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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Essais et portraits - -Author: Jacques-Émile Blanche - -Release Date: January 3, 2022 [eBook #67096] - -Language: French - -Produced by: Clarity, Hans Pieterse and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by The - Internet Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAIS ET PORTRAITS *** - - - - - - _J.-E. BLANCHE_ - - - ESSAIS ET PORTRAITS - - - [Logo: BF] - - - _PARIS - LES BIBLIOPHILES FANTAISISTES - DORBON-AINÉ - 19, Boulevard Haussmann, 19 - 1912_ - - - - - ESSAIS ET PORTRAITS - - - - - _Ce volume a été tiré à - cinq cents exemplaires - numérotés à la presse, - dont quinze sur japon - numérotés de 1 à 15._ - - - SERVICE DE PRESSE - - - - -_AVANT-PROPOS_ - - -_Ces portraits n’auraient jamais été réunis en volume sans l’aimable -insistance de quelques bibliophiles; écrits pour des revues, au moment -que l’on jugea propice pour les faire paraître--le plus souvent à -la mort de l’artiste dont j’essayai de retracer la figure--on me -les demanda comme à quelqu’un qui avait connu le modèle. Si je me -suis décidé à ne pas rejeter l’offre redoutable de les rassembler -aujourd’hui, c’est que j’ai livré au public tant de portraits -«peints»--dont beaucoup, sans doute, de médiocres,--que le danger -ne me paraît pas sensiblement plus grand, de lui donner ces pages. -Elles auraient pu trouver place dans des mémoires que j’aimerais à -rédiger, si j’en avais jamais le loisir, tant me paraissent dignes -d’être conservés, des souvenirs, des impressions d’années passées -auprès de gens intéressants avec qui il me fut réservé de vivre. Parmi -ceux-ci, les uns m’ont diverti, passionné, les autres m’ont inspiré -de la méfiance ou de l’antipathie; le jugement porté sur eux par le -critique ou par des amis, me sembla juste en peu d’occasions, plus -souvent exagéré en bien ou en mal. L’amitié, les intérêts communs ou -la haine et la jalousie faussent le sens critique. Je crois que le cœur -a peu de raisons que ma raison ne connaisse pas, et juger est un besoin -impérieux de mon esprit. Les liens les plus tendres de l’affection ne -m’ont jamais fait changer en cela et envers moi-même je tâche d’être -juge, le plus sévère des juges. Après des années de luttes douloureuses -parfois et de quotidiennes difficultés, je jouis encore si vivement -des choses et des êtres, que je ne regrette pas les coups échangés -naguère. Si j’ai blessé ou étonné certains compagnons de route, j’en -suis chagrin pour eux, mais je me repose sur les plus judicieux--car il -en est, ma foi! qui m’ont deviné et ne m’en veulent pas._ - -_Il faut dire ce que l’on pense:_ - -_Telle est ma conception de l’Honnêteté, à une époque de disputes et de -troubles universels, où les convictions sont chancelantes, où l’on se -bat sans avoir de grands principes à défendre (il n’est question ici -que des artistes), par attitude, par désir de s’affirmer libre, par -plaisir._ - -_De chers camarades m’ont avoué que, selon eux, un peintre ne doit -pas faire «de la critique». Tout ce que je puis leur concéder, c’est -que «faire un Salon», c’est courir à un danger, si l’on est soi-même -exposant. On n’admet plus qu’un sentiment: l’admiration passionnée. Or, -vous n’avez pas toujours l’occasion d’admirer vos contemporains, si -votre idéal de Beauté est élevé._ - -_Sans doute, nous passerons parfois à côté d’œuvres belles et neuves -sans les apercevoir tout de suite. André Gide s’est décidé, dès l’âge -de vingt ans, à courir toutes les aventures plutôt que de risquer la -honte d’avoir nié un Génie dont les ailes pointent à l’horizon. Je -me résignerais encore à une telle calamité, mais me crois, en toute -conscience, autant menacé d’un autre côté. N’acceptons-nous pas plus -volontiers, aujourd’hui, que nous ne rejetons? Notre enthousiasme -est toujours prêt à applaudir les débutants, mais nous avons peu de -patience avec les vieux ténors, et Sainte-Périne est un asile qui -nous paraît mieux approprié que le Théâtre, pour tout artiste dont la -voix est devenue trop familière à notre oreille. Nerveux, inquiets, -nous nous lassons tout de suite. Notre mémoire est courte comme notre -patience. Nous oublions hier et attendons des miracles pour demain._ - -_Les critiques de profession--s’il en est encore qui méritent ce -nom--n’aiment pas assez la peinture pour pouvoir résister au travail -surhumain que leur imposent les incessantes manifestations, les -provocations indiscrètes de la production. Plaignons-les comme des -condamnés au «Hard Labour», mais qu’ils nous excusent, s’ils ne -sont pas toujours pris au sérieux. Croient-ils, aussi bien, en leur -infaillibilité? Échappés de toutes les professions, quand ils ne -sont pas de simples reporters, ils n’ont plus l’autorité de leurs -prédécesseurs. Rarement lus, leurs plus sûrs clients sont les artistes -qui leur fournissent de la copie._ - -_En somme, je n’aperçois aucune raison valable--si ce n’est l’habitude -et la convention--pour qu’un peintre n’écrive pas sur la peinture, -comme les musiciens et les auteurs dramatiques, sur leur art. Les -peintres ont des arguments à donner, en dehors de leur sympathie ou -de leur aversion, sentiments d’un médiocre intérêt et critérium assez -discutable._ - -_D’ailleurs, dans ce volume, il n’y a pas, au propre, de la critique, -et je me suis interdit de passer en revue des œuvres récemment -produites et exposées. Sauf J.-L. Forain, mes modèles sont morts; mais -je les ai tous connus vivants et je me suis permis de dire comment ils -se sont présentés à moi._ - -_La dimension de chacune de ces études n’est pas toujours en proportion -avec l’importance du sujet. Par exemple, le grand Watts, à qui quelques -lignes sont consacrées, il faudrait tout un livre pour le raconter. -Mais voici des articles de revues, dont la longueur fut imposée par la -place qu’on leur accorda dans chaque numéro--et le temps me manque pour -refondre tout cela et l’écrire à nouveau._ - -_La rapidité de la vie est si effrayante et tant de merveilles en -remplissent les jours, qu’on voudrait en doubler la durée pour y mettre -tout ce qui sollicite notre regard émerveillé._ - - _J.-E. B._ - - - - -FANTIN-LATOUR - - -I - -Lorsqu’on allait frapper à la porte de Fantin-Latour, c’était à droite, -au fond de la cour, nº 8, rue des Beaux-Arts;--non pas à la porte de -son atelier principal, qui était en face, mais d’un autre, construit -en retour, petite pièce encombrée de peintures, où madame Fantin -travaillait parfois--, on était préalablement examiné au travers d’un -judas, afin que le maître de céans jugeât s’il devait, oui ou non, -ouvrir. Entre l’instant où il avait aperçu le visiteur et celui où il -l’accueillait, plusieurs minutes s’écoulaient: Fantin se demandait -sur quoi il pourrait «attaquer» l’importun, quelle opinion il aurait -à réfuter. Si c’était avant la fin de la séance, à l’heure du thé, ou -s’il ne comptait pas vous engager à la conversation, vous le voyiez -entre-bâiller la porte; le bras, rapproché de son torse massif, tenait -haut dressés l’appui-main et la palette; une sorte de visière, comme -celle de Chardin, abritait ses beaux yeux, brillant dans une large -face, un peu russe d’aspect; des cheveux léonins se renversaient sur -son vaste front de _Capellmeister_. Si l’on était reçu, c’était chez -lui, dans une étroite galerie, au plafond vitré, sorte d’atelier -de photographe, que M. Degas appelait «la tente orléaniste», sans -doute à cause des bandes verticales en deux tons, dont elle était -extérieurement revêtue, à la mode de 1830. C’est là que Fantin, pendant -plus de trente ans, chaque jour, prépara ses couleurs, lava ses -pinceaux, balaya le plancher et fit son œuvre. - -La lumière était dure, tombant directement du toit peu élevé au-dessus -du sol; point de recul, point d’espace vide, où l’on pût se tenir pour -contempler les murailles qui disparaissaient sous les plus belles et -les plus charmantes études. Un chevalet portait, en général, une vaste -planche à lavis sur laquelle étaient retenus, au moyen de «punaises», -cinq ou six carrés de toile, vieilles esquisses qu’il reprenait, ou -dont il voulait s’inspirer pour de nouvelles compositions. Le poêle, -surmonté d’un antique buste de femme en plâtre, répandait une chaleur -congestionnante. Fantin était rouge, le col entouré d’un foulard, -engoncé dans une grosse vareuse, les pieds traînant lourdement des -chaussons de lisière. Et il était superbe avec son air terrible de -vouloir vous souffleter de tout son mépris pour des opinions qu’il -vous attribuait _a priori_. J’éprouvai toujours en l’abordant un petit -sentiment de frayeur, à cause de ces façons rudes que les artistes -de sa génération affectaient volontiers comme inséparables d’une -noble indépendance. Il est probable que Fantin avait de la bonté -et de la sensibilité, mais il ne tenait pas à en témoigner dans la -conversation. D’aucuns avaient fini par ne plus le voir, non qu’il ne -fût capable d’amabilité, mais parce qu’on le savait toujours prêt à -partir en guerre contre des hommes ou des œuvres dont il vous croyait -l’admirateur, s’efforçant à vous arracher du cœur des affections que -souvent l’on n’avait pas, façons assez fatigantes, déroutantes, surtout -pour ceux qu’il connaissait, comme moi, de longue date. - -Il s’était assis autrefois à la table de mes parents et fut le premier -peintre que j’entendis parler de son art; c’est lui dont j’ambitionnai -des leçons, au sortir du collège. Il m’avait fait présent d’une toute -petite toile, que je possède encore et qui renferme ses meilleures -qualités et les plus exquises: portrait exact et touchant de deux -pommes vertes, sur un coin de cet éternel meuble en chêne, où tant -de fleurs et de fruits achevèrent leur brève destinée. Il peignit -devant moi; je lui soumis mes premiers essais. Il les jugea nuls -ou quelconques. Je lui suis reconnaissant de sa franchise comme je -remercie tous ceux qui m’ont malmené:--légion! - -Fantin est pour moi au nombre de ces figures bourrues et amies que -nous avons vues, enfants, au milieu de notre famille et qui ont avec -elle une sorte de parenté: ce caractère jadis commun à tous dans un -même milieu, à une époque où le cinématographe international n’était -pas encore inventé. Sa place est indiquée dans ces vieux albums à -fermoir de cuivre où s’alignent les «cartes de visite» d’Alophe et de -Bertall, offrant des gibus et des favoris de médecins, de magistrats et -de notaires, à côté de dames à crinoline. Je voudrais me rappeler ses -traits adoucis par le sourire que les enfants recueillent sur toutes -les bouches dont ils attendent un baiser. - - -II - -Fantin, a-t-on dit, est le peintre de la bourgeoisie sérieuse et -intellectuelle. En effet, c’est à cette saine et forte classe, honneur -du XIXe siècle, qu’il se rattache par bien des liens. Certains -traits significatifs de son caractère, de sa pensée, sont d’un petit -bourgeois élevé dans les idées voltairiennes, «libéral», admirateur de -Michelet, encore un peu romantique et berliozien, aux goûts simples, -point voyageur, infatigable liseur, passionné et timide, ennemi des -gouvernements quoique partisan de l’ordre. Certains de ses amis, de -même origine, se transformèrent au cours de leur existence, ou du moins -les contacts extérieurs modifièrent leurs habitudes et les succès, leur -situation. Un Manet, fils de magistrats sévères et gourmés, quoiqu’il -n’ait pas quitté le cercle étroit de sa famille, devient tout à coup -un brillant boulevardier et fréquente Tortoni. M. Degas lui-même a des -phases d’élégance sportive. Mais Fantin, d’ailleurs fils d’un peintre -très modeste, fut immuable dans ses goûts: le musée du Louvre, où il -fit ses classes en même temps que l’école buissonnière, est l’unique -église dont le culte l’ait fixé, le seul Eldorado qu’il ait rêvé. - -On peut le suivre depuis son extrême jeunesse jusqu’à sa mort, faisant -les mêmes gestes, aux mêmes heures, dans les deux arrondissements de -Paris qui furent tout son univers. Non qu’il eût des œillères, car il -fut mieux que personne au courant de la littérature et de l’art en -France et ailleurs; mais si sa pensée vagabondait, son corps semblait -enchaîné aux rives de la Seine, entre le pont des Saint-Pères et -l’Institut, pour lequel il avait un secret penchant, mais dont il ne -se décida pourtant jamais à franchir le seuil par fierté, indécision -et peur du ridicule. Après tout, Chardin et les autres peintres du Roi -n’eurent guère plus que lui l’humeur d’un touriste. Entre les quatre -murs de l’atelier, une journée de travail que suspendent des repas -frugaux; de bonnes lectures, le soir venu, sous la lampe; des cartons -remplis de reproductions de tableaux célèbres (Fantin en décalquait -«pour se mettre de bonnes formes dans la mémoire»),--que peut souhaiter -de plus un sage, s’il conçoit l’importance de sa tâche, ne tient pas -à conserver une taille mince et des mouvements alertes au delà de la -quarantaine? - -Fantin, lourd de corps, avait l’esprit vif. A l’horreur de l’exercice -et du mouvement il joignait une sorte de terreur de tout ce qui est -l’action. La guerre de 70 lui avait laissé un tel souvenir, qu’il se -fût jeté parmi l’encombrement de la chaussée plutôt que de coudoyer -un militaire sur le trottoir. Violent à l’excès en tête à tête, chez -lui, il eût, en public, fait un long détour afin d’éviter une personne -hostile. Aux vernissages de l’ancien Salon, emporté par sa passion -pour ou contre ses confrères, il se faufilait par les galeries, sous -la protection d’une petite phalange de dévots, qui recueillaient ses -sentences. De ce pardessus très boutonné, de ce foulard, sortaient des -jugements durs, amers, inexorables et parfois disproportionnés avec -leur objet. Pas un nouveau venu qu’il n’ait découvert, surtout parmi -les étrangers. Il était pour ceux-ci d’une indulgence incompréhensible: -s’il s’agissait d’un «jeune» Scandinave ou d’un Berlinois, il en -suivait les progrès ou les défaillances avec partialité. - -Le «Salon» était pour Fantin le point culminant de l’année. S’y -préparant plusieurs mois d’avance, il y envoyait autant d’œuvres que -possible: il refusait de faire partie du jury, mais approuvait en -principe les récompenses et les décorations. - -Par égard pour la hiérarchie, il défendait les académiciens, -et redoutait les impressionnistes comme ennemis de l’ordre; -toujours irritée, et, somme toute, difficile à suivre, pleine de -contradictions--sa critique avait une belle violence de sectaire. - -Deux tableaux à l’huile, deux pastels, des lithographies, telle était -sa contribution annuelle,--«son Salon», comme on disait alors.--Et, -le jour du vernissage venu, c’était une partie familiale et un acte -rituel que de dépasser le pont de Solférino, de s’engager dans les -Champs-Elysées et de déjeuner à midi sous l’horloge du Palais de -l’Industrie, à «la sculpture»,--évitant «Ledoyen» à cause des courants -d’air et des lazzi des Béraud, des Duez, amusants, mais qu’il préférait -qu’on lui rapportât dans l’après-midi. - -Une journée de lumière et de fête dans toute une année de claustration -voulue! Après le repas, on montait dans les salles, puis redescendait -aux allées bordées de bustes de marbre, où les élégantes promenaient -leurs robes et leurs chapeaux de printemps parmi les groupes de plâtre -et les rhododendrons. - -Six heures ayant sonné, la foule chassée par les gardiens s’écoulait -au cri de «on ferme! on ferme!», et Fantin rentrait avec une migraine, -dans son cher appartement, pour reprendre aussitôt ses habitudes de -chat domestique. - - -III - -Il faut connaître ces coutumes invariables du peintre, heureux dans sa -retraite, marié à une femme supérieure, elle-même peintre de mérite; -il faut savoir sa fidélité à quelques principes et à quelques idées de -jadis, pour s’expliquer son œuvre, sans pareille à notre époque: les -causes qui la restreignirent lui donnent une part de sa signification -et de l’originalité. - -Fantin, qui s’instruisit lui-même auprès des Maîtres, sans passer par -l’Ecole, est un exemple parfait pour les jeunes hommes d’aujourd’hui. -Tel artiste, plus hardi que lui et de plus d’invention, aurait -peut-être fait un autre usage du catéchisme appris au Louvre. Tout ce -qu’il faut savoir, il le savait. Et quelle compréhension des maîtres! -Ses copies sont des chefs-d’œuvre. Sont-ce même des copies? Il s’y -montre personnel autant que partout ailleurs. Si fidèlement elles -traduisent les originaux, tel est leur accent que, dès le début, -elles étaient reconnaissables entre toutes, recherchées des amateurs. -Fantin sut réduire aux proportions d’un tableau de chevalet, tout -en lui conservant leur noblesse, l’héroïque envergure des _Noces de -Cana_. Plusieurs fois il renouvela la gageure. On lui commandait des -répliques qu’il exécutait, rapidement, dans la lumière rousse, mais -insuffisante, du Salon Carré. Si j’excepte les grands morceaux que fit -Delacroix d’après Véronèse, je ne sais rien qui prouve une pénétration -plus aiguë du génie du maître. Véronèse, Titien, Rembrandt donnèrent -au jeune artiste l’occasion d’autres traductions aussi éloquentes. -Comprendre à ce degré un chef-d’œuvre, et ajouter à sa copie une part -si importante de soi-même, pourquoi ne serait-ce pas un peu de génie? -Génie de peintre, purement de peintre et de technicien. Mais, somme -toute, n’est-ce pas là, pour un tableau de quelques centimètres et ne -prétendant pas à décorer un monument, ni à instruire les foules, ni à -aider à la révolution sociale, n’est-ce pas un but très élevé? - -M. Charles Morice, dans un questionnaire proposé à mes confrères, -demandait ce que Fantin a apporté, ce qu’il emporte dans la tombe. -Cette question parut un peu déconcertante. Elle ne pouvait venir -que d’un homme de lettres, pour qui les opérations intellectuelles -du peintre restent toujours assez impénétrables. La nouveauté, -l’invention, en peinture, se décèlent souvent en un simple rapport de -tons, en deux «valeurs» juxtaposées ou même en une certaine manière -de délayer la couleur, de l’étendre sur la toile. Qui n’est pas -sensible à la technique n’est pas né pour les arts plastiques, et -telle intelligence très déliée passera à côté d’un peintre pur, sans -s’en douter. Naturellement, un peintre qui, par l’intérêt des sujets -qu’il traite, et par la joie physique qui se dégage de son œuvre, -conquiert un plus large public,--qu’il se nomme Rubens, Delacroix ou -Chavannes,--est plus haut placé dans l’opinion des hommes qu’un petit -maître comme Fantin; mais Fantin excelle dans ses menus travaux. Ce -qu’il a apporté? Une jolie et charmante technique, un dosage curieux -des «valeurs», un parfum de lavande d’armoire à linge bien rangée. -Ce qu’il a emporté? Rien du tout. Un artiste n’emporte rien dans la -tombe: il livre tous ses secrets en ses toiles; libre à chacun de les -approfondir, et, s’il ne craint pour sa propre personnalité, de se les -assimiler! - -Fantin-Latour, picorant comme un jeune coq dans les ouvrages des -maîtres anciens, si variés et si stimulants, s’était nourri solidement -pour la route. On voit, dans la première partie de sa carrière, -quel robuste et raisonnable métier il avait à sa disposition. -Alors, oseur, ardent, l’influence du passé n’agissait sur lui que -comme un tonique. Parmi des hommes jeunes, tous plus ou moins -révolutionnaires,--confrères ou littérateurs,--sa timidité naturelle -se dissimulait encore. Les camarades l’aiguillonnaient: il était -emporté, sans doute un peu malgré lui, dans un magnifique mouvement -d’indépendance et de protestation contre l’académisme. M. Lecoq de -Boisbaudran, qui dut être un exalté, communiquait une flamme aux plus -froids de ses élèves. Il est probable que ce fut grâce à ce professeur -clairvoyant qu’ils eurent tous de belles qualités et que de très bonne -heure, ils découvrirent en eux-mêmes et montrèrent dans leurs ouvrages -tels de ces dons individuels qui parfois tardent à se produire. - -Si nous voyons les artistes de premier rang se développer et élargir -leur manière à mesure qu’ils vieillissent, certains autres épuisent -très vite leurs réserves. Fantin portait en soi une faiblesse; -pour lutter contre elle et la vaincre, une vie plus extérieure eût -été nécessaire, avec moins de ces petites manies bourgeoises qui -l’enrênaient. Cette faiblesse fut la timidité et la peur des êtres -vivants, la phobie du prochain. - -Dès ses débuts, il se claquemure; ses deux sœurs sont presque les -seules femmes qu’il ne craigne pas de faire poser. Elles sont d’aspect -austère et gardent une certaine tournure chaste et noble très -particulière à leur classe et à leur temps. La réserve tranquille qui -se dégage suavement de leurs personnes, ajoute à la saveur du tableau. -Nous sommes loin de la société élégante et frivole que portraiturent -les favoris du jour. - -Paris ne présente plus ces caractères tranchés qui permettaient encore -sous le second Empire de reconnaître la classe sociale des individus -à leur mise même; une même tenue, qui recouvre la personnalité d’une -manière uniforme, semble peu propre à stimuler l’inspiration du -portraitiste actuel. Les grands magasins de nouveautés répandent -dans tous les quartiers de la ville et en province ces «confections» -adroites à singer les odieuses modes qu’impose la rue de la Paix à un -public sans imagination. Les femmes sont, comme malgré elles, tirées -à quatre épingles, coiffées d’absurdes chapeaux. Elles n’ont point de -mal à se donner pour avantager de fanfreluches et de colifichets leur -taille volontairement déformée, celles que nos attachés d’ambassade, -séjournant à l’étranger, déclarent sans rivales pour la sensualité de -leurs courbes. La toilette féminine a pour idéal l’image du journal de -modes. - -Un manque total de fantaisie et la peur de rien «oser»--si particulière -à notre race--ne sont inoffensifs qu’en des temps autres que celui-ci. -La beauté des styles en France, jusqu’après Napoléon Ier, reflète la -rigidité, la dureté d’une volonté supérieure et l’honnête respect -de ceux qui, même de loin, dans les campagnes, imitent avec de bons -matériaux et naïvement, ce que la Cour a commandé. Il était fatal que, -sous un régime démocratique et égalitaire, le goût fût tel que nous le -voyons. Nous savons ce qu’est la fausse élégance d’une rue parisienne, -le dimanche; nous savons aussi ce qu’au théâtre, la scène offre à notre -délicatesse vite blessée: les actrices habillées à grands frais par -les couturiers, pour affoler les spectateurs du paradis et les riches -cosmopolites des loges ou de l’orchestre. - -Il n’y a que trop de raisons pour expliquer la lamentable école -de portraitistes dont la France semble avoir le privilège. Nulle -distinction, nulle noblesse de maintien, dans la «société»; ni -simplicité, ni jolie retenue chez les personnes de condition moyenne, -mais une banale, universelle élégance, tapageuse ou guindée. Même -en province, on ne trouve plus de ces types fortement caractérisés, -de ces attitudes gauches, si charmantes, si privées, qui donnent à -l’artiste l’envie de les peindre. Partout la platitude, un manque -général de saveur. Et, dernier vestige de la tradition, suprême -rayonnement de notre goût si fameux, la supériorité de nos couturiers -est celle que partout encore on subit sans protester. Où sont les -berthes, les canezous, les guimpes et les rotondes et ces cols rabattus -des femmes de naguère?... D’instinct, Fantin-Latour s’écarte de la -Parisienne, de l’élégante. Il sent, quoiqu’il ne l’ait peut-être -pas analysée, la transformation du type français et des mœurs. Il -assiste à la dégradation progressive d’une beauté pure et modeste, -qui lui est chère, sans qu’il se permette de chercher loin de lui, -là où elles étaient peut-être, les créatures dont son pinceau aurait -pu rendre l’allure... Les modèles lui faisaient défaut, ou du moins -il se l’imaginait: de là une retraite anticipée du portraitiste. -Il prétextait de la gêne qu’il eût éprouvée devant des personnes -inconnues. Très nerveux, facilement agacé par les conversations, -maniaque comme une vieille fille, la présence d’autrui le paralysait -d’ailleurs. Toute personne étrangère à son petit cercle troublait -l’atmosphère, lourde, mais si recueillie, dans laquelle il avait conçu -et réalisé ses meilleurs morceaux. Marié, il ne fit plus guère poser -que sa femme et les membres de sa famille, les Dubourg, à la tenue -protestante, ou bien des artistes, ses amis. A part ceux-ci, je ne vois -guère que madame Léon Maître, madame Gravier et madame Lerolle dont il -entreprit de fixer l’image, et ce furent là des effigies assez froides -et compassées. - -Fantin était d’une maladresse attendrissante dans l’arrangement d’un -fond d’appartement ou le choix d’un siège. Ce réaliste scrupuleux -épinglait derrière le modèle un bout d’étoffe grise ou dressait un -paravent de papier bis, chargé de représenter les boiseries d’un salon. -Dans _Autour du piano_, dont Emmanuel Chabrier forme le centre, je -me rappelle la peine qu’il prit pour donner quelque consistance au -décor. D’ailleurs ce tableau célèbre, excellent en quelques-unes de ses -parties, demeure comparable à une scène du Musée Grévin. M. Lascoux, M. -Vincent d’Indy, M. Camille Benoît sont des mannequins d’une mollesse -et d’une gaucherie d’attitude tout à fait surprenantes. - -L’atelier de Fantin n’était pas plus subtilement éclairé que celui d’un -photographe de jadis. Il n’y modifia jamais les jeux de lumière. Sa -paresse et l’effroi qu’il avait de se transporter hors de chez lui le -restreignaient encore. Il ne savait pas varier ses effets, donner de -l’imprévu à ces réunions d’hommes, sur lesquelles Rembrandt eût fait -glisser de magiques rayons dans un clair-obscur ambré. Il souffrit de -ce plafond de verre, qui, d’un bout à l’autre de la pièce, baignait -également les visages d’une lumière diffuse. _La famille Dubourg_, -autre toile célèbre,--à mon avis l’une de ses moins bonnes, d’un modelé -mol et affadi,--m’apparaît telle que si M. Nadar avait prié ces braves -gens de venir chez lui à la sortie de l’office divin, tout ankylosés -dans leurs vêtements dominicaux. - -On éprouve du regret en songeant aux merveilleuses qualités, aux dons -rares que Fantin s’interdisait de mettre en œuvre par peur de la rue, -de la vie et,--en somme,--des autres. - -Il est deux exemples, cependant, de ce que Fantin pouvait faire, -quand un hasard le forçait à dresser son chevalet en face de -personnages exotiques. Les Anglais qui s’adressèrent à ce portraitiste -difficultueux, avaient sans doute deviné que l’auteur des «Brodeuses» -apprécierait leur sévère dignité et leurs habits sans prétention. - -Je ne sais dans quelle occasion,--sans doute par l’entremise d’Otto -Scholderer, établi en Angleterre,--l’avocat peintre-graveur Edwin -Edwards et sa femme, lui avaient été présentés. Il alla même à Londres, -chez eux, et je devine ce que dut être ce déplacement, y ayant fait -moi-même un séjour avec Fantin en 1884. Ce premier voyage «au delà -des mers» dut s’accomplir après 1870, alors que Whistler et plusieurs -artistes français, entre autres Alphonse Legros, Cazin, Tissot, -Dalou, s’étaient fixés hors de France. Mr. Edwin Edwards, occupait -les loisirs de sa retraite à graver de dures, sèches, mais curieuses -planches, et il avait une villa à la campagne où Fantin fut invité. Je -ne sais si c’est là que fut exécuté le double portrait ou si ce fut -dans la délicieuse lumière opaline de Golden Square, ce coin vieillot -que l’on croirait hanté par l’ombre de Dickens; peut-être même fut-ce -rue des Beaux-Arts tout simplement. C’était un fort beau couple. -Mrs. Ruth Edwards, les bras croisés, avec son visage anguleux, dur -même, le teint rose, les bandeaux de cheveux grisonnants, est debout, -vêtue d’une robe en gros tissu d’un indéfinissable gris bleu, que nos -élégantes critiqueraient sans doute, mais dont la forme est harmonieuse -et picturale. A côté d’elle, assis, médite en regardant une estampe, -Mr. Edwards, dont les traits réguliers, la barbe et les cheveux blancs, -avec son expression de sereine placidité britannique, complètent un -ensemble exceptionnel dans l’œuvre de Fantin. Cette toile appartient -déjà à la _National Gallery_. Mrs. Edwards avait promis de l’offrir -à la Nation dès qu’elle le pourrait. L’épreuve était redoutable pour -notre compatriote et notre contemporain. Vous pourrez voir l’excellente -tenue que garde ce morceau vibrant au milieu des chefs-d’œuvre qui -l’entourent et avec qui, sans plus attendre, on l’a décrété prêt à -voisiner. - -Une autre fois, Mrs. Edwards força son ami à entreprendre le portrait -d’une jeune fille, miss B... Après beaucoup de résistance il consentit -à recevoir chez lui cette étrangère, dont la vivacité et les libres -allures bouleversèrent le nº 8 de la rue des Beaux-Arts. Revêtue d’une -longue blouse de travail jaune, d’une cotonnade à menus dessins, ton -sur ton, Fantin l’assit de profil, devant l’inévitable fond gris, -regardant des fleurs de crocus jaunes dans un verre, qu’elle s’apprête -à copier à l’aquarelle. Et ce fut encore là une grande réussite, -quoique le maître se fut mis à la tâche furieux et contraint. De quelle -précieuse galerie il nous a privés, dont il eût rassemblé les éléments -en se répandant un peu au dehors, puisqu’il ne voyait plus à Paris les -types chers à sa jeunesse. - -Rappelons encore ce beau tableau, un peu froid, mais si intense: -mademoiselle Kallimaki Catargi et mademoiselle Riesner, étudiant la -tête en plâtre d’un des esclaves de Michel-Ange, et un rhododendron aux -sombres feuilles. - -Nous sommes reconnaissants à ces dames et à tous ceux qui ont apprêté -pour Fantin un motif un peu piquant mais approprié; à ces «intrus» -dont l’apparition rafraîchit la vision du solitaire. Il est presque -regrettable que Fantin n’ait pris part aux événements de cette -Commune où se laissèrent enrôler d’enthousiasme, maints généreux et -naïfs artistes, ses amis. L’exil et la lutte l’auraient galvanisé et -peut-être sa puérile timidité eut été vaincue. En tout cas, il aurait -rencontré, soit en Angleterre ou en Allemagne, des visages accentués, -des êtres lents, simples et ennemis de la mode, il aurait pénétré dans -des «homes» silencieux et inquiets, pour lesquels il avait un goût si -marqué; mais il se maria et fut plus que jamais ancré aux rives de la -Seine. - -Ce bourgeois, casanier avec entêtement, se plaignait de toutes les -choses de chez nous: elles choquaient son esprit. Ses sympathies de -vieux romantique pour l’Allemagne, allaient s’accroître dans une -famille française, mais germanique de tendances et d’éducation, où -deux femmes supérieures et cultivées, favorisaient par des lectures -continuelles, de la musique, et des discussions, certains penchants -de Fantin. Ce n’était plus l’intérieur du père et des sœurs--les -«brodeuses» à qui nous donnons le premier rang dans son œuvre d’avant -1870 et dans toute son œuvre,--mais une sorte de petite Genève -à l’entrée du Quartier Latin, un oratoire protestant, sectaire, -jalousement clos où l’activité cérébrale et les passions à la fois -artistiques et politiques allaient s’exaspérer.--Nous allons voir -comment, verrouillé chez lui, Fantin transporta dans sa peinture, -de vives impressions littéraires et musicales et, de plus en plus -méthodique et dur, quant à la forme, nous confia les secrets de son -cœur, d’abord en de savoureuses esquisses, puis en des tableaux plus -conventionnels, qui occupèrent la fin de sa vie, pour la joie future -des marchands de la rue Laffite, si non pour la nôtre. - - -IV - -D’assez bonne heure, Fantin avait fréquenté des littérateurs, comme -l’indiquent l’_Hommage à Delacroix_ et cette tablée de poètes du -Parnasse où le jeune Arthur Rimbaud appuie ses coudes de mauvais petit -drôle près d’une brillante nature morte;--deux ouvrages qui, avec -l’_Atelier de Manet_, aujourd’hui au Luxembourg, faisaient espérer un -peintre de la grande lignée hollandaise et flamande.--L’exécution en -est très variée. Dans l’_Hommage_, la pâte est transparente, légère, -chaude et rousse. Dans les deux autres, les têtes, très inégales de -qualité, sont plus grises, parfois admirables, parfois creuses et de -construction molle. On sent que Fantin excellait surtout à «enlever» -des morceaux, ne parvenant que rarement à relier dans l’air, les uns -aux autres, plusieurs personnages. - -Telles quelles, ces pages appartiennent à l’histoire artistique et -littéraire; nous devons les tenir pour très précieuses, quels que -soient le convenu des gestes et l’immobilité des expressions. C’est -le temps du Parnasse, c’est l’enfance de l’Impressionnisme, heure -significative dans le XIXe siècle. Fantin fut lié avec ces hommes dont -il nous importe tant d’avoir l’image; il la traça d’un pinceau souvent -très fin, sans doute dénué de cette puissance dans le modelé et le -dessin, de cet accent je dirais _caricatural_, qui, à l’étonnement -de nos présents esthètes, feront plus tard de M. Bonnat une figure -considérable;--bien plus tard, quand on aura oublié qu’il fut décoré -de tous les ordres, portraitiste trop abondant, officiel, et presque -Ministre. - -Fantin rendit l’aspect, le teint de ses amis, sinon toute -l’individualité de leur structure, et il les baigna dans une atmosphère -délicate. Il devait être nerveux en leur présence et, ne pouvant ou ne -voulant jamais «reprendre» un morceau, tenant surtout à la fraîcheur -de la pâte, il n’analysait pas toujours assez les têtes, dans sa hâte -de peindre ou sa terreur de fatiguer l’ami qui pose. On dirait qu’il -ne conversait pas avec celui-ci: or, des séances de portrait ne sont -fructueuses que si un rapport intime s’établit entre le portraitiste -et la personne portraiturée.--Vous verrez, quelque jour, dans une -exposition générale qui sera une révélation, des toiles anciennes -de M. Bonnat: sortes d’instantanés, pour la déformation cocasse du -dessin, victoires de cet observateur parfois cruel, outrancier, dont la -matière, souvent pareille à celle de Ricard, s’émaille, à la longue. Or -c’est un dessin original qui manque aux groupes de Fantin. - -Les séances de portraits sont épuisantes, si l’on n’a pas le goût de -la conversation et si les gens vous importunent par leur présence. Il -eût fallu que Fantin gardât toujours auprès de ses semblables un peu de -cette liberté qui lui permit de faire, comme nul autre, des fleurs et -des fruits, de la nature morte. Avec la même sûreté, semblent avoir été -conduits jusqu’au «rendu» intense et définitif de la vie, quelques-uns -de ses portraits: les _Brodeuses_, le buste de mademoiselle Fantin, -les nombreuses têtes du maître et les deux portraits de sa femme, -dont l’un est au Luxembourg, l’autre au musée de Berlin. Ces quelques -pages de la plus heureuse venue font penser au style soutenu et ample -des Vénitiens; font songer à Rembrandt aussi, et atteignent les hauts -sommets de l’art du portraitiste. Il suffirait d’ailleurs à Fantin -de les avoir signées, pour que sa gloire fût méritée. Le peintre s’y -montre tel qu’il voulut être: d’un autre temps, retardataire résolu, -irrévocablement traditionnel et d’intimité. - -Deux personnes aimées, silencieuses dans l’atmosphère chaude de vie -familiale d’une chambre toujours habitée, il excelle à les nimber de -pureté et de candeur, il se complaît à dépeindre leur intimité. Mais -il lui faut des conditions de sécurité toutes spéciales. Ses groupes -de littérateurs et d’artistes, quoique distingués, ne sauraient -nous convaincre. Il y eut toujours un moment où Fantin, gêné auprès -d’eux, ennuyé, timide, souhaita d’être seul et ne put rendre, faute -de recueillement, ce qu’il voyait si bien auprès des siens, dans son -propre foyer. Prises séparément, les têtes d’Edouard Manet, de Claude -Monet, de Renoir, d’Edmond Maître, de Scholderer, dans _l’Atelier aux -Batignolles_, sont des morceaux exquis. Peut-on dire que la toile, -dans son ensemble, ait une allure magistrale? Ne lui manque-t-il pas -ce qu’il y a de direct dans _les Brodeuses_, sans pour cela s’affirmer -comme un Franz Hals? - -Les grandes toiles de Haarlem donnent l’exemple de ce que peut fournir -d’éléments picturaux, une réunion nombreuse d’hommes et de femmes, vue -par un maître-peintre; chaque fois que Fantin multiplia des figures -dans un ensemble, il pécha par le dessin; non qu’il ne pût copier -exactement «un morceau», mais le dessin, le grand dessin est tout -autre chose que cela. L’arabesque qui remplit d’un bout à l’autre -la surface à couvrir, la ligne, non pas exacte, mais décorative, -qui chez les maîtres, court dans l’huile et la couleur, cernant la -ressemblance, comme au hasard, par besoin, mais sans application ni -effort, Fantin n’eut pas ce don souverain. La belle _facilité_ si -décriée de nos jours--celle de Rubens, de Van Dyck, de Vélasquez, de -Fragonard et de Reynolds--est le contraire de ce qui distingue la -personnalité de Fantin. Cette brillante qualité, galvaudée par de -bas prestidigitateurs, transformée en virtuosité à bon marché, à -mesure que le faux-semblant, l’escamotage se substituaient au savoir, -personne ne l’a plus depuis longtemps. M. John S. Sargent possède la -science du dessin, mais sa couleur ne s’harmonise pas toujours avec la -forme; pourtant, seul parmi nous, il continue la tradition du grand -portraitiste, que rien n’arrête dans son métier.--Ce don fut refusé à -Fantin-Latour qui sut dire plus bas, les paroles qu’il avait à murmurer -dans une chambre close. - - -V - -Fantin occupa, pendant les vingt dernières années de sa vie, une -position très spéciale, respecté par les deux camps extrêmes dont il -se tenait à distance, comme à mi-côte, en plein succès. Pourquoi les -critiques les plus avancés le classèrent-ils parmi les impressionnistes -et les révolutionnaires? Respecté de tous, isolé, entre l’Institut -et les Indépendants, il fut défendu par les petites revues et les -journaux, par tous ceux qui jugent et écrivent, comme s’il était -attaqué--ce qu’il n’eût pas été séant de faire. N’exerçant aucune -influence,--car son difficile métier est de ceux qu’on ne s’essaye pas -à imiter,--refusant de faire partie d’aucun jury, seul, toujours seul, -si j’omets quelques amis, il inspirait le respect à ceux-là même qui -n’avaient pour lui qu’un goût médiocre. Il fut à la mode et toujours -cité à côté des novateurs. Pourquoi? nous nous le sommes souvent -demandé. - -Il inspirait de la sympathie à toute une classe de Français par la -modestie, sinon par la pauvreté de sa mise en scène. En le défendant, -on protestait très justement contre les portraitistes mondains. Pour -beaucoup d’amateurs un peu naïfs, le seul fait de représenter une -élégante en ses atours et de peindre une mondaine, constitue une -sorte d’infériorité morale, qui ne va pas sans entraîner les défauts -du peintre à gros succès, aimable et superficiel. Les critiques -d’avant-garde devaient se servir de Fantin comme d’un drapeau. La manie -de la politique et de la sociologie, l’amour des humbles--réaction -dont il faut sourire, comme de tous les snobismes de la mode--exaltait -la simplicité, même la laideur, au détriment du «joli». Cela était -inévitable, après les excès d’adresse et de coquetterie, dont l’école -française se rendit coupable au lendemain de 1870, à l’heure de ses -succès scandaleux. M. Valloton jouit aujourd’hui du même privilège. - -Pour un publiciste candide, l’autorité de Fantin, le «dépouillé» de -ses toiles froidement nues, sa sécheresse même, devaient signifier -grandeur, profondeur, solidité. Plus ses fonds étaient tristes, ses -personnages guindés et modelés menu (portraits de M. Adolphe Jullien, -de M. Léon Maître, de la nièce de l’artiste), plus on admirait sa -manière «discrète» et son goût. C’est à des raisons morales, à -l’attitude, pour tout dire, d’un certain public, que Fantin dut des -faveurs exceptionnelles. Ses incomparables natures mortes, ses fleurs, -n’étaient pas encore connues à Paris; ses fantaisies mythologiques -plaisaient peu, avant que la spéculation ne les lançât sur le marché, -comme une «bonne affaire». - -Nous savons les milieux où sa réputation se forma et quelles personnes -souhaitèrent d’être peintes par lui. C’est à un public limité que -ses qualités modestes, puritaines et bourgeoises agréèrent, d’abord. -S’il eût accepté des commandes, nous imaginons sans peine la file de -modèles qui se fussent pressés à sa porte, les redingotes noires, les -binocles tenus dans la main droite, les ennuyeux chapeaux, les dames -point belles et vêtues d’un costume tailleur ou d’une robe à demi -décolletée en carré, que son pinceau aurait eus à fixer, sur un fond -de terne boiserie grise;--vêtements sans attraits pour le coloriste, -mais tant de solide intelligence, de sérieux et de vertu dans ces -visages graves!--Fantin eût fait avec certains Parisiens de la fin -du XIXe siècle une galerie aussi typique que celle des Allemands de -Lembach. Mais la fantaisie, le pittoresque, l’abandon en eussent -été exclus. Rappelez-vous le portrait de M. Adolphe Jullien, qui est -caractéristique: soigneusement dessiné, modelé jusqu’à la fatigue, -dans une lumière argentée, un monsieur est assis comme il le serait -chez Pierre Petit, une main appuyée sur une table, dont le tapis -d’Orient est d’ailleurs exquis, et l’autre, sur sa cuisse. Professeur? -commerçant retiré? médecin de quartier? on ne peut dire ce qu’il est; -mais c’est un homme sérieux, qui déteste endosser le frac, le soir -venu, pour qui «se soigner» est un supplice, une entrave aux habitudes -de son cabinet, une lâche concession aux caprices du «monde». C’est -un laïque, qui réprouve, comme ferait un bon prêtre, les grâces, les -jolies inutilités, le faste de la vie. - -Et les épouses de ces hommes sans fantaisie? Excellentes mères de -famille, instruites et hautement respectables, nous les vénérons, même -dans leurs erreurs généreuses et leurs petits ridicules, mais leur -mépris des futilités de la parure offre un mince régal au coloriste. -Parvenus aux honneurs officiels, ils seraient tenus, hommes et femmes, -de passer par l’atelier de M. Bonnat; mais, simples particuliers, ils -voudront que Fantin soit leur peintre. - -Fantin redouta peut-être des conversations dont son esprit paradoxal -se fût irrité, que son ironie et sa causticité eussent interrompues. -Il eût tôt pris le contre-pied d’opinions émises par sa clientèle -d’admirateurs. Ce solitaire dédaigneux les eût bien vite déconcertés -par de subites boutades et un tour d’esprit le plus original. Fantin -était un bourgeois, mais point de ceux-là! - -Il vivait deux vies mentales, à la fois; la peinture maintenait en -équilibre les deux sphères, d’apparence si étrangères l’une à l’autre, -dans lesquelles sa pensée se plaisait. Les philosophes, les poètes, -les musiciens enrichissaient de leur incessant commerce son cerveau, -aussi actif que son corps était lent. Dans son fauteuil d’acajou, -assis comme un notaire de province, près de l’abat-jour vert d’une -lampe Carcel, il poursuivait un rêve somptueux que ses compositions, -d’inspiration poétique ou musicale, font deviner, mais ne traduisent -qu’imparfaitement. Jamais il ne donna une forme digne de lui--par le -pinceau ou le crayon lithographique--aux visions qui l’assaillaient -pendant les lectures à haute voix, des soirées de tête-à-tête, où son -imagination s’exaltait, s’enflammait comme à l’audition d’un opéra -ou d’une symphonie. Mais la pensée vagabonde revenait toujours aux -formes et aux objets familiers: poète, il était avant tout un peintre -réaliste. Tous les éléments combinés dans ses tableaux de fantaisie, -il serait aisé de les trouver à portée de sa main, autour de lui. Ses -paysages modérés, les colonnades de ses temples, ses draperies, tout -cela n’est-il pas tiré de ces innombrables cartons d’estampes, chaque -jour feuilletées, étudiées amoureusement, copiées même? Son type -féminin, beauté un peu corrégienne, blonde, grasse, au visage d’un -ovale plein, il l’a vu, vivant auprès de lui; ce sourire, cette bouche, -nous les retrouvons dans tels de ses groupes de famille, chez certaine -dame à pèlerine, qui boutonne son gant de chevreau glacé (portrait -de la _Famille D..._). Ce type est celui de ces chastes beautés que -Fantin, sensuel et réservé, fit courir au clair de lune dans les -fourrés mythologiques. Il n’osait regarder que ses proches, parmi les -vivants, et, s’il rêvait de parcs et de bois, c’était de ceux qu’il -préférait: les fonds des tableaux de maîtres... - -Admirable et un peu dangereuse claustration volontaire d’un artiste -qui se détourne de l’activité moderne et, par entêtement, par crainte -aussi, se circonscrit, décide qu’il vivra jusqu’à sa mort, là où il -naquit. - -Ce n’est pas du renoncement, mais une retraite de sage qui veut, de sa -cabine, regarder, juger sans courir les risques de la mêlée. - - -VI - -Un grand peintre n’a pas nécessairement une culture universelle, il -lui manque le temps de se la donner et le génie devine ce que d’autres -apprennent. Fantin voulut tout connaître. - -Il est peu de questions à quoi il soit resté étranger. S’il sortait à -peine de chez lui, son information et sa culture étaient sans cesse -entretenues par des conversations, par les revues et les livres qu’on -lui prêtait. Il supporta même, non sans impatience, certains habitués -fatigants et trop empressés, en faveur des notions qu’il tirait d’eux. -Chaque visiteur, chaque ami correspondait pour lui à une spécialité -et à certains thèmes de causerie. Parmi les fidèles de la rue des -Beaux-Arts, qu’il me soit permis de citer le nom du très cher Edmond -Maître, qui écoute, de profil, au premier plan du tableau _Autour du -piano_ et dans _l’Atelier aux Batignolles_: à Edmond Maître je devrai -une éternelle gratitude, car il me fit respecter, avant que je fusse -d’âge à les apprécier, certaines belles choses, certains artistes -dont les jeunes gens s’écartent instinctivement. Qu’on m’autorise à -citer ici, à côté de Fantin, le nom de cet homme d’élite, qui fut trop -orgueilleux ou trop modeste pour rien signer, et se borna à fréquenter -les plus distingués entre ses contemporains, peintres, musiciens, -poètes et philosophes, dont il fut aimé et consulté. Pour un conseil, -un éloge de lui, nous eussions tout sacrifié. Quel esprit compréhensif, -grave et aimable! Vous n’auriez pu souhaiter un guide plus autorisé -dans tous les domaines de la connaissance. Il se contenta d’être un -amateur et un dilettante. Il avait tellement joui par l’exercice de sa -pensée et sa mémoire était si riche que, brisé par la maladie, presque -aveugle, il nous disait peu avant de mourir: «Je m’amuse, je voudrais -que cela n’eût pas de fin, tant je me divertis de mes souvenirs». Ce -cher ami est mort il y a déjà quelque temps; pendant vingt-cinq ans, -je l’ai entendu formuler des jugements sur tous les heureux et les -dédaignés de l’art et de la littérature: nul ne s’est prouvé faux par -la suite. Edmond Maître était le goût et l’intelligence mêmes. Si -comprendre, c’est égaler, il fut à la fois un grand philosophe, un -grand écrivain (et quelles lettres j’ai conservées de lui!), un grand -peintre et un grand musicien. - -De la rue de Seine, où il demeurait, il se rendait souvent chez Fantin, -dont il prisait autant les idées originales que le talent; et celui-ci -avait beaucoup profité des conversations si variées, si solides, -comme des vastes lectures d’Edmond Maître, son voisin discret et son -bibliothécaire. Grâce à sa femme et à son ami, Fantin vivait dans -une atmosphère d’active intellectualité, nécessaire pour combattre -l’assoupissement d’une maison de province en plein Paris, de plus en -plus cadenassée par une croissante terreur du dehors. Pendant les dix -dernières années, Fantin ne pouvait se décider à aller entendre, au -théâtre ou au concert, les chefs-d’œuvre auxquels il était le plus -sensible, et je me rappelle que, lors d’une reprise des _Troyens_, -place du Châtelet, malgré son désir de voir un opéra qu’il chérissait -entre tous, il ne se décida pas à traverser la Seine pour s’y rendre. -Le froid, la chaleur, la foule, tout le troublait, dans la perspective -de cette sortie inusitée. - -Il ne connut donc ses ouvrages favoris que par la lecture, ou par des -reproductions, si c’étaient des œuvres plastiques. L’Italie était trop -loin, le chemin de fer trop inquiétant pour qu’il fît le voyage. A part -Londres et Bayreuth,--où il était allé jeune encore, en 1875, pour -l’Inauguration,--Fantin s’était résigné à ne rien voir de ce à quoi il -songeait sans cesse, de ce qui stimulait sa production quotidienne. Les -petites toiles qu’il empâtait, grattait, glaçait au médium Roberson, -étagées par deux et trois, l’une au-dessus de l’autre sur son chevalet, -sont comme les dialogues tenus par Fantin avec ses auteurs préférés. Il -finit par prendre un tel goût pour cette douce occupation de dilettante -solitaire, qu’à la longue il se persuada qu’il y mettait le plus de -lui-même, et renonça à tout autre travail. Obstiné comme il était, -ayant la sensation d’une sorte de réserve du public et des artistes -quant à ses œuvres d’imagination pure, il se rebiffa et ne consentit -plus à rien exposer qui fût peint d’après nature. Il donna un double -tour de clef à sa porte, et se claquemura dans une sorte d’_in pace_ -qu’animait seule la venue du marchand de tableaux Templaere et des -habitués du lundi soir. - -Ce soir-là, de tradition, était consacré à un cercle de fidèles, pour -qui Fantin sortait lui-même commander un bon plat ou un de ces gâteaux -dont il était friand, quoiqu’il les redoutât d’ailleurs. Ces réunions -hebdomadaires devaient avoir une belle tenue et un ton charmant de -noble confiance réciproque. Edmond Maître me racontait les rites -invariablement pratiqués dans la petite chapelle, et je me souviens -du rôle muet de deux dames qu’il y rencontra pendant vingt ans, une -fois par semaine, qu’il reconduisit régulièrement à leur omnibus vers -neuf heures et demie et dont, par discrétion, il ne demanda jamais ni -le nom ni la condition. Fantin remettait à l’une d’elles le journal -_le Temps_, au moyen duquel il prenait un joli soin de distraire la -respectable femme, tandis que s’établissaient autour de la table -de graves conversations. Le critique de ce «quotidien» officiel ne -se permettait pas alors de mettre à la portée des professeurs et -des notaires de province les découvertes de Cézanne et des jeunes -génies qui essaiment au Salon d’automne; car Fantin eût déchiré le -journal, lui dont les préférences esthétiques étaient de plus en -plus retardataires, à mesure que sa politique devenait plus avancée. -Pauvre homme! S’il eût pu voir, lire et entendre ce que chacun admet -maintenant, dans une marée montante d’anarchie, d’ignorance et de -grossièreté à la Homais, peut-être eût-il regretté d’avoir tendu sa -main (en pensée, car en fait il la gardait jalousement par devers lui), -de l’avoir offerte même à de futurs ennemis de ses goûts. - -Il disparut à temps. Je crois que l’avenir le plus immédiat lui eût -réservé des sujets d’amère réflexion. Son succès auprès des plus -«avancés» reposait sur une sorte de malentendu: c’était une de ces -positions fausses que l’on s’efforce de ne pas s’avouer à soi-même, -mais dont une nature sensible finit par être incommodée. Très -dangereuse est la situation de ceux qui ne sont pas «tout d’une pièce». -Fantin était, par essence, comme nous l’avons montré, bourgeois, -fonctionnaire, ami des médailles et de la hiérarchie; il entrevoyait -le ruban rouge et les croix comme un but naturel à poursuivre, comme -une preuve agréable à recevoir de ses propres mérites reconnus en -haut lieu. S’il était possible d’entrer à l’Institut tout en raillant -certains de ses membres, Fantin eût tenu à honneur d’en faire partie: -l’épée qui bat les pans d’un uniforme pacifique lui parut toujours -une arme appropriée pour un peintre, dût-il, en marchant, s’y -embarrasser les jambes. Le courage lui aurait manqué pour braver tels -amis politiques, en avouant que le Palais Mazarin n’est pas un lieu à -dédaigner. Par une disposition essentiellement française de son esprit, -la raillerie du maître s’exerçait sur les objets auxquels il tenait le -plus. C’est ainsi que ce Parisien de Paris, attaché à tout ce qui était -français, nous rabaissait plutôt, au profit de nos voisins, lui qui -eût tant souffert de voir son quartier envahi par les étrangers et nos -coutumes abolies. La souplesse et les contradictions de son tempérament -si singulier, réjouissaient ceux qui le connaissaient à fond, mais le -rendait impraticable à tous les autres. Alors qu’on croyait l’avoir -avec soi, il se dérobait soudain, par une subite contradiction. Il -réunissait en lui-même les traits de deux personnes destinées à ne -jamais s’accorder entre elles. - - -VII - -Vers le mois de juin, les émotions du Salon dissipées, une voiture à -galerie venait prendre dans la rue des Beaux-Arts les malles et les -menus bagages de la famille Fantin. C’était le départ pour la campagne, -pour ce village bas-normand où l’artiste possédait une maisonnette -dans un jardinet aux fleurs classiques, sujets de ses plus parfaits -chefs-d’œuvre. Imaginons les bonnes journées de travail fertile et -aisé, dans quelque chambre dont la fenêtre ouverte laisse entrer les -bruits distincts et isolés, mais non importuns, de la route ou du -bourg:--gamin chantant au sortir de l’école, heurts d’une charrette -lourdement ferrée, gloussements du poulailler, mugissement de quelque -vache--échos que répercute le haut mur de silex hérissé de ravenelles -et de scolopendres.--Le Maître, sous un vieux chapeau de paille, le -cou enveloppé d’un foulard d’été, chaussé de pantoufles, dès après -son petit déjeuner, va cueillir dans les plates-bandes ce que la nuit -a fait éclore de plus coloré, de plus odorant. Il pose sur le coin -d’un meuble de chêne, devant un carton gris qui servira de fond, un -de ces récipients de verre simples et commodes que Mrs. Edwin Edwards -lui envoie de Londres et qui sont établis sur les plans ingénieux -de certaine monomane de jardinage et différents selon la tige et le -feuillage; avec mille soins, après de graves conciliabules en ménage, -on fait un choix dans la récolte florale. Les délices d’une bonne -séance vont être savourées, en dépit des mouches importunes, de la -chaleur et de cette sonnerie, là-haut, dans le clocher de l’église, -qui divise l’heure en quatre et fait couler la journée plus vite. La -palette a été préparée et elle est déjà, à elle seule, un bouquet aux -tons composés,--aux bleus tendres, aux lilas exquis, aux jaunes roses -ou beurre frais, s’entourant de bruns fauves, de tous les rouges et -de noirs:--une mosaïque d’Orient en pâte huileuse dont il suffira de -déranger la symétrie et de l’ordonner autrement sur la toile, pour -faire un miracle de justesse et d’éclat. - -Fantin est très méticuleux et la préparation de sa palette est longue. -C’est un moucheté de petits tas de couleurs: la palette de Delacroix, -mais enrichie de beaucoup d’éléments nouveaux. - -Parfois, jadis, et toujours dans les dernières années de sa vie, il -enduisait sa toile, à l’avance, d’un ton gris, mince, transparent, qui -servait de fond, invariablement. C’est ainsi que certains bouquets, -si ce n’était l’air qui circule autour d’eux, on les dirait exécutés -comme ces ornements en pyrogravure sur une table, ou une boîte, dont -le bois reste apparent. J’en connais même parmi les moins bons, qui -ont, un peu trop, l’aspect plaqué des modèles d’aquarelle pour jeunes -pensionnaires, en dépit de leur savante anatomie. D’autres fois, -il gratte le fond avec son canif, comme pour suggérer le treillis, -le tremblé, la buée mouvante de l’atmosphère; et cela allège la -matière sans rien enlever à la précision du contour qu’amollirait le -contact de deux pâtes humides se pénétrant l’une dans l’autre. Donc, -sans estompage ni «bavochures», c’est une épaisseur de pâte plus ou -moins grande, selon que la chair de la fleur est veloutée, soyeuse, -pelucheuse ou lisse, métallique ou fine comme de la baudruche. - -Chaque fleur a sa carnation, sa peau, son grain, son métal ou son -tissu. Les lis, secs, cassants et glacés comme l’hostie, avec des -pistils en safran, comportent un autre rendu que les cheveux de Vénus, -les pavots et les roses trémières, minces et plissées comme certain -papier à abat-jour; le dahlia, qui est un pompon, le phlox neigeux ou -pourpre, la capucine taillée dans le plus somptueux velours, comme le -géranium, la gueule-de-loup ou la pensée, ne sauraient être modelés de -même que le coupant glaïeul, le bégonia ou l’aster. Les fleurs sont -tour à tour des papillons, des étoiles de mer, des lèvres ou des joues -de femmes, de la neige, de la poussière ou des bonbons, des bijoux -émaillés, du verre translucide ou de la soie floche. - -Fantin aima surtout celles des vieux jardins de curé, les touchantes -petites créatures qui poussent sans trop de soins dans les parterres -entourés de buis. Je ne crois pas qu’il ait portraituré les pivoines -ou les nouveaux chrysanthèmes de verre filé, qui ne savent où arrêter -les prétentions de leurs encombrants falbalas. Il s’intéressa autant -aux petites clochettes qu’à l’élégant œillet. Dans sa jeunesse, il -avait parfois amoncelé et serré dans un vaste pot blanc, sur un fond -de sombre muraille, des bottes de fleurs, comme on grouperait des -écheveaux de laine pour la joie des yeux; mais la plupart de ses -études sont d’un seul genre de fleurs à la fois, afin, sans doute, -d’en fouiller mieux le corps et l’âme, pour en donner une image plus -individuelle. Et l’on se prend à supposer, en voyant ses tableaux -de fleurs ou de fruits, ce qu’il aurait fait avec nos visages, si -le modèle humain n’était pas si pressé, si incommodant aussi dans -l’atelier qu’il envahit en conquérant. - -Fantin a dû créer ses petits chefs-d’œuvre dans la joie tranquille des -journées saines et unies, telles que l’été en offre de si savoureuses -dans la campagne. Se mettre au travail de bon matin, sans crainte -d’être dérangé par un visiteur indiscret ou d’avoir à lui donner -quelque raison de le congédier, c’est la moitié du succès assuré, -dans un genre d’ouvrage impossible à interrompre à cause des modèles -changeants et éphémères que sont les fleurs. Laissons Fantin penché -sur sa toile et analysant avec ardeur leurs moindres traits, dont -l’expression change avec les heures du jour et qu’il convient de saisir -au bon moment. Chaque sonnerie du clocher lui fait battre le cœur, -de crainte qu’un pétale ne tombe, que des trous ne se creusent dans -l’édifice chancelant qu’est un bouquet. Mais la pensée de Fantin se -dédouble et, malgré son application à peindre, vagabonde: il se promène -dans des musées lointains, chantonne du Schumann et se redit à lui-même -certaines phrases de ses auteurs chéris. - -L’expérience vous apprend à quel moment il sied de couper les fleurs, -afin qu’elles restent plus longtemps sans se faner et il est plusieurs -manières d’en prolonger la courte existence. Vous pouvez disposer un -bouquet, en prenant garde de ménager des vides, où, une fois peintes -les premières fleurs, vous en glisserez d’autres qui les encadreront. -C’est tout un art, qui exige beaucoup d’habitude, d’adresse et de -soins. Fantin, qui fit tant de tableaux de fleurs, devait avoir pour -elles les mille attentions et la tendresse d’une demoiselle maniaque et -sentimentale. Quel enivrement, à la dernière séance, quand la fin du -jour approche, de retoucher l’œuvre entière et d’y mettre les vigueurs, -les éclats décisifs, juste avant la minute où toutes ces belles chairs, -hier encore palpitantes, ne vont plus former, flétries, qu’un charnier! -C’est dans les roses que Fantin fut sans égal. La rose, si difficile de -dessin, de modelé, de couleur, dans ses rouleaux, ses volutes, tour à -tour tuyautée comme l’ornement d’un chapeau de modiste, ronde et lisse, -encore bouton, ou telle qu’un sein de femme, personne ne la connut -mieux que Fantin. Il lui confère une sorte de noblesse, à elle que tant -de mauvaises aquarellistes ont banalisée et rendue insignifiante par -des coloriages sur le vélin des écrins et des éventails. Il la baigne -de lumière et d’air, retrouvant, à la pointe de son grattoir, la toile -«absorbante», sous les épaisseurs de la couleur et ces vides qui sont -les interstices par où la peinture respire.--Métier tout opposé à -celui d’un Courbet, dont le couteau à palette pétrit la pâte, l’enfonce -de force et lui donne la surface magnifique, polie et glacée de l’onyx -et du marbre. - -Dans ses tableaux de fleurs, le dessin de Fantin est beau, large et -incisif. La fleur qu’il copie, il en donne la physionomie, c’est -elle-même et non pas une autre, de la même tige: il dissèque, -analyse, reconstruit la fleur, et ne se contente pas d’en communiquer -l’impression par des taches vives, habilement juxtaposées. La forme -peut être si éloquente à elle seule que, dans une lithographie très -rare, dont je possède une épreuve, Fantin est parvenu avec du blanc ou -du noir à faire deviner, dans le cornet de verre d’où elles s’élancent, -toutes les couleurs d’une gerbe de roses. Comme cet art analytique et -raisonné, encore que si frais, est de chez nous! Comme ces toiles sont -bien d’un petit-fils de Chardin! C’est par elles que le bon bourgeois -français Fantin-Latour s’est le plus complètement exprimé. Ici, nulle -trace d’austérité ou de lourdeur allemande, mais la logique, la belle -clarté de la langue du XVIIIe siècle. - -La _Tate Gallery_ renferme une toile des plus importantes par sa -grandeur et la perfection du bouquet riche et varié qui s’y déploie. -C’est peut-être là que le maître atteignit le plus haut degré de son -talent et une pareille œuvre assure à son auteur une place enviable -dans l’histoire de l’art contemporain: don de Mrs. Edwin Edwards, -l’infatigable amie de Fantin, qui l’imposa à l’admiration de ses -compatriotes, alors que personne, en France, ne savait qu’il peignît -des fleurs. - -Chaque automne, de retour à Paris, Fantin rassemblait ses travaux -de l’été, et, après avoir comparé une à une ses études avec celles -qu’il gardait accrochées à sa muraille,--choix de pièces parfaitement -réussies,--il les posait à plat dans une caisse, les châssis retirés, -et il les expédiait à Londres. Là, Mrs. Edwards les faisait encadrer, -et conviait un public d’amateurs fidèles à les venir admirer. Pendant -vingt ans, elles furent inconnues en France, Fantin ne se révélant -à nous que par de rares portraits et les fantaisies qu’on avait pris -l’habitude respectueuse de louer. On se demande, d’ailleurs, si les -critiques n’étaient pas sincères, maintenant que nous assistons à une -si incohérente explosion d’opinions contradictoires, chez les plus -réputés d’entre eux. On peut tout faire admettre par un homme dont le -métier est de juger un art qu’il n’a pas pratiqué. Les littérateurs -se plaisaient à suivre Fantin rêvant en compagnie de Berlioz, Wagner, -Schumann, ou se promenant en pleine mythologie, sans quitter la rue -des Beaux-Arts, et pensaient reconnaître la fumée de sa familiale -bouilloire à thé dans les ciels argentés de ses théophanies. Oui, -certes, ces tableautins étaient bien de Fantin-Latour, par l’exécution, -parfois aussi par la couleur; c’étaient les visions d’un romantique -attardé, troublant les nuits de ce Parisien ardent et réservé. Ses -nymphes et ses déesses, au galbe corrégien, ce sont de grosses -ménagères, désirables, mais chastes, qui se montrent et ne s’offrent -pas: apparitions de figures académiques groupées en «tableaux vivants» -d’amateurs. Je ne dis pas que cette partie de l’œuvre de Fantin soit -à dédaigner. Il est même de charmants morceaux dans cette série, la -plus nombreuse en tout cas, et sa favorite: hélas! ce n’était pas ses -esquisses qu’il envoyait aux expositions, mais des sortes de pièces -d’apparat, fabriquées méthodiquement en vue des Champs-Elysées, et que -l’Etat ou la Municipalité lui achetaient pour les musées. - -L’Ecole des Beaux-Arts nous offrira bientôt une ample collection des -ouvrages de Fantin-Latour. Il sera intéressant de connaître le jugement -porté, deux ans après sa mort, sur l’honnête et délicat artiste qui -opposa une si exacte discipline et un si beau culte de la tradition aux -progrès de la folie et de l’orgueil déréglé. - - Avril 1906. - - - - -JEAN-LOUIS FORAIN - - -I - -De Forain, classé parmi les caricaturistes, les lecteurs de journaux, -depuis si longtemps qu’il sème aux quatre coins de Paris la graine -féconde de son esprit, n’ont retenu que des légendes dures, cinglantes, -cocasses, ou gentilles et familières, commentées d’un rapide croquis -dont le public ignore les rares vertus artistiques et la science. La -concision de ce trait, grêle autrefois, aujourd’hui appuyé, large comme -l’entaille d’une latte de fer, ne parle avec toute son autorité qu’aux -amateurs initiés, qui aiment la ligne noire sur le papier blanc et tout -ce que, ramassée sur une petite surface, elle y exprime de sentiments -et de choses. - -Hokousaï, «le vieillard fou de dessin», comme il s’appelait lui-même, -presque centenaire, s’exerçait chaque jour et sans cesse à rendre le -plus vite possible, dans un style alerte et précis, les aspects de -la nature. Il pensait que, pût-il vivre plus longtemps encore, il -parviendrait à la connaissance totale de la forme. M. J.-L. Forain, en -cela pareil à ce Japonais, aura passé son existence à tracer des lignes -sur des feuilles innombrables, qui s’entassèrent dans des ateliers -successifs et dont l’amoncellement constituerait déjà une petite -colline: un amas de documents vivants, notés d’une main nerveuse et -comme toute moite de fièvre. - -Puisse Forain, pour l’histoire et pour notre joie, poursuivre une -carrière aussi longue que celle d’Hokousaï! mais peut-être ne ferait-il -pas ce souhait pour lui-même, car malgré la curiosité qui anime ses -yeux perçants, et la verve de sa parole, toujours jeune, je devine que -l’avenir ne se présente pas à lui tel qu’il souhaitât d’en voir le -lointain et mystérieux développement... - -Il ne pourrait assister en spectateur amusé ou impartial à la -transformation de la France, lente ou rapide--selon les périodes--, -ayant, avec des idées désormais aussi arrêtées, des convictions aussi -enracinées, des préjugés aussi irréductibles et forts que le caractère -de son art, dans sa nouvelle manière tout au moins. - -«Monsieur, les préjugés sont la force d’une société, dites?»--déclare -M. Degas, le maître vénérable dont M. Forain enchante de sa gaminerie -le farouche et hautain isolement. - -Ces deux hommes, je me plais à rapprocher ici leurs noms qui, malgré la -différence d’âge de chacun d’eux, seront sans doute indissolublement -unis désormais. Depuis ses débuts, le cadet a voué à l’aîné une -admiration et une amitié que l’autre lui rend avec un sourire de -paternelle fierté. Forain doit beaucoup à M. Degas, comme artiste, et, -si opposée l’une à l’autre que soit la tenue de chacun d’eux, leurs -idées sont de même essence, ils sont tous deux des Français d’un type -devenu rare, on pourrait simplement dire _des Français_. - -Si, pour la plupart de ses fidèles, Forain est un simple caricaturiste, -à la suite des Daumier, des Cham, des Gavarni, c’est à la publicité de -ses planches hebdomadaires qu’il doit s’en prendre; car il est, à part -et au-dessus de cela--et il tient à l’être--un peintre. Dessinateur -puissant, coloriste tour à tour délicat ou fort, ses tableaux ont une -valeur égale à celle de ses planches; elles sont de la peinture pure, -comme on la concevait dans l’école dite de 1830, mais assaisonnée -de toutes les épices les plus modernes. Il fut un des heureux de la -pléiade des Impressionnistes. N’oublions pas qu’il eut la chance de -combattre dans leurs rangs. - - -II - -Je me rappelle le jeune peintre, déjà connu, que j’allai voir des -premiers, entre ceux qui excitaient ma curiosité d’étudiant, il y a -vingt-cinq ans, dans son atelier du faubourg Saint-Honoré, où des gens -de sport, des «cercleux» et des jeunes femmes légères posaient tour à -tour pour des compositions dont le décor était le pesage des courses, -le pourtour des Folies-Bergère ou le foyer de la Danse. L’élégance de -cette époque était rendue par lui d’un pinceau un peu sec, mais vue -d’un œil perçant. Manet venait de mourir; M. Degas n’était connu que de -quelques privilégiés; MM. Béraud, Duez, Gervex peignaient avec succès -pour le public du Salon (il n’y en avait qu’un, alors!) les aspects -du boulevard et du Bois, que le kodak n’avait pas encore vulgarisés. -Forain était déjà apprécié comme croquiste et célèbre par son esprit. -Il attirait surtout et retenait des modèles de bonne volonté, par sa -conversation pétillante de mots à l’emporte-pièce, du genre que l’on -nommait _rosse_. C’était un garçon mince, au visage souriant, anguleux, -à l’œil incandescent; la barbe, qu’il portait encore, dissimulait -ce pli amer de la bouche qui lui donne aujourd’hui un si singulier -caractère, presque douloureux dans une face glabre d’Américain. Il -n’avait pas l’apparence d’un peintre et soignait sa mise. La gaîté de -son atelier du faubourg Saint-Honoré n’avait d’égale que celle de tous -ses visiteurs. De charmantes études à l’huile ou au pastel étaient sur -les chevalets, entourées de feuilles de croquis au crayon dont il se -servait pour les bâtir, car il ne peignait jamais d’après nature et ne -faisait poser que pour ses dessins. On se serait cru plutôt que chez un -professionnel, chez un de ces nombreux amateurs qui commençaient alors -à louer un atelier en guise de garçonnière et achetaient une boîte de -couleurs comme des boîtes de cigarettes, de l’essence et de l’huile -comme des liqueurs pour leurs hôtes. - -Je vois encore l’Impasse, avec sa double rangée, à droite et à gauche, -d’ateliers dont les portes, dès avril, s’ouvraient pour les bavardages -des voisins, les allées et venues de tout un petit peuple d’oisifs. Un -jour, c’était le commissionnaire, son crochet à terre, qui attendait -dans la cour, en écoutant la vague musique d’Olivier Métra, moulue -par un orgue de barbarie. M. Forain n’était pas prêt et retouchait -son envoi au Salon qu’il fallait porter avant le coucher du soleil, -au Palais de l’Industrie, dans un encombrement de tapissières et de -brancards chargés d’œuvres d’art encore mouillées, interminable file -interrompant la circulation aux Champs-Elysées: c’était l’annonce du -Printemps, des déjeuners chez Ledoyen et des samedis du Cirque d’Été, -charmant émoi! - -Je me rappelle si bien «le Buffet» que Forain allait signer quand -j’entrai chez lui vers cinq heures. Il était entouré de voisins et de -curieux, qui avaient engagé des paris sur l’achèvement problématique -d’une toile pour laquelle on espérait une place sur la cimaise, une -récompense peut-être--une mention honorable tout au moins. Ce «Buffet» -dressé dans une salle à manger moderne est assiégé par des danseuses en -tulle rose et blanc à épaulettes remontées, comme des sacs à bonbons, -d’où sortent des bras décharnés et des clavicules plates; des mamans -apoplectiques, sous les piquets de plumes de leur coiffure, surveillent -les cavaliers en «sifflet» noir, le chapeau «claque» à la main; et -jaunis par la flamme des candélabres, les maîtres d’hôtel, espèces de -croque-morts solennels, servent des tasses de thé et des sandwichs. - -Voici un autre tableau de la même période, _le Veuf_. Un homme tout en -noir, émacié, désolé, fouille dans les dentelles et les menus objets -de la femme dont il porte le deuil, encore inaccoutumé au vide de la -chambre où il a aimé. Je n’ai pas revu depuis lors cette toile, qui -m’avait tant frappé. Il me semble que de beaux noirs mats appuyaient -toute une symphonie de roses et de bleus tendres. Forain, alors, -déchiquetait de petites touches allongées, dans une pâte semblable à -celle que Berthe Morisot et Eva Gonzalès tenaient de leur maître Manet, -mais plus grêles. - -Il n’était pas encore sûr de son métier de peintre; son impressionnisme -hésitait à prendre un parti; l’agrément de sa vie à Paris le ramenait -vers des gens faciles, qui le poussaient à la production négligente et -amusée du faiseur de croquis. - -D’ailleurs, la peinture n’était encore pour Forain qu’un exercice assez -exceptionnel auquel il semblait préférer le pastel et l’aquarelle. - -On aimerait à retrouver parmi ses rares portraits peints celui de -notre ami Paul Hervieu, effarante image lunaire, tourmentée, du jeune -diplomate d’alors, forgeant à sa table d’écrivain les belles phrases -coupantes de _Diogène le chien_. - -Il me semble qu’il y avait dans ce portrait un peu de cette férocité -caricaturale et de cette exagération malveillante que je retrouve dans -une silhouette de moi-même ou de quelqu’un qui, m’assure-t-on, fut -moi, vêtu comme un entraîneur, les jambes écartées, énormément gras et -antipathique, cravaté de rose, sur un fond vert de laitue. - -Ses pastels féminins voulaient être plus amènes. De Mme Bob Walter, -il fit un grand portrait dans un costume Pompadour, robe de taffetas -gris tourterelle, d’un joli mouvement désinvolte et affecté, mièvre -sur la draperie flottante, qui cache un coin de ciel mauve. Cependant -l’ossature carrée du visage et les minces lèvres pincées attestaient -le satiriste. Forain n’était rien moins qu’un courtisan. S’il avait -déjà une certaine curiosité des personnes titrées, des élégants et -des fêtards, dont il était recherché, son âme ardente et sèche, -son œil implacable, son esprit de gamin, né au cœur d’un quartier -populeux, réservaient à ses compagnons de plaisir, à ses amphitryons un -remerciement redoutable--sinon haineux--un jugement implacable. - -Un des traits significatifs de Forain, dans la première partie de son -œuvre, c’est l’allongement des pauvres corps efflanqués, d’un type -tout particulier de dégénérés. Ses «_gommeux_», ses misérables filles -d’opéra montrent des anatomies grêles, comme rentrées, des mines -de rachitiques. Les hommes ont de longs nez minces, comme des becs -d’oiseau de proie, le dos voûté, des bras de pantins, la moustache -tombante en stalactites. Ses petites femmes sont construites comme -les poupées-Jeannette. Leur chair, fardée et séchée par la poudre et -le rouge, est bien du temps où les disciples de Médan s’exaltaient en -décrivant les maisons Tellier et les Lucie Pellegrin. J.-K. Huysmans -demandait à Forain des pointes sèches pour illustrer _Marthe_ et -_Croquis parisiens_; des Esseintes rêvait des sévices subis dans -l’atmosphère factice d’une perversité macabre et artiste par de -phtisiques «_pierreuses_». On tenait Félicien Rops pour un homme de -génie, le morbide et le satanique étaient à la mode. L’art de Forain, -déjà fin et original, s’il nous intéressait, n’était point ce qu’il est -devenu longtemps après. - -Si l’on reprend les anciens albums de Forain, on est étonné de voir -le chemin parcouru depuis ses essais du début jusqu’au _P’sst...!_ -L’atmosphère de dissipation et de fête qu’ont tous, plus ou moins, -respirée les peintres, vers 1880, explique dans une certaine mesure la -légèreté, le hâtif, le tremblé d’un art purement parisien, qui devait -éclore entre l’avenue de Villiers et la Cascade de Longchamps. Heureuse -et facile époque pour celui qui tient une palette et se contente de -copier, en se jouant, la société fringante qui s’agite sous ses yeux -amusés, dans la rue, au théâtre, au bar. Les tableaux de chevalet sont -demandés partout, la peinture se vend, pourvu que l’exécution soit -propre et aisée. Heilbuth dresse de petites figures de femmes dans -des jardins de villas, sur les terrasses de Saint-Germain. Duez fait -courir des pêcheuses de moules, vêtues de rose, dans les roches noires -de Trouville. Gustave Jacquet, joli exécutant, adapte le XVIIIe siècle -à notre goût en des toiles qui vous étonneront plus tard, si jamais -elles reviennent d’Amérique. On applaudit Gervex pour son portrait de -Valtesse, le _Rolla, le Retour du Bal_, d’une soyeuse matière qu’admire -Alfred Stevens, lui, l’égal des grands-petits maîtres hollandais et -le connaisseur impeccable. James Tissot, encore réfugié à Londres, -est en plein triomphe et reçoit dans sa maison de Saint-John’s Wood -les jeunes gens, Helleu, Sargent et tant d’autres que surprend son -invention. Partout, les peintres sont rois, ils gagnent de l’argent et -construisent des hôtels prétentieux dans la plaine Monceau. Boldini, -prestigieux dessinateur et coloriste exquis, accumule de menus panneaux -où la vie de Montmartre, le mouvement de la place Pigalle, sont rendus -dans un brio dont Degas et Manet ont été enthousiasmés. Le _talent_ -est apprécié, on voit rendre justice aux uns et aux autres, sans -préoccupations théoriques et sociales. Forain, dans cette atmosphère -capiteuse d’une sorte de régénérescence, dix ans après la guerre, est -un spirituel et caustique spectateur, qui va partout projeter le rayon -de sa lanterne sourde, familier avec les difficultés matérielles et -les tristes horreurs de la capitale, admis dans un milieu de luxe et -de plaisir où il n’apporte pas le snobisme subjugué d’un romancier en -vogue, mais l’attention d’un chasseur aux aguets. Son travail est -surtout fait d’observation, et s’il dépose de légers croquis sur le -moindre bout de papier qui tombe sous sa main, il regarde les hommes, -comme il a regardé, en flânant dans le Louvre, les Maîtres: avec -perspicacité. Point de tendresse, point de commisération; il juge. - -Jean-Louis est le cadet de tous les peintres renommés, entre lesquels -il erre encore, les mains dans les poches, ricanant, plus apprécié pour -les mots qu’il lance partout que pour ses œuvres mêmes. - -Charpentier crée «_la Vie Moderne_», journal illustré auquel -collaborent tous les écrivains dont il est l’éditeur et l’ami. Forain -y croque de petits culs-de-lampe, d’une fantaisie un peu japonaise, à -côté de Rochegrosse, alors enfant prodige. On trouve de ses dessins -partout, ils traînent chez tous les marchands. - -Classé, à cette heure-là, parmi les derniers venus de -l’impressionnisme, il évite de préciser le trait, redoute l’habileté -vertigineuse que le public réclame de ses fournisseurs attitrés. Il se -range parmi les «avancés», mais avec nonchalance encore et espièglerie. -Les soirs et les nuits sont plus longs que le jour. Entre un réveil -las, un déjeuner où l’on s’attarde à bavarder au restaurant et la fin -d’un après-midi qui vous ramène vers les Acacias en été, vers le café -Américain en hiver, il n’a pas le temps de parfaire un ouvrage bien -approfondi. Ses aquarelles, ses notations de mouvement et d’effets -sont rapides et sommaires. Il n’appuie pas. Et les motifs reviennent, -toujours ou à peu près les mêmes, pris entre la Bourse, l’Opéra et -l’avenue du Bois. C’est alors le triomphe des ballets italiens à l’Eden -et des Skating-rinks, dans un Paris déjà loin de nous, plus petite -ville, où l’on entend moins parler de langues étrangères, où l’on se -sent plus chez soi. - -Si Forain s’en était tenu là, il serait resté au second plan dans une -génération de peintres qu’adulait un public disposé à tout accepter, -pourvu qu’il n’y eût pas d’effort de compréhension à faire, en face -d’une œuvre d’Art. Comment expliquer que, sans rien changer à ses -habitudes et de plus en plus répandu dans les sociétés qui souvent -accaparent et détruisent un peintre, Jean-Louis ait sans cesse -développé ses talents jusqu’à conquérir la maîtrise, par un exercice -quotidien et ininterrompu de son crayon? Il n’est pas rare de voir un -homme fort s’ignorer jusqu’à quarante ans, rester obscur et méconnu, -puis enfin s’imposer sur le tard par l’autorité de son cerveau et de sa -main,--mais ce n’était pas le cas de notre ami et personne, dans son -entourage, ne prévoyait que le même Paris de toutes les frivolités, -dont il est le favori et le produit--que Paris lui apprêtait des crises -morales d’où surgissait un grand artiste. - - -III - -Un jour, M. Jules Roques, le directeur du _Courrier Français_, à qui -Forain donnait parfois des pages de dessins, lui demanda d’en souligner -le sens par une légende. Heureuse idée à quoi nous sommes redevables -de toute une série d’études de mœurs réunies par différents éditeurs, -en albums qui s’appellent _la Comédie Parisienne_ (première et seconde -série), _Nous_, _Vous_, _Eux_, _Album Forain_, _Album_, _Doux Pays_, -_les Temps difficiles_ (Panama). Alternativement, dans un supplément -du _Journal_, dans _l’Echo de Paris_, et surtout dans le _Figaro_, -ce furent d’incessantes trouvailles de philosophie, d’ironie amère, -simple et bon enfant tour à tour, où les différents aspects de notre -vie étaient éclairés d’un vif rayon lumineux, commentés par l’esprit le -plus direct, le plus férocement français. La moitié de ces «légendes» -sont incompréhensibles pour un étranger, étant aussi gauloises que -celles du grand Charles Keene, du _Punch_, sont britanniques. _Le -Fifre_ et le _P’sst...!_ deux journaux qui n’eurent qu’un nombre -restreint de numéros et où le texte du dessinateur fut parfois assez -abondant, furent son propre et très personnel domaine, quoique Caran -d’Ache y ait aussi, pendant une période, collaboré. - -Passant en revue la collection complète des dessins à légende, on -est frappé par une admirable variété d’inspiration et de technique. -Forain, qui connaît son Paris du haut jusqu’en bas, n’est point de -ceux qui, étroitement, se cantonnent dans un milieu, par snobisme, ne -voulant regarder que les «gens du monde» ou, selon une mode récente, -le «peuple». Il n’est pas dupe de ces catégorisations absurdes, qui -prouvent la pauvreté intellectuelle de ceux qui les établissent, -admirateurs ou contempteurs, envieux, flatteurs ou borgnes, comme -blessés par la vue de ce qui n’est pas leur classe, et affectent de -mépriser ce qu’ils croient situé au-dessus ou au-dessous d’eux. - -Son jugement sur les événements et les gens est celui d’un enfant de -Paris, d’un rang social et d’un temps où l’éducation, donnée sans -passion anticléricale, fait les cerveaux plus libres et plus personnels -dans leurs manifestations. La politique le laisse assez incertain. Un -album daté de 1894, _Doux Pays_, peut passer pour une œuvre de parti; -mais la morale qu’on en tirerait est celle d’un flâneur dans la rue, -qui, se promenant le nez en l’air, marque les coups, sans indignation, -diverti plutôt. Pendant la période du boulangisme, il reste sceptique -et attend, amusé, les événements. On se rappelle le dessin qui presse -des danseuses autour du trou percé dans le rideau de la scène; l’une -dit, en parlant du général, frissonnante de l’incompréhensible émotion -que secouait alors un nom magique: _Il est dans la salle!_--_L’Œillet -de l’absent_, lors de la fuite de Boulanger, est une page célèbre. - -Forain n’est pas un idéologue, un rêveur, ni un théoricien. Sa déjà -longue expérience lui fait mettre dans la bouche des invités à -l’Elysée, voyant s’avancer une quinquagénaire épaissie, qui est la -République, avec son bonnet phrygien: _Et dire qu’elle était si belle -sous l’Empire!_... exclamation où il y a à peine une petite déception -de gens qui n’ont jamais espéré grand’chose: honnêtes gens un peu -dégoûtés, au moment de Panama, mais incrédules et résignés. _Sous -Carnot_ comprend des satires du péril anarchique, qui, n’en étant -qu’aux bombes, ne semblait pas bien menaçant au boulevardier. _Papa, -ne te trompe pas pour ta bombe: 201 C5, K0, C6, H3, AZ02, 30_, dit -la petite fille gentille et proprette à son papa, qui réfléchit et -répond: _Bien! avec de l’acide sulfurique et du savon noir... ça ira!_ -Il blague la terreur «des riches». - -Juré lors du procès des auteurs d’attentats, le père revient en retard -du Palais de Justice, sa femme et sa fille se sont levées de table pour -le recevoir, inquiètes: _On ne t’attendait plus pour dîner.--Il s’agit -bien de cela, je viens de faire mon devoir... Maintenant vite les -malles... filons!_ - -Il gouaille les familles des «chéquards», le député satisfait et -glorieux, le parvenu, celui qui, s’adressant à une famille de hères, -assis sur un talus le long de la route, descendu de son coupé à deux -chevaux, pour solliciter la voix de ses électeurs, insinue: _Vos -besoins sont les miens, vos aspirations sont les miennes! Je sais que -vous ne voulez pas d’une Constitution calquée sur l’Orléanisme..._ - -Forain se contente de hausser les épaules: geste le plus raisonnable -qu’un être avisé se permette en regardant devant lui. S’il y a quelque -âpreté dans son ironie, c’est celle du vieux Français, de tempérament -toujours un peu cruel et batailleur. - -A l’adresse des habiles et des utopistes, qui promettent à la foule -des miséreux l’entrée prochaine dans une sorte d’Eden terrestre, pour -les détourner de la réalité: _«Mais, monsieur le député, Charles X a -dit tout cela à mon père...»--Les élections municipales.--L’éloquence -parlementaire.--Les nouveaux ministres: «Vétéran de la démocratie, je -viens humblement, monsieur le ministre, solliciter...»_ - -_Sous Casimir-Périer._ Une gentille petite République console un rude -travailleur, mécontent: «_Que veux-tu que j’t’dise?... C’est fait. Mais -avoue toi-même que Brisson n’aurait pas été rigolo_». La même dit au -président Périer: «_J’ai eu très peur, on m’avait dit que vous étiez du -Jockey-Club_». - -«Le panmuflisme», écrit Forain, dégoûté de certaines bêtises... puis il -passe. Dans cette série de _Doux Pays_ (décembre 1894), nous entendîmes -un premier écho de l’affaire Dreyfus. C’est un Alsacien à la frontière, -qui, avec ses deux bébés, regarde arriver des militaires français; il -leur crie: «Bravo!» - -_Sous Félix Faure._ Le président dit à son valet de chambre: «_Allez me -chercher le tailleur de M. Carnot_». Sur le retour de Rochefort: des -gardiens de la paix, maintenant une foule grelottante, présentent de -gros bouquets pour l’écrivain populaire. «_Parlez plus bas, monsieur le -député: mes hommes ne votent pas_». - -«_Mon cher ministre, un électeur a été provoqué par la vue d’un prêtre -en uniforme. Aussi, comme le député est vénérable de notre loge, je -vous demande les palmes pour ce courageux citoyen_». - -Le grenier de la mairie du Havre: des bustes de Louis-Philippe, -Napoléon III, Thiers, au milieu de souliers éculés et de vieilles -culottes. «_Tout passe, tout lasse, tout casse!_» Les fêtes de Kiel, -juin 1895: la jeune République, dans un manteau qui est la carte de -France, montre de son éventail d’invitée la flotte allemande: «_Quel -toupet de m’envoyer là avec un manteau déchiré!_» - -Madagascar: Forain partage l’émotion du peuple, déshabitué des tueries: -«_Cette pièce ne nous regarde pas. Nous sommes pour les décès_», dit -un planton du ministère de la Guerre à un pauvre diable d’ouvrier qui -vient réclamer pour son fils, parti là-bas. - -Le ministère Berthelot: «_Ma potion n’est pas prête?--Vous ne voudriez -pas, mon mari vient d’être nommé ambassadeur!_» et c’est la femme du -pharmacien qui répond cela au client. _La Veille des fêtes russes. -Après les fêtes russes, les Prêtres à la Chambre, le Cercle des études -sociales à Carmaux_: partout, toujours, c’est une plaisanterie dans -le goût populaire, sans autre allure que celle du bon sens et du -scepticisme. - -Forain est né dans le peuple, le connaît mieux que certains de nos -sociologues de profession, l’aime, pense avec lui, l’incarne dans -sa gouaillerie nette, son bon sens, son amour pour ce qui brille ou -résonne, clairon ou tambour. Confiant et crédule, il s’amuse aux -spectacles à quoi, fût-ce de loin, il prend part. Voici l’ouvrier -avec sa femme riante à son bras, qui regarde par les fenêtres du -café Anglais et dit gentiment en passant: «_M...de! ma table est -prise!_»--Forain sait, en de semblables circonstances, qui ne diffèrent -que d’apparence selon les degrés sociaux, ce qu’un sportman, un -travailleur, un boursier ou un artiste, peintre ou acteur, penseront, -le geste que tel sentiment déclenchera et le tour que prendra -l’exclamation de plaisir ou de dépit chez chacun d’eux. Tout cela est -d’une justesse de ton, d’une pénétration admirables. - -Il n’a pas, comme le pimpant, mais plus restreint Willette, un seul -type de femme, qui serait la «petite femme de Forain». Les caractères -de son théâtre sont infiniment nombreux, son répertoire est riche, -vaste. On voit la femme grasse et la femme maigre «de la société», -la demi-mondaine, la fille d’opéra ou des boulevards extérieurs, -concierges et modistes, toutes pourvues d’une philosophie imputable -à l’égoïsme et à la lâcheté de «l’homme». Les relations de fille à -mère, les frustes dialogues quotidiens du ménage, sans vergogne et -goguenards: «_Dis donc, maman, tu sais, n’t’épate pas... Prends mon -Chypre! Qu’est-ce qui va me rester? Ton Bully?_» Ou cette opulente dame -en robe de bal, à sa jolie demoiselle, affalée sur la chaise dorée de -Belloir: «_Je vois bien que, si nous ne nous en mêlons pas, ton père va -encore rester sous-chef!_» On devine le pauvre employé, qui s’habille -dans la pièce à côté, fatigué de passer la nuit au ministère, où il -se serait si bien dispensé de revenir, sa journée finie, en cravate -blanche. C’est encore la tendresse maternelle de la pipelette obèse, -qui, le balai à son côté, dit à l’énorme protecteur de sa Nini, toute -frêle, se peignant en chemise: «_Ah! monsieur le comte, jusqu’à -quelle heure avez-vous gâté notre Nini? La voilà qui rate encore son -Conservatoire!_» - -On aime cette dame à face à main, qui, entrant dans la chambre de -son fils et faisant sortir du lit toute confuse la gentille servante -descendue d’un étage, en camarade, établit ainsi les rapports -réciproques des habitants de la maison: «_Ça, c’est trop fort, faire -des orgies chez mon fils et mettre, par-dessus le marché, une chemise -à ma fille!... pourquoi pas mes bijoux?..._» La petite bourgeoisie, -celle de Mme Cardinal et celle de plus bas encore, n’ont pas de secrets -pour Forain. Il en sent le comique modérément gai, les misères dont -une longue habitude atténue la douleur, la légèreté qui sèche vite les -larmes, l’ironie surtout, l’ironie peuple et française, l’_esprit_, -l’extraordinaire drôlerie et la logique. Une immonde créature, -enroulant sa nudité dans un sale peignoir, dit à un serrurier, la -musette en bandoulière et les poings dans les poches: «_C’qu’c’est que -la veine! T’aurais moins aimé boire, que j’s’rais ta femme!..._» - -La naïveté dans le cynisme des hommes vis-à-vis de «la fille», -l’égoïsme du désir, sont prodigieusement éloquents sous le crayon de -Forain. Le passant arrêté devant une boutique de modiste et qui s’écrie -en voyant un bras maigre prendre un chapeau dans l’étalage: «_...Ce -soir je vais me coûter un peu cher!_» n’est-ce pas le pendant charmant -du: «_Et tu ne me disais pas que tu étais si bien faite!_» soupiré par -un pauvre diable de demi-vieillard cassé à une plantureuse drôlesse -dont les chairs indécemment rebondies font craquer le corsage. Chacun -se rappelle la tragique image de la femme remontant son escalier, -bougeoir à la main, et suivie de l’inconnu au visage de bull-dog qui, -le col relevé et effrayant de concupiscence, suit l’infortunée dans -le silence et l’obscurité d’une maison louche. Pourtant, même dans -son métier périlleux, la Parisienne reste gouailleuse et résignée. -Un joli croquis nous la montre ragrafant son corset, et gémit: -«_Voilà huit fois que je le quitte depuis le dîner... ça me rappelle -l’Exposition!..._» Voilà tout. - -Forain a trop de goût et pas assez de tendresse pour s’attendrir -à la façon de Willette et des chansonniers de Montmartre. La note -sentimentale et un peu sotte, parfois touchante, d’un Delmet, la larme -brève, il les bannit, comme aussi toute menace et toute revendication -rouge des dramatisants de _l’Assiette au beurre_. Son intelligence -sèche, haute et fine se plaît partout dans la seule ville qu’il -connaisse, et s’il a un goût marqué pour le linge propre et les jolies -façons, il ne se sent pas déplacé et ne se montre supérieur dans aucun -bas-fond. Sa supériorité est ailleurs, il ne l’affiche pas, mais la -porte en dedans de lui-même. Il n’est pas de ceux qui plantent la -rosette de leur décoration dans la boutonnière de leur pardessus, afin -que nul n’en ignore. - -On voudrait pouvoir étudier chacune de ses mille compositions, -venues au jour le jour au bout de son crayon pendant ces dix ans -où il s’est inspiré, pour les journaux qui le lui demandaient, de -tant de circonstances de la vie parisienne. Notons sa série des -_M’as-tu-vu?_ où s’étale la misère du cabotin glorieux et humble, la -galanterie élégante du foyer de la danse et le marchandage crapuleux -des boulevards extérieurs, les courses, l’adultère, les affaires, la -Bourse. Mais il est malaisé de faire un choix parmi l’éblouissante -collection de ces planches, légères tour à tour et profondes, alertes, -rieuses ou tragiques, qui surmontent une phrase souvent lapidaire, -drôle, juste, humaine, dont la forme raccourcie et définitive est -inoubliable. - -_«Maria, vite de l’eau de mélisse et un sapin!»--«Comment, t’es -peintre!!_» triste réveil dans un lit au milieu d’un atelier misérable. -_«Tu n’vas pas encore dire qu’ c’est l’émotion.»--«Fiez-vous donc à -l’accent anglais.»--«Alors, madame ne rentre pas dîner?...»--«Madame -n’oublie pas son tire-bouton?...»--«Ah! c’est votre mari? Eh -bien, vous pouvez le r’prendre, y me donne plus de mal que trois -enfants!»--«Qu’est-ce qu’y t’a dit?--Ne m’en parle pas, ils demandent -tous des Bouguereau.»_--Et c’est l’artiste accablé, revenant avec ses -toiles de la rue Laffitte, qui n’en veut pas, et c’est l’accueil, le -geste exquis de la maman du joli bébé occupé à jouer dans un coin de -l’atelier sans feu. - -Entre toutes les figures qui reviennent à cette époque dans les dessins -de la _Comédie Parisienne_, Forain, encore souriant, comparé à ce qu’il -devint ensuite, silhouette déjà un personnage qui est nouveau dans la -caricature française, c’est le financier étranger, l’homme satisfait et -lourd, le jouisseur. Nous retrouvons dans nos souvenirs, l’apparition -de ce type, son entrée aimable, empressée, encourageante, dans le monde -où il sera le Mécène, l’Amphitryon jamais lassé, le camarade de tous -ceux qui voudront bien échanger, contre ses politesses, l’autorité de -leur nom et se dire ses amis. Nous entendons l’accent appuyé de cet -homme venu de Francfort, de Vienne ou de plus loin, s’établir dans la -capitale, sous la protection de la République libérale et accueillante. -Forain fait surtout parler le snob, l’abonné de l’Académie nationale de -musique et de danse, le dîneur du café Anglais, propriétaire d’un bel -hôtel aux Champs-Elysées, collectionneur, l’amateur de jolies femmes -et de rares objets qu’il achète à coups de billets de banque. Nous -entendons la voix chaude et câline qui dit à un jeune niais montrant -son épingle _assez rare_, _en lapis_:--«_Je sais, je sais, j’ai une -cheminée comme ça!_»--Il ne manque à cette légende que l’orthographe -phonétique adoptée par Balzac, quand il met en scène le vieux Nucingen. - -C’est encore: «_Qu’appelez-vous chaud-froid Vladimir?--Mon Dieu, -monsieur le comte, c’est une bécassine dans sa glace, avec un peu de -piment sur canapé._» - -Ou le dernier acte de _Faust_, quand Marguerite revient en robe de -prisonnière; l’abonné se lève et crie: «_...et les bijoux?_» C’est un -profil oriental, mi-indien, mi-ottoman, que le satiriste orne d’un -nez charnu, partant d’un crâne fuyant et dominant une bouche lippue, -ligne courbe presque d’une tête de bélier, avec des poils frisés, -sans âge précis. «Un habit noir», le gardénia à la boutonnière, -se carre dans la loge d’une «artiste». Elle dit à son habilleuse: -«_Est-ce pas, Juliette, que jamais personne ne donnerait quarante ans -à c’t’homme-là?_» Forain ne flagelle pas encore. Il ricane et «blague» -en gamin le Zola candidat à l’Académie, aminci, en correct veston, ou -faisant sa prière, entouré des anges du _Rêve_. - -Malgré tout le charme et le piquant de la plupart de ces compositions, -on ne peut dire aujourd’hui, sachant les chefs-d’œuvre qui suivirent, -que la qualité de sa forme fût vraiment belle alors. Parfois, la -construction de tel corps laissait à désirer, le trait était flottant -ou escamoté; l’expression, toujours juste, mais le contour non sans -hésitation ni faiblesse. Très particulier, reconnaissable entre mille, -il n’avait pas encore cette ampleur, cette autorité que Forain acquit -après quarante-cinq ans. Sa réputation grandissait, mais surtout à -cause de ses légendes et de cette conversation éblouissante semée -d’apostrophes assassines, qui, dans les dîners, dans la société, -faisait de lui un convive recherché, fêté--et redouté... - -Manque de tenue, diront les étrangers, dont un œil est toujours tourné -vers Maxim’s, mais à qui nous ne pouvons demander qu’ils comprennent -notre génie, notre franchise, notre scepticisme clairvoyant. Nous -leur proposons d’éternelles énigmes. Au moment où ils croient à notre -suicide, nous rebondissons à leur constante surprise, plus jeunes et -plus dispos, sans honte de notre col désempesé et de notre cravate -dénouée. - -Les étrangers! Forain les déteste ou les ignore; il incarne certains de -nos odieux défauts mais quelques-uns aussi des dons les plus précieux -de notre race. Gardons-le pour nous... - - -IV - -Forain est alors en plein succès, il établit sa vie; marié à une -femme de talent et d’esprit, père d’un enfant, Jean-Loup, à qui il -réserve toute sa tendresse, il construit une maison blanche et nette -d’après ses plans, non loin de cette porte Dauphine où passent tous -les acteurs de sa comédie. Les journaux ambitionnent une collaboration -que réclament les lecteurs et qui divertit la ville dont le goût pour -l’image, l’affiche, les albums illustrés, devient chaque jour plus -marqué. Chacun ne peut s’offrir le luxe de tableaux pendus à son mur, -mais on se dispute les estampes, les pointes-sèches d’Helleu, les -lithographies de Chéret, décoratives, réjouissantes. Il semble que -Forain délaisse ses pinceaux, tout occupé de trouver pour la fin de la -semaine le fait d’«actualité» dont _l’Echo de Paris_ ou _le Figaro_ -attendent le commentaire dessiné et réduit en une forme décisive. - -Quelle serait sa couleur politique s’il en avait une? Par rapport -à ce que nous voyons aujourd’hui, il serait plutôt réactionnaire, -mais vaguement, et si ce mot insuffisant et improprement employé, -ne désignait une façon de sentir qui ne saurait être celle d’un -homme intelligent; admettons pourtant que le réactionnaire soit -celui qui n’est pas révolutionnaire, qui ne rêve pas d’un perpétuel -bouleversement, d’une incessante mise en question de tous les -axiomes--conventions si vous voulez--dont nous vivons, ni mieux ni -pis, sans doute, que l’on ne fit avant, que l’on ne fera encore -après nous. Le réactionnaire? Ce serait encore quelqu’un qui a assez -lu l’histoire et assisté à trop de changements pour ne pas résister -aux gestes invitants des vendeurs de panacées, ne pas se méfier des -remèdes proposés à d’incurables maladies; peut-être un sceptique, ou -un philosophe trop prudent, qui ne croit pas à la nécessité de la -révolution, comme source de progrès. - -Forain ne s’est pas façonné une âme d’aristocrate ni de bourgeois -qui regrette et s’épouvante. Il a un atavisme peuple et parisien, -point de convictions irréductibles, nulle éthique sévère, mais du bon -sens et une franche connaissance des hommes. S’il a déjà la «foi du -charbonnier» dont nous l’avons vu plus tard si ardent, il n’en est pas -encore troublé. - -Tout enfant, dans le quartier du Gros-Caillou où son père était -artisan, Jean-Louis avait été distingué pour son intelligence par un -abbé, M. Charpentier, aumônier d’une vieille famille de l’aristocratie. -Il en avait reçu une éducation religieuse, contre quoi il n’avait -jamais regimbé et dont le souvenir lui demeurait assez doux. Le contact -des personnes de bonne compagnie, si antipathique à d’aucuns, lui avait -sans cesse été agréable, comme la propreté corporelle et les apparences -décentes. Il avait dix-sept ans à la guerre. Tous ceux qui ont assisté -à ces détestables événements nous ont dit l’impression cruelle qu’ils -en ont reçue et le puissant baptême que leur fut, à l’entrée de leur -âge d’homme, le sang de l’année terrible. Il semble que l’invasion -soit demeurée comme un cauchemar dans leur cerveau et que rien ne l’en -puisse écarter tout à fait. Les générations qui suivent ont de moins -en moins la faculté de vibrer à l’évocation de cette tragédie; ceux-là -même qui se rappellent les premiers récits, les constantes allusions -que nos parents y faisaient, regardent ces guerriers de hasard presque -comme les héros de la Fable. Mais je comprends leur émotion, quand -j’entends insulter grossièrement tout ce que nous avons été élevés à -appeler honneur, dignité, beauté morale. Admirons la souplesse de nos -contemporains, pour qui les principes de notre éducation déjà ancienne, -mais qui nous ont formés, sont l’objet d’incessantes railleries, -tels de vieux accessoires désuets qu’on repousse comme importuns et -ridicules. - -Plus j’étudie le Forain d’avant le _P’sst...!_, plus je me convaincs -que son état d’esprit fut longtemps sans passion. Il n’avait pas de -parti pris, et il ne semble pas qu’il mit de l’empressement pour un -parti contre un autre. Et, en effet, nous nous rappelons tous l’espèce -de confiance qui régnait alors, rendait aisées les relations entre gens -de tendances différentes, mais sans qu’on établît de ces distinctions, -sans se livrer à cet ostracisme furieux des passions déchaînées plus -tard. Certaines questions de race ou de morale n’étaient pas posées, -et c’est à peine alors si l’on remarquait qu’à un nom fortement -tudesque correspondît un étranger, un être différent de nous. L’extrême -amabilité, la facilité d’assimilation, le caractère entreprenant d’une -partie nouvelle mais déjà bien installée de la société parisienne, qui -s’en plaignait? Du désastreux antisémitisme, il n’était pas question, -ou du moins un homme comme Forain était bien éloigné de prendre parti -contre une fraction de citoyens, parmi lesquels il avait des amis, -au profit des autres. Il sera à jamais regrettable qu’il ait fallu, -pour animer son génie, des drames dont le pays entier allait être -bouleversé. Vus de loin, ces événements auront peut-être une grandeur; -de la beauté en rejaillira sur cette crise, et l’œuvre exaspérée de -Forain apparaîtra comme plus légitime, sinon plus excusable, aux -descendants de ses victimes. Des cœurs tièdes devinrent bouillants; ce -fut une orientation nouvelle pour quelques-uns, qui, de paisibles et -plutôt conservateurs, se transformèrent en révoltés. - -Si le développement de Forain commence à se faire sentir au moment du -Boulangisme, sa maîtrise éclate après 96, date si importante d’une -tragédie qui ouvre nos esprits, agite nos cœurs, où l’on peut assurer -que chacun--excepté peut-être certains acteurs (et encore?)--est de -bonne foi, spontanément s’exprime, agit en toute sincérité, pour la -défense de ce qu’il croit être les intérêts très menacés du pays ou de -la civilisation. Malheureusement les points de vue sont opposés! On va -se déchirer entre frères; l’avenir du pays est en jeu, toutes portes -vont être ouvertes à ses démolisseurs. - -On se réveille, sortant comme d’un état d’inconscience léthargique. -Tout à coup le terrain que nous foulions sans nous demander ce qu’il -y a dessous, se fissure. Comme dans les travaux du Métropolitain, qui -mettent à nu des étages superposés de canalisation pour les eaux, le -gaz, l’électricité, le téléphone et le télégraphe, prodigieux réseau -de fils et de tuyaux invisibles dont l’enchevêtrement silencieux et -obscur participe à notre vie à l’air libre; nous apercevons, alors, -mille choses insoupçonnées. Nous devinons les causes de maint effet -déjà ressenti, mais comme une légère et fugitive douleur qu’on oublie -dès qu’elle disparaît. Tout esprit qui ne fut point remué, retourné -ainsi qu’un champ labouré, tout homme assez prudent ou assez lâche pour -être demeuré impassible, ne comprendra pas la crise par quoi Forain, de -charmant dessinateur qu’il était, devint grand artiste. - -L’affaire Dreyfus commence à la fin de 1897. Le _P’sst...!_ journal dû -à Forain et à Caran d’Ache, paraît en 98 et se poursuit jusqu’à la fin -du procès de Rennes. - -Il contient une série de chefs-d’œuvre ininterrompue, dont je voudrais -bien n’étudier que le dessin, car une incroyable maîtrise s’y atteste -pour la joie et l’étonnement charmés des admirateurs de Forain. La -plupart de ces planches ont la largeur de trait du pinceau trempé -dans l’encre lithographique. On a souvent prononcé à ce propos le nom -d’Honoré Daumier. Je vois bien les analogies purement extérieures -qui ont rapproché l’un de l’autre ces deux satiristes dans l’opinion -courante. C’est ce genre de ressemblance qui fait dire au public, d’un -portrait de femme décolletée, sur un fond de paysage, dans un cadre -ovale: «C’est du La Tour», ou d’une enfant blonde sur fond gris: «C’est -un Vélasquez». Forain aurait plutôt l’écriture appuyée, grasse et si -nerveuse de Manet dans le _Corbeau_[1], dans le portrait de Courbet -que je possède, dans de trop rares croquis dispersés dans les revues. -Mais l’art de Manet est un peu figé, immobile. Il n’a pas ce mouvement, -cette fantaisie, ces coupes osées, cette variété, cette fougue qui -mettent Forain très haut parmi les maîtres modernes, à côté de John -Leech, de Charles Keene et de Degas. Il joue du noir et du blanc comme -un Goya; il est peintre avec le crayon Conté ou le pinceau. Les pages -du _P’sst...!_ sont de véritables tableaux dont on peut seulement -regretter qu’ils soient pleins d’allusions à des scènes d’«actualité», -qui exigeront plus tard, pour avoir toute leur éloquence et leur sens, -des notes nombreuses et circonstanciées. Les noms propres abondent -dans le texte, de personnes vouées momentanément, par l’exaspération -de sentiments exceptionnels, à une haine politique qu’on ne pourra pas -comprendre dans vingt ans, mais qui divisa les familles les plus unies, -rompit de vieilles affections, arrêta la vie sociale. - - [1] Traduction par Stéphane Mallarmé du poème d’Edgar Poë. - -Je ne puis, je ne veux écrire ici le nom d’un très galant homme, dont -la silhouette déformée, amplifiée, tour à tour cuisinier, évêque, -militaire, maître d’hôtel, s’élève très au-dessus d’une individualité, -pour devenir le symbole d’une idée et d’une race. On frémit à penser -à cet ouragan de passions qui s’abattit sur Paris. Du moins, les -victimes du _P’sst...!_ ont-elles eu bientôt leur revanche et peut-être -seront-elles fières, quand elles oseront rouvrir des albums désormais -historiques, de se voir comme les auteurs d’un drame joué pour la -défense de leur race. Forain défendait la sienne. Ceux de l’autre -parti avaient, d’ailleurs, leur caricaturiste, M. Hermann Paul, qui -manqua de génie. Mais on ne peut pas tout posséder à la fois...! - -Forain dit que, dans ces temps troublés, il se couchait dans un état -de rage et se levait, après un sommeil fiévreux, plus en rage encore. -Comme la plupart d’entre nous, il ne connaissait pas les détails -juridiques de l’affaire et ne s’arrêta pas à discuter tel ou tel -point sur quoi nous ne serons jamais édifiés, la meilleure foi chez -quelques-uns, la folie passionnée chez les autres, brouillant tout, -dans la hantise d’une obsession. Forain sentait que c’était la fin de -quelque chose dont il faisait partie: il hurlait à la mort, comme les -autres criaient: «A l’assassin!», le couteau sous la gorge. Hélas! -des poignées de main ne purent toujours être échangées entre les -combattants après le duel. La maison est par terre. Verrons-nous ce qui -se dressera sur le terrain calciné? On eût souhaité d’être enfant ou -vieillard en 97. - -Si les sujets dans le _P’sst...!_ sont d’un ordre strictement -d’«actualité», la puissance du sentiment communique à Forain une flamme -qui le transfigure et le grandit. Son esthétique prend un caractère -grave et, quoique très réaliste, un accent apocalyptique. Ce n’est plus -de la plaisanterie parisienne. A côté de cet humanitarisme mystique des -nouveaux apôtres, source la plus récente de l’inspiration française, -voici du patriotisme vibrant. D’un autre point de vue et si, comme tout -semble l’indiquer, l’affaire Dreyfus fut une reprise, après un siècle, -de la Révolution, les passions de Forain, que nous voudrions, pour plus -doucement vivre en société, tâcher d’oublier, prendront, dans l’avenir, -une signification que son superbe talent doublera. - -Le premier numéro du _P’sst...!_ montre le «_Pon Badriote_» qui -introduit le «_Ch’accuse_» de Zola dans la guérite vide d’un -factionnaire; et il se termine par la magistrale moralité dont la -légende est: «_Merci; au revoir, père Abraham!--J’fous ai diré les -marrons du feu!..._»--La composition est grandiose. Le maigre sémite -de France, les bras pendants, la tête inclinée sur la poitrine, regarde -par-dessus son binocle le gros Prussien (les Allemands sont encore des -Prussiens pour un jeune homme de 70), qui emporte les documents de -l’Affaire avec un rire béat, ravi d’une nouvelle conquête. Quel progrès -a fait le dessinateur entre le 5 février 1898 et le 15 septembre 1899, -en quatre-vingts numéros de crise nationale! Si le _Pon Badriote_, qui -accuse, est bien établi dans ses traits sabrés, sommaires, rapides, il -n’a pas l’envergure et le style du père Abraham, d’un crayon onctueux, -débarrassé du fil de fer dont Forain longtemps cerna ses personnages. -Le trait serait impossible à copier fidèlement, de si réduit qu’il -était, avant, à quelques éléments très analysables. Voilà un dessin -dont nul imitateur ne pourra s’emparer. - -C’est la fantaisie, la couleur dans la forme, l’atmosphère, les volumes -différents et pour ainsi dire modelés dans la glaise, des diverses -figures. C’est de la sculpture dessinée, comme certaines toiles de -Carrière sont de la peinture modelée par un statuaire. Entre le -frontispice et la «moralité», on ne sait quel choix faire. _Cedant -arma togæ_, impression d’audience. C’est un magistrat vu de dos, -qui lance en l’air, de son pied levé, un képi de général. La robe, -formant une vivante arabesque, dans le mouvement tendu du corps, d’un -beau noir, prend l’aspect d’une grosse fleur sombre, sorte d’orchidée -fantastique. Je retrouve un Manet amplifié dans _Bataille perdue_, -les deux amis qui, pour un instant indécis, disent: «_Ah! si nous -avions eu un homme! Le baron est mort, Hertz est en fuite, Arton est -coffré, quelle guigne!..._»--Je ne crois pas qu’à quelque parti que -vous soyez attaché, _Le coffre-fort_: «_Patience!... avec ça, on a le -dernier mot!..._», cette étonnante page moderne, vous laisse froid. La -confiance en l’argent, seul sentiment, peut-être, que chacun éprouve, -hélas! au moins à certaines minutes, est rendu d’une façon définitive -par le geste grossier, brutal, de ce financier aux yeux clignotants, -qui, en défiant les autres, invisibles, tapote dans sa main de bête -pataude la serrure secrète, dont il a le chiffre. - -_Une nouvelle bombe_: «_Si j’en crois notre colonel, nous sommes sous -l’état-major._» Deux sinistres vieillards en paletot, les jambes -recouvertes par l’eau du grand égout, posent une bombe religieusement, -comme un prêtre élèverait l’Hostie vers le tabernacle. - -_Un succès_: rentrant d’un dîner, un monsieur dit à sa femme, -effrayante dans son lit: «_Charmant! bersonne n’a osé parler de -l’Affaire Dreyfus!_» - -_Cassation_:--il n’y a pas de légende à ce beau dessin d’un juge -hagard, brisant sur son genou la hampe de notre drapeau. L’éloquence -poignante de ce morceau est présente à toutes les mémoires. - -_Au secours!_ «(Zola nageant vers la rive allemande.)--_La Fourmi et la -Cigale._--«_Faut changer de quartier et nous faire protestants._»--_La -Plainte du sémite_:--La Petite République, boudeuse, coiffée du bonnet -phrygien, à l’être accablé qui se lamente derrière son fauteuil: -«_De quoi t’es-tu mêlé? il fallait te contenter de tripoter: c’était -reçu._»--_Curieux convives_: un baron juif et sa baronne, inquiets, -avant d’entrer dans le salon où ils vont passer la soirée: «_Chut! je -viens de donner quarante sous au domestique pour écouter ce qu’on dit -de nous._» - -_L’Allégorie de l’Affaire._--Un soldat prussien, casque à pointe, -attache le masque, presque japonais, de Zola devant la tête d’un -boursier dont le visage est, à lui seul, une trouvaille. Si l’on a -dit que Forain rappelait Daumier, on pourrait aussi bien évoquer à -son sujet le nom de Rembrandt, dont les modèles héroïques ont un peu -de cet accent, qui est la beauté. Qu’est-ce qu’un artiste moindre eût -fait, en supposant que les légendes du _P’sst...!_ lui eussent été -données à illustrer? Dans quelle médiocrité intolérable ne fût-il pas -tombé? C’est le style, cet indéfinissable don des vrais maîtres, qui -sauve le côté pénible de cette campagne caricaturale. En bafouant -ses adversaires, loin de les rabaisser, il les anoblit malgré lui. Il -extrait de toute une race un type qui finit par avoir un caractère de -médaille antique. - -Il était difficile, après Daumier et sans lui ressembler, de -dramatiser la silhouette du magistrat, du juge. Dans _P’sst...!_ -Forain varie indéfiniment les plis de la toge, la toque coiffant une -tête non sans analogie avec celle des singes de Chardin: «_Thank -you, master Bard._»--«_Mossieur est le correspondant du colonel -Schwarzkoppen._»--_Les Secrets d’Etat._--Sublime, cet oiseau de nuit -avec son hermine volant au-dessus de Paris, sur qui il fait pleuvoir -ses papiers secrets. - -_On rigole._ Les généraux viennent de déposer; les robes noires, en un -paquet de plis d’étoffes entremêlés, se tordent de rire, macabres et -sataniques. - -_La proie pour l’ombre_, où la silhouette projetée du magistrat -se traduit sur le mur en casque à pointe: deux noirs différents, -simplement obtenus par une direction différente, dans les deux parties -de la composition, du gros trait de crayon Conté. - -Pour en finir avec cette série, où les sujets servirent si bien J.-L. -Forain, je dois rappeler quelques pages d’une invention linéaire, d’une -couleur si belle, qu’ils resteront comme les points culminants de son -œuvre énorme, si même l’Affaire cessait un jour d’intéresser,--ce que -nous souhaitons de tout cœur,--en n’importe quel pays où ils soient -gardés par des collectionneurs. _La Détente._ Trois hommes, dont un, -chapeau de soie défoncé, visage de momie aux yeux clos ou de byzantin, -hiératique dans l’exercice d’un sacerdoce, tient une pancarte où on -lit l’inscription: «_A bas l’armée!_» Derrière, dans un cortège abruti -et aviné, passant entre une haie de jeunes lignards au port d’arme, -des ouvriers ou des camelots brandissent d’autres pancartes emmanchées -d’un long bâton: «A bas la France, vive l’anarchie!...» C’est une -marche sacrée vers la paix et le bonheur universels, par les rues de la -Ville-Lumière; les «intellectuels» applaudissent à l’affranchissement -de l’esprit humain. - -_Le rêve._--On prend le café après dîner; de jeunes Orientaux descendus -des mosaïques de Ravenne sont affalés dans des fauteuils, les doigts -chargés de bagues. Dans le fond du salon, des barons et des baronnes -de même race. Dressé devant eux, la tasse à la main, un «gros bonnet» -de la finance dit: «_Nous ferons arrêter Boisdeffre par Zurlinden, -Zurlinden par Pellieux, Pellieux par Jamont... et ainsi de suite -jusqu’à la gauche._» - -_La mort de Félix Faure_, titre: _le Mauvais Café_. - -Dans les Vosges: «_C’est de là-pas que j’esbère la venchance._» - -_Le pouvoir civil_: où le banquier, un glaive dressé dans son poing -fermé sur sa cuisse, pèse du pied sur le corps de la France terrassée. - -L’esprit de Forain, ses formules aussi importantes que son dessin, -dans l’ensemble de son œuvre, j’ai été obligé d’en citer de nombreux -exemples dans cette étude du _P’sst...!_[2]. On ne peut guère renvoyer -le lecteur à un album du genre de ceux où différents éditeurs ont réuni -les autres séries de dessins politiques ou simplement parisiens. Peu -de personnes ont gardé les numéros devenus très rares de ce journal -temporaire. C’est à peine si l’auteur lui-même en possède une série -complète. Telle est sa modestie, si petite est l’importance qu’il -semble attacher à ce qui fera sa gloire; il est si ennemi de la réclame -et de la publicité modernes, qu’il lui faudrait un ami dévoué pour -prendre soin de ce qui, chaque jour, tombe de son chevalet sur le -plancher de son atelier: dessins, peintures, esquisses de tout genre. - - [2] Le _P’sst...!_ a été réédité en deux volumes. - -Forain ne «marche pas avec le siècle». Il n’est pourtant pas arrêté, -mais reprend ses pinceaux, au contraire, et couvre ses toiles de tons -riches ou charmants, d’arabesques savantes, qui sont des variations -sur les sujets suivants: les danseuses, les tribunaux, les scènes -populaires enfin, dont certaines sont plus touchantes dans leur -simplicité familiale,--mères et enfants, «maternités»,--comme l’on dit -aujourd’hui--qu’on ne les attendrait de l’implacable ironiste. - -Il y a quelque temps, on vit dans l’atelier de la rue Spontini des -projets de tableaux religieux. La beauté de ces compositions fait -espérer tout un développement nouveau, une veine peut-être féconde. La -largeur et la noblesse qu’a prises la technique de Forain, peintre, -nous annonce encore des chefs-d’œuvre. Je voudrais, plus tard, -continuer cette étude, qui, si elle est incomplète par ma faute, l’est -d’ailleurs forcément, puisque Forain n’a pas encore achevé sa destinée, -mais forme au contraire mille projets de peintre. - - Février 1905. - - - NOTE.--Je puis déjà, cinq ans après la publication de ce portrait, - ajouter, à la liste des œuvres citées plus haut, une série de belles - et précieuses «eaux-fortes» que M. Forain exécute en ce moment. - Le dessin s’élargit encore, la technique de la pointe-sèche est - parfaitement admirable, faisant penser à Rembrandt et à Goya. Le - Christ et les Apôtres, le Calvaire, le Dernier Repas: tels sont les - sujets auxquels revient ce catholique. M. Forain s’est apaisé; son - visage, rose et gras, décèle une paix intérieure et un accommodement - aux choses actuelles. Son esprit lui a concilié ses ennemis, qui - semblent avoir passé l’éponge sur le _P’sst_. Il ne fume plus, il est - végétarien et indulgent. - - - - -JAMES MAC NEILL WHISTLER - - -I - -On a écrit beaucoup sur Whistler[3] à l’occasion de sa mort. Malgré -les efforts de la critique française à déterminer exactement la -personnalité de ce charmant et singulier artiste, je crains qu’il ne -demeure, aux yeux du public intellectuel, une sorte de Mallarmé de -la peinture, un visionnaire classé entre Edgar Poe et Mæterlinck, -un nécroman enfermé dans sa tour d’ébène, au milieu d’un jardin aux -sombres pavots, dont le soleil ne réchauffe jamais l’atmosphère glacée. - - [3] Cette étude a été écrite en mars 1905, après l’exposition, - à Londres, des œuvres de Whistler. Celle de Paris, très - incomplète, mal éclairée, est encore venue brouiller les idées. - Il semble qu’on doive toujours être injuste envers cet artiste, - dans l’éloge comme dans la critique. - -En effet, le succès parisien de Whistler éclata à une époque -d’alanguissement général. En peinture, dominaient les teintes grises; -en musique, une miévrerie maladive; dans les lettres, un goût malsain -de bizarrerie et de mystère factices, joint à une manie, vite démodée, -de l’exceptionnel et de l’occulte. Les esthètes s’ingéniaient -à célébrer le silence de Bruges, les hortensias bleus et les -chauves-souris. - -On adopta Whistler à cause de la tendance qu’il semblait personnifier, -de même que Manet avait servi à Zola, vingt ans auparavant, dans les -batailles du naturalisme. Pour Manet, les clichés de «fenêtre ouverte -sur le plein air» et «il a chassé le noir de la palette» étaient aussi -inexacts et arbitraires que ceux dont on gratifia l’artiste américain, -classé peut-être imprudemment au nombre des psychologues et des -évocateurs d’âmes. Pourtant ce n’était pas à l’esprit de ses modèles -qu’il était attentif; ceux-ci jouaient dans ses préoccupations à peu -près le rôle d’une brioche ou d’un melon dans celles de Chardin. - -Le «whistlérisme» et le «mallarméisme» sont des formules qui -enchantèrent notre jeunesse, comme des préciosités dignes de nos -dédaigneuses personnes; mais si des néologismes ont éveillé l’attention -de la foule, ils ont faussé l’opinion. Le «portrait de la mère de -l’artiste», honneur du Luxembourg, peint dans un mode mineur qui nous -parut sans précédent, n’en est pas moins un des exemples les plus -sains qu’on puisse proposer à l’étudiant et des plus traditionnels. -Cette toile prit une légitime importance dans notre imagination, par -ses mérites intrinsèques, alors qu’un nouveau snobisme commençait d’y -découvrir quelque impénétrable magie. - -A notre époque, c’est, le plus souvent, par des côtés périssables, -qu’un artiste s’impose à l’admiration de ses contemporains: d’où tant -d’erreurs, de dénis de justice. Les qualités solides et saines qui nous -charment dans certaines toiles anonymes, datant des siècles passés, -échappent aujourd’hui à l’amateur bourré de littérature, qui veut, en -dépit de tout, que la peinture lui donne des sensations directes; or -la peinture n’agit directement que sur des tempéraments extrêmement -peu nombreux. Si elle agit sur la foule des Salons annuels, ou sur les -soi-disant raffinés des cénacles et des petites revues, croyez-bien -qu’elle porte en elle-même une tare. Les succès du Salon, ainsi que les -extravagances et les folies à la mode, ne durent que le moment où on -les loue. - - -II - -Dans mes plus anciens souvenirs, j’entends encore le nom de Whistler -prononcé par les hommes que Fantin-Latour a groupés autour de Manet -et du portrait de Delacroix. Au fond de l’atelier de la rue des -Beaux-Arts, on voyait l’hommage à Delacroix, où un jeune dandy, pincé -dans sa longue redingote, les cheveux noirs bouclés, avec une mèche -blanche sur le front, la bouche ironique, l’œil perçant, se retourne -vers le spectateur, c’est un élégant au milieu des Français plus -négligés, qui sont Baudelaire, Champfleury, Balleroy, Duranty, Legros, -Bracquemond, Fantin. Ce personnage étrange m’intrigua longtemps. -Son nom revenait sans cesse dans la conversation, sans que des -renseignements précis me fussent donnés par les élèves de Lecocq de -Boisbaudran et de Gleyre ni par les anciens du Salon des refusés, -auxquels j’osais à peine poser des questions. Je démêlais pourtant -que le «petit Whistler» avait laissé l’impression d’un type original -d’étranger, à une époque où les Américains venaient moins nombreux -étudier à Paris. Il avait vite disparu, après des débuts brillants dont -il était moins question toutefois que de son allure exceptionnelle, de -son monocle et de son esprit mordant, assaisonné d’impertinence. On le -craignait, mais on en riait, en le citant, comme d’un faiseur de bons -mots. - -Que faisait-il vers 1860? - -Nous connaissons, si nous en prenons la peine, la manière, avant 1870, -d’un Manet, d’un Renoir, d’un Fantin ou d’un Carolus Duran, ses amis. -Mais de Whistler, on ne conservait rien. Toujours était citée la «fille -en blanc», symphonie de blancs, à quoi il avait travaillé pendant -des mois, dans un atelier démeublé, tout tendu d’étoffes blanches. -Je sais maintenant, pour l’avoir vu récemment, ce qu’était ce pauvre -essai maladroit et informe; je ne me rends pas compte de la profonde -sensation qu’il put faire à son apparition. Gleyre, le maître de -Whistler, fut sans doute irrité par l’ignorance et les prétentions de -ce jeune Yankee; mais qu’est-ce que ses camarades déjà pleins de talent -discernèrent d’exceptionnel dans cette figure sans beauté, d’une valeur -si veule, sur son fond inconsistant? Toujours est-il qu’on louait en -baissant la voix et avec une certaine fierté d’élus, ses nocturnes et -ses symphonies. N’était-ce pas un musicien plutôt qu’un peintre, ce -Whistler? - -Un jour, me promenant, collégien en congé, dans un de ces entresols -de l’avenue de l’Opéra où les impressionnistes groupaient leurs -œuvres, je vis, arrêté devant la danseuse en cire et juponnée de -tarlatane, que Degas avait modelée, un petit homme noir avec un chapeau -haut de forme à bord plat, un pardessus à taille, tombant sur ses -souliers à bouts carrés, maniant une sorte d’appui-main en bambou et -poussant des cris aigus, gesticulant devant la vitrine. Je devinai, -par hasard, que c’était Whistler. Or, c’était lui, en effet, et je -le rencontrai bientôt chez Degas, ayant été conduit par M. Ludovic -Halévy dans ce sanctuaire plein d’horreur. Whistler avait apporté un -carton de vues de Venise à la pointe-sèche, qu’il tirait avec mille -précautions d’un étui de vélin à rubans blancs. Je ne compris rien -à ces planches pâlottes, indications tremblées comme des reflets de -lampes dans l’eau. D’ailleurs ses gravures et ses lithographies--je les -ai aujourd’hui presque toutes vues--ne me semblent pas dignes de leur -réputation. Les premières, celles de France, sont franches, appuyées, -et rappelleraient Méryon; les autres sont plus libres, mais sans grand -caractère distinctif, jolies parfois, mais faibles, dans cette manière -pittoresque de la vignette, où Mariano Fortuny, si injustement oublié, -ensuite excella. - -Ce fut donc par la série vénitienne, l’une des dernières et sa moins -heureuse à mon avis, que je pris contact avec son œuvre. Cela ne -m’expliquait pas encore les origines d’une réputation exceptionnelle. - -Je ne devais vraiment en prendre conscience que vers 1885, à Londres. -Pendues haut et comme si on les eût craintes, deux toiles, à la -Grosvenor Gallery, me révélèrent un art classique et neuf à la fois: -deux portraits, longs, étroits, dans leur simple cadre d’or mat, -strié, plat, comme la peinture elle-même, pour ainsi dire enfoncée, -rentrée dans une sorte de gros canevas à tapisserie. Les figures se -retiraient de plusieurs mètres en arrière du mur. L’une était rose -et grise. C’était une femme en robe d’un ton indéfini, le grand -chapeau de paille à la main, pâle comme une pétale de pivoine pâle: -lady Meux, arrangement nº 2. L’autre tableau, tout noir, mais d’un -noir transparent et comme intérieurement éclairé, montrait une face -anguleuse de «Bar-maid» sur un haut col paré de perles de corail: -c’était Maud, la première femme de Whistler, son modèle préféré, -l’inspiratrice de quelques-unes de ses toiles les plus caractéristiques. - -Helleu, avec qui je voyageais, et moi, nous n’eûmes plus qu’un désir, -celui d’en voir d’autres. Nous allâmes frapper à la porte du maître. -Il habitait alors the White House, Tite Street, dans ce Chelsea qu’il -adora. On passait, pour se rendre à l’atelier, par une série de -petites chambres peintes en jaune bouton d’or, sans meubles, tapissées -de nattes japonaises. Dans la salle à manger bleue et blanche, des -porcelaines de la Chine et de vieilles argenteries égayaient une table -toujours garnie, dont le centre était un bol bleu et blanc, où nageait, -parfois, un poisson rouge. - -Sur les murs du studio, nul ornement. Dans un coin, loin de la fenêtre, -un rideau de velours noir tendu, devant quoi le modèle posait. Deux -chevalets vacants; une immense table-palette avec une série de «tons -préparés», mixtures différentes pour chaque toile et dont l’artiste -se sert, du commencement à la fin, pour exécuter sa symphonie: tons -de chair, blanc et rouge indien, ou rouge de Venise, mélangés; tons -sombres pour les vêtements; un gros tas d’une certaine couleur neutre -pour le fond, et ses dérivés pour la demi-teinte, provisions telles -qu’un peintre en bâtiment s’en ménage dans ses camions, afin de -«coucher» très uniformément d’importantes surfaces lisses. Whistler -pétrit cette pâte avec un couteau à palette flexible et la délaye avec -des brosses rondes à longs manches. - -La cheminée est surchargée de centaines de cartes d’invitation à des -dîners et à des soirées, rappelant que nous sommes chez un «lion» de -la saison. Et le petit homme s’agite, parle fort, avec des crescendo -de «ah! ah!» et un accent américain inoubliable, rajustant sans cesse -son monocle à ruban de moire, de sa belle main fine et nerveuse de -prestidigitateur, qui semble prête à châtier le critique imbécile. - -S’il consentait à montrer quelque chose, c’était après d’interminables -préliminaires et non sans s’être fait prier comme un pianiste. Pourtant -la représentation commence. Le chevalet est placé en bonne lumière; -puis c’est une longue recherche dans les casiers d’un meuble à secret, -recherche qui exaspère notre impatience. Enfin, deux mains tendues -tiennent par les deux index, aux ongles pointus, un minuscule panneau -de bois ou de carton, qu’elles fixent lentement derrière la glace -d’un cadre. Les souliers à bouts carrés vont et viennent, les cheveux -bouclés tremblent, un «ah! ah!» perçant fait sursauter le visiteur -que Whistler frappe sur l’épaule en lui demandant son approbation: -«Pretty?» Et c’est un petit nuage gris dans une bordure d’or mat: -«note», «arrangement», «harmonie», «scherzo» ou «nocturne», que vous -êtes invité à admirer. - -Une autre année, Boldini nous conduit, Helleu et moi, à Tite Street. -Whistler nous a conviés à prendre le thé. Arrivés bien avant l’heure -dite, impatients, nous avons l’indiscrétion d’insister pour voir -beaucoup, beaucoup de choses, de ces toiles dont on aperçoit les -hauts châssis étroits, relégués dans l’ombre d’un paravent, et de ces -études légères que renferme le mystérieux meuble à tiroirs. Whistler, -en bonne disposition et mis en confiance par notre enthousiasme, se -décide à tout sortir, à tout nous avouer. J’ai peur que, de ces choses -étonnantes, qui passèrent trop rapidement devant nous ce jour-là, la -plupart ne soient détruites, qu’elles n’aient été reprises, gâchées et -définitivement abandonnées. - -Cette visite nous fit comprendre les procédés, le travail si nerveux -de l’artiste, qui nous confessait involontairement ses joies et ses -tristesses. Nous le surprenions dans l’intimité, épreuve à laquelle -un homme très fort, qu’il n’était pas, pourrait seul se soumettre -sans danger. Je devinai le sentiment de mes compagnons et je fus très -troublé; j’aurais voulu arrêter l’imprudent qui, en me livrant trop de -secrets, m’enlèverait peut-être quelques illusions. - -Nous passâmes d’abord en revue toute la série des grands portraits. -Whistler, qui n’en a pas achevé plus d’une dizaine pendant sa vie, -en commençait sans cesse. La première séance était une recherche de -l’harmonie, de la pose et des valeurs, un effleurement, une caresse de -la toile d’où la figure était en quelque sorte extraite, encore vague -brouillard. A la seconde, il précisait le caractère du personnage, -tout en répandant, sur la première couche de peinture, une deuxième -couche mince et fluide, qui nourrissait le dessous sans l’alourdir. -L’œuvre était dès lors achevée en tant que tableau: l’artiste y avait -mis le meilleur de lui-même. Mille raisons, excellentes selon lui, -l’empêchaient de livrer tel quel, le portrait qui eût ainsi été sauvé. -Mais il le gardait en vue d’améliorations que la centième séance -apporterait peut-être. Généralement il le gâtait ou l’effaçait. Nous -eûmes la bonne fortune d’en voir, parmi de très sommaires et de moins -heureux, quelques-uns des plus beaux. C’étaient _Connie Gilchrist_, -la danseuse de music-hall, «arrangement en jaune et or»; _Lady Colin -Campbell_, tête de gypsie au teint mat; _Henry Irving_, dans le rôle de -«Philippe d’Espagne», les jambes du maillot blanc, coulées dans l’huile -comme certains Vélasquez; _Mrs. Forster_, arrangement en noir; _Maud_, -en or roux; un acteur en costume d’Incroyable, harmonie opaline de gris -et de rose; certains portraits de la série des «arrangements en noir -et brun», comme la _Rosa Corder_, _Mrs. Cassatt_, _les Leyland_, _Mrs. -Waldo Story_. - -Whistler, entraîné et s’amusant de notre surprise, nous fit déguster -la bonne comme la mauvaise cuvée, et, après de nobles inventions dans -les tons les plus précieux, apparaissaient des harmonies moins rares, -jolies encore, mais un peu fades. C’étaient des études d’après ces -charmantes filles anglaises au pur galbe grec, dont il entourait les -formes graciles d’écharpes au coloris atténué[4]. - - [4] A l’exposition du quai Malaquais, il n’y avait que de - sommaires esquisses pour ces toiles. Les lacunes étaient telles - qu’on aurait mieux fait de s’abstenir d’un hommage au défunt, - hommage qui s’est tourné en dédain. - -Un autre chevalet était destiné à la magique série des esquisses où de -petites créatures falotes, Mousmés-Bilitis, affectées et charmantes, -agitent l’éventail et le parasol sur un ciel de turquoises malades, le -long de la grève marine; ou nues, érigent leur joli petit corps à côté -d’un arbuste grêle. - -Les dessins hebdomadaires que Grévin donna au _Journal amusant_ -pendant si longtemps et ses projets de costumes de féeries, flattaient -Whistler. Il y faisait souvent allusion et s’en inspira dans maints -de ses menus et pimpants croquis, rehaussés de pastel ou d’aquarelle. -Son ancien camarade P.-V. Galland, un des artistes français dont il -appréciait particulièrement le dessin et le goût élégants, était un -des rares contemporains qu’il citât volontiers avec Grévin et auquel -il pensât en travaillant. Les statuettes de Tanagra, les estampes -nippones, Grévin et Galland: singulière association à première vue, -mais qu’explique la fantaisie composite de Whistler. Il transcrivait -ainsi dans sa langue de peintre occidental son rêve d’Orient, et -usant alors d’un pinceau plat, étroit, traînant une pâte translucide, -évoquait, comme dans une frise d’émail, ses jolies petites promeneuses. - -De cette série encore, quelques plus grandes figures nues ou un peu -drapées, charmantes par la sensualité de leurs formes pleines et -mignonnes de femmes-enfant, qu’il dessinait d’abord au crayon sur du -papier d’emballage, dévotement. - -Dans ses flâneries au British Museum, en compagnie de son confrère -Albert Moore, Whistler avait senti la singulière analogie de certains -marbres avec le type anglais moderne, d’une beauté classique qu’on -chercherait vainement dans la Grèce moderne. Il puisa avec discrétion -aux sources où Leighton, Alma-Tadéma, pour ne citer que les plus -célèbres, allaient rafraîchir leur académisme gréco-britannique. Mais -son geste discret ne devait être remarqué que plus tard. - -Dans ces études antiques, aux précieuses figurines soufflées comme le -verre de Venise, Whistler mettait ce qu’il y avait de plus aigu chez -lui. Regrettons qu’il n’ait pas eu le courage ou la force physique, -qui lui eût permis d’appliquer son ingéniosité de décorateur dans une -œuvre dont il parla longtemps, qu’il prépara, mais n’entreprit jamais. -La bibliothèque de la ville de Boston fut ainsi privée d’un panneau -qui fut commandé et qu’on aurait aimé voir à côté de ceux de Puvis de -Chavannes et de Sargent. - -Sur un troisième chevalet, un plus petit cadre encore attendait des -notes de ciel et de mer, inaltérables comme des agathes, des paysages -urbains, ruelles et pauvres boutiques de Chelsea, cours dieppoises, -animées de bambins croqués au hasard des promenades par Whistler, qui -jamais ne sortait sans une «boîte à pouce», toute prête pour fixer, -en une arabesque ornementale, le rapprochement inattendu de quelques -tons fugitifs. Il avait une préférence pour cette menue monnaie, si -précieuse à mon avis, de son talent naturel, et il avait raison de -collectionner jalousement et d’étiqueter ces planchettes, dont il -demandait des prix énormes, les entassant dans des casiers, faute -d’amateurs assez clairvoyants ou assez riches pour se les offrir. - -C’est dans cet exercice ininterrompu de la notation, comme musicale, -d’un nuage, de l’écume d’une vague ou d’un reflet dans une vitre -d’échoppe, qu’il satisfaisait son besoin de perfection technique. Sa -science et ses moyens étaient en une juste relation avec la taille de -ces œuvrettes où il est sans rival. D’ailleurs, il insistait sur ces -«notes» et ces «nocturnes», et devant ce chevalet, nous étions prêts à -partager sa préférence, car la plupart des grands portraits étaient des -promesses plutôt que des œuvres accomplies. Pour se donner le change à -lui-même, il reprochait d’ailleurs au modèle de ne pas s’être prêté à -leur achèvement, et aux circonstances, de les avoir arrêtés en route. -Sans facilité, son travail était lent, et, pour mettre ce qu’il voulait -y mettre dans une toile, d’uni et d’égal, il se trouvait souvent gêné, -quand il fallait reprendre de haut en bas, dans la séance, une figure -en pied. - -Cinq ou six fois et à de longs intervalles, pendant le cours de sa -vie, il avait signé de son orgueilleux papillon-monogramme, de grandes -œuvres, totalement réalisées; mais chaque jour il livrait un assaut -dans un champ moins étendu, où son escrime était plus savante et plus -adéquate. - -Whistler n’était pas un dessinateur très armé, tel Ingres le voulait, -tels que furent les anciens maîtres. Il lui manquait cette aisance -dans la construction du corps humain, qui, à un Rembrandt ou même à -un Hals, permet de se jouer des difficultés et de mettre même dans un -groupe nombreux de figures, sans être fatigué en cours d’exécution, le -brillant des dernières touches, l’épiderme vivant. Il n’était pas très -savant et ses réussites heureuses dépendaient du hasard qu’implique -le manque d’absolue docilité de la main au cerveau. De plus, son -système de minces et légères couches superposées, à chaque séance, -l’une détruisant la précédente, comporte les transformations les plus -inattendues, heureuses ou déplorables. Le modèle se décourageait -parfois, le peintre aussi; on remettait à plus tard la suite du -travail, et je sais telle personne qui eut le temps de faire des -séjours à Londres, en Amérique, et de revenir, des années après, -à l’atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, pour voir s’achever -péniblement son portrait. Whistler s’embarrassait, tout à coup, d’une -main, d’un emmanchement de bras, d’un pied. Je ne crois pas qu’il -faille mettre au compte de l’âge seul, ces difficultés insurmontables -où nous l’avons vu peiner dans sa vieillesse. Il en avait toujours -souffert. - -Quand il est au-dessous de lui-même, il l’est comme un mauvais amateur, -ses défauts ne sont pas dignes de lui. Voyez la Princesse de la -Porcelaine (autrefois dans le Peacockroom, chez Mr. Leyland), banalité -de la tête, habile et faible, mal bâtie, mauvaise qualité du dessin, -modelé superficiel et rond. Voyez encore le Sarasate, le Duret ou le -Montesquiou... - -Dans le portrait où Whistler se présente de face, la main en avant, -certains critiques candides virent des pièces d’or qu’il soupèse, au -lieu d’un modelé faux, qui déforme la paume de cette étrange main, -centre de la composition. On devine des irritations et des impatiences -cruelles dans la lutte corps à corps avec le modèle, l’exaspération -de n’atteindre plus souvent à ces réussites définitives dans de trop -rares circonstances, obtenues: avec sa mère, par exemple, Carlyle, miss -Alexander, lady Archibald Campbell, lady Meux, Maud, Rosa Corder. - -Nous pensions au hasard que furent ces victoires, en prenant le -thé, dans l’atelier de Tide Street, déjà envahi par le crépuscule. -Le maître est là, debout, avec ses rides, sa bouche pincée sous sa -moustache relevée de mousquetaire. A-t-il réalisé ce qu’il a voulu? -Sans doute non, quoiqu’il se donne pour le plus grand entre les grands. -A-t-il eu ce qu’il ambitionnait? Non. S’il a étonné, scandalisé, en -des procès retentissants, couvert Ruskin de ridicule et nié tous ses -contemporains, il n’a pas l’autorité que son art devrait lui conférer; -chaque rare commande de millionnaire est prétexte à difficultés, -lassantes quand la jeunesse a fui. Ses façons, ses mots amusent, on -le caricature sur la scène et dans les magazines, on le fête dans les -salons, mais c’est le whistlérisme et non Whistler qui est populaire et -fêté. - -Ses œuvres sont faites pour nous autres, peintres de Paris, à qui il -est joyeux de se livrer, et pour ses élèves qu’il voudrait réduire -au rôle de simples compagnons de plaisir, mais qui du moins le -comprennent. Son monogramme, la couleur de ses murs, ses «ten o’clock», -son excentricité: voilà ce qui retient le public anglais en 1885. -Whistler voudrait gagner beaucoup d’argent, il en dépense sans compter, -et il n’en a pas. Non, comme on le dit, qu’il soit agité de soucis -pécuniaires; Whistler, homme aux forts et impérieux besoins, s’est -toujours offert tranquillement ce qu’il désirait. Il n’hésite pas à -choisir une rare pièce d’argenterie ou de vieux Chine «blue and white», -quitte à renvoyer, l’intimidant par sa faconde, le marchand qui ose -lui rappeler la réalité d’une échéance. Il donne des déjeuners où la -société la plus élégante, autour du bol au poisson rouge, s’esclaffe -dès qu’il parle. Pour ses convives, il est «Jimmy», et Jimmy veut -être encore un jeune dandy qui fait des projets d’avenir. Et il a -soixante-quatre ans. - - -III - -Une soirée passée avec Whistler au Café Royal ou dans le monde laissait -une impression gênante. Ce diable d’homme bruyant en public, hâbleur, -vaniteux enfantinement, voulait donner le change sur lui-même. -Sans doute, il savait son art incompris, profitait au moins de ses -avantages de causeur paradoxal et accentuait ses bizarreries pour -retenir l’attention du public. L’effet qu’il s’irrita parfois de ne pas -produire dans la société parisienne, était toujours sûr, à Londres. -A chaque nouvelle occasion, son succès comme conférencier, plaideur -ou essayiste, remplissait les journaux, étendait sa popularité, le -«lionisait». - -La mode fut donnée par lui à ses confrères, de répondre aux articles -des critiques par des lettres ouvertes et même d’intenter un procès -à qui les avait sévèrement traités. Whistler, d’un tour d’d’esprit -incisif, plein d’ironie et habile à s’exprimer par la parole ou -par la plume, poursuivait sans répit ses ennemis, c’est-à-dire les -journalistes, les amateurs, la société. Il écrivait beaucoup, d’une -écriture fine, charmante, ornementale, qui, du moindre billet, aux -savantes réserves de blanc sur un papier choisi, faisait un objet -d’art. L’aspect extérieur qu’il s’était donné, autant que le décor de -sa maison, ses opuscules imprimés, ses lettres, tout portait un cachet -individuel et faisait partie de son esthétique. Son extrême raffinement -se manifestait de toutes façons, et l’on était peiné qu’il prît à tâche -de se dissimuler sous des dehors--avouons-le--un peu charlatanesques, -devant la foule grossière et naïve qu’il était décidé à intriguer comme -un homme, puisque, comme peintre, il ne pouvait la conquérir. - -Il s’entourait volontiers de jeunes gens. A Walter Sickert, qui -l’interrogeait sur les grands hommes de son temps, les Carlyle, -les Disraeli, s’étonnant des modestes inconnus qui encombraient -maintenant l’atelier: «Je préfère les jeunes fous aux vieux imbéciles», -répondit-il. En vérité, il n’avait aucune curiosité en dehors de son -art et de la culture de sa personnalité. Il ne lisait pas, riait de -toute peinture moderne, sauf de la sienne. Dès qu’il avait accompli -sa tâche journalière, il ne pouvait demeurer seul, et ayant gardé -tard le besoin de sortir, de s’afficher dans les lieux fréquentés, il -lui plaisait qu’un cortège tapageur de disciples l’accompagnât par la -ville. Le soir, en habit, mais sans cravate, soigneusement coiffé et sa -mèche blanche en point d’interrogation sur le front, il se répandait -dans Londres, dînait excellemment et faisait des mots cruels, colportés -ensuite par ses fidèles complaisants. Jeune de caractère, vraiment gai, -il voulait le rester d’habitudes. - -Comment un homme qui avait une si noble conception de sa mission -artistique et qui fût mort de faim plutôt que de transiger et de se -mentir à soi-même, ne s’acquittait-il autrement de son rôle de chef -d’école? Ses disciples, pour qui ses principes si vrais et si raisonnés -étaient une manne attendue avec émotion, pourquoi les traitait-il en -camarades tout au plus bons à répandre ses boutades? Whistler eût pu -maintenir une sorte d’équilibre de la pensée à une époque de confusion -où les débutants doivent tout apprendre par eux-mêmes, faute de maîtres -pour enseigner ce que chacun savait jadis à vingt ans. - -Ses théories étaient pleines de cohésion et il avait formulé des règles -sur lesquelles il était intransigeant pour lui-même. Je me rappelle -certaine page extraite d’un de ses essais et dont il distribuait des -exemplaires à ses amis. C’étaient de brefs commandements d’un homme de -goût, sur «les conditions et les proportions de l’œuvre d’art», très -littéraires et d’un dandysme à la d’Aurevilly. Mais le Maître cédait le -pas à l’histrion. - -A le voir parader en dehors de l’atelier, on l’eût pris pour un émule -d’Oscar Wilde, qu’il méprisait pourtant et dont il ne cessait de faire -remarquer la vulgarité, l’inintelligence esthétique et l’insincérité. - -Les manifestations dans le ton du whistlérisme d’alors, il en était -très fier et s’en amusait comme d’une bravade de grand peintre -incompris, égaré parmi de demi-professionnels. Avec les ratés et les -mondains tapageurs de sa bande, aussi bien, il se grisait, redressait -sa taille, restait plaisant et familier. Mais si, rentrant tard de -leurs balades nocturnes, ceux-ci passaient chez le maître, ils le -retrouvaient penché dès l’aurore sur la plaque de cuivre ou campé -devant sa toile. Le «lion» d’hier soir était devenu un vieillard à -grosses lunettes, courbé sur son ouvrage, fervent devant la nature. - -Et c’est alors qu’il laissait percer ses secrets de bel exécutant -nourri dans les musées, passionné pour la pureté de la matière. -Tintoret, Vélasquez, Canaletto, ses préférés, il les avait approfondis, -assimilés. Il voulait que, petit ou grand, son ouvrage fût, à toutes -ses phases, digne de lui, beau dès la première séance, parfait dans -tous ses états. La subtilité nerveuse du dessin, les valeurs observées -avec tant de soin, sans qu’il donnât jamais un coup de pinceau en -l’absence du modèle, enfin l’absolue probité de ses intentions: quel -exemple pour nous! Ce «barbouilleur» et cet original bruyant était un -des derniers à se préoccuper des conditions matérielles, sans quoi le -tableau à l’huile se plombe vite et n’a pas de durée. Il avait retrouvé -la transparence des maîtres--avec une technique nouvelle. Il voulait se -classer à leur suite. - - -IV - -Dans une exposition d’ensemble, on est déconcerté par les techniques si -différentes de ses débuts et de sa maturité correspondant à deux phases -importantes de sa vie. Avant 1860, Whistler, pour fuir l’autorité de -ses parents, qui veulent faire de lui un ingénieur, quitte l’Amérique, -vient à Paris quand l’école réaliste est dans son plein épanouissement, -reçoit la bonne leçon, puis va se fixer à Londres au moment où le -préraphaélitisme, avec Ruskin, échauffe tous les esprits. C’est -ainsi qu’il prend part à ces deux mouvements de la seconde moitié du -dix-neuvième siècle, si considérables pour les deux pays, mais si -opposés en leurs résultats; semblables à leur origine, comme toutes -les rénovations artistiques, répondant à un besoin de sincérité, et -comme une sorte d’effort vers l’interprétation plus fidèle de la -nature. Ce souci de la nature, notons que tous les révolutionnaires -du dix-neuvième siècle l’ont eu, David comme Manet, Holman Hunt comme -Courbet. - -Dans les écrits théoriques et les conversations du «Preraphaelite -Brotherhood» (confrérie) il n’est question que d’étudier la vie en ses -moindres effets, tous dignes du pinceau ou du crayon de l’artiste. Le -préraphaélitisme, que devaient prêcher des hommes plus littérateurs, -plus poètes que peintres, fut un acte d’adoration devant la nature. -Remontons aux candides primitifs, oublions les conventions, dessinons, -comme un enfant, les êtres et les objets. La plante, le brin d’herbe, -l’insecte, les plus humbles choses seront rendues, observées avec -tendresse et naïveté. Dans la figure humaine, ce sera le caractère, -l’attitude juste qu’il faudra marquer; les sujets de tableaux, si -modestes soient-ils, seront ennoblis par la conscience du bon ouvrier -qui les traitera. - -Des tempéraments très divers distinguaient chacun des frères-apôtres. -Le robuste John Everett Millais n’était que par un hasard de -camaraderie enrôlé sous la bannière de Rossetti, de Madox Brown et de -Holman Hunt. - -Whistler vécut avec eux dès son arrivée à Londres, il fit poser les -mêmes modèles, se mêla à ce groupe, le plus intéressant d’alors, où il -ne fut pas mieux compris qu’à l’Académie. Cependant, pour une partie -de son œuvre, l’histoire le rattachera peut-être à cette école. De la -«Queen’s House», où Rossetti reçut Whistler et se lia d’amitié avec -le poète-peintre, il subit une influence incontestable, mais purement -extérieure. - -Il ne devait plus guère quitter ce coin de Chelsea où il recueillit -ses plus fortes impressions. La Tamise, qui coule déjà plus paisible -dans cette ancienne banlieue de Londres, entre des quais ombragés -de quinconces et construits de charmantes maisons du dix-huitième -siècle, à la brique violette, passait naguère sous des ponts de bois -d’un profil bizarrement japonais. Souvent, sans doute, sortant de la -«Queen’s House», où des assemblées d’esthètes et de belles femmes à -la lourde chevelure, au long col gonflé, avaient célébré la «Blessed -Damosel» et la Florence médiévale, Whistler entrevoyait dans la -brume de l’aurore ses futurs nocturnes; l’arche du vieux Battersea -bridge, une péniche sur le fleuve, telle cheminée d’usine en deux tons -apparentés, quels motifs pour de fantastiques «harmonies»! Était-il -donc nécessaire d’aller chercher l’inspiration dans de vieux livres -italiens? Pourquoi tant de littérature, tant de pensées, pour en faire -un tableau? - -Il garda un souvenir affectueux du séduisant Dante-Gabriel; mais leurs -rapports n’avaient peut-être pas été toujours très aisés. A propos -d’un sonnet écrit par le poète pour une composition qu’il tardait à -peindre, son ironique ami avait demandé: «Pourquoi faire le tableau? -Transcrivez le sonnet sur la toile au lieu de le graver sur le -cadre!... cela suffira!...» - -D’autre part l’esprit de Ruskin dominait le cénacle, et Ruskin n’avait -aucune considération pour le jeune Américain. Dans leur célèbre procès, -le grave prosateur s’était étonné que 5.000 guinées fussent la valeur -d’une pochade faite en deux heures. Whistler avait répliqué: «Je ne -sais pas si j’ai mis deux heures ou une demi-heure! Mon nocturne -m’a peut-être pris dix minutes à peindre, mais il résumait une vie -d’observations». - -Ainsi, sous les dehors d’une cordiale camaraderie, il y avait entre ces -hommes, simples habitudes de voisinage, avec quelques goûts en commun, -mais, au total, inintelligence l’un de l’autre. Cependant, c’est dans -ce cercle, le plus précieusement littéraire, que Whistler applique -ses qualités de bon peintre et l’enseignement rapporté de Montmartre, -enseignement auquel il ajoute celui de la National Gallery et du -British Museum. Fuyant les primitifs, dont se réclamaient les frères -préraphaélites, c’est aux Vénitiens, à Vélasquez et à l’Antiquité qu’il -demande conseil. - -A Paris, il avait respiré l’air des ateliers où la riche palette et la -mâle technique étaient encore honorées. La force qui agit d’abord sur -le jeune élève fut l’énorme et sain Courbet. Dans sa première manière, -Whistler montre son goût pour la belle pâte grasse, épaisse; l’emploi -du couteau à palette précède celui du pinceau. Il est intéressant de -voir, dans la collection de Mr. Edmund David, «la femme au piano», -noble dans sa lourdeur un peu maçonnée, à côté d’un tableautin déjà -fluide: des jeunes filles en robes blanches, à la Rossetti. Ces deux -toiles révèlent l’apport de la France et celui de l’Angleterre dans la -formation de Whistler, qui trouva la voie entre l’un et l’autre pays, -vers l’Espagne et l’Italie. - -Manet, Claude Monet, Renoir, Degas, Fantin, Legros, Guillaume Regamey, -Cazin, Lhermitte et les autres élèves de M. Lecocq de Boisbaudran, tels -avaient été ses premiers compagnons. Vous savez l’exécution solide, -savoureuse, que chacun d’eux possédait vers 1865 et qui, en dépit de -multiples classifications dont le sens est déjà amoindri, les réunira -dans un glorieux faisceau. Whistler tient presque autant à ce groupe -français qu’à l’école de Chelsea. C’est Paris qui lui apprit à tenir le -pinceau. - -Il est regrettable qu’on n’ait pas tenté une monographie de M. Lecocq, -qui fut un professeur modeste, effacé, mais d’une rare intelligence. -Fantin racontait les promenades à la campagne de tout l’atelier, quand -on jetait dans un champ, au clair de lune, quelque loque blanche, -afin d’en étudier les valeurs différentes, selon la lumière plus ou -moins intense qui l’éclairait; et les observations ingénieusement -pratiques qui ouvraient les yeux, activaient la compréhension des lois -éternelles. M. Lecocq ne fut pas le maître de James Mac Neill, mais il -l’influença tout de même de ses théories. - -C’est Londres qui développa les dispositions de coloriste que Whistler -tenait en réserve. Londres, le point du monde le plus beau, le plus -pittoresque pour ceux qui savent regarder. Whistler, assurément, -fut un des premiers à en découvrir les mille merveilles: effets -continuellement changeants d’une atmosphère prismatique et diaprée; -noblesse de son architecture courante, si touchante dans son apparente -nudité, si appropriée au climat, si colorée, si élégante dans ses -délicatesses dissimulées. Londres, majestueuse cité aux plus hardies -constructions modernes, où la brique et le fer s’offrent nus, sans -ces mesquins festons dont le Paris moderne croit se devoir à lui-même -de masquer des ponts et des magasins. Whistler l’adora quoiqu’il -fît profession de le détester. Il eut une tendresse pour ses femmes -à la chair de fruit, coiffées de cheveux plus ambrés que ceux des -Vénitiennes et des Sévillannes. Il n’avait qu’à ouvrir sa porte pour -croiser des filles, belles comme des statues grecques ou transparentes -comme des fleurs de magnolia. La marmaille des rues, si drôlement -costumée d’étoffes aux tons crus, plus éclatants encore dans la brume -humide qui les exalte, il les introduisit dans l’art, ainsi que -ces pauvres devantures de boutiques peinturlurées, prétextes à ses -plus merveilleuses variations. Whistler ne peut s’expliquer que par -Londres, qui est à la fois une Venise, une Hollande et toutes les -parties du monde amplifiées, poussées jusqu’à une sorte de paroxysme du -pittoresque par la richesse de la vie et la pléthore dont elle éclate. - -Pour moi qui en reçus mes premières impressions et qui en fus -intoxiqué, l’art de Whistler prend un sens plus net peut-être que pour -le Français, à qui répugne la saveur anglaise, amère et sucrée comme -le gingembre. Londres ayant pour moi le même genre d’attrait que Rome -a pour tels autres, je suis reconnaissant au maître de ses moindres -croquis, parce qu’ils témoignent d’une émotion que j’ai ressentie, -d’une prédilection pour certains coins de rues que je garde au fond -de ma mémoire depuis les heures de ravissement que je passai là-bas, -comme enfant, puis comme homme, sans jamais me lasser d’admirer et d’y -retourner. - -Un étranger voit mieux qu’un natif ce qui fait le caractère d’un -pays. Whistler, Américain, devait traduire Londres dans une langue -bien plus expressive que celle d’aucun Anglais. Il la vit, comme je -crois la voir, élégante dans ses pauvretés et ses tares mêmes, fine -dans son outrance, barbare et supérieurement civilisée, classique et -si contemporaine, passionnée sous des dehors de réserve et surtout -picturale plus qu’aucun autre endroit sur terre. - -La brume, l’eau immobile et moirée, les mousselines et les gazes -impondérables d’un climat humide qui transforme en palais et en lacs de -rêve le plus simple mur et le ruisseau, n’est-ce pas la moitié du génie -de Whistler? - - -V - -Voici un des rares artistes d’aujourd’hui, dont il suffirait qu’une -seule toile subsistât pour qu’on pût le juger. Et cette œuvre -d’élection, c’est le portrait de sa mère. Ce calme chef-d’œuvre dont -la présence dans le Musée du Luxembourg assurera à Whistler la durée. -Les gris argentés, les noirs verdâtres, les lignes simples et nobles -qui forment son rythme, séduisirent, à leur apparition, autant que les -polyphonies impressionnistes et prirent dans leur réseau arachnéen la -jeunesse artiste. Grande habileté d’avoir su ménager son effet, choisi -le moment d’entrer silencieusement au milieu des plus bruyants accords, -dans une galerie toute moderne et internationale, parmi les étalages -bigarrés de ses contemporains. Il la voulait au Luxembourg: cette toile -y alla. Si vous avez vu et admiré ce portrait de vieille femme, votre -admiration pour Whistler est allée d’emblée là où il se surpassa. Ce -profil fin, sous les bandeaux argentés et le petit bonnet d’impalpable -dentelle, avec ses brides hiératiquement rigides, tombant sur une plate -poitrine de vieille femme déjà prête pour le suaire; l’atmosphère -glacée de la chambrette austère, à la tenture de deuil, aux sparteries -nettes, la chaise anguleuse, et ce tabouret sans capitons où s’appuient -deux pieds chaussés de velours, rapprochés comme ceux d’une figure -tombale, cette majesté toute intime stimulera votre imagination. Vous -ne perdrez jamais, après les avoir regardés, le souvenir de ces traits -délicieusement aristocratiques, de ce nez si joli, de cette bouche -tremblante, de ce regard noyé dans le rêve, terni, mais si vivant -d’être un œil relevé dans un visage un peu abaissé, qui n’a plus la -force de se tenir droit sur le col--déjà presque d’une morte. - -Le modèle collabora puissamment avec le peintre. On a dit que l’image -de sa mère offrait à l’artiste une occasion sans seconde d’exprimer le -tréfonds de soi-même. Cette opinion courante et presque banale est tout -à fait juste pour Whistler. A son habituelle émotion en présence de la -nature, il ajouta, cette fois, sa tendresse filiale et ce pathétique -des heures qui précèdent la déchirante séparation finale. Sa brosse, -trempée dans les essences les plus précieuses, agglutine des poussières -d’ailes de papillons sombres, pour les étendre amoureusement sur un -canevas très fin, sorte de batiste rentoilée et si fragile, que j’ai -connu longtemps ce tableau troué, sans qu’on osât le réparer--comme un -verre de Murano. - -Une autre fois, Whistler se mesura encore avec un modèle d’exception: -c’était Thomas Carlyle. Il s’y exprima en une très belle page, mais -inférieure cependant au portrait de sa mère. La donnée était à peu près -la même: une figure de profil sur un fond uni, même chaise, même natte -sur le plancher. La ligne arabesque, très recherchée et trouvée, de -cette redingote marron, bouffante sur le devant, conduit à la tête rose -du noble vieillard, inclinée, elle aussi, sous ses cheveux gris. L’œil -est doux, triste et inquiet, s’écartant du spectateur. Ce portrait -est beau, mais on y sent l’effort, la matière y est alourdie, dans le -visage surtout, qui a dû être peint et repeint jusqu’à la fatigue. Le -modelé, non sans quelque ressemblance avec celui de Courbet, s’est -amolli dans les reprises, il est trop empâté pour la main de Whistler, -qui, comme Titien et parfois Vélasquez, ne gardait tous ses moyens -qu’autant que la trame de la toile restait visible, invitant le pinceau -à jouer avec elle. - -Dès que les trous «se bouchent», les gris cessent de tinter comme de -l’argent, le métal perd son timbre. Dans un éclairage de côté, le -jour frisant, les reprises rendent vite la couleur cotonneuse. C’est -peut-être pour pallier cet inconvénient et parce qu’il éprouvait une -gêne dans les modelés à relief, qu’il cessa soudain d’éclairer le -modèle autrement que de face, et en plein. Un objet placé dans l’axe de -la fenêtre n’a plus ni son volume ni son relief, puisque les saillies, -marquées par l’ombre et les lumières, donnent seules la sensation -de l’épaisseur. Les valeurs de cet objet étant à peu près les mêmes -que celles du fond, on obtient une image plate comme une feuille de -papier. De plus, chez Whistler, le clair et les luisants sont très -atténués par la distance qui sépare le modèle de la fenêtre. Il chercha -beaucoup la position que doit occuper une figure dans une chambre, en -vue d’un bel effet tranquille et uniforme, qui donne de la grandeur, -n’aimant pas l’éclairage conventionnel qui projette les personnages en -avant du cadre, leur prête une apparence de ronde-bosse et en fait un -trompe-l’œil. Le tableau qui rappelle le panorama et amène le modèle au -premier plan, lui faisait horreur, le choquait comme une concurrence -déloyale à la réalité. Il avait souvent un geste de la main, comme -pour repousser dans le lointain ce que la plupart des peintres, même -Rembrandt, attirent en avant. Le relief ne lui semblait pas digne de la -peinture ni compatible avec ses moyens. Il était très occupé du fond -dans ses portraits. - -Le fond est un problème de première importance, d’abord parce que c’est -sa qualité qui fait le tableau, techniquement, harmoniquement, et aussi -pour des raisons extrapicturales. Holbein et les primitifs aimaient -les ornements compliqués, ou même des sites, qui, chez eux, ne nuisent -pas au contour du visage, quoique les détails en fussent aussi appuyés -que ceux de la bouche et des yeux. Les Vénitiens et Vélasquez, les -Flamands, employèrent tour à tour le fond uni, la draperie d’un rideau, -les ciels de convention, le décor de l’appartement. Les Anglais du -dix-huitième siècle, obéissant au goût élégamment pompeux de leurs -clients, invariablement les placèrent dans de magnifiques parcs ou -sous le portique de leurs châteaux. Il importe peu que le fond soit -uni ou compliqué, quoique M. Degas ait dit avec ironie de telle dame -se présentant très parée comme sous un rayon électrique, devant un -noir frottis à la Bonnat: «Elle pose devant l’infini et l’éternité!» -boutade qui n’a plus de sens, dès que cet «infini» est un ton juste et -harmonieux s’équilibrant avec le sujet. - -Si le sujet est une personne intéressante par elle-même, il pourra -paraître plus décent de lui laisser tout son intérêt individuel, sans -l’adjuvant des meubles de son intérieur. Un mur gris peut être d’une -grande éloquence, selon la façon dont la lumière s’y glisse; ou veule -et muet, comme si souvent on le déplore dans tels portraits mesquins -de Fantin-Latour. L’important, c’est que le peintre trouve, tôt ou -tard, le genre de fond qui convient à son procédé. Le fond lui est en -quelque sorte imposé par sa façon de peindre, une figure ne pouvant -être reprise dans une séance, sans que le fond le soit aussi. Les -portraitistes rapides et très féconds, comme Van Dyck, et surtout -comme les Anglais, s’étaient approprié une formule de paysages ou de -draperies, qui se prêtaient à des orchestrations variées, selon le ton -du costume et des chairs, faciles à établir quand le modèle, pressé, -est parti. - -Une occasion devait, certain jour, mettre Whistler dans une nouvelle -direction. Dans sa première maison de Cheyne Row, vint poser miss -Rosa Corder. Le hasard la fait passer, toute de brun vêtue, devant -une porte de l’appartement, qui se trouve être noire. Whistler est -frappé par la simplicité, la netteté des grands plans bien distincts, -quoique atténués, de la silhouette, comme en certaines fresques -pompéiennes dont le fond est noir aussi. Il se met à l’ouvrage, et -bientôt surgit ce merveilleux portrait, «arrangement en brun et noir», -exemple accompli de sa manière la plus significative. C’est pour cet -effet qu’il eut, dès lors, et pour longtemps, une sympathie et une -préférence, instinctives d’abord, puis raisonnées. J’insiste sur ce -fait, qu’il «se trouva» par hasard, comme l’on dit aujourd’hui, mais -qu’il ne chercha pas à se singulariser par une étrangeté de vision -arbitraire. Sa difficulté à peindre purement, sans que le modèle posât -devant lui, était ainsi diminuée et sa grande sincérité d’artiste, mise -à l’aise, car la nature ainsi préparée par lui, il n’avait plus qu’à la -«copier». Dès lors il connut ce qui lui restait à faire. - -Son exécution ne changea plus guère. On en trouverait les éléments dans -certain portrait d’homme par Vélasquez au musée de Madrid. Parfaite -justesse, solidité sans empâtements. On confond souvent «solidité» -avec épaisseur de la matière. Les Allemands modernes, par exemple, -et les plus mauvais parmi nous, croient qu’une forte technique est -une technique voyante, martelée et lourde. On traitera communément de -superficielle la peinture transparente et fluide, qui laisse visible -le grain de la toile. Pourtant ce n’est pas l’épaisseur qui donne la -solidité, et les fines coulées de thérébentine d’un Whistler sont -aussi consistantes que la maçonnerie de Courbet. Il n’y a, comme dit -Corot, que la forme et les valeurs. C’est pour ne plus se soucier du -_ton_, abstraction faite des valeurs, que les jeunes impressionnistes -tombent de plus en plus dans la peinture creuse. Leur idéal est le -papier de tenture ou la fresque. Étrange erreur que de vouloir réduire -aux dimensions d’un tableau de chevalet les données décoratives d’une -surface murale. Whistler pensait qu’un objet d’art, peinture, pastel, -gravure, dessin, doit être un objet précieux, dans sa matière et dans -son exécution. - -Il me semble que je parle d’un ancêtre! - -La quantité d’esquisses, d’essais sommaires, qui sont une part -délicieuse du bagage de Whistler n’infirment pas ce que j’avance. Son -obstination persévérante dans le travail, son souci constant d’achever, -ne l’empêchaient pas d’être, le plus souvent, fier d’un coup de crayon -ou d’une esquisse rudimentaire. Car «achever», c’est communiquer -l’impression qu’on a eue, laconiquement ou à force d’insistance. Or -il avait des mots brefs, aussi éloquents que ses discours les mieux -concertés. Rappelez-vous le port de Valparaiso, qui date pourtant de -1866. - -N’ayant connu qu’à la fin de sa longue vie les éloges hyperboliques, il -n’avait pas été gâté par des succès prématurés, si pernicieux souvent. -Les éloges sont prodigués aujourd’hui aux incomplets, aux débutants, -comme naguère ils l’étaient aux académiciens gourmés: réaction prévue -et nécessaire, mais combien dangereuse! Les obstacles, les dédains et -la lutte, seuls, fortifient les convictions. James M. Neill n’était -pas un homme pressé. Inébranlablement, il croyait aux maîtres, pensait -pouvoir les continuer, peut-être même les surpasser, et il s’était trop -longtemps senti seul dans le désert pour se laisser troubler par des -remarques désobligeantes ou des dédains tendancieux. Il se croyait plus -classique que le grand Watts et plus moderne que les impressionnistes, -dont il traitait le laisser aller et l’art souvent hâtif, de sottise et -d’enfantillage. - - -VI - -La lutte engagée depuis quelques années entre les défenseurs de la -peinture soi-disant claire et de la peinture prétendue noire, ajoute -à l’œuvre de Whistler un grand intérêt historique. Dans la confusion -des idées et la tourmente des opinions jetées au hasard à une foule -distraite, la question risque de s’égarer ou de ne pas être tranchée du -tout. Est-il d’ailleurs bien utile qu’elle le soit? - -Le mot «vérité» n’a pas de sens en esthétique et les règles les -plus opposées ont produit des choses également belles. La nature -est prodigue d’aspects contrastés: mon œil sera charmé par ce qui -attristera le vôtre. Libre est chacun d’aimer ces effets sobres et -atténués ou les paroxysmes lumineux et la polychromie. Nier le noir est -aussi puéril que nier le bleu et le mauve; dire de Whistler qu’il eut -une mauvaise action sur son temps, serait aussi injuste que d’accabler -Rodin, Monet ou Cézanne d’un pareil reproche. Pourquoi appeler -«suie» ce qui n’est pas «fleur»? Les maîtres d’exception ont autant -d’influence par leurs défauts que par leurs qualités. - -A l’origine de ces querelles d’école, on distinguerait assez vite le -simple caprice, l’arbitraire position d’esprits sans solidité, qui -donnent, dernier argument de l’ignorance, leurs préférences comme des -lois. - -L’exposition de Whistler, dont nous allons avoir le régal, servira -de prétexte à bien des controverses professionnelles, embarrassera -certaines consciences inquiètes. Un mois après la fermeture des -Indépendants, ces continuateurs éperdus de Cézanne et de Seurat, il -faudra louer et analyser un autre impressionniste, qui se dresse en -beauté, majestueusement, gravement, à côté des sottes tentatives, des -pauvretés et des chétifs essais. Impressionnisme dans un mode mineur, -tout aussi vif, plus profond que le nôtre et qui ne rejette pas la -leçon du passé, mais en profite au contraire: tel est celui de Whistler. - -Qui eût prévu que Cézanne et Whistler seraient, au commencement du -vingtième siècle, les seuls chefs de file derrière qui la jeunesse -artiste marcherait fascinée? Il suffit de constater le fait pour -prendre une vue nouvelle de deux races, de deux types intellectuels, -dont les manifestations provoquent, de plus en plus, un antagonisme -hargneux. - -Whistler nous est envoyé comme le dernier messager des maîtres, tendant -un anneau de la chaîne brisée par l’académisme et par l’humilité lassée -des adversaires du savoir et du talent. Ce maître de la lumière et -des valeurs, ce pur coloriste, donna une grave leçon de respect, de -conscience, de volonté. Nous aurions préféré, si c’eût été possible, -écarter maints détails de sa physionomie, pour ne pas amoindrir -l’enseignement robuste et sain de celui qui eût pu être un guide, comme -Corot en fut un pour Pissarro, Monet, Sisley, Manet même, à leurs -débuts. Corot ne cessa de prêcher l’étude des «valeurs», c’est-à-dire -l’exacte proportion des tons, relativement les uns aux autres, comparés -au blanc pur, qui est, sur la palette, l’extrême lumière, et au noir, -qui en est le contraire. Whistler posséda la logique, le «goût», la -distinction. Ne confondons pas ce mot, si discrédité aujourd’hui, avec -fadeur, mièvrerie, affectation académique ou mondaine. Sa distinction -est une beauté qu’on aime dans la statuaire de la Renaissance ou de -Tanagra, comme dans l’imagerie japonaise ou dans l’art du dix-huitième -siècle. - -S’il présida, en Angleterre, à une sorte de renouveau du style -décoratif, oublions ses bizarreries pour ne voir que la discrétion avec -laquelle il débarrassa, dans la maison, le «modern style» d’un pénible -fatras et de détails inutiles et trop contournés. Il ne doit pas être -responsable de certains excès dont on le chargea. Avec quelques pots de -couleurs bien choisies, il apprit à faire du plus ordinaire appartement -moderne, un intérieur décent. Son goût, tout japonais, correspondit -à un besoin du public, las des formules néo-gothiques de William -Morris, qu’avait inspiré Rossetti. Soyons-lui, de cela, à jamais -reconnaissants. La double leçon de Whistler mérite d’être écoutée: -celle de l’homme, à la fois si traditionnel et si moderne, et celle du -peintre classique, quoiqu’original, qui, avec les seules ressources de -la nature morte appliquées à la figure, ramena à une bonne technique -les égarés de l’Ecole et de l’Impressionnisme. - -Whistler transforma la palette, en la réduisant dans ses éléments -constitutifs. Il la débarrassa des laques, des mauvais verts, des -chromes et des cadmiums, pour la charger de solides et immuables -terres qui, mélangées, lui donnent tout ce qu’il requiert, grâce à -une transposition nécessaire et nullement plus artificielle que celle -de Claude Monet. Les «tons préparés» et le noir reçoivent donc de -nouvelles lettres de noblesse, à l’heure même où l’impressionnisme -français les bannit, pour ne plus employer, en tons purs, que les -couleurs de l’arc-en-ciel. - -Deux expositions récentes, à Londres, nous ont heureusement permis de -comparer entre elles un grand nombre de toiles faites avec l’une et -l’autre palette. A la New Gallery, la Société internationale, fondée -par Whistler et que préside aujourd’hui M. Rodin, rendait un hommage -solennel à notre Maître, tandis qu’un marchand parisien avait déballé, -dans le Grafton Gallery, les réserves de son magasin. Il s’agissait -d’établir, de l’autre côté du détroit, un débouché pour le syndicat qui -veut conquérir le vieux et le nouveau monde, lui imposer sa pacotille. -La tentative fut bonne et eût été meilleure encore si le choix eût -été plus judicieux. Mais on voulait trop prouver, et cette «chasse -au noir» fut mal organisée. Manet, noir et blanc, comme le Greco; M. -Degas, l’incomparable dessinateur, dominaient un ensemble de paysages, -souvent jolis, mais dont la totalité, uniformément grise et terne, -plombée, veule, lassait vite le visiteur. Quelle erreur lamentable -que cette collection de petites études toutes pareilles, crayeuses -et _sans lumière_, où les effets de soleil, les ciels bleus tendres -de l’Ile de France, comme les ciels d’orage, offraient cet aspect -défraîchi et rance d’une salle Caillebotte indéfiniment prolongée! Le -défaut de composition, le manque de choix, le hasard de la mise en -page et, plus que tout, la monotonie de ces notations quotidiennes de -coins quelconques d’une éternelle banlieue, finissaient par irriter. -Au contraire, Renoir s’affirmait avec sa fameuse «loge», elle, riche -des plus somptueux noirs, de bruns et de rouges que Delacroix n’eût -pas reniés. Cet écrin de rubis, de perles et de jais, éblouissait à -côté des quelques lainages teints des Renoirs plus récents. C’étaient -aussi des natures mortes macérées et saumâtres de Cézanne, belles de -leur lourdeur de marbre, décoratives comme de vieilles céramiques, à -peine des tableaux; puis on subissait une nouvelle série de paysages -tout fleuris d’arbres printaniers des bords de la Seine ou de la Marne. -Cette prétendue peinture gaie était morne: la claire chanson promise ne -s’élevait pas. Somme toute, point de «joie de vivre», point de «fenêtre -ouverte»; rien de strident, car la patine du temps a déjà fondu et -recouvert d’un émail épais, quand ce n’est d’une poussière tenace, ce -qui devait le défier. Je n’eus pas à la Grafton Gallery, la sensation -de la lumière. - -C’est que la puissance lumineuse d’une toile ne vient pas des tons -choisis pour la peindre, mais des _oppositions_ de clair et de sombre, -d’où tous les maîtres, depuis les Vénitiens jusqu’à Manet, en passant -par Rembrandt, Vélasquez, Watteau, Delacroix, Diaz et Courbet, ont tiré -leurs effets les plus sûrs. - -Il est inexplicable que l’on se soit imaginé récemment, que la lumière -ne peut être obtenue que par des tons clairs. Toute l’histoire de la -peinture prouve le contraire, et je ne sache pas que la Saskia de -Rembrandt le cède en rien, pour l’éclat, à l’homme à la mentonnière de -Van Gogh. J’ai sous mes yeux une tête d’enfant par Renoir, le portrait -de Ziem par Ricard, tout en terre de Bruxelles et en Sienne brûlée; -une matinée d’avril sur les collines d’Argenteuil, par Monet, voisine -avec d’anciens Corots d’Italie. Or, ce sont les Ricards, les Corots qui -trouent la muraille. - -Toute peinture, après vingt ans, cesse d’avoir de la fraîcheur. Elle -ne se soutient plus que par la distribution des valeurs. Un paysage de -Gainsborough, un Canaletto, un Manet de 1867 fait avec les vieilles -recettes, j’en ai la preuve devant moi, ont plus de puissance lumineuse -qu’un Sisley. Toute personne de bonne foi en peut faire l’expérience et -le public ne tardera pas à s’apercevoir qu’il a été mystifié par les -critiques d’art. Les tons entiers, apposés par taches les plus pures, -même chez Seurat et Signac, passent, se ternissent; leur puissance -colorante n’a qu’une courte durée et dès que celle-ci s’anéantit, -le tableau s’éteint. Les impressionnistes qui n’ont cherché que la -lumière, l’ont moins exprimée en leurs œuvres que Courbet, Ribot ou -Manet. Le _ton pur_, pour qui la jeune génération ferait bon marché -de toutes les autres qualités, est aussi dangereux que l’emploi du -«bitume» tant reproché aux peintres de 1830. - -L’exposition Whistler à la New Gallery était _lumineuse_. La délicieuse -Miss Alexander, dès le seuil, recevait les visiteurs avec sa grâce de -petite princesse espagnole. Je sais peu de toiles plus claires que -celle-ci. Les cheveux de l’Enfant fondus comme la croupe des chevreuils -de Courbet, les verts de jade et les blancs laiteux de la jupe sont -d’une matière inaltérable. Les pigments ne sauraient s’en désagréger et -sa pâte unie à la solidité de l’agathe. Quel repos, quelle sobriété, -quel goût sûr! Whistler s’est toujours détourné de ce qui est laid et -vulgaire. Il comprend ce que la nature permet à l’homme de reproduire -avec quelques poudres colorées. Vouloir rivaliser avec le soleil lui -semble absurde. Quand le vent souffle d’est et que le Palais de Cristal -étincelle, l’artiste ferme les yeux et rentre dans son atelier, a-t-il -écrit dans son _Ten o’clock_. Laissons les naïfs tenter de suggérer -l’impression de tel effet qui nous aveugle dans la rue. - -Le premier devoir du paysagiste, c’est de planter son chevalet devant -le motif dont il y a un tableau à tirer. L’exact rapport entre «le -motif» et la toile ou la feuille de papier, entre les outils et les -moyens d’expression qui sont à sa portée, Whistler en a, avant tout, -l’intuition. Admirable impressionniste, en ce sens qu’il suggère -l’impression d’une brume, d’une vague sur la plage, des façades de -vieilles maisons; mais n’essaye pas de peindre ce qui est au-dessus du -ton où son instrument est accordé. - -On m’objectera les jardins de Cremorn, avec ses feux d’artifice. Mais -c’est là surtout que sa théorie est compréhensible. Si les roues -pyrotechniques y étincellent, c’est qu’elles éclatent dans la nuit. -Pour ces seuls tableaux, d’ailleurs, Whistler usa de sa mémoire, -regardant longuement, puis, fermant les paupières, redisant à quelques -amis chargés de regarder le même spectacle, les détails qui l’en -avaient frappé pour les enregistrer de force dans sa mémoire. Les cinq -ou six nocturnes--souvenir de Cremorn--sont peut-être la création -la plus extraordinaire de la peinture moderne. Jamais l’azur violet -de la nuit ne fut exprimé avec autant de profondeur, jamais l’ombre -transparente des terrains ne le fut mieux, pas même par Vélasquez dans -sa célèbre chasse de la National Gallery. - - -VII - -Whistler n’eut de succès que dans les dernières années de son séjour -à Paris. Il avait épousé la veuve de l’architecte Godwin. Le couple, -heureux, s’établit 110, rue du Bac, dans un appartement vieillot, -donnant sur des jardins de couvents. L’ameublement et la décoration -furent les mêmes qu’à Londres. Le maître avait son atelier rue -Notre-Dame-des-Champs. Mallarmé lui amena toute la jeunesse littéraire, -et ce fut un beau jour que celui où le poète lut sa traduction -française du _Ten o’clock_ dans le salon de Mme Eugène Manet (Berthe -Morisot). - -Je vis très peu Whistler à cette époque, car il était entre les mains -d’entrepreneurs de gloire et devenu le favori des petites revues, -transformé, n’ayant plus toute sa saveur, dépaysé. J’espère qu’il fut -heureux. Mais ce n’est pas ainsi qu’il avait ambitionné de l’être, et -les honneurs officiels dont Paris le gratifia étaient bien lourds pour -sa fine personne. En tous cas, ce bonheur ne dura pas longtemps. - -Je l’aperçus pour la dernière fois, veuf lamentable, brisé, qui errait -dans la rue de Paris, à Trouville, pendant la saison des courses. Je -n’osai plus lui parler. Je l’avais beaucoup aimé et, j’ose croire, -compris. Il ne s’en doutait pas. - - Mars 1905 - - - NOTE.--Mai 1909. Ces notes et ces souvenirs, je les relis quatre - ans après les avoir donnés à mon ami Brancovan pour la _Renaissance - latine_, revue qu’il dirigeait alors. Une exposition de l’œuvre de - Whistler a eu lieu depuis à l’Ecole des Beaux-Arts. Elle n’a pas - même eu les honneurs d’une vive discussion. Cette œuvre d’élégance, - de distinction et de demi-teinte fut malmenée par la critique - d’avant-garde et laissa la jeunesse artiste indifférente. «Ce n’est - que cela?» dit-on un peu partout... C’est que déjà Gauguin était - le Dieu du jour et les toiles du peintre américain ne devaient pas - passer en vente publique. M. Matisse préparait ses théories. On - était prêt à le suivre. Carrière allait mourir et l’on n’osait pas - encore le mépriser. Quatre ans se sont écoulés. Whistler et Carrière - appartiennent à des temps déjà lointains. Les morts vont vite. - - - - -FREDERIC WATTS[5] - -(1817-1904) - - [5] Cette étude fort incomplète du grand homme que fut Watts, - je la donne dans des proportions restreintes telle qu’elle - parut dans _l’Art et les Artistes_, m’excusant d’avoir traité - si rapidement un si beau sujet. - - -Prévenons, dès l’abord, le lecteur français, qu’on n’entre pas de -plain-pied dans l’œuvre de cet homme colossal. Si vous n’aimez pas les -grandes figures plafonnantes qui font lever la tête pour regarder, -là-haut, très au-dessus de nous, négligez Watts. Sa gloire, purement -nationale, n’a guère encore dépassé la côte argentée de son pays. -Il n’en a, d’ailleurs, que plus de saveur et d’originalité. Vous ne -trouverez rien de lui chez les marchands de tableaux: il a tout réservé -pour l’Angleterre. Ayant eu le bonheur de réaliser presque tous ses -projets, il a ramassé dans Londres et donné à la Nation la moitié de -son prodigieux Œuvre. Allez voir la National Portrait Gallery; allez -à la Tate Gallery (Luxembourg anglais); admirez ses fresques dans le -Hall de Lincoln Inn’s Fields au Temple. Mais, si vous négligez de -regarder notre cher Baudry, à l’Opéra, si vous réservez toutes vos -sympathies pour quelques pommes rouges sur une serviette bleue ou pour -les déformations puériles et prétentieuses, il est inutile de prendre -contact avec de graves chefs-d’œuvre, qui ne sauront vous convaincre. - -Watts est un de ces Anglais italianisants qui de Florence et de Venise -rapportent un trésor à quoi ils restent toujours fidèles et retournent -souvent puiser. Impossible, penseront nos amis, d’être plus démodé et -plus «vieux jeu». Pourtant, je ne vois guère que Rodin, à propos de -qui l’on puisse, comme à propos de Watts, citer les plus illustres -maîtres de jadis, quand on parle de leurs ouvrages et les y comparer. -Ils ont tous les deux le plus noble idéal et disposent des plus sûrs -moyens d’expression. Ils sont riches en pensée, classiques, quoique -foulant le même sol que nous. Watts et Rodin: un Anglais et un Français -d’aujourd’hui, de demain et de toujours. - -Esprit d’une rare élévation, lettré, poète, Watts, pendant près -d’un siècle, fut lié avec les personnes les plus distinguées du -monde entier, entretint un commerce intellectuel avec les génies de -l’antiquité grecque et de l’Italie. Il fut peintre, comme on l’était au -seizième siècle, comme rien n’empêcherait qu’on le fût encore. - -Son exposition posthume, à l’Académie de Londres, formait, quoique -incomplète, un musée où l’on ne tardait pas à être saisi d’un respect -religieux. Est-il donc possible que nous ayons vécu à côté de ce -superbe vieillard qui, récemment encore, travaillait comme Titien -et Tintoret, si près de nous? Non pas enfermé dans une impénétrable -retraite de maniaque, comme Gustave Moreau, mais toujours en contact -avec la vie, portraiturant les jeunes beautés à la mode, comme -les écrivains et les savants, avec une activité et une curiosité -inlassables. Loin d’être un de ces lourds producteurs, intelligents, -mais médiocres ouvriers, comme Boecklin ou Moreau, Watts fut, par -un caprice de la nature, un excellent cerveau à la fois et un vrai -peintre. Le fait est assez rare pour mériter d’être souligné. Pour -indiquer à ceux qui l’ignorent, ce qu’il fut, je dirais: supposez un -Elie Delaunay, qui serait génial, fécond, sain, riche et généreux, -avec certaines des qualités et la «pâte» qu’on aime dans le Fantin des -«Brodeuses». Il eut les qualités qui nous réjouissent chez ces «petits -maîtres», plus la fantaisie ailée, l’invention, le style, une science -consommée. - -On pourrait aussi lui trouver quelque parenté avec Ricard (mais -seulement comme portraitiste). Enfin, dans telle étoffe de vêtement, -dans tels accessoires ce sont des raffinements inattendus, des -délicatesses aussi rares que chez Whistler ou Stevens. Je voudrais -pouvoir décrire «Lady Margaret Beaumont, avec sa fille» (1859), dont la -robe d’un gris lilas est faite de la matière d’un iris blanc et trente -portraits de femmes, dont un seul suffirait à établir une réputation. -Mais des pages seraient nécessaires pour choisir équitablement parmi -tant de toiles belles ou curieuses. - -«Fata Morgana», «Paolo et Francesca», «Le Jugement», «Prométhée», -«La Mort couronnant l’Innocence», des centaines de compositions -philosophiques ou didactiques, voisinent--sans rien de conventionnel -ni d’académique--avec des portraits, parfois héroïques (Tennyson) ou -très familiers, documents sans pareils sur la société anglaise au -dix-neuvième siècle. Enviable vie d’homme qui s’écoule harmonieusement, -à construire une œuvre impérissable, au-dessus de nous, avec -des matériaux que nous avons tous à notre portée--sans recettes -mystérieuses. - -La plupart de ses compositions, a-t-on écrit de lui, doivent être -tenues plutôt pour des hiéroglyphes ou des symboles (ce que furent tous -les arts à leur origine: n’en va-t-il pas, d’ailleurs, ainsi, de ce -qui est au-dessus des conditions purement physiques?). Watts avait la -prétention d’_enseigner_. C’était un moraliste et un idéologue. - -Quelque style dont il ait voulu se rapprocher, l’antique, celui -du moyen âge, ou tout autre, il y a ajouté le sentiment moderne, -excepté dans deux cas: _La Foi_ et _Dedication to all churches_.--_La -Foi_, attristée par la persécution, lave ses pieds ensanglantés, -reconnaissant le pouvoir de l’Amour dans le parfum des belles fleurs, -la paix et la joie dans le chant des oiseaux. Le glaive n’est -décidément pas le meilleur argument, et elle le rejette. - -La mort a beaucoup préoccupé Watts. Il a essayé de la dépeindre -comme une amie bienfaisante et secourable. Le soldat, le prince, le -mendiant, lui rendent hommage; la maladie repose sa tête sur ses genoux -hospitaliers; l’enfant joue ingénument avec le linceul. Un bébé, dans -la _Cour de la Mort_, dort contre le sein de la macabre majesté; le -silence et le mystère gardent le seuil du palais. - -Dans _l’Amour et la Vie_, une mince jeune femme, exquise de lignes, est -l’emblème de la fragilité humaine, sa faiblesse et sa force, à la fois; -l’humanité monte la rude pente, de l’animalité à la spiritualité. - -La fameuse _Espérance_ (tableau entièrement bleu), accroupie sur le -globe terrestre, pince la dernière corde de sa harpe, pour en tirer la -musique la plus intense qu’il se puisse. - -Mais nous n’essayerons pas, ici, de donner plus qu’une faible idée d’un -cycle philosophique qui se développe, d’un bout à l’autre, avec une -rigueur absolue. La place nous manquant, nous effleurons seulement, -ne pouvant étudier. Nous aurions à passer en revue les innombrables -portraits-bustes, les paysages symboliques (_le Retour de la Colombe_, -etc., etc.) et les toiles d’intimité: telle cette femme assise sur un -canapé--qu’on dirait être un Fantin supérieur.--C’est surtout dans la -seconde moitié de sa vie, que le maître adopta une sorte de technique -dense, empâtée, savoureuse, qu’avait précédée l’usage des glacis. - -Nous ne croyons pas que Watts ait eu à lutter avec les difficultés -que tant de jeunes artistes ont souvent à surmonter. Ses dispositions -exceptionnelles furent aidées par un père et un grand’père -clairvoyants. Élève des écoles de l’Académie, dès dix-huit ans, puis -du sculpteur Behnes, il débuta par un coup de maître. Comme perfection -technique, il ne dépassa jamais l’étonnant _Héron blessé_. Cette toile -peut être mise à côté de n’importe quel chef-d’œuvre hollandais. -Après un premier concours pour la décoration du Parlement, en 1843, -il alla passer quatre années à Florence chez lord Holland, ministre -britannique près de la cour du grand-duc de Toscane. De retour à -Londres, il concourut encore pour un panneau à la Chambre des Lords -et fut victorieux. C’était _Saint George et le Dragon_. A partir de -1848, ce fut une succession ininterrompue de tableaux de chevalet et de -portraits, dont chacun a une haute signification. Point d’essais, point -de tâtonnements, mais une maîtrise qui, quoique s’appuyant sur les -écoles d’autrefois, n’en a pas moins un parfum tout frais. - -Watts ne fut pas un des membres du «preraphaelite brotherhood». Il -marcha, à côté des voies tracées, vers un but qu’il était seul à -viser. Il vit tout ce que les arts produisaient autour de lui, sentit -avec ses contemporains et avec ses cadets, mais sa pensée plana sur -des cimes dont nous sommes désaccoutumés. Quand il lui plut d’être un -réaliste, il le fut autant que Courbet: témoin son magnifique attelage -de brasseur, aux chevaux plantureux, fumant dans l’atmosphère ambrée de -la rue, sous la conduite d’un gars rougeaud, aux vêtements de cuir. - - * * * * * - -Je n’oublierai jamais les deux heures que je goûtai, il y a cinq -ans, chez le vénérable vieillard. Sa maison de Holland Park n’était -qu’ateliers et galeries. Dès l’entrée, on se sentait apaisé, dans la -sérénité de l’art pur. C’étaient des salons, pleins de précieux objets, -où deux dames, passant comme des ombres, allaient et venaient, occupées -à garnir de fleurs des vases et des coupes. Du jardin, dans le goût -archaïque anglais, glissait une lumière dorée de fin de belle journée; -on apercevait, au travers des petits carreaux aux losanges de plomb, le -cavalier héroïque (_l’Energie physique_), dressé au milieu des allées -au sable rouge; Watts modelait encore ce groupe qui est aujourd’hui -dans la cour de Burlington House (Academy). Enfin une sorte de moine -entra, coiffé d’une calotte écarlate d’enfant de chœur: c’était notre -hôte, dont je reconnus le visage si fin; très blanc, mais droit et tel -que maintes images me l’avaient montré. Quelle conversation s’engagea -aussitôt! Avec les plus jolies façons, des gestes modérés, une voix -tremblante et toute frêle, il parlait, évoquant un passé illustre, me -racontant des anecdotes sur des Français de naguère, sur la société -du duc d’Orléans; puis, apprenant que j’étais peintre, il porta des -jugements inattendus sur nos confrères, aussi renseigné sur eux que sur -les quatrocentistes. Le maître me montra ses ouvrages de prédilection, -les portraits dont il était entouré et une certaine toile, déjà -ancienne, dont il repeignait le fond. Il semblait qu’il se crût -immortel. - -L’œuvre de Watts m’était expliquée. Cet être heureux et fêté, depuis -1817, n’avait vu que les beaux aspects de la vie. Il avait évolué dans -les milieux les plus policés, fréquenté les plus hautes intelligences -de tous les siècles et pénétré les mythes de toutes les religions. Une -telle existence vaut la peine d’être vécue. - - - - -CHARLES CONDER - - -Au coin de Cheyne Walk et de la rue qui débouche sur le vieux pont de -la Chelsea, une maison à balcons de treillage vert, coiffés de petits -toits à la chinoise, se dissimule sous le lierre et les arbustes de -son jardinet. C’est là que je veux me rappeler, vivant affairé et -endormi, l’artiste délicieux, l’ami parfait que nous venons de perdre. -En été, ce coin de la Tamise est inondé de soleil; les fenêtres des -demeures riveraines dominent une grande étendue de ce fleuve qui va, -quelques milles plus loin, devenir rivière. A Cheyne Walk, le fleuve -est encore presque un bras de mer et ses rives sont comme la «Marine -Parade» de Brighton, si ce n’est que la circulation assez restreinte -de ce quartier retiré rappellerait plutôt une station moins fréquentée -que la grande plage de l’Est. Vers midi, en juin, par un temps chaud, -comme il y en a si souvent à Londres, arriver chez Conder, c’était -comme débarquer aux bains de mer en venant de la Capitale. Joyeux, -inoubliables midis, que j’ai goûtés dans le parloir où je peignis le -portrait de Conder, alors que la mousseline des rideaux, gonflée par -les courants d’air perpétuels, se relevait sur ce paysage grandiose, -tout imprégné de sel marin; la tête de mon ami, rouge, mais amaigrie, -les cheveux longs, se séparant en baguettes, comme au sortir du tub, -se détachait en sombre sur les lambris jaunes que tachaient de noir -quelques vieilles gravures en mezzotinte. - -Ses doux yeux bleu foncé au travers de la fumée de la cigarette, -regardaient vaguement au loin, comme perdus dans un rêve, sans doute -quelqu’un de ces sites indiens ou australiens, _coloniaux_ en tous -cas, qui étaient le décor habituel de ses hallucinations. Il sentait -proches, comme à portée de sa main, là, de l’autre côté du pont, au -delà des Océans, ces palais enchantés, ces bayadères, ces fontaines -et ces esclaves noirs, dont il avait rapporté de son enfance passée -là-bas, l’enivrement. Il «posait» comme une statue, par politesse, -s’efforçant de me donner le moins de mal possible, me racontant -seulement de sa voix lassée, en mots difficiles à percevoir, des -faits sans importance, de soi-disant grossièretés de ses camarades, -d’imaginaires manques d’égard, des disputes de sociétés et de clubs -artistiques; puis passait à la description d’un meuble aperçu chez -le bric-à-brac, d’un nouveau dessin de «Chintz», d’une toilette de -femme, de Mlle Adeline Genée, la ballerine de «l’Empire»; ou encore me -parlait de la «Fille aux yeux d’or», de son cher Balzac ou d’Anquetin -qu’il admirait comme à vingt ans. La cendre de ses cigarettes couvrait -le tapis. A chaque repos, il montait à son atelier où il allait -barbouiller et détruire en une seconde quelque admirable esquisse jetée -sur la toile, dès sept heures du matin; il redescendait tout tremblant, -dans cette agitation fiévreuse qui le consumait, parce qu’il sentait -sans doute qu’il n’avait plus que peu de mois à vivre; et il avait tant -de projets! - -A deux heures, un lunch excellent était servi dans la salle à manger, -fraîche sous ses voûtes sombres. Il y faisait honneur en véritable -ogre, toujours reprochant à Mrs. Conder qu’il n’y eût pas sur la -table plus encore de bonnes choses. Walter Sickert ou George Moore -entrait, à qui l’on faisait place, et des anecdotes de notre jeunesse -nous conduisaient jusqu’à l’instant où, n’y résistant plus, Charles -s’élançait au deuxième étage et se remettait à peindre ou à dessiner. - -Ce printemps-là, j’avais un atelier à Londres et j’y exécutais des -portraits. Pénibles heures de la «Season»: dans la chaleur écrasante -d’une vaste pièce sous le toit, des hommes et des femmes, beaucoup -trop occupés pour être exacts, entraient, sortaient, amenaient des -parents et des amis, prenaient le thé, critiquaient les ressemblances. -C’est dans un défilé de ces aimables importuns que Conder dit un soir -à ma femme, en regardant le portrait d’une dame avec qui il était lié: -«Comment? Jacques fait encore poser Mrs. X?» Et il nommait une personne -aussi rose et blonde, que brune et jaune était mon modèle: ma femme est -surprise de l’erreur et alors le pauvre garçon répond: «Je me trompe -peut-être; ne vous étonnez pas, je ne sais plus toujours bien ce que je -dis!...» Il perdait la raison; c’étaient les prodromes de l’horrible -maladie où il s’est débattu deux longues années. - - * * * * * - -Charles Conder et Aubrey Beardsley sont, dans ma mémoire, comme -seraient deux frères. J’avais connu le premier, il y a très longtemps -à Paris, mais je l’y avais peu vu, car il sortait surtout la nuit à -Montmartre, dans des milieux où je n’étais pas attiré. C’est à Dieppe -que nous nous liâmes, le premier été surtout, où Beardsley et sa suite -y passèrent. Avant cela, Conder était plutôt, pour moi, un garçon qui -s’occupe de bibelots et a de bonnes adresses d’antiquaires; surtout -Conder était _l’élève d’Anquetin_. Pourtant, j’avais été frappé, au -premier jury d’examen auquel j’assistai comme membre de la Société -Nationale, par des paysages printaniers animés de personnages modernes, -à l’allure romantique. Du temps se passa, sans que j’entendisse -parler de ce jeune Australien dont j’avais perdu la trace. Nul -catalogue d’exposition ne mentionnait plus son nom. J’ignorais ce -qu’il était devenu et pourtant il vivait en plein Paris, où si souvent -les circonstances séparent ceux qui seraient le mieux faits pour -s’entendre. - -Or, je fus bien surpris de le retrouver chez les Fritz Thaulow, -hébergé, soigné, recueilli comme le serait un petit orphelin, par -ces excellentes gens, après une de ses crises. Les deux artistes -avaient dû se rapprocher dans «la maison de l’Art Nouveau» chez Bing. -Ce japonisant était un peu perdu quand il quittait l’Extrême-Orient -pour s’aventurer parmi nos compatriotes et, à tort et à travers, -commandait à Maurice Denis, à Besnard, à Cottet, de Feure, Thaulow ou -Conder, tableaux, décorations de pièces, tapis ou modèles de meubles. -Sa tentative eut le sort réservé aux enfants trop intelligents: elle -ne vécut pas. Avouons cependant qu’il y eut à la rue de Provence -quelques réussites; l’une des plus remarquables, mais assurément la -moins remarquée, fut le boudoir de soie, blanc crémeux, que Charles -Conder illustra de capricieuses aquarelles, bordées de franges de -perles blanches, d’un exquis raffinement de composition et de couleur, -ingénieuse transposition dans une langue moderne, des bergeries, des -galants décamérons poudrés du dix-huitième siècle. - -Le nom de Watteau fut prononcé (Watteau, pourquoi Watteau?), on cria -au pastiche et le frêle ouvrage fut mis de côté comme non avenu. -Ces quelques panneaux, achetés ensuite par Mme Thaulow, puis mis en -vente à la mort du mari de celle-ci, j’ai maintes fois voulu les -faire remarquer par quelqu’un qui construisit un hôtel: personne -n’en a voulu. Ils attendent de passer un jour sous le marteau du -commissaire-priseur, chez Christie, et d’être couverts de banknotes, -quand la gloire de Conder, qui commence à rayonner dans son pays, -aura fait de l’original artiste un maître précieux. Les dessins de -Beardsley, qu’on ne peut déjà plus se procurer, à quelque prix que ce -soit, ne sont pas d’une qualité plus rare que les aquarelles de Conder, -dont il subit si fort l’influence; il n’avait pas, d’Aubrey, la sûreté -de main et le fini; mais son art est bien plus naturel, plus varié, -plus sain. - -Cette œuvre est considérable comme nombre. Peintures à l’huile (les -plus imparfaites de son bagage), peintures sur soie, éventails (il -y excella), pastels, sanguines, lithographies (illustrations pour -un Balzac), châles, robes peintes, meubles, décorations de chambres -entières (maisons de Edmond Davis Esq., de Mrs. Halford, etc., etc.), -je ne sais où cette œuvre s’est répandue dans les cinq dernières -années où mon ami travaillait jour et nuit, dans une sorte de rage -inconsciente, remplissant ses énormes armoires de projets, de croquis, -dont pas un n’est banal ni insignifiant. - -Ses éventails sont presque tous des chefs-d’œuvre. A quoi pourrais-je -les comparer? nullement aux éventails français du dix-huitième -siècle. Le style de Conder est purement anglais. Le côté ornemental -rappellerait les festons et les astragales des frères Adam, ces -artistes de génie classique et grec qui renouvelèrent l’art décoratif -de l’autre côté de la Manche et l’anoblirent. La couleur, de multiples -harmonies, si osées dans la douceur, je ne les ai vues que chez Conder. -Celui-ci a, comme tant de ses compatriotes, une maladresse dans la -construction du corps humain, un «tremblé» dont le moindre artisan -français aurait souri; cependant, la forme a du style, une étrange -originalité, on reconnaîtrait cette écriture entre mille. Cette forme -est, avant tout, du dessin senti, nerveux dans sa faiblesse, comme -celle d’un Constantin Guys ou, dirais-je, d’un Goya. Il faut s’entendre -sur le sens de ce mot «dessin». La «forme» est l’opposé de ce que -nomment dessin, les braves gens pour qui Bouguereau fut un dessinateur. -Les incorrections d’un Goya, d’un Manet, même de l’ingénu Cézanne, sont -de la forme. Je ne veux pas dire que la déformation systématique des -néo-impressionnistes et des symbolistes soit seule du dessin, car je -suis convaincu du contraire: mais une déformation nécessaire, à quoi, -sans s’en rendre compte, le peintre est toujours conduit, en face de la -Nature: la déformation qui est la vision et le dialecte d’un individu, -voilà ce qui, presque toujours, est, sinon beau, du moins intéressant; -et c’est souvent le _style_. - -Donc Charles Conder eut cette qualité si rare. Elle ne fut pas perçue -par nos critiques d’avant-garde, dont le pauvre garçon attendait -toujours les suffrages, étonné de ce que la redingote de M. Charles -Morice ne se déboutonnât pas en un grand geste de sympathie pour -lui et de n’avoir pas les honneurs d’un paragraphe louangeur dans -le _Mercure de France_ auquel il attribuait une grande importance, -assez plaisamment d’ailleurs. Conder ne démêla jamais les raisons -pour lesquelles il n’était pas reçu à Paris dans le milieu «avancé» -où l’attiraient ses sympathies, où il avait sa place. Son exposition -tenue chez Durand-Ruel, il y a quatre ans, et pour le catalogue de -laquelle il m’avait imprudemment demandé une préface, fut sa dernière -manifestation publique dans son «dear old Paris», et le signal de ses -premiers troubles cérébraux. Cet échec le désola. Ensuite, de son subit -et retentissant succès à Londres, il se rendit à peine compte, car les -applaudissements s’adressaient alors à un égaré. - -Étrange personnalité que celle du jeune Australien; il fut bizarre -et déréglé jusqu’à la fin, malgré son amour pour le travail; mais -ses excentricités, selon la coutume anglaise, plaideront plus en sa -faveur que n’aurait fait une existence normale. On voit déjà comment sa -légende se façonnera. Dès aujourd’hui, il est classé dans la phalange -des «hors la loi», des «outcast», pour lesquels ses compatriotes -ont une inclination toute romantique. Quoique la Mort ait arrêté sa -carrière à l’âge de tantôt quarante ans, il est, à côté d’Aubrey -Beardsley, une sorte d’enfant prodige malade, mais sans la poétique -agonie de cet adolescent poitrinaire qu’a touché la Foi; il fut -suffisamment désordonné, pour que son joli génie enchante des amateurs -de l’exceptionnel et du cocasse. - -Jusqu’à son heureux mariage avec la femme tendre et dévouée qui mit sa -fortune à la disposition de Conder, celui-ci fut, tant à Paris qu’à -Londres, une sorte de Verlaine, un irrégulier, passant de l’état -d’ébriété à l’état lucide, comme du sommeil à la veille, ne travaillant -jamais avec plus d’inspiration que s’il était excité par l’alcool. -Je ne saurais retracer ses pérégrinations dans les divers quartiers -des deux grandes cités, où il connut la misère et l’abandon, lui qui -attachait tant de prix à toutes les raretés d’un joli intérieur et -à l’élégance de ses habits. Il était fait pour un siècle enrubanné, -galant--et je ne puis m’empêcher de me l’imaginer soupirant une -sérénade sous la fenêtre de sa belle, coiffé du béret à la Watteau et -la cape striée sur l’épaule. - -Je viens d’assister, dans son quartier de Chelsea, à une de ces -mascarades qu’il savait si bien monter et je ne pouvais détacher -ma pensée de Conder, pendant qu’un orchestre d’instruments à vent -accompagnait des Cydalises et des Corisandes. Jamais la fiévreuse -musique de Gabriel Fauré ne me parut plus passionnée qu’ainsi mise -en action sous les guirlandes de fleurs, parmi les jets d’eau et les -bosquets qu’éclairait la pleine lune de juin. Le ciel de minuit, -toujours si pur à Londres, même après une journée brumeuse, dressait -une coupole bleu sombre sur les murs des «mews» et des maisons dont le -jardin est encadré. Quelques vieux camarades de Conder et moi, nous -étions émus en écoutant le flûtiste Fleury jouer en plein air, retirés -comme nous l’étions dans un salon où nous avaient attirés des éventails -de notre ami. Nous le sentions présent, il aurait dû être là, parmi -ceux de l’orchestre ou du chœur, tous comme sortis de la Galerie Lacaze. - -Les personnages de la Comédie Italienne, de Molière et de Balzac, -tous un peu confondus dans le kaléidoscope de son cerveau, un mélange -de l’époque de Louis XV et de 1830; un joli bric-à-brac de chaises -à porteur, de berlines, de cabinets de laque Vénitien rococo; des -gondoles, des portiques de treillages, des rideaux de Quinze-seize -contorsionnés «par Zéphir»; tels sont les modèles et les accessoires -qui reviennent sans cesse, dans l’œuvre de Conder, où le chapeau de -Rastignac s’aplatit presque en tricorne, où la souquenille du valet -poudré a presque les mêmes pans que la rheingrave de la Restauration. -Postillons au fouet claquant, facchini, soubrettes, jeunes seigneurs -courtisant une almée à la Coypel, nègres au turban empenné, fifres -et tambours, vous êtes tous les invités au bal d’Esther, dans la -Chaussée-d’Antin, et vous êtes les favoris de Charles Conder. - -La maison de Cheyne Walk, Conder l’avait achetée et il y avait entassé -tous les objets pittoresques, les vieux tableaux et les meubles dont il -aimait à faire un décor riant à sa vie de labeur. Certaines pièces de -cette vieillotte demeure étaient, réalisées et vécues, les aquarelles -mêmes du maître de céans. Un sens des couleurs acides et criant fort -animait ces vieux lambris, ces chambres foncées que les après-midi -brumeuses de l’hiver obscurcissent encore. Un salon bleu, tout -miroitant de satins drapés et de glaces vénitiennes, était dédié à ses -dieux: Watteau et Whistler. - - * * * * * - -L’apogée de la vie du cher artiste, ce fut la redoute qu’il donna -pendant le carnaval de 1904. J’eus le regret de ne pas y être; mais on -me dit que cette fête, dont le thème était une mise en action de «The -Rape of the Lock» de Beardsley, fut une réussite extraordinaire. Chacun -de ses admirateurs s’était imposé d’y venir dans un équipage qui plût -à Conder et le souper, au matin, réunit sous les guirlandes du plafond -et les arcs de «treillis» la plupart des jeunes peintres, musiciens et -littérateurs pour qui l’amphitryon était alors devenu un maître. - -On était loin, déjà, des jours de lutte où Conder, à Dieppe, chez -Thaulow, payait l’hospitalité reçue, en brossant sur le gros coutil des -sièges et de lourdes portières, des compositions délicates ou robustes, -mièvres ou un peu théâtrales, improvisations charmantes d’un décor à -bon marché; et, dans le jardin de la villa, dessinant des parterres ou -accrochant aux arbres des grappes de lanternes en papier, dont la lueur -n’éclaira que les tristes repas où Conder, après l’une de ses premières -attaques, misérable, s’attablait auprès d’Oscar Wilde, tragique à sa -sortie de prison. - -A ce moment-là, j’avais redouté que Conder ne glissât sur la pente -fatale comme le pauvre Lélian, vers des bas-fonds que son génie -illuminait fantastiquement. La maladie déjà avait saisi son corps -surmené. Mais la généreuse Mme Thaulow et son enthousiaste Fritz -étaient là, prêts à secourir, à protéger tous ceux qui étaient -des «artistes». Wilde, réfugié à Berneval, près Dieppe, venait -clandestinement se réchauffer à leur foyer, contant certaines de ses -belles histoires symboliques, dans un cercle de petits enfants qui -l’écoutaient bouche béante. Conder suivait un régime réconfortant et, -enfermé dans la villa de Caude-Côte, reprenait des forces. Je me le -rappelle un jour quand j’entrai, agenouillé aux pieds de notre hôtesse -dans une attitude que je ne m’expliquai pas au premier abord; et la -dame, le dominant de toute sa stature de cariatide, était vêtue d’une -étrange robe: Conder essayait sur elle une draperie de sa façon qu’il -avait agrémentée de médaillons, de rinceaux, dont la finesse est plus -de mise pour un dessus de bonbonnière, que pour les formes plantureuses -d’une Walkyrie scandinave. - -Mon ami me parlait souvent de Miss X... qu’il croyait à Paris et dont -il comptait faire son épouse. J’avoue que dans ces inquiétants jours -de Dieppe j’écoutais avec mélancolie les projets du malade. Pourtant, -il devait rebondir encore une fois, se marier et connaître, pour de -trop courts instants, mais en jouir pleinement aussi, la sécurité et -une totale liberté de réaliser ses rêves de peintre et d’amateur. Il -connut, enfin, le succès. - -Aubrey Beardsley, Oscar Wilde, Charles Conder, Dowson, Arthur Symons, -ces protagonistes du Yellow Book et du Savoy, sont aujourd’hui tous -disparus, après avoir, chacun dans son genre, accompli une œuvre -originale: bien différents les uns des autres, une parenté artistique -les a unis. Ils eurent tous le culte et l’intelligence de l’esprit -français, entendirent notre langue que Whistler leur apprit à aimer. -Ils forment une petite phalange indissolublement liée dans la mémoire -et la reconnaissance de ceux d’entre nous qui fréquentèrent assidûment -l’Angleterre dans les dernières années du dix-neuvième siècle. Le -mouvement littéraire et musical, la peinture, enfin tout ce qu’il y -eut de plus significatif et de plus neuf chez nous, trouva en eux des -cerveaux pleins de réceptivité et des voix enthousiastes pour nous -célébrer. - -J’aurais voulu ajouter ici un portrait de l’un des plus doués d’entre -eux, de mon vieil ami Walter Sickert, l’admirable peintre de paysages -urbains et des music-halls; mais heureusement, il est encore parmi -nous, bien vivant, et je me suis imposé le devoir de ne parler que des -disparus. - - - - -AUBREY BEARDSLEY[6] - - [6] J’aurais voulu faire à nouveau un portrait d’Aubrey - Beardsley pour qu’il rentrât dans le cadre de ce volume; mais - le temps m’a fait défaut et je donne ici la préface écrite en - 1907 pour la traduction de _Under the Hill_ que me demandèrent - les éditeurs, Arthur Herbert, L{td}, de Bruges. Je n’y change - rien. - - -Peut-être a-t-on agi avec prudence en ne traduisant pas plus tôt -l’œuvrette que voici. Avant que la gloire ne vînt fixer le nom d’Aubrey -Beardsley dans la mémoire de tous, il eût semblé aventureux de livrer -au grand public, et privé surtout de ses grâces originales, l’essai -qu’est _Sous la Colline_. Cet essai vaut par le style, autant, sinon -plus, que par la pensée. Qu’est-ce que l’auteur a prétendu dire? quel -est l’apport personnel de son génie? Voilà ce que je ne me chargerai -pas de démêler, car Aubrey Beardsley reste pour moi l’artiste étrange -et fort, l’intelligence merveilleuse, l’enfant prodige que j’eus -la joie de connaître pendant deux ans et qui m’a tellement ébloui, -que je craindrais de le diminuer à mes propres yeux en me livrant -à une analyse trop rigoureuse. Deux ans: bien court laps de temps -dans une vie normale d’homme; mais, dans la sienne, suffisant pour -que j’aie l’illusion d’avoir assisté à une longue existence, et à la -plus intéressante. On a vu, dans _Under the Hill_, une manière de -paraphrase de Tannhaüser, spirituelle et légère, de ce caprice très -anglais, qui renouvelle les plus anciens sujets en les assaisonnant -d’un piment moderne, en les dépaysant si l’on peut dire ou mieux, -en ne les situant pas. Le petit abbé Fanfreluche et la belle Hélène -n’appartiennent qu’à Aubrey. - -C’est l’atmosphère dans laquelle on place une œuvre, qui la distingue -des autres, et c’est surtout la Technique, ou le Style. Beardsley, -dessinateur, eut une technique presque parfaite;--écrivain, il aurait -peut-être atteint une égale perfection. Dans ce conte, il n’est encore -qu’un amateur charmant, plein de projets et de recherches ambitieuses, -mais un amateur, à la veille de passer maître ouvrier. - -Il siérait de prendre _Sous la Colline_, pour une boutade, sans -commencement ni fin, presque pour des notes jetées par un débutant, -qui croit à la forme et cisèle des phrases, sans grand souci de les -coordonner. J’en ai entendu beaucoup dites par lui à moi-même, alors -qu’il venait de les griffonner sur une table de café, au Casino de -Dieppe. Il en riait, ou il en était heureux et fier, comme un collégien -qui a trouvé une belle rime. Dans sa prose, on découvre le même -procédé, les mêmes trilles, les mêmes vocalises perlées, que dans ses -dessins aux entrelacs précieusement compliqués. Nous aimons cela dans -son œuvre plastique; nous l’aimons aussi dans sa prose, malgré qu’il -n’ait pu l’amener au même degré de fini que son dessin. Ne cherchez -pas, je vous en prie, une signification profonde, cachée sous ces -mots, qu’un délicat a enfilés les uns aux autres, comme des pierreries -multicolores sur un fil d’argent; plaisir des yeux, presque; plaisir de -musicien aussi, car les harmonies pures ou bizarres le captivent comme -les couleurs. Beardsley est un dilettante. Tout ce qui est beau le -retient; et aussi une certaine laideur, dont il a fait de la beauté. - -Il est un vrai produit de fin de siècle. Le tourmenté, le faisandé, le -malsain de son art, me repousseraient peut-être autant qu’ils attirent -les autres, si le hasard ne m’eût mis à même de nouer des relations -amicales avec cet homme de grande intelligence, de solide culture, de -goût si sûr et si varié. - -Ce qui me touche par-dessus tout chez Beardsley, écrivain, c’est -son amour de la langue française, qu’il ne parlait pas volontiers, -bien qu’elle eût peu de secrets pour lui. Il rêvait d’incorporer à -sa langue certains de nos mots dont la sonorité l’enchantait, au -cours de ses lectures quotidiennes. Comment est-il parvenu à se faire -l’éducation dont il donnait la preuve, le plus simplement du monde, -dans la conversation en français? Le culte de l’article de Paris, la -connaissance superficielle des choses de chez nous, qui nous touchent -chez les Étrangers, par la bonne volonté dont ils témoignent, et nous -irritent aussi parfois un peu, Aubrey les dépassa bien vite. _Le -Courrier français_, auquel il collabora et où il réussit du premier -coup, représente assez cette fantaisie montmartroise dont la mousse -enivre les cerveaux des Américains, des Anglais et des Allemands, dont -regorgent nos ateliers de peinture. Il n’y fut pas insensible, mais -son flair et sa lucidité lui ouvrirent de plus lointaines perspectives -et, comme il n’aurait pu se contenter de si peu, s’étant mis avec sa -sœur Mabel à lire du français, ils allèrent tous deux, bien vite, au -meilleur et au plus difficile. - -Ai-je jamais entendu un de mes compatriotes parler de Molière et de -Racine comme lui? Racine surtout qui reste fermé à la plupart, il le -savait par cœur, et il récitait les chœurs d’Athalie et d’Esther comme -des prières. Il vivait dans le dix-septième et dans le dix-huitième -siècles. On sait qu’il songea à traduire les _Confessions_, à faire un -ouvrage sur Jean-Jacques et un essai sur les _Liaisons dangereuses_. -George Sand, Chateaubriand, Balzac, il les étudia à fond. Pour Balzac, -il avait une passion et, les personnages de ses romans, Aubrey les -connaissait comme des membres de sa famille. Je n’oublierai jamais des -après-midi passées dans la chambre où Charles Conder exécutait ses -ingénieuses lithographies pour la _Fille aux yeux d’or_. Celui-ci -voyait en Dieppe un décor pour tous les actes de la _Comédie humaine_; -il n’était alors question que de Balzac; et pour ce petit monde, gêné -pour désigner un objet dans un magasin, Balzac était discuté comme -il aurait pu l’être dans un cénacle de lettrés français. Gautier, -Baudelaire, Verlaine n’eurent pas de plus fervent adorateur que -Beardsley. _La Dame aux Camélias_ prenait à ses yeux de malade une -importance toute particulière. Il l’enveloppait de je ne sais quelle -prestigieuse poésie; il n’eut de cesse que je le menasse chez Alexandre -Dumas, à Puys. Inénarrable visite, où le romancier fut vite conquis -par le charme juvénile du dessinateur, dont je traduisais, au cours -de l’entretien, les questions et les délicats compliments. Mrs. Mabel -Wright doit avoir encore sur quelque rayon de sa bibliothèque, le -volume de la _Dame aux Camélias_, que Dumas offrit à son frère avec une -belle dédicace. - -Mais, me voici tenté de conter mes souvenirs, et, pour cela je suis -assez embarrassé. - -En effet, c’est une préface qu’on m’a fait l’honneur de me demander; -quand j’en fus averti, je commençai par m’en réjouir; puis, je -réfléchis qu’une préface pour _Under the Hill_ serait une entreprise -au-dessus de mes forces. Alors, puisque l’on m’assurait que tout ce -que je savais de Beardsley méritait d’être dit, je mis ma mémoire à -contribution. - -Des souvenirs surgirent en foule et, pendant quelques jours, je revécus -par la pensée avec le cher garçon dont j’avais fait la connaissance -deux ans avant sa mort, déjà atteint du terrible mal auquel il allait -succomber, mais encore fiévreusement passionné et brillant, dans ses -heures de répit. J’évoquais les journées de flânerie et de travail à -mes côtés, les bavardages sans fin que nous avions ensemble, le matin, -sur la plage, au milieu des baigneurs, l’après-midi en arpentant les -pelouses de la rue Aguado et à l’Hôtel des Étrangers, où sa mère, -bonne et tendrement inquiète, l’attendait toujours, le regardait en -frémissant quand nous rentrions d’une promenade trop fatigante. - -J’avais déjà rédigé ces souvenirs, quand je repris le livre d’Arthur -Symons consacré à mon ami et je constatai que je ne faisais que répéter -des choses si bien dites avant moi; en effet, nous passâmes, tous -les deux, l’été de 1895 à Dieppe, en compagnie de Beardsley. Nous le -voyions à chaque instant; une perpétuelle agitation et la terreur de la -solitude lui faisaient saisir le moindre prétexte pour abandonner ses -dessins. Il venait nous chercher, ou nous le rencontrions au dehors, -portant sous son bras la vieille reliure Louis XIV de maroquin rouge à -fers dorés, qui lui servait d’enveloppe pour ses notes écrites. Symons -et moi, nous étions ses auditeurs attentifs, nous recueillions ses -boutades et ses paradoxes. Peut-être, en ma qualité de Français, ai-je -été plus touché que Symons par l’étrangeté du personnage; peut-être -m’apparut-elle plus exceptionnelle, cette excentricité anglo-saxonne, -si habitué que je sois à l’humeur britannique. Le décor de notre -vieille ville normande, si provinciale, en dépit de son Casino et de -ses bains cosmopolites, où je vis passer tant de curieuses figures, -depuis trente ans; la lumière de cet endroit où s’écoulèrent toutes -mes vacances de Parisien, mettaient en un vif relief la silhouette du -fin artiste, de cet élégant et anguleux dandy, encore tout imprégné de -l’âcre odeur de Londres. - -Son visage émacié présentait un nez très busqué et très osseux entre -deux petits yeux perçants, couleur de noisette, sous des cheveux -de ce blond-acajou, dit «auburn», que séparait en bandeaux, sur -un front bombé, une raie soigneusement faite. Toujours vêtu, le -jour, d’un costume gris clair, une fleur à la boutonnière, ganté, -il tenait verticalement, par le milieu, une grosse canne de jonc, -dont il frappait le sol pour scander ses phrases et accompagner ses -mots. Il avait infiniment d’esprit, un langage recherché et les plus -gracieuses façons du monde. Un peu voûté, il tâchait de redresser sa -haute taille, dans un perpétuel effort de ne pas paraître malade. La -maladie lui faisait horreur et, dès que le sourire retombait, son -expression devenait sauvagement douloureuse. A la moindre brise, il -s’enveloppait d’un plaid de voyage ou dans un mac-farlane, dont les -ailes gonflées par le vent du large, le faisaient ressembler à une -énorme chauve-souris. - -Beardsley vint sonner à ma porte, accompagné par des amis qui ont déjà -presque tous disparu, et dont certains--lui le premier--auraient à -peine atteint à la maturité aujourd’hui. Et cela semble si loin dans le -passé! - -Le bon géant Fritz Thaulow--mort lui aussi--vivait à Dieppe avec son -heureuse et noble famille. Il ouvrait, très hospitalier, sa maison -à tous les artistes qui passaient. Thaulow et Charles Conder me -présentèrent un petit groupe d’Anglais qu’un même bateau avait amenés. -C’était le poète Alfred Dowson, bohème à la Verlaine, qui fut vite -enlevé, après avoir signé de beaux vers; c’était Arthur Symons et -quelques autres, suivis de l’éditeur Smithers, à l’éternel gibus, et -flanqué d’une demoiselle de bar, ensevelie sous un immense chapeau à -plumes. On aurait dit d’une société venue sur le continent pour une -Bank Holyday. C’étaient pourtant les rédacteurs et les principaux -artistes du magazine _Savoy_, dont j’attendais avec impatience chaque -nouveau fascicule, à la couverture rose et parée d’un dessin pointillé -d’Aubrey Beardsley. Ces jeunes gens s’ingéniaient à scandaliser -leur pays et n’auraient reculé devant rien pour se signaler, à -une intéressante époque de l’histoire artistique et littéraire de -l’Angleterre; retenons cette date: 1896. Le long règne de la pieuse -et sévère Victoria, Impératrice des Indes, déclinait. Burne-Jones -venait d’être fait baronnet; Whistler commençait d’être sacré grand -peintre, après ses batailles livrées à la Grosvenor Gallery, où les -Indépendants et les snobs s’allaient pâmer devant toute œuvre refusée -à la Royal Academy. C’est alors qu’Oscar Wilde, triomphant, se promène -dans Piccadilly, un grand tournesol à la main. Les opéras de Wagner -sont donnés dans deux théâtres à la fois, où se presse, religieusement -silencieux, ce public d’esthètes, si bien croqués par Aubrey Beardsley -dans une de ses fameuses planches: _Wagnerites_. Sarah Bernhardt et -Réjane jouent des pièces françaises; George Moore célèbre Manet, Degas, -Zola et Goncourt. Le seul nom de Balzac gonfle la gorge de ceux-là -même qui n’ont rien lu de lui; William Morris, poète, sociologue -et tapissier, poursuit de sa haine l’acajou victorien et met à la -portée du bourgeois un ameublement moyen-âgeux, dans le goût des -préraphaélites. - -La société anglaise se réveille d’un long sommeil et secoue son -indifférence pour tout ce qui n’est pas le sport. Un nouveau snobisme -va la jeter dans les bras des artistes; elle attend quelque chose et se -prépare à s’amuser d’autre façon. Dans cette atmosphère surchauffée, -parmi les révoltés et les novateurs, voici venir le jeune Beardsley. -Il s’avance d’un pas mesuré; il va, élégant et fluet, allonger -subrepticement un coup de pied dans les vitres de Buckingham Palace, -d’où la vieille souveraine observe et condamne ses sujets. On sait -que sa majestueuse indulgence est réservée pour les Philistins. Voici -Beardsley, grave et ironique à la fois, tenant au-dessus de sa tête -de magnifiques plats chargés de paons, de rares poissons et de fruits -exotiques. Des parfums énervants fument dans des cassolettes. En -cadence, comme quelque personnage d’un conte d’Henri de Régnier, il -présente en une sorte d’entrée de ballet, mille objets bizarres, qu’on -dirait tirés du fourgon des rois mages. Ses mets sont composites, à -l’arôme inquiétant: le chef qui en prépare les sauces et en dressa la -parure, dédaigne la classique cuisson des rôtis nationaux. - -Beardsley va rénover la fantaisie anglaise, cruelle et poétique, -froide et qui dissimule ses émotions, si elle en a; il est ironique, -gouailleur, et poète à la façon du clown shakespearien; sceptique, -exubérant tour à tour et retenu; surtout amer, jusque dans ses éclats -de gaîté. - -Ma pensée se plaît à l’associer à un autre de mes amis très regretté -et qui me fut si cher, au candide et charmant Jules Laforgue, que je -vis, dix ans plus tôt, passer, toussant lui aussi, et blême comme ce -Pierrot qu’ils aimèrent tous les deux. L’humour de _Under the Hill_ -reçoit comme un reflet des _Moralités Légendaires_. J’imagine ces -deux jeunes malades se rencontrant dans la nuit élyséenne, se saluer -cérémonieusement, danser un grave menuet dans un rayon pâle de la lune, -puis s’évanouir comme deux ombres... - -Ils avaient beaucoup regardé et beaucoup ri tous les deux, pendant -leur vie terrestre, et si la mort n’avait pas si vite jeté son dévolu -sur ces deux frêles proies, l’un ne serait pas devenu le chrétien, -ni l’autre le chimérique amoureux qu’ils se montrèrent, avant de -nous quitter. Ils demeureront comme le produit, très marqué, de la -civilisation, dans deux grandes capitales à la fin du dix-neuvième -siècle. Laforgue, quoique provincial du Midi, incarne le gavroche -parisien, de l’heure inquiète qu’il vécut. Quant à Beardsley, il fut le -gamin de Londres, le vrai cockney, au rire bref et qui retombe dans une -morne tristesse, après les bonds de sa morbide gaîté. - -On ne peut dire de lui: «Il n’eut pas le temps de s’exprimer; que -serait-il devenu?» En quelques années, il les avait comptées, il donna -hâtivement, mais avec méthode, tout ce qu’il avait en lui. Heureux, -ceux qui, dans ce temps de fébrile course au clocher, savent tôt se -fixer et entrevoient, dès leurs débuts, l’arabesque qu’ils auront à -tracer. L’enfant prodigue des soirées de Brighton, le petit pianiste -faiseur de _Christmas cards_ et de _Menus_ pour les dîners, trouve à -quinze ans sa formule. Indiquons--rapidement, puisque M. de Montesquiou -y insista avec ingéniosité et éclat,--les influences qu’il subit et -rappelons ce que Burne-Jones proposa à son admiration, tant qu’il l’eut -pour élève. Une vision, toute anglaise, de l’antiquité classique, -de la Renaissance italienne, des estampes japonaises et des dessins -du dix-huitième siècle français; et un sens très aigu du grotesque -moderne: voilà ce dont Beardsley fait preuve, dans ses compositions. -Il ne représente pas avec fidélité ses contemporains; au contraire, il -les déforme, les habille à l’antique; les dévêt ou les pare d’atours -empruntés; mais leurs gestes sont d’aujourd’hui. S’ils parlaient, leur -parler serait le nôtre. Les salles bizarres et les jardins fantastiques -où ils minaudent, donnent sur la rue bruyante de _hansom cabs_ et -d’omnibus roulants. Ses dessins sont des affiches toutes prêtes à être -agrandies pour les murs de Londres. Malgré tous les paraphes et la -complication calligraphique dont il l’enveloppe, son écriture, même -de loin, reste lisible; le graveur héraldique et l’imagier médiéval -prêtent leur art exact au caprice du jeune décadent, à l’irrespectueux -satiriste. Il n’est pas peintre: il est maître en _blanc et noir_; -c’est pour l’imprimerie qu’il travaille. L’illustration et l’affiche ne -sont-elles pas l’Art même de ce temps? - -Beardsley ne fit pas de peinture à l’huile, mais projetait sans cesse -d’en faire. Un jour, le voyant tenté par ma boîte à couleurs, je le -laissai seul dans l’atelier du Bas-Fort-blanc dont la baie s’ouvre sur -les rochers où les enfants pêchent la crevette. L’après-midi d’août -était glorieux. Je pars en promenade. Quand je rentrai, la grande toile -mise à sa disposition était couverte d’un très beau dessin au fusain -qu’il ne colora jamais, mais que je ne puis me consoler d’avoir vu -effacer d’un coup de gant. C’était un épisode rapporté par George Sand: -Liszt, marchant dans la campagne, s’enfonce dans un champ de pavots -dont les têtes sont pour lui autant d’instrumentistes. Le musicien -inspiré, brandit sa canne, comme un bâton de Kapellmeister, et bat la -mesure, croyant conduire un orchestre innombrable. - -Le mouvement du personnage, coiffé d’un feutre mou, ses longs cheveux -bouclés, était d’un geste superbe; mais le bâton menait une symphonie -macabre et l’on eût dit qu’il voulait plutôt faucher ces têtes aux -corolles agitées. Tout ce que faisait Beardsley exhalait l’odeur de la -mort. - -Je ne le connus qu’affaibli et se préparant à prendre congé de nous. -Implorait-il avec résignation le Crucifix qu’avait mis, entre ses -doigts fiévreux, le prêtre catholique? Espérons que la Foi rendit moins -déchirantes ses rêveries de jeune condamné, à la porte du cimetière. - -Je le surpris souvent penché sur sa table, dessinant dans sa chambre -d’hôtel; il était rentré las de ses allées et venues sur la terrasse du -Casino. Grisé des flonflons du bal et du bruit des _Petits chevaux_, -dans lequel _Under the Hill_ fut presque en entier écrit, il revenait -sagement à son ouvrage. Travail appliqué, minutieux, sans ratures, -conduit comme celui d’un moine enluminant une page de missel. Ainsi -courbé sur la feuille de papier bristol, les petites plumes d’or, les -grattoirs rangés avec ordre, il accomplissait une sorte de pieuse -tâche, sous le regard du Christ en croix, accroché au mur devant lui. -Ce nouveau Tannhaüser, on serait tenté de le croire, était obsédé par -des visions du Vénusberg et les cuivres de la bacchanale, qui vibraient -parfois dans ses oreilles. Il y a comme la déformation d’une cagoule -de frère de la Miséricorde, dans certains de ses personnages ambigus, -mi-Arlequin, mi-Carlin, qu’il faisait rôder dans ses mascarades et qui -y répandent une odeur de mort. Tous ces personnages sont enfants de son -cerveau ou comme autant de doubles de sa personne. - -Même malade, ainsi qu’il était en 1895, et tenaillé par l’effroi du -lendemain, son imagination d’illustrateur était follement libertine, -hantée de monstres aux gestes douteux, qui offrent au public toute -liberté de malveillante interprétation. Nous sommes loin de ses légères -vignettes pour la _Mort d’Arthur_. Son premier public fut sans doute -très peu naïf, car il attribua un sens obscène aux moindres détails des -dessins parus dans le Savoy et dans le _Yellow Book_, même aux fleurs -de la si curieuse Madone, peut-être le chef-d’œuvre de Beardsley. On -contait tant de choses sur sa vie factice et il s’était volontairement -créé une telle réputation d’excentrique et de blasphémateur, qu’on le -voyait toujours plus ou moins célébrer une messe noire. Je ne me sentis -jamais très à l’aise entre ce que je devinais de ses rêves païens et -ses sentiments pieux de jeune catéchumène, entre l’artiste et l’homme; -d’autant qu’il ne s’expliquait pas sur ce point et demeurait plein de -retenue. - -Il y eut, à la fin du dix-neuvième siècle, beaucoup de conversions, -à Londres. Ce fut une mode et un engouement parmi les gens cultivés -d’embrasser le catholicisme, au moment où s’achevait la surprenante -cathédrale byzantine, le plus bel édifice moderne de la ville, sinon -la plus belle église élevée de nos jours; théâtrale, sombre, pleine -d’encens et d’une mise en scène émouvante. Elle attirait ceux que le -culte protestant rebute par sa froideur. Parsifal, Amfortas et la -repentante ensorceleuse Kundry, semblaient se cacher derrière les -piliers de la nef, près de ces fidèles britanniques, pour qui il n’est -guère de plaisir sans que l’âme du Pasteur ne rôde dans la ruelle du -lit comme une menace. Aubrey devait venir bientôt tremper son doigt -dans le bénitier de la basilique au retour de ses randonnées nocturnes. - -Si l’on établit sans difficultés les parentés artistiques d’Aubrey -Beardsley, l’homme et l’écrivain qu’il souhaita d’être, et qu’il laissa -seulement entrevoir, sont plus complexes. Il fut un pur «cérébral» -et, comme tel, un des plus accentués entre les jeunes hommes de sa -sceptique et raisonneuse génération; avide de jouir (trait commun à -tous les Anglais d’aujourd’hui), sans respect et n’arrêtant son froid -regard que sur les aspects brillants ou comiquement grotesques des gens -et des choses. La pitié n’était pas son fait; mais il faut attribuer à -son état physique une part de son égoïsme. Il était personnel, et cela, -d’une façon presque touchante, tant il y avait de l’enfant malade chez -lui. Je me rappelle qu’il disait: «Ce dont j’aurais besoin, ce serait -d’une bonne nourrice qui me dorloterait.» Et il avait pourtant avec lui -son excellente mère et sa sœur Mabel, l’ex-compagne de ses heures de -joies, alors toutes tendues vers ses caprices et s’ingéniant à rendre -sa longue agonie plus douce. Les dernières fois que je le vis, encore -plus creusé et plus faible, il ne pouvait plus se supporter lui-même. - -Je rejoignis Aubrey dans l’automne de 97, à Paris, avant son départ -pour le midi où il devait hiverner. Il était descendu à l’hôtel Foyot, -au milieu du quartier Latin dont il était si curieux. Nous dînions -parfois ensemble, dans le restaurant. Les lumières et les conversations -de nos voisins de table lui communiquaient une passagère excitation, à -peine suffisante pour chasser, pendant quelques instants, ses lugubres -visions de mort. Il tenait alors les propos, qui m’aidèrent le mieux à -le comprendre.--C’est un écrivain, surtout, qu’il ambitionnait d’être -et c’était là, chez lui, une sorte de coquetterie, presque une manie. -Sa passion pour l’art français du dix-huitième siècle, était alors dans -toute son intensité, et l’influence de notre littérature le dominait -complètement. Notons que les meilleurs artistes anglais, depuis un -quart de siècle, ont subi l’influence française, comme nos romantiques -de 1830, celle de l’Angleterre. - -Aubrey, ne pouvant plus supporter le climat de son pays, venait -donc à Paris, comme il aurait souhaité d’y venir à ses débuts. Si -les bouquinistes des quais de la Seine le requéraient, les plaisirs -auxquels il ne prenait pas part, mais qu’il devinait autour de lui, -lui donnaient l’illusion de l’activité et de la vie. Il me fit part de -tous ses projets d’écrivain. Chaque jour, c’était un nouvel ouvrage -dont il établissait le plan. Des phrases détachées, d’abord, des mots -d’esprit, comme les motifs qu’un musicien note avant de composer une -partition. Les sujets? ils avaient beaucoup d’analogie avec ceux -des _Moralités Légendaires_ et, sachant qu’il ne connaissait pas -Laforgue, je m’interdisais de les lui signaler. Si charmant et bon ami -qu’il fût, si affectueux dans ses rapports avec nous, je dois avouer -qu’il y avait un manque absolu de tendresse et d’émotion dans les -belles histoires qu’il voulait conter; je n’y distinguai jamais une -philosophie, une morale--et pourtant l’heure avait sonné pour lui des -réflexions graves--. Même dans ses livres, il est probable qu’il eût -été un pur et simple amant de la Beauté, de la Forme et de l’Art pour -l’Art. Peut-être, après tout, craignait-il de se faire trop connaître, -peut-être dissimulait-il les mouvements de son cœur... - -Celui qui doit vivre peu de temps, s’il a beaucoup à faire ici-bas, a -le droit d’être excusé s’il s’arrête souvent sur sa courte route, pour -regarder et parfois pour rire. Il y a tant de beauté, autour de nous, -et tant de hideurs aussi, de quoi se réjouir ou se moquer, avant que -la lassitude ne vienne!--Elle ne vint pas au pauvre Beardsley, car -les dernières lettres que je reçus de lui, révélaient une curiosité -toujours aussi éveillée. - -Telle est la dernière impression que j’eus de mon ami. Je veux croire -que la richesse de ses visions d’artiste embellit même ses derniers -moments. - - - - -NOTES SUR MANET - - -La vieille amie de Madame Manet mère, chez qui je déjeunais entre les -cours du Lycée Condorcet, me montrait une photographie, la Charlotte -Corday de Tony-Robert Fleury, fils d’une autre de ses camarades -d’enfance. Mme X. me disait: «Regarde cela; au moins, cela, c’est -distingué. Ce n’est pas comme ce pauvre Edouard! Il est bien gentil -garçon, Edouard; mais ce qu’il fait est si commun; c’est pénible pour -une femme comme Madame Manet.» La vieille amie de Madame Manet, de mes -parents et de tant de gens que j’ai connus, était une personne, comme -ceux-ci, d’un «comme il faut» qui n’existe plus. - -Portrait de la mère d’Edouard Manet, dans son bonnet à rubans, -à côté de son vieux magistrat de mari, figure d’entêtement et -d’obscurité. Elle fine, bien plus fine en réalité, que dans le -tableau d’Edouard.--«Voilà le portrait de ses parents: on dirait deux -concierges!» Pourtant cela me semblait très beau--à moi! - - * * * * * - -Mon père, sentant que j’aime la peinture de Manet, me dit une fois: -«Oui, c’est drôle; _il y a quelque chose_ là-dedans. J’ai été en -pourparlers pour acheter à Edouard son _Déjeuner sur l’herbe_; il y -avait un panneau de mesure dans la salle à manger. Ta maman a craint la -nudité de la baigneuse. Après tout, elle avait peut-être raison; mais -on aurait pu le mettre de côté, ce tableau, et tu l’aurais eu, pour -plus tard.» Quels regrets, aujourd’hui! - - * * * * * - -Je devais avoir treize ou quatorze ans, quand on me conduisit dans -l’atelier de Manet, son premier atelier de la rue de Saint-Pétersbourg; -il donnait sur le pont de l’Europe, en plein midi; un salon à boiseries -brunes et dorées, rez-de-chaussée que je vois encore comme si j’y -étais. Sur le mur, la toile qui représente M. et Mme Astruc jouant de -la mandoline. On était convié à regarder un portrait de Desboutin, -avec le lévrier rose; mais je me rappelle, à droite du personnage, une -chaise de jardin verte, un X qui m’avait beaucoup frappé et dont il n’y -a plus trace dans la toile réexposée depuis. - -Fut-ce cette fois, ou plus tard, que je vis, sur le chevalet _le -Linge_, tout frais alors et si éblouissant de clarté, d’un bleu si vif -et si gai, qu’on avait envie de chanter? Comme la peinture moderne -se plombe! A peine le temps de songer à autre chose, et un tableau -hier encore brillant, est déjà comme calciné, détruit. Nous admirons -des ruines, des ruines de la veille. Vous ne savez pas ce que fut _le -Linge_ à son apparition. Je croirais devoir m’en prendre à moi-même, ou -à déplorer l’état de mes yeux, si, depuis cinq ans, je n’avais assisté -à la destruction d’un chef-d’œuvre de Delacroix, au musée de Rouen. Je -l’ai vu se ternir, se craqueler et maintenant c’est une bouillie brune. - -Comment Manet pouvait-il travailler dans ce salon qu’envahissait le -soleil? C’est là que furent exécutés le paysage et les personnages du -_Linge_. Non, je ne crois pas qu’il ait été peint en plein air. _Le Bal -de l’Opéra_ fut peint aussi dans l’atelier, l’après-midi, sans même -essayer de donner l’illusion d’un effet du soir. Telle est l’Ecole -réaliste au moment où l’on croit au Réalisme. Zola prend la plume, mais -c’est du romantisme qu’il défend, non de la vérité crue. Manet est un -romantique attardé et déformé. - - * * * * * - -Tout le monde connaît le visage de Manet, ce joli homme blond, -gracieux, élégant, cravaté d’une Lavallière bleue à pois. Rieur, plus -charmant que ses portraits. Oui, charmant, aimable, souriant, sa -voix un peu enrouée avait des caresses. Ce qui me frappait, c’était -l’embarras où il semblait mettre ses familiers. Il avait des amis, on -l’aimait, mais il est certain qu’on l’admirait peu et l’on ne savait -quelle attitude tenir quand il fallait s’exprimer sur son compte. On -croyait peu en lui. Peut-être Claude Monet, Renoir avaient-ils de -l’admiration; pourtant M. Degas, qui, depuis, a souvent répété: «Nous -ne savions pas qu’il était si fort», M. Degas parlait de lui avec -dureté. «Il est plus connu que Garibaldi, dites, quoi?» Voilà ce qu’on -ne pouvait lui pardonner, même du haut de l’Olympe, où M. Degas s’était -déjà juché; mais M. Degas avait des droits à l’Olympe. Manet, lui, -était ici-bas beaucoup plus humble, sensible à la critique comme les -autres, ambitieux de médailles, de décorations. Il désirait faire des -portraits de jolies femmes. Il ne perdit jamais sa naïveté d’écolier. - - * * * * * - -Séance de Mlle Suzette Lemaire; pastels; Manet peine, se courbe, se -retourne vers le petit miroir qu’il tient à sa gauche et où se reflète, -inverti, le joli visage de la jeune fille. Manet veut prouver à Mme -Madeleine Lemaire qu’il peut faire concurrence à Chaplin, le maître -portraitiste de ces dames. - - * * * * * - -Manet ne travaillait que pour le «Salon». Les tableaux qui restent de -lui sont «des Salons». Il fit relativement peu d’études, presque pas -de dessins ou de croquis. Ce gentil causeur d’atelier et de café, qui -veut plaire, aime la vie en commun, le boulevard, Tortoni, le café de -Bade. Il prépare des «Salons» comme un élève de l’Ecole, comme un Prix -de Rome, et il les fait d’actualité, se sert des modèles qu’il a à sa -portée; heureusement, l’époque a encore une grâce à elle; le Paris de -Manet a une saveur qui parfume ses œuvres les plus frêles. - - * * * * * - -Le Paris de Manet s’étend des Champs-Elysées à Montmartre en hiver, -et jusqu’à Bougival et Argenteuil en été. L’île de France, chère aux -impressionnistes, le paysage doux, mais médiocre des bords de la Seine -dans la banlieue; maisons blanches et roses, pauvrettes dans leurs -jardinets fleuris de géraniums, autour d’une boule de verre. Il aime -les bancs verts et les arrosoirs, les petites barques à voile sur -la rivière; mais l’âcre saveur de sa couleur et la nervosité de son -pinceau donnent à toutes choses, si humbles soient-elles, le style -et la noblesse--sa pâte, si soigneusement appliquée sur la toile, sa -touche brusque et réfléchie à la fois, l’extrême soin avec lequel il -cerne ses contours, peinant, effaçant, recommençant jusqu’à ce que -la surface soit belle et pure, donnant au tableau de la force, de la -propreté, quelque chose de définitif. Tout y a du poids, et pourtant -on dirait d’une esquisse enlevée de verve. Ce parfum d’esquisse, la -fraîcheur et le primesaut sont tels après de nombreuses séances de -lutte, qu’à la première heure d’ébauche. Manet sait reprendre, sans -salir; la fleur de sa palette ne se fane pas. Je ne le vis peindre -que déjà malade, à la fin de sa vie, dans le second atelier de la rue -de Saint-Pétersbourg; ce n’était plus la période espagnole, le beau -temps de ses chefs-d’œuvre monochromes, immobiles et privés d’air; -quand il m’admit à le regarder peindre, il était à la remorque des -impressionnistes et leur prisonnier--pourtant il les dépassait de toute -la hauteur de son superbe métier--_Pertuiset_, _le tueur de lions_; -_Jeanne_; _le Bar_: tels sont mes souvenirs les plus précis. Vous qui -n’avez pas vu ces œuvres à leur naissance, vous ne pouvez imaginer la -violence et la crudité des couleurs dont elles éclataient. Les unes se -sont calmées en prenant un bel émail, tel le _Pertuiset_; _Jeanne_ et -_le Bar_ ont baissé de ton et se sont amortis. Les gris du _Pertuiset_ -furent des violets fouettés de rose; les chairs étaient rouges comme -des pivoines, le paysage acide et brutal comme un décor russe. Manet, -vite fatigué, allait s’asseoir sur un canapé bas, à contre-jour, -sous la fenêtre, et contemplait son œuvre en tordant nerveusement sa -moustache, ayant un geste de gamin qui dirait: «chic! chouette!» Mais -était-il sûr de lui-même? Peut-être, car son nom flottait comme un -drapeau de révolte, il était soutenu et «monté» sans cesse comme un -candidat éloquent pendant une période électorale. - - * * * * * - -Le deuxième atelier de la rue de Saint-Pétersbourg, où je le connus, -était un vrai atelier recevant le jour du Nord, banal et froid, au fond -d’une cour pleine d’ateliers d’artistes; à côté de lui, c’était Henry -Dupray, le joyeux peintre militaire, qui sonnait de la trompe, jouait -du tambour et amusait tout le monde avec son esprit de brave garçon -tapageur et sentimental. Devant la porte de Manet, de vagues pots de -fleurs et des bacs verts avec des arbustes, comme à la terrasse d’un -restaurant. Une grande promiscuité entre voisins; l’atelier de Manet -était le rendez-vous de tous. - -Je le revois surtout malade, s’appuyer sur une canne plombée, se tenant -difficilement en équilibre sur ses semelles de caoutchouc. Il était -fier de son joli pied chaussé de bottines anglaises; souvent vêtu -d’une Norfolk Jacket à plis et à ceinture, tel qu’un chasseur, très -élégant. Dans le coin, à droite de l’entrée, affalé sur le divan rouge, -il est entouré d’Albert Wolff, d’Aurélien Scholl, de boulevardiers et -de jolies demi-mondaines. Charles Ephrussi, Marcel Bernstein, le père -d’Henri, commencent à acheter ses pastels, non pas qu’ils apprécient -une peinture indigne de figurer à côté des gouaches de Gustave Moreau, -sur des boiseries Louis XV authentiques; mais on aime Manet et puis -on ne sait pas, après tout, s’il n’est pas un grand maître! Les -conversations s’engagent légères, piquantes. Vers cinq heures on peut -à peine trouver place auprès de l’artiste. Sur un guéridon de fer, -accessoire qui revient souvent dans l’œuvre de Manet, un garçon de -café sert des bocks de bière et des apéritifs. Les habitués montent du -boulevard tenir compagnie à leur camarade. Emmanuel Chabrier chantonne -et fait des mots. - -Un jour, Manet me dit: «Apportez une brioche, je veux vous voir peindre -une brioche: si l’on sait peindre une brioche, c’est qu’on est un -peintre!» J’ai encore la petite toile pâlotte que je barbouillai sous -ses yeux et dont il eut la bonté de paraître content. «Cet animal-là, -il vous fait une brioche comme père et mère!»: 27 octobre 1881, 27, rue -de Saint-Pétersbourg. - - * * * * * - -J’ai eu l’avantage de faire mes débuts à une époque où vivaient encore -des artistes pour qui _peindre_, la _peinture_, le _métier_, étaient, -en soi, une haute et magnifique fonction. Les jeunes gens n’ont plus -l’intelligence de ces mots, leur pensée et leurs devoirs sont ailleurs. -M. Henri Bidou me conseillait d’aller admirer au Salon d’Automne la -dernière œuvre de M. Laprade, le port de Marseille. «C’est dessiné, -établi à la façon d’un classique, cela rappelle Corot et même Poussin». -Curieux, je me précipite vers le nouveau chef-d’œuvre: je me trouve en -présence d’une esquisse vague, cotonneuse, d’une couleur de boue. Le -désordre, l’hésitation, la facilité. Les mots ont sans doute un sens -nouveau. Dans la salle voisine, on a réuni quelques toiles de Bazille, -mort à 26 ans, pendant la guerre de 1870, de Bazille l’ami de Manet. -Le public passe indifférent et se demande ce que font ici ces choses -démodées et sans intérêt. Bazille n’était pas plus un génie que M. -Laprade. Il était, comme lui, un peintre; il avait moins de prétentions -et respirait un air plus sain, reposait ses yeux sur des objets plus -familiers, qu’il prenait une peine touchante de «rendre» simplement, -honnêtement, patiemment. De ses toiles s’exhale un parfum délicieux de -pureté, de propreté morale, d’ingénuité. Manet ne fut pas différent; -mais il était né pour de plus hauts destins, sa flamme intérieure était -plus claire. Il avait un peu de génie. Il en avait comparé aux autres, -ses contemporains et ses successeurs. Il en eut, certes, beaucoup, -quand il peignit l’Olympia. - -Simplicité, application, honnêteté, labeur, naïveté: divines -qualités que pouvait se permettre, il y a quarante ans encore, un -révolutionnaire, un révolté. Ces braves gens faisaient partie d’une -société organisée. Envions leur sort; enviez leur sort, débutants -d’aujourd’hui: ils croyaient savoir ce vers quoi ils marchaient et -leurs ambitions n’excédaient pas leurs dons. - - * * * * * - -Je crois bien me rappeler l’attitude de Manet en face de Cézanne et il -me semble que Cézanne était admiré pour ses réelles qualités, mais, un -peu, comme un «douanier Rousseau», conscient de ce qu’il fait. Quel -plaisir me donnèrent les paysages et la nature-morte--pommes rouges -et pot au lait en fer-blanc--que j’avais achetés chez le père Tanguy, -vers 1888! nous étions quelques-uns qui jouissions physiquement de la -rareté de leur pâte et de leur ton--comme d’un émail ou d’un fragment -de poterie persane. La forme nous amusait comme un dessin d’enfant. -Nous n’étions pas prévenus à leur endroit. M. Berenson n’a rien ajouté -à notre culte pour avoir dressé Cézanne à côté des grands primitifs -italiens. Les deux sentiments étaient identiques, mais l’expression du -nôtre était plus modérée et peut-être plus appropriée. - - * * * * * - -Pendant les deux ans où j’ai fréquenté Manet, je ne crois pas qu’il -fût très conscient de ce qu’il peignait; jouissant de sa réputation -d’artiste original et révolutionnaire, chef d’école dont se réclamaient -Gervex, Duez, Bastien, Lepage et autres enfants prodiges, il semblait -envier les succès matériels de ceux-ci; il avait vers eux les yeux plus -souvent tournés que vers Renoir, Monet, Pissarro, Degas. Manet était un -bon garçon, léger: le succès devait lui être plus précieux au Boulevard -qu’auprès de M. Degas, dont l’acharnement spirituel le torturait. Oui, -l’on était très simple dans ce temps-là. «Il était plus grand que nous -ne le croyions! ce Manet», dit M. Degas, quand, à cinquante ans, il -disparut. Opinion trop tardive! - - * * * * * - -L’atelier du 77 rue de Saint-Pétersbourg n’était guère celui où l’on se -figure un maître dont l’influence domine la fin du dix-neuvième siècle -et le commencement du vingtième. Encombré de vieilles toiles, oubliées -alors, roulées pour la plupart, et dont plusieurs chefs-d’œuvre, il -ressemblait à ceux où mes camarades faisaient semblant de travailler. -Quelques rares meubles de hasard, un buffet de restaurant, où appuya -ses mains la fille au corsage bleu du «Bar aux Folies-Bergères»; -quelques pots de fleurs et une table où s’asseyent les amoureux de -«chez le père Lathuile»; quelques bouteilles de vin de champagne; le -miroir à pied de «Nana». Sur des chevalets, quelques pastels, dont -George Moore et Méry Laurent, la luxuriante amie de Henry Dupray, -visiteuse quotidienne de Manet, à l’heure où l’on vient bavarder -et rire. Sur les chaises, un corsage de soie, un chapeau, qu’après -le départ du modèle, Manet copie, ou croit copier, avec effort et -application. Je me rappelle la robe de «Jeanne» et son ombrelle qui -traînèrent là longtemps à côté des rhododendrons fanés, qui avaient -servi de fond; et je me rappelle surtout combien différente du modèle -était l’interprétation de Manet. Le maître me disait: «N’est-ce pas, -c’est bien ça? c’est soyeux, riche, élégant, c’est bien une élégante?» -et son gentil geste du bras, comme fauchant l’air, et la main droite -faisant claquer ses doigts, donnait plus d’autorité à une voix faible -et comme lointaine, de malade. Nulle gêne, mais peu de respect, -semble-t-il, trop peu, autour de l’ami qu’on aimait, mais qu’on ne -pouvait prendre au sérieux. Sans doute à cause de sa gentillesse. - -«Eh! là, l’amateur! voilà qu’il file avec son cadre sous le bras...! -allez donc dire aux marchands que ce n’est tout de même pas plus mal -que Duez», et Manet rit de me voir emporter une tête au pastel, Méry -Laurent coiffée d’une toque de lophophore, dans une jaquette grise -garnie de skungs que j’ai obtenu que mon père m’achetât... - -On regrette de n’avoir pas mieux connu l’excellent homme, de ne pas -lui avoir parlé avec la tendresse et la vénération qu’il méritait. -Mais peut-être préférait-il la camaraderie libre et gouailleuse, qui -tant me choquait alors, à ma réserve silencieuse de petit jeune homme -bien dressé. Alfred Stevens, ce gros Belge de Paris, si bon peintre, -la veille encore, mais d’intelligence si limitée, c’est lui qui -paraissait le pontife dans ce milieu artiste; un pontife au chapeau -penché sur l’oreille, type de préfet du Second Empire, ou de colonel -de cavalerie en goguette. Fantin avait une affection fraternelle pour -Manet, mais farouche, il ne se serait pas risqué dans l’atelier du 77 -rue de Saint-Pétersbourg. Il avait été quelquefois, jadis, chez M. -et Mme Manet, du temps où des séances de musique de chambre étaient -données par le vieux magistrat; Madame Edouard Manet ne paraissait -jamais à l’atelier; cet atelier était décidément une annexe du Café de -Bade;--là, Edouard n’était plus le fils de M. et Mme Manet: c’était -l’antre du terrible peintre, de l’excentrique dont la mère disait: -«pourtant, il a copié la Vierge au Lapin, de Tintoret, vous viendrez -voir cela chez moi, c’est bien copié; il pourrait peindre autrement; -seulement, il a un entourage...!» - - * * * * * - -Non, Edouard désirait faire des portraits qui plussent à sa famille. Le -caractère, le dessin appuyé et dur de ses têtes, il les leur donnait -malgré lui, à son insu, car il aimait «le joli». - -M. Degas fut blessé et cessa de voir son ami, à cause d’un portrait -double qu’il avait fait de M. et Mme Edouard Manet. Madame Manet jouait -du piano. Elle était vue de profil. Cette figure fut coupée de la toile -comme peu flatteuse, par la faiblesse du mari. Quant à Manet, assis -en boule sur un canapé, si j’en juge par une photographie de ce beau -fragment--c’était la vie même, c’était l’homme. - - * * * * * - -«Si l’on aime la peinture de Manet, on l’aime comme Corot, comme -Tourguéneff», a écrit George Moore, l’Anglais des Batignolles, ainsi -qu’il était désigné quand Manet fit de lui l’étonnant pastel «aux yeux -mauves, au teint vert de noyé». Plus d’un quart de siècle après la mort -du peintre, Moore parle encore de lui comme s’il venait de disparaître; -pour lui Paris est vide sans Manet et l’on n’y fait plus de peinture. - - * * * * * - -Manet pasticheur. - -Il n’y a pas deux tableaux dans toute son œuvre, qui n’aient été -inspirés par un autre tableau, ancien ou moderne. Manet prenait, -résolument, la composition d’une toile de maître, la traduisait à sa -façon, recommençait l’œuvre choisie; les Espagnols, dont il a été si -impressionné, dans sa plus belle manière, il les pastichait avec une -volonté de faire des tableaux de musée. Personne plus que lui n’a -démarqué et personne n’est plus original. Plus tard, influencé par -Claude Monet, il fera du plein air, aussi polychrome que ses premières -œuvres étaient blanches et noires, noires surtout; mais toujours et -partout, la _touche_ est de Manet, sa pâte est unique; la maladresse -et la précision à la fois du pinceau, sa décision n’appartiennent -qu’à lui. C’est «bien fait» jusque dans le lâché apparent. Il y a -une plénitude dans son dessin simplifié et souvent incorrect, il -y a une déformation dans le sens de la grandeur, dans son modelé. -C’est grand, c’est lourd, c’est noble, même dans la nature morte. -Rappelez-vous le Jambon sur un plateau d’argent! sommaire, mais robuste -comme du Chardin, pourtant si moderne; on n’a jamais peint comme cela -avant Manet, dont la pâte a des vertus mystérieuses. Le pinceau sait -conserver le ton frais; il le pose sur la toile de telle façon que les -dessous, si nombreux parfois, ne retirent rien de sa qualité limpide. -Du «Guitariste» au «Linge», une révolution s’est opérée chez l’artiste; -on croit à peine que les mêmes yeux aient pu voir, à quelques années -de distance, si différemment. Toutefois, la griffe est reconnaissable. -Toutes mes préférences sont pour la période espagnole et surtout pour -«l’Olympia» qui m’apparaît comme une œuvre sans seconde dans notre âge. -Comment l’homme que j’ai connu a-t-il pu mener à bien cette entreprise -périlleuse: une femme nue sur un lit blanc, d’un si beau dessin, si -noble, que la toile peut soutenir la comparaison avec un Titien, un -Ingres? - -On a parlé de Goya, à propos de l’Olympia. La duchesse d’Albe nue ou -en costume de Maya. Manet a fait, aussi, une Espagnole en costume -masculin, sur un sofa. Mais s’il a été hanté par des reproductions de -ces deux ouvrages de Goya (dont il ne connaissait pas les originaux), -combien il les a dépassés! Les Manet sont plus beaux que les Goya; ils -leur ressemblent tout en étant si différents d’eux. - -Un peintre de grand métier peut s’inspirer, _doit_ s’inspirer de ce -qu’il aime, et le recréer à sa façon. Il y a des artistes sans aucun -intérêt ni originalité, dont la manière n’évoque aucunement le souvenir -d’une autre manière. L’originalité n’est pas tant dans la _conception_ -que dans l’_exécution_. Les moyens sont _tout_ en peinture, n’en -déplaise à certains. Ingres a _pillé_--puisque l’on dit ainsi--tout ce -qui lui sembla en valoir la peine. Son admirable «Thétis» est identique -à une pierre gravée bien connue. Les statues grecques, les miniatures -persanes étaient familières à Ingres. «L’Œdipe et le Sphynx» est fait -d’après un patron, courant sur les vases étrusques. L’«Œdipe» n’est-il -pas cependant le tableau le plus caractéristique du maître français? - - * * * * * - -C’est par la façon dont elle est faite, que l’œuvre de Manet s’impose -et vivra. C’est par son fort métier que Manet aurait dû influer sur -ses contemporains. Or, de sa maîtrise de technicien, il n’était pas -question, jusqu’à ce que nous l’ayions découverte, beaucoup plus tard. - -Nous voyons donc le même fait se reproduire pour tous les peintres: -ce qui les désigne à l’attention des connaisseurs--pendant leur -vie--c’est toujours la moins intéressante de leurs qualités. Certains -hommes bénéficient de l’heure à laquelle ils ont paru, d’une -circonstance fortuite de leur carrière; pourquoi le nom de Manet -est-il devenu une sorte de référence pour les impressionnistes et les -néo-impressionnistes? Il n’a pas de parents dans l’art moderne. Claude -Monet combina une palette nouvelle, point Manet. Chez celui-ci, nul -maniérisme mais beaucoup de hasard et de variété dans l’inspiration. -Il ne fut pas théoricien. Ses phrases coutumières sur son art étaient -des enfantillages aimables; il en parlait comme un «communard» amateur, -de la révolution. Son œuvre est une exception, un dandysme, un objet -de curiosité. Il mit du piquant dans tout ce à quoi il touchait, de la -saveur, un charme inattendu. Son œuvre est une œuvre de hasard--œuvre -aussi arbitraire que celle d’un Ricard ou d’un Gustave Moreau, nous -pourrions dire d’un Degas. Ces artistes auraient pu être d’ailleurs et -d’un autre âge. Des météores dans la nuit où se confondent les milliers -de manieurs de pinceaux. Manet domine par la fatalité de son don! - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages - - Avant-propos 7 - - Fantin-Latour 11 - - Forain 47 - - James Mac Neill Whistler 79 - - Watts 115 - - Charles Conder 123 - - Aubrey Beardsley 135 - - Notes sur Manet 151 - - - - - [Logo: AB | QUI VULT POTEST] - - _Achevé d’imprimer - le 1er avril 1912_ - - - CE VOLUME EST MIS DANS LE - COMMERCE AU PRIX NET DE 7 FR. 50 - - - - -LES - -BIBLIOPHILES FANTAISISTES - - -Nous assistons, c’est un fait, à l’agonie du volume à 3 fr. 50. -Les statistiques du dépôt légal constatent la diminution du nombre -des romans qui paraissent chaque année. Est-ce à dire qu’on lise -moins? Bien au contraire. Mais il s’imprime dans des collections à -95 centimes, 1 fr. 35, etc., des ouvrages tirés à cinquante mille -exemplaires, ou davantage. On ne vendrait pas cinq mille exemplaires de -ces mêmes ouvrages, s’ils étaient publiés à 3 fr. 50. - -S’en étonner serait mal connaître les besoins modernes. S’en plaindre -serait vain. Les éditeurs français n’ont fait qu’imiter leurs confrères -anglais et américains qui depuis longtemps ont mis en circulation des -collections à bon marché. Mais à côté de ces séries populaires, les -libraires étrangers offrent au public des livres qui, sans constituer -des publications de luxe réservées à quelques curieux, sont bien -supérieurs, par l’élégance du format, la beauté du papier et des -caractères, au banal volume jaune de nos devantures. On ne trouve rien -de semblable en France. - -C’est à quoi les Bibliophiles Fantaisistes se sont proposés de remédier. - -Nous avons eu le rare plaisir de voir notre initiative comprise par un -certain nombre d’auteurs déjà célèbres: MM. Paul Acker, Maurice Barrès, -J.-E. Blanche, Henry Bordeaux, Marcel et Jacques Boulenger, René -Boylesve, François de Curel, Edouard Ducoté, Claude Farrère, Gérard -d’Houville, Louis Laloy, Pierre Lou s, Paul Margueritte, Francis de -Miomandre, Gabriel Mourey, Nozière, Pierre Mortier, G. de Pawlowski, -Henri de Régnier, André Rivoire, Laurent Tailhade, Jérôme et Jean -Tharaud, dont nous avons publié des œuvres ou avec lesquels nous avons -pris des engagements. - -Chacun de nos volumes est imprimé avec les caractères, le format et -le papier qui nous semblent le mieux convenir au sujet. Nous arrivons -ainsi à offrir à nos souscripteurs des ouvrages qui, par la manière -seule dont ils sont présentés, constituent déjà des ouvrages de -bibliophile. - -Ils sont toujours tirés à 500 exemplaires numérotés à la presse, dont -20 au plus tirés sur papier impérial du Japon. - -A dater de ce jour, les conditions de souscription sont établies comme -suit: A n’importe quelle époque de l’année, tout amateur peut devenir -souscripteur aux «Bibliophiles Fantaisistes», à la condition de verser -à ce moment une somme de 60 francs, moyennant quoi il recevra franco -par la poste et recommandés les dix premiers ouvrages à paraître dans -la collection, quel que soit le prix auquel ceux-ci pourront être mis -en vente séparément. - -En outre, quelques souscriptions aux exemplaires de luxe seront -acceptées au prix de 150 francs versés d’avance pour la série de 10 -volumes. - -Les exemplaires non souscrits sont mis dans le commerce à un prix -variable, mais qui ne s’abaisse jamais au-dessous de 7 francs 50 pour -les exemplaires ordinaires et de 18 francs pour les exemplaires sur -Japon. - -Les souscriptions sont reçues à la Librairie Dorbon-Aîné, 19, boulevard -Haussmann, à Paris. - - - - -OUVRAGES PUBLIÉS PAR LA SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES FANTAISISTES: - - -Marcel BOULENGER: _Nos Élégances_. - - (15 Novembre 1908--7 Fr. 50.) - - -René BOYLESVE: _La Poudre aux Yeux_. - - (1er Février 1909--10 Francs.) - - -Louis THOMAS: _L’Esprit de Monsieur de Talleyrand_. - - (1er Mai 1909--7 Fr. 50--Avec une reproduction du buste de Dantan.) - - Cet ouvrage est complètement épuisé. - - -Jacques BOULENGER: _Ondine Valmore_. - - (15 Mai 1909--7 Fr. 50--Avec la reproduction d’une miniature.) - - -François DE CUREL: _Le Solitaire de la Lune_. - - (10 Juin 1909--7 Fr. 50--Avec un frontispice par Armand Rassenfosse.) - - Il ne reste plus que quelques exemplaires de ce volume. - - -Louis LALOY: _Claude Debussy_. - - (10 Juillet 1909--10 Francs--Avec un portrait inédit et un - autographe musical.) - - -NOZIÈRE: _Trois Pièces Galantes_. - - (1er Octobre 1909--7 Fr. 50.) - - -Claude FARRÈRE: _Trois Hommes et Deux Femmes_. - - (10 Octobre 1909--10 Francs.) - - Cet ouvrage est complètement épuisé. - -Louis THOMAS: _Les Douze Livres pour Lily_. - -(20 Octobre 1909--7 Fr. 50.) - - -Maurice BARRÈS: _L’Angoisse de Pascal_. - - (10 Mars 1910--7 Fr. 50--Avec une reproduction - du Masque de Pascal et de l’une des - pages du manuscrit original des Pensées.) - - Cet ouvrage est complètement épuisé. - - -Louis LOVIOT: _Alice Ozy_ (1820-1893). - - (15 Mai 1910--7 Fr. 50--Avec quatre portraits - de cette femme charmante.) - - -Francis DE MIOMANDRE: _Gazelle_ (_Mémoires d’une Tortue_). - - (1er Octobre 1910--7 Fr. 50.) - - -Paul MARGUERITTE: _Nos Tréteaux_. - - (15 Octobre 1910--8 francs.) - - -Louis THOMAS: _L’Espoir en Dieu_. - - (1er Novembre 1910--7 Fr. 50.) - - -Henri DE RÉGNIER: _Pour les Mois d’Hiver_. - - (1er Mars 1912--7 Fr. 50.) - - - - -OUVRAGES SOUS PRESSE: - - -Paul ACKER: _Portraits de Femmes_. - - -Henry BORDEAUX: _Les Amants de Genève_. - - (Avec 3 planches hors texte.) - - -René BOYLESVE: _Nymphes dansant avec des Satyres_. - - (Avec des ornements de Pierre Hepp.) - - -André DU FRESNOIS: _Colette Willy_. - - -Gérard D’HOUVILLE: _Les Fourberies de l’Amour_. - - -Gabriel MOUREY: _Maurice Denis_. - - -André RIVOIRE: _Henri de Toulouse-Lautrec_. - - - - -OUVRAGES EN PRÉPARATION - - -Jacques BOULENGER: _Candidature au Stendhal-Club_. - - -Marcel BOULESTIN: _Tableaux de Londres_. - - -Edouard DUCOTÉ: _Le Château des deux Amants_. - - -Claude FARRÈRE: _Un Livre de Contes_. - - -Pierre LOUŸS: _Versions Grecques_. - - -Eugène MARSAN: _Giosué Carducci_. - - -Pierre MORTIER: _Becquets_. - - -G. DE PAWLOWSKI: _Comœdia..._ - - -Henri DE RÉGNIER: _Les Dépenses de Madame de Chasans_. - - (documents sur la vie de famille au XVIIIe siècle). - - -Laurent TAILHADE: _Au Pays de l’Alcool et de la Foi_. - - -Jérôme et Jean THARAUD: _En regardant travailler Maurice Barrès_. - - -Louis THOMAS: _André Rouveyre_. - - (Avec de nombreuses illustrations de Rouveyre.) - - - - -En vente chez DORBON-AINÉ - -19, BOULEVARD HAUSSMANN, 19, PARIS, IXe - - - LA MÉSANGÈRE - -_Les Petits Mémoires de Paris_ - -I. _Coulisses de l’Amour._--II. _Rues et intérieurs._--III. _Carnet -d’un Suiveur_ (le Paris du Second Empire).--IV. _Petits Métiers -Parisiens._--V. _Les Nuits de Paris._--VI. _Toutes les Bohêmes._ - - Collection de 6 petits volumes in-24, illustrée de 24 eaux-fortes - originales de HENRI BOUTET, de 8 reproductions hors texte, dont 4 en - couleurs, d’estampes d’Abraham Bosse, A. de Saint-Aubin, Bouchardon, - Traviès, Gavarni, etc., et de nombreux fleurons, en-têtes et - culs-de-lampe Chaque volume: 2 Fr. - - La collection complète dans un étui, brochée 12 Fr. 50 - - La collection complète dans un étui, reliée 1/2 chagrin de diverses - couleurs, dos plat orné 20 Fr. - - Il a été tiré 25 exemplaires sur papier du Japon avec double - suite des eaux-fortes. La collection des 6 volumes 60 Fr. - - - XAVIER PRIVAS - -_Petites Vacances_ - - _Chansons, Rondes et Berceuses enfantines_ - -Paroles et musique, avec Jeux sur les Rondes par Francine Lorée-Privas. - - Un volume in-4º à l’italienne, entièrement illustré en couleurs - d’après les aquarelles de P. Guignebault, dans un cartonnage - illustré or et couleurs 7 Fr. 50 - - - SACHA GUITRY - -_Correspondance de Paul Roulier-Davenel_ - - Illustré par l’auteur de 19 portraits-charges (Anatole France, - H. de Régnier, Laurent Tailhade, Tristan Bernard, Jules Lemaître, - Ibsen, H. de Rothschild, Antoine, Lucien et Sacha Guitry, - Brasseur, Boisselot, etc...). Un volume in-4º couronne tiré à - petit nombre. 5 Fr. - - Il a été tiré 15 exemplaires sur Japon, à 15 » - - - LOUIS THOMAS - -_Le Général de Galliffet_ - - Un volume in-8 écu avec portrait 5 Fr. - - - EDMOND JALOUX - -_Le Boudoir de Proserpine_ - - Un volume in-8 carré, tiré à petit nombre 5 Fr. - - Il a été tiré 9 exemplaires sur papier du Japon, à 18 Fr. - - - TOLSTOÏ - -_La Loi de l’Amour et la Loi de la Violence_ - - (_Le dernier ouvrage paru du vivant de Tolstoï_) - -Traduit d’après le manuscrit et publié en français avant l’original -russe par E. Halpérine-Kaminski. Précédé d’une lettre de Tolstoï à -propos de _La Barricade_ de Paul Bourget. - - Un volume in-18, avec portrait inédit et fac-similé d’autographe. - (Honoré d’une souscription du Conseil municipal de la ville de - Paris) 3 Fr. 50 - - Il a été tiré 10 exemplaires sur Japon, à 12 Fr. - - - MARCEL PROUILLE ET CH. MOULIÉ - -_Les Poésies de Makoko Kangourou_ - - Brochure in-8 écu avec un frontispice de Guy Tollac 1 Fr. 50 - - - LÉON VAN NECK - -_1870-71 illustré: Campagne franco-allemande_ - - Préface de PAUL ADAM - - Un volume grand in-8, orné d’environ 400 reproductions de - pièces documentaires de l’époque: images populaires, tableaux, - objets d’art, portraits, illustrations de journaux, etc. 5 Fr. - - - FRANCIS DE MIOMANDRE - -_Figures d’Hier et d’Aujourd’hui_ - - Un volume in-8 carré, tiré à petit nombre 5 Fr. - - Il a été tiré 15 exemplaires sur papier du Japon à 18 » - - - EDGAR POË - -_Dix Contes traduits par Ch. Baudelaire -et illustrés par Martin van Maële_ - -de 95 compositions originales gravées sur bois par E. Dété. Un volume -in-8 jésus tiré à 500 exemplaires numérotés, dont - - 20 exemplaires sur papier du Japon avec deux suites avant lettre - de toutes les figures, dont une en bistre et une en noir, sur - Chine 150 Fr. - - 30 exemplaires sur papier de Chine avec une suite en bistre avant - lettre de toutes les figures, également tirée sur Chine 100 Fr. - - 450 exemplaires sur papier vélin à la cuve du Marais 50 Fr. - - - A. ROBIDA - -_Les Vieilles Villes des Flandres_ - -(_Belgique et Flandre française_) - - Illustré par l’auteur de 155 compositions originales, dont 25 hors - texte, et d’une eau-forte. Un beau volume gr. in-8, sous couverture - illustrée en couleurs 15 Fr. - - Cartonné toile avec fers spéciaux spécialement dessinés par - l’artiste, tête ou tranches dorées, couverture conservée 20 Fr. - - Il a été tiré en outre: 25 exemplaires sur Japon impérial, - contenant une double suite de toutes les compositions, 3 états de - l’eau-forte et une aquarelle originale de A. Robida 100 Fr. - - 100 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder, contenant une - double suite de l’eau-forte et un dessin original à la plume de - A. Robida 50 Fr. - - -_Les Vieilles Villes du Rhin_ - -(_A travers la Suisse, l’Alsace, l’Allemagne et la Hollande_). - - Un volume in-8 jésus de 310 pages, illustré de 211 dessins - originaux de l’auteur, d’une eau-forte et d’une aquarelle en - couleurs sur la couverture 20 Fr. - - Il a été tiré en outre: 10 exemplaires sur grand papier vélin à la - cuve avec deux suites de toutes les gravures, sur Japon ancien et - sur Chine, et une aquarelle originale de A. Robida 200 Fr. - - 25 exemplaires sur Japon impérial avec une suite sur Chine de - toutes les gravures, à 100 Fr. - - 5 exemplaires sur Chine, à 50 Fr. - - Plus: 10 collections d’épreuves d’artiste signées, dont 5 sur Japon - ancien à 125 Fr. et 5 sur Chine à 100 Fr. - - - LOYS DELTEIL - expert à l’Hôtel Drouot - -_Manuel de l’Amateur d’Estampes du XVIIIe siècle_ - - Un volume grand in-8 de 448 pages sur papier vergé teinté, orné de - 106 reproductions hors texte sur papier couché teinté des estampes - les plus rares du XVIIIe siècle broché: 25 Fr. - - dans un cartonnage spécial avec couverture conservée 28 Fr. - - Il a été tiré 3 exemplaires sur papier du Japon à 75 Fr. - - - E. BÉNÉZIT - - _avec la collaboration d’un groupe d’écrivains spécialistes - français et étrangers_ - -_Dictionnaire critique et documentaire des Peintres, Graveurs et -Sculpteurs de tous les temps et de tous les pays_, - -avec l’indication des prix atteints par leurs œuvres dans les -ventes publiques. 3 forts volumes in-8 raisin, avec de nombreuses -illustrations d’après les maîtres, leurs signatures et monogrammes. - -Vient de paraître le tome I comprenant 1056 pages à 2 colonnes et -64 reproductions hors texte. - - Broché 60 Fr. { payable moitié à la réception du tome I et - Relié 75 Fr. { moitié à la réception du tome II. - - - Dr MAUCHAMP - Médecin du Gouvernement français au Maroc, - assassiné à Marrakech. - -_La Sorcellerie au Maroc_ - - Œuvre posthume précédée d’une étude documentaire sur l’œuvre - et l’auteur, par JULES BOIS. Un volume in-8 avec 17 illustrations, - la plupart d’après les photographies prises par l’auteur 7 Fr. - - - TH. DE CAUZONS - -_Histoire de la Magie et de la Sorcellerie en France_ - - I. Les sorciers d’autrefois. Le Sabbat. La guerre aux sorciers. Un - vol. in-8 écu de XVI-426 pp 5 Fr. - - II. Poursuite et châtiment de la Magie jusqu’à la Réforme - protestante. Le procès des Templiers. Mission et procès de Jeanne - d’Arc. Un vol. in-8 écu de XXII-520 pp 5 Fr. - - III. La Sorcellerie, de la Réforme à la Révolution française. La - Franc-Maçonnerie. Mesmer, Cagliostro et le magnétisme. Un vol. - in-8 écu de VIII-550 pp 5 Fr. - - IV. La Sorcellerie contemporaine: Les transformations du magnétisme, - Psychoses et névroses. Les Esprits des vivants, les Esprits des - morts. Le diable de nos jours. Le merveilleux populaire. Un vol. - in-8 écu de VIII-724 pp 7 Fr. - -Il a été tiré quelques exemplaires sur Japon, à 12 Fr. chacun -des 3 premiers tomes, et 15 Fr. le dernier. - - - - - [Logo: AB | QUI VULT POTEST] - - _LIÉGE - IMPRIMERIE BÉNARD_ - _SOCIÉTÉ ANONYME_ - - - CE VOLUME EST MIS DANS LE - COMMERCE AU PRIX NET DE 7 FR. 50 - - - * * * * * - - - Corrections: - - Page 15: «Ils» remplacé par «Il» (Il peignit devant moi). - Page 16: «infatiguable» remplacé par «infatigable» (point voyageur, - infatigable liseur). - Page 19: «cathéchisme» remplacé par «catéchisme» (un autre usage du - catéchisme appris). - Page 26: «enthousiame» remplacé par «enthousiasme» (cette Commune - où se laissèrent enrôler d’enthousiasme). - Page 28: «Raimbaud» remplacé par «Rimbaud» (Rimbaud appuie ses - coudes). - Page 35: «l’assaillent» remplacé par «l’assaillaient» (qui - l’assaillaient pendant les lectures). - Page 38: «s’établissait» remplacé par «s’établissaient» (tandis que - s’établissaient autour de la table). - Page 52: «des curieux» remplacé par «de curieux» (entouré de - voisins et de curieux). - Page 54: «amphytrions» remplacé par «amphitryons» (à ses - amphitryons un remerciement). - Page 65: «appellez» remplacé par «appelez» (C’est encore: - _Qu’appelez-vous chaud-froid_). - Page 69: «ralleries» remplacé par «railleries» (sont l’objet - d’incessantes railleries). - Page 69: «installé» remplacé par «installée» (bien installée de la - société parisienne). - Page 69: «antisémisme» remplacé par «antisémitisme» (Du désastreux - antisémitisme, il n’était pas question). - Page 75: «jeune» remplacé par «jeunes» (une haie de jeunes - lignards). - Page 76: «exemple» remplacé par «exemples» (de nombreux exemples - dans cette étude). - Page 81: «Edgard» remplacé par «Edgar» (classé entre Edgar Poe et - Mæterlinck). - Page 84: «apparation» remplacé par «apparition» (qu’il put faire à - son apparition). - Page 86: «immenses» remplacé par «immense» (une immense - table-palette). - Page 86: «prestigiditateur» remplacé par «prestidigitateur» (sa - belle main fine et nerveuse de prestidigitateur). - Page 87: «renferment» remplacé par «renferme» (que renferme le - mystérieux meuble). - Page 87: «enthousiame» remplacé par «enthousiasme» (mis en - confiance par notre enthousiasme). - Page 87: «plus plus» remplacé par «plus» (qui n’en a pas achevé - plus d’une dizaine). - Page 88: «falottes» remplacé par «falotes» (de petites créatures - falotes). - Page 91: «vivante» remplacé par «vivant» (des dernières touches, - l’épiderme vivant). - Page 92: «Streed» remplacé par «Street» (dans l’atelier de Tide - Street). - Page 93: «eprit» remplacé par «esprit» (d’un tour d’esprit incisif). - Page 94: inséré «il» (Ses théories étaient pleines de cohésion et - il avait formulé). - Page 95: «ballades» remplacé par «balades» (rentrant tard de leurs - balades nocturnes). - Page 96: «importante» remplacé par «importantes» (deux phases - importantes de sa vie). - Page 96: «Hint» remplacé par «Hunt» (David comme Manet, Holman Hunt - comme Courbet). - Page 100: «mangolia» remplacé par «magnolia» (comme des fleurs de - magnolia). - Page 109: «transpo-position» remplacé par «transposition» (grâce à - une transposition nécessaire). - Page 110: «monotomie» remplacé par «monotonie» (la monotonie de ces - notations quotidiennes). - Page 110: «éternelles» remplacé par «éternelle» (d’une éternelle - banlieue). - Page 110: «décorative» remplacé par «décoratives» (décoratives - comme de vieilles céramiques). - Page 110: «nouvelles» remplacé par «nouvelle» (une nouvelle série - de paysages). - Page 111: «Grainsborough» remplacé par «Gainsborough» (Un paysage - de Gainsborough). - Page 111: «peintre» remplacé par «peintres» (tant reproché aux - peintres de 1830). - Page 112: «sugère» remplacé par «suggère» (en ce sens qu’il suggère - l’impression d’une brume). - Page 112: «plages» remplacé par «plage» (d’une vague sur la plage). - Page 119: «Margarett» remplacé par «Margaret» (Lady Margaret - Beaumont). - Page 122: «cœur» remplacé par «chœur» (coiffé d’une calotte - écarlate d’enfant de chœur). - Page 127: «garoçn» remplacé par «garçon» (le pauvre garçon répond). - Page 128: «poudré» remplacé par «poudrés» (galants décamérons - poudrés du dix-huitième siècle). - Page 130: «lesquelles» remplacé par «lesquels» (pour lesquels ses - compatriotes ont une inclination). - Page 144: «ami» remplacé par «amis» (un autre de mes amis très - regretté). - Page 144: «plutôt» remplacé par «plus tôt» (que je vis, dix ans - plus tôt, passer). - Page 144: «midi» remplacé par «Midi» (quoique provincial du Midi). - Page 145: «Listz» remplacé par «Liszt» (Liszt, marchant dans la - campagne). - Page 147: «complexe» remplacé par «complexes» (sont plus complexes). - Page 154: «exécuté» remplacé par «exécutés» (C’est là que furent - exécutés le paysage et les personnages). - Page 161: Il conviendrait de lire «Titien» au lieu de «Tintoret» - (la Vierge au Lapin, de Tintoret). - Page 177: «dot» remplacé par «dos» (reliée 1/2 chagrin de diverses - couleurs, dos plat orné). - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAIS ET PORTRAITS *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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BLANCHE</p> - -<h1><span class="smcap">Essais</span> <span class="cs6">ET</span> <span class="smcap">Portraits</span></h1> - - <div class="figc"> - <img src="images/im-01.jpg" width="170" height="158" alt="LOGO" /> - </div> - -<p class="sep3 cent wesp lh1"><i><span class="esp">PARIS</span><br /> -<span class="cs8">LES BIBLIOPHILES FANTAISISTES</span><br /> -<span class="esp cs12">DORBON-AINÉ</span><br /> -<span class="cs6">19, Boulevard Haussmann, 19</span><br /> -1912</i></p> - -<hr class="hr24" /> - -<p class="cent lh1"><i>Ce volume a été tiré à<br /> -cinq cents exemplaires<br /> -numérotés à la presse,<br /> -dont quinze sur japon<br /> -numérotés de 1 à 15.</i></p> - -<p class="sep4 cent">SERVICE DE PRESSE</p> - -<hr class="hr24" /> - -<h2 id="Page_7"><i>AVANT-PROPOS</i></h2> - -<p><i>Ces portraits n’auraient jamais été réunis en -volume sans l’aimable insistance de quelques -bibliophiles; écrits pour des revues, au moment -que l’on jugea propice pour les faire paraître—le -plus souvent à la mort de l’artiste dont j’essayai -de retracer la figure—on me les demanda comme -à quelqu’un qui avait connu le modèle. Si je me -suis décidé à ne pas rejeter l’offre redoutable de -les rassembler aujourd’hui, c’est que j’ai livré au -public tant de portraits «peints»—dont beaucoup, -sans doute, de médiocres,—que le danger ne me -paraît pas sensiblement plus grand, de lui donner -ces pages. Elles auraient pu trouver place dans des -mémoires que j’aimerais à rédiger, si j’en avais -jamais le loisir, tant me paraissent dignes d’être -conservés, des souvenirs, des impressions d’années -passées auprès de gens intéressants avec qui il -me fut réservé de vivre. Parmi ceux-ci, les uns -m’ont diverti, passionné, les autres m’ont inspiré -de la méfiance ou de l’antipathie; le jugement -porté sur eux par le critique ou par des amis, me -sembla juste en peu d’occasions, plus souvent -exagéré en bien ou en mal. L’amitié, les intérêts -<span class="pagenum" id="Page_8">[p. 8]</span> -communs ou la haine et la jalousie faussent le sens -critique. Je crois que le cœur a peu de raisons que -ma raison ne connaisse pas, et juger est un besoin -impérieux de mon esprit. Les liens les plus tendres -de l’affection ne m’ont jamais fait changer en cela et -envers moi-même je tâche d’être juge, le plus sévère -des juges. Après des années de luttes douloureuses -parfois et de quotidiennes difficultés, je jouis encore -si vivement des choses et des êtres, que je ne -regrette pas les coups échangés naguère. Si j’ai -blessé ou étonné certains compagnons de route, -j’en suis chagrin pour eux, mais je me repose sur -les plus judicieux—car il en est, ma foi! qui m’ont -deviné et ne m’en veulent pas.</i></p> - -<p><i>Il faut dire ce que l’on pense:</i></p> - -<p><i>Telle est ma conception de l’Honnêteté, à une -époque de disputes et de troubles universels, où les -convictions sont chancelantes, où l’on se bat sans -avoir de grands principes à défendre (il n’est question -ici que des artistes), par attitude, par désir de -s’affirmer libre, par plaisir.</i></p> - -<p><i>De chers camarades m’ont avoué que, selon eux, -un peintre ne doit pas faire «de la critique». -Tout ce que je puis leur concéder, c’est que «faire -un Salon», c’est courir à un danger, si l’on est -soi-même exposant. On n’admet plus qu’un sentiment: -l’admiration passionnée. Or, vous n’avez pas -toujours l’occasion d’admirer vos contemporains, si -votre idéal de Beauté est élevé.</i></p> - -<p><i>Sans doute, nous passerons parfois à côté -d’œuvres belles et neuves sans les apercevoir tout -de suite. André Gide s’est décidé, dès l’âge de vingt -<span class="pagenum" id="Page_9">[p. 9]</span> -ans, à courir toutes les aventures plutôt que de -risquer la honte d’avoir nié un Génie dont les ailes -pointent à l’horizon. Je me résignerais encore à une -telle calamité, mais me crois, en toute conscience, -autant menacé d’un autre côté. N’acceptons-nous -pas plus volontiers, aujourd’hui, que nous ne -rejetons? Notre enthousiasme est toujours prêt à -applaudir les débutants, mais nous avons peu de -patience avec les vieux ténors, et Sainte-Périne est -un asile qui nous paraît mieux approprié que le -Théâtre, pour tout artiste dont la voix est devenue -trop familière à notre oreille. Nerveux, inquiets, -nous nous lassons tout de suite. Notre mémoire est -courte comme notre patience. Nous oublions hier et -attendons des miracles pour demain.</i></p> - -<p><i>Les critiques de profession—s’il en est encore -qui méritent ce nom—n’aiment pas assez la peinture -pour pouvoir résister au travail surhumain que -leur imposent les incessantes manifestations, les -provocations indiscrètes de la production. Plaignons-les -comme des condamnés au «<span lang="en" xml:lang="en">Hard Labour</span>», -mais qu’ils nous excusent, s’ils ne sont pas toujours -pris au sérieux. Croient-ils, aussi bien, en leur -infaillibilité? Échappés de toutes les professions, -quand ils ne sont pas de simples reporters, ils n’ont -plus l’autorité de leurs prédécesseurs. Rarement lus, -leurs plus sûrs clients sont les artistes qui leur -fournissent de la copie.</i></p> - -<p><i>En somme, je n’aperçois aucune raison valable—si -ce n’est l’habitude et la convention—pour qu’un -peintre n’écrive pas sur la peinture, comme les -musiciens et les auteurs dramatiques, sur leur art. -<span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span> -Les peintres ont des arguments à donner, en dehors -de leur sympathie ou de leur aversion, sentiments -d’un médiocre intérêt et critérium assez discutable.</i></p> - -<p><i>D’ailleurs, dans ce volume, il n’y a pas, au -propre, de la critique, et je me suis interdit de -passer en revue des œuvres récemment produites -et exposées. Sauf J.-L. Forain, mes modèles sont -morts; mais je les ai tous connus vivants et je me -suis permis de dire comment ils se sont présentés -à moi.</i></p> - -<p><i>La dimension de chacune de ces études n’est pas -toujours en proportion avec l’importance du sujet. -Par exemple, le grand Watts, à qui quelques lignes -sont consacrées, il faudrait tout un livre pour le -raconter. Mais voici des articles de revues, dont -la longueur fut imposée par la place qu’on leur -accorda dans chaque numéro—et le temps me -manque pour refondre tout cela et l’écrire à nouveau.</i></p> - -<p><i>La rapidité de la vie est si effrayante et tant de -merveilles en remplissent les jours, qu’on voudrait -en doubler la durée pour y mettre tout ce qui -sollicite notre regard émerveillé.</i></p> - -<p class="rsign"><i>J.-E. B.</i></p> - -<hr class="hr24" /> - -<h2 id="Page_11">FANTIN-LATOUR</h2> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span> -I</h3> - -<p>Lorsqu’on allait frapper à la porte de Fantin-Latour, -c’était à droite, au fond de la cour, n<sup>o</sup> 8, rue des Beaux-Arts;—non -pas à la porte de son atelier principal, qui -était en face, mais d’un autre, construit en retour, petite -pièce encombrée de peintures, où madame Fantin travaillait -parfois—, on était préalablement examiné au -travers d’un judas, afin que le maître de céans jugeât s’il -devait, oui ou non, ouvrir. Entre l’instant où il avait -aperçu le visiteur et celui où il l’accueillait, plusieurs -minutes s’écoulaient: Fantin se demandait sur quoi il -pourrait «attaquer» l’importun, quelle opinion il aurait -à réfuter. Si c’était avant la fin de la séance, à l’heure -du thé, ou s’il ne comptait pas vous engager à la conversation, -vous le voyiez entre-bâiller la porte; le bras, -rapproché de son torse massif, tenait haut dressés l’appui-main -et la palette; une sorte de visière, comme celle de -Chardin, abritait ses beaux yeux, brillant dans une large -face, un peu russe d’aspect; des cheveux léonins se -renversaient sur son vaste front de <i lang="de" xml:lang="de">Capellmeister</i>. Si l’on -était reçu, c’était chez lui, dans une étroite galerie, -au plafond vitré, sorte d’atelier de photographe, que -M. Degas appelait «la tente orléaniste», sans doute à -cause des bandes verticales en deux tons, dont elle était -extérieurement revêtue, à la mode de 1830. C’est là que -Fantin, pendant plus de trente ans, chaque jour, prépara -ses couleurs, lava ses pinceaux, balaya le plancher et fit -son œuvre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span> -La lumière était dure, tombant directement du toit -peu élevé au-dessus du sol; point de recul, point d’espace -vide, où l’on pût se tenir pour contempler les murailles -qui disparaissaient sous les plus belles et les plus charmantes -études. Un chevalet portait, en général, une vaste -planche à lavis sur laquelle étaient retenus, au moyen -de «punaises», cinq ou six carrés de toile, vieilles -esquisses qu’il reprenait, ou dont il voulait s’inspirer pour -de nouvelles compositions. Le poêle, surmonté d’un -antique buste de femme en plâtre, répandait une chaleur -congestionnante. Fantin était rouge, le col entouré d’un -foulard, engoncé dans une grosse vareuse, les pieds -traînant lourdement des chaussons de lisière. Et il était -superbe avec son air terrible de vouloir vous souffleter -de tout son mépris pour des opinions qu’il vous attribuait -<i>a priori</i>. J’éprouvai toujours en l’abordant un petit -sentiment de frayeur, à cause de ces façons rudes que -les artistes de sa génération affectaient volontiers comme -inséparables d’une noble indépendance. Il est probable -que Fantin avait de la bonté et de la sensibilité, mais il -ne tenait pas à en témoigner dans la conversation. -D’aucuns avaient fini par ne plus le voir, non qu’il -ne fût capable d’amabilité, mais parce qu’on le savait -toujours prêt à partir en guerre contre des hommes -ou des œuvres dont il vous croyait l’admirateur, -s’efforçant à vous arracher du cœur des affections que -souvent l’on n’avait pas, façons assez fatigantes, déroutantes, -surtout pour ceux qu’il connaissait, comme moi, -de longue date.</p> - -<p>Il s’était assis autrefois à la table de mes parents et -fut le premier peintre que j’entendis parler de son art; -c’est lui dont j’ambitionnai des leçons, au sortir du -collège. Il m’avait fait présent d’une toute petite toile, -que je possède encore et qui renferme ses meilleures -qualités et les plus exquises: portrait exact et touchant -de deux pommes vertes, sur un coin de cet éternel -meuble en chêne, où tant de fleurs et de fruits achevèrent -<span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span> -leur brève destinée. <ins id="cor_1" title="Ils">Il</ins> peignit devant moi; je lui soumis -mes premiers essais. Il les jugea nuls ou quelconques. -Je lui suis reconnaissant de sa franchise comme je -remercie tous ceux qui m’ont malmené:—légion!</p> - -<p>Fantin est pour moi au nombre de ces figures bourrues -et amies que nous avons vues, enfants, au milieu -de notre famille et qui ont avec elle une sorte de parenté: -ce caractère jadis commun à tous dans un même milieu, -à une époque où le cinématographe international n’était -pas encore inventé. Sa place est indiquée dans ces vieux -albums à fermoir de cuivre où s’alignent les «cartes de -visite» d’Alophe et de Bertall, offrant des gibus et -des favoris de médecins, de magistrats et de notaires, à -côté de dames à crinoline. Je voudrais me rappeler ses -traits adoucis par le sourire que les enfants recueillent -sur toutes les bouches dont ils attendent un baiser.</p> - - -<h3><span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span> -II</h3> - -<p>Fantin, a-t-on dit, est le peintre de la bourgeoisie -sérieuse et intellectuelle. En effet, c’est à cette saine et -forte classe, honneur du XIX<sup>e</sup> siècle, qu’il se rattache -par bien des liens. Certains traits significatifs de son -caractère, de sa pensée, sont d’un petit bourgeois élevé -dans les idées voltairiennes, «libéral», admirateur de -Michelet, encore un peu romantique et berliozien, aux -goûts simples, point voyageur, <ins id="cor_54" title="infatiguable">infatigable</ins> liseur, passionné -et timide, ennemi des gouvernements quoique -partisan de l’ordre. Certains de ses amis, de même origine, -se transformèrent au cours de leur existence, ou du moins -les contacts extérieurs modifièrent leurs habitudes et les -succès, leur situation. Un Manet, fils de magistrats sévères -et gourmés, quoiqu’il n’ait pas quitté le cercle étroit de -sa famille, devient tout à coup un brillant boulevardier -et fréquente Tortoni. M. Degas lui-même a des phases -d’élégance sportive. Mais Fantin, d’ailleurs fils d’un -peintre très modeste, fut immuable dans ses goûts: le -musée du Louvre, où il fit ses classes en même temps que -l’école buissonnière, est l’unique église dont le culte l’ait -fixé, le seul Eldorado qu’il ait rêvé.</p> - -<p>On peut le suivre depuis son extrême jeunesse -jusqu’à sa mort, faisant les mêmes gestes, aux mêmes -heures, dans les deux arrondissements de Paris qui furent -tout son univers. Non qu’il eût des œillères, car il fut -mieux que personne au courant de la littérature et de -l’art en France et ailleurs; mais si sa pensée vagabondait, -<span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span> -son corps semblait enchaîné aux rives de la Seine, entre -le pont des Saint-Pères et l’Institut, pour lequel il avait -un secret penchant, mais dont il ne se décida pourtant -jamais à franchir le seuil par fierté, indécision et peur du -ridicule. Après tout, Chardin et les autres peintres du -Roi n’eurent guère plus que lui l’humeur d’un touriste. -Entre les quatre murs de l’atelier, une journée de travail -que suspendent des repas frugaux; de bonnes lectures, le -soir venu, sous la lampe; des cartons remplis de reproductions -de tableaux célèbres (Fantin en décalquait «pour -se mettre de bonnes formes dans la mémoire»),—que -peut souhaiter de plus un sage, s’il conçoit l’importance -de sa tâche, ne tient pas à conserver une taille -mince et des mouvements alertes au delà de la quarantaine?</p> - -<p>Fantin, lourd de corps, avait l’esprit vif. A l’horreur -de l’exercice et du mouvement il joignait une sorte de -terreur de tout ce qui est l’action. La guerre de 70 -lui avait laissé un tel souvenir, qu’il se fût jeté parmi -l’encombrement de la chaussée plutôt que de coudoyer -un militaire sur le trottoir. Violent à l’excès en tête à -tête, chez lui, il eût, en public, fait un long détour afin -d’éviter une personne hostile. Aux vernissages de l’ancien -Salon, emporté par sa passion pour ou contre ses -confrères, il se faufilait par les galeries, sous la protection -d’une petite phalange de dévots, qui recueillaient ses -sentences. De ce pardessus très boutonné, de ce foulard, -sortaient des jugements durs, amers, inexorables et -parfois disproportionnés avec leur objet. Pas un nouveau -venu qu’il n’ait découvert, surtout parmi les étrangers. -Il était pour ceux-ci d’une indulgence incompréhensible: -s’il s’agissait d’un «jeune» Scandinave ou d’un Berlinois, -il en suivait les progrès ou les défaillances avec -partialité.</p> - -<p>Le «Salon» était pour Fantin le point culminant -de l’année. S’y préparant plusieurs mois d’avance, il y -envoyait autant d’œuvres que possible: il refusait de -<span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span> -faire partie du jury, mais approuvait en principe les -récompenses et les décorations.</p> - -<p>Par égard pour la hiérarchie, il défendait les académiciens, -et redoutait les impressionnistes comme ennemis -de l’ordre; toujours irritée, et, somme toute, difficile à -suivre, pleine de contradictions—sa critique avait une -belle violence de sectaire.</p> - -<p>Deux tableaux à l’huile, deux pastels, des lithographies, -telle était sa contribution annuelle,—«son -Salon», comme on disait alors.—Et, le jour du vernissage -venu, c’était une partie familiale et un acte rituel -que de dépasser le pont de Solférino, de s’engager -dans les Champs-Elysées et de déjeuner à midi sous -l’horloge du Palais de l’Industrie, à «la sculpture»,—évitant -«Ledoyen» à cause des courants d’air et des lazzi -des Béraud, des Duez, amusants, mais qu’il préférait -qu’on lui rapportât dans l’après-midi.</p> - -<p>Une journée de lumière et de fête dans toute une -année de claustration voulue! Après le repas, on montait -dans les salles, puis redescendait aux allées bordées de -bustes de marbre, où les élégantes promenaient leurs -robes et leurs chapeaux de printemps parmi les groupes -de plâtre et les rhododendrons.</p> - -<p>Six heures ayant sonné, la foule chassée par les -gardiens s’écoulait au cri de «on ferme! on ferme!», -et Fantin rentrait avec une migraine, dans son cher -appartement, pour reprendre aussitôt ses habitudes de -chat domestique.</p> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span> -III</h3> - -<p>Il faut connaître ces coutumes invariables du peintre, -heureux dans sa retraite, marié à une femme supérieure, -elle-même peintre de mérite; il faut savoir sa fidélité à -quelques principes et à quelques idées de jadis, pour -s’expliquer son œuvre, sans pareille à notre époque: -les causes qui la restreignirent lui donnent une part de sa -signification et de l’originalité.</p> - -<p>Fantin, qui s’instruisit lui-même auprès des Maîtres, -sans passer par l’Ecole, est un exemple parfait pour les -jeunes hommes d’aujourd’hui. Tel artiste, plus hardi que -lui et de plus d’invention, aurait peut-être fait un autre -usage du <ins id="cor_2" title="cathéchisme">catéchisme</ins> appris au Louvre. Tout ce qu’il -faut savoir, il le savait. Et quelle compréhension des -maîtres! Ses copies sont des chefs-d’œuvre. Sont-ce même -des copies? Il s’y montre personnel autant que partout -ailleurs. Si fidèlement elles traduisent les originaux, tel est -leur accent que, dès le début, elles étaient reconnaissables -entre toutes, recherchées des amateurs. Fantin sut réduire -aux proportions d’un tableau de chevalet, tout en lui -conservant leur noblesse, l’héroïque envergure des <i>Noces -de Cana</i>. Plusieurs fois il renouvela la gageure. On lui -commandait des répliques qu’il exécutait, rapidement, -dans la lumière rousse, mais insuffisante, du Salon Carré. -Si j’excepte les grands morceaux que fit Delacroix -d’après Véronèse, je ne sais rien qui prouve une pénétration -plus aiguë du génie du maître. Véronèse, Titien, -Rembrandt donnèrent au jeune artiste l’occasion d’autres -<span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span> -traductions aussi éloquentes. Comprendre à ce degré un -chef-d’œuvre, et ajouter à sa copie une part si importante -de soi-même, pourquoi ne serait-ce pas un peu de génie? -Génie de peintre, purement de peintre et de technicien. -Mais, somme toute, n’est-ce pas là, pour un tableau de -quelques centimètres et ne prétendant pas à décorer un -monument, ni à instruire les foules, ni à aider à la révolution -sociale, n’est-ce pas un but très élevé?</p> - -<p>M. Charles Morice, dans un questionnaire proposé -à mes confrères, demandait ce que Fantin a apporté, ce -qu’il emporte dans la tombe. Cette question parut un -peu déconcertante. Elle ne pouvait venir que d’un homme -de lettres, pour qui les opérations intellectuelles du -peintre restent toujours assez impénétrables. La nouveauté, -l’invention, en peinture, se décèlent souvent en un simple -rapport de tons, en deux «valeurs» juxtaposées ou -même en une certaine manière de délayer la couleur, de -l’étendre sur la toile. Qui n’est pas sensible à la technique -n’est pas né pour les arts plastiques, et telle intelligence -très déliée passera à côté d’un peintre pur, sans s’en -douter. Naturellement, un peintre qui, par l’intérêt des -sujets qu’il traite, et par la joie physique qui se dégage -de son œuvre, conquiert un plus large public,—qu’il -se nomme Rubens, Delacroix ou Chavannes,—est plus -haut placé dans l’opinion des hommes qu’un petit maître -comme Fantin; mais Fantin excelle dans ses menus -travaux. Ce qu’il a apporté? Une jolie et charmante -technique, un dosage curieux des «valeurs», un parfum -de lavande d’armoire à linge bien rangée. Ce qu’il a -emporté? Rien du tout. Un artiste n’emporte rien dans -la tombe: il livre tous ses secrets en ses toiles; libre à -chacun de les approfondir, et, s’il ne craint pour sa propre -personnalité, de se les assimiler!</p> - -<p>Fantin-Latour, picorant comme un jeune coq dans les -ouvrages des maîtres anciens, si variés et si stimulants, -s’était nourri solidement pour la route. On voit, dans -la première partie de sa carrière, quel robuste et raisonnable -<span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span> -métier il avait à sa disposition. Alors, oseur, ardent, -l’influence du passé n’agissait sur lui que comme un -tonique. Parmi des hommes jeunes, tous plus ou moins -révolutionnaires,—confrères ou littérateurs,—sa timidité -naturelle se dissimulait encore. Les camarades l’aiguillonnaient: -il était emporté, sans doute un peu malgré lui, -dans un magnifique mouvement d’indépendance et de -protestation contre l’académisme. M. Lecoq de Boisbaudran, -qui dut être un exalté, communiquait une flamme -aux plus froids de ses élèves. Il est probable que ce fut -grâce à ce professeur clairvoyant qu’ils eurent tous de -belles qualités et que de très bonne heure, ils découvrirent -en eux-mêmes et montrèrent dans leurs ouvrages -tels de ces dons individuels qui parfois tardent à se -produire.</p> - -<p>Si nous voyons les artistes de premier rang se développer -et élargir leur manière à mesure qu’ils vieillissent, -certains autres épuisent très vite leurs réserves. Fantin -portait en soi une faiblesse; pour lutter contre elle et -la vaincre, une vie plus extérieure eût été nécessaire, -avec moins de ces petites manies bourgeoises qui l’enrênaient. -Cette faiblesse fut la timidité et la peur des êtres -vivants, la phobie du prochain.</p> - -<p>Dès ses débuts, il se claquemure; ses deux sœurs -sont presque les seules femmes qu’il ne craigne pas de -faire poser. Elles sont d’aspect austère et gardent une -certaine tournure chaste et noble très particulière à leur -classe et à leur temps. La réserve tranquille qui se dégage -suavement de leurs personnes, ajoute à la saveur du -tableau. Nous sommes loin de la société élégante et -frivole que portraiturent les favoris du jour.</p> - -<p>Paris ne présente plus ces caractères tranchés qui -permettaient encore sous le second Empire de reconnaître -la classe sociale des individus à leur mise même; -une même tenue, qui recouvre la personnalité d’une -manière uniforme, semble peu propre à stimuler l’inspiration -du portraitiste actuel. Les grands magasins de -<span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span> -nouveautés répandent dans tous les quartiers de la -ville et en province ces «confections» adroites à singer -les odieuses modes qu’impose la rue de la Paix à un -public sans imagination. Les femmes sont, comme malgré -elles, tirées à quatre épingles, coiffées d’absurdes chapeaux. -Elles n’ont point de mal à se donner pour -avantager de fanfreluches et de colifichets leur taille -volontairement déformée, celles que nos attachés d’ambassade, -séjournant à l’étranger, déclarent sans rivales -pour la sensualité de leurs courbes. La toilette féminine a -pour idéal l’image du journal de modes.</p> - -<p>Un manque total de fantaisie et la peur de rien -«oser»—si particulière à notre race—ne sont -inoffensifs qu’en des temps autres que celui-ci. La beauté -des styles en France, jusqu’après Napoléon I<sup>er</sup>, reflète -la rigidité, la dureté d’une volonté supérieure et l’honnête -respect de ceux qui, même de loin, dans les campagnes, -imitent avec de bons matériaux et naïvement, ce que la -Cour a commandé. Il était fatal que, sous un régime -démocratique et égalitaire, le goût fût tel que nous le -voyons. Nous savons ce qu’est la fausse élégance d’une -rue parisienne, le dimanche; nous savons aussi ce qu’au -théâtre, la scène offre à notre délicatesse vite blessée: -les actrices habillées à grands frais par les couturiers, -pour affoler les spectateurs du paradis et les riches cosmopolites -des loges ou de l’orchestre.</p> - -<p>Il n’y a que trop de raisons pour expliquer la -lamentable école de portraitistes dont la France semble -avoir le privilège. Nulle distinction, nulle noblesse de -maintien, dans la «société»; ni simplicité, ni jolie retenue -chez les personnes de condition moyenne, mais une -banale, universelle élégance, tapageuse ou guindée. Même -en province, on ne trouve plus de ces types fortement -caractérisés, de ces attitudes gauches, si charmantes, si -privées, qui donnent à l’artiste l’envie de les peindre. -Partout la platitude, un manque général de saveur. Et, -dernier vestige de la tradition, suprême rayonnement de -<span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span> -notre goût si fameux, la supériorité de nos couturiers est -celle que partout encore on subit sans protester. Où sont -les berthes, les canezous, les guimpes et les rotondes et -ces cols rabattus des femmes de naguère?... D’instinct, -Fantin-Latour s’écarte de la Parisienne, de l’élégante. Il -sent, quoiqu’il ne l’ait peut-être pas analysée, la transformation -du type français et des mœurs. Il assiste à -la dégradation progressive d’une beauté pure et modeste, -qui lui est chère, sans qu’il se permette de chercher loin -de lui, là où elles étaient peut-être, les créatures dont -son pinceau aurait pu rendre l’allure... Les modèles lui -faisaient défaut, ou du moins il se l’imaginait: de là -une retraite anticipée du portraitiste. Il prétextait de la -gêne qu’il eût éprouvée devant des personnes inconnues. -Très nerveux, facilement agacé par les conversations, -maniaque comme une vieille fille, la présence d’autrui -le paralysait d’ailleurs. Toute personne étrangère à son -petit cercle troublait l’atmosphère, lourde, mais si -recueillie, dans laquelle il avait conçu et réalisé ses meilleurs -morceaux. Marié, il ne fit plus guère poser que sa -femme et les membres de sa famille, les Dubourg, à la -tenue protestante, ou bien des artistes, ses amis. A part -ceux-ci, je ne vois guère que madame Léon Maître, -madame Gravier et madame Lerolle dont il entreprit de -fixer l’image, et ce furent là des effigies assez froides et -compassées.</p> - -<p>Fantin était d’une maladresse attendrissante dans -l’arrangement d’un fond d’appartement ou le choix d’un -siège. Ce réaliste scrupuleux épinglait derrière le modèle -un bout d’étoffe grise ou dressait un paravent de papier -bis, chargé de représenter les boiseries d’un salon. Dans -<i>Autour du piano</i>, dont Emmanuel Chabrier forme le -centre, je me rappelle la peine qu’il prit pour donner -quelque consistance au décor. D’ailleurs ce tableau -célèbre, excellent en quelques-unes de ses parties, demeure -comparable à une scène du Musée Grévin. M. Lascoux, -M. Vincent d’Indy, M. Camille Benoît sont des mannequins -<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span> -d’une mollesse et d’une gaucherie d’attitude tout -à fait surprenantes.</p> - -<p>L’atelier de Fantin n’était pas plus subtilement éclairé -que celui d’un photographe de jadis. Il n’y modifia jamais -les jeux de lumière. Sa paresse et l’effroi qu’il avait de -se transporter hors de chez lui le restreignaient encore. -Il ne savait pas varier ses effets, donner de l’imprévu -à ces réunions d’hommes, sur lesquelles Rembrandt eût -fait glisser de magiques rayons dans un clair-obscur -ambré. Il souffrit de ce plafond de verre, qui, d’un bout -à l’autre de la pièce, baignait également les visages d’une -lumière diffuse. <i>La famille Dubourg</i>, autre toile célèbre,—à -mon avis l’une de ses moins bonnes, d’un modelé -mol et affadi,—m’apparaît telle que si M. Nadar avait -prié ces braves gens de venir chez lui à la sortie de -l’office divin, tout ankylosés dans leurs vêtements dominicaux.</p> - -<p>On éprouve du regret en songeant aux merveilleuses -qualités, aux dons rares que Fantin s’interdisait de mettre -en œuvre par peur de la rue, de la vie et,—en somme,—des -autres.</p> - -<p>Il est deux exemples, cependant, de ce que Fantin -pouvait faire, quand un hasard le forçait à dresser son -chevalet en face de personnages exotiques. Les Anglais -qui s’adressèrent à ce portraitiste difficultueux, avaient -sans doute deviné que l’auteur des «Brodeuses» apprécierait -leur sévère dignité et leurs habits sans prétention.</p> - -<p>Je ne sais dans quelle occasion,—sans doute par -l’entremise d’Otto Scholderer, établi en Angleterre,—l’avocat -peintre-graveur Edwin Edwards et sa femme, lui -avaient été présentés. Il alla même à Londres, chez eux, -et je devine ce que dut être ce déplacement, y ayant -fait moi-même un séjour avec Fantin en 1884. Ce premier -voyage «au delà des mers» dut s’accomplir après 1870, -alors que Whistler et plusieurs artistes français, entre -autres Alphonse Legros, Cazin, Tissot, Dalou, s’étaient -<span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span> -fixés hors de France. <span lang="en" xml:lang="en">Mr. Edwin Edwards</span>, occupait -les loisirs de sa retraite à graver de dures, sèches, -mais curieuses planches, et il avait une villa à la campagne -où Fantin fut invité. Je ne sais si c’est là que fut -exécuté le double portrait ou si ce fut dans la délicieuse -lumière opaline de <span lang="en" xml:lang="en">Golden Square</span>, ce coin vieillot que -l’on croirait hanté par l’ombre de Dickens; peut-être -même fut-ce rue des Beaux-Arts tout simplement. C’était -un fort beau couple. <span lang="en" xml:lang="en">Mrs. Ruth Edwards</span>, les bras croisés, -avec son visage anguleux, dur même, le teint rose, les -bandeaux de cheveux grisonnants, est debout, vêtue -d’une robe en gros tissu d’un indéfinissable gris bleu, -que nos élégantes critiqueraient sans doute, mais dont -la forme est harmonieuse et picturale. A côté d’elle, assis, -médite en regardant une estampe, <span lang="en" xml:lang="en">Mr. Edwards</span>, dont les -traits réguliers, la barbe et les cheveux blancs, avec son -expression de sereine placidité britannique, complètent un -ensemble exceptionnel dans l’œuvre de Fantin. Cette toile -appartient déjà à la <i lang="en" xml:lang="en">National Gallery</i>. <span lang="en" xml:lang="en">Mrs. Edwards</span> avait -promis de l’offrir à la Nation dès qu’elle le pourrait. -L’épreuve était redoutable pour notre compatriote et notre -contemporain. Vous pourrez voir l’excellente tenue que -garde ce morceau vibrant au milieu des chefs-d’œuvre -qui l’entourent et avec qui, sans plus attendre, on l’a -décrété prêt à voisiner.</p> - -<p>Une autre fois, <span lang="en" xml:lang="en">Mrs. Edwards</span> força son ami à -entreprendre le portrait d’une jeune fille, miss B... -Après beaucoup de résistance il consentit à recevoir chez -lui cette étrangère, dont la vivacité et les libres allures -bouleversèrent le n<sup>o</sup> 8 de la rue des Beaux-Arts. Revêtue -d’une longue blouse de travail jaune, d’une cotonnade à -menus dessins, ton sur ton, Fantin l’assit de profil, devant -l’inévitable fond gris, regardant des fleurs de crocus -jaunes dans un verre, qu’elle s’apprête à copier à l’aquarelle. -Et ce fut encore là une grande réussite, quoique le -maître se fut mis à la tâche furieux et contraint. De quelle -précieuse galerie il nous a privés, dont il eût rassemblé -<span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span> -les éléments en se répandant un peu au dehors, puisqu’il -ne voyait plus à Paris les types chers à sa jeunesse.</p> - -<p>Rappelons encore ce beau tableau, un peu froid, -mais si intense: mademoiselle Kallimaki Catargi et mademoiselle -Riesner, étudiant la tête en plâtre d’un des -esclaves de Michel-Ange, et un rhododendron aux -sombres feuilles.</p> - -<p>Nous sommes reconnaissants à ces dames et à tous -ceux qui ont apprêté pour Fantin un motif un peu piquant -mais approprié; à ces «intrus» dont l’apparition rafraîchit -la vision du solitaire. Il est presque regrettable que -Fantin n’ait pris part aux événements de cette Commune -où se laissèrent enrôler d’<ins id="cor_3" title="enthousiame">enthousiasme</ins>, maints généreux -et naïfs artistes, ses amis. L’exil et la lutte l’auraient -galvanisé et peut-être sa puérile timidité eut été vaincue. -En tout cas, il aurait rencontré, soit en Angleterre ou -en Allemagne, des visages accentués, des êtres lents, -simples et ennemis de la mode, il aurait pénétré dans -des «homes» silencieux et inquiets, pour lesquels il avait -un goût si marqué; mais il se maria et fut plus que -jamais ancré aux rives de la Seine.</p> - -<p>Ce bourgeois, casanier avec entêtement, se plaignait -de toutes les choses de chez nous: elles choquaient son -esprit. Ses sympathies de vieux romantique pour l’Allemagne, -allaient s’accroître dans une famille française, mais -germanique de tendances et d’éducation, où deux femmes -supérieures et cultivées, favorisaient par des lectures continuelles, -de la musique, et des discussions, certains penchants -de Fantin. Ce n’était plus l’intérieur du père et -des sœurs—les «brodeuses» à qui nous donnons le -premier rang dans son œuvre d’avant 1870 et dans toute -son œuvre,—mais une sorte de petite Genève à l’entrée -du Quartier Latin, un oratoire protestant, sectaire, jalousement -clos où l’activité cérébrale et les passions à la fois -artistiques et politiques allaient s’exaspérer.—Nous -allons voir comment, verrouillé chez lui, Fantin transporta -<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span> -dans sa peinture, de vives impressions littéraires et musicales -et, de plus en plus méthodique et dur, quant à -la forme, nous confia les secrets de son cœur, d’abord -en de savoureuses esquisses, puis en des tableaux plus -conventionnels, qui occupèrent la fin de sa vie, pour la -joie future des marchands de la rue Laffite, si non pour -la nôtre.</p> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span> -IV</h3> - -<p>D’assez bonne heure, Fantin avait fréquenté des -littérateurs, comme l’indiquent l’<i>Hommage à Delacroix</i> -et cette tablée de poètes du Parnasse où le jeune Arthur -<ins id="cor_4" title="Raimbaud">Rimbaud</ins> appuie ses coudes de mauvais petit drôle -près d’une brillante nature morte;—deux ouvrages -qui, avec l’<i>Atelier de Manet</i>, aujourd’hui au Luxembourg, -faisaient espérer un peintre de la grande lignée hollandaise -et flamande.—L’exécution en est très variée. -Dans l’<i>Hommage</i>, la pâte est transparente, légère, chaude -et rousse. Dans les deux autres, les têtes, très inégales -de qualité, sont plus grises, parfois admirables, parfois -creuses et de construction molle. On sent que Fantin -excellait surtout à «enlever» des morceaux, ne parvenant -que rarement à relier dans l’air, les uns aux autres, -plusieurs personnages.</p> - -<p>Telles quelles, ces pages appartiennent à l’histoire -artistique et littéraire; nous devons les tenir pour très -précieuses, quels que soient le convenu des gestes et -l’immobilité des expressions. C’est le temps du Parnasse, -c’est l’enfance de l’Impressionnisme, heure significative -dans le XIX<sup>e</sup> siècle. Fantin fut lié avec ces hommes dont -il nous importe tant d’avoir l’image; il la traça d’un -pinceau souvent très fin, sans doute dénué de cette puissance -dans le modelé et le dessin, de cet accent je dirais -<i>caricatural</i>, qui, à l’étonnement de nos présents esthètes, -feront plus tard de M. Bonnat une figure considérable;—bien -plus tard, quand on aura oublié qu’il fut décoré -<span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span> -de tous les ordres, portraitiste trop abondant, officiel, -et presque Ministre.</p> - -<p>Fantin rendit l’aspect, le teint de ses amis, sinon -toute l’individualité de leur structure, et il les baigna -dans une atmosphère délicate. Il devait être nerveux en -leur présence et, ne pouvant ou ne voulant jamais -«reprendre» un morceau, tenant surtout à la fraîcheur -de la pâte, il n’analysait pas toujours assez les têtes, -dans sa hâte de peindre ou sa terreur de fatiguer l’ami -qui pose. On dirait qu’il ne conversait pas avec celui-ci: -or, des séances de portrait ne sont fructueuses que si un -rapport intime s’établit entre le portraitiste et la personne -portraiturée.—Vous verrez, quelque jour, dans une exposition -générale qui sera une révélation, des toiles anciennes -de M. Bonnat: sortes d’instantanés, pour la déformation -cocasse du dessin, victoires de cet observateur parfois -cruel, outrancier, dont la matière, souvent pareille à -celle de Ricard, s’émaille, à la longue. Or c’est un dessin -original qui manque aux groupes de Fantin.</p> - -<p>Les séances de portraits sont épuisantes, si l’on n’a -pas le goût de la conversation et si les gens vous importunent -par leur présence. Il eût fallu que Fantin gardât -toujours auprès de ses semblables un peu de cette -liberté qui lui permit de faire, comme nul autre, des -fleurs et des fruits, de la nature morte. Avec la même -sûreté, semblent avoir été conduits jusqu’au «rendu» -intense et définitif de la vie, quelques-uns de ses portraits: -les <i>Brodeuses</i>, le buste de mademoiselle Fantin, -les nombreuses têtes du maître et les deux portraits de -sa femme, dont l’un est au Luxembourg, l’autre au musée -de Berlin. Ces quelques pages de la plus heureuse venue -font penser au style soutenu et ample des Vénitiens; -font songer à Rembrandt aussi, et atteignent les hauts -sommets de l’art du portraitiste. Il suffirait d’ailleurs à -Fantin de les avoir signées, pour que sa gloire fût méritée. -Le peintre s’y montre tel qu’il voulut être: d’un autre -<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span> -temps, retardataire résolu, irrévocablement traditionnel -et d’intimité.</p> - -<p>Deux personnes aimées, silencieuses dans l’atmosphère -chaude de vie familiale d’une chambre toujours -habitée, il excelle à les nimber de pureté et de candeur, -il se complaît à dépeindre leur intimité. Mais il lui faut -des conditions de sécurité toutes spéciales. Ses groupes -de littérateurs et d’artistes, quoique distingués, ne -sauraient nous convaincre. Il y eut toujours un moment -où Fantin, gêné auprès d’eux, ennuyé, timide, souhaita -d’être seul et ne put rendre, faute de recueillement, ce -qu’il voyait si bien auprès des siens, dans son propre -foyer. Prises séparément, les têtes d’Edouard Manet, de -Claude Monet, de Renoir, d’Edmond Maître, de Scholderer, -dans <i>l’Atelier aux Batignolles</i>, sont des morceaux -exquis. Peut-on dire que la toile, dans son ensemble, -ait une allure magistrale? Ne lui manque-t-il pas ce qu’il -y a de direct dans <i>les Brodeuses</i>, sans pour cela s’affirmer -comme un Franz Hals?</p> - -<p>Les grandes toiles de Haarlem donnent l’exemple -de ce que peut fournir d’éléments picturaux, une réunion -nombreuse d’hommes et de femmes, vue par un maître-peintre; -chaque fois que Fantin multiplia des figures -dans un ensemble, il pécha par le dessin; non qu’il ne -pût copier exactement «un morceau», mais le dessin, -le grand dessin est tout autre chose que cela. L’arabesque -qui remplit d’un bout à l’autre la surface à couvrir, la -ligne, non pas exacte, mais décorative, qui chez les -maîtres, court dans l’huile et la couleur, cernant la ressemblance, -comme au hasard, par besoin, mais sans application -ni effort, Fantin n’eut pas ce don souverain. La -belle <i>facilité</i> si décriée de nos jours—celle de Rubens, -de Van Dyck, de Vélasquez, de Fragonard et de Reynolds—est -le contraire de ce qui distingue la personnalité -de Fantin. Cette brillante qualité, galvaudée par de bas -prestidigitateurs, transformée en virtuosité à bon marché, -<span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span> -à mesure que le faux-semblant, l’escamotage se substituaient -au savoir, personne ne l’a plus depuis longtemps. -M. John S. Sargent possède la science du dessin, mais -sa couleur ne s’harmonise pas toujours avec la forme; -pourtant, seul parmi nous, il continue la tradition du -grand portraitiste, que rien n’arrête dans son métier.—Ce -don fut refusé à Fantin-Latour qui sut dire plus bas, -les paroles qu’il avait à murmurer dans une chambre -close.</p> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span> -V</h3> - -<p>Fantin occupa, pendant les vingt dernières années -de sa vie, une position très spéciale, respecté par les -deux camps extrêmes dont il se tenait à distance, comme -à mi-côte, en plein succès. Pourquoi les critiques les -plus avancés le classèrent-ils parmi les impressionnistes -et les révolutionnaires? Respecté de tous, isolé, entre -l’Institut et les Indépendants, il fut défendu par les petites -revues et les journaux, par tous ceux qui jugent et -écrivent, comme s’il était attaqué—ce qu’il n’eût pas -été séant de faire. N’exerçant aucune influence,—car son -difficile métier est de ceux qu’on ne s’essaye pas à -imiter,—refusant de faire partie d’aucun jury, seul, -toujours seul, si j’omets quelques amis, il inspirait le -respect à ceux-là même qui n’avaient pour lui qu’un -goût médiocre. Il fut à la mode et toujours cité à côté -des novateurs. Pourquoi? nous nous le sommes souvent -demandé.</p> - -<p>Il inspirait de la sympathie à toute une classe de Français -par la modestie, sinon par la pauvreté de sa mise en -scène. En le défendant, on protestait très justement contre -les portraitistes mondains. Pour beaucoup d’amateurs un -peu naïfs, le seul fait de représenter une élégante en ses -atours et de peindre une mondaine, constitue une sorte -d’infériorité morale, qui ne va pas sans entraîner les -défauts du peintre à gros succès, aimable et superficiel. -Les critiques d’avant-garde devaient se servir de Fantin -comme d’un drapeau. La manie de la politique et de la -<span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span> -sociologie, l’amour des humbles—réaction dont il -faut sourire, comme de tous les snobismes de la mode—exaltait -la simplicité, même la laideur, au détriment -du «joli». Cela était inévitable, après les excès d’adresse -et de coquetterie, dont l’école française se rendit coupable -au lendemain de 1870, à l’heure de ses succès -scandaleux. M. Valloton jouit aujourd’hui du même privilège.</p> - -<p>Pour un publiciste candide, l’autorité de Fantin, le -«dépouillé» de ses toiles froidement nues, sa sécheresse -même, devaient signifier grandeur, profondeur, solidité. -Plus ses fonds étaient tristes, ses personnages guindés -et modelés menu (portraits de M. Adolphe Jullien, de -M. Léon Maître, de la nièce de l’artiste), plus on admirait -sa manière «discrète» et son goût. C’est à des raisons -morales, à l’attitude, pour tout dire, d’un certain public, -que Fantin dut des faveurs exceptionnelles. Ses incomparables -natures mortes, ses fleurs, n’étaient pas encore -connues à Paris; ses fantaisies mythologiques plaisaient -peu, avant que la spéculation ne les lançât sur le marché, -comme une «bonne affaire».</p> - -<p>Nous savons les milieux où sa réputation se -forma et quelles personnes souhaitèrent d’être peintes -par lui. C’est à un public limité que ses qualités -modestes, puritaines et bourgeoises agréèrent, d’abord. -S’il eût accepté des commandes, nous imaginons sans -peine la file de modèles qui se fussent pressés à sa porte, -les redingotes noires, les binocles tenus dans la main -droite, les ennuyeux chapeaux, les dames point belles -et vêtues d’un costume tailleur ou d’une robe à demi -décolletée en carré, que son pinceau aurait eus à fixer, -sur un fond de terne boiserie grise;—vêtements sans -attraits pour le coloriste, mais tant de solide intelligence, -de sérieux et de vertu dans ces visages graves!—Fantin -eût fait avec certains Parisiens de la fin du XIX<sup>e</sup> siècle -une galerie aussi typique que celle des Allemands de -Lembach. Mais la fantaisie, le pittoresque, l’abandon -<span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span> -en eussent été exclus. Rappelez-vous le portrait de -M. Adolphe Jullien, qui est caractéristique: soigneusement -dessiné, modelé jusqu’à la fatigue, dans une -lumière argentée, un monsieur est assis comme il le -serait chez Pierre Petit, une main appuyée sur une -table, dont le tapis d’Orient est d’ailleurs exquis, et l’autre, -sur sa cuisse. Professeur? commerçant retiré? médecin -de quartier? on ne peut dire ce qu’il est; mais c’est un -homme sérieux, qui déteste endosser le frac, le soir venu, -pour qui «se soigner» est un supplice, une entrave aux -habitudes de son cabinet, une lâche concession aux -caprices du «monde». C’est un laïque, qui réprouve, -comme ferait un bon prêtre, les grâces, les jolies -inutilités, le faste de la vie.</p> - -<p>Et les épouses de ces hommes sans fantaisie? Excellentes -mères de famille, instruites et hautement respectables, -nous les vénérons, même dans leurs erreurs généreuses -et leurs petits ridicules, mais leur mépris des -futilités de la parure offre un mince régal au coloriste. -Parvenus aux honneurs officiels, ils seraient tenus, -hommes et femmes, de passer par l’atelier de M. Bonnat; -mais, simples particuliers, ils voudront que Fantin soit -leur peintre.</p> - -<p>Fantin redouta peut-être des conversations dont -son esprit paradoxal se fût irrité, que son ironie et sa -causticité eussent interrompues. Il eût tôt pris le contre-pied -d’opinions émises par sa clientèle d’admirateurs. Ce -solitaire dédaigneux les eût bien vite déconcertés par de -subites boutades et un tour d’esprit le plus original. -Fantin était un bourgeois, mais point de ceux-là!</p> - -<p>Il vivait deux vies mentales, à la fois; la peinture -maintenait en équilibre les deux sphères, d’apparence -si étrangères l’une à l’autre, dans lesquelles sa pensée -se plaisait. Les philosophes, les poètes, les musiciens -enrichissaient de leur incessant commerce son cerveau, -aussi actif que son corps était lent. Dans son fauteuil -d’acajou, assis comme un notaire de province, près -<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span> -de l’abat-jour vert d’une lampe Carcel, il poursuivait -un rêve somptueux que ses compositions, d’inspiration -poétique ou musicale, font deviner, mais ne traduisent -qu’imparfaitement. Jamais il ne donna une forme digne -de lui—par le pinceau ou le crayon lithographique—aux -visions qui <ins id="cor_5" title="l’assaillent">l’assaillaient</ins> pendant les lectures à haute -voix, des soirées de tête-à-tête, où son imagination -s’exaltait, s’enflammait comme à l’audition d’un opéra -ou d’une symphonie. Mais la pensée vagabonde revenait -toujours aux formes et aux objets familiers: poète, il -était avant tout un peintre réaliste. Tous les éléments -combinés dans ses tableaux de fantaisie, il serait aisé de -les trouver à portée de sa main, autour de lui. Ses paysages -modérés, les colonnades de ses temples, ses draperies, -tout cela n’est-il pas tiré de ces innombrables cartons -d’estampes, chaque jour feuilletées, étudiées amoureusement, -copiées même? Son type féminin, beauté un -peu corrégienne, blonde, grasse, au visage d’un ovale -plein, il l’a vu, vivant auprès de lui; ce sourire, cette -bouche, nous les retrouvons dans tels de ses groupes de -famille, chez certaine dame à pèlerine, qui boutonne son -gant de chevreau glacé (portrait de la <i>Famille D...</i>). Ce -type est celui de ces chastes beautés que Fantin, sensuel -et réservé, fit courir au clair de lune dans les fourrés -mythologiques. Il n’osait regarder que ses proches, parmi -les vivants, et, s’il rêvait de parcs et de bois, c’était de -ceux qu’il préférait: les fonds des tableaux de maîtres...</p> - -<p>Admirable et un peu dangereuse claustration volontaire -d’un artiste qui se détourne de l’activité moderne -et, par entêtement, par crainte aussi, se circonscrit, décide -qu’il vivra jusqu’à sa mort, là où il naquit.</p> - -<p>Ce n’est pas du renoncement, mais une retraite de -sage qui veut, de sa cabine, regarder, juger sans courir -les risques de la mêlée.</p> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_36">[p. 36]</span> -VI</h3> - -<p>Un grand peintre n’a pas nécessairement une culture -universelle, il lui manque le temps de se la donner et le -génie devine ce que d’autres apprennent. Fantin voulut -tout connaître.</p> - -<p>Il est peu de questions à quoi il soit resté étranger. -S’il sortait à peine de chez lui, son information et sa -culture étaient sans cesse entretenues par des conversations, -par les revues et les livres qu’on lui prêtait. Il -supporta même, non sans impatience, certains habitués -fatigants et trop empressés, en faveur des notions qu’il -tirait d’eux. Chaque visiteur, chaque ami correspondait -pour lui à une spécialité et à certains thèmes de causerie. -Parmi les fidèles de la rue des Beaux-Arts, qu’il me soit -permis de citer le nom du très cher Edmond Maître, qui -écoute, de profil, au premier plan du tableau <i>Autour du -piano</i> et dans <i>l’Atelier aux Batignolles</i>: à Edmond Maître -je devrai une éternelle gratitude, car il me fit respecter, -avant que je fusse d’âge à les apprécier, certaines belles -choses, certains artistes dont les jeunes gens s’écartent -instinctivement. Qu’on m’autorise à citer ici, à côté de -Fantin, le nom de cet homme d’élite, qui fut trop -orgueilleux ou trop modeste pour rien signer, et se borna -à fréquenter les plus distingués entre ses contemporains, -peintres, musiciens, poètes et philosophes, dont il fut aimé -et consulté. Pour un conseil, un éloge de lui, nous -eussions tout sacrifié. Quel esprit compréhensif, grave et -aimable! Vous n’auriez pu souhaiter un guide plus autorisé -<span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span> -dans tous les domaines de la connaissance. Il se -contenta d’être un amateur et un dilettante. Il avait tellement -joui par l’exercice de sa pensée et sa mémoire était -si riche que, brisé par la maladie, presque aveugle, il -nous disait peu avant de mourir: «Je m’amuse, je voudrais -que cela n’eût pas de fin, tant je me divertis de mes -souvenirs». Ce cher ami est mort il y a déjà quelque -temps; pendant vingt-cinq ans, je l’ai entendu -formuler des jugements sur tous les heureux et les -dédaignés de l’art et de la littérature: nul ne s’est prouvé -faux par la suite. Edmond Maître était le goût et l’intelligence -mêmes. Si comprendre, c’est égaler, il fut à la -fois un grand philosophe, un grand écrivain (et quelles -lettres j’ai conservées de lui!), un grand peintre et un -grand musicien.</p> - -<p>De la rue de Seine, où il demeurait, il se rendait -souvent chez Fantin, dont il prisait autant les idées originales -que le talent; et celui-ci avait beaucoup profité des -conversations si variées, si solides, comme des vastes -lectures d’Edmond Maître, son voisin discret et son -bibliothécaire. Grâce à sa femme et à son ami, Fantin -vivait dans une atmosphère d’active intellectualité, nécessaire -pour combattre l’assoupissement d’une maison de -province en plein Paris, de plus en plus cadenassée par -une croissante terreur du dehors. Pendant les dix dernières -années, Fantin ne pouvait se décider à aller entendre, -au théâtre ou au concert, les chefs-d’œuvre auxquels -il était le plus sensible, et je me rappelle que, lors -d’une reprise des <i>Troyens</i>, place du Châtelet, malgré -son désir de voir un opéra qu’il chérissait entre tous, il -ne se décida pas à traverser la Seine pour s’y rendre. -Le froid, la chaleur, la foule, tout le troublait, dans la -perspective de cette sortie inusitée.</p> - -<p>Il ne connut donc ses ouvrages favoris que par la -lecture, ou par des reproductions, si c’étaient des œuvres -plastiques. L’Italie était trop loin, le chemin de fer trop -inquiétant pour qu’il fît le voyage. A part Londres et -<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span> -Bayreuth,—où il était allé jeune encore, en 1875, pour -l’Inauguration,—Fantin s’était résigné à ne rien voir -de ce à quoi il songeait sans cesse, de ce qui stimulait -sa production quotidienne. Les petites toiles qu’il empâtait, -grattait, glaçait au médium Roberson, étagées par deux -et trois, l’une au-dessus de l’autre sur son chevalet, sont -comme les dialogues tenus par Fantin avec ses auteurs -préférés. Il finit par prendre un tel goût pour cette douce -occupation de dilettante solitaire, qu’à la longue il se -persuada qu’il y mettait le plus de lui-même, et renonça -à tout autre travail. Obstiné comme il était, ayant la -sensation d’une sorte de réserve du public et des artistes -quant à ses œuvres d’imagination pure, il se rebiffa et -ne consentit plus à rien exposer qui fût peint d’après -nature. Il donna un double tour de clef à sa porte, et se -claquemura dans une sorte d’<i lang="la" xml:lang="la">in pace</i> qu’animait seule la -venue du marchand de tableaux Templaere et des habitués -du lundi soir.</p> - -<p>Ce soir-là, de tradition, était consacré à un cercle de -fidèles, pour qui Fantin sortait lui-même commander un -bon plat ou un de ces gâteaux dont il était friand, -quoiqu’il les redoutât d’ailleurs. Ces réunions hebdomadaires -devaient avoir une belle tenue et un ton -charmant de noble confiance réciproque. Edmond Maître -me racontait les rites invariablement pratiqués dans la -petite chapelle, et je me souviens du rôle muet de deux -dames qu’il y rencontra pendant vingt ans, une fois par -semaine, qu’il reconduisit régulièrement à leur omnibus -vers neuf heures et demie et dont, par discrétion, il ne -demanda jamais ni le nom ni la condition. Fantin -remettait à l’une d’elles le journal <i>le Temps</i>, au moyen -duquel il prenait un joli soin de distraire la respectable -femme, tandis que <ins id="cor_6" title="s’établissait">s’établissaient</ins> autour de la table de -graves conversations. Le critique de ce «quotidien» officiel -ne se permettait pas alors de mettre à la portée des -professeurs et des notaires de province les découvertes -de Cézanne et des jeunes génies qui essaiment au Salon -<span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span> -d’automne; car Fantin eût déchiré le journal, lui dont les -préférences esthétiques étaient de plus en plus retardataires, -à mesure que sa politique devenait plus avancée. -Pauvre homme! S’il eût pu voir, lire et entendre ce que -chacun admet maintenant, dans une marée montante -d’anarchie, d’ignorance et de grossièreté à la Homais, -peut-être eût-il regretté d’avoir tendu sa main (en pensée, -car en fait il la gardait jalousement par devers lui), de -l’avoir offerte même à de futurs ennemis de ses goûts.</p> - -<p>Il disparut à temps. Je crois que l’avenir le plus -immédiat lui eût réservé des sujets d’amère réflexion. -Son succès auprès des plus «avancés» reposait sur une -sorte de malentendu: c’était une de ces positions fausses -que l’on s’efforce de ne pas s’avouer à soi-même, mais -dont une nature sensible finit par être incommodée. Très -dangereuse est la situation de ceux qui ne sont pas «tout -d’une pièce». Fantin était, par essence, comme nous -l’avons montré, bourgeois, fonctionnaire, ami des -médailles et de la hiérarchie; il entrevoyait le ruban -rouge et les croix comme un but naturel à poursuivre, -comme une preuve agréable à recevoir de ses propres -mérites reconnus en haut lieu. S’il était possible d’entrer -à l’Institut tout en raillant certains de ses membres, -Fantin eût tenu à honneur d’en faire partie: l’épée qui -bat les pans d’un uniforme pacifique lui parut toujours -une arme appropriée pour un peintre, dût-il, en marchant, -s’y embarrasser les jambes. Le courage lui aurait manqué -pour braver tels amis politiques, en avouant que le Palais -Mazarin n’est pas un lieu à dédaigner. Par une disposition -essentiellement française de son esprit, la raillerie -du maître s’exerçait sur les objets auxquels il tenait le -plus. C’est ainsi que ce Parisien de Paris, attaché à tout -ce qui était français, nous rabaissait plutôt, au profit de -nos voisins, lui qui eût tant souffert de voir son quartier -envahi par les étrangers et nos coutumes abolies. La -souplesse et les contradictions de son tempérament si -singulier, réjouissaient ceux qui le connaissaient à fond, -<span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span> -mais le rendait impraticable à tous les autres. Alors qu’on -croyait l’avoir avec soi, il se dérobait soudain, par une -subite contradiction. Il réunissait en lui-même les traits -de deux personnes destinées à ne jamais s’accorder -entre elles.</p> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span> -VII</h3> - -<p>Vers le mois de juin, les émotions du Salon dissipées, -une voiture à galerie venait prendre dans la rue des -Beaux-Arts les malles et les menus bagages de la famille -Fantin. C’était le départ pour la campagne, pour ce -village bas-normand où l’artiste possédait une maisonnette -dans un jardinet aux fleurs classiques, sujets de ses plus -parfaits chefs-d’œuvre. Imaginons les bonnes journées -de travail fertile et aisé, dans quelque chambre dont -la fenêtre ouverte laisse entrer les bruits distincts et -isolés, mais non importuns, de la route ou du bourg:—gamin -chantant au sortir de l’école, heurts d’une -charrette lourdement ferrée, gloussements du poulailler, -mugissement de quelque vache—échos que répercute -le haut mur de silex hérissé de ravenelles et de scolopendres.—Le -Maître, sous un vieux chapeau de paille, -le cou enveloppé d’un foulard d’été, chaussé de pantoufles, -dès après son petit déjeuner, va cueillir dans -les plates-bandes ce que la nuit a fait éclore de plus -coloré, de plus odorant. Il pose sur le coin d’un meuble -de chêne, devant un carton gris qui servira de fond, -un de ces récipients de verre simples et commodes -que <span lang="en" xml:lang="en">Mrs. Edwin Edwards</span> lui envoie de Londres et qui -sont établis sur les plans ingénieux de certaine monomane -de jardinage et différents selon la tige et le feuillage; -avec mille soins, après de graves conciliabules en ménage, -on fait un choix dans la récolte florale. Les délices d’une -bonne séance vont être savourées, en dépit des mouches -<span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span> -importunes, de la chaleur et de cette sonnerie, là-haut, -dans le clocher de l’église, qui divise l’heure en quatre -et fait couler la journée plus vite. La palette a été préparée -et elle est déjà, à elle seule, un bouquet aux -tons composés,—aux bleus tendres, aux lilas exquis, -aux jaunes roses ou beurre frais, s’entourant de bruns -fauves, de tous les rouges et de noirs:—une mosaïque -d’Orient en pâte huileuse dont il suffira de déranger -la symétrie et de l’ordonner autrement sur la toile, pour -faire un miracle de justesse et d’éclat.</p> - -<p>Fantin est très méticuleux et la préparation de sa -palette est longue. C’est un moucheté de petits tas de -couleurs: la palette de Delacroix, mais enrichie de -beaucoup d’éléments nouveaux.</p> - -<p>Parfois, jadis, et toujours dans les dernières années de -sa vie, il enduisait sa toile, à l’avance, d’un ton gris, -mince, transparent, qui servait de fond, invariablement. -C’est ainsi que certains bouquets, si ce n’était l’air qui -circule autour d’eux, on les dirait exécutés comme ces -ornements en pyrogravure sur une table, ou une boîte, -dont le bois reste apparent. J’en connais même parmi les -moins bons, qui ont, un peu trop, l’aspect plaqué des -modèles d’aquarelle pour jeunes pensionnaires, en dépit de -leur savante anatomie. D’autres fois, il gratte le fond avec -son canif, comme pour suggérer le treillis, le tremblé, -la buée mouvante de l’atmosphère; et cela allège la -matière sans rien enlever à la précision du contour -qu’amollirait le contact de deux pâtes humides se pénétrant -l’une dans l’autre. Donc, sans estompage ni -«bavochures», c’est une épaisseur de pâte plus ou moins -grande, selon que la chair de la fleur est veloutée, -soyeuse, pelucheuse ou lisse, métallique ou fine comme -de la baudruche.</p> - -<p>Chaque fleur a sa carnation, sa peau, son grain, son -métal ou son tissu. Les lis, secs, cassants et glacés comme -l’hostie, avec des pistils en safran, comportent un autre -rendu que les cheveux de Vénus, les pavots et les roses -<span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span> -trémières, minces et plissées comme certain papier à abat-jour; -le dahlia, qui est un pompon, le phlox neigeux ou -pourpre, la capucine taillée dans le plus somptueux -velours, comme le géranium, la gueule-de-loup ou la -pensée, ne sauraient être modelés de même que le coupant -glaïeul, le bégonia ou l’aster. Les fleurs sont tour à tour -des papillons, des étoiles de mer, des lèvres ou des joues -de femmes, de la neige, de la poussière ou des bonbons, -des bijoux émaillés, du verre translucide ou de la soie -floche.</p> - -<p>Fantin aima surtout celles des vieux jardins de curé, -les touchantes petites créatures qui poussent sans trop -de soins dans les parterres entourés de buis. Je ne -crois pas qu’il ait portraituré les pivoines ou les -nouveaux chrysanthèmes de verre filé, qui ne savent -où arrêter les prétentions de leurs encombrants falbalas. -Il s’intéressa autant aux petites clochettes qu’à l’élégant -œillet. Dans sa jeunesse, il avait parfois amoncelé et serré -dans un vaste pot blanc, sur un fond de sombre muraille, -des bottes de fleurs, comme on grouperait des écheveaux -de laine pour la joie des yeux; mais la plupart de ses -études sont d’un seul genre de fleurs à la fois, afin, -sans doute, d’en fouiller mieux le corps et l’âme, pour -en donner une image plus individuelle. Et l’on se -prend à supposer, en voyant ses tableaux de fleurs ou -de fruits, ce qu’il aurait fait avec nos visages, si le modèle -humain n’était pas si pressé, si incommodant aussi dans -l’atelier qu’il envahit en conquérant.</p> - -<p>Fantin a dû créer ses petits chefs-d’œuvre dans la -joie tranquille des journées saines et unies, telles que -l’été en offre de si savoureuses dans la campagne. Se -mettre au travail de bon matin, sans crainte d’être dérangé -par un visiteur indiscret ou d’avoir à lui donner quelque -raison de le congédier, c’est la moitié du succès assuré, -dans un genre d’ouvrage impossible à interrompre à -cause des modèles changeants et éphémères que sont les -fleurs. Laissons Fantin penché sur sa toile et analysant -<span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span> -avec ardeur leurs moindres traits, dont l’expression -change avec les heures du jour et qu’il convient de saisir -au bon moment. Chaque sonnerie du clocher lui fait -battre le cœur, de crainte qu’un pétale ne tombe, que -des trous ne se creusent dans l’édifice chancelant qu’est -un bouquet. Mais la pensée de Fantin se dédouble et, -malgré son application à peindre, vagabonde: il se -promène dans des musées lointains, chantonne du Schumann -et se redit à lui-même certaines phrases de ses -auteurs chéris.</p> - -<p>L’expérience vous apprend à quel moment il sied -de couper les fleurs, afin qu’elles restent plus longtemps -sans se faner et il est plusieurs manières d’en prolonger -la courte existence. Vous pouvez disposer un bouquet, -en prenant garde de ménager des vides, où, une fois -peintes les premières fleurs, vous en glisserez d’autres -qui les encadreront. C’est tout un art, qui exige beaucoup -d’habitude, d’adresse et de soins. Fantin, qui fit tant de -tableaux de fleurs, devait avoir pour elles les mille attentions -et la tendresse d’une demoiselle maniaque et sentimentale. -Quel enivrement, à la dernière séance, quand -la fin du jour approche, de retoucher l’œuvre entière -et d’y mettre les vigueurs, les éclats décisifs, juste avant -la minute où toutes ces belles chairs, hier encore palpitantes, -ne vont plus former, flétries, qu’un charnier! C’est -dans les roses que Fantin fut sans égal. La rose, si difficile -de dessin, de modelé, de couleur, dans ses rouleaux, ses -volutes, tour à tour tuyautée comme l’ornement d’un -chapeau de modiste, ronde et lisse, encore bouton, ou -telle qu’un sein de femme, personne ne la connut mieux -que Fantin. Il lui confère une sorte de noblesse, à elle -que tant de mauvaises aquarellistes ont banalisée et -rendue insignifiante par des coloriages sur le vélin des -écrins et des éventails. Il la baigne de lumière et d’air, -retrouvant, à la pointe de son grattoir, la toile «absorbante», -sous les épaisseurs de la couleur et ces vides qui -sont les interstices par où la peinture respire.—Métier -<span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span> -tout opposé à celui d’un Courbet, dont le couteau à palette -pétrit la pâte, l’enfonce de force et lui donne la surface -magnifique, polie et glacée de l’onyx et du marbre.</p> - -<p>Dans ses tableaux de fleurs, le dessin de Fantin est -beau, large et incisif. La fleur qu’il copie, il en donne la -physionomie, c’est elle-même et non pas une autre, de la -même tige: il dissèque, analyse, reconstruit la fleur, et -ne se contente pas d’en communiquer l’impression par -des taches vives, habilement juxtaposées. La forme peut -être si éloquente à elle seule que, dans une lithographie -très rare, dont je possède une épreuve, Fantin est parvenu -avec du blanc ou du noir à faire deviner, dans le cornet -de verre d’où elles s’élancent, toutes les couleurs d’une -gerbe de roses. Comme cet art analytique et raisonné, -encore que si frais, est de chez nous! Comme ces toiles -sont bien d’un petit-fils de Chardin! C’est par elles que -le bon bourgeois français Fantin-Latour s’est le plus -complètement exprimé. Ici, nulle trace d’austérité ou de -lourdeur allemande, mais la logique, la belle clarté de -la langue du XVIII<sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>La <i lang="en" xml:lang="en">Tate Gallery</i> renferme une toile des plus importantes -par sa grandeur et la perfection du bouquet riche -et varié qui s’y déploie. C’est peut-être là que le maître -atteignit le plus haut degré de son talent et une pareille -œuvre assure à son auteur une place enviable dans l’histoire -de l’art contemporain: don de <span lang="en" xml:lang="en">Mrs. Edwin Edwards</span>, -l’infatigable amie de Fantin, qui l’imposa à l’admiration -de ses compatriotes, alors que personne, en France, ne -savait qu’il peignît des fleurs.</p> - -<p>Chaque automne, de retour à Paris, Fantin rassemblait -ses travaux de l’été, et, après avoir comparé une -à une ses études avec celles qu’il gardait accrochées -à sa muraille,—choix de pièces parfaitement réussies,—il -les posait à plat dans une caisse, les châssis retirés, -et il les expédiait à Londres. Là, <span lang="en" xml:lang="en">Mrs. Edwards</span> les faisait -encadrer, et conviait un public d’amateurs fidèles à les -venir admirer. Pendant vingt ans, elles furent inconnues -<span class="pagenum" id="Page_46">[p. 46]</span> -en France, Fantin ne se révélant à nous que par de rares -portraits et les fantaisies qu’on avait pris l’habitude -respectueuse de louer. On se demande, d’ailleurs, si les -critiques n’étaient pas sincères, maintenant que nous -assistons à une si incohérente explosion d’opinions -contradictoires, chez les plus réputés d’entre eux. On peut -tout faire admettre par un homme dont le métier est de -juger un art qu’il n’a pas pratiqué. Les littérateurs -se plaisaient à suivre Fantin rêvant en compagnie de -Berlioz, Wagner, Schumann, ou se promenant en pleine -mythologie, sans quitter la rue des Beaux-Arts, et -pensaient reconnaître la fumée de sa familiale bouilloire -à thé dans les ciels argentés de ses théophanies. -Oui, certes, ces tableautins étaient bien de Fantin-Latour, -par l’exécution, parfois aussi par la couleur; c’étaient les -visions d’un romantique attardé, troublant les nuits de -ce Parisien ardent et réservé. Ses nymphes et ses déesses, -au galbe corrégien, ce sont de grosses ménagères, désirables, -mais chastes, qui se montrent et ne s’offrent pas: -apparitions de figures académiques groupées en «tableaux -vivants» d’amateurs. Je ne dis pas que cette partie de -l’œuvre de Fantin soit à dédaigner. Il est même de charmants -morceaux dans cette série, la plus nombreuse en -tout cas, et sa favorite: hélas! ce n’était pas ses esquisses -qu’il envoyait aux expositions, mais des sortes de pièces -d’apparat, fabriquées méthodiquement en vue des -Champs-Elysées, et que l’Etat ou la Municipalité lui -achetaient pour les musées.</p> - -<p>L’Ecole des Beaux-Arts nous offrira bientôt une -ample collection des ouvrages de Fantin-Latour. Il sera -intéressant de connaître le jugement porté, deux ans après -sa mort, sur l’honnête et délicat artiste qui opposa une -si exacte discipline et un si beau culte de la tradition aux -progrès de la folie et de l’orgueil déréglé.</p> - -<p class="ldate">Avril 1906.</p> - -<hr class="hr24" /> - -<h2 id="Page_47">JEAN-LOUIS FORAIN</h2> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span> -I</h3> - -<p>De Forain, classé parmi les caricaturistes, les lecteurs -de journaux, depuis si longtemps qu’il sème aux quatre -coins de Paris la graine féconde de son esprit, n’ont -retenu que des légendes dures, cinglantes, cocasses, ou -gentilles et familières, commentées d’un rapide croquis -dont le public ignore les rares vertus artistiques et la -science. La concision de ce trait, grêle autrefois, aujourd’hui -appuyé, large comme l’entaille d’une latte de fer, -ne parle avec toute son autorité qu’aux amateurs initiés, -qui aiment la ligne noire sur le papier blanc et tout ce -que, ramassée sur une petite surface, elle y exprime de -sentiments et de choses.</p> - -<p>Hokousaï, «le vieillard fou de dessin», comme il -s’appelait lui-même, presque centenaire, s’exerçait chaque -jour et sans cesse à rendre le plus vite possible, dans -un style alerte et précis, les aspects de la nature. Il pensait -que, pût-il vivre plus longtemps encore, il parviendrait à -la connaissance totale de la forme. M. J.-L. Forain, en -cela pareil à ce Japonais, aura passé son existence à tracer -des lignes sur des feuilles innombrables, qui s’entassèrent -dans des ateliers successifs et dont l’amoncellement -constituerait déjà une petite colline: un amas de -documents vivants, notés d’une main nerveuse et comme -toute moite de fièvre.</p> - -<p>Puisse Forain, pour l’histoire et pour notre joie, -poursuivre une carrière aussi longue que celle d’Hokousaï! -mais peut-être ne ferait-il pas ce souhait pour lui-même, -<span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span> -car malgré la curiosité qui anime ses yeux perçants, -et la verve de sa parole, toujours jeune, je devine que -l’avenir ne se présente pas à lui tel qu’il souhaitât d’en -voir le lointain et mystérieux développement...</p> - -<p>Il ne pourrait assister en spectateur amusé ou -impartial à la transformation de la France, lente ou rapide—selon -les périodes—, ayant, avec des idées désormais -aussi arrêtées, des convictions aussi enracinées, des préjugés -aussi irréductibles et forts que le caractère de son -art, dans sa nouvelle manière tout au moins.</p> - -<p>«Monsieur, les préjugés sont la force d’une société, -dites?»—déclare M. Degas, le maître vénérable -dont M. Forain enchante de sa gaminerie le farouche et -hautain isolement.</p> - -<p>Ces deux hommes, je me plais à rapprocher ici leurs -noms qui, malgré la différence d’âge de chacun d’eux, -seront sans doute indissolublement unis désormais. Depuis -ses débuts, le cadet a voué à l’aîné une admiration et -une amitié que l’autre lui rend avec un sourire de paternelle -fierté. Forain doit beaucoup à M. Degas, comme -artiste, et, si opposée l’une à l’autre que soit la tenue -de chacun d’eux, leurs idées sont de même essence, ils -sont tous deux des Français d’un type devenu rare, on -pourrait simplement dire <i>des Français</i>.</p> - -<p>Si, pour la plupart de ses fidèles, Forain est un -simple caricaturiste, à la suite des Daumier, des Cham, -des Gavarni, c’est à la publicité de ses planches hebdomadaires -qu’il doit s’en prendre; car il est, à part et au-dessus -de cela—et il tient à l’être—un peintre. Dessinateur -puissant, coloriste tour à tour délicat ou fort, -ses tableaux ont une valeur égale à celle de ses planches; -elles sont de la peinture pure, comme on la concevait dans -l’école dite de 1830, mais assaisonnée de toutes les épices -les plus modernes. Il fut un des heureux de la pléiade -des Impressionnistes. N’oublions pas qu’il eut la chance -de combattre dans leurs rangs.</p> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span> -II</h3> - -<p>Je me rappelle le jeune peintre, déjà connu, que -j’allai voir des premiers, entre ceux qui excitaient ma -curiosité d’étudiant, il y a vingt-cinq ans, dans son -atelier du faubourg Saint-Honoré, où des gens de -sport, des «cercleux» et des jeunes femmes légères -posaient tour à tour pour des compositions dont le décor -était le pesage des courses, le pourtour des Folies-Bergère -ou le foyer de la Danse. L’élégance de cette époque était -rendue par lui d’un pinceau un peu sec, mais vue -d’un œil perçant. Manet venait de mourir; M. Degas -n’était connu que de quelques privilégiés; MM. Béraud, -Duez, Gervex peignaient avec succès pour le public du -Salon (il n’y en avait qu’un, alors!) les aspects du boulevard -et du Bois, que le kodak n’avait pas encore vulgarisés. -Forain était déjà apprécié comme croquiste et célèbre -par son esprit. Il attirait surtout et retenait des modèles -de bonne volonté, par sa conversation pétillante de mots -à l’emporte-pièce, du genre que l’on nommait <i>rosse</i>. C’était -un garçon mince, au visage souriant, anguleux, à l’œil -incandescent; la barbe, qu’il portait encore, dissimulait -ce pli amer de la bouche qui lui donne aujourd’hui un -si singulier caractère, presque douloureux dans une face -glabre d’Américain. Il n’avait pas l’apparence d’un peintre -et soignait sa mise. La gaîté de son atelier du faubourg -Saint-Honoré n’avait d’égale que celle de tous ses visiteurs. -De charmantes études à l’huile ou au pastel étaient -sur les chevalets, entourées de feuilles de croquis au -<span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span> -crayon dont il se servait pour les bâtir, car il ne peignait -jamais d’après nature et ne faisait poser que pour ses -dessins. On se serait cru plutôt que chez un professionnel, -chez un de ces nombreux amateurs qui commençaient -alors à louer un atelier en guise de garçonnière -et achetaient une boîte de couleurs comme des boîtes de -cigarettes, de l’essence et de l’huile comme des liqueurs -pour leurs hôtes.</p> - -<p>Je vois encore l’Impasse, avec sa double rangée, à -droite et à gauche, d’ateliers dont les portes, dès avril, -s’ouvraient pour les bavardages des voisins, les allées -et venues de tout un petit peuple d’oisifs. Un jour, -c’était le commissionnaire, son crochet à terre, qui attendait -dans la cour, en écoutant la vague musique d’Olivier -Métra, moulue par un orgue de barbarie. M. Forain n’était -pas prêt et retouchait son envoi au Salon qu’il fallait -porter avant le coucher du soleil, au Palais de l’Industrie, -dans un encombrement de tapissières et de brancards -chargés d’œuvres d’art encore mouillées, interminable -file interrompant la circulation aux Champs-Elysées: -c’était l’annonce du Printemps, des déjeuners chez -Ledoyen et des samedis du Cirque d’Été, charmant -émoi!</p> - -<p>Je me rappelle si bien «le Buffet» que Forain allait -signer quand j’entrai chez lui vers cinq heures. Il était -entouré de voisins et <ins id="cor_7" title="des">de</ins> curieux, qui avaient engagé -des paris sur l’achèvement problématique d’une toile -pour laquelle on espérait une place sur la cimaise, -une récompense peut-être—une mention honorable tout -au moins. Ce «Buffet» dressé dans une salle à manger -moderne est assiégé par des danseuses en tulle rose et -blanc à épaulettes remontées, comme des sacs à bonbons, -d’où sortent des bras décharnés et des clavicules plates; -des mamans apoplectiques, sous les piquets de plumes -de leur coiffure, surveillent les cavaliers en «sifflet» -noir, le chapeau «claque» à la main; et jaunis par la -flamme des candélabres, les maîtres d’hôtel, espèces de -<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span> -croque-morts solennels, servent des tasses de thé et des -sandwichs.</p> - -<p>Voici un autre tableau de la même période, <i>le Veuf</i>. -Un homme tout en noir, émacié, désolé, fouille dans les -dentelles et les menus objets de la femme dont il -porte le deuil, encore inaccoutumé au vide de la chambre -où il a aimé. Je n’ai pas revu depuis lors cette toile, qui -m’avait tant frappé. Il me semble que de beaux noirs -mats appuyaient toute une symphonie de roses et de bleus -tendres. Forain, alors, déchiquetait de petites touches -allongées, dans une pâte semblable à celle que Berthe -Morisot et Eva Gonzalès tenaient de leur maître Manet, -mais plus grêles.</p> - -<p>Il n’était pas encore sûr de son métier de peintre; -son impressionnisme hésitait à prendre un parti; l’agrément -de sa vie à Paris le ramenait vers des gens faciles, -qui le poussaient à la production négligente et amusée -du faiseur de croquis.</p> - -<p>D’ailleurs, la peinture n’était encore pour Forain -qu’un exercice assez exceptionnel auquel il semblait -préférer le pastel et l’aquarelle.</p> - -<p>On aimerait à retrouver parmi ses rares portraits -peints celui de notre ami Paul Hervieu, effarante image -lunaire, tourmentée, du jeune diplomate d’alors, forgeant -à sa table d’écrivain les belles phrases coupantes de -<i>Diogène le chien</i>.</p> - -<p>Il me semble qu’il y avait dans ce portrait un peu -de cette férocité caricaturale et de cette exagération malveillante -que je retrouve dans une silhouette de moi-même -ou de quelqu’un qui, m’assure-t-on, fut moi, vêtu -comme un entraîneur, les jambes écartées, énormément -gras et antipathique, cravaté de rose, sur un fond vert -de laitue.</p> - -<p>Ses pastels féminins voulaient être plus amènes. De -M<sup>me</sup> Bob Walter, il fit un grand portrait dans un costume -Pompadour, robe de taffetas gris tourterelle, d’un joli -<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span> -mouvement désinvolte et affecté, mièvre sur la draperie -flottante, qui cache un coin de ciel mauve. Cependant -l’ossature carrée du visage et les minces lèvres pincées -attestaient le satiriste. Forain n’était rien moins qu’un -courtisan. S’il avait déjà une certaine curiosité des personnes -titrées, des élégants et des fêtards, dont il était -recherché, son âme ardente et sèche, son œil implacable, -son esprit de gamin, né au cœur d’un quartier populeux, -réservaient à ses compagnons de plaisir, à ses <ins id="cor_8" title="amphytrions">amphitryons</ins> -un remerciement redoutable—sinon haineux—un -jugement implacable.</p> - -<p>Un des traits significatifs de Forain, dans la première -partie de son œuvre, c’est l’allongement des -pauvres corps efflanqués, d’un type tout particulier de -dégénérés. Ses «<i>gommeux</i>», ses misérables filles d’opéra -montrent des anatomies grêles, comme rentrées, des mines -de rachitiques. Les hommes ont de longs nez minces, -comme des becs d’oiseau de proie, le dos voûté, des -bras de pantins, la moustache tombante en stalactites. Ses -petites femmes sont construites comme les poupées-Jeannette. -Leur chair, fardée et séchée par la poudre et -le rouge, est bien du temps où les disciples de Médan -s’exaltaient en décrivant les maisons Tellier et les -Lucie Pellegrin. J.-K. Huysmans demandait à Forain -des pointes sèches pour illustrer <i>Marthe</i> et <i>Croquis parisiens</i>; -des Esseintes rêvait des sévices subis dans l’atmosphère -factice d’une perversité macabre et artiste par de -phtisiques «<i>pierreuses</i>». On tenait Félicien Rops pour -un homme de génie, le morbide et le satanique étaient à -la mode. L’art de Forain, déjà fin et original, s’il nous -intéressait, n’était point ce qu’il est devenu longtemps -après.</p> - -<p>Si l’on reprend les anciens albums de Forain, on -est étonné de voir le chemin parcouru depuis ses -essais du début jusqu’au <i>P’sst...!</i> L’atmosphère de dissipation -et de fête qu’ont tous, plus ou moins, respirée -les peintres, vers 1880, explique dans une certaine mesure -<span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span> -la légèreté, le hâtif, le tremblé d’un art purement parisien, -qui devait éclore entre l’avenue de Villiers et la -Cascade de Longchamps. Heureuse et facile époque pour -celui qui tient une palette et se contente de copier, en -se jouant, la société fringante qui s’agite sous ses yeux -amusés, dans la rue, au théâtre, au bar. Les tableaux de -chevalet sont demandés partout, la peinture se vend, -pourvu que l’exécution soit propre et aisée. Heilbuth -dresse de petites figures de femmes dans des jardins de -villas, sur les terrasses de Saint-Germain. Duez fait courir -des pêcheuses de moules, vêtues de rose, dans les roches -noires de Trouville. Gustave Jacquet, joli exécutant, -adapte le XVIII<sup>e</sup> siècle à notre goût en des toiles qui -vous étonneront plus tard, si jamais elles reviennent -d’Amérique. On applaudit Gervex pour son portrait de -Valtesse, le <i>Rolla, le Retour du Bal</i>, d’une soyeuse matière -qu’admire Alfred Stevens, lui, l’égal des grands-petits -maîtres hollandais et le connaisseur impeccable. James -Tissot, encore réfugié à Londres, est en plein triomphe -et reçoit dans sa maison de Saint-John’s Wood les jeunes -gens, Helleu, Sargent et tant d’autres que surprend -son invention. Partout, les peintres sont rois, ils gagnent -de l’argent et construisent des hôtels prétentieux dans -la plaine Monceau. Boldini, prestigieux dessinateur et -coloriste exquis, accumule de menus panneaux où la -vie de Montmartre, le mouvement de la place Pigalle, -sont rendus dans un brio dont Degas et Manet ont été -enthousiasmés. Le <i>talent</i> est apprécié, on voit rendre -justice aux uns et aux autres, sans préoccupations théoriques -et sociales. Forain, dans cette atmosphère capiteuse -d’une sorte de régénérescence, dix ans après la -guerre, est un spirituel et caustique spectateur, qui va -partout projeter le rayon de sa lanterne sourde, familier -avec les difficultés matérielles et les tristes horreurs -de la capitale, admis dans un milieu de luxe et de plaisir -où il n’apporte pas le snobisme subjugué d’un romancier -en vogue, mais l’attention d’un chasseur aux aguets. -<span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span> -Son travail est surtout fait d’observation, et s’il dépose -de légers croquis sur le moindre bout de papier qui -tombe sous sa main, il regarde les hommes, comme il -a regardé, en flânant dans le Louvre, les Maîtres: avec -perspicacité. Point de tendresse, point de commisération; -il juge.</p> - -<p>Jean-Louis est le cadet de tous les peintres renommés, -entre lesquels il erre encore, les mains dans les poches, -ricanant, plus apprécié pour les mots qu’il lance partout -que pour ses œuvres mêmes.</p> - -<p>Charpentier crée «<i>la Vie Moderne</i>», journal illustré -auquel collaborent tous les écrivains dont il est l’éditeur -et l’ami. Forain y croque de petits culs-de-lampe, d’une -fantaisie un peu japonaise, à côté de Rochegrosse, alors -enfant prodige. On trouve de ses dessins partout, ils -traînent chez tous les marchands.</p> - -<p>Classé, à cette heure-là, parmi les derniers venus -de l’impressionnisme, il évite de préciser le trait, -redoute l’habileté vertigineuse que le public réclame de -ses fournisseurs attitrés. Il se range parmi les «avancés», -mais avec nonchalance encore et espièglerie. Les soirs -et les nuits sont plus longs que le jour. Entre un -réveil las, un déjeuner où l’on s’attarde à bavarder -au restaurant et la fin d’un après-midi qui vous ramène -vers les Acacias en été, vers le café Américain en hiver, -il n’a pas le temps de parfaire un ouvrage bien approfondi. -Ses aquarelles, ses notations de mouvement et -d’effets sont rapides et sommaires. Il n’appuie pas. Et -les motifs reviennent, toujours ou à peu près les mêmes, -pris entre la Bourse, l’Opéra et l’avenue du Bois. C’est -alors le triomphe des ballets italiens à l’Eden et des -Skating-rinks, dans un Paris déjà loin de nous, plus petite -ville, où l’on entend moins parler de langues étrangères, -où l’on se sent plus chez soi.</p> - -<p>Si Forain s’en était tenu là, il serait resté au second -plan dans une génération de peintres qu’adulait un public -disposé à tout accepter, pourvu qu’il n’y eût pas d’effort -<span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span> -de compréhension à faire, en face d’une œuvre d’Art. -Comment expliquer que, sans rien changer à ses habitudes -et de plus en plus répandu dans les sociétés qui -souvent accaparent et détruisent un peintre, Jean-Louis -ait sans cesse développé ses talents jusqu’à conquérir -la maîtrise, par un exercice quotidien et ininterrompu de -son crayon? Il n’est pas rare de voir un homme fort -s’ignorer jusqu’à quarante ans, rester obscur et méconnu, -puis enfin s’imposer sur le tard par l’autorité de son -cerveau et de sa main,—mais ce n’était pas le cas de -notre ami et personne, dans son entourage, ne prévoyait -que le même Paris de toutes les frivolités, dont il est le -favori et le produit—que Paris lui apprêtait des crises -morales d’où surgissait un grand artiste.</p> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span> -III</h3> - -<p>Un jour, M. Jules Roques, le directeur du <i>Courrier -Français</i>, à qui Forain donnait parfois des pages de -dessins, lui demanda d’en souligner le sens par une -légende. Heureuse idée à quoi nous sommes redevables -de toute une série d’études de mœurs réunies par différents -éditeurs, en albums qui s’appellent <i>la Comédie -Parisienne</i> (première et seconde série), <i>Nous</i>, <i>Vous</i>, <i>Eux</i>, -<i>Album Forain</i>, <i>Album</i>, <i>Doux Pays</i>, <i>les Temps difficiles</i> -(Panama). Alternativement, dans un supplément du -<i>Journal</i>, dans <i>l’Echo de Paris</i>, et surtout dans le <i>Figaro</i>, -ce furent d’incessantes trouvailles de philosophie, d’ironie -amère, simple et bon enfant tour à tour, où les différents -aspects de notre vie étaient éclairés d’un vif rayon lumineux, -commentés par l’esprit le plus direct, le plus férocement -français. La moitié de ces «légendes» sont incompréhensibles -pour un étranger, étant aussi gauloises que -celles du grand Charles Keene, du <i>Punch</i>, sont britanniques. -<i>Le Fifre</i> et le <i>P’sst...!</i> deux journaux qui n’eurent -qu’un nombre restreint de numéros et où le texte du -dessinateur fut parfois assez abondant, furent son propre -et très personnel domaine, quoique Caran d’Ache y ait -aussi, pendant une période, collaboré.</p> - -<p>Passant en revue la collection complète des dessins -à légende, on est frappé par une admirable variété d’inspiration -et de technique. Forain, qui connaît son Paris -du haut jusqu’en bas, n’est point de ceux qui, étroitement, -se cantonnent dans un milieu, par snobisme, -ne voulant regarder que les «gens du monde» ou, -<span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span> -selon une mode récente, le «peuple». Il n’est pas -dupe de ces catégorisations absurdes, qui prouvent la -pauvreté intellectuelle de ceux qui les établissent, admirateurs -ou contempteurs, envieux, flatteurs ou borgnes, -comme blessés par la vue de ce qui n’est pas leur classe, -et affectent de mépriser ce qu’ils croient situé au-dessus -ou au-dessous d’eux.</p> - -<p>Son jugement sur les événements et les gens est -celui d’un enfant de Paris, d’un rang social et d’un temps -où l’éducation, donnée sans passion anticléricale, fait les -cerveaux plus libres et plus personnels dans leurs manifestations. -La politique le laisse assez incertain. Un album -daté de 1894, <i>Doux Pays</i>, peut passer pour une œuvre -de parti; mais la morale qu’on en tirerait est celle d’un -flâneur dans la rue, qui, se promenant le nez en l’air, -marque les coups, sans indignation, diverti plutôt. Pendant -la période du boulangisme, il reste sceptique et -attend, amusé, les événements. On se rappelle le dessin -qui presse des danseuses autour du trou percé dans le -rideau de la scène; l’une dit, en parlant du général, frissonnante -de l’incompréhensible émotion que secouait alors -un nom magique: <i>Il est dans la salle!</i>—<i>L’Œillet de -l’absent</i>, lors de la fuite de Boulanger, est une page -célèbre.</p> - -<p>Forain n’est pas un idéologue, un rêveur, ni un -théoricien. Sa déjà longue expérience lui fait mettre dans -la bouche des invités à l’Elysée, voyant s’avancer une -quinquagénaire épaissie, qui est la République, avec son -bonnet phrygien: <i>Et dire qu’elle était si belle sous -l’Empire!</i>... exclamation où il y a à peine une petite -déception de gens qui n’ont jamais espéré grand’chose: -honnêtes gens un peu dégoûtés, au moment de Panama, -mais incrédules et résignés. <i>Sous Carnot</i> comprend des -satires du péril anarchique, qui, n’en étant qu’aux -bombes, ne semblait pas bien menaçant au boulevardier. -<i>Papa, ne te trompe pas pour ta bombe: 201 C5, K0, C6, -H3, AZ02, 30</i>, dit la petite fille gentille et proprette à -<span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span> -son papa, qui réfléchit et répond: <i>Bien! avec de l’acide -sulfurique et du savon noir... ça ira!</i> Il blague la terreur -«des riches».</p> - -<p>Juré lors du procès des auteurs d’attentats, le -père revient en retard du Palais de Justice, sa femme -et sa fille se sont levées de table pour le recevoir, -inquiètes: <i>On ne t’attendait plus pour dîner.—Il s’agit -bien de cela, je viens de faire mon devoir... Maintenant -vite les malles... filons!</i></p> - -<p>Il gouaille les familles des «chéquards», le député -satisfait et glorieux, le parvenu, celui qui, s’adressant -à une famille de hères, assis sur un talus le long -de la route, descendu de son coupé à deux chevaux, -pour solliciter la voix de ses électeurs, insinue: -<i>Vos besoins sont les miens, vos aspirations sont les miennes! -Je sais que vous ne voulez pas d’une Constitution calquée -sur l’Orléanisme...</i></p> - -<p>Forain se contente de hausser les épaules: geste -le plus raisonnable qu’un être avisé se permette en regardant -devant lui. S’il y a quelque âpreté dans son ironie, -c’est celle du vieux Français, de tempérament toujours -un peu cruel et batailleur.</p> - -<p>A l’adresse des habiles et des utopistes, qui promettent -à la foule des miséreux l’entrée prochaine dans -une sorte d’Eden terrestre, pour les détourner de la -réalité: <i>«Mais, monsieur le député, Charles X a dit tout -cela à mon père...»—Les élections municipales.—L’éloquence -parlementaire.—Les nouveaux ministres: -«Vétéran de la démocratie, je viens humblement, monsieur -le ministre, solliciter...»</i></p> - -<p><i>Sous Casimir-Périer.</i> Une gentille petite République -console un rude travailleur, mécontent: «<i>Que veux-tu -que j’t’dise?... C’est fait. Mais avoue toi-même que Brisson -n’aurait pas été rigolo</i>». La même dit au président Périer: -«<i>J’ai eu très peur, on m’avait dit que vous étiez du -Jockey-Club</i>».</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_61">[p. 61]</span> -«Le panmuflisme», écrit Forain, dégoûté de certaines -bêtises... puis il passe. Dans cette série de <i>Doux -Pays</i> (décembre 1894), nous entendîmes un premier écho -de l’affaire Dreyfus. C’est un Alsacien à la frontière, qui, -avec ses deux bébés, regarde arriver des militaires français; -il leur crie: «Bravo!»</p> - -<p><i>Sous Félix Faure.</i> Le président dit à son valet de -chambre: «<i>Allez me chercher le tailleur de M. Carnot</i>». -Sur le retour de Rochefort: des gardiens de la paix, -maintenant une foule grelottante, présentent de gros -bouquets pour l’écrivain populaire. «<i>Parlez plus bas, -monsieur le député: mes hommes ne votent pas</i>».</p> - -<p>«<i>Mon cher ministre, un électeur a été provoqué par -la vue d’un prêtre en uniforme. Aussi, comme le député est -vénérable de notre loge, je vous demande les palmes pour -ce courageux citoyen</i>».</p> - -<p>Le grenier de la mairie du Havre: des bustes de -Louis-Philippe, Napoléon III, Thiers, au milieu de souliers -éculés et de vieilles culottes. «<i>Tout passe, tout lasse, -tout casse!</i>» Les fêtes de Kiel, juin 1895: la jeune République, -dans un manteau qui est la carte de France, montre -de son éventail d’invitée la flotte allemande: «<i>Quel -toupet de m’envoyer là avec un manteau déchiré!</i>»</p> - -<p>Madagascar: Forain partage l’émotion du peuple, -déshabitué des tueries: «<i>Cette pièce ne nous regarde -pas. Nous sommes pour les décès</i>», dit un planton du -ministère de la Guerre à un pauvre diable d’ouvrier qui -vient réclamer pour son fils, parti là-bas.</p> - -<p>Le ministère Berthelot: «<i>Ma potion n’est pas prête?—Vous -ne voudriez pas, mon mari vient d’être nommé -ambassadeur!</i>» et c’est la femme du pharmacien qui -répond cela au client. <i>La Veille des fêtes russes. Après les -fêtes russes, les Prêtres à la Chambre, le Cercle des -études sociales à Carmaux</i>: partout, toujours, c’est une -plaisanterie dans le goût populaire, sans autre allure que -celle du bon sens et du scepticisme.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span> -Forain est né dans le peuple, le connaît mieux que -certains de nos sociologues de profession, l’aime, pense -avec lui, l’incarne dans sa gouaillerie nette, son bon -sens, son amour pour ce qui brille ou résonne, clairon -ou tambour. Confiant et crédule, il s’amuse aux spectacles -à quoi, fût-ce de loin, il prend part. Voici -l’ouvrier avec sa femme riante à son bras, qui regarde -par les fenêtres du café Anglais et dit gentiment en -passant: «<i>M...de! ma table est prise!</i>»—Forain sait, -en de semblables circonstances, qui ne diffèrent que -d’apparence selon les degrés sociaux, ce qu’un sportman, -un travailleur, un boursier ou un artiste, peintre ou acteur, -penseront, le geste que tel sentiment déclenchera et le -tour que prendra l’exclamation de plaisir ou de dépit -chez chacun d’eux. Tout cela est d’une justesse de ton, -d’une pénétration admirables.</p> - -<p>Il n’a pas, comme le pimpant, mais plus restreint -Willette, un seul type de femme, qui serait la «petite -femme de Forain». Les caractères de son théâtre sont -infiniment nombreux, son répertoire est riche, vaste. On -voit la femme grasse et la femme maigre «de la société», -la demi-mondaine, la fille d’opéra ou des boulevards -extérieurs, concierges et modistes, toutes pourvues d’une -philosophie imputable à l’égoïsme et à la lâcheté de -«l’homme». Les relations de fille à mère, les frustes dialogues -quotidiens du ménage, sans vergogne et goguenards: -«<i>Dis donc, maman, tu sais, n’t’épate pas... Prends -mon Chypre! Qu’est-ce qui va me rester? Ton Bully?</i>» Ou -cette opulente dame en robe de bal, à sa jolie demoiselle, -affalée sur la chaise dorée de Belloir: «<i>Je vois bien -que, si nous ne nous en mêlons pas, ton père va encore rester -sous-chef!</i>» On devine le pauvre employé, qui s’habille -dans la pièce à côté, fatigué de passer la nuit au ministère, -où il se serait si bien dispensé de revenir, sa journée -finie, en cravate blanche. C’est encore la tendresse maternelle -de la pipelette obèse, qui, le balai à son côté, dit à -l’énorme protecteur de sa Nini, toute frêle, se peignant -<span class="pagenum" id="Page_63">[p. 63]</span> -en chemise: «<i>Ah! monsieur le comte, jusqu’à quelle heure -avez-vous gâté notre Nini? La voilà qui rate encore son -Conservatoire!</i>»</p> - -<p>On aime cette dame à face à main, qui, entrant dans -la chambre de son fils et faisant sortir du lit toute confuse -la gentille servante descendue d’un étage, en camarade, -établit ainsi les rapports réciproques des habitants -de la maison: «<i>Ça, c’est trop fort, faire des orgies chez -mon fils et mettre, par-dessus le marché, une chemise à -ma fille!... pourquoi pas mes bijoux?...</i>» La petite bourgeoisie, -celle de M<sup>me</sup> Cardinal et celle de plus bas encore, -n’ont pas de secrets pour Forain. Il en sent le comique -modérément gai, les misères dont une longue habitude -atténue la douleur, la légèreté qui sèche vite les larmes, -l’ironie surtout, l’ironie peuple et française, l’<i>esprit</i>, l’extraordinaire -drôlerie et la logique. Une immonde créature, -enroulant sa nudité dans un sale peignoir, dit à un -serrurier, la musette en bandoulière et les poings dans -les poches: «<i>C’qu’c’est que la veine! T’aurais moins -aimé boire, que j’s’rais ta femme!...</i>»</p> - -<p>La naïveté dans le cynisme des hommes vis-à-vis -de «la fille», l’égoïsme du désir, sont prodigieusement -éloquents sous le crayon de Forain. Le passant arrêté -devant une boutique de modiste et qui s’écrie en voyant -un bras maigre prendre un chapeau dans l’étalage: «<i>...Ce -soir je vais me coûter un peu cher!</i>» n’est-ce pas le pendant -charmant du: «<i>Et tu ne me disais pas que tu -étais si bien faite!</i>» soupiré par un pauvre diable de -demi-vieillard cassé à une plantureuse drôlesse dont les -chairs indécemment rebondies font craquer le corsage. -Chacun se rappelle la tragique image de la femme -remontant son escalier, bougeoir à la main, et suivie -de l’inconnu au visage de bull-dog qui, le col relevé et -effrayant de concupiscence, suit l’infortunée dans le -silence et l’obscurité d’une maison louche. Pourtant, même -dans son métier périlleux, la Parisienne reste gouailleuse -et résignée. Un joli croquis nous la montre ragrafant -<span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span> -son corset, et gémit: «<i>Voilà huit fois que je le quitte -depuis le dîner... ça me rappelle l’Exposition!...</i>» Voilà -tout.</p> - -<p>Forain a trop de goût et pas assez de tendresse pour -s’attendrir à la façon de Willette et des chansonniers de -Montmartre. La note sentimentale et un peu sotte, parfois -touchante, d’un Delmet, la larme brève, il les bannit, -comme aussi toute menace et toute revendication rouge -des dramatisants de <i>l’Assiette au beurre</i>. Son intelligence -sèche, haute et fine se plaît partout dans la seule ville qu’il -connaisse, et s’il a un goût marqué pour le linge propre -et les jolies façons, il ne se sent pas déplacé et ne se -montre supérieur dans aucun bas-fond. Sa supériorité -est ailleurs, il ne l’affiche pas, mais la porte en dedans -de lui-même. Il n’est pas de ceux qui plantent la rosette -de leur décoration dans la boutonnière de leur pardessus, -afin que nul n’en ignore.</p> - -<p>On voudrait pouvoir étudier chacune de ses mille -compositions, venues au jour le jour au bout de son -crayon pendant ces dix ans où il s’est inspiré, pour les -journaux qui le lui demandaient, de tant de circonstances -de la vie parisienne. Notons sa série des <i>M’as-tu-vu?</i> où -s’étale la misère du cabotin glorieux et humble, la galanterie -élégante du foyer de la danse et le marchandage -crapuleux des boulevards extérieurs, les courses, l’adultère, -les affaires, la Bourse. Mais il est malaisé de faire -un choix parmi l’éblouissante collection de ces planches, -légères tour à tour et profondes, alertes, rieuses ou tragiques, -qui surmontent une phrase souvent lapidaire, -drôle, juste, humaine, dont la forme raccourcie et définitive -est inoubliable.</p> - -<p><i>«Maria, vite de l’eau de mélisse et un sapin!»—«Comment, -t’es peintre!!</i>» triste réveil dans un lit au -milieu d’un atelier misérable. <i>«Tu n’vas pas encore dire -qu’ c’est l’émotion.»—«Fiez-vous donc à l’accent -anglais.»—«Alors, madame ne rentre pas dîner?...»—«Madame -n’oublie pas son tire-bouton?...»—«Ah! -<span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span> -c’est votre mari? Eh bien, vous pouvez le r’prendre, y me -donne plus de mal que trois enfants!»—«Qu’est-ce -qu’y t’a dit?—Ne m’en parle pas, ils demandent tous -des Bouguereau.»</i>—Et c’est l’artiste accablé, revenant -avec ses toiles de la rue Laffitte, qui n’en veut pas, et -c’est l’accueil, le geste exquis de la maman du joli bébé -occupé à jouer dans un coin de l’atelier sans feu.</p> - -<p>Entre toutes les figures qui reviennent à cette -époque dans les dessins de la <i>Comédie Parisienne</i>, Forain, -encore souriant, comparé à ce qu’il devint ensuite, -silhouette déjà un personnage qui est nouveau dans la -caricature française, c’est le financier étranger, l’homme -satisfait et lourd, le jouisseur. Nous retrouvons dans nos -souvenirs, l’apparition de ce type, son entrée aimable, -empressée, encourageante, dans le monde où il sera le -Mécène, l’Amphitryon jamais lassé, le camarade de tous -ceux qui voudront bien échanger, contre ses politesses, -l’autorité de leur nom et se dire ses amis. Nous entendons -l’accent appuyé de cet homme venu de Francfort, de -Vienne ou de plus loin, s’établir dans la capitale, sous la -protection de la République libérale et accueillante. Forain -fait surtout parler le snob, l’abonné de l’Académie nationale -de musique et de danse, le dîneur du café Anglais, -propriétaire d’un bel hôtel aux Champs-Elysées, collectionneur, -l’amateur de jolies femmes et de rares objets -qu’il achète à coups de billets de banque. Nous entendons -la voix chaude et câline qui dit à un jeune niais -montrant son épingle <i>assez rare</i>, <i>en lapis</i>:—«<i>Je sais, -je sais, j’ai une cheminée comme ça!</i>»—Il ne manque -à cette légende que l’orthographe phonétique adoptée -par Balzac, quand il met en scène le vieux Nucingen.</p> - -<p>C’est encore: «<i>Qu’<ins id="cor_9" title="appellez">appelez</ins>-vous chaud-froid Vladimir?—Mon -Dieu, monsieur le comte, c’est une bécassine -dans sa glace, avec un peu de piment sur canapé.</i>»</p> - -<p>Ou le dernier acte de <i>Faust</i>, quand Marguerite revient -en robe de prisonnière; l’abonné se lève et crie: «<i>...et les -bijoux?</i>» C’est un profil oriental, mi-indien, mi-ottoman, -<span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span> -que le satiriste orne d’un nez charnu, partant d’un crâne -fuyant et dominant une bouche lippue, ligne courbe -presque d’une tête de bélier, avec des poils frisés, sans -âge précis. «Un habit noir», le gardénia à la boutonnière, -se carre dans la loge d’une «artiste». Elle dit à -son habilleuse: «<i>Est-ce pas, Juliette, que jamais personne -ne donnerait quarante ans à c’t’homme-là?</i>» Forain -ne flagelle pas encore. Il ricane et «blague» en gamin -le Zola candidat à l’Académie, aminci, en correct veston, -ou faisant sa prière, entouré des anges du <i>Rêve</i>.</p> - -<p>Malgré tout le charme et le piquant de la plupart -de ces compositions, on ne peut dire aujourd’hui, sachant -les chefs-d’œuvre qui suivirent, que la qualité de sa -forme fût vraiment belle alors. Parfois, la construction -de tel corps laissait à désirer, le trait était flottant ou -escamoté; l’expression, toujours juste, mais le contour -non sans hésitation ni faiblesse. Très particulier, reconnaissable -entre mille, il n’avait pas encore cette ampleur, -cette autorité que Forain acquit après quarante-cinq ans. -Sa réputation grandissait, mais surtout à cause de ses -légendes et de cette conversation éblouissante semée -d’apostrophes assassines, qui, dans les dîners, dans la -société, faisait de lui un convive recherché, fêté—et -redouté...</p> - -<p>Manque de tenue, diront les étrangers, dont un œil -est toujours tourné vers Maxim’s, mais à qui nous ne -pouvons demander qu’ils comprennent notre génie, notre -franchise, notre scepticisme clairvoyant. Nous leur proposons -d’éternelles énigmes. Au moment où ils croient à -notre suicide, nous rebondissons à leur constante surprise, -plus jeunes et plus dispos, sans honte de notre col désempesé -et de notre cravate dénouée.</p> - -<p>Les étrangers! Forain les déteste ou les ignore; il -incarne certains de nos odieux défauts mais quelques-uns -aussi des dons les plus précieux de notre race. Gardons-le -pour nous...</p> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_67">[p. 67]</span> -IV</h3> - -<p>Forain est alors en plein succès, il établit sa vie; -marié à une femme de talent et d’esprit, père d’un enfant, -Jean-Loup, à qui il réserve toute sa tendresse, il construit -une maison blanche et nette d’après ses plans, non loin -de cette porte Dauphine où passent tous les acteurs de -sa comédie. Les journaux ambitionnent une collaboration -que réclament les lecteurs et qui divertit la -ville dont le goût pour l’image, l’affiche, les albums -illustrés, devient chaque jour plus marqué. Chacun -ne peut s’offrir le luxe de tableaux pendus à son mur, -mais on se dispute les estampes, les pointes-sèches -d’Helleu, les lithographies de Chéret, décoratives, -réjouissantes. Il semble que Forain délaisse ses pinceaux, -tout occupé de trouver pour la fin de la semaine -le fait d’«actualité» dont <i>l’Echo de Paris</i> ou <i>le Figaro</i> -attendent le commentaire dessiné et réduit en une forme -décisive.</p> - -<p>Quelle serait sa couleur politique s’il en avait une? -Par rapport à ce que nous voyons aujourd’hui, il serait -plutôt réactionnaire, mais vaguement, et si ce mot insuffisant -et improprement employé, ne désignait une façon -de sentir qui ne saurait être celle d’un homme intelligent; -admettons pourtant que le réactionnaire soit celui qui -n’est pas révolutionnaire, qui ne rêve pas d’un perpétuel -bouleversement, d’une incessante mise en question de -tous les axiomes—conventions si vous voulez—dont -nous vivons, ni mieux ni pis, sans doute, que l’on ne -<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span> -fit avant, que l’on ne fera encore après nous. Le réactionnaire? -Ce serait encore quelqu’un qui a assez lu l’histoire -et assisté à trop de changements pour ne pas résister aux -gestes invitants des vendeurs de panacées, ne pas se -méfier des remèdes proposés à d’incurables maladies; -peut-être un sceptique, ou un philosophe trop prudent, -qui ne croit pas à la nécessité de la révolution, comme -source de progrès.</p> - -<p>Forain ne s’est pas façonné une âme d’aristocrate -ni de bourgeois qui regrette et s’épouvante. Il a un -atavisme peuple et parisien, point de convictions irréductibles, -nulle éthique sévère, mais du bon sens et une -franche connaissance des hommes. S’il a déjà la «foi du -charbonnier» dont nous l’avons vu plus tard si ardent, -il n’en est pas encore troublé.</p> - -<p>Tout enfant, dans le quartier du Gros-Caillou où -son père était artisan, Jean-Louis avait été distingué pour -son intelligence par un abbé, M. Charpentier, aumônier -d’une vieille famille de l’aristocratie. Il en avait reçu une -éducation religieuse, contre quoi il n’avait jamais regimbé -et dont le souvenir lui demeurait assez doux. Le contact -des personnes de bonne compagnie, si antipathique à -d’aucuns, lui avait sans cesse été agréable, comme la -propreté corporelle et les apparences décentes. Il avait -dix-sept ans à la guerre. Tous ceux qui ont assisté à ces -détestables événements nous ont dit l’impression cruelle -qu’ils en ont reçue et le puissant baptême que leur fut, à -l’entrée de leur âge d’homme, le sang de l’année terrible. -Il semble que l’invasion soit demeurée comme un cauchemar -dans leur cerveau et que rien ne l’en puisse écarter -tout à fait. Les générations qui suivent ont de moins en -moins la faculté de vibrer à l’évocation de cette tragédie; -ceux-là même qui se rappellent les premiers récits, les -constantes allusions que nos parents y faisaient, regardent -ces guerriers de hasard presque comme les héros de la -Fable. Mais je comprends leur émotion, quand j’entends -insulter grossièrement tout ce que nous avons été élevés -<span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span> -à appeler honneur, dignité, beauté morale. Admirons la -souplesse de nos contemporains, pour qui les principes -de notre éducation déjà ancienne, mais qui nous ont -formés, sont l’objet d’incessantes <ins id="cor_10" title="ralleries">railleries</ins>, tels de vieux -accessoires désuets qu’on repousse comme importuns et -ridicules.</p> - -<p>Plus j’étudie le Forain d’avant le <i>P’sst...!</i>, plus je -me convaincs que son état d’esprit fut longtemps sans -passion. Il n’avait pas de parti pris, et il ne semble pas -qu’il mit de l’empressement pour un parti contre un autre. -Et, en effet, nous nous rappelons tous l’espèce de -confiance qui régnait alors, rendait aisées les relations -entre gens de tendances différentes, mais sans qu’on -établît de ces distinctions, sans se livrer à cet ostracisme -furieux des passions déchaînées plus tard. Certaines -questions de race ou de morale n’étaient pas posées, et -c’est à peine alors si l’on remarquait qu’à un nom fortement -tudesque correspondît un étranger, un être différent -de nous. L’extrême amabilité, la facilité d’assimilation, -le caractère entreprenant d’une partie nouvelle mais déjà -bien <ins id="cor_11" title="installé">installée</ins> de la société parisienne, qui s’en plaignait? -Du désastreux <ins id="cor_12" title="antisémisme">antisémitisme</ins>, il n’était pas question, ou -du moins un homme comme Forain était bien éloigné -de prendre parti contre une fraction de citoyens, parmi -lesquels il avait des amis, au profit des autres. Il sera à -jamais regrettable qu’il ait fallu, pour animer son génie, -des drames dont le pays entier allait être bouleversé. Vus -de loin, ces événements auront peut-être une grandeur; -de la beauté en rejaillira sur cette crise, et l’œuvre -exaspérée de Forain apparaîtra comme plus légitime, -sinon plus excusable, aux descendants de ses victimes. -Des cœurs tièdes devinrent bouillants; ce fut une orientation -nouvelle pour quelques-uns, qui, de paisibles et -plutôt conservateurs, se transformèrent en révoltés.</p> - -<p>Si le développement de Forain commence à se faire -sentir au moment du Boulangisme, sa maîtrise éclate -après 96, date si importante d’une tragédie qui ouvre -<span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span> -nos esprits, agite nos cœurs, où l’on peut assurer que -chacun—excepté peut-être certains acteurs (et encore?)—est -de bonne foi, spontanément s’exprime, agit en toute -sincérité, pour la défense de ce qu’il croit être les intérêts -très menacés du pays ou de la civilisation. Malheureusement -les points de vue sont opposés! On va se déchirer -entre frères; l’avenir du pays est en jeu, toutes portes -vont être ouvertes à ses démolisseurs.</p> - -<p>On se réveille, sortant comme d’un état d’inconscience -léthargique. Tout à coup le terrain que nous foulions -sans nous demander ce qu’il y a dessous, se fissure. -Comme dans les travaux du Métropolitain, qui mettent -à nu des étages superposés de canalisation pour les -eaux, le gaz, l’électricité, le téléphone et le télégraphe, -prodigieux réseau de fils et de tuyaux invisibles dont -l’enchevêtrement silencieux et obscur participe à notre -vie à l’air libre; nous apercevons, alors, mille choses -insoupçonnées. Nous devinons les causes de maint effet -déjà ressenti, mais comme une légère et fugitive douleur -qu’on oublie dès qu’elle disparaît. Tout esprit qui ne -fut point remué, retourné ainsi qu’un champ labouré, -tout homme assez prudent ou assez lâche pour être -demeuré impassible, ne comprendra pas la crise par quoi -Forain, de charmant dessinateur qu’il était, devint grand -artiste.</p> - -<p>L’affaire Dreyfus commence à la fin de 1897. Le -<i>P’sst...!</i> journal dû à Forain et à Caran d’Ache, paraît -en 98 et se poursuit jusqu’à la fin du procès de Rennes.</p> - -<p>Il contient une série de chefs-d’œuvre ininterrompue, -dont je voudrais bien n’étudier que le dessin, car une -incroyable maîtrise s’y atteste pour la joie et l’étonnement -charmés des admirateurs de Forain. La plupart de ces -planches ont la largeur de trait du pinceau trempé dans -l’encre lithographique. On a souvent prononcé à ce propos -le nom d’Honoré Daumier. Je vois bien les analogies -purement extérieures qui ont rapproché l’un de l’autre -ces deux satiristes dans l’opinion courante. C’est ce genre -<span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span> -de ressemblance qui fait dire au public, d’un portrait -de femme décolletée, sur un fond de paysage, dans un -cadre ovale: «C’est du La Tour», ou d’une enfant -blonde sur fond gris: «C’est un Vélasquez». Forain -aurait plutôt l’écriture appuyée, grasse et si nerveuse de -Manet dans le <i>Corbeau</i><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, dans le portrait de Courbet -que je possède, dans de trop rares croquis dispersés dans -les revues. Mais l’art de Manet est un peu figé, immobile. -Il n’a pas ce mouvement, cette fantaisie, ces coupes -osées, cette variété, cette fougue qui mettent Forain très -haut parmi les maîtres modernes, à côté de <span lang="en" xml:lang="en">John Leech</span>, -de <span lang="en" xml:lang="en">Charles Keene</span> et de Degas. Il joue du noir et du -blanc comme un Goya; il est peintre avec le crayon -Conté ou le pinceau. Les pages du <i>P’sst...!</i> sont de -véritables tableaux dont on peut seulement regretter -qu’ils soient pleins d’allusions à des scènes d’«actualité», -qui exigeront plus tard, pour avoir toute leur éloquence -et leur sens, des notes nombreuses et circonstanciées. -Les noms propres abondent dans le texte, de -personnes vouées momentanément, par l’exaspération de -sentiments exceptionnels, à une haine politique qu’on ne -pourra pas comprendre dans vingt ans, mais qui divisa -les familles les plus unies, rompit de vieilles affections, -arrêta la vie sociale.</p> - -<p>Je ne puis, je ne veux écrire ici le nom d’un très -galant homme, dont la silhouette déformée, amplifiée, -tour à tour cuisinier, évêque, militaire, maître d’hôtel, -s’élève très au-dessus d’une individualité, pour devenir -le symbole d’une idée et d’une race. On frémit à -penser à cet ouragan de passions qui s’abattit sur Paris. -Du moins, les victimes du <i>P’sst...!</i> ont-elles eu bientôt -leur revanche et peut-être seront-elles fières, quand elles -oseront rouvrir des albums désormais historiques, de -se voir comme les auteurs d’un drame joué pour la -défense de leur race. Forain défendait la sienne. Ceux -<span class="pagenum" id="Page_72">[p. 72]</span> -de l’autre parti avaient, d’ailleurs, leur caricaturiste, -M. Hermann Paul, qui manqua de génie. Mais on ne -peut pas tout posséder à la fois...!</p> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> -Traduction par Stéphane Mallarmé du poème d’Edgar Poë.</p> - -<p>Forain dit que, dans ces temps troublés, il se couchait -dans un état de rage et se levait, après un sommeil fiévreux, -plus en rage encore. Comme la plupart d’entre nous, il -ne connaissait pas les détails juridiques de l’affaire et -ne s’arrêta pas à discuter tel ou tel point sur quoi nous -ne serons jamais édifiés, la meilleure foi chez quelques-uns, -la folie passionnée chez les autres, brouillant tout, -dans la hantise d’une obsession. Forain sentait que c’était -la fin de quelque chose dont il faisait partie: il hurlait à -la mort, comme les autres criaient: «A l’assassin!», le -couteau sous la gorge. Hélas! des poignées de main ne -purent toujours être échangées entre les combattants après -le duel. La maison est par terre. Verrons-nous ce qui -se dressera sur le terrain calciné? On eût souhaité d’être -enfant ou vieillard en 97.</p> - -<p>Si les sujets dans le <i>P’sst...!</i> sont d’un ordre strictement -d’«actualité», la puissance du sentiment communique -à Forain une flamme qui le transfigure et le -grandit. Son esthétique prend un caractère grave et, -quoique très réaliste, un accent apocalyptique. Ce n’est -plus de la plaisanterie parisienne. A côté de cet humanitarisme -mystique des nouveaux apôtres, source la plus -récente de l’inspiration française, voici du patriotisme -vibrant. D’un autre point de vue et si, comme tout -semble l’indiquer, l’affaire Dreyfus fut une reprise, après -un siècle, de la Révolution, les passions de Forain, que -nous voudrions, pour plus doucement vivre en société, -tâcher d’oublier, prendront, dans l’avenir, une signification -que son superbe talent doublera.</p> - -<p>Le premier numéro du <i>P’sst...!</i> montre le «<i>Pon -Badriote</i>» qui introduit le «<i>Ch’accuse</i>» de Zola dans -la guérite vide d’un factionnaire; et il se termine par la -magistrale moralité dont la légende est: «<i>Merci; au -revoir, père Abraham!—J’fous ai diré les marrons du -<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span> -feu!...</i>»—La composition est grandiose. Le maigre -sémite de France, les bras pendants, la tête inclinée sur -la poitrine, regarde par-dessus son binocle le gros -Prussien (les Allemands sont encore des Prussiens pour -un jeune homme de 70), qui emporte les documents de -l’Affaire avec un rire béat, ravi d’une nouvelle conquête. -Quel progrès a fait le dessinateur entre le 5 février 1898 -et le 15 septembre 1899, en quatre-vingts numéros de -crise nationale! Si le <i>Pon Badriote</i>, qui accuse, est bien -établi dans ses traits sabrés, sommaires, rapides, il n’a -pas l’envergure et le style du père Abraham, d’un crayon -onctueux, débarrassé du fil de fer dont Forain longtemps -cerna ses personnages. Le trait serait impossible à copier -fidèlement, de si réduit qu’il était, avant, à quelques -éléments très analysables. Voilà un dessin dont nul imitateur -ne pourra s’emparer.</p> - -<p>C’est la fantaisie, la couleur dans la forme, l’atmosphère, -les volumes différents et pour ainsi dire modelés -dans la glaise, des diverses figures. C’est de la sculpture -dessinée, comme certaines toiles de Carrière sont de la -peinture modelée par un statuaire. Entre le frontispice -et la «moralité», on ne sait quel choix faire. <i lang="la" xml:lang="la">Cedant arma -togæ</i>, impression d’audience. C’est un magistrat vu de -dos, qui lance en l’air, de son pied levé, un képi de -général. La robe, formant une vivante arabesque, dans -le mouvement tendu du corps, d’un beau noir, prend -l’aspect d’une grosse fleur sombre, sorte d’orchidée -fantastique. Je retrouve un Manet amplifié dans <i>Bataille -perdue</i>, les deux amis qui, pour un instant indécis, disent: -«<i>Ah! si nous avions eu un homme! Le baron est mort, -Hertz est en fuite, Arton est coffré, quelle guigne!...</i>»—Je -ne crois pas qu’à quelque parti que vous soyez attaché, -<i>Le coffre-fort</i>: «<i>Patience!... avec ça, on a le dernier -mot!...</i>», cette étonnante page moderne, vous laisse froid. -La confiance en l’argent, seul sentiment, peut-être, que -chacun éprouve, hélas! au moins à certaines minutes, -est rendu d’une façon définitive par le geste grossier, -<span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span> -brutal, de ce financier aux yeux clignotants, qui, en défiant -les autres, invisibles, tapote dans sa main de bête pataude -la serrure secrète, dont il a le chiffre.</p> - -<p><i>Une nouvelle bombe</i>: «<i>Si j’en crois notre colonel, -nous sommes sous l’état-major.</i>» Deux sinistres vieillards -en paletot, les jambes recouvertes par l’eau du grand -égout, posent une bombe religieusement, comme un -prêtre élèverait l’Hostie vers le tabernacle.</p> - -<p><i>Un succès</i>: rentrant d’un dîner, un monsieur dit à -sa femme, effrayante dans son lit: «<i>Charmant! bersonne -n’a osé parler de l’Affaire Dreyfus!</i>»</p> - -<p><i>Cassation</i>:—il n’y a pas de légende à ce beau -dessin d’un juge hagard, brisant sur son genou la hampe -de notre drapeau. L’éloquence poignante de ce morceau -est présente à toutes les mémoires.</p> - -<p><i>Au secours!</i> «(Zola nageant vers la rive allemande.)—<i>La -Fourmi et la Cigale.</i>—«<i>Faut changer de quartier -et nous faire protestants.</i>»—<i>La Plainte du sémite</i>:—La -Petite République, boudeuse, coiffée du bonnet phrygien, -à l’être accablé qui se lamente derrière son fauteuil: -«<i>De quoi t’es-tu mêlé? il fallait te contenter de tripoter: -c’était reçu.</i>»—<i>Curieux convives</i>: un baron juif et sa -baronne, inquiets, avant d’entrer dans le salon où ils -vont passer la soirée: «<i>Chut! je viens de donner quarante -sous au domestique pour écouter ce qu’on dit de -nous.</i>»</p> - -<p><i>L’Allégorie de l’Affaire.</i>—Un soldat prussien, casque -à pointe, attache le masque, presque japonais, de Zola -devant la tête d’un boursier dont le visage est, à lui seul, -une trouvaille. Si l’on a dit que Forain rappelait Daumier, -on pourrait aussi bien évoquer à son sujet le nom de -Rembrandt, dont les modèles héroïques ont un peu de cet -accent, qui est la beauté. Qu’est-ce qu’un artiste moindre -eût fait, en supposant que les légendes du <i>P’sst...!</i> lui -eussent été données à illustrer? Dans quelle médiocrité -intolérable ne fût-il pas tombé? C’est le style, cet indéfinissable -don des vrais maîtres, qui sauve le côté pénible -<span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span> -de cette campagne caricaturale. En bafouant ses adversaires, -loin de les rabaisser, il les anoblit malgré lui. Il -extrait de toute une race un type qui finit par avoir un -caractère de médaille antique.</p> - -<p>Il était difficile, après Daumier et sans lui ressembler, -de dramatiser la silhouette du magistrat, du juge. Dans -<i>P’sst...!</i> Forain varie indéfiniment les plis de la toge, -la toque coiffant une tête non sans analogie avec celle -des singes de Chardin: «<i lang="en" xml:lang="en">Thank you, master Bard.</i>»—«<i>Mossieur -est le correspondant du colonel Schwarzkoppen.</i>»—<i>Les -Secrets d’Etat.</i>—Sublime, cet oiseau -de nuit avec son hermine volant au-dessus de Paris, sur -qui il fait pleuvoir ses papiers secrets.</p> - -<p><i>On rigole.</i> Les généraux viennent de déposer; les -robes noires, en un paquet de plis d’étoffes entremêlés, -se tordent de rire, macabres et sataniques.</p> - -<p><i>La proie pour l’ombre</i>, où la silhouette projetée du -magistrat se traduit sur le mur en casque à pointe: deux -noirs différents, simplement obtenus par une direction -différente, dans les deux parties de la composition, du -gros trait de crayon Conté.</p> - -<p>Pour en finir avec cette série, où les sujets servirent -si bien J.-L. Forain, je dois rappeler quelques pages d’une -invention linéaire, d’une couleur si belle, qu’ils resteront -comme les points culminants de son œuvre énorme, si -même l’Affaire cessait un jour d’intéresser,—ce que -nous souhaitons de tout cœur,—en n’importe quel -pays où ils soient gardés par des collectionneurs. <i>La -Détente.</i> Trois hommes, dont un, chapeau de soie défoncé, -visage de momie aux yeux clos ou de byzantin, hiératique -dans l’exercice d’un sacerdoce, tient une pancarte -où on lit l’inscription: «<i>A bas l’armée!</i>» Derrière, -dans un cortège abruti et aviné, passant entre une haie -de <ins id="cor_13" title="jeune">jeunes</ins> lignards au port d’arme, des ouvriers ou des -camelots brandissent d’autres pancartes emmanchées d’un -long bâton: «A bas la France, vive l’anarchie!...» C’est -<span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span> -une marche sacrée vers la paix et le bonheur universels, -par les rues de la Ville-Lumière; les «intellectuels» -applaudissent à l’affranchissement de l’esprit humain.</p> - -<p><i>Le rêve.</i>—On prend le café après dîner; de jeunes -Orientaux descendus des mosaïques de Ravenne sont -affalés dans des fauteuils, les doigts chargés de bagues. -Dans le fond du salon, des barons et des baronnes de -même race. Dressé devant eux, la tasse à la main, un «gros -bonnet» de la finance dit: «<i>Nous ferons arrêter Boisdeffre -par Zurlinden, Zurlinden par Pellieux, Pellieux par -Jamont... et ainsi de suite jusqu’à la gauche.</i>»</p> - -<p><i>La mort de Félix Faure</i>, titre: <i>le Mauvais Café</i>.</p> - -<p>Dans les Vosges: «<i>C’est de là-pas que j’esbère la -venchance.</i>»</p> - -<p><i>Le pouvoir civil</i>: où le banquier, un glaive dressé -dans son poing fermé sur sa cuisse, pèse du pied sur -le corps de la France terrassée.</p> - -<p>L’esprit de Forain, ses formules aussi importantes -que son dessin, dans l’ensemble de son œuvre, j’ai été -obligé d’en citer de nombreux <ins id="cor_14" title="exemple">exemples</ins> dans cette étude -du <i>P’sst...!</i><a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. On ne peut guère renvoyer le lecteur à -un album du genre de ceux où différents éditeurs ont -réuni les autres séries de dessins politiques ou simplement -parisiens. Peu de personnes ont gardé les numéros -devenus très rares de ce journal temporaire. C’est à -peine si l’auteur lui-même en possède une série complète. -Telle est sa modestie, si petite est l’importance qu’il -semble attacher à ce qui fera sa gloire; il est si ennemi -de la réclame et de la publicité modernes, qu’il lui faudrait -un ami dévoué pour prendre soin de ce qui, chaque jour, -tombe de son chevalet sur le plancher de son atelier: -dessins, peintures, esquisses de tout genre.</p> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> -Le <i>P’sst...!</i> a été réédité en deux volumes.</p> - -<p>Forain ne «marche pas avec le siècle». Il n’est -pourtant pas arrêté, mais reprend ses pinceaux, au -<span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span> -contraire, et couvre ses toiles de tons riches ou charmants, -d’arabesques savantes, qui sont des variations sur -les sujets suivants: les danseuses, les tribunaux, les -scènes populaires enfin, dont certaines sont plus touchantes -dans leur simplicité familiale,—mères et enfants, -«maternités»,—comme l’on dit aujourd’hui—qu’on -ne les attendrait de l’implacable ironiste.</p> - -<p>Il y a quelque temps, on vit dans l’atelier de la rue -Spontini des projets de tableaux religieux. La beauté -de ces compositions fait espérer tout un développement -nouveau, une veine peut-être féconde. La largeur et la -noblesse qu’a prises la technique de Forain, peintre, -nous annonce encore des chefs-d’œuvre. Je voudrais, -plus tard, continuer cette étude, qui, si elle est incomplète -par ma faute, l’est d’ailleurs forcément, puisque -Forain n’a pas encore achevé sa destinée, mais forme -au contraire mille projets de peintre.</p> - -<p class="ldate">Février 1905.</p> - -<p class="sep3 cs8"><span class="smcap">Note</span>.—Je puis déjà, cinq ans après la publication de ce portrait, -ajouter, à la liste des œuvres citées plus haut, une série de belles et -précieuses «eaux-fortes» que M. Forain exécute en ce moment. -Le dessin s’élargit encore, la technique de la pointe-sèche est parfaitement -admirable, faisant penser à Rembrandt et à Goya. Le Christ -et les Apôtres, le Calvaire, le Dernier Repas: tels sont les sujets -auxquels revient ce catholique. M. Forain s’est apaisé; son visage, -rose et gras, décèle une paix intérieure et un accommodement aux -choses actuelles. Son esprit lui a concilié ses ennemis, qui semblent -avoir passé l’éponge sur le <i>P’sst</i>. Il ne fume plus, il est végétarien -et indulgent.</p> - -<hr class="hr24" /> - -<h2 id="Page_79"><span lang="en" xml:lang="en">JAMES MAC NEILL WHISTLER</span></h2> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span> -I</h3> - -<p>On a écrit beaucoup sur Whistler<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> à l’occasion de -sa mort. Malgré les efforts de la critique française à -déterminer exactement la personnalité de ce charmant -et singulier artiste, je crains qu’il ne demeure, aux yeux -du public intellectuel, une sorte de Mallarmé de la peinture, -un visionnaire classé entre <ins id="cor_15" title="Edgard">Edgar</ins> Poe et Mæterlinck, -un nécroman enfermé dans sa tour d’ébène, au -milieu d’un jardin aux sombres pavots, dont le soleil ne -réchauffe jamais l’atmosphère glacée.</p> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> -Cette étude a été écrite en mars 1905, après l’exposition, à -Londres, des œuvres de Whistler. Celle de Paris, très incomplète, -mal éclairée, est encore venue brouiller les idées. Il semble qu’on -doive toujours être injuste envers cet artiste, dans l’éloge comme -dans la critique.</p> - -<p>En effet, le succès parisien de Whistler éclata à -une époque d’alanguissement général. En peinture, dominaient -les teintes grises; en musique, une miévrerie maladive; -dans les lettres, un goût malsain de bizarrerie et -de mystère factices, joint à une manie, vite démodée, -de l’exceptionnel et de l’occulte. Les esthètes s’ingéniaient -à célébrer le silence de Bruges, les hortensias -bleus et les chauves-souris.</p> - -<p>On adopta Whistler à cause de la tendance qu’il -semblait personnifier, de même que Manet avait servi à -Zola, vingt ans auparavant, dans les batailles du naturalisme. -Pour Manet, les clichés de «fenêtre ouverte sur -<span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span> -le plein air» et «il a chassé le noir de la palette» étaient -aussi inexacts et arbitraires que ceux dont on gratifia -l’artiste américain, classé peut-être imprudemment au -nombre des psychologues et des évocateurs d’âmes. Pourtant -ce n’était pas à l’esprit de ses modèles qu’il était -attentif; ceux-ci jouaient dans ses préoccupations à peu -près le rôle d’une brioche ou d’un melon dans celles de -Chardin.</p> - -<p>Le «whistlérisme» et le «mallarméisme» sont des -formules qui enchantèrent notre jeunesse, comme des -préciosités dignes de nos dédaigneuses personnes; mais -si des néologismes ont éveillé l’attention de la foule, ils -ont faussé l’opinion. Le «portrait de la mère de l’artiste», -honneur du Luxembourg, peint dans un mode mineur -qui nous parut sans précédent, n’en est pas moins un -des exemples les plus sains qu’on puisse proposer à -l’étudiant et des plus traditionnels. Cette toile prit une -légitime importance dans notre imagination, par ses -mérites intrinsèques, alors qu’un nouveau snobisme commençait -d’y découvrir quelque impénétrable magie.</p> - -<p>A notre époque, c’est, le plus souvent, par des côtés -périssables, qu’un artiste s’impose à l’admiration de ses -contemporains: d’où tant d’erreurs, de dénis de justice. -Les qualités solides et saines qui nous charment dans -certaines toiles anonymes, datant des siècles passés, -échappent aujourd’hui à l’amateur bourré de littérature, -qui veut, en dépit de tout, que la peinture lui donne des -sensations directes; or la peinture n’agit directement que -sur des tempéraments extrêmement peu nombreux. Si -elle agit sur la foule des Salons annuels, ou sur les soi-disant -raffinés des cénacles et des petites revues, croyez-bien -qu’elle porte en elle-même une tare. Les succès du -Salon, ainsi que les extravagances et les folies à la mode, -ne durent que le moment où on les loue.</p> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_83">[p. 83]</span> -II</h3> - -<p>Dans mes plus anciens souvenirs, j’entends encore -le nom de Whistler prononcé par les hommes que Fantin-Latour -a groupés autour de Manet et du portrait de -Delacroix. Au fond de l’atelier de la rue des Beaux-Arts, -on voyait l’hommage à Delacroix, où un jeune dandy, -pincé dans sa longue redingote, les cheveux noirs bouclés, -avec une mèche blanche sur le front, la bouche ironique, -l’œil perçant, se retourne vers le spectateur, c’est un -élégant au milieu des Français plus négligés, qui sont -Baudelaire, Champfleury, Balleroy, Duranty, Legros, -Bracquemond, Fantin. Ce personnage étrange m’intrigua -longtemps. Son nom revenait sans cesse dans la conversation, -sans que des renseignements précis me fussent -donnés par les élèves de Lecocq de Boisbaudran et de -Gleyre ni par les anciens du Salon des refusés, auxquels -j’osais à peine poser des questions. Je démêlais pourtant -que le «petit Whistler» avait laissé l’impression d’un -type original d’étranger, à une époque où les Américains -venaient moins nombreux étudier à Paris. Il avait vite -disparu, après des débuts brillants dont il était moins -question toutefois que de son allure exceptionnelle, de -son monocle et de son esprit mordant, assaisonné d’impertinence. -On le craignait, mais on en riait, en le citant, -comme d’un faiseur de bons mots.</p> - -<p>Que faisait-il vers 1860?</p> - -<p>Nous connaissons, si nous en prenons la peine, la -manière, avant 1870, d’un Manet, d’un Renoir, d’un -<span class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span> -Fantin ou d’un Carolus Duran, ses amis. Mais de Whistler, -on ne conservait rien. Toujours était citée la «fille en -blanc», symphonie de blancs, à quoi il avait travaillé -pendant des mois, dans un atelier démeublé, tout tendu -d’étoffes blanches. Je sais maintenant, pour l’avoir vu -récemment, ce qu’était ce pauvre essai maladroit et -informe; je ne me rends pas compte de la profonde sensation -qu’il put faire à son <ins id="cor_16" title="apparation">apparition</ins>. Gleyre, le maître -de Whistler, fut sans doute irrité par l’ignorance et les -prétentions de ce jeune Yankee; mais qu’est-ce que ses -camarades déjà pleins de talent discernèrent d’exceptionnel -dans cette figure sans beauté, d’une valeur si -veule, sur son fond inconsistant? Toujours est-il qu’on -louait en baissant la voix et avec une certaine fierté d’élus, -ses nocturnes et ses symphonies. N’était-ce pas un -musicien plutôt qu’un peintre, ce Whistler?</p> - -<p>Un jour, me promenant, collégien en congé, dans -un de ces entresols de l’avenue de l’Opéra où les impressionnistes -groupaient leurs œuvres, je vis, arrêté devant -la danseuse en cire et juponnée de tarlatane, que Degas -avait modelée, un petit homme noir avec un chapeau haut -de forme à bord plat, un pardessus à taille, tombant sur -ses souliers à bouts carrés, maniant une sorte d’appui-main -en bambou et poussant des cris aigus, gesticulant -devant la vitrine. Je devinai, par hasard, que c’était -Whistler. Or, c’était lui, en effet, et je le rencontrai -bientôt chez Degas, ayant été conduit par M. Ludovic -Halévy dans ce sanctuaire plein d’horreur. Whistler avait -apporté un carton de vues de Venise à la pointe-sèche, -qu’il tirait avec mille précautions d’un étui de vélin à -rubans blancs. Je ne compris rien à ces planches pâlottes, -indications tremblées comme des reflets de lampes dans -l’eau. D’ailleurs ses gravures et ses lithographies—je -les ai aujourd’hui presque toutes vues—ne me semblent -pas dignes de leur réputation. Les premières, celles de -France, sont franches, appuyées, et rappelleraient Méryon; -les autres sont plus libres, mais sans grand caractère distinctif, -<span class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span> -jolies parfois, mais faibles, dans cette manière -pittoresque de la vignette, où Mariano Fortuny, si injustement -oublié, ensuite excella.</p> - -<p>Ce fut donc par la série vénitienne, l’une des dernières -et sa moins heureuse à mon avis, que je pris contact -avec son œuvre. Cela ne m’expliquait pas encore les -origines d’une réputation exceptionnelle.</p> - -<p>Je ne devais vraiment en prendre conscience que vers -1885, à Londres. Pendues haut et comme si on les eût -craintes, deux toiles, à la <span lang="en" xml:lang="en">Grosvenor Gallery</span>, me révélèrent -un art classique et neuf à la fois: deux portraits, -longs, étroits, dans leur simple cadre d’or mat, strié, plat, -comme la peinture elle-même, pour ainsi dire enfoncée, -rentrée dans une sorte de gros canevas à tapisserie. Les -figures se retiraient de plusieurs mètres en arrière du -mur. L’une était rose et grise. C’était une femme en robe -d’un ton indéfini, le grand chapeau de paille à la main, -pâle comme une pétale de pivoine pâle: lady Meux, arrangement -n<sup>o</sup> 2. L’autre tableau, tout noir, mais d’un noir -transparent et comme intérieurement éclairé, montrait -une face anguleuse de «<span lang="en" xml:lang="en">Bar-maid</span>» sur un haut col paré -de perles de corail: c’était Maud, la première femme de -Whistler, son modèle préféré, l’inspiratrice de quelques-unes -de ses toiles les plus caractéristiques.</p> - -<p>Helleu, avec qui je voyageais, et moi, nous n’eûmes -plus qu’un désir, celui d’en voir d’autres. Nous allâmes -frapper à la porte du maître. Il habitait alors <span lang="en" xml:lang="en">the White -House, Tite Street</span>, dans ce Chelsea qu’il adora. On -passait, pour se rendre à l’atelier, par une série de petites -chambres peintes en jaune bouton d’or, sans meubles, -tapissées de nattes japonaises. Dans la salle à manger -bleue et blanche, des porcelaines de la Chine et de vieilles -argenteries égayaient une table toujours garnie, dont le -centre était un bol bleu et blanc, où nageait, parfois, un -poisson rouge.</p> - -<p>Sur les murs du studio, nul ornement. Dans un coin, -loin de la fenêtre, un rideau de velours noir tendu, devant -<span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span> -quoi le modèle posait. Deux chevalets vacants; une -<ins id="cor_17" title="immenses">immense</ins> table-palette avec une série de «tons préparés», -mixtures différentes pour chaque toile et dont l’artiste -se sert, du commencement à la fin, pour exécuter sa -symphonie: tons de chair, blanc et rouge indien, ou rouge -de Venise, mélangés; tons sombres pour les vêtements; -un gros tas d’une certaine couleur neutre pour le fond, -et ses dérivés pour la demi-teinte, provisions telles qu’un -peintre en bâtiment s’en ménage dans ses camions, afin de -«coucher» très uniformément d’importantes surfaces -lisses. Whistler pétrit cette pâte avec un couteau à -palette flexible et la délaye avec des brosses rondes à -longs manches.</p> - -<p>La cheminée est surchargée de centaines de cartes -d’invitation à des dîners et à des soirées, rappelant que -nous sommes chez un «lion» de la saison. Et le petit -homme s’agite, parle fort, avec des crescendo de «ah! ah!» -et un accent américain inoubliable, rajustant sans cesse -son monocle à ruban de moire, de sa belle main fine et -nerveuse de <ins id="cor_18" title="prestigiditateur">prestidigitateur</ins>, qui semble prête à châtier -le critique imbécile.</p> - -<p>S’il consentait à montrer quelque chose, c’était après -d’interminables préliminaires et non sans s’être fait prier -comme un pianiste. Pourtant la représentation commence. -Le chevalet est placé en bonne lumière; puis c’est une -longue recherche dans les casiers d’un meuble à secret, -recherche qui exaspère notre impatience. Enfin, deux -mains tendues tiennent par les deux index, aux ongles -pointus, un minuscule panneau de bois ou de carton, -qu’elles fixent lentement derrière la glace d’un cadre. Les -souliers à bouts carrés vont et viennent, les cheveux -bouclés tremblent, un «ah! ah!» perçant fait sursauter -le visiteur que Whistler frappe sur l’épaule en lui demandant -son approbation: «<span lang="en" xml:lang="en">Pretty?</span>» Et c’est un petit nuage -gris dans une bordure d’or mat: «note», «arrangement», -«harmonie», «scherzo» ou «nocturne», que -vous êtes invité à admirer.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span> -Une autre année, Boldini nous conduit, Helleu et -moi, à <span lang="en" xml:lang="en">Tite Street</span>. Whistler nous a conviés à prendre le -thé. Arrivés bien avant l’heure dite, impatients, nous -avons l’indiscrétion d’insister pour voir beaucoup, beaucoup -de choses, de ces toiles dont on aperçoit les hauts -châssis étroits, relégués dans l’ombre d’un paravent, et -de ces études légères que <ins id="cor_19" title="renferment">renferme</ins> le mystérieux meuble -à tiroirs. Whistler, en bonne disposition et mis en -confiance par notre <ins id="cor_20" title="enthousiame">enthousiasme</ins>, se décide à tout sortir, -à tout nous avouer. J’ai peur que, de ces choses étonnantes, -qui passèrent trop rapidement devant nous ce -jour-là, la plupart ne soient détruites, qu’elles n’aient été -reprises, gâchées et définitivement abandonnées.</p> - -<p>Cette visite nous fit comprendre les procédés, le -travail si nerveux de l’artiste, qui nous confessait involontairement -ses joies et ses tristesses. Nous le surprenions -dans l’intimité, épreuve à laquelle un homme très fort, -qu’il n’était pas, pourrait seul se soumettre sans danger. -Je devinai le sentiment de mes compagnons et je fus -très troublé; j’aurais voulu arrêter l’imprudent qui, en -me livrant trop de secrets, m’enlèverait peut-être quelques -illusions.</p> - -<p>Nous passâmes d’abord en revue toute la série des -grands portraits. Whistler, qui n’en a pas achevé <ins id="cor_21" title="plus plus">plus</ins> -d’une dizaine pendant sa vie, en commençait sans -cesse. La première séance était une recherche de l’harmonie, -de la pose et des valeurs, un effleurement, une -caresse de la toile d’où la figure était en quelque sorte -extraite, encore vague brouillard. A la seconde, il -précisait le caractère du personnage, tout en répandant, -sur la première couche de peinture, une deuxième couche -mince et fluide, qui nourrissait le dessous sans l’alourdir. -L’œuvre était dès lors achevée en tant que tableau: -l’artiste y avait mis le meilleur de lui-même. Mille raisons, -excellentes selon lui, l’empêchaient de livrer tel quel, -le portrait qui eût ainsi été sauvé. Mais il le gardait -en vue d’améliorations que la centième séance apporterait -<span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span> -peut-être. Généralement il le gâtait ou l’effaçait. Nous -eûmes la bonne fortune d’en voir, parmi de très sommaires -et de moins heureux, quelques-uns des plus beaux. -C’étaient <i lang="en" xml:lang="en">Connie Gilchrist</i>, la danseuse de music-hall, -«arrangement en jaune et or»; <i lang="en" xml:lang="en">Lady Colin Campbell</i>, -tête de gypsie au teint mat; <i lang="en" xml:lang="en">Henry Irving</i>, dans le -rôle de «Philippe d’Espagne», les jambes du maillot -blanc, coulées dans l’huile comme certains Vélasquez; -<i lang="en" xml:lang="en">Mrs. Forster</i>, arrangement en noir; <i>Maud</i>, en or roux; -un acteur en costume d’Incroyable, harmonie opaline -de gris et de rose; certains portraits de la série des -«arrangements en noir et brun», comme la <i lang="en" xml:lang="en">Rosa Corder</i>, -<i lang="en" xml:lang="en">Mrs. Cassatt</i>, <i>les Leyland</i>, <i lang="en" xml:lang="en">Mrs. Waldo Story</i>.</p> - -<p>Whistler, entraîné et s’amusant de notre surprise, -nous fit déguster la bonne comme la mauvaise cuvée, et, -après de nobles inventions dans les tons les plus précieux, -apparaissaient des harmonies moins rares, jolies encore, -mais un peu fades. C’étaient des études d’après ces charmantes -filles anglaises au pur galbe grec, dont il entourait -les formes graciles d’écharpes au coloris atténué<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> -A l’exposition du quai Malaquais, il n’y avait que de -sommaires esquisses pour ces toiles. Les lacunes étaient telles qu’on -aurait mieux fait de s’abstenir d’un hommage au défunt, hommage -qui s’est tourné en dédain.</p> - -<p>Un autre chevalet était destiné à la magique série des -esquisses où de petites créatures <ins id="cor_22" title="falottes">falotes</ins>, Mousmés-Bilitis, -affectées et charmantes, agitent l’éventail et le -parasol sur un ciel de turquoises malades, le long de -la grève marine; ou nues, érigent leur joli petit corps à -côté d’un arbuste grêle.</p> - -<p>Les dessins hebdomadaires que Grévin donna au -<i>Journal amusant</i> pendant si longtemps et ses projets -de costumes de féeries, flattaient Whistler. Il y faisait -souvent allusion et s’en inspira dans maints de ses menus -et pimpants croquis, rehaussés de pastel ou d’aquarelle. -Son ancien camarade P.-V. Galland, un des artistes -<span class="pagenum" id="Page_89">[p. 89]</span> -français dont il appréciait particulièrement le dessin et le -goût élégants, était un des rares contemporains qu’il citât -volontiers avec Grévin et auquel il pensât en travaillant. -Les statuettes de Tanagra, les estampes nippones, Grévin -et Galland: singulière association à première vue, mais -qu’explique la fantaisie composite de Whistler. Il transcrivait -ainsi dans sa langue de peintre occidental son rêve -d’Orient, et usant alors d’un pinceau plat, étroit, traînant -une pâte translucide, évoquait, comme dans une frise -d’émail, ses jolies petites promeneuses.</p> - -<p>De cette série encore, quelques plus grandes figures -nues ou un peu drapées, charmantes par la sensualité -de leurs formes pleines et mignonnes de femmes-enfant, -qu’il dessinait d’abord au crayon sur du papier d’emballage, -dévotement.</p> - -<p>Dans ses flâneries au British Museum, en compagnie -de son confrère Albert Moore, Whistler avait senti la -singulière analogie de certains marbres avec le type anglais -moderne, d’une beauté classique qu’on chercherait vainement -dans la Grèce moderne. Il puisa avec discrétion aux -sources où Leighton, Alma-Tadéma, pour ne citer que -les plus célèbres, allaient rafraîchir leur académisme gréco-britannique. -Mais son geste discret ne devait être remarqué -que plus tard.</p> - -<p>Dans ces études antiques, aux précieuses figurines -soufflées comme le verre de Venise, Whistler mettait ce -qu’il y avait de plus aigu chez lui. Regrettons qu’il -n’ait pas eu le courage ou la force physique, qui -lui eût permis d’appliquer son ingéniosité de décorateur -dans une œuvre dont il parla longtemps, qu’il prépara, -mais n’entreprit jamais. La bibliothèque de la ville de -Boston fut ainsi privée d’un panneau qui fut commandé -et qu’on aurait aimé voir à côté de ceux de Puvis de -Chavannes et de Sargent.</p> - -<p>Sur un troisième chevalet, un plus petit cadre encore -attendait des notes de ciel et de mer, inaltérables comme -des agathes, des paysages urbains, ruelles et pauvres -<span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span> -boutiques de Chelsea, cours dieppoises, animées de bambins -croqués au hasard des promenades par Whistler, -qui jamais ne sortait sans une «boîte à pouce», toute -prête pour fixer, en une arabesque ornementale, le -rapprochement inattendu de quelques tons fugitifs. Il -avait une préférence pour cette menue monnaie, si précieuse -à mon avis, de son talent naturel, et il avait raison -de collectionner jalousement et d’étiqueter ces planchettes, -dont il demandait des prix énormes, les entassant dans -des casiers, faute d’amateurs assez clairvoyants ou assez -riches pour se les offrir.</p> - -<p>C’est dans cet exercice ininterrompu de la notation, -comme musicale, d’un nuage, de l’écume d’une vague -ou d’un reflet dans une vitre d’échoppe, qu’il satisfaisait -son besoin de perfection technique. Sa science et ses -moyens étaient en une juste relation avec la taille de ces -œuvrettes où il est sans rival. D’ailleurs, il insistait sur -ces «notes» et ces «nocturnes», et devant ce chevalet, -nous étions prêts à partager sa préférence, car la plupart -des grands portraits étaient des promesses plutôt que -des œuvres accomplies. Pour se donner le change à -lui-même, il reprochait d’ailleurs au modèle de ne pas -s’être prêté à leur achèvement, et aux circonstances, de -les avoir arrêtés en route. Sans facilité, son travail était -lent, et, pour mettre ce qu’il voulait y mettre dans une -toile, d’uni et d’égal, il se trouvait souvent gêné, quand -il fallait reprendre de haut en bas, dans la séance, une -figure en pied.</p> - -<p>Cinq ou six fois et à de longs intervalles, pendant -le cours de sa vie, il avait signé de son orgueilleux papillon-monogramme, -de grandes œuvres, totalement réalisées; -mais chaque jour il livrait un assaut dans un -champ moins étendu, où son escrime était plus savante -et plus adéquate.</p> - -<p>Whistler n’était pas un dessinateur très armé, tel -Ingres le voulait, tels que furent les anciens maîtres. Il -lui manquait cette aisance dans la construction du corps -<span class="pagenum" id="Page_91">[p. 91]</span> -humain, qui, à un Rembrandt ou même à un Hals, permet -de se jouer des difficultés et de mettre même dans un -groupe nombreux de figures, sans être fatigué en cours -d’exécution, le brillant des dernières touches, l’épiderme -<ins id="cor_23" title="vivante">vivant</ins>. Il n’était pas très savant et ses réussites heureuses -dépendaient du hasard qu’implique le manque d’absolue -docilité de la main au cerveau. De plus, son système de -minces et légères couches superposées, à chaque séance, -l’une détruisant la précédente, comporte les transformations -les plus inattendues, heureuses ou déplorables. Le -modèle se décourageait parfois, le peintre aussi; on -remettait à plus tard la suite du travail, et je sais telle -personne qui eut le temps de faire des séjours à Londres, -en Amérique, et de revenir, des années après, à l’atelier -de la rue Notre-Dame-des-Champs, pour voir s’achever -péniblement son portrait. Whistler s’embarrassait, tout à -coup, d’une main, d’un emmanchement de bras, d’un -pied. Je ne crois pas qu’il faille mettre au compte de -l’âge seul, ces difficultés insurmontables où nous l’avons -vu peiner dans sa vieillesse. Il en avait toujours souffert.</p> - -<p>Quand il est au-dessous de lui-même, il l’est comme -un mauvais amateur, ses défauts ne sont pas dignes de -lui. Voyez la Princesse de la Porcelaine (autrefois dans le -<span lang="en" xml:lang="en">Peacockroom</span>, chez Mr. Leyland), banalité de la tête, -habile et faible, mal bâtie, mauvaise qualité du dessin, -modelé superficiel et rond. Voyez encore le Sarasate, le -Duret ou le Montesquiou...</p> - -<p>Dans le portrait où Whistler se présente de face, la -main en avant, certains critiques candides virent des -pièces d’or qu’il soupèse, au lieu d’un modelé faux, -qui déforme la paume de cette étrange main, centre de la -composition. On devine des irritations et des impatiences -cruelles dans la lutte corps à corps avec le modèle, l’exaspération -de n’atteindre plus souvent à ces réussites définitives -dans de trop rares circonstances, obtenues: avec -sa mère, par exemple, <span lang="en" xml:lang="en">Carlyle, miss Alexander, lady -Archibald Campbell, lady Meux, Maud, Rosa Corder</span>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span> -Nous pensions au hasard que furent ces victoires, -en prenant le thé, dans l’atelier de <span lang="en" xml:lang="en">Tide <ins id="cor_24" title="Streed">Street</ins></span>, déjà envahi -par le crépuscule. Le maître est là, debout, avec ses rides, -sa bouche pincée sous sa moustache relevée de mousquetaire. -A-t-il réalisé ce qu’il a voulu? Sans doute non, -quoiqu’il se donne pour le plus grand entre les grands. -A-t-il eu ce qu’il ambitionnait? Non. S’il a étonné, -scandalisé, en des procès retentissants, couvert Ruskin -de ridicule et nié tous ses contemporains, il n’a pas -l’autorité que son art devrait lui conférer; chaque rare -commande de millionnaire est prétexte à difficultés, -lassantes quand la jeunesse a fui. Ses façons, ses mots -amusent, on le caricature sur la scène et dans les magazines, -on le fête dans les salons, mais c’est le whistlérisme -et non Whistler qui est populaire et fêté.</p> - -<p>Ses œuvres sont faites pour nous autres, peintres de -Paris, à qui il est joyeux de se livrer, et pour ses élèves -qu’il voudrait réduire au rôle de simples compagnons de -plaisir, mais qui du moins le comprennent. Son monogramme, -la couleur de ses murs, ses «<span lang="en" xml:lang="en">ten o’clock</span>», son -excentricité: voilà ce qui retient le public anglais en 1885. -Whistler voudrait gagner beaucoup d’argent, il en -dépense sans compter, et il n’en a pas. Non, comme on -le dit, qu’il soit agité de soucis pécuniaires; Whistler, -homme aux forts et impérieux besoins, s’est toujours -offert tranquillement ce qu’il désirait. Il n’hésite pas à -choisir une rare pièce d’argenterie ou de vieux Chine -«<span lang="en" xml:lang="en">blue and white</span>», quitte à renvoyer, l’intimidant par -sa faconde, le marchand qui ose lui rappeler la réalité -d’une échéance. Il donne des déjeuners où la société -la plus élégante, autour du bol au poisson rouge, -s’esclaffe dès qu’il parle. Pour ses convives, il est -«Jimmy», et Jimmy veut être encore un jeune dandy -qui fait des projets d’avenir. Et il a soixante-quatre ans.</p> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_93">[p. 93]</span> -III</h3> - -<p>Une soirée passée avec Whistler au Café Royal ou -dans le monde laissait une impression gênante. Ce diable -d’homme bruyant en public, hâbleur, vaniteux enfantinement, -voulait donner le change sur lui-même. Sans -doute, il savait son art incompris, profitait au moins de -ses avantages de causeur paradoxal et accentuait ses bizarreries -pour retenir l’attention du public. L’effet qu’il -s’irrita parfois de ne pas produire dans la société parisienne, -était toujours sûr, à Londres. A chaque nouvelle -occasion, son succès comme conférencier, plaideur ou -essayiste, remplissait les journaux, étendait sa popularité, -le «lionisait».</p> - -<p>La mode fut donnée par lui à ses confrères, de -répondre aux articles des critiques par des lettres -ouvertes et même d’intenter un procès à qui les avait -sévèrement traités. Whistler, d’un tour d’<ins id="cor_25" title="eprit">d’esprit</ins> incisif, -plein d’ironie et habile à s’exprimer par la parole -ou par la plume, poursuivait sans répit ses ennemis, c’est-à-dire -les journalistes, les amateurs, la société. Il écrivait -beaucoup, d’une écriture fine, charmante, ornementale, -qui, du moindre billet, aux savantes réserves de blanc -sur un papier choisi, faisait un objet d’art. L’aspect -extérieur qu’il s’était donné, autant que le décor de sa -maison, ses opuscules imprimés, ses lettres, tout portait -un cachet individuel et faisait partie de son esthétique. -Son extrême raffinement se manifestait de toutes façons, -et l’on était peiné qu’il prît à tâche de se dissimuler sous -<span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span> -des dehors—avouons-le—un peu charlatanesques, -devant la foule grossière et naïve qu’il était décidé à -intriguer comme un homme, puisque, comme peintre, il -ne pouvait la conquérir.</p> - -<p>Il s’entourait volontiers de jeunes gens. A Walter -Sickert, qui l’interrogeait sur les grands hommes de son -temps, les Carlyle, les Disraeli, s’étonnant des modestes -inconnus qui encombraient maintenant l’atelier: «Je -préfère les jeunes fous aux vieux imbéciles», répondit-il. -En vérité, il n’avait aucune curiosité en dehors de son -art et de la culture de sa personnalité. Il ne lisait -pas, riait de toute peinture moderne, sauf de la sienne. -Dès qu’il avait accompli sa tâche journalière, il ne pouvait -demeurer seul, et ayant gardé tard le besoin de sortir, -de s’afficher dans les lieux fréquentés, il lui plaisait qu’un -cortège tapageur de disciples l’accompagnât par la ville. -Le soir, en habit, mais sans cravate, soigneusement coiffé -et sa mèche blanche en point d’interrogation sur le front, -il se répandait dans Londres, dînait excellemment et faisait -des mots cruels, colportés ensuite par ses fidèles complaisants. -Jeune de caractère, vraiment gai, il voulait le -rester d’habitudes.</p> - -<p>Comment un homme qui avait une si noble conception -de sa mission artistique et qui fût mort de faim -plutôt que de transiger et de se mentir à soi-même, ne -s’acquittait-il autrement de son rôle de chef d’école? -Ses disciples, pour qui ses principes si vrais et si raisonnés -étaient une manne attendue avec émotion, pourquoi les -traitait-il en camarades tout au plus bons à répandre -ses boutades? Whistler eût pu maintenir une sorte d’équilibre -de la pensée à une époque de confusion où les -débutants doivent tout apprendre par eux-mêmes, faute -de maîtres pour enseigner ce que chacun savait jadis à -vingt ans.</p> - -<p>Ses théories étaient pleines de cohésion et <ins id="cor_26" title="inséré «il»">il</ins> avait -formulé des règles sur lesquelles il était intransigeant pour -lui-même. Je me rappelle certaine page extraite d’un de -<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span> -ses essais et dont il distribuait des exemplaires à ses amis. -C’étaient de brefs commandements d’un homme de goût, -sur «les conditions et les proportions de l’œuvre d’art», -très littéraires et d’un dandysme à la d’Aurevilly. Mais -le Maître cédait le pas à l’histrion.</p> - -<p>A le voir parader en dehors de l’atelier, on l’eût -pris pour un émule d’Oscar Wilde, qu’il méprisait pourtant -et dont il ne cessait de faire remarquer la vulgarité, -l’inintelligence esthétique et l’insincérité.</p> - -<p>Les manifestations dans le ton du whistlérisme d’alors, -il en était très fier et s’en amusait comme d’une bravade -de grand peintre incompris, égaré parmi de demi-professionnels. -Avec les ratés et les mondains tapageurs de sa -bande, aussi bien, il se grisait, redressait sa taille, restait -plaisant et familier. Mais si, rentrant tard de leurs <ins id="cor_27" title="ballades">balades</ins> -nocturnes, ceux-ci passaient chez le maître, ils le retrouvaient -penché dès l’aurore sur la plaque de cuivre ou -campé devant sa toile. Le «lion» d’hier soir était devenu -un vieillard à grosses lunettes, courbé sur son ouvrage, -fervent devant la nature.</p> - -<p>Et c’est alors qu’il laissait percer ses secrets de bel -exécutant nourri dans les musées, passionné pour la -pureté de la matière. Tintoret, Vélasquez, Canaletto, ses -préférés, il les avait approfondis, assimilés. Il voulait que, -petit ou grand, son ouvrage fût, à toutes ses phases, -digne de lui, beau dès la première séance, parfait dans -tous ses états. La subtilité nerveuse du dessin, les valeurs -observées avec tant de soin, sans qu’il donnât jamais -un coup de pinceau en l’absence du modèle, enfin -l’absolue probité de ses intentions: quel exemple pour -nous! Ce «barbouilleur» et cet original bruyant était -un des derniers à se préoccuper des conditions matérielles, -sans quoi le tableau à l’huile se plombe vite et n’a pas -de durée. Il avait retrouvé la transparence des maîtres—avec -une technique nouvelle. Il voulait se classer à leur -suite.</p> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span> -IV</h3> - -<p>Dans une exposition d’ensemble, on est déconcerté -par les techniques si différentes de ses débuts et de sa -maturité correspondant à deux phases <ins id="cor_28" title="importante">importantes</ins> de sa -vie. Avant 1860, Whistler, pour fuir l’autorité de ses -parents, qui veulent faire de lui un ingénieur, quitte -l’Amérique, vient à Paris quand l’école réaliste est dans -son plein épanouissement, reçoit la bonne leçon, puis -va se fixer à Londres au moment où le préraphaélitisme, -avec Ruskin, échauffe tous les esprits. C’est ainsi qu’il -prend part à ces deux mouvements de la seconde moitié -du dix-neuvième siècle, si considérables pour les deux -pays, mais si opposés en leurs résultats; semblables à -leur origine, comme toutes les rénovations artistiques, -répondant à un besoin de sincérité, et comme une sorte -d’effort vers l’interprétation plus fidèle de la nature. Ce -souci de la nature, notons que tous les révolutionnaires -du dix-neuvième siècle l’ont eu, David comme Manet, -Holman <ins id="cor_29" title="Hint">Hunt</ins> comme Courbet.</p> - -<p>Dans les écrits théoriques et les conversations du -«<span lang="en" xml:lang="en">Preraphaelite Brotherhood</span>» (confrérie) il n’est question -que d’étudier la vie en ses moindres effets, tous -dignes du pinceau ou du crayon de l’artiste. Le préraphaélitisme, -que devaient prêcher des hommes plus littérateurs, -plus poètes que peintres, fut un acte d’adoration -devant la nature. Remontons aux candides primitifs, -oublions les conventions, dessinons, comme un enfant, -les êtres et les objets. La plante, le brin d’herbe, l’insecte, -<span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span> -les plus humbles choses seront rendues, observées avec -tendresse et naïveté. Dans la figure humaine, ce sera le -caractère, l’attitude juste qu’il faudra marquer; les sujets -de tableaux, si modestes soient-ils, seront ennoblis par -la conscience du bon ouvrier qui les traitera.</p> - -<p>Des tempéraments très divers distinguaient chacun -des frères-apôtres. Le robuste John Everett Millais n’était -que par un hasard de camaraderie enrôlé sous la bannière -de Rossetti, de Madox Brown et de Holman Hunt.</p> - -<p>Whistler vécut avec eux dès son arrivée à Londres, -il fit poser les mêmes modèles, se mêla à ce groupe, le -plus intéressant d’alors, où il ne fut pas mieux compris -qu’à l’Académie. Cependant, pour une partie de son -œuvre, l’histoire le rattachera peut-être à cette école. De -la «<span lang="en" xml:lang="en">Queen’s House</span>», où Rossetti reçut Whistler et se -lia d’amitié avec le poète-peintre, il subit une influence -incontestable, mais purement extérieure.</p> - -<p>Il ne devait plus guère quitter ce coin de Chelsea -où il recueillit ses plus fortes impressions. La Tamise, -qui coule déjà plus paisible dans cette ancienne banlieue -de Londres, entre des quais ombragés de quinconces et -construits de charmantes maisons du dix-huitième siècle, -à la brique violette, passait naguère sous des ponts de -bois d’un profil bizarrement japonais. Souvent, sans doute, -sortant de la «<span lang="en" xml:lang="en">Queen’s House</span>», où des assemblées d’esthètes -et de belles femmes à la lourde chevelure, au long -col gonflé, avaient célébré la «<span lang="en" xml:lang="en">Blessed Damosel</span>» et la -Florence médiévale, Whistler entrevoyait dans la brume -de l’aurore ses futurs nocturnes; l’arche du vieux <span lang="en" xml:lang="en">Battersea -bridge</span>, une péniche sur le fleuve, telle cheminée -d’usine en deux tons apparentés, quels motifs pour de -fantastiques «harmonies»! Était-il donc nécessaire d’aller -chercher l’inspiration dans de vieux livres italiens? Pourquoi -tant de littérature, tant de pensées, pour en faire -un tableau?</p> - -<p>Il garda un souvenir affectueux du séduisant Dante-Gabriel; -mais leurs rapports n’avaient peut-être pas été -<span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span> -toujours très aisés. A propos d’un sonnet écrit par le -poète pour une composition qu’il tardait à peindre, son -ironique ami avait demandé: «Pourquoi faire le tableau? -Transcrivez le sonnet sur la toile au lieu de le graver -sur le cadre!... cela suffira!...»</p> - -<p>D’autre part l’esprit de Ruskin dominait le cénacle, -et Ruskin n’avait aucune considération pour le jeune Américain. -Dans leur célèbre procès, le grave prosateur s’était -étonné que 5.000 guinées fussent la valeur d’une pochade -faite en deux heures. Whistler avait répliqué: «Je ne -sais pas si j’ai mis deux heures ou une demi-heure! Mon -nocturne m’a peut-être pris dix minutes à peindre, mais -il résumait une vie d’observations».</p> - -<p>Ainsi, sous les dehors d’une cordiale camaraderie, -il y avait entre ces hommes, simples habitudes de voisinage, -avec quelques goûts en commun, mais, au total, -inintelligence l’un de l’autre. Cependant, c’est dans ce -cercle, le plus précieusement littéraire, que Whistler -applique ses qualités de bon peintre et l’enseignement -rapporté de Montmartre, enseignement auquel il ajoute -celui de la <span lang="en" xml:lang="en">National Gallery</span> et du <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span>. Fuyant -les primitifs, dont se réclamaient les frères préraphaélites, -c’est aux Vénitiens, à Vélasquez et à l’Antiquité qu’il -demande conseil.</p> - -<p>A Paris, il avait respiré l’air des ateliers où la riche -palette et la mâle technique étaient encore honorées. -La force qui agit d’abord sur le jeune élève fut l’énorme -et sain Courbet. Dans sa première manière, Whistler -montre son goût pour la belle pâte grasse, épaisse; -l’emploi du couteau à palette précède celui du pinceau. -Il est intéressant de voir, dans la collection de Mr. Edmund -David, «la femme au piano», noble dans sa lourdeur un -peu maçonnée, à côté d’un tableautin déjà fluide: des -jeunes filles en robes blanches, à la Rossetti. Ces deux -toiles révèlent l’apport de la France et celui de l’Angleterre -dans la formation de Whistler, qui trouva la voie -entre l’un et l’autre pays, vers l’Espagne et l’Italie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_99">[p. 99]</span> -Manet, Claude Monet, Renoir, Degas, Fantin, Legros, -Guillaume Regamey, Cazin, Lhermitte et les autres élèves -de M. Lecocq de Boisbaudran, tels avaient été ses premiers -compagnons. Vous savez l’exécution solide, savoureuse, -que chacun d’eux possédait vers 1865 et qui, en -dépit de multiples classifications dont le sens est déjà -amoindri, les réunira dans un glorieux faisceau. Whistler -tient presque autant à ce groupe français qu’à l’école -de Chelsea. C’est Paris qui lui apprit à tenir le pinceau.</p> - -<p>Il est regrettable qu’on n’ait pas tenté une -monographie de M. Lecocq, qui fut un professeur -modeste, effacé, mais d’une rare intelligence. Fantin -racontait les promenades à la campagne de tout l’atelier, -quand on jetait dans un champ, au clair de lune, quelque -loque blanche, afin d’en étudier les valeurs différentes, -selon la lumière plus ou moins intense qui l’éclairait; -et les observations ingénieusement pratiques qui ouvraient -les yeux, activaient la compréhension des lois éternelles. -M. Lecocq ne fut pas le maître de <span lang="en" xml:lang="en">James Mac Neill</span>, mais -il l’influença tout de même de ses théories.</p> - -<p>C’est Londres qui développa les dispositions de coloriste -que Whistler tenait en réserve. Londres, le point du -monde le plus beau, le plus pittoresque pour ceux qui -savent regarder. Whistler, assurément, fut un des premiers -à en découvrir les mille merveilles: effets continuellement -changeants d’une atmosphère prismatique et -diaprée; noblesse de son architecture courante, si touchante -dans son apparente nudité, si appropriée au climat, -si colorée, si élégante dans ses délicatesses dissimulées. -Londres, majestueuse cité aux plus hardies constructions -modernes, où la brique et le fer s’offrent nus, sans ces -mesquins festons dont le Paris moderne croit se devoir -à lui-même de masquer des ponts et des magasins. -Whistler l’adora quoiqu’il fît profession de le détester. -Il eut une tendresse pour ses femmes à la chair de fruit, -coiffées de cheveux plus ambrés que ceux des Vénitiennes -et des Sévillannes. Il n’avait qu’à ouvrir sa porte -<span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span> -pour croiser des filles, belles comme des statues grecques -ou transparentes comme des fleurs de <ins id="cor_30" title="mangolia">magnolia</ins>. La marmaille -des rues, si drôlement costumée d’étoffes aux tons -crus, plus éclatants encore dans la brume humide qui les -exalte, il les introduisit dans l’art, ainsi que ces pauvres -devantures de boutiques peinturlurées, prétextes à ses -plus merveilleuses variations. Whistler ne peut s’expliquer -que par Londres, qui est à la fois une Venise, une Hollande -et toutes les parties du monde amplifiées, poussées -jusqu’à une sorte de paroxysme du pittoresque par la -richesse de la vie et la pléthore dont elle éclate.</p> - -<p>Pour moi qui en reçus mes premières impressions -et qui en fus intoxiqué, l’art de Whistler prend un -sens plus net peut-être que pour le Français, à qui -répugne la saveur anglaise, amère et sucrée comme le -gingembre. Londres ayant pour moi le même genre d’attrait -que Rome a pour tels autres, je suis reconnaissant -au maître de ses moindres croquis, parce qu’ils témoignent -d’une émotion que j’ai ressentie, d’une prédilection pour -certains coins de rues que je garde au fond de ma mémoire -depuis les heures de ravissement que je passai là-bas, -comme enfant, puis comme homme, sans jamais me -lasser d’admirer et d’y retourner.</p> - -<p>Un étranger voit mieux qu’un natif ce qui fait le -caractère d’un pays. Whistler, Américain, devait traduire -Londres dans une langue bien plus expressive que -celle d’aucun Anglais. Il la vit, comme je crois la voir, -élégante dans ses pauvretés et ses tares mêmes, fine dans -son outrance, barbare et supérieurement civilisée, classique -et si contemporaine, passionnée sous des dehors -de réserve et surtout picturale plus qu’aucun autre -endroit sur terre.</p> - -<p>La brume, l’eau immobile et moirée, les mousselines -et les gazes impondérables d’un climat humide qui transforme -en palais et en lacs de rêve le plus simple mur -et le ruisseau, n’est-ce pas la moitié du génie de Whistler?</p> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span> -V</h3> - -<p>Voici un des rares artistes d’aujourd’hui, dont il -suffirait qu’une seule toile subsistât pour qu’on pût le -juger. Et cette œuvre d’élection, c’est le portrait de sa -mère. Ce calme chef-d’œuvre dont la présence dans le -Musée du Luxembourg assurera à Whistler la durée. -Les gris argentés, les noirs verdâtres, les lignes simples -et nobles qui forment son rythme, séduisirent, à leur -apparition, autant que les polyphonies impressionnistes -et prirent dans leur réseau arachnéen la jeunesse -artiste. Grande habileté d’avoir su ménager son effet, -choisi le moment d’entrer silencieusement au milieu des -plus bruyants accords, dans une galerie toute moderne -et internationale, parmi les étalages bigarrés de ses -contemporains. Il la voulait au Luxembourg: cette toile -y alla. Si vous avez vu et admiré ce portrait de vieille -femme, votre admiration pour Whistler est allée d’emblée -là où il se surpassa. Ce profil fin, sous les bandeaux -argentés et le petit bonnet d’impalpable dentelle, avec -ses brides hiératiquement rigides, tombant sur une -plate poitrine de vieille femme déjà prête pour le suaire; -l’atmosphère glacée de la chambrette austère, à la tenture -de deuil, aux sparteries nettes, la chaise anguleuse, et ce -tabouret sans capitons où s’appuient deux pieds chaussés -de velours, rapprochés comme ceux d’une figure tombale, -cette majesté toute intime stimulera votre imagination. -Vous ne perdrez jamais, après les avoir regardés, le -souvenir de ces traits délicieusement aristocratiques, de -<span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span> -ce nez si joli, de cette bouche tremblante, de ce regard -noyé dans le rêve, terni, mais si vivant d’être un œil -relevé dans un visage un peu abaissé, qui n’a plus la -force de se tenir droit sur le col—déjà presque d’une -morte.</p> - -<p>Le modèle collabora puissamment avec le peintre. -On a dit que l’image de sa mère offrait à l’artiste -une occasion sans seconde d’exprimer le tréfonds de -soi-même. Cette opinion courante et presque banale est -tout à fait juste pour Whistler. A son habituelle émotion -en présence de la nature, il ajouta, cette fois, sa tendresse -filiale et ce pathétique des heures qui précèdent -la déchirante séparation finale. Sa brosse, trempée dans -les essences les plus précieuses, agglutine des poussières -d’ailes de papillons sombres, pour les étendre amoureusement -sur un canevas très fin, sorte de batiste rentoilée -et si fragile, que j’ai connu longtemps ce tableau troué, -sans qu’on osât le réparer—comme un verre de Murano.</p> - -<p>Une autre fois, Whistler se mesura encore avec un -modèle d’exception: c’était Thomas Carlyle. Il s’y -exprima en une très belle page, mais inférieure cependant -au portrait de sa mère. La donnée était à peu près la -même: une figure de profil sur un fond uni, même -chaise, même natte sur le plancher. La ligne arabesque, -très recherchée et trouvée, de cette redingote marron, -bouffante sur le devant, conduit à la tête rose du -noble vieillard, inclinée, elle aussi, sous ses cheveux -gris. L’œil est doux, triste et inquiet, s’écartant du spectateur. -Ce portrait est beau, mais on y sent l’effort, la -matière y est alourdie, dans le visage surtout, qui a dû -être peint et repeint jusqu’à la fatigue. Le modelé, non -sans quelque ressemblance avec celui de Courbet, s’est -amolli dans les reprises, il est trop empâté pour la main -de Whistler, qui, comme Titien et parfois Vélasquez, ne -gardait tous ses moyens qu’autant que la trame de la -toile restait visible, invitant le pinceau à jouer avec elle.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_103">[p. 103]</span> -Dès que les trous «se bouchent», les gris cessent -de tinter comme de l’argent, le métal perd son timbre. -Dans un éclairage de côté, le jour frisant, les reprises -rendent vite la couleur cotonneuse. C’est peut-être pour -pallier cet inconvénient et parce qu’il éprouvait une gêne -dans les modelés à relief, qu’il cessa soudain d’éclairer -le modèle autrement que de face, et en plein. Un objet -placé dans l’axe de la fenêtre n’a plus ni son volume ni -son relief, puisque les saillies, marquées par l’ombre et -les lumières, donnent seules la sensation de l’épaisseur. -Les valeurs de cet objet étant à peu près les mêmes que -celles du fond, on obtient une image plate comme -une feuille de papier. De plus, chez Whistler, le clair et les -luisants sont très atténués par la distance qui sépare le -modèle de la fenêtre. Il chercha beaucoup la position -que doit occuper une figure dans une chambre, en vue -d’un bel effet tranquille et uniforme, qui donne de la -grandeur, n’aimant pas l’éclairage conventionnel qui -projette les personnages en avant du cadre, leur prête -une apparence de ronde-bosse et en fait un trompe-l’œil. -Le tableau qui rappelle le panorama et amène le modèle -au premier plan, lui faisait horreur, le choquait comme -une concurrence déloyale à la réalité. Il avait souvent un -geste de la main, comme pour repousser dans le lointain -ce que la plupart des peintres, même Rembrandt, attirent -en avant. Le relief ne lui semblait pas digne de la peinture -ni compatible avec ses moyens. Il était très occupé -du fond dans ses portraits.</p> - -<p>Le fond est un problème de première importance, -d’abord parce que c’est sa qualité qui fait le tableau, -techniquement, harmoniquement, et aussi pour des raisons -extrapicturales. Holbein et les primitifs aimaient les ornements -compliqués, ou même des sites, qui, chez eux, ne -nuisent pas au contour du visage, quoique les détails en -fussent aussi appuyés que ceux de la bouche et des yeux. -Les Vénitiens et Vélasquez, les Flamands, employèrent -tour à tour le fond uni, la draperie d’un rideau, les ciels -<span class="pagenum" id="Page_104">[p. 104]</span> -de convention, le décor de l’appartement. Les Anglais du -dix-huitième siècle, obéissant au goût élégamment pompeux -de leurs clients, invariablement les placèrent dans -de magnifiques parcs ou sous le portique de leurs châteaux. -Il importe peu que le fond soit uni ou compliqué, -quoique M. Degas ait dit avec ironie de telle dame se -présentant très parée comme sous un rayon électrique, -devant un noir frottis à la Bonnat: «Elle pose devant -l’infini et l’éternité!» boutade qui n’a plus de sens, dès -que cet «infini» est un ton juste et harmonieux s’équilibrant -avec le sujet.</p> - -<p>Si le sujet est une personne intéressante par elle-même, -il pourra paraître plus décent de lui laisser tout -son intérêt individuel, sans l’adjuvant des meubles de -son intérieur. Un mur gris peut être d’une grande éloquence, -selon la façon dont la lumière s’y glisse; ou -veule et muet, comme si souvent on le déplore dans tels -portraits mesquins de Fantin-Latour. L’important, c’est -que le peintre trouve, tôt ou tard, le genre de fond qui -convient à son procédé. Le fond lui est en quelque sorte -imposé par sa façon de peindre, une figure ne pouvant -être reprise dans une séance, sans que le fond le soit -aussi. Les portraitistes rapides et très féconds, comme -Van Dyck, et surtout comme les Anglais, s’étaient -approprié une formule de paysages ou de draperies, qui -se prêtaient à des orchestrations variées, selon le ton du -costume et des chairs, faciles à établir quand le modèle, -pressé, est parti.</p> - -<p>Une occasion devait, certain jour, mettre Whistler -dans une nouvelle direction. Dans sa première maison -de <span lang="en" xml:lang="en">Cheyne Row</span>, vint poser <span lang="en" xml:lang="en">miss Rosa Corder</span>. Le hasard -la fait passer, toute de brun vêtue, devant une porte de -l’appartement, qui se trouve être noire. Whistler est -frappé par la simplicité, la netteté des grands plans bien -distincts, quoique atténués, de la silhouette, comme en -certaines fresques pompéiennes dont le fond est noir -aussi. Il se met à l’ouvrage, et bientôt surgit ce merveilleux -<span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span> -portrait, «arrangement en brun et noir», -exemple accompli de sa manière la plus significative. -C’est pour cet effet qu’il eut, dès lors, et pour longtemps, -une sympathie et une préférence, instinctives d’abord, -puis raisonnées. J’insiste sur ce fait, qu’il «se trouva» -par hasard, comme l’on dit aujourd’hui, mais qu’il ne -chercha pas à se singulariser par une étrangeté de vision -arbitraire. Sa difficulté à peindre purement, sans que le -modèle posât devant lui, était ainsi diminuée et sa grande -sincérité d’artiste, mise à l’aise, car la nature ainsi préparée -par lui, il n’avait plus qu’à la «copier». Dès lors -il connut ce qui lui restait à faire.</p> - -<p>Son exécution ne changea plus guère. On en trouverait -les éléments dans certain portrait d’homme par -Vélasquez au musée de Madrid. Parfaite justesse, solidité -sans empâtements. On confond souvent «solidité» avec -épaisseur de la matière. Les Allemands modernes, par -exemple, et les plus mauvais parmi nous, croient qu’une -forte technique est une technique voyante, martelée et -lourde. On traitera communément de superficielle la -peinture transparente et fluide, qui laisse visible le grain -de la toile. Pourtant ce n’est pas l’épaisseur qui donne -la solidité, et les fines coulées de thérébentine d’un -Whistler sont aussi consistantes que la maçonnerie de -Courbet. Il n’y a, comme dit Corot, que la forme et les -valeurs. C’est pour ne plus se soucier du <i>ton</i>, abstraction -faite des valeurs, que les jeunes impressionnistes tombent -de plus en plus dans la peinture creuse. Leur idéal est -le papier de tenture ou la fresque. Étrange erreur que -de vouloir réduire aux dimensions d’un tableau de chevalet -les données décoratives d’une surface murale. -Whistler pensait qu’un objet d’art, peinture, pastel, gravure, -dessin, doit être un objet précieux, dans sa matière -et dans son exécution.</p> - -<p>Il me semble que je parle d’un ancêtre!</p> - -<p>La quantité d’esquisses, d’essais sommaires, qui sont -une part délicieuse du bagage de Whistler n’infirment -<span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span> -pas ce que j’avance. Son obstination persévérante dans -le travail, son souci constant d’achever, ne l’empêchaient -pas d’être, le plus souvent, fier d’un coup de crayon ou -d’une esquisse rudimentaire. Car «achever», c’est communiquer -l’impression qu’on a eue, laconiquement ou -à force d’insistance. Or il avait des mots brefs, aussi -éloquents que ses discours les mieux concertés. Rappelez-vous -le port de Valparaiso, qui date pourtant de 1866.</p> - -<p>N’ayant connu qu’à la fin de sa longue vie les -éloges hyperboliques, il n’avait pas été gâté par des -succès prématurés, si pernicieux souvent. Les éloges sont -prodigués aujourd’hui aux incomplets, aux débutants, -comme naguère ils l’étaient aux académiciens gourmés: -réaction prévue et nécessaire, mais combien dangereuse! -Les obstacles, les dédains et la lutte, seuls, fortifient les -convictions. <span lang="en" xml:lang="en">James M. Neill</span> n’était pas un homme pressé. -Inébranlablement, il croyait aux maîtres, pensait pouvoir -les continuer, peut-être même les surpasser, et il s’était -trop longtemps senti seul dans le désert pour se laisser -troubler par des remarques désobligeantes ou des dédains -tendancieux. Il se croyait plus classique que le grand -Watts et plus moderne que les impressionnistes, dont il -traitait le laisser aller et l’art souvent hâtif, de sottise et -d’enfantillage.</p> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span> -VI</h3> - -<p>La lutte engagée depuis quelques années entre les -défenseurs de la peinture soi-disant claire et de la peinture -prétendue noire, ajoute à l’œuvre de Whistler un -grand intérêt historique. Dans la confusion des idées et -la tourmente des opinions jetées au hasard à une foule -distraite, la question risque de s’égarer ou de ne pas -être tranchée du tout. Est-il d’ailleurs bien utile qu’elle -le soit?</p> - -<p>Le mot «vérité» n’a pas de sens en esthétique et -les règles les plus opposées ont produit des choses également -belles. La nature est prodigue d’aspects contrastés: -mon œil sera charmé par ce qui attristera le vôtre. Libre -est chacun d’aimer ces effets sobres et atténués ou les -paroxysmes lumineux et la polychromie. Nier le noir -est aussi puéril que nier le bleu et le mauve; dire de -Whistler qu’il eut une mauvaise action sur son temps, -serait aussi injuste que d’accabler Rodin, Monet ou -Cézanne d’un pareil reproche. Pourquoi appeler «suie» -ce qui n’est pas «fleur»? Les maîtres d’exception ont -autant d’influence par leurs défauts que par leurs qualités.</p> - -<p>A l’origine de ces querelles d’école, on distinguerait -assez vite le simple caprice, l’arbitraire position d’esprits -sans solidité, qui donnent, dernier argument de l’ignorance, -leurs préférences comme des lois.</p> - -<p>L’exposition de Whistler, dont nous allons avoir le -régal, servira de prétexte à bien des controverses professionnelles, -embarrassera certaines consciences inquiètes. -<span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span> -Un mois après la fermeture des Indépendants, ces continuateurs -éperdus de Cézanne et de Seurat, il faudra louer -et analyser un autre impressionniste, qui se dresse en -beauté, majestueusement, gravement, à côté des sottes -tentatives, des pauvretés et des chétifs essais. Impressionnisme -dans un mode mineur, tout aussi vif, plus -profond que le nôtre et qui ne rejette pas la leçon du -passé, mais en profite au contraire: tel est celui de -Whistler.</p> - -<p>Qui eût prévu que Cézanne et Whistler seraient, au -commencement du vingtième siècle, les seuls chefs de -file derrière qui la jeunesse artiste marcherait fascinée? -Il suffit de constater le fait pour prendre une vue nouvelle -de deux races, de deux types intellectuels, dont les -manifestations provoquent, de plus en plus, un antagonisme -hargneux.</p> - -<p>Whistler nous est envoyé comme le dernier messager -des maîtres, tendant un anneau de la chaîne brisée par -l’académisme et par l’humilité lassée des adversaires du -savoir et du talent. Ce maître de la lumière et des valeurs, -ce pur coloriste, donna une grave leçon de respect, de -conscience, de volonté. Nous aurions préféré, si c’eût été -possible, écarter maints détails de sa physionomie, pour -ne pas amoindrir l’enseignement robuste et sain de celui -qui eût pu être un guide, comme Corot en fut un pour -Pissarro, Monet, Sisley, Manet même, à leurs débuts. -Corot ne cessa de prêcher l’étude des «valeurs», c’est-à-dire -l’exacte proportion des tons, relativement les uns -aux autres, comparés au blanc pur, qui est, sur la -palette, l’extrême lumière, et au noir, qui en est le contraire. -Whistler posséda la logique, le «goût», la distinction. -Ne confondons pas ce mot, si discrédité aujourd’hui, -avec fadeur, mièvrerie, affectation académique ou mondaine. -Sa distinction est une beauté qu’on aime dans la -statuaire de la Renaissance ou de Tanagra, comme dans -l’imagerie japonaise ou dans l’art du dix-huitième siècle.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span> -S’il présida, en Angleterre, à une sorte de renouveau -du style décoratif, oublions ses bizarreries pour ne voir -que la discrétion avec laquelle il débarrassa, dans la -maison, le «<span lang="en" xml:lang="en">modern style</span>» d’un pénible fatras et de -détails inutiles et trop contournés. Il ne doit pas être -responsable de certains excès dont on le chargea. Avec -quelques pots de couleurs bien choisies, il apprit à faire -du plus ordinaire appartement moderne, un intérieur -décent. Son goût, tout japonais, correspondit à un besoin -du public, las des formules néo-gothiques de William -Morris, qu’avait inspiré Rossetti. Soyons-lui, de cela, à -jamais reconnaissants. La double leçon de Whistler -mérite d’être écoutée: celle de l’homme, à la fois si -traditionnel et si moderne, et celle du peintre classique, -quoiqu’original, qui, avec les seules ressources de la -nature morte appliquées à la figure, ramena à une bonne -technique les égarés de l’Ecole et de l’Impressionnisme.</p> - -<p>Whistler transforma la palette, en la réduisant dans -ses éléments constitutifs. Il la débarrassa des laques, -des mauvais verts, des chromes et des cadmiums, pour -la charger de solides et immuables terres qui, mélangées, -lui donnent tout ce qu’il requiert, grâce à une <ins id="cor_31" title="transpo-position">transposition</ins> -nécessaire et nullement plus artificielle que celle -de Claude Monet. Les «tons préparés» et le noir -reçoivent donc de nouvelles lettres de noblesse, à l’heure -même où l’impressionnisme français les bannit, pour ne -plus employer, en tons purs, que les couleurs de l’arc-en-ciel.</p> - -<p>Deux expositions récentes, à Londres, nous ont heureusement -permis de comparer entre elles un grand -nombre de toiles faites avec l’une et l’autre palette. A la -<span lang="en" xml:lang="en">New Gallery</span>, la Société internationale, fondée par Whistler -et que préside aujourd’hui M. Rodin, rendait un hommage -solennel à notre Maître, tandis qu’un marchand -parisien avait déballé, dans le <span lang="en" xml:lang="en">Grafton Gallery</span>, les -réserves de son magasin. Il s’agissait d’établir, de l’autre -côté du détroit, un débouché pour le syndicat qui -<span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span> -veut conquérir le vieux et le nouveau monde, lui -imposer sa pacotille. La tentative fut bonne et eût été -meilleure encore si le choix eût été plus judicieux. Mais -on voulait trop prouver, et cette «chasse au noir» fut -mal organisée. Manet, noir et blanc, comme le Greco; -M. Degas, l’incomparable dessinateur, dominaient un -ensemble de paysages, souvent jolis, mais dont la totalité, -uniformément grise et terne, plombée, veule, lassait vite -le visiteur. Quelle erreur lamentable que cette collection -de petites études toutes pareilles, crayeuses et <i>sans -lumière</i>, où les effets de soleil, les ciels bleus tendres de -l’Ile de France, comme les ciels d’orage, offraient cet -aspect défraîchi et rance d’une salle Caillebotte indéfiniment -prolongée! Le défaut de composition, le manque -de choix, le hasard de la mise en page et, plus que tout, -la <ins id="cor_32" title="monotomie">monotonie</ins> de ces notations quotidiennes de coins -quelconques d’une <ins id="cor_33" title="éternelles">éternelle</ins> banlieue, finissaient par -irriter. Au contraire, Renoir s’affirmait avec sa fameuse -«loge», elle, riche des plus somptueux noirs, de bruns et -de rouges que Delacroix n’eût pas reniés. Cet écrin de -rubis, de perles et de jais, éblouissait à côté des quelques -lainages teints des Renoirs plus récents. C’étaient aussi -des natures mortes macérées et saumâtres de Cézanne, -belles de leur lourdeur de marbre, <ins id="cor_34" title="décorative">décoratives</ins> comme de -vieilles céramiques, à peine des tableaux; puis on subissait -une <ins id="cor_35" title="nouvelles">nouvelle</ins> série de paysages tout fleuris d’arbres -printaniers des bords de la Seine ou de la Marne. Cette -prétendue peinture gaie était morne: la claire chanson -promise ne s’élevait pas. Somme toute, point de «joie -de vivre», point de «fenêtre ouverte»; rien de strident, -car la patine du temps a déjà fondu et recouvert d’un -émail épais, quand ce n’est d’une poussière tenace, ce -qui devait le défier. Je n’eus pas à la <span lang="en" xml:lang="en">Grafton Gallery</span>, -la sensation de la lumière.</p> - -<p>C’est que la puissance lumineuse d’une toile ne vient -pas des tons choisis pour la peindre, mais des <i>oppositions</i> -de clair et de sombre, d’où tous les maîtres, depuis les -<span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span> -Vénitiens jusqu’à Manet, en passant par Rembrandt, -Vélasquez, Watteau, Delacroix, Diaz et Courbet, ont tiré -leurs effets les plus sûrs.</p> - -<p>Il est inexplicable que l’on se soit imaginé récemment, -que la lumière ne peut être obtenue que par des -tons clairs. Toute l’histoire de la peinture prouve le -contraire, et je ne sache pas que la Saskia de Rembrandt -le cède en rien, pour l’éclat, à l’homme à la mentonnière -de Van Gogh. J’ai sous mes yeux une tête d’enfant par -Renoir, le portrait de Ziem par Ricard, tout en terre de -Bruxelles et en Sienne brûlée; une matinée d’avril sur -les collines d’Argenteuil, par Monet, voisine avec d’anciens -Corots d’Italie. Or, ce sont les Ricards, les Corots -qui trouent la muraille.</p> - -<p>Toute peinture, après vingt ans, cesse d’avoir de la -fraîcheur. Elle ne se soutient plus que par la distribution -des valeurs. Un paysage de <ins id="cor_36" title="Grainsborough">Gainsborough</ins>, un Canaletto, -un Manet de 1867 fait avec les vieilles recettes, j’en -ai la preuve devant moi, ont plus de puissance lumineuse -qu’un Sisley. Toute personne de bonne foi en peut faire -l’expérience et le public ne tardera pas à s’apercevoir -qu’il a été mystifié par les critiques d’art. Les tons entiers, -apposés par taches les plus pures, même chez Seurat et -Signac, passent, se ternissent; leur puissance colorante -n’a qu’une courte durée et dès que celle-ci s’anéantit, le -tableau s’éteint. Les impressionnistes qui n’ont cherché -que la lumière, l’ont moins exprimée en leurs œuvres -que Courbet, Ribot ou Manet. Le <i>ton pur</i>, pour qui la -jeune génération ferait bon marché de toutes les autres -qualités, est aussi dangereux que l’emploi du «bitume» -tant reproché aux <ins id="cor_37" title="peintre">peintres</ins> de 1830.</p> - -<p>L’exposition Whistler à la <span lang="en" xml:lang="en">New Gallery</span> était <i>lumineuse</i>. -La délicieuse Miss Alexander, dès le seuil, recevait -les visiteurs avec sa grâce de petite princesse espagnole. -Je sais peu de toiles plus claires que celle-ci. Les cheveux -de l’Enfant fondus comme la croupe des chevreuils de -Courbet, les verts de jade et les blancs laiteux de la -<span class="pagenum" id="Page_112">[p. 112]</span> -jupe sont d’une matière inaltérable. Les pigments ne -sauraient s’en désagréger et sa pâte unie à la solidité -de l’agathe. Quel repos, quelle sobriété, quel goût sûr! -Whistler s’est toujours détourné de ce qui est laid et -vulgaire. Il comprend ce que la nature permet à l’homme -de reproduire avec quelques poudres colorées. Vouloir -rivaliser avec le soleil lui semble absurde. Quand le vent -souffle d’est et que le Palais de Cristal étincelle, l’artiste -ferme les yeux et rentre dans son atelier, a-t-il écrit dans -son <i lang="en" xml:lang="en">Ten o’clock</i>. Laissons les naïfs tenter de suggérer -l’impression de tel effet qui nous aveugle dans la rue.</p> - -<p>Le premier devoir du paysagiste, c’est de planter -son chevalet devant le motif dont il y a un tableau à -tirer. L’exact rapport entre «le motif» et la toile ou la -feuille de papier, entre les outils et les moyens d’expression -qui sont à sa portée, Whistler en a, avant tout, -l’intuition. Admirable impressionniste, en ce sens qu’il -<ins id="cor_38" title="sugère">suggère</ins> l’impression d’une brume, d’une vague sur la -<ins id="cor_39" title="plages">plage</ins>, des façades de vieilles maisons; mais n’essaye -pas de peindre ce qui est au-dessus du ton où son instrument -est accordé.</p> - -<p>On m’objectera les jardins de Cremorn, avec ses -feux d’artifice. Mais c’est là surtout que sa théorie est -compréhensible. Si les roues pyrotechniques y étincellent, -c’est qu’elles éclatent dans la nuit. Pour ces seuls -tableaux, d’ailleurs, Whistler usa de sa mémoire, regardant -longuement, puis, fermant les paupières, redisant à -quelques amis chargés de regarder le même spectacle, -les détails qui l’en avaient frappé pour les enregistrer -de force dans sa mémoire. Les cinq ou six nocturnes—souvenir -de Cremorn—sont peut-être la création la -plus extraordinaire de la peinture moderne. Jamais l’azur -violet de la nuit ne fut exprimé avec autant de profondeur, -jamais l’ombre transparente des terrains ne le fut mieux, -pas même par Vélasquez dans sa célèbre chasse de la -<span lang="en" xml:lang="en">National Gallery</span>.</p> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span> -VII</h3> - -<p>Whistler n’eut de succès que dans les dernières -années de son séjour à Paris. Il avait épousé la veuve -de l’architecte Godwin. Le couple, heureux, s’établit -110, rue du Bac, dans un appartement vieillot, donnant -sur des jardins de couvents. L’ameublement et la décoration -furent les mêmes qu’à Londres. Le maître avait -son atelier rue Notre-Dame-des-Champs. Mallarmé lui -amena toute la jeunesse littéraire, et ce fut un beau jour -que celui où le poète lut sa traduction française du <i lang="en" xml:lang="en">Ten -o’clock</i> dans le salon de M<sup>me</sup> Eugène Manet (Berthe -Morisot).</p> - -<p>Je vis très peu Whistler à cette époque, car il était -entre les mains d’entrepreneurs de gloire et devenu le -favori des petites revues, transformé, n’ayant plus toute -sa saveur, dépaysé. J’espère qu’il fut heureux. Mais ce -n’est pas ainsi qu’il avait ambitionné de l’être, et les -honneurs officiels dont Paris le gratifia étaient bien -lourds pour sa fine personne. En tous cas, ce bonheur -ne dura pas longtemps.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span> -Je l’aperçus pour la dernière fois, veuf lamentable, -brisé, qui errait dans la rue de Paris, à Trouville, pendant -la saison des courses. Je n’osai plus lui parler. Je -l’avais beaucoup aimé et, j’ose croire, compris. Il ne -s’en doutait pas.</p> - -<p class="ldate">Mars 1905</p> - -<p class="sep3 cs8"><span class="smcap">Note</span>.—Mai 1909. Ces notes et ces souvenirs, je les relis quatre -ans après les avoir donnés à mon ami Brancovan pour la <i>Renaissance -latine</i>, revue qu’il dirigeait alors. Une exposition de l’œuvre de -Whistler a eu lieu depuis à l’Ecole des Beaux-Arts. Elle n’a pas même -eu les honneurs d’une vive discussion. Cette œuvre d’élégance, de -distinction et de demi-teinte fut malmenée par la critique d’avant-garde -et laissa la jeunesse artiste indifférente. «Ce n’est que cela?» -dit-on un peu partout... C’est que déjà Gauguin était le Dieu du jour -et les toiles du peintre américain ne devaient pas passer en vente -publique. M. Matisse préparait ses théories. On était prêt à le suivre. -Carrière allait mourir et l’on n’osait pas encore le mépriser. Quatre -ans se sont écoulés. Whistler et Carrière appartiennent à des temps -déjà lointains. Les morts vont vite.</p> - -<hr class="hr24" /> - -<h2 id="Page_115">FREDERIC WATTS<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a><br /> -<span class="cs8">(1817-1904)</span></h2> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> -Cette étude fort incomplète du grand homme que fut Watts, -je la donne dans des proportions restreintes telle qu’elle parut dans -<i>l’Art et les Artistes</i>, m’excusant d’avoir traité si rapidement un si -beau sujet.</p> - -<p>Prévenons, dès l’abord, le lecteur français, qu’on -n’entre pas de plain-pied dans l’œuvre de cet homme -colossal. Si vous n’aimez pas les grandes figures plafonnantes -qui font lever la tête pour regarder, là-haut, -très au-dessus de nous, négligez Watts. Sa gloire, purement -nationale, n’a guère encore dépassé la côte argentée -de son pays. Il n’en a, d’ailleurs, que plus de saveur et -d’originalité. Vous ne trouverez rien de lui chez les -marchands de tableaux: il a tout réservé pour l’Angleterre. -Ayant eu le bonheur de réaliser presque tous ses -projets, il a ramassé dans Londres et donné à la Nation -la moitié de son prodigieux Œuvre. Allez voir la <span lang="en" xml:lang="en">National -Portrait Gallery</span>; allez à la <span lang="en" xml:lang="en">Tate Gallery</span> (Luxembourg -anglais); admirez ses fresques dans le Hall de <span lang="en" xml:lang="en">Lincoln -Inn’s Fields</span> au Temple. Mais, si vous négligez de regarder -notre cher Baudry, à l’Opéra, si vous réservez toutes vos -sympathies pour quelques pommes rouges sur une -serviette bleue ou pour les déformations puériles et -prétentieuses, il est inutile de prendre contact avec de -graves chefs-d’œuvre, qui ne sauront vous convaincre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span> -Watts est un de ces Anglais italianisants qui de Florence -et de Venise rapportent un trésor à quoi ils restent toujours -fidèles et retournent souvent puiser. Impossible, -penseront nos amis, d’être plus démodé et plus «vieux -jeu». Pourtant, je ne vois guère que Rodin, à propos -de qui l’on puisse, comme à propos de Watts, citer les -plus illustres maîtres de jadis, quand on parle de leurs -ouvrages et les y comparer. Ils ont tous les deux le -plus noble idéal et disposent des plus sûrs moyens d’expression. -Ils sont riches en pensée, classiques, quoique -foulant le même sol que nous. Watts et Rodin: un Anglais -et un Français d’aujourd’hui, de demain et de toujours.</p> - -<p>Esprit d’une rare élévation, lettré, poète, Watts, pendant -près d’un siècle, fut lié avec les personnes les plus -distinguées du monde entier, entretint un commerce intellectuel -avec les génies de l’antiquité grecque et de l’Italie. -Il fut peintre, comme on l’était au seizième siècle, comme -rien n’empêcherait qu’on le fût encore.</p> - -<p>Son exposition posthume, à l’Académie de Londres, -formait, quoique incomplète, un musée où l’on ne tardait -pas à être saisi d’un respect religieux. Est-il donc possible -que nous ayons vécu à côté de ce superbe vieillard qui, -récemment encore, travaillait comme Titien et Tintoret, -si près de nous? Non pas enfermé dans une impénétrable -retraite de maniaque, comme Gustave Moreau, mais toujours -en contact avec la vie, portraiturant les jeunes -beautés à la mode, comme les écrivains et les savants, -avec une activité et une curiosité inlassables. Loin d’être -un de ces lourds producteurs, intelligents, mais médiocres -ouvriers, comme Boecklin ou Moreau, Watts fut, par un -caprice de la nature, un excellent cerveau à la fois et un -vrai peintre. Le fait est assez rare pour mériter d’être -souligné. Pour indiquer à ceux qui l’ignorent, ce qu’il -fut, je dirais: supposez un Elie Delaunay, qui serait -génial, fécond, sain, riche et généreux, avec certaines -des qualités et la «pâte» qu’on aime dans le Fantin -des «Brodeuses». Il eut les qualités qui nous réjouissent -<span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span> -chez ces «petits maîtres», plus la fantaisie ailée, l’invention, -le style, une science consommée.</p> - -<p>On pourrait aussi lui trouver quelque parenté avec -Ricard (mais seulement comme portraitiste). Enfin, dans -telle étoffe de vêtement, dans tels accessoires ce sont des -raffinements inattendus, des délicatesses aussi rares que -chez Whistler ou Stevens. Je voudrais pouvoir décrire -«Lady <ins id="cor_40" title="Margarett">Margaret</ins> Beaumont, avec sa fille» (1859), dont -la robe d’un gris lilas est faite de la matière d’un iris -blanc et trente portraits de femmes, dont un seul suffirait -à établir une réputation. Mais des pages seraient nécessaires -pour choisir équitablement parmi tant de toiles -belles ou curieuses.</p> - -<p>«Fata Morgana», «Paolo et Francesca», «Le Jugement», -«Prométhée», «La Mort couronnant l’Innocence», -des centaines de compositions philosophiques -ou didactiques, voisinent—sans rien de conventionnel -ni d’académique—avec des portraits, parfois héroïques -(Tennyson) ou très familiers, documents sans pareils sur -la société anglaise au dix-neuvième siècle. Enviable vie -d’homme qui s’écoule harmonieusement, à construire une -œuvre impérissable, au-dessus de nous, avec des matériaux -que nous avons tous à notre portée—sans recettes -mystérieuses.</p> - -<p>La plupart de ses compositions, a-t-on écrit de lui, -doivent être tenues plutôt pour des hiéroglyphes ou des -symboles (ce que furent tous les arts à leur origine: -n’en va-t-il pas, d’ailleurs, ainsi, de ce qui est au-dessus -des conditions purement physiques?). Watts avait la prétention -d’<i>enseigner</i>. C’était un moraliste et un idéologue.</p> - -<p>Quelque style dont il ait voulu se rapprocher, l’antique, -celui du moyen âge, ou tout autre, il y a ajouté -le sentiment moderne, excepté dans deux cas: <i>La Foi</i> et -<i lang="en" xml:lang="en">Dedication to all churches</i>.—<i>La Foi</i>, attristée par la -persécution, lave ses pieds ensanglantés, reconnaissant le -pouvoir de l’Amour dans le parfum des belles fleurs, la -<span class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span> -paix et la joie dans le chant des oiseaux. Le glaive n’est -décidément pas le meilleur argument, et elle le rejette.</p> - -<p>La mort a beaucoup préoccupé Watts. Il a essayé -de la dépeindre comme une amie bienfaisante et secourable. -Le soldat, le prince, le mendiant, lui rendent hommage; -la maladie repose sa tête sur ses genoux hospitaliers; -l’enfant joue ingénument avec le linceul. Un bébé, -dans la <i>Cour de la Mort</i>, dort contre le sein de la macabre -majesté; le silence et le mystère gardent le seuil du palais.</p> - -<p>Dans <i>l’Amour et la Vie</i>, une mince jeune femme, -exquise de lignes, est l’emblème de la fragilité humaine, -sa faiblesse et sa force, à la fois; l’humanité monte la -rude pente, de l’animalité à la spiritualité.</p> - -<p>La fameuse <i>Espérance</i> (tableau entièrement bleu), -accroupie sur le globe terrestre, pince la dernière corde -de sa harpe, pour en tirer la musique la plus intense -qu’il se puisse.</p> - -<p>Mais nous n’essayerons pas, ici, de donner plus -qu’une faible idée d’un cycle philosophique qui se développe, -d’un bout à l’autre, avec une rigueur absolue. -La place nous manquant, nous effleurons seulement, ne -pouvant étudier. Nous aurions à passer en revue les -innombrables portraits-bustes, les paysages symboliques -(<i>le Retour de la Colombe</i>, etc., etc.) et les toiles d’intimité: -telle cette femme assise sur un canapé—qu’on -dirait être un Fantin supérieur.—C’est surtout dans la -seconde moitié de sa vie, que le maître adopta une sorte -de technique dense, empâtée, savoureuse, qu’avait précédée -l’usage des glacis.</p> - -<p>Nous ne croyons pas que Watts ait eu à lutter avec -les difficultés que tant de jeunes artistes ont souvent à -surmonter. Ses dispositions exceptionnelles furent aidées -par un père et un grand’père clairvoyants. Élève des -écoles de l’Académie, dès dix-huit ans, puis du sculpteur -Behnes, il débuta par un coup de maître. Comme perfection -technique, il ne dépassa jamais l’étonnant <i>Héron -blessé</i>. Cette toile peut être mise à côté de n’importe -<span class="pagenum" id="Page_121">[p. 121]</span> -quel chef-d’œuvre hollandais. Après un premier concours -pour la décoration du Parlement, en 1843, il alla passer -quatre années à Florence chez lord Holland, ministre -britannique près de la cour du grand-duc de Toscane. -De retour à Londres, il concourut encore pour un -panneau à la Chambre des Lords et fut victorieux. C’était -<i>Saint George et le Dragon</i>. A partir de 1848, ce fut une -succession ininterrompue de tableaux de chevalet et de -portraits, dont chacun a une haute signification. Point -d’essais, point de tâtonnements, mais une maîtrise qui, -quoique s’appuyant sur les écoles d’autrefois, n’en a -pas moins un parfum tout frais.</p> - -<p>Watts ne fut pas un des membres du «<span lang="en" xml:lang="en">preraphaelite -brotherhood</span>». Il marcha, à côté des voies tracées, -vers un but qu’il était seul à viser. Il vit tout ce que les -arts produisaient autour de lui, sentit avec ses contemporains -et avec ses cadets, mais sa pensée plana sur des -cimes dont nous sommes désaccoutumés. Quand il lui -plut d’être un réaliste, il le fut autant que Courbet: -témoin son magnifique attelage de brasseur, aux chevaux -plantureux, fumant dans l’atmosphère ambrée de la rue, -sous la conduite d’un gars rougeaud, aux vêtements -de cuir.</p> - -<p class="smrc">* * *</p> - -<p>Je n’oublierai jamais les deux heures que je goûtai, -il y a cinq ans, chez le vénérable vieillard. Sa maison de -Holland Park n’était qu’ateliers et galeries. Dès l’entrée, -on se sentait apaisé, dans la sérénité de l’art pur. C’étaient -des salons, pleins de précieux objets, où deux dames, -passant comme des ombres, allaient et venaient, occupées -à garnir de fleurs des vases et des coupes. Du jardin, -dans le goût archaïque anglais, glissait une lumière dorée -de fin de belle journée; on apercevait, au travers des -petits carreaux aux losanges de plomb, le cavalier héroïque -(<i>l’Energie physique</i>), dressé au milieu des allées au sable -rouge; Watts modelait encore ce groupe qui est aujourd’hui -dans la cour de <span lang="en" xml:lang="en">Burlington House (Academy)</span>. -<span class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span> -Enfin une sorte de moine entra, coiffé d’une calotte -écarlate d’enfant de <ins id="cor_41" title="cœur">chœur</ins>: c’était notre hôte, dont je -reconnus le visage si fin; très blanc, mais droit et tel que -maintes images me l’avaient montré. Quelle conversation -s’engagea aussitôt! Avec les plus jolies façons, des gestes -modérés, une voix tremblante et toute frêle, il parlait, -évoquant un passé illustre, me racontant des anecdotes -sur des Français de naguère, sur la société du duc d’Orléans; -puis, apprenant que j’étais peintre, il porta des -jugements inattendus sur nos confrères, aussi renseigné -sur eux que sur les quatrocentistes. Le maître me montra -ses ouvrages de prédilection, les portraits dont il était -entouré et une certaine toile, déjà ancienne, dont il -repeignait le fond. Il semblait qu’il se crût immortel.</p> - -<p>L’œuvre de Watts m’était expliquée. Cet être heureux -et fêté, depuis 1817, n’avait vu que les beaux aspects -de la vie. Il avait évolué dans les milieux les plus policés, -fréquenté les plus hautes intelligences de tous les siècles -et pénétré les mythes de toutes les religions. Une telle -existence vaut la peine d’être vécue.</p> - -<hr class="hr24" /> - -<h2 id="Page_125">CHARLES CONDER</h2> - -<p>Au coin de <span lang="en" xml:lang="en">Cheyne Walk</span> et de la rue qui débouche -sur le vieux pont de la Chelsea, une maison à balcons -de treillage vert, coiffés de petits toits à la chinoise, se -dissimule sous le lierre et les arbustes de son jardinet. -C’est là que je veux me rappeler, vivant affairé et endormi, -l’artiste délicieux, l’ami parfait que nous venons de perdre. -En été, ce coin de la Tamise est inondé de soleil; les -fenêtres des demeures riveraines dominent une grande -étendue de ce fleuve qui va, quelques milles plus loin, -devenir rivière. A Cheyne Walk, le fleuve est encore -presque un bras de mer et ses rives sont comme la -«<span lang="en" xml:lang="en">Marine Parade</span>» de <span lang="en" xml:lang="en">Brighton</span>, si ce n’est que la circulation -assez restreinte de ce quartier retiré rappellerait plutôt -une station moins fréquentée que la grande plage de -l’Est. Vers midi, en juin, par un temps chaud, comme il -y en a si souvent à Londres, arriver chez Conder, c’était -comme débarquer aux bains de mer en venant de la -Capitale. Joyeux, inoubliables midis, que j’ai goûtés dans -le parloir où je peignis le portrait de Conder, alors que -la mousseline des rideaux, gonflée par les courants d’air -perpétuels, se relevait sur ce paysage grandiose, tout -imprégné de sel marin; la tête de mon ami, rouge, mais -amaigrie, les cheveux longs, se séparant en baguettes, -comme au sortir du tub, se détachait en sombre sur les -lambris jaunes que tachaient de noir quelques vieilles -gravures en mezzotinte.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_126">[p. 126]</span> -Ses doux yeux bleu foncé au travers de la fumée -de la cigarette, regardaient vaguement au loin, comme -perdus dans un rêve, sans doute quelqu’un de ces sites -indiens ou australiens, <i>coloniaux</i> en tous cas, qui étaient -le décor habituel de ses hallucinations. Il sentait proches, -comme à portée de sa main, là, de l’autre côté du pont, -au delà des Océans, ces palais enchantés, ces bayadères, -ces fontaines et ces esclaves noirs, dont il avait rapporté -de son enfance passée là-bas, l’enivrement. Il «posait» -comme une statue, par politesse, s’efforçant de me donner -le moins de mal possible, me racontant seulement de sa -voix lassée, en mots difficiles à percevoir, des faits sans -importance, de soi-disant grossièretés de ses camarades, -d’imaginaires manques d’égard, des disputes de sociétés -et de clubs artistiques; puis passait à la description d’un -meuble aperçu chez le bric-à-brac, d’un nouveau dessin de -«Chintz», d’une toilette de femme, de M<sup>lle</sup> Adeline Genée, -la ballerine de «l’Empire»; ou encore me parlait de la -«Fille aux yeux d’or», de son cher Balzac ou d’Anquetin -qu’il admirait comme à vingt ans. La cendre de -ses cigarettes couvrait le tapis. A chaque repos, il montait -à son atelier où il allait barbouiller et détruire en une -seconde quelque admirable esquisse jetée sur la toile, -dès sept heures du matin; il redescendait tout tremblant, -dans cette agitation fiévreuse qui le consumait, parce -qu’il sentait sans doute qu’il n’avait plus que peu de -mois à vivre; et il avait tant de projets!</p> - -<p>A deux heures, un lunch excellent était servi dans la -salle à manger, fraîche sous ses voûtes sombres. Il y -faisait honneur en véritable ogre, toujours reprochant -à Mrs. Conder qu’il n’y eût pas sur la table plus encore -de bonnes choses. Walter Sickert ou George Moore entrait, -à qui l’on faisait place, et des anecdotes de notre jeunesse -nous conduisaient jusqu’à l’instant où, n’y résistant plus, -Charles s’élançait au deuxième étage et se remettait à -peindre ou à dessiner.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_127">[p. 127]</span> -Ce printemps-là, j’avais un atelier à Londres et j’y -exécutais des portraits. Pénibles heures de la «<span lang="en" xml:lang="en">Season</span>»: -dans la chaleur écrasante d’une vaste pièce sous le toit, -des hommes et des femmes, beaucoup trop occupés pour -être exacts, entraient, sortaient, amenaient des parents et -des amis, prenaient le thé, critiquaient les ressemblances. -C’est dans un défilé de ces aimables importuns que -Conder dit un soir à ma femme, en regardant le portrait -d’une dame avec qui il était lié: «Comment? Jacques -fait encore poser Mrs. X?» Et il nommait une personne -aussi rose et blonde, que brune et jaune était mon modèle: -ma femme est surprise de l’erreur et alors le pauvre <ins id="cor_42" title="garoçn">garçon</ins> -répond: «Je me trompe peut-être; ne vous étonnez -pas, je ne sais plus toujours bien ce que je dis!...» -Il perdait la raison; c’étaient les prodromes de l’horrible -maladie où il s’est débattu deux longues années.</p> - -<p class="smrc">* * *</p> - -<p>Charles Conder et Aubrey Beardsley sont, dans ma -mémoire, comme seraient deux frères. J’avais connu le -premier, il y a très longtemps à Paris, mais je l’y avais -peu vu, car il sortait surtout la nuit à Montmartre, dans -des milieux où je n’étais pas attiré. C’est à Dieppe que -nous nous liâmes, le premier été surtout, où Beardsley et -sa suite y passèrent. Avant cela, Conder était plutôt, -pour moi, un garçon qui s’occupe de bibelots et a de -bonnes adresses d’antiquaires; surtout Conder était <i>l’élève -d’Anquetin</i>. Pourtant, j’avais été frappé, au premier jury -d’examen auquel j’assistai comme membre de la Société -Nationale, par des paysages printaniers animés de personnages -modernes, à l’allure romantique. Du temps se -passa, sans que j’entendisse parler de ce jeune Australien -dont j’avais perdu la trace. Nul catalogue d’exposition -ne mentionnait plus son nom. J’ignorais ce qu’il était -devenu et pourtant il vivait en plein Paris, où si souvent -les circonstances séparent ceux qui seraient le mieux faits -pour s’entendre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span> -Or, je fus bien surpris de le retrouver chez les Fritz -Thaulow, hébergé, soigné, recueilli comme le serait un -petit orphelin, par ces excellentes gens, après une de -ses crises. Les deux artistes avaient dû se rapprocher -dans «la maison de l’Art Nouveau» chez Bing. Ce japonisant -était un peu perdu quand il quittait l’Extrême-Orient -pour s’aventurer parmi nos compatriotes et, à -tort et à travers, commandait à Maurice Denis, à Besnard, -à Cottet, de Feure, Thaulow ou Conder, tableaux, décorations -de pièces, tapis ou modèles de meubles. Sa tentative -eut le sort réservé aux enfants trop intelligents: -elle ne vécut pas. Avouons cependant qu’il y eut à la -rue de Provence quelques réussites; l’une des plus remarquables, -mais assurément la moins remarquée, fut le -boudoir de soie, blanc crémeux, que Charles Conder -illustra de capricieuses aquarelles, bordées de franges -de perles blanches, d’un exquis raffinement de composition -et de couleur, ingénieuse transposition dans une -langue moderne, des bergeries, des galants décamérons -<ins id="cor_43" title="poudré">poudrés</ins> du dix-huitième siècle.</p> - -<p>Le nom de Watteau fut prononcé (Watteau, pourquoi -Watteau?), on cria au pastiche et le frêle ouvrage fut -mis de côté comme non avenu. Ces quelques panneaux, -achetés ensuite par M<sup>me</sup> Thaulow, puis mis en vente à -la mort du mari de celle-ci, j’ai maintes fois voulu les -faire remarquer par quelqu’un qui construisit un hôtel: -personne n’en a voulu. Ils attendent de passer un -jour sous le marteau du commissaire-priseur, chez -Christie, et d’être couverts de banknotes, quand la gloire -de Conder, qui commence à rayonner dans son pays, -aura fait de l’original artiste un maître précieux. Les -dessins de Beardsley, qu’on ne peut déjà plus se procurer, -à quelque prix que ce soit, ne sont pas d’une qualité plus -rare que les aquarelles de Conder, dont il subit si fort -l’influence; il n’avait pas, d’Aubrey, la sûreté de main -et le fini; mais son art est bien plus naturel, plus varié, -plus sain.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_129">[p. 129]</span> -Cette œuvre est considérable comme nombre. Peintures -à l’huile (les plus imparfaites de son bagage), peintures -sur soie, éventails (il y excella), pastels, sanguines, -lithographies (illustrations pour un Balzac), châles, robes -peintes, meubles, décorations de chambres entières -(maisons de <span lang="en" xml:lang="en">Edmond Davis Esq.</span>, de <span lang="en" xml:lang="en">Mrs. Halford</span>, etc., -etc.), je ne sais où cette œuvre s’est répandue dans les -cinq dernières années où mon ami travaillait jour et nuit, -dans une sorte de rage inconsciente, remplissant ses -énormes armoires de projets, de croquis, dont pas un -n’est banal ni insignifiant.</p> - -<p>Ses éventails sont presque tous des chefs-d’œuvre. -A quoi pourrais-je les comparer? nullement aux éventails -français du dix-huitième siècle. Le style de Conder est -purement anglais. Le côté ornemental rappellerait les -festons et les astragales des frères Adam, ces artistes de -génie classique et grec qui renouvelèrent l’art décoratif -de l’autre côté de la Manche et l’anoblirent. La couleur, -de multiples harmonies, si osées dans la douceur, je ne -les ai vues que chez Conder. Celui-ci a, comme tant de -ses compatriotes, une maladresse dans la construction -du corps humain, un «tremblé» dont le moindre artisan -français aurait souri; cependant, la forme a du style, -une étrange originalité, on reconnaîtrait cette écriture entre -mille. Cette forme est, avant tout, du dessin senti, nerveux -dans sa faiblesse, comme celle d’un Constantin Guys -ou, dirais-je, d’un Goya. Il faut s’entendre sur le sens -de ce mot «dessin». La «forme» est l’opposé de ce -que nomment dessin, les braves gens pour qui Bouguereau -fut un dessinateur. Les incorrections d’un Goya, d’un -Manet, même de l’ingénu Cézanne, sont de la forme. Je -ne veux pas dire que la déformation systématique des -néo-impressionnistes et des symbolistes soit seule du -dessin, car je suis convaincu du contraire: mais une -déformation nécessaire, à quoi, sans s’en rendre compte, -le peintre est toujours conduit, en face de la Nature: la -déformation qui est la vision et le dialecte d’un individu, -<span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span> -voilà ce qui, presque toujours, est, sinon beau, du moins -intéressant; et c’est souvent le <i>style</i>.</p> - -<p>Donc Charles Conder eut cette qualité si rare. Elle -ne fut pas perçue par nos critiques d’avant-garde, dont -le pauvre garçon attendait toujours les suffrages, étonné -de ce que la redingote de M. Charles Morice ne se déboutonnât -pas en un grand geste de sympathie pour lui et -de n’avoir pas les honneurs d’un paragraphe louangeur -dans le <i>Mercure de France</i> auquel il attribuait une grande -importance, assez plaisamment d’ailleurs. Conder ne -démêla jamais les raisons pour lesquelles il n’était pas -reçu à Paris dans le milieu «avancé» où l’attiraient ses -sympathies, où il avait sa place. Son exposition tenue -chez Durand-Ruel, il y a quatre ans, et pour le catalogue -de laquelle il m’avait imprudemment demandé une -préface, fut sa dernière manifestation publique dans son -«<span lang="en" xml:lang="en">dear old Paris</span>», et le signal de ses premiers troubles -cérébraux. Cet échec le désola. Ensuite, de son subit et -retentissant succès à Londres, il se rendit à peine compte, -car les applaudissements s’adressaient alors à un égaré.</p> - -<p>Étrange personnalité que celle du jeune Australien; -il fut bizarre et déréglé jusqu’à la fin, malgré son amour -pour le travail; mais ses excentricités, selon la coutume -anglaise, plaideront plus en sa faveur que n’aurait fait -une existence normale. On voit déjà comment sa légende -se façonnera. Dès aujourd’hui, il est classé dans la phalange -des «hors la loi», des «<span lang="en" xml:lang="en">outcast»</span>, pour <ins id="cor_44" title="lesquelles">lesquels</ins> -ses compatriotes ont une inclination toute romantique. -Quoique la Mort ait arrêté sa carrière à l’âge de tantôt -quarante ans, il est, à côté d’Aubrey Beardsley, une sorte -d’enfant prodige malade, mais sans la poétique agonie -de cet adolescent poitrinaire qu’a touché la Foi; il fut -suffisamment désordonné, pour que son joli génie -enchante des amateurs de l’exceptionnel et du cocasse.</p> - -<p>Jusqu’à son heureux mariage avec la femme tendre -et dévouée qui mit sa fortune à la disposition de Conder, -celui-ci fut, tant à Paris qu’à Londres, une sorte de -<span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span> -Verlaine, un irrégulier, passant de l’état d’ébriété à l’état -lucide, comme du sommeil à la veille, ne travaillant jamais -avec plus d’inspiration que s’il était excité par l’alcool. -Je ne saurais retracer ses pérégrinations dans les divers -quartiers des deux grandes cités, où il connut la misère -et l’abandon, lui qui attachait tant de prix à toutes les -raretés d’un joli intérieur et à l’élégance de ses habits. -Il était fait pour un siècle enrubanné, galant—et je ne -puis m’empêcher de me l’imaginer soupirant une sérénade -sous la fenêtre de sa belle, coiffé du béret à la Watteau -et la cape striée sur l’épaule.</p> - -<p>Je viens d’assister, dans son quartier de Chelsea, -à une de ces mascarades qu’il savait si bien monter et -je ne pouvais détacher ma pensée de Conder, pendant -qu’un orchestre d’instruments à vent accompagnait des -Cydalises et des Corisandes. Jamais la fiévreuse musique -de Gabriel Fauré ne me parut plus passionnée qu’ainsi -mise en action sous les guirlandes de fleurs, parmi les -jets d’eau et les bosquets qu’éclairait la pleine lune de -juin. Le ciel de minuit, toujours si pur à Londres, même -après une journée brumeuse, dressait une coupole bleu -sombre sur les murs des «mews» et des maisons dont -le jardin est encadré. Quelques vieux camarades de -Conder et moi, nous étions émus en écoutant le flûtiste -Fleury jouer en plein air, retirés comme nous l’étions -dans un salon où nous avaient attirés des éventails de -notre ami. Nous le sentions présent, il aurait dû être là, -parmi ceux de l’orchestre ou du chœur, tous comme sortis -de la Galerie Lacaze.</p> - -<p>Les personnages de la Comédie Italienne, de Molière -et de Balzac, tous un peu confondus dans le kaléidoscope -de son cerveau, un mélange de l’époque de Louis XV -et de 1830; un joli bric-à-brac de chaises à porteur, de -berlines, de cabinets de laque Vénitien rococo; des gondoles, -des portiques de treillages, des rideaux de Quinze-seize -contorsionnés «par Zéphir»; tels sont les modèles -et les accessoires qui reviennent sans cesse, dans l’œuvre -<span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span> -de Conder, où le chapeau de Rastignac s’aplatit presque -en tricorne, où la souquenille du valet poudré a presque -les mêmes pans que la rheingrave de la Restauration. -Postillons au fouet claquant, facchini, soubrettes, jeunes -seigneurs courtisant une almée à la Coypel, nègres au -turban empenné, fifres et tambours, vous êtes tous les -invités au bal d’Esther, dans la Chaussée-d’Antin, et vous -êtes les favoris de Charles Conder.</p> - -<p>La maison de <span lang="en" xml:lang="en">Cheyne Walk</span>, Conder l’avait achetée -et il y avait entassé tous les objets pittoresques, les vieux -tableaux et les meubles dont il aimait à faire un décor -riant à sa vie de labeur. Certaines pièces de cette vieillotte -demeure étaient, réalisées et vécues, les aquarelles mêmes -du maître de céans. Un sens des couleurs acides et criant -fort animait ces vieux lambris, ces chambres foncées -que les après-midi brumeuses de l’hiver obscurcissent -encore. Un salon bleu, tout miroitant de satins drapés -et de glaces vénitiennes, était dédié à ses dieux: Watteau -et Whistler.</p> - -<p class="smrc">* * *</p> - -<p>L’apogée de la vie du cher artiste, ce fut la redoute -qu’il donna pendant le carnaval de 1904. J’eus le regret -de ne pas y être; mais on me dit que cette fête, dont -le thème était une mise en action de «<span lang="en" xml:lang="en">The Rape of the -Lock</span>» de Beardsley, fut une réussite extraordinaire. -Chacun de ses admirateurs s’était imposé d’y venir dans -un équipage qui plût à Conder et le souper, au matin, -réunit sous les guirlandes du plafond et les arcs de -«treillis» la plupart des jeunes peintres, musiciens et -littérateurs pour qui l’amphitryon était alors devenu un -maître.</p> - -<p>On était loin, déjà, des jours de lutte où Conder, à -Dieppe, chez Thaulow, payait l’hospitalité reçue, en brossant -sur le gros coutil des sièges et de lourdes portières, -des compositions délicates ou robustes, mièvres ou un -peu théâtrales, improvisations charmantes d’un décor à -<span class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span> -bon marché; et, dans le jardin de la villa, dessinant des -parterres ou accrochant aux arbres des grappes de lanternes -en papier, dont la lueur n’éclaira que les tristes -repas où Conder, après l’une de ses premières attaques, -misérable, s’attablait auprès d’Oscar Wilde, tragique à -sa sortie de prison.</p> - -<p>A ce moment-là, j’avais redouté que Conder ne -glissât sur la pente fatale comme le pauvre Lélian, vers -des bas-fonds que son génie illuminait fantastiquement. -La maladie déjà avait saisi son corps surmené. Mais la -généreuse M<sup>me</sup> Thaulow et son enthousiaste Fritz étaient -là, prêts à secourir, à protéger tous ceux qui étaient -des «artistes». Wilde, réfugié à Berneval, près Dieppe, -venait clandestinement se réchauffer à leur foyer, contant -certaines de ses belles histoires symboliques, dans un -cercle de petits enfants qui l’écoutaient bouche béante. -Conder suivait un régime réconfortant et, enfermé dans -la villa de Caude-Côte, reprenait des forces. Je me le -rappelle un jour quand j’entrai, agenouillé aux pieds -de notre hôtesse dans une attitude que je ne m’expliquai -pas au premier abord; et la dame, le dominant de toute -sa stature de cariatide, était vêtue d’une étrange robe: -Conder essayait sur elle une draperie de sa façon qu’il -avait agrémentée de médaillons, de rinceaux, dont la -finesse est plus de mise pour un dessus de bonbonnière, -que pour les formes plantureuses d’une Walkyrie scandinave.</p> - -<p>Mon ami me parlait souvent de Miss X... qu’il croyait -à Paris et dont il comptait faire son épouse. J’avoue que -dans ces inquiétants jours de Dieppe j’écoutais avec mélancolie -les projets du malade. Pourtant, il devait rebondir -encore une fois, se marier et connaître, pour de trop -courts instants, mais en jouir pleinement aussi, la sécurité -et une totale liberté de réaliser ses rêves de peintre et -d’amateur. Il connut, enfin, le succès.</p> - -<p>Aubrey Beardsley, Oscar Wilde, Charles Conder, -Dowson, Arthur Symons, ces protagonistes du <span lang="en" xml:lang="en">Yellow -<span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span> -Book</span> et du Savoy, sont aujourd’hui tous disparus, après -avoir, chacun dans son genre, accompli une œuvre -originale: bien différents les uns des autres, une parenté -artistique les a unis. Ils eurent tous le culte et l’intelligence -de l’esprit français, entendirent notre langue que -Whistler leur apprit à aimer. Ils forment une petite phalange -indissolublement liée dans la mémoire et la reconnaissance -de ceux d’entre nous qui fréquentèrent assidûment -l’Angleterre dans les dernières années du dix-neuvième -siècle. Le mouvement littéraire et musical, la -peinture, enfin tout ce qu’il y eut de plus significatif -et de plus neuf chez nous, trouva en eux des cerveaux -pleins de réceptivité et des voix enthousiastes pour nous -célébrer.</p> - -<p>J’aurais voulu ajouter ici un portrait de l’un des plus -doués d’entre eux, de mon vieil ami Walter Sickert, -l’admirable peintre de paysages urbains et des music-halls; -mais heureusement, il est encore parmi nous, bien -vivant, et je me suis imposé le devoir de ne parler que -des disparus.</p> - -<hr class="hr24" /> - -<h2 id="Page_137">AUBREY BEARDSLEY<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a></h2> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> -J’aurais voulu faire à nouveau un portrait d’Aubrey Beardsley -pour qu’il rentrât dans le cadre de ce volume; mais le temps m’a -fait défaut et je donne ici la préface écrite en 1907 pour la traduction -de <i lang="en" xml:lang="en">Under the Hill</i> que me demandèrent les éditeurs, Arthur Herbert, -L<sup>td</sup>, de Bruges. Je n’y change rien.</p> - -<p>Peut-être a-t-on agi avec prudence en ne traduisant -pas plus tôt l’œuvrette que voici. Avant que la gloire -ne vînt fixer le nom d’Aubrey Beardsley dans la mémoire -de tous, il eût semblé aventureux de livrer au grand -public, et privé surtout de ses grâces originales, l’essai -qu’est <i>Sous la Colline</i>. Cet essai vaut par le style, autant, -sinon plus, que par la pensée. Qu’est-ce que l’auteur a -prétendu dire? quel est l’apport personnel de son génie? -Voilà ce que je ne me chargerai pas de démêler, car -Aubrey Beardsley reste pour moi l’artiste étrange et fort, -l’intelligence merveilleuse, l’enfant prodige que j’eus la -joie de connaître pendant deux ans et qui m’a tellement -ébloui, que je craindrais de le diminuer à mes propres -yeux en me livrant à une analyse trop rigoureuse. Deux -ans: bien court laps de temps dans une vie normale -d’homme; mais, dans la sienne, suffisant pour que j’aie -l’illusion d’avoir assisté à une longue existence, et à la -plus intéressante. On a vu, dans <i lang="en" xml:lang="en">Under the Hill</i>, une -manière de paraphrase de Tannhaüser, spirituelle et légère, -de ce caprice très anglais, qui renouvelle les plus anciens -sujets en les assaisonnant d’un piment moderne, en les -<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span> -dépaysant si l’on peut dire ou mieux, en ne les situant -pas. Le petit abbé Fanfreluche et la belle Hélène n’appartiennent -qu’à Aubrey.</p> - -<p>C’est l’atmosphère dans laquelle on place une œuvre, -qui la distingue des autres, et c’est surtout la Technique, -ou le Style. Beardsley, dessinateur, eut une technique -presque parfaite;—écrivain, il aurait peut-être atteint -une égale perfection. Dans ce conte, il n’est encore -qu’un amateur charmant, plein de projets et de recherches -ambitieuses, mais un amateur, à la veille de passer -maître ouvrier.</p> - -<p>Il siérait de prendre <i>Sous la Colline</i>, pour une boutade, -sans commencement ni fin, presque pour des notes -jetées par un débutant, qui croit à la forme et cisèle -des phrases, sans grand souci de les coordonner. J’en ai -entendu beaucoup dites par lui à moi-même, alors qu’il -venait de les griffonner sur une table de café, au Casino -de Dieppe. Il en riait, ou il en était heureux et fier, -comme un collégien qui a trouvé une belle rime. Dans -sa prose, on découvre le même procédé, les mêmes -trilles, les mêmes vocalises perlées, que dans ses dessins -aux entrelacs précieusement compliqués. Nous aimons cela -dans son œuvre plastique; nous l’aimons aussi dans sa -prose, malgré qu’il n’ait pu l’amener au même degré -de fini que son dessin. Ne cherchez pas, je vous en prie, -une signification profonde, cachée sous ces mots, qu’un -délicat a enfilés les uns aux autres, comme des pierreries -multicolores sur un fil d’argent; plaisir des yeux, presque; -plaisir de musicien aussi, car les harmonies pures ou -bizarres le captivent comme les couleurs. Beardsley est -un dilettante. Tout ce qui est beau le retient; et aussi -une certaine laideur, dont il a fait de la beauté.</p> - -<p>Il est un vrai produit de fin de siècle. Le tourmenté, -le faisandé, le malsain de son art, me repousseraient peut-être -autant qu’ils attirent les autres, si le hasard ne -m’eût mis à même de nouer des relations amicales avec -<span class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</span> -cet homme de grande intelligence, de solide culture, de -goût si sûr et si varié.</p> - -<p>Ce qui me touche par-dessus tout chez Beardsley, -écrivain, c’est son amour de la langue française, qu’il -ne parlait pas volontiers, bien qu’elle eût peu de secrets -pour lui. Il rêvait d’incorporer à sa langue certains de -nos mots dont la sonorité l’enchantait, au cours de ses -lectures quotidiennes. Comment est-il parvenu à se faire -l’éducation dont il donnait la preuve, le plus simplement -du monde, dans la conversation en français? Le culte -de l’article de Paris, la connaissance superficielle des -choses de chez nous, qui nous touchent chez les -Étrangers, par la bonne volonté dont ils témoignent, et -nous irritent aussi parfois un peu, Aubrey les dépassa -bien vite. <i>Le Courrier français</i>, auquel il collabora et où -il réussit du premier coup, représente assez cette fantaisie -montmartroise dont la mousse enivre les cerveaux des -Américains, des Anglais et des Allemands, dont regorgent -nos ateliers de peinture. Il n’y fut pas insensible, mais -son flair et sa lucidité lui ouvrirent de plus lointaines -perspectives et, comme il n’aurait pu se contenter de si -peu, s’étant mis avec sa sœur Mabel à lire du français, -ils allèrent tous deux, bien vite, au meilleur et au plus -difficile.</p> - -<p>Ai-je jamais entendu un de mes compatriotes parler -de Molière et de Racine comme lui? Racine surtout qui -reste fermé à la plupart, il le savait par cœur, et il récitait -les chœurs d’Athalie et d’Esther comme des prières. Il -vivait dans le dix-septième et dans le dix-huitième siècles. -On sait qu’il songea à traduire les <i>Confessions</i>, à faire -un ouvrage sur Jean-Jacques et un essai sur les <i>Liaisons -dangereuses</i>. George Sand, Chateaubriand, Balzac, il les -étudia à fond. Pour Balzac, il avait une passion et, les -personnages de ses romans, Aubrey les connaissait -comme des membres de sa famille. Je n’oublierai jamais -des après-midi passées dans la chambre où Charles Conder -exécutait ses ingénieuses lithographies pour la <i>Fille -<span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span> -aux yeux d’or</i>. Celui-ci voyait en Dieppe un décor pour -tous les actes de la <i>Comédie humaine</i>; il n’était alors -question que de Balzac; et pour ce petit monde, gêné -pour désigner un objet dans un magasin, Balzac était -discuté comme il aurait pu l’être dans un cénacle de lettrés -français. Gautier, Baudelaire, Verlaine n’eurent pas de -plus fervent adorateur que Beardsley. <i>La Dame aux -Camélias</i> prenait à ses yeux de malade une importance -toute particulière. Il l’enveloppait de je ne sais quelle -prestigieuse poésie; il n’eut de cesse que je le menasse -chez Alexandre Dumas, à Puys. Inénarrable visite, où le -romancier fut vite conquis par le charme juvénile du -dessinateur, dont je traduisais, au cours de l’entretien, -les questions et les délicats compliments. <span lang="en" xml:lang="en">Mrs. Mabel -Wright</span> doit avoir encore sur quelque rayon de sa bibliothèque, -le volume de la <i>Dame aux Camélias</i>, que Dumas -offrit à son frère avec une belle dédicace.</p> - -<p>Mais, me voici tenté de conter mes souvenirs, et, pour -cela je suis assez embarrassé.</p> - -<p>En effet, c’est une préface qu’on m’a fait l’honneur -de me demander; quand j’en fus averti, je commençai -par m’en réjouir; puis, je réfléchis qu’une préface pour -<i lang="en" xml:lang="en">Under the Hill</i> serait une entreprise au-dessus de mes -forces. Alors, puisque l’on m’assurait que tout ce que -je savais de Beardsley méritait d’être dit, je mis ma -mémoire à contribution.</p> - -<p>Des souvenirs surgirent en foule et, pendant quelques -jours, je revécus par la pensée avec le cher garçon -dont j’avais fait la connaissance deux ans avant sa mort, -déjà atteint du terrible mal auquel il allait succomber, -mais encore fiévreusement passionné et brillant, dans -ses heures de répit. J’évoquais les journées de flânerie -et de travail à mes côtés, les bavardages sans fin que -nous avions ensemble, le matin, sur la plage, au milieu -des baigneurs, l’après-midi en arpentant les pelouses de -la rue Aguado et à l’Hôtel des Étrangers, où sa mère, -bonne et tendrement inquiète, l’attendait toujours, le -<span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span> -regardait en frémissant quand nous rentrions d’une promenade -trop fatigante.</p> - -<p>J’avais déjà rédigé ces souvenirs, quand je repris le -livre d’Arthur Symons consacré à mon ami et je constatai -que je ne faisais que répéter des choses si bien dites -avant moi; en effet, nous passâmes, tous les deux, l’été -de 1895 à Dieppe, en compagnie de Beardsley. Nous le -voyions à chaque instant; une perpétuelle agitation et -la terreur de la solitude lui faisaient saisir le moindre -prétexte pour abandonner ses dessins. Il venait nous -chercher, ou nous le rencontrions au dehors, portant sous -son bras la vieille reliure Louis XIV de maroquin rouge -à fers dorés, qui lui servait d’enveloppe pour ses notes -écrites. Symons et moi, nous étions ses auditeurs attentifs, -nous recueillions ses boutades et ses paradoxes. Peut-être, -en ma qualité de Français, ai-je été plus touché que -Symons par l’étrangeté du personnage; peut-être m’apparut-elle -plus exceptionnelle, cette excentricité anglo-saxonne, -si habitué que je sois à l’humeur britannique. -Le décor de notre vieille ville normande, si provinciale, -en dépit de son Casino et de ses bains cosmopolites, -où je vis passer tant de curieuses figures, depuis trente -ans; la lumière de cet endroit où s’écoulèrent toutes -mes vacances de Parisien, mettaient en un vif relief la -silhouette du fin artiste, de cet élégant et anguleux -dandy, encore tout imprégné de l’âcre odeur de Londres.</p> - -<p>Son visage émacié présentait un nez très busqué -et très osseux entre deux petits yeux perçants, couleur -de noisette, sous des cheveux de ce blond-acajou, dit -«auburn», que séparait en bandeaux, sur un front -bombé, une raie soigneusement faite. Toujours vêtu, le -jour, d’un costume gris clair, une fleur à la boutonnière, -ganté, il tenait verticalement, par le milieu, une grosse -canne de jonc, dont il frappait le sol pour scander ses -phrases et accompagner ses mots. Il avait infiniment -d’esprit, un langage recherché et les plus gracieuses -façons du monde. Un peu voûté, il tâchait de redresser -<span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span> -sa haute taille, dans un perpétuel effort de ne pas paraître -malade. La maladie lui faisait horreur et, dès que le -sourire retombait, son expression devenait sauvagement -douloureuse. A la moindre brise, il s’enveloppait d’un -plaid de voyage ou dans un mac-farlane, dont les ailes -gonflées par le vent du large, le faisaient ressembler à -une énorme chauve-souris.</p> - -<p>Beardsley vint sonner à ma porte, accompagné par -des amis qui ont déjà presque tous disparu, et dont -certains—lui le premier—auraient à peine atteint à la -maturité aujourd’hui. Et cela semble si loin dans le passé!</p> - -<p>Le bon géant Fritz Thaulow—mort lui aussi—vivait -à Dieppe avec son heureuse et noble famille. Il -ouvrait, très hospitalier, sa maison à tous les artistes -qui passaient. Thaulow et Charles Conder me présentèrent -un petit groupe d’Anglais qu’un même bateau avait -amenés. C’était le poète Alfred Dowson, bohème à la -Verlaine, qui fut vite enlevé, après avoir signé de beaux -vers; c’était Arthur Symons et quelques autres, suivis de -l’éditeur Smithers, à l’éternel gibus, et flanqué d’une -demoiselle de bar, ensevelie sous un immense chapeau à -plumes. On aurait dit d’une société venue sur le continent -pour une <span lang="en" xml:lang="en">Bank Holyday</span>. C’étaient pourtant les rédacteurs -et les principaux artistes du magazine <i>Savoy</i>, dont -j’attendais avec impatience chaque nouveau fascicule, -à la couverture rose et parée d’un dessin pointillé -d’Aubrey Beardsley. Ces jeunes gens s’ingéniaient à -scandaliser leur pays et n’auraient reculé devant rien pour -se signaler, à une intéressante époque de l’histoire artistique -et littéraire de l’Angleterre; retenons cette date: -1896. Le long règne de la pieuse et sévère Victoria, Impératrice -des Indes, déclinait. Burne-Jones venait d’être fait -baronnet; Whistler commençait d’être sacré grand peintre, -après ses batailles livrées à la <span lang="en" xml:lang="en">Grosvenor Gallery</span>, où -les Indépendants et les snobs s’allaient pâmer devant -toute œuvre refusée à la Royal Academy. C’est alors -qu’Oscar Wilde, triomphant, se promène dans Piccadilly, -<span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span> -un grand tournesol à la main. Les opéras de Wagner -sont donnés dans deux théâtres à la fois, où se presse, -religieusement silencieux, ce public d’esthètes, si bien -croqués par Aubrey Beardsley dans une de ses fameuses -planches: <i>Wagnerites</i>. Sarah Bernhardt et Réjane jouent -des pièces françaises; George Moore célèbre Manet, -Degas, Zola et Goncourt. Le seul nom de Balzac gonfle -la gorge de ceux-là même qui n’ont rien lu de lui; -William Morris, poète, sociologue et tapissier, poursuit -de sa haine l’acajou victorien et met à la portée du -bourgeois un ameublement moyen-âgeux, dans le goût -des préraphaélites.</p> - -<p>La société anglaise se réveille d’un long sommeil et -secoue son indifférence pour tout ce qui n’est pas le -sport. Un nouveau snobisme va la jeter dans les bras -des artistes; elle attend quelque chose et se prépare à -s’amuser d’autre façon. Dans cette atmosphère surchauffée, -parmi les révoltés et les novateurs, voici venir -le jeune Beardsley. Il s’avance d’un pas mesuré; il va, -élégant et fluet, allonger subrepticement un coup de pied -dans les vitres de Buckingham Palace, d’où la vieille -souveraine observe et condamne ses sujets. On sait que -sa majestueuse indulgence est réservée pour les Philistins. -Voici Beardsley, grave et ironique à la fois, tenant au-dessus -de sa tête de magnifiques plats chargés de paons, -de rares poissons et de fruits exotiques. Des parfums -énervants fument dans des cassolettes. En cadence, comme -quelque personnage d’un conte d’Henri de Régnier, il -présente en une sorte d’entrée de ballet, mille objets -bizarres, qu’on dirait tirés du fourgon des rois mages. -Ses mets sont composites, à l’arôme inquiétant: le chef -qui en prépare les sauces et en dressa la parure, dédaigne -la classique cuisson des rôtis nationaux.</p> - -<p>Beardsley va rénover la fantaisie anglaise, cruelle et -poétique, froide et qui dissimule ses émotions, si elle -en a; il est ironique, gouailleur, et poète à la façon du -<span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span> -clown shakespearien; sceptique, exubérant tour à tour -et retenu; surtout amer, jusque dans ses éclats de gaîté.</p> - -<p>Ma pensée se plaît à l’associer à un autre de mes -<ins id="cor_45" title="ami">amis</ins> très regretté et qui me fut si cher, au candide et -charmant Jules Laforgue, que je vis, dix ans <ins id="cor_46" title="plutôt">plus tôt</ins>, -passer, toussant lui aussi, et blême comme ce Pierrot -qu’ils aimèrent tous les deux. L’humour de <i lang="en" xml:lang="en">Under the -Hill</i> reçoit comme un reflet des <i>Moralités Légendaires</i>. -J’imagine ces deux jeunes malades se rencontrant dans -la nuit élyséenne, se saluer cérémonieusement, danser -un grave menuet dans un rayon pâle de la lune, puis -s’évanouir comme deux ombres...</p> - -<p>Ils avaient beaucoup regardé et beaucoup ri tous les -deux, pendant leur vie terrestre, et si la mort n’avait pas -si vite jeté son dévolu sur ces deux frêles proies, l’un -ne serait pas devenu le chrétien, ni l’autre le chimérique -amoureux qu’ils se montrèrent, avant de nous quitter. -Ils demeureront comme le produit, très marqué, de la -civilisation, dans deux grandes capitales à la fin du dix-neuvième -siècle. Laforgue, quoique provincial du <ins id="cor_47" title="midi">Midi</ins>, -incarne le gavroche parisien, de l’heure inquiète qu’il -vécut. Quant à Beardsley, il fut le gamin de Londres, le -vrai cockney, au rire bref et qui retombe dans une morne -tristesse, après les bonds de sa morbide gaîté.</p> - -<p>On ne peut dire de lui: «Il n’eut pas le temps de -s’exprimer; que serait-il devenu?» En quelques années, -il les avait comptées, il donna hâtivement, mais avec -méthode, tout ce qu’il avait en lui. Heureux, ceux qui, -dans ce temps de fébrile course au clocher, savent tôt -se fixer et entrevoient, dès leurs débuts, l’arabesque qu’ils -auront à tracer. L’enfant prodigue des soirées de <span lang="en" xml:lang="en">Brighton</span>, -le petit pianiste faiseur de <i lang="en" xml:lang="en">Christmas cards</i> et de <i>Menus</i> -pour les dîners, trouve à quinze ans sa formule. Indiquons—rapidement, -puisque M. de Montesquiou y -insista avec ingéniosité et éclat,—les influences qu’il -subit et rappelons ce que Burne-Jones proposa à son -admiration, tant qu’il l’eut pour élève. Une vision, toute -<span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span> -anglaise, de l’antiquité classique, de la Renaissance italienne, -des estampes japonaises et des dessins du dix-huitième -siècle français; et un sens très aigu du grotesque -moderne: voilà ce dont Beardsley fait preuve, -dans ses compositions. Il ne représente pas avec fidélité -ses contemporains; au contraire, il les déforme, les -habille à l’antique; les dévêt ou les pare d’atours -empruntés; mais leurs gestes sont d’aujourd’hui. S’ils -parlaient, leur parler serait le nôtre. Les salles bizarres -et les jardins fantastiques où ils minaudent, donnent sur -la rue bruyante de <i lang="en" xml:lang="en">hansom cabs</i> et d’omnibus roulants. -Ses dessins sont des affiches toutes prêtes à être agrandies -pour les murs de Londres. Malgré tous les paraphes et -la complication calligraphique dont il l’enveloppe, son -écriture, même de loin, reste lisible; le graveur héraldique -et l’imagier médiéval prêtent leur art exact au caprice -du jeune décadent, à l’irrespectueux satiriste. Il n’est pas -peintre: il est maître en <i>blanc et noir</i>; c’est pour l’imprimerie -qu’il travaille. L’illustration et l’affiche ne sont-elles -pas l’Art même de ce temps?</p> - -<p>Beardsley ne fit pas de peinture à l’huile, mais projetait -sans cesse d’en faire. Un jour, le voyant tenté par -ma boîte à couleurs, je le laissai seul dans l’atelier du -Bas-Fort-blanc dont la baie s’ouvre sur les rochers où -les enfants pêchent la crevette. L’après-midi d’août était -glorieux. Je pars en promenade. Quand je rentrai, la -grande toile mise à sa disposition était couverte d’un -très beau dessin au fusain qu’il ne colora jamais, mais -que je ne puis me consoler d’avoir vu effacer d’un coup -de gant. C’était un épisode rapporté par George Sand: -<ins id="cor_48" title="Listz">Liszt</ins>, marchant dans la campagne, s’enfonce dans un -champ de pavots dont les têtes sont pour lui autant d’instrumentistes. -Le musicien inspiré, brandit sa canne, comme -un bâton de Kapellmeister, et bat la mesure, croyant -conduire un orchestre innombrable.</p> - -<p>Le mouvement du personnage, coiffé d’un feutre -mou, ses longs cheveux bouclés, était d’un geste superbe; -<span class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span> -mais le bâton menait une symphonie macabre et l’on -eût dit qu’il voulait plutôt faucher ces têtes aux corolles -agitées. Tout ce que faisait Beardsley exhalait l’odeur de -la mort.</p> - -<p>Je ne le connus qu’affaibli et se préparant à prendre -congé de nous. Implorait-il avec résignation le Crucifix -qu’avait mis, entre ses doigts fiévreux, le prêtre catholique? -Espérons que la Foi rendit moins déchirantes -ses rêveries de jeune condamné, à la porte du cimetière.</p> - -<p>Je le surpris souvent penché sur sa table, dessinant -dans sa chambre d’hôtel; il était rentré las de ses allées -et venues sur la terrasse du Casino. Grisé des flonflons -du bal et du bruit des <i>Petits chevaux</i>, dans lequel <i lang="en" xml:lang="en">Under -the Hill</i> fut presque en entier écrit, il revenait sagement -à son ouvrage. Travail appliqué, minutieux, sans ratures, -conduit comme celui d’un moine enluminant une page -de missel. Ainsi courbé sur la feuille de papier bristol, -les petites plumes d’or, les grattoirs rangés avec ordre, -il accomplissait une sorte de pieuse tâche, sous le regard -du Christ en croix, accroché au mur devant lui. Ce nouveau -Tannhaüser, on serait tenté de le croire, était obsédé -par des visions du Vénusberg et les cuivres de la bacchanale, -qui vibraient parfois dans ses oreilles. Il y a comme -la déformation d’une cagoule de frère de la Miséricorde, -dans certains de ses personnages ambigus, mi-Arlequin, -mi-Carlin, qu’il faisait rôder dans ses mascarades et qui -y répandent une odeur de mort. Tous ces personnages -sont enfants de son cerveau ou comme autant de -doubles de sa personne.</p> - -<p>Même malade, ainsi qu’il était en 1895, et tenaillé -par l’effroi du lendemain, son imagination d’illustrateur -était follement libertine, hantée de monstres aux gestes -douteux, qui offrent au public toute liberté de malveillante -interprétation. Nous sommes loin de ses légères -vignettes pour la <i>Mort d’Arthur</i>. Son premier public -fut sans doute très peu naïf, car il attribua un sens -obscène aux moindres détails des dessins parus dans le -<span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span> -Savoy et dans le <i lang="en" xml:lang="en">Yellow Book</i>, même aux fleurs de la si -curieuse Madone, peut-être le chef-d’œuvre de Beardsley. -On contait tant de choses sur sa vie factice et il s’était -volontairement créé une telle réputation d’excentrique -et de blasphémateur, qu’on le voyait toujours plus ou -moins célébrer une messe noire. Je ne me sentis jamais -très à l’aise entre ce que je devinais de ses rêves païens -et ses sentiments pieux de jeune catéchumène, entre -l’artiste et l’homme; d’autant qu’il ne s’expliquait pas -sur ce point et demeurait plein de retenue.</p> - -<p>Il y eut, à la fin du dix-neuvième siècle, beaucoup -de conversions, à Londres. Ce fut une mode et un engouement -parmi les gens cultivés d’embrasser le catholicisme, -au moment où s’achevait la surprenante cathédrale -byzantine, le plus bel édifice moderne de la ville, sinon -la plus belle église élevée de nos jours; théâtrale, sombre, -pleine d’encens et d’une mise en scène émouvante. Elle -attirait ceux que le culte protestant rebute par sa froideur. -Parsifal, Amfortas et la repentante ensorceleuse Kundry, -semblaient se cacher derrière les piliers de la nef, près -de ces fidèles britanniques, pour qui il n’est guère de -plaisir sans que l’âme du Pasteur ne rôde dans la ruelle -du lit comme une menace. Aubrey devait venir bientôt -tremper son doigt dans le bénitier de la basilique au retour -de ses randonnées nocturnes.</p> - -<p>Si l’on établit sans difficultés les parentés artistiques -d’Aubrey Beardsley, l’homme et l’écrivain qu’il souhaita -d’être, et qu’il laissa seulement entrevoir, sont plus <ins id="cor_49" title="complexe">complexes</ins>. -Il fut un pur «cérébral» et, comme tel, un des -plus accentués entre les jeunes hommes de sa sceptique -et raisonneuse génération; avide de jouir (trait commun -à tous les Anglais d’aujourd’hui), sans respect et n’arrêtant -son froid regard que sur les aspects brillants ou comiquement -grotesques des gens et des choses. La pitié -n’était pas son fait; mais il faut attribuer à son état -physique une part de son égoïsme. Il était personnel, -et cela, d’une façon presque touchante, tant il y avait -<span class="pagenum" id="Page_148">[p. 148]</span> -de l’enfant malade chez lui. Je me rappelle qu’il disait: -«Ce dont j’aurais besoin, ce serait d’une bonne nourrice -qui me dorloterait.» Et il avait pourtant avec lui son -excellente mère et sa sœur Mabel, l’ex-compagne de ses -heures de joies, alors toutes tendues vers ses caprices -et s’ingéniant à rendre sa longue agonie plus douce. -Les dernières fois que je le vis, encore plus creusé et -plus faible, il ne pouvait plus se supporter lui-même.</p> - -<p>Je rejoignis Aubrey dans l’automne de 97, à Paris, -avant son départ pour le midi où il devait hiverner. Il -était descendu à l’hôtel Foyot, au milieu du quartier -Latin dont il était si curieux. Nous dînions parfois -ensemble, dans le restaurant. Les lumières et les conversations -de nos voisins de table lui communiquaient une -passagère excitation, à peine suffisante pour chasser, -pendant quelques instants, ses lugubres visions de mort. -Il tenait alors les propos, qui m’aidèrent le mieux -à le comprendre.—C’est un écrivain, surtout, qu’il -ambitionnait d’être et c’était là, chez lui, une sorte de -coquetterie, presque une manie. Sa passion pour l’art -français du dix-huitième siècle, était alors dans toute son -intensité, et l’influence de notre littérature le dominait -complètement. Notons que les meilleurs artistes anglais, -depuis un quart de siècle, ont subi l’influence française, -comme nos romantiques de 1830, celle de l’Angleterre.</p> - -<p>Aubrey, ne pouvant plus supporter le climat de son -pays, venait donc à Paris, comme il aurait souhaité d’y -venir à ses débuts. Si les bouquinistes des quais de la -Seine le requéraient, les plaisirs auxquels il ne prenait -pas part, mais qu’il devinait autour de lui, lui donnaient -l’illusion de l’activité et de la vie. Il me fit part de -tous ses projets d’écrivain. Chaque jour, c’était un nouvel -ouvrage dont il établissait le plan. Des phrases détachées, -d’abord, des mots d’esprit, comme les motifs qu’un -musicien note avant de composer une partition. Les -sujets? ils avaient beaucoup d’analogie avec ceux des -<i>Moralités Légendaires</i> et, sachant qu’il ne connaissait -<span class="pagenum" id="Page_149">[p. 149]</span> -pas Laforgue, je m’interdisais de les lui signaler. Si -charmant et bon ami qu’il fût, si affectueux dans ses -rapports avec nous, je dois avouer qu’il y avait un -manque absolu de tendresse et d’émotion dans les belles -histoires qu’il voulait conter; je n’y distinguai jamais une -philosophie, une morale—et pourtant l’heure avait -sonné pour lui des réflexions graves—. Même dans ses -livres, il est probable qu’il eût été un pur et simple amant -de la Beauté, de la Forme et de l’Art pour l’Art. Peut-être, -après tout, craignait-il de se faire trop connaître, -peut-être dissimulait-il les mouvements de son cœur...</p> - -<p>Celui qui doit vivre peu de temps, s’il a beaucoup à -faire ici-bas, a le droit d’être excusé s’il s’arrête souvent -sur sa courte route, pour regarder et parfois pour -rire. Il y a tant de beauté, autour de nous, et tant de -hideurs aussi, de quoi se réjouir ou se moquer, avant -que la lassitude ne vienne!—Elle ne vint pas au pauvre -Beardsley, car les dernières lettres que je reçus de lui, -révélaient une curiosité toujours aussi éveillée.</p> - -<p>Telle est la dernière impression que j’eus de mon -ami. Je veux croire que la richesse de ses visions d’artiste -embellit même ses derniers moments.</p> - -<hr class="hr24" /> - -<h2 id="Page_151">NOTES SUR MANET</h2> - -<p><span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span> -La vieille amie de Madame Manet mère, chez qui je -déjeunais entre les cours du Lycée Condorcet, me montrait -une photographie, la Charlotte Corday de Tony-Robert -Fleury, fils d’une autre de ses camarades d’enfance. -M<sup>me</sup> X. me disait: «Regarde cela; au moins, cela, c’est -distingué. Ce n’est pas comme ce pauvre Edouard! Il -est bien gentil garçon, Edouard; mais ce qu’il fait est -si commun; c’est pénible pour une femme comme -Madame Manet.» La vieille amie de Madame Manet, de -mes parents et de tant de gens que j’ai connus, était -une personne, comme ceux-ci, d’un «comme il faut» -qui n’existe plus.</p> - -<p>Portrait de la mère d’Edouard Manet, dans son -bonnet à rubans, à côté de son vieux magistrat de mari, -figure d’entêtement et d’obscurité. Elle fine, bien plus -fine en réalité, que dans le tableau d’Edouard.—«Voilà -le portrait de ses parents: on dirait deux concierges!» -Pourtant cela me semblait très beau—à moi!</p> - -<p class="smrc">* * *</p> - -<p>Mon père, sentant que j’aime la peinture de Manet, -me dit une fois: «Oui, c’est drôle; <i>il y a quelque chose</i> -là-dedans. J’ai été en pourparlers pour acheter à Edouard -son <i>Déjeuner sur l’herbe</i>; il y avait un panneau de -mesure dans la salle à manger. Ta maman a craint la -nudité de la baigneuse. Après tout, elle avait peut-être -raison; mais on aurait pu le mettre de côté, ce tableau, -<span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span> -et tu l’aurais eu, pour plus tard.» Quels regrets, -aujourd’hui!</p> - -<p class="smrc">* * *</p> - -<p>Je devais avoir treize ou quatorze ans, quand on -me conduisit dans l’atelier de Manet, son premier atelier -de la rue de Saint-Pétersbourg; il donnait sur le pont -de l’Europe, en plein midi; un salon à boiseries brunes -et dorées, rez-de-chaussée que je vois encore comme si -j’y étais. Sur le mur, la toile qui représente M. et M<sup>me</sup> -Astruc jouant de la mandoline. On était convié à regarder -un portrait de Desboutin, avec le lévrier rose; mais je -me rappelle, à droite du personnage, une chaise de jardin -verte, un X qui m’avait beaucoup frappé et dont il n’y -a plus trace dans la toile réexposée depuis.</p> - -<p>Fut-ce cette fois, ou plus tard, que je vis, sur le -chevalet <i>le Linge</i>, tout frais alors et si éblouissant de -clarté, d’un bleu si vif et si gai, qu’on avait envie de -chanter? Comme la peinture moderne se plombe! A -peine le temps de songer à autre chose, et un tableau -hier encore brillant, est déjà comme calciné, détruit. Nous -admirons des ruines, des ruines de la veille. Vous ne -savez pas ce que fut <i>le Linge</i> à son apparition. Je croirais -devoir m’en prendre à moi-même, ou à déplorer l’état de -mes yeux, si, depuis cinq ans, je n’avais assisté à la -destruction d’un chef-d’œuvre de Delacroix, au musée -de Rouen. Je l’ai vu se ternir, se craqueler et maintenant -c’est une bouillie brune.</p> - -<p>Comment Manet pouvait-il travailler dans ce salon -qu’envahissait le soleil? C’est là que furent <ins id="cor_50" title="exécuté">exécutés</ins> le -paysage et les personnages du <i>Linge</i>. Non, je ne crois -pas qu’il ait été peint en plein air. <i>Le Bal de l’Opéra</i> -fut peint aussi dans l’atelier, l’après-midi, sans même -essayer de donner l’illusion d’un effet du soir. Telle est -l’Ecole réaliste au moment où l’on croit au Réalisme. -Zola prend la plume, mais c’est du romantisme qu’il -défend, non de la vérité crue. Manet est un romantique -attardé et déformé.</p> - -<p class="smrc">* * *</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span> -Tout le monde connaît le visage de Manet, ce joli -homme blond, gracieux, élégant, cravaté d’une Lavallière -bleue à pois. Rieur, plus charmant que ses portraits. -Oui, charmant, aimable, souriant, sa voix un peu enrouée -avait des caresses. Ce qui me frappait, c’était l’embarras -où il semblait mettre ses familiers. Il avait des amis, on -l’aimait, mais il est certain qu’on l’admirait peu et l’on -ne savait quelle attitude tenir quand il fallait s’exprimer -sur son compte. On croyait peu en lui. Peut-être Claude -Monet, Renoir avaient-ils de l’admiration; pourtant -M. Degas, qui, depuis, a souvent répété: «Nous ne -savions pas qu’il était si fort», M. Degas parlait de lui -avec dureté. «Il est plus connu que Garibaldi, dites, -quoi?» Voilà ce qu’on ne pouvait lui pardonner, même -du haut de l’Olympe, où M. Degas s’était déjà juché; -mais M. Degas avait des droits à l’Olympe. Manet, lui, -était ici-bas beaucoup plus humble, sensible à la critique -comme les autres, ambitieux de médailles, de décorations. -Il désirait faire des portraits de jolies femmes. Il ne perdit -jamais sa naïveté d’écolier.</p> - -<p class="smrc">* * *</p> - -<p>Séance de M<sup>lle</sup> Suzette Lemaire; pastels; Manet -peine, se courbe, se retourne vers le petit miroir qu’il -tient à sa gauche et où se reflète, inverti, le joli visage -de la jeune fille. Manet veut prouver à M<sup>me</sup> Madeleine -Lemaire qu’il peut faire concurrence à Chaplin, le maître -portraitiste de ces dames.</p> - -<p class="smrc">* * *</p> - -<p>Manet ne travaillait que pour le «Salon». Les -tableaux qui restent de lui sont «des Salons». Il fit relativement -peu d’études, presque pas de dessins ou de -croquis. Ce gentil causeur d’atelier et de café, qui veut -plaire, aime la vie en commun, le boulevard, Tortoni, le -café de Bade. Il prépare des «Salons» comme un élève -de l’Ecole, comme un Prix de Rome, et il les fait d’actualité, -se sert des modèles qu’il a à sa portée; heureusement, -l’époque a encore une grâce à elle; le Paris de -<span class="pagenum" id="Page_156">[p. 156]</span> -Manet a une saveur qui parfume ses œuvres les plus -frêles.</p> - -<p class="smrc">* * *</p> - -<p>Le Paris de Manet s’étend des Champs-Elysées à -Montmartre en hiver, et jusqu’à Bougival et Argenteuil -en été. L’île de France, chère aux impressionnistes, -le paysage doux, mais médiocre des bords de la Seine -dans la banlieue; maisons blanches et roses, pauvrettes -dans leurs jardinets fleuris de géraniums, autour d’une -boule de verre. Il aime les bancs verts et les arrosoirs, -les petites barques à voile sur la rivière; mais l’âcre -saveur de sa couleur et la nervosité de son pinceau -donnent à toutes choses, si humbles soient-elles, le -style et la noblesse—sa pâte, si soigneusement appliquée -sur la toile, sa touche brusque et réfléchie à la fois, -l’extrême soin avec lequel il cerne ses contours, peinant, -effaçant, recommençant jusqu’à ce que la surface soit -belle et pure, donnant au tableau de la force, de la -propreté, quelque chose de définitif. Tout y a du poids, -et pourtant on dirait d’une esquisse enlevée de verve. -Ce parfum d’esquisse, la fraîcheur et le primesaut sont -tels après de nombreuses séances de lutte, qu’à la première -heure d’ébauche. Manet sait reprendre, sans salir; -la fleur de sa palette ne se fane pas. Je ne le vis peindre -que déjà malade, à la fin de sa vie, dans le second atelier -de la rue de Saint-Pétersbourg; ce n’était plus la période -espagnole, le beau temps de ses chefs-d’œuvre monochromes, -immobiles et privés d’air; quand il m’admit -à le regarder peindre, il était à la remorque des impressionnistes -et leur prisonnier—pourtant il les dépassait -de toute la hauteur de son superbe métier—<i>Pertuiset</i>, -<i>le tueur de lions</i>; <i>Jeanne</i>; <i>le Bar</i>: tels sont -mes souvenirs les plus précis. Vous qui n’avez pas -vu ces œuvres à leur naissance, vous ne pouvez imaginer -la violence et la crudité des couleurs dont elles -éclataient. Les unes se sont calmées en prenant un -bel émail, tel le <i>Pertuiset</i>; <i>Jeanne</i> et <i>le Bar</i> ont baissé -<span class="pagenum" id="Page_157">[p. 157]</span> -de ton et se sont amortis. Les gris du <i>Pertuiset</i> -furent des violets fouettés de rose; les chairs étaient -rouges comme des pivoines, le paysage acide et brutal -comme un décor russe. Manet, vite fatigué, allait -s’asseoir sur un canapé bas, à contre-jour, sous la fenêtre, -et contemplait son œuvre en tordant nerveusement sa -moustache, ayant un geste de gamin qui dirait: «chic! -chouette!» Mais était-il sûr de lui-même? Peut-être, car -son nom flottait comme un drapeau de révolte, il était -soutenu et «monté» sans cesse comme un candidat -éloquent pendant une période électorale.</p> - -<p class="smrc">* * *</p> - -<p>Le deuxième atelier de la rue de Saint-Pétersbourg, -où je le connus, était un vrai atelier recevant le jour du -Nord, banal et froid, au fond d’une cour pleine d’ateliers -d’artistes; à côté de lui, c’était Henry Dupray, le joyeux -peintre militaire, qui sonnait de la trompe, jouait du -tambour et amusait tout le monde avec son esprit de -brave garçon tapageur et sentimental. Devant la porte -de Manet, de vagues pots de fleurs et des bacs verts avec -des arbustes, comme à la terrasse d’un restaurant. Une -grande promiscuité entre voisins; l’atelier de Manet était -le rendez-vous de tous.</p> - -<p>Je le revois surtout malade, s’appuyer sur une canne -plombée, se tenant difficilement en équilibre sur ses -semelles de caoutchouc. Il était fier de son joli pied -chaussé de bottines anglaises; souvent vêtu d’une <span lang="en" xml:lang="en">Norfolk -Jacket</span> à plis et à ceinture, tel qu’un chasseur, très -élégant. Dans le coin, à droite de l’entrée, affalé sur le -divan rouge, il est entouré d’Albert Wolff, d’Aurélien -Scholl, de boulevardiers et de jolies demi-mondaines. -Charles Ephrussi, Marcel Bernstein, le père d’Henri, -commencent à acheter ses pastels, non pas qu’ils apprécient -une peinture indigne de figurer à côté des gouaches -de Gustave Moreau, sur des boiseries Louis XV authentiques; -mais on aime Manet et puis on ne sait pas, après -<span class="pagenum" id="Page_158">[p. 158]</span> -tout, s’il n’est pas un grand maître! Les conversations -s’engagent légères, piquantes. Vers cinq heures on peut -à peine trouver place auprès de l’artiste. Sur un guéridon -de fer, accessoire qui revient souvent dans l’œuvre de -Manet, un garçon de café sert des bocks de bière et des -apéritifs. Les habitués montent du boulevard tenir compagnie -à leur camarade. Emmanuel Chabrier chantonne et -fait des mots.</p> - -<p>Un jour, Manet me dit: «Apportez une brioche, -je veux vous voir peindre une brioche: si l’on sait peindre -une brioche, c’est qu’on est un peintre!» J’ai encore la -petite toile pâlotte que je barbouillai sous ses yeux et -dont il eut la bonté de paraître content. «Cet animal-là, -il vous fait une brioche comme père et mère!»: 27 octobre -1881, 27, rue de Saint-Pétersbourg.</p> - -<p class="smrc">* * *</p> - -<p>J’ai eu l’avantage de faire mes débuts à une époque -où vivaient encore des artistes pour qui <i>peindre</i>, la <i>peinture</i>, -le <i>métier</i>, étaient, en soi, une haute et magnifique -fonction. Les jeunes gens n’ont plus l’intelligence de ces -mots, leur pensée et leurs devoirs sont ailleurs. M. Henri -Bidou me conseillait d’aller admirer au Salon d’Automne -la dernière œuvre de M. Laprade, le port de Marseille. -«C’est dessiné, établi à la façon d’un classique, cela -rappelle Corot et même Poussin». Curieux, je me précipite -vers le nouveau chef-d’œuvre: je me trouve en -présence d’une esquisse vague, cotonneuse, d’une couleur -de boue. Le désordre, l’hésitation, la facilité. Les mots -ont sans doute un sens nouveau. Dans la salle voisine, -on a réuni quelques toiles de Bazille, mort à 26 ans, -pendant la guerre de 1870, de Bazille l’ami de Manet. -Le public passe indifférent et se demande ce que font -ici ces choses démodées et sans intérêt. Bazille n’était -pas plus un génie que M. Laprade. Il était, comme lui, -un peintre; il avait moins de prétentions et respirait un -air plus sain, reposait ses yeux sur des objets plus familiers, -<span class="pagenum" id="Page_159">[p. 159]</span> -qu’il prenait une peine touchante de «rendre» -simplement, honnêtement, patiemment. De ses toiles -s’exhale un parfum délicieux de pureté, de propreté -morale, d’ingénuité. Manet ne fut pas différent; mais il -était né pour de plus hauts destins, sa flamme intérieure -était plus claire. Il avait un peu de génie. Il en avait -comparé aux autres, ses contemporains et ses successeurs. -Il en eut, certes, beaucoup, quand il peignit l’Olympia.</p> - -<p>Simplicité, application, honnêteté, labeur, naïveté: -divines qualités que pouvait se permettre, il y a quarante -ans encore, un révolutionnaire, un révolté. Ces braves -gens faisaient partie d’une société organisée. Envions leur -sort; enviez leur sort, débutants d’aujourd’hui: ils -croyaient savoir ce vers quoi ils marchaient et leurs -ambitions n’excédaient pas leurs dons.</p> - -<p class="smrc">* * *</p> - -<p>Je crois bien me rappeler l’attitude de Manet en face -de Cézanne et il me semble que Cézanne était admiré -pour ses réelles qualités, mais, un peu, comme un «douanier -Rousseau», conscient de ce qu’il fait. Quel plaisir -me donnèrent les paysages et la nature-morte—pommes -rouges et pot au lait en fer-blanc—que j’avais achetés -chez le père Tanguy, vers 1888! nous étions quelques-uns -qui jouissions physiquement de la rareté de leur -pâte et de leur ton—comme d’un émail ou d’un fragment -de poterie persane. La forme nous amusait comme -un dessin d’enfant. Nous n’étions pas prévenus à leur -endroit. M. Berenson n’a rien ajouté à notre culte pour -avoir dressé Cézanne à côté des grands primitifs italiens. -Les deux sentiments étaient identiques, mais l’expression -du nôtre était plus modérée et peut-être plus appropriée.</p> - -<p class="smrc">* * *</p> - -<p>Pendant les deux ans où j’ai fréquenté Manet, je ne -crois pas qu’il fût très conscient de ce qu’il peignait; -jouissant de sa réputation d’artiste original et révolutionnaire, -chef d’école dont se réclamaient Gervex, Duez, -<span class="pagenum" id="Page_160">[p. 160]</span> -Bastien, Lepage et autres enfants prodiges, il semblait -envier les succès matériels de ceux-ci; il avait vers eux -les yeux plus souvent tournés que vers Renoir, Monet, -Pissarro, Degas. Manet était un bon garçon, léger: le -succès devait lui être plus précieux au Boulevard qu’auprès -de M. Degas, dont l’acharnement spirituel le torturait. -Oui, l’on était très simple dans ce temps-là. «Il était -plus grand que nous ne le croyions! ce Manet», dit -M. Degas, quand, à cinquante ans, il disparut. Opinion -trop tardive!</p> - -<p class="smrc">* * *</p> - -<p>L’atelier du 77 rue de Saint-Pétersbourg n’était guère -celui où l’on se figure un maître dont l’influence domine -la fin du dix-neuvième siècle et le commencement du -vingtième. Encombré de vieilles toiles, oubliées alors, -roulées pour la plupart, et dont plusieurs chefs-d’œuvre, -il ressemblait à ceux où mes camarades faisaient semblant -de travailler. Quelques rares meubles de hasard, -un buffet de restaurant, où appuya ses mains la fille -au corsage bleu du «Bar aux Folies-Bergères»; quelques -pots de fleurs et une table où s’asseyent les -amoureux de «chez le père Lathuile»; quelques bouteilles -de vin de champagne; le miroir à pied de «Nana». -Sur des chevalets, quelques pastels, dont George Moore -et Méry Laurent, la luxuriante amie de Henry Dupray, -visiteuse quotidienne de Manet, à l’heure où l’on vient -bavarder et rire. Sur les chaises, un corsage de soie, un -chapeau, qu’après le départ du modèle, Manet copie, ou -croit copier, avec effort et application. Je me rappelle -la robe de «Jeanne» et son ombrelle qui traînèrent là -longtemps à côté des rhododendrons fanés, qui avaient -servi de fond; et je me rappelle surtout combien différente -du modèle était l’interprétation de Manet. Le maître -me disait: «N’est-ce pas, c’est bien ça? c’est soyeux, -riche, élégant, c’est bien une élégante?» et son gentil -geste du bras, comme fauchant l’air, et la main droite -faisant claquer ses doigts, donnait plus d’autorité à une -<span class="pagenum" id="Page_161">[p. 161]</span> -voix faible et comme lointaine, de malade. Nulle gêne, -mais peu de respect, semble-t-il, trop peu, autour de -l’ami qu’on aimait, mais qu’on ne pouvait prendre au -sérieux. Sans doute à cause de sa gentillesse.</p> - -<p>«Eh! là, l’amateur! voilà qu’il file avec son cadre -sous le bras...! allez donc dire aux marchands que ce -n’est tout de même pas plus mal que Duez», et Manet -rit de me voir emporter une tête au pastel, Méry -Laurent coiffée d’une toque de lophophore, dans une -jaquette grise garnie de skungs que j’ai obtenu que mon -père m’achetât...</p> - -<p>On regrette de n’avoir pas mieux connu l’excellent -homme, de ne pas lui avoir parlé avec la tendresse et la -vénération qu’il méritait. Mais peut-être préférait-il la -camaraderie libre et gouailleuse, qui tant me choquait -alors, à ma réserve silencieuse de petit jeune homme -bien dressé. Alfred Stevens, ce gros Belge de Paris, si -bon peintre, la veille encore, mais d’intelligence si limitée, -c’est lui qui paraissait le pontife dans ce milieu artiste; un -pontife au chapeau penché sur l’oreille, type de préfet du -Second Empire, ou de colonel de cavalerie en goguette. -Fantin avait une affection fraternelle pour Manet, mais -farouche, il ne se serait pas risqué dans l’atelier du 77 -rue de Saint-Pétersbourg. Il avait été quelquefois, jadis, -chez M. et M<sup>me</sup> Manet, du temps où des séances de -musique de chambre étaient données par le vieux -magistrat; Madame Edouard Manet ne paraissait jamais -à l’atelier; cet atelier était décidément une annexe du -Café de Bade;—là, Edouard n’était plus le fils de M. et -M<sup>me</sup> Manet: c’était l’antre du terrible peintre, de l’excentrique -dont la mère disait: «pourtant, il a copié la Vierge -au Lapin, de <ins id="cor_51" title="Il conviendrait de lire «Titien»">Tintoret</ins>, vous viendrez voir cela chez moi, -c’est bien copié; il pourrait peindre autrement; seulement, -il a un entourage...!»</p> - -<p class="smrc">* * *</p> - -<p>Non, Edouard désirait faire des portraits qui plussent -à sa famille. Le caractère, le dessin appuyé et dur de ses -<span class="pagenum" id="Page_162">[p. 162]</span> -têtes, il les leur donnait malgré lui, à son insu, car il -aimait «le joli».</p> - -<p>M. Degas fut blessé et cessa de voir son ami, à -cause d’un portrait double qu’il avait fait de M. et M<sup>me</sup> -Edouard Manet. Madame Manet jouait du piano. Elle -était vue de profil. Cette figure fut coupée de la toile -comme peu flatteuse, par la faiblesse du mari. Quant à -Manet, assis en boule sur un canapé, si j’en juge par -une photographie de ce beau fragment—c’était la vie -même, c’était l’homme.</p> - -<p class="smrc">* * *</p> - -<p>«Si l’on aime la peinture de Manet, on l’aime comme -Corot, comme Tourguéneff», a écrit George Moore, -l’Anglais des Batignolles, ainsi qu’il était désigné quand -Manet fit de lui l’étonnant pastel «aux yeux mauves, au -teint vert de noyé». Plus d’un quart de siècle après la -mort du peintre, Moore parle encore de lui comme s’il -venait de disparaître; pour lui Paris est vide sans Manet -et l’on n’y fait plus de peinture.</p> - -<p class="smrc">* * *</p> - -<p>Manet pasticheur.</p> - -<p>Il n’y a pas deux tableaux dans toute son œuvre, -qui n’aient été inspirés par un autre tableau, ancien ou -moderne. Manet prenait, résolument, la composition d’une -toile de maître, la traduisait à sa façon, recommençait -l’œuvre choisie; les Espagnols, dont il a été si impressionné, -dans sa plus belle manière, il les pastichait avec -une volonté de faire des tableaux de musée. Personne -plus que lui n’a démarqué et personne n’est plus -original. Plus tard, influencé par Claude Monet, il -fera du plein air, aussi polychrome que ses premières -œuvres étaient blanches et noires, noires surtout; mais -toujours et partout, la <i>touche</i> est de Manet, sa pâte est -unique; la maladresse et la précision à la fois du pinceau, -sa décision n’appartiennent qu’à lui. C’est «bien fait» -jusque dans le lâché apparent. Il y a une plénitude dans -<span class="pagenum" id="Page_163">[p. 163]</span> -son dessin simplifié et souvent incorrect, il y a une déformation -dans le sens de la grandeur, dans son modelé. -C’est grand, c’est lourd, c’est noble, même dans la nature -morte. Rappelez-vous le Jambon sur un plateau d’argent! -sommaire, mais robuste comme du Chardin, pourtant si -moderne; on n’a jamais peint comme cela avant Manet, -dont la pâte a des vertus mystérieuses. Le pinceau sait -conserver le ton frais; il le pose sur la toile de telle façon -que les dessous, si nombreux parfois, ne retirent rien de -sa qualité limpide. Du «Guitariste» au «Linge», une -révolution s’est opérée chez l’artiste; on croit à peine que -les mêmes yeux aient pu voir, à quelques années de -distance, si différemment. Toutefois, la griffe est reconnaissable. -Toutes mes préférences sont pour la période -espagnole et surtout pour «l’Olympia» qui m’apparaît -comme une œuvre sans seconde dans notre âge. Comment -l’homme que j’ai connu a-t-il pu mener à bien cette -entreprise périlleuse: une femme nue sur un lit blanc, -d’un si beau dessin, si noble, que la toile peut soutenir -la comparaison avec un Titien, un Ingres?</p> - -<p>On a parlé de Goya, à propos de l’Olympia. La -duchesse d’Albe nue ou en costume de Maya. Manet a -fait, aussi, une Espagnole en costume masculin, sur un -sofa. Mais s’il a été hanté par des reproductions de ces -deux ouvrages de Goya (dont il ne connaissait pas les -originaux), combien il les a dépassés! Les Manet sont -plus beaux que les Goya; ils leur ressemblent tout en -étant si différents d’eux.</p> - -<p>Un peintre de grand métier peut s’inspirer, <i>doit</i> -s’inspirer de ce qu’il aime, et le recréer à sa façon. Il y -a des artistes sans aucun intérêt ni originalité, dont -la manière n’évoque aucunement le souvenir d’une autre -manière. L’originalité n’est pas tant dans la <i>conception</i> -que dans l’<i>exécution</i>. Les moyens sont <i>tout</i> en peinture, -n’en déplaise à certains. Ingres a <i>pillé</i>—puisque l’on -dit ainsi—tout ce qui lui sembla en valoir la peine. Son -admirable «Thétis» est identique à une pierre gravée -<span class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span> -bien connue. Les statues grecques, les miniatures persanes -étaient familières à Ingres. «L’Œdipe et le -Sphynx» est fait d’après un patron, courant sur les vases -étrusques. L’«Œdipe» n’est-il pas cependant le tableau -le plus caractéristique du maître français?</p> - -<p class="smrc">* * *</p> - -<p>C’est par la façon dont elle est faite, que l’œuvre -de Manet s’impose et vivra. C’est par son fort métier -que Manet aurait dû influer sur ses contemporains. Or, -de sa maîtrise de technicien, il n’était pas question, jusqu’à -ce que nous l’ayions découverte, beaucoup plus tard.</p> - -<p>Nous voyons donc le même fait se reproduire pour -tous les peintres: ce qui les désigne à l’attention des -connaisseurs—pendant leur vie—c’est toujours la -moins intéressante de leurs qualités. Certains hommes -bénéficient de l’heure à laquelle ils ont paru, d’une circonstance -fortuite de leur carrière; pourquoi le nom de -Manet est-il devenu une sorte de référence pour les -impressionnistes et les néo-impressionnistes? Il n’a pas -de parents dans l’art moderne. Claude Monet combina -une palette nouvelle, point Manet. Chez celui-ci, nul -maniérisme mais beaucoup de hasard et de variété dans -l’inspiration. Il ne fut pas théoricien. Ses phrases coutumières -sur son art étaient des enfantillages aimables; il -en parlait comme un «communard» amateur, de la -révolution. Son œuvre est une exception, un dandysme, -un objet de curiosité. Il mit du piquant dans -tout ce à quoi il touchait, de la saveur, un charme -inattendu. Son œuvre est une œuvre de hasard—œuvre -aussi arbitraire que celle d’un Ricard ou d’un Gustave -Moreau, nous pourrions dire d’un Degas. Ces artistes -auraient pu être d’ailleurs et d’un autre âge. Des -météores dans la nuit où se confondent les milliers de -manieurs de pinceaux. Manet domine par la fatalité de -son don!</p> - -<hr class="hr24" /> - -<h2 id="toc">TABLE DES MATIÈRES</h2> - -<table class="toc" summary="Table des matières"> - <tr> - <td class="tdr cs8" colspan="2">Pages</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Avant-propos</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_7">7</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Fantin-Latour</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_11">11</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Forain</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_47">47</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><span lang="en" xml:lang="en">James Mac Neill Whistler</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_79">79</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><span lang="en" xml:lang="en">Watts</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_115">115</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><span lang="en" xml:lang="en">Charles Conder</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_125">123</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><span lang="en" xml:lang="en">Aubrey Beardsley</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_137">135</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Notes sur Manet</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_151">151</a></td> - </tr> -</table> - -<hr class="hr24" /> - -<div style="margin-left: 50%;"> - - <div class="figc" style="margin-bottom: .5em;"> - <img src="images/im-02.jpg" width="130" height="129" alt="LOGO" /> - </div> - -<p class="sep0 cent"><i>Achevé d’imprimer<br /> -le 1<sup>er</sup> avril 1912</i></p> - -</div> - -<p class="sep4 padl6 noind lh1"><span class="cs8"><span class="mesp">CE VOLUME EST MIS DANS LE</span><br /> -COMMERCE AU PRIX NET DE</span> 7 <span class="cs8">FR.</span> 50</p> - -<hr class="hr24" /> - -<h2 id="Page_169">LES<br /> -BIBLIOPHILES FANTAISISTES</h2> - -<p>Nous assistons, c’est un fait, à l’agonie du volume -à 3 fr. 50. Les statistiques du dépôt légal constatent la -diminution du nombre des romans qui paraissent chaque -année. Est-ce à dire qu’on lise moins? Bien au contraire. -Mais il s’imprime dans des collections à 95 centimes, -1 fr. 35, etc., des ouvrages tirés à cinquante mille exemplaires, -ou davantage. On ne vendrait pas cinq mille -exemplaires de ces mêmes ouvrages, s’ils étaient publiés -à 3 fr. 50.</p> - -<p>S’en étonner serait mal connaître les besoins -modernes. S’en plaindre serait vain. Les éditeurs français -n’ont fait qu’imiter leurs confrères anglais et américains -qui depuis longtemps ont mis en circulation des collections -à bon marché. Mais à côté de ces séries populaires, -les libraires étrangers offrent au public des livres qui, -sans constituer des publications de luxe réservées à quelques -curieux, sont bien supérieurs, par l’élégance du -format, la beauté du papier et des caractères, au banal -volume jaune de nos devantures. On ne trouve rien de -semblable en France.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_170">[p. 170]</span> -C’est à quoi les Bibliophiles Fantaisistes se sont -proposés de remédier.</p> - -<p>Nous avons eu le rare plaisir de voir notre initiative -comprise par un certain nombre d’auteurs déjà célèbres: -MM. Paul Acker, Maurice Barrès, J.-E. Blanche, Henry -Bordeaux, Marcel et Jacques Boulenger, René Boylesve, -François de Curel, Edouard Ducoté, Claude Farrère, -Gérard d’Houville, Louis Laloy, Pierre Louÿs, Paul Margueritte, -Francis de Miomandre, Gabriel Mourey, Nozière, -Pierre Mortier, G. de Pawlowski, Henri de Régnier, André -Rivoire, Laurent Tailhade, Jérôme et Jean Tharaud, dont -nous avons publié des œuvres ou avec lesquels nous -avons pris des engagements.</p> - -<p>Chacun de nos volumes est imprimé avec les -caractères, le format et le papier qui nous semblent le -mieux convenir au sujet. Nous arrivons ainsi à offrir à -nos souscripteurs des ouvrages qui, par la manière seule -dont ils sont présentés, constituent déjà des ouvrages de -bibliophile.</p> - -<p>Ils sont toujours tirés à 500 exemplaires numérotés -à la presse, dont 20 au plus tirés sur papier impérial -du Japon.</p> - -<p>A dater de ce jour, les conditions de souscription -sont établies comme suit: A n’importe quelle époque de -l’année, tout amateur peut devenir souscripteur aux -«Bibliophiles Fantaisistes», à la condition de verser à ce -moment une somme de 60 francs, moyennant quoi il -recevra franco par la poste et recommandés les dix premiers -ouvrages à paraître dans la collection, quel que -soit le prix auquel ceux-ci pourront être mis en vente -séparément.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_171">[p. 171]</span> -En outre, quelques souscriptions aux exemplaires -de luxe seront acceptées au prix de 150 francs versés -d’avance pour la série de 10 volumes.</p> - -<p>Les exemplaires non souscrits sont mis dans le -commerce à un prix variable, mais qui ne s’abaisse -jamais au-dessous de 7 francs 50 pour les exemplaires -ordinaires et de 18 francs pour les exemplaires sur Japon.</p> - -<p>Les souscriptions sont reçues à la Librairie Dorbon-Aîné, -19, boulevard Haussmann, à Paris.</p> - -<hr class="hr24" /> - -<h3>OUVRAGES PUBLIÉS PAR LA SOCIÉTÉ<br /> -DES BIBLIOPHILES FANTAISISTES:</h3> - -<p class="hang">Marcel <span class="smcap">Boulenger</span>: <i>Nos Élégances</i>.<br /> -(15 Novembre 1908—7 Fr. 50.)</p> - -<p class="hang">René <span class="smcap">Boylesve</span>: <i>La Poudre aux Yeux</i>.<br /> -(1<sup>er</sup> Février 1909—10 Francs.)</p> - -<p class="hang">Louis <span class="smcap">Thomas</span>: <i>L’Esprit de Monsieur de Talleyrand</i>.<br /> -(1<sup>er</sup> Mai 1909—7 Fr. 50—Avec une reproduction -du buste de Dantan.)<br /> -Cet ouvrage est complètement épuisé.</p> - -<p class="hang">Jacques <span class="smcap">Boulenger</span>: <i>Ondine Valmore</i>.<br /> -(15 Mai 1909—7 Fr. 50—Avec la reproduction -d’une miniature.)</p> - -<p class="hang">François <span class="smcap">de Curel</span>: <i>Le Solitaire de la Lune</i>.<br /> -(10 Juin 1909—7 Fr. 50—Avec un frontispice -par Armand Rassenfosse.)<br /> -Il ne reste plus que quelques exemplaires de ce volume.</p> - -<p class="hang">Louis <span class="smcap">Laloy</span>: <i>Claude Debussy</i>.<br /> -(10 Juillet 1909—10 Francs—Avec un portrait inédit -et un autographe musical.)</p> - -<p class="hang"><span class="smcap">Nozière</span>: <i>Trois Pièces Galantes</i>.<br /> -(1<sup>er</sup> Octobre 1909—7 Fr. 50.)</p> - -<p class="hang">Claude <span class="smcap">Farrère</span>: <i>Trois Hommes et Deux Femmes</i>.<br /> -(10 Octobre 1909—10 Francs.)<br /> -Cet ouvrage est complètement épuisé.</p> - -<p class="hang">Louis <span class="smcap">Thomas</span>: <i>Les Douze Livres pour Lily</i>.<br /> -(20 Octobre 1909—7 Fr. 50.)</p> - -<p class="hang">Maurice <span class="smcap">Barrès</span>: <i>L’Angoisse de Pascal</i>.<br /> -(10 Mars 1910—7 Fr. 50—Avec une reproduction -du Masque de Pascal et de l’une des -pages du manuscrit original des Pensées.)<br /> -Cet ouvrage est complètement épuisé.</p> - -<p class="hang">Louis <span class="smcap">Loviot</span>: <i>Alice Ozy</i> (1820-1893).<br /> -(15 Mai 1910—7 Fr. 50—Avec quatre portraits -de cette femme charmante.)</p> - -<p class="hang">Francis <span class="smcap">de Miomandre</span>: <i>Gazelle</i> (<i>Mémoires d’une Tortue</i>).<br /> -(1<sup>er</sup> Octobre 1910—7 Fr. 50.)</p> - -<p class="hang">Paul <span class="smcap">Margueritte</span>: <i>Nos Tréteaux</i>.<br /> -(15 Octobre 1910—8 francs.)</p> - -<p class="hang">Louis <span class="smcap">Thomas</span>: <i>L’Espoir en Dieu</i>.<br /> -(1<sup>er</sup> Novembre 1910—7 Fr. 50.)</p> - -<p class="hang">Henri <span class="smcap">de Régnier</span>: <i>Pour les Mois d’Hiver</i>.<br /> -(1<sup>er</sup> Mars 1912—7 Fr. 50.)</p> - -<h3>OUVRAGES SOUS PRESSE:</h3> - -<p class="hang">Paul <span class="smcap">Acker</span>: <i>Portraits de Femmes</i>.</p> - -<p class="hang">Henry <span class="smcap">Bordeaux</span>: <i>Les Amants de Genève</i>.<br /> -(Avec 3 planches hors texte.)</p> - -<p class="hang">René <span class="smcap">Boylesve</span>: <i>Nymphes dansant avec des Satyres</i>.<br /> -(Avec des ornements de Pierre Hepp.)</p> - -<p class="hang">André <span class="smcap">du Fresnois</span>: <i>Colette Willy</i>.</p> - -<p class="hang">Gérard <span class="smcap">d’Houville</span>: <i>Les Fourberies de l’Amour</i>.</p> - -<p class="hang">Gabriel <span class="smcap">Mourey</span>: <i>Maurice Denis</i>.</p> - -<p class="hang">André <span class="smcap">Rivoire</span>: <i>Henri de Toulouse-Lautrec</i>.</p> - -<h3>OUVRAGES EN PRÉPARATION</h3> - -<p class="hang">Jacques <span class="smcap">Boulenger</span>: <i>Candidature au Stendhal-Club</i>.</p> - -<p class="hang">Marcel <span class="smcap">Boulestin</span>: <i>Tableaux de Londres</i>.</p> - -<p class="hang">Edouard <span class="smcap">Ducoté</span>: <i>Le Château des deux Amants</i>.</p> - -<p class="hang">Claude <span class="smcap">Farrère</span>: <i>Un Livre de Contes</i>.</p> - -<p class="hang">Pierre <span class="smcap">Louÿs</span>: <i>Versions Grecques</i>.</p> - -<p class="hang">Eugène <span class="smcap">Marsan</span>: <i>Giosué Carducci</i>.</p> - -<p class="hang">Pierre <span class="smcap">Mortier</span>: <i>Becquets</i>.</p> - -<p class="hang">G. <span class="smcap">de Pawlowski</span>: <i>Comœdia...</i></p> - -<p class="hang">Henri <span class="smcap">de Régnier</span>: <i>Les Dépenses de Madame de Chasans</i>.<br /> -(documents sur la vie de famille au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle).</p> - -<p class="hang">Laurent <span class="smcap">Tailhade</span>: <i>Au Pays de l’Alcool et de la Foi</i>.</p> - -<p class="hang">Jérôme et Jean <span class="smcap">Tharaud</span>: <i>En regardant travailler Maurice Barrès</i>.</p> - -<p class="hang">Louis <span class="smcap">Thomas</span>: <i>André Rouveyre</i>.<br /> -(Avec de nombreuses illustrations de Rouveyre.)</p> - -<hr class="hr24" /> - -<p class="cent wesp"><span class="cs12 lh1">En vente chez</span><span class="cs16"> DORBON-AINÉ</span><br /> -<span class="smcap">19, Boulevard Haussmann</span>, 19, PARIS, <small>IX</small><sup>e</sup></p> - -<hr /> - -<p class="ralign">LA MÉSANGÈRE</p> - -<p class="ttl"><i>Les Petits Mémoires de Paris</i></p> - -<p class="wesp sepb0">I. <i>Coulisses de l’Amour.</i>—II. <i>Rues et intérieurs.</i>—III. -<i>Carnet d’un Suiveur</i> (le Paris du Second Empire).—IV. <i>Petits -Métiers Parisiens.</i>—V. <i>Les Nuits de Paris.</i>—VI. <i>Toutes les -Bohêmes.</i></p> - -<table class="cat" summary="Catalogue"> - <tr> - <td class="tdl">Collection de 6 petits volumes in-24, illustrée de 24 eaux-fortes -originales de <span class="smcap">Henri Boutet</span>, de 8 reproductions hors texte, dont 4 en -couleurs, d’estampes d’Abraham Bosse, A. de Saint-Aubin, Bouchardon, -Traviès, Gavarni, etc., et de nombreux fleurons, en-têtes et -culs-de-lampe. Chaque volume</td> - <td class="prx"><b>2</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">La collection complète dans un étui, reliée 1/2 chagrin de diverses -couleurs, <ins id="cor_52" title="dot">dos</ins> plat orné</td> - <td class="prx"><b>20</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Il a été tiré 25 exemplaires sur papier du Japon avec double -suite des eaux-fortes. La collection des 6 volumes</td> - <td class="prx"><b>60</b> Fr.</td> - </tr> -</table> - -<hr /> - -<p class="ralign"><span class="smcap">Xavier</span> PRIVAS</p> - -<p class="ttl"><i>Petites Vacances</i></p> - -<p class="cent"><i>Chansons, Rondes et Berceuses enfantines</i></p> - -<p class="cs8 sepb0">Paroles et musique, avec Jeux sur les Rondes par Francine -Lorée-Privas.</p> - -<table class="cat" summary="Catalogue"> - <tr> - <td class="tdl">Un volume in-4<sup>o</sup> à l’italienne, entièrement illustré en couleurs -d’après les aquarelles de P. Guignebault, dans un cartonnage illustré -or et couleurs</td> - <td class="prx"><b>7</b> Fr. <b>50</b></td> - </tr> -</table> - -<hr /> - -<p class="ralign"><span class="smcap">Sacha</span> GUITRY</p> - -<p class="ttl sepb0"><i>Correspondance de Paul Roulier-Davenel</i></p> - -<table class="cat" summary="Catalogue"> - <tr> - <td class="tdl">Illustré par l’auteur de 19 portraits-charges (Anatole France, -H. de Régnier, Laurent Tailhade, Tristan Bernard, Jules Lemaître, -Ibsen, H. de Rothschild, Antoine, Lucien et Sacha Guitry, Brasseur, -Boisselot, etc...). Un volume in-4<sup>o</sup> couronne tiré à petit nombre.</td> - <td class="prx"><b>5</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Il a été tiré 15 exemplaires sur Japon, à</td> - <td class="prx"><b>15</b> » </td> - </tr> -</table> - -<hr /> - -<p class="ralign"><span class="smcap">Louis</span> THOMAS</p> - -<p class="ttl sepb0"><i>Le Général de Galliffet</i></p> - -<table class="cat" summary="Catalogue"> - <tr> - <td class="tdl">Un volume in-8 écu avec portrait</td> - <td class="prx"><b>5</b> Fr.</td> - </tr> -</table> - -<hr /> - -<p class="ralign"><span class="smcap">Edmond</span> JALOUX</p> - -<p class="ttl sepb0"><i>Le Boudoir de Proserpine</i></p> - -<table class="cat" summary="Catalogue"> - <tr> - <td class="tdl">Un volume in-8 carré, tiré à petit nombre</td> - <td class="prx"><b>5</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Il a été tiré 9 exemplaires sur papier du Japon, à</td> - <td class="prx"><b>18</b> Fr.</td> - </tr> -</table> - -<hr /> - -<p class="ralign">TOLSTOÏ</p> - -<p class="ttl"><i>La Loi de l’Amour et la Loi de la Violence</i></p> - -<p class="cent">(<i>Le dernier ouvrage paru du vivant de Tolstoï</i>)</p> - -<p class="cs8">Traduit d’après le manuscrit et publié en français avant l’original -russe par E. Halpérine-Kaminski. Précédé d’une lettre de Tolstoï à -propos de <i>La Barricade</i> de Paul Bourget.</p> - -<table class="cat" summary="Catalogue"> - <tr> - <td class="tdl">Un volume in-18, avec portrait inédit et fac-similé d’autographe. -(Honoré d’une souscription du Conseil municipal de la ville de -Paris)</td> - <td class="prx"><b>3</b> Fr. <b>50</b></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Il a été tiré 10 exemplaires sur Japon, à</td> - <td class="prx"><b>12</b> Fr.</td> - </tr> -</table> - -<hr /> - -<p class="ralign"><span class="smcap">Marcel</span> PROUILLE <span class="smcap">et Ch.</span> MOULIÉ</p> - -<p class="ttl sepb0"><i>Les Poésies de Makoko Kangourou</i></p> - -<table class="cat" summary="Catalogue"> - <tr> - <td class="tdl">Brochure in-8 écu avec un frontispice de Guy Tollac</td> - <td class="prx"><b>1</b> Fr. <b>50</b></td> - </tr> -</table> - -<hr /> - -<p class="ralign"><span class="smcap">Léon</span> VAN NECK</p> - -<p class="ttl"><i>1870-71 illustré: -Campagne franco-allemande</i></p> - -<p class="cent">Préface de <span class="smcap">Paul</span> ADAM</p> - -<table class="cat" summary="Catalogue"> - <tr> - <td class="tdl">Un volume grand in-8, orné d’environ 400 reproductions de -pièces documentaires de l’époque: images populaires, tableaux, -objets d’art, portraits, illustrations de journaux, etc</td> - <td class="prx"><b>5</b> Fr.</td> - </tr> -</table> - -<hr /> - -<p class="ralign"><span class="smcap">Francis</span> DE MIOMANDRE</p> - -<p class="ttl"><i>Figures d’Hier et d’Aujourd’hui</i></p> - -<table class="cat" summary="Catalogue"> - <tr> - <td class="tdl">Un volume in-8 carré, tiré à petit nombre</td> - <td class="prx"><b>5</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Il a été tiré 15 exemplaires sur papier du Japon à</td> - <td class="prx"><b>18</b> » </td> - </tr> -</table> - -<hr /> - -<p class="ralign"><span class="smcap">Edgar</span> POË</p> - -<p class="ttl"><i>Dix Contes traduits par Ch. Baudelaire -et illustrés par Martin van Maële</i></p> - -<p class="cs8 noind">de 95 compositions originales gravées sur bois par E. Dété. Un -volume in-8 jésus tiré à 500 exemplaires numérotés, dont</p> - -<table class="cat" summary="Catalogue"> - <tr> - <td class="tdl">20 exemplaires sur papier du Japon avec deux suites avant lettre -de toutes les figures, dont une en bistre et une en noir, sur -Chine</td> - <td class="prx"><b>150</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">30 exemplaires sur papier de Chine avec une suite en bistre avant -lettre de toutes les figures, également tirée sur Chine</td> - <td class="prx"><b>100</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">450 exemplaires sur papier vélin à la cuve du Marais</td> - <td class="prx"><b>50</b> Fr.</td> - </tr> -</table> - -<hr /> - -<p class="ralign">A. ROBIDA</p> - -<p class="ttl sepb0"><i>Les Vieilles Villes des Flandres</i></p> - -<p class="sep_2 cent">(<i>Belgique et Flandre française</i>)</p> - -<table class="cat" summary="Catalogue"> - <tr> - <td class="tdl">Illustré par l’auteur de 155 compositions originales, dont 25 hors -texte, et d’une eau-forte. Un beau volume gr. in-8, sous couverture -illustrée en couleurs</td> - <td class="prx"><b>15</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Cartonné toile avec fers spéciaux spécialement dessinés par l’artiste, -tête ou tranches dorées, couverture conservée</td> - <td class="prx"><b>20</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Il a été tiré en outre: 25 exemplaires sur Japon impérial, contenant -une double suite de toutes les compositions, 3 états de l’eau-forte et -une aquarelle originale de A. Robida</td> - <td class="prx"><b>100</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">100 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder, contenant -une double suite de l’eau-forte et un dessin original à la plume de -A. Robida</td> - <td class="prx"><b>50</b> Fr.</td> - </tr> -</table> - -<p class="ttl sepb0"><i>Les Vieilles Villes du Rhin</i></p> - -<p class="sep_2 cent">(<i>A travers la Suisse, l’Alsace, l’Allemagne et la Hollande</i>).</p> - -<table class="cat" summary="Catalogue"> - <tr> - <td class="tdl">Un volume in-8 jésus de 310 pages, illustré de 211 dessins originaux -de l’auteur, d’une eau-forte et d’une aquarelle en couleurs sur la -couverture</td> - <td class="prx"><b>20</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Il a été tiré en outre: 10 exemplaires sur grand papier vélin à la -cuve avec deux suites de toutes les gravures, sur Japon ancien et -sur Chine, et une aquarelle originale de A. Robida</td> - <td class="prx"><b>200</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">25 exemplaires sur Japon impérial avec une suite sur Chine de -toutes les gravures, à</td> - <td class="prx"><b>100</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">5 exemplaires sur Chine, à</td> - <td class="prx"><b>50</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Plus: 10 collections d’épreuves d’artiste signées, dont 5 sur Japon -ancien à <b>125</b> Fr. et 5 sur Chine à</td> - <td class="prx"><b>100</b> Fr.</td> - </tr> -</table> - -<hr /> - -<p class="ralign"><span class="smcap">Loys</span> DELTEIL<br /> -<span class="cs8">expert à l’Hôtel Drouot</span></p> - -<p class="ttl"><i>Manuel de l’Amateur d’Estampes -du XVIII<sup>e</sup> siècle</i></p> - -<table class="cat" summary="Catalogue"> - <tr> - <td class="tdl">Un volume grand in-8 de 448 pages sur papier vergé teinté, orné de -106 reproductions hors texte sur papier couché teinté des estampes -les plus rares du XVIII<sup>e</sup> siècle<span class="padl6">broché:</span></td> - <td class="prx"><b>25</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl" style="text-indent: 0;">dans un cartonnage spécial avec couverture conservée</td> - <td class="prx"><b>28</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Il a été tiré 3 exemplaires sur papier du Japon à</td> - <td class="prx"><b>75</b> Fr.</td> - </tr> -</table> - -<hr /> - -<p class="ralign sepb0">E. BÉNÉZIT</p> - -<p class="ralign sep_2 cs8"><i>avec la collaboration d’un groupe d’écrivains spécialistes français et étrangers</i></p> - -<p class="ttl"><i>Dictionnaire critique et documentaire des -Peintres, Graveurs et Sculpteurs de tous les -temps et de tous les pays</i>,</p> - -<p class="noind cs8">avec l’indication des prix atteints par leurs œuvres dans les ventes -publiques. 3 forts volumes in-8 raisin, avec de nombreuses illustrations -d’après les maîtres, leurs signatures et monogrammes.</p> - -<p class="cs8 sepb0">Vient de paraître le tome I comprenant 1056 pages à 2 colonnes et -64 reproductions hors texte.</p> - -<div> -<table summary="Tarif (présentation)" style="margin: 0 0 0 auto;"> - <tr> - <td class="tdl cs8">Broché</td> - <td class="tdr cs8"><b>60</b> Fr.</td> - <td rowspan="2" class="accol">{</td> - <td rowspan="2" class="cs8 noind" style="padding-left: 0;">payable moitié à la réception du tome I et<br />moitié à la réception du tome II.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl cs8">Relié</td> - <td class="tdr cs8"><b>75</b> Fr.</td> - </tr> -</table> -</div> - -<hr /> - -<div class="cent" style="width: 16em; margin-right: 0; margin-left: auto;"> -D<sup>r</sup> MAUCHAMP<br /> -<span class="cs8">Médecin du Gouvernement français au Maroc,<br /> -assassiné à Marrakech.</span></div> - -<p class="ttl"><i>La Sorcellerie au Maroc</i></p> - -<table class="cat" summary="Catalogue"> - <tr> - <td class="tdl">Œuvre posthume précédée d’une étude documentaire sur l’œuvre -et l’auteur, par <span class="smcap">Jules Bois</span>. Un volume in-8 avec 17 illustrations, la -plupart d’après les photographies prises par l’auteur</td> - <td class="prx"><b>7</b> Fr.</td> - </tr> -</table> - -<hr /> - -<p class="ralign"><span class="smcap">Th.</span> DE CAUZONS</p> - -<p class="ttl"><i>Histoire de la Magie -et de la Sorcellerie en France</i></p> - -<table class="cat" summary="Catalogue"> - <tr> - <td class="tdl">I. Les sorciers d’autrefois. Le Sabbat. La guerre aux sorciers. Un -vol. in-8 écu de <small>XVI</small>—426 pp</td> - <td class="prx"><b>5</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">II. Poursuite et châtiment de la Magie jusqu’à la Réforme protestante. -Le procès des Templiers. Mission et procès de Jeanne d’Arc. -Un vol. in-8 écu de <small>XXII</small>—520 pp</td> - <td class="prx"><b>5</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">III. La Sorcellerie, de la Réforme à la Révolution française. La -Franc-Maçonnerie. Mesmer, Cagliostro et le magnétisme. Un vol -in-8 écu de <small>VIII</small>—550 pp</td> - <td class="prx"><b>5</b> Fr.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">IV. La Sorcellerie contemporaine: Les transformations du magnétisme, -Psychoses et névroses. Les Esprits des vivants, les Esprits des -morts. Le diable de nos jours. Le merveilleux populaire. Un vol. in-8 -écu de <small>VIII</small>—724 pp</td> - <td class="prx"><b>7</b> Fr.</td> - </tr> -</table> - -<p class="cs8">Il a été tiré quelques exemplaires sur Japon, à <b>12</b> Fr. chacun des -3 premiers tomes, et <b>15</b> Fr. le dernier.</p> - -<hr class="hr24" /> - -<div style="margin-left: 50%;"> - - <div class="figc" style="margin-bottom: .5em;"> - <img src="images/im-02.jpg" width="130" height="129" alt="LOGO" /> - </div> - -<p class="sep0 cent lh1"><i><span class="cs9 mesp">LIÉGE<br /> -IMPRIMERIE BÉNARD</span><br /> -<span class="cs7">SOCIÉTÉ ANONYME</span></i></p> - -</div> - -<p class="sep4 padl6 noind lh1"><span class="cs8"><span class="mesp">CE VOLUME EST MIS DANS LE</span><br /> -COMMERCE AU PRIX NET DE</span> 7 <span class="cs8">FR.</span> 50</p> - -<hr class="hr24" /> - -</div> -<div class="newpage"> - -<div class="box"> -<p class="ssrf noind" id="note">Au lecteur.</p> - -<p>L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été harmonisée, -mais les erreurs clairement introduites par le typographe ou à -l’impression ont été corrigées. Les mots ainsi corrigés sont soulignés -<ins title="texte original">en pointillés</ins>. Placez le curseur -sur ces mots pour faire apparaître le texte original. Également à quelques -endroits la ponctuation a été corrigée.</p> -</div> - -</div> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ESSAIS ET PORTRAITS</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work -on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the -phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: -</div> - -<blockquote> - <div style='display:block; margin:1em 0'> - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most - other parts of the world at no cost and with almost no restrictions - whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms - of the Project Gutenberg License included with this eBook or online - at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> - -</html> - - diff --git a/old/67096-h/images/couverture.jpg b/old/67096-h/images/couverture.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 33a3745..0000000 --- a/old/67096-h/images/couverture.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67096-h/images/cover.jpg b/old/67096-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a7cc614..0000000 --- a/old/67096-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67096-h/images/im-01.jpg b/old/67096-h/images/im-01.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index d2d6fdd..0000000 --- a/old/67096-h/images/im-01.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67096-h/images/im-02.jpg b/old/67096-h/images/im-02.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7c5be93..0000000 --- a/old/67096-h/images/im-02.jpg +++ /dev/null |
