint-Ferréol. Là, elle aurait -parfois à recevoir les pratiques, de belles madames «comme il faut» dont -elle copierait de son mieux les manières élégantes. - ---Si Madame le désire, on me permettra certainement de porter ce petit -paquet chez Madame. - -Et alors, qui sait, elle rencontrerait, dans la maison riche, le marquis -de Carabas ou le prince des contes de fées, celui qui épouse des -bergères. - -En attendant, elle aurait pour camarade et protecteur Augustin Augias, -qui lui avait arrêté une belle chambre dans le vieux quartier de -Marseille, mais à deux pas de la Canebière. - -De Marseille, elle écrivait: - - A Monsieur Victorin Bouziane, - Propriétaire-agriculteur, - Aux Mayons (Var). - - - «Marseille, rue Vieille, nº 10ter, près la Bourse. - - «Mon beau Victorin, - - «Je t’écris pour te faire savoir de mes nouvelles, que j’en espère des - tiennes, qu’elles soient pareillement bonnes pour ce qui est de la - santé. Pour quant au reste, qui est le contentement d’esprit, les plus - grands auteurs qu’on peut lire, même sur les journaux, disent que la - vie est une perturbation continuelle qui n’est pas près de finir. - Comme nos aïeux ils l’ont connue, la vie, nous l’avons trouvée, et nos - enfants la retrouveront de même, par malheur. Et que, s’il n’y en a - pas une autre, de vie, après notre mort, et point de bon Dieu comme se - le croyaient les gens d’autrefois, alors il faut en prendre son parti, - et chercher un peu de plaisir par soi-même, sur cette terre de pas - grand’chose, puisque tu as vu par toi-même ce qu’un monsieur peintre, - qu’on ne connaît pas, a pu me faire d’ennui dans un seul et même jour, - sans que je me le sois _reserché_ en rien, vu que je ne savais pas - même son existence cinq minutes avant. Mais j’avais eu tant d’autres - ennuis avec les _huns_ et les autres qui finissaient par m’appeler - tous la Gavotte, moi qui ne serche qu’à être simplement comme il faut, - que je ne pouvais plus y tenir, notablement par rapport à ton père qui - m’a été le plus dur. Mais je ne lui en veux pas quand même, après - tout, à ton père, qu’il ne m’a jamais pour ainsi dire parlé--que - bonjour, bonsoir--avant que tu te sois déclaré comme pour devenir mon - Victorin, rien qu’à moi. Enfin, je leur pardonnerai tout, à tes - parents, quand je serai ta femme, et que, sans doute, ils cesseront - alors de me faire contre, quand ils verront notre union bénie même par - Dieu s’il en existe un et par nos enfants à venir. - - «Écris-moi vite ici, que, sans consolation de tout ça, je me languis - de toi, de toi seulement, vu que tout le reste des gens des Mayons, il - ne m’importe guère. Ils sont trop méchants pour un cœur sensible comme - tu sais. Tu l’as bien dû comprendre le jour du peintre, mon cœur - sensible, que je me le reproche des fois comme étant cause de t’avoir, - ce jour-là, _crié à l’après_, mais j’étais nerveuse. Les femmes, tu - sais, elles sont sujettes aux nerfs par leur trop grande délicatesse. - Et j’étais comme une fleur tremblante sur sa tige, le jour des - châtaignes. Ici, une fois, au magasin, où je travaille aux modes de - Paris pour tout Marseille, j’ai vu une de nos plus belles madames, - qu’elle s’essayait un chapeau et qui s’est trouvée mal. Elle est - connue pour être une dame marquise, que tout le monde sait de ses - histoires. Et on m’a dit qu’elle s’est trouvée si mal, parce qu’elle - venait de voir, à travers nos vitres du magasin, passer un monsieur - avec une autre dame, dans une voiture qui est, d’après l’on dit, sa - rivale. Tu vois que les personnes du bon ton perdent aussi la tête; et - pourquoi que nous, nous n’aurions pas nos nerfs comme elles? Un jour, - Arnet, aux Mayons, s’est moqué (de quoi je me mêle!) de mes bas à - jours. Je lui ai répondu hardiment que les filles pauvres ont des - jambes tout comme les duchesses. Et tu as trouvé que j’avais eu la - réponse bien prête et bien envoyée, comme c’est vrai; je sais bien que - j’ai de l’esprit naturel. Ne m’oublie pas. Je ne pense qu’à toi, dans - ma chambrette, qu’elle a un pot de fleurs sur sa fenêtre, d’une plante - que j’ai cueillie sur ta terre que tu as cultivée de ton bras puissant - et sans repos. Tu verras comme c’est beau, Marseille; je suis tout à - côté des quartiers neufs, mais dans le vieux quartier, mais à deux pas - de la Canebière et de la Bourse, que la mairie y est bien, elle aussi, - dans le vieux quartier, dont les ancêtres ne rougissaient pas. Et - puis, tu sais, il n’y a que de sottes gens. Je n’en rougis donc pas - non plus d’être pauvre et de travailler dans la vertu, et je reconnais - que la noblesse des sentiments vaut mieux qu’une ceinture tout en or - fin. Je sais ce que je vaux; et je me dis ton Arlette digne de son - Victorin qui t’attend et qui t’aime par-dessus tout même les étoiles - du ciel. - - «ARLETTE». - - «_Postcriton._--J’allais oublier le plus principal, qu’il y a, au - Prado, cette villa que j’ai vue où que l’on demande des gardiens. Rien - à faire qu’à vivre, comme je t’avais fait espérer, dans une - maisonnette blanche et rouge avec des abat-jour bleus, près d’une - grille dorée, avec un _télaifone_ qui communique avec le château ou - villa, pour dire aux patrons quelle personne que ce soit qui se - présente comme visite ou autre. Cent vingt francs et rien à faire! que - d’être dans un jardin tout en _manificence_ avec des plantes des - colonies étrangères. Ce serait ta part. Je pourrais même garder ma - place que j’ai maintenant ou rester avec toi, ou bien te revenir le - soir, et rien à faire alors, le soir, que de t’aimer--pour quatorze - cent quarante francs par an. - - «Ta petite pour toujours si tu le veux encore. - - «ARLETTE.» - - - - -XXIII - -CONSEIL DE FAMILLE - - -Le temps des violettes était arrivé. On voyait leurs feuilles, en -touffes bien rondes, bien vertes, en longues lignes, sur la terre brune -fraîchement remuée, sur de grands espaces. C’est une des cultures du -Midi. De Carqueiranne, d’Hyères ou de Nice, où elles pullulent, la mode -vient de cultiver les violettes sur divers points de la région du Var -qui avoisinent la ligne du P.-L.-M. Les Bouziane s’essayaient à cette -culture depuis deux ou trois ans. Les douces petites fleurs ne manquent -pas à leur réputation, qui est d’être modestes. Sous les touffes très -drues, et sous l’ombrelle des feuilles larges, elles sont tapies dans -l’ombre comme de sages fillettes des temps d’autrefois. Mais autour -d’elles, l’air est tout chargé de leur charme parfumé; on les devine de -très loin, et c’est un enchantement de saison. Peu d’entre elles, -pourtant, restent au pays. Comme des Arlettes, mais bien malgré elles, -elles s’en vont dans les villes, les innocentes, à Marseille, à Lyon, à -Paris. Elles entreront dans les cafés: «Violettes, M’sieu?» Elles seront -vendues le long des trottoirs boueux, sous les bruines d’octobre, à la -lueur blafarde des réverbères, à la sortie des cafés-concerts et des -théâtres, aux portières des fiacres, par des petites filles suspectes. -En attendant, les violettes des Bouziane embaumaient les alentours de -leur bastide. Ah! si elles avaient connu leur future destinée! et si -elles avaient pu parler à Victorin! Bien mieux que maître Augias ou son -ami Arnet, elles auraient réussi à le convaincre: - ---Reste au pays, lui auraient-elles dit, reste attaché à la terre, sous -le bon soleil d’ici. Ne va pas là-bas, sous les pluies et dans la boue. -Nos sœurs de l’an passé y sont mortes misérables. On les a ramassées par -milliers, aux heures grelottantes du matin, parmi les vils déchets des -grandes cités. Tu la connais pourtant, la chanson de _Cigalous_. - -Et toutes, en chœur, à voix menues, auraient chanté, sous les touffes -vertes, leur chanson parfumée, exhalée dans les souffles d’automne: - - Oh! Cigalous, pourquoi quitter ta chère vieille, - Ton père et tes amis, nos braves bûcherons? - Ne pars pas, Cigalous; c’est nous qui t’aimerons. - -Mais les petites violettes ne parlent pas. Et Victorin, décidé à l’exil, -préparait avec soin son propre malheur. Cette décision, et le trouble où -elle le mettait, se trahissait au-dehors. Et la mère Bouziane disait au -père: - ---Comme il change, notre Victorin! Cette fille l’a désavié. - -Elle ajouta: - ---Ce matin, quand j’ai étalé, là-haut, dans la chambre à côté de celle -du grand-père, les bouquets de violettes pour lesquels je ne trouve plus -une place en bas, tant il y en a cette année,--et pendant que je -commençais à les compter et à les aligner dans les corbeilles, l’esprit -du grand-père s’est réveillé, et il m’a appelée:--«Norade!» - -Le père Bouziane devint attentif: - ---Son esprit s’éveille? interrogea-t-il. Que t’a-t-il dit? - ---«Vous m’avez appelée, grand-père. Que voulez-vous?» Il m’a dit: -«Qu’est-ce que c’est qui sent si bon? Est-ce que c’est déjà les -violettes? et la récolte est-elle bonne?» «Très bonne, grand-père.» -«Alors, a-t-il dit, c’est que le bon Dieu, qui m’avait oublié, a pensé à -moi: je pourrai mourir content.» «Vous ne mourrez pas encore, -grand-père». «J’en ai tant d’envie, Norade! j’ai un gros sommeil.» - ---C’est bon! dit Bouziane à sa femme. Lui qui ne t’appelait plus, même -pour manger!... Je crois qu’il faut profiter du moment pour lui faire -dire, devant notre pauvre Victorin, son opinion sur Arlette. - -Le jeune homme fut appelé. - ---Petit, lui dit sa mère, l’esprit du grand-père s’est éveillé. Je ne -crois pas que ce soit bon signe. Tu sais que les vieilles vïores -(lampes), quand elles n’ont plus d’huile, au moment de s’éteindre, font -un gros éclat de lumière, le temps d’un éclair. Il se peut bien que le -grand-père en soit là. Alors ton père a décidé que nous montions tous -les trois lui parler, qui sait? pour la fois dernière. Peut-être qu’il -aura quelque recommandation à nous faire. Pas pour les choses d’argent, -pechère! mais comme qui dirait un peu de testament d’amour. Au moment de -mourir, ceux qui nous aiment voient plus clair que nous sur ce qui nous -est bon. Té, aide-moi encore à monter (puisque nous allons là-haut, -profitons), ces trois grandes corbeilles de violettes. - -Tous trois prirent chacun à deux mains un des grands paniers, débordants -de fleurs. - -Misé Bouziane, suivie des deux hommes, montait l’escalier en colimaçon. -Arrivée à l’étage, elle eut une inspiration. - ---Allons lui montrer nos banastes. C’est une richesse! Ça lui fera -plaisir. - -Tous trois entrèrent dans la chambre du vieillard. Assez vaste, tout -fraîchement reblanchie à la chaux, cette chambre, par une étroite -fenêtre, regardait la plaine. Le grand lit de bois occupait le milieu de -la pièce, le pied vers la fenêtre, ce qui permettait au vieil homme de -regarder encore, parfois, le ciel, les vignes, les pinèdes. Sur un des -murs, et visibles pour l’homme couché, étaient accrochés un casque et un -sabre, ceux mêmes de son père, le soldat de Napoléon Ier; au-dessous de -ces reliques, la médaille de Sainte-Hélène; au-dessus, un crucifix. Le -grand-père Bouziane les vénérait, ces reliques. Aucun autre meuble dans -la chambre, qu’une table et deux chaises. Au moment où entrèrent ses -deux enfants et son petit-fils, l’homme, bien qu’il eût les yeux -ouverts, paraissait dormir. Les draps blancs se rabattaient sur une -couverture tricotée blanche. Dans sa chemise de forte toile, très -blanche, les bras hors des couvertures, comme rigides le long du -corps,--il sommeillait d’esprit, la tête relevée sur l’oreiller blanc, -la face maigre, osseuse, le nez busqué, le menton saillant, la peau -tannée par quatre-vingt-dix ans de soleil, avec des rides sans mollesse, -comme creusées au couteau dans du bois. - -Au bruit qu’avec leurs gros souliers cloutés, les trois personnes firent -en entrant, il n’eut pas un mouvement; il rêvait,--comme déjà hors la -vie, loin de la rumeur des autres vivants,--un rêve de feuillages, de -sources, de prairies ondulantes, de moissons heureuses. Un moment, ses -visiteurs demeurèrent immobiles, saisis du respect même qu’on a devant -les morts. - -Tout à coup, sans que la tête fît un mouvement, les lèvres remuèrent: - ---Comme ça sent bon, ici! murmura-t-il; ça sentait déjà bon depuis ce -matin; à présent, c’est meilleur, plus fort... On se croirait en plein -mitan du champ de violettes... On dit que les saints ont bonne odeur -dans le Paradis; ils n’ont pas mieux! acheva-t-il d’une voix très haute. - -Mais il ne remua pas. - -Sa belle-fille alors prononça: - ---Voulez-vous les voir, les violettes, grand-père? Nous sommes là, moi, -votre fils et Victorin, tous les trois avec nos banastes pleines; nous -avons pensé que vous auriez plaisir à les regarder. - -Et, comme la tête du vieillard ne remuait toujours pas: - ---Tournez-vous un peu de notre côté. - -La voix du vieillard répondit: - ---Non. Je suis beaucoup fatigué. - -Alors, misé Bouziane, passant au pied du lit, éleva vers lui sa banaste -débordante, d’où tombèrent deux ou trois bouquets sur la blancheur du -lit. Les yeux du vieillard étincelaient: - ---C’est magnifique! dit-il. - -Il y eut un long silence. - ---Norade, dit Bouziane, pose, comme nous, ta banaste sur la table; et -rangeons-nous tous trois au pied du lit, que le grand-père nous voie. - -Et quand tous trois furent au pied du lit: - ---Père, dit Bouziane, m’entendez-vous? me reconnaissez-vous? - -Le vieillard, sans faire un mouvement, répondit d’une voix profonde: - ---Oui, Bouziane; oui, mon fils. - ---Eh bien! mon père, j’ai un conseil à vous demander. C’est pour votre -petit-fils, Victorin, qui est là et qui m’écoute. - -Victorin, entraîné, dit à son tour: - ---Je suis là, grand-père. - -Le vieux dit: - ---Je te reconnais, petit Bouziane,... mon petit-fils Victorin. - -Une émotion les gagnait tous les trois. - ---Eh bien! voilà, mon père, de quoi il est question. Vous vous rappelez -la petite Arlette? - ---Oui, dit la voix creuse, qui déjà semblait venir d’un lointain. - ---Et puis, vous connaissez aussi Martine?... Martine des Revertégat? - ---Oui!--dit la voix, ferme sans inflexions. - ---Belle fille et bonne travailleuse... Nous voulons, mon père, que -Victorin la prenne en mariage. - ---Bon! fit la voix lointaine. - -Victorin se mordait les lèvres pour ne pas pleurer. Il avait, de tout -temps, beaucoup aimé son grand-père. - ---Eh bien! dit le père, Victorin veut nous désobéir; il se cherche son -malheur. Pour rejoindre Arlette, qui a quitté les Mayons, il veut -quitter le bien et la maison des Bouziane; il veut Arlette; il veut -l’épouser. Quel conseil lui donnez-vous? - -Comme s’il eût eu à se défendre contre une agression brutale, -inattendue, le vieux, la face crispée soudainement, l’œil luisant avec -dureté, se souleva comme s’il eût bondi; et maintenant, assis, sa -chemise entr’ouverte sur sa poitrine montrant son cou long et maigre, -aux tendons en saillies, il éleva son bras droit; et, la main fermée, -l’index dressé, il fit le geste qui veut dire «non». Le torse retomba en -arrière, la tête reprit sur l’oreiller la position et l’immobilité -qu’elle avait tout à l’heure; les yeux demeurèrent ouverts; ils -semblaient, par-dessus les têtes, regarder la lumière du dehors; les -lèvres s’entr’ouvrirent pour laisser échapper un menu souffle... - -Victorin sanglotait. Bouziane et sa femme prirent des violettes à -poignées, et, les répandant sur le lit, ils semblèrent offrir à -l’ancêtre mort les prémices de la récolte nouvelle. - - - - -XXIV - -DEUX INDÉPENDANTS - - -Arlette, demoiselle d’arrière-boutique à Marseille, rue Saint-Ferréol, -jouissait, tout en manœuvrant une machine à coudre, d’un bonheur -ineffable qui était de voir, par une fenêtre basse, les passants d’une -rue transversale, affairés ou nonchalants, et dont quelques-uns, vieux -ou jeunes, lui souriaient parfois. - -Elle écrivait à Victorin: - ---«Ne viens pas encore me voir. Je m’installe peu à peu. Je veux que tu -me trouves dans une chambre mieux arrangée; et, pour cela, il faut que -je travaille encore à me gagner le prix d’un joli mobilier. Pour le -moment, je suis en garni. Je te dirai quand tu pourras venir.» - -Victorin ne s’expliquait pas qu’il n’eût plus aucune impatience de la -retrouver. Il acceptait ces délais avec une involontaire satisfaction. -Tout en se considérant comme engagé vis-à-vis de la jeune fille, il -accueillait presque avec joie la nécessité de retarder le rapprochement. -Quand il constatait en lui-même ces dispositions: - ---Sans doute, se disait-il, la recommandation de mon pauvre grand-père -m’a impressionné, et tous ces retards seraient pour lui faire plaisir. -Retarder le moment de la revoir, c’est bien le moins que je puisse faire -pour donner satisfaction au pauvre mort. Et puisque l’ajournement vient -d’Arlette elle-même, je n’ai rien à me reprocher vis-à-vis d’elle. Et, -ainsi, je contente ma mère qui m’a dit, le jour où le grand-père est -mort: «Attends au moins d’avoir fait ton service militaire... Grand-père -t’aurait demandé au moins cela. C’est l’avis de ton père. Donne-nous ce -petit contentement. D’ailleurs tu n’as pas encore l’âge de te marier si -nous ne sommes pas consentants.» - -Victorin, à ces paroles de sa mère, avait secoué la tête; il comprenait -bien ce qu’elle se pensait: elle voulait gagner du temps, et son père de -même. - -Et les jours coulaient; les saisons se déroulaient, amenant des travaux -différents, dans la beauté changeante et éternelle des champs, des bois -et des ciels. - -Pendant ce temps, Arlette jouait à la dame, les dimanches, en toilettes -bon marché, mais voyantes et taillées sur des patrons à la dernière -mode. Quand il le fallait, elle obéissait, comme les plus libertaires -des suffragettes, aux tyrannies absurdes des tailleuses et des modistes. -Quand il le fallut, elle mit, comme le disait assez heureusement son -camarade Augustin, ses deux jambes dans une seule jambe de pantalon, -c’est-à-dire qu’elle se glissait dans un fourreau de parapluie; en -d’autres termes, qu’elle était entravée. Elle ne put faire un pas sans -risquer de choir, nez contre terre, du haut de ses talons hauts comme -des petites échasses. Et cela lui valut une mésaventure amusante. - -Un dimanche, comme elle avait résolu de faire une promenade au bord de -la mer, avec Augustin, vêtu, lui, d’une jaquette noire, mains gantées et -jonc à la main,--ils allèrent prendre le tramway du Prado. La voiture -s’apprêtait à démarrer, quand, suivie de son chevalier, Arlette se -présenta à la coupée. Le contrôleur, indulgent pour une jolie fille, fit -attendre... Mais, lorsqu’Arlette voulut séparer son pied droit du gauche -et l’élever jusqu’aux marches de la voiture, la robe étroite, le -fourreau, l’entrave, le maintinrent à bonne distance du but visé. Le -contrôleur se prit à rire; Augustin s’écria: - ---Au diable, les robes étroites! - -Les voyageurs les plus impatients mirent la tête aux fenêtres pour -connaître la cause du retard; quand elle fut comprise, la gaieté gagna -la remorque: - ---Montera! montera pas! - -Arlette, perdant la tête, renouvelait ses tentatives ridicules, sans -même songer qu’il eût mieux valu, pour tout le monde, qu’elle y -renonçât... Un bourgeois de maintien sévère cria, du haut de la -plate-forme: - ---En voilà assez, c’est grotesque! - -Alors Augustin eut une idée géniale, de celles qu’inspire le désespoir -aux hommes d’action. Il tira de sa poche son couteau bien affilé, -l’ouvrit et, saisissant par le bas la robe étroite, il la fendit, des -pieds à la taille, d’un seul trait. L’étoffe crissa. Les jambes -jouèrent. Arlette, suivie d’Augustin, s’élançait au milieu des rieurs. -Le tram, délivré, put démarrer. - -Malgré ses promenades avec Augustin Augias, et les familiarités qu’elle -lui permettait,--Arlette ne lui donnait aucun gage. C’est vaguement -qu’elle lui permettait une espérance d’épousailles. Tant qu’elle pouvait -espérer, elle, quelque chose de sérieux du côté de Victorin, elle était -trop habile pour risquer de compromettre l’avenir. Tout était calcul en -elle. La diplomatie lui tenait lieu d’honnêteté. Victorin pouvait venir -à l’improviste. Il la trouverait dans une mansarde qui n’était pas -encore celle d’un palais, mais la vierge qui l’occupait restait -froidement digne de devenir une Bouziane. - -Quant à Augustin, étonné des sagesses d’Arlette, il végétait, pauvre -balayeur de salles, dans une richissime maison de banque, où, -journellement, lui apparaissaient, derrière une grille solide, des -monceaux d’or et de billets bleus. D’abord, cela lui avait donné envie; -puis, peu à peu, il s’était habitué à voir ces trésors comme on regarde -les astres du ciel, avec le sentiment qu’ils sont à l’infini. Mais il -lui restait un autre sentiment: celui d’une irrémédiable déchéance. Il -se disait: - ---Je ne serai jamais rien, ni bourgeois, ni ouvrier, ni paysan; rien, -pas même un brave serviteur dans une maison qui sache rendre justice à -mon mérite; rien, je resterai un valet d’administration, dont la -Société, qui l’occupe mécaniquement, ignore tout, les ambitions, les -justes désirs et les amères souffrances. - -Il y avait bien l’amitié d’Arlette; mais les froideurs calculées, -mesurées, de la rusée donzelle, avaient porté fruit. Il la contemplait -comme il regardait les billets bleus et l’or de sa banque, avec un -sentiment de morne désolation. Jamais elle ne serait sa femme. - -En songeant à son père, aux leçons qu’il en avait reçues, et à -l’impossibilité d’un retour au pays, retour que lui interdisait son -orgueil, Augustin, parfois, se répétait que, lorsqu’on veut, on peut -mourir, échapper à tout. - - - - -XXV - -FLEURS ET PLUMES - - -Juin était revenu, et, avec lui, le dépiquage du blé. - -En se retrouvant, guides en main, au milieu de l’aire sous un soleil -torride, tandis que tournaient les chevaux et que le père Bouziane -éparpillait les gerbes sous leurs pieds, Victorin se reporta au jour, -où, pour la première fois, l’année dernière, il s’était mis en révolte -ouvertement contre l’autorité paternelle. Une lassitude lui vint d’être -toujours à attendre, sans rien réaliser de ses désirs d’amoureux. Son -indécision lui parut avoir assez duré. A quoi bon faire, avec si longue -attente, souffrir ses parents et son Arlette, et se faire souffrir -lui-même? Il partirait pour Marseille le lendemain. Il la verrait, la -consolerait, fixerait, même très lointaine, la date de leur mariage. -Bien plus, tout cela lui semblait si juste, si raisonnable, qu’il se -flattait d’obtenir sans trop de peine l’approbation de sa mère. Quand -elle le voulait, elle savait toujours fléchir le père. Il aurait le -consentement de ses parents. Ainsi rêvait-il. Facilement, on croit -possible ce qu’ardemment on désire. Pourquoi même attendrait-il d’avoir -fait son service militaire? Ce serait sottise. La loi de trois ans était -votée. Faudrait-il attendre encore trois ans? Comment avait-il pu -admettre cette idée une minute? - ---Père, dit-il, le soir, à table,--demain j’irai à Toulon. Il faut que -je prenne des renseignements sur les engagements militaires; pourquoi, -en m’engageant, je pourrai choisir mon régiment. C’est un grand -avantage. Je pense être de retour demain soir, mais si ce n’était -qu’après-demain matin, ne vous en inquiétez pas. - -Le père Bouziane eut, un instant, le soupçon d’un mensonge; il regarda -attentivement son fils, lui vit un visage tranquille, un grand air de -loyauté, et dit: - ---Bien. - -Le lendemain, dans la matinée, Victorin arrivait à Marseille. Ayant -demandé son chemin, plusieurs fois, à des passants, il descendit les -larges belles rues ombragées de platanes, entrevit les allées de -Meilhan, se trouva tout à coup sur la Canebière. Là, il eut un -éblouissement. La rue, spacieuse comme une place publique, pétillait de -soleil, de joie fourmillante, frissonnante, avec ses innombrables -passants qui se croisaient, l’éclat de ses somptueux cafés, des riches -magasins aux tentes rayées de bleu ou de rouge, palpitantes, pareilles -aux grands pavois d’une éternelle fête. Au bout de ce fleuve de gaietés, -par-dessus les charrois, les voitures publiques, les automobiles de -luxe, blanches ou vert olive, ou jaunes comme le blé,--apparaissait une -forêt de mâts, légèrement balancés dans le bleu et l’or du ciel. Au -delà, c’était la mer, le chemin vers les pays fabuleux. Le paysan, -stupéfait, avait devant lui la Porte de l’Orient, splendide comme un arc -de triomphe. Il n’avait jamais vu pareil spectacle. Un peu de mistral -soufflait, compagnon du soleil; il agitait les ombres et les -resplendissements des tentes, au-dessus des trottoirs échauffés. -Victorin fut ébloui par la souveraine beauté de la capitale provençale. -C’est donc là qu’il pourrait vivre, et dans l’amour! N’est-ce pas M. -Augias qui lui avait dépeint, sous de si noires couleurs, l’existence -des villes? - -Il avisa un gardien de la paix: - ---Pardon, excuse; la rue Vieille, s’il vous plaît? - -L’agent expliqua: - ---Descendez la Canebière. Arrivé au bout, tournez à droite, suivez le -quai jusqu’à la place Victor-Gélu. Arrivé là, tournez encore à droite. -Vous serez dans le vieux quartier, et vous redemanderez la rue Vieille. -Vous en serez tout près. - -Victorin, sur le quai, s’amusa une minute aux étalages des bazars qui -vendent toutes sortes d’objets à l’usage des marins, ceintures de cuir, -couteaux à gaîne, suroîts... Puis il s’arrêta devant les marchands -d’oiseaux; les oiseaux des îles ramageaient; ou, muets, faisaient la -boule; les cacatoès et les aras jetaient leurs cris stridents; des -macaques grimaçaient des accès de colère; ou, déjà malades de nostalgie, -regardaient, avec des yeux de moribonds, le pavé grouillant de vie. - -Sur la place Victor-Gélu, quelques nervis, de ceux que ce poète a -éloquemment chantés, musardaient, la casquette aplatie sur le front, les -mains aux poches de culottes avachies, les pieds dans des savates -éculées, traînant les accents veules d’une langue haillonneuse, d’un -provençal dégénéré. - - Maï, s’en ren fan, - Avian tout l’an - Dé vin, dé bùou et de pan blan, - Léou, léou, diriou, - Vengu’ un fusiou - Espooutissen leïs reïs, marrias de Diou! - Et que la Républico duré. - -Ainsi les chanta Gélu, dont la statue orne la place qui porte son nom et -que ses modèles fréquentent. - -Quand Victorin traversa la place, deux de ces nervis l’apostrophèrent. - ---Tu es de Martigue ou de Six-Fours? - ---Tu passes bien faraud? Qué paguès? - -Victorin passa sans répondre. Il entra dans le vieux quartier et demanda -la rue Vieille. - -Une sorte de nuit s’était faite brusquement autour de lui. Le Midi -d’autrefois construisait de hautes maisons et se ménageait des rues -étroites, dont l’entrée était à peu près interdite aux rayons du soleil. -C’est contre les rayons du soleil d’été que nos pères voulaient -s’abriter, avant tout. Mais, autour de Victorin, encore ébloui par le -resplendissement du beau Marseille, l’ombre était d’autant plus noire -qu’elle était subite. Elle était humide aussi et malodorante. Il songea -aux violettes sous lesquelles on avait enseveli le grand-père... - -Une sorte de tristesse physique l’envahit, ralentit sa marche. Il -hésitait comme à l’entrée d’un tunnel, dont on n’entreverrait pas -l’arceau de sortie. - ---Rue Vieille, s’il vous plaît? - ---Vous y êtes. - -Quelle rue! Et les rues transversales entr’aperçues n’étaient pas moins -noires. Les façades semblaient suer la crasse visqueuse des siècles. Du -bas de chaque fenêtre sortaient deux perches obliques, horizontalement -tendues, et qui, se rencontrant par la pointe, et formant triangle avec -le mur pour troisième côté, portaient des linges variés, chemises, -camisoles, torchons, humides d’une lessive suspecte. Sous ces étendards -de misère, Victorin passe dans la rue avec inquiétude, en glissant sur -des pavés gluants, parmi des détritus de légumes et de poissons. - -Victorin chercha le numéro 10ter. Ah! Le voici! Est-il possible que ce -soit là? Cette porte crasseuse, ce corridor empuanti! Pauvre Arlette! -Elle doit m’attendre, j’ai envoyé une dépêche. Ah oui! pauvre Arlette! -Cet escalier est bien obscur, comme froid, en cette saison. Et quelle -odeur! une puanteur de fumier, mêlée à des relents de beurres frits et -rances. Le jeune paysan, l’hôte des collines résineuses, le travailleur -des champs salubres, fut troublé. Il crut que le cœur allait lui -manquer. Il gravit pourtant l’escalier misérable. Toute la noblesse des -choses rustiques, même de la plus grande pauvreté campagnarde, lui -apparut soudainement. Alors, il se comprit en déchéance et se sentit en -détresse. - -Combien d’étages déjà montés? Cinq. Encore un... Il arriva sur le -dernier palier. Elle avait cloué sur sa porte un carton: - - Mademoiselle Arlette des Mayons, Modiste. - FLEURS ET PLUMES. - -Il s’attarda à lire cette inscription, enjolivée par Augustin de -guirlandes à la plume, façon art moderne. - -Et, pendant qu’il restait là, pantois, Victorin entendit la voix -d’Arlette: - ---Augustin, va-t’en. Je te dis que je viens de recevoir une dépêche de -Victorin. Il vaut mieux qu’il ne te trouve pas ici. Que penserait-il, -pauvre de moi! Allons va-t’en. Nous se promènerons dimanche qui vient. -Tu as manqué assez de fois ton bureau, cette semaine. Tu te feras -renvoyer. - -Augustin répondait: - ---Ma montre, elle va bien. Le train doit arriver à peine... Il lui faut -du temps pour venir à pied de la gare... Alors, tu comptes l’épouser? - ---Je l’espère. Et, tant que ce n’est pas fait, je serais bien coquine et -bien sotte de le trahir. Sois juste, Augustin! - -Victorin ne frappa même pas à la porte. Déjà il redescendait l’escalier -puant. Et il s’achemina vers la gare, où il déjeuna d’un quignon de pain -et d’un morceau de fromage. Il but l’eau de la fontaine du square, puis -se paya une tasse de café au buffet. Le soir même, il s’asseyait, les -yeux humides, sans rien dire, à la table des Bouziane. - -Le lendemain, il crut avoir fait un mauvais rêve. L’honnêteté d’Arlette -semblait évidente. Alors quoi?... Alors quoi? Allait-il l’abandonner -parce qu’elle était pauvre--et si courageuse d’affronter une misère qui -le faisait fuir, lui, un homme? Arlette ne lui avait-elle pas dit, un -jour, très loyalement, à propos de Marius, qu’elle se considérait comme -en droit de ne pas décourager ses autres galants, afin de trouver encore -à se marier si lui, Victorin, venait à l’oublier. - -Certes, elle était honnête. Elle n’avait pas démérité. Elle traversait -un moment difficile, voilà tout. Par probité, il résolut d’attendre -encore, quoique sans joie. - -A son retour de Marseille, Victorin dit à son père: - ---Décidément, j’attendrai qu’on appelle ma classe... On est si bien ici! - -Bouziane ne demanda pas d’explication. - - - - -XXVI - -LA VOIX DES CLOCHES - - -Depuis quelques jours couraient des bruits de guerre. Personne n’y -croyait. - -«Du siècle que nous sommes, ça n’est plus possible.» Telle était la -formule par où les gens de la terre accueillaient les nouvelles -menaçantes sorties des «gazettes», comme eût dit le grand-père Bouziane, -et transmises de bouche en bouche, volant plus vite que les ramiers -sauvages ou les émouchets. Ainsi, dit-on, se propagent les nouvelles aux -pays d’Afrique, à travers les déserts, comme sur les ailes d’une -électricité humaine et sans qu’on sache comment. - -Arnet, vagabond de nature comme un Bédouin, en passant par plaine ou -colline, par vigne ou bois, criait de loin: - ---Un Tel, vous savez ce qui arrive? - ---Eh! non. - ---Nous allons être en guerre! - ---Avecque qui? - ---Avec l’Allemagne, pardi! - ---Du siècle que nous sommes, pas possible! Ça s’arrangera! - -Il hochait la tête, le vieil insurgé de 51, et reprenait un de ses -thèmes favoris: - ---Marfiza-vous deïs emperours! (Ayez méfiance des empereurs.) - -Tout le monde, aux Mayons, se rappelait qu’un jour Arnet s’était affirmé -cousin du roi des Maures; et, vu que les chefs d’État sont parents entre -eux, il s’était dit, par voie de conséquence, cousin du président de la -République française. - -Si singulier que cela puisse paraître, cette plaisanterie, la façon -joyeusement sympathique dont elle avait été accueillie, acclamée, -applaudie, avait impressionné le braconnier. - ---Ce président, M. Poincaré, il me fait l’effet que je le connais, -disait-il; que nous avons eu quelque chose d’aimable ensemble; et puis -M. d’Auriol le connaît très bien! il m’en a parlé: je lui suis attaché. - -Ainsi disait Arnet, et, l’imagination aidant, un certain besoin, bien -méridional, d’être sans gêne avec les grands de la terre, par -orgueil--et familier par goût de la sympathie, Arnet ajoutait: - ---Mon ami Poincaré, je ne l’ai jamais vu, il n’a eu jamais occasion de -rien faire pour moi, ni moi pour lui, mais nous sommes très bien -ensemble. - -Il riait de cette drôlerie, mais, à force d’en rire, il y croyait -presque; et, dans les circonstances présentes, cessant de galéger, il -s’écriait: - ---Ils voudraient l’empêcher de revenir de Russie, où il est allé voir le -père des Russes. Pourvu qu’on ne nous le prenne pas en route, notre -Président! C’est un si brave homme, à ma connaissance! - -Non, il ne riait plus, Arnet. N’avait-il pas fait le coup de fusil pour -la République, la Sainte, comme il disait, quand Napoléon fit contre -elle son coup d’État. Non, l’Allemagne n’avait pas d’ennemi plus -déterminé qu’Arnet. Malheureusement il était bien vieux, traînait la -jambe. Tout récemment, il avait fait une chute. Les tarets avaient, -disait-il, attaqué le vieux bois dont il était fait. - -Tel qu’il était, Arnet était une voix française, une bonne et, quoique -un peu enrouée, encore claironnante. - -Il alla trouver les Bouziane. - ---La guerre sera déclarée, vous verrez. - -Misé Bouziane dit avec simplicité: - ---Ah! nos pauvres enfants!... Mais vous devez vous tromper, Arnet; du -temps que nous sommes, on ne fera plus des choses comme ça! - ---Méfiez-vous des empereurs, répliqua Arnet. - -C’était son refrain. - -Le père Bouziane prononça: - ---Ce serait terrible. - -Et il regarda Victorin. - -Victorin dit simplement. - ---C’est grand-père qui aurait été content! - ---Mon beau petit! dit la mère. - -Puis, au bout d’un instant: - ---Ça n’est pas possible, non! - -Et elle sortit, les yeux pleins de larmes, pour regarder la lumière du -soleil, les plantes, les arbres si tranquilles, qui disaient avec elle: -Ça n’est pas possible. - -Arnet alla voir M. Augias; il s’assit, sans rien dire, obéissant à un -geste du vieil instituteur. - -Tous deux restèrent un moment en grand silence, mais ayant des pensées à -peu près semblables. - ---Si cette chose arrivait, dit enfin maître Augias, il faudrait -peut-être s’en réjouir! - -Arnet leva sur lui des yeux emplis de stupeur. - -Au même moment, M. le Maire entra, et, peu après, M. le Curé. Un même -sentiment, qui aboutissait au désir de se rapprocher, de s’entendre ou -de comprendre, réunissait ces hommes si divers. - -A chacun d’eux, il semblait que chacun des autres en saurait, en dirait -plus long que tous les autres; ou, du moins, trouverait la réflexion -consolante, imprévue, heureuse. Hélas, non!... Mais on se taisait -ensemble, côte à côte, et cela déjà était bon. - ---Eh bien, dit le maire, que pensez-vous de ce qui se passe, maître -Augias? - ---Oui? dit M. le curé, qu’en pensez-vous, Monsieur Augias? - -L’homme de prière interrogeait le laïque sur le sujet de haine et de -mort, dont il se sentait trop éloigné pour être sûr de ses propres -idées. - -Est-ce que la loi de Moïse ne dit pas: «Tu ne tueras point»? Et celle de -Jésus: «Aimez-vous»? - -M. Augias avait beaucoup lu et réfléchi. Il répéta: - ---Si cette chose terrible arrive, il faudra peut-être s’en réjouir. - ---Oh! fit Arnet,--dans le moment que ces messieurs entraient, vous -veniez de me parler ainsi, et ça m’étonne beaucoup. Je ne comprends pas -la raison pourquoi. - ---Expliquez-vous, Monsieur Augias, dit le maire. - -Maître Augias se recueillit; son cœur le fit éloquent: - ---La France, dit-il, ne peut pas croire à la guerre parce qu’elle y -avait renoncé. Elle se disait que si le vaincu, quel qu’il soit, riposte -par une guerre de revanche, jamais les guerres ne finiront. Et alors, -peu à peu, quoique avec regret, elle fermait l’oreille aux cris de -revanche, aux appels de son Déroulède. Elle faisait le sacrifice de sa -fierté à la paix du monde. Et, pour ma part, j’ai toujours pensé que ce -sacrifice était sublime, car il est difficile de subir un affront -profondément ressenti... Oui, ce sacrifice, selon moi, eût été -sublime,--s’il avait pu réussir, comme le croyaient sincèrement les -pacifistes. Malheureusement, ces sacrifices-là ne désarment pas des -ennemis qui mettent tout leur orgueil dans leur force matérielle. Dans -l’esprit de sacrifice, ils ne voient qu’une faiblesse qui les excite à -préparer l’écrasement du faible. C’est ce qui a encouragé l’Allemagne à -nous attaquer. Mais, si débonnaires que nous ayons été, nous ne nous -laisserons pas faire. Nous avons laissé s’éteindre le grand feu du -patriotisme, mais la petite étincelle,--que Déroulède et d’autres -protégeaient dans les cendres et entretenaient de leur souffle,--brûle -toujours. Et vous le savez, Arnet, une étincelle suffit à allumer, dans -nos forêts, de grands incendies. C’est ce qui arrivera. Plus la patience -de la France a été longue, et bienveillants au monde ses espoirs et ses -désirs--plus elle ressentira l’injure faite à ses idées et à son cœur. -Elle va se réveiller comme en sursaut. Nous verrons des choses -terribles, mais de grandes et belles choses. - -Le vieil homme se tut. Et, dans le silence, le curé murmura la vieille -devise, dont on ne pouvait dire si elle était une affirmation ou -seulement un vœu: - ---Dieu protège la France. - -Ils ne dirent plus rien d’un long moment. Dans cette maison de village, -ces quelques êtres, réunis pour s’entretenir d’un danger qu’on -pressentait formidable, figuraient à eux seuls tout le peuple de France. -Une grandeur était en eux et sur eux. Ils en avaient le confus -sentiment; et ils ne disaient plus rien, parce qu’ils n’auraient pu -trouver de paroles en rapport avec cette grandeur. Puis ils se levèrent -presque en même temps, se serrèrent la main et se séparèrent. - -Trois jours plus tard, le tocsin épandait sur toutes les campagnes de -France ses notes d’appel lamentable... L’incendie? Non. La guerre. - -La voix des cloches, condamnée au silence dans certaines -régions,--d’autorité se faisait entendre partout. Du haut des clochers -elle s’élançait, sans que personne songeât à refuser à Dieu, à -l’Inexplicable, le droit de reprendre la parole. - -Ce sont les maisons de l’Inexpliqué, les hautes maisons du mystère, -celles qui, partout, dominent les chaumières et les palais--ce sont -elles qui se chargeaient d’annoncer, seules, à la France, muette -d’attente angoissée, la plus terrible des catastrophes qui jamais aient -fondu sur le monde. - -Elles sonnaient, les cloches des grandes cités et des moindres villages, -en l’honneur de la mort, reine des épouvantements; elles faisaient -planer sur chaque tête la menace formidable; et tout se taisait. - -Comme si les choses eussent compris, elles se taisaient. - -Rien ne fut impressionnant, ce jour-là, comme le silence et la solitude -des plaines, des bois, des champs. Rien n’y remuait. Pas un travailleur -ne s’était rendu à son travail. Point d’ailes dans le bleu des airs. Pas -un souffle de brise dans les branches. On eût dit que tout l’espace, sur -terre et dans l’air, était laissé à la grande menace, à l’expansion des -ondes sonores, qui, du levant au couchant et du nord au midi, -annonçaient la guerre, le malheur du monde. - -Où étaient-ils, les hommes de France? - -Dans les villes, dans les bourgades et les hameaux; et tous, comme si -partout un messager inconnu eût donné un mot d’ordre, tous songeaient: - ---Eh bien, tant mieux! Il fallait en finir avec la sourde malice -allemande. Nos enfants ne vivront pas, comme nous, dans une inquiétude -secrète et humiliée. Tant mieux! On va se battre pour l’avenir des -enfants et la libération de la terre! - - - - -XXVII - -CONCORDE - - -Victorin, s’attendant à être appelé d’un instant à l’autre, alla prendre -congé de son ancien maître. - ---Ah! Victorin, lui dit M. Augias, si tu rencontres mon fils, donne-lui -de bons conseils; il me rend bien malheureux. Il est de ta classe. -Pourvu qu’il ne fasse pas quelque sottise. Tu vois comment un fils peut -faire souffrir un père. Le tien ne te dit pas son chagrin, il ne dit que -sa colère de te voir lui désobéir. Il est encore temps pour toi de -rendre heureux tes parents. Penses-y. Tu pars volontiers, j’espère, pour -défendre notre pays? - ---J’aimerais mieux, bien sûr, qu’il n’y ait pas la guerre, maître -Augias, mais, du beau (moment) qu’elle arrive, je comprends bien qu’en -défendant la France, chacun défend son village, sa maison et sa famille, -comme vous me l’avez souvent répété. Alors il n’y a pas à tant -s’arraisonner. Le plus tranquille devient furieux quand les voleurs -entrent chez lui. D’ici, nous ne les voyons pas; c’est ce qui fait que -beaucoup n’ont pas tout de suite la grande colère qu’il faudrait. Mais -en réfléchissant un peu, on doit très bien s’imaginer que ce qu’ils font -là-bas, dans le Nord, ils nous le feraient ici, chez nous, si on les -laissait arriver. Alors, il faut se défendre, et ma réflexion me dit -qu’il faut partir volontiers. - ---Bonjour, monsieur Augias, dit Arnet qui arriva sur ces mots... Tu -pars, Victorin? - -Le braconnier soupira: - ---Dommage que je sois trop vieux pour t’accompagner. - ---Tu sais qu’Arnet est un vétéran de 70, dit Augias, qu’il a été laissé -pour mort sur le champ de bataille, et qu’il n’en parle jamais. - ---Je n’en parlais pas, en effet, parce que ce que j’ai vu en ce temps-là -ne me rendait pas fier. Mais on peut en parler maintenant, puisqu’on va -reprendre tout ce qu’on avait perdu. Ah! ces Prussiens, c’est pire que -des voleurs de grand chemin! J’espère qu’on va les frotter d’importance. -On y avait renoncé; c’est eux qui nous offrent l’occasion, tant mieux -donc, si nous voyons, avant de mourir, une guerre dont on pourra parler -plus tard au lieu d’avoir honte. - -Le vieil Arnet pétillait de jeunesse. - ---Vous voilà bien animé, ami Arnet. Vous avez l’air d’un vieux cheval de -bataille qui redresse la tête au clairon. - ---C’est un peu ça, dit le braconnier. Figurez-vous que je viens du café, -où le vieil Audiffren, qui était matelot en 70, nous a conté une chose -magnifique. En voilà une histoire qui a de la valeur! Point de galégeade -ne peut lutter avec. On lui a payé une bouteille de vieux Mayons, et on -a bu à la victoire. - ---Et cette histoire, ne pouvez-vous nous la répéter? dit M. Augias. - ---Hum, dit Arnet, je ne saurai pas bien... Mais enfin, voici: En 70, -nous a dit Audiffren, j’étais matelot; nous n’avons jamais pu, à bord de -notre croiseur, rencontrer l’ennemi. Une fois, pourtant, dans un port -d’Italie, nous prîmes notre mouillage à côté d’un bateau de guerre -allemand. Naturellement nous ne pouvions pas l’attaquer, mais nous -pouvions le provoquer, lui proposer de venir au large. C’est ce que fit -notre commandant le lendemain matin. Ce fut magnifique. On hissa à -l’arrière du croiseur français le pavillon de combat. Et ce pavillon de -combat n’en finit plus d’être grand. Le bateau traîne ça derrière lui -comme un «pavon» traîne sa longue queue, d’un air orgueilleux. - ---J’ai entendu, ajouta M. Augias, un officier dire un jour en parlant de -ce pavillon: «C’est comme un linceul tricolore assez grand, si le bateau -se sent mourir, pour l’envelopper tout entier.» - ---C’est tout juste ce que nous disait Audiffren, reprit Arnet. Il -disait: Nous avions à l’arrière ce pavillon qui semblait assez grand -pour envelopper tout le bateau. Et le commandant fit une manœuvre qui -réjouit tout l’équipage. Nous virâmes de manière à faire comme un rond -autour de l’ennemi et nous vînmes passer tout à côté de lui, comme si -nous avions été un homme qui vient en pousser un autre de l’épaule, pour -l’affronter, d’un air de dire: «Sortons un peu ensemble, si tu n’es pas -un lâche». Et notre bateau, ayant manœuvré de cette manière, disait cela -à sa façon par le moyen d’un coup de canon tiré à blanc; et, toujours -avec son air fier, il sortit de la rade avec son pavillon si grand, et -que le vent se mit à développer pour le bien faire voir. Mais le bateau -allemand resta bien sagement à l’ancre; il refusait le combat. Et, le -soir, nous revînmes pour dormir à côté de lui, et d’abord lui faire sous -son nez le salut des couleurs, tel qu’on le fait chaque soir au coucher -du soleil, avec des sonneries et des coups de feu, comme aux bravades de -Saint-Tropez et de Fréjus... Monsieur Augias, on a frappé à la porte. - ---Entrez, dit M. Augias. - -C’était un gendarme. - ---J’apporte, dit-il, l’ordre de mobilisation pour votre fils, monsieur -Augias... Votre fils n’est pas en règle. - ---Il s’y mettra, dit M. Augias, j’en réponds. Donnez. Merci. Je lui -ferai parvenir cela. - ---Ah! vous voilà, maître Arnet? fit le gendarme... Avec la permission de -M. Augias, s’il veut m’excuser, je vous dirai que nous ne sommes pas -contents de vos histoires. - ---Et de quelles histoires? - ---D’une que vous contez quelquefois, et qui a fini par nous revenir aux -oreilles. Vous prétendez que vous avez, dans votre jeunesse, maltraité -un gendarme, que vous l’avez porté sur vos épaules à travers la brousse, -et que, finalement, il aurait manqué à son devoir en ne vous arrêtant -pas, et cela pour conserver les bonnes manières d’un riche propriétaire -de la contrée. Nous comprenons la galégeade, maître Arnet, mais nous ne -voulons pas de l’injure. Et je ne suis pas fâché de vous le faire -entendre. - ---Il y a, heureusement pour les braconniers, répliqua Arnet, des -gendarmes qui ne font pas toujours tout leur devoir. - ---Si cela s’était produit, une fois, en votre faveur, serait-ce bien -convenable à vous de le leur reprocher au lieu de leur en être -reconnaissant? - -Arnet réfléchit un bon moment. - ---Gendarme, dit-il enfin, en tout autre temps je vous aurais montré que -j’aime à rire jusqu’au bout; mais je me comprends que ce n’est plus le -moment. Je vous dirai donc que, en tout temps, lorsque je racontais mes -histoires, je les arrangeais toujours de manière à les rendre gaies et à -faire rire les gens un peu plus que de raison peut-être; je dois avouer -aujourd’hui que je n’ai jamais porté tout un gendarme sur mon dos, armes -et bagages, pendant si longtemps; que je l’ai seulement un peu soulevé -de terre et un rien de temps; que je méritais un gros procès-verbal, et -que si le gendarme ne me le fit pas,--sur la prière de mon ami, le -marquis,--ce fut par bonté pure, parce qu’on lui fit comprendre que je -m’étais exposé à une trop terrible condamnation. Ce gendarme fut donc un -juste et très brave homme. - -Et, avec une certaine noblesse, Arnet acheva: - ---Vous pouvez, conséquemment, présenter à ceux de vos camarades qui ont -connu cette histoire que j’ai contée, les excuses du vieil Arnet, -pourquoi les gendarmes sont les soldats qui nous défendent, même quand -on n’est pas en temps de guerre. Et si vous voulez me donner la main, -c’est de bon cœur que je vous le demande. - -Il y eut un silence. - -Le gendarme et le braconnier se serrèrent la main; Augias tendit la -sienne; puis Victorin. On eût dit un serment muet. - ---Ce sont des gendarmes, dit enfin Augias, seulement des gendarmes qu’il -faudrait contre ces voleurs et assassins qu’on appelle les soldats -allemands, et qui déshonoreraient le beau nom de soldats s’il pouvait -être déshonoré. - -Puis, à son habitude, oubliant un peu qu’il n’était pas seul, il se mit -à philosopher: - ---Voyez-vous, mes amis, il y a, dans toute guerre de conquête, de -l’assassinat et du vol. Et tant que les crimes des guerres de conquêtes -ne s’appelleront pas des crimes, et que les nations ne s’uniront pas -pour punir celle qui tentera de les commettre, tout gredin aura une -manière d’argument en sa faveur. Il ne faut plus, comme dit quelquefois -Arnet, qu’il y ait deux poids et deux mesures, une loi pour les peuples -et une autre pour les individus. C’est cela qui met l’anarchie dans les -têtes de nos enfants. Mais cette anarchie même aura aidé à éclairer le -monde comme elle m’éclaire, car la France est là, mes amis; elle -comprend son rôle. Elle est la première, a dit un Anglais célèbre, au -combat et à la vérité. Elle éclairera le monde. Et, par les armes -d’abord, le monde punira la nation de voleurs et d’assassins. - -Ainsi parla maître Augias, et les autres comprenaient. - -La rencontre fortuite d’un gendarme et d’un vieux braconnier, dans la -pauvre maison du vieil instituteur philosophe, faisait luire, aux yeux -d’un jeune paysan, une des espérances les plus hautes du monde civilisé. -C’était, tracé par le simple bon sens de deux vieillards, sur la courbe -d’évolution, le trait qui dessinait le stade futur, et l’un des points -d’arrivée de la justice. - - - - -XXVIII - -SANS PATRIE - - -Le lendemain matin, maître Augias partait pour Marseille. Il portait à -son fils le papier que lui avait remis le gendarme. Or Augustin, croyant -pouvoir devancer l’appel, venait des bureaux de recrutement quand son -père se présenta chez lui. - -Augias, en apprenant ses bonnes résolutions, le serra d’abord dans ses -bras. Puis, démêlant sans peine dans ses paroles une arrière-pensée, et, -dans son désir de se battre, la volonté d’en finir avec la vie, il lui -parla longtemps, et termina ainsi: - ---Commence par obéir à tes chefs sans plainte. Si tu éprouves des -révoltes, garde-les secrètement en toi et obéis encore. Essaie de -comprendre pourquoi ton pays souffre et se bat; pourquoi, tout entier, -il préférerait la mort au déshonneur. Regarde autour de toi, parmi les -hommes et parmi tes chefs, ceux qui ne demanderaient qu’à vivre heureux -dans leur famille, dans leur aisance ou leur richesse, et qui sont prêts -cependant à mourir pour garder aux survivants les biens qu’ils vont -perdre avec la vie. Il n’y a pas de meilleure leçon de morale que la vue -des dévouements. Le plus malin ne peut pas douter de ce que ses yeux lui -montrent. - -Augustin avait écouté froidement, et l’œil sec, ces paroles d’un sage. - -Il haussa les épaules. Et, baissant la tête à la façon d’un taureau qui -médite un mauvais coup, regardant son père en-dessous, il proféra d’un -ton bourru: - ---Tout ça, c’est des phrases qu’on dit pour pousser les gens à la -bataille!... Je ne sais pas dans quel intérêt!... - -Rien ne saurait peindre la stupeur triste qui était dans les yeux de -maître Augias; il se sentait en présence d’une inintelligence -extraordinaire, butée; il comprenait bien que nulle parole ne -parviendrait à pénétrer la bêtise compacte, épaisse, lourde,--le front -de taureau qu’il avait devant lui, celui de son propre fils! - -Et, dans son impuissance, qu’il s’avouait, il demeurait sans réaction, -étonné. - -Augustin comprit qu’il terrassait le vieux. Alors, imprudemment, il -ajouta: - ---Qu’est-ce que ça peut faire au peuple, et qu’est-ce que ça peut me -faire, de devenir Allemand? - -La monstruosité de cette indifférence fut comme un coup de fouet qui -cingla le père, mit tout son sang en révolte. L’indignation, la colère -affluèrent dans son cerveau. Littéralement, il vit rouge... il eut une -envie intérieure, mais intérieurement réalisée! de bondir sur le jeune -homme, de le prendre à la gorge; et de serrer, à l’étouffer, cette -stupidité... Aux temps antiques, il l’eût fait,--et c’eût été, dans -l’histoire, un exemple, souvent cité, de patriotisme romain. - -Maître Augias, par un grand effort, se ressaisit; réfléchit -longuement... - ---Ce mouvement de fureur, qui vient de m’aveugler un instant, songea le -vieux philosophe,--c’est l’esprit même de la guerre, la haine de race, -qui mord et tue avant tout... J’ai mieux à faire... - -Et l’homme moderne, calme, prononça tranquillement: - ---Mon pauvre garçon! notre pays a fait, il y plus d’un siècle, une -révolution terrible pour abattre les tyrannies françaises, qui, -comparées à celles de la Prusse et de l’Allemagne, étaient inoffensives, -pleines de civilisation, de politesse et de grâce. Il y a une -contradiction imbécile entre ton acceptation éventuelle de la victoire -allemande et tes prétendues idées libertaires et pacifiques. Tu prétends -haïr la guerre et il te serait indifférent, dis-tu, de devenir Allemand, -c’est-à-dire soldat avant tout, et quel soldat! soldat esclave d’une -discipline de fer, ayant, pour avenir promis, la conquête brutale du -monde, à laquelle des officiers nobles te feraient marcher--pardon, si -je t’offense!--à grands coups de pied dans le derrière, et de cravache -dans la figure. Si nous avions un empereur en France comme ils en ont un -en Allemagne, et même honorable, tu réclamerais sa tête tous les -matins... tu voudrais la guerre civile... Eh bien, mon garçon, tu as, -dans la présente guerre avec l’Allemand, une fameuse occasion de prouver -la sincérité de tes sentiments d’homme libre, et de marcher, -conformément à tes idées, contre la plus abominable des tyrannies et -contre le militarisme le plus sanglant et le plus avilissant... Allons, -en avant, mon gaillard! pour la liberté du monde, et pour le triomphe de -la paix! Sinon,--comme j’ai lieu de le craindre,--tu n’es que le dernier -des crétins ou le pire des menteurs. - -Sous l’insulte paternelle, Augustin ne broncha pas. - -Maître Augias le considéra en silence un long moment, et dit enfin: - ---En te quittant, et pour me consoler, j’irai, dès mon arrivée aux -Mayons, voir les Bouziane. Leur Victorin est plus près que toi de mon -cœur, plus près cent fois. Adieu, Augustin, je t’ai serré dans mes bras -tantôt en arrivant, je regrette de ne pas faire de même en te quittant, -mais tu m’en as ôté le désir. - -Il s’éloigna d’un pas ferme; puis, se retournant, au moment de sortir, -il ajouta: - ---Adieu... quand tu auras retrouvé une patrie, tu trouveras un père. - -Ils se quittèrent ainsi. - - - - -XXIX - -MARTINE - - -Victorin Bouziane, quand le jour fut arrivé de rejoindre son régiment, -était allé prendre congé des Revertégat. - -Ils ne prononcèrent pas beaucoup de paroles. - ---Tu pars, Victorin? - ---Eh bé, oui! - ---Bon voyage. - ---N’ajoutez pas _bonne chance_, disait-il, pourquoi, quand c’est pour la -chasse qu’on part, ça porte malheur. - -Martine en disait plus long. Elle avait le cœur gonflé. Elle parlait -haut et fort, afin de lutter contre son émotion; et, pour la mieux -cacher: - ---Notre garçon de ferme, dit-elle, part, lui aussi. Lui et toi, -Victorin, ça va faire ici un gros manque. Mais, sois tranquille, nous se -débrouillerons. J’ai des bras d’homme, tu en sais quelque chose. Et j’ai -du cœur aussi, je t’assure. S’il part beaucoup de travailleurs, nous -autres, femmes et filles, nous saurons les remplacer, même derrière la -charrue. Une fois, comme tu sais, Marius était malade et mon père avait -beaucoup de travail; il fallait, pas moins, porter tout de suite une -charrue à réparer chez celui qui l’avait vendue, à Pierrefeu, et qui est -un fameux ouvrier. Et c’est moi qui la portai sur notre charrette. Il y -a bien plus de quatre lieues. Et, de m’avoir vue faire le charretier, il -y en eut qui se moquèrent. Tant pis pour eux; on fait ce qu’on doit. -J’attelai le cheval à la charrette, je mis mon déjeuner dans le tiroir, -ma moins bonne robe et mes meilleurs souliers, le fouet autour du cou -comme j’avais vu faire à tous les rouliers; et hue! et dia! me voilà en -route en sifflant, figure-toi! Sur la charrette, j’avais arrangé une -chaise bien attachée et, quand j’étais fatiguée, je m’asseyais comme une -reine sur son trône! Et quand je rencontrais d’autres charretiers, -j’étais galégée, tu penses!--«Et alors, la fille, on a les -culottes?»--Notre chien, celui qui est mort, le dogue, était mon -porte-respect. A un qui voulait m’embrasser il fit sentir sa dent dure; -et à celui-là, il a fallu que sa femme ou sa mère recouse la culotte, le -soir. C’est pour te dire que je ne crains rien. Et d’autres filles sont -comme moi courageuses. Il y en a, et beaucoup, qui, vu l’occasion, se -montreront, tu verras! Vous pouvez donc partir tranquilles, les soldats. -Si c’est nécessaire, je prêterai la main à ton père; j’ai labouré plus -d’une fois et je sais comment on s’y prend. Je ne te promets pas de dire -du mal au cheval, comme vous faites tous, ajouta-t-elle en riant; mais -si c’est nécessaire pour le faire marcher, je saurai lui en envoyer, des -sottises! M. le curé me pardonnera, je pense, vu la nécessité. Allons, -embrasse-moi, Victorin. - -Et comme il l’embrassait sur les deux joues, elle ne put s’empêcher de -souffler tout bas, se sentant amoureuse de son ami d’enfance: - ---Je ne suis pas une Arlette. - -Et, Victorin parti, elle fit, et au delà, ce qu’elle avait promis. - -Plus d’une fois, on la vit aux labours quand son père vaquait à d’autres -travaux. - -Sa mère ne pouvait s’empêcher de lui dire: - ---N’en fais pas trop, notre Martine, que tu ne tombes pas malade. - ---Je ne suis pas une fillette, répondait-elle en riant. Quand nos hommes -se battent, il faut au moins leur mettre l’esprit en repos, là-bas; et -les femmes doivent les remplacer au travail. - -Elle était belle, la petite, quand on la voyait sortir tenant la bride -du gros cheval laboureur, pour le mener au champ où l’attendait la -charrue. - -La charrue dormait couchée au revers d’un sillon tracé la veille. Elle -la relevait d’un poing solide, qui n’hésitait pas; sur le dos de la -bête, elle prenait les traits jetés de ci de là et les accrochait à -l’araire, tendait les guides de corde dont elle nouait l’extrémité aux -mancherons. Les mancherons en main, elle criait: «Hi! hue!» La bête -avançait; le soc écorchait la terre; la terre s’ouvrait lentement; et le -sol dur, celui que la charrue éventrerait au retour, inégal sous les pas -de la paysanne, et les mouvements qu’il fallait faire pour peser sur les -mancherons, les abaisser ou bien les relever,--tout cela faisait à la -belle fille une démarche onduleuse, mais ferme, qui montrait sa -souplesse gracieuse et sa force. Tout son corps flexible, selon l’effort -nécessaire, se haussait, raide, ou se courbait un peu, faisait saillir -les hanches larges, montrait, sous le bas du jupon court, une jambe -musclée comme d’un garçon vigoureux. - -Et, quand sa bête lasse s’arrêtait pour souffler, la paysanne intrépide, -au lieu d’injures, lui criait: - ---Souffle, ma pauvre, que je t’ai alassée! Ce n’est pas encore toi qui -me feras lâcher pied. C’est Martine, souviens-t’en, qui t’aura fait -demander grâce. Pourquoi est-ce qu’ils vous injurient, les hommes qui -labourent? Tu fais ce que tu peux, comme les hommes et comme moi, chacun -selon sa force. Et le bon Dieu saura dire où sont les bons travailleurs. - -Alors, toute seule elle riait, et Victorin n’était plus là pour lui -dire, comme malgré lui: - ---Quelles belles dents il montre, ton rire, Martine! - -Alors, la gaieté solitaire de Martine s’arrêtait, et elle se sentait -tout près de pleurer. - -A plusieurs reprises, elle alla travailler pour le père Bouziane, avec -le cheval qui avait l’habitude d’être mené par Victorin. - -Et une de ces fois-là, tout de bon, elle se sentit gagnée par les -larmes. Elle s’arrêta; et elle les laissa couler parce qu’elle était -seule au milieu du champ, sous le grand ciel, et vue seulement des -oiseaux qui passaient. - -Et elle dit au cheval à voix haute: - ---Allons, hue! le Rouge! que c’est pour lui que nous travaillons... Je -ne savais pas l’aimer tant, pauvre de moi! Que Dieu le protège à la -bataille! Hue! le Rouge! que tu l’aimais aussi, et que c’est pour lui -qu’il faut labourer, nous deux. - - - - -XXX - -AUGUSTIN AUGIAS - - -Sur le front, où ils se battaient côte à côte, Victorin et Augustin -firent la connaissance de M. le curé doyen Delmazet, sergent; mais -Augustin demeurait farouche et sombre, fermé aux avances cordiales du -prêtre et à celles de Victorin. Il souffrait d’orgueil, et, s’isolant -dans ses rages misérables, dans ses sourdes révoltes d’envieux, il -gardait le silence. - -A Verdun, un jour, quelques hommes de bonne volonté furent demandés par -le colonel pour un coup de main difficile. Au grand étonnement des -mauvaises têtes (il y en a toujours partout) Augias s’offrit. Ils -partirent une douzaine, revinrent trois, dont Augustin. Le lieutenant -qui les conduisait étant tombé, Augustin avait d’abord pris le -commandement de la petite troupe; et, au retour, retrouvant son -officier, gisant, la jambe fracassée, il l’avait mis sur son échine et -porté durant plus de deux kilomètres, sous une mitraille enragée, sans -vouloir être remplacé. Au début de cette affaire, comme fou de bravoure, -il avait, pour se rendre maître d’une position importante, enlevé une -mitrailleuse, après avoir assommé les servants à coups de crosse. Les -deux camarades qui l’accompagnaient racontèrent ces prouesses dont il ne -soufflait mot. Le colonel le félicita devant les hommes assemblés et -épingla sur sa poitrine la croix de guerre, au milieu des acclamations -du régiment. Augustin se laissa faire et demeura triste; mais, quelque -temps après, M. Augias recevait la lettre suivante, que lui adressait le -doyen mobilisé. - - «Mon cher Monsieur Augias, - - «J’ai quelque chose d’heureux à vous annoncer, et je frémis de joie à - l’idée de celle que vous allez éprouver.» - -Ici, M. le curé Delmazet racontait l’exploit d’Augustin, et il ajoutait: - - «Après ce triomphe, votre fils demeurait comme accablé d’une - singulière tristesse. Il me fuyait comme à l’ordinaire. Je parvins à - le joindre un jour: «Augias, lui dis-je, tu as de la peine quand tu - devrais être fier et joyeux; que se passe-t-il en toi?» Il m’expliqua - alors, cher Monsieur Augias, qu’il avait eu le dessein, déjà, à - Marseille, d’en finir avec la vie, croyant qu’il n’était et ne serait - jamais bon à rien. Puis, au régiment, il avait souffert de n’être - qu’un simple soldat perdu dans le rang, et, surtout, il y était jaloux - de Victorin Bouziane, dont la conduite et le courage étaient cités en - exemples. Alors l’idée lui était revenue de mourir volontairement, de - se faire tuer, d’abord pour quitter une vie de pauvreté insupportable - à son orgueil; ensuite, pour faire servir cette mort à sa gloire. Il - voulait faire l’étonnement de ses camarades, en particulier de - Bouziane. - - «Tels furent les mobiles qui lui ont inspiré une conduite de héros, - mais d’un héros qui, tout de suite, s’est senti indigne d’être - proclamé tel. Voilà quelle fut sa confession que, sur mes instances, - il m’a permis de vous répéter.--Ah! Monsieur le curé, me dit-il, comme - on doit être heureux et justement fier lorsqu’on se sent digne d’un - honneur comme celui que j’ai reçu! lorsqu’on a véritablement aimé sa - patrie comme mon père m’a toujours dit que c’était un devoir de le - faire! Mais moi, quand le colonel m’a posé la croix sur la poitrine et - donné l’accolade, je me suis dit que l’action pour laquelle il me - félicitait n’avait pas eu les motifs qu’il croyait, et c’est la cause - de ma tristesse. Je ne m’en consolerai jamais, si ce n’est en me - battant à l’avenir pour aider à la défaite de l’ennemi, et en essayant - de survivre, afin que mon père, un jour, me retrouve un autre homme. - - «Alors son cœur creva, et il se mit à pleurer, en disant, comme un - petit enfant:--Papa!» - - «Le voyant ainsi troublé et repentant, je lui expliquai que ses - regrets, ses remords même, le rendaient digne de la récompense gagnée - comme malgré lui. Il parut un peu rasséréné. Et, trois jours après, il - était encore cité à l’ordre de l’armée pour avoir montré une bravoure - exceptionnelle. Assez grièvement blessé, il était tombé à mes côtés au - moment où je tombai moi-même, mon cher Monsieur Augias. Nous voici - ensemble, votre fils et moi, à l’hôpital de X, bien tranquilles et en - voie de guérison. Venez voir votre fils, deux et trois fois sauvé. - - «Dites au père de Victorin Bouziane que son fils, à lui, pour n’avoir - pas eu, jusqu’ici, l’occasion d’accomplir (affaire de chance) un de - ces actes tout à fait exceptionnels qui attirent les hautes - récompenses, n’en est pas moins, comme des milliers d’autres, un des - soldats magnifiques de la France. - - «Vous cherchiez des sanctions à votre morale laïque, mon bon Monsieur - Augias? En apercevez-vous ici? Ma lettre vous apporte la preuve - positive de leur réalité. C’est le désir d’obtenir les sanctions aux - actes méritoires qui a tué en votre fils les sentiments condamnables - qui ne mènent à rien, sinon à la souffrance. Un remerciement de la - Patrie, sous la forme d’une pauvre croix, et votre Augustin a compris - le bonheur qu’on éprouve à servir et à défendre les autres hommes, - même à mourir pour eux! Il a compris l’honneur et la honte, les deux - sanctions puissantes du bien et du mal--symbole humain, à nos yeux de - catholiques, des sanctions éternelles. Et n’est-ce pas une chose - singulière que des sanctions purement humaines aient choisi pour - insigne la croix, notre signe de la croix! - - «A bientôt. - - «Delmazet, curé-doyen, - - sergent au ...e d’infanterie». - - «_P. S._--Quel honneur pour les Mayons, cette conduite de votre fils! - Et puis--le savez-vous--ces Mayons, qui n’ont guère que 125 feux, - comptent déjà douze victimes de la guerre, frappées à l’ennemi. Oui, - et l’un de nos pauvres Mayonnais est aveugle. Honneur aux Mayons.» - - - - -XXXI - -DES YEUX SE FERMENT, DES YEUX S’OUVRENT - - -Pendant que maître Augias s’acheminait vers l’hôpital où il allait -retrouver son fils transfiguré, Victorin, permissionnaire, partait pour -les Mayons. - -Arlette, restée seule à Marseille, et sans nouvelles de ses amis depuis -le début de la guerre, avait renoncé à sa sagesse, trop laborieuse à son -gré, et à sa mansarde de la rue Vieille. Elle était venue, sur les -conseils d’une amie nouvelle, et avec cette amie, à Toulon, pour y -dépenser ses pauvres économies dans les cinémas et aux tables des cafés, -en des toilettes qui offensaient les yeux des soldats retour du front. -Elle était de celles qui semblaient ignorer combien on souffrait dans -les tranchées. - -Forcé de s’arrêter quelques heures à Toulon, Victorin, sans qu’elle -l’aperçût, la vit passer, toujours souriante sous son ombrelle -multicolore, jupes courtes, bottines hautes, chapeau en shapska... Il -détourna les yeux. - -Le hasard voulut que, ce même jour, dans la voiture qui le ramenait vers -la maison paternelle, il rencontrât l’un de ses camarades des Mayons, -réformé, un aveugle de la guerre. - -Le père de ce jeune homme était allé le chercher à Gonfaron et le -ramenait tristement. Le père et le fils se taisaient. On les voyait -oppressés par une douleur infinie, qui ne voulait pas se plaindre. -Victorin, après avoir essayé de causer avec eux, y renonça. Ils étaient -seuls tous trois dans la voiture. Elle roulait. On entendait le -battement sec du pied des chevaux sur la route dure. - -L’aveugle dit tout à coup: - ---On m’avait bien répété,--je ne voulais pas le croire,--que, lorsqu’on -a perdu les yeux, on fait attention à des choses qu’on ne remarquait pas -autrefois. Vous m’entendez, mon père? tu m’entends, Bouziane? - ---Nous t’entendons. Qu’est-ce qui te fait penser à ça? - ---C’est, dit-il, que le bruit du pas de notre cheval, sur cette route de -Gonfaron aux Mayons, me parle; il me dit des choses. Combien de fois -ai-je fait, en voiture, la route qu’en ce moment nous faisons... Et, en -ce temps-là, je n’écoutais pas ce bruit des sabots ferrés sur le chemin -d’ici. Eh bien, je le reconnais, ce joli bruit; c’est comme une musique. -Là-haut, où l’on se bat, j’en ai entendu trotter des chevaux et rouler -des voitures. Ça sonnait mou. Oui, les routes de là-haut, empierrées -pourtant, répondent aux pieds des chevaux d’une autre manière. Elles -disent qu’il pleut souvent, qu’elles sont souvent mouillées, amollies. -Écoutez comme, ici, ça sonne clair; ça sonne le soleil. Oui, oui, notre -cheval trotte sur du soleil. J’entends ça très bien et ça me fait -plaisir... Ah! on va s’arrêter. Le courrier va remettre une commission, -n’est-ce pas? Le cheval arrêté laisse retomber par moment son pied qui -sonne la lumière. Il y a des mouches. Elles bourdonnent. Elles disent -que c’est l’été. On ne peut pas s’y tromper. Et la queue du cheval -fouette sa croupe; je l’entends. C’est très joli. Je n’avais jamais -entendu ça. Le major me disait: «Tu vivras beaucoup par les oreilles». -Ça ne me consolait pas. Maintenant, je comprends. J’aurai donc encore de -la joie, mon père, à deviner par les bruits de la maison, vos -occupations de tous les jours. Voilà qu’on repart. Les roues tournent. -Le cheval trotte et c’est sur la terre du pays! Je la reconnaîtrais, au -bruit qu’elle répond, entre toutes. Comme j’entends bien la voix du -pays! Ils ne m’ont pas ôté ça! O, mes beaux Mayons, je les revois donc! - ---Eh bien, dit Victorin, tu devrais t’arrêter un instant chez mon père, -avec le tien, tout à l’heure. On boira un coup, et tu marcheras un peu, -sur cette terre qui te parle; tu la sentiras sous ton pied avec plaisir. -Dans nos sentiers de roches, ça sonne encore d’une autre manière que sur -la route, tu sais bien. Et ça retentit dans la gouargo (le ravin). - ---Et puis ça sentira bon, répondit l’aveugle; oui, oui, descendons. - ---Ta mère t’attend, fit observer le père. - ---Je retarderai sa joie de me voir, mon père, mais aussi son chagrin de -ce que je ne puisse plus la voir, elle! répliqua l’aveugle. Je pourrai -du moins lui expliquer mieux comme j’ai été heureux en arrivant -d’entendre ma patrie, si je ne la vois plus. - ---Venez. Je vous accompagnerai jusque chez vous ensuite, dit Victorin; -nous sommes si voisins! - -L’aveugle et son père descendirent. - -Et, quand ils furent dans le sentier rocheux et sonore: - ---Tu avais raison, Victorin. D’ici, je la retrouve mieux, notre terre. -Et elle parle toute. Elle dit la résine. Une perdrix, là-bas, rappelle. -Voici que le sentier descend. Nous allons entrer dans la plaine qui est -vôtre. Nous y sommes. Ça sent la vigne. Je ne m’en serais pas aperçu -autrefois. Il a dû pleuvoir hier une pluie d’orage, ce qui a permis de -labourer ce matin;--je le comprends, attendu que, maintenant, ça sent -les mottes fraîchement retournées! O Victorin, arrêtons-nous un instant. -Je ne labourerai plus, moi, de peur de ne pas tracer droit, mais je me -revois derrière la charrue, je crois tenir les guides dans ma main. Tout -ce que je ne sentais pas autrefois m’entre aux narines avec ce petit -ventoulet si tiède. Un grand soleil tape sur moi et je sue au travail, -je m’arrête pour respirer. Je sais que je fais un travail utile à nous -tous. Je n’y avais jamais beaucoup réfléchi. Je suis fier d’être un -paysan. O Victorin! plains l’aveugle, qui jamais plus ne conduira -l’araire et ne verra plus la grande lumière pleuvoir sur les blés et sur -les vignes. Et toi, qui as le bonheur de regarder encore ces choses, de -vraiment revoir le pays avec tes yeux, aime-le, Victorin, et, tant que -tu pourras, jamais ne le quitte!... - - * * * * * - -Le soir, à la table paternelle, où il venait de s’asseoir: - ---Mon père, dit Victorin, grand-père avait raison. Demandez, je vous -prie, aux Revertégat s’ils veulent toujours me donner Martine, et à -Martine si elle veut encore de moi. - -Le mari regarda sa femme, qui, debout, les servait; la femme regarda son -homme; ils se virent émus aux larmes. - ---Femme, dit Bouziane, viens t’asseoir à table près de ton fils, que, -peut-être, les jambes te doivent trembler un peu. - -La femme, apportant pour elle une assiette et un verre, vint prendre -place entre le père et le fils. - ---Mangeons, dit Bouziane. Mange et bois, garçon, que tu dois avoir un -fameux appétit et une fameuse soif, après tant de batailles! - -Ils soupèrent en silence; puis, au fromage: - ---Femme, un coup de vieux muscat. - -Elle se leva, apporta le vin cuit. Le père emplit les trois gobelets. -Et, avant de toucher des lèvres au sien, l’œil malicieux et la tempe -toute ridée de plis ironiques: - ---Et alors, fils, cette Arlette--qui n’a jamais été des Mayons? hé, -BOUZIANE? - -Victorin prononça: - ---Elle n’a jamais valu l’ongle du petit doigt d’une Martine, père; ni -une motte de notre terre. - -Le vieux paysan leva son verre et le choqua contre celui du fils et de -l’épouse: - ---A la France! dit-il. - - -FIN. - - -La Garde, 17 Février 1917. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - I.--Le dépiquage du blé 1 - II.--La vieille maison paysanne 10 - III.--L’anarchiste et la suffragette 20 - IV.--Les leveurs de liège 37 - V.--La chasse aux cigales 51 - VI.--Monsieur Gustin 62 - VII.--La poigne du vieil Arnet 67 - VIII.--Une galégeade d’Arnet 78 - IX.--Le vieux qui dort là-haut 79 - X.--Le Roi d’Italie 99 - XI.--La famille fait la Patrie 105 - XII.--Un soir d’été sur l’aire 113 - XIII.--L’instituteur et le prêtre 123 - XIV.--Le chapitre du chapeau 134 - XV.--Le museau de vendange 143 - XVI.--Arlette et Martine 155 - XVII.--Arnet se confesse 161 - XVIII.--La famille et l’école 175 - XIX.--Champignons et bécasses 182 - XX.--La forêt est toute seule 196 - XXI.--Le portrait de la gavotte 209 - XXII.--Le féminisme d’Arlette 218 - XXIII.--Conseil de famille 228 - XXIV.--Deux indépendants 237 - XXV.--Fleurs et plumes 243 - XXVI.--La voix des cloches 252 - XXVII.--Concorde 261 - XXVIII.--Sans Patrie 269 - XXIX.--Martine 274 - XXX.--Augustin Augias 280 - XXXI.--Des yeux se ferment, des yeux s’ouvrent 286 - - - - -79922.--PARIS, IMPRIMERIE GÉNÉRALE LAHURE - -9, Rue de Fleurus, 9. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ARLETTE DES MAYONS *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/67099-0.zip b/old/67099-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 3d17eb9..0000000 --- a/old/67099-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/67099-h.zip b/old/67099-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 9192bb7..0000000 --- a/old/67099-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/67099-h/67099-h.htm b/old/67099-h/67099-h.htm deleted file mode 100644 index d7a4fc6..0000000 --- a/old/67099-h/67099-h.htm +++ /dev/null @@ -1,9537 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Arlette des Mayons, by Jean Aicard. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} -p.noindent { text-indent: 0; } - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.xlarge {font-size: 150%; } -.small { font-size: 90%; } -.xsmall, small { font-size: 80%; } - -.sc { font-variant: small-caps; } -.sans-serif { font-family: sans-serif; } - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } -.stanza { margin-top: 1em; } -.verse { padding-left: 20%; text-indent: -20%; } -.i1 { text-indent: -15%; } -.i2 { text-indent: -10%; } -.i3 { text-indent: -5%; } -.i4 { text-indent: 0; } - -span.blk { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: center; } - -.ind { margin: 1em 0 1em 10%; } -.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - -table { margin: 1em auto; } -td { vertical-align: top; } -td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1.5em; } -td.r div { text-align: right; } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } - -a { text-decoration: none; } - -.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; - text-decoration: none; -} -.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } -.footnote .label { } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - -/* sidenotes */ - -img { max-width: 100%; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .top6em { padding-top: 6em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> -<div lang='en' xml:lang='en'> -<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Arlette des Mayons</span>, by Jean Aicard</p> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Prix Vitet), 1 vol. — <b>Lamartine</b> -(cour. par l’Ac. Prix du budg.), 1 vol. — <b>Le Livre -d’heures de l’Amour</b>, 1 vol. — <b>Visite en Hollande</b>, 1 vol. — <b>Le -Dieu dans l’Homme</b>, 1 vol. — <b>Au Bord du Désert</b>, 1 vol. — <b>Le -Livre des Petits</b>, 1 vol. — <b>Jésus</b>, 1 vol. — <b>Le Témoin</b> -(Poème de France, 1914-1916), 1 vol. à 2 fr. 50. — <b>Le Sang -du Sacrifice</b>, 1917, 1 vol.</p> - - - -<p class="c small">DIVERS</p> - - -<p class="drap"><b>La Vénus de Milo</b>, 1 vol. — <b>Alfred de Vigny</b>, 1 vol. — <b>Des -Cris dans la Mêlée</b>, 1 vol.</p> - - - -<p class="c small">THÉÂTRE</p> - - -<p class="drap"><b>Au clair de la Lune</b> (un acte en vers), 1 vol. — <b>Pygmalion</b> (un -acte en vers) 1 vol. — <b>Smilis</b> (4 actes en prose, à la Comédie-Française) -1 vol. — <b>Le Père Lebonnard</b> (4 actes en vers représentés -à la Comédie-Française), 1 vol. — <b>Don Juan</b>, 1 vol. — <b>Othello, -le More de Venise</b> (5 actes en vers, représentés à la -Comédie-Française). — <b>Portrait de Mounet-Sully</b>, par Benjamin -Constant. 1 vol. 4 fr. — <b>La Légende du Cœur</b> (5 actes en vers -représentés au Théâtre Antique d’Orange et au Théâtre Sarah-Bernhardt), -1 vol. — <b>Le Manteau du Roi</b> (5 actes en vers -représentés à la Porte-Saint-Martin), 1 vol. — <b>Théâtre</b>, tome -I. — <b>Théâtre</b>, tome II.</p> - - - -<p class="c gap small">79922. — Imprimerie <span class="sc">Lahure</span>, rue de Fleurus, 9, à Paris.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em">Droits de traduction et de reproduction réservés -pour tous les pays.</p> - -<p class="c"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1917,<br /> -by</span> <span class="sc">Ernest Flammarion</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge">ARLETTE DES MAYONS</p> - - -<p class="sign"><span class="blk">Chacun de nous travaille<br /> -à refaire la France.</span></p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">I<br /> -LE DÉPIQUAGE DU BLÉ</h2> - - -<p>— Victorin, tu ne nous feras pas le chagrin -d’épouser cette fille, dit le père.</p> - -<p>Les deux hommes s’en venaient de l’aire, -où, depuis le lever du soleil, sous les pieds de -deux forts chevaux aveuglés d’œillères closes, -on avait foulé le blé. Maintenant le père et le -fils ramenaient à l’étable les bêtes lourdes de -fatigue. Depuis l’aube, le père n’avait pas prononcé -dix paroles, et voici que, la matinée -finie, — au moment de goûter un peu de repos -dans la maison aux volets pleins et entrebâillés, — le -paysan disait cela à son fils parce -qu’il jugeait que le moment en était enfin -venu. Jamais auparavant il n’avait touché ce -sujet.</p> - -<p>Le fils, qui ne fut pas étonné, ne répondit -pas.</p> - -<p>Tous deux marchèrent en silence vers l’étable -obscure et fraîche, dont la porte basse, qui -encadrait du noir intense, avait un seuil de -soleil. Sous l’ombre des grands chapeaux de -paille, leur face rasée scintillait de sueur par -endroits ; et, aussi, la sueur luisante se voyait -suspendue aux rudes soies de leur poitrine -velue, dans l’écartement des chemises de couleur. -Tous deux avaient des pantalons de grosse -toile bise, retenus, malgré la chaleur d’été, -par une « taïole » bleu et rouge ; et, à travers -les épaisses semelles de leurs souliers cloutés, -ils ressentaient l’ardeur de la terre.</p> - -<p>Ils s’arrêtèrent, à dix pas de la maison, sous -l’ombre de quelques vieux mûriers, devant le -puits coiffé d’un dôme et clos d’une solide -porte, comme une caverne d’Ali-Baba. En ce -pays ardent, on enferme l’eau comme un trésor. -Victorin ouvrit la petite mais lourde porte -grinçante ; il repoussa de la margelle, dans le -vide, le seau de bois vermoulu, qui se balança -sous la poulie de fer au bout de la chaîne. -Avec des crissements joyeux, le seau descendit -vers la fraîcheur du fond. Bientôt remonté, il fut -vidé dans la conque où nageait une grosse -éponge. L’éponge en main, le jeune homme -mouilla abondamment les naseaux poussiéreux -des deux bêtes.</p> - -<p>Le père surveillait ce travail, et, quand il le -vit terminé, il rentra dans la maison, laissant à -son fils le soin de conduire et d’attacher les -chevaux dans l’étable, devant les râteliers gorgés -de foin.</p> - -<p>A présent, les deux hommes étaient assis dans -la salle obscure, où le jour ne pénétrait que par -le léger entrebâillement des volets pleins et de -la lourde porte. La pesante table rectangulaire -touchait le mur du fond. Aux deux bouts, le -père et le fils se faisaient face. La mère les servait. -On entendait bourdonner une abeille. Ces -gens, à cette heure grave, vivaient en silence, -appliqués à leur besogne, qui était, pour les -hommes, de se refaire des muscles en mangeant -à leur suffisance ; pour la femme, de les aider à -réparer leurs forces d’où dépendait la santé de -la famille, la stabilité de la maison, l’avenir -commun. Ils mangeaient donc silencieusement, -et elle les servait sans rien dire. Et tous, sans -avoir même à y songer, étaient pénétrés de -l’importance de cette minute, — car la famille -Bouziane, de l’aïeul, qui somnolait en ce moment -dans une chambre au-dessus de leur -tête, jusqu’à ce Victorin, son petit-fils, en passant -par le père et la mère, tous, tour à tour, -avaient été élevés dans le respect de la vie ordonnée -et dans l’amour du travail, loin des -déclamations du siècle.</p> - -<p>La famille Bouziane ! on la citait comme un -exemple extraordinaire de volonté et de probité -simples. On disait d’elle couramment : « Ça, -c’est des gens d’ancien temps ; » ou : « à l’ancienne -mode ; on n’en fait plus de comme ça. »</p> - -<p>Les Bouziane, depuis des siècles, n’avaient -jamais quitté le pays. Par les hommes, ils descendaient -à coup sûr des Sarrazins, longtemps -et fortement établis non loin des Mayons, à La -Garde-Freinet, au sommet de la chaîne des -Maures, dans la Provence du Var.</p> - -<p>Aujourd’hui, cette famille, ayant abandonné -les hauteurs de La Garde-Freinet, habitait, dans -la plaine onduleuse, sa bastide, largement et -solidement assise sur un terrain incliné à peine -vers le midi, entre Gonfaron et les Mayons.</p> - -<p>Les Mayons, ce mot signifie : les maisons. -Maisons paysannes, asiles nobles d’antiques -roturiers ; ils étaient là sur leur sol d’origine, à -moins d’une lieue de Gonfaron, presque au pied -du massif des Maures, à la lisière des bois de -pins qui dévalent le versant nord de la chaîne, -où les arrête la grande culture des vignes.</p> - -<p>Les Bouziane mangeaient. Les mâchoires aux -blanches dentures broyaient, avec lenteur, un -pain sec qui « crenillait » allègrement. Le chien, -un chien courant, bon gardien de la demeure, -les considérait assis sur sa queue.</p> - -<p>— Ne vous occupez pas de lui, je lui ai -donné. Il a mangé à sa suffisance, dit la mère -Bouziane.</p> - -<p>Elle apportait aux deux hommes les radis -bien frais, les premières pommes d’amour, le -lard grillé ; puis elle battait sa demi-douzaine -d’œufs, et apprêtait la poêle où allait cuire et -se dorer l’omelette aux oignons — la moissonneuse.</p> - -<p>Quand ils auraient fini, elle monterait sa -bouillie au vieux, là-haut, qui, depuis une année, -s’était couché pour mourir et qui n’y parvenait -pas.</p> - -<p>Ensuite, comme de juste, elle penserait à -elle-même ; et, tranquille enfin, prendrait seule -son repas, mieux à son aise que s’il lui avait -fallu, s’étant mise à table avec les travailleurs, -s’interrompre de manger et se lever à toute minute -pour chercher une chose ou l’autre.</p> - -<p>— Ça ne serait pas sain, songeait-elle.</p> - -<p>Et nos pères avaient raison de tenir à l’usage, -aujourd’hui perdu, de faire manger la femme -après les hommes, sans l’offenser, et bien au -contraire, c’est-à-dire lorsqu’enfin elle peut -prendre sa nourriture en toute tranquillité.</p> - -<p>Sur cette terre de souffrance où il faut travailler, -le travail, si on le distribue avec intelligence, -se fait plus vite et mieux, pour le plus -grand avantage de tous et de chacun. Telle était -du moins la pensée des Bouziane, depuis des -siècles, — depuis le jour où leurs ancêtres sarrazins -étaient venus en terre de Provence, se -mêler aux Liguriennes et fonder une race toujours -vivante et prospère.</p> - -<p>Pendant tout le repas, le père et le fils -n’échangèrent pas cinq paroles. Ils mangeaient -et buvaient en silence, tandis que, dans cette -ombre, leurs corps apaisés, exhalant le soleil -du matin, reprenaient fraîcheur lentement.</p> - -<p>Le père ne s’étonnait point que le fils n’eût -pas répondu sur-le-champ à son objurgation -sévère. Il comptait que Victorin verrait son -« devoir » (il se servait de ce mot) et qu’il s’y -tiendrait, une fois averti. Et puis, les choses de -sentiment, de passion, d’intérêt même, on n’y -saurait penser toujours. Quand on travaille -« chez nous » — on est tout au spectacle -de ce que l’on fait. Pour l’heure, les hommes -mangeaient. Tout le matin, on avait « foulé », -tout à l’heure on foulerait encore ; et dans leur -tête — pleine de la vision d’une aire qui flamboyait -sous des éparpillements de longues -pailles d’or, entremêlées et rigides, et où tournent -inlassablement les deux chevaux au train -monotone — il n’y avait pas place pour les -raisonnements.</p> - -<p>Ils étaient allés se coucher un instant à -l’ombre des mûriers, près du puits, faire un peu -de sieste. L’un s’était dit : « Il ne l’épousera -pas », l’autre : « Bien sûr que je l’épouserai » ; -mais c’était tout ; cela s’était murmuré en eux -une fois ou deux, et cela, aussitôt, avait été -couvert par le frappement du pied des chevaux -dans la paille où le grain jaillit sourdement de -l’épi… « Hue ! le Rouge ! — T’arrête pas, le -Blanc ! Hue donc et fais courage ! » Puis un peu -de somnolence était venue ; et quelque chose -comme une nuit claire et douce avait voilé à -demi le tableau ensoleillé qu’ils avaient tous -deux sous le crâne.</p> - -<p>La sieste finie, ils reprirent leur besogne ; et -cela ne changea rien en eux, puisque, même, -durant leur repos, ils avaient revu en imagination -ce qu’ils revoyaient maintenant en réalité. -Sous les pieds des chevaux, les longues pailles -rigides et fines bruissaient, et, tout le long de -chacune d’elles, le soleil allumait une fine -aiguille de feu ; et ces millions d’aiguilles -longues, ces traits de feu, sans cesse se croisaient -et se décroisaient… Au milieu de cet -embrasement, les chevaux viraient, viraient, -dépiquant le blé encore et encore. Victorin, au -centre de l’aire, faisait passer les longes derrière -son dos, de sa main droite dans sa gauche ; -le père Bouziane, la fourche au poing, patiemment, -lançait sous le pied des bêtes de nouvelles -gerbes, les éparpillait, les renouvelait -sans cesse ; et, ainsi occupés, le père et le fils, -tous deux suaient, brûlants de vie, dans un -flamboiement de lumière opulente et de joie -physique.</p> - -<p>Le soir vint ; le feu torride cessa de tomber -du ciel, comme ruissellent les grains d’un -crible, sur la terre crevassée ; une douceur se -fit, qui gagna cultures et bois comme une marée -les rivages ; le jour, si longtemps exaspéré, -s’apaisa, se mêla enfin de rêverie ; tout ce que, -tantôt, il enveloppait, accablant, ne pouvait -alors penser qu’à lui ; maintenant les choses se -reprenaient ; elles se ressaisissaient, faisaient -retour sur elles-mêmes ; la vie individuelle des -plantes et des êtres se retrouvait ; tous les puits -clos de la plaine s’ouvraient à cette heure pour -donner aux bêtes et aux gens un peu de leur -trésor d’obscure fraîcheur ; une poulie lointaine -criait faiblement, avec le charme d’un appel -d’oiseau qui cherche un abri pour la nuit ; -c’était l’heure où les amoureux, revenant du -travail, rencontrent, près des margelles, les -belles fiancées qui vont quérir l’eau pour le -repas du soir…</p> - -<p>Alors les deux Bouziane ramenèrent leurs -chevaux à l’étable ; et, comme ils arrivaient -près du puits, Victorin, répondant enfin aux -paroles que son père avait prononcées le -matin, lui dit :</p> - -<p>— Et pourquoi, mon père, que je ne l’épouserais -pas, Arlette ?</p> - -<p>Le père Bouziane éprouva dans son cœur une -secousse. Cependant il n’en fit rien voir.</p> - -<p>— Plus tard, dit-il, s’il le faut, je te dirai -ça ; pour l’heure, réfléchis à ma volonté, et tu -verras bientôt par toi-même les raisons pourquoi -ce que je t’ai dit — je te l’ai dit.</p> - -<p>Sans parler davantage, ils soupèrent — puis, -assis sur le banc de pierre, au seuil de la ferme, -fumèrent leur pipe sous les étoiles.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">II<br /> -LA VIEILLE MAISON PAYSANNE</h2> - - -<p>La famille Bouziane était donc une des plus -connues de la région des Maures. A la fin du -<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, cette famille était encore établie à -La Garde-Freinet, sur le sommet de la chaîne -des Maures, où longtemps les Barbaresques -eurent leur fort principal. Le hameau <i>des -Mayons</i> s’appelait encore <i>les Mayons du Luc</i> et -n’avait pas d’importance. Il en prit le jour où -Marius, le trisaïeul de Victorin, ayant acquis -dans la plaine une assez grande étendue de -terrains — boisés de pinèdes — abandonna La -Garde-Freinet pour sa maison des plaines, alors -en ruines, qu’il fit restaurer, et qui se nommait -<i>la Salvagette</i>.</p> - -<p>Cet événement de famille se passait vers -l’an 1798.</p> - -<p>Et César Bouziane, le bisaïeul de Victorin, -vivait encore, il y a quelque quarante ans, aux -Mayons, où, paysan de vieille race, il était -connu cependant sous le nom banal du « vieux -soldat ».</p> - -<p>Il avait fait la campagne de France en 1815 ; -jeune conscrit, il s’était battu à Waterloo. Médaillé -de Sainte-Hélène, il n’était pas médiocrement -fier de ce titre. Il aimait à le rappeler -souvent aux Mayonnais attentifs, réunis le -dimanche à l’entrée du hameau, devant l’atelier -du forgeron, sur la terrasse naturelle qui -domine la plaine. Son fils, le grand-père de -Victorin, avait hérité de lui trois reliques qu’il -vénérait, son casque, son sabre et sa médaille.</p> - -<p>C’est sous ces trois reliques, accrochées au -mur de sa chambre, que, couché depuis l’an -dernier, le grand-père reposait, dans un étrange -sommeil presque continu. Il ne s’éveillait que -pour prendre de légers repas apportés par sa -belle-fille.</p> - -<p>Le bisaïeul, le soldat du premier Empire, -avait transmis à son fils le culte de Napoléon. -Et de ses rudimentaires idées sur la guerre et -la paix, sur les devoirs militaires et civiques des -Français, quelque chose, à la longue, avait -passé dans l’esprit de ses enfants, et aussi dans -l’esprit de la plupart de ses concitoyens mayonnais. -En un mot, certains enthousiasmes de -l’ancêtre faisaient partie des traditions de la -petite cité.</p> - -<p>Le braconnier Arnet, figure locale très caractéristique, -fils d’un insurgé de 51, prenait pour -lui-même ce titre parce que, à cette époque, -âgé de seize ans, il avait, de la part de son -père, porté un mot d’ordre à Collobrières. Volontiers, -en sa seconde jeunesse, il tenait tête -au père César, et souvent dans l’unique intention -de le pousser, par la contradiction, à de -nouveaux récits de batailles, à des emportements -généreux qui remplissaient d’aise les -auditeurs.</p> - -<p>L’éducation des peuples se fait heureusement -en partie de ces bavardages héroïques, -aux heures de loisir. Ceux qui ont beaucoup -vu, beaucoup agi, beaucoup appris par les -voyages et par le contact avec les hommes, -disent bien des choses utiles à la formation des -âmes populaires, et que les instituteurs ne -rencontrent pas dans leurs livres. Ce que, surtout, -ils ne rencontrent pas dans les livres, -c’est l’accent de l’expérience directe, c’est l’éloquence -saisissante d’un témoin, qui se trouva -jouer un rôle, si humble qu’il ait pu être, en -des circonstances historiques.</p> - -<p>Dans l’atelier du forgeron des Mayons, le -dimanche soir, ou bien les jours de pluie -quand le travail des champs est rendu impossible, -il fallait, par exemple, entendre autrefois -le vieux César Bouziane raconter, en provençal, -la charge des dragons de Waterloo.</p> - -<p>— Figurez-vous, mes amis, que j’ai vu à -Waterloo, les lanciers, les cuirassiers, les cavaliers -enfin, le sabre en l’air, charger en -criant. Ceux d’entre vous qui, à la chasse, mes -amis, sautent de surprise et comme de peur, et -perdent la tête quand une compagnie de perdrix -leur part tout à coup dans les jambes avec -un grand grondement de mistral, ceux-là seraient -tombés morts d’épouvantement s’ils -avaient entendu ronfler cette charge. Figurez-vous -que vous êtes dans une plaine, une -grande plaine, battue comme un tambour par -des mille et mille chevaux, dont chacun, -comme de juste, n’a pas moins de quatre -pattes, de quatre sabots ferrés, et imaginez -quel roulement de tonnerre ! Sur tous ces chevaux -dont les pieds frappent comme autant de -baguettes sur la terre qui tremble toute, les -cavaliers crient : « Vive l’Empereur ! » Ça commence -comme ça, et c’est magnifique. Je les ai -vus passer. Mais les chefs avaient mal calculé -l’affaire. L’Empereur était abandonné du bon -Dieu, faut croire, car, d’habitude, il savait tout -et connaissait son champ de bataille comme -vous connaissez la plaine des Mayons. Il les -visitait d’avance, ses champs de batailles, il -s’arrangeait avec la carte de géographie ; il les -connaissait enfin par sa manière de génie à -lui. Mais, cette fois, il y eut une faute, et cette -charge galopante qui, avec toutes ses crinières -et ses queues en l’air comme des drapeaux, -ronflait comme un torrent de montagne, arriva -tout-à-coup devant un grand fossé profond, un -chemin creux auquel on n’avait pas pensé ! -Aï ! aï ! mes amis ! j’ai vu ça !… Lorsque tant de -chevaux sont lancés, l’homme qui tombe n’est -pas à la fête, pensez donc ! sous tant de pieds -qui galopent au-dessus de lui. Il trouve le -temps long, celui-là, vu qu’une charge de -cavaliers c’est comme un coup de mitraille -sorti en paquet du canon. Ça ne s’arrête qu’à -l’endroit où c’est au bout… Ça roule, ça -roule, ça gronde, ça tintamarre sourd. Le -torrent de montagne emporte les barrages et -tombe en cascade dans les creux ; — et c’est -bien ce qui arriva. Le premier rang, tout en un -coup, se trouve devant le grand fossé ; il le -voit, mais il a, derrière lui, tous les autres qui -le poussent. Il faut sauter. Quel saut ! Les premiers -chevaux lancés écorchent la rive contraire -avec leurs pieds de devant, et, renversés -en arrière, ils tombent au fond du trou sur -leurs cavaliers, qu’ils écrasent ; et le second -rang, déjà, a roulé et s’est renversé sur le premier. -C’est le grand saut dans la mort. Et, par -centaines et centaines, on tombe les uns après -les autres, les uns sur les autres, jusqu’à ce -que le fossé soit comble, et que tout ce qui -reste, le peu qui reste, puisse passer, comme -qui dirait sur un pont fait d’hommes et de chevaux -mêlés, qui remuent encore ! Et voilà -pourquoi le grand Napoléon fut vaincu à Waterloo, -pour ça et bien d’autres raisons que -vous verrez dans l’histoire.</p> - -<p>— Votre Napoléon, disait tout à coup Arnet, -a fait le malheur de la France !</p> - -<p>— Tais-toi, jeune homme, répliquait le vieux -César. Tu ne sais pas ce que c’est que la gloire. -La France, avant Waterloo, l’a connue, la -gloire. Nous l’avons perdue. Elle reviendra. -Nous l’attendons. Mais, pour ça, il faudra tous -savoir souffrir en bons soldats. J’ai élevé mon -fils dans ces idées. Il a fait la campagne de -Crimée, c’est Bouziane après Bouziane. Quand -je ne serai plus là, il vous en parlera de la -Crimée, comme je vous parle de Waterloo. Et -il parlera à son fils comme je lui ai parlé à lui.</p> - -<p>— La France, répliquait Arnet goguenard, -ne fera plus la guerre ; elle sait trop ce que ça -coûte.</p> - -<p>— Ça, je veux bien, répondait César d’un air -bonhomme, par malheur, on la lui fera, la -guerre. Et il faudra bien qu’elle sache se défendre.</p> - -<p>Et Arnet ripostait :</p> - -<p>— Pour ce qui est de se défendre, j’en suis.</p> - -<p>Et, avec un bon sens puissant qui allait au -fond des choses :</p> - -<p>— Voyez-vous, maître Bouziane, disait le -jeune Arnet, le malheur, c’est qu’il y ait des -abominations permises aux empereurs, aux -rois, aux maîtres des peuples ; des abominations -qu’on dit même louables de leur part, -tandis que ces mêmes choses sont défendues à -tous les citoyens. Alors on ne peut plus comprendre. -A la guerre, on tue, on vole, on brûle -tout. Pourquoi est-ce permis ? Quand je pose un -piège pour prendre six moineaux, et m’en -nourrir — arrivent des pèlerins (Arnet désignait -toujours ainsi les gendarmes) qui me font -leur « procès-barbal » — mais, à vos empereurs, -il est permis de faire tuer des hommes -et même de nous manquer de parole quand ils -ont juré qu’ils tiendraient leurs belles promesses. -A la guerre, on fait tout ce qui m’est -défendu et qui est défendu avec raison. Et, tant -que ce sera comme ça, vous trouverez des révoltés -comme moi pour dire à vos Napoléon -que ce qu’ils font ne leur est pas plus permis -qu’à moi. Et eux ils se décorent de leurs mauvaises -actions.</p> - -<p>— Ils en ont fait de bonnes, disait César -Bouziane. Napoléon a fait le code, le livre de -nos lois, dont la France avait bien besoin.</p> - -<p>— Il n’est pas bon partout, le code, grommelait -Arnet. Et puis, parce qu’il avait fait un -bon livre, il avait le droit de faire la guerre -nuit et jour ? Ah ! je vous dis, la guerre pour la -défense, oui ! celle-là tant qu’on voudra !</p> - -<p>Tels étaient, il y a quelque quarante ans, -presque chaque dimanche, les thèmes des -conversations, cent fois répétées en public, -entre César Bouziane, le vieux soldat, et Arnet, -le braconnier, l’insurgé de 1851.</p> - -<p>Puis César Bouziane mourut. Alors son fils -(le grand-père de Victorin) qui s’était tu tant -qu’avait vécu l’ancêtre, eut son tour ; et, sans -cesse, il redisait la charge légendaire de Waterloo ; -puis les tranchées de Sébastopol, où il -avait fait vaillamment son devoir de soldat -français.</p> - -<p>— Pour ce qui est des Russes, voyez-vous, -disait-il, c’était comme des frères. On se battait -quand venait l’heure, mais dans les moments -où on ne se battait pas, on se passait du tabac -ou un bon coup de vin — parce qu’on n’était -pas des sauvages. Et puis, nous autres, Français, -nous sommes comme ça. Nous avons pitié -des hommes. On a bien assez de misère sur -terre, par le travail, et les accidents, et les maladies ! -Oui, il ne faut pas être des sauvages. Et, -cependant, il faut se défendre. Le travailleur -ne travaille pas pour les voleurs.</p> - -<p>— Je suis bien plus avec vous qu’avec votre -pauvre père, disait Arnet.</p> - -<p>Telles étaient les idées générales transmises -par les Bouziane à toute une région.</p> - -<p>Et le jeune Victorin, le dernier Bouziane, -savait par cœur toutes les histoires de ses deux -pères-grands. Il ne les répétait pas, ce n’était -pas dans sa manière. Les histoires ne sont vraiment -bonnes que lorsqu’on a eu une part d’action -dans les événements qu’on raconte.</p> - -<p>Lorsque Victorin parlait, il ne parlait, comme -son père, que de chasse ou de travaux rustiques ; -mais, au fond de son cœur muet de -paysan, il avait une image vivante, quoique -lointaine, de la patrie et de la justice.</p> - -<p>Et c’est ainsi qu’en Victorin, jeune et actif, -revivait l’âme essentielle de son vieux grand-père, -qui, là-haut, au-dessus de la salle commune, -dans la bastide des Bouziane, sommeillant -immobile sur son lit, prenait, avec un -vague sentiment de satisfaction, son étrange -repos, qui lui semblait un acompte sur la mort -bien gagnée.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">III<br /> -L’ANARCHISTE -ET LA SUFFRAGETTE</h2> - - -<p>M. Augias a soixante-cinq ans ; il a été instituteur ; -un petit héritage lui est échu. Il serait -resté maître d’école si sa santé le lui eût permis, -parce qu’il aimait passionnément sa fonction -dont il a gardé une haute idée. M. Augias -lit beaucoup ; il apprend tous les jours ; c’est un -philosophe. Aujourd’hui, sans faire mauvais -ménage avec le curé, M. Augias est devenu, -étant de bon conseil, quelque chose comme le -recteur laïque du pays, qui s’en trouve bien.</p> - -<p>A l’orée d’un bois de châtaigniers qui grimpe -jusqu’à mi-côte la pente des Maures, tout près -des Mayons, le cabanon de M. Augias, blanc -comme neige, rit au soleil par ses trois fenêtres, -une au rez-de-chaussée à côté de l’unique porte, -les deux autres au premier étage. Une terrasse -ombragée par une treille prolonge au dehors, -pour ainsi dire, la pièce d’en bas, qui est à la -fois cuisine, salle à manger et salon. De cette -terrasse, comme des Mayons même, on domine -l’admirable vallée de l’Aille, toute l’étendue -qui, de l’ouest à l’est, va de Pignans à Vidauban. -Presque en face, se dresse le Luc et son -voisin, le vieux Cannet du Luc, en sentinelle -sur son cône bleuté. La plaine, couverte de -pins et de chênes-lièges, ne montre, à qui la -regarde de la terrasse des Mayons, que les -cimes moutonnantes de ses forêts ; elle apparaît -de là comme un vaste lac ondoyant et fasceyant -au soleil. Cette mouvante verdure cache un sol -montueux par places, ravins et collines dont on -s’étonne en les parcourant. La plaine ne laisse -pas deviner non plus à qui la voit de haut les -cultures spacieuses, voilées de monticules et -de pinèdes.</p> - -<p>Au sud-est se dressent les derniers contreforts -des Maures, les rochers du Muy et de -Roquebrune, sous lesquels commence la plaine -de l’Argens ou de Fréjus. Par-dessus ces -rochers, et au-dessus de toute cette admirable -plaine, flotte une lumière chargée d’une sorte -d’irisation constante ; c’est le fluide scintillement -d’une impalpable poussière radiante, et -où les indigènes reconnaissent le voisinage de -l’atmosphère maritime. L’imperceptible vapeur -qui s’exhale de la mer, comme la chaude haleine -qu’expirent les naseaux d’un cheval, presque -toujours flotte épandue au-dessus de ce lac de -verdure mouvante ; et, dans cette poudre dorée, -dans cet air diamanté, la lumière est comme -multipliée, le soleil comme répété tout entier -dans des myriades d’infiniment petites étincelles. -Ainsi, durant l’été, un flamboiement -formidable danse au-dessus des cimes vertes, -surchauffées, d’où il semble à toute heure que -va jaillir l’incendie.</p> - -<p>Toute cette splendeur s’apaisait, vers cinq -heures, en cette fin de Juillet, lorsque maître -Arnet, le vieux braconnier, heurta du bâton la -porte ouverte de maître Augias.</p> - -<p>— Eh ! mestre ? y a degun ? N’y a-t-il personne ? -Eh ! maître ?</p> - -<p>— Holà ! holà ! Arnet, un peu de patience.</p> - -<p>Maître Augias, le vieil instituteur, qui avait -aimé son métier, et l’avait quitté à regret pour -d’impérieuses raisons de santé, en parlait souvent, -s’inquiétait des écoles, de leur avenir, des -méthodes nouvelles. Ce qu’il y avait en lui de -meilleur, c’était son clair bon sens. Et le bon -sens étant la qualité maîtresse d’Arnet, ces -deux hommes très différents avaient fini par se -rapprocher. Ce fut à la grande surprise de tout -le pays, car il fallait aller tout au fond des -choses pour comprendre quel lien rattachait -« Mossieu » Augias, de bon sens sévère, à maître -Arnet, de bon sens jovial. Ils s’entendaient fort -bien, et sans qu’on sût bien pourquoi, ou -plutôt parce que, inégaux par la culture, ils se -reconnaissaient pourtant de même race.</p> - -<p>— Eh ! monsieur Augias ?</p> - -<p>La voix répéta :</p> - -<p>— J’y vais ! Un peu de patience, Arnet.</p> - -<p>Arnet, — c’est la forme provençale d’Ernest.</p> - -<p>Un pas lent retentit. M. Augias, traînant un -peu ses jambes lourdes de rhumatismes, apparut -au bas de l’étroit escalier. De sa calotte de curé, -qui cachait sa calvitie, s’échappaient en franges -quelques cheveux blancs. Son visage ovale, un -peu jauni, rasé proprement, exprimait la paix -de l’âme, avec une certaine tristesse habituelle, -que fréquemment éclairait un sourire aussitôt -disparu.</p> - -<p>M. Augias était veuf. Il disait parfois qu’il -avait perdu un fils chéri ; mais ce fils, Augustin, -aujourd’hui âgé de vingt ans, n’était pas mort ; -il avait « mal tourné ». Fier de la petite instruction -primaire qu’il avait reçue dans une école -du Var, dirigée jadis par son père, il s’était cru -poète et romancier. Il répandait en strophes -puériles, mal cadencées et mal rimées, une -âme artificielle où s’alliait à un romantisme -attardé un futurisme incompréhensible. Son -âme vraie n’était que sottise ambitieuse, mégalomanie -enfantine, révolte anarchique et servilisme -prudent. Son père, qui ne voulait plus -le voir, se maudissait lui-même de n’avoir pas -su donner à son propre fils une règle morale ; -mais il n’y avait plus rien à tenter pour sauver -le jeune homme, dont il n’avait plus de nouvelles -depuis de longs mois. Le jeune gaillard -était resté quelque temps à Paris ; et déjà il se -sentait vaincu par la vie, déclassé, perdu. Par -orgueil, il n’osait plus revenir dans sa ville -natale. Il était, à l’heure présente, garçon de -bureau dans une banque, à Marseille. Son service -consistait à balayer les salles tous les -matins, et à coucher, la nuit, dans une soupente, -d’où il pouvait, par un judas, surveiller -les salles, qu’à la moindre alerte il éclairait en -mettant le doigt sur un bouton électrique. Pour -remplir utilement cet emploi, sa poésie et tous -ses pauvres souvenirs scolaires lui étaient parfaitement -inutiles. Mais, le dimanche, il se promenait -en veston noir trop court, avec une -cravate de soie rouge, et la canne à la main. -Dans ce costume, il était l’orgueil des bars de -banlieue. Il y récitait, devant des nervis -éblouis, des poésies enflammées, traversées -par tous ses mauvais désirs de paresseux sans -espérance.</p> - -<p>M. Augias savait tout cela vaguement ; et -c’était la cause secrète des tristesses du vieil -instituteur honnête homme.</p> - -<p>— Qu’est-ce qui vous amène, mon brave -Arnet ? Asseyez-vous.</p> - -<p>Arnet ôta son feutre aux bords dentelés par -l’usure, et s’assit sur une des quatre chaises de -paille qui entouraient la table de bois blanc, -bien frottée.</p> - -<p>M. Augias était son propre serviteur ; il faisait -son lit tous les matins de bonne heure, mettait -en ordre sa maison, raccommodait ses vêtements -et son linge, allait aux provisions, préparait -ses repas. Arnet, dans sa hutte construite -de ses mains, beaucoup plus haut sur la pente -des Maures, dans la forêt de châtaigniers, se -livrait à des occupations du même genre et cette -conformité d’habitudes le rapprochait encore -d’Augias. Seulement, l’habitation d’Arnet était -un peu celle d’un sauvage ; l’intérieur d’Augias -était celui d’un civilisé rustique.</p> - -<p>Lorsque Arnet fut assis, M. Augias ouvrit -une armoire, prit deux tasses à fleurs jaunes et -rouges et les plaça sur la table. Sur le fourneau, -un « toupin » vernissé était en train de bourdonner -la chanson de l’eau qui dansote ; dans -l’eau bouillante, il jeta trois cuillerées de café et -retira le toupin du feu ; puis il y versa une -cuillerée d’eau froide, — ce qui fit tomber au -fond le marc alourdi…</p> - -<p>— Le bon café à la sarrazine, comme le faisaient -nos grand’mères, dit Augias.</p> - -<p>— Il n’y a rien de meilleur, fit Arnet. Nous -ne sommes pas de ces gens à qui il faut des -cafetières à compartiments, monsieur Augias. -Votre café est digne d’un roi.</p> - -<p>— Maurin des Maures en a souvent goûté, de -mon café, prononça M. Augias. Et c’était le roi -de nos petites montagnes, celui-là !</p> - -<p>— Et c’était mon cousin second, dit Arnet… -Je suis conséquemment le cousin d’un roi et -d’un roi républicain, dont le souvenir réjouira -encore les enfants de nos enfants ! Je l’ai suivi -souventes fois à la chasse, ce Maurin, acheva -Arnet en souriant. Il avait de bonnes idées et de -bonnes jambes.</p> - -<p>— Et du bon sens, dit M. Augias.</p> - -<p>— Quand je parle, poursuivit Arnet, il m’arrive, -beaucoup souvent, de m’apercevoir que je -répète des choses que Maurin a dites, et, alors, -par là, je suis sûr de bien dire et d’être -approuvé. Et, si aujourd’hui, je viens vous -voir, c’est justement pour vous parler comme il -aurait pu le faire, monsieur Augias. Et je viens -de la part de mon ami Bouziane.</p> - -<p>— Je vous écoute.</p> - -<p>— Voilà, dit Arnet en humant son café et en -allumant sa pipe ; le fils Bouziane…</p> - -<p>— Victorin, souligna M. Augias.</p> - -<p>— Oui, Victorin, qui est fils unique, avance -vers l’âge de se marier, quoiqu’un peu jeune, -n’ayant que vingt ans, comme vous savez, et -c’est un brave « <span lang="oc" xml:lang="oc">pitoua</span> ».</p> - -<p>— Comme il nous en faudrait beaucoup, -affirma M. Augias avec toute sa gravité.</p> - -<p>— Oui, dit Arnet, il est brave, il travaille -comme pas un, il est de bonne tournure ; pour -tout dire en un mot, il a de bons principes, -comme vous me l’avez répété quelquefois.</p> - -<p>— Eh ! dit Augias, parce qu’il a appris b, a, -ba, et deux et deux font quatre, il ne « s’en -croit » pas pour cela, comme tant d’autres ; il -ne décide pas sur les choses qu’il ne connaît -point, et il se garde de se croire aussi savant -que les plus grands savants. Je lui ai entendu -dire que, selon lui, on ne doit faire députés -que des gens capables de comprendre les lois -qui existent, puisqu’ils sont appelés à en fabriquer -de nouvelles, et il ajoutait qu’un charretier -est un homme qui doit savoir mener chevaux -et charrette.</p> - -<p>— Pour sûr, dit Arnet grave à son tour ; seulement, -il y a beaucoup de ces conducteurs -pour rire, assis sur « l’asseti » des chars-à-bancs, -avec les rênes lâches, — et qui croient -mener leur bête, cheval, mulet ou âne ; — lorsque, -bien entendu, c’est leur bête, — cheval, -âne ou mulet — qui les conduit à la foire, -par la force de l’habitude.</p> - -<p>— Si nous en revenions à ce que vous voulez -dire de Victorin, hein, ami Arnet ?</p> - -<p>— Patience ! fit Arnet, je sais très bien où je -vais en arriver, monsieur Augias ; mais, quand -je me rends au travail à travers champs, j’ai -coutume, s’il me part « une » lièvre ou un perdreau -entre les jambes, de le mettre dans ma -carnassière. C’est tant de pris en passant ; et, -de même, si en marchant vers ce que j’ai à -vous dire, je rencontre une bonne idée sur ma -route, je m’y arrête un peu ; qu’elle vous parte -des pieds, ou qu’elle parte des miens… Il -m’arrive même d’y perdre un peu trop de temps -comme pour la perdrix ou la lièvre quand je -vais à mon travail, mais je n’ai jamais pu me -corriger d’être curieux, pas mal bavard et -enragé braconnier.</p> - -<p>Ici, M. Augias sourit, mais il se garda de -répondre, car il connaissait l’éloquence de son -ami, et qu’elle pourrait fort bien l’entraîner à -parcourir, de digression en digression, le champ -sans limite de la sagesse populaire.</p> - -<p>Un assez long silence se fit.</p> - -<p>— Oui, déclara tout à coup Arnet, répondant -à ses propres rêveries, ce Victorin est un -gaillard. Il a le cœur d’un lion et les jambes -d’un lièvre, — les jambes que j’avais quand je -faisais courir les pèlerins…</p> - -<p>— Nous y voilà, pensa Augias. Il va me -conter un de ses bons tours de braconnier -incorrigible.</p> - -<p>Mais Arnet ajouta :</p> - -<p>— Je vous dirai une autre fois une de mes -histoires de gendarmes… celle, par exemple…</p> - -<p>— C’est cela, une autre fois, Arnet, une -autre fois ! Pour aujourd’hui, qu’avez-vous à -me dire de Victorin ?</p> - -<p>— J’ai à vous dire que les Bouziane ont -besoin de vos conseils, c’est-à-dire qu’ils n’en -ont pas besoin pour eux, mais que vous en -donniez à leur Victorin. Eux, ils savent très -bien ce qu’ils veulent et que vous serez d’accord -avec eux, et que vous conseillerez ce -garçon qui prend le chemin qu’il faut pour -faire une bêtise, des grosses. Alors, le père de -Victorin m’a dit comme ça, m’a dit :</p> - -<p>« Arnet, tu verras un de ces jours M. Augias -qui est ton ami — et cette parole de Bouziane -me fait honneur, monsieur Augias — et quand -tu verras M. Augias, ton ami, dis-lui de nous -aider et qu’il montre à notre Victorin où est -son devoir. »</p> - -<p>— Et à quelle occasion, Arnet ?</p> - -<p>— A l’occasion du grand amour qui le tient -pour une fille qui n’est pas celle que son père -voudrait lui voir épouser.</p> - -<p>— Et qui son père voudrait-il lui voir -épouser ?</p> - -<p>— Martine Revertégat.</p> - -<p>— Bonne affaire, ça ! Ces Revertégat sont -des gens à l’ancienne.</p> - -<p>— Comme les Bouziane ; la vraie race d’ici. -C’est souche de bon bois, vieille vigne de -pays ; rien des « américains ».</p> - -<p>Sur ce mot, il y eut un silence, pendant -lequel les deux hommes revirent le temps -d’avant le phylloxéra, l’époque où les ceps -américains n’avaient pas envahi la Provence, -où la vieille vigne française exempte de maladie -traînait ses sarments paresseux sur la -terre provençale et donnait un vin autrement -joyeux que celui des ceps d’Amérique, qui ont -trop voyagé et sont d’une autre terre. Le vin -d’aujourd’hui, on le travaille et on le fraude en -vue du rapport et non plus pour la joie de le -produire et de le boire !</p> - -<p>— Tout ça ne dit pas quelle est la gueuse -que Victorin peut préférer à Martine, interrogea -enfin M. Augias.</p> - -<p>— Il lui préfère Arlette des Mayons, dit -Arnet gravement.</p> - -<p>M. Augias, qui s’était levé, eut un sursaut :</p> - -<p>— Misère de moi ! Arlette ! une Arlette !… -qu’on appelle des Mayons, et qui n’en est pas, -des Mayons, puisque son père était un gavot -paresseux, venu un jour chez nous avec sa -femme pour s’employer à la récolte des châtaignes — et -qui, jusqu’à sa mort d’ivrogne, -est resté dans le pays pour y donner l’exemple -de la paresse et de l’ivrognerie ! Il est mort de -ses vices, le pauvre bougre, et ce fut un bon -débarras ; mais il nous a laissé de la graine -d’alcoolique, et c’est un malheur pour la commune. -La mère est une pas grand’chose, plus -bête que méchante, incapable de donner à la -fille un bon conseil et qui la laisse faire ses -quatre volontés… Arlette des Mayons ! pauvres -de nous ! et Victorin a pu se laisser prendre à -ça ! Misère et compagnie, voilà ce que c’est, -son Arlette ! Et si elle entre dans cette maison -Bouziane, elle en verra la fin, pour sûr. Il faut -empêcher ce malheur ; et je m’y emploierai. -Vous pouvez le dire aux Bouziane, mon brave -Arnet… Arlette ! Arlette ! répétait M. Augias -consterné.</p> - -<p>Dans la petite salle, il se promenait avec -agitation, allant d’un angle à l’autre. Tout à -coup, il se campa devant Arnet et s’écria :</p> - -<p>— Vous avez connu mon fils, vous ?</p> - -<p>Arnet hocha la tête.</p> - -<p>— Eh bien, reprit l’ancien instituteur, cette -Arlette me le rappelle tout à fait. Cet imbécile -méprise le travail manuel, celui de paysan -surtout, parce qu’il a appris de moi b, a, ba, -b, o, bo, sans parvenir à l’écrire sans faute. Il -se croyait un savant, il donnait son opinion -sur toutes les choses qu’il ignorait, et de quel -air, il fallait voir ! Quand je le redressais, il me -disait d’un air méprisant : « Vous autres, les -vieux, vous ne comprenez pas les générations -nouvelles… » Oui, Arnet, il me disait ça tous -les jours que Dieu fait ! Un jour, où je lui -demandais ce qu’il comptait faire plus tard, il -me répondit avec une assurance qui eût mérité -des gifles : « Je me ferai député. » Dans son -ignorance d’orgueilleux, c’est la carrière qu’il -avait choisie. Il palabrait au café, et attendu -qu’il pouvait parler deux heures durant, sans -s’arrêter et, comme on dit, sans cracher, les -gens écoutaient bouche bée, avec un étonnement -qu’il prenait pour de l’admiration, les -sottises qu’il répétait de travers et qu’il avait -lues dans les gazettes. Il aurait pu être laboureur, -et fier de ses travaux utiles, comme le -fut mon père, mais ce jeune anarchiste aurait -rougi d’être un travailleur de la terre. Arrangez -ça comme vous pourrez ! Il parlait avec -mépris et haine des riches — des exploiteurs -du peuple, disait-il — mais il n’avait qu’une -ambition — qui était de devenir l’un d’eux, -d’imiter ce qu’il blâmait en eux, de s’habiller -comme eux, d’avoir une lévite (redingote), de -porter une canne sur laquelle on ne peut pas -s’appuyer, et de boire au café en faisant une -partie de dominos ! Voilà l’homme ! Et ils sont -quelques-uns comme ça ! Et il y en a aussi, de -ces pauvres diables dans le genre de mon fils, -mais qui, n’étant pas paresseux comme mon -fils, mais en train de faire fortune à force de -malice, traitent leurs ouvriers comme des -nègres, tout en débitant de beaux discours -contre les vrais riches qui sont justes et humains. -Et ces ouvriers, qu’ils maltraitent, se -prennent pourtant à leurs beaux discours. Et -cette Arlette est, je vous dis, de la même -espèce maligne que mon malheureux enfant. -La petite instruction que leur a donnée l’école -primaire les a perdus tout simplement, parce -qu’on n’est jamais parvenu à leur faire comprendre -comment l’instruction doit être employée !… -Lire, écrire, compter, ça devrait -leur servir à faire mieux leurs affaires, à ne -pas se laisser tromper par leurs semblables ; — un -peu d’histoire et de géographie, à leur -donner une idée de leur patrie et du monde, -mais rien de tout cela ! Ça ne fait que leur -inspirer un orgueil d’imbécillité. Et ces jeunes -anarchistes, qui ne parlent que d’égalité, se -croient supérieurs en tout et à tous ! L’égalité, -pour eux, voilà ce que c’est : c’est le droit de -se croire au-dessus de ceux qui valent mieux -qu’eux-mêmes. Une trique, Arnet, une trique, -voilà l’éducation qu’il aurait fallu à mon fils. -Et, comme je n’avais sur lui aucune prise, -aucun moyen de lui communiquer du bon -sens, de lui inspirer des idées morales, il est -devenu je ne sais quoi, je ne sais où !… Il est -parti pour la ville, — parce qu’il peut s’y promener -la canne à la main sans qu’on rie de lui -en le voyant passer, comme on le faisait ici, où -il étonnait bêtes et gens. Voilà mon malheur, -Arnet ! — Et cette Arlette s’annonce comme -une de ces sottes qui se perdront comme il se -perdra ! — Voilà une petite impertinente qui -ricane lorsqu’une belle madame, passant aux -Mayons, descend d’automobile avec un chapeau -dont le « haut » est trois fois plus large -que sa tête — cette même Arlette se prive souvent -de pain pour s’acheter un chapeau de -pacotille, mais de forme pareille. Pour se procurer -des romans qui lui montent la tête, elle -gaspille le pauvre argent que gagne sa mère. -Elle parle avec une bouche en cul de poule, -comme les héroïnes de ces romans-là. Arlette -a des opinions littéraires et sociales, la malheureuse ! -Elle a lu <i>les Désenchantées</i> de -M. Pierre Loti, et elle a une opinion sur la -vie des femmes turques. Elle approuve les -suffragettes.</p> - -<p>— Qu’est-ce que c’est que ça ? dit Arnet.</p> - -<p>— Ne l’apprenez jamais, Arnet, dit Augias. -Arlette voudrait un jour être conseiller municipal, -conseiller général et député, comme -mon fils ! Et pour cela Arlette voudrait voter -comme les hommes. Et elle votera un jour -comme les hommes, elle, Arlette ; — elle se -recommande de Jeanne d’Arc et de Madame -George Sand pour réclamer le vote des femmes !</p> - -<p>Arnet, d’un bond, s’était mis debout :</p> - -<p>— Arlette veut voter ! prononça-t-il stupéfait.</p> - -<p>Puis, brusquement, comme un homme pressé -de fuir un endroit dangereux :</p> - -<p>— Adieu, monsieur Augias, j’ai mon compte -pour aujourd’hui.</p> - -<p>Sur le pas de la porte, il se retourna :</p> - -<p>— Irez-vous voir bientôt les Bouziane, monsieur -Augias ?</p> - -<p>— Tout à l’heure, Arnet. Il faut d’abord que -je lui parle, à ce Victorin.</p> - -<p>Et Arnet, qui cheminait sur la route, entre -les pins, répétait en lui-même :</p> - -<p>— Arlette veut voter !</p> - -<p>Ayant remâché ce mot, il ajoutait avec une -grimace :</p> - -<p>— Ça, c’est plus fort que du poivre !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">IV<br /> -LES LEVEURS DE LIÈGE</h2> - - -<p>La route qui, de Gonfaron, va aux Mayons, -traverse du nord au sud-est la plaine cultivée, -et, à partir des Mayons, longeant les Maures, -devient très sinueuse parce qu’elle épouse, à -leur base, le relief des collines et les creux des -ravins.</p> - -<p>En allant vers l’est, le voyageur, alors, a, sur -sa droite, les collines, rochers, pinèdes et châtaigneraies ; -sur sa gauche, des bois de pins -d’abord, puis des forêts de chênes-lièges qui -vont en s’étalant dans la plaine.</p> - -<p>Les Revertégat possédaient entre Gonfaron et -les Mayons, trois hectares de terrains en plaine. -De vieux chênes-lièges y dressaient leurs structures -tourmentées, leurs bras tords, noueux et -rugueux.</p> - -<p>Or, ce jour-là, il avait été décidé que la mère -Revertégat qui, d’ordinaire, à midi, portait la -soupe aux « rusquiers » serait remplacée dans -cette mission par sa fille Martine.</p> - -<p>De son côté, la jalouse Arlette avait décidé -qu’elle irait, ce même jour, sous un prétexte, -rôder autour des rusquiers pour surveiller cette -Martine et ce Victorin.</p> - -<p>Ce projet était venu à la suite d’une conversation -avec le valet de ferme des Revertégat, -Marius, par qui elle se faisait courtiser.</p> - -<p>Arlette, qui se laissait sans révolte conter -fleurette par tous les jeunes gens des Mayons, -croyait d’ailleurs utile d’exciter par là les jalousies -de Victorin. Elle « se parlait » donc volontiers -avec ce valet de ferme des Revertégat.</p> - -<p>Ce Marius, Mïus, ne cessait de lui répéter -avec bonne humeur :</p> - -<p>— Épouse-moi, Arlette ; soyons mari et -femme ; tu n’as pas le sou — moi non plus ; — et -donc nous ferons une paire bien assortie. -Jamais les Bouziane, qui sont des orgueilleux, -ne te laisseront épouser leur fils. Victorin -s’amuse à te chanter des gandoises, et ce n’est -pas avec de bonnes intentions. Épouse-moi ! -Deux misères peuvent faire du bonheur, lorsqu’on -s’aime et qu’on travaille !</p> - -<p>Ce vertueux langage n’impressionnait pas -Arlette. Un valet de ferme, fi donc ! Elle avait -trop d’instruction pour s’abaisser à un pareil -mariage ! Et, tout en laissant à Mïus quelque -espérance, elle le désespérait.</p> - -<p>Il dit à Arlette un soir :</p> - -<p>— Demain, parmi l’équipe des « rusquiers » -qui travailleront dans la forêt des Revertégat, -tu sais qu’il y aura Victorin. Il s’est prêté -volontiers. Pourquoi ? Parce qu’il aura ainsi -occasion de voir plus souvent Martine. Elle -ira demain porter la soupe à leurs rusquiers. -Et il voudrait te faire croire qu’il ne la poursuit -pas !… Va, ma pauvre Arlette, il n’est pas pour -toi, le beau Victorin ! Il a trop de terres et trop -d’écus. Il faut que tu sois folle pour croire -qu’une fille comme toi, aussi pauvre que ce -Mïus qui te parle, — sera épousée par un jeune -homme dont la famille est riche… à au moins… -cent mille francs. Je suis sûr que si tu pouvais -demain, « rodéger » (rôder) autour des rusquiers, -vers midi, tu verrais, clair comme le -jour, que ton Victorin préfère sa Martine à notre -Arlette des Mayons, quoique Arlette soit mieux -« arnisquée », et que, pour porter une toilette -de dame, le dimanche, elle n’ait pas sa pareille -dans toute la commune ! Martine ne lit pas -comme toi dans les livres, et je ne lui ai -jamais vu un journal à la main, la sotte ! — mais -elle peut porter sur l’échine une rude -charge, la charge que moi je porte, et voilà -justement ce qu’il faut aux Bouziane et à leur -Victorin ; ils ont besoin d’une femme de plus -dans leur maison, qui les aide à faire, selon le -temps, tous leurs travaux de campagne.</p> - -<p>Avec des propos pareils, Mïus avait souvent -irrité les ambitions d’Arlette, et le désir qu’elle -avait de faire la définitive conquête de Victorin.</p> - -<p>Mïus, pensait-elle, se trompait. Elle savait ce -qu’elle savait. Elle se rappelait les paroles -ardentes que Victorin, le soir, sur les aires, lui -avait parfois murmurées :</p> - -<p>— Tu n’es pas riche, Arlette, lui disait ce -Victorin, et c’est la raison pourquoi mon père -ne voudra pas que je t’épouse. Mais tu es intelligente ; -je t’ai vue souvent, le dimanche, quand -tu es bien vêtue, si jolie avec l’ombrelle sur -l’épaule et avec des gants comme une demoiselle -de la ville, — je t’ai vue, des fois, assise -à l’ombre, sous un châtaignier, au frais, tourner -les pages d’un livre. Tu ne te doutais pas -que je « t’espinchais » (épiais) et moi, je suivais -sur ton joli visage si fin, si pâle, si blanc, toutes -tes pensées. Et, une fois, je t’ai vue pleurer sur -le livre !…</p> - -<p>— Je t’avais bien aperçu, avouait Arlette, et -je me souviens très bien de ce jour où j’ai -pleuré sur le livre. J’ai pleuré parce que la marquise, -dans le roman, était vraiment malheureuse -avec Monsieur le marquis ! Tu ne me -feras pas souffrir comme ça, dis, Victorin, quand -nous serons mari et femme ?</p> - -<p>Et Victorin s’était écrié :</p> - -<p>— Pour sûr que je ne me conduirai pas -comme ce coquin de marquis dont je n’ai pas lu -l’histoire, mais que je déteste puisqu’il t’a fait -pleurer, ma belle !</p> - -<p>Ce chimérique parallèle entre lui, Victorin, -et un marquis de roman — avait un instant -impressionné le brave fils du fermier. Le roman, -qu’il ne devait jamais lire, s’était présenté -vaguement à son esprit comme on ne sait quel -livre d’histoire dont les personnages étaient des -héros comparables aux chevaliers célèbres, -même aux rois de France. Et l’un d’eux faisait -pleurer cette Arlette ! son Arlette ! Il fallait -vraiment, pour être si facile à émouvoir, qu’elle -fût une créature tout à fait supérieure, comme -on dit qu’il y en a quelques-unes dans les châteaux, -beaucoup dans les villes d’étrangers, -Nice, Cannes ; et plus encore à Paris ! C’était -à se demander si Arlette n’était pas, elle-même, -fille d’un prince, — comme on le dit de Gaspard -de Besse ! Mais non, la mère d’Arlette était une -pauvre gavotte. La nature, seule, et l’école -avaient fait ce miracle, ce chef-d’œuvre, une -Arlette ! que la voix publique avait surnommée -des Mayons, — comme s’il eût été dans sa destinée -d’être noble, aussi bien qu’un Villeneuve -ou un Colbert.</p> - -<p>Arlette « se repassait » tous ces souvenirs, et -toutes les impressions que lui avait avouées -ingénument Victorin, en sorte qu’elle se sentait -bien sûre de son amour et de sa fidélité ; -mais elle sentait d’autre part qu’il était nécessaire -de les entretenir, et particulièrement de -surveiller Martine. C’est pourquoi, le jour où -celle-ci devait aller porter la soupe aux rusquiers -des Revertégat, Arlette s’en vint, non -loin d’eux, glaner des déchets de liège, en des -bois voisins, où déjà on avait fait la récolte. La -bande des rusquiers, avec Victorin pour chef, -travaillait allègrement depuis l’aube.</p> - -<p>Les leveurs de liège, leur petite hache en -main, debout sur la planchette de l’étagère, -dressée et fixée contre les chênes au moyen -d’une corde à l’épreuve, — incisaient l’écorce -épaisse circulairement et horizontalement. Cela -s’appelle « toilà » ou « toirà ». Cette incision -faite, ils refendaient, c’est-à-dire procédaient -aux incisions longitudinales ; et, enfin, ils arrivaient -au « couronnement », à l’incision qui -détache le haut de la planche bombée.</p> - -<p>Ensuite, les « camalous » emportaient les -plaques de liège jusqu’à la « cougno » où l’emballeur -fait les balles, qu’emportent, à leur tour, -charrettes ou mulets jusqu’à la « pile », voisine -du village.</p> - -<p>Dépouillé peu à peu des parties de son écorce -grise arrivée, cette année, au point voulu de -développement, chacun des troncs énormes et -tourmentés se montrait, tout à coup, rouge, d’un -rouge pâle… Sous les rayons du soleil, qui çà -et là transpercent les feuillages durs, ces troncs -nus, noueux, tels des torses de géants, ne tardent -pas à devenir d’un rouge sanglant de chair -écorchée. Cette coloration évoque alors l’idée -d’on ne sait quelle souffrance héroïque et -muette ; c’est celle des forêts que persécute le -labeur des hommes.</p> - -<p>— Les pauvres bougres, disait un rusquier. -Nous la leur travaillons, la peau !</p> - -<p>— C’est la vie ! répliquait un autre. Pour que -chacun vive, il faut que tout souffre !</p> - -<p>Tout à coup, pendant que crissait la « destraoù » -(la hache) dans l’écorce d’un des plus -vieux chênes, qui livrait avec peine à l’instrument -de torture sa peau, pareille par les bosses, -disait un rusquier, à celle d’un melon-cantaloup -ou d’une tarente, — un chant s’éleva du haut -d’une étagère.</p> - -<p>— Le chef de bande commence à chanter, -fit un rusquier.</p> - -<p>— Eh ! il chante, dit un autre ; c’est que midi -approche, et, avec la soupe, la belle Martine.</p> - -<p>Victorin, sur son étagère, à voix pleine -chantait :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Le jeune et beau leveur de liège,</div> -<div class="verse i2">Par les bûcherons écouté,</div> -<div class="verse i2">Apprit l’art du chant sans solfège,</div> -<div class="verse i2">Comme les cigales d’été.</div> -<div class="verse i2">Feutre en arrière, en auréole,</div> -<div class="verse i2">Col ouvert sous la brise folle,</div> -<div class="verse i2">Culotte percée aux genoux,</div> -<div class="verse i2">Il portait la rouge taïole</div> -<div class="verse i2">Comme les drôles de chez nous.</div> -</div> - -<p>Le grésillement continu du chant des cigales, -aux environs, semblait la voix même de l’été, -de la chaleur, qui accompagnait le chant de -l’homme. A travers les branchages chauds et -immobiles, la voix saine passait comme une -brise lente et tiède.</p> - -<p>Tous les rusquiers connaissaient cette chanson ; -et les uns sur leurs étagères dans les branchages, -les autres debout à terre près des troncs ; -et aussi les camalous, ceux qui camalaient, -mot qui, sans doute venu des Sarrasins longtemps -maîtres de ces forêts, signifie porter un -faix à la façon d’un chameau — tous ensemble -lancèrent le refrain :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Pour l’écouter, les pins aux branches musicales,</div> -<div class="verse">Arrêtaient un moment leur murmure nombreux ;</div> -<div class="verse i1">Et, le sentant le frère des cigales,</div> -<div class="verse">Cigalous est le nom qu’ils lui donnaient entre eux.</div> -</div> - -<p>— Cette chanson, dit un rusquier qui n’avait -pas pris part au concert, cette chanson doit être -nouvelle, — que je ne la connaisse pas ?</p> - -<p>— Oui, dit un autre, c’est Monsieur Jean -d’Auriol qui l’a faite.</p> - -<p>Victorin chantait :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Vint à passer dans nos collines</div> -<div class="verse i2">Une chanteuse de Paris,</div> -<div class="verse i2">Qui lui dit, en phrases câlines :</div> -<div class="verse i2">« Paris seul te paiera ton prix ;</div> -<div class="verse i2">Assez de chansons à la lune !</div> -<div class="verse i2">Cours vers le bonheur inconnu…</div> -<div class="verse i2">Viens à Paris faire fortune ! »</div> -<div class="verse i2">Il admira sa beauté brune</div> -<div class="verse i2">Et donna son cœur d’ingénu.</div> -</div> - -<p>— Les refrains sont tous différents, cria l’un -des travailleurs, mais, pas moins, je sais le -second.</p> - -<p>Et il chanta :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O Cigalous, tu veux quitter tes chênes-lièges,</div> -<div class="verse">Tes pins, qui, comme toi, fredonnent nuit et jour…</div> -<div class="verse i1">L’amour malin, dans les bois, tend ses pièges :</div> -<div class="verse">Prends garde, Cigalous, aux pièges de l’amour !</div> -</div> - -<p>Il y avait bien, par-ci par-là, quelques mots -écorchés, mais ces menus accrocs n’altéraient -pas le sens de la chanson, et Victorin qui, lui, la -savait toute, reprit à grande allure :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">— « Père, je pars pour la grand’ville ;</div> -<div class="verse i2">Ma mère, je vais à Paris… »</div> -<div class="verse i2">La vieille pleurait, immobile ;</div> -<div class="verse i2">Le bon vieux jetait les hauts cris.</div> -<div class="verse i2">Cigalous, feutre en auréole,</div> -<div class="verse i2">A serré sa rouge taïole :</div> -<div class="verse i2">« J’irai là-bas, c’est mon destin. »</div> -<div class="verse i2">Il avait donné sa parole ;</div> -<div class="verse i2">Il partit par un beau matin.</div> -</div> - -<p>Le silence qui suivit ce couplet s’étant prolongé, -il sembla certain que plus aucun des -rusquiers ne se rappelait le refrain suivant. -Rythmique et continu, le chant des cigales, -aux alentours, grésillait ; c’était comme un -crépitement d’incendie dans des broussailles -sèches. Alors une voix féminine, émue et -fraîche, se fit entendre en réplique, pas très -près, mais distincte. Elle chantait d’un ton de -reproche plaintif :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O Cigalous, pourquoi quitter ta chère vieille,</div> -<div class="verse">Ton père et tes amis, nos braves bûcherons ?</div> -<div class="verse i1">C’est un démon, crois-moi, qui te conseille.</div> -<div class="verse">Ne pars pas, Cigalous, nous seuls nous t’aimerons !</div> -</div> - -<p>Une émotion courut dans ce coin de forêt, où -souffraient les pauvres chênes et où palpitaient -des cœurs d’hommes. Un vieux rusquier s’essuya -les yeux. Tous écoutèrent. Et la romance -s’acheva ainsi, Victorin chantant les couplets, -et Martine les refrains qui lui donnaient réponse.</p> - -<p class="c small">VICTORIN.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Mis selon la mode nouvelle,</div> -<div class="verse i2">Veston noir et chapeau melon,</div> -<div class="verse i2">Il pensa mieux plaire à sa belle</div> -<div class="verse i2">Lorsqu’il eut un beau pantalon.</div> -<div class="verse i2">Mais, sans son feutre en auréole,</div> -<div class="verse i2">Son col large ouvert, sa taïole,</div> -<div class="verse i2">Lui qui faisait tant de jaloux,</div> -<div class="verse i2">Lui dont la divette était folle,</div> -<div class="verse i2">Il n’est plus le beau Cigalous !</div> -</div> - -<p class="c small">MARTINE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">C’est ton pays en toi qui faisait tout ton charme,</div> -<div class="verse">Quand tu chantais, pareil aux cigales d’été !</div> -<div class="verse i1">Dans tes grands yeux j’aperçois une larme,</div> -<div class="verse">Cigalous ! ton pays, pourquoi l’as-tu quitté ?</div> -</div> - -<p>Et la voix mâle de Victorin répond à son tour :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Adieu, gloire et femme jolie !</div> -<div class="verse i2">Triste et gêné, tu chantes mal !</div> -<div class="verse i2">La folle qui t’aima, t’oublie ;</div> -<div class="verse i2">Retourne au pays du mistral.</div> -<div class="verse i2">Et Cigalous, qu’un regret ronge,</div> -<div class="verse i2">Entend sans fin, revoit en songe</div> -<div class="verse i2">Les pins qui vibrent musicaux,</div> -<div class="verse i2">Et dont la plainte se prolonge</div> -<div class="verse i2">Dans la combe aux profonds échos !</div> -</div> - -<p class="c small">MARTINE.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Au nord, les Cigalous et les cigales meurent ;</div> -<div class="verse">Le myrte en fleurs périt s’il est déraciné ;</div> -<div class="verse i1">Dans leur pays les vrais sages demeurent ;</div> -<div class="verse">La terre la plus belle est celle où je suis né.</div> -</div> - -<p>Victorin quitta son étagère. Il sauta à terre.</p> - -<p>Une même émotion faisait trembler le cœur -de tous ces hommes. Quelque chose de plus -émouvant que les paroles chantées se dégageait -de ces paroles mêmes ; et c’était l’amour instinctif -du pays natal, la douleur de le quitter, la -joie d’y vivre, l’orgueil de le savoir si beau et -si bon — et toute la misère d’aimer, et la vie, -et l’amour, et on ne sait quoi de plus que -l’amour et la vie, un confus idéal, art, gloire -ou éternité.</p> - -<p>Les cigales faisaient tressaillir l’atmosphère -lourde. Midi écrasait la plaine.</p> - -<p>Martine apparut : ils applaudirent.</p> - -<p>— Bravo, Martine ! Elle a chanté comme un -ange !</p> - -<p>Ils l’entourèrent, lui faisant fête.</p> - -<p>— Est-elle bonne, la soupe ?…</p> - -<p>— Si c’est Martine qui l’a faite, sûr qu’elle -sera bonne !</p> - -<p>— Quelle ménagère tu feras ! Heureux coquin, -celui qui te prendra ton cœur.</p> - -<p>— On ne me le prendra pas sans que je le -donne, dit-elle en riant de toutes ses belles -dents blanches.</p> - -<p>Tous l’admiraient ; elle avait une démarche -souple de bête libre, bien faite et bien saine.</p> - -<p>— Vive notre Martine !</p> - -<p>— La carriole est là-bas, dit-elle, vous savez, -à cent pas d’ici, sous le <i>patriarche</i>, le plus vieux -suve de la forêt, qui est si beau. Elle est bien à -l’ombre. Il y a tout le manger qu’il faut, pour -tout le monde ; particulièrement une moissonneuse -bien épaisse, et de l’eau bien fraîche.</p> - -<p>— Vive la Bouziane ! répéta le plus vieux des -rusquiers. C’est vrai qu’elle a chanté aussi bien -que l’ange Gabriel à la crèche !</p> - -<p>— Quelle paire ça ferait avec Victorin !</p> - -<p>— Ils pourraient chanter Cigalous ensemble ! -Ils feraient fortune !</p> - -<p>On s’installait, près de la carriole, sous le -patriarche, où l’ombre était moins ardente. -Importuné par les taons, le cheval arabe, dételé, -attaché au tronc du vieux suve, frappait sa -croupe avec sa queue et son ventre avec son -pied, qui retombait lourdement sur le sol feutré -d’un lit de lichen épais.</p> - -<p>Et pendant que toute la bande, assise à terre, -commençait un repas bien gagné, — tout là-bas, -derrière les larges troncs écorchés, la pauvre -figure maigre et pâle d’Arlette, avec les yeux -tout grands ouverts et trop brillants, épiait sa -rivale maudite et son trop beau « calignaire ».</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">V<br /> -LA CHASSE AUX CIGALES</h2> - - -<p>Le repas fut joyeux ; on fit honneur à la -moissonneuse. Les tomates crues, rouges sous -la blancheur des oignons coupés en menues -tranches, nageaient dans leur jus rouge, arrosées -de bonne huile de l’année. Avec des sonorités -de source, un vin franc jaillissait du -grand fiasque revêtu de sparterie. Dans quatre -ou cinq lourdes cruches vertes, épaisses, l’eau -s’était conservée fraîche, sous des toiles recouvertes -de feuillages. Le repas pris, les pipes -s’allumèrent. Les bavardages allèrent leur -train ; mais la présence de Martine les empêcha -de devenir trop libres. Les histoires de -chasse succédèrent aux histoires de chasse ; car -tout Mayonnais naquit chasseur et piégeur. On -galégea la gendarmerie. On évoqua l’ombre de -Maurin ; on but à la santé d’Arnet, cousin du -roi des Maures ; puis le chef de bande, Victorin, -indiqua la marche du travail pour la fin de la -journée. Enfin, quand la fumée des pipes se fit -plus rare et plus lente, un peu de somnolence -gagna les travailleurs, qui peinaient depuis la -première pointe du jour ; ils s’allongèrent, dans -l’ombre tiède du patriarche, et bientôt, toute la -bande sommeilla, surveillée par deux ou trois -bons chiens qui avaient suivi leurs maîtres au -travail.</p> - -<p>Ni Martine ni Victorin ne dormaient. Ils -causaient à voix basse familièrement, car ils -étaient amis d’enfance, et bien que tous deux -eussent été mis au courant, chacun de leur -côté, des intentions de leurs familles qui désiraient -les marier, — jamais, entre eux deux, il -n’y avait eu d’allusion à ce projet.</p> - -<p>Cependant, ils se plaisaient ; Martine surtout -eût trouvé Victorin à son gré. Mais Victorin, -tout en se disant que Martine méritait d’épouser -un brave jeune homme et riche, se sentait -attiré plutôt par cette Arlette prétentieuse que -par cette simple Martine, trop pareille, selon -lui, à toutes les autres filles du pays.</p> - -<p>Martine, réservée, ne montrait rien à Victorin -du goût décidé qu’elle avait pour lui. Sans -exaltation, raisonnable, elle se disait : « Si jamais -il me veut, oui, que je le prendrai. » Et -lui, songeant à Arlette, ne montrait pas à Martine -le plaisir qu’il avait à se trouver près -d’elle.</p> - -<p>A voix basse donc, ils causaient tous deux de -leur passé d’enfants, des pièges qu’ils posaient, -étant petits, pour prendre des lapins ou des -rouge-gorge, d’un voyage qu’ils avaient fait un -jour à Cogolin et à Saint-Tropez avec leurs parents ; -et des travaux de leurs deux fermes, des -espérances de l’année, moissons et vendanges.</p> - -<p>A ce moment, l’un des rusquiers s’agita sur -sa couche de feuilles sèches.</p> - -<p>Il s’étira en criant :</p> - -<p>— Ohé ! les cambarades, c’est assez veillé -comme ça !</p> - -<p>C’était le plus vieux, auquel le plus jeune répondit -gaîment par l’un des couplets chantés -tout à l’heure :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Le jeune et beau leveur de liège,</div> -<div class="verse i2">Par les bûcherons écouté,</div> -<div class="verse i2">Apprit l’art du chant sans solfège,</div> -<div class="verse i2">Comme les cigales d’été.</div> -</div> - -<p>Et tous se levèrent pour reprendre le travail.</p> - -<p>— En font-elles un <i>ramadan</i>, ces cigales ! dit -le vieux.</p> - -<p>Un autre répondit :</p> - -<p>— C’est bien vrai qu’on dirait un bruit de -branches sèches, qui s’allument seules par -l’effet de la grosse chaleur.</p> - -<p><i>Ramadan</i>, ce mot, qui signifie, en provençal, -<i>tapage</i> et <i>rumeur</i>, est, parmi tant d’autres, un -des vestiges du passage des Maures dans la -région du Var. A l’époque de leur ramadan, et -surtout quand il prenait fin, les camps mauresques -bruissaient de prières chantantes, -comme les bois d’été pleins de cigales.</p> - -<p>— Des cigales, dit Martine à Victorin, j’en -ai promis une à mon petit filleul.</p> - -<p>A Victorin, le vieux rusquier cria :</p> - -<p>— Viens-tu, capitaine ?</p> - -<p>— Un moment, répondit Victorin. J’ai des -affaires.</p> - -<p>L’équipe des rusquiers s’en allait à travers -les hautes fougères.</p> - -<p>— Elles sont hautes dans les branches, les -cigales, dit Martine. Comment vas-tu faire ?</p> - -<p>— Tu vas voir, petite, répondit-il, rappelle-toi -comme nous faisions, étant petits.</p> - -<p>A quelque distance, au bord d’une mare, à -l’orée du bois, de grands roseaux se balançaient ; -Victorin coupa l’un des plus hauts et -revint vers Martine, tout en le dépouillant de -ses longs rubans onduleux.</p> - -<p>— Je comprends, dit Martine, mais c’est une -chance d’avoir trouvé un roseau ici.</p> - -<p>— Une chance ! se récria Victorin. Je connais -aussi bien chaque pierre et chaque buisson du -terradou qu’une ménagère les écuelles de sa -cuisine.</p> - -<p>Le roseau était dépouillé.</p> - -<p>— Avec ça, dit-il, nous ferons notre pêche. Il -a bien trois mètres de long, et moi au bout, ça -lui fera cinq.</p> - -<p>Elle riait.</p> - -<p>— C’est amusant, fit-elle.</p> - -<p>Tous deux retrouvaient leurs impressions -d’enfants, et se sentaient bons amis avec innocence.</p> - -<p>Arlette, jalouse, de loin, à travers le bois, les -suivait du regard.</p> - -<p>Ils marchaient côte à côte, le nez en l’air, -s’arrêtant parfois au pied d’un suve et cherchant, -de tous leurs yeux, sur la rugosité des -branches grises, ensoleillées, et jaspées d’ombres, -le petit dos brun poudré d’argent, sous -l’aile transparente. Mais ne voit pas qui veut -une cigale dans un arbre. Elles ont leurs -ruses, les commères. Au moment où, guidé par -l’ouïe, le chasseur s’apprêtait à dire : — Je la -vois ! — l’arbre, tout à coup, se taisait. Et, -presque aussitôt, c’est d’un suve voisin que -s’élevait la stridulation cadencée.</p> - -<p>— Ce n’est pas là qu’elle est, c’est ici, disait -Martine.</p> - -<p>— C’est une autre qui chante à côté, répliquait -Victorin.</p> - -<p>Et, d’un regard obstiné, il suivait les moindres -ramifications du chêne muet.</p> - -<p>Tout à coup :</p> - -<p>— Elle est là !</p> - -<p>D’instinct, il avait baissé la voix.</p> - -<p>Derrière lui, Martine, attentive, cherchait à -voir, elle aussi, sans y parvenir, la rusée bestiole.</p> - -<p>— Regarde, dit Victorin, le fin bout de mon -roseau. Il te dira où elle est. Je vais le mettre -tout contre elle, juste sous ses gros yeux qui -lui sortent de la tête.</p> - -<p>Ainsi fit-il. Le fin bout du roseau s’est arrêté -devant l’insecte, qui croit voir, sans doute, une -des branchettes de l’arbre remuée par le vent. -Si le chasseur sait manœuvrer son roseau assez -lentement, sans secousses, il parviendra même -à effleurer la cigale, qui, parfois, tout à coup, -levant une de ses frêles mignonnes pattes, la -pose sans méfiance sur l’obstacle inattendu.</p> - -<p>— Ah ! je la vois ! cria Martine…</p> - -<p>Et l’insecte s’envola.</p> - -<p>Il fallut recommencer la tentative.</p> - -<p>— Tu l’es ou tu le fais ? cria, de loin, du haut -d’un chêne, l’un des rusquiers, demeuré attentif -à la chasse du jeune patron. Et ce cri peut se -traduire : « Es-tu un nigaud, ou t’amuses-tu à le -paraître ? »</p> - -<p>Mais c’est tout de bon que les deux enfants -se passionnaient pour leur chasse ; d’autant -plus qu’à présent le démon de la revanche les -surexcitait.</p> - -<p>Ce fut Martine, cette fois, qui, la première, -aperçut une cigale.</p> - -<p>— Là, là ! A la fourche de ces branches. Elle -en frissonne toute. Tu ne vois pas ses ailes qui -remuent ? On dirait qu’il en sort des étincelles.</p> - -<p>Mais l’insecte, se sentant observé, modifiait -la sonorité de son instrument ; et la singulière -chanson, comme une voix de petite fée malicieuse, -semblait venir tantôt du pied de l’arbre, -tantôt de la cime, et déconcertait le chercheur.</p> - -<p>— C’est drôle, murmurait Martine, on dirait -qu’elle est partout.</p> - -<p>Victorin lui fit, de la main, signe de se taire ; -et le bout du roseau s’étant posé devant la -cigale, sur la branche, — lentement se rapprocha -d’elle. Le chant s’arrêta.</p> - -<p>— Fais vite, chuchota Martine.</p> - -<p>A voix très basse, Victorin ne put s’empêcher -de répondre :</p> - -<p>— Tu ne veux donc pas te taire ? Elles ont -de la chance, les cigales, que leurs femelles -sont muettes ! Tu vas encore me faire partir -celle-là.</p> - -<p>Mais non. L’insecte reprit sa chanson. Puis, -attiré par la fine tige du roseau qui semblait -frémir d’un mouvement naturel, il se rapprocha -un peu, en faisant de nouveau silence. Alors, -bien doucement, Victorin se mit à siffler un air -très rythmé, destiné à étonner l’insecte et à -lui faire oublier le piège.</p> - -<p>En effet, quand le roseau fut près de la toucher, -la cigale ne l’attendit pas ; elle alla vers -lui, ses petites pattes s’y accrochèrent. Elle -était posée sur le piège. Le roseau, se soulevant, -l’emporta. Victorin sifflait toujours. Lentement, -très lentement, il dégagea son roseau -de l’arbre ; et, s’éloignant de Martine, il l’abaissa -vers elle d’un mouvement continu et prudent.</p> - -<p>Il sifflait toujours ; et l’on entendit à nouveau -la voix lointaine du rusquier qui criait :</p> - -<p>— Et alors ? tu l’es ou tu le fais ?</p> - -<p>Victorin présentait à la jeune fille la cigale -chantante au bout du roseau. Elle n’avait qu’à -étendre la main, mais ni trop doucement ni trop -vite.</p> - -<p>Ce fut trop vite ; cette cigale, comme la première, -s’envola.</p> - -<p>Le jeune homme, impatienté, jeta sa -« canne » dans la broussaille.</p> - -<p>— Nous en avons pourtant pris bien des fois -de cette manière, dit-il, quand nous étions -petits, mais il faut croire qu’en grandissant, du -moins pour attraper les cigales, tu as perdu le -gaoùbi (l’adresse).</p> - -<p>Martine baissa la tête d’un air confus. Peut-être -reconnaissait-elle que, depuis un moment, -une manière d’émotion la gagnait, à -jouer ainsi avec Victorin ; un trouble léger, -léger, juste de quoi mettre en fuite une -cigale.</p> - -<p>— Que dira mon petit filleul, murmura-t-elle, -si j’arrive sans ?</p> - -<p>— J’ai la main plus sûre que toi, dit Victorin, -je vais t’en apporter une, la même ; je l’ai -vue qui s’est reposée dans le même arbre.</p> - -<p>Il bondit vers une basse branche à laquelle -il se suspendit à deux mains et se mit à s’élever -avec lenteur vers les plus hautes et les plus -faibles, où, malgré tout, la cigale s’obstinait à -chanter. Victorin montait. Un moment, il s’arrêta, -une branche craquait sous lui, elle se -rompit. Et, brusquement, ce fut la chute…</p> - -<p>Martine, épouvantée, s’agenouilla près de -Victorin, qui, couché à terre, les yeux fermés, -demeurait là, immobile, comme assommé.</p> - -<p>Arlette, qui les épiait là-bas, depuis le matin, -accourut ; mais quand elle le vit étendu, comme -mort, quand elle vit du sang couler de la -tempe égratignée, elle prit, sans le vouloir, le -parti que prennent, dans les romans qu’elle -avait lus, les dames de la ville : elle s’évanouit.</p> - -<p>Sans même la regarder, Martine saisit à -pleins bras le corps presque inerte du jeune -homme, se redressa avec son fardeau ; et, d’une -marche pénible mais ferme, prit le sentier qui -la ramenait vers sa carriole. Prévenus par -l’un d’eux, les rusquiers arrivaient. En les -croisant :</p> - -<p>— Arlette est par là, évanouie ; occupez-vous -d’elle, leur cria-t-elle.</p> - -<p>Mais tous, comme s’ils n’avaient pas entendu, -la suivirent, l’aidèrent à porter le blessé, -qu’ils étendirent sur un lit de fougères, dans la -carriole.</p> - -<p>Victorin sortit enfin de son étourdissement, -et ses yeux rencontrèrent aussitôt ceux de sa -petite amie penchée sur lui :</p> - -<p>— Au diable tes cigales ! dit-il. Celle-là m’a -assommé. Sans compter qu’au moment où je -suis tombé, j’étendais la main pour la prendre ; -et, sur ma main, par moquerie, elle m’a lancé -son petit jet d’eau, fin comme un cheveu… -Ils sont jolis, les tiens, de cheveux… Mais au -diable les cigales !</p> - -<p>— Où te sens-tu mal ? dit-elle.</p> - -<p>Il agita tous ses membres.</p> - -<p>— Rien de cassé, dit-il ; mais au diable tes -cigales ! Dis à Louiset, ton petit filleul, que je -lui ferai une cage pour les mettre, mais qu’il -se les cherche lui-même.</p> - -<p>Et alors, le beau garçon et la belle fille, s’étant -bien regardés, se moquant tout à coup l’un de -l’autre à cause de leurs trois déconvenues successives, -partirent ensemble d’un même éclat de -rire, que sembla imiter un picatéou (pic) qui -traversait la forêt.</p> - -<p>Pendant ce temps, Arlette, rouvrant les -yeux et ne se croyant pas seule, ne manquait -pas de prononcer la phrase que disent, au sortir -d’un évanouissement, toutes les princesses de -feuilleton :</p> - -<p>— Où suis-je ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">VI<br /> -MONSIEUR GUSTIN</h2> - - -<p>Bien dépitée de n’avoir attiré l’attention de -personne, Arlette, revenue de son évanouissement -réel et cependant théâtral, reconnut bien -vite l’endroit où elle se trouvait ; et, guidée -par la voix des rusquiers, se rapprocha d’eux. -Victorin, ragaillardi par un coup d’aïguarden, -avait repris son travail.</p> - -<p>Martine, là-bas, sur sa carriole, regagnait -sa bastide.</p> - -<p>Comme elle regardait au loin devant elle, -elle vit un piéton qui, l’apercevant à son tour, -quitta vivement la route et se lança, d’une -allure suspecte, dans les taillis voisins, où il -disparut.</p> - -<p>— Quelque féna, pensa-t-elle sans s’émouvoir.</p> - -<p>Elle ne l’avait pas reconnu.</p> - -<p>C’était Augustin, le fils du vieil instituteur. -Il se cachait, ne voulant pas entrer en conversation -avec des gens de son endroit.</p> - -<p>Sur les fougères, à l’ombre, il s’étendit paresseusement -et s’endormit jusqu’à l’heure où, -le soir venant, il supposa que tous les travailleurs -s’étaient récampés (étaient revenus des -champs).</p> - -<p>A ce moment, il se leva et regagna le chemin ; -mais sa prudence ne lui avait pas dit -qu’il était proche d’un tournant ; et quand il -franchit le petit fossé qui borde la route, il -faillit bousculer une passante.</p> - -<p>— Oï ! bou Diou ! que tu m’as fait peur ! -cria-t-elle… Té, c’est toi, Gustin ?</p> - -<p>— Eh oui, Arlette.</p> - -<p>— Et comment te va ? qu’est-ce qu’on dit à -Marseille ? Est-ce vrai que tu as une belle place -chez un banquier ?</p> - -<p>— Oui, dit-il, frôlant et esquivant la vérité. -Je suis devenu homme de bureau.</p> - -<p>Il l’était, en effet ; et il serait mort volontiers -plutôt que d’avouer qu’il tenait, dans des bureaux, -non pas la plume mais le balai.</p> - -<p>— Eh ! reprit-il, tu es toujours gente et de -figure et de tournure, Arlette ! Et je pense, -toujours aussi coquette ? Je me rappelle que -pas une de nos femmes ou jeunes filles d’ici -ne sait, comme toi, tenir une ombrelle.</p> - -<p>Arlette rougit, honteuse d’apparaître aux yeux -d’un tel homme avec ses vêtements de travail.</p> - -<p>— Si je ne suis pas fierte aujourd’hui, dit-elle -en manière de défense, c’est que je suis -allée travailler dans le gros bois ; alors tu sais, -on s’habille expressément pour ça de la plus -mauvaise manière… mais toi, que tu es magnifique -avec cette lévite courte.</p> - -<p>— C’est une jaquette, dit-il avec une fière -simplicité. La redingote noire, c’est pour le -dimanche.</p> - -<p>— Et tu as un chapeau qui est dur, fit-elle -avec admiration en touchant ce chapeau vraiment -admirable.</p> - -<p>— Il faut ça dans nos bureaux, affirma-t-il.</p> - -<p>Et ils se turent.</p> - -<p>Lui avait, à la fois, deux idées. D’abord, ne -voulant pas être vu des gens d’ici, il devait -quitter la fille. Et sa seconde idée était de -ne la point quitter comme ça, sans lui prendre -au moins un baiser. Elle lui avait toujours plu, -cette Arlette. Et ne venait-elle pas de lui dire -qu’il était magnifique ?…</p> - -<p>Elle, immobile devant Augustin, l’avait oublié. -Elle pensait à l’autre ; elle « se songeait » :</p> - -<p>— Je ne me suis pas montrée à Victorin là-bas, -pour ne pas que les gens aillent raconter -à son père que je suis une effrontée. Mais je -lui dirai que j’étais près de lui, et que rien -qu’à le voir si pâle et les yeux fermés, je me -suis évanouie. Cette Martine ! comme elle a su -me laisser là toute seule, la rusée canaille. -Enfin, je lui dirai tout, à Victorin — et de tout, -il me saura bon gré.</p> - -<p>— Arlette, dit tout à coup Augustin, je te -quitte. Je vais voir mon père, je ne veux être -vu que de lui — et de toi. Mais garde-moi le -secret sur notre rencontre. Trop de gens autrement -me reprocheraient de ne pas être allé -les voir, comprends-tu ?</p> - -<p>— Je comprends. Mais pourquoi ne rendre -visite à personne ? Tu ferais bon effet, beau -comme te voilà.</p> - -<p>Il se rengorgea, gonflé de satisfaction naïve.</p> - -<p>— Je sais, dit-il, que mon père ne se gêne -pas pour mal parler de moi. Il me faudrait -donner trop d’explications à tout le monde sur -ma conduite, sur mon absence d’ici, sur mes -affaires de Marseille…</p> - -<p>En réalité, il aurait eu trop de mensonges -à trouver, et difficiles ; il craignait qu’on ne -connût sa véritable situation. Et puis, il n’avait -pas au gousset de quoi soutenir son personnage -et payer un bock ou une absinthe. Il -dit d’un air hautain :</p> - -<p>— Vois-tu, Arlette, quand on est allé se -faire une position au dehors, — on a, dans son -pays, trop de jaloux.</p> - -<p>— Ça, je me le crois, dit-elle.</p> - -<p>— Au revoir, Arlette.</p> - -<p>— Au revoir, Gustin.</p> - -<p>Un instant, ils restèrent en face l’un de -l’autre, la main dans la main.</p> - -<p>— On pourrait s’embrasser, dit-il brusquement.</p> - -<p>— Si ça te fait plaisir, répliqua-t-elle.</p> - -<p>Avant de répondre, elle avait jeté un regard -rapide et sournois autour d’elle. Personne en -vue.</p> - -<p>Elle laissa Gustin la serrer contre lui… il -faut avoir des amis partout…</p> - -<p>Au couchant, par-dessus Gonfaron, au bas -d’un ciel vert pâle, s’enflammait un horizon de -pourpre et d’or en fusion ; mais Arlette ou -Augustin n’avaient jamais songé à regarder -les soleils couchants, pas même pour deviner -s’il pleuvrait le lendemain ou si l’on pourrait -travailler aux champs.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">VII<br /> -LA POIGNE DU VIEIL ARNET</h2> - - -<p>Ce que le jeune Augustin Augias craignait -surtout, c’était de n’être pas reçu par son père, -avec qui il avait eu autrefois des scènes violentes.</p> - -<p>Il avait donc résolu de le surprendre. Il le -surprit. A l’heure du repas, il arriva sur la terrasse -de la maison paternelle. La porte était -ouverte au bon air du soir. Augustin était -arrivé du côté opposé à la fenêtre. Le père préparait -sa table, y disposait une nappe de tissu -grossier mais d’une parfaite blancheur. Il faisait -jour encore. Et distrait par ses pensées -habituelles, le vieil homme, s’oubliant, s’assit… -il songeait :</p> - -<p>— L’école primaire ne devrait pas être comme -une salle fermée. L’enfant devrait savoir que -s’il montre une intelligence d’élite, il en sortira -pour entrer dans les écoles secondaires — et, -de là, s’il en conquiert le droit, dans les écoles -supérieures. Alors, vraiment, nos écoles populaires -seront comme des réservoirs fécondants…</p> - -<p>Maître Augias méditait d’écrire ses idées sur -la question de l’enseignement primaire, de confier -son étude à un député de sa connaissance.</p> - -<p>— C’est cela, murmura-t-il presque à voix -haute, il y a deux premières réformes à obtenir : -1<sup>o</sup> L’école doit être affranchie de la politique ; -la nomination de l’instituteur ne doit -dépendre que de ses chefs naturels, les inspecteurs -d’Académie ; 2<sup>o</sup> Elle doit conduire automatiquement -aux écoles secondaires les enfants -qui montrent une intelligence supérieure.</p> - -<p>Et il souriait, le brave homme, à ses bonnes -pensées… Quelqu’un entra. Ayant levé les -yeux, il ne reconnut pas son fils tout de suite, -et dit :</p> - -<p>— Que demandez-vous, Monsieur ?</p> - -<p>— Papa ! murmura Augustin qui fit un pas, -avec le mouvement de s’incliner vers le vieux -père.</p> - -<p>Maître Augias se recula un peu ; ce mouvement -était involontaire et révélait ses sentiments -à l’égard du jeune homme.</p> - -<p>Il reprit avec intention le mot qui lui était -échappé :</p> - -<p>— Monsieur ? dit-il.</p> - -<p>Et s’arrêta. Puis, après un instant :</p> - -<p>— Est-ce là une façon de s’introduire chez -les gens, sans crier gare, à la nuit commençante, -sans frapper à la porte ? La maison de -votre père est-elle moins respectable que toute -autre ? Chez qui vous serait-il permis d’entrer -ainsi ?</p> - -<p>— Je craignais, dit Augustin, de n’être pas -reçu si je vous avais prévenu.</p> - -<p>— Ce n’est pas une excuse, dit Augias. Si -j’ai décidé de ne plus vous voir, vous devez -respecter ma volonté. N’ai-je pas mis certaines -conditions à votre rentrée ici ? Si vous les aviez -remplies, vous n’auriez pas craint d’être repoussé. -Et si vous ne les avez pas remplies, -que venez-vous faire ? Que me voulez-vous ? Je -suis vieux et malheureux par vous ; pourquoi -troublez-vous les derniers jours de mon existence ?</p> - -<p>Le vieillard se tut. Il souleva sa lampe et -considéra un instant le voyageur ; il remarqua -ses souliers poudreux :</p> - -<p>— Vous êtes venu à pied de Gonfaron ? dit-il.</p> - -<p>— Non, du Luc.</p> - -<p>— C’est un peu loin.</p> - -<p>— J’ai eu peur de rencontrer à Gonfaron des -gens de connaissance.</p> - -<p>— Et pourquoi peur, si vous n’avez rien à -vous reprocher ?</p> - -<p>Augustin se tut, indifférent, le visage inexplicable.</p> - -<p>— Avez-vous faim ? dit le père.</p> - -<p>— Je n’ai pas mangé depuis ce matin.</p> - -<p>Le vieil homme, qui allait commencer son -repas, se leva et, montrant sa chaise :</p> - -<p>— Asseyez-vous et mangez. Moi, je ne pourrais -plus ce soir. Le pain ne passerait pas. Mais -je suis vieux ; un repas manqué, le soir surtout, -ça n’a pas d’inconvénient pour moi ; vous, -vous êtes jeune, vous avez besoin de vous faire -des forces ; mangez. Nous causerons après.</p> - -<p>Le jeune homme, affamé, se mit en devoir de -faire honneur au potage, au bœuf bouilli, aux -olives, aux figues sèches. Le père le servait, -allant et venant du placard à la table, où le fils, -sans rien dire, ne perdait pas un coup de dent.</p> - -<p>En présence de cette scène, un indifférent -eût été attendri ; mais Augustin demeurait énigmatique. -Le jeune révolté mangeait, et c’était -bon ; voilà tout ; que son père souffrît, il l’ignorait.</p> - -<p>Ce repas, dont la durée fut douloureuse au -père, prit fin cependant. Quand Augustin se -versa le coup de la fin, abondant, Augias lui -dit :</p> - -<p>— Que venez-vous chercher ici ? A votre âge, -on doit se suffire. Quelle sorte de place occupez-vous -à Marseille ?</p> - -<p>Augustin évita de répondre directement à -cette dernière question.</p> - -<p>— Mes appointements sont insuffisants, dit-il ; -c’est une honte, dans une maison où on -remue l’or à la pelle. Je ne vois pas pourquoi -le directeur est payé plus que moi. Nos travaux -sont différents, mais si les miens sont -indispensables, ils valent autant. Il faut proclamer -l’égalité des salaires pour l’amiral et le -matelot.</p> - -<p>Maître Augias écoutait avec ahurissement.</p> - -<p>— Et aussi, je pense, pour le fainéant et le -bon travailleur, dit-il avec amertume.</p> - -<p>— Mais certainement ! répliqua Augustin, en -relevant la tête d’un air de défi.</p> - -<p>— C’est-à-dire que tu voudrais établir le -règne de l’injustice au nom d’une égalité matérielle -qui n’est pas réalisable, car le fainéant se -trouverait avoir mangé ou bu le lendemain son -salaire de la veille, tandis que le bon travailleur -l’aura mis de côté pour ses enfants. Ton -égalité de salaires tendrait à supprimer l’émulation -qui fait le progrès des nations.</p> - -<p>— Je ne veux pas que mon voisin me domine.</p> - -<p>— Soit, mais il faudra souffrir qu’il te dépasse. -Dépasser n’est pas dominer. Où prends-tu -toutes ces belles idées ?</p> - -<p>— Je ne les prends pas : je les ai, voilà tout.</p> - -<p>Maître Augias changea de ton et dit froidement :</p> - -<p>— Que faites-vous chez votre banquier ? On -dit que vous balayez les salles ?</p> - -<p>Augustin garda un silence farouche ; maître -Augias reprit :</p> - -<p>— Je vous avais conseillé de vous engager, -comme marin ou comme soldat, puisque vous -n’avez pas voulu apprendre de votre père le -peu qu’il sait. Vous auriez pu devenir instituteur, -vous ne l’avez pas voulu ; ou bien paysan, -et vous battre, en brave homme courageux -contre la terre, vous ne l’avez pas voulu. J’ai -hérité de quatre sous et j’ai su que vous les -convoitez, car, après boire, vous bavardez, -vous contez à tout venant vos mauvais désirs. -Alors, je vous ai dit un jour : « Va gagner ta -vie comme tu pourras ; mais je ne te reverrai -que si tu me reviens soldat, et bon soldat. » -Voilà ce que je t’ai dit. Me reviens-tu soldat ? -Non. Alors ?… Je te vois en vêtements sales, -mais bourgeois. Ton esprit n’a pas changé, ton -cœur non plus. Où en es-tu de ta vie ? Reviens-tu -pour faire le paysan ? Cela s’apprend à tout -âge, et se peut quand on a ta carrure, tes -épaules…</p> - -<p>Les larges épaules d’Augustin se haussèrent -d’un mouvement imperceptible.</p> - -<p>— La terre est trop basse, gronda-t-il.</p> - -<p>— Comme ton père pour toi, dit Augias. Je -suis trop bas, n’ayant été qu’un petit instituteur -de village. Mais de quoi, diable ! es-tu fier, mon -garçon ? Ignorant et sot, voilà ton compte. -Comment espères-tu vivre ? Pourquoi ne pas -t’engager ? Va aux colonies.</p> - -<p>— La guerre, dit Augustin, est une abomination. -Les gouvernements ne se servent des -soldats, en temps de paix, que pour défendre -le magot des riches.</p> - -<p>— Et toi-même, ne voudrais-tu pas être un -de ces riches, tous mauvais à tes yeux ?</p> - -<p>Augustin eut un mauvais rire :</p> - -<p>— Ah ! mais oui. Et tout de suite. Et aussi -mauvais et pire que les autres ; je voudrais -bien et je saurais !</p> - -<p>Maître Augias s’assit ; et, silencieusement, se -mit à pleurer de grosses larmes.</p> - -<p>Augustin se confectionnait soigneusement -une cigarette.</p> - -<p>— Ne vous faites pas de mauvais sang, papa. -Vous savez bien que j’ai raison. Toutes vos -belles leçons sur le travail et le patriotisme, -le dévouement et le reste, toutes les belles -phrases que vous avez cru devoir débiter aux -enfants, c’est pour aveugler leurs intelligences, -pour endormir leur bon sens, et, plus tard, -leurs colères, qui sont justes, contre la société. -C’est ce que je dis qui est vrai. Et, pas moins, il -faut de l’argent au plus pauvre, parce qu’on a -droit à la vie ; et j’ai mes droits sur vous, puisque -vous m’avez fait ce joli cadeau : <i>la vie !</i> -Oui ! un fameux cadeau, dont je ne vous remercie -pas, non ! Vous ne m’avez pas consulté -pour savoir si je désirais venir au monde, hé ? -Ce fut seulement pour votre plaisir, hé ? Eh -bien, puisque vous avez quatre sous, comme -vous dites, c’est vous le riche, c’est moi le -pauvre, et je vis par votre faute, car la paternité, -c’est une faute vis-à-vis de l’enfant. Eh -bien, payez. Je viens chercher de l’argent.</p> - -<p>Le vieil Augias s’était mis debout, et considérait -son fils d’un œil hagard, comme fou.</p> - -<p>Cela dura un temps, puis il se rassit ; il marmonnait -entre ses dents, oubliant la présence -de son fils, se croyant seul. Puis il dit, d’une -voix claire quoique tremblante :</p> - -<p>— L’instruction ! J’ai passé ma vie à donner -de l’instruction, un peu d’instruction, aux enfants -de mon pays ; mais qu’est-ce que l’instruction ? -Un bien ou un mal ? Ni un bien ni un -mal. C’est comme un couteau. Ça sert à bien -des usages, à couper le bon pain ou à assassiner. -Alors, comment leur faire un bon cœur -aux enfants, et du bon sens ? Je ne sais plus. -Qui leur dira, de manière à être entendu et -obéi : <i>ceci est le bien, ceci est le mal</i> ? Et si on ne -le leur dit pas, comment le sauront-ils ? Paysan ! -Celui-ci aurait honte d’être un paysan. Je voudrais -bien avoir été un paysan, moi. Faire -pousser du blé, nourrir les hommes et mourir -au soleil… quelle bonne chose !</p> - -<p>Augustin, à ces mots murmurés par le vieux -père, eut un méchant rire.</p> - -<p>Augias, indigné, se leva et lui dit avec fermeté :</p> - -<p>— Cette place, que vous prétendez avoir à -Marseille, vous l’avez perdue, peut-être ?</p> - -<p>— Non, dit Augustin, mais j’ai des dettes… -oh ! petites.</p> - -<p>— Vous avez toujours votre place ? En ce -cas, vous n’avez pas besoin de votre père. -Allez-vous-en. Revenez soldat, si vous voulez -me revoir.</p> - -<p>Augustin se leva.</p> - -<p>— Ce soir, je vous ai donné de quoi manger. -Vous n’aurez rien de plus. Allez-vous-en.</p> - -<p>Augustin délibérait. Allait-il menacer son -père ?… Il croyait savoir où était le « magot ». -Il délibérait, et le père comprenait, s’attendant -au pire de la part du dément.</p> - -<p>Ni lui ni son fils n’avaient vu que, depuis -quelques instants, une ombre s’était dressée -sur le seuil.</p> - -<p>— Allez-vous-en, répéta Augias avec énergie.</p> - -<p>— Quand vous m’aurez donné de l’argent ! -dit violemment Augustin.</p> - -<p>— Je vais t’en donner, moi, dit Arnet, qui -entra brusquement sur ce mot… Ayez pas -peur, maître Augias ; j’ai porté sur mon dos un -gendarme au complet, avec son sabre et sa -carabine, ce qui est resté une histoire célèbre -dans le pays ; je porterai bien ce fifi jusqu’à -Gonfaron, s’il le fallait… A nous deux, mon -gaillard !</p> - -<p>Le vieux braconnier prit Augustin, le mirliflore, -par sa belle cravate rouge, lui fit repasser -le seuil et l’envoya rouler sur l’échine à quinze -pas de la maison paternelle.</p> - -<p>Augias pleurait.</p> - -<p>— Père Augias, dit Arnet, j’ai aperçu tantôt -Arlette sur la route, au soleil tombant, qui causait -avec Augustin ; et je suis venu à tout hasard, -pensant bien qu’un témoin vous serait peut-être -utile.</p> - -<p>— Mon fils ! et dire que c’est mon fils !</p> - -<p>— J’ai entendu dire à Maurin, qui était le bon -sens même, qu’on n’est jamais sûr qu’un fils -soit un vrai fils. Un vrai fils est celui qui pense -comme vous, disait Maurin. Et celui qui pense -comme vous et sait vous aimer, celui-là est -votre fils, quand même ce serait un bâtard sans -père. Et tenez, moi, Arnet, tout bête comme je -suis, je me sens un frère pour vous.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII<br /> -UNE GALÉGEADE D’ARNET</h2> - - -<p>A l’entrée des Mayons, à gauche, s’ouvre -l’atelier du forgeron, devant lequel un vieux -mûrier donne son ombre. Dans l’atelier l’hiver, -sur le seuil en été, les joyeux bavardages -tiennent, chaque soir, cour plénière.</p> - -<p>Augustin, lesté d’un bon repas, ayant bien -secoué la poussière de ses habits, se persuada -qu’il préviendrait utilement les racontars d’Arnet -s’il paraissait à la veillée d’été, chez le forgeron. -Il porterait beau, galégerait les filles ; il -ne montrerait pas la figure d’un homme qu’on -vient de rouler, cul par-dessus tête, dans la -poussière. Et, tard dans la nuit, qui était tiède -et belle, il regagnerait la gare du Luc, où il utiliserait -son billet de retour pour Marseille.</p> - -<p>Chez le forgeron se trouvait déjà réunie une -aimable compagnie ; des hommes surtout ; à -peine deux ou trois femmes, parmi lesquelles -la petite Arlette, — lorsque Augustin apparut, -souriant.</p> - -<p>— Té, c’est toi, Auguste !</p> - -<p>— Je ne vous aurais pas reconnu, Monsieur -Augustin, se hâta de dire Arlette, en bonne -diplomate.</p> - -<p>— Et alors, fit un homme, paraît que tu es -devenu un gros monsieur, là-bas, à Marseille ?</p> - -<p>— Eh bé, oui, dit-il d’un air modeste ; mais -j’ai d’abord passé quelque temps à Paris. C’est -là que je me suis formé. Il n’y a que Paris, -voyez-vous, pour faire des hommes, et qui -pensent.</p> - -<p>A ce moment, Arnet arriva, prit place dans -le cercle, et, s’étant assis, bourra sa pipe. -Augustin se sentit pâlir.</p> - -<p>Accroché au mur, un fanal éclairait les -visages.</p> - -<p>— Comme ça, dit Arnet narquois, tu t’es -formé à Paris, et tu en as rapporté de grandes -pensées ? Faudrait pourtant pas croire qu’on -est plus bête ici que dans ton Paris. Il est -grand, Paris, c’est connu, mais il y a plus -grand.</p> - -<p>— Et quoi ? dit Augustin d’un air insolent.</p> - -<p>— Toute la France qui est autour.</p> - -<p>On se mit à rire.</p> - -<p>Augustin était mal à son aise. Un homme -dit :</p> - -<p>— Et les filles, là-bas, sont-elles plus jolies -que chez nous ?</p> - -<p>— Il y en a de toutes, fit Augustin.</p> - -<p>— Mais il y a pas mieux qu’Arlette, hé, mon -fistot ? dit Arnet.</p> - -<p>Et voyant l’inquiétude d’Augustin, il ajouta -malicieusement :</p> - -<p>— Quand es-tu arrivé ? Tu n’es peut-être pas -encore allé chez ton père, hé ?</p> - -<p>— Non, je n’y suis pas allé, affirma Augustin -avec une effronterie rageuse.</p> - -<p>— J’avais pourtant bien cru t’en voir sortir, -fit Arnet. Mais celui que j’ai pris pour toi, je -l’ai surtout vu de dos, alors j’ai pu me tromper.</p> - -<p>Augustin respira, pensant qu’Arnet, généreux -jusqu’au bout, n’en dirait pas davantage.</p> - -<p>Mais ses inquiétudes le reprirent bientôt, -lorsque Arnet, en le regardant d’un air toujours -plus narquois, prononça :</p> - -<p>— Puisque j’ai promis, hier soir, une histoire -à la compagnie qui est venue aujourd’hui -pour l’entendre, tu en feras ton profit, mon -petit Guguste ; vous allez voir comment moi, -Arnet, je vous secoue un homme dans l’occasion.</p> - -<p>Il se tut un moment pour jouir de l’embarras -du jeune Augias. Il reprit :</p> - -<p>— Un jour que je chassais sans permis, car, -vous ne me croirez pas, ça m’est arrivé plus -d’une fois, je m’endormis à l’ombre, après -avoir envoyé un coup au fromage et à la bouteille. -J’étais donc étendu sur le dos, mon fusil -à mon côté, la tête sur le carnier, et point de -chien avec moi. Et voilà que, dans mon sommeil, -je me sens quelque chose en moi comme -un malaise, une chose pénible comme si j’avais -vu un gendarme. Je me dis en dedans de moi : -« Peut-être qu’il y en a un par là ? » J’entr’ouvre -un peu les parpelles, de manière qu’on ne -puisse pas s’en apercevoir dans le cas où il y -aurait quelqu’un, et, par la petite ouverture -mince, je laisse passer mon regard comme un -papier sous une porte. Y en avait un, de gendarme, -mes amis, qui était là à attendre que -je me réveille ; et bien sûr, c’était pas pour me -demander des nouvelles de ma santé. Alors, je -me dis : « Tout à l’heure, quand cet homme -malintentionné te demandera ton permis, tu -n’auras qu’une chose à faire, c’est de fiche le -camp ; mais, pour ça, il faut, avant d’avoir l’air -réveillé, me bien représenter l’endroit où je -suis, et le chemin par où je peux m’échapper. » -J’étais dans la plaine, que je connais comme la -colline ; et, quand j’eus tiré mon plan, je bâillai, -je m’étirai, puis, quand j’ouvris les yeux, je fis -l’étonné : « Eh, bonjour, gendarme, qu’est-ce -que vous faites là ? Vous avez peut-être peur -qu’on me vole ! Vous me regardiez dormir ? -C’est un drôle de travail. Vous devez être fatigué -d’être debout ? Vous devriez faire comme moi. »</p> - -<p>Je remis la tête sur mon oreiller, et je fermai -les yeux, comme décidé à me rendormir. Ce -gendarme, un nouveau, ne me connaissait pas, -et je ne le connaissais pas non plus. Il me dit -comme ça : « C’est assez galéger, montrez-moi -votre permis ! » « Gendarme, lui dis-je, un -homme qui dort, c’est sacré ; le sommeil, c’est -la santé ; mieux vaut quatre jours sans pain -que quatre jours et quatre nuits sans sommeil. »</p> - -<p>— « Votre permis ? »</p> - -<p>Je me levai, me passai bien tranquillement -mon carnier par-dessus la tête ; je me jetai la -bretelle de mon fusil sur l’épaule ; et puis je -me mis à fouiller toutes mes poches, comme un -homme qui a le permis et qui ne le trouve pas -assez vite.</p> - -<p>« C’est drôle, lui dis-je, je ne l’ai sûrement -pas laissé à la maison ! Tout à l’heure encore, -je m’amusais à le relire. »</p> - -<p>— Tu conviendras, ami Arnet, dit un des -auditeurs, que ton gendarme a une brave patience. -Rien que pour t’avoir laissé si longtemps -te ficher de lui, il méritait une gratification.</p> - -<p>— Peuh, dit Arnet avec un sourire inexprimable, -vous savez, je brode peut-être un peu -en vous racontant la chose. Elle est véritable. -Seulement, je vous allonge une sauce qui doit -rendre le poisson meilleur, et j’y mets un peu -de fenouil, de pébré d’aï et de baguier. Pour -vous le faire court, tout en me fouillant les -poches, d’un regard de côté, je me choisissais -un chemin ; et, tout en un coup, je partis -comme un sanglier à travers la broussaille.</p> - -<p>« Le gendarme me suivit… comme c’était -son devoir. Et de près, oh ! il me suivait. Moi, -j’écartais tout devant moi ; je passais à travers -des épines qui, en arrière de moi, lui revenaient -dessus, — je le comprenais — comme -des coups de fouet — et balalin, balalan ! j’entendais -le bruit de son sabre et de sa carabine -qui frappaient contre les troncs d’arbre et faisaient -musique ! et ce… nigaud-là me criait -des fois : « Arrêtez-vous, au nom de la loi ! » -Mais point de nom d’aucune personne, ni -même celui de saint Maurin, ne m’auraient fait -arrêter. Je défilais, mon homme ! comme quatre -chevaux qui ont pris le mors aux dents, avec -mon gendarme au derrière, balalin, balalan, et -cours que tu courras, balalin, tu ne m’attraperas -jamais, balalan ! va-t’en voir s’ils viennent, -Jean… Mon chemin est par là ; n’en pourrais-tu -prendre un autre, camarade ?… Ça me -gênait, vous pouvez le croire, de me sentir -cet arsenal qui me courait au derrière… Tout -à coup, je me sens une main qui me tombe -sur ma nuque ; et cette main me croche le col ; -mais j’avais envoyé la mienne en arrière, par-dessus -mon épaule et je lui empoignai le bras, -je me clinai en avant ; et mon gendarme, pendu -par un bras, était sur mes échines comme un -sac de son, qui aurait sur lui une carabine, un -sabre, et un chapeau à cornes posé en travers, -car c’était le temps où les gendarmes « brassaient -carré », comme on disait alors en marine. -Et maintenant, balalin, balalan, l’arsenal -était sur mon dos au lieu de m’être au derrière ! -Il était lourd, que je ne sais, mon -homme ! et les branches des épines le picotaient -au passage, et celles des pins nouveaux -lui donnaient la bastonnade — que c’était un -plaisir, mes enfants ! Et elles lui procuraient -assez d’occupation pour qu’il ne songeât pas, -pour le moment, à autre chose qu’à elles. Et -je me régalais de m’imaginer quelle drôle de -figure il devait avoir sur mon dos ! quelle -peine pour se retenir son chapeau, et son cartable -à mettre les procès barbaux ! et pour -empêcher son habit d’être déchiré !… Enfin, il -en eut assez, avant moi, et cria : « Halte ! que -j’ai perdu mon portefeuille ! » Je m’arrêtai, et -le déposai à terre bien doucement. Il soufflait, -moi aussi… »</p> - -<p>Ici Arnet arrêta son récit, pour souffler en -haletant, comme si réellement il eût couru à -travers bois depuis tout ce temps qu’avait duré -la narration.</p> - -<p>Quand il eut repris haleine :</p> - -<p>— Eh ! Augustin, dit-il, ce n’est pas toi qui -porterais un gendarme pendant des kilomètres, -comme si c’était un polichinelle de liège ? Les -jeunes d’aujourd’hui n’ont pas notre poigne, -pechère !</p> - -<p>Autour d’Arnet, toutes les figures étaient -souriantes. C’était bien une scène de Guignol -qu’il avait esquissée ; et son public était heureux -comme un public enfantin qui regarde -Polichinelle rosser le commissaire. L’esprit -français, incorrigiblement frondeur, s’accommode -sans crime de ces satires contre tous les -pouvoirs et leurs représentants.</p> - -<p>— Alors, poursuivit Arnet, le gendarme, -d’un air malheureux, me dit : « J’ai perdu ma -carabine. » Je lui dis : « Ça, gendarme, c’est -trop. Cherchons-la ! » Et, les yeux à terre, nous -la cherchâmes en bons amis, refaisant en arrière -un bon bout de chemin, qui était reconnaissable -aux écrasements de broussailles et aux -brins de la laine que mon mouton avait laissée -aux roumias (aux ronces). Et, la carabine, je -l’aperçus à terre le premier : « Gendarme, — je -lui dis ça bien poliment — je vous rends -votre arme, que vous l’avez bien gagnée. » Il -me dit encore : « Votre permis ? » — « Comme -vous êtes entêté, gendarme ! vous ne pensez -qu’à mon permis, donc ? N’y pensez plus, ou -bien — jouons encore un peu à courir… mais -avant… buvons un coup ! » Je voulus prendre -ma bouteille au carnier. Plus de bouteille ! Va -chercher à quel moment elle m’était tombée ! -« Cherchons-la, lui dis-je. Je vous ai aidé pour -la carabine, aidez-moi pour la bouteille. » — « Oui », -qu’il dit, et il m’aida à chercher. -Nous la trouvâmes, je bus et lui passai la -bouteille. Et, pendant qu’il levait le coude :</p> - -<p>« Nous recommençons encore un peu à courir ? -lui dis-je. » Et, sur ce mot, sans attendre la -réponse, je partis comme un éclair. Il jeta la -bouteille au diable — et la chasse recommença, -où c’était moi le gibier. Mais je savais où -j’allais. Je piquai droit sur le château de Monsieur -le Marquis de Colbert, l’ancien, le grand-père, -attirant toujours mon gendarme à mes -derrières. Et, par bonheur, justement, je vis -monsieur le marquis qui était près de son château, -à la promenade. — Et je lui dis, car il -était bon et j’avais souvent travaillé chez lui, -je lui dis, pour qu’il fût prévenu bien comme -il fallait de ma situation : « Voici un bon gendarme -qui veut, à toute force, connaître mon -nom, monsieur le marquis ; et moi, je le lui refuse -depuis les Mayons jusqu’ici, vu que j’aime -mieux qu’il l’ignore ». Le marquis riait dans sa -barbe, qui était belle et longue. « Monsieur le -marquis, dit le gendarme avec respect, cet -homme-ci me fait courir depuis une heure. » — « Monsieur -le marquis, dis-je, ce gendarme-ci, -pour être juste, devrait vous dire que je -l’ai porté pendant la moitié du chemin ; il est -lourd. »</p> - -<p>« La barbe du marquis semblait rire toute. »</p> - -<p>« Monsieur le marquis, je ferai mon devoir -en verbalisant. » — « Sans doute, dit enfin le -marquis, et je ne saurais m’y opposer. Tâchez -donc de savoir son nom, que, moi, je ne veux -pas connaître. Et verbalisez. Rien de plus juste, -car il est dans son tort. Seulement, il vaudrait -mieux pour vous (comme il parlait bien, le -marquis !) que cette petite mésaventure demeurât -secrète. »</p> - -<p>« Monsieur le marquis, dit le gendarme, du -moment que vous désirez l’indulgence pour ce -braconnier que j’ai trouvé sur vos terres, je ne -me montrerai pas plus méchant que vous. »</p> - -<p>« Il fit le salut militaire et s’en alla. Et moi, -mes amis, conclut Arnet, moi qui suis un vieux -républicain, fils d’un insurgé de 51, insurgé -moi-même à la suite de mon père, je dis que -des marquis comme ça, il faudrait en mettre -partout. »</p> - -<p>L’auditoire approuvait joyeusement.</p> - -<p>— Pas moins, fit Augustin d’un air rageur, -il y a des gens qui blâment les opinions des -autres et qui maltraitent, à l’occasion, les -représentants de la loi.</p> - -<p>— Je ne dis pas, répliqua Arnet d’un air -bonhomme, que nous ayons raison de tant -galéger les gendarmes ; mais, dans un pays où -il n’y a pas autant de perdreaux que de pignes, -on ne parviendra jamais à nous empêcher de -regarder le gibier libre comme la propriété de -qui l’attrape.</p> - -<p>Puis, quittant ce terrain brûlant :</p> - -<p>— Les gendarmes ont du bon pour servir -contre les vrais coquins, dit-il. Et moi qui -parle, pas plus tard qu’aujourd’hui, j’ai fait le -gendarme.</p> - -<p>Il regarda Augustin fixement, puis baissa -les yeux. Quand il les releva, Augustin s’était -esquivé.</p> - -<p>— Vous avez fait le gendarme aujourd’hui ? -Oh ! dites-nous comment ? s’écria Arlette amusée.</p> - -<p>— Une autre fois, je vous le dirai, si c’est -nécessaire, répliqua Arnet.</p> - -<p>Et, à son tour, il s’en alla ; et, rejoignant -Augustin sur la route, sous le clair de lune qui -était magnifique :</p> - -<p>— Augustin, dit-il, n’oublie pas que ton père -est un saint homme. Tout le pays, au besoin, -se lèverait pour le défendre, comme je l’ai -défendu aujourd’hui. Et tâche de prendre de -meilleurs chemins. Contente-le. Fais-toi soldat -ou charretier, mais travaille. Même braconnier -sans permis, on peut être un brave homme, -embêter un gendarme, et respecter la loi pour -ce qui ne concerne pas la chasse… Et puis, -méfie-toi d’Arlette. Elle ne vaut pas mieux que -toi, pour le moment ; oui, pour le moment, car -tu changeras… si tu es vraiment le fils de ton -père, mon drôle !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">IX<br /> -LE VIEUX QUI DORT LA-HAUT</h2> - - -<p>Quelques jours plus tard eut lieu, aux Mayons, -la fête des <i>Amis de Maurin des Maures</i>.</p> - -<p>Maurin, ce personnage de roman, représentation -fidèle d’un type réel, a pris assez de -notoriété pour avoir, après sa mort, plus d’amis -que n’ont coutume d’en avoir les vivants. Et -de ces amitiés, son historiographe, Jean d’Auriol, -a hérité. Autour de lui et de l’ombre de -Maurin, une ou deux fois dans l’année, se -groupaient pour un banquet les membres de la -société fondée sous ce titre : <i>les Amis de -Maurin</i>. Et la fête avait lieu, chaque fois, dans -une commune différente, mais dans le royaume -de Maurin, c’est-à-dire dans la région des -Maures.</p> - -<p>Cette année-là, le banquet eut lieu aux Mayons, -sous les fenêtres de l’école, sur la terrasse qui -domine la plaine magnifique, la vallée de -l’Aille.</p> - -<p>Au-dessus de la table, flottait une longue -banderole portant ces mots en augustales :</p> - - -<p class="c small">LES AMIS DE MAURIN DES MAURES</p> - - -<p>C’est là qu’Arnet porta son fameux toast :</p> - -<p>— Maurin, Messiès, était roi des Maures, et, -en cette qualité, cousin de tous les chefs -d’État. Moi, j’étais un bon cousin de Maurin. -Et les cousins de nos cousins étant nos cousins, -je bois à la santé de mon cousin, le Président -de la République.</p> - -<p>De ce toast, le succès fut grand. On applaudit -à tout rompre. Et, comme les tambourins -et les galoubets invitaient un chacun à courir -vers la salle de bal, on s’y rendit au milieu des -rires et des chansons. Les filles des Mayons -rayonnaient de gaieté. Tout était lumière. Les -yeux noirs pétillaient de malice heureuse. -M. le Maire marchait entouré de félicitations -sur le succès de la journée.</p> - -<p>Le bal s’ouvrit dans la salle verte, close par -des guirlandes de myrte et de laurier. Les -pavillons ondulaient à la brise. Des étamines -multicolores, horizontalement tendues, couvraient -toute la petite place. De cette place -part une rue courte qui va tout à coup plongeant -dans la forêt de châtaigniers — et qui, -en souvenir de cette journée, fut baptisée du -nom de Jean d’Auriol.</p> - -<p>L’occasion était bonne pour Arlette de se -faire remarquer de chacun, et, en particulier, -de Victorin, venu à la fête comme tous les -gens des environs.</p> - -<p>Elle était sur son trente-et-un, Arlette. Elle -avait un chapeau quatre fois plus grand que sa -tête, traversé de longues épingles aux pointes -emboulées comme les cornes d’un taureau de -Camargue. Sa robe, à carreaux de couleurs -voyantes et alternées, était comme un vitrail -de brasserie allemande. Ses talons semblaient -de petites échasses, et l’obligeaient à marcher -sur ses pointes. Elle avait une ombrelle groseille. -Et, détail charmant, ses doigts, qui pinçaient -un mouchoir de poupée bordé d’un -feston rose, retenaient un porte-monnaie à -mailles d’acier qui se donnait, au moyen -d’un peu de coton, ce que le poète Dol, de -Draguignan, eût appelé « une obésité frauduleuse. »</p> - -<p>On dit que l’amour est affligé de cécité. -Peut-être serait-il plus juste de le dire affligé -d’un daltonisme spécial qui lui montre en beau -les plus vilaines couleurs.</p> - -<p>Victorin, qui pourtant avait vu des couchers -de soleil, regardait Arlette avec complaisance. -En cela fils des Maures, nos ancêtres, il ne détestait -pas les tons criards et disparates, qui, -du reste, perdent de leur brutalité dans la -violence des « escandilhados » (embrasements -de soleil) qui la font comme fondre et s’unifier -en eux.</p> - -<p>Sur le passage d’Arlette, on se retournait, -ou pour l’admirer ou pour sourire, — mais on -la regardait et elle était heureuse.</p> - -<p>Victorin s’approcha d’elle.</p> - -<p>— Je t’ai gardé, dit-elle, la première contredanse, -mon beau Victorin.</p> - -<p>— Ma jolie Arlette, répondit-il, tu me l’avais -promise.</p> - -<p>Ils marchaient côte à côte, allant vers le bal, -et, au son des tambourins encore éloignés, -leur démarche, involontairement, était un peu -dansante.</p> - -<p>— Et alors ? dit-il. Interrogation coutumière -qui signifie : où en sommes-nous ?</p> - -<p>Elle lui avoua comment elle l’avait suivi et -surveillé en cachette, quelques jours auparavant, -quand il était allé lever le liège — et -que c’était l’amour et la jalousie qui l’avaient -poussée à cela ; mais que si elle avait voulu se -cacher d’abord, c’était de peur qu’on allât -exciter, avec des bavardages, les résistances -du père de Victorin. Elle dit le trouble qu’elle -avait éprouvé lorsqu’il était tombé de l’arbre. -Comment Martine, jalouse aussi sans doute, -l’avait laissée seule, évanouie, auprès de l’arbre -et combien elle avait eu envie d’aller faire une -scène à cette Martine, mais que, toujours par -prudence, elle s’en était empêchée.</p> - -<p>Elle conclut :</p> - -<p>— Tu ne l’aimes toujours pas, au moins, -dis ?</p> - -<p>Très vivement, il dit que non ; mais que -Martine lui rappelait les beaux jours d’enfance -où, avec lui, elle jouait à attraper des cigales. -A ses yeux, Martine n’était pas une femme, -comme elle, Arlette. Et puis, elle ressemblait -trop, en ses manières, à toutes les autres. -Tandis qu’Arlette… Il n’y en avait qu’une, -comme Arlette.</p> - -<p>— Et ton père ? Est-ce qu’il est toujours -aussi en colère contre moi ?</p> - -<p>— Je n’en suis pas sûr, mais je le crois. Tu -sais, nous autres, à la maison, on ne se parle -guère. « Oui, » « non, » c’est tout ; « tu feras -ceci ou cela demain, » rien de plus. On se -pense les choses, on ne se les dit pas. A quoi -bon ? On sait ce qui en est ; il n’en faut pas plus. -Voilà.</p> - -<p>— Et le grand-père ?</p> - -<p>— Il est toujours là-haut, dans son lit. Il -n’a que les yeux qui vivent. Lui aussi, qui ne -raconte rien, jamais, doit se penser beaucoup -de choses cachées. Qui sait ce qu’il y a dans -cette tête ? Je me dis quelquefois qu’il doit y -avoir comme beaucoup de tableaux pendus. Il -les regarde au-dedans de lui. Et ces tableaux -sont vivants.</p> - -<p>— Comme au cinéma, dit Arlette.</p> - -<p>— Il y a des moissons, des vendanges — des -chevaux qui tournent sur la paille des aires, -en été ; des cuves pleines de grappes sur lesquelles -on danse à pieds nus, jambes nues ; et -puis, peut-être, des moustouïres, des baisers -de sa jeunesse sur l’aire, le soir, ou dans les -vignes, le jour. Et, sûrement encore, il y a des -batailles, des soldats russes contre lesquels se -battent des Français. Et ceux-là lui plaisent -beaucoup aussi, puisqu’il a toujours gardé, -accroché contre le mur, devant ses yeux, au-dessus -de son lit, le sabre de cavalerie que son -père, à lui, portait au temps du grand Napoléon. -Lui-même a fait la campagne de Crimée. -Il aime les soldats. Et l’autre jour, en passant -devant la porte de sa chambre, grande ouverte, -je l’ai entendu qui radotait des choses de batailles. -Entre ses dents, il répétait « Vive l’Empereur ! » -Tous ces tableaux doivent vivre -encore dans sa tête, mais il n’en dit rien. Il -se songe tout et ne dit rien. S’il comprend les -choses que, des fois, nous disons autour de lui, -dans sa chambre, je n’en sais rien, il les comprend, -peut-être. Il m’aimait beaucoup quand -j’étais petit. Il y a quatre ans, il était encore, -d’esprit, comme tout le monde. Et s’il était -maintenant comme il était alors, je lui aurais -parlé de toi. Il serait pour nous, je crois ; il -voudrait me faire plaisir. Et mon père lui obéirait, -parce qu’il a toujours pris et suivi son -conseil ; mais, à présent, il ne faut pas songer -à le consulter. Son esprit n’est pas plus avec -nous que l’esprit d’un mort.</p> - -<p>Arlette frissonna ; il étreignit son bras et frissonna -à son tour. Ils étaient assis tous deux, -depuis un instant, sur le banc qui encadrait la -salle de bal. Les tambourins graves vibrèrent -en cadence ; le galoubet les accompagna de ses -notes narquoises — et Victorin et Arlette se -levèrent aussitôt. C’était une polka. Arlette, -selon l’usage, mit chacune de ses deux mains -ouvertes sur chacune des épaules du jeune -homme, et lui, passant ses deux bras sous -ceux de sa <i>cavalière</i>, lui plaquait les mains sur -les omoplates ; et, au milieu des autres, qui -avaient la même attitude, ils tournèrent par -petits sauts légers, presque sur place, très lentement, -très sérieusement comme tous les -autres ; et, à voix basse, ils « se le comptaient -au plus juste ». Les spectateurs regardaient -en silence. On eût dit d’une danse rituelle. -Plus de rires, plus de conversations ; le rythme -du tambourin s’entendait seul, réglant le bruit -des pas sur le sol. La poussière se soulevait -par larges ondes illuminées de soleil, et l’on -eût dit un nuage au milieu duquel évoluait, -dans un songe, la mystérieuse joie de désirer -et d’aimer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">X<br /> -LE ROI D’ITALIE</h2> - - -<p>Entre deux danses, ils se promenaient, bras -dessus, bras dessous, autour de la salle verte.</p> - -<p>— Comme je te vois rarement, Arlette ! Nous -demeurons trop loin.</p> - -<p>— Écoute, dit-elle, tu sais bien le château de -Font-Vive ? Il n’est pas loin de ta maison. Eh -bien, je peux aller, si tu veux, y habiter quelque -temps. J’ai assez du village et je pensais -m’engager comme première ouvrière chez la -modiste de Gonfaron, car je suis beaucoup -adroite, tout le monde le dit, et c’est moi-même -qui me fais mes robes et mes chapeaux.</p> - -<p>— Ils sont magnifiques ! fit l’innocent Victorin -en élevant un regard émerveillé vers l’édifice -que maintenaient sur la tête d’Arlette les -longues épingles emboulées.</p> - -<p>— Eh bien, figure-toi, on a dit à la comtesse -que j’étais une ouvrière remarquable, et elle -m’a envoyé, ce matin, Monsieur l’Intendant -qui m’a dit : « Mademoiselle, Madame la comtesse -désire vous parler. Si vous pouvez venir. -Notre voiture est là qui vous attend ». J’y suis -allée, mon beau. Elle m’offre de « manifiques » -appointements… « Mademoiselle, qu’elle m’a -dit, je serais trop heureuse d’avoir une femme -de chambre comme vous. Vous aurez de gros -gages. » « Madame, que je lui ai répondu, mon -instruction ne me permet pas de consentir à -être domestique ; mais je suis couturière, et si -vous avez besoin d’une couturière-lingère, je -serai flattée d’occuper chez vous cette honorable -situation. Quant aux appointements, Madame, -nous s’arrangerons toujours. » « C’est -surtout d’une couturière qui surveille ici la lingerie -que j’ai besoin, m’a-t-elle répondu, si -vous pouvez entrer chez moi dans huit jours, -vous m’obligerez. » « Madame, lui ai-je dit, je -veux consulter ma mère, et je vous répondrai -dans vingt-quatre heures. » Elle a paru enchantée. -Tu comprends, Victorin, c’est toi seul -que je voulais consulter. Nous serions tout -près ; et, le soir, dans cette saison d’été, je -pourrais te rejoindre. Il fait si bon, l’été, sur -l’aire, dans la paille, sous les étoiles du bon -Dieu… Avec la comtesse, nous avons causé -encore un bon moment d’une chose et d’une -autre. J’ai compris que si elle me posait un tas -de questions, c’était pour se rendre compte de -mes pensées et juger de mon instruction. Alors, -je m’appliquais beaucoup. A la fin, je ne me -rappelle plus à propos de quoi, elle m’a dit, -toujours, je crois, pour m’éprouver, et savoir -si j’étais instruite comme je l’avais prétendu, -elle m’a dit « Vous avez suivi les leçons à -l’école pendant longtemps ? » « Oui, Madame, -j’ai mon certificat d’études, et je pourrais vous -réciter toute la liste des rois de France. » Elle a -souri, de contentement, et m’a dit : « C’est admirable… -Vous sauriez même peut-être me dire -le nom du roi actuel qui règne en Italie ? » -J’ai eu un moment d’hésitation, parce que je ne -me sentais pas très sûre de moi sur cette question. -Puis le nom m’est revenu tout en un coup -et j’ai répondu : « Oui, Madame, c’est Victor -Hugo. » La comtesse a paru enchantée de cette -réponse plus que de toutes les autres. Elle a ri, -toujours de contentement… Voilà dans quels -termes je suis avec cette madame. Et alors, si tu -veux, Victorin, j’accepterai la situation « manifique » -qui m’est offerte chez la comtesse. Plus -tard seulement je me ferai modiste à Gonfaron, -puis à Marseille, où, certainement, je gagnerai -beaucoup, beaucoup d’argent. Qu’en penses-tu ?</p> - -<p>Elle ajouta :</p> - -<p>— Quand tu seras décidé à m’épouser, je -reviendrai avec une dot.</p> - -<p>Elle pensait que la crainte de la voir s’éloigner -des Mayons aviverait les désirs de Victorin, -qu’il aurait peur de la perdre et la supplierait -de ne pas s’en aller ; qu’il se hâterait -enfin de conclure mariage contre la volonté de -ses parents. Toute l’affaire était de se faire -épouser par ce fils d’une famille riche.</p> - -<p>Victorin semblait réfléchir profondément. -Tout en causant, ils s’étaient éloignés de la -salle de bal, et, marchant à pas lents, ils étaient -entrés sous les grands châtaigniers de la forêt, -sur la pente des Maures.</p> - -<p>L’endroit était imposant. Ces grands châtaigniers, -avec leurs troncs vénérables, leurs -vastes ramures antiques, donnent, par l’ancienneté, -par le silence et l’ombre, par la fraîcheur, -et le jeu des rais de soleil sur les feuilles transparentes, -une impression d’église, des idées -hautes et graves. Sans doute est-ce les forêts -qui ont inspiré aux hommes la pensée d’élever -des cathédrales ? Ce furent les premiers temples ; -c’est entre les colonnes des futaies, sous -la voûte des ramures, que nos ancêtres gaulois -dressaient leurs autels. De pareils lieux sont -bons aux amoureux, propices aux chuchotements -de leurs espoirs, au mystère de leurs -rêves d’avenir. Arlette et Victorin subissaient -inconsciemment l’émotion qui leur venait de -la vie des vieux arbres ; ils étaient là un peu -comme des épousés à l’église. Victorin réfléchissait -toujours. Et, comme il continuait à se -taire, le visage un peu crispé par l’effort de ses -réflexions, son Arlette finit par murmurer :</p> - -<p>— Eh bien, Victorin, que penses-tu de ce -que je viens de te dire ?</p> - -<p>Gravement, il révéla d’un mot la profondeur -de sa méditation.</p> - -<p>— Je suis là à me penser, dit-il, que tu t’es -peut-être trompée, et que le roi d’Italie, c’est -Victor-Emmanuel.</p> - -<p>Elle pinça les lèvres, un peu blessée.</p> - -<p>— Si je m’étais trompée, répliqua-t-elle, la -comtesse n’aurait pas exprimé sa satisfaction -comme elle l’a fait. Elle riait de plaisir, je te -dis, mon beau, et c’est ta mémoire à toi qui est -en faute.</p> - -<p>Il se sentit confondu. Et puis, après tout, -cela lui était égal ! on ne se promène pas, sous -les vieux châtaigniers, avec une jolie fille pour -ne parler que du roi d’Italie. Il la regarda, eut -un éblouissement de jeunesse ; il pressa contre -lui Arlette frissonnante ; et tandis que, noyé -dans la joie de vivre, il appuyait ses lèvres sur -les paupières aux longs cils de la jeune fille que -ses prétentions n’empêchaient pas d’être jolie, -elle murmurait, extatique :</p> - -<p>— Pas Victor Emmanuel, non ; Victor Hugo, -je sais bien, moi.</p> - -<p>Le picatéou riait dans les bois.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">XI<br /> -LA FAMILLE FAIT LA PATRIE</h2> - - -<p>Le bal était fini. Les tambourins ne résonnaient -plus. Les chants avaient cessé. Les -étrangers étaient repartis. Victorin allait regagner -sa maison lorsque Arnet, qui le rencontra, -lui dit :</p> - -<p>— En rentrant à ta maison passe chez Augias, -ami Victorin ; il te veut parler.</p> - -<p>Victorin se rendit chez le vieil instituteur.</p> - -<p>Pendant ce temps, le père Bouziane s’occupait -de préparer l’avenir de Victorin tel qu’il le -désirait.</p> - -<p>En vue de ce projet, les Bouziane avaient -invité pour le soir les Revertégat. On souperait -ensemble, puis on reconduirait les Revertégat -jusqu’à mi-chemin de chez eux, sous les -étoiles d’été, après avoir fait un peu de veillée. -Et ainsi, les jeunes gens, Martine et Victorin, -pourraient se parler. La bonne nature travaillerait, -comme de juste, pour le mieux, au désir -des parents.</p> - -<p>La porte du vieil instituteur était ouverte. -Néanmoins, Victorin heurta discrètement.</p> - -<p>— Entrez, cria Augias… Ah ! c’est toi, Victorin ! -Je suis content de te voir. Je constate -avec plaisir que tu n’as pas oublié ma leçon -d’autrefois. Tu sais ? ma dictée qui était une -leçon de morale civique, <i>Charbonnier est maître -chez lui.</i> Le domicile est sacré. Chacun, dans -sa maison, est son roi. C’est là, mon garçon, -qu’on s’appartient tout entier. Et de ce royaume, -on a le droit de jouir à sa volonté, quand on -respecte ce même droit au seuil de tous les -autres citoyens.</p> - -<p>Il développait un de ses thèmes favoris, le -bon vieux maître ; et il ajouta, comme pour lui-même :</p> - -<p>— Je ne sais pas pourquoi nos livres d’école -ne touchent pas à ces sujets, n’enseignent pas -le respect du domicile, et de tous les droits -d’autrui, lequel respect, par un juste retour, -attire sur les nôtres le respect de chacun. Nous -enseignons les lois du calcul — mais pas assez -les lois morales. Il y en a pourtant d’inflexibles, -de nécessaires.</p> - -<p>Il marmonnait, semblant se parler à lui-même ; -c’est qu’il songeait à son fils ; et il soupira -profondément.</p> - -<p>Il conclut enfin :</p> - -<p>— Et si l’on parle de ces choses aux enfants, -c’est sans y mettre l’émotion qu’il faut, sans -essayer d’en faire comprendre l’esprit, l’importance -véritablement sacrée. Victorin, fit-il -brusquement, pourquoi ne veux-tu pas suivre -les conseils de ton père ?</p> - -<p>Victorin fronça le sourcil ; et, bien qu’il eût -compris, il répliqua :</p> - -<p>— Quels conseils ?</p> - -<p>— Il ne veut pas d’Arlette pour sa bru.</p> - -<p>— Et moi, dit Victorin avec fermeté, je la -veux pour ma femme. C’est mon affaire, je -pense.</p> - -<p>Le conflit s’affirmait fortement. La lutte était -déclarée entre les deux droits, le droit moral -du père et le droit légal du fils.</p> - -<p>— Tu défends ton plaisir et ton père défend -tes intérêts, voilà la différence ; tu défends ton -plaisir du moment, et ton père, le bonheur de -toute ta vie.</p> - -<p>— Mon père défend son caprice. J’épouserai -Arlette, c’est mon droit ; mon père ne peut -pas m’empêcher d’aimer qui j’aime.</p> - -<p>— Il peut essayer de t’arrêter au moment où -il croit que tu vas faire une sottise dont tu -souffriras un jour. C’est son droit et c’est son -devoir. Ton émotion de jeunesse t’entraîne et -t’aveugle. Tu cherches avant tout ta satisfaction -du moment. Et c’est parce qu’il n’est pas -troublé, lui, comme tu l’es par ta jeunesse, -qu’il juge sainement tes actions. Il a maintenu -la famille Bouziane. Il ne veut pas que tu la -détruises en y faisant entrer une fille qui n’est -pas de sa race moralement. Elle n’est pas même -du terroir. Il est dans son rôle de père, qui est -de te guider pour ton bien.</p> - -<p>— Qu’il me laisse tranquille, dit Victorin -d’un air farouche. Qu’est-ce qu’on doit à son -père ? Est-ce pour mon intérêt qu’il m’a mis au -monde ? Il n’y pensait guère à ce moment-là ! -il ne pensait qu’à son plaisir.</p> - -<p>Augias eut un grand mouvement de révolte, -une colère intérieure. Ainsi ce brave -Victorin, ce paysan, fils de paysans aux mœurs -traditionnelles, était infecté du poison moderne, -qui est d’origine tudesque. Il méprisait et insultait -l’autorité, ou, plus simplement, l’expérience -paternelle ; il faisait pis encore : il niait -la sincérité et la légitimité du conseil affectueux.</p> - -<p>— Malheureux ! cria le vieux maître, ne -vois-tu pas que tu es coupable, toi, de ce que tu -reproches à ton père injustement ? Car, lui, en -choisissant sa femme, il l’a prise dans des conditions -qui promettaient à leurs enfants tout le -bonheur possible ici-bas. Tandis que, toi, as-tu -pensé à l’avenir que tu promets aux enfants -d’une Arlette ?</p> - -<p>— Qu’est-ce qu’elle vous a donc fait à tous, -cette pauvre Arlette ? Qu’a-t-elle fait à mon -père ?</p> - -<p>— Ce qu’elle nous a fait ? dit gravement -Augias ; ce qu’elle lui a fait, à ton père ? Ceci : -qu’elle méprise la terre ! Tout est là. Elle lui -préfère les mauvais livres et les journaux. Et -pourtant, poursuivit le vieil instituteur, qu’y -a-t-il de plus beau que de posséder un morceau -de cette boule du monde sur laquelle -nous vivons, et d’en tourner et retourner le -sol, pour en faire sortir ce qui nourrit et ce qui -fait la joie : le pain et le vin ?</p> - -<p>Un rayon d’enthousiasme brillait dans le regard -du vieil homme.</p> - -<p>— Le paysan, poursuivit-il, est vraiment -l’homme dont aucun des autres hommes ne -peut se passer. As-tu réfléchi à cela, Victorin ? -et que la terre est à lui plus qu’à personne -autre ? Il devrait le savoir et y penser chaque -jour, pour être fier de son sort. Mais non ; voilà -qu’une rage vous prend tous d’aller dans les -villes ! Vous voulez qu’on vous appelle <i>ouvriers -agricoles</i> ; ou de cet autre nom : <i>travailleur de -terre</i> : comme si le mot de <i>paysan</i> n’était pas -un plus beau titre ! Vos bastides, où n’habite -qu’une famille, prennent l’air pur et la lumière -à pleines fenêtres ; et, même au fond de -vos intérieurs, vous buvez la lumière et l’air à -pleins poumons ; et, malgré tous ces avantages, -qui sont grands, vous rêvez d’habiter une -mansarde dans des maisons à sept étages, ces -maisons qu’avec Arnet on peut dire faites de -caisses entassées, de cages superposées. Les -façades y voient les fenêtres de leurs vis-à-vis ; -le derrière de ces maisons regarde des cours, -obscures à midi comme des puits ! Et quoi encore ? -Ah ! Le chapeau mou vous gêne ; il vous -en faut un bien dur, et des vestes avec des -pans inutiles, des manières de jupons comme -aux femmes. Et à nos filles, il faut de la toilette ! -Elles ont appris à lire. A quoi ça leur sert-il ? -A acheter des journaux de modes. D’après -les images de ces journaux, elles peuvent copier -les toilettes des belles madames dont elles se -moquent parce qu’elles les jalousent. Mais, mon -pauvre Victorin, sais-tu qu’une femme qui aime -la toilette fait le malheur d’une maison même -riche ? Alors, quel bonheur peut-elle donner à -des gens comme toi, qui, sans être pauvres, -n’ont pas des cent et des mille ; et qui, -chaque jour, doivent travailler pour vivre ? Ton -père a raison cent mille fois ! Fils d’antiques -roturiers, il est beau de simplicité et d’honnêteté, -dans son monde de paysans utiles au -pays ; il est Bouziane comme son voisin est Colbert -dans son château. Moralement, l’un vaut -l’autre, à condition qu’ils comprennent, l’un et -l’autre, par où ils se peuvent estimer et aimer, -et par quels liens ils sont attachés pour faire -ensemble, même quand ils y travaillent différemment, -la force et l’honneur du pays. -Épouse Martine, Victorin, suis le conseil de ton -père ; l’amour et la jeunesse ne prévoient rien ; -mais l’expérience des pères est là pour les -avertir. Ce n’est pas sa pauvreté, certes, qui -parle contre ton Arlette, c’est sa paresse et sa -frivolité. Ta maison, que tu veux prospère, elle -te la démolira. Tout ton travail de chaque jour -ira se perdre, inutile, chez les marchands de -fanfreluches. Nous en connaissons tous, de ces -Arlettes, dont la famille se prive d’une nourriture -saine et abondante, pour arriver à leur -payer leurs talons en échasses et leurs chapeaux -hérissés de baïonnettes. Vois-tu, Victorin, -chacun de nous doit songer à son pays. Une -famille qui se détruit, c’est une pierre de l’édifice -qui s’émiette et prépare la ruine de l’ensemble. -Quand, aujourd’hui, on nomme avec -respect les Bouziane des Mayons — c’est la -petite cité qu’on respecte ; et, en elle, la terre -de Provence ; et, en celle-ci, le terroir de -France… Mon brave Victorin, tu as été un de -mes plus dociles et de mes plus intelligents -écoliers : il est impossible que tu ne me comprennes -pas. Dis-moi que tu me comprends.</p> - -<p>Victorin baissa la tête.</p> - -<p>— Pardonnez-moi, monsieur Augias, mais -j’ai fait des promesses, je ne suis plus libre. -Ne me tourmentez pas davantage… Je vous -promets de réfléchir à vos paroles. Je sais que -vous me parlez pour mon bien.</p> - -<p>Il se retirait vers la porte, à reculons, en saluant -gauchement, très troublé et malheureux.</p> - -<p>— Tu réfléchiras.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">XII<br /> -UN SOIR D’ÉTÉ SUR L’AIRE</h2> - - -<p>Toute l’éloquence de maître Augias avait été, -semblait-il, dépensée en pure perte ; car, en -vérité, elle n’avait rien changé aux résolutions -de Victorin. Elle ne les avait même point -ébranlées. Pourtant, il n’y a pas de discours -qui soient perdus. C’est quelquefois à longue -échéance, après des années, qu’une parole -oubliée se réveille en nous et détermine un -acte, qui peut-être importe au monde. L’effet -du discours de M. Augias, malgré le « je vous -promets de réfléchir » qui était de simple politesse, -paraissait avoir été nul. Ce discours -détermina pourtant, une heure plus tard, l’attitude -de Victorin vis-à-vis de Martine et des -Revertégat, qu’il trouva chez lui. C’est en songeant -à ce que venait de lui dire son vieux -maître que, sans rien vouloir changer à ses -projets, Victorin se dit qu’il était convenable -de faire bon visage aux parents de Martine, et -d’être, en leur présence et en présence du père -Bouziane, aussi aimable envers elle qu’il avait -cru pouvoir l’être le jour de la chasse aux cigales. -Ainsi, sans qu’il s’en doutât, il entretenait chez -eux une illusion dont la force se dresserait -contre lui dans la lutte à venir.</p> - -<p>Dans l’après-midi, deux heures auparavant, -lorsque Martine était arrivée avec ses parents, -la mère Bouziane l’avait prise à part un moment, -sous le prétexte de lui montrer une -vache achetée la veille ; et, dans l’étable, elle -lui avait dit :</p> - -<p>— Martine, ma belle, nous sommes malheureux, -Bouziane et moi, parce que Victorin, qui -t’a toujours aimée, depuis le temps, où, tout -petits, vous jouiez ensemble, a été détourné -de toi par cette gueuse d’Arlette. Et ç’a été juste -au moment où nous calculions, son père et -moi, qu’il se déclarerait à nous comme ton -fiancé. Il t’aime toujours bien ; mais l’autre -l’attire avec des manigances. Est-ce que tu ne -deviendrais pas volontiers sa femme, toi ?</p> - -<p>— Volontiers, dit Martine, il est si brave !</p> - -<p>La mère Bouziane embrassa Martine. Elle -était émue, et fit silence un moment.</p> - -<p>— Eh bien, alors, défends-toi, dit-elle, défends-le, -que nous te soutiendrons. On t’aime -beaucoup ici. Et puis on sait quelle bonne travailleuse -tu es, forte et courageuse, de bonne -volonté autant qu’un homme ; et que tu ne -laisseras pas tomber notre bastide, la vieille -maison des Bouziane, qui est honorée de tout -le monde aux Mayons, et bien plus loin dans -la contrée.</p> - -<p>— Que je me défende ? dit Martine. Et que -puis-je faire, pauvre de moi ?</p> - -<p>— Un peu de coquetterie n’est pas un mal, -dit la mère Bouziane. Agace-le, des fois. Qu’il -en vienne à te comparer à cette Arlette de -malheur, une maigrichonne, une mesquine, -qui n’a jamais porté que le poids de son ombrelle. -Je n’ai pas à dire à une jolie fille de -quelle manière elle doit s’y prendre, et comment -on regarde un jeune homme, quand on veut -l’emmasquer (ensorceler) d’amour.</p> - -<p>— Pour ça, dit Martine en riant, je ne veux -pas m’en charger ; je crois bien que j’y serais -trop maladroite et ridicule. Il faudrait, des fois, -le dimanche, quitter mes bons souliers qui sont -faits pour nos chemins pleins de pierres, et -mettre des escarpins ; et puis, me relever une -robe trop longue en la prenant à poignée -comme j’en ai vu des fois ; il faudrait avoir des -chapeaux avec, dessus, des queues de dindons ; -car je crois bien que c’est cela qui lui plaît, à -ce nigaud de Victorin. Mais me voyez-vous -déguisée ainsi ? Ah ! misère de moi ! quelle caricature ! -non, ma foi, je ne pourrais pas.</p> - -<p>Et, devant l’image qu’elle évoquait, Martine -éclata de rire, montrant toutes ses belles dents -blanches. Elle riait si fort que sa gaieté fit -sourire la grave maman Bouziane.</p> - -<p>— Ah ! Martine ! s’écria-t-elle, quel trésor -nous aurions en toi ! Ne nous abandonne pas, -fillette ; je ne t’en dis pas davantage.</p> - -<p>Martine redevint sérieuse :</p> - -<p>— Misé Bouziane, je ne peux pas me changer -par politique. Il faudra que Victorin me veuille -telle que je suis, et me le dise. Ah ! alors, alors -oui, que je saurai lui répondre. Pourquoi c’est -vrai que je l’aime ; mais ce n’est pas aux filles -à parler premières. Et quand bien même ce -serait la mode, moi, voyez-vous, je ne pourrais -pas ! Comme ma mère, qui m’a élevée, et comme -vous, je suis d’ancien temps.</p> - -<p>Et, tout juste comme maître Augias avait dit -à Victorin, misé Bouziane dit encore :</p> - -<p>— J’ai parlé pour le bien de tous. Tu réfléchiras.</p> - -<p>Et, tout comme Victorin ne s’était pas cru -influencé par le discours de maître Augias, de -même Martine ne se doutait guère qu’elle venait -de recevoir une suggestion à laquelle, tôt -ou tard, elle obéirait.</p> - -<p>En effet, à l’arrivée de Victorin, c’est rendue -forte inconsciemment par les paroles de la -mère qu’elle accueillit le fils avec un sourire -et des regards qui, sans être voulus, étaient -plus féminins qu’à l’ordinaire.</p> - -<p>Et comme, ayant aperçu, sur le chemin, Victorin -encore un peu éloigné, elle avait couru -vers lui, il n’avait pu s’empêcher de lui dire :</p> - -<p>— Qu’est-ce qui t’arrive de si heureux aujourd’hui ? -Tu parais toute en bonheur. C’est pourtant -là-bas qu’était la fête ; pourquoi n’y es-tu -pas venue ?</p> - -<p>La belle fille se ressaisit :</p> - -<p>— Des fêtes où il y a tant d’hommes des villes, -je ne les aime pas beaucoup, dit-elle aussi froidement -qu’elle le put.</p> - -<p>Et, parlant comme malgré elle, elle s’entendit -prononcer ces paroles qu’elle aurait voulu -reprendre aussitôt :</p> - -<p>— Et puis, pour te voir danser avec une -Arlette, tu sais… Ce n’était pas la peine de -me déranger.</p> - -<p>Il éprouva comme un petit choc au cœur. -Et, charmé dans son orgueil d’homme :</p> - -<p>— Est-ce que tu serais jalouse ? fit-il en -souriant.</p> - -<p>— Jalouse, moi ? d’une Arlette ? Ah ! bien -non ; mais j’ai pour elle tout juste les sentiments -que sentent à son endroit tes père et -mère. Demande-leur si ça leur ferait plaisir à -eux de te voir danser avec Mlle Arlette des -Mayons ?</p> - -<p>— Et comment sais-tu que j’ai dansé avec -elle ? fit Victorin très amusé.</p> - -<p>— Je n’en savais rien quand je l’ai dit ; je le -sais maintenant que, par ta réponse, tu me -l’apprends toi-même. Et ce n’était pas difficile -à deviner.</p> - -<p>Ainsi causant de bonne amitié, ils revenaient -vers la maison.</p> - -<p>— Et alors, jeunesses ? cria le père Revertégat, -vous vous le comptez au plus juste ? Beau temps, -où vos père et mère étaient comme vous ! Allons, -venez vous mettre à table. Le lièvre, c’est ma -chasse, et les perdreaux, celle de Bouziane. La -salade fère sent bon l’aïé ; et l’on se passera -de soupe, vu qu’avec tout le reste, il y aura de -quoi se remplir le ventre à faire péter la -courroie.</p> - -<p>La table était dressée dehors sous les mûriers.</p> - -<p>— De la soupe, dit misé Bouziane, je n’en -ai fait que pour le grand-père. Déjà il l’a mangée. -S’il manque une aile à l’un des perdreaux, ne -vous étonnez pas, c’est lui qui s’en est régalé. -Un verre de notre vieux vin par-dessus, et il -s’est rendormi, le grand-père, avec l’air d’un -bienheureux.</p> - -<p>Par une ruse de femme, misé Bouziane avait -pris soin de séparer à table les deux jeunes ; -en sorte qu’ils commencèrent bientôt à se -désirer d’être un peu seuls ; et, dès le repas -fini, tous deux s’en allèrent hors de l’abri des -vieux mûriers, sur l’aire, encore toute luisante -de pailles entassées, sous le grand plafond -d’azur noir piqué d’étoiles qui faisait dire -à Victorin :</p> - -<p>— Si on ne dirait pas qu’on regarde un grand -crible à travers lequel on verrait trembloter -un grand feu.</p> - -<p>Pendant qu’ils s’éloignaient, les Revertégat -et les Bouziane clignèrent des yeux les uns -vers les autres, mais ils continuèrent à parler -d’autre chose.</p> - -<p>Tout à coup :</p> - -<p>— Chut ! fit Revertégat.</p> - -<p>A peu de distance, assise sur la paille, dans -l’aire, Martine s’était mise à chanter :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Le jeune et beau leveur de liège,</div> -<div class="verse i2">Par les bûcherons écouté,</div> -<div class="verse i2">Apprit l’art du chant sans solfège</div> -<div class="verse i2">Comme les cigales d’été.</div> -</div> - -<p>Et Victorin, auprès d’elle, répondait à sa -chanson :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Tous ceux que la gloire émerveille,</div> -<div class="verse i2">Un jour par elle sont trahis.</div> -<div class="verse i2">Cigalous a revu sa vieille</div> -<div class="verse i2">Et son vieux, et son beau pays ;</div> -<div class="verse i2">Mais il a trop souffert, pechère,</div> -<div class="verse i2">De son mal, amour et misère ;</div> -<div class="verse i2">Et, le lendemain du retour,</div> -<div class="verse i2">Aux bras du père et de la mère,</div> -<div class="verse i2">Il est mort en chantant l’amour.</div> -</div> - -<p>Les deux voix étaient fraîches, pleines, et -montaient dans l’air calme vers les étoiles. Au -refrain, les deux jeunes gens chantèrent ensemble :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Et dans le ciel, le ciel d’un été qui flamboie,</div> -<div class="verse">L’esprit de Cigalous doucement est monté ;</div> -<div class="verse i1">Le peuple entier des cigales en joie</div> -<div class="verse">L’emporta dans l’azur d’un éternel été !</div> -</div> - -<p>— C’est joli, tout de même, ces deux voix -mariées, disaient les Revertégat et les Bouziane.</p> - -<p>De nouveau, les deux couples des parents -échangèrent un malicieux regard d’intelligence.</p> - -<p>Et, là-bas, sur l’aire, quand elle eut chanté -seule son dernier couplet, Martine, comme -alanguie, dans la tiédeur de la nuit, sous la -caresse d’une brise chargée de la senteur des -pinèdes, se renversa sur la paille rafraîchie de -rosée. Un singulier bien-être détendait son -corps souple. L’éternel amour sortait de toutes -les choses, avec la chaleur que, depuis l’aurore, -elles avaient bue à longs traits. La terre -ardente exhalait l’esprit du jour ; quelque chose -de plus fort que toute volonté humaine pénétrait -la chair des deux jeunes créatures. Victorin, -en ce moment, n’aimait pas Martine plus -qu’il n’aimait Arlette ; mais il aimait la vie -impérieuse, et il la ressentait mieux qu’au -bal tout à l’heure, parce qu’il était sous la -magie de la saison et de l’heure.</p> - -<p>Alors, comme Martine, immobile, subissait -le même enchantement, il s’étendit à son tour -sur les pailles bruissantes, il en prit une, et, -rampant avec lenteur vers la jeune fille, le -bras tendu, du bout de la paille frémissante, -il lui caressa les cheveux.</p> - -<p>Cette caresse la fit frissonner toute. D’un -bond, elle se leva toute droite et s’encourut -vers la maison.</p> - -<p>— Eh bien, Martine, vous avez chanté -comme deux anges ! Et le chanteur, qu’en as-tu -fait ?</p> - -<p>— Il est là qui vient, je pense, dit-elle avec -calme.</p> - -<p>Pour la troisième fois, les parents échangèrent -un joyeux regard de complicité.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">XIII<br /> -L’INSTITUTEUR ET LE PRÊTRE</h2> - - -<p>Maître Augias était le correspondant d’un -journal de Marseille. Et M. le curé, celui d’un -journal religieux qui se publiait à Aix-en-Provence. -M. le curé n’avait pas assisté au banquet -des <i>Amis de Maurin</i> ; mais cette fête l’intéressait -et il avait prié maître Augias de lui en -communiquer le compte rendu. C’est pourquoi, -le lendemain du banquet, l’ancien instituteur -se rendit chez le curé. Les deux hommes s’estimaient -et ne s’en cachaient point.</p> - -<p>Chez M. le curé, maître Augias trouva un -visiteur, à qui, dès son entrée, il fut présenté -en ces termes.</p> - -<p>— Monsieur le Doyen, j’ai la satisfaction de -vous présenter Monsieur Augias qui fut autrefois -instituteur aux Mayons. Il jouit ici de la -considération et de la sympathie générales. -Monsieur Augias est un des rares citoyens de -France qui comprennent qu’on peut être prêtre -sans être clérical, le cléricalisme n’étant, à ses -yeux, que l’intrusion du prêtre dans la politique.</p> - -<p>Le doyen tendit la main à maître Augias. Le -curé nomma le doyen :</p> - -<p>— Notre doyen, Monsieur Delmazet, curé de -Z… et, par conséquent, notre voisin.</p> - -<p>Tout de suite, maître Augias exprima la -crainte qu’il avait de déranger les deux prêtres ; -il manifesta l’intention de se retirer.</p> - -<p>— Je reviendrai, dit-il après s’être excusé. -Je reviendrai dans un autre moment, monsieur -le curé, vous conter les incidents de la fête -littéraire d’hier.</p> - -<p>Le curé se mit à rire :</p> - -<p>— Le banquet de Maurin, dit-il, était installé -sous les fenêtres de l’école, et votre -jeune confrère, notre instituteur, m’avait invité -à prendre place dans une salle du rez-de-chaussée, -d’où, à travers les persiennes, j’ai -pu entendre les joyeux et savoureux discours -des <i>Amis de Maurin</i>. La présence de plusieurs -dames m’assurait, par avance, la convenance -des propos.</p> - -<p>— Il ne faudrait pas toujours s’y fier, dit -maître Augias ; comme le latin, le provençal, -dans les mots, brave quelquefois l’honnêteté. -Et vous vous exposiez à en entendre de salées.</p> - -<p>— Il faut croire qu’on se les racontait à voix -basse, car je n’ai rien perçu de tel. Ce que j’ai -entendu n’était que bonne et loyale gaîté.</p> - -<p>Il y eut un petit silence, après lequel M. le -curé dit tout à coup :</p> - -<p>— Permettez-moi de vous parler d’un sujet -qui vous est pénible, monsieur Augias : j’ai -entrevu votre fils hier.</p> - -<p>Augias eut un petit mouvement de défense -instinctive. Le curé se hâta d’ajouter :</p> - -<p>— Croyez que ce n’est ni étourderie ni indiscrétion -si je vous parle de lui en présence de -monsieur Delmazet ; c’est pure sympathie, Monsieur. -Soyez sûr que si monsieur Delmazet ou -moi pouvons vous être utiles en ce qui concerne -ce jeune homme, nous le ferons de -grand cœur.</p> - -<p>M. Augias remercia du regard M. Delmazet, -qui lui répondit par un bon sourire.</p> - -<p>— Vous avez donc un fils, Monsieur, et -quelque sujet, dit-il, d’être mécontent de lui ? -Quel âge a-t-il ?</p> - -<p>Maître Augias, mis en confiance, s’expliqua -et conclut :</p> - -<p>— J’étais un intransigeant autrefois, monsieur -l’abbé ; je faisais de la politique ma préoccupation -principale ; et, persuadé que la présence -d’un prêtre dans une petite commune, -mettait journellement la république en danger, -je me serais cru déshonoré si j’avais permis à -mon enfant de recevoir d’un prêtre une leçon -de morale. Je lui en donnais moi-même cependant -d’une façon attentive et suivie. Dans mon -école jamais l’enseignement moral ne fut -négligé, mais mon fils n’en profita point. La -morale laïque est-elle décidément impuissante -à combattre avec efficacité les mauvais penchants ? -je le crois par moments, messieurs ; et -cette pensée afflige ma vieillesse, car j’étais et -je suis encore un positiviste convaincu. Mais si -la morale telle que nous l’enseignons ne peut -parvenir à former un honnête homme, que -deviendra mon pays ? Serons-nous condamnés à -subir la fin lamentable des nations décadentes, -et condamnés sans ressource ?</p> - -<p>M. Delmazet prit la parole :</p> - -<p>— Vous savez bien, Monsieur, qu’une morale -révélée et appuyée par les sanctions divines -ne peut être que la nôtre, et qu’elle a, de toute -évidence, une incomparable puissance ; mais -les principes qu’elle enseigne ne sauraient -devenir de mauvais principes dès qu’on ne les -enseigne pas comme révélés et soumis aux -sanctions du surnaturel. La morale chrétienne -servie par des hommes qui ont le malheur de -ne plus croire, reste la vraie morale et demeure -la vérité bénie. Moins active à coup sûr, moins -facile à imposer, elle n’en est pas moins la -source des plus hautes vertus humaines qui -peuvent être héroïques sans être saintes. Et -puisque vous souffrez d’une manière touchante -à l’idée seule que vous avez peut-être donné à -votre fils un enseignement imparfait, si vous -en jugez par les résultats, ma conscience, -Monsieur, m’oblige à vous rappeler que la -morale religieuse, pas plus que la vôtre, n’est -sûre de transformer les âmes qu’elle s’efforce -de diriger dans les voies de Dieu. Jésus, notre -divin maître, a répondu d’avance à vos inquiétudes -comme il a répondu à toutes les misères, -à toutes les angoisses. Il a parlé du bon grain -qui, tombant dans une terre favorable, lève -vite et fructifie bien, tandis que, tombé sur le -rocher ingrat, il périt sans multiplier et même -sans germer. Oui, que certaines natures -d’enfant soient ingrates comme le rocher, et -incapables de produire le bien, c’est un -triste mystère en présence duquel le prêtre -demeure souvent navré comme vous l’êtes.</p> - -<p>Maître Augias saisit la main que lui tendait -le prêtre et la serra avec émotion.</p> - -<p>— Je suis un libéral, monsieur Augias, un -fils de paysans, et, pour tout dire, un homme -de théorie républicaine, c’est-à-dire un homme -qui rêve de voir le gouvernement de la nation -aux mains des plus intelligents et des plus -honnêtes.</p> - -<p>— Ce fut aussi mon rêve, murmura le vieil -Augias.</p> - -<p>M. Delmazet continua :</p> - -<p>— Il est fâcheux qu’en haine du cléricalisme -vos confrères aient perdu l’habitude de prononcer -le nom du Dieu des chrétiens. C’est un -usage qui passera, car ce nom représente le -mystère qui nous entoure de toutes parts et -auquel l’homme ne saurait échapper puisqu’il -vit et meurt malgré lui. En attendant, vous êtes -tous chrétiens par le meilleur de vous-mêmes, -apporté en vous par des générations de chrétiens. -Si donc, Monsieur, vous avez sur tel ou -tel de vos collègues, les instituteurs, une influence, -si petite soit-elle, mettez-la au service -de la vérité sociale essentielle ; à savoir que, -sans unité morale, les nations vont à la décomposition -et à la ruine. Il faut que la France -reste elle-même, c’est-à-dire qu’elle défende -les idées de justice, de charité, de tolérance. -Allez donc et enseignez l’essentiel de la morale -évangélique, même si vous ne nommez pas -Celui qui en est pourtant le fondateur historique. -C’est à nous, prêtres, de compléter votre -œuvre si nous le pouvons ; et nous le pourrons -si nous nous en montrons dignes, si nous -renonçons à lutter contre votre œuvre, si nous -nous faisons, sans vous et cependant avec -vous, les collaborateurs de Dieu. Nous apprendrons -aux enfants, au sortir de l’école, que -votre morale est la nôtre, mais que, pour nous, -elle a d’autres soutiens encore que l’estime ou -la réprobation du monde. Car votre morale a -des sanctions, en effet ; je viens de les nommer. -L’universelle réprobation atteint, tôt ou tard, -ceux qui se mettent hors la loi du monde -moral chrétien. Elle a, de même, un fondement -humain, votre morale sans révélation : c’est la -nécessité de vivre parmi les hommes. Comment -vivre parmi les hommes sans consentir -au travail, qu’il soit intellectuel ou manuel ; -sans consentir la mutualité des services, -c’est-à-dire la fraternité, ne fût-elle qu’économique ; -sans accepter enfin la notion de bonne -foi et celle de dévouement ? La nécessité de ces -vertus, sans lesquelles tout s’écroule, voilà le -fondement suffisant de la morale sociale purement -humaine. Prêchez-la, Monsieur ; nous -nous efforcerons d’y ajouter, nous, prêtres, -selon nos moyens, quelque chose de la lueur -divine qui vous effleure à votre insu.</p> - -<p>Il semblait à maître Augias qu’une douce -clarté, en effet, celle dont parlait le bon prêtre, -pénétrait en lui comme une consolation et une -espérance.</p> - -<p>Il passa sur son front, puis, furtivement, -sur ses yeux, une main qui tremblait un -peu.</p> - -<p>Mis en confiance définitive, il murmura :</p> - -<p>— Les prêtres ont eu des torts, Monsieur ; -ils se sont trop occupés des choses du siècle, -selon l’expression ecclésiastique.</p> - -<p>— On s’efforce vers un idéal qu’on n’atteint -pas toujours, dit le prêtre ; tous les hommes -en sont là. Leurs forces trahissent leurs plus -nobles volontés.</p> - -<p>— Nous autres alors, dit Augias, qui, à vos -yeux, sommes couverts de péchés, et qui -n’avons pas le caractère sacré qui ajoute -quelque chose de plus respectable à toutes -vos paroles, comment serons-nous écoutés ? -Nos enfants même nous reprocheront un jour -nos moindres défaillances et s’en autoriseront -pour excuser les leurs.</p> - -<p>— Nous leur enseignerons qu’ils n’ont pas à -juger les parents, monsieur Augias.</p> - -<p>— Nos fautes réelles, dit M. Augias, nous -gêneront quand il nous faudra prêcher à nos -enfants des vertus que nous n’avons pas.</p> - -<p>M. Delmazet réfléchit un instant.</p> - -<p>— Le pécheur, dit-il enfin, répondra : « Faites -ce que j’enseigne, non ce que je fais. » Et il a -le devoir d’ajouter avec contrition que c’est -précisément pour avoir péché, c’est pour s’être -trompé, qu’il peut, mieux parfois que de plus -sages, dénoncer l’erreur et montrer combien -elle est pernicieuse. Où en serait le monde, si -l’expérience des pécheurs n’avait pas le droit -d’affirmer le bon et le juste ? L’expérience n’est -pas la sagesse, mais elle sait reconnaître, quelquefois -mieux que la sagesse théorique, les -bienfaits de la vertu réalisée. Croyez-moi, monsieur -Augias, nous serons bien forts si nous -nous unissons pour faire des générations de -braves gens ! Mais, pour cela, il faudrait que -l’école primaire fût chargée d’un autre enseignement -que celui de l’arithmétique et de la -géographie. Il faudrait que l’instituteur fût -vraiment et surtout un professeur de morale, -un éducateur national. Je crois avoir compris -que le maître, dans vos écoles, ne donne que -peu de temps à la surveillance des caractères, -à la formation des caractères ; c’est pourtant ce -qui importe par-dessus tout. Si cela lui plaît, il -peut se dispenser d’enseigner autre chose que -les éléments des sciences. Il y a pourtant une -morale sociale qui est de nécessité ; et, quand -on veut être libre, il faut apprendre à accepter -librement les disciplines nécessaires, et savoir -qu’on a des devoirs précis envers le corps social, -puisqu’on reçoit de lui toutes les commodités -de la vie, à quelque rang qu’on se trouve placé. -Vos efforts individuels sont touchants, mais, -étant isolés, ne peuvent pas grand’chose. Il -faudra bien qu’un jour la République apprenne -aux enfants les disciplines consenties qui assurent -seules les vraies libertés.</p> - -<p>M. Augias avait écouté religieusement ; il -soupira et dit :</p> - -<p>— Cela viendra peut-être, Monsieur. En -attendant, permettez-moi de vous remercier -de vos paroles ; je sors d’ici avec un peu plus -de courage et de bonne volonté qu’au moment -où j’y suis entré. Si vous revenez rendre visite -à M. le curé, je le prie instamment de vouloir -bien m’en faire prévenir. Je serai si heureux -de vous entendre encore ! Au revoir, Messieurs.</p> - -<p>Il sortit et regagna son logis.</p> - -<p>Arnet, qui le rencontra, ne put s’empêcher -de lui dire :</p> - -<p>— Vous avez l’air de sourire aux anges, -maître Augias ?</p> - -<p>— Voyons, mon brave Arnet, je vous ai vu -causer parfois, vous, le républicain rouge, avec -M. le curé ; que pensez-vous de lui ?</p> - -<p>— C’est un brave homme, dit Arnet sans -hésiter.</p> - -<p>— Et des curés, en général, qu’en pensez-vous ? -Sans plaisanter, Arnet, les croyez-vous -inutiles ?</p> - -<p>Le visage d’Arnet refléta un instant la gravité -de la question ; il garda d’abord le silence, -puis tout-à-coup :</p> - -<p>— Qui sait ? dit-il. Et il ajouta : « Il faut de -tout pour faire un monde ».</p> - -<p>— Vous ne croyez pas si bien dire, mon vieil -ami !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14">XIV<br /> -LE CHAPITRE DU CHAPEAU</h2> - - -<p>Arlette était femme de chambre chez la comtesse ; -et elle disait, en réponse aux questions -indiscrètes sur la situation qu’elle occupait au -château :</p> - -<p>— Madame la comtesse avait besoin d’une -collaboratrice dévouée pour les ouvrages de -lingerie et elle m’a jugée digne de cet emploi -de confiance.</p> - -<p>Arlette ne garda pas longtemps cet emploi de -confiance.</p> - -<p>Arlette collectionnait les idées fausses, qu’elle -empruntait aux livres et aux sots indistinctement, -et qu’elle faisait siennes.</p> - -<p>Arlette ignorait que le costume prend son -pittoresque et sa beauté de son appropriation -au milieu où il est porté. Arlette n’avait pas le -sens du ridicule.</p> - -<p>Arlette donc mettait des escarpins à rubans -pour marcher dans les sentiers pierrailleux ; et -des robes longues pour les traîner sur la poussière -des grand’routes.</p> - -<p>Arnet l’avait maintes fois galégée à ce sujet :</p> - -<p>— La mode viendra un jour pour les braconniers -comme moi, petite, d’aller chasser le -sanglier avec le « calitre » (chapeau haut de -forme) sur la tête, tu verras ! Ce sera magnifique. -Seulement le calitre serait plutôt un chapeau -pour la chasse aux lions, pourquoi on leur -ferait peur.</p> - -<p>Mais Arlette voulait voir dans ces propos la -jalousie basse du vieux chasseur, à qui les -raffinements de toilette étaient interdits, et -pour cause.</p> - -<p>Arlette n’avait jamais entendu dire, même -à l’école, que l’association humaine est établie -sur l’échange des services ; et que, privée du -travail de toutes les autres, chaque créature ne -saurait avoir aucun des avantages dont elle -jouit en société ; que, par conséquent, elle doit -en échange un certain travail, un effort ; et que -chacun de nous tire sa noblesse morale de cet -effort même et de ce travail. Chacun paie les -avantages que lui procurent l’effort, le travail -d’autrui. La dignité interdit la paresse. Riche -ou pauvre, qui échappe à la contribution générale, -nécessaire, trahit le groupe, n’est qu’une -vie parasitaire. C’est dans le cœur des écoliers -qu’il faudrait faire entrer ces vérités. Si l’école -formule ces choses, c’est trop souvent sans nul -souci d’en faire arriver à la mémoire du cœur -le sens profond, émouvant. En sorte qu’Arlette -les ignorait. Bien plus, elle considérait la nécessité -de travailler comme une humiliation, une -véritable dégradation !</p> - -<p>Le travail manuel surtout lui semblait presque -avilissant. Mais qui lui aurait pu dire, et -en termes assez simples pour être compris -d’elle, qu’il est le plus nécessaire, étant à l’origine -de la vie ; et que les plus nobles travaux -sont ceux qui comportent une lutte directe et -constante contre les choses et les éléments -hostiles.</p> - -<p>Les plus vieux maçons pourtant savent dire -encore :</p> - -<p>— Sans nous, Paris, la grand’ville, n’existerait -pas !</p> - -<p>Beau cri d’orgueil de ces anciens, et reste -des âges où chaque métier s’enorgueillissait -d’être nécessaire à tous les autres ! Mais personne -n’avait transmis avec assez de conviction -ces sortes de pensées à la pauvre Arlette, qui -par suite, mettait tout son orgueil à imiter, de -travers, les parures des bourgeoises, qu’elle -blâmait, tout en enviant leur oisiveté.</p> - -<p>Arlette se faisait de la liberté une idée tout -à fait singulière. Était libre, à ses yeux, qui ne -travaillait pas. Libre, qui pouvait chanter aux -heures où tout sommeille, et dormir quand tout -travaille. Être libre, pour elle, c’était échapper -à la loi de services mutuels qui, précisément, -donne la vraie libération, l’affranchissement -de la dignité. On l’eût bien étonnée en venant -lui dire : « Chacun sert ou doit servir, chacun -est assujetti à une œuvre de ses bras ou de son -esprit pour laquelle il reçoit un salaire, indemnité -ou récompense — le mot ne change rien -au fait — et chacun de nous est tenu par des -engagements auxquels il doit obéir s’il a de la -probité. »</p> - -<p>Arlette n’avait retiré de l’instruction primaire -que le sot orgueil de pouvoir lire des -romans.</p> - -<p>Avec les idées qui étaient les siennes, Arlette -était prédestinée à ne faire que de brefs séjours -dans les maisons où elle servait.</p> - -<p>Servir, ce mot surtout paraissait odieux à -cette fille d’un pauvre montagnard qui, toute -sa vie, avait été employé aux plus infimes besognes -et les avait accomplies passivement, sans -pensée et même sans rêve.</p> - -<p>Il arriva donc qu’un jour où l’on donnait au -château un déjeuner de cérémonie à Monseigneur -de Fréjus et Toulon et à son vicaire -général, la jeune fille qui, d’ordinaire, servait -à table, fut indisposée. La comtesse fit venir -Arlette.</p> - -<p>— Mademoiselle, lui dit-elle, voulez-vous me -faire, pour aujourd’hui, le plaisir de servir à -table ?</p> - -<p>Arlette eut une moue dédaigneuse. La comtesse -ajouta :</p> - -<p>— Bien entendu, ce service supplémentaire -vous vaudra une indemnité.</p> - -<p>— Oh ! madame la comtesse, ce n’est pas -l’argent qui me fait souci.</p> - -<p>— Et qu’est-ce donc, mon enfant ?</p> - -<p>— C’est que, dit Arlette, je n’ai pas été engagée -pour cela.</p> - -<p>— C’est entendu ; mais vous pouvez bien -rendre ce service à la maison dont vous faites -partie ?</p> - -<p>— Sans doute, madame la comtesse, mais je -voudrais qu’il fût bien entendu que c’est à titre -exceptionnel, et seulement pour faire plaisir à -Madame la Comtesse.</p> - -<p>— C’est entendu, mademoiselle Arlette. Mais -peut-être ne connaissez-vous pas le service de -table, et c’est ce qui vous inquiète ?</p> - -<p>Arlette se redressa, révoltée :</p> - -<p>— Ce n’est pas bien difficile ! dit-elle pincée.</p> - -<p>— N’importe ; priez la cuisinière, qui est au -courant, de vous l’expliquer. Vous savez, n’est-ce -pas, qu’on présente les plats à la gauche du -convive ?</p> - -<p>— A la gauche ? Parfaitement, dit Arlette, la -tête haute. Et elle se promit à elle-même de -présenter les plats à droite, pour prouver son -indépendance.</p> - -<p>— C’est bien. Allez, Mademoiselle, je vous -remercie.</p> - -<p>Et comme Arlette s’éloignait, elle s’entendit -rappeler. Elle portait si haut la tête que la comtesse -venait de s’apercevoir que le chapeau -d’Arlette était démesuré, hérissé de plumes un -peu pelées et de couleurs flamboyantes.</p> - -<p>— Vous venez d’arriver à peine, Mademoiselle ?</p> - -<p>— Pourquoi, Madame la comtesse ?</p> - -<p>— C’est que, dit la châtelaine qui s’amusait, -c’est que vous portez là un chapeau de ville, -comme si vous alliez sortir pour visiter les belles -rues de Marseille.</p> - -<p>— Madame la comtesse, je suis enrhumée et -forcée de garder mon chapeau sur ma tête.</p> - -<p>— Vous le quitterez du moins pour servir à -table, j’espère ? lui fut-il répondu avec un sourire.</p> - -<p>— Si c’est une obligation, Madame la comtesse, -je ne saurais y souscrire, dit Arlette, -hautaine, je suis entrée ici pour faire un service -au sujet duquel on n’a aucune observation -à me faire, car je suis au courant. Pour ce qui -est de servir à table, je le ferai volontiers -aujourd’hui, par complaisance, mais avec mon -chapeau si le soin de ma santé me l’impose.</p> - -<p>— J’aime à voir la fierté de votre âme, dit -gravement la comtesse.</p> - -<p>Arlette se rengorgea — et sortit avec l’allure -d’une amazone victorieuse.</p> - -<p>Monseigneur de Fréjus et Toulon fut, par -précaution, informé des prétentions de Mlle Arlette, -dont le chapeau empanaché tournait -autour de la table comme un gigantesque papillon -en délire. Personne ne pouvait s’empêcher -de regarder la donzelle. Elle se croyait admirée, — et, -distraite par tant de regards flatteurs, elle -renversait minutieusement un peu de toutes -les sauces à la droite de chacun des convives.</p> - -<p>Huit jours après, Arlette, remerciée sous un -prétexte, n’était plus lingère au château.</p> - -<p>— Tu comprends, disait-elle à Victorin, je -leur ai fait comprendre ma liberté ; et les nobles -n’aiment pas ça.</p> - -<p>Et, un jour, comme elle répétait, pour la -vingtième fois, à Victorin, cette histoire et cette -conclusion, en présence de maître Augias :</p> - -<p>— Ma pauvre fille, lui dit le vieil instituteur, -que vois-tu d’avilissant dans la profession, bien -comprise, de domestique ? Bien compris par le -maître et par le serviteur, ce métier — car c’est -un métier comme un autre — est un des plus -honorables. La maison bien ordonnée est une -réduction de la société. Chacun de nous ne -peut pas tout faire. Le chef d’une maison importante, -d’une famille nombreuse a besoin -d’être aidé afin de pouvoir accomplir au dehors -sa part du travail social. Je ne parle pas des -jouisseurs riches et oisifs qui ne valent pas -mieux que toi. Mais le maître qui travaille est -soutenu par ses serviteurs qui lui permettent -de donner son temps, hors de sa maison, -à son industrie, ou à ses malades ou à son -bureau. Et, sans qu’il soit nécessaire de prononcer -de grands mots, la femme de chambre -qui, modestement, balaie et frotte chez lui, se -trouve prêter une aide indirecte, mais incontestable, -à des travaux supérieurs, nécessaires à -tous et dont elle est incapable.</p> - -<p>Arlette pensait : — Cause toujours…</p> - -<p>Elle aimait beaucoup cette locution.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch15">XV<br /> -LE MUSEAU DE VENDANGE</h2> - - -<p>Les Revertégat possédaient, dans la plaine, -en bordure de la route, entre les Mayons et -Gonfaron, plusieurs hectares de vignes bien -exposés sur une pente au midi.</p> - -<p>On vendangeait chez eux depuis quelques -jours, et il était nécessaire de terminer la vendange -le lendemain soir, à cause des menaces -de pluie, lorsque trois des vendangeurs déclarèrent -ne pouvoir continuer le travail.</p> - -<p>Jusqu’à ce jour-là, les Revertégat, d’accord -avec les Bouziane, avaient évité d’employer, -parmi les travailleurs, la petite Arlette. Le père -Revertégat, en personne, les avait choisis. -Mais, quand il se vit privé tout à coup de trois -de ses vendangeurs, effrayé qu’il était par la -précoce menace des grosses pluies de la Saint-Michel, -il chargea le garçon de ferme, Mïus, de -trouver des remplaçants.</p> - -<p>— Ce ne sera pas commode, maître. Tout le -monde, des Mayons, a mis en même temps les -vendanges en train. Il faudra que j’aille chez -vingt personnes avant d’en trouver une seule -qui soit libre.</p> - -<p>Le père Revertégat examina attentivement -l’horizon.</p> - -<p>— C’est du vent d’Est, dit-il ; je ne serais pas -étonné si nous attrapions un poulpe dès ce soir -(c’est-à-dire, si nous étions mouillés comme à -la pêche aux poulpes). Et, si ça commence, ça -n’est pas près d’être fini. Nous avons vendangé -trop tard ; saint Michel se fâche.</p> - -<p>— Et alors, maître, dit Mïus, chez qui faut-il -aller d’abord ?</p> - -<p>— Nous n’avons pas le choix. Prends le diable -si tu veux, mais sauvons ce qui reste aux -souches, et tâche de trouver plutôt quatre travailleurs -que trois.</p> - -<p>— Peuh ! dit Mïus, si une bonne pluie gonflait -encore un peu les grappes, ce serait tout profit.</p> - -<p>— Bon ! dit Revertégat ; mais si, pendant -trois semaines, comme c’est arrivé des fois, -toutes les fontaines d’en haut s’ouvraient -ensemble, adieu vendanges ! Tout ce beau raisin -serait perdu.</p> - -<p>Et il promenait un regard inquiet sur le vaste -champ de vignes, où bourdonnait la joyeuse -équipe de quinze vendangeurs.</p> - -<p>Il se retourna vers Mïus :</p> - -<p>— Allons, ne perds pas de temps. Finis la -journée, et puis tu iras.</p> - -<p>— C’est convenu, maître.</p> - -<p>Mïus se promit bien d’engager Arlette avant -tout autre. Et voilà pourquoi, le lendemain, -Arlette, au grand mécontentement de Martine, -vint chez les Revertégat, se joindre aux vendangeurs ; -mais, bien entendu, elle n’arriva -point des premières, par habitude de paresse.</p> - -<p>Le travail de Victorin consistait à porter les -cornudes pleines, jusqu’à la cuve bâtie à l’intérieur -de la ferme. Il attrapait par une corne, -avec l’aide d’un camarade, la cornude débordante -de raisins gonflés et saignants ; à eux -deux, ils l’enlevaient à la hauteur de l’épaule -gauche, où l’attendait le coussinet maculé du -sang de la vigne. Et bientôt, Victorin, gagnant -la ferme, s’éloignait, la main gauche à la -hanche, la main droite retenant par-dessus sa -tête la cornude inclinée. Il allait, ceint de la -taïole, chemise ouverte, le cou nu, la poitrine -au vent, d’une marche balancée, harmonieuse.</p> - -<p>Dans la haute cuve, bientôt pleine, Mïus dansait, -la tête touchant presque au plafond du -cellier et se tenant d’une main à la corde qui -s’accroche à la poutre.</p> - -<p>Victorin n’avait pas vu avec grand plaisir -l’arrivée d’Arlette, inattendue pour lui. Tout -déterminé qu’il fût à l’épouser malgré sa -famille, le gaillard se jugeait en droit, n’étant -pas marié encore, de jouir en paix tout un jour -des gentillesses de Martine et des libertés que -garçons et filles se croient permises durant la -vendange, qui est le temps de faire la moustouïre -(oindre ou barbouiller de moust le visage -des vendangeuses ; survivance du temps des -bacchantes).</p> - -<p>Il est d’usage que, lorsqu’une vendangeuse -oublie une grappe à la souche, le garçon qui -s’en aperçoit cueille la grappe pour l’écraser -joyeusement sur le visage de la coupable, qu’en -même temps, il essuie avec des baisers. Doux -châtiment, que peu d’entre elles veulent éviter -et que recherchent plus d’une.</p> - -<p>En attendant de provoquer à la moustouïre -quelqu’un des jeunes vendangeurs, Arlette -répondait par des haussements d’épaules et des -mines pincées aux galégeades qui l’avaient -accueillie dès son arrivée, et qui la poursuivaient -encore. Ou bien, parfois, elle feignait de -ne rien entendre.</p> - -<p>— C’est dommage que le temps menace. -S’il faisait tant soit peu soleil, nous l’aurions -vue avec « l’ombrette ».</p> - -<p>— Elle n’était pas si fière quand elle était -encore dans les brayes de son père, qu’il était -toujours déguenillé.</p> - -<p>— Tais-toi, qu’elle va t’entendre. On peut -pas lui lever d’être hardie. Elle t’arracherait les -yeux.</p> - -<p>— Moi, disait une fille, je suis contente -qu’elle n’en soit pas, du pays. On devrait travailler -à la faire partir.</p> - -<p>— Ah vaï ! elle partira bien d’elle-même, -avec tant de nigauds qui ne demandent qu’à -l’enlever.</p> - -<p>Les galégeades directes qu’on lui avait lancées -d’abord l’ayant trouvée insensible en apparence, -s’étaient résolues en médisances chuchotées.</p> - -<p>Comme si elle eût voulu braver les hostilités -qu’elle sentait autour d’elle, Arlette tira de sa -poche, et se mit en devoir d’enfiler, une paire -de vieux gants.</p> - -<p>— Té vé ! Arlette qui a peur de s’abîmer les -mains !</p> - -<p>— Eh ! la gavotte ! Tu veux te faire passer -pour la marquise des Mayons, alors ?</p> - -<p>Ces derniers mots avaient été jetés avec -mépris par un jeune Mayonnais aux larges -épaules.</p> - -<p>— Est-ce que je ne suis pas libre de moi-même ? -dit Arlette. C’est joli, pour un gros garçon -comme toi, Toinet, d’être insolent avec les -filles ! C’est lâche.</p> - -<p>Victorin arrivait. Il posa devant Arlette sa -cornude vide :</p> - -<p>— Je ne sais pas à qui de vous elle parle, -mes hommes, cria-t-il, mais elle a raison dans -ce qu’elle vient de dire, vous en conviendrez. -Et puis, le premier qui lui manque de respect, -celui-là aura affaire à moi. Travaillez, que nous -n’avons pas de temps à perdre.</p> - -<p>Il avait posé à terre sa cornude vide. Il se -mit sur l’épaule une des cornudes pleines et -s’en alla.</p> - -<p>Martine était parmi les travailleurs ; mais -comme la présence d’Arlette, imposée par les -circonstances, lui était déplaisante, elle s’arrangeait -pour devancer de quelques pas les autres -vendangeurs, et, ainsi, se tenait à l’écart sans -affectation. Elle était la fille du maître, et ce -zèle de sa part semblait très naturel. Tout le -pays devinait pourtant la nature des sentiments -qu’inspirait Arlette aux Bouziane et aux Revertégat. -Et la vaillante petite population des -Mayons, si industrieuse, et qui sait le prix du -travail et des biens qui en sont la récompense, -approuvait les deux vieilles familles enracinées -dans leurs traditions. On se réjouissait de -pouvoir dire d’Arlette : « Elle n’est pas d’ici ». -Quelque chose avait transpiré, çà et là, des -amours de Victorin et des résistances du père.</p> - -<p>On aimait Martine ; on trouvait qu’avec Victorin, -celle-là, oui, ferait un beau « <i>parèou</i> » ; -et maître Alessi, un conseiller municipal, était -allé jusqu’à dire d’Arlette :</p> - -<p>— Par malheur, elle ne nous est pas tout -à fait étrangère ! Mais, à la plus petite faute de -sa part, je trouverais bien le moyen d’en débarrasser -le pays.</p> - -<p>— Bah ! lui répondit quelqu’un, c’est une -ambitieuse ; et si Victorin ne l’épouse pas, elle -voudra s’en aller à Marseille ou à Paris ; c’est -bien sûr, son ambition, à elle, comme ç’a été -celle d’Augustin Augias. Nous sommes, pour ces -deux-là, un trop petit pays !</p> - -<p>Et va de rire.</p> - -<p>C’était là, envers Arlette, les sentiments de -tous, aux Mayons, et c’est ce qui inspirait leurs -lazzis aux vendangeurs des Revertégat.</p> - -<p>Quand Victorin, après avoir parlé en maître, -se fut éloigné, celui qui avait galégé Arlette « un -peu trop fort », un grand garçon nommé Toinet, -vexé d’avoir eu à supporter sans rien dire -les menaces du jeune Bouziane, se mit à chantonner -une antique chanson de vendangeurs :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Dedans sa cabane,</div> -<div class="verse i3">Le pauvre dormait.</div> -<div class="verse i3">Ni homme ni femme</div> -<div class="verse i3">Nul ne le voyait.</div> -</div> - -<p>Les vendangeurs, hommes et femmes, que la -cueillette courbait vers les pampres touffus -qu’il fallait écarter pour voir la grappe, se relevèrent -en entendant les vieux couplets. Dans -les longues allées de vignes verdoyantes, les -étoffes, jupes ou corsages, mettaient de joyeuses -notes, rouges, bleues ; et, çà et là, éclataient -les scintillements dorés des chapeaux de paille, -car le soleil avait reparu. Toinet chantait. Les -autres écoutaient…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Lui prend mal de tête,</div> -<div class="verse i3">Un grand mal au cœur ;</div> -<div class="verse i3">N’était pas le fiasque</div> -<div class="verse i3">Il serait bien mort.</div> - -<div class="verse i3 stanza">Oh ! voisins, voisines,</div> -<div class="verse i3">Levez-vous matin ;</div> -<div class="verse i3">Et plantez des souches</div> -<div class="verse i3">Pour avoir du vin.</div> -</div> - -<p>Et tous en chœur, chantant et riant :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Planterons des souches,</div> -<div class="verse i3">Marcottes ferons,</div> -<div class="verse i3">Les hommes, les femmes</div> -<div class="verse i3">Tout pur le boiront.</div> -</div> - -<p>Et tous de crier :</p> - -<p>— Bravo, Toinet !</p> - -<p>— Tu ne chantes pas, Arlette ? cria Toinet -content de son succès et enhardi par l’approbation -unanime. A quoi penses-tu donc, petite ? -Elle a des distractions, voyez, à moins qu’elle -le fasse exprès de laisser derrière elle au moins -trois grappes à une souche ! C’est pour te faire -embrasser, mâtine ? Eh bien, ce sera par moi, -que tu le veuilles ou non ! Les raisins laissés à -la souche, c’est l’escavène à l’hameçon, le -piège d’amour, friponne ! Attends-moi, j’arrive !</p> - -<p>Il s’élançait. On riait. Arlette, qui sentait -en ce garçon un ennemi véritable, voulut le -fuir. La moustouïre est, à l’ordinaire, lutte -d’amour ; elle allait être, ici, sous son apparence -d’amoureuse gaieté, une lutte haineuse. Toinet -avait arrêté Arlette par sa jupe, qui craqua.</p> - -<p>— Laisse-moi, Toinet, cria-t-elle, que tu m’as -toute déchirée.</p> - -<p>Alors, par la taille il la saisit, et la maintint -tout contre lui.</p> - -<p>— Ne te lamente pas pour cette déchirure. -Nous savons bien que tu aurais honte de -paraître, comme nous, à ton arrivée ici, en habit -de travail… Tu arrives toute pimparée, afin de -plaire en route aux darnagas que tu pourrais -rencontrer, et tu vas tout de suite changer de -robe dans le cellier, hein ? Et là, peut-être, -Mïus, tant qu’il veut, t’embrasse. Eh bien ! c’est -à mon tour ! La moustouïre est un droit du vendangeur ! -Tiens-toi bien, Arlette, que la pénitence -est douce !</p> - -<p>Il avait, dans sa main droite, un grapillon de -raisin rouge ; de la gauche, il tenait sa victime -qui se défendait, criante et griffante ; et Toinet, -ayant écrasé le raisin juteux sur le visage irrité, -cherchait maintenant à y planter un baiser. Sur -la joue blanche, le jus ruisselant de la vigne -semblait jaillir d’une blessure. Et sa joue, à lui, -tout de bon égratignée par la fille, saignait.</p> - -<p>— Allons, c’est assez, Toinet ! cria Martine -accourue. Lâche-la, et reprends ton travail, que -tu n’aurais pas dû quitter.</p> - -<p>Toinet n’obéissait pas. Il venait cependant -d’apercevoir Victorin ; mais le démon des -batailles, l’amour-propre, sans doute aussi une -émotion de jeunesse, toute puissante, éveillée -au contact de sa jolie adversaire, l’exaltaient. -Au jeu de la moustouïre, le vendangeur est -déclaré vaincu si, après avoir barbouillé de jus -le visage de la vendangeuse, il n’est pas parvenu -à l’effleurer des lèvres. Arlette s’était -triomphalement défendue, quand Victorin arriva -sur le couple enlacé :</p> - -<p>— Lâche-la, Toinet !</p> - -<p>Toinet abandonna Arlette pour se tourner -vers Victorin.</p> - -<p>— Tu sais bien que, de toi, je ne ferais -qu’une bouchée, dit Victorin.</p> - -<p>— A savoir, gronda sourdement Toinet.</p> - -<p>— Écoute, dit Victorin ; je comprends qu’aux -jours de vendanges bien des choses sont permises, -et qu’on peut, ces jours-là, embrasser -malgré elles les oublieuses ; mais pas lorsque, -d’abord, on les a insultées (il devinait en Toinet -l’ennemi secret de tout à l’heure). Eh bien, -je ne veux pas faire le méchant, mais te prouver -seulement que tu n’es pas le plus fort. -Donne-moi tes bras, nous allons nous mesurer -nos forces.</p> - -<p>L’autre les tendit, à poings fermés, d’un air -arrogant, comme sûr de les libérer quand il lui -plairait de l’étreinte menaçante.</p> - -<p>— Ne le tourmente pas, Victorin, murmura -Arlette, prudente.</p> - -<p>Victorin ne répondit rien. Il tenait les poignets -de Toinet dans l’étau de ses mains ; il lui -maintenait, verticaux et rigides, les deux bras -le long du corps. Toinet essayait de vaines saccades. -Réduit à l’impuissance, il pâlissait :</p> - -<p>— Lâche-moi maintenant, dit-il tout à coup. -Je ne joue plus.</p> - -<p>Victorin l’ayant lâché, Toinet recula comme -pressé de lui échapper définitivement ; mais, -en réalité, pour prendre du champ, et il revint -à toute vitesse sur son adversaire pour l’empoigner -à la gorge. Mais Victorin, qui avait, pour la -défense, ramené contre la poitrine son poing -fermé, le détendit brusquement. Et ce poing, -ainsi lancé, frappa en pleine poitrine Toinet, -qui tomba en arrière, renversant une cornude, -dont, en roulant, il écrasa les raisins éparpillés.</p> - -<p>Tous les vendangeurs éclatèrent de rire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch16">XVI<br /> -ARLETTE ET MARTINE</h2> - - -<p>Lorsque, après cette scène, à la fin de la -journée, Arlette entra au cellier pour y prendre -ses hardes de demoiselle, elle y trouva, avec -Victorin, le père Revertégat occupé depuis le -matin au nettoyage des barriques. Le vieux -paysan, qui venait de terminer son travail pour -ce jour-là, allait sortir, au moment où elle paraissait -devant la porte.</p> - -<p>Maître Revertégat comprit que Victorin était -venu attendre Arlette, là, dans ce réduit toujours -obscur, où pénétrait encore, par un étroit -fenestron, le dernier rayon du jour. Mais le -père de Martine était bien trop fier pour paraître -se soucier des rendez-vous que pouvait avoir le -jeune homme avec toute autre que sa fille, et il -s’éloigna.</p> - -<p>A peine entrée, l’Arlette astucieuse, intrigante, -satisfaite de pouvoir utiliser pour une expansion -excessive la reconnaissance qu’elle était -censée avoir, se jeta furieusement au cou de -Victorin, et, se pressant contre sa poitrine :</p> - -<p>— Comme tu es fort et courageux, mon beau -promis ! s’écria-t-elle.</p> - -<p>— Peuh ! dit Victorin, il avait besoin d’une -leçon, ce Toinet. Il ne te dira plus rien, sois -tranquille.</p> - -<p>— Je suis contente, dit-elle. D’avoir été si -bien défendue devant tout le monde, il me -semble déjà que je suis ta femme.</p> - -<p>Mais pour avoir été discret en personne, le -père Revertégat n’en avait pas moins le désir -d’interrompre par un intermédiaire le tête-à-tête ; -et, d’un ton négligent, il avait ordonné à -Mïus d’aller fermer le cellier. Mïus entra, d’abord -sans voir Arlette et Victorin. Puis tout à -coup :</p> - -<p>— Pardon, excuse, si je vous dérange ; mais -j’ai reçu ordre de venir fermer la porte.</p> - -<p>— Oh ! dit Arlette, pas avant que j’aie changé -de vêtements. Donne-moi un moment, Mïus, -et laissez-moi tous les deux.</p> - -<p>Les deux jeunes hommes sortirent ; et, maîtrisant -avec peine un mouvement de rage intérieure, -le jaloux Mïus dit à Victorin :</p> - -<p>— Je ne suis qu’au garçon de ferme, et vous -êtes, vous, monsieur Victorin, le fils d’un gros -riche qui a beaucoup de terre, et je vous respecte -comme il se doit. Mais dans l’occasion -que voilà, je dois aussi vous dire que je suis -l’ami d’Arlette et un meilleur ami que vous, -pourquoi vous finirez, c’est sûr, par ne pas -l’épouser, à cause de vos parents qui ne veulent -pas d’elle. Alors ce n’est pas bien de venir -comme ça lui parler en cachette pour la -détourner de moi, sans avantage pour vous.</p> - -<p>A son tour, Victorin sentit une piqûre de -jalousie.</p> - -<p>Arlette, en ce moment précis, sortait du -cellier.</p> - -<p>— Arlette, dit Victorin, je vais t’accompagner -un bout de chemin ; j’ai à te parler.</p> - -<p>Et, sans même regarder le valet de ferme :</p> - -<p>— Toi, Marius, fais ce qu’on t’a commandé, -et laisse-moi tranquille.</p> - -<p>Il s’éloigna avec Arlette.</p> - -<p>— Arlette, lui dit-il, sois franche. Est-ce -vrai ce que dit Mïus, que vous vous parlez ? -Qu’il voudrait t’épouser ? Que tu ne le décourages -pas ? Est-ce que, par hasard, tu chasses -deux lièvres à la fois ?</p> - -<p>Arlette sentit tout le péril de la situation. -Elle était assez astucieuse pour savoir le prix -qu’on attache à la sincérité et comment les -plus dissimulés peuvent s’en servir à l’occasion.</p> - -<p>— Victorin, dit-elle en regardant le jeune -homme droit dans les yeux, Marius est un -honnête garçon. C’est vrai qu’il m’aime et qu’il -ne me déplaît pas. Pourquoi le ferais-je souffrir -avant d’être bien sûre que tu ne céderas -pas devant les ordres de tes père et mère ? Je -n’encourage pas Marius, comme tu le dis ; mais -peut-on reprocher à une pauvre fille d’accepter -l’idée d’avoir un honnête défenseur pour le -jour où elle serait abandonnée ?</p> - -<p>Victorin eut un moment d’hésitation, puis :</p> - -<p>— Tu es une brave fille, Arlette ; c’est bien -répondu. J’aime ta franchise. A se revoir !</p> - -<p>Il alla vers la ferme, pour ne pas quitter les -Revertégat sans leur donner le bonsoir.</p> - -<p>Dans la salle basse de la ferme, Martine, -assise, était seule. Quand il entra :</p> - -<p>— Je suis là que je me pose un peu, dit-elle -avec sa belle placidité ordinaire.</p> - -<p>Lui, alors :</p> - -<p>— Martine, dit-il, je crains de t’avoir ennuyée -un peu aujourd’hui, en défendant Arlette comme -je l’ai fait, et pas seulement en paroles.</p> - -<p>Il devinait bien maintenant que Martine avait -du vrai amour pour lui et qu’elle avait dû -souffrir, au moins un peu, de le voir si prompt -et si ardent à défendre sa rivale ; mais il n’aurait -pas dû se montrer si perspicace, puisque -Martine ne voulait pas être devinée. Le rustique -orgueil de Martine maintint à la vaillante -fille un air de calme indifférence.</p> - -<p>— Est-ce que tu t’imagines, mon pauvre -Victorin, que je lutterais avec elle à qui, d’elle -ou de moi, gagnerait la première le cœur d’un -jeune homme capable de la comparer à moi ? -Non, mon bel ami, rassure-toi. Vous pouvez -vous caligner sous mes yeux sans me faire -peine, péchère ! Cependant, laisse-moi te dire -qu’Arlette n’est pas une femme pour toi. Tes -parents ont cent fois raison de te la déconseiller. -Prends-en une autre ; pas moi, non, mais une -autre dans mon genre pour l’honnêteté et le -courage. C’est facile à comprendre que, lorsqu’on -a une maison établie, et ancienne, et que -tout le monde respecte, comme celle des Bouziane, -on ne veut pas que les rats s’y mettent. -Ton Arlette, c’est une souris. Tu dois bien voir -que je te parle pour la vérité, et parce que j’ai -pour toi la bonne amitié qu’on a pour un -frère.</p> - -<p>Les Revertégat entraient. Victorin, qui écoutait -Martine d’un air décontenancé, fut heureux -de la diversion ; il dit vivement :</p> - -<p>— Je n’ai pas voulu vous quitter, ce dernier -jour de vendange, sans vous dire au revoir.</p> - -<p>— Au revoir donc, fit Revertégat.</p> - -<p>— Bien des compliments chez toi, dit la mère.</p> - -<p>— Bonsoir, Martine. Bon appétit à tous.</p> - -<p>Et Victorin sortit.</p> - -<p>La lutte pour Arlette, entre Toinet et Victorin, -n’avait rien appris de nouveau à Martine ; mais, -en dramatisant sous ses yeux l’amour que -Victorin donnait à une autre, cette scène de -violence avait, pour la première fois, mis en elle -une douleur de jalousie, muette, profonde.</p> - -<p>Martine souffrait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch17">XVII<br /> -ARNET SE CONFESSE</h2> - - -<p>Arnet, aux premières bécasses, autant dire à -la Toussaint, en revenant de la chasse, passa par -la ferme des Bouziane. C’était aux approches de -midi. Le père Bouziane arrivait chez lui pour -dîner.</p> - -<p>— Salut, dit Arnet. Tout va bien ici ?</p> - -<p>— Bonjour, Arnet. Tout va bien ; sauf le -grand-père qui ne nous veut plus connaître. Il -rêve et rumine, les yeux ouverts. Et ne s’éveille -de ses songeries que pour manger sans rien -dire.</p> - -<p>— C’est l’âge qui veut ça. Il approche des -cent ans, hé ?</p> - -<p>— Il en approche, pour sûr.</p> - -<p>— Et Victorin, qu’en faisons-nous ?</p> - -<p>— Victorin ?… Mais, d’abord, Arnet, avez-vous -soif ou faim ? La femme prépare la table… -A votre service, Arnet, si vous voulez faire -comme moi ? Et même, vous m’obligerez, parce -que Victorin ne rentrera que ce soir (il travaille -chez les Revertégat) et j’ai à vous parler.</p> - -<p>— En ce cas, maître Bouziane, si c’est pour -vous obliger, volontiers je m’assieds à votre -table. — Et, tenez, je vous apportais deux -bécasses. Les voici. C’est les premières. A vous -l’étrenne. Ce n’est pas pour me flatter, mais c’est -un cadeau de roi ; et c’est même mieux, vu que -la bécasse est un gibier libre. Les rois n’en peuvent -pas mettre dans leurs forêts entourées de -murailles. Ils peuvent y mettre des faisans, des -perdigaux, des cerfs et des veaux, s’ils veulent, — mais -des bécasses, nanni, moussu ! Elles savent -dire non, ces dames ! Je n’ai jamais compris -pourquoi on appelle bécasses les personnes -un peu bêtes ; ce gibier-là est des plus -intelligents, puisqu’il se maintient libre ! Et -toutes les ruses compliquées que ça vous a ! On -n’en finirait point de raconter des histoires de -bécasses intelligentes ! Il est bien vrai que leur -nez un peu long leur donne figure de bêtes, -mais, au-dedans d’elles, si on peut dire qu’elles -ont du nez, c’est dans le sens de malice. Voilà.</p> - -<p>— Merci du cadeau, Arnet ; mais la table est -prête, dit misé Bouziane.</p> - -<p>Les deux hommes se mirent en devoir de -faire honneur au bœuf en daube. Quand leur -appétit fut calmé :</p> - -<p>— Et alors ? questionna Arnet.</p> - -<p>— Et alors, ami Arnet, vous avez su, je -pense, comment, pour venger Arlette d’une -plaisanterie pas méchante et méritée, notre Victorin, -le dernier jour des vendanges chez les -Revertégat, s’est battu avec Toinet ? Autant dire -que, en se comportant de la manière, il a fait -savoir à tout le monde qu’il prenait Arlette sous -sa protection comme un fiancé.</p> - -<p>— Un fiancé, c’est trop dire, fit Arnet. On -peut défendre une fille, et ne pas être décidé à -l’épouser. C’est ce que je répète à tout le -monde.</p> - -<p>— Et je vous en remercie, Arnet. Vous êtes -homme de bon sens. Mais, depuis ce temps-là, -Victorin se montre souvent avec cette Arlette. -A la maison, il parlait peu autrefois, n’étant pas -plus bavard que moi, mais enfin il disait quelque -chose. Maintenant il ne prononce plus une -seule parole en quinze jours. Il boude. Il désole -sa mère par son air d’entêtement. Son parti est -pris, c’est clair. Une lettre de cette Arlette est -arrivée ici, adressée à Bouziane. Elle avait oublié -d’écrire le prénom sur la lettre ! Figurez-vous, -Arnet, la rusée fille doit partir pour Marseille, -où on lui a procuré une place de modiste, -à ce qu’elle dit. Paraît qu’elle a des amis -à Marseille.</p> - -<p>— Oui, elle a Augustin ! fit Arnet, qui alluma -sa pipe.</p> - -<p>— Ses amis, reprit Bouziane, lui proposent, -à ce qu’elle raconte, une place pour Victorin. -Il irait comme gardien d’un château. Il pourrait -habiter avec elle la maison de garde, dans -un jardin, pas loin du château. Rien à faire, -dit Arlette, comme si c’était là ce qui convient -à un homme jeune et vigoureux ! habiter une -niche à l’entrée d’un beau jardin, au Prado ! -Rien à faire ! être portier, à ne rien faire ! -vivre dans une ville, quand on peut travailler -en paysan sur son propre bien ! quand on pourrait -se dire maître à son bord, comme un capitaine -de bateau ! Abandonner une maison comme -la nôtre, les bois, les champs, les vignes ! et -laisser les deux vieux, qui vous ont préparé un -si bel héritage, crever tout seuls ! et tout ça pour -épouser une fille de rien ! ah ! misère de moi !</p> - -<p>La mère Bouziane, debout, écoutait tristement -et hochait la tête.</p> - -<p>La colère montait avec le sang au cerveau de -Bouziane. Il donna sur la table un grand coup -de poing, qui fit sursauter les plats et les -verres.</p> - -<p>— Si je la tenais, cette gueuse, je crois que, -de mes mains, je l’étranglerais. Ah ! l’imbécile !… -Arnet, poursuivit-il, il faut lui parler -une dernière fois, à notre fils ; parlez-lui, vous -et maître Augias, une fois dernière ; essayez de -lui montrer sa sottise et notre peine ; quoique -notre peine, ça lui soit égal, mais montrez-lui -sa sottise ; et qu’il va faire son malheur.</p> - -<p>— Je lui parlerai, maître Bouziane, et je lui -dirai ce que je pense ; et maître Augias aussi -lui parlera une fois encore. Pour ce qui est de -moi, voyez-vous, je lui parlerai d’autant mieux -que, entre nous, je n’ai pas, pour mon compte, -suivi la meilleure route. Raison de plus pour -que je sache par où le diable nous attrape, et -ce qu’il en coûte de se laisser attraper par le -diable. Il y a souvent plus de sagesse utile dans -la tête d’un fou rendu sage par le temps et -l’expérience, que dans celle d’un saint qui n’a -jamais vu le monde que par un trou ! C’est pourquoi -je sais ce qu’il faut dire à Victorin, bonnes -gens ; et, vous pouvez y compter, je le dirai.</p> - -<p>— Merci, mon brave Arnet, dirent ensemble -le père et la mère Bouziane.</p> - -<p>Satisfaite de la promesse d’Arnet, la brave -femme s’assit et se mit à manger, sur un coin de -la table où les deux hommes prenaient le café, -en fumant tous deux.</p> - -<p>— Ne dites pas du mal de vous-même, fit -Bouziane calmé. Le cœur vous commande toujours, -vous, Arnet ; et quand c’est ainsi, le reste -se pardonne aisément.</p> - -<p>— Je ne dis pas trop de mal de moi, fit -Arnet, mais j’en dois dire un peu, pour être -juste. Je n’étais pas bête en mon temps, et j’avais -de bons bras. Si j’avais voulu faire le paysan, -sous les ordres de mon père qui avait un -peu de bien, j’aurais pu, comme beaucoup -d’autres, devenir un peu riche, assez pour être -tout à fait libre ; mais non, j’aimais faire courir -les pèlerins et les sangliers… J’aimais la chasse ; -et la chasse, c’est une passion qui fait tout oublier. -Tous ceux qui savent ce que c’est vous -diront comme moi. J’aurais pu épouser une -bonne fille, travailleuse, qui m’aurait aidé de -ses bras, dans les travaux de la campagne. Je -préférai épouser une institutrice révoquée, -dont les chapeaux et les robes de ville flattaient -ma bêtise. Et pour elle, après avoir gaspillé -assez d’argent, je vendis ce qui me restait -du bien de mon père. Dieu la reçoive en son -paradis, ma pauvre femme ! Elle n’était pas -sotte, mais elle avait mauvais gouvernement. -Elle a bien fait de mourir. Et, maintenant, je -n’arrive plus à payer le petit loyer de ma cabane ; -voilà la punition de mon genre de vie. -Avec le gibier, je peux vivre encore, oui, mais -c’est tout juste. Je suis trop fier pour demander -du secours à droite et à gauche : et j’ai refusé, -par fierté, des offres bien charitables. Voilà -l’exemple que je peux offrir à votre fils, maître -Bouziane.</p> - -<p>— De ce brave Arnet ! fit misé Bouziane.</p> - -<p>— Et puis, voyez-vous, je sais bien, et ça -m’est pénible, que je ne suis pas dans la règle -des règlements ! Tenez, poursuivit-il ingénûment ; -cet homme connu, dont nous avons eu -la fête aux Mayons, M. Jean d’Auriol, en ces -dernières années, m’a su faire beaucoup de -bien, et, pour me forcer à accepter ses bonnes -manières, il m’a dit des choses telles que je ne -pouvais pas lui refuser : il m’a annoncé qu’il -mettrait mes histoires dans des livres, et que -mes histoires, donc, avaient une valeur, et qu’il -voulait que j’en touche le prix pour ma part. Et -c’est vrai que je lui en ai conté quelques-unes -qui avaient de la valeur. Eh bien, c’était un -crève-cœur pour moi de ne pas pouvoir récompenser, -à mon tour, un homme comme ça ! Je -ne pouvais pas lui envoyer mon gibier, vu que -c’est la vente du gibier qui me fait vivre. Alors, -un jour, j’ai pensé à lui faire un cadeau de -belles châtaignes…</p> - -<p>Ici Arnet soupira profondément.</p> - -<p>— Mais je n’en avais pas, poursuivit-il, d’un -ton d’extraordinaire ingénuité. J’ai donc été -forcé d’en ramasser un panier dans la forêt, -pas loin de ma cabane. Mais elle n’est pas à moi, -cette forêt, maître Bouziane. J’ai choisi, une par -une, les plus recommandables que j’ai pu rencontrer, -en les cherchant avec beaucoup d’attention ; -mais ça m’était pénible de me dire qu’elles -n’étaient pas à moi ; pas plus à moi que le gibier, -quand je chasse dans les bois du marquis -de Colbert. Je suis forcé, pour me pardonner, -de me dire que les écureuils et les sangliers en -mangent une grosse part, des châtaignes ; et -que je défends, moi, les récoltes en tuant des -sangliers et des écureuils. Alors, je peux bien -en prendre un panier pour faire un cadeau, -n’est-ce pas ? Ce n’est pas pour moi, c’est pour -être convenable.</p> - -<p>Toute l’habituelle gravité de maître Bouziane, -et même sa tristesse au sujet de son fils, -ne tinrent pas devant cette confession ambiguë -d’un maraudeur.</p> - -<p>— Arnet, dit-il, je vous connais pour un -franc galégeur. En ce moment, je devine que -vous vous amusez de nous. De deux choses -l’une : ou bien vous n’avez pas volé ces châtaignes, -et vous inventez votre histoire à la manière -des avocats du diable, qui noircissent l’un -pour que l’autre paraisse blanc — ou bien…</p> - -<p>Il s’arrêta et regarda Arnet d’un œil pénétrant. -Toutes les rides d’Arnet faisaient de son -vieux visage un soleil de malice. Il cligna de -l’œil. Misé Bouziane elle-même ne put s’empêcher -de sourire.</p> - -<p>— … Ou bien, reprit Bouziane, c’est à moi -que vous les avez prises, ces belles châtaignes ?</p> - -<p>— Ce qui fait, dit Arnet, en riant, que me -voilà tout pardonné.</p> - -<p>— Arnet, dit Bouziane, regardez-vous comme -un écureuil ou un oiseau à qui ma forêt doit -nourriture.</p> - -<p>— C’est ce que je fais, dit Arnet, mais précisément -comme un écureuil, vu qu’un sanglier -vous ferait trop de dommage.</p> - -<p>— Mais, dit Bouziane, pour être convenable -jusqu’au bout, il vous a fallu, en expédiant -mes châtaignes à M. Jean d’Auriol, payer le -port ?</p> - -<p>— Moi ? dit Arnet. Que voulez-vous que je -paie ? « Avecque » quoi payer ? M. Augias -m’ayant mis proprement l’adresse sur le vieux -panier que je m’étais fait prêter, pour ne jamais -le rendre, me voilà en route vers la gare de -Gonfaron. Là, j’attends un train de voyageurs. -Le train s’arrête. A la première portière venue, -je me présente : « Pardon excuse, madame, ou -vous, monsieur, je ne vous connais pas, mais -vous seriez bien aimable tout de même de laisser -ce petit panier (il était gros, vous savez) au -chef de gare en passant à Solliès. Il y a l’adresse -dessus. C’est pour lui, le chef de gare. » -La personne est étonnée ; je lui passe le panier -par la portière. Le train siffle. Elle le prend. -Le chef de gare le reçoit. Il connaît, comme -tout le monde, le nom de M. Jean d’Auriol. Il -lui envoie le panier. C’est très commode.</p> - -<p>Les Bouziane riaient maintenant sans retenue.</p> - -<p>— Enfin, conclut Arnet, si j’ai mis un peu de -ruse à m’excuser devant vous comme je l’ai fait, -c’est bien naturel. Je sais bien, dans le fond de -moi, qu’avec ces châtaignes et autrement, je -me suis mis souventes fois dans mon tort. Plus -heureux je serais, si, en ma jeunesse, j’avais -choisi le chemin battu, au lieu de prendre, à -travers champs, des sentiers où l’on s’enfangue. -Voilà, maître Bouziane, ce que je me promets -de dire à votre fils.</p> - -<p>Le lendemain, Arnet, ayant rencontré Victorin, -lui répéta tout ce qu’il avait dit à son père -et termina ainsi :</p> - -<p>— Vois-tu, Victorin, c’est « un mauvais -affaire » que tu te prépares à toi-même : tu veux -épouser une fille qui n’est pas travaillante, et -qui aime trop à se pimparer. Et puis, je sais, -comme tout le monde, qu’elle mène plusieurs -calignaires à la fois.</p> - -<p>— Ah ! bon ! je sais aussi cela, dit Victorin, -dédaigneux de cette accusation. Vous voulez -parler de Mïus, n’est-ce pas ? Eh bien, elle -m’en a parlé elle-même.</p> - -<p>— Ah ! la finaude ! s’écria Arnet. Elle m’a -coupé le devant (elle m’a devancé). Mais Marius -n’est pas le seul, il y a Augustin.</p> - -<p>— Oh ! celui-là, fit Victorin, il n’est pas à -craindre.</p> - -<p>— Voilà donc, répliqua Arnet, un chemin -par lequel je ne peux passer ni te mener où je -voulais. Je viens de t’expliquer pourquoi tu -cherches ton malheur ; tu mécontenteras père -et mère ; et, par ainsi, tu risques de perdre leur -héritage, c’est-à-dire ton propre bien. De cela, -ne parlons plus. Reste la question de l’abandon -du pays, puisque tu comptes le quitter pour -Marseille, où tu seras le portier d’une villa, à ce -qu’on dit, au lieu d’être ici le fils de ton père et -propriétaire d’une bonne terre.</p> - -<p>— L’héritage, dit Victorin, ne m’échappera -pas. A qui voulez-vous qu’il aille ? Ma mère -m’aimera toujours. Et puis, je ne partirais pas si -mes parents voulaient me recevoir chez eux -avec ma femme.</p> - -<p>— Cette dernière chose n’arrivera jamais, -mon beau ; et tu le sais. Quant à te « lever » -l’héritage, ça, c’est toujours possible quand les -fils mécontentent les pères. Quand les pères se -disent qu’après eux leur bien ira, par la volonté -d’un fils, précisément où eux ne voudraient pas, -ils deviennent capables de tout. Te voilà averti. -Et, pour ce qui est de ton départ, dans point de -cas, il ne te sera bon. Moi, qui ne suis que le -pauvre Arnet et qui ai marché toute ma vie -dans les chemins tortus, du moins ai-je choisi -ceux de mon pays de naissance. Pauvre je suis, -mais dans les pinèdes qui sentent bon, dans des -sentes forestières dont je connais chaque tournant -et chaque roche, et la moindre source à -l’ombre des châtaigniers auprès de laquelle on -trouve des fraises et des violettes en leur saison. -Ah ! mon drôle ! les villes, si tu savais ! -Vas-tu t’imaginer que, pour avoir appris A et B, -tu y rouleras carrosse ? que tu passeras ta vie à -boire frais, aux tables des cafés, sur la Canebière ; -et que, tous les soirs, tu iras t’asseoir -dans les théâtres de photographies qui remuent ! -Pauvre de moi ! Pour tout ça, il faut des sous -et beaucoup. Ce qui t’attend, je l’ai vu pour -d’autres, qui ont préféré un métier dans les -villes à leur métier de paysan sur leurs terres ; -je l’ai vu, ce qui t’attend. C’est, au lieu de la -bastide qui a des mûriers sur le devant et des -vignes tout alentour, c’est une petite chambre -sale, avec un plafond que tu toucheras de la tête, -dans une maison haute de huit étages, dans les -rues Magnaques de Marseille, où la sentide n’est -pas celle de la gineste, non ! Rien que l’idée de -vivre ou de mourir dans ces ordures noires des -anciennes rues, mon homme, m’aurait ôté le -goût d’épouser la plus belle fille du monde, s’il -avait fallu la suivre jusque-là ! Je suis un -homme de mes bois ; reste l’homme de ta vigne. -Ici, nous avons les mistralades pour nous -faire l’air pur ; et, quand je vise une bécasse, -qui monte en plein ciel du côté où le soleil se -couche, je dis, comme les Arabes, que la lumière -du soleil c’est la fortune du pauvre ; elle -est à moi autant qu’au plus riche, mais pas dans -les villes. Reste avec nous, <span lang="oc" xml:lang="oc">pitoua</span>, que la bonne -vie est ici. Laisse la ville à ceux qui en ont -l’habitude. <span lang="oc" xml:lang="oc">Per naoutré serié mortalo.</span> Elle nous -serait mortelle, à nous autres.</p> - -<p>Victorin écoutait, tête basse. Qu’il y eût beaucoup -de vérité dans les paroles d’Arnet, il le -comprenait de reste ; mais l’image d’Arlette lui -apparaissait, mignonne, coquette, pimparée, -comme une damerette ; et de voir devant lui, -Arnet, vieux et sans grâce dans ses habits de -chasse fatigués, cela ne parvenait pas à effacer, -en l’esprit de Victorin ni dans son cœur, la -figure de la jeune fille, gantée, l’ombrelle en -main, et qui, si gentîment, lui disait : « Vittorein ! » -avec l’accent distingué des belles dames -de Paris.</p> - -<p>Aï ! Pauvre Vittorin ! <span lang="oc" xml:lang="oc">Coumo ti compreni maou -endraya !</span> Comme je te comprends en mauvaise -voie !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch18">XVIII<br /> -LA FAMILLE ET L’ÉCOLE</h2> - - -<p>— Avoir honte de ses origines, répétait -souvent M. Augias, rien n’est plus méprisable. -C’est un mauvais et absurde sentiment, qui -gagne le peuple, bien qu’il soit en contradiction -complète avec l’idée démocratique. Toute société -s’établit sur la réciprocité des services. -Chaque métier travaille pour tous. Le mépris -pour un quelconque de ces métiers utiles à -tous est un sentiment de riche sans réflexion. -Il ne faut pas attendre de voir en quoi les -hommes nous sont utiles pour les aimer, mais -si on ne les aime pas par charité, ou instinctive -ou religieuse, il faut apprendre à les aimer -parce que tous nous aident à vivre. Ce qui -m’abasourdit, disait M. Augias à M. le curé, -c’est qu’un homme, qui travaille de ses mains -et qui se prétend républicain, puisse mépriser -son propre métier, alors qu’il reproche à l’aristocrate -orgueilleux de montrer le même dédain. -Il est tout à fait singulier, lorsqu’il n’y a plus -d’aristocratie pour mépriser les humbles, que -des humbles se mettent à rougir de l’humilité -de leur condition.</p> - -<p>Le curé, souriant, approuvait, disant :</p> - -<p>— Vous prêchez bien, Monsieur Augias.</p> - -<p>— Voyez mon fils, reprenait Augias. Quel -est son mal, à ce pauvre garçon ? L’orgueil. On -peut être justement fier de soi quand on vaut -quelque chose, mais lui, par quoi vaut-il ? Il -est orgueilleux bêtement ; il souffre d’un orgueil -criminel qui le pousse à dédaigner pêle-mêle, -sans profit pour lui, tous les talents et -mérites qu’il voudrait avoir tous, parce qu’il -envie les profits qu’obtiennent le mérite et le -talent. Pour moi, je pense que c’est le caractère -qui fait la vraie valeur des gens. Oui, la -valeur morale, c’est ce qui fait l’homme ; c’est -sur cela qu’il faut prendre sa mesure. Lorsque -l’homme vaut moralement, il n’y a plus pour -lui de situation amoindrissante.</p> - -<p>— Où voulez-vous en venir ? dit le curé.</p> - -<p>— A ceci, concluait M. Augias, que, si ce -que je viens de dire est vrai, l’enseignement -des vérités morales est, de beaucoup, le plus -important ; c’est le premier ; et c’est justement -celui qui fait défaut dans nos écoles ; soit que -l’instituteur se dispense de la leçon de morale, -ce qui arrive trop souvent ; soit qu’on n’ait pas -unifié les formules de morale destinées aux -enfants, et c’est là un fait constaté.</p> - -<p>Et le curé :</p> - -<p>— Je passerais peut-être pour un affreux -libéral aux yeux de beaucoup d’autres prêtres, -s’ils m’entendaient vous dire que la cause de -l’école laïque sera gagnée à nos yeux le jour -où les instituteurs penseront comme vous, -feront de l’éducation morale leur principale -préoccupation, et enseigneront une morale précise, -qui s’accorde avec la nôtre ; lorsqu’enfin, -ils ne nous traiteront plus en ennemis, n’ayant, -pour cela, qu’à respecter la neutralité inscrite -dans la loi de la République. Ne vous attendez -pas à faire des saints laïques ; mais l’Église ne -fait pas quantité de saints religieux. Faites-nous -seulement une France de braves gens. -Et puis, rien ne saurait empêcher les familles -demeurées pieuses de nous envoyer leurs -enfants au sortir de l’école.</p> - -<p>— Le malheur, dit M. Augias, est que, trop -souvent, les familles contrarient notre effort, -précisément sur le terrain de la morale. Lorsqu’un -enfant s’est mal conduit, si nous usons -de l’une des punitions, d’ailleurs peu sévères, -dont nous pouvons disposer, il est fréquent -qu’une mère ou père jaloux nous reprochent -d’empiéter sur leur rôle. L’un d’eux nous arrive -parfois en pleine classe, élevant la voix, -se répandant en paroles impertinentes ; si bien -que le pauvre maître perd, du coup, toute -autorité aux yeux de ses écoliers. Il y a là un -grand mal, contre lequel il n’a aucun moyen -de lutter. Pourquoi de telles interventions -sont-elles possibles à l’école primaire, lorsqu’elles -sont impossibles dans les écoles d’ordre -supérieur ? Tenez, monsieur le curé, je conviens -qu’aux Mayons, où l’esprit est excellent, et où -j’avais l’affection de tout le monde, la chose -ne m’est arrivée qu’une fois. L’institutrice de -mon temps fut moins bien partagée. La première -fois qu’elle infligea une punition à la -jeune Arlette, la mère fit irruption dans sa -classe, en mégère, au milieu des éclats de rire -du petit monde, injuria si bien l’institutrice et -si bien la menaça que celle-ci, pauvre orpheline -et timide, renonça définitivement à faire -intervenir, pour assurer l’ordre dans sa classe, -les sanctions scolaires de la morale laïque.</p> - -<p>— Il est certain, dit le curé avec tristesse, -que si le professeur de morale est désarmé par -les familles, tout est perdu. La morale théorique -n’est déjà pas amusante par elle-même ; -si celle qui n’a plus les sanctions surnaturelles -perd encore les terrestres, elle perd, en même -temps, toute vigueur. Mais, à vous-même, -qu’arriva-t-il, monsieur Augias ?</p> - -<p>— Ceci : le petit Victorin Bouziane m’avait -fait une niche irrévérencieuse ; je lui donnai -comme punition à conjuguer le verbe « être -poli », avec obligation de l’écrire chez lui et -de le rapporter le lendemain. Eh bien, Monsieur -le curé, le père Bouziane, qui a du bon -sens pourtant, mais qui a l’orgueil un peu sauvage -de ses ancêtres sarrazins, prit à son -compte le reproche d’être impoli que j’avais -fait à son fils. Il me l’amena lui-même en -classe, le lendemain, pour me dire, sans violence -d’ailleurs, mais en présence de mes -élèves : « Je n’entends pas, Monsieur Augias, -qu’on puisse prétendre que mon fils est mal -élevé ; je ne veux pas, non plus, qu’on lui -donne un travail supplémentaire à faire chez -moi, où il m’est quelquefois utile de me faire -aider par lui aux travaux de la campagne. » -Du coup, poursuivit M. Augias, je me sentis -dépossédé de mon autorité ; mais un mouvement -révolté du maître eût amoindri celle du -père. Je me tus. L’inspecteur d’académie avait -de l’estime pour moi, je lui demandai mon -changement, que, par un heureux hasard, il -put m’accorder sur-le-champ. Je possédais un -peu de bien dans cette commune des Mayons -que je n’ai jamais cessé d’aimer. Je m’exilai -pourtant ; je n’y suis revenu que le jour où je -pris ma retraite. On y a toujours ignoré que -j’avais jadis demandé mon changement ; j’y ai -retrouvé l’estime et l’affection de la population, -et en voici la preuve. Le père Bouziane, dès le -premier jour de mon retour, me rencontra et -me fit très bon visage, ne s’étant jamais douté -une minute qu’il avait pu me manquer d’égards. -Or, hier, avec une parfaite inconscience, il est -revenu me prier de rappeler son fils à l’obéissance -envers son père. « Vous m’avez déjà, -il y a quelque temps, lui ai-je répondu, demandé -le même service ; et j’ai donné à Victorin -l’avis de respecter vos désirs ; mais, voyez-vous, -maître Bouziane, vous m’avez, un jour, quand il -était petit, reproché, en sa présence, de l’avoir -puni parce qu’il s’était montré sans respect pour -son maître. Depuis ce temps-là, en lui-même, il -a certainement pour moi moins de respect encore -que pour vous ; et, s’il n’a pas suivi vos conseils, -encore moins suivra-t-il les miens. Et, sans -vous offenser, c’est un peu votre faute. » Il a -compris, le père Bouziane ; et, la situation étant -grave pour sa maison, je crois bien avoir vu -dans ses yeux quelque chose comme une larme. -Et, me tendant la main : « Je vois bien que -j’ai eu tort, dans les temps, maître Augias ; je -ne m’étais pas rendu compte que le maître, à -l’école, remplace le père. Et qui, alors, aujourd’hui, -pourrait parler à mon fils de manière à -être entendu ? » — « Écoutez, Bouziane, Arnet -m’a dit que le grand-père s’éveille de temps en -temps de sa somnolence avec toute sa raison. -Expliquez-lui toute l’affaire en présence de -Victorin, et demandez-lui conseil. Est-ce qu’il -parle, le grand-père ? » — « Oh oui, qu’il parle -quand ça lui prend, et il a l’oreille fine des fois. -Et quand les mots ne lui viennent pas, il a une -manière à lui qui vous impressionne de se faire -comprendre, avec des signes qu’il vous fait de -la main. »</p> - -<p>— Et qu’est-il arrivé, dit le curé, de cette -entrevue, qui, en effet, peut impressionner le -jeune homme ?</p> - -<p>— Elle n’a pas eu lieu encore, dit Augias, -et j’en espère quelque chose.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch19">XIX<br /> -CHAMPIGNONS ET BÉCASSES</h2> - - -<p>Le rythme des saisons avait ramené les -pignets et les bécasses, avec la Toussaint.</p> - -<p>— A la Toussaint, bécasses premières, dit -l’almanach de chez nous.</p> - -<p>Les pignets, champignons des pinèdes, de -couleur orangée, de chair ferme et savoureuse, -sont une richesse du pays des Maures. On cite -telle commune du Var qui en récolte, chaque -année, en trois semaines, pour vingt à vingt-cinq -mille francs. Dans les saisons heureuses, -c’est une manne, qui au lieu de tomber du -ciel, sort de terre ; et toute une population de -chercheurs se met en mouvement sous les pins -et les chênes-lièges. Le petit parasol des fées -crève doucement la terre de bruyère, le lacis -des fines aiguilles rousses qui sentent bon la -résine, le feutrage des lichens gris qui rampent -entre les roches. Quand la pluie abondante -a rendu le sol perméable, les pignets -montent, et, çà et là, on les devine à un renflement -craquelé ; de leur tête, ils repoussent, -pour sortir de l’ombre, la terre qui les a engendrés ; -ils la brisent comme le poussin sa coquille ; -et le premier chercheur dit aux gens, le -soir, à la veillée :</p> - -<p>— Bonne récolte, cette année ! Le pignet -aisément fait sa percée de bas en haut, et facilement -la bécasse fera la sienne de haut en bas -pour chercher, sous la terre, entre les champignons -ses compères, le ver et la larve dont -elle se nourrit. En avant, chercheurs et chasseurs ! -Voilà des fortunes qui nous arrivent !</p> - -<p>Arnet ne manquait pas d’être attentif, le tout -premier, à l’apparition des pignets et à l’arrivée -des bécasses, leurs commères.</p> - -<p>Il dit un matin aux Revertégat :</p> - -<p>— J’arrive de vos bois. Les champignons -commencent, et, demain, vu le temps, ils y -seront en telle abondance qu’il faudrait, croyez-moi, -y venir tous, vous, misé Revertégat et -Martine et votre valet Mïus ; et moi, tout en -allant aux bécasses, j’aurai, avec votre permission, -un panier sur l’échine, pour profiter de -l’aubaine. Et, comme la récolte sera exceptionnelle, -je dirai, si vous voulez, à Victorin d’être -de la partie, et, aussi, à sa mère, la Bouziane.</p> - -<p>Ainsi fut convenu avec les Revertégat ; et -Arnet fut chargé de prévenir les Bouziane.</p> - -<p>Victorin fit quelque résistance. Il avait commandé -une équipe de « gavots » (gens venus -de la montagne) pour commencer, dans la colline, -sur le versant nord des Maures, au-dessus -des Mayons, la récolte de ses châtaignes. Son -père, occupé ailleurs, ne devant pas y venir, -Victorin engagea Arlette à l’insu du père.</p> - -<p>— On te fera encore des reproches de -m’avoir engagée, lui dit Arlette. Ça ne fait -rien, j’irai. Pour faire plaisir à tes parents, et -même à Martine, il faudrait que je refuse ; -mais pourquoi me laisserais-je lever le travail, -quand, grâce à toi, je peux faire différemment ?</p> - -<p>Et elle ajouta :</p> - -<p>— Je ne tiens pourtant pas à ce travail des -châtaignes, parce que mon père le faisait quand -il arriva de nos contrées, de notre montagne, -et c’est à cause de cela qu’on m’appelle des -fois « la gavotte », moi qui aime tant les villes ! -Il y a des souvenirs que je ne voudrais pas -réveiller ; mais enfin, pour toi, j’irai, si tu y -viens, à la récolte de châtaignes.</p> - -<p>— J’irai, avait-il dit.</p> - -<p>Il aurait donc voulu, ayant fait cette promesse, -ne pas suivre Arnet à la chasse et les -Revertégat aux pignets.</p> - -<p>— Ton père, lui dit Arnet, ne sait pas que -tu as engagé Arlette ; si tu refuses, il pensera -donc que tu as voulu éviter Martine, et, au -lieu de lui endormir sa colère, tu l’exciteras. Si -tu es toujours décidé à épouser Arlette malgré -la volonté de ton père, à quoi bon chercher -comme à plaisir des occasions de lui rappeler -que tu es en révolte ? Et qui t’empêchera -d’aller, avant la fin du jour, expliquer à ton -Arlette, que le diable emporte ! pourquoi tu -n’es pas allé plus tôt la retrouver. Tu n’as pas -peur d’elle, j’espère ? Et puis, vas-tu manquer -les premières bécasses, avec un bon chien -comme tu as, et l’amour de la chasse comme il -est dans tout Mayonnais ? Des bécasses, j’en ai -vu six ce matin. Nous en tuerons demain -autant qu’il nous plaira. Fla ! fla ! fla !</p> - -<p>Cette onomatopée, qui prétend imiter le -bruit de la bécasse au départ, fut irrésistible.</p> - -<p>— Allons aux bécasses et aux pignets, dit -Victorin. Je parlerai, le soir, à Arlette. Elle est -intelligente, elle comprendra bien.</p> - -<p>Et c’est pourquoi, le lendemain, Arnet et -Victorin, un panier sur le flanc, pour les pignets, -à la manière des Parisiens pêcheurs de goujons, — et -un fusil au poing, leur chien d’arrêt -quêtant, grelot au collier, faisaient leur double -chasse, pendant que Martine, sa mère, Mïus et -la mère Bouziane poussaient des cris à chaque -trouvaille.</p> - -<p>— Vé ! vé ! éici un rôdou (toute une compagnie -de pignets, rangés en rond).</p> - -<p>— Qu’il est grand, celui-là ! On s’y mettrait -dessous, à couvert !</p> - -<p>— Et sain et propre ! On te le mangerait cru !</p> - -<p>On élevait en l’air les pignets ; on regardait -leur dessous. Leurs feuillets, si fins, un peu -séparés mais pressés, étaient comme roses -d’un beau sang intérieur. C’était comme de -menus rayons lumineux, pétris d’une vie heureuse -et mystérieuse.</p> - -<p>Et les corbeilles s’emplissaient.</p> - -<p>— C’est Martine qui, jusqu’ici, en trouve le -plus. C’est la reine des chercheuses !</p> - -<p>Ils ne connaissaient pas la mignonne fée -Mab, les rustiques chercheurs, mais ils sentaient -très bien, quoique confusément, ce qu’il -y a de mystérieux dans la naissance de ces -petits êtres, qui n’étaient pas encore parmi les -plantes hier soir, et qui, ce matin, pullulent, -bien formés, nés et grandis en si peu de temps, -sans que personne les ait jamais vus pousser, -tandis qu’on assiste à la germination de tous -les végétaux. Comme ils viennent vite tout -seuls, ces pignets qui s’échangent contre de -l’or ! tandis qu’il faut tant peiner pour faire le -petit grain de l’avoine ou du blé, et le grain, si -petit, du raisin !</p> - -<p>— Quelle belle chose, que cette fortune qui -nous pousse !</p> - -<p>— Oui, le bon Dieu devrait nous en envoyer -beaucoup, de ces fortunes gagnées sans peine.</p> - -<p>— Ah ! vaï ! dit la mère Bouziane, le monde -deviendrait paresseux et lâche. Prends toujours -ça, et travaillons pour le reste. Comme nous -les avons trouvées, nous laisserons les choses -sur la terre, la peine, Martine, et l’amour.</p> - -<p>— L’amour, dit Martine un peu rêveuse, -l’amour ne m’empêche pas de dormir.</p> - -<p>Pendant ce temps, Arnet et Victorin s’oubliaient -à la bécasse. Leurs paniers restaient -vides. C’est folie de croire qu’on peut s’occuper -de chercher des pignets, les yeux à terre, -lorsque les chiens quêtent tout autour de vous -et qu’on entend tintinnabuler leurs grelots qui, -de temps en temps, font silence.</p> - -<p>— Castor est en arrêt. Oui !… Victorin !</p> - -<p>— Fla ! fla ! fla ! A tu, Arnet.</p> - -<p>La bécasse traversait le bois… D’éclaircie en -éclaircie, le chasseur la guette. Elle, la rusée, -fait tourner sa tête pour voir, avec son œil de -côté, si elle est bien parvenue à mettre et à -conserver, entre elle et l’ennemi, l’obstacle -protecteur d’un arbre… Penche à gauche ! -penche à droite !… Le coup part. Trop loin, -mon homme !… mais j’ai vu la remise !… Pan-pan -est en arrêt, cette fois… Fla ! fla ! fla ! -Poum ! Elle y est !…</p> - -<p>— C’est joli, pour un chien, dit Victorin, ce nom -de <i>Pan-pan</i>, c’est-à-dire, je pense, <i>Coup-double</i>.</p> - -<p>— Ce fut le nom d’un chien de M. le Président -de la République Fallières, dit Arnet ; et -M. Fallières a dit un jour à M. Jean d’Auriol -qu’il l’avait pris, ce nom, dans l’histoire de -Maurin des Maures.</p> - -<p>— C’est donc un nom deux fois célèbre, dit -Victorin.</p> - -<p>Ils devisaient ainsi.</p> - -<p>Leurs estomacs annonçaient les approches -de midi.</p> - -<p>— Les champignons, c’est bon et ça se vend -bien, dit Arnet, mais six bécasses que tu as et -sept que j’en ai, à trois francs pièce, au moins, -vendues au Luc ou à Gonfaron, ça fait bien dans -les quarante francs, capoundédisqui !</p> - -<p>A midi, tous, chasseurs et chercheurs de -pignets, se réunirent. On déjeuna sur le pouce, -à l’abri d’un grand roucas ensoleillé, bien au -chaud, comme par un matin d’été, au bord du -chemin, près de la carriole et du cheval qui, -attaché à un suve, mangeait l’avoine.</p> - -<p>Et Martine de dire :</p> - -<p>— Nos paniers sont pleins, bonnes gens ! -Quelle bénérence ! (abondance bénie).</p> - -<p>Après le déjeuner, on mit dans la carriole -toute la récolte ; et, au moment de fouetter son -cheval, Martine dit :</p> - -<p>— Rentrez-vous avec nous, les chasseurs ?</p> - -<p>— Tu ne le voudrais pas, Martine ; c’est la -chasse miraculeuse aujourd’hui. Treize bécasses, -mes amis de Dieu !</p> - -<p>— Encore cinq, et nous serons contents, et -maître Augias en pourra tâter.</p> - -<p>— Et M. le curé de même, continua Arnet. -Toutes les bouches sont sœurs.</p> - -<p>Martine, ce jour-là, ne put pas se dire que -Victorin s’était beaucoup occupé d’elle. Mais, à -son ordinaire, elle acceptait, d’un cœur tranquille -en apparence, les froideurs de Victorin -et ses hésitations injurieuses entre elle et -Arlette.</p> - -<p>Malgré les bécasses, Victorin ne résista pas -au désir de rejoindre Arlette. Il ne lui déplaisait -pas de se montrer à cette demoiselle en -chasseur triomphant et le carnier bondé.</p> - -<p>A peine fut-il hors de la vue des femmes qu’il -dit à Arnet :</p> - -<p>— Arnet, chassez tout seul. Je vous quitte.</p> - -<p>— Tu as bien tort. Tu t’expliquerais avec -Arlette demain. Des bécasses, ça ne se trouve -pas tous les jours comme les filles… Nous en -avons fait lever trois ce matin, dont je sais la -remise.</p> - -<p>Mais Victorin s’éloignait, sifflant son chien.</p> - -<p>Arnet leva les épaules, et se remit en -quête.</p> - -<p>Toutefois, il se promit de rejoindre Victorin, -quand il aurait encore au carnier au moins une -des trois bécasses levées le matin.</p> - -<p>Il arriva que, en sortant du bois, Victorin, -dans la plaine, aperçut son père en train de -labourer une de leurs terres. Sur les mancherons -de l’araire, sa forte poigne pesait, et dirigeait -le soc bien aiguisé, qui, parfois, sautant -hors de terre, quand il rencontrait la roche, -luisait en bref éclair au soleil d’automne.</p> - -<p>Victorin essaya de passer sans s’occuper du -laboureur, à qui cela aurait pu paraître tout -simple, car le père et le fils, en aucun temps, -ne s’étaient beaucoup parlé — et Bouziane était, -par nature, un silencieux.</p> - -<p>Mais, ce jour-là, et depuis ce matin, le père -Bouziane avait ruminé les choses ; il se les était -repassées, comme si le travail physique consistant -à suivre une première raie de labour, -qu’on ouvre devant soi et qu’on côtoie au retour -en traçant la seconde, avait commandé à sa pensée -de se creuser en lui et de se recommencer -en retours constants.</p> - -<p>Et, ainsi, il s’était répété :</p> - -<p>— Est-il possible que le fils Bouziane -renonce à tout ce qui fait le bien et l’honneur -de la famille ! Est-il possible ! Véritablement, -je ne puis le croire… et cependant !… Est-il -possible ! est-il possible, bon Dieu de bon -Dieu !</p> - -<p>Et pas autre chose n’était en lui depuis le -matin que la répétition de son cri : « Est-il -possible ! » mêlé aux commandements et reproches -qu’il lançait à sa bête — avec une irritation -qui, au fond, s’adressait à Victorin.</p> - -<p>C’est pourquoi, lorsqu’il vit, un peu loin, son -fils sortir du bois et s’esquiver, longeant la -limite du champ qu’il labourait, il lui cria :</p> - -<p>— Arrive ici un peu, Victorin !</p> - -<p>Victorin vint droit à son père, comme un -soldat à l’appel du chef. Le père Bouziane arrêta -son cheval. Et, quand le fils fut proche :</p> - -<p>— Et où vas-tu comme ça ?</p> - -<p>— Aux châtaignes, chez nous, mon père, -surveiller un peu.</p> - -<p>— Et pourquoi ? — Arlette y est-elle, aux châtaignes ? -oui ou non ? Je t’avais pourtant dit, aux -vendanges, que je ne voulais plus qu’elle fût -jamais employée chez nous.</p> - -<p>— Mon père, dit Victorin…</p> - -<p>Et il se tut.</p> - -<p>— Alors, comme ça, cria Bouziane, tu y -songes toujours, à cette fille ? Tu veux l’épouser ? -Tu l’épouseras ?</p> - -<p>— Ne suis-je pas bientôt libre par mon âge, -mon père, d’épouser, malgré vous, une fille à -ma convenance ?</p> - -<p>Le silencieux Bouziane éclata alors, et, tirant -coup sur coup rudement la rêne de chanvre, -secouant ainsi son cheval qui, à chaque fois, -s’efforçait de partir et que, chaque fois, il retenait, -il invectiva son enfant :</p> - -<p>— O âne bâté, stupide que toi tu es ! aveugle, -et sourde bestiasse ! tu ne peux pas voir où -est la raison et où est ton bien, et tu es incapable -de te dire que tes père et mère t’aiment -mieux que tu ne t’aimes, animal ! Tu ne vois -pas que celle qui te cherche et te désire ne -comprend que son intérêt à elle, et qu’elle ruinera -ta maison en livres qu’elle doit lire de -travers, et en rubans sur un chapeau qui lui -met du ridicule sur la tête ! Et, pour une créature -pareille, que la terre ne connaît pas, tu -veux quitter un bien qui est nôtre et que mes -pères ont gagné pour toi à force de suer et de -peiner en hommes véritables qu’ils étaient ! -Ah ! ah ! monsieur veut aller vivre dans les -villes !… Depuis ce matin, pendant que mon -araire écorche la terre, je suis là que je me -laboure le cœur en me repassant les mêmes -idées, toujours les mêmes. Ah ! tu y seras heureux, -dans tes villes de malheur, où personne -n’a de liberté. Une maison à soi, voilà le -bonheur de l’homme, quand cette maison ne -serait qu’une cabane. Au moins, on y est son -maître. Dès qu’on est sur sa porte, on a l’air -qui est libre, et le soleil qui est à tout le monde. -Et dans tes villes, tout vous est mesuré. Les -maisons, dans les villes, comme dit toujours -Arnet, c’est des cages empilées les unes sur les -autres. Les pauvres sont dans la plus haute, -et vous n’y montez pas sans rencontrer sur -l’échelle des inconnus, qui sont vos voisins et -ne vous saluent même pas ! Voilà ce que je sais -des villes. Aux Mayons, chacun se sent l’ami -des autres, et tu peux, dans les moments de -maladie ou de mort, appeler voisins et voisines, -ils te viendront aider ou veiller en un besoin. -Mais dans les villes, monsieur Victorin Bouziane, -s’il est malade, aura tout juste un lit -dans un hôpital — comme les sans-famille ! -Tiens, petit Bouziane, lève-toi de ma vue, -que je pourrais, tant la colère me commande, -te secouer les puces comme au temps, où, -petit enfant, tu faisais quelque bêtise innocente, -tandis qu’aujourd’hui, tu es prêt à commettre -un crime… oui, un crime ! tu as beau -remuer la tête, espèce de sans-respect ! C’est -un crime de ne pas épouser une bête de sa -race ; et quand on a devant soi un héritage -gagné par des cent ans de travail et d’honnêteté ; — c’est -un crime de jeter tout cela -au hasard, et de faire fondre en une heure -ce que nos pères ont employé tant de durée -à bâtir ou à ramasser pour nous… Allons, -vas-y, à ta gueuse ! et ôte-toi de mon soleil -que, demain, tu ne verras plus, puisque tu -l’as renié, imbécile !… Une fois, au moins, -je t’aurai dit tout ce que je me pense et tout -ce que je souffre. C’est un peu dur, crois-moi, -d’avoir tant travaillé pour un fils qui -ne comprend pas qu’on avait travaillé pour lui.</p> - -<p>Et parlant à son cheval :</p> - -<p>— Allons, hue, toi ! Reprends la raie et trace -droit. Donne à cet imbécile la dernière leçon -qu’il recevra de nous, la bonne !</p> - -<p>Et Victorin regardait son père qui s’éloignait… -Il s’éloignait en suivant la raie profonde -qui découvrait le cœur rouge de la bonne terre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch20">XX<br /> -LA FORÊT EST TOUTE SEULE</h2> - - -<p>La forêt de châtaigniers, au-dessus des -Mayons, s’étend sur des pentes douces. Ces -beaux arbres, si différents des pins et des -chênes-lièges, ouvrent leurs innombrables -feuilles fraîches, dentelées, transparentes et -frémissantes, comme des mains tendues vers -la lumière dont elles sont avides. Parmi les -feuilles, les châtaignes mûrissent, entr’ouvrant -déjà, çà et là, leurs coques vertes, hérissées de -dards comme des oursins végétaux. Les vieux -troncs sont vénérables ; beaucoup, creusés, -évidés, montrent un intérieur noirci comme -par le feu, en contraste avec l’extérieur pâle, -jaspé de taches de soleil ; et leurs branches -jeunes démentent partout la vétusté du tronc, -affirment l’immortalité de la sève sans cesse -renouvelée. Ils abritent des violettes sauvages, -grêles et délicieusement parfumées. Sous leurs -frondaisons, qui semblent d’un autre climat, la -terre a des humidités septentrionales, des fraîcheurs, -des bruits de sources. Les sous-bois ne -sont plus, comme ceux des pinèdes, emplis -d’une ombre chaude et lumineuse, d’un jour à -peine adouci, teinté d’un léger voile mauve. -Ici, c’est le règne de l’ombre réelle, déjà mystérieuse -et reposante, tandis que celle des pins -ne parvient pas à s’affranchir de la clarté.</p> - -<p>Le sous-bois des pinèdes trahit tout ce qui -vit chez lui, bêtes, fougères, lichens, et l’oiseau -et l’insecte. Il révèle tout ce qui est de la terre. -S’il a un mystère, c’est celui de l’ardeur, des -rayons, des feux. Ici le mystère est tout autre, -il garde même les secrets du sol.</p> - -<p>En ce jour, qui a vu les premières bécasses, -ce matin, avant l’aube, avant l’arrivée des travailleurs, -la forêt de châtaigniers se recueille -dans son habituelle solitude. Si un être humain -pouvait, par une magie, la voir sans y pénétrer, -il jouirait d’une émotion singulière, car -l’attitude des forêts qu’on visite n’est pas celle -qu’elles ont lorsque nul visiteur ne les trouble, -et qu’elles sont hantées seulement par les -bêtes, leurs familières, qui ont, chez elles, tous -les droits. La forêt est seule, recueillie. Fraîcheurs, -bruits de sources… Aucun pas humain -ne s’entend. Un souffle remue à terre les -feuilles dorées par l’automne. De loin en loin, -une nouvelle feuille se détache des hautes -branches, tombe, descend, balancée, lente, -s’accroche à quelque rameau, s’y pose ; puis -glisse, et, reprise par un souffle errant, achève -sa chute jusqu’à celles qui l’attendent sur la -terre… Silence ; puis un petit bruit que le lit -des feuilles remuées enveloppe d’un bruissement ; -c’est la chute d’une châtaigne. Un craquement -léger ; c’est une branche vétuste qui -faiblit sous le poids des ans. Une brindille se -casse et crenille sous le fardeau d’un écureuil. -Toc, toc, toc ! Le pic travaille du bec. Il frappe -un vieux tronc. Son marteau pointu fait un -bruit de bois sur le bois creux. En sortiront-ils, -les insectes qu’il veut épouvanter ? Toc, toc, -toc. Une agasse et un geai échangent une -injure criarde. Tout à coup, le pivert traverse -la forêt en jetant son appel saccadé. Il a eu -peur. Il a entendu un remuement de pieds nombreux -qui pataugent dans l’amas des feuilles. -Est-ce l’homme déjà qui arrive ? Non ; des -masses noires, en petit troupeau… les sangliers, -cinq, six, sept marcassins guidés par la -mère. Ils fouillent du groin les feuilles soulevées, -écartées, y cherchent la bonne aubaine -de la saison, la châtaigne exquise. Elle est à -eux d’abord, aux hommes ensuite… Les hommes, -les voici !… « Fuyons ! »… et la bande -heureuse s’enfuit vers les fourrés, vers le « gros -bois », vers les « forts » gardés par les genêts -épineux… L’ombre, sous la forêt, n’est plus une -nuit d’aube première, c’est déjà l’ombre moins -franche des journées. Le soleil dore les cimes. -La forêt n’est plus seule. Les travailleurs l’envahissent. -Voici les ramasseurs de châtaignes.</p> - -<p>Ils arrivent, dans la fraîcheur matinale, dans -le froid vif d’automne, ils arrivent, par petits -groupes de quatre ou cinq personnes, en causant -de récolte et de chasse, de châtaignes et -de bécasses ; car, même ceux qui ne sont point -chasseurs s’intéressent à l’arrivée de la dame -au long bec.</p> - -<p>— Moi, dit Arlette, il m’en est parti une des -pieds, hier, comme je passais au bois des Darbousses.</p> - -<p>— Ah ! çà vaï, tu as pris pour une bécasse -une machote ou un engoulevent.</p> - -<p>— Je ne suis pas si bête, peut-être ! riposte -avec aigreur la belle fille.</p> - -<p>Elle n’est pas de bonne humeur Arlette, oh ! -mais, pas du tout. Comme elle compte voir -Victorin, elle voulait venir, ce matin, aux châtaignes, -avec une robe un peu plus propre et -des bottines un peu plus reluisantes. Mais un -éclair de bon sens a traversé sa mère. Il a fallu -« se mettre en paysanne » — quelle horreur ! — et -n’avoir plus rien dans l’allure qui rappelle -les demoiselles de la ville. Arlette est en jupons -courts, à raies. Elle a des souliers forts, à -talons bas, et un casaquin de sa mère. En sorte -qu’elle ressemble à un portrait qu’une mère-grand -d’aujourd’hui se serait fait faire quand -elle avait quinze ans. Et, il faut en convenir, -Arlette est charmante ainsi… Seulement, -voilà !… elle ne s’en doute pas. Et sa mère, -restée à la maison, ne s’en doute pas non plus. -Sa mère pense seulement qu’il est bon d’économiser -ses beaux habits, et que, vraiment, -quand on a besoin de manger, il est ridicule -de se priver de « fricot », pour se mettre des -rubans sur la croupe et des fagots de plumes -sur la tête.</p> - -<p>Les ramasseurs de châtaignes sont dispersés -sous bois. Ils ont en main une baguette qui se -termine en fourche et qui leur sert à « farfouiller » -dans le lit de feuilles tombées, pour -découvrir la châtaigne. Ils cherchent. Un bruit -de feuilles remuées les accompagne. Les sacs -s’emplissent. Plus tard, à la maison, on fera le -triage ; on mettra les plus belles avec les plus -belles, les moyennes avec les moyennes, les -petites avec les petites. Pour l’instant, on les -empile toutes pêle-mêle dans « la sacque ».</p> - -<p>— Et alors, Arlette ? lui crie un des chercheurs, -c’est vrai que tu nous dois quitter pour -t’établir à Marseille ?</p> - -<p>— Ça vous aregarde, vous ? réplique Arlette, -de mauvaise humeur.</p> - -<p>— Voyez-vous, la fiérotte ! Et de quoi es-tu -si fière ? Tu n’es qu’une gavotte comme moi, hé ?</p> - -<p>Arlette est furieuse, car elle renie toujours -ses origines qui, du reste, n’ont rien que -d’honorable ; mais les gens de la plaine dédaignent -ceux de la montagne — comme moins -civilisés. Et ainsi, ils leur font un reproche de -ce qui est un mérite, si, par civilisés, on entend -corrompus, vaniteux, préoccupés de colifichets, -d’inutiles parures.</p> - -<p>— Gavotte ! gavotte ! ronchonnait Arlette, il -y a du temps que j’ai oublié la montagne, vu -que mes parents m’ont amenée ici quand je -marchais à peine, tandis que toi, tu y étais hier -encore ! Tu viens te louer ici pour le temps des -châtaignes, mais demain, tu y retourneras, chez -tes sauvages ; gavot tu es et gavot tu resteras.</p> - -<p>Et patin ! et couffin ! on jargonnait ainsi, on -se disait « des choses », on patufélégeait, tout -en jetant au sac la belle récolte brune tirée des -gaines épineuses, qui crèvent par la force du -fruit.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2" lang="oc" xml:lang="oc">Er’ ôou temps deis castagnos,</div> -<div class="verse i4" lang="oc" xml:lang="oc">M’en souven,</div> -<div class="verse i2" lang="oc" xml:lang="oc">Rescountrer’ en Aubagno</div> -<div class="verse i4" lang="oc" xml:lang="oc">Un jouven,</div> -<div class="verse i2" lang="oc" xml:lang="oc">Tant gracious et tant risen,</div> -<div class="verse i2" lang="oc" xml:lang="oc">Que digué : « Ti vouari ben,</div> -<div class="verse i2" lang="oc" xml:lang="oc">Et, se vouas, hurous ensen</div> -<div class="verse i2" lang="oc" xml:lang="oc">Naôutré dous séren »<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> C’était au temps des châtaignes, — je m’en souviens, — je -rencontrai en Aubagne — un jouvenceau — si -gracieux et souriant — et qui me dit : « Je te veux -du bien — et, si tu veux, heureux ensemble — nous -deux serons ».</p> -</div> -<p>— Une châtaigne, c’est toi, Arlette. Tu n’es -pas aussi rebondie — mais aussi brune et jolie ; -et, ma foi, ce matin, tu t’es mal réveillée : tu n’as -pas quitté ta coque et tu as beaucoup de piquants. -On ne sait pas où te prendre.</p> - -<p>— Ne me prends donc pas, fada. Une Arlette -ne fait pas pour toi, que tu es trop lourdaud. -J’ai un fiancé, d’abord.</p> - -<p>— Et même deux, à ma connaissance, et -peut-être trois. Mais toute l’affaire est d’en -avoir un bon.</p> - -<p>— Sois tranquille, j’aurai le choix, mon beau ! -Et ce n’est pas toi qui plumeras la poulette.</p> - -<p>— Tu pourrais dire la bécasse…</p> - -<p>— Allons, allons, fit une vieille. De parole -en parole, de galégeade en galégeade, vous allez -en venir à vous faire peine…</p> - -<p>Et, pour mettre en fuite les taquineries :</p> - -<p>— On dit, poursuivit la vieille, que M. Jean -d’Auriol est arrivé hier aux Mayons avec un -Parisien, un jeune, qui fait des tableaux, des -arbres en peinture, et aussi des portraits.</p> - -<p>— Je les ai vus passer, dit Arlette, — qui se -piquait de toujours savoir les nouvelles, — ils -allaient chez M. Muraire.</p> - -<p>— Chez le maire ?</p> - -<p>— Eh oui ! M. Jean d’Auriol le vient remercier -de tant de bonnes manières qu’on lui a -faites le jour du beau banquet, quand on a -reçu les <i>Amis de Maurin des Maures</i>.</p> - -<p>— Et, dit Arlette, il n’y eut pas que le banquet -qui fut chose amusante et belle, ce jour-là. -Le bal d’après-midi fut réussi plus qu’aux plus -grandes fêtes. Je m’en souviens, tant j’ai dansé -de bon cœur avec Victorin Bouziane.</p> - -<p>Ainsi roulaient les paroles, ce qui n’empêchait -point les châtaignes de pleuvoir dans -les « sacques » qu’elles gonflaient à les crever.</p> - -<p>Il se faisait presque midi quand parurent trois -hommes.</p> - -<p>Le jeune peintre, ami de Jean d’Auriol, avait -exprimé au maire des Mayons (doyen des -maires de France) le désir de visiter une châtaigneraie. -Le maire avait répondu :</p> - -<p>— Venez ; c’est à deux pas. On entre dans la -forêt par l’avenue que nous avons baptisée du -nom de M. Jean d’Auriol. Allons, je vous accompagne.</p> - -<p>A l’arrivée des trois visiteurs, les travailleurs -courbés se redressèrent joyeusement.</p> - -<p>— Bonjour, bonjour, monsieur le Maire, salut !</p> - -<p>Le peintre s’émerveillait :</p> - -<p>— Il y a ici un beau sujet de tableau.</p> - -<p>— Je vous l’avais bien dit, insista Jean d’Auriol.</p> - -<p>M. le maire, qui aime son pays, souriait de -satisfaction. Et le peintre, tout à coup, remarquant -Arlette :</p> - -<p>— La jolie fille ! Est-ce que c’est là le costume -d’ici ?</p> - -<p>— Celui d’autrefois, dit Jean d’Auriol.</p> - -<p>— Je croyais que le costume ancien des -Provençales était celui-là même que portent -encore les filles d’Arles ?</p> - -<p>— Les filles d’Arles ont un costume ravissant, -dit Jean d’Auriol, mais qui ne fut jamais -celui de nos femmes. Chez les Parisiens, qui dit -Provençale voit une Arlésienne. Vous devriez, -Monsieur, avant qu’il se perde tout à fait, consacrer -le costume simple de nos filles d’ici.</p> - -<p>— Volontiers, dit le jeune homme.</p> - -<p>Et, s’adressant à Arlette, qui, depuis un moment, -comprenant qu’on parlait d’elle, la fine -mouche, tendait l’oreille sans parvenir à saisir -un mot de la conversation :</p> - -<p>— Mademoiselle, dit le peintre en allant vers -elle, je fais des paysages et des portraits — c’est -mon métier.</p> - -<p>— Des portraits… à l’huile ? dit Arlette, pour -montrer au peintre qu’elle se connaissait en -peinture.</p> - -<p>— A l’huile d’olive fraîche, dit Jean d’Auriol -en riant.</p> - -<p>— C’est ce qu’il y a de plus beau, insista -Arlette. Vous pouvez rire, vous autres. Demandez -à ce monsieur peintre si je ne sais pas ce -que je dis. C’est l’huile qui fait luire les beaux -tableaux où on veut montrer qu’il y a du soleil.</p> - -<p>— Justement, dit le peintre. Eh bien, si vous -vouliez je ferais votre portrait à l’huile, Mademoiselle. -J’en ferais même deux, et il y en -aurait un pour vous.</p> - -<p>Arlette resplendissait d’orgueil.</p> - -<p>— Je crois bien ! s’écria-t-elle… mais ce -sera…</p> - -<p>Et elle prit un air de modestie jouée :</p> - -<p>— Ce sera si ma mère le permet.</p> - -<p>— Si vous voulez vous installer à la mairie, -dit M. Muraire, on vous ouvrira une salle où -vous aurez, je crois, toute la lumière qu’il vous -faut.</p> - -<p>— Merci, Monsieur le Maire. Et quand pourriez-vous -venir à la mairie, Mademoiselle ?</p> - -<p>— Oh ! Monsieur, tout de suite après le dîner -de midi.</p> - -<p>Elle rougissait de plaisir.</p> - -<p>— C’est cela, vers une heure, à la mairie…</p> - -<p>— Ne manque pas, Arlette. Tu seras fière, -hein, d’avoir un beau portrait ?</p> - -<p>Et, en retournant aux Mayons, où ils allaient -déjeuner chez M. Muraire, le peintre, enchanté, -disait à ses deux compagnons :</p> - -<p>— Elle est vraiment gentille, cette Provençale -en robe d’aïeule. Quand j’aurai fait son -portrait, je reprendrai cette figure dans un -tableau qui s’appellera <i>Une châtaigneraie aux -Mayons</i> et vous me permettrez, Monsieur le -maire, de vous l’offrir pour décorer la salle de -vos délibérations.</p> - -<p>— J’aimerais bien, Monsieur, dit le Maire en -baissant la voix, que, dans ce tableau, que -j’accepte avec reconnaissance, la figure d’Arlette -ne fût pas trop reconnaissable. Cette fille -n’est pas <i>d’ici</i> et elle n’est pas très bien vue -dans le pays…</p> - -<p>— Qu’à cela ne tienne, Monsieur le Maire ; -ce sera, dans le tableau, le portrait de son costume -seulement. Quant à son portrait à elle, -j’en ferai une étude à part… Elle est vraiment -très jolie fille.</p> - -<p>— Cela, dit le maire, on ne peut pas le lui -ôter.</p> - -<p>— Tu vois, disait Arlette à son interlocuteur -malin de tout à l’heure, tu vois que je ne suis -pas fille à manquer de galants, gros fada ! Tous -les peintres de Paris voudraient me faire mon -portrait — et, tu sais, un portrait à l’huile, ça -vaut des cent et des mille… Alors, les amis, -cette après-midi vous ne me reverrez pas ici, -qu’il faudra que je pose, bien habillée.</p> - -<hr /> - - -<p>Les ramasseurs de châtaignes sont allés -déjeuner chez eux ; le village est si proche ! Le -picatéou, pour revenir à son travail abandonné, -retraverse le bois, en criant de satisfaction. Le -voilà sur son vieil arbre, accroché des pattes -au faîte du tronc vertical ; il le frappe activement -du bec à coups réguliers, toc, toc ; il se -hâte. Deux écureuils rongent deux châtaignes -mûres, et leur queue se déploie en parasol sur -leur petite tête affairée, grignotante… Les -sangliers, eux, ne reviendront pas de sitôt. Les -agasses bavardent à qui mieux mieux, comme -des Arlette, mais la forêt préfère leur bavardage -au caquetage des femmes.</p> - -<p>Restée seule avec ses sylvains, la forêt est -heureuse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch21">XXI<br /> -LE PORTRAIT DE LA GAVOTTE</h2> - - -<p>Comme M. le Maire, suivi de ses deux -invités, rentrait dans les Mayons, il rencontra -la mère d’Arlette ; et, après l’avoir présentée au -peintre :</p> - -<p>— Vous pouvez envoyer votre fille tout à -l’heure à la mairie en toute confiance, lui -dit-il ; on lui fera un beau portrait.</p> - -<p>— Et à l’huile, dit Jean d’Auriol.</p> - -<p>— C’est bienvenu, monsieur le Maire, puisque -c’est vous qui le demandez.</p> - -<p>Et la mère d’Arlette rentra chez elle.</p> - -<p>— Les jours sont courts, dit Jean d’Auriol ; -vous nous permettrez, monsieur le Maire, de ne -pas demeurer longtemps à table.</p> - -<p>— Ce sera comme vous voudrez, dit gentîment -le maire ; je comprends bien que les -artistes travaillent pour l’honneur du pays ; et, -alors, leur temps est sacré.</p> - -<p>Une heure plus tard, il accompagnait ses -hôtes dans une salle de la mairie, où le peintre, -installé devant son chevalet de campagne, prépara -ses couleurs. Arlette tardait.</p> - -<p>— Viendra-t-elle ?</p> - -<p>— Je ne serais pas surpris qu’elle ne vînt -pas, dit Jean d’Auriol. Quand un étranger du -dehors désire faire un portrait de fille ou de -femme, chez nous, ou même un portrait -d’homme, j’ai vu souvent qu’il semble à nos -gens qu’on veut entreprendre sur eux. Ils -répugnent à laisser copier leur visage. J’ai -pensé parfois qu’il y a là un sentiment d’origine -arabe. La reproduction du visage humain -est interdite chez les musulmans. Cependant -cette jeune Arlette a paru si flattée ! Elle viendra.</p> - -<p>Ils attendirent en vain plus d’une heure -encore.</p> - -<p>Trois ou quatre petits coups furent enfin -frappés à la porte.</p> - -<p>— Entrez ! dit le peintre.</p> - -<p>Une demoiselle entra. Elle avait un vaste -chapeau aux bords inégalement retroussés — et -chargé d’une épaisse couronne de fleurs. La -robe était bleue, avec des carreaux blancs, dans -lesquels fourmillaient des fleurs aveuglantes. -Elle avait une ceinture de toile cirée, très luisante, -noire, bordée d’un liséré de toile cirée -rouge, non moins luisante ; un col blanc, large, -de fausse dentelle naturellement, fermé, -au-dessous du menton, par un flot de rubans -roses ; des souliers blancs, découverts, à hauts -talons, avec des bas à jours, noirs, qui dessinaient -par transparence, sur la courbure du -pied et sur le devant de la jambe, un pot de -fleurs vaguement couleur de chair. Les cheveux, -lourdement crêpés, retombaient sur le front en -larges festons inégaux, dont l’un couvrait -presque entièrement l’œil gauche, de telle sorte -qu’à première vue on pouvait croire cet œil -malade et abrité par un pansement de noir -taffetas. Ce noir profond s’enlevait sur le visage -blanc, empâté d’une poudre de riz noyée dans -le cold-cream. La visiteuse tenait, dans sa -main gauche, une ombrelle fermée, que pourtant -on devinait multicolore. Dans sa main -droite, prétentieusement relevée à la hauteur -du sein, elle avait un mouchoir de poupée, -pincé par le milieu et bordé de rose ; et, cette -même main, sur laquelle retombait un bracelet -doré, tenait un porte-monnaie en mailles d’acier -« gonflé de coton », si l’on en peut croire Arnet.</p> - -<p>Le peintre, naïvement, ne reconnut pas -Arlette ; il dit :</p> - -<p>— Vous demandez, mademoiselle ?</p> - -<p>Jean d’Auriol riait.</p> - -<p>— Mais… Monsieur… dit Arlette, toute souriante -d’orgueil, ravie de n’être pas reconnue, -je viens pour le portrait… que vous m’avez -promis.</p> - -<p>Le jeune peintre bondit sur sa chaise, et se -levant consterné :</p> - -<p>— Comment ! C’est vous, mademoiselle ! -Vous que j’ai vue si gentille tout à l’heure !</p> - -<p>On a son franc-parler à l’école des Beaux-Arts.</p> - -<p>Et puis, école ou non, un artiste indigné ne -mesure plus ses paroles :</p> - -<p>— Mais, jour de Dieu ! c’est le portrait de -votre costume et non pas seulement de votre -figure que je voulais faire, Mademoiselle ! Je ne -suis pas caricaturiste, nom d’un chien ! Vous -ne vous êtes pas regardée dans votre miroir, -donc ! Tantôt, sous vos châtaigners, vous étiez -à croquer ! A présent, vous avez l’air de la première -venue, prétentieuse et déguisée, qui -passe sur les trottoirs de Toulon !… Je suis -désolé, Mademoiselle, — poursuivit-il radouci -en voyant Arlette toute décontenancée et près de -fondre en larmes, — je suis vraiment désolé de -vous avoir dérangée de votre travail… pour -rien… car, bien sûr, je ne peux perdre mon -temps à vous peindre — à l’huile — dans ce -déguisement. Rassurez-vous, d’ailleurs, Mademoiselle, -Madame votre mère me permettra de -vous indemniser de la peine que vous avez -prise, bien à contre-temps, toutes les deux.</p> - -<p>La mère d’Arlette venait d’entrer, avant la fin -de ce discours, escortée de Victorin en chasseur, -qu’elle avait rencontré dans la rue. Elle -s’empressa de dire :</p> - -<p>— Nous avons cru bien faire, Monsieur, -excusez-nous. Et puis… la petite indemnité…, -nous l’accepterons bien volontiers, pourquoi -nous ne sommes pas riches.</p> - -<p>— On ne le dirait pas, fit le peintre. Vous -avez à la ceinture, Mademoiselle, tout un -arsenal de breloques. Tenez, regardez ce jeune -chasseur qui vient d’entrer. A la bonne heure ! -Voilà une tenue qui a du caractère, parce qu’elle -est simple et d’accord avec le pays et la saison…</p> - -<p>A demi-voix, Jean d’Auriol expliquait la -scène à Victorin, qui murmurait :</p> - -<p>— Elle est pourtant bien jolie comme ça. Elle -a l’air d’une dame des villes.</p> - -<p>— Sacrebleu, dit le peintre. Elle en a l’air, si -l’on veut. Et c’est, en tout cas, ce qui me fâche. -Je cherche le naturel. Et Mademoiselle a l’air -d’une comédienne qui ne sait pas bien prendre -la figure de son rôle.</p> - -<p>— Oh ! Monsieur, dit Victorin, vous en avez -dit assez.</p> - -<p>Le peintre devina en Victorin un amoureux… -Arlette pleurait tout de bon maintenant, -humiliée.</p> - -<p>— Excusez ma sincérité, Mademoiselle, dit le -peintre aimablement, Madame votre mère et -ces messieurs m’excuseront aussi, mais je vous -répète que je cherchais un modèle naturel, pris -sur nature et dans la nature, comprenez-vous ? -Vous m’arrivez endimanchée, ornée, apprêtée, -superbe… j’en suis aussi ennuyé que vous. -M. le Maire voudra bien, ce soir, vous faire -remettre de ma part deux fois le prix de votre -journée perdue.</p> - -<p>Arlette mordit son mouchoir de poupée. Elle -le déchira d’une dent rageuse, pivota sur ses -hauts talons, faillit tomber avant d’atteindre la -porte, et sortit brusquement, suivie de sa mère -et de Victorin.</p> - -<p>Et, dans l’escalier :</p> - -<p>— Je n’en veux pas, cria-t-elle, de son sale -argent, à ce grossier personnage. Ça croit avoir -affaire à qui ?</p> - -<p>Puis, tout bas, à Victorin ahuri et navré :</p> - -<p>— Tu vois bien qu’il n’y entend rien à faire -des portraits, ce Parisien de malheur. Est-ce -qu’on fait le portrait des gens en habits de travail ? -Ça ne s’est jamais vu !</p> - -<p>Un doute, tout de même, se faisait dans -l’esprit de Victorin. Si M. Jean d’Auriol, qu’il -avait reconnu, et M. le Maire, en qui il avait -toute confiance, n’avaient pas répondu au -peintre, c’est donc qu’ils ne trouvaient pas que -l’artiste eût tort ? Est-ce que les élégances -d’Arlette n’étaient pas ce qu’il en pensait, lui, -Victorin ?… Bah ! après tout, qu’importait ? -L’artiste pouvait se tromper ; M. le Maire et -M. Jean d’Auriol n’ont pas osé le contredire, -pas plus que moi-même. Et puis ce n’était pas la -robe et le chapeau d’Arlette qu’il aimait, après -tout, voyons ! Et Arlette, noyée dans ses larmes, -lui paraissait si touchante !</p> - -<p>Il la raccompagna chez elle, en lui disant des -paroles douces. Dans la rue, elle ne répondait -pas. Mais une fois arrivée dans sa maison, elle -éclata en cris de rage :</p> - -<p>— Vous avez bien raison, ma mère, de me -répéter souvent que, des hommes, le meilleur -ne vaut rien ! C’est dans des moments comme -ça qu’un fiancé devrait se montrer ! Et il n’a -pas soufflé mot, Victorin ! Tu ne pouvais pas lui -dire ce que tu penses, Victorin ! J’aurais cru, -véritablement, que tu avais « un peu plus de -chose », mais non, rien ! Tu l’as laissé dire, me -tourner en ridicule. Et m’offrir son sale argent, — qu’il -faudra bien accepter, ma mère, puisqu’il -me le doit, m’ayant fait perdre la demi-journée. -Sûr qu’il me le doit, — et double, et avec une -« indanité », comme il dit. Mais, j’aurais voulu -un défenseur. Il est joli, mon défenseur !… -Non, non, laisse-moi, Victorin, il faut que ça me -passe, la colère, et j’en ai pour quelques jours. -Qu’est-ce que je vais leur répondre, aux autres, -quand je retournerai là-bas, et qu’ils demanderont -à venir voir mon portrait dont j’étais si -fière d’avance ? Il ne pouvait pas rester où il -était, ce monsieur peintre ?… Tout le pays va -savoir ça ; et on en parlera longtemps, du portrait -de la gavotte… Tu vois bien que je ne peux -plus rester aux Mayons ! Mais je n’avais pas -besoin de cette raison de plus pour m’en aller… -Tu me rejoindras quand tu voudras, à Marseille -ou ailleurs, là où j’irai ; mais je ne veux plus, je -ne peux plus demeurer ici, où personne ne voit -mes mérites, pas même toi, qui as été lâche -aujourd’hui, oui, lâche ! A ta place, je lui aurais -dit ma façon de penser, à ce Parisien ; et, s’il -s’était fâché, je lui aurais laissé sur la figure la -marque de mes cinq doigts ! — Mais non ! tu étais -là planté, le carnier au derrière et le fusil au -dos, avec l’air bête d’un santon de bois !</p> - -<p>C’était la première fois qu’elle se montrait à -Victorin dans un accès de rage, — et qu’elle -l’injuriait.</p> - -<p>— Je te pardonne, dit-il doucement, parce -que tu pleures, mais tu regretteras demain de -m’avoir parlé ainsi.</p> - -<p>Il la quitta.</p> - -<p>Aveuglée par la colère, elle le laissa partir.</p> - -<p>— Et puis, pensait-elle, il faut bien qu’il -s’habitue, s’il devient mon mari, à comprendre -qu’il n’est pas le maître. Les femmes, aujourd’hui, -sont libres.</p> - -<p>Chacun comprend à sa manière la liberté.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch22">XXII<br /> -LE FÉMINISME D’ARLETTE</h2> - - -<p>Arlette avait donc fini par trouver insupportable -la situation qu’elle-même s’était faite aux -Mayons. Sur son passage, on se retournait pour -la regarder d’un œil narquois. Sa façon de -s’habiller, la tournure de ses chapeaux toujours -bizarres, et sa légendaire ombrelle qu’elle portait -comme un étendard, cette ombrelle qui -l’abritait même des soleils d’hiver, prêtaient -maintenant à rire ; et toute cette réprobation -gouailleuse était un peu l’ouvrage d’Arnet. -Arnet, grand conteur de galégeades, ne tarissait -plus sur le compte des filles dont les parents, -qui n’ont pas le sou, trouvent pourtant moyen, -disait-il, de se ruiner pour acheter des pompons -ridicules à leurs filles. Et pourquoi ? Parce que, -paraît-il, certaines de ces demoiselles, qui ont -appris à lire, tirent d’A et B une vanité hors de -bon sens.</p> - -<p>Une fois bien établie dans le public, cette -juste appréciation des choses avait fini par -remettre Arlette à sa place ; et la petite dévoyée -n’avait pas pu supporter le jugement de l’opinion.</p> - -<p>Elle avait quitté les Mayons un beau matin, -après avoir eu, la veille, un dernier entretien -avec Victorin.</p> - -<p>Elle lui avait dit pompeusement :</p> - -<p>— Vois-tu, Victorin, je fuis la persécution -sévère de ta famille injustement irritée.</p> - -<p>Elle s’était servie de ces expressions. Il ne lui -déplaisait pas d’être une héroïne persécutée. -Elle se comparait à quelqu’une de ces jeunes -créatures dont les romans l’entretenaient, et -qui, douées de toutes les vertus, sont méconnues -et même maltraitées par des parents barbares. -Elle était destinée à souffrir à cause de -sa supériorité sur le commun des hommes. Si -on avait l’air de se moquer, c’était par jalousie. -Et elle, qui n’avait plus aucun sentiment religieux, -se rappelait que Jésus-Christ fut calomnié -par des méchants qui finirent par le mettre -à mort.</p> - -<p>Une vague mégalomanie la poussait à rechercher -dans les quelques souvenirs d’école qui -étaient les siens, les gens illustres à qui se comparer. -Et, si invraisemblable que cela paraisse, -elle songeait souvent à une nommée Jeanne -d’Arc, une pastresse qui était devenue général -et fréquentait le roi de France. Elle y songeait -comme à une fille qui fut martyrisée par des -envieux, jaloux de la façon dont elle portait la -cuirasse et le drapeau.</p> - -<p>Arlette avait lu dans les journaux d’éloquents -articles sur le féminisme. Les féministes étaient, -à ses yeux, des gens qui reconnaissaient la supériorité, -d’ailleurs évidente, des femmes. Et -Jeanne d’Arc était une sorte de précurseur des -féministes.</p> - -<p>— Vois-tu, Victorin, je fuis la persécution -de ton père. Le monde m’en veut. C’est tout -des gens, ajouta-t-elle, c’est tout des gens qui -auraient fait brûler Jeanne d’Arc.</p> - -<p>Victorin n’attacha aucune attention à cette -réminiscence historique. Il ne vit qu’une chose : -Arlette était décidée à partir ; ses parents à lui, -en étaient cause. Il eut un grand mouvement -de colère contre eux :</p> - -<p>— Je ne tarderai pas à te rejoindre, dit-il.</p> - -<p>A l’ardeur de cette réplique, Arlette comprit -que son départ était peut-être le meilleur moyen -d’exciter Victorin, de le faire rompre, momentanément -du moins, avec sa famille et de l’amener -enfin au mariage. Elle comptait bien, plus -tard, à force de bonne grâce irrésistible, reconquérir -les Bouziane et leur héritage.</p> - -<p>— Alors, comme ça, tu es bien décidée à nous -quitter, Arlette !</p> - -<p>Si elle était décidée !… Il devrait être le premier -à lui conseiller ce départ. Elle souffrait -trop des injustices du monde. Et pourquoi souffrait-elle ? -Parce qu’elle aimait ! Et qui ? Victorin ! -Elle souffrait pour lui !</p> - -<p>— C’est pour mon amour ! C’est pour toi que -je souffre, ô mon amour !</p> - -<p>— C’est vrai, pourtant ! se disait Victorin.</p> - -<p>Et il se sentait à la fois tout contrit et tout -fier.</p> - -<p>— Va, lui dit-il, je ne serai pas longtemps à -te rejoindre pour toujours, si la place de gardiens -qu’on t’a promise, pour toi et moi, est -bonne comme il semble. Écris-moi bien ton -adresse, et j’irai te voir et prendre, sur cette -place, des renseignements.</p> - -<p>Ainsi parlait-il, et cependant, quoiqu’il fût -aveuglé, et rendu sourd aux bons conseils, par -l’amour, qui est un méchant mal, son cœur, en -même temps, se serrait à l’idée d’avoir à quitter -bientôt la terre paternelle. Tant que la réalisation -de ce projet était demeurée lointaine, il -l’avait acceptée en lui-même ; mais à la voir -toute proche, il éprouvait déjà comme une manière -de regret, sans pouvoir se dire s’il regrettait -tout de bon d’avoir à partir.</p> - -<p>Après tout, il aimait la mère et le père, encore -qu’il ne le leur fît pas voir, l’usage des travailleurs -de la terre n’étant pas de se faire des -« mounineries », ce qui revient à dire des amabilités -en grimaces de singe.</p> - -<p>Lorsque les quasi-fiancés se dirent adieu, -Victorin se sentit le cœur triste, mais il ne -s’expliquait pas si c’était parce qu’il fallait se -séparer d’Arlette, ou bien parce que cette séparation -allait bientôt nécessiter son départ à -lui.</p> - -<p>Et Arlette s’en était allée, un peu pour partir, -chercher aventure, un peu par orgueil, parce -qu’elle allait être une demoiselle dans l’arrière-boutique -d’un magasin de la rue Saint-Ferréol. -Là, elle aurait parfois à recevoir les pratiques, -de belles madames « comme il faut » dont elle -copierait de son mieux les manières élégantes.</p> - -<p>— Si Madame le désire, on me permettra -certainement de porter ce petit paquet chez -Madame.</p> - -<p>Et alors, qui sait, elle rencontrerait, dans la -maison riche, le marquis de Carabas ou le -prince des contes de fées, celui qui épouse des -bergères.</p> - -<p>En attendant, elle aurait pour camarade et -protecteur Augustin Augias, qui lui avait arrêté -une belle chambre dans le vieux quartier de -Marseille, mais à deux pas de la Canebière.</p> - -<p>De Marseille, elle écrivait :</p> - -<blockquote> -<p class="c"><span class="sc">A Monsieur Victorin Bouziane</span>,<br /> -<i>Propriétaire-agriculteur</i>,<br /> -Aux Mayons (Var).</p> - -<p class="noindent">« Marseille, rue Vieille, n<sup>o</sup> 10<sup><i>ter</i></sup>, près la Bourse.</p> - -<p class="ind">« Mon beau Victorin,</p> - -<p>« Je t’écris pour te faire savoir de mes nouvelles, -que j’en espère des tiennes, qu’elles -soient pareillement bonnes pour ce qui est -de la santé. Pour quant au reste, qui est le -contentement d’esprit, les plus grands auteurs -qu’on peut lire, même sur les journaux, -disent que la vie est une perturbation continuelle -qui n’est pas près de finir. Comme nos -aïeux ils l’ont connue, la vie, nous l’avons -trouvée, et nos enfants la retrouveront de -même, par malheur. Et que, s’il n’y en a pas -une autre, de vie, après notre mort, et point -de bon Dieu comme se le croyaient les gens -d’autrefois, alors il faut en prendre son parti, -et chercher un peu de plaisir par soi-même, -sur cette terre de pas grand’chose, puisque -tu as vu par toi-même ce qu’un monsieur -peintre, qu’on ne connaît pas, a pu me faire -d’ennui dans un seul et même jour, sans que -je me le sois <i>reserché</i> en rien, vu que je ne -savais pas même son existence cinq minutes -avant. Mais j’avais eu tant d’autres -ennuis avec les <i>huns</i> et les autres qui finissaient -par m’appeler tous la Gavotte, moi qui -ne serche qu’à être simplement comme il -faut, que je ne pouvais plus y tenir, notablement -par rapport à ton père qui m’a été le -plus dur. Mais je ne lui en veux pas quand -même, après tout, à ton père, qu’il ne m’a -jamais pour ainsi dire parlé — que bonjour, -bonsoir — avant que tu te sois déclaré -comme pour devenir mon Victorin, rien qu’à -moi. Enfin, je leur pardonnerai tout, à tes -parents, quand je serai ta femme, et que, -sans doute, ils cesseront alors de me faire -contre, quand ils verront notre union bénie -même par Dieu s’il en existe un et par nos -enfants à venir.</p> - -<p>« Écris-moi vite ici, que, sans consolation -de tout ça, je me languis de toi, de toi seulement, -vu que tout le reste des gens des -Mayons, il ne m’importe guère. Ils sont trop -méchants pour un cœur sensible comme tu -sais. Tu l’as bien dû comprendre le jour du -peintre, mon cœur sensible, que je me le -reproche des fois comme étant cause de -t’avoir, ce jour-là, <i>crié à l’après</i>, mais j’étais -nerveuse. Les femmes, tu sais, elles sont -sujettes aux nerfs par leur trop grande délicatesse. -Et j’étais comme une fleur tremblante -sur sa tige, le jour des châtaignes. Ici, -une fois, au magasin, où je travaille aux -modes de Paris pour tout Marseille, j’ai vu -une de nos plus belles madames, qu’elle s’essayait -un chapeau et qui s’est trouvée mal. -Elle est connue pour être une dame marquise, -que tout le monde sait de ses histoires. -Et on m’a dit qu’elle s’est trouvée si mal, -parce qu’elle venait de voir, à travers nos -vitres du magasin, passer un monsieur avec -une autre dame, dans une voiture qui est, -d’après l’on dit, sa rivale. Tu vois que les -personnes du bon ton perdent aussi la tête ; -et pourquoi que nous, nous n’aurions pas -nos nerfs comme elles ? Un jour, Arnet, aux -Mayons, s’est moqué (de quoi je me mêle !) -de mes bas à jours. Je lui ai répondu hardiment -que les filles pauvres ont des jambes -tout comme les duchesses. Et tu as trouvé -que j’avais eu la réponse bien prête et bien -envoyée, comme c’est vrai ; je sais bien que -j’ai de l’esprit naturel. Ne m’oublie pas. Je ne -pense qu’à toi, dans ma chambrette, qu’elle -a un pot de fleurs sur sa fenêtre, d’une plante -que j’ai cueillie sur ta terre que tu as cultivée -de ton bras puissant et sans repos. Tu verras -comme c’est beau, Marseille ; je suis tout -à côté des quartiers neufs, mais dans le vieux -quartier, mais à deux pas de la Canebière et -de la Bourse, que la mairie y est bien, elle -aussi, dans le vieux quartier, dont les ancêtres -ne rougissaient pas. Et puis, tu sais, il -n’y a que de sottes gens. Je n’en rougis donc -pas non plus d’être pauvre et de travailler -dans la vertu, et je reconnais que la noblesse -des sentiments vaut mieux qu’une ceinture -tout en or fin. Je sais ce que je vaux ; et je -me dis ton Arlette digne de son Victorin qui -t’attend et qui t’aime par-dessus tout même -les étoiles du ciel.</p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Arlette</span> ».</p> - -<p>« <i>Postcriton.</i> — J’allais oublier le plus principal, -qu’il y a, au Prado, cette villa que j’ai -vue où que l’on demande des gardiens. Rien -à faire qu’à vivre, comme je t’avais fait espérer, -dans une maisonnette blanche et -rouge avec des abat-jour bleus, près d’une -grille dorée, avec un <i>télaifone</i> qui communique -avec le château ou villa, pour dire aux -patrons quelle personne que ce soit qui se -présente comme visite ou autre. Cent vingt -francs et rien à faire ! que d’être dans un -jardin tout en <i>manificence</i> avec des plantes -des colonies étrangères. Ce serait ta part. Je -pourrais même garder ma place que j’ai -maintenant ou rester avec toi, ou bien te -revenir le soir, et rien à faire alors, le soir, -que de t’aimer — pour quatorze cent quarante -francs par an.</p> - -<p>« Ta petite pour toujours si tu le veux encore.</p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Arlette.</span> »</p> -</blockquote> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch23">XXIII<br /> -CONSEIL DE FAMILLE</h2> - - -<p>Le temps des violettes était arrivé. On voyait -leurs feuilles, en touffes bien rondes, bien -vertes, en longues lignes, sur la terre brune -fraîchement remuée, sur de grands espaces. -C’est une des cultures du Midi. De Carqueiranne, -d’Hyères ou de Nice, où elles pullulent, -la mode vient de cultiver les violettes sur divers -points de la région du Var qui avoisinent la -ligne du P.-L.-M. Les Bouziane s’essayaient -à cette culture depuis deux ou trois ans. Les -douces petites fleurs ne manquent pas à -leur réputation, qui est d’être modestes. Sous -les touffes très drues, et sous l’ombrelle des -feuilles larges, elles sont tapies dans l’ombre -comme de sages fillettes des temps d’autrefois. -Mais autour d’elles, l’air est tout chargé de -leur charme parfumé ; on les devine de très -loin, et c’est un enchantement de saison. Peu -d’entre elles, pourtant, restent au pays. Comme -des Arlettes, mais bien malgré elles, elles s’en -vont dans les villes, les innocentes, à Marseille, -à Lyon, à Paris. Elles entreront dans les cafés : -« Violettes, M’sieu ? » Elles seront vendues le -long des trottoirs boueux, sous les bruines -d’octobre, à la lueur blafarde des réverbères, à -la sortie des cafés-concerts et des théâtres, aux -portières des fiacres, par des petites filles suspectes. -En attendant, les violettes des Bouziane -embaumaient les alentours de leur bastide. -Ah ! si elles avaient connu leur future destinée ! -et si elles avaient pu parler à Victorin ! Bien -mieux que maître Augias ou son ami Arnet, -elles auraient réussi à le convaincre :</p> - -<p>— Reste au pays, lui auraient-elles dit, reste -attaché à la terre, sous le bon soleil d’ici. Ne -va pas là-bas, sous les pluies et dans la boue. -Nos sœurs de l’an passé y sont mortes misérables. -On les a ramassées par milliers, aux -heures grelottantes du matin, parmi les vils -déchets des grandes cités. Tu la connais pourtant, -la chanson de <i>Cigalous</i>.</p> - -<p>Et toutes, en chœur, à voix menues, auraient -chanté, sous les touffes vertes, leur chanson -parfumée, exhalée dans les souffles d’automne :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Oh ! Cigalous, pourquoi quitter ta chère vieille,</div> -<div class="verse">Ton père et tes amis, nos braves bûcherons ?</div> -<div class="verse">Ne pars pas, Cigalous ; c’est nous qui t’aimerons.</div> -</div> - -<p>Mais les petites violettes ne parlent pas. Et -Victorin, décidé à l’exil, préparait avec soin -son propre malheur. Cette décision, et le -trouble où elle le mettait, se trahissait au-dehors. -Et la mère Bouziane disait au père :</p> - -<p>— Comme il change, notre Victorin ! Cette -fille l’a désavié.</p> - -<p>Elle ajouta :</p> - -<p>— Ce matin, quand j’ai étalé, là-haut, dans -la chambre à côté de celle du grand-père, les -bouquets de violettes pour lesquels je ne -trouve plus une place en bas, tant il y en a -cette année, — et pendant que je commençais à -les compter et à les aligner dans les corbeilles, -l’esprit du grand-père s’est réveillé, et il m’a -appelée : — « Norade ! »</p> - -<p>Le père Bouziane devint attentif :</p> - -<p>— Son esprit s’éveille ? interrogea-t-il. Que -t’a-t-il dit ?</p> - -<p>— « Vous m’avez appelée, grand-père. Que -voulez-vous ? » Il m’a dit : « Qu’est-ce que c’est -qui sent si bon ? Est-ce que c’est déjà les violettes ? -et la récolte est-elle bonne ? » « Très -bonne, grand-père. » « Alors, a-t-il dit, c’est -que le bon Dieu, qui m’avait oublié, a pensé à -moi : je pourrai mourir content. » « Vous ne -mourrez pas encore, grand-père ». « J’en ai -tant d’envie, Norade ! j’ai un gros sommeil. »</p> - -<p>— C’est bon ! dit Bouziane à sa femme. Lui -qui ne t’appelait plus, même pour manger !… -Je crois qu’il faut profiter du moment pour -lui faire dire, devant notre pauvre Victorin, son -opinion sur Arlette.</p> - -<p>Le jeune homme fut appelé.</p> - -<p>— Petit, lui dit sa mère, l’esprit du grand-père -s’est éveillé. Je ne crois pas que ce soit -bon signe. Tu sais que les vieilles vïores -(lampes), quand elles n’ont plus d’huile, au -moment de s’éteindre, font un gros éclat de -lumière, le temps d’un éclair. Il se peut bien -que le grand-père en soit là. Alors ton père a -décidé que nous montions tous les trois lui -parler, qui sait ? pour la fois dernière. Peut-être -qu’il aura quelque recommandation à nous -faire. Pas pour les choses d’argent, pechère ! -mais comme qui dirait un peu de testament -d’amour. Au moment de mourir, ceux qui nous -aiment voient plus clair que nous sur ce qui -nous est bon. Té, aide-moi encore à monter -(puisque nous allons là-haut, profitons), ces -trois grandes corbeilles de violettes.</p> - -<p>Tous trois prirent chacun à deux mains un -des grands paniers, débordants de fleurs.</p> - -<p>Misé Bouziane, suivie des deux hommes, montait -l’escalier en colimaçon. Arrivée à l’étage, -elle eut une inspiration.</p> - -<p>— Allons lui montrer nos banastes. C’est une -richesse ! Ça lui fera plaisir.</p> - -<p>Tous trois entrèrent dans la chambre du -vieillard. Assez vaste, tout fraîchement reblanchie -à la chaux, cette chambre, par une -étroite fenêtre, regardait la plaine. Le grand -lit de bois occupait le milieu de la pièce, le -pied vers la fenêtre, ce qui permettait au vieil -homme de regarder encore, parfois, le ciel, les -vignes, les pinèdes. Sur un des murs, et visibles -pour l’homme couché, étaient accrochés -un casque et un sabre, ceux mêmes de son -père, le soldat de Napoléon I<sup>er</sup> ; au-dessous de -ces reliques, la médaille de Sainte-Hélène ; au-dessus, -un crucifix. Le grand-père Bouziane -les vénérait, ces reliques. Aucun autre meuble -dans la chambre, qu’une table et deux chaises. -Au moment où entrèrent ses deux enfants et -son petit-fils, l’homme, bien qu’il eût les yeux -ouverts, paraissait dormir. Les draps blancs -se rabattaient sur une couverture tricotée -blanche. Dans sa chemise de forte toile, très -blanche, les bras hors des couvertures, comme -rigides le long du corps, — il sommeillait d’esprit, -la tête relevée sur l’oreiller blanc, la face -maigre, osseuse, le nez busqué, le menton -saillant, la peau tannée par quatre-vingt-dix -ans de soleil, avec des rides sans mollesse, -comme creusées au couteau dans du bois.</p> - -<p>Au bruit qu’avec leurs gros souliers cloutés, -les trois personnes firent en entrant, il n’eut -pas un mouvement ; il rêvait, — comme déjà -hors la vie, loin de la rumeur des autres vivants, — un -rêve de feuillages, de sources, de -prairies ondulantes, de moissons heureuses. -Un moment, ses visiteurs demeurèrent immobiles, -saisis du respect même qu’on a devant -les morts.</p> - -<p>Tout à coup, sans que la tête fît un mouvement, -les lèvres remuèrent :</p> - -<p>— Comme ça sent bon, ici ! murmura-t-il ; ça -sentait déjà bon depuis ce matin ; à présent, -c’est meilleur, plus fort… On se croirait en -plein mitan du champ de violettes… On dit -que les saints ont bonne odeur dans le Paradis ; -ils n’ont pas mieux ! acheva-t-il d’une voix très -haute.</p> - -<p>Mais il ne remua pas.</p> - -<p>Sa belle-fille alors prononça :</p> - -<p>— Voulez-vous les voir, les violettes, grand-père ? -Nous sommes là, moi, votre fils et Victorin, -tous les trois avec nos banastes pleines ; -nous avons pensé que vous auriez plaisir à les -regarder.</p> - -<p>Et, comme la tête du vieillard ne remuait -toujours pas :</p> - -<p>— Tournez-vous un peu de notre côté.</p> - -<p>La voix du vieillard répondit :</p> - -<p>— Non. Je suis beaucoup fatigué.</p> - -<p>Alors, misé Bouziane, passant au pied du lit, -éleva vers lui sa banaste débordante, d’où -tombèrent deux ou trois bouquets sur la blancheur -du lit. Les yeux du vieillard étincelaient :</p> - -<p>— C’est magnifique ! dit-il.</p> - -<p>Il y eut un long silence.</p> - -<p>— Norade, dit Bouziane, pose, comme nous, -ta banaste sur la table ; et rangeons-nous tous -trois au pied du lit, que le grand-père nous -voie.</p> - -<p>Et quand tous trois furent au pied du lit :</p> - -<p>— Père, dit Bouziane, m’entendez-vous ? -me reconnaissez-vous ?</p> - -<p>Le vieillard, sans faire un mouvement, répondit -d’une voix profonde :</p> - -<p>— Oui, Bouziane ; oui, mon fils.</p> - -<p>— Eh bien ! mon père, j’ai un conseil à vous -demander. C’est pour votre petit-fils, Victorin, -qui est là et qui m’écoute.</p> - -<p>Victorin, entraîné, dit à son tour :</p> - -<p>— Je suis là, grand-père.</p> - -<p>Le vieux dit :</p> - -<p>— Je te reconnais, petit Bouziane,… mon -petit-fils Victorin.</p> - -<p>Une émotion les gagnait tous les trois.</p> - -<p>— Eh bien ! voilà, mon père, de quoi il est -question. Vous vous rappelez la petite Arlette ?</p> - -<p>— Oui, dit la voix creuse, qui déjà semblait -venir d’un lointain.</p> - -<p>— Et puis, vous connaissez aussi Martine ?… -Martine des Revertégat ?</p> - -<p>— Oui ! — dit la voix, ferme sans inflexions.</p> - -<p>— Belle fille et bonne travailleuse… Nous -voulons, mon père, que Victorin la prenne en -mariage.</p> - -<p>— Bon ! fit la voix lointaine.</p> - -<p>Victorin se mordait les lèvres pour ne pas -pleurer. Il avait, de tout temps, beaucoup aimé -son grand-père.</p> - -<p>— Eh bien ! dit le père, Victorin veut nous -désobéir ; il se cherche son malheur. Pour -rejoindre Arlette, qui a quitté les Mayons, il -veut quitter le bien et la maison des Bouziane ; -il veut Arlette ; il veut l’épouser. Quel conseil -lui donnez-vous ?</p> - -<p>Comme s’il eût eu à se défendre contre une -agression brutale, inattendue, le vieux, la face -crispée soudainement, l’œil luisant avec dureté, -se souleva comme s’il eût bondi ; et maintenant, -assis, sa chemise entr’ouverte sur sa poitrine -montrant son cou long et maigre, aux tendons -en saillies, il éleva son bras droit ; et, la main -fermée, l’index dressé, il fit le geste qui veut -dire « non ». Le torse retomba en arrière, la -tête reprit sur l’oreiller la position et l’immobilité -qu’elle avait tout à l’heure ; les yeux demeurèrent -ouverts ; ils semblaient, par-dessus -les têtes, regarder la lumière du dehors ; les -lèvres s’entr’ouvrirent pour laisser échapper -un menu souffle…</p> - -<p>Victorin sanglotait. Bouziane et sa femme -prirent des violettes à poignées, et, les répandant -sur le lit, ils semblèrent offrir à l’ancêtre -mort les prémices de la récolte nouvelle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch24">XXIV<br /> -DEUX INDÉPENDANTS</h2> - - -<p>Arlette, demoiselle d’arrière-boutique à Marseille, -rue Saint-Ferréol, jouissait, tout en manœuvrant -une machine à coudre, d’un bonheur -ineffable qui était de voir, par une fenêtre -basse, les passants d’une rue transversale, -affairés ou nonchalants, et dont quelques-uns, -vieux ou jeunes, lui souriaient parfois.</p> - -<p>Elle écrivait à Victorin :</p> - -<p>— « Ne viens pas encore me voir. Je m’installe -peu à peu. Je veux que tu me trouves dans -une chambre mieux arrangée ; et, pour cela, il -faut que je travaille encore à me gagner le prix -d’un joli mobilier. Pour le moment, je suis en -garni. Je te dirai quand tu pourras venir. »</p> - -<p>Victorin ne s’expliquait pas qu’il n’eût plus -aucune impatience de la retrouver. Il acceptait -ces délais avec une involontaire satisfaction. -Tout en se considérant comme engagé vis-à-vis -de la jeune fille, il accueillait presque avec joie -la nécessité de retarder le rapprochement. -Quand il constatait en lui-même ces dispositions :</p> - -<p>— Sans doute, se disait-il, la recommandation -de mon pauvre grand-père m’a impressionné, -et tous ces retards seraient pour lui faire plaisir. -Retarder le moment de la revoir, c’est bien le -moins que je puisse faire pour donner satisfaction -au pauvre mort. Et puisque l’ajournement -vient d’Arlette elle-même, je n’ai rien à -me reprocher vis-à-vis d’elle. Et, ainsi, je -contente ma mère qui m’a dit, le jour où le -grand-père est mort : « Attends au moins -d’avoir fait ton service militaire… Grand-père -t’aurait demandé au moins cela. C’est l’avis de -ton père. Donne-nous ce petit contentement. -D’ailleurs tu n’as pas encore l’âge de te marier -si nous ne sommes pas consentants. »</p> - -<p>Victorin, à ces paroles de sa mère, avait -secoué la tête ; il comprenait bien ce qu’elle se -pensait : elle voulait gagner du temps, et son -père de même.</p> - -<p>Et les jours coulaient ; les saisons se déroulaient, -amenant des travaux différents, dans la -beauté changeante et éternelle des champs, des -bois et des ciels.</p> - -<p>Pendant ce temps, Arlette jouait à la dame, -les dimanches, en toilettes bon marché, mais -voyantes et taillées sur des patrons à la dernière -mode. Quand il le fallait, elle obéissait, comme -les plus libertaires des suffragettes, aux tyrannies -absurdes des tailleuses et des modistes. -Quand il le fallut, elle mit, comme le disait -assez heureusement son camarade Augustin, -ses deux jambes dans une seule jambe de pantalon, -c’est-à-dire qu’elle se glissait dans un -fourreau de parapluie ; en d’autres termes, -qu’elle était entravée. Elle ne put faire un pas -sans risquer de choir, nez contre terre, du haut -de ses talons hauts comme des petites échasses. -Et cela lui valut une mésaventure amusante.</p> - -<p>Un dimanche, comme elle avait résolu de -faire une promenade au bord de la mer, avec -Augustin, vêtu, lui, d’une jaquette noire, mains -gantées et jonc à la main, — ils allèrent prendre -le tramway du Prado. La voiture s’apprêtait à -démarrer, quand, suivie de son chevalier, Arlette -se présenta à la coupée. Le contrôleur, indulgent -pour une jolie fille, fit attendre… Mais, -lorsqu’Arlette voulut séparer son pied droit du -gauche et l’élever jusqu’aux marches de la voiture, -la robe étroite, le fourreau, l’entrave, le -maintinrent à bonne distance du but visé. Le -contrôleur se prit à rire ; Augustin s’écria :</p> - -<p>— Au diable, les robes étroites !</p> - -<p>Les voyageurs les plus impatients mirent la -tête aux fenêtres pour connaître la cause du -retard ; quand elle fut comprise, la gaieté gagna -la remorque :</p> - -<p>— Montera ! montera pas !</p> - -<p>Arlette, perdant la tête, renouvelait ses tentatives -ridicules, sans même songer qu’il eût -mieux valu, pour tout le monde, qu’elle y -renonçât… Un bourgeois de maintien sévère -cria, du haut de la plate-forme :</p> - -<p>— En voilà assez, c’est grotesque !</p> - -<p>Alors Augustin eut une idée géniale, de celles -qu’inspire le désespoir aux hommes d’action. Il -tira de sa poche son couteau bien affilé, l’ouvrit -et, saisissant par le bas la robe étroite, il la fendit, -des pieds à la taille, d’un seul trait. L’étoffe -crissa. Les jambes jouèrent. Arlette, suivie -d’Augustin, s’élançait au milieu des rieurs. Le -tram, délivré, put démarrer.</p> - -<p>Malgré ses promenades avec Augustin Augias, -et les familiarités qu’elle lui permettait, — Arlette -ne lui donnait aucun gage. C’est vaguement -qu’elle lui permettait une espérance d’épousailles. -Tant qu’elle pouvait espérer, elle, quelque -chose de sérieux du côté de Victorin, elle -était trop habile pour risquer de compromettre -l’avenir. Tout était calcul en elle. La diplomatie -lui tenait lieu d’honnêteté. Victorin pouvait -venir à l’improviste. Il la trouverait dans une -mansarde qui n’était pas encore celle d’un palais, -mais la vierge qui l’occupait restait froidement -digne de devenir une Bouziane.</p> - -<p>Quant à Augustin, étonné des sagesses d’Arlette, -il végétait, pauvre balayeur de salles, dans -une richissime maison de banque, où, journellement, -lui apparaissaient, derrière une grille -solide, des monceaux d’or et de billets bleus. -D’abord, cela lui avait donné envie ; puis, peu -à peu, il s’était habitué à voir ces trésors comme -on regarde les astres du ciel, avec le sentiment -qu’ils sont à l’infini. Mais il lui restait un autre -sentiment : celui d’une irrémédiable déchéance. -Il se disait :</p> - -<p>— Je ne serai jamais rien, ni bourgeois, ni -ouvrier, ni paysan ; rien, pas même un brave -serviteur dans une maison qui sache rendre -justice à mon mérite ; rien, je resterai un valet -d’administration, dont la Société, qui l’occupe -mécaniquement, ignore tout, les ambitions, les -justes désirs et les amères souffrances.</p> - -<p>Il y avait bien l’amitié d’Arlette ; mais les -froideurs calculées, mesurées, de la rusée -donzelle, avaient porté fruit. Il la contemplait -comme il regardait les billets bleus et l’or de sa -banque, avec un sentiment de morne désolation. -Jamais elle ne serait sa femme.</p> - -<p>En songeant à son père, aux leçons qu’il en -avait reçues, et à l’impossibilité d’un retour au -pays, retour que lui interdisait son orgueil, -Augustin, parfois, se répétait que, lorsqu’on -veut, on peut mourir, échapper à tout.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch25">XXV<br /> -FLEURS ET PLUMES</h2> - - -<p>Juin était revenu, et, avec lui, le dépiquage -du blé.</p> - -<p>En se retrouvant, guides en main, au milieu -de l’aire sous un soleil torride, tandis que tournaient -les chevaux et que le père Bouziane -éparpillait les gerbes sous leurs pieds, Victorin -se reporta au jour, où, pour la première fois, -l’année dernière, il s’était mis en révolte ouvertement -contre l’autorité paternelle. Une lassitude -lui vint d’être toujours à attendre, sans -rien réaliser de ses désirs d’amoureux. Son indécision -lui parut avoir assez duré. A quoi bon -faire, avec si longue attente, souffrir ses parents -et son Arlette, et se faire souffrir lui-même ? Il -partirait pour Marseille le lendemain. Il la verrait, -la consolerait, fixerait, même très lointaine, -la date de leur mariage. Bien plus, tout cela lui -semblait si juste, si raisonnable, qu’il se flattait -d’obtenir sans trop de peine l’approbation -de sa mère. Quand elle le voulait, elle savait -toujours fléchir le père. Il aurait le consentement -de ses parents. Ainsi rêvait-il. Facilement, -on croit possible ce qu’ardemment on -désire. Pourquoi même attendrait-il d’avoir fait -son service militaire ? Ce serait sottise. La loi -de trois ans était votée. Faudrait-il attendre -encore trois ans ? Comment avait-il pu admettre -cette idée une minute ?</p> - -<p>— Père, dit-il, le soir, à table, — demain j’irai -à Toulon. Il faut que je prenne des renseignements -sur les engagements militaires ; pourquoi, -en m’engageant, je pourrai choisir mon régiment. -C’est un grand avantage. Je pense être de -retour demain soir, mais si ce n’était qu’après-demain -matin, ne vous en inquiétez pas.</p> - -<p>Le père Bouziane eut, un instant, le soupçon -d’un mensonge ; il regarda attentivement son -fils, lui vit un visage tranquille, un grand air -de loyauté, et dit :</p> - -<p>— Bien.</p> - -<p>Le lendemain, dans la matinée, Victorin arrivait -à Marseille. Ayant demandé son chemin, -plusieurs fois, à des passants, il descendit les -larges belles rues ombragées de platanes, entrevit -les allées de Meilhan, se trouva tout à -coup sur la Canebière. Là, il eut un éblouissement. -La rue, spacieuse comme une place publique, -pétillait de soleil, de joie fourmillante, -frissonnante, avec ses innombrables passants -qui se croisaient, l’éclat de ses somptueux -cafés, des riches magasins aux tentes rayées de -bleu ou de rouge, palpitantes, pareilles aux -grands pavois d’une éternelle fête. Au bout de -ce fleuve de gaietés, par-dessus les charrois, -les voitures publiques, les automobiles de luxe, -blanches ou vert olive, ou jaunes comme le blé, — apparaissait -une forêt de mâts, légèrement -balancés dans le bleu et l’or du ciel. Au delà, -c’était la mer, le chemin vers les pays fabuleux. -Le paysan, stupéfait, avait devant lui la Porte de -l’Orient, splendide comme un arc de triomphe. -Il n’avait jamais vu pareil spectacle. Un peu de -mistral soufflait, compagnon du soleil ; il agitait -les ombres et les resplendissements des tentes, -au-dessus des trottoirs échauffés. Victorin fut -ébloui par la souveraine beauté de la capitale -provençale. C’est donc là qu’il pourrait vivre, -et dans l’amour ! N’est-ce pas M. Augias qui lui -avait dépeint, sous de si noires couleurs, l’existence -des villes ?</p> - -<p>Il avisa un gardien de la paix :</p> - -<p>— Pardon, excuse ; la rue Vieille, s’il vous -plaît ?</p> - -<p>L’agent expliqua :</p> - -<p>— Descendez la Canebière. Arrivé au bout, -tournez à droite, suivez le quai jusqu’à la place -Victor-Gélu. Arrivé là, tournez encore à droite. -Vous serez dans le vieux quartier, et vous redemanderez -la rue Vieille. Vous en serez tout -près.</p> - -<p>Victorin, sur le quai, s’amusa une minute aux -étalages des bazars qui vendent toutes sortes -d’objets à l’usage des marins, ceintures de cuir, -couteaux à gaîne, suroîts… Puis il s’arrêta -devant les marchands d’oiseaux ; les oiseaux des -îles ramageaient ; ou, muets, faisaient la boule ; -les cacatoès et les aras jetaient leurs cris stridents ; -des macaques grimaçaient des accès de -colère ; ou, déjà malades de nostalgie, regardaient, -avec des yeux de moribonds, le pavé -grouillant de vie.</p> - -<p>Sur la place Victor-Gélu, quelques nervis, de -ceux que ce poète a éloquemment chantés, -musardaient, la casquette aplatie sur le front, -les mains aux poches de culottes avachies, les -pieds dans des savates éculées, traînant les -accents veules d’une langue haillonneuse, d’un -provençal dégénéré.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i4" lang="oc" xml:lang="oc">Maï, s’en ren fan,</div> -<div class="verse i4" lang="oc" xml:lang="oc">Avian tout l’an</div> -<div class="verse i2" lang="oc" xml:lang="oc">Dé vin, dé bùou et de pan blan,</div> -<div class="verse i4" lang="oc" xml:lang="oc">Léou, léou, diriou,</div> -<div class="verse i4" lang="oc" xml:lang="oc">Vengu’ un fusiou</div> -<div class="verse i2" lang="oc" xml:lang="oc">Espooutissen leïs reïs, marrias de Diou !</div> -<div class="verse i2" lang="oc" xml:lang="oc">Et que la Républico duré.</div> -</div> - -<p>Ainsi les chanta Gélu, dont la statue orne la -place qui porte son nom et que ses modèles fréquentent.</p> - -<p>Quand Victorin traversa la place, deux de ces -nervis l’apostrophèrent.</p> - -<p>— Tu es de Martigue ou de Six-Fours ?</p> - -<p>— Tu passes bien faraud ? Qué paguès ?</p> - -<p>Victorin passa sans répondre. Il entra dans -le vieux quartier et demanda la rue Vieille.</p> - -<p>Une sorte de nuit s’était faite brusquement -autour de lui. Le Midi d’autrefois construisait de -hautes maisons et se ménageait des rues -étroites, dont l’entrée était à peu près interdite -aux rayons du soleil. C’est contre les rayons du -soleil d’été que nos pères voulaient s’abriter, -avant tout. Mais, autour de Victorin, encore -ébloui par le resplendissement du beau Marseille, -l’ombre était d’autant plus noire qu’elle -était subite. Elle était humide aussi et malodorante. -Il songea aux violettes sous lesquelles on -avait enseveli le grand-père…</p> - -<p>Une sorte de tristesse physique l’envahit, ralentit -sa marche. Il hésitait comme à l’entrée -d’un tunnel, dont on n’entreverrait pas l’arceau -de sortie.</p> - -<p>— Rue Vieille, s’il vous plaît ?</p> - -<p>— Vous y êtes.</p> - -<p>Quelle rue ! Et les rues transversales entr’aperçues -n’étaient pas moins noires. Les façades -semblaient suer la crasse visqueuse des siècles. -Du bas de chaque fenêtre sortaient deux perches -obliques, horizontalement tendues, et qui, -se rencontrant par la pointe, et formant triangle -avec le mur pour troisième côté, portaient des -linges variés, chemises, camisoles, torchons, -humides d’une lessive suspecte. Sous ces étendards -de misère, Victorin passe dans la rue -avec inquiétude, en glissant sur des pavés -gluants, parmi des détritus de légumes et de -poissons.</p> - -<p>Victorin chercha le numéro 10<sup><i>ter</i></sup>. Ah ! Le voici ! -Est-il possible que ce soit là ? Cette porte crasseuse, -ce corridor empuanti ! Pauvre Arlette ! -Elle doit m’attendre, j’ai envoyé une dépêche. -Ah oui ! pauvre Arlette ! Cet escalier est bien -obscur, comme froid, en cette saison. Et quelle -odeur ! une puanteur de fumier, mêlée à des -relents de beurres frits et rances. Le jeune -paysan, l’hôte des collines résineuses, le travailleur -des champs salubres, fut troublé. Il crut -que le cœur allait lui manquer. Il gravit pourtant -l’escalier misérable. Toute la noblesse des -choses rustiques, même de la plus grande pauvreté -campagnarde, lui apparut soudainement. -Alors, il se comprit en déchéance et se sentit -en détresse.</p> - -<p>Combien d’étages déjà montés ? Cinq. Encore -un… Il arriva sur le dernier palier. Elle avait -cloué sur sa porte un carton :</p> - -<p class="c"><i>Mademoiselle Arlette des Mayons, Modiste.</i><br /> -<span class="small">FLEURS ET PLUMES.</span></p> - -<p>Il s’attarda à lire cette inscription, enjolivée -par Augustin de guirlandes à la plume, façon -art moderne.</p> - -<p>Et, pendant qu’il restait là, pantois, Victorin -entendit la voix d’Arlette :</p> - -<p>— Augustin, va-t’en. Je te dis que je viens de -recevoir une dépêche de Victorin. Il vaut -mieux qu’il ne te trouve pas ici. Que penserait-il, -pauvre de moi ! Allons va-t’en. Nous se -promènerons dimanche qui vient. Tu as manqué -assez de fois ton bureau, cette semaine. Tu -te feras renvoyer.</p> - -<p>Augustin répondait :</p> - -<p>— Ma montre, elle va bien. Le train doit -arriver à peine… Il lui faut du temps pour venir -à pied de la gare… Alors, tu comptes l’épouser ?</p> - -<p>— Je l’espère. Et, tant que ce n’est pas fait, -je serais bien coquine et bien sotte de le trahir. -Sois juste, Augustin !</p> - -<p>Victorin ne frappa même pas à la porte. Déjà -il redescendait l’escalier puant. Et il s’achemina -vers la gare, où il déjeuna d’un quignon -de pain et d’un morceau de fromage. Il but l’eau -de la fontaine du square, puis se paya une tasse -de café au buffet. Le soir même, il s’asseyait, les -yeux humides, sans rien dire, à la table des -Bouziane.</p> - -<p>Le lendemain, il crut avoir fait un mauvais -rêve. L’honnêteté d’Arlette semblait évidente. -Alors quoi ?… Alors quoi ? Allait-il l’abandonner -parce qu’elle était pauvre — et si courageuse -d’affronter une misère qui le faisait fuir, lui, un -homme ? Arlette ne lui avait-elle pas dit, un -jour, très loyalement, à propos de Marius, -qu’elle se considérait comme en droit de ne pas -décourager ses autres galants, afin de trouver -encore à se marier si lui, Victorin, venait à -l’oublier.</p> - -<p>Certes, elle était honnête. Elle n’avait pas -démérité. Elle traversait un moment difficile, -voilà tout. Par probité, il résolut d’attendre encore, -quoique sans joie.</p> - -<p>A son retour de Marseille, Victorin dit à son -père :</p> - -<p>— Décidément, j’attendrai qu’on appelle ma -classe… On est si bien ici !</p> - -<p>Bouziane ne demanda pas d’explication.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch26">XXVI<br /> -LA VOIX DES CLOCHES</h2> - - -<p>Depuis quelques jours couraient des bruits -de guerre. Personne n’y croyait.</p> - -<p>« Du siècle que nous sommes, ça n’est plus -possible. » Telle était la formule par où les -gens de la terre accueillaient les nouvelles menaçantes -sorties des « gazettes », comme eût dit -le grand-père Bouziane, et transmises de bouche -en bouche, volant plus vite que les ramiers -sauvages ou les émouchets. Ainsi, dit-on, se -propagent les nouvelles aux pays d’Afrique, à -travers les déserts, comme sur les ailes d’une -électricité humaine et sans qu’on sache comment.</p> - -<p>Arnet, vagabond de nature comme un Bédouin, -en passant par plaine ou colline, par vigne ou -bois, criait de loin :</p> - -<p>— Un Tel, vous savez ce qui arrive ?</p> - -<p>— Eh ! non.</p> - -<p>— Nous allons être en guerre !</p> - -<p>— Avecque qui ?</p> - -<p>— Avec l’Allemagne, pardi !</p> - -<p>— Du siècle que nous sommes, pas possible ! -Ça s’arrangera !</p> - -<p>Il hochait la tête, le vieil insurgé de 51, et -reprenait un de ses thèmes favoris :</p> - -<p>— Marfiza-vous deïs emperours ! (Ayez méfiance -des empereurs.)</p> - -<p>Tout le monde, aux Mayons, se rappelait -qu’un jour Arnet s’était affirmé cousin du roi -des Maures ; et, vu que les chefs d’État sont -parents entre eux, il s’était dit, par voie de -conséquence, cousin du président de la République -française.</p> - -<p>Si singulier que cela puisse paraître, cette -plaisanterie, la façon joyeusement sympathique -dont elle avait été accueillie, acclamée, applaudie, -avait impressionné le braconnier.</p> - -<p>— Ce président, M. Poincaré, il me fait l’effet -que je le connais, disait-il ; que nous avons eu -quelque chose d’aimable ensemble ; et puis -M. d’Auriol le connaît très bien ! il m’en a parlé : -je lui suis attaché.</p> - -<p>Ainsi disait Arnet, et, l’imagination aidant, un -certain besoin, bien méridional, d’être sans gêne -avec les grands de la terre, par orgueil — et -familier par goût de la sympathie, Arnet ajoutait :</p> - -<p>— Mon ami Poincaré, je ne l’ai jamais vu, il -n’a eu jamais occasion de rien faire pour moi, -ni moi pour lui, mais nous sommes très bien -ensemble.</p> - -<p>Il riait de cette drôlerie, mais, à force d’en -rire, il y croyait presque ; et, dans les circonstances -présentes, cessant de galéger, il -s’écriait :</p> - -<p>— Ils voudraient l’empêcher de revenir de -Russie, où il est allé voir le père des Russes. -Pourvu qu’on ne nous le prenne pas en route, -notre Président ! C’est un si brave homme, à -ma connaissance !</p> - -<p>Non, il ne riait plus, Arnet. N’avait-il pas -fait le coup de fusil pour la République, la -Sainte, comme il disait, quand Napoléon fit -contre elle son coup d’État. Non, l’Allemagne -n’avait pas d’ennemi plus déterminé qu’Arnet. -Malheureusement il était bien vieux, traînait la -jambe. Tout récemment, il avait fait une chute. -Les tarets avaient, disait-il, attaqué le vieux bois -dont il était fait.</p> - -<p>Tel qu’il était, Arnet était une voix française, -une bonne et, quoique un peu enrouée, encore -claironnante.</p> - -<p>Il alla trouver les Bouziane.</p> - -<p>— La guerre sera déclarée, vous verrez.</p> - -<p>Misé Bouziane dit avec simplicité :</p> - -<p>— Ah ! nos pauvres enfants !… Mais vous -devez vous tromper, Arnet ; du temps que nous -sommes, on ne fera plus des choses comme -ça !</p> - -<p>— Méfiez-vous des empereurs, répliqua -Arnet.</p> - -<p>C’était son refrain.</p> - -<p>Le père Bouziane prononça :</p> - -<p>— Ce serait terrible.</p> - -<p>Et il regarda Victorin.</p> - -<p>Victorin dit simplement.</p> - -<p>— C’est grand-père qui aurait été content !</p> - -<p>— Mon beau petit ! dit la mère.</p> - -<p>Puis, au bout d’un instant :</p> - -<p>— Ça n’est pas possible, non !</p> - -<p>Et elle sortit, les yeux pleins de larmes, pour -regarder la lumière du soleil, les plantes, les -arbres si tranquilles, qui disaient avec elle : Ça -n’est pas possible.</p> - -<p>Arnet alla voir M. Augias ; il s’assit, sans rien -dire, obéissant à un geste du vieil instituteur.</p> - -<p>Tous deux restèrent un moment en grand -silence, mais ayant des pensées à peu près -semblables.</p> - -<p>— Si cette chose arrivait, dit enfin maître -Augias, il faudrait peut-être s’en réjouir !</p> - -<p>Arnet leva sur lui des yeux emplis de stupeur.</p> - -<p>Au même moment, M. le Maire entra, et, peu -après, M. le Curé. Un même sentiment, qui -aboutissait au désir de se rapprocher, de s’entendre -ou de comprendre, réunissait ces hommes -si divers.</p> - -<p>A chacun d’eux, il semblait que chacun des -autres en saurait, en dirait plus long que tous -les autres ; ou, du moins, trouverait la réflexion -consolante, imprévue, heureuse. Hélas, non !… -Mais on se taisait ensemble, côte à côte, et cela -déjà était bon.</p> - -<p>— Eh bien, dit le maire, que pensez-vous de -ce qui se passe, maître Augias ?</p> - -<p>— Oui ? dit M. le curé, qu’en pensez-vous, -Monsieur Augias ?</p> - -<p>L’homme de prière interrogeait le laïque sur -le sujet de haine et de mort, dont il se sentait -trop éloigné pour être sûr de ses propres -idées.</p> - -<p>Est-ce que la loi de Moïse ne dit pas : « Tu ne -tueras point » ? Et celle de Jésus : « Aimez-vous » ?</p> - -<p>M. Augias avait beaucoup lu et réfléchi. Il -répéta :</p> - -<p>— Si cette chose terrible arrive, il faudra -peut-être s’en réjouir.</p> - -<p>— Oh ! fit Arnet, — dans le moment que ces -messieurs entraient, vous veniez de me parler -ainsi, et ça m’étonne beaucoup. Je ne comprends -pas la raison pourquoi.</p> - -<p>— Expliquez-vous, Monsieur Augias, dit le -maire.</p> - -<p>Maître Augias se recueillit ; son cœur le fit -éloquent :</p> - -<p>— La France, dit-il, ne peut pas croire à la -guerre parce qu’elle y avait renoncé. Elle se -disait que si le vaincu, quel qu’il soit, riposte -par une guerre de revanche, jamais les guerres -ne finiront. Et alors, peu à peu, quoique avec -regret, elle fermait l’oreille aux cris de revanche, -aux appels de son Déroulède. Elle faisait -le sacrifice de sa fierté à la paix du monde. Et, -pour ma part, j’ai toujours pensé que ce sacrifice -était sublime, car il est difficile de subir un affront -profondément ressenti… Oui, ce sacrifice, -selon moi, eût été sublime, — s’il avait pu réussir, -comme le croyaient sincèrement les pacifistes. -Malheureusement, ces sacrifices-là ne désarment -pas des ennemis qui mettent tout leur -orgueil dans leur force matérielle. Dans l’esprit -de sacrifice, ils ne voient qu’une faiblesse qui -les excite à préparer l’écrasement du faible. -C’est ce qui a encouragé l’Allemagne à nous -attaquer. Mais, si débonnaires que nous ayons -été, nous ne nous laisserons pas faire. Nous -avons laissé s’éteindre le grand feu du patriotisme, -mais la petite étincelle, — que Déroulède -et d’autres protégeaient dans les cendres et entretenaient -de leur souffle, — brûle toujours. Et -vous le savez, Arnet, une étincelle suffit à allumer, -dans nos forêts, de grands incendies. C’est -ce qui arrivera. Plus la patience de la France a -été longue, et bienveillants au monde ses -espoirs et ses désirs — plus elle ressentira -l’injure faite à ses idées et à son cœur. Elle va -se réveiller comme en sursaut. Nous verrons -des choses terribles, mais de grandes et belles -choses.</p> - -<p>Le vieil homme se tut. Et, dans le silence, le -curé murmura la vieille devise, dont on ne pouvait -dire si elle était une affirmation ou seulement -un vœu :</p> - -<p>— Dieu protège la France.</p> - -<p>Ils ne dirent plus rien d’un long moment. -Dans cette maison de village, ces quelques êtres, -réunis pour s’entretenir d’un danger qu’on -pressentait formidable, figuraient à eux seuls -tout le peuple de France. Une grandeur était en -eux et sur eux. Ils en avaient le confus sentiment ; -et ils ne disaient plus rien, parce qu’ils -n’auraient pu trouver de paroles en rapport -avec cette grandeur. Puis ils se levèrent presque -en même temps, se serrèrent la main et se -séparèrent.</p> - -<p>Trois jours plus tard, le tocsin épandait sur -toutes les campagnes de France ses notes d’appel -lamentable… L’incendie ? Non. La guerre.</p> - -<p>La voix des cloches, condamnée au silence -dans certaines régions, — d’autorité se faisait -entendre partout. Du haut des clochers elle -s’élançait, sans que personne songeât à refuser -à Dieu, à l’Inexplicable, le droit de reprendre -la parole.</p> - -<p>Ce sont les maisons de l’Inexpliqué, les -hautes maisons du mystère, celles qui, partout, -dominent les chaumières et les palais — ce -sont elles qui se chargeaient d’annoncer, -seules, à la France, muette d’attente angoissée, -la plus terrible des catastrophes qui jamais -aient fondu sur le monde.</p> - -<p>Elles sonnaient, les cloches des grandes cités -et des moindres villages, en l’honneur de la -mort, reine des épouvantements ; elles faisaient -planer sur chaque tête la menace formidable ; et -tout se taisait.</p> - -<p>Comme si les choses eussent compris, elles -se taisaient.</p> - -<p>Rien ne fut impressionnant, ce jour-là, comme -le silence et la solitude des plaines, des bois, -des champs. Rien n’y remuait. Pas un travailleur -ne s’était rendu à son travail. Point d’ailes -dans le bleu des airs. Pas un souffle de brise -dans les branches. On eût dit que tout l’espace, -sur terre et dans l’air, était laissé à la grande -menace, à l’expansion des ondes sonores, qui, -du levant au couchant et du nord au midi, -annonçaient la guerre, le malheur du monde.</p> - -<p>Où étaient-ils, les hommes de France ?</p> - -<p>Dans les villes, dans les bourgades et les -hameaux ; et tous, comme si partout un messager -inconnu eût donné un mot d’ordre, tous -songeaient :</p> - -<p>— Eh bien, tant mieux ! Il fallait en finir avec -la sourde malice allemande. Nos enfants ne -vivront pas, comme nous, dans une inquiétude -secrète et humiliée. Tant mieux ! On va se -battre pour l’avenir des enfants et la libération -de la terre !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch27">XXVII<br /> -CONCORDE</h2> - - -<p>Victorin, s’attendant à être appelé d’un instant -à l’autre, alla prendre congé de son ancien -maître.</p> - -<p>— Ah ! Victorin, lui dit M. Augias, si tu rencontres -mon fils, donne-lui de bons conseils ; il -me rend bien malheureux. Il est de ta classe. -Pourvu qu’il ne fasse pas quelque sottise. Tu -vois comment un fils peut faire souffrir un père. -Le tien ne te dit pas son chagrin, il ne dit que -sa colère de te voir lui désobéir. Il est encore -temps pour toi de rendre heureux tes parents. -Penses-y. Tu pars volontiers, j’espère, pour défendre -notre pays ?</p> - -<p>— J’aimerais mieux, bien sûr, qu’il n’y ait -pas la guerre, maître Augias, mais, du beau -(moment) qu’elle arrive, je comprends bien -qu’en défendant la France, chacun défend son -village, sa maison et sa famille, comme vous -me l’avez souvent répété. Alors il n’y a pas à -tant s’arraisonner. Le plus tranquille devient -furieux quand les voleurs entrent chez lui. -D’ici, nous ne les voyons pas ; c’est ce qui fait -que beaucoup n’ont pas tout de suite la grande -colère qu’il faudrait. Mais en réfléchissant un -peu, on doit très bien s’imaginer que ce qu’ils -font là-bas, dans le Nord, ils nous le feraient -ici, chez nous, si on les laissait arriver. Alors, -il faut se défendre, et ma réflexion me dit qu’il -faut partir volontiers.</p> - -<p>— Bonjour, monsieur Augias, dit Arnet qui -arriva sur ces mots… Tu pars, Victorin ?</p> - -<p>Le braconnier soupira :</p> - -<p>— Dommage que je sois trop vieux pour -t’accompagner.</p> - -<p>— Tu sais qu’Arnet est un vétéran de 70, dit -Augias, qu’il a été laissé pour mort sur le -champ de bataille, et qu’il n’en parle jamais.</p> - -<p>— Je n’en parlais pas, en effet, parce que ce -que j’ai vu en ce temps-là ne me rendait pas -fier. Mais on peut en parler maintenant, puisqu’on -va reprendre tout ce qu’on avait perdu. -Ah ! ces Prussiens, c’est pire que des voleurs -de grand chemin ! J’espère qu’on va les frotter -d’importance. On y avait renoncé ; c’est eux qui -nous offrent l’occasion, tant mieux donc, si -nous voyons, avant de mourir, une guerre dont -on pourra parler plus tard au lieu d’avoir honte.</p> - -<p>Le vieil Arnet pétillait de jeunesse.</p> - -<p>— Vous voilà bien animé, ami Arnet. Vous -avez l’air d’un vieux cheval de bataille qui redresse -la tête au clairon.</p> - -<p>— C’est un peu ça, dit le braconnier. Figurez-vous -que je viens du café, où le vieil Audiffren, -qui était matelot en 70, nous a conté une chose -magnifique. En voilà une histoire qui a de la -valeur ! Point de galégeade ne peut lutter avec. -On lui a payé une bouteille de vieux Mayons, -et on a bu à la victoire.</p> - -<p>— Et cette histoire, ne pouvez-vous nous la -répéter ? dit M. Augias.</p> - -<p>— Hum, dit Arnet, je ne saurai pas bien… -Mais enfin, voici : En 70, nous a dit Audiffren, -j’étais matelot ; nous n’avons jamais pu, à bord -de notre croiseur, rencontrer l’ennemi. Une -fois, pourtant, dans un port d’Italie, nous -prîmes notre mouillage à côté d’un bateau de -guerre allemand. Naturellement nous ne pouvions -pas l’attaquer, mais nous pouvions le -provoquer, lui proposer de venir au large. C’est -ce que fit notre commandant le lendemain matin. -Ce fut magnifique. On hissa à l’arrière du -croiseur français le pavillon de combat. Et ce -pavillon de combat n’en finit plus d’être grand. -Le bateau traîne ça derrière lui comme un -« pavon » traîne sa longue queue, d’un air -orgueilleux.</p> - -<p>— J’ai entendu, ajouta M. Augias, un officier -dire un jour en parlant de ce pavillon : « C’est -comme un linceul tricolore assez grand, si le -bateau se sent mourir, pour l’envelopper tout -entier. »</p> - -<p>— C’est tout juste ce que nous disait Audiffren, -reprit Arnet. Il disait : Nous avions à l’arrière -ce pavillon qui semblait assez grand pour -envelopper tout le bateau. Et le commandant fit -une manœuvre qui réjouit tout l’équipage. Nous -virâmes de manière à faire comme un rond -autour de l’ennemi et nous vînmes passer tout -à côté de lui, comme si nous avions été un -homme qui vient en pousser un autre de -l’épaule, pour l’affronter, d’un air de dire : « Sortons -un peu ensemble, si tu n’es pas un lâche ». -Et notre bateau, ayant manœuvré de cette manière, -disait cela à sa façon par le moyen d’un -coup de canon tiré à blanc ; et, toujours avec -son air fier, il sortit de la rade avec son pavillon -si grand, et que le vent se mit à développer -pour le bien faire voir. Mais le bateau allemand -resta bien sagement à l’ancre ; il refusait -le combat. Et, le soir, nous revînmes pour dormir -à côté de lui, et d’abord lui faire sous son -nez le salut des couleurs, tel qu’on le fait chaque -soir au coucher du soleil, avec des sonneries et -des coups de feu, comme aux bravades de Saint-Tropez -et de Fréjus… Monsieur Augias, on a -frappé à la porte.</p> - -<p>— Entrez, dit M. Augias.</p> - -<p>C’était un gendarme.</p> - -<p>— J’apporte, dit-il, l’ordre de mobilisation -pour votre fils, monsieur Augias… Votre fils -n’est pas en règle.</p> - -<p>— Il s’y mettra, dit M. Augias, j’en réponds. -Donnez. Merci. Je lui ferai parvenir cela.</p> - -<p>— Ah ! vous voilà, maître Arnet ? fit le gendarme… -Avec la permission de M. Augias, s’il -veut m’excuser, je vous dirai que nous ne sommes -pas contents de vos histoires.</p> - -<p>— Et de quelles histoires ?</p> - -<p>— D’une que vous contez quelquefois, et qui -a fini par nous revenir aux oreilles. Vous prétendez -que vous avez, dans votre jeunesse, -maltraité un gendarme, que vous l’avez porté -sur vos épaules à travers la brousse, et que, -finalement, il aurait manqué à son devoir en ne -vous arrêtant pas, et cela pour conserver les -bonnes manières d’un riche propriétaire de la -contrée. Nous comprenons la galégeade, maître -Arnet, mais nous ne voulons pas de l’injure. Et -je ne suis pas fâché de vous le faire entendre.</p> - -<p>— Il y a, heureusement pour les braconniers, -répliqua Arnet, des gendarmes qui ne font pas -toujours tout leur devoir.</p> - -<p>— Si cela s’était produit, une fois, en votre -faveur, serait-ce bien convenable à vous de le -leur reprocher au lieu de leur en être reconnaissant ?</p> - -<p>Arnet réfléchit un bon moment.</p> - -<p>— Gendarme, dit-il enfin, en tout autre -temps je vous aurais montré que j’aime à rire -jusqu’au bout ; mais je me comprends que ce -n’est plus le moment. Je vous dirai donc que, -en tout temps, lorsque je racontais mes histoires, -je les arrangeais toujours de manière à -les rendre gaies et à faire rire les gens un peu -plus que de raison peut-être ; je dois avouer -aujourd’hui que je n’ai jamais porté tout un gendarme -sur mon dos, armes et bagages, pendant -si longtemps ; que je l’ai seulement un peu soulevé -de terre et un rien de temps ; que je méritais -un gros procès-verbal, et que si le gendarme -ne me le fit pas, — sur la prière de mon -ami, le marquis, — ce fut par bonté pure, parce -qu’on lui fit comprendre que je m’étais exposé -à une trop terrible condamnation. Ce gendarme -fut donc un juste et très brave homme.</p> - -<p>Et, avec une certaine noblesse, Arnet acheva :</p> - -<p>— Vous pouvez, conséquemment, présenter -à ceux de vos camarades qui ont connu cette -histoire que j’ai contée, les excuses du vieil -Arnet, pourquoi les gendarmes sont les soldats -qui nous défendent, même quand on n’est pas -en temps de guerre. Et si vous voulez me donner -la main, c’est de bon cœur que je vous le -demande.</p> - -<p>Il y eut un silence.</p> - -<p>Le gendarme et le braconnier se serrèrent la -main ; Augias tendit la sienne ; puis Victorin. -On eût dit un serment muet.</p> - -<p>— Ce sont des gendarmes, dit enfin Augias, -seulement des gendarmes qu’il faudrait contre -ces voleurs et assassins qu’on appelle les soldats -allemands, et qui déshonoreraient le beau -nom de soldats s’il pouvait être déshonoré.</p> - -<p>Puis, à son habitude, oubliant un peu qu’il -n’était pas seul, il se mit à philosopher :</p> - -<p>— Voyez-vous, mes amis, il y a, dans toute -guerre de conquête, de l’assassinat et du vol. -Et tant que les crimes des guerres de conquêtes -ne s’appelleront pas des crimes, et que les nations -ne s’uniront pas pour punir celle qui tentera -de les commettre, tout gredin aura une -manière d’argument en sa faveur. Il ne faut -plus, comme dit quelquefois Arnet, qu’il y ait -deux poids et deux mesures, une loi pour les -peuples et une autre pour les individus. C’est -cela qui met l’anarchie dans les têtes de nos -enfants. Mais cette anarchie même aura aidé à -éclairer le monde comme elle m’éclaire, car la -France est là, mes amis ; elle comprend son -rôle. Elle est la première, a dit un Anglais célèbre, -au combat et à la vérité. Elle éclairera -le monde. Et, par les armes d’abord, le monde -punira la nation de voleurs et d’assassins.</p> - -<p>Ainsi parla maître Augias, et les autres comprenaient.</p> - -<p>La rencontre fortuite d’un gendarme et d’un -vieux braconnier, dans la pauvre maison du -vieil instituteur philosophe, faisait luire, aux -yeux d’un jeune paysan, une des espérances les -plus hautes du monde civilisé. C’était, tracé par -le simple bon sens de deux vieillards, sur la -courbe d’évolution, le trait qui dessinait le stade -futur, et l’un des points d’arrivée de la justice.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch28">XXVIII<br /> -SANS PATRIE</h2> - - -<p>Le lendemain matin, maître Augias partait -pour Marseille. Il portait à son fils le papier que -lui avait remis le gendarme. Or Augustin, -croyant pouvoir devancer l’appel, venait des -bureaux de recrutement quand son père se -présenta chez lui.</p> - -<p>Augias, en apprenant ses bonnes résolutions, -le serra d’abord dans ses bras. Puis, démêlant -sans peine dans ses paroles une arrière-pensée, -et, dans son désir de se battre, la volonté d’en -finir avec la vie, il lui parla longtemps, et termina -ainsi :</p> - -<p>— Commence par obéir à tes chefs sans -plainte. Si tu éprouves des révoltes, garde-les -secrètement en toi et obéis encore. Essaie de -comprendre pourquoi ton pays souffre et se -bat ; pourquoi, tout entier, il préférerait la mort -au déshonneur. Regarde autour de toi, parmi -les hommes et parmi tes chefs, ceux qui ne -demanderaient qu’à vivre heureux dans leur -famille, dans leur aisance ou leur richesse, et -qui sont prêts cependant à mourir pour garder -aux survivants les biens qu’ils vont perdre avec -la vie. Il n’y a pas de meilleure leçon de morale -que la vue des dévouements. Le plus malin ne -peut pas douter de ce que ses yeux lui montrent.</p> - -<p>Augustin avait écouté froidement, et l’œil -sec, ces paroles d’un sage.</p> - -<p>Il haussa les épaules. Et, baissant la tête à la -façon d’un taureau qui médite un mauvais -coup, regardant son père en-dessous, il proféra -d’un ton bourru :</p> - -<p>— Tout ça, c’est des phrases qu’on dit pour -pousser les gens à la bataille !… Je ne sais pas -dans quel intérêt !…</p> - -<p>Rien ne saurait peindre la stupeur triste qui -était dans les yeux de maître Augias ; il se -sentait en présence d’une inintelligence extraordinaire, -butée ; il comprenait bien que nulle -parole ne parviendrait à pénétrer la bêtise compacte, -épaisse, lourde, — le front de taureau -qu’il avait devant lui, celui de son propre -fils !</p> - -<p>Et, dans son impuissance, qu’il s’avouait, il -demeurait sans réaction, étonné.</p> - -<p>Augustin comprit qu’il terrassait le vieux. -Alors, imprudemment, il ajouta :</p> - -<p>— Qu’est-ce que ça peut faire au peuple, et -qu’est-ce que ça peut me faire, de devenir Allemand ?</p> - -<p>La monstruosité de cette indifférence fut -comme un coup de fouet qui cingla le père, mit -tout son sang en révolte. L’indignation, la -colère affluèrent dans son cerveau. Littéralement, -il vit rouge… il eut une envie intérieure, -mais intérieurement réalisée ! de bondir -sur le jeune homme, de le prendre à la gorge ; -et de serrer, à l’étouffer, cette stupidité… Aux -temps antiques, il l’eût fait, — et c’eût été, dans -l’histoire, un exemple, souvent cité, de patriotisme -romain.</p> - -<p>Maître Augias, par un grand effort, se ressaisit ; -réfléchit longuement…</p> - -<p>— Ce mouvement de fureur, qui vient de -m’aveugler un instant, songea le vieux philosophe, — c’est -l’esprit même de la guerre, la -haine de race, qui mord et tue avant tout… J’ai -mieux à faire…</p> - -<p>Et l’homme moderne, calme, prononça tranquillement :</p> - -<p>— Mon pauvre garçon ! notre pays a fait, il y -plus d’un siècle, une révolution terrible pour -abattre les tyrannies françaises, qui, comparées -à celles de la Prusse et de l’Allemagne, -étaient inoffensives, pleines de civilisation, de -politesse et de grâce. Il y a une contradiction -imbécile entre ton acceptation éventuelle de la -victoire allemande et tes prétendues idées libertaires -et pacifiques. Tu prétends haïr la guerre -et il te serait indifférent, dis-tu, de devenir -Allemand, c’est-à-dire soldat avant tout, et quel -soldat ! soldat esclave d’une discipline de fer, -ayant, pour avenir promis, la conquête brutale -du monde, à laquelle des officiers nobles te -feraient marcher — pardon, si je t’offense ! — à -grands coups de pied dans le derrière, et de -cravache dans la figure. Si nous avions un empereur -en France comme ils en ont un en -Allemagne, et même honorable, tu réclamerais -sa tête tous les matins… tu voudrais la guerre -civile… Eh bien, mon garçon, tu as, dans la -présente guerre avec l’Allemand, une fameuse -occasion de prouver la sincérité de tes sentiments -d’homme libre, et de marcher, conformément -à tes idées, contre la plus abominable -des tyrannies et contre le militarisme le plus -sanglant et le plus avilissant… Allons, en -avant, mon gaillard ! pour la liberté du monde, -et pour le triomphe de la paix ! Sinon, — comme -j’ai lieu de le craindre, — tu n’es que le dernier -des crétins ou le pire des menteurs.</p> - -<p>Sous l’insulte paternelle, Augustin ne broncha -pas.</p> - -<p>Maître Augias le considéra en silence un long -moment, et dit enfin :</p> - -<p>— En te quittant, et pour me consoler, j’irai, -dès mon arrivée aux Mayons, voir les Bouziane. -Leur Victorin est plus près que toi de mon -cœur, plus près cent fois. Adieu, Augustin, je -t’ai serré dans mes bras tantôt en arrivant, je -regrette de ne pas faire de même en te quittant, -mais tu m’en as ôté le désir.</p> - -<p>Il s’éloigna d’un pas ferme ; puis, se retournant, -au moment de sortir, il ajouta :</p> - -<p>— Adieu… quand tu auras retrouvé une -patrie, tu trouveras un père.</p> - -<p>Ils se quittèrent ainsi.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch29">XXIX<br /> -MARTINE</h2> - - -<p>Victorin Bouziane, quand le jour fut arrivé de -rejoindre son régiment, était allé prendre congé -des Revertégat.</p> - -<p>Ils ne prononcèrent pas beaucoup de paroles.</p> - -<p>— Tu pars, Victorin ?</p> - -<p>— Eh bé, oui !</p> - -<p>— Bon voyage.</p> - -<p>— N’ajoutez pas <i>bonne chance</i>, disait-il, pourquoi, -quand c’est pour la chasse qu’on part, ça -porte malheur.</p> - -<p>Martine en disait plus long. Elle avait le cœur -gonflé. Elle parlait haut et fort, afin de lutter -contre son émotion ; et, pour la mieux cacher :</p> - -<p>— Notre garçon de ferme, dit-elle, part, lui -aussi. Lui et toi, Victorin, ça va faire ici un -gros manque. Mais, sois tranquille, nous se -débrouillerons. J’ai des bras d’homme, tu en -sais quelque chose. Et j’ai du cœur aussi, je -t’assure. S’il part beaucoup de travailleurs, -nous autres, femmes et filles, nous saurons -les remplacer, même derrière la charrue. -Une fois, comme tu sais, Marius était malade -et mon père avait beaucoup de travail ; il fallait, -pas moins, porter tout de suite une charrue -à réparer chez celui qui l’avait vendue, à Pierrefeu, -et qui est un fameux ouvrier. Et c’est -moi qui la portai sur notre charrette. Il y a -bien plus de quatre lieues. Et, de m’avoir vue -faire le charretier, il y en eut qui se moquèrent. -Tant pis pour eux ; on fait ce qu’on doit. J’attelai -le cheval à la charrette, je mis mon déjeuner -dans le tiroir, ma moins bonne robe et -mes meilleurs souliers, le fouet autour du cou -comme j’avais vu faire à tous les rouliers ; et -hue ! et dia ! me voilà en route en sifflant, figure-toi ! -Sur la charrette, j’avais arrangé une chaise -bien attachée et, quand j’étais fatiguée, je m’asseyais -comme une reine sur son trône ! Et -quand je rencontrais d’autres charretiers, j’étais -galégée, tu penses ! — « Et alors, la fille, on a les -culottes ? » — Notre chien, celui qui est mort, -le dogue, était mon porte-respect. A un qui voulait -m’embrasser il fit sentir sa dent dure ; et à -celui-là, il a fallu que sa femme ou sa mère recouse -la culotte, le soir. C’est pour te dire que je -ne crains rien. Et d’autres filles sont comme moi -courageuses. Il y en a, et beaucoup, qui, vu l’occasion, -se montreront, tu verras ! Vous pouvez -donc partir tranquilles, les soldats. Si c’est nécessaire, -je prêterai la main à ton père ; j’ai labouré -plus d’une fois et je sais comment on s’y -prend. Je ne te promets pas de dire du mal au -cheval, comme vous faites tous, ajouta-t-elle -en riant ; mais si c’est nécessaire pour le faire -marcher, je saurai lui en envoyer, des sottises ! -M. le curé me pardonnera, je pense, vu la nécessité. -Allons, embrasse-moi, Victorin.</p> - -<p>Et comme il l’embrassait sur les deux joues, -elle ne put s’empêcher de souffler tout bas, se -sentant amoureuse de son ami d’enfance :</p> - -<p>— Je ne suis pas une Arlette.</p> - -<p>Et, Victorin parti, elle fit, et au delà, ce qu’elle -avait promis.</p> - -<p>Plus d’une fois, on la vit aux labours quand -son père vaquait à d’autres travaux.</p> - -<p>Sa mère ne pouvait s’empêcher de lui -dire :</p> - -<p>— N’en fais pas trop, notre Martine, que tu -ne tombes pas malade.</p> - -<p>— Je ne suis pas une fillette, répondait-elle -en riant. Quand nos hommes se battent, il faut -au moins leur mettre l’esprit en repos, là-bas ; et -les femmes doivent les remplacer au travail.</p> - -<p>Elle était belle, la petite, quand on la voyait -sortir tenant la bride du gros cheval laboureur, -pour le mener au champ où l’attendait la charrue.</p> - -<p>La charrue dormait couchée au revers d’un -sillon tracé la veille. Elle la relevait d’un poing -solide, qui n’hésitait pas ; sur le dos de la bête, -elle prenait les traits jetés de ci de là et les accrochait -à l’araire, tendait les guides de corde -dont elle nouait l’extrémité aux mancherons. Les -mancherons en main, elle criait : « Hi ! hue ! » -La bête avançait ; le soc écorchait la terre ; la -terre s’ouvrait lentement ; et le sol dur, celui -que la charrue éventrerait au retour, inégal -sous les pas de la paysanne, et les mouvements -qu’il fallait faire pour peser sur les mancherons, -les abaisser ou bien les relever, — tout -cela faisait à la belle fille une démarche onduleuse, -mais ferme, qui montrait sa souplesse -gracieuse et sa force. Tout son corps flexible, -selon l’effort nécessaire, se haussait, raide, ou -se courbait un peu, faisait saillir les hanches -larges, montrait, sous le bas du jupon court, -une jambe musclée comme d’un garçon vigoureux.</p> - -<p>Et, quand sa bête lasse s’arrêtait pour souffler, -la paysanne intrépide, au lieu d’injures, lui -criait :</p> - -<p>— Souffle, ma pauvre, que je t’ai alassée ! -Ce n’est pas encore toi qui me feras lâcher -pied. C’est Martine, souviens-t’en, qui t’aura -fait demander grâce. Pourquoi est-ce qu’ils -vous injurient, les hommes qui labourent ? Tu -fais ce que tu peux, comme les hommes et -comme moi, chacun selon sa force. Et le bon -Dieu saura dire où sont les bons travailleurs.</p> - -<p>Alors, toute seule elle riait, et Victorin n’était -plus là pour lui dire, comme malgré lui :</p> - -<p>— Quelles belles dents il montre, ton rire, -Martine !</p> - -<p>Alors, la gaieté solitaire de Martine s’arrêtait, -et elle se sentait tout près de pleurer.</p> - -<p>A plusieurs reprises, elle alla travailler pour -le père Bouziane, avec le cheval qui avait -l’habitude d’être mené par Victorin.</p> - -<p>Et une de ces fois-là, tout de bon, elle se -sentit gagnée par les larmes. Elle s’arrêta ; et -elle les laissa couler parce qu’elle était seule -au milieu du champ, sous le grand ciel, et vue -seulement des oiseaux qui passaient.</p> - -<p>Et elle dit au cheval à voix haute :</p> - -<p>— Allons, hue ! le Rouge ! que c’est pour lui -que nous travaillons… Je ne savais pas l’aimer -tant, pauvre de moi ! Que Dieu le protège à la -bataille ! Hue ! le Rouge ! que tu l’aimais aussi, -et que c’est pour lui qu’il faut labourer, nous -deux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch30">XXX<br /> -AUGUSTIN AUGIAS</h2> - - -<p>Sur le front, où ils se battaient côte à côte, -Victorin et Augustin firent la connaissance de -M. le curé doyen Delmazet, sergent ; mais Augustin -demeurait farouche et sombre, fermé -aux avances cordiales du prêtre et à celles de -Victorin. Il souffrait d’orgueil, et, s’isolant dans -ses rages misérables, dans ses sourdes révoltes -d’envieux, il gardait le silence.</p> - -<p>A Verdun, un jour, quelques hommes de -bonne volonté furent demandés par le colonel -pour un coup de main difficile. Au grand étonnement -des mauvaises têtes (il y en a toujours -partout) Augias s’offrit. Ils partirent une douzaine, -revinrent trois, dont Augustin. Le lieutenant -qui les conduisait étant tombé, Augustin -avait d’abord pris le commandement de la -petite troupe ; et, au retour, retrouvant son officier, -gisant, la jambe fracassée, il l’avait mis -sur son échine et porté durant plus de deux -kilomètres, sous une mitraille enragée, sans -vouloir être remplacé. Au début de cette affaire, -comme fou de bravoure, il avait, pour se -rendre maître d’une position importante, enlevé -une mitrailleuse, après avoir assommé les servants -à coups de crosse. Les deux camarades -qui l’accompagnaient racontèrent ces prouesses -dont il ne soufflait mot. Le colonel le félicita -devant les hommes assemblés et épingla sur -sa poitrine la croix de guerre, au milieu des -acclamations du régiment. Augustin se laissa -faire et demeura triste ; mais, quelque temps -après, M. Augias recevait la lettre suivante, -que lui adressait le doyen mobilisé.</p> - -<blockquote> -<p class="ind">« Mon cher Monsieur Augias,</p> - -<p>« J’ai quelque chose d’heureux à vous annoncer, -et je frémis de joie à l’idée de celle -que vous allez éprouver. »</p> -</blockquote> - -<p>Ici, M. le curé Delmazet racontait l’exploit -d’Augustin, et il ajoutait :</p> - -<blockquote> -<p>« Après ce triomphe, votre fils demeurait -comme accablé d’une singulière tristesse. Il -me fuyait comme à l’ordinaire. Je parvins à -le joindre un jour : « Augias, lui dis-je, tu as -de la peine quand tu devrais être fier et -joyeux ; que se passe-t-il en toi ? » Il m’expliqua -alors, cher Monsieur Augias, qu’il -avait eu le dessein, déjà, à Marseille, d’en -finir avec la vie, croyant qu’il n’était et ne -serait jamais bon à rien. Puis, au régiment, -il avait souffert de n’être qu’un simple soldat -perdu dans le rang, et, surtout, il y était -jaloux de Victorin Bouziane, dont la conduite -et le courage étaient cités en exemples. -Alors l’idée lui était revenue de mourir volontairement, -de se faire tuer, d’abord pour -quitter une vie de pauvreté insupportable -à son orgueil ; ensuite, pour faire servir cette -mort à sa gloire. Il voulait faire l’étonnement -de ses camarades, en particulier de Bouziane.</p> - -<p>« Tels furent les mobiles qui lui ont inspiré -une conduite de héros, mais d’un héros qui, -tout de suite, s’est senti indigne d’être proclamé -tel. Voilà quelle fut sa confession que, -sur mes instances, il m’a permis de vous -répéter. — Ah ! Monsieur le curé, me dit-il, -comme on doit être heureux et justement -fier lorsqu’on se sent digne d’un honneur -comme celui que j’ai reçu ! lorsqu’on a véritablement -aimé sa patrie comme mon père -m’a toujours dit que c’était un devoir de le -faire ! Mais moi, quand le colonel m’a posé la -croix sur la poitrine et donné l’accolade, je -me suis dit que l’action pour laquelle il me -félicitait n’avait pas eu les motifs qu’il croyait, -et c’est la cause de ma tristesse. Je ne m’en -consolerai jamais, si ce n’est en me battant -à l’avenir pour aider à la défaite de l’ennemi, -et en essayant de survivre, afin que -mon père, un jour, me retrouve un autre -homme.</p> - -<p>« Alors son cœur creva, et il se mit à pleurer, -en disant, comme un petit enfant : — Papa ! »</p> - -<p>« Le voyant ainsi troublé et repentant, je -lui expliquai que ses regrets, ses remords -même, le rendaient digne de la récompense -gagnée comme malgré lui. Il parut un -peu rasséréné. Et, trois jours après, il était -encore cité à l’ordre de l’armée pour avoir -montré une bravoure exceptionnelle. Assez -grièvement blessé, il était tombé à mes côtés -au moment où je tombai moi-même, mon -cher Monsieur Augias. Nous voici ensemble, -votre fils et moi, à l’hôpital de X, bien tranquilles -et en voie de guérison. Venez voir -votre fils, deux et trois fois sauvé.</p> - -<p>« Dites au père de Victorin Bouziane que -son fils, à lui, pour n’avoir pas eu, jusqu’ici, -l’occasion d’accomplir (affaire de chance) -un de ces actes tout à fait exceptionnels -qui attirent les hautes récompenses, n’en -est pas moins, comme des milliers d’autres, -un des soldats magnifiques de la -France.</p> - -<p>« Vous cherchiez des sanctions à votre morale -laïque, mon bon Monsieur Augias ? En -apercevez-vous ici ? Ma lettre vous apporte la -preuve positive de leur réalité. C’est le désir -d’obtenir les sanctions aux actes méritoires -qui a tué en votre fils les sentiments condamnables -qui ne mènent à rien, sinon à la -souffrance. Un remerciement de la Patrie, -sous la forme d’une pauvre croix, et votre -Augustin a compris le bonheur qu’on éprouve -à servir et à défendre les autres hommes, -même à mourir pour eux ! Il a compris l’honneur -et la honte, les deux sanctions puissantes -du bien et du mal — symbole humain, -à nos yeux de catholiques, des sanctions -éternelles. Et n’est-ce pas une chose -singulière que des sanctions purement humaines -aient choisi pour insigne la croix, -notre signe de la croix !</p> - -<p>« A bientôt.</p> - -<p class="sign"><span class="blk">« Delmazet, curé-doyen,<br /> -sergent au …<sup>e</sup> d’infanterie ».</span></p> - -<p>« <i>P. S.</i> — Quel honneur pour les Mayons, -cette conduite de votre fils ! Et puis — le savez-vous — ces -Mayons, qui n’ont guère que 125 -feux, comptent déjà douze victimes de la -guerre, frappées à l’ennemi. Oui, et l’un de nos -pauvres Mayonnais est aveugle. Honneur aux -Mayons. »</p> -</blockquote> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch31">XXXI<br /> -DES YEUX SE FERMENT, -DES YEUX S’OUVRENT</h2> - - -<p>Pendant que maître Augias s’acheminait vers -l’hôpital où il allait retrouver son fils transfiguré, -Victorin, permissionnaire, partait pour -les Mayons.</p> - -<p>Arlette, restée seule à Marseille, et sans nouvelles -de ses amis depuis le début de la guerre, -avait renoncé à sa sagesse, trop laborieuse à -son gré, et à sa mansarde de la rue Vieille. Elle -était venue, sur les conseils d’une amie nouvelle, -et avec cette amie, à Toulon, pour y -dépenser ses pauvres économies dans les cinémas -et aux tables des cafés, en des toilettes qui -offensaient les yeux des soldats retour du front. -Elle était de celles qui semblaient ignorer combien -on souffrait dans les tranchées.</p> - -<p>Forcé de s’arrêter quelques heures à Toulon, -Victorin, sans qu’elle l’aperçût, la vit passer, -toujours souriante sous son ombrelle multicolore, -jupes courtes, bottines hautes, chapeau en -shapska… Il détourna les yeux.</p> - -<p>Le hasard voulut que, ce même jour, dans la -voiture qui le ramenait vers la maison paternelle, -il rencontrât l’un de ses camarades des -Mayons, réformé, un aveugle de la guerre.</p> - -<p>Le père de ce jeune homme était allé le chercher -à Gonfaron et le ramenait tristement. Le -père et le fils se taisaient. On les voyait -oppressés par une douleur infinie, qui ne voulait -pas se plaindre. Victorin, après avoir essayé -de causer avec eux, y renonça. Ils étaient seuls -tous trois dans la voiture. Elle roulait. On entendait -le battement sec du pied des chevaux -sur la route dure.</p> - -<p>L’aveugle dit tout à coup :</p> - -<p>— On m’avait bien répété, — je ne voulais pas -le croire, — que, lorsqu’on a perdu les yeux, on -fait attention à des choses qu’on ne remarquait -pas autrefois. Vous m’entendez, mon père ? tu -m’entends, Bouziane ?</p> - -<p>— Nous t’entendons. Qu’est-ce qui te fait -penser à ça ?</p> - -<p>— C’est, dit-il, que le bruit du pas de notre -cheval, sur cette route de Gonfaron aux Mayons, -me parle ; il me dit des choses. Combien de fois -ai-je fait, en voiture, la route qu’en ce moment -nous faisons… Et, en ce temps-là, je n’écoutais -pas ce bruit des sabots ferrés sur le chemin d’ici. -Eh bien, je le reconnais, ce joli bruit ; c’est -comme une musique. Là-haut, où l’on se bat, -j’en ai entendu trotter des chevaux et rouler des -voitures. Ça sonnait mou. Oui, les routes de -là-haut, empierrées pourtant, répondent aux -pieds des chevaux d’une autre manière. Elles -disent qu’il pleut souvent, qu’elles sont souvent -mouillées, amollies. Écoutez comme, ici, ça -sonne clair ; ça sonne le soleil. Oui, oui, notre -cheval trotte sur du soleil. J’entends ça très -bien et ça me fait plaisir… Ah ! on va s’arrêter. -Le courrier va remettre une commission, n’est-ce -pas ? Le cheval arrêté laisse retomber par moment -son pied qui sonne la lumière. Il y a des -mouches. Elles bourdonnent. Elles disent que -c’est l’été. On ne peut pas s’y tromper. Et la -queue du cheval fouette sa croupe ; je l’entends. -C’est très joli. Je n’avais jamais entendu ça. Le -major me disait : « Tu vivras beaucoup par les -oreilles ». Ça ne me consolait pas. Maintenant, -je comprends. J’aurai donc encore de la joie, -mon père, à deviner par les bruits de la maison, -vos occupations de tous les jours. Voilà qu’on -repart. Les roues tournent. Le cheval trotte et -c’est sur la terre du pays ! Je la reconnaîtrais, -au bruit qu’elle répond, entre toutes. Comme -j’entends bien la voix du pays ! Ils ne m’ont pas -ôté ça ! O, mes beaux Mayons, je les revois -donc !</p> - -<p>— Eh bien, dit Victorin, tu devrais t’arrêter -un instant chez mon père, avec le tien, tout à -l’heure. On boira un coup, et tu marcheras un -peu, sur cette terre qui te parle ; tu la sentiras -sous ton pied avec plaisir. Dans nos sentiers de -roches, ça sonne encore d’une autre manière -que sur la route, tu sais bien. Et ça retentit -dans la gouargo (le ravin).</p> - -<p>— Et puis ça sentira bon, répondit l’aveugle ; -oui, oui, descendons.</p> - -<p>— Ta mère t’attend, fit observer le père.</p> - -<p>— Je retarderai sa joie de me voir, mon père, -mais aussi son chagrin de ce que je ne puisse -plus la voir, elle ! répliqua l’aveugle. Je pourrai -du moins lui expliquer mieux comme j’ai été -heureux en arrivant d’entendre ma patrie, si je -ne la vois plus.</p> - -<p>— Venez. Je vous accompagnerai jusque -chez vous ensuite, dit Victorin ; nous sommes -si voisins !</p> - -<p>L’aveugle et son père descendirent.</p> - -<p>Et, quand ils furent dans le sentier rocheux -et sonore :</p> - -<p>— Tu avais raison, Victorin. D’ici, je la -retrouve mieux, notre terre. Et elle parle toute. -Elle dit la résine. Une perdrix, là-bas, rappelle. -Voici que le sentier descend. Nous allons -entrer dans la plaine qui est vôtre. Nous y -sommes. Ça sent la vigne. Je ne m’en serais -pas aperçu autrefois. Il a dû pleuvoir hier une -pluie d’orage, ce qui a permis de labourer ce -matin ; — je le comprends, attendu que, maintenant, -ça sent les mottes fraîchement retournées ! -O Victorin, arrêtons-nous un instant. Je -ne labourerai plus, moi, de peur de ne pas -tracer droit, mais je me revois derrière la charrue, -je crois tenir les guides dans ma main. -Tout ce que je ne sentais pas autrefois m’entre -aux narines avec ce petit ventoulet si tiède. Un -grand soleil tape sur moi et je sue au travail, -je m’arrête pour respirer. Je sais que je fais un -travail utile à nous tous. Je n’y avais jamais -beaucoup réfléchi. Je suis fier d’être un paysan. -O Victorin ! plains l’aveugle, qui jamais plus -ne conduira l’araire et ne verra plus la grande -lumière pleuvoir sur les blés et sur les vignes. -Et toi, qui as le bonheur de regarder encore -ces choses, de vraiment revoir le pays avec tes -yeux, aime-le, Victorin, et, tant que tu pourras, -jamais ne le quitte !…</p> - -<hr /> - - -<p>Le soir, à la table paternelle, où il venait de -s’asseoir :</p> - -<p>— Mon père, dit Victorin, grand-père avait -raison. Demandez, je vous prie, aux Revertégat -s’ils veulent toujours me donner Martine, et à -Martine si elle veut encore de moi.</p> - -<p>Le mari regarda sa femme, qui, debout, les -servait ; la femme regarda son homme ; ils se -virent émus aux larmes.</p> - -<p>— Femme, dit Bouziane, viens t’asseoir à -table près de ton fils, que, peut-être, les jambes -te doivent trembler un peu.</p> - -<p>La femme, apportant pour elle une assiette et -un verre, vint prendre place entre le père et le -fils.</p> - -<p>— Mangeons, dit Bouziane. Mange et bois, -garçon, que tu dois avoir un fameux appétit -et une fameuse soif, après tant de batailles !</p> - -<p>Ils soupèrent en silence ; puis, au fromage :</p> - -<p>— Femme, un coup de vieux muscat.</p> - -<p>Elle se leva, apporta le vin cuit. Le père -emplit les trois gobelets. Et, avant de toucher -des lèvres au sien, l’œil malicieux et la tempe -toute ridée de plis ironiques :</p> - -<p>— Et alors, fils, cette Arlette — qui n’a -jamais été des Mayons ? hé, <span class="sc">Bouziane</span> ?</p> - -<p>Victorin prononça :</p> - -<p>— Elle n’a jamais valu l’ongle du petit doigt -d’une Martine, père ; ni une motte de notre -terre.</p> - -<p>Le vieux paysan leva son verre et le choqua -contre celui du fils et de l’épouse :</p> - -<p>— A la France ! dit-il.</p> - - -<p class="c gap small">FIN.</p> - - -<p class="noindent gap"><i>La Garde,</i> 17 <i>Février</i> 1917.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="r"><div>I.</div></td> -<td class="drap">— Le dépiquage du blé</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch1">1</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>II.</div></td> -<td class="drap">— La vieille maison paysanne</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch2">10</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>III.</div></td> -<td class="drap">— L’anarchiste et la suffragette</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch3">20</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> -<td class="drap">— Les leveurs de liège</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch4">37</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>V.</div></td> -<td class="drap">— La chasse aux cigales</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch5">51</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> -<td class="drap">— Monsieur Gustin</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch6">62</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> -<td class="drap">— La poigne du vieil Arnet</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch7">67</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> -<td class="drap">— Une galégeade d’Arnet</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch8">78</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> -<td class="drap">— Le vieux qui dort là-haut</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch9">79</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>X.</div></td> -<td class="drap">— Le Roi d’Italie</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch10">99</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> -<td class="drap">— La famille fait la Patrie</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch11">105</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XII.</div></td> -<td class="drap">— Un soir d’été sur l’aire</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch12">113</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td> -<td class="drap">— L’instituteur et le prêtre</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch13">123</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td> -<td class="drap">— Le chapitre du chapeau</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch14">134</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XV.</div></td> -<td class="drap">— Le museau de vendange</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch15">143</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td> -<td class="drap">— Arlette et Martine</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch16">155</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td> -<td class="drap">— Arnet se confesse</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch17">161</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td> -<td class="drap">— La famille et l’école</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch18">175</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td> -<td class="drap">— Champignons et bécasses</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch19">182</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XX.</div></td> -<td class="drap">— La forêt est toute seule</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch20">196</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXI.</div></td> -<td class="drap">— Le portrait de la gavotte</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch21">209</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXII.</div></td> -<td class="drap">— Le féminisme d’Arlette</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch22">218</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXIII.</div></td> -<td class="drap">— Conseil de famille</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch23">228</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXIV.</div></td> -<td class="drap">— Deux indépendants</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch24">237</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXV.</div></td> -<td class="drap">— Fleurs et plumes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch25">243</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXVI.</div></td> -<td class="drap">— La voix des cloches</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch26">252</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXVII.</div></td> -<td class="drap">— Concorde</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch27">261</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXVIII.</div></td> -<td class="drap">— Sans Patrie</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch28">269</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXIX.</div></td> -<td class="drap">— Martine</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch29">274</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXX.</div></td> -<td class="drap">— Augustin Augias</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch30">280</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>XXXI.</div></td> -<td class="drap">— Des yeux se ferment, des yeux s’ouvrent</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch31">286</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em">79922. — PARIS, IMPRIMERIE GÉNÉRALE LAHURE<br /> -<span class="small">9, Rue de Fleurus, 9.</span></p> - - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ARLETTE DES MAYONS</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> -</html> diff --git a/old/67099-h/images/cover.jpg b/old/67099-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 38a815e..0000000 --- a/old/67099-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
