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-The Project Gutenberg eBook of Essais et portraits, by Jacques-Émile
-Blanche
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Essais et portraits
-
-Author: Jacques-Émile Blanche
-
-Release Date: January 3, 2022 [eBook #67096]
-
-Language: French
-
-Produced by: Clarity, Hans Pieterse and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by The
- Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAIS ET PORTRAITS ***
-
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-
- _J.-E. BLANCHE_
-
-
- ESSAIS ET PORTRAITS
-
-
- [Logo: BF]
-
-
- _PARIS
- LES BIBLIOPHILES FANTAISISTES
- DORBON-AINÉ
- 19, Boulevard Haussmann, 19
- 1912_
-
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-
-
- ESSAIS ET PORTRAITS
-
-
-
-
- _Ce volume a été tiré à
- cinq cents exemplaires
- numérotés à la presse,
- dont quinze sur japon
- numérotés de 1 à 15._
-
-
- SERVICE DE PRESSE
-
-
-
-
-_AVANT-PROPOS_
-
-
-_Ces portraits n’auraient jamais été réunis en volume sans l’aimable
-insistance de quelques bibliophiles; écrits pour des revues, au moment
-que l’on jugea propice pour les faire paraître--le plus souvent à
-la mort de l’artiste dont j’essayai de retracer la figure--on me
-les demanda comme à quelqu’un qui avait connu le modèle. Si je me
-suis décidé à ne pas rejeter l’offre redoutable de les rassembler
-aujourd’hui, c’est que j’ai livré au public tant de portraits
-«peints»--dont beaucoup, sans doute, de médiocres,--que le danger
-ne me paraît pas sensiblement plus grand, de lui donner ces pages.
-Elles auraient pu trouver place dans des mémoires que j’aimerais à
-rédiger, si j’en avais jamais le loisir, tant me paraissent dignes
-d’être conservés, des souvenirs, des impressions d’années passées
-auprès de gens intéressants avec qui il me fut réservé de vivre. Parmi
-ceux-ci, les uns m’ont diverti, passionné, les autres m’ont inspiré
-de la méfiance ou de l’antipathie; le jugement porté sur eux par le
-critique ou par des amis, me sembla juste en peu d’occasions, plus
-souvent exagéré en bien ou en mal. L’amitié, les intérêts communs ou
-la haine et la jalousie faussent le sens critique. Je crois que le cœur
-a peu de raisons que ma raison ne connaisse pas, et juger est un besoin
-impérieux de mon esprit. Les liens les plus tendres de l’affection ne
-m’ont jamais fait changer en cela et envers moi-même je tâche d’être
-juge, le plus sévère des juges. Après des années de luttes douloureuses
-parfois et de quotidiennes difficultés, je jouis encore si vivement
-des choses et des êtres, que je ne regrette pas les coups échangés
-naguère. Si j’ai blessé ou étonné certains compagnons de route, j’en
-suis chagrin pour eux, mais je me repose sur les plus judicieux--car il
-en est, ma foi! qui m’ont deviné et ne m’en veulent pas._
-
-_Il faut dire ce que l’on pense:_
-
-_Telle est ma conception de l’Honnêteté, à une époque de disputes et de
-troubles universels, où les convictions sont chancelantes, où l’on se
-bat sans avoir de grands principes à défendre (il n’est question ici
-que des artistes), par attitude, par désir de s’affirmer libre, par
-plaisir._
-
-_De chers camarades m’ont avoué que, selon eux, un peintre ne doit
-pas faire «de la critique». Tout ce que je puis leur concéder, c’est
-que «faire un Salon», c’est courir à un danger, si l’on est soi-même
-exposant. On n’admet plus qu’un sentiment: l’admiration passionnée. Or,
-vous n’avez pas toujours l’occasion d’admirer vos contemporains, si
-votre idéal de Beauté est élevé._
-
-_Sans doute, nous passerons parfois à côté d’œuvres belles et neuves
-sans les apercevoir tout de suite. André Gide s’est décidé, dès l’âge
-de vingt ans, à courir toutes les aventures plutôt que de risquer la
-honte d’avoir nié un Génie dont les ailes pointent à l’horizon. Je
-me résignerais encore à une telle calamité, mais me crois, en toute
-conscience, autant menacé d’un autre côté. N’acceptons-nous pas plus
-volontiers, aujourd’hui, que nous ne rejetons? Notre enthousiasme
-est toujours prêt à applaudir les débutants, mais nous avons peu de
-patience avec les vieux ténors, et Sainte-Périne est un asile qui
-nous paraît mieux approprié que le Théâtre, pour tout artiste dont la
-voix est devenue trop familière à notre oreille. Nerveux, inquiets,
-nous nous lassons tout de suite. Notre mémoire est courte comme notre
-patience. Nous oublions hier et attendons des miracles pour demain._
-
-_Les critiques de profession--s’il en est encore qui méritent ce
-nom--n’aiment pas assez la peinture pour pouvoir résister au travail
-surhumain que leur imposent les incessantes manifestations, les
-provocations indiscrètes de la production. Plaignons-les comme des
-condamnés au «Hard Labour», mais qu’ils nous excusent, s’ils ne
-sont pas toujours pris au sérieux. Croient-ils, aussi bien, en leur
-infaillibilité? Échappés de toutes les professions, quand ils ne
-sont pas de simples reporters, ils n’ont plus l’autorité de leurs
-prédécesseurs. Rarement lus, leurs plus sûrs clients sont les artistes
-qui leur fournissent de la copie._
-
-_En somme, je n’aperçois aucune raison valable--si ce n’est l’habitude
-et la convention--pour qu’un peintre n’écrive pas sur la peinture,
-comme les musiciens et les auteurs dramatiques, sur leur art. Les
-peintres ont des arguments à donner, en dehors de leur sympathie ou
-de leur aversion, sentiments d’un médiocre intérêt et critérium assez
-discutable._
-
-_D’ailleurs, dans ce volume, il n’y a pas, au propre, de la critique,
-et je me suis interdit de passer en revue des œuvres récemment
-produites et exposées. Sauf J.-L. Forain, mes modèles sont morts; mais
-je les ai tous connus vivants et je me suis permis de dire comment ils
-se sont présentés à moi._
-
-_La dimension de chacune de ces études n’est pas toujours en proportion
-avec l’importance du sujet. Par exemple, le grand Watts, à qui quelques
-lignes sont consacrées, il faudrait tout un livre pour le raconter.
-Mais voici des articles de revues, dont la longueur fut imposée par la
-place qu’on leur accorda dans chaque numéro--et le temps me manque pour
-refondre tout cela et l’écrire à nouveau._
-
-_La rapidité de la vie est si effrayante et tant de merveilles en
-remplissent les jours, qu’on voudrait en doubler la durée pour y mettre
-tout ce qui sollicite notre regard émerveillé._
-
- _J.-E. B._
-
-
-
-
-FANTIN-LATOUR
-
-
-I
-
-Lorsqu’on allait frapper à la porte de Fantin-Latour, c’était à droite,
-au fond de la cour, nº 8, rue des Beaux-Arts;--non pas à la porte de
-son atelier principal, qui était en face, mais d’un autre, construit
-en retour, petite pièce encombrée de peintures, où madame Fantin
-travaillait parfois--, on était préalablement examiné au travers d’un
-judas, afin que le maître de céans jugeât s’il devait, oui ou non,
-ouvrir. Entre l’instant où il avait aperçu le visiteur et celui où il
-l’accueillait, plusieurs minutes s’écoulaient: Fantin se demandait
-sur quoi il pourrait «attaquer» l’importun, quelle opinion il aurait
-à réfuter. Si c’était avant la fin de la séance, à l’heure du thé, ou
-s’il ne comptait pas vous engager à la conversation, vous le voyiez
-entre-bâiller la porte; le bras, rapproché de son torse massif, tenait
-haut dressés l’appui-main et la palette; une sorte de visière, comme
-celle de Chardin, abritait ses beaux yeux, brillant dans une large
-face, un peu russe d’aspect; des cheveux léonins se renversaient sur
-son vaste front de _Capellmeister_. Si l’on était reçu, c’était chez
-lui, dans une étroite galerie, au plafond vitré, sorte d’atelier
-de photographe, que M. Degas appelait «la tente orléaniste», sans
-doute à cause des bandes verticales en deux tons, dont elle était
-extérieurement revêtue, à la mode de 1830. C’est là que Fantin, pendant
-plus de trente ans, chaque jour, prépara ses couleurs, lava ses
-pinceaux, balaya le plancher et fit son œuvre.
-
-La lumière était dure, tombant directement du toit peu élevé au-dessus
-du sol; point de recul, point d’espace vide, où l’on pût se tenir pour
-contempler les murailles qui disparaissaient sous les plus belles et
-les plus charmantes études. Un chevalet portait, en général, une vaste
-planche à lavis sur laquelle étaient retenus, au moyen de «punaises»,
-cinq ou six carrés de toile, vieilles esquisses qu’il reprenait, ou
-dont il voulait s’inspirer pour de nouvelles compositions. Le poêle,
-surmonté d’un antique buste de femme en plâtre, répandait une chaleur
-congestionnante. Fantin était rouge, le col entouré d’un foulard,
-engoncé dans une grosse vareuse, les pieds traînant lourdement des
-chaussons de lisière. Et il était superbe avec son air terrible de
-vouloir vous souffleter de tout son mépris pour des opinions qu’il
-vous attribuait _a priori_. J’éprouvai toujours en l’abordant un petit
-sentiment de frayeur, à cause de ces façons rudes que les artistes
-de sa génération affectaient volontiers comme inséparables d’une
-noble indépendance. Il est probable que Fantin avait de la bonté
-et de la sensibilité, mais il ne tenait pas à en témoigner dans la
-conversation. D’aucuns avaient fini par ne plus le voir, non qu’il ne
-fût capable d’amabilité, mais parce qu’on le savait toujours prêt à
-partir en guerre contre des hommes ou des œuvres dont il vous croyait
-l’admirateur, s’efforçant à vous arracher du cœur des affections que
-souvent l’on n’avait pas, façons assez fatigantes, déroutantes, surtout
-pour ceux qu’il connaissait, comme moi, de longue date.
-
-Il s’était assis autrefois à la table de mes parents et fut le premier
-peintre que j’entendis parler de son art; c’est lui dont j’ambitionnai
-des leçons, au sortir du collège. Il m’avait fait présent d’une toute
-petite toile, que je possède encore et qui renferme ses meilleures
-qualités et les plus exquises: portrait exact et touchant de deux
-pommes vertes, sur un coin de cet éternel meuble en chêne, où tant
-de fleurs et de fruits achevèrent leur brève destinée. Il peignit
-devant moi; je lui soumis mes premiers essais. Il les jugea nuls
-ou quelconques. Je lui suis reconnaissant de sa franchise comme je
-remercie tous ceux qui m’ont malmené:--légion!
-
-Fantin est pour moi au nombre de ces figures bourrues et amies que
-nous avons vues, enfants, au milieu de notre famille et qui ont avec
-elle une sorte de parenté: ce caractère jadis commun à tous dans un
-même milieu, à une époque où le cinématographe international n’était
-pas encore inventé. Sa place est indiquée dans ces vieux albums à
-fermoir de cuivre où s’alignent les «cartes de visite» d’Alophe et de
-Bertall, offrant des gibus et des favoris de médecins, de magistrats et
-de notaires, à côté de dames à crinoline. Je voudrais me rappeler ses
-traits adoucis par le sourire que les enfants recueillent sur toutes
-les bouches dont ils attendent un baiser.
-
-
-II
-
-Fantin, a-t-on dit, est le peintre de la bourgeoisie sérieuse et
-intellectuelle. En effet, c’est à cette saine et forte classe, honneur
-du XIXe siècle, qu’il se rattache par bien des liens. Certains
-traits significatifs de son caractère, de sa pensée, sont d’un petit
-bourgeois élevé dans les idées voltairiennes, «libéral», admirateur de
-Michelet, encore un peu romantique et berliozien, aux goûts simples,
-point voyageur, infatigable liseur, passionné et timide, ennemi des
-gouvernements quoique partisan de l’ordre. Certains de ses amis, de
-même origine, se transformèrent au cours de leur existence, ou du moins
-les contacts extérieurs modifièrent leurs habitudes et les succès, leur
-situation. Un Manet, fils de magistrats sévères et gourmés, quoiqu’il
-n’ait pas quitté le cercle étroit de sa famille, devient tout à coup
-un brillant boulevardier et fréquente Tortoni. M. Degas lui-même a des
-phases d’élégance sportive. Mais Fantin, d’ailleurs fils d’un peintre
-très modeste, fut immuable dans ses goûts: le musée du Louvre, où il
-fit ses classes en même temps que l’école buissonnière, est l’unique
-église dont le culte l’ait fixé, le seul Eldorado qu’il ait rêvé.
-
-On peut le suivre depuis son extrême jeunesse jusqu’à sa mort, faisant
-les mêmes gestes, aux mêmes heures, dans les deux arrondissements de
-Paris qui furent tout son univers. Non qu’il eût des œillères, car il
-fut mieux que personne au courant de la littérature et de l’art en
-France et ailleurs; mais si sa pensée vagabondait, son corps semblait
-enchaîné aux rives de la Seine, entre le pont des Saint-Pères et
-l’Institut, pour lequel il avait un secret penchant, mais dont il ne
-se décida pourtant jamais à franchir le seuil par fierté, indécision
-et peur du ridicule. Après tout, Chardin et les autres peintres du Roi
-n’eurent guère plus que lui l’humeur d’un touriste. Entre les quatre
-murs de l’atelier, une journée de travail que suspendent des repas
-frugaux; de bonnes lectures, le soir venu, sous la lampe; des cartons
-remplis de reproductions de tableaux célèbres (Fantin en décalquait
-«pour se mettre de bonnes formes dans la mémoire»),--que peut souhaiter
-de plus un sage, s’il conçoit l’importance de sa tâche, ne tient pas
-à conserver une taille mince et des mouvements alertes au delà de la
-quarantaine?
-
-Fantin, lourd de corps, avait l’esprit vif. A l’horreur de l’exercice
-et du mouvement il joignait une sorte de terreur de tout ce qui est
-l’action. La guerre de 70 lui avait laissé un tel souvenir, qu’il se
-fût jeté parmi l’encombrement de la chaussée plutôt que de coudoyer
-un militaire sur le trottoir. Violent à l’excès en tête à tête, chez
-lui, il eût, en public, fait un long détour afin d’éviter une personne
-hostile. Aux vernissages de l’ancien Salon, emporté par sa passion
-pour ou contre ses confrères, il se faufilait par les galeries, sous
-la protection d’une petite phalange de dévots, qui recueillaient ses
-sentences. De ce pardessus très boutonné, de ce foulard, sortaient des
-jugements durs, amers, inexorables et parfois disproportionnés avec
-leur objet. Pas un nouveau venu qu’il n’ait découvert, surtout parmi
-les étrangers. Il était pour ceux-ci d’une indulgence incompréhensible:
-s’il s’agissait d’un «jeune» Scandinave ou d’un Berlinois, il en
-suivait les progrès ou les défaillances avec partialité.
-
-Le «Salon» était pour Fantin le point culminant de l’année. S’y
-préparant plusieurs mois d’avance, il y envoyait autant d’œuvres que
-possible: il refusait de faire partie du jury, mais approuvait en
-principe les récompenses et les décorations.
-
-Par égard pour la hiérarchie, il défendait les académiciens,
-et redoutait les impressionnistes comme ennemis de l’ordre;
-toujours irritée, et, somme toute, difficile à suivre, pleine de
-contradictions--sa critique avait une belle violence de sectaire.
-
-Deux tableaux à l’huile, deux pastels, des lithographies, telle était
-sa contribution annuelle,--«son Salon», comme on disait alors.--Et,
-le jour du vernissage venu, c’était une partie familiale et un acte
-rituel que de dépasser le pont de Solférino, de s’engager dans les
-Champs-Elysées et de déjeuner à midi sous l’horloge du Palais de
-l’Industrie, à «la sculpture»,--évitant «Ledoyen» à cause des courants
-d’air et des lazzi des Béraud, des Duez, amusants, mais qu’il préférait
-qu’on lui rapportât dans l’après-midi.
-
-Une journée de lumière et de fête dans toute une année de claustration
-voulue! Après le repas, on montait dans les salles, puis redescendait
-aux allées bordées de bustes de marbre, où les élégantes promenaient
-leurs robes et leurs chapeaux de printemps parmi les groupes de plâtre
-et les rhododendrons.
-
-Six heures ayant sonné, la foule chassée par les gardiens s’écoulait
-au cri de «on ferme! on ferme!», et Fantin rentrait avec une migraine,
-dans son cher appartement, pour reprendre aussitôt ses habitudes de
-chat domestique.
-
-
-III
-
-Il faut connaître ces coutumes invariables du peintre, heureux dans sa
-retraite, marié à une femme supérieure, elle-même peintre de mérite;
-il faut savoir sa fidélité à quelques principes et à quelques idées de
-jadis, pour s’expliquer son œuvre, sans pareille à notre époque: les
-causes qui la restreignirent lui donnent une part de sa signification
-et de l’originalité.
-
-Fantin, qui s’instruisit lui-même auprès des Maîtres, sans passer par
-l’Ecole, est un exemple parfait pour les jeunes hommes d’aujourd’hui.
-Tel artiste, plus hardi que lui et de plus d’invention, aurait
-peut-être fait un autre usage du catéchisme appris au Louvre. Tout ce
-qu’il faut savoir, il le savait. Et quelle compréhension des maîtres!
-Ses copies sont des chefs-d’œuvre. Sont-ce même des copies? Il s’y
-montre personnel autant que partout ailleurs. Si fidèlement elles
-traduisent les originaux, tel est leur accent que, dès le début,
-elles étaient reconnaissables entre toutes, recherchées des amateurs.
-Fantin sut réduire aux proportions d’un tableau de chevalet, tout
-en lui conservant leur noblesse, l’héroïque envergure des _Noces de
-Cana_. Plusieurs fois il renouvela la gageure. On lui commandait des
-répliques qu’il exécutait, rapidement, dans la lumière rousse, mais
-insuffisante, du Salon Carré. Si j’excepte les grands morceaux que fit
-Delacroix d’après Véronèse, je ne sais rien qui prouve une pénétration
-plus aiguë du génie du maître. Véronèse, Titien, Rembrandt donnèrent
-au jeune artiste l’occasion d’autres traductions aussi éloquentes.
-Comprendre à ce degré un chef-d’œuvre, et ajouter à sa copie une part
-si importante de soi-même, pourquoi ne serait-ce pas un peu de génie?
-Génie de peintre, purement de peintre et de technicien. Mais, somme
-toute, n’est-ce pas là, pour un tableau de quelques centimètres et ne
-prétendant pas à décorer un monument, ni à instruire les foules, ni à
-aider à la révolution sociale, n’est-ce pas un but très élevé?
-
-M. Charles Morice, dans un questionnaire proposé à mes confrères,
-demandait ce que Fantin a apporté, ce qu’il emporte dans la tombe.
-Cette question parut un peu déconcertante. Elle ne pouvait venir
-que d’un homme de lettres, pour qui les opérations intellectuelles
-du peintre restent toujours assez impénétrables. La nouveauté,
-l’invention, en peinture, se décèlent souvent en un simple rapport de
-tons, en deux «valeurs» juxtaposées ou même en une certaine manière
-de délayer la couleur, de l’étendre sur la toile. Qui n’est pas
-sensible à la technique n’est pas né pour les arts plastiques, et
-telle intelligence très déliée passera à côté d’un peintre pur, sans
-s’en douter. Naturellement, un peintre qui, par l’intérêt des sujets
-qu’il traite, et par la joie physique qui se dégage de son œuvre,
-conquiert un plus large public,--qu’il se nomme Rubens, Delacroix ou
-Chavannes,--est plus haut placé dans l’opinion des hommes qu’un petit
-maître comme Fantin; mais Fantin excelle dans ses menus travaux. Ce
-qu’il a apporté? Une jolie et charmante technique, un dosage curieux
-des «valeurs», un parfum de lavande d’armoire à linge bien rangée.
-Ce qu’il a emporté? Rien du tout. Un artiste n’emporte rien dans la
-tombe: il livre tous ses secrets en ses toiles; libre à chacun de les
-approfondir, et, s’il ne craint pour sa propre personnalité, de se les
-assimiler!
-
-Fantin-Latour, picorant comme un jeune coq dans les ouvrages des
-maîtres anciens, si variés et si stimulants, s’était nourri solidement
-pour la route. On voit, dans la première partie de sa carrière,
-quel robuste et raisonnable métier il avait à sa disposition.
-Alors, oseur, ardent, l’influence du passé n’agissait sur lui que
-comme un tonique. Parmi des hommes jeunes, tous plus ou moins
-révolutionnaires,--confrères ou littérateurs,--sa timidité naturelle
-se dissimulait encore. Les camarades l’aiguillonnaient: il était
-emporté, sans doute un peu malgré lui, dans un magnifique mouvement
-d’indépendance et de protestation contre l’académisme. M. Lecoq de
-Boisbaudran, qui dut être un exalté, communiquait une flamme aux plus
-froids de ses élèves. Il est probable que ce fut grâce à ce professeur
-clairvoyant qu’ils eurent tous de belles qualités et que de très bonne
-heure, ils découvrirent en eux-mêmes et montrèrent dans leurs ouvrages
-tels de ces dons individuels qui parfois tardent à se produire.
-
-Si nous voyons les artistes de premier rang se développer et élargir
-leur manière à mesure qu’ils vieillissent, certains autres épuisent
-très vite leurs réserves. Fantin portait en soi une faiblesse;
-pour lutter contre elle et la vaincre, une vie plus extérieure eût
-été nécessaire, avec moins de ces petites manies bourgeoises qui
-l’enrênaient. Cette faiblesse fut la timidité et la peur des êtres
-vivants, la phobie du prochain.
-
-Dès ses débuts, il se claquemure; ses deux sœurs sont presque les
-seules femmes qu’il ne craigne pas de faire poser. Elles sont d’aspect
-austère et gardent une certaine tournure chaste et noble très
-particulière à leur classe et à leur temps. La réserve tranquille qui
-se dégage suavement de leurs personnes, ajoute à la saveur du tableau.
-Nous sommes loin de la société élégante et frivole que portraiturent
-les favoris du jour.
-
-Paris ne présente plus ces caractères tranchés qui permettaient encore
-sous le second Empire de reconnaître la classe sociale des individus
-à leur mise même; une même tenue, qui recouvre la personnalité d’une
-manière uniforme, semble peu propre à stimuler l’inspiration du
-portraitiste actuel. Les grands magasins de nouveautés répandent
-dans tous les quartiers de la ville et en province ces «confections»
-adroites à singer les odieuses modes qu’impose la rue de la Paix à un
-public sans imagination. Les femmes sont, comme malgré elles, tirées
-à quatre épingles, coiffées d’absurdes chapeaux. Elles n’ont point de
-mal à se donner pour avantager de fanfreluches et de colifichets leur
-taille volontairement déformée, celles que nos attachés d’ambassade,
-séjournant à l’étranger, déclarent sans rivales pour la sensualité de
-leurs courbes. La toilette féminine a pour idéal l’image du journal de
-modes.
-
-Un manque total de fantaisie et la peur de rien «oser»--si particulière
-à notre race--ne sont inoffensifs qu’en des temps autres que celui-ci.
-La beauté des styles en France, jusqu’après Napoléon Ier, reflète la
-rigidité, la dureté d’une volonté supérieure et l’honnête respect
-de ceux qui, même de loin, dans les campagnes, imitent avec de bons
-matériaux et naïvement, ce que la Cour a commandé. Il était fatal que,
-sous un régime démocratique et égalitaire, le goût fût tel que nous le
-voyons. Nous savons ce qu’est la fausse élégance d’une rue parisienne,
-le dimanche; nous savons aussi ce qu’au théâtre, la scène offre à notre
-délicatesse vite blessée: les actrices habillées à grands frais par
-les couturiers, pour affoler les spectateurs du paradis et les riches
-cosmopolites des loges ou de l’orchestre.
-
-Il n’y a que trop de raisons pour expliquer la lamentable école
-de portraitistes dont la France semble avoir le privilège. Nulle
-distinction, nulle noblesse de maintien, dans la «société»; ni
-simplicité, ni jolie retenue chez les personnes de condition moyenne,
-mais une banale, universelle élégance, tapageuse ou guindée. Même
-en province, on ne trouve plus de ces types fortement caractérisés,
-de ces attitudes gauches, si charmantes, si privées, qui donnent à
-l’artiste l’envie de les peindre. Partout la platitude, un manque
-général de saveur. Et, dernier vestige de la tradition, suprême
-rayonnement de notre goût si fameux, la supériorité de nos couturiers
-est celle que partout encore on subit sans protester. Où sont les
-berthes, les canezous, les guimpes et les rotondes et ces cols rabattus
-des femmes de naguère?... D’instinct, Fantin-Latour s’écarte de la
-Parisienne, de l’élégante. Il sent, quoiqu’il ne l’ait peut-être
-pas analysée, la transformation du type français et des mœurs. Il
-assiste à la dégradation progressive d’une beauté pure et modeste,
-qui lui est chère, sans qu’il se permette de chercher loin de lui,
-là où elles étaient peut-être, les créatures dont son pinceau aurait
-pu rendre l’allure... Les modèles lui faisaient défaut, ou du moins
-il se l’imaginait: de là une retraite anticipée du portraitiste.
-Il prétextait de la gêne qu’il eût éprouvée devant des personnes
-inconnues. Très nerveux, facilement agacé par les conversations,
-maniaque comme une vieille fille, la présence d’autrui le paralysait
-d’ailleurs. Toute personne étrangère à son petit cercle troublait
-l’atmosphère, lourde, mais si recueillie, dans laquelle il avait conçu
-et réalisé ses meilleurs morceaux. Marié, il ne fit plus guère poser
-que sa femme et les membres de sa famille, les Dubourg, à la tenue
-protestante, ou bien des artistes, ses amis. A part ceux-ci, je ne vois
-guère que madame Léon Maître, madame Gravier et madame Lerolle dont il
-entreprit de fixer l’image, et ce furent là des effigies assez froides
-et compassées.
-
-Fantin était d’une maladresse attendrissante dans l’arrangement d’un
-fond d’appartement ou le choix d’un siège. Ce réaliste scrupuleux
-épinglait derrière le modèle un bout d’étoffe grise ou dressait un
-paravent de papier bis, chargé de représenter les boiseries d’un salon.
-Dans _Autour du piano_, dont Emmanuel Chabrier forme le centre, je
-me rappelle la peine qu’il prit pour donner quelque consistance au
-décor. D’ailleurs ce tableau célèbre, excellent en quelques-unes de ses
-parties, demeure comparable à une scène du Musée Grévin. M. Lascoux, M.
-Vincent d’Indy, M. Camille Benoît sont des mannequins d’une mollesse
-et d’une gaucherie d’attitude tout à fait surprenantes.
-
-L’atelier de Fantin n’était pas plus subtilement éclairé que celui d’un
-photographe de jadis. Il n’y modifia jamais les jeux de lumière. Sa
-paresse et l’effroi qu’il avait de se transporter hors de chez lui le
-restreignaient encore. Il ne savait pas varier ses effets, donner de
-l’imprévu à ces réunions d’hommes, sur lesquelles Rembrandt eût fait
-glisser de magiques rayons dans un clair-obscur ambré. Il souffrit de
-ce plafond de verre, qui, d’un bout à l’autre de la pièce, baignait
-également les visages d’une lumière diffuse. _La famille Dubourg_,
-autre toile célèbre,--à mon avis l’une de ses moins bonnes, d’un modelé
-mol et affadi,--m’apparaît telle que si M. Nadar avait prié ces braves
-gens de venir chez lui à la sortie de l’office divin, tout ankylosés
-dans leurs vêtements dominicaux.
-
-On éprouve du regret en songeant aux merveilleuses qualités, aux dons
-rares que Fantin s’interdisait de mettre en œuvre par peur de la rue,
-de la vie et,--en somme,--des autres.
-
-Il est deux exemples, cependant, de ce que Fantin pouvait faire,
-quand un hasard le forçait à dresser son chevalet en face de
-personnages exotiques. Les Anglais qui s’adressèrent à ce portraitiste
-difficultueux, avaient sans doute deviné que l’auteur des «Brodeuses»
-apprécierait leur sévère dignité et leurs habits sans prétention.
-
-Je ne sais dans quelle occasion,--sans doute par l’entremise d’Otto
-Scholderer, établi en Angleterre,--l’avocat peintre-graveur Edwin
-Edwards et sa femme, lui avaient été présentés. Il alla même à Londres,
-chez eux, et je devine ce que dut être ce déplacement, y ayant fait
-moi-même un séjour avec Fantin en 1884. Ce premier voyage «au delà
-des mers» dut s’accomplir après 1870, alors que Whistler et plusieurs
-artistes français, entre autres Alphonse Legros, Cazin, Tissot,
-Dalou, s’étaient fixés hors de France. Mr. Edwin Edwards, occupait
-les loisirs de sa retraite à graver de dures, sèches, mais curieuses
-planches, et il avait une villa à la campagne où Fantin fut invité. Je
-ne sais si c’est là que fut exécuté le double portrait ou si ce fut
-dans la délicieuse lumière opaline de Golden Square, ce coin vieillot
-que l’on croirait hanté par l’ombre de Dickens; peut-être même fut-ce
-rue des Beaux-Arts tout simplement. C’était un fort beau couple.
-Mrs. Ruth Edwards, les bras croisés, avec son visage anguleux, dur
-même, le teint rose, les bandeaux de cheveux grisonnants, est debout,
-vêtue d’une robe en gros tissu d’un indéfinissable gris bleu, que nos
-élégantes critiqueraient sans doute, mais dont la forme est harmonieuse
-et picturale. A côté d’elle, assis, médite en regardant une estampe,
-Mr. Edwards, dont les traits réguliers, la barbe et les cheveux blancs,
-avec son expression de sereine placidité britannique, complètent un
-ensemble exceptionnel dans l’œuvre de Fantin. Cette toile appartient
-déjà à la _National Gallery_. Mrs. Edwards avait promis de l’offrir
-à la Nation dès qu’elle le pourrait. L’épreuve était redoutable pour
-notre compatriote et notre contemporain. Vous pourrez voir l’excellente
-tenue que garde ce morceau vibrant au milieu des chefs-d’œuvre qui
-l’entourent et avec qui, sans plus attendre, on l’a décrété prêt à
-voisiner.
-
-Une autre fois, Mrs. Edwards força son ami à entreprendre le portrait
-d’une jeune fille, miss B... Après beaucoup de résistance il consentit
-à recevoir chez lui cette étrangère, dont la vivacité et les libres
-allures bouleversèrent le nº 8 de la rue des Beaux-Arts. Revêtue d’une
-longue blouse de travail jaune, d’une cotonnade à menus dessins, ton
-sur ton, Fantin l’assit de profil, devant l’inévitable fond gris,
-regardant des fleurs de crocus jaunes dans un verre, qu’elle s’apprête
-à copier à l’aquarelle. Et ce fut encore là une grande réussite,
-quoique le maître se fut mis à la tâche furieux et contraint. De quelle
-précieuse galerie il nous a privés, dont il eût rassemblé les éléments
-en se répandant un peu au dehors, puisqu’il ne voyait plus à Paris les
-types chers à sa jeunesse.
-
-Rappelons encore ce beau tableau, un peu froid, mais si intense:
-mademoiselle Kallimaki Catargi et mademoiselle Riesner, étudiant la
-tête en plâtre d’un des esclaves de Michel-Ange, et un rhododendron aux
-sombres feuilles.
-
-Nous sommes reconnaissants à ces dames et à tous ceux qui ont apprêté
-pour Fantin un motif un peu piquant mais approprié; à ces «intrus»
-dont l’apparition rafraîchit la vision du solitaire. Il est presque
-regrettable que Fantin n’ait pris part aux événements de cette
-Commune où se laissèrent enrôler d’enthousiasme, maints généreux et
-naïfs artistes, ses amis. L’exil et la lutte l’auraient galvanisé et
-peut-être sa puérile timidité eut été vaincue. En tout cas, il aurait
-rencontré, soit en Angleterre ou en Allemagne, des visages accentués,
-des êtres lents, simples et ennemis de la mode, il aurait pénétré dans
-des «homes» silencieux et inquiets, pour lesquels il avait un goût si
-marqué; mais il se maria et fut plus que jamais ancré aux rives de la
-Seine.
-
-Ce bourgeois, casanier avec entêtement, se plaignait de toutes les
-choses de chez nous: elles choquaient son esprit. Ses sympathies de
-vieux romantique pour l’Allemagne, allaient s’accroître dans une
-famille française, mais germanique de tendances et d’éducation, où
-deux femmes supérieures et cultivées, favorisaient par des lectures
-continuelles, de la musique, et des discussions, certains penchants
-de Fantin. Ce n’était plus l’intérieur du père et des sœurs--les
-«brodeuses» à qui nous donnons le premier rang dans son œuvre d’avant
-1870 et dans toute son œuvre,--mais une sorte de petite Genève
-à l’entrée du Quartier Latin, un oratoire protestant, sectaire,
-jalousement clos où l’activité cérébrale et les passions à la fois
-artistiques et politiques allaient s’exaspérer.--Nous allons voir
-comment, verrouillé chez lui, Fantin transporta dans sa peinture,
-de vives impressions littéraires et musicales et, de plus en plus
-méthodique et dur, quant à la forme, nous confia les secrets de son
-cœur, d’abord en de savoureuses esquisses, puis en des tableaux plus
-conventionnels, qui occupèrent la fin de sa vie, pour la joie future
-des marchands de la rue Laffite, si non pour la nôtre.
-
-
-IV
-
-D’assez bonne heure, Fantin avait fréquenté des littérateurs, comme
-l’indiquent l’_Hommage à Delacroix_ et cette tablée de poètes du
-Parnasse où le jeune Arthur Rimbaud appuie ses coudes de mauvais petit
-drôle près d’une brillante nature morte;--deux ouvrages qui, avec
-l’_Atelier de Manet_, aujourd’hui au Luxembourg, faisaient espérer un
-peintre de la grande lignée hollandaise et flamande.--L’exécution en
-est très variée. Dans l’_Hommage_, la pâte est transparente, légère,
-chaude et rousse. Dans les deux autres, les têtes, très inégales de
-qualité, sont plus grises, parfois admirables, parfois creuses et de
-construction molle. On sent que Fantin excellait surtout à «enlever»
-des morceaux, ne parvenant que rarement à relier dans l’air, les uns
-aux autres, plusieurs personnages.
-
-Telles quelles, ces pages appartiennent à l’histoire artistique et
-littéraire; nous devons les tenir pour très précieuses, quels que
-soient le convenu des gestes et l’immobilité des expressions. C’est
-le temps du Parnasse, c’est l’enfance de l’Impressionnisme, heure
-significative dans le XIXe siècle. Fantin fut lié avec ces hommes dont
-il nous importe tant d’avoir l’image; il la traça d’un pinceau souvent
-très fin, sans doute dénué de cette puissance dans le modelé et le
-dessin, de cet accent je dirais _caricatural_, qui, à l’étonnement
-de nos présents esthètes, feront plus tard de M. Bonnat une figure
-considérable;--bien plus tard, quand on aura oublié qu’il fut décoré
-de tous les ordres, portraitiste trop abondant, officiel, et presque
-Ministre.
-
-Fantin rendit l’aspect, le teint de ses amis, sinon toute
-l’individualité de leur structure, et il les baigna dans une atmosphère
-délicate. Il devait être nerveux en leur présence et, ne pouvant ou ne
-voulant jamais «reprendre» un morceau, tenant surtout à la fraîcheur
-de la pâte, il n’analysait pas toujours assez les têtes, dans sa hâte
-de peindre ou sa terreur de fatiguer l’ami qui pose. On dirait qu’il
-ne conversait pas avec celui-ci: or, des séances de portrait ne sont
-fructueuses que si un rapport intime s’établit entre le portraitiste
-et la personne portraiturée.--Vous verrez, quelque jour, dans une
-exposition générale qui sera une révélation, des toiles anciennes
-de M. Bonnat: sortes d’instantanés, pour la déformation cocasse du
-dessin, victoires de cet observateur parfois cruel, outrancier, dont la
-matière, souvent pareille à celle de Ricard, s’émaille, à la longue. Or
-c’est un dessin original qui manque aux groupes de Fantin.
-
-Les séances de portraits sont épuisantes, si l’on n’a pas le goût de
-la conversation et si les gens vous importunent par leur présence. Il
-eût fallu que Fantin gardât toujours auprès de ses semblables un peu de
-cette liberté qui lui permit de faire, comme nul autre, des fleurs et
-des fruits, de la nature morte. Avec la même sûreté, semblent avoir été
-conduits jusqu’au «rendu» intense et définitif de la vie, quelques-uns
-de ses portraits: les _Brodeuses_, le buste de mademoiselle Fantin,
-les nombreuses têtes du maître et les deux portraits de sa femme,
-dont l’un est au Luxembourg, l’autre au musée de Berlin. Ces quelques
-pages de la plus heureuse venue font penser au style soutenu et ample
-des Vénitiens; font songer à Rembrandt aussi, et atteignent les hauts
-sommets de l’art du portraitiste. Il suffirait d’ailleurs à Fantin
-de les avoir signées, pour que sa gloire fût méritée. Le peintre s’y
-montre tel qu’il voulut être: d’un autre temps, retardataire résolu,
-irrévocablement traditionnel et d’intimité.
-
-Deux personnes aimées, silencieuses dans l’atmosphère chaude de vie
-familiale d’une chambre toujours habitée, il excelle à les nimber de
-pureté et de candeur, il se complaît à dépeindre leur intimité. Mais
-il lui faut des conditions de sécurité toutes spéciales. Ses groupes
-de littérateurs et d’artistes, quoique distingués, ne sauraient
-nous convaincre. Il y eut toujours un moment où Fantin, gêné auprès
-d’eux, ennuyé, timide, souhaita d’être seul et ne put rendre, faute
-de recueillement, ce qu’il voyait si bien auprès des siens, dans son
-propre foyer. Prises séparément, les têtes d’Edouard Manet, de Claude
-Monet, de Renoir, d’Edmond Maître, de Scholderer, dans _l’Atelier aux
-Batignolles_, sont des morceaux exquis. Peut-on dire que la toile,
-dans son ensemble, ait une allure magistrale? Ne lui manque-t-il pas
-ce qu’il y a de direct dans _les Brodeuses_, sans pour cela s’affirmer
-comme un Franz Hals?
-
-Les grandes toiles de Haarlem donnent l’exemple de ce que peut fournir
-d’éléments picturaux, une réunion nombreuse d’hommes et de femmes, vue
-par un maître-peintre; chaque fois que Fantin multiplia des figures
-dans un ensemble, il pécha par le dessin; non qu’il ne pût copier
-exactement «un morceau», mais le dessin, le grand dessin est tout
-autre chose que cela. L’arabesque qui remplit d’un bout à l’autre
-la surface à couvrir, la ligne, non pas exacte, mais décorative,
-qui chez les maîtres, court dans l’huile et la couleur, cernant la
-ressemblance, comme au hasard, par besoin, mais sans application ni
-effort, Fantin n’eut pas ce don souverain. La belle _facilité_ si
-décriée de nos jours--celle de Rubens, de Van Dyck, de Vélasquez, de
-Fragonard et de Reynolds--est le contraire de ce qui distingue la
-personnalité de Fantin. Cette brillante qualité, galvaudée par de
-bas prestidigitateurs, transformée en virtuosité à bon marché, à
-mesure que le faux-semblant, l’escamotage se substituaient au savoir,
-personne ne l’a plus depuis longtemps. M. John S. Sargent possède la
-science du dessin, mais sa couleur ne s’harmonise pas toujours avec la
-forme; pourtant, seul parmi nous, il continue la tradition du grand
-portraitiste, que rien n’arrête dans son métier.--Ce don fut refusé à
-Fantin-Latour qui sut dire plus bas, les paroles qu’il avait à murmurer
-dans une chambre close.
-
-
-V
-
-Fantin occupa, pendant les vingt dernières années de sa vie, une
-position très spéciale, respecté par les deux camps extrêmes dont il
-se tenait à distance, comme à mi-côte, en plein succès. Pourquoi les
-critiques les plus avancés le classèrent-ils parmi les impressionnistes
-et les révolutionnaires? Respecté de tous, isolé, entre l’Institut
-et les Indépendants, il fut défendu par les petites revues et les
-journaux, par tous ceux qui jugent et écrivent, comme s’il était
-attaqué--ce qu’il n’eût pas été séant de faire. N’exerçant aucune
-influence,--car son difficile métier est de ceux qu’on ne s’essaye pas
-à imiter,--refusant de faire partie d’aucun jury, seul, toujours seul,
-si j’omets quelques amis, il inspirait le respect à ceux-là même qui
-n’avaient pour lui qu’un goût médiocre. Il fut à la mode et toujours
-cité à côté des novateurs. Pourquoi? nous nous le sommes souvent
-demandé.
-
-Il inspirait de la sympathie à toute une classe de Français par la
-modestie, sinon par la pauvreté de sa mise en scène. En le défendant,
-on protestait très justement contre les portraitistes mondains. Pour
-beaucoup d’amateurs un peu naïfs, le seul fait de représenter une
-élégante en ses atours et de peindre une mondaine, constitue une
-sorte d’infériorité morale, qui ne va pas sans entraîner les défauts
-du peintre à gros succès, aimable et superficiel. Les critiques
-d’avant-garde devaient se servir de Fantin comme d’un drapeau. La manie
-de la politique et de la sociologie, l’amour des humbles--réaction
-dont il faut sourire, comme de tous les snobismes de la mode--exaltait
-la simplicité, même la laideur, au détriment du «joli». Cela était
-inévitable, après les excès d’adresse et de coquetterie, dont l’école
-française se rendit coupable au lendemain de 1870, à l’heure de ses
-succès scandaleux. M. Valloton jouit aujourd’hui du même privilège.
-
-Pour un publiciste candide, l’autorité de Fantin, le «dépouillé» de
-ses toiles froidement nues, sa sécheresse même, devaient signifier
-grandeur, profondeur, solidité. Plus ses fonds étaient tristes, ses
-personnages guindés et modelés menu (portraits de M. Adolphe Jullien,
-de M. Léon Maître, de la nièce de l’artiste), plus on admirait sa
-manière «discrète» et son goût. C’est à des raisons morales, à
-l’attitude, pour tout dire, d’un certain public, que Fantin dut des
-faveurs exceptionnelles. Ses incomparables natures mortes, ses fleurs,
-n’étaient pas encore connues à Paris; ses fantaisies mythologiques
-plaisaient peu, avant que la spéculation ne les lançât sur le marché,
-comme une «bonne affaire».
-
-Nous savons les milieux où sa réputation se forma et quelles personnes
-souhaitèrent d’être peintes par lui. C’est à un public limité que
-ses qualités modestes, puritaines et bourgeoises agréèrent, d’abord.
-S’il eût accepté des commandes, nous imaginons sans peine la file de
-modèles qui se fussent pressés à sa porte, les redingotes noires, les
-binocles tenus dans la main droite, les ennuyeux chapeaux, les dames
-point belles et vêtues d’un costume tailleur ou d’une robe à demi
-décolletée en carré, que son pinceau aurait eus à fixer, sur un fond
-de terne boiserie grise;--vêtements sans attraits pour le coloriste,
-mais tant de solide intelligence, de sérieux et de vertu dans ces
-visages graves!--Fantin eût fait avec certains Parisiens de la fin
-du XIXe siècle une galerie aussi typique que celle des Allemands de
-Lembach. Mais la fantaisie, le pittoresque, l’abandon en eussent
-été exclus. Rappelez-vous le portrait de M. Adolphe Jullien, qui est
-caractéristique: soigneusement dessiné, modelé jusqu’à la fatigue,
-dans une lumière argentée, un monsieur est assis comme il le serait
-chez Pierre Petit, une main appuyée sur une table, dont le tapis
-d’Orient est d’ailleurs exquis, et l’autre, sur sa cuisse. Professeur?
-commerçant retiré? médecin de quartier? on ne peut dire ce qu’il est;
-mais c’est un homme sérieux, qui déteste endosser le frac, le soir
-venu, pour qui «se soigner» est un supplice, une entrave aux habitudes
-de son cabinet, une lâche concession aux caprices du «monde». C’est
-un laïque, qui réprouve, comme ferait un bon prêtre, les grâces, les
-jolies inutilités, le faste de la vie.
-
-Et les épouses de ces hommes sans fantaisie? Excellentes mères de
-famille, instruites et hautement respectables, nous les vénérons, même
-dans leurs erreurs généreuses et leurs petits ridicules, mais leur
-mépris des futilités de la parure offre un mince régal au coloriste.
-Parvenus aux honneurs officiels, ils seraient tenus, hommes et femmes,
-de passer par l’atelier de M. Bonnat; mais, simples particuliers, ils
-voudront que Fantin soit leur peintre.
-
-Fantin redouta peut-être des conversations dont son esprit paradoxal
-se fût irrité, que son ironie et sa causticité eussent interrompues.
-Il eût tôt pris le contre-pied d’opinions émises par sa clientèle
-d’admirateurs. Ce solitaire dédaigneux les eût bien vite déconcertés
-par de subites boutades et un tour d’esprit le plus original. Fantin
-était un bourgeois, mais point de ceux-là!
-
-Il vivait deux vies mentales, à la fois; la peinture maintenait en
-équilibre les deux sphères, d’apparence si étrangères l’une à l’autre,
-dans lesquelles sa pensée se plaisait. Les philosophes, les poètes,
-les musiciens enrichissaient de leur incessant commerce son cerveau,
-aussi actif que son corps était lent. Dans son fauteuil d’acajou,
-assis comme un notaire de province, près de l’abat-jour vert d’une
-lampe Carcel, il poursuivait un rêve somptueux que ses compositions,
-d’inspiration poétique ou musicale, font deviner, mais ne traduisent
-qu’imparfaitement. Jamais il ne donna une forme digne de lui--par le
-pinceau ou le crayon lithographique--aux visions qui l’assaillaient
-pendant les lectures à haute voix, des soirées de tête-à-tête, où son
-imagination s’exaltait, s’enflammait comme à l’audition d’un opéra
-ou d’une symphonie. Mais la pensée vagabonde revenait toujours aux
-formes et aux objets familiers: poète, il était avant tout un peintre
-réaliste. Tous les éléments combinés dans ses tableaux de fantaisie,
-il serait aisé de les trouver à portée de sa main, autour de lui. Ses
-paysages modérés, les colonnades de ses temples, ses draperies, tout
-cela n’est-il pas tiré de ces innombrables cartons d’estampes, chaque
-jour feuilletées, étudiées amoureusement, copiées même? Son type
-féminin, beauté un peu corrégienne, blonde, grasse, au visage d’un
-ovale plein, il l’a vu, vivant auprès de lui; ce sourire, cette bouche,
-nous les retrouvons dans tels de ses groupes de famille, chez certaine
-dame à pèlerine, qui boutonne son gant de chevreau glacé (portrait
-de la _Famille D..._). Ce type est celui de ces chastes beautés que
-Fantin, sensuel et réservé, fit courir au clair de lune dans les
-fourrés mythologiques. Il n’osait regarder que ses proches, parmi les
-vivants, et, s’il rêvait de parcs et de bois, c’était de ceux qu’il
-préférait: les fonds des tableaux de maîtres...
-
-Admirable et un peu dangereuse claustration volontaire d’un artiste
-qui se détourne de l’activité moderne et, par entêtement, par crainte
-aussi, se circonscrit, décide qu’il vivra jusqu’à sa mort, là où il
-naquit.
-
-Ce n’est pas du renoncement, mais une retraite de sage qui veut, de sa
-cabine, regarder, juger sans courir les risques de la mêlée.
-
-
-VI
-
-Un grand peintre n’a pas nécessairement une culture universelle, il
-lui manque le temps de se la donner et le génie devine ce que d’autres
-apprennent. Fantin voulut tout connaître.
-
-Il est peu de questions à quoi il soit resté étranger. S’il sortait à
-peine de chez lui, son information et sa culture étaient sans cesse
-entretenues par des conversations, par les revues et les livres qu’on
-lui prêtait. Il supporta même, non sans impatience, certains habitués
-fatigants et trop empressés, en faveur des notions qu’il tirait d’eux.
-Chaque visiteur, chaque ami correspondait pour lui à une spécialité
-et à certains thèmes de causerie. Parmi les fidèles de la rue des
-Beaux-Arts, qu’il me soit permis de citer le nom du très cher Edmond
-Maître, qui écoute, de profil, au premier plan du tableau _Autour du
-piano_ et dans _l’Atelier aux Batignolles_: à Edmond Maître je devrai
-une éternelle gratitude, car il me fit respecter, avant que je fusse
-d’âge à les apprécier, certaines belles choses, certains artistes
-dont les jeunes gens s’écartent instinctivement. Qu’on m’autorise à
-citer ici, à côté de Fantin, le nom de cet homme d’élite, qui fut trop
-orgueilleux ou trop modeste pour rien signer, et se borna à fréquenter
-les plus distingués entre ses contemporains, peintres, musiciens,
-poètes et philosophes, dont il fut aimé et consulté. Pour un conseil,
-un éloge de lui, nous eussions tout sacrifié. Quel esprit compréhensif,
-grave et aimable! Vous n’auriez pu souhaiter un guide plus autorisé
-dans tous les domaines de la connaissance. Il se contenta d’être un
-amateur et un dilettante. Il avait tellement joui par l’exercice de sa
-pensée et sa mémoire était si riche que, brisé par la maladie, presque
-aveugle, il nous disait peu avant de mourir: «Je m’amuse, je voudrais
-que cela n’eût pas de fin, tant je me divertis de mes souvenirs». Ce
-cher ami est mort il y a déjà quelque temps; pendant vingt-cinq ans,
-je l’ai entendu formuler des jugements sur tous les heureux et les
-dédaignés de l’art et de la littérature: nul ne s’est prouvé faux par
-la suite. Edmond Maître était le goût et l’intelligence mêmes. Si
-comprendre, c’est égaler, il fut à la fois un grand philosophe, un
-grand écrivain (et quelles lettres j’ai conservées de lui!), un grand
-peintre et un grand musicien.
-
-De la rue de Seine, où il demeurait, il se rendait souvent chez Fantin,
-dont il prisait autant les idées originales que le talent; et celui-ci
-avait beaucoup profité des conversations si variées, si solides,
-comme des vastes lectures d’Edmond Maître, son voisin discret et son
-bibliothécaire. Grâce à sa femme et à son ami, Fantin vivait dans
-une atmosphère d’active intellectualité, nécessaire pour combattre
-l’assoupissement d’une maison de province en plein Paris, de plus en
-plus cadenassée par une croissante terreur du dehors. Pendant les dix
-dernières années, Fantin ne pouvait se décider à aller entendre, au
-théâtre ou au concert, les chefs-d’œuvre auxquels il était le plus
-sensible, et je me rappelle que, lors d’une reprise des _Troyens_,
-place du Châtelet, malgré son désir de voir un opéra qu’il chérissait
-entre tous, il ne se décida pas à traverser la Seine pour s’y rendre.
-Le froid, la chaleur, la foule, tout le troublait, dans la perspective
-de cette sortie inusitée.
-
-Il ne connut donc ses ouvrages favoris que par la lecture, ou par des
-reproductions, si c’étaient des œuvres plastiques. L’Italie était trop
-loin, le chemin de fer trop inquiétant pour qu’il fît le voyage. A part
-Londres et Bayreuth,--où il était allé jeune encore, en 1875, pour
-l’Inauguration,--Fantin s’était résigné à ne rien voir de ce à quoi il
-songeait sans cesse, de ce qui stimulait sa production quotidienne. Les
-petites toiles qu’il empâtait, grattait, glaçait au médium Roberson,
-étagées par deux et trois, l’une au-dessus de l’autre sur son chevalet,
-sont comme les dialogues tenus par Fantin avec ses auteurs préférés. Il
-finit par prendre un tel goût pour cette douce occupation de dilettante
-solitaire, qu’à la longue il se persuada qu’il y mettait le plus de
-lui-même, et renonça à tout autre travail. Obstiné comme il était,
-ayant la sensation d’une sorte de réserve du public et des artistes
-quant à ses œuvres d’imagination pure, il se rebiffa et ne consentit
-plus à rien exposer qui fût peint d’après nature. Il donna un double
-tour de clef à sa porte, et se claquemura dans une sorte d’_in pace_
-qu’animait seule la venue du marchand de tableaux Templaere et des
-habitués du lundi soir.
-
-Ce soir-là, de tradition, était consacré à un cercle de fidèles, pour
-qui Fantin sortait lui-même commander un bon plat ou un de ces gâteaux
-dont il était friand, quoiqu’il les redoutât d’ailleurs. Ces réunions
-hebdomadaires devaient avoir une belle tenue et un ton charmant de
-noble confiance réciproque. Edmond Maître me racontait les rites
-invariablement pratiqués dans la petite chapelle, et je me souviens
-du rôle muet de deux dames qu’il y rencontra pendant vingt ans, une
-fois par semaine, qu’il reconduisit régulièrement à leur omnibus vers
-neuf heures et demie et dont, par discrétion, il ne demanda jamais ni
-le nom ni la condition. Fantin remettait à l’une d’elles le journal
-_le Temps_, au moyen duquel il prenait un joli soin de distraire la
-respectable femme, tandis que s’établissaient autour de la table
-de graves conversations. Le critique de ce «quotidien» officiel ne
-se permettait pas alors de mettre à la portée des professeurs et
-des notaires de province les découvertes de Cézanne et des jeunes
-génies qui essaiment au Salon d’automne; car Fantin eût déchiré le
-journal, lui dont les préférences esthétiques étaient de plus en
-plus retardataires, à mesure que sa politique devenait plus avancée.
-Pauvre homme! S’il eût pu voir, lire et entendre ce que chacun admet
-maintenant, dans une marée montante d’anarchie, d’ignorance et de
-grossièreté à la Homais, peut-être eût-il regretté d’avoir tendu sa
-main (en pensée, car en fait il la gardait jalousement par devers lui),
-de l’avoir offerte même à de futurs ennemis de ses goûts.
-
-Il disparut à temps. Je crois que l’avenir le plus immédiat lui eût
-réservé des sujets d’amère réflexion. Son succès auprès des plus
-«avancés» reposait sur une sorte de malentendu: c’était une de ces
-positions fausses que l’on s’efforce de ne pas s’avouer à soi-même,
-mais dont une nature sensible finit par être incommodée. Très
-dangereuse est la situation de ceux qui ne sont pas «tout d’une pièce».
-Fantin était, par essence, comme nous l’avons montré, bourgeois,
-fonctionnaire, ami des médailles et de la hiérarchie; il entrevoyait
-le ruban rouge et les croix comme un but naturel à poursuivre, comme
-une preuve agréable à recevoir de ses propres mérites reconnus en
-haut lieu. S’il était possible d’entrer à l’Institut tout en raillant
-certains de ses membres, Fantin eût tenu à honneur d’en faire partie:
-l’épée qui bat les pans d’un uniforme pacifique lui parut toujours
-une arme appropriée pour un peintre, dût-il, en marchant, s’y
-embarrasser les jambes. Le courage lui aurait manqué pour braver tels
-amis politiques, en avouant que le Palais Mazarin n’est pas un lieu à
-dédaigner. Par une disposition essentiellement française de son esprit,
-la raillerie du maître s’exerçait sur les objets auxquels il tenait le
-plus. C’est ainsi que ce Parisien de Paris, attaché à tout ce qui était
-français, nous rabaissait plutôt, au profit de nos voisins, lui qui
-eût tant souffert de voir son quartier envahi par les étrangers et nos
-coutumes abolies. La souplesse et les contradictions de son tempérament
-si singulier, réjouissaient ceux qui le connaissaient à fond, mais le
-rendait impraticable à tous les autres. Alors qu’on croyait l’avoir
-avec soi, il se dérobait soudain, par une subite contradiction. Il
-réunissait en lui-même les traits de deux personnes destinées à ne
-jamais s’accorder entre elles.
-
-
-VII
-
-Vers le mois de juin, les émotions du Salon dissipées, une voiture à
-galerie venait prendre dans la rue des Beaux-Arts les malles et les
-menus bagages de la famille Fantin. C’était le départ pour la campagne,
-pour ce village bas-normand où l’artiste possédait une maisonnette
-dans un jardinet aux fleurs classiques, sujets de ses plus parfaits
-chefs-d’œuvre. Imaginons les bonnes journées de travail fertile et
-aisé, dans quelque chambre dont la fenêtre ouverte laisse entrer les
-bruits distincts et isolés, mais non importuns, de la route ou du
-bourg:--gamin chantant au sortir de l’école, heurts d’une charrette
-lourdement ferrée, gloussements du poulailler, mugissement de quelque
-vache--échos que répercute le haut mur de silex hérissé de ravenelles
-et de scolopendres.--Le Maître, sous un vieux chapeau de paille, le
-cou enveloppé d’un foulard d’été, chaussé de pantoufles, dès après
-son petit déjeuner, va cueillir dans les plates-bandes ce que la nuit
-a fait éclore de plus coloré, de plus odorant. Il pose sur le coin
-d’un meuble de chêne, devant un carton gris qui servira de fond, un
-de ces récipients de verre simples et commodes que Mrs. Edwin Edwards
-lui envoie de Londres et qui sont établis sur les plans ingénieux
-de certaine monomane de jardinage et différents selon la tige et le
-feuillage; avec mille soins, après de graves conciliabules en ménage,
-on fait un choix dans la récolte florale. Les délices d’une bonne
-séance vont être savourées, en dépit des mouches importunes, de la
-chaleur et de cette sonnerie, là-haut, dans le clocher de l’église,
-qui divise l’heure en quatre et fait couler la journée plus vite. La
-palette a été préparée et elle est déjà, à elle seule, un bouquet aux
-tons composés,--aux bleus tendres, aux lilas exquis, aux jaunes roses
-ou beurre frais, s’entourant de bruns fauves, de tous les rouges et
-de noirs:--une mosaïque d’Orient en pâte huileuse dont il suffira de
-déranger la symétrie et de l’ordonner autrement sur la toile, pour
-faire un miracle de justesse et d’éclat.
-
-Fantin est très méticuleux et la préparation de sa palette est longue.
-C’est un moucheté de petits tas de couleurs: la palette de Delacroix,
-mais enrichie de beaucoup d’éléments nouveaux.
-
-Parfois, jadis, et toujours dans les dernières années de sa vie, il
-enduisait sa toile, à l’avance, d’un ton gris, mince, transparent, qui
-servait de fond, invariablement. C’est ainsi que certains bouquets,
-si ce n’était l’air qui circule autour d’eux, on les dirait exécutés
-comme ces ornements en pyrogravure sur une table, ou une boîte, dont
-le bois reste apparent. J’en connais même parmi les moins bons, qui
-ont, un peu trop, l’aspect plaqué des modèles d’aquarelle pour jeunes
-pensionnaires, en dépit de leur savante anatomie. D’autres fois,
-il gratte le fond avec son canif, comme pour suggérer le treillis,
-le tremblé, la buée mouvante de l’atmosphère; et cela allège la
-matière sans rien enlever à la précision du contour qu’amollirait le
-contact de deux pâtes humides se pénétrant l’une dans l’autre. Donc,
-sans estompage ni «bavochures», c’est une épaisseur de pâte plus ou
-moins grande, selon que la chair de la fleur est veloutée, soyeuse,
-pelucheuse ou lisse, métallique ou fine comme de la baudruche.
-
-Chaque fleur a sa carnation, sa peau, son grain, son métal ou son
-tissu. Les lis, secs, cassants et glacés comme l’hostie, avec des
-pistils en safran, comportent un autre rendu que les cheveux de Vénus,
-les pavots et les roses trémières, minces et plissées comme certain
-papier à abat-jour; le dahlia, qui est un pompon, le phlox neigeux ou
-pourpre, la capucine taillée dans le plus somptueux velours, comme le
-géranium, la gueule-de-loup ou la pensée, ne sauraient être modelés de
-même que le coupant glaïeul, le bégonia ou l’aster. Les fleurs sont
-tour à tour des papillons, des étoiles de mer, des lèvres ou des joues
-de femmes, de la neige, de la poussière ou des bonbons, des bijoux
-émaillés, du verre translucide ou de la soie floche.
-
-Fantin aima surtout celles des vieux jardins de curé, les touchantes
-petites créatures qui poussent sans trop de soins dans les parterres
-entourés de buis. Je ne crois pas qu’il ait portraituré les pivoines
-ou les nouveaux chrysanthèmes de verre filé, qui ne savent où arrêter
-les prétentions de leurs encombrants falbalas. Il s’intéressa autant
-aux petites clochettes qu’à l’élégant œillet. Dans sa jeunesse, il
-avait parfois amoncelé et serré dans un vaste pot blanc, sur un fond
-de sombre muraille, des bottes de fleurs, comme on grouperait des
-écheveaux de laine pour la joie des yeux; mais la plupart de ses
-études sont d’un seul genre de fleurs à la fois, afin, sans doute,
-d’en fouiller mieux le corps et l’âme, pour en donner une image plus
-individuelle. Et l’on se prend à supposer, en voyant ses tableaux
-de fleurs ou de fruits, ce qu’il aurait fait avec nos visages, si
-le modèle humain n’était pas si pressé, si incommodant aussi dans
-l’atelier qu’il envahit en conquérant.
-
-Fantin a dû créer ses petits chefs-d’œuvre dans la joie tranquille des
-journées saines et unies, telles que l’été en offre de si savoureuses
-dans la campagne. Se mettre au travail de bon matin, sans crainte
-d’être dérangé par un visiteur indiscret ou d’avoir à lui donner
-quelque raison de le congédier, c’est la moitié du succès assuré,
-dans un genre d’ouvrage impossible à interrompre à cause des modèles
-changeants et éphémères que sont les fleurs. Laissons Fantin penché
-sur sa toile et analysant avec ardeur leurs moindres traits, dont
-l’expression change avec les heures du jour et qu’il convient de saisir
-au bon moment. Chaque sonnerie du clocher lui fait battre le cœur,
-de crainte qu’un pétale ne tombe, que des trous ne se creusent dans
-l’édifice chancelant qu’est un bouquet. Mais la pensée de Fantin se
-dédouble et, malgré son application à peindre, vagabonde: il se promène
-dans des musées lointains, chantonne du Schumann et se redit à lui-même
-certaines phrases de ses auteurs chéris.
-
-L’expérience vous apprend à quel moment il sied de couper les fleurs,
-afin qu’elles restent plus longtemps sans se faner et il est plusieurs
-manières d’en prolonger la courte existence. Vous pouvez disposer un
-bouquet, en prenant garde de ménager des vides, où, une fois peintes
-les premières fleurs, vous en glisserez d’autres qui les encadreront.
-C’est tout un art, qui exige beaucoup d’habitude, d’adresse et de
-soins. Fantin, qui fit tant de tableaux de fleurs, devait avoir pour
-elles les mille attentions et la tendresse d’une demoiselle maniaque et
-sentimentale. Quel enivrement, à la dernière séance, quand la fin du
-jour approche, de retoucher l’œuvre entière et d’y mettre les vigueurs,
-les éclats décisifs, juste avant la minute où toutes ces belles chairs,
-hier encore palpitantes, ne vont plus former, flétries, qu’un charnier!
-C’est dans les roses que Fantin fut sans égal. La rose, si difficile de
-dessin, de modelé, de couleur, dans ses rouleaux, ses volutes, tour à
-tour tuyautée comme l’ornement d’un chapeau de modiste, ronde et lisse,
-encore bouton, ou telle qu’un sein de femme, personne ne la connut
-mieux que Fantin. Il lui confère une sorte de noblesse, à elle que tant
-de mauvaises aquarellistes ont banalisée et rendue insignifiante par
-des coloriages sur le vélin des écrins et des éventails. Il la baigne
-de lumière et d’air, retrouvant, à la pointe de son grattoir, la toile
-«absorbante», sous les épaisseurs de la couleur et ces vides qui sont
-les interstices par où la peinture respire.--Métier tout opposé à
-celui d’un Courbet, dont le couteau à palette pétrit la pâte, l’enfonce
-de force et lui donne la surface magnifique, polie et glacée de l’onyx
-et du marbre.
-
-Dans ses tableaux de fleurs, le dessin de Fantin est beau, large et
-incisif. La fleur qu’il copie, il en donne la physionomie, c’est
-elle-même et non pas une autre, de la même tige: il dissèque,
-analyse, reconstruit la fleur, et ne se contente pas d’en communiquer
-l’impression par des taches vives, habilement juxtaposées. La forme
-peut être si éloquente à elle seule que, dans une lithographie très
-rare, dont je possède une épreuve, Fantin est parvenu avec du blanc ou
-du noir à faire deviner, dans le cornet de verre d’où elles s’élancent,
-toutes les couleurs d’une gerbe de roses. Comme cet art analytique et
-raisonné, encore que si frais, est de chez nous! Comme ces toiles sont
-bien d’un petit-fils de Chardin! C’est par elles que le bon bourgeois
-français Fantin-Latour s’est le plus complètement exprimé. Ici, nulle
-trace d’austérité ou de lourdeur allemande, mais la logique, la belle
-clarté de la langue du XVIIIe siècle.
-
-La _Tate Gallery_ renferme une toile des plus importantes par sa
-grandeur et la perfection du bouquet riche et varié qui s’y déploie.
-C’est peut-être là que le maître atteignit le plus haut degré de son
-talent et une pareille œuvre assure à son auteur une place enviable
-dans l’histoire de l’art contemporain: don de Mrs. Edwin Edwards,
-l’infatigable amie de Fantin, qui l’imposa à l’admiration de ses
-compatriotes, alors que personne, en France, ne savait qu’il peignît
-des fleurs.
-
-Chaque automne, de retour à Paris, Fantin rassemblait ses travaux
-de l’été, et, après avoir comparé une à une ses études avec celles
-qu’il gardait accrochées à sa muraille,--choix de pièces parfaitement
-réussies,--il les posait à plat dans une caisse, les châssis retirés,
-et il les expédiait à Londres. Là, Mrs. Edwards les faisait encadrer,
-et conviait un public d’amateurs fidèles à les venir admirer. Pendant
-vingt ans, elles furent inconnues en France, Fantin ne se révélant
-à nous que par de rares portraits et les fantaisies qu’on avait pris
-l’habitude respectueuse de louer. On se demande, d’ailleurs, si les
-critiques n’étaient pas sincères, maintenant que nous assistons à une
-si incohérente explosion d’opinions contradictoires, chez les plus
-réputés d’entre eux. On peut tout faire admettre par un homme dont le
-métier est de juger un art qu’il n’a pas pratiqué. Les littérateurs
-se plaisaient à suivre Fantin rêvant en compagnie de Berlioz, Wagner,
-Schumann, ou se promenant en pleine mythologie, sans quitter la rue
-des Beaux-Arts, et pensaient reconnaître la fumée de sa familiale
-bouilloire à thé dans les ciels argentés de ses théophanies. Oui,
-certes, ces tableautins étaient bien de Fantin-Latour, par l’exécution,
-parfois aussi par la couleur; c’étaient les visions d’un romantique
-attardé, troublant les nuits de ce Parisien ardent et réservé. Ses
-nymphes et ses déesses, au galbe corrégien, ce sont de grosses
-ménagères, désirables, mais chastes, qui se montrent et ne s’offrent
-pas: apparitions de figures académiques groupées en «tableaux vivants»
-d’amateurs. Je ne dis pas que cette partie de l’œuvre de Fantin soit
-à dédaigner. Il est même de charmants morceaux dans cette série, la
-plus nombreuse en tout cas, et sa favorite: hélas! ce n’était pas ses
-esquisses qu’il envoyait aux expositions, mais des sortes de pièces
-d’apparat, fabriquées méthodiquement en vue des Champs-Elysées, et que
-l’Etat ou la Municipalité lui achetaient pour les musées.
-
-L’Ecole des Beaux-Arts nous offrira bientôt une ample collection des
-ouvrages de Fantin-Latour. Il sera intéressant de connaître le jugement
-porté, deux ans après sa mort, sur l’honnête et délicat artiste qui
-opposa une si exacte discipline et un si beau culte de la tradition aux
-progrès de la folie et de l’orgueil déréglé.
-
- Avril 1906.
-
-
-
-
-JEAN-LOUIS FORAIN
-
-
-I
-
-De Forain, classé parmi les caricaturistes, les lecteurs de journaux,
-depuis si longtemps qu’il sème aux quatre coins de Paris la graine
-féconde de son esprit, n’ont retenu que des légendes dures, cinglantes,
-cocasses, ou gentilles et familières, commentées d’un rapide croquis
-dont le public ignore les rares vertus artistiques et la science. La
-concision de ce trait, grêle autrefois, aujourd’hui appuyé, large comme
-l’entaille d’une latte de fer, ne parle avec toute son autorité qu’aux
-amateurs initiés, qui aiment la ligne noire sur le papier blanc et tout
-ce que, ramassée sur une petite surface, elle y exprime de sentiments
-et de choses.
-
-Hokousaï, «le vieillard fou de dessin», comme il s’appelait lui-même,
-presque centenaire, s’exerçait chaque jour et sans cesse à rendre le
-plus vite possible, dans un style alerte et précis, les aspects de
-la nature. Il pensait que, pût-il vivre plus longtemps encore, il
-parviendrait à la connaissance totale de la forme. M. J.-L. Forain, en
-cela pareil à ce Japonais, aura passé son existence à tracer des lignes
-sur des feuilles innombrables, qui s’entassèrent dans des ateliers
-successifs et dont l’amoncellement constituerait déjà une petite
-colline: un amas de documents vivants, notés d’une main nerveuse et
-comme toute moite de fièvre.
-
-Puisse Forain, pour l’histoire et pour notre joie, poursuivre une
-carrière aussi longue que celle d’Hokousaï! mais peut-être ne ferait-il
-pas ce souhait pour lui-même, car malgré la curiosité qui anime ses
-yeux perçants, et la verve de sa parole, toujours jeune, je devine que
-l’avenir ne se présente pas à lui tel qu’il souhaitât d’en voir le
-lointain et mystérieux développement...
-
-Il ne pourrait assister en spectateur amusé ou impartial à la
-transformation de la France, lente ou rapide--selon les périodes--,
-ayant, avec des idées désormais aussi arrêtées, des convictions aussi
-enracinées, des préjugés aussi irréductibles et forts que le caractère
-de son art, dans sa nouvelle manière tout au moins.
-
-«Monsieur, les préjugés sont la force d’une société, dites?»--déclare
-M. Degas, le maître vénérable dont M. Forain enchante de sa gaminerie
-le farouche et hautain isolement.
-
-Ces deux hommes, je me plais à rapprocher ici leurs noms qui, malgré la
-différence d’âge de chacun d’eux, seront sans doute indissolublement
-unis désormais. Depuis ses débuts, le cadet a voué à l’aîné une
-admiration et une amitié que l’autre lui rend avec un sourire de
-paternelle fierté. Forain doit beaucoup à M. Degas, comme artiste, et,
-si opposée l’une à l’autre que soit la tenue de chacun d’eux, leurs
-idées sont de même essence, ils sont tous deux des Français d’un type
-devenu rare, on pourrait simplement dire _des Français_.
-
-Si, pour la plupart de ses fidèles, Forain est un simple caricaturiste,
-à la suite des Daumier, des Cham, des Gavarni, c’est à la publicité de
-ses planches hebdomadaires qu’il doit s’en prendre; car il est, à part
-et au-dessus de cela--et il tient à l’être--un peintre. Dessinateur
-puissant, coloriste tour à tour délicat ou fort, ses tableaux ont une
-valeur égale à celle de ses planches; elles sont de la peinture pure,
-comme on la concevait dans l’école dite de 1830, mais assaisonnée
-de toutes les épices les plus modernes. Il fut un des heureux de la
-pléiade des Impressionnistes. N’oublions pas qu’il eut la chance de
-combattre dans leurs rangs.
-
-
-II
-
-Je me rappelle le jeune peintre, déjà connu, que j’allai voir des
-premiers, entre ceux qui excitaient ma curiosité d’étudiant, il y a
-vingt-cinq ans, dans son atelier du faubourg Saint-Honoré, où des gens
-de sport, des «cercleux» et des jeunes femmes légères posaient tour à
-tour pour des compositions dont le décor était le pesage des courses,
-le pourtour des Folies-Bergère ou le foyer de la Danse. L’élégance de
-cette époque était rendue par lui d’un pinceau un peu sec, mais vue
-d’un œil perçant. Manet venait de mourir; M. Degas n’était connu que de
-quelques privilégiés; MM. Béraud, Duez, Gervex peignaient avec succès
-pour le public du Salon (il n’y en avait qu’un, alors!) les aspects
-du boulevard et du Bois, que le kodak n’avait pas encore vulgarisés.
-Forain était déjà apprécié comme croquiste et célèbre par son esprit.
-Il attirait surtout et retenait des modèles de bonne volonté, par sa
-conversation pétillante de mots à l’emporte-pièce, du genre que l’on
-nommait _rosse_. C’était un garçon mince, au visage souriant, anguleux,
-à l’œil incandescent; la barbe, qu’il portait encore, dissimulait
-ce pli amer de la bouche qui lui donne aujourd’hui un si singulier
-caractère, presque douloureux dans une face glabre d’Américain. Il
-n’avait pas l’apparence d’un peintre et soignait sa mise. La gaîté de
-son atelier du faubourg Saint-Honoré n’avait d’égale que celle de tous
-ses visiteurs. De charmantes études à l’huile ou au pastel étaient sur
-les chevalets, entourées de feuilles de croquis au crayon dont il se
-servait pour les bâtir, car il ne peignait jamais d’après nature et ne
-faisait poser que pour ses dessins. On se serait cru plutôt que chez un
-professionnel, chez un de ces nombreux amateurs qui commençaient alors
-à louer un atelier en guise de garçonnière et achetaient une boîte de
-couleurs comme des boîtes de cigarettes, de l’essence et de l’huile
-comme des liqueurs pour leurs hôtes.
-
-Je vois encore l’Impasse, avec sa double rangée, à droite et à gauche,
-d’ateliers dont les portes, dès avril, s’ouvraient pour les bavardages
-des voisins, les allées et venues de tout un petit peuple d’oisifs. Un
-jour, c’était le commissionnaire, son crochet à terre, qui attendait
-dans la cour, en écoutant la vague musique d’Olivier Métra, moulue
-par un orgue de barbarie. M. Forain n’était pas prêt et retouchait
-son envoi au Salon qu’il fallait porter avant le coucher du soleil,
-au Palais de l’Industrie, dans un encombrement de tapissières et de
-brancards chargés d’œuvres d’art encore mouillées, interminable file
-interrompant la circulation aux Champs-Elysées: c’était l’annonce du
-Printemps, des déjeuners chez Ledoyen et des samedis du Cirque d’Été,
-charmant émoi!
-
-Je me rappelle si bien «le Buffet» que Forain allait signer quand
-j’entrai chez lui vers cinq heures. Il était entouré de voisins et de
-curieux, qui avaient engagé des paris sur l’achèvement problématique
-d’une toile pour laquelle on espérait une place sur la cimaise, une
-récompense peut-être--une mention honorable tout au moins. Ce «Buffet»
-dressé dans une salle à manger moderne est assiégé par des danseuses en
-tulle rose et blanc à épaulettes remontées, comme des sacs à bonbons,
-d’où sortent des bras décharnés et des clavicules plates; des mamans
-apoplectiques, sous les piquets de plumes de leur coiffure, surveillent
-les cavaliers en «sifflet» noir, le chapeau «claque» à la main; et
-jaunis par la flamme des candélabres, les maîtres d’hôtel, espèces de
-croque-morts solennels, servent des tasses de thé et des sandwichs.
-
-Voici un autre tableau de la même période, _le Veuf_. Un homme tout en
-noir, émacié, désolé, fouille dans les dentelles et les menus objets
-de la femme dont il porte le deuil, encore inaccoutumé au vide de la
-chambre où il a aimé. Je n’ai pas revu depuis lors cette toile, qui
-m’avait tant frappé. Il me semble que de beaux noirs mats appuyaient
-toute une symphonie de roses et de bleus tendres. Forain, alors,
-déchiquetait de petites touches allongées, dans une pâte semblable à
-celle que Berthe Morisot et Eva Gonzalès tenaient de leur maître Manet,
-mais plus grêles.
-
-Il n’était pas encore sûr de son métier de peintre; son impressionnisme
-hésitait à prendre un parti; l’agrément de sa vie à Paris le ramenait
-vers des gens faciles, qui le poussaient à la production négligente et
-amusée du faiseur de croquis.
-
-D’ailleurs, la peinture n’était encore pour Forain qu’un exercice assez
-exceptionnel auquel il semblait préférer le pastel et l’aquarelle.
-
-On aimerait à retrouver parmi ses rares portraits peints celui de
-notre ami Paul Hervieu, effarante image lunaire, tourmentée, du jeune
-diplomate d’alors, forgeant à sa table d’écrivain les belles phrases
-coupantes de _Diogène le chien_.
-
-Il me semble qu’il y avait dans ce portrait un peu de cette férocité
-caricaturale et de cette exagération malveillante que je retrouve dans
-une silhouette de moi-même ou de quelqu’un qui, m’assure-t-on, fut
-moi, vêtu comme un entraîneur, les jambes écartées, énormément gras et
-antipathique, cravaté de rose, sur un fond vert de laitue.
-
-Ses pastels féminins voulaient être plus amènes. De Mme Bob Walter,
-il fit un grand portrait dans un costume Pompadour, robe de taffetas
-gris tourterelle, d’un joli mouvement désinvolte et affecté, mièvre
-sur la draperie flottante, qui cache un coin de ciel mauve. Cependant
-l’ossature carrée du visage et les minces lèvres pincées attestaient
-le satiriste. Forain n’était rien moins qu’un courtisan. S’il avait
-déjà une certaine curiosité des personnes titrées, des élégants et
-des fêtards, dont il était recherché, son âme ardente et sèche,
-son œil implacable, son esprit de gamin, né au cœur d’un quartier
-populeux, réservaient à ses compagnons de plaisir, à ses amphitryons un
-remerciement redoutable--sinon haineux--un jugement implacable.
-
-Un des traits significatifs de Forain, dans la première partie de son
-œuvre, c’est l’allongement des pauvres corps efflanqués, d’un type
-tout particulier de dégénérés. Ses «_gommeux_», ses misérables filles
-d’opéra montrent des anatomies grêles, comme rentrées, des mines
-de rachitiques. Les hommes ont de longs nez minces, comme des becs
-d’oiseau de proie, le dos voûté, des bras de pantins, la moustache
-tombante en stalactites. Ses petites femmes sont construites comme
-les poupées-Jeannette. Leur chair, fardée et séchée par la poudre et
-le rouge, est bien du temps où les disciples de Médan s’exaltaient en
-décrivant les maisons Tellier et les Lucie Pellegrin. J.-K. Huysmans
-demandait à Forain des pointes sèches pour illustrer _Marthe_ et
-_Croquis parisiens_; des Esseintes rêvait des sévices subis dans
-l’atmosphère factice d’une perversité macabre et artiste par de
-phtisiques «_pierreuses_». On tenait Félicien Rops pour un homme de
-génie, le morbide et le satanique étaient à la mode. L’art de Forain,
-déjà fin et original, s’il nous intéressait, n’était point ce qu’il est
-devenu longtemps après.
-
-Si l’on reprend les anciens albums de Forain, on est étonné de voir
-le chemin parcouru depuis ses essais du début jusqu’au _P’sst...!_
-L’atmosphère de dissipation et de fête qu’ont tous, plus ou moins,
-respirée les peintres, vers 1880, explique dans une certaine mesure la
-légèreté, le hâtif, le tremblé d’un art purement parisien, qui devait
-éclore entre l’avenue de Villiers et la Cascade de Longchamps. Heureuse
-et facile époque pour celui qui tient une palette et se contente de
-copier, en se jouant, la société fringante qui s’agite sous ses yeux
-amusés, dans la rue, au théâtre, au bar. Les tableaux de chevalet sont
-demandés partout, la peinture se vend, pourvu que l’exécution soit
-propre et aisée. Heilbuth dresse de petites figures de femmes dans
-des jardins de villas, sur les terrasses de Saint-Germain. Duez fait
-courir des pêcheuses de moules, vêtues de rose, dans les roches noires
-de Trouville. Gustave Jacquet, joli exécutant, adapte le XVIIIe siècle
-à notre goût en des toiles qui vous étonneront plus tard, si jamais
-elles reviennent d’Amérique. On applaudit Gervex pour son portrait de
-Valtesse, le _Rolla, le Retour du Bal_, d’une soyeuse matière qu’admire
-Alfred Stevens, lui, l’égal des grands-petits maîtres hollandais et
-le connaisseur impeccable. James Tissot, encore réfugié à Londres,
-est en plein triomphe et reçoit dans sa maison de Saint-John’s Wood
-les jeunes gens, Helleu, Sargent et tant d’autres que surprend son
-invention. Partout, les peintres sont rois, ils gagnent de l’argent et
-construisent des hôtels prétentieux dans la plaine Monceau. Boldini,
-prestigieux dessinateur et coloriste exquis, accumule de menus panneaux
-où la vie de Montmartre, le mouvement de la place Pigalle, sont rendus
-dans un brio dont Degas et Manet ont été enthousiasmés. Le _talent_
-est apprécié, on voit rendre justice aux uns et aux autres, sans
-préoccupations théoriques et sociales. Forain, dans cette atmosphère
-capiteuse d’une sorte de régénérescence, dix ans après la guerre, est
-un spirituel et caustique spectateur, qui va partout projeter le rayon
-de sa lanterne sourde, familier avec les difficultés matérielles et
-les tristes horreurs de la capitale, admis dans un milieu de luxe et
-de plaisir où il n’apporte pas le snobisme subjugué d’un romancier en
-vogue, mais l’attention d’un chasseur aux aguets. Son travail est
-surtout fait d’observation, et s’il dépose de légers croquis sur le
-moindre bout de papier qui tombe sous sa main, il regarde les hommes,
-comme il a regardé, en flânant dans le Louvre, les Maîtres: avec
-perspicacité. Point de tendresse, point de commisération; il juge.
-
-Jean-Louis est le cadet de tous les peintres renommés, entre lesquels
-il erre encore, les mains dans les poches, ricanant, plus apprécié pour
-les mots qu’il lance partout que pour ses œuvres mêmes.
-
-Charpentier crée «_la Vie Moderne_», journal illustré auquel
-collaborent tous les écrivains dont il est l’éditeur et l’ami. Forain
-y croque de petits culs-de-lampe, d’une fantaisie un peu japonaise, à
-côté de Rochegrosse, alors enfant prodige. On trouve de ses dessins
-partout, ils traînent chez tous les marchands.
-
-Classé, à cette heure-là, parmi les derniers venus de
-l’impressionnisme, il évite de préciser le trait, redoute l’habileté
-vertigineuse que le public réclame de ses fournisseurs attitrés. Il se
-range parmi les «avancés», mais avec nonchalance encore et espièglerie.
-Les soirs et les nuits sont plus longs que le jour. Entre un réveil
-las, un déjeuner où l’on s’attarde à bavarder au restaurant et la fin
-d’un après-midi qui vous ramène vers les Acacias en été, vers le café
-Américain en hiver, il n’a pas le temps de parfaire un ouvrage bien
-approfondi. Ses aquarelles, ses notations de mouvement et d’effets
-sont rapides et sommaires. Il n’appuie pas. Et les motifs reviennent,
-toujours ou à peu près les mêmes, pris entre la Bourse, l’Opéra et
-l’avenue du Bois. C’est alors le triomphe des ballets italiens à l’Eden
-et des Skating-rinks, dans un Paris déjà loin de nous, plus petite
-ville, où l’on entend moins parler de langues étrangères, où l’on se
-sent plus chez soi.
-
-Si Forain s’en était tenu là, il serait resté au second plan dans une
-génération de peintres qu’adulait un public disposé à tout accepter,
-pourvu qu’il n’y eût pas d’effort de compréhension à faire, en face
-d’une œuvre d’Art. Comment expliquer que, sans rien changer à ses
-habitudes et de plus en plus répandu dans les sociétés qui souvent
-accaparent et détruisent un peintre, Jean-Louis ait sans cesse
-développé ses talents jusqu’à conquérir la maîtrise, par un exercice
-quotidien et ininterrompu de son crayon? Il n’est pas rare de voir un
-homme fort s’ignorer jusqu’à quarante ans, rester obscur et méconnu,
-puis enfin s’imposer sur le tard par l’autorité de son cerveau et de sa
-main,--mais ce n’était pas le cas de notre ami et personne, dans son
-entourage, ne prévoyait que le même Paris de toutes les frivolités,
-dont il est le favori et le produit--que Paris lui apprêtait des crises
-morales d’où surgissait un grand artiste.
-
-
-III
-
-Un jour, M. Jules Roques, le directeur du _Courrier Français_, à qui
-Forain donnait parfois des pages de dessins, lui demanda d’en souligner
-le sens par une légende. Heureuse idée à quoi nous sommes redevables
-de toute une série d’études de mœurs réunies par différents éditeurs,
-en albums qui s’appellent _la Comédie Parisienne_ (première et seconde
-série), _Nous_, _Vous_, _Eux_, _Album Forain_, _Album_, _Doux Pays_,
-_les Temps difficiles_ (Panama). Alternativement, dans un supplément
-du _Journal_, dans _l’Echo de Paris_, et surtout dans le _Figaro_,
-ce furent d’incessantes trouvailles de philosophie, d’ironie amère,
-simple et bon enfant tour à tour, où les différents aspects de notre
-vie étaient éclairés d’un vif rayon lumineux, commentés par l’esprit le
-plus direct, le plus férocement français. La moitié de ces «légendes»
-sont incompréhensibles pour un étranger, étant aussi gauloises que
-celles du grand Charles Keene, du _Punch_, sont britanniques. _Le
-Fifre_ et le _P’sst...!_ deux journaux qui n’eurent qu’un nombre
-restreint de numéros et où le texte du dessinateur fut parfois assez
-abondant, furent son propre et très personnel domaine, quoique Caran
-d’Ache y ait aussi, pendant une période, collaboré.
-
-Passant en revue la collection complète des dessins à légende, on
-est frappé par une admirable variété d’inspiration et de technique.
-Forain, qui connaît son Paris du haut jusqu’en bas, n’est point de
-ceux qui, étroitement, se cantonnent dans un milieu, par snobisme, ne
-voulant regarder que les «gens du monde» ou, selon une mode récente,
-le «peuple». Il n’est pas dupe de ces catégorisations absurdes, qui
-prouvent la pauvreté intellectuelle de ceux qui les établissent,
-admirateurs ou contempteurs, envieux, flatteurs ou borgnes, comme
-blessés par la vue de ce qui n’est pas leur classe, et affectent de
-mépriser ce qu’ils croient situé au-dessus ou au-dessous d’eux.
-
-Son jugement sur les événements et les gens est celui d’un enfant de
-Paris, d’un rang social et d’un temps où l’éducation, donnée sans
-passion anticléricale, fait les cerveaux plus libres et plus personnels
-dans leurs manifestations. La politique le laisse assez incertain. Un
-album daté de 1894, _Doux Pays_, peut passer pour une œuvre de parti;
-mais la morale qu’on en tirerait est celle d’un flâneur dans la rue,
-qui, se promenant le nez en l’air, marque les coups, sans indignation,
-diverti plutôt. Pendant la période du boulangisme, il reste sceptique
-et attend, amusé, les événements. On se rappelle le dessin qui presse
-des danseuses autour du trou percé dans le rideau de la scène; l’une
-dit, en parlant du général, frissonnante de l’incompréhensible émotion
-que secouait alors un nom magique: _Il est dans la salle!_--_L’Œillet
-de l’absent_, lors de la fuite de Boulanger, est une page célèbre.
-
-Forain n’est pas un idéologue, un rêveur, ni un théoricien. Sa déjà
-longue expérience lui fait mettre dans la bouche des invités à
-l’Elysée, voyant s’avancer une quinquagénaire épaissie, qui est la
-République, avec son bonnet phrygien: _Et dire qu’elle était si belle
-sous l’Empire!_... exclamation où il y a à peine une petite déception
-de gens qui n’ont jamais espéré grand’chose: honnêtes gens un peu
-dégoûtés, au moment de Panama, mais incrédules et résignés. _Sous
-Carnot_ comprend des satires du péril anarchique, qui, n’en étant
-qu’aux bombes, ne semblait pas bien menaçant au boulevardier. _Papa,
-ne te trompe pas pour ta bombe: 201 C5, K0, C6, H3, AZ02, 30_, dit
-la petite fille gentille et proprette à son papa, qui réfléchit et
-répond: _Bien! avec de l’acide sulfurique et du savon noir... ça ira!_
-Il blague la terreur «des riches».
-
-Juré lors du procès des auteurs d’attentats, le père revient en retard
-du Palais de Justice, sa femme et sa fille se sont levées de table pour
-le recevoir, inquiètes: _On ne t’attendait plus pour dîner.--Il s’agit
-bien de cela, je viens de faire mon devoir... Maintenant vite les
-malles... filons!_
-
-Il gouaille les familles des «chéquards», le député satisfait et
-glorieux, le parvenu, celui qui, s’adressant à une famille de hères,
-assis sur un talus le long de la route, descendu de son coupé à deux
-chevaux, pour solliciter la voix de ses électeurs, insinue: _Vos
-besoins sont les miens, vos aspirations sont les miennes! Je sais que
-vous ne voulez pas d’une Constitution calquée sur l’Orléanisme..._
-
-Forain se contente de hausser les épaules: geste le plus raisonnable
-qu’un être avisé se permette en regardant devant lui. S’il y a quelque
-âpreté dans son ironie, c’est celle du vieux Français, de tempérament
-toujours un peu cruel et batailleur.
-
-A l’adresse des habiles et des utopistes, qui promettent à la foule
-des miséreux l’entrée prochaine dans une sorte d’Eden terrestre, pour
-les détourner de la réalité: _«Mais, monsieur le député, Charles X a
-dit tout cela à mon père...»--Les élections municipales.--L’éloquence
-parlementaire.--Les nouveaux ministres: «Vétéran de la démocratie, je
-viens humblement, monsieur le ministre, solliciter...»_
-
-_Sous Casimir-Périer._ Une gentille petite République console un rude
-travailleur, mécontent: «_Que veux-tu que j’t’dise?... C’est fait. Mais
-avoue toi-même que Brisson n’aurait pas été rigolo_». La même dit au
-président Périer: «_J’ai eu très peur, on m’avait dit que vous étiez du
-Jockey-Club_».
-
-«Le panmuflisme», écrit Forain, dégoûté de certaines bêtises... puis il
-passe. Dans cette série de _Doux Pays_ (décembre 1894), nous entendîmes
-un premier écho de l’affaire Dreyfus. C’est un Alsacien à la frontière,
-qui, avec ses deux bébés, regarde arriver des militaires français; il
-leur crie: «Bravo!»
-
-_Sous Félix Faure._ Le président dit à son valet de chambre: «_Allez me
-chercher le tailleur de M. Carnot_». Sur le retour de Rochefort: des
-gardiens de la paix, maintenant une foule grelottante, présentent de
-gros bouquets pour l’écrivain populaire. «_Parlez plus bas, monsieur le
-député: mes hommes ne votent pas_».
-
-«_Mon cher ministre, un électeur a été provoqué par la vue d’un prêtre
-en uniforme. Aussi, comme le député est vénérable de notre loge, je
-vous demande les palmes pour ce courageux citoyen_».
-
-Le grenier de la mairie du Havre: des bustes de Louis-Philippe,
-Napoléon III, Thiers, au milieu de souliers éculés et de vieilles
-culottes. «_Tout passe, tout lasse, tout casse!_» Les fêtes de Kiel,
-juin 1895: la jeune République, dans un manteau qui est la carte de
-France, montre de son éventail d’invitée la flotte allemande: «_Quel
-toupet de m’envoyer là avec un manteau déchiré!_»
-
-Madagascar: Forain partage l’émotion du peuple, déshabitué des tueries:
-«_Cette pièce ne nous regarde pas. Nous sommes pour les décès_», dit
-un planton du ministère de la Guerre à un pauvre diable d’ouvrier qui
-vient réclamer pour son fils, parti là-bas.
-
-Le ministère Berthelot: «_Ma potion n’est pas prête?--Vous ne voudriez
-pas, mon mari vient d’être nommé ambassadeur!_» et c’est la femme du
-pharmacien qui répond cela au client. _La Veille des fêtes russes.
-Après les fêtes russes, les Prêtres à la Chambre, le Cercle des études
-sociales à Carmaux_: partout, toujours, c’est une plaisanterie dans
-le goût populaire, sans autre allure que celle du bon sens et du
-scepticisme.
-
-Forain est né dans le peuple, le connaît mieux que certains de nos
-sociologues de profession, l’aime, pense avec lui, l’incarne dans
-sa gouaillerie nette, son bon sens, son amour pour ce qui brille ou
-résonne, clairon ou tambour. Confiant et crédule, il s’amuse aux
-spectacles à quoi, fût-ce de loin, il prend part. Voici l’ouvrier
-avec sa femme riante à son bras, qui regarde par les fenêtres du
-café Anglais et dit gentiment en passant: «_M...de! ma table est
-prise!_»--Forain sait, en de semblables circonstances, qui ne diffèrent
-que d’apparence selon les degrés sociaux, ce qu’un sportman, un
-travailleur, un boursier ou un artiste, peintre ou acteur, penseront,
-le geste que tel sentiment déclenchera et le tour que prendra
-l’exclamation de plaisir ou de dépit chez chacun d’eux. Tout cela est
-d’une justesse de ton, d’une pénétration admirables.
-
-Il n’a pas, comme le pimpant, mais plus restreint Willette, un seul
-type de femme, qui serait la «petite femme de Forain». Les caractères
-de son théâtre sont infiniment nombreux, son répertoire est riche,
-vaste. On voit la femme grasse et la femme maigre «de la société»,
-la demi-mondaine, la fille d’opéra ou des boulevards extérieurs,
-concierges et modistes, toutes pourvues d’une philosophie imputable
-à l’égoïsme et à la lâcheté de «l’homme». Les relations de fille à
-mère, les frustes dialogues quotidiens du ménage, sans vergogne et
-goguenards: «_Dis donc, maman, tu sais, n’t’épate pas... Prends mon
-Chypre! Qu’est-ce qui va me rester? Ton Bully?_» Ou cette opulente dame
-en robe de bal, à sa jolie demoiselle, affalée sur la chaise dorée de
-Belloir: «_Je vois bien que, si nous ne nous en mêlons pas, ton père va
-encore rester sous-chef!_» On devine le pauvre employé, qui s’habille
-dans la pièce à côté, fatigué de passer la nuit au ministère, où il
-se serait si bien dispensé de revenir, sa journée finie, en cravate
-blanche. C’est encore la tendresse maternelle de la pipelette obèse,
-qui, le balai à son côté, dit à l’énorme protecteur de sa Nini, toute
-frêle, se peignant en chemise: «_Ah! monsieur le comte, jusqu’à
-quelle heure avez-vous gâté notre Nini? La voilà qui rate encore son
-Conservatoire!_»
-
-On aime cette dame à face à main, qui, entrant dans la chambre de
-son fils et faisant sortir du lit toute confuse la gentille servante
-descendue d’un étage, en camarade, établit ainsi les rapports
-réciproques des habitants de la maison: «_Ça, c’est trop fort, faire
-des orgies chez mon fils et mettre, par-dessus le marché, une chemise
-à ma fille!... pourquoi pas mes bijoux?..._» La petite bourgeoisie,
-celle de Mme Cardinal et celle de plus bas encore, n’ont pas de secrets
-pour Forain. Il en sent le comique modérément gai, les misères dont
-une longue habitude atténue la douleur, la légèreté qui sèche vite les
-larmes, l’ironie surtout, l’ironie peuple et française, l’_esprit_,
-l’extraordinaire drôlerie et la logique. Une immonde créature,
-enroulant sa nudité dans un sale peignoir, dit à un serrurier, la
-musette en bandoulière et les poings dans les poches: «_C’qu’c’est que
-la veine! T’aurais moins aimé boire, que j’s’rais ta femme!..._»
-
-La naïveté dans le cynisme des hommes vis-à-vis de «la fille»,
-l’égoïsme du désir, sont prodigieusement éloquents sous le crayon de
-Forain. Le passant arrêté devant une boutique de modiste et qui s’écrie
-en voyant un bras maigre prendre un chapeau dans l’étalage: «_...Ce
-soir je vais me coûter un peu cher!_» n’est-ce pas le pendant charmant
-du: «_Et tu ne me disais pas que tu étais si bien faite!_» soupiré par
-un pauvre diable de demi-vieillard cassé à une plantureuse drôlesse
-dont les chairs indécemment rebondies font craquer le corsage. Chacun
-se rappelle la tragique image de la femme remontant son escalier,
-bougeoir à la main, et suivie de l’inconnu au visage de bull-dog qui,
-le col relevé et effrayant de concupiscence, suit l’infortunée dans
-le silence et l’obscurité d’une maison louche. Pourtant, même dans
-son métier périlleux, la Parisienne reste gouailleuse et résignée.
-Un joli croquis nous la montre ragrafant son corset, et gémit:
-«_Voilà huit fois que je le quitte depuis le dîner... ça me rappelle
-l’Exposition!..._» Voilà tout.
-
-Forain a trop de goût et pas assez de tendresse pour s’attendrir
-à la façon de Willette et des chansonniers de Montmartre. La note
-sentimentale et un peu sotte, parfois touchante, d’un Delmet, la larme
-brève, il les bannit, comme aussi toute menace et toute revendication
-rouge des dramatisants de _l’Assiette au beurre_. Son intelligence
-sèche, haute et fine se plaît partout dans la seule ville qu’il
-connaisse, et s’il a un goût marqué pour le linge propre et les jolies
-façons, il ne se sent pas déplacé et ne se montre supérieur dans aucun
-bas-fond. Sa supériorité est ailleurs, il ne l’affiche pas, mais la
-porte en dedans de lui-même. Il n’est pas de ceux qui plantent la
-rosette de leur décoration dans la boutonnière de leur pardessus, afin
-que nul n’en ignore.
-
-On voudrait pouvoir étudier chacune de ses mille compositions,
-venues au jour le jour au bout de son crayon pendant ces dix ans
-où il s’est inspiré, pour les journaux qui le lui demandaient, de
-tant de circonstances de la vie parisienne. Notons sa série des
-_M’as-tu-vu?_ où s’étale la misère du cabotin glorieux et humble, la
-galanterie élégante du foyer de la danse et le marchandage crapuleux
-des boulevards extérieurs, les courses, l’adultère, les affaires, la
-Bourse. Mais il est malaisé de faire un choix parmi l’éblouissante
-collection de ces planches, légères tour à tour et profondes, alertes,
-rieuses ou tragiques, qui surmontent une phrase souvent lapidaire,
-drôle, juste, humaine, dont la forme raccourcie et définitive est
-inoubliable.
-
-_«Maria, vite de l’eau de mélisse et un sapin!»--«Comment, t’es
-peintre!!_» triste réveil dans un lit au milieu d’un atelier misérable.
-_«Tu n’vas pas encore dire qu’ c’est l’émotion.»--«Fiez-vous donc à
-l’accent anglais.»--«Alors, madame ne rentre pas dîner?...»--«Madame
-n’oublie pas son tire-bouton?...»--«Ah! c’est votre mari? Eh
-bien, vous pouvez le r’prendre, y me donne plus de mal que trois
-enfants!»--«Qu’est-ce qu’y t’a dit?--Ne m’en parle pas, ils demandent
-tous des Bouguereau.»_--Et c’est l’artiste accablé, revenant avec ses
-toiles de la rue Laffitte, qui n’en veut pas, et c’est l’accueil, le
-geste exquis de la maman du joli bébé occupé à jouer dans un coin de
-l’atelier sans feu.
-
-Entre toutes les figures qui reviennent à cette époque dans les dessins
-de la _Comédie Parisienne_, Forain, encore souriant, comparé à ce qu’il
-devint ensuite, silhouette déjà un personnage qui est nouveau dans la
-caricature française, c’est le financier étranger, l’homme satisfait et
-lourd, le jouisseur. Nous retrouvons dans nos souvenirs, l’apparition
-de ce type, son entrée aimable, empressée, encourageante, dans le monde
-où il sera le Mécène, l’Amphitryon jamais lassé, le camarade de tous
-ceux qui voudront bien échanger, contre ses politesses, l’autorité de
-leur nom et se dire ses amis. Nous entendons l’accent appuyé de cet
-homme venu de Francfort, de Vienne ou de plus loin, s’établir dans la
-capitale, sous la protection de la République libérale et accueillante.
-Forain fait surtout parler le snob, l’abonné de l’Académie nationale de
-musique et de danse, le dîneur du café Anglais, propriétaire d’un bel
-hôtel aux Champs-Elysées, collectionneur, l’amateur de jolies femmes
-et de rares objets qu’il achète à coups de billets de banque. Nous
-entendons la voix chaude et câline qui dit à un jeune niais montrant
-son épingle _assez rare_, _en lapis_:--«_Je sais, je sais, j’ai une
-cheminée comme ça!_»--Il ne manque à cette légende que l’orthographe
-phonétique adoptée par Balzac, quand il met en scène le vieux Nucingen.
-
-C’est encore: «_Qu’appelez-vous chaud-froid Vladimir?--Mon Dieu,
-monsieur le comte, c’est une bécassine dans sa glace, avec un peu de
-piment sur canapé._»
-
-Ou le dernier acte de _Faust_, quand Marguerite revient en robe de
-prisonnière; l’abonné se lève et crie: «_...et les bijoux?_» C’est un
-profil oriental, mi-indien, mi-ottoman, que le satiriste orne d’un
-nez charnu, partant d’un crâne fuyant et dominant une bouche lippue,
-ligne courbe presque d’une tête de bélier, avec des poils frisés,
-sans âge précis. «Un habit noir», le gardénia à la boutonnière,
-se carre dans la loge d’une «artiste». Elle dit à son habilleuse:
-«_Est-ce pas, Juliette, que jamais personne ne donnerait quarante ans
-à c’t’homme-là?_» Forain ne flagelle pas encore. Il ricane et «blague»
-en gamin le Zola candidat à l’Académie, aminci, en correct veston, ou
-faisant sa prière, entouré des anges du _Rêve_.
-
-Malgré tout le charme et le piquant de la plupart de ces compositions,
-on ne peut dire aujourd’hui, sachant les chefs-d’œuvre qui suivirent,
-que la qualité de sa forme fût vraiment belle alors. Parfois, la
-construction de tel corps laissait à désirer, le trait était flottant
-ou escamoté; l’expression, toujours juste, mais le contour non sans
-hésitation ni faiblesse. Très particulier, reconnaissable entre mille,
-il n’avait pas encore cette ampleur, cette autorité que Forain acquit
-après quarante-cinq ans. Sa réputation grandissait, mais surtout à
-cause de ses légendes et de cette conversation éblouissante semée
-d’apostrophes assassines, qui, dans les dîners, dans la société,
-faisait de lui un convive recherché, fêté--et redouté...
-
-Manque de tenue, diront les étrangers, dont un œil est toujours tourné
-vers Maxim’s, mais à qui nous ne pouvons demander qu’ils comprennent
-notre génie, notre franchise, notre scepticisme clairvoyant. Nous
-leur proposons d’éternelles énigmes. Au moment où ils croient à notre
-suicide, nous rebondissons à leur constante surprise, plus jeunes et
-plus dispos, sans honte de notre col désempesé et de notre cravate
-dénouée.
-
-Les étrangers! Forain les déteste ou les ignore; il incarne certains de
-nos odieux défauts mais quelques-uns aussi des dons les plus précieux
-de notre race. Gardons-le pour nous...
-
-
-IV
-
-Forain est alors en plein succès, il établit sa vie; marié à une
-femme de talent et d’esprit, père d’un enfant, Jean-Loup, à qui il
-réserve toute sa tendresse, il construit une maison blanche et nette
-d’après ses plans, non loin de cette porte Dauphine où passent tous
-les acteurs de sa comédie. Les journaux ambitionnent une collaboration
-que réclament les lecteurs et qui divertit la ville dont le goût pour
-l’image, l’affiche, les albums illustrés, devient chaque jour plus
-marqué. Chacun ne peut s’offrir le luxe de tableaux pendus à son mur,
-mais on se dispute les estampes, les pointes-sèches d’Helleu, les
-lithographies de Chéret, décoratives, réjouissantes. Il semble que
-Forain délaisse ses pinceaux, tout occupé de trouver pour la fin de la
-semaine le fait d’«actualité» dont _l’Echo de Paris_ ou _le Figaro_
-attendent le commentaire dessiné et réduit en une forme décisive.
-
-Quelle serait sa couleur politique s’il en avait une? Par rapport
-à ce que nous voyons aujourd’hui, il serait plutôt réactionnaire,
-mais vaguement, et si ce mot insuffisant et improprement employé,
-ne désignait une façon de sentir qui ne saurait être celle d’un
-homme intelligent; admettons pourtant que le réactionnaire soit
-celui qui n’est pas révolutionnaire, qui ne rêve pas d’un perpétuel
-bouleversement, d’une incessante mise en question de tous les
-axiomes--conventions si vous voulez--dont nous vivons, ni mieux ni
-pis, sans doute, que l’on ne fit avant, que l’on ne fera encore
-après nous. Le réactionnaire? Ce serait encore quelqu’un qui a assez
-lu l’histoire et assisté à trop de changements pour ne pas résister
-aux gestes invitants des vendeurs de panacées, ne pas se méfier des
-remèdes proposés à d’incurables maladies; peut-être un sceptique, ou
-un philosophe trop prudent, qui ne croit pas à la nécessité de la
-révolution, comme source de progrès.
-
-Forain ne s’est pas façonné une âme d’aristocrate ni de bourgeois
-qui regrette et s’épouvante. Il a un atavisme peuple et parisien,
-point de convictions irréductibles, nulle éthique sévère, mais du bon
-sens et une franche connaissance des hommes. S’il a déjà la «foi du
-charbonnier» dont nous l’avons vu plus tard si ardent, il n’en est pas
-encore troublé.
-
-Tout enfant, dans le quartier du Gros-Caillou où son père était
-artisan, Jean-Louis avait été distingué pour son intelligence par un
-abbé, M. Charpentier, aumônier d’une vieille famille de l’aristocratie.
-Il en avait reçu une éducation religieuse, contre quoi il n’avait
-jamais regimbé et dont le souvenir lui demeurait assez doux. Le contact
-des personnes de bonne compagnie, si antipathique à d’aucuns, lui avait
-sans cesse été agréable, comme la propreté corporelle et les apparences
-décentes. Il avait dix-sept ans à la guerre. Tous ceux qui ont assisté
-à ces détestables événements nous ont dit l’impression cruelle qu’ils
-en ont reçue et le puissant baptême que leur fut, à l’entrée de leur
-âge d’homme, le sang de l’année terrible. Il semble que l’invasion
-soit demeurée comme un cauchemar dans leur cerveau et que rien ne l’en
-puisse écarter tout à fait. Les générations qui suivent ont de moins
-en moins la faculté de vibrer à l’évocation de cette tragédie; ceux-là
-même qui se rappellent les premiers récits, les constantes allusions
-que nos parents y faisaient, regardent ces guerriers de hasard presque
-comme les héros de la Fable. Mais je comprends leur émotion, quand
-j’entends insulter grossièrement tout ce que nous avons été élevés à
-appeler honneur, dignité, beauté morale. Admirons la souplesse de nos
-contemporains, pour qui les principes de notre éducation déjà ancienne,
-mais qui nous ont formés, sont l’objet d’incessantes railleries,
-tels de vieux accessoires désuets qu’on repousse comme importuns et
-ridicules.
-
-Plus j’étudie le Forain d’avant le _P’sst...!_, plus je me convaincs
-que son état d’esprit fut longtemps sans passion. Il n’avait pas de
-parti pris, et il ne semble pas qu’il mit de l’empressement pour un
-parti contre un autre. Et, en effet, nous nous rappelons tous l’espèce
-de confiance qui régnait alors, rendait aisées les relations entre gens
-de tendances différentes, mais sans qu’on établît de ces distinctions,
-sans se livrer à cet ostracisme furieux des passions déchaînées plus
-tard. Certaines questions de race ou de morale n’étaient pas posées,
-et c’est à peine alors si l’on remarquait qu’à un nom fortement
-tudesque correspondît un étranger, un être différent de nous. L’extrême
-amabilité, la facilité d’assimilation, le caractère entreprenant d’une
-partie nouvelle mais déjà bien installée de la société parisienne, qui
-s’en plaignait? Du désastreux antisémitisme, il n’était pas question,
-ou du moins un homme comme Forain était bien éloigné de prendre parti
-contre une fraction de citoyens, parmi lesquels il avait des amis,
-au profit des autres. Il sera à jamais regrettable qu’il ait fallu,
-pour animer son génie, des drames dont le pays entier allait être
-bouleversé. Vus de loin, ces événements auront peut-être une grandeur;
-de la beauté en rejaillira sur cette crise, et l’œuvre exaspérée de
-Forain apparaîtra comme plus légitime, sinon plus excusable, aux
-descendants de ses victimes. Des cœurs tièdes devinrent bouillants; ce
-fut une orientation nouvelle pour quelques-uns, qui, de paisibles et
-plutôt conservateurs, se transformèrent en révoltés.
-
-Si le développement de Forain commence à se faire sentir au moment du
-Boulangisme, sa maîtrise éclate après 96, date si importante d’une
-tragédie qui ouvre nos esprits, agite nos cœurs, où l’on peut assurer
-que chacun--excepté peut-être certains acteurs (et encore?)--est de
-bonne foi, spontanément s’exprime, agit en toute sincérité, pour la
-défense de ce qu’il croit être les intérêts très menacés du pays ou de
-la civilisation. Malheureusement les points de vue sont opposés! On va
-se déchirer entre frères; l’avenir du pays est en jeu, toutes portes
-vont être ouvertes à ses démolisseurs.
-
-On se réveille, sortant comme d’un état d’inconscience léthargique.
-Tout à coup le terrain que nous foulions sans nous demander ce qu’il
-y a dessous, se fissure. Comme dans les travaux du Métropolitain, qui
-mettent à nu des étages superposés de canalisation pour les eaux, le
-gaz, l’électricité, le téléphone et le télégraphe, prodigieux réseau
-de fils et de tuyaux invisibles dont l’enchevêtrement silencieux et
-obscur participe à notre vie à l’air libre; nous apercevons, alors,
-mille choses insoupçonnées. Nous devinons les causes de maint effet
-déjà ressenti, mais comme une légère et fugitive douleur qu’on oublie
-dès qu’elle disparaît. Tout esprit qui ne fut point remué, retourné
-ainsi qu’un champ labouré, tout homme assez prudent ou assez lâche pour
-être demeuré impassible, ne comprendra pas la crise par quoi Forain, de
-charmant dessinateur qu’il était, devint grand artiste.
-
-L’affaire Dreyfus commence à la fin de 1897. Le _P’sst...!_ journal dû
-à Forain et à Caran d’Ache, paraît en 98 et se poursuit jusqu’à la fin
-du procès de Rennes.
-
-Il contient une série de chefs-d’œuvre ininterrompue, dont je voudrais
-bien n’étudier que le dessin, car une incroyable maîtrise s’y atteste
-pour la joie et l’étonnement charmés des admirateurs de Forain. La
-plupart de ces planches ont la largeur de trait du pinceau trempé
-dans l’encre lithographique. On a souvent prononcé à ce propos le nom
-d’Honoré Daumier. Je vois bien les analogies purement extérieures
-qui ont rapproché l’un de l’autre ces deux satiristes dans l’opinion
-courante. C’est ce genre de ressemblance qui fait dire au public, d’un
-portrait de femme décolletée, sur un fond de paysage, dans un cadre
-ovale: «C’est du La Tour», ou d’une enfant blonde sur fond gris: «C’est
-un Vélasquez». Forain aurait plutôt l’écriture appuyée, grasse et si
-nerveuse de Manet dans le _Corbeau_[1], dans le portrait de Courbet
-que je possède, dans de trop rares croquis dispersés dans les revues.
-Mais l’art de Manet est un peu figé, immobile. Il n’a pas ce mouvement,
-cette fantaisie, ces coupes osées, cette variété, cette fougue qui
-mettent Forain très haut parmi les maîtres modernes, à côté de John
-Leech, de Charles Keene et de Degas. Il joue du noir et du blanc comme
-un Goya; il est peintre avec le crayon Conté ou le pinceau. Les pages
-du _P’sst...!_ sont de véritables tableaux dont on peut seulement
-regretter qu’ils soient pleins d’allusions à des scènes d’«actualité»,
-qui exigeront plus tard, pour avoir toute leur éloquence et leur sens,
-des notes nombreuses et circonstanciées. Les noms propres abondent
-dans le texte, de personnes vouées momentanément, par l’exaspération
-de sentiments exceptionnels, à une haine politique qu’on ne pourra pas
-comprendre dans vingt ans, mais qui divisa les familles les plus unies,
-rompit de vieilles affections, arrêta la vie sociale.
-
- [1] Traduction par Stéphane Mallarmé du poème d’Edgar Poë.
-
-Je ne puis, je ne veux écrire ici le nom d’un très galant homme, dont
-la silhouette déformée, amplifiée, tour à tour cuisinier, évêque,
-militaire, maître d’hôtel, s’élève très au-dessus d’une individualité,
-pour devenir le symbole d’une idée et d’une race. On frémit à penser
-à cet ouragan de passions qui s’abattit sur Paris. Du moins, les
-victimes du _P’sst...!_ ont-elles eu bientôt leur revanche et peut-être
-seront-elles fières, quand elles oseront rouvrir des albums désormais
-historiques, de se voir comme les auteurs d’un drame joué pour la
-défense de leur race. Forain défendait la sienne. Ceux de l’autre
-parti avaient, d’ailleurs, leur caricaturiste, M. Hermann Paul, qui
-manqua de génie. Mais on ne peut pas tout posséder à la fois...!
-
-Forain dit que, dans ces temps troublés, il se couchait dans un état
-de rage et se levait, après un sommeil fiévreux, plus en rage encore.
-Comme la plupart d’entre nous, il ne connaissait pas les détails
-juridiques de l’affaire et ne s’arrêta pas à discuter tel ou tel
-point sur quoi nous ne serons jamais édifiés, la meilleure foi chez
-quelques-uns, la folie passionnée chez les autres, brouillant tout,
-dans la hantise d’une obsession. Forain sentait que c’était la fin de
-quelque chose dont il faisait partie: il hurlait à la mort, comme les
-autres criaient: «A l’assassin!», le couteau sous la gorge. Hélas!
-des poignées de main ne purent toujours être échangées entre les
-combattants après le duel. La maison est par terre. Verrons-nous ce qui
-se dressera sur le terrain calciné? On eût souhaité d’être enfant ou
-vieillard en 97.
-
-Si les sujets dans le _P’sst...!_ sont d’un ordre strictement
-d’«actualité», la puissance du sentiment communique à Forain une flamme
-qui le transfigure et le grandit. Son esthétique prend un caractère
-grave et, quoique très réaliste, un accent apocalyptique. Ce n’est plus
-de la plaisanterie parisienne. A côté de cet humanitarisme mystique des
-nouveaux apôtres, source la plus récente de l’inspiration française,
-voici du patriotisme vibrant. D’un autre point de vue et si, comme tout
-semble l’indiquer, l’affaire Dreyfus fut une reprise, après un siècle,
-de la Révolution, les passions de Forain, que nous voudrions, pour plus
-doucement vivre en société, tâcher d’oublier, prendront, dans l’avenir,
-une signification que son superbe talent doublera.
-
-Le premier numéro du _P’sst...!_ montre le «_Pon Badriote_» qui
-introduit le «_Ch’accuse_» de Zola dans la guérite vide d’un
-factionnaire; et il se termine par la magistrale moralité dont la
-légende est: «_Merci; au revoir, père Abraham!--J’fous ai diré les
-marrons du feu!..._»--La composition est grandiose. Le maigre sémite
-de France, les bras pendants, la tête inclinée sur la poitrine, regarde
-par-dessus son binocle le gros Prussien (les Allemands sont encore des
-Prussiens pour un jeune homme de 70), qui emporte les documents de
-l’Affaire avec un rire béat, ravi d’une nouvelle conquête. Quel progrès
-a fait le dessinateur entre le 5 février 1898 et le 15 septembre 1899,
-en quatre-vingts numéros de crise nationale! Si le _Pon Badriote_, qui
-accuse, est bien établi dans ses traits sabrés, sommaires, rapides, il
-n’a pas l’envergure et le style du père Abraham, d’un crayon onctueux,
-débarrassé du fil de fer dont Forain longtemps cerna ses personnages.
-Le trait serait impossible à copier fidèlement, de si réduit qu’il
-était, avant, à quelques éléments très analysables. Voilà un dessin
-dont nul imitateur ne pourra s’emparer.
-
-C’est la fantaisie, la couleur dans la forme, l’atmosphère, les volumes
-différents et pour ainsi dire modelés dans la glaise, des diverses
-figures. C’est de la sculpture dessinée, comme certaines toiles de
-Carrière sont de la peinture modelée par un statuaire. Entre le
-frontispice et la «moralité», on ne sait quel choix faire. _Cedant
-arma togæ_, impression d’audience. C’est un magistrat vu de dos,
-qui lance en l’air, de son pied levé, un képi de général. La robe,
-formant une vivante arabesque, dans le mouvement tendu du corps, d’un
-beau noir, prend l’aspect d’une grosse fleur sombre, sorte d’orchidée
-fantastique. Je retrouve un Manet amplifié dans _Bataille perdue_,
-les deux amis qui, pour un instant indécis, disent: «_Ah! si nous
-avions eu un homme! Le baron est mort, Hertz est en fuite, Arton est
-coffré, quelle guigne!..._»--Je ne crois pas qu’à quelque parti que
-vous soyez attaché, _Le coffre-fort_: «_Patience!... avec ça, on a le
-dernier mot!..._», cette étonnante page moderne, vous laisse froid. La
-confiance en l’argent, seul sentiment, peut-être, que chacun éprouve,
-hélas! au moins à certaines minutes, est rendu d’une façon définitive
-par le geste grossier, brutal, de ce financier aux yeux clignotants,
-qui, en défiant les autres, invisibles, tapote dans sa main de bête
-pataude la serrure secrète, dont il a le chiffre.
-
-_Une nouvelle bombe_: «_Si j’en crois notre colonel, nous sommes sous
-l’état-major._» Deux sinistres vieillards en paletot, les jambes
-recouvertes par l’eau du grand égout, posent une bombe religieusement,
-comme un prêtre élèverait l’Hostie vers le tabernacle.
-
-_Un succès_: rentrant d’un dîner, un monsieur dit à sa femme,
-effrayante dans son lit: «_Charmant! bersonne n’a osé parler de
-l’Affaire Dreyfus!_»
-
-_Cassation_:--il n’y a pas de légende à ce beau dessin d’un juge
-hagard, brisant sur son genou la hampe de notre drapeau. L’éloquence
-poignante de ce morceau est présente à toutes les mémoires.
-
-_Au secours!_ «(Zola nageant vers la rive allemande.)--_La Fourmi et la
-Cigale._--«_Faut changer de quartier et nous faire protestants._»--_La
-Plainte du sémite_:--La Petite République, boudeuse, coiffée du bonnet
-phrygien, à l’être accablé qui se lamente derrière son fauteuil:
-«_De quoi t’es-tu mêlé? il fallait te contenter de tripoter: c’était
-reçu._»--_Curieux convives_: un baron juif et sa baronne, inquiets,
-avant d’entrer dans le salon où ils vont passer la soirée: «_Chut! je
-viens de donner quarante sous au domestique pour écouter ce qu’on dit
-de nous._»
-
-_L’Allégorie de l’Affaire._--Un soldat prussien, casque à pointe,
-attache le masque, presque japonais, de Zola devant la tête d’un
-boursier dont le visage est, à lui seul, une trouvaille. Si l’on a
-dit que Forain rappelait Daumier, on pourrait aussi bien évoquer à
-son sujet le nom de Rembrandt, dont les modèles héroïques ont un peu
-de cet accent, qui est la beauté. Qu’est-ce qu’un artiste moindre eût
-fait, en supposant que les légendes du _P’sst...!_ lui eussent été
-données à illustrer? Dans quelle médiocrité intolérable ne fût-il pas
-tombé? C’est le style, cet indéfinissable don des vrais maîtres, qui
-sauve le côté pénible de cette campagne caricaturale. En bafouant
-ses adversaires, loin de les rabaisser, il les anoblit malgré lui. Il
-extrait de toute une race un type qui finit par avoir un caractère de
-médaille antique.
-
-Il était difficile, après Daumier et sans lui ressembler, de
-dramatiser la silhouette du magistrat, du juge. Dans _P’sst...!_
-Forain varie indéfiniment les plis de la toge, la toque coiffant une
-tête non sans analogie avec celle des singes de Chardin: «_Thank
-you, master Bard._»--«_Mossieur est le correspondant du colonel
-Schwarzkoppen._»--_Les Secrets d’Etat._--Sublime, cet oiseau de nuit
-avec son hermine volant au-dessus de Paris, sur qui il fait pleuvoir
-ses papiers secrets.
-
-_On rigole._ Les généraux viennent de déposer; les robes noires, en un
-paquet de plis d’étoffes entremêlés, se tordent de rire, macabres et
-sataniques.
-
-_La proie pour l’ombre_, où la silhouette projetée du magistrat
-se traduit sur le mur en casque à pointe: deux noirs différents,
-simplement obtenus par une direction différente, dans les deux parties
-de la composition, du gros trait de crayon Conté.
-
-Pour en finir avec cette série, où les sujets servirent si bien J.-L.
-Forain, je dois rappeler quelques pages d’une invention linéaire, d’une
-couleur si belle, qu’ils resteront comme les points culminants de son
-œuvre énorme, si même l’Affaire cessait un jour d’intéresser,--ce que
-nous souhaitons de tout cœur,--en n’importe quel pays où ils soient
-gardés par des collectionneurs. _La Détente._ Trois hommes, dont un,
-chapeau de soie défoncé, visage de momie aux yeux clos ou de byzantin,
-hiératique dans l’exercice d’un sacerdoce, tient une pancarte où on
-lit l’inscription: «_A bas l’armée!_» Derrière, dans un cortège abruti
-et aviné, passant entre une haie de jeunes lignards au port d’arme,
-des ouvriers ou des camelots brandissent d’autres pancartes emmanchées
-d’un long bâton: «A bas la France, vive l’anarchie!...» C’est une
-marche sacrée vers la paix et le bonheur universels, par les rues de la
-Ville-Lumière; les «intellectuels» applaudissent à l’affranchissement
-de l’esprit humain.
-
-_Le rêve._--On prend le café après dîner; de jeunes Orientaux descendus
-des mosaïques de Ravenne sont affalés dans des fauteuils, les doigts
-chargés de bagues. Dans le fond du salon, des barons et des baronnes
-de même race. Dressé devant eux, la tasse à la main, un «gros bonnet»
-de la finance dit: «_Nous ferons arrêter Boisdeffre par Zurlinden,
-Zurlinden par Pellieux, Pellieux par Jamont... et ainsi de suite
-jusqu’à la gauche._»
-
-_La mort de Félix Faure_, titre: _le Mauvais Café_.
-
-Dans les Vosges: «_C’est de là-pas que j’esbère la venchance._»
-
-_Le pouvoir civil_: où le banquier, un glaive dressé dans son poing
-fermé sur sa cuisse, pèse du pied sur le corps de la France terrassée.
-
-L’esprit de Forain, ses formules aussi importantes que son dessin,
-dans l’ensemble de son œuvre, j’ai été obligé d’en citer de nombreux
-exemples dans cette étude du _P’sst...!_[2]. On ne peut guère renvoyer
-le lecteur à un album du genre de ceux où différents éditeurs ont réuni
-les autres séries de dessins politiques ou simplement parisiens. Peu
-de personnes ont gardé les numéros devenus très rares de ce journal
-temporaire. C’est à peine si l’auteur lui-même en possède une série
-complète. Telle est sa modestie, si petite est l’importance qu’il
-semble attacher à ce qui fera sa gloire; il est si ennemi de la réclame
-et de la publicité modernes, qu’il lui faudrait un ami dévoué pour
-prendre soin de ce qui, chaque jour, tombe de son chevalet sur le
-plancher de son atelier: dessins, peintures, esquisses de tout genre.
-
- [2] Le _P’sst...!_ a été réédité en deux volumes.
-
-Forain ne «marche pas avec le siècle». Il n’est pourtant pas arrêté,
-mais reprend ses pinceaux, au contraire, et couvre ses toiles de tons
-riches ou charmants, d’arabesques savantes, qui sont des variations
-sur les sujets suivants: les danseuses, les tribunaux, les scènes
-populaires enfin, dont certaines sont plus touchantes dans leur
-simplicité familiale,--mères et enfants, «maternités»,--comme l’on dit
-aujourd’hui--qu’on ne les attendrait de l’implacable ironiste.
-
-Il y a quelque temps, on vit dans l’atelier de la rue Spontini des
-projets de tableaux religieux. La beauté de ces compositions fait
-espérer tout un développement nouveau, une veine peut-être féconde. La
-largeur et la noblesse qu’a prises la technique de Forain, peintre,
-nous annonce encore des chefs-d’œuvre. Je voudrais, plus tard,
-continuer cette étude, qui, si elle est incomplète par ma faute, l’est
-d’ailleurs forcément, puisque Forain n’a pas encore achevé sa destinée,
-mais forme au contraire mille projets de peintre.
-
- Février 1905.
-
-
- NOTE.--Je puis déjà, cinq ans après la publication de ce portrait,
- ajouter, à la liste des œuvres citées plus haut, une série de belles
- et précieuses «eaux-fortes» que M. Forain exécute en ce moment.
- Le dessin s’élargit encore, la technique de la pointe-sèche est
- parfaitement admirable, faisant penser à Rembrandt et à Goya. Le
- Christ et les Apôtres, le Calvaire, le Dernier Repas: tels sont les
- sujets auxquels revient ce catholique. M. Forain s’est apaisé; son
- visage, rose et gras, décèle une paix intérieure et un accommodement
- aux choses actuelles. Son esprit lui a concilié ses ennemis, qui
- semblent avoir passé l’éponge sur le _P’sst_. Il ne fume plus, il est
- végétarien et indulgent.
-
-
-
-
-JAMES MAC NEILL WHISTLER
-
-
-I
-
-On a écrit beaucoup sur Whistler[3] à l’occasion de sa mort. Malgré
-les efforts de la critique française à déterminer exactement la
-personnalité de ce charmant et singulier artiste, je crains qu’il ne
-demeure, aux yeux du public intellectuel, une sorte de Mallarmé de
-la peinture, un visionnaire classé entre Edgar Poe et Mæterlinck,
-un nécroman enfermé dans sa tour d’ébène, au milieu d’un jardin aux
-sombres pavots, dont le soleil ne réchauffe jamais l’atmosphère glacée.
-
- [3] Cette étude a été écrite en mars 1905, après l’exposition,
- à Londres, des œuvres de Whistler. Celle de Paris, très
- incomplète, mal éclairée, est encore venue brouiller les idées.
- Il semble qu’on doive toujours être injuste envers cet artiste,
- dans l’éloge comme dans la critique.
-
-En effet, le succès parisien de Whistler éclata à une époque
-d’alanguissement général. En peinture, dominaient les teintes grises;
-en musique, une miévrerie maladive; dans les lettres, un goût malsain
-de bizarrerie et de mystère factices, joint à une manie, vite démodée,
-de l’exceptionnel et de l’occulte. Les esthètes s’ingéniaient
-à célébrer le silence de Bruges, les hortensias bleus et les
-chauves-souris.
-
-On adopta Whistler à cause de la tendance qu’il semblait personnifier,
-de même que Manet avait servi à Zola, vingt ans auparavant, dans les
-batailles du naturalisme. Pour Manet, les clichés de «fenêtre ouverte
-sur le plein air» et «il a chassé le noir de la palette» étaient aussi
-inexacts et arbitraires que ceux dont on gratifia l’artiste américain,
-classé peut-être imprudemment au nombre des psychologues et des
-évocateurs d’âmes. Pourtant ce n’était pas à l’esprit de ses modèles
-qu’il était attentif; ceux-ci jouaient dans ses préoccupations à peu
-près le rôle d’une brioche ou d’un melon dans celles de Chardin.
-
-Le «whistlérisme» et le «mallarméisme» sont des formules qui
-enchantèrent notre jeunesse, comme des préciosités dignes de nos
-dédaigneuses personnes; mais si des néologismes ont éveillé l’attention
-de la foule, ils ont faussé l’opinion. Le «portrait de la mère de
-l’artiste», honneur du Luxembourg, peint dans un mode mineur qui nous
-parut sans précédent, n’en est pas moins un des exemples les plus
-sains qu’on puisse proposer à l’étudiant et des plus traditionnels.
-Cette toile prit une légitime importance dans notre imagination, par
-ses mérites intrinsèques, alors qu’un nouveau snobisme commençait d’y
-découvrir quelque impénétrable magie.
-
-A notre époque, c’est, le plus souvent, par des côtés périssables,
-qu’un artiste s’impose à l’admiration de ses contemporains: d’où tant
-d’erreurs, de dénis de justice. Les qualités solides et saines qui nous
-charment dans certaines toiles anonymes, datant des siècles passés,
-échappent aujourd’hui à l’amateur bourré de littérature, qui veut, en
-dépit de tout, que la peinture lui donne des sensations directes; or
-la peinture n’agit directement que sur des tempéraments extrêmement
-peu nombreux. Si elle agit sur la foule des Salons annuels, ou sur les
-soi-disant raffinés des cénacles et des petites revues, croyez-bien
-qu’elle porte en elle-même une tare. Les succès du Salon, ainsi que les
-extravagances et les folies à la mode, ne durent que le moment où on
-les loue.
-
-
-II
-
-Dans mes plus anciens souvenirs, j’entends encore le nom de Whistler
-prononcé par les hommes que Fantin-Latour a groupés autour de Manet
-et du portrait de Delacroix. Au fond de l’atelier de la rue des
-Beaux-Arts, on voyait l’hommage à Delacroix, où un jeune dandy, pincé
-dans sa longue redingote, les cheveux noirs bouclés, avec une mèche
-blanche sur le front, la bouche ironique, l’œil perçant, se retourne
-vers le spectateur, c’est un élégant au milieu des Français plus
-négligés, qui sont Baudelaire, Champfleury, Balleroy, Duranty, Legros,
-Bracquemond, Fantin. Ce personnage étrange m’intrigua longtemps.
-Son nom revenait sans cesse dans la conversation, sans que des
-renseignements précis me fussent donnés par les élèves de Lecocq de
-Boisbaudran et de Gleyre ni par les anciens du Salon des refusés,
-auxquels j’osais à peine poser des questions. Je démêlais pourtant
-que le «petit Whistler» avait laissé l’impression d’un type original
-d’étranger, à une époque où les Américains venaient moins nombreux
-étudier à Paris. Il avait vite disparu, après des débuts brillants dont
-il était moins question toutefois que de son allure exceptionnelle, de
-son monocle et de son esprit mordant, assaisonné d’impertinence. On le
-craignait, mais on en riait, en le citant, comme d’un faiseur de bons
-mots.
-
-Que faisait-il vers 1860?
-
-Nous connaissons, si nous en prenons la peine, la manière, avant 1870,
-d’un Manet, d’un Renoir, d’un Fantin ou d’un Carolus Duran, ses amis.
-Mais de Whistler, on ne conservait rien. Toujours était citée la «fille
-en blanc», symphonie de blancs, à quoi il avait travaillé pendant
-des mois, dans un atelier démeublé, tout tendu d’étoffes blanches.
-Je sais maintenant, pour l’avoir vu récemment, ce qu’était ce pauvre
-essai maladroit et informe; je ne me rends pas compte de la profonde
-sensation qu’il put faire à son apparition. Gleyre, le maître de
-Whistler, fut sans doute irrité par l’ignorance et les prétentions de
-ce jeune Yankee; mais qu’est-ce que ses camarades déjà pleins de talent
-discernèrent d’exceptionnel dans cette figure sans beauté, d’une valeur
-si veule, sur son fond inconsistant? Toujours est-il qu’on louait en
-baissant la voix et avec une certaine fierté d’élus, ses nocturnes et
-ses symphonies. N’était-ce pas un musicien plutôt qu’un peintre, ce
-Whistler?
-
-Un jour, me promenant, collégien en congé, dans un de ces entresols
-de l’avenue de l’Opéra où les impressionnistes groupaient leurs
-œuvres, je vis, arrêté devant la danseuse en cire et juponnée de
-tarlatane, que Degas avait modelée, un petit homme noir avec un chapeau
-haut de forme à bord plat, un pardessus à taille, tombant sur ses
-souliers à bouts carrés, maniant une sorte d’appui-main en bambou et
-poussant des cris aigus, gesticulant devant la vitrine. Je devinai,
-par hasard, que c’était Whistler. Or, c’était lui, en effet, et je
-le rencontrai bientôt chez Degas, ayant été conduit par M. Ludovic
-Halévy dans ce sanctuaire plein d’horreur. Whistler avait apporté un
-carton de vues de Venise à la pointe-sèche, qu’il tirait avec mille
-précautions d’un étui de vélin à rubans blancs. Je ne compris rien
-à ces planches pâlottes, indications tremblées comme des reflets de
-lampes dans l’eau. D’ailleurs ses gravures et ses lithographies--je les
-ai aujourd’hui presque toutes vues--ne me semblent pas dignes de leur
-réputation. Les premières, celles de France, sont franches, appuyées,
-et rappelleraient Méryon; les autres sont plus libres, mais sans grand
-caractère distinctif, jolies parfois, mais faibles, dans cette manière
-pittoresque de la vignette, où Mariano Fortuny, si injustement oublié,
-ensuite excella.
-
-Ce fut donc par la série vénitienne, l’une des dernières et sa moins
-heureuse à mon avis, que je pris contact avec son œuvre. Cela ne
-m’expliquait pas encore les origines d’une réputation exceptionnelle.
-
-Je ne devais vraiment en prendre conscience que vers 1885, à Londres.
-Pendues haut et comme si on les eût craintes, deux toiles, à la
-Grosvenor Gallery, me révélèrent un art classique et neuf à la fois:
-deux portraits, longs, étroits, dans leur simple cadre d’or mat,
-strié, plat, comme la peinture elle-même, pour ainsi dire enfoncée,
-rentrée dans une sorte de gros canevas à tapisserie. Les figures se
-retiraient de plusieurs mètres en arrière du mur. L’une était rose
-et grise. C’était une femme en robe d’un ton indéfini, le grand
-chapeau de paille à la main, pâle comme une pétale de pivoine pâle:
-lady Meux, arrangement nº 2. L’autre tableau, tout noir, mais d’un
-noir transparent et comme intérieurement éclairé, montrait une face
-anguleuse de «Bar-maid» sur un haut col paré de perles de corail:
-c’était Maud, la première femme de Whistler, son modèle préféré,
-l’inspiratrice de quelques-unes de ses toiles les plus caractéristiques.
-
-Helleu, avec qui je voyageais, et moi, nous n’eûmes plus qu’un désir,
-celui d’en voir d’autres. Nous allâmes frapper à la porte du maître.
-Il habitait alors the White House, Tite Street, dans ce Chelsea qu’il
-adora. On passait, pour se rendre à l’atelier, par une série de
-petites chambres peintes en jaune bouton d’or, sans meubles, tapissées
-de nattes japonaises. Dans la salle à manger bleue et blanche, des
-porcelaines de la Chine et de vieilles argenteries égayaient une table
-toujours garnie, dont le centre était un bol bleu et blanc, où nageait,
-parfois, un poisson rouge.
-
-Sur les murs du studio, nul ornement. Dans un coin, loin de la fenêtre,
-un rideau de velours noir tendu, devant quoi le modèle posait. Deux
-chevalets vacants; une immense table-palette avec une série de «tons
-préparés», mixtures différentes pour chaque toile et dont l’artiste
-se sert, du commencement à la fin, pour exécuter sa symphonie: tons
-de chair, blanc et rouge indien, ou rouge de Venise, mélangés; tons
-sombres pour les vêtements; un gros tas d’une certaine couleur neutre
-pour le fond, et ses dérivés pour la demi-teinte, provisions telles
-qu’un peintre en bâtiment s’en ménage dans ses camions, afin de
-«coucher» très uniformément d’importantes surfaces lisses. Whistler
-pétrit cette pâte avec un couteau à palette flexible et la délaye avec
-des brosses rondes à longs manches.
-
-La cheminée est surchargée de centaines de cartes d’invitation à des
-dîners et à des soirées, rappelant que nous sommes chez un «lion» de
-la saison. Et le petit homme s’agite, parle fort, avec des crescendo
-de «ah! ah!» et un accent américain inoubliable, rajustant sans cesse
-son monocle à ruban de moire, de sa belle main fine et nerveuse de
-prestidigitateur, qui semble prête à châtier le critique imbécile.
-
-S’il consentait à montrer quelque chose, c’était après d’interminables
-préliminaires et non sans s’être fait prier comme un pianiste. Pourtant
-la représentation commence. Le chevalet est placé en bonne lumière;
-puis c’est une longue recherche dans les casiers d’un meuble à secret,
-recherche qui exaspère notre impatience. Enfin, deux mains tendues
-tiennent par les deux index, aux ongles pointus, un minuscule panneau
-de bois ou de carton, qu’elles fixent lentement derrière la glace
-d’un cadre. Les souliers à bouts carrés vont et viennent, les cheveux
-bouclés tremblent, un «ah! ah!» perçant fait sursauter le visiteur
-que Whistler frappe sur l’épaule en lui demandant son approbation:
-«Pretty?» Et c’est un petit nuage gris dans une bordure d’or mat:
-«note», «arrangement», «harmonie», «scherzo» ou «nocturne», que vous
-êtes invité à admirer.
-
-Une autre année, Boldini nous conduit, Helleu et moi, à Tite Street.
-Whistler nous a conviés à prendre le thé. Arrivés bien avant l’heure
-dite, impatients, nous avons l’indiscrétion d’insister pour voir
-beaucoup, beaucoup de choses, de ces toiles dont on aperçoit les
-hauts châssis étroits, relégués dans l’ombre d’un paravent, et de ces
-études légères que renferme le mystérieux meuble à tiroirs. Whistler,
-en bonne disposition et mis en confiance par notre enthousiasme, se
-décide à tout sortir, à tout nous avouer. J’ai peur que, de ces choses
-étonnantes, qui passèrent trop rapidement devant nous ce jour-là, la
-plupart ne soient détruites, qu’elles n’aient été reprises, gâchées et
-définitivement abandonnées.
-
-Cette visite nous fit comprendre les procédés, le travail si nerveux
-de l’artiste, qui nous confessait involontairement ses joies et ses
-tristesses. Nous le surprenions dans l’intimité, épreuve à laquelle
-un homme très fort, qu’il n’était pas, pourrait seul se soumettre
-sans danger. Je devinai le sentiment de mes compagnons et je fus très
-troublé; j’aurais voulu arrêter l’imprudent qui, en me livrant trop de
-secrets, m’enlèverait peut-être quelques illusions.
-
-Nous passâmes d’abord en revue toute la série des grands portraits.
-Whistler, qui n’en a pas achevé plus d’une dizaine pendant sa vie,
-en commençait sans cesse. La première séance était une recherche de
-l’harmonie, de la pose et des valeurs, un effleurement, une caresse de
-la toile d’où la figure était en quelque sorte extraite, encore vague
-brouillard. A la seconde, il précisait le caractère du personnage,
-tout en répandant, sur la première couche de peinture, une deuxième
-couche mince et fluide, qui nourrissait le dessous sans l’alourdir.
-L’œuvre était dès lors achevée en tant que tableau: l’artiste y avait
-mis le meilleur de lui-même. Mille raisons, excellentes selon lui,
-l’empêchaient de livrer tel quel, le portrait qui eût ainsi été sauvé.
-Mais il le gardait en vue d’améliorations que la centième séance
-apporterait peut-être. Généralement il le gâtait ou l’effaçait. Nous
-eûmes la bonne fortune d’en voir, parmi de très sommaires et de moins
-heureux, quelques-uns des plus beaux. C’étaient _Connie Gilchrist_,
-la danseuse de music-hall, «arrangement en jaune et or»; _Lady Colin
-Campbell_, tête de gypsie au teint mat; _Henry Irving_, dans le rôle de
-«Philippe d’Espagne», les jambes du maillot blanc, coulées dans l’huile
-comme certains Vélasquez; _Mrs. Forster_, arrangement en noir; _Maud_,
-en or roux; un acteur en costume d’Incroyable, harmonie opaline de gris
-et de rose; certains portraits de la série des «arrangements en noir
-et brun», comme la _Rosa Corder_, _Mrs. Cassatt_, _les Leyland_, _Mrs.
-Waldo Story_.
-
-Whistler, entraîné et s’amusant de notre surprise, nous fit déguster
-la bonne comme la mauvaise cuvée, et, après de nobles inventions dans
-les tons les plus précieux, apparaissaient des harmonies moins rares,
-jolies encore, mais un peu fades. C’étaient des études d’après ces
-charmantes filles anglaises au pur galbe grec, dont il entourait les
-formes graciles d’écharpes au coloris atténué[4].
-
- [4] A l’exposition du quai Malaquais, il n’y avait que de
- sommaires esquisses pour ces toiles. Les lacunes étaient telles
- qu’on aurait mieux fait de s’abstenir d’un hommage au défunt,
- hommage qui s’est tourné en dédain.
-
-Un autre chevalet était destiné à la magique série des esquisses où de
-petites créatures falotes, Mousmés-Bilitis, affectées et charmantes,
-agitent l’éventail et le parasol sur un ciel de turquoises malades, le
-long de la grève marine; ou nues, érigent leur joli petit corps à côté
-d’un arbuste grêle.
-
-Les dessins hebdomadaires que Grévin donna au _Journal amusant_
-pendant si longtemps et ses projets de costumes de féeries, flattaient
-Whistler. Il y faisait souvent allusion et s’en inspira dans maints
-de ses menus et pimpants croquis, rehaussés de pastel ou d’aquarelle.
-Son ancien camarade P.-V. Galland, un des artistes français dont il
-appréciait particulièrement le dessin et le goût élégants, était un
-des rares contemporains qu’il citât volontiers avec Grévin et auquel
-il pensât en travaillant. Les statuettes de Tanagra, les estampes
-nippones, Grévin et Galland: singulière association à première vue,
-mais qu’explique la fantaisie composite de Whistler. Il transcrivait
-ainsi dans sa langue de peintre occidental son rêve d’Orient, et
-usant alors d’un pinceau plat, étroit, traînant une pâte translucide,
-évoquait, comme dans une frise d’émail, ses jolies petites promeneuses.
-
-De cette série encore, quelques plus grandes figures nues ou un peu
-drapées, charmantes par la sensualité de leurs formes pleines et
-mignonnes de femmes-enfant, qu’il dessinait d’abord au crayon sur du
-papier d’emballage, dévotement.
-
-Dans ses flâneries au British Museum, en compagnie de son confrère
-Albert Moore, Whistler avait senti la singulière analogie de certains
-marbres avec le type anglais moderne, d’une beauté classique qu’on
-chercherait vainement dans la Grèce moderne. Il puisa avec discrétion
-aux sources où Leighton, Alma-Tadéma, pour ne citer que les plus
-célèbres, allaient rafraîchir leur académisme gréco-britannique. Mais
-son geste discret ne devait être remarqué que plus tard.
-
-Dans ces études antiques, aux précieuses figurines soufflées comme le
-verre de Venise, Whistler mettait ce qu’il y avait de plus aigu chez
-lui. Regrettons qu’il n’ait pas eu le courage ou la force physique,
-qui lui eût permis d’appliquer son ingéniosité de décorateur dans une
-œuvre dont il parla longtemps, qu’il prépara, mais n’entreprit jamais.
-La bibliothèque de la ville de Boston fut ainsi privée d’un panneau
-qui fut commandé et qu’on aurait aimé voir à côté de ceux de Puvis de
-Chavannes et de Sargent.
-
-Sur un troisième chevalet, un plus petit cadre encore attendait des
-notes de ciel et de mer, inaltérables comme des agathes, des paysages
-urbains, ruelles et pauvres boutiques de Chelsea, cours dieppoises,
-animées de bambins croqués au hasard des promenades par Whistler, qui
-jamais ne sortait sans une «boîte à pouce», toute prête pour fixer,
-en une arabesque ornementale, le rapprochement inattendu de quelques
-tons fugitifs. Il avait une préférence pour cette menue monnaie, si
-précieuse à mon avis, de son talent naturel, et il avait raison de
-collectionner jalousement et d’étiqueter ces planchettes, dont il
-demandait des prix énormes, les entassant dans des casiers, faute
-d’amateurs assez clairvoyants ou assez riches pour se les offrir.
-
-C’est dans cet exercice ininterrompu de la notation, comme musicale,
-d’un nuage, de l’écume d’une vague ou d’un reflet dans une vitre
-d’échoppe, qu’il satisfaisait son besoin de perfection technique. Sa
-science et ses moyens étaient en une juste relation avec la taille de
-ces œuvrettes où il est sans rival. D’ailleurs, il insistait sur ces
-«notes» et ces «nocturnes», et devant ce chevalet, nous étions prêts à
-partager sa préférence, car la plupart des grands portraits étaient des
-promesses plutôt que des œuvres accomplies. Pour se donner le change à
-lui-même, il reprochait d’ailleurs au modèle de ne pas s’être prêté à
-leur achèvement, et aux circonstances, de les avoir arrêtés en route.
-Sans facilité, son travail était lent, et, pour mettre ce qu’il voulait
-y mettre dans une toile, d’uni et d’égal, il se trouvait souvent gêné,
-quand il fallait reprendre de haut en bas, dans la séance, une figure
-en pied.
-
-Cinq ou six fois et à de longs intervalles, pendant le cours de sa
-vie, il avait signé de son orgueilleux papillon-monogramme, de grandes
-œuvres, totalement réalisées; mais chaque jour il livrait un assaut
-dans un champ moins étendu, où son escrime était plus savante et plus
-adéquate.
-
-Whistler n’était pas un dessinateur très armé, tel Ingres le voulait,
-tels que furent les anciens maîtres. Il lui manquait cette aisance
-dans la construction du corps humain, qui, à un Rembrandt ou même à
-un Hals, permet de se jouer des difficultés et de mettre même dans un
-groupe nombreux de figures, sans être fatigué en cours d’exécution, le
-brillant des dernières touches, l’épiderme vivant. Il n’était pas très
-savant et ses réussites heureuses dépendaient du hasard qu’implique
-le manque d’absolue docilité de la main au cerveau. De plus, son
-système de minces et légères couches superposées, à chaque séance,
-l’une détruisant la précédente, comporte les transformations les plus
-inattendues, heureuses ou déplorables. Le modèle se décourageait
-parfois, le peintre aussi; on remettait à plus tard la suite du
-travail, et je sais telle personne qui eut le temps de faire des
-séjours à Londres, en Amérique, et de revenir, des années après,
-à l’atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, pour voir s’achever
-péniblement son portrait. Whistler s’embarrassait, tout à coup, d’une
-main, d’un emmanchement de bras, d’un pied. Je ne crois pas qu’il
-faille mettre au compte de l’âge seul, ces difficultés insurmontables
-où nous l’avons vu peiner dans sa vieillesse. Il en avait toujours
-souffert.
-
-Quand il est au-dessous de lui-même, il l’est comme un mauvais amateur,
-ses défauts ne sont pas dignes de lui. Voyez la Princesse de la
-Porcelaine (autrefois dans le Peacockroom, chez Mr. Leyland), banalité
-de la tête, habile et faible, mal bâtie, mauvaise qualité du dessin,
-modelé superficiel et rond. Voyez encore le Sarasate, le Duret ou le
-Montesquiou...
-
-Dans le portrait où Whistler se présente de face, la main en avant,
-certains critiques candides virent des pièces d’or qu’il soupèse, au
-lieu d’un modelé faux, qui déforme la paume de cette étrange main,
-centre de la composition. On devine des irritations et des impatiences
-cruelles dans la lutte corps à corps avec le modèle, l’exaspération
-de n’atteindre plus souvent à ces réussites définitives dans de trop
-rares circonstances, obtenues: avec sa mère, par exemple, Carlyle, miss
-Alexander, lady Archibald Campbell, lady Meux, Maud, Rosa Corder.
-
-Nous pensions au hasard que furent ces victoires, en prenant le
-thé, dans l’atelier de Tide Street, déjà envahi par le crépuscule.
-Le maître est là, debout, avec ses rides, sa bouche pincée sous sa
-moustache relevée de mousquetaire. A-t-il réalisé ce qu’il a voulu?
-Sans doute non, quoiqu’il se donne pour le plus grand entre les grands.
-A-t-il eu ce qu’il ambitionnait? Non. S’il a étonné, scandalisé, en
-des procès retentissants, couvert Ruskin de ridicule et nié tous ses
-contemporains, il n’a pas l’autorité que son art devrait lui conférer;
-chaque rare commande de millionnaire est prétexte à difficultés,
-lassantes quand la jeunesse a fui. Ses façons, ses mots amusent, on
-le caricature sur la scène et dans les magazines, on le fête dans les
-salons, mais c’est le whistlérisme et non Whistler qui est populaire et
-fêté.
-
-Ses œuvres sont faites pour nous autres, peintres de Paris, à qui il
-est joyeux de se livrer, et pour ses élèves qu’il voudrait réduire
-au rôle de simples compagnons de plaisir, mais qui du moins le
-comprennent. Son monogramme, la couleur de ses murs, ses «ten o’clock»,
-son excentricité: voilà ce qui retient le public anglais en 1885.
-Whistler voudrait gagner beaucoup d’argent, il en dépense sans compter,
-et il n’en a pas. Non, comme on le dit, qu’il soit agité de soucis
-pécuniaires; Whistler, homme aux forts et impérieux besoins, s’est
-toujours offert tranquillement ce qu’il désirait. Il n’hésite pas à
-choisir une rare pièce d’argenterie ou de vieux Chine «blue and white»,
-quitte à renvoyer, l’intimidant par sa faconde, le marchand qui ose
-lui rappeler la réalité d’une échéance. Il donne des déjeuners où la
-société la plus élégante, autour du bol au poisson rouge, s’esclaffe
-dès qu’il parle. Pour ses convives, il est «Jimmy», et Jimmy veut
-être encore un jeune dandy qui fait des projets d’avenir. Et il a
-soixante-quatre ans.
-
-
-III
-
-Une soirée passée avec Whistler au Café Royal ou dans le monde laissait
-une impression gênante. Ce diable d’homme bruyant en public, hâbleur,
-vaniteux enfantinement, voulait donner le change sur lui-même.
-Sans doute, il savait son art incompris, profitait au moins de ses
-avantages de causeur paradoxal et accentuait ses bizarreries pour
-retenir l’attention du public. L’effet qu’il s’irrita parfois de ne pas
-produire dans la société parisienne, était toujours sûr, à Londres.
-A chaque nouvelle occasion, son succès comme conférencier, plaideur
-ou essayiste, remplissait les journaux, étendait sa popularité, le
-«lionisait».
-
-La mode fut donnée par lui à ses confrères, de répondre aux articles
-des critiques par des lettres ouvertes et même d’intenter un procès
-à qui les avait sévèrement traités. Whistler, d’un tour d’d’esprit
-incisif, plein d’ironie et habile à s’exprimer par la parole ou
-par la plume, poursuivait sans répit ses ennemis, c’est-à-dire les
-journalistes, les amateurs, la société. Il écrivait beaucoup, d’une
-écriture fine, charmante, ornementale, qui, du moindre billet, aux
-savantes réserves de blanc sur un papier choisi, faisait un objet
-d’art. L’aspect extérieur qu’il s’était donné, autant que le décor de
-sa maison, ses opuscules imprimés, ses lettres, tout portait un cachet
-individuel et faisait partie de son esthétique. Son extrême raffinement
-se manifestait de toutes façons, et l’on était peiné qu’il prît à tâche
-de se dissimuler sous des dehors--avouons-le--un peu charlatanesques,
-devant la foule grossière et naïve qu’il était décidé à intriguer comme
-un homme, puisque, comme peintre, il ne pouvait la conquérir.
-
-Il s’entourait volontiers de jeunes gens. A Walter Sickert, qui
-l’interrogeait sur les grands hommes de son temps, les Carlyle,
-les Disraeli, s’étonnant des modestes inconnus qui encombraient
-maintenant l’atelier: «Je préfère les jeunes fous aux vieux imbéciles»,
-répondit-il. En vérité, il n’avait aucune curiosité en dehors de son
-art et de la culture de sa personnalité. Il ne lisait pas, riait de
-toute peinture moderne, sauf de la sienne. Dès qu’il avait accompli
-sa tâche journalière, il ne pouvait demeurer seul, et ayant gardé
-tard le besoin de sortir, de s’afficher dans les lieux fréquentés, il
-lui plaisait qu’un cortège tapageur de disciples l’accompagnât par la
-ville. Le soir, en habit, mais sans cravate, soigneusement coiffé et sa
-mèche blanche en point d’interrogation sur le front, il se répandait
-dans Londres, dînait excellemment et faisait des mots cruels, colportés
-ensuite par ses fidèles complaisants. Jeune de caractère, vraiment gai,
-il voulait le rester d’habitudes.
-
-Comment un homme qui avait une si noble conception de sa mission
-artistique et qui fût mort de faim plutôt que de transiger et de se
-mentir à soi-même, ne s’acquittait-il autrement de son rôle de chef
-d’école? Ses disciples, pour qui ses principes si vrais et si raisonnés
-étaient une manne attendue avec émotion, pourquoi les traitait-il en
-camarades tout au plus bons à répandre ses boutades? Whistler eût pu
-maintenir une sorte d’équilibre de la pensée à une époque de confusion
-où les débutants doivent tout apprendre par eux-mêmes, faute de maîtres
-pour enseigner ce que chacun savait jadis à vingt ans.
-
-Ses théories étaient pleines de cohésion et il avait formulé des règles
-sur lesquelles il était intransigeant pour lui-même. Je me rappelle
-certaine page extraite d’un de ses essais et dont il distribuait des
-exemplaires à ses amis. C’étaient de brefs commandements d’un homme de
-goût, sur «les conditions et les proportions de l’œuvre d’art», très
-littéraires et d’un dandysme à la d’Aurevilly. Mais le Maître cédait le
-pas à l’histrion.
-
-A le voir parader en dehors de l’atelier, on l’eût pris pour un émule
-d’Oscar Wilde, qu’il méprisait pourtant et dont il ne cessait de faire
-remarquer la vulgarité, l’inintelligence esthétique et l’insincérité.
-
-Les manifestations dans le ton du whistlérisme d’alors, il en était
-très fier et s’en amusait comme d’une bravade de grand peintre
-incompris, égaré parmi de demi-professionnels. Avec les ratés et les
-mondains tapageurs de sa bande, aussi bien, il se grisait, redressait
-sa taille, restait plaisant et familier. Mais si, rentrant tard de
-leurs balades nocturnes, ceux-ci passaient chez le maître, ils le
-retrouvaient penché dès l’aurore sur la plaque de cuivre ou campé
-devant sa toile. Le «lion» d’hier soir était devenu un vieillard à
-grosses lunettes, courbé sur son ouvrage, fervent devant la nature.
-
-Et c’est alors qu’il laissait percer ses secrets de bel exécutant
-nourri dans les musées, passionné pour la pureté de la matière.
-Tintoret, Vélasquez, Canaletto, ses préférés, il les avait approfondis,
-assimilés. Il voulait que, petit ou grand, son ouvrage fût, à toutes
-ses phases, digne de lui, beau dès la première séance, parfait dans
-tous ses états. La subtilité nerveuse du dessin, les valeurs observées
-avec tant de soin, sans qu’il donnât jamais un coup de pinceau en
-l’absence du modèle, enfin l’absolue probité de ses intentions: quel
-exemple pour nous! Ce «barbouilleur» et cet original bruyant était un
-des derniers à se préoccuper des conditions matérielles, sans quoi le
-tableau à l’huile se plombe vite et n’a pas de durée. Il avait retrouvé
-la transparence des maîtres--avec une technique nouvelle. Il voulait se
-classer à leur suite.
-
-
-IV
-
-Dans une exposition d’ensemble, on est déconcerté par les techniques si
-différentes de ses débuts et de sa maturité correspondant à deux phases
-importantes de sa vie. Avant 1860, Whistler, pour fuir l’autorité de
-ses parents, qui veulent faire de lui un ingénieur, quitte l’Amérique,
-vient à Paris quand l’école réaliste est dans son plein épanouissement,
-reçoit la bonne leçon, puis va se fixer à Londres au moment où le
-préraphaélitisme, avec Ruskin, échauffe tous les esprits. C’est
-ainsi qu’il prend part à ces deux mouvements de la seconde moitié du
-dix-neuvième siècle, si considérables pour les deux pays, mais si
-opposés en leurs résultats; semblables à leur origine, comme toutes
-les rénovations artistiques, répondant à un besoin de sincérité, et
-comme une sorte d’effort vers l’interprétation plus fidèle de la
-nature. Ce souci de la nature, notons que tous les révolutionnaires
-du dix-neuvième siècle l’ont eu, David comme Manet, Holman Hunt comme
-Courbet.
-
-Dans les écrits théoriques et les conversations du «Preraphaelite
-Brotherhood» (confrérie) il n’est question que d’étudier la vie en ses
-moindres effets, tous dignes du pinceau ou du crayon de l’artiste. Le
-préraphaélitisme, que devaient prêcher des hommes plus littérateurs,
-plus poètes que peintres, fut un acte d’adoration devant la nature.
-Remontons aux candides primitifs, oublions les conventions, dessinons,
-comme un enfant, les êtres et les objets. La plante, le brin d’herbe,
-l’insecte, les plus humbles choses seront rendues, observées avec
-tendresse et naïveté. Dans la figure humaine, ce sera le caractère,
-l’attitude juste qu’il faudra marquer; les sujets de tableaux, si
-modestes soient-ils, seront ennoblis par la conscience du bon ouvrier
-qui les traitera.
-
-Des tempéraments très divers distinguaient chacun des frères-apôtres.
-Le robuste John Everett Millais n’était que par un hasard de
-camaraderie enrôlé sous la bannière de Rossetti, de Madox Brown et de
-Holman Hunt.
-
-Whistler vécut avec eux dès son arrivée à Londres, il fit poser les
-mêmes modèles, se mêla à ce groupe, le plus intéressant d’alors, où il
-ne fut pas mieux compris qu’à l’Académie. Cependant, pour une partie
-de son œuvre, l’histoire le rattachera peut-être à cette école. De la
-«Queen’s House», où Rossetti reçut Whistler et se lia d’amitié avec
-le poète-peintre, il subit une influence incontestable, mais purement
-extérieure.
-
-Il ne devait plus guère quitter ce coin de Chelsea où il recueillit
-ses plus fortes impressions. La Tamise, qui coule déjà plus paisible
-dans cette ancienne banlieue de Londres, entre des quais ombragés
-de quinconces et construits de charmantes maisons du dix-huitième
-siècle, à la brique violette, passait naguère sous des ponts de bois
-d’un profil bizarrement japonais. Souvent, sans doute, sortant de la
-«Queen’s House», où des assemblées d’esthètes et de belles femmes à
-la lourde chevelure, au long col gonflé, avaient célébré la «Blessed
-Damosel» et la Florence médiévale, Whistler entrevoyait dans la
-brume de l’aurore ses futurs nocturnes; l’arche du vieux Battersea
-bridge, une péniche sur le fleuve, telle cheminée d’usine en deux tons
-apparentés, quels motifs pour de fantastiques «harmonies»! Était-il
-donc nécessaire d’aller chercher l’inspiration dans de vieux livres
-italiens? Pourquoi tant de littérature, tant de pensées, pour en faire
-un tableau?
-
-Il garda un souvenir affectueux du séduisant Dante-Gabriel; mais leurs
-rapports n’avaient peut-être pas été toujours très aisés. A propos
-d’un sonnet écrit par le poète pour une composition qu’il tardait à
-peindre, son ironique ami avait demandé: «Pourquoi faire le tableau?
-Transcrivez le sonnet sur la toile au lieu de le graver sur le
-cadre!... cela suffira!...»
-
-D’autre part l’esprit de Ruskin dominait le cénacle, et Ruskin n’avait
-aucune considération pour le jeune Américain. Dans leur célèbre procès,
-le grave prosateur s’était étonné que 5.000 guinées fussent la valeur
-d’une pochade faite en deux heures. Whistler avait répliqué: «Je ne
-sais pas si j’ai mis deux heures ou une demi-heure! Mon nocturne
-m’a peut-être pris dix minutes à peindre, mais il résumait une vie
-d’observations».
-
-Ainsi, sous les dehors d’une cordiale camaraderie, il y avait entre ces
-hommes, simples habitudes de voisinage, avec quelques goûts en commun,
-mais, au total, inintelligence l’un de l’autre. Cependant, c’est dans
-ce cercle, le plus précieusement littéraire, que Whistler applique
-ses qualités de bon peintre et l’enseignement rapporté de Montmartre,
-enseignement auquel il ajoute celui de la National Gallery et du
-British Museum. Fuyant les primitifs, dont se réclamaient les frères
-préraphaélites, c’est aux Vénitiens, à Vélasquez et à l’Antiquité qu’il
-demande conseil.
-
-A Paris, il avait respiré l’air des ateliers où la riche palette et la
-mâle technique étaient encore honorées. La force qui agit d’abord sur
-le jeune élève fut l’énorme et sain Courbet. Dans sa première manière,
-Whistler montre son goût pour la belle pâte grasse, épaisse; l’emploi
-du couteau à palette précède celui du pinceau. Il est intéressant de
-voir, dans la collection de Mr. Edmund David, «la femme au piano»,
-noble dans sa lourdeur un peu maçonnée, à côté d’un tableautin déjà
-fluide: des jeunes filles en robes blanches, à la Rossetti. Ces deux
-toiles révèlent l’apport de la France et celui de l’Angleterre dans la
-formation de Whistler, qui trouva la voie entre l’un et l’autre pays,
-vers l’Espagne et l’Italie.
-
-Manet, Claude Monet, Renoir, Degas, Fantin, Legros, Guillaume Regamey,
-Cazin, Lhermitte et les autres élèves de M. Lecocq de Boisbaudran, tels
-avaient été ses premiers compagnons. Vous savez l’exécution solide,
-savoureuse, que chacun d’eux possédait vers 1865 et qui, en dépit de
-multiples classifications dont le sens est déjà amoindri, les réunira
-dans un glorieux faisceau. Whistler tient presque autant à ce groupe
-français qu’à l’école de Chelsea. C’est Paris qui lui apprit à tenir le
-pinceau.
-
-Il est regrettable qu’on n’ait pas tenté une monographie de M. Lecocq,
-qui fut un professeur modeste, effacé, mais d’une rare intelligence.
-Fantin racontait les promenades à la campagne de tout l’atelier, quand
-on jetait dans un champ, au clair de lune, quelque loque blanche,
-afin d’en étudier les valeurs différentes, selon la lumière plus ou
-moins intense qui l’éclairait; et les observations ingénieusement
-pratiques qui ouvraient les yeux, activaient la compréhension des lois
-éternelles. M. Lecocq ne fut pas le maître de James Mac Neill, mais il
-l’influença tout de même de ses théories.
-
-C’est Londres qui développa les dispositions de coloriste que Whistler
-tenait en réserve. Londres, le point du monde le plus beau, le plus
-pittoresque pour ceux qui savent regarder. Whistler, assurément,
-fut un des premiers à en découvrir les mille merveilles: effets
-continuellement changeants d’une atmosphère prismatique et diaprée;
-noblesse de son architecture courante, si touchante dans son apparente
-nudité, si appropriée au climat, si colorée, si élégante dans ses
-délicatesses dissimulées. Londres, majestueuse cité aux plus hardies
-constructions modernes, où la brique et le fer s’offrent nus, sans
-ces mesquins festons dont le Paris moderne croit se devoir à lui-même
-de masquer des ponts et des magasins. Whistler l’adora quoiqu’il
-fît profession de le détester. Il eut une tendresse pour ses femmes
-à la chair de fruit, coiffées de cheveux plus ambrés que ceux des
-Vénitiennes et des Sévillannes. Il n’avait qu’à ouvrir sa porte pour
-croiser des filles, belles comme des statues grecques ou transparentes
-comme des fleurs de magnolia. La marmaille des rues, si drôlement
-costumée d’étoffes aux tons crus, plus éclatants encore dans la brume
-humide qui les exalte, il les introduisit dans l’art, ainsi que
-ces pauvres devantures de boutiques peinturlurées, prétextes à ses
-plus merveilleuses variations. Whistler ne peut s’expliquer que par
-Londres, qui est à la fois une Venise, une Hollande et toutes les
-parties du monde amplifiées, poussées jusqu’à une sorte de paroxysme du
-pittoresque par la richesse de la vie et la pléthore dont elle éclate.
-
-Pour moi qui en reçus mes premières impressions et qui en fus
-intoxiqué, l’art de Whistler prend un sens plus net peut-être que pour
-le Français, à qui répugne la saveur anglaise, amère et sucrée comme
-le gingembre. Londres ayant pour moi le même genre d’attrait que Rome
-a pour tels autres, je suis reconnaissant au maître de ses moindres
-croquis, parce qu’ils témoignent d’une émotion que j’ai ressentie,
-d’une prédilection pour certains coins de rues que je garde au fond
-de ma mémoire depuis les heures de ravissement que je passai là-bas,
-comme enfant, puis comme homme, sans jamais me lasser d’admirer et d’y
-retourner.
-
-Un étranger voit mieux qu’un natif ce qui fait le caractère d’un
-pays. Whistler, Américain, devait traduire Londres dans une langue
-bien plus expressive que celle d’aucun Anglais. Il la vit, comme je
-crois la voir, élégante dans ses pauvretés et ses tares mêmes, fine
-dans son outrance, barbare et supérieurement civilisée, classique et
-si contemporaine, passionnée sous des dehors de réserve et surtout
-picturale plus qu’aucun autre endroit sur terre.
-
-La brume, l’eau immobile et moirée, les mousselines et les gazes
-impondérables d’un climat humide qui transforme en palais et en lacs de
-rêve le plus simple mur et le ruisseau, n’est-ce pas la moitié du génie
-de Whistler?
-
-
-V
-
-Voici un des rares artistes d’aujourd’hui, dont il suffirait qu’une
-seule toile subsistât pour qu’on pût le juger. Et cette œuvre
-d’élection, c’est le portrait de sa mère. Ce calme chef-d’œuvre dont
-la présence dans le Musée du Luxembourg assurera à Whistler la durée.
-Les gris argentés, les noirs verdâtres, les lignes simples et nobles
-qui forment son rythme, séduisirent, à leur apparition, autant que les
-polyphonies impressionnistes et prirent dans leur réseau arachnéen la
-jeunesse artiste. Grande habileté d’avoir su ménager son effet, choisi
-le moment d’entrer silencieusement au milieu des plus bruyants accords,
-dans une galerie toute moderne et internationale, parmi les étalages
-bigarrés de ses contemporains. Il la voulait au Luxembourg: cette toile
-y alla. Si vous avez vu et admiré ce portrait de vieille femme, votre
-admiration pour Whistler est allée d’emblée là où il se surpassa. Ce
-profil fin, sous les bandeaux argentés et le petit bonnet d’impalpable
-dentelle, avec ses brides hiératiquement rigides, tombant sur une plate
-poitrine de vieille femme déjà prête pour le suaire; l’atmosphère
-glacée de la chambrette austère, à la tenture de deuil, aux sparteries
-nettes, la chaise anguleuse, et ce tabouret sans capitons où s’appuient
-deux pieds chaussés de velours, rapprochés comme ceux d’une figure
-tombale, cette majesté toute intime stimulera votre imagination. Vous
-ne perdrez jamais, après les avoir regardés, le souvenir de ces traits
-délicieusement aristocratiques, de ce nez si joli, de cette bouche
-tremblante, de ce regard noyé dans le rêve, terni, mais si vivant
-d’être un œil relevé dans un visage un peu abaissé, qui n’a plus la
-force de se tenir droit sur le col--déjà presque d’une morte.
-
-Le modèle collabora puissamment avec le peintre. On a dit que l’image
-de sa mère offrait à l’artiste une occasion sans seconde d’exprimer le
-tréfonds de soi-même. Cette opinion courante et presque banale est tout
-à fait juste pour Whistler. A son habituelle émotion en présence de la
-nature, il ajouta, cette fois, sa tendresse filiale et ce pathétique
-des heures qui précèdent la déchirante séparation finale. Sa brosse,
-trempée dans les essences les plus précieuses, agglutine des poussières
-d’ailes de papillons sombres, pour les étendre amoureusement sur un
-canevas très fin, sorte de batiste rentoilée et si fragile, que j’ai
-connu longtemps ce tableau troué, sans qu’on osât le réparer--comme un
-verre de Murano.
-
-Une autre fois, Whistler se mesura encore avec un modèle d’exception:
-c’était Thomas Carlyle. Il s’y exprima en une très belle page, mais
-inférieure cependant au portrait de sa mère. La donnée était à peu près
-la même: une figure de profil sur un fond uni, même chaise, même natte
-sur le plancher. La ligne arabesque, très recherchée et trouvée, de
-cette redingote marron, bouffante sur le devant, conduit à la tête rose
-du noble vieillard, inclinée, elle aussi, sous ses cheveux gris. L’œil
-est doux, triste et inquiet, s’écartant du spectateur. Ce portrait
-est beau, mais on y sent l’effort, la matière y est alourdie, dans le
-visage surtout, qui a dû être peint et repeint jusqu’à la fatigue. Le
-modelé, non sans quelque ressemblance avec celui de Courbet, s’est
-amolli dans les reprises, il est trop empâté pour la main de Whistler,
-qui, comme Titien et parfois Vélasquez, ne gardait tous ses moyens
-qu’autant que la trame de la toile restait visible, invitant le pinceau
-à jouer avec elle.
-
-Dès que les trous «se bouchent», les gris cessent de tinter comme de
-l’argent, le métal perd son timbre. Dans un éclairage de côté, le
-jour frisant, les reprises rendent vite la couleur cotonneuse. C’est
-peut-être pour pallier cet inconvénient et parce qu’il éprouvait une
-gêne dans les modelés à relief, qu’il cessa soudain d’éclairer le
-modèle autrement que de face, et en plein. Un objet placé dans l’axe de
-la fenêtre n’a plus ni son volume ni son relief, puisque les saillies,
-marquées par l’ombre et les lumières, donnent seules la sensation
-de l’épaisseur. Les valeurs de cet objet étant à peu près les mêmes
-que celles du fond, on obtient une image plate comme une feuille de
-papier. De plus, chez Whistler, le clair et les luisants sont très
-atténués par la distance qui sépare le modèle de la fenêtre. Il chercha
-beaucoup la position que doit occuper une figure dans une chambre, en
-vue d’un bel effet tranquille et uniforme, qui donne de la grandeur,
-n’aimant pas l’éclairage conventionnel qui projette les personnages en
-avant du cadre, leur prête une apparence de ronde-bosse et en fait un
-trompe-l’œil. Le tableau qui rappelle le panorama et amène le modèle au
-premier plan, lui faisait horreur, le choquait comme une concurrence
-déloyale à la réalité. Il avait souvent un geste de la main, comme
-pour repousser dans le lointain ce que la plupart des peintres, même
-Rembrandt, attirent en avant. Le relief ne lui semblait pas digne de la
-peinture ni compatible avec ses moyens. Il était très occupé du fond
-dans ses portraits.
-
-Le fond est un problème de première importance, d’abord parce que c’est
-sa qualité qui fait le tableau, techniquement, harmoniquement, et aussi
-pour des raisons extrapicturales. Holbein et les primitifs aimaient
-les ornements compliqués, ou même des sites, qui, chez eux, ne nuisent
-pas au contour du visage, quoique les détails en fussent aussi appuyés
-que ceux de la bouche et des yeux. Les Vénitiens et Vélasquez, les
-Flamands, employèrent tour à tour le fond uni, la draperie d’un rideau,
-les ciels de convention, le décor de l’appartement. Les Anglais du
-dix-huitième siècle, obéissant au goût élégamment pompeux de leurs
-clients, invariablement les placèrent dans de magnifiques parcs ou
-sous le portique de leurs châteaux. Il importe peu que le fond soit
-uni ou compliqué, quoique M. Degas ait dit avec ironie de telle dame
-se présentant très parée comme sous un rayon électrique, devant un
-noir frottis à la Bonnat: «Elle pose devant l’infini et l’éternité!»
-boutade qui n’a plus de sens, dès que cet «infini» est un ton juste et
-harmonieux s’équilibrant avec le sujet.
-
-Si le sujet est une personne intéressante par elle-même, il pourra
-paraître plus décent de lui laisser tout son intérêt individuel, sans
-l’adjuvant des meubles de son intérieur. Un mur gris peut être d’une
-grande éloquence, selon la façon dont la lumière s’y glisse; ou veule
-et muet, comme si souvent on le déplore dans tels portraits mesquins
-de Fantin-Latour. L’important, c’est que le peintre trouve, tôt ou
-tard, le genre de fond qui convient à son procédé. Le fond lui est en
-quelque sorte imposé par sa façon de peindre, une figure ne pouvant
-être reprise dans une séance, sans que le fond le soit aussi. Les
-portraitistes rapides et très féconds, comme Van Dyck, et surtout
-comme les Anglais, s’étaient approprié une formule de paysages ou de
-draperies, qui se prêtaient à des orchestrations variées, selon le ton
-du costume et des chairs, faciles à établir quand le modèle, pressé,
-est parti.
-
-Une occasion devait, certain jour, mettre Whistler dans une nouvelle
-direction. Dans sa première maison de Cheyne Row, vint poser miss
-Rosa Corder. Le hasard la fait passer, toute de brun vêtue, devant
-une porte de l’appartement, qui se trouve être noire. Whistler est
-frappé par la simplicité, la netteté des grands plans bien distincts,
-quoique atténués, de la silhouette, comme en certaines fresques
-pompéiennes dont le fond est noir aussi. Il se met à l’ouvrage, et
-bientôt surgit ce merveilleux portrait, «arrangement en brun et noir»,
-exemple accompli de sa manière la plus significative. C’est pour cet
-effet qu’il eut, dès lors, et pour longtemps, une sympathie et une
-préférence, instinctives d’abord, puis raisonnées. J’insiste sur ce
-fait, qu’il «se trouva» par hasard, comme l’on dit aujourd’hui, mais
-qu’il ne chercha pas à se singulariser par une étrangeté de vision
-arbitraire. Sa difficulté à peindre purement, sans que le modèle posât
-devant lui, était ainsi diminuée et sa grande sincérité d’artiste, mise
-à l’aise, car la nature ainsi préparée par lui, il n’avait plus qu’à la
-«copier». Dès lors il connut ce qui lui restait à faire.
-
-Son exécution ne changea plus guère. On en trouverait les éléments dans
-certain portrait d’homme par Vélasquez au musée de Madrid. Parfaite
-justesse, solidité sans empâtements. On confond souvent «solidité»
-avec épaisseur de la matière. Les Allemands modernes, par exemple,
-et les plus mauvais parmi nous, croient qu’une forte technique est
-une technique voyante, martelée et lourde. On traitera communément de
-superficielle la peinture transparente et fluide, qui laisse visible
-le grain de la toile. Pourtant ce n’est pas l’épaisseur qui donne la
-solidité, et les fines coulées de thérébentine d’un Whistler sont
-aussi consistantes que la maçonnerie de Courbet. Il n’y a, comme dit
-Corot, que la forme et les valeurs. C’est pour ne plus se soucier du
-_ton_, abstraction faite des valeurs, que les jeunes impressionnistes
-tombent de plus en plus dans la peinture creuse. Leur idéal est le
-papier de tenture ou la fresque. Étrange erreur que de vouloir réduire
-aux dimensions d’un tableau de chevalet les données décoratives d’une
-surface murale. Whistler pensait qu’un objet d’art, peinture, pastel,
-gravure, dessin, doit être un objet précieux, dans sa matière et dans
-son exécution.
-
-Il me semble que je parle d’un ancêtre!
-
-La quantité d’esquisses, d’essais sommaires, qui sont une part
-délicieuse du bagage de Whistler n’infirment pas ce que j’avance. Son
-obstination persévérante dans le travail, son souci constant d’achever,
-ne l’empêchaient pas d’être, le plus souvent, fier d’un coup de crayon
-ou d’une esquisse rudimentaire. Car «achever», c’est communiquer
-l’impression qu’on a eue, laconiquement ou à force d’insistance. Or
-il avait des mots brefs, aussi éloquents que ses discours les mieux
-concertés. Rappelez-vous le port de Valparaiso, qui date pourtant de
-1866.
-
-N’ayant connu qu’à la fin de sa longue vie les éloges hyperboliques, il
-n’avait pas été gâté par des succès prématurés, si pernicieux souvent.
-Les éloges sont prodigués aujourd’hui aux incomplets, aux débutants,
-comme naguère ils l’étaient aux académiciens gourmés: réaction prévue
-et nécessaire, mais combien dangereuse! Les obstacles, les dédains et
-la lutte, seuls, fortifient les convictions. James M. Neill n’était
-pas un homme pressé. Inébranlablement, il croyait aux maîtres, pensait
-pouvoir les continuer, peut-être même les surpasser, et il s’était trop
-longtemps senti seul dans le désert pour se laisser troubler par des
-remarques désobligeantes ou des dédains tendancieux. Il se croyait plus
-classique que le grand Watts et plus moderne que les impressionnistes,
-dont il traitait le laisser aller et l’art souvent hâtif, de sottise et
-d’enfantillage.
-
-
-VI
-
-La lutte engagée depuis quelques années entre les défenseurs de la
-peinture soi-disant claire et de la peinture prétendue noire, ajoute
-à l’œuvre de Whistler un grand intérêt historique. Dans la confusion
-des idées et la tourmente des opinions jetées au hasard à une foule
-distraite, la question risque de s’égarer ou de ne pas être tranchée du
-tout. Est-il d’ailleurs bien utile qu’elle le soit?
-
-Le mot «vérité» n’a pas de sens en esthétique et les règles les
-plus opposées ont produit des choses également belles. La nature
-est prodigue d’aspects contrastés: mon œil sera charmé par ce qui
-attristera le vôtre. Libre est chacun d’aimer ces effets sobres et
-atténués ou les paroxysmes lumineux et la polychromie. Nier le noir est
-aussi puéril que nier le bleu et le mauve; dire de Whistler qu’il eut
-une mauvaise action sur son temps, serait aussi injuste que d’accabler
-Rodin, Monet ou Cézanne d’un pareil reproche. Pourquoi appeler
-«suie» ce qui n’est pas «fleur»? Les maîtres d’exception ont autant
-d’influence par leurs défauts que par leurs qualités.
-
-A l’origine de ces querelles d’école, on distinguerait assez vite le
-simple caprice, l’arbitraire position d’esprits sans solidité, qui
-donnent, dernier argument de l’ignorance, leurs préférences comme des
-lois.
-
-L’exposition de Whistler, dont nous allons avoir le régal, servira
-de prétexte à bien des controverses professionnelles, embarrassera
-certaines consciences inquiètes. Un mois après la fermeture des
-Indépendants, ces continuateurs éperdus de Cézanne et de Seurat, il
-faudra louer et analyser un autre impressionniste, qui se dresse en
-beauté, majestueusement, gravement, à côté des sottes tentatives, des
-pauvretés et des chétifs essais. Impressionnisme dans un mode mineur,
-tout aussi vif, plus profond que le nôtre et qui ne rejette pas la
-leçon du passé, mais en profite au contraire: tel est celui de Whistler.
-
-Qui eût prévu que Cézanne et Whistler seraient, au commencement du
-vingtième siècle, les seuls chefs de file derrière qui la jeunesse
-artiste marcherait fascinée? Il suffit de constater le fait pour
-prendre une vue nouvelle de deux races, de deux types intellectuels,
-dont les manifestations provoquent, de plus en plus, un antagonisme
-hargneux.
-
-Whistler nous est envoyé comme le dernier messager des maîtres, tendant
-un anneau de la chaîne brisée par l’académisme et par l’humilité lassée
-des adversaires du savoir et du talent. Ce maître de la lumière et
-des valeurs, ce pur coloriste, donna une grave leçon de respect, de
-conscience, de volonté. Nous aurions préféré, si c’eût été possible,
-écarter maints détails de sa physionomie, pour ne pas amoindrir
-l’enseignement robuste et sain de celui qui eût pu être un guide, comme
-Corot en fut un pour Pissarro, Monet, Sisley, Manet même, à leurs
-débuts. Corot ne cessa de prêcher l’étude des «valeurs», c’est-à-dire
-l’exacte proportion des tons, relativement les uns aux autres, comparés
-au blanc pur, qui est, sur la palette, l’extrême lumière, et au noir,
-qui en est le contraire. Whistler posséda la logique, le «goût», la
-distinction. Ne confondons pas ce mot, si discrédité aujourd’hui, avec
-fadeur, mièvrerie, affectation académique ou mondaine. Sa distinction
-est une beauté qu’on aime dans la statuaire de la Renaissance ou de
-Tanagra, comme dans l’imagerie japonaise ou dans l’art du dix-huitième
-siècle.
-
-S’il présida, en Angleterre, à une sorte de renouveau du style
-décoratif, oublions ses bizarreries pour ne voir que la discrétion avec
-laquelle il débarrassa, dans la maison, le «modern style» d’un pénible
-fatras et de détails inutiles et trop contournés. Il ne doit pas être
-responsable de certains excès dont on le chargea. Avec quelques pots de
-couleurs bien choisies, il apprit à faire du plus ordinaire appartement
-moderne, un intérieur décent. Son goût, tout japonais, correspondit
-à un besoin du public, las des formules néo-gothiques de William
-Morris, qu’avait inspiré Rossetti. Soyons-lui, de cela, à jamais
-reconnaissants. La double leçon de Whistler mérite d’être écoutée:
-celle de l’homme, à la fois si traditionnel et si moderne, et celle du
-peintre classique, quoiqu’original, qui, avec les seules ressources de
-la nature morte appliquées à la figure, ramena à une bonne technique
-les égarés de l’Ecole et de l’Impressionnisme.
-
-Whistler transforma la palette, en la réduisant dans ses éléments
-constitutifs. Il la débarrassa des laques, des mauvais verts, des
-chromes et des cadmiums, pour la charger de solides et immuables
-terres qui, mélangées, lui donnent tout ce qu’il requiert, grâce à
-une transposition nécessaire et nullement plus artificielle que celle
-de Claude Monet. Les «tons préparés» et le noir reçoivent donc de
-nouvelles lettres de noblesse, à l’heure même où l’impressionnisme
-français les bannit, pour ne plus employer, en tons purs, que les
-couleurs de l’arc-en-ciel.
-
-Deux expositions récentes, à Londres, nous ont heureusement permis de
-comparer entre elles un grand nombre de toiles faites avec l’une et
-l’autre palette. A la New Gallery, la Société internationale, fondée
-par Whistler et que préside aujourd’hui M. Rodin, rendait un hommage
-solennel à notre Maître, tandis qu’un marchand parisien avait déballé,
-dans le Grafton Gallery, les réserves de son magasin. Il s’agissait
-d’établir, de l’autre côté du détroit, un débouché pour le syndicat qui
-veut conquérir le vieux et le nouveau monde, lui imposer sa pacotille.
-La tentative fut bonne et eût été meilleure encore si le choix eût
-été plus judicieux. Mais on voulait trop prouver, et cette «chasse
-au noir» fut mal organisée. Manet, noir et blanc, comme le Greco; M.
-Degas, l’incomparable dessinateur, dominaient un ensemble de paysages,
-souvent jolis, mais dont la totalité, uniformément grise et terne,
-plombée, veule, lassait vite le visiteur. Quelle erreur lamentable
-que cette collection de petites études toutes pareilles, crayeuses
-et _sans lumière_, où les effets de soleil, les ciels bleus tendres
-de l’Ile de France, comme les ciels d’orage, offraient cet aspect
-défraîchi et rance d’une salle Caillebotte indéfiniment prolongée! Le
-défaut de composition, le manque de choix, le hasard de la mise en
-page et, plus que tout, la monotonie de ces notations quotidiennes de
-coins quelconques d’une éternelle banlieue, finissaient par irriter.
-Au contraire, Renoir s’affirmait avec sa fameuse «loge», elle, riche
-des plus somptueux noirs, de bruns et de rouges que Delacroix n’eût
-pas reniés. Cet écrin de rubis, de perles et de jais, éblouissait à
-côté des quelques lainages teints des Renoirs plus récents. C’étaient
-aussi des natures mortes macérées et saumâtres de Cézanne, belles de
-leur lourdeur de marbre, décoratives comme de vieilles céramiques, à
-peine des tableaux; puis on subissait une nouvelle série de paysages
-tout fleuris d’arbres printaniers des bords de la Seine ou de la Marne.
-Cette prétendue peinture gaie était morne: la claire chanson promise ne
-s’élevait pas. Somme toute, point de «joie de vivre», point de «fenêtre
-ouverte»; rien de strident, car la patine du temps a déjà fondu et
-recouvert d’un émail épais, quand ce n’est d’une poussière tenace, ce
-qui devait le défier. Je n’eus pas à la Grafton Gallery, la sensation
-de la lumière.
-
-C’est que la puissance lumineuse d’une toile ne vient pas des tons
-choisis pour la peindre, mais des _oppositions_ de clair et de sombre,
-d’où tous les maîtres, depuis les Vénitiens jusqu’à Manet, en passant
-par Rembrandt, Vélasquez, Watteau, Delacroix, Diaz et Courbet, ont tiré
-leurs effets les plus sûrs.
-
-Il est inexplicable que l’on se soit imaginé récemment, que la lumière
-ne peut être obtenue que par des tons clairs. Toute l’histoire de la
-peinture prouve le contraire, et je ne sache pas que la Saskia de
-Rembrandt le cède en rien, pour l’éclat, à l’homme à la mentonnière de
-Van Gogh. J’ai sous mes yeux une tête d’enfant par Renoir, le portrait
-de Ziem par Ricard, tout en terre de Bruxelles et en Sienne brûlée;
-une matinée d’avril sur les collines d’Argenteuil, par Monet, voisine
-avec d’anciens Corots d’Italie. Or, ce sont les Ricards, les Corots qui
-trouent la muraille.
-
-Toute peinture, après vingt ans, cesse d’avoir de la fraîcheur. Elle
-ne se soutient plus que par la distribution des valeurs. Un paysage de
-Gainsborough, un Canaletto, un Manet de 1867 fait avec les vieilles
-recettes, j’en ai la preuve devant moi, ont plus de puissance lumineuse
-qu’un Sisley. Toute personne de bonne foi en peut faire l’expérience et
-le public ne tardera pas à s’apercevoir qu’il a été mystifié par les
-critiques d’art. Les tons entiers, apposés par taches les plus pures,
-même chez Seurat et Signac, passent, se ternissent; leur puissance
-colorante n’a qu’une courte durée et dès que celle-ci s’anéantit,
-le tableau s’éteint. Les impressionnistes qui n’ont cherché que la
-lumière, l’ont moins exprimée en leurs œuvres que Courbet, Ribot ou
-Manet. Le _ton pur_, pour qui la jeune génération ferait bon marché
-de toutes les autres qualités, est aussi dangereux que l’emploi du
-«bitume» tant reproché aux peintres de 1830.
-
-L’exposition Whistler à la New Gallery était _lumineuse_. La délicieuse
-Miss Alexander, dès le seuil, recevait les visiteurs avec sa grâce de
-petite princesse espagnole. Je sais peu de toiles plus claires que
-celle-ci. Les cheveux de l’Enfant fondus comme la croupe des chevreuils
-de Courbet, les verts de jade et les blancs laiteux de la jupe sont
-d’une matière inaltérable. Les pigments ne sauraient s’en désagréger et
-sa pâte unie à la solidité de l’agathe. Quel repos, quelle sobriété,
-quel goût sûr! Whistler s’est toujours détourné de ce qui est laid et
-vulgaire. Il comprend ce que la nature permet à l’homme de reproduire
-avec quelques poudres colorées. Vouloir rivaliser avec le soleil lui
-semble absurde. Quand le vent souffle d’est et que le Palais de Cristal
-étincelle, l’artiste ferme les yeux et rentre dans son atelier, a-t-il
-écrit dans son _Ten o’clock_. Laissons les naïfs tenter de suggérer
-l’impression de tel effet qui nous aveugle dans la rue.
-
-Le premier devoir du paysagiste, c’est de planter son chevalet devant
-le motif dont il y a un tableau à tirer. L’exact rapport entre «le
-motif» et la toile ou la feuille de papier, entre les outils et les
-moyens d’expression qui sont à sa portée, Whistler en a, avant tout,
-l’intuition. Admirable impressionniste, en ce sens qu’il suggère
-l’impression d’une brume, d’une vague sur la plage, des façades de
-vieilles maisons; mais n’essaye pas de peindre ce qui est au-dessus du
-ton où son instrument est accordé.
-
-On m’objectera les jardins de Cremorn, avec ses feux d’artifice. Mais
-c’est là surtout que sa théorie est compréhensible. Si les roues
-pyrotechniques y étincellent, c’est qu’elles éclatent dans la nuit.
-Pour ces seuls tableaux, d’ailleurs, Whistler usa de sa mémoire,
-regardant longuement, puis, fermant les paupières, redisant à quelques
-amis chargés de regarder le même spectacle, les détails qui l’en
-avaient frappé pour les enregistrer de force dans sa mémoire. Les cinq
-ou six nocturnes--souvenir de Cremorn--sont peut-être la création
-la plus extraordinaire de la peinture moderne. Jamais l’azur violet
-de la nuit ne fut exprimé avec autant de profondeur, jamais l’ombre
-transparente des terrains ne le fut mieux, pas même par Vélasquez dans
-sa célèbre chasse de la National Gallery.
-
-
-VII
-
-Whistler n’eut de succès que dans les dernières années de son séjour
-à Paris. Il avait épousé la veuve de l’architecte Godwin. Le couple,
-heureux, s’établit 110, rue du Bac, dans un appartement vieillot,
-donnant sur des jardins de couvents. L’ameublement et la décoration
-furent les mêmes qu’à Londres. Le maître avait son atelier rue
-Notre-Dame-des-Champs. Mallarmé lui amena toute la jeunesse littéraire,
-et ce fut un beau jour que celui où le poète lut sa traduction
-française du _Ten o’clock_ dans le salon de Mme Eugène Manet (Berthe
-Morisot).
-
-Je vis très peu Whistler à cette époque, car il était entre les mains
-d’entrepreneurs de gloire et devenu le favori des petites revues,
-transformé, n’ayant plus toute sa saveur, dépaysé. J’espère qu’il fut
-heureux. Mais ce n’est pas ainsi qu’il avait ambitionné de l’être, et
-les honneurs officiels dont Paris le gratifia étaient bien lourds pour
-sa fine personne. En tous cas, ce bonheur ne dura pas longtemps.
-
-Je l’aperçus pour la dernière fois, veuf lamentable, brisé, qui errait
-dans la rue de Paris, à Trouville, pendant la saison des courses. Je
-n’osai plus lui parler. Je l’avais beaucoup aimé et, j’ose croire,
-compris. Il ne s’en doutait pas.
-
- Mars 1905
-
-
- NOTE.--Mai 1909. Ces notes et ces souvenirs, je les relis quatre
- ans après les avoir donnés à mon ami Brancovan pour la _Renaissance
- latine_, revue qu’il dirigeait alors. Une exposition de l’œuvre de
- Whistler a eu lieu depuis à l’Ecole des Beaux-Arts. Elle n’a pas
- même eu les honneurs d’une vive discussion. Cette œuvre d’élégance,
- de distinction et de demi-teinte fut malmenée par la critique
- d’avant-garde et laissa la jeunesse artiste indifférente. «Ce n’est
- que cela?» dit-on un peu partout... C’est que déjà Gauguin était
- le Dieu du jour et les toiles du peintre américain ne devaient pas
- passer en vente publique. M. Matisse préparait ses théories. On
- était prêt à le suivre. Carrière allait mourir et l’on n’osait pas
- encore le mépriser. Quatre ans se sont écoulés. Whistler et Carrière
- appartiennent à des temps déjà lointains. Les morts vont vite.
-
-
-
-
-FREDERIC WATTS[5]
-
-(1817-1904)
-
- [5] Cette étude fort incomplète du grand homme que fut Watts,
- je la donne dans des proportions restreintes telle qu’elle
- parut dans _l’Art et les Artistes_, m’excusant d’avoir traité
- si rapidement un si beau sujet.
-
-
-Prévenons, dès l’abord, le lecteur français, qu’on n’entre pas de
-plain-pied dans l’œuvre de cet homme colossal. Si vous n’aimez pas les
-grandes figures plafonnantes qui font lever la tête pour regarder,
-là-haut, très au-dessus de nous, négligez Watts. Sa gloire, purement
-nationale, n’a guère encore dépassé la côte argentée de son pays.
-Il n’en a, d’ailleurs, que plus de saveur et d’originalité. Vous ne
-trouverez rien de lui chez les marchands de tableaux: il a tout réservé
-pour l’Angleterre. Ayant eu le bonheur de réaliser presque tous ses
-projets, il a ramassé dans Londres et donné à la Nation la moitié de
-son prodigieux Œuvre. Allez voir la National Portrait Gallery; allez
-à la Tate Gallery (Luxembourg anglais); admirez ses fresques dans le
-Hall de Lincoln Inn’s Fields au Temple. Mais, si vous négligez de
-regarder notre cher Baudry, à l’Opéra, si vous réservez toutes vos
-sympathies pour quelques pommes rouges sur une serviette bleue ou pour
-les déformations puériles et prétentieuses, il est inutile de prendre
-contact avec de graves chefs-d’œuvre, qui ne sauront vous convaincre.
-
-Watts est un de ces Anglais italianisants qui de Florence et de Venise
-rapportent un trésor à quoi ils restent toujours fidèles et retournent
-souvent puiser. Impossible, penseront nos amis, d’être plus démodé et
-plus «vieux jeu». Pourtant, je ne vois guère que Rodin, à propos de
-qui l’on puisse, comme à propos de Watts, citer les plus illustres
-maîtres de jadis, quand on parle de leurs ouvrages et les y comparer.
-Ils ont tous les deux le plus noble idéal et disposent des plus sûrs
-moyens d’expression. Ils sont riches en pensée, classiques, quoique
-foulant le même sol que nous. Watts et Rodin: un Anglais et un Français
-d’aujourd’hui, de demain et de toujours.
-
-Esprit d’une rare élévation, lettré, poète, Watts, pendant près
-d’un siècle, fut lié avec les personnes les plus distinguées du
-monde entier, entretint un commerce intellectuel avec les génies de
-l’antiquité grecque et de l’Italie. Il fut peintre, comme on l’était au
-seizième siècle, comme rien n’empêcherait qu’on le fût encore.
-
-Son exposition posthume, à l’Académie de Londres, formait, quoique
-incomplète, un musée où l’on ne tardait pas à être saisi d’un respect
-religieux. Est-il donc possible que nous ayons vécu à côté de ce
-superbe vieillard qui, récemment encore, travaillait comme Titien
-et Tintoret, si près de nous? Non pas enfermé dans une impénétrable
-retraite de maniaque, comme Gustave Moreau, mais toujours en contact
-avec la vie, portraiturant les jeunes beautés à la mode, comme
-les écrivains et les savants, avec une activité et une curiosité
-inlassables. Loin d’être un de ces lourds producteurs, intelligents,
-mais médiocres ouvriers, comme Boecklin ou Moreau, Watts fut, par
-un caprice de la nature, un excellent cerveau à la fois et un vrai
-peintre. Le fait est assez rare pour mériter d’être souligné. Pour
-indiquer à ceux qui l’ignorent, ce qu’il fut, je dirais: supposez un
-Elie Delaunay, qui serait génial, fécond, sain, riche et généreux,
-avec certaines des qualités et la «pâte» qu’on aime dans le Fantin des
-«Brodeuses». Il eut les qualités qui nous réjouissent chez ces «petits
-maîtres», plus la fantaisie ailée, l’invention, le style, une science
-consommée.
-
-On pourrait aussi lui trouver quelque parenté avec Ricard (mais
-seulement comme portraitiste). Enfin, dans telle étoffe de vêtement,
-dans tels accessoires ce sont des raffinements inattendus, des
-délicatesses aussi rares que chez Whistler ou Stevens. Je voudrais
-pouvoir décrire «Lady Margaret Beaumont, avec sa fille» (1859), dont la
-robe d’un gris lilas est faite de la matière d’un iris blanc et trente
-portraits de femmes, dont un seul suffirait à établir une réputation.
-Mais des pages seraient nécessaires pour choisir équitablement parmi
-tant de toiles belles ou curieuses.
-
-«Fata Morgana», «Paolo et Francesca», «Le Jugement», «Prométhée»,
-«La Mort couronnant l’Innocence», des centaines de compositions
-philosophiques ou didactiques, voisinent--sans rien de conventionnel
-ni d’académique--avec des portraits, parfois héroïques (Tennyson) ou
-très familiers, documents sans pareils sur la société anglaise au
-dix-neuvième siècle. Enviable vie d’homme qui s’écoule harmonieusement,
-à construire une œuvre impérissable, au-dessus de nous, avec
-des matériaux que nous avons tous à notre portée--sans recettes
-mystérieuses.
-
-La plupart de ses compositions, a-t-on écrit de lui, doivent être
-tenues plutôt pour des hiéroglyphes ou des symboles (ce que furent tous
-les arts à leur origine: n’en va-t-il pas, d’ailleurs, ainsi, de ce
-qui est au-dessus des conditions purement physiques?). Watts avait la
-prétention d’_enseigner_. C’était un moraliste et un idéologue.
-
-Quelque style dont il ait voulu se rapprocher, l’antique, celui
-du moyen âge, ou tout autre, il y a ajouté le sentiment moderne,
-excepté dans deux cas: _La Foi_ et _Dedication to all churches_.--_La
-Foi_, attristée par la persécution, lave ses pieds ensanglantés,
-reconnaissant le pouvoir de l’Amour dans le parfum des belles fleurs,
-la paix et la joie dans le chant des oiseaux. Le glaive n’est
-décidément pas le meilleur argument, et elle le rejette.
-
-La mort a beaucoup préoccupé Watts. Il a essayé de la dépeindre
-comme une amie bienfaisante et secourable. Le soldat, le prince, le
-mendiant, lui rendent hommage; la maladie repose sa tête sur ses genoux
-hospitaliers; l’enfant joue ingénument avec le linceul. Un bébé, dans
-la _Cour de la Mort_, dort contre le sein de la macabre majesté; le
-silence et le mystère gardent le seuil du palais.
-
-Dans _l’Amour et la Vie_, une mince jeune femme, exquise de lignes, est
-l’emblème de la fragilité humaine, sa faiblesse et sa force, à la fois;
-l’humanité monte la rude pente, de l’animalité à la spiritualité.
-
-La fameuse _Espérance_ (tableau entièrement bleu), accroupie sur le
-globe terrestre, pince la dernière corde de sa harpe, pour en tirer la
-musique la plus intense qu’il se puisse.
-
-Mais nous n’essayerons pas, ici, de donner plus qu’une faible idée d’un
-cycle philosophique qui se développe, d’un bout à l’autre, avec une
-rigueur absolue. La place nous manquant, nous effleurons seulement,
-ne pouvant étudier. Nous aurions à passer en revue les innombrables
-portraits-bustes, les paysages symboliques (_le Retour de la Colombe_,
-etc., etc.) et les toiles d’intimité: telle cette femme assise sur un
-canapé--qu’on dirait être un Fantin supérieur.--C’est surtout dans la
-seconde moitié de sa vie, que le maître adopta une sorte de technique
-dense, empâtée, savoureuse, qu’avait précédée l’usage des glacis.
-
-Nous ne croyons pas que Watts ait eu à lutter avec les difficultés
-que tant de jeunes artistes ont souvent à surmonter. Ses dispositions
-exceptionnelles furent aidées par un père et un grand’père
-clairvoyants. Élève des écoles de l’Académie, dès dix-huit ans, puis
-du sculpteur Behnes, il débuta par un coup de maître. Comme perfection
-technique, il ne dépassa jamais l’étonnant _Héron blessé_. Cette toile
-peut être mise à côté de n’importe quel chef-d’œuvre hollandais.
-Après un premier concours pour la décoration du Parlement, en 1843,
-il alla passer quatre années à Florence chez lord Holland, ministre
-britannique près de la cour du grand-duc de Toscane. De retour à
-Londres, il concourut encore pour un panneau à la Chambre des Lords
-et fut victorieux. C’était _Saint George et le Dragon_. A partir de
-1848, ce fut une succession ininterrompue de tableaux de chevalet et de
-portraits, dont chacun a une haute signification. Point d’essais, point
-de tâtonnements, mais une maîtrise qui, quoique s’appuyant sur les
-écoles d’autrefois, n’en a pas moins un parfum tout frais.
-
-Watts ne fut pas un des membres du «preraphaelite brotherhood». Il
-marcha, à côté des voies tracées, vers un but qu’il était seul à
-viser. Il vit tout ce que les arts produisaient autour de lui, sentit
-avec ses contemporains et avec ses cadets, mais sa pensée plana sur
-des cimes dont nous sommes désaccoutumés. Quand il lui plut d’être un
-réaliste, il le fut autant que Courbet: témoin son magnifique attelage
-de brasseur, aux chevaux plantureux, fumant dans l’atmosphère ambrée de
-la rue, sous la conduite d’un gars rougeaud, aux vêtements de cuir.
-
- * * * * *
-
-Je n’oublierai jamais les deux heures que je goûtai, il y a cinq
-ans, chez le vénérable vieillard. Sa maison de Holland Park n’était
-qu’ateliers et galeries. Dès l’entrée, on se sentait apaisé, dans la
-sérénité de l’art pur. C’étaient des salons, pleins de précieux objets,
-où deux dames, passant comme des ombres, allaient et venaient, occupées
-à garnir de fleurs des vases et des coupes. Du jardin, dans le goût
-archaïque anglais, glissait une lumière dorée de fin de belle journée;
-on apercevait, au travers des petits carreaux aux losanges de plomb, le
-cavalier héroïque (_l’Energie physique_), dressé au milieu des allées
-au sable rouge; Watts modelait encore ce groupe qui est aujourd’hui
-dans la cour de Burlington House (Academy). Enfin une sorte de moine
-entra, coiffé d’une calotte écarlate d’enfant de chœur: c’était notre
-hôte, dont je reconnus le visage si fin; très blanc, mais droit et tel
-que maintes images me l’avaient montré. Quelle conversation s’engagea
-aussitôt! Avec les plus jolies façons, des gestes modérés, une voix
-tremblante et toute frêle, il parlait, évoquant un passé illustre, me
-racontant des anecdotes sur des Français de naguère, sur la société
-du duc d’Orléans; puis, apprenant que j’étais peintre, il porta des
-jugements inattendus sur nos confrères, aussi renseigné sur eux que sur
-les quatrocentistes. Le maître me montra ses ouvrages de prédilection,
-les portraits dont il était entouré et une certaine toile, déjà
-ancienne, dont il repeignait le fond. Il semblait qu’il se crût
-immortel.
-
-L’œuvre de Watts m’était expliquée. Cet être heureux et fêté, depuis
-1817, n’avait vu que les beaux aspects de la vie. Il avait évolué dans
-les milieux les plus policés, fréquenté les plus hautes intelligences
-de tous les siècles et pénétré les mythes de toutes les religions. Une
-telle existence vaut la peine d’être vécue.
-
-
-
-
-CHARLES CONDER
-
-
-Au coin de Cheyne Walk et de la rue qui débouche sur le vieux pont de
-la Chelsea, une maison à balcons de treillage vert, coiffés de petits
-toits à la chinoise, se dissimule sous le lierre et les arbustes de
-son jardinet. C’est là que je veux me rappeler, vivant affairé et
-endormi, l’artiste délicieux, l’ami parfait que nous venons de perdre.
-En été, ce coin de la Tamise est inondé de soleil; les fenêtres des
-demeures riveraines dominent une grande étendue de ce fleuve qui va,
-quelques milles plus loin, devenir rivière. A Cheyne Walk, le fleuve
-est encore presque un bras de mer et ses rives sont comme la «Marine
-Parade» de Brighton, si ce n’est que la circulation assez restreinte
-de ce quartier retiré rappellerait plutôt une station moins fréquentée
-que la grande plage de l’Est. Vers midi, en juin, par un temps chaud,
-comme il y en a si souvent à Londres, arriver chez Conder, c’était
-comme débarquer aux bains de mer en venant de la Capitale. Joyeux,
-inoubliables midis, que j’ai goûtés dans le parloir où je peignis le
-portrait de Conder, alors que la mousseline des rideaux, gonflée par
-les courants d’air perpétuels, se relevait sur ce paysage grandiose,
-tout imprégné de sel marin; la tête de mon ami, rouge, mais amaigrie,
-les cheveux longs, se séparant en baguettes, comme au sortir du tub,
-se détachait en sombre sur les lambris jaunes que tachaient de noir
-quelques vieilles gravures en mezzotinte.
-
-Ses doux yeux bleu foncé au travers de la fumée de la cigarette,
-regardaient vaguement au loin, comme perdus dans un rêve, sans doute
-quelqu’un de ces sites indiens ou australiens, _coloniaux_ en tous
-cas, qui étaient le décor habituel de ses hallucinations. Il sentait
-proches, comme à portée de sa main, là, de l’autre côté du pont, au
-delà des Océans, ces palais enchantés, ces bayadères, ces fontaines
-et ces esclaves noirs, dont il avait rapporté de son enfance passée
-là-bas, l’enivrement. Il «posait» comme une statue, par politesse,
-s’efforçant de me donner le moins de mal possible, me racontant
-seulement de sa voix lassée, en mots difficiles à percevoir, des
-faits sans importance, de soi-disant grossièretés de ses camarades,
-d’imaginaires manques d’égard, des disputes de sociétés et de clubs
-artistiques; puis passait à la description d’un meuble aperçu chez
-le bric-à-brac, d’un nouveau dessin de «Chintz», d’une toilette de
-femme, de Mlle Adeline Genée, la ballerine de «l’Empire»; ou encore me
-parlait de la «Fille aux yeux d’or», de son cher Balzac ou d’Anquetin
-qu’il admirait comme à vingt ans. La cendre de ses cigarettes couvrait
-le tapis. A chaque repos, il montait à son atelier où il allait
-barbouiller et détruire en une seconde quelque admirable esquisse jetée
-sur la toile, dès sept heures du matin; il redescendait tout tremblant,
-dans cette agitation fiévreuse qui le consumait, parce qu’il sentait
-sans doute qu’il n’avait plus que peu de mois à vivre; et il avait tant
-de projets!
-
-A deux heures, un lunch excellent était servi dans la salle à manger,
-fraîche sous ses voûtes sombres. Il y faisait honneur en véritable
-ogre, toujours reprochant à Mrs. Conder qu’il n’y eût pas sur la
-table plus encore de bonnes choses. Walter Sickert ou George Moore
-entrait, à qui l’on faisait place, et des anecdotes de notre jeunesse
-nous conduisaient jusqu’à l’instant où, n’y résistant plus, Charles
-s’élançait au deuxième étage et se remettait à peindre ou à dessiner.
-
-Ce printemps-là, j’avais un atelier à Londres et j’y exécutais des
-portraits. Pénibles heures de la «Season»: dans la chaleur écrasante
-d’une vaste pièce sous le toit, des hommes et des femmes, beaucoup
-trop occupés pour être exacts, entraient, sortaient, amenaient des
-parents et des amis, prenaient le thé, critiquaient les ressemblances.
-C’est dans un défilé de ces aimables importuns que Conder dit un soir
-à ma femme, en regardant le portrait d’une dame avec qui il était lié:
-«Comment? Jacques fait encore poser Mrs. X?» Et il nommait une personne
-aussi rose et blonde, que brune et jaune était mon modèle: ma femme est
-surprise de l’erreur et alors le pauvre garçon répond: «Je me trompe
-peut-être; ne vous étonnez pas, je ne sais plus toujours bien ce que je
-dis!...» Il perdait la raison; c’étaient les prodromes de l’horrible
-maladie où il s’est débattu deux longues années.
-
- * * * * *
-
-Charles Conder et Aubrey Beardsley sont, dans ma mémoire, comme
-seraient deux frères. J’avais connu le premier, il y a très longtemps
-à Paris, mais je l’y avais peu vu, car il sortait surtout la nuit à
-Montmartre, dans des milieux où je n’étais pas attiré. C’est à Dieppe
-que nous nous liâmes, le premier été surtout, où Beardsley et sa suite
-y passèrent. Avant cela, Conder était plutôt, pour moi, un garçon qui
-s’occupe de bibelots et a de bonnes adresses d’antiquaires; surtout
-Conder était _l’élève d’Anquetin_. Pourtant, j’avais été frappé, au
-premier jury d’examen auquel j’assistai comme membre de la Société
-Nationale, par des paysages printaniers animés de personnages modernes,
-à l’allure romantique. Du temps se passa, sans que j’entendisse
-parler de ce jeune Australien dont j’avais perdu la trace. Nul
-catalogue d’exposition ne mentionnait plus son nom. J’ignorais ce
-qu’il était devenu et pourtant il vivait en plein Paris, où si souvent
-les circonstances séparent ceux qui seraient le mieux faits pour
-s’entendre.
-
-Or, je fus bien surpris de le retrouver chez les Fritz Thaulow,
-hébergé, soigné, recueilli comme le serait un petit orphelin, par
-ces excellentes gens, après une de ses crises. Les deux artistes
-avaient dû se rapprocher dans «la maison de l’Art Nouveau» chez Bing.
-Ce japonisant était un peu perdu quand il quittait l’Extrême-Orient
-pour s’aventurer parmi nos compatriotes et, à tort et à travers,
-commandait à Maurice Denis, à Besnard, à Cottet, de Feure, Thaulow ou
-Conder, tableaux, décorations de pièces, tapis ou modèles de meubles.
-Sa tentative eut le sort réservé aux enfants trop intelligents: elle
-ne vécut pas. Avouons cependant qu’il y eut à la rue de Provence
-quelques réussites; l’une des plus remarquables, mais assurément la
-moins remarquée, fut le boudoir de soie, blanc crémeux, que Charles
-Conder illustra de capricieuses aquarelles, bordées de franges de
-perles blanches, d’un exquis raffinement de composition et de couleur,
-ingénieuse transposition dans une langue moderne, des bergeries, des
-galants décamérons poudrés du dix-huitième siècle.
-
-Le nom de Watteau fut prononcé (Watteau, pourquoi Watteau?), on cria
-au pastiche et le frêle ouvrage fut mis de côté comme non avenu.
-Ces quelques panneaux, achetés ensuite par Mme Thaulow, puis mis en
-vente à la mort du mari de celle-ci, j’ai maintes fois voulu les
-faire remarquer par quelqu’un qui construisit un hôtel: personne
-n’en a voulu. Ils attendent de passer un jour sous le marteau du
-commissaire-priseur, chez Christie, et d’être couverts de banknotes,
-quand la gloire de Conder, qui commence à rayonner dans son pays,
-aura fait de l’original artiste un maître précieux. Les dessins de
-Beardsley, qu’on ne peut déjà plus se procurer, à quelque prix que ce
-soit, ne sont pas d’une qualité plus rare que les aquarelles de Conder,
-dont il subit si fort l’influence; il n’avait pas, d’Aubrey, la sûreté
-de main et le fini; mais son art est bien plus naturel, plus varié,
-plus sain.
-
-Cette œuvre est considérable comme nombre. Peintures à l’huile (les
-plus imparfaites de son bagage), peintures sur soie, éventails (il
-y excella), pastels, sanguines, lithographies (illustrations pour
-un Balzac), châles, robes peintes, meubles, décorations de chambres
-entières (maisons de Edmond Davis Esq., de Mrs. Halford, etc., etc.),
-je ne sais où cette œuvre s’est répandue dans les cinq dernières
-années où mon ami travaillait jour et nuit, dans une sorte de rage
-inconsciente, remplissant ses énormes armoires de projets, de croquis,
-dont pas un n’est banal ni insignifiant.
-
-Ses éventails sont presque tous des chefs-d’œuvre. A quoi pourrais-je
-les comparer? nullement aux éventails français du dix-huitième
-siècle. Le style de Conder est purement anglais. Le côté ornemental
-rappellerait les festons et les astragales des frères Adam, ces
-artistes de génie classique et grec qui renouvelèrent l’art décoratif
-de l’autre côté de la Manche et l’anoblirent. La couleur, de multiples
-harmonies, si osées dans la douceur, je ne les ai vues que chez Conder.
-Celui-ci a, comme tant de ses compatriotes, une maladresse dans la
-construction du corps humain, un «tremblé» dont le moindre artisan
-français aurait souri; cependant, la forme a du style, une étrange
-originalité, on reconnaîtrait cette écriture entre mille. Cette forme
-est, avant tout, du dessin senti, nerveux dans sa faiblesse, comme
-celle d’un Constantin Guys ou, dirais-je, d’un Goya. Il faut s’entendre
-sur le sens de ce mot «dessin». La «forme» est l’opposé de ce que
-nomment dessin, les braves gens pour qui Bouguereau fut un dessinateur.
-Les incorrections d’un Goya, d’un Manet, même de l’ingénu Cézanne, sont
-de la forme. Je ne veux pas dire que la déformation systématique des
-néo-impressionnistes et des symbolistes soit seule du dessin, car je
-suis convaincu du contraire: mais une déformation nécessaire, à quoi,
-sans s’en rendre compte, le peintre est toujours conduit, en face de la
-Nature: la déformation qui est la vision et le dialecte d’un individu,
-voilà ce qui, presque toujours, est, sinon beau, du moins intéressant;
-et c’est souvent le _style_.
-
-Donc Charles Conder eut cette qualité si rare. Elle ne fut pas perçue
-par nos critiques d’avant-garde, dont le pauvre garçon attendait
-toujours les suffrages, étonné de ce que la redingote de M. Charles
-Morice ne se déboutonnât pas en un grand geste de sympathie pour
-lui et de n’avoir pas les honneurs d’un paragraphe louangeur dans
-le _Mercure de France_ auquel il attribuait une grande importance,
-assez plaisamment d’ailleurs. Conder ne démêla jamais les raisons
-pour lesquelles il n’était pas reçu à Paris dans le milieu «avancé»
-où l’attiraient ses sympathies, où il avait sa place. Son exposition
-tenue chez Durand-Ruel, il y a quatre ans, et pour le catalogue de
-laquelle il m’avait imprudemment demandé une préface, fut sa dernière
-manifestation publique dans son «dear old Paris», et le signal de ses
-premiers troubles cérébraux. Cet échec le désola. Ensuite, de son subit
-et retentissant succès à Londres, il se rendit à peine compte, car les
-applaudissements s’adressaient alors à un égaré.
-
-Étrange personnalité que celle du jeune Australien; il fut bizarre
-et déréglé jusqu’à la fin, malgré son amour pour le travail; mais
-ses excentricités, selon la coutume anglaise, plaideront plus en sa
-faveur que n’aurait fait une existence normale. On voit déjà comment sa
-légende se façonnera. Dès aujourd’hui, il est classé dans la phalange
-des «hors la loi», des «outcast», pour lesquels ses compatriotes
-ont une inclination toute romantique. Quoique la Mort ait arrêté sa
-carrière à l’âge de tantôt quarante ans, il est, à côté d’Aubrey
-Beardsley, une sorte d’enfant prodige malade, mais sans la poétique
-agonie de cet adolescent poitrinaire qu’a touché la Foi; il fut
-suffisamment désordonné, pour que son joli génie enchante des amateurs
-de l’exceptionnel et du cocasse.
-
-Jusqu’à son heureux mariage avec la femme tendre et dévouée qui mit sa
-fortune à la disposition de Conder, celui-ci fut, tant à Paris qu’à
-Londres, une sorte de Verlaine, un irrégulier, passant de l’état
-d’ébriété à l’état lucide, comme du sommeil à la veille, ne travaillant
-jamais avec plus d’inspiration que s’il était excité par l’alcool.
-Je ne saurais retracer ses pérégrinations dans les divers quartiers
-des deux grandes cités, où il connut la misère et l’abandon, lui qui
-attachait tant de prix à toutes les raretés d’un joli intérieur et
-à l’élégance de ses habits. Il était fait pour un siècle enrubanné,
-galant--et je ne puis m’empêcher de me l’imaginer soupirant une
-sérénade sous la fenêtre de sa belle, coiffé du béret à la Watteau et
-la cape striée sur l’épaule.
-
-Je viens d’assister, dans son quartier de Chelsea, à une de ces
-mascarades qu’il savait si bien monter et je ne pouvais détacher
-ma pensée de Conder, pendant qu’un orchestre d’instruments à vent
-accompagnait des Cydalises et des Corisandes. Jamais la fiévreuse
-musique de Gabriel Fauré ne me parut plus passionnée qu’ainsi mise
-en action sous les guirlandes de fleurs, parmi les jets d’eau et les
-bosquets qu’éclairait la pleine lune de juin. Le ciel de minuit,
-toujours si pur à Londres, même après une journée brumeuse, dressait
-une coupole bleu sombre sur les murs des «mews» et des maisons dont le
-jardin est encadré. Quelques vieux camarades de Conder et moi, nous
-étions émus en écoutant le flûtiste Fleury jouer en plein air, retirés
-comme nous l’étions dans un salon où nous avaient attirés des éventails
-de notre ami. Nous le sentions présent, il aurait dû être là, parmi
-ceux de l’orchestre ou du chœur, tous comme sortis de la Galerie Lacaze.
-
-Les personnages de la Comédie Italienne, de Molière et de Balzac,
-tous un peu confondus dans le kaléidoscope de son cerveau, un mélange
-de l’époque de Louis XV et de 1830; un joli bric-à-brac de chaises
-à porteur, de berlines, de cabinets de laque Vénitien rococo; des
-gondoles, des portiques de treillages, des rideaux de Quinze-seize
-contorsionnés «par Zéphir»; tels sont les modèles et les accessoires
-qui reviennent sans cesse, dans l’œuvre de Conder, où le chapeau de
-Rastignac s’aplatit presque en tricorne, où la souquenille du valet
-poudré a presque les mêmes pans que la rheingrave de la Restauration.
-Postillons au fouet claquant, facchini, soubrettes, jeunes seigneurs
-courtisant une almée à la Coypel, nègres au turban empenné, fifres
-et tambours, vous êtes tous les invités au bal d’Esther, dans la
-Chaussée-d’Antin, et vous êtes les favoris de Charles Conder.
-
-La maison de Cheyne Walk, Conder l’avait achetée et il y avait entassé
-tous les objets pittoresques, les vieux tableaux et les meubles dont il
-aimait à faire un décor riant à sa vie de labeur. Certaines pièces de
-cette vieillotte demeure étaient, réalisées et vécues, les aquarelles
-mêmes du maître de céans. Un sens des couleurs acides et criant fort
-animait ces vieux lambris, ces chambres foncées que les après-midi
-brumeuses de l’hiver obscurcissent encore. Un salon bleu, tout
-miroitant de satins drapés et de glaces vénitiennes, était dédié à ses
-dieux: Watteau et Whistler.
-
- * * * * *
-
-L’apogée de la vie du cher artiste, ce fut la redoute qu’il donna
-pendant le carnaval de 1904. J’eus le regret de ne pas y être; mais on
-me dit que cette fête, dont le thème était une mise en action de «The
-Rape of the Lock» de Beardsley, fut une réussite extraordinaire. Chacun
-de ses admirateurs s’était imposé d’y venir dans un équipage qui plût
-à Conder et le souper, au matin, réunit sous les guirlandes du plafond
-et les arcs de «treillis» la plupart des jeunes peintres, musiciens et
-littérateurs pour qui l’amphitryon était alors devenu un maître.
-
-On était loin, déjà, des jours de lutte où Conder, à Dieppe, chez
-Thaulow, payait l’hospitalité reçue, en brossant sur le gros coutil des
-sièges et de lourdes portières, des compositions délicates ou robustes,
-mièvres ou un peu théâtrales, improvisations charmantes d’un décor à
-bon marché; et, dans le jardin de la villa, dessinant des parterres ou
-accrochant aux arbres des grappes de lanternes en papier, dont la lueur
-n’éclaira que les tristes repas où Conder, après l’une de ses premières
-attaques, misérable, s’attablait auprès d’Oscar Wilde, tragique à sa
-sortie de prison.
-
-A ce moment-là, j’avais redouté que Conder ne glissât sur la pente
-fatale comme le pauvre Lélian, vers des bas-fonds que son génie
-illuminait fantastiquement. La maladie déjà avait saisi son corps
-surmené. Mais la généreuse Mme Thaulow et son enthousiaste Fritz
-étaient là, prêts à secourir, à protéger tous ceux qui étaient
-des «artistes». Wilde, réfugié à Berneval, près Dieppe, venait
-clandestinement se réchauffer à leur foyer, contant certaines de ses
-belles histoires symboliques, dans un cercle de petits enfants qui
-l’écoutaient bouche béante. Conder suivait un régime réconfortant et,
-enfermé dans la villa de Caude-Côte, reprenait des forces. Je me le
-rappelle un jour quand j’entrai, agenouillé aux pieds de notre hôtesse
-dans une attitude que je ne m’expliquai pas au premier abord; et la
-dame, le dominant de toute sa stature de cariatide, était vêtue d’une
-étrange robe: Conder essayait sur elle une draperie de sa façon qu’il
-avait agrémentée de médaillons, de rinceaux, dont la finesse est plus
-de mise pour un dessus de bonbonnière, que pour les formes plantureuses
-d’une Walkyrie scandinave.
-
-Mon ami me parlait souvent de Miss X... qu’il croyait à Paris et dont
-il comptait faire son épouse. J’avoue que dans ces inquiétants jours
-de Dieppe j’écoutais avec mélancolie les projets du malade. Pourtant,
-il devait rebondir encore une fois, se marier et connaître, pour de
-trop courts instants, mais en jouir pleinement aussi, la sécurité et
-une totale liberté de réaliser ses rêves de peintre et d’amateur. Il
-connut, enfin, le succès.
-
-Aubrey Beardsley, Oscar Wilde, Charles Conder, Dowson, Arthur Symons,
-ces protagonistes du Yellow Book et du Savoy, sont aujourd’hui tous
-disparus, après avoir, chacun dans son genre, accompli une œuvre
-originale: bien différents les uns des autres, une parenté artistique
-les a unis. Ils eurent tous le culte et l’intelligence de l’esprit
-français, entendirent notre langue que Whistler leur apprit à aimer.
-Ils forment une petite phalange indissolublement liée dans la mémoire
-et la reconnaissance de ceux d’entre nous qui fréquentèrent assidûment
-l’Angleterre dans les dernières années du dix-neuvième siècle. Le
-mouvement littéraire et musical, la peinture, enfin tout ce qu’il y
-eut de plus significatif et de plus neuf chez nous, trouva en eux des
-cerveaux pleins de réceptivité et des voix enthousiastes pour nous
-célébrer.
-
-J’aurais voulu ajouter ici un portrait de l’un des plus doués d’entre
-eux, de mon vieil ami Walter Sickert, l’admirable peintre de paysages
-urbains et des music-halls; mais heureusement, il est encore parmi
-nous, bien vivant, et je me suis imposé le devoir de ne parler que des
-disparus.
-
-
-
-
-AUBREY BEARDSLEY[6]
-
- [6] J’aurais voulu faire à nouveau un portrait d’Aubrey
- Beardsley pour qu’il rentrât dans le cadre de ce volume; mais
- le temps m’a fait défaut et je donne ici la préface écrite en
- 1907 pour la traduction de _Under the Hill_ que me demandèrent
- les éditeurs, Arthur Herbert, L{td}, de Bruges. Je n’y change
- rien.
-
-
-Peut-être a-t-on agi avec prudence en ne traduisant pas plus tôt
-l’œuvrette que voici. Avant que la gloire ne vînt fixer le nom d’Aubrey
-Beardsley dans la mémoire de tous, il eût semblé aventureux de livrer
-au grand public, et privé surtout de ses grâces originales, l’essai
-qu’est _Sous la Colline_. Cet essai vaut par le style, autant, sinon
-plus, que par la pensée. Qu’est-ce que l’auteur a prétendu dire? quel
-est l’apport personnel de son génie? Voilà ce que je ne me chargerai
-pas de démêler, car Aubrey Beardsley reste pour moi l’artiste étrange
-et fort, l’intelligence merveilleuse, l’enfant prodige que j’eus
-la joie de connaître pendant deux ans et qui m’a tellement ébloui,
-que je craindrais de le diminuer à mes propres yeux en me livrant
-à une analyse trop rigoureuse. Deux ans: bien court laps de temps
-dans une vie normale d’homme; mais, dans la sienne, suffisant pour
-que j’aie l’illusion d’avoir assisté à une longue existence, et à la
-plus intéressante. On a vu, dans _Under the Hill_, une manière de
-paraphrase de Tannhaüser, spirituelle et légère, de ce caprice très
-anglais, qui renouvelle les plus anciens sujets en les assaisonnant
-d’un piment moderne, en les dépaysant si l’on peut dire ou mieux,
-en ne les situant pas. Le petit abbé Fanfreluche et la belle Hélène
-n’appartiennent qu’à Aubrey.
-
-C’est l’atmosphère dans laquelle on place une œuvre, qui la distingue
-des autres, et c’est surtout la Technique, ou le Style. Beardsley,
-dessinateur, eut une technique presque parfaite;--écrivain, il aurait
-peut-être atteint une égale perfection. Dans ce conte, il n’est encore
-qu’un amateur charmant, plein de projets et de recherches ambitieuses,
-mais un amateur, à la veille de passer maître ouvrier.
-
-Il siérait de prendre _Sous la Colline_, pour une boutade, sans
-commencement ni fin, presque pour des notes jetées par un débutant,
-qui croit à la forme et cisèle des phrases, sans grand souci de les
-coordonner. J’en ai entendu beaucoup dites par lui à moi-même, alors
-qu’il venait de les griffonner sur une table de café, au Casino de
-Dieppe. Il en riait, ou il en était heureux et fier, comme un collégien
-qui a trouvé une belle rime. Dans sa prose, on découvre le même
-procédé, les mêmes trilles, les mêmes vocalises perlées, que dans ses
-dessins aux entrelacs précieusement compliqués. Nous aimons cela dans
-son œuvre plastique; nous l’aimons aussi dans sa prose, malgré qu’il
-n’ait pu l’amener au même degré de fini que son dessin. Ne cherchez
-pas, je vous en prie, une signification profonde, cachée sous ces
-mots, qu’un délicat a enfilés les uns aux autres, comme des pierreries
-multicolores sur un fil d’argent; plaisir des yeux, presque; plaisir de
-musicien aussi, car les harmonies pures ou bizarres le captivent comme
-les couleurs. Beardsley est un dilettante. Tout ce qui est beau le
-retient; et aussi une certaine laideur, dont il a fait de la beauté.
-
-Il est un vrai produit de fin de siècle. Le tourmenté, le faisandé, le
-malsain de son art, me repousseraient peut-être autant qu’ils attirent
-les autres, si le hasard ne m’eût mis à même de nouer des relations
-amicales avec cet homme de grande intelligence, de solide culture, de
-goût si sûr et si varié.
-
-Ce qui me touche par-dessus tout chez Beardsley, écrivain, c’est
-son amour de la langue française, qu’il ne parlait pas volontiers,
-bien qu’elle eût peu de secrets pour lui. Il rêvait d’incorporer à
-sa langue certains de nos mots dont la sonorité l’enchantait, au
-cours de ses lectures quotidiennes. Comment est-il parvenu à se faire
-l’éducation dont il donnait la preuve, le plus simplement du monde,
-dans la conversation en français? Le culte de l’article de Paris, la
-connaissance superficielle des choses de chez nous, qui nous touchent
-chez les Étrangers, par la bonne volonté dont ils témoignent, et nous
-irritent aussi parfois un peu, Aubrey les dépassa bien vite. _Le
-Courrier français_, auquel il collabora et où il réussit du premier
-coup, représente assez cette fantaisie montmartroise dont la mousse
-enivre les cerveaux des Américains, des Anglais et des Allemands, dont
-regorgent nos ateliers de peinture. Il n’y fut pas insensible, mais
-son flair et sa lucidité lui ouvrirent de plus lointaines perspectives
-et, comme il n’aurait pu se contenter de si peu, s’étant mis avec sa
-sœur Mabel à lire du français, ils allèrent tous deux, bien vite, au
-meilleur et au plus difficile.
-
-Ai-je jamais entendu un de mes compatriotes parler de Molière et de
-Racine comme lui? Racine surtout qui reste fermé à la plupart, il le
-savait par cœur, et il récitait les chœurs d’Athalie et d’Esther comme
-des prières. Il vivait dans le dix-septième et dans le dix-huitième
-siècles. On sait qu’il songea à traduire les _Confessions_, à faire un
-ouvrage sur Jean-Jacques et un essai sur les _Liaisons dangereuses_.
-George Sand, Chateaubriand, Balzac, il les étudia à fond. Pour Balzac,
-il avait une passion et, les personnages de ses romans, Aubrey les
-connaissait comme des membres de sa famille. Je n’oublierai jamais des
-après-midi passées dans la chambre où Charles Conder exécutait ses
-ingénieuses lithographies pour la _Fille aux yeux d’or_. Celui-ci
-voyait en Dieppe un décor pour tous les actes de la _Comédie humaine_;
-il n’était alors question que de Balzac; et pour ce petit monde, gêné
-pour désigner un objet dans un magasin, Balzac était discuté comme
-il aurait pu l’être dans un cénacle de lettrés français. Gautier,
-Baudelaire, Verlaine n’eurent pas de plus fervent adorateur que
-Beardsley. _La Dame aux Camélias_ prenait à ses yeux de malade une
-importance toute particulière. Il l’enveloppait de je ne sais quelle
-prestigieuse poésie; il n’eut de cesse que je le menasse chez Alexandre
-Dumas, à Puys. Inénarrable visite, où le romancier fut vite conquis
-par le charme juvénile du dessinateur, dont je traduisais, au cours
-de l’entretien, les questions et les délicats compliments. Mrs. Mabel
-Wright doit avoir encore sur quelque rayon de sa bibliothèque, le
-volume de la _Dame aux Camélias_, que Dumas offrit à son frère avec une
-belle dédicace.
-
-Mais, me voici tenté de conter mes souvenirs, et, pour cela je suis
-assez embarrassé.
-
-En effet, c’est une préface qu’on m’a fait l’honneur de me demander;
-quand j’en fus averti, je commençai par m’en réjouir; puis, je
-réfléchis qu’une préface pour _Under the Hill_ serait une entreprise
-au-dessus de mes forces. Alors, puisque l’on m’assurait que tout ce
-que je savais de Beardsley méritait d’être dit, je mis ma mémoire à
-contribution.
-
-Des souvenirs surgirent en foule et, pendant quelques jours, je revécus
-par la pensée avec le cher garçon dont j’avais fait la connaissance
-deux ans avant sa mort, déjà atteint du terrible mal auquel il allait
-succomber, mais encore fiévreusement passionné et brillant, dans ses
-heures de répit. J’évoquais les journées de flânerie et de travail à
-mes côtés, les bavardages sans fin que nous avions ensemble, le matin,
-sur la plage, au milieu des baigneurs, l’après-midi en arpentant les
-pelouses de la rue Aguado et à l’Hôtel des Étrangers, où sa mère,
-bonne et tendrement inquiète, l’attendait toujours, le regardait en
-frémissant quand nous rentrions d’une promenade trop fatigante.
-
-J’avais déjà rédigé ces souvenirs, quand je repris le livre d’Arthur
-Symons consacré à mon ami et je constatai que je ne faisais que répéter
-des choses si bien dites avant moi; en effet, nous passâmes, tous
-les deux, l’été de 1895 à Dieppe, en compagnie de Beardsley. Nous le
-voyions à chaque instant; une perpétuelle agitation et la terreur de la
-solitude lui faisaient saisir le moindre prétexte pour abandonner ses
-dessins. Il venait nous chercher, ou nous le rencontrions au dehors,
-portant sous son bras la vieille reliure Louis XIV de maroquin rouge à
-fers dorés, qui lui servait d’enveloppe pour ses notes écrites. Symons
-et moi, nous étions ses auditeurs attentifs, nous recueillions ses
-boutades et ses paradoxes. Peut-être, en ma qualité de Français, ai-je
-été plus touché que Symons par l’étrangeté du personnage; peut-être
-m’apparut-elle plus exceptionnelle, cette excentricité anglo-saxonne,
-si habitué que je sois à l’humeur britannique. Le décor de notre
-vieille ville normande, si provinciale, en dépit de son Casino et de
-ses bains cosmopolites, où je vis passer tant de curieuses figures,
-depuis trente ans; la lumière de cet endroit où s’écoulèrent toutes
-mes vacances de Parisien, mettaient en un vif relief la silhouette du
-fin artiste, de cet élégant et anguleux dandy, encore tout imprégné de
-l’âcre odeur de Londres.
-
-Son visage émacié présentait un nez très busqué et très osseux entre
-deux petits yeux perçants, couleur de noisette, sous des cheveux
-de ce blond-acajou, dit «auburn», que séparait en bandeaux, sur
-un front bombé, une raie soigneusement faite. Toujours vêtu, le
-jour, d’un costume gris clair, une fleur à la boutonnière, ganté,
-il tenait verticalement, par le milieu, une grosse canne de jonc,
-dont il frappait le sol pour scander ses phrases et accompagner ses
-mots. Il avait infiniment d’esprit, un langage recherché et les plus
-gracieuses façons du monde. Un peu voûté, il tâchait de redresser sa
-haute taille, dans un perpétuel effort de ne pas paraître malade. La
-maladie lui faisait horreur et, dès que le sourire retombait, son
-expression devenait sauvagement douloureuse. A la moindre brise, il
-s’enveloppait d’un plaid de voyage ou dans un mac-farlane, dont les
-ailes gonflées par le vent du large, le faisaient ressembler à une
-énorme chauve-souris.
-
-Beardsley vint sonner à ma porte, accompagné par des amis qui ont déjà
-presque tous disparu, et dont certains--lui le premier--auraient à
-peine atteint à la maturité aujourd’hui. Et cela semble si loin dans le
-passé!
-
-Le bon géant Fritz Thaulow--mort lui aussi--vivait à Dieppe avec son
-heureuse et noble famille. Il ouvrait, très hospitalier, sa maison
-à tous les artistes qui passaient. Thaulow et Charles Conder me
-présentèrent un petit groupe d’Anglais qu’un même bateau avait amenés.
-C’était le poète Alfred Dowson, bohème à la Verlaine, qui fut vite
-enlevé, après avoir signé de beaux vers; c’était Arthur Symons et
-quelques autres, suivis de l’éditeur Smithers, à l’éternel gibus, et
-flanqué d’une demoiselle de bar, ensevelie sous un immense chapeau à
-plumes. On aurait dit d’une société venue sur le continent pour une
-Bank Holyday. C’étaient pourtant les rédacteurs et les principaux
-artistes du magazine _Savoy_, dont j’attendais avec impatience chaque
-nouveau fascicule, à la couverture rose et parée d’un dessin pointillé
-d’Aubrey Beardsley. Ces jeunes gens s’ingéniaient à scandaliser
-leur pays et n’auraient reculé devant rien pour se signaler, à
-une intéressante époque de l’histoire artistique et littéraire de
-l’Angleterre; retenons cette date: 1896. Le long règne de la pieuse
-et sévère Victoria, Impératrice des Indes, déclinait. Burne-Jones
-venait d’être fait baronnet; Whistler commençait d’être sacré grand
-peintre, après ses batailles livrées à la Grosvenor Gallery, où les
-Indépendants et les snobs s’allaient pâmer devant toute œuvre refusée
-à la Royal Academy. C’est alors qu’Oscar Wilde, triomphant, se promène
-dans Piccadilly, un grand tournesol à la main. Les opéras de Wagner
-sont donnés dans deux théâtres à la fois, où se presse, religieusement
-silencieux, ce public d’esthètes, si bien croqués par Aubrey Beardsley
-dans une de ses fameuses planches: _Wagnerites_. Sarah Bernhardt et
-Réjane jouent des pièces françaises; George Moore célèbre Manet, Degas,
-Zola et Goncourt. Le seul nom de Balzac gonfle la gorge de ceux-là
-même qui n’ont rien lu de lui; William Morris, poète, sociologue
-et tapissier, poursuit de sa haine l’acajou victorien et met à la
-portée du bourgeois un ameublement moyen-âgeux, dans le goût des
-préraphaélites.
-
-La société anglaise se réveille d’un long sommeil et secoue son
-indifférence pour tout ce qui n’est pas le sport. Un nouveau snobisme
-va la jeter dans les bras des artistes; elle attend quelque chose et se
-prépare à s’amuser d’autre façon. Dans cette atmosphère surchauffée,
-parmi les révoltés et les novateurs, voici venir le jeune Beardsley.
-Il s’avance d’un pas mesuré; il va, élégant et fluet, allonger
-subrepticement un coup de pied dans les vitres de Buckingham Palace,
-d’où la vieille souveraine observe et condamne ses sujets. On sait
-que sa majestueuse indulgence est réservée pour les Philistins. Voici
-Beardsley, grave et ironique à la fois, tenant au-dessus de sa tête
-de magnifiques plats chargés de paons, de rares poissons et de fruits
-exotiques. Des parfums énervants fument dans des cassolettes. En
-cadence, comme quelque personnage d’un conte d’Henri de Régnier, il
-présente en une sorte d’entrée de ballet, mille objets bizarres, qu’on
-dirait tirés du fourgon des rois mages. Ses mets sont composites, à
-l’arôme inquiétant: le chef qui en prépare les sauces et en dressa la
-parure, dédaigne la classique cuisson des rôtis nationaux.
-
-Beardsley va rénover la fantaisie anglaise, cruelle et poétique,
-froide et qui dissimule ses émotions, si elle en a; il est ironique,
-gouailleur, et poète à la façon du clown shakespearien; sceptique,
-exubérant tour à tour et retenu; surtout amer, jusque dans ses éclats
-de gaîté.
-
-Ma pensée se plaît à l’associer à un autre de mes amis très regretté
-et qui me fut si cher, au candide et charmant Jules Laforgue, que je
-vis, dix ans plus tôt, passer, toussant lui aussi, et blême comme ce
-Pierrot qu’ils aimèrent tous les deux. L’humour de _Under the Hill_
-reçoit comme un reflet des _Moralités Légendaires_. J’imagine ces
-deux jeunes malades se rencontrant dans la nuit élyséenne, se saluer
-cérémonieusement, danser un grave menuet dans un rayon pâle de la lune,
-puis s’évanouir comme deux ombres...
-
-Ils avaient beaucoup regardé et beaucoup ri tous les deux, pendant
-leur vie terrestre, et si la mort n’avait pas si vite jeté son dévolu
-sur ces deux frêles proies, l’un ne serait pas devenu le chrétien,
-ni l’autre le chimérique amoureux qu’ils se montrèrent, avant de
-nous quitter. Ils demeureront comme le produit, très marqué, de la
-civilisation, dans deux grandes capitales à la fin du dix-neuvième
-siècle. Laforgue, quoique provincial du Midi, incarne le gavroche
-parisien, de l’heure inquiète qu’il vécut. Quant à Beardsley, il fut le
-gamin de Londres, le vrai cockney, au rire bref et qui retombe dans une
-morne tristesse, après les bonds de sa morbide gaîté.
-
-On ne peut dire de lui: «Il n’eut pas le temps de s’exprimer; que
-serait-il devenu?» En quelques années, il les avait comptées, il donna
-hâtivement, mais avec méthode, tout ce qu’il avait en lui. Heureux,
-ceux qui, dans ce temps de fébrile course au clocher, savent tôt se
-fixer et entrevoient, dès leurs débuts, l’arabesque qu’ils auront à
-tracer. L’enfant prodigue des soirées de Brighton, le petit pianiste
-faiseur de _Christmas cards_ et de _Menus_ pour les dîners, trouve à
-quinze ans sa formule. Indiquons--rapidement, puisque M. de Montesquiou
-y insista avec ingéniosité et éclat,--les influences qu’il subit et
-rappelons ce que Burne-Jones proposa à son admiration, tant qu’il l’eut
-pour élève. Une vision, toute anglaise, de l’antiquité classique,
-de la Renaissance italienne, des estampes japonaises et des dessins
-du dix-huitième siècle français; et un sens très aigu du grotesque
-moderne: voilà ce dont Beardsley fait preuve, dans ses compositions.
-Il ne représente pas avec fidélité ses contemporains; au contraire, il
-les déforme, les habille à l’antique; les dévêt ou les pare d’atours
-empruntés; mais leurs gestes sont d’aujourd’hui. S’ils parlaient, leur
-parler serait le nôtre. Les salles bizarres et les jardins fantastiques
-où ils minaudent, donnent sur la rue bruyante de _hansom cabs_ et
-d’omnibus roulants. Ses dessins sont des affiches toutes prêtes à être
-agrandies pour les murs de Londres. Malgré tous les paraphes et la
-complication calligraphique dont il l’enveloppe, son écriture, même
-de loin, reste lisible; le graveur héraldique et l’imagier médiéval
-prêtent leur art exact au caprice du jeune décadent, à l’irrespectueux
-satiriste. Il n’est pas peintre: il est maître en _blanc et noir_;
-c’est pour l’imprimerie qu’il travaille. L’illustration et l’affiche ne
-sont-elles pas l’Art même de ce temps?
-
-Beardsley ne fit pas de peinture à l’huile, mais projetait sans cesse
-d’en faire. Un jour, le voyant tenté par ma boîte à couleurs, je le
-laissai seul dans l’atelier du Bas-Fort-blanc dont la baie s’ouvre sur
-les rochers où les enfants pêchent la crevette. L’après-midi d’août
-était glorieux. Je pars en promenade. Quand je rentrai, la grande toile
-mise à sa disposition était couverte d’un très beau dessin au fusain
-qu’il ne colora jamais, mais que je ne puis me consoler d’avoir vu
-effacer d’un coup de gant. C’était un épisode rapporté par George Sand:
-Liszt, marchant dans la campagne, s’enfonce dans un champ de pavots
-dont les têtes sont pour lui autant d’instrumentistes. Le musicien
-inspiré, brandit sa canne, comme un bâton de Kapellmeister, et bat la
-mesure, croyant conduire un orchestre innombrable.
-
-Le mouvement du personnage, coiffé d’un feutre mou, ses longs cheveux
-bouclés, était d’un geste superbe; mais le bâton menait une symphonie
-macabre et l’on eût dit qu’il voulait plutôt faucher ces têtes aux
-corolles agitées. Tout ce que faisait Beardsley exhalait l’odeur de la
-mort.
-
-Je ne le connus qu’affaibli et se préparant à prendre congé de nous.
-Implorait-il avec résignation le Crucifix qu’avait mis, entre ses
-doigts fiévreux, le prêtre catholique? Espérons que la Foi rendit moins
-déchirantes ses rêveries de jeune condamné, à la porte du cimetière.
-
-Je le surpris souvent penché sur sa table, dessinant dans sa chambre
-d’hôtel; il était rentré las de ses allées et venues sur la terrasse du
-Casino. Grisé des flonflons du bal et du bruit des _Petits chevaux_,
-dans lequel _Under the Hill_ fut presque en entier écrit, il revenait
-sagement à son ouvrage. Travail appliqué, minutieux, sans ratures,
-conduit comme celui d’un moine enluminant une page de missel. Ainsi
-courbé sur la feuille de papier bristol, les petites plumes d’or, les
-grattoirs rangés avec ordre, il accomplissait une sorte de pieuse
-tâche, sous le regard du Christ en croix, accroché au mur devant lui.
-Ce nouveau Tannhaüser, on serait tenté de le croire, était obsédé par
-des visions du Vénusberg et les cuivres de la bacchanale, qui vibraient
-parfois dans ses oreilles. Il y a comme la déformation d’une cagoule
-de frère de la Miséricorde, dans certains de ses personnages ambigus,
-mi-Arlequin, mi-Carlin, qu’il faisait rôder dans ses mascarades et qui
-y répandent une odeur de mort. Tous ces personnages sont enfants de son
-cerveau ou comme autant de doubles de sa personne.
-
-Même malade, ainsi qu’il était en 1895, et tenaillé par l’effroi du
-lendemain, son imagination d’illustrateur était follement libertine,
-hantée de monstres aux gestes douteux, qui offrent au public toute
-liberté de malveillante interprétation. Nous sommes loin de ses légères
-vignettes pour la _Mort d’Arthur_. Son premier public fut sans doute
-très peu naïf, car il attribua un sens obscène aux moindres détails des
-dessins parus dans le Savoy et dans le _Yellow Book_, même aux fleurs
-de la si curieuse Madone, peut-être le chef-d’œuvre de Beardsley. On
-contait tant de choses sur sa vie factice et il s’était volontairement
-créé une telle réputation d’excentrique et de blasphémateur, qu’on le
-voyait toujours plus ou moins célébrer une messe noire. Je ne me sentis
-jamais très à l’aise entre ce que je devinais de ses rêves païens et
-ses sentiments pieux de jeune catéchumène, entre l’artiste et l’homme;
-d’autant qu’il ne s’expliquait pas sur ce point et demeurait plein de
-retenue.
-
-Il y eut, à la fin du dix-neuvième siècle, beaucoup de conversions,
-à Londres. Ce fut une mode et un engouement parmi les gens cultivés
-d’embrasser le catholicisme, au moment où s’achevait la surprenante
-cathédrale byzantine, le plus bel édifice moderne de la ville, sinon
-la plus belle église élevée de nos jours; théâtrale, sombre, pleine
-d’encens et d’une mise en scène émouvante. Elle attirait ceux que le
-culte protestant rebute par sa froideur. Parsifal, Amfortas et la
-repentante ensorceleuse Kundry, semblaient se cacher derrière les
-piliers de la nef, près de ces fidèles britanniques, pour qui il n’est
-guère de plaisir sans que l’âme du Pasteur ne rôde dans la ruelle du
-lit comme une menace. Aubrey devait venir bientôt tremper son doigt
-dans le bénitier de la basilique au retour de ses randonnées nocturnes.
-
-Si l’on établit sans difficultés les parentés artistiques d’Aubrey
-Beardsley, l’homme et l’écrivain qu’il souhaita d’être, et qu’il laissa
-seulement entrevoir, sont plus complexes. Il fut un pur «cérébral»
-et, comme tel, un des plus accentués entre les jeunes hommes de sa
-sceptique et raisonneuse génération; avide de jouir (trait commun à
-tous les Anglais d’aujourd’hui), sans respect et n’arrêtant son froid
-regard que sur les aspects brillants ou comiquement grotesques des gens
-et des choses. La pitié n’était pas son fait; mais il faut attribuer à
-son état physique une part de son égoïsme. Il était personnel, et cela,
-d’une façon presque touchante, tant il y avait de l’enfant malade chez
-lui. Je me rappelle qu’il disait: «Ce dont j’aurais besoin, ce serait
-d’une bonne nourrice qui me dorloterait.» Et il avait pourtant avec lui
-son excellente mère et sa sœur Mabel, l’ex-compagne de ses heures de
-joies, alors toutes tendues vers ses caprices et s’ingéniant à rendre
-sa longue agonie plus douce. Les dernières fois que je le vis, encore
-plus creusé et plus faible, il ne pouvait plus se supporter lui-même.
-
-Je rejoignis Aubrey dans l’automne de 97, à Paris, avant son départ
-pour le midi où il devait hiverner. Il était descendu à l’hôtel Foyot,
-au milieu du quartier Latin dont il était si curieux. Nous dînions
-parfois ensemble, dans le restaurant. Les lumières et les conversations
-de nos voisins de table lui communiquaient une passagère excitation, à
-peine suffisante pour chasser, pendant quelques instants, ses lugubres
-visions de mort. Il tenait alors les propos, qui m’aidèrent le mieux à
-le comprendre.--C’est un écrivain, surtout, qu’il ambitionnait d’être
-et c’était là, chez lui, une sorte de coquetterie, presque une manie.
-Sa passion pour l’art français du dix-huitième siècle, était alors dans
-toute son intensité, et l’influence de notre littérature le dominait
-complètement. Notons que les meilleurs artistes anglais, depuis un
-quart de siècle, ont subi l’influence française, comme nos romantiques
-de 1830, celle de l’Angleterre.
-
-Aubrey, ne pouvant plus supporter le climat de son pays, venait
-donc à Paris, comme il aurait souhaité d’y venir à ses débuts. Si
-les bouquinistes des quais de la Seine le requéraient, les plaisirs
-auxquels il ne prenait pas part, mais qu’il devinait autour de lui,
-lui donnaient l’illusion de l’activité et de la vie. Il me fit part de
-tous ses projets d’écrivain. Chaque jour, c’était un nouvel ouvrage
-dont il établissait le plan. Des phrases détachées, d’abord, des mots
-d’esprit, comme les motifs qu’un musicien note avant de composer une
-partition. Les sujets? ils avaient beaucoup d’analogie avec ceux
-des _Moralités Légendaires_ et, sachant qu’il ne connaissait pas
-Laforgue, je m’interdisais de les lui signaler. Si charmant et bon ami
-qu’il fût, si affectueux dans ses rapports avec nous, je dois avouer
-qu’il y avait un manque absolu de tendresse et d’émotion dans les
-belles histoires qu’il voulait conter; je n’y distinguai jamais une
-philosophie, une morale--et pourtant l’heure avait sonné pour lui des
-réflexions graves--. Même dans ses livres, il est probable qu’il eût
-été un pur et simple amant de la Beauté, de la Forme et de l’Art pour
-l’Art. Peut-être, après tout, craignait-il de se faire trop connaître,
-peut-être dissimulait-il les mouvements de son cœur...
-
-Celui qui doit vivre peu de temps, s’il a beaucoup à faire ici-bas, a
-le droit d’être excusé s’il s’arrête souvent sur sa courte route, pour
-regarder et parfois pour rire. Il y a tant de beauté, autour de nous,
-et tant de hideurs aussi, de quoi se réjouir ou se moquer, avant que
-la lassitude ne vienne!--Elle ne vint pas au pauvre Beardsley, car
-les dernières lettres que je reçus de lui, révélaient une curiosité
-toujours aussi éveillée.
-
-Telle est la dernière impression que j’eus de mon ami. Je veux croire
-que la richesse de ses visions d’artiste embellit même ses derniers
-moments.
-
-
-
-
-NOTES SUR MANET
-
-
-La vieille amie de Madame Manet mère, chez qui je déjeunais entre les
-cours du Lycée Condorcet, me montrait une photographie, la Charlotte
-Corday de Tony-Robert Fleury, fils d’une autre de ses camarades
-d’enfance. Mme X. me disait: «Regarde cela; au moins, cela, c’est
-distingué. Ce n’est pas comme ce pauvre Edouard! Il est bien gentil
-garçon, Edouard; mais ce qu’il fait est si commun; c’est pénible pour
-une femme comme Madame Manet.» La vieille amie de Madame Manet, de mes
-parents et de tant de gens que j’ai connus, était une personne, comme
-ceux-ci, d’un «comme il faut» qui n’existe plus.
-
-Portrait de la mère d’Edouard Manet, dans son bonnet à rubans,
-à côté de son vieux magistrat de mari, figure d’entêtement et
-d’obscurité. Elle fine, bien plus fine en réalité, que dans le
-tableau d’Edouard.--«Voilà le portrait de ses parents: on dirait deux
-concierges!» Pourtant cela me semblait très beau--à moi!
-
- * * * * *
-
-Mon père, sentant que j’aime la peinture de Manet, me dit une fois:
-«Oui, c’est drôle; _il y a quelque chose_ là-dedans. J’ai été en
-pourparlers pour acheter à Edouard son _Déjeuner sur l’herbe_; il y
-avait un panneau de mesure dans la salle à manger. Ta maman a craint la
-nudité de la baigneuse. Après tout, elle avait peut-être raison; mais
-on aurait pu le mettre de côté, ce tableau, et tu l’aurais eu, pour
-plus tard.» Quels regrets, aujourd’hui!
-
- * * * * *
-
-Je devais avoir treize ou quatorze ans, quand on me conduisit dans
-l’atelier de Manet, son premier atelier de la rue de Saint-Pétersbourg;
-il donnait sur le pont de l’Europe, en plein midi; un salon à boiseries
-brunes et dorées, rez-de-chaussée que je vois encore comme si j’y
-étais. Sur le mur, la toile qui représente M. et Mme Astruc jouant de
-la mandoline. On était convié à regarder un portrait de Desboutin,
-avec le lévrier rose; mais je me rappelle, à droite du personnage, une
-chaise de jardin verte, un X qui m’avait beaucoup frappé et dont il n’y
-a plus trace dans la toile réexposée depuis.
-
-Fut-ce cette fois, ou plus tard, que je vis, sur le chevalet _le
-Linge_, tout frais alors et si éblouissant de clarté, d’un bleu si vif
-et si gai, qu’on avait envie de chanter? Comme la peinture moderne
-se plombe! A peine le temps de songer à autre chose, et un tableau
-hier encore brillant, est déjà comme calciné, détruit. Nous admirons
-des ruines, des ruines de la veille. Vous ne savez pas ce que fut _le
-Linge_ à son apparition. Je croirais devoir m’en prendre à moi-même, ou
-à déplorer l’état de mes yeux, si, depuis cinq ans, je n’avais assisté
-à la destruction d’un chef-d’œuvre de Delacroix, au musée de Rouen. Je
-l’ai vu se ternir, se craqueler et maintenant c’est une bouillie brune.
-
-Comment Manet pouvait-il travailler dans ce salon qu’envahissait le
-soleil? C’est là que furent exécutés le paysage et les personnages du
-_Linge_. Non, je ne crois pas qu’il ait été peint en plein air. _Le Bal
-de l’Opéra_ fut peint aussi dans l’atelier, l’après-midi, sans même
-essayer de donner l’illusion d’un effet du soir. Telle est l’Ecole
-réaliste au moment où l’on croit au Réalisme. Zola prend la plume, mais
-c’est du romantisme qu’il défend, non de la vérité crue. Manet est un
-romantique attardé et déformé.
-
- * * * * *
-
-Tout le monde connaît le visage de Manet, ce joli homme blond,
-gracieux, élégant, cravaté d’une Lavallière bleue à pois. Rieur, plus
-charmant que ses portraits. Oui, charmant, aimable, souriant, sa
-voix un peu enrouée avait des caresses. Ce qui me frappait, c’était
-l’embarras où il semblait mettre ses familiers. Il avait des amis, on
-l’aimait, mais il est certain qu’on l’admirait peu et l’on ne savait
-quelle attitude tenir quand il fallait s’exprimer sur son compte. On
-croyait peu en lui. Peut-être Claude Monet, Renoir avaient-ils de
-l’admiration; pourtant M. Degas, qui, depuis, a souvent répété: «Nous
-ne savions pas qu’il était si fort», M. Degas parlait de lui avec
-dureté. «Il est plus connu que Garibaldi, dites, quoi?» Voilà ce qu’on
-ne pouvait lui pardonner, même du haut de l’Olympe, où M. Degas s’était
-déjà juché; mais M. Degas avait des droits à l’Olympe. Manet, lui,
-était ici-bas beaucoup plus humble, sensible à la critique comme les
-autres, ambitieux de médailles, de décorations. Il désirait faire des
-portraits de jolies femmes. Il ne perdit jamais sa naïveté d’écolier.
-
- * * * * *
-
-Séance de Mlle Suzette Lemaire; pastels; Manet peine, se courbe, se
-retourne vers le petit miroir qu’il tient à sa gauche et où se reflète,
-inverti, le joli visage de la jeune fille. Manet veut prouver à Mme
-Madeleine Lemaire qu’il peut faire concurrence à Chaplin, le maître
-portraitiste de ces dames.
-
- * * * * *
-
-Manet ne travaillait que pour le «Salon». Les tableaux qui restent de
-lui sont «des Salons». Il fit relativement peu d’études, presque pas
-de dessins ou de croquis. Ce gentil causeur d’atelier et de café, qui
-veut plaire, aime la vie en commun, le boulevard, Tortoni, le café de
-Bade. Il prépare des «Salons» comme un élève de l’Ecole, comme un Prix
-de Rome, et il les fait d’actualité, se sert des modèles qu’il a à sa
-portée; heureusement, l’époque a encore une grâce à elle; le Paris de
-Manet a une saveur qui parfume ses œuvres les plus frêles.
-
- * * * * *
-
-Le Paris de Manet s’étend des Champs-Elysées à Montmartre en hiver,
-et jusqu’à Bougival et Argenteuil en été. L’île de France, chère aux
-impressionnistes, le paysage doux, mais médiocre des bords de la Seine
-dans la banlieue; maisons blanches et roses, pauvrettes dans leurs
-jardinets fleuris de géraniums, autour d’une boule de verre. Il aime
-les bancs verts et les arrosoirs, les petites barques à voile sur
-la rivière; mais l’âcre saveur de sa couleur et la nervosité de son
-pinceau donnent à toutes choses, si humbles soient-elles, le style
-et la noblesse--sa pâte, si soigneusement appliquée sur la toile, sa
-touche brusque et réfléchie à la fois, l’extrême soin avec lequel il
-cerne ses contours, peinant, effaçant, recommençant jusqu’à ce que
-la surface soit belle et pure, donnant au tableau de la force, de la
-propreté, quelque chose de définitif. Tout y a du poids, et pourtant
-on dirait d’une esquisse enlevée de verve. Ce parfum d’esquisse, la
-fraîcheur et le primesaut sont tels après de nombreuses séances de
-lutte, qu’à la première heure d’ébauche. Manet sait reprendre, sans
-salir; la fleur de sa palette ne se fane pas. Je ne le vis peindre
-que déjà malade, à la fin de sa vie, dans le second atelier de la rue
-de Saint-Pétersbourg; ce n’était plus la période espagnole, le beau
-temps de ses chefs-d’œuvre monochromes, immobiles et privés d’air;
-quand il m’admit à le regarder peindre, il était à la remorque des
-impressionnistes et leur prisonnier--pourtant il les dépassait de toute
-la hauteur de son superbe métier--_Pertuiset_, _le tueur de lions_;
-_Jeanne_; _le Bar_: tels sont mes souvenirs les plus précis. Vous qui
-n’avez pas vu ces œuvres à leur naissance, vous ne pouvez imaginer la
-violence et la crudité des couleurs dont elles éclataient. Les unes se
-sont calmées en prenant un bel émail, tel le _Pertuiset_; _Jeanne_ et
-_le Bar_ ont baissé de ton et se sont amortis. Les gris du _Pertuiset_
-furent des violets fouettés de rose; les chairs étaient rouges comme
-des pivoines, le paysage acide et brutal comme un décor russe. Manet,
-vite fatigué, allait s’asseoir sur un canapé bas, à contre-jour,
-sous la fenêtre, et contemplait son œuvre en tordant nerveusement sa
-moustache, ayant un geste de gamin qui dirait: «chic! chouette!» Mais
-était-il sûr de lui-même? Peut-être, car son nom flottait comme un
-drapeau de révolte, il était soutenu et «monté» sans cesse comme un
-candidat éloquent pendant une période électorale.
-
- * * * * *
-
-Le deuxième atelier de la rue de Saint-Pétersbourg, où je le connus,
-était un vrai atelier recevant le jour du Nord, banal et froid, au fond
-d’une cour pleine d’ateliers d’artistes; à côté de lui, c’était Henry
-Dupray, le joyeux peintre militaire, qui sonnait de la trompe, jouait
-du tambour et amusait tout le monde avec son esprit de brave garçon
-tapageur et sentimental. Devant la porte de Manet, de vagues pots de
-fleurs et des bacs verts avec des arbustes, comme à la terrasse d’un
-restaurant. Une grande promiscuité entre voisins; l’atelier de Manet
-était le rendez-vous de tous.
-
-Je le revois surtout malade, s’appuyer sur une canne plombée, se tenant
-difficilement en équilibre sur ses semelles de caoutchouc. Il était
-fier de son joli pied chaussé de bottines anglaises; souvent vêtu
-d’une Norfolk Jacket à plis et à ceinture, tel qu’un chasseur, très
-élégant. Dans le coin, à droite de l’entrée, affalé sur le divan rouge,
-il est entouré d’Albert Wolff, d’Aurélien Scholl, de boulevardiers et
-de jolies demi-mondaines. Charles Ephrussi, Marcel Bernstein, le père
-d’Henri, commencent à acheter ses pastels, non pas qu’ils apprécient
-une peinture indigne de figurer à côté des gouaches de Gustave Moreau,
-sur des boiseries Louis XV authentiques; mais on aime Manet et puis
-on ne sait pas, après tout, s’il n’est pas un grand maître! Les
-conversations s’engagent légères, piquantes. Vers cinq heures on peut
-à peine trouver place auprès de l’artiste. Sur un guéridon de fer,
-accessoire qui revient souvent dans l’œuvre de Manet, un garçon de
-café sert des bocks de bière et des apéritifs. Les habitués montent du
-boulevard tenir compagnie à leur camarade. Emmanuel Chabrier chantonne
-et fait des mots.
-
-Un jour, Manet me dit: «Apportez une brioche, je veux vous voir peindre
-une brioche: si l’on sait peindre une brioche, c’est qu’on est un
-peintre!» J’ai encore la petite toile pâlotte que je barbouillai sous
-ses yeux et dont il eut la bonté de paraître content. «Cet animal-là,
-il vous fait une brioche comme père et mère!»: 27 octobre 1881, 27, rue
-de Saint-Pétersbourg.
-
- * * * * *
-
-J’ai eu l’avantage de faire mes débuts à une époque où vivaient encore
-des artistes pour qui _peindre_, la _peinture_, le _métier_, étaient,
-en soi, une haute et magnifique fonction. Les jeunes gens n’ont plus
-l’intelligence de ces mots, leur pensée et leurs devoirs sont ailleurs.
-M. Henri Bidou me conseillait d’aller admirer au Salon d’Automne la
-dernière œuvre de M. Laprade, le port de Marseille. «C’est dessiné,
-établi à la façon d’un classique, cela rappelle Corot et même Poussin».
-Curieux, je me précipite vers le nouveau chef-d’œuvre: je me trouve en
-présence d’une esquisse vague, cotonneuse, d’une couleur de boue. Le
-désordre, l’hésitation, la facilité. Les mots ont sans doute un sens
-nouveau. Dans la salle voisine, on a réuni quelques toiles de Bazille,
-mort à 26 ans, pendant la guerre de 1870, de Bazille l’ami de Manet.
-Le public passe indifférent et se demande ce que font ici ces choses
-démodées et sans intérêt. Bazille n’était pas plus un génie que M.
-Laprade. Il était, comme lui, un peintre; il avait moins de prétentions
-et respirait un air plus sain, reposait ses yeux sur des objets plus
-familiers, qu’il prenait une peine touchante de «rendre» simplement,
-honnêtement, patiemment. De ses toiles s’exhale un parfum délicieux de
-pureté, de propreté morale, d’ingénuité. Manet ne fut pas différent;
-mais il était né pour de plus hauts destins, sa flamme intérieure était
-plus claire. Il avait un peu de génie. Il en avait comparé aux autres,
-ses contemporains et ses successeurs. Il en eut, certes, beaucoup,
-quand il peignit l’Olympia.
-
-Simplicité, application, honnêteté, labeur, naïveté: divines
-qualités que pouvait se permettre, il y a quarante ans encore, un
-révolutionnaire, un révolté. Ces braves gens faisaient partie d’une
-société organisée. Envions leur sort; enviez leur sort, débutants
-d’aujourd’hui: ils croyaient savoir ce vers quoi ils marchaient et
-leurs ambitions n’excédaient pas leurs dons.
-
- * * * * *
-
-Je crois bien me rappeler l’attitude de Manet en face de Cézanne et il
-me semble que Cézanne était admiré pour ses réelles qualités, mais, un
-peu, comme un «douanier Rousseau», conscient de ce qu’il fait. Quel
-plaisir me donnèrent les paysages et la nature-morte--pommes rouges
-et pot au lait en fer-blanc--que j’avais achetés chez le père Tanguy,
-vers 1888! nous étions quelques-uns qui jouissions physiquement de la
-rareté de leur pâte et de leur ton--comme d’un émail ou d’un fragment
-de poterie persane. La forme nous amusait comme un dessin d’enfant.
-Nous n’étions pas prévenus à leur endroit. M. Berenson n’a rien ajouté
-à notre culte pour avoir dressé Cézanne à côté des grands primitifs
-italiens. Les deux sentiments étaient identiques, mais l’expression du
-nôtre était plus modérée et peut-être plus appropriée.
-
- * * * * *
-
-Pendant les deux ans où j’ai fréquenté Manet, je ne crois pas qu’il
-fût très conscient de ce qu’il peignait; jouissant de sa réputation
-d’artiste original et révolutionnaire, chef d’école dont se réclamaient
-Gervex, Duez, Bastien, Lepage et autres enfants prodiges, il semblait
-envier les succès matériels de ceux-ci; il avait vers eux les yeux plus
-souvent tournés que vers Renoir, Monet, Pissarro, Degas. Manet était un
-bon garçon, léger: le succès devait lui être plus précieux au Boulevard
-qu’auprès de M. Degas, dont l’acharnement spirituel le torturait. Oui,
-l’on était très simple dans ce temps-là. «Il était plus grand que nous
-ne le croyions! ce Manet», dit M. Degas, quand, à cinquante ans, il
-disparut. Opinion trop tardive!
-
- * * * * *
-
-L’atelier du 77 rue de Saint-Pétersbourg n’était guère celui où l’on se
-figure un maître dont l’influence domine la fin du dix-neuvième siècle
-et le commencement du vingtième. Encombré de vieilles toiles, oubliées
-alors, roulées pour la plupart, et dont plusieurs chefs-d’œuvre, il
-ressemblait à ceux où mes camarades faisaient semblant de travailler.
-Quelques rares meubles de hasard, un buffet de restaurant, où appuya
-ses mains la fille au corsage bleu du «Bar aux Folies-Bergères»;
-quelques pots de fleurs et une table où s’asseyent les amoureux de
-«chez le père Lathuile»; quelques bouteilles de vin de champagne; le
-miroir à pied de «Nana». Sur des chevalets, quelques pastels, dont
-George Moore et Méry Laurent, la luxuriante amie de Henry Dupray,
-visiteuse quotidienne de Manet, à l’heure où l’on vient bavarder
-et rire. Sur les chaises, un corsage de soie, un chapeau, qu’après
-le départ du modèle, Manet copie, ou croit copier, avec effort et
-application. Je me rappelle la robe de «Jeanne» et son ombrelle qui
-traînèrent là longtemps à côté des rhododendrons fanés, qui avaient
-servi de fond; et je me rappelle surtout combien différente du modèle
-était l’interprétation de Manet. Le maître me disait: «N’est-ce pas,
-c’est bien ça? c’est soyeux, riche, élégant, c’est bien une élégante?»
-et son gentil geste du bras, comme fauchant l’air, et la main droite
-faisant claquer ses doigts, donnait plus d’autorité à une voix faible
-et comme lointaine, de malade. Nulle gêne, mais peu de respect,
-semble-t-il, trop peu, autour de l’ami qu’on aimait, mais qu’on ne
-pouvait prendre au sérieux. Sans doute à cause de sa gentillesse.
-
-«Eh! là, l’amateur! voilà qu’il file avec son cadre sous le bras...!
-allez donc dire aux marchands que ce n’est tout de même pas plus mal
-que Duez», et Manet rit de me voir emporter une tête au pastel, Méry
-Laurent coiffée d’une toque de lophophore, dans une jaquette grise
-garnie de skungs que j’ai obtenu que mon père m’achetât...
-
-On regrette de n’avoir pas mieux connu l’excellent homme, de ne pas
-lui avoir parlé avec la tendresse et la vénération qu’il méritait.
-Mais peut-être préférait-il la camaraderie libre et gouailleuse, qui
-tant me choquait alors, à ma réserve silencieuse de petit jeune homme
-bien dressé. Alfred Stevens, ce gros Belge de Paris, si bon peintre,
-la veille encore, mais d’intelligence si limitée, c’est lui qui
-paraissait le pontife dans ce milieu artiste; un pontife au chapeau
-penché sur l’oreille, type de préfet du Second Empire, ou de colonel
-de cavalerie en goguette. Fantin avait une affection fraternelle pour
-Manet, mais farouche, il ne se serait pas risqué dans l’atelier du 77
-rue de Saint-Pétersbourg. Il avait été quelquefois, jadis, chez M.
-et Mme Manet, du temps où des séances de musique de chambre étaient
-données par le vieux magistrat; Madame Edouard Manet ne paraissait
-jamais à l’atelier; cet atelier était décidément une annexe du Café de
-Bade;--là, Edouard n’était plus le fils de M. et Mme Manet: c’était
-l’antre du terrible peintre, de l’excentrique dont la mère disait:
-«pourtant, il a copié la Vierge au Lapin, de Tintoret, vous viendrez
-voir cela chez moi, c’est bien copié; il pourrait peindre autrement;
-seulement, il a un entourage...!»
-
- * * * * *
-
-Non, Edouard désirait faire des portraits qui plussent à sa famille. Le
-caractère, le dessin appuyé et dur de ses têtes, il les leur donnait
-malgré lui, à son insu, car il aimait «le joli».
-
-M. Degas fut blessé et cessa de voir son ami, à cause d’un portrait
-double qu’il avait fait de M. et Mme Edouard Manet. Madame Manet jouait
-du piano. Elle était vue de profil. Cette figure fut coupée de la toile
-comme peu flatteuse, par la faiblesse du mari. Quant à Manet, assis
-en boule sur un canapé, si j’en juge par une photographie de ce beau
-fragment--c’était la vie même, c’était l’homme.
-
- * * * * *
-
-«Si l’on aime la peinture de Manet, on l’aime comme Corot, comme
-Tourguéneff», a écrit George Moore, l’Anglais des Batignolles, ainsi
-qu’il était désigné quand Manet fit de lui l’étonnant pastel «aux yeux
-mauves, au teint vert de noyé». Plus d’un quart de siècle après la mort
-du peintre, Moore parle encore de lui comme s’il venait de disparaître;
-pour lui Paris est vide sans Manet et l’on n’y fait plus de peinture.
-
- * * * * *
-
-Manet pasticheur.
-
-Il n’y a pas deux tableaux dans toute son œuvre, qui n’aient été
-inspirés par un autre tableau, ancien ou moderne. Manet prenait,
-résolument, la composition d’une toile de maître, la traduisait à sa
-façon, recommençait l’œuvre choisie; les Espagnols, dont il a été si
-impressionné, dans sa plus belle manière, il les pastichait avec une
-volonté de faire des tableaux de musée. Personne plus que lui n’a
-démarqué et personne n’est plus original. Plus tard, influencé par
-Claude Monet, il fera du plein air, aussi polychrome que ses premières
-œuvres étaient blanches et noires, noires surtout; mais toujours et
-partout, la _touche_ est de Manet, sa pâte est unique; la maladresse
-et la précision à la fois du pinceau, sa décision n’appartiennent
-qu’à lui. C’est «bien fait» jusque dans le lâché apparent. Il y a
-une plénitude dans son dessin simplifié et souvent incorrect, il
-y a une déformation dans le sens de la grandeur, dans son modelé.
-C’est grand, c’est lourd, c’est noble, même dans la nature morte.
-Rappelez-vous le Jambon sur un plateau d’argent! sommaire, mais robuste
-comme du Chardin, pourtant si moderne; on n’a jamais peint comme cela
-avant Manet, dont la pâte a des vertus mystérieuses. Le pinceau sait
-conserver le ton frais; il le pose sur la toile de telle façon que les
-dessous, si nombreux parfois, ne retirent rien de sa qualité limpide.
-Du «Guitariste» au «Linge», une révolution s’est opérée chez l’artiste;
-on croit à peine que les mêmes yeux aient pu voir, à quelques années
-de distance, si différemment. Toutefois, la griffe est reconnaissable.
-Toutes mes préférences sont pour la période espagnole et surtout pour
-«l’Olympia» qui m’apparaît comme une œuvre sans seconde dans notre âge.
-Comment l’homme que j’ai connu a-t-il pu mener à bien cette entreprise
-périlleuse: une femme nue sur un lit blanc, d’un si beau dessin, si
-noble, que la toile peut soutenir la comparaison avec un Titien, un
-Ingres?
-
-On a parlé de Goya, à propos de l’Olympia. La duchesse d’Albe nue ou
-en costume de Maya. Manet a fait, aussi, une Espagnole en costume
-masculin, sur un sofa. Mais s’il a été hanté par des reproductions de
-ces deux ouvrages de Goya (dont il ne connaissait pas les originaux),
-combien il les a dépassés! Les Manet sont plus beaux que les Goya; ils
-leur ressemblent tout en étant si différents d’eux.
-
-Un peintre de grand métier peut s’inspirer, _doit_ s’inspirer de ce
-qu’il aime, et le recréer à sa façon. Il y a des artistes sans aucun
-intérêt ni originalité, dont la manière n’évoque aucunement le souvenir
-d’une autre manière. L’originalité n’est pas tant dans la _conception_
-que dans l’_exécution_. Les moyens sont _tout_ en peinture, n’en
-déplaise à certains. Ingres a _pillé_--puisque l’on dit ainsi--tout ce
-qui lui sembla en valoir la peine. Son admirable «Thétis» est identique
-à une pierre gravée bien connue. Les statues grecques, les miniatures
-persanes étaient familières à Ingres. «L’Œdipe et le Sphynx» est fait
-d’après un patron, courant sur les vases étrusques. L’«Œdipe» n’est-il
-pas cependant le tableau le plus caractéristique du maître français?
-
- * * * * *
-
-C’est par la façon dont elle est faite, que l’œuvre de Manet s’impose
-et vivra. C’est par son fort métier que Manet aurait dû influer sur
-ses contemporains. Or, de sa maîtrise de technicien, il n’était pas
-question, jusqu’à ce que nous l’ayions découverte, beaucoup plus tard.
-
-Nous voyons donc le même fait se reproduire pour tous les peintres:
-ce qui les désigne à l’attention des connaisseurs--pendant leur
-vie--c’est toujours la moins intéressante de leurs qualités. Certains
-hommes bénéficient de l’heure à laquelle ils ont paru, d’une
-circonstance fortuite de leur carrière; pourquoi le nom de Manet
-est-il devenu une sorte de référence pour les impressionnistes et les
-néo-impressionnistes? Il n’a pas de parents dans l’art moderne. Claude
-Monet combina une palette nouvelle, point Manet. Chez celui-ci, nul
-maniérisme mais beaucoup de hasard et de variété dans l’inspiration.
-Il ne fut pas théoricien. Ses phrases coutumières sur son art étaient
-des enfantillages aimables; il en parlait comme un «communard» amateur,
-de la révolution. Son œuvre est une exception, un dandysme, un objet
-de curiosité. Il mit du piquant dans tout ce à quoi il touchait, de la
-saveur, un charme inattendu. Son œuvre est une œuvre de hasard--œuvre
-aussi arbitraire que celle d’un Ricard ou d’un Gustave Moreau, nous
-pourrions dire d’un Degas. Ces artistes auraient pu être d’ailleurs et
-d’un autre âge. Des météores dans la nuit où se confondent les milliers
-de manieurs de pinceaux. Manet domine par la fatalité de son don!
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages
-
- Avant-propos 7
-
- Fantin-Latour 11
-
- Forain 47
-
- James Mac Neill Whistler 79
-
- Watts 115
-
- Charles Conder 123
-
- Aubrey Beardsley 135
-
- Notes sur Manet 151
-
-
-
-
- [Logo: AB | QUI VULT POTEST]
-
- _Achevé d’imprimer
- le 1er avril 1912_
-
-
- CE VOLUME EST MIS DANS LE
- COMMERCE AU PRIX NET DE 7 FR. 50
-
-
-
-
-LES
-
-BIBLIOPHILES FANTAISISTES
-
-
-Nous assistons, c’est un fait, à l’agonie du volume à 3 fr. 50.
-Les statistiques du dépôt légal constatent la diminution du nombre
-des romans qui paraissent chaque année. Est-ce à dire qu’on lise
-moins? Bien au contraire. Mais il s’imprime dans des collections à
-95 centimes, 1 fr. 35, etc., des ouvrages tirés à cinquante mille
-exemplaires, ou davantage. On ne vendrait pas cinq mille exemplaires de
-ces mêmes ouvrages, s’ils étaient publiés à 3 fr. 50.
-
-S’en étonner serait mal connaître les besoins modernes. S’en plaindre
-serait vain. Les éditeurs français n’ont fait qu’imiter leurs confrères
-anglais et américains qui depuis longtemps ont mis en circulation des
-collections à bon marché. Mais à côté de ces séries populaires, les
-libraires étrangers offrent au public des livres qui, sans constituer
-des publications de luxe réservées à quelques curieux, sont bien
-supérieurs, par l’élégance du format, la beauté du papier et des
-caractères, au banal volume jaune de nos devantures. On ne trouve rien
-de semblable en France.
-
-C’est à quoi les Bibliophiles Fantaisistes se sont proposés de remédier.
-
-Nous avons eu le rare plaisir de voir notre initiative comprise par un
-certain nombre d’auteurs déjà célèbres: MM. Paul Acker, Maurice Barrès,
-J.-E. Blanche, Henry Bordeaux, Marcel et Jacques Boulenger, René
-Boylesve, François de Curel, Edouard Ducoté, Claude Farrère, Gérard
-d’Houville, Louis Laloy, Pierre Lou s, Paul Margueritte, Francis de
-Miomandre, Gabriel Mourey, Nozière, Pierre Mortier, G. de Pawlowski,
-Henri de Régnier, André Rivoire, Laurent Tailhade, Jérôme et Jean
-Tharaud, dont nous avons publié des œuvres ou avec lesquels nous avons
-pris des engagements.
-
-Chacun de nos volumes est imprimé avec les caractères, le format et
-le papier qui nous semblent le mieux convenir au sujet. Nous arrivons
-ainsi à offrir à nos souscripteurs des ouvrages qui, par la manière
-seule dont ils sont présentés, constituent déjà des ouvrages de
-bibliophile.
-
-Ils sont toujours tirés à 500 exemplaires numérotés à la presse, dont
-20 au plus tirés sur papier impérial du Japon.
-
-A dater de ce jour, les conditions de souscription sont établies comme
-suit: A n’importe quelle époque de l’année, tout amateur peut devenir
-souscripteur aux «Bibliophiles Fantaisistes», à la condition de verser
-à ce moment une somme de 60 francs, moyennant quoi il recevra franco
-par la poste et recommandés les dix premiers ouvrages à paraître dans
-la collection, quel que soit le prix auquel ceux-ci pourront être mis
-en vente séparément.
-
-En outre, quelques souscriptions aux exemplaires de luxe seront
-acceptées au prix de 150 francs versés d’avance pour la série de 10
-volumes.
-
-Les exemplaires non souscrits sont mis dans le commerce à un prix
-variable, mais qui ne s’abaisse jamais au-dessous de 7 francs 50 pour
-les exemplaires ordinaires et de 18 francs pour les exemplaires sur
-Japon.
-
-Les souscriptions sont reçues à la Librairie Dorbon-Aîné, 19, boulevard
-Haussmann, à Paris.
-
-
-
-
-OUVRAGES PUBLIÉS PAR LA SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES FANTAISISTES:
-
-
-Marcel BOULENGER: _Nos Élégances_.
-
- (15 Novembre 1908--7 Fr. 50.)
-
-
-René BOYLESVE: _La Poudre aux Yeux_.
-
- (1er Février 1909--10 Francs.)
-
-
-Louis THOMAS: _L’Esprit de Monsieur de Talleyrand_.
-
- (1er Mai 1909--7 Fr. 50--Avec une reproduction du buste de Dantan.)
-
- Cet ouvrage est complètement épuisé.
-
-
-Jacques BOULENGER: _Ondine Valmore_.
-
- (15 Mai 1909--7 Fr. 50--Avec la reproduction d’une miniature.)
-
-
-François DE CUREL: _Le Solitaire de la Lune_.
-
- (10 Juin 1909--7 Fr. 50--Avec un frontispice par Armand Rassenfosse.)
-
- Il ne reste plus que quelques exemplaires de ce volume.
-
-
-Louis LALOY: _Claude Debussy_.
-
- (10 Juillet 1909--10 Francs--Avec un portrait inédit et un
- autographe musical.)
-
-
-NOZIÈRE: _Trois Pièces Galantes_.
-
- (1er Octobre 1909--7 Fr. 50.)
-
-
-Claude FARRÈRE: _Trois Hommes et Deux Femmes_.
-
- (10 Octobre 1909--10 Francs.)
-
- Cet ouvrage est complètement épuisé.
-
-Louis THOMAS: _Les Douze Livres pour Lily_.
-
-(20 Octobre 1909--7 Fr. 50.)
-
-
-Maurice BARRÈS: _L’Angoisse de Pascal_.
-
- (10 Mars 1910--7 Fr. 50--Avec une reproduction
- du Masque de Pascal et de l’une des
- pages du manuscrit original des Pensées.)
-
- Cet ouvrage est complètement épuisé.
-
-
-Louis LOVIOT: _Alice Ozy_ (1820-1893).
-
- (15 Mai 1910--7 Fr. 50--Avec quatre portraits
- de cette femme charmante.)
-
-
-Francis DE MIOMANDRE: _Gazelle_ (_Mémoires d’une Tortue_).
-
- (1er Octobre 1910--7 Fr. 50.)
-
-
-Paul MARGUERITTE: _Nos Tréteaux_.
-
- (15 Octobre 1910--8 francs.)
-
-
-Louis THOMAS: _L’Espoir en Dieu_.
-
- (1er Novembre 1910--7 Fr. 50.)
-
-
-Henri DE RÉGNIER: _Pour les Mois d’Hiver_.
-
- (1er Mars 1912--7 Fr. 50.)
-
-
-
-
-OUVRAGES SOUS PRESSE:
-
-
-Paul ACKER: _Portraits de Femmes_.
-
-
-Henry BORDEAUX: _Les Amants de Genève_.
-
- (Avec 3 planches hors texte.)
-
-
-René BOYLESVE: _Nymphes dansant avec des Satyres_.
-
- (Avec des ornements de Pierre Hepp.)
-
-
-André DU FRESNOIS: _Colette Willy_.
-
-
-Gérard D’HOUVILLE: _Les Fourberies de l’Amour_.
-
-
-Gabriel MOUREY: _Maurice Denis_.
-
-
-André RIVOIRE: _Henri de Toulouse-Lautrec_.
-
-
-
-
-OUVRAGES EN PRÉPARATION
-
-
-Jacques BOULENGER: _Candidature au Stendhal-Club_.
-
-
-Marcel BOULESTIN: _Tableaux de Londres_.
-
-
-Edouard DUCOTÉ: _Le Château des deux Amants_.
-
-
-Claude FARRÈRE: _Un Livre de Contes_.
-
-
-Pierre LOUŸS: _Versions Grecques_.
-
-
-Eugène MARSAN: _Giosué Carducci_.
-
-
-Pierre MORTIER: _Becquets_.
-
-
-G. DE PAWLOWSKI: _Comœdia..._
-
-
-Henri DE RÉGNIER: _Les Dépenses de Madame de Chasans_.
-
- (documents sur la vie de famille au XVIIIe siècle).
-
-
-Laurent TAILHADE: _Au Pays de l’Alcool et de la Foi_.
-
-
-Jérôme et Jean THARAUD: _En regardant travailler Maurice Barrès_.
-
-
-Louis THOMAS: _André Rouveyre_.
-
- (Avec de nombreuses illustrations de Rouveyre.)
-
-
-
-
-En vente chez DORBON-AINÉ
-
-19, BOULEVARD HAUSSMANN, 19, PARIS, IXe
-
-
- LA MÉSANGÈRE
-
-_Les Petits Mémoires de Paris_
-
-I. _Coulisses de l’Amour._--II. _Rues et intérieurs._--III. _Carnet
-d’un Suiveur_ (le Paris du Second Empire).--IV. _Petits Métiers
-Parisiens._--V. _Les Nuits de Paris._--VI. _Toutes les Bohêmes._
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- Collection de 6 petits volumes in-24, illustrée de 24 eaux-fortes
- originales de HENRI BOUTET, de 8 reproductions hors texte, dont 4 en
- couleurs, d’estampes d’Abraham Bosse, A. de Saint-Aubin, Bouchardon,
- Traviès, Gavarni, etc., et de nombreux fleurons, en-têtes et
- culs-de-lampe Chaque volume: 2 Fr.
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- La collection complète dans un étui, brochée 12 Fr. 50
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-_Petites Vacances_
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- _Chansons, Rondes et Berceuses enfantines_
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-Paroles et musique, avec Jeux sur les Rondes par Francine Lorée-Privas.
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- d’après les aquarelles de P. Guignebault, dans un cartonnage
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-_Correspondance de Paul Roulier-Davenel_
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- Illustré par l’auteur de 19 portraits-charges (Anatole France,
- H. de Régnier, Laurent Tailhade, Tristan Bernard, Jules Lemaître,
- Ibsen, H. de Rothschild, Antoine, Lucien et Sacha Guitry,
- Brasseur, Boisselot, etc...). Un volume in-4º couronne tiré à
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-_Le Général de Galliffet_
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- EDMOND JALOUX
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-_Le Boudoir de Proserpine_
-
- Un volume in-8 carré, tiré à petit nombre 5 Fr.
-
- Il a été tiré 9 exemplaires sur papier du Japon, à 18 Fr.
-
-
- TOLSTOÏ
-
-_La Loi de l’Amour et la Loi de la Violence_
-
- (_Le dernier ouvrage paru du vivant de Tolstoï_)
-
-Traduit d’après le manuscrit et publié en français avant l’original
-russe par E. Halpérine-Kaminski. Précédé d’une lettre de Tolstoï à
-propos de _La Barricade_ de Paul Bourget.
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- Un volume in-18, avec portrait inédit et fac-similé d’autographe.
- (Honoré d’une souscription du Conseil municipal de la ville de
- Paris) 3 Fr. 50
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- Il a été tiré 10 exemplaires sur Japon, à 12 Fr.
-
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- MARCEL PROUILLE ET CH. MOULIÉ
-
-_Les Poésies de Makoko Kangourou_
-
- Brochure in-8 écu avec un frontispice de Guy Tollac 1 Fr. 50
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-
- LÉON VAN NECK
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-_1870-71 illustré: Campagne franco-allemande_
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- Préface de PAUL ADAM
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- Un volume grand in-8, orné d’environ 400 reproductions de
- pièces documentaires de l’époque: images populaires, tableaux,
- objets d’art, portraits, illustrations de journaux, etc. 5 Fr.
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- FRANCIS DE MIOMANDRE
-
-_Figures d’Hier et d’Aujourd’hui_
-
- Un volume in-8 carré, tiré à petit nombre 5 Fr.
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- Il a été tiré 15 exemplaires sur papier du Japon à 18 »
-
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- EDGAR POË
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-_Dix Contes traduits par Ch. Baudelaire
-et illustrés par Martin van Maële_
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-de 95 compositions originales gravées sur bois par E. Dété. Un volume
-in-8 jésus tiré à 500 exemplaires numérotés, dont
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- 20 exemplaires sur papier du Japon avec deux suites avant lettre
- de toutes les figures, dont une en bistre et une en noir, sur
- Chine 150 Fr.
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- 30 exemplaires sur papier de Chine avec une suite en bistre avant
- lettre de toutes les figures, également tirée sur Chine 100 Fr.
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- 450 exemplaires sur papier vélin à la cuve du Marais 50 Fr.
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- A. ROBIDA
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-_Les Vieilles Villes des Flandres_
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-(_Belgique et Flandre française_)
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- Illustré par l’auteur de 155 compositions originales, dont 25 hors
- texte, et d’une eau-forte. Un beau volume gr. in-8, sous couverture
- illustrée en couleurs 15 Fr.
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- Cartonné toile avec fers spéciaux spécialement dessinés par
- l’artiste, tête ou tranches dorées, couverture conservée 20 Fr.
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- Il a été tiré en outre: 25 exemplaires sur Japon impérial,
- contenant une double suite de toutes les compositions, 3 états de
- l’eau-forte et une aquarelle originale de A. Robida 100 Fr.
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- 100 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder, contenant une
- double suite de l’eau-forte et un dessin original à la plume de
- A. Robida 50 Fr.
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-_Les Vieilles Villes du Rhin_
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-(_A travers la Suisse, l’Alsace, l’Allemagne et la Hollande_).
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- Un volume in-8 jésus de 310 pages, illustré de 211 dessins
- originaux de l’auteur, d’une eau-forte et d’une aquarelle en
- couleurs sur la couverture 20 Fr.
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- Il a été tiré en outre: 10 exemplaires sur grand papier vélin à la
- cuve avec deux suites de toutes les gravures, sur Japon ancien et
- sur Chine, et une aquarelle originale de A. Robida 200 Fr.
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- 25 exemplaires sur Japon impérial avec une suite sur Chine de
- toutes les gravures, à 100 Fr.
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-_Manuel de l’Amateur d’Estampes du XVIIIe siècle_
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- les plus rares du XVIIIe siècle broché: 25 Fr.
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- Il a été tiré 3 exemplaires sur papier du Japon à 75 Fr.
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- E. BÉNÉZIT
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- _avec la collaboration d’un groupe d’écrivains spécialistes
- français et étrangers_
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-_Dictionnaire critique et documentaire des Peintres, Graveurs et
-Sculpteurs de tous les temps et de tous les pays_,
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-avec l’indication des prix atteints par leurs œuvres dans les
-ventes publiques. 3 forts volumes in-8 raisin, avec de nombreuses
-illustrations d’après les maîtres, leurs signatures et monogrammes.
-
-Vient de paraître le tome I comprenant 1056 pages à 2 colonnes et
-64 reproductions hors texte.
-
- Broché 60 Fr. { payable moitié à la réception du tome I et
- Relié 75 Fr. { moitié à la réception du tome II.
-
-
- Dr MAUCHAMP
- Médecin du Gouvernement français au Maroc,
- assassiné à Marrakech.
-
-_La Sorcellerie au Maroc_
-
- Œuvre posthume précédée d’une étude documentaire sur l’œuvre
- et l’auteur, par JULES BOIS. Un volume in-8 avec 17 illustrations,
- la plupart d’après les photographies prises par l’auteur 7 Fr.
-
-
- TH. DE CAUZONS
-
-_Histoire de la Magie et de la Sorcellerie en France_
-
- I. Les sorciers d’autrefois. Le Sabbat. La guerre aux sorciers. Un
- vol. in-8 écu de XVI-426 pp 5 Fr.
-
- II. Poursuite et châtiment de la Magie jusqu’à la Réforme
- protestante. Le procès des Templiers. Mission et procès de Jeanne
- d’Arc. Un vol. in-8 écu de XXII-520 pp 5 Fr.
-
- III. La Sorcellerie, de la Réforme à la Révolution française. La
- Franc-Maçonnerie. Mesmer, Cagliostro et le magnétisme. Un vol.
- in-8 écu de VIII-550 pp 5 Fr.
-
- IV. La Sorcellerie contemporaine: Les transformations du magnétisme,
- Psychoses et névroses. Les Esprits des vivants, les Esprits des
- morts. Le diable de nos jours. Le merveilleux populaire. Un vol.
- in-8 écu de VIII-724 pp 7 Fr.
-
-Il a été tiré quelques exemplaires sur Japon, à 12 Fr. chacun
-des 3 premiers tomes, et 15 Fr. le dernier.
-
-
-
-
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-
- _LIÉGE
- IMPRIMERIE BÉNARD_
- _SOCIÉTÉ ANONYME_
-
-
- CE VOLUME EST MIS DANS LE
- COMMERCE AU PRIX NET DE 7 FR. 50
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections:
-
- Page 15: «Ils» remplacé par «Il» (Il peignit devant moi).
- Page 16: «infatiguable» remplacé par «infatigable» (point voyageur,
- infatigable liseur).
- Page 19: «cathéchisme» remplacé par «catéchisme» (un autre usage du
- catéchisme appris).
- Page 26: «enthousiame» remplacé par «enthousiasme» (cette Commune
- où se laissèrent enrôler d’enthousiasme).
- Page 28: «Raimbaud» remplacé par «Rimbaud» (Rimbaud appuie ses
- coudes).
- Page 35: «l’assaillent» remplacé par «l’assaillaient» (qui
- l’assaillaient pendant les lectures).
- Page 38: «s’établissait» remplacé par «s’établissaient» (tandis que
- s’établissaient autour de la table).
- Page 52: «des curieux» remplacé par «de curieux» (entouré de
- voisins et de curieux).
- Page 54: «amphytrions» remplacé par «amphitryons» (à ses
- amphitryons un remerciement).
- Page 65: «appellez» remplacé par «appelez» (C’est encore:
- _Qu’appelez-vous chaud-froid_).
- Page 69: «ralleries» remplacé par «railleries» (sont l’objet
- d’incessantes railleries).
- Page 69: «installé» remplacé par «installée» (bien installée de la
- société parisienne).
- Page 69: «antisémisme» remplacé par «antisémitisme» (Du désastreux
- antisémitisme, il n’était pas question).
- Page 75: «jeune» remplacé par «jeunes» (une haie de jeunes
- lignards).
- Page 76: «exemple» remplacé par «exemples» (de nombreux exemples
- dans cette étude).
- Page 81: «Edgard» remplacé par «Edgar» (classé entre Edgar Poe et
- Mæterlinck).
- Page 84: «apparation» remplacé par «apparition» (qu’il put faire à
- son apparition).
- Page 86: «immenses» remplacé par «immense» (une immense
- table-palette).
- Page 86: «prestigiditateur» remplacé par «prestidigitateur» (sa
- belle main fine et nerveuse de prestidigitateur).
- Page 87: «renferment» remplacé par «renferme» (que renferme le
- mystérieux meuble).
- Page 87: «enthousiame» remplacé par «enthousiasme» (mis en
- confiance par notre enthousiasme).
- Page 87: «plus plus» remplacé par «plus» (qui n’en a pas achevé
- plus d’une dizaine).
- Page 88: «falottes» remplacé par «falotes» (de petites créatures
- falotes).
- Page 91: «vivante» remplacé par «vivant» (des dernières touches,
- l’épiderme vivant).
- Page 92: «Streed» remplacé par «Street» (dans l’atelier de Tide
- Street).
- Page 93: «eprit» remplacé par «esprit» (d’un tour d’esprit incisif).
- Page 94: inséré «il» (Ses théories étaient pleines de cohésion et
- il avait formulé).
- Page 95: «ballades» remplacé par «balades» (rentrant tard de leurs
- balades nocturnes).
- Page 96: «importante» remplacé par «importantes» (deux phases
- importantes de sa vie).
- Page 96: «Hint» remplacé par «Hunt» (David comme Manet, Holman Hunt
- comme Courbet).
- Page 100: «mangolia» remplacé par «magnolia» (comme des fleurs de
- magnolia).
- Page 109: «transpo-position» remplacé par «transposition» (grâce à
- une transposition nécessaire).
- Page 110: «monotomie» remplacé par «monotonie» (la monotonie de ces
- notations quotidiennes).
- Page 110: «éternelles» remplacé par «éternelle» (d’une éternelle
- banlieue).
- Page 110: «décorative» remplacé par «décoratives» (décoratives
- comme de vieilles céramiques).
- Page 110: «nouvelles» remplacé par «nouvelle» (une nouvelle série
- de paysages).
- Page 111: «Grainsborough» remplacé par «Gainsborough» (Un paysage
- de Gainsborough).
- Page 111: «peintre» remplacé par «peintres» (tant reproché aux
- peintres de 1830).
- Page 112: «sugère» remplacé par «suggère» (en ce sens qu’il suggère
- l’impression d’une brume).
- Page 112: «plages» remplacé par «plage» (d’une vague sur la plage).
- Page 119: «Margarett» remplacé par «Margaret» (Lady Margaret
- Beaumont).
- Page 122: «cœur» remplacé par «chœur» (coiffé d’une calotte
- écarlate d’enfant de chœur).
- Page 127: «garoçn» remplacé par «garçon» (le pauvre garçon répond).
- Page 128: «poudré» remplacé par «poudrés» (galants décamérons
- poudrés du dix-huitième siècle).
- Page 130: «lesquelles» remplacé par «lesquels» (pour lesquels ses
- compatriotes ont une inclination).
- Page 144: «ami» remplacé par «amis» (un autre de mes amis très
- regretté).
- Page 144: «plutôt» remplacé par «plus tôt» (que je vis, dix ans
- plus tôt, passer).
- Page 144: «midi» remplacé par «Midi» (quoique provincial du Midi).
- Page 145: «Listz» remplacé par «Liszt» (Liszt, marchant dans la
- campagne).
- Page 147: «complexe» remplacé par «complexes» (sont plus complexes).
- Page 154: «exécuté» remplacé par «exécutés» (C’est là que furent
- exécutés le paysage et les personnages).
- Page 161: Il conviendrait de lire «Titien» au lieu de «Tintoret»
- (la Vierge au Lapin, de Tintoret).
- Page 177: «dot» remplacé par «dos» (reliée 1/2 chagrin de diverses
- couleurs, dos plat orné).
-
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAIS ET PORTRAITS ***
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Essais et portraits</span>, by Jacques-Émile Blanche</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Essais et portraits</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jacques-Émile Blanche</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 3, 2022 [eBook #67096]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Clarity, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ESSAIS ET PORTRAITS</span> ***</div>
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="ssrf noind"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
-
-<p class="ssrf noind"><a href="#toc">Table</a></p>
-
-<div class="newpage x-ebookmaker-drop">
-
- <div class="figc">
- <img src="images/couverture.jpg" alt="" /><br />
- <span class="cs6 ssrf">L'image de couverture a été réalisée pour cette édition électronique.<br />
- Elle appartient au domaine public.</span>
- </div>
-
-</div>
-<div class="newpage">
-
-<hr class="hr24" />
-
-<p class="cent cs12">ESSAIS ET PORTRAITS</p>
-
-</div>
-<div class="newpage">
-
-<hr class="hr24" />
-
-<p class="cent cs12">J.-E. BLANCHE</p>
-
-<h1><span class="smcap">Essais</span> <span class="cs6">ET</span> <span class="smcap">Portraits</span></h1>
-
- <div class="figc">
- <img src="images/im-01.jpg" width="170" height="158" alt="LOGO" />
- </div>
-
-<p class="sep3 cent wesp lh1"><i><span class="esp">PARIS</span><br />
-<span class="cs8">LES BIBLIOPHILES FANTAISISTES</span><br />
-<span class="esp cs12">DORBON-AINÉ</span><br />
-<span class="cs6">19, Boulevard Haussmann, 19</span><br />
-1912</i></p>
-
-<hr class="hr24" />
-
-<p class="cent lh1"><i>Ce volume a été tiré à<br />
-cinq cents exemplaires<br />
-numérotés à la presse,<br />
-dont quinze sur japon<br />
-numérotés de 1 à 15.</i></p>
-
-<p class="sep4 cent">SERVICE DE PRESSE</p>
-
-<hr class="hr24" />
-
-<h2 id="Page_7"><i>AVANT-PROPOS</i></h2>
-
-<p><i>Ces portraits n’auraient jamais été réunis en
-volume sans l’aimable insistance de quelques
-bibliophiles; écrits pour des revues, au moment
-que l’on jugea propice pour les faire paraître—le
-plus souvent à la mort de l’artiste dont j’essayai
-de retracer la figure—on me les demanda comme
-à quelqu’un qui avait connu le modèle. Si je me
-suis décidé à ne pas rejeter l’offre redoutable de
-les rassembler aujourd’hui, c’est que j’ai livré au
-public tant de portraits «peints»—dont beaucoup,
-sans doute, de médiocres,—que le danger ne me
-paraît pas sensiblement plus grand, de lui donner
-ces pages. Elles auraient pu trouver place dans des
-mémoires que j’aimerais à rédiger, si j’en avais
-jamais le loisir, tant me paraissent dignes d’être
-conservés, des souvenirs, des impressions d’années
-passées auprès de gens intéressants avec qui il
-me fut réservé de vivre. Parmi ceux-ci, les uns
-m’ont diverti, passionné, les autres m’ont inspiré
-de la méfiance ou de l’antipathie; le jugement
-porté sur eux par le critique ou par des amis, me
-sembla juste en peu d’occasions, plus souvent
-exagéré en bien ou en mal. L’amitié, les intérêts
-<span class="pagenum" id="Page_8">[p. 8]</span>
-communs ou la haine et la jalousie faussent le sens
-critique. Je crois que le cœur a peu de raisons que
-ma raison ne connaisse pas, et juger est un besoin
-impérieux de mon esprit. Les liens les plus tendres
-de l’affection ne m’ont jamais fait changer en cela et
-envers moi-même je tâche d’être juge, le plus sévère
-des juges. Après des années de luttes douloureuses
-parfois et de quotidiennes difficultés, je jouis encore
-si vivement des choses et des êtres, que je ne
-regrette pas les coups échangés naguère. Si j’ai
-blessé ou étonné certains compagnons de route,
-j’en suis chagrin pour eux, mais je me repose sur
-les plus judicieux—car il en est, ma foi! qui m’ont
-deviné et ne m’en veulent pas.</i></p>
-
-<p><i>Il faut dire ce que l’on pense:</i></p>
-
-<p><i>Telle est ma conception de l’Honnêteté, à une
-époque de disputes et de troubles universels, où les
-convictions sont chancelantes, où l’on se bat sans
-avoir de grands principes à défendre (il n’est question
-ici que des artistes), par attitude, par désir de
-s’affirmer libre, par plaisir.</i></p>
-
-<p><i>De chers camarades m’ont avoué que, selon eux,
-un peintre ne doit pas faire «de la critique».
-Tout ce que je puis leur concéder, c’est que «faire
-un Salon», c’est courir à un danger, si l’on est
-soi-même exposant. On n’admet plus qu’un sentiment:
-l’admiration passionnée. Or, vous n’avez pas
-toujours l’occasion d’admirer vos contemporains, si
-votre idéal de Beauté est élevé.</i></p>
-
-<p><i>Sans doute, nous passerons parfois à côté
-d’œuvres belles et neuves sans les apercevoir tout
-de suite. André Gide s’est décidé, dès l’âge de vingt
-<span class="pagenum" id="Page_9">[p. 9]</span>
-ans, à courir toutes les aventures plutôt que de
-risquer la honte d’avoir nié un Génie dont les ailes
-pointent à l’horizon. Je me résignerais encore à une
-telle calamité, mais me crois, en toute conscience,
-autant menacé d’un autre côté. N’acceptons-nous
-pas plus volontiers, aujourd’hui, que nous ne
-rejetons? Notre enthousiasme est toujours prêt à
-applaudir les débutants, mais nous avons peu de
-patience avec les vieux ténors, et Sainte-Périne est
-un asile qui nous paraît mieux approprié que le
-Théâtre, pour tout artiste dont la voix est devenue
-trop familière à notre oreille. Nerveux, inquiets,
-nous nous lassons tout de suite. Notre mémoire est
-courte comme notre patience. Nous oublions hier et
-attendons des miracles pour demain.</i></p>
-
-<p><i>Les critiques de profession—s’il en est encore
-qui méritent ce nom—n’aiment pas assez la peinture
-pour pouvoir résister au travail surhumain que
-leur imposent les incessantes manifestations, les
-provocations indiscrètes de la production. Plaignons-les
-comme des condamnés au «<span lang="en" xml:lang="en">Hard Labour</span>»,
-mais qu’ils nous excusent, s’ils ne sont pas toujours
-pris au sérieux. Croient-ils, aussi bien, en leur
-infaillibilité? Échappés de toutes les professions,
-quand ils ne sont pas de simples reporters, ils n’ont
-plus l’autorité de leurs prédécesseurs. Rarement lus,
-leurs plus sûrs clients sont les artistes qui leur
-fournissent de la copie.</i></p>
-
-<p><i>En somme, je n’aperçois aucune raison valable—si
-ce n’est l’habitude et la convention—pour qu’un
-peintre n’écrive pas sur la peinture, comme les
-musiciens et les auteurs dramatiques, sur leur art.
-<span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span>
-Les peintres ont des arguments à donner, en dehors
-de leur sympathie ou de leur aversion, sentiments
-d’un médiocre intérêt et critérium assez discutable.</i></p>
-
-<p><i>D’ailleurs, dans ce volume, il n’y a pas, au
-propre, de la critique, et je me suis interdit de
-passer en revue des œuvres récemment produites
-et exposées. Sauf J.-L. Forain, mes modèles sont
-morts; mais je les ai tous connus vivants et je me
-suis permis de dire comment ils se sont présentés
-à moi.</i></p>
-
-<p><i>La dimension de chacune de ces études n’est pas
-toujours en proportion avec l’importance du sujet.
-Par exemple, le grand Watts, à qui quelques lignes
-sont consacrées, il faudrait tout un livre pour le
-raconter. Mais voici des articles de revues, dont
-la longueur fut imposée par la place qu’on leur
-accorda dans chaque numéro—et le temps me
-manque pour refondre tout cela et l’écrire à nouveau.</i></p>
-
-<p><i>La rapidité de la vie est si effrayante et tant de
-merveilles en remplissent les jours, qu’on voudrait
-en doubler la durée pour y mettre tout ce qui
-sollicite notre regard émerveillé.</i></p>
-
-<p class="rsign"><i>J.-E. B.</i></p>
-
-<hr class="hr24" />
-
-<h2 id="Page_11">FANTIN-LATOUR</h2>
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span>
-I</h3>
-
-<p>Lorsqu’on allait frapper à la porte de Fantin-Latour,
-c’était à droite, au fond de la cour, n<sup>o</sup> 8, rue des Beaux-Arts;—non
-pas à la porte de son atelier principal, qui
-était en face, mais d’un autre, construit en retour, petite
-pièce encombrée de peintures, où madame Fantin travaillait
-parfois—, on était préalablement examiné au
-travers d’un judas, afin que le maître de céans jugeât s’il
-devait, oui ou non, ouvrir. Entre l’instant où il avait
-aperçu le visiteur et celui où il l’accueillait, plusieurs
-minutes s’écoulaient: Fantin se demandait sur quoi il
-pourrait «attaquer» l’importun, quelle opinion il aurait
-à réfuter. Si c’était avant la fin de la séance, à l’heure
-du thé, ou s’il ne comptait pas vous engager à la conversation,
-vous le voyiez entre-bâiller la porte; le bras,
-rapproché de son torse massif, tenait haut dressés l’appui-main
-et la palette; une sorte de visière, comme celle de
-Chardin, abritait ses beaux yeux, brillant dans une large
-face, un peu russe d’aspect; des cheveux léonins se
-renversaient sur son vaste front de <i lang="de" xml:lang="de">Capellmeister</i>. Si l’on
-était reçu, c’était chez lui, dans une étroite galerie,
-au plafond vitré, sorte d’atelier de photographe, que
-M. Degas appelait «la tente orléaniste», sans doute à
-cause des bandes verticales en deux tons, dont elle était
-extérieurement revêtue, à la mode de 1830. C’est là que
-Fantin, pendant plus de trente ans, chaque jour, prépara
-ses couleurs, lava ses pinceaux, balaya le plancher et fit
-son œuvre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span>
-La lumière était dure, tombant directement du toit
-peu élevé au-dessus du sol; point de recul, point d’espace
-vide, où l’on pût se tenir pour contempler les murailles
-qui disparaissaient sous les plus belles et les plus charmantes
-études. Un chevalet portait, en général, une vaste
-planche à lavis sur laquelle étaient retenus, au moyen
-de «punaises», cinq ou six carrés de toile, vieilles
-esquisses qu’il reprenait, ou dont il voulait s’inspirer pour
-de nouvelles compositions. Le poêle, surmonté d’un
-antique buste de femme en plâtre, répandait une chaleur
-congestionnante. Fantin était rouge, le col entouré d’un
-foulard, engoncé dans une grosse vareuse, les pieds
-traînant lourdement des chaussons de lisière. Et il était
-superbe avec son air terrible de vouloir vous souffleter
-de tout son mépris pour des opinions qu’il vous attribuait
-<i>a priori</i>. J’éprouvai toujours en l’abordant un petit
-sentiment de frayeur, à cause de ces façons rudes que
-les artistes de sa génération affectaient volontiers comme
-inséparables d’une noble indépendance. Il est probable
-que Fantin avait de la bonté et de la sensibilité, mais il
-ne tenait pas à en témoigner dans la conversation.
-D’aucuns avaient fini par ne plus le voir, non qu’il
-ne fût capable d’amabilité, mais parce qu’on le savait
-toujours prêt à partir en guerre contre des hommes
-ou des œuvres dont il vous croyait l’admirateur,
-s’efforçant à vous arracher du cœur des affections que
-souvent l’on n’avait pas, façons assez fatigantes, déroutantes,
-surtout pour ceux qu’il connaissait, comme moi,
-de longue date.</p>
-
-<p>Il s’était assis autrefois à la table de mes parents et
-fut le premier peintre que j’entendis parler de son art;
-c’est lui dont j’ambitionnai des leçons, au sortir du
-collège. Il m’avait fait présent d’une toute petite toile,
-que je possède encore et qui renferme ses meilleures
-qualités et les plus exquises: portrait exact et touchant
-de deux pommes vertes, sur un coin de cet éternel
-meuble en chêne, où tant de fleurs et de fruits achevèrent
-<span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span>
-leur brève destinée. <ins id="cor_1" title="Ils">Il</ins> peignit devant moi; je lui soumis
-mes premiers essais. Il les jugea nuls ou quelconques.
-Je lui suis reconnaissant de sa franchise comme je
-remercie tous ceux qui m’ont malmené:—légion!</p>
-
-<p>Fantin est pour moi au nombre de ces figures bourrues
-et amies que nous avons vues, enfants, au milieu
-de notre famille et qui ont avec elle une sorte de parenté:
-ce caractère jadis commun à tous dans un même milieu,
-à une époque où le cinématographe international n’était
-pas encore inventé. Sa place est indiquée dans ces vieux
-albums à fermoir de cuivre où s’alignent les «cartes de
-visite» d’Alophe et de Bertall, offrant des gibus et
-des favoris de médecins, de magistrats et de notaires, à
-côté de dames à crinoline. Je voudrais me rappeler ses
-traits adoucis par le sourire que les enfants recueillent
-sur toutes les bouches dont ils attendent un baiser.</p>
-
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span>
-II</h3>
-
-<p>Fantin, a-t-on dit, est le peintre de la bourgeoisie
-sérieuse et intellectuelle. En effet, c’est à cette saine et
-forte classe, honneur du XIX<sup>e</sup> siècle, qu’il se rattache
-par bien des liens. Certains traits significatifs de son
-caractère, de sa pensée, sont d’un petit bourgeois élevé
-dans les idées voltairiennes, «libéral», admirateur de
-Michelet, encore un peu romantique et berliozien, aux
-goûts simples, point voyageur, <ins id="cor_54" title="infatiguable">infatigable</ins> liseur, passionné
-et timide, ennemi des gouvernements quoique
-partisan de l’ordre. Certains de ses amis, de même origine,
-se transformèrent au cours de leur existence, ou du moins
-les contacts extérieurs modifièrent leurs habitudes et les
-succès, leur situation. Un Manet, fils de magistrats sévères
-et gourmés, quoiqu’il n’ait pas quitté le cercle étroit de
-sa famille, devient tout à coup un brillant boulevardier
-et fréquente Tortoni. M. Degas lui-même a des phases
-d’élégance sportive. Mais Fantin, d’ailleurs fils d’un
-peintre très modeste, fut immuable dans ses goûts: le
-musée du Louvre, où il fit ses classes en même temps que
-l’école buissonnière, est l’unique église dont le culte l’ait
-fixé, le seul Eldorado qu’il ait rêvé.</p>
-
-<p>On peut le suivre depuis son extrême jeunesse
-jusqu’à sa mort, faisant les mêmes gestes, aux mêmes
-heures, dans les deux arrondissements de Paris qui furent
-tout son univers. Non qu’il eût des œillères, car il fut
-mieux que personne au courant de la littérature et de
-l’art en France et ailleurs; mais si sa pensée vagabondait,
-<span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span>
-son corps semblait enchaîné aux rives de la Seine, entre
-le pont des Saint-Pères et l’Institut, pour lequel il avait
-un secret penchant, mais dont il ne se décida pourtant
-jamais à franchir le seuil par fierté, indécision et peur du
-ridicule. Après tout, Chardin et les autres peintres du
-Roi n’eurent guère plus que lui l’humeur d’un touriste.
-Entre les quatre murs de l’atelier, une journée de travail
-que suspendent des repas frugaux; de bonnes lectures, le
-soir venu, sous la lampe; des cartons remplis de reproductions
-de tableaux célèbres (Fantin en décalquait «pour
-se mettre de bonnes formes dans la mémoire»),—que
-peut souhaiter de plus un sage, s’il conçoit l’importance
-de sa tâche, ne tient pas à conserver une taille
-mince et des mouvements alertes au delà de la quarantaine?</p>
-
-<p>Fantin, lourd de corps, avait l’esprit vif. A l’horreur
-de l’exercice et du mouvement il joignait une sorte de
-terreur de tout ce qui est l’action. La guerre de 70
-lui avait laissé un tel souvenir, qu’il se fût jeté parmi
-l’encombrement de la chaussée plutôt que de coudoyer
-un militaire sur le trottoir. Violent à l’excès en tête à
-tête, chez lui, il eût, en public, fait un long détour afin
-d’éviter une personne hostile. Aux vernissages de l’ancien
-Salon, emporté par sa passion pour ou contre ses
-confrères, il se faufilait par les galeries, sous la protection
-d’une petite phalange de dévots, qui recueillaient ses
-sentences. De ce pardessus très boutonné, de ce foulard,
-sortaient des jugements durs, amers, inexorables et
-parfois disproportionnés avec leur objet. Pas un nouveau
-venu qu’il n’ait découvert, surtout parmi les étrangers.
-Il était pour ceux-ci d’une indulgence incompréhensible:
-s’il s’agissait d’un «jeune» Scandinave ou d’un Berlinois,
-il en suivait les progrès ou les défaillances avec
-partialité.</p>
-
-<p>Le «Salon» était pour Fantin le point culminant
-de l’année. S’y préparant plusieurs mois d’avance, il y
-envoyait autant d’œuvres que possible: il refusait de
-<span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span>
-faire partie du jury, mais approuvait en principe les
-récompenses et les décorations.</p>
-
-<p>Par égard pour la hiérarchie, il défendait les académiciens,
-et redoutait les impressionnistes comme ennemis
-de l’ordre; toujours irritée, et, somme toute, difficile à
-suivre, pleine de contradictions—sa critique avait une
-belle violence de sectaire.</p>
-
-<p>Deux tableaux à l’huile, deux pastels, des lithographies,
-telle était sa contribution annuelle,—«son
-Salon», comme on disait alors.—Et, le jour du vernissage
-venu, c’était une partie familiale et un acte rituel
-que de dépasser le pont de Solférino, de s’engager
-dans les Champs-Elysées et de déjeuner à midi sous
-l’horloge du Palais de l’Industrie, à «la sculpture»,—évitant
-«Ledoyen» à cause des courants d’air et des lazzi
-des Béraud, des Duez, amusants, mais qu’il préférait
-qu’on lui rapportât dans l’après-midi.</p>
-
-<p>Une journée de lumière et de fête dans toute une
-année de claustration voulue! Après le repas, on montait
-dans les salles, puis redescendait aux allées bordées de
-bustes de marbre, où les élégantes promenaient leurs
-robes et leurs chapeaux de printemps parmi les groupes
-de plâtre et les rhododendrons.</p>
-
-<p>Six heures ayant sonné, la foule chassée par les
-gardiens s’écoulait au cri de «on ferme! on ferme!»,
-et Fantin rentrait avec une migraine, dans son cher
-appartement, pour reprendre aussitôt ses habitudes de
-chat domestique.</p>
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span>
-III</h3>
-
-<p>Il faut connaître ces coutumes invariables du peintre,
-heureux dans sa retraite, marié à une femme supérieure,
-elle-même peintre de mérite; il faut savoir sa fidélité à
-quelques principes et à quelques idées de jadis, pour
-s’expliquer son œuvre, sans pareille à notre époque:
-les causes qui la restreignirent lui donnent une part de sa
-signification et de l’originalité.</p>
-
-<p>Fantin, qui s’instruisit lui-même auprès des Maîtres,
-sans passer par l’Ecole, est un exemple parfait pour les
-jeunes hommes d’aujourd’hui. Tel artiste, plus hardi que
-lui et de plus d’invention, aurait peut-être fait un autre
-usage du <ins id="cor_2" title="cathéchisme">catéchisme</ins> appris au Louvre. Tout ce qu’il
-faut savoir, il le savait. Et quelle compréhension des
-maîtres! Ses copies sont des chefs-d’œuvre. Sont-ce même
-des copies? Il s’y montre personnel autant que partout
-ailleurs. Si fidèlement elles traduisent les originaux, tel est
-leur accent que, dès le début, elles étaient reconnaissables
-entre toutes, recherchées des amateurs. Fantin sut réduire
-aux proportions d’un tableau de chevalet, tout en lui
-conservant leur noblesse, l’héroïque envergure des <i>Noces
-de Cana</i>. Plusieurs fois il renouvela la gageure. On lui
-commandait des répliques qu’il exécutait, rapidement,
-dans la lumière rousse, mais insuffisante, du Salon Carré.
-Si j’excepte les grands morceaux que fit Delacroix
-d’après Véronèse, je ne sais rien qui prouve une pénétration
-plus aiguë du génie du maître. Véronèse, Titien,
-Rembrandt donnèrent au jeune artiste l’occasion d’autres
-<span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span>
-traductions aussi éloquentes. Comprendre à ce degré un
-chef-d’œuvre, et ajouter à sa copie une part si importante
-de soi-même, pourquoi ne serait-ce pas un peu de génie?
-Génie de peintre, purement de peintre et de technicien.
-Mais, somme toute, n’est-ce pas là, pour un tableau de
-quelques centimètres et ne prétendant pas à décorer un
-monument, ni à instruire les foules, ni à aider à la révolution
-sociale, n’est-ce pas un but très élevé?</p>
-
-<p>M. Charles Morice, dans un questionnaire proposé
-à mes confrères, demandait ce que Fantin a apporté, ce
-qu’il emporte dans la tombe. Cette question parut un
-peu déconcertante. Elle ne pouvait venir que d’un homme
-de lettres, pour qui les opérations intellectuelles du
-peintre restent toujours assez impénétrables. La nouveauté,
-l’invention, en peinture, se décèlent souvent en un simple
-rapport de tons, en deux «valeurs» juxtaposées ou
-même en une certaine manière de délayer la couleur, de
-l’étendre sur la toile. Qui n’est pas sensible à la technique
-n’est pas né pour les arts plastiques, et telle intelligence
-très déliée passera à côté d’un peintre pur, sans s’en
-douter. Naturellement, un peintre qui, par l’intérêt des
-sujets qu’il traite, et par la joie physique qui se dégage
-de son œuvre, conquiert un plus large public,—qu’il
-se nomme Rubens, Delacroix ou Chavannes,—est plus
-haut placé dans l’opinion des hommes qu’un petit maître
-comme Fantin; mais Fantin excelle dans ses menus
-travaux. Ce qu’il a apporté? Une jolie et charmante
-technique, un dosage curieux des «valeurs», un parfum
-de lavande d’armoire à linge bien rangée. Ce qu’il a
-emporté? Rien du tout. Un artiste n’emporte rien dans
-la tombe: il livre tous ses secrets en ses toiles; libre à
-chacun de les approfondir, et, s’il ne craint pour sa propre
-personnalité, de se les assimiler!</p>
-
-<p>Fantin-Latour, picorant comme un jeune coq dans les
-ouvrages des maîtres anciens, si variés et si stimulants,
-s’était nourri solidement pour la route. On voit, dans
-la première partie de sa carrière, quel robuste et raisonnable
-<span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span>
-métier il avait à sa disposition. Alors, oseur, ardent,
-l’influence du passé n’agissait sur lui que comme un
-tonique. Parmi des hommes jeunes, tous plus ou moins
-révolutionnaires,—confrères ou littérateurs,—sa timidité
-naturelle se dissimulait encore. Les camarades l’aiguillonnaient:
-il était emporté, sans doute un peu malgré lui,
-dans un magnifique mouvement d’indépendance et de
-protestation contre l’académisme. M. Lecoq de Boisbaudran,
-qui dut être un exalté, communiquait une flamme
-aux plus froids de ses élèves. Il est probable que ce fut
-grâce à ce professeur clairvoyant qu’ils eurent tous de
-belles qualités et que de très bonne heure, ils découvrirent
-en eux-mêmes et montrèrent dans leurs ouvrages
-tels de ces dons individuels qui parfois tardent à se
-produire.</p>
-
-<p>Si nous voyons les artistes de premier rang se développer
-et élargir leur manière à mesure qu’ils vieillissent,
-certains autres épuisent très vite leurs réserves. Fantin
-portait en soi une faiblesse; pour lutter contre elle et
-la vaincre, une vie plus extérieure eût été nécessaire,
-avec moins de ces petites manies bourgeoises qui l’enrênaient.
-Cette faiblesse fut la timidité et la peur des êtres
-vivants, la phobie du prochain.</p>
-
-<p>Dès ses débuts, il se claquemure; ses deux sœurs
-sont presque les seules femmes qu’il ne craigne pas de
-faire poser. Elles sont d’aspect austère et gardent une
-certaine tournure chaste et noble très particulière à leur
-classe et à leur temps. La réserve tranquille qui se dégage
-suavement de leurs personnes, ajoute à la saveur du
-tableau. Nous sommes loin de la société élégante et
-frivole que portraiturent les favoris du jour.</p>
-
-<p>Paris ne présente plus ces caractères tranchés qui
-permettaient encore sous le second Empire de reconnaître
-la classe sociale des individus à leur mise même;
-une même tenue, qui recouvre la personnalité d’une
-manière uniforme, semble peu propre à stimuler l’inspiration
-du portraitiste actuel. Les grands magasins de
-<span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span>
-nouveautés répandent dans tous les quartiers de la
-ville et en province ces «confections» adroites à singer
-les odieuses modes qu’impose la rue de la Paix à un
-public sans imagination. Les femmes sont, comme malgré
-elles, tirées à quatre épingles, coiffées d’absurdes chapeaux.
-Elles n’ont point de mal à se donner pour
-avantager de fanfreluches et de colifichets leur taille
-volontairement déformée, celles que nos attachés d’ambassade,
-séjournant à l’étranger, déclarent sans rivales
-pour la sensualité de leurs courbes. La toilette féminine a
-pour idéal l’image du journal de modes.</p>
-
-<p>Un manque total de fantaisie et la peur de rien
-«oser»—si particulière à notre race—ne sont
-inoffensifs qu’en des temps autres que celui-ci. La beauté
-des styles en France, jusqu’après Napoléon I<sup>er</sup>, reflète
-la rigidité, la dureté d’une volonté supérieure et l’honnête
-respect de ceux qui, même de loin, dans les campagnes,
-imitent avec de bons matériaux et naïvement, ce que la
-Cour a commandé. Il était fatal que, sous un régime
-démocratique et égalitaire, le goût fût tel que nous le
-voyons. Nous savons ce qu’est la fausse élégance d’une
-rue parisienne, le dimanche; nous savons aussi ce qu’au
-théâtre, la scène offre à notre délicatesse vite blessée:
-les actrices habillées à grands frais par les couturiers,
-pour affoler les spectateurs du paradis et les riches cosmopolites
-des loges ou de l’orchestre.</p>
-
-<p>Il n’y a que trop de raisons pour expliquer la
-lamentable école de portraitistes dont la France semble
-avoir le privilège. Nulle distinction, nulle noblesse de
-maintien, dans la «société»; ni simplicité, ni jolie retenue
-chez les personnes de condition moyenne, mais une
-banale, universelle élégance, tapageuse ou guindée. Même
-en province, on ne trouve plus de ces types fortement
-caractérisés, de ces attitudes gauches, si charmantes, si
-privées, qui donnent à l’artiste l’envie de les peindre.
-Partout la platitude, un manque général de saveur. Et,
-dernier vestige de la tradition, suprême rayonnement de
-<span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span>
-notre goût si fameux, la supériorité de nos couturiers est
-celle que partout encore on subit sans protester. Où sont
-les berthes, les canezous, les guimpes et les rotondes et
-ces cols rabattus des femmes de naguère?... D’instinct,
-Fantin-Latour s’écarte de la Parisienne, de l’élégante. Il
-sent, quoiqu’il ne l’ait peut-être pas analysée, la transformation
-du type français et des mœurs. Il assiste à
-la dégradation progressive d’une beauté pure et modeste,
-qui lui est chère, sans qu’il se permette de chercher loin
-de lui, là où elles étaient peut-être, les créatures dont
-son pinceau aurait pu rendre l’allure... Les modèles lui
-faisaient défaut, ou du moins il se l’imaginait: de là
-une retraite anticipée du portraitiste. Il prétextait de la
-gêne qu’il eût éprouvée devant des personnes inconnues.
-Très nerveux, facilement agacé par les conversations,
-maniaque comme une vieille fille, la présence d’autrui
-le paralysait d’ailleurs. Toute personne étrangère à son
-petit cercle troublait l’atmosphère, lourde, mais si
-recueillie, dans laquelle il avait conçu et réalisé ses meilleurs
-morceaux. Marié, il ne fit plus guère poser que sa
-femme et les membres de sa famille, les Dubourg, à la
-tenue protestante, ou bien des artistes, ses amis. A part
-ceux-ci, je ne vois guère que madame Léon Maître,
-madame Gravier et madame Lerolle dont il entreprit de
-fixer l’image, et ce furent là des effigies assez froides et
-compassées.</p>
-
-<p>Fantin était d’une maladresse attendrissante dans
-l’arrangement d’un fond d’appartement ou le choix d’un
-siège. Ce réaliste scrupuleux épinglait derrière le modèle
-un bout d’étoffe grise ou dressait un paravent de papier
-bis, chargé de représenter les boiseries d’un salon. Dans
-<i>Autour du piano</i>, dont Emmanuel Chabrier forme le
-centre, je me rappelle la peine qu’il prit pour donner
-quelque consistance au décor. D’ailleurs ce tableau
-célèbre, excellent en quelques-unes de ses parties, demeure
-comparable à une scène du Musée Grévin. M. Lascoux,
-M. Vincent d’Indy, M. Camille Benoît sont des mannequins
-<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span>
-d’une mollesse et d’une gaucherie d’attitude tout
-à fait surprenantes.</p>
-
-<p>L’atelier de Fantin n’était pas plus subtilement éclairé
-que celui d’un photographe de jadis. Il n’y modifia jamais
-les jeux de lumière. Sa paresse et l’effroi qu’il avait de
-se transporter hors de chez lui le restreignaient encore.
-Il ne savait pas varier ses effets, donner de l’imprévu
-à ces réunions d’hommes, sur lesquelles Rembrandt eût
-fait glisser de magiques rayons dans un clair-obscur
-ambré. Il souffrit de ce plafond de verre, qui, d’un bout
-à l’autre de la pièce, baignait également les visages d’une
-lumière diffuse. <i>La famille Dubourg</i>, autre toile célèbre,—à
-mon avis l’une de ses moins bonnes, d’un modelé
-mol et affadi,—m’apparaît telle que si M. Nadar avait
-prié ces braves gens de venir chez lui à la sortie de
-l’office divin, tout ankylosés dans leurs vêtements dominicaux.</p>
-
-<p>On éprouve du regret en songeant aux merveilleuses
-qualités, aux dons rares que Fantin s’interdisait de mettre
-en œuvre par peur de la rue, de la vie et,—en somme,—des
-autres.</p>
-
-<p>Il est deux exemples, cependant, de ce que Fantin
-pouvait faire, quand un hasard le forçait à dresser son
-chevalet en face de personnages exotiques. Les Anglais
-qui s’adressèrent à ce portraitiste difficultueux, avaient
-sans doute deviné que l’auteur des «Brodeuses» apprécierait
-leur sévère dignité et leurs habits sans prétention.</p>
-
-<p>Je ne sais dans quelle occasion,—sans doute par
-l’entremise d’Otto Scholderer, établi en Angleterre,—l’avocat
-peintre-graveur Edwin Edwards et sa femme, lui
-avaient été présentés. Il alla même à Londres, chez eux,
-et je devine ce que dut être ce déplacement, y ayant
-fait moi-même un séjour avec Fantin en 1884. Ce premier
-voyage «au delà des mers» dut s’accomplir après 1870,
-alors que Whistler et plusieurs artistes français, entre
-autres Alphonse Legros, Cazin, Tissot, Dalou, s’étaient
-<span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span>
-fixés hors de France. <span lang="en" xml:lang="en">Mr. Edwin Edwards</span>, occupait
-les loisirs de sa retraite à graver de dures, sèches,
-mais curieuses planches, et il avait une villa à la campagne
-où Fantin fut invité. Je ne sais si c’est là que fut
-exécuté le double portrait ou si ce fut dans la délicieuse
-lumière opaline de <span lang="en" xml:lang="en">Golden Square</span>, ce coin vieillot que
-l’on croirait hanté par l’ombre de Dickens; peut-être
-même fut-ce rue des Beaux-Arts tout simplement. C’était
-un fort beau couple. <span lang="en" xml:lang="en">Mrs. Ruth Edwards</span>, les bras croisés,
-avec son visage anguleux, dur même, le teint rose, les
-bandeaux de cheveux grisonnants, est debout, vêtue
-d’une robe en gros tissu d’un indéfinissable gris bleu,
-que nos élégantes critiqueraient sans doute, mais dont
-la forme est harmonieuse et picturale. A côté d’elle, assis,
-médite en regardant une estampe, <span lang="en" xml:lang="en">Mr. Edwards</span>, dont les
-traits réguliers, la barbe et les cheveux blancs, avec son
-expression de sereine placidité britannique, complètent un
-ensemble exceptionnel dans l’œuvre de Fantin. Cette toile
-appartient déjà à la <i lang="en" xml:lang="en">National Gallery</i>. <span lang="en" xml:lang="en">Mrs. Edwards</span> avait
-promis de l’offrir à la Nation dès qu’elle le pourrait.
-L’épreuve était redoutable pour notre compatriote et notre
-contemporain. Vous pourrez voir l’excellente tenue que
-garde ce morceau vibrant au milieu des chefs-d’œuvre
-qui l’entourent et avec qui, sans plus attendre, on l’a
-décrété prêt à voisiner.</p>
-
-<p>Une autre fois, <span lang="en" xml:lang="en">Mrs. Edwards</span> força son ami à
-entreprendre le portrait d’une jeune fille, miss B...
-Après beaucoup de résistance il consentit à recevoir chez
-lui cette étrangère, dont la vivacité et les libres allures
-bouleversèrent le n<sup>o</sup> 8 de la rue des Beaux-Arts. Revêtue
-d’une longue blouse de travail jaune, d’une cotonnade à
-menus dessins, ton sur ton, Fantin l’assit de profil, devant
-l’inévitable fond gris, regardant des fleurs de crocus
-jaunes dans un verre, qu’elle s’apprête à copier à l’aquarelle.
-Et ce fut encore là une grande réussite, quoique le
-maître se fut mis à la tâche furieux et contraint. De quelle
-précieuse galerie il nous a privés, dont il eût rassemblé
-<span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span>
-les éléments en se répandant un peu au dehors, puisqu’il
-ne voyait plus à Paris les types chers à sa jeunesse.</p>
-
-<p>Rappelons encore ce beau tableau, un peu froid,
-mais si intense: mademoiselle Kallimaki Catargi et mademoiselle
-Riesner, étudiant la tête en plâtre d’un des
-esclaves de Michel-Ange, et un rhododendron aux
-sombres feuilles.</p>
-
-<p>Nous sommes reconnaissants à ces dames et à tous
-ceux qui ont apprêté pour Fantin un motif un peu piquant
-mais approprié; à ces «intrus» dont l’apparition rafraîchit
-la vision du solitaire. Il est presque regrettable que
-Fantin n’ait pris part aux événements de cette Commune
-où se laissèrent enrôler d’<ins id="cor_3" title="enthousiame">enthousiasme</ins>, maints généreux
-et naïfs artistes, ses amis. L’exil et la lutte l’auraient
-galvanisé et peut-être sa puérile timidité eut été vaincue.
-En tout cas, il aurait rencontré, soit en Angleterre ou
-en Allemagne, des visages accentués, des êtres lents,
-simples et ennemis de la mode, il aurait pénétré dans
-des «homes» silencieux et inquiets, pour lesquels il avait
-un goût si marqué; mais il se maria et fut plus que
-jamais ancré aux rives de la Seine.</p>
-
-<p>Ce bourgeois, casanier avec entêtement, se plaignait
-de toutes les choses de chez nous: elles choquaient son
-esprit. Ses sympathies de vieux romantique pour l’Allemagne,
-allaient s’accroître dans une famille française, mais
-germanique de tendances et d’éducation, où deux femmes
-supérieures et cultivées, favorisaient par des lectures continuelles,
-de la musique, et des discussions, certains penchants
-de Fantin. Ce n’était plus l’intérieur du père et
-des sœurs—les «brodeuses» à qui nous donnons le
-premier rang dans son œuvre d’avant 1870 et dans toute
-son œuvre,—mais une sorte de petite Genève à l’entrée
-du Quartier Latin, un oratoire protestant, sectaire, jalousement
-clos où l’activité cérébrale et les passions à la fois
-artistiques et politiques allaient s’exaspérer.—Nous
-allons voir comment, verrouillé chez lui, Fantin transporta
-<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span>
-dans sa peinture, de vives impressions littéraires et musicales
-et, de plus en plus méthodique et dur, quant à
-la forme, nous confia les secrets de son cœur, d’abord
-en de savoureuses esquisses, puis en des tableaux plus
-conventionnels, qui occupèrent la fin de sa vie, pour la
-joie future des marchands de la rue Laffite, si non pour
-la nôtre.</p>
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span>
-IV</h3>
-
-<p>D’assez bonne heure, Fantin avait fréquenté des
-littérateurs, comme l’indiquent l’<i>Hommage à Delacroix</i>
-et cette tablée de poètes du Parnasse où le jeune Arthur
-<ins id="cor_4" title="Raimbaud">Rimbaud</ins> appuie ses coudes de mauvais petit drôle
-près d’une brillante nature morte;—deux ouvrages
-qui, avec l’<i>Atelier de Manet</i>, aujourd’hui au Luxembourg,
-faisaient espérer un peintre de la grande lignée hollandaise
-et flamande.—L’exécution en est très variée.
-Dans l’<i>Hommage</i>, la pâte est transparente, légère, chaude
-et rousse. Dans les deux autres, les têtes, très inégales
-de qualité, sont plus grises, parfois admirables, parfois
-creuses et de construction molle. On sent que Fantin
-excellait surtout à «enlever» des morceaux, ne parvenant
-que rarement à relier dans l’air, les uns aux autres,
-plusieurs personnages.</p>
-
-<p>Telles quelles, ces pages appartiennent à l’histoire
-artistique et littéraire; nous devons les tenir pour très
-précieuses, quels que soient le convenu des gestes et
-l’immobilité des expressions. C’est le temps du Parnasse,
-c’est l’enfance de l’Impressionnisme, heure significative
-dans le XIX<sup>e</sup> siècle. Fantin fut lié avec ces hommes dont
-il nous importe tant d’avoir l’image; il la traça d’un
-pinceau souvent très fin, sans doute dénué de cette puissance
-dans le modelé et le dessin, de cet accent je dirais
-<i>caricatural</i>, qui, à l’étonnement de nos présents esthètes,
-feront plus tard de M. Bonnat une figure considérable;—bien
-plus tard, quand on aura oublié qu’il fut décoré
-<span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span>
-de tous les ordres, portraitiste trop abondant, officiel,
-et presque Ministre.</p>
-
-<p>Fantin rendit l’aspect, le teint de ses amis, sinon
-toute l’individualité de leur structure, et il les baigna
-dans une atmosphère délicate. Il devait être nerveux en
-leur présence et, ne pouvant ou ne voulant jamais
-«reprendre» un morceau, tenant surtout à la fraîcheur
-de la pâte, il n’analysait pas toujours assez les têtes,
-dans sa hâte de peindre ou sa terreur de fatiguer l’ami
-qui pose. On dirait qu’il ne conversait pas avec celui-ci:
-or, des séances de portrait ne sont fructueuses que si un
-rapport intime s’établit entre le portraitiste et la personne
-portraiturée.—Vous verrez, quelque jour, dans une exposition
-générale qui sera une révélation, des toiles anciennes
-de M. Bonnat: sortes d’instantanés, pour la déformation
-cocasse du dessin, victoires de cet observateur parfois
-cruel, outrancier, dont la matière, souvent pareille à
-celle de Ricard, s’émaille, à la longue. Or c’est un dessin
-original qui manque aux groupes de Fantin.</p>
-
-<p>Les séances de portraits sont épuisantes, si l’on n’a
-pas le goût de la conversation et si les gens vous importunent
-par leur présence. Il eût fallu que Fantin gardât
-toujours auprès de ses semblables un peu de cette
-liberté qui lui permit de faire, comme nul autre, des
-fleurs et des fruits, de la nature morte. Avec la même
-sûreté, semblent avoir été conduits jusqu’au «rendu»
-intense et définitif de la vie, quelques-uns de ses portraits:
-les <i>Brodeuses</i>, le buste de mademoiselle Fantin,
-les nombreuses têtes du maître et les deux portraits de
-sa femme, dont l’un est au Luxembourg, l’autre au musée
-de Berlin. Ces quelques pages de la plus heureuse venue
-font penser au style soutenu et ample des Vénitiens;
-font songer à Rembrandt aussi, et atteignent les hauts
-sommets de l’art du portraitiste. Il suffirait d’ailleurs à
-Fantin de les avoir signées, pour que sa gloire fût méritée.
-Le peintre s’y montre tel qu’il voulut être: d’un autre
-<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span>
-temps, retardataire résolu, irrévocablement traditionnel
-et d’intimité.</p>
-
-<p>Deux personnes aimées, silencieuses dans l’atmosphère
-chaude de vie familiale d’une chambre toujours
-habitée, il excelle à les nimber de pureté et de candeur,
-il se complaît à dépeindre leur intimité. Mais il lui faut
-des conditions de sécurité toutes spéciales. Ses groupes
-de littérateurs et d’artistes, quoique distingués, ne
-sauraient nous convaincre. Il y eut toujours un moment
-où Fantin, gêné auprès d’eux, ennuyé, timide, souhaita
-d’être seul et ne put rendre, faute de recueillement, ce
-qu’il voyait si bien auprès des siens, dans son propre
-foyer. Prises séparément, les têtes d’Edouard Manet, de
-Claude Monet, de Renoir, d’Edmond Maître, de Scholderer,
-dans <i>l’Atelier aux Batignolles</i>, sont des morceaux
-exquis. Peut-on dire que la toile, dans son ensemble,
-ait une allure magistrale? Ne lui manque-t-il pas ce qu’il
-y a de direct dans <i>les Brodeuses</i>, sans pour cela s’affirmer
-comme un Franz Hals?</p>
-
-<p>Les grandes toiles de Haarlem donnent l’exemple
-de ce que peut fournir d’éléments picturaux, une réunion
-nombreuse d’hommes et de femmes, vue par un maître-peintre;
-chaque fois que Fantin multiplia des figures
-dans un ensemble, il pécha par le dessin; non qu’il ne
-pût copier exactement «un morceau», mais le dessin,
-le grand dessin est tout autre chose que cela. L’arabesque
-qui remplit d’un bout à l’autre la surface à couvrir, la
-ligne, non pas exacte, mais décorative, qui chez les
-maîtres, court dans l’huile et la couleur, cernant la ressemblance,
-comme au hasard, par besoin, mais sans application
-ni effort, Fantin n’eut pas ce don souverain. La
-belle <i>facilité</i> si décriée de nos jours—celle de Rubens,
-de Van Dyck, de Vélasquez, de Fragonard et de Reynolds—est
-le contraire de ce qui distingue la personnalité
-de Fantin. Cette brillante qualité, galvaudée par de bas
-prestidigitateurs, transformée en virtuosité à bon marché,
-<span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span>
-à mesure que le faux-semblant, l’escamotage se substituaient
-au savoir, personne ne l’a plus depuis longtemps.
-M. John S. Sargent possède la science du dessin, mais
-sa couleur ne s’harmonise pas toujours avec la forme;
-pourtant, seul parmi nous, il continue la tradition du
-grand portraitiste, que rien n’arrête dans son métier.—Ce
-don fut refusé à Fantin-Latour qui sut dire plus bas,
-les paroles qu’il avait à murmurer dans une chambre
-close.</p>
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span>
-V</h3>
-
-<p>Fantin occupa, pendant les vingt dernières années
-de sa vie, une position très spéciale, respecté par les
-deux camps extrêmes dont il se tenait à distance, comme
-à mi-côte, en plein succès. Pourquoi les critiques les
-plus avancés le classèrent-ils parmi les impressionnistes
-et les révolutionnaires? Respecté de tous, isolé, entre
-l’Institut et les Indépendants, il fut défendu par les petites
-revues et les journaux, par tous ceux qui jugent et
-écrivent, comme s’il était attaqué—ce qu’il n’eût pas
-été séant de faire. N’exerçant aucune influence,—car son
-difficile métier est de ceux qu’on ne s’essaye pas à
-imiter,—refusant de faire partie d’aucun jury, seul,
-toujours seul, si j’omets quelques amis, il inspirait le
-respect à ceux-là même qui n’avaient pour lui qu’un
-goût médiocre. Il fut à la mode et toujours cité à côté
-des novateurs. Pourquoi? nous nous le sommes souvent
-demandé.</p>
-
-<p>Il inspirait de la sympathie à toute une classe de Français
-par la modestie, sinon par la pauvreté de sa mise en
-scène. En le défendant, on protestait très justement contre
-les portraitistes mondains. Pour beaucoup d’amateurs un
-peu naïfs, le seul fait de représenter une élégante en ses
-atours et de peindre une mondaine, constitue une sorte
-d’infériorité morale, qui ne va pas sans entraîner les
-défauts du peintre à gros succès, aimable et superficiel.
-Les critiques d’avant-garde devaient se servir de Fantin
-comme d’un drapeau. La manie de la politique et de la
-<span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span>
-sociologie, l’amour des humbles—réaction dont il
-faut sourire, comme de tous les snobismes de la mode—exaltait
-la simplicité, même la laideur, au détriment
-du «joli». Cela était inévitable, après les excès d’adresse
-et de coquetterie, dont l’école française se rendit coupable
-au lendemain de 1870, à l’heure de ses succès
-scandaleux. M. Valloton jouit aujourd’hui du même privilège.</p>
-
-<p>Pour un publiciste candide, l’autorité de Fantin, le
-«dépouillé» de ses toiles froidement nues, sa sécheresse
-même, devaient signifier grandeur, profondeur, solidité.
-Plus ses fonds étaient tristes, ses personnages guindés
-et modelés menu (portraits de M. Adolphe Jullien, de
-M. Léon Maître, de la nièce de l’artiste), plus on admirait
-sa manière «discrète» et son goût. C’est à des raisons
-morales, à l’attitude, pour tout dire, d’un certain public,
-que Fantin dut des faveurs exceptionnelles. Ses incomparables
-natures mortes, ses fleurs, n’étaient pas encore
-connues à Paris; ses fantaisies mythologiques plaisaient
-peu, avant que la spéculation ne les lançât sur le marché,
-comme une «bonne affaire».</p>
-
-<p>Nous savons les milieux où sa réputation se
-forma et quelles personnes souhaitèrent d’être peintes
-par lui. C’est à un public limité que ses qualités
-modestes, puritaines et bourgeoises agréèrent, d’abord.
-S’il eût accepté des commandes, nous imaginons sans
-peine la file de modèles qui se fussent pressés à sa porte,
-les redingotes noires, les binocles tenus dans la main
-droite, les ennuyeux chapeaux, les dames point belles
-et vêtues d’un costume tailleur ou d’une robe à demi
-décolletée en carré, que son pinceau aurait eus à fixer,
-sur un fond de terne boiserie grise;—vêtements sans
-attraits pour le coloriste, mais tant de solide intelligence,
-de sérieux et de vertu dans ces visages graves!—Fantin
-eût fait avec certains Parisiens de la fin du XIX<sup>e</sup> siècle
-une galerie aussi typique que celle des Allemands de
-Lembach. Mais la fantaisie, le pittoresque, l’abandon
-<span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span>
-en eussent été exclus. Rappelez-vous le portrait de
-M. Adolphe Jullien, qui est caractéristique: soigneusement
-dessiné, modelé jusqu’à la fatigue, dans une
-lumière argentée, un monsieur est assis comme il le
-serait chez Pierre Petit, une main appuyée sur une
-table, dont le tapis d’Orient est d’ailleurs exquis, et l’autre,
-sur sa cuisse. Professeur? commerçant retiré? médecin
-de quartier? on ne peut dire ce qu’il est; mais c’est un
-homme sérieux, qui déteste endosser le frac, le soir venu,
-pour qui «se soigner» est un supplice, une entrave aux
-habitudes de son cabinet, une lâche concession aux
-caprices du «monde». C’est un laïque, qui réprouve,
-comme ferait un bon prêtre, les grâces, les jolies
-inutilités, le faste de la vie.</p>
-
-<p>Et les épouses de ces hommes sans fantaisie? Excellentes
-mères de famille, instruites et hautement respectables,
-nous les vénérons, même dans leurs erreurs généreuses
-et leurs petits ridicules, mais leur mépris des
-futilités de la parure offre un mince régal au coloriste.
-Parvenus aux honneurs officiels, ils seraient tenus,
-hommes et femmes, de passer par l’atelier de M. Bonnat;
-mais, simples particuliers, ils voudront que Fantin soit
-leur peintre.</p>
-
-<p>Fantin redouta peut-être des conversations dont
-son esprit paradoxal se fût irrité, que son ironie et sa
-causticité eussent interrompues. Il eût tôt pris le contre-pied
-d’opinions émises par sa clientèle d’admirateurs. Ce
-solitaire dédaigneux les eût bien vite déconcertés par de
-subites boutades et un tour d’esprit le plus original.
-Fantin était un bourgeois, mais point de ceux-là!</p>
-
-<p>Il vivait deux vies mentales, à la fois; la peinture
-maintenait en équilibre les deux sphères, d’apparence
-si étrangères l’une à l’autre, dans lesquelles sa pensée
-se plaisait. Les philosophes, les poètes, les musiciens
-enrichissaient de leur incessant commerce son cerveau,
-aussi actif que son corps était lent. Dans son fauteuil
-d’acajou, assis comme un notaire de province, près
-<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span>
-de l’abat-jour vert d’une lampe Carcel, il poursuivait
-un rêve somptueux que ses compositions, d’inspiration
-poétique ou musicale, font deviner, mais ne traduisent
-qu’imparfaitement. Jamais il ne donna une forme digne
-de lui—par le pinceau ou le crayon lithographique—aux
-visions qui <ins id="cor_5" title="l’assaillent">l’assaillaient</ins> pendant les lectures à haute
-voix, des soirées de tête-à-tête, où son imagination
-s’exaltait, s’enflammait comme à l’audition d’un opéra
-ou d’une symphonie. Mais la pensée vagabonde revenait
-toujours aux formes et aux objets familiers: poète, il
-était avant tout un peintre réaliste. Tous les éléments
-combinés dans ses tableaux de fantaisie, il serait aisé de
-les trouver à portée de sa main, autour de lui. Ses paysages
-modérés, les colonnades de ses temples, ses draperies,
-tout cela n’est-il pas tiré de ces innombrables cartons
-d’estampes, chaque jour feuilletées, étudiées amoureusement,
-copiées même? Son type féminin, beauté un
-peu corrégienne, blonde, grasse, au visage d’un ovale
-plein, il l’a vu, vivant auprès de lui; ce sourire, cette
-bouche, nous les retrouvons dans tels de ses groupes de
-famille, chez certaine dame à pèlerine, qui boutonne son
-gant de chevreau glacé (portrait de la <i>Famille D...</i>). Ce
-type est celui de ces chastes beautés que Fantin, sensuel
-et réservé, fit courir au clair de lune dans les fourrés
-mythologiques. Il n’osait regarder que ses proches, parmi
-les vivants, et, s’il rêvait de parcs et de bois, c’était de
-ceux qu’il préférait: les fonds des tableaux de maîtres...</p>
-
-<p>Admirable et un peu dangereuse claustration volontaire
-d’un artiste qui se détourne de l’activité moderne
-et, par entêtement, par crainte aussi, se circonscrit, décide
-qu’il vivra jusqu’à sa mort, là où il naquit.</p>
-
-<p>Ce n’est pas du renoncement, mais une retraite de
-sage qui veut, de sa cabine, regarder, juger sans courir
-les risques de la mêlée.</p>
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_36">[p. 36]</span>
-VI</h3>
-
-<p>Un grand peintre n’a pas nécessairement une culture
-universelle, il lui manque le temps de se la donner et le
-génie devine ce que d’autres apprennent. Fantin voulut
-tout connaître.</p>
-
-<p>Il est peu de questions à quoi il soit resté étranger.
-S’il sortait à peine de chez lui, son information et sa
-culture étaient sans cesse entretenues par des conversations,
-par les revues et les livres qu’on lui prêtait. Il
-supporta même, non sans impatience, certains habitués
-fatigants et trop empressés, en faveur des notions qu’il
-tirait d’eux. Chaque visiteur, chaque ami correspondait
-pour lui à une spécialité et à certains thèmes de causerie.
-Parmi les fidèles de la rue des Beaux-Arts, qu’il me soit
-permis de citer le nom du très cher Edmond Maître, qui
-écoute, de profil, au premier plan du tableau <i>Autour du
-piano</i> et dans <i>l’Atelier aux Batignolles</i>: à Edmond Maître
-je devrai une éternelle gratitude, car il me fit respecter,
-avant que je fusse d’âge à les apprécier, certaines belles
-choses, certains artistes dont les jeunes gens s’écartent
-instinctivement. Qu’on m’autorise à citer ici, à côté de
-Fantin, le nom de cet homme d’élite, qui fut trop
-orgueilleux ou trop modeste pour rien signer, et se borna
-à fréquenter les plus distingués entre ses contemporains,
-peintres, musiciens, poètes et philosophes, dont il fut aimé
-et consulté. Pour un conseil, un éloge de lui, nous
-eussions tout sacrifié. Quel esprit compréhensif, grave et
-aimable! Vous n’auriez pu souhaiter un guide plus autorisé
-<span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span>
-dans tous les domaines de la connaissance. Il se
-contenta d’être un amateur et un dilettante. Il avait tellement
-joui par l’exercice de sa pensée et sa mémoire était
-si riche que, brisé par la maladie, presque aveugle, il
-nous disait peu avant de mourir: «Je m’amuse, je voudrais
-que cela n’eût pas de fin, tant je me divertis de mes
-souvenirs». Ce cher ami est mort il y a déjà quelque
-temps; pendant vingt-cinq ans, je l’ai entendu
-formuler des jugements sur tous les heureux et les
-dédaignés de l’art et de la littérature: nul ne s’est prouvé
-faux par la suite. Edmond Maître était le goût et l’intelligence
-mêmes. Si comprendre, c’est égaler, il fut à la
-fois un grand philosophe, un grand écrivain (et quelles
-lettres j’ai conservées de lui!), un grand peintre et un
-grand musicien.</p>
-
-<p>De la rue de Seine, où il demeurait, il se rendait
-souvent chez Fantin, dont il prisait autant les idées originales
-que le talent; et celui-ci avait beaucoup profité des
-conversations si variées, si solides, comme des vastes
-lectures d’Edmond Maître, son voisin discret et son
-bibliothécaire. Grâce à sa femme et à son ami, Fantin
-vivait dans une atmosphère d’active intellectualité, nécessaire
-pour combattre l’assoupissement d’une maison de
-province en plein Paris, de plus en plus cadenassée par
-une croissante terreur du dehors. Pendant les dix dernières
-années, Fantin ne pouvait se décider à aller entendre,
-au théâtre ou au concert, les chefs-d’œuvre auxquels
-il était le plus sensible, et je me rappelle que, lors
-d’une reprise des <i>Troyens</i>, place du Châtelet, malgré
-son désir de voir un opéra qu’il chérissait entre tous, il
-ne se décida pas à traverser la Seine pour s’y rendre.
-Le froid, la chaleur, la foule, tout le troublait, dans la
-perspective de cette sortie inusitée.</p>
-
-<p>Il ne connut donc ses ouvrages favoris que par la
-lecture, ou par des reproductions, si c’étaient des œuvres
-plastiques. L’Italie était trop loin, le chemin de fer trop
-inquiétant pour qu’il fît le voyage. A part Londres et
-<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span>
-Bayreuth,—où il était allé jeune encore, en 1875, pour
-l’Inauguration,—Fantin s’était résigné à ne rien voir
-de ce à quoi il songeait sans cesse, de ce qui stimulait
-sa production quotidienne. Les petites toiles qu’il empâtait,
-grattait, glaçait au médium Roberson, étagées par deux
-et trois, l’une au-dessus de l’autre sur son chevalet, sont
-comme les dialogues tenus par Fantin avec ses auteurs
-préférés. Il finit par prendre un tel goût pour cette douce
-occupation de dilettante solitaire, qu’à la longue il se
-persuada qu’il y mettait le plus de lui-même, et renonça
-à tout autre travail. Obstiné comme il était, ayant la
-sensation d’une sorte de réserve du public et des artistes
-quant à ses œuvres d’imagination pure, il se rebiffa et
-ne consentit plus à rien exposer qui fût peint d’après
-nature. Il donna un double tour de clef à sa porte, et se
-claquemura dans une sorte d’<i lang="la" xml:lang="la">in pace</i> qu’animait seule la
-venue du marchand de tableaux Templaere et des habitués
-du lundi soir.</p>
-
-<p>Ce soir-là, de tradition, était consacré à un cercle de
-fidèles, pour qui Fantin sortait lui-même commander un
-bon plat ou un de ces gâteaux dont il était friand,
-quoiqu’il les redoutât d’ailleurs. Ces réunions hebdomadaires
-devaient avoir une belle tenue et un ton
-charmant de noble confiance réciproque. Edmond Maître
-me racontait les rites invariablement pratiqués dans la
-petite chapelle, et je me souviens du rôle muet de deux
-dames qu’il y rencontra pendant vingt ans, une fois par
-semaine, qu’il reconduisit régulièrement à leur omnibus
-vers neuf heures et demie et dont, par discrétion, il ne
-demanda jamais ni le nom ni la condition. Fantin
-remettait à l’une d’elles le journal <i>le Temps</i>, au moyen
-duquel il prenait un joli soin de distraire la respectable
-femme, tandis que <ins id="cor_6" title="s’établissait">s’établissaient</ins> autour de la table de
-graves conversations. Le critique de ce «quotidien» officiel
-ne se permettait pas alors de mettre à la portée des
-professeurs et des notaires de province les découvertes
-de Cézanne et des jeunes génies qui essaiment au Salon
-<span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span>
-d’automne; car Fantin eût déchiré le journal, lui dont les
-préférences esthétiques étaient de plus en plus retardataires,
-à mesure que sa politique devenait plus avancée.
-Pauvre homme! S’il eût pu voir, lire et entendre ce que
-chacun admet maintenant, dans une marée montante
-d’anarchie, d’ignorance et de grossièreté à la Homais,
-peut-être eût-il regretté d’avoir tendu sa main (en pensée,
-car en fait il la gardait jalousement par devers lui), de
-l’avoir offerte même à de futurs ennemis de ses goûts.</p>
-
-<p>Il disparut à temps. Je crois que l’avenir le plus
-immédiat lui eût réservé des sujets d’amère réflexion.
-Son succès auprès des plus «avancés» reposait sur une
-sorte de malentendu: c’était une de ces positions fausses
-que l’on s’efforce de ne pas s’avouer à soi-même, mais
-dont une nature sensible finit par être incommodée. Très
-dangereuse est la situation de ceux qui ne sont pas «tout
-d’une pièce». Fantin était, par essence, comme nous
-l’avons montré, bourgeois, fonctionnaire, ami des
-médailles et de la hiérarchie; il entrevoyait le ruban
-rouge et les croix comme un but naturel à poursuivre,
-comme une preuve agréable à recevoir de ses propres
-mérites reconnus en haut lieu. S’il était possible d’entrer
-à l’Institut tout en raillant certains de ses membres,
-Fantin eût tenu à honneur d’en faire partie: l’épée qui
-bat les pans d’un uniforme pacifique lui parut toujours
-une arme appropriée pour un peintre, dût-il, en marchant,
-s’y embarrasser les jambes. Le courage lui aurait manqué
-pour braver tels amis politiques, en avouant que le Palais
-Mazarin n’est pas un lieu à dédaigner. Par une disposition
-essentiellement française de son esprit, la raillerie
-du maître s’exerçait sur les objets auxquels il tenait le
-plus. C’est ainsi que ce Parisien de Paris, attaché à tout
-ce qui était français, nous rabaissait plutôt, au profit de
-nos voisins, lui qui eût tant souffert de voir son quartier
-envahi par les étrangers et nos coutumes abolies. La
-souplesse et les contradictions de son tempérament si
-singulier, réjouissaient ceux qui le connaissaient à fond,
-<span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span>
-mais le rendait impraticable à tous les autres. Alors qu’on
-croyait l’avoir avec soi, il se dérobait soudain, par une
-subite contradiction. Il réunissait en lui-même les traits
-de deux personnes destinées à ne jamais s’accorder
-entre elles.</p>
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span>
-VII</h3>
-
-<p>Vers le mois de juin, les émotions du Salon dissipées,
-une voiture à galerie venait prendre dans la rue des
-Beaux-Arts les malles et les menus bagages de la famille
-Fantin. C’était le départ pour la campagne, pour ce
-village bas-normand où l’artiste possédait une maisonnette
-dans un jardinet aux fleurs classiques, sujets de ses plus
-parfaits chefs-d’œuvre. Imaginons les bonnes journées
-de travail fertile et aisé, dans quelque chambre dont
-la fenêtre ouverte laisse entrer les bruits distincts et
-isolés, mais non importuns, de la route ou du bourg:—gamin
-chantant au sortir de l’école, heurts d’une
-charrette lourdement ferrée, gloussements du poulailler,
-mugissement de quelque vache—échos que répercute
-le haut mur de silex hérissé de ravenelles et de scolopendres.—Le
-Maître, sous un vieux chapeau de paille,
-le cou enveloppé d’un foulard d’été, chaussé de pantoufles,
-dès après son petit déjeuner, va cueillir dans
-les plates-bandes ce que la nuit a fait éclore de plus
-coloré, de plus odorant. Il pose sur le coin d’un meuble
-de chêne, devant un carton gris qui servira de fond,
-un de ces récipients de verre simples et commodes
-que <span lang="en" xml:lang="en">Mrs. Edwin Edwards</span> lui envoie de Londres et qui
-sont établis sur les plans ingénieux de certaine monomane
-de jardinage et différents selon la tige et le feuillage;
-avec mille soins, après de graves conciliabules en ménage,
-on fait un choix dans la récolte florale. Les délices d’une
-bonne séance vont être savourées, en dépit des mouches
-<span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span>
-importunes, de la chaleur et de cette sonnerie, là-haut,
-dans le clocher de l’église, qui divise l’heure en quatre
-et fait couler la journée plus vite. La palette a été préparée
-et elle est déjà, à elle seule, un bouquet aux
-tons composés,—aux bleus tendres, aux lilas exquis,
-aux jaunes roses ou beurre frais, s’entourant de bruns
-fauves, de tous les rouges et de noirs:—une mosaïque
-d’Orient en pâte huileuse dont il suffira de déranger
-la symétrie et de l’ordonner autrement sur la toile, pour
-faire un miracle de justesse et d’éclat.</p>
-
-<p>Fantin est très méticuleux et la préparation de sa
-palette est longue. C’est un moucheté de petits tas de
-couleurs: la palette de Delacroix, mais enrichie de
-beaucoup d’éléments nouveaux.</p>
-
-<p>Parfois, jadis, et toujours dans les dernières années de
-sa vie, il enduisait sa toile, à l’avance, d’un ton gris,
-mince, transparent, qui servait de fond, invariablement.
-C’est ainsi que certains bouquets, si ce n’était l’air qui
-circule autour d’eux, on les dirait exécutés comme ces
-ornements en pyrogravure sur une table, ou une boîte,
-dont le bois reste apparent. J’en connais même parmi les
-moins bons, qui ont, un peu trop, l’aspect plaqué des
-modèles d’aquarelle pour jeunes pensionnaires, en dépit de
-leur savante anatomie. D’autres fois, il gratte le fond avec
-son canif, comme pour suggérer le treillis, le tremblé,
-la buée mouvante de l’atmosphère; et cela allège la
-matière sans rien enlever à la précision du contour
-qu’amollirait le contact de deux pâtes humides se pénétrant
-l’une dans l’autre. Donc, sans estompage ni
-«bavochures», c’est une épaisseur de pâte plus ou moins
-grande, selon que la chair de la fleur est veloutée,
-soyeuse, pelucheuse ou lisse, métallique ou fine comme
-de la baudruche.</p>
-
-<p>Chaque fleur a sa carnation, sa peau, son grain, son
-métal ou son tissu. Les lis, secs, cassants et glacés comme
-l’hostie, avec des pistils en safran, comportent un autre
-rendu que les cheveux de Vénus, les pavots et les roses
-<span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span>
-trémières, minces et plissées comme certain papier à abat-jour;
-le dahlia, qui est un pompon, le phlox neigeux ou
-pourpre, la capucine taillée dans le plus somptueux
-velours, comme le géranium, la gueule-de-loup ou la
-pensée, ne sauraient être modelés de même que le coupant
-glaïeul, le bégonia ou l’aster. Les fleurs sont tour à tour
-des papillons, des étoiles de mer, des lèvres ou des joues
-de femmes, de la neige, de la poussière ou des bonbons,
-des bijoux émaillés, du verre translucide ou de la soie
-floche.</p>
-
-<p>Fantin aima surtout celles des vieux jardins de curé,
-les touchantes petites créatures qui poussent sans trop
-de soins dans les parterres entourés de buis. Je ne
-crois pas qu’il ait portraituré les pivoines ou les
-nouveaux chrysanthèmes de verre filé, qui ne savent
-où arrêter les prétentions de leurs encombrants falbalas.
-Il s’intéressa autant aux petites clochettes qu’à l’élégant
-œillet. Dans sa jeunesse, il avait parfois amoncelé et serré
-dans un vaste pot blanc, sur un fond de sombre muraille,
-des bottes de fleurs, comme on grouperait des écheveaux
-de laine pour la joie des yeux; mais la plupart de ses
-études sont d’un seul genre de fleurs à la fois, afin,
-sans doute, d’en fouiller mieux le corps et l’âme, pour
-en donner une image plus individuelle. Et l’on se
-prend à supposer, en voyant ses tableaux de fleurs ou
-de fruits, ce qu’il aurait fait avec nos visages, si le modèle
-humain n’était pas si pressé, si incommodant aussi dans
-l’atelier qu’il envahit en conquérant.</p>
-
-<p>Fantin a dû créer ses petits chefs-d’œuvre dans la
-joie tranquille des journées saines et unies, telles que
-l’été en offre de si savoureuses dans la campagne. Se
-mettre au travail de bon matin, sans crainte d’être dérangé
-par un visiteur indiscret ou d’avoir à lui donner quelque
-raison de le congédier, c’est la moitié du succès assuré,
-dans un genre d’ouvrage impossible à interrompre à
-cause des modèles changeants et éphémères que sont les
-fleurs. Laissons Fantin penché sur sa toile et analysant
-<span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span>
-avec ardeur leurs moindres traits, dont l’expression
-change avec les heures du jour et qu’il convient de saisir
-au bon moment. Chaque sonnerie du clocher lui fait
-battre le cœur, de crainte qu’un pétale ne tombe, que
-des trous ne se creusent dans l’édifice chancelant qu’est
-un bouquet. Mais la pensée de Fantin se dédouble et,
-malgré son application à peindre, vagabonde: il se
-promène dans des musées lointains, chantonne du Schumann
-et se redit à lui-même certaines phrases de ses
-auteurs chéris.</p>
-
-<p>L’expérience vous apprend à quel moment il sied
-de couper les fleurs, afin qu’elles restent plus longtemps
-sans se faner et il est plusieurs manières d’en prolonger
-la courte existence. Vous pouvez disposer un bouquet,
-en prenant garde de ménager des vides, où, une fois
-peintes les premières fleurs, vous en glisserez d’autres
-qui les encadreront. C’est tout un art, qui exige beaucoup
-d’habitude, d’adresse et de soins. Fantin, qui fit tant de
-tableaux de fleurs, devait avoir pour elles les mille attentions
-et la tendresse d’une demoiselle maniaque et sentimentale.
-Quel enivrement, à la dernière séance, quand
-la fin du jour approche, de retoucher l’œuvre entière
-et d’y mettre les vigueurs, les éclats décisifs, juste avant
-la minute où toutes ces belles chairs, hier encore palpitantes,
-ne vont plus former, flétries, qu’un charnier! C’est
-dans les roses que Fantin fut sans égal. La rose, si difficile
-de dessin, de modelé, de couleur, dans ses rouleaux, ses
-volutes, tour à tour tuyautée comme l’ornement d’un
-chapeau de modiste, ronde et lisse, encore bouton, ou
-telle qu’un sein de femme, personne ne la connut mieux
-que Fantin. Il lui confère une sorte de noblesse, à elle
-que tant de mauvaises aquarellistes ont banalisée et
-rendue insignifiante par des coloriages sur le vélin des
-écrins et des éventails. Il la baigne de lumière et d’air,
-retrouvant, à la pointe de son grattoir, la toile «absorbante»,
-sous les épaisseurs de la couleur et ces vides qui
-sont les interstices par où la peinture respire.—Métier
-<span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span>
-tout opposé à celui d’un Courbet, dont le couteau à palette
-pétrit la pâte, l’enfonce de force et lui donne la surface
-magnifique, polie et glacée de l’onyx et du marbre.</p>
-
-<p>Dans ses tableaux de fleurs, le dessin de Fantin est
-beau, large et incisif. La fleur qu’il copie, il en donne la
-physionomie, c’est elle-même et non pas une autre, de la
-même tige: il dissèque, analyse, reconstruit la fleur, et
-ne se contente pas d’en communiquer l’impression par
-des taches vives, habilement juxtaposées. La forme peut
-être si éloquente à elle seule que, dans une lithographie
-très rare, dont je possède une épreuve, Fantin est parvenu
-avec du blanc ou du noir à faire deviner, dans le cornet
-de verre d’où elles s’élancent, toutes les couleurs d’une
-gerbe de roses. Comme cet art analytique et raisonné,
-encore que si frais, est de chez nous! Comme ces toiles
-sont bien d’un petit-fils de Chardin! C’est par elles que
-le bon bourgeois français Fantin-Latour s’est le plus
-complètement exprimé. Ici, nulle trace d’austérité ou de
-lourdeur allemande, mais la logique, la belle clarté de
-la langue du XVIII<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>La <i lang="en" xml:lang="en">Tate Gallery</i> renferme une toile des plus importantes
-par sa grandeur et la perfection du bouquet riche
-et varié qui s’y déploie. C’est peut-être là que le maître
-atteignit le plus haut degré de son talent et une pareille
-œuvre assure à son auteur une place enviable dans l’histoire
-de l’art contemporain: don de <span lang="en" xml:lang="en">Mrs. Edwin Edwards</span>,
-l’infatigable amie de Fantin, qui l’imposa à l’admiration
-de ses compatriotes, alors que personne, en France, ne
-savait qu’il peignît des fleurs.</p>
-
-<p>Chaque automne, de retour à Paris, Fantin rassemblait
-ses travaux de l’été, et, après avoir comparé une
-à une ses études avec celles qu’il gardait accrochées
-à sa muraille,—choix de pièces parfaitement réussies,—il
-les posait à plat dans une caisse, les châssis retirés,
-et il les expédiait à Londres. Là, <span lang="en" xml:lang="en">Mrs. Edwards</span> les faisait
-encadrer, et conviait un public d’amateurs fidèles à les
-venir admirer. Pendant vingt ans, elles furent inconnues
-<span class="pagenum" id="Page_46">[p. 46]</span>
-en France, Fantin ne se révélant à nous que par de rares
-portraits et les fantaisies qu’on avait pris l’habitude
-respectueuse de louer. On se demande, d’ailleurs, si les
-critiques n’étaient pas sincères, maintenant que nous
-assistons à une si incohérente explosion d’opinions
-contradictoires, chez les plus réputés d’entre eux. On peut
-tout faire admettre par un homme dont le métier est de
-juger un art qu’il n’a pas pratiqué. Les littérateurs
-se plaisaient à suivre Fantin rêvant en compagnie de
-Berlioz, Wagner, Schumann, ou se promenant en pleine
-mythologie, sans quitter la rue des Beaux-Arts, et
-pensaient reconnaître la fumée de sa familiale bouilloire
-à thé dans les ciels argentés de ses théophanies.
-Oui, certes, ces tableautins étaient bien de Fantin-Latour,
-par l’exécution, parfois aussi par la couleur; c’étaient les
-visions d’un romantique attardé, troublant les nuits de
-ce Parisien ardent et réservé. Ses nymphes et ses déesses,
-au galbe corrégien, ce sont de grosses ménagères, désirables,
-mais chastes, qui se montrent et ne s’offrent pas:
-apparitions de figures académiques groupées en «tableaux
-vivants» d’amateurs. Je ne dis pas que cette partie de
-l’œuvre de Fantin soit à dédaigner. Il est même de charmants
-morceaux dans cette série, la plus nombreuse en
-tout cas, et sa favorite: hélas! ce n’était pas ses esquisses
-qu’il envoyait aux expositions, mais des sortes de pièces
-d’apparat, fabriquées méthodiquement en vue des
-Champs-Elysées, et que l’Etat ou la Municipalité lui
-achetaient pour les musées.</p>
-
-<p>L’Ecole des Beaux-Arts nous offrira bientôt une
-ample collection des ouvrages de Fantin-Latour. Il sera
-intéressant de connaître le jugement porté, deux ans après
-sa mort, sur l’honnête et délicat artiste qui opposa une
-si exacte discipline et un si beau culte de la tradition aux
-progrès de la folie et de l’orgueil déréglé.</p>
-
-<p class="ldate">Avril 1906.</p>
-
-<hr class="hr24" />
-
-<h2 id="Page_47">JEAN-LOUIS FORAIN</h2>
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span>
-I</h3>
-
-<p>De Forain, classé parmi les caricaturistes, les lecteurs
-de journaux, depuis si longtemps qu’il sème aux quatre
-coins de Paris la graine féconde de son esprit, n’ont
-retenu que des légendes dures, cinglantes, cocasses, ou
-gentilles et familières, commentées d’un rapide croquis
-dont le public ignore les rares vertus artistiques et la
-science. La concision de ce trait, grêle autrefois, aujourd’hui
-appuyé, large comme l’entaille d’une latte de fer,
-ne parle avec toute son autorité qu’aux amateurs initiés,
-qui aiment la ligne noire sur le papier blanc et tout ce
-que, ramassée sur une petite surface, elle y exprime de
-sentiments et de choses.</p>
-
-<p>Hokousaï, «le vieillard fou de dessin», comme il
-s’appelait lui-même, presque centenaire, s’exerçait chaque
-jour et sans cesse à rendre le plus vite possible, dans
-un style alerte et précis, les aspects de la nature. Il pensait
-que, pût-il vivre plus longtemps encore, il parviendrait à
-la connaissance totale de la forme. M. J.-L. Forain, en
-cela pareil à ce Japonais, aura passé son existence à tracer
-des lignes sur des feuilles innombrables, qui s’entassèrent
-dans des ateliers successifs et dont l’amoncellement
-constituerait déjà une petite colline: un amas de
-documents vivants, notés d’une main nerveuse et comme
-toute moite de fièvre.</p>
-
-<p>Puisse Forain, pour l’histoire et pour notre joie,
-poursuivre une carrière aussi longue que celle d’Hokousaï!
-mais peut-être ne ferait-il pas ce souhait pour lui-même,
-<span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span>
-car malgré la curiosité qui anime ses yeux perçants,
-et la verve de sa parole, toujours jeune, je devine que
-l’avenir ne se présente pas à lui tel qu’il souhaitât d’en
-voir le lointain et mystérieux développement...</p>
-
-<p>Il ne pourrait assister en spectateur amusé ou
-impartial à la transformation de la France, lente ou rapide—selon
-les périodes—, ayant, avec des idées désormais
-aussi arrêtées, des convictions aussi enracinées, des préjugés
-aussi irréductibles et forts que le caractère de son
-art, dans sa nouvelle manière tout au moins.</p>
-
-<p>«Monsieur, les préjugés sont la force d’une société,
-dites?»—déclare M. Degas, le maître vénérable
-dont M. Forain enchante de sa gaminerie le farouche et
-hautain isolement.</p>
-
-<p>Ces deux hommes, je me plais à rapprocher ici leurs
-noms qui, malgré la différence d’âge de chacun d’eux,
-seront sans doute indissolublement unis désormais. Depuis
-ses débuts, le cadet a voué à l’aîné une admiration et
-une amitié que l’autre lui rend avec un sourire de paternelle
-fierté. Forain doit beaucoup à M. Degas, comme
-artiste, et, si opposée l’une à l’autre que soit la tenue
-de chacun d’eux, leurs idées sont de même essence, ils
-sont tous deux des Français d’un type devenu rare, on
-pourrait simplement dire <i>des Français</i>.</p>
-
-<p>Si, pour la plupart de ses fidèles, Forain est un
-simple caricaturiste, à la suite des Daumier, des Cham,
-des Gavarni, c’est à la publicité de ses planches hebdomadaires
-qu’il doit s’en prendre; car il est, à part et au-dessus
-de cela—et il tient à l’être—un peintre. Dessinateur
-puissant, coloriste tour à tour délicat ou fort,
-ses tableaux ont une valeur égale à celle de ses planches;
-elles sont de la peinture pure, comme on la concevait dans
-l’école dite de 1830, mais assaisonnée de toutes les épices
-les plus modernes. Il fut un des heureux de la pléiade
-des Impressionnistes. N’oublions pas qu’il eut la chance
-de combattre dans leurs rangs.</p>
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span>
-II</h3>
-
-<p>Je me rappelle le jeune peintre, déjà connu, que
-j’allai voir des premiers, entre ceux qui excitaient ma
-curiosité d’étudiant, il y a vingt-cinq ans, dans son
-atelier du faubourg Saint-Honoré, où des gens de
-sport, des «cercleux» et des jeunes femmes légères
-posaient tour à tour pour des compositions dont le décor
-était le pesage des courses, le pourtour des Folies-Bergère
-ou le foyer de la Danse. L’élégance de cette époque était
-rendue par lui d’un pinceau un peu sec, mais vue
-d’un œil perçant. Manet venait de mourir; M. Degas
-n’était connu que de quelques privilégiés; MM. Béraud,
-Duez, Gervex peignaient avec succès pour le public du
-Salon (il n’y en avait qu’un, alors!) les aspects du boulevard
-et du Bois, que le kodak n’avait pas encore vulgarisés.
-Forain était déjà apprécié comme croquiste et célèbre
-par son esprit. Il attirait surtout et retenait des modèles
-de bonne volonté, par sa conversation pétillante de mots
-à l’emporte-pièce, du genre que l’on nommait <i>rosse</i>. C’était
-un garçon mince, au visage souriant, anguleux, à l’œil
-incandescent; la barbe, qu’il portait encore, dissimulait
-ce pli amer de la bouche qui lui donne aujourd’hui un
-si singulier caractère, presque douloureux dans une face
-glabre d’Américain. Il n’avait pas l’apparence d’un peintre
-et soignait sa mise. La gaîté de son atelier du faubourg
-Saint-Honoré n’avait d’égale que celle de tous ses visiteurs.
-De charmantes études à l’huile ou au pastel étaient
-sur les chevalets, entourées de feuilles de croquis au
-<span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span>
-crayon dont il se servait pour les bâtir, car il ne peignait
-jamais d’après nature et ne faisait poser que pour ses
-dessins. On se serait cru plutôt que chez un professionnel,
-chez un de ces nombreux amateurs qui commençaient
-alors à louer un atelier en guise de garçonnière
-et achetaient une boîte de couleurs comme des boîtes de
-cigarettes, de l’essence et de l’huile comme des liqueurs
-pour leurs hôtes.</p>
-
-<p>Je vois encore l’Impasse, avec sa double rangée, à
-droite et à gauche, d’ateliers dont les portes, dès avril,
-s’ouvraient pour les bavardages des voisins, les allées
-et venues de tout un petit peuple d’oisifs. Un jour,
-c’était le commissionnaire, son crochet à terre, qui attendait
-dans la cour, en écoutant la vague musique d’Olivier
-Métra, moulue par un orgue de barbarie. M. Forain n’était
-pas prêt et retouchait son envoi au Salon qu’il fallait
-porter avant le coucher du soleil, au Palais de l’Industrie,
-dans un encombrement de tapissières et de brancards
-chargés d’œuvres d’art encore mouillées, interminable
-file interrompant la circulation aux Champs-Elysées:
-c’était l’annonce du Printemps, des déjeuners chez
-Ledoyen et des samedis du Cirque d’Été, charmant
-émoi!</p>
-
-<p>Je me rappelle si bien «le Buffet» que Forain allait
-signer quand j’entrai chez lui vers cinq heures. Il était
-entouré de voisins et <ins id="cor_7" title="des">de</ins> curieux, qui avaient engagé
-des paris sur l’achèvement problématique d’une toile
-pour laquelle on espérait une place sur la cimaise,
-une récompense peut-être—une mention honorable tout
-au moins. Ce «Buffet» dressé dans une salle à manger
-moderne est assiégé par des danseuses en tulle rose et
-blanc à épaulettes remontées, comme des sacs à bonbons,
-d’où sortent des bras décharnés et des clavicules plates;
-des mamans apoplectiques, sous les piquets de plumes
-de leur coiffure, surveillent les cavaliers en «sifflet»
-noir, le chapeau «claque» à la main; et jaunis par la
-flamme des candélabres, les maîtres d’hôtel, espèces de
-<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span>
-croque-morts solennels, servent des tasses de thé et des
-sandwichs.</p>
-
-<p>Voici un autre tableau de la même période, <i>le Veuf</i>.
-Un homme tout en noir, émacié, désolé, fouille dans les
-dentelles et les menus objets de la femme dont il
-porte le deuil, encore inaccoutumé au vide de la chambre
-où il a aimé. Je n’ai pas revu depuis lors cette toile, qui
-m’avait tant frappé. Il me semble que de beaux noirs
-mats appuyaient toute une symphonie de roses et de bleus
-tendres. Forain, alors, déchiquetait de petites touches
-allongées, dans une pâte semblable à celle que Berthe
-Morisot et Eva Gonzalès tenaient de leur maître Manet,
-mais plus grêles.</p>
-
-<p>Il n’était pas encore sûr de son métier de peintre;
-son impressionnisme hésitait à prendre un parti; l’agrément
-de sa vie à Paris le ramenait vers des gens faciles,
-qui le poussaient à la production négligente et amusée
-du faiseur de croquis.</p>
-
-<p>D’ailleurs, la peinture n’était encore pour Forain
-qu’un exercice assez exceptionnel auquel il semblait
-préférer le pastel et l’aquarelle.</p>
-
-<p>On aimerait à retrouver parmi ses rares portraits
-peints celui de notre ami Paul Hervieu, effarante image
-lunaire, tourmentée, du jeune diplomate d’alors, forgeant
-à sa table d’écrivain les belles phrases coupantes de
-<i>Diogène le chien</i>.</p>
-
-<p>Il me semble qu’il y avait dans ce portrait un peu
-de cette férocité caricaturale et de cette exagération malveillante
-que je retrouve dans une silhouette de moi-même
-ou de quelqu’un qui, m’assure-t-on, fut moi, vêtu
-comme un entraîneur, les jambes écartées, énormément
-gras et antipathique, cravaté de rose, sur un fond vert
-de laitue.</p>
-
-<p>Ses pastels féminins voulaient être plus amènes. De
-M<sup>me</sup> Bob Walter, il fit un grand portrait dans un costume
-Pompadour, robe de taffetas gris tourterelle, d’un joli
-<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span>
-mouvement désinvolte et affecté, mièvre sur la draperie
-flottante, qui cache un coin de ciel mauve. Cependant
-l’ossature carrée du visage et les minces lèvres pincées
-attestaient le satiriste. Forain n’était rien moins qu’un
-courtisan. S’il avait déjà une certaine curiosité des personnes
-titrées, des élégants et des fêtards, dont il était
-recherché, son âme ardente et sèche, son œil implacable,
-son esprit de gamin, né au cœur d’un quartier populeux,
-réservaient à ses compagnons de plaisir, à ses <ins id="cor_8" title="amphytrions">amphitryons</ins>
-un remerciement redoutable—sinon haineux—un
-jugement implacable.</p>
-
-<p>Un des traits significatifs de Forain, dans la première
-partie de son œuvre, c’est l’allongement des
-pauvres corps efflanqués, d’un type tout particulier de
-dégénérés. Ses «<i>gommeux</i>», ses misérables filles d’opéra
-montrent des anatomies grêles, comme rentrées, des mines
-de rachitiques. Les hommes ont de longs nez minces,
-comme des becs d’oiseau de proie, le dos voûté, des
-bras de pantins, la moustache tombante en stalactites. Ses
-petites femmes sont construites comme les poupées-Jeannette.
-Leur chair, fardée et séchée par la poudre et
-le rouge, est bien du temps où les disciples de Médan
-s’exaltaient en décrivant les maisons Tellier et les
-Lucie Pellegrin. J.-K. Huysmans demandait à Forain
-des pointes sèches pour illustrer <i>Marthe</i> et <i>Croquis parisiens</i>;
-des Esseintes rêvait des sévices subis dans l’atmosphère
-factice d’une perversité macabre et artiste par de
-phtisiques «<i>pierreuses</i>». On tenait Félicien Rops pour
-un homme de génie, le morbide et le satanique étaient à
-la mode. L’art de Forain, déjà fin et original, s’il nous
-intéressait, n’était point ce qu’il est devenu longtemps
-après.</p>
-
-<p>Si l’on reprend les anciens albums de Forain, on
-est étonné de voir le chemin parcouru depuis ses
-essais du début jusqu’au <i>P’sst...!</i> L’atmosphère de dissipation
-et de fête qu’ont tous, plus ou moins, respirée
-les peintres, vers 1880, explique dans une certaine mesure
-<span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span>
-la légèreté, le hâtif, le tremblé d’un art purement parisien,
-qui devait éclore entre l’avenue de Villiers et la
-Cascade de Longchamps. Heureuse et facile époque pour
-celui qui tient une palette et se contente de copier, en
-se jouant, la société fringante qui s’agite sous ses yeux
-amusés, dans la rue, au théâtre, au bar. Les tableaux de
-chevalet sont demandés partout, la peinture se vend,
-pourvu que l’exécution soit propre et aisée. Heilbuth
-dresse de petites figures de femmes dans des jardins de
-villas, sur les terrasses de Saint-Germain. Duez fait courir
-des pêcheuses de moules, vêtues de rose, dans les roches
-noires de Trouville. Gustave Jacquet, joli exécutant,
-adapte le XVIII<sup>e</sup> siècle à notre goût en des toiles qui
-vous étonneront plus tard, si jamais elles reviennent
-d’Amérique. On applaudit Gervex pour son portrait de
-Valtesse, le <i>Rolla, le Retour du Bal</i>, d’une soyeuse matière
-qu’admire Alfred Stevens, lui, l’égal des grands-petits
-maîtres hollandais et le connaisseur impeccable. James
-Tissot, encore réfugié à Londres, est en plein triomphe
-et reçoit dans sa maison de Saint-John’s Wood les jeunes
-gens, Helleu, Sargent et tant d’autres que surprend
-son invention. Partout, les peintres sont rois, ils gagnent
-de l’argent et construisent des hôtels prétentieux dans
-la plaine Monceau. Boldini, prestigieux dessinateur et
-coloriste exquis, accumule de menus panneaux où la
-vie de Montmartre, le mouvement de la place Pigalle,
-sont rendus dans un brio dont Degas et Manet ont été
-enthousiasmés. Le <i>talent</i> est apprécié, on voit rendre
-justice aux uns et aux autres, sans préoccupations théoriques
-et sociales. Forain, dans cette atmosphère capiteuse
-d’une sorte de régénérescence, dix ans après la
-guerre, est un spirituel et caustique spectateur, qui va
-partout projeter le rayon de sa lanterne sourde, familier
-avec les difficultés matérielles et les tristes horreurs
-de la capitale, admis dans un milieu de luxe et de plaisir
-où il n’apporte pas le snobisme subjugué d’un romancier
-en vogue, mais l’attention d’un chasseur aux aguets.
-<span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span>
-Son travail est surtout fait d’observation, et s’il dépose
-de légers croquis sur le moindre bout de papier qui
-tombe sous sa main, il regarde les hommes, comme il
-a regardé, en flânant dans le Louvre, les Maîtres: avec
-perspicacité. Point de tendresse, point de commisération;
-il juge.</p>
-
-<p>Jean-Louis est le cadet de tous les peintres renommés,
-entre lesquels il erre encore, les mains dans les poches,
-ricanant, plus apprécié pour les mots qu’il lance partout
-que pour ses œuvres mêmes.</p>
-
-<p>Charpentier crée «<i>la Vie Moderne</i>», journal illustré
-auquel collaborent tous les écrivains dont il est l’éditeur
-et l’ami. Forain y croque de petits culs-de-lampe, d’une
-fantaisie un peu japonaise, à côté de Rochegrosse, alors
-enfant prodige. On trouve de ses dessins partout, ils
-traînent chez tous les marchands.</p>
-
-<p>Classé, à cette heure-là, parmi les derniers venus
-de l’impressionnisme, il évite de préciser le trait,
-redoute l’habileté vertigineuse que le public réclame de
-ses fournisseurs attitrés. Il se range parmi les «avancés»,
-mais avec nonchalance encore et espièglerie. Les soirs
-et les nuits sont plus longs que le jour. Entre un
-réveil las, un déjeuner où l’on s’attarde à bavarder
-au restaurant et la fin d’un après-midi qui vous ramène
-vers les Acacias en été, vers le café Américain en hiver,
-il n’a pas le temps de parfaire un ouvrage bien approfondi.
-Ses aquarelles, ses notations de mouvement et
-d’effets sont rapides et sommaires. Il n’appuie pas. Et
-les motifs reviennent, toujours ou à peu près les mêmes,
-pris entre la Bourse, l’Opéra et l’avenue du Bois. C’est
-alors le triomphe des ballets italiens à l’Eden et des
-Skating-rinks, dans un Paris déjà loin de nous, plus petite
-ville, où l’on entend moins parler de langues étrangères,
-où l’on se sent plus chez soi.</p>
-
-<p>Si Forain s’en était tenu là, il serait resté au second
-plan dans une génération de peintres qu’adulait un public
-disposé à tout accepter, pourvu qu’il n’y eût pas d’effort
-<span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span>
-de compréhension à faire, en face d’une œuvre d’Art.
-Comment expliquer que, sans rien changer à ses habitudes
-et de plus en plus répandu dans les sociétés qui
-souvent accaparent et détruisent un peintre, Jean-Louis
-ait sans cesse développé ses talents jusqu’à conquérir
-la maîtrise, par un exercice quotidien et ininterrompu de
-son crayon? Il n’est pas rare de voir un homme fort
-s’ignorer jusqu’à quarante ans, rester obscur et méconnu,
-puis enfin s’imposer sur le tard par l’autorité de son
-cerveau et de sa main,—mais ce n’était pas le cas de
-notre ami et personne, dans son entourage, ne prévoyait
-que le même Paris de toutes les frivolités, dont il est le
-favori et le produit—que Paris lui apprêtait des crises
-morales d’où surgissait un grand artiste.</p>
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span>
-III</h3>
-
-<p>Un jour, M. Jules Roques, le directeur du <i>Courrier
-Français</i>, à qui Forain donnait parfois des pages de
-dessins, lui demanda d’en souligner le sens par une
-légende. Heureuse idée à quoi nous sommes redevables
-de toute une série d’études de mœurs réunies par différents
-éditeurs, en albums qui s’appellent <i>la Comédie
-Parisienne</i> (première et seconde série), <i>Nous</i>, <i>Vous</i>, <i>Eux</i>,
-<i>Album Forain</i>, <i>Album</i>, <i>Doux Pays</i>, <i>les Temps difficiles</i>
-(Panama). Alternativement, dans un supplément du
-<i>Journal</i>, dans <i>l’Echo de Paris</i>, et surtout dans le <i>Figaro</i>,
-ce furent d’incessantes trouvailles de philosophie, d’ironie
-amère, simple et bon enfant tour à tour, où les différents
-aspects de notre vie étaient éclairés d’un vif rayon lumineux,
-commentés par l’esprit le plus direct, le plus férocement
-français. La moitié de ces «légendes» sont incompréhensibles
-pour un étranger, étant aussi gauloises que
-celles du grand Charles Keene, du <i>Punch</i>, sont britanniques.
-<i>Le Fifre</i> et le <i>P’sst...!</i> deux journaux qui n’eurent
-qu’un nombre restreint de numéros et où le texte du
-dessinateur fut parfois assez abondant, furent son propre
-et très personnel domaine, quoique Caran d’Ache y ait
-aussi, pendant une période, collaboré.</p>
-
-<p>Passant en revue la collection complète des dessins
-à légende, on est frappé par une admirable variété d’inspiration
-et de technique. Forain, qui connaît son Paris
-du haut jusqu’en bas, n’est point de ceux qui, étroitement,
-se cantonnent dans un milieu, par snobisme,
-ne voulant regarder que les «gens du monde» ou,
-<span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span>
-selon une mode récente, le «peuple». Il n’est pas
-dupe de ces catégorisations absurdes, qui prouvent la
-pauvreté intellectuelle de ceux qui les établissent, admirateurs
-ou contempteurs, envieux, flatteurs ou borgnes,
-comme blessés par la vue de ce qui n’est pas leur classe,
-et affectent de mépriser ce qu’ils croient situé au-dessus
-ou au-dessous d’eux.</p>
-
-<p>Son jugement sur les événements et les gens est
-celui d’un enfant de Paris, d’un rang social et d’un temps
-où l’éducation, donnée sans passion anticléricale, fait les
-cerveaux plus libres et plus personnels dans leurs manifestations.
-La politique le laisse assez incertain. Un album
-daté de 1894, <i>Doux Pays</i>, peut passer pour une œuvre
-de parti; mais la morale qu’on en tirerait est celle d’un
-flâneur dans la rue, qui, se promenant le nez en l’air,
-marque les coups, sans indignation, diverti plutôt. Pendant
-la période du boulangisme, il reste sceptique et
-attend, amusé, les événements. On se rappelle le dessin
-qui presse des danseuses autour du trou percé dans le
-rideau de la scène; l’une dit, en parlant du général, frissonnante
-de l’incompréhensible émotion que secouait alors
-un nom magique: <i>Il est dans la salle!</i>—<i>L’Œillet de
-l’absent</i>, lors de la fuite de Boulanger, est une page
-célèbre.</p>
-
-<p>Forain n’est pas un idéologue, un rêveur, ni un
-théoricien. Sa déjà longue expérience lui fait mettre dans
-la bouche des invités à l’Elysée, voyant s’avancer une
-quinquagénaire épaissie, qui est la République, avec son
-bonnet phrygien: <i>Et dire qu’elle était si belle sous
-l’Empire!</i>... exclamation où il y a à peine une petite
-déception de gens qui n’ont jamais espéré grand’chose:
-honnêtes gens un peu dégoûtés, au moment de Panama,
-mais incrédules et résignés. <i>Sous Carnot</i> comprend des
-satires du péril anarchique, qui, n’en étant qu’aux
-bombes, ne semblait pas bien menaçant au boulevardier.
-<i>Papa, ne te trompe pas pour ta bombe: 201 C5, K0, C6,
-H3, AZ02, 30</i>, dit la petite fille gentille et proprette à
-<span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span>
-son papa, qui réfléchit et répond: <i>Bien! avec de l’acide
-sulfurique et du savon noir... ça ira!</i> Il blague la terreur
-«des riches».</p>
-
-<p>Juré lors du procès des auteurs d’attentats, le
-père revient en retard du Palais de Justice, sa femme
-et sa fille se sont levées de table pour le recevoir,
-inquiètes: <i>On ne t’attendait plus pour dîner.—Il s’agit
-bien de cela, je viens de faire mon devoir... Maintenant
-vite les malles... filons!</i></p>
-
-<p>Il gouaille les familles des «chéquards», le député
-satisfait et glorieux, le parvenu, celui qui, s’adressant
-à une famille de hères, assis sur un talus le long
-de la route, descendu de son coupé à deux chevaux,
-pour solliciter la voix de ses électeurs, insinue:
-<i>Vos besoins sont les miens, vos aspirations sont les miennes!
-Je sais que vous ne voulez pas d’une Constitution calquée
-sur l’Orléanisme...</i></p>
-
-<p>Forain se contente de hausser les épaules: geste
-le plus raisonnable qu’un être avisé se permette en regardant
-devant lui. S’il y a quelque âpreté dans son ironie,
-c’est celle du vieux Français, de tempérament toujours
-un peu cruel et batailleur.</p>
-
-<p>A l’adresse des habiles et des utopistes, qui promettent
-à la foule des miséreux l’entrée prochaine dans
-une sorte d’Eden terrestre, pour les détourner de la
-réalité: <i>«Mais, monsieur le député, Charles X a dit tout
-cela à mon père...»—Les élections municipales.—L’éloquence
-parlementaire.—Les nouveaux ministres:
-«Vétéran de la démocratie, je viens humblement, monsieur
-le ministre, solliciter...»</i></p>
-
-<p><i>Sous Casimir-Périer.</i> Une gentille petite République
-console un rude travailleur, mécontent: «<i>Que veux-tu
-que j’t’dise?... C’est fait. Mais avoue toi-même que Brisson
-n’aurait pas été rigolo</i>». La même dit au président Périer:
-«<i>J’ai eu très peur, on m’avait dit que vous étiez du
-Jockey-Club</i>».</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_61">[p. 61]</span>
-«Le panmuflisme», écrit Forain, dégoûté de certaines
-bêtises... puis il passe. Dans cette série de <i>Doux
-Pays</i> (décembre 1894), nous entendîmes un premier écho
-de l’affaire Dreyfus. C’est un Alsacien à la frontière, qui,
-avec ses deux bébés, regarde arriver des militaires français;
-il leur crie: «Bravo!»</p>
-
-<p><i>Sous Félix Faure.</i> Le président dit à son valet de
-chambre: «<i>Allez me chercher le tailleur de M. Carnot</i>».
-Sur le retour de Rochefort: des gardiens de la paix,
-maintenant une foule grelottante, présentent de gros
-bouquets pour l’écrivain populaire. «<i>Parlez plus bas,
-monsieur le député: mes hommes ne votent pas</i>».</p>
-
-<p>«<i>Mon cher ministre, un électeur a été provoqué par
-la vue d’un prêtre en uniforme. Aussi, comme le député est
-vénérable de notre loge, je vous demande les palmes pour
-ce courageux citoyen</i>».</p>
-
-<p>Le grenier de la mairie du Havre: des bustes de
-Louis-Philippe, Napoléon III, Thiers, au milieu de souliers
-éculés et de vieilles culottes. «<i>Tout passe, tout lasse,
-tout casse!</i>» Les fêtes de Kiel, juin 1895: la jeune République,
-dans un manteau qui est la carte de France, montre
-de son éventail d’invitée la flotte allemande: «<i>Quel
-toupet de m’envoyer là avec un manteau déchiré!</i>»</p>
-
-<p>Madagascar: Forain partage l’émotion du peuple,
-déshabitué des tueries: «<i>Cette pièce ne nous regarde
-pas. Nous sommes pour les décès</i>», dit un planton du
-ministère de la Guerre à un pauvre diable d’ouvrier qui
-vient réclamer pour son fils, parti là-bas.</p>
-
-<p>Le ministère Berthelot: «<i>Ma potion n’est pas prête?—Vous
-ne voudriez pas, mon mari vient d’être nommé
-ambassadeur!</i>» et c’est la femme du pharmacien qui
-répond cela au client. <i>La Veille des fêtes russes. Après les
-fêtes russes, les Prêtres à la Chambre, le Cercle des
-études sociales à Carmaux</i>: partout, toujours, c’est une
-plaisanterie dans le goût populaire, sans autre allure que
-celle du bon sens et du scepticisme.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span>
-Forain est né dans le peuple, le connaît mieux que
-certains de nos sociologues de profession, l’aime, pense
-avec lui, l’incarne dans sa gouaillerie nette, son bon
-sens, son amour pour ce qui brille ou résonne, clairon
-ou tambour. Confiant et crédule, il s’amuse aux spectacles
-à quoi, fût-ce de loin, il prend part. Voici
-l’ouvrier avec sa femme riante à son bras, qui regarde
-par les fenêtres du café Anglais et dit gentiment en
-passant: «<i>M...de! ma table est prise!</i>»—Forain sait,
-en de semblables circonstances, qui ne diffèrent que
-d’apparence selon les degrés sociaux, ce qu’un sportman,
-un travailleur, un boursier ou un artiste, peintre ou acteur,
-penseront, le geste que tel sentiment déclenchera et le
-tour que prendra l’exclamation de plaisir ou de dépit
-chez chacun d’eux. Tout cela est d’une justesse de ton,
-d’une pénétration admirables.</p>
-
-<p>Il n’a pas, comme le pimpant, mais plus restreint
-Willette, un seul type de femme, qui serait la «petite
-femme de Forain». Les caractères de son théâtre sont
-infiniment nombreux, son répertoire est riche, vaste. On
-voit la femme grasse et la femme maigre «de la société»,
-la demi-mondaine, la fille d’opéra ou des boulevards
-extérieurs, concierges et modistes, toutes pourvues d’une
-philosophie imputable à l’égoïsme et à la lâcheté de
-«l’homme». Les relations de fille à mère, les frustes dialogues
-quotidiens du ménage, sans vergogne et goguenards:
-«<i>Dis donc, maman, tu sais, n’t’épate pas... Prends
-mon Chypre! Qu’est-ce qui va me rester? Ton Bully?</i>» Ou
-cette opulente dame en robe de bal, à sa jolie demoiselle,
-affalée sur la chaise dorée de Belloir: «<i>Je vois bien
-que, si nous ne nous en mêlons pas, ton père va encore rester
-sous-chef!</i>» On devine le pauvre employé, qui s’habille
-dans la pièce à côté, fatigué de passer la nuit au ministère,
-où il se serait si bien dispensé de revenir, sa journée
-finie, en cravate blanche. C’est encore la tendresse maternelle
-de la pipelette obèse, qui, le balai à son côté, dit à
-l’énorme protecteur de sa Nini, toute frêle, se peignant
-<span class="pagenum" id="Page_63">[p. 63]</span>
-en chemise: «<i>Ah! monsieur le comte, jusqu’à quelle heure
-avez-vous gâté notre Nini? La voilà qui rate encore son
-Conservatoire!</i>»</p>
-
-<p>On aime cette dame à face à main, qui, entrant dans
-la chambre de son fils et faisant sortir du lit toute confuse
-la gentille servante descendue d’un étage, en camarade,
-établit ainsi les rapports réciproques des habitants
-de la maison: «<i>Ça, c’est trop fort, faire des orgies chez
-mon fils et mettre, par-dessus le marché, une chemise à
-ma fille!... pourquoi pas mes bijoux?...</i>» La petite bourgeoisie,
-celle de M<sup>me</sup> Cardinal et celle de plus bas encore,
-n’ont pas de secrets pour Forain. Il en sent le comique
-modérément gai, les misères dont une longue habitude
-atténue la douleur, la légèreté qui sèche vite les larmes,
-l’ironie surtout, l’ironie peuple et française, l’<i>esprit</i>, l’extraordinaire
-drôlerie et la logique. Une immonde créature,
-enroulant sa nudité dans un sale peignoir, dit à un
-serrurier, la musette en bandoulière et les poings dans
-les poches: «<i>C’qu’c’est que la veine! T’aurais moins
-aimé boire, que j’s’rais ta femme!...</i>»</p>
-
-<p>La naïveté dans le cynisme des hommes vis-à-vis
-de «la fille», l’égoïsme du désir, sont prodigieusement
-éloquents sous le crayon de Forain. Le passant arrêté
-devant une boutique de modiste et qui s’écrie en voyant
-un bras maigre prendre un chapeau dans l’étalage: «<i>...Ce
-soir je vais me coûter un peu cher!</i>» n’est-ce pas le pendant
-charmant du: «<i>Et tu ne me disais pas que tu
-étais si bien faite!</i>» soupiré par un pauvre diable de
-demi-vieillard cassé à une plantureuse drôlesse dont les
-chairs indécemment rebondies font craquer le corsage.
-Chacun se rappelle la tragique image de la femme
-remontant son escalier, bougeoir à la main, et suivie
-de l’inconnu au visage de bull-dog qui, le col relevé et
-effrayant de concupiscence, suit l’infortunée dans le
-silence et l’obscurité d’une maison louche. Pourtant, même
-dans son métier périlleux, la Parisienne reste gouailleuse
-et résignée. Un joli croquis nous la montre ragrafant
-<span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span>
-son corset, et gémit: «<i>Voilà huit fois que je le quitte
-depuis le dîner... ça me rappelle l’Exposition!...</i>» Voilà
-tout.</p>
-
-<p>Forain a trop de goût et pas assez de tendresse pour
-s’attendrir à la façon de Willette et des chansonniers de
-Montmartre. La note sentimentale et un peu sotte, parfois
-touchante, d’un Delmet, la larme brève, il les bannit,
-comme aussi toute menace et toute revendication rouge
-des dramatisants de <i>l’Assiette au beurre</i>. Son intelligence
-sèche, haute et fine se plaît partout dans la seule ville qu’il
-connaisse, et s’il a un goût marqué pour le linge propre
-et les jolies façons, il ne se sent pas déplacé et ne se
-montre supérieur dans aucun bas-fond. Sa supériorité
-est ailleurs, il ne l’affiche pas, mais la porte en dedans
-de lui-même. Il n’est pas de ceux qui plantent la rosette
-de leur décoration dans la boutonnière de leur pardessus,
-afin que nul n’en ignore.</p>
-
-<p>On voudrait pouvoir étudier chacune de ses mille
-compositions, venues au jour le jour au bout de son
-crayon pendant ces dix ans où il s’est inspiré, pour les
-journaux qui le lui demandaient, de tant de circonstances
-de la vie parisienne. Notons sa série des <i>M’as-tu-vu?</i> où
-s’étale la misère du cabotin glorieux et humble, la galanterie
-élégante du foyer de la danse et le marchandage
-crapuleux des boulevards extérieurs, les courses, l’adultère,
-les affaires, la Bourse. Mais il est malaisé de faire
-un choix parmi l’éblouissante collection de ces planches,
-légères tour à tour et profondes, alertes, rieuses ou tragiques,
-qui surmontent une phrase souvent lapidaire,
-drôle, juste, humaine, dont la forme raccourcie et définitive
-est inoubliable.</p>
-
-<p><i>«Maria, vite de l’eau de mélisse et un sapin!»—«Comment,
-t’es peintre!!</i>» triste réveil dans un lit au
-milieu d’un atelier misérable. <i>«Tu n’vas pas encore dire
-qu’ c’est l’émotion.»—«Fiez-vous donc à l’accent
-anglais.»—«Alors, madame ne rentre pas dîner?...»—«Madame
-n’oublie pas son tire-bouton?...»—«Ah!
-<span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span>
-c’est votre mari? Eh bien, vous pouvez le r’prendre, y me
-donne plus de mal que trois enfants!»—«Qu’est-ce
-qu’y t’a dit?—Ne m’en parle pas, ils demandent tous
-des Bouguereau.»</i>—Et c’est l’artiste accablé, revenant
-avec ses toiles de la rue Laffitte, qui n’en veut pas, et
-c’est l’accueil, le geste exquis de la maman du joli bébé
-occupé à jouer dans un coin de l’atelier sans feu.</p>
-
-<p>Entre toutes les figures qui reviennent à cette
-époque dans les dessins de la <i>Comédie Parisienne</i>, Forain,
-encore souriant, comparé à ce qu’il devint ensuite,
-silhouette déjà un personnage qui est nouveau dans la
-caricature française, c’est le financier étranger, l’homme
-satisfait et lourd, le jouisseur. Nous retrouvons dans nos
-souvenirs, l’apparition de ce type, son entrée aimable,
-empressée, encourageante, dans le monde où il sera le
-Mécène, l’Amphitryon jamais lassé, le camarade de tous
-ceux qui voudront bien échanger, contre ses politesses,
-l’autorité de leur nom et se dire ses amis. Nous entendons
-l’accent appuyé de cet homme venu de Francfort, de
-Vienne ou de plus loin, s’établir dans la capitale, sous la
-protection de la République libérale et accueillante. Forain
-fait surtout parler le snob, l’abonné de l’Académie nationale
-de musique et de danse, le dîneur du café Anglais,
-propriétaire d’un bel hôtel aux Champs-Elysées, collectionneur,
-l’amateur de jolies femmes et de rares objets
-qu’il achète à coups de billets de banque. Nous entendons
-la voix chaude et câline qui dit à un jeune niais
-montrant son épingle <i>assez rare</i>, <i>en lapis</i>:—«<i>Je sais,
-je sais, j’ai une cheminée comme ça!</i>»—Il ne manque
-à cette légende que l’orthographe phonétique adoptée
-par Balzac, quand il met en scène le vieux Nucingen.</p>
-
-<p>C’est encore: «<i>Qu’<ins id="cor_9" title="appellez">appelez</ins>-vous chaud-froid Vladimir?—Mon
-Dieu, monsieur le comte, c’est une bécassine
-dans sa glace, avec un peu de piment sur canapé.</i>»</p>
-
-<p>Ou le dernier acte de <i>Faust</i>, quand Marguerite revient
-en robe de prisonnière; l’abonné se lève et crie: «<i>...et les
-bijoux?</i>» C’est un profil oriental, mi-indien, mi-ottoman,
-<span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span>
-que le satiriste orne d’un nez charnu, partant d’un crâne
-fuyant et dominant une bouche lippue, ligne courbe
-presque d’une tête de bélier, avec des poils frisés, sans
-âge précis. «Un habit noir», le gardénia à la boutonnière,
-se carre dans la loge d’une «artiste». Elle dit à
-son habilleuse: «<i>Est-ce pas, Juliette, que jamais personne
-ne donnerait quarante ans à c’t’homme-là?</i>» Forain
-ne flagelle pas encore. Il ricane et «blague» en gamin
-le Zola candidat à l’Académie, aminci, en correct veston,
-ou faisant sa prière, entouré des anges du <i>Rêve</i>.</p>
-
-<p>Malgré tout le charme et le piquant de la plupart
-de ces compositions, on ne peut dire aujourd’hui, sachant
-les chefs-d’œuvre qui suivirent, que la qualité de sa
-forme fût vraiment belle alors. Parfois, la construction
-de tel corps laissait à désirer, le trait était flottant ou
-escamoté; l’expression, toujours juste, mais le contour
-non sans hésitation ni faiblesse. Très particulier, reconnaissable
-entre mille, il n’avait pas encore cette ampleur,
-cette autorité que Forain acquit après quarante-cinq ans.
-Sa réputation grandissait, mais surtout à cause de ses
-légendes et de cette conversation éblouissante semée
-d’apostrophes assassines, qui, dans les dîners, dans la
-société, faisait de lui un convive recherché, fêté—et
-redouté...</p>
-
-<p>Manque de tenue, diront les étrangers, dont un œil
-est toujours tourné vers Maxim’s, mais à qui nous ne
-pouvons demander qu’ils comprennent notre génie, notre
-franchise, notre scepticisme clairvoyant. Nous leur proposons
-d’éternelles énigmes. Au moment où ils croient à
-notre suicide, nous rebondissons à leur constante surprise,
-plus jeunes et plus dispos, sans honte de notre col désempesé
-et de notre cravate dénouée.</p>
-
-<p>Les étrangers! Forain les déteste ou les ignore; il
-incarne certains de nos odieux défauts mais quelques-uns
-aussi des dons les plus précieux de notre race. Gardons-le
-pour nous...</p>
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_67">[p. 67]</span>
-IV</h3>
-
-<p>Forain est alors en plein succès, il établit sa vie;
-marié à une femme de talent et d’esprit, père d’un enfant,
-Jean-Loup, à qui il réserve toute sa tendresse, il construit
-une maison blanche et nette d’après ses plans, non loin
-de cette porte Dauphine où passent tous les acteurs de
-sa comédie. Les journaux ambitionnent une collaboration
-que réclament les lecteurs et qui divertit la
-ville dont le goût pour l’image, l’affiche, les albums
-illustrés, devient chaque jour plus marqué. Chacun
-ne peut s’offrir le luxe de tableaux pendus à son mur,
-mais on se dispute les estampes, les pointes-sèches
-d’Helleu, les lithographies de Chéret, décoratives,
-réjouissantes. Il semble que Forain délaisse ses pinceaux,
-tout occupé de trouver pour la fin de la semaine
-le fait d’«actualité» dont <i>l’Echo de Paris</i> ou <i>le Figaro</i>
-attendent le commentaire dessiné et réduit en une forme
-décisive.</p>
-
-<p>Quelle serait sa couleur politique s’il en avait une?
-Par rapport à ce que nous voyons aujourd’hui, il serait
-plutôt réactionnaire, mais vaguement, et si ce mot insuffisant
-et improprement employé, ne désignait une façon
-de sentir qui ne saurait être celle d’un homme intelligent;
-admettons pourtant que le réactionnaire soit celui qui
-n’est pas révolutionnaire, qui ne rêve pas d’un perpétuel
-bouleversement, d’une incessante mise en question de
-tous les axiomes—conventions si vous voulez—dont
-nous vivons, ni mieux ni pis, sans doute, que l’on ne
-<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span>
-fit avant, que l’on ne fera encore après nous. Le réactionnaire?
-Ce serait encore quelqu’un qui a assez lu l’histoire
-et assisté à trop de changements pour ne pas résister aux
-gestes invitants des vendeurs de panacées, ne pas se
-méfier des remèdes proposés à d’incurables maladies;
-peut-être un sceptique, ou un philosophe trop prudent,
-qui ne croit pas à la nécessité de la révolution, comme
-source de progrès.</p>
-
-<p>Forain ne s’est pas façonné une âme d’aristocrate
-ni de bourgeois qui regrette et s’épouvante. Il a un
-atavisme peuple et parisien, point de convictions irréductibles,
-nulle éthique sévère, mais du bon sens et une
-franche connaissance des hommes. S’il a déjà la «foi du
-charbonnier» dont nous l’avons vu plus tard si ardent,
-il n’en est pas encore troublé.</p>
-
-<p>Tout enfant, dans le quartier du Gros-Caillou où
-son père était artisan, Jean-Louis avait été distingué pour
-son intelligence par un abbé, M. Charpentier, aumônier
-d’une vieille famille de l’aristocratie. Il en avait reçu une
-éducation religieuse, contre quoi il n’avait jamais regimbé
-et dont le souvenir lui demeurait assez doux. Le contact
-des personnes de bonne compagnie, si antipathique à
-d’aucuns, lui avait sans cesse été agréable, comme la
-propreté corporelle et les apparences décentes. Il avait
-dix-sept ans à la guerre. Tous ceux qui ont assisté à ces
-détestables événements nous ont dit l’impression cruelle
-qu’ils en ont reçue et le puissant baptême que leur fut, à
-l’entrée de leur âge d’homme, le sang de l’année terrible.
-Il semble que l’invasion soit demeurée comme un cauchemar
-dans leur cerveau et que rien ne l’en puisse écarter
-tout à fait. Les générations qui suivent ont de moins en
-moins la faculté de vibrer à l’évocation de cette tragédie;
-ceux-là même qui se rappellent les premiers récits, les
-constantes allusions que nos parents y faisaient, regardent
-ces guerriers de hasard presque comme les héros de la
-Fable. Mais je comprends leur émotion, quand j’entends
-insulter grossièrement tout ce que nous avons été élevés
-<span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span>
-à appeler honneur, dignité, beauté morale. Admirons la
-souplesse de nos contemporains, pour qui les principes
-de notre éducation déjà ancienne, mais qui nous ont
-formés, sont l’objet d’incessantes <ins id="cor_10" title="ralleries">railleries</ins>, tels de vieux
-accessoires désuets qu’on repousse comme importuns et
-ridicules.</p>
-
-<p>Plus j’étudie le Forain d’avant le <i>P’sst...!</i>, plus je
-me convaincs que son état d’esprit fut longtemps sans
-passion. Il n’avait pas de parti pris, et il ne semble pas
-qu’il mit de l’empressement pour un parti contre un autre.
-Et, en effet, nous nous rappelons tous l’espèce de
-confiance qui régnait alors, rendait aisées les relations
-entre gens de tendances différentes, mais sans qu’on
-établît de ces distinctions, sans se livrer à cet ostracisme
-furieux des passions déchaînées plus tard. Certaines
-questions de race ou de morale n’étaient pas posées, et
-c’est à peine alors si l’on remarquait qu’à un nom fortement
-tudesque correspondît un étranger, un être différent
-de nous. L’extrême amabilité, la facilité d’assimilation,
-le caractère entreprenant d’une partie nouvelle mais déjà
-bien <ins id="cor_11" title="installé">installée</ins> de la société parisienne, qui s’en plaignait?
-Du désastreux <ins id="cor_12" title="antisémisme">antisémitisme</ins>, il n’était pas question, ou
-du moins un homme comme Forain était bien éloigné
-de prendre parti contre une fraction de citoyens, parmi
-lesquels il avait des amis, au profit des autres. Il sera à
-jamais regrettable qu’il ait fallu, pour animer son génie,
-des drames dont le pays entier allait être bouleversé. Vus
-de loin, ces événements auront peut-être une grandeur;
-de la beauté en rejaillira sur cette crise, et l’œuvre
-exaspérée de Forain apparaîtra comme plus légitime,
-sinon plus excusable, aux descendants de ses victimes.
-Des cœurs tièdes devinrent bouillants; ce fut une orientation
-nouvelle pour quelques-uns, qui, de paisibles et
-plutôt conservateurs, se transformèrent en révoltés.</p>
-
-<p>Si le développement de Forain commence à se faire
-sentir au moment du Boulangisme, sa maîtrise éclate
-après 96, date si importante d’une tragédie qui ouvre
-<span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span>
-nos esprits, agite nos cœurs, où l’on peut assurer que
-chacun—excepté peut-être certains acteurs (et encore?)—est
-de bonne foi, spontanément s’exprime, agit en toute
-sincérité, pour la défense de ce qu’il croit être les intérêts
-très menacés du pays ou de la civilisation. Malheureusement
-les points de vue sont opposés! On va se déchirer
-entre frères; l’avenir du pays est en jeu, toutes portes
-vont être ouvertes à ses démolisseurs.</p>
-
-<p>On se réveille, sortant comme d’un état d’inconscience
-léthargique. Tout à coup le terrain que nous foulions
-sans nous demander ce qu’il y a dessous, se fissure.
-Comme dans les travaux du Métropolitain, qui mettent
-à nu des étages superposés de canalisation pour les
-eaux, le gaz, l’électricité, le téléphone et le télégraphe,
-prodigieux réseau de fils et de tuyaux invisibles dont
-l’enchevêtrement silencieux et obscur participe à notre
-vie à l’air libre; nous apercevons, alors, mille choses
-insoupçonnées. Nous devinons les causes de maint effet
-déjà ressenti, mais comme une légère et fugitive douleur
-qu’on oublie dès qu’elle disparaît. Tout esprit qui ne
-fut point remué, retourné ainsi qu’un champ labouré,
-tout homme assez prudent ou assez lâche pour être
-demeuré impassible, ne comprendra pas la crise par quoi
-Forain, de charmant dessinateur qu’il était, devint grand
-artiste.</p>
-
-<p>L’affaire Dreyfus commence à la fin de 1897. Le
-<i>P’sst...!</i> journal dû à Forain et à Caran d’Ache, paraît
-en 98 et se poursuit jusqu’à la fin du procès de Rennes.</p>
-
-<p>Il contient une série de chefs-d’œuvre ininterrompue,
-dont je voudrais bien n’étudier que le dessin, car une
-incroyable maîtrise s’y atteste pour la joie et l’étonnement
-charmés des admirateurs de Forain. La plupart de ces
-planches ont la largeur de trait du pinceau trempé dans
-l’encre lithographique. On a souvent prononcé à ce propos
-le nom d’Honoré Daumier. Je vois bien les analogies
-purement extérieures qui ont rapproché l’un de l’autre
-ces deux satiristes dans l’opinion courante. C’est ce genre
-<span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span>
-de ressemblance qui fait dire au public, d’un portrait
-de femme décolletée, sur un fond de paysage, dans un
-cadre ovale: «C’est du La Tour», ou d’une enfant
-blonde sur fond gris: «C’est un Vélasquez». Forain
-aurait plutôt l’écriture appuyée, grasse et si nerveuse de
-Manet dans le <i>Corbeau</i><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, dans le portrait de Courbet
-que je possède, dans de trop rares croquis dispersés dans
-les revues. Mais l’art de Manet est un peu figé, immobile.
-Il n’a pas ce mouvement, cette fantaisie, ces coupes
-osées, cette variété, cette fougue qui mettent Forain très
-haut parmi les maîtres modernes, à côté de <span lang="en" xml:lang="en">John Leech</span>,
-de <span lang="en" xml:lang="en">Charles Keene</span> et de Degas. Il joue du noir et du
-blanc comme un Goya; il est peintre avec le crayon
-Conté ou le pinceau. Les pages du <i>P’sst...!</i> sont de
-véritables tableaux dont on peut seulement regretter
-qu’ils soient pleins d’allusions à des scènes d’«actualité»,
-qui exigeront plus tard, pour avoir toute leur éloquence
-et leur sens, des notes nombreuses et circonstanciées.
-Les noms propres abondent dans le texte, de
-personnes vouées momentanément, par l’exaspération de
-sentiments exceptionnels, à une haine politique qu’on ne
-pourra pas comprendre dans vingt ans, mais qui divisa
-les familles les plus unies, rompit de vieilles affections,
-arrêta la vie sociale.</p>
-
-<p>Je ne puis, je ne veux écrire ici le nom d’un très
-galant homme, dont la silhouette déformée, amplifiée,
-tour à tour cuisinier, évêque, militaire, maître d’hôtel,
-s’élève très au-dessus d’une individualité, pour devenir
-le symbole d’une idée et d’une race. On frémit à
-penser à cet ouragan de passions qui s’abattit sur Paris.
-Du moins, les victimes du <i>P’sst...!</i> ont-elles eu bientôt
-leur revanche et peut-être seront-elles fières, quand elles
-oseront rouvrir des albums désormais historiques, de
-se voir comme les auteurs d’un drame joué pour la
-défense de leur race. Forain défendait la sienne. Ceux
-<span class="pagenum" id="Page_72">[p. 72]</span>
-de l’autre parti avaient, d’ailleurs, leur caricaturiste,
-M. Hermann Paul, qui manqua de génie. Mais on ne
-peut pas tout posséder à la fois...!</p>
-
-<p class="footnote"><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a>
-Traduction par Stéphane Mallarmé du poème d’Edgar Poë.</p>
-
-<p>Forain dit que, dans ces temps troublés, il se couchait
-dans un état de rage et se levait, après un sommeil fiévreux,
-plus en rage encore. Comme la plupart d’entre nous, il
-ne connaissait pas les détails juridiques de l’affaire et
-ne s’arrêta pas à discuter tel ou tel point sur quoi nous
-ne serons jamais édifiés, la meilleure foi chez quelques-uns,
-la folie passionnée chez les autres, brouillant tout,
-dans la hantise d’une obsession. Forain sentait que c’était
-la fin de quelque chose dont il faisait partie: il hurlait à
-la mort, comme les autres criaient: «A l’assassin!», le
-couteau sous la gorge. Hélas! des poignées de main ne
-purent toujours être échangées entre les combattants après
-le duel. La maison est par terre. Verrons-nous ce qui
-se dressera sur le terrain calciné? On eût souhaité d’être
-enfant ou vieillard en 97.</p>
-
-<p>Si les sujets dans le <i>P’sst...!</i> sont d’un ordre strictement
-d’«actualité», la puissance du sentiment communique
-à Forain une flamme qui le transfigure et le
-grandit. Son esthétique prend un caractère grave et,
-quoique très réaliste, un accent apocalyptique. Ce n’est
-plus de la plaisanterie parisienne. A côté de cet humanitarisme
-mystique des nouveaux apôtres, source la plus
-récente de l’inspiration française, voici du patriotisme
-vibrant. D’un autre point de vue et si, comme tout
-semble l’indiquer, l’affaire Dreyfus fut une reprise, après
-un siècle, de la Révolution, les passions de Forain, que
-nous voudrions, pour plus doucement vivre en société,
-tâcher d’oublier, prendront, dans l’avenir, une signification
-que son superbe talent doublera.</p>
-
-<p>Le premier numéro du <i>P’sst...!</i> montre le «<i>Pon
-Badriote</i>» qui introduit le «<i>Ch’accuse</i>» de Zola dans
-la guérite vide d’un factionnaire; et il se termine par la
-magistrale moralité dont la légende est: «<i>Merci; au
-revoir, père Abraham!—J’fous ai diré les marrons du
-<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span>
-feu!...</i>»—La composition est grandiose. Le maigre
-sémite de France, les bras pendants, la tête inclinée sur
-la poitrine, regarde par-dessus son binocle le gros
-Prussien (les Allemands sont encore des Prussiens pour
-un jeune homme de 70), qui emporte les documents de
-l’Affaire avec un rire béat, ravi d’une nouvelle conquête.
-Quel progrès a fait le dessinateur entre le 5 février 1898
-et le 15 septembre 1899, en quatre-vingts numéros de
-crise nationale! Si le <i>Pon Badriote</i>, qui accuse, est bien
-établi dans ses traits sabrés, sommaires, rapides, il n’a
-pas l’envergure et le style du père Abraham, d’un crayon
-onctueux, débarrassé du fil de fer dont Forain longtemps
-cerna ses personnages. Le trait serait impossible à copier
-fidèlement, de si réduit qu’il était, avant, à quelques
-éléments très analysables. Voilà un dessin dont nul imitateur
-ne pourra s’emparer.</p>
-
-<p>C’est la fantaisie, la couleur dans la forme, l’atmosphère,
-les volumes différents et pour ainsi dire modelés
-dans la glaise, des diverses figures. C’est de la sculpture
-dessinée, comme certaines toiles de Carrière sont de la
-peinture modelée par un statuaire. Entre le frontispice
-et la «moralité», on ne sait quel choix faire. <i lang="la" xml:lang="la">Cedant arma
-togæ</i>, impression d’audience. C’est un magistrat vu de
-dos, qui lance en l’air, de son pied levé, un képi de
-général. La robe, formant une vivante arabesque, dans
-le mouvement tendu du corps, d’un beau noir, prend
-l’aspect d’une grosse fleur sombre, sorte d’orchidée
-fantastique. Je retrouve un Manet amplifié dans <i>Bataille
-perdue</i>, les deux amis qui, pour un instant indécis, disent:
-«<i>Ah! si nous avions eu un homme! Le baron est mort,
-Hertz est en fuite, Arton est coffré, quelle guigne!...</i>»—Je
-ne crois pas qu’à quelque parti que vous soyez attaché,
-<i>Le coffre-fort</i>: «<i>Patience!... avec ça, on a le dernier
-mot!...</i>», cette étonnante page moderne, vous laisse froid.
-La confiance en l’argent, seul sentiment, peut-être, que
-chacun éprouve, hélas! au moins à certaines minutes,
-est rendu d’une façon définitive par le geste grossier,
-<span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span>
-brutal, de ce financier aux yeux clignotants, qui, en défiant
-les autres, invisibles, tapote dans sa main de bête pataude
-la serrure secrète, dont il a le chiffre.</p>
-
-<p><i>Une nouvelle bombe</i>: «<i>Si j’en crois notre colonel,
-nous sommes sous l’état-major.</i>» Deux sinistres vieillards
-en paletot, les jambes recouvertes par l’eau du grand
-égout, posent une bombe religieusement, comme un
-prêtre élèverait l’Hostie vers le tabernacle.</p>
-
-<p><i>Un succès</i>: rentrant d’un dîner, un monsieur dit à
-sa femme, effrayante dans son lit: «<i>Charmant! bersonne
-n’a osé parler de l’Affaire Dreyfus!</i>»</p>
-
-<p><i>Cassation</i>:—il n’y a pas de légende à ce beau
-dessin d’un juge hagard, brisant sur son genou la hampe
-de notre drapeau. L’éloquence poignante de ce morceau
-est présente à toutes les mémoires.</p>
-
-<p><i>Au secours!</i> «(Zola nageant vers la rive allemande.)—<i>La
-Fourmi et la Cigale.</i>—«<i>Faut changer de quartier
-et nous faire protestants.</i>»—<i>La Plainte du sémite</i>:—La
-Petite République, boudeuse, coiffée du bonnet phrygien,
-à l’être accablé qui se lamente derrière son fauteuil:
-«<i>De quoi t’es-tu mêlé? il fallait te contenter de tripoter:
-c’était reçu.</i>»—<i>Curieux convives</i>: un baron juif et sa
-baronne, inquiets, avant d’entrer dans le salon où ils
-vont passer la soirée: «<i>Chut! je viens de donner quarante
-sous au domestique pour écouter ce qu’on dit de
-nous.</i>»</p>
-
-<p><i>L’Allégorie de l’Affaire.</i>—Un soldat prussien, casque
-à pointe, attache le masque, presque japonais, de Zola
-devant la tête d’un boursier dont le visage est, à lui seul,
-une trouvaille. Si l’on a dit que Forain rappelait Daumier,
-on pourrait aussi bien évoquer à son sujet le nom de
-Rembrandt, dont les modèles héroïques ont un peu de cet
-accent, qui est la beauté. Qu’est-ce qu’un artiste moindre
-eût fait, en supposant que les légendes du <i>P’sst...!</i> lui
-eussent été données à illustrer? Dans quelle médiocrité
-intolérable ne fût-il pas tombé? C’est le style, cet indéfinissable
-don des vrais maîtres, qui sauve le côté pénible
-<span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span>
-de cette campagne caricaturale. En bafouant ses adversaires,
-loin de les rabaisser, il les anoblit malgré lui. Il
-extrait de toute une race un type qui finit par avoir un
-caractère de médaille antique.</p>
-
-<p>Il était difficile, après Daumier et sans lui ressembler,
-de dramatiser la silhouette du magistrat, du juge. Dans
-<i>P’sst...!</i> Forain varie indéfiniment les plis de la toge,
-la toque coiffant une tête non sans analogie avec celle
-des singes de Chardin: «<i lang="en" xml:lang="en">Thank you, master Bard.</i>»—«<i>Mossieur
-est le correspondant du colonel Schwarzkoppen.</i>»—<i>Les
-Secrets d’Etat.</i>—Sublime, cet oiseau
-de nuit avec son hermine volant au-dessus de Paris, sur
-qui il fait pleuvoir ses papiers secrets.</p>
-
-<p><i>On rigole.</i> Les généraux viennent de déposer; les
-robes noires, en un paquet de plis d’étoffes entremêlés,
-se tordent de rire, macabres et sataniques.</p>
-
-<p><i>La proie pour l’ombre</i>, où la silhouette projetée du
-magistrat se traduit sur le mur en casque à pointe: deux
-noirs différents, simplement obtenus par une direction
-différente, dans les deux parties de la composition, du
-gros trait de crayon Conté.</p>
-
-<p>Pour en finir avec cette série, où les sujets servirent
-si bien J.-L. Forain, je dois rappeler quelques pages d’une
-invention linéaire, d’une couleur si belle, qu’ils resteront
-comme les points culminants de son œuvre énorme, si
-même l’Affaire cessait un jour d’intéresser,—ce que
-nous souhaitons de tout cœur,—en n’importe quel
-pays où ils soient gardés par des collectionneurs. <i>La
-Détente.</i> Trois hommes, dont un, chapeau de soie défoncé,
-visage de momie aux yeux clos ou de byzantin, hiératique
-dans l’exercice d’un sacerdoce, tient une pancarte
-où on lit l’inscription: «<i>A bas l’armée!</i>» Derrière,
-dans un cortège abruti et aviné, passant entre une haie
-de <ins id="cor_13" title="jeune">jeunes</ins> lignards au port d’arme, des ouvriers ou des
-camelots brandissent d’autres pancartes emmanchées d’un
-long bâton: «A bas la France, vive l’anarchie!...» C’est
-<span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span>
-une marche sacrée vers la paix et le bonheur universels,
-par les rues de la Ville-Lumière; les «intellectuels»
-applaudissent à l’affranchissement de l’esprit humain.</p>
-
-<p><i>Le rêve.</i>—On prend le café après dîner; de jeunes
-Orientaux descendus des mosaïques de Ravenne sont
-affalés dans des fauteuils, les doigts chargés de bagues.
-Dans le fond du salon, des barons et des baronnes de
-même race. Dressé devant eux, la tasse à la main, un «gros
-bonnet» de la finance dit: «<i>Nous ferons arrêter Boisdeffre
-par Zurlinden, Zurlinden par Pellieux, Pellieux par
-Jamont... et ainsi de suite jusqu’à la gauche.</i>»</p>
-
-<p><i>La mort de Félix Faure</i>, titre: <i>le Mauvais Café</i>.</p>
-
-<p>Dans les Vosges: «<i>C’est de là-pas que j’esbère la
-venchance.</i>»</p>
-
-<p><i>Le pouvoir civil</i>: où le banquier, un glaive dressé
-dans son poing fermé sur sa cuisse, pèse du pied sur
-le corps de la France terrassée.</p>
-
-<p>L’esprit de Forain, ses formules aussi importantes
-que son dessin, dans l’ensemble de son œuvre, j’ai été
-obligé d’en citer de nombreux <ins id="cor_14" title="exemple">exemples</ins> dans cette étude
-du <i>P’sst...!</i><a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. On ne peut guère renvoyer le lecteur à
-un album du genre de ceux où différents éditeurs ont
-réuni les autres séries de dessins politiques ou simplement
-parisiens. Peu de personnes ont gardé les numéros
-devenus très rares de ce journal temporaire. C’est à
-peine si l’auteur lui-même en possède une série complète.
-Telle est sa modestie, si petite est l’importance qu’il
-semble attacher à ce qui fera sa gloire; il est si ennemi
-de la réclame et de la publicité modernes, qu’il lui faudrait
-un ami dévoué pour prendre soin de ce qui, chaque jour,
-tombe de son chevalet sur le plancher de son atelier:
-dessins, peintures, esquisses de tout genre.</p>
-
-<p class="footnote"><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a>
-Le <i>P’sst...!</i> a été réédité en deux volumes.</p>
-
-<p>Forain ne «marche pas avec le siècle». Il n’est
-pourtant pas arrêté, mais reprend ses pinceaux, au
-<span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span>
-contraire, et couvre ses toiles de tons riches ou charmants,
-d’arabesques savantes, qui sont des variations sur
-les sujets suivants: les danseuses, les tribunaux, les
-scènes populaires enfin, dont certaines sont plus touchantes
-dans leur simplicité familiale,—mères et enfants,
-«maternités»,—comme l’on dit aujourd’hui—qu’on
-ne les attendrait de l’implacable ironiste.</p>
-
-<p>Il y a quelque temps, on vit dans l’atelier de la rue
-Spontini des projets de tableaux religieux. La beauté
-de ces compositions fait espérer tout un développement
-nouveau, une veine peut-être féconde. La largeur et la
-noblesse qu’a prises la technique de Forain, peintre,
-nous annonce encore des chefs-d’œuvre. Je voudrais,
-plus tard, continuer cette étude, qui, si elle est incomplète
-par ma faute, l’est d’ailleurs forcément, puisque
-Forain n’a pas encore achevé sa destinée, mais forme
-au contraire mille projets de peintre.</p>
-
-<p class="ldate">Février 1905.</p>
-
-<p class="sep3 cs8"><span class="smcap">Note</span>.—Je puis déjà, cinq ans après la publication de ce portrait,
-ajouter, à la liste des œuvres citées plus haut, une série de belles et
-précieuses «eaux-fortes» que M. Forain exécute en ce moment.
-Le dessin s’élargit encore, la technique de la pointe-sèche est parfaitement
-admirable, faisant penser à Rembrandt et à Goya. Le Christ
-et les Apôtres, le Calvaire, le Dernier Repas: tels sont les sujets
-auxquels revient ce catholique. M. Forain s’est apaisé; son visage,
-rose et gras, décèle une paix intérieure et un accommodement aux
-choses actuelles. Son esprit lui a concilié ses ennemis, qui semblent
-avoir passé l’éponge sur le <i>P’sst</i>. Il ne fume plus, il est végétarien
-et indulgent.</p>
-
-<hr class="hr24" />
-
-<h2 id="Page_79"><span lang="en" xml:lang="en">JAMES MAC NEILL WHISTLER</span></h2>
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span>
-I</h3>
-
-<p>On a écrit beaucoup sur Whistler<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> à l’occasion de
-sa mort. Malgré les efforts de la critique française à
-déterminer exactement la personnalité de ce charmant
-et singulier artiste, je crains qu’il ne demeure, aux yeux
-du public intellectuel, une sorte de Mallarmé de la peinture,
-un visionnaire classé entre <ins id="cor_15" title="Edgard">Edgar</ins> Poe et Mæterlinck,
-un nécroman enfermé dans sa tour d’ébène, au
-milieu d’un jardin aux sombres pavots, dont le soleil ne
-réchauffe jamais l’atmosphère glacée.</p>
-
-<p class="footnote"><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a>
-Cette étude a été écrite en mars 1905, après l’exposition, à
-Londres, des œuvres de Whistler. Celle de Paris, très incomplète,
-mal éclairée, est encore venue brouiller les idées. Il semble qu’on
-doive toujours être injuste envers cet artiste, dans l’éloge comme
-dans la critique.</p>
-
-<p>En effet, le succès parisien de Whistler éclata à
-une époque d’alanguissement général. En peinture, dominaient
-les teintes grises; en musique, une miévrerie maladive;
-dans les lettres, un goût malsain de bizarrerie et
-de mystère factices, joint à une manie, vite démodée,
-de l’exceptionnel et de l’occulte. Les esthètes s’ingéniaient
-à célébrer le silence de Bruges, les hortensias
-bleus et les chauves-souris.</p>
-
-<p>On adopta Whistler à cause de la tendance qu’il
-semblait personnifier, de même que Manet avait servi à
-Zola, vingt ans auparavant, dans les batailles du naturalisme.
-Pour Manet, les clichés de «fenêtre ouverte sur
-<span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span>
-le plein air» et «il a chassé le noir de la palette» étaient
-aussi inexacts et arbitraires que ceux dont on gratifia
-l’artiste américain, classé peut-être imprudemment au
-nombre des psychologues et des évocateurs d’âmes. Pourtant
-ce n’était pas à l’esprit de ses modèles qu’il était
-attentif; ceux-ci jouaient dans ses préoccupations à peu
-près le rôle d’une brioche ou d’un melon dans celles de
-Chardin.</p>
-
-<p>Le «whistlérisme» et le «mallarméisme» sont des
-formules qui enchantèrent notre jeunesse, comme des
-préciosités dignes de nos dédaigneuses personnes; mais
-si des néologismes ont éveillé l’attention de la foule, ils
-ont faussé l’opinion. Le «portrait de la mère de l’artiste»,
-honneur du Luxembourg, peint dans un mode mineur
-qui nous parut sans précédent, n’en est pas moins un
-des exemples les plus sains qu’on puisse proposer à
-l’étudiant et des plus traditionnels. Cette toile prit une
-légitime importance dans notre imagination, par ses
-mérites intrinsèques, alors qu’un nouveau snobisme commençait
-d’y découvrir quelque impénétrable magie.</p>
-
-<p>A notre époque, c’est, le plus souvent, par des côtés
-périssables, qu’un artiste s’impose à l’admiration de ses
-contemporains: d’où tant d’erreurs, de dénis de justice.
-Les qualités solides et saines qui nous charment dans
-certaines toiles anonymes, datant des siècles passés,
-échappent aujourd’hui à l’amateur bourré de littérature,
-qui veut, en dépit de tout, que la peinture lui donne des
-sensations directes; or la peinture n’agit directement que
-sur des tempéraments extrêmement peu nombreux. Si
-elle agit sur la foule des Salons annuels, ou sur les soi-disant
-raffinés des cénacles et des petites revues, croyez-bien
-qu’elle porte en elle-même une tare. Les succès du
-Salon, ainsi que les extravagances et les folies à la mode,
-ne durent que le moment où on les loue.</p>
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_83">[p. 83]</span>
-II</h3>
-
-<p>Dans mes plus anciens souvenirs, j’entends encore
-le nom de Whistler prononcé par les hommes que Fantin-Latour
-a groupés autour de Manet et du portrait de
-Delacroix. Au fond de l’atelier de la rue des Beaux-Arts,
-on voyait l’hommage à Delacroix, où un jeune dandy,
-pincé dans sa longue redingote, les cheveux noirs bouclés,
-avec une mèche blanche sur le front, la bouche ironique,
-l’œil perçant, se retourne vers le spectateur, c’est un
-élégant au milieu des Français plus négligés, qui sont
-Baudelaire, Champfleury, Balleroy, Duranty, Legros,
-Bracquemond, Fantin. Ce personnage étrange m’intrigua
-longtemps. Son nom revenait sans cesse dans la conversation,
-sans que des renseignements précis me fussent
-donnés par les élèves de Lecocq de Boisbaudran et de
-Gleyre ni par les anciens du Salon des refusés, auxquels
-j’osais à peine poser des questions. Je démêlais pourtant
-que le «petit Whistler» avait laissé l’impression d’un
-type original d’étranger, à une époque où les Américains
-venaient moins nombreux étudier à Paris. Il avait vite
-disparu, après des débuts brillants dont il était moins
-question toutefois que de son allure exceptionnelle, de
-son monocle et de son esprit mordant, assaisonné d’impertinence.
-On le craignait, mais on en riait, en le citant,
-comme d’un faiseur de bons mots.</p>
-
-<p>Que faisait-il vers 1860?</p>
-
-<p>Nous connaissons, si nous en prenons la peine, la
-manière, avant 1870, d’un Manet, d’un Renoir, d’un
-<span class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span>
-Fantin ou d’un Carolus Duran, ses amis. Mais de Whistler,
-on ne conservait rien. Toujours était citée la «fille en
-blanc», symphonie de blancs, à quoi il avait travaillé
-pendant des mois, dans un atelier démeublé, tout tendu
-d’étoffes blanches. Je sais maintenant, pour l’avoir vu
-récemment, ce qu’était ce pauvre essai maladroit et
-informe; je ne me rends pas compte de la profonde sensation
-qu’il put faire à son <ins id="cor_16" title="apparation">apparition</ins>. Gleyre, le maître
-de Whistler, fut sans doute irrité par l’ignorance et les
-prétentions de ce jeune Yankee; mais qu’est-ce que ses
-camarades déjà pleins de talent discernèrent d’exceptionnel
-dans cette figure sans beauté, d’une valeur si
-veule, sur son fond inconsistant? Toujours est-il qu’on
-louait en baissant la voix et avec une certaine fierté d’élus,
-ses nocturnes et ses symphonies. N’était-ce pas un
-musicien plutôt qu’un peintre, ce Whistler?</p>
-
-<p>Un jour, me promenant, collégien en congé, dans
-un de ces entresols de l’avenue de l’Opéra où les impressionnistes
-groupaient leurs œuvres, je vis, arrêté devant
-la danseuse en cire et juponnée de tarlatane, que Degas
-avait modelée, un petit homme noir avec un chapeau haut
-de forme à bord plat, un pardessus à taille, tombant sur
-ses souliers à bouts carrés, maniant une sorte d’appui-main
-en bambou et poussant des cris aigus, gesticulant
-devant la vitrine. Je devinai, par hasard, que c’était
-Whistler. Or, c’était lui, en effet, et je le rencontrai
-bientôt chez Degas, ayant été conduit par M. Ludovic
-Halévy dans ce sanctuaire plein d’horreur. Whistler avait
-apporté un carton de vues de Venise à la pointe-sèche,
-qu’il tirait avec mille précautions d’un étui de vélin à
-rubans blancs. Je ne compris rien à ces planches pâlottes,
-indications tremblées comme des reflets de lampes dans
-l’eau. D’ailleurs ses gravures et ses lithographies—je
-les ai aujourd’hui presque toutes vues—ne me semblent
-pas dignes de leur réputation. Les premières, celles de
-France, sont franches, appuyées, et rappelleraient Méryon;
-les autres sont plus libres, mais sans grand caractère distinctif,
-<span class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span>
-jolies parfois, mais faibles, dans cette manière
-pittoresque de la vignette, où Mariano Fortuny, si injustement
-oublié, ensuite excella.</p>
-
-<p>Ce fut donc par la série vénitienne, l’une des dernières
-et sa moins heureuse à mon avis, que je pris contact
-avec son œuvre. Cela ne m’expliquait pas encore les
-origines d’une réputation exceptionnelle.</p>
-
-<p>Je ne devais vraiment en prendre conscience que vers
-1885, à Londres. Pendues haut et comme si on les eût
-craintes, deux toiles, à la <span lang="en" xml:lang="en">Grosvenor Gallery</span>, me révélèrent
-un art classique et neuf à la fois: deux portraits,
-longs, étroits, dans leur simple cadre d’or mat, strié, plat,
-comme la peinture elle-même, pour ainsi dire enfoncée,
-rentrée dans une sorte de gros canevas à tapisserie. Les
-figures se retiraient de plusieurs mètres en arrière du
-mur. L’une était rose et grise. C’était une femme en robe
-d’un ton indéfini, le grand chapeau de paille à la main,
-pâle comme une pétale de pivoine pâle: lady Meux, arrangement
-n<sup>o</sup> 2. L’autre tableau, tout noir, mais d’un noir
-transparent et comme intérieurement éclairé, montrait
-une face anguleuse de «<span lang="en" xml:lang="en">Bar-maid</span>» sur un haut col paré
-de perles de corail: c’était Maud, la première femme de
-Whistler, son modèle préféré, l’inspiratrice de quelques-unes
-de ses toiles les plus caractéristiques.</p>
-
-<p>Helleu, avec qui je voyageais, et moi, nous n’eûmes
-plus qu’un désir, celui d’en voir d’autres. Nous allâmes
-frapper à la porte du maître. Il habitait alors <span lang="en" xml:lang="en">the White
-House, Tite Street</span>, dans ce Chelsea qu’il adora. On
-passait, pour se rendre à l’atelier, par une série de petites
-chambres peintes en jaune bouton d’or, sans meubles,
-tapissées de nattes japonaises. Dans la salle à manger
-bleue et blanche, des porcelaines de la Chine et de vieilles
-argenteries égayaient une table toujours garnie, dont le
-centre était un bol bleu et blanc, où nageait, parfois, un
-poisson rouge.</p>
-
-<p>Sur les murs du studio, nul ornement. Dans un coin,
-loin de la fenêtre, un rideau de velours noir tendu, devant
-<span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span>
-quoi le modèle posait. Deux chevalets vacants; une
-<ins id="cor_17" title="immenses">immense</ins> table-palette avec une série de «tons préparés»,
-mixtures différentes pour chaque toile et dont l’artiste
-se sert, du commencement à la fin, pour exécuter sa
-symphonie: tons de chair, blanc et rouge indien, ou rouge
-de Venise, mélangés; tons sombres pour les vêtements;
-un gros tas d’une certaine couleur neutre pour le fond,
-et ses dérivés pour la demi-teinte, provisions telles qu’un
-peintre en bâtiment s’en ménage dans ses camions, afin de
-«coucher» très uniformément d’importantes surfaces
-lisses. Whistler pétrit cette pâte avec un couteau à
-palette flexible et la délaye avec des brosses rondes à
-longs manches.</p>
-
-<p>La cheminée est surchargée de centaines de cartes
-d’invitation à des dîners et à des soirées, rappelant que
-nous sommes chez un «lion» de la saison. Et le petit
-homme s’agite, parle fort, avec des crescendo de «ah! ah!»
-et un accent américain inoubliable, rajustant sans cesse
-son monocle à ruban de moire, de sa belle main fine et
-nerveuse de <ins id="cor_18" title="prestigiditateur">prestidigitateur</ins>, qui semble prête à châtier
-le critique imbécile.</p>
-
-<p>S’il consentait à montrer quelque chose, c’était après
-d’interminables préliminaires et non sans s’être fait prier
-comme un pianiste. Pourtant la représentation commence.
-Le chevalet est placé en bonne lumière; puis c’est une
-longue recherche dans les casiers d’un meuble à secret,
-recherche qui exaspère notre impatience. Enfin, deux
-mains tendues tiennent par les deux index, aux ongles
-pointus, un minuscule panneau de bois ou de carton,
-qu’elles fixent lentement derrière la glace d’un cadre. Les
-souliers à bouts carrés vont et viennent, les cheveux
-bouclés tremblent, un «ah! ah!» perçant fait sursauter
-le visiteur que Whistler frappe sur l’épaule en lui demandant
-son approbation: «<span lang="en" xml:lang="en">Pretty?</span>» Et c’est un petit nuage
-gris dans une bordure d’or mat: «note», «arrangement»,
-«harmonie», «scherzo» ou «nocturne», que
-vous êtes invité à admirer.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span>
-Une autre année, Boldini nous conduit, Helleu et
-moi, à <span lang="en" xml:lang="en">Tite Street</span>. Whistler nous a conviés à prendre le
-thé. Arrivés bien avant l’heure dite, impatients, nous
-avons l’indiscrétion d’insister pour voir beaucoup, beaucoup
-de choses, de ces toiles dont on aperçoit les hauts
-châssis étroits, relégués dans l’ombre d’un paravent, et
-de ces études légères que <ins id="cor_19" title="renferment">renferme</ins> le mystérieux meuble
-à tiroirs. Whistler, en bonne disposition et mis en
-confiance par notre <ins id="cor_20" title="enthousiame">enthousiasme</ins>, se décide à tout sortir,
-à tout nous avouer. J’ai peur que, de ces choses étonnantes,
-qui passèrent trop rapidement devant nous ce
-jour-là, la plupart ne soient détruites, qu’elles n’aient été
-reprises, gâchées et définitivement abandonnées.</p>
-
-<p>Cette visite nous fit comprendre les procédés, le
-travail si nerveux de l’artiste, qui nous confessait involontairement
-ses joies et ses tristesses. Nous le surprenions
-dans l’intimité, épreuve à laquelle un homme très fort,
-qu’il n’était pas, pourrait seul se soumettre sans danger.
-Je devinai le sentiment de mes compagnons et je fus
-très troublé; j’aurais voulu arrêter l’imprudent qui, en
-me livrant trop de secrets, m’enlèverait peut-être quelques
-illusions.</p>
-
-<p>Nous passâmes d’abord en revue toute la série des
-grands portraits. Whistler, qui n’en a pas achevé <ins id="cor_21" title="plus plus">plus</ins>
-d’une dizaine pendant sa vie, en commençait sans
-cesse. La première séance était une recherche de l’harmonie,
-de la pose et des valeurs, un effleurement, une
-caresse de la toile d’où la figure était en quelque sorte
-extraite, encore vague brouillard. A la seconde, il
-précisait le caractère du personnage, tout en répandant,
-sur la première couche de peinture, une deuxième couche
-mince et fluide, qui nourrissait le dessous sans l’alourdir.
-L’œuvre était dès lors achevée en tant que tableau:
-l’artiste y avait mis le meilleur de lui-même. Mille raisons,
-excellentes selon lui, l’empêchaient de livrer tel quel,
-le portrait qui eût ainsi été sauvé. Mais il le gardait
-en vue d’améliorations que la centième séance apporterait
-<span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span>
-peut-être. Généralement il le gâtait ou l’effaçait. Nous
-eûmes la bonne fortune d’en voir, parmi de très sommaires
-et de moins heureux, quelques-uns des plus beaux.
-C’étaient <i lang="en" xml:lang="en">Connie Gilchrist</i>, la danseuse de music-hall,
-«arrangement en jaune et or»; <i lang="en" xml:lang="en">Lady Colin Campbell</i>,
-tête de gypsie au teint mat; <i lang="en" xml:lang="en">Henry Irving</i>, dans le
-rôle de «Philippe d’Espagne», les jambes du maillot
-blanc, coulées dans l’huile comme certains Vélasquez;
-<i lang="en" xml:lang="en">Mrs. Forster</i>, arrangement en noir; <i>Maud</i>, en or roux;
-un acteur en costume d’Incroyable, harmonie opaline
-de gris et de rose; certains portraits de la série des
-«arrangements en noir et brun», comme la <i lang="en" xml:lang="en">Rosa Corder</i>,
-<i lang="en" xml:lang="en">Mrs. Cassatt</i>, <i>les Leyland</i>, <i lang="en" xml:lang="en">Mrs. Waldo Story</i>.</p>
-
-<p>Whistler, entraîné et s’amusant de notre surprise,
-nous fit déguster la bonne comme la mauvaise cuvée, et,
-après de nobles inventions dans les tons les plus précieux,
-apparaissaient des harmonies moins rares, jolies encore,
-mais un peu fades. C’étaient des études d’après ces charmantes
-filles anglaises au pur galbe grec, dont il entourait
-les formes graciles d’écharpes au coloris atténué<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
-
-<p class="footnote"><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a>
-A l’exposition du quai Malaquais, il n’y avait que de
-sommaires esquisses pour ces toiles. Les lacunes étaient telles qu’on
-aurait mieux fait de s’abstenir d’un hommage au défunt, hommage
-qui s’est tourné en dédain.</p>
-
-<p>Un autre chevalet était destiné à la magique série des
-esquisses où de petites créatures <ins id="cor_22" title="falottes">falotes</ins>, Mousmés-Bilitis,
-affectées et charmantes, agitent l’éventail et le
-parasol sur un ciel de turquoises malades, le long de
-la grève marine; ou nues, érigent leur joli petit corps à
-côté d’un arbuste grêle.</p>
-
-<p>Les dessins hebdomadaires que Grévin donna au
-<i>Journal amusant</i> pendant si longtemps et ses projets
-de costumes de féeries, flattaient Whistler. Il y faisait
-souvent allusion et s’en inspira dans maints de ses menus
-et pimpants croquis, rehaussés de pastel ou d’aquarelle.
-Son ancien camarade P.-V. Galland, un des artistes
-<span class="pagenum" id="Page_89">[p. 89]</span>
-français dont il appréciait particulièrement le dessin et le
-goût élégants, était un des rares contemporains qu’il citât
-volontiers avec Grévin et auquel il pensât en travaillant.
-Les statuettes de Tanagra, les estampes nippones, Grévin
-et Galland: singulière association à première vue, mais
-qu’explique la fantaisie composite de Whistler. Il transcrivait
-ainsi dans sa langue de peintre occidental son rêve
-d’Orient, et usant alors d’un pinceau plat, étroit, traînant
-une pâte translucide, évoquait, comme dans une frise
-d’émail, ses jolies petites promeneuses.</p>
-
-<p>De cette série encore, quelques plus grandes figures
-nues ou un peu drapées, charmantes par la sensualité
-de leurs formes pleines et mignonnes de femmes-enfant,
-qu’il dessinait d’abord au crayon sur du papier d’emballage,
-dévotement.</p>
-
-<p>Dans ses flâneries au British Museum, en compagnie
-de son confrère Albert Moore, Whistler avait senti la
-singulière analogie de certains marbres avec le type anglais
-moderne, d’une beauté classique qu’on chercherait vainement
-dans la Grèce moderne. Il puisa avec discrétion aux
-sources où Leighton, Alma-Tadéma, pour ne citer que
-les plus célèbres, allaient rafraîchir leur académisme gréco-britannique.
-Mais son geste discret ne devait être remarqué
-que plus tard.</p>
-
-<p>Dans ces études antiques, aux précieuses figurines
-soufflées comme le verre de Venise, Whistler mettait ce
-qu’il y avait de plus aigu chez lui. Regrettons qu’il
-n’ait pas eu le courage ou la force physique, qui
-lui eût permis d’appliquer son ingéniosité de décorateur
-dans une œuvre dont il parla longtemps, qu’il prépara,
-mais n’entreprit jamais. La bibliothèque de la ville de
-Boston fut ainsi privée d’un panneau qui fut commandé
-et qu’on aurait aimé voir à côté de ceux de Puvis de
-Chavannes et de Sargent.</p>
-
-<p>Sur un troisième chevalet, un plus petit cadre encore
-attendait des notes de ciel et de mer, inaltérables comme
-des agathes, des paysages urbains, ruelles et pauvres
-<span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span>
-boutiques de Chelsea, cours dieppoises, animées de bambins
-croqués au hasard des promenades par Whistler,
-qui jamais ne sortait sans une «boîte à pouce», toute
-prête pour fixer, en une arabesque ornementale, le
-rapprochement inattendu de quelques tons fugitifs. Il
-avait une préférence pour cette menue monnaie, si précieuse
-à mon avis, de son talent naturel, et il avait raison
-de collectionner jalousement et d’étiqueter ces planchettes,
-dont il demandait des prix énormes, les entassant dans
-des casiers, faute d’amateurs assez clairvoyants ou assez
-riches pour se les offrir.</p>
-
-<p>C’est dans cet exercice ininterrompu de la notation,
-comme musicale, d’un nuage, de l’écume d’une vague
-ou d’un reflet dans une vitre d’échoppe, qu’il satisfaisait
-son besoin de perfection technique. Sa science et ses
-moyens étaient en une juste relation avec la taille de ces
-œuvrettes où il est sans rival. D’ailleurs, il insistait sur
-ces «notes» et ces «nocturnes», et devant ce chevalet,
-nous étions prêts à partager sa préférence, car la plupart
-des grands portraits étaient des promesses plutôt que
-des œuvres accomplies. Pour se donner le change à
-lui-même, il reprochait d’ailleurs au modèle de ne pas
-s’être prêté à leur achèvement, et aux circonstances, de
-les avoir arrêtés en route. Sans facilité, son travail était
-lent, et, pour mettre ce qu’il voulait y mettre dans une
-toile, d’uni et d’égal, il se trouvait souvent gêné, quand
-il fallait reprendre de haut en bas, dans la séance, une
-figure en pied.</p>
-
-<p>Cinq ou six fois et à de longs intervalles, pendant
-le cours de sa vie, il avait signé de son orgueilleux papillon-monogramme,
-de grandes œuvres, totalement réalisées;
-mais chaque jour il livrait un assaut dans un
-champ moins étendu, où son escrime était plus savante
-et plus adéquate.</p>
-
-<p>Whistler n’était pas un dessinateur très armé, tel
-Ingres le voulait, tels que furent les anciens maîtres. Il
-lui manquait cette aisance dans la construction du corps
-<span class="pagenum" id="Page_91">[p. 91]</span>
-humain, qui, à un Rembrandt ou même à un Hals, permet
-de se jouer des difficultés et de mettre même dans un
-groupe nombreux de figures, sans être fatigué en cours
-d’exécution, le brillant des dernières touches, l’épiderme
-<ins id="cor_23" title="vivante">vivant</ins>. Il n’était pas très savant et ses réussites heureuses
-dépendaient du hasard qu’implique le manque d’absolue
-docilité de la main au cerveau. De plus, son système de
-minces et légères couches superposées, à chaque séance,
-l’une détruisant la précédente, comporte les transformations
-les plus inattendues, heureuses ou déplorables. Le
-modèle se décourageait parfois, le peintre aussi; on
-remettait à plus tard la suite du travail, et je sais telle
-personne qui eut le temps de faire des séjours à Londres,
-en Amérique, et de revenir, des années après, à l’atelier
-de la rue Notre-Dame-des-Champs, pour voir s’achever
-péniblement son portrait. Whistler s’embarrassait, tout à
-coup, d’une main, d’un emmanchement de bras, d’un
-pied. Je ne crois pas qu’il faille mettre au compte de
-l’âge seul, ces difficultés insurmontables où nous l’avons
-vu peiner dans sa vieillesse. Il en avait toujours souffert.</p>
-
-<p>Quand il est au-dessous de lui-même, il l’est comme
-un mauvais amateur, ses défauts ne sont pas dignes de
-lui. Voyez la Princesse de la Porcelaine (autrefois dans le
-<span lang="en" xml:lang="en">Peacockroom</span>, chez Mr. Leyland), banalité de la tête,
-habile et faible, mal bâtie, mauvaise qualité du dessin,
-modelé superficiel et rond. Voyez encore le Sarasate, le
-Duret ou le Montesquiou...</p>
-
-<p>Dans le portrait où Whistler se présente de face, la
-main en avant, certains critiques candides virent des
-pièces d’or qu’il soupèse, au lieu d’un modelé faux,
-qui déforme la paume de cette étrange main, centre de la
-composition. On devine des irritations et des impatiences
-cruelles dans la lutte corps à corps avec le modèle, l’exaspération
-de n’atteindre plus souvent à ces réussites définitives
-dans de trop rares circonstances, obtenues: avec
-sa mère, par exemple, <span lang="en" xml:lang="en">Carlyle, miss Alexander, lady
-Archibald Campbell, lady Meux, Maud, Rosa Corder</span>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span>
-Nous pensions au hasard que furent ces victoires,
-en prenant le thé, dans l’atelier de <span lang="en" xml:lang="en">Tide <ins id="cor_24" title="Streed">Street</ins></span>, déjà envahi
-par le crépuscule. Le maître est là, debout, avec ses rides,
-sa bouche pincée sous sa moustache relevée de mousquetaire.
-A-t-il réalisé ce qu’il a voulu? Sans doute non,
-quoiqu’il se donne pour le plus grand entre les grands.
-A-t-il eu ce qu’il ambitionnait? Non. S’il a étonné,
-scandalisé, en des procès retentissants, couvert Ruskin
-de ridicule et nié tous ses contemporains, il n’a pas
-l’autorité que son art devrait lui conférer; chaque rare
-commande de millionnaire est prétexte à difficultés,
-lassantes quand la jeunesse a fui. Ses façons, ses mots
-amusent, on le caricature sur la scène et dans les magazines,
-on le fête dans les salons, mais c’est le whistlérisme
-et non Whistler qui est populaire et fêté.</p>
-
-<p>Ses œuvres sont faites pour nous autres, peintres de
-Paris, à qui il est joyeux de se livrer, et pour ses élèves
-qu’il voudrait réduire au rôle de simples compagnons de
-plaisir, mais qui du moins le comprennent. Son monogramme,
-la couleur de ses murs, ses «<span lang="en" xml:lang="en">ten o’clock</span>», son
-excentricité: voilà ce qui retient le public anglais en 1885.
-Whistler voudrait gagner beaucoup d’argent, il en
-dépense sans compter, et il n’en a pas. Non, comme on
-le dit, qu’il soit agité de soucis pécuniaires; Whistler,
-homme aux forts et impérieux besoins, s’est toujours
-offert tranquillement ce qu’il désirait. Il n’hésite pas à
-choisir une rare pièce d’argenterie ou de vieux Chine
-«<span lang="en" xml:lang="en">blue and white</span>», quitte à renvoyer, l’intimidant par
-sa faconde, le marchand qui ose lui rappeler la réalité
-d’une échéance. Il donne des déjeuners où la société
-la plus élégante, autour du bol au poisson rouge,
-s’esclaffe dès qu’il parle. Pour ses convives, il est
-«Jimmy», et Jimmy veut être encore un jeune dandy
-qui fait des projets d’avenir. Et il a soixante-quatre ans.</p>
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_93">[p. 93]</span>
-III</h3>
-
-<p>Une soirée passée avec Whistler au Café Royal ou
-dans le monde laissait une impression gênante. Ce diable
-d’homme bruyant en public, hâbleur, vaniteux enfantinement,
-voulait donner le change sur lui-même. Sans
-doute, il savait son art incompris, profitait au moins de
-ses avantages de causeur paradoxal et accentuait ses bizarreries
-pour retenir l’attention du public. L’effet qu’il
-s’irrita parfois de ne pas produire dans la société parisienne,
-était toujours sûr, à Londres. A chaque nouvelle
-occasion, son succès comme conférencier, plaideur ou
-essayiste, remplissait les journaux, étendait sa popularité,
-le «lionisait».</p>
-
-<p>La mode fut donnée par lui à ses confrères, de
-répondre aux articles des critiques par des lettres
-ouvertes et même d’intenter un procès à qui les avait
-sévèrement traités. Whistler, d’un tour d’<ins id="cor_25" title="eprit">d’esprit</ins> incisif,
-plein d’ironie et habile à s’exprimer par la parole
-ou par la plume, poursuivait sans répit ses ennemis, c’est-à-dire
-les journalistes, les amateurs, la société. Il écrivait
-beaucoup, d’une écriture fine, charmante, ornementale,
-qui, du moindre billet, aux savantes réserves de blanc
-sur un papier choisi, faisait un objet d’art. L’aspect
-extérieur qu’il s’était donné, autant que le décor de sa
-maison, ses opuscules imprimés, ses lettres, tout portait
-un cachet individuel et faisait partie de son esthétique.
-Son extrême raffinement se manifestait de toutes façons,
-et l’on était peiné qu’il prît à tâche de se dissimuler sous
-<span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span>
-des dehors—avouons-le—un peu charlatanesques,
-devant la foule grossière et naïve qu’il était décidé à
-intriguer comme un homme, puisque, comme peintre, il
-ne pouvait la conquérir.</p>
-
-<p>Il s’entourait volontiers de jeunes gens. A Walter
-Sickert, qui l’interrogeait sur les grands hommes de son
-temps, les Carlyle, les Disraeli, s’étonnant des modestes
-inconnus qui encombraient maintenant l’atelier: «Je
-préfère les jeunes fous aux vieux imbéciles», répondit-il.
-En vérité, il n’avait aucune curiosité en dehors de son
-art et de la culture de sa personnalité. Il ne lisait
-pas, riait de toute peinture moderne, sauf de la sienne.
-Dès qu’il avait accompli sa tâche journalière, il ne pouvait
-demeurer seul, et ayant gardé tard le besoin de sortir,
-de s’afficher dans les lieux fréquentés, il lui plaisait qu’un
-cortège tapageur de disciples l’accompagnât par la ville.
-Le soir, en habit, mais sans cravate, soigneusement coiffé
-et sa mèche blanche en point d’interrogation sur le front,
-il se répandait dans Londres, dînait excellemment et faisait
-des mots cruels, colportés ensuite par ses fidèles complaisants.
-Jeune de caractère, vraiment gai, il voulait le
-rester d’habitudes.</p>
-
-<p>Comment un homme qui avait une si noble conception
-de sa mission artistique et qui fût mort de faim
-plutôt que de transiger et de se mentir à soi-même, ne
-s’acquittait-il autrement de son rôle de chef d’école?
-Ses disciples, pour qui ses principes si vrais et si raisonnés
-étaient une manne attendue avec émotion, pourquoi les
-traitait-il en camarades tout au plus bons à répandre
-ses boutades? Whistler eût pu maintenir une sorte d’équilibre
-de la pensée à une époque de confusion où les
-débutants doivent tout apprendre par eux-mêmes, faute
-de maîtres pour enseigner ce que chacun savait jadis à
-vingt ans.</p>
-
-<p>Ses théories étaient pleines de cohésion et <ins id="cor_26" title="inséré «il»">il</ins> avait
-formulé des règles sur lesquelles il était intransigeant pour
-lui-même. Je me rappelle certaine page extraite d’un de
-<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span>
-ses essais et dont il distribuait des exemplaires à ses amis.
-C’étaient de brefs commandements d’un homme de goût,
-sur «les conditions et les proportions de l’œuvre d’art»,
-très littéraires et d’un dandysme à la d’Aurevilly. Mais
-le Maître cédait le pas à l’histrion.</p>
-
-<p>A le voir parader en dehors de l’atelier, on l’eût
-pris pour un émule d’Oscar Wilde, qu’il méprisait pourtant
-et dont il ne cessait de faire remarquer la vulgarité,
-l’inintelligence esthétique et l’insincérité.</p>
-
-<p>Les manifestations dans le ton du whistlérisme d’alors,
-il en était très fier et s’en amusait comme d’une bravade
-de grand peintre incompris, égaré parmi de demi-professionnels.
-Avec les ratés et les mondains tapageurs de sa
-bande, aussi bien, il se grisait, redressait sa taille, restait
-plaisant et familier. Mais si, rentrant tard de leurs <ins id="cor_27" title="ballades">balades</ins>
-nocturnes, ceux-ci passaient chez le maître, ils le retrouvaient
-penché dès l’aurore sur la plaque de cuivre ou
-campé devant sa toile. Le «lion» d’hier soir était devenu
-un vieillard à grosses lunettes, courbé sur son ouvrage,
-fervent devant la nature.</p>
-
-<p>Et c’est alors qu’il laissait percer ses secrets de bel
-exécutant nourri dans les musées, passionné pour la
-pureté de la matière. Tintoret, Vélasquez, Canaletto, ses
-préférés, il les avait approfondis, assimilés. Il voulait que,
-petit ou grand, son ouvrage fût, à toutes ses phases,
-digne de lui, beau dès la première séance, parfait dans
-tous ses états. La subtilité nerveuse du dessin, les valeurs
-observées avec tant de soin, sans qu’il donnât jamais
-un coup de pinceau en l’absence du modèle, enfin
-l’absolue probité de ses intentions: quel exemple pour
-nous! Ce «barbouilleur» et cet original bruyant était
-un des derniers à se préoccuper des conditions matérielles,
-sans quoi le tableau à l’huile se plombe vite et n’a pas
-de durée. Il avait retrouvé la transparence des maîtres—avec
-une technique nouvelle. Il voulait se classer à leur
-suite.</p>
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span>
-IV</h3>
-
-<p>Dans une exposition d’ensemble, on est déconcerté
-par les techniques si différentes de ses débuts et de sa
-maturité correspondant à deux phases <ins id="cor_28" title="importante">importantes</ins> de sa
-vie. Avant 1860, Whistler, pour fuir l’autorité de ses
-parents, qui veulent faire de lui un ingénieur, quitte
-l’Amérique, vient à Paris quand l’école réaliste est dans
-son plein épanouissement, reçoit la bonne leçon, puis
-va se fixer à Londres au moment où le préraphaélitisme,
-avec Ruskin, échauffe tous les esprits. C’est ainsi qu’il
-prend part à ces deux mouvements de la seconde moitié
-du dix-neuvième siècle, si considérables pour les deux
-pays, mais si opposés en leurs résultats; semblables à
-leur origine, comme toutes les rénovations artistiques,
-répondant à un besoin de sincérité, et comme une sorte
-d’effort vers l’interprétation plus fidèle de la nature. Ce
-souci de la nature, notons que tous les révolutionnaires
-du dix-neuvième siècle l’ont eu, David comme Manet,
-Holman <ins id="cor_29" title="Hint">Hunt</ins> comme Courbet.</p>
-
-<p>Dans les écrits théoriques et les conversations du
-«<span lang="en" xml:lang="en">Preraphaelite Brotherhood</span>» (confrérie) il n’est question
-que d’étudier la vie en ses moindres effets, tous
-dignes du pinceau ou du crayon de l’artiste. Le préraphaélitisme,
-que devaient prêcher des hommes plus littérateurs,
-plus poètes que peintres, fut un acte d’adoration
-devant la nature. Remontons aux candides primitifs,
-oublions les conventions, dessinons, comme un enfant,
-les êtres et les objets. La plante, le brin d’herbe, l’insecte,
-<span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span>
-les plus humbles choses seront rendues, observées avec
-tendresse et naïveté. Dans la figure humaine, ce sera le
-caractère, l’attitude juste qu’il faudra marquer; les sujets
-de tableaux, si modestes soient-ils, seront ennoblis par
-la conscience du bon ouvrier qui les traitera.</p>
-
-<p>Des tempéraments très divers distinguaient chacun
-des frères-apôtres. Le robuste John Everett Millais n’était
-que par un hasard de camaraderie enrôlé sous la bannière
-de Rossetti, de Madox Brown et de Holman Hunt.</p>
-
-<p>Whistler vécut avec eux dès son arrivée à Londres,
-il fit poser les mêmes modèles, se mêla à ce groupe, le
-plus intéressant d’alors, où il ne fut pas mieux compris
-qu’à l’Académie. Cependant, pour une partie de son
-œuvre, l’histoire le rattachera peut-être à cette école. De
-la «<span lang="en" xml:lang="en">Queen’s House</span>», où Rossetti reçut Whistler et se
-lia d’amitié avec le poète-peintre, il subit une influence
-incontestable, mais purement extérieure.</p>
-
-<p>Il ne devait plus guère quitter ce coin de Chelsea
-où il recueillit ses plus fortes impressions. La Tamise,
-qui coule déjà plus paisible dans cette ancienne banlieue
-de Londres, entre des quais ombragés de quinconces et
-construits de charmantes maisons du dix-huitième siècle,
-à la brique violette, passait naguère sous des ponts de
-bois d’un profil bizarrement japonais. Souvent, sans doute,
-sortant de la «<span lang="en" xml:lang="en">Queen’s House</span>», où des assemblées d’esthètes
-et de belles femmes à la lourde chevelure, au long
-col gonflé, avaient célébré la «<span lang="en" xml:lang="en">Blessed Damosel</span>» et la
-Florence médiévale, Whistler entrevoyait dans la brume
-de l’aurore ses futurs nocturnes; l’arche du vieux <span lang="en" xml:lang="en">Battersea
-bridge</span>, une péniche sur le fleuve, telle cheminée
-d’usine en deux tons apparentés, quels motifs pour de
-fantastiques «harmonies»! Était-il donc nécessaire d’aller
-chercher l’inspiration dans de vieux livres italiens? Pourquoi
-tant de littérature, tant de pensées, pour en faire
-un tableau?</p>
-
-<p>Il garda un souvenir affectueux du séduisant Dante-Gabriel;
-mais leurs rapports n’avaient peut-être pas été
-<span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span>
-toujours très aisés. A propos d’un sonnet écrit par le
-poète pour une composition qu’il tardait à peindre, son
-ironique ami avait demandé: «Pourquoi faire le tableau?
-Transcrivez le sonnet sur la toile au lieu de le graver
-sur le cadre!... cela suffira!...»</p>
-
-<p>D’autre part l’esprit de Ruskin dominait le cénacle,
-et Ruskin n’avait aucune considération pour le jeune Américain.
-Dans leur célèbre procès, le grave prosateur s’était
-étonné que 5.000 guinées fussent la valeur d’une pochade
-faite en deux heures. Whistler avait répliqué: «Je ne
-sais pas si j’ai mis deux heures ou une demi-heure! Mon
-nocturne m’a peut-être pris dix minutes à peindre, mais
-il résumait une vie d’observations».</p>
-
-<p>Ainsi, sous les dehors d’une cordiale camaraderie,
-il y avait entre ces hommes, simples habitudes de voisinage,
-avec quelques goûts en commun, mais, au total,
-inintelligence l’un de l’autre. Cependant, c’est dans ce
-cercle, le plus précieusement littéraire, que Whistler
-applique ses qualités de bon peintre et l’enseignement
-rapporté de Montmartre, enseignement auquel il ajoute
-celui de la <span lang="en" xml:lang="en">National Gallery</span> et du <span lang="en" xml:lang="en">British Museum</span>. Fuyant
-les primitifs, dont se réclamaient les frères préraphaélites,
-c’est aux Vénitiens, à Vélasquez et à l’Antiquité qu’il
-demande conseil.</p>
-
-<p>A Paris, il avait respiré l’air des ateliers où la riche
-palette et la mâle technique étaient encore honorées.
-La force qui agit d’abord sur le jeune élève fut l’énorme
-et sain Courbet. Dans sa première manière, Whistler
-montre son goût pour la belle pâte grasse, épaisse;
-l’emploi du couteau à palette précède celui du pinceau.
-Il est intéressant de voir, dans la collection de Mr. Edmund
-David, «la femme au piano», noble dans sa lourdeur un
-peu maçonnée, à côté d’un tableautin déjà fluide: des
-jeunes filles en robes blanches, à la Rossetti. Ces deux
-toiles révèlent l’apport de la France et celui de l’Angleterre
-dans la formation de Whistler, qui trouva la voie
-entre l’un et l’autre pays, vers l’Espagne et l’Italie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_99">[p. 99]</span>
-Manet, Claude Monet, Renoir, Degas, Fantin, Legros,
-Guillaume Regamey, Cazin, Lhermitte et les autres élèves
-de M. Lecocq de Boisbaudran, tels avaient été ses premiers
-compagnons. Vous savez l’exécution solide, savoureuse,
-que chacun d’eux possédait vers 1865 et qui, en
-dépit de multiples classifications dont le sens est déjà
-amoindri, les réunira dans un glorieux faisceau. Whistler
-tient presque autant à ce groupe français qu’à l’école
-de Chelsea. C’est Paris qui lui apprit à tenir le pinceau.</p>
-
-<p>Il est regrettable qu’on n’ait pas tenté une
-monographie de M. Lecocq, qui fut un professeur
-modeste, effacé, mais d’une rare intelligence. Fantin
-racontait les promenades à la campagne de tout l’atelier,
-quand on jetait dans un champ, au clair de lune, quelque
-loque blanche, afin d’en étudier les valeurs différentes,
-selon la lumière plus ou moins intense qui l’éclairait;
-et les observations ingénieusement pratiques qui ouvraient
-les yeux, activaient la compréhension des lois éternelles.
-M. Lecocq ne fut pas le maître de <span lang="en" xml:lang="en">James Mac Neill</span>, mais
-il l’influença tout de même de ses théories.</p>
-
-<p>C’est Londres qui développa les dispositions de coloriste
-que Whistler tenait en réserve. Londres, le point du
-monde le plus beau, le plus pittoresque pour ceux qui
-savent regarder. Whistler, assurément, fut un des premiers
-à en découvrir les mille merveilles: effets continuellement
-changeants d’une atmosphère prismatique et
-diaprée; noblesse de son architecture courante, si touchante
-dans son apparente nudité, si appropriée au climat,
-si colorée, si élégante dans ses délicatesses dissimulées.
-Londres, majestueuse cité aux plus hardies constructions
-modernes, où la brique et le fer s’offrent nus, sans ces
-mesquins festons dont le Paris moderne croit se devoir
-à lui-même de masquer des ponts et des magasins.
-Whistler l’adora quoiqu’il fît profession de le détester.
-Il eut une tendresse pour ses femmes à la chair de fruit,
-coiffées de cheveux plus ambrés que ceux des Vénitiennes
-et des Sévillannes. Il n’avait qu’à ouvrir sa porte
-<span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span>
-pour croiser des filles, belles comme des statues grecques
-ou transparentes comme des fleurs de <ins id="cor_30" title="mangolia">magnolia</ins>. La marmaille
-des rues, si drôlement costumée d’étoffes aux tons
-crus, plus éclatants encore dans la brume humide qui les
-exalte, il les introduisit dans l’art, ainsi que ces pauvres
-devantures de boutiques peinturlurées, prétextes à ses
-plus merveilleuses variations. Whistler ne peut s’expliquer
-que par Londres, qui est à la fois une Venise, une Hollande
-et toutes les parties du monde amplifiées, poussées
-jusqu’à une sorte de paroxysme du pittoresque par la
-richesse de la vie et la pléthore dont elle éclate.</p>
-
-<p>Pour moi qui en reçus mes premières impressions
-et qui en fus intoxiqué, l’art de Whistler prend un
-sens plus net peut-être que pour le Français, à qui
-répugne la saveur anglaise, amère et sucrée comme le
-gingembre. Londres ayant pour moi le même genre d’attrait
-que Rome a pour tels autres, je suis reconnaissant
-au maître de ses moindres croquis, parce qu’ils témoignent
-d’une émotion que j’ai ressentie, d’une prédilection pour
-certains coins de rues que je garde au fond de ma mémoire
-depuis les heures de ravissement que je passai là-bas,
-comme enfant, puis comme homme, sans jamais me
-lasser d’admirer et d’y retourner.</p>
-
-<p>Un étranger voit mieux qu’un natif ce qui fait le
-caractère d’un pays. Whistler, Américain, devait traduire
-Londres dans une langue bien plus expressive que
-celle d’aucun Anglais. Il la vit, comme je crois la voir,
-élégante dans ses pauvretés et ses tares mêmes, fine dans
-son outrance, barbare et supérieurement civilisée, classique
-et si contemporaine, passionnée sous des dehors
-de réserve et surtout picturale plus qu’aucun autre
-endroit sur terre.</p>
-
-<p>La brume, l’eau immobile et moirée, les mousselines
-et les gazes impondérables d’un climat humide qui transforme
-en palais et en lacs de rêve le plus simple mur
-et le ruisseau, n’est-ce pas la moitié du génie de Whistler?</p>
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span>
-V</h3>
-
-<p>Voici un des rares artistes d’aujourd’hui, dont il
-suffirait qu’une seule toile subsistât pour qu’on pût le
-juger. Et cette œuvre d’élection, c’est le portrait de sa
-mère. Ce calme chef-d’œuvre dont la présence dans le
-Musée du Luxembourg assurera à Whistler la durée.
-Les gris argentés, les noirs verdâtres, les lignes simples
-et nobles qui forment son rythme, séduisirent, à leur
-apparition, autant que les polyphonies impressionnistes
-et prirent dans leur réseau arachnéen la jeunesse
-artiste. Grande habileté d’avoir su ménager son effet,
-choisi le moment d’entrer silencieusement au milieu des
-plus bruyants accords, dans une galerie toute moderne
-et internationale, parmi les étalages bigarrés de ses
-contemporains. Il la voulait au Luxembourg: cette toile
-y alla. Si vous avez vu et admiré ce portrait de vieille
-femme, votre admiration pour Whistler est allée d’emblée
-là où il se surpassa. Ce profil fin, sous les bandeaux
-argentés et le petit bonnet d’impalpable dentelle, avec
-ses brides hiératiquement rigides, tombant sur une
-plate poitrine de vieille femme déjà prête pour le suaire;
-l’atmosphère glacée de la chambrette austère, à la tenture
-de deuil, aux sparteries nettes, la chaise anguleuse, et ce
-tabouret sans capitons où s’appuient deux pieds chaussés
-de velours, rapprochés comme ceux d’une figure tombale,
-cette majesté toute intime stimulera votre imagination.
-Vous ne perdrez jamais, après les avoir regardés, le
-souvenir de ces traits délicieusement aristocratiques, de
-<span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span>
-ce nez si joli, de cette bouche tremblante, de ce regard
-noyé dans le rêve, terni, mais si vivant d’être un œil
-relevé dans un visage un peu abaissé, qui n’a plus la
-force de se tenir droit sur le col—déjà presque d’une
-morte.</p>
-
-<p>Le modèle collabora puissamment avec le peintre.
-On a dit que l’image de sa mère offrait à l’artiste
-une occasion sans seconde d’exprimer le tréfonds de
-soi-même. Cette opinion courante et presque banale est
-tout à fait juste pour Whistler. A son habituelle émotion
-en présence de la nature, il ajouta, cette fois, sa tendresse
-filiale et ce pathétique des heures qui précèdent
-la déchirante séparation finale. Sa brosse, trempée dans
-les essences les plus précieuses, agglutine des poussières
-d’ailes de papillons sombres, pour les étendre amoureusement
-sur un canevas très fin, sorte de batiste rentoilée
-et si fragile, que j’ai connu longtemps ce tableau troué,
-sans qu’on osât le réparer—comme un verre de Murano.</p>
-
-<p>Une autre fois, Whistler se mesura encore avec un
-modèle d’exception: c’était Thomas Carlyle. Il s’y
-exprima en une très belle page, mais inférieure cependant
-au portrait de sa mère. La donnée était à peu près la
-même: une figure de profil sur un fond uni, même
-chaise, même natte sur le plancher. La ligne arabesque,
-très recherchée et trouvée, de cette redingote marron,
-bouffante sur le devant, conduit à la tête rose du
-noble vieillard, inclinée, elle aussi, sous ses cheveux
-gris. L’œil est doux, triste et inquiet, s’écartant du spectateur.
-Ce portrait est beau, mais on y sent l’effort, la
-matière y est alourdie, dans le visage surtout, qui a dû
-être peint et repeint jusqu’à la fatigue. Le modelé, non
-sans quelque ressemblance avec celui de Courbet, s’est
-amolli dans les reprises, il est trop empâté pour la main
-de Whistler, qui, comme Titien et parfois Vélasquez, ne
-gardait tous ses moyens qu’autant que la trame de la
-toile restait visible, invitant le pinceau à jouer avec elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_103">[p. 103]</span>
-Dès que les trous «se bouchent», les gris cessent
-de tinter comme de l’argent, le métal perd son timbre.
-Dans un éclairage de côté, le jour frisant, les reprises
-rendent vite la couleur cotonneuse. C’est peut-être pour
-pallier cet inconvénient et parce qu’il éprouvait une gêne
-dans les modelés à relief, qu’il cessa soudain d’éclairer
-le modèle autrement que de face, et en plein. Un objet
-placé dans l’axe de la fenêtre n’a plus ni son volume ni
-son relief, puisque les saillies, marquées par l’ombre et
-les lumières, donnent seules la sensation de l’épaisseur.
-Les valeurs de cet objet étant à peu près les mêmes que
-celles du fond, on obtient une image plate comme
-une feuille de papier. De plus, chez Whistler, le clair et les
-luisants sont très atténués par la distance qui sépare le
-modèle de la fenêtre. Il chercha beaucoup la position
-que doit occuper une figure dans une chambre, en vue
-d’un bel effet tranquille et uniforme, qui donne de la
-grandeur, n’aimant pas l’éclairage conventionnel qui
-projette les personnages en avant du cadre, leur prête
-une apparence de ronde-bosse et en fait un trompe-l’œil.
-Le tableau qui rappelle le panorama et amène le modèle
-au premier plan, lui faisait horreur, le choquait comme
-une concurrence déloyale à la réalité. Il avait souvent un
-geste de la main, comme pour repousser dans le lointain
-ce que la plupart des peintres, même Rembrandt, attirent
-en avant. Le relief ne lui semblait pas digne de la peinture
-ni compatible avec ses moyens. Il était très occupé
-du fond dans ses portraits.</p>
-
-<p>Le fond est un problème de première importance,
-d’abord parce que c’est sa qualité qui fait le tableau,
-techniquement, harmoniquement, et aussi pour des raisons
-extrapicturales. Holbein et les primitifs aimaient les ornements
-compliqués, ou même des sites, qui, chez eux, ne
-nuisent pas au contour du visage, quoique les détails en
-fussent aussi appuyés que ceux de la bouche et des yeux.
-Les Vénitiens et Vélasquez, les Flamands, employèrent
-tour à tour le fond uni, la draperie d’un rideau, les ciels
-<span class="pagenum" id="Page_104">[p. 104]</span>
-de convention, le décor de l’appartement. Les Anglais du
-dix-huitième siècle, obéissant au goût élégamment pompeux
-de leurs clients, invariablement les placèrent dans
-de magnifiques parcs ou sous le portique de leurs châteaux.
-Il importe peu que le fond soit uni ou compliqué,
-quoique M. Degas ait dit avec ironie de telle dame se
-présentant très parée comme sous un rayon électrique,
-devant un noir frottis à la Bonnat: «Elle pose devant
-l’infini et l’éternité!» boutade qui n’a plus de sens, dès
-que cet «infini» est un ton juste et harmonieux s’équilibrant
-avec le sujet.</p>
-
-<p>Si le sujet est une personne intéressante par elle-même,
-il pourra paraître plus décent de lui laisser tout
-son intérêt individuel, sans l’adjuvant des meubles de
-son intérieur. Un mur gris peut être d’une grande éloquence,
-selon la façon dont la lumière s’y glisse; ou
-veule et muet, comme si souvent on le déplore dans tels
-portraits mesquins de Fantin-Latour. L’important, c’est
-que le peintre trouve, tôt ou tard, le genre de fond qui
-convient à son procédé. Le fond lui est en quelque sorte
-imposé par sa façon de peindre, une figure ne pouvant
-être reprise dans une séance, sans que le fond le soit
-aussi. Les portraitistes rapides et très féconds, comme
-Van Dyck, et surtout comme les Anglais, s’étaient
-approprié une formule de paysages ou de draperies, qui
-se prêtaient à des orchestrations variées, selon le ton du
-costume et des chairs, faciles à établir quand le modèle,
-pressé, est parti.</p>
-
-<p>Une occasion devait, certain jour, mettre Whistler
-dans une nouvelle direction. Dans sa première maison
-de <span lang="en" xml:lang="en">Cheyne Row</span>, vint poser <span lang="en" xml:lang="en">miss Rosa Corder</span>. Le hasard
-la fait passer, toute de brun vêtue, devant une porte de
-l’appartement, qui se trouve être noire. Whistler est
-frappé par la simplicité, la netteté des grands plans bien
-distincts, quoique atténués, de la silhouette, comme en
-certaines fresques pompéiennes dont le fond est noir
-aussi. Il se met à l’ouvrage, et bientôt surgit ce merveilleux
-<span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span>
-portrait, «arrangement en brun et noir»,
-exemple accompli de sa manière la plus significative.
-C’est pour cet effet qu’il eut, dès lors, et pour longtemps,
-une sympathie et une préférence, instinctives d’abord,
-puis raisonnées. J’insiste sur ce fait, qu’il «se trouva»
-par hasard, comme l’on dit aujourd’hui, mais qu’il ne
-chercha pas à se singulariser par une étrangeté de vision
-arbitraire. Sa difficulté à peindre purement, sans que le
-modèle posât devant lui, était ainsi diminuée et sa grande
-sincérité d’artiste, mise à l’aise, car la nature ainsi préparée
-par lui, il n’avait plus qu’à la «copier». Dès lors
-il connut ce qui lui restait à faire.</p>
-
-<p>Son exécution ne changea plus guère. On en trouverait
-les éléments dans certain portrait d’homme par
-Vélasquez au musée de Madrid. Parfaite justesse, solidité
-sans empâtements. On confond souvent «solidité» avec
-épaisseur de la matière. Les Allemands modernes, par
-exemple, et les plus mauvais parmi nous, croient qu’une
-forte technique est une technique voyante, martelée et
-lourde. On traitera communément de superficielle la
-peinture transparente et fluide, qui laisse visible le grain
-de la toile. Pourtant ce n’est pas l’épaisseur qui donne
-la solidité, et les fines coulées de thérébentine d’un
-Whistler sont aussi consistantes que la maçonnerie de
-Courbet. Il n’y a, comme dit Corot, que la forme et les
-valeurs. C’est pour ne plus se soucier du <i>ton</i>, abstraction
-faite des valeurs, que les jeunes impressionnistes tombent
-de plus en plus dans la peinture creuse. Leur idéal est
-le papier de tenture ou la fresque. Étrange erreur que
-de vouloir réduire aux dimensions d’un tableau de chevalet
-les données décoratives d’une surface murale.
-Whistler pensait qu’un objet d’art, peinture, pastel, gravure,
-dessin, doit être un objet précieux, dans sa matière
-et dans son exécution.</p>
-
-<p>Il me semble que je parle d’un ancêtre!</p>
-
-<p>La quantité d’esquisses, d’essais sommaires, qui sont
-une part délicieuse du bagage de Whistler n’infirment
-<span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span>
-pas ce que j’avance. Son obstination persévérante dans
-le travail, son souci constant d’achever, ne l’empêchaient
-pas d’être, le plus souvent, fier d’un coup de crayon ou
-d’une esquisse rudimentaire. Car «achever», c’est communiquer
-l’impression qu’on a eue, laconiquement ou
-à force d’insistance. Or il avait des mots brefs, aussi
-éloquents que ses discours les mieux concertés. Rappelez-vous
-le port de Valparaiso, qui date pourtant de 1866.</p>
-
-<p>N’ayant connu qu’à la fin de sa longue vie les
-éloges hyperboliques, il n’avait pas été gâté par des
-succès prématurés, si pernicieux souvent. Les éloges sont
-prodigués aujourd’hui aux incomplets, aux débutants,
-comme naguère ils l’étaient aux académiciens gourmés:
-réaction prévue et nécessaire, mais combien dangereuse!
-Les obstacles, les dédains et la lutte, seuls, fortifient les
-convictions. <span lang="en" xml:lang="en">James M. Neill</span> n’était pas un homme pressé.
-Inébranlablement, il croyait aux maîtres, pensait pouvoir
-les continuer, peut-être même les surpasser, et il s’était
-trop longtemps senti seul dans le désert pour se laisser
-troubler par des remarques désobligeantes ou des dédains
-tendancieux. Il se croyait plus classique que le grand
-Watts et plus moderne que les impressionnistes, dont il
-traitait le laisser aller et l’art souvent hâtif, de sottise et
-d’enfantillage.</p>
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span>
-VI</h3>
-
-<p>La lutte engagée depuis quelques années entre les
-défenseurs de la peinture soi-disant claire et de la peinture
-prétendue noire, ajoute à l’œuvre de Whistler un
-grand intérêt historique. Dans la confusion des idées et
-la tourmente des opinions jetées au hasard à une foule
-distraite, la question risque de s’égarer ou de ne pas
-être tranchée du tout. Est-il d’ailleurs bien utile qu’elle
-le soit?</p>
-
-<p>Le mot «vérité» n’a pas de sens en esthétique et
-les règles les plus opposées ont produit des choses également
-belles. La nature est prodigue d’aspects contrastés:
-mon œil sera charmé par ce qui attristera le vôtre. Libre
-est chacun d’aimer ces effets sobres et atténués ou les
-paroxysmes lumineux et la polychromie. Nier le noir
-est aussi puéril que nier le bleu et le mauve; dire de
-Whistler qu’il eut une mauvaise action sur son temps,
-serait aussi injuste que d’accabler Rodin, Monet ou
-Cézanne d’un pareil reproche. Pourquoi appeler «suie»
-ce qui n’est pas «fleur»? Les maîtres d’exception ont
-autant d’influence par leurs défauts que par leurs qualités.</p>
-
-<p>A l’origine de ces querelles d’école, on distinguerait
-assez vite le simple caprice, l’arbitraire position d’esprits
-sans solidité, qui donnent, dernier argument de l’ignorance,
-leurs préférences comme des lois.</p>
-
-<p>L’exposition de Whistler, dont nous allons avoir le
-régal, servira de prétexte à bien des controverses professionnelles,
-embarrassera certaines consciences inquiètes.
-<span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span>
-Un mois après la fermeture des Indépendants, ces continuateurs
-éperdus de Cézanne et de Seurat, il faudra louer
-et analyser un autre impressionniste, qui se dresse en
-beauté, majestueusement, gravement, à côté des sottes
-tentatives, des pauvretés et des chétifs essais. Impressionnisme
-dans un mode mineur, tout aussi vif, plus
-profond que le nôtre et qui ne rejette pas la leçon du
-passé, mais en profite au contraire: tel est celui de
-Whistler.</p>
-
-<p>Qui eût prévu que Cézanne et Whistler seraient, au
-commencement du vingtième siècle, les seuls chefs de
-file derrière qui la jeunesse artiste marcherait fascinée?
-Il suffit de constater le fait pour prendre une vue nouvelle
-de deux races, de deux types intellectuels, dont les
-manifestations provoquent, de plus en plus, un antagonisme
-hargneux.</p>
-
-<p>Whistler nous est envoyé comme le dernier messager
-des maîtres, tendant un anneau de la chaîne brisée par
-l’académisme et par l’humilité lassée des adversaires du
-savoir et du talent. Ce maître de la lumière et des valeurs,
-ce pur coloriste, donna une grave leçon de respect, de
-conscience, de volonté. Nous aurions préféré, si c’eût été
-possible, écarter maints détails de sa physionomie, pour
-ne pas amoindrir l’enseignement robuste et sain de celui
-qui eût pu être un guide, comme Corot en fut un pour
-Pissarro, Monet, Sisley, Manet même, à leurs débuts.
-Corot ne cessa de prêcher l’étude des «valeurs», c’est-à-dire
-l’exacte proportion des tons, relativement les uns
-aux autres, comparés au blanc pur, qui est, sur la
-palette, l’extrême lumière, et au noir, qui en est le contraire.
-Whistler posséda la logique, le «goût», la distinction.
-Ne confondons pas ce mot, si discrédité aujourd’hui,
-avec fadeur, mièvrerie, affectation académique ou mondaine.
-Sa distinction est une beauté qu’on aime dans la
-statuaire de la Renaissance ou de Tanagra, comme dans
-l’imagerie japonaise ou dans l’art du dix-huitième siècle.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span>
-S’il présida, en Angleterre, à une sorte de renouveau
-du style décoratif, oublions ses bizarreries pour ne voir
-que la discrétion avec laquelle il débarrassa, dans la
-maison, le «<span lang="en" xml:lang="en">modern style</span>» d’un pénible fatras et de
-détails inutiles et trop contournés. Il ne doit pas être
-responsable de certains excès dont on le chargea. Avec
-quelques pots de couleurs bien choisies, il apprit à faire
-du plus ordinaire appartement moderne, un intérieur
-décent. Son goût, tout japonais, correspondit à un besoin
-du public, las des formules néo-gothiques de William
-Morris, qu’avait inspiré Rossetti. Soyons-lui, de cela, à
-jamais reconnaissants. La double leçon de Whistler
-mérite d’être écoutée: celle de l’homme, à la fois si
-traditionnel et si moderne, et celle du peintre classique,
-quoiqu’original, qui, avec les seules ressources de la
-nature morte appliquées à la figure, ramena à une bonne
-technique les égarés de l’Ecole et de l’Impressionnisme.</p>
-
-<p>Whistler transforma la palette, en la réduisant dans
-ses éléments constitutifs. Il la débarrassa des laques,
-des mauvais verts, des chromes et des cadmiums, pour
-la charger de solides et immuables terres qui, mélangées,
-lui donnent tout ce qu’il requiert, grâce à une <ins id="cor_31" title="transpo-position">transposition</ins>
-nécessaire et nullement plus artificielle que celle
-de Claude Monet. Les «tons préparés» et le noir
-reçoivent donc de nouvelles lettres de noblesse, à l’heure
-même où l’impressionnisme français les bannit, pour ne
-plus employer, en tons purs, que les couleurs de l’arc-en-ciel.</p>
-
-<p>Deux expositions récentes, à Londres, nous ont heureusement
-permis de comparer entre elles un grand
-nombre de toiles faites avec l’une et l’autre palette. A la
-<span lang="en" xml:lang="en">New Gallery</span>, la Société internationale, fondée par Whistler
-et que préside aujourd’hui M. Rodin, rendait un hommage
-solennel à notre Maître, tandis qu’un marchand
-parisien avait déballé, dans le <span lang="en" xml:lang="en">Grafton Gallery</span>, les
-réserves de son magasin. Il s’agissait d’établir, de l’autre
-côté du détroit, un débouché pour le syndicat qui
-<span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span>
-veut conquérir le vieux et le nouveau monde, lui
-imposer sa pacotille. La tentative fut bonne et eût été
-meilleure encore si le choix eût été plus judicieux. Mais
-on voulait trop prouver, et cette «chasse au noir» fut
-mal organisée. Manet, noir et blanc, comme le Greco;
-M. Degas, l’incomparable dessinateur, dominaient un
-ensemble de paysages, souvent jolis, mais dont la totalité,
-uniformément grise et terne, plombée, veule, lassait vite
-le visiteur. Quelle erreur lamentable que cette collection
-de petites études toutes pareilles, crayeuses et <i>sans
-lumière</i>, où les effets de soleil, les ciels bleus tendres de
-l’Ile de France, comme les ciels d’orage, offraient cet
-aspect défraîchi et rance d’une salle Caillebotte indéfiniment
-prolongée! Le défaut de composition, le manque
-de choix, le hasard de la mise en page et, plus que tout,
-la <ins id="cor_32" title="monotomie">monotonie</ins> de ces notations quotidiennes de coins
-quelconques d’une <ins id="cor_33" title="éternelles">éternelle</ins> banlieue, finissaient par
-irriter. Au contraire, Renoir s’affirmait avec sa fameuse
-«loge», elle, riche des plus somptueux noirs, de bruns et
-de rouges que Delacroix n’eût pas reniés. Cet écrin de
-rubis, de perles et de jais, éblouissait à côté des quelques
-lainages teints des Renoirs plus récents. C’étaient aussi
-des natures mortes macérées et saumâtres de Cézanne,
-belles de leur lourdeur de marbre, <ins id="cor_34" title="décorative">décoratives</ins> comme de
-vieilles céramiques, à peine des tableaux; puis on subissait
-une <ins id="cor_35" title="nouvelles">nouvelle</ins> série de paysages tout fleuris d’arbres
-printaniers des bords de la Seine ou de la Marne. Cette
-prétendue peinture gaie était morne: la claire chanson
-promise ne s’élevait pas. Somme toute, point de «joie
-de vivre», point de «fenêtre ouverte»; rien de strident,
-car la patine du temps a déjà fondu et recouvert d’un
-émail épais, quand ce n’est d’une poussière tenace, ce
-qui devait le défier. Je n’eus pas à la <span lang="en" xml:lang="en">Grafton Gallery</span>,
-la sensation de la lumière.</p>
-
-<p>C’est que la puissance lumineuse d’une toile ne vient
-pas des tons choisis pour la peindre, mais des <i>oppositions</i>
-de clair et de sombre, d’où tous les maîtres, depuis les
-<span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span>
-Vénitiens jusqu’à Manet, en passant par Rembrandt,
-Vélasquez, Watteau, Delacroix, Diaz et Courbet, ont tiré
-leurs effets les plus sûrs.</p>
-
-<p>Il est inexplicable que l’on se soit imaginé récemment,
-que la lumière ne peut être obtenue que par des
-tons clairs. Toute l’histoire de la peinture prouve le
-contraire, et je ne sache pas que la Saskia de Rembrandt
-le cède en rien, pour l’éclat, à l’homme à la mentonnière
-de Van Gogh. J’ai sous mes yeux une tête d’enfant par
-Renoir, le portrait de Ziem par Ricard, tout en terre de
-Bruxelles et en Sienne brûlée; une matinée d’avril sur
-les collines d’Argenteuil, par Monet, voisine avec d’anciens
-Corots d’Italie. Or, ce sont les Ricards, les Corots
-qui trouent la muraille.</p>
-
-<p>Toute peinture, après vingt ans, cesse d’avoir de la
-fraîcheur. Elle ne se soutient plus que par la distribution
-des valeurs. Un paysage de <ins id="cor_36" title="Grainsborough">Gainsborough</ins>, un Canaletto,
-un Manet de 1867 fait avec les vieilles recettes, j’en
-ai la preuve devant moi, ont plus de puissance lumineuse
-qu’un Sisley. Toute personne de bonne foi en peut faire
-l’expérience et le public ne tardera pas à s’apercevoir
-qu’il a été mystifié par les critiques d’art. Les tons entiers,
-apposés par taches les plus pures, même chez Seurat et
-Signac, passent, se ternissent; leur puissance colorante
-n’a qu’une courte durée et dès que celle-ci s’anéantit, le
-tableau s’éteint. Les impressionnistes qui n’ont cherché
-que la lumière, l’ont moins exprimée en leurs œuvres
-que Courbet, Ribot ou Manet. Le <i>ton pur</i>, pour qui la
-jeune génération ferait bon marché de toutes les autres
-qualités, est aussi dangereux que l’emploi du «bitume»
-tant reproché aux <ins id="cor_37" title="peintre">peintres</ins> de 1830.</p>
-
-<p>L’exposition Whistler à la <span lang="en" xml:lang="en">New Gallery</span> était <i>lumineuse</i>.
-La délicieuse Miss Alexander, dès le seuil, recevait
-les visiteurs avec sa grâce de petite princesse espagnole.
-Je sais peu de toiles plus claires que celle-ci. Les cheveux
-de l’Enfant fondus comme la croupe des chevreuils de
-Courbet, les verts de jade et les blancs laiteux de la
-<span class="pagenum" id="Page_112">[p. 112]</span>
-jupe sont d’une matière inaltérable. Les pigments ne
-sauraient s’en désagréger et sa pâte unie à la solidité
-de l’agathe. Quel repos, quelle sobriété, quel goût sûr!
-Whistler s’est toujours détourné de ce qui est laid et
-vulgaire. Il comprend ce que la nature permet à l’homme
-de reproduire avec quelques poudres colorées. Vouloir
-rivaliser avec le soleil lui semble absurde. Quand le vent
-souffle d’est et que le Palais de Cristal étincelle, l’artiste
-ferme les yeux et rentre dans son atelier, a-t-il écrit dans
-son <i lang="en" xml:lang="en">Ten o’clock</i>. Laissons les naïfs tenter de suggérer
-l’impression de tel effet qui nous aveugle dans la rue.</p>
-
-<p>Le premier devoir du paysagiste, c’est de planter
-son chevalet devant le motif dont il y a un tableau à
-tirer. L’exact rapport entre «le motif» et la toile ou la
-feuille de papier, entre les outils et les moyens d’expression
-qui sont à sa portée, Whistler en a, avant tout,
-l’intuition. Admirable impressionniste, en ce sens qu’il
-<ins id="cor_38" title="sugère">suggère</ins> l’impression d’une brume, d’une vague sur la
-<ins id="cor_39" title="plages">plage</ins>, des façades de vieilles maisons; mais n’essaye
-pas de peindre ce qui est au-dessus du ton où son instrument
-est accordé.</p>
-
-<p>On m’objectera les jardins de Cremorn, avec ses
-feux d’artifice. Mais c’est là surtout que sa théorie est
-compréhensible. Si les roues pyrotechniques y étincellent,
-c’est qu’elles éclatent dans la nuit. Pour ces seuls
-tableaux, d’ailleurs, Whistler usa de sa mémoire, regardant
-longuement, puis, fermant les paupières, redisant à
-quelques amis chargés de regarder le même spectacle,
-les détails qui l’en avaient frappé pour les enregistrer
-de force dans sa mémoire. Les cinq ou six nocturnes—souvenir
-de Cremorn—sont peut-être la création la
-plus extraordinaire de la peinture moderne. Jamais l’azur
-violet de la nuit ne fut exprimé avec autant de profondeur,
-jamais l’ombre transparente des terrains ne le fut mieux,
-pas même par Vélasquez dans sa célèbre chasse de la
-<span lang="en" xml:lang="en">National Gallery</span>.</p>
-
-<h3><span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span>
-VII</h3>
-
-<p>Whistler n’eut de succès que dans les dernières
-années de son séjour à Paris. Il avait épousé la veuve
-de l’architecte Godwin. Le couple, heureux, s’établit
-110, rue du Bac, dans un appartement vieillot, donnant
-sur des jardins de couvents. L’ameublement et la décoration
-furent les mêmes qu’à Londres. Le maître avait
-son atelier rue Notre-Dame-des-Champs. Mallarmé lui
-amena toute la jeunesse littéraire, et ce fut un beau jour
-que celui où le poète lut sa traduction française du <i lang="en" xml:lang="en">Ten
-o’clock</i> dans le salon de M<sup>me</sup> Eugène Manet (Berthe
-Morisot).</p>
-
-<p>Je vis très peu Whistler à cette époque, car il était
-entre les mains d’entrepreneurs de gloire et devenu le
-favori des petites revues, transformé, n’ayant plus toute
-sa saveur, dépaysé. J’espère qu’il fut heureux. Mais ce
-n’est pas ainsi qu’il avait ambitionné de l’être, et les
-honneurs officiels dont Paris le gratifia étaient bien
-lourds pour sa fine personne. En tous cas, ce bonheur
-ne dura pas longtemps.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span>
-Je l’aperçus pour la dernière fois, veuf lamentable,
-brisé, qui errait dans la rue de Paris, à Trouville, pendant
-la saison des courses. Je n’osai plus lui parler. Je
-l’avais beaucoup aimé et, j’ose croire, compris. Il ne
-s’en doutait pas.</p>
-
-<p class="ldate">Mars 1905</p>
-
-<p class="sep3 cs8"><span class="smcap">Note</span>.—Mai 1909. Ces notes et ces souvenirs, je les relis quatre
-ans après les avoir donnés à mon ami Brancovan pour la <i>Renaissance
-latine</i>, revue qu’il dirigeait alors. Une exposition de l’œuvre de
-Whistler a eu lieu depuis à l’Ecole des Beaux-Arts. Elle n’a pas même
-eu les honneurs d’une vive discussion. Cette œuvre d’élégance, de
-distinction et de demi-teinte fut malmenée par la critique d’avant-garde
-et laissa la jeunesse artiste indifférente. «Ce n’est que cela?»
-dit-on un peu partout... C’est que déjà Gauguin était le Dieu du jour
-et les toiles du peintre américain ne devaient pas passer en vente
-publique. M. Matisse préparait ses théories. On était prêt à le suivre.
-Carrière allait mourir et l’on n’osait pas encore le mépriser. Quatre
-ans se sont écoulés. Whistler et Carrière appartiennent à des temps
-déjà lointains. Les morts vont vite.</p>
-
-<hr class="hr24" />
-
-<h2 id="Page_115">FREDERIC WATTS<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a><br />
-<span class="cs8">(1817-1904)</span></h2>
-
-<p class="footnote"><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a>
-Cette étude fort incomplète du grand homme que fut Watts,
-je la donne dans des proportions restreintes telle qu’elle parut dans
-<i>l’Art et les Artistes</i>, m’excusant d’avoir traité si rapidement un si
-beau sujet.</p>
-
-<p>Prévenons, dès l’abord, le lecteur français, qu’on
-n’entre pas de plain-pied dans l’œuvre de cet homme
-colossal. Si vous n’aimez pas les grandes figures plafonnantes
-qui font lever la tête pour regarder, là-haut,
-très au-dessus de nous, négligez Watts. Sa gloire, purement
-nationale, n’a guère encore dépassé la côte argentée
-de son pays. Il n’en a, d’ailleurs, que plus de saveur et
-d’originalité. Vous ne trouverez rien de lui chez les
-marchands de tableaux: il a tout réservé pour l’Angleterre.
-Ayant eu le bonheur de réaliser presque tous ses
-projets, il a ramassé dans Londres et donné à la Nation
-la moitié de son prodigieux Œuvre. Allez voir la <span lang="en" xml:lang="en">National
-Portrait Gallery</span>; allez à la <span lang="en" xml:lang="en">Tate Gallery</span> (Luxembourg
-anglais); admirez ses fresques dans le Hall de <span lang="en" xml:lang="en">Lincoln
-Inn’s Fields</span> au Temple. Mais, si vous négligez de regarder
-notre cher Baudry, à l’Opéra, si vous réservez toutes vos
-sympathies pour quelques pommes rouges sur une
-serviette bleue ou pour les déformations puériles et
-prétentieuses, il est inutile de prendre contact avec de
-graves chefs-d’œuvre, qui ne sauront vous convaincre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span>
-Watts est un de ces Anglais italianisants qui de Florence
-et de Venise rapportent un trésor à quoi ils restent toujours
-fidèles et retournent souvent puiser. Impossible,
-penseront nos amis, d’être plus démodé et plus «vieux
-jeu». Pourtant, je ne vois guère que Rodin, à propos
-de qui l’on puisse, comme à propos de Watts, citer les
-plus illustres maîtres de jadis, quand on parle de leurs
-ouvrages et les y comparer. Ils ont tous les deux le
-plus noble idéal et disposent des plus sûrs moyens d’expression.
-Ils sont riches en pensée, classiques, quoique
-foulant le même sol que nous. Watts et Rodin: un Anglais
-et un Français d’aujourd’hui, de demain et de toujours.</p>
-
-<p>Esprit d’une rare élévation, lettré, poète, Watts, pendant
-près d’un siècle, fut lié avec les personnes les plus
-distinguées du monde entier, entretint un commerce intellectuel
-avec les génies de l’antiquité grecque et de l’Italie.
-Il fut peintre, comme on l’était au seizième siècle, comme
-rien n’empêcherait qu’on le fût encore.</p>
-
-<p>Son exposition posthume, à l’Académie de Londres,
-formait, quoique incomplète, un musée où l’on ne tardait
-pas à être saisi d’un respect religieux. Est-il donc possible
-que nous ayons vécu à côté de ce superbe vieillard qui,
-récemment encore, travaillait comme Titien et Tintoret,
-si près de nous? Non pas enfermé dans une impénétrable
-retraite de maniaque, comme Gustave Moreau, mais toujours
-en contact avec la vie, portraiturant les jeunes
-beautés à la mode, comme les écrivains et les savants,
-avec une activité et une curiosité inlassables. Loin d’être
-un de ces lourds producteurs, intelligents, mais médiocres
-ouvriers, comme Boecklin ou Moreau, Watts fut, par un
-caprice de la nature, un excellent cerveau à la fois et un
-vrai peintre. Le fait est assez rare pour mériter d’être
-souligné. Pour indiquer à ceux qui l’ignorent, ce qu’il
-fut, je dirais: supposez un Elie Delaunay, qui serait
-génial, fécond, sain, riche et généreux, avec certaines
-des qualités et la «pâte» qu’on aime dans le Fantin
-des «Brodeuses». Il eut les qualités qui nous réjouissent
-<span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span>
-chez ces «petits maîtres», plus la fantaisie ailée, l’invention,
-le style, une science consommée.</p>
-
-<p>On pourrait aussi lui trouver quelque parenté avec
-Ricard (mais seulement comme portraitiste). Enfin, dans
-telle étoffe de vêtement, dans tels accessoires ce sont des
-raffinements inattendus, des délicatesses aussi rares que
-chez Whistler ou Stevens. Je voudrais pouvoir décrire
-«Lady <ins id="cor_40" title="Margarett">Margaret</ins> Beaumont, avec sa fille» (1859), dont
-la robe d’un gris lilas est faite de la matière d’un iris
-blanc et trente portraits de femmes, dont un seul suffirait
-à établir une réputation. Mais des pages seraient nécessaires
-pour choisir équitablement parmi tant de toiles
-belles ou curieuses.</p>
-
-<p>«Fata Morgana», «Paolo et Francesca», «Le Jugement»,
-«Prométhée», «La Mort couronnant l’Innocence»,
-des centaines de compositions philosophiques
-ou didactiques, voisinent—sans rien de conventionnel
-ni d’académique—avec des portraits, parfois héroïques
-(Tennyson) ou très familiers, documents sans pareils sur
-la société anglaise au dix-neuvième siècle. Enviable vie
-d’homme qui s’écoule harmonieusement, à construire une
-œuvre impérissable, au-dessus de nous, avec des matériaux
-que nous avons tous à notre portée—sans recettes
-mystérieuses.</p>
-
-<p>La plupart de ses compositions, a-t-on écrit de lui,
-doivent être tenues plutôt pour des hiéroglyphes ou des
-symboles (ce que furent tous les arts à leur origine:
-n’en va-t-il pas, d’ailleurs, ainsi, de ce qui est au-dessus
-des conditions purement physiques?). Watts avait la prétention
-d’<i>enseigner</i>. C’était un moraliste et un idéologue.</p>
-
-<p>Quelque style dont il ait voulu se rapprocher, l’antique,
-celui du moyen âge, ou tout autre, il y a ajouté
-le sentiment moderne, excepté dans deux cas: <i>La Foi</i> et
-<i lang="en" xml:lang="en">Dedication to all churches</i>.—<i>La Foi</i>, attristée par la
-persécution, lave ses pieds ensanglantés, reconnaissant le
-pouvoir de l’Amour dans le parfum des belles fleurs, la
-<span class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span>
-paix et la joie dans le chant des oiseaux. Le glaive n’est
-décidément pas le meilleur argument, et elle le rejette.</p>
-
-<p>La mort a beaucoup préoccupé Watts. Il a essayé
-de la dépeindre comme une amie bienfaisante et secourable.
-Le soldat, le prince, le mendiant, lui rendent hommage;
-la maladie repose sa tête sur ses genoux hospitaliers;
-l’enfant joue ingénument avec le linceul. Un bébé,
-dans la <i>Cour de la Mort</i>, dort contre le sein de la macabre
-majesté; le silence et le mystère gardent le seuil du palais.</p>
-
-<p>Dans <i>l’Amour et la Vie</i>, une mince jeune femme,
-exquise de lignes, est l’emblème de la fragilité humaine,
-sa faiblesse et sa force, à la fois; l’humanité monte la
-rude pente, de l’animalité à la spiritualité.</p>
-
-<p>La fameuse <i>Espérance</i> (tableau entièrement bleu),
-accroupie sur le globe terrestre, pince la dernière corde
-de sa harpe, pour en tirer la musique la plus intense
-qu’il se puisse.</p>
-
-<p>Mais nous n’essayerons pas, ici, de donner plus
-qu’une faible idée d’un cycle philosophique qui se développe,
-d’un bout à l’autre, avec une rigueur absolue.
-La place nous manquant, nous effleurons seulement, ne
-pouvant étudier. Nous aurions à passer en revue les
-innombrables portraits-bustes, les paysages symboliques
-(<i>le Retour de la Colombe</i>, etc., etc.) et les toiles d’intimité:
-telle cette femme assise sur un canapé—qu’on
-dirait être un Fantin supérieur.—C’est surtout dans la
-seconde moitié de sa vie, que le maître adopta une sorte
-de technique dense, empâtée, savoureuse, qu’avait précédée
-l’usage des glacis.</p>
-
-<p>Nous ne croyons pas que Watts ait eu à lutter avec
-les difficultés que tant de jeunes artistes ont souvent à
-surmonter. Ses dispositions exceptionnelles furent aidées
-par un père et un grand’père clairvoyants. Élève des
-écoles de l’Académie, dès dix-huit ans, puis du sculpteur
-Behnes, il débuta par un coup de maître. Comme perfection
-technique, il ne dépassa jamais l’étonnant <i>Héron
-blessé</i>. Cette toile peut être mise à côté de n’importe
-<span class="pagenum" id="Page_121">[p. 121]</span>
-quel chef-d’œuvre hollandais. Après un premier concours
-pour la décoration du Parlement, en 1843, il alla passer
-quatre années à Florence chez lord Holland, ministre
-britannique près de la cour du grand-duc de Toscane.
-De retour à Londres, il concourut encore pour un
-panneau à la Chambre des Lords et fut victorieux. C’était
-<i>Saint George et le Dragon</i>. A partir de 1848, ce fut une
-succession ininterrompue de tableaux de chevalet et de
-portraits, dont chacun a une haute signification. Point
-d’essais, point de tâtonnements, mais une maîtrise qui,
-quoique s’appuyant sur les écoles d’autrefois, n’en a
-pas moins un parfum tout frais.</p>
-
-<p>Watts ne fut pas un des membres du «<span lang="en" xml:lang="en">preraphaelite
-brotherhood</span>». Il marcha, à côté des voies tracées,
-vers un but qu’il était seul à viser. Il vit tout ce que les
-arts produisaient autour de lui, sentit avec ses contemporains
-et avec ses cadets, mais sa pensée plana sur des
-cimes dont nous sommes désaccoutumés. Quand il lui
-plut d’être un réaliste, il le fut autant que Courbet:
-témoin son magnifique attelage de brasseur, aux chevaux
-plantureux, fumant dans l’atmosphère ambrée de la rue,
-sous la conduite d’un gars rougeaud, aux vêtements
-de cuir.</p>
-
-<p class="smrc">*&nbsp;&nbsp;*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Je n’oublierai jamais les deux heures que je goûtai,
-il y a cinq ans, chez le vénérable vieillard. Sa maison de
-Holland Park n’était qu’ateliers et galeries. Dès l’entrée,
-on se sentait apaisé, dans la sérénité de l’art pur. C’étaient
-des salons, pleins de précieux objets, où deux dames,
-passant comme des ombres, allaient et venaient, occupées
-à garnir de fleurs des vases et des coupes. Du jardin,
-dans le goût archaïque anglais, glissait une lumière dorée
-de fin de belle journée; on apercevait, au travers des
-petits carreaux aux losanges de plomb, le cavalier héroïque
-(<i>l’Energie physique</i>), dressé au milieu des allées au sable
-rouge; Watts modelait encore ce groupe qui est aujourd’hui
-dans la cour de <span lang="en" xml:lang="en">Burlington House (Academy)</span>.
-<span class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span>
-Enfin une sorte de moine entra, coiffé d’une calotte
-écarlate d’enfant de <ins id="cor_41" title="cœur">chœur</ins>: c’était notre hôte, dont je
-reconnus le visage si fin; très blanc, mais droit et tel que
-maintes images me l’avaient montré. Quelle conversation
-s’engagea aussitôt! Avec les plus jolies façons, des gestes
-modérés, une voix tremblante et toute frêle, il parlait,
-évoquant un passé illustre, me racontant des anecdotes
-sur des Français de naguère, sur la société du duc d’Orléans;
-puis, apprenant que j’étais peintre, il porta des
-jugements inattendus sur nos confrères, aussi renseigné
-sur eux que sur les quatrocentistes. Le maître me montra
-ses ouvrages de prédilection, les portraits dont il était
-entouré et une certaine toile, déjà ancienne, dont il
-repeignait le fond. Il semblait qu’il se crût immortel.</p>
-
-<p>L’œuvre de Watts m’était expliquée. Cet être heureux
-et fêté, depuis 1817, n’avait vu que les beaux aspects
-de la vie. Il avait évolué dans les milieux les plus policés,
-fréquenté les plus hautes intelligences de tous les siècles
-et pénétré les mythes de toutes les religions. Une telle
-existence vaut la peine d’être vécue.</p>
-
-<hr class="hr24" />
-
-<h2 id="Page_125">CHARLES CONDER</h2>
-
-<p>Au coin de <span lang="en" xml:lang="en">Cheyne Walk</span> et de la rue qui débouche
-sur le vieux pont de la Chelsea, une maison à balcons
-de treillage vert, coiffés de petits toits à la chinoise, se
-dissimule sous le lierre et les arbustes de son jardinet.
-C’est là que je veux me rappeler, vivant affairé et endormi,
-l’artiste délicieux, l’ami parfait que nous venons de perdre.
-En été, ce coin de la Tamise est inondé de soleil; les
-fenêtres des demeures riveraines dominent une grande
-étendue de ce fleuve qui va, quelques milles plus loin,
-devenir rivière. A Cheyne Walk, le fleuve est encore
-presque un bras de mer et ses rives sont comme la
-«<span lang="en" xml:lang="en">Marine Parade</span>» de <span lang="en" xml:lang="en">Brighton</span>, si ce n’est que la circulation
-assez restreinte de ce quartier retiré rappellerait plutôt
-une station moins fréquentée que la grande plage de
-l’Est. Vers midi, en juin, par un temps chaud, comme il
-y en a si souvent à Londres, arriver chez Conder, c’était
-comme débarquer aux bains de mer en venant de la
-Capitale. Joyeux, inoubliables midis, que j’ai goûtés dans
-le parloir où je peignis le portrait de Conder, alors que
-la mousseline des rideaux, gonflée par les courants d’air
-perpétuels, se relevait sur ce paysage grandiose, tout
-imprégné de sel marin; la tête de mon ami, rouge, mais
-amaigrie, les cheveux longs, se séparant en baguettes,
-comme au sortir du tub, se détachait en sombre sur les
-lambris jaunes que tachaient de noir quelques vieilles
-gravures en mezzotinte.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_126">[p. 126]</span>
-Ses doux yeux bleu foncé au travers de la fumée
-de la cigarette, regardaient vaguement au loin, comme
-perdus dans un rêve, sans doute quelqu’un de ces sites
-indiens ou australiens, <i>coloniaux</i> en tous cas, qui étaient
-le décor habituel de ses hallucinations. Il sentait proches,
-comme à portée de sa main, là, de l’autre côté du pont,
-au delà des Océans, ces palais enchantés, ces bayadères,
-ces fontaines et ces esclaves noirs, dont il avait rapporté
-de son enfance passée là-bas, l’enivrement. Il «posait»
-comme une statue, par politesse, s’efforçant de me donner
-le moins de mal possible, me racontant seulement de sa
-voix lassée, en mots difficiles à percevoir, des faits sans
-importance, de soi-disant grossièretés de ses camarades,
-d’imaginaires manques d’égard, des disputes de sociétés
-et de clubs artistiques; puis passait à la description d’un
-meuble aperçu chez le bric-à-brac, d’un nouveau dessin de
-«Chintz», d’une toilette de femme, de M<sup>lle</sup> Adeline Genée,
-la ballerine de «l’Empire»; ou encore me parlait de la
-«Fille aux yeux d’or», de son cher Balzac ou d’Anquetin
-qu’il admirait comme à vingt ans. La cendre de
-ses cigarettes couvrait le tapis. A chaque repos, il montait
-à son atelier où il allait barbouiller et détruire en une
-seconde quelque admirable esquisse jetée sur la toile,
-dès sept heures du matin; il redescendait tout tremblant,
-dans cette agitation fiévreuse qui le consumait, parce
-qu’il sentait sans doute qu’il n’avait plus que peu de
-mois à vivre; et il avait tant de projets!</p>
-
-<p>A deux heures, un lunch excellent était servi dans la
-salle à manger, fraîche sous ses voûtes sombres. Il y
-faisait honneur en véritable ogre, toujours reprochant
-à Mrs. Conder qu’il n’y eût pas sur la table plus encore
-de bonnes choses. Walter Sickert ou George Moore entrait,
-à qui l’on faisait place, et des anecdotes de notre jeunesse
-nous conduisaient jusqu’à l’instant où, n’y résistant plus,
-Charles s’élançait au deuxième étage et se remettait à
-peindre ou à dessiner.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_127">[p. 127]</span>
-Ce printemps-là, j’avais un atelier à Londres et j’y
-exécutais des portraits. Pénibles heures de la «<span lang="en" xml:lang="en">Season</span>»:
-dans la chaleur écrasante d’une vaste pièce sous le toit,
-des hommes et des femmes, beaucoup trop occupés pour
-être exacts, entraient, sortaient, amenaient des parents et
-des amis, prenaient le thé, critiquaient les ressemblances.
-C’est dans un défilé de ces aimables importuns que
-Conder dit un soir à ma femme, en regardant le portrait
-d’une dame avec qui il était lié: «Comment? Jacques
-fait encore poser Mrs. X?» Et il nommait une personne
-aussi rose et blonde, que brune et jaune était mon modèle:
-ma femme est surprise de l’erreur et alors le pauvre <ins id="cor_42" title="garoçn">garçon</ins>
-répond: «Je me trompe peut-être; ne vous étonnez
-pas, je ne sais plus toujours bien ce que je dis!...»
-Il perdait la raison; c’étaient les prodromes de l’horrible
-maladie où il s’est débattu deux longues années.</p>
-
-<p class="smrc">*&nbsp;&nbsp;*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Charles Conder et Aubrey Beardsley sont, dans ma
-mémoire, comme seraient deux frères. J’avais connu le
-premier, il y a très longtemps à Paris, mais je l’y avais
-peu vu, car il sortait surtout la nuit à Montmartre, dans
-des milieux où je n’étais pas attiré. C’est à Dieppe que
-nous nous liâmes, le premier été surtout, où Beardsley et
-sa suite y passèrent. Avant cela, Conder était plutôt,
-pour moi, un garçon qui s’occupe de bibelots et a de
-bonnes adresses d’antiquaires; surtout Conder était <i>l’élève
-d’Anquetin</i>. Pourtant, j’avais été frappé, au premier jury
-d’examen auquel j’assistai comme membre de la Société
-Nationale, par des paysages printaniers animés de personnages
-modernes, à l’allure romantique. Du temps se
-passa, sans que j’entendisse parler de ce jeune Australien
-dont j’avais perdu la trace. Nul catalogue d’exposition
-ne mentionnait plus son nom. J’ignorais ce qu’il était
-devenu et pourtant il vivait en plein Paris, où si souvent
-les circonstances séparent ceux qui seraient le mieux faits
-pour s’entendre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span>
-Or, je fus bien surpris de le retrouver chez les Fritz
-Thaulow, hébergé, soigné, recueilli comme le serait un
-petit orphelin, par ces excellentes gens, après une de
-ses crises. Les deux artistes avaient dû se rapprocher
-dans «la maison de l’Art Nouveau» chez Bing. Ce japonisant
-était un peu perdu quand il quittait l’Extrême-Orient
-pour s’aventurer parmi nos compatriotes et, à
-tort et à travers, commandait à Maurice Denis, à Besnard,
-à Cottet, de Feure, Thaulow ou Conder, tableaux, décorations
-de pièces, tapis ou modèles de meubles. Sa tentative
-eut le sort réservé aux enfants trop intelligents:
-elle ne vécut pas. Avouons cependant qu’il y eut à la
-rue de Provence quelques réussites; l’une des plus remarquables,
-mais assurément la moins remarquée, fut le
-boudoir de soie, blanc crémeux, que Charles Conder
-illustra de capricieuses aquarelles, bordées de franges
-de perles blanches, d’un exquis raffinement de composition
-et de couleur, ingénieuse transposition dans une
-langue moderne, des bergeries, des galants décamérons
-<ins id="cor_43" title="poudré">poudrés</ins> du dix-huitième siècle.</p>
-
-<p>Le nom de Watteau fut prononcé (Watteau, pourquoi
-Watteau?), on cria au pastiche et le frêle ouvrage fut
-mis de côté comme non avenu. Ces quelques panneaux,
-achetés ensuite par M<sup>me</sup> Thaulow, puis mis en vente à
-la mort du mari de celle-ci, j’ai maintes fois voulu les
-faire remarquer par quelqu’un qui construisit un hôtel:
-personne n’en a voulu. Ils attendent de passer un
-jour sous le marteau du commissaire-priseur, chez
-Christie, et d’être couverts de banknotes, quand la gloire
-de Conder, qui commence à rayonner dans son pays,
-aura fait de l’original artiste un maître précieux. Les
-dessins de Beardsley, qu’on ne peut déjà plus se procurer,
-à quelque prix que ce soit, ne sont pas d’une qualité plus
-rare que les aquarelles de Conder, dont il subit si fort
-l’influence; il n’avait pas, d’Aubrey, la sûreté de main
-et le fini; mais son art est bien plus naturel, plus varié,
-plus sain.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_129">[p. 129]</span>
-Cette œuvre est considérable comme nombre. Peintures
-à l’huile (les plus imparfaites de son bagage), peintures
-sur soie, éventails (il y excella), pastels, sanguines,
-lithographies (illustrations pour un Balzac), châles, robes
-peintes, meubles, décorations de chambres entières
-(maisons de <span lang="en" xml:lang="en">Edmond Davis Esq.</span>, de <span lang="en" xml:lang="en">Mrs. Halford</span>, etc.,
-etc.), je ne sais où cette œuvre s’est répandue dans les
-cinq dernières années où mon ami travaillait jour et nuit,
-dans une sorte de rage inconsciente, remplissant ses
-énormes armoires de projets, de croquis, dont pas un
-n’est banal ni insignifiant.</p>
-
-<p>Ses éventails sont presque tous des chefs-d’œuvre.
-A quoi pourrais-je les comparer? nullement aux éventails
-français du dix-huitième siècle. Le style de Conder est
-purement anglais. Le côté ornemental rappellerait les
-festons et les astragales des frères Adam, ces artistes de
-génie classique et grec qui renouvelèrent l’art décoratif
-de l’autre côté de la Manche et l’anoblirent. La couleur,
-de multiples harmonies, si osées dans la douceur, je ne
-les ai vues que chez Conder. Celui-ci a, comme tant de
-ses compatriotes, une maladresse dans la construction
-du corps humain, un «tremblé» dont le moindre artisan
-français aurait souri; cependant, la forme a du style,
-une étrange originalité, on reconnaîtrait cette écriture entre
-mille. Cette forme est, avant tout, du dessin senti, nerveux
-dans sa faiblesse, comme celle d’un Constantin Guys
-ou, dirais-je, d’un Goya. Il faut s’entendre sur le sens
-de ce mot «dessin». La «forme» est l’opposé de ce
-que nomment dessin, les braves gens pour qui Bouguereau
-fut un dessinateur. Les incorrections d’un Goya, d’un
-Manet, même de l’ingénu Cézanne, sont de la forme. Je
-ne veux pas dire que la déformation systématique des
-néo-impressionnistes et des symbolistes soit seule du
-dessin, car je suis convaincu du contraire: mais une
-déformation nécessaire, à quoi, sans s’en rendre compte,
-le peintre est toujours conduit, en face de la Nature: la
-déformation qui est la vision et le dialecte d’un individu,
-<span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span>
-voilà ce qui, presque toujours, est, sinon beau, du moins
-intéressant; et c’est souvent le <i>style</i>.</p>
-
-<p>Donc Charles Conder eut cette qualité si rare. Elle
-ne fut pas perçue par nos critiques d’avant-garde, dont
-le pauvre garçon attendait toujours les suffrages, étonné
-de ce que la redingote de M. Charles Morice ne se déboutonnât
-pas en un grand geste de sympathie pour lui et
-de n’avoir pas les honneurs d’un paragraphe louangeur
-dans le <i>Mercure de France</i> auquel il attribuait une grande
-importance, assez plaisamment d’ailleurs. Conder ne
-démêla jamais les raisons pour lesquelles il n’était pas
-reçu à Paris dans le milieu «avancé» où l’attiraient ses
-sympathies, où il avait sa place. Son exposition tenue
-chez Durand-Ruel, il y a quatre ans, et pour le catalogue
-de laquelle il m’avait imprudemment demandé une
-préface, fut sa dernière manifestation publique dans son
-«<span lang="en" xml:lang="en">dear old Paris</span>», et le signal de ses premiers troubles
-cérébraux. Cet échec le désola. Ensuite, de son subit et
-retentissant succès à Londres, il se rendit à peine compte,
-car les applaudissements s’adressaient alors à un égaré.</p>
-
-<p>Étrange personnalité que celle du jeune Australien;
-il fut bizarre et déréglé jusqu’à la fin, malgré son amour
-pour le travail; mais ses excentricités, selon la coutume
-anglaise, plaideront plus en sa faveur que n’aurait fait
-une existence normale. On voit déjà comment sa légende
-se façonnera. Dès aujourd’hui, il est classé dans la phalange
-des «hors la loi», des «<span lang="en" xml:lang="en">outcast»</span>, pour <ins id="cor_44" title="lesquelles">lesquels</ins>
-ses compatriotes ont une inclination toute romantique.
-Quoique la Mort ait arrêté sa carrière à l’âge de tantôt
-quarante ans, il est, à côté d’Aubrey Beardsley, une sorte
-d’enfant prodige malade, mais sans la poétique agonie
-de cet adolescent poitrinaire qu’a touché la Foi; il fut
-suffisamment désordonné, pour que son joli génie
-enchante des amateurs de l’exceptionnel et du cocasse.</p>
-
-<p>Jusqu’à son heureux mariage avec la femme tendre
-et dévouée qui mit sa fortune à la disposition de Conder,
-celui-ci fut, tant à Paris qu’à Londres, une sorte de
-<span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span>
-Verlaine, un irrégulier, passant de l’état d’ébriété à l’état
-lucide, comme du sommeil à la veille, ne travaillant jamais
-avec plus d’inspiration que s’il était excité par l’alcool.
-Je ne saurais retracer ses pérégrinations dans les divers
-quartiers des deux grandes cités, où il connut la misère
-et l’abandon, lui qui attachait tant de prix à toutes les
-raretés d’un joli intérieur et à l’élégance de ses habits.
-Il était fait pour un siècle enrubanné, galant—et je ne
-puis m’empêcher de me l’imaginer soupirant une sérénade
-sous la fenêtre de sa belle, coiffé du béret à la Watteau
-et la cape striée sur l’épaule.</p>
-
-<p>Je viens d’assister, dans son quartier de Chelsea,
-à une de ces mascarades qu’il savait si bien monter et
-je ne pouvais détacher ma pensée de Conder, pendant
-qu’un orchestre d’instruments à vent accompagnait des
-Cydalises et des Corisandes. Jamais la fiévreuse musique
-de Gabriel Fauré ne me parut plus passionnée qu’ainsi
-mise en action sous les guirlandes de fleurs, parmi les
-jets d’eau et les bosquets qu’éclairait la pleine lune de
-juin. Le ciel de minuit, toujours si pur à Londres, même
-après une journée brumeuse, dressait une coupole bleu
-sombre sur les murs des «mews» et des maisons dont
-le jardin est encadré. Quelques vieux camarades de
-Conder et moi, nous étions émus en écoutant le flûtiste
-Fleury jouer en plein air, retirés comme nous l’étions
-dans un salon où nous avaient attirés des éventails de
-notre ami. Nous le sentions présent, il aurait dû être là,
-parmi ceux de l’orchestre ou du chœur, tous comme sortis
-de la Galerie Lacaze.</p>
-
-<p>Les personnages de la Comédie Italienne, de Molière
-et de Balzac, tous un peu confondus dans le kaléidoscope
-de son cerveau, un mélange de l’époque de Louis XV
-et de 1830; un joli bric-à-brac de chaises à porteur, de
-berlines, de cabinets de laque Vénitien rococo; des gondoles,
-des portiques de treillages, des rideaux de Quinze-seize
-contorsionnés «par Zéphir»; tels sont les modèles
-et les accessoires qui reviennent sans cesse, dans l’œuvre
-<span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span>
-de Conder, où le chapeau de Rastignac s’aplatit presque
-en tricorne, où la souquenille du valet poudré a presque
-les mêmes pans que la rheingrave de la Restauration.
-Postillons au fouet claquant, facchini, soubrettes, jeunes
-seigneurs courtisant une almée à la Coypel, nègres au
-turban empenné, fifres et tambours, vous êtes tous les
-invités au bal d’Esther, dans la Chaussée-d’Antin, et vous
-êtes les favoris de Charles Conder.</p>
-
-<p>La maison de <span lang="en" xml:lang="en">Cheyne Walk</span>, Conder l’avait achetée
-et il y avait entassé tous les objets pittoresques, les vieux
-tableaux et les meubles dont il aimait à faire un décor
-riant à sa vie de labeur. Certaines pièces de cette vieillotte
-demeure étaient, réalisées et vécues, les aquarelles mêmes
-du maître de céans. Un sens des couleurs acides et criant
-fort animait ces vieux lambris, ces chambres foncées
-que les après-midi brumeuses de l’hiver obscurcissent
-encore. Un salon bleu, tout miroitant de satins drapés
-et de glaces vénitiennes, était dédié à ses dieux: Watteau
-et Whistler.</p>
-
-<p class="smrc">*&nbsp;&nbsp;*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>L’apogée de la vie du cher artiste, ce fut la redoute
-qu’il donna pendant le carnaval de 1904. J’eus le regret
-de ne pas y être; mais on me dit que cette fête, dont
-le thème était une mise en action de «<span lang="en" xml:lang="en">The Rape of the
-Lock</span>» de Beardsley, fut une réussite extraordinaire.
-Chacun de ses admirateurs s’était imposé d’y venir dans
-un équipage qui plût à Conder et le souper, au matin,
-réunit sous les guirlandes du plafond et les arcs de
-«treillis» la plupart des jeunes peintres, musiciens et
-littérateurs pour qui l’amphitryon était alors devenu un
-maître.</p>
-
-<p>On était loin, déjà, des jours de lutte où Conder, à
-Dieppe, chez Thaulow, payait l’hospitalité reçue, en brossant
-sur le gros coutil des sièges et de lourdes portières,
-des compositions délicates ou robustes, mièvres ou un
-peu théâtrales, improvisations charmantes d’un décor à
-<span class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span>
-bon marché; et, dans le jardin de la villa, dessinant des
-parterres ou accrochant aux arbres des grappes de lanternes
-en papier, dont la lueur n’éclaira que les tristes
-repas où Conder, après l’une de ses premières attaques,
-misérable, s’attablait auprès d’Oscar Wilde, tragique à
-sa sortie de prison.</p>
-
-<p>A ce moment-là, j’avais redouté que Conder ne
-glissât sur la pente fatale comme le pauvre Lélian, vers
-des bas-fonds que son génie illuminait fantastiquement.
-La maladie déjà avait saisi son corps surmené. Mais la
-généreuse M<sup>me</sup> Thaulow et son enthousiaste Fritz étaient
-là, prêts à secourir, à protéger tous ceux qui étaient
-des «artistes». Wilde, réfugié à Berneval, près Dieppe,
-venait clandestinement se réchauffer à leur foyer, contant
-certaines de ses belles histoires symboliques, dans un
-cercle de petits enfants qui l’écoutaient bouche béante.
-Conder suivait un régime réconfortant et, enfermé dans
-la villa de Caude-Côte, reprenait des forces. Je me le
-rappelle un jour quand j’entrai, agenouillé aux pieds
-de notre hôtesse dans une attitude que je ne m’expliquai
-pas au premier abord; et la dame, le dominant de toute
-sa stature de cariatide, était vêtue d’une étrange robe:
-Conder essayait sur elle une draperie de sa façon qu’il
-avait agrémentée de médaillons, de rinceaux, dont la
-finesse est plus de mise pour un dessus de bonbonnière,
-que pour les formes plantureuses d’une Walkyrie scandinave.</p>
-
-<p>Mon ami me parlait souvent de Miss X... qu’il croyait
-à Paris et dont il comptait faire son épouse. J’avoue que
-dans ces inquiétants jours de Dieppe j’écoutais avec mélancolie
-les projets du malade. Pourtant, il devait rebondir
-encore une fois, se marier et connaître, pour de trop
-courts instants, mais en jouir pleinement aussi, la sécurité
-et une totale liberté de réaliser ses rêves de peintre et
-d’amateur. Il connut, enfin, le succès.</p>
-
-<p>Aubrey Beardsley, Oscar Wilde, Charles Conder,
-Dowson, Arthur Symons, ces protagonistes du <span lang="en" xml:lang="en">Yellow
-<span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span>
-Book</span> et du Savoy, sont aujourd’hui tous disparus, après
-avoir, chacun dans son genre, accompli une œuvre
-originale: bien différents les uns des autres, une parenté
-artistique les a unis. Ils eurent tous le culte et l’intelligence
-de l’esprit français, entendirent notre langue que
-Whistler leur apprit à aimer. Ils forment une petite phalange
-indissolublement liée dans la mémoire et la reconnaissance
-de ceux d’entre nous qui fréquentèrent assidûment
-l’Angleterre dans les dernières années du dix-neuvième
-siècle. Le mouvement littéraire et musical, la
-peinture, enfin tout ce qu’il y eut de plus significatif
-et de plus neuf chez nous, trouva en eux des cerveaux
-pleins de réceptivité et des voix enthousiastes pour nous
-célébrer.</p>
-
-<p>J’aurais voulu ajouter ici un portrait de l’un des plus
-doués d’entre eux, de mon vieil ami Walter Sickert,
-l’admirable peintre de paysages urbains et des music-halls;
-mais heureusement, il est encore parmi nous, bien
-vivant, et je me suis imposé le devoir de ne parler que
-des disparus.</p>
-
-<hr class="hr24" />
-
-<h2 id="Page_137">AUBREY BEARDSLEY<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a></h2>
-
-<p class="footnote"><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a>
-J’aurais voulu faire à nouveau un portrait d’Aubrey Beardsley
-pour qu’il rentrât dans le cadre de ce volume; mais le temps m’a
-fait défaut et je donne ici la préface écrite en 1907 pour la traduction
-de <i lang="en" xml:lang="en">Under the Hill</i> que me demandèrent les éditeurs, Arthur Herbert,
-L<sup>td</sup>, de Bruges. Je n’y change rien.</p>
-
-<p>Peut-être a-t-on agi avec prudence en ne traduisant
-pas plus tôt l’œuvrette que voici. Avant que la gloire
-ne vînt fixer le nom d’Aubrey Beardsley dans la mémoire
-de tous, il eût semblé aventureux de livrer au grand
-public, et privé surtout de ses grâces originales, l’essai
-qu’est <i>Sous la Colline</i>. Cet essai vaut par le style, autant,
-sinon plus, que par la pensée. Qu’est-ce que l’auteur a
-prétendu dire? quel est l’apport personnel de son génie?
-Voilà ce que je ne me chargerai pas de démêler, car
-Aubrey Beardsley reste pour moi l’artiste étrange et fort,
-l’intelligence merveilleuse, l’enfant prodige que j’eus la
-joie de connaître pendant deux ans et qui m’a tellement
-ébloui, que je craindrais de le diminuer à mes propres
-yeux en me livrant à une analyse trop rigoureuse. Deux
-ans: bien court laps de temps dans une vie normale
-d’homme; mais, dans la sienne, suffisant pour que j’aie
-l’illusion d’avoir assisté à une longue existence, et à la
-plus intéressante. On a vu, dans <i lang="en" xml:lang="en">Under the Hill</i>, une
-manière de paraphrase de Tannhaüser, spirituelle et légère,
-de ce caprice très anglais, qui renouvelle les plus anciens
-sujets en les assaisonnant d’un piment moderne, en les
-<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span>
-dépaysant si l’on peut dire ou mieux, en ne les situant
-pas. Le petit abbé Fanfreluche et la belle Hélène n’appartiennent
-qu’à Aubrey.</p>
-
-<p>C’est l’atmosphère dans laquelle on place une œuvre,
-qui la distingue des autres, et c’est surtout la Technique,
-ou le Style. Beardsley, dessinateur, eut une technique
-presque parfaite;—écrivain, il aurait peut-être atteint
-une égale perfection. Dans ce conte, il n’est encore
-qu’un amateur charmant, plein de projets et de recherches
-ambitieuses, mais un amateur, à la veille de passer
-maître ouvrier.</p>
-
-<p>Il siérait de prendre <i>Sous la Colline</i>, pour une boutade,
-sans commencement ni fin, presque pour des notes
-jetées par un débutant, qui croit à la forme et cisèle
-des phrases, sans grand souci de les coordonner. J’en ai
-entendu beaucoup dites par lui à moi-même, alors qu’il
-venait de les griffonner sur une table de café, au Casino
-de Dieppe. Il en riait, ou il en était heureux et fier,
-comme un collégien qui a trouvé une belle rime. Dans
-sa prose, on découvre le même procédé, les mêmes
-trilles, les mêmes vocalises perlées, que dans ses dessins
-aux entrelacs précieusement compliqués. Nous aimons cela
-dans son œuvre plastique; nous l’aimons aussi dans sa
-prose, malgré qu’il n’ait pu l’amener au même degré
-de fini que son dessin. Ne cherchez pas, je vous en prie,
-une signification profonde, cachée sous ces mots, qu’un
-délicat a enfilés les uns aux autres, comme des pierreries
-multicolores sur un fil d’argent; plaisir des yeux, presque;
-plaisir de musicien aussi, car les harmonies pures ou
-bizarres le captivent comme les couleurs. Beardsley est
-un dilettante. Tout ce qui est beau le retient; et aussi
-une certaine laideur, dont il a fait de la beauté.</p>
-
-<p>Il est un vrai produit de fin de siècle. Le tourmenté,
-le faisandé, le malsain de son art, me repousseraient peut-être
-autant qu’ils attirent les autres, si le hasard ne
-m’eût mis à même de nouer des relations amicales avec
-<span class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</span>
-cet homme de grande intelligence, de solide culture, de
-goût si sûr et si varié.</p>
-
-<p>Ce qui me touche par-dessus tout chez Beardsley,
-écrivain, c’est son amour de la langue française, qu’il
-ne parlait pas volontiers, bien qu’elle eût peu de secrets
-pour lui. Il rêvait d’incorporer à sa langue certains de
-nos mots dont la sonorité l’enchantait, au cours de ses
-lectures quotidiennes. Comment est-il parvenu à se faire
-l’éducation dont il donnait la preuve, le plus simplement
-du monde, dans la conversation en français? Le culte
-de l’article de Paris, la connaissance superficielle des
-choses de chez nous, qui nous touchent chez les
-Étrangers, par la bonne volonté dont ils témoignent, et
-nous irritent aussi parfois un peu, Aubrey les dépassa
-bien vite. <i>Le Courrier français</i>, auquel il collabora et où
-il réussit du premier coup, représente assez cette fantaisie
-montmartroise dont la mousse enivre les cerveaux des
-Américains, des Anglais et des Allemands, dont regorgent
-nos ateliers de peinture. Il n’y fut pas insensible, mais
-son flair et sa lucidité lui ouvrirent de plus lointaines
-perspectives et, comme il n’aurait pu se contenter de si
-peu, s’étant mis avec sa sœur Mabel à lire du français,
-ils allèrent tous deux, bien vite, au meilleur et au plus
-difficile.</p>
-
-<p>Ai-je jamais entendu un de mes compatriotes parler
-de Molière et de Racine comme lui? Racine surtout qui
-reste fermé à la plupart, il le savait par cœur, et il récitait
-les chœurs d’Athalie et d’Esther comme des prières. Il
-vivait dans le dix-septième et dans le dix-huitième siècles.
-On sait qu’il songea à traduire les <i>Confessions</i>, à faire
-un ouvrage sur Jean-Jacques et un essai sur les <i>Liaisons
-dangereuses</i>. George Sand, Chateaubriand, Balzac, il les
-étudia à fond. Pour Balzac, il avait une passion et, les
-personnages de ses romans, Aubrey les connaissait
-comme des membres de sa famille. Je n’oublierai jamais
-des après-midi passées dans la chambre où Charles Conder
-exécutait ses ingénieuses lithographies pour la <i>Fille
-<span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span>
-aux yeux d’or</i>. Celui-ci voyait en Dieppe un décor pour
-tous les actes de la <i>Comédie humaine</i>; il n’était alors
-question que de Balzac; et pour ce petit monde, gêné
-pour désigner un objet dans un magasin, Balzac était
-discuté comme il aurait pu l’être dans un cénacle de lettrés
-français. Gautier, Baudelaire, Verlaine n’eurent pas de
-plus fervent adorateur que Beardsley. <i>La Dame aux
-Camélias</i> prenait à ses yeux de malade une importance
-toute particulière. Il l’enveloppait de je ne sais quelle
-prestigieuse poésie; il n’eut de cesse que je le menasse
-chez Alexandre Dumas, à Puys. Inénarrable visite, où le
-romancier fut vite conquis par le charme juvénile du
-dessinateur, dont je traduisais, au cours de l’entretien,
-les questions et les délicats compliments. <span lang="en" xml:lang="en">Mrs. Mabel
-Wright</span> doit avoir encore sur quelque rayon de sa bibliothèque,
-le volume de la <i>Dame aux Camélias</i>, que Dumas
-offrit à son frère avec une belle dédicace.</p>
-
-<p>Mais, me voici tenté de conter mes souvenirs, et, pour
-cela je suis assez embarrassé.</p>
-
-<p>En effet, c’est une préface qu’on m’a fait l’honneur
-de me demander; quand j’en fus averti, je commençai
-par m’en réjouir; puis, je réfléchis qu’une préface pour
-<i lang="en" xml:lang="en">Under the Hill</i> serait une entreprise au-dessus de mes
-forces. Alors, puisque l’on m’assurait que tout ce que
-je savais de Beardsley méritait d’être dit, je mis ma
-mémoire à contribution.</p>
-
-<p>Des souvenirs surgirent en foule et, pendant quelques
-jours, je revécus par la pensée avec le cher garçon
-dont j’avais fait la connaissance deux ans avant sa mort,
-déjà atteint du terrible mal auquel il allait succomber,
-mais encore fiévreusement passionné et brillant, dans
-ses heures de répit. J’évoquais les journées de flânerie
-et de travail à mes côtés, les bavardages sans fin que
-nous avions ensemble, le matin, sur la plage, au milieu
-des baigneurs, l’après-midi en arpentant les pelouses de
-la rue Aguado et à l’Hôtel des Étrangers, où sa mère,
-bonne et tendrement inquiète, l’attendait toujours, le
-<span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span>
-regardait en frémissant quand nous rentrions d’une promenade
-trop fatigante.</p>
-
-<p>J’avais déjà rédigé ces souvenirs, quand je repris le
-livre d’Arthur Symons consacré à mon ami et je constatai
-que je ne faisais que répéter des choses si bien dites
-avant moi; en effet, nous passâmes, tous les deux, l’été
-de 1895 à Dieppe, en compagnie de Beardsley. Nous le
-voyions à chaque instant; une perpétuelle agitation et
-la terreur de la solitude lui faisaient saisir le moindre
-prétexte pour abandonner ses dessins. Il venait nous
-chercher, ou nous le rencontrions au dehors, portant sous
-son bras la vieille reliure Louis XIV de maroquin rouge
-à fers dorés, qui lui servait d’enveloppe pour ses notes
-écrites. Symons et moi, nous étions ses auditeurs attentifs,
-nous recueillions ses boutades et ses paradoxes. Peut-être,
-en ma qualité de Français, ai-je été plus touché que
-Symons par l’étrangeté du personnage; peut-être m’apparut-elle
-plus exceptionnelle, cette excentricité anglo-saxonne,
-si habitué que je sois à l’humeur britannique.
-Le décor de notre vieille ville normande, si provinciale,
-en dépit de son Casino et de ses bains cosmopolites,
-où je vis passer tant de curieuses figures, depuis trente
-ans; la lumière de cet endroit où s’écoulèrent toutes
-mes vacances de Parisien, mettaient en un vif relief la
-silhouette du fin artiste, de cet élégant et anguleux
-dandy, encore tout imprégné de l’âcre odeur de Londres.</p>
-
-<p>Son visage émacié présentait un nez très busqué
-et très osseux entre deux petits yeux perçants, couleur
-de noisette, sous des cheveux de ce blond-acajou, dit
-«auburn», que séparait en bandeaux, sur un front
-bombé, une raie soigneusement faite. Toujours vêtu, le
-jour, d’un costume gris clair, une fleur à la boutonnière,
-ganté, il tenait verticalement, par le milieu, une grosse
-canne de jonc, dont il frappait le sol pour scander ses
-phrases et accompagner ses mots. Il avait infiniment
-d’esprit, un langage recherché et les plus gracieuses
-façons du monde. Un peu voûté, il tâchait de redresser
-<span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span>
-sa haute taille, dans un perpétuel effort de ne pas paraître
-malade. La maladie lui faisait horreur et, dès que le
-sourire retombait, son expression devenait sauvagement
-douloureuse. A la moindre brise, il s’enveloppait d’un
-plaid de voyage ou dans un mac-farlane, dont les ailes
-gonflées par le vent du large, le faisaient ressembler à
-une énorme chauve-souris.</p>
-
-<p>Beardsley vint sonner à ma porte, accompagné par
-des amis qui ont déjà presque tous disparu, et dont
-certains—lui le premier—auraient à peine atteint à la
-maturité aujourd’hui. Et cela semble si loin dans le passé!</p>
-
-<p>Le bon géant Fritz Thaulow—mort lui aussi—vivait
-à Dieppe avec son heureuse et noble famille. Il
-ouvrait, très hospitalier, sa maison à tous les artistes
-qui passaient. Thaulow et Charles Conder me présentèrent
-un petit groupe d’Anglais qu’un même bateau avait
-amenés. C’était le poète Alfred Dowson, bohème à la
-Verlaine, qui fut vite enlevé, après avoir signé de beaux
-vers; c’était Arthur Symons et quelques autres, suivis de
-l’éditeur Smithers, à l’éternel gibus, et flanqué d’une
-demoiselle de bar, ensevelie sous un immense chapeau à
-plumes. On aurait dit d’une société venue sur le continent
-pour une <span lang="en" xml:lang="en">Bank Holyday</span>. C’étaient pourtant les rédacteurs
-et les principaux artistes du magazine <i>Savoy</i>, dont
-j’attendais avec impatience chaque nouveau fascicule,
-à la couverture rose et parée d’un dessin pointillé
-d’Aubrey Beardsley. Ces jeunes gens s’ingéniaient à
-scandaliser leur pays et n’auraient reculé devant rien pour
-se signaler, à une intéressante époque de l’histoire artistique
-et littéraire de l’Angleterre; retenons cette date:
-1896. Le long règne de la pieuse et sévère Victoria, Impératrice
-des Indes, déclinait. Burne-Jones venait d’être fait
-baronnet; Whistler commençait d’être sacré grand peintre,
-après ses batailles livrées à la <span lang="en" xml:lang="en">Grosvenor Gallery</span>, où
-les Indépendants et les snobs s’allaient pâmer devant
-toute œuvre refusée à la Royal Academy. C’est alors
-qu’Oscar Wilde, triomphant, se promène dans Piccadilly,
-<span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span>
-un grand tournesol à la main. Les opéras de Wagner
-sont donnés dans deux théâtres à la fois, où se presse,
-religieusement silencieux, ce public d’esthètes, si bien
-croqués par Aubrey Beardsley dans une de ses fameuses
-planches: <i>Wagnerites</i>. Sarah Bernhardt et Réjane jouent
-des pièces françaises; George Moore célèbre Manet,
-Degas, Zola et Goncourt. Le seul nom de Balzac gonfle
-la gorge de ceux-là même qui n’ont rien lu de lui;
-William Morris, poète, sociologue et tapissier, poursuit
-de sa haine l’acajou victorien et met à la portée du
-bourgeois un ameublement moyen-âgeux, dans le goût
-des préraphaélites.</p>
-
-<p>La société anglaise se réveille d’un long sommeil et
-secoue son indifférence pour tout ce qui n’est pas le
-sport. Un nouveau snobisme va la jeter dans les bras
-des artistes; elle attend quelque chose et se prépare à
-s’amuser d’autre façon. Dans cette atmosphère surchauffée,
-parmi les révoltés et les novateurs, voici venir
-le jeune Beardsley. Il s’avance d’un pas mesuré; il va,
-élégant et fluet, allonger subrepticement un coup de pied
-dans les vitres de Buckingham Palace, d’où la vieille
-souveraine observe et condamne ses sujets. On sait que
-sa majestueuse indulgence est réservée pour les Philistins.
-Voici Beardsley, grave et ironique à la fois, tenant au-dessus
-de sa tête de magnifiques plats chargés de paons,
-de rares poissons et de fruits exotiques. Des parfums
-énervants fument dans des cassolettes. En cadence, comme
-quelque personnage d’un conte d’Henri de Régnier, il
-présente en une sorte d’entrée de ballet, mille objets
-bizarres, qu’on dirait tirés du fourgon des rois mages.
-Ses mets sont composites, à l’arôme inquiétant: le chef
-qui en prépare les sauces et en dressa la parure, dédaigne
-la classique cuisson des rôtis nationaux.</p>
-
-<p>Beardsley va rénover la fantaisie anglaise, cruelle et
-poétique, froide et qui dissimule ses émotions, si elle
-en a; il est ironique, gouailleur, et poète à la façon du
-<span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span>
-clown shakespearien; sceptique, exubérant tour à tour
-et retenu; surtout amer, jusque dans ses éclats de gaîté.</p>
-
-<p>Ma pensée se plaît à l’associer à un autre de mes
-<ins id="cor_45" title="ami">amis</ins> très regretté et qui me fut si cher, au candide et
-charmant Jules Laforgue, que je vis, dix ans <ins id="cor_46" title="plutôt">plus tôt</ins>,
-passer, toussant lui aussi, et blême comme ce Pierrot
-qu’ils aimèrent tous les deux. L’humour de <i lang="en" xml:lang="en">Under the
-Hill</i> reçoit comme un reflet des <i>Moralités Légendaires</i>.
-J’imagine ces deux jeunes malades se rencontrant dans
-la nuit élyséenne, se saluer cérémonieusement, danser
-un grave menuet dans un rayon pâle de la lune, puis
-s’évanouir comme deux ombres...</p>
-
-<p>Ils avaient beaucoup regardé et beaucoup ri tous les
-deux, pendant leur vie terrestre, et si la mort n’avait pas
-si vite jeté son dévolu sur ces deux frêles proies, l’un
-ne serait pas devenu le chrétien, ni l’autre le chimérique
-amoureux qu’ils se montrèrent, avant de nous quitter.
-Ils demeureront comme le produit, très marqué, de la
-civilisation, dans deux grandes capitales à la fin du dix-neuvième
-siècle. Laforgue, quoique provincial du <ins id="cor_47" title="midi">Midi</ins>,
-incarne le gavroche parisien, de l’heure inquiète qu’il
-vécut. Quant à Beardsley, il fut le gamin de Londres, le
-vrai cockney, au rire bref et qui retombe dans une morne
-tristesse, après les bonds de sa morbide gaîté.</p>
-
-<p>On ne peut dire de lui: «Il n’eut pas le temps de
-s’exprimer; que serait-il devenu?» En quelques années,
-il les avait comptées, il donna hâtivement, mais avec
-méthode, tout ce qu’il avait en lui. Heureux, ceux qui,
-dans ce temps de fébrile course au clocher, savent tôt
-se fixer et entrevoient, dès leurs débuts, l’arabesque qu’ils
-auront à tracer. L’enfant prodigue des soirées de <span lang="en" xml:lang="en">Brighton</span>,
-le petit pianiste faiseur de <i lang="en" xml:lang="en">Christmas cards</i> et de <i>Menus</i>
-pour les dîners, trouve à quinze ans sa formule. Indiquons—rapidement,
-puisque M. de Montesquiou y
-insista avec ingéniosité et éclat,—les influences qu’il
-subit et rappelons ce que Burne-Jones proposa à son
-admiration, tant qu’il l’eut pour élève. Une vision, toute
-<span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span>
-anglaise, de l’antiquité classique, de la Renaissance italienne,
-des estampes japonaises et des dessins du dix-huitième
-siècle français; et un sens très aigu du grotesque
-moderne: voilà ce dont Beardsley fait preuve,
-dans ses compositions. Il ne représente pas avec fidélité
-ses contemporains; au contraire, il les déforme, les
-habille à l’antique; les dévêt ou les pare d’atours
-empruntés; mais leurs gestes sont d’aujourd’hui. S’ils
-parlaient, leur parler serait le nôtre. Les salles bizarres
-et les jardins fantastiques où ils minaudent, donnent sur
-la rue bruyante de <i lang="en" xml:lang="en">hansom cabs</i> et d’omnibus roulants.
-Ses dessins sont des affiches toutes prêtes à être agrandies
-pour les murs de Londres. Malgré tous les paraphes et
-la complication calligraphique dont il l’enveloppe, son
-écriture, même de loin, reste lisible; le graveur héraldique
-et l’imagier médiéval prêtent leur art exact au caprice
-du jeune décadent, à l’irrespectueux satiriste. Il n’est pas
-peintre: il est maître en <i>blanc et noir</i>; c’est pour l’imprimerie
-qu’il travaille. L’illustration et l’affiche ne sont-elles
-pas l’Art même de ce temps?</p>
-
-<p>Beardsley ne fit pas de peinture à l’huile, mais projetait
-sans cesse d’en faire. Un jour, le voyant tenté par
-ma boîte à couleurs, je le laissai seul dans l’atelier du
-Bas-Fort-blanc dont la baie s’ouvre sur les rochers où
-les enfants pêchent la crevette. L’après-midi d’août était
-glorieux. Je pars en promenade. Quand je rentrai, la
-grande toile mise à sa disposition était couverte d’un
-très beau dessin au fusain qu’il ne colora jamais, mais
-que je ne puis me consoler d’avoir vu effacer d’un coup
-de gant. C’était un épisode rapporté par George Sand:
-<ins id="cor_48" title="Listz">Liszt</ins>, marchant dans la campagne, s’enfonce dans un
-champ de pavots dont les têtes sont pour lui autant d’instrumentistes.
-Le musicien inspiré, brandit sa canne, comme
-un bâton de Kapellmeister, et bat la mesure, croyant
-conduire un orchestre innombrable.</p>
-
-<p>Le mouvement du personnage, coiffé d’un feutre
-mou, ses longs cheveux bouclés, était d’un geste superbe;
-<span class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span>
-mais le bâton menait une symphonie macabre et l’on
-eût dit qu’il voulait plutôt faucher ces têtes aux corolles
-agitées. Tout ce que faisait Beardsley exhalait l’odeur de
-la mort.</p>
-
-<p>Je ne le connus qu’affaibli et se préparant à prendre
-congé de nous. Implorait-il avec résignation le Crucifix
-qu’avait mis, entre ses doigts fiévreux, le prêtre catholique?
-Espérons que la Foi rendit moins déchirantes
-ses rêveries de jeune condamné, à la porte du cimetière.</p>
-
-<p>Je le surpris souvent penché sur sa table, dessinant
-dans sa chambre d’hôtel; il était rentré las de ses allées
-et venues sur la terrasse du Casino. Grisé des flonflons
-du bal et du bruit des <i>Petits chevaux</i>, dans lequel <i lang="en" xml:lang="en">Under
-the Hill</i> fut presque en entier écrit, il revenait sagement
-à son ouvrage. Travail appliqué, minutieux, sans ratures,
-conduit comme celui d’un moine enluminant une page
-de missel. Ainsi courbé sur la feuille de papier bristol,
-les petites plumes d’or, les grattoirs rangés avec ordre,
-il accomplissait une sorte de pieuse tâche, sous le regard
-du Christ en croix, accroché au mur devant lui. Ce nouveau
-Tannhaüser, on serait tenté de le croire, était obsédé
-par des visions du Vénusberg et les cuivres de la bacchanale,
-qui vibraient parfois dans ses oreilles. Il y a comme
-la déformation d’une cagoule de frère de la Miséricorde,
-dans certains de ses personnages ambigus, mi-Arlequin,
-mi-Carlin, qu’il faisait rôder dans ses mascarades et qui
-y répandent une odeur de mort. Tous ces personnages
-sont enfants de son cerveau ou comme autant de
-doubles de sa personne.</p>
-
-<p>Même malade, ainsi qu’il était en 1895, et tenaillé
-par l’effroi du lendemain, son imagination d’illustrateur
-était follement libertine, hantée de monstres aux gestes
-douteux, qui offrent au public toute liberté de malveillante
-interprétation. Nous sommes loin de ses légères
-vignettes pour la <i>Mort d’Arthur</i>. Son premier public
-fut sans doute très peu naïf, car il attribua un sens
-obscène aux moindres détails des dessins parus dans le
-<span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span>
-Savoy et dans le <i lang="en" xml:lang="en">Yellow Book</i>, même aux fleurs de la si
-curieuse Madone, peut-être le chef-d’œuvre de Beardsley.
-On contait tant de choses sur sa vie factice et il s’était
-volontairement créé une telle réputation d’excentrique
-et de blasphémateur, qu’on le voyait toujours plus ou
-moins célébrer une messe noire. Je ne me sentis jamais
-très à l’aise entre ce que je devinais de ses rêves païens
-et ses sentiments pieux de jeune catéchumène, entre
-l’artiste et l’homme; d’autant qu’il ne s’expliquait pas
-sur ce point et demeurait plein de retenue.</p>
-
-<p>Il y eut, à la fin du dix-neuvième siècle, beaucoup
-de conversions, à Londres. Ce fut une mode et un engouement
-parmi les gens cultivés d’embrasser le catholicisme,
-au moment où s’achevait la surprenante cathédrale
-byzantine, le plus bel édifice moderne de la ville, sinon
-la plus belle église élevée de nos jours; théâtrale, sombre,
-pleine d’encens et d’une mise en scène émouvante. Elle
-attirait ceux que le culte protestant rebute par sa froideur.
-Parsifal, Amfortas et la repentante ensorceleuse Kundry,
-semblaient se cacher derrière les piliers de la nef, près
-de ces fidèles britanniques, pour qui il n’est guère de
-plaisir sans que l’âme du Pasteur ne rôde dans la ruelle
-du lit comme une menace. Aubrey devait venir bientôt
-tremper son doigt dans le bénitier de la basilique au retour
-de ses randonnées nocturnes.</p>
-
-<p>Si l’on établit sans difficultés les parentés artistiques
-d’Aubrey Beardsley, l’homme et l’écrivain qu’il souhaita
-d’être, et qu’il laissa seulement entrevoir, sont plus <ins id="cor_49" title="complexe">complexes</ins>.
-Il fut un pur «cérébral» et, comme tel, un des
-plus accentués entre les jeunes hommes de sa sceptique
-et raisonneuse génération; avide de jouir (trait commun
-à tous les Anglais d’aujourd’hui), sans respect et n’arrêtant
-son froid regard que sur les aspects brillants ou comiquement
-grotesques des gens et des choses. La pitié
-n’était pas son fait; mais il faut attribuer à son état
-physique une part de son égoïsme. Il était personnel,
-et cela, d’une façon presque touchante, tant il y avait
-<span class="pagenum" id="Page_148">[p. 148]</span>
-de l’enfant malade chez lui. Je me rappelle qu’il disait:
-«Ce dont j’aurais besoin, ce serait d’une bonne nourrice
-qui me dorloterait.» Et il avait pourtant avec lui son
-excellente mère et sa sœur Mabel, l’ex-compagne de ses
-heures de joies, alors toutes tendues vers ses caprices
-et s’ingéniant à rendre sa longue agonie plus douce.
-Les dernières fois que je le vis, encore plus creusé et
-plus faible, il ne pouvait plus se supporter lui-même.</p>
-
-<p>Je rejoignis Aubrey dans l’automne de 97, à Paris,
-avant son départ pour le midi où il devait hiverner. Il
-était descendu à l’hôtel Foyot, au milieu du quartier
-Latin dont il était si curieux. Nous dînions parfois
-ensemble, dans le restaurant. Les lumières et les conversations
-de nos voisins de table lui communiquaient une
-passagère excitation, à peine suffisante pour chasser,
-pendant quelques instants, ses lugubres visions de mort.
-Il tenait alors les propos, qui m’aidèrent le mieux
-à le comprendre.—C’est un écrivain, surtout, qu’il
-ambitionnait d’être et c’était là, chez lui, une sorte de
-coquetterie, presque une manie. Sa passion pour l’art
-français du dix-huitième siècle, était alors dans toute son
-intensité, et l’influence de notre littérature le dominait
-complètement. Notons que les meilleurs artistes anglais,
-depuis un quart de siècle, ont subi l’influence française,
-comme nos romantiques de 1830, celle de l’Angleterre.</p>
-
-<p>Aubrey, ne pouvant plus supporter le climat de son
-pays, venait donc à Paris, comme il aurait souhaité d’y
-venir à ses débuts. Si les bouquinistes des quais de la
-Seine le requéraient, les plaisirs auxquels il ne prenait
-pas part, mais qu’il devinait autour de lui, lui donnaient
-l’illusion de l’activité et de la vie. Il me fit part de
-tous ses projets d’écrivain. Chaque jour, c’était un nouvel
-ouvrage dont il établissait le plan. Des phrases détachées,
-d’abord, des mots d’esprit, comme les motifs qu’un
-musicien note avant de composer une partition. Les
-sujets? ils avaient beaucoup d’analogie avec ceux des
-<i>Moralités Légendaires</i> et, sachant qu’il ne connaissait
-<span class="pagenum" id="Page_149">[p. 149]</span>
-pas Laforgue, je m’interdisais de les lui signaler. Si
-charmant et bon ami qu’il fût, si affectueux dans ses
-rapports avec nous, je dois avouer qu’il y avait un
-manque absolu de tendresse et d’émotion dans les belles
-histoires qu’il voulait conter; je n’y distinguai jamais une
-philosophie, une morale—et pourtant l’heure avait
-sonné pour lui des réflexions graves—. Même dans ses
-livres, il est probable qu’il eût été un pur et simple amant
-de la Beauté, de la Forme et de l’Art pour l’Art. Peut-être,
-après tout, craignait-il de se faire trop connaître,
-peut-être dissimulait-il les mouvements de son cœur...</p>
-
-<p>Celui qui doit vivre peu de temps, s’il a beaucoup à
-faire ici-bas, a le droit d’être excusé s’il s’arrête souvent
-sur sa courte route, pour regarder et parfois pour
-rire. Il y a tant de beauté, autour de nous, et tant de
-hideurs aussi, de quoi se réjouir ou se moquer, avant
-que la lassitude ne vienne!—Elle ne vint pas au pauvre
-Beardsley, car les dernières lettres que je reçus de lui,
-révélaient une curiosité toujours aussi éveillée.</p>
-
-<p>Telle est la dernière impression que j’eus de mon
-ami. Je veux croire que la richesse de ses visions d’artiste
-embellit même ses derniers moments.</p>
-
-<hr class="hr24" />
-
-<h2 id="Page_151">NOTES SUR MANET</h2>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span>
-La vieille amie de Madame Manet mère, chez qui je
-déjeunais entre les cours du Lycée Condorcet, me montrait
-une photographie, la Charlotte Corday de Tony-Robert
-Fleury, fils d’une autre de ses camarades d’enfance.
-M<sup>me</sup> X. me disait: «Regarde cela; au moins, cela, c’est
-distingué. Ce n’est pas comme ce pauvre Edouard! Il
-est bien gentil garçon, Edouard; mais ce qu’il fait est
-si commun; c’est pénible pour une femme comme
-Madame Manet.» La vieille amie de Madame Manet, de
-mes parents et de tant de gens que j’ai connus, était
-une personne, comme ceux-ci, d’un «comme il faut»
-qui n’existe plus.</p>
-
-<p>Portrait de la mère d’Edouard Manet, dans son
-bonnet à rubans, à côté de son vieux magistrat de mari,
-figure d’entêtement et d’obscurité. Elle fine, bien plus
-fine en réalité, que dans le tableau d’Edouard.—«Voilà
-le portrait de ses parents: on dirait deux concierges!»
-Pourtant cela me semblait très beau—à moi!</p>
-
-<p class="smrc">*&nbsp;&nbsp;*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Mon père, sentant que j’aime la peinture de Manet,
-me dit une fois: «Oui, c’est drôle; <i>il y a quelque chose</i>
-là-dedans. J’ai été en pourparlers pour acheter à Edouard
-son <i>Déjeuner sur l’herbe</i>; il y avait un panneau de
-mesure dans la salle à manger. Ta maman a craint la
-nudité de la baigneuse. Après tout, elle avait peut-être
-raison; mais on aurait pu le mettre de côté, ce tableau,
-<span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span>
-et tu l’aurais eu, pour plus tard.» Quels regrets,
-aujourd’hui!</p>
-
-<p class="smrc">*&nbsp;&nbsp;*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Je devais avoir treize ou quatorze ans, quand on
-me conduisit dans l’atelier de Manet, son premier atelier
-de la rue de Saint-Pétersbourg; il donnait sur le pont
-de l’Europe, en plein midi; un salon à boiseries brunes
-et dorées, rez-de-chaussée que je vois encore comme si
-j’y étais. Sur le mur, la toile qui représente M. et M<sup>me</sup>
-Astruc jouant de la mandoline. On était convié à regarder
-un portrait de Desboutin, avec le lévrier rose; mais je
-me rappelle, à droite du personnage, une chaise de jardin
-verte, un X qui m’avait beaucoup frappé et dont il n’y
-a plus trace dans la toile réexposée depuis.</p>
-
-<p>Fut-ce cette fois, ou plus tard, que je vis, sur le
-chevalet <i>le Linge</i>, tout frais alors et si éblouissant de
-clarté, d’un bleu si vif et si gai, qu’on avait envie de
-chanter? Comme la peinture moderne se plombe! A
-peine le temps de songer à autre chose, et un tableau
-hier encore brillant, est déjà comme calciné, détruit. Nous
-admirons des ruines, des ruines de la veille. Vous ne
-savez pas ce que fut <i>le Linge</i> à son apparition. Je croirais
-devoir m’en prendre à moi-même, ou à déplorer l’état de
-mes yeux, si, depuis cinq ans, je n’avais assisté à la
-destruction d’un chef-d’œuvre de Delacroix, au musée
-de Rouen. Je l’ai vu se ternir, se craqueler et maintenant
-c’est une bouillie brune.</p>
-
-<p>Comment Manet pouvait-il travailler dans ce salon
-qu’envahissait le soleil? C’est là que furent <ins id="cor_50" title="exécuté">exécutés</ins> le
-paysage et les personnages du <i>Linge</i>. Non, je ne crois
-pas qu’il ait été peint en plein air. <i>Le Bal de l’Opéra</i>
-fut peint aussi dans l’atelier, l’après-midi, sans même
-essayer de donner l’illusion d’un effet du soir. Telle est
-l’Ecole réaliste au moment où l’on croit au Réalisme.
-Zola prend la plume, mais c’est du romantisme qu’il
-défend, non de la vérité crue. Manet est un romantique
-attardé et déformé.</p>
-
-<p class="smrc">*&nbsp;&nbsp;*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span>
-Tout le monde connaît le visage de Manet, ce joli
-homme blond, gracieux, élégant, cravaté d’une Lavallière
-bleue à pois. Rieur, plus charmant que ses portraits.
-Oui, charmant, aimable, souriant, sa voix un peu enrouée
-avait des caresses. Ce qui me frappait, c’était l’embarras
-où il semblait mettre ses familiers. Il avait des amis, on
-l’aimait, mais il est certain qu’on l’admirait peu et l’on
-ne savait quelle attitude tenir quand il fallait s’exprimer
-sur son compte. On croyait peu en lui. Peut-être Claude
-Monet, Renoir avaient-ils de l’admiration; pourtant
-M. Degas, qui, depuis, a souvent répété: «Nous ne
-savions pas qu’il était si fort», M. Degas parlait de lui
-avec dureté. «Il est plus connu que Garibaldi, dites,
-quoi?» Voilà ce qu’on ne pouvait lui pardonner, même
-du haut de l’Olympe, où M. Degas s’était déjà juché;
-mais M. Degas avait des droits à l’Olympe. Manet, lui,
-était ici-bas beaucoup plus humble, sensible à la critique
-comme les autres, ambitieux de médailles, de décorations.
-Il désirait faire des portraits de jolies femmes. Il ne perdit
-jamais sa naïveté d’écolier.</p>
-
-<p class="smrc">*&nbsp;&nbsp;*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Séance de M<sup>lle</sup> Suzette Lemaire; pastels; Manet
-peine, se courbe, se retourne vers le petit miroir qu’il
-tient à sa gauche et où se reflète, inverti, le joli visage
-de la jeune fille. Manet veut prouver à M<sup>me</sup> Madeleine
-Lemaire qu’il peut faire concurrence à Chaplin, le maître
-portraitiste de ces dames.</p>
-
-<p class="smrc">*&nbsp;&nbsp;*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Manet ne travaillait que pour le «Salon». Les
-tableaux qui restent de lui sont «des Salons». Il fit relativement
-peu d’études, presque pas de dessins ou de
-croquis. Ce gentil causeur d’atelier et de café, qui veut
-plaire, aime la vie en commun, le boulevard, Tortoni, le
-café de Bade. Il prépare des «Salons» comme un élève
-de l’Ecole, comme un Prix de Rome, et il les fait d’actualité,
-se sert des modèles qu’il a à sa portée; heureusement,
-l’époque a encore une grâce à elle; le Paris de
-<span class="pagenum" id="Page_156">[p. 156]</span>
-Manet a une saveur qui parfume ses œuvres les plus
-frêles.</p>
-
-<p class="smrc">*&nbsp;&nbsp;*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Le Paris de Manet s’étend des Champs-Elysées à
-Montmartre en hiver, et jusqu’à Bougival et Argenteuil
-en été. L’île de France, chère aux impressionnistes,
-le paysage doux, mais médiocre des bords de la Seine
-dans la banlieue; maisons blanches et roses, pauvrettes
-dans leurs jardinets fleuris de géraniums, autour d’une
-boule de verre. Il aime les bancs verts et les arrosoirs,
-les petites barques à voile sur la rivière; mais l’âcre
-saveur de sa couleur et la nervosité de son pinceau
-donnent à toutes choses, si humbles soient-elles, le
-style et la noblesse—sa pâte, si soigneusement appliquée
-sur la toile, sa touche brusque et réfléchie à la fois,
-l’extrême soin avec lequel il cerne ses contours, peinant,
-effaçant, recommençant jusqu’à ce que la surface soit
-belle et pure, donnant au tableau de la force, de la
-propreté, quelque chose de définitif. Tout y a du poids,
-et pourtant on dirait d’une esquisse enlevée de verve.
-Ce parfum d’esquisse, la fraîcheur et le primesaut sont
-tels après de nombreuses séances de lutte, qu’à la première
-heure d’ébauche. Manet sait reprendre, sans salir;
-la fleur de sa palette ne se fane pas. Je ne le vis peindre
-que déjà malade, à la fin de sa vie, dans le second atelier
-de la rue de Saint-Pétersbourg; ce n’était plus la période
-espagnole, le beau temps de ses chefs-d’œuvre monochromes,
-immobiles et privés d’air; quand il m’admit
-à le regarder peindre, il était à la remorque des impressionnistes
-et leur prisonnier—pourtant il les dépassait
-de toute la hauteur de son superbe métier—<i>Pertuiset</i>,
-<i>le tueur de lions</i>; <i>Jeanne</i>; <i>le Bar</i>: tels sont
-mes souvenirs les plus précis. Vous qui n’avez pas
-vu ces œuvres à leur naissance, vous ne pouvez imaginer
-la violence et la crudité des couleurs dont elles
-éclataient. Les unes se sont calmées en prenant un
-bel émail, tel le <i>Pertuiset</i>; <i>Jeanne</i> et <i>le Bar</i> ont baissé
-<span class="pagenum" id="Page_157">[p. 157]</span>
-de ton et se sont amortis. Les gris du <i>Pertuiset</i>
-furent des violets fouettés de rose; les chairs étaient
-rouges comme des pivoines, le paysage acide et brutal
-comme un décor russe. Manet, vite fatigué, allait
-s’asseoir sur un canapé bas, à contre-jour, sous la fenêtre,
-et contemplait son œuvre en tordant nerveusement sa
-moustache, ayant un geste de gamin qui dirait: «chic!
-chouette!» Mais était-il sûr de lui-même? Peut-être, car
-son nom flottait comme un drapeau de révolte, il était
-soutenu et «monté» sans cesse comme un candidat
-éloquent pendant une période électorale.</p>
-
-<p class="smrc">*&nbsp;&nbsp;*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Le deuxième atelier de la rue de Saint-Pétersbourg,
-où je le connus, était un vrai atelier recevant le jour du
-Nord, banal et froid, au fond d’une cour pleine d’ateliers
-d’artistes; à côté de lui, c’était Henry Dupray, le joyeux
-peintre militaire, qui sonnait de la trompe, jouait du
-tambour et amusait tout le monde avec son esprit de
-brave garçon tapageur et sentimental. Devant la porte
-de Manet, de vagues pots de fleurs et des bacs verts avec
-des arbustes, comme à la terrasse d’un restaurant. Une
-grande promiscuité entre voisins; l’atelier de Manet était
-le rendez-vous de tous.</p>
-
-<p>Je le revois surtout malade, s’appuyer sur une canne
-plombée, se tenant difficilement en équilibre sur ses
-semelles de caoutchouc. Il était fier de son joli pied
-chaussé de bottines anglaises; souvent vêtu d’une <span lang="en" xml:lang="en">Norfolk
-Jacket</span> à plis et à ceinture, tel qu’un chasseur, très
-élégant. Dans le coin, à droite de l’entrée, affalé sur le
-divan rouge, il est entouré d’Albert Wolff, d’Aurélien
-Scholl, de boulevardiers et de jolies demi-mondaines.
-Charles Ephrussi, Marcel Bernstein, le père d’Henri,
-commencent à acheter ses pastels, non pas qu’ils apprécient
-une peinture indigne de figurer à côté des gouaches
-de Gustave Moreau, sur des boiseries Louis XV authentiques;
-mais on aime Manet et puis on ne sait pas, après
-<span class="pagenum" id="Page_158">[p. 158]</span>
-tout, s’il n’est pas un grand maître! Les conversations
-s’engagent légères, piquantes. Vers cinq heures on peut
-à peine trouver place auprès de l’artiste. Sur un guéridon
-de fer, accessoire qui revient souvent dans l’œuvre de
-Manet, un garçon de café sert des bocks de bière et des
-apéritifs. Les habitués montent du boulevard tenir compagnie
-à leur camarade. Emmanuel Chabrier chantonne et
-fait des mots.</p>
-
-<p>Un jour, Manet me dit: «Apportez une brioche,
-je veux vous voir peindre une brioche: si l’on sait peindre
-une brioche, c’est qu’on est un peintre!» J’ai encore la
-petite toile pâlotte que je barbouillai sous ses yeux et
-dont il eut la bonté de paraître content. «Cet animal-là,
-il vous fait une brioche comme père et mère!»: 27 octobre
-1881, 27, rue de Saint-Pétersbourg.</p>
-
-<p class="smrc">*&nbsp;&nbsp;*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>J’ai eu l’avantage de faire mes débuts à une époque
-où vivaient encore des artistes pour qui <i>peindre</i>, la <i>peinture</i>,
-le <i>métier</i>, étaient, en soi, une haute et magnifique
-fonction. Les jeunes gens n’ont plus l’intelligence de ces
-mots, leur pensée et leurs devoirs sont ailleurs. M. Henri
-Bidou me conseillait d’aller admirer au Salon d’Automne
-la dernière œuvre de M. Laprade, le port de Marseille.
-«C’est dessiné, établi à la façon d’un classique, cela
-rappelle Corot et même Poussin». Curieux, je me précipite
-vers le nouveau chef-d’œuvre: je me trouve en
-présence d’une esquisse vague, cotonneuse, d’une couleur
-de boue. Le désordre, l’hésitation, la facilité. Les mots
-ont sans doute un sens nouveau. Dans la salle voisine,
-on a réuni quelques toiles de Bazille, mort à 26 ans,
-pendant la guerre de 1870, de Bazille l’ami de Manet.
-Le public passe indifférent et se demande ce que font
-ici ces choses démodées et sans intérêt. Bazille n’était
-pas plus un génie que M. Laprade. Il était, comme lui,
-un peintre; il avait moins de prétentions et respirait un
-air plus sain, reposait ses yeux sur des objets plus familiers,
-<span class="pagenum" id="Page_159">[p. 159]</span>
-qu’il prenait une peine touchante de «rendre»
-simplement, honnêtement, patiemment. De ses toiles
-s’exhale un parfum délicieux de pureté, de propreté
-morale, d’ingénuité. Manet ne fut pas différent; mais il
-était né pour de plus hauts destins, sa flamme intérieure
-était plus claire. Il avait un peu de génie. Il en avait
-comparé aux autres, ses contemporains et ses successeurs.
-Il en eut, certes, beaucoup, quand il peignit l’Olympia.</p>
-
-<p>Simplicité, application, honnêteté, labeur, naïveté:
-divines qualités que pouvait se permettre, il y a quarante
-ans encore, un révolutionnaire, un révolté. Ces braves
-gens faisaient partie d’une société organisée. Envions leur
-sort; enviez leur sort, débutants d’aujourd’hui: ils
-croyaient savoir ce vers quoi ils marchaient et leurs
-ambitions n’excédaient pas leurs dons.</p>
-
-<p class="smrc">*&nbsp;&nbsp;*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Je crois bien me rappeler l’attitude de Manet en face
-de Cézanne et il me semble que Cézanne était admiré
-pour ses réelles qualités, mais, un peu, comme un «douanier
-Rousseau», conscient de ce qu’il fait. Quel plaisir
-me donnèrent les paysages et la nature-morte—pommes
-rouges et pot au lait en fer-blanc—que j’avais achetés
-chez le père Tanguy, vers 1888! nous étions quelques-uns
-qui jouissions physiquement de la rareté de leur
-pâte et de leur ton—comme d’un émail ou d’un fragment
-de poterie persane. La forme nous amusait comme
-un dessin d’enfant. Nous n’étions pas prévenus à leur
-endroit. M. Berenson n’a rien ajouté à notre culte pour
-avoir dressé Cézanne à côté des grands primitifs italiens.
-Les deux sentiments étaient identiques, mais l’expression
-du nôtre était plus modérée et peut-être plus appropriée.</p>
-
-<p class="smrc">*&nbsp;&nbsp;*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Pendant les deux ans où j’ai fréquenté Manet, je ne
-crois pas qu’il fût très conscient de ce qu’il peignait;
-jouissant de sa réputation d’artiste original et révolutionnaire,
-chef d’école dont se réclamaient Gervex, Duez,
-<span class="pagenum" id="Page_160">[p. 160]</span>
-Bastien, Lepage et autres enfants prodiges, il semblait
-envier les succès matériels de ceux-ci; il avait vers eux
-les yeux plus souvent tournés que vers Renoir, Monet,
-Pissarro, Degas. Manet était un bon garçon, léger: le
-succès devait lui être plus précieux au Boulevard qu’auprès
-de M. Degas, dont l’acharnement spirituel le torturait.
-Oui, l’on était très simple dans ce temps-là. «Il était
-plus grand que nous ne le croyions! ce Manet», dit
-M. Degas, quand, à cinquante ans, il disparut. Opinion
-trop tardive!</p>
-
-<p class="smrc">*&nbsp;&nbsp;*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>L’atelier du 77 rue de Saint-Pétersbourg n’était guère
-celui où l’on se figure un maître dont l’influence domine
-la fin du dix-neuvième siècle et le commencement du
-vingtième. Encombré de vieilles toiles, oubliées alors,
-roulées pour la plupart, et dont plusieurs chefs-d’œuvre,
-il ressemblait à ceux où mes camarades faisaient semblant
-de travailler. Quelques rares meubles de hasard,
-un buffet de restaurant, où appuya ses mains la fille
-au corsage bleu du «Bar aux Folies-Bergères»; quelques
-pots de fleurs et une table où s’asseyent les
-amoureux de «chez le père Lathuile»; quelques bouteilles
-de vin de champagne; le miroir à pied de «Nana».
-Sur des chevalets, quelques pastels, dont George Moore
-et Méry Laurent, la luxuriante amie de Henry Dupray,
-visiteuse quotidienne de Manet, à l’heure où l’on vient
-bavarder et rire. Sur les chaises, un corsage de soie, un
-chapeau, qu’après le départ du modèle, Manet copie, ou
-croit copier, avec effort et application. Je me rappelle
-la robe de «Jeanne» et son ombrelle qui traînèrent là
-longtemps à côté des rhododendrons fanés, qui avaient
-servi de fond; et je me rappelle surtout combien différente
-du modèle était l’interprétation de Manet. Le maître
-me disait: «N’est-ce pas, c’est bien ça? c’est soyeux,
-riche, élégant, c’est bien une élégante?» et son gentil
-geste du bras, comme fauchant l’air, et la main droite
-faisant claquer ses doigts, donnait plus d’autorité à une
-<span class="pagenum" id="Page_161">[p. 161]</span>
-voix faible et comme lointaine, de malade. Nulle gêne,
-mais peu de respect, semble-t-il, trop peu, autour de
-l’ami qu’on aimait, mais qu’on ne pouvait prendre au
-sérieux. Sans doute à cause de sa gentillesse.</p>
-
-<p>«Eh! là, l’amateur! voilà qu’il file avec son cadre
-sous le bras...! allez donc dire aux marchands que ce
-n’est tout de même pas plus mal que Duez», et Manet
-rit de me voir emporter une tête au pastel, Méry
-Laurent coiffée d’une toque de lophophore, dans une
-jaquette grise garnie de skungs que j’ai obtenu que mon
-père m’achetât...</p>
-
-<p>On regrette de n’avoir pas mieux connu l’excellent
-homme, de ne pas lui avoir parlé avec la tendresse et la
-vénération qu’il méritait. Mais peut-être préférait-il la
-camaraderie libre et gouailleuse, qui tant me choquait
-alors, à ma réserve silencieuse de petit jeune homme
-bien dressé. Alfred Stevens, ce gros Belge de Paris, si
-bon peintre, la veille encore, mais d’intelligence si limitée,
-c’est lui qui paraissait le pontife dans ce milieu artiste; un
-pontife au chapeau penché sur l’oreille, type de préfet du
-Second Empire, ou de colonel de cavalerie en goguette.
-Fantin avait une affection fraternelle pour Manet, mais
-farouche, il ne se serait pas risqué dans l’atelier du 77
-rue de Saint-Pétersbourg. Il avait été quelquefois, jadis,
-chez M. et M<sup>me</sup> Manet, du temps où des séances de
-musique de chambre étaient données par le vieux
-magistrat; Madame Edouard Manet ne paraissait jamais
-à l’atelier; cet atelier était décidément une annexe du
-Café de Bade;—là, Edouard n’était plus le fils de M. et
-M<sup>me</sup> Manet: c’était l’antre du terrible peintre, de l’excentrique
-dont la mère disait: «pourtant, il a copié la Vierge
-au Lapin, de <ins id="cor_51" title="Il conviendrait de lire «Titien»">Tintoret</ins>, vous viendrez voir cela chez moi,
-c’est bien copié; il pourrait peindre autrement; seulement,
-il a un entourage...!»</p>
-
-<p class="smrc">*&nbsp;&nbsp;*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Non, Edouard désirait faire des portraits qui plussent
-à sa famille. Le caractère, le dessin appuyé et dur de ses
-<span class="pagenum" id="Page_162">[p. 162]</span>
-têtes, il les leur donnait malgré lui, à son insu, car il
-aimait «le joli».</p>
-
-<p>M. Degas fut blessé et cessa de voir son ami, à
-cause d’un portrait double qu’il avait fait de M. et M<sup>me</sup>
-Edouard Manet. Madame Manet jouait du piano. Elle
-était vue de profil. Cette figure fut coupée de la toile
-comme peu flatteuse, par la faiblesse du mari. Quant à
-Manet, assis en boule sur un canapé, si j’en juge par
-une photographie de ce beau fragment—c’était la vie
-même, c’était l’homme.</p>
-
-<p class="smrc">*&nbsp;&nbsp;*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>«Si l’on aime la peinture de Manet, on l’aime comme
-Corot, comme Tourguéneff», a écrit George Moore,
-l’Anglais des Batignolles, ainsi qu’il était désigné quand
-Manet fit de lui l’étonnant pastel «aux yeux mauves, au
-teint vert de noyé». Plus d’un quart de siècle après la
-mort du peintre, Moore parle encore de lui comme s’il
-venait de disparaître; pour lui Paris est vide sans Manet
-et l’on n’y fait plus de peinture.</p>
-
-<p class="smrc">*&nbsp;&nbsp;*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Manet pasticheur.</p>
-
-<p>Il n’y a pas deux tableaux dans toute son œuvre,
-qui n’aient été inspirés par un autre tableau, ancien ou
-moderne. Manet prenait, résolument, la composition d’une
-toile de maître, la traduisait à sa façon, recommençait
-l’œuvre choisie; les Espagnols, dont il a été si impressionné,
-dans sa plus belle manière, il les pastichait avec
-une volonté de faire des tableaux de musée. Personne
-plus que lui n’a démarqué et personne n’est plus
-original. Plus tard, influencé par Claude Monet, il
-fera du plein air, aussi polychrome que ses premières
-œuvres étaient blanches et noires, noires surtout; mais
-toujours et partout, la <i>touche</i> est de Manet, sa pâte est
-unique; la maladresse et la précision à la fois du pinceau,
-sa décision n’appartiennent qu’à lui. C’est «bien fait»
-jusque dans le lâché apparent. Il y a une plénitude dans
-<span class="pagenum" id="Page_163">[p. 163]</span>
-son dessin simplifié et souvent incorrect, il y a une déformation
-dans le sens de la grandeur, dans son modelé.
-C’est grand, c’est lourd, c’est noble, même dans la nature
-morte. Rappelez-vous le Jambon sur un plateau d’argent!
-sommaire, mais robuste comme du Chardin, pourtant si
-moderne; on n’a jamais peint comme cela avant Manet,
-dont la pâte a des vertus mystérieuses. Le pinceau sait
-conserver le ton frais; il le pose sur la toile de telle façon
-que les dessous, si nombreux parfois, ne retirent rien de
-sa qualité limpide. Du «Guitariste» au «Linge», une
-révolution s’est opérée chez l’artiste; on croit à peine que
-les mêmes yeux aient pu voir, à quelques années de
-distance, si différemment. Toutefois, la griffe est reconnaissable.
-Toutes mes préférences sont pour la période
-espagnole et surtout pour «l’Olympia» qui m’apparaît
-comme une œuvre sans seconde dans notre âge. Comment
-l’homme que j’ai connu a-t-il pu mener à bien cette
-entreprise périlleuse: une femme nue sur un lit blanc,
-d’un si beau dessin, si noble, que la toile peut soutenir
-la comparaison avec un Titien, un Ingres?</p>
-
-<p>On a parlé de Goya, à propos de l’Olympia. La
-duchesse d’Albe nue ou en costume de Maya. Manet a
-fait, aussi, une Espagnole en costume masculin, sur un
-sofa. Mais s’il a été hanté par des reproductions de ces
-deux ouvrages de Goya (dont il ne connaissait pas les
-originaux), combien il les a dépassés! Les Manet sont
-plus beaux que les Goya; ils leur ressemblent tout en
-étant si différents d’eux.</p>
-
-<p>Un peintre de grand métier peut s’inspirer, <i>doit</i>
-s’inspirer de ce qu’il aime, et le recréer à sa façon. Il y
-a des artistes sans aucun intérêt ni originalité, dont
-la manière n’évoque aucunement le souvenir d’une autre
-manière. L’originalité n’est pas tant dans la <i>conception</i>
-que dans l’<i>exécution</i>. Les moyens sont <i>tout</i> en peinture,
-n’en déplaise à certains. Ingres a <i>pillé</i>—puisque l’on
-dit ainsi—tout ce qui lui sembla en valoir la peine. Son
-admirable «Thétis» est identique à une pierre gravée
-<span class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span>
-bien connue. Les statues grecques, les miniatures persanes
-étaient familières à Ingres. «L’Œdipe et le
-Sphynx» est fait d’après un patron, courant sur les vases
-étrusques. L’«Œdipe» n’est-il pas cependant le tableau
-le plus caractéristique du maître français?</p>
-
-<p class="smrc">*&nbsp;&nbsp;*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>C’est par la façon dont elle est faite, que l’œuvre
-de Manet s’impose et vivra. C’est par son fort métier
-que Manet aurait dû influer sur ses contemporains. Or,
-de sa maîtrise de technicien, il n’était pas question, jusqu’à
-ce que nous l’ayions découverte, beaucoup plus tard.</p>
-
-<p>Nous voyons donc le même fait se reproduire pour
-tous les peintres: ce qui les désigne à l’attention des
-connaisseurs—pendant leur vie—c’est toujours la
-moins intéressante de leurs qualités. Certains hommes
-bénéficient de l’heure à laquelle ils ont paru, d’une circonstance
-fortuite de leur carrière; pourquoi le nom de
-Manet est-il devenu une sorte de référence pour les
-impressionnistes et les néo-impressionnistes? Il n’a pas
-de parents dans l’art moderne. Claude Monet combina
-une palette nouvelle, point Manet. Chez celui-ci, nul
-maniérisme mais beaucoup de hasard et de variété dans
-l’inspiration. Il ne fut pas théoricien. Ses phrases coutumières
-sur son art étaient des enfantillages aimables; il
-en parlait comme un «communard» amateur, de la
-révolution. Son œuvre est une exception, un dandysme,
-un objet de curiosité. Il mit du piquant dans
-tout ce à quoi il touchait, de la saveur, un charme
-inattendu. Son œuvre est une œuvre de hasard—œuvre
-aussi arbitraire que celle d’un Ricard ou d’un Gustave
-Moreau, nous pourrions dire d’un Degas. Ces artistes
-auraient pu être d’ailleurs et d’un autre âge. Des
-météores dans la nuit où se confondent les milliers de
-manieurs de pinceaux. Manet domine par la fatalité de
-son don!</p>
-
-<hr class="hr24" />
-
-<h2 id="toc">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-<table class="toc" summary="Table des matières">
- <tr>
- <td class="tdr cs8" colspan="2">Pages</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Avant-propos</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_7">7</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Fantin-Latour</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_11">11</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Forain</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_47">47</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><span lang="en" xml:lang="en">James Mac Neill Whistler</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_79">79</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><span lang="en" xml:lang="en">Watts</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_115">115</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><span lang="en" xml:lang="en">Charles Conder</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_125">123</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><span lang="en" xml:lang="en">Aubrey Beardsley</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_137">135</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Notes sur Manet</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_151">151</a></td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr class="hr24" />
-
-<div style="margin-left: 50%;">
-
- <div class="figc" style="margin-bottom: .5em;">
- <img src="images/im-02.jpg" width="130" height="129" alt="LOGO" />
- </div>
-
-<p class="sep0 cent"><i>Achevé d’imprimer<br />
-le 1<sup>er</sup> avril 1912</i></p>
-
-</div>
-
-<p class="sep4 padl6 noind lh1"><span class="cs8"><span class="mesp">CE VOLUME EST MIS DANS LE</span><br />
-COMMERCE AU PRIX NET DE</span> 7 <span class="cs8">FR.</span> 50</p>
-
-<hr class="hr24" />
-
-<h2 id="Page_169">LES<br />
-BIBLIOPHILES FANTAISISTES</h2>
-
-<p>Nous assistons, c’est un fait, à l’agonie du volume
-à 3 fr. 50. Les statistiques du dépôt légal constatent la
-diminution du nombre des romans qui paraissent chaque
-année. Est-ce à dire qu’on lise moins? Bien au contraire.
-Mais il s’imprime dans des collections à 95 centimes,
-1 fr. 35, etc., des ouvrages tirés à cinquante mille exemplaires,
-ou davantage. On ne vendrait pas cinq mille
-exemplaires de ces mêmes ouvrages, s’ils étaient publiés
-à 3 fr. 50.</p>
-
-<p>S’en étonner serait mal connaître les besoins
-modernes. S’en plaindre serait vain. Les éditeurs français
-n’ont fait qu’imiter leurs confrères anglais et américains
-qui depuis longtemps ont mis en circulation des collections
-à bon marché. Mais à côté de ces séries populaires,
-les libraires étrangers offrent au public des livres qui,
-sans constituer des publications de luxe réservées à quelques
-curieux, sont bien supérieurs, par l’élégance du
-format, la beauté du papier et des caractères, au banal
-volume jaune de nos devantures. On ne trouve rien de
-semblable en France.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_170">[p. 170]</span>
-C’est à quoi les Bibliophiles Fantaisistes se sont
-proposés de remédier.</p>
-
-<p>Nous avons eu le rare plaisir de voir notre initiative
-comprise par un certain nombre d’auteurs déjà célèbres:
-MM. Paul Acker, Maurice Barrès, J.-E. Blanche, Henry
-Bordeaux, Marcel et Jacques Boulenger, René Boylesve,
-François de Curel, Edouard Ducoté, Claude Farrère,
-Gérard d’Houville, Louis Laloy, Pierre Louÿs, Paul Margueritte,
-Francis de Miomandre, Gabriel Mourey, Nozière,
-Pierre Mortier, G. de Pawlowski, Henri de Régnier, André
-Rivoire, Laurent Tailhade, Jérôme et Jean Tharaud, dont
-nous avons publié des œuvres ou avec lesquels nous
-avons pris des engagements.</p>
-
-<p>Chacun de nos volumes est imprimé avec les
-caractères, le format et le papier qui nous semblent le
-mieux convenir au sujet. Nous arrivons ainsi à offrir à
-nos souscripteurs des ouvrages qui, par la manière seule
-dont ils sont présentés, constituent déjà des ouvrages de
-bibliophile.</p>
-
-<p>Ils sont toujours tirés à 500 exemplaires numérotés
-à la presse, dont 20 au plus tirés sur papier impérial
-du Japon.</p>
-
-<p>A dater de ce jour, les conditions de souscription
-sont établies comme suit: A n’importe quelle époque de
-l’année, tout amateur peut devenir souscripteur aux
-«Bibliophiles Fantaisistes», à la condition de verser à ce
-moment une somme de 60 francs, moyennant quoi il
-recevra franco par la poste et recommandés les dix premiers
-ouvrages à paraître dans la collection, quel que
-soit le prix auquel ceux-ci pourront être mis en vente
-séparément.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_171">[p. 171]</span>
-En outre, quelques souscriptions aux exemplaires
-de luxe seront acceptées au prix de 150 francs versés
-d’avance pour la série de 10 volumes.</p>
-
-<p>Les exemplaires non souscrits sont mis dans le
-commerce à un prix variable, mais qui ne s’abaisse
-jamais au-dessous de 7 francs 50 pour les exemplaires
-ordinaires et de 18 francs pour les exemplaires sur Japon.</p>
-
-<p>Les souscriptions sont reçues à la Librairie Dorbon-Aîné,
-19, boulevard Haussmann, à Paris.</p>
-
-<hr class="hr24" />
-
-<h3>OUVRAGES PUBLIÉS PAR LA SOCIÉTÉ<br />
-DES BIBLIOPHILES FANTAISISTES:</h3>
-
-<p class="hang">Marcel <span class="smcap">Boulenger</span>: <i>Nos Élégances</i>.<br />
-(15 Novembre 1908—7 Fr. 50.)</p>
-
-<p class="hang">René <span class="smcap">Boylesve</span>: <i>La Poudre aux Yeux</i>.<br />
-(1<sup>er</sup> Février 1909—10 Francs.)</p>
-
-<p class="hang">Louis <span class="smcap">Thomas</span>: <i>L’Esprit de Monsieur de Talleyrand</i>.<br />
-(1<sup>er</sup> Mai 1909—7 Fr. 50—Avec une reproduction
-du buste&nbsp;de&nbsp;Dantan.)<br />
-Cet ouvrage est complètement épuisé.</p>
-
-<p class="hang">Jacques <span class="smcap">Boulenger</span>: <i>Ondine Valmore</i>.<br />
-(15 Mai 1909—7 Fr. 50—Avec la reproduction
-d’une&nbsp;miniature.)</p>
-
-<p class="hang">François <span class="smcap">de Curel</span>: <i>Le Solitaire de la Lune</i>.<br />
-(10 Juin 1909—7 Fr. 50—Avec un frontispice
-par Armand&nbsp;Rassenfosse.)<br />
-Il ne reste plus que quelques exemplaires de ce volume.</p>
-
-<p class="hang">Louis <span class="smcap">Laloy</span>: <i>Claude Debussy</i>.<br />
-(10 Juillet 1909—10 Francs—Avec un portrait inédit
-et un autographe&nbsp;musical.)</p>
-
-<p class="hang"><span class="smcap">Nozière</span>: <i>Trois Pièces Galantes</i>.<br />
-(1<sup>er</sup> Octobre 1909—7 Fr. 50.)</p>
-
-<p class="hang">Claude <span class="smcap">Farrère</span>: <i>Trois Hommes et Deux Femmes</i>.<br />
-(10 Octobre 1909—10 Francs.)<br />
-Cet ouvrage est complètement épuisé.</p>
-
-<p class="hang">Louis <span class="smcap">Thomas</span>: <i>Les Douze Livres pour Lily</i>.<br />
-(20 Octobre 1909—7 Fr. 50.)</p>
-
-<p class="hang">Maurice <span class="smcap">Barrès</span>: <i>L’Angoisse de Pascal</i>.<br />
-(10 Mars 1910—7 Fr. 50—Avec une reproduction
-du&nbsp;Masque de&nbsp;Pascal et de l’une des
-pages du manuscrit&nbsp;original des&nbsp;Pensées.)<br />
-Cet ouvrage est complètement épuisé.</p>
-
-<p class="hang">Louis <span class="smcap">Loviot</span>: <i>Alice Ozy</i> (1820-1893).<br />
-(15 Mai 1910—7 Fr. 50—Avec quatre portraits
-de cette femme&nbsp;charmante.)</p>
-
-<p class="hang">Francis <span class="smcap">de Miomandre</span>: <i>Gazelle</i> (<i>Mémoires d’une Tortue</i>).<br />
-(1<sup>er</sup> Octobre 1910—7 Fr. 50.)</p>
-
-<p class="hang">Paul <span class="smcap">Margueritte</span>: <i>Nos Tréteaux</i>.<br />
-(15 Octobre 1910—8 francs.)</p>
-
-<p class="hang">Louis <span class="smcap">Thomas</span>: <i>L’Espoir en Dieu</i>.<br />
-(1<sup>er</sup> Novembre 1910—7 Fr. 50.)</p>
-
-<p class="hang">Henri <span class="smcap">de Régnier</span>: <i>Pour les Mois d’Hiver</i>.<br />
-(1<sup>er</sup> Mars 1912—7 Fr. 50.)</p>
-
-<h3>OUVRAGES SOUS PRESSE:</h3>
-
-<p class="hang">Paul <span class="smcap">Acker</span>: <i>Portraits de Femmes</i>.</p>
-
-<p class="hang">Henry <span class="smcap">Bordeaux</span>: <i>Les Amants de Genève</i>.<br />
-(Avec 3 planches hors texte.)</p>
-
-<p class="hang">René <span class="smcap">Boylesve</span>: <i>Nymphes dansant avec des Satyres</i>.<br />
-(Avec des ornements de Pierre Hepp.)</p>
-
-<p class="hang">André <span class="smcap">du Fresnois</span>: <i>Colette Willy</i>.</p>
-
-<p class="hang">Gérard <span class="smcap">d’Houville</span>: <i>Les Fourberies de l’Amour</i>.</p>
-
-<p class="hang">Gabriel <span class="smcap">Mourey</span>: <i>Maurice Denis</i>.</p>
-
-<p class="hang">André <span class="smcap">Rivoire</span>: <i>Henri de Toulouse-Lautrec</i>.</p>
-
-<h3>OUVRAGES EN PRÉPARATION</h3>
-
-<p class="hang">Jacques <span class="smcap">Boulenger</span>: <i>Candidature au Stendhal-Club</i>.</p>
-
-<p class="hang">Marcel <span class="smcap">Boulestin</span>: <i>Tableaux de Londres</i>.</p>
-
-<p class="hang">Edouard <span class="smcap">Ducoté</span>: <i>Le Château des deux Amants</i>.</p>
-
-<p class="hang">Claude <span class="smcap">Farrère</span>: <i>Un Livre de Contes</i>.</p>
-
-<p class="hang">Pierre <span class="smcap">Louÿs</span>: <i>Versions Grecques</i>.</p>
-
-<p class="hang">Eugène <span class="smcap">Marsan</span>: <i>Giosué Carducci</i>.</p>
-
-<p class="hang">Pierre <span class="smcap">Mortier</span>: <i>Becquets</i>.</p>
-
-<p class="hang">G. <span class="smcap">de Pawlowski</span>: <i>Comœdia...</i></p>
-
-<p class="hang">Henri <span class="smcap">de Régnier</span>: <i>Les Dépenses de Madame de Chasans</i>.<br />
-(documents sur la vie de famille au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle).</p>
-
-<p class="hang">Laurent <span class="smcap">Tailhade</span>: <i>Au Pays de l’Alcool et de la Foi</i>.</p>
-
-<p class="hang">Jérôme et Jean <span class="smcap">Tharaud</span>: <i>En regardant travailler Maurice Barrès</i>.</p>
-
-<p class="hang">Louis <span class="smcap">Thomas</span>: <i>André Rouveyre</i>.<br />
-(Avec de nombreuses illustrations de Rouveyre.)</p>
-
-<hr class="hr24" />
-
-<p class="cent wesp"><span class="cs12 lh1">En vente chez</span><span class="cs16"> DORBON-AINÉ</span><br />
-<span class="smcap">19, Boulevard Haussmann</span>, 19, PARIS, <small>IX</small><sup>e</sup></p>
-
-<hr />
-
-<p class="ralign">LA MÉSANGÈRE</p>
-
-<p class="ttl"><i>Les Petits Mémoires de Paris</i></p>
-
-<p class="wesp sepb0">I. <i>Coulisses de l’Amour.</i>—II. <i>Rues et intérieurs.</i>—III.
-<i>Carnet d’un Suiveur</i> (le Paris du Second Empire).—IV. <i>Petits
-Métiers Parisiens.</i>—V. <i>Les Nuits de Paris.</i>—VI. <i>Toutes les
-Bohêmes.</i></p>
-
-<table class="cat" summary="Catalogue">
- <tr>
- <td class="tdl">Collection de 6 petits volumes in-24, illustrée de 24 eaux-fortes
-originales de <span class="smcap">Henri Boutet</span>, de 8 reproductions hors texte, dont 4 en
-couleurs, d’estampes d’Abraham Bosse, A. de Saint-Aubin, Bouchardon,
-Traviès, Gavarni, etc., et de nombreux fleurons, en-têtes et
-culs-de-lampe. Chaque volume</td>
- <td class="prx"><b>2</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">La collection complète dans un étui, reliée 1/2 chagrin de diverses
-couleurs, <ins id="cor_52" title="dot">dos</ins> plat orné</td>
- <td class="prx"><b>20</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Il a été tiré 25 exemplaires sur papier du Japon avec double
-suite des eaux-fortes. La collection des 6 volumes</td>
- <td class="prx"><b>60</b> Fr.</td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr />
-
-<p class="ralign"><span class="smcap">Xavier</span> PRIVAS</p>
-
-<p class="ttl"><i>Petites Vacances</i></p>
-
-<p class="cent"><i>Chansons, Rondes et Berceuses enfantines</i></p>
-
-<p class="cs8 sepb0">Paroles et musique, avec Jeux sur les Rondes par Francine
-Lorée-Privas.</p>
-
-<table class="cat" summary="Catalogue">
- <tr>
- <td class="tdl">Un volume in-4<sup>o</sup> à l’italienne, entièrement illustré en couleurs
-d’après les aquarelles de P.&nbsp;Guignebault, dans un cartonnage illustré
-or et couleurs</td>
- <td class="prx"><b>7</b> Fr. <b>50</b></td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr />
-
-<p class="ralign"><span class="smcap">Sacha</span> GUITRY</p>
-
-<p class="ttl sepb0"><i>Correspondance de Paul Roulier-Davenel</i></p>
-
-<table class="cat" summary="Catalogue">
- <tr>
- <td class="tdl">Illustré par l’auteur de 19 portraits-charges (Anatole France,
-H. de Régnier, Laurent Tailhade, Tristan Bernard, Jules Lemaître,
-Ibsen, H. de Rothschild, Antoine, Lucien et Sacha Guitry, Brasseur,
-Boisselot, etc...). Un volume in-4<sup>o</sup> couronne tiré à petit nombre.</td>
- <td class="prx"><b>5</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Il a été tiré 15 exemplaires sur Japon, à</td>
- <td class="prx"><b>15</b>&nbsp; »&nbsp;</td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr />
-
-<p class="ralign"><span class="smcap">Louis</span> THOMAS</p>
-
-<p class="ttl sepb0"><i>Le Général de Galliffet</i></p>
-
-<table class="cat" summary="Catalogue">
- <tr>
- <td class="tdl">Un volume in-8 écu avec portrait</td>
- <td class="prx"><b>5</b> Fr.</td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr />
-
-<p class="ralign"><span class="smcap">Edmond</span> JALOUX</p>
-
-<p class="ttl sepb0"><i>Le Boudoir de Proserpine</i></p>
-
-<table class="cat" summary="Catalogue">
- <tr>
- <td class="tdl">Un volume in-8 carré, tiré à petit nombre</td>
- <td class="prx"><b>5</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Il a été tiré 9 exemplaires sur papier du Japon, à</td>
- <td class="prx"><b>18</b> Fr.</td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr />
-
-<p class="ralign">TOLSTOÏ</p>
-
-<p class="ttl"><i>La Loi de l’Amour et la Loi de la Violence</i></p>
-
-<p class="cent">(<i>Le dernier ouvrage paru du vivant de Tolstoï</i>)</p>
-
-<p class="cs8">Traduit d’après le manuscrit et publié en français avant l’original
-russe par E. Halpérine-Kaminski. Précédé d’une lettre de Tolstoï à
-propos de <i>La Barricade</i> de Paul Bourget.</p>
-
-<table class="cat" summary="Catalogue">
- <tr>
- <td class="tdl">Un volume in-18, avec portrait inédit et fac-similé d’autographe.
-(Honoré d’une souscription du Conseil municipal de la ville de
-Paris)</td>
- <td class="prx"><b>3</b> Fr. <b>50</b></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Il a été tiré 10 exemplaires sur Japon, à</td>
- <td class="prx"><b>12</b> Fr.</td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr />
-
-<p class="ralign"><span class="smcap">Marcel</span> PROUILLE <span class="smcap">et Ch.</span> MOULIÉ</p>
-
-<p class="ttl sepb0"><i>Les Poésies de Makoko Kangourou</i></p>
-
-<table class="cat" summary="Catalogue">
- <tr>
- <td class="tdl">Brochure in-8 écu avec un frontispice de Guy Tollac</td>
- <td class="prx"><b>1</b> Fr. <b>50</b></td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr />
-
-<p class="ralign"><span class="smcap">Léon</span> VAN NECK</p>
-
-<p class="ttl"><i>1870-71 illustré:
-Campagne&nbsp;franco-allemande</i></p>
-
-<p class="cent">Préface de <span class="smcap">Paul</span> ADAM</p>
-
-<table class="cat" summary="Catalogue">
- <tr>
- <td class="tdl">Un volume grand in-8, orné d’environ 400 reproductions de
-pièces documentaires de l’époque: images populaires, tableaux,
-objets d’art, portraits, illustrations de journaux, etc</td>
- <td class="prx"><b>5</b> Fr.</td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr />
-
-<p class="ralign"><span class="smcap">Francis</span> DE MIOMANDRE</p>
-
-<p class="ttl"><i>Figures d’Hier et d’Aujourd’hui</i></p>
-
-<table class="cat" summary="Catalogue">
- <tr>
- <td class="tdl">Un volume in-8 carré, tiré à petit nombre</td>
- <td class="prx"><b>5</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Il a été tiré 15 exemplaires sur papier du Japon à</td>
- <td class="prx"><b>18</b>&nbsp; »&nbsp;</td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr />
-
-<p class="ralign"><span class="smcap">Edgar</span> POË</p>
-
-<p class="ttl"><i>Dix Contes traduits par Ch.&nbsp;Baudelaire
-et&nbsp;illustrés par Martin van&nbsp;Maële</i></p>
-
-<p class="cs8 noind">de 95 compositions originales gravées sur bois par E. Dété. Un
-volume in-8 jésus tiré à 500 exemplaires numérotés, dont</p>
-
-<table class="cat" summary="Catalogue">
- <tr>
- <td class="tdl">20 exemplaires sur papier du Japon avec deux suites avant lettre
-de toutes les figures, dont une en bistre et une en noir, sur
-Chine</td>
- <td class="prx"><b>150</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">30 exemplaires sur papier de Chine avec une suite en bistre avant
-lettre de toutes les figures, également tirée sur Chine</td>
- <td class="prx"><b>100</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">450 exemplaires sur papier vélin à la cuve du Marais</td>
- <td class="prx"><b>50</b> Fr.</td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr />
-
-<p class="ralign">A. ROBIDA</p>
-
-<p class="ttl sepb0"><i>Les Vieilles Villes des Flandres</i></p>
-
-<p class="sep_2 cent">(<i>Belgique et Flandre française</i>)</p>
-
-<table class="cat" summary="Catalogue">
- <tr>
- <td class="tdl">Illustré par l’auteur de 155 compositions originales, dont 25 hors
-texte, et d’une eau-forte. Un beau volume gr. in-8, sous couverture
-illustrée en couleurs</td>
- <td class="prx"><b>15</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Cartonné toile avec fers spéciaux spécialement dessinés par l’artiste,
-tête ou tranches dorées, couverture conservée</td>
- <td class="prx"><b>20</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Il a été tiré en outre: 25 exemplaires sur Japon impérial, contenant
-une double suite de toutes les compositions, 3 états de l’eau-forte et
-une aquarelle originale de A. Robida</td>
- <td class="prx"><b>100</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">100 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder, contenant
-une double suite de l’eau-forte et un dessin original à la plume de
-A. Robida</td>
- <td class="prx"><b>50</b> Fr.</td>
- </tr>
-</table>
-
-<p class="ttl sepb0"><i>Les Vieilles Villes du Rhin</i></p>
-
-<p class="sep_2 cent">(<i>A travers la Suisse, l’Alsace, l’Allemagne et la Hollande</i>).</p>
-
-<table class="cat" summary="Catalogue">
- <tr>
- <td class="tdl">Un volume in-8 jésus de 310 pages, illustré de 211 dessins originaux
-de l’auteur, d’une eau-forte et d’une aquarelle en couleurs sur la
-couverture</td>
- <td class="prx"><b>20</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Il a été tiré en outre: 10 exemplaires sur grand papier vélin à la
-cuve avec deux suites de toutes les gravures, sur Japon ancien et
-sur Chine, et une aquarelle originale de A. Robida</td>
- <td class="prx"><b>200</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">25 exemplaires sur Japon impérial avec une suite sur Chine de
-toutes les gravures, à</td>
- <td class="prx"><b>100</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">5 exemplaires sur Chine, à</td>
- <td class="prx"><b>50</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Plus: 10 collections d’épreuves d’artiste signées, dont 5 sur Japon
-ancien à <b>125</b> Fr. et 5 sur Chine à</td>
- <td class="prx"><b>100</b> Fr.</td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr />
-
-<p class="ralign"><span class="smcap">Loys</span> DELTEIL<br />
-<span class="cs8">expert à l’Hôtel Drouot</span></p>
-
-<p class="ttl"><i>Manuel de l’Amateur d’Estampes
-du&nbsp;XVIII<sup>e</sup>&nbsp;siècle</i></p>
-
-<table class="cat" summary="Catalogue">
- <tr>
- <td class="tdl">Un volume grand in-8 de 448 pages sur papier vergé teinté, orné de
-106 reproductions hors texte sur papier couché teinté des estampes
-les plus rares du XVIII<sup>e</sup> siècle<span class="padl6">broché:</span></td>
- <td class="prx"><b>25</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl" style="text-indent: 0;">dans un cartonnage spécial avec couverture conservée</td>
- <td class="prx"><b>28</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Il a été tiré 3 exemplaires sur papier du Japon à</td>
- <td class="prx"><b>75</b> Fr.</td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr />
-
-<p class="ralign sepb0">E. BÉNÉZIT</p>
-
-<p class="ralign sep_2 cs8"><i>avec la collaboration d’un groupe d’écrivains spécialistes français et étrangers</i></p>
-
-<p class="ttl"><i>Dictionnaire critique et documentaire des
-Peintres, Graveurs et Sculpteurs de tous les
-temps et de tous les pays</i>,</p>
-
-<p class="noind cs8">avec l’indication des prix atteints par leurs œuvres dans les ventes
-publiques. 3 forts volumes in-8 raisin, avec de nombreuses illustrations
-d’après les maîtres, leurs signatures et monogrammes.</p>
-
-<p class="cs8 sepb0">Vient de paraître le tome I comprenant 1056 pages à 2 colonnes et
-64 reproductions hors texte.</p>
-
-<div>
-<table summary="Tarif (présentation)" style="margin: 0 0 0 auto;">
- <tr>
- <td class="tdl cs8">Broché</td>
- <td class="tdr cs8"><b>60</b> Fr.</td>
- <td rowspan="2" class="accol">{</td>
- <td rowspan="2" class="cs8 noind" style="padding-left: 0;">payable moitié à la réception du tome I et<br />moitié à la réception du tome II.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl cs8">Relié</td>
- <td class="tdr cs8"><b>75</b> Fr.</td>
- </tr>
-</table>
-</div>
-
-<hr />
-
-<div class="cent" style="width: 16em; margin-right: 0; margin-left: auto;">
-D<sup>r</sup> MAUCHAMP<br />
-<span class="cs8">Médecin du Gouvernement français au Maroc,<br />
-assassiné à Marrakech.</span></div>
-
-<p class="ttl"><i>La Sorcellerie au Maroc</i></p>
-
-<table class="cat" summary="Catalogue">
- <tr>
- <td class="tdl">Œuvre posthume précédée d’une étude documentaire sur l’œuvre
-et l’auteur, par <span class="smcap">Jules Bois</span>. Un volume in-8 avec 17 illustrations, la
-plupart d’après les photographies prises par l’auteur</td>
- <td class="prx"><b>7</b> Fr.</td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr />
-
-<p class="ralign"><span class="smcap">Th.</span> DE CAUZONS</p>
-
-<p class="ttl"><i>Histoire de la Magie
-et de la Sorcellerie&nbsp;en&nbsp;France</i></p>
-
-<table class="cat" summary="Catalogue">
- <tr>
- <td class="tdl">I. Les sorciers d’autrefois. Le Sabbat. La guerre aux sorciers. Un
-vol. in-8 écu de <small>XVI</small>—426 pp</td>
- <td class="prx"><b>5</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">II. Poursuite et châtiment de la Magie jusqu’à la Réforme protestante.
-Le procès des Templiers. Mission et procès de Jeanne d’Arc.
-Un vol. in-8 écu de <small>XXII</small>—520 pp</td>
- <td class="prx"><b>5</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">III. La Sorcellerie, de la Réforme à la Révolution française. La
-Franc-Maçonnerie. Mesmer, Cagliostro et le magnétisme. Un vol
-in-8 écu de <small>VIII</small>—550 pp</td>
- <td class="prx"><b>5</b> Fr.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">IV. La Sorcellerie contemporaine: Les transformations du magnétisme,
-Psychoses et névroses. Les Esprits des vivants, les Esprits des
-morts. Le diable de nos jours. Le merveilleux populaire. Un vol. in-8
-écu de <small>VIII</small>—724 pp</td>
- <td class="prx"><b>7</b> Fr.</td>
- </tr>
-</table>
-
-<p class="cs8">Il a été tiré quelques exemplaires sur Japon, à <b>12</b> Fr. chacun des
-3 premiers tomes, et <b>15</b> Fr. le dernier.</p>
-
-<hr class="hr24" />
-
-<div style="margin-left: 50%;">
-
- <div class="figc" style="margin-bottom: .5em;">
- <img src="images/im-02.jpg" width="130" height="129" alt="LOGO" />
- </div>
-
-<p class="sep0 cent lh1"><i><span class="cs9 mesp">LIÉGE<br />
-IMPRIMERIE BÉNARD</span><br />
-<span class="cs7">SOCIÉTÉ ANONYME</span></i></p>
-
-</div>
-
-<p class="sep4 padl6 noind lh1"><span class="cs8"><span class="mesp">CE VOLUME EST MIS DANS LE</span><br />
-COMMERCE AU PRIX NET DE</span> 7 <span class="cs8">FR.</span> 50</p>
-
-<hr class="hr24" />
-
-</div>
-<div class="newpage">
-
-<div class="box">
-<p class="ssrf noind" id="note">Au lecteur.</p>
-
-<p>L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été harmonisée,
-mais les erreurs clairement introduites par le typographe ou à
-l’impression ont été corrigées. Les mots ainsi corrigés sont soulignés
-<ins title="texte original">en pointillés</ins>. Placez le curseur
-sur ces mots pour faire apparaître le texte original. Également à quelques
-endroits la ponctuation a été corrigée.</p>
-</div>
-
-</div>
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ESSAIS ET PORTRAITS</span> ***</div>
-<div style='text-align:left'>
-
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-Defect you cause.
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
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