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-The Project Gutenberg eBook of Arlette des Mayons, by Jean Aicard
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Arlette des Mayons
- Roman de la terre et de l'école
-
-Author: Jean Aicard
-
-Release Date: January 3, 2022 [eBook #67099]
-
-Language: French
-
-Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel and the Online
- Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
- file was produced from images generously made available by
- The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ARLETTE DES MAYONS ***
-
-
-
-
-
-
- JEAN AICARD
- de l’Académie française
- Président de l’Union française
-
- Arlette
- des Mayons
-
- ROMAN
- DE LA TERRE ET DE L’ÉCOLE
-
- 1917
-
- Chacun de nous travaille
- à refaire la France.
-
-
- PARIS
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
- 26, RUE RACINE, 26
-
- Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés
- pour tous les pays.
-
-
-
-
-ŒUVRES DE JEAN AICARD
-
-Collection in-18 jésus à 4 francs le volume
-
-
-ROMANS
-
- Le Pavé d’Amour, 1 vol.--Roi de Camargue, 1 vol.--L’Été à l’Ombre, 1
- vol.--L’Ame d’un Enfant, 1 vol.--Notre-Dame d’Amour, 1 vol.--Diamant
- noir, 1 vol.--Fleur d’Abîme, 1 vol.--Melita, 1 vol.--L’Ibis bleu, 1
- vol.--Tata, 1 vol.--Benjamine, 1 vol.--Maurin des Maures, 1
- vol.--L’illustre Maurin, 1 vol.
-
-
-POÉSIE
-
- Les jeunes Croyances, 1 vol.--Rébellions, Apaisements, 1 vol.--Poèmes
- de Provence (cour. par l’Acad. fr.), 1 vol.--La Chanson de l’Enfant
- (cour. par l’Acad. fr.), 1 vol.--Miette et Noré (cour. par l’Acad. fr.
- Prix Vitet), 1 vol.--Lamartine (cour. par l’Ac. Prix du budg.), 1
- vol.--Le Livre d’heures de l’Amour, 1 vol.--Visite en Hollande, 1
- vol.--Le Dieu dans l’Homme, 1 vol.--Au Bord du Désert, 1 vol.--Le
- Livre des Petits, 1 vol.--Jésus, 1 vol.--Le Témoin (Poème de France,
- 1914-1916), 1 vol. à 2 fr. 50.--Le Sang du Sacrifice, 1917, 1 vol.
-
-
-DIVERS
-
- La Vénus de Milo, 1 vol.--Alfred de Vigny, 1 vol.--Des Cris dans la
- Mêlée, 1 vol.
-
-
-THÉÂTRE
-
- Au clair de la Lune (un acte en vers), 1 vol.--Pygmalion
- (un acte en vers) 1 vol.--Smilis (4 actes en prose, à la
- Comédie-Française) 1 vol.--Le Père Lebonnard (4 actes en vers
- représentés à la Comédie-Française), 1 vol.--Don Juan, 1
- vol.--Othello, le More de Venise (5 actes en vers, représentés à la
- Comédie-Française).--Portrait de Mounet-Sully, par Benjamin Constant.
- 1 vol. 4 fr.--La Légende du Cœur (5 actes en vers représentés au
- Théâtre Antique d’Orange et au Théâtre Sarah-Bernhardt), 1 vol.--Le
- Manteau du Roi (5 actes en vers représentés à la Porte-Saint-Martin),
- 1 vol.--Théâtre, tome I.--Théâtre, tome II.
-
-
-79922.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris.
-
-
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
-
-Copyright 1917, by ERNEST FLAMMARION.
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-
-ARLETTE DES MAYONS
-
-
- Chacun de nous travaille à refaire la France.
-
-
-
-
-I
-
-LE DÉPIQUAGE DU BLÉ
-
-
---Victorin, tu ne nous feras pas le chagrin d’épouser cette fille, dit
-le père.
-
-Les deux hommes s’en venaient de l’aire, où, depuis le lever du soleil,
-sous les pieds de deux forts chevaux aveuglés d’œillères closes, on
-avait foulé le blé. Maintenant le père et le fils ramenaient à l’étable
-les bêtes lourdes de fatigue. Depuis l’aube, le père n’avait pas
-prononcé dix paroles, et voici que, la matinée finie,--au moment de
-goûter un peu de repos dans la maison aux volets pleins et
-entrebâillés,--le paysan disait cela à son fils parce qu’il jugeait que
-le moment en était enfin venu. Jamais auparavant il n’avait touché ce
-sujet.
-
-Le fils, qui ne fut pas étonné, ne répondit pas.
-
-Tous deux marchèrent en silence vers l’étable obscure et fraîche, dont
-la porte basse, qui encadrait du noir intense, avait un seuil de soleil.
-Sous l’ombre des grands chapeaux de paille, leur face rasée scintillait
-de sueur par endroits; et, aussi, la sueur luisante se voyait suspendue
-aux rudes soies de leur poitrine velue, dans l’écartement des chemises
-de couleur. Tous deux avaient des pantalons de grosse toile bise,
-retenus, malgré la chaleur d’été, par une «taïole» bleu et rouge; et, à
-travers les épaisses semelles de leurs souliers cloutés, ils
-ressentaient l’ardeur de la terre.
-
-Ils s’arrêtèrent, à dix pas de la maison, sous l’ombre de quelques vieux
-mûriers, devant le puits coiffé d’un dôme et clos d’une solide porte,
-comme une caverne d’Ali-Baba. En ce pays ardent, on enferme l’eau comme
-un trésor. Victorin ouvrit la petite mais lourde porte grinçante; il
-repoussa de la margelle, dans le vide, le seau de bois vermoulu, qui se
-balança sous la poulie de fer au bout de la chaîne. Avec des crissements
-joyeux, le seau descendit vers la fraîcheur du fond. Bientôt remonté, il
-fut vidé dans la conque où nageait une grosse éponge. L’éponge en main,
-le jeune homme mouilla abondamment les naseaux poussiéreux des deux
-bêtes.
-
-Le père surveillait ce travail, et, quand il le vit terminé, il rentra
-dans la maison, laissant à son fils le soin de conduire et d’attacher
-les chevaux dans l’étable, devant les râteliers gorgés de foin.
-
-A présent, les deux hommes étaient assis dans la salle obscure, où le
-jour ne pénétrait que par le léger entrebâillement des volets pleins et
-de la lourde porte. La pesante table rectangulaire touchait le mur du
-fond. Aux deux bouts, le père et le fils se faisaient face. La mère les
-servait. On entendait bourdonner une abeille. Ces gens, à cette heure
-grave, vivaient en silence, appliqués à leur besogne, qui était, pour
-les hommes, de se refaire des muscles en mangeant à leur suffisance;
-pour la femme, de les aider à réparer leurs forces d’où dépendait la
-santé de la famille, la stabilité de la maison, l’avenir commun. Ils
-mangeaient donc silencieusement, et elle les servait sans rien dire. Et
-tous, sans avoir même à y songer, étaient pénétrés de l’importance de
-cette minute,--car la famille Bouziane, de l’aïeul, qui somnolait en ce
-moment dans une chambre au-dessus de leur tête, jusqu’à ce Victorin, son
-petit-fils, en passant par le père et la mère, tous, tour à tour,
-avaient été élevés dans le respect de la vie ordonnée et dans l’amour du
-travail, loin des déclamations du siècle.
-
-La famille Bouziane! on la citait comme un exemple extraordinaire de
-volonté et de probité simples. On disait d’elle couramment: «Ça, c’est
-des gens d’ancien temps;» ou: «à l’ancienne mode; on n’en fait plus de
-comme ça.»
-
-Les Bouziane, depuis des siècles, n’avaient jamais quitté le pays. Par
-les hommes, ils descendaient à coup sûr des Sarrazins, longtemps et
-fortement établis non loin des Mayons, à La Garde-Freinet, au sommet de
-la chaîne des Maures, dans la Provence du Var.
-
-Aujourd’hui, cette famille, ayant abandonné les hauteurs de La
-Garde-Freinet, habitait, dans la plaine onduleuse, sa bastide, largement
-et solidement assise sur un terrain incliné à peine vers le midi, entre
-Gonfaron et les Mayons.
-
-Les Mayons, ce mot signifie: les maisons. Maisons paysannes, asiles
-nobles d’antiques roturiers; ils étaient là sur leur sol d’origine, à
-moins d’une lieue de Gonfaron, presque au pied du massif des Maures, à
-la lisière des bois de pins qui dévalent le versant nord de la chaîne,
-où les arrête la grande culture des vignes.
-
-Les Bouziane mangeaient. Les mâchoires aux blanches dentures broyaient,
-avec lenteur, un pain sec qui «crenillait» allègrement. Le chien, un
-chien courant, bon gardien de la demeure, les considérait assis sur sa
-queue.
-
---Ne vous occupez pas de lui, je lui ai donné. Il a mangé à sa
-suffisance, dit la mère Bouziane.
-
-Elle apportait aux deux hommes les radis bien frais, les premières
-pommes d’amour, le lard grillé; puis elle battait sa demi-douzaine
-d’œufs, et apprêtait la poêle où allait cuire et se dorer l’omelette aux
-oignons--la moissonneuse.
-
-Quand ils auraient fini, elle monterait sa bouillie au vieux, là-haut,
-qui, depuis une année, s’était couché pour mourir et qui n’y parvenait
-pas.
-
-Ensuite, comme de juste, elle penserait à elle-même; et, tranquille
-enfin, prendrait seule son repas, mieux à son aise que s’il lui avait
-fallu, s’étant mise à table avec les travailleurs, s’interrompre de
-manger et se lever à toute minute pour chercher une chose ou l’autre.
-
---Ça ne serait pas sain, songeait-elle.
-
-Et nos pères avaient raison de tenir à l’usage, aujourd’hui perdu, de
-faire manger la femme après les hommes, sans l’offenser, et bien au
-contraire, c’est-à-dire lorsqu’enfin elle peut prendre sa nourriture en
-toute tranquillité.
-
-Sur cette terre de souffrance où il faut travailler, le travail, si on
-le distribue avec intelligence, se fait plus vite et mieux, pour le plus
-grand avantage de tous et de chacun. Telle était du moins la pensée des
-Bouziane, depuis des siècles,--depuis le jour où leurs ancêtres
-sarrazins étaient venus en terre de Provence, se mêler aux Liguriennes
-et fonder une race toujours vivante et prospère.
-
-Pendant tout le repas, le père et le fils n’échangèrent pas cinq
-paroles. Ils mangeaient et buvaient en silence, tandis que, dans cette
-ombre, leurs corps apaisés, exhalant le soleil du matin, reprenaient
-fraîcheur lentement.
-
-Le père ne s’étonnait point que le fils n’eût pas répondu sur-le-champ à
-son objurgation sévère. Il comptait que Victorin verrait son «devoir»
-(il se servait de ce mot) et qu’il s’y tiendrait, une fois averti. Et
-puis, les choses de sentiment, de passion, d’intérêt même, on n’y
-saurait penser toujours. Quand on travaille «chez nous»--on est tout au
-spectacle de ce que l’on fait. Pour l’heure, les hommes mangeaient. Tout
-le matin, on avait «foulé», tout à l’heure on foulerait encore; et dans
-leur tête--pleine de la vision d’une aire qui flamboyait sous des
-éparpillements de longues pailles d’or, entremêlées et rigides, et où
-tournent inlassablement les deux chevaux au train monotone--il n’y avait
-pas place pour les raisonnements.
-
-Ils étaient allés se coucher un instant à l’ombre des mûriers, près du
-puits, faire un peu de sieste. L’un s’était dit: «Il ne l’épousera pas»,
-l’autre: «Bien sûr que je l’épouserai»; mais c’était tout; cela s’était
-murmuré en eux une fois ou deux, et cela, aussitôt, avait été couvert
-par le frappement du pied des chevaux dans la paille où le grain jaillit
-sourdement de l’épi... «Hue! le Rouge!--T’arrête pas, le Blanc! Hue donc
-et fais courage!» Puis un peu de somnolence était venue; et quelque
-chose comme une nuit claire et douce avait voilé à demi le tableau
-ensoleillé qu’ils avaient tous deux sous le crâne.
-
-La sieste finie, ils reprirent leur besogne; et cela ne changea rien en
-eux, puisque, même, durant leur repos, ils avaient revu en imagination
-ce qu’ils revoyaient maintenant en réalité. Sous les pieds des chevaux,
-les longues pailles rigides et fines bruissaient, et, tout le long de
-chacune d’elles, le soleil allumait une fine aiguille de feu; et ces
-millions d’aiguilles longues, ces traits de feu, sans cesse se
-croisaient et se décroisaient... Au milieu de cet embrasement, les
-chevaux viraient, viraient, dépiquant le blé encore et encore. Victorin,
-au centre de l’aire, faisait passer les longes derrière son dos, de sa
-main droite dans sa gauche; le père Bouziane, la fourche au poing,
-patiemment, lançait sous le pied des bêtes de nouvelles gerbes, les
-éparpillait, les renouvelait sans cesse; et, ainsi occupés, le père et
-le fils, tous deux suaient, brûlants de vie, dans un flamboiement de
-lumière opulente et de joie physique.
-
-Le soir vint; le feu torride cessa de tomber du ciel, comme ruissellent
-les grains d’un crible, sur la terre crevassée; une douceur se fit, qui
-gagna cultures et bois comme une marée les rivages; le jour, si
-longtemps exaspéré, s’apaisa, se mêla enfin de rêverie; tout ce que,
-tantôt, il enveloppait, accablant, ne pouvait alors penser qu’à lui;
-maintenant les choses se reprenaient; elles se ressaisissaient,
-faisaient retour sur elles-mêmes; la vie individuelle des plantes et des
-êtres se retrouvait; tous les puits clos de la plaine s’ouvraient à
-cette heure pour donner aux bêtes et aux gens un peu de leur trésor
-d’obscure fraîcheur; une poulie lointaine criait faiblement, avec le
-charme d’un appel d’oiseau qui cherche un abri pour la nuit; c’était
-l’heure où les amoureux, revenant du travail, rencontrent, près des
-margelles, les belles fiancées qui vont quérir l’eau pour le repas du
-soir...
-
-Alors les deux Bouziane ramenèrent leurs chevaux à l’étable; et, comme
-ils arrivaient près du puits, Victorin, répondant enfin aux paroles que
-son père avait prononcées le matin, lui dit:
-
---Et pourquoi, mon père, que je ne l’épouserais pas, Arlette?
-
-Le père Bouziane éprouva dans son cœur une secousse. Cependant il n’en
-fit rien voir.
-
---Plus tard, dit-il, s’il le faut, je te dirai ça; pour l’heure,
-réfléchis à ma volonté, et tu verras bientôt par toi-même les raisons
-pourquoi ce que je t’ai dit--je te l’ai dit.
-
-Sans parler davantage, ils soupèrent--puis, assis sur le banc de pierre,
-au seuil de la ferme, fumèrent leur pipe sous les étoiles.
-
-
-
-
-II
-
-LA VIEILLE MAISON PAYSANNE
-
-
-La famille Bouziane était donc une des plus connues de la région des
-Maures. A la fin du XVIIIe siècle, cette famille était encore établie à
-La Garde-Freinet, sur le sommet de la chaîne des Maures, où longtemps
-les Barbaresques eurent leur fort principal. Le hameau _des Mayons_
-s’appelait encore _les Mayons du Luc_ et n’avait pas d’importance. Il en
-prit le jour où Marius, le trisaïeul de Victorin, ayant acquis dans
-la plaine une assez grande étendue de terrains--boisés de
-pinèdes--abandonna La Garde-Freinet pour sa maison des plaines, alors en
-ruines, qu’il fit restaurer, et qui se nommait _la Salvagette_.
-
-Cet événement de famille se passait vers l’an 1798.
-
-Et César Bouziane, le bisaïeul de Victorin, vivait encore, il y a
-quelque quarante ans, aux Mayons, où, paysan de vieille race, il était
-connu cependant sous le nom banal du «vieux soldat».
-
-Il avait fait la campagne de France en 1815; jeune conscrit, il s’était
-battu à Waterloo. Médaillé de Sainte-Hélène, il n’était pas médiocrement
-fier de ce titre. Il aimait à le rappeler souvent aux Mayonnais
-attentifs, réunis le dimanche à l’entrée du hameau, devant l’atelier du
-forgeron, sur la terrasse naturelle qui domine la plaine. Son fils, le
-grand-père de Victorin, avait hérité de lui trois reliques qu’il
-vénérait, son casque, son sabre et sa médaille.
-
-C’est sous ces trois reliques, accrochées au mur de sa chambre, que,
-couché depuis l’an dernier, le grand-père reposait, dans un étrange
-sommeil presque continu. Il ne s’éveillait que pour prendre de légers
-repas apportés par sa belle-fille.
-
-Le bisaïeul, le soldat du premier Empire, avait transmis à son fils le
-culte de Napoléon. Et de ses rudimentaires idées sur la guerre et la
-paix, sur les devoirs militaires et civiques des Français, quelque
-chose, à la longue, avait passé dans l’esprit de ses enfants, et aussi
-dans l’esprit de la plupart de ses concitoyens mayonnais. En un mot,
-certains enthousiasmes de l’ancêtre faisaient partie des traditions de
-la petite cité.
-
-Le braconnier Arnet, figure locale très caractéristique, fils d’un
-insurgé de 51, prenait pour lui-même ce titre parce que, à cette époque,
-âgé de seize ans, il avait, de la part de son père, porté un mot d’ordre
-à Collobrières. Volontiers, en sa seconde jeunesse, il tenait tête au
-père César, et souvent dans l’unique intention de le pousser, par la
-contradiction, à de nouveaux récits de batailles, à des emportements
-généreux qui remplissaient d’aise les auditeurs.
-
-L’éducation des peuples se fait heureusement en partie de ces bavardages
-héroïques, aux heures de loisir. Ceux qui ont beaucoup vu, beaucoup agi,
-beaucoup appris par les voyages et par le contact avec les hommes,
-disent bien des choses utiles à la formation des âmes populaires, et que
-les instituteurs ne rencontrent pas dans leurs livres. Ce que, surtout,
-ils ne rencontrent pas dans les livres, c’est l’accent de l’expérience
-directe, c’est l’éloquence saisissante d’un témoin, qui se trouva jouer
-un rôle, si humble qu’il ait pu être, en des circonstances historiques.
-
-Dans l’atelier du forgeron des Mayons, le dimanche soir, ou bien les
-jours de pluie quand le travail des champs est rendu impossible, il
-fallait, par exemple, entendre autrefois le vieux César Bouziane
-raconter, en provençal, la charge des dragons de Waterloo.
-
---Figurez-vous, mes amis, que j’ai vu à Waterloo, les lanciers, les
-cuirassiers, les cavaliers enfin, le sabre en l’air, charger en criant.
-Ceux d’entre vous qui, à la chasse, mes amis, sautent de surprise et
-comme de peur, et perdent la tête quand une compagnie de perdrix leur
-part tout à coup dans les jambes avec un grand grondement de mistral,
-ceux-là seraient tombés morts d’épouvantement s’ils avaient entendu
-ronfler cette charge. Figurez-vous que vous êtes dans une plaine, une
-grande plaine, battue comme un tambour par des mille et mille chevaux,
-dont chacun, comme de juste, n’a pas moins de quatre pattes, de quatre
-sabots ferrés, et imaginez quel roulement de tonnerre! Sur tous ces
-chevaux dont les pieds frappent comme autant de baguettes sur la terre
-qui tremble toute, les cavaliers crient: «Vive l’Empereur!» Ça commence
-comme ça, et c’est magnifique. Je les ai vus passer. Mais les chefs
-avaient mal calculé l’affaire. L’Empereur était abandonné du bon Dieu,
-faut croire, car, d’habitude, il savait tout et connaissait son champ de
-bataille comme vous connaissez la plaine des Mayons. Il les visitait
-d’avance, ses champs de batailles, il s’arrangeait avec la carte de
-géographie; il les connaissait enfin par sa manière de génie à lui.
-Mais, cette fois, il y eut une faute, et cette charge galopante qui,
-avec toutes ses crinières et ses queues en l’air comme des drapeaux,
-ronflait comme un torrent de montagne, arriva tout-à-coup devant un
-grand fossé profond, un chemin creux auquel on n’avait pas pensé! Aï!
-aï! mes amis! j’ai vu ça!... Lorsque tant de chevaux sont lancés,
-l’homme qui tombe n’est pas à la fête, pensez donc! sous tant de pieds
-qui galopent au-dessus de lui. Il trouve le temps long, celui-là, vu
-qu’une charge de cavaliers c’est comme un coup de mitraille sorti en
-paquet du canon. Ça ne s’arrête qu’à l’endroit où c’est au bout... Ça
-roule, ça roule, ça gronde, ça tintamarre sourd. Le torrent de montagne
-emporte les barrages et tombe en cascade dans les creux;--et c’est bien
-ce qui arriva. Le premier rang, tout en un coup, se trouve devant le
-grand fossé; il le voit, mais il a, derrière lui, tous les autres qui le
-poussent. Il faut sauter. Quel saut! Les premiers chevaux lancés
-écorchent la rive contraire avec leurs pieds de devant, et, renversés en
-arrière, ils tombent au fond du trou sur leurs cavaliers, qu’ils
-écrasent; et le second rang, déjà, a roulé et s’est renversé sur le
-premier. C’est le grand saut dans la mort. Et, par centaines et
-centaines, on tombe les uns après les autres, les uns sur les autres,
-jusqu’à ce que le fossé soit comble, et que tout ce qui reste, le peu
-qui reste, puisse passer, comme qui dirait sur un pont fait d’hommes et
-de chevaux mêlés, qui remuent encore! Et voilà pourquoi le grand
-Napoléon fut vaincu à Waterloo, pour ça et bien d’autres raisons que
-vous verrez dans l’histoire.
-
---Votre Napoléon, disait tout à coup Arnet, a fait le malheur de la
-France!
-
---Tais-toi, jeune homme, répliquait le vieux César. Tu ne sais pas ce
-que c’est que la gloire. La France, avant Waterloo, l’a connue, la
-gloire. Nous l’avons perdue. Elle reviendra. Nous l’attendons. Mais,
-pour ça, il faudra tous savoir souffrir en bons soldats. J’ai élevé mon
-fils dans ces idées. Il a fait la campagne de Crimée, c’est Bouziane
-après Bouziane. Quand je ne serai plus là, il vous en parlera de la
-Crimée, comme je vous parle de Waterloo. Et il parlera à son fils comme
-je lui ai parlé à lui.
-
---La France, répliquait Arnet goguenard, ne fera plus la guerre; elle
-sait trop ce que ça coûte.
-
---Ça, je veux bien, répondait César d’un air bonhomme, par malheur, on
-la lui fera, la guerre. Et il faudra bien qu’elle sache se défendre.
-
-Et Arnet ripostait:
-
---Pour ce qui est de se défendre, j’en suis.
-
-Et, avec un bon sens puissant qui allait au fond des choses:
-
---Voyez-vous, maître Bouziane, disait le jeune Arnet, le malheur, c’est
-qu’il y ait des abominations permises aux empereurs, aux rois, aux
-maîtres des peuples; des abominations qu’on dit même louables de leur
-part, tandis que ces mêmes choses sont défendues à tous les citoyens.
-Alors on ne peut plus comprendre. A la guerre, on tue, on vole, on brûle
-tout. Pourquoi est-ce permis? Quand je pose un piège pour prendre six
-moineaux, et m’en nourrir--arrivent des pèlerins (Arnet désignait
-toujours ainsi les gendarmes) qui me font leur «procès-barbal»--mais, à
-vos empereurs, il est permis de faire tuer des hommes et même de nous
-manquer de parole quand ils ont juré qu’ils tiendraient leurs belles
-promesses. A la guerre, on fait tout ce qui m’est défendu et qui est
-défendu avec raison. Et, tant que ce sera comme ça, vous trouverez des
-révoltés comme moi pour dire à vos Napoléon que ce qu’ils font ne leur
-est pas plus permis qu’à moi. Et eux ils se décorent de leurs mauvaises
-actions.
-
---Ils en ont fait de bonnes, disait César Bouziane. Napoléon a fait le
-code, le livre de nos lois, dont la France avait bien besoin.
-
---Il n’est pas bon partout, le code, grommelait Arnet. Et puis, parce
-qu’il avait fait un bon livre, il avait le droit de faire la guerre nuit
-et jour? Ah! je vous dis, la guerre pour la défense, oui! celle-là tant
-qu’on voudra!
-
-Tels étaient, il y a quelque quarante ans, presque chaque dimanche, les
-thèmes des conversations, cent fois répétées en public, entre César
-Bouziane, le vieux soldat, et Arnet, le braconnier, l’insurgé de 1851.
-
-Puis César Bouziane mourut. Alors son fils (le grand-père de Victorin)
-qui s’était tu tant qu’avait vécu l’ancêtre, eut son tour; et, sans
-cesse, il redisait la charge légendaire de Waterloo; puis les tranchées
-de Sébastopol, où il avait fait vaillamment son devoir de soldat
-français.
-
---Pour ce qui est des Russes, voyez-vous, disait-il, c’était comme des
-frères. On se battait quand venait l’heure, mais dans les moments où on
-ne se battait pas, on se passait du tabac ou un bon coup de vin--parce
-qu’on n’était pas des sauvages. Et puis, nous autres, Français, nous
-sommes comme ça. Nous avons pitié des hommes. On a bien assez de misère
-sur terre, par le travail, et les accidents, et les maladies! Oui, il ne
-faut pas être des sauvages. Et, cependant, il faut se défendre. Le
-travailleur ne travaille pas pour les voleurs.
-
---Je suis bien plus avec vous qu’avec votre pauvre père, disait Arnet.
-
-Telles étaient les idées générales transmises par les Bouziane à toute
-une région.
-
-Et le jeune Victorin, le dernier Bouziane, savait par cœur toutes les
-histoires de ses deux pères-grands. Il ne les répétait pas, ce n’était
-pas dans sa manière. Les histoires ne sont vraiment bonnes que lorsqu’on
-a eu une part d’action dans les événements qu’on raconte.
-
-Lorsque Victorin parlait, il ne parlait, comme son père, que de chasse
-ou de travaux rustiques; mais, au fond de son cœur muet de paysan, il
-avait une image vivante, quoique lointaine, de la patrie et de la
-justice.
-
-Et c’est ainsi qu’en Victorin, jeune et actif, revivait l’âme
-essentielle de son vieux grand-père, qui, là-haut, au-dessus de la salle
-commune, dans la bastide des Bouziane, sommeillant immobile sur son lit,
-prenait, avec un vague sentiment de satisfaction, son étrange repos, qui
-lui semblait un acompte sur la mort bien gagnée.
-
-
-
-
-III
-
-L’ANARCHISTE ET LA SUFFRAGETTE
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-M. Augias a soixante-cinq ans; il a été instituteur; un petit héritage
-lui est échu. Il serait resté maître d’école si sa santé le lui eût
-permis, parce qu’il aimait passionnément sa fonction dont il a gardé une
-haute idée. M. Augias lit beaucoup; il apprend tous les jours; c’est un
-philosophe. Aujourd’hui, sans faire mauvais ménage avec le curé, M.
-Augias est devenu, étant de bon conseil, quelque chose comme le recteur
-laïque du pays, qui s’en trouve bien.
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-A l’orée d’un bois de châtaigniers qui grimpe jusqu’à mi-côte la pente
-des Maures, tout près des Mayons, le cabanon de M. Augias, blanc comme
-neige, rit au soleil par ses trois fenêtres, une au rez-de-chaussée à
-côté de l’unique porte, les deux autres au premier étage. Une terrasse
-ombragée par une treille prolonge au dehors, pour ainsi dire, la pièce
-d’en bas, qui est à la fois cuisine, salle à manger et salon. De cette
-terrasse, comme des Mayons même, on domine l’admirable vallée de
-l’Aille, toute l’étendue qui, de l’ouest à l’est, va de Pignans à
-Vidauban. Presque en face, se dresse le Luc et son voisin, le vieux
-Cannet du Luc, en sentinelle sur son cône bleuté. La plaine, couverte de
-pins et de chênes-lièges, ne montre, à qui la regarde de la terrasse des
-Mayons, que les cimes moutonnantes de ses forêts; elle apparaît de là
-comme un vaste lac ondoyant et fasceyant au soleil. Cette mouvante
-verdure cache un sol montueux par places, ravins et collines dont on
-s’étonne en les parcourant. La plaine ne laisse pas deviner non plus à
-qui la voit de haut les cultures spacieuses, voilées de monticules et de
-pinèdes.
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-Au sud-est se dressent les derniers contreforts des Maures, les rochers
-du Muy et de Roquebrune, sous lesquels commence la plaine de l’Argens ou
-de Fréjus. Par-dessus ces rochers, et au-dessus de toute cette admirable
-plaine, flotte une lumière chargée d’une sorte d’irisation constante;
-c’est le fluide scintillement d’une impalpable poussière radiante, et où
-les indigènes reconnaissent le voisinage de l’atmosphère maritime.
-L’imperceptible vapeur qui s’exhale de la mer, comme la chaude haleine
-qu’expirent les naseaux d’un cheval, presque toujours flotte épandue
-au-dessus de ce lac de verdure mouvante; et, dans cette poudre dorée,
-dans cet air diamanté, la lumière est comme multipliée, le soleil comme
-répété tout entier dans des myriades d’infiniment petites étincelles.
-Ainsi, durant l’été, un flamboiement formidable danse au-dessus des
-cimes vertes, surchauffées, d’où il semble à toute heure que va jaillir
-l’incendie.
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-Toute cette splendeur s’apaisait, vers cinq heures, en cette fin de
-Juillet, lorsque maître Arnet, le vieux braconnier, heurta du bâton la
-porte ouverte de maître Augias.
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---Eh! mestre? y a degun? N’y a-t-il personne? Eh! maître?
-
---Holà! holà! Arnet, un peu de patience.
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-Maître Augias, le vieil instituteur, qui avait aimé son métier, et
-l’avait quitté à regret pour d’impérieuses raisons de santé, en parlait
-souvent, s’inquiétait des écoles, de leur avenir, des méthodes
-nouvelles. Ce qu’il y avait en lui de meilleur, c’était son clair bon
-sens. Et le bon sens étant la qualité maîtresse d’Arnet, ces deux hommes
-très différents avaient fini par se rapprocher. Ce fut à la grande
-surprise de tout le pays, car il fallait aller tout au fond des choses
-pour comprendre quel lien rattachait «Mossieu» Augias, de bon sens
-sévère, à maître Arnet, de bon sens jovial. Ils s’entendaient fort bien,
-et sans qu’on sût bien pourquoi, ou plutôt parce que, inégaux par la
-culture, ils se reconnaissaient pourtant de même race.
-
---Eh! monsieur Augias?
-
-La voix répéta:
-
---J’y vais! Un peu de patience, Arnet.
-
-Arnet,--c’est la forme provençale d’Ernest.
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-Un pas lent retentit. M. Augias, traînant un peu ses jambes lourdes de
-rhumatismes, apparut au bas de l’étroit escalier. De sa calotte de curé,
-qui cachait sa calvitie, s’échappaient en franges quelques cheveux
-blancs. Son visage ovale, un peu jauni, rasé proprement, exprimait la
-paix de l’âme, avec une certaine tristesse habituelle, que fréquemment
-éclairait un sourire aussitôt disparu.
-
-M. Augias était veuf. Il disait parfois qu’il avait perdu un fils chéri;
-mais ce fils, Augustin, aujourd’hui âgé de vingt ans, n’était pas mort;
-il avait «mal tourné». Fier de la petite instruction primaire qu’il
-avait reçue dans une école du Var, dirigée jadis par son père, il
-s’était cru poète et romancier. Il répandait en strophes puériles, mal
-cadencées et mal rimées, une âme artificielle où s’alliait à un
-romantisme attardé un futurisme incompréhensible. Son âme vraie n’était
-que sottise ambitieuse, mégalomanie enfantine, révolte anarchique et
-servilisme prudent. Son père, qui ne voulait plus le voir, se maudissait
-lui-même de n’avoir pas su donner à son propre fils une règle morale;
-mais il n’y avait plus rien à tenter pour sauver le jeune homme, dont il
-n’avait plus de nouvelles depuis de longs mois. Le jeune gaillard était
-resté quelque temps à Paris; et déjà il se sentait vaincu par la vie,
-déclassé, perdu. Par orgueil, il n’osait plus revenir dans sa ville
-natale. Il était, à l’heure présente, garçon de bureau dans une banque,
-à Marseille. Son service consistait à balayer les salles tous les
-matins, et à coucher, la nuit, dans une soupente, d’où il pouvait, par
-un judas, surveiller les salles, qu’à la moindre alerte il éclairait en
-mettant le doigt sur un bouton électrique. Pour remplir utilement cet
-emploi, sa poésie et tous ses pauvres souvenirs scolaires lui étaient
-parfaitement inutiles. Mais, le dimanche, il se promenait en veston noir
-trop court, avec une cravate de soie rouge, et la canne à la main. Dans
-ce costume, il était l’orgueil des bars de banlieue. Il y récitait,
-devant des nervis éblouis, des poésies enflammées, traversées par tous
-ses mauvais désirs de paresseux sans espérance.
-
-M. Augias savait tout cela vaguement; et c’était la cause secrète des
-tristesses du vieil instituteur honnête homme.
-
---Qu’est-ce qui vous amène, mon brave Arnet? Asseyez-vous.
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-Arnet ôta son feutre aux bords dentelés par l’usure, et s’assit sur une
-des quatre chaises de paille qui entouraient la table de bois blanc,
-bien frottée.
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-M. Augias était son propre serviteur; il faisait son lit tous les matins
-de bonne heure, mettait en ordre sa maison, raccommodait ses vêtements
-et son linge, allait aux provisions, préparait ses repas. Arnet, dans sa
-hutte construite de ses mains, beaucoup plus haut sur la pente des
-Maures, dans la forêt de châtaigniers, se livrait à des occupations du
-même genre et cette conformité d’habitudes le rapprochait encore
-d’Augias. Seulement, l’habitation d’Arnet était un peu celle d’un
-sauvage; l’intérieur d’Augias était celui d’un civilisé rustique.
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-Lorsque Arnet fut assis, M. Augias ouvrit une armoire, prit deux tasses
-à fleurs jaunes et rouges et les plaça sur la table. Sur le fourneau, un
-«toupin» vernissé était en train de bourdonner la chanson de l’eau qui
-dansote; dans l’eau bouillante, il jeta trois cuillerées de café et
-retira le toupin du feu; puis il y versa une cuillerée d’eau froide,--ce
-qui fit tomber au fond le marc alourdi...
-
---Le bon café à la sarrazine, comme le faisaient nos grand’mères, dit
-Augias.
-
---Il n’y a rien de meilleur, fit Arnet. Nous ne sommes pas de ces gens à
-qui il faut des cafetières à compartiments, monsieur Augias. Votre café
-est digne d’un roi.
-
---Maurin des Maures en a souvent goûté, de mon café, prononça M. Augias.
-Et c’était le roi de nos petites montagnes, celui-là!
-
---Et c’était mon cousin second, dit Arnet... Je suis conséquemment le
-cousin d’un roi et d’un roi républicain, dont le souvenir réjouira
-encore les enfants de nos enfants! Je l’ai suivi souventes fois à la
-chasse, ce Maurin, acheva Arnet en souriant. Il avait de bonnes idées et
-de bonnes jambes.
-
---Et du bon sens, dit M. Augias.
-
---Quand je parle, poursuivit Arnet, il m’arrive, beaucoup souvent, de
-m’apercevoir que je répète des choses que Maurin a dites, et, alors, par
-là, je suis sûr de bien dire et d’être approuvé. Et, si aujourd’hui, je
-viens vous voir, c’est justement pour vous parler comme il aurait pu le
-faire, monsieur Augias. Et je viens de la part de mon ami Bouziane.
-
---Je vous écoute.
-
---Voilà, dit Arnet en humant son café et en allumant sa pipe; le fils
-Bouziane...
-
---Victorin, souligna M. Augias.
-
---Oui, Victorin, qui est fils unique, avance vers l’âge de se marier,
-quoiqu’un peu jeune, n’ayant que vingt ans, comme vous savez, et c’est
-un brave «pitoua».
-
---Comme il nous en faudrait beaucoup, affirma M. Augias avec toute sa
-gravité.
-
---Oui, dit Arnet, il est brave, il travaille comme pas un, il est de
-bonne tournure; pour tout dire en un mot, il a de bons principes, comme
-vous me l’avez répété quelquefois.
-
---Eh! dit Augias, parce qu’il a appris b, a, ba, et deux et deux font
-quatre, il ne «s’en croit» pas pour cela, comme tant d’autres; il ne
-décide pas sur les choses qu’il ne connaît point, et il se garde de se
-croire aussi savant que les plus grands savants. Je lui ai entendu dire
-que, selon lui, on ne doit faire députés que des gens capables de
-comprendre les lois qui existent, puisqu’ils sont appelés à en fabriquer
-de nouvelles, et il ajoutait qu’un charretier est un homme qui doit
-savoir mener chevaux et charrette.
-
---Pour sûr, dit Arnet grave à son tour; seulement, il y a beaucoup de
-ces conducteurs pour rire, assis sur «l’asseti» des chars-à-bancs, avec
-les rênes lâches,--et qui croient mener leur bête, cheval, mulet ou
-âne;--lorsque, bien entendu, c’est leur bête,--cheval, âne ou mulet--qui
-les conduit à la foire, par la force de l’habitude.
-
---Si nous en revenions à ce que vous voulez dire de Victorin, hein, ami
-Arnet?
-
---Patience! fit Arnet, je sais très bien où je vais en arriver, monsieur
-Augias; mais, quand je me rends au travail à travers champs, j’ai
-coutume, s’il me part «une» lièvre ou un perdreau entre les jambes, de
-le mettre dans ma carnassière. C’est tant de pris en passant; et, de
-même, si en marchant vers ce que j’ai à vous dire, je rencontre une
-bonne idée sur ma route, je m’y arrête un peu; qu’elle vous parte des
-pieds, ou qu’elle parte des miens... Il m’arrive même d’y perdre un peu
-trop de temps comme pour la perdrix ou la lièvre quand je vais à mon
-travail, mais je n’ai jamais pu me corriger d’être curieux, pas mal
-bavard et enragé braconnier.
-
-Ici, M. Augias sourit, mais il se garda de répondre, car il connaissait
-l’éloquence de son ami, et qu’elle pourrait fort bien l’entraîner à
-parcourir, de digression en digression, le champ sans limite de la
-sagesse populaire.
-
-Un assez long silence se fit.
-
---Oui, déclara tout à coup Arnet, répondant à ses propres rêveries, ce
-Victorin est un gaillard. Il a le cœur d’un lion et les jambes d’un
-lièvre,--les jambes que j’avais quand je faisais courir les pèlerins...
-
---Nous y voilà, pensa Augias. Il va me conter un de ses bons tours de
-braconnier incorrigible.
-
-Mais Arnet ajouta:
-
---Je vous dirai une autre fois une de mes histoires de gendarmes...
-celle, par exemple...
-
---C’est cela, une autre fois, Arnet, une autre fois! Pour aujourd’hui,
-qu’avez-vous à me dire de Victorin?
-
---J’ai à vous dire que les Bouziane ont besoin de vos conseils,
-c’est-à-dire qu’ils n’en ont pas besoin pour eux, mais que vous en
-donniez à leur Victorin. Eux, ils savent très bien ce qu’ils veulent et
-que vous serez d’accord avec eux, et que vous conseillerez ce garçon qui
-prend le chemin qu’il faut pour faire une bêtise, des grosses. Alors, le
-père de Victorin m’a dit comme ça, m’a dit:
-
-«Arnet, tu verras un de ces jours M. Augias qui est ton ami--et cette
-parole de Bouziane me fait honneur, monsieur Augias--et quand tu verras
-M. Augias, ton ami, dis-lui de nous aider et qu’il montre à notre
-Victorin où est son devoir.»
-
---Et à quelle occasion, Arnet?
-
---A l’occasion du grand amour qui le tient pour une fille qui n’est pas
-celle que son père voudrait lui voir épouser.
-
---Et qui son père voudrait-il lui voir épouser?
-
---Martine Revertégat.
-
---Bonne affaire, ça! Ces Revertégat sont des gens à l’ancienne.
-
---Comme les Bouziane; la vraie race d’ici. C’est souche de bon bois,
-vieille vigne de pays; rien des «américains».
-
-Sur ce mot, il y eut un silence, pendant lequel les deux hommes revirent
-le temps d’avant le phylloxéra, l’époque où les ceps américains
-n’avaient pas envahi la Provence, où la vieille vigne française exempte
-de maladie traînait ses sarments paresseux sur la terre provençale et
-donnait un vin autrement joyeux que celui des ceps d’Amérique, qui ont
-trop voyagé et sont d’une autre terre. Le vin d’aujourd’hui, on le
-travaille et on le fraude en vue du rapport et non plus pour la joie de
-le produire et de le boire!
-
---Tout ça ne dit pas quelle est la gueuse que Victorin peut préférer à
-Martine, interrogea enfin M. Augias.
-
---Il lui préfère Arlette des Mayons, dit Arnet gravement.
-
-M. Augias, qui s’était levé, eut un sursaut:
-
---Misère de moi! Arlette! une Arlette!... qu’on appelle des Mayons, et
-qui n’en est pas, des Mayons, puisque son père était un gavot paresseux,
-venu un jour chez nous avec sa femme pour s’employer à la récolte des
-châtaignes--et qui, jusqu’à sa mort d’ivrogne, est resté dans le pays
-pour y donner l’exemple de la paresse et de l’ivrognerie! Il est mort de
-ses vices, le pauvre bougre, et ce fut un bon débarras; mais il nous a
-laissé de la graine d’alcoolique, et c’est un malheur pour la commune.
-La mère est une pas grand’chose, plus bête que méchante, incapable de
-donner à la fille un bon conseil et qui la laisse faire ses quatre
-volontés... Arlette des Mayons! pauvres de nous! et Victorin a pu se
-laisser prendre à ça! Misère et compagnie, voilà ce que c’est, son
-Arlette! Et si elle entre dans cette maison Bouziane, elle en verra la
-fin, pour sûr. Il faut empêcher ce malheur; et je m’y emploierai. Vous
-pouvez le dire aux Bouziane, mon brave Arnet... Arlette! Arlette!
-répétait M. Augias consterné.
-
-Dans la petite salle, il se promenait avec agitation, allant d’un angle
-à l’autre. Tout à coup, il se campa devant Arnet et s’écria:
-
---Vous avez connu mon fils, vous?
-
-Arnet hocha la tête.
-
---Eh bien, reprit l’ancien instituteur, cette Arlette me le rappelle
-tout à fait. Cet imbécile méprise le travail manuel, celui de paysan
-surtout, parce qu’il a appris de moi b, a, ba, b, o, bo, sans parvenir à
-l’écrire sans faute. Il se croyait un savant, il donnait son opinion sur
-toutes les choses qu’il ignorait, et de quel air, il fallait voir! Quand
-je le redressais, il me disait d’un air méprisant: «Vous autres, les
-vieux, vous ne comprenez pas les générations nouvelles...» Oui, Arnet,
-il me disait ça tous les jours que Dieu fait! Un jour, où je lui
-demandais ce qu’il comptait faire plus tard, il me répondit avec une
-assurance qui eût mérité des gifles: «Je me ferai député.» Dans son
-ignorance d’orgueilleux, c’est la carrière qu’il avait choisie. Il
-palabrait au café, et attendu qu’il pouvait parler deux heures durant,
-sans s’arrêter et, comme on dit, sans cracher, les gens écoutaient
-bouche bée, avec un étonnement qu’il prenait pour de l’admiration, les
-sottises qu’il répétait de travers et qu’il avait lues dans les
-gazettes. Il aurait pu être laboureur, et fier de ses travaux utiles,
-comme le fut mon père, mais ce jeune anarchiste aurait rougi d’être un
-travailleur de la terre. Arrangez ça comme vous pourrez! Il parlait avec
-mépris et haine des riches--des exploiteurs du peuple, disait-il--mais
-il n’avait qu’une ambition--qui était de devenir l’un d’eux, d’imiter ce
-qu’il blâmait en eux, de s’habiller comme eux, d’avoir une lévite
-(redingote), de porter une canne sur laquelle on ne peut pas s’appuyer,
-et de boire au café en faisant une partie de dominos! Voilà l’homme! Et
-ils sont quelques-uns comme ça! Et il y en a aussi, de ces pauvres
-diables dans le genre de mon fils, mais qui, n’étant pas paresseux comme
-mon fils, mais en train de faire fortune à force de malice, traitent
-leurs ouvriers comme des nègres, tout en débitant de beaux discours
-contre les vrais riches qui sont justes et humains. Et ces ouvriers,
-qu’ils maltraitent, se prennent pourtant à leurs beaux discours. Et
-cette Arlette est, je vous dis, de la même espèce maligne que mon
-malheureux enfant. La petite instruction que leur a donnée l’école
-primaire les a perdus tout simplement, parce qu’on n’est jamais parvenu
-à leur faire comprendre comment l’instruction doit être employée!...
-Lire, écrire, compter, ça devrait leur servir à faire mieux leurs
-affaires, à ne pas se laisser tromper par leurs semblables;--un peu
-d’histoire et de géographie, à leur donner une idée de leur patrie et du
-monde, mais rien de tout cela! Ça ne fait que leur inspirer un orgueil
-d’imbécillité. Et ces jeunes anarchistes, qui ne parlent que d’égalité,
-se croient supérieurs en tout et à tous! L’égalité, pour eux, voilà ce
-que c’est: c’est le droit de se croire au-dessus de ceux qui valent
-mieux qu’eux-mêmes. Une trique, Arnet, une trique, voilà l’éducation
-qu’il aurait fallu à mon fils. Et, comme je n’avais sur lui aucune
-prise, aucun moyen de lui communiquer du bon sens, de lui inspirer des
-idées morales, il est devenu je ne sais quoi, je ne sais où!... Il est
-parti pour la ville,--parce qu’il peut s’y promener la canne à la main
-sans qu’on rie de lui en le voyant passer, comme on le faisait ici, où
-il étonnait bêtes et gens. Voilà mon malheur, Arnet!--Et cette Arlette
-s’annonce comme une de ces sottes qui se perdront comme il se
-perdra!--Voilà une petite impertinente qui ricane lorsqu’une belle
-madame, passant aux Mayons, descend d’automobile avec un chapeau dont le
-«haut» est trois fois plus large que sa tête--cette même Arlette se
-prive souvent de pain pour s’acheter un chapeau de pacotille, mais de
-forme pareille. Pour se procurer des romans qui lui montent la tête,
-elle gaspille le pauvre argent que gagne sa mère. Elle parle avec une
-bouche en cul de poule, comme les héroïnes de ces romans-là. Arlette a
-des opinions littéraires et sociales, la malheureuse! Elle a lu _les
-Désenchantées_ de M. Pierre Loti, et elle a une opinion sur la vie des
-femmes turques. Elle approuve les suffragettes.
-
---Qu’est-ce que c’est que ça? dit Arnet.
-
---Ne l’apprenez jamais, Arnet, dit Augias. Arlette voudrait un jour être
-conseiller municipal, conseiller général et député, comme mon fils! Et
-pour cela Arlette voudrait voter comme les hommes. Et elle votera un
-jour comme les hommes, elle, Arlette;--elle se recommande de Jeanne
-d’Arc et de Madame George Sand pour réclamer le vote des femmes!
-
-Arnet, d’un bond, s’était mis debout:
-
---Arlette veut voter! prononça-t-il stupéfait.
-
-Puis, brusquement, comme un homme pressé de fuir un endroit dangereux:
-
---Adieu, monsieur Augias, j’ai mon compte pour aujourd’hui.
-
-Sur le pas de la porte, il se retourna:
-
---Irez-vous voir bientôt les Bouziane, monsieur Augias?
-
---Tout à l’heure, Arnet. Il faut d’abord que je lui parle, à ce
-Victorin.
-
-Et Arnet, qui cheminait sur la route, entre les pins, répétait en
-lui-même:
-
---Arlette veut voter!
-
-Ayant remâché ce mot, il ajoutait avec une grimace:
-
---Ça, c’est plus fort que du poivre!
-
-
-
-
-IV
-
-LES LEVEURS DE LIÈGE
-
-
-La route qui, de Gonfaron, va aux Mayons, traverse du nord au sud-est la
-plaine cultivée, et, à partir des Mayons, longeant les Maures, devient
-très sinueuse parce qu’elle épouse, à leur base, le relief des collines
-et les creux des ravins.
-
-En allant vers l’est, le voyageur, alors, a, sur sa droite, les
-collines, rochers, pinèdes et châtaigneraies; sur sa gauche, des bois de
-pins d’abord, puis des forêts de chênes-lièges qui vont en s’étalant
-dans la plaine.
-
-Les Revertégat possédaient entre Gonfaron et les Mayons, trois hectares
-de terrains en plaine. De vieux chênes-lièges y dressaient leurs
-structures tourmentées, leurs bras tords, noueux et rugueux.
-
-Or, ce jour-là, il avait été décidé que la mère Revertégat qui,
-d’ordinaire, à midi, portait la soupe aux «rusquiers» serait remplacée
-dans cette mission par sa fille Martine.
-
-De son côté, la jalouse Arlette avait décidé qu’elle irait, ce même
-jour, sous un prétexte, rôder autour des rusquiers pour surveiller cette
-Martine et ce Victorin.
-
-Ce projet était venu à la suite d’une conversation avec le valet de
-ferme des Revertégat, Marius, par qui elle se faisait courtiser.
-
-Arlette, qui se laissait sans révolte conter fleurette par tous les
-jeunes gens des Mayons, croyait d’ailleurs utile d’exciter par là les
-jalousies de Victorin. Elle «se parlait» donc volontiers avec ce valet
-de ferme des Revertégat.
-
-Ce Marius, Mïus, ne cessait de lui répéter avec bonne humeur:
-
---Épouse-moi, Arlette; soyons mari et femme; tu n’as pas le sou--moi non
-plus;--et donc nous ferons une paire bien assortie. Jamais les Bouziane,
-qui sont des orgueilleux, ne te laisseront épouser leur fils. Victorin
-s’amuse à te chanter des gandoises, et ce n’est pas avec de bonnes
-intentions. Épouse-moi! Deux misères peuvent faire du bonheur, lorsqu’on
-s’aime et qu’on travaille!
-
-Ce vertueux langage n’impressionnait pas Arlette. Un valet de ferme, fi
-donc! Elle avait trop d’instruction pour s’abaisser à un pareil mariage!
-Et, tout en laissant à Mïus quelque espérance, elle le désespérait.
-
-Il dit à Arlette un soir:
-
---Demain, parmi l’équipe des «rusquiers» qui travailleront dans la forêt
-des Revertégat, tu sais qu’il y aura Victorin. Il s’est prêté
-volontiers. Pourquoi? Parce qu’il aura ainsi occasion de voir plus
-souvent Martine. Elle ira demain porter la soupe à leurs rusquiers. Et
-il voudrait te faire croire qu’il ne la poursuit pas!... Va, ma pauvre
-Arlette, il n’est pas pour toi, le beau Victorin! Il a trop de terres et
-trop d’écus. Il faut que tu sois folle pour croire qu’une fille comme
-toi, aussi pauvre que ce Mïus qui te parle,--sera épousée par un jeune
-homme dont la famille est riche... à au moins... cent mille francs. Je
-suis sûr que si tu pouvais demain, «rodéger» (rôder) autour des
-rusquiers, vers midi, tu verrais, clair comme le jour, que ton Victorin
-préfère sa Martine à notre Arlette des Mayons, quoique Arlette soit
-mieux «arnisquée», et que, pour porter une toilette de dame, le
-dimanche, elle n’ait pas sa pareille dans toute la commune! Martine ne
-lit pas comme toi dans les livres, et je ne lui ai jamais vu un journal
-à la main, la sotte!--mais elle peut porter sur l’échine une rude
-charge, la charge que moi je porte, et voilà justement ce qu’il faut aux
-Bouziane et à leur Victorin; ils ont besoin d’une femme de plus dans
-leur maison, qui les aide à faire, selon le temps, tous leurs travaux de
-campagne.
-
-Avec des propos pareils, Mïus avait souvent irrité les ambitions
-d’Arlette, et le désir qu’elle avait de faire la définitive conquête de
-Victorin.
-
-Mïus, pensait-elle, se trompait. Elle savait ce qu’elle savait. Elle se
-rappelait les paroles ardentes que Victorin, le soir, sur les aires, lui
-avait parfois murmurées:
-
---Tu n’es pas riche, Arlette, lui disait ce Victorin, et c’est la raison
-pourquoi mon père ne voudra pas que je t’épouse. Mais tu es
-intelligente; je t’ai vue souvent, le dimanche, quand tu es bien vêtue,
-si jolie avec l’ombrelle sur l’épaule et avec des gants comme une
-demoiselle de la ville,--je t’ai vue, des fois, assise à l’ombre, sous
-un châtaignier, au frais, tourner les pages d’un livre. Tu ne te doutais
-pas que je «t’espinchais» (épiais) et moi, je suivais sur ton joli
-visage si fin, si pâle, si blanc, toutes tes pensées. Et, une fois, je
-t’ai vue pleurer sur le livre!...
-
---Je t’avais bien aperçu, avouait Arlette, et je me souviens très bien
-de ce jour où j’ai pleuré sur le livre. J’ai pleuré parce que la
-marquise, dans le roman, était vraiment malheureuse avec Monsieur le
-marquis! Tu ne me feras pas souffrir comme ça, dis, Victorin, quand nous
-serons mari et femme?
-
-Et Victorin s’était écrié:
-
---Pour sûr que je ne me conduirai pas comme ce coquin de marquis dont je
-n’ai pas lu l’histoire, mais que je déteste puisqu’il t’a fait pleurer,
-ma belle!
-
-Ce chimérique parallèle entre lui, Victorin, et un marquis de
-roman--avait un instant impressionné le brave fils du fermier. Le roman,
-qu’il ne devait jamais lire, s’était présenté vaguement à son esprit
-comme on ne sait quel livre d’histoire dont les personnages étaient des
-héros comparables aux chevaliers célèbres, même aux rois de France. Et
-l’un d’eux faisait pleurer cette Arlette! son Arlette! Il fallait
-vraiment, pour être si facile à émouvoir, qu’elle fût une créature tout
-à fait supérieure, comme on dit qu’il y en a quelques-unes dans les
-châteaux, beaucoup dans les villes d’étrangers, Nice, Cannes; et plus
-encore à Paris! C’était à se demander si Arlette n’était pas, elle-même,
-fille d’un prince,--comme on le dit de Gaspard de Besse! Mais non, la
-mère d’Arlette était une pauvre gavotte. La nature, seule, et l’école
-avaient fait ce miracle, ce chef-d’œuvre, une Arlette! que la voix
-publique avait surnommée des Mayons,--comme s’il eût été dans sa
-destinée d’être noble, aussi bien qu’un Villeneuve ou un Colbert.
-
-Arlette «se repassait» tous ces souvenirs, et toutes les impressions que
-lui avait avouées ingénument Victorin, en sorte qu’elle se sentait bien
-sûre de son amour et de sa fidélité; mais elle sentait d’autre part
-qu’il était nécessaire de les entretenir, et particulièrement de
-surveiller Martine. C’est pourquoi, le jour où celle-ci devait aller
-porter la soupe aux rusquiers des Revertégat, Arlette s’en vint, non
-loin d’eux, glaner des déchets de liège, en des bois voisins, où déjà on
-avait fait la récolte. La bande des rusquiers, avec Victorin pour chef,
-travaillait allègrement depuis l’aube.
-
-Les leveurs de liège, leur petite hache en main, debout sur la
-planchette de l’étagère, dressée et fixée contre les chênes au moyen
-d’une corde à l’épreuve,--incisaient l’écorce épaisse circulairement et
-horizontalement. Cela s’appelle «toilà» ou «toirà». Cette incision
-faite, ils refendaient, c’est-à-dire procédaient aux incisions
-longitudinales; et, enfin, ils arrivaient au «couronnement», à
-l’incision qui détache le haut de la planche bombée.
-
-Ensuite, les «camalous» emportaient les plaques de liège jusqu’à la
-«cougno» où l’emballeur fait les balles, qu’emportent, à leur tour,
-charrettes ou mulets jusqu’à la «pile», voisine du village.
-
-Dépouillé peu à peu des parties de son écorce grise arrivée, cette
-année, au point voulu de développement, chacun des troncs énormes et
-tourmentés se montrait, tout à coup, rouge, d’un rouge pâle... Sous les
-rayons du soleil, qui çà et là transpercent les feuillages durs, ces
-troncs nus, noueux, tels des torses de géants, ne tardent pas à devenir
-d’un rouge sanglant de chair écorchée. Cette coloration évoque alors
-l’idée d’on ne sait quelle souffrance héroïque et muette; c’est celle
-des forêts que persécute le labeur des hommes.
-
---Les pauvres bougres, disait un rusquier. Nous la leur travaillons, la
-peau!
-
---C’est la vie! répliquait un autre. Pour que chacun vive, il faut que
-tout souffre!
-
-Tout à coup, pendant que crissait la «destraoù» (la hache) dans l’écorce
-d’un des plus vieux chênes, qui livrait avec peine à l’instrument de
-torture sa peau, pareille par les bosses, disait un rusquier, à celle
-d’un melon-cantaloup ou d’une tarente,--un chant s’éleva du haut d’une
-étagère.
-
---Le chef de bande commence à chanter, fit un rusquier.
-
---Eh! il chante, dit un autre; c’est que midi approche, et, avec la
-soupe, la belle Martine.
-
-Victorin, sur son étagère, à voix pleine chantait:
-
- Le jeune et beau leveur de liège,
- Par les bûcherons écouté,
- Apprit l’art du chant sans solfège,
- Comme les cigales d’été.
- Feutre en arrière, en auréole,
- Col ouvert sous la brise folle,
- Culotte percée aux genoux,
- Il portait la rouge taïole
- Comme les drôles de chez nous.
-
-Le grésillement continu du chant des cigales, aux environs, semblait la
-voix même de l’été, de la chaleur, qui accompagnait le chant de l’homme.
-A travers les branchages chauds et immobiles, la voix saine passait
-comme une brise lente et tiède.
-
-Tous les rusquiers connaissaient cette chanson; et les uns sur leurs
-étagères dans les branchages, les autres debout à terre près des troncs;
-et aussi les camalous, ceux qui camalaient, mot qui, sans doute venu des
-Sarrasins longtemps maîtres de ces forêts, signifie porter un faix à la
-façon d’un chameau--tous ensemble lancèrent le refrain:
-
- Pour l’écouter, les pins aux branches musicales,
- Arrêtaient un moment leur murmure nombreux;
- Et, le sentant le frère des cigales,
- Cigalous est le nom qu’ils lui donnaient entre eux.
-
---Cette chanson, dit un rusquier qui n’avait pas pris part au concert,
-cette chanson doit être nouvelle,--que je ne la connaisse pas?
-
---Oui, dit un autre, c’est Monsieur Jean d’Auriol qui l’a faite.
-
-Victorin chantait:
-
- Vint à passer dans nos collines
- Une chanteuse de Paris,
- Qui lui dit, en phrases câlines:
- «Paris seul te paiera ton prix;
- Assez de chansons à la lune!
- Cours vers le bonheur inconnu...
- Viens à Paris faire fortune!»
- Il admira sa beauté brune
- Et donna son cœur d’ingénu.
-
---Les refrains sont tous différents, cria l’un des travailleurs, mais,
-pas moins, je sais le second.
-
-Et il chanta:
-
- O Cigalous, tu veux quitter tes chênes-lièges,
- Tes pins, qui, comme toi, fredonnent nuit et jour...
- L’amour malin, dans les bois, tend ses pièges:
- Prends garde, Cigalous, aux pièges de l’amour!
-
-Il y avait bien, par-ci par-là, quelques mots écorchés, mais ces menus
-accrocs n’altéraient pas le sens de la chanson, et Victorin qui, lui, la
-savait toute, reprit à grande allure:
-
- --«Père, je pars pour la grand’ville;
- Ma mère, je vais à Paris...»
- La vieille pleurait, immobile;
- Le bon vieux jetait les hauts cris.
- Cigalous, feutre en auréole,
- A serré sa rouge taïole:
- «J’irai là-bas, c’est mon destin.»
- Il avait donné sa parole;
- Il partit par un beau matin.
-
-Le silence qui suivit ce couplet s’étant prolongé, il sembla certain que
-plus aucun des rusquiers ne se rappelait le refrain suivant. Rythmique
-et continu, le chant des cigales, aux alentours, grésillait; c’était
-comme un crépitement d’incendie dans des broussailles sèches. Alors une
-voix féminine, émue et fraîche, se fit entendre en réplique, pas très
-près, mais distincte. Elle chantait d’un ton de reproche plaintif:
-
- O Cigalous, pourquoi quitter ta chère vieille,
- Ton père et tes amis, nos braves bûcherons?
- C’est un démon, crois-moi, qui te conseille.
- Ne pars pas, Cigalous, nous seuls nous t’aimerons!
-
-Une émotion courut dans ce coin de forêt, où souffraient les pauvres
-chênes et où palpitaient des cœurs d’hommes. Un vieux rusquier s’essuya
-les yeux. Tous écoutèrent. Et la romance s’acheva ainsi, Victorin
-chantant les couplets, et Martine les refrains qui lui donnaient
-réponse.
-
-VICTORIN.
-
- Mis selon la mode nouvelle,
- Veston noir et chapeau melon,
- Il pensa mieux plaire à sa belle
- Lorsqu’il eut un beau pantalon.
- Mais, sans son feutre en auréole,
- Son col large ouvert, sa taïole,
- Lui qui faisait tant de jaloux,
- Lui dont la divette était folle,
- Il n’est plus le beau Cigalous!
-
-MARTINE.
-
- C’est ton pays en toi qui faisait tout ton charme,
- Quand tu chantais, pareil aux cigales d’été!
- Dans tes grands yeux j’aperçois une larme,
- Cigalous! ton pays, pourquoi l’as-tu quitté?
-
-Et la voix mâle de Victorin répond à son tour:
-
- Adieu, gloire et femme jolie!
- Triste et gêné, tu chantes mal!
- La folle qui t’aima, t’oublie;
- Retourne au pays du mistral.
- Et Cigalous, qu’un regret ronge,
- Entend sans fin, revoit en songe
- Les pins qui vibrent musicaux,
- Et dont la plainte se prolonge
- Dans la combe aux profonds échos!
-
-MARTINE.
-
- Au nord, les Cigalous et les cigales meurent;
- Le myrte en fleurs périt s’il est déraciné;
- Dans leur pays les vrais sages demeurent;
- La terre la plus belle est celle où je suis né.
-
-Victorin quitta son étagère. Il sauta à terre.
-
-Une même émotion faisait trembler le cœur de tous ces hommes. Quelque
-chose de plus émouvant que les paroles chantées se dégageait de ces
-paroles mêmes; et c’était l’amour instinctif du pays natal, la douleur
-de le quitter, la joie d’y vivre, l’orgueil de le savoir si beau et si
-bon--et toute la misère d’aimer, et la vie, et l’amour, et on ne sait
-quoi de plus que l’amour et la vie, un confus idéal, art, gloire ou
-éternité.
-
-Les cigales faisaient tressaillir l’atmosphère lourde. Midi écrasait la
-plaine.
-
-Martine apparut: ils applaudirent.
-
---Bravo, Martine! Elle a chanté comme un ange!
-
-Ils l’entourèrent, lui faisant fête.
-
---Est-elle bonne, la soupe?...
-
---Si c’est Martine qui l’a faite, sûr qu’elle sera bonne!
-
---Quelle ménagère tu feras! Heureux coquin, celui qui te prendra ton
-cœur.
-
---On ne me le prendra pas sans que je le donne, dit-elle en riant de
-toutes ses belles dents blanches.
-
-Tous l’admiraient; elle avait une démarche souple de bête libre, bien
-faite et bien saine.
-
---Vive notre Martine!
-
---La carriole est là-bas, dit-elle, vous savez, à cent pas d’ici, sous
-le _patriarche_, le plus vieux suve de la forêt, qui est si beau. Elle
-est bien à l’ombre. Il y a tout le manger qu’il faut, pour tout le
-monde; particulièrement une moissonneuse bien épaisse, et de l’eau bien
-fraîche.
-
---Vive la Bouziane! répéta le plus vieux des rusquiers. C’est vrai
-qu’elle a chanté aussi bien que l’ange Gabriel à la crèche!
-
---Quelle paire ça ferait avec Victorin!
-
---Ils pourraient chanter Cigalous ensemble! Ils feraient fortune!
-
-On s’installait, près de la carriole, sous le patriarche, où l’ombre
-était moins ardente. Importuné par les taons, le cheval arabe, dételé,
-attaché au tronc du vieux suve, frappait sa croupe avec sa queue et son
-ventre avec son pied, qui retombait lourdement sur le sol feutré d’un
-lit de lichen épais.
-
-Et pendant que toute la bande, assise à terre, commençait un repas bien
-gagné,--tout là-bas, derrière les larges troncs écorchés, la pauvre
-figure maigre et pâle d’Arlette, avec les yeux tout grands ouverts et
-trop brillants, épiait sa rivale maudite et son trop beau «calignaire».
-
-
-
-
-V
-
-LA CHASSE AUX CIGALES
-
-
-Le repas fut joyeux; on fit honneur à la moissonneuse. Les tomates
-crues, rouges sous la blancheur des oignons coupés en menues tranches,
-nageaient dans leur jus rouge, arrosées de bonne huile de l’année. Avec
-des sonorités de source, un vin franc jaillissait du grand fiasque
-revêtu de sparterie. Dans quatre ou cinq lourdes cruches vertes,
-épaisses, l’eau s’était conservée fraîche, sous des toiles recouvertes
-de feuillages. Le repas pris, les pipes s’allumèrent. Les bavardages
-allèrent leur train; mais la présence de Martine les empêcha de devenir
-trop libres. Les histoires de chasse succédèrent aux histoires de
-chasse; car tout Mayonnais naquit chasseur et piégeur. On galégea la
-gendarmerie. On évoqua l’ombre de Maurin; on but à la santé d’Arnet,
-cousin du roi des Maures; puis le chef de bande, Victorin, indiqua la
-marche du travail pour la fin de la journée. Enfin, quand la fumée des
-pipes se fit plus rare et plus lente, un peu de somnolence gagna les
-travailleurs, qui peinaient depuis la première pointe du jour; ils
-s’allongèrent, dans l’ombre tiède du patriarche, et bientôt, toute la
-bande sommeilla, surveillée par deux ou trois bons chiens qui avaient
-suivi leurs maîtres au travail.
-
-Ni Martine ni Victorin ne dormaient. Ils causaient à voix basse
-familièrement, car ils étaient amis d’enfance, et bien que tous deux
-eussent été mis au courant, chacun de leur côté, des intentions de leurs
-familles qui désiraient les marier,--jamais, entre eux deux, il n’y
-avait eu d’allusion à ce projet.
-
-Cependant, ils se plaisaient; Martine surtout eût trouvé Victorin à son
-gré. Mais Victorin, tout en se disant que Martine méritait d’épouser un
-brave jeune homme et riche, se sentait attiré plutôt par cette Arlette
-prétentieuse que par cette simple Martine, trop pareille, selon lui, à
-toutes les autres filles du pays.
-
-Martine, réservée, ne montrait rien à Victorin du goût décidé qu’elle
-avait pour lui. Sans exaltation, raisonnable, elle se disait: «Si jamais
-il me veut, oui, que je le prendrai.» Et lui, songeant à Arlette, ne
-montrait pas à Martine le plaisir qu’il avait à se trouver près d’elle.
-
-A voix basse donc, ils causaient tous deux de leur passé d’enfants, des
-pièges qu’ils posaient, étant petits, pour prendre des lapins ou des
-rouge-gorge, d’un voyage qu’ils avaient fait un jour à Cogolin et à
-Saint-Tropez avec leurs parents; et des travaux de leurs deux fermes,
-des espérances de l’année, moissons et vendanges.
-
-A ce moment, l’un des rusquiers s’agita sur sa couche de feuilles
-sèches.
-
-Il s’étira en criant:
-
---Ohé! les cambarades, c’est assez veillé comme ça!
-
-C’était le plus vieux, auquel le plus jeune répondit gaîment par l’un
-des couplets chantés tout à l’heure:
-
- Le jeune et beau leveur de liège,
- Par les bûcherons écouté,
- Apprit l’art du chant sans solfège,
- Comme les cigales d’été.
-
-Et tous se levèrent pour reprendre le travail.
-
---En font-elles un _ramadan_, ces cigales! dit le vieux.
-
-Un autre répondit:
-
---C’est bien vrai qu’on dirait un bruit de branches sèches, qui
-s’allument seules par l’effet de la grosse chaleur.
-
-_Ramadan_, ce mot, qui signifie, en provençal, _tapage_ et _rumeur_,
-est, parmi tant d’autres, un des vestiges du passage des Maures dans la
-région du Var. A l’époque de leur ramadan, et surtout quand il prenait
-fin, les camps mauresques bruissaient de prières chantantes, comme les
-bois d’été pleins de cigales.
-
---Des cigales, dit Martine à Victorin, j’en ai promis une à mon petit
-filleul.
-
-A Victorin, le vieux rusquier cria:
-
---Viens-tu, capitaine?
-
---Un moment, répondit Victorin. J’ai des affaires.
-
-L’équipe des rusquiers s’en allait à travers les hautes fougères.
-
---Elles sont hautes dans les branches, les cigales, dit Martine. Comment
-vas-tu faire?
-
---Tu vas voir, petite, répondit-il, rappelle-toi comme nous faisions,
-étant petits.
-
-A quelque distance, au bord d’une mare, à l’orée du bois, de grands
-roseaux se balançaient; Victorin coupa l’un des plus hauts et revint
-vers Martine, tout en le dépouillant de ses longs rubans onduleux.
-
---Je comprends, dit Martine, mais c’est une chance d’avoir trouvé un
-roseau ici.
-
---Une chance! se récria Victorin. Je connais aussi bien chaque pierre et
-chaque buisson du terradou qu’une ménagère les écuelles de sa cuisine.
-
-Le roseau était dépouillé.
-
---Avec ça, dit-il, nous ferons notre pêche. Il a bien trois mètres de
-long, et moi au bout, ça lui fera cinq.
-
-Elle riait.
-
---C’est amusant, fit-elle.
-
-Tous deux retrouvaient leurs impressions d’enfants, et se sentaient bons
-amis avec innocence.
-
-Arlette, jalouse, de loin, à travers le bois, les suivait du regard.
-
-Ils marchaient côte à côte, le nez en l’air, s’arrêtant parfois au pied
-d’un suve et cherchant, de tous leurs yeux, sur la rugosité des branches
-grises, ensoleillées, et jaspées d’ombres, le petit dos brun poudré
-d’argent, sous l’aile transparente. Mais ne voit pas qui veut une cigale
-dans un arbre. Elles ont leurs ruses, les commères. Au moment où, guidé
-par l’ouïe, le chasseur s’apprêtait à dire:--Je la vois!--l’arbre, tout
-à coup, se taisait. Et, presque aussitôt, c’est d’un suve voisin que
-s’élevait la stridulation cadencée.
-
---Ce n’est pas là qu’elle est, c’est ici, disait Martine.
-
---C’est une autre qui chante à côté, répliquait Victorin.
-
-Et, d’un regard obstiné, il suivait les moindres ramifications du chêne
-muet.
-
-Tout à coup:
-
---Elle est là!
-
-D’instinct, il avait baissé la voix.
-
-Derrière lui, Martine, attentive, cherchait à voir, elle aussi, sans y
-parvenir, la rusée bestiole.
-
---Regarde, dit Victorin, le fin bout de mon roseau. Il te dira où elle
-est. Je vais le mettre tout contre elle, juste sous ses gros yeux qui
-lui sortent de la tête.
-
-Ainsi fit-il. Le fin bout du roseau s’est arrêté devant l’insecte, qui
-croit voir, sans doute, une des branchettes de l’arbre remuée par le
-vent. Si le chasseur sait manœuvrer son roseau assez lentement, sans
-secousses, il parviendra même à effleurer la cigale, qui, parfois, tout
-à coup, levant une de ses frêles mignonnes pattes, la pose sans méfiance
-sur l’obstacle inattendu.
-
---Ah! je la vois! cria Martine...
-
-Et l’insecte s’envola.
-
-Il fallut recommencer la tentative.
-
---Tu l’es ou tu le fais? cria, de loin, du haut d’un chêne, l’un des
-rusquiers, demeuré attentif à la chasse du jeune patron. Et ce cri peut
-se traduire: «Es-tu un nigaud, ou t’amuses-tu à le paraître?»
-
-Mais c’est tout de bon que les deux enfants se passionnaient pour leur
-chasse; d’autant plus qu’à présent le démon de la revanche les
-surexcitait.
-
-Ce fut Martine, cette fois, qui, la première, aperçut une cigale.
-
---Là, là! A la fourche de ces branches. Elle en frissonne toute. Tu ne
-vois pas ses ailes qui remuent? On dirait qu’il en sort des étincelles.
-
-Mais l’insecte, se sentant observé, modifiait la sonorité de son
-instrument; et la singulière chanson, comme une voix de petite fée
-malicieuse, semblait venir tantôt du pied de l’arbre, tantôt de la cime,
-et déconcertait le chercheur.
-
---C’est drôle, murmurait Martine, on dirait qu’elle est partout.
-
-Victorin lui fit, de la main, signe de se taire; et le bout du roseau
-s’étant posé devant la cigale, sur la branche,--lentement se rapprocha
-d’elle. Le chant s’arrêta.
-
---Fais vite, chuchota Martine.
-
-A voix très basse, Victorin ne put s’empêcher de répondre:
-
---Tu ne veux donc pas te taire? Elles ont de la chance, les cigales, que
-leurs femelles sont muettes! Tu vas encore me faire partir celle-là.
-
-Mais non. L’insecte reprit sa chanson. Puis, attiré par la fine tige du
-roseau qui semblait frémir d’un mouvement naturel, il se rapprocha un
-peu, en faisant de nouveau silence. Alors, bien doucement, Victorin se
-mit à siffler un air très rythmé, destiné à étonner l’insecte et à lui
-faire oublier le piège.
-
-En effet, quand le roseau fut près de la toucher, la cigale ne
-l’attendit pas; elle alla vers lui, ses petites pattes s’y accrochèrent.
-Elle était posée sur le piège. Le roseau, se soulevant, l’emporta.
-Victorin sifflait toujours. Lentement, très lentement, il dégagea son
-roseau de l’arbre; et, s’éloignant de Martine, il l’abaissa vers elle
-d’un mouvement continu et prudent.
-
-Il sifflait toujours; et l’on entendit à nouveau la voix lointaine du
-rusquier qui criait:
-
---Et alors? tu l’es ou tu le fais?
-
-Victorin présentait à la jeune fille la cigale chantante au bout du
-roseau. Elle n’avait qu’à étendre la main, mais ni trop doucement ni
-trop vite.
-
-Ce fut trop vite; cette cigale, comme la première, s’envola.
-
-Le jeune homme, impatienté, jeta sa «canne» dans la broussaille.
-
---Nous en avons pourtant pris bien des fois de cette manière, dit-il,
-quand nous étions petits, mais il faut croire qu’en grandissant, du
-moins pour attraper les cigales, tu as perdu le gaoùbi (l’adresse).
-
-Martine baissa la tête d’un air confus. Peut-être reconnaissait-elle
-que, depuis un moment, une manière d’émotion la gagnait, à jouer ainsi
-avec Victorin; un trouble léger, léger, juste de quoi mettre en fuite
-une cigale.
-
---Que dira mon petit filleul, murmura-t-elle, si j’arrive sans?
-
---J’ai la main plus sûre que toi, dit Victorin, je vais t’en apporter
-une, la même; je l’ai vue qui s’est reposée dans le même arbre.
-
-Il bondit vers une basse branche à laquelle il se suspendit à deux mains
-et se mit à s’élever avec lenteur vers les plus hautes et les plus
-faibles, où, malgré tout, la cigale s’obstinait à chanter. Victorin
-montait. Un moment, il s’arrêta, une branche craquait sous lui, elle se
-rompit. Et, brusquement, ce fut la chute...
-
-Martine, épouvantée, s’agenouilla près de Victorin, qui, couché à terre,
-les yeux fermés, demeurait là, immobile, comme assommé.
-
-Arlette, qui les épiait là-bas, depuis le matin, accourut; mais quand
-elle le vit étendu, comme mort, quand elle vit du sang couler de la
-tempe égratignée, elle prit, sans le vouloir, le parti que prennent,
-dans les romans qu’elle avait lus, les dames de la ville: elle
-s’évanouit.
-
-Sans même la regarder, Martine saisit à pleins bras le corps presque
-inerte du jeune homme, se redressa avec son fardeau; et, d’une marche
-pénible mais ferme, prit le sentier qui la ramenait vers sa carriole.
-Prévenus par l’un d’eux, les rusquiers arrivaient. En les croisant:
-
---Arlette est par là, évanouie; occupez-vous d’elle, leur cria-t-elle.
-
-Mais tous, comme s’ils n’avaient pas entendu, la suivirent, l’aidèrent à
-porter le blessé, qu’ils étendirent sur un lit de fougères, dans la
-carriole.
-
-Victorin sortit enfin de son étourdissement, et ses yeux rencontrèrent
-aussitôt ceux de sa petite amie penchée sur lui:
-
---Au diable tes cigales! dit-il. Celle-là m’a assommé. Sans compter
-qu’au moment où je suis tombé, j’étendais la main pour la prendre; et,
-sur ma main, par moquerie, elle m’a lancé son petit jet d’eau, fin comme
-un cheveu... Ils sont jolis, les tiens, de cheveux... Mais au diable les
-cigales!
-
---Où te sens-tu mal? dit-elle.
-
-Il agita tous ses membres.
-
---Rien de cassé, dit-il; mais au diable tes cigales! Dis à Louiset, ton
-petit filleul, que je lui ferai une cage pour les mettre, mais qu’il se
-les cherche lui-même.
-
-Et alors, le beau garçon et la belle fille, s’étant bien regardés, se
-moquant tout à coup l’un de l’autre à cause de leurs trois déconvenues
-successives, partirent ensemble d’un même éclat de rire, que sembla
-imiter un picatéou (pic) qui traversait la forêt.
-
-Pendant ce temps, Arlette, rouvrant les yeux et ne se croyant pas seule,
-ne manquait pas de prononcer la phrase que disent, au sortir d’un
-évanouissement, toutes les princesses de feuilleton:
-
---Où suis-je?
-
-
-
-
-VI
-
-MONSIEUR GUSTIN
-
-
-Bien dépitée de n’avoir attiré l’attention de personne, Arlette, revenue
-de son évanouissement réel et cependant théâtral, reconnut bien vite
-l’endroit où elle se trouvait; et, guidée par la voix des rusquiers, se
-rapprocha d’eux. Victorin, ragaillardi par un coup d’aïguarden, avait
-repris son travail.
-
-Martine, là-bas, sur sa carriole, regagnait sa bastide.
-
-Comme elle regardait au loin devant elle, elle vit un piéton qui,
-l’apercevant à son tour, quitta vivement la route et se lança, d’une
-allure suspecte, dans les taillis voisins, où il disparut.
-
---Quelque féna, pensa-t-elle sans s’émouvoir.
-
-Elle ne l’avait pas reconnu.
-
-C’était Augustin, le fils du vieil instituteur. Il se cachait, ne
-voulant pas entrer en conversation avec des gens de son endroit.
-
-Sur les fougères, à l’ombre, il s’étendit paresseusement et s’endormit
-jusqu’à l’heure où, le soir venant, il supposa que tous les travailleurs
-s’étaient récampés (étaient revenus des champs).
-
-A ce moment, il se leva et regagna le chemin; mais sa prudence ne lui
-avait pas dit qu’il était proche d’un tournant; et quand il franchit le
-petit fossé qui borde la route, il faillit bousculer une passante.
-
---Oï! bou Diou! que tu m’as fait peur! cria-t-elle... Té, c’est toi,
-Gustin?
-
---Eh oui, Arlette.
-
---Et comment te va? qu’est-ce qu’on dit à Marseille? Est-ce vrai que tu
-as une belle place chez un banquier?
-
---Oui, dit-il, frôlant et esquivant la vérité. Je suis devenu homme de
-bureau.
-
-Il l’était, en effet; et il serait mort volontiers plutôt que d’avouer
-qu’il tenait, dans des bureaux, non pas la plume mais le balai.
-
---Eh! reprit-il, tu es toujours gente et de figure et de tournure,
-Arlette! Et je pense, toujours aussi coquette? Je me rappelle que pas
-une de nos femmes ou jeunes filles d’ici ne sait, comme toi, tenir une
-ombrelle.
-
-Arlette rougit, honteuse d’apparaître aux yeux d’un tel homme avec ses
-vêtements de travail.
-
---Si je ne suis pas fierte aujourd’hui, dit-elle en manière de défense,
-c’est que je suis allée travailler dans le gros bois; alors tu sais, on
-s’habille expressément pour ça de la plus mauvaise manière... mais toi,
-que tu es magnifique avec cette lévite courte.
-
---C’est une jaquette, dit-il avec une fière simplicité. La redingote
-noire, c’est pour le dimanche.
-
---Et tu as un chapeau qui est dur, fit-elle avec admiration en touchant
-ce chapeau vraiment admirable.
-
---Il faut ça dans nos bureaux, affirma-t-il.
-
-Et ils se turent.
-
-Lui avait, à la fois, deux idées. D’abord, ne voulant pas être vu des
-gens d’ici, il devait quitter la fille. Et sa seconde idée était de ne
-la point quitter comme ça, sans lui prendre au moins un baiser. Elle lui
-avait toujours plu, cette Arlette. Et ne venait-elle pas de lui dire
-qu’il était magnifique?...
-
-Elle, immobile devant Augustin, l’avait oublié. Elle pensait à l’autre;
-elle «se songeait»:
-
---Je ne me suis pas montrée à Victorin là-bas, pour ne pas que les gens
-aillent raconter à son père que je suis une effrontée. Mais je lui dirai
-que j’étais près de lui, et que rien qu’à le voir si pâle et les yeux
-fermés, je me suis évanouie. Cette Martine! comme elle a su me laisser
-là toute seule, la rusée canaille. Enfin, je lui dirai tout, à
-Victorin--et de tout, il me saura bon gré.
-
---Arlette, dit tout à coup Augustin, je te quitte. Je vais voir mon
-père, je ne veux être vu que de lui--et de toi. Mais garde-moi le secret
-sur notre rencontre. Trop de gens autrement me reprocheraient de ne pas
-être allé les voir, comprends-tu?
-
---Je comprends. Mais pourquoi ne rendre visite à personne? Tu ferais bon
-effet, beau comme te voilà.
-
-Il se rengorgea, gonflé de satisfaction naïve.
-
---Je sais, dit-il, que mon père ne se gêne pas pour mal parler de moi.
-Il me faudrait donner trop d’explications à tout le monde sur ma
-conduite, sur mon absence d’ici, sur mes affaires de Marseille...
-
-En réalité, il aurait eu trop de mensonges à trouver, et difficiles; il
-craignait qu’on ne connût sa véritable situation. Et puis, il n’avait
-pas au gousset de quoi soutenir son personnage et payer un bock ou une
-absinthe. Il dit d’un air hautain:
-
---Vois-tu, Arlette, quand on est allé se faire une position au
-dehors,--on a, dans son pays, trop de jaloux.
-
---Ça, je me le crois, dit-elle.
-
---Au revoir, Arlette.
-
---Au revoir, Gustin.
-
-Un instant, ils restèrent en face l’un de l’autre, la main dans la main.
-
---On pourrait s’embrasser, dit-il brusquement.
-
---Si ça te fait plaisir, répliqua-t-elle.
-
-Avant de répondre, elle avait jeté un regard rapide et sournois autour
-d’elle. Personne en vue.
-
-Elle laissa Gustin la serrer contre lui... il faut avoir des amis
-partout...
-
-Au couchant, par-dessus Gonfaron, au bas d’un ciel vert pâle,
-s’enflammait un horizon de pourpre et d’or en fusion; mais Arlette ou
-Augustin n’avaient jamais songé à regarder les soleils couchants, pas
-même pour deviner s’il pleuvrait le lendemain ou si l’on pourrait
-travailler aux champs.
-
-
-
-
-VII
-
-LA POIGNE DU VIEIL ARNET
-
-
-Ce que le jeune Augustin Augias craignait surtout, c’était de n’être pas
-reçu par son père, avec qui il avait eu autrefois des scènes violentes.
-
-Il avait donc résolu de le surprendre. Il le surprit. A l’heure du
-repas, il arriva sur la terrasse de la maison paternelle. La porte était
-ouverte au bon air du soir. Augustin était arrivé du côté opposé à la
-fenêtre. Le père préparait sa table, y disposait une nappe de tissu
-grossier mais d’une parfaite blancheur. Il faisait jour encore. Et
-distrait par ses pensées habituelles, le vieil homme, s’oubliant,
-s’assit... il songeait:
-
---L’école primaire ne devrait pas être comme une salle fermée. L’enfant
-devrait savoir que s’il montre une intelligence d’élite, il en sortira
-pour entrer dans les écoles secondaires--et, de là, s’il en conquiert le
-droit, dans les écoles supérieures. Alors, vraiment, nos écoles
-populaires seront comme des réservoirs fécondants...
-
-Maître Augias méditait d’écrire ses idées sur la question de
-l’enseignement primaire, de confier son étude à un député de sa
-connaissance.
-
---C’est cela, murmura-t-il presque à voix haute, il y a deux premières
-réformes à obtenir: 1º L’école doit être affranchie de la politique; la
-nomination de l’instituteur ne doit dépendre que de ses chefs naturels,
-les inspecteurs d’Académie; 2º Elle doit conduire automatiquement aux
-écoles secondaires les enfants qui montrent une intelligence supérieure.
-
-Et il souriait, le brave homme, à ses bonnes pensées... Quelqu’un entra.
-Ayant levé les yeux, il ne reconnut pas son fils tout de suite, et dit:
-
---Que demandez-vous, Monsieur?
-
---Papa! murmura Augustin qui fit un pas, avec le mouvement de s’incliner
-vers le vieux père.
-
-Maître Augias se recula un peu; ce mouvement était involontaire et
-révélait ses sentiments à l’égard du jeune homme.
-
-Il reprit avec intention le mot qui lui était échappé:
-
---Monsieur? dit-il.
-
-Et s’arrêta. Puis, après un instant:
-
---Est-ce là une façon de s’introduire chez les gens, sans crier gare, à
-la nuit commençante, sans frapper à la porte? La maison de votre père
-est-elle moins respectable que toute autre? Chez qui vous serait-il
-permis d’entrer ainsi?
-
---Je craignais, dit Augustin, de n’être pas reçu si je vous avais
-prévenu.
-
---Ce n’est pas une excuse, dit Augias. Si j’ai décidé de ne plus vous
-voir, vous devez respecter ma volonté. N’ai-je pas mis certaines
-conditions à votre rentrée ici? Si vous les aviez remplies, vous
-n’auriez pas craint d’être repoussé. Et si vous ne les avez pas
-remplies, que venez-vous faire? Que me voulez-vous? Je suis vieux et
-malheureux par vous; pourquoi troublez-vous les derniers jours de mon
-existence?
-
-Le vieillard se tut. Il souleva sa lampe et considéra un instant le
-voyageur; il remarqua ses souliers poudreux:
-
---Vous êtes venu à pied de Gonfaron? dit-il.
-
---Non, du Luc.
-
---C’est un peu loin.
-
---J’ai eu peur de rencontrer à Gonfaron des gens de connaissance.
-
---Et pourquoi peur, si vous n’avez rien à vous reprocher?
-
-Augustin se tut, indifférent, le visage inexplicable.
-
---Avez-vous faim? dit le père.
-
---Je n’ai pas mangé depuis ce matin.
-
-Le vieil homme, qui allait commencer son repas, se leva et, montrant sa
-chaise:
-
---Asseyez-vous et mangez. Moi, je ne pourrais plus ce soir. Le pain ne
-passerait pas. Mais je suis vieux; un repas manqué, le soir surtout, ça
-n’a pas d’inconvénient pour moi; vous, vous êtes jeune, vous avez besoin
-de vous faire des forces; mangez. Nous causerons après.
-
-Le jeune homme, affamé, se mit en devoir de faire honneur au potage, au
-bœuf bouilli, aux olives, aux figues sèches. Le père le servait, allant
-et venant du placard à la table, où le fils, sans rien dire, ne perdait
-pas un coup de dent.
-
-En présence de cette scène, un indifférent eût été attendri; mais
-Augustin demeurait énigmatique. Le jeune révolté mangeait, et c’était
-bon; voilà tout; que son père souffrît, il l’ignorait.
-
-Ce repas, dont la durée fut douloureuse au père, prit fin cependant.
-Quand Augustin se versa le coup de la fin, abondant, Augias lui dit:
-
---Que venez-vous chercher ici? A votre âge, on doit se suffire. Quelle
-sorte de place occupez-vous à Marseille?
-
-Augustin évita de répondre directement à cette dernière question.
-
---Mes appointements sont insuffisants, dit-il; c’est une honte, dans une
-maison où on remue l’or à la pelle. Je ne vois pas pourquoi le directeur
-est payé plus que moi. Nos travaux sont différents, mais si les miens
-sont indispensables, ils valent autant. Il faut proclamer l’égalité des
-salaires pour l’amiral et le matelot.
-
-Maître Augias écoutait avec ahurissement.
-
---Et aussi, je pense, pour le fainéant et le bon travailleur, dit-il
-avec amertume.
-
---Mais certainement! répliqua Augustin, en relevant la tête d’un air de
-défi.
-
---C’est-à-dire que tu voudrais établir le règne de l’injustice au nom
-d’une égalité matérielle qui n’est pas réalisable, car le fainéant se
-trouverait avoir mangé ou bu le lendemain son salaire de la veille,
-tandis que le bon travailleur l’aura mis de côté pour ses enfants. Ton
-égalité de salaires tendrait à supprimer l’émulation qui fait le progrès
-des nations.
-
---Je ne veux pas que mon voisin me domine.
-
---Soit, mais il faudra souffrir qu’il te dépasse. Dépasser n’est pas
-dominer. Où prends-tu toutes ces belles idées?
-
---Je ne les prends pas: je les ai, voilà tout.
-
-Maître Augias changea de ton et dit froidement:
-
---Que faites-vous chez votre banquier? On dit que vous balayez les
-salles?
-
-Augustin garda un silence farouche; maître Augias reprit:
-
---Je vous avais conseillé de vous engager, comme marin ou comme soldat,
-puisque vous n’avez pas voulu apprendre de votre père le peu qu’il sait.
-Vous auriez pu devenir instituteur, vous ne l’avez pas voulu; ou bien
-paysan, et vous battre, en brave homme courageux contre la terre, vous
-ne l’avez pas voulu. J’ai hérité de quatre sous et j’ai su que vous les
-convoitez, car, après boire, vous bavardez, vous contez à tout venant
-vos mauvais désirs. Alors, je vous ai dit un jour: «Va gagner ta vie
-comme tu pourras; mais je ne te reverrai que si tu me reviens soldat, et
-bon soldat.» Voilà ce que je t’ai dit. Me reviens-tu soldat? Non.
-Alors?... Je te vois en vêtements sales, mais bourgeois. Ton esprit n’a
-pas changé, ton cœur non plus. Où en es-tu de ta vie? Reviens-tu pour
-faire le paysan? Cela s’apprend à tout âge, et se peut quand on a ta
-carrure, tes épaules...
-
-Les larges épaules d’Augustin se haussèrent d’un mouvement
-imperceptible.
-
---La terre est trop basse, gronda-t-il.
-
---Comme ton père pour toi, dit Augias. Je suis trop bas, n’ayant été
-qu’un petit instituteur de village. Mais de quoi, diable! es-tu fier,
-mon garçon? Ignorant et sot, voilà ton compte. Comment espères-tu vivre?
-Pourquoi ne pas t’engager? Va aux colonies.
-
---La guerre, dit Augustin, est une abomination. Les gouvernements ne se
-servent des soldats, en temps de paix, que pour défendre le magot des
-riches.
-
---Et toi-même, ne voudrais-tu pas être un de ces riches, tous mauvais à
-tes yeux?
-
-Augustin eut un mauvais rire:
-
---Ah! mais oui. Et tout de suite. Et aussi mauvais et pire que les
-autres; je voudrais bien et je saurais!
-
-Maître Augias s’assit; et, silencieusement, se mit à pleurer de grosses
-larmes.
-
-Augustin se confectionnait soigneusement une cigarette.
-
---Ne vous faites pas de mauvais sang, papa. Vous savez bien que j’ai
-raison. Toutes vos belles leçons sur le travail et le patriotisme, le
-dévouement et le reste, toutes les belles phrases que vous avez cru
-devoir débiter aux enfants, c’est pour aveugler leurs intelligences,
-pour endormir leur bon sens, et, plus tard, leurs colères, qui sont
-justes, contre la société. C’est ce que je dis qui est vrai. Et, pas
-moins, il faut de l’argent au plus pauvre, parce qu’on a droit à la vie;
-et j’ai mes droits sur vous, puisque vous m’avez fait ce joli cadeau:
-_la vie!_ Oui! un fameux cadeau, dont je ne vous remercie pas, non! Vous
-ne m’avez pas consulté pour savoir si je désirais venir au monde, hé? Ce
-fut seulement pour votre plaisir, hé? Eh bien, puisque vous avez quatre
-sous, comme vous dites, c’est vous le riche, c’est moi le pauvre, et je
-vis par votre faute, car la paternité, c’est une faute vis-à-vis de
-l’enfant. Eh bien, payez. Je viens chercher de l’argent.
-
-Le vieil Augias s’était mis debout, et considérait son fils d’un œil
-hagard, comme fou.
-
-Cela dura un temps, puis il se rassit; il marmonnait entre ses dents,
-oubliant la présence de son fils, se croyant seul. Puis il dit, d’une
-voix claire quoique tremblante:
-
---L’instruction! J’ai passé ma vie à donner de l’instruction, un peu
-d’instruction, aux enfants de mon pays; mais qu’est-ce que
-l’instruction? Un bien ou un mal? Ni un bien ni un mal. C’est comme un
-couteau. Ça sert à bien des usages, à couper le bon pain ou à
-assassiner. Alors, comment leur faire un bon cœur aux enfants, et du bon
-sens? Je ne sais plus. Qui leur dira, de manière à être entendu et obéi:
-_ceci est le bien, ceci est le mal_? Et si on ne le leur dit pas,
-comment le sauront-ils? Paysan! Celui-ci aurait honte d’être un paysan.
-Je voudrais bien avoir été un paysan, moi. Faire pousser du blé, nourrir
-les hommes et mourir au soleil... quelle bonne chose!
-
-Augustin, à ces mots murmurés par le vieux père, eut un méchant rire.
-
-Augias, indigné, se leva et lui dit avec fermeté:
-
---Cette place, que vous prétendez avoir à Marseille, vous l’avez perdue,
-peut-être?
-
---Non, dit Augustin, mais j’ai des dettes... oh! petites.
-
---Vous avez toujours votre place? En ce cas, vous n’avez pas besoin de
-votre père. Allez-vous-en. Revenez soldat, si vous voulez me revoir.
-
-Augustin se leva.
-
---Ce soir, je vous ai donné de quoi manger. Vous n’aurez rien de plus.
-Allez-vous-en.
-
-Augustin délibérait. Allait-il menacer son père?... Il croyait savoir où
-était le «magot». Il délibérait, et le père comprenait, s’attendant au
-pire de la part du dément.
-
-Ni lui ni son fils n’avaient vu que, depuis quelques instants, une ombre
-s’était dressée sur le seuil.
-
---Allez-vous-en, répéta Augias avec énergie.
-
---Quand vous m’aurez donné de l’argent! dit violemment Augustin.
-
---Je vais t’en donner, moi, dit Arnet, qui entra brusquement sur ce
-mot... Ayez pas peur, maître Augias; j’ai porté sur mon dos un gendarme
-au complet, avec son sabre et sa carabine, ce qui est resté une histoire
-célèbre dans le pays; je porterai bien ce fifi jusqu’à Gonfaron, s’il le
-fallait... A nous deux, mon gaillard!
-
-Le vieux braconnier prit Augustin, le mirliflore, par sa belle cravate
-rouge, lui fit repasser le seuil et l’envoya rouler sur l’échine à
-quinze pas de la maison paternelle.
-
-Augias pleurait.
-
---Père Augias, dit Arnet, j’ai aperçu tantôt Arlette sur la route, au
-soleil tombant, qui causait avec Augustin; et je suis venu à tout
-hasard, pensant bien qu’un témoin vous serait peut-être utile.
-
---Mon fils! et dire que c’est mon fils!
-
---J’ai entendu dire à Maurin, qui était le bon sens même, qu’on n’est
-jamais sûr qu’un fils soit un vrai fils. Un vrai fils est celui qui
-pense comme vous, disait Maurin. Et celui qui pense comme vous et sait
-vous aimer, celui-là est votre fils, quand même ce serait un bâtard sans
-père. Et tenez, moi, Arnet, tout bête comme je suis, je me sens un frère
-pour vous.
-
-
-
-
-VIII
-
-UNE GALÉGEADE D’ARNET
-
-
-A l’entrée des Mayons, à gauche, s’ouvre l’atelier du forgeron, devant
-lequel un vieux mûrier donne son ombre. Dans l’atelier l’hiver, sur le
-seuil en été, les joyeux bavardages tiennent, chaque soir, cour
-plénière.
-
-Augustin, lesté d’un bon repas, ayant bien secoué la poussière de ses
-habits, se persuada qu’il préviendrait utilement les racontars d’Arnet
-s’il paraissait à la veillée d’été, chez le forgeron. Il porterait beau,
-galégerait les filles; il ne montrerait pas la figure d’un homme qu’on
-vient de rouler, cul par-dessus tête, dans la poussière. Et, tard dans
-la nuit, qui était tiède et belle, il regagnerait la gare du Luc, où il
-utiliserait son billet de retour pour Marseille.
-
-Chez le forgeron se trouvait déjà réunie une aimable compagnie; des
-hommes surtout; à peine deux ou trois femmes, parmi lesquelles la petite
-Arlette,--lorsque Augustin apparut, souriant.
-
---Té, c’est toi, Auguste!
-
---Je ne vous aurais pas reconnu, Monsieur Augustin, se hâta de dire
-Arlette, en bonne diplomate.
-
---Et alors, fit un homme, paraît que tu es devenu un gros monsieur,
-là-bas, à Marseille?
-
---Eh bé, oui, dit-il d’un air modeste; mais j’ai d’abord passé quelque
-temps à Paris. C’est là que je me suis formé. Il n’y a que Paris,
-voyez-vous, pour faire des hommes, et qui pensent.
-
-A ce moment, Arnet arriva, prit place dans le cercle, et, s’étant assis,
-bourra sa pipe. Augustin se sentit pâlir.
-
-Accroché au mur, un fanal éclairait les visages.
-
---Comme ça, dit Arnet narquois, tu t’es formé à Paris, et tu en as
-rapporté de grandes pensées? Faudrait pourtant pas croire qu’on est plus
-bête ici que dans ton Paris. Il est grand, Paris, c’est connu, mais il y
-a plus grand.
-
---Et quoi? dit Augustin d’un air insolent.
-
---Toute la France qui est autour.
-
-On se mit à rire.
-
-Augustin était mal à son aise. Un homme dit:
-
---Et les filles, là-bas, sont-elles plus jolies que chez nous?
-
---Il y en a de toutes, fit Augustin.
-
---Mais il y a pas mieux qu’Arlette, hé, mon fistot? dit Arnet.
-
-Et voyant l’inquiétude d’Augustin, il ajouta malicieusement:
-
---Quand es-tu arrivé? Tu n’es peut-être pas encore allé chez ton père,
-hé?
-
---Non, je n’y suis pas allé, affirma Augustin avec une effronterie
-rageuse.
-
---J’avais pourtant bien cru t’en voir sortir, fit Arnet. Mais celui que
-j’ai pris pour toi, je l’ai surtout vu de dos, alors j’ai pu me tromper.
-
-Augustin respira, pensant qu’Arnet, généreux jusqu’au bout, n’en dirait
-pas davantage.
-
-Mais ses inquiétudes le reprirent bientôt, lorsque Arnet, en le
-regardant d’un air toujours plus narquois, prononça:
-
---Puisque j’ai promis, hier soir, une histoire à la compagnie qui est
-venue aujourd’hui pour l’entendre, tu en feras ton profit, mon petit
-Guguste; vous allez voir comment moi, Arnet, je vous secoue un homme
-dans l’occasion.
-
-Il se tut un moment pour jouir de l’embarras du jeune Augias. Il reprit:
-
---Un jour que je chassais sans permis, car, vous ne me croirez pas, ça
-m’est arrivé plus d’une fois, je m’endormis à l’ombre, après avoir
-envoyé un coup au fromage et à la bouteille. J’étais donc étendu sur le
-dos, mon fusil à mon côté, la tête sur le carnier, et point de chien
-avec moi. Et voilà que, dans mon sommeil, je me sens quelque chose en
-moi comme un malaise, une chose pénible comme si j’avais vu un gendarme.
-Je me dis en dedans de moi: «Peut-être qu’il y en a un par là?»
-J’entr’ouvre un peu les parpelles, de manière qu’on ne puisse pas s’en
-apercevoir dans le cas où il y aurait quelqu’un, et, par la petite
-ouverture mince, je laisse passer mon regard comme un papier sous une
-porte. Y en avait un, de gendarme, mes amis, qui était là à attendre que
-je me réveille; et bien sûr, c’était pas pour me demander des nouvelles
-de ma santé. Alors, je me dis: «Tout à l’heure, quand cet homme
-malintentionné te demandera ton permis, tu n’auras qu’une chose à faire,
-c’est de fiche le camp; mais, pour ça, il faut, avant d’avoir l’air
-réveillé, me bien représenter l’endroit où je suis, et le chemin par où
-je peux m’échapper.» J’étais dans la plaine, que je connais comme la
-colline; et, quand j’eus tiré mon plan, je bâillai, je m’étirai, puis,
-quand j’ouvris les yeux, je fis l’étonné: «Eh, bonjour, gendarme,
-qu’est-ce que vous faites là? Vous avez peut-être peur qu’on me vole!
-Vous me regardiez dormir? C’est un drôle de travail. Vous devez être
-fatigué d’être debout? Vous devriez faire comme moi.»
-
-Je remis la tête sur mon oreiller, et je fermai les yeux, comme décidé à
-me rendormir. Ce gendarme, un nouveau, ne me connaissait pas, et je ne
-le connaissais pas non plus. Il me dit comme ça: «C’est assez galéger,
-montrez-moi votre permis!» «Gendarme, lui dis-je, un homme qui dort,
-c’est sacré; le sommeil, c’est la santé; mieux vaut quatre jours sans
-pain que quatre jours et quatre nuits sans sommeil.»
-
---«Votre permis?»
-
-Je me levai, me passai bien tranquillement mon carnier par-dessus la
-tête; je me jetai la bretelle de mon fusil sur l’épaule; et puis je me
-mis à fouiller toutes mes poches, comme un homme qui a le permis et qui
-ne le trouve pas assez vite.
-
-«C’est drôle, lui dis-je, je ne l’ai sûrement pas laissé à la maison!
-Tout à l’heure encore, je m’amusais à le relire.»
-
---Tu conviendras, ami Arnet, dit un des auditeurs, que ton gendarme a
-une brave patience. Rien que pour t’avoir laissé si longtemps te ficher
-de lui, il méritait une gratification.
-
---Peuh, dit Arnet avec un sourire inexprimable, vous savez, je brode
-peut-être un peu en vous racontant la chose. Elle est véritable.
-Seulement, je vous allonge une sauce qui doit rendre le poisson
-meilleur, et j’y mets un peu de fenouil, de pébré d’aï et de baguier.
-Pour vous le faire court, tout en me fouillant les poches, d’un regard
-de côté, je me choisissais un chemin; et, tout en un coup, je partis
-comme un sanglier à travers la broussaille.
-
-«Le gendarme me suivit... comme c’était son devoir. Et de près, oh! il
-me suivait. Moi, j’écartais tout devant moi; je passais à travers des
-épines qui, en arrière de moi, lui revenaient dessus,--je le
-comprenais--comme des coups de fouet--et balalin, balalan! j’entendais
-le bruit de son sabre et de sa carabine qui frappaient contre les troncs
-d’arbre et faisaient musique! et ce... nigaud-là me criait des fois:
-«Arrêtez-vous, au nom de la loi!» Mais point de nom d’aucune personne,
-ni même celui de saint Maurin, ne m’auraient fait arrêter. Je défilais,
-mon homme! comme quatre chevaux qui ont pris le mors aux dents, avec mon
-gendarme au derrière, balalin, balalan, et cours que tu courras,
-balalin, tu ne m’attraperas jamais, balalan! va-t’en voir s’ils
-viennent, Jean... Mon chemin est par là; n’en pourrais-tu prendre un
-autre, camarade?... Ça me gênait, vous pouvez le croire, de me sentir
-cet arsenal qui me courait au derrière... Tout à coup, je me sens une
-main qui me tombe sur ma nuque; et cette main me croche le col; mais
-j’avais envoyé la mienne en arrière, par-dessus mon épaule et je lui
-empoignai le bras, je me clinai en avant; et mon gendarme, pendu par un
-bras, était sur mes échines comme un sac de son, qui aurait sur lui une
-carabine, un sabre, et un chapeau à cornes posé en travers, car c’était
-le temps où les gendarmes «brassaient carré», comme on disait alors en
-marine. Et maintenant, balalin, balalan, l’arsenal était sur mon dos au
-lieu de m’être au derrière! Il était lourd, que je ne sais, mon homme!
-et les branches des épines le picotaient au passage, et celles des pins
-nouveaux lui donnaient la bastonnade--que c’était un plaisir, mes
-enfants! Et elles lui procuraient assez d’occupation pour qu’il ne
-songeât pas, pour le moment, à autre chose qu’à elles. Et je me régalais
-de m’imaginer quelle drôle de figure il devait avoir sur mon dos! quelle
-peine pour se retenir son chapeau, et son cartable à mettre les procès
-barbaux! et pour empêcher son habit d’être déchiré!... Enfin, il en eut
-assez, avant moi, et cria: «Halte! que j’ai perdu mon portefeuille!» Je
-m’arrêtai, et le déposai à terre bien doucement. Il soufflait, moi
-aussi...»
-
-Ici Arnet arrêta son récit, pour souffler en haletant, comme si
-réellement il eût couru à travers bois depuis tout ce temps qu’avait
-duré la narration.
-
-Quand il eut repris haleine:
-
---Eh! Augustin, dit-il, ce n’est pas toi qui porterais un gendarme
-pendant des kilomètres, comme si c’était un polichinelle de liège? Les
-jeunes d’aujourd’hui n’ont pas notre poigne, pechère!
-
-Autour d’Arnet, toutes les figures étaient souriantes. C’était bien une
-scène de Guignol qu’il avait esquissée; et son public était heureux
-comme un public enfantin qui regarde Polichinelle rosser le commissaire.
-L’esprit français, incorrigiblement frondeur, s’accommode sans crime de
-ces satires contre tous les pouvoirs et leurs représentants.
-
---Alors, poursuivit Arnet, le gendarme, d’un air malheureux, me dit:
-«J’ai perdu ma carabine.» Je lui dis: «Ça, gendarme, c’est trop.
-Cherchons-la!» Et, les yeux à terre, nous la cherchâmes en bons amis,
-refaisant en arrière un bon bout de chemin, qui était reconnaissable aux
-écrasements de broussailles et aux brins de la laine que mon mouton
-avait laissée aux roumias (aux ronces). Et, la carabine, je l’aperçus à
-terre le premier: «Gendarme,--je lui dis ça bien poliment--je vous rends
-votre arme, que vous l’avez bien gagnée.» Il me dit encore: «Votre
-permis?»--«Comme vous êtes entêté, gendarme! vous ne pensez qu’à mon
-permis, donc? N’y pensez plus, ou bien--jouons encore un peu à courir...
-mais avant... buvons un coup!» Je voulus prendre ma bouteille au
-carnier. Plus de bouteille! Va chercher à quel moment elle m’était
-tombée! «Cherchons-la, lui dis-je. Je vous ai aidé pour la carabine,
-aidez-moi pour la bouteille.»--«Oui», qu’il dit, et il m’aida à
-chercher. Nous la trouvâmes, je bus et lui passai la bouteille. Et,
-pendant qu’il levait le coude:
-
-«Nous recommençons encore un peu à courir? lui dis-je.» Et, sur ce mot,
-sans attendre la réponse, je partis comme un éclair. Il jeta la
-bouteille au diable--et la chasse recommença, où c’était moi le gibier.
-Mais je savais où j’allais. Je piquai droit sur le château de Monsieur
-le Marquis de Colbert, l’ancien, le grand-père, attirant toujours mon
-gendarme à mes derrières. Et, par bonheur, justement, je vis monsieur le
-marquis qui était près de son château, à la promenade.--Et je lui dis,
-car il était bon et j’avais souvent travaillé chez lui, je lui dis, pour
-qu’il fût prévenu bien comme il fallait de ma situation: «Voici un bon
-gendarme qui veut, à toute force, connaître mon nom, monsieur le
-marquis; et moi, je le lui refuse depuis les Mayons jusqu’ici, vu que
-j’aime mieux qu’il l’ignore». Le marquis riait dans sa barbe, qui était
-belle et longue. «Monsieur le marquis, dit le gendarme avec respect, cet
-homme-ci me fait courir depuis une heure.»--«Monsieur le marquis,
-dis-je, ce gendarme-ci, pour être juste, devrait vous dire que je l’ai
-porté pendant la moitié du chemin; il est lourd.»
-
-«La barbe du marquis semblait rire toute.»
-
-«Monsieur le marquis, je ferai mon devoir en verbalisant.»--«Sans doute,
-dit enfin le marquis, et je ne saurais m’y opposer. Tâchez donc de
-savoir son nom, que, moi, je ne veux pas connaître. Et verbalisez. Rien
-de plus juste, car il est dans son tort. Seulement, il vaudrait mieux
-pour vous (comme il parlait bien, le marquis!) que cette petite
-mésaventure demeurât secrète.»
-
-«Monsieur le marquis, dit le gendarme, du moment que vous désirez
-l’indulgence pour ce braconnier que j’ai trouvé sur vos terres, je ne me
-montrerai pas plus méchant que vous.»
-
-«Il fit le salut militaire et s’en alla. Et moi, mes amis, conclut
-Arnet, moi qui suis un vieux républicain, fils d’un insurgé de 51,
-insurgé moi-même à la suite de mon père, je dis que des marquis comme
-ça, il faudrait en mettre partout.»
-
-L’auditoire approuvait joyeusement.
-
---Pas moins, fit Augustin d’un air rageur, il y a des gens qui blâment
-les opinions des autres et qui maltraitent, à l’occasion, les
-représentants de la loi.
-
---Je ne dis pas, répliqua Arnet d’un air bonhomme, que nous ayons raison
-de tant galéger les gendarmes; mais, dans un pays où il n’y a pas autant
-de perdreaux que de pignes, on ne parviendra jamais à nous empêcher de
-regarder le gibier libre comme la propriété de qui l’attrape.
-
-Puis, quittant ce terrain brûlant:
-
---Les gendarmes ont du bon pour servir contre les vrais coquins, dit-il.
-Et moi qui parle, pas plus tard qu’aujourd’hui, j’ai fait le gendarme.
-
-Il regarda Augustin fixement, puis baissa les yeux. Quand il les releva,
-Augustin s’était esquivé.
-
---Vous avez fait le gendarme aujourd’hui? Oh! dites-nous comment?
-s’écria Arlette amusée.
-
---Une autre fois, je vous le dirai, si c’est nécessaire, répliqua Arnet.
-
-Et, à son tour, il s’en alla; et, rejoignant Augustin sur la route, sous
-le clair de lune qui était magnifique:
-
---Augustin, dit-il, n’oublie pas que ton père est un saint homme. Tout
-le pays, au besoin, se lèverait pour le défendre, comme je l’ai défendu
-aujourd’hui. Et tâche de prendre de meilleurs chemins. Contente-le.
-Fais-toi soldat ou charretier, mais travaille. Même braconnier sans
-permis, on peut être un brave homme, embêter un gendarme, et respecter
-la loi pour ce qui ne concerne pas la chasse... Et puis, méfie-toi
-d’Arlette. Elle ne vaut pas mieux que toi, pour le moment; oui, pour le
-moment, car tu changeras... si tu es vraiment le fils de ton père, mon
-drôle!
-
-
-
-
-IX
-
-LE VIEUX QUI DORT LA-HAUT
-
-
-Quelques jours plus tard eut lieu, aux Mayons, la fête des _Amis de
-Maurin des Maures_.
-
-Maurin, ce personnage de roman, représentation fidèle d’un type réel, a
-pris assez de notoriété pour avoir, après sa mort, plus d’amis que n’ont
-coutume d’en avoir les vivants. Et de ces amitiés, son historiographe,
-Jean d’Auriol, a hérité. Autour de lui et de l’ombre de Maurin, une ou
-deux fois dans l’année, se groupaient pour un banquet les membres de la
-société fondée sous ce titre: _les Amis de Maurin_. Et la fête avait
-lieu, chaque fois, dans une commune différente, mais dans le royaume de
-Maurin, c’est-à-dire dans la région des Maures.
-
-Cette année-là, le banquet eut lieu aux Mayons, sous les fenêtres de
-l’école, sur la terrasse qui domine la plaine magnifique, la vallée de
-l’Aille.
-
-Au-dessus de la table, flottait une longue banderole portant ces mots en
-augustales:
-
- LES AMIS DE MAURIN DES MAURES
-
-C’est là qu’Arnet porta son fameux toast:
-
---Maurin, Messiès, était roi des Maures, et, en cette qualité, cousin de
-tous les chefs d’État. Moi, j’étais un bon cousin de Maurin. Et les
-cousins de nos cousins étant nos cousins, je bois à la santé de mon
-cousin, le Président de la République.
-
-De ce toast, le succès fut grand. On applaudit à tout rompre. Et, comme
-les tambourins et les galoubets invitaient un chacun à courir vers la
-salle de bal, on s’y rendit au milieu des rires et des chansons. Les
-filles des Mayons rayonnaient de gaieté. Tout était lumière. Les yeux
-noirs pétillaient de malice heureuse. M. le Maire marchait entouré de
-félicitations sur le succès de la journée.
-
-Le bal s’ouvrit dans la salle verte, close par des guirlandes de myrte
-et de laurier. Les pavillons ondulaient à la brise. Des étamines
-multicolores, horizontalement tendues, couvraient toute la petite place.
-De cette place part une rue courte qui va tout à coup plongeant dans la
-forêt de châtaigniers--et qui, en souvenir de cette journée, fut
-baptisée du nom de Jean d’Auriol.
-
-L’occasion était bonne pour Arlette de se faire remarquer de chacun, et,
-en particulier, de Victorin, venu à la fête comme tous les gens des
-environs.
-
-Elle était sur son trente-et-un, Arlette. Elle avait un chapeau quatre
-fois plus grand que sa tête, traversé de longues épingles aux pointes
-emboulées comme les cornes d’un taureau de Camargue. Sa robe, à carreaux
-de couleurs voyantes et alternées, était comme un vitrail de brasserie
-allemande. Ses talons semblaient de petites échasses, et l’obligeaient à
-marcher sur ses pointes. Elle avait une ombrelle groseille. Et, détail
-charmant, ses doigts, qui pinçaient un mouchoir de poupée bordé d’un
-feston rose, retenaient un porte-monnaie à mailles d’acier qui se
-donnait, au moyen d’un peu de coton, ce que le poète Dol, de Draguignan,
-eût appelé «une obésité frauduleuse.»
-
-On dit que l’amour est affligé de cécité. Peut-être serait-il plus juste
-de le dire affligé d’un daltonisme spécial qui lui montre en beau les
-plus vilaines couleurs.
-
-Victorin, qui pourtant avait vu des couchers de soleil, regardait
-Arlette avec complaisance. En cela fils des Maures, nos ancêtres, il ne
-détestait pas les tons criards et disparates, qui, du reste, perdent de
-leur brutalité dans la violence des «escandilhados» (embrasements de
-soleil) qui la font comme fondre et s’unifier en eux.
-
-Sur le passage d’Arlette, on se retournait, ou pour l’admirer ou pour
-sourire,--mais on la regardait et elle était heureuse.
-
-Victorin s’approcha d’elle.
-
---Je t’ai gardé, dit-elle, la première contredanse, mon beau Victorin.
-
---Ma jolie Arlette, répondit-il, tu me l’avais promise.
-
-Ils marchaient côte à côte, allant vers le bal, et, au son des
-tambourins encore éloignés, leur démarche, involontairement, était un
-peu dansante.
-
---Et alors? dit-il. Interrogation coutumière qui signifie: où en
-sommes-nous?
-
-Elle lui avoua comment elle l’avait suivi et surveillé en cachette,
-quelques jours auparavant, quand il était allé lever le liège--et que
-c’était l’amour et la jalousie qui l’avaient poussée à cela; mais que si
-elle avait voulu se cacher d’abord, c’était de peur qu’on allât exciter,
-avec des bavardages, les résistances du père de Victorin. Elle dit le
-trouble qu’elle avait éprouvé lorsqu’il était tombé de l’arbre. Comment
-Martine, jalouse aussi sans doute, l’avait laissée seule, évanouie,
-auprès de l’arbre et combien elle avait eu envie d’aller faire une scène
-à cette Martine, mais que, toujours par prudence, elle s’en était
-empêchée.
-
-Elle conclut:
-
---Tu ne l’aimes toujours pas, au moins, dis?
-
-Très vivement, il dit que non; mais que Martine lui rappelait les beaux
-jours d’enfance où, avec lui, elle jouait à attraper des cigales. A ses
-yeux, Martine n’était pas une femme, comme elle, Arlette. Et puis, elle
-ressemblait trop, en ses manières, à toutes les autres. Tandis
-qu’Arlette... Il n’y en avait qu’une, comme Arlette.
-
---Et ton père? Est-ce qu’il est toujours aussi en colère contre moi?
-
---Je n’en suis pas sûr, mais je le crois. Tu sais, nous autres, à la
-maison, on ne se parle guère. «Oui,» «non,» c’est tout; «tu feras ceci
-ou cela demain,» rien de plus. On se pense les choses, on ne se les dit
-pas. A quoi bon? On sait ce qui en est; il n’en faut pas plus. Voilà.
-
---Et le grand-père?
-
---Il est toujours là-haut, dans son lit. Il n’a que les yeux qui vivent.
-Lui aussi, qui ne raconte rien, jamais, doit se penser beaucoup de
-choses cachées. Qui sait ce qu’il y a dans cette tête? Je me dis
-quelquefois qu’il doit y avoir comme beaucoup de tableaux pendus. Il les
-regarde au-dedans de lui. Et ces tableaux sont vivants.
-
---Comme au cinéma, dit Arlette.
-
---Il y a des moissons, des vendanges--des chevaux qui tournent sur la
-paille des aires, en été; des cuves pleines de grappes sur lesquelles on
-danse à pieds nus, jambes nues; et puis, peut-être, des moustouïres, des
-baisers de sa jeunesse sur l’aire, le soir, ou dans les vignes, le jour.
-Et, sûrement encore, il y a des batailles, des soldats russes contre
-lesquels se battent des Français. Et ceux-là lui plaisent beaucoup
-aussi, puisqu’il a toujours gardé, accroché contre le mur, devant ses
-yeux, au-dessus de son lit, le sabre de cavalerie que son père, à lui,
-portait au temps du grand Napoléon. Lui-même a fait la campagne de
-Crimée. Il aime les soldats. Et l’autre jour, en passant devant la porte
-de sa chambre, grande ouverte, je l’ai entendu qui radotait des choses
-de batailles. Entre ses dents, il répétait «Vive l’Empereur!» Tous ces
-tableaux doivent vivre encore dans sa tête, mais il n’en dit rien. Il se
-songe tout et ne dit rien. S’il comprend les choses que, des fois, nous
-disons autour de lui, dans sa chambre, je n’en sais rien, il les
-comprend, peut-être. Il m’aimait beaucoup quand j’étais petit. Il y a
-quatre ans, il était encore, d’esprit, comme tout le monde. Et s’il
-était maintenant comme il était alors, je lui aurais parlé de toi. Il
-serait pour nous, je crois; il voudrait me faire plaisir. Et mon père
-lui obéirait, parce qu’il a toujours pris et suivi son conseil; mais, à
-présent, il ne faut pas songer à le consulter. Son esprit n’est pas plus
-avec nous que l’esprit d’un mort.
-
-Arlette frissonna; il étreignit son bras et frissonna à son tour. Ils
-étaient assis tous deux, depuis un instant, sur le banc qui encadrait la
-salle de bal. Les tambourins graves vibrèrent en cadence; le galoubet
-les accompagna de ses notes narquoises--et Victorin et Arlette se
-levèrent aussitôt. C’était une polka. Arlette, selon l’usage, mit
-chacune de ses deux mains ouvertes sur chacune des épaules du jeune
-homme, et lui, passant ses deux bras sous ceux de sa _cavalière_, lui
-plaquait les mains sur les omoplates; et, au milieu des autres, qui
-avaient la même attitude, ils tournèrent par petits sauts légers,
-presque sur place, très lentement, très sérieusement comme tous les
-autres; et, à voix basse, ils «se le comptaient au plus juste». Les
-spectateurs regardaient en silence. On eût dit d’une danse rituelle.
-Plus de rires, plus de conversations; le rythme du tambourin s’entendait
-seul, réglant le bruit des pas sur le sol. La poussière se soulevait par
-larges ondes illuminées de soleil, et l’on eût dit un nuage au milieu
-duquel évoluait, dans un songe, la mystérieuse joie de désirer et
-d’aimer.
-
-
-
-
-X
-
-LE ROI D’ITALIE
-
-
-Entre deux danses, ils se promenaient, bras dessus, bras dessous, autour
-de la salle verte.
-
---Comme je te vois rarement, Arlette! Nous demeurons trop loin.
-
---Écoute, dit-elle, tu sais bien le château de Font-Vive? Il n’est pas
-loin de ta maison. Eh bien, je peux aller, si tu veux, y habiter quelque
-temps. J’ai assez du village et je pensais m’engager comme première
-ouvrière chez la modiste de Gonfaron, car je suis beaucoup adroite, tout
-le monde le dit, et c’est moi-même qui me fais mes robes et mes
-chapeaux.
-
---Ils sont magnifiques! fit l’innocent Victorin en élevant un regard
-émerveillé vers l’édifice que maintenaient sur la tête d’Arlette les
-longues épingles emboulées.
-
---Eh bien, figure-toi, on a dit à la comtesse que j’étais une ouvrière
-remarquable, et elle m’a envoyé, ce matin, Monsieur l’Intendant qui m’a
-dit: «Mademoiselle, Madame la comtesse désire vous parler. Si vous
-pouvez venir. Notre voiture est là qui vous attend». J’y suis allée, mon
-beau. Elle m’offre de «manifiques» appointements... «Mademoiselle,
-qu’elle m’a dit, je serais trop heureuse d’avoir une femme de chambre
-comme vous. Vous aurez de gros gages.» «Madame, que je lui ai répondu,
-mon instruction ne me permet pas de consentir à être domestique; mais je
-suis couturière, et si vous avez besoin d’une couturière-lingère, je
-serai flattée d’occuper chez vous cette honorable situation. Quant aux
-appointements, Madame, nous s’arrangerons toujours.» «C’est surtout
-d’une couturière qui surveille ici la lingerie que j’ai besoin,
-m’a-t-elle répondu, si vous pouvez entrer chez moi dans huit jours, vous
-m’obligerez.» «Madame, lui ai-je dit, je veux consulter ma mère, et je
-vous répondrai dans vingt-quatre heures.» Elle a paru enchantée. Tu
-comprends, Victorin, c’est toi seul que je voulais consulter. Nous
-serions tout près; et, le soir, dans cette saison d’été, je pourrais te
-rejoindre. Il fait si bon, l’été, sur l’aire, dans la paille, sous les
-étoiles du bon Dieu... Avec la comtesse, nous avons causé encore un bon
-moment d’une chose et d’une autre. J’ai compris que si elle me posait un
-tas de questions, c’était pour se rendre compte de mes pensées et juger
-de mon instruction. Alors, je m’appliquais beaucoup. A la fin, je ne me
-rappelle plus à propos de quoi, elle m’a dit, toujours, je crois, pour
-m’éprouver, et savoir si j’étais instruite comme je l’avais prétendu,
-elle m’a dit «Vous avez suivi les leçons à l’école pendant longtemps?»
-«Oui, Madame, j’ai mon certificat d’études, et je pourrais vous réciter
-toute la liste des rois de France.» Elle a souri, de contentement, et
-m’a dit: «C’est admirable... Vous sauriez même peut-être me dire le nom
-du roi actuel qui règne en Italie?» J’ai eu un moment d’hésitation,
-parce que je ne me sentais pas très sûre de moi sur cette question. Puis
-le nom m’est revenu tout en un coup et j’ai répondu: «Oui, Madame, c’est
-Victor Hugo.» La comtesse a paru enchantée de cette réponse plus que de
-toutes les autres. Elle a ri, toujours de contentement... Voilà dans
-quels termes je suis avec cette madame. Et alors, si tu veux, Victorin,
-j’accepterai la situation «manifique» qui m’est offerte chez la
-comtesse. Plus tard seulement je me ferai modiste à Gonfaron, puis à
-Marseille, où, certainement, je gagnerai beaucoup, beaucoup d’argent.
-Qu’en penses-tu?
-
-Elle ajouta:
-
---Quand tu seras décidé à m’épouser, je reviendrai avec une dot.
-
-Elle pensait que la crainte de la voir s’éloigner des Mayons aviverait
-les désirs de Victorin, qu’il aurait peur de la perdre et la supplierait
-de ne pas s’en aller; qu’il se hâterait enfin de conclure mariage contre
-la volonté de ses parents. Toute l’affaire était de se faire épouser par
-ce fils d’une famille riche.
-
-Victorin semblait réfléchir profondément. Tout en causant, ils s’étaient
-éloignés de la salle de bal, et, marchant à pas lents, ils étaient
-entrés sous les grands châtaigniers de la forêt, sur la pente des
-Maures.
-
-L’endroit était imposant. Ces grands châtaigniers, avec leurs troncs
-vénérables, leurs vastes ramures antiques, donnent, par l’ancienneté,
-par le silence et l’ombre, par la fraîcheur, et le jeu des rais de
-soleil sur les feuilles transparentes, une impression d’église, des
-idées hautes et graves. Sans doute est-ce les forêts qui ont inspiré aux
-hommes la pensée d’élever des cathédrales? Ce furent les premiers
-temples; c’est entre les colonnes des futaies, sous la voûte des
-ramures, que nos ancêtres gaulois dressaient leurs autels. De pareils
-lieux sont bons aux amoureux, propices aux chuchotements de leurs
-espoirs, au mystère de leurs rêves d’avenir. Arlette et Victorin
-subissaient inconsciemment l’émotion qui leur venait de la vie des vieux
-arbres; ils étaient là un peu comme des épousés à l’église. Victorin
-réfléchissait toujours. Et, comme il continuait à se taire, le visage un
-peu crispé par l’effort de ses réflexions, son Arlette finit par
-murmurer:
-
---Eh bien, Victorin, que penses-tu de ce que je viens de te dire?
-
-Gravement, il révéla d’un mot la profondeur de sa méditation.
-
---Je suis là à me penser, dit-il, que tu t’es peut-être trompée, et que
-le roi d’Italie, c’est Victor-Emmanuel.
-
-Elle pinça les lèvres, un peu blessée.
-
---Si je m’étais trompée, répliqua-t-elle, la comtesse n’aurait pas
-exprimé sa satisfaction comme elle l’a fait. Elle riait de plaisir, je
-te dis, mon beau, et c’est ta mémoire à toi qui est en faute.
-
-Il se sentit confondu. Et puis, après tout, cela lui était égal! on ne
-se promène pas, sous les vieux châtaigniers, avec une jolie fille pour
-ne parler que du roi d’Italie. Il la regarda, eut un éblouissement de
-jeunesse; il pressa contre lui Arlette frissonnante; et tandis que, noyé
-dans la joie de vivre, il appuyait ses lèvres sur les paupières aux
-longs cils de la jeune fille que ses prétentions n’empêchaient pas
-d’être jolie, elle murmurait, extatique:
-
---Pas Victor Emmanuel, non; Victor Hugo, je sais bien, moi.
-
-Le picatéou riait dans les bois.
-
-
-
-
-XI
-
-LA FAMILLE FAIT LA PATRIE
-
-
-Le bal était fini. Les tambourins ne résonnaient plus. Les chants
-avaient cessé. Les étrangers étaient repartis. Victorin allait regagner
-sa maison lorsque Arnet, qui le rencontra, lui dit:
-
---En rentrant à ta maison passe chez Augias, ami Victorin; il te veut
-parler.
-
-Victorin se rendit chez le vieil instituteur.
-
-Pendant ce temps, le père Bouziane s’occupait de préparer l’avenir de
-Victorin tel qu’il le désirait.
-
-En vue de ce projet, les Bouziane avaient invité pour le soir les
-Revertégat. On souperait ensemble, puis on reconduirait les Revertégat
-jusqu’à mi-chemin de chez eux, sous les étoiles d’été, après avoir fait
-un peu de veillée. Et ainsi, les jeunes gens, Martine et Victorin,
-pourraient se parler. La bonne nature travaillerait, comme de juste,
-pour le mieux, au désir des parents.
-
-La porte du vieil instituteur était ouverte. Néanmoins, Victorin heurta
-discrètement.
-
---Entrez, cria Augias... Ah! c’est toi, Victorin! Je suis content de te
-voir. Je constate avec plaisir que tu n’as pas oublié ma leçon
-d’autrefois. Tu sais? ma dictée qui était une leçon de morale civique,
-_Charbonnier est maître chez lui._ Le domicile est sacré. Chacun, dans
-sa maison, est son roi. C’est là, mon garçon, qu’on s’appartient tout
-entier. Et de ce royaume, on a le droit de jouir à sa volonté, quand on
-respecte ce même droit au seuil de tous les autres citoyens.
-
-Il développait un de ses thèmes favoris, le bon vieux maître; et il
-ajouta, comme pour lui-même:
-
---Je ne sais pas pourquoi nos livres d’école ne touchent pas à ces
-sujets, n’enseignent pas le respect du domicile, et de tous les droits
-d’autrui, lequel respect, par un juste retour, attire sur les nôtres le
-respect de chacun. Nous enseignons les lois du calcul--mais pas assez
-les lois morales. Il y en a pourtant d’inflexibles, de nécessaires.
-
-Il marmonnait, semblant se parler à lui-même; c’est qu’il songeait à son
-fils; et il soupira profondément.
-
-Il conclut enfin:
-
---Et si l’on parle de ces choses aux enfants, c’est sans y mettre
-l’émotion qu’il faut, sans essayer d’en faire comprendre l’esprit,
-l’importance véritablement sacrée. Victorin, fit-il brusquement,
-pourquoi ne veux-tu pas suivre les conseils de ton père?
-
-Victorin fronça le sourcil; et, bien qu’il eût compris, il répliqua:
-
---Quels conseils?
-
---Il ne veut pas d’Arlette pour sa bru.
-
---Et moi, dit Victorin avec fermeté, je la veux pour ma femme. C’est mon
-affaire, je pense.
-
-Le conflit s’affirmait fortement. La lutte était déclarée entre les deux
-droits, le droit moral du père et le droit légal du fils.
-
---Tu défends ton plaisir et ton père défend tes intérêts, voilà la
-différence; tu défends ton plaisir du moment, et ton père, le bonheur de
-toute ta vie.
-
---Mon père défend son caprice. J’épouserai Arlette, c’est mon droit; mon
-père ne peut pas m’empêcher d’aimer qui j’aime.
-
---Il peut essayer de t’arrêter au moment où il croit que tu vas faire
-une sottise dont tu souffriras un jour. C’est son droit et c’est son
-devoir. Ton émotion de jeunesse t’entraîne et t’aveugle. Tu cherches
-avant tout ta satisfaction du moment. Et c’est parce qu’il n’est pas
-troublé, lui, comme tu l’es par ta jeunesse, qu’il juge sainement tes
-actions. Il a maintenu la famille Bouziane. Il ne veut pas que tu la
-détruises en y faisant entrer une fille qui n’est pas de sa race
-moralement. Elle n’est pas même du terroir. Il est dans son rôle de
-père, qui est de te guider pour ton bien.
-
---Qu’il me laisse tranquille, dit Victorin d’un air farouche. Qu’est-ce
-qu’on doit à son père? Est-ce pour mon intérêt qu’il m’a mis au monde?
-Il n’y pensait guère à ce moment-là! il ne pensait qu’à son plaisir.
-
-Augias eut un grand mouvement de révolte, une colère intérieure. Ainsi
-ce brave Victorin, ce paysan, fils de paysans aux mœurs traditionnelles,
-était infecté du poison moderne, qui est d’origine tudesque. Il
-méprisait et insultait l’autorité, ou, plus simplement, l’expérience
-paternelle; il faisait pis encore: il niait la sincérité et la
-légitimité du conseil affectueux.
-
---Malheureux! cria le vieux maître, ne vois-tu pas que tu es coupable,
-toi, de ce que tu reproches à ton père injustement? Car, lui, en
-choisissant sa femme, il l’a prise dans des conditions qui promettaient
-à leurs enfants tout le bonheur possible ici-bas. Tandis que, toi, as-tu
-pensé à l’avenir que tu promets aux enfants d’une Arlette?
-
---Qu’est-ce qu’elle vous a donc fait à tous, cette pauvre Arlette?
-Qu’a-t-elle fait à mon père?
-
---Ce qu’elle nous a fait? dit gravement Augias; ce qu’elle lui a fait, à
-ton père? Ceci: qu’elle méprise la terre! Tout est là. Elle lui préfère
-les mauvais livres et les journaux. Et pourtant, poursuivit le vieil
-instituteur, qu’y a-t-il de plus beau que de posséder un morceau de
-cette boule du monde sur laquelle nous vivons, et d’en tourner et
-retourner le sol, pour en faire sortir ce qui nourrit et ce qui fait la
-joie: le pain et le vin?
-
-Un rayon d’enthousiasme brillait dans le regard du vieil homme.
-
---Le paysan, poursuivit-il, est vraiment l’homme dont aucun des autres
-hommes ne peut se passer. As-tu réfléchi à cela, Victorin? et que la
-terre est à lui plus qu’à personne autre? Il devrait le savoir et y
-penser chaque jour, pour être fier de son sort. Mais non; voilà qu’une
-rage vous prend tous d’aller dans les villes! Vous voulez qu’on vous
-appelle _ouvriers agricoles_; ou de cet autre nom: _travailleur de
-terre_: comme si le mot de _paysan_ n’était pas un plus beau titre! Vos
-bastides, où n’habite qu’une famille, prennent l’air pur et la lumière à
-pleines fenêtres; et, même au fond de vos intérieurs, vous buvez la
-lumière et l’air à pleins poumons; et, malgré tous ces avantages, qui
-sont grands, vous rêvez d’habiter une mansarde dans des maisons à sept
-étages, ces maisons qu’avec Arnet on peut dire faites de caisses
-entassées, de cages superposées. Les façades y voient les fenêtres de
-leurs vis-à-vis; le derrière de ces maisons regarde des cours, obscures
-à midi comme des puits! Et quoi encore? Ah! Le chapeau mou vous gêne; il
-vous en faut un bien dur, et des vestes avec des pans inutiles, des
-manières de jupons comme aux femmes. Et à nos filles, il faut de la
-toilette! Elles ont appris à lire. A quoi ça leur sert-il? A acheter des
-journaux de modes. D’après les images de ces journaux, elles peuvent
-copier les toilettes des belles madames dont elles se moquent parce
-qu’elles les jalousent. Mais, mon pauvre Victorin, sais-tu qu’une femme
-qui aime la toilette fait le malheur d’une maison même riche? Alors,
-quel bonheur peut-elle donner à des gens comme toi, qui, sans être
-pauvres, n’ont pas des cent et des mille; et qui, chaque jour, doivent
-travailler pour vivre? Ton père a raison cent mille fois! Fils
-d’antiques roturiers, il est beau de simplicité et d’honnêteté, dans son
-monde de paysans utiles au pays; il est Bouziane comme son voisin est
-Colbert dans son château. Moralement, l’un vaut l’autre, à condition
-qu’ils comprennent, l’un et l’autre, par où ils se peuvent estimer et
-aimer, et par quels liens ils sont attachés pour faire ensemble, même
-quand ils y travaillent différemment, la force et l’honneur du pays.
-Épouse Martine, Victorin, suis le conseil de ton père; l’amour et la
-jeunesse ne prévoient rien; mais l’expérience des pères est là pour les
-avertir. Ce n’est pas sa pauvreté, certes, qui parle contre ton Arlette,
-c’est sa paresse et sa frivolité. Ta maison, que tu veux prospère, elle
-te la démolira. Tout ton travail de chaque jour ira se perdre, inutile,
-chez les marchands de fanfreluches. Nous en connaissons tous, de ces
-Arlettes, dont la famille se prive d’une nourriture saine et abondante,
-pour arriver à leur payer leurs talons en échasses et leurs chapeaux
-hérissés de baïonnettes. Vois-tu, Victorin, chacun de nous doit songer à
-son pays. Une famille qui se détruit, c’est une pierre de l’édifice qui
-s’émiette et prépare la ruine de l’ensemble. Quand, aujourd’hui, on
-nomme avec respect les Bouziane des Mayons--c’est la petite cité qu’on
-respecte; et, en elle, la terre de Provence; et, en celle-ci, le terroir
-de France... Mon brave Victorin, tu as été un de mes plus dociles et de
-mes plus intelligents écoliers: il est impossible que tu ne me
-comprennes pas. Dis-moi que tu me comprends.
-
-Victorin baissa la tête.
-
---Pardonnez-moi, monsieur Augias, mais j’ai fait des promesses, je ne
-suis plus libre. Ne me tourmentez pas davantage... Je vous promets de
-réfléchir à vos paroles. Je sais que vous me parlez pour mon bien.
-
-Il se retirait vers la porte, à reculons, en saluant gauchement, très
-troublé et malheureux.
-
---Tu réfléchiras.
-
-
-
-
-XII
-
-UN SOIR D’ÉTÉ SUR L’AIRE
-
-
-Toute l’éloquence de maître Augias avait été, semblait-il, dépensée en
-pure perte; car, en vérité, elle n’avait rien changé aux résolutions de
-Victorin. Elle ne les avait même point ébranlées. Pourtant, il n’y a pas
-de discours qui soient perdus. C’est quelquefois à longue échéance,
-après des années, qu’une parole oubliée se réveille en nous et détermine
-un acte, qui peut-être importe au monde. L’effet du discours de M.
-Augias, malgré le «je vous promets de réfléchir» qui était de simple
-politesse, paraissait avoir été nul. Ce discours détermina pourtant, une
-heure plus tard, l’attitude de Victorin vis-à-vis de Martine et des
-Revertégat, qu’il trouva chez lui. C’est en songeant à ce que venait de
-lui dire son vieux maître que, sans rien vouloir changer à ses projets,
-Victorin se dit qu’il était convenable de faire bon visage aux parents
-de Martine, et d’être, en leur présence et en présence du père Bouziane,
-aussi aimable envers elle qu’il avait cru pouvoir l’être le jour de la
-chasse aux cigales. Ainsi, sans qu’il s’en doutât, il entretenait chez
-eux une illusion dont la force se dresserait contre lui dans la lutte à
-venir.
-
-Dans l’après-midi, deux heures auparavant, lorsque Martine était arrivée
-avec ses parents, la mère Bouziane l’avait prise à part un moment, sous
-le prétexte de lui montrer une vache achetée la veille; et, dans
-l’étable, elle lui avait dit:
-
---Martine, ma belle, nous sommes malheureux, Bouziane et moi, parce que
-Victorin, qui t’a toujours aimée, depuis le temps, où, tout petits, vous
-jouiez ensemble, a été détourné de toi par cette gueuse d’Arlette. Et
-ç’a été juste au moment où nous calculions, son père et moi, qu’il se
-déclarerait à nous comme ton fiancé. Il t’aime toujours bien; mais
-l’autre l’attire avec des manigances. Est-ce que tu ne deviendrais pas
-volontiers sa femme, toi?
-
---Volontiers, dit Martine, il est si brave!
-
-La mère Bouziane embrassa Martine. Elle était émue, et fit silence un
-moment.
-
---Eh bien, alors, défends-toi, dit-elle, défends-le, que nous te
-soutiendrons. On t’aime beaucoup ici. Et puis on sait quelle bonne
-travailleuse tu es, forte et courageuse, de bonne volonté autant qu’un
-homme; et que tu ne laisseras pas tomber notre bastide, la vieille
-maison des Bouziane, qui est honorée de tout le monde aux Mayons, et
-bien plus loin dans la contrée.
-
---Que je me défende? dit Martine. Et que puis-je faire, pauvre de moi?
-
---Un peu de coquetterie n’est pas un mal, dit la mère Bouziane.
-Agace-le, des fois. Qu’il en vienne à te comparer à cette Arlette de
-malheur, une maigrichonne, une mesquine, qui n’a jamais porté que le
-poids de son ombrelle. Je n’ai pas à dire à une jolie fille de quelle
-manière elle doit s’y prendre, et comment on regarde un jeune homme,
-quand on veut l’emmasquer (ensorceler) d’amour.
-
---Pour ça, dit Martine en riant, je ne veux pas m’en charger; je crois
-bien que j’y serais trop maladroite et ridicule. Il faudrait, des fois,
-le dimanche, quitter mes bons souliers qui sont faits pour nos chemins
-pleins de pierres, et mettre des escarpins; et puis, me relever une robe
-trop longue en la prenant à poignée comme j’en ai vu des fois; il
-faudrait avoir des chapeaux avec, dessus, des queues de dindons; car je
-crois bien que c’est cela qui lui plaît, à ce nigaud de Victorin. Mais
-me voyez-vous déguisée ainsi? Ah! misère de moi! quelle caricature! non,
-ma foi, je ne pourrais pas.
-
-Et, devant l’image qu’elle évoquait, Martine éclata de rire, montrant
-toutes ses belles dents blanches. Elle riait si fort que sa gaieté fit
-sourire la grave maman Bouziane.
-
---Ah! Martine! s’écria-t-elle, quel trésor nous aurions en toi! Ne nous
-abandonne pas, fillette; je ne t’en dis pas davantage.
-
-Martine redevint sérieuse:
-
---Misé Bouziane, je ne peux pas me changer par politique. Il faudra que
-Victorin me veuille telle que je suis, et me le dise. Ah! alors, alors
-oui, que je saurai lui répondre. Pourquoi c’est vrai que je l’aime; mais
-ce n’est pas aux filles à parler premières. Et quand bien même ce serait
-la mode, moi, voyez-vous, je ne pourrais pas! Comme ma mère, qui m’a
-élevée, et comme vous, je suis d’ancien temps.
-
-Et, tout juste comme maître Augias avait dit à Victorin, misé Bouziane
-dit encore:
-
---J’ai parlé pour le bien de tous. Tu réfléchiras.
-
-Et, tout comme Victorin ne s’était pas cru influencé par le discours de
-maître Augias, de même Martine ne se doutait guère qu’elle venait de
-recevoir une suggestion à laquelle, tôt ou tard, elle obéirait.
-
-En effet, à l’arrivée de Victorin, c’est rendue forte inconsciemment par
-les paroles de la mère qu’elle accueillit le fils avec un sourire et des
-regards qui, sans être voulus, étaient plus féminins qu’à l’ordinaire.
-
-Et comme, ayant aperçu, sur le chemin, Victorin encore un peu éloigné,
-elle avait couru vers lui, il n’avait pu s’empêcher de lui dire:
-
---Qu’est-ce qui t’arrive de si heureux aujourd’hui? Tu parais toute en
-bonheur. C’est pourtant là-bas qu’était la fête; pourquoi n’y es-tu pas
-venue?
-
-La belle fille se ressaisit:
-
---Des fêtes où il y a tant d’hommes des villes, je ne les aime pas
-beaucoup, dit-elle aussi froidement qu’elle le put.
-
-Et, parlant comme malgré elle, elle s’entendit prononcer ces paroles
-qu’elle aurait voulu reprendre aussitôt:
-
---Et puis, pour te voir danser avec une Arlette, tu sais... Ce n’était
-pas la peine de me déranger.
-
-Il éprouva comme un petit choc au cœur. Et, charmé dans son orgueil
-d’homme:
-
---Est-ce que tu serais jalouse? fit-il en souriant.
-
---Jalouse, moi? d’une Arlette? Ah! bien non; mais j’ai pour elle tout
-juste les sentiments que sentent à son endroit tes père et mère.
-Demande-leur si ça leur ferait plaisir à eux de te voir danser avec Mlle
-Arlette des Mayons?
-
---Et comment sais-tu que j’ai dansé avec elle? fit Victorin très amusé.
-
---Je n’en savais rien quand je l’ai dit; je le sais maintenant que, par
-ta réponse, tu me l’apprends toi-même. Et ce n’était pas difficile à
-deviner.
-
-Ainsi causant de bonne amitié, ils revenaient vers la maison.
-
---Et alors, jeunesses? cria le père Revertégat, vous vous le comptez au
-plus juste? Beau temps, où vos père et mère étaient comme vous! Allons,
-venez vous mettre à table. Le lièvre, c’est ma chasse, et les perdreaux,
-celle de Bouziane. La salade fère sent bon l’aïé; et l’on se passera de
-soupe, vu qu’avec tout le reste, il y aura de quoi se remplir le ventre
-à faire péter la courroie.
-
-La table était dressée dehors sous les mûriers.
-
---De la soupe, dit misé Bouziane, je n’en ai fait que pour le
-grand-père. Déjà il l’a mangée. S’il manque une aile à l’un des
-perdreaux, ne vous étonnez pas, c’est lui qui s’en est régalé. Un verre
-de notre vieux vin par-dessus, et il s’est rendormi, le grand-père, avec
-l’air d’un bienheureux.
-
-Par une ruse de femme, misé Bouziane avait pris soin de séparer à table
-les deux jeunes; en sorte qu’ils commencèrent bientôt à se désirer
-d’être un peu seuls; et, dès le repas fini, tous deux s’en allèrent hors
-de l’abri des vieux mûriers, sur l’aire, encore toute luisante de
-pailles entassées, sous le grand plafond d’azur noir piqué d’étoiles qui
-faisait dire à Victorin:
-
---Si on ne dirait pas qu’on regarde un grand crible à travers lequel on
-verrait trembloter un grand feu.
-
-Pendant qu’ils s’éloignaient, les Revertégat et les Bouziane clignèrent
-des yeux les uns vers les autres, mais ils continuèrent à parler d’autre
-chose.
-
-Tout à coup:
-
---Chut! fit Revertégat.
-
-A peu de distance, assise sur la paille, dans l’aire, Martine s’était
-mise à chanter:
-
- Le jeune et beau leveur de liège,
- Par les bûcherons écouté,
- Apprit l’art du chant sans solfège
- Comme les cigales d’été.
-
-Et Victorin, auprès d’elle, répondait à sa chanson:
-
- Tous ceux que la gloire émerveille,
- Un jour par elle sont trahis.
- Cigalous a revu sa vieille
- Et son vieux, et son beau pays;
- Mais il a trop souffert, pechère,
- De son mal, amour et misère;
- Et, le lendemain du retour,
- Aux bras du père et de la mère,
- Il est mort en chantant l’amour.
-
-Les deux voix étaient fraîches, pleines, et montaient dans l’air calme
-vers les étoiles. Au refrain, les deux jeunes gens chantèrent ensemble:
-
- Et dans le ciel, le ciel d’un été qui flamboie,
- L’esprit de Cigalous doucement est monté;
- Le peuple entier des cigales en joie
- L’emporta dans l’azur d’un éternel été!
-
---C’est joli, tout de même, ces deux voix mariées, disaient les
-Revertégat et les Bouziane.
-
-De nouveau, les deux couples des parents échangèrent un malicieux regard
-d’intelligence.
-
-Et, là-bas, sur l’aire, quand elle eut chanté seule son dernier couplet,
-Martine, comme alanguie, dans la tiédeur de la nuit, sous la caresse
-d’une brise chargée de la senteur des pinèdes, se renversa sur la paille
-rafraîchie de rosée. Un singulier bien-être détendait son corps souple.
-L’éternel amour sortait de toutes les choses, avec la chaleur que,
-depuis l’aurore, elles avaient bue à longs traits. La terre ardente
-exhalait l’esprit du jour; quelque chose de plus fort que toute volonté
-humaine pénétrait la chair des deux jeunes créatures. Victorin, en ce
-moment, n’aimait pas Martine plus qu’il n’aimait Arlette; mais il aimait
-la vie impérieuse, et il la ressentait mieux qu’au bal tout à l’heure,
-parce qu’il était sous la magie de la saison et de l’heure.
-
-Alors, comme Martine, immobile, subissait le même enchantement, il
-s’étendit à son tour sur les pailles bruissantes, il en prit une, et,
-rampant avec lenteur vers la jeune fille, le bras tendu, du bout de la
-paille frémissante, il lui caressa les cheveux.
-
-Cette caresse la fit frissonner toute. D’un bond, elle se leva toute
-droite et s’encourut vers la maison.
-
---Eh bien, Martine, vous avez chanté comme deux anges! Et le chanteur,
-qu’en as-tu fait?
-
---Il est là qui vient, je pense, dit-elle avec calme.
-
-Pour la troisième fois, les parents échangèrent un joyeux regard de
-complicité.
-
-
-
-
-XIII
-
-L’INSTITUTEUR ET LE PRÊTRE
-
-
-Maître Augias était le correspondant d’un journal de Marseille. Et M. le
-curé, celui d’un journal religieux qui se publiait à Aix-en-Provence. M.
-le curé n’avait pas assisté au banquet des _Amis de Maurin_; mais cette
-fête l’intéressait et il avait prié maître Augias de lui en communiquer
-le compte rendu. C’est pourquoi, le lendemain du banquet, l’ancien
-instituteur se rendit chez le curé. Les deux hommes s’estimaient et ne
-s’en cachaient point.
-
-Chez M. le curé, maître Augias trouva un visiteur, à qui, dès son
-entrée, il fut présenté en ces termes.
-
---Monsieur le Doyen, j’ai la satisfaction de vous présenter Monsieur
-Augias qui fut autrefois instituteur aux Mayons. Il jouit ici de la
-considération et de la sympathie générales. Monsieur Augias est un des
-rares citoyens de France qui comprennent qu’on peut être prêtre sans
-être clérical, le cléricalisme n’étant, à ses yeux, que l’intrusion du
-prêtre dans la politique.
-
-Le doyen tendit la main à maître Augias. Le curé nomma le doyen:
-
---Notre doyen, Monsieur Delmazet, curé de Z... et, par conséquent, notre
-voisin.
-
-Tout de suite, maître Augias exprima la crainte qu’il avait de déranger
-les deux prêtres; il manifesta l’intention de se retirer.
-
---Je reviendrai, dit-il après s’être excusé. Je reviendrai dans un autre
-moment, monsieur le curé, vous conter les incidents de la fête
-littéraire d’hier.
-
-Le curé se mit à rire:
-
---Le banquet de Maurin, dit-il, était installé sous les fenêtres de
-l’école, et votre jeune confrère, notre instituteur, m’avait invité à
-prendre place dans une salle du rez-de-chaussée, d’où, à travers les
-persiennes, j’ai pu entendre les joyeux et savoureux discours des _Amis
-de Maurin_. La présence de plusieurs dames m’assurait, par avance, la
-convenance des propos.
-
---Il ne faudrait pas toujours s’y fier, dit maître Augias; comme le
-latin, le provençal, dans les mots, brave quelquefois l’honnêteté. Et
-vous vous exposiez à en entendre de salées.
-
---Il faut croire qu’on se les racontait à voix basse, car je n’ai rien
-perçu de tel. Ce que j’ai entendu n’était que bonne et loyale gaîté.
-
-Il y eut un petit silence, après lequel M. le curé dit tout à coup:
-
---Permettez-moi de vous parler d’un sujet qui vous est pénible, monsieur
-Augias: j’ai entrevu votre fils hier.
-
-Augias eut un petit mouvement de défense instinctive. Le curé se hâta
-d’ajouter:
-
---Croyez que ce n’est ni étourderie ni indiscrétion si je vous parle de
-lui en présence de monsieur Delmazet; c’est pure sympathie, Monsieur.
-Soyez sûr que si monsieur Delmazet ou moi pouvons vous être utiles en ce
-qui concerne ce jeune homme, nous le ferons de grand cœur.
-
-M. Augias remercia du regard M. Delmazet, qui lui répondit par un bon
-sourire.
-
---Vous avez donc un fils, Monsieur, et quelque sujet, dit-il, d’être
-mécontent de lui? Quel âge a-t-il?
-
-Maître Augias, mis en confiance, s’expliqua et conclut:
-
---J’étais un intransigeant autrefois, monsieur l’abbé; je faisais de la
-politique ma préoccupation principale; et, persuadé que la présence d’un
-prêtre dans une petite commune, mettait journellement la république en
-danger, je me serais cru déshonoré si j’avais permis à mon enfant de
-recevoir d’un prêtre une leçon de morale. Je lui en donnais moi-même
-cependant d’une façon attentive et suivie. Dans mon école jamais
-l’enseignement moral ne fut négligé, mais mon fils n’en profita point.
-La morale laïque est-elle décidément impuissante à combattre avec
-efficacité les mauvais penchants? je le crois par moments, messieurs; et
-cette pensée afflige ma vieillesse, car j’étais et je suis encore un
-positiviste convaincu. Mais si la morale telle que nous l’enseignons ne
-peut parvenir à former un honnête homme, que deviendra mon pays?
-Serons-nous condamnés à subir la fin lamentable des nations décadentes,
-et condamnés sans ressource?
-
-M. Delmazet prit la parole:
-
---Vous savez bien, Monsieur, qu’une morale révélée et appuyée par les
-sanctions divines ne peut être que la nôtre, et qu’elle a, de toute
-évidence, une incomparable puissance; mais les principes qu’elle
-enseigne ne sauraient devenir de mauvais principes dès qu’on ne les
-enseigne pas comme révélés et soumis aux sanctions du surnaturel. La
-morale chrétienne servie par des hommes qui ont le malheur de ne plus
-croire, reste la vraie morale et demeure la vérité bénie. Moins active à
-coup sûr, moins facile à imposer, elle n’en est pas moins la source des
-plus hautes vertus humaines qui peuvent être héroïques sans être
-saintes. Et puisque vous souffrez d’une manière touchante à l’idée seule
-que vous avez peut-être donné à votre fils un enseignement imparfait, si
-vous en jugez par les résultats, ma conscience, Monsieur, m’oblige à
-vous rappeler que la morale religieuse, pas plus que la vôtre, n’est
-sûre de transformer les âmes qu’elle s’efforce de diriger dans les voies
-de Dieu. Jésus, notre divin maître, a répondu d’avance à vos inquiétudes
-comme il a répondu à toutes les misères, à toutes les angoisses. Il a
-parlé du bon grain qui, tombant dans une terre favorable, lève vite et
-fructifie bien, tandis que, tombé sur le rocher ingrat, il périt sans
-multiplier et même sans germer. Oui, que certaines natures d’enfant
-soient ingrates comme le rocher, et incapables de produire le bien,
-c’est un triste mystère en présence duquel le prêtre demeure souvent
-navré comme vous l’êtes.
-
-Maître Augias saisit la main que lui tendait le prêtre et la serra avec
-émotion.
-
---Je suis un libéral, monsieur Augias, un fils de paysans, et, pour tout
-dire, un homme de théorie républicaine, c’est-à-dire un homme qui rêve
-de voir le gouvernement de la nation aux mains des plus intelligents et
-des plus honnêtes.
-
---Ce fut aussi mon rêve, murmura le vieil Augias.
-
-M. Delmazet continua:
-
---Il est fâcheux qu’en haine du cléricalisme vos confrères aient perdu
-l’habitude de prononcer le nom du Dieu des chrétiens. C’est un usage qui
-passera, car ce nom représente le mystère qui nous entoure de toutes
-parts et auquel l’homme ne saurait échapper puisqu’il vit et meurt
-malgré lui. En attendant, vous êtes tous chrétiens par le meilleur de
-vous-mêmes, apporté en vous par des générations de chrétiens. Si donc,
-Monsieur, vous avez sur tel ou tel de vos collègues, les instituteurs,
-une influence, si petite soit-elle, mettez-la au service de la vérité
-sociale essentielle; à savoir que, sans unité morale, les nations vont à
-la décomposition et à la ruine. Il faut que la France reste elle-même,
-c’est-à-dire qu’elle défende les idées de justice, de charité, de
-tolérance. Allez donc et enseignez l’essentiel de la morale évangélique,
-même si vous ne nommez pas Celui qui en est pourtant le fondateur
-historique. C’est à nous, prêtres, de compléter votre œuvre si nous le
-pouvons; et nous le pourrons si nous nous en montrons dignes, si nous
-renonçons à lutter contre votre œuvre, si nous nous faisons, sans vous
-et cependant avec vous, les collaborateurs de Dieu. Nous apprendrons aux
-enfants, au sortir de l’école, que votre morale est la nôtre, mais que,
-pour nous, elle a d’autres soutiens encore que l’estime ou la
-réprobation du monde. Car votre morale a des sanctions, en effet; je
-viens de les nommer. L’universelle réprobation atteint, tôt ou tard,
-ceux qui se mettent hors la loi du monde moral chrétien. Elle a, de
-même, un fondement humain, votre morale sans révélation: c’est la
-nécessité de vivre parmi les hommes. Comment vivre parmi les hommes sans
-consentir au travail, qu’il soit intellectuel ou manuel; sans consentir
-la mutualité des services, c’est-à-dire la fraternité, ne fût-elle
-qu’économique; sans accepter enfin la notion de bonne foi et celle de
-dévouement? La nécessité de ces vertus, sans lesquelles tout s’écroule,
-voilà le fondement suffisant de la morale sociale purement humaine.
-Prêchez-la, Monsieur; nous nous efforcerons d’y ajouter, nous, prêtres,
-selon nos moyens, quelque chose de la lueur divine qui vous effleure à
-votre insu.
-
-Il semblait à maître Augias qu’une douce clarté, en effet, celle dont
-parlait le bon prêtre, pénétrait en lui comme une consolation et une
-espérance.
-
-Il passa sur son front, puis, furtivement, sur ses yeux, une main qui
-tremblait un peu.
-
-Mis en confiance définitive, il murmura:
-
---Les prêtres ont eu des torts, Monsieur; ils se sont trop occupés des
-choses du siècle, selon l’expression ecclésiastique.
-
---On s’efforce vers un idéal qu’on n’atteint pas toujours, dit le
-prêtre; tous les hommes en sont là. Leurs forces trahissent leurs plus
-nobles volontés.
-
---Nous autres alors, dit Augias, qui, à vos yeux, sommes couverts de
-péchés, et qui n’avons pas le caractère sacré qui ajoute quelque chose
-de plus respectable à toutes vos paroles, comment serons-nous écoutés?
-Nos enfants même nous reprocheront un jour nos moindres défaillances et
-s’en autoriseront pour excuser les leurs.
-
---Nous leur enseignerons qu’ils n’ont pas à juger les parents, monsieur
-Augias.
-
---Nos fautes réelles, dit M. Augias, nous gêneront quand il nous faudra
-prêcher à nos enfants des vertus que nous n’avons pas.
-
-M. Delmazet réfléchit un instant.
-
---Le pécheur, dit-il enfin, répondra: «Faites ce que j’enseigne, non ce
-que je fais.» Et il a le devoir d’ajouter avec contrition que c’est
-précisément pour avoir péché, c’est pour s’être trompé, qu’il peut,
-mieux parfois que de plus sages, dénoncer l’erreur et montrer combien
-elle est pernicieuse. Où en serait le monde, si l’expérience des
-pécheurs n’avait pas le droit d’affirmer le bon et le juste?
-L’expérience n’est pas la sagesse, mais elle sait reconnaître,
-quelquefois mieux que la sagesse théorique, les bienfaits de la vertu
-réalisée. Croyez-moi, monsieur Augias, nous serons bien forts si nous
-nous unissons pour faire des générations de braves gens! Mais, pour
-cela, il faudrait que l’école primaire fût chargée d’un autre
-enseignement que celui de l’arithmétique et de la géographie. Il
-faudrait que l’instituteur fût vraiment et surtout un professeur de
-morale, un éducateur national. Je crois avoir compris que le maître,
-dans vos écoles, ne donne que peu de temps à la surveillance des
-caractères, à la formation des caractères; c’est pourtant ce qui importe
-par-dessus tout. Si cela lui plaît, il peut se dispenser d’enseigner
-autre chose que les éléments des sciences. Il y a pourtant une morale
-sociale qui est de nécessité; et, quand on veut être libre, il faut
-apprendre à accepter librement les disciplines nécessaires, et savoir
-qu’on a des devoirs précis envers le corps social, puisqu’on reçoit de
-lui toutes les commodités de la vie, à quelque rang qu’on se trouve
-placé. Vos efforts individuels sont touchants, mais, étant isolés, ne
-peuvent pas grand’chose. Il faudra bien qu’un jour la République
-apprenne aux enfants les disciplines consenties qui assurent seules les
-vraies libertés.
-
-M. Augias avait écouté religieusement; il soupira et dit:
-
---Cela viendra peut-être, Monsieur. En attendant, permettez-moi de vous
-remercier de vos paroles; je sors d’ici avec un peu plus de courage et
-de bonne volonté qu’au moment où j’y suis entré. Si vous revenez rendre
-visite à M. le curé, je le prie instamment de vouloir bien m’en faire
-prévenir. Je serai si heureux de vous entendre encore! Au revoir,
-Messieurs.
-
-Il sortit et regagna son logis.
-
-Arnet, qui le rencontra, ne put s’empêcher de lui dire:
-
---Vous avez l’air de sourire aux anges, maître Augias?
-
---Voyons, mon brave Arnet, je vous ai vu causer parfois, vous, le
-républicain rouge, avec M. le curé; que pensez-vous de lui?
-
---C’est un brave homme, dit Arnet sans hésiter.
-
---Et des curés, en général, qu’en pensez-vous? Sans plaisanter, Arnet,
-les croyez-vous inutiles?
-
-Le visage d’Arnet refléta un instant la gravité de la question; il garda
-d’abord le silence, puis tout-à-coup:
-
---Qui sait? dit-il. Et il ajouta: «Il faut de tout pour faire un monde».
-
---Vous ne croyez pas si bien dire, mon vieil ami!
-
-
-
-
-XIV
-
-LE CHAPITRE DU CHAPEAU
-
-
-Arlette était femme de chambre chez la comtesse; et elle disait, en
-réponse aux questions indiscrètes sur la situation qu’elle occupait au
-château:
-
---Madame la comtesse avait besoin d’une collaboratrice dévouée pour les
-ouvrages de lingerie et elle m’a jugée digne de cet emploi de confiance.
-
-Arlette ne garda pas longtemps cet emploi de confiance.
-
-Arlette collectionnait les idées fausses, qu’elle empruntait aux livres
-et aux sots indistinctement, et qu’elle faisait siennes.
-
-Arlette ignorait que le costume prend son pittoresque et sa beauté de
-son appropriation au milieu où il est porté. Arlette n’avait pas le sens
-du ridicule.
-
-Arlette donc mettait des escarpins à rubans pour marcher dans les
-sentiers pierrailleux; et des robes longues pour les traîner sur la
-poussière des grand’routes.
-
-Arnet l’avait maintes fois galégée à ce sujet:
-
---La mode viendra un jour pour les braconniers comme moi, petite,
-d’aller chasser le sanglier avec le «calitre» (chapeau haut de forme)
-sur la tête, tu verras! Ce sera magnifique. Seulement le calitre serait
-plutôt un chapeau pour la chasse aux lions, pourquoi on leur ferait
-peur.
-
-Mais Arlette voulait voir dans ces propos la jalousie basse du vieux
-chasseur, à qui les raffinements de toilette étaient interdits, et pour
-cause.
-
-Arlette n’avait jamais entendu dire, même à l’école, que l’association
-humaine est établie sur l’échange des services; et que, privée du
-travail de toutes les autres, chaque créature ne saurait avoir aucun des
-avantages dont elle jouit en société; que, par conséquent, elle doit en
-échange un certain travail, un effort; et que chacun de nous tire sa
-noblesse morale de cet effort même et de ce travail. Chacun paie les
-avantages que lui procurent l’effort, le travail d’autrui. La dignité
-interdit la paresse. Riche ou pauvre, qui échappe à la contribution
-générale, nécessaire, trahit le groupe, n’est qu’une vie parasitaire.
-C’est dans le cœur des écoliers qu’il faudrait faire entrer ces vérités.
-Si l’école formule ces choses, c’est trop souvent sans nul souci d’en
-faire arriver à la mémoire du cœur le sens profond, émouvant. En sorte
-qu’Arlette les ignorait. Bien plus, elle considérait la nécessité de
-travailler comme une humiliation, une véritable dégradation!
-
-Le travail manuel surtout lui semblait presque avilissant. Mais qui lui
-aurait pu dire, et en termes assez simples pour être compris d’elle,
-qu’il est le plus nécessaire, étant à l’origine de la vie; et que les
-plus nobles travaux sont ceux qui comportent une lutte directe et
-constante contre les choses et les éléments hostiles.
-
-Les plus vieux maçons pourtant savent dire encore:
-
---Sans nous, Paris, la grand’ville, n’existerait pas!
-
-Beau cri d’orgueil de ces anciens, et reste des âges où chaque métier
-s’enorgueillissait d’être nécessaire à tous les autres! Mais personne
-n’avait transmis avec assez de conviction ces sortes de pensées à la
-pauvre Arlette, qui par suite, mettait tout son orgueil à imiter, de
-travers, les parures des bourgeoises, qu’elle blâmait, tout en enviant
-leur oisiveté.
-
-Arlette se faisait de la liberté une idée tout à fait singulière. Était
-libre, à ses yeux, qui ne travaillait pas. Libre, qui pouvait chanter
-aux heures où tout sommeille, et dormir quand tout travaille. Être
-libre, pour elle, c’était échapper à la loi de services mutuels qui,
-précisément, donne la vraie libération, l’affranchissement de la
-dignité. On l’eût bien étonnée en venant lui dire: «Chacun sert ou doit
-servir, chacun est assujetti à une œuvre de ses bras ou de son esprit
-pour laquelle il reçoit un salaire, indemnité ou récompense--le mot ne
-change rien au fait--et chacun de nous est tenu par des engagements
-auxquels il doit obéir s’il a de la probité.»
-
-Arlette n’avait retiré de l’instruction primaire que le sot orgueil de
-pouvoir lire des romans.
-
-Avec les idées qui étaient les siennes, Arlette était prédestinée à ne
-faire que de brefs séjours dans les maisons où elle servait.
-
-Servir, ce mot surtout paraissait odieux à cette fille d’un pauvre
-montagnard qui, toute sa vie, avait été employé aux plus infimes
-besognes et les avait accomplies passivement, sans pensée et même sans
-rêve.
-
-Il arriva donc qu’un jour où l’on donnait au château un déjeuner de
-cérémonie à Monseigneur de Fréjus et Toulon et à son vicaire général, la
-jeune fille qui, d’ordinaire, servait à table, fut indisposée. La
-comtesse fit venir Arlette.
-
---Mademoiselle, lui dit-elle, voulez-vous me faire, pour aujourd’hui, le
-plaisir de servir à table?
-
-Arlette eut une moue dédaigneuse. La comtesse ajouta:
-
---Bien entendu, ce service supplémentaire vous vaudra une indemnité.
-
---Oh! madame la comtesse, ce n’est pas l’argent qui me fait souci.
-
---Et qu’est-ce donc, mon enfant?
-
---C’est que, dit Arlette, je n’ai pas été engagée pour cela.
-
---C’est entendu; mais vous pouvez bien rendre ce service à la maison
-dont vous faites partie?
-
---Sans doute, madame la comtesse, mais je voudrais qu’il fût bien
-entendu que c’est à titre exceptionnel, et seulement pour faire plaisir
-à Madame la Comtesse.
-
---C’est entendu, mademoiselle Arlette. Mais peut-être ne connaissez-vous
-pas le service de table, et c’est ce qui vous inquiète?
-
-Arlette se redressa, révoltée:
-
---Ce n’est pas bien difficile! dit-elle pincée.
-
---N’importe; priez la cuisinière, qui est au courant, de vous
-l’expliquer. Vous savez, n’est-ce pas, qu’on présente les plats à la
-gauche du convive?
-
---A la gauche? Parfaitement, dit Arlette, la tête haute. Et elle se
-promit à elle-même de présenter les plats à droite, pour prouver son
-indépendance.
-
---C’est bien. Allez, Mademoiselle, je vous remercie.
-
-Et comme Arlette s’éloignait, elle s’entendit rappeler. Elle portait si
-haut la tête que la comtesse venait de s’apercevoir que le chapeau
-d’Arlette était démesuré, hérissé de plumes un peu pelées et de couleurs
-flamboyantes.
-
---Vous venez d’arriver à peine, Mademoiselle?
-
---Pourquoi, Madame la comtesse?
-
---C’est que, dit la châtelaine qui s’amusait, c’est que vous portez là
-un chapeau de ville, comme si vous alliez sortir pour visiter les belles
-rues de Marseille.
-
---Madame la comtesse, je suis enrhumée et forcée de garder mon chapeau
-sur ma tête.
-
---Vous le quitterez du moins pour servir à table, j’espère? lui fut-il
-répondu avec un sourire.
-
---Si c’est une obligation, Madame la comtesse, je ne saurais y
-souscrire, dit Arlette, hautaine, je suis entrée ici pour faire un
-service au sujet duquel on n’a aucune observation à me faire, car je
-suis au courant. Pour ce qui est de servir à table, je le ferai
-volontiers aujourd’hui, par complaisance, mais avec mon chapeau si le
-soin de ma santé me l’impose.
-
---J’aime à voir la fierté de votre âme, dit gravement la comtesse.
-
-Arlette se rengorgea--et sortit avec l’allure d’une amazone victorieuse.
-
-Monseigneur de Fréjus et Toulon fut, par précaution, informé des
-prétentions de Mlle Arlette, dont le chapeau empanaché tournait autour
-de la table comme un gigantesque papillon en délire. Personne ne pouvait
-s’empêcher de regarder la donzelle. Elle se croyait admirée,--et,
-distraite par tant de regards flatteurs, elle renversait minutieusement
-un peu de toutes les sauces à la droite de chacun des convives.
-
-Huit jours après, Arlette, remerciée sous un prétexte, n’était plus
-lingère au château.
-
---Tu comprends, disait-elle à Victorin, je leur ai fait comprendre ma
-liberté; et les nobles n’aiment pas ça.
-
-Et, un jour, comme elle répétait, pour la vingtième fois, à Victorin,
-cette histoire et cette conclusion, en présence de maître Augias:
-
---Ma pauvre fille, lui dit le vieil instituteur, que vois-tu
-d’avilissant dans la profession, bien comprise, de domestique? Bien
-compris par le maître et par le serviteur, ce métier--car c’est un
-métier comme un autre--est un des plus honorables. La maison bien
-ordonnée est une réduction de la société. Chacun de nous ne peut pas
-tout faire. Le chef d’une maison importante, d’une famille nombreuse a
-besoin d’être aidé afin de pouvoir accomplir au dehors sa part du
-travail social. Je ne parle pas des jouisseurs riches et oisifs qui ne
-valent pas mieux que toi. Mais le maître qui travaille est soutenu par
-ses serviteurs qui lui permettent de donner son temps, hors de sa
-maison, à son industrie, ou à ses malades ou à son bureau. Et, sans
-qu’il soit nécessaire de prononcer de grands mots, la femme de chambre
-qui, modestement, balaie et frotte chez lui, se trouve prêter une aide
-indirecte, mais incontestable, à des travaux supérieurs, nécessaires à
-tous et dont elle est incapable.
-
-Arlette pensait:--Cause toujours...
-
-Elle aimait beaucoup cette locution.
-
-
-
-
-XV
-
-LE MUSEAU DE VENDANGE
-
-
-Les Revertégat possédaient, dans la plaine, en bordure de la route,
-entre les Mayons et Gonfaron, plusieurs hectares de vignes bien exposés
-sur une pente au midi.
-
-On vendangeait chez eux depuis quelques jours, et il était nécessaire de
-terminer la vendange le lendemain soir, à cause des menaces de pluie,
-lorsque trois des vendangeurs déclarèrent ne pouvoir continuer le
-travail.
-
-Jusqu’à ce jour-là, les Revertégat, d’accord avec les Bouziane, avaient
-évité d’employer, parmi les travailleurs, la petite Arlette. Le père
-Revertégat, en personne, les avait choisis. Mais, quand il se vit privé
-tout à coup de trois de ses vendangeurs, effrayé qu’il était par la
-précoce menace des grosses pluies de la Saint-Michel, il chargea le
-garçon de ferme, Mïus, de trouver des remplaçants.
-
---Ce ne sera pas commode, maître. Tout le monde, des Mayons, a mis en
-même temps les vendanges en train. Il faudra que j’aille chez vingt
-personnes avant d’en trouver une seule qui soit libre.
-
-Le père Revertégat examina attentivement l’horizon.
-
---C’est du vent d’Est, dit-il; je ne serais pas étonné si nous
-attrapions un poulpe dès ce soir (c’est-à-dire, si nous étions mouillés
-comme à la pêche aux poulpes). Et, si ça commence, ça n’est pas près
-d’être fini. Nous avons vendangé trop tard; saint Michel se fâche.
-
---Et alors, maître, dit Mïus, chez qui faut-il aller d’abord?
-
---Nous n’avons pas le choix. Prends le diable si tu veux, mais sauvons
-ce qui reste aux souches, et tâche de trouver plutôt quatre travailleurs
-que trois.
-
---Peuh! dit Mïus, si une bonne pluie gonflait encore un peu les grappes,
-ce serait tout profit.
-
---Bon! dit Revertégat; mais si, pendant trois semaines, comme c’est
-arrivé des fois, toutes les fontaines d’en haut s’ouvraient ensemble,
-adieu vendanges! Tout ce beau raisin serait perdu.
-
-Et il promenait un regard inquiet sur le vaste champ de vignes, où
-bourdonnait la joyeuse équipe de quinze vendangeurs.
-
-Il se retourna vers Mïus:
-
---Allons, ne perds pas de temps. Finis la journée, et puis tu iras.
-
---C’est convenu, maître.
-
-Mïus se promit bien d’engager Arlette avant tout autre. Et voilà
-pourquoi, le lendemain, Arlette, au grand mécontentement de Martine,
-vint chez les Revertégat, se joindre aux vendangeurs; mais, bien
-entendu, elle n’arriva point des premières, par habitude de paresse.
-
-Le travail de Victorin consistait à porter les cornudes pleines, jusqu’à
-la cuve bâtie à l’intérieur de la ferme. Il attrapait par une corne,
-avec l’aide d’un camarade, la cornude débordante de raisins gonflés et
-saignants; à eux deux, ils l’enlevaient à la hauteur de l’épaule gauche,
-où l’attendait le coussinet maculé du sang de la vigne. Et bientôt,
-Victorin, gagnant la ferme, s’éloignait, la main gauche à la hanche, la
-main droite retenant par-dessus sa tête la cornude inclinée. Il allait,
-ceint de la taïole, chemise ouverte, le cou nu, la poitrine au vent,
-d’une marche balancée, harmonieuse.
-
-Dans la haute cuve, bientôt pleine, Mïus dansait, la tête touchant
-presque au plafond du cellier et se tenant d’une main à la corde qui
-s’accroche à la poutre.
-
-Victorin n’avait pas vu avec grand plaisir l’arrivée d’Arlette,
-inattendue pour lui. Tout déterminé qu’il fût à l’épouser malgré sa
-famille, le gaillard se jugeait en droit, n’étant pas marié encore, de
-jouir en paix tout un jour des gentillesses de Martine et des libertés
-que garçons et filles se croient permises durant la vendange, qui est le
-temps de faire la moustouïre (oindre ou barbouiller de moust le visage
-des vendangeuses; survivance du temps des bacchantes).
-
-Il est d’usage que, lorsqu’une vendangeuse oublie une grappe à la
-souche, le garçon qui s’en aperçoit cueille la grappe pour l’écraser
-joyeusement sur le visage de la coupable, qu’en même temps, il essuie
-avec des baisers. Doux châtiment, que peu d’entre elles veulent éviter
-et que recherchent plus d’une.
-
-En attendant de provoquer à la moustouïre quelqu’un des jeunes
-vendangeurs, Arlette répondait par des haussements d’épaules et des
-mines pincées aux galégeades qui l’avaient accueillie dès son arrivée,
-et qui la poursuivaient encore. Ou bien, parfois, elle feignait de ne
-rien entendre.
-
---C’est dommage que le temps menace. S’il faisait tant soit peu soleil,
-nous l’aurions vue avec «l’ombrette».
-
---Elle n’était pas si fière quand elle était encore dans les brayes de
-son père, qu’il était toujours déguenillé.
-
---Tais-toi, qu’elle va t’entendre. On peut pas lui lever d’être hardie.
-Elle t’arracherait les yeux.
-
---Moi, disait une fille, je suis contente qu’elle n’en soit pas, du
-pays. On devrait travailler à la faire partir.
-
---Ah vaï! elle partira bien d’elle-même, avec tant de nigauds qui ne
-demandent qu’à l’enlever.
-
-Les galégeades directes qu’on lui avait lancées d’abord l’ayant trouvée
-insensible en apparence, s’étaient résolues en médisances chuchotées.
-
-Comme si elle eût voulu braver les hostilités qu’elle sentait autour
-d’elle, Arlette tira de sa poche, et se mit en devoir d’enfiler, une
-paire de vieux gants.
-
---Té vé! Arlette qui a peur de s’abîmer les mains!
-
---Eh! la gavotte! Tu veux te faire passer pour la marquise des Mayons,
-alors?
-
-Ces derniers mots avaient été jetés avec mépris par un jeune Mayonnais
-aux larges épaules.
-
---Est-ce que je ne suis pas libre de moi-même? dit Arlette. C’est joli,
-pour un gros garçon comme toi, Toinet, d’être insolent avec les filles!
-C’est lâche.
-
-Victorin arrivait. Il posa devant Arlette sa cornude vide:
-
---Je ne sais pas à qui de vous elle parle, mes hommes, cria-t-il, mais
-elle a raison dans ce qu’elle vient de dire, vous en conviendrez. Et
-puis, le premier qui lui manque de respect, celui-là aura affaire à moi.
-Travaillez, que nous n’avons pas de temps à perdre.
-
-Il avait posé à terre sa cornude vide. Il se mit sur l’épaule une des
-cornudes pleines et s’en alla.
-
-Martine était parmi les travailleurs; mais comme la présence d’Arlette,
-imposée par les circonstances, lui était déplaisante, elle s’arrangeait
-pour devancer de quelques pas les autres vendangeurs, et, ainsi, se
-tenait à l’écart sans affectation. Elle était la fille du maître, et ce
-zèle de sa part semblait très naturel. Tout le pays devinait pourtant la
-nature des sentiments qu’inspirait Arlette aux Bouziane et aux
-Revertégat. Et la vaillante petite population des Mayons, si
-industrieuse, et qui sait le prix du travail et des biens qui en sont la
-récompense, approuvait les deux vieilles familles enracinées dans leurs
-traditions. On se réjouissait de pouvoir dire d’Arlette: «Elle n’est pas
-d’ici». Quelque chose avait transpiré, çà et là, des amours de Victorin
-et des résistances du père.
-
-On aimait Martine; on trouvait qu’avec Victorin, celle-là, oui, ferait
-un beau «_parèou_»; et maître Alessi, un conseiller municipal, était
-allé jusqu’à dire d’Arlette:
-
---Par malheur, elle ne nous est pas tout à fait étrangère! Mais, à la
-plus petite faute de sa part, je trouverais bien le moyen d’en
-débarrasser le pays.
-
---Bah! lui répondit quelqu’un, c’est une ambitieuse; et si Victorin ne
-l’épouse pas, elle voudra s’en aller à Marseille ou à Paris; c’est bien
-sûr, son ambition, à elle, comme ç’a été celle d’Augustin Augias. Nous
-sommes, pour ces deux-là, un trop petit pays!
-
-Et va de rire.
-
-C’était là, envers Arlette, les sentiments de tous, aux Mayons, et c’est
-ce qui inspirait leurs lazzis aux vendangeurs des Revertégat.
-
-Quand Victorin, après avoir parlé en maître, se fut éloigné, celui qui
-avait galégé Arlette «un peu trop fort», un grand garçon nommé Toinet,
-vexé d’avoir eu à supporter sans rien dire les menaces du jeune
-Bouziane, se mit à chantonner une antique chanson de vendangeurs:
-
- Dedans sa cabane,
- Le pauvre dormait.
- Ni homme ni femme
- Nul ne le voyait.
-
-Les vendangeurs, hommes et femmes, que la cueillette courbait vers les
-pampres touffus qu’il fallait écarter pour voir la grappe, se relevèrent
-en entendant les vieux couplets. Dans les longues allées de vignes
-verdoyantes, les étoffes, jupes ou corsages, mettaient de joyeuses
-notes, rouges, bleues; et, çà et là, éclataient les scintillements dorés
-des chapeaux de paille, car le soleil avait reparu. Toinet chantait. Les
-autres écoutaient...
-
- Lui prend mal de tête,
- Un grand mal au cœur;
- N’était pas le fiasque
- Il serait bien mort.
-
- Oh! voisins, voisines,
- Levez-vous matin;
- Et plantez des souches
- Pour avoir du vin.
-
-Et tous en chœur, chantant et riant:
-
- Planterons des souches,
- Marcottes ferons,
- Les hommes, les femmes
- Tout pur le boiront.
-
-Et tous de crier:
-
---Bravo, Toinet!
-
---Tu ne chantes pas, Arlette? cria Toinet content de son succès et
-enhardi par l’approbation unanime. A quoi penses-tu donc, petite? Elle a
-des distractions, voyez, à moins qu’elle le fasse exprès de laisser
-derrière elle au moins trois grappes à une souche! C’est pour te faire
-embrasser, mâtine? Eh bien, ce sera par moi, que tu le veuilles ou non!
-Les raisins laissés à la souche, c’est l’escavène à l’hameçon, le piège
-d’amour, friponne! Attends-moi, j’arrive!
-
-Il s’élançait. On riait. Arlette, qui sentait en ce garçon un ennemi
-véritable, voulut le fuir. La moustouïre est, à l’ordinaire, lutte
-d’amour; elle allait être, ici, sous son apparence d’amoureuse gaieté,
-une lutte haineuse. Toinet avait arrêté Arlette par sa jupe, qui craqua.
-
---Laisse-moi, Toinet, cria-t-elle, que tu m’as toute déchirée.
-
-Alors, par la taille il la saisit, et la maintint tout contre lui.
-
---Ne te lamente pas pour cette déchirure. Nous savons bien que tu aurais
-honte de paraître, comme nous, à ton arrivée ici, en habit de travail...
-Tu arrives toute pimparée, afin de plaire en route aux darnagas que tu
-pourrais rencontrer, et tu vas tout de suite changer de robe dans le
-cellier, hein? Et là, peut-être, Mïus, tant qu’il veut, t’embrasse. Eh
-bien! c’est à mon tour! La moustouïre est un droit du vendangeur!
-Tiens-toi bien, Arlette, que la pénitence est douce!
-
-Il avait, dans sa main droite, un grapillon de raisin rouge; de la
-gauche, il tenait sa victime qui se défendait, criante et griffante; et
-Toinet, ayant écrasé le raisin juteux sur le visage irrité, cherchait
-maintenant à y planter un baiser. Sur la joue blanche, le jus ruisselant
-de la vigne semblait jaillir d’une blessure. Et sa joue, à lui, tout de
-bon égratignée par la fille, saignait.
-
---Allons, c’est assez, Toinet! cria Martine accourue. Lâche-la, et
-reprends ton travail, que tu n’aurais pas dû quitter.
-
-Toinet n’obéissait pas. Il venait cependant d’apercevoir Victorin; mais
-le démon des batailles, l’amour-propre, sans doute aussi une émotion de
-jeunesse, toute puissante, éveillée au contact de sa jolie adversaire,
-l’exaltaient. Au jeu de la moustouïre, le vendangeur est déclaré vaincu
-si, après avoir barbouillé de jus le visage de la vendangeuse, il n’est
-pas parvenu à l’effleurer des lèvres. Arlette s’était triomphalement
-défendue, quand Victorin arriva sur le couple enlacé:
-
---Lâche-la, Toinet!
-
-Toinet abandonna Arlette pour se tourner vers Victorin.
-
---Tu sais bien que, de toi, je ne ferais qu’une bouchée, dit Victorin.
-
---A savoir, gronda sourdement Toinet.
-
---Écoute, dit Victorin; je comprends qu’aux jours de vendanges bien des
-choses sont permises, et qu’on peut, ces jours-là, embrasser malgré
-elles les oublieuses; mais pas lorsque, d’abord, on les a insultées (il
-devinait en Toinet l’ennemi secret de tout à l’heure). Eh bien, je ne
-veux pas faire le méchant, mais te prouver seulement que tu n’es pas le
-plus fort. Donne-moi tes bras, nous allons nous mesurer nos forces.
-
-L’autre les tendit, à poings fermés, d’un air arrogant, comme sûr de les
-libérer quand il lui plairait de l’étreinte menaçante.
-
---Ne le tourmente pas, Victorin, murmura Arlette, prudente.
-
-Victorin ne répondit rien. Il tenait les poignets de Toinet dans l’étau
-de ses mains; il lui maintenait, verticaux et rigides, les deux bras le
-long du corps. Toinet essayait de vaines saccades. Réduit à
-l’impuissance, il pâlissait:
-
---Lâche-moi maintenant, dit-il tout à coup. Je ne joue plus.
-
-Victorin l’ayant lâché, Toinet recula comme pressé de lui échapper
-définitivement; mais, en réalité, pour prendre du champ, et il revint à
-toute vitesse sur son adversaire pour l’empoigner à la gorge. Mais
-Victorin, qui avait, pour la défense, ramené contre la poitrine son
-poing fermé, le détendit brusquement. Et ce poing, ainsi lancé, frappa
-en pleine poitrine Toinet, qui tomba en arrière, renversant une cornude,
-dont, en roulant, il écrasa les raisins éparpillés.
-
-Tous les vendangeurs éclatèrent de rire.
-
-
-
-
-XVI
-
-ARLETTE ET MARTINE
-
-
-Lorsque, après cette scène, à la fin de la journée, Arlette entra au
-cellier pour y prendre ses hardes de demoiselle, elle y trouva, avec
-Victorin, le père Revertégat occupé depuis le matin au nettoyage des
-barriques. Le vieux paysan, qui venait de terminer son travail pour ce
-jour-là, allait sortir, au moment où elle paraissait devant la porte.
-
-Maître Revertégat comprit que Victorin était venu attendre Arlette, là,
-dans ce réduit toujours obscur, où pénétrait encore, par un étroit
-fenestron, le dernier rayon du jour. Mais le père de Martine était bien
-trop fier pour paraître se soucier des rendez-vous que pouvait avoir le
-jeune homme avec toute autre que sa fille, et il s’éloigna.
-
-A peine entrée, l’Arlette astucieuse, intrigante, satisfaite de pouvoir
-utiliser pour une expansion excessive la reconnaissance qu’elle était
-censée avoir, se jeta furieusement au cou de Victorin, et, se pressant
-contre sa poitrine:
-
---Comme tu es fort et courageux, mon beau promis! s’écria-t-elle.
-
---Peuh! dit Victorin, il avait besoin d’une leçon, ce Toinet. Il ne te
-dira plus rien, sois tranquille.
-
---Je suis contente, dit-elle. D’avoir été si bien défendue devant tout
-le monde, il me semble déjà que je suis ta femme.
-
-Mais pour avoir été discret en personne, le père Revertégat n’en avait
-pas moins le désir d’interrompre par un intermédiaire le tête-à-tête;
-et, d’un ton négligent, il avait ordonné à Mïus d’aller fermer le
-cellier. Mïus entra, d’abord sans voir Arlette et Victorin. Puis tout à
-coup:
-
---Pardon, excuse, si je vous dérange; mais j’ai reçu ordre de venir
-fermer la porte.
-
---Oh! dit Arlette, pas avant que j’aie changé de vêtements. Donne-moi un
-moment, Mïus, et laissez-moi tous les deux.
-
-Les deux jeunes hommes sortirent; et, maîtrisant avec peine un mouvement
-de rage intérieure, le jaloux Mïus dit à Victorin:
-
---Je ne suis qu’au garçon de ferme, et vous êtes, vous, monsieur
-Victorin, le fils d’un gros riche qui a beaucoup de terre, et je vous
-respecte comme il se doit. Mais dans l’occasion que voilà, je dois aussi
-vous dire que je suis l’ami d’Arlette et un meilleur ami que vous,
-pourquoi vous finirez, c’est sûr, par ne pas l’épouser, à cause de vos
-parents qui ne veulent pas d’elle. Alors ce n’est pas bien de venir
-comme ça lui parler en cachette pour la détourner de moi, sans avantage
-pour vous.
-
-A son tour, Victorin sentit une piqûre de jalousie.
-
-Arlette, en ce moment précis, sortait du cellier.
-
---Arlette, dit Victorin, je vais t’accompagner un bout de chemin; j’ai à
-te parler.
-
-Et, sans même regarder le valet de ferme:
-
---Toi, Marius, fais ce qu’on t’a commandé, et laisse-moi tranquille.
-
-Il s’éloigna avec Arlette.
-
---Arlette, lui dit-il, sois franche. Est-ce vrai ce que dit Mïus, que
-vous vous parlez? Qu’il voudrait t’épouser? Que tu ne le décourages pas?
-Est-ce que, par hasard, tu chasses deux lièvres à la fois?
-
-Arlette sentit tout le péril de la situation. Elle était assez
-astucieuse pour savoir le prix qu’on attache à la sincérité et comment
-les plus dissimulés peuvent s’en servir à l’occasion.
-
---Victorin, dit-elle en regardant le jeune homme droit dans les yeux,
-Marius est un honnête garçon. C’est vrai qu’il m’aime et qu’il ne me
-déplaît pas. Pourquoi le ferais-je souffrir avant d’être bien sûre que
-tu ne céderas pas devant les ordres de tes père et mère? Je n’encourage
-pas Marius, comme tu le dis; mais peut-on reprocher à une pauvre fille
-d’accepter l’idée d’avoir un honnête défenseur pour le jour où elle
-serait abandonnée?
-
-Victorin eut un moment d’hésitation, puis:
-
---Tu es une brave fille, Arlette; c’est bien répondu. J’aime ta
-franchise. A se revoir!
-
-Il alla vers la ferme, pour ne pas quitter les Revertégat sans leur
-donner le bonsoir.
-
-Dans la salle basse de la ferme, Martine, assise, était seule. Quand il
-entra:
-
---Je suis là que je me pose un peu, dit-elle avec sa belle placidité
-ordinaire.
-
-Lui, alors:
-
---Martine, dit-il, je crains de t’avoir ennuyée un peu aujourd’hui, en
-défendant Arlette comme je l’ai fait, et pas seulement en paroles.
-
-Il devinait bien maintenant que Martine avait du vrai amour pour lui et
-qu’elle avait dû souffrir, au moins un peu, de le voir si prompt et si
-ardent à défendre sa rivale; mais il n’aurait pas dû se montrer si
-perspicace, puisque Martine ne voulait pas être devinée. Le rustique
-orgueil de Martine maintint à la vaillante fille un air de calme
-indifférence.
-
---Est-ce que tu t’imagines, mon pauvre Victorin, que je lutterais avec
-elle à qui, d’elle ou de moi, gagnerait la première le cœur d’un jeune
-homme capable de la comparer à moi? Non, mon bel ami, rassure-toi. Vous
-pouvez vous caligner sous mes yeux sans me faire peine, péchère!
-Cependant, laisse-moi te dire qu’Arlette n’est pas une femme pour toi.
-Tes parents ont cent fois raison de te la déconseiller. Prends-en une
-autre; pas moi, non, mais une autre dans mon genre pour l’honnêteté et
-le courage. C’est facile à comprendre que, lorsqu’on a une maison
-établie, et ancienne, et que tout le monde respecte, comme celle des
-Bouziane, on ne veut pas que les rats s’y mettent. Ton Arlette, c’est
-une souris. Tu dois bien voir que je te parle pour la vérité, et parce
-que j’ai pour toi la bonne amitié qu’on a pour un frère.
-
-Les Revertégat entraient. Victorin, qui écoutait Martine d’un air
-décontenancé, fut heureux de la diversion; il dit vivement:
-
---Je n’ai pas voulu vous quitter, ce dernier jour de vendange, sans vous
-dire au revoir.
-
---Au revoir donc, fit Revertégat.
-
---Bien des compliments chez toi, dit la mère.
-
---Bonsoir, Martine. Bon appétit à tous.
-
-Et Victorin sortit.
-
-La lutte pour Arlette, entre Toinet et Victorin, n’avait rien appris de
-nouveau à Martine; mais, en dramatisant sous ses yeux l’amour que
-Victorin donnait à une autre, cette scène de violence avait, pour la
-première fois, mis en elle une douleur de jalousie, muette, profonde.
-
-Martine souffrait.
-
-
-
-
-XVII
-
-ARNET SE CONFESSE
-
-
-Arnet, aux premières bécasses, autant dire à la Toussaint, en revenant
-de la chasse, passa par la ferme des Bouziane. C’était aux approches de
-midi. Le père Bouziane arrivait chez lui pour dîner.
-
---Salut, dit Arnet. Tout va bien ici?
-
---Bonjour, Arnet. Tout va bien; sauf le grand-père qui ne nous veut plus
-connaître. Il rêve et rumine, les yeux ouverts. Et ne s’éveille de ses
-songeries que pour manger sans rien dire.
-
---C’est l’âge qui veut ça. Il approche des cent ans, hé?
-
---Il en approche, pour sûr.
-
---Et Victorin, qu’en faisons-nous?
-
---Victorin?... Mais, d’abord, Arnet, avez-vous soif ou faim? La femme
-prépare la table... A votre service, Arnet, si vous voulez faire comme
-moi? Et même, vous m’obligerez, parce que Victorin ne rentrera que ce
-soir (il travaille chez les Revertégat) et j’ai à vous parler.
-
---En ce cas, maître Bouziane, si c’est pour vous obliger, volontiers je
-m’assieds à votre table.--Et, tenez, je vous apportais deux bécasses.
-Les voici. C’est les premières. A vous l’étrenne. Ce n’est pas pour me
-flatter, mais c’est un cadeau de roi; et c’est même mieux, vu que la
-bécasse est un gibier libre. Les rois n’en peuvent pas mettre dans leurs
-forêts entourées de murailles. Ils peuvent y mettre des faisans, des
-perdigaux, des cerfs et des veaux, s’ils veulent,--mais des bécasses,
-nanni, moussu! Elles savent dire non, ces dames! Je n’ai jamais compris
-pourquoi on appelle bécasses les personnes un peu bêtes; ce gibier-là
-est des plus intelligents, puisqu’il se maintient libre! Et toutes les
-ruses compliquées que ça vous a! On n’en finirait point de raconter des
-histoires de bécasses intelligentes! Il est bien vrai que leur nez un
-peu long leur donne figure de bêtes, mais, au-dedans d’elles, si on peut
-dire qu’elles ont du nez, c’est dans le sens de malice. Voilà.
-
---Merci du cadeau, Arnet; mais la table est prête, dit misé Bouziane.
-
-Les deux hommes se mirent en devoir de faire honneur au bœuf en daube.
-Quand leur appétit fut calmé:
-
---Et alors? questionna Arnet.
-
---Et alors, ami Arnet, vous avez su, je pense, comment, pour venger
-Arlette d’une plaisanterie pas méchante et méritée, notre Victorin, le
-dernier jour des vendanges chez les Revertégat, s’est battu avec Toinet?
-Autant dire que, en se comportant de la manière, il a fait savoir à tout
-le monde qu’il prenait Arlette sous sa protection comme un fiancé.
-
---Un fiancé, c’est trop dire, fit Arnet. On peut défendre une fille, et
-ne pas être décidé à l’épouser. C’est ce que je répète à tout le monde.
-
---Et je vous en remercie, Arnet. Vous êtes homme de bon sens. Mais,
-depuis ce temps-là, Victorin se montre souvent avec cette Arlette. A la
-maison, il parlait peu autrefois, n’étant pas plus bavard que moi, mais
-enfin il disait quelque chose. Maintenant il ne prononce plus une seule
-parole en quinze jours. Il boude. Il désole sa mère par son air
-d’entêtement. Son parti est pris, c’est clair. Une lettre de cette
-Arlette est arrivée ici, adressée à Bouziane. Elle avait oublié d’écrire
-le prénom sur la lettre! Figurez-vous, Arnet, la rusée fille doit partir
-pour Marseille, où on lui a procuré une place de modiste, à ce qu’elle
-dit. Paraît qu’elle a des amis à Marseille.
-
---Oui, elle a Augustin! fit Arnet, qui alluma sa pipe.
-
---Ses amis, reprit Bouziane, lui proposent, à ce qu’elle raconte, une
-place pour Victorin. Il irait comme gardien d’un château. Il pourrait
-habiter avec elle la maison de garde, dans un jardin, pas loin du
-château. Rien à faire, dit Arlette, comme si c’était là ce qui convient
-à un homme jeune et vigoureux! habiter une niche à l’entrée d’un beau
-jardin, au Prado! Rien à faire! être portier, à ne rien faire! vivre
-dans une ville, quand on peut travailler en paysan sur son propre bien!
-quand on pourrait se dire maître à son bord, comme un capitaine de
-bateau! Abandonner une maison comme la nôtre, les bois, les champs, les
-vignes! et laisser les deux vieux, qui vous ont préparé un si bel
-héritage, crever tout seuls! et tout ça pour épouser une fille de rien!
-ah! misère de moi!
-
-La mère Bouziane, debout, écoutait tristement et hochait la tête.
-
-La colère montait avec le sang au cerveau de Bouziane. Il donna sur la
-table un grand coup de poing, qui fit sursauter les plats et les verres.
-
---Si je la tenais, cette gueuse, je crois que, de mes mains, je
-l’étranglerais. Ah! l’imbécile!... Arnet, poursuivit-il, il faut lui
-parler une dernière fois, à notre fils; parlez-lui, vous et maître
-Augias, une fois dernière; essayez de lui montrer sa sottise et notre
-peine; quoique notre peine, ça lui soit égal, mais montrez-lui sa
-sottise; et qu’il va faire son malheur.
-
---Je lui parlerai, maître Bouziane, et je lui dirai ce que je pense; et
-maître Augias aussi lui parlera une fois encore. Pour ce qui est de moi,
-voyez-vous, je lui parlerai d’autant mieux que, entre nous, je n’ai pas,
-pour mon compte, suivi la meilleure route. Raison de plus pour que je
-sache par où le diable nous attrape, et ce qu’il en coûte de se laisser
-attraper par le diable. Il y a souvent plus de sagesse utile dans la
-tête d’un fou rendu sage par le temps et l’expérience, que dans celle
-d’un saint qui n’a jamais vu le monde que par un trou! C’est pourquoi je
-sais ce qu’il faut dire à Victorin, bonnes gens; et, vous pouvez y
-compter, je le dirai.
-
---Merci, mon brave Arnet, dirent ensemble le père et la mère Bouziane.
-
-Satisfaite de la promesse d’Arnet, la brave femme s’assit et se mit à
-manger, sur un coin de la table où les deux hommes prenaient le café, en
-fumant tous deux.
-
---Ne dites pas du mal de vous-même, fit Bouziane calmé. Le cœur vous
-commande toujours, vous, Arnet; et quand c’est ainsi, le reste se
-pardonne aisément.
-
---Je ne dis pas trop de mal de moi, fit Arnet, mais j’en dois dire un
-peu, pour être juste. Je n’étais pas bête en mon temps, et j’avais de
-bons bras. Si j’avais voulu faire le paysan, sous les ordres de mon père
-qui avait un peu de bien, j’aurais pu, comme beaucoup d’autres, devenir
-un peu riche, assez pour être tout à fait libre; mais non, j’aimais
-faire courir les pèlerins et les sangliers... J’aimais la chasse; et la
-chasse, c’est une passion qui fait tout oublier. Tous ceux qui savent ce
-que c’est vous diront comme moi. J’aurais pu épouser une bonne fille,
-travailleuse, qui m’aurait aidé de ses bras, dans les travaux de la
-campagne. Je préférai épouser une institutrice révoquée, dont les
-chapeaux et les robes de ville flattaient ma bêtise. Et pour elle, après
-avoir gaspillé assez d’argent, je vendis ce qui me restait du bien de
-mon père. Dieu la reçoive en son paradis, ma pauvre femme! Elle n’était
-pas sotte, mais elle avait mauvais gouvernement. Elle a bien fait de
-mourir. Et, maintenant, je n’arrive plus à payer le petit loyer de ma
-cabane; voilà la punition de mon genre de vie. Avec le gibier, je peux
-vivre encore, oui, mais c’est tout juste. Je suis trop fier pour
-demander du secours à droite et à gauche: et j’ai refusé, par fierté,
-des offres bien charitables. Voilà l’exemple que je peux offrir à votre
-fils, maître Bouziane.
-
---De ce brave Arnet! fit misé Bouziane.
-
---Et puis, voyez-vous, je sais bien, et ça m’est pénible, que je ne suis
-pas dans la règle des règlements! Tenez, poursuivit-il ingénûment; cet
-homme connu, dont nous avons eu la fête aux Mayons, M. Jean d’Auriol, en
-ces dernières années, m’a su faire beaucoup de bien, et, pour me forcer
-à accepter ses bonnes manières, il m’a dit des choses telles que je ne
-pouvais pas lui refuser: il m’a annoncé qu’il mettrait mes histoires
-dans des livres, et que mes histoires, donc, avaient une valeur, et
-qu’il voulait que j’en touche le prix pour ma part. Et c’est vrai que je
-lui en ai conté quelques-unes qui avaient de la valeur. Eh bien, c’était
-un crève-cœur pour moi de ne pas pouvoir récompenser, à mon tour, un
-homme comme ça! Je ne pouvais pas lui envoyer mon gibier, vu que c’est
-la vente du gibier qui me fait vivre. Alors, un jour, j’ai pensé à lui
-faire un cadeau de belles châtaignes...
-
-Ici Arnet soupira profondément.
-
---Mais je n’en avais pas, poursuivit-il, d’un ton d’extraordinaire
-ingénuité. J’ai donc été forcé d’en ramasser un panier dans la forêt,
-pas loin de ma cabane. Mais elle n’est pas à moi, cette forêt, maître
-Bouziane. J’ai choisi, une par une, les plus recommandables que j’ai pu
-rencontrer, en les cherchant avec beaucoup d’attention; mais ça m’était
-pénible de me dire qu’elles n’étaient pas à moi; pas plus à moi que le
-gibier, quand je chasse dans les bois du marquis de Colbert. Je suis
-forcé, pour me pardonner, de me dire que les écureuils et les sangliers
-en mangent une grosse part, des châtaignes; et que je défends, moi, les
-récoltes en tuant des sangliers et des écureuils. Alors, je peux bien en
-prendre un panier pour faire un cadeau, n’est-ce pas? Ce n’est pas pour
-moi, c’est pour être convenable.
-
-Toute l’habituelle gravité de maître Bouziane, et même sa tristesse au
-sujet de son fils, ne tinrent pas devant cette confession ambiguë d’un
-maraudeur.
-
---Arnet, dit-il, je vous connais pour un franc galégeur. En ce moment,
-je devine que vous vous amusez de nous. De deux choses l’une: ou bien
-vous n’avez pas volé ces châtaignes, et vous inventez votre histoire à
-la manière des avocats du diable, qui noircissent l’un pour que l’autre
-paraisse blanc--ou bien...
-
-Il s’arrêta et regarda Arnet d’un œil pénétrant. Toutes les rides
-d’Arnet faisaient de son vieux visage un soleil de malice. Il cligna de
-l’œil. Misé Bouziane elle-même ne put s’empêcher de sourire.
-
---... Ou bien, reprit Bouziane, c’est à moi que vous les avez prises,
-ces belles châtaignes?
-
---Ce qui fait, dit Arnet, en riant, que me voilà tout pardonné.
-
---Arnet, dit Bouziane, regardez-vous comme un écureuil ou un oiseau à
-qui ma forêt doit nourriture.
-
---C’est ce que je fais, dit Arnet, mais précisément comme un écureuil,
-vu qu’un sanglier vous ferait trop de dommage.
-
---Mais, dit Bouziane, pour être convenable jusqu’au bout, il vous a
-fallu, en expédiant mes châtaignes à M. Jean d’Auriol, payer le port?
-
---Moi? dit Arnet. Que voulez-vous que je paie? «Avecque» quoi payer? M.
-Augias m’ayant mis proprement l’adresse sur le vieux panier que je
-m’étais fait prêter, pour ne jamais le rendre, me voilà en route vers la
-gare de Gonfaron. Là, j’attends un train de voyageurs. Le train
-s’arrête. A la première portière venue, je me présente: «Pardon excuse,
-madame, ou vous, monsieur, je ne vous connais pas, mais vous seriez bien
-aimable tout de même de laisser ce petit panier (il était gros, vous
-savez) au chef de gare en passant à Solliès. Il y a l’adresse dessus.
-C’est pour lui, le chef de gare.» La personne est étonnée; je lui passe
-le panier par la portière. Le train siffle. Elle le prend. Le chef de
-gare le reçoit. Il connaît, comme tout le monde, le nom de M. Jean
-d’Auriol. Il lui envoie le panier. C’est très commode.
-
-Les Bouziane riaient maintenant sans retenue.
-
---Enfin, conclut Arnet, si j’ai mis un peu de ruse à m’excuser devant
-vous comme je l’ai fait, c’est bien naturel. Je sais bien, dans le fond
-de moi, qu’avec ces châtaignes et autrement, je me suis mis souventes
-fois dans mon tort. Plus heureux je serais, si, en ma jeunesse, j’avais
-choisi le chemin battu, au lieu de prendre, à travers champs, des
-sentiers où l’on s’enfangue. Voilà, maître Bouziane, ce que je me
-promets de dire à votre fils.
-
-Le lendemain, Arnet, ayant rencontré Victorin, lui répéta tout ce qu’il
-avait dit à son père et termina ainsi:
-
---Vois-tu, Victorin, c’est «un mauvais affaire» que tu te prépares à
-toi-même: tu veux épouser une fille qui n’est pas travaillante, et qui
-aime trop à se pimparer. Et puis, je sais, comme tout le monde, qu’elle
-mène plusieurs calignaires à la fois.
-
---Ah! bon! je sais aussi cela, dit Victorin, dédaigneux de cette
-accusation. Vous voulez parler de Mïus, n’est-ce pas? Eh bien, elle m’en
-a parlé elle-même.
-
---Ah! la finaude! s’écria Arnet. Elle m’a coupé le devant (elle m’a
-devancé). Mais Marius n’est pas le seul, il y a Augustin.
-
---Oh! celui-là, fit Victorin, il n’est pas à craindre.
-
---Voilà donc, répliqua Arnet, un chemin par lequel je ne peux passer ni
-te mener où je voulais. Je viens de t’expliquer pourquoi tu cherches ton
-malheur; tu mécontenteras père et mère; et, par ainsi, tu risques de
-perdre leur héritage, c’est-à-dire ton propre bien. De cela, ne parlons
-plus. Reste la question de l’abandon du pays, puisque tu comptes le
-quitter pour Marseille, où tu seras le portier d’une villa, à ce qu’on
-dit, au lieu d’être ici le fils de ton père et propriétaire d’une bonne
-terre.
-
---L’héritage, dit Victorin, ne m’échappera pas. A qui voulez-vous qu’il
-aille? Ma mère m’aimera toujours. Et puis, je ne partirais pas si mes
-parents voulaient me recevoir chez eux avec ma femme.
-
---Cette dernière chose n’arrivera jamais, mon beau; et tu le sais. Quant
-à te «lever» l’héritage, ça, c’est toujours possible quand les fils
-mécontentent les pères. Quand les pères se disent qu’après eux leur bien
-ira, par la volonté d’un fils, précisément où eux ne voudraient pas, ils
-deviennent capables de tout. Te voilà averti. Et, pour ce qui est de ton
-départ, dans point de cas, il ne te sera bon. Moi, qui ne suis que le
-pauvre Arnet et qui ai marché toute ma vie dans les chemins tortus, du
-moins ai-je choisi ceux de mon pays de naissance. Pauvre je suis, mais
-dans les pinèdes qui sentent bon, dans des sentes forestières dont je
-connais chaque tournant et chaque roche, et la moindre source à l’ombre
-des châtaigniers auprès de laquelle on trouve des fraises et des
-violettes en leur saison. Ah! mon drôle! les villes, si tu savais!
-Vas-tu t’imaginer que, pour avoir appris A et B, tu y rouleras carrosse?
-que tu passeras ta vie à boire frais, aux tables des cafés, sur la
-Canebière; et que, tous les soirs, tu iras t’asseoir dans les théâtres
-de photographies qui remuent! Pauvre de moi! Pour tout ça, il faut des
-sous et beaucoup. Ce qui t’attend, je l’ai vu pour d’autres, qui ont
-préféré un métier dans les villes à leur métier de paysan sur leurs
-terres; je l’ai vu, ce qui t’attend. C’est, au lieu de la bastide qui a
-des mûriers sur le devant et des vignes tout alentour, c’est une petite
-chambre sale, avec un plafond que tu toucheras de la tête, dans une
-maison haute de huit étages, dans les rues Magnaques de Marseille, où la
-sentide n’est pas celle de la gineste, non! Rien que l’idée de vivre ou
-de mourir dans ces ordures noires des anciennes rues, mon homme,
-m’aurait ôté le goût d’épouser la plus belle fille du monde, s’il avait
-fallu la suivre jusque-là! Je suis un homme de mes bois; reste l’homme
-de ta vigne. Ici, nous avons les mistralades pour nous faire l’air pur;
-et, quand je vise une bécasse, qui monte en plein ciel du côté où le
-soleil se couche, je dis, comme les Arabes, que la lumière du soleil
-c’est la fortune du pauvre; elle est à moi autant qu’au plus riche, mais
-pas dans les villes. Reste avec nous, pitoua, que la bonne vie est ici.
-Laisse la ville à ceux qui en ont l’habitude. Per naoutré serié mortalo.
-Elle nous serait mortelle, à nous autres.
-
-Victorin écoutait, tête basse. Qu’il y eût beaucoup de vérité dans les
-paroles d’Arnet, il le comprenait de reste; mais l’image d’Arlette lui
-apparaissait, mignonne, coquette, pimparée, comme une damerette; et de
-voir devant lui, Arnet, vieux et sans grâce dans ses habits de chasse
-fatigués, cela ne parvenait pas à effacer, en l’esprit de Victorin ni
-dans son cœur, la figure de la jeune fille, gantée, l’ombrelle en main,
-et qui, si gentîment, lui disait: «Vittorein!» avec l’accent distingué
-des belles dames de Paris.
-
-Aï! Pauvre Vittorin! Coumo ti compreni maou endraya! Comme je te
-comprends en mauvaise voie!
-
-
-
-
-XVIII
-
-LA FAMILLE ET L’ÉCOLE
-
-
---Avoir honte de ses origines, répétait souvent M. Augias, rien n’est
-plus méprisable. C’est un mauvais et absurde sentiment, qui gagne le
-peuple, bien qu’il soit en contradiction complète avec l’idée
-démocratique. Toute société s’établit sur la réciprocité des services.
-Chaque métier travaille pour tous. Le mépris pour un quelconque de ces
-métiers utiles à tous est un sentiment de riche sans réflexion. Il ne
-faut pas attendre de voir en quoi les hommes nous sont utiles pour les
-aimer, mais si on ne les aime pas par charité, ou instinctive ou
-religieuse, il faut apprendre à les aimer parce que tous nous aident à
-vivre. Ce qui m’abasourdit, disait M. Augias à M. le curé, c’est qu’un
-homme, qui travaille de ses mains et qui se prétend républicain, puisse
-mépriser son propre métier, alors qu’il reproche à l’aristocrate
-orgueilleux de montrer le même dédain. Il est tout à fait singulier,
-lorsqu’il n’y a plus d’aristocratie pour mépriser les humbles, que des
-humbles se mettent à rougir de l’humilité de leur condition.
-
-Le curé, souriant, approuvait, disant:
-
---Vous prêchez bien, Monsieur Augias.
-
---Voyez mon fils, reprenait Augias. Quel est son mal, à ce pauvre
-garçon? L’orgueil. On peut être justement fier de soi quand on vaut
-quelque chose, mais lui, par quoi vaut-il? Il est orgueilleux bêtement;
-il souffre d’un orgueil criminel qui le pousse à dédaigner pêle-mêle,
-sans profit pour lui, tous les talents et mérites qu’il voudrait avoir
-tous, parce qu’il envie les profits qu’obtiennent le mérite et le
-talent. Pour moi, je pense que c’est le caractère qui fait la vraie
-valeur des gens. Oui, la valeur morale, c’est ce qui fait l’homme; c’est
-sur cela qu’il faut prendre sa mesure. Lorsque l’homme vaut moralement,
-il n’y a plus pour lui de situation amoindrissante.
-
---Où voulez-vous en venir? dit le curé.
-
---A ceci, concluait M. Augias, que, si ce que je viens de dire est vrai,
-l’enseignement des vérités morales est, de beaucoup, le plus important;
-c’est le premier; et c’est justement celui qui fait défaut dans nos
-écoles; soit que l’instituteur se dispense de la leçon de morale, ce qui
-arrive trop souvent; soit qu’on n’ait pas unifié les formules de morale
-destinées aux enfants, et c’est là un fait constaté.
-
-Et le curé:
-
---Je passerais peut-être pour un affreux libéral aux yeux de beaucoup
-d’autres prêtres, s’ils m’entendaient vous dire que la cause de l’école
-laïque sera gagnée à nos yeux le jour où les instituteurs penseront
-comme vous, feront de l’éducation morale leur principale préoccupation,
-et enseigneront une morale précise, qui s’accorde avec la nôtre;
-lorsqu’enfin, ils ne nous traiteront plus en ennemis, n’ayant, pour
-cela, qu’à respecter la neutralité inscrite dans la loi de la
-République. Ne vous attendez pas à faire des saints laïques; mais
-l’Église ne fait pas quantité de saints religieux. Faites-nous seulement
-une France de braves gens. Et puis, rien ne saurait empêcher les
-familles demeurées pieuses de nous envoyer leurs enfants au sortir de
-l’école.
-
---Le malheur, dit M. Augias, est que, trop souvent, les familles
-contrarient notre effort, précisément sur le terrain de la morale.
-Lorsqu’un enfant s’est mal conduit, si nous usons de l’une des
-punitions, d’ailleurs peu sévères, dont nous pouvons disposer, il est
-fréquent qu’une mère ou père jaloux nous reprochent d’empiéter sur leur
-rôle. L’un d’eux nous arrive parfois en pleine classe, élevant la voix,
-se répandant en paroles impertinentes; si bien que le pauvre maître
-perd, du coup, toute autorité aux yeux de ses écoliers. Il y a là un
-grand mal, contre lequel il n’a aucun moyen de lutter. Pourquoi de
-telles interventions sont-elles possibles à l’école primaire,
-lorsqu’elles sont impossibles dans les écoles d’ordre supérieur? Tenez,
-monsieur le curé, je conviens qu’aux Mayons, où l’esprit est excellent,
-et où j’avais l’affection de tout le monde, la chose ne m’est arrivée
-qu’une fois. L’institutrice de mon temps fut moins bien partagée. La
-première fois qu’elle infligea une punition à la jeune Arlette, la mère
-fit irruption dans sa classe, en mégère, au milieu des éclats de rire du
-petit monde, injuria si bien l’institutrice et si bien la menaça que
-celle-ci, pauvre orpheline et timide, renonça définitivement à faire
-intervenir, pour assurer l’ordre dans sa classe, les sanctions scolaires
-de la morale laïque.
-
---Il est certain, dit le curé avec tristesse, que si le professeur de
-morale est désarmé par les familles, tout est perdu. La morale théorique
-n’est déjà pas amusante par elle-même; si celle qui n’a plus les
-sanctions surnaturelles perd encore les terrestres, elle perd, en même
-temps, toute vigueur. Mais, à vous-même, qu’arriva-t-il, monsieur
-Augias?
-
---Ceci: le petit Victorin Bouziane m’avait fait une niche
-irrévérencieuse; je lui donnai comme punition à conjuguer le verbe «être
-poli», avec obligation de l’écrire chez lui et de le rapporter le
-lendemain. Eh bien, Monsieur le curé, le père Bouziane, qui a du bon
-sens pourtant, mais qui a l’orgueil un peu sauvage de ses ancêtres
-sarrazins, prit à son compte le reproche d’être impoli que j’avais fait
-à son fils. Il me l’amena lui-même en classe, le lendemain, pour me
-dire, sans violence d’ailleurs, mais en présence de mes élèves: «Je
-n’entends pas, Monsieur Augias, qu’on puisse prétendre que mon fils est
-mal élevé; je ne veux pas, non plus, qu’on lui donne un travail
-supplémentaire à faire chez moi, où il m’est quelquefois utile de me
-faire aider par lui aux travaux de la campagne.» Du coup, poursuivit M.
-Augias, je me sentis dépossédé de mon autorité; mais un mouvement
-révolté du maître eût amoindri celle du père. Je me tus. L’inspecteur
-d’académie avait de l’estime pour moi, je lui demandai mon changement,
-que, par un heureux hasard, il put m’accorder sur-le-champ. Je possédais
-un peu de bien dans cette commune des Mayons que je n’ai jamais cessé
-d’aimer. Je m’exilai pourtant; je n’y suis revenu que le jour où je pris
-ma retraite. On y a toujours ignoré que j’avais jadis demandé mon
-changement; j’y ai retrouvé l’estime et l’affection de la population, et
-en voici la preuve. Le père Bouziane, dès le premier jour de mon retour,
-me rencontra et me fit très bon visage, ne s’étant jamais douté une
-minute qu’il avait pu me manquer d’égards. Or, hier, avec une parfaite
-inconscience, il est revenu me prier de rappeler son fils à l’obéissance
-envers son père. «Vous m’avez déjà, il y a quelque temps, lui ai-je
-répondu, demandé le même service; et j’ai donné à Victorin l’avis de
-respecter vos désirs; mais, voyez-vous, maître Bouziane, vous m’avez, un
-jour, quand il était petit, reproché, en sa présence, de l’avoir puni
-parce qu’il s’était montré sans respect pour son maître. Depuis ce
-temps-là, en lui-même, il a certainement pour moi moins de respect
-encore que pour vous; et, s’il n’a pas suivi vos conseils, encore moins
-suivra-t-il les miens. Et, sans vous offenser, c’est un peu votre
-faute.» Il a compris, le père Bouziane; et, la situation étant grave
-pour sa maison, je crois bien avoir vu dans ses yeux quelque chose comme
-une larme. Et, me tendant la main: «Je vois bien que j’ai eu tort, dans
-les temps, maître Augias; je ne m’étais pas rendu compte que le maître,
-à l’école, remplace le père. Et qui, alors, aujourd’hui, pourrait parler
-à mon fils de manière à être entendu?»--«Écoutez, Bouziane, Arnet m’a
-dit que le grand-père s’éveille de temps en temps de sa somnolence avec
-toute sa raison. Expliquez-lui toute l’affaire en présence de Victorin,
-et demandez-lui conseil. Est-ce qu’il parle, le grand-père?»--«Oh oui,
-qu’il parle quand ça lui prend, et il a l’oreille fine des fois. Et
-quand les mots ne lui viennent pas, il a une manière à lui qui vous
-impressionne de se faire comprendre, avec des signes qu’il vous fait de
-la main.»
-
---Et qu’est-il arrivé, dit le curé, de cette entrevue, qui, en effet,
-peut impressionner le jeune homme?
-
---Elle n’a pas eu lieu encore, dit Augias, et j’en espère quelque chose.
-
-
-
-
-XIX
-
-CHAMPIGNONS ET BÉCASSES
-
-
-Le rythme des saisons avait ramené les pignets et les bécasses, avec la
-Toussaint.
-
---A la Toussaint, bécasses premières, dit l’almanach de chez nous.
-
-Les pignets, champignons des pinèdes, de couleur orangée, de chair ferme
-et savoureuse, sont une richesse du pays des Maures. On cite telle
-commune du Var qui en récolte, chaque année, en trois semaines, pour
-vingt à vingt-cinq mille francs. Dans les saisons heureuses, c’est une
-manne, qui au lieu de tomber du ciel, sort de terre; et toute une
-population de chercheurs se met en mouvement sous les pins et les
-chênes-lièges. Le petit parasol des fées crève doucement la terre de
-bruyère, le lacis des fines aiguilles rousses qui sentent bon la résine,
-le feutrage des lichens gris qui rampent entre les roches. Quand la
-pluie abondante a rendu le sol perméable, les pignets montent, et, çà et
-là, on les devine à un renflement craquelé; de leur tête, ils
-repoussent, pour sortir de l’ombre, la terre qui les a engendrés; ils la
-brisent comme le poussin sa coquille; et le premier chercheur dit aux
-gens, le soir, à la veillée:
-
---Bonne récolte, cette année! Le pignet aisément fait sa percée de bas
-en haut, et facilement la bécasse fera la sienne de haut en bas pour
-chercher, sous la terre, entre les champignons ses compères, le ver et
-la larve dont elle se nourrit. En avant, chercheurs et chasseurs! Voilà
-des fortunes qui nous arrivent!
-
-Arnet ne manquait pas d’être attentif, le tout premier, à l’apparition
-des pignets et à l’arrivée des bécasses, leurs commères.
-
-Il dit un matin aux Revertégat:
-
---J’arrive de vos bois. Les champignons commencent, et, demain, vu le
-temps, ils y seront en telle abondance qu’il faudrait, croyez-moi, y
-venir tous, vous, misé Revertégat et Martine et votre valet Mïus; et
-moi, tout en allant aux bécasses, j’aurai, avec votre permission, un
-panier sur l’échine, pour profiter de l’aubaine. Et, comme la récolte
-sera exceptionnelle, je dirai, si vous voulez, à Victorin d’être de la
-partie, et, aussi, à sa mère, la Bouziane.
-
-Ainsi fut convenu avec les Revertégat; et Arnet fut chargé de prévenir
-les Bouziane.
-
-Victorin fit quelque résistance. Il avait commandé une équipe de
-«gavots» (gens venus de la montagne) pour commencer, dans la colline,
-sur le versant nord des Maures, au-dessus des Mayons, la récolte de ses
-châtaignes. Son père, occupé ailleurs, ne devant pas y venir, Victorin
-engagea Arlette à l’insu du père.
-
---On te fera encore des reproches de m’avoir engagée, lui dit Arlette.
-Ça ne fait rien, j’irai. Pour faire plaisir à tes parents, et même à
-Martine, il faudrait que je refuse; mais pourquoi me laisserais-je lever
-le travail, quand, grâce à toi, je peux faire différemment?
-
-Et elle ajouta:
-
---Je ne tiens pourtant pas à ce travail des châtaignes, parce que mon
-père le faisait quand il arriva de nos contrées, de notre montagne, et
-c’est à cause de cela qu’on m’appelle des fois «la gavotte», moi qui
-aime tant les villes! Il y a des souvenirs que je ne voudrais pas
-réveiller; mais enfin, pour toi, j’irai, si tu y viens, à la récolte de
-châtaignes.
-
---J’irai, avait-il dit.
-
-Il aurait donc voulu, ayant fait cette promesse, ne pas suivre Arnet à
-la chasse et les Revertégat aux pignets.
-
---Ton père, lui dit Arnet, ne sait pas que tu as engagé Arlette; si tu
-refuses, il pensera donc que tu as voulu éviter Martine, et, au lieu de
-lui endormir sa colère, tu l’exciteras. Si tu es toujours décidé à
-épouser Arlette malgré la volonté de ton père, à quoi bon chercher comme
-à plaisir des occasions de lui rappeler que tu es en révolte? Et qui
-t’empêchera d’aller, avant la fin du jour, expliquer à ton Arlette, que
-le diable emporte! pourquoi tu n’es pas allé plus tôt la retrouver. Tu
-n’as pas peur d’elle, j’espère? Et puis, vas-tu manquer les premières
-bécasses, avec un bon chien comme tu as, et l’amour de la chasse comme
-il est dans tout Mayonnais? Des bécasses, j’en ai vu six ce matin. Nous
-en tuerons demain autant qu’il nous plaira. Fla! fla! fla!
-
-Cette onomatopée, qui prétend imiter le bruit de la bécasse au départ,
-fut irrésistible.
-
---Allons aux bécasses et aux pignets, dit Victorin. Je parlerai, le
-soir, à Arlette. Elle est intelligente, elle comprendra bien.
-
-Et c’est pourquoi, le lendemain, Arnet et Victorin, un panier sur le
-flanc, pour les pignets, à la manière des Parisiens pêcheurs de
-goujons,--et un fusil au poing, leur chien d’arrêt quêtant, grelot au
-collier, faisaient leur double chasse, pendant que Martine, sa mère,
-Mïus et la mère Bouziane poussaient des cris à chaque trouvaille.
-
---Vé! vé! éici un rôdou (toute une compagnie de pignets, rangés en
-rond).
-
---Qu’il est grand, celui-là! On s’y mettrait dessous, à couvert!
-
---Et sain et propre! On te le mangerait cru!
-
-On élevait en l’air les pignets; on regardait leur dessous. Leurs
-feuillets, si fins, un peu séparés mais pressés, étaient comme roses
-d’un beau sang intérieur. C’était comme de menus rayons lumineux, pétris
-d’une vie heureuse et mystérieuse.
-
-Et les corbeilles s’emplissaient.
-
---C’est Martine qui, jusqu’ici, en trouve le plus. C’est la reine des
-chercheuses!
-
-Ils ne connaissaient pas la mignonne fée Mab, les rustiques chercheurs,
-mais ils sentaient très bien, quoique confusément, ce qu’il y a de
-mystérieux dans la naissance de ces petits êtres, qui n’étaient pas
-encore parmi les plantes hier soir, et qui, ce matin, pullulent, bien
-formés, nés et grandis en si peu de temps, sans que personne les ait
-jamais vus pousser, tandis qu’on assiste à la germination de tous les
-végétaux. Comme ils viennent vite tout seuls, ces pignets qui
-s’échangent contre de l’or! tandis qu’il faut tant peiner pour faire le
-petit grain de l’avoine ou du blé, et le grain, si petit, du raisin!
-
---Quelle belle chose, que cette fortune qui nous pousse!
-
---Oui, le bon Dieu devrait nous en envoyer beaucoup, de ces fortunes
-gagnées sans peine.
-
---Ah! vaï! dit la mère Bouziane, le monde deviendrait paresseux et
-lâche. Prends toujours ça, et travaillons pour le reste. Comme nous les
-avons trouvées, nous laisserons les choses sur la terre, la peine,
-Martine, et l’amour.
-
---L’amour, dit Martine un peu rêveuse, l’amour ne m’empêche pas de
-dormir.
-
-Pendant ce temps, Arnet et Victorin s’oubliaient à la bécasse. Leurs
-paniers restaient vides. C’est folie de croire qu’on peut s’occuper de
-chercher des pignets, les yeux à terre, lorsque les chiens quêtent tout
-autour de vous et qu’on entend tintinnabuler leurs grelots qui, de temps
-en temps, font silence.
-
---Castor est en arrêt. Oui!... Victorin!
-
---Fla! fla! fla! A tu, Arnet.
-
-La bécasse traversait le bois... D’éclaircie en éclaircie, le chasseur
-la guette. Elle, la rusée, fait tourner sa tête pour voir, avec son œil
-de côté, si elle est bien parvenue à mettre et à conserver, entre elle
-et l’ennemi, l’obstacle protecteur d’un arbre... Penche à gauche! penche
-à droite!... Le coup part. Trop loin, mon homme!... mais j’ai vu la
-remise!... Pan-pan est en arrêt, cette fois... Fla! fla! fla! Poum! Elle
-y est!...
-
---C’est joli, pour un chien, dit Victorin, ce nom de _Pan-pan_,
-c’est-à-dire, je pense, _Coup-double_.
-
---Ce fut le nom d’un chien de M. le Président de la République
-Fallières, dit Arnet; et M. Fallières a dit un jour à M. Jean d’Auriol
-qu’il l’avait pris, ce nom, dans l’histoire de Maurin des Maures.
-
---C’est donc un nom deux fois célèbre, dit Victorin.
-
-Ils devisaient ainsi.
-
-Leurs estomacs annonçaient les approches de midi.
-
---Les champignons, c’est bon et ça se vend bien, dit Arnet, mais six
-bécasses que tu as et sept que j’en ai, à trois francs pièce, au moins,
-vendues au Luc ou à Gonfaron, ça fait bien dans les quarante francs,
-capoundédisqui!
-
-A midi, tous, chasseurs et chercheurs de pignets, se réunirent. On
-déjeuna sur le pouce, à l’abri d’un grand roucas ensoleillé, bien au
-chaud, comme par un matin d’été, au bord du chemin, près de la carriole
-et du cheval qui, attaché à un suve, mangeait l’avoine.
-
-Et Martine de dire:
-
---Nos paniers sont pleins, bonnes gens! Quelle bénérence! (abondance
-bénie).
-
-Après le déjeuner, on mit dans la carriole toute la récolte; et, au
-moment de fouetter son cheval, Martine dit:
-
---Rentrez-vous avec nous, les chasseurs?
-
---Tu ne le voudrais pas, Martine; c’est la chasse miraculeuse
-aujourd’hui. Treize bécasses, mes amis de Dieu!
-
---Encore cinq, et nous serons contents, et maître Augias en pourra
-tâter.
-
---Et M. le curé de même, continua Arnet. Toutes les bouches sont sœurs.
-
-Martine, ce jour-là, ne put pas se dire que Victorin s’était beaucoup
-occupé d’elle. Mais, à son ordinaire, elle acceptait, d’un cœur
-tranquille en apparence, les froideurs de Victorin et ses hésitations
-injurieuses entre elle et Arlette.
-
-Malgré les bécasses, Victorin ne résista pas au désir de rejoindre
-Arlette. Il ne lui déplaisait pas de se montrer à cette demoiselle en
-chasseur triomphant et le carnier bondé.
-
-A peine fut-il hors de la vue des femmes qu’il dit à Arnet:
-
---Arnet, chassez tout seul. Je vous quitte.
-
---Tu as bien tort. Tu t’expliquerais avec Arlette demain. Des bécasses,
-ça ne se trouve pas tous les jours comme les filles... Nous en avons
-fait lever trois ce matin, dont je sais la remise.
-
-Mais Victorin s’éloignait, sifflant son chien.
-
-Arnet leva les épaules, et se remit en quête.
-
-Toutefois, il se promit de rejoindre Victorin, quand il aurait encore au
-carnier au moins une des trois bécasses levées le matin.
-
-Il arriva que, en sortant du bois, Victorin, dans la plaine, aperçut son
-père en train de labourer une de leurs terres. Sur les mancherons de
-l’araire, sa forte poigne pesait, et dirigeait le soc bien aiguisé, qui,
-parfois, sautant hors de terre, quand il rencontrait la roche, luisait
-en bref éclair au soleil d’automne.
-
-Victorin essaya de passer sans s’occuper du laboureur, à qui cela aurait
-pu paraître tout simple, car le père et le fils, en aucun temps, ne
-s’étaient beaucoup parlé--et Bouziane était, par nature, un silencieux.
-
-Mais, ce jour-là, et depuis ce matin, le père Bouziane avait ruminé les
-choses; il se les était repassées, comme si le travail physique
-consistant à suivre une première raie de labour, qu’on ouvre devant soi
-et qu’on côtoie au retour en traçant la seconde, avait commandé à sa
-pensée de se creuser en lui et de se recommencer en retours constants.
-
-Et, ainsi, il s’était répété:
-
---Est-il possible que le fils Bouziane renonce à tout ce qui fait le
-bien et l’honneur de la famille! Est-il possible! Véritablement, je ne
-puis le croire... et cependant!... Est-il possible! est-il possible, bon
-Dieu de bon Dieu!
-
-Et pas autre chose n’était en lui depuis le matin que la répétition de
-son cri: «Est-il possible!» mêlé aux commandements et reproches qu’il
-lançait à sa bête--avec une irritation qui, au fond, s’adressait à
-Victorin.
-
-C’est pourquoi, lorsqu’il vit, un peu loin, son fils sortir du bois et
-s’esquiver, longeant la limite du champ qu’il labourait, il lui cria:
-
---Arrive ici un peu, Victorin!
-
-Victorin vint droit à son père, comme un soldat à l’appel du chef. Le
-père Bouziane arrêta son cheval. Et, quand le fils fut proche:
-
---Et où vas-tu comme ça?
-
---Aux châtaignes, chez nous, mon père, surveiller un peu.
-
---Et pourquoi?--Arlette y est-elle, aux châtaignes? oui ou non? Je
-t’avais pourtant dit, aux vendanges, que je ne voulais plus qu’elle fût
-jamais employée chez nous.
-
---Mon père, dit Victorin...
-
-Et il se tut.
-
---Alors, comme ça, cria Bouziane, tu y songes toujours, à cette fille?
-Tu veux l’épouser? Tu l’épouseras?
-
---Ne suis-je pas bientôt libre par mon âge, mon père, d’épouser, malgré
-vous, une fille à ma convenance?
-
-Le silencieux Bouziane éclata alors, et, tirant coup sur coup rudement
-la rêne de chanvre, secouant ainsi son cheval qui, à chaque fois,
-s’efforçait de partir et que, chaque fois, il retenait, il invectiva son
-enfant:
-
---O âne bâté, stupide que toi tu es! aveugle, et sourde bestiasse! tu ne
-peux pas voir où est la raison et où est ton bien, et tu es incapable de
-te dire que tes père et mère t’aiment mieux que tu ne t’aimes, animal!
-Tu ne vois pas que celle qui te cherche et te désire ne comprend que son
-intérêt à elle, et qu’elle ruinera ta maison en livres qu’elle doit lire
-de travers, et en rubans sur un chapeau qui lui met du ridicule sur la
-tête! Et, pour une créature pareille, que la terre ne connaît pas, tu
-veux quitter un bien qui est nôtre et que mes pères ont gagné pour toi à
-force de suer et de peiner en hommes véritables qu’ils étaient! Ah! ah!
-monsieur veut aller vivre dans les villes!... Depuis ce matin, pendant
-que mon araire écorche la terre, je suis là que je me laboure le cœur en
-me repassant les mêmes idées, toujours les mêmes. Ah! tu y seras
-heureux, dans tes villes de malheur, où personne n’a de liberté. Une
-maison à soi, voilà le bonheur de l’homme, quand cette maison ne serait
-qu’une cabane. Au moins, on y est son maître. Dès qu’on est sur sa
-porte, on a l’air qui est libre, et le soleil qui est à tout le monde.
-Et dans tes villes, tout vous est mesuré. Les maisons, dans les villes,
-comme dit toujours Arnet, c’est des cages empilées les unes sur les
-autres. Les pauvres sont dans la plus haute, et vous n’y montez pas sans
-rencontrer sur l’échelle des inconnus, qui sont vos voisins et ne vous
-saluent même pas! Voilà ce que je sais des villes. Aux Mayons, chacun se
-sent l’ami des autres, et tu peux, dans les moments de maladie ou de
-mort, appeler voisins et voisines, ils te viendront aider ou veiller en
-un besoin. Mais dans les villes, monsieur Victorin Bouziane, s’il est
-malade, aura tout juste un lit dans un hôpital--comme les sans-famille!
-Tiens, petit Bouziane, lève-toi de ma vue, que je pourrais, tant la
-colère me commande, te secouer les puces comme au temps, où, petit
-enfant, tu faisais quelque bêtise innocente, tandis qu’aujourd’hui, tu
-es prêt à commettre un crime... oui, un crime! tu as beau remuer la
-tête, espèce de sans-respect! C’est un crime de ne pas épouser une bête
-de sa race; et quand on a devant soi un héritage gagné par des cent ans
-de travail et d’honnêteté;--c’est un crime de jeter tout cela au hasard,
-et de faire fondre en une heure ce que nos pères ont employé tant de
-durée à bâtir ou à ramasser pour nous... Allons, vas-y, à ta gueuse! et
-ôte-toi de mon soleil que, demain, tu ne verras plus, puisque tu l’as
-renié, imbécile!... Une fois, au moins, je t’aurai dit tout ce que je me
-pense et tout ce que je souffre. C’est un peu dur, crois-moi, d’avoir
-tant travaillé pour un fils qui ne comprend pas qu’on avait travaillé
-pour lui.
-
-Et parlant à son cheval:
-
---Allons, hue, toi! Reprends la raie et trace droit. Donne à cet
-imbécile la dernière leçon qu’il recevra de nous, la bonne!
-
-Et Victorin regardait son père qui s’éloignait... Il s’éloignait en
-suivant la raie profonde qui découvrait le cœur rouge de la bonne terre.
-
-
-
-
-XX
-
-LA FORÊT EST TOUTE SEULE
-
-
-La forêt de châtaigniers, au-dessus des Mayons, s’étend sur des pentes
-douces. Ces beaux arbres, si différents des pins et des chênes-lièges,
-ouvrent leurs innombrables feuilles fraîches, dentelées, transparentes
-et frémissantes, comme des mains tendues vers la lumière dont elles sont
-avides. Parmi les feuilles, les châtaignes mûrissent, entr’ouvrant déjà,
-çà et là, leurs coques vertes, hérissées de dards comme des oursins
-végétaux. Les vieux troncs sont vénérables; beaucoup, creusés, évidés,
-montrent un intérieur noirci comme par le feu, en contraste avec
-l’extérieur pâle, jaspé de taches de soleil; et leurs branches jeunes
-démentent partout la vétusté du tronc, affirment l’immortalité de la
-sève sans cesse renouvelée. Ils abritent des violettes sauvages, grêles
-et délicieusement parfumées. Sous leurs frondaisons, qui semblent d’un
-autre climat, la terre a des humidités septentrionales, des fraîcheurs,
-des bruits de sources. Les sous-bois ne sont plus, comme ceux des
-pinèdes, emplis d’une ombre chaude et lumineuse, d’un jour à peine
-adouci, teinté d’un léger voile mauve. Ici, c’est le règne de l’ombre
-réelle, déjà mystérieuse et reposante, tandis que celle des pins ne
-parvient pas à s’affranchir de la clarté.
-
-Le sous-bois des pinèdes trahit tout ce qui vit chez lui, bêtes,
-fougères, lichens, et l’oiseau et l’insecte. Il révèle tout ce qui est
-de la terre. S’il a un mystère, c’est celui de l’ardeur, des rayons, des
-feux. Ici le mystère est tout autre, il garde même les secrets du sol.
-
-En ce jour, qui a vu les premières bécasses, ce matin, avant l’aube,
-avant l’arrivée des travailleurs, la forêt de châtaigniers se recueille
-dans son habituelle solitude. Si un être humain pouvait, par une magie,
-la voir sans y pénétrer, il jouirait d’une émotion singulière, car
-l’attitude des forêts qu’on visite n’est pas celle qu’elles ont lorsque
-nul visiteur ne les trouble, et qu’elles sont hantées seulement par les
-bêtes, leurs familières, qui ont, chez elles, tous les droits. La forêt
-est seule, recueillie. Fraîcheurs, bruits de sources... Aucun pas humain
-ne s’entend. Un souffle remue à terre les feuilles dorées par l’automne.
-De loin en loin, une nouvelle feuille se détache des hautes branches,
-tombe, descend, balancée, lente, s’accroche à quelque rameau, s’y pose;
-puis glisse, et, reprise par un souffle errant, achève sa chute jusqu’à
-celles qui l’attendent sur la terre... Silence; puis un petit bruit que
-le lit des feuilles remuées enveloppe d’un bruissement; c’est la chute
-d’une châtaigne. Un craquement léger; c’est une branche vétuste qui
-faiblit sous le poids des ans. Une brindille se casse et crenille sous
-le fardeau d’un écureuil. Toc, toc, toc! Le pic travaille du bec. Il
-frappe un vieux tronc. Son marteau pointu fait un bruit de bois sur le
-bois creux. En sortiront-ils, les insectes qu’il veut épouvanter? Toc,
-toc, toc. Une agasse et un geai échangent une injure criarde. Tout à
-coup, le pivert traverse la forêt en jetant son appel saccadé. Il a eu
-peur. Il a entendu un remuement de pieds nombreux qui pataugent dans
-l’amas des feuilles. Est-ce l’homme déjà qui arrive? Non; des masses
-noires, en petit troupeau... les sangliers, cinq, six, sept marcassins
-guidés par la mère. Ils fouillent du groin les feuilles soulevées,
-écartées, y cherchent la bonne aubaine de la saison, la châtaigne
-exquise. Elle est à eux d’abord, aux hommes ensuite... Les hommes, les
-voici!... «Fuyons!»... et la bande heureuse s’enfuit vers les fourrés,
-vers le «gros bois», vers les «forts» gardés par les genêts épineux...
-L’ombre, sous la forêt, n’est plus une nuit d’aube première, c’est déjà
-l’ombre moins franche des journées. Le soleil dore les cimes. La forêt
-n’est plus seule. Les travailleurs l’envahissent. Voici les ramasseurs
-de châtaignes.
-
-Ils arrivent, dans la fraîcheur matinale, dans le froid vif d’automne,
-ils arrivent, par petits groupes de quatre ou cinq personnes, en causant
-de récolte et de chasse, de châtaignes et de bécasses; car, même ceux
-qui ne sont point chasseurs s’intéressent à l’arrivée de la dame au long
-bec.
-
---Moi, dit Arlette, il m’en est parti une des pieds, hier, comme je
-passais au bois des Darbousses.
-
---Ah! çà vaï, tu as pris pour une bécasse une machote ou un engoulevent.
-
---Je ne suis pas si bête, peut-être! riposte avec aigreur la belle
-fille.
-
-Elle n’est pas de bonne humeur Arlette, oh! mais, pas du tout. Comme
-elle compte voir Victorin, elle voulait venir, ce matin, aux châtaignes,
-avec une robe un peu plus propre et des bottines un peu plus
-reluisantes. Mais un éclair de bon sens a traversé sa mère. Il a fallu
-«se mettre en paysanne»--quelle horreur!--et n’avoir plus rien dans
-l’allure qui rappelle les demoiselles de la ville. Arlette est en jupons
-courts, à raies. Elle a des souliers forts, à talons bas, et un casaquin
-de sa mère. En sorte qu’elle ressemble à un portrait qu’une mère-grand
-d’aujourd’hui se serait fait faire quand elle avait quinze ans. Et, il
-faut en convenir, Arlette est charmante ainsi... Seulement, voilà!...
-elle ne s’en doute pas. Et sa mère, restée à la maison, ne s’en doute
-pas non plus. Sa mère pense seulement qu’il est bon d’économiser ses
-beaux habits, et que, vraiment, quand on a besoin de manger, il est
-ridicule de se priver de «fricot», pour se mettre des rubans sur la
-croupe et des fagots de plumes sur la tête.
-
-Les ramasseurs de châtaignes sont dispersés sous bois. Ils ont en main
-une baguette qui se termine en fourche et qui leur sert à «farfouiller»
-dans le lit de feuilles tombées, pour découvrir la châtaigne. Ils
-cherchent. Un bruit de feuilles remuées les accompagne. Les sacs
-s’emplissent. Plus tard, à la maison, on fera le triage; on mettra les
-plus belles avec les plus belles, les moyennes avec les moyennes, les
-petites avec les petites. Pour l’instant, on les empile toutes pêle-mêle
-dans «la sacque».
-
---Et alors, Arlette? lui crie un des chercheurs, c’est vrai que tu nous
-dois quitter pour t’établir à Marseille?
-
---Ça vous aregarde, vous? réplique Arlette, de mauvaise humeur.
-
---Voyez-vous, la fiérotte! Et de quoi es-tu si fière? Tu n’es qu’une
-gavotte comme moi, hé?
-
-Arlette est furieuse, car elle renie toujours ses origines qui, du
-reste, n’ont rien que d’honorable; mais les gens de la plaine dédaignent
-ceux de la montagne--comme moins civilisés. Et ainsi, ils leur font un
-reproche de ce qui est un mérite, si, par civilisés, on entend
-corrompus, vaniteux, préoccupés de colifichets, d’inutiles parures.
-
---Gavotte! gavotte! ronchonnait Arlette, il y a du temps que j’ai oublié
-la montagne, vu que mes parents m’ont amenée ici quand je marchais à
-peine, tandis que toi, tu y étais hier encore! Tu viens te louer ici
-pour le temps des châtaignes, mais demain, tu y retourneras, chez tes
-sauvages; gavot tu es et gavot tu resteras.
-
-Et patin! et couffin! on jargonnait ainsi, on se disait «des choses», on
-patufélégeait, tout en jetant au sac la belle récolte brune tirée des
-gaines épineuses, qui crèvent par la force du fruit.
-
- Er’ ôou temps deis castagnos,
- M’en souven,
- Rescountrer’ en Aubagno
- Un jouven,
- Tant gracious et tant risen,
- Que digué: «Ti vouari ben,
- Et, se vouas, hurous ensen
- Naôutré dous séren»[1].
-
- [1] C’était au temps des châtaignes,--je m’en souviens,--je rencontrai
- en Aubagne--un jouvenceau--si gracieux et souriant--et qui me dit:
- «Je te veux du bien--et, si tu veux, heureux ensemble--nous deux
- serons».
-
---Une châtaigne, c’est toi, Arlette. Tu n’es pas aussi rebondie--mais
-aussi brune et jolie; et, ma foi, ce matin, tu t’es mal réveillée: tu
-n’as pas quitté ta coque et tu as beaucoup de piquants. On ne sait pas
-où te prendre.
-
---Ne me prends donc pas, fada. Une Arlette ne fait pas pour toi, que tu
-es trop lourdaud. J’ai un fiancé, d’abord.
-
---Et même deux, à ma connaissance, et peut-être trois. Mais toute
-l’affaire est d’en avoir un bon.
-
---Sois tranquille, j’aurai le choix, mon beau! Et ce n’est pas toi qui
-plumeras la poulette.
-
---Tu pourrais dire la bécasse...
-
---Allons, allons, fit une vieille. De parole en parole, de galégeade en
-galégeade, vous allez en venir à vous faire peine...
-
-Et, pour mettre en fuite les taquineries:
-
---On dit, poursuivit la vieille, que M. Jean d’Auriol est arrivé hier
-aux Mayons avec un Parisien, un jeune, qui fait des tableaux, des arbres
-en peinture, et aussi des portraits.
-
---Je les ai vus passer, dit Arlette,--qui se piquait de toujours savoir
-les nouvelles,--ils allaient chez M. Muraire.
-
---Chez le maire?
-
---Eh oui! M. Jean d’Auriol le vient remercier de tant de bonnes manières
-qu’on lui a faites le jour du beau banquet, quand on a reçu les _Amis de
-Maurin des Maures_.
-
---Et, dit Arlette, il n’y eut pas que le banquet qui fut chose amusante
-et belle, ce jour-là. Le bal d’après-midi fut réussi plus qu’aux plus
-grandes fêtes. Je m’en souviens, tant j’ai dansé de bon cœur avec
-Victorin Bouziane.
-
-Ainsi roulaient les paroles, ce qui n’empêchait point les châtaignes de
-pleuvoir dans les «sacques» qu’elles gonflaient à les crever.
-
-Il se faisait presque midi quand parurent trois hommes.
-
-Le jeune peintre, ami de Jean d’Auriol, avait exprimé au maire des
-Mayons (doyen des maires de France) le désir de visiter une
-châtaigneraie. Le maire avait répondu:
-
---Venez; c’est à deux pas. On entre dans la forêt par l’avenue que nous
-avons baptisée du nom de M. Jean d’Auriol. Allons, je vous accompagne.
-
-A l’arrivée des trois visiteurs, les travailleurs courbés se
-redressèrent joyeusement.
-
---Bonjour, bonjour, monsieur le Maire, salut!
-
-Le peintre s’émerveillait:
-
---Il y a ici un beau sujet de tableau.
-
---Je vous l’avais bien dit, insista Jean d’Auriol.
-
-M. le maire, qui aime son pays, souriait de satisfaction. Et le peintre,
-tout à coup, remarquant Arlette:
-
---La jolie fille! Est-ce que c’est là le costume d’ici?
-
---Celui d’autrefois, dit Jean d’Auriol.
-
---Je croyais que le costume ancien des Provençales était celui-là même
-que portent encore les filles d’Arles?
-
---Les filles d’Arles ont un costume ravissant, dit Jean d’Auriol, mais
-qui ne fut jamais celui de nos femmes. Chez les Parisiens, qui dit
-Provençale voit une Arlésienne. Vous devriez, Monsieur, avant qu’il se
-perde tout à fait, consacrer le costume simple de nos filles d’ici.
-
---Volontiers, dit le jeune homme.
-
-Et, s’adressant à Arlette, qui, depuis un moment, comprenant qu’on
-parlait d’elle, la fine mouche, tendait l’oreille sans parvenir à saisir
-un mot de la conversation:
-
---Mademoiselle, dit le peintre en allant vers elle, je fais des paysages
-et des portraits--c’est mon métier.
-
---Des portraits... à l’huile? dit Arlette, pour montrer au peintre
-qu’elle se connaissait en peinture.
-
---A l’huile d’olive fraîche, dit Jean d’Auriol en riant.
-
---C’est ce qu’il y a de plus beau, insista Arlette. Vous pouvez rire,
-vous autres. Demandez à ce monsieur peintre si je ne sais pas ce que je
-dis. C’est l’huile qui fait luire les beaux tableaux où on veut montrer
-qu’il y a du soleil.
-
---Justement, dit le peintre. Eh bien, si vous vouliez je ferais votre
-portrait à l’huile, Mademoiselle. J’en ferais même deux, et il y en
-aurait un pour vous.
-
-Arlette resplendissait d’orgueil.
-
---Je crois bien! s’écria-t-elle... mais ce sera...
-
-Et elle prit un air de modestie jouée:
-
---Ce sera si ma mère le permet.
-
---Si vous voulez vous installer à la mairie, dit M. Muraire, on vous
-ouvrira une salle où vous aurez, je crois, toute la lumière qu’il vous
-faut.
-
---Merci, Monsieur le Maire. Et quand pourriez-vous venir à la mairie,
-Mademoiselle?
-
---Oh! Monsieur, tout de suite après le dîner de midi.
-
-Elle rougissait de plaisir.
-
---C’est cela, vers une heure, à la mairie...
-
---Ne manque pas, Arlette. Tu seras fière, hein, d’avoir un beau
-portrait?
-
-Et, en retournant aux Mayons, où ils allaient déjeuner chez M. Muraire,
-le peintre, enchanté, disait à ses deux compagnons:
-
---Elle est vraiment gentille, cette Provençale en robe d’aïeule. Quand
-j’aurai fait son portrait, je reprendrai cette figure dans un tableau
-qui s’appellera _Une châtaigneraie aux Mayons_ et vous me permettrez,
-Monsieur le maire, de vous l’offrir pour décorer la salle de vos
-délibérations.
-
---J’aimerais bien, Monsieur, dit le Maire en baissant la voix, que, dans
-ce tableau, que j’accepte avec reconnaissance, la figure d’Arlette ne
-fût pas trop reconnaissable. Cette fille n’est pas _d’ici_ et elle n’est
-pas très bien vue dans le pays...
-
---Qu’à cela ne tienne, Monsieur le Maire; ce sera, dans le tableau, le
-portrait de son costume seulement. Quant à son portrait à elle, j’en
-ferai une étude à part... Elle est vraiment très jolie fille.
-
---Cela, dit le maire, on ne peut pas le lui ôter.
-
---Tu vois, disait Arlette à son interlocuteur malin de tout à l’heure,
-tu vois que je ne suis pas fille à manquer de galants, gros fada! Tous
-les peintres de Paris voudraient me faire mon portrait--et, tu sais, un
-portrait à l’huile, ça vaut des cent et des mille... Alors, les amis,
-cette après-midi vous ne me reverrez pas ici, qu’il faudra que je pose,
-bien habillée.
-
- * * * * *
-
-Les ramasseurs de châtaignes sont allés déjeuner chez eux; le village
-est si proche! Le picatéou, pour revenir à son travail abandonné,
-retraverse le bois, en criant de satisfaction. Le voilà sur son vieil
-arbre, accroché des pattes au faîte du tronc vertical; il le frappe
-activement du bec à coups réguliers, toc, toc; il se hâte. Deux
-écureuils rongent deux châtaignes mûres, et leur queue se déploie en
-parasol sur leur petite tête affairée, grignotante... Les sangliers,
-eux, ne reviendront pas de sitôt. Les agasses bavardent à qui mieux
-mieux, comme des Arlette, mais la forêt préfère leur bavardage au
-caquetage des femmes.
-
-Restée seule avec ses sylvains, la forêt est heureuse.
-
-
-
-
-XXI
-
-LE PORTRAIT DE LA GAVOTTE
-
-
-Comme M. le Maire, suivi de ses deux invités, rentrait dans les Mayons,
-il rencontra la mère d’Arlette; et, après l’avoir présentée au peintre:
-
---Vous pouvez envoyer votre fille tout à l’heure à la mairie en toute
-confiance, lui dit-il; on lui fera un beau portrait.
-
---Et à l’huile, dit Jean d’Auriol.
-
---C’est bienvenu, monsieur le Maire, puisque c’est vous qui le demandez.
-
-Et la mère d’Arlette rentra chez elle.
-
---Les jours sont courts, dit Jean d’Auriol; vous nous permettrez,
-monsieur le Maire, de ne pas demeurer longtemps à table.
-
---Ce sera comme vous voudrez, dit gentîment le maire; je comprends bien
-que les artistes travaillent pour l’honneur du pays; et, alors, leur
-temps est sacré.
-
-Une heure plus tard, il accompagnait ses hôtes dans une salle de la
-mairie, où le peintre, installé devant son chevalet de campagne, prépara
-ses couleurs. Arlette tardait.
-
---Viendra-t-elle?
-
---Je ne serais pas surpris qu’elle ne vînt pas, dit Jean d’Auriol. Quand
-un étranger du dehors désire faire un portrait de fille ou de femme,
-chez nous, ou même un portrait d’homme, j’ai vu souvent qu’il semble à
-nos gens qu’on veut entreprendre sur eux. Ils répugnent à laisser copier
-leur visage. J’ai pensé parfois qu’il y a là un sentiment d’origine
-arabe. La reproduction du visage humain est interdite chez les
-musulmans. Cependant cette jeune Arlette a paru si flattée! Elle
-viendra.
-
-Ils attendirent en vain plus d’une heure encore.
-
-Trois ou quatre petits coups furent enfin frappés à la porte.
-
---Entrez! dit le peintre.
-
-Une demoiselle entra. Elle avait un vaste chapeau aux bords inégalement
-retroussés--et chargé d’une épaisse couronne de fleurs. La robe était
-bleue, avec des carreaux blancs, dans lesquels fourmillaient des fleurs
-aveuglantes. Elle avait une ceinture de toile cirée, très luisante,
-noire, bordée d’un liséré de toile cirée rouge, non moins luisante; un
-col blanc, large, de fausse dentelle naturellement, fermé, au-dessous du
-menton, par un flot de rubans roses; des souliers blancs, découverts, à
-hauts talons, avec des bas à jours, noirs, qui dessinaient par
-transparence, sur la courbure du pied et sur le devant de la jambe, un
-pot de fleurs vaguement couleur de chair. Les cheveux, lourdement
-crêpés, retombaient sur le front en larges festons inégaux, dont l’un
-couvrait presque entièrement l’œil gauche, de telle sorte qu’à première
-vue on pouvait croire cet œil malade et abrité par un pansement de noir
-taffetas. Ce noir profond s’enlevait sur le visage blanc, empâté d’une
-poudre de riz noyée dans le cold-cream. La visiteuse tenait, dans sa
-main gauche, une ombrelle fermée, que pourtant on devinait multicolore.
-Dans sa main droite, prétentieusement relevée à la hauteur du sein, elle
-avait un mouchoir de poupée, pincé par le milieu et bordé de rose; et,
-cette même main, sur laquelle retombait un bracelet doré, tenait un
-porte-monnaie en mailles d’acier «gonflé de coton», si l’on en peut
-croire Arnet.
-
-Le peintre, naïvement, ne reconnut pas Arlette; il dit:
-
---Vous demandez, mademoiselle?
-
-Jean d’Auriol riait.
-
---Mais... Monsieur... dit Arlette, toute souriante d’orgueil, ravie de
-n’être pas reconnue, je viens pour le portrait... que vous m’avez
-promis.
-
-Le jeune peintre bondit sur sa chaise, et se levant consterné:
-
---Comment! C’est vous, mademoiselle! Vous que j’ai vue si gentille tout
-à l’heure!
-
-On a son franc-parler à l’école des Beaux-Arts.
-
-Et puis, école ou non, un artiste indigné ne mesure plus ses paroles:
-
---Mais, jour de Dieu! c’est le portrait de votre costume et non pas
-seulement de votre figure que je voulais faire, Mademoiselle! Je ne suis
-pas caricaturiste, nom d’un chien! Vous ne vous êtes pas regardée dans
-votre miroir, donc! Tantôt, sous vos châtaigners, vous étiez à croquer!
-A présent, vous avez l’air de la première venue, prétentieuse et
-déguisée, qui passe sur les trottoirs de Toulon!... Je suis désolé,
-Mademoiselle,--poursuivit-il radouci en voyant Arlette toute
-décontenancée et près de fondre en larmes,--je suis vraiment désolé de
-vous avoir dérangée de votre travail... pour rien... car, bien sûr, je
-ne peux perdre mon temps à vous peindre--à l’huile--dans ce déguisement.
-Rassurez-vous, d’ailleurs, Mademoiselle, Madame votre mère me permettra
-de vous indemniser de la peine que vous avez prise, bien à contre-temps,
-toutes les deux.
-
-La mère d’Arlette venait d’entrer, avant la fin de ce discours, escortée
-de Victorin en chasseur, qu’elle avait rencontré dans la rue. Elle
-s’empressa de dire:
-
---Nous avons cru bien faire, Monsieur, excusez-nous. Et puis... la
-petite indemnité..., nous l’accepterons bien volontiers, pourquoi nous
-ne sommes pas riches.
-
---On ne le dirait pas, fit le peintre. Vous avez à la ceinture,
-Mademoiselle, tout un arsenal de breloques. Tenez, regardez ce jeune
-chasseur qui vient d’entrer. A la bonne heure! Voilà une tenue qui a du
-caractère, parce qu’elle est simple et d’accord avec le pays et la
-saison...
-
-A demi-voix, Jean d’Auriol expliquait la scène à Victorin, qui
-murmurait:
-
---Elle est pourtant bien jolie comme ça. Elle a l’air d’une dame des
-villes.
-
---Sacrebleu, dit le peintre. Elle en a l’air, si l’on veut. Et c’est, en
-tout cas, ce qui me fâche. Je cherche le naturel. Et Mademoiselle a
-l’air d’une comédienne qui ne sait pas bien prendre la figure de son
-rôle.
-
---Oh! Monsieur, dit Victorin, vous en avez dit assez.
-
-Le peintre devina en Victorin un amoureux... Arlette pleurait tout de
-bon maintenant, humiliée.
-
---Excusez ma sincérité, Mademoiselle, dit le peintre aimablement, Madame
-votre mère et ces messieurs m’excuseront aussi, mais je vous répète que
-je cherchais un modèle naturel, pris sur nature et dans la nature,
-comprenez-vous? Vous m’arrivez endimanchée, ornée, apprêtée, superbe...
-j’en suis aussi ennuyé que vous. M. le Maire voudra bien, ce soir, vous
-faire remettre de ma part deux fois le prix de votre journée perdue.
-
-Arlette mordit son mouchoir de poupée. Elle le déchira d’une dent
-rageuse, pivota sur ses hauts talons, faillit tomber avant d’atteindre
-la porte, et sortit brusquement, suivie de sa mère et de Victorin.
-
-Et, dans l’escalier:
-
---Je n’en veux pas, cria-t-elle, de son sale argent, à ce grossier
-personnage. Ça croit avoir affaire à qui?
-
-Puis, tout bas, à Victorin ahuri et navré:
-
---Tu vois bien qu’il n’y entend rien à faire des portraits, ce Parisien
-de malheur. Est-ce qu’on fait le portrait des gens en habits de travail?
-Ça ne s’est jamais vu!
-
-Un doute, tout de même, se faisait dans l’esprit de Victorin. Si M. Jean
-d’Auriol, qu’il avait reconnu, et M. le Maire, en qui il avait toute
-confiance, n’avaient pas répondu au peintre, c’est donc qu’ils ne
-trouvaient pas que l’artiste eût tort? Est-ce que les élégances
-d’Arlette n’étaient pas ce qu’il en pensait, lui, Victorin?... Bah!
-après tout, qu’importait? L’artiste pouvait se tromper; M. le Maire et
-M. Jean d’Auriol n’ont pas osé le contredire, pas plus que moi-même. Et
-puis ce n’était pas la robe et le chapeau d’Arlette qu’il aimait, après
-tout, voyons! Et Arlette, noyée dans ses larmes, lui paraissait si
-touchante!
-
-Il la raccompagna chez elle, en lui disant des paroles douces. Dans la
-rue, elle ne répondait pas. Mais une fois arrivée dans sa maison, elle
-éclata en cris de rage:
-
---Vous avez bien raison, ma mère, de me répéter souvent que, des hommes,
-le meilleur ne vaut rien! C’est dans des moments comme ça qu’un fiancé
-devrait se montrer! Et il n’a pas soufflé mot, Victorin! Tu ne pouvais
-pas lui dire ce que tu penses, Victorin! J’aurais cru, véritablement,
-que tu avais «un peu plus de chose», mais non, rien! Tu l’as laissé
-dire, me tourner en ridicule. Et m’offrir son sale argent,--qu’il faudra
-bien accepter, ma mère, puisqu’il me le doit, m’ayant fait perdre la
-demi-journée. Sûr qu’il me le doit,--et double, et avec une «indanité»,
-comme il dit. Mais, j’aurais voulu un défenseur. Il est joli, mon
-défenseur!... Non, non, laisse-moi, Victorin, il faut que ça me passe,
-la colère, et j’en ai pour quelques jours. Qu’est-ce que je vais leur
-répondre, aux autres, quand je retournerai là-bas, et qu’ils demanderont
-à venir voir mon portrait dont j’étais si fière d’avance? Il ne pouvait
-pas rester où il était, ce monsieur peintre?... Tout le pays va savoir
-ça; et on en parlera longtemps, du portrait de la gavotte... Tu vois
-bien que je ne peux plus rester aux Mayons! Mais je n’avais pas besoin
-de cette raison de plus pour m’en aller... Tu me rejoindras quand tu
-voudras, à Marseille ou ailleurs, là où j’irai; mais je ne veux plus, je
-ne peux plus demeurer ici, où personne ne voit mes mérites, pas même
-toi, qui as été lâche aujourd’hui, oui, lâche! A ta place, je lui aurais
-dit ma façon de penser, à ce Parisien; et, s’il s’était fâché, je lui
-aurais laissé sur la figure la marque de mes cinq doigts!--Mais non! tu
-étais là planté, le carnier au derrière et le fusil au dos, avec l’air
-bête d’un santon de bois!
-
-C’était la première fois qu’elle se montrait à Victorin dans un accès de
-rage,--et qu’elle l’injuriait.
-
---Je te pardonne, dit-il doucement, parce que tu pleures, mais tu
-regretteras demain de m’avoir parlé ainsi.
-
-Il la quitta.
-
-Aveuglée par la colère, elle le laissa partir.
-
---Et puis, pensait-elle, il faut bien qu’il s’habitue, s’il devient mon
-mari, à comprendre qu’il n’est pas le maître. Les femmes, aujourd’hui,
-sont libres.
-
-Chacun comprend à sa manière la liberté.
-
-
-
-
-XXII
-
-LE FÉMINISME D’ARLETTE
-
-
-Arlette avait donc fini par trouver insupportable la situation
-qu’elle-même s’était faite aux Mayons. Sur son passage, on se retournait
-pour la regarder d’un œil narquois. Sa façon de s’habiller, la tournure
-de ses chapeaux toujours bizarres, et sa légendaire ombrelle qu’elle
-portait comme un étendard, cette ombrelle qui l’abritait même des
-soleils d’hiver, prêtaient maintenant à rire; et toute cette réprobation
-gouailleuse était un peu l’ouvrage d’Arnet. Arnet, grand conteur de
-galégeades, ne tarissait plus sur le compte des filles dont les parents,
-qui n’ont pas le sou, trouvent pourtant moyen, disait-il, de se ruiner
-pour acheter des pompons ridicules à leurs filles. Et pourquoi? Parce
-que, paraît-il, certaines de ces demoiselles, qui ont appris à lire,
-tirent d’A et B une vanité hors de bon sens.
-
-Une fois bien établie dans le public, cette juste appréciation des
-choses avait fini par remettre Arlette à sa place; et la petite dévoyée
-n’avait pas pu supporter le jugement de l’opinion.
-
-Elle avait quitté les Mayons un beau matin, après avoir eu, la veille,
-un dernier entretien avec Victorin.
-
-Elle lui avait dit pompeusement:
-
---Vois-tu, Victorin, je fuis la persécution sévère de ta famille
-injustement irritée.
-
-Elle s’était servie de ces expressions. Il ne lui déplaisait pas d’être
-une héroïne persécutée. Elle se comparait à quelqu’une de ces jeunes
-créatures dont les romans l’entretenaient, et qui, douées de toutes les
-vertus, sont méconnues et même maltraitées par des parents barbares.
-Elle était destinée à souffrir à cause de sa supériorité sur le commun
-des hommes. Si on avait l’air de se moquer, c’était par jalousie. Et
-elle, qui n’avait plus aucun sentiment religieux, se rappelait que
-Jésus-Christ fut calomnié par des méchants qui finirent par le mettre à
-mort.
-
-Une vague mégalomanie la poussait à rechercher dans les quelques
-souvenirs d’école qui étaient les siens, les gens illustres à qui se
-comparer. Et, si invraisemblable que cela paraisse, elle songeait
-souvent à une nommée Jeanne d’Arc, une pastresse qui était devenue
-général et fréquentait le roi de France. Elle y songeait comme à une
-fille qui fut martyrisée par des envieux, jaloux de la façon dont elle
-portait la cuirasse et le drapeau.
-
-Arlette avait lu dans les journaux d’éloquents articles sur le
-féminisme. Les féministes étaient, à ses yeux, des gens qui
-reconnaissaient la supériorité, d’ailleurs évidente, des femmes. Et
-Jeanne d’Arc était une sorte de précurseur des féministes.
-
---Vois-tu, Victorin, je fuis la persécution de ton père. Le monde m’en
-veut. C’est tout des gens, ajouta-t-elle, c’est tout des gens qui
-auraient fait brûler Jeanne d’Arc.
-
-Victorin n’attacha aucune attention à cette réminiscence historique. Il
-ne vit qu’une chose: Arlette était décidée à partir; ses parents à lui,
-en étaient cause. Il eut un grand mouvement de colère contre eux:
-
---Je ne tarderai pas à te rejoindre, dit-il.
-
-A l’ardeur de cette réplique, Arlette comprit que son départ était
-peut-être le meilleur moyen d’exciter Victorin, de le faire rompre,
-momentanément du moins, avec sa famille et de l’amener enfin au mariage.
-Elle comptait bien, plus tard, à force de bonne grâce irrésistible,
-reconquérir les Bouziane et leur héritage.
-
---Alors, comme ça, tu es bien décidée à nous quitter, Arlette!
-
-Si elle était décidée!... Il devrait être le premier à lui conseiller ce
-départ. Elle souffrait trop des injustices du monde. Et pourquoi
-souffrait-elle? Parce qu’elle aimait! Et qui? Victorin! Elle souffrait
-pour lui!
-
---C’est pour mon amour! C’est pour toi que je souffre, ô mon amour!
-
---C’est vrai, pourtant! se disait Victorin.
-
-Et il se sentait à la fois tout contrit et tout fier.
-
---Va, lui dit-il, je ne serai pas longtemps à te rejoindre pour
-toujours, si la place de gardiens qu’on t’a promise, pour toi et moi,
-est bonne comme il semble. Écris-moi bien ton adresse, et j’irai te voir
-et prendre, sur cette place, des renseignements.
-
-Ainsi parlait-il, et cependant, quoiqu’il fût aveuglé, et rendu sourd
-aux bons conseils, par l’amour, qui est un méchant mal, son cœur, en
-même temps, se serrait à l’idée d’avoir à quitter bientôt la terre
-paternelle. Tant que la réalisation de ce projet était demeurée
-lointaine, il l’avait acceptée en lui-même; mais à la voir toute proche,
-il éprouvait déjà comme une manière de regret, sans pouvoir se dire s’il
-regrettait tout de bon d’avoir à partir.
-
-Après tout, il aimait la mère et le père, encore qu’il ne le leur fît
-pas voir, l’usage des travailleurs de la terre n’étant pas de se faire
-des «mounineries», ce qui revient à dire des amabilités en grimaces de
-singe.
-
-Lorsque les quasi-fiancés se dirent adieu, Victorin se sentit le cœur
-triste, mais il ne s’expliquait pas si c’était parce qu’il fallait se
-séparer d’Arlette, ou bien parce que cette séparation allait bientôt
-nécessiter son départ à lui.
-
-Et Arlette s’en était allée, un peu pour partir, chercher aventure, un
-peu par orgueil, parce qu’elle allait être une demoiselle dans
-l’arrière-boutique d’un magasin de la rue Saint-Ferréol. Là, elle aurait
-parfois à recevoir les pratiques, de belles madames «comme il faut» dont
-elle copierait de son mieux les manières élégantes.
-
---Si Madame le désire, on me permettra certainement de porter ce petit
-paquet chez Madame.
-
-Et alors, qui sait, elle rencontrerait, dans la maison riche, le marquis
-de Carabas ou le prince des contes de fées, celui qui épouse des
-bergères.
-
-En attendant, elle aurait pour camarade et protecteur Augustin Augias,
-qui lui avait arrêté une belle chambre dans le vieux quartier de
-Marseille, mais à deux pas de la Canebière.
-
-De Marseille, elle écrivait:
-
- A Monsieur Victorin Bouziane,
- Propriétaire-agriculteur,
- Aux Mayons (Var).
-
-
- «Marseille, rue Vieille, nº 10ter, près la Bourse.
-
- «Mon beau Victorin,
-
- «Je t’écris pour te faire savoir de mes nouvelles, que j’en espère des
- tiennes, qu’elles soient pareillement bonnes pour ce qui est de la
- santé. Pour quant au reste, qui est le contentement d’esprit, les plus
- grands auteurs qu’on peut lire, même sur les journaux, disent que la
- vie est une perturbation continuelle qui n’est pas près de finir.
- Comme nos aïeux ils l’ont connue, la vie, nous l’avons trouvée, et nos
- enfants la retrouveront de même, par malheur. Et que, s’il n’y en a
- pas une autre, de vie, après notre mort, et point de bon Dieu comme se
- le croyaient les gens d’autrefois, alors il faut en prendre son parti,
- et chercher un peu de plaisir par soi-même, sur cette terre de pas
- grand’chose, puisque tu as vu par toi-même ce qu’un monsieur peintre,
- qu’on ne connaît pas, a pu me faire d’ennui dans un seul et même jour,
- sans que je me le sois _reserché_ en rien, vu que je ne savais pas
- même son existence cinq minutes avant. Mais j’avais eu tant d’autres
- ennuis avec les _huns_ et les autres qui finissaient par m’appeler
- tous la Gavotte, moi qui ne serche qu’à être simplement comme il faut,
- que je ne pouvais plus y tenir, notablement par rapport à ton père qui
- m’a été le plus dur. Mais je ne lui en veux pas quand même, après
- tout, à ton père, qu’il ne m’a jamais pour ainsi dire parlé--que
- bonjour, bonsoir--avant que tu te sois déclaré comme pour devenir mon
- Victorin, rien qu’à moi. Enfin, je leur pardonnerai tout, à tes
- parents, quand je serai ta femme, et que, sans doute, ils cesseront
- alors de me faire contre, quand ils verront notre union bénie même par
- Dieu s’il en existe un et par nos enfants à venir.
-
- «Écris-moi vite ici, que, sans consolation de tout ça, je me languis
- de toi, de toi seulement, vu que tout le reste des gens des Mayons, il
- ne m’importe guère. Ils sont trop méchants pour un cœur sensible comme
- tu sais. Tu l’as bien dû comprendre le jour du peintre, mon cœur
- sensible, que je me le reproche des fois comme étant cause de t’avoir,
- ce jour-là, _crié à l’après_, mais j’étais nerveuse. Les femmes, tu
- sais, elles sont sujettes aux nerfs par leur trop grande délicatesse.
- Et j’étais comme une fleur tremblante sur sa tige, le jour des
- châtaignes. Ici, une fois, au magasin, où je travaille aux modes de
- Paris pour tout Marseille, j’ai vu une de nos plus belles madames,
- qu’elle s’essayait un chapeau et qui s’est trouvée mal. Elle est
- connue pour être une dame marquise, que tout le monde sait de ses
- histoires. Et on m’a dit qu’elle s’est trouvée si mal, parce qu’elle
- venait de voir, à travers nos vitres du magasin, passer un monsieur
- avec une autre dame, dans une voiture qui est, d’après l’on dit, sa
- rivale. Tu vois que les personnes du bon ton perdent aussi la tête; et
- pourquoi que nous, nous n’aurions pas nos nerfs comme elles? Un jour,
- Arnet, aux Mayons, s’est moqué (de quoi je me mêle!) de mes bas à
- jours. Je lui ai répondu hardiment que les filles pauvres ont des
- jambes tout comme les duchesses. Et tu as trouvé que j’avais eu la
- réponse bien prête et bien envoyée, comme c’est vrai; je sais bien que
- j’ai de l’esprit naturel. Ne m’oublie pas. Je ne pense qu’à toi, dans
- ma chambrette, qu’elle a un pot de fleurs sur sa fenêtre, d’une plante
- que j’ai cueillie sur ta terre que tu as cultivée de ton bras puissant
- et sans repos. Tu verras comme c’est beau, Marseille; je suis tout à
- côté des quartiers neufs, mais dans le vieux quartier, mais à deux pas
- de la Canebière et de la Bourse, que la mairie y est bien, elle aussi,
- dans le vieux quartier, dont les ancêtres ne rougissaient pas. Et
- puis, tu sais, il n’y a que de sottes gens. Je n’en rougis donc pas
- non plus d’être pauvre et de travailler dans la vertu, et je reconnais
- que la noblesse des sentiments vaut mieux qu’une ceinture tout en or
- fin. Je sais ce que je vaux; et je me dis ton Arlette digne de son
- Victorin qui t’attend et qui t’aime par-dessus tout même les étoiles
- du ciel.
-
- «ARLETTE».
-
- «_Postcriton._--J’allais oublier le plus principal, qu’il y a, au
- Prado, cette villa que j’ai vue où que l’on demande des gardiens. Rien
- à faire qu’à vivre, comme je t’avais fait espérer, dans une
- maisonnette blanche et rouge avec des abat-jour bleus, près d’une
- grille dorée, avec un _télaifone_ qui communique avec le château ou
- villa, pour dire aux patrons quelle personne que ce soit qui se
- présente comme visite ou autre. Cent vingt francs et rien à faire! que
- d’être dans un jardin tout en _manificence_ avec des plantes des
- colonies étrangères. Ce serait ta part. Je pourrais même garder ma
- place que j’ai maintenant ou rester avec toi, ou bien te revenir le
- soir, et rien à faire alors, le soir, que de t’aimer--pour quatorze
- cent quarante francs par an.
-
- «Ta petite pour toujours si tu le veux encore.
-
- «ARLETTE.»
-
-
-
-
-XXIII
-
-CONSEIL DE FAMILLE
-
-
-Le temps des violettes était arrivé. On voyait leurs feuilles, en
-touffes bien rondes, bien vertes, en longues lignes, sur la terre brune
-fraîchement remuée, sur de grands espaces. C’est une des cultures du
-Midi. De Carqueiranne, d’Hyères ou de Nice, où elles pullulent, la mode
-vient de cultiver les violettes sur divers points de la région du Var
-qui avoisinent la ligne du P.-L.-M. Les Bouziane s’essayaient à cette
-culture depuis deux ou trois ans. Les douces petites fleurs ne manquent
-pas à leur réputation, qui est d’être modestes. Sous les touffes très
-drues, et sous l’ombrelle des feuilles larges, elles sont tapies dans
-l’ombre comme de sages fillettes des temps d’autrefois. Mais autour
-d’elles, l’air est tout chargé de leur charme parfumé; on les devine de
-très loin, et c’est un enchantement de saison. Peu d’entre elles,
-pourtant, restent au pays. Comme des Arlettes, mais bien malgré elles,
-elles s’en vont dans les villes, les innocentes, à Marseille, à Lyon, à
-Paris. Elles entreront dans les cafés: «Violettes, M’sieu?» Elles seront
-vendues le long des trottoirs boueux, sous les bruines d’octobre, à la
-lueur blafarde des réverbères, à la sortie des cafés-concerts et des
-théâtres, aux portières des fiacres, par des petites filles suspectes.
-En attendant, les violettes des Bouziane embaumaient les alentours de
-leur bastide. Ah! si elles avaient connu leur future destinée! et si
-elles avaient pu parler à Victorin! Bien mieux que maître Augias ou son
-ami Arnet, elles auraient réussi à le convaincre:
-
---Reste au pays, lui auraient-elles dit, reste attaché à la terre, sous
-le bon soleil d’ici. Ne va pas là-bas, sous les pluies et dans la boue.
-Nos sœurs de l’an passé y sont mortes misérables. On les a ramassées par
-milliers, aux heures grelottantes du matin, parmi les vils déchets des
-grandes cités. Tu la connais pourtant, la chanson de _Cigalous_.
-
-Et toutes, en chœur, à voix menues, auraient chanté, sous les touffes
-vertes, leur chanson parfumée, exhalée dans les souffles d’automne:
-
- Oh! Cigalous, pourquoi quitter ta chère vieille,
- Ton père et tes amis, nos braves bûcherons?
- Ne pars pas, Cigalous; c’est nous qui t’aimerons.
-
-Mais les petites violettes ne parlent pas. Et Victorin, décidé à l’exil,
-préparait avec soin son propre malheur. Cette décision, et le trouble où
-elle le mettait, se trahissait au-dehors. Et la mère Bouziane disait au
-père:
-
---Comme il change, notre Victorin! Cette fille l’a désavié.
-
-Elle ajouta:
-
---Ce matin, quand j’ai étalé, là-haut, dans la chambre à côté de celle
-du grand-père, les bouquets de violettes pour lesquels je ne trouve plus
-une place en bas, tant il y en a cette année,--et pendant que je
-commençais à les compter et à les aligner dans les corbeilles, l’esprit
-du grand-père s’est réveillé, et il m’a appelée:--«Norade!»
-
-Le père Bouziane devint attentif:
-
---Son esprit s’éveille? interrogea-t-il. Que t’a-t-il dit?
-
---«Vous m’avez appelée, grand-père. Que voulez-vous?» Il m’a dit:
-«Qu’est-ce que c’est qui sent si bon? Est-ce que c’est déjà les
-violettes? et la récolte est-elle bonne?» «Très bonne, grand-père.»
-«Alors, a-t-il dit, c’est que le bon Dieu, qui m’avait oublié, a pensé à
-moi: je pourrai mourir content.» «Vous ne mourrez pas encore,
-grand-père». «J’en ai tant d’envie, Norade! j’ai un gros sommeil.»
-
---C’est bon! dit Bouziane à sa femme. Lui qui ne t’appelait plus, même
-pour manger!... Je crois qu’il faut profiter du moment pour lui faire
-dire, devant notre pauvre Victorin, son opinion sur Arlette.
-
-Le jeune homme fut appelé.
-
---Petit, lui dit sa mère, l’esprit du grand-père s’est éveillé. Je ne
-crois pas que ce soit bon signe. Tu sais que les vieilles vïores
-(lampes), quand elles n’ont plus d’huile, au moment de s’éteindre, font
-un gros éclat de lumière, le temps d’un éclair. Il se peut bien que le
-grand-père en soit là. Alors ton père a décidé que nous montions tous
-les trois lui parler, qui sait? pour la fois dernière. Peut-être qu’il
-aura quelque recommandation à nous faire. Pas pour les choses d’argent,
-pechère! mais comme qui dirait un peu de testament d’amour. Au moment de
-mourir, ceux qui nous aiment voient plus clair que nous sur ce qui nous
-est bon. Té, aide-moi encore à monter (puisque nous allons là-haut,
-profitons), ces trois grandes corbeilles de violettes.
-
-Tous trois prirent chacun à deux mains un des grands paniers, débordants
-de fleurs.
-
-Misé Bouziane, suivie des deux hommes, montait l’escalier en colimaçon.
-Arrivée à l’étage, elle eut une inspiration.
-
---Allons lui montrer nos banastes. C’est une richesse! Ça lui fera
-plaisir.
-
-Tous trois entrèrent dans la chambre du vieillard. Assez vaste, tout
-fraîchement reblanchie à la chaux, cette chambre, par une étroite
-fenêtre, regardait la plaine. Le grand lit de bois occupait le milieu de
-la pièce, le pied vers la fenêtre, ce qui permettait au vieil homme de
-regarder encore, parfois, le ciel, les vignes, les pinèdes. Sur un des
-murs, et visibles pour l’homme couché, étaient accrochés un casque et un
-sabre, ceux mêmes de son père, le soldat de Napoléon Ier; au-dessous de
-ces reliques, la médaille de Sainte-Hélène; au-dessus, un crucifix. Le
-grand-père Bouziane les vénérait, ces reliques. Aucun autre meuble dans
-la chambre, qu’une table et deux chaises. Au moment où entrèrent ses
-deux enfants et son petit-fils, l’homme, bien qu’il eût les yeux
-ouverts, paraissait dormir. Les draps blancs se rabattaient sur une
-couverture tricotée blanche. Dans sa chemise de forte toile, très
-blanche, les bras hors des couvertures, comme rigides le long du
-corps,--il sommeillait d’esprit, la tête relevée sur l’oreiller blanc,
-la face maigre, osseuse, le nez busqué, le menton saillant, la peau
-tannée par quatre-vingt-dix ans de soleil, avec des rides sans mollesse,
-comme creusées au couteau dans du bois.
-
-Au bruit qu’avec leurs gros souliers cloutés, les trois personnes firent
-en entrant, il n’eut pas un mouvement; il rêvait,--comme déjà hors la
-vie, loin de la rumeur des autres vivants,--un rêve de feuillages, de
-sources, de prairies ondulantes, de moissons heureuses. Un moment, ses
-visiteurs demeurèrent immobiles, saisis du respect même qu’on a devant
-les morts.
-
-Tout à coup, sans que la tête fît un mouvement, les lèvres remuèrent:
-
---Comme ça sent bon, ici! murmura-t-il; ça sentait déjà bon depuis ce
-matin; à présent, c’est meilleur, plus fort... On se croirait en plein
-mitan du champ de violettes... On dit que les saints ont bonne odeur
-dans le Paradis; ils n’ont pas mieux! acheva-t-il d’une voix très haute.
-
-Mais il ne remua pas.
-
-Sa belle-fille alors prononça:
-
---Voulez-vous les voir, les violettes, grand-père? Nous sommes là, moi,
-votre fils et Victorin, tous les trois avec nos banastes pleines; nous
-avons pensé que vous auriez plaisir à les regarder.
-
-Et, comme la tête du vieillard ne remuait toujours pas:
-
---Tournez-vous un peu de notre côté.
-
-La voix du vieillard répondit:
-
---Non. Je suis beaucoup fatigué.
-
-Alors, misé Bouziane, passant au pied du lit, éleva vers lui sa banaste
-débordante, d’où tombèrent deux ou trois bouquets sur la blancheur du
-lit. Les yeux du vieillard étincelaient:
-
---C’est magnifique! dit-il.
-
-Il y eut un long silence.
-
---Norade, dit Bouziane, pose, comme nous, ta banaste sur la table; et
-rangeons-nous tous trois au pied du lit, que le grand-père nous voie.
-
-Et quand tous trois furent au pied du lit:
-
---Père, dit Bouziane, m’entendez-vous? me reconnaissez-vous?
-
-Le vieillard, sans faire un mouvement, répondit d’une voix profonde:
-
---Oui, Bouziane; oui, mon fils.
-
---Eh bien! mon père, j’ai un conseil à vous demander. C’est pour votre
-petit-fils, Victorin, qui est là et qui m’écoute.
-
-Victorin, entraîné, dit à son tour:
-
---Je suis là, grand-père.
-
-Le vieux dit:
-
---Je te reconnais, petit Bouziane,... mon petit-fils Victorin.
-
-Une émotion les gagnait tous les trois.
-
---Eh bien! voilà, mon père, de quoi il est question. Vous vous rappelez
-la petite Arlette?
-
---Oui, dit la voix creuse, qui déjà semblait venir d’un lointain.
-
---Et puis, vous connaissez aussi Martine?... Martine des Revertégat?
-
---Oui!--dit la voix, ferme sans inflexions.
-
---Belle fille et bonne travailleuse... Nous voulons, mon père, que
-Victorin la prenne en mariage.
-
---Bon! fit la voix lointaine.
-
-Victorin se mordait les lèvres pour ne pas pleurer. Il avait, de tout
-temps, beaucoup aimé son grand-père.
-
---Eh bien! dit le père, Victorin veut nous désobéir; il se cherche son
-malheur. Pour rejoindre Arlette, qui a quitté les Mayons, il veut
-quitter le bien et la maison des Bouziane; il veut Arlette; il veut
-l’épouser. Quel conseil lui donnez-vous?
-
-Comme s’il eût eu à se défendre contre une agression brutale,
-inattendue, le vieux, la face crispée soudainement, l’œil luisant avec
-dureté, se souleva comme s’il eût bondi; et maintenant, assis, sa
-chemise entr’ouverte sur sa poitrine montrant son cou long et maigre,
-aux tendons en saillies, il éleva son bras droit; et, la main fermée,
-l’index dressé, il fit le geste qui veut dire «non». Le torse retomba en
-arrière, la tête reprit sur l’oreiller la position et l’immobilité
-qu’elle avait tout à l’heure; les yeux demeurèrent ouverts; ils
-semblaient, par-dessus les têtes, regarder la lumière du dehors; les
-lèvres s’entr’ouvrirent pour laisser échapper un menu souffle...
-
-Victorin sanglotait. Bouziane et sa femme prirent des violettes à
-poignées, et, les répandant sur le lit, ils semblèrent offrir à
-l’ancêtre mort les prémices de la récolte nouvelle.
-
-
-
-
-XXIV
-
-DEUX INDÉPENDANTS
-
-
-Arlette, demoiselle d’arrière-boutique à Marseille, rue Saint-Ferréol,
-jouissait, tout en manœuvrant une machine à coudre, d’un bonheur
-ineffable qui était de voir, par une fenêtre basse, les passants d’une
-rue transversale, affairés ou nonchalants, et dont quelques-uns, vieux
-ou jeunes, lui souriaient parfois.
-
-Elle écrivait à Victorin:
-
---«Ne viens pas encore me voir. Je m’installe peu à peu. Je veux que tu
-me trouves dans une chambre mieux arrangée; et, pour cela, il faut que
-je travaille encore à me gagner le prix d’un joli mobilier. Pour le
-moment, je suis en garni. Je te dirai quand tu pourras venir.»
-
-Victorin ne s’expliquait pas qu’il n’eût plus aucune impatience de la
-retrouver. Il acceptait ces délais avec une involontaire satisfaction.
-Tout en se considérant comme engagé vis-à-vis de la jeune fille, il
-accueillait presque avec joie la nécessité de retarder le rapprochement.
-Quand il constatait en lui-même ces dispositions:
-
---Sans doute, se disait-il, la recommandation de mon pauvre grand-père
-m’a impressionné, et tous ces retards seraient pour lui faire plaisir.
-Retarder le moment de la revoir, c’est bien le moins que je puisse faire
-pour donner satisfaction au pauvre mort. Et puisque l’ajournement vient
-d’Arlette elle-même, je n’ai rien à me reprocher vis-à-vis d’elle. Et,
-ainsi, je contente ma mère qui m’a dit, le jour où le grand-père est
-mort: «Attends au moins d’avoir fait ton service militaire... Grand-père
-t’aurait demandé au moins cela. C’est l’avis de ton père. Donne-nous ce
-petit contentement. D’ailleurs tu n’as pas encore l’âge de te marier si
-nous ne sommes pas consentants.»
-
-Victorin, à ces paroles de sa mère, avait secoué la tête; il comprenait
-bien ce qu’elle se pensait: elle voulait gagner du temps, et son père de
-même.
-
-Et les jours coulaient; les saisons se déroulaient, amenant des travaux
-différents, dans la beauté changeante et éternelle des champs, des bois
-et des ciels.
-
-Pendant ce temps, Arlette jouait à la dame, les dimanches, en toilettes
-bon marché, mais voyantes et taillées sur des patrons à la dernière
-mode. Quand il le fallait, elle obéissait, comme les plus libertaires
-des suffragettes, aux tyrannies absurdes des tailleuses et des modistes.
-Quand il le fallut, elle mit, comme le disait assez heureusement son
-camarade Augustin, ses deux jambes dans une seule jambe de pantalon,
-c’est-à-dire qu’elle se glissait dans un fourreau de parapluie; en
-d’autres termes, qu’elle était entravée. Elle ne put faire un pas sans
-risquer de choir, nez contre terre, du haut de ses talons hauts comme
-des petites échasses. Et cela lui valut une mésaventure amusante.
-
-Un dimanche, comme elle avait résolu de faire une promenade au bord de
-la mer, avec Augustin, vêtu, lui, d’une jaquette noire, mains gantées et
-jonc à la main,--ils allèrent prendre le tramway du Prado. La voiture
-s’apprêtait à démarrer, quand, suivie de son chevalier, Arlette se
-présenta à la coupée. Le contrôleur, indulgent pour une jolie fille, fit
-attendre... Mais, lorsqu’Arlette voulut séparer son pied droit du gauche
-et l’élever jusqu’aux marches de la voiture, la robe étroite, le
-fourreau, l’entrave, le maintinrent à bonne distance du but visé. Le
-contrôleur se prit à rire; Augustin s’écria:
-
---Au diable, les robes étroites!
-
-Les voyageurs les plus impatients mirent la tête aux fenêtres pour
-connaître la cause du retard; quand elle fut comprise, la gaieté gagna
-la remorque:
-
---Montera! montera pas!
-
-Arlette, perdant la tête, renouvelait ses tentatives ridicules, sans
-même songer qu’il eût mieux valu, pour tout le monde, qu’elle y
-renonçât... Un bourgeois de maintien sévère cria, du haut de la
-plate-forme:
-
---En voilà assez, c’est grotesque!
-
-Alors Augustin eut une idée géniale, de celles qu’inspire le désespoir
-aux hommes d’action. Il tira de sa poche son couteau bien affilé,
-l’ouvrit et, saisissant par le bas la robe étroite, il la fendit, des
-pieds à la taille, d’un seul trait. L’étoffe crissa. Les jambes
-jouèrent. Arlette, suivie d’Augustin, s’élançait au milieu des rieurs.
-Le tram, délivré, put démarrer.
-
-Malgré ses promenades avec Augustin Augias, et les familiarités qu’elle
-lui permettait,--Arlette ne lui donnait aucun gage. C’est vaguement
-qu’elle lui permettait une espérance d’épousailles. Tant qu’elle pouvait
-espérer, elle, quelque chose de sérieux du côté de Victorin, elle était
-trop habile pour risquer de compromettre l’avenir. Tout était calcul en
-elle. La diplomatie lui tenait lieu d’honnêteté. Victorin pouvait venir
-à l’improviste. Il la trouverait dans une mansarde qui n’était pas
-encore celle d’un palais, mais la vierge qui l’occupait restait
-froidement digne de devenir une Bouziane.
-
-Quant à Augustin, étonné des sagesses d’Arlette, il végétait, pauvre
-balayeur de salles, dans une richissime maison de banque, où,
-journellement, lui apparaissaient, derrière une grille solide, des
-monceaux d’or et de billets bleus. D’abord, cela lui avait donné envie;
-puis, peu à peu, il s’était habitué à voir ces trésors comme on regarde
-les astres du ciel, avec le sentiment qu’ils sont à l’infini. Mais il
-lui restait un autre sentiment: celui d’une irrémédiable déchéance. Il
-se disait:
-
---Je ne serai jamais rien, ni bourgeois, ni ouvrier, ni paysan; rien,
-pas même un brave serviteur dans une maison qui sache rendre justice à
-mon mérite; rien, je resterai un valet d’administration, dont la
-Société, qui l’occupe mécaniquement, ignore tout, les ambitions, les
-justes désirs et les amères souffrances.
-
-Il y avait bien l’amitié d’Arlette; mais les froideurs calculées,
-mesurées, de la rusée donzelle, avaient porté fruit. Il la contemplait
-comme il regardait les billets bleus et l’or de sa banque, avec un
-sentiment de morne désolation. Jamais elle ne serait sa femme.
-
-En songeant à son père, aux leçons qu’il en avait reçues, et à
-l’impossibilité d’un retour au pays, retour que lui interdisait son
-orgueil, Augustin, parfois, se répétait que, lorsqu’on veut, on peut
-mourir, échapper à tout.
-
-
-
-
-XXV
-
-FLEURS ET PLUMES
-
-
-Juin était revenu, et, avec lui, le dépiquage du blé.
-
-En se retrouvant, guides en main, au milieu de l’aire sous un soleil
-torride, tandis que tournaient les chevaux et que le père Bouziane
-éparpillait les gerbes sous leurs pieds, Victorin se reporta au jour,
-où, pour la première fois, l’année dernière, il s’était mis en révolte
-ouvertement contre l’autorité paternelle. Une lassitude lui vint d’être
-toujours à attendre, sans rien réaliser de ses désirs d’amoureux. Son
-indécision lui parut avoir assez duré. A quoi bon faire, avec si longue
-attente, souffrir ses parents et son Arlette, et se faire souffrir
-lui-même? Il partirait pour Marseille le lendemain. Il la verrait, la
-consolerait, fixerait, même très lointaine, la date de leur mariage.
-Bien plus, tout cela lui semblait si juste, si raisonnable, qu’il se
-flattait d’obtenir sans trop de peine l’approbation de sa mère. Quand
-elle le voulait, elle savait toujours fléchir le père. Il aurait le
-consentement de ses parents. Ainsi rêvait-il. Facilement, on croit
-possible ce qu’ardemment on désire. Pourquoi même attendrait-il d’avoir
-fait son service militaire? Ce serait sottise. La loi de trois ans était
-votée. Faudrait-il attendre encore trois ans? Comment avait-il pu
-admettre cette idée une minute?
-
---Père, dit-il, le soir, à table,--demain j’irai à Toulon. Il faut que
-je prenne des renseignements sur les engagements militaires; pourquoi,
-en m’engageant, je pourrai choisir mon régiment. C’est un grand
-avantage. Je pense être de retour demain soir, mais si ce n’était
-qu’après-demain matin, ne vous en inquiétez pas.
-
-Le père Bouziane eut, un instant, le soupçon d’un mensonge; il regarda
-attentivement son fils, lui vit un visage tranquille, un grand air de
-loyauté, et dit:
-
---Bien.
-
-Le lendemain, dans la matinée, Victorin arrivait à Marseille. Ayant
-demandé son chemin, plusieurs fois, à des passants, il descendit les
-larges belles rues ombragées de platanes, entrevit les allées de
-Meilhan, se trouva tout à coup sur la Canebière. Là, il eut un
-éblouissement. La rue, spacieuse comme une place publique, pétillait de
-soleil, de joie fourmillante, frissonnante, avec ses innombrables
-passants qui se croisaient, l’éclat de ses somptueux cafés, des riches
-magasins aux tentes rayées de bleu ou de rouge, palpitantes, pareilles
-aux grands pavois d’une éternelle fête. Au bout de ce fleuve de gaietés,
-par-dessus les charrois, les voitures publiques, les automobiles de
-luxe, blanches ou vert olive, ou jaunes comme le blé,--apparaissait une
-forêt de mâts, légèrement balancés dans le bleu et l’or du ciel. Au
-delà, c’était la mer, le chemin vers les pays fabuleux. Le paysan,
-stupéfait, avait devant lui la Porte de l’Orient, splendide comme un arc
-de triomphe. Il n’avait jamais vu pareil spectacle. Un peu de mistral
-soufflait, compagnon du soleil; il agitait les ombres et les
-resplendissements des tentes, au-dessus des trottoirs échauffés.
-Victorin fut ébloui par la souveraine beauté de la capitale provençale.
-C’est donc là qu’il pourrait vivre, et dans l’amour! N’est-ce pas M.
-Augias qui lui avait dépeint, sous de si noires couleurs, l’existence
-des villes?
-
-Il avisa un gardien de la paix:
-
---Pardon, excuse; la rue Vieille, s’il vous plaît?
-
-L’agent expliqua:
-
---Descendez la Canebière. Arrivé au bout, tournez à droite, suivez le
-quai jusqu’à la place Victor-Gélu. Arrivé là, tournez encore à droite.
-Vous serez dans le vieux quartier, et vous redemanderez la rue Vieille.
-Vous en serez tout près.
-
-Victorin, sur le quai, s’amusa une minute aux étalages des bazars qui
-vendent toutes sortes d’objets à l’usage des marins, ceintures de cuir,
-couteaux à gaîne, suroîts... Puis il s’arrêta devant les marchands
-d’oiseaux; les oiseaux des îles ramageaient; ou, muets, faisaient la
-boule; les cacatoès et les aras jetaient leurs cris stridents; des
-macaques grimaçaient des accès de colère; ou, déjà malades de nostalgie,
-regardaient, avec des yeux de moribonds, le pavé grouillant de vie.
-
-Sur la place Victor-Gélu, quelques nervis, de ceux que ce poète a
-éloquemment chantés, musardaient, la casquette aplatie sur le front, les
-mains aux poches de culottes avachies, les pieds dans des savates
-éculées, traînant les accents veules d’une langue haillonneuse, d’un
-provençal dégénéré.
-
- Maï, s’en ren fan,
- Avian tout l’an
- Dé vin, dé bùou et de pan blan,
- Léou, léou, diriou,
- Vengu’ un fusiou
- Espooutissen leïs reïs, marrias de Diou!
- Et que la Républico duré.
-
-Ainsi les chanta Gélu, dont la statue orne la place qui porte son nom et
-que ses modèles fréquentent.
-
-Quand Victorin traversa la place, deux de ces nervis l’apostrophèrent.
-
---Tu es de Martigue ou de Six-Fours?
-
---Tu passes bien faraud? Qué paguès?
-
-Victorin passa sans répondre. Il entra dans le vieux quartier et demanda
-la rue Vieille.
-
-Une sorte de nuit s’était faite brusquement autour de lui. Le Midi
-d’autrefois construisait de hautes maisons et se ménageait des rues
-étroites, dont l’entrée était à peu près interdite aux rayons du soleil.
-C’est contre les rayons du soleil d’été que nos pères voulaient
-s’abriter, avant tout. Mais, autour de Victorin, encore ébloui par le
-resplendissement du beau Marseille, l’ombre était d’autant plus noire
-qu’elle était subite. Elle était humide aussi et malodorante. Il songea
-aux violettes sous lesquelles on avait enseveli le grand-père...
-
-Une sorte de tristesse physique l’envahit, ralentit sa marche. Il
-hésitait comme à l’entrée d’un tunnel, dont on n’entreverrait pas
-l’arceau de sortie.
-
---Rue Vieille, s’il vous plaît?
-
---Vous y êtes.
-
-Quelle rue! Et les rues transversales entr’aperçues n’étaient pas moins
-noires. Les façades semblaient suer la crasse visqueuse des siècles. Du
-bas de chaque fenêtre sortaient deux perches obliques, horizontalement
-tendues, et qui, se rencontrant par la pointe, et formant triangle avec
-le mur pour troisième côté, portaient des linges variés, chemises,
-camisoles, torchons, humides d’une lessive suspecte. Sous ces étendards
-de misère, Victorin passe dans la rue avec inquiétude, en glissant sur
-des pavés gluants, parmi des détritus de légumes et de poissons.
-
-Victorin chercha le numéro 10ter. Ah! Le voici! Est-il possible que ce
-soit là? Cette porte crasseuse, ce corridor empuanti! Pauvre Arlette!
-Elle doit m’attendre, j’ai envoyé une dépêche. Ah oui! pauvre Arlette!
-Cet escalier est bien obscur, comme froid, en cette saison. Et quelle
-odeur! une puanteur de fumier, mêlée à des relents de beurres frits et
-rances. Le jeune paysan, l’hôte des collines résineuses, le travailleur
-des champs salubres, fut troublé. Il crut que le cœur allait lui
-manquer. Il gravit pourtant l’escalier misérable. Toute la noblesse des
-choses rustiques, même de la plus grande pauvreté campagnarde, lui
-apparut soudainement. Alors, il se comprit en déchéance et se sentit en
-détresse.
-
-Combien d’étages déjà montés? Cinq. Encore un... Il arriva sur le
-dernier palier. Elle avait cloué sur sa porte un carton:
-
- Mademoiselle Arlette des Mayons, Modiste.
- FLEURS ET PLUMES.
-
-Il s’attarda à lire cette inscription, enjolivée par Augustin de
-guirlandes à la plume, façon art moderne.
-
-Et, pendant qu’il restait là, pantois, Victorin entendit la voix
-d’Arlette:
-
---Augustin, va-t’en. Je te dis que je viens de recevoir une dépêche de
-Victorin. Il vaut mieux qu’il ne te trouve pas ici. Que penserait-il,
-pauvre de moi! Allons va-t’en. Nous se promènerons dimanche qui vient.
-Tu as manqué assez de fois ton bureau, cette semaine. Tu te feras
-renvoyer.
-
-Augustin répondait:
-
---Ma montre, elle va bien. Le train doit arriver à peine... Il lui faut
-du temps pour venir à pied de la gare... Alors, tu comptes l’épouser?
-
---Je l’espère. Et, tant que ce n’est pas fait, je serais bien coquine et
-bien sotte de le trahir. Sois juste, Augustin!
-
-Victorin ne frappa même pas à la porte. Déjà il redescendait l’escalier
-puant. Et il s’achemina vers la gare, où il déjeuna d’un quignon de pain
-et d’un morceau de fromage. Il but l’eau de la fontaine du square, puis
-se paya une tasse de café au buffet. Le soir même, il s’asseyait, les
-yeux humides, sans rien dire, à la table des Bouziane.
-
-Le lendemain, il crut avoir fait un mauvais rêve. L’honnêteté d’Arlette
-semblait évidente. Alors quoi?... Alors quoi? Allait-il l’abandonner
-parce qu’elle était pauvre--et si courageuse d’affronter une misère qui
-le faisait fuir, lui, un homme? Arlette ne lui avait-elle pas dit, un
-jour, très loyalement, à propos de Marius, qu’elle se considérait comme
-en droit de ne pas décourager ses autres galants, afin de trouver encore
-à se marier si lui, Victorin, venait à l’oublier.
-
-Certes, elle était honnête. Elle n’avait pas démérité. Elle traversait
-un moment difficile, voilà tout. Par probité, il résolut d’attendre
-encore, quoique sans joie.
-
-A son retour de Marseille, Victorin dit à son père:
-
---Décidément, j’attendrai qu’on appelle ma classe... On est si bien ici!
-
-Bouziane ne demanda pas d’explication.
-
-
-
-
-XXVI
-
-LA VOIX DES CLOCHES
-
-
-Depuis quelques jours couraient des bruits de guerre. Personne n’y
-croyait.
-
-«Du siècle que nous sommes, ça n’est plus possible.» Telle était la
-formule par où les gens de la terre accueillaient les nouvelles
-menaçantes sorties des «gazettes», comme eût dit le grand-père Bouziane,
-et transmises de bouche en bouche, volant plus vite que les ramiers
-sauvages ou les émouchets. Ainsi, dit-on, se propagent les nouvelles aux
-pays d’Afrique, à travers les déserts, comme sur les ailes d’une
-électricité humaine et sans qu’on sache comment.
-
-Arnet, vagabond de nature comme un Bédouin, en passant par plaine ou
-colline, par vigne ou bois, criait de loin:
-
---Un Tel, vous savez ce qui arrive?
-
---Eh! non.
-
---Nous allons être en guerre!
-
---Avecque qui?
-
---Avec l’Allemagne, pardi!
-
---Du siècle que nous sommes, pas possible! Ça s’arrangera!
-
-Il hochait la tête, le vieil insurgé de 51, et reprenait un de ses
-thèmes favoris:
-
---Marfiza-vous deïs emperours! (Ayez méfiance des empereurs.)
-
-Tout le monde, aux Mayons, se rappelait qu’un jour Arnet s’était affirmé
-cousin du roi des Maures; et, vu que les chefs d’État sont parents entre
-eux, il s’était dit, par voie de conséquence, cousin du président de la
-République française.
-
-Si singulier que cela puisse paraître, cette plaisanterie, la façon
-joyeusement sympathique dont elle avait été accueillie, acclamée,
-applaudie, avait impressionné le braconnier.
-
---Ce président, M. Poincaré, il me fait l’effet que je le connais,
-disait-il; que nous avons eu quelque chose d’aimable ensemble; et puis
-M. d’Auriol le connaît très bien! il m’en a parlé: je lui suis attaché.
-
-Ainsi disait Arnet, et, l’imagination aidant, un certain besoin, bien
-méridional, d’être sans gêne avec les grands de la terre, par
-orgueil--et familier par goût de la sympathie, Arnet ajoutait:
-
---Mon ami Poincaré, je ne l’ai jamais vu, il n’a eu jamais occasion de
-rien faire pour moi, ni moi pour lui, mais nous sommes très bien
-ensemble.
-
-Il riait de cette drôlerie, mais, à force d’en rire, il y croyait
-presque; et, dans les circonstances présentes, cessant de galéger, il
-s’écriait:
-
---Ils voudraient l’empêcher de revenir de Russie, où il est allé voir le
-père des Russes. Pourvu qu’on ne nous le prenne pas en route, notre
-Président! C’est un si brave homme, à ma connaissance!
-
-Non, il ne riait plus, Arnet. N’avait-il pas fait le coup de fusil pour
-la République, la Sainte, comme il disait, quand Napoléon fit contre
-elle son coup d’État. Non, l’Allemagne n’avait pas d’ennemi plus
-déterminé qu’Arnet. Malheureusement il était bien vieux, traînait la
-jambe. Tout récemment, il avait fait une chute. Les tarets avaient,
-disait-il, attaqué le vieux bois dont il était fait.
-
-Tel qu’il était, Arnet était une voix française, une bonne et, quoique
-un peu enrouée, encore claironnante.
-
-Il alla trouver les Bouziane.
-
---La guerre sera déclarée, vous verrez.
-
-Misé Bouziane dit avec simplicité:
-
---Ah! nos pauvres enfants!... Mais vous devez vous tromper, Arnet; du
-temps que nous sommes, on ne fera plus des choses comme ça!
-
---Méfiez-vous des empereurs, répliqua Arnet.
-
-C’était son refrain.
-
-Le père Bouziane prononça:
-
---Ce serait terrible.
-
-Et il regarda Victorin.
-
-Victorin dit simplement.
-
---C’est grand-père qui aurait été content!
-
---Mon beau petit! dit la mère.
-
-Puis, au bout d’un instant:
-
---Ça n’est pas possible, non!
-
-Et elle sortit, les yeux pleins de larmes, pour regarder la lumière du
-soleil, les plantes, les arbres si tranquilles, qui disaient avec elle:
-Ça n’est pas possible.
-
-Arnet alla voir M. Augias; il s’assit, sans rien dire, obéissant à un
-geste du vieil instituteur.
-
-Tous deux restèrent un moment en grand silence, mais ayant des pensées à
-peu près semblables.
-
---Si cette chose arrivait, dit enfin maître Augias, il faudrait
-peut-être s’en réjouir!
-
-Arnet leva sur lui des yeux emplis de stupeur.
-
-Au même moment, M. le Maire entra, et, peu après, M. le Curé. Un même
-sentiment, qui aboutissait au désir de se rapprocher, de s’entendre ou
-de comprendre, réunissait ces hommes si divers.
-
-A chacun d’eux, il semblait que chacun des autres en saurait, en dirait
-plus long que tous les autres; ou, du moins, trouverait la réflexion
-consolante, imprévue, heureuse. Hélas, non!... Mais on se taisait
-ensemble, côte à côte, et cela déjà était bon.
-
---Eh bien, dit le maire, que pensez-vous de ce qui se passe, maître
-Augias?
-
---Oui? dit M. le curé, qu’en pensez-vous, Monsieur Augias?
-
-L’homme de prière interrogeait le laïque sur le sujet de haine et de
-mort, dont il se sentait trop éloigné pour être sûr de ses propres
-idées.
-
-Est-ce que la loi de Moïse ne dit pas: «Tu ne tueras point»? Et celle de
-Jésus: «Aimez-vous»?
-
-M. Augias avait beaucoup lu et réfléchi. Il répéta:
-
---Si cette chose terrible arrive, il faudra peut-être s’en réjouir.
-
---Oh! fit Arnet,--dans le moment que ces messieurs entraient, vous
-veniez de me parler ainsi, et ça m’étonne beaucoup. Je ne comprends pas
-la raison pourquoi.
-
---Expliquez-vous, Monsieur Augias, dit le maire.
-
-Maître Augias se recueillit; son cœur le fit éloquent:
-
---La France, dit-il, ne peut pas croire à la guerre parce qu’elle y
-avait renoncé. Elle se disait que si le vaincu, quel qu’il soit, riposte
-par une guerre de revanche, jamais les guerres ne finiront. Et alors,
-peu à peu, quoique avec regret, elle fermait l’oreille aux cris de
-revanche, aux appels de son Déroulède. Elle faisait le sacrifice de sa
-fierté à la paix du monde. Et, pour ma part, j’ai toujours pensé que ce
-sacrifice était sublime, car il est difficile de subir un affront
-profondément ressenti... Oui, ce sacrifice, selon moi, eût été
-sublime,--s’il avait pu réussir, comme le croyaient sincèrement les
-pacifistes. Malheureusement, ces sacrifices-là ne désarment pas des
-ennemis qui mettent tout leur orgueil dans leur force matérielle. Dans
-l’esprit de sacrifice, ils ne voient qu’une faiblesse qui les excite à
-préparer l’écrasement du faible. C’est ce qui a encouragé l’Allemagne à
-nous attaquer. Mais, si débonnaires que nous ayons été, nous ne nous
-laisserons pas faire. Nous avons laissé s’éteindre le grand feu du
-patriotisme, mais la petite étincelle,--que Déroulède et d’autres
-protégeaient dans les cendres et entretenaient de leur souffle,--brûle
-toujours. Et vous le savez, Arnet, une étincelle suffit à allumer, dans
-nos forêts, de grands incendies. C’est ce qui arrivera. Plus la patience
-de la France a été longue, et bienveillants au monde ses espoirs et ses
-désirs--plus elle ressentira l’injure faite à ses idées et à son cœur.
-Elle va se réveiller comme en sursaut. Nous verrons des choses
-terribles, mais de grandes et belles choses.
-
-Le vieil homme se tut. Et, dans le silence, le curé murmura la vieille
-devise, dont on ne pouvait dire si elle était une affirmation ou
-seulement un vœu:
-
---Dieu protège la France.
-
-Ils ne dirent plus rien d’un long moment. Dans cette maison de village,
-ces quelques êtres, réunis pour s’entretenir d’un danger qu’on
-pressentait formidable, figuraient à eux seuls tout le peuple de France.
-Une grandeur était en eux et sur eux. Ils en avaient le confus
-sentiment; et ils ne disaient plus rien, parce qu’ils n’auraient pu
-trouver de paroles en rapport avec cette grandeur. Puis ils se levèrent
-presque en même temps, se serrèrent la main et se séparèrent.
-
-Trois jours plus tard, le tocsin épandait sur toutes les campagnes de
-France ses notes d’appel lamentable... L’incendie? Non. La guerre.
-
-La voix des cloches, condamnée au silence dans certaines
-régions,--d’autorité se faisait entendre partout. Du haut des clochers
-elle s’élançait, sans que personne songeât à refuser à Dieu, à
-l’Inexplicable, le droit de reprendre la parole.
-
-Ce sont les maisons de l’Inexpliqué, les hautes maisons du mystère,
-celles qui, partout, dominent les chaumières et les palais--ce sont
-elles qui se chargeaient d’annoncer, seules, à la France, muette
-d’attente angoissée, la plus terrible des catastrophes qui jamais aient
-fondu sur le monde.
-
-Elles sonnaient, les cloches des grandes cités et des moindres villages,
-en l’honneur de la mort, reine des épouvantements; elles faisaient
-planer sur chaque tête la menace formidable; et tout se taisait.
-
-Comme si les choses eussent compris, elles se taisaient.
-
-Rien ne fut impressionnant, ce jour-là, comme le silence et la solitude
-des plaines, des bois, des champs. Rien n’y remuait. Pas un travailleur
-ne s’était rendu à son travail. Point d’ailes dans le bleu des airs. Pas
-un souffle de brise dans les branches. On eût dit que tout l’espace, sur
-terre et dans l’air, était laissé à la grande menace, à l’expansion des
-ondes sonores, qui, du levant au couchant et du nord au midi,
-annonçaient la guerre, le malheur du monde.
-
-Où étaient-ils, les hommes de France?
-
-Dans les villes, dans les bourgades et les hameaux; et tous, comme si
-partout un messager inconnu eût donné un mot d’ordre, tous songeaient:
-
---Eh bien, tant mieux! Il fallait en finir avec la sourde malice
-allemande. Nos enfants ne vivront pas, comme nous, dans une inquiétude
-secrète et humiliée. Tant mieux! On va se battre pour l’avenir des
-enfants et la libération de la terre!
-
-
-
-
-XXVII
-
-CONCORDE
-
-
-Victorin, s’attendant à être appelé d’un instant à l’autre, alla prendre
-congé de son ancien maître.
-
---Ah! Victorin, lui dit M. Augias, si tu rencontres mon fils, donne-lui
-de bons conseils; il me rend bien malheureux. Il est de ta classe.
-Pourvu qu’il ne fasse pas quelque sottise. Tu vois comment un fils peut
-faire souffrir un père. Le tien ne te dit pas son chagrin, il ne dit que
-sa colère de te voir lui désobéir. Il est encore temps pour toi de
-rendre heureux tes parents. Penses-y. Tu pars volontiers, j’espère, pour
-défendre notre pays?
-
---J’aimerais mieux, bien sûr, qu’il n’y ait pas la guerre, maître
-Augias, mais, du beau (moment) qu’elle arrive, je comprends bien qu’en
-défendant la France, chacun défend son village, sa maison et sa famille,
-comme vous me l’avez souvent répété. Alors il n’y a pas à tant
-s’arraisonner. Le plus tranquille devient furieux quand les voleurs
-entrent chez lui. D’ici, nous ne les voyons pas; c’est ce qui fait que
-beaucoup n’ont pas tout de suite la grande colère qu’il faudrait. Mais
-en réfléchissant un peu, on doit très bien s’imaginer que ce qu’ils font
-là-bas, dans le Nord, ils nous le feraient ici, chez nous, si on les
-laissait arriver. Alors, il faut se défendre, et ma réflexion me dit
-qu’il faut partir volontiers.
-
---Bonjour, monsieur Augias, dit Arnet qui arriva sur ces mots... Tu
-pars, Victorin?
-
-Le braconnier soupira:
-
---Dommage que je sois trop vieux pour t’accompagner.
-
---Tu sais qu’Arnet est un vétéran de 70, dit Augias, qu’il a été laissé
-pour mort sur le champ de bataille, et qu’il n’en parle jamais.
-
---Je n’en parlais pas, en effet, parce que ce que j’ai vu en ce temps-là
-ne me rendait pas fier. Mais on peut en parler maintenant, puisqu’on va
-reprendre tout ce qu’on avait perdu. Ah! ces Prussiens, c’est pire que
-des voleurs de grand chemin! J’espère qu’on va les frotter d’importance.
-On y avait renoncé; c’est eux qui nous offrent l’occasion, tant mieux
-donc, si nous voyons, avant de mourir, une guerre dont on pourra parler
-plus tard au lieu d’avoir honte.
-
-Le vieil Arnet pétillait de jeunesse.
-
---Vous voilà bien animé, ami Arnet. Vous avez l’air d’un vieux cheval de
-bataille qui redresse la tête au clairon.
-
---C’est un peu ça, dit le braconnier. Figurez-vous que je viens du café,
-où le vieil Audiffren, qui était matelot en 70, nous a conté une chose
-magnifique. En voilà une histoire qui a de la valeur! Point de galégeade
-ne peut lutter avec. On lui a payé une bouteille de vieux Mayons, et on
-a bu à la victoire.
-
---Et cette histoire, ne pouvez-vous nous la répéter? dit M. Augias.
-
---Hum, dit Arnet, je ne saurai pas bien... Mais enfin, voici: En 70,
-nous a dit Audiffren, j’étais matelot; nous n’avons jamais pu, à bord de
-notre croiseur, rencontrer l’ennemi. Une fois, pourtant, dans un port
-d’Italie, nous prîmes notre mouillage à côté d’un bateau de guerre
-allemand. Naturellement nous ne pouvions pas l’attaquer, mais nous
-pouvions le provoquer, lui proposer de venir au large. C’est ce que fit
-notre commandant le lendemain matin. Ce fut magnifique. On hissa à
-l’arrière du croiseur français le pavillon de combat. Et ce pavillon de
-combat n’en finit plus d’être grand. Le bateau traîne ça derrière lui
-comme un «pavon» traîne sa longue queue, d’un air orgueilleux.
-
---J’ai entendu, ajouta M. Augias, un officier dire un jour en parlant de
-ce pavillon: «C’est comme un linceul tricolore assez grand, si le bateau
-se sent mourir, pour l’envelopper tout entier.»
-
---C’est tout juste ce que nous disait Audiffren, reprit Arnet. Il
-disait: Nous avions à l’arrière ce pavillon qui semblait assez grand
-pour envelopper tout le bateau. Et le commandant fit une manœuvre qui
-réjouit tout l’équipage. Nous virâmes de manière à faire comme un rond
-autour de l’ennemi et nous vînmes passer tout à côté de lui, comme si
-nous avions été un homme qui vient en pousser un autre de l’épaule, pour
-l’affronter, d’un air de dire: «Sortons un peu ensemble, si tu n’es pas
-un lâche». Et notre bateau, ayant manœuvré de cette manière, disait cela
-à sa façon par le moyen d’un coup de canon tiré à blanc; et, toujours
-avec son air fier, il sortit de la rade avec son pavillon si grand, et
-que le vent se mit à développer pour le bien faire voir. Mais le bateau
-allemand resta bien sagement à l’ancre; il refusait le combat. Et, le
-soir, nous revînmes pour dormir à côté de lui, et d’abord lui faire sous
-son nez le salut des couleurs, tel qu’on le fait chaque soir au coucher
-du soleil, avec des sonneries et des coups de feu, comme aux bravades de
-Saint-Tropez et de Fréjus... Monsieur Augias, on a frappé à la porte.
-
---Entrez, dit M. Augias.
-
-C’était un gendarme.
-
---J’apporte, dit-il, l’ordre de mobilisation pour votre fils, monsieur
-Augias... Votre fils n’est pas en règle.
-
---Il s’y mettra, dit M. Augias, j’en réponds. Donnez. Merci. Je lui
-ferai parvenir cela.
-
---Ah! vous voilà, maître Arnet? fit le gendarme... Avec la permission de
-M. Augias, s’il veut m’excuser, je vous dirai que nous ne sommes pas
-contents de vos histoires.
-
---Et de quelles histoires?
-
---D’une que vous contez quelquefois, et qui a fini par nous revenir aux
-oreilles. Vous prétendez que vous avez, dans votre jeunesse, maltraité
-un gendarme, que vous l’avez porté sur vos épaules à travers la brousse,
-et que, finalement, il aurait manqué à son devoir en ne vous arrêtant
-pas, et cela pour conserver les bonnes manières d’un riche propriétaire
-de la contrée. Nous comprenons la galégeade, maître Arnet, mais nous ne
-voulons pas de l’injure. Et je ne suis pas fâché de vous le faire
-entendre.
-
---Il y a, heureusement pour les braconniers, répliqua Arnet, des
-gendarmes qui ne font pas toujours tout leur devoir.
-
---Si cela s’était produit, une fois, en votre faveur, serait-ce bien
-convenable à vous de le leur reprocher au lieu de leur en être
-reconnaissant?
-
-Arnet réfléchit un bon moment.
-
---Gendarme, dit-il enfin, en tout autre temps je vous aurais montré que
-j’aime à rire jusqu’au bout; mais je me comprends que ce n’est plus le
-moment. Je vous dirai donc que, en tout temps, lorsque je racontais mes
-histoires, je les arrangeais toujours de manière à les rendre gaies et à
-faire rire les gens un peu plus que de raison peut-être; je dois avouer
-aujourd’hui que je n’ai jamais porté tout un gendarme sur mon dos, armes
-et bagages, pendant si longtemps; que je l’ai seulement un peu soulevé
-de terre et un rien de temps; que je méritais un gros procès-verbal, et
-que si le gendarme ne me le fit pas,--sur la prière de mon ami, le
-marquis,--ce fut par bonté pure, parce qu’on lui fit comprendre que je
-m’étais exposé à une trop terrible condamnation. Ce gendarme fut donc un
-juste et très brave homme.
-
-Et, avec une certaine noblesse, Arnet acheva:
-
---Vous pouvez, conséquemment, présenter à ceux de vos camarades qui ont
-connu cette histoire que j’ai contée, les excuses du vieil Arnet,
-pourquoi les gendarmes sont les soldats qui nous défendent, même quand
-on n’est pas en temps de guerre. Et si vous voulez me donner la main,
-c’est de bon cœur que je vous le demande.
-
-Il y eut un silence.
-
-Le gendarme et le braconnier se serrèrent la main; Augias tendit la
-sienne; puis Victorin. On eût dit un serment muet.
-
---Ce sont des gendarmes, dit enfin Augias, seulement des gendarmes qu’il
-faudrait contre ces voleurs et assassins qu’on appelle les soldats
-allemands, et qui déshonoreraient le beau nom de soldats s’il pouvait
-être déshonoré.
-
-Puis, à son habitude, oubliant un peu qu’il n’était pas seul, il se mit
-à philosopher:
-
---Voyez-vous, mes amis, il y a, dans toute guerre de conquête, de
-l’assassinat et du vol. Et tant que les crimes des guerres de conquêtes
-ne s’appelleront pas des crimes, et que les nations ne s’uniront pas
-pour punir celle qui tentera de les commettre, tout gredin aura une
-manière d’argument en sa faveur. Il ne faut plus, comme dit quelquefois
-Arnet, qu’il y ait deux poids et deux mesures, une loi pour les peuples
-et une autre pour les individus. C’est cela qui met l’anarchie dans les
-têtes de nos enfants. Mais cette anarchie même aura aidé à éclairer le
-monde comme elle m’éclaire, car la France est là, mes amis; elle
-comprend son rôle. Elle est la première, a dit un Anglais célèbre, au
-combat et à la vérité. Elle éclairera le monde. Et, par les armes
-d’abord, le monde punira la nation de voleurs et d’assassins.
-
-Ainsi parla maître Augias, et les autres comprenaient.
-
-La rencontre fortuite d’un gendarme et d’un vieux braconnier, dans la
-pauvre maison du vieil instituteur philosophe, faisait luire, aux yeux
-d’un jeune paysan, une des espérances les plus hautes du monde civilisé.
-C’était, tracé par le simple bon sens de deux vieillards, sur la courbe
-d’évolution, le trait qui dessinait le stade futur, et l’un des points
-d’arrivée de la justice.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-SANS PATRIE
-
-
-Le lendemain matin, maître Augias partait pour Marseille. Il portait à
-son fils le papier que lui avait remis le gendarme. Or Augustin, croyant
-pouvoir devancer l’appel, venait des bureaux de recrutement quand son
-père se présenta chez lui.
-
-Augias, en apprenant ses bonnes résolutions, le serra d’abord dans ses
-bras. Puis, démêlant sans peine dans ses paroles une arrière-pensée, et,
-dans son désir de se battre, la volonté d’en finir avec la vie, il lui
-parla longtemps, et termina ainsi:
-
---Commence par obéir à tes chefs sans plainte. Si tu éprouves des
-révoltes, garde-les secrètement en toi et obéis encore. Essaie de
-comprendre pourquoi ton pays souffre et se bat; pourquoi, tout entier,
-il préférerait la mort au déshonneur. Regarde autour de toi, parmi les
-hommes et parmi tes chefs, ceux qui ne demanderaient qu’à vivre heureux
-dans leur famille, dans leur aisance ou leur richesse, et qui sont prêts
-cependant à mourir pour garder aux survivants les biens qu’ils vont
-perdre avec la vie. Il n’y a pas de meilleure leçon de morale que la vue
-des dévouements. Le plus malin ne peut pas douter de ce que ses yeux lui
-montrent.
-
-Augustin avait écouté froidement, et l’œil sec, ces paroles d’un sage.
-
-Il haussa les épaules. Et, baissant la tête à la façon d’un taureau qui
-médite un mauvais coup, regardant son père en-dessous, il proféra d’un
-ton bourru:
-
---Tout ça, c’est des phrases qu’on dit pour pousser les gens à la
-bataille!... Je ne sais pas dans quel intérêt!...
-
-Rien ne saurait peindre la stupeur triste qui était dans les yeux de
-maître Augias; il se sentait en présence d’une inintelligence
-extraordinaire, butée; il comprenait bien que nulle parole ne
-parviendrait à pénétrer la bêtise compacte, épaisse, lourde,--le front
-de taureau qu’il avait devant lui, celui de son propre fils!
-
-Et, dans son impuissance, qu’il s’avouait, il demeurait sans réaction,
-étonné.
-
-Augustin comprit qu’il terrassait le vieux. Alors, imprudemment, il
-ajouta:
-
---Qu’est-ce que ça peut faire au peuple, et qu’est-ce que ça peut me
-faire, de devenir Allemand?
-
-La monstruosité de cette indifférence fut comme un coup de fouet qui
-cingla le père, mit tout son sang en révolte. L’indignation, la colère
-affluèrent dans son cerveau. Littéralement, il vit rouge... il eut une
-envie intérieure, mais intérieurement réalisée! de bondir sur le jeune
-homme, de le prendre à la gorge; et de serrer, à l’étouffer, cette
-stupidité... Aux temps antiques, il l’eût fait,--et c’eût été, dans
-l’histoire, un exemple, souvent cité, de patriotisme romain.
-
-Maître Augias, par un grand effort, se ressaisit; réfléchit
-longuement...
-
---Ce mouvement de fureur, qui vient de m’aveugler un instant, songea le
-vieux philosophe,--c’est l’esprit même de la guerre, la haine de race,
-qui mord et tue avant tout... J’ai mieux à faire...
-
-Et l’homme moderne, calme, prononça tranquillement:
-
---Mon pauvre garçon! notre pays a fait, il y plus d’un siècle, une
-révolution terrible pour abattre les tyrannies françaises, qui,
-comparées à celles de la Prusse et de l’Allemagne, étaient inoffensives,
-pleines de civilisation, de politesse et de grâce. Il y a une
-contradiction imbécile entre ton acceptation éventuelle de la victoire
-allemande et tes prétendues idées libertaires et pacifiques. Tu prétends
-haïr la guerre et il te serait indifférent, dis-tu, de devenir Allemand,
-c’est-à-dire soldat avant tout, et quel soldat! soldat esclave d’une
-discipline de fer, ayant, pour avenir promis, la conquête brutale du
-monde, à laquelle des officiers nobles te feraient marcher--pardon, si
-je t’offense!--à grands coups de pied dans le derrière, et de cravache
-dans la figure. Si nous avions un empereur en France comme ils en ont un
-en Allemagne, et même honorable, tu réclamerais sa tête tous les
-matins... tu voudrais la guerre civile... Eh bien, mon garçon, tu as,
-dans la présente guerre avec l’Allemand, une fameuse occasion de prouver
-la sincérité de tes sentiments d’homme libre, et de marcher,
-conformément à tes idées, contre la plus abominable des tyrannies et
-contre le militarisme le plus sanglant et le plus avilissant... Allons,
-en avant, mon gaillard! pour la liberté du monde, et pour le triomphe de
-la paix! Sinon,--comme j’ai lieu de le craindre,--tu n’es que le dernier
-des crétins ou le pire des menteurs.
-
-Sous l’insulte paternelle, Augustin ne broncha pas.
-
-Maître Augias le considéra en silence un long moment, et dit enfin:
-
---En te quittant, et pour me consoler, j’irai, dès mon arrivée aux
-Mayons, voir les Bouziane. Leur Victorin est plus près que toi de mon
-cœur, plus près cent fois. Adieu, Augustin, je t’ai serré dans mes bras
-tantôt en arrivant, je regrette de ne pas faire de même en te quittant,
-mais tu m’en as ôté le désir.
-
-Il s’éloigna d’un pas ferme; puis, se retournant, au moment de sortir,
-il ajouta:
-
---Adieu... quand tu auras retrouvé une patrie, tu trouveras un père.
-
-Ils se quittèrent ainsi.
-
-
-
-
-XXIX
-
-MARTINE
-
-
-Victorin Bouziane, quand le jour fut arrivé de rejoindre son régiment,
-était allé prendre congé des Revertégat.
-
-Ils ne prononcèrent pas beaucoup de paroles.
-
---Tu pars, Victorin?
-
---Eh bé, oui!
-
---Bon voyage.
-
---N’ajoutez pas _bonne chance_, disait-il, pourquoi, quand c’est pour la
-chasse qu’on part, ça porte malheur.
-
-Martine en disait plus long. Elle avait le cœur gonflé. Elle parlait
-haut et fort, afin de lutter contre son émotion; et, pour la mieux
-cacher:
-
---Notre garçon de ferme, dit-elle, part, lui aussi. Lui et toi,
-Victorin, ça va faire ici un gros manque. Mais, sois tranquille, nous se
-débrouillerons. J’ai des bras d’homme, tu en sais quelque chose. Et j’ai
-du cœur aussi, je t’assure. S’il part beaucoup de travailleurs, nous
-autres, femmes et filles, nous saurons les remplacer, même derrière la
-charrue. Une fois, comme tu sais, Marius était malade et mon père avait
-beaucoup de travail; il fallait, pas moins, porter tout de suite une
-charrue à réparer chez celui qui l’avait vendue, à Pierrefeu, et qui est
-un fameux ouvrier. Et c’est moi qui la portai sur notre charrette. Il y
-a bien plus de quatre lieues. Et, de m’avoir vue faire le charretier, il
-y en eut qui se moquèrent. Tant pis pour eux; on fait ce qu’on doit.
-J’attelai le cheval à la charrette, je mis mon déjeuner dans le tiroir,
-ma moins bonne robe et mes meilleurs souliers, le fouet autour du cou
-comme j’avais vu faire à tous les rouliers; et hue! et dia! me voilà en
-route en sifflant, figure-toi! Sur la charrette, j’avais arrangé une
-chaise bien attachée et, quand j’étais fatiguée, je m’asseyais comme une
-reine sur son trône! Et quand je rencontrais d’autres charretiers,
-j’étais galégée, tu penses!--«Et alors, la fille, on a les
-culottes?»--Notre chien, celui qui est mort, le dogue, était mon
-porte-respect. A un qui voulait m’embrasser il fit sentir sa dent dure;
-et à celui-là, il a fallu que sa femme ou sa mère recouse la culotte, le
-soir. C’est pour te dire que je ne crains rien. Et d’autres filles sont
-comme moi courageuses. Il y en a, et beaucoup, qui, vu l’occasion, se
-montreront, tu verras! Vous pouvez donc partir tranquilles, les soldats.
-Si c’est nécessaire, je prêterai la main à ton père; j’ai labouré plus
-d’une fois et je sais comment on s’y prend. Je ne te promets pas de dire
-du mal au cheval, comme vous faites tous, ajouta-t-elle en riant; mais
-si c’est nécessaire pour le faire marcher, je saurai lui en envoyer, des
-sottises! M. le curé me pardonnera, je pense, vu la nécessité. Allons,
-embrasse-moi, Victorin.
-
-Et comme il l’embrassait sur les deux joues, elle ne put s’empêcher de
-souffler tout bas, se sentant amoureuse de son ami d’enfance:
-
---Je ne suis pas une Arlette.
-
-Et, Victorin parti, elle fit, et au delà, ce qu’elle avait promis.
-
-Plus d’une fois, on la vit aux labours quand son père vaquait à d’autres
-travaux.
-
-Sa mère ne pouvait s’empêcher de lui dire:
-
---N’en fais pas trop, notre Martine, que tu ne tombes pas malade.
-
---Je ne suis pas une fillette, répondait-elle en riant. Quand nos hommes
-se battent, il faut au moins leur mettre l’esprit en repos, là-bas; et
-les femmes doivent les remplacer au travail.
-
-Elle était belle, la petite, quand on la voyait sortir tenant la bride
-du gros cheval laboureur, pour le mener au champ où l’attendait la
-charrue.
-
-La charrue dormait couchée au revers d’un sillon tracé la veille. Elle
-la relevait d’un poing solide, qui n’hésitait pas; sur le dos de la
-bête, elle prenait les traits jetés de ci de là et les accrochait à
-l’araire, tendait les guides de corde dont elle nouait l’extrémité aux
-mancherons. Les mancherons en main, elle criait: «Hi! hue!» La bête
-avançait; le soc écorchait la terre; la terre s’ouvrait lentement; et le
-sol dur, celui que la charrue éventrerait au retour, inégal sous les pas
-de la paysanne, et les mouvements qu’il fallait faire pour peser sur les
-mancherons, les abaisser ou bien les relever,--tout cela faisait à la
-belle fille une démarche onduleuse, mais ferme, qui montrait sa
-souplesse gracieuse et sa force. Tout son corps flexible, selon l’effort
-nécessaire, se haussait, raide, ou se courbait un peu, faisait saillir
-les hanches larges, montrait, sous le bas du jupon court, une jambe
-musclée comme d’un garçon vigoureux.
-
-Et, quand sa bête lasse s’arrêtait pour souffler, la paysanne intrépide,
-au lieu d’injures, lui criait:
-
---Souffle, ma pauvre, que je t’ai alassée! Ce n’est pas encore toi qui
-me feras lâcher pied. C’est Martine, souviens-t’en, qui t’aura fait
-demander grâce. Pourquoi est-ce qu’ils vous injurient, les hommes qui
-labourent? Tu fais ce que tu peux, comme les hommes et comme moi, chacun
-selon sa force. Et le bon Dieu saura dire où sont les bons travailleurs.
-
-Alors, toute seule elle riait, et Victorin n’était plus là pour lui
-dire, comme malgré lui:
-
---Quelles belles dents il montre, ton rire, Martine!
-
-Alors, la gaieté solitaire de Martine s’arrêtait, et elle se sentait
-tout près de pleurer.
-
-A plusieurs reprises, elle alla travailler pour le père Bouziane, avec
-le cheval qui avait l’habitude d’être mené par Victorin.
-
-Et une de ces fois-là, tout de bon, elle se sentit gagnée par les
-larmes. Elle s’arrêta; et elle les laissa couler parce qu’elle était
-seule au milieu du champ, sous le grand ciel, et vue seulement des
-oiseaux qui passaient.
-
-Et elle dit au cheval à voix haute:
-
---Allons, hue! le Rouge! que c’est pour lui que nous travaillons... Je
-ne savais pas l’aimer tant, pauvre de moi! Que Dieu le protège à la
-bataille! Hue! le Rouge! que tu l’aimais aussi, et que c’est pour lui
-qu’il faut labourer, nous deux.
-
-
-
-
-XXX
-
-AUGUSTIN AUGIAS
-
-
-Sur le front, où ils se battaient côte à côte, Victorin et Augustin
-firent la connaissance de M. le curé doyen Delmazet, sergent; mais
-Augustin demeurait farouche et sombre, fermé aux avances cordiales du
-prêtre et à celles de Victorin. Il souffrait d’orgueil, et, s’isolant
-dans ses rages misérables, dans ses sourdes révoltes d’envieux, il
-gardait le silence.
-
-A Verdun, un jour, quelques hommes de bonne volonté furent demandés par
-le colonel pour un coup de main difficile. Au grand étonnement des
-mauvaises têtes (il y en a toujours partout) Augias s’offrit. Ils
-partirent une douzaine, revinrent trois, dont Augustin. Le lieutenant
-qui les conduisait étant tombé, Augustin avait d’abord pris le
-commandement de la petite troupe; et, au retour, retrouvant son
-officier, gisant, la jambe fracassée, il l’avait mis sur son échine et
-porté durant plus de deux kilomètres, sous une mitraille enragée, sans
-vouloir être remplacé. Au début de cette affaire, comme fou de bravoure,
-il avait, pour se rendre maître d’une position importante, enlevé une
-mitrailleuse, après avoir assommé les servants à coups de crosse. Les
-deux camarades qui l’accompagnaient racontèrent ces prouesses dont il ne
-soufflait mot. Le colonel le félicita devant les hommes assemblés et
-épingla sur sa poitrine la croix de guerre, au milieu des acclamations
-du régiment. Augustin se laissa faire et demeura triste; mais, quelque
-temps après, M. Augias recevait la lettre suivante, que lui adressait le
-doyen mobilisé.
-
- «Mon cher Monsieur Augias,
-
- «J’ai quelque chose d’heureux à vous annoncer, et je frémis de joie à
- l’idée de celle que vous allez éprouver.»
-
-Ici, M. le curé Delmazet racontait l’exploit d’Augustin, et il ajoutait:
-
- «Après ce triomphe, votre fils demeurait comme accablé d’une
- singulière tristesse. Il me fuyait comme à l’ordinaire. Je parvins à
- le joindre un jour: «Augias, lui dis-je, tu as de la peine quand tu
- devrais être fier et joyeux; que se passe-t-il en toi?» Il m’expliqua
- alors, cher Monsieur Augias, qu’il avait eu le dessein, déjà, à
- Marseille, d’en finir avec la vie, croyant qu’il n’était et ne serait
- jamais bon à rien. Puis, au régiment, il avait souffert de n’être
- qu’un simple soldat perdu dans le rang, et, surtout, il y était jaloux
- de Victorin Bouziane, dont la conduite et le courage étaient cités en
- exemples. Alors l’idée lui était revenue de mourir volontairement, de
- se faire tuer, d’abord pour quitter une vie de pauvreté insupportable
- à son orgueil; ensuite, pour faire servir cette mort à sa gloire. Il
- voulait faire l’étonnement de ses camarades, en particulier de
- Bouziane.
-
- «Tels furent les mobiles qui lui ont inspiré une conduite de héros,
- mais d’un héros qui, tout de suite, s’est senti indigne d’être
- proclamé tel. Voilà quelle fut sa confession que, sur mes instances,
- il m’a permis de vous répéter.--Ah! Monsieur le curé, me dit-il, comme
- on doit être heureux et justement fier lorsqu’on se sent digne d’un
- honneur comme celui que j’ai reçu! lorsqu’on a véritablement aimé sa
- patrie comme mon père m’a toujours dit que c’était un devoir de le
- faire! Mais moi, quand le colonel m’a posé la croix sur la poitrine et
- donné l’accolade, je me suis dit que l’action pour laquelle il me
- félicitait n’avait pas eu les motifs qu’il croyait, et c’est la cause
- de ma tristesse. Je ne m’en consolerai jamais, si ce n’est en me
- battant à l’avenir pour aider à la défaite de l’ennemi, et en essayant
- de survivre, afin que mon père, un jour, me retrouve un autre homme.
-
- «Alors son cœur creva, et il se mit à pleurer, en disant, comme un
- petit enfant:--Papa!»
-
- «Le voyant ainsi troublé et repentant, je lui expliquai que ses
- regrets, ses remords même, le rendaient digne de la récompense gagnée
- comme malgré lui. Il parut un peu rasséréné. Et, trois jours après, il
- était encore cité à l’ordre de l’armée pour avoir montré une bravoure
- exceptionnelle. Assez grièvement blessé, il était tombé à mes côtés au
- moment où je tombai moi-même, mon cher Monsieur Augias. Nous voici
- ensemble, votre fils et moi, à l’hôpital de X, bien tranquilles et en
- voie de guérison. Venez voir votre fils, deux et trois fois sauvé.
-
- «Dites au père de Victorin Bouziane que son fils, à lui, pour n’avoir
- pas eu, jusqu’ici, l’occasion d’accomplir (affaire de chance) un de
- ces actes tout à fait exceptionnels qui attirent les hautes
- récompenses, n’en est pas moins, comme des milliers d’autres, un des
- soldats magnifiques de la France.
-
- «Vous cherchiez des sanctions à votre morale laïque, mon bon Monsieur
- Augias? En apercevez-vous ici? Ma lettre vous apporte la preuve
- positive de leur réalité. C’est le désir d’obtenir les sanctions aux
- actes méritoires qui a tué en votre fils les sentiments condamnables
- qui ne mènent à rien, sinon à la souffrance. Un remerciement de la
- Patrie, sous la forme d’une pauvre croix, et votre Augustin a compris
- le bonheur qu’on éprouve à servir et à défendre les autres hommes,
- même à mourir pour eux! Il a compris l’honneur et la honte, les deux
- sanctions puissantes du bien et du mal--symbole humain, à nos yeux de
- catholiques, des sanctions éternelles. Et n’est-ce pas une chose
- singulière que des sanctions purement humaines aient choisi pour
- insigne la croix, notre signe de la croix!
-
- «A bientôt.
-
- «Delmazet, curé-doyen,
-
- sergent au ...e d’infanterie».
-
- «_P. S._--Quel honneur pour les Mayons, cette conduite de votre fils!
- Et puis--le savez-vous--ces Mayons, qui n’ont guère que 125 feux,
- comptent déjà douze victimes de la guerre, frappées à l’ennemi. Oui,
- et l’un de nos pauvres Mayonnais est aveugle. Honneur aux Mayons.»
-
-
-
-
-XXXI
-
-DES YEUX SE FERMENT, DES YEUX S’OUVRENT
-
-
-Pendant que maître Augias s’acheminait vers l’hôpital où il allait
-retrouver son fils transfiguré, Victorin, permissionnaire, partait pour
-les Mayons.
-
-Arlette, restée seule à Marseille, et sans nouvelles de ses amis depuis
-le début de la guerre, avait renoncé à sa sagesse, trop laborieuse à son
-gré, et à sa mansarde de la rue Vieille. Elle était venue, sur les
-conseils d’une amie nouvelle, et avec cette amie, à Toulon, pour y
-dépenser ses pauvres économies dans les cinémas et aux tables des cafés,
-en des toilettes qui offensaient les yeux des soldats retour du front.
-Elle était de celles qui semblaient ignorer combien on souffrait dans
-les tranchées.
-
-Forcé de s’arrêter quelques heures à Toulon, Victorin, sans qu’elle
-l’aperçût, la vit passer, toujours souriante sous son ombrelle
-multicolore, jupes courtes, bottines hautes, chapeau en shapska... Il
-détourna les yeux.
-
-Le hasard voulut que, ce même jour, dans la voiture qui le ramenait vers
-la maison paternelle, il rencontrât l’un de ses camarades des Mayons,
-réformé, un aveugle de la guerre.
-
-Le père de ce jeune homme était allé le chercher à Gonfaron et le
-ramenait tristement. Le père et le fils se taisaient. On les voyait
-oppressés par une douleur infinie, qui ne voulait pas se plaindre.
-Victorin, après avoir essayé de causer avec eux, y renonça. Ils étaient
-seuls tous trois dans la voiture. Elle roulait. On entendait le
-battement sec du pied des chevaux sur la route dure.
-
-L’aveugle dit tout à coup:
-
---On m’avait bien répété,--je ne voulais pas le croire,--que, lorsqu’on
-a perdu les yeux, on fait attention à des choses qu’on ne remarquait pas
-autrefois. Vous m’entendez, mon père? tu m’entends, Bouziane?
-
---Nous t’entendons. Qu’est-ce qui te fait penser à ça?
-
---C’est, dit-il, que le bruit du pas de notre cheval, sur cette route de
-Gonfaron aux Mayons, me parle; il me dit des choses. Combien de fois
-ai-je fait, en voiture, la route qu’en ce moment nous faisons... Et, en
-ce temps-là, je n’écoutais pas ce bruit des sabots ferrés sur le chemin
-d’ici. Eh bien, je le reconnais, ce joli bruit; c’est comme une musique.
-Là-haut, où l’on se bat, j’en ai entendu trotter des chevaux et rouler
-des voitures. Ça sonnait mou. Oui, les routes de là-haut, empierrées
-pourtant, répondent aux pieds des chevaux d’une autre manière. Elles
-disent qu’il pleut souvent, qu’elles sont souvent mouillées, amollies.
-Écoutez comme, ici, ça sonne clair; ça sonne le soleil. Oui, oui, notre
-cheval trotte sur du soleil. J’entends ça très bien et ça me fait
-plaisir... Ah! on va s’arrêter. Le courrier va remettre une commission,
-n’est-ce pas? Le cheval arrêté laisse retomber par moment son pied qui
-sonne la lumière. Il y a des mouches. Elles bourdonnent. Elles disent
-que c’est l’été. On ne peut pas s’y tromper. Et la queue du cheval
-fouette sa croupe; je l’entends. C’est très joli. Je n’avais jamais
-entendu ça. Le major me disait: «Tu vivras beaucoup par les oreilles».
-Ça ne me consolait pas. Maintenant, je comprends. J’aurai donc encore de
-la joie, mon père, à deviner par les bruits de la maison, vos
-occupations de tous les jours. Voilà qu’on repart. Les roues tournent.
-Le cheval trotte et c’est sur la terre du pays! Je la reconnaîtrais, au
-bruit qu’elle répond, entre toutes. Comme j’entends bien la voix du
-pays! Ils ne m’ont pas ôté ça! O, mes beaux Mayons, je les revois donc!
-
---Eh bien, dit Victorin, tu devrais t’arrêter un instant chez mon père,
-avec le tien, tout à l’heure. On boira un coup, et tu marcheras un peu,
-sur cette terre qui te parle; tu la sentiras sous ton pied avec plaisir.
-Dans nos sentiers de roches, ça sonne encore d’une autre manière que sur
-la route, tu sais bien. Et ça retentit dans la gouargo (le ravin).
-
---Et puis ça sentira bon, répondit l’aveugle; oui, oui, descendons.
-
---Ta mère t’attend, fit observer le père.
-
---Je retarderai sa joie de me voir, mon père, mais aussi son chagrin de
-ce que je ne puisse plus la voir, elle! répliqua l’aveugle. Je pourrai
-du moins lui expliquer mieux comme j’ai été heureux en arrivant
-d’entendre ma patrie, si je ne la vois plus.
-
---Venez. Je vous accompagnerai jusque chez vous ensuite, dit Victorin;
-nous sommes si voisins!
-
-L’aveugle et son père descendirent.
-
-Et, quand ils furent dans le sentier rocheux et sonore:
-
---Tu avais raison, Victorin. D’ici, je la retrouve mieux, notre terre.
-Et elle parle toute. Elle dit la résine. Une perdrix, là-bas, rappelle.
-Voici que le sentier descend. Nous allons entrer dans la plaine qui est
-vôtre. Nous y sommes. Ça sent la vigne. Je ne m’en serais pas aperçu
-autrefois. Il a dû pleuvoir hier une pluie d’orage, ce qui a permis de
-labourer ce matin;--je le comprends, attendu que, maintenant, ça sent
-les mottes fraîchement retournées! O Victorin, arrêtons-nous un instant.
-Je ne labourerai plus, moi, de peur de ne pas tracer droit, mais je me
-revois derrière la charrue, je crois tenir les guides dans ma main. Tout
-ce que je ne sentais pas autrefois m’entre aux narines avec ce petit
-ventoulet si tiède. Un grand soleil tape sur moi et je sue au travail,
-je m’arrête pour respirer. Je sais que je fais un travail utile à nous
-tous. Je n’y avais jamais beaucoup réfléchi. Je suis fier d’être un
-paysan. O Victorin! plains l’aveugle, qui jamais plus ne conduira
-l’araire et ne verra plus la grande lumière pleuvoir sur les blés et sur
-les vignes. Et toi, qui as le bonheur de regarder encore ces choses, de
-vraiment revoir le pays avec tes yeux, aime-le, Victorin, et, tant que
-tu pourras, jamais ne le quitte!...
-
- * * * * *
-
-Le soir, à la table paternelle, où il venait de s’asseoir:
-
---Mon père, dit Victorin, grand-père avait raison. Demandez, je vous
-prie, aux Revertégat s’ils veulent toujours me donner Martine, et à
-Martine si elle veut encore de moi.
-
-Le mari regarda sa femme, qui, debout, les servait; la femme regarda son
-homme; ils se virent émus aux larmes.
-
---Femme, dit Bouziane, viens t’asseoir à table près de ton fils, que,
-peut-être, les jambes te doivent trembler un peu.
-
-La femme, apportant pour elle une assiette et un verre, vint prendre
-place entre le père et le fils.
-
---Mangeons, dit Bouziane. Mange et bois, garçon, que tu dois avoir un
-fameux appétit et une fameuse soif, après tant de batailles!
-
-Ils soupèrent en silence; puis, au fromage:
-
---Femme, un coup de vieux muscat.
-
-Elle se leva, apporta le vin cuit. Le père emplit les trois gobelets.
-Et, avant de toucher des lèvres au sien, l’œil malicieux et la tempe
-toute ridée de plis ironiques:
-
---Et alors, fils, cette Arlette--qui n’a jamais été des Mayons? hé,
-BOUZIANE?
-
-Victorin prononça:
-
---Elle n’a jamais valu l’ongle du petit doigt d’une Martine, père; ni
-une motte de notre terre.
-
-Le vieux paysan leva son verre et le choqua contre celui du fils et de
-l’épouse:
-
---A la France! dit-il.
-
-
-FIN.
-
-
-La Garde, 17 Février 1917.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- I.--Le dépiquage du blé 1
- II.--La vieille maison paysanne 10
- III.--L’anarchiste et la suffragette 20
- IV.--Les leveurs de liège 37
- V.--La chasse aux cigales 51
- VI.--Monsieur Gustin 62
- VII.--La poigne du vieil Arnet 67
- VIII.--Une galégeade d’Arnet 78
- IX.--Le vieux qui dort là-haut 79
- X.--Le Roi d’Italie 99
- XI.--La famille fait la Patrie 105
- XII.--Un soir d’été sur l’aire 113
- XIII.--L’instituteur et le prêtre 123
- XIV.--Le chapitre du chapeau 134
- XV.--Le museau de vendange 143
- XVI.--Arlette et Martine 155
- XVII.--Arnet se confesse 161
- XVIII.--La famille et l’école 175
- XIX.--Champignons et bécasses 182
- XX.--La forêt est toute seule 196
- XXI.--Le portrait de la gavotte 209
- XXII.--Le féminisme d’Arlette 218
- XXIII.--Conseil de famille 228
- XXIV.--Deux indépendants 237
- XXV.--Fleurs et plumes 243
- XXVI.--La voix des cloches 252
- XXVII.--Concorde 261
- XXVIII.--Sans Patrie 269
- XXIX.--Martine 274
- XXX.--Augustin Augias 280
- XXXI.--Des yeux se ferment, des yeux s’ouvrent 286
-
-
-
-
-79922.--PARIS, IMPRIMERIE GÉNÉRALE LAHURE
-
-9, Rue de Fleurus, 9.
-
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