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-The Project Gutenberg eBook of Essais et portraits, by Jacques-Émile
-Blanche
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Essais et portraits
-
-Author: Jacques-Émile Blanche
-
-Release Date: January 3, 2022 [eBook #67096]
-
-Language: French
-
-Produced by: Clarity, Hans Pieterse and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by The
- Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAIS ET PORTRAITS ***
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- _J.-E. BLANCHE_
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- ESSAIS ET PORTRAITS
-
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- [Logo: BF]
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- _PARIS
- LES BIBLIOPHILES FANTAISISTES
- DORBON-AINÉ
- 19, Boulevard Haussmann, 19
- 1912_
-
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-
- ESSAIS ET PORTRAITS
-
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-
- _Ce volume a été tiré à
- cinq cents exemplaires
- numérotés à la presse,
- dont quinze sur japon
- numérotés de 1 à 15._
-
-
- SERVICE DE PRESSE
-
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-
-_AVANT-PROPOS_
-
-
-_Ces portraits n’auraient jamais été réunis en volume sans l’aimable
-insistance de quelques bibliophiles; écrits pour des revues, au moment
-que l’on jugea propice pour les faire paraître--le plus souvent à
-la mort de l’artiste dont j’essayai de retracer la figure--on me
-les demanda comme à quelqu’un qui avait connu le modèle. Si je me
-suis décidé à ne pas rejeter l’offre redoutable de les rassembler
-aujourd’hui, c’est que j’ai livré au public tant de portraits
-«peints»--dont beaucoup, sans doute, de médiocres,--que le danger
-ne me paraît pas sensiblement plus grand, de lui donner ces pages.
-Elles auraient pu trouver place dans des mémoires que j’aimerais à
-rédiger, si j’en avais jamais le loisir, tant me paraissent dignes
-d’être conservés, des souvenirs, des impressions d’années passées
-auprès de gens intéressants avec qui il me fut réservé de vivre. Parmi
-ceux-ci, les uns m’ont diverti, passionné, les autres m’ont inspiré
-de la méfiance ou de l’antipathie; le jugement porté sur eux par le
-critique ou par des amis, me sembla juste en peu d’occasions, plus
-souvent exagéré en bien ou en mal. L’amitié, les intérêts communs ou
-la haine et la jalousie faussent le sens critique. Je crois que le cœur
-a peu de raisons que ma raison ne connaisse pas, et juger est un besoin
-impérieux de mon esprit. Les liens les plus tendres de l’affection ne
-m’ont jamais fait changer en cela et envers moi-même je tâche d’être
-juge, le plus sévère des juges. Après des années de luttes douloureuses
-parfois et de quotidiennes difficultés, je jouis encore si vivement
-des choses et des êtres, que je ne regrette pas les coups échangés
-naguère. Si j’ai blessé ou étonné certains compagnons de route, j’en
-suis chagrin pour eux, mais je me repose sur les plus judicieux--car il
-en est, ma foi! qui m’ont deviné et ne m’en veulent pas._
-
-_Il faut dire ce que l’on pense:_
-
-_Telle est ma conception de l’Honnêteté, à une époque de disputes et de
-troubles universels, où les convictions sont chancelantes, où l’on se
-bat sans avoir de grands principes à défendre (il n’est question ici
-que des artistes), par attitude, par désir de s’affirmer libre, par
-plaisir._
-
-_De chers camarades m’ont avoué que, selon eux, un peintre ne doit
-pas faire «de la critique». Tout ce que je puis leur concéder, c’est
-que «faire un Salon», c’est courir à un danger, si l’on est soi-même
-exposant. On n’admet plus qu’un sentiment: l’admiration passionnée. Or,
-vous n’avez pas toujours l’occasion d’admirer vos contemporains, si
-votre idéal de Beauté est élevé._
-
-_Sans doute, nous passerons parfois à côté d’œuvres belles et neuves
-sans les apercevoir tout de suite. André Gide s’est décidé, dès l’âge
-de vingt ans, à courir toutes les aventures plutôt que de risquer la
-honte d’avoir nié un Génie dont les ailes pointent à l’horizon. Je
-me résignerais encore à une telle calamité, mais me crois, en toute
-conscience, autant menacé d’un autre côté. N’acceptons-nous pas plus
-volontiers, aujourd’hui, que nous ne rejetons? Notre enthousiasme
-est toujours prêt à applaudir les débutants, mais nous avons peu de
-patience avec les vieux ténors, et Sainte-Périne est un asile qui
-nous paraît mieux approprié que le Théâtre, pour tout artiste dont la
-voix est devenue trop familière à notre oreille. Nerveux, inquiets,
-nous nous lassons tout de suite. Notre mémoire est courte comme notre
-patience. Nous oublions hier et attendons des miracles pour demain._
-
-_Les critiques de profession--s’il en est encore qui méritent ce
-nom--n’aiment pas assez la peinture pour pouvoir résister au travail
-surhumain que leur imposent les incessantes manifestations, les
-provocations indiscrètes de la production. Plaignons-les comme des
-condamnés au «Hard Labour», mais qu’ils nous excusent, s’ils ne
-sont pas toujours pris au sérieux. Croient-ils, aussi bien, en leur
-infaillibilité? Échappés de toutes les professions, quand ils ne
-sont pas de simples reporters, ils n’ont plus l’autorité de leurs
-prédécesseurs. Rarement lus, leurs plus sûrs clients sont les artistes
-qui leur fournissent de la copie._
-
-_En somme, je n’aperçois aucune raison valable--si ce n’est l’habitude
-et la convention--pour qu’un peintre n’écrive pas sur la peinture,
-comme les musiciens et les auteurs dramatiques, sur leur art. Les
-peintres ont des arguments à donner, en dehors de leur sympathie ou
-de leur aversion, sentiments d’un médiocre intérêt et critérium assez
-discutable._
-
-_D’ailleurs, dans ce volume, il n’y a pas, au propre, de la critique,
-et je me suis interdit de passer en revue des œuvres récemment
-produites et exposées. Sauf J.-L. Forain, mes modèles sont morts; mais
-je les ai tous connus vivants et je me suis permis de dire comment ils
-se sont présentés à moi._
-
-_La dimension de chacune de ces études n’est pas toujours en proportion
-avec l’importance du sujet. Par exemple, le grand Watts, à qui quelques
-lignes sont consacrées, il faudrait tout un livre pour le raconter.
-Mais voici des articles de revues, dont la longueur fut imposée par la
-place qu’on leur accorda dans chaque numéro--et le temps me manque pour
-refondre tout cela et l’écrire à nouveau._
-
-_La rapidité de la vie est si effrayante et tant de merveilles en
-remplissent les jours, qu’on voudrait en doubler la durée pour y mettre
-tout ce qui sollicite notre regard émerveillé._
-
- _J.-E. B._
-
-
-
-
-FANTIN-LATOUR
-
-
-I
-
-Lorsqu’on allait frapper à la porte de Fantin-Latour, c’était à droite,
-au fond de la cour, nº 8, rue des Beaux-Arts;--non pas à la porte de
-son atelier principal, qui était en face, mais d’un autre, construit
-en retour, petite pièce encombrée de peintures, où madame Fantin
-travaillait parfois--, on était préalablement examiné au travers d’un
-judas, afin que le maître de céans jugeât s’il devait, oui ou non,
-ouvrir. Entre l’instant où il avait aperçu le visiteur et celui où il
-l’accueillait, plusieurs minutes s’écoulaient: Fantin se demandait
-sur quoi il pourrait «attaquer» l’importun, quelle opinion il aurait
-à réfuter. Si c’était avant la fin de la séance, à l’heure du thé, ou
-s’il ne comptait pas vous engager à la conversation, vous le voyiez
-entre-bâiller la porte; le bras, rapproché de son torse massif, tenait
-haut dressés l’appui-main et la palette; une sorte de visière, comme
-celle de Chardin, abritait ses beaux yeux, brillant dans une large
-face, un peu russe d’aspect; des cheveux léonins se renversaient sur
-son vaste front de _Capellmeister_. Si l’on était reçu, c’était chez
-lui, dans une étroite galerie, au plafond vitré, sorte d’atelier
-de photographe, que M. Degas appelait «la tente orléaniste», sans
-doute à cause des bandes verticales en deux tons, dont elle était
-extérieurement revêtue, à la mode de 1830. C’est là que Fantin, pendant
-plus de trente ans, chaque jour, prépara ses couleurs, lava ses
-pinceaux, balaya le plancher et fit son œuvre.
-
-La lumière était dure, tombant directement du toit peu élevé au-dessus
-du sol; point de recul, point d’espace vide, où l’on pût se tenir pour
-contempler les murailles qui disparaissaient sous les plus belles et
-les plus charmantes études. Un chevalet portait, en général, une vaste
-planche à lavis sur laquelle étaient retenus, au moyen de «punaises»,
-cinq ou six carrés de toile, vieilles esquisses qu’il reprenait, ou
-dont il voulait s’inspirer pour de nouvelles compositions. Le poêle,
-surmonté d’un antique buste de femme en plâtre, répandait une chaleur
-congestionnante. Fantin était rouge, le col entouré d’un foulard,
-engoncé dans une grosse vareuse, les pieds traînant lourdement des
-chaussons de lisière. Et il était superbe avec son air terrible de
-vouloir vous souffleter de tout son mépris pour des opinions qu’il
-vous attribuait _a priori_. J’éprouvai toujours en l’abordant un petit
-sentiment de frayeur, à cause de ces façons rudes que les artistes
-de sa génération affectaient volontiers comme inséparables d’une
-noble indépendance. Il est probable que Fantin avait de la bonté
-et de la sensibilité, mais il ne tenait pas à en témoigner dans la
-conversation. D’aucuns avaient fini par ne plus le voir, non qu’il ne
-fût capable d’amabilité, mais parce qu’on le savait toujours prêt à
-partir en guerre contre des hommes ou des œuvres dont il vous croyait
-l’admirateur, s’efforçant à vous arracher du cœur des affections que
-souvent l’on n’avait pas, façons assez fatigantes, déroutantes, surtout
-pour ceux qu’il connaissait, comme moi, de longue date.
-
-Il s’était assis autrefois à la table de mes parents et fut le premier
-peintre que j’entendis parler de son art; c’est lui dont j’ambitionnai
-des leçons, au sortir du collège. Il m’avait fait présent d’une toute
-petite toile, que je possède encore et qui renferme ses meilleures
-qualités et les plus exquises: portrait exact et touchant de deux
-pommes vertes, sur un coin de cet éternel meuble en chêne, où tant
-de fleurs et de fruits achevèrent leur brève destinée. Il peignit
-devant moi; je lui soumis mes premiers essais. Il les jugea nuls
-ou quelconques. Je lui suis reconnaissant de sa franchise comme je
-remercie tous ceux qui m’ont malmené:--légion!
-
-Fantin est pour moi au nombre de ces figures bourrues et amies que
-nous avons vues, enfants, au milieu de notre famille et qui ont avec
-elle une sorte de parenté: ce caractère jadis commun à tous dans un
-même milieu, à une époque où le cinématographe international n’était
-pas encore inventé. Sa place est indiquée dans ces vieux albums à
-fermoir de cuivre où s’alignent les «cartes de visite» d’Alophe et de
-Bertall, offrant des gibus et des favoris de médecins, de magistrats et
-de notaires, à côté de dames à crinoline. Je voudrais me rappeler ses
-traits adoucis par le sourire que les enfants recueillent sur toutes
-les bouches dont ils attendent un baiser.
-
-
-II
-
-Fantin, a-t-on dit, est le peintre de la bourgeoisie sérieuse et
-intellectuelle. En effet, c’est à cette saine et forte classe, honneur
-du XIXe siècle, qu’il se rattache par bien des liens. Certains
-traits significatifs de son caractère, de sa pensée, sont d’un petit
-bourgeois élevé dans les idées voltairiennes, «libéral», admirateur de
-Michelet, encore un peu romantique et berliozien, aux goûts simples,
-point voyageur, infatigable liseur, passionné et timide, ennemi des
-gouvernements quoique partisan de l’ordre. Certains de ses amis, de
-même origine, se transformèrent au cours de leur existence, ou du moins
-les contacts extérieurs modifièrent leurs habitudes et les succès, leur
-situation. Un Manet, fils de magistrats sévères et gourmés, quoiqu’il
-n’ait pas quitté le cercle étroit de sa famille, devient tout à coup
-un brillant boulevardier et fréquente Tortoni. M. Degas lui-même a des
-phases d’élégance sportive. Mais Fantin, d’ailleurs fils d’un peintre
-très modeste, fut immuable dans ses goûts: le musée du Louvre, où il
-fit ses classes en même temps que l’école buissonnière, est l’unique
-église dont le culte l’ait fixé, le seul Eldorado qu’il ait rêvé.
-
-On peut le suivre depuis son extrême jeunesse jusqu’à sa mort, faisant
-les mêmes gestes, aux mêmes heures, dans les deux arrondissements de
-Paris qui furent tout son univers. Non qu’il eût des œillères, car il
-fut mieux que personne au courant de la littérature et de l’art en
-France et ailleurs; mais si sa pensée vagabondait, son corps semblait
-enchaîné aux rives de la Seine, entre le pont des Saint-Pères et
-l’Institut, pour lequel il avait un secret penchant, mais dont il ne
-se décida pourtant jamais à franchir le seuil par fierté, indécision
-et peur du ridicule. Après tout, Chardin et les autres peintres du Roi
-n’eurent guère plus que lui l’humeur d’un touriste. Entre les quatre
-murs de l’atelier, une journée de travail que suspendent des repas
-frugaux; de bonnes lectures, le soir venu, sous la lampe; des cartons
-remplis de reproductions de tableaux célèbres (Fantin en décalquait
-«pour se mettre de bonnes formes dans la mémoire»),--que peut souhaiter
-de plus un sage, s’il conçoit l’importance de sa tâche, ne tient pas
-à conserver une taille mince et des mouvements alertes au delà de la
-quarantaine?
-
-Fantin, lourd de corps, avait l’esprit vif. A l’horreur de l’exercice
-et du mouvement il joignait une sorte de terreur de tout ce qui est
-l’action. La guerre de 70 lui avait laissé un tel souvenir, qu’il se
-fût jeté parmi l’encombrement de la chaussée plutôt que de coudoyer
-un militaire sur le trottoir. Violent à l’excès en tête à tête, chez
-lui, il eût, en public, fait un long détour afin d’éviter une personne
-hostile. Aux vernissages de l’ancien Salon, emporté par sa passion
-pour ou contre ses confrères, il se faufilait par les galeries, sous
-la protection d’une petite phalange de dévots, qui recueillaient ses
-sentences. De ce pardessus très boutonné, de ce foulard, sortaient des
-jugements durs, amers, inexorables et parfois disproportionnés avec
-leur objet. Pas un nouveau venu qu’il n’ait découvert, surtout parmi
-les étrangers. Il était pour ceux-ci d’une indulgence incompréhensible:
-s’il s’agissait d’un «jeune» Scandinave ou d’un Berlinois, il en
-suivait les progrès ou les défaillances avec partialité.
-
-Le «Salon» était pour Fantin le point culminant de l’année. S’y
-préparant plusieurs mois d’avance, il y envoyait autant d’œuvres que
-possible: il refusait de faire partie du jury, mais approuvait en
-principe les récompenses et les décorations.
-
-Par égard pour la hiérarchie, il défendait les académiciens,
-et redoutait les impressionnistes comme ennemis de l’ordre;
-toujours irritée, et, somme toute, difficile à suivre, pleine de
-contradictions--sa critique avait une belle violence de sectaire.
-
-Deux tableaux à l’huile, deux pastels, des lithographies, telle était
-sa contribution annuelle,--«son Salon», comme on disait alors.--Et,
-le jour du vernissage venu, c’était une partie familiale et un acte
-rituel que de dépasser le pont de Solférino, de s’engager dans les
-Champs-Elysées et de déjeuner à midi sous l’horloge du Palais de
-l’Industrie, à «la sculpture»,--évitant «Ledoyen» à cause des courants
-d’air et des lazzi des Béraud, des Duez, amusants, mais qu’il préférait
-qu’on lui rapportât dans l’après-midi.
-
-Une journée de lumière et de fête dans toute une année de claustration
-voulue! Après le repas, on montait dans les salles, puis redescendait
-aux allées bordées de bustes de marbre, où les élégantes promenaient
-leurs robes et leurs chapeaux de printemps parmi les groupes de plâtre
-et les rhododendrons.
-
-Six heures ayant sonné, la foule chassée par les gardiens s’écoulait
-au cri de «on ferme! on ferme!», et Fantin rentrait avec une migraine,
-dans son cher appartement, pour reprendre aussitôt ses habitudes de
-chat domestique.
-
-
-III
-
-Il faut connaître ces coutumes invariables du peintre, heureux dans sa
-retraite, marié à une femme supérieure, elle-même peintre de mérite;
-il faut savoir sa fidélité à quelques principes et à quelques idées de
-jadis, pour s’expliquer son œuvre, sans pareille à notre époque: les
-causes qui la restreignirent lui donnent une part de sa signification
-et de l’originalité.
-
-Fantin, qui s’instruisit lui-même auprès des Maîtres, sans passer par
-l’Ecole, est un exemple parfait pour les jeunes hommes d’aujourd’hui.
-Tel artiste, plus hardi que lui et de plus d’invention, aurait
-peut-être fait un autre usage du catéchisme appris au Louvre. Tout ce
-qu’il faut savoir, il le savait. Et quelle compréhension des maîtres!
-Ses copies sont des chefs-d’œuvre. Sont-ce même des copies? Il s’y
-montre personnel autant que partout ailleurs. Si fidèlement elles
-traduisent les originaux, tel est leur accent que, dès le début,
-elles étaient reconnaissables entre toutes, recherchées des amateurs.
-Fantin sut réduire aux proportions d’un tableau de chevalet, tout
-en lui conservant leur noblesse, l’héroïque envergure des _Noces de
-Cana_. Plusieurs fois il renouvela la gageure. On lui commandait des
-répliques qu’il exécutait, rapidement, dans la lumière rousse, mais
-insuffisante, du Salon Carré. Si j’excepte les grands morceaux que fit
-Delacroix d’après Véronèse, je ne sais rien qui prouve une pénétration
-plus aiguë du génie du maître. Véronèse, Titien, Rembrandt donnèrent
-au jeune artiste l’occasion d’autres traductions aussi éloquentes.
-Comprendre à ce degré un chef-d’œuvre, et ajouter à sa copie une part
-si importante de soi-même, pourquoi ne serait-ce pas un peu de génie?
-Génie de peintre, purement de peintre et de technicien. Mais, somme
-toute, n’est-ce pas là, pour un tableau de quelques centimètres et ne
-prétendant pas à décorer un monument, ni à instruire les foules, ni à
-aider à la révolution sociale, n’est-ce pas un but très élevé?
-
-M. Charles Morice, dans un questionnaire proposé à mes confrères,
-demandait ce que Fantin a apporté, ce qu’il emporte dans la tombe.
-Cette question parut un peu déconcertante. Elle ne pouvait venir
-que d’un homme de lettres, pour qui les opérations intellectuelles
-du peintre restent toujours assez impénétrables. La nouveauté,
-l’invention, en peinture, se décèlent souvent en un simple rapport de
-tons, en deux «valeurs» juxtaposées ou même en une certaine manière
-de délayer la couleur, de l’étendre sur la toile. Qui n’est pas
-sensible à la technique n’est pas né pour les arts plastiques, et
-telle intelligence très déliée passera à côté d’un peintre pur, sans
-s’en douter. Naturellement, un peintre qui, par l’intérêt des sujets
-qu’il traite, et par la joie physique qui se dégage de son œuvre,
-conquiert un plus large public,--qu’il se nomme Rubens, Delacroix ou
-Chavannes,--est plus haut placé dans l’opinion des hommes qu’un petit
-maître comme Fantin; mais Fantin excelle dans ses menus travaux. Ce
-qu’il a apporté? Une jolie et charmante technique, un dosage curieux
-des «valeurs», un parfum de lavande d’armoire à linge bien rangée.
-Ce qu’il a emporté? Rien du tout. Un artiste n’emporte rien dans la
-tombe: il livre tous ses secrets en ses toiles; libre à chacun de les
-approfondir, et, s’il ne craint pour sa propre personnalité, de se les
-assimiler!
-
-Fantin-Latour, picorant comme un jeune coq dans les ouvrages des
-maîtres anciens, si variés et si stimulants, s’était nourri solidement
-pour la route. On voit, dans la première partie de sa carrière,
-quel robuste et raisonnable métier il avait à sa disposition.
-Alors, oseur, ardent, l’influence du passé n’agissait sur lui que
-comme un tonique. Parmi des hommes jeunes, tous plus ou moins
-révolutionnaires,--confrères ou littérateurs,--sa timidité naturelle
-se dissimulait encore. Les camarades l’aiguillonnaient: il était
-emporté, sans doute un peu malgré lui, dans un magnifique mouvement
-d’indépendance et de protestation contre l’académisme. M. Lecoq de
-Boisbaudran, qui dut être un exalté, communiquait une flamme aux plus
-froids de ses élèves. Il est probable que ce fut grâce à ce professeur
-clairvoyant qu’ils eurent tous de belles qualités et que de très bonne
-heure, ils découvrirent en eux-mêmes et montrèrent dans leurs ouvrages
-tels de ces dons individuels qui parfois tardent à se produire.
-
-Si nous voyons les artistes de premier rang se développer et élargir
-leur manière à mesure qu’ils vieillissent, certains autres épuisent
-très vite leurs réserves. Fantin portait en soi une faiblesse;
-pour lutter contre elle et la vaincre, une vie plus extérieure eût
-été nécessaire, avec moins de ces petites manies bourgeoises qui
-l’enrênaient. Cette faiblesse fut la timidité et la peur des êtres
-vivants, la phobie du prochain.
-
-Dès ses débuts, il se claquemure; ses deux sœurs sont presque les
-seules femmes qu’il ne craigne pas de faire poser. Elles sont d’aspect
-austère et gardent une certaine tournure chaste et noble très
-particulière à leur classe et à leur temps. La réserve tranquille qui
-se dégage suavement de leurs personnes, ajoute à la saveur du tableau.
-Nous sommes loin de la société élégante et frivole que portraiturent
-les favoris du jour.
-
-Paris ne présente plus ces caractères tranchés qui permettaient encore
-sous le second Empire de reconnaître la classe sociale des individus
-à leur mise même; une même tenue, qui recouvre la personnalité d’une
-manière uniforme, semble peu propre à stimuler l’inspiration du
-portraitiste actuel. Les grands magasins de nouveautés répandent
-dans tous les quartiers de la ville et en province ces «confections»
-adroites à singer les odieuses modes qu’impose la rue de la Paix à un
-public sans imagination. Les femmes sont, comme malgré elles, tirées
-à quatre épingles, coiffées d’absurdes chapeaux. Elles n’ont point de
-mal à se donner pour avantager de fanfreluches et de colifichets leur
-taille volontairement déformée, celles que nos attachés d’ambassade,
-séjournant à l’étranger, déclarent sans rivales pour la sensualité de
-leurs courbes. La toilette féminine a pour idéal l’image du journal de
-modes.
-
-Un manque total de fantaisie et la peur de rien «oser»--si particulière
-à notre race--ne sont inoffensifs qu’en des temps autres que celui-ci.
-La beauté des styles en France, jusqu’après Napoléon Ier, reflète la
-rigidité, la dureté d’une volonté supérieure et l’honnête respect
-de ceux qui, même de loin, dans les campagnes, imitent avec de bons
-matériaux et naïvement, ce que la Cour a commandé. Il était fatal que,
-sous un régime démocratique et égalitaire, le goût fût tel que nous le
-voyons. Nous savons ce qu’est la fausse élégance d’une rue parisienne,
-le dimanche; nous savons aussi ce qu’au théâtre, la scène offre à notre
-délicatesse vite blessée: les actrices habillées à grands frais par
-les couturiers, pour affoler les spectateurs du paradis et les riches
-cosmopolites des loges ou de l’orchestre.
-
-Il n’y a que trop de raisons pour expliquer la lamentable école
-de portraitistes dont la France semble avoir le privilège. Nulle
-distinction, nulle noblesse de maintien, dans la «société»; ni
-simplicité, ni jolie retenue chez les personnes de condition moyenne,
-mais une banale, universelle élégance, tapageuse ou guindée. Même
-en province, on ne trouve plus de ces types fortement caractérisés,
-de ces attitudes gauches, si charmantes, si privées, qui donnent à
-l’artiste l’envie de les peindre. Partout la platitude, un manque
-général de saveur. Et, dernier vestige de la tradition, suprême
-rayonnement de notre goût si fameux, la supériorité de nos couturiers
-est celle que partout encore on subit sans protester. Où sont les
-berthes, les canezous, les guimpes et les rotondes et ces cols rabattus
-des femmes de naguère?... D’instinct, Fantin-Latour s’écarte de la
-Parisienne, de l’élégante. Il sent, quoiqu’il ne l’ait peut-être
-pas analysée, la transformation du type français et des mœurs. Il
-assiste à la dégradation progressive d’une beauté pure et modeste,
-qui lui est chère, sans qu’il se permette de chercher loin de lui,
-là où elles étaient peut-être, les créatures dont son pinceau aurait
-pu rendre l’allure... Les modèles lui faisaient défaut, ou du moins
-il se l’imaginait: de là une retraite anticipée du portraitiste.
-Il prétextait de la gêne qu’il eût éprouvée devant des personnes
-inconnues. Très nerveux, facilement agacé par les conversations,
-maniaque comme une vieille fille, la présence d’autrui le paralysait
-d’ailleurs. Toute personne étrangère à son petit cercle troublait
-l’atmosphère, lourde, mais si recueillie, dans laquelle il avait conçu
-et réalisé ses meilleurs morceaux. Marié, il ne fit plus guère poser
-que sa femme et les membres de sa famille, les Dubourg, à la tenue
-protestante, ou bien des artistes, ses amis. A part ceux-ci, je ne vois
-guère que madame Léon Maître, madame Gravier et madame Lerolle dont il
-entreprit de fixer l’image, et ce furent là des effigies assez froides
-et compassées.
-
-Fantin était d’une maladresse attendrissante dans l’arrangement d’un
-fond d’appartement ou le choix d’un siège. Ce réaliste scrupuleux
-épinglait derrière le modèle un bout d’étoffe grise ou dressait un
-paravent de papier bis, chargé de représenter les boiseries d’un salon.
-Dans _Autour du piano_, dont Emmanuel Chabrier forme le centre, je
-me rappelle la peine qu’il prit pour donner quelque consistance au
-décor. D’ailleurs ce tableau célèbre, excellent en quelques-unes de ses
-parties, demeure comparable à une scène du Musée Grévin. M. Lascoux, M.
-Vincent d’Indy, M. Camille Benoît sont des mannequins d’une mollesse
-et d’une gaucherie d’attitude tout à fait surprenantes.
-
-L’atelier de Fantin n’était pas plus subtilement éclairé que celui d’un
-photographe de jadis. Il n’y modifia jamais les jeux de lumière. Sa
-paresse et l’effroi qu’il avait de se transporter hors de chez lui le
-restreignaient encore. Il ne savait pas varier ses effets, donner de
-l’imprévu à ces réunions d’hommes, sur lesquelles Rembrandt eût fait
-glisser de magiques rayons dans un clair-obscur ambré. Il souffrit de
-ce plafond de verre, qui, d’un bout à l’autre de la pièce, baignait
-également les visages d’une lumière diffuse. _La famille Dubourg_,
-autre toile célèbre,--à mon avis l’une de ses moins bonnes, d’un modelé
-mol et affadi,--m’apparaît telle que si M. Nadar avait prié ces braves
-gens de venir chez lui à la sortie de l’office divin, tout ankylosés
-dans leurs vêtements dominicaux.
-
-On éprouve du regret en songeant aux merveilleuses qualités, aux dons
-rares que Fantin s’interdisait de mettre en œuvre par peur de la rue,
-de la vie et,--en somme,--des autres.
-
-Il est deux exemples, cependant, de ce que Fantin pouvait faire,
-quand un hasard le forçait à dresser son chevalet en face de
-personnages exotiques. Les Anglais qui s’adressèrent à ce portraitiste
-difficultueux, avaient sans doute deviné que l’auteur des «Brodeuses»
-apprécierait leur sévère dignité et leurs habits sans prétention.
-
-Je ne sais dans quelle occasion,--sans doute par l’entremise d’Otto
-Scholderer, établi en Angleterre,--l’avocat peintre-graveur Edwin
-Edwards et sa femme, lui avaient été présentés. Il alla même à Londres,
-chez eux, et je devine ce que dut être ce déplacement, y ayant fait
-moi-même un séjour avec Fantin en 1884. Ce premier voyage «au delà
-des mers» dut s’accomplir après 1870, alors que Whistler et plusieurs
-artistes français, entre autres Alphonse Legros, Cazin, Tissot,
-Dalou, s’étaient fixés hors de France. Mr. Edwin Edwards, occupait
-les loisirs de sa retraite à graver de dures, sèches, mais curieuses
-planches, et il avait une villa à la campagne où Fantin fut invité. Je
-ne sais si c’est là que fut exécuté le double portrait ou si ce fut
-dans la délicieuse lumière opaline de Golden Square, ce coin vieillot
-que l’on croirait hanté par l’ombre de Dickens; peut-être même fut-ce
-rue des Beaux-Arts tout simplement. C’était un fort beau couple.
-Mrs. Ruth Edwards, les bras croisés, avec son visage anguleux, dur
-même, le teint rose, les bandeaux de cheveux grisonnants, est debout,
-vêtue d’une robe en gros tissu d’un indéfinissable gris bleu, que nos
-élégantes critiqueraient sans doute, mais dont la forme est harmonieuse
-et picturale. A côté d’elle, assis, médite en regardant une estampe,
-Mr. Edwards, dont les traits réguliers, la barbe et les cheveux blancs,
-avec son expression de sereine placidité britannique, complètent un
-ensemble exceptionnel dans l’œuvre de Fantin. Cette toile appartient
-déjà à la _National Gallery_. Mrs. Edwards avait promis de l’offrir
-à la Nation dès qu’elle le pourrait. L’épreuve était redoutable pour
-notre compatriote et notre contemporain. Vous pourrez voir l’excellente
-tenue que garde ce morceau vibrant au milieu des chefs-d’œuvre qui
-l’entourent et avec qui, sans plus attendre, on l’a décrété prêt à
-voisiner.
-
-Une autre fois, Mrs. Edwards força son ami à entreprendre le portrait
-d’une jeune fille, miss B... Après beaucoup de résistance il consentit
-à recevoir chez lui cette étrangère, dont la vivacité et les libres
-allures bouleversèrent le nº 8 de la rue des Beaux-Arts. Revêtue d’une
-longue blouse de travail jaune, d’une cotonnade à menus dessins, ton
-sur ton, Fantin l’assit de profil, devant l’inévitable fond gris,
-regardant des fleurs de crocus jaunes dans un verre, qu’elle s’apprête
-à copier à l’aquarelle. Et ce fut encore là une grande réussite,
-quoique le maître se fut mis à la tâche furieux et contraint. De quelle
-précieuse galerie il nous a privés, dont il eût rassemblé les éléments
-en se répandant un peu au dehors, puisqu’il ne voyait plus à Paris les
-types chers à sa jeunesse.
-
-Rappelons encore ce beau tableau, un peu froid, mais si intense:
-mademoiselle Kallimaki Catargi et mademoiselle Riesner, étudiant la
-tête en plâtre d’un des esclaves de Michel-Ange, et un rhododendron aux
-sombres feuilles.
-
-Nous sommes reconnaissants à ces dames et à tous ceux qui ont apprêté
-pour Fantin un motif un peu piquant mais approprié; à ces «intrus»
-dont l’apparition rafraîchit la vision du solitaire. Il est presque
-regrettable que Fantin n’ait pris part aux événements de cette
-Commune où se laissèrent enrôler d’enthousiasme, maints généreux et
-naïfs artistes, ses amis. L’exil et la lutte l’auraient galvanisé et
-peut-être sa puérile timidité eut été vaincue. En tout cas, il aurait
-rencontré, soit en Angleterre ou en Allemagne, des visages accentués,
-des êtres lents, simples et ennemis de la mode, il aurait pénétré dans
-des «homes» silencieux et inquiets, pour lesquels il avait un goût si
-marqué; mais il se maria et fut plus que jamais ancré aux rives de la
-Seine.
-
-Ce bourgeois, casanier avec entêtement, se plaignait de toutes les
-choses de chez nous: elles choquaient son esprit. Ses sympathies de
-vieux romantique pour l’Allemagne, allaient s’accroître dans une
-famille française, mais germanique de tendances et d’éducation, où
-deux femmes supérieures et cultivées, favorisaient par des lectures
-continuelles, de la musique, et des discussions, certains penchants
-de Fantin. Ce n’était plus l’intérieur du père et des sœurs--les
-«brodeuses» à qui nous donnons le premier rang dans son œuvre d’avant
-1870 et dans toute son œuvre,--mais une sorte de petite Genève
-à l’entrée du Quartier Latin, un oratoire protestant, sectaire,
-jalousement clos où l’activité cérébrale et les passions à la fois
-artistiques et politiques allaient s’exaspérer.--Nous allons voir
-comment, verrouillé chez lui, Fantin transporta dans sa peinture,
-de vives impressions littéraires et musicales et, de plus en plus
-méthodique et dur, quant à la forme, nous confia les secrets de son
-cœur, d’abord en de savoureuses esquisses, puis en des tableaux plus
-conventionnels, qui occupèrent la fin de sa vie, pour la joie future
-des marchands de la rue Laffite, si non pour la nôtre.
-
-
-IV
-
-D’assez bonne heure, Fantin avait fréquenté des littérateurs, comme
-l’indiquent l’_Hommage à Delacroix_ et cette tablée de poètes du
-Parnasse où le jeune Arthur Rimbaud appuie ses coudes de mauvais petit
-drôle près d’une brillante nature morte;--deux ouvrages qui, avec
-l’_Atelier de Manet_, aujourd’hui au Luxembourg, faisaient espérer un
-peintre de la grande lignée hollandaise et flamande.--L’exécution en
-est très variée. Dans l’_Hommage_, la pâte est transparente, légère,
-chaude et rousse. Dans les deux autres, les têtes, très inégales de
-qualité, sont plus grises, parfois admirables, parfois creuses et de
-construction molle. On sent que Fantin excellait surtout à «enlever»
-des morceaux, ne parvenant que rarement à relier dans l’air, les uns
-aux autres, plusieurs personnages.
-
-Telles quelles, ces pages appartiennent à l’histoire artistique et
-littéraire; nous devons les tenir pour très précieuses, quels que
-soient le convenu des gestes et l’immobilité des expressions. C’est
-le temps du Parnasse, c’est l’enfance de l’Impressionnisme, heure
-significative dans le XIXe siècle. Fantin fut lié avec ces hommes dont
-il nous importe tant d’avoir l’image; il la traça d’un pinceau souvent
-très fin, sans doute dénué de cette puissance dans le modelé et le
-dessin, de cet accent je dirais _caricatural_, qui, à l’étonnement
-de nos présents esthètes, feront plus tard de M. Bonnat une figure
-considérable;--bien plus tard, quand on aura oublié qu’il fut décoré
-de tous les ordres, portraitiste trop abondant, officiel, et presque
-Ministre.
-
-Fantin rendit l’aspect, le teint de ses amis, sinon toute
-l’individualité de leur structure, et il les baigna dans une atmosphère
-délicate. Il devait être nerveux en leur présence et, ne pouvant ou ne
-voulant jamais «reprendre» un morceau, tenant surtout à la fraîcheur
-de la pâte, il n’analysait pas toujours assez les têtes, dans sa hâte
-de peindre ou sa terreur de fatiguer l’ami qui pose. On dirait qu’il
-ne conversait pas avec celui-ci: or, des séances de portrait ne sont
-fructueuses que si un rapport intime s’établit entre le portraitiste
-et la personne portraiturée.--Vous verrez, quelque jour, dans une
-exposition générale qui sera une révélation, des toiles anciennes
-de M. Bonnat: sortes d’instantanés, pour la déformation cocasse du
-dessin, victoires de cet observateur parfois cruel, outrancier, dont la
-matière, souvent pareille à celle de Ricard, s’émaille, à la longue. Or
-c’est un dessin original qui manque aux groupes de Fantin.
-
-Les séances de portraits sont épuisantes, si l’on n’a pas le goût de
-la conversation et si les gens vous importunent par leur présence. Il
-eût fallu que Fantin gardât toujours auprès de ses semblables un peu de
-cette liberté qui lui permit de faire, comme nul autre, des fleurs et
-des fruits, de la nature morte. Avec la même sûreté, semblent avoir été
-conduits jusqu’au «rendu» intense et définitif de la vie, quelques-uns
-de ses portraits: les _Brodeuses_, le buste de mademoiselle Fantin,
-les nombreuses têtes du maître et les deux portraits de sa femme,
-dont l’un est au Luxembourg, l’autre au musée de Berlin. Ces quelques
-pages de la plus heureuse venue font penser au style soutenu et ample
-des Vénitiens; font songer à Rembrandt aussi, et atteignent les hauts
-sommets de l’art du portraitiste. Il suffirait d’ailleurs à Fantin
-de les avoir signées, pour que sa gloire fût méritée. Le peintre s’y
-montre tel qu’il voulut être: d’un autre temps, retardataire résolu,
-irrévocablement traditionnel et d’intimité.
-
-Deux personnes aimées, silencieuses dans l’atmosphère chaude de vie
-familiale d’une chambre toujours habitée, il excelle à les nimber de
-pureté et de candeur, il se complaît à dépeindre leur intimité. Mais
-il lui faut des conditions de sécurité toutes spéciales. Ses groupes
-de littérateurs et d’artistes, quoique distingués, ne sauraient
-nous convaincre. Il y eut toujours un moment où Fantin, gêné auprès
-d’eux, ennuyé, timide, souhaita d’être seul et ne put rendre, faute
-de recueillement, ce qu’il voyait si bien auprès des siens, dans son
-propre foyer. Prises séparément, les têtes d’Edouard Manet, de Claude
-Monet, de Renoir, d’Edmond Maître, de Scholderer, dans _l’Atelier aux
-Batignolles_, sont des morceaux exquis. Peut-on dire que la toile,
-dans son ensemble, ait une allure magistrale? Ne lui manque-t-il pas
-ce qu’il y a de direct dans _les Brodeuses_, sans pour cela s’affirmer
-comme un Franz Hals?
-
-Les grandes toiles de Haarlem donnent l’exemple de ce que peut fournir
-d’éléments picturaux, une réunion nombreuse d’hommes et de femmes, vue
-par un maître-peintre; chaque fois que Fantin multiplia des figures
-dans un ensemble, il pécha par le dessin; non qu’il ne pût copier
-exactement «un morceau», mais le dessin, le grand dessin est tout
-autre chose que cela. L’arabesque qui remplit d’un bout à l’autre
-la surface à couvrir, la ligne, non pas exacte, mais décorative,
-qui chez les maîtres, court dans l’huile et la couleur, cernant la
-ressemblance, comme au hasard, par besoin, mais sans application ni
-effort, Fantin n’eut pas ce don souverain. La belle _facilité_ si
-décriée de nos jours--celle de Rubens, de Van Dyck, de Vélasquez, de
-Fragonard et de Reynolds--est le contraire de ce qui distingue la
-personnalité de Fantin. Cette brillante qualité, galvaudée par de
-bas prestidigitateurs, transformée en virtuosité à bon marché, à
-mesure que le faux-semblant, l’escamotage se substituaient au savoir,
-personne ne l’a plus depuis longtemps. M. John S. Sargent possède la
-science du dessin, mais sa couleur ne s’harmonise pas toujours avec la
-forme; pourtant, seul parmi nous, il continue la tradition du grand
-portraitiste, que rien n’arrête dans son métier.--Ce don fut refusé à
-Fantin-Latour qui sut dire plus bas, les paroles qu’il avait à murmurer
-dans une chambre close.
-
-
-V
-
-Fantin occupa, pendant les vingt dernières années de sa vie, une
-position très spéciale, respecté par les deux camps extrêmes dont il
-se tenait à distance, comme à mi-côte, en plein succès. Pourquoi les
-critiques les plus avancés le classèrent-ils parmi les impressionnistes
-et les révolutionnaires? Respecté de tous, isolé, entre l’Institut
-et les Indépendants, il fut défendu par les petites revues et les
-journaux, par tous ceux qui jugent et écrivent, comme s’il était
-attaqué--ce qu’il n’eût pas été séant de faire. N’exerçant aucune
-influence,--car son difficile métier est de ceux qu’on ne s’essaye pas
-à imiter,--refusant de faire partie d’aucun jury, seul, toujours seul,
-si j’omets quelques amis, il inspirait le respect à ceux-là même qui
-n’avaient pour lui qu’un goût médiocre. Il fut à la mode et toujours
-cité à côté des novateurs. Pourquoi? nous nous le sommes souvent
-demandé.
-
-Il inspirait de la sympathie à toute une classe de Français par la
-modestie, sinon par la pauvreté de sa mise en scène. En le défendant,
-on protestait très justement contre les portraitistes mondains. Pour
-beaucoup d’amateurs un peu naïfs, le seul fait de représenter une
-élégante en ses atours et de peindre une mondaine, constitue une
-sorte d’infériorité morale, qui ne va pas sans entraîner les défauts
-du peintre à gros succès, aimable et superficiel. Les critiques
-d’avant-garde devaient se servir de Fantin comme d’un drapeau. La manie
-de la politique et de la sociologie, l’amour des humbles--réaction
-dont il faut sourire, comme de tous les snobismes de la mode--exaltait
-la simplicité, même la laideur, au détriment du «joli». Cela était
-inévitable, après les excès d’adresse et de coquetterie, dont l’école
-française se rendit coupable au lendemain de 1870, à l’heure de ses
-succès scandaleux. M. Valloton jouit aujourd’hui du même privilège.
-
-Pour un publiciste candide, l’autorité de Fantin, le «dépouillé» de
-ses toiles froidement nues, sa sécheresse même, devaient signifier
-grandeur, profondeur, solidité. Plus ses fonds étaient tristes, ses
-personnages guindés et modelés menu (portraits de M. Adolphe Jullien,
-de M. Léon Maître, de la nièce de l’artiste), plus on admirait sa
-manière «discrète» et son goût. C’est à des raisons morales, à
-l’attitude, pour tout dire, d’un certain public, que Fantin dut des
-faveurs exceptionnelles. Ses incomparables natures mortes, ses fleurs,
-n’étaient pas encore connues à Paris; ses fantaisies mythologiques
-plaisaient peu, avant que la spéculation ne les lançât sur le marché,
-comme une «bonne affaire».
-
-Nous savons les milieux où sa réputation se forma et quelles personnes
-souhaitèrent d’être peintes par lui. C’est à un public limité que
-ses qualités modestes, puritaines et bourgeoises agréèrent, d’abord.
-S’il eût accepté des commandes, nous imaginons sans peine la file de
-modèles qui se fussent pressés à sa porte, les redingotes noires, les
-binocles tenus dans la main droite, les ennuyeux chapeaux, les dames
-point belles et vêtues d’un costume tailleur ou d’une robe à demi
-décolletée en carré, que son pinceau aurait eus à fixer, sur un fond
-de terne boiserie grise;--vêtements sans attraits pour le coloriste,
-mais tant de solide intelligence, de sérieux et de vertu dans ces
-visages graves!--Fantin eût fait avec certains Parisiens de la fin
-du XIXe siècle une galerie aussi typique que celle des Allemands de
-Lembach. Mais la fantaisie, le pittoresque, l’abandon en eussent
-été exclus. Rappelez-vous le portrait de M. Adolphe Jullien, qui est
-caractéristique: soigneusement dessiné, modelé jusqu’à la fatigue,
-dans une lumière argentée, un monsieur est assis comme il le serait
-chez Pierre Petit, une main appuyée sur une table, dont le tapis
-d’Orient est d’ailleurs exquis, et l’autre, sur sa cuisse. Professeur?
-commerçant retiré? médecin de quartier? on ne peut dire ce qu’il est;
-mais c’est un homme sérieux, qui déteste endosser le frac, le soir
-venu, pour qui «se soigner» est un supplice, une entrave aux habitudes
-de son cabinet, une lâche concession aux caprices du «monde». C’est
-un laïque, qui réprouve, comme ferait un bon prêtre, les grâces, les
-jolies inutilités, le faste de la vie.
-
-Et les épouses de ces hommes sans fantaisie? Excellentes mères de
-famille, instruites et hautement respectables, nous les vénérons, même
-dans leurs erreurs généreuses et leurs petits ridicules, mais leur
-mépris des futilités de la parure offre un mince régal au coloriste.
-Parvenus aux honneurs officiels, ils seraient tenus, hommes et femmes,
-de passer par l’atelier de M. Bonnat; mais, simples particuliers, ils
-voudront que Fantin soit leur peintre.
-
-Fantin redouta peut-être des conversations dont son esprit paradoxal
-se fût irrité, que son ironie et sa causticité eussent interrompues.
-Il eût tôt pris le contre-pied d’opinions émises par sa clientèle
-d’admirateurs. Ce solitaire dédaigneux les eût bien vite déconcertés
-par de subites boutades et un tour d’esprit le plus original. Fantin
-était un bourgeois, mais point de ceux-là!
-
-Il vivait deux vies mentales, à la fois; la peinture maintenait en
-équilibre les deux sphères, d’apparence si étrangères l’une à l’autre,
-dans lesquelles sa pensée se plaisait. Les philosophes, les poètes,
-les musiciens enrichissaient de leur incessant commerce son cerveau,
-aussi actif que son corps était lent. Dans son fauteuil d’acajou,
-assis comme un notaire de province, près de l’abat-jour vert d’une
-lampe Carcel, il poursuivait un rêve somptueux que ses compositions,
-d’inspiration poétique ou musicale, font deviner, mais ne traduisent
-qu’imparfaitement. Jamais il ne donna une forme digne de lui--par le
-pinceau ou le crayon lithographique--aux visions qui l’assaillaient
-pendant les lectures à haute voix, des soirées de tête-à-tête, où son
-imagination s’exaltait, s’enflammait comme à l’audition d’un opéra
-ou d’une symphonie. Mais la pensée vagabonde revenait toujours aux
-formes et aux objets familiers: poète, il était avant tout un peintre
-réaliste. Tous les éléments combinés dans ses tableaux de fantaisie,
-il serait aisé de les trouver à portée de sa main, autour de lui. Ses
-paysages modérés, les colonnades de ses temples, ses draperies, tout
-cela n’est-il pas tiré de ces innombrables cartons d’estampes, chaque
-jour feuilletées, étudiées amoureusement, copiées même? Son type
-féminin, beauté un peu corrégienne, blonde, grasse, au visage d’un
-ovale plein, il l’a vu, vivant auprès de lui; ce sourire, cette bouche,
-nous les retrouvons dans tels de ses groupes de famille, chez certaine
-dame à pèlerine, qui boutonne son gant de chevreau glacé (portrait
-de la _Famille D..._). Ce type est celui de ces chastes beautés que
-Fantin, sensuel et réservé, fit courir au clair de lune dans les
-fourrés mythologiques. Il n’osait regarder que ses proches, parmi les
-vivants, et, s’il rêvait de parcs et de bois, c’était de ceux qu’il
-préférait: les fonds des tableaux de maîtres...
-
-Admirable et un peu dangereuse claustration volontaire d’un artiste
-qui se détourne de l’activité moderne et, par entêtement, par crainte
-aussi, se circonscrit, décide qu’il vivra jusqu’à sa mort, là où il
-naquit.
-
-Ce n’est pas du renoncement, mais une retraite de sage qui veut, de sa
-cabine, regarder, juger sans courir les risques de la mêlée.
-
-
-VI
-
-Un grand peintre n’a pas nécessairement une culture universelle, il
-lui manque le temps de se la donner et le génie devine ce que d’autres
-apprennent. Fantin voulut tout connaître.
-
-Il est peu de questions à quoi il soit resté étranger. S’il sortait à
-peine de chez lui, son information et sa culture étaient sans cesse
-entretenues par des conversations, par les revues et les livres qu’on
-lui prêtait. Il supporta même, non sans impatience, certains habitués
-fatigants et trop empressés, en faveur des notions qu’il tirait d’eux.
-Chaque visiteur, chaque ami correspondait pour lui à une spécialité
-et à certains thèmes de causerie. Parmi les fidèles de la rue des
-Beaux-Arts, qu’il me soit permis de citer le nom du très cher Edmond
-Maître, qui écoute, de profil, au premier plan du tableau _Autour du
-piano_ et dans _l’Atelier aux Batignolles_: à Edmond Maître je devrai
-une éternelle gratitude, car il me fit respecter, avant que je fusse
-d’âge à les apprécier, certaines belles choses, certains artistes
-dont les jeunes gens s’écartent instinctivement. Qu’on m’autorise à
-citer ici, à côté de Fantin, le nom de cet homme d’élite, qui fut trop
-orgueilleux ou trop modeste pour rien signer, et se borna à fréquenter
-les plus distingués entre ses contemporains, peintres, musiciens,
-poètes et philosophes, dont il fut aimé et consulté. Pour un conseil,
-un éloge de lui, nous eussions tout sacrifié. Quel esprit compréhensif,
-grave et aimable! Vous n’auriez pu souhaiter un guide plus autorisé
-dans tous les domaines de la connaissance. Il se contenta d’être un
-amateur et un dilettante. Il avait tellement joui par l’exercice de sa
-pensée et sa mémoire était si riche que, brisé par la maladie, presque
-aveugle, il nous disait peu avant de mourir: «Je m’amuse, je voudrais
-que cela n’eût pas de fin, tant je me divertis de mes souvenirs». Ce
-cher ami est mort il y a déjà quelque temps; pendant vingt-cinq ans,
-je l’ai entendu formuler des jugements sur tous les heureux et les
-dédaignés de l’art et de la littérature: nul ne s’est prouvé faux par
-la suite. Edmond Maître était le goût et l’intelligence mêmes. Si
-comprendre, c’est égaler, il fut à la fois un grand philosophe, un
-grand écrivain (et quelles lettres j’ai conservées de lui!), un grand
-peintre et un grand musicien.
-
-De la rue de Seine, où il demeurait, il se rendait souvent chez Fantin,
-dont il prisait autant les idées originales que le talent; et celui-ci
-avait beaucoup profité des conversations si variées, si solides,
-comme des vastes lectures d’Edmond Maître, son voisin discret et son
-bibliothécaire. Grâce à sa femme et à son ami, Fantin vivait dans
-une atmosphère d’active intellectualité, nécessaire pour combattre
-l’assoupissement d’une maison de province en plein Paris, de plus en
-plus cadenassée par une croissante terreur du dehors. Pendant les dix
-dernières années, Fantin ne pouvait se décider à aller entendre, au
-théâtre ou au concert, les chefs-d’œuvre auxquels il était le plus
-sensible, et je me rappelle que, lors d’une reprise des _Troyens_,
-place du Châtelet, malgré son désir de voir un opéra qu’il chérissait
-entre tous, il ne se décida pas à traverser la Seine pour s’y rendre.
-Le froid, la chaleur, la foule, tout le troublait, dans la perspective
-de cette sortie inusitée.
-
-Il ne connut donc ses ouvrages favoris que par la lecture, ou par des
-reproductions, si c’étaient des œuvres plastiques. L’Italie était trop
-loin, le chemin de fer trop inquiétant pour qu’il fît le voyage. A part
-Londres et Bayreuth,--où il était allé jeune encore, en 1875, pour
-l’Inauguration,--Fantin s’était résigné à ne rien voir de ce à quoi il
-songeait sans cesse, de ce qui stimulait sa production quotidienne. Les
-petites toiles qu’il empâtait, grattait, glaçait au médium Roberson,
-étagées par deux et trois, l’une au-dessus de l’autre sur son chevalet,
-sont comme les dialogues tenus par Fantin avec ses auteurs préférés. Il
-finit par prendre un tel goût pour cette douce occupation de dilettante
-solitaire, qu’à la longue il se persuada qu’il y mettait le plus de
-lui-même, et renonça à tout autre travail. Obstiné comme il était,
-ayant la sensation d’une sorte de réserve du public et des artistes
-quant à ses œuvres d’imagination pure, il se rebiffa et ne consentit
-plus à rien exposer qui fût peint d’après nature. Il donna un double
-tour de clef à sa porte, et se claquemura dans une sorte d’_in pace_
-qu’animait seule la venue du marchand de tableaux Templaere et des
-habitués du lundi soir.
-
-Ce soir-là, de tradition, était consacré à un cercle de fidèles, pour
-qui Fantin sortait lui-même commander un bon plat ou un de ces gâteaux
-dont il était friand, quoiqu’il les redoutât d’ailleurs. Ces réunions
-hebdomadaires devaient avoir une belle tenue et un ton charmant de
-noble confiance réciproque. Edmond Maître me racontait les rites
-invariablement pratiqués dans la petite chapelle, et je me souviens
-du rôle muet de deux dames qu’il y rencontra pendant vingt ans, une
-fois par semaine, qu’il reconduisit régulièrement à leur omnibus vers
-neuf heures et demie et dont, par discrétion, il ne demanda jamais ni
-le nom ni la condition. Fantin remettait à l’une d’elles le journal
-_le Temps_, au moyen duquel il prenait un joli soin de distraire la
-respectable femme, tandis que s’établissaient autour de la table
-de graves conversations. Le critique de ce «quotidien» officiel ne
-se permettait pas alors de mettre à la portée des professeurs et
-des notaires de province les découvertes de Cézanne et des jeunes
-génies qui essaiment au Salon d’automne; car Fantin eût déchiré le
-journal, lui dont les préférences esthétiques étaient de plus en
-plus retardataires, à mesure que sa politique devenait plus avancée.
-Pauvre homme! S’il eût pu voir, lire et entendre ce que chacun admet
-maintenant, dans une marée montante d’anarchie, d’ignorance et de
-grossièreté à la Homais, peut-être eût-il regretté d’avoir tendu sa
-main (en pensée, car en fait il la gardait jalousement par devers lui),
-de l’avoir offerte même à de futurs ennemis de ses goûts.
-
-Il disparut à temps. Je crois que l’avenir le plus immédiat lui eût
-réservé des sujets d’amère réflexion. Son succès auprès des plus
-«avancés» reposait sur une sorte de malentendu: c’était une de ces
-positions fausses que l’on s’efforce de ne pas s’avouer à soi-même,
-mais dont une nature sensible finit par être incommodée. Très
-dangereuse est la situation de ceux qui ne sont pas «tout d’une pièce».
-Fantin était, par essence, comme nous l’avons montré, bourgeois,
-fonctionnaire, ami des médailles et de la hiérarchie; il entrevoyait
-le ruban rouge et les croix comme un but naturel à poursuivre, comme
-une preuve agréable à recevoir de ses propres mérites reconnus en
-haut lieu. S’il était possible d’entrer à l’Institut tout en raillant
-certains de ses membres, Fantin eût tenu à honneur d’en faire partie:
-l’épée qui bat les pans d’un uniforme pacifique lui parut toujours
-une arme appropriée pour un peintre, dût-il, en marchant, s’y
-embarrasser les jambes. Le courage lui aurait manqué pour braver tels
-amis politiques, en avouant que le Palais Mazarin n’est pas un lieu à
-dédaigner. Par une disposition essentiellement française de son esprit,
-la raillerie du maître s’exerçait sur les objets auxquels il tenait le
-plus. C’est ainsi que ce Parisien de Paris, attaché à tout ce qui était
-français, nous rabaissait plutôt, au profit de nos voisins, lui qui
-eût tant souffert de voir son quartier envahi par les étrangers et nos
-coutumes abolies. La souplesse et les contradictions de son tempérament
-si singulier, réjouissaient ceux qui le connaissaient à fond, mais le
-rendait impraticable à tous les autres. Alors qu’on croyait l’avoir
-avec soi, il se dérobait soudain, par une subite contradiction. Il
-réunissait en lui-même les traits de deux personnes destinées à ne
-jamais s’accorder entre elles.
-
-
-VII
-
-Vers le mois de juin, les émotions du Salon dissipées, une voiture à
-galerie venait prendre dans la rue des Beaux-Arts les malles et les
-menus bagages de la famille Fantin. C’était le départ pour la campagne,
-pour ce village bas-normand où l’artiste possédait une maisonnette
-dans un jardinet aux fleurs classiques, sujets de ses plus parfaits
-chefs-d’œuvre. Imaginons les bonnes journées de travail fertile et
-aisé, dans quelque chambre dont la fenêtre ouverte laisse entrer les
-bruits distincts et isolés, mais non importuns, de la route ou du
-bourg:--gamin chantant au sortir de l’école, heurts d’une charrette
-lourdement ferrée, gloussements du poulailler, mugissement de quelque
-vache--échos que répercute le haut mur de silex hérissé de ravenelles
-et de scolopendres.--Le Maître, sous un vieux chapeau de paille, le
-cou enveloppé d’un foulard d’été, chaussé de pantoufles, dès après
-son petit déjeuner, va cueillir dans les plates-bandes ce que la nuit
-a fait éclore de plus coloré, de plus odorant. Il pose sur le coin
-d’un meuble de chêne, devant un carton gris qui servira de fond, un
-de ces récipients de verre simples et commodes que Mrs. Edwin Edwards
-lui envoie de Londres et qui sont établis sur les plans ingénieux
-de certaine monomane de jardinage et différents selon la tige et le
-feuillage; avec mille soins, après de graves conciliabules en ménage,
-on fait un choix dans la récolte florale. Les délices d’une bonne
-séance vont être savourées, en dépit des mouches importunes, de la
-chaleur et de cette sonnerie, là-haut, dans le clocher de l’église,
-qui divise l’heure en quatre et fait couler la journée plus vite. La
-palette a été préparée et elle est déjà, à elle seule, un bouquet aux
-tons composés,--aux bleus tendres, aux lilas exquis, aux jaunes roses
-ou beurre frais, s’entourant de bruns fauves, de tous les rouges et
-de noirs:--une mosaïque d’Orient en pâte huileuse dont il suffira de
-déranger la symétrie et de l’ordonner autrement sur la toile, pour
-faire un miracle de justesse et d’éclat.
-
-Fantin est très méticuleux et la préparation de sa palette est longue.
-C’est un moucheté de petits tas de couleurs: la palette de Delacroix,
-mais enrichie de beaucoup d’éléments nouveaux.
-
-Parfois, jadis, et toujours dans les dernières années de sa vie, il
-enduisait sa toile, à l’avance, d’un ton gris, mince, transparent, qui
-servait de fond, invariablement. C’est ainsi que certains bouquets,
-si ce n’était l’air qui circule autour d’eux, on les dirait exécutés
-comme ces ornements en pyrogravure sur une table, ou une boîte, dont
-le bois reste apparent. J’en connais même parmi les moins bons, qui
-ont, un peu trop, l’aspect plaqué des modèles d’aquarelle pour jeunes
-pensionnaires, en dépit de leur savante anatomie. D’autres fois,
-il gratte le fond avec son canif, comme pour suggérer le treillis,
-le tremblé, la buée mouvante de l’atmosphère; et cela allège la
-matière sans rien enlever à la précision du contour qu’amollirait le
-contact de deux pâtes humides se pénétrant l’une dans l’autre. Donc,
-sans estompage ni «bavochures», c’est une épaisseur de pâte plus ou
-moins grande, selon que la chair de la fleur est veloutée, soyeuse,
-pelucheuse ou lisse, métallique ou fine comme de la baudruche.
-
-Chaque fleur a sa carnation, sa peau, son grain, son métal ou son
-tissu. Les lis, secs, cassants et glacés comme l’hostie, avec des
-pistils en safran, comportent un autre rendu que les cheveux de Vénus,
-les pavots et les roses trémières, minces et plissées comme certain
-papier à abat-jour; le dahlia, qui est un pompon, le phlox neigeux ou
-pourpre, la capucine taillée dans le plus somptueux velours, comme le
-géranium, la gueule-de-loup ou la pensée, ne sauraient être modelés de
-même que le coupant glaïeul, le bégonia ou l’aster. Les fleurs sont
-tour à tour des papillons, des étoiles de mer, des lèvres ou des joues
-de femmes, de la neige, de la poussière ou des bonbons, des bijoux
-émaillés, du verre translucide ou de la soie floche.
-
-Fantin aima surtout celles des vieux jardins de curé, les touchantes
-petites créatures qui poussent sans trop de soins dans les parterres
-entourés de buis. Je ne crois pas qu’il ait portraituré les pivoines
-ou les nouveaux chrysanthèmes de verre filé, qui ne savent où arrêter
-les prétentions de leurs encombrants falbalas. Il s’intéressa autant
-aux petites clochettes qu’à l’élégant œillet. Dans sa jeunesse, il
-avait parfois amoncelé et serré dans un vaste pot blanc, sur un fond
-de sombre muraille, des bottes de fleurs, comme on grouperait des
-écheveaux de laine pour la joie des yeux; mais la plupart de ses
-études sont d’un seul genre de fleurs à la fois, afin, sans doute,
-d’en fouiller mieux le corps et l’âme, pour en donner une image plus
-individuelle. Et l’on se prend à supposer, en voyant ses tableaux
-de fleurs ou de fruits, ce qu’il aurait fait avec nos visages, si
-le modèle humain n’était pas si pressé, si incommodant aussi dans
-l’atelier qu’il envahit en conquérant.
-
-Fantin a dû créer ses petits chefs-d’œuvre dans la joie tranquille des
-journées saines et unies, telles que l’été en offre de si savoureuses
-dans la campagne. Se mettre au travail de bon matin, sans crainte
-d’être dérangé par un visiteur indiscret ou d’avoir à lui donner
-quelque raison de le congédier, c’est la moitié du succès assuré,
-dans un genre d’ouvrage impossible à interrompre à cause des modèles
-changeants et éphémères que sont les fleurs. Laissons Fantin penché
-sur sa toile et analysant avec ardeur leurs moindres traits, dont
-l’expression change avec les heures du jour et qu’il convient de saisir
-au bon moment. Chaque sonnerie du clocher lui fait battre le cœur,
-de crainte qu’un pétale ne tombe, que des trous ne se creusent dans
-l’édifice chancelant qu’est un bouquet. Mais la pensée de Fantin se
-dédouble et, malgré son application à peindre, vagabonde: il se promène
-dans des musées lointains, chantonne du Schumann et se redit à lui-même
-certaines phrases de ses auteurs chéris.
-
-L’expérience vous apprend à quel moment il sied de couper les fleurs,
-afin qu’elles restent plus longtemps sans se faner et il est plusieurs
-manières d’en prolonger la courte existence. Vous pouvez disposer un
-bouquet, en prenant garde de ménager des vides, où, une fois peintes
-les premières fleurs, vous en glisserez d’autres qui les encadreront.
-C’est tout un art, qui exige beaucoup d’habitude, d’adresse et de
-soins. Fantin, qui fit tant de tableaux de fleurs, devait avoir pour
-elles les mille attentions et la tendresse d’une demoiselle maniaque et
-sentimentale. Quel enivrement, à la dernière séance, quand la fin du
-jour approche, de retoucher l’œuvre entière et d’y mettre les vigueurs,
-les éclats décisifs, juste avant la minute où toutes ces belles chairs,
-hier encore palpitantes, ne vont plus former, flétries, qu’un charnier!
-C’est dans les roses que Fantin fut sans égal. La rose, si difficile de
-dessin, de modelé, de couleur, dans ses rouleaux, ses volutes, tour à
-tour tuyautée comme l’ornement d’un chapeau de modiste, ronde et lisse,
-encore bouton, ou telle qu’un sein de femme, personne ne la connut
-mieux que Fantin. Il lui confère une sorte de noblesse, à elle que tant
-de mauvaises aquarellistes ont banalisée et rendue insignifiante par
-des coloriages sur le vélin des écrins et des éventails. Il la baigne
-de lumière et d’air, retrouvant, à la pointe de son grattoir, la toile
-«absorbante», sous les épaisseurs de la couleur et ces vides qui sont
-les interstices par où la peinture respire.--Métier tout opposé à
-celui d’un Courbet, dont le couteau à palette pétrit la pâte, l’enfonce
-de force et lui donne la surface magnifique, polie et glacée de l’onyx
-et du marbre.
-
-Dans ses tableaux de fleurs, le dessin de Fantin est beau, large et
-incisif. La fleur qu’il copie, il en donne la physionomie, c’est
-elle-même et non pas une autre, de la même tige: il dissèque,
-analyse, reconstruit la fleur, et ne se contente pas d’en communiquer
-l’impression par des taches vives, habilement juxtaposées. La forme
-peut être si éloquente à elle seule que, dans une lithographie très
-rare, dont je possède une épreuve, Fantin est parvenu avec du blanc ou
-du noir à faire deviner, dans le cornet de verre d’où elles s’élancent,
-toutes les couleurs d’une gerbe de roses. Comme cet art analytique et
-raisonné, encore que si frais, est de chez nous! Comme ces toiles sont
-bien d’un petit-fils de Chardin! C’est par elles que le bon bourgeois
-français Fantin-Latour s’est le plus complètement exprimé. Ici, nulle
-trace d’austérité ou de lourdeur allemande, mais la logique, la belle
-clarté de la langue du XVIIIe siècle.
-
-La _Tate Gallery_ renferme une toile des plus importantes par sa
-grandeur et la perfection du bouquet riche et varié qui s’y déploie.
-C’est peut-être là que le maître atteignit le plus haut degré de son
-talent et une pareille œuvre assure à son auteur une place enviable
-dans l’histoire de l’art contemporain: don de Mrs. Edwin Edwards,
-l’infatigable amie de Fantin, qui l’imposa à l’admiration de ses
-compatriotes, alors que personne, en France, ne savait qu’il peignît
-des fleurs.
-
-Chaque automne, de retour à Paris, Fantin rassemblait ses travaux
-de l’été, et, après avoir comparé une à une ses études avec celles
-qu’il gardait accrochées à sa muraille,--choix de pièces parfaitement
-réussies,--il les posait à plat dans une caisse, les châssis retirés,
-et il les expédiait à Londres. Là, Mrs. Edwards les faisait encadrer,
-et conviait un public d’amateurs fidèles à les venir admirer. Pendant
-vingt ans, elles furent inconnues en France, Fantin ne se révélant
-à nous que par de rares portraits et les fantaisies qu’on avait pris
-l’habitude respectueuse de louer. On se demande, d’ailleurs, si les
-critiques n’étaient pas sincères, maintenant que nous assistons à une
-si incohérente explosion d’opinions contradictoires, chez les plus
-réputés d’entre eux. On peut tout faire admettre par un homme dont le
-métier est de juger un art qu’il n’a pas pratiqué. Les littérateurs
-se plaisaient à suivre Fantin rêvant en compagnie de Berlioz, Wagner,
-Schumann, ou se promenant en pleine mythologie, sans quitter la rue
-des Beaux-Arts, et pensaient reconnaître la fumée de sa familiale
-bouilloire à thé dans les ciels argentés de ses théophanies. Oui,
-certes, ces tableautins étaient bien de Fantin-Latour, par l’exécution,
-parfois aussi par la couleur; c’étaient les visions d’un romantique
-attardé, troublant les nuits de ce Parisien ardent et réservé. Ses
-nymphes et ses déesses, au galbe corrégien, ce sont de grosses
-ménagères, désirables, mais chastes, qui se montrent et ne s’offrent
-pas: apparitions de figures académiques groupées en «tableaux vivants»
-d’amateurs. Je ne dis pas que cette partie de l’œuvre de Fantin soit
-à dédaigner. Il est même de charmants morceaux dans cette série, la
-plus nombreuse en tout cas, et sa favorite: hélas! ce n’était pas ses
-esquisses qu’il envoyait aux expositions, mais des sortes de pièces
-d’apparat, fabriquées méthodiquement en vue des Champs-Elysées, et que
-l’Etat ou la Municipalité lui achetaient pour les musées.
-
-L’Ecole des Beaux-Arts nous offrira bientôt une ample collection des
-ouvrages de Fantin-Latour. Il sera intéressant de connaître le jugement
-porté, deux ans après sa mort, sur l’honnête et délicat artiste qui
-opposa une si exacte discipline et un si beau culte de la tradition aux
-progrès de la folie et de l’orgueil déréglé.
-
- Avril 1906.
-
-
-
-
-JEAN-LOUIS FORAIN
-
-
-I
-
-De Forain, classé parmi les caricaturistes, les lecteurs de journaux,
-depuis si longtemps qu’il sème aux quatre coins de Paris la graine
-féconde de son esprit, n’ont retenu que des légendes dures, cinglantes,
-cocasses, ou gentilles et familières, commentées d’un rapide croquis
-dont le public ignore les rares vertus artistiques et la science. La
-concision de ce trait, grêle autrefois, aujourd’hui appuyé, large comme
-l’entaille d’une latte de fer, ne parle avec toute son autorité qu’aux
-amateurs initiés, qui aiment la ligne noire sur le papier blanc et tout
-ce que, ramassée sur une petite surface, elle y exprime de sentiments
-et de choses.
-
-Hokousaï, «le vieillard fou de dessin», comme il s’appelait lui-même,
-presque centenaire, s’exerçait chaque jour et sans cesse à rendre le
-plus vite possible, dans un style alerte et précis, les aspects de
-la nature. Il pensait que, pût-il vivre plus longtemps encore, il
-parviendrait à la connaissance totale de la forme. M. J.-L. Forain, en
-cela pareil à ce Japonais, aura passé son existence à tracer des lignes
-sur des feuilles innombrables, qui s’entassèrent dans des ateliers
-successifs et dont l’amoncellement constituerait déjà une petite
-colline: un amas de documents vivants, notés d’une main nerveuse et
-comme toute moite de fièvre.
-
-Puisse Forain, pour l’histoire et pour notre joie, poursuivre une
-carrière aussi longue que celle d’Hokousaï! mais peut-être ne ferait-il
-pas ce souhait pour lui-même, car malgré la curiosité qui anime ses
-yeux perçants, et la verve de sa parole, toujours jeune, je devine que
-l’avenir ne se présente pas à lui tel qu’il souhaitât d’en voir le
-lointain et mystérieux développement...
-
-Il ne pourrait assister en spectateur amusé ou impartial à la
-transformation de la France, lente ou rapide--selon les périodes--,
-ayant, avec des idées désormais aussi arrêtées, des convictions aussi
-enracinées, des préjugés aussi irréductibles et forts que le caractère
-de son art, dans sa nouvelle manière tout au moins.
-
-«Monsieur, les préjugés sont la force d’une société, dites?»--déclare
-M. Degas, le maître vénérable dont M. Forain enchante de sa gaminerie
-le farouche et hautain isolement.
-
-Ces deux hommes, je me plais à rapprocher ici leurs noms qui, malgré la
-différence d’âge de chacun d’eux, seront sans doute indissolublement
-unis désormais. Depuis ses débuts, le cadet a voué à l’aîné une
-admiration et une amitié que l’autre lui rend avec un sourire de
-paternelle fierté. Forain doit beaucoup à M. Degas, comme artiste, et,
-si opposée l’une à l’autre que soit la tenue de chacun d’eux, leurs
-idées sont de même essence, ils sont tous deux des Français d’un type
-devenu rare, on pourrait simplement dire _des Français_.
-
-Si, pour la plupart de ses fidèles, Forain est un simple caricaturiste,
-à la suite des Daumier, des Cham, des Gavarni, c’est à la publicité de
-ses planches hebdomadaires qu’il doit s’en prendre; car il est, à part
-et au-dessus de cela--et il tient à l’être--un peintre. Dessinateur
-puissant, coloriste tour à tour délicat ou fort, ses tableaux ont une
-valeur égale à celle de ses planches; elles sont de la peinture pure,
-comme on la concevait dans l’école dite de 1830, mais assaisonnée
-de toutes les épices les plus modernes. Il fut un des heureux de la
-pléiade des Impressionnistes. N’oublions pas qu’il eut la chance de
-combattre dans leurs rangs.
-
-
-II
-
-Je me rappelle le jeune peintre, déjà connu, que j’allai voir des
-premiers, entre ceux qui excitaient ma curiosité d’étudiant, il y a
-vingt-cinq ans, dans son atelier du faubourg Saint-Honoré, où des gens
-de sport, des «cercleux» et des jeunes femmes légères posaient tour à
-tour pour des compositions dont le décor était le pesage des courses,
-le pourtour des Folies-Bergère ou le foyer de la Danse. L’élégance de
-cette époque était rendue par lui d’un pinceau un peu sec, mais vue
-d’un œil perçant. Manet venait de mourir; M. Degas n’était connu que de
-quelques privilégiés; MM. Béraud, Duez, Gervex peignaient avec succès
-pour le public du Salon (il n’y en avait qu’un, alors!) les aspects
-du boulevard et du Bois, que le kodak n’avait pas encore vulgarisés.
-Forain était déjà apprécié comme croquiste et célèbre par son esprit.
-Il attirait surtout et retenait des modèles de bonne volonté, par sa
-conversation pétillante de mots à l’emporte-pièce, du genre que l’on
-nommait _rosse_. C’était un garçon mince, au visage souriant, anguleux,
-à l’œil incandescent; la barbe, qu’il portait encore, dissimulait
-ce pli amer de la bouche qui lui donne aujourd’hui un si singulier
-caractère, presque douloureux dans une face glabre d’Américain. Il
-n’avait pas l’apparence d’un peintre et soignait sa mise. La gaîté de
-son atelier du faubourg Saint-Honoré n’avait d’égale que celle de tous
-ses visiteurs. De charmantes études à l’huile ou au pastel étaient sur
-les chevalets, entourées de feuilles de croquis au crayon dont il se
-servait pour les bâtir, car il ne peignait jamais d’après nature et ne
-faisait poser que pour ses dessins. On se serait cru plutôt que chez un
-professionnel, chez un de ces nombreux amateurs qui commençaient alors
-à louer un atelier en guise de garçonnière et achetaient une boîte de
-couleurs comme des boîtes de cigarettes, de l’essence et de l’huile
-comme des liqueurs pour leurs hôtes.
-
-Je vois encore l’Impasse, avec sa double rangée, à droite et à gauche,
-d’ateliers dont les portes, dès avril, s’ouvraient pour les bavardages
-des voisins, les allées et venues de tout un petit peuple d’oisifs. Un
-jour, c’était le commissionnaire, son crochet à terre, qui attendait
-dans la cour, en écoutant la vague musique d’Olivier Métra, moulue
-par un orgue de barbarie. M. Forain n’était pas prêt et retouchait
-son envoi au Salon qu’il fallait porter avant le coucher du soleil,
-au Palais de l’Industrie, dans un encombrement de tapissières et de
-brancards chargés d’œuvres d’art encore mouillées, interminable file
-interrompant la circulation aux Champs-Elysées: c’était l’annonce du
-Printemps, des déjeuners chez Ledoyen et des samedis du Cirque d’Été,
-charmant émoi!
-
-Je me rappelle si bien «le Buffet» que Forain allait signer quand
-j’entrai chez lui vers cinq heures. Il était entouré de voisins et de
-curieux, qui avaient engagé des paris sur l’achèvement problématique
-d’une toile pour laquelle on espérait une place sur la cimaise, une
-récompense peut-être--une mention honorable tout au moins. Ce «Buffet»
-dressé dans une salle à manger moderne est assiégé par des danseuses en
-tulle rose et blanc à épaulettes remontées, comme des sacs à bonbons,
-d’où sortent des bras décharnés et des clavicules plates; des mamans
-apoplectiques, sous les piquets de plumes de leur coiffure, surveillent
-les cavaliers en «sifflet» noir, le chapeau «claque» à la main; et
-jaunis par la flamme des candélabres, les maîtres d’hôtel, espèces de
-croque-morts solennels, servent des tasses de thé et des sandwichs.
-
-Voici un autre tableau de la même période, _le Veuf_. Un homme tout en
-noir, émacié, désolé, fouille dans les dentelles et les menus objets
-de la femme dont il porte le deuil, encore inaccoutumé au vide de la
-chambre où il a aimé. Je n’ai pas revu depuis lors cette toile, qui
-m’avait tant frappé. Il me semble que de beaux noirs mats appuyaient
-toute une symphonie de roses et de bleus tendres. Forain, alors,
-déchiquetait de petites touches allongées, dans une pâte semblable à
-celle que Berthe Morisot et Eva Gonzalès tenaient de leur maître Manet,
-mais plus grêles.
-
-Il n’était pas encore sûr de son métier de peintre; son impressionnisme
-hésitait à prendre un parti; l’agrément de sa vie à Paris le ramenait
-vers des gens faciles, qui le poussaient à la production négligente et
-amusée du faiseur de croquis.
-
-D’ailleurs, la peinture n’était encore pour Forain qu’un exercice assez
-exceptionnel auquel il semblait préférer le pastel et l’aquarelle.
-
-On aimerait à retrouver parmi ses rares portraits peints celui de
-notre ami Paul Hervieu, effarante image lunaire, tourmentée, du jeune
-diplomate d’alors, forgeant à sa table d’écrivain les belles phrases
-coupantes de _Diogène le chien_.
-
-Il me semble qu’il y avait dans ce portrait un peu de cette férocité
-caricaturale et de cette exagération malveillante que je retrouve dans
-une silhouette de moi-même ou de quelqu’un qui, m’assure-t-on, fut
-moi, vêtu comme un entraîneur, les jambes écartées, énormément gras et
-antipathique, cravaté de rose, sur un fond vert de laitue.
-
-Ses pastels féminins voulaient être plus amènes. De Mme Bob Walter,
-il fit un grand portrait dans un costume Pompadour, robe de taffetas
-gris tourterelle, d’un joli mouvement désinvolte et affecté, mièvre
-sur la draperie flottante, qui cache un coin de ciel mauve. Cependant
-l’ossature carrée du visage et les minces lèvres pincées attestaient
-le satiriste. Forain n’était rien moins qu’un courtisan. S’il avait
-déjà une certaine curiosité des personnes titrées, des élégants et
-des fêtards, dont il était recherché, son âme ardente et sèche,
-son œil implacable, son esprit de gamin, né au cœur d’un quartier
-populeux, réservaient à ses compagnons de plaisir, à ses amphitryons un
-remerciement redoutable--sinon haineux--un jugement implacable.
-
-Un des traits significatifs de Forain, dans la première partie de son
-œuvre, c’est l’allongement des pauvres corps efflanqués, d’un type
-tout particulier de dégénérés. Ses «_gommeux_», ses misérables filles
-d’opéra montrent des anatomies grêles, comme rentrées, des mines
-de rachitiques. Les hommes ont de longs nez minces, comme des becs
-d’oiseau de proie, le dos voûté, des bras de pantins, la moustache
-tombante en stalactites. Ses petites femmes sont construites comme
-les poupées-Jeannette. Leur chair, fardée et séchée par la poudre et
-le rouge, est bien du temps où les disciples de Médan s’exaltaient en
-décrivant les maisons Tellier et les Lucie Pellegrin. J.-K. Huysmans
-demandait à Forain des pointes sèches pour illustrer _Marthe_ et
-_Croquis parisiens_; des Esseintes rêvait des sévices subis dans
-l’atmosphère factice d’une perversité macabre et artiste par de
-phtisiques «_pierreuses_». On tenait Félicien Rops pour un homme de
-génie, le morbide et le satanique étaient à la mode. L’art de Forain,
-déjà fin et original, s’il nous intéressait, n’était point ce qu’il est
-devenu longtemps après.
-
-Si l’on reprend les anciens albums de Forain, on est étonné de voir
-le chemin parcouru depuis ses essais du début jusqu’au _P’sst...!_
-L’atmosphère de dissipation et de fête qu’ont tous, plus ou moins,
-respirée les peintres, vers 1880, explique dans une certaine mesure la
-légèreté, le hâtif, le tremblé d’un art purement parisien, qui devait
-éclore entre l’avenue de Villiers et la Cascade de Longchamps. Heureuse
-et facile époque pour celui qui tient une palette et se contente de
-copier, en se jouant, la société fringante qui s’agite sous ses yeux
-amusés, dans la rue, au théâtre, au bar. Les tableaux de chevalet sont
-demandés partout, la peinture se vend, pourvu que l’exécution soit
-propre et aisée. Heilbuth dresse de petites figures de femmes dans
-des jardins de villas, sur les terrasses de Saint-Germain. Duez fait
-courir des pêcheuses de moules, vêtues de rose, dans les roches noires
-de Trouville. Gustave Jacquet, joli exécutant, adapte le XVIIIe siècle
-à notre goût en des toiles qui vous étonneront plus tard, si jamais
-elles reviennent d’Amérique. On applaudit Gervex pour son portrait de
-Valtesse, le _Rolla, le Retour du Bal_, d’une soyeuse matière qu’admire
-Alfred Stevens, lui, l’égal des grands-petits maîtres hollandais et
-le connaisseur impeccable. James Tissot, encore réfugié à Londres,
-est en plein triomphe et reçoit dans sa maison de Saint-John’s Wood
-les jeunes gens, Helleu, Sargent et tant d’autres que surprend son
-invention. Partout, les peintres sont rois, ils gagnent de l’argent et
-construisent des hôtels prétentieux dans la plaine Monceau. Boldini,
-prestigieux dessinateur et coloriste exquis, accumule de menus panneaux
-où la vie de Montmartre, le mouvement de la place Pigalle, sont rendus
-dans un brio dont Degas et Manet ont été enthousiasmés. Le _talent_
-est apprécié, on voit rendre justice aux uns et aux autres, sans
-préoccupations théoriques et sociales. Forain, dans cette atmosphère
-capiteuse d’une sorte de régénérescence, dix ans après la guerre, est
-un spirituel et caustique spectateur, qui va partout projeter le rayon
-de sa lanterne sourde, familier avec les difficultés matérielles et
-les tristes horreurs de la capitale, admis dans un milieu de luxe et
-de plaisir où il n’apporte pas le snobisme subjugué d’un romancier en
-vogue, mais l’attention d’un chasseur aux aguets. Son travail est
-surtout fait d’observation, et s’il dépose de légers croquis sur le
-moindre bout de papier qui tombe sous sa main, il regarde les hommes,
-comme il a regardé, en flânant dans le Louvre, les Maîtres: avec
-perspicacité. Point de tendresse, point de commisération; il juge.
-
-Jean-Louis est le cadet de tous les peintres renommés, entre lesquels
-il erre encore, les mains dans les poches, ricanant, plus apprécié pour
-les mots qu’il lance partout que pour ses œuvres mêmes.
-
-Charpentier crée «_la Vie Moderne_», journal illustré auquel
-collaborent tous les écrivains dont il est l’éditeur et l’ami. Forain
-y croque de petits culs-de-lampe, d’une fantaisie un peu japonaise, à
-côté de Rochegrosse, alors enfant prodige. On trouve de ses dessins
-partout, ils traînent chez tous les marchands.
-
-Classé, à cette heure-là, parmi les derniers venus de
-l’impressionnisme, il évite de préciser le trait, redoute l’habileté
-vertigineuse que le public réclame de ses fournisseurs attitrés. Il se
-range parmi les «avancés», mais avec nonchalance encore et espièglerie.
-Les soirs et les nuits sont plus longs que le jour. Entre un réveil
-las, un déjeuner où l’on s’attarde à bavarder au restaurant et la fin
-d’un après-midi qui vous ramène vers les Acacias en été, vers le café
-Américain en hiver, il n’a pas le temps de parfaire un ouvrage bien
-approfondi. Ses aquarelles, ses notations de mouvement et d’effets
-sont rapides et sommaires. Il n’appuie pas. Et les motifs reviennent,
-toujours ou à peu près les mêmes, pris entre la Bourse, l’Opéra et
-l’avenue du Bois. C’est alors le triomphe des ballets italiens à l’Eden
-et des Skating-rinks, dans un Paris déjà loin de nous, plus petite
-ville, où l’on entend moins parler de langues étrangères, où l’on se
-sent plus chez soi.
-
-Si Forain s’en était tenu là, il serait resté au second plan dans une
-génération de peintres qu’adulait un public disposé à tout accepter,
-pourvu qu’il n’y eût pas d’effort de compréhension à faire, en face
-d’une œuvre d’Art. Comment expliquer que, sans rien changer à ses
-habitudes et de plus en plus répandu dans les sociétés qui souvent
-accaparent et détruisent un peintre, Jean-Louis ait sans cesse
-développé ses talents jusqu’à conquérir la maîtrise, par un exercice
-quotidien et ininterrompu de son crayon? Il n’est pas rare de voir un
-homme fort s’ignorer jusqu’à quarante ans, rester obscur et méconnu,
-puis enfin s’imposer sur le tard par l’autorité de son cerveau et de sa
-main,--mais ce n’était pas le cas de notre ami et personne, dans son
-entourage, ne prévoyait que le même Paris de toutes les frivolités,
-dont il est le favori et le produit--que Paris lui apprêtait des crises
-morales d’où surgissait un grand artiste.
-
-
-III
-
-Un jour, M. Jules Roques, le directeur du _Courrier Français_, à qui
-Forain donnait parfois des pages de dessins, lui demanda d’en souligner
-le sens par une légende. Heureuse idée à quoi nous sommes redevables
-de toute une série d’études de mœurs réunies par différents éditeurs,
-en albums qui s’appellent _la Comédie Parisienne_ (première et seconde
-série), _Nous_, _Vous_, _Eux_, _Album Forain_, _Album_, _Doux Pays_,
-_les Temps difficiles_ (Panama). Alternativement, dans un supplément
-du _Journal_, dans _l’Echo de Paris_, et surtout dans le _Figaro_,
-ce furent d’incessantes trouvailles de philosophie, d’ironie amère,
-simple et bon enfant tour à tour, où les différents aspects de notre
-vie étaient éclairés d’un vif rayon lumineux, commentés par l’esprit le
-plus direct, le plus férocement français. La moitié de ces «légendes»
-sont incompréhensibles pour un étranger, étant aussi gauloises que
-celles du grand Charles Keene, du _Punch_, sont britanniques. _Le
-Fifre_ et le _P’sst...!_ deux journaux qui n’eurent qu’un nombre
-restreint de numéros et où le texte du dessinateur fut parfois assez
-abondant, furent son propre et très personnel domaine, quoique Caran
-d’Ache y ait aussi, pendant une période, collaboré.
-
-Passant en revue la collection complète des dessins à légende, on
-est frappé par une admirable variété d’inspiration et de technique.
-Forain, qui connaît son Paris du haut jusqu’en bas, n’est point de
-ceux qui, étroitement, se cantonnent dans un milieu, par snobisme, ne
-voulant regarder que les «gens du monde» ou, selon une mode récente,
-le «peuple». Il n’est pas dupe de ces catégorisations absurdes, qui
-prouvent la pauvreté intellectuelle de ceux qui les établissent,
-admirateurs ou contempteurs, envieux, flatteurs ou borgnes, comme
-blessés par la vue de ce qui n’est pas leur classe, et affectent de
-mépriser ce qu’ils croient situé au-dessus ou au-dessous d’eux.
-
-Son jugement sur les événements et les gens est celui d’un enfant de
-Paris, d’un rang social et d’un temps où l’éducation, donnée sans
-passion anticléricale, fait les cerveaux plus libres et plus personnels
-dans leurs manifestations. La politique le laisse assez incertain. Un
-album daté de 1894, _Doux Pays_, peut passer pour une œuvre de parti;
-mais la morale qu’on en tirerait est celle d’un flâneur dans la rue,
-qui, se promenant le nez en l’air, marque les coups, sans indignation,
-diverti plutôt. Pendant la période du boulangisme, il reste sceptique
-et attend, amusé, les événements. On se rappelle le dessin qui presse
-des danseuses autour du trou percé dans le rideau de la scène; l’une
-dit, en parlant du général, frissonnante de l’incompréhensible émotion
-que secouait alors un nom magique: _Il est dans la salle!_--_L’Œillet
-de l’absent_, lors de la fuite de Boulanger, est une page célèbre.
-
-Forain n’est pas un idéologue, un rêveur, ni un théoricien. Sa déjà
-longue expérience lui fait mettre dans la bouche des invités à
-l’Elysée, voyant s’avancer une quinquagénaire épaissie, qui est la
-République, avec son bonnet phrygien: _Et dire qu’elle était si belle
-sous l’Empire!_... exclamation où il y a à peine une petite déception
-de gens qui n’ont jamais espéré grand’chose: honnêtes gens un peu
-dégoûtés, au moment de Panama, mais incrédules et résignés. _Sous
-Carnot_ comprend des satires du péril anarchique, qui, n’en étant
-qu’aux bombes, ne semblait pas bien menaçant au boulevardier. _Papa,
-ne te trompe pas pour ta bombe: 201 C5, K0, C6, H3, AZ02, 30_, dit
-la petite fille gentille et proprette à son papa, qui réfléchit et
-répond: _Bien! avec de l’acide sulfurique et du savon noir... ça ira!_
-Il blague la terreur «des riches».
-
-Juré lors du procès des auteurs d’attentats, le père revient en retard
-du Palais de Justice, sa femme et sa fille se sont levées de table pour
-le recevoir, inquiètes: _On ne t’attendait plus pour dîner.--Il s’agit
-bien de cela, je viens de faire mon devoir... Maintenant vite les
-malles... filons!_
-
-Il gouaille les familles des «chéquards», le député satisfait et
-glorieux, le parvenu, celui qui, s’adressant à une famille de hères,
-assis sur un talus le long de la route, descendu de son coupé à deux
-chevaux, pour solliciter la voix de ses électeurs, insinue: _Vos
-besoins sont les miens, vos aspirations sont les miennes! Je sais que
-vous ne voulez pas d’une Constitution calquée sur l’Orléanisme..._
-
-Forain se contente de hausser les épaules: geste le plus raisonnable
-qu’un être avisé se permette en regardant devant lui. S’il y a quelque
-âpreté dans son ironie, c’est celle du vieux Français, de tempérament
-toujours un peu cruel et batailleur.
-
-A l’adresse des habiles et des utopistes, qui promettent à la foule
-des miséreux l’entrée prochaine dans une sorte d’Eden terrestre, pour
-les détourner de la réalité: _«Mais, monsieur le député, Charles X a
-dit tout cela à mon père...»--Les élections municipales.--L’éloquence
-parlementaire.--Les nouveaux ministres: «Vétéran de la démocratie, je
-viens humblement, monsieur le ministre, solliciter...»_
-
-_Sous Casimir-Périer._ Une gentille petite République console un rude
-travailleur, mécontent: «_Que veux-tu que j’t’dise?... C’est fait. Mais
-avoue toi-même que Brisson n’aurait pas été rigolo_». La même dit au
-président Périer: «_J’ai eu très peur, on m’avait dit que vous étiez du
-Jockey-Club_».
-
-«Le panmuflisme», écrit Forain, dégoûté de certaines bêtises... puis il
-passe. Dans cette série de _Doux Pays_ (décembre 1894), nous entendîmes
-un premier écho de l’affaire Dreyfus. C’est un Alsacien à la frontière,
-qui, avec ses deux bébés, regarde arriver des militaires français; il
-leur crie: «Bravo!»
-
-_Sous Félix Faure._ Le président dit à son valet de chambre: «_Allez me
-chercher le tailleur de M. Carnot_». Sur le retour de Rochefort: des
-gardiens de la paix, maintenant une foule grelottante, présentent de
-gros bouquets pour l’écrivain populaire. «_Parlez plus bas, monsieur le
-député: mes hommes ne votent pas_».
-
-«_Mon cher ministre, un électeur a été provoqué par la vue d’un prêtre
-en uniforme. Aussi, comme le député est vénérable de notre loge, je
-vous demande les palmes pour ce courageux citoyen_».
-
-Le grenier de la mairie du Havre: des bustes de Louis-Philippe,
-Napoléon III, Thiers, au milieu de souliers éculés et de vieilles
-culottes. «_Tout passe, tout lasse, tout casse!_» Les fêtes de Kiel,
-juin 1895: la jeune République, dans un manteau qui est la carte de
-France, montre de son éventail d’invitée la flotte allemande: «_Quel
-toupet de m’envoyer là avec un manteau déchiré!_»
-
-Madagascar: Forain partage l’émotion du peuple, déshabitué des tueries:
-«_Cette pièce ne nous regarde pas. Nous sommes pour les décès_», dit
-un planton du ministère de la Guerre à un pauvre diable d’ouvrier qui
-vient réclamer pour son fils, parti là-bas.
-
-Le ministère Berthelot: «_Ma potion n’est pas prête?--Vous ne voudriez
-pas, mon mari vient d’être nommé ambassadeur!_» et c’est la femme du
-pharmacien qui répond cela au client. _La Veille des fêtes russes.
-Après les fêtes russes, les Prêtres à la Chambre, le Cercle des études
-sociales à Carmaux_: partout, toujours, c’est une plaisanterie dans
-le goût populaire, sans autre allure que celle du bon sens et du
-scepticisme.
-
-Forain est né dans le peuple, le connaît mieux que certains de nos
-sociologues de profession, l’aime, pense avec lui, l’incarne dans
-sa gouaillerie nette, son bon sens, son amour pour ce qui brille ou
-résonne, clairon ou tambour. Confiant et crédule, il s’amuse aux
-spectacles à quoi, fût-ce de loin, il prend part. Voici l’ouvrier
-avec sa femme riante à son bras, qui regarde par les fenêtres du
-café Anglais et dit gentiment en passant: «_M...de! ma table est
-prise!_»--Forain sait, en de semblables circonstances, qui ne diffèrent
-que d’apparence selon les degrés sociaux, ce qu’un sportman, un
-travailleur, un boursier ou un artiste, peintre ou acteur, penseront,
-le geste que tel sentiment déclenchera et le tour que prendra
-l’exclamation de plaisir ou de dépit chez chacun d’eux. Tout cela est
-d’une justesse de ton, d’une pénétration admirables.
-
-Il n’a pas, comme le pimpant, mais plus restreint Willette, un seul
-type de femme, qui serait la «petite femme de Forain». Les caractères
-de son théâtre sont infiniment nombreux, son répertoire est riche,
-vaste. On voit la femme grasse et la femme maigre «de la société»,
-la demi-mondaine, la fille d’opéra ou des boulevards extérieurs,
-concierges et modistes, toutes pourvues d’une philosophie imputable
-à l’égoïsme et à la lâcheté de «l’homme». Les relations de fille à
-mère, les frustes dialogues quotidiens du ménage, sans vergogne et
-goguenards: «_Dis donc, maman, tu sais, n’t’épate pas... Prends mon
-Chypre! Qu’est-ce qui va me rester? Ton Bully?_» Ou cette opulente dame
-en robe de bal, à sa jolie demoiselle, affalée sur la chaise dorée de
-Belloir: «_Je vois bien que, si nous ne nous en mêlons pas, ton père va
-encore rester sous-chef!_» On devine le pauvre employé, qui s’habille
-dans la pièce à côté, fatigué de passer la nuit au ministère, où il
-se serait si bien dispensé de revenir, sa journée finie, en cravate
-blanche. C’est encore la tendresse maternelle de la pipelette obèse,
-qui, le balai à son côté, dit à l’énorme protecteur de sa Nini, toute
-frêle, se peignant en chemise: «_Ah! monsieur le comte, jusqu’à
-quelle heure avez-vous gâté notre Nini? La voilà qui rate encore son
-Conservatoire!_»
-
-On aime cette dame à face à main, qui, entrant dans la chambre de
-son fils et faisant sortir du lit toute confuse la gentille servante
-descendue d’un étage, en camarade, établit ainsi les rapports
-réciproques des habitants de la maison: «_Ça, c’est trop fort, faire
-des orgies chez mon fils et mettre, par-dessus le marché, une chemise
-à ma fille!... pourquoi pas mes bijoux?..._» La petite bourgeoisie,
-celle de Mme Cardinal et celle de plus bas encore, n’ont pas de secrets
-pour Forain. Il en sent le comique modérément gai, les misères dont
-une longue habitude atténue la douleur, la légèreté qui sèche vite les
-larmes, l’ironie surtout, l’ironie peuple et française, l’_esprit_,
-l’extraordinaire drôlerie et la logique. Une immonde créature,
-enroulant sa nudité dans un sale peignoir, dit à un serrurier, la
-musette en bandoulière et les poings dans les poches: «_C’qu’c’est que
-la veine! T’aurais moins aimé boire, que j’s’rais ta femme!..._»
-
-La naïveté dans le cynisme des hommes vis-à-vis de «la fille»,
-l’égoïsme du désir, sont prodigieusement éloquents sous le crayon de
-Forain. Le passant arrêté devant une boutique de modiste et qui s’écrie
-en voyant un bras maigre prendre un chapeau dans l’étalage: «_...Ce
-soir je vais me coûter un peu cher!_» n’est-ce pas le pendant charmant
-du: «_Et tu ne me disais pas que tu étais si bien faite!_» soupiré par
-un pauvre diable de demi-vieillard cassé à une plantureuse drôlesse
-dont les chairs indécemment rebondies font craquer le corsage. Chacun
-se rappelle la tragique image de la femme remontant son escalier,
-bougeoir à la main, et suivie de l’inconnu au visage de bull-dog qui,
-le col relevé et effrayant de concupiscence, suit l’infortunée dans
-le silence et l’obscurité d’une maison louche. Pourtant, même dans
-son métier périlleux, la Parisienne reste gouailleuse et résignée.
-Un joli croquis nous la montre ragrafant son corset, et gémit:
-«_Voilà huit fois que je le quitte depuis le dîner... ça me rappelle
-l’Exposition!..._» Voilà tout.
-
-Forain a trop de goût et pas assez de tendresse pour s’attendrir
-à la façon de Willette et des chansonniers de Montmartre. La note
-sentimentale et un peu sotte, parfois touchante, d’un Delmet, la larme
-brève, il les bannit, comme aussi toute menace et toute revendication
-rouge des dramatisants de _l’Assiette au beurre_. Son intelligence
-sèche, haute et fine se plaît partout dans la seule ville qu’il
-connaisse, et s’il a un goût marqué pour le linge propre et les jolies
-façons, il ne se sent pas déplacé et ne se montre supérieur dans aucun
-bas-fond. Sa supériorité est ailleurs, il ne l’affiche pas, mais la
-porte en dedans de lui-même. Il n’est pas de ceux qui plantent la
-rosette de leur décoration dans la boutonnière de leur pardessus, afin
-que nul n’en ignore.
-
-On voudrait pouvoir étudier chacune de ses mille compositions,
-venues au jour le jour au bout de son crayon pendant ces dix ans
-où il s’est inspiré, pour les journaux qui le lui demandaient, de
-tant de circonstances de la vie parisienne. Notons sa série des
-_M’as-tu-vu?_ où s’étale la misère du cabotin glorieux et humble, la
-galanterie élégante du foyer de la danse et le marchandage crapuleux
-des boulevards extérieurs, les courses, l’adultère, les affaires, la
-Bourse. Mais il est malaisé de faire un choix parmi l’éblouissante
-collection de ces planches, légères tour à tour et profondes, alertes,
-rieuses ou tragiques, qui surmontent une phrase souvent lapidaire,
-drôle, juste, humaine, dont la forme raccourcie et définitive est
-inoubliable.
-
-_«Maria, vite de l’eau de mélisse et un sapin!»--«Comment, t’es
-peintre!!_» triste réveil dans un lit au milieu d’un atelier misérable.
-_«Tu n’vas pas encore dire qu’ c’est l’émotion.»--«Fiez-vous donc à
-l’accent anglais.»--«Alors, madame ne rentre pas dîner?...»--«Madame
-n’oublie pas son tire-bouton?...»--«Ah! c’est votre mari? Eh
-bien, vous pouvez le r’prendre, y me donne plus de mal que trois
-enfants!»--«Qu’est-ce qu’y t’a dit?--Ne m’en parle pas, ils demandent
-tous des Bouguereau.»_--Et c’est l’artiste accablé, revenant avec ses
-toiles de la rue Laffitte, qui n’en veut pas, et c’est l’accueil, le
-geste exquis de la maman du joli bébé occupé à jouer dans un coin de
-l’atelier sans feu.
-
-Entre toutes les figures qui reviennent à cette époque dans les dessins
-de la _Comédie Parisienne_, Forain, encore souriant, comparé à ce qu’il
-devint ensuite, silhouette déjà un personnage qui est nouveau dans la
-caricature française, c’est le financier étranger, l’homme satisfait et
-lourd, le jouisseur. Nous retrouvons dans nos souvenirs, l’apparition
-de ce type, son entrée aimable, empressée, encourageante, dans le monde
-où il sera le Mécène, l’Amphitryon jamais lassé, le camarade de tous
-ceux qui voudront bien échanger, contre ses politesses, l’autorité de
-leur nom et se dire ses amis. Nous entendons l’accent appuyé de cet
-homme venu de Francfort, de Vienne ou de plus loin, s’établir dans la
-capitale, sous la protection de la République libérale et accueillante.
-Forain fait surtout parler le snob, l’abonné de l’Académie nationale de
-musique et de danse, le dîneur du café Anglais, propriétaire d’un bel
-hôtel aux Champs-Elysées, collectionneur, l’amateur de jolies femmes
-et de rares objets qu’il achète à coups de billets de banque. Nous
-entendons la voix chaude et câline qui dit à un jeune niais montrant
-son épingle _assez rare_, _en lapis_:--«_Je sais, je sais, j’ai une
-cheminée comme ça!_»--Il ne manque à cette légende que l’orthographe
-phonétique adoptée par Balzac, quand il met en scène le vieux Nucingen.
-
-C’est encore: «_Qu’appelez-vous chaud-froid Vladimir?--Mon Dieu,
-monsieur le comte, c’est une bécassine dans sa glace, avec un peu de
-piment sur canapé._»
-
-Ou le dernier acte de _Faust_, quand Marguerite revient en robe de
-prisonnière; l’abonné se lève et crie: «_...et les bijoux?_» C’est un
-profil oriental, mi-indien, mi-ottoman, que le satiriste orne d’un
-nez charnu, partant d’un crâne fuyant et dominant une bouche lippue,
-ligne courbe presque d’une tête de bélier, avec des poils frisés,
-sans âge précis. «Un habit noir», le gardénia à la boutonnière,
-se carre dans la loge d’une «artiste». Elle dit à son habilleuse:
-«_Est-ce pas, Juliette, que jamais personne ne donnerait quarante ans
-à c’t’homme-là?_» Forain ne flagelle pas encore. Il ricane et «blague»
-en gamin le Zola candidat à l’Académie, aminci, en correct veston, ou
-faisant sa prière, entouré des anges du _Rêve_.
-
-Malgré tout le charme et le piquant de la plupart de ces compositions,
-on ne peut dire aujourd’hui, sachant les chefs-d’œuvre qui suivirent,
-que la qualité de sa forme fût vraiment belle alors. Parfois, la
-construction de tel corps laissait à désirer, le trait était flottant
-ou escamoté; l’expression, toujours juste, mais le contour non sans
-hésitation ni faiblesse. Très particulier, reconnaissable entre mille,
-il n’avait pas encore cette ampleur, cette autorité que Forain acquit
-après quarante-cinq ans. Sa réputation grandissait, mais surtout à
-cause de ses légendes et de cette conversation éblouissante semée
-d’apostrophes assassines, qui, dans les dîners, dans la société,
-faisait de lui un convive recherché, fêté--et redouté...
-
-Manque de tenue, diront les étrangers, dont un œil est toujours tourné
-vers Maxim’s, mais à qui nous ne pouvons demander qu’ils comprennent
-notre génie, notre franchise, notre scepticisme clairvoyant. Nous
-leur proposons d’éternelles énigmes. Au moment où ils croient à notre
-suicide, nous rebondissons à leur constante surprise, plus jeunes et
-plus dispos, sans honte de notre col désempesé et de notre cravate
-dénouée.
-
-Les étrangers! Forain les déteste ou les ignore; il incarne certains de
-nos odieux défauts mais quelques-uns aussi des dons les plus précieux
-de notre race. Gardons-le pour nous...
-
-
-IV
-
-Forain est alors en plein succès, il établit sa vie; marié à une
-femme de talent et d’esprit, père d’un enfant, Jean-Loup, à qui il
-réserve toute sa tendresse, il construit une maison blanche et nette
-d’après ses plans, non loin de cette porte Dauphine où passent tous
-les acteurs de sa comédie. Les journaux ambitionnent une collaboration
-que réclament les lecteurs et qui divertit la ville dont le goût pour
-l’image, l’affiche, les albums illustrés, devient chaque jour plus
-marqué. Chacun ne peut s’offrir le luxe de tableaux pendus à son mur,
-mais on se dispute les estampes, les pointes-sèches d’Helleu, les
-lithographies de Chéret, décoratives, réjouissantes. Il semble que
-Forain délaisse ses pinceaux, tout occupé de trouver pour la fin de la
-semaine le fait d’«actualité» dont _l’Echo de Paris_ ou _le Figaro_
-attendent le commentaire dessiné et réduit en une forme décisive.
-
-Quelle serait sa couleur politique s’il en avait une? Par rapport
-à ce que nous voyons aujourd’hui, il serait plutôt réactionnaire,
-mais vaguement, et si ce mot insuffisant et improprement employé,
-ne désignait une façon de sentir qui ne saurait être celle d’un
-homme intelligent; admettons pourtant que le réactionnaire soit
-celui qui n’est pas révolutionnaire, qui ne rêve pas d’un perpétuel
-bouleversement, d’une incessante mise en question de tous les
-axiomes--conventions si vous voulez--dont nous vivons, ni mieux ni
-pis, sans doute, que l’on ne fit avant, que l’on ne fera encore
-après nous. Le réactionnaire? Ce serait encore quelqu’un qui a assez
-lu l’histoire et assisté à trop de changements pour ne pas résister
-aux gestes invitants des vendeurs de panacées, ne pas se méfier des
-remèdes proposés à d’incurables maladies; peut-être un sceptique, ou
-un philosophe trop prudent, qui ne croit pas à la nécessité de la
-révolution, comme source de progrès.
-
-Forain ne s’est pas façonné une âme d’aristocrate ni de bourgeois
-qui regrette et s’épouvante. Il a un atavisme peuple et parisien,
-point de convictions irréductibles, nulle éthique sévère, mais du bon
-sens et une franche connaissance des hommes. S’il a déjà la «foi du
-charbonnier» dont nous l’avons vu plus tard si ardent, il n’en est pas
-encore troublé.
-
-Tout enfant, dans le quartier du Gros-Caillou où son père était
-artisan, Jean-Louis avait été distingué pour son intelligence par un
-abbé, M. Charpentier, aumônier d’une vieille famille de l’aristocratie.
-Il en avait reçu une éducation religieuse, contre quoi il n’avait
-jamais regimbé et dont le souvenir lui demeurait assez doux. Le contact
-des personnes de bonne compagnie, si antipathique à d’aucuns, lui avait
-sans cesse été agréable, comme la propreté corporelle et les apparences
-décentes. Il avait dix-sept ans à la guerre. Tous ceux qui ont assisté
-à ces détestables événements nous ont dit l’impression cruelle qu’ils
-en ont reçue et le puissant baptême que leur fut, à l’entrée de leur
-âge d’homme, le sang de l’année terrible. Il semble que l’invasion
-soit demeurée comme un cauchemar dans leur cerveau et que rien ne l’en
-puisse écarter tout à fait. Les générations qui suivent ont de moins
-en moins la faculté de vibrer à l’évocation de cette tragédie; ceux-là
-même qui se rappellent les premiers récits, les constantes allusions
-que nos parents y faisaient, regardent ces guerriers de hasard presque
-comme les héros de la Fable. Mais je comprends leur émotion, quand
-j’entends insulter grossièrement tout ce que nous avons été élevés à
-appeler honneur, dignité, beauté morale. Admirons la souplesse de nos
-contemporains, pour qui les principes de notre éducation déjà ancienne,
-mais qui nous ont formés, sont l’objet d’incessantes railleries,
-tels de vieux accessoires désuets qu’on repousse comme importuns et
-ridicules.
-
-Plus j’étudie le Forain d’avant le _P’sst...!_, plus je me convaincs
-que son état d’esprit fut longtemps sans passion. Il n’avait pas de
-parti pris, et il ne semble pas qu’il mit de l’empressement pour un
-parti contre un autre. Et, en effet, nous nous rappelons tous l’espèce
-de confiance qui régnait alors, rendait aisées les relations entre gens
-de tendances différentes, mais sans qu’on établît de ces distinctions,
-sans se livrer à cet ostracisme furieux des passions déchaînées plus
-tard. Certaines questions de race ou de morale n’étaient pas posées,
-et c’est à peine alors si l’on remarquait qu’à un nom fortement
-tudesque correspondît un étranger, un être différent de nous. L’extrême
-amabilité, la facilité d’assimilation, le caractère entreprenant d’une
-partie nouvelle mais déjà bien installée de la société parisienne, qui
-s’en plaignait? Du désastreux antisémitisme, il n’était pas question,
-ou du moins un homme comme Forain était bien éloigné de prendre parti
-contre une fraction de citoyens, parmi lesquels il avait des amis,
-au profit des autres. Il sera à jamais regrettable qu’il ait fallu,
-pour animer son génie, des drames dont le pays entier allait être
-bouleversé. Vus de loin, ces événements auront peut-être une grandeur;
-de la beauté en rejaillira sur cette crise, et l’œuvre exaspérée de
-Forain apparaîtra comme plus légitime, sinon plus excusable, aux
-descendants de ses victimes. Des cœurs tièdes devinrent bouillants; ce
-fut une orientation nouvelle pour quelques-uns, qui, de paisibles et
-plutôt conservateurs, se transformèrent en révoltés.
-
-Si le développement de Forain commence à se faire sentir au moment du
-Boulangisme, sa maîtrise éclate après 96, date si importante d’une
-tragédie qui ouvre nos esprits, agite nos cœurs, où l’on peut assurer
-que chacun--excepté peut-être certains acteurs (et encore?)--est de
-bonne foi, spontanément s’exprime, agit en toute sincérité, pour la
-défense de ce qu’il croit être les intérêts très menacés du pays ou de
-la civilisation. Malheureusement les points de vue sont opposés! On va
-se déchirer entre frères; l’avenir du pays est en jeu, toutes portes
-vont être ouvertes à ses démolisseurs.
-
-On se réveille, sortant comme d’un état d’inconscience léthargique.
-Tout à coup le terrain que nous foulions sans nous demander ce qu’il
-y a dessous, se fissure. Comme dans les travaux du Métropolitain, qui
-mettent à nu des étages superposés de canalisation pour les eaux, le
-gaz, l’électricité, le téléphone et le télégraphe, prodigieux réseau
-de fils et de tuyaux invisibles dont l’enchevêtrement silencieux et
-obscur participe à notre vie à l’air libre; nous apercevons, alors,
-mille choses insoupçonnées. Nous devinons les causes de maint effet
-déjà ressenti, mais comme une légère et fugitive douleur qu’on oublie
-dès qu’elle disparaît. Tout esprit qui ne fut point remué, retourné
-ainsi qu’un champ labouré, tout homme assez prudent ou assez lâche pour
-être demeuré impassible, ne comprendra pas la crise par quoi Forain, de
-charmant dessinateur qu’il était, devint grand artiste.
-
-L’affaire Dreyfus commence à la fin de 1897. Le _P’sst...!_ journal dû
-à Forain et à Caran d’Ache, paraît en 98 et se poursuit jusqu’à la fin
-du procès de Rennes.
-
-Il contient une série de chefs-d’œuvre ininterrompue, dont je voudrais
-bien n’étudier que le dessin, car une incroyable maîtrise s’y atteste
-pour la joie et l’étonnement charmés des admirateurs de Forain. La
-plupart de ces planches ont la largeur de trait du pinceau trempé
-dans l’encre lithographique. On a souvent prononcé à ce propos le nom
-d’Honoré Daumier. Je vois bien les analogies purement extérieures
-qui ont rapproché l’un de l’autre ces deux satiristes dans l’opinion
-courante. C’est ce genre de ressemblance qui fait dire au public, d’un
-portrait de femme décolletée, sur un fond de paysage, dans un cadre
-ovale: «C’est du La Tour», ou d’une enfant blonde sur fond gris: «C’est
-un Vélasquez». Forain aurait plutôt l’écriture appuyée, grasse et si
-nerveuse de Manet dans le _Corbeau_[1], dans le portrait de Courbet
-que je possède, dans de trop rares croquis dispersés dans les revues.
-Mais l’art de Manet est un peu figé, immobile. Il n’a pas ce mouvement,
-cette fantaisie, ces coupes osées, cette variété, cette fougue qui
-mettent Forain très haut parmi les maîtres modernes, à côté de John
-Leech, de Charles Keene et de Degas. Il joue du noir et du blanc comme
-un Goya; il est peintre avec le crayon Conté ou le pinceau. Les pages
-du _P’sst...!_ sont de véritables tableaux dont on peut seulement
-regretter qu’ils soient pleins d’allusions à des scènes d’«actualité»,
-qui exigeront plus tard, pour avoir toute leur éloquence et leur sens,
-des notes nombreuses et circonstanciées. Les noms propres abondent
-dans le texte, de personnes vouées momentanément, par l’exaspération
-de sentiments exceptionnels, à une haine politique qu’on ne pourra pas
-comprendre dans vingt ans, mais qui divisa les familles les plus unies,
-rompit de vieilles affections, arrêta la vie sociale.
-
- [1] Traduction par Stéphane Mallarmé du poème d’Edgar Poë.
-
-Je ne puis, je ne veux écrire ici le nom d’un très galant homme, dont
-la silhouette déformée, amplifiée, tour à tour cuisinier, évêque,
-militaire, maître d’hôtel, s’élève très au-dessus d’une individualité,
-pour devenir le symbole d’une idée et d’une race. On frémit à penser
-à cet ouragan de passions qui s’abattit sur Paris. Du moins, les
-victimes du _P’sst...!_ ont-elles eu bientôt leur revanche et peut-être
-seront-elles fières, quand elles oseront rouvrir des albums désormais
-historiques, de se voir comme les auteurs d’un drame joué pour la
-défense de leur race. Forain défendait la sienne. Ceux de l’autre
-parti avaient, d’ailleurs, leur caricaturiste, M. Hermann Paul, qui
-manqua de génie. Mais on ne peut pas tout posséder à la fois...!
-
-Forain dit que, dans ces temps troublés, il se couchait dans un état
-de rage et se levait, après un sommeil fiévreux, plus en rage encore.
-Comme la plupart d’entre nous, il ne connaissait pas les détails
-juridiques de l’affaire et ne s’arrêta pas à discuter tel ou tel
-point sur quoi nous ne serons jamais édifiés, la meilleure foi chez
-quelques-uns, la folie passionnée chez les autres, brouillant tout,
-dans la hantise d’une obsession. Forain sentait que c’était la fin de
-quelque chose dont il faisait partie: il hurlait à la mort, comme les
-autres criaient: «A l’assassin!», le couteau sous la gorge. Hélas!
-des poignées de main ne purent toujours être échangées entre les
-combattants après le duel. La maison est par terre. Verrons-nous ce qui
-se dressera sur le terrain calciné? On eût souhaité d’être enfant ou
-vieillard en 97.
-
-Si les sujets dans le _P’sst...!_ sont d’un ordre strictement
-d’«actualité», la puissance du sentiment communique à Forain une flamme
-qui le transfigure et le grandit. Son esthétique prend un caractère
-grave et, quoique très réaliste, un accent apocalyptique. Ce n’est plus
-de la plaisanterie parisienne. A côté de cet humanitarisme mystique des
-nouveaux apôtres, source la plus récente de l’inspiration française,
-voici du patriotisme vibrant. D’un autre point de vue et si, comme tout
-semble l’indiquer, l’affaire Dreyfus fut une reprise, après un siècle,
-de la Révolution, les passions de Forain, que nous voudrions, pour plus
-doucement vivre en société, tâcher d’oublier, prendront, dans l’avenir,
-une signification que son superbe talent doublera.
-
-Le premier numéro du _P’sst...!_ montre le «_Pon Badriote_» qui
-introduit le «_Ch’accuse_» de Zola dans la guérite vide d’un
-factionnaire; et il se termine par la magistrale moralité dont la
-légende est: «_Merci; au revoir, père Abraham!--J’fous ai diré les
-marrons du feu!..._»--La composition est grandiose. Le maigre sémite
-de France, les bras pendants, la tête inclinée sur la poitrine, regarde
-par-dessus son binocle le gros Prussien (les Allemands sont encore des
-Prussiens pour un jeune homme de 70), qui emporte les documents de
-l’Affaire avec un rire béat, ravi d’une nouvelle conquête. Quel progrès
-a fait le dessinateur entre le 5 février 1898 et le 15 septembre 1899,
-en quatre-vingts numéros de crise nationale! Si le _Pon Badriote_, qui
-accuse, est bien établi dans ses traits sabrés, sommaires, rapides, il
-n’a pas l’envergure et le style du père Abraham, d’un crayon onctueux,
-débarrassé du fil de fer dont Forain longtemps cerna ses personnages.
-Le trait serait impossible à copier fidèlement, de si réduit qu’il
-était, avant, à quelques éléments très analysables. Voilà un dessin
-dont nul imitateur ne pourra s’emparer.
-
-C’est la fantaisie, la couleur dans la forme, l’atmosphère, les volumes
-différents et pour ainsi dire modelés dans la glaise, des diverses
-figures. C’est de la sculpture dessinée, comme certaines toiles de
-Carrière sont de la peinture modelée par un statuaire. Entre le
-frontispice et la «moralité», on ne sait quel choix faire. _Cedant
-arma togæ_, impression d’audience. C’est un magistrat vu de dos,
-qui lance en l’air, de son pied levé, un képi de général. La robe,
-formant une vivante arabesque, dans le mouvement tendu du corps, d’un
-beau noir, prend l’aspect d’une grosse fleur sombre, sorte d’orchidée
-fantastique. Je retrouve un Manet amplifié dans _Bataille perdue_,
-les deux amis qui, pour un instant indécis, disent: «_Ah! si nous
-avions eu un homme! Le baron est mort, Hertz est en fuite, Arton est
-coffré, quelle guigne!..._»--Je ne crois pas qu’à quelque parti que
-vous soyez attaché, _Le coffre-fort_: «_Patience!... avec ça, on a le
-dernier mot!..._», cette étonnante page moderne, vous laisse froid. La
-confiance en l’argent, seul sentiment, peut-être, que chacun éprouve,
-hélas! au moins à certaines minutes, est rendu d’une façon définitive
-par le geste grossier, brutal, de ce financier aux yeux clignotants,
-qui, en défiant les autres, invisibles, tapote dans sa main de bête
-pataude la serrure secrète, dont il a le chiffre.
-
-_Une nouvelle bombe_: «_Si j’en crois notre colonel, nous sommes sous
-l’état-major._» Deux sinistres vieillards en paletot, les jambes
-recouvertes par l’eau du grand égout, posent une bombe religieusement,
-comme un prêtre élèverait l’Hostie vers le tabernacle.
-
-_Un succès_: rentrant d’un dîner, un monsieur dit à sa femme,
-effrayante dans son lit: «_Charmant! bersonne n’a osé parler de
-l’Affaire Dreyfus!_»
-
-_Cassation_:--il n’y a pas de légende à ce beau dessin d’un juge
-hagard, brisant sur son genou la hampe de notre drapeau. L’éloquence
-poignante de ce morceau est présente à toutes les mémoires.
-
-_Au secours!_ «(Zola nageant vers la rive allemande.)--_La Fourmi et la
-Cigale._--«_Faut changer de quartier et nous faire protestants._»--_La
-Plainte du sémite_:--La Petite République, boudeuse, coiffée du bonnet
-phrygien, à l’être accablé qui se lamente derrière son fauteuil:
-«_De quoi t’es-tu mêlé? il fallait te contenter de tripoter: c’était
-reçu._»--_Curieux convives_: un baron juif et sa baronne, inquiets,
-avant d’entrer dans le salon où ils vont passer la soirée: «_Chut! je
-viens de donner quarante sous au domestique pour écouter ce qu’on dit
-de nous._»
-
-_L’Allégorie de l’Affaire._--Un soldat prussien, casque à pointe,
-attache le masque, presque japonais, de Zola devant la tête d’un
-boursier dont le visage est, à lui seul, une trouvaille. Si l’on a
-dit que Forain rappelait Daumier, on pourrait aussi bien évoquer à
-son sujet le nom de Rembrandt, dont les modèles héroïques ont un peu
-de cet accent, qui est la beauté. Qu’est-ce qu’un artiste moindre eût
-fait, en supposant que les légendes du _P’sst...!_ lui eussent été
-données à illustrer? Dans quelle médiocrité intolérable ne fût-il pas
-tombé? C’est le style, cet indéfinissable don des vrais maîtres, qui
-sauve le côté pénible de cette campagne caricaturale. En bafouant
-ses adversaires, loin de les rabaisser, il les anoblit malgré lui. Il
-extrait de toute une race un type qui finit par avoir un caractère de
-médaille antique.
-
-Il était difficile, après Daumier et sans lui ressembler, de
-dramatiser la silhouette du magistrat, du juge. Dans _P’sst...!_
-Forain varie indéfiniment les plis de la toge, la toque coiffant une
-tête non sans analogie avec celle des singes de Chardin: «_Thank
-you, master Bard._»--«_Mossieur est le correspondant du colonel
-Schwarzkoppen._»--_Les Secrets d’Etat._--Sublime, cet oiseau de nuit
-avec son hermine volant au-dessus de Paris, sur qui il fait pleuvoir
-ses papiers secrets.
-
-_On rigole._ Les généraux viennent de déposer; les robes noires, en un
-paquet de plis d’étoffes entremêlés, se tordent de rire, macabres et
-sataniques.
-
-_La proie pour l’ombre_, où la silhouette projetée du magistrat
-se traduit sur le mur en casque à pointe: deux noirs différents,
-simplement obtenus par une direction différente, dans les deux parties
-de la composition, du gros trait de crayon Conté.
-
-Pour en finir avec cette série, où les sujets servirent si bien J.-L.
-Forain, je dois rappeler quelques pages d’une invention linéaire, d’une
-couleur si belle, qu’ils resteront comme les points culminants de son
-œuvre énorme, si même l’Affaire cessait un jour d’intéresser,--ce que
-nous souhaitons de tout cœur,--en n’importe quel pays où ils soient
-gardés par des collectionneurs. _La Détente._ Trois hommes, dont un,
-chapeau de soie défoncé, visage de momie aux yeux clos ou de byzantin,
-hiératique dans l’exercice d’un sacerdoce, tient une pancarte où on
-lit l’inscription: «_A bas l’armée!_» Derrière, dans un cortège abruti
-et aviné, passant entre une haie de jeunes lignards au port d’arme,
-des ouvriers ou des camelots brandissent d’autres pancartes emmanchées
-d’un long bâton: «A bas la France, vive l’anarchie!...» C’est une
-marche sacrée vers la paix et le bonheur universels, par les rues de la
-Ville-Lumière; les «intellectuels» applaudissent à l’affranchissement
-de l’esprit humain.
-
-_Le rêve._--On prend le café après dîner; de jeunes Orientaux descendus
-des mosaïques de Ravenne sont affalés dans des fauteuils, les doigts
-chargés de bagues. Dans le fond du salon, des barons et des baronnes
-de même race. Dressé devant eux, la tasse à la main, un «gros bonnet»
-de la finance dit: «_Nous ferons arrêter Boisdeffre par Zurlinden,
-Zurlinden par Pellieux, Pellieux par Jamont... et ainsi de suite
-jusqu’à la gauche._»
-
-_La mort de Félix Faure_, titre: _le Mauvais Café_.
-
-Dans les Vosges: «_C’est de là-pas que j’esbère la venchance._»
-
-_Le pouvoir civil_: où le banquier, un glaive dressé dans son poing
-fermé sur sa cuisse, pèse du pied sur le corps de la France terrassée.
-
-L’esprit de Forain, ses formules aussi importantes que son dessin,
-dans l’ensemble de son œuvre, j’ai été obligé d’en citer de nombreux
-exemples dans cette étude du _P’sst...!_[2]. On ne peut guère renvoyer
-le lecteur à un album du genre de ceux où différents éditeurs ont réuni
-les autres séries de dessins politiques ou simplement parisiens. Peu
-de personnes ont gardé les numéros devenus très rares de ce journal
-temporaire. C’est à peine si l’auteur lui-même en possède une série
-complète. Telle est sa modestie, si petite est l’importance qu’il
-semble attacher à ce qui fera sa gloire; il est si ennemi de la réclame
-et de la publicité modernes, qu’il lui faudrait un ami dévoué pour
-prendre soin de ce qui, chaque jour, tombe de son chevalet sur le
-plancher de son atelier: dessins, peintures, esquisses de tout genre.
-
- [2] Le _P’sst...!_ a été réédité en deux volumes.
-
-Forain ne «marche pas avec le siècle». Il n’est pourtant pas arrêté,
-mais reprend ses pinceaux, au contraire, et couvre ses toiles de tons
-riches ou charmants, d’arabesques savantes, qui sont des variations
-sur les sujets suivants: les danseuses, les tribunaux, les scènes
-populaires enfin, dont certaines sont plus touchantes dans leur
-simplicité familiale,--mères et enfants, «maternités»,--comme l’on dit
-aujourd’hui--qu’on ne les attendrait de l’implacable ironiste.
-
-Il y a quelque temps, on vit dans l’atelier de la rue Spontini des
-projets de tableaux religieux. La beauté de ces compositions fait
-espérer tout un développement nouveau, une veine peut-être féconde. La
-largeur et la noblesse qu’a prises la technique de Forain, peintre,
-nous annonce encore des chefs-d’œuvre. Je voudrais, plus tard,
-continuer cette étude, qui, si elle est incomplète par ma faute, l’est
-d’ailleurs forcément, puisque Forain n’a pas encore achevé sa destinée,
-mais forme au contraire mille projets de peintre.
-
- Février 1905.
-
-
- NOTE.--Je puis déjà, cinq ans après la publication de ce portrait,
- ajouter, à la liste des œuvres citées plus haut, une série de belles
- et précieuses «eaux-fortes» que M. Forain exécute en ce moment.
- Le dessin s’élargit encore, la technique de la pointe-sèche est
- parfaitement admirable, faisant penser à Rembrandt et à Goya. Le
- Christ et les Apôtres, le Calvaire, le Dernier Repas: tels sont les
- sujets auxquels revient ce catholique. M. Forain s’est apaisé; son
- visage, rose et gras, décèle une paix intérieure et un accommodement
- aux choses actuelles. Son esprit lui a concilié ses ennemis, qui
- semblent avoir passé l’éponge sur le _P’sst_. Il ne fume plus, il est
- végétarien et indulgent.
-
-
-
-
-JAMES MAC NEILL WHISTLER
-
-
-I
-
-On a écrit beaucoup sur Whistler[3] à l’occasion de sa mort. Malgré
-les efforts de la critique française à déterminer exactement la
-personnalité de ce charmant et singulier artiste, je crains qu’il ne
-demeure, aux yeux du public intellectuel, une sorte de Mallarmé de
-la peinture, un visionnaire classé entre Edgar Poe et Mæterlinck,
-un nécroman enfermé dans sa tour d’ébène, au milieu d’un jardin aux
-sombres pavots, dont le soleil ne réchauffe jamais l’atmosphère glacée.
-
- [3] Cette étude a été écrite en mars 1905, après l’exposition,
- à Londres, des œuvres de Whistler. Celle de Paris, très
- incomplète, mal éclairée, est encore venue brouiller les idées.
- Il semble qu’on doive toujours être injuste envers cet artiste,
- dans l’éloge comme dans la critique.
-
-En effet, le succès parisien de Whistler éclata à une époque
-d’alanguissement général. En peinture, dominaient les teintes grises;
-en musique, une miévrerie maladive; dans les lettres, un goût malsain
-de bizarrerie et de mystère factices, joint à une manie, vite démodée,
-de l’exceptionnel et de l’occulte. Les esthètes s’ingéniaient
-à célébrer le silence de Bruges, les hortensias bleus et les
-chauves-souris.
-
-On adopta Whistler à cause de la tendance qu’il semblait personnifier,
-de même que Manet avait servi à Zola, vingt ans auparavant, dans les
-batailles du naturalisme. Pour Manet, les clichés de «fenêtre ouverte
-sur le plein air» et «il a chassé le noir de la palette» étaient aussi
-inexacts et arbitraires que ceux dont on gratifia l’artiste américain,
-classé peut-être imprudemment au nombre des psychologues et des
-évocateurs d’âmes. Pourtant ce n’était pas à l’esprit de ses modèles
-qu’il était attentif; ceux-ci jouaient dans ses préoccupations à peu
-près le rôle d’une brioche ou d’un melon dans celles de Chardin.
-
-Le «whistlérisme» et le «mallarméisme» sont des formules qui
-enchantèrent notre jeunesse, comme des préciosités dignes de nos
-dédaigneuses personnes; mais si des néologismes ont éveillé l’attention
-de la foule, ils ont faussé l’opinion. Le «portrait de la mère de
-l’artiste», honneur du Luxembourg, peint dans un mode mineur qui nous
-parut sans précédent, n’en est pas moins un des exemples les plus
-sains qu’on puisse proposer à l’étudiant et des plus traditionnels.
-Cette toile prit une légitime importance dans notre imagination, par
-ses mérites intrinsèques, alors qu’un nouveau snobisme commençait d’y
-découvrir quelque impénétrable magie.
-
-A notre époque, c’est, le plus souvent, par des côtés périssables,
-qu’un artiste s’impose à l’admiration de ses contemporains: d’où tant
-d’erreurs, de dénis de justice. Les qualités solides et saines qui nous
-charment dans certaines toiles anonymes, datant des siècles passés,
-échappent aujourd’hui à l’amateur bourré de littérature, qui veut, en
-dépit de tout, que la peinture lui donne des sensations directes; or
-la peinture n’agit directement que sur des tempéraments extrêmement
-peu nombreux. Si elle agit sur la foule des Salons annuels, ou sur les
-soi-disant raffinés des cénacles et des petites revues, croyez-bien
-qu’elle porte en elle-même une tare. Les succès du Salon, ainsi que les
-extravagances et les folies à la mode, ne durent que le moment où on
-les loue.
-
-
-II
-
-Dans mes plus anciens souvenirs, j’entends encore le nom de Whistler
-prononcé par les hommes que Fantin-Latour a groupés autour de Manet
-et du portrait de Delacroix. Au fond de l’atelier de la rue des
-Beaux-Arts, on voyait l’hommage à Delacroix, où un jeune dandy, pincé
-dans sa longue redingote, les cheveux noirs bouclés, avec une mèche
-blanche sur le front, la bouche ironique, l’œil perçant, se retourne
-vers le spectateur, c’est un élégant au milieu des Français plus
-négligés, qui sont Baudelaire, Champfleury, Balleroy, Duranty, Legros,
-Bracquemond, Fantin. Ce personnage étrange m’intrigua longtemps.
-Son nom revenait sans cesse dans la conversation, sans que des
-renseignements précis me fussent donnés par les élèves de Lecocq de
-Boisbaudran et de Gleyre ni par les anciens du Salon des refusés,
-auxquels j’osais à peine poser des questions. Je démêlais pourtant
-que le «petit Whistler» avait laissé l’impression d’un type original
-d’étranger, à une époque où les Américains venaient moins nombreux
-étudier à Paris. Il avait vite disparu, après des débuts brillants dont
-il était moins question toutefois que de son allure exceptionnelle, de
-son monocle et de son esprit mordant, assaisonné d’impertinence. On le
-craignait, mais on en riait, en le citant, comme d’un faiseur de bons
-mots.
-
-Que faisait-il vers 1860?
-
-Nous connaissons, si nous en prenons la peine, la manière, avant 1870,
-d’un Manet, d’un Renoir, d’un Fantin ou d’un Carolus Duran, ses amis.
-Mais de Whistler, on ne conservait rien. Toujours était citée la «fille
-en blanc», symphonie de blancs, à quoi il avait travaillé pendant
-des mois, dans un atelier démeublé, tout tendu d’étoffes blanches.
-Je sais maintenant, pour l’avoir vu récemment, ce qu’était ce pauvre
-essai maladroit et informe; je ne me rends pas compte de la profonde
-sensation qu’il put faire à son apparition. Gleyre, le maître de
-Whistler, fut sans doute irrité par l’ignorance et les prétentions de
-ce jeune Yankee; mais qu’est-ce que ses camarades déjà pleins de talent
-discernèrent d’exceptionnel dans cette figure sans beauté, d’une valeur
-si veule, sur son fond inconsistant? Toujours est-il qu’on louait en
-baissant la voix et avec une certaine fierté d’élus, ses nocturnes et
-ses symphonies. N’était-ce pas un musicien plutôt qu’un peintre, ce
-Whistler?
-
-Un jour, me promenant, collégien en congé, dans un de ces entresols
-de l’avenue de l’Opéra où les impressionnistes groupaient leurs
-œuvres, je vis, arrêté devant la danseuse en cire et juponnée de
-tarlatane, que Degas avait modelée, un petit homme noir avec un chapeau
-haut de forme à bord plat, un pardessus à taille, tombant sur ses
-souliers à bouts carrés, maniant une sorte d’appui-main en bambou et
-poussant des cris aigus, gesticulant devant la vitrine. Je devinai,
-par hasard, que c’était Whistler. Or, c’était lui, en effet, et je
-le rencontrai bientôt chez Degas, ayant été conduit par M. Ludovic
-Halévy dans ce sanctuaire plein d’horreur. Whistler avait apporté un
-carton de vues de Venise à la pointe-sèche, qu’il tirait avec mille
-précautions d’un étui de vélin à rubans blancs. Je ne compris rien
-à ces planches pâlottes, indications tremblées comme des reflets de
-lampes dans l’eau. D’ailleurs ses gravures et ses lithographies--je les
-ai aujourd’hui presque toutes vues--ne me semblent pas dignes de leur
-réputation. Les premières, celles de France, sont franches, appuyées,
-et rappelleraient Méryon; les autres sont plus libres, mais sans grand
-caractère distinctif, jolies parfois, mais faibles, dans cette manière
-pittoresque de la vignette, où Mariano Fortuny, si injustement oublié,
-ensuite excella.
-
-Ce fut donc par la série vénitienne, l’une des dernières et sa moins
-heureuse à mon avis, que je pris contact avec son œuvre. Cela ne
-m’expliquait pas encore les origines d’une réputation exceptionnelle.
-
-Je ne devais vraiment en prendre conscience que vers 1885, à Londres.
-Pendues haut et comme si on les eût craintes, deux toiles, à la
-Grosvenor Gallery, me révélèrent un art classique et neuf à la fois:
-deux portraits, longs, étroits, dans leur simple cadre d’or mat,
-strié, plat, comme la peinture elle-même, pour ainsi dire enfoncée,
-rentrée dans une sorte de gros canevas à tapisserie. Les figures se
-retiraient de plusieurs mètres en arrière du mur. L’une était rose
-et grise. C’était une femme en robe d’un ton indéfini, le grand
-chapeau de paille à la main, pâle comme une pétale de pivoine pâle:
-lady Meux, arrangement nº 2. L’autre tableau, tout noir, mais d’un
-noir transparent et comme intérieurement éclairé, montrait une face
-anguleuse de «Bar-maid» sur un haut col paré de perles de corail:
-c’était Maud, la première femme de Whistler, son modèle préféré,
-l’inspiratrice de quelques-unes de ses toiles les plus caractéristiques.
-
-Helleu, avec qui je voyageais, et moi, nous n’eûmes plus qu’un désir,
-celui d’en voir d’autres. Nous allâmes frapper à la porte du maître.
-Il habitait alors the White House, Tite Street, dans ce Chelsea qu’il
-adora. On passait, pour se rendre à l’atelier, par une série de
-petites chambres peintes en jaune bouton d’or, sans meubles, tapissées
-de nattes japonaises. Dans la salle à manger bleue et blanche, des
-porcelaines de la Chine et de vieilles argenteries égayaient une table
-toujours garnie, dont le centre était un bol bleu et blanc, où nageait,
-parfois, un poisson rouge.
-
-Sur les murs du studio, nul ornement. Dans un coin, loin de la fenêtre,
-un rideau de velours noir tendu, devant quoi le modèle posait. Deux
-chevalets vacants; une immense table-palette avec une série de «tons
-préparés», mixtures différentes pour chaque toile et dont l’artiste
-se sert, du commencement à la fin, pour exécuter sa symphonie: tons
-de chair, blanc et rouge indien, ou rouge de Venise, mélangés; tons
-sombres pour les vêtements; un gros tas d’une certaine couleur neutre
-pour le fond, et ses dérivés pour la demi-teinte, provisions telles
-qu’un peintre en bâtiment s’en ménage dans ses camions, afin de
-«coucher» très uniformément d’importantes surfaces lisses. Whistler
-pétrit cette pâte avec un couteau à palette flexible et la délaye avec
-des brosses rondes à longs manches.
-
-La cheminée est surchargée de centaines de cartes d’invitation à des
-dîners et à des soirées, rappelant que nous sommes chez un «lion» de
-la saison. Et le petit homme s’agite, parle fort, avec des crescendo
-de «ah! ah!» et un accent américain inoubliable, rajustant sans cesse
-son monocle à ruban de moire, de sa belle main fine et nerveuse de
-prestidigitateur, qui semble prête à châtier le critique imbécile.
-
-S’il consentait à montrer quelque chose, c’était après d’interminables
-préliminaires et non sans s’être fait prier comme un pianiste. Pourtant
-la représentation commence. Le chevalet est placé en bonne lumière;
-puis c’est une longue recherche dans les casiers d’un meuble à secret,
-recherche qui exaspère notre impatience. Enfin, deux mains tendues
-tiennent par les deux index, aux ongles pointus, un minuscule panneau
-de bois ou de carton, qu’elles fixent lentement derrière la glace
-d’un cadre. Les souliers à bouts carrés vont et viennent, les cheveux
-bouclés tremblent, un «ah! ah!» perçant fait sursauter le visiteur
-que Whistler frappe sur l’épaule en lui demandant son approbation:
-«Pretty?» Et c’est un petit nuage gris dans une bordure d’or mat:
-«note», «arrangement», «harmonie», «scherzo» ou «nocturne», que vous
-êtes invité à admirer.
-
-Une autre année, Boldini nous conduit, Helleu et moi, à Tite Street.
-Whistler nous a conviés à prendre le thé. Arrivés bien avant l’heure
-dite, impatients, nous avons l’indiscrétion d’insister pour voir
-beaucoup, beaucoup de choses, de ces toiles dont on aperçoit les
-hauts châssis étroits, relégués dans l’ombre d’un paravent, et de ces
-études légères que renferme le mystérieux meuble à tiroirs. Whistler,
-en bonne disposition et mis en confiance par notre enthousiasme, se
-décide à tout sortir, à tout nous avouer. J’ai peur que, de ces choses
-étonnantes, qui passèrent trop rapidement devant nous ce jour-là, la
-plupart ne soient détruites, qu’elles n’aient été reprises, gâchées et
-définitivement abandonnées.
-
-Cette visite nous fit comprendre les procédés, le travail si nerveux
-de l’artiste, qui nous confessait involontairement ses joies et ses
-tristesses. Nous le surprenions dans l’intimité, épreuve à laquelle
-un homme très fort, qu’il n’était pas, pourrait seul se soumettre
-sans danger. Je devinai le sentiment de mes compagnons et je fus très
-troublé; j’aurais voulu arrêter l’imprudent qui, en me livrant trop de
-secrets, m’enlèverait peut-être quelques illusions.
-
-Nous passâmes d’abord en revue toute la série des grands portraits.
-Whistler, qui n’en a pas achevé plus d’une dizaine pendant sa vie,
-en commençait sans cesse. La première séance était une recherche de
-l’harmonie, de la pose et des valeurs, un effleurement, une caresse de
-la toile d’où la figure était en quelque sorte extraite, encore vague
-brouillard. A la seconde, il précisait le caractère du personnage,
-tout en répandant, sur la première couche de peinture, une deuxième
-couche mince et fluide, qui nourrissait le dessous sans l’alourdir.
-L’œuvre était dès lors achevée en tant que tableau: l’artiste y avait
-mis le meilleur de lui-même. Mille raisons, excellentes selon lui,
-l’empêchaient de livrer tel quel, le portrait qui eût ainsi été sauvé.
-Mais il le gardait en vue d’améliorations que la centième séance
-apporterait peut-être. Généralement il le gâtait ou l’effaçait. Nous
-eûmes la bonne fortune d’en voir, parmi de très sommaires et de moins
-heureux, quelques-uns des plus beaux. C’étaient _Connie Gilchrist_,
-la danseuse de music-hall, «arrangement en jaune et or»; _Lady Colin
-Campbell_, tête de gypsie au teint mat; _Henry Irving_, dans le rôle de
-«Philippe d’Espagne», les jambes du maillot blanc, coulées dans l’huile
-comme certains Vélasquez; _Mrs. Forster_, arrangement en noir; _Maud_,
-en or roux; un acteur en costume d’Incroyable, harmonie opaline de gris
-et de rose; certains portraits de la série des «arrangements en noir
-et brun», comme la _Rosa Corder_, _Mrs. Cassatt_, _les Leyland_, _Mrs.
-Waldo Story_.
-
-Whistler, entraîné et s’amusant de notre surprise, nous fit déguster
-la bonne comme la mauvaise cuvée, et, après de nobles inventions dans
-les tons les plus précieux, apparaissaient des harmonies moins rares,
-jolies encore, mais un peu fades. C’étaient des études d’après ces
-charmantes filles anglaises au pur galbe grec, dont il entourait les
-formes graciles d’écharpes au coloris atténué[4].
-
- [4] A l’exposition du quai Malaquais, il n’y avait que de
- sommaires esquisses pour ces toiles. Les lacunes étaient telles
- qu’on aurait mieux fait de s’abstenir d’un hommage au défunt,
- hommage qui s’est tourné en dédain.
-
-Un autre chevalet était destiné à la magique série des esquisses où de
-petites créatures falotes, Mousmés-Bilitis, affectées et charmantes,
-agitent l’éventail et le parasol sur un ciel de turquoises malades, le
-long de la grève marine; ou nues, érigent leur joli petit corps à côté
-d’un arbuste grêle.
-
-Les dessins hebdomadaires que Grévin donna au _Journal amusant_
-pendant si longtemps et ses projets de costumes de féeries, flattaient
-Whistler. Il y faisait souvent allusion et s’en inspira dans maints
-de ses menus et pimpants croquis, rehaussés de pastel ou d’aquarelle.
-Son ancien camarade P.-V. Galland, un des artistes français dont il
-appréciait particulièrement le dessin et le goût élégants, était un
-des rares contemporains qu’il citât volontiers avec Grévin et auquel
-il pensât en travaillant. Les statuettes de Tanagra, les estampes
-nippones, Grévin et Galland: singulière association à première vue,
-mais qu’explique la fantaisie composite de Whistler. Il transcrivait
-ainsi dans sa langue de peintre occidental son rêve d’Orient, et
-usant alors d’un pinceau plat, étroit, traînant une pâte translucide,
-évoquait, comme dans une frise d’émail, ses jolies petites promeneuses.
-
-De cette série encore, quelques plus grandes figures nues ou un peu
-drapées, charmantes par la sensualité de leurs formes pleines et
-mignonnes de femmes-enfant, qu’il dessinait d’abord au crayon sur du
-papier d’emballage, dévotement.
-
-Dans ses flâneries au British Museum, en compagnie de son confrère
-Albert Moore, Whistler avait senti la singulière analogie de certains
-marbres avec le type anglais moderne, d’une beauté classique qu’on
-chercherait vainement dans la Grèce moderne. Il puisa avec discrétion
-aux sources où Leighton, Alma-Tadéma, pour ne citer que les plus
-célèbres, allaient rafraîchir leur académisme gréco-britannique. Mais
-son geste discret ne devait être remarqué que plus tard.
-
-Dans ces études antiques, aux précieuses figurines soufflées comme le
-verre de Venise, Whistler mettait ce qu’il y avait de plus aigu chez
-lui. Regrettons qu’il n’ait pas eu le courage ou la force physique,
-qui lui eût permis d’appliquer son ingéniosité de décorateur dans une
-œuvre dont il parla longtemps, qu’il prépara, mais n’entreprit jamais.
-La bibliothèque de la ville de Boston fut ainsi privée d’un panneau
-qui fut commandé et qu’on aurait aimé voir à côté de ceux de Puvis de
-Chavannes et de Sargent.
-
-Sur un troisième chevalet, un plus petit cadre encore attendait des
-notes de ciel et de mer, inaltérables comme des agathes, des paysages
-urbains, ruelles et pauvres boutiques de Chelsea, cours dieppoises,
-animées de bambins croqués au hasard des promenades par Whistler, qui
-jamais ne sortait sans une «boîte à pouce», toute prête pour fixer,
-en une arabesque ornementale, le rapprochement inattendu de quelques
-tons fugitifs. Il avait une préférence pour cette menue monnaie, si
-précieuse à mon avis, de son talent naturel, et il avait raison de
-collectionner jalousement et d’étiqueter ces planchettes, dont il
-demandait des prix énormes, les entassant dans des casiers, faute
-d’amateurs assez clairvoyants ou assez riches pour se les offrir.
-
-C’est dans cet exercice ininterrompu de la notation, comme musicale,
-d’un nuage, de l’écume d’une vague ou d’un reflet dans une vitre
-d’échoppe, qu’il satisfaisait son besoin de perfection technique. Sa
-science et ses moyens étaient en une juste relation avec la taille de
-ces œuvrettes où il est sans rival. D’ailleurs, il insistait sur ces
-«notes» et ces «nocturnes», et devant ce chevalet, nous étions prêts à
-partager sa préférence, car la plupart des grands portraits étaient des
-promesses plutôt que des œuvres accomplies. Pour se donner le change à
-lui-même, il reprochait d’ailleurs au modèle de ne pas s’être prêté à
-leur achèvement, et aux circonstances, de les avoir arrêtés en route.
-Sans facilité, son travail était lent, et, pour mettre ce qu’il voulait
-y mettre dans une toile, d’uni et d’égal, il se trouvait souvent gêné,
-quand il fallait reprendre de haut en bas, dans la séance, une figure
-en pied.
-
-Cinq ou six fois et à de longs intervalles, pendant le cours de sa
-vie, il avait signé de son orgueilleux papillon-monogramme, de grandes
-œuvres, totalement réalisées; mais chaque jour il livrait un assaut
-dans un champ moins étendu, où son escrime était plus savante et plus
-adéquate.
-
-Whistler n’était pas un dessinateur très armé, tel Ingres le voulait,
-tels que furent les anciens maîtres. Il lui manquait cette aisance
-dans la construction du corps humain, qui, à un Rembrandt ou même à
-un Hals, permet de se jouer des difficultés et de mettre même dans un
-groupe nombreux de figures, sans être fatigué en cours d’exécution, le
-brillant des dernières touches, l’épiderme vivant. Il n’était pas très
-savant et ses réussites heureuses dépendaient du hasard qu’implique
-le manque d’absolue docilité de la main au cerveau. De plus, son
-système de minces et légères couches superposées, à chaque séance,
-l’une détruisant la précédente, comporte les transformations les plus
-inattendues, heureuses ou déplorables. Le modèle se décourageait
-parfois, le peintre aussi; on remettait à plus tard la suite du
-travail, et je sais telle personne qui eut le temps de faire des
-séjours à Londres, en Amérique, et de revenir, des années après,
-à l’atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, pour voir s’achever
-péniblement son portrait. Whistler s’embarrassait, tout à coup, d’une
-main, d’un emmanchement de bras, d’un pied. Je ne crois pas qu’il
-faille mettre au compte de l’âge seul, ces difficultés insurmontables
-où nous l’avons vu peiner dans sa vieillesse. Il en avait toujours
-souffert.
-
-Quand il est au-dessous de lui-même, il l’est comme un mauvais amateur,
-ses défauts ne sont pas dignes de lui. Voyez la Princesse de la
-Porcelaine (autrefois dans le Peacockroom, chez Mr. Leyland), banalité
-de la tête, habile et faible, mal bâtie, mauvaise qualité du dessin,
-modelé superficiel et rond. Voyez encore le Sarasate, le Duret ou le
-Montesquiou...
-
-Dans le portrait où Whistler se présente de face, la main en avant,
-certains critiques candides virent des pièces d’or qu’il soupèse, au
-lieu d’un modelé faux, qui déforme la paume de cette étrange main,
-centre de la composition. On devine des irritations et des impatiences
-cruelles dans la lutte corps à corps avec le modèle, l’exaspération
-de n’atteindre plus souvent à ces réussites définitives dans de trop
-rares circonstances, obtenues: avec sa mère, par exemple, Carlyle, miss
-Alexander, lady Archibald Campbell, lady Meux, Maud, Rosa Corder.
-
-Nous pensions au hasard que furent ces victoires, en prenant le
-thé, dans l’atelier de Tide Street, déjà envahi par le crépuscule.
-Le maître est là, debout, avec ses rides, sa bouche pincée sous sa
-moustache relevée de mousquetaire. A-t-il réalisé ce qu’il a voulu?
-Sans doute non, quoiqu’il se donne pour le plus grand entre les grands.
-A-t-il eu ce qu’il ambitionnait? Non. S’il a étonné, scandalisé, en
-des procès retentissants, couvert Ruskin de ridicule et nié tous ses
-contemporains, il n’a pas l’autorité que son art devrait lui conférer;
-chaque rare commande de millionnaire est prétexte à difficultés,
-lassantes quand la jeunesse a fui. Ses façons, ses mots amusent, on
-le caricature sur la scène et dans les magazines, on le fête dans les
-salons, mais c’est le whistlérisme et non Whistler qui est populaire et
-fêté.
-
-Ses œuvres sont faites pour nous autres, peintres de Paris, à qui il
-est joyeux de se livrer, et pour ses élèves qu’il voudrait réduire
-au rôle de simples compagnons de plaisir, mais qui du moins le
-comprennent. Son monogramme, la couleur de ses murs, ses «ten o’clock»,
-son excentricité: voilà ce qui retient le public anglais en 1885.
-Whistler voudrait gagner beaucoup d’argent, il en dépense sans compter,
-et il n’en a pas. Non, comme on le dit, qu’il soit agité de soucis
-pécuniaires; Whistler, homme aux forts et impérieux besoins, s’est
-toujours offert tranquillement ce qu’il désirait. Il n’hésite pas à
-choisir une rare pièce d’argenterie ou de vieux Chine «blue and white»,
-quitte à renvoyer, l’intimidant par sa faconde, le marchand qui ose
-lui rappeler la réalité d’une échéance. Il donne des déjeuners où la
-société la plus élégante, autour du bol au poisson rouge, s’esclaffe
-dès qu’il parle. Pour ses convives, il est «Jimmy», et Jimmy veut
-être encore un jeune dandy qui fait des projets d’avenir. Et il a
-soixante-quatre ans.
-
-
-III
-
-Une soirée passée avec Whistler au Café Royal ou dans le monde laissait
-une impression gênante. Ce diable d’homme bruyant en public, hâbleur,
-vaniteux enfantinement, voulait donner le change sur lui-même.
-Sans doute, il savait son art incompris, profitait au moins de ses
-avantages de causeur paradoxal et accentuait ses bizarreries pour
-retenir l’attention du public. L’effet qu’il s’irrita parfois de ne pas
-produire dans la société parisienne, était toujours sûr, à Londres.
-A chaque nouvelle occasion, son succès comme conférencier, plaideur
-ou essayiste, remplissait les journaux, étendait sa popularité, le
-«lionisait».
-
-La mode fut donnée par lui à ses confrères, de répondre aux articles
-des critiques par des lettres ouvertes et même d’intenter un procès
-à qui les avait sévèrement traités. Whistler, d’un tour d’d’esprit
-incisif, plein d’ironie et habile à s’exprimer par la parole ou
-par la plume, poursuivait sans répit ses ennemis, c’est-à-dire les
-journalistes, les amateurs, la société. Il écrivait beaucoup, d’une
-écriture fine, charmante, ornementale, qui, du moindre billet, aux
-savantes réserves de blanc sur un papier choisi, faisait un objet
-d’art. L’aspect extérieur qu’il s’était donné, autant que le décor de
-sa maison, ses opuscules imprimés, ses lettres, tout portait un cachet
-individuel et faisait partie de son esthétique. Son extrême raffinement
-se manifestait de toutes façons, et l’on était peiné qu’il prît à tâche
-de se dissimuler sous des dehors--avouons-le--un peu charlatanesques,
-devant la foule grossière et naïve qu’il était décidé à intriguer comme
-un homme, puisque, comme peintre, il ne pouvait la conquérir.
-
-Il s’entourait volontiers de jeunes gens. A Walter Sickert, qui
-l’interrogeait sur les grands hommes de son temps, les Carlyle,
-les Disraeli, s’étonnant des modestes inconnus qui encombraient
-maintenant l’atelier: «Je préfère les jeunes fous aux vieux imbéciles»,
-répondit-il. En vérité, il n’avait aucune curiosité en dehors de son
-art et de la culture de sa personnalité. Il ne lisait pas, riait de
-toute peinture moderne, sauf de la sienne. Dès qu’il avait accompli
-sa tâche journalière, il ne pouvait demeurer seul, et ayant gardé
-tard le besoin de sortir, de s’afficher dans les lieux fréquentés, il
-lui plaisait qu’un cortège tapageur de disciples l’accompagnât par la
-ville. Le soir, en habit, mais sans cravate, soigneusement coiffé et sa
-mèche blanche en point d’interrogation sur le front, il se répandait
-dans Londres, dînait excellemment et faisait des mots cruels, colportés
-ensuite par ses fidèles complaisants. Jeune de caractère, vraiment gai,
-il voulait le rester d’habitudes.
-
-Comment un homme qui avait une si noble conception de sa mission
-artistique et qui fût mort de faim plutôt que de transiger et de se
-mentir à soi-même, ne s’acquittait-il autrement de son rôle de chef
-d’école? Ses disciples, pour qui ses principes si vrais et si raisonnés
-étaient une manne attendue avec émotion, pourquoi les traitait-il en
-camarades tout au plus bons à répandre ses boutades? Whistler eût pu
-maintenir une sorte d’équilibre de la pensée à une époque de confusion
-où les débutants doivent tout apprendre par eux-mêmes, faute de maîtres
-pour enseigner ce que chacun savait jadis à vingt ans.
-
-Ses théories étaient pleines de cohésion et il avait formulé des règles
-sur lesquelles il était intransigeant pour lui-même. Je me rappelle
-certaine page extraite d’un de ses essais et dont il distribuait des
-exemplaires à ses amis. C’étaient de brefs commandements d’un homme de
-goût, sur «les conditions et les proportions de l’œuvre d’art», très
-littéraires et d’un dandysme à la d’Aurevilly. Mais le Maître cédait le
-pas à l’histrion.
-
-A le voir parader en dehors de l’atelier, on l’eût pris pour un émule
-d’Oscar Wilde, qu’il méprisait pourtant et dont il ne cessait de faire
-remarquer la vulgarité, l’inintelligence esthétique et l’insincérité.
-
-Les manifestations dans le ton du whistlérisme d’alors, il en était
-très fier et s’en amusait comme d’une bravade de grand peintre
-incompris, égaré parmi de demi-professionnels. Avec les ratés et les
-mondains tapageurs de sa bande, aussi bien, il se grisait, redressait
-sa taille, restait plaisant et familier. Mais si, rentrant tard de
-leurs balades nocturnes, ceux-ci passaient chez le maître, ils le
-retrouvaient penché dès l’aurore sur la plaque de cuivre ou campé
-devant sa toile. Le «lion» d’hier soir était devenu un vieillard à
-grosses lunettes, courbé sur son ouvrage, fervent devant la nature.
-
-Et c’est alors qu’il laissait percer ses secrets de bel exécutant
-nourri dans les musées, passionné pour la pureté de la matière.
-Tintoret, Vélasquez, Canaletto, ses préférés, il les avait approfondis,
-assimilés. Il voulait que, petit ou grand, son ouvrage fût, à toutes
-ses phases, digne de lui, beau dès la première séance, parfait dans
-tous ses états. La subtilité nerveuse du dessin, les valeurs observées
-avec tant de soin, sans qu’il donnât jamais un coup de pinceau en
-l’absence du modèle, enfin l’absolue probité de ses intentions: quel
-exemple pour nous! Ce «barbouilleur» et cet original bruyant était un
-des derniers à se préoccuper des conditions matérielles, sans quoi le
-tableau à l’huile se plombe vite et n’a pas de durée. Il avait retrouvé
-la transparence des maîtres--avec une technique nouvelle. Il voulait se
-classer à leur suite.
-
-
-IV
-
-Dans une exposition d’ensemble, on est déconcerté par les techniques si
-différentes de ses débuts et de sa maturité correspondant à deux phases
-importantes de sa vie. Avant 1860, Whistler, pour fuir l’autorité de
-ses parents, qui veulent faire de lui un ingénieur, quitte l’Amérique,
-vient à Paris quand l’école réaliste est dans son plein épanouissement,
-reçoit la bonne leçon, puis va se fixer à Londres au moment où le
-préraphaélitisme, avec Ruskin, échauffe tous les esprits. C’est
-ainsi qu’il prend part à ces deux mouvements de la seconde moitié du
-dix-neuvième siècle, si considérables pour les deux pays, mais si
-opposés en leurs résultats; semblables à leur origine, comme toutes
-les rénovations artistiques, répondant à un besoin de sincérité, et
-comme une sorte d’effort vers l’interprétation plus fidèle de la
-nature. Ce souci de la nature, notons que tous les révolutionnaires
-du dix-neuvième siècle l’ont eu, David comme Manet, Holman Hunt comme
-Courbet.
-
-Dans les écrits théoriques et les conversations du «Preraphaelite
-Brotherhood» (confrérie) il n’est question que d’étudier la vie en ses
-moindres effets, tous dignes du pinceau ou du crayon de l’artiste. Le
-préraphaélitisme, que devaient prêcher des hommes plus littérateurs,
-plus poètes que peintres, fut un acte d’adoration devant la nature.
-Remontons aux candides primitifs, oublions les conventions, dessinons,
-comme un enfant, les êtres et les objets. La plante, le brin d’herbe,
-l’insecte, les plus humbles choses seront rendues, observées avec
-tendresse et naïveté. Dans la figure humaine, ce sera le caractère,
-l’attitude juste qu’il faudra marquer; les sujets de tableaux, si
-modestes soient-ils, seront ennoblis par la conscience du bon ouvrier
-qui les traitera.
-
-Des tempéraments très divers distinguaient chacun des frères-apôtres.
-Le robuste John Everett Millais n’était que par un hasard de
-camaraderie enrôlé sous la bannière de Rossetti, de Madox Brown et de
-Holman Hunt.
-
-Whistler vécut avec eux dès son arrivée à Londres, il fit poser les
-mêmes modèles, se mêla à ce groupe, le plus intéressant d’alors, où il
-ne fut pas mieux compris qu’à l’Académie. Cependant, pour une partie
-de son œuvre, l’histoire le rattachera peut-être à cette école. De la
-«Queen’s House», où Rossetti reçut Whistler et se lia d’amitié avec
-le poète-peintre, il subit une influence incontestable, mais purement
-extérieure.
-
-Il ne devait plus guère quitter ce coin de Chelsea où il recueillit
-ses plus fortes impressions. La Tamise, qui coule déjà plus paisible
-dans cette ancienne banlieue de Londres, entre des quais ombragés
-de quinconces et construits de charmantes maisons du dix-huitième
-siècle, à la brique violette, passait naguère sous des ponts de bois
-d’un profil bizarrement japonais. Souvent, sans doute, sortant de la
-«Queen’s House», où des assemblées d’esthètes et de belles femmes à
-la lourde chevelure, au long col gonflé, avaient célébré la «Blessed
-Damosel» et la Florence médiévale, Whistler entrevoyait dans la
-brume de l’aurore ses futurs nocturnes; l’arche du vieux Battersea
-bridge, une péniche sur le fleuve, telle cheminée d’usine en deux tons
-apparentés, quels motifs pour de fantastiques «harmonies»! Était-il
-donc nécessaire d’aller chercher l’inspiration dans de vieux livres
-italiens? Pourquoi tant de littérature, tant de pensées, pour en faire
-un tableau?
-
-Il garda un souvenir affectueux du séduisant Dante-Gabriel; mais leurs
-rapports n’avaient peut-être pas été toujours très aisés. A propos
-d’un sonnet écrit par le poète pour une composition qu’il tardait à
-peindre, son ironique ami avait demandé: «Pourquoi faire le tableau?
-Transcrivez le sonnet sur la toile au lieu de le graver sur le
-cadre!... cela suffira!...»
-
-D’autre part l’esprit de Ruskin dominait le cénacle, et Ruskin n’avait
-aucune considération pour le jeune Américain. Dans leur célèbre procès,
-le grave prosateur s’était étonné que 5.000 guinées fussent la valeur
-d’une pochade faite en deux heures. Whistler avait répliqué: «Je ne
-sais pas si j’ai mis deux heures ou une demi-heure! Mon nocturne
-m’a peut-être pris dix minutes à peindre, mais il résumait une vie
-d’observations».
-
-Ainsi, sous les dehors d’une cordiale camaraderie, il y avait entre ces
-hommes, simples habitudes de voisinage, avec quelques goûts en commun,
-mais, au total, inintelligence l’un de l’autre. Cependant, c’est dans
-ce cercle, le plus précieusement littéraire, que Whistler applique
-ses qualités de bon peintre et l’enseignement rapporté de Montmartre,
-enseignement auquel il ajoute celui de la National Gallery et du
-British Museum. Fuyant les primitifs, dont se réclamaient les frères
-préraphaélites, c’est aux Vénitiens, à Vélasquez et à l’Antiquité qu’il
-demande conseil.
-
-A Paris, il avait respiré l’air des ateliers où la riche palette et la
-mâle technique étaient encore honorées. La force qui agit d’abord sur
-le jeune élève fut l’énorme et sain Courbet. Dans sa première manière,
-Whistler montre son goût pour la belle pâte grasse, épaisse; l’emploi
-du couteau à palette précède celui du pinceau. Il est intéressant de
-voir, dans la collection de Mr. Edmund David, «la femme au piano»,
-noble dans sa lourdeur un peu maçonnée, à côté d’un tableautin déjà
-fluide: des jeunes filles en robes blanches, à la Rossetti. Ces deux
-toiles révèlent l’apport de la France et celui de l’Angleterre dans la
-formation de Whistler, qui trouva la voie entre l’un et l’autre pays,
-vers l’Espagne et l’Italie.
-
-Manet, Claude Monet, Renoir, Degas, Fantin, Legros, Guillaume Regamey,
-Cazin, Lhermitte et les autres élèves de M. Lecocq de Boisbaudran, tels
-avaient été ses premiers compagnons. Vous savez l’exécution solide,
-savoureuse, que chacun d’eux possédait vers 1865 et qui, en dépit de
-multiples classifications dont le sens est déjà amoindri, les réunira
-dans un glorieux faisceau. Whistler tient presque autant à ce groupe
-français qu’à l’école de Chelsea. C’est Paris qui lui apprit à tenir le
-pinceau.
-
-Il est regrettable qu’on n’ait pas tenté une monographie de M. Lecocq,
-qui fut un professeur modeste, effacé, mais d’une rare intelligence.
-Fantin racontait les promenades à la campagne de tout l’atelier, quand
-on jetait dans un champ, au clair de lune, quelque loque blanche,
-afin d’en étudier les valeurs différentes, selon la lumière plus ou
-moins intense qui l’éclairait; et les observations ingénieusement
-pratiques qui ouvraient les yeux, activaient la compréhension des lois
-éternelles. M. Lecocq ne fut pas le maître de James Mac Neill, mais il
-l’influença tout de même de ses théories.
-
-C’est Londres qui développa les dispositions de coloriste que Whistler
-tenait en réserve. Londres, le point du monde le plus beau, le plus
-pittoresque pour ceux qui savent regarder. Whistler, assurément,
-fut un des premiers à en découvrir les mille merveilles: effets
-continuellement changeants d’une atmosphère prismatique et diaprée;
-noblesse de son architecture courante, si touchante dans son apparente
-nudité, si appropriée au climat, si colorée, si élégante dans ses
-délicatesses dissimulées. Londres, majestueuse cité aux plus hardies
-constructions modernes, où la brique et le fer s’offrent nus, sans
-ces mesquins festons dont le Paris moderne croit se devoir à lui-même
-de masquer des ponts et des magasins. Whistler l’adora quoiqu’il
-fît profession de le détester. Il eut une tendresse pour ses femmes
-à la chair de fruit, coiffées de cheveux plus ambrés que ceux des
-Vénitiennes et des Sévillannes. Il n’avait qu’à ouvrir sa porte pour
-croiser des filles, belles comme des statues grecques ou transparentes
-comme des fleurs de magnolia. La marmaille des rues, si drôlement
-costumée d’étoffes aux tons crus, plus éclatants encore dans la brume
-humide qui les exalte, il les introduisit dans l’art, ainsi que
-ces pauvres devantures de boutiques peinturlurées, prétextes à ses
-plus merveilleuses variations. Whistler ne peut s’expliquer que par
-Londres, qui est à la fois une Venise, une Hollande et toutes les
-parties du monde amplifiées, poussées jusqu’à une sorte de paroxysme du
-pittoresque par la richesse de la vie et la pléthore dont elle éclate.
-
-Pour moi qui en reçus mes premières impressions et qui en fus
-intoxiqué, l’art de Whistler prend un sens plus net peut-être que pour
-le Français, à qui répugne la saveur anglaise, amère et sucrée comme
-le gingembre. Londres ayant pour moi le même genre d’attrait que Rome
-a pour tels autres, je suis reconnaissant au maître de ses moindres
-croquis, parce qu’ils témoignent d’une émotion que j’ai ressentie,
-d’une prédilection pour certains coins de rues que je garde au fond
-de ma mémoire depuis les heures de ravissement que je passai là-bas,
-comme enfant, puis comme homme, sans jamais me lasser d’admirer et d’y
-retourner.
-
-Un étranger voit mieux qu’un natif ce qui fait le caractère d’un
-pays. Whistler, Américain, devait traduire Londres dans une langue
-bien plus expressive que celle d’aucun Anglais. Il la vit, comme je
-crois la voir, élégante dans ses pauvretés et ses tares mêmes, fine
-dans son outrance, barbare et supérieurement civilisée, classique et
-si contemporaine, passionnée sous des dehors de réserve et surtout
-picturale plus qu’aucun autre endroit sur terre.
-
-La brume, l’eau immobile et moirée, les mousselines et les gazes
-impondérables d’un climat humide qui transforme en palais et en lacs de
-rêve le plus simple mur et le ruisseau, n’est-ce pas la moitié du génie
-de Whistler?
-
-
-V
-
-Voici un des rares artistes d’aujourd’hui, dont il suffirait qu’une
-seule toile subsistât pour qu’on pût le juger. Et cette œuvre
-d’élection, c’est le portrait de sa mère. Ce calme chef-d’œuvre dont
-la présence dans le Musée du Luxembourg assurera à Whistler la durée.
-Les gris argentés, les noirs verdâtres, les lignes simples et nobles
-qui forment son rythme, séduisirent, à leur apparition, autant que les
-polyphonies impressionnistes et prirent dans leur réseau arachnéen la
-jeunesse artiste. Grande habileté d’avoir su ménager son effet, choisi
-le moment d’entrer silencieusement au milieu des plus bruyants accords,
-dans une galerie toute moderne et internationale, parmi les étalages
-bigarrés de ses contemporains. Il la voulait au Luxembourg: cette toile
-y alla. Si vous avez vu et admiré ce portrait de vieille femme, votre
-admiration pour Whistler est allée d’emblée là où il se surpassa. Ce
-profil fin, sous les bandeaux argentés et le petit bonnet d’impalpable
-dentelle, avec ses brides hiératiquement rigides, tombant sur une plate
-poitrine de vieille femme déjà prête pour le suaire; l’atmosphère
-glacée de la chambrette austère, à la tenture de deuil, aux sparteries
-nettes, la chaise anguleuse, et ce tabouret sans capitons où s’appuient
-deux pieds chaussés de velours, rapprochés comme ceux d’une figure
-tombale, cette majesté toute intime stimulera votre imagination. Vous
-ne perdrez jamais, après les avoir regardés, le souvenir de ces traits
-délicieusement aristocratiques, de ce nez si joli, de cette bouche
-tremblante, de ce regard noyé dans le rêve, terni, mais si vivant
-d’être un œil relevé dans un visage un peu abaissé, qui n’a plus la
-force de se tenir droit sur le col--déjà presque d’une morte.
-
-Le modèle collabora puissamment avec le peintre. On a dit que l’image
-de sa mère offrait à l’artiste une occasion sans seconde d’exprimer le
-tréfonds de soi-même. Cette opinion courante et presque banale est tout
-à fait juste pour Whistler. A son habituelle émotion en présence de la
-nature, il ajouta, cette fois, sa tendresse filiale et ce pathétique
-des heures qui précèdent la déchirante séparation finale. Sa brosse,
-trempée dans les essences les plus précieuses, agglutine des poussières
-d’ailes de papillons sombres, pour les étendre amoureusement sur un
-canevas très fin, sorte de batiste rentoilée et si fragile, que j’ai
-connu longtemps ce tableau troué, sans qu’on osât le réparer--comme un
-verre de Murano.
-
-Une autre fois, Whistler se mesura encore avec un modèle d’exception:
-c’était Thomas Carlyle. Il s’y exprima en une très belle page, mais
-inférieure cependant au portrait de sa mère. La donnée était à peu près
-la même: une figure de profil sur un fond uni, même chaise, même natte
-sur le plancher. La ligne arabesque, très recherchée et trouvée, de
-cette redingote marron, bouffante sur le devant, conduit à la tête rose
-du noble vieillard, inclinée, elle aussi, sous ses cheveux gris. L’œil
-est doux, triste et inquiet, s’écartant du spectateur. Ce portrait
-est beau, mais on y sent l’effort, la matière y est alourdie, dans le
-visage surtout, qui a dû être peint et repeint jusqu’à la fatigue. Le
-modelé, non sans quelque ressemblance avec celui de Courbet, s’est
-amolli dans les reprises, il est trop empâté pour la main de Whistler,
-qui, comme Titien et parfois Vélasquez, ne gardait tous ses moyens
-qu’autant que la trame de la toile restait visible, invitant le pinceau
-à jouer avec elle.
-
-Dès que les trous «se bouchent», les gris cessent de tinter comme de
-l’argent, le métal perd son timbre. Dans un éclairage de côté, le
-jour frisant, les reprises rendent vite la couleur cotonneuse. C’est
-peut-être pour pallier cet inconvénient et parce qu’il éprouvait une
-gêne dans les modelés à relief, qu’il cessa soudain d’éclairer le
-modèle autrement que de face, et en plein. Un objet placé dans l’axe de
-la fenêtre n’a plus ni son volume ni son relief, puisque les saillies,
-marquées par l’ombre et les lumières, donnent seules la sensation
-de l’épaisseur. Les valeurs de cet objet étant à peu près les mêmes
-que celles du fond, on obtient une image plate comme une feuille de
-papier. De plus, chez Whistler, le clair et les luisants sont très
-atténués par la distance qui sépare le modèle de la fenêtre. Il chercha
-beaucoup la position que doit occuper une figure dans une chambre, en
-vue d’un bel effet tranquille et uniforme, qui donne de la grandeur,
-n’aimant pas l’éclairage conventionnel qui projette les personnages en
-avant du cadre, leur prête une apparence de ronde-bosse et en fait un
-trompe-l’œil. Le tableau qui rappelle le panorama et amène le modèle au
-premier plan, lui faisait horreur, le choquait comme une concurrence
-déloyale à la réalité. Il avait souvent un geste de la main, comme
-pour repousser dans le lointain ce que la plupart des peintres, même
-Rembrandt, attirent en avant. Le relief ne lui semblait pas digne de la
-peinture ni compatible avec ses moyens. Il était très occupé du fond
-dans ses portraits.
-
-Le fond est un problème de première importance, d’abord parce que c’est
-sa qualité qui fait le tableau, techniquement, harmoniquement, et aussi
-pour des raisons extrapicturales. Holbein et les primitifs aimaient
-les ornements compliqués, ou même des sites, qui, chez eux, ne nuisent
-pas au contour du visage, quoique les détails en fussent aussi appuyés
-que ceux de la bouche et des yeux. Les Vénitiens et Vélasquez, les
-Flamands, employèrent tour à tour le fond uni, la draperie d’un rideau,
-les ciels de convention, le décor de l’appartement. Les Anglais du
-dix-huitième siècle, obéissant au goût élégamment pompeux de leurs
-clients, invariablement les placèrent dans de magnifiques parcs ou
-sous le portique de leurs châteaux. Il importe peu que le fond soit
-uni ou compliqué, quoique M. Degas ait dit avec ironie de telle dame
-se présentant très parée comme sous un rayon électrique, devant un
-noir frottis à la Bonnat: «Elle pose devant l’infini et l’éternité!»
-boutade qui n’a plus de sens, dès que cet «infini» est un ton juste et
-harmonieux s’équilibrant avec le sujet.
-
-Si le sujet est une personne intéressante par elle-même, il pourra
-paraître plus décent de lui laisser tout son intérêt individuel, sans
-l’adjuvant des meubles de son intérieur. Un mur gris peut être d’une
-grande éloquence, selon la façon dont la lumière s’y glisse; ou veule
-et muet, comme si souvent on le déplore dans tels portraits mesquins
-de Fantin-Latour. L’important, c’est que le peintre trouve, tôt ou
-tard, le genre de fond qui convient à son procédé. Le fond lui est en
-quelque sorte imposé par sa façon de peindre, une figure ne pouvant
-être reprise dans une séance, sans que le fond le soit aussi. Les
-portraitistes rapides et très féconds, comme Van Dyck, et surtout
-comme les Anglais, s’étaient approprié une formule de paysages ou de
-draperies, qui se prêtaient à des orchestrations variées, selon le ton
-du costume et des chairs, faciles à établir quand le modèle, pressé,
-est parti.
-
-Une occasion devait, certain jour, mettre Whistler dans une nouvelle
-direction. Dans sa première maison de Cheyne Row, vint poser miss
-Rosa Corder. Le hasard la fait passer, toute de brun vêtue, devant
-une porte de l’appartement, qui se trouve être noire. Whistler est
-frappé par la simplicité, la netteté des grands plans bien distincts,
-quoique atténués, de la silhouette, comme en certaines fresques
-pompéiennes dont le fond est noir aussi. Il se met à l’ouvrage, et
-bientôt surgit ce merveilleux portrait, «arrangement en brun et noir»,
-exemple accompli de sa manière la plus significative. C’est pour cet
-effet qu’il eut, dès lors, et pour longtemps, une sympathie et une
-préférence, instinctives d’abord, puis raisonnées. J’insiste sur ce
-fait, qu’il «se trouva» par hasard, comme l’on dit aujourd’hui, mais
-qu’il ne chercha pas à se singulariser par une étrangeté de vision
-arbitraire. Sa difficulté à peindre purement, sans que le modèle posât
-devant lui, était ainsi diminuée et sa grande sincérité d’artiste, mise
-à l’aise, car la nature ainsi préparée par lui, il n’avait plus qu’à la
-«copier». Dès lors il connut ce qui lui restait à faire.
-
-Son exécution ne changea plus guère. On en trouverait les éléments dans
-certain portrait d’homme par Vélasquez au musée de Madrid. Parfaite
-justesse, solidité sans empâtements. On confond souvent «solidité»
-avec épaisseur de la matière. Les Allemands modernes, par exemple,
-et les plus mauvais parmi nous, croient qu’une forte technique est
-une technique voyante, martelée et lourde. On traitera communément de
-superficielle la peinture transparente et fluide, qui laisse visible
-le grain de la toile. Pourtant ce n’est pas l’épaisseur qui donne la
-solidité, et les fines coulées de thérébentine d’un Whistler sont
-aussi consistantes que la maçonnerie de Courbet. Il n’y a, comme dit
-Corot, que la forme et les valeurs. C’est pour ne plus se soucier du
-_ton_, abstraction faite des valeurs, que les jeunes impressionnistes
-tombent de plus en plus dans la peinture creuse. Leur idéal est le
-papier de tenture ou la fresque. Étrange erreur que de vouloir réduire
-aux dimensions d’un tableau de chevalet les données décoratives d’une
-surface murale. Whistler pensait qu’un objet d’art, peinture, pastel,
-gravure, dessin, doit être un objet précieux, dans sa matière et dans
-son exécution.
-
-Il me semble que je parle d’un ancêtre!
-
-La quantité d’esquisses, d’essais sommaires, qui sont une part
-délicieuse du bagage de Whistler n’infirment pas ce que j’avance. Son
-obstination persévérante dans le travail, son souci constant d’achever,
-ne l’empêchaient pas d’être, le plus souvent, fier d’un coup de crayon
-ou d’une esquisse rudimentaire. Car «achever», c’est communiquer
-l’impression qu’on a eue, laconiquement ou à force d’insistance. Or
-il avait des mots brefs, aussi éloquents que ses discours les mieux
-concertés. Rappelez-vous le port de Valparaiso, qui date pourtant de
-1866.
-
-N’ayant connu qu’à la fin de sa longue vie les éloges hyperboliques, il
-n’avait pas été gâté par des succès prématurés, si pernicieux souvent.
-Les éloges sont prodigués aujourd’hui aux incomplets, aux débutants,
-comme naguère ils l’étaient aux académiciens gourmés: réaction prévue
-et nécessaire, mais combien dangereuse! Les obstacles, les dédains et
-la lutte, seuls, fortifient les convictions. James M. Neill n’était
-pas un homme pressé. Inébranlablement, il croyait aux maîtres, pensait
-pouvoir les continuer, peut-être même les surpasser, et il s’était trop
-longtemps senti seul dans le désert pour se laisser troubler par des
-remarques désobligeantes ou des dédains tendancieux. Il se croyait plus
-classique que le grand Watts et plus moderne que les impressionnistes,
-dont il traitait le laisser aller et l’art souvent hâtif, de sottise et
-d’enfantillage.
-
-
-VI
-
-La lutte engagée depuis quelques années entre les défenseurs de la
-peinture soi-disant claire et de la peinture prétendue noire, ajoute
-à l’œuvre de Whistler un grand intérêt historique. Dans la confusion
-des idées et la tourmente des opinions jetées au hasard à une foule
-distraite, la question risque de s’égarer ou de ne pas être tranchée du
-tout. Est-il d’ailleurs bien utile qu’elle le soit?
-
-Le mot «vérité» n’a pas de sens en esthétique et les règles les
-plus opposées ont produit des choses également belles. La nature
-est prodigue d’aspects contrastés: mon œil sera charmé par ce qui
-attristera le vôtre. Libre est chacun d’aimer ces effets sobres et
-atténués ou les paroxysmes lumineux et la polychromie. Nier le noir est
-aussi puéril que nier le bleu et le mauve; dire de Whistler qu’il eut
-une mauvaise action sur son temps, serait aussi injuste que d’accabler
-Rodin, Monet ou Cézanne d’un pareil reproche. Pourquoi appeler
-«suie» ce qui n’est pas «fleur»? Les maîtres d’exception ont autant
-d’influence par leurs défauts que par leurs qualités.
-
-A l’origine de ces querelles d’école, on distinguerait assez vite le
-simple caprice, l’arbitraire position d’esprits sans solidité, qui
-donnent, dernier argument de l’ignorance, leurs préférences comme des
-lois.
-
-L’exposition de Whistler, dont nous allons avoir le régal, servira
-de prétexte à bien des controverses professionnelles, embarrassera
-certaines consciences inquiètes. Un mois après la fermeture des
-Indépendants, ces continuateurs éperdus de Cézanne et de Seurat, il
-faudra louer et analyser un autre impressionniste, qui se dresse en
-beauté, majestueusement, gravement, à côté des sottes tentatives, des
-pauvretés et des chétifs essais. Impressionnisme dans un mode mineur,
-tout aussi vif, plus profond que le nôtre et qui ne rejette pas la
-leçon du passé, mais en profite au contraire: tel est celui de Whistler.
-
-Qui eût prévu que Cézanne et Whistler seraient, au commencement du
-vingtième siècle, les seuls chefs de file derrière qui la jeunesse
-artiste marcherait fascinée? Il suffit de constater le fait pour
-prendre une vue nouvelle de deux races, de deux types intellectuels,
-dont les manifestations provoquent, de plus en plus, un antagonisme
-hargneux.
-
-Whistler nous est envoyé comme le dernier messager des maîtres, tendant
-un anneau de la chaîne brisée par l’académisme et par l’humilité lassée
-des adversaires du savoir et du talent. Ce maître de la lumière et
-des valeurs, ce pur coloriste, donna une grave leçon de respect, de
-conscience, de volonté. Nous aurions préféré, si c’eût été possible,
-écarter maints détails de sa physionomie, pour ne pas amoindrir
-l’enseignement robuste et sain de celui qui eût pu être un guide, comme
-Corot en fut un pour Pissarro, Monet, Sisley, Manet même, à leurs
-débuts. Corot ne cessa de prêcher l’étude des «valeurs», c’est-à-dire
-l’exacte proportion des tons, relativement les uns aux autres, comparés
-au blanc pur, qui est, sur la palette, l’extrême lumière, et au noir,
-qui en est le contraire. Whistler posséda la logique, le «goût», la
-distinction. Ne confondons pas ce mot, si discrédité aujourd’hui, avec
-fadeur, mièvrerie, affectation académique ou mondaine. Sa distinction
-est une beauté qu’on aime dans la statuaire de la Renaissance ou de
-Tanagra, comme dans l’imagerie japonaise ou dans l’art du dix-huitième
-siècle.
-
-S’il présida, en Angleterre, à une sorte de renouveau du style
-décoratif, oublions ses bizarreries pour ne voir que la discrétion avec
-laquelle il débarrassa, dans la maison, le «modern style» d’un pénible
-fatras et de détails inutiles et trop contournés. Il ne doit pas être
-responsable de certains excès dont on le chargea. Avec quelques pots de
-couleurs bien choisies, il apprit à faire du plus ordinaire appartement
-moderne, un intérieur décent. Son goût, tout japonais, correspondit
-à un besoin du public, las des formules néo-gothiques de William
-Morris, qu’avait inspiré Rossetti. Soyons-lui, de cela, à jamais
-reconnaissants. La double leçon de Whistler mérite d’être écoutée:
-celle de l’homme, à la fois si traditionnel et si moderne, et celle du
-peintre classique, quoiqu’original, qui, avec les seules ressources de
-la nature morte appliquées à la figure, ramena à une bonne technique
-les égarés de l’Ecole et de l’Impressionnisme.
-
-Whistler transforma la palette, en la réduisant dans ses éléments
-constitutifs. Il la débarrassa des laques, des mauvais verts, des
-chromes et des cadmiums, pour la charger de solides et immuables
-terres qui, mélangées, lui donnent tout ce qu’il requiert, grâce à
-une transposition nécessaire et nullement plus artificielle que celle
-de Claude Monet. Les «tons préparés» et le noir reçoivent donc de
-nouvelles lettres de noblesse, à l’heure même où l’impressionnisme
-français les bannit, pour ne plus employer, en tons purs, que les
-couleurs de l’arc-en-ciel.
-
-Deux expositions récentes, à Londres, nous ont heureusement permis de
-comparer entre elles un grand nombre de toiles faites avec l’une et
-l’autre palette. A la New Gallery, la Société internationale, fondée
-par Whistler et que préside aujourd’hui M. Rodin, rendait un hommage
-solennel à notre Maître, tandis qu’un marchand parisien avait déballé,
-dans le Grafton Gallery, les réserves de son magasin. Il s’agissait
-d’établir, de l’autre côté du détroit, un débouché pour le syndicat qui
-veut conquérir le vieux et le nouveau monde, lui imposer sa pacotille.
-La tentative fut bonne et eût été meilleure encore si le choix eût
-été plus judicieux. Mais on voulait trop prouver, et cette «chasse
-au noir» fut mal organisée. Manet, noir et blanc, comme le Greco; M.
-Degas, l’incomparable dessinateur, dominaient un ensemble de paysages,
-souvent jolis, mais dont la totalité, uniformément grise et terne,
-plombée, veule, lassait vite le visiteur. Quelle erreur lamentable
-que cette collection de petites études toutes pareilles, crayeuses
-et _sans lumière_, où les effets de soleil, les ciels bleus tendres
-de l’Ile de France, comme les ciels d’orage, offraient cet aspect
-défraîchi et rance d’une salle Caillebotte indéfiniment prolongée! Le
-défaut de composition, le manque de choix, le hasard de la mise en
-page et, plus que tout, la monotonie de ces notations quotidiennes de
-coins quelconques d’une éternelle banlieue, finissaient par irriter.
-Au contraire, Renoir s’affirmait avec sa fameuse «loge», elle, riche
-des plus somptueux noirs, de bruns et de rouges que Delacroix n’eût
-pas reniés. Cet écrin de rubis, de perles et de jais, éblouissait à
-côté des quelques lainages teints des Renoirs plus récents. C’étaient
-aussi des natures mortes macérées et saumâtres de Cézanne, belles de
-leur lourdeur de marbre, décoratives comme de vieilles céramiques, à
-peine des tableaux; puis on subissait une nouvelle série de paysages
-tout fleuris d’arbres printaniers des bords de la Seine ou de la Marne.
-Cette prétendue peinture gaie était morne: la claire chanson promise ne
-s’élevait pas. Somme toute, point de «joie de vivre», point de «fenêtre
-ouverte»; rien de strident, car la patine du temps a déjà fondu et
-recouvert d’un émail épais, quand ce n’est d’une poussière tenace, ce
-qui devait le défier. Je n’eus pas à la Grafton Gallery, la sensation
-de la lumière.
-
-C’est que la puissance lumineuse d’une toile ne vient pas des tons
-choisis pour la peindre, mais des _oppositions_ de clair et de sombre,
-d’où tous les maîtres, depuis les Vénitiens jusqu’à Manet, en passant
-par Rembrandt, Vélasquez, Watteau, Delacroix, Diaz et Courbet, ont tiré
-leurs effets les plus sûrs.
-
-Il est inexplicable que l’on se soit imaginé récemment, que la lumière
-ne peut être obtenue que par des tons clairs. Toute l’histoire de la
-peinture prouve le contraire, et je ne sache pas que la Saskia de
-Rembrandt le cède en rien, pour l’éclat, à l’homme à la mentonnière de
-Van Gogh. J’ai sous mes yeux une tête d’enfant par Renoir, le portrait
-de Ziem par Ricard, tout en terre de Bruxelles et en Sienne brûlée;
-une matinée d’avril sur les collines d’Argenteuil, par Monet, voisine
-avec d’anciens Corots d’Italie. Or, ce sont les Ricards, les Corots qui
-trouent la muraille.
-
-Toute peinture, après vingt ans, cesse d’avoir de la fraîcheur. Elle
-ne se soutient plus que par la distribution des valeurs. Un paysage de
-Gainsborough, un Canaletto, un Manet de 1867 fait avec les vieilles
-recettes, j’en ai la preuve devant moi, ont plus de puissance lumineuse
-qu’un Sisley. Toute personne de bonne foi en peut faire l’expérience et
-le public ne tardera pas à s’apercevoir qu’il a été mystifié par les
-critiques d’art. Les tons entiers, apposés par taches les plus pures,
-même chez Seurat et Signac, passent, se ternissent; leur puissance
-colorante n’a qu’une courte durée et dès que celle-ci s’anéantit,
-le tableau s’éteint. Les impressionnistes qui n’ont cherché que la
-lumière, l’ont moins exprimée en leurs œuvres que Courbet, Ribot ou
-Manet. Le _ton pur_, pour qui la jeune génération ferait bon marché
-de toutes les autres qualités, est aussi dangereux que l’emploi du
-«bitume» tant reproché aux peintres de 1830.
-
-L’exposition Whistler à la New Gallery était _lumineuse_. La délicieuse
-Miss Alexander, dès le seuil, recevait les visiteurs avec sa grâce de
-petite princesse espagnole. Je sais peu de toiles plus claires que
-celle-ci. Les cheveux de l’Enfant fondus comme la croupe des chevreuils
-de Courbet, les verts de jade et les blancs laiteux de la jupe sont
-d’une matière inaltérable. Les pigments ne sauraient s’en désagréger et
-sa pâte unie à la solidité de l’agathe. Quel repos, quelle sobriété,
-quel goût sûr! Whistler s’est toujours détourné de ce qui est laid et
-vulgaire. Il comprend ce que la nature permet à l’homme de reproduire
-avec quelques poudres colorées. Vouloir rivaliser avec le soleil lui
-semble absurde. Quand le vent souffle d’est et que le Palais de Cristal
-étincelle, l’artiste ferme les yeux et rentre dans son atelier, a-t-il
-écrit dans son _Ten o’clock_. Laissons les naïfs tenter de suggérer
-l’impression de tel effet qui nous aveugle dans la rue.
-
-Le premier devoir du paysagiste, c’est de planter son chevalet devant
-le motif dont il y a un tableau à tirer. L’exact rapport entre «le
-motif» et la toile ou la feuille de papier, entre les outils et les
-moyens d’expression qui sont à sa portée, Whistler en a, avant tout,
-l’intuition. Admirable impressionniste, en ce sens qu’il suggère
-l’impression d’une brume, d’une vague sur la plage, des façades de
-vieilles maisons; mais n’essaye pas de peindre ce qui est au-dessus du
-ton où son instrument est accordé.
-
-On m’objectera les jardins de Cremorn, avec ses feux d’artifice. Mais
-c’est là surtout que sa théorie est compréhensible. Si les roues
-pyrotechniques y étincellent, c’est qu’elles éclatent dans la nuit.
-Pour ces seuls tableaux, d’ailleurs, Whistler usa de sa mémoire,
-regardant longuement, puis, fermant les paupières, redisant à quelques
-amis chargés de regarder le même spectacle, les détails qui l’en
-avaient frappé pour les enregistrer de force dans sa mémoire. Les cinq
-ou six nocturnes--souvenir de Cremorn--sont peut-être la création
-la plus extraordinaire de la peinture moderne. Jamais l’azur violet
-de la nuit ne fut exprimé avec autant de profondeur, jamais l’ombre
-transparente des terrains ne le fut mieux, pas même par Vélasquez dans
-sa célèbre chasse de la National Gallery.
-
-
-VII
-
-Whistler n’eut de succès que dans les dernières années de son séjour
-à Paris. Il avait épousé la veuve de l’architecte Godwin. Le couple,
-heureux, s’établit 110, rue du Bac, dans un appartement vieillot,
-donnant sur des jardins de couvents. L’ameublement et la décoration
-furent les mêmes qu’à Londres. Le maître avait son atelier rue
-Notre-Dame-des-Champs. Mallarmé lui amena toute la jeunesse littéraire,
-et ce fut un beau jour que celui où le poète lut sa traduction
-française du _Ten o’clock_ dans le salon de Mme Eugène Manet (Berthe
-Morisot).
-
-Je vis très peu Whistler à cette époque, car il était entre les mains
-d’entrepreneurs de gloire et devenu le favori des petites revues,
-transformé, n’ayant plus toute sa saveur, dépaysé. J’espère qu’il fut
-heureux. Mais ce n’est pas ainsi qu’il avait ambitionné de l’être, et
-les honneurs officiels dont Paris le gratifia étaient bien lourds pour
-sa fine personne. En tous cas, ce bonheur ne dura pas longtemps.
-
-Je l’aperçus pour la dernière fois, veuf lamentable, brisé, qui errait
-dans la rue de Paris, à Trouville, pendant la saison des courses. Je
-n’osai plus lui parler. Je l’avais beaucoup aimé et, j’ose croire,
-compris. Il ne s’en doutait pas.
-
- Mars 1905
-
-
- NOTE.--Mai 1909. Ces notes et ces souvenirs, je les relis quatre
- ans après les avoir donnés à mon ami Brancovan pour la _Renaissance
- latine_, revue qu’il dirigeait alors. Une exposition de l’œuvre de
- Whistler a eu lieu depuis à l’Ecole des Beaux-Arts. Elle n’a pas
- même eu les honneurs d’une vive discussion. Cette œuvre d’élégance,
- de distinction et de demi-teinte fut malmenée par la critique
- d’avant-garde et laissa la jeunesse artiste indifférente. «Ce n’est
- que cela?» dit-on un peu partout... C’est que déjà Gauguin était
- le Dieu du jour et les toiles du peintre américain ne devaient pas
- passer en vente publique. M. Matisse préparait ses théories. On
- était prêt à le suivre. Carrière allait mourir et l’on n’osait pas
- encore le mépriser. Quatre ans se sont écoulés. Whistler et Carrière
- appartiennent à des temps déjà lointains. Les morts vont vite.
-
-
-
-
-FREDERIC WATTS[5]
-
-(1817-1904)
-
- [5] Cette étude fort incomplète du grand homme que fut Watts,
- je la donne dans des proportions restreintes telle qu’elle
- parut dans _l’Art et les Artistes_, m’excusant d’avoir traité
- si rapidement un si beau sujet.
-
-
-Prévenons, dès l’abord, le lecteur français, qu’on n’entre pas de
-plain-pied dans l’œuvre de cet homme colossal. Si vous n’aimez pas les
-grandes figures plafonnantes qui font lever la tête pour regarder,
-là-haut, très au-dessus de nous, négligez Watts. Sa gloire, purement
-nationale, n’a guère encore dépassé la côte argentée de son pays.
-Il n’en a, d’ailleurs, que plus de saveur et d’originalité. Vous ne
-trouverez rien de lui chez les marchands de tableaux: il a tout réservé
-pour l’Angleterre. Ayant eu le bonheur de réaliser presque tous ses
-projets, il a ramassé dans Londres et donné à la Nation la moitié de
-son prodigieux Œuvre. Allez voir la National Portrait Gallery; allez
-à la Tate Gallery (Luxembourg anglais); admirez ses fresques dans le
-Hall de Lincoln Inn’s Fields au Temple. Mais, si vous négligez de
-regarder notre cher Baudry, à l’Opéra, si vous réservez toutes vos
-sympathies pour quelques pommes rouges sur une serviette bleue ou pour
-les déformations puériles et prétentieuses, il est inutile de prendre
-contact avec de graves chefs-d’œuvre, qui ne sauront vous convaincre.
-
-Watts est un de ces Anglais italianisants qui de Florence et de Venise
-rapportent un trésor à quoi ils restent toujours fidèles et retournent
-souvent puiser. Impossible, penseront nos amis, d’être plus démodé et
-plus «vieux jeu». Pourtant, je ne vois guère que Rodin, à propos de
-qui l’on puisse, comme à propos de Watts, citer les plus illustres
-maîtres de jadis, quand on parle de leurs ouvrages et les y comparer.
-Ils ont tous les deux le plus noble idéal et disposent des plus sûrs
-moyens d’expression. Ils sont riches en pensée, classiques, quoique
-foulant le même sol que nous. Watts et Rodin: un Anglais et un Français
-d’aujourd’hui, de demain et de toujours.
-
-Esprit d’une rare élévation, lettré, poète, Watts, pendant près
-d’un siècle, fut lié avec les personnes les plus distinguées du
-monde entier, entretint un commerce intellectuel avec les génies de
-l’antiquité grecque et de l’Italie. Il fut peintre, comme on l’était au
-seizième siècle, comme rien n’empêcherait qu’on le fût encore.
-
-Son exposition posthume, à l’Académie de Londres, formait, quoique
-incomplète, un musée où l’on ne tardait pas à être saisi d’un respect
-religieux. Est-il donc possible que nous ayons vécu à côté de ce
-superbe vieillard qui, récemment encore, travaillait comme Titien
-et Tintoret, si près de nous? Non pas enfermé dans une impénétrable
-retraite de maniaque, comme Gustave Moreau, mais toujours en contact
-avec la vie, portraiturant les jeunes beautés à la mode, comme
-les écrivains et les savants, avec une activité et une curiosité
-inlassables. Loin d’être un de ces lourds producteurs, intelligents,
-mais médiocres ouvriers, comme Boecklin ou Moreau, Watts fut, par
-un caprice de la nature, un excellent cerveau à la fois et un vrai
-peintre. Le fait est assez rare pour mériter d’être souligné. Pour
-indiquer à ceux qui l’ignorent, ce qu’il fut, je dirais: supposez un
-Elie Delaunay, qui serait génial, fécond, sain, riche et généreux,
-avec certaines des qualités et la «pâte» qu’on aime dans le Fantin des
-«Brodeuses». Il eut les qualités qui nous réjouissent chez ces «petits
-maîtres», plus la fantaisie ailée, l’invention, le style, une science
-consommée.
-
-On pourrait aussi lui trouver quelque parenté avec Ricard (mais
-seulement comme portraitiste). Enfin, dans telle étoffe de vêtement,
-dans tels accessoires ce sont des raffinements inattendus, des
-délicatesses aussi rares que chez Whistler ou Stevens. Je voudrais
-pouvoir décrire «Lady Margaret Beaumont, avec sa fille» (1859), dont la
-robe d’un gris lilas est faite de la matière d’un iris blanc et trente
-portraits de femmes, dont un seul suffirait à établir une réputation.
-Mais des pages seraient nécessaires pour choisir équitablement parmi
-tant de toiles belles ou curieuses.
-
-«Fata Morgana», «Paolo et Francesca», «Le Jugement», «Prométhée»,
-«La Mort couronnant l’Innocence», des centaines de compositions
-philosophiques ou didactiques, voisinent--sans rien de conventionnel
-ni d’académique--avec des portraits, parfois héroïques (Tennyson) ou
-très familiers, documents sans pareils sur la société anglaise au
-dix-neuvième siècle. Enviable vie d’homme qui s’écoule harmonieusement,
-à construire une œuvre impérissable, au-dessus de nous, avec
-des matériaux que nous avons tous à notre portée--sans recettes
-mystérieuses.
-
-La plupart de ses compositions, a-t-on écrit de lui, doivent être
-tenues plutôt pour des hiéroglyphes ou des symboles (ce que furent tous
-les arts à leur origine: n’en va-t-il pas, d’ailleurs, ainsi, de ce
-qui est au-dessus des conditions purement physiques?). Watts avait la
-prétention d’_enseigner_. C’était un moraliste et un idéologue.
-
-Quelque style dont il ait voulu se rapprocher, l’antique, celui
-du moyen âge, ou tout autre, il y a ajouté le sentiment moderne,
-excepté dans deux cas: _La Foi_ et _Dedication to all churches_.--_La
-Foi_, attristée par la persécution, lave ses pieds ensanglantés,
-reconnaissant le pouvoir de l’Amour dans le parfum des belles fleurs,
-la paix et la joie dans le chant des oiseaux. Le glaive n’est
-décidément pas le meilleur argument, et elle le rejette.
-
-La mort a beaucoup préoccupé Watts. Il a essayé de la dépeindre
-comme une amie bienfaisante et secourable. Le soldat, le prince, le
-mendiant, lui rendent hommage; la maladie repose sa tête sur ses genoux
-hospitaliers; l’enfant joue ingénument avec le linceul. Un bébé, dans
-la _Cour de la Mort_, dort contre le sein de la macabre majesté; le
-silence et le mystère gardent le seuil du palais.
-
-Dans _l’Amour et la Vie_, une mince jeune femme, exquise de lignes, est
-l’emblème de la fragilité humaine, sa faiblesse et sa force, à la fois;
-l’humanité monte la rude pente, de l’animalité à la spiritualité.
-
-La fameuse _Espérance_ (tableau entièrement bleu), accroupie sur le
-globe terrestre, pince la dernière corde de sa harpe, pour en tirer la
-musique la plus intense qu’il se puisse.
-
-Mais nous n’essayerons pas, ici, de donner plus qu’une faible idée d’un
-cycle philosophique qui se développe, d’un bout à l’autre, avec une
-rigueur absolue. La place nous manquant, nous effleurons seulement,
-ne pouvant étudier. Nous aurions à passer en revue les innombrables
-portraits-bustes, les paysages symboliques (_le Retour de la Colombe_,
-etc., etc.) et les toiles d’intimité: telle cette femme assise sur un
-canapé--qu’on dirait être un Fantin supérieur.--C’est surtout dans la
-seconde moitié de sa vie, que le maître adopta une sorte de technique
-dense, empâtée, savoureuse, qu’avait précédée l’usage des glacis.
-
-Nous ne croyons pas que Watts ait eu à lutter avec les difficultés
-que tant de jeunes artistes ont souvent à surmonter. Ses dispositions
-exceptionnelles furent aidées par un père et un grand’père
-clairvoyants. Élève des écoles de l’Académie, dès dix-huit ans, puis
-du sculpteur Behnes, il débuta par un coup de maître. Comme perfection
-technique, il ne dépassa jamais l’étonnant _Héron blessé_. Cette toile
-peut être mise à côté de n’importe quel chef-d’œuvre hollandais.
-Après un premier concours pour la décoration du Parlement, en 1843,
-il alla passer quatre années à Florence chez lord Holland, ministre
-britannique près de la cour du grand-duc de Toscane. De retour à
-Londres, il concourut encore pour un panneau à la Chambre des Lords
-et fut victorieux. C’était _Saint George et le Dragon_. A partir de
-1848, ce fut une succession ininterrompue de tableaux de chevalet et de
-portraits, dont chacun a une haute signification. Point d’essais, point
-de tâtonnements, mais une maîtrise qui, quoique s’appuyant sur les
-écoles d’autrefois, n’en a pas moins un parfum tout frais.
-
-Watts ne fut pas un des membres du «preraphaelite brotherhood». Il
-marcha, à côté des voies tracées, vers un but qu’il était seul à
-viser. Il vit tout ce que les arts produisaient autour de lui, sentit
-avec ses contemporains et avec ses cadets, mais sa pensée plana sur
-des cimes dont nous sommes désaccoutumés. Quand il lui plut d’être un
-réaliste, il le fut autant que Courbet: témoin son magnifique attelage
-de brasseur, aux chevaux plantureux, fumant dans l’atmosphère ambrée de
-la rue, sous la conduite d’un gars rougeaud, aux vêtements de cuir.
-
- * * * * *
-
-Je n’oublierai jamais les deux heures que je goûtai, il y a cinq
-ans, chez le vénérable vieillard. Sa maison de Holland Park n’était
-qu’ateliers et galeries. Dès l’entrée, on se sentait apaisé, dans la
-sérénité de l’art pur. C’étaient des salons, pleins de précieux objets,
-où deux dames, passant comme des ombres, allaient et venaient, occupées
-à garnir de fleurs des vases et des coupes. Du jardin, dans le goût
-archaïque anglais, glissait une lumière dorée de fin de belle journée;
-on apercevait, au travers des petits carreaux aux losanges de plomb, le
-cavalier héroïque (_l’Energie physique_), dressé au milieu des allées
-au sable rouge; Watts modelait encore ce groupe qui est aujourd’hui
-dans la cour de Burlington House (Academy). Enfin une sorte de moine
-entra, coiffé d’une calotte écarlate d’enfant de chœur: c’était notre
-hôte, dont je reconnus le visage si fin; très blanc, mais droit et tel
-que maintes images me l’avaient montré. Quelle conversation s’engagea
-aussitôt! Avec les plus jolies façons, des gestes modérés, une voix
-tremblante et toute frêle, il parlait, évoquant un passé illustre, me
-racontant des anecdotes sur des Français de naguère, sur la société
-du duc d’Orléans; puis, apprenant que j’étais peintre, il porta des
-jugements inattendus sur nos confrères, aussi renseigné sur eux que sur
-les quatrocentistes. Le maître me montra ses ouvrages de prédilection,
-les portraits dont il était entouré et une certaine toile, déjà
-ancienne, dont il repeignait le fond. Il semblait qu’il se crût
-immortel.
-
-L’œuvre de Watts m’était expliquée. Cet être heureux et fêté, depuis
-1817, n’avait vu que les beaux aspects de la vie. Il avait évolué dans
-les milieux les plus policés, fréquenté les plus hautes intelligences
-de tous les siècles et pénétré les mythes de toutes les religions. Une
-telle existence vaut la peine d’être vécue.
-
-
-
-
-CHARLES CONDER
-
-
-Au coin de Cheyne Walk et de la rue qui débouche sur le vieux pont de
-la Chelsea, une maison à balcons de treillage vert, coiffés de petits
-toits à la chinoise, se dissimule sous le lierre et les arbustes de
-son jardinet. C’est là que je veux me rappeler, vivant affairé et
-endormi, l’artiste délicieux, l’ami parfait que nous venons de perdre.
-En été, ce coin de la Tamise est inondé de soleil; les fenêtres des
-demeures riveraines dominent une grande étendue de ce fleuve qui va,
-quelques milles plus loin, devenir rivière. A Cheyne Walk, le fleuve
-est encore presque un bras de mer et ses rives sont comme la «Marine
-Parade» de Brighton, si ce n’est que la circulation assez restreinte
-de ce quartier retiré rappellerait plutôt une station moins fréquentée
-que la grande plage de l’Est. Vers midi, en juin, par un temps chaud,
-comme il y en a si souvent à Londres, arriver chez Conder, c’était
-comme débarquer aux bains de mer en venant de la Capitale. Joyeux,
-inoubliables midis, que j’ai goûtés dans le parloir où je peignis le
-portrait de Conder, alors que la mousseline des rideaux, gonflée par
-les courants d’air perpétuels, se relevait sur ce paysage grandiose,
-tout imprégné de sel marin; la tête de mon ami, rouge, mais amaigrie,
-les cheveux longs, se séparant en baguettes, comme au sortir du tub,
-se détachait en sombre sur les lambris jaunes que tachaient de noir
-quelques vieilles gravures en mezzotinte.
-
-Ses doux yeux bleu foncé au travers de la fumée de la cigarette,
-regardaient vaguement au loin, comme perdus dans un rêve, sans doute
-quelqu’un de ces sites indiens ou australiens, _coloniaux_ en tous
-cas, qui étaient le décor habituel de ses hallucinations. Il sentait
-proches, comme à portée de sa main, là, de l’autre côté du pont, au
-delà des Océans, ces palais enchantés, ces bayadères, ces fontaines
-et ces esclaves noirs, dont il avait rapporté de son enfance passée
-là-bas, l’enivrement. Il «posait» comme une statue, par politesse,
-s’efforçant de me donner le moins de mal possible, me racontant
-seulement de sa voix lassée, en mots difficiles à percevoir, des
-faits sans importance, de soi-disant grossièretés de ses camarades,
-d’imaginaires manques d’égard, des disputes de sociétés et de clubs
-artistiques; puis passait à la description d’un meuble aperçu chez
-le bric-à-brac, d’un nouveau dessin de «Chintz», d’une toilette de
-femme, de Mlle Adeline Genée, la ballerine de «l’Empire»; ou encore me
-parlait de la «Fille aux yeux d’or», de son cher Balzac ou d’Anquetin
-qu’il admirait comme à vingt ans. La cendre de ses cigarettes couvrait
-le tapis. A chaque repos, il montait à son atelier où il allait
-barbouiller et détruire en une seconde quelque admirable esquisse jetée
-sur la toile, dès sept heures du matin; il redescendait tout tremblant,
-dans cette agitation fiévreuse qui le consumait, parce qu’il sentait
-sans doute qu’il n’avait plus que peu de mois à vivre; et il avait tant
-de projets!
-
-A deux heures, un lunch excellent était servi dans la salle à manger,
-fraîche sous ses voûtes sombres. Il y faisait honneur en véritable
-ogre, toujours reprochant à Mrs. Conder qu’il n’y eût pas sur la
-table plus encore de bonnes choses. Walter Sickert ou George Moore
-entrait, à qui l’on faisait place, et des anecdotes de notre jeunesse
-nous conduisaient jusqu’à l’instant où, n’y résistant plus, Charles
-s’élançait au deuxième étage et se remettait à peindre ou à dessiner.
-
-Ce printemps-là, j’avais un atelier à Londres et j’y exécutais des
-portraits. Pénibles heures de la «Season»: dans la chaleur écrasante
-d’une vaste pièce sous le toit, des hommes et des femmes, beaucoup
-trop occupés pour être exacts, entraient, sortaient, amenaient des
-parents et des amis, prenaient le thé, critiquaient les ressemblances.
-C’est dans un défilé de ces aimables importuns que Conder dit un soir
-à ma femme, en regardant le portrait d’une dame avec qui il était lié:
-«Comment? Jacques fait encore poser Mrs. X?» Et il nommait une personne
-aussi rose et blonde, que brune et jaune était mon modèle: ma femme est
-surprise de l’erreur et alors le pauvre garçon répond: «Je me trompe
-peut-être; ne vous étonnez pas, je ne sais plus toujours bien ce que je
-dis!...» Il perdait la raison; c’étaient les prodromes de l’horrible
-maladie où il s’est débattu deux longues années.
-
- * * * * *
-
-Charles Conder et Aubrey Beardsley sont, dans ma mémoire, comme
-seraient deux frères. J’avais connu le premier, il y a très longtemps
-à Paris, mais je l’y avais peu vu, car il sortait surtout la nuit à
-Montmartre, dans des milieux où je n’étais pas attiré. C’est à Dieppe
-que nous nous liâmes, le premier été surtout, où Beardsley et sa suite
-y passèrent. Avant cela, Conder était plutôt, pour moi, un garçon qui
-s’occupe de bibelots et a de bonnes adresses d’antiquaires; surtout
-Conder était _l’élève d’Anquetin_. Pourtant, j’avais été frappé, au
-premier jury d’examen auquel j’assistai comme membre de la Société
-Nationale, par des paysages printaniers animés de personnages modernes,
-à l’allure romantique. Du temps se passa, sans que j’entendisse
-parler de ce jeune Australien dont j’avais perdu la trace. Nul
-catalogue d’exposition ne mentionnait plus son nom. J’ignorais ce
-qu’il était devenu et pourtant il vivait en plein Paris, où si souvent
-les circonstances séparent ceux qui seraient le mieux faits pour
-s’entendre.
-
-Or, je fus bien surpris de le retrouver chez les Fritz Thaulow,
-hébergé, soigné, recueilli comme le serait un petit orphelin, par
-ces excellentes gens, après une de ses crises. Les deux artistes
-avaient dû se rapprocher dans «la maison de l’Art Nouveau» chez Bing.
-Ce japonisant était un peu perdu quand il quittait l’Extrême-Orient
-pour s’aventurer parmi nos compatriotes et, à tort et à travers,
-commandait à Maurice Denis, à Besnard, à Cottet, de Feure, Thaulow ou
-Conder, tableaux, décorations de pièces, tapis ou modèles de meubles.
-Sa tentative eut le sort réservé aux enfants trop intelligents: elle
-ne vécut pas. Avouons cependant qu’il y eut à la rue de Provence
-quelques réussites; l’une des plus remarquables, mais assurément la
-moins remarquée, fut le boudoir de soie, blanc crémeux, que Charles
-Conder illustra de capricieuses aquarelles, bordées de franges de
-perles blanches, d’un exquis raffinement de composition et de couleur,
-ingénieuse transposition dans une langue moderne, des bergeries, des
-galants décamérons poudrés du dix-huitième siècle.
-
-Le nom de Watteau fut prononcé (Watteau, pourquoi Watteau?), on cria
-au pastiche et le frêle ouvrage fut mis de côté comme non avenu.
-Ces quelques panneaux, achetés ensuite par Mme Thaulow, puis mis en
-vente à la mort du mari de celle-ci, j’ai maintes fois voulu les
-faire remarquer par quelqu’un qui construisit un hôtel: personne
-n’en a voulu. Ils attendent de passer un jour sous le marteau du
-commissaire-priseur, chez Christie, et d’être couverts de banknotes,
-quand la gloire de Conder, qui commence à rayonner dans son pays,
-aura fait de l’original artiste un maître précieux. Les dessins de
-Beardsley, qu’on ne peut déjà plus se procurer, à quelque prix que ce
-soit, ne sont pas d’une qualité plus rare que les aquarelles de Conder,
-dont il subit si fort l’influence; il n’avait pas, d’Aubrey, la sûreté
-de main et le fini; mais son art est bien plus naturel, plus varié,
-plus sain.
-
-Cette œuvre est considérable comme nombre. Peintures à l’huile (les
-plus imparfaites de son bagage), peintures sur soie, éventails (il
-y excella), pastels, sanguines, lithographies (illustrations pour
-un Balzac), châles, robes peintes, meubles, décorations de chambres
-entières (maisons de Edmond Davis Esq., de Mrs. Halford, etc., etc.),
-je ne sais où cette œuvre s’est répandue dans les cinq dernières
-années où mon ami travaillait jour et nuit, dans une sorte de rage
-inconsciente, remplissant ses énormes armoires de projets, de croquis,
-dont pas un n’est banal ni insignifiant.
-
-Ses éventails sont presque tous des chefs-d’œuvre. A quoi pourrais-je
-les comparer? nullement aux éventails français du dix-huitième
-siècle. Le style de Conder est purement anglais. Le côté ornemental
-rappellerait les festons et les astragales des frères Adam, ces
-artistes de génie classique et grec qui renouvelèrent l’art décoratif
-de l’autre côté de la Manche et l’anoblirent. La couleur, de multiples
-harmonies, si osées dans la douceur, je ne les ai vues que chez Conder.
-Celui-ci a, comme tant de ses compatriotes, une maladresse dans la
-construction du corps humain, un «tremblé» dont le moindre artisan
-français aurait souri; cependant, la forme a du style, une étrange
-originalité, on reconnaîtrait cette écriture entre mille. Cette forme
-est, avant tout, du dessin senti, nerveux dans sa faiblesse, comme
-celle d’un Constantin Guys ou, dirais-je, d’un Goya. Il faut s’entendre
-sur le sens de ce mot «dessin». La «forme» est l’opposé de ce que
-nomment dessin, les braves gens pour qui Bouguereau fut un dessinateur.
-Les incorrections d’un Goya, d’un Manet, même de l’ingénu Cézanne, sont
-de la forme. Je ne veux pas dire que la déformation systématique des
-néo-impressionnistes et des symbolistes soit seule du dessin, car je
-suis convaincu du contraire: mais une déformation nécessaire, à quoi,
-sans s’en rendre compte, le peintre est toujours conduit, en face de la
-Nature: la déformation qui est la vision et le dialecte d’un individu,
-voilà ce qui, presque toujours, est, sinon beau, du moins intéressant;
-et c’est souvent le _style_.
-
-Donc Charles Conder eut cette qualité si rare. Elle ne fut pas perçue
-par nos critiques d’avant-garde, dont le pauvre garçon attendait
-toujours les suffrages, étonné de ce que la redingote de M. Charles
-Morice ne se déboutonnât pas en un grand geste de sympathie pour
-lui et de n’avoir pas les honneurs d’un paragraphe louangeur dans
-le _Mercure de France_ auquel il attribuait une grande importance,
-assez plaisamment d’ailleurs. Conder ne démêla jamais les raisons
-pour lesquelles il n’était pas reçu à Paris dans le milieu «avancé»
-où l’attiraient ses sympathies, où il avait sa place. Son exposition
-tenue chez Durand-Ruel, il y a quatre ans, et pour le catalogue de
-laquelle il m’avait imprudemment demandé une préface, fut sa dernière
-manifestation publique dans son «dear old Paris», et le signal de ses
-premiers troubles cérébraux. Cet échec le désola. Ensuite, de son subit
-et retentissant succès à Londres, il se rendit à peine compte, car les
-applaudissements s’adressaient alors à un égaré.
-
-Étrange personnalité que celle du jeune Australien; il fut bizarre
-et déréglé jusqu’à la fin, malgré son amour pour le travail; mais
-ses excentricités, selon la coutume anglaise, plaideront plus en sa
-faveur que n’aurait fait une existence normale. On voit déjà comment sa
-légende se façonnera. Dès aujourd’hui, il est classé dans la phalange
-des «hors la loi», des «outcast», pour lesquels ses compatriotes
-ont une inclination toute romantique. Quoique la Mort ait arrêté sa
-carrière à l’âge de tantôt quarante ans, il est, à côté d’Aubrey
-Beardsley, une sorte d’enfant prodige malade, mais sans la poétique
-agonie de cet adolescent poitrinaire qu’a touché la Foi; il fut
-suffisamment désordonné, pour que son joli génie enchante des amateurs
-de l’exceptionnel et du cocasse.
-
-Jusqu’à son heureux mariage avec la femme tendre et dévouée qui mit sa
-fortune à la disposition de Conder, celui-ci fut, tant à Paris qu’à
-Londres, une sorte de Verlaine, un irrégulier, passant de l’état
-d’ébriété à l’état lucide, comme du sommeil à la veille, ne travaillant
-jamais avec plus d’inspiration que s’il était excité par l’alcool.
-Je ne saurais retracer ses pérégrinations dans les divers quartiers
-des deux grandes cités, où il connut la misère et l’abandon, lui qui
-attachait tant de prix à toutes les raretés d’un joli intérieur et
-à l’élégance de ses habits. Il était fait pour un siècle enrubanné,
-galant--et je ne puis m’empêcher de me l’imaginer soupirant une
-sérénade sous la fenêtre de sa belle, coiffé du béret à la Watteau et
-la cape striée sur l’épaule.
-
-Je viens d’assister, dans son quartier de Chelsea, à une de ces
-mascarades qu’il savait si bien monter et je ne pouvais détacher
-ma pensée de Conder, pendant qu’un orchestre d’instruments à vent
-accompagnait des Cydalises et des Corisandes. Jamais la fiévreuse
-musique de Gabriel Fauré ne me parut plus passionnée qu’ainsi mise
-en action sous les guirlandes de fleurs, parmi les jets d’eau et les
-bosquets qu’éclairait la pleine lune de juin. Le ciel de minuit,
-toujours si pur à Londres, même après une journée brumeuse, dressait
-une coupole bleu sombre sur les murs des «mews» et des maisons dont le
-jardin est encadré. Quelques vieux camarades de Conder et moi, nous
-étions émus en écoutant le flûtiste Fleury jouer en plein air, retirés
-comme nous l’étions dans un salon où nous avaient attirés des éventails
-de notre ami. Nous le sentions présent, il aurait dû être là, parmi
-ceux de l’orchestre ou du chœur, tous comme sortis de la Galerie Lacaze.
-
-Les personnages de la Comédie Italienne, de Molière et de Balzac,
-tous un peu confondus dans le kaléidoscope de son cerveau, un mélange
-de l’époque de Louis XV et de 1830; un joli bric-à-brac de chaises
-à porteur, de berlines, de cabinets de laque Vénitien rococo; des
-gondoles, des portiques de treillages, des rideaux de Quinze-seize
-contorsionnés «par Zéphir»; tels sont les modèles et les accessoires
-qui reviennent sans cesse, dans l’œuvre de Conder, où le chapeau de
-Rastignac s’aplatit presque en tricorne, où la souquenille du valet
-poudré a presque les mêmes pans que la rheingrave de la Restauration.
-Postillons au fouet claquant, facchini, soubrettes, jeunes seigneurs
-courtisant une almée à la Coypel, nègres au turban empenné, fifres
-et tambours, vous êtes tous les invités au bal d’Esther, dans la
-Chaussée-d’Antin, et vous êtes les favoris de Charles Conder.
-
-La maison de Cheyne Walk, Conder l’avait achetée et il y avait entassé
-tous les objets pittoresques, les vieux tableaux et les meubles dont il
-aimait à faire un décor riant à sa vie de labeur. Certaines pièces de
-cette vieillotte demeure étaient, réalisées et vécues, les aquarelles
-mêmes du maître de céans. Un sens des couleurs acides et criant fort
-animait ces vieux lambris, ces chambres foncées que les après-midi
-brumeuses de l’hiver obscurcissent encore. Un salon bleu, tout
-miroitant de satins drapés et de glaces vénitiennes, était dédié à ses
-dieux: Watteau et Whistler.
-
- * * * * *
-
-L’apogée de la vie du cher artiste, ce fut la redoute qu’il donna
-pendant le carnaval de 1904. J’eus le regret de ne pas y être; mais on
-me dit que cette fête, dont le thème était une mise en action de «The
-Rape of the Lock» de Beardsley, fut une réussite extraordinaire. Chacun
-de ses admirateurs s’était imposé d’y venir dans un équipage qui plût
-à Conder et le souper, au matin, réunit sous les guirlandes du plafond
-et les arcs de «treillis» la plupart des jeunes peintres, musiciens et
-littérateurs pour qui l’amphitryon était alors devenu un maître.
-
-On était loin, déjà, des jours de lutte où Conder, à Dieppe, chez
-Thaulow, payait l’hospitalité reçue, en brossant sur le gros coutil des
-sièges et de lourdes portières, des compositions délicates ou robustes,
-mièvres ou un peu théâtrales, improvisations charmantes d’un décor à
-bon marché; et, dans le jardin de la villa, dessinant des parterres ou
-accrochant aux arbres des grappes de lanternes en papier, dont la lueur
-n’éclaira que les tristes repas où Conder, après l’une de ses premières
-attaques, misérable, s’attablait auprès d’Oscar Wilde, tragique à sa
-sortie de prison.
-
-A ce moment-là, j’avais redouté que Conder ne glissât sur la pente
-fatale comme le pauvre Lélian, vers des bas-fonds que son génie
-illuminait fantastiquement. La maladie déjà avait saisi son corps
-surmené. Mais la généreuse Mme Thaulow et son enthousiaste Fritz
-étaient là, prêts à secourir, à protéger tous ceux qui étaient
-des «artistes». Wilde, réfugié à Berneval, près Dieppe, venait
-clandestinement se réchauffer à leur foyer, contant certaines de ses
-belles histoires symboliques, dans un cercle de petits enfants qui
-l’écoutaient bouche béante. Conder suivait un régime réconfortant et,
-enfermé dans la villa de Caude-Côte, reprenait des forces. Je me le
-rappelle un jour quand j’entrai, agenouillé aux pieds de notre hôtesse
-dans une attitude que je ne m’expliquai pas au premier abord; et la
-dame, le dominant de toute sa stature de cariatide, était vêtue d’une
-étrange robe: Conder essayait sur elle une draperie de sa façon qu’il
-avait agrémentée de médaillons, de rinceaux, dont la finesse est plus
-de mise pour un dessus de bonbonnière, que pour les formes plantureuses
-d’une Walkyrie scandinave.
-
-Mon ami me parlait souvent de Miss X... qu’il croyait à Paris et dont
-il comptait faire son épouse. J’avoue que dans ces inquiétants jours
-de Dieppe j’écoutais avec mélancolie les projets du malade. Pourtant,
-il devait rebondir encore une fois, se marier et connaître, pour de
-trop courts instants, mais en jouir pleinement aussi, la sécurité et
-une totale liberté de réaliser ses rêves de peintre et d’amateur. Il
-connut, enfin, le succès.
-
-Aubrey Beardsley, Oscar Wilde, Charles Conder, Dowson, Arthur Symons,
-ces protagonistes du Yellow Book et du Savoy, sont aujourd’hui tous
-disparus, après avoir, chacun dans son genre, accompli une œuvre
-originale: bien différents les uns des autres, une parenté artistique
-les a unis. Ils eurent tous le culte et l’intelligence de l’esprit
-français, entendirent notre langue que Whistler leur apprit à aimer.
-Ils forment une petite phalange indissolublement liée dans la mémoire
-et la reconnaissance de ceux d’entre nous qui fréquentèrent assidûment
-l’Angleterre dans les dernières années du dix-neuvième siècle. Le
-mouvement littéraire et musical, la peinture, enfin tout ce qu’il y
-eut de plus significatif et de plus neuf chez nous, trouva en eux des
-cerveaux pleins de réceptivité et des voix enthousiastes pour nous
-célébrer.
-
-J’aurais voulu ajouter ici un portrait de l’un des plus doués d’entre
-eux, de mon vieil ami Walter Sickert, l’admirable peintre de paysages
-urbains et des music-halls; mais heureusement, il est encore parmi
-nous, bien vivant, et je me suis imposé le devoir de ne parler que des
-disparus.
-
-
-
-
-AUBREY BEARDSLEY[6]
-
- [6] J’aurais voulu faire à nouveau un portrait d’Aubrey
- Beardsley pour qu’il rentrât dans le cadre de ce volume; mais
- le temps m’a fait défaut et je donne ici la préface écrite en
- 1907 pour la traduction de _Under the Hill_ que me demandèrent
- les éditeurs, Arthur Herbert, L{td}, de Bruges. Je n’y change
- rien.
-
-
-Peut-être a-t-on agi avec prudence en ne traduisant pas plus tôt
-l’œuvrette que voici. Avant que la gloire ne vînt fixer le nom d’Aubrey
-Beardsley dans la mémoire de tous, il eût semblé aventureux de livrer
-au grand public, et privé surtout de ses grâces originales, l’essai
-qu’est _Sous la Colline_. Cet essai vaut par le style, autant, sinon
-plus, que par la pensée. Qu’est-ce que l’auteur a prétendu dire? quel
-est l’apport personnel de son génie? Voilà ce que je ne me chargerai
-pas de démêler, car Aubrey Beardsley reste pour moi l’artiste étrange
-et fort, l’intelligence merveilleuse, l’enfant prodige que j’eus
-la joie de connaître pendant deux ans et qui m’a tellement ébloui,
-que je craindrais de le diminuer à mes propres yeux en me livrant
-à une analyse trop rigoureuse. Deux ans: bien court laps de temps
-dans une vie normale d’homme; mais, dans la sienne, suffisant pour
-que j’aie l’illusion d’avoir assisté à une longue existence, et à la
-plus intéressante. On a vu, dans _Under the Hill_, une manière de
-paraphrase de Tannhaüser, spirituelle et légère, de ce caprice très
-anglais, qui renouvelle les plus anciens sujets en les assaisonnant
-d’un piment moderne, en les dépaysant si l’on peut dire ou mieux,
-en ne les situant pas. Le petit abbé Fanfreluche et la belle Hélène
-n’appartiennent qu’à Aubrey.
-
-C’est l’atmosphère dans laquelle on place une œuvre, qui la distingue
-des autres, et c’est surtout la Technique, ou le Style. Beardsley,
-dessinateur, eut une technique presque parfaite;--écrivain, il aurait
-peut-être atteint une égale perfection. Dans ce conte, il n’est encore
-qu’un amateur charmant, plein de projets et de recherches ambitieuses,
-mais un amateur, à la veille de passer maître ouvrier.
-
-Il siérait de prendre _Sous la Colline_, pour une boutade, sans
-commencement ni fin, presque pour des notes jetées par un débutant,
-qui croit à la forme et cisèle des phrases, sans grand souci de les
-coordonner. J’en ai entendu beaucoup dites par lui à moi-même, alors
-qu’il venait de les griffonner sur une table de café, au Casino de
-Dieppe. Il en riait, ou il en était heureux et fier, comme un collégien
-qui a trouvé une belle rime. Dans sa prose, on découvre le même
-procédé, les mêmes trilles, les mêmes vocalises perlées, que dans ses
-dessins aux entrelacs précieusement compliqués. Nous aimons cela dans
-son œuvre plastique; nous l’aimons aussi dans sa prose, malgré qu’il
-n’ait pu l’amener au même degré de fini que son dessin. Ne cherchez
-pas, je vous en prie, une signification profonde, cachée sous ces
-mots, qu’un délicat a enfilés les uns aux autres, comme des pierreries
-multicolores sur un fil d’argent; plaisir des yeux, presque; plaisir de
-musicien aussi, car les harmonies pures ou bizarres le captivent comme
-les couleurs. Beardsley est un dilettante. Tout ce qui est beau le
-retient; et aussi une certaine laideur, dont il a fait de la beauté.
-
-Il est un vrai produit de fin de siècle. Le tourmenté, le faisandé, le
-malsain de son art, me repousseraient peut-être autant qu’ils attirent
-les autres, si le hasard ne m’eût mis à même de nouer des relations
-amicales avec cet homme de grande intelligence, de solide culture, de
-goût si sûr et si varié.
-
-Ce qui me touche par-dessus tout chez Beardsley, écrivain, c’est
-son amour de la langue française, qu’il ne parlait pas volontiers,
-bien qu’elle eût peu de secrets pour lui. Il rêvait d’incorporer à
-sa langue certains de nos mots dont la sonorité l’enchantait, au
-cours de ses lectures quotidiennes. Comment est-il parvenu à se faire
-l’éducation dont il donnait la preuve, le plus simplement du monde,
-dans la conversation en français? Le culte de l’article de Paris, la
-connaissance superficielle des choses de chez nous, qui nous touchent
-chez les Étrangers, par la bonne volonté dont ils témoignent, et nous
-irritent aussi parfois un peu, Aubrey les dépassa bien vite. _Le
-Courrier français_, auquel il collabora et où il réussit du premier
-coup, représente assez cette fantaisie montmartroise dont la mousse
-enivre les cerveaux des Américains, des Anglais et des Allemands, dont
-regorgent nos ateliers de peinture. Il n’y fut pas insensible, mais
-son flair et sa lucidité lui ouvrirent de plus lointaines perspectives
-et, comme il n’aurait pu se contenter de si peu, s’étant mis avec sa
-sœur Mabel à lire du français, ils allèrent tous deux, bien vite, au
-meilleur et au plus difficile.
-
-Ai-je jamais entendu un de mes compatriotes parler de Molière et de
-Racine comme lui? Racine surtout qui reste fermé à la plupart, il le
-savait par cœur, et il récitait les chœurs d’Athalie et d’Esther comme
-des prières. Il vivait dans le dix-septième et dans le dix-huitième
-siècles. On sait qu’il songea à traduire les _Confessions_, à faire un
-ouvrage sur Jean-Jacques et un essai sur les _Liaisons dangereuses_.
-George Sand, Chateaubriand, Balzac, il les étudia à fond. Pour Balzac,
-il avait une passion et, les personnages de ses romans, Aubrey les
-connaissait comme des membres de sa famille. Je n’oublierai jamais des
-après-midi passées dans la chambre où Charles Conder exécutait ses
-ingénieuses lithographies pour la _Fille aux yeux d’or_. Celui-ci
-voyait en Dieppe un décor pour tous les actes de la _Comédie humaine_;
-il n’était alors question que de Balzac; et pour ce petit monde, gêné
-pour désigner un objet dans un magasin, Balzac était discuté comme
-il aurait pu l’être dans un cénacle de lettrés français. Gautier,
-Baudelaire, Verlaine n’eurent pas de plus fervent adorateur que
-Beardsley. _La Dame aux Camélias_ prenait à ses yeux de malade une
-importance toute particulière. Il l’enveloppait de je ne sais quelle
-prestigieuse poésie; il n’eut de cesse que je le menasse chez Alexandre
-Dumas, à Puys. Inénarrable visite, où le romancier fut vite conquis
-par le charme juvénile du dessinateur, dont je traduisais, au cours
-de l’entretien, les questions et les délicats compliments. Mrs. Mabel
-Wright doit avoir encore sur quelque rayon de sa bibliothèque, le
-volume de la _Dame aux Camélias_, que Dumas offrit à son frère avec une
-belle dédicace.
-
-Mais, me voici tenté de conter mes souvenirs, et, pour cela je suis
-assez embarrassé.
-
-En effet, c’est une préface qu’on m’a fait l’honneur de me demander;
-quand j’en fus averti, je commençai par m’en réjouir; puis, je
-réfléchis qu’une préface pour _Under the Hill_ serait une entreprise
-au-dessus de mes forces. Alors, puisque l’on m’assurait que tout ce
-que je savais de Beardsley méritait d’être dit, je mis ma mémoire à
-contribution.
-
-Des souvenirs surgirent en foule et, pendant quelques jours, je revécus
-par la pensée avec le cher garçon dont j’avais fait la connaissance
-deux ans avant sa mort, déjà atteint du terrible mal auquel il allait
-succomber, mais encore fiévreusement passionné et brillant, dans ses
-heures de répit. J’évoquais les journées de flânerie et de travail à
-mes côtés, les bavardages sans fin que nous avions ensemble, le matin,
-sur la plage, au milieu des baigneurs, l’après-midi en arpentant les
-pelouses de la rue Aguado et à l’Hôtel des Étrangers, où sa mère,
-bonne et tendrement inquiète, l’attendait toujours, le regardait en
-frémissant quand nous rentrions d’une promenade trop fatigante.
-
-J’avais déjà rédigé ces souvenirs, quand je repris le livre d’Arthur
-Symons consacré à mon ami et je constatai que je ne faisais que répéter
-des choses si bien dites avant moi; en effet, nous passâmes, tous
-les deux, l’été de 1895 à Dieppe, en compagnie de Beardsley. Nous le
-voyions à chaque instant; une perpétuelle agitation et la terreur de la
-solitude lui faisaient saisir le moindre prétexte pour abandonner ses
-dessins. Il venait nous chercher, ou nous le rencontrions au dehors,
-portant sous son bras la vieille reliure Louis XIV de maroquin rouge à
-fers dorés, qui lui servait d’enveloppe pour ses notes écrites. Symons
-et moi, nous étions ses auditeurs attentifs, nous recueillions ses
-boutades et ses paradoxes. Peut-être, en ma qualité de Français, ai-je
-été plus touché que Symons par l’étrangeté du personnage; peut-être
-m’apparut-elle plus exceptionnelle, cette excentricité anglo-saxonne,
-si habitué que je sois à l’humeur britannique. Le décor de notre
-vieille ville normande, si provinciale, en dépit de son Casino et de
-ses bains cosmopolites, où je vis passer tant de curieuses figures,
-depuis trente ans; la lumière de cet endroit où s’écoulèrent toutes
-mes vacances de Parisien, mettaient en un vif relief la silhouette du
-fin artiste, de cet élégant et anguleux dandy, encore tout imprégné de
-l’âcre odeur de Londres.
-
-Son visage émacié présentait un nez très busqué et très osseux entre
-deux petits yeux perçants, couleur de noisette, sous des cheveux
-de ce blond-acajou, dit «auburn», que séparait en bandeaux, sur
-un front bombé, une raie soigneusement faite. Toujours vêtu, le
-jour, d’un costume gris clair, une fleur à la boutonnière, ganté,
-il tenait verticalement, par le milieu, une grosse canne de jonc,
-dont il frappait le sol pour scander ses phrases et accompagner ses
-mots. Il avait infiniment d’esprit, un langage recherché et les plus
-gracieuses façons du monde. Un peu voûté, il tâchait de redresser sa
-haute taille, dans un perpétuel effort de ne pas paraître malade. La
-maladie lui faisait horreur et, dès que le sourire retombait, son
-expression devenait sauvagement douloureuse. A la moindre brise, il
-s’enveloppait d’un plaid de voyage ou dans un mac-farlane, dont les
-ailes gonflées par le vent du large, le faisaient ressembler à une
-énorme chauve-souris.
-
-Beardsley vint sonner à ma porte, accompagné par des amis qui ont déjà
-presque tous disparu, et dont certains--lui le premier--auraient à
-peine atteint à la maturité aujourd’hui. Et cela semble si loin dans le
-passé!
-
-Le bon géant Fritz Thaulow--mort lui aussi--vivait à Dieppe avec son
-heureuse et noble famille. Il ouvrait, très hospitalier, sa maison
-à tous les artistes qui passaient. Thaulow et Charles Conder me
-présentèrent un petit groupe d’Anglais qu’un même bateau avait amenés.
-C’était le poète Alfred Dowson, bohème à la Verlaine, qui fut vite
-enlevé, après avoir signé de beaux vers; c’était Arthur Symons et
-quelques autres, suivis de l’éditeur Smithers, à l’éternel gibus, et
-flanqué d’une demoiselle de bar, ensevelie sous un immense chapeau à
-plumes. On aurait dit d’une société venue sur le continent pour une
-Bank Holyday. C’étaient pourtant les rédacteurs et les principaux
-artistes du magazine _Savoy_, dont j’attendais avec impatience chaque
-nouveau fascicule, à la couverture rose et parée d’un dessin pointillé
-d’Aubrey Beardsley. Ces jeunes gens s’ingéniaient à scandaliser
-leur pays et n’auraient reculé devant rien pour se signaler, à
-une intéressante époque de l’histoire artistique et littéraire de
-l’Angleterre; retenons cette date: 1896. Le long règne de la pieuse
-et sévère Victoria, Impératrice des Indes, déclinait. Burne-Jones
-venait d’être fait baronnet; Whistler commençait d’être sacré grand
-peintre, après ses batailles livrées à la Grosvenor Gallery, où les
-Indépendants et les snobs s’allaient pâmer devant toute œuvre refusée
-à la Royal Academy. C’est alors qu’Oscar Wilde, triomphant, se promène
-dans Piccadilly, un grand tournesol à la main. Les opéras de Wagner
-sont donnés dans deux théâtres à la fois, où se presse, religieusement
-silencieux, ce public d’esthètes, si bien croqués par Aubrey Beardsley
-dans une de ses fameuses planches: _Wagnerites_. Sarah Bernhardt et
-Réjane jouent des pièces françaises; George Moore célèbre Manet, Degas,
-Zola et Goncourt. Le seul nom de Balzac gonfle la gorge de ceux-là
-même qui n’ont rien lu de lui; William Morris, poète, sociologue
-et tapissier, poursuit de sa haine l’acajou victorien et met à la
-portée du bourgeois un ameublement moyen-âgeux, dans le goût des
-préraphaélites.
-
-La société anglaise se réveille d’un long sommeil et secoue son
-indifférence pour tout ce qui n’est pas le sport. Un nouveau snobisme
-va la jeter dans les bras des artistes; elle attend quelque chose et se
-prépare à s’amuser d’autre façon. Dans cette atmosphère surchauffée,
-parmi les révoltés et les novateurs, voici venir le jeune Beardsley.
-Il s’avance d’un pas mesuré; il va, élégant et fluet, allonger
-subrepticement un coup de pied dans les vitres de Buckingham Palace,
-d’où la vieille souveraine observe et condamne ses sujets. On sait
-que sa majestueuse indulgence est réservée pour les Philistins. Voici
-Beardsley, grave et ironique à la fois, tenant au-dessus de sa tête
-de magnifiques plats chargés de paons, de rares poissons et de fruits
-exotiques. Des parfums énervants fument dans des cassolettes. En
-cadence, comme quelque personnage d’un conte d’Henri de Régnier, il
-présente en une sorte d’entrée de ballet, mille objets bizarres, qu’on
-dirait tirés du fourgon des rois mages. Ses mets sont composites, à
-l’arôme inquiétant: le chef qui en prépare les sauces et en dressa la
-parure, dédaigne la classique cuisson des rôtis nationaux.
-
-Beardsley va rénover la fantaisie anglaise, cruelle et poétique,
-froide et qui dissimule ses émotions, si elle en a; il est ironique,
-gouailleur, et poète à la façon du clown shakespearien; sceptique,
-exubérant tour à tour et retenu; surtout amer, jusque dans ses éclats
-de gaîté.
-
-Ma pensée se plaît à l’associer à un autre de mes amis très regretté
-et qui me fut si cher, au candide et charmant Jules Laforgue, que je
-vis, dix ans plus tôt, passer, toussant lui aussi, et blême comme ce
-Pierrot qu’ils aimèrent tous les deux. L’humour de _Under the Hill_
-reçoit comme un reflet des _Moralités Légendaires_. J’imagine ces
-deux jeunes malades se rencontrant dans la nuit élyséenne, se saluer
-cérémonieusement, danser un grave menuet dans un rayon pâle de la lune,
-puis s’évanouir comme deux ombres...
-
-Ils avaient beaucoup regardé et beaucoup ri tous les deux, pendant
-leur vie terrestre, et si la mort n’avait pas si vite jeté son dévolu
-sur ces deux frêles proies, l’un ne serait pas devenu le chrétien,
-ni l’autre le chimérique amoureux qu’ils se montrèrent, avant de
-nous quitter. Ils demeureront comme le produit, très marqué, de la
-civilisation, dans deux grandes capitales à la fin du dix-neuvième
-siècle. Laforgue, quoique provincial du Midi, incarne le gavroche
-parisien, de l’heure inquiète qu’il vécut. Quant à Beardsley, il fut le
-gamin de Londres, le vrai cockney, au rire bref et qui retombe dans une
-morne tristesse, après les bonds de sa morbide gaîté.
-
-On ne peut dire de lui: «Il n’eut pas le temps de s’exprimer; que
-serait-il devenu?» En quelques années, il les avait comptées, il donna
-hâtivement, mais avec méthode, tout ce qu’il avait en lui. Heureux,
-ceux qui, dans ce temps de fébrile course au clocher, savent tôt se
-fixer et entrevoient, dès leurs débuts, l’arabesque qu’ils auront à
-tracer. L’enfant prodigue des soirées de Brighton, le petit pianiste
-faiseur de _Christmas cards_ et de _Menus_ pour les dîners, trouve à
-quinze ans sa formule. Indiquons--rapidement, puisque M. de Montesquiou
-y insista avec ingéniosité et éclat,--les influences qu’il subit et
-rappelons ce que Burne-Jones proposa à son admiration, tant qu’il l’eut
-pour élève. Une vision, toute anglaise, de l’antiquité classique,
-de la Renaissance italienne, des estampes japonaises et des dessins
-du dix-huitième siècle français; et un sens très aigu du grotesque
-moderne: voilà ce dont Beardsley fait preuve, dans ses compositions.
-Il ne représente pas avec fidélité ses contemporains; au contraire, il
-les déforme, les habille à l’antique; les dévêt ou les pare d’atours
-empruntés; mais leurs gestes sont d’aujourd’hui. S’ils parlaient, leur
-parler serait le nôtre. Les salles bizarres et les jardins fantastiques
-où ils minaudent, donnent sur la rue bruyante de _hansom cabs_ et
-d’omnibus roulants. Ses dessins sont des affiches toutes prêtes à être
-agrandies pour les murs de Londres. Malgré tous les paraphes et la
-complication calligraphique dont il l’enveloppe, son écriture, même
-de loin, reste lisible; le graveur héraldique et l’imagier médiéval
-prêtent leur art exact au caprice du jeune décadent, à l’irrespectueux
-satiriste. Il n’est pas peintre: il est maître en _blanc et noir_;
-c’est pour l’imprimerie qu’il travaille. L’illustration et l’affiche ne
-sont-elles pas l’Art même de ce temps?
-
-Beardsley ne fit pas de peinture à l’huile, mais projetait sans cesse
-d’en faire. Un jour, le voyant tenté par ma boîte à couleurs, je le
-laissai seul dans l’atelier du Bas-Fort-blanc dont la baie s’ouvre sur
-les rochers où les enfants pêchent la crevette. L’après-midi d’août
-était glorieux. Je pars en promenade. Quand je rentrai, la grande toile
-mise à sa disposition était couverte d’un très beau dessin au fusain
-qu’il ne colora jamais, mais que je ne puis me consoler d’avoir vu
-effacer d’un coup de gant. C’était un épisode rapporté par George Sand:
-Liszt, marchant dans la campagne, s’enfonce dans un champ de pavots
-dont les têtes sont pour lui autant d’instrumentistes. Le musicien
-inspiré, brandit sa canne, comme un bâton de Kapellmeister, et bat la
-mesure, croyant conduire un orchestre innombrable.
-
-Le mouvement du personnage, coiffé d’un feutre mou, ses longs cheveux
-bouclés, était d’un geste superbe; mais le bâton menait une symphonie
-macabre et l’on eût dit qu’il voulait plutôt faucher ces têtes aux
-corolles agitées. Tout ce que faisait Beardsley exhalait l’odeur de la
-mort.
-
-Je ne le connus qu’affaibli et se préparant à prendre congé de nous.
-Implorait-il avec résignation le Crucifix qu’avait mis, entre ses
-doigts fiévreux, le prêtre catholique? Espérons que la Foi rendit moins
-déchirantes ses rêveries de jeune condamné, à la porte du cimetière.
-
-Je le surpris souvent penché sur sa table, dessinant dans sa chambre
-d’hôtel; il était rentré las de ses allées et venues sur la terrasse du
-Casino. Grisé des flonflons du bal et du bruit des _Petits chevaux_,
-dans lequel _Under the Hill_ fut presque en entier écrit, il revenait
-sagement à son ouvrage. Travail appliqué, minutieux, sans ratures,
-conduit comme celui d’un moine enluminant une page de missel. Ainsi
-courbé sur la feuille de papier bristol, les petites plumes d’or, les
-grattoirs rangés avec ordre, il accomplissait une sorte de pieuse
-tâche, sous le regard du Christ en croix, accroché au mur devant lui.
-Ce nouveau Tannhaüser, on serait tenté de le croire, était obsédé par
-des visions du Vénusberg et les cuivres de la bacchanale, qui vibraient
-parfois dans ses oreilles. Il y a comme la déformation d’une cagoule
-de frère de la Miséricorde, dans certains de ses personnages ambigus,
-mi-Arlequin, mi-Carlin, qu’il faisait rôder dans ses mascarades et qui
-y répandent une odeur de mort. Tous ces personnages sont enfants de son
-cerveau ou comme autant de doubles de sa personne.
-
-Même malade, ainsi qu’il était en 1895, et tenaillé par l’effroi du
-lendemain, son imagination d’illustrateur était follement libertine,
-hantée de monstres aux gestes douteux, qui offrent au public toute
-liberté de malveillante interprétation. Nous sommes loin de ses légères
-vignettes pour la _Mort d’Arthur_. Son premier public fut sans doute
-très peu naïf, car il attribua un sens obscène aux moindres détails des
-dessins parus dans le Savoy et dans le _Yellow Book_, même aux fleurs
-de la si curieuse Madone, peut-être le chef-d’œuvre de Beardsley. On
-contait tant de choses sur sa vie factice et il s’était volontairement
-créé une telle réputation d’excentrique et de blasphémateur, qu’on le
-voyait toujours plus ou moins célébrer une messe noire. Je ne me sentis
-jamais très à l’aise entre ce que je devinais de ses rêves païens et
-ses sentiments pieux de jeune catéchumène, entre l’artiste et l’homme;
-d’autant qu’il ne s’expliquait pas sur ce point et demeurait plein de
-retenue.
-
-Il y eut, à la fin du dix-neuvième siècle, beaucoup de conversions,
-à Londres. Ce fut une mode et un engouement parmi les gens cultivés
-d’embrasser le catholicisme, au moment où s’achevait la surprenante
-cathédrale byzantine, le plus bel édifice moderne de la ville, sinon
-la plus belle église élevée de nos jours; théâtrale, sombre, pleine
-d’encens et d’une mise en scène émouvante. Elle attirait ceux que le
-culte protestant rebute par sa froideur. Parsifal, Amfortas et la
-repentante ensorceleuse Kundry, semblaient se cacher derrière les
-piliers de la nef, près de ces fidèles britanniques, pour qui il n’est
-guère de plaisir sans que l’âme du Pasteur ne rôde dans la ruelle du
-lit comme une menace. Aubrey devait venir bientôt tremper son doigt
-dans le bénitier de la basilique au retour de ses randonnées nocturnes.
-
-Si l’on établit sans difficultés les parentés artistiques d’Aubrey
-Beardsley, l’homme et l’écrivain qu’il souhaita d’être, et qu’il laissa
-seulement entrevoir, sont plus complexes. Il fut un pur «cérébral»
-et, comme tel, un des plus accentués entre les jeunes hommes de sa
-sceptique et raisonneuse génération; avide de jouir (trait commun à
-tous les Anglais d’aujourd’hui), sans respect et n’arrêtant son froid
-regard que sur les aspects brillants ou comiquement grotesques des gens
-et des choses. La pitié n’était pas son fait; mais il faut attribuer à
-son état physique une part de son égoïsme. Il était personnel, et cela,
-d’une façon presque touchante, tant il y avait de l’enfant malade chez
-lui. Je me rappelle qu’il disait: «Ce dont j’aurais besoin, ce serait
-d’une bonne nourrice qui me dorloterait.» Et il avait pourtant avec lui
-son excellente mère et sa sœur Mabel, l’ex-compagne de ses heures de
-joies, alors toutes tendues vers ses caprices et s’ingéniant à rendre
-sa longue agonie plus douce. Les dernières fois que je le vis, encore
-plus creusé et plus faible, il ne pouvait plus se supporter lui-même.
-
-Je rejoignis Aubrey dans l’automne de 97, à Paris, avant son départ
-pour le midi où il devait hiverner. Il était descendu à l’hôtel Foyot,
-au milieu du quartier Latin dont il était si curieux. Nous dînions
-parfois ensemble, dans le restaurant. Les lumières et les conversations
-de nos voisins de table lui communiquaient une passagère excitation, à
-peine suffisante pour chasser, pendant quelques instants, ses lugubres
-visions de mort. Il tenait alors les propos, qui m’aidèrent le mieux à
-le comprendre.--C’est un écrivain, surtout, qu’il ambitionnait d’être
-et c’était là, chez lui, une sorte de coquetterie, presque une manie.
-Sa passion pour l’art français du dix-huitième siècle, était alors dans
-toute son intensité, et l’influence de notre littérature le dominait
-complètement. Notons que les meilleurs artistes anglais, depuis un
-quart de siècle, ont subi l’influence française, comme nos romantiques
-de 1830, celle de l’Angleterre.
-
-Aubrey, ne pouvant plus supporter le climat de son pays, venait
-donc à Paris, comme il aurait souhaité d’y venir à ses débuts. Si
-les bouquinistes des quais de la Seine le requéraient, les plaisirs
-auxquels il ne prenait pas part, mais qu’il devinait autour de lui,
-lui donnaient l’illusion de l’activité et de la vie. Il me fit part de
-tous ses projets d’écrivain. Chaque jour, c’était un nouvel ouvrage
-dont il établissait le plan. Des phrases détachées, d’abord, des mots
-d’esprit, comme les motifs qu’un musicien note avant de composer une
-partition. Les sujets? ils avaient beaucoup d’analogie avec ceux
-des _Moralités Légendaires_ et, sachant qu’il ne connaissait pas
-Laforgue, je m’interdisais de les lui signaler. Si charmant et bon ami
-qu’il fût, si affectueux dans ses rapports avec nous, je dois avouer
-qu’il y avait un manque absolu de tendresse et d’émotion dans les
-belles histoires qu’il voulait conter; je n’y distinguai jamais une
-philosophie, une morale--et pourtant l’heure avait sonné pour lui des
-réflexions graves--. Même dans ses livres, il est probable qu’il eût
-été un pur et simple amant de la Beauté, de la Forme et de l’Art pour
-l’Art. Peut-être, après tout, craignait-il de se faire trop connaître,
-peut-être dissimulait-il les mouvements de son cœur...
-
-Celui qui doit vivre peu de temps, s’il a beaucoup à faire ici-bas, a
-le droit d’être excusé s’il s’arrête souvent sur sa courte route, pour
-regarder et parfois pour rire. Il y a tant de beauté, autour de nous,
-et tant de hideurs aussi, de quoi se réjouir ou se moquer, avant que
-la lassitude ne vienne!--Elle ne vint pas au pauvre Beardsley, car
-les dernières lettres que je reçus de lui, révélaient une curiosité
-toujours aussi éveillée.
-
-Telle est la dernière impression que j’eus de mon ami. Je veux croire
-que la richesse de ses visions d’artiste embellit même ses derniers
-moments.
-
-
-
-
-NOTES SUR MANET
-
-
-La vieille amie de Madame Manet mère, chez qui je déjeunais entre les
-cours du Lycée Condorcet, me montrait une photographie, la Charlotte
-Corday de Tony-Robert Fleury, fils d’une autre de ses camarades
-d’enfance. Mme X. me disait: «Regarde cela; au moins, cela, c’est
-distingué. Ce n’est pas comme ce pauvre Edouard! Il est bien gentil
-garçon, Edouard; mais ce qu’il fait est si commun; c’est pénible pour
-une femme comme Madame Manet.» La vieille amie de Madame Manet, de mes
-parents et de tant de gens que j’ai connus, était une personne, comme
-ceux-ci, d’un «comme il faut» qui n’existe plus.
-
-Portrait de la mère d’Edouard Manet, dans son bonnet à rubans,
-à côté de son vieux magistrat de mari, figure d’entêtement et
-d’obscurité. Elle fine, bien plus fine en réalité, que dans le
-tableau d’Edouard.--«Voilà le portrait de ses parents: on dirait deux
-concierges!» Pourtant cela me semblait très beau--à moi!
-
- * * * * *
-
-Mon père, sentant que j’aime la peinture de Manet, me dit une fois:
-«Oui, c’est drôle; _il y a quelque chose_ là-dedans. J’ai été en
-pourparlers pour acheter à Edouard son _Déjeuner sur l’herbe_; il y
-avait un panneau de mesure dans la salle à manger. Ta maman a craint la
-nudité de la baigneuse. Après tout, elle avait peut-être raison; mais
-on aurait pu le mettre de côté, ce tableau, et tu l’aurais eu, pour
-plus tard.» Quels regrets, aujourd’hui!
-
- * * * * *
-
-Je devais avoir treize ou quatorze ans, quand on me conduisit dans
-l’atelier de Manet, son premier atelier de la rue de Saint-Pétersbourg;
-il donnait sur le pont de l’Europe, en plein midi; un salon à boiseries
-brunes et dorées, rez-de-chaussée que je vois encore comme si j’y
-étais. Sur le mur, la toile qui représente M. et Mme Astruc jouant de
-la mandoline. On était convié à regarder un portrait de Desboutin,
-avec le lévrier rose; mais je me rappelle, à droite du personnage, une
-chaise de jardin verte, un X qui m’avait beaucoup frappé et dont il n’y
-a plus trace dans la toile réexposée depuis.
-
-Fut-ce cette fois, ou plus tard, que je vis, sur le chevalet _le
-Linge_, tout frais alors et si éblouissant de clarté, d’un bleu si vif
-et si gai, qu’on avait envie de chanter? Comme la peinture moderne
-se plombe! A peine le temps de songer à autre chose, et un tableau
-hier encore brillant, est déjà comme calciné, détruit. Nous admirons
-des ruines, des ruines de la veille. Vous ne savez pas ce que fut _le
-Linge_ à son apparition. Je croirais devoir m’en prendre à moi-même, ou
-à déplorer l’état de mes yeux, si, depuis cinq ans, je n’avais assisté
-à la destruction d’un chef-d’œuvre de Delacroix, au musée de Rouen. Je
-l’ai vu se ternir, se craqueler et maintenant c’est une bouillie brune.
-
-Comment Manet pouvait-il travailler dans ce salon qu’envahissait le
-soleil? C’est là que furent exécutés le paysage et les personnages du
-_Linge_. Non, je ne crois pas qu’il ait été peint en plein air. _Le Bal
-de l’Opéra_ fut peint aussi dans l’atelier, l’après-midi, sans même
-essayer de donner l’illusion d’un effet du soir. Telle est l’Ecole
-réaliste au moment où l’on croit au Réalisme. Zola prend la plume, mais
-c’est du romantisme qu’il défend, non de la vérité crue. Manet est un
-romantique attardé et déformé.
-
- * * * * *
-
-Tout le monde connaît le visage de Manet, ce joli homme blond,
-gracieux, élégant, cravaté d’une Lavallière bleue à pois. Rieur, plus
-charmant que ses portraits. Oui, charmant, aimable, souriant, sa
-voix un peu enrouée avait des caresses. Ce qui me frappait, c’était
-l’embarras où il semblait mettre ses familiers. Il avait des amis, on
-l’aimait, mais il est certain qu’on l’admirait peu et l’on ne savait
-quelle attitude tenir quand il fallait s’exprimer sur son compte. On
-croyait peu en lui. Peut-être Claude Monet, Renoir avaient-ils de
-l’admiration; pourtant M. Degas, qui, depuis, a souvent répété: «Nous
-ne savions pas qu’il était si fort», M. Degas parlait de lui avec
-dureté. «Il est plus connu que Garibaldi, dites, quoi?» Voilà ce qu’on
-ne pouvait lui pardonner, même du haut de l’Olympe, où M. Degas s’était
-déjà juché; mais M. Degas avait des droits à l’Olympe. Manet, lui,
-était ici-bas beaucoup plus humble, sensible à la critique comme les
-autres, ambitieux de médailles, de décorations. Il désirait faire des
-portraits de jolies femmes. Il ne perdit jamais sa naïveté d’écolier.
-
- * * * * *
-
-Séance de Mlle Suzette Lemaire; pastels; Manet peine, se courbe, se
-retourne vers le petit miroir qu’il tient à sa gauche et où se reflète,
-inverti, le joli visage de la jeune fille. Manet veut prouver à Mme
-Madeleine Lemaire qu’il peut faire concurrence à Chaplin, le maître
-portraitiste de ces dames.
-
- * * * * *
-
-Manet ne travaillait que pour le «Salon». Les tableaux qui restent de
-lui sont «des Salons». Il fit relativement peu d’études, presque pas
-de dessins ou de croquis. Ce gentil causeur d’atelier et de café, qui
-veut plaire, aime la vie en commun, le boulevard, Tortoni, le café de
-Bade. Il prépare des «Salons» comme un élève de l’Ecole, comme un Prix
-de Rome, et il les fait d’actualité, se sert des modèles qu’il a à sa
-portée; heureusement, l’époque a encore une grâce à elle; le Paris de
-Manet a une saveur qui parfume ses œuvres les plus frêles.
-
- * * * * *
-
-Le Paris de Manet s’étend des Champs-Elysées à Montmartre en hiver,
-et jusqu’à Bougival et Argenteuil en été. L’île de France, chère aux
-impressionnistes, le paysage doux, mais médiocre des bords de la Seine
-dans la banlieue; maisons blanches et roses, pauvrettes dans leurs
-jardinets fleuris de géraniums, autour d’une boule de verre. Il aime
-les bancs verts et les arrosoirs, les petites barques à voile sur
-la rivière; mais l’âcre saveur de sa couleur et la nervosité de son
-pinceau donnent à toutes choses, si humbles soient-elles, le style
-et la noblesse--sa pâte, si soigneusement appliquée sur la toile, sa
-touche brusque et réfléchie à la fois, l’extrême soin avec lequel il
-cerne ses contours, peinant, effaçant, recommençant jusqu’à ce que
-la surface soit belle et pure, donnant au tableau de la force, de la
-propreté, quelque chose de définitif. Tout y a du poids, et pourtant
-on dirait d’une esquisse enlevée de verve. Ce parfum d’esquisse, la
-fraîcheur et le primesaut sont tels après de nombreuses séances de
-lutte, qu’à la première heure d’ébauche. Manet sait reprendre, sans
-salir; la fleur de sa palette ne se fane pas. Je ne le vis peindre
-que déjà malade, à la fin de sa vie, dans le second atelier de la rue
-de Saint-Pétersbourg; ce n’était plus la période espagnole, le beau
-temps de ses chefs-d’œuvre monochromes, immobiles et privés d’air;
-quand il m’admit à le regarder peindre, il était à la remorque des
-impressionnistes et leur prisonnier--pourtant il les dépassait de toute
-la hauteur de son superbe métier--_Pertuiset_, _le tueur de lions_;
-_Jeanne_; _le Bar_: tels sont mes souvenirs les plus précis. Vous qui
-n’avez pas vu ces œuvres à leur naissance, vous ne pouvez imaginer la
-violence et la crudité des couleurs dont elles éclataient. Les unes se
-sont calmées en prenant un bel émail, tel le _Pertuiset_; _Jeanne_ et
-_le Bar_ ont baissé de ton et se sont amortis. Les gris du _Pertuiset_
-furent des violets fouettés de rose; les chairs étaient rouges comme
-des pivoines, le paysage acide et brutal comme un décor russe. Manet,
-vite fatigué, allait s’asseoir sur un canapé bas, à contre-jour,
-sous la fenêtre, et contemplait son œuvre en tordant nerveusement sa
-moustache, ayant un geste de gamin qui dirait: «chic! chouette!» Mais
-était-il sûr de lui-même? Peut-être, car son nom flottait comme un
-drapeau de révolte, il était soutenu et «monté» sans cesse comme un
-candidat éloquent pendant une période électorale.
-
- * * * * *
-
-Le deuxième atelier de la rue de Saint-Pétersbourg, où je le connus,
-était un vrai atelier recevant le jour du Nord, banal et froid, au fond
-d’une cour pleine d’ateliers d’artistes; à côté de lui, c’était Henry
-Dupray, le joyeux peintre militaire, qui sonnait de la trompe, jouait
-du tambour et amusait tout le monde avec son esprit de brave garçon
-tapageur et sentimental. Devant la porte de Manet, de vagues pots de
-fleurs et des bacs verts avec des arbustes, comme à la terrasse d’un
-restaurant. Une grande promiscuité entre voisins; l’atelier de Manet
-était le rendez-vous de tous.
-
-Je le revois surtout malade, s’appuyer sur une canne plombée, se tenant
-difficilement en équilibre sur ses semelles de caoutchouc. Il était
-fier de son joli pied chaussé de bottines anglaises; souvent vêtu
-d’une Norfolk Jacket à plis et à ceinture, tel qu’un chasseur, très
-élégant. Dans le coin, à droite de l’entrée, affalé sur le divan rouge,
-il est entouré d’Albert Wolff, d’Aurélien Scholl, de boulevardiers et
-de jolies demi-mondaines. Charles Ephrussi, Marcel Bernstein, le père
-d’Henri, commencent à acheter ses pastels, non pas qu’ils apprécient
-une peinture indigne de figurer à côté des gouaches de Gustave Moreau,
-sur des boiseries Louis XV authentiques; mais on aime Manet et puis
-on ne sait pas, après tout, s’il n’est pas un grand maître! Les
-conversations s’engagent légères, piquantes. Vers cinq heures on peut
-à peine trouver place auprès de l’artiste. Sur un guéridon de fer,
-accessoire qui revient souvent dans l’œuvre de Manet, un garçon de
-café sert des bocks de bière et des apéritifs. Les habitués montent du
-boulevard tenir compagnie à leur camarade. Emmanuel Chabrier chantonne
-et fait des mots.
-
-Un jour, Manet me dit: «Apportez une brioche, je veux vous voir peindre
-une brioche: si l’on sait peindre une brioche, c’est qu’on est un
-peintre!» J’ai encore la petite toile pâlotte que je barbouillai sous
-ses yeux et dont il eut la bonté de paraître content. «Cet animal-là,
-il vous fait une brioche comme père et mère!»: 27 octobre 1881, 27, rue
-de Saint-Pétersbourg.
-
- * * * * *
-
-J’ai eu l’avantage de faire mes débuts à une époque où vivaient encore
-des artistes pour qui _peindre_, la _peinture_, le _métier_, étaient,
-en soi, une haute et magnifique fonction. Les jeunes gens n’ont plus
-l’intelligence de ces mots, leur pensée et leurs devoirs sont ailleurs.
-M. Henri Bidou me conseillait d’aller admirer au Salon d’Automne la
-dernière œuvre de M. Laprade, le port de Marseille. «C’est dessiné,
-établi à la façon d’un classique, cela rappelle Corot et même Poussin».
-Curieux, je me précipite vers le nouveau chef-d’œuvre: je me trouve en
-présence d’une esquisse vague, cotonneuse, d’une couleur de boue. Le
-désordre, l’hésitation, la facilité. Les mots ont sans doute un sens
-nouveau. Dans la salle voisine, on a réuni quelques toiles de Bazille,
-mort à 26 ans, pendant la guerre de 1870, de Bazille l’ami de Manet.
-Le public passe indifférent et se demande ce que font ici ces choses
-démodées et sans intérêt. Bazille n’était pas plus un génie que M.
-Laprade. Il était, comme lui, un peintre; il avait moins de prétentions
-et respirait un air plus sain, reposait ses yeux sur des objets plus
-familiers, qu’il prenait une peine touchante de «rendre» simplement,
-honnêtement, patiemment. De ses toiles s’exhale un parfum délicieux de
-pureté, de propreté morale, d’ingénuité. Manet ne fut pas différent;
-mais il était né pour de plus hauts destins, sa flamme intérieure était
-plus claire. Il avait un peu de génie. Il en avait comparé aux autres,
-ses contemporains et ses successeurs. Il en eut, certes, beaucoup,
-quand il peignit l’Olympia.
-
-Simplicité, application, honnêteté, labeur, naïveté: divines
-qualités que pouvait se permettre, il y a quarante ans encore, un
-révolutionnaire, un révolté. Ces braves gens faisaient partie d’une
-société organisée. Envions leur sort; enviez leur sort, débutants
-d’aujourd’hui: ils croyaient savoir ce vers quoi ils marchaient et
-leurs ambitions n’excédaient pas leurs dons.
-
- * * * * *
-
-Je crois bien me rappeler l’attitude de Manet en face de Cézanne et il
-me semble que Cézanne était admiré pour ses réelles qualités, mais, un
-peu, comme un «douanier Rousseau», conscient de ce qu’il fait. Quel
-plaisir me donnèrent les paysages et la nature-morte--pommes rouges
-et pot au lait en fer-blanc--que j’avais achetés chez le père Tanguy,
-vers 1888! nous étions quelques-uns qui jouissions physiquement de la
-rareté de leur pâte et de leur ton--comme d’un émail ou d’un fragment
-de poterie persane. La forme nous amusait comme un dessin d’enfant.
-Nous n’étions pas prévenus à leur endroit. M. Berenson n’a rien ajouté
-à notre culte pour avoir dressé Cézanne à côté des grands primitifs
-italiens. Les deux sentiments étaient identiques, mais l’expression du
-nôtre était plus modérée et peut-être plus appropriée.
-
- * * * * *
-
-Pendant les deux ans où j’ai fréquenté Manet, je ne crois pas qu’il
-fût très conscient de ce qu’il peignait; jouissant de sa réputation
-d’artiste original et révolutionnaire, chef d’école dont se réclamaient
-Gervex, Duez, Bastien, Lepage et autres enfants prodiges, il semblait
-envier les succès matériels de ceux-ci; il avait vers eux les yeux plus
-souvent tournés que vers Renoir, Monet, Pissarro, Degas. Manet était un
-bon garçon, léger: le succès devait lui être plus précieux au Boulevard
-qu’auprès de M. Degas, dont l’acharnement spirituel le torturait. Oui,
-l’on était très simple dans ce temps-là. «Il était plus grand que nous
-ne le croyions! ce Manet», dit M. Degas, quand, à cinquante ans, il
-disparut. Opinion trop tardive!
-
- * * * * *
-
-L’atelier du 77 rue de Saint-Pétersbourg n’était guère celui où l’on se
-figure un maître dont l’influence domine la fin du dix-neuvième siècle
-et le commencement du vingtième. Encombré de vieilles toiles, oubliées
-alors, roulées pour la plupart, et dont plusieurs chefs-d’œuvre, il
-ressemblait à ceux où mes camarades faisaient semblant de travailler.
-Quelques rares meubles de hasard, un buffet de restaurant, où appuya
-ses mains la fille au corsage bleu du «Bar aux Folies-Bergères»;
-quelques pots de fleurs et une table où s’asseyent les amoureux de
-«chez le père Lathuile»; quelques bouteilles de vin de champagne; le
-miroir à pied de «Nana». Sur des chevalets, quelques pastels, dont
-George Moore et Méry Laurent, la luxuriante amie de Henry Dupray,
-visiteuse quotidienne de Manet, à l’heure où l’on vient bavarder
-et rire. Sur les chaises, un corsage de soie, un chapeau, qu’après
-le départ du modèle, Manet copie, ou croit copier, avec effort et
-application. Je me rappelle la robe de «Jeanne» et son ombrelle qui
-traînèrent là longtemps à côté des rhododendrons fanés, qui avaient
-servi de fond; et je me rappelle surtout combien différente du modèle
-était l’interprétation de Manet. Le maître me disait: «N’est-ce pas,
-c’est bien ça? c’est soyeux, riche, élégant, c’est bien une élégante?»
-et son gentil geste du bras, comme fauchant l’air, et la main droite
-faisant claquer ses doigts, donnait plus d’autorité à une voix faible
-et comme lointaine, de malade. Nulle gêne, mais peu de respect,
-semble-t-il, trop peu, autour de l’ami qu’on aimait, mais qu’on ne
-pouvait prendre au sérieux. Sans doute à cause de sa gentillesse.
-
-«Eh! là, l’amateur! voilà qu’il file avec son cadre sous le bras...!
-allez donc dire aux marchands que ce n’est tout de même pas plus mal
-que Duez», et Manet rit de me voir emporter une tête au pastel, Méry
-Laurent coiffée d’une toque de lophophore, dans une jaquette grise
-garnie de skungs que j’ai obtenu que mon père m’achetât...
-
-On regrette de n’avoir pas mieux connu l’excellent homme, de ne pas
-lui avoir parlé avec la tendresse et la vénération qu’il méritait.
-Mais peut-être préférait-il la camaraderie libre et gouailleuse, qui
-tant me choquait alors, à ma réserve silencieuse de petit jeune homme
-bien dressé. Alfred Stevens, ce gros Belge de Paris, si bon peintre,
-la veille encore, mais d’intelligence si limitée, c’est lui qui
-paraissait le pontife dans ce milieu artiste; un pontife au chapeau
-penché sur l’oreille, type de préfet du Second Empire, ou de colonel
-de cavalerie en goguette. Fantin avait une affection fraternelle pour
-Manet, mais farouche, il ne se serait pas risqué dans l’atelier du 77
-rue de Saint-Pétersbourg. Il avait été quelquefois, jadis, chez M.
-et Mme Manet, du temps où des séances de musique de chambre étaient
-données par le vieux magistrat; Madame Edouard Manet ne paraissait
-jamais à l’atelier; cet atelier était décidément une annexe du Café de
-Bade;--là, Edouard n’était plus le fils de M. et Mme Manet: c’était
-l’antre du terrible peintre, de l’excentrique dont la mère disait:
-«pourtant, il a copié la Vierge au Lapin, de Tintoret, vous viendrez
-voir cela chez moi, c’est bien copié; il pourrait peindre autrement;
-seulement, il a un entourage...!»
-
- * * * * *
-
-Non, Edouard désirait faire des portraits qui plussent à sa famille. Le
-caractère, le dessin appuyé et dur de ses têtes, il les leur donnait
-malgré lui, à son insu, car il aimait «le joli».
-
-M. Degas fut blessé et cessa de voir son ami, à cause d’un portrait
-double qu’il avait fait de M. et Mme Edouard Manet. Madame Manet jouait
-du piano. Elle était vue de profil. Cette figure fut coupée de la toile
-comme peu flatteuse, par la faiblesse du mari. Quant à Manet, assis
-en boule sur un canapé, si j’en juge par une photographie de ce beau
-fragment--c’était la vie même, c’était l’homme.
-
- * * * * *
-
-«Si l’on aime la peinture de Manet, on l’aime comme Corot, comme
-Tourguéneff», a écrit George Moore, l’Anglais des Batignolles, ainsi
-qu’il était désigné quand Manet fit de lui l’étonnant pastel «aux yeux
-mauves, au teint vert de noyé». Plus d’un quart de siècle après la mort
-du peintre, Moore parle encore de lui comme s’il venait de disparaître;
-pour lui Paris est vide sans Manet et l’on n’y fait plus de peinture.
-
- * * * * *
-
-Manet pasticheur.
-
-Il n’y a pas deux tableaux dans toute son œuvre, qui n’aient été
-inspirés par un autre tableau, ancien ou moderne. Manet prenait,
-résolument, la composition d’une toile de maître, la traduisait à sa
-façon, recommençait l’œuvre choisie; les Espagnols, dont il a été si
-impressionné, dans sa plus belle manière, il les pastichait avec une
-volonté de faire des tableaux de musée. Personne plus que lui n’a
-démarqué et personne n’est plus original. Plus tard, influencé par
-Claude Monet, il fera du plein air, aussi polychrome que ses premières
-œuvres étaient blanches et noires, noires surtout; mais toujours et
-partout, la _touche_ est de Manet, sa pâte est unique; la maladresse
-et la précision à la fois du pinceau, sa décision n’appartiennent
-qu’à lui. C’est «bien fait» jusque dans le lâché apparent. Il y a
-une plénitude dans son dessin simplifié et souvent incorrect, il
-y a une déformation dans le sens de la grandeur, dans son modelé.
-C’est grand, c’est lourd, c’est noble, même dans la nature morte.
-Rappelez-vous le Jambon sur un plateau d’argent! sommaire, mais robuste
-comme du Chardin, pourtant si moderne; on n’a jamais peint comme cela
-avant Manet, dont la pâte a des vertus mystérieuses. Le pinceau sait
-conserver le ton frais; il le pose sur la toile de telle façon que les
-dessous, si nombreux parfois, ne retirent rien de sa qualité limpide.
-Du «Guitariste» au «Linge», une révolution s’est opérée chez l’artiste;
-on croit à peine que les mêmes yeux aient pu voir, à quelques années
-de distance, si différemment. Toutefois, la griffe est reconnaissable.
-Toutes mes préférences sont pour la période espagnole et surtout pour
-«l’Olympia» qui m’apparaît comme une œuvre sans seconde dans notre âge.
-Comment l’homme que j’ai connu a-t-il pu mener à bien cette entreprise
-périlleuse: une femme nue sur un lit blanc, d’un si beau dessin, si
-noble, que la toile peut soutenir la comparaison avec un Titien, un
-Ingres?
-
-On a parlé de Goya, à propos de l’Olympia. La duchesse d’Albe nue ou
-en costume de Maya. Manet a fait, aussi, une Espagnole en costume
-masculin, sur un sofa. Mais s’il a été hanté par des reproductions de
-ces deux ouvrages de Goya (dont il ne connaissait pas les originaux),
-combien il les a dépassés! Les Manet sont plus beaux que les Goya; ils
-leur ressemblent tout en étant si différents d’eux.
-
-Un peintre de grand métier peut s’inspirer, _doit_ s’inspirer de ce
-qu’il aime, et le recréer à sa façon. Il y a des artistes sans aucun
-intérêt ni originalité, dont la manière n’évoque aucunement le souvenir
-d’une autre manière. L’originalité n’est pas tant dans la _conception_
-que dans l’_exécution_. Les moyens sont _tout_ en peinture, n’en
-déplaise à certains. Ingres a _pillé_--puisque l’on dit ainsi--tout ce
-qui lui sembla en valoir la peine. Son admirable «Thétis» est identique
-à une pierre gravée bien connue. Les statues grecques, les miniatures
-persanes étaient familières à Ingres. «L’Œdipe et le Sphynx» est fait
-d’après un patron, courant sur les vases étrusques. L’«Œdipe» n’est-il
-pas cependant le tableau le plus caractéristique du maître français?
-
- * * * * *
-
-C’est par la façon dont elle est faite, que l’œuvre de Manet s’impose
-et vivra. C’est par son fort métier que Manet aurait dû influer sur
-ses contemporains. Or, de sa maîtrise de technicien, il n’était pas
-question, jusqu’à ce que nous l’ayions découverte, beaucoup plus tard.
-
-Nous voyons donc le même fait se reproduire pour tous les peintres:
-ce qui les désigne à l’attention des connaisseurs--pendant leur
-vie--c’est toujours la moins intéressante de leurs qualités. Certains
-hommes bénéficient de l’heure à laquelle ils ont paru, d’une
-circonstance fortuite de leur carrière; pourquoi le nom de Manet
-est-il devenu une sorte de référence pour les impressionnistes et les
-néo-impressionnistes? Il n’a pas de parents dans l’art moderne. Claude
-Monet combina une palette nouvelle, point Manet. Chez celui-ci, nul
-maniérisme mais beaucoup de hasard et de variété dans l’inspiration.
-Il ne fut pas théoricien. Ses phrases coutumières sur son art étaient
-des enfantillages aimables; il en parlait comme un «communard» amateur,
-de la révolution. Son œuvre est une exception, un dandysme, un objet
-de curiosité. Il mit du piquant dans tout ce à quoi il touchait, de la
-saveur, un charme inattendu. Son œuvre est une œuvre de hasard--œuvre
-aussi arbitraire que celle d’un Ricard ou d’un Gustave Moreau, nous
-pourrions dire d’un Degas. Ces artistes auraient pu être d’ailleurs et
-d’un autre âge. Des météores dans la nuit où se confondent les milliers
-de manieurs de pinceaux. Manet domine par la fatalité de son don!
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages
-
- Avant-propos 7
-
- Fantin-Latour 11
-
- Forain 47
-
- James Mac Neill Whistler 79
-
- Watts 115
-
- Charles Conder 123
-
- Aubrey Beardsley 135
-
- Notes sur Manet 151
-
-
-
-
- [Logo: AB | QUI VULT POTEST]
-
- _Achevé d’imprimer
- le 1er avril 1912_
-
-
- CE VOLUME EST MIS DANS LE
- COMMERCE AU PRIX NET DE 7 FR. 50
-
-
-
-
-LES
-
-BIBLIOPHILES FANTAISISTES
-
-
-Nous assistons, c’est un fait, à l’agonie du volume à 3 fr. 50.
-Les statistiques du dépôt légal constatent la diminution du nombre
-des romans qui paraissent chaque année. Est-ce à dire qu’on lise
-moins? Bien au contraire. Mais il s’imprime dans des collections à
-95 centimes, 1 fr. 35, etc., des ouvrages tirés à cinquante mille
-exemplaires, ou davantage. On ne vendrait pas cinq mille exemplaires de
-ces mêmes ouvrages, s’ils étaient publiés à 3 fr. 50.
-
-S’en étonner serait mal connaître les besoins modernes. S’en plaindre
-serait vain. Les éditeurs français n’ont fait qu’imiter leurs confrères
-anglais et américains qui depuis longtemps ont mis en circulation des
-collections à bon marché. Mais à côté de ces séries populaires, les
-libraires étrangers offrent au public des livres qui, sans constituer
-des publications de luxe réservées à quelques curieux, sont bien
-supérieurs, par l’élégance du format, la beauté du papier et des
-caractères, au banal volume jaune de nos devantures. On ne trouve rien
-de semblable en France.
-
-C’est à quoi les Bibliophiles Fantaisistes se sont proposés de remédier.
-
-Nous avons eu le rare plaisir de voir notre initiative comprise par un
-certain nombre d’auteurs déjà célèbres: MM. Paul Acker, Maurice Barrès,
-J.-E. Blanche, Henry Bordeaux, Marcel et Jacques Boulenger, René
-Boylesve, François de Curel, Edouard Ducoté, Claude Farrère, Gérard
-d’Houville, Louis Laloy, Pierre Lou s, Paul Margueritte, Francis de
-Miomandre, Gabriel Mourey, Nozière, Pierre Mortier, G. de Pawlowski,
-Henri de Régnier, André Rivoire, Laurent Tailhade, Jérôme et Jean
-Tharaud, dont nous avons publié des œuvres ou avec lesquels nous avons
-pris des engagements.
-
-Chacun de nos volumes est imprimé avec les caractères, le format et
-le papier qui nous semblent le mieux convenir au sujet. Nous arrivons
-ainsi à offrir à nos souscripteurs des ouvrages qui, par la manière
-seule dont ils sont présentés, constituent déjà des ouvrages de
-bibliophile.
-
-Ils sont toujours tirés à 500 exemplaires numérotés à la presse, dont
-20 au plus tirés sur papier impérial du Japon.
-
-A dater de ce jour, les conditions de souscription sont établies comme
-suit: A n’importe quelle époque de l’année, tout amateur peut devenir
-souscripteur aux «Bibliophiles Fantaisistes», à la condition de verser
-à ce moment une somme de 60 francs, moyennant quoi il recevra franco
-par la poste et recommandés les dix premiers ouvrages à paraître dans
-la collection, quel que soit le prix auquel ceux-ci pourront être mis
-en vente séparément.
-
-En outre, quelques souscriptions aux exemplaires de luxe seront
-acceptées au prix de 150 francs versés d’avance pour la série de 10
-volumes.
-
-Les exemplaires non souscrits sont mis dans le commerce à un prix
-variable, mais qui ne s’abaisse jamais au-dessous de 7 francs 50 pour
-les exemplaires ordinaires et de 18 francs pour les exemplaires sur
-Japon.
-
-Les souscriptions sont reçues à la Librairie Dorbon-Aîné, 19, boulevard
-Haussmann, à Paris.
-
-
-
-
-OUVRAGES PUBLIÉS PAR LA SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES FANTAISISTES:
-
-
-Marcel BOULENGER: _Nos Élégances_.
-
- (15 Novembre 1908--7 Fr. 50.)
-
-
-René BOYLESVE: _La Poudre aux Yeux_.
-
- (1er Février 1909--10 Francs.)
-
-
-Louis THOMAS: _L’Esprit de Monsieur de Talleyrand_.
-
- (1er Mai 1909--7 Fr. 50--Avec une reproduction du buste de Dantan.)
-
- Cet ouvrage est complètement épuisé.
-
-
-Jacques BOULENGER: _Ondine Valmore_.
-
- (15 Mai 1909--7 Fr. 50--Avec la reproduction d’une miniature.)
-
-
-François DE CUREL: _Le Solitaire de la Lune_.
-
- (10 Juin 1909--7 Fr. 50--Avec un frontispice par Armand Rassenfosse.)
-
- Il ne reste plus que quelques exemplaires de ce volume.
-
-
-Louis LALOY: _Claude Debussy_.
-
- (10 Juillet 1909--10 Francs--Avec un portrait inédit et un
- autographe musical.)
-
-
-NOZIÈRE: _Trois Pièces Galantes_.
-
- (1er Octobre 1909--7 Fr. 50.)
-
-
-Claude FARRÈRE: _Trois Hommes et Deux Femmes_.
-
- (10 Octobre 1909--10 Francs.)
-
- Cet ouvrage est complètement épuisé.
-
-Louis THOMAS: _Les Douze Livres pour Lily_.
-
-(20 Octobre 1909--7 Fr. 50.)
-
-
-Maurice BARRÈS: _L’Angoisse de Pascal_.
-
- (10 Mars 1910--7 Fr. 50--Avec une reproduction
- du Masque de Pascal et de l’une des
- pages du manuscrit original des Pensées.)
-
- Cet ouvrage est complètement épuisé.
-
-
-Louis LOVIOT: _Alice Ozy_ (1820-1893).
-
- (15 Mai 1910--7 Fr. 50--Avec quatre portraits
- de cette femme charmante.)
-
-
-Francis DE MIOMANDRE: _Gazelle_ (_Mémoires d’une Tortue_).
-
- (1er Octobre 1910--7 Fr. 50.)
-
-
-Paul MARGUERITTE: _Nos Tréteaux_.
-
- (15 Octobre 1910--8 francs.)
-
-
-Louis THOMAS: _L’Espoir en Dieu_.
-
- (1er Novembre 1910--7 Fr. 50.)
-
-
-Henri DE RÉGNIER: _Pour les Mois d’Hiver_.
-
- (1er Mars 1912--7 Fr. 50.)
-
-
-
-
-OUVRAGES SOUS PRESSE:
-
-
-Paul ACKER: _Portraits de Femmes_.
-
-
-Henry BORDEAUX: _Les Amants de Genève_.
-
- (Avec 3 planches hors texte.)
-
-
-René BOYLESVE: _Nymphes dansant avec des Satyres_.
-
- (Avec des ornements de Pierre Hepp.)
-
-
-André DU FRESNOIS: _Colette Willy_.
-
-
-Gérard D’HOUVILLE: _Les Fourberies de l’Amour_.
-
-
-Gabriel MOUREY: _Maurice Denis_.
-
-
-André RIVOIRE: _Henri de Toulouse-Lautrec_.
-
-
-
-
-OUVRAGES EN PRÉPARATION
-
-
-Jacques BOULENGER: _Candidature au Stendhal-Club_.
-
-
-Marcel BOULESTIN: _Tableaux de Londres_.
-
-
-Edouard DUCOTÉ: _Le Château des deux Amants_.
-
-
-Claude FARRÈRE: _Un Livre de Contes_.
-
-
-Pierre LOUŸS: _Versions Grecques_.
-
-
-Eugène MARSAN: _Giosué Carducci_.
-
-
-Pierre MORTIER: _Becquets_.
-
-
-G. DE PAWLOWSKI: _Comœdia..._
-
-
-Henri DE RÉGNIER: _Les Dépenses de Madame de Chasans_.
-
- (documents sur la vie de famille au XVIIIe siècle).
-
-
-Laurent TAILHADE: _Au Pays de l’Alcool et de la Foi_.
-
-
-Jérôme et Jean THARAUD: _En regardant travailler Maurice Barrès_.
-
-
-Louis THOMAS: _André Rouveyre_.
-
- (Avec de nombreuses illustrations de Rouveyre.)
-
-
-
-
-En vente chez DORBON-AINÉ
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- LA MÉSANGÈRE
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-_Les Petits Mémoires de Paris_
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-I. _Coulisses de l’Amour._--II. _Rues et intérieurs._--III. _Carnet
-d’un Suiveur_ (le Paris du Second Empire).--IV. _Petits Métiers
-Parisiens._--V. _Les Nuits de Paris._--VI. _Toutes les Bohêmes._
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- Collection de 6 petits volumes in-24, illustrée de 24 eaux-fortes
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- H. de Régnier, Laurent Tailhade, Tristan Bernard, Jules Lemaître,
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- Un volume in-8 carré, tiré à petit nombre 5 Fr.
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-_La Loi de l’Amour et la Loi de la Violence_
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- (_Le dernier ouvrage paru du vivant de Tolstoï_)
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-Traduit d’après le manuscrit et publié en français avant l’original
-russe par E. Halpérine-Kaminski. Précédé d’une lettre de Tolstoï à
-propos de _La Barricade_ de Paul Bourget.
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- Un volume in-18, avec portrait inédit et fac-similé d’autographe.
- (Honoré d’une souscription du Conseil municipal de la ville de
- Paris) 3 Fr. 50
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- MARCEL PROUILLE ET CH. MOULIÉ
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-_Les Poésies de Makoko Kangourou_
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-_1870-71 illustré: Campagne franco-allemande_
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- pièces documentaires de l’époque: images populaires, tableaux,
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- FRANCIS DE MIOMANDRE
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-_Figures d’Hier et d’Aujourd’hui_
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- Il a été tiré 15 exemplaires sur papier du Japon à 18 »
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- EDGAR POË
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-_Dix Contes traduits par Ch. Baudelaire
-et illustrés par Martin van Maële_
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-de 95 compositions originales gravées sur bois par E. Dété. Un volume
-in-8 jésus tiré à 500 exemplaires numérotés, dont
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- 20 exemplaires sur papier du Japon avec deux suites avant lettre
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-(_Belgique et Flandre française_)
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- l’artiste, tête ou tranches dorées, couverture conservée 20 Fr.
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- contenant une double suite de toutes les compositions, 3 états de
- l’eau-forte et une aquarelle originale de A. Robida 100 Fr.
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- double suite de l’eau-forte et un dessin original à la plume de
- A. Robida 50 Fr.
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-_Les Vieilles Villes du Rhin_
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-(_A travers la Suisse, l’Alsace, l’Allemagne et la Hollande_).
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- originaux de l’auteur, d’une eau-forte et d’une aquarelle en
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- cuve avec deux suites de toutes les gravures, sur Japon ancien et
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- toutes les gravures, à 100 Fr.
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- _avec la collaboration d’un groupe d’écrivains spécialistes
- français et étrangers_
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-_Dictionnaire critique et documentaire des Peintres, Graveurs et
-Sculpteurs de tous les temps et de tous les pays_,
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-avec l’indication des prix atteints par leurs œuvres dans les
-ventes publiques. 3 forts volumes in-8 raisin, avec de nombreuses
-illustrations d’après les maîtres, leurs signatures et monogrammes.
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-Vient de paraître le tome I comprenant 1056 pages à 2 colonnes et
-64 reproductions hors texte.
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- Broché 60 Fr. { payable moitié à la réception du tome I et
- Relié 75 Fr. { moitié à la réception du tome II.
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- Dr MAUCHAMP
- Médecin du Gouvernement français au Maroc,
- assassiné à Marrakech.
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-_La Sorcellerie au Maroc_
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- Œuvre posthume précédée d’une étude documentaire sur l’œuvre
- et l’auteur, par JULES BOIS. Un volume in-8 avec 17 illustrations,
- la plupart d’après les photographies prises par l’auteur 7 Fr.
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-_Histoire de la Magie et de la Sorcellerie en France_
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- I. Les sorciers d’autrefois. Le Sabbat. La guerre aux sorciers. Un
- vol. in-8 écu de XVI-426 pp 5 Fr.
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- II. Poursuite et châtiment de la Magie jusqu’à la Réforme
- protestante. Le procès des Templiers. Mission et procès de Jeanne
- d’Arc. Un vol. in-8 écu de XXII-520 pp 5 Fr.
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- III. La Sorcellerie, de la Réforme à la Révolution française. La
- Franc-Maçonnerie. Mesmer, Cagliostro et le magnétisme. Un vol.
- in-8 écu de VIII-550 pp 5 Fr.
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- IV. La Sorcellerie contemporaine: Les transformations du magnétisme,
- Psychoses et névroses. Les Esprits des vivants, les Esprits des
- morts. Le diable de nos jours. Le merveilleux populaire. Un vol.
- in-8 écu de VIII-724 pp 7 Fr.
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-Il a été tiré quelques exemplaires sur Japon, à 12 Fr. chacun
-des 3 premiers tomes, et 15 Fr. le dernier.
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- CE VOLUME EST MIS DANS LE
- COMMERCE AU PRIX NET DE 7 FR. 50
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- * * * * *
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- Corrections:
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- Page 15: «Ils» remplacé par «Il» (Il peignit devant moi).
- Page 16: «infatiguable» remplacé par «infatigable» (point voyageur,
- infatigable liseur).
- Page 19: «cathéchisme» remplacé par «catéchisme» (un autre usage du
- catéchisme appris).
- Page 26: «enthousiame» remplacé par «enthousiasme» (cette Commune
- où se laissèrent enrôler d’enthousiasme).
- Page 28: «Raimbaud» remplacé par «Rimbaud» (Rimbaud appuie ses
- coudes).
- Page 35: «l’assaillent» remplacé par «l’assaillaient» (qui
- l’assaillaient pendant les lectures).
- Page 38: «s’établissait» remplacé par «s’établissaient» (tandis que
- s’établissaient autour de la table).
- Page 52: «des curieux» remplacé par «de curieux» (entouré de
- voisins et de curieux).
- Page 54: «amphytrions» remplacé par «amphitryons» (à ses
- amphitryons un remerciement).
- Page 65: «appellez» remplacé par «appelez» (C’est encore:
- _Qu’appelez-vous chaud-froid_).
- Page 69: «ralleries» remplacé par «railleries» (sont l’objet
- d’incessantes railleries).
- Page 69: «installé» remplacé par «installée» (bien installée de la
- société parisienne).
- Page 69: «antisémisme» remplacé par «antisémitisme» (Du désastreux
- antisémitisme, il n’était pas question).
- Page 75: «jeune» remplacé par «jeunes» (une haie de jeunes
- lignards).
- Page 76: «exemple» remplacé par «exemples» (de nombreux exemples
- dans cette étude).
- Page 81: «Edgard» remplacé par «Edgar» (classé entre Edgar Poe et
- Mæterlinck).
- Page 84: «apparation» remplacé par «apparition» (qu’il put faire à
- son apparition).
- Page 86: «immenses» remplacé par «immense» (une immense
- table-palette).
- Page 86: «prestigiditateur» remplacé par «prestidigitateur» (sa
- belle main fine et nerveuse de prestidigitateur).
- Page 87: «renferment» remplacé par «renferme» (que renferme le
- mystérieux meuble).
- Page 87: «enthousiame» remplacé par «enthousiasme» (mis en
- confiance par notre enthousiasme).
- Page 87: «plus plus» remplacé par «plus» (qui n’en a pas achevé
- plus d’une dizaine).
- Page 88: «falottes» remplacé par «falotes» (de petites créatures
- falotes).
- Page 91: «vivante» remplacé par «vivant» (des dernières touches,
- l’épiderme vivant).
- Page 92: «Streed» remplacé par «Street» (dans l’atelier de Tide
- Street).
- Page 93: «eprit» remplacé par «esprit» (d’un tour d’esprit incisif).
- Page 94: inséré «il» (Ses théories étaient pleines de cohésion et
- il avait formulé).
- Page 95: «ballades» remplacé par «balades» (rentrant tard de leurs
- balades nocturnes).
- Page 96: «importante» remplacé par «importantes» (deux phases
- importantes de sa vie).
- Page 96: «Hint» remplacé par «Hunt» (David comme Manet, Holman Hunt
- comme Courbet).
- Page 100: «mangolia» remplacé par «magnolia» (comme des fleurs de
- magnolia).
- Page 109: «transpo-position» remplacé par «transposition» (grâce à
- une transposition nécessaire).
- Page 110: «monotomie» remplacé par «monotonie» (la monotonie de ces
- notations quotidiennes).
- Page 110: «éternelles» remplacé par «éternelle» (d’une éternelle
- banlieue).
- Page 110: «décorative» remplacé par «décoratives» (décoratives
- comme de vieilles céramiques).
- Page 110: «nouvelles» remplacé par «nouvelle» (une nouvelle série
- de paysages).
- Page 111: «Grainsborough» remplacé par «Gainsborough» (Un paysage
- de Gainsborough).
- Page 111: «peintre» remplacé par «peintres» (tant reproché aux
- peintres de 1830).
- Page 112: «sugère» remplacé par «suggère» (en ce sens qu’il suggère
- l’impression d’une brume).
- Page 112: «plages» remplacé par «plage» (d’une vague sur la plage).
- Page 119: «Margarett» remplacé par «Margaret» (Lady Margaret
- Beaumont).
- Page 122: «cœur» remplacé par «chœur» (coiffé d’une calotte
- écarlate d’enfant de chœur).
- Page 127: «garoçn» remplacé par «garçon» (le pauvre garçon répond).
- Page 128: «poudré» remplacé par «poudrés» (galants décamérons
- poudrés du dix-huitième siècle).
- Page 130: «lesquelles» remplacé par «lesquels» (pour lesquels ses
- compatriotes ont une inclination).
- Page 144: «ami» remplacé par «amis» (un autre de mes amis très
- regretté).
- Page 144: «plutôt» remplacé par «plus tôt» (que je vis, dix ans
- plus tôt, passer).
- Page 144: «midi» remplacé par «Midi» (quoique provincial du Midi).
- Page 145: «Listz» remplacé par «Liszt» (Liszt, marchant dans la
- campagne).
- Page 147: «complexe» remplacé par «complexes» (sont plus complexes).
- Page 154: «exécuté» remplacé par «exécutés» (C’est là que furent
- exécutés le paysage et les personnages).
- Page 161: Il conviendrait de lire «Titien» au lieu de «Tintoret»
- (la Vierge au Lapin, de Tintoret).
- Page 177: «dot» remplacé par «dos» (reliée 1/2 chagrin de diverses
- couleurs, dos plat orné).
-
-
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-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAIS ET PORTRAITS ***
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-ways including checks, online payments and credit card donations. To
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
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-Most people start at our website which has the main PG search
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