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-The Project Gutenberg eBook of Réflexions sur le suicide, by
-Germaine de Staël-Holstein
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Réflexions sur le suicide
-
-Author: Germaine de Staël-Holstein
-
-Release Date: January 2, 2022 [eBook #67086]
-
-Language: French
-
-Produced by: René Galluvot (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RéFLEXIONS SUR LE
-SUICIDE ***
-
-
-
-
-
- RÉFLEXIONS
- SUR
- LE SUICIDE.
-
- PAR
- MAD. LA BARONNE
- DE STAËL-HOLSTEIN.
-
-
- ÉDITION ORIGINALE.
-
- A BERLIN 1813,
- SE VEND DANS LA REALSCHULBUCHHANDLUNG.
-
-
-
-
-A SON ALTESSE ROYALE
-
-LE PRINCE ROYAL
-
-DE SUÈDE.
-
-
-
-
-MONSEIGNEUR!
-
-
-J’ai écrit ces réflexions sur le Suicide, dans un moment où le malheur
-me faisait éprouver le besoin de me fortifier par le secours de la
-méditation. C’est près de VOUS, MONSEIGNEUR, que mes peines se sont
-adoucies; mes enfans et moi nous avons fait comme ces bergers d’Arabie,
-qui lorsqu’ils voient venir l’orage, se retirent à l’abri du laurier.
-VOUS n’avez jamais considéré la mort, MONSEIGNEUR, que comme dévouement
-à la patrie; et jamais VOTRE âme n’a pu être atteinte par ce
-découragement que ressentent quelquefois les êtres qui se croient
-inutiles sur la terre. Néanmoins VOTRE esprit transcendant n’est
-étranger à aucun sujet philosophique, et VOUS voyez de trop haut pour
-que rien puisse VOUS échapper. Je n’avais jusqu’à ce jour dédié mes
-ouvrages qu’à la mémoire de mon Père; je VOUS ai demandé, MONSEIGNEUR,
-l’honneur de VOUS rendre hommage, parce que VOTRE vie publique signale à
-tous les yeux les vertus réelles, qui seules méritent l’admiration des
-penseurs.
-
-Un courage intrépide VOUS distingue personnellement entre tous les
-braves, mais ce courage est dirigé par une bonté non moins sublime; le
-sang des guerriers, les pleurs du pauvre, les inquiétudes même du faible
-sont l’objet de VOTRE humanité prévoyante. Vous craignez la souffrance
-de VOS semblables, et le rang éminent où VOUS êtes placé ne pourra
-jamais effacer de VOTRE cœur la sympathie. Un Français disait de VOUS,
-MONSEIGNEUR, que VOUS réunissiez _la chevalerie du républicanisme à la
-chevalerie de la Royauté_: en effet, dans quelque sens que la générosité
-puisse s’exercer, elle VOUS est toujours native.
-
-Dans les rapports de la société VOUS ne mettez point à la gêne, par une
-roideur factice, l’esprit et l’âme de ceux qui VOUS entourent. VOUS
-pourriez, pour ainsi dire, gagner tout un peuple _un à un_, si chaque
-individu qui le compose, avait le bonheur de s’entretenir un quart
-d’heure avec VOUS, mais à côté de cette affabilité pleine de grâces,
-VOTRE mâle énergie VOUS attache tous les caractères forts.
-
-Cette Nation Suédoise, jadis si célèbre par ses exploits, et qui
-conserve encore les grandes qualités que ses ancêtres ont manifestées,
-chérit en VOUS le présage de sa gloire. VOUS respectez les droits de
-cette Nation, MONSEIGNEUR, par penchant et par conscience, et l’on VOUS
-a vu, dans plusieurs circonstances difficiles, aussi fier des barrières
-constitutionnelles, que d’autres en seraient impatiens.
-
-Les devoirs ne VOUS semblent jamais des bornes mais des appuis, et c’est
-ainsi que VOTRE déférence habituelle pour la sagesse expérimentée du ROI
-ajoute un nouveau lustre au pouvoir qu’IL VOUS confie.
-
-Poursuivez, MONSEIGNEUR, la carrière dans laquelle un si bel avenir VOUS
-est offert, et VOUS montrerez au monde ce qu’il avait désappris, c’est
-que les véritables lumières enseignent la morale, et que les héros
-vraiment magnanimes, loin de mépriser l’espèce humaine, ne se croient
-supérieurs aux autres hommes, que par les sacrifices mêmes qu’ils leur
-font.
-
-Je suis avec respect,
-
-de VOTRE ALTESSE ROYALE,
-
-MONSEIGNEUR,
-
-la très-humble et très-obéissante servante
-
-NECKER,
-
-Baronne de STAËL HOLSTEIN.
-
-
-
-
-Réflexions sur le suicide.
-
-
-C’est pour les malheureux qu’il faut écrire; ceux qui sont en possession
-des prospérités de ce monde, ne s’instruisent que par leur propre
-expérience, et les idées générales en toutes choses ne leur paraissent
-que du temps perdu. Il n’en est pas ainsi de ceux qui souffrent: la
-réflexion est leur plus sûr asile, et séparés par l’infortune des
-distractions de la société, ils s’examinent eux-mêmes et cherchent,
-comme un malade qui se retourne dans un lit de douleur, quelle est la
-position la moins pénible qu’ils puissent se procurer.
-
-L’excès du malheur fait naître la pensée du Suicide, et cette question
-ne saurait être trop approfondie; elle tient à toute l’organisation
-morale de l’homme. Je me flatte de présenter quelques aperçus nouveaux
-sur les motifs qui peuvent conduire à cette action, et sur ceux qui
-doivent en détourner. Je discuterai ce sujet sans malveillance comme
-sans exaltation. Il ne faut pas haïr ceux qui sont assez malheureux pour
-détester la vie; il ne faut pas louer ceux qui succombent sous un grand
-poids: car s’ils pouvaient marcher en le portant leur force morale
-serait plus grande[1].
-
- [1] J’ai loué l’acte du Suicide dans mon ouvrage _sur l’Influence des
- passions_, et je me suis toujours repentie depuis de cette parole
- inconsidérée. J’étais alors dans tout l’orgueil et la vivacité de la
- première jeunesse; mais à quoi servirait-il de vivre, si ce n’était
- dans l’espoir de s’améliorer?
-
-Les personnes qui d’ordinaire condamnent le Suicide, se sentant sur le
-terrain du Devoir et de la Raison, se servent souvent, pour soutenir
-leur opinion, de certaines formes méprisantes, qui peuvent blesser leurs
-adversaires; elles mêlent aussi quelquefois d’injustes attaques contre
-l’enthousiasme en général, à la censure méritée d’un acte coupable. Il
-me semble au contraire, que c’est par les principes mêmes du véritable
-enthousiasme, c’est-à-dire, de l’amour du beau moral, qu’on peut
-aisément montrer, combien la résignation à la destinée est d’un ordre
-plus élevé que la révolte contre elle.
-
-Je me propose de présenter la question du Suicide sous trois rapports
-différens: j’examinerai d’abord _Quelle est l’action de la souffrance
-sur l’âme humaine_; secondement, je montrerai _Quelles sont les lois que
-la religion chrétienne nous impose relativement au Suicide_, et
-troisièmement je considérerai _En quoi consiste la plus grande dignité
-morale de l’homme sur cette terre._
-
-
-Première section.
-
-Quelle est l’action de la souffrance sur l’âme humaine?
-
-On ne saurait se le dissimuler, il y a, sous le rapport des impressions
-causées par la douleur, autant de différence entre les individus, qu’il
-en peut exister relativement au génie et au caractère; non seulement les
-circonstances, mais la manière de les sentir diffère tellement, que des
-personnes très-estimables d’ailleurs peuvent ne pas s’entendre à cet
-égard; et cependant, de toutes les bornes de l’esprit, la plus
-insupportable, c’est celle qui nous empêche de comprendre les autres.
-
-Il me semble que le bonheur consiste _dans la possession d’une destinée
-en rapport avec nos facultés_. Nos désirs sont une chose momentanée et
-souvent funeste même à nous, mais nos facultés sont permanentes et leurs
-besoins ne cessent jamais: il se peut donc que la conquête du monde fût
-nécessaire à Alexandre, comme la possession d’une cabane à un berger. Il
-ne s’ensuivrait pas que la race humaine dût se prêter à servir d’aliment
-aux facultés gigantesques d’Alexandre; mais on peut dire que, d’après sa
-nature, lui, ne savait être heureux qu’ainsi.
-
-La puissance d’aimer, l’activité de la pensée, le prix qu’on attache à
-l’opinion, font de tel ou tel genre de vie une existence douce pour les
-uns et tout-à-fait pénible pour les autres. L’inflexible loi du devoir
-est la même pour tous, mais les forces morales sont purement
-individuelles, et la profonde connaissance du cœur humain peut seule
-donner à nos jugemens sur le bonheur et le malheur de ceux qui ne nous
-ressemblent pas, une équité philosophique.
-
-Il me semble donc qu’il ne faut jamais disputer sur ce que chacun
-éprouve; le conseil ne peut porter que sur la conduite et la fermeté
-d’âme, dont la vertu et la religion font une égale loi dans toutes les
-situations; mais les causes du malheur et son intensité varient autant
-que les circonstances et les individus. Ce serait vouloir compter les
-flots de la mer, qu’analyser les combinaisons du sort et du caractère.
-Il n’y a que la conscience qui soit en nous comme un être simple et
-invariable, dont nous pouvons tous obtenir, ce dont nous avons tous
-besoin--le repos de l’âme.--La plupart des hommes se ressemblent, non
-pas dans ce qu’ils font, mais dans ce qu’ils peuvent faire, et nul être
-capable de réfléchir ne niera, qu’en commettant des fautes contre la
-morale, on sent toujours qu’on était le maître de les éviter. Si donc on
-reconnaît qu’il est ordonné à l’homme sur cette terre de supporter la
-douleur, on ne saurait s’excuser ni par la violence de cette douleur, ni
-par la vivacité du sentiment qu’elle cause. Chaque individu possède en
-lui-même les moyens d’accomplir son devoir; et ce qu’il y a d’admirable
-dans la nature morale, comme dans la nature physique, c’est à quel point
-le nécessaire est également et universellement réparti, tandis que le
-superflu est diversifié de mille manières.
-
-La douleur physique et la douleur morale sont une et même chose dans
-leur action sur l’âme; car la maladie est une peine aussi bien qu’une
-souffrance; mais la douleur physique fait d’ordinaire périr le corps,
-tandis que les douleurs morales servent à régénérer l’âme.
-
-Il ne suffit pas de croire avec les Stoïciens, _que la douleur n’est
-point un mal_; il faut être convaincu qu’elle est un bien, pour s’y
-résigner. Le plus petit mal serait insupportable, si l’on le considérait
-comme purement accidentel; l’irritabilité individuelle influant sur la
-manière de sentir, on n’aurait pas plus le droit de blâmer un homme qui
-se tuerait pour une piqûre d’épingle, que pour une attaque de goutte;
-pour une contrariété, que pour un chagrin. Le moindre sentiment de
-douleur peut révolter l’âme, s’il ne tend pas à la perfectionner; car il
-y a plus d’injustice dans un léger mal, s’il est inutile, que dans la
-plus grande peine, si elle tend vers un noble but.
-
-Ce n’est pas ici le cas de remonter à la grande question métaphysique,
-qui a vainement occupé tous les philosophes: _l’origine du mal_. Nous ne
-pouvons concevoir la liberté de l’homme sans la possibilité du mal. Nous
-ne pouvons concevoir la vertu sans la liberté de l’homme, ni la vie
-éternelle sans la vertu; cette chaîne, dont le premier anneau nous est
-tout à la fois incompréhensible et indispensable, doit être considérée
-comme la condition de notre être. Si la réflexion et le sentiment nous
-conduisent à croire, qu’il y a toujours dans les voies de la Providence
-une justice cachée ou manifeste; nous ne pouvons considérer la
-souffrance ni comme accidentelle ni comme arbitraire. L’homme aurait le
-même droit de se plaindre pour un bonheur de moins que pour une peine de
-plus, s’il croyait que la Divinité pût communiquer à la créature des
-qualités ou des puissances sans bornes, et qu’ainsi l’infini fût
-transmissible. Pourquoi l’homme ne s’irriterait-il pas de n’avoir pas
-toujours vécu comme de devoir cesser d’être? Enfin sur quelles bases
-reposent ses plaintes? Est-ce contre le système de l’univers qu’il se
-révolte, ou contre la part qu’il a dans un ensemble soumis à
-d’invariables lois?
-
-La douleur est un des élémens nécessaires de la faculté d’être heureux,
-et nous ne pouvons concevoir l’une sans l’autre. La vivacité de nos
-désirs tient aux difficultés qu’ils rencontrent; l’ébranlement de nos
-jouissances, à la crainte de les perdre; la vivacité de nos affections,
-aux dangers qui menacent les objets de notre amour. Enfin nul mortel n’a
-pu délier le nœud gordien du plaisir et de la peine que par le fer qui
-tranche la vie.
-
---Oui, diront quelques individus malheureux, nous nous soumettons à la
-balance des biens et des maux, que le cours ordinaire des événemens
-amène; mais quand nous sommes traités en ennemis par le sort, il est
-juste d’échapper à ses coups.--D’abord le régulateur, qui détermine le
-résultat de cette balance, est tout entier en nous-mêmes: le même genre
-de vie, qui réduit l’un au désespoir, comblerait de joie l’homme placé
-dans une sphère d’espérances moins élevée. Cette réflexion n’est point
-en opposition avec ce que j’ai dit sur les ménagemens qu’on doit aux
-diverses manières de sentir: sans doute le bonheur de l’un peut être en
-désaccord avec le caractère de l’autre; mais la résignation convient
-également à tous. S’il y a dans la nature physique deux forces opposées
-qui font mouvoir le monde: l’Impulsion et la Gravitation; on peut
-affirmer aussi, que le besoin d’agir et la nécessité de se soumettre, la
-Volonté et la Résignation sont les deux pôles de l’être moral, et
-l’équilibre de la raison ne peut se trouver qu’entre-deux.
-
-La plupart des hommes ne comprennent guères que deux Puissances dans la
-vie, le Sort et leur Volonté, qui peut, à ce qu’ils croient, influer sur
-ce sort; ils passent donc d’ordinaire de l’irritation à l’orgueil. Quand
-ils sont en état d’irritation, ils maudissent le destin, comme les
-enfans battent la table contre laquelle ils se heurtent; et quand ils
-sont satisfaits des événemens de la vie, ils se les attribuent tout
-entiers, et se complaisant dans les moyens qu’ils ont employés pour les
-diriger, ils considèrent ces moyens comme l’unique source de leur
-félicité. Il y a erreur dans ces deux façons de voir.
-
-La Volonté de l’homme agit d’ordinaire, il est vrai, concurremment avec
-la destinée; mais quand cette destinée devient de la nécessité,
-c’est-à-dire quand elle prend le caractère de l’irréparable, elle est la
-manifestation des desseins de la Providence sur nous. Un homme d’esprit
-disait: _la nécessité rafraîchit_. Il faut s’élever à une grande hauteur
-pour adopter ce mot dans son entier; mais toujours est-il vrai qu’on
-doit avoir pour le Sort un genre de respect. C’est une puissance qui
-tour-à-tour subite et lente, imprévue ou préparée, se saisit de la vie à
-une certaine époque et en détermine le cours; mais loin que le Sort soit
-aveugle, comme on se plaît à le dire, l’on croirait qu’il nous connaît,
-car presque toujours il nous atteint dans nos faiblesses les plus
-intimes. C’est le Tribunal secret qui nous juge, et lorsqu’il paraît
-injuste, peut-être savons-nous seuls ce qu’il veut nous dire et ce qu’il
-exige de nous.
-
-Il n’y a point de doute que nous ne sortions sensiblement meilleurs de
-l’épreuve de l’adversité, quand nous nous y soumettons avec une fermeté
-douce. Les plus grandes qualités de l’âme ne se développent que par la
-souffrance, et ce perfectionnement de nous-mêmes nous rend, après un
-certain temps, le bonheur; car le cercle se referme et nous ramène aux
-jours d’innocence qui précédèrent nos fautes. C’est donc se soustraire à
-la vertu, que de se tuer parce qu’on est malheureux: c’est se soustraire
-aux jouissances que cette vertu nous aurait données, quand nous aurions
-triomphé de nos peines par son secours. Les Platoniciens disaient, _que
-l’âme avait besoin d’un certain temps de séjour sur cette terre, pour
-s’épurer des passions coupables_. On croirait en effet que la vie a pour
-but de renoncer à la vie. La nature physique accomplit cette œuvre par
-la destruction, et la nature morale par le sacrifice. L’existence
-humaine bien conçue n’est autre chose que l’abdication de la
-Personnalité pour rentrer dans l’Ordre universel. Les enfans ne
-comprennent qu’eux, les jeunes gens qu’eux et les amis qui font partie
-d’eux-mêmes; mais dès que les avant-coureurs du déclin arrivent, il faut
-ou se consoler par les pensées générales, ou s’abandonner à toutes les
-terreurs que présente la dernière moitié de la vie; car c’est bien peu
-de chose que les circonstances heureuses ou malheureuses de chaque
-individu, en comparaison des lois inflexibles de la nature. La
-vieillesse et la mort devraient mettre tous les hommes au désespoir bien
-plus que leurs chagrins particuliers; mais on se soumet facilement à la
-condition universelle, et l’on se révolte contre son propre partage,
-sans réfléchir, que la condition universelle se retrouve dans chaque
-lot, et que les différences sont plus apparentes que réelles.
-
-En traitant de _la dignité morale de l’homme_, je prononcerai fortement
-la différence qui existe entre le Suicide et le Dévouement;
-c’est-à-dire, entre le sacrifice de soi aux autres, ou ce qui est la
-même chose, à la vertu; et le renoncement à l’existence, parce qu’elle
-nous est à charge. Les motifs qui déterminent à se donner la mort,
-changent tout à fait la nature de cette action; car lorsqu’on abdique la
-vie pour faire du bien à ses semblables, on immole, pour ainsi dire, son
-corps à son âme, tandis que, quand on se tue par l’impatience de la
-douleur, on sacrifie presque toujours sa conscience à ses passions.
-
-On a néanmoins eu tort de prétendre, que le Suicide était un acte de
-lâcheté: cette assertion forcée n’a convaincu personne; mais on doit
-distinguer dans ce cas la bravoure de la fermeté. Il faut, pour se tuer,
-ne pas craindre la mort; mais c’est manquer de fermeté d’âme que de ne
-pas savoir souffrir. Une sorte de rage est nécessaire pour vaincre en
-soi l’instinct conservateur de la vie, quand ce n’est pas un sentiment
-religieux qui nous en demande le sacrifice. La plupart de ceux qui ont
-vainement essayé de se donner la mort, n’ont pas renouvelé leurs
-tentatives, parce qu’il y a dans le Suicide, comme dans tous les actes
-désordonnés de la volonté, une certaine folie, qui s’apaise quand elle
-atteint de trop près à son but. Le malheur n’est presque jamais une
-chose absolue; ses rapports avec nos souvenirs ou nos espérances en
-composent souvent la plus grande partie, et quand une secousse très-vive
-s’opère en nous-mêmes, notre douleur s’offre souvent à notre imagination
-sous un aspect tout différent.
-
-Revoyez, après dix ans, une personne qui a subi une grande privation de
-quelque nature qu’elle soit, et vous saurez qu’elle souffre et jouit par
-une autre cause que cette privation même, dans laquelle consistait son
-malheur dix ans auparavant. Il n’est pas dit pour cela, que le bonheur
-soit rentré dans son âme, mais l’espérance et la crainte ont pris en
-elle un autre cours; et c’est de l’activité de ces deux sentimens que se
-compose la vie morale.
-
-Il y a une cause de Suicide, qui intéresse presque tous les cœurs de
-femme: c’est l’amour; le charme de cette passion est sûrement le
-principal motif des erreurs qu’on commet dans la manière de juger
-l’homicide de soi-même. On veut que l’amour subjugue les plus hautes
-puissances de l’âme, et qu’il n’y ait rien au-dessus de son empire. Tous
-les genres d’enthousiasme ayant subi l’atteinte de l’incrédulité
-moqueuse, les romans ont maintenu le prestige du sentiment dans quelques
-contrées du monde où la bonne-foi s’est retirée; mais de tous les
-malheurs de l’amour il n’en est qu’un, ce me semble, contre lequel la
-force de l’âme puisse se briser: c’est la mort de l’objet qu’on aime et
-dont on est aimé.
-
-Un frissonnement intérieur obscurcit la nature entière, quand le cœur
-avec lequel se confondait notre existence, repose glacé dans le tombeau.
-Cette douleur, l’unique peut-être qui dépasse ce que Dieu nous a donné
-de force contre la souffrance, a pourtant été considérée par divers
-moralistes comme plus facile à supporter que celles dans lesquelles
-l’orgueil offensé se mêle de quelque manière. En effet, dans le malheur
-que cause l’infidélité de ce qu’on aime, c’est bien le cœur qui reçoit
-la blessure, mais l’amour-propre y verse ses poisons. Sans doute aussi
-un sentiment plus noble que l’amour-propre nous déchire quand nous
-sommes obligés de renoncer à l’estime que nous avions conçue pour le
-premier objet de nos affections, quand il ne reste plus d’un
-enthousiasme aussi profond que le souvenir des vaines apparences qui
-l’ont causé. Mais il faut cependant se le prononcer avec rigueur, du
-moment que dans une liaison intime et sincère, telle qu’elle doit
-exister entre des êtres vrais et purs, l’un des deux est infidèle, l’un
-des deux peut tromper; c’est qu’il était indigne du sentiment qu’il
-inspirait. Je ne veux point par ce raisonnement imiter ces pédans qui
-réduisent les peines de la vie à des syllogismes. On souffre de mille
-manières, on souffre par des sentimens divers, opposés, contradictoires;
-et nul n’a le droit de contester à qui que ce soit sa douleur. Mais dans
-tout chagrin de l’âme, où l’amour-propre peut entrer pour quelque chose,
-il est aussi insensé que coupable de vouloir se tuer; car tout ce qui
-tient à la vanité, est nécessairement passager, et il ne faut pas
-accorder à ce qui est passager le droit de nous lancer dans l’éternité.
-
-Un malheur entièrement dégagé de tout mouvement d’orgueil, serait donc
-le seul qui motiverait le Suicide; mais par cela même qu’un tel malheur
-consiste en entier dans la sensibilité, la religion en adoucit
-l’amertume. La Providence, qui veut que toutes les blessures de l’âme
-humaine puissent être guéries, vient au secours de celui qu’elle a
-frappé d’un coup plus fort que ses forces. Souvent alors les palmes de
-l’Ange de paix ombragent notre tête abattue, et qui sait si cet Ange
-n’est pas l’objet même que nous regrettons? qui sait si, touché de nos
-larmes, il n’a pas obtenu du ciel même le pouvoir de veiller sur nous?
-
-Les peines de sentiment, qu’aigrit l’amour-propre, sont nécessairement
-modifiées par le temps; et les peines, dont la touchante nature est sans
-mélange d’aucun mouvement d’orgueil, inspirent une disposition
-religieuse, qui porte l’âme à la résignation.
-
-Les plus fréquentes causes du Suicide dans les temps modernes, ce sont
-la ruine et le déshonneur. Les revers de la fortune, telle que la
-société est combinée, causent une peine très-vive, et qui se multiplie
-sous mille formes diverses. La plus cruelle de toutes cependant, c’est
-la perte du rang qu’on occupait dans le monde. L’imagination agit autant
-sur le passé que sur l’avenir, et l’on fait avec les biens qu’on possède
-une alliance, dont la rupture est cruelle; mais après un certain temps,
-une situation nouvelle présente une nouvelle perspective à presque tous
-les hommes. Le bonheur est tellement composé de sensations relatives,
-que ce ne sont pas les choses en elles-mêmes, mais leur rapport avec la
-veille ou le lendemain, qui agit sur l’imagination. Si la destinée ou
-les menaces d’un maître ont fait craindre à un homme tel degré de
-douleur, et qu’il apprenne que la moitié de ce qu’il redoutait lui est
-épargnée, son impression sera toute différente de celle qu’il aurait
-ressentie, s’il n’avait pas éprouvé une aussi grande terreur. Le Sort
-entre presque toujours en composition avec les infortunés; on dirait
-qu’il se repent, comme tout autre Souverain, d’avoir fait trop de mal.
-
-L’opinion exerce sur la plupart des individus une action poignante dont
-il est très-difficile de diminuer la force: ce mot:--_je suis
-déshonoré_--trouble entièrement l’esprit de l’homme social, et l’on ne
-peut s’empêcher de plaindre celui qui succombe sous le poids de ce
-malheur, car probablement il ne l’avait pas mérité, puisqu’il le ressent
-avec tant d’amertume. Mais il faut encore ranger sous deux classes
-principales les causes du déshonneur: celles qui tiennent à des fautes
-que notre conscience nous reproche, ou celles qui naissent d’erreurs
-involontaires et nullement criminelles.
-
-Le remords tient nécessairement à l’idée qu’on se fait de la Justice
-divine, car si nous ne comparions pas nos actions à ce type suprême de
-l’équité, nous n’aurions dans la vie que des regrets. On ne peut
-considérer l’existence que sous deux rapports; ou comme une partie de
-jeu dont le gain ou la perte consiste dans les biens de ce monde, ou
-comme un noviciat pour l’immortalité. Si nous nous en tenons à la partie
-de jeu, nous ne saurions voir dans notre propre conduite que la
-conséquence de raisonnemens bien ou mal faits: si nous avons la vie à
-venir pour but, ce n’est qu’à l’intention que notre conscience
-s’attache. L’homme borné aux intérêts de cette terre peut avoir des
-regrets, mais il n’y a de remords que pour l’homme religieux; or il
-suffit de l’être pour sentir que l’expiation est le premier devoir et
-que la conscience nous commande de supporter les suites de nos fautes
-afin de les réparer, s’il se peut, en faisant du bien. Le déshonneur
-mérité est donc pour l’homme religieux une juste punition à laquelle il
-ne se croit pas le droit de se soustraire: car quoique parmi les actions
-humaines il y en ait un grand nombre de plus perverses que le Suicide,
-il n’en est pas qui semble nous dérober aussi formellement à la
-protection de Dieu.
-
-Les passions entraînent à des actes coupables dont le bonheur est le
-but, mais dans le Suicide il y a un renoncement à tout secours venant
-d’en haut qu’on ne saurait concilier avec aucune disposition pieuse.
-
-Celui qui est vraiment atteint par le remords s’écriera comme l’enfant
-prodigue:--_Je sais ce que je ferai, je retournerai vers mon père, je me
-prosternerai devant lui et je lui dirai: mon père, j’ai péché contre le
-ciel et contre vous, je ne mérite plus d’être appelé votre fils._--C’est
-avec cette résignation touchante que s’exprime l’être religieux; car
-plus il se croit criminel, moins il s’attribue le droit de quitter la
-vie, puisqu’il n’a point fait de cette vie ce qu’exigeait le Dieu dont
-il la tenait. Quant aux coupables qui n’ont point foi à l’existence
-future et dont la considération dans ce monde est perdue, le Suicide,
-d’après leur manière de penser, n’a d’autre inconvénient pour eux que de
-les priver des chances heureuses qui leur resteraient encore, et chacun
-peut estimer ces chances ce qu’il veut d’après le calcul des
-probabilités.
-
-Je crois qu’on peut affirmer que le déshonneur non mérité n’est jamais
-durable. L’influence de la vérité sur le public est telle qu’il suffit
-d’attendre pour être mis à sa place. Le temps est quelque chose de sacré
-qui semble agir indépendamment même des événemens qu’il renferme. C’est
-un appui du faible et de l’infortuné, c’est enfin l’une des formes
-mystérieuses par lesquelles la Divinité se manifeste à nous. Le public
-qui est à quelques égards une chose si différente de chaque individu, le
-public qui est un homme d’esprit quoiqu’il se compose de tant d’êtres
-stupides, le public qui a de la générosité quoique des platitudes sans
-nombre soient commises par ceux qui en font partie, le public finit
-toujours par se rallier à la justice dès que des circonstances
-prédominantes et momentanées ont disparu. _Possédez vos âmes en paix par
-la patience_, dit l’Evangile. Ce conseil de la piété est aussi celui de
-la raison. Quand on réfléchit sur les livres saints, on y trouve
-l’admirable réunion des meilleurs conseils pour se passer de succès dans
-ce monde, et souvent aussi des meilleurs moyens pour en obtenir.
-
-Les douleurs physiques, les infirmités incurables, toutes ces misères
-enfin que l’existence corporelle traîne après elle, sembleraient une des
-causes de Suicide les plus plausibles, et cependant ce n’est presque
-jamais, sur-tout parmi les modernes, ce genre de malheur qui porte à se
-tuer. Les douleurs qui sont dans le cours ordinaire des choses accablent
-mais ne révoltent pas. Il faut qu’il se mêle de l’irritation dans ce
-qu’on éprouve pour qu’on se livre à la colère contre le destin et qu’on
-veuille ou s’en affranchir ou s’en venger, comme d’un oppresseur. Il y a
-un singulier genre d’erreur dans la manière dont la plupart des hommes
-considèrent leur destinée. L’on ne saurait trop présenter cette erreur
-sous ses diverses faces, tant elle a d’influence sur les impressions de
-l’âme: on dirait qu’il suffit d’avoir un certain nombre de compagnons
-d’infortune pour se résigner aux événemens quels qu’ils soient, et qu’on
-ne trouve d’injustice que dans les malheurs qui nous sont personnels.
-Cependant ces variétés comme ces ressemblances ne sont-elles pas pour la
-plupart compensées, et ne sont-elles pas toutes, je le répète, également
-comprises dans les lois de la nature?
-
-Je ne m’arrêterai point aux consolations communes qu’on peut tirer de
-l’espoir d’un changement dans les circonstances: il est des genres de
-peines qui ne sont pas susceptibles de cette sorte de soulagement; mais
-je crois qu’on peut hardiment prononcer qu’un travail fort et suivi a
-soulagé la plupart de ceux qui s’y sont livrés. Il y a un avenir dans
-toute occupation et c’est d’un avenir dont l’homme a sans cesse besoin.
-Les facultés nous dévorent comme le vautour de Prométhée, quand elles
-n’ont point d’action au dehors de nous, et le travail exerce et dirige
-ces facultés: enfin quand on a de l’imagination, et la plupart de ceux
-qui souffrent en ont beaucoup, on peut trouver des plaisirs toujours
-renouvelés dans l’étude des chefs-d’œuvre de l’esprit humain, soit qu’on
-en jouisse comme amateur, ou comme artiste. Une femme d’esprit a dit que
-_l’ennui se mêlait à toutes les peines_, et cette réflexion est pleine
-de profondeur. L’ennui véritable, celui des esprits actifs, c’est
-l’absence d’intérêt pour tout ce qui nous entoure combinée avec des
-facultés qui rendent cet intérêt nécessaire: c’est la soif sans la
-possibilité de se désaltérer. Tantale est une assez juste image de l’âme
-dans cet état. L’occupation rend de la saveur à l’existence, et les
-beaux-arts ont tout à la fois l’originalité des objets particuliers et
-la grandeur des idées universelles. Ils nous maintiennent en rapport
-avec la nature; on peut l’aimer sans le secours de ces médiateurs
-aimables, mais ils apprennent cependant à la mieux goûter.
-
-Il ne faut pas dédaigner, dans quelque tristesse qu’on soit plongé, les
-dons primitifs du Créateur: la vie et la nature. L’homme social met trop
-d’importance au tissu de circonstances dont se compose son histoire
-personnelle. L’existence est en elle-même une chose merveilleuse. L’on
-voit souvent les malades n’invoquer qu’elle. Les sauvages sont heureux
-seulement de vivre, les prisonniers se représentent l’air libre comme le
-bien suprême, les aveugles seraient prêts à donner tout ce qu’ils
-possèdent pour revoir encore les objets extérieurs; les climats du midi,
-qui animent les couleurs et développent les parfums, produisent une
-impression indéfinissable; les consolations philosophiques ont moins
-d’empire que les jouissances causées par le spectacle de la terre et du
-ciel. Ce qu’il faut donc le plus soigner parmi nos moyens de bonheur,
-c’est la puissance de la contemplation. On est si à l’étroit dans
-soi-même, tant de choses nous y agitent et nous y blessent, qu’on a sans
-cesse besoin de se plonger dans cette mer des pensées sans bornes; l’on
-doit, comme dans le Styx, s’y rendre invulnérable ou tout au moins
-résigné.
-
-Nul n’osera dire qu’on peut tout supporter dans ce monde, nul n’osera se
-confier assez dans ses forces pour en répondre; il est bien peu d’êtres
-doués de quelques facultés supérieures, que le désespoir n’ait atteint
-plus d’une fois, et la vie ne semble souvent qu’un long naufrage, dont
-les débris sont l’amitié, la gloire et l’amour. Les rives du temps, qui
-s’est écoulé pendant que nous avons vécu, en sont couvertes; mais si
-nous en avons sauvé l’harmonie intérieure de l’âme, nous pouvons encore
-entrer en communication avec les œuvres de la Divinité.
-
-La clémence du Ciel, le repos de la mort, une certaine beauté de
-l’univers, qui n’est pas là pour narguer l’homme, mais pour lui prédire
-de meilleurs jours: quelques grandes idées, toujours les mêmes, sont
-comme les accords de la création, et nous rendent du calme quand nous
-nous accoutumons à les comprendre. C’est à ces mêmes sources que le
-héros et le poète viennent puiser leurs inspirations. Pourquoi donc
-quelques gouttes de la coupe qui les élève au-dessus de l’humanité, ne
-seraient-elles pas salutaires pour tous?
-
-On accuse le Sort de malignité, parce qu’il frappe toujours sur la
-partie la plus sensible de nous-mêmes: ce n’est point à la malignité du
-Sort qu’il faut s’en prendre, mais à l’impétuosité de nos désirs, qui
-nous précipite contre les obstacles que nous rencontrons, comme on
-s’enferre toujours plus avant dans la vivacité du combat. Et d’ailleurs
-l’éducation que nous devons recevoir de la douleur, porte nécessairement
-sur la portion de notre caractère, qui a le plus besoin d’être réprimée.
-Nous ne pouvons admettre la croyance en Dieu, sans supposer qu’il dirige
-le Sort dans son action sur l’homme; nous ne pouvons donc considérer ce
-Sort comme une puissance aveugle: reste à considérer si celui qui la
-gouverne a donné la liberté à l’homme pour s’y soumettre ou s’y
-soustraire. C’est ce que nous allons examiner dans la seconde partie de
-ces réflexions.
-
-
-Seconde section.
-
-Quelles sont les lois que la religion chrétienne nous impose
-relativement au Suicide?
-
-Lorsque l’Ancien des douleurs, Job fut atteint par tous les genres de
-maux, lorsqu’il perdit sa fortune et ses enfans et que d’affreuses
-souffrances physiques lui firent éprouver mille morts: sa femme lui
-conseilla de renoncer à la vie.--_Bénis Dieu_, lui dit-elle, _et
-meurs_.--_Quoi_, lui répondit-il, _je n’accepterais pas les maux de la
-même main dont j’ai reçu les biens_, et dans quelque désespoir qu’il fût
-plongé, il sut se résigner à son sort et sa patience fut récompensée. On
-croit que Job a précédé Moïse, il existait du moins bien longtemps avant
-la venue de Jésus-Christ, et dans une époque où l’espoir de
-l’immortalité de l’âme n’était point encore garanti au genre humain.
-Qu’aurait-il donc pensé maintenant? On voit dans la Bible des hommes
-qui, tels que Samson et les Machabées, se dévouent à la mort pour
-accomplir un dessein qu’ils croient noble et salutaire, mais nulle part
-on ne trouve des exemples du Suicide dont le dégoût ou les peines de la
-vie soient l’unique cause. Nulle part ce Suicide, qui n’est qu’une
-désertion du Sort, n’a été considéré comme possible. On a beaucoup dit
-qu’il n’y avait aucun passage de l’Evangile qui indiquât la
-désapprobation formelle de cet acte. J.-C. dans ses discours remonte
-plutôt aux principes des actions qu’à l’application détaillée de la loi:
-mais ne suffit-il pas que l’esprit général de l’Evangile tende à
-consacrer la résignation?
-
-_Heureux ceux qui pleurent_, dit J.-C., _car ils seront consolés: si
-quelqu’un veut venir avec moi, qu’il renonce à soi-même, qu’il prenne sa
-croix et qu’il me suive. Vous serez bienheureux lorsqu’à cause de moi
-vous serez injuriés et persécutés._ Partout J.-C. annonce que sa mission
-est d’apprendre aux hommes que le malheur a pour objet de purifier l’âme
-et que le bonheur céleste est obtenu par les revers supportés
-religieusement ici-bas. C’est le but spécial de la doctrine de J.-C. que
-l’explication du sens inconnu de la douleur.
-
-On trouve de très-belles choses en fait de morale sociale et dans les
-prophètes hébreux et dans les philosophes païens: mais c’est pour
-prêcher la charité, la patience et la foi que J.-C. est descendu sur la
-terre; et ces trois vertus tendent toutes également à soulager les
-malheureux. La première: la charité, nous apprend nos devoirs envers
-eux; la seconde, la patience, leur enseigne à quelles consolations ils
-doivent recourir, et la troisième, la foi, leur annonce leur récompense.
-La plupart des préceptes de l’Evangile manqueraient de base, s’il était
-permis de se donner la mort; car le malheur inspire à l’âme le besoin
-d’en appeler au Ciel, et l’insuffisance des biens de ce monde est ce qui
-rend surtout une autre vie nécessaire.
-
-Il est rare que les individus dans l’enivrement des jours prospères
-conservent un saint respect pour les choses sacrées. L’attrait des biens
-de ce monde est si vif qu’il fait tout pâlir, même l’éclat d’une
-existence future. Un philosophe allemand, en disputant avec ses amis,
-disait une fois: _je donnerais pour obtenir telle chose, deux millions
-d’années de ma félicité éternelle_, et il était singulièrement modéré
-dans le sacrifice qu’il offrait: car les jouissances temporelles ont
-d’ordinaire bien plus d’activité que les espérances religieuses, et la
-vie spirituelle ou le christianisme, ce qui est une et même chose,
-n’existerait pas, s’il n’y avait pas de la douleur dans le fond du cœur
-de l’homme. Le Suicide réfléchi est inconciliable avec la foi
-chrétienne, puisque cette foi repose principalement sur les différens
-devoirs de la résignation. Quant au Suicide causé par un moment de
-délire, par un accès de désespoir, il se peut que le divin Législateur
-des hommes n’ait pas eu l’occasion d’en parler au milieu des Juifs qui
-n’offraient guères d’exemples de ce genre d’égarement. Il combattait
-sans cesse dans les Pharisiens les vices d’hypocrisie, d’incrédulité et
-de froideur. L’on dirait qu’il a considéré les torts des passions comme
-des maladies de l’âme et non comme son état habituel, et qu’il s’est
-toujours plus appliqué à l’esprit général de la morale qu’aux préceptes
-qui peuvent dépendre des circonstances.
-
-J.-C. recommande sans cesse à l’homme de ne point s’occuper de la vie en
-elle-même, mais de ses rapports avec l’immortalité. _Pourquoi vous
-mettez-vous en souci de vos vêtemens?_ dit-il: _voyez les lis des
-champs, ils ne travaillent ni ne filent; et cependant Salomon dans toute
-sa gloire n’a pas été vêtu aussi magnifiquement qu’eux._ Ce n’est point
-la paresse ni l’insouciance que J.-C. conseille par ce passage, mais une
-sorte de calme qui serait utile même dans les intérêts de ce monde. Les
-guerriers appellent ce sentiment la confiance dans son bonheur, les
-hommes religieux l’espoir dans le secours de la Providence: mais les uns
-et les autres trouvent dans cette disposition intérieure de l’âme un
-genre d’appui qui fait juger plus clairement les circonstances mêmes de
-cette vie, tout en donnant des ailes pour y échapper.
-
-On croit s’affranchir du joug des événemens humains en se promettant de
-se tuer, si l’on n’atteint pas le but de ses désirs. Dans un tel système
-l’on se considère comme uniquement au service de soi-même et libre de se
-quitter dès qu’on n’est plus content des conditions du sort. Si
-l’Evangile s’accordait avec cette manière de voir, on y trouverait des
-leçons de prudence: mais toutes celles qui tiennent à la vertu
-n’auraient qu’une application bien restreinte, car la vertu ne consiste
-jamais que dans la préférence qu’on donne aux autres, c’est-à-dire, à
-son devoir sur ses intérêts personnels; or lorsqu’on renonce à la vie
-seulement parce qu’on n’est pas heureux, c’est soi seul que l’on préfère
-à tout, et l’on est pour ainsi dire égoïste en se donnant la mort.
-
-De tous les argumens religieux qu’on a faits contre le Suicide, celui
-sur lequel on est revenu le plus souvent, c’est qu’il est formellement
-compris dans la défense exprimée par ce commandement de Dieu: _tu ne
-tueras pas_. Sans doute cet argument aussi peut être admis, mais comme
-il est impossible de considérer l’homme qui se tue du même œil qu’un
-assassin, le véritable point de vue de cette question, c’est que le
-bonheur n’étant pas le but de la vie humaine, l’homme doit tendre au
-perfectionnement et considérer ses devoirs comme n’ayant rien à démêler
-avec ses souffrances.
-
-Marc-Aurèle dit _qu’il n’y a pas plus de mal à sortir de la vie que
-d’une chambre lorsqu’il y fume_: certes s’il en était ainsi les Suicides
-devraient être bien plus fréquens encore qu’ils ne le sont, car il est
-difficile, quand l’illusion de la jeunesse est passée, de réfléchir sur
-le cours des choses et d’aimer constamment l’existence. On pourrait
-persister dans cette existence par la crainte d’en sortir; mais si ce
-seul motif nous retenait sur la terre, tous ceux qui ont vaincu la
-terreur par des habitudes militaires, toutes les personnes dont
-l’imagination est plus frappée du fantôme de la vie que de celui de la
-mort, s’épargneraient les derniers jours qui répètent d’une voix si
-rauque les airs brillans des premiers.
-
-J.-J. Rousseau dans sa lettre pour le Suicide dit: _Pourquoi serait-il
-permis de se faire couper la jambe, s’il ne l’était pas de s’ôter la
-vie? La volonté de Dieu ne nous a-t-elle pas également donné l’une et
-l’autre?_ Un passage de l’Evangile semble répondre textuellement à ce
-sophisme: _Si votre bras vous est une occasion de chute_, dit J.-C.,
-_coupez-le. Si votre œil vous égare, arrachez-le et le rejetez loin de
-vous._ Ce que l’Evangile dit s’applique à la tentation et non au
-Suicide; mais néanmoins on peut y puiser la réfutation de l’argument de
-J.-J. Rousseau. Il est permis à l’homme de chercher à se guérir de tous
-les genres de maux: mais ce qui lui est interdit c’est de détruire son
-être, c’est-à-dire la puissance qu’il a reçue de choisir entre le bien
-et le mal. Il existe par cette puissance, il doit renaître par elle et
-tout est subordonné à ce principe d’action auquel se rapporte en entier
-l’exercice de la liberté.
-
-J.-C. en encourageant les hommes à supporter les peines de la vie
-rappelle sans cesse l’efficacité de la prière. _Heurtez_, dit-il, _et
-l’on vous ouvrira: demandez et vous obtiendrez._ Mais les espérances
-qu’il donne ne se rapportent pas aux événemens de cette vie: c’est la
-disposition de l’âme sur laquelle la prière a le plus d’empire. On
-appelle également bonheur, le contentement intérieur et les prospérités
-de la terre, et cependant rien ne diffère autant que ces deux sources de
-jouissances. Les philosophes du dix-huitième siècle ont appuyé la morale
-sur les avantages positifs qu’elle peut procurer dans ce monde et l’ont
-considérée comme l’intérêt personnel bien entendu. Les chrétiens ont
-transposé le foyer de nos plus grandes satisfactions au fond de l’âme.
-Les philosophes promettent les biens temporels à ceux qui sont vertueux,
-ils ont raison à quelques égards: car dans le cours ordinaire des choses
-il est très-probable que les bénédictions de cette vie accompagnent une
-conduite morale; mais si l’attente à cet égard était trompée, le
-désespoir serait donc légitime; car la vertu n’étant considérée que
-comme une spéculation, lorsqu’elle est manquée, l’on pourrait abdiquer
-l’existence. Le Christianisme, au contraire, place le bonheur avant tout
-dans les impressions qui nous viennent par la conscience. N’avons-nous
-pas éprouvé, même à part des sentimens religieux, que notre disposition
-intérieure n’était pas toujours en rapport avec nos circonstances, et
-que souvent l’on se sentait plus ou moins heureux qu’on n’aurait dû
-l’être d’après l’examen de sa situation? Si cela est ainsi par le simple
-effet de la mobilité de notre nature: combien l’action sainte et secrète
-de la piété sur l’âme n’a-t-elle pas plus de pouvoir! On peut le
-demander à ces êtres vertueux, que les afflictions ont visités, que de
-fois ne leur est-il pas arrivé d’éprouver au fond du cœur un calme
-inattendu? Je ne sais quelle musique céleste se faisait entendre dans le
-désert et semblait annoncer que la source sortirait bientôt du sein même
-du rocher.
-
-Quand on a vu marcher à l’échafaud la victime la plus respectable et la
-plus pure, que les factieux pussent immoler, Louis XVI, on se demandait
-quel secours la main de Dieu lui prêtait dans cet abîme de malheur? Tout
-à coup on entendit la voix d’un Ange, qui sous la forme d’un Ministre de
-l’Eglise lui disait;--_Fils de Saint-Louis, montez au Ciel!_--Sa
-grandeur mondaine, ses espérances célestes, tout était rassemblé dans
-ces simples paroles. Elles le relevaient, en lui rappelant son illustre
-race, de l’abaissement où les hommes voulaient le précipiter: elles
-évoquaient ses aïeux, qui sans doute tenaient déjà leurs couronnes
-prêtes pour accueillir la venue de l’auguste Saint dans le ciel.
-Peut-être dans cet instant le regard de la foi les lui fit-il
-apercevoir. Il approchait des bornes du temps, et nos calculs des heures
-ne le concernaient déjà plus. Qui sait ce qu’un seul moment
-d’attendrissement put faire goûter alors de délices à son âme?
-
-Lorsqu’une main sanguinaire lia les mains qui avaient porté le sceptre
-de la France, le même envoyé de Dieu dit à son roi:--_Sire, c’est ainsi
-que notre Seigneur fut conduit à la mort._--Quel secours il prêtait au
-martyr en lui rappelant son divin modèle! En effet le plus grand exemple
-du sacrifice de la vie n’est-il pas la base de la croyance des
-chrétiens? et cet exemple ne fait-il pas ressortir le contraste qui
-existe entre le Martyre et le Suicide? Le martyr sert la cause de la
-vertu en livrant son sang pour l’enseignement du monde: celui qui se
-rend coupable du Suicide pervertit toutes les idées de courage et fait
-de la mort même un scandale. Le Martyre apprend aux hommes quelle force
-il y a dans la conscience, puisqu’elle l’emporte sur l’instinct physique
-le plus puissant: le Suicide prouve bien aussi le pouvoir de la volonté
-sur l’instinct, mais c’est celui d’un maître égaré qui ne sait plus
-tenir les rênes de son char et se précipite dans l’abîme au lieu de se
-diriger vers son but. On dirait que l’âme, en commettant cet acte
-terrible, éprouve je ne sais quel accès de fureur qui concentre en un
-instant l’éternité des peines.
-
-La dernière scène de la vie de J.-C. semble être destinée surtout à
-confondre ceux qui croient qu’on a le droit de se tuer pour échapper au
-malheur. L’effroi de la souffrance s’empara de celui qui s’était
-volontairement dévoué à la mort des hommes comme à leur vie. Il pria
-longtemps son Père dans le jardin des oliviers, et les angoisses de la
-douleur couvraient son front.--_Mon Père_, s’écria-t-il, _s’il est
-possible, que cette coupe s’éloigne de moi!_--Trois fois il répéta ce
-vœu, le visage baigné de larmes. Toutes nos peines avaient passé dans
-son divin être. Il craignait comme nous les outrages des hommes; comme
-nous peut-être il regrettait ceux qu’il chérissait, sa mère et ses
-disciples; comme nous, et mieux que nous peut-être, il aimait cette
-terre féconde et les célestes plaisirs d’une active bienfaisance dont il
-remerciait son Père chaque jour. Mais ne pouvant écarter le calice qui
-Lui était destiné, il s’écria:--_que ta volonté soit faite, ô mon
-Père_,--et se remit entre les mains de ses ennemis. Que veut-on chercher
-de plus dans l’Evangile sur la résignation à la douleur et sur le devoir
-de la supporter avec patience et courage?
-
-La résignation qu’on obtient par la foi religieuse est un genre de
-Suicide moral, et c’est en cela qu’il est si contraire au Suicide
-proprement dit, car le renoncement à soi-même a pour but de se consacrer
-à ses semblables: et le Suicide causé par le dégoût de la vie n’est que
-le deuil sanglant du bonheur personnel.
-
-Saint Paul dit:--_Celui qui passe sa vie dans les délices est mort en
-vivant._--A chaque ligne on voit dans les livres saints ce grand
-malentendu des hommes du temps et de ceux de l’éternité: les premiers
-placent la vie où les autres voient la mort. Il est donc simple que
-l’opinion des hommes du temps consacre le Suicide, tandis que celle des
-hommes de l’éternité exalte le Martyre: car celui qui fonde la morale
-sur le bonheur qu’elle doit donner sur cette terre hait la vie, quand
-elle ne réalise pas ce qu’il s’en promettait; tandis que celui qui fait
-consister la véritable félicité dans l’émotion intérieure qu’excitent
-les sentimens et les pensées en communication avec la Divinité, peut
-être heureux malgré les hommes et, pour ainsi dire, à l’insu même du
-Sort. Quand les épreuves de l’existence nous ont appris la vanité de nos
-propres forces et la toute-puissance de Dieu, il s’opère quelquefois
-dans l’âme une sorte de régénération, dont la douceur est inexprimable.
-On s’accoutume à se juger soi-même, comme si l’on était un autre: à
-placer sa conscience en tiers entre ses intérêts personnels et ceux de
-ses adversaires: on se calme sur son propre sort, certain qu’on ne peut
-le diriger: on se calme aussi sur son amour-propre, certain que ce n’est
-pas nous-mêmes, mais le Public qui nous fera notre part: on se calme
-enfin sur ce qu’il est le plus difficile de supporter, les torts de ses
-amis, soit en reconnaissant nos propres imperfections, soit en confiant
-à la tombe de l’être qui nous a le plus aimé, nos pensées les plus
-intimes: soit enfin en reportant vers le Ciel la sensibilité qu’il nous
-a donnée. Quelle différence entre cette abnégation religieuse de la
-lutte terrestre et la fureur qui porte à se détruire pour se délivrer de
-ce qu’on souffre. Le renoncement à soi-même est en tout l’opposé du
-Suicide.
-
-D’ailleurs, comment se croit-on assuré d’échapper par le Suicide à la
-douleur qui nous poursuit? Quelle certitude les Athées peuvent-ils avoir
-de l’anéantissement, et les Philosophes du mode d’existence que la
-nature leur réserve? Lorsque Socrate enseigna dans la Grèce
-l’immortalité de l’âme, plusieurs de ses disciples et des penseurs de
-son temps se donnèrent la mort, avides de goûter cette vie
-intellectuelle, dont les confuses images du Paganisme ne leur avait
-point offert l’idée. L’émotion, que dut causer une doctrine si nouvelle,
-égara les imaginations ardentes; mais les Chrétiens, à qui les promesses
-d’une vie future n’ont été faites qu’en y joignant la menace des
-punitions pour les coupables, les Chrétiens peuvent-ils espérer que le
-Suicide soit un moyen de s’arracher à la peine qui les dévore? Si notre
-âme survit à la mort, le sentiment qui la remplissait tout entière, de
-quelque nature qu’il soit, n’en fera-t-il plus partie? Qui de nous sait
-quel rapport est établi entre les souvenirs de la terre et les
-jouissances célestes? Est-ce à nous d’aborder par notre propre
-résolution sur cette plage inconnue, dont une terreur violente nous
-repousse? Comment anéantir, par un caprice de sa volonté, et j’appelle
-ainsi tout ce qui n’est pas fondé sur un devoir, l’œuvre de Dieu dans
-nous-mêmes? Comment déterminer sa mort, quand on n’a rien pu sur sa
-naissance? Comment répondre de son sort éternel, lorsque les plus
-simples actions de cette courte vie ont souvent été pour nous l’occasion
-d’amers regrets? Qui peut se croire plus sage et plus fort que la
-destinée, et lui dire:--c’en est trop?--
-
-Le Suicide nous soustrait à la Nature aussi bien qu’à son Auteur. La
-mort naturelle est adoucie presque toujours par l’affaiblissement des
-forces, et l’exaltation de la vertu nous soutient dans le sacrifice de
-la vie à ses devoirs. Mais l’homme qui se tue semble arriver avec
-d’hostiles armes sur l’autre rive du tombeau et délier à lui seul les
-images de terreur qui sortent des ténèbres.
-
-Ah! qu’il faut de désespoir pour un tel acte! Que la pitié, la plus
-profonde pitié soit accordée à celui qui le commet, mais que du moins
-l’orgueil humain ne s’y mêle pas! Que le malheureux ne se croie pas plus
-homme en étant moins Chrétien, et que l’être qui pense sache toujours où
-placer la véritable dignité morale de l’homme!
-
-
-Troisième section.
-
-De la dignité morale de l’homme.
-
-Presque tous les individus tendent ici-bas ou à leur bien-être physique,
-ou à leur considération dans le monde, et la plupart à tous les deux
-réunis. Mais la considération consiste pour les uns dans l’ascendant que
-donnent le pouvoir et la fortune, et pour les autres dans le respect
-qu’inspirent le talent et la vertu. Ceux qui cherchent le pouvoir et la
-fortune désirent bien cependant qu’on leur croie des qualités morales et
-surtout des facultés supérieures; mais c’est un but secondaire qui doit
-céder au premier; car une certaine connaissance dépravée de la race
-humaine apprend que les solides avantages de cette vie sont ceux qui
-nous asservissent les intérêts des hommes plus encore que leur estime.
-
-Nous laisserons de côté, comme tout-à-fait étrangers à notre sujet, ceux
-dont l’ambition a seulement pour but le pouvoir et la fortune: mais nous
-examinerons avec attention en quoi consiste la dignité morale de
-l’homme; et cet examen nous conduira nécessairement à juger l’action
-d’immoler sa vie sous deux points de vue absolument contraires: le
-sacrifice inspiré par la vertu, ou le dégoût qui résulte des passions
-trompées. Nous avons opposé, sous le rapport de la religion, le Martyre
-au Suicide: nous pouvons de même, sous le rapport de la dignité morale,
-présenter le contraste du dévouement à ses devoirs avec la révolte
-contre son sort.
-
-D’ordinaire le Dévouement conduit plutôt à recevoir la mort qu’à se la
-donner; cependant il y a chez les Anciens des Suicides de dévouement.
-Curtius se précipitant au fond de l’abîme pour le combler, Caton se
-poignardant pour apprendre au monde qu’il existait encore une âme libre
-sous l’empire de César, de tels hommes ne se sont pas tués pour échapper
-à la douleur: mais l’un a voulu sauver sa patrie, et l’autre offrir à
-l’univers un exemple dont l’ascendant subsiste encore: Caton passa la
-nuit qui précéda sa mort à lire le Phédon de Socrate, et le Phédon
-condamne formellement le Suicide, mais ce grand citoyen savait qu’il
-s’immolait non à lui-même, mais à la cause de la liberté; et selon les
-circonstances cette cause peut exiger d’attendre la mort comme Socrate
-ou de se la donner comme Caton.
-
-Ce qui caractérise la véritable dignité morale de l’homme, c’est le
-Dévouement. Ce qu’on fait pour soi-même peut avoir une sorte de grandeur
-qui commande la surprise; mais l’admiration n’est due qu’au sacrifice de
-la personnalité sous quelque forme qu’elle se présente. L’élévation de
-l’âme tend sans cesse à nous affranchir de ce qui est purement
-individuel, afin de nous unir aux grandes vues du Créateur de l’univers.
-Aimer et penser ne nous soulagent et ne nous exaltent qu’en nous
-arrachant aux impressions égoïstes. Le Dévouement et l’enthousiasme font
-entrer un air plus pur dans notre sein. L’amour-propre, l’irritation,
-l’impatience sont des ennemis contre lesquels la conscience nous oblige
-à lutter, et le tissu de la vie d’un être moral se compose presque en
-entier de l’action et de la réaction continuelle de la force intérieure
-contre les circonstances du dehors, et des circonstances extérieures
-contre cette force. Elle est la vraie mesure de la grandeur de l’homme,
-mais elle n’a droit à notre admiration que dans l’être généreux qui se
-l’oppose à lui-même et sait s’immoler quand elle le commande.
-
-Le génie et le talent peuvent produire de grands effets sur cette terre,
-mais dès que leur action a pour but l’ambition personnelle de celui qui
-les possède, ils ne constituent plus la nature divine dans l’homme. Ils
-ne servent qu’à l’habileté, qu’à la prudence, qu’à toutes ces qualités
-mondaines dont le type est dans les animaux, quoique le perfectionnement
-en appartienne à l’homme. La patte du renard ou la plume de celui qui
-vend son opinion à son intérêt, est une et même chose sous le rapport de
-la dignité morale. L’homme de génie qui se sert lui-même aux dépens du
-bonheur de la race humaine, de quelques facultés éminentes qu’il soit
-doué, n’agit jamais que dans le sens de l’égoïsme; et sous ce rapport le
-principe de la conduite de tels hommes est le même que celui des
-animaux. Ce qui distingue la conscience de l’instinct, c’est le
-sentiment et la connaissance du devoir, et le devoir consiste toujours
-dans le sacrifice de soi aux autres. Tout le problème de la vie morale
-est renfermé là-dedans, toute la dignité de l’être humain est en
-proportion de sa force, non seulement contre la mort, mais contre les
-intérêts de l’existence. L’autre force, c’est-à-dire celle qui renverse
-les obstacles opposés à nos désirs, a le succès pour récompense aussi
-bien que pour but, mais il n’est pas plus admirable de faire usage de
-son esprit pour asservir les autres à ses passions, que d’employer son
-pied pour marcher ou sa main pour prendre; et dans l’estimation des
-qualités morales, c’est le motif des actions qui seul en détermine la
-valeur.
-
-Hégésippe de Cyrène, disciple d’Aristippe, prêchait le Suicide en même
-temps que la volupté. Il prétendait que les hommes ne devaient avoir que
-le plaisir pour objet dans ce monde; mais comme il est très-difficile de
-s’en assurer les jouissances, il conseillait la mort à ceux qui ne
-pouvaient les obtenir. Cette doctrine est une de celles, d’après
-laquelle on peut le mieux motiver le Suicide, et elle met en évidence le
-genre d’égoïsme qui se mêle, ainsi que je l’ai dit, à l’acte même par
-lequel on veut s’anéantir.
-
-Un professeur Suédois, nommé Robeck, a écrit un long ouvrage sur le
-Suicide, et s’est tué après l’avoir composé; il dit dans ce livre qu’il
-faut encourager le mépris de la vie jusqu’à l’homicide de soi-même. Les
-scélérats ne savent-ils pas aussi mépriser la vie? Tout consiste dans le
-sentiment auquel on en fait le sacrifice. Le Suicide relatif à soi, que
-nous avons soigneusement distingué du sacrifice de son existence à la
-vertu, ne prouve qu’une chose en fait de courage, c’est que la volonté
-de l’âme l’emporte sur l’instinct physique: des milliers de grenadiers
-donnent sans cesse la preuve de cette vérité. Les animaux, dit-on, ne se
-tuent jamais. Les actes de réflexion ne sont pas dans leur nature; ils
-paraissent être enchaînés au présent, ignorer l’avenir et n’avoir
-recueilli du passé que des habitudes. Mais dès que leurs passions sont
-irritées, ils bravent la douleur, et cette dernière douleur que nous
-appelons la mort, dont ils n’ont sans doute aucune idée. Le courage d’un
-grand nombre d’hommes tient souvent aussi à cette imprévoyance. Robeck a
-tort d’exalter autant le mépris de la vie. Il y a deux manières de la
-sacrifier, ou parce qu’on donne au devoir la préférence sur elle, ou
-parce qu’on donne aux passions cette préférence en ne voulant plus vivre
-dès qu’on a perdu l’espoir d’être heureux. Ce dernier sentiment ne
-saurait mériter l’estime. Mais se fortifier par sa propre pensée, au
-milieu des revers de la vie; se faire un appui de soi contre soi, en
-opposant le calme de sa conscience à l’irritation de son caractère:
-voilà le vrai courage auprès duquel celui qui vient du sang est bien peu
-de chose, et celui qu’inspire l’amour-propre, encore moins.
-
-Quelques personnes prétendent qu’il est des circonstances, où se sentant
-à charge aux autres, on peut se faire un devoir de les délivrer de soi.
-Un des grands moyens d’introduire des erreurs dans la morale, c’est de
-supposer des situations auxquelles il n’y a rien à répondre, si ce n’est
-qu’elles n’existent pas. Quel est l’infortuné qui ne rencontrera jamais
-un être auquel il puisse porter quelque consolation? Quel est l’homme
-malheureux qui par sa patience et sa résignation ne donnera pas un
-exemple qui émeuve les âmes et fasse naître des sentimens que jamais les
-meilleures leçons ne suffiraient pour inspirer? La moitié de la vie est
-du déclin; quelle a donc été l’intention du Créateur en imposant cette
-triste perspective à l’homme, à l’homme dont l’imagination a besoin
-d’espoir et qui ne compte jamais ce qu’il a que comme un moyen d’obtenir
-plus encore? Il est clair que le Créateur a voulu que l’être mortel
-parvînt à se déprendre de lui-même et qu’il commençât ce grand acte de
-désintéressement longtemps avant que la dégradation de ses forces le lui
-rendît plus facile.
-
-Dès que vous avez atteint l’âge mur, vous entendez déjà de toutes parts
-parler de votre mort. Mariez-vous vos enfans? c’est en faisant valoir
-vous-même la fortune qu’ils auront quand vous ne serez plus. Les devoirs
-de la paternité consistent dans un dévouement continuel, et dès que les
-enfans ont atteint l’âge de raison, presque toutes les jouissances
-qu’ils donnent sont fondées sur les sacrifices qu’on leur fait. Si donc
-le bonheur était l’unique but de la vie il faudrait se tuer dès qu’on a
-cessé d’être jeune, dès que l’on descend la montagne dont le sommet
-semblait environné de tant d’illusions brillantes.
-
-Un homme d’esprit à qui l’on faisait compliment du courage avec lequel
-il avait supporté de grands revers, répondait:--_je me suis bien consolé
-de n’avoir plus vingt-cinq ans._--En effet il est bien peu de douleurs
-plus amères que la perte de la jeunesse. L’homme s’y accoutume par
-degrés, dira-t-on,--sans doute le temps est un allié de la raison, il
-affaiblit les résistances qu’elle rencontre en nous-mêmes, mais quelle
-est l’âme impétueuse que n’irrite pas l’attente de la vieillesse? Les
-passions se calment-elles toujours en proportion des facultés? Ne
-voit-on pas souvent le spectacle du supplice de Mezence renouvelé par
-l’union d’une âme encore vivante et d’un corps détruit, ennemis
-inséparables? Que signifie ce triste avant-coureur dont la nature fait
-précéder la mort? si ce n’est l’ordre d’exister sans bonheur et
-d’abdiquer chaque jour, fleur après fleur, la couronne de la vie.
-
-Les Sauvages n’ayant point l’idée de la destinée religieuse ou
-philosophique de l’homme croient rendre service à leurs pères en les
-tuant, quand ils sont vieux: cet acte est fondé sur le même principe que
-le Suicide. Il est certain que le bonheur, dans l’acception que lui
-donnent les passions, que les jouissances de l’amour-propre du moins
-n’existent guère plus pour les vieillards, mais il en est qui par le
-développement de la dignité morale, semblent nous annoncer l’approche
-d’une autre vie comme dans les longs jours du nord le crépuscule du soir
-se confond avec l’aurore du matin suivant. J’ai vu ces nobles regards
-tout pénétrés d’avenir, ils semblaient déclarer prophète le vieillard
-qui ne s’occupait plus du reste de ses années, mais se régénérait
-lui-même par l’élévation de son âme, comme s’il eût déjà franchi le
-tombeau. C’est ainsi qu’il faut s’armer contre la douleur. C’est ainsi
-que dans la force de l’âge même, souvent la destinée nous donne le
-signal de ce détachement de l’existence que le temps nous commandera tôt
-ou tard.
-
---Vous avez des pensées bien humbles, diront quelques hommes convaincus
-que la fierté consiste dans ce qu’on exige du sort et des autres, tandis
-qu’elle consiste au contraire dans ce qu’on se commande à soi-même. Ces
-mêmes hommes mettent en contraste le christianisme avec la doctrine
-philosophique des anciens et prétendent que cette doctrine était bien
-plus favorable à l’énergie du caractère que celle dont la résignation
-est la base. Mais certes il ne faut pas confondre la résignation à la
-volonté de Dieu avec la condescendance pour le pouvoir des hommes. Ces
-héros citoyens de l’antiquité qui auraient supporté la mort plutôt que
-l’esclavage, étaient capables d’une soumission religieuse envers la
-puissance du Ciel, tandis que des écrivains modernes qui prétendent que
-le christianisme affaiblit l’âme pourraient bien, malgré leur force
-apparente, se plier sous la tyrannie avec plus de souplesse qu’un
-vieillard débile mais chrétien.
-
-Socrate, ce saint des sages, refusa de se sauver de sa prison lorsqu’il
-était condamné à mort. Il crut devoir donner l’exemple de l’obéissance
-aux magistrats de sa patrie, quoiqu’ils fussent injustes envers lui. Ce
-sentiment n’appartient-il pas à la véritable fermeté du caractère?
-Quelle grandeur aussi dans cet entretien philosophique sur l’immortalité
-de l’âme, continué avec tant de calme jusqu’à l’instant où le poison lui
-fut apporté! Depuis deux mille ans les penseurs, les héros, les poètes,
-les artistes ont consacré la mort de Socrate par leur culte; mais ces
-milliers de Suicides causés par le dégoût et l’ennui dont les annales de
-tous les coins du monde sont remplies, quelles traces ont-ils laissées
-dans le souvenir de la postérité?
-
-Si les anciens s’enorgueillissent de Socrate, les chrétiens, sans
-compter même les martyrs, peuvent présenter un grand nombre d’exemples
-de cette force généreuse de l’âme auprès de laquelle l’irritation ou
-l’abattement qui portent à se tuer ne sont dignes que de pitié. Thomas
-Morus, chancelier d’Henri VIII, pendant une année entière enfermé dans
-la tour de Londres, refusa tous les jours les offres qu’un Roi
-tout-puissant lui faisait faire pour rentrer à son service en étouffant
-le scrupule de conscience qui l’en tenait éloigné. Thomas Morus sut
-mourir en aimant la vie, ce qui redouble encore la grandeur du
-sacrifice. Ecrivain célèbre, il aimait ces occupations intellectuelles
-qui remplissent toutes les heures d’un intérêt toujours croissant. Une
-fille chérie, une fille qui pouvait comprendre le génie de son père,
-répandait sur l’intérieur de sa maison un charme habituel. Il était dans
-un donjon, derrière ces grilles qui ne laissent pénétrer qu’une lueur
-brisée par des barreaux funèbres: et non loin de cet horrible séjour une
-campagne délicieuse, sur les bords verdoyans de la Tamise, lui offrait
-la réunion de tous les plaisirs que les affections de famille et les
-études philosophiques peuvent donner. Cependant il fut inébranlable,
-l’échafaud ne put l’intimider: sa santé cruellement altérée n’affaiblit
-point sa résolution, il trouva des forces dans ce foyer de l’âme qui est
-inépuisable parce qu’il doit être éternel. Il mourut, parce qu’il le
-voulait, immolant à sa conscience le bonheur avec la vie; sacrifiant
-toutes les jouissances à ce sentiment du devoir, la plus grande
-merveille de la nature morale, celle qui féconde le cœur comme dans
-l’ordre physique le soleil éclaire le monde.
-
-L’Angleterre, où cet homme si vertueux était né, où tant d’autres
-citoyens ont sacrifié si simplement leur vie à la vertu: l’Angleterre,
-dis-je, est pourtant le pays dans lequel il se commet le plus de
-Suicides: et l’on s’étonne avec raison qu’une nation où la religion
-exerce un si noble empire offre l’exemple d’un tel égarement. Mais ceux
-qui se représentent les Anglais comme des hommes d’un caractère froid,
-se laissent tout-à-fait tromper par la réserve de leurs manières. Le
-caractère anglais est en général très-actif et même très-impétueux; leur
-admirable Constitution qui développe au plus haut degré les facultés
-morales peut seule suffire à leur besoin d’agir et de penser: la
-monotonie de l’existence ne leur convient point, quoiqu’ils s’y
-astreignent souvent. Ils diversifient alors par les exercices du corps
-le genre de vie qui nous paraît uniforme.
-
-Aucune nation n’aime à se hasarder autant que les Anglais, et d’un bout
-du monde à l’autre, de la chute du Rhin aux cataractes du Nil, si
-quelque chose de singulier et de dangereux a été tenté; c’est par un
-Anglais. Des paris extraordinaires, quelquefois même des excès blâmables
-sont une preuve de la véhémence de leur caractère. Leur respect pour
-toutes les lois, c’est-à-dire pour la loi morale, la loi politique et la
-loi des convenances réprime au-dehors leur ardeur naturelle: mais elle
-n’en existe pas moins, et quand les circonstances ne leur donnent pas
-d’aliment; quand l’ennui s’empare de ces imaginations si vives; il y
-produit des ravages incalculables.
-
-On prétend aussi que le climat d’Angleterre porte singulièrement à la
-mélancolie: je n’en puis juger, car le ciel de la liberté m’a toujours
-paru le plus pur de tous; mais je ne crois pas que ce soit à cette cause
-physique qu’on doive surtout attribuer les fréquens exemples de Suicide.
-Le ciel du nord est bien moins agréable que celui de l’Angleterre, et
-cependant on y est moins sujet au dégoût de la vie, parce que l’esprit y
-a moins besoin de mouvement et de diversité. Une autre cause rend aussi
-les Suicides plus fréquens en Angleterre, c’est l’extrême importance que
-l’on y attache à l’opinion publique: dès que la réputation d’un homme
-est altérée, la vie lui devient insupportable. Cette grande terreur du
-blâme est certainement un frein très-salutaire pour la plupart des
-hommes; mais il y a quelque chose de plus sublime encore, c’est d’avoir
-un asile en soi-même et d’y trouver, comme dans un sanctuaire, la voix
-de Dieu qui nous invite au repentir de nos fautes, ou nous récompense de
-nos bonnes intentions méconnues.
-
-Le Suicide est très-rare chez les peuples du midi. L’air qu’ils
-respirent leur fait aimer la vie, l’empire de l’opinion publique est
-moins absolu dans un pays où l’on a moins besoin de société, les
-jouissances d’une si belle nature suffisent aux grands comme au peuple,
-il y a dans le printemps de l’Italie de quoi distribuer du bonheur à
-tous les êtres.
-
-L’Allemagne offre plusieurs exemples de Suicide, mais les causes en sont
-diverses et souvent bizarres, comme cela doit arriver chez un peuple où
-règne un enthousiasme métaphysique qui n’a point encore d’objet fixe ni
-de but utile. Les défauts des Allemands sont bien plus le résultat de
-leurs circonstances que de leur caractère, et ils s’en corrigeront, sans
-doute, s’il existe chez eux un ordre politique fait pour donner une
-carrière à des hommes dignes d’être citoyens.
-
-Un événement récemment arrivé à Berlin peut donner l’idée de la
-singulière exaltation dont les Allemands sont susceptibles[2]. Les
-motifs particuliers qui ont pu égarer deux individus quelconques sont de
-peu d’importance; mais l’enthousiasme avec lequel on a parlé d’un fait
-pour lequel on devait tout au plus réclamer l’indulgence, mérite la plus
-sérieuse attention. Si deux personnes profondément malheureuses
-s’étaient donné la mort en implorant la commisération des êtres
-sensibles et en se recommandant aux prières des âmes pieuses, personne
-n’aurait pu se défendre de donner des larmes à la douleur qui rend
-insensé, quel que soit le genre de folie qu’elle suggère. Mais peut-on
-présenter comme le sublime de la raison, de la religion et de l’amour un
-assassinat mutuel? peut-on donner le nom de vertu à la conduite d’une
-femme qui se délie volontairement des devoirs de fille, d’épouse et de
-mère? à celle d’un homme qui lui prête son courage pour sortir ainsi de
-la vie?
-
- [2] Mr. de K... et Me. de V..., deux personnes dont le caractère était
- très-estimé, sont partis de Berlin, lieu de leur demeure, vers la
- fin de l’année 1811, pour se rendre dans une auberge de Potsdam où
- ils ont passé quelques heures à prendre de la nourriture et à
- chanter ensemble les Cantiques de la Sainte Cène. Alors d’un
- consentement mutuel l’homme a brûlé la cervelle à la femme, et s’est
- tué lui-même l’instant d’après. Me. de V... avait un père, un époux
- et une fille. Mr. de K... était un poète et un officier de mérite.
-
-Quoi! cette femme se confie assez dans l’action qu’elle commet pour
-écrire en mourant: _qu’elle veillera du haut des cieux sur sa fille._ Et
-tandis que le juste tremble souvent au lit de la mort; elle se croit
-assurée de la destinée des bienheureux. Deux êtres qu’on dit estimables,
-admettent la religion en tiers de l’acte le plus sanguinaire! deux
-chrétiens comparent le meurtre à la communion en laissant ouvert à côté
-d’eux le cantique chanté par les fidèles lorsqu’ils se réunissent pour
-jurer d’obéir au divin modèle de la patience et de la résignation; quel
-délire dans la femme et quel abus de ses facultés dans l’homme! Car
-pouvait-il ne pas se regarder comme un assassin, bien qu’il eût obtenu
-le consentement de l’infortunée qu’il immolait? La volonté toujours
-momentanée d’un être humain donnait-elle à son semblable le droit
-d’enfreindre les principes éternels de la justice et de l’humanité?
-L’ami s’est tué, dira-t-on, presque en même temps que son amie: mais
-peut-on se croire ainsi la féroce propriété d’une autre existence, lors
-même qu’on immole aussi la sienne?
-
-Et cet homme qui voulait mourir, n’avait-il pas de patrie, ne pouvait-il
-pas combattre pour elle? N’existait-il aucune entreprise noble et
-périlleuse dans laquelle il pût offrir un grand exemple? Quel est celui
-qu’il a donné? Il ne s’attendait pas, je pense, que le genre humain se
-réunît un jour pour abdiquer le don de la vie à la clarté du soleil: et
-cependant quelle autre conséquence faudrait-il tirer du Suicide de ces
-deux personnes auxquelles on ne connaissait d’autre malheur que celui
-d’exister?
-
-Quoi donc? il restait à ces amis fidèles un an peut-être, du moins un
-jour pour se voir et pour s’entendre, et volontairement ils ont anéanti
-ce bonheur? L’un d’eux a pu défigurer les traits dans lesquels il avait
-lu de généreuses pensées, l’autre a souhaité de ne plus entendre la voix
-qui les avait excitées dans son âme? Et tout ce qu’on expliquerait
-presque par de la haine s’appellerait de l’amour? Il s’y mêlait,
-assure-t-on, la plus parfaite innocence. Est-ce assez pour justifier une
-si barbare folie? Et quel avantage de tels égaremens ne donnent-ils pas
-à ceux qui considèrent l’enthousiasme comme un mal?
-
-Le véritable enthousiasme doit faire partie de la raison parce qu’il est
-la chaleur qui la développe. Peut-il exister une opposition entre deux
-qualités naturelles à l’âme et qui sont toutes deux les rayons d’un même
-foyer? Quand on dit que la raison est inconciliable avec l’enthousiasme,
-c’est parce qu’on met le calcul à la place de la raison, et la folie à
-la place de la raison, toutes les fois que l’une et l’autre ont pris
-naissance dans la nature et qu’aucun mélange d’affectation n’en fait
-partie.
-
-On s’étonne qu’on puisse trouver de l’affectation et de la vanité dans
-un Suicide: ces sentimens si petits, même dans cette vie, que sont-ils
-en présence de la mort? Il semble que rien n’est trop profond ni trop
-fort pour déterminera l’acte le plus terrible. Mais l’homme a tant de
-peine à se figurer la fin de son existence, qu’il associe même au
-tombeau les plus misérables intérêts de ce monde. En effet, on ne peut
-s’empêcher de voir de l’affectation sentimentale d’une part et de la
-vanité philosophique de l’autre dans la manière dont le double Suicide
-de Berlin a été combiné. La mère envoie sa fille au spectacle la veille
-du jour où elle veut se tuer, comme si la mort d’une mère devait être
-considérée comme une fête pour son enfant et qu’il fallût déjà faire
-entrer dans ce jeune cœur les plus fausses idées de l’imagination
-égarée. Cette mère se revêt de parures nouvelles ainsi qu’une victime
-sainte. Dans sa lettre à sa famille elle s’occupe des plus minutieux
-détails du ménage afin de montrer de l’insouciance pour l’acte qu’elle
-va commettre, de l’insouciance, grand Dieu, en disposant de soi sans
-votre ordre! en passant de la vie à la mort sans que le devoir ou la
-nature aide à franchir cet abîme.
-
-L’homme qui, prêt à tuer son amie, célèbre un festin avec elle et
-s’exalte par des chants et des liqueurs comme s’il craignait le retour
-des mouvemens vrais et raisonnables! Cet homme, dis-je, n’a-t-il pas
-l’air d’un auteur sans génie qui veut produire avec une catastrophe
-véritable les effets auxquels il ne peut atteindre en poésie?
-
-La vraie supériorité dans tous les genres n’est point de la bizarrerie:
-c’est une intensité plus énergique et plus profonde dans les impressions
-qu’éprouve la masse des hommes. Le génie est à plusieurs égards,
-populaire: c’est-à-dire, qu’il a des points de contact avec la manière
-de sentir du plus grand nombre. Il n’en est pas ainsi de l’esprit exalté
-ou de l’imagination travaillée: ceux qui se tourmentent pour attirer
-l’attention du public, pour l’emporter sur leur semblables, croient
-avoir fait des découvertes dans des contrées inconnues du cœur humain.
-Ils vont jusqu’à s’imaginer que ce qui révolte les sentimens de la
-plupart des hommes est d’un ordre plus relevé que ce qui les touche et
-les captive. Gigantesque vanité que celle qui nous met, pour ainsi dire,
-en dehors de notre espèce. L’éloquence et l’inspiration du talent
-raniment ce qui existait souvent dans le cœur des individus les plus
-obscurs, et ce qu’étouffaient en eux l’apathie ou les intérêts
-vulgaires. Les belles âmes par leurs écrits ou par leurs actions
-dispersent quelquefois les cendres qui couvraient le Feu sacré. Mais
-créer, pour ainsi dire, un nouveau monde dans lequel la vertu fasse
-abandonner ses devoirs; la religion, se révolter contre l’autorité
-divine; l’amour, immoler ce qu’on aime: c’est le triste résultat de
-quelques sentimens sans harmonie, de quelques facultés sans force et
-d’un besoin de célébrité auquel les dons de la nature ne se prêtaient
-pas.
-
-Il ne vaudrait pas la peine de s’arrêter sur un acte de démence qui peut
-être excusé par des circonstances personnelles dont nous ignorons
-jusqu’à un certain point les détails, si cet événement n’avait pas eu
-des apologistes en Allemagne. Le goût des écrivains allemands pour
-l’esprit de système se retrouve dans presque tous les rapports de la
-vie; ils ne peuvent se résoudre à vouer toutes les forces de leur âme
-aux simples vérités déjà reconnues; on dirait qu’ils veulent innover en
-fait de sentiment et de conduite comme dans une œuvre littéraire.
-Cependant la nature physique n’invente rien de mieux que le soleil, la
-mer, les forêts et les fleuves; pourquoi les affections du cœur ne
-seraient-elles pas aussi toujours les mêmes dans leur principe, quoique
-variées dans leurs effets? N’y a-t-il pas bien plus de vraie chaleur
-dans ce qui est compris par tous, que dans ces natures humaines
-inventées, pour ainsi dire, comme une fiction faite à plaisir?
-
-Les Allemands sont doués des qualités les plus excellentes et des
-lumières les plus étendues; mais c’est par les livres que la plupart
-d’entre eux ont été formés, et il en résulte une habitude d’analyse et
-de sophisme, une certaine recherche de l’ingénieux qui nuit à la mâle
-décision de la conduite. L’énergie qui ne sait où s’employer inspire les
-résolutions les plus extravagantes; mais quand on peut consacrer ses
-forces à l’indépendance de sa patrie, quand on peut renaître comme
-nation et faire revivre ainsi le cœur de l’Europe paralysé par la
-servitude, alors il ne doit plus être question de _sentimentalité_
-maladive, de Suicides littéraires, de commentaires abstraits sur ce qui
-révolte l’âme, il faut imiter ces peuples forts et sains de l’antiquité
-dont le caractère constant, direct, inébranlable ne commençait rien sans
-l’achever; ils regardaient comme aussi lâche dans un citoyen de reculer
-devant une résolution patriotique, qu’il le serait pour un soldat de
-fuir un jour de bataille.
-
-Le don de l’existence est un miracle de chaque instant, la pensée et le
-sentiment qui la composent, ont quelque chose de si sublime que l’on ne
-peut sans étonnement contempler son être à l’aide des facultés de cet
-être. Qu’est-ce donc que prodiguer dans un moment d’impatience et
-d’ennui le souffle avec lequel nous avons senti l’amour, reconnu le
-génie et adoré la divinité?--Shakespear dit en parlant du Suicide:
-_faisons ce qui est courageux et noble suivant le sublime usage des
-Romains, et que la Mort soit orgueilleuse de nous prendre_[3]. En effet
-si l’on était incapable de la résignation chrétienne qui soumet à
-l’épreuve de la vie, au moins devrait-on retourner à l’antique beauté du
-caractère des anciens, et faire sa divinité de la gloire, lorsqu’on ne
-se sentirait pas digne d’immoler cette gloire même à de plus hautes
-vertus.
-
- [3]
-
- -- -- --And then, what’s brave, what’s noble,
- Let’s do it after the high Roman fashion,
- And make Death proud to take us.
-
-Nous croyons avoir montré que le Suicide dont le but est de se défaire
-de la vie ne porte en lui-même aucun caractère de dévouement et ne
-saurait par conséquent mériter l’enthousiasme.
-
-L’esprit, le courage même ne sont dignes de louange que quand ils
-servent à ce dévouement qui peut produire plus de merveilles que le
-génie. On a vu les plus habiles succomber, mais la réunion des volontés
-religieuses et patriotiques ne saurait faillir. Il n’y a rien de
-vraiment grand sans le mélange d’une vertu quelconque. Toute autre règle
-de jugement conduit nécessairement à l’erreur. Les événemens de ce
-monde, quelque importans qu’ils nous paraissent, sont quelquefois mus
-par les plus petits ressorts, et le hasard en réclame sa forte part.
-Mais il n’y a ni petitesse ni hasard dans un sentiment généreux: soit
-qu’il nous ait fait donner notre vie, ou qu’il n’ait exigé que le
-sacrifice d’un jour: soit qu’il ait valu la couronne ou qu’il se perde
-dans l’oubli, soit qu’il ait inspiré des chefs-d’œuvre ou conseillé
-d’obscurs bienfaits, n’importe. C’était un sentiment généreux: et c’est
-à ce seul titre que les hommes doivent admirer les paroles ou les
-actions d’un homme.
-
-Il y a des exemples de Suicide chez la nation Française, mais ce n’est
-d’ordinaire, ni à la mélancolie du caractère ni à l’exaltation des
-idées, qu’on peut les attribuer. Des malheurs positifs ont déterminé
-quelques Français à cet acte, et ils l’ont commis avec l’intrépidité
-mais aussi avec l’insouciance qui souvent les caractérise; néanmoins
-cette foule d’émigrés que la révolution a fait naître, a supporté les
-plus cruelles privations, avec une sorte de sérénité dont aucune autre
-nation n’eût été capable. Leur esprit est plus enclin à l’action qu’à la
-réflexion, et cette manière d’être les distrait des peines de
-l’existence. Ce qui coûte le plus aux Français, c’est d’être éloigné de
-leur patrie: en effet quelle patrie ne possédaient-ils pas avant que les
-factions l’eussent déchirée, avant que le despotisme l’eût avilie?
-Quelle patrie ne verrions-nous pas renaître si c’était la nation qui
-disposât d’elle?
-
-L’imagination se représente cette belle France qui nous accueillerait
-sous son ciel d’azur, ces amis qui s’attendriraient en nous revoyant,
-ces souvenirs de l’enfance, ces traces de nos parens que nous
-retrouverions; à chaque pas; et ce retour nous apparaît comme une sorte
-de résurrection terrestre, comme une autre vie accordée dès ici-bas;
-mais si la bonté céleste ne nous a pas réservé un tel bonheur, dans
-quelques lieux que nous soyons nous prierions pour ce pays qui sera si
-glorieux, si jamais il apprend à connaître la liberté, c’est-à-dire, la
-garantie politique de la justice.
-
-
-
-
-Notice sur Lady JANE GREY.
-
-
-Lady Jane Grey était petite-nièce de Henry VIII par sa grand’-mère
-Marie, sœur de ce Roi et veuve de Louis XII; elle avait épousé Lord
-Guilford, fils du Duc de Northumberland. Ce dernier obtint d’Edouard VI,
-fils de Henry VIII, de l’appeler au trône par son testament en 1553 au
-détriment de Marie et d’Elisabeth; la première avait pour mère Catherine
-d’Arragon, et l’intolérance de son catholicisme la faisait redouter des
-protestans anglais; la naissance de la fille d’Anne de Boleyn pouvait
-être attaquée.
-
-Le Duc de Northumberland fit valoir ces motifs auprès d’Edouard VI. Lady
-Jane Grey ne trouvant pas elle-même que ses droits à la couronne fussent
-assez valides, refusa d’abord d’accéder au testament d’Edouard; enfin
-les prières de son époux, qu’elle aimait tendrement et sur qui
-Northumberland exerçait un grand empire, arrachèrent à Lady Jane Grey le
-fatal consentement qu’on lui demandait. Elle régna neuf jours ou plutôt
-son beau-père le Duc de Northumberland se servit de son nom pour
-gouverner pendant ce temps.
-
-Marie, la fille aînée de Henry VIII, l’emporta malgré la résistance des
-partisans de la réformation; son caractère cruel et vindicatif se
-signala par la mort du Duc de Northumberland, de son fils Guilford et de
-l’innocente Jane Grey. Elle n’avait que dix-huit ans quand elle périt,
-et déjà son nom était célèbre par sa profonde connaissance des langues
-anciennes et modernes; on a des lettres d’elle en Latin et en Grec qui
-supposent des facultés bien rares à son âge. C’était une personne d’une
-piété parfaite, et dont toute l’existence était empreinte de douceur et
-de dignité. Sa mère et son père insistèrent beaucoup tous les deux pour
-obtenir d’elle, malgré sa répugnance, qu’elle montât sur le trône
-d’Angleterre. La mère elle-même porta le manteau de sa fille le jour de
-son couronnement; et le père, le Duc de Suffolk fit une tentative pour
-réveiller le parti de Jane Grey lors qu’elle était déjà dans les fers et
-condamnée à mort depuis plusieurs mois: c’est de ce prétexte que l’on se
-servit pour faire exécuter sa sentence et le Duc de Suffolk périt peu de
-temps après sa fille.
-
-La lettre que l’on va lire pourrait avoir été écrite dans le mois de
-Février 1554; ce qu’il y a de certain c’est qu’à cette époque qui est
-celle de la mort de Lady Jane Grey, elle entretint de sa prison une
-correspondance suivie avec ses amis et ses parens, et que jusqu’à son
-dernier moment son esprit philosophique et sa fermeté religieuse ne se
-démentirent point.
-
-
-Lady Jane Grey au Docteur Aylmers.
-
-C’est à vous que je dois, mon digne ami, l’instruction religieuse, cette
-vie de la foi qui peut seule se prolonger à jamais; mes dernières
-pensées s’adressent à vous dans l’épreuve solennelle à laquelle je suis
-condamnée. Trois mois se sont écoulés, depuis la sentence de mort que la
-Reine a fait prononcer contre mon époux et contre moi, en punition de ce
-malheureux règne de neuf jours, de cette couronne d’épines, qui n’a
-reposé sur ma tête que pour la dévouer à la mort. Je croyais, je vous
-l’avoue, que l’intention de Marie était de m’épouvanter par cette
-sentence, mais je n’imaginais pas qu’elle voulût répandre mon sang qui
-est aussi le sien. Il me semblait que ma jeunesse suffisait pour
-m’excuser, quand il ne serait pas prouvé que j’ai résisté longtemps aux
-funestes honneurs dont j’étais menacée, et que ma déférence pour les
-désirs du Duc de Northumberland mon beau-père a pu seule m’entraîner à
-la faute que j’ai commise; mais ce n’est pas pour accuser mes ennemis
-que je vous écris; ils sont l’instrument de la volonté de Dieu comme
-tout autre événement de ce monde, et je ne dois réfléchir que sur mes
-propres émotions. Enfermée dans cette tour je vis de ce que je sens, et
-ma conduite morale et religieuse ne consiste que dans les combats qui se
-passent en moi-même.
-
-Hier notre ami Asham vint me voir et sa présence me causa d’abord un vif
-plaisir; elle réveilla dans mon esprit le souvenir des heures si douces
-et si fécondes que j’ai goûtées avec lui dans l’étude des anciens. Je
-voulais ne lui parler que de ces illustres morts dont les écrits m’ont
-ouvert une carrière de réflexions sans bornes. Asham, vous le savez, est
-sérieux et calme, il s’appuie sur la vieillesse pour supporter les maux
-de l’existence; en effet la vieillesse d’un penseur n’est pas débile,
-l’expérience et la foi le fortifient, et quand l’espace qui reste est si
-court, un dernier effort suffit pour le parcourir; ce terme est encore
-plus rapproché pour moi que pour un vieillard, mais les douleurs
-rassemblées sur mes derniers jours seront amères.
-
-Asham m’annonça que la Reine me permettait de respirer l’air dans le
-jardin de ma prison, et je ne puis exprimer la joie que j’en ressentis,
-elle fut telle que notre pauvre ami n’eut pas d’abord le courage de la
-troubler. Nous descendîmes ensemble et il me laissa jouir pendant
-quelque temps de cette nature dont j’étais privée depuis plusieurs mois;
-c’était un de ces jours de la fin de l’hiver qui annoncent le printemps:
-je ne sais si la belle saison elle-même aurait autant frappé mon
-imagination que ce pressentiment de son retour; les arbres tournaient
-leurs branches encore dépouillées vers le soleil; le gazon était déjà
-vert, quelques fleurs prématurées semblaient préluder par leurs parfums
-à la mélodie de la nature quand elle reparaît dans toute sa
-magnificence. L’air était d’une douceur inexprimable: il me semblait que
-j’entendais la voix de Dieu dans le souffle invisible et tout-puissant
-qui me redonnait à chaque instant la vie; la vie! quel mot j’ai
-prononcé! je croyais jusqu’à ce jour qu’elle était mon droit et je
-recueille maintenant ses derniers bienfaits comme les adieux d’un ami.
-
-Asham et moi nous nous avançâmes sur le bord de la Tamise, et nous nous
-assîmes dans le bois encore sans ombrage que la verdure doit bientôt
-revêtir: les flots semblaient étinceler par le reflet des rayons du
-ciel, mais quoique ce spectacle fût brillant comme une fête, il y a
-toujours quelque chose de mélancolique dans le cours des ondes et je
-défie de les contempler longtemps sans se livrer à ces rêveries dont le
-charme consiste surtout dans une sorte de détachement de nous-mêmes.
-Asham s’aperçut de la direction de mes pensées et tout à coup il prit ma
-main et la baignant de ses larmes:--Oh vous! (me dit-il) qui êtes
-toujours ma souveraine, faut-il que je sois chargé de vous apprendre le
-sort qui vous menace? Votre père a rassemblé vos partisans pour
-s’opposer à Marie et cette Reine justement détestée s’en prend à vous
-de tout l’amour que votre nom fait naître.--Ses sanglots
-l’interrompirent.--Continuez, lui dis-je, oh! mon ami, souvenez-vous de
-ces génies méditatifs qui ont contemplé d’un œil ferme la mort même de
-ceux qui leur étaient chers, ils savaient d’où nous venons et où nous
-allons, c’en est assez.--
-
---Hé bien, me dit-il, votre sentence doit être exécutée, mais je vous
-apporte le secours qui délivra tant d’hommes illustres de la
-proscription des Tyrans.--Ce vieillard, ami de ma jeunesse, m’offrait en
-tremblant le poison dont il aurait voulu me sauver au péril de ses
-jours. Je me rappelai combien de fois nous avions admiré ensemble de
-certaines morts volontaires parmi les anciens, et je tombai dans des
-réflexions profondes comme si les lumières du Christianisme s’étaient
-tout à coup éteintes en moi, et que je fusse livrée à cette indécision,
-dont l’homme même dans les plus simples occurrences a tant de peine à se
-tirer. Asham se mit à genoux devant moi, sa tête blanchie était inclinée
-en ma présence et couvrant ses yeux d’une de ses mains il me tendait de
-l’autre la ressource funeste qu’il m’avait préparée. Je repoussai
-doucement cette main, et me recueillant par la prière j’y trouvai la
-force de répondre ainsi.
-
---Asham, lui dis-je, vous savez avec quelles délices je lisais avec vous
-les philosophes et les poètes de la Grèce et de Rome; les beautés mâles
-de leur langage, l’énergie simple de leur âme resteront à jamais
-incomparables. La société telle qu’elle est organisée de nos jours a
-rempli la plupart des esprits de frivolités et de vanités, et l’on n’a
-pas honte de vivre sans réfléchir, sans chercher à connaître les
-merveilles du monde qui sont faites pour instruire l’homme par des
-symboles éclatans et durables. Les anciens l’emportent de beaucoup sur
-nous, parce qu’ils se sont faits eux-mêmes, mais ce que la révélation a
-mis dans l’âme du chrétien est plus grand que l’homme. Depuis l’idéal
-des arts jusqu’aux règles de la conduite, tout doit se rapporter à la
-foi religieuse, et la vie n’a pour but que d’enseigner l’immortalité. Si
-je me dérobais au malheur éclatant qui m’est destiné, je ne fortifierais
-point par mon exemple l’espérance de ceux que mon sort doit émouvoir;
-les anciens élevaient leur âme par la contemplation de leurs propres
-forces, les chrétiens ont un témoin et c’est devant Lui qu’il faut vivre
-et mourir; les anciens voulaient glorifier la nature humaine, les
-chrétiens ne se regardent que comme la manifestation de Dieu sur la
-terre; les anciens mettaient au premier rang des vertus la mort qui
-soustrait au pouvoir des oppresseurs, les chrétiens estiment davantage
-le dévouement qui nous soumet aux volontés de la Providence. L’activité
-et la patience ont leur temps tour à tour; il faut faire usage de sa
-volonté tant que l’on peut ainsi servir les autres, et se perfectionner
-soi-même; mais lorsque la destinée est, pour ainsi dire, face à face
-avec nous, notre courage consiste à l’attendre, et regarder le sort est
-plus fier que s’en détourner. L’âme se concentre ainsi dans ses propres
-mystères, toute action extérieure serait plus terrestre que la
-résignation.
-
---Je ne chercherai point, me dit Asham, à discuter avec vous des
-opinions dont l’inébranlable fermeté peut vous être nécessaire, je ne
-m’inquiète que de la souffrance à laquelle le sort vous condamne;
-pourrez-vous la supporter, et cette attente d’un coup mortel, d’une
-heure fixée, n’est-elle pas au-dessus de vos forces? Si vous terminiez
-vous-même votre sort, ne serait-il pas moins cruel?--Il faut, lui
-répondis-je, laisser l’esprit divin se ressaisir de ce qu’il a donné.
-L’immortalité commence avant le tombeau, quand par notre propre volonté
-nous rompons avec la vie; dans cette situation les impressions
-intérieures de l’âme sont plus douces qu’on ne l’imagine. La source de
-l’enthousiasme devient tout-à-fait indépendante des objets qui nous
-entourent, et Dieu fait seul alors toute notre destinée dans le
-sanctuaire le plus intime de nous-mêmes.--Mais, reprit Asham, pourquoi
-donner à vos ennemis, à cette Reine cruelle, à ce peuple sans vertus,
-l’indigne spectacle...--il ne put achever.
-
---Si je me soustrayais, lui dis-je, même par la mort, à la fureur de
-cette Reine, j’irriterais son orgueil, et je ne servirais pas
-d’instrument à son repentir. Qui sait à quelle époque l’exemple que je
-vais donner pourra faire du bien à mes semblables? Comment juger
-moi-même la place que mon souvenir doit occuper dans la chaîne des
-événemens de l’histoire? en me tuant qu’apprendrai-je aux hommes, si ce
-n’est la juste horreur qu’inspire un supplice violent et le sentiment
-d’orgueil qui porte à s’en délivrer? Mais en supportant ce terrible sort
-par la fermeté que la religion me prête, j’inspire aux vaisseaux battus
-comme moi par l’orage plus de confiance dans l’ancre de la foi qui m’a
-soutenue.--
-
---Le peuple, dit Asham, croit coupables tous ceux qu’il voit périr de la
-mort des criminels.--Le mensonge, lui répondis-je, peut tromper quelques
-individus pendant quelques années, mais les nations et les siècles font
-toujours triompher la vérité; il y a de l’éternité dans tout ce qui
-tient à la vertu, et ce que nous avons fait pour elle arrivera jusqu’à
-la mer, quelque faible ruisseau que nous ayons été pendant notre vie.
-Non, je ne rougirai point de subir la punition des coupables, car c’est
-mon innocence même qui m’y appelle, et ce serait troubler le sentiment
-de cette innocence que d’accomplir un acte de violence; on ne peut
-l’obtenir de soi-même qu’en altérant la sérénité que l’âme doit
-ressentir à l’approche du ciel.--Ah! qu’y a-t-il de plus violent,
-s’écria notre ami, que cette mort sanglante...--Le sang des martyrs, lui
-répondis-je, n’est-il pas un baume pour les blessures des infortunés?
-
---Cette mort, reprit-il, imposée par les hommes, par la hache meurtrière
-qu’un barbare osera lever sur votre tête royale!--Mon ami, lui dis-je,
-quand mes derniers momens seraient entourés de respect, ils ne
-m’inspireraient pas moins d’effroi; la mort porte-t-elle un diadème sur
-son front livide? N’est-elle pas toujours armée de la même faux? Si
-c’était dans le néant qu’elle nous entraînât, vaudrait-il la peine de
-disputer avec cette ombre? Si c’est l’appel d’un Dieu sous ce voile de
-ténèbres, sans doute alors le jour est derrière cette nuit, et le ciel
-ne nous est caché que par de vains fantômes.--
-
---Quoi, dit encore d’une voix ébranlée cet ami que j’avais vu si calme
-dans d’autres temps, savez-vous que ce supplice peut être douloureux,
-qu’il peut se prolonger, qu’une main mal assurée...?--Arrêtez, lui
-dis-je, je le sais, mais cela ne sera pas.--D’où vous vient cette
-confiance?--De ma propre faiblesse, repris-je, j’ai toujours craint la
-douleur physique et mes efforts pour me donner le courage qui la brave
-ont été vains. Je crois donc qu’elle me sera toujours épargnée. Car il y
-a beaucoup de protections secrètes exercées en faveur du chrétien, lors
-même qu’il semble le plus malheureux, et ce que nous sentons au-dessus
-de nos forces ne nous arrive presque jamais. L’on ne connaît d’ordinaire
-que l’extérieur du caractère de l’homme, ce qui se passe en lui-même
-peut offrir encore des aperçus nouveaux pendant des milliers de siècles.
-L’irréligion a rendu l’esprit superficiel, on s’en est pris de tout
-au-dehors, à la circonstance, à la fortune; le vrai trésor de la pensée
-comme de l’imagination, ce sont les rapports du cœur humain avec son
-Créateur; là sont les pressentimens, là les oracles, là les prodiges, et
-tout ce que les anciens ont cru voir dans la nature n’était qu’un reflet
-de ce qu’ils éprouvaient au-dedans d’eux-mêmes à leur insu.--
-
-Nous gardâmes ensuite quelque temps le silence Asham et moi; une
-inquiétude me poursuivait et je n’osais l’exprimer, tant j’en étais
-troublée.--Avez-vous vu mon époux? lui dis-je.--Oui, me répondit
-Asham.--L’avez-vous consulté sur l’offre que vous vouliez me
-faire?--Oui, reprit-il encore.--Achevez de grâce, lui dis-je. Si
-Guilford et ma conscience n’étaient pas d’accord, lequel de ces deux
-pouvoirs me semblerait légitime?--Lord Guilford, me dit Asham, n’a pas
-exprimé d’opinion sur le parti que vous deviez prendre, mais quant à lui
-sa résolution de périr sur l’échafaud est inébranlable.--Oh mon ami,
-m’écriai-je, combien je vous remercie de m’avoir laissé le mérite du
-choix; si j’avais su plus tôt la résolution de Guilford, je n’aurais pas
-même délibéré, et l’amour aurait suffi pour m’inspirer ce que la
-religion me commande. Pourrais-je ne pas partager le sort d’un tel
-époux? Pourrais-je m’épargner une seule de ses souffrances? et chacun de
-ses pas vers la mort ne me trace-t-il pas ma route?--Asham comprit alors
-que j’étais inébranlable; il s’éloigna de moi, triste et pensif, et me
-promit de me revoir.
-
-Le docteur Feckenham, chapelain de la reine, vint peu d’heures après me
-déclarer que le jour de mon supplice était fixé à vendredi prochain,
-dont cinq jours encore me séparaient. Je vous l’avouerai, il me sembla
-que je n’étais préparée à rien, tant la désignation d’un jour me fit
-éprouver de terreur. J’essayai de la cacher, mais sans doute Feckenham
-s’en aperçut, car il se hâta de profiter de mon trouble pour m’offrir la
-vie si je voulais changer de religion. Vous voyez, mon digne ami, que
-Dieu vint à mon secours dans cet instant, car la nécessité de repousser
-une offre si indigne de moi, me rendit les forces que j’avais perdues.
-
-Le docteur Feckenham voulut entrer dans des controverses que je
-repoussai en lui observant que mes lumières étant nécessairement
-obscurcies par la situation dans laquelle je me trouvais; je n’irais
-pas, moi mourante, remettre en discussion les vérités dont j’avais été
-convaincue lorsque mon esprit était dans toute sa force. Il essaya de
-m’effrayer en me disant qu’il ne me reverrait plus, ni dans ce monde, ni
-dans le ciel, dont m’excluait ma croyance religieuse.--Vous me causeriez
-plus d’effroi que mes bourreaux, lui répondis-je, si je pouvais vous
-croire; mais la religion à laquelle on immole sa vie, est toujours la
-vraie pour notre cœur. Les lumières de la raison sont bien vacillante
-dans des questions si hautes, et je m’en tiens au dogme du sacrifice,
-c’est celui-là dont je ne puis douter.--
-
-Cet entretien avec le docteur Feckenham releva mon âme abattue, la
-Providence venait de m’accorder ce qu’Asham désirait pour moi, une mort
-volontaire; je ne me tuais pas, mais je refusais de vivre, et l’échafaud
-consenti par ma volonté, ne me semblait plus que l’autel choisi par la
-victime. Renoncer à la vie qu’on ne pourrait acheter qu’au prix de sa
-conscience, c’est le seul genre de Suicide qui soit permis à l’homme
-vertueux.
-
-Depuis que je croyais avoir fait mon devoir j’osais compter sur mon
-courage, mais bientôt l’attachement à l’existence que je me suis
-quelquefois reproché dans les jours de ma félicité, se réveilla dans mon
-faible cœur. Asham revint le lendemain et nous allâmes encore une fois
-sur les bords de cette Tamise, l’orgueil de notre belle contrée;
-j’essayai de reprendre mes sujets habituels d’entretien, je récitai
-quelques passages des beaux chants de l’Iliade et de Virgile, que nous
-avions étudiés ensemble, mais la poésie sert surtout à se pénétrer d’un
-noble enthousiasme pour l’existence, le mélange séducteur des pensées et
-des images, de la nature et de l’âme, de l’harmonie du langage et des
-émotions qu’il retrace, nous enivre de la puissance de sentir et
-d’admirer; et ce n’était plus pour moi que ces plaisirs étaient faits!
-je ramenai l’entretien sur les écrits plus sévères des philosophes.
-Asham considère Platon comme une âme prédestinée au christianisme, mais
-lui-même et la plupart des anciens sont trop fiers des forces
-intellectuelles de l’esprit humain; ils jouissent tellement de la
-faculté de penser, que leurs désirs ne se portent point vers une autre
-vie, ils croient pouvoir l’évoquer en eux-mêmes par l’énergie de la
-contemplation: jadis aussi je goûtais les plus pures délices en méditant
-sur le ciel, le génie et la nature. A ce souvenir un regret insensé de
-la vie s’empara de moi; je me la représentai sous des couleurs auprès
-desquelles le monde à venir ne me paraissait plus qu’une abstraction
-sans charmes. Quoi, me disais-je, l’éternelle durée des sentimens
-vaudra-t-elle cette succession de crainte et d’espoir qui renouvelle si
-vivement les affections les plus tendres? La connaissance des secrets de
-l’univers égalera-t-elle jamais l’attrait inexprimable du voile qui les
-couvre? La certitude aura-t-elle le prestige décevant du doute? L’éclat
-de la vérité donnera-t-il jamais autant de jouissances que sa recherche
-et sa découverte? La jeunesse, l’espoir, le souvenir, l’habitude, que
-seront-ils si le cours du temps est arrêté? Enfin, l’Etre suprême dans
-toute sa splendeur pourra-t-Il faire à sa créature un plus beau présent
-que l’amour?
-
-Ces craintes étaient impies, je le confesse humblement devant vous, mon
-digne ami. Asham qui dans notre entretien de la veille semblait moins
-religieux que moi, reprit bientôt tout son avantage sur ma douleur
-rebelle.--Vous ne devez pas, me dit-il, vous servir des bienfaits mêmes
-pour mettre en doute la puissance du Bienfaiteur: cette vie que vous
-regrettez, qui l’a faite? et si ses incomplètes jouissances vous
-semblent d’un tel prix, pourquoi les croyez-vous irréparables? Certes,
-notre imagination même peut concevoir mieux que cette terre, mais quand
-elle n’y parviendrait pas, est-ce à nous de considérer la Divinité comme
-un poète qui ne saurait créer une seconde œuvre plus belle que la
-première?--Cette simple réflexion me fit rentrer en moi-même, et je
-rougis de l’égarement où m’avait plongée l’angoisse de la mort. Oh mon
-ami, qu’il en coûte pour creuser cette pensée! Des abîmes toujours plus
-profonds s’entrouvrent sous ses abîmes.
-
-Dans quatre jours je n’existerai plus, cet oiseau qui vole dans les airs
-me survivra, j’ai moins d’avenir que lui; les objets inanimés qui
-m’entourent conserveront leur forme, et rien de moi ne subsistera sur la
-terre, que le souvenir de mes amis. Inconcevable mystère de l’esprit qui
-prévoit sa fin ici-bas et ne peut la prévenir. La main retient les rênes
-des coursiers qui nous conduisent, la pensée ne peut conquérir un
-instant sur la mort. Pardonnez ma faiblesse, ô mon père en religion,
-vous qui m’avez tendrement chérie; nous serons réunis dans le ciel, mais
-entendrai-je encore cette voix si touchante qui m’annonçait un Dieu de
-bonté? mes yeux contempleront-ils vos traits vénérables? Oh Guilford, ô
-mon époux, vous dont la noble figure est sans cesse présente à mon cœur,
-vous retrouverai-je, tel que vous êtes, parmi les anges dont vous étiez
-l’image sur la terre? Mais que dis-je? Mon âme sans force ne sait
-souhaiter par-delà le tombeau que le retour de la vie actuelle!
-
-
-(Jeudi)
-
-Mon époux m’a fait demander de me voir aujourd’hui pour la dernière
-fois. J’ai refusé cet instant dans lequel la joie et le désespoir se
-confondraient de trop près. J’ai craint de n’être plus résignée; vous
-l’avez vu, mon cœur a trop d’attachement au bonheur, il n’y fallait pas
-retomber. Mon père, m’approuvez-vous? ce sacrifice n’a-t-il pas tout
-expié? je ne crains plus maintenant que l’existence me soit encore
-chère.
-
-
-(Le matin même de l’exécution)
-
-Oh mon père, je l’ai vu! il marchait au supplice d’un pas aussi ferme
-que s’il eût commandé ceux qui l’y conduisaient. Guilford a levé les
-yeux vers ma prison, puis il les a portés plus haut, je l’ai compris: il
-a continué sa route. Au détour du chemin qui mène à la place où la mort
-est préparée pour nous deux, il s’est arrêté pour me revoir encore; ses
-derniers regards ont béni celle qui fut sa compagne sur le trône et sur
-l’échafaud.
-
-
-(Une heure après)
-
-On a porté les restes de Guilford sous les fenêtres de la tour, un
-linceul couvrait son corps mutilé, à travers ce linceul une image
-horrible s’est offerte... Si le même coup ne m’était pas réservé, quelle
-est la terre qui pourrait porter le poids de ma douleur! mon père, quoi
-j’ai pu regretter si vivement le jour! Oh sainte mort, don du ciel comme
-la vie, c’est vous qui maintenant êtes mon ange tutélaire, c’est vous
-qui me rendez du calme. Mon souverain Maître a disposé de moi, mais
-puisqu’il me réunit à mon époux, il ne m’a rien demandé qui surpassât
-mes forces, et je remets sans crainte mon âme entre ses mains.
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RéFLEXIONS SUR LE
-SUICIDE ***
-
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-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Réflexions sur le suicide</span>, by Germaine de Staël-Holstein</p>
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Réflexions sur le suicide</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Germaine de Staël-Holstein</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 2, 2022 [eBook #67086]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: René Galluvot (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>RéFLEXIONS SUR LE SUICIDE</span> ***</div>
-<h1>RÉFLEXIONS<br />
-<span class="small">SUR</span><br />
-LE SUICIDE.</h1>
-
-
-<p class="c gap">PAR<br />
-MAD. LA BARONNE<br />
-DE <span class="large">STAËL-HOLSTEIN</span>.</p>
-
-
-<p class="c gap i large">ÉDITION ORIGINALE.</p>
-
-<p class="c">A BERLIN 1813,<br />
-<span class="xsmall">SE VEND DANS LA <span lang="de" xml:lang="de">REALSCHULBUCHHANDLUNG</span>.</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c top6em large">A SON ALTESSE ROYALE<br />
-<span class="xlarge">LE PRINCE ROYAL</span><br />
-DE SUÈDE.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="Dédicace"></h2>
-
-<p class="noindent xlarge">MONSEIGNEUR !</p>
-
-
-<p class="gap noindent">J’ai écrit ces réflexions sur le Suicide,
-dans un moment où le malheur me faisait
-éprouver le besoin de me fortifier
-par le secours de la méditation. C’est
-près de <span class="sc">Vous</span>, <span class="sc">Monseigneur</span>, que mes
-peines se sont adoucies ; mes enfans et
-moi nous avons fait comme ces bergers
-d’Arabie, qui lorsqu’ils voient venir l’orage,
-se retirent à l’abri du laurier. <span class="sc">Vous</span>
-n’avez jamais considéré la mort, <span class="sc">Monseigneur</span>,
-que comme dévouement à la
-patrie ; et jamais <span class="sc">Votre</span> âme n’a pu être
-atteinte par ce découragement que ressentent
-quelquefois les êtres qui se
-croient inutiles sur la terre. Néanmoins
-<span class="sc">Votre</span> esprit transcendant n’est étranger
-à aucun sujet philosophique, et <span class="sc">Vous</span>
-voyez de trop haut pour que rien puisse
-<span class="sc">Vous</span> échapper. Je n’avais jusqu’à ce
-jour dédié mes ouvrages qu’à la mémoire
-de mon Père ; je <span class="sc">Vous</span> ai demandé, <span class="sc">Monseigneur</span>,
-l’honneur de <span class="sc">Vous</span> rendre hommage,
-parce que <span class="sc">Votre</span> vie publique signale
-à tous les yeux les vertus réelles, qui
-seules méritent l’admiration des penseurs.</p>
-
-<p>Un courage intrépide <span class="sc">Vous</span> distingue
-personnellement entre tous les braves,
-mais ce courage est dirigé par une bonté
-non moins sublime ; le sang des guerriers,
-les pleurs du pauvre, les inquiétudes
-même du faible sont l’objet de <span class="sc">Votre</span>
-humanité prévoyante. Vous craignez
-la souffrance de <span class="sc">Vos</span> semblables, et le
-rang éminent où <span class="sc">Vous</span> êtes placé ne
-pourra jamais effacer de <span class="sc">Votre</span> cœur la
-sympathie. Un Français disait de <span class="sc">Vous</span>,
-<span class="sc">Monseigneur</span>, que <span class="sc">Vous</span> réunissiez <i>la chevalerie
-du républicanisme à la chevalerie
-de la Royauté</i> : en effet, dans quelque
-sens que la générosité puisse s’exercer,
-elle <span class="sc">Vous</span> est toujours native.</p>
-
-<p>Dans les rapports de la société <span class="sc">Vous</span>
-ne mettez point à la gêne, par une roideur
-factice, l’esprit et l’âme de ceux
-qui <span class="sc">Vous</span> entourent. <span class="sc">Vous</span> pourriez, pour
-ainsi dire, gagner tout un peuple <i>un à un</i>,
-si chaque individu qui le compose,
-avait le bonheur de s’entretenir un quart
-d’heure avec <span class="sc">Vous</span>, mais à côté de cette affabilité
-pleine de grâces, <span class="sc">Votre</span> mâle énergie
-<span class="sc">Vous</span> attache tous les caractères forts.</p>
-
-<p>Cette Nation Suédoise, jadis si célèbre
-par ses exploits, et qui conserve encore
-les grandes qualités que ses ancêtres
-ont manifestées, chérit en <span class="sc">Vous</span> le
-présage de sa gloire. <span class="sc">Vous</span> respectez les
-droits de cette Nation, <span class="sc">Monseigneur</span>, par
-penchant et par conscience, et l’on <span class="sc">Vous</span>
-a vu, dans plusieurs circonstances difficiles,
-aussi fier des barrières constitutionnelles,
-que d’autres en seraient impatiens.</p>
-
-<p>Les devoirs ne <span class="sc">Vous</span> semblent jamais des
-bornes mais des appuis, et c’est ainsi
-que <span class="sc">Votre</span> déférence habituelle pour la sagesse
-expérimentée du <span class="sc">Roi</span> ajoute un nouveau
-lustre au pouvoir qu’<span class="sc">Il</span> <span class="sc">Vous</span> confie.</p>
-
-<p>Poursuivez, <span class="sc">Monseigneur</span>, la carrière
-dans laquelle un si bel avenir <span class="sc">Vous</span> est
-offert, et <span class="sc">Vous</span> montrerez au monde ce
-qu’il avait désappris, c’est que les véritables
-lumières enseignent la morale, et
-que les héros vraiment magnanimes, loin de
-mépriser l’espèce humaine, ne se croient
-supérieurs aux autres hommes, que par
-les sacrifices mêmes qu’ils leur font.</p>
-
-<p>Je suis avec respect,</p>
-
-<p class="c large i">de VOTRE ALTESSE ROYALE,</p>
-
-<p class="off large i">MONSEIGNEUR,</p>
-
-<p class="sign small i">la très-humble et très-obéissante servante</p>
-
-<p class="sign"><span class="blk small">NECKER,<br />
-Baronne de STAËL HOLSTEIN.</span></p>
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-<div class="chapter"></div>
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-<h2 class="nobreak">Réflexions sur le suicide.</h2>
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-<p>C’est pour les malheureux qu’il faut écrire ; ceux
-qui sont en possession des prospérités de ce monde,
-ne s’instruisent que par leur propre expérience, et
-les idées générales en toutes choses ne leur paraissent
-que du temps perdu. Il n’en est pas ainsi de
-ceux qui souffrent : la réflexion est leur plus sûr
-asile, et séparés par l’infortune des distractions de
-la société, ils s’examinent eux-mêmes et cherchent,
-comme un malade qui se retourne dans un lit de
-douleur, quelle est la position la moins pénible qu’ils
-puissent se procurer.</p>
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-<p>L’excès du malheur fait naître la pensée du Suicide,
-et cette question ne saurait être trop approfondie ;
-elle tient à toute l’organisation morale de
-l’homme. Je me flatte de présenter quelques aperçus
-nouveaux sur les motifs qui peuvent conduire à
-cette action, et sur ceux qui doivent en détourner.
-Je discuterai ce sujet sans malveillance comme sans
-exaltation. Il ne faut pas haïr ceux qui sont assez
-malheureux pour détester la vie ; il ne faut pas louer
-ceux qui succombent sous un grand poids : car s’ils
-pouvaient marcher en le portant leur force morale
-serait plus grande<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
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-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> J’ai loué l’acte du Suicide dans mon ouvrage <i>sur l’Influence des
-passions</i>, et je me suis toujours repentie depuis de cette parole inconsidérée.
-J’étais alors dans tout l’orgueil et la vivacité de la première jeunesse ;
-mais à quoi servirait-il de vivre, si ce n’était dans l’espoir de s’améliorer ?</p>
-</div>
-<p>Les personnes qui d’ordinaire condamnent le Suicide,
-se sentant sur le terrain du Devoir et de la
-Raison, se servent souvent, pour soutenir leur opinion,
-de certaines formes méprisantes, qui peuvent
-blesser leurs adversaires ; elles mêlent aussi quelquefois
-d’injustes attaques contre l’enthousiasme en général,
-à la censure méritée d’un acte coupable. Il
-me semble au contraire, que c’est par les principes
-mêmes du véritable enthousiasme, c’est-à-dire, de
-l’amour du beau moral, qu’on peut aisément montrer,
-combien la résignation à la destinée est d’un
-ordre plus élevé que la révolte contre elle.</p>
-
-<p>Je me propose de présenter la question du Suicide
-sous trois rapports différens : j’examinerai d’abord
-<i>Quelle est l’action de la souffrance sur l’âme
-humaine</i> ; secondement, je montrerai <i>Quelles sont les
-lois que la religion chrétienne nous impose relativement
-au Suicide</i>, et troisièmement je considérerai
-<i>En quoi consiste la plus grande dignité morale
-de l’homme sur cette terre.</i></p>
-
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-<h3>Première section.</h3>
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-<p class="c i">Quelle est l’action de la souffrance sur l’âme
-humaine ?</p>
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-<p>On ne saurait se le dissimuler, il y a, sous le
-rapport des impressions causées par la douleur, autant
-de différence entre les individus, qu’il en peut
-exister relativement au génie et au caractère ; non
-seulement les circonstances, mais la manière de les
-sentir diffère tellement, que des personnes très-estimables
-d’ailleurs peuvent ne pas s’entendre à cet
-égard ; et cependant, de toutes les bornes de l’esprit,
-la plus insupportable, c’est celle qui nous empêche
-de comprendre les autres.</p>
-
-<p>Il me semble que le bonheur consiste <i>dans la
-possession d’une destinée en rapport avec nos facultés</i>.
-Nos désirs sont une chose momentanée et
-souvent funeste même à nous, mais nos facultés sont
-permanentes et leurs besoins ne cessent jamais : il
-se peut donc que la conquête du monde fût nécessaire
-à Alexandre, comme la possession d’une cabane
-à un berger. Il ne s’ensuivrait pas que la
-race humaine dût se prêter à servir d’aliment aux
-facultés gigantesques d’Alexandre ; mais on peut dire
-que, d’après sa nature, lui, ne savait être heureux
-qu’ainsi.</p>
-
-<p>La puissance d’aimer, l’activité de la pensée, le
-prix qu’on attache à l’opinion, font de tel ou tel
-genre de vie une existence douce pour les uns et
-tout-à-fait pénible pour les autres. L’inflexible loi
-du devoir est la même pour tous, mais les forces
-morales sont purement individuelles, et la profonde
-connaissance du cœur humain peut seule donner à
-nos jugemens sur le bonheur et le malheur de ceux
-qui ne nous ressemblent pas, une équité philosophique.</p>
-
-<p>Il me semble donc qu’il ne faut jamais disputer
-sur ce que chacun éprouve ; le conseil ne peut porter
-que sur la conduite et la fermeté d’âme, dont
-la vertu et la religion font une égale loi dans toutes
-les situations ; mais les causes du malheur et son
-intensité varient autant que les circonstances et les
-individus. Ce serait vouloir compter les flots de la
-mer, qu’analyser les combinaisons du sort et du caractère.
-Il n’y a que la conscience qui soit en nous
-comme un être simple et invariable, dont nous pouvons
-tous obtenir, ce dont nous avons tous besoin — le
-repos de l’âme. — La plupart des hommes
-se ressemblent, non pas dans ce qu’ils font, mais
-dans ce qu’ils peuvent faire, et nul être capable de
-réfléchir ne niera, qu’en commettant des fautes contre
-la morale, on sent toujours qu’on était le maître
-de les éviter. Si donc on reconnaît qu’il est ordonné
-à l’homme sur cette terre de supporter la
-douleur, on ne saurait s’excuser ni par la violence
-de cette douleur, ni par la vivacité du sentiment
-qu’elle cause. Chaque individu possède en lui-même
-les moyens d’accomplir son devoir ; et ce qu’il y a
-d’admirable dans la nature morale, comme dans la
-nature physique, c’est à quel point le nécessaire est
-également et universellement réparti, tandis que le
-superflu est diversifié de mille manières.</p>
-
-<p>La douleur physique et la douleur morale sont
-une et même chose dans leur action sur l’âme ; car
-la maladie est une peine aussi bien qu’une souffrance ;
-mais la douleur physique fait d’ordinaire périr
-le corps, tandis que les douleurs morales servent
-à régénérer l’âme.</p>
-
-<p>Il ne suffit pas de croire avec les Stoïciens, <i>que la
-douleur n’est point un mal</i> ; il faut être convaincu
-qu’elle est un bien, pour s’y résigner. Le plus petit
-mal serait insupportable, si l’on le considérait
-comme purement accidentel ; l’irritabilité individuelle
-influant sur la manière de sentir, on n’aurait pas
-plus le droit de blâmer un homme qui se tuerait
-pour une piqûre d’épingle, que pour une attaque
-de goutte ; pour une contrariété, que pour un chagrin.
-Le moindre sentiment de douleur peut révolter
-l’âme, s’il ne tend pas à la perfectionner ; car il
-y a plus d’injustice dans un léger mal, s’il est inutile,
-que dans la plus grande peine, si elle tend vers un
-noble but.</p>
-
-<p>Ce n’est pas ici le cas de remonter à la grande
-question métaphysique, qui a vainement occupé tous
-les philosophes : <i>l’origine du mal</i>. Nous ne pouvons
-concevoir la liberté de l’homme sans la possibilité
-du mal. Nous ne pouvons concevoir la vertu sans
-la liberté de l’homme, ni la vie éternelle sans la
-vertu ; cette chaîne, dont le premier anneau nous est
-tout à la fois incompréhensible et indispensable, doit
-être considérée comme la condition de notre être.
-Si la réflexion et le sentiment nous conduisent à
-croire, qu’il y a toujours dans les voies de la Providence
-une justice cachée ou manifeste ; nous ne pouvons
-considérer la souffrance ni comme accidentelle
-ni comme arbitraire. L’homme aurait le même droit
-de se plaindre pour un bonheur de moins que pour
-une peine de plus, s’il croyait que la Divinité pût
-communiquer à la créature des qualités ou des puissances
-sans bornes, et qu’ainsi l’infini fût transmissible.
-Pourquoi l’homme ne s’irriterait-il pas de n’avoir
-pas toujours vécu comme de devoir cesser d’être ?
-Enfin sur quelles bases reposent ses plaintes ?
-Est-ce contre le système de l’univers qu’il se révolte,
-ou contre la part qu’il a dans un ensemble
-soumis à d’invariables lois ?</p>
-
-<p>La douleur est un des élémens nécessaires de la
-faculté d’être heureux, et nous ne pouvons concevoir
-l’une sans l’autre. La vivacité de nos désirs
-tient aux difficultés qu’ils rencontrent ; l’ébranlement
-de nos jouissances, à la crainte de les perdre ; la vivacité
-de nos affections, aux dangers qui menacent
-les objets de notre amour. Enfin nul mortel n’a pu
-délier le nœud gordien du plaisir et de la peine
-que par le fer qui tranche la vie.</p>
-
-<p>— Oui, diront quelques individus malheureux,
-nous nous soumettons à la balance des biens et des
-maux, que le cours ordinaire des événemens amène ;
-mais quand nous sommes traités en ennemis par le
-sort, il est juste d’échapper à ses coups. — D’abord
-le régulateur, qui détermine le résultat de cette balance,
-est tout entier en nous-mêmes : le même genre
-de vie, qui réduit l’un au désespoir, comblerait de
-joie l’homme placé dans une sphère d’espérances
-moins élevée. Cette réflexion n’est point en opposition
-avec ce que j’ai dit sur les ménagemens qu’on
-doit aux diverses manières de sentir : sans doute le
-bonheur de l’un peut être en désaccord avec le caractère
-de l’autre ; mais la résignation convient également
-à tous. S’il y a dans la nature physique
-deux forces opposées qui font mouvoir le monde :
-l’Impulsion et la Gravitation ; on peut affirmer aussi,
-que le besoin d’agir et la nécessité de se soumettre,
-la Volonté et la Résignation sont les deux pôles de
-l’être moral, et l’équilibre de la raison ne peut se
-trouver qu’entre-deux.</p>
-
-<p>La plupart des hommes ne comprennent guères
-que deux Puissances dans la vie, le Sort et leur Volonté,
-qui peut, à ce qu’ils croient, influer sur ce
-sort ; ils passent donc d’ordinaire de l’irritation à
-l’orgueil. Quand ils sont en état d’irritation, ils maudissent
-le destin, comme les enfans battent la table
-contre laquelle ils se heurtent ; et quand ils sont satisfaits
-des événemens de la vie, ils se les attribuent
-tout entiers, et se complaisant dans les moyens qu’ils
-ont employés pour les diriger, ils considèrent ces
-moyens comme l’unique source de leur félicité. Il
-y a erreur dans ces deux façons de voir.</p>
-
-<p>La Volonté de l’homme agit d’ordinaire, il est
-vrai, concurremment avec la destinée ; mais quand
-cette destinée devient de la nécessité, c’est-à-dire
-quand elle prend le caractère de l’irréparable, elle
-est la manifestation des desseins de la Providence
-sur nous. Un homme d’esprit disait : <i>la nécessité
-rafraîchit</i>. Il faut s’élever à une grande hauteur
-pour adopter ce mot dans son entier ; mais toujours
-est-il vrai qu’on doit avoir pour le Sort un genre
-de respect. C’est une puissance qui tour-à-tour subite
-et lente, imprévue ou préparée, se saisit de la
-vie à une certaine époque et en détermine le cours ;
-mais loin que le Sort soit aveugle, comme on se
-plaît à le dire, l’on croirait qu’il nous connaît, car
-presque toujours il nous atteint dans nos faiblesses
-les plus intimes. C’est le Tribunal secret qui nous
-juge, et lorsqu’il paraît injuste, peut-être savons-nous
-seuls ce qu’il veut nous dire et ce qu’il exige
-de nous.</p>
-
-<p>Il n’y a point de doute que nous ne sortions
-sensiblement meilleurs de l’épreuve de l’adversité,
-quand nous nous y soumettons avec une fermeté
-douce. Les plus grandes qualités de l’âme ne se développent
-que par la souffrance, et ce perfectionnement
-de nous-mêmes nous rend, après un certain
-temps, le bonheur ; car le cercle se referme et
-nous ramène aux jours d’innocence qui précédèrent
-nos fautes. C’est donc se soustraire à la vertu, que
-de se tuer parce qu’on est malheureux : c’est se soustraire
-aux jouissances que cette vertu nous aurait
-données, quand nous aurions triomphé de nos peines
-par son secours. Les Platoniciens disaient, <i>que
-l’âme avait besoin d’un certain temps de séjour
-sur cette terre, pour s’épurer des passions coupables</i>.
-On croirait en effet que la vie a pour but
-de renoncer à la vie. La nature physique accomplit
-cette œuvre par la destruction, et la nature
-morale par le sacrifice. L’existence humaine bien
-conçue n’est autre chose que l’abdication de la Personnalité
-pour rentrer dans l’Ordre universel. Les
-enfans ne comprennent qu’eux, les jeunes gens
-qu’eux et les amis qui font partie d’eux-mêmes ; mais
-dès que les avant-coureurs du déclin arrivent, il
-faut ou se consoler par les pensées générales, ou
-s’abandonner à toutes les terreurs que présente la
-dernière moitié de la vie ; car c’est bien peu de
-chose que les circonstances heureuses ou malheureuses
-de chaque individu, en comparaison des lois inflexibles
-de la nature. La vieillesse et la mort devraient
-mettre tous les hommes au désespoir bien
-plus que leurs chagrins particuliers ; mais on se soumet
-facilement à la condition universelle, et l’on se
-révolte contre son propre partage, sans réfléchir, que la
-condition universelle se retrouve dans chaque lot, et
-que les différences sont plus apparentes que réelles.</p>
-
-<p>En traitant de <i>la dignité morale de l’homme</i>,
-je prononcerai fortement la différence qui existe entre
-le Suicide et le Dévouement ; c’est-à-dire, entre
-le sacrifice de soi aux autres, ou ce qui est la même
-chose, à la vertu ; et le renoncement à l’existence,
-parce qu’elle nous est à charge. Les motifs qui déterminent
-à se donner la mort, changent tout
-à fait la nature de cette action ; car lorsqu’on abdique la
-vie pour faire du bien à ses semblables, on immole,
-pour ainsi dire, son corps à son âme, tandis que,
-quand on se tue par l’impatience de la douleur, on
-sacrifie presque toujours sa conscience à ses passions.</p>
-
-<p>On a néanmoins eu tort de prétendre, que le
-Suicide était un acte de lâcheté : cette assertion forcée
-n’a convaincu personne ; mais on doit distinguer
-dans ce cas la bravoure de la fermeté. Il faut, pour
-se tuer, ne pas craindre la mort ; mais c’est manquer
-de fermeté d’âme que de ne pas savoir souffrir.
-Une sorte de rage est nécessaire pour vaincre en
-soi l’instinct conservateur de la vie, quand ce n’est
-pas un sentiment religieux qui nous en demande le
-sacrifice. La plupart de ceux qui ont vainement
-essayé de se donner la mort, n’ont pas renouvelé
-leurs tentatives, parce qu’il y a dans le Suicide,
-comme dans tous les actes désordonnés de la volonté,
-une certaine folie, qui s’apaise quand elle atteint
-de trop près à son but. Le malheur n’est
-presque jamais une chose absolue ; ses rapports avec
-nos souvenirs ou nos espérances en composent souvent
-la plus grande partie, et quand une secousse
-très-vive s’opère en nous-mêmes, notre douleur
-s’offre souvent à notre imagination sous un aspect
-tout différent.</p>
-
-<p>Revoyez, après dix ans, une personne qui a subi
-une grande privation de quelque nature qu’elle
-soit, et vous saurez qu’elle souffre et jouit par une
-autre cause que cette privation même, dans laquelle
-consistait son malheur dix ans auparavant. Il n’est
-pas dit pour cela, que le bonheur soit rentré dans
-son âme, mais l’espérance et la crainte ont pris en
-elle un autre cours ; et c’est de l’activité de ces deux
-sentimens que se compose la vie morale.</p>
-
-<p>Il y a une cause de Suicide, qui intéresse presque
-tous les cœurs de femme : c’est l’amour ; le
-charme de cette passion est sûrement le principal
-motif des erreurs qu’on commet dans la manière de
-juger l’homicide de soi-même. On veut que l’amour
-subjugue les plus hautes puissances de l’âme, et qu’il
-n’y ait rien au-dessus de son empire. Tous les
-genres d’enthousiasme ayant subi l’atteinte de l’incrédulité
-moqueuse, les romans ont maintenu le prestige
-du sentiment dans quelques contrées du monde
-où la bonne-foi s’est retirée ; mais de tous les malheurs
-de l’amour il n’en est qu’un, ce me semble,
-contre lequel la force de l’âme puisse se briser : c’est
-la mort de l’objet qu’on aime et dont on est aimé.</p>
-
-<p>Un frissonnement intérieur obscurcit la nature
-entière, quand le cœur avec lequel se confondait
-notre existence, repose glacé dans le tombeau. Cette
-douleur, l’unique peut-être qui dépasse ce que Dieu
-nous a donné de force contre la souffrance, a pourtant
-été considérée par divers moralistes comme plus
-facile à supporter que celles dans lesquelles l’orgueil
-offensé se mêle de quelque manière. En effet, dans
-le malheur que cause l’infidélité de ce qu’on aime,
-c’est bien le cœur qui reçoit la blessure, mais l’amour-propre
-y verse ses poisons. Sans doute aussi
-un sentiment plus noble que l’amour-propre nous
-déchire quand nous sommes obligés de renoncer à
-l’estime que nous avions conçue pour le premier objet
-de nos affections, quand il ne reste plus d’un enthousiasme
-aussi profond que le souvenir des vaines
-apparences qui l’ont causé. Mais il faut cependant
-se le prononcer avec rigueur, du moment que dans
-une liaison intime et sincère, telle qu’elle doit exister
-entre des êtres vrais et purs, l’un des deux est
-infidèle, l’un des deux peut tromper ; c’est qu’il était
-indigne du sentiment qu’il inspirait. Je ne veux
-point par ce raisonnement imiter ces pédans qui réduisent
-les peines de la vie à des syllogismes. On
-souffre de mille manières, on souffre par des sentimens
-divers, opposés, contradictoires ; et nul n’a le
-droit de contester à qui que ce soit sa douleur.
-Mais dans tout chagrin de l’âme, où l’amour-propre
-peut entrer pour quelque chose, il est aussi insensé
-que coupable de vouloir se tuer ; car tout ce qui
-tient à la vanité, est nécessairement passager, et il
-ne faut pas accorder à ce qui est passager le droit
-de nous lancer dans l’éternité.</p>
-
-<p>Un malheur entièrement dégagé de tout mouvement
-d’orgueil, serait donc le seul qui motiverait le
-Suicide ; mais par cela même qu’un tel malheur consiste
-en entier dans la sensibilité, la religion en
-adoucit l’amertume. La Providence, qui veut que
-toutes les blessures de l’âme humaine puissent être
-guéries, vient au secours de celui qu’elle a frappé
-d’un coup plus fort que ses forces. Souvent alors
-les palmes de l’Ange de paix ombragent notre tête
-abattue, et qui sait si cet Ange n’est pas l’objet
-même que nous regrettons ? qui sait si, touché de
-nos larmes, il n’a pas obtenu du ciel même le pouvoir
-de veiller sur nous ?</p>
-
-<p>Les peines de sentiment, qu’aigrit l’amour-propre,
-sont nécessairement modifiées par le temps ; et
-les peines, dont la touchante nature est sans mélange
-d’aucun mouvement d’orgueil, inspirent une disposition
-religieuse, qui porte l’âme à la résignation.</p>
-
-<p>Les plus fréquentes causes du Suicide dans les
-temps modernes, ce sont la ruine et le déshonneur.
-Les revers de la fortune, telle que la société est
-combinée, causent une peine très-vive, et qui se
-multiplie sous mille formes diverses. La plus cruelle
-de toutes cependant, c’est la perte du rang qu’on
-occupait dans le monde. L’imagination agit autant
-sur le passé que sur l’avenir, et l’on fait avec les
-biens qu’on possède une alliance, dont la rupture
-est cruelle ; mais après un certain temps, une situation
-nouvelle présente une nouvelle perspective à
-presque tous les hommes. Le bonheur est tellement
-composé de sensations relatives, que ce ne sont pas
-les choses en elles-mêmes, mais leur rapport avec
-la veille ou le lendemain, qui agit sur l’imagination.
-Si la destinée ou les menaces d’un maître ont fait
-craindre à un homme tel degré de douleur, et qu’il
-apprenne que la moitié de ce qu’il redoutait lui est
-épargnée, son impression sera toute différente de
-celle qu’il aurait ressentie, s’il n’avait pas éprouvé
-une aussi grande terreur. Le Sort entre presque
-toujours en composition avec les infortunés ; on dirait
-qu’il se repent, comme tout autre Souverain,
-d’avoir fait trop de mal.</p>
-
-<p>L’opinion exerce sur la plupart des individus une
-action poignante dont il est très-difficile de diminuer
-la force : ce mot : — <i>je suis déshonoré</i> — trouble
-entièrement l’esprit de l’homme social, et
-l’on ne peut s’empêcher de plaindre celui qui succombe
-sous le poids de ce malheur, car probablement
-il ne l’avait pas mérité, puisqu’il le ressent
-avec tant d’amertume. Mais il faut encore ranger
-sous deux classes principales les causes du déshonneur :
-celles qui tiennent à des fautes que notre conscience
-nous reproche, ou celles qui naissent d’erreurs
-involontaires et nullement criminelles.</p>
-
-<p>Le remords tient nécessairement à l’idée qu’on
-se fait de la Justice divine, car si nous ne comparions
-pas nos actions à ce type suprême de l’équité,
-nous n’aurions dans la vie que des regrets. On ne
-peut considérer l’existence que sous deux rapports ;
-ou comme une partie de jeu dont le gain ou la
-perte consiste dans les biens de ce monde, ou comme
-un noviciat pour l’immortalité. Si nous nous en
-tenons à la partie de jeu, nous ne saurions voir dans
-notre propre conduite que la conséquence de raisonnemens
-bien ou mal faits : si nous avons la vie
-à venir pour but, ce n’est qu’à l’intention que notre
-conscience s’attache. L’homme borné aux intérêts
-de cette terre peut avoir des regrets, mais il n’y a
-de remords que pour l’homme religieux ; or il suffit
-de l’être pour sentir que l’expiation est le premier
-devoir et que la conscience nous commande de supporter
-les suites de nos fautes afin de les réparer,
-s’il se peut, en faisant du bien. Le déshonneur mérité
-est donc pour l’homme religieux une juste punition
-à laquelle il ne se croit pas le droit de se
-soustraire : car quoique parmi les actions humaines
-il y en ait un grand nombre de plus perverses que
-le Suicide, il n’en est pas qui semble nous dérober
-aussi formellement à la protection de Dieu.</p>
-
-<p>Les passions entraînent à des actes coupables
-dont le bonheur est le but, mais dans le Suicide il
-y a un renoncement à tout secours venant d’en haut
-qu’on ne saurait concilier avec aucune disposition
-pieuse.</p>
-
-<p>Celui qui est vraiment atteint par le remords s’écriera
-comme l’enfant prodigue : — <i>Je sais ce que
-je ferai, je retournerai vers mon père, je me prosternerai
-devant lui et je lui dirai : mon père,
-j’ai péché contre le ciel et contre vous, je ne mérite
-plus d’être appelé votre fils.</i> — C’est avec
-cette résignation touchante que s’exprime l’être religieux ;
-car plus il se croit criminel, moins il s’attribue
-le droit de quitter la vie, puisqu’il n’a point fait
-de cette vie ce qu’exigeait le Dieu dont il la tenait.
-Quant aux coupables qui n’ont point foi à l’existence
-future et dont la considération dans ce monde est
-perdue, le Suicide, d’après leur manière de penser,
-n’a d’autre inconvénient pour eux que de les priver
-des chances heureuses qui leur resteraient encore,
-et chacun peut estimer ces chances ce qu’il veut d’après
-le calcul des probabilités.</p>
-
-<p>Je crois qu’on peut affirmer que le déshonneur
-non mérité n’est jamais durable. L’influence de la
-vérité sur le public est telle qu’il suffit d’attendre
-pour être mis à sa place. Le temps est quelque
-chose de sacré qui semble agir indépendamment même
-des événemens qu’il renferme. C’est un appui
-du faible et de l’infortuné, c’est enfin l’une des formes
-mystérieuses par lesquelles la Divinité se manifeste
-à nous. Le public qui est à quelques égards
-une chose si différente de chaque individu, le public
-qui est un homme d’esprit quoiqu’il se compose
-de tant d’êtres stupides, le public qui a de la
-générosité quoique des platitudes sans nombre soient
-commises par ceux qui en font partie, le public finit
-toujours par se rallier à la justice dès que des circonstances
-prédominantes et momentanées ont disparu.
-<i>Possédez vos âmes en paix par la patience</i>,
-dit l’Evangile. Ce conseil de la piété est aussi celui
-de la raison. Quand on réfléchit sur les livres saints,
-on y trouve l’admirable réunion des meilleurs conseils
-pour se passer de succès dans ce monde, et
-souvent aussi des meilleurs moyens pour en obtenir.</p>
-
-<p>Les douleurs physiques, les infirmités incurables,
-toutes ces misères enfin que l’existence corporelle
-traîne après elle, sembleraient une des causes de
-Suicide les plus plausibles, et cependant ce n’est
-presque jamais, sur-tout parmi les modernes, ce
-genre de malheur qui porte à se tuer. Les douleurs
-qui sont dans le cours ordinaire des choses accablent
-mais ne révoltent pas. Il faut qu’il se mêle
-de l’irritation dans ce qu’on éprouve pour qu’on se
-livre à la colère contre le destin et qu’on veuille ou
-s’en affranchir ou s’en venger, comme d’un oppresseur.
-Il y a un singulier genre d’erreur dans la manière
-dont la plupart des hommes considèrent leur
-destinée. L’on ne saurait trop présenter cette erreur
-sous ses diverses faces, tant elle a d’influence
-sur les impressions de l’âme : on dirait qu’il suffit
-d’avoir un certain nombre de compagnons d’infortune
-pour se résigner aux événemens quels qu’ils
-soient, et qu’on ne trouve d’injustice que dans les
-malheurs qui nous sont personnels. Cependant ces
-variétés comme ces ressemblances ne sont-elles pas
-pour la plupart compensées, et ne sont-elles pas
-toutes, je le répète, également comprises dans les
-lois de la nature ?</p>
-
-<p>Je ne m’arrêterai point aux consolations communes
-qu’on peut tirer de l’espoir d’un changement
-dans les circonstances : il est des genres de peines
-qui ne sont pas susceptibles de cette sorte de soulagement ;
-mais je crois qu’on peut hardiment prononcer
-qu’un travail fort et suivi a soulagé la plupart
-de ceux qui s’y sont livrés. Il y a un avenir
-dans toute occupation et c’est d’un avenir dont
-l’homme a sans cesse besoin. Les facultés nous dévorent
-comme le vautour de Prométhée, quand elles
-n’ont point d’action au dehors de nous, et le travail
-exerce et dirige ces facultés : enfin quand on a
-de l’imagination, et la plupart de ceux qui souffrent
-en ont beaucoup, on peut trouver des plaisirs toujours
-renouvelés dans l’étude des chefs-d’œuvre de
-l’esprit humain, soit qu’on en jouisse comme amateur,
-ou comme artiste. Une femme d’esprit a dit
-que <i>l’ennui se mêlait à toutes les peines</i>, et cette
-réflexion est pleine de profondeur. L’ennui véritable,
-celui des esprits actifs, c’est l’absence d’intérêt pour
-tout ce qui nous entoure combinée avec des facultés
-qui rendent cet intérêt nécessaire : c’est la soif
-sans la possibilité de se désaltérer. Tantale est une
-assez juste image de l’âme dans cet état. L’occupation
-rend de la saveur à l’existence, et les beaux-arts
-ont tout à la fois l’originalité des objets particuliers
-et la grandeur des idées universelles. Ils nous maintiennent
-en rapport avec la nature ; on peut l’aimer
-sans le secours de ces médiateurs aimables, mais ils
-apprennent cependant à la mieux goûter.</p>
-
-<p>Il ne faut pas dédaigner, dans quelque tristesse
-qu’on soit plongé, les dons primitifs du Créateur :
-la vie et la nature. L’homme social met trop d’importance
-au tissu de circonstances dont se compose
-son histoire personnelle. L’existence est en elle-même
-une chose merveilleuse. L’on voit souvent les
-malades n’invoquer qu’elle. Les sauvages sont heureux
-seulement de vivre, les prisonniers se représentent
-l’air libre comme le bien suprême, les aveugles
-seraient prêts à donner tout ce qu’ils possèdent pour
-revoir encore les objets extérieurs ; les climats du
-midi, qui animent les couleurs et développent les
-parfums, produisent une impression indéfinissable ;
-les consolations philosophiques ont moins d’empire
-que les jouissances causées par le spectacle de la
-terre et du ciel. Ce qu’il faut donc le plus soigner
-parmi nos moyens de bonheur, c’est la puissance de
-la contemplation. On est si à l’étroit dans soi-même,
-tant de choses nous y agitent et nous y blessent,
-qu’on a sans cesse besoin de se plonger dans
-cette mer des pensées sans bornes ; l’on doit, comme
-dans le Styx, s’y rendre invulnérable ou tout au
-moins résigné.</p>
-
-<p>Nul n’osera dire qu’on peut tout supporter dans
-ce monde, nul n’osera se confier assez dans ses forces
-pour en répondre ; il est bien peu d’êtres doués
-de quelques facultés supérieures, que le désespoir
-n’ait atteint plus d’une fois, et la vie ne semble souvent
-qu’un long naufrage, dont les débris sont l’amitié,
-la gloire et l’amour. Les rives du temps,
-qui s’est écoulé pendant que nous avons vécu, en
-sont couvertes ; mais si nous en avons sauvé l’harmonie
-intérieure de l’âme, nous pouvons encore entrer
-en communication avec les œuvres de la Divinité.</p>
-
-<p>La clémence du Ciel, le repos de la mort, une
-certaine beauté de l’univers, qui n’est pas là pour
-narguer l’homme, mais pour lui prédire de meilleurs
-jours : quelques grandes idées, toujours les mêmes,
-sont comme les accords de la création, et nous rendent
-du calme quand nous nous accoutumons à les
-comprendre. C’est à ces mêmes sources que le héros
-et le poète viennent puiser leurs inspirations.
-Pourquoi donc quelques gouttes de la coupe qui
-les élève au-dessus de l’humanité, ne seraient-elles
-pas salutaires pour tous ?</p>
-
-<p>On accuse le Sort de malignité, parce qu’il frappe
-toujours sur la partie la plus sensible de nous-mêmes :
-ce n’est point à la malignité du Sort qu’il faut
-s’en prendre, mais à l’impétuosité de nos désirs, qui
-nous précipite contre les obstacles que nous rencontrons,
-comme on s’enferre toujours plus avant dans
-la vivacité du combat. Et d’ailleurs l’éducation que
-nous devons recevoir de la douleur, porte nécessairement
-sur la portion de notre caractère, qui a le
-plus besoin d’être réprimée. Nous ne pouvons admettre
-la croyance en Dieu, sans supposer qu’il dirige
-le Sort dans son action sur l’homme ; nous ne
-pouvons donc considérer ce Sort comme une puissance
-aveugle : reste à considérer si celui qui la
-gouverne a donné la liberté à l’homme pour s’y
-soumettre ou s’y soustraire. C’est ce que nous allons
-examiner dans la seconde partie de ces réflexions.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>Seconde section.</h3>
-
-<p class="c i">Quelles sont les lois que la religion chrétienne
-nous impose relativement au Suicide ?</p>
-
-<p>Lorsque l’Ancien des douleurs, Job fut atteint
-par tous les genres de maux, lorsqu’il perdit sa fortune
-et ses enfans et que d’affreuses souffrances physiques
-lui firent éprouver mille morts : sa femme lui
-conseilla de renoncer à la vie. — <i>Bénis Dieu</i>, lui
-dit-elle, <i>et meurs</i>. — <i>Quoi</i>, lui répondit-il, <i>je
-n’accepterais pas les maux de la même main
-dont j’ai reçu les biens</i>, et dans quelque désespoir
-qu’il fût plongé, il sut se résigner à son sort et sa
-patience fut récompensée. On croit que Job a précédé
-Moïse, il existait du moins bien longtemps
-avant la venue de Jésus-Christ, et dans une époque
-où l’espoir de l’immortalité de l’âme n’était point
-encore garanti au genre humain. Qu’aurait-il donc
-pensé maintenant ? On voit dans la Bible des hommes
-qui, tels que Samson et les Machabées, se dévouent
-à la mort pour accomplir un dessein qu’ils
-croient noble et salutaire, mais nulle part on ne
-trouve des exemples du Suicide dont le dégoût ou
-les peines de la vie soient l’unique cause. Nulle
-part ce Suicide, qui n’est qu’une désertion du Sort,
-n’a été considéré comme possible. On a beaucoup
-dit qu’il n’y avait aucun passage de l’Evangile qui
-indiquât la désapprobation formelle de cet acte.
-J.-C. dans ses discours remonte plutôt aux principes
-des actions qu’à l’application détaillée de la loi :
-mais ne suffit-il pas que l’esprit général de l’Evangile
-tende à consacrer la résignation ?</p>
-
-<p><i>Heureux ceux qui pleurent</i>, dit J.-C., <i>car ils
-seront consolés : si quelqu’un veut venir avec moi,
-qu’il renonce à soi-même, qu’il prenne sa croix
-et qu’il me suive. Vous serez bienheureux lorsqu’à
-cause de moi vous serez injuriés et persécutés.</i>
-Partout J.-C. annonce que sa mission est
-d’apprendre aux hommes que le malheur a pour
-objet de purifier l’âme et que le bonheur céleste est
-obtenu par les revers supportés religieusement ici-bas.
-C’est le but spécial de la doctrine de J.-C.
-que l’explication du sens inconnu de la douleur.</p>
-
-<p>On trouve de très-belles choses en fait de morale
-sociale et dans les prophètes hébreux et dans
-les philosophes païens : mais c’est pour prêcher la
-charité, la patience et la foi que J.-C. est descendu
-sur la terre ; et ces trois vertus tendent toutes également
-à soulager les malheureux. La première : la
-charité, nous apprend nos devoirs envers eux ; la
-seconde, la patience, leur enseigne à quelles consolations
-ils doivent recourir, et la troisième, la foi,
-leur annonce leur récompense. La plupart des préceptes
-de l’Evangile manqueraient de base, s’il était
-permis de se donner la mort ; car le malheur inspire
-à l’âme le besoin d’en appeler au Ciel, et l’insuffisance
-des biens de ce monde est ce qui rend surtout
-une autre vie nécessaire.</p>
-
-<p>Il est rare que les individus dans l’enivrement
-des jours prospères conservent un saint respect pour
-les choses sacrées. L’attrait des biens de ce monde
-est si vif qu’il fait tout pâlir, même l’éclat d’une
-existence future. Un philosophe allemand, en disputant
-avec ses amis, disait une fois : <i>je donnerais
-pour obtenir telle chose, deux millions d’années
-de ma félicité éternelle</i>, et il était singulièrement
-modéré dans le sacrifice qu’il offrait : car les jouissances
-temporelles ont d’ordinaire bien plus d’activité
-que les espérances religieuses, et la vie spirituelle
-ou le christianisme, ce qui est une et même
-chose, n’existerait pas, s’il n’y avait pas de la douleur
-dans le fond du cœur de l’homme. Le Suicide
-réfléchi est inconciliable avec la foi chrétienne, puisque
-cette foi repose principalement sur les différens
-devoirs de la résignation. Quant au Suicide causé
-par un moment de délire, par un accès de désespoir,
-il se peut que le divin Législateur des hommes
-n’ait pas eu l’occasion d’en parler au milieu
-des Juifs qui n’offraient guères d’exemples de ce
-genre d’égarement. Il combattait sans cesse dans
-les Pharisiens les vices d’hypocrisie, d’incrédulité et
-de froideur. L’on dirait qu’il a considéré les torts
-des passions comme des maladies de l’âme et non
-comme son état habituel, et qu’il s’est toujours plus
-appliqué à l’esprit général de la morale qu’aux préceptes
-qui peuvent dépendre des circonstances.</p>
-
-<p>J.-C. recommande sans cesse à l’homme de ne
-point s’occuper de la vie en elle-même, mais de
-ses rapports avec l’immortalité. <i>Pourquoi vous mettez-vous
-en souci de vos vêtemens ?</i> dit-il : <i>voyez
-les lis des champs, ils ne travaillent ni ne filent ;
-et cependant Salomon dans toute sa gloire n’a
-pas été vêtu aussi magnifiquement qu’eux.</i> Ce
-n’est point la paresse ni l’insouciance que J.-C. conseille
-par ce passage, mais une sorte de calme qui
-serait utile même dans les intérêts de ce monde.
-Les guerriers appellent ce sentiment la confiance
-dans son bonheur, les hommes religieux l’espoir
-dans le secours de la Providence : mais les uns et
-les autres trouvent dans cette disposition intérieure
-de l’âme un genre d’appui qui fait juger plus clairement
-les circonstances mêmes de cette vie, tout en
-donnant des ailes pour y échapper.</p>
-
-<p>On croit s’affranchir du joug des événemens humains
-en se promettant de se tuer, si l’on n’atteint
-pas le but de ses désirs. Dans un tel système l’on
-se considère comme uniquement au service de soi-même
-et libre de se quitter dès qu’on n’est plus
-content des conditions du sort. Si l’Evangile s’accordait
-avec cette manière de voir, on y trouverait
-des leçons de prudence : mais toutes celles qui tiennent
-à la vertu n’auraient qu’une application bien
-restreinte, car la vertu ne consiste jamais que dans
-la préférence qu’on donne aux autres, c’est-à-dire,
-à son devoir sur ses intérêts personnels ; or lorsqu’on
-renonce à la vie seulement parce qu’on n’est pas
-heureux, c’est soi seul que l’on préfère à tout, et
-l’on est pour ainsi dire égoïste en se donnant
-la mort.</p>
-
-<p>De tous les argumens religieux qu’on a faits contre
-le Suicide, celui sur lequel on est revenu le plus
-souvent, c’est qu’il est formellement compris dans
-la défense exprimée par ce commandement de Dieu :
-<i>tu ne tueras pas</i>. Sans doute cet argument aussi
-peut être admis, mais comme il est impossible de
-considérer l’homme qui se tue du même œil qu’un
-assassin, le véritable point de vue de cette question,
-c’est que le bonheur n’étant pas le but de la vie
-humaine, l’homme doit tendre au perfectionnement
-et considérer ses devoirs comme n’ayant rien à démêler
-avec ses souffrances.</p>
-
-<p>Marc-Aurèle dit <i>qu’il n’y a pas plus de mal à
-sortir de la vie que d’une chambre lorsqu’il y
-fume</i> : certes s’il en était ainsi les Suicides devraient
-être bien plus fréquens encore qu’ils ne le sont, car
-il est difficile, quand l’illusion de la jeunesse est
-passée, de réfléchir sur le cours des choses et d’aimer
-constamment l’existence. On pourrait persister
-dans cette existence par la crainte d’en sortir ; mais
-si ce seul motif nous retenait sur la terre, tous ceux
-qui ont vaincu la terreur par des habitudes militaires,
-toutes les personnes dont l’imagination est plus
-frappée du fantôme de la vie que de celui de la
-mort, s’épargneraient les derniers jours qui répètent
-d’une voix si rauque les airs brillans des premiers.</p>
-
-<p>J.-J. Rousseau dans sa lettre pour le Suicide dit :
-<i>Pourquoi serait-il permis de se faire couper la
-jambe, s’il ne l’était pas de s’ôter la vie ? La
-volonté de Dieu ne nous a-t-elle pas également
-donné l’une et l’autre ?</i> Un passage de l’Evangile
-semble répondre textuellement à ce sophisme : <i>Si
-votre bras vous est une occasion de chute</i>, dit
-J.-C., <i>coupez-le. Si votre œil vous égare, arrachez-le
-et le rejetez loin de vous.</i> Ce que l’Evangile
-dit s’applique à la tentation et non au Suicide ;
-mais néanmoins on peut y puiser la réfutation de
-l’argument de J.-J. Rousseau. Il est permis à l’homme
-de chercher à se guérir de tous les genres de
-maux : mais ce qui lui est interdit c’est de détruire
-son être, c’est-à-dire la puissance qu’il a reçue
-de choisir entre le bien et le mal. Il existe par
-cette puissance, il doit renaître par elle et tout est
-subordonné à ce principe d’action auquel se rapporte
-en entier l’exercice de la liberté.</p>
-
-<p>J.-C. en encourageant les hommes à supporter
-les peines de la vie rappelle sans cesse l’efficacité
-de la prière. <i>Heurtez</i>, dit-il, <i>et l’on vous ouvrira :
-demandez et vous obtiendrez.</i> Mais les espérances
-qu’il donne ne se rapportent pas aux événemens
-de cette vie : c’est la disposition de l’âme sur laquelle
-la prière a le plus d’empire. On appelle
-également bonheur, le contentement intérieur et
-les prospérités de la terre, et cependant rien ne
-diffère autant que ces deux sources de jouissances.
-Les philosophes du dix-huitième siècle ont appuyé
-la morale sur les avantages positifs qu’elle peut procurer
-dans ce monde et l’ont considérée comme l’intérêt
-personnel bien entendu. Les chrétiens ont
-transposé le foyer de nos plus grandes satisfactions
-au fond de l’âme. Les philosophes promettent les
-biens temporels à ceux qui sont vertueux, ils ont
-raison à quelques égards : car dans le cours ordinaire
-des choses il est très-probable que les bénédictions
-de cette vie accompagnent une conduite
-morale ; mais si l’attente à cet égard était trompée,
-le désespoir serait donc légitime ; car la vertu n’étant
-considérée que comme une spéculation, lorsqu’elle
-est manquée, l’on pourrait abdiquer l’existence.
-Le Christianisme, au contraire, place le bonheur
-avant tout dans les impressions qui nous viennent
-par la conscience. N’avons-nous pas éprouvé,
-même à part des sentimens religieux, que notre disposition
-intérieure n’était pas toujours en rapport
-avec nos circonstances, et que souvent l’on se sentait
-plus ou moins heureux qu’on n’aurait dû l’être
-d’après l’examen de sa situation ? Si cela est ainsi
-par le simple effet de la mobilité de notre nature :
-combien l’action sainte et secrète de la piété sur
-l’âme n’a-t-elle pas plus de pouvoir ! On peut le
-demander à ces êtres vertueux, que les afflictions
-ont visités, que de fois ne leur est-il pas arrivé d’éprouver
-au fond du cœur un calme inattendu ? Je
-ne sais quelle musique céleste se faisait entendre
-dans le désert et semblait annoncer que la source
-sortirait bientôt du sein même du rocher.</p>
-
-<p>Quand on a vu marcher à l’échafaud la victime
-la plus respectable et la plus pure, que les factieux
-pussent immoler, Louis XVI, on se demandait quel
-secours la main de Dieu lui prêtait dans cet abîme
-de malheur ? Tout à coup on entendit la voix d’un
-Ange, qui sous la forme d’un Ministre de l’Eglise
-lui disait ; — <i>Fils de Saint-Louis, montez au
-Ciel !</i> — Sa grandeur mondaine, ses espérances célestes,
-tout était rassemblé dans ces simples paroles.
-Elles le relevaient, en lui rappelant son illustre race,
-de l’abaissement où les hommes voulaient le précipiter :
-elles évoquaient ses aïeux, qui sans doute tenaient
-déjà leurs couronnes prêtes pour accueillir la
-venue de l’auguste Saint dans le ciel. Peut-être
-dans cet instant le regard de la foi les lui fit-il
-apercevoir. Il approchait des bornes du temps, et
-nos calculs des heures ne le concernaient déjà plus.
-Qui sait ce qu’un seul moment d’attendrissement
-put faire goûter alors de délices à son âme ?</p>
-
-<p>Lorsqu’une main sanguinaire lia les mains qui
-avaient porté le sceptre de la France, le même envoyé
-de Dieu dit à son roi : — <i>Sire, c’est ainsi
-que notre Seigneur fut conduit à la mort.</i> — Quel
-secours il prêtait au martyr en lui rappelant
-son divin modèle ! En effet le plus grand exemple
-du sacrifice de la vie n’est-il pas la base de la
-croyance des chrétiens ? et cet exemple ne fait-il
-pas ressortir le contraste qui existe entre le Martyre
-et le Suicide ? Le martyr sert la cause de la
-vertu en livrant son sang pour l’enseignement du
-monde : celui qui se rend coupable du Suicide
-pervertit toutes les idées de courage et fait de la
-mort même un scandale. Le Martyre apprend aux
-hommes quelle force il y a dans la conscience, puisqu’elle
-l’emporte sur l’instinct physique le plus
-puissant : le Suicide prouve bien aussi le pouvoir
-de la volonté sur l’instinct, mais c’est celui d’un
-maître égaré qui ne sait plus tenir les rênes de son
-char et se précipite dans l’abîme au lieu de se diriger
-vers son but. On dirait que l’âme, en commettant
-cet acte terrible, éprouve je ne sais quel
-accès de fureur qui concentre en un instant l’éternité
-des peines.</p>
-
-<p>La dernière scène de la vie de J.-C. semble
-être destinée surtout à confondre ceux qui croient
-qu’on a le droit de se tuer pour échapper au malheur.
-L’effroi de la souffrance s’empara de celui
-qui s’était volontairement dévoué à la mort des
-hommes comme à leur vie. Il pria longtemps son
-Père dans le jardin des oliviers, et les angoisses de
-la douleur couvraient son front. — <i>Mon Père</i>,
-s’écria-t-il, <i>s’il est possible, que cette coupe s’éloigne
-de moi !</i> — Trois fois il répéta ce vœu,
-le visage baigné de larmes. Toutes nos peines
-avaient passé dans son divin être. Il craignait comme
-nous les outrages des hommes ; comme nous
-peut-être il regrettait ceux qu’il chérissait, sa mère
-et ses disciples ; comme nous, et mieux que nous
-peut-être, il aimait cette terre féconde et les célestes
-plaisirs d’une active bienfaisance dont il remerciait
-son Père chaque jour. Mais ne pouvant
-écarter le calice qui Lui était destiné, il s’écria : — <i>que
-ta volonté soit faite, ô mon Père</i>, — et se
-remit entre les mains de ses ennemis. Que veut-on
-chercher de plus dans l’Evangile sur la résignation
-à la douleur et sur le devoir de la supporter avec
-patience et courage ?</p>
-
-<p>La résignation qu’on obtient par la foi religieuse
-est un genre de Suicide moral, et c’est en cela qu’il
-est si contraire au Suicide proprement dit, car le
-renoncement à soi-même a pour but de se consacrer
-à ses semblables : et le Suicide causé par le dégoût
-de la vie n’est que le deuil sanglant du bonheur
-personnel.</p>
-
-<p>Saint Paul dit : — <i>Celui qui passe sa vie dans les
-délices est mort en vivant.</i> — A chaque ligne on
-voit dans les livres saints ce grand malentendu des
-hommes du temps et de ceux de l’éternité : les premiers
-placent la vie où les autres voient la mort.
-Il est donc simple que l’opinion des hommes du
-temps consacre le Suicide, tandis que celle des
-hommes de l’éternité exalte le Martyre : car celui
-qui fonde la morale sur le bonheur qu’elle doit
-donner sur cette terre hait la vie, quand elle ne
-réalise pas ce qu’il s’en promettait ; tandis que celui
-qui fait consister la véritable félicité dans l’émotion
-intérieure qu’excitent les sentimens et les pensées en
-communication avec la Divinité, peut être heureux
-malgré les hommes et, pour ainsi dire, à l’insu
-même du Sort. Quand les épreuves de l’existence
-nous ont appris la vanité de nos propres forces et
-la toute-puissance de Dieu, il s’opère quelquefois
-dans l’âme une sorte de régénération, dont la douceur
-est inexprimable. On s’accoutume à se juger
-soi-même, comme si l’on était un autre : à placer
-sa conscience en tiers entre ses intérêts personnels
-et ceux de ses adversaires : on se calme sur son propre
-sort, certain qu’on ne peut le diriger : on se
-calme aussi sur son amour-propre, certain que ce
-n’est pas nous-mêmes, mais le Public qui nous fera
-notre part : on se calme enfin sur ce qu’il est le
-plus difficile de supporter, les torts de ses amis, soit
-en reconnaissant nos propres imperfections, soit en
-confiant à la tombe de l’être qui nous a le plus
-aimé, nos pensées les plus intimes : soit enfin en reportant
-vers le Ciel la sensibilité qu’il nous a donnée.
-Quelle différence entre cette abnégation religieuse
-de la lutte terrestre et la fureur qui porte
-à se détruire pour se délivrer de ce qu’on souffre.
-Le renoncement à soi-même est en tout l’opposé
-du Suicide.</p>
-
-<p>D’ailleurs, comment se croit-on assuré d’échapper
-par le Suicide à la douleur qui nous poursuit ?
-Quelle certitude les Athées peuvent-ils avoir de l’anéantissement,
-et les Philosophes du mode d’existence
-que la nature leur réserve ? Lorsque Socrate
-enseigna dans la Grèce l’immortalité de l’âme, plusieurs
-de ses disciples et des penseurs de son temps
-se donnèrent la mort, avides de goûter cette vie
-intellectuelle, dont les confuses images du Paganisme
-ne leur avait point offert l’idée. L’émotion,
-que dut causer une doctrine si nouvelle, égara les
-imaginations ardentes ; mais les Chrétiens, à qui les
-promesses d’une vie future n’ont été faites qu’en y
-joignant la menace des punitions pour les coupables,
-les Chrétiens peuvent-ils espérer que le Suicide
-soit un moyen de s’arracher à la peine qui les
-dévore ? Si notre âme survit à la mort, le sentiment
-qui la remplissait tout entière, de quelque nature
-qu’il soit, n’en fera-t-il plus partie ? Qui de nous
-sait quel rapport est établi entre les souvenirs de la
-terre et les jouissances célestes ? Est-ce à nous d’aborder
-par notre propre résolution sur cette plage
-inconnue, dont une terreur violente nous repousse ?
-Comment anéantir, par un caprice de sa volonté,
-et j’appelle ainsi tout ce qui n’est pas fondé sur
-un devoir, l’œuvre de Dieu dans nous-mêmes ?
-Comment déterminer sa mort, quand on n’a rien
-pu sur sa naissance ? Comment répondre de son
-sort éternel, lorsque les plus simples actions de cette
-courte vie ont souvent été pour nous l’occasion d’amers
-regrets ? Qui peut se croire plus sage et plus
-fort que la destinée, et lui dire : — c’en est
-trop ? —</p>
-
-<p>Le Suicide nous soustrait à la Nature aussi bien
-qu’à son Auteur. La mort naturelle est adoucie
-presque toujours par l’affaiblissement des forces,
-et l’exaltation de la vertu nous soutient dans le sacrifice
-de la vie à ses devoirs. Mais l’homme qui
-se tue semble arriver avec d’hostiles armes sur
-l’autre rive du tombeau et délier à lui seul les images
-de terreur qui sortent des ténèbres.</p>
-
-<p>Ah ! qu’il faut de désespoir pour un tel acte !
-Que la pitié, la plus profonde pitié soit accordée
-à celui qui le commet, mais que du moins
-l’orgueil humain ne s’y mêle pas ! Que le malheureux
-ne se croie pas plus homme en étant
-moins Chrétien, et que l’être qui pense sache
-toujours où placer la véritable dignité morale
-de l’homme !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>Troisième section.</h3>
-
-<p class="c i">De la dignité morale de l’homme.</p>
-
-<p>Presque tous les individus tendent ici-bas ou
-à leur bien-être physique, ou à leur considération
-dans le monde, et la plupart à tous les deux réunis.
-Mais la considération consiste pour les uns
-dans l’ascendant que donnent le pouvoir et la fortune,
-et pour les autres dans le respect qu’inspirent
-le talent et la vertu. Ceux qui cherchent le pouvoir
-et la fortune désirent bien cependant qu’on
-leur croie des qualités morales et surtout des facultés
-supérieures ; mais c’est un but secondaire
-qui doit céder au premier ; car une certaine connaissance
-dépravée de la race humaine apprend
-que les solides avantages de cette vie sont ceux
-qui nous asservissent les intérêts des hommes plus
-encore que leur estime.</p>
-
-<p>Nous laisserons de côté, comme tout-à-fait
-étrangers à notre sujet, ceux dont l’ambition a seulement
-pour but le pouvoir et la fortune : mais
-nous examinerons avec attention en quoi consiste
-la dignité morale de l’homme ; et cet examen nous
-conduira nécessairement à juger l’action d’immoler
-sa vie sous deux points de vue absolument contraires :
-le sacrifice inspiré par la vertu, ou le dégoût
-qui résulte des passions trompées. Nous avons opposé,
-sous le rapport de la religion, le Martyre au
-Suicide : nous pouvons de même, sous le rapport
-de la dignité morale, présenter le contraste du dévouement
-à ses devoirs avec la révolte contre son
-sort.</p>
-
-<p>D’ordinaire le Dévouement conduit plutôt à recevoir
-la mort qu’à se la donner ; cependant il y a
-chez les Anciens des Suicides de dévouement. Curtius
-se précipitant au fond de l’abîme pour le combler,
-Caton se poignardant pour apprendre au
-monde qu’il existait encore une âme libre sous
-l’empire de César, de tels hommes ne se sont pas
-tués pour échapper à la douleur : mais l’un a voulu
-sauver sa patrie, et l’autre offrir à l’univers un
-exemple dont l’ascendant subsiste encore : Caton
-passa la nuit qui précéda sa mort à lire le Phédon
-de Socrate, et le Phédon condamne formellement
-le Suicide, mais ce grand citoyen savait qu’il s’immolait
-non à lui-même, mais à la cause de la liberté ;
-et selon les circonstances cette cause peut
-exiger d’attendre la mort comme Socrate ou de se
-la donner comme Caton.</p>
-
-<p>Ce qui caractérise la véritable dignité morale de
-l’homme, c’est le Dévouement. Ce qu’on fait pour
-soi-même peut avoir une sorte de grandeur qui
-commande la surprise ; mais l’admiration n’est due
-qu’au sacrifice de la personnalité sous quelque forme
-qu’elle se présente. L’élévation de l’âme tend sans
-cesse à nous affranchir de ce qui est purement individuel,
-afin de nous unir aux grandes vues du
-Créateur de l’univers. Aimer et penser ne nous
-soulagent et ne nous exaltent qu’en nous arrachant
-aux impressions égoïstes. Le Dévouement et l’enthousiasme
-font entrer un air plus pur dans notre
-sein. L’amour-propre, l’irritation, l’impatience sont
-des ennemis contre lesquels la conscience nous
-oblige à lutter, et le tissu de la vie d’un être moral
-se compose presque en entier de l’action et de
-la réaction continuelle de la force intérieure contre
-les circonstances du dehors, et des circonstances
-extérieures contre cette force. Elle est la vraie mesure
-de la grandeur de l’homme, mais elle n’a droit
-à notre admiration que dans l’être généreux qui se
-l’oppose à lui-même et sait s’immoler quand elle
-le commande.</p>
-
-<p>Le génie et le talent peuvent produire de grands
-effets sur cette terre, mais dès que leur action a
-pour but l’ambition personnelle de celui qui les
-possède, ils ne constituent plus la nature divine
-dans l’homme. Ils ne servent qu’à l’habileté, qu’à
-la prudence, qu’à toutes ces qualités mondaines
-dont le type est dans les animaux, quoique le perfectionnement
-en appartienne à l’homme. La patte
-du renard ou la plume de celui qui vend son opinion
-à son intérêt, est une et même chose sous le
-rapport de la dignité morale. L’homme de génie
-qui se sert lui-même aux dépens du bonheur de
-la race humaine, de quelques facultés éminentes
-qu’il soit doué, n’agit jamais que dans le sens de
-l’égoïsme ; et sous ce rapport le principe de la conduite
-de tels hommes est le même que celui des
-animaux. Ce qui distingue la conscience de l’instinct,
-c’est le sentiment et la connaissance du devoir,
-et le devoir consiste toujours dans le sacrifice
-de soi aux autres. Tout le problème de la vie morale
-est renfermé là-dedans, toute la dignité de
-l’être humain est en proportion de sa force, non
-seulement contre la mort, mais contre les intérêts
-de l’existence. L’autre force, c’est-à-dire celle
-qui renverse les obstacles opposés à nos désirs, a
-le succès pour récompense aussi bien que pour but,
-mais il n’est pas plus admirable de faire usage de
-son esprit pour asservir les autres à ses passions,
-que d’employer son pied pour marcher ou sa main
-pour prendre ; et dans l’estimation des qualités morales,
-c’est le motif des actions qui seul en détermine
-la valeur.</p>
-
-<p>Hégésippe de Cyrène, disciple d’Aristippe, prêchait
-le Suicide en même temps que la volupté.
-Il prétendait que les hommes ne devaient avoir que
-le plaisir pour objet dans ce monde ; mais comme
-il est très-difficile de s’en assurer les jouissances,
-il conseillait la mort à ceux qui ne pouvaient les
-obtenir. Cette doctrine est une de celles, d’après
-laquelle on peut le mieux motiver le Suicide, et
-elle met en évidence le genre d’égoïsme qui se
-mêle, ainsi que je l’ai dit, à l’acte même par lequel
-on veut s’anéantir.</p>
-
-<p>Un professeur Suédois, nommé Robeck, a écrit
-un long ouvrage sur le Suicide, et s’est tué après
-l’avoir composé ; il dit dans ce livre qu’il faut encourager
-le mépris de la vie jusqu’à l’homicide de
-soi-même. Les scélérats ne savent-ils pas aussi
-mépriser la vie ? Tout consiste dans le sentiment
-auquel on en fait le sacrifice. Le Suicide relatif à
-soi, que nous avons soigneusement distingué du sacrifice
-de son existence à la vertu, ne prouve
-qu’une chose en fait de courage, c’est que la volonté
-de l’âme l’emporte sur l’instinct physique :
-des milliers de grenadiers donnent sans cesse la
-preuve de cette vérité. Les animaux, dit-on, ne
-se tuent jamais. Les actes de réflexion ne sont pas
-dans leur nature ; ils paraissent être enchaînés au
-présent, ignorer l’avenir et n’avoir recueilli du passé
-que des habitudes. Mais dès que leurs passions
-sont irritées, ils bravent la douleur, et cette dernière
-douleur que nous appelons la mort, dont ils
-n’ont sans doute aucune idée. Le courage d’un
-grand nombre d’hommes tient souvent aussi à cette imprévoyance.
-Robeck a tort d’exalter autant le
-mépris de la vie. Il y a deux manières de la sacrifier,
-ou parce qu’on donne au devoir la préférence
-sur elle, ou parce qu’on donne aux passions
-cette préférence en ne voulant plus vivre dès qu’on
-a perdu l’espoir d’être heureux. Ce dernier sentiment
-ne saurait mériter l’estime. Mais se fortifier
-par sa propre pensée, au milieu des revers de la
-vie ; se faire un appui de soi contre soi, en opposant
-le calme de sa conscience à l’irritation de son
-caractère : voilà le vrai courage auprès duquel celui
-qui vient du sang est bien peu de chose, et celui
-qu’inspire l’amour-propre, encore moins.</p>
-
-<p>Quelques personnes prétendent qu’il est des circonstances,
-où se sentant à charge aux autres, on
-peut se faire un devoir de les délivrer de soi. Un
-des grands moyens d’introduire des erreurs dans la
-morale, c’est de supposer des situations auxquelles
-il n’y a rien à répondre, si ce n’est qu’elles n’existent
-pas. Quel est l’infortuné qui ne rencontrera
-jamais un être auquel il puisse porter quelque consolation ?
-Quel est l’homme malheureux qui par sa
-patience et sa résignation ne donnera pas un exemple
-qui émeuve les âmes et fasse naître des sentimens
-que jamais les meilleures leçons ne suffiraient
-pour inspirer ? La moitié de la vie est du déclin ;
-quelle a donc été l’intention du Créateur en imposant
-cette triste perspective à l’homme, à l’homme
-dont l’imagination a besoin d’espoir et qui ne
-compte jamais ce qu’il a que comme un moyen
-d’obtenir plus encore ? Il est clair que le Créateur
-a voulu que l’être mortel parvînt à se déprendre
-de lui-même et qu’il commençât ce grand acte de
-désintéressement longtemps avant que la dégradation
-de ses forces le lui rendît plus facile.</p>
-
-<p>Dès que vous avez atteint l’âge mur, vous entendez
-déjà de toutes parts parler de votre mort.
-Mariez-vous vos enfans ? c’est en faisant valoir
-vous-même la fortune qu’ils auront quand vous ne
-serez plus. Les devoirs de la paternité consistent
-dans un dévouement continuel, et dès que les enfans
-ont atteint l’âge de raison, presque toutes les
-jouissances qu’ils donnent sont fondées sur les sacrifices
-qu’on leur fait. Si donc le bonheur était l’unique
-but de la vie il faudrait se tuer dès qu’on a
-cessé d’être jeune, dès que l’on descend la montagne
-dont le sommet semblait environné de tant
-d’illusions brillantes.</p>
-
-<p>Un homme d’esprit à qui l’on faisait compliment
-du courage avec lequel il avait supporté de grands
-revers, répondait : — <i>je me suis bien consolé de
-n’avoir plus vingt-cinq ans.</i> — En effet il est
-bien peu de douleurs plus amères que la perte de
-la jeunesse. L’homme s’y accoutume par degrés,
-dira-t-on, — sans doute le temps est un allié de
-la raison, il affaiblit les résistances qu’elle rencontre
-en nous-mêmes, mais quelle est l’âme impétueuse
-que n’irrite pas l’attente de la vieillesse ? Les passions
-se calment-elles toujours en proportion des
-facultés ? Ne voit-on pas souvent le spectacle du
-supplice de Mezence renouvelé par l’union d’une
-âme encore vivante et d’un corps détruit, ennemis
-inséparables ? Que signifie ce triste avant-coureur
-dont la nature fait précéder la mort ? si ce n’est
-l’ordre d’exister sans bonheur et d’abdiquer chaque
-jour, fleur après fleur, la couronne de la vie.</p>
-
-<p>Les Sauvages n’ayant point l’idée de la destinée
-religieuse ou philosophique de l’homme croient
-rendre service à leurs pères en les tuant, quand
-ils sont vieux : cet acte est fondé sur le même principe
-que le Suicide. Il est certain que le bonheur,
-dans l’acception que lui donnent les passions, que
-les jouissances de l’amour-propre du moins n’existent
-guère plus pour les vieillards, mais il en est
-qui par le développement de la dignité morale,
-semblent nous annoncer l’approche d’une autre vie
-comme dans les longs jours du nord le crépuscule
-du soir se confond avec l’aurore du matin suivant.
-J’ai vu ces nobles regards tout pénétrés d’avenir,
-ils semblaient déclarer prophète le vieillard qui ne
-s’occupait plus du reste de ses années, mais se régénérait
-lui-même par l’élévation de son âme,
-comme s’il eût déjà franchi le tombeau. C’est ainsi
-qu’il faut s’armer contre la douleur. C’est ainsi
-que dans la force de l’âge même, souvent la destinée
-nous donne le signal de ce détachement de
-l’existence que le temps nous commandera tôt ou
-tard.</p>
-
-<p>— Vous avez des pensées bien humbles, diront
-quelques hommes convaincus que la fierté consiste
-dans ce qu’on exige du sort et des autres, tandis
-qu’elle consiste au contraire dans ce qu’on se commande
-à soi-même. Ces mêmes hommes mettent
-en contraste le christianisme avec la doctrine philosophique
-des anciens et prétendent que cette
-doctrine était bien plus favorable à l’énergie du
-caractère que celle dont la résignation est la
-base. Mais certes il ne faut pas confondre la résignation
-à la volonté de Dieu avec la condescendance pour
-le pouvoir des hommes. Ces héros citoyens de l’antiquité
-qui auraient supporté la mort plutôt que
-l’esclavage, étaient capables d’une soumission religieuse
-envers la puissance du Ciel, tandis que des
-écrivains modernes qui prétendent que le christianisme
-affaiblit l’âme pourraient bien, malgré leur
-force apparente, se plier sous la tyrannie avec plus
-de souplesse qu’un vieillard débile mais chrétien.</p>
-
-<p>Socrate, ce saint des sages, refusa de se sauver
-de sa prison lorsqu’il était condamné à mort. Il
-crut devoir donner l’exemple de l’obéissance aux
-magistrats de sa patrie, quoiqu’ils fussent injustes
-envers lui. Ce sentiment n’appartient-il pas à la
-véritable fermeté du caractère ? Quelle grandeur
-aussi dans cet entretien philosophique sur l’immortalité
-de l’âme, continué avec tant de calme jusqu’à
-l’instant où le poison lui fut apporté ! Depuis deux
-mille ans les penseurs, les héros, les poètes, les
-artistes ont consacré la mort de Socrate par leur
-culte ; mais ces milliers de Suicides causés par le
-dégoût et l’ennui dont les annales de tous les
-coins du monde sont remplies, quelles traces ont-ils
-laissées dans le souvenir de la postérité ?</p>
-
-<p>Si les anciens s’enorgueillissent de Socrate, les
-chrétiens, sans compter même les martyrs, peuvent
-présenter un grand nombre d’exemples de cette
-force généreuse de l’âme auprès de laquelle l’irritation
-ou l’abattement qui portent à se tuer ne sont
-dignes que de pitié. Thomas Morus, chancelier
-d’Henri VIII, pendant une année entière enfermé
-dans la tour de Londres, refusa tous les jours les
-offres qu’un Roi tout-puissant lui faisait faire pour
-rentrer à son service en étouffant le scrupule de
-conscience qui l’en tenait éloigné. Thomas Morus
-sut mourir en aimant la vie, ce qui redouble encore
-la grandeur du sacrifice. Ecrivain célèbre, il aimait
-ces occupations intellectuelles qui remplissent toutes
-les heures d’un intérêt toujours croissant. Une
-fille chérie, une fille qui pouvait comprendre le génie
-de son père, répandait sur l’intérieur de sa maison
-un charme habituel. Il était dans un donjon,
-derrière ces grilles qui ne laissent pénétrer qu’une
-lueur brisée par des barreaux funèbres : et non loin
-de cet horrible séjour une campagne délicieuse,
-sur les bords verdoyans de la Tamise, lui offrait la
-réunion de tous les plaisirs que les affections de
-famille et les études philosophiques peuvent donner.
-Cependant il fut inébranlable, l’échafaud ne put
-l’intimider : sa santé cruellement altérée n’affaiblit
-point sa résolution, il trouva des forces dans ce
-foyer de l’âme qui est inépuisable parce qu’il doit
-être éternel. Il mourut, parce qu’il le voulait, immolant
-à sa conscience le bonheur avec la vie ;
-sacrifiant toutes les jouissances à ce sentiment du
-devoir, la plus grande merveille de la nature morale,
-celle qui féconde le cœur comme dans l’ordre
-physique le soleil éclaire le monde.</p>
-
-<p>L’Angleterre, où cet homme si vertueux était né,
-où tant d’autres citoyens ont sacrifié si simplement
-leur vie à la vertu : l’Angleterre, dis-je, est pourtant
-le pays dans lequel il se commet le plus de
-Suicides : et l’on s’étonne avec raison qu’une nation
-où la religion exerce un si noble empire offre
-l’exemple d’un tel égarement. Mais ceux qui se
-représentent les Anglais comme des hommes d’un
-caractère froid, se laissent tout-à-fait tromper par
-la réserve de leurs manières. Le caractère anglais
-est en général très-actif et même très-impétueux ;
-leur admirable Constitution qui développe au plus
-haut degré les facultés morales peut seule suffire à
-leur besoin d’agir et de penser : la monotonie de
-l’existence ne leur convient point, quoiqu’ils s’y
-astreignent souvent. Ils diversifient alors par les
-exercices du corps le genre de vie qui nous paraît
-uniforme.</p>
-
-<p>Aucune nation n’aime à se hasarder autant que
-les Anglais, et d’un bout du monde à l’autre, de la
-chute du Rhin aux cataractes du Nil, si quelque
-chose de singulier et de dangereux a été tenté ;
-c’est par un Anglais. Des paris extraordinaires,
-quelquefois même des excès blâmables sont une
-preuve de la véhémence de leur caractère. Leur
-respect pour toutes les lois, c’est-à-dire pour la
-loi morale, la loi politique et la loi des convenances
-réprime au-dehors leur ardeur naturelle : mais
-elle n’en existe pas moins, et quand les circonstances
-ne leur donnent pas d’aliment ; quand
-l’ennui s’empare de ces imaginations si vives ; il y
-produit des ravages incalculables.</p>
-
-<p>On prétend aussi que le climat d’Angleterre
-porte singulièrement à la mélancolie : je n’en puis
-juger, car le ciel de la liberté m’a toujours paru
-le plus pur de tous ; mais je ne crois pas que ce
-soit à cette cause physique qu’on doive surtout
-attribuer les fréquens exemples de Suicide. Le ciel
-du nord est bien moins agréable que celui de l’Angleterre,
-et cependant on y est moins sujet au dégoût
-de la vie, parce que l’esprit y a moins besoin
-de mouvement et de diversité. Une autre cause
-rend aussi les Suicides plus fréquens en Angleterre,
-c’est l’extrême importance que l’on y attache à
-l’opinion publique : dès que la réputation d’un
-homme est altérée, la vie lui devient insupportable.
-Cette grande terreur du blâme est certainement un
-frein très-salutaire pour la plupart des hommes ;
-mais il y a quelque chose de plus sublime encore,
-c’est d’avoir un asile en soi-même et d’y trouver,
-comme dans un sanctuaire, la voix de Dieu qui
-nous invite au repentir de nos fautes, ou nous récompense
-de nos bonnes intentions méconnues.</p>
-
-<p>Le Suicide est très-rare chez les peuples du
-midi. L’air qu’ils respirent leur fait aimer la vie,
-l’empire de l’opinion publique est moins absolu
-dans un pays où l’on a moins besoin de société,
-les jouissances d’une si belle nature suffisent aux
-grands comme au peuple, il y a dans le printemps
-de l’Italie de quoi distribuer du bonheur à tous
-les êtres.</p>
-
-<p>L’Allemagne offre plusieurs exemples de Suicide,
-mais les causes en sont diverses et souvent bizarres,
-comme cela doit arriver chez un peuple où
-règne un enthousiasme métaphysique qui n’a point
-encore d’objet fixe ni de but utile. Les défauts des
-Allemands sont bien plus le résultat de leurs circonstances
-que de leur caractère, et ils s’en corrigeront,
-sans doute, s’il existe chez eux un ordre politique
-fait pour donner une carrière à des hommes
-dignes d’être citoyens.</p>
-
-<p>Un événement récemment arrivé à Berlin peut
-donner l’idée de la singulière exaltation dont les
-Allemands sont susceptibles<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Les motifs particuliers
-qui ont pu égarer deux individus quelconques
-sont de peu d’importance ; mais l’enthousiasme avec
-lequel on a parlé d’un fait pour lequel on devait
-tout au plus réclamer l’indulgence, mérite la plus
-sérieuse attention. Si deux personnes profondément
-malheureuses s’étaient donné la mort en implorant
-la commisération des êtres sensibles et en
-se recommandant aux prières des âmes pieuses,
-personne n’aurait pu se défendre de donner des
-larmes à la douleur qui rend insensé, quel que soit
-le genre de folie qu’elle suggère. Mais peut-on
-présenter comme le sublime de la raison, de la religion
-et de l’amour un assassinat mutuel ? peut-on
-donner le nom de vertu à la conduite d’une
-femme qui se délie volontairement des devoirs
-de fille, d’épouse et de mère ? à celle d’un homme
-qui lui prête son courage pour sortir ainsi de
-la vie ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Mr. de K… et Me. de V…, deux personnes dont le caractère
-était très-estimé, sont partis de Berlin, lieu de leur demeure, vers la fin
-de l’année 1811, pour se rendre dans une auberge de Potsdam où ils ont
-passé quelques heures à prendre de la nourriture et à chanter ensemble les
-Cantiques de la Sainte Cène. Alors d’un consentement mutuel l’homme a
-brûlé la cervelle à la femme, et s’est tué lui-même l’instant d’après. Me. de V…
-avait un père, un époux et une fille. Mr. de K… était un poète et un
-officier de mérite.</p>
-</div>
-<p>Quoi ! cette femme se confie assez dans l’action
-qu’elle commet pour écrire en mourant : <i>qu’elle
-veillera du haut des cieux sur sa fille.</i> Et tandis
-que le juste tremble souvent au lit de la mort ; elle
-se croit assurée de la destinée des bienheureux.
-Deux êtres qu’on dit estimables, admettent la religion
-en tiers de l’acte le plus sanguinaire ! deux
-chrétiens comparent le meurtre à la communion
-en laissant ouvert à côté d’eux le cantique chanté
-par les fidèles lorsqu’ils se réunissent pour jurer
-d’obéir au divin modèle de la patience et de la résignation ;
-quel délire dans la femme et quel abus
-de ses facultés dans l’homme ! Car pouvait-il ne
-pas se regarder comme un assassin, bien qu’il eût
-obtenu le consentement de l’infortunée qu’il immolait ?
-La volonté toujours momentanée d’un être
-humain donnait-elle à son semblable le droit d’enfreindre
-les principes éternels de la justice et de
-l’humanité ? L’ami s’est tué, dira-t-on, presque en
-même temps que son amie : mais peut-on se croire
-ainsi la féroce propriété d’une autre existence, lors
-même qu’on immole aussi la sienne ?</p>
-
-<p>Et cet homme qui voulait mourir, n’avait-il pas
-de patrie, ne pouvait-il pas combattre pour elle ?
-N’existait-il aucune entreprise noble et périlleuse
-dans laquelle il pût offrir un grand exemple ? Quel
-est celui qu’il a donné ? Il ne s’attendait pas, je
-pense, que le genre humain se réunît un jour pour
-abdiquer le don de la vie à la clarté du soleil :
-et cependant quelle autre conséquence faudrait-il
-tirer du Suicide de ces deux personnes auxquelles
-on ne connaissait d’autre malheur que celui
-d’exister ?</p>
-
-<p>Quoi donc ? il restait à ces amis fidèles un an
-peut-être, du moins un jour pour se voir et pour
-s’entendre, et volontairement ils ont anéanti ce bonheur ?
-L’un d’eux a pu défigurer les traits dans
-lesquels il avait lu de généreuses pensées, l’autre
-a souhaité de ne plus entendre la voix qui les avait
-excitées dans son âme ? Et tout ce qu’on expliquerait
-presque par de la haine s’appellerait de l’amour ?
-Il s’y mêlait, assure-t-on, la plus parfaite innocence.
-Est-ce assez pour justifier une si barbare
-folie ? Et quel avantage de tels égaremens ne donnent-ils
-pas à ceux qui considèrent l’enthousiasme
-comme un mal ?</p>
-
-<p>Le véritable enthousiasme doit faire partie de
-la raison parce qu’il est la chaleur qui la développe.
-Peut-il exister une opposition entre deux qualités
-naturelles à l’âme et qui sont toutes deux les rayons
-d’un même foyer ? Quand on dit que la raison
-est inconciliable avec l’enthousiasme, c’est parce
-qu’on met le calcul à la place de la raison, et la
-folie à la place de la raison, toutes les fois que
-l’une et l’autre ont pris naissance dans la nature et
-qu’aucun mélange d’affectation n’en fait partie.</p>
-
-<p>On s’étonne qu’on puisse trouver de l’affectation
-et de la vanité dans un Suicide : ces sentimens
-si petits, même dans cette vie, que sont-ils en présence
-de la mort ? Il semble que rien n’est trop
-profond ni trop fort pour déterminera l’acte le
-plus terrible. Mais l’homme a tant de peine à se
-figurer la fin de son existence, qu’il associe même
-au tombeau les plus misérables intérêts de ce
-monde. En effet, on ne peut s’empêcher de voir
-de l’affectation sentimentale d’une part et de la vanité
-philosophique de l’autre dans la manière dont
-le double Suicide de Berlin a été combiné. La
-mère envoie sa fille au spectacle la veille du jour
-où elle veut se tuer, comme si la mort d’une mère
-devait être considérée comme une fête pour son
-enfant et qu’il fallût déjà faire entrer dans ce jeune
-cœur les plus fausses idées de l’imagination égarée.
-Cette mère se revêt de parures nouvelles ainsi
-qu’une victime sainte. Dans sa lettre à sa famille
-elle s’occupe des plus minutieux détails du ménage
-afin de montrer de l’insouciance pour l’acte qu’elle
-va commettre, de l’insouciance, grand Dieu, en disposant
-de soi sans votre ordre ! en passant de la
-vie à la mort sans que le devoir ou la nature aide
-à franchir cet abîme.</p>
-
-<p>L’homme qui, prêt à tuer son amie, célèbre un
-festin avec elle et s’exalte par des chants et des
-liqueurs comme s’il craignait le retour des mouvemens
-vrais et raisonnables ! Cet homme, dis-je,
-n’a-t-il pas l’air d’un auteur sans génie qui veut
-produire avec une catastrophe véritable les effets
-auxquels il ne peut atteindre en poésie ?</p>
-
-<p>La vraie supériorité dans tous les genres n’est
-point de la bizarrerie : c’est une intensité plus énergique
-et plus profonde dans les impressions qu’éprouve
-la masse des hommes. Le génie est à plusieurs
-égards, populaire : c’est-à-dire, qu’il a des
-points de contact avec la manière de sentir du plus
-grand nombre. Il n’en est pas ainsi de l’esprit exalté
-ou de l’imagination travaillée : ceux qui se tourmentent
-pour attirer l’attention du public, pour
-l’emporter sur leur semblables, croient avoir fait
-des découvertes dans des contrées inconnues du
-cœur humain. Ils vont jusqu’à s’imaginer que ce
-qui révolte les sentimens de la plupart des hommes
-est d’un ordre plus relevé que ce qui les touche et
-les captive. Gigantesque vanité que celle qui nous
-met, pour ainsi dire, en dehors de notre espèce.
-L’éloquence et l’inspiration du talent raniment ce
-qui existait souvent dans le cœur des individus les
-plus obscurs, et ce qu’étouffaient en eux l’apathie
-ou les intérêts vulgaires. Les belles âmes par leurs
-écrits ou par leurs actions dispersent quelquefois les
-cendres qui couvraient le Feu sacré. Mais créer,
-pour ainsi dire, un nouveau monde dans lequel la
-vertu fasse abandonner ses devoirs ; la religion, se
-révolter contre l’autorité divine ; l’amour, immoler
-ce qu’on aime : c’est le triste résultat de quelques
-sentimens sans harmonie, de quelques facultés sans
-force et d’un besoin de célébrité auquel les dons
-de la nature ne se prêtaient pas.</p>
-
-<p>Il ne vaudrait pas la peine de s’arrêter sur un
-acte de démence qui peut être excusé par des circonstances
-personnelles dont nous ignorons jusqu’à
-un certain point les détails, si cet événement n’avait
-pas eu des apologistes en Allemagne. Le goût des
-écrivains allemands pour l’esprit de système se retrouve
-dans presque tous les rapports de la vie ;
-ils ne peuvent se résoudre à vouer toutes les forces
-de leur âme aux simples vérités déjà reconnues ;
-on dirait qu’ils veulent innover en fait de sentiment
-et de conduite comme dans une œuvre littéraire.
-Cependant la nature physique n’invente rien de
-mieux que le soleil, la mer, les forêts et les fleuves ;
-pourquoi les affections du cœur ne seraient-elles
-pas aussi toujours les mêmes dans leur principe,
-quoique variées dans leurs effets ? N’y a-t-il pas
-bien plus de vraie chaleur dans ce qui est compris
-par tous, que dans ces natures humaines inventées,
-pour ainsi dire, comme une fiction faite à plaisir ?</p>
-
-<p>Les Allemands sont doués des qualités les plus
-excellentes et des lumières les plus étendues ; mais
-c’est par les livres que la plupart d’entre eux ont été
-formés, et il en résulte une habitude d’analyse et
-de sophisme, une certaine recherche de l’ingénieux
-qui nuit à la mâle décision de la conduite. L’énergie
-qui ne sait où s’employer inspire les résolutions
-les plus extravagantes ; mais quand on peut consacrer
-ses forces à l’indépendance de sa patrie,
-quand on peut renaître comme nation et faire revivre
-ainsi le cœur de l’Europe paralysé par la servitude,
-alors il ne doit plus être question de <i>sentimentalité</i>
-maladive, de Suicides littéraires, de
-commentaires abstraits sur ce qui révolte l’âme, il
-faut imiter ces peuples forts et sains de l’antiquité
-dont le caractère constant, direct, inébranlable ne
-commençait rien sans l’achever ; ils regardaient comme
-aussi lâche dans un citoyen de reculer devant
-une résolution patriotique, qu’il le serait pour un
-soldat de fuir un jour de bataille.</p>
-
-<p>Le don de l’existence est un miracle de chaque
-instant, la pensée et le sentiment qui la composent,
-ont quelque chose de si sublime que l’on ne peut
-sans étonnement contempler son être à l’aide des
-facultés de cet être. Qu’est-ce donc que prodiguer
-dans un moment d’impatience et d’ennui le
-souffle avec lequel nous avons senti l’amour, reconnu
-le génie et adoré la divinité ? — Shakespear
-dit en parlant du Suicide : <i>faisons ce qui est courageux
-et noble suivant le sublime usage des
-Romains, et que la Mort soit orgueilleuse de
-nous prendre</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. En effet si l’on était incapable
-de la résignation chrétienne qui soumet à l’épreuve
-de la vie, au moins devrait-on retourner à l’antique
-beauté du caractère des anciens, et faire sa divinité
-de la gloire, lorsqu’on ne se sentirait pas
-digne d’immoler cette gloire même à de plus hautes
-vertus.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">— — — And then, what’s brave, what’s noble,</div>
-<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Let’s do it after the high Roman fashion,</div>
-<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">And make Death proud to take us.</div>
-</div>
-</div>
-<p>Nous croyons avoir montré que le Suicide dont
-le but est de se défaire de la vie ne porte en lui-même
-aucun caractère de dévouement et ne saurait
-par conséquent mériter l’enthousiasme.</p>
-
-<p>L’esprit, le courage même ne sont dignes de
-louange que quand ils servent à ce dévouement qui
-peut produire plus de merveilles que le génie.
-On a vu les plus habiles succomber, mais la réunion
-des volontés religieuses et patriotiques ne saurait
-faillir. Il n’y a rien de vraiment grand sans
-le mélange d’une vertu quelconque. Toute autre
-règle de jugement conduit nécessairement à l’erreur.
-Les événemens de ce monde, quelque importans
-qu’ils nous paraissent, sont quelquefois mus par
-les plus petits ressorts, et le hasard en réclame sa
-forte part. Mais il n’y a ni petitesse ni hasard
-dans un sentiment généreux : soit qu’il nous ait
-fait donner notre vie, ou qu’il n’ait exigé que le
-sacrifice d’un jour : soit qu’il ait valu la couronne
-ou qu’il se perde dans l’oubli, soit qu’il ait inspiré
-des chefs-d’œuvre ou conseillé d’obscurs bienfaits,
-n’importe. C’était un sentiment généreux : et c’est
-à ce seul titre que les hommes doivent admirer les
-paroles ou les actions d’un homme.</p>
-
-<p>Il y a des exemples de Suicide chez la nation
-Française, mais ce n’est d’ordinaire, ni à la mélancolie
-du caractère ni à l’exaltation des idées, qu’on
-peut les attribuer. Des malheurs positifs ont déterminé
-quelques Français à cet acte, et ils l’ont
-commis avec l’intrépidité mais aussi avec l’insouciance
-qui souvent les caractérise ; néanmoins cette foule
-d’émigrés que la révolution a fait naître, a supporté
-les plus cruelles privations, avec une sorte de sérénité
-dont aucune autre nation n’eût été capable.
-Leur esprit est plus enclin à l’action qu’à la réflexion,
-et cette manière d’être les distrait des peines
-de l’existence. Ce qui coûte le plus aux Français,
-c’est d’être éloigné de leur patrie : en effet quelle
-patrie ne possédaient-ils pas avant que les factions
-l’eussent déchirée, avant que le despotisme l’eût
-avilie ? Quelle patrie ne verrions-nous pas renaître
-si c’était la nation qui disposât d’elle ?</p>
-
-<p>L’imagination se représente cette belle France
-qui nous accueillerait sous son ciel d’azur, ces amis
-qui s’attendriraient en nous revoyant, ces souvenirs
-de l’enfance, ces traces de nos parens que nous
-retrouverions ; à chaque pas ; et ce retour nous
-apparaît comme une sorte de résurrection terrestre,
-comme une autre vie accordée dès ici-bas ;
-mais si la bonté céleste ne nous a pas réservé
-un tel bonheur, dans quelques lieux que
-nous soyons nous prierions pour ce pays qui sera
-si glorieux, si jamais il apprend à connaître la
-liberté, c’est-à-dire, la garantie politique de la
-justice.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">Notice sur Lady <span class="sc">Jane Grey</span>.</h2>
-
-
-<p class="i">Lady Jane Grey était petite-nièce de Henry
-VIII par sa grand’-mère Marie, sœur de ce
-Roi et veuve de Louis XII ; elle avait épousé
-Lord Guilford, fils du Duc de Northumberland.
-Ce dernier obtint d’Edouard VI, fils de Henry
-VIII, de l’appeler au trône par son testament
-en 1553 au détriment de Marie et d’Elisabeth ;
-la première avait pour mère Catherine d’Arragon,
-et l’intolérance de son catholicisme la faisait
-redouter des protestans anglais ; la naissance de
-la fille d’Anne de Boleyn pouvait être attaquée.</p>
-
-<p class="i">Le Duc de Northumberland fit valoir ces motifs
-auprès d’Edouard VI. Lady Jane Grey ne
-trouvant pas elle-même que ses droits à la couronne
-fussent assez valides, refusa d’abord d’accéder
-au testament d’Edouard ; enfin les prières
-de son époux, qu’elle aimait tendrement et sur
-qui Northumberland exerçait un grand empire,
-arrachèrent à Lady Jane Grey le fatal consentement
-qu’on lui demandait. Elle régna neuf
-jours ou plutôt son beau-père le Duc de Northumberland
-se servit de son nom pour gouverner
-pendant ce temps.</p>
-
-<p class="i">Marie, la fille aînée de Henry VIII, l’emporta
-malgré la résistance des partisans de la réformation ;
-son caractère cruel et vindicatif se
-signala par la mort du Duc de Northumberland,
-de son fils Guilford et de l’innocente Jane Grey.
-Elle n’avait que dix-huit ans quand elle périt,
-et déjà son nom était célèbre par sa profonde
-connaissance des langues anciennes et modernes ;
-on a des lettres d’elle en Latin et en Grec qui
-supposent des facultés bien rares à son âge.
-C’était une personne d’une piété parfaite, et dont
-toute l’existence était empreinte de douceur et
-de dignité. Sa mère et son père insistèrent beaucoup
-tous les deux pour obtenir d’elle, malgré sa
-répugnance, qu’elle montât sur le trône d’Angleterre.
-La mère elle-même porta le manteau de
-sa fille le jour de son couronnement ; et le père,
-le Duc de Suffolk fit une tentative pour réveiller
-le parti de Jane Grey lors qu’elle était déjà dans
-les fers et condamnée à mort depuis plusieurs
-mois : c’est de ce prétexte que l’on se servit pour
-faire exécuter sa sentence et le Duc de Suffolk
-périt peu de temps après sa fille.</p>
-
-<p class="i">La lettre que l’on va lire pourrait avoir été
-écrite dans le mois de Février 1554 ; ce qu’il y
-a de certain c’est qu’à cette époque qui est celle
-de la mort de Lady Jane Grey, elle entretint
-de sa prison une correspondance suivie avec ses
-amis et ses parens, et que jusqu’à son dernier
-moment son esprit philosophique et sa fermeté
-religieuse ne se démentirent point.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3 class="i">Lady Jane Grey au Docteur Aylmers.</h3>
-
-<p>C’est à vous que je dois, mon digne ami, l’instruction
-religieuse, cette vie de la foi qui peut seule
-se prolonger à jamais ; mes dernières pensées s’adressent
-à vous dans l’épreuve solennelle à laquelle
-je suis condamnée. Trois mois se sont écoulés, depuis
-la sentence de mort que la Reine a fait
-prononcer contre mon époux et contre moi, en punition
-de ce malheureux règne de neuf jours, de cette
-couronne d’épines, qui n’a reposé sur ma tête que
-pour la dévouer à la mort. Je croyais, je vous l’avoue,
-que l’intention de Marie était de m’épouvanter
-par cette sentence, mais je n’imaginais pas
-qu’elle voulût répandre mon sang qui est aussi le
-sien. Il me semblait que ma jeunesse suffisait pour
-m’excuser, quand il ne serait pas prouvé que j’ai
-résisté longtemps aux funestes honneurs dont j’étais
-menacée, et que ma déférence pour les désirs
-du Duc de Northumberland mon beau-père a pu
-seule m’entraîner à la faute que j’ai commise ; mais
-ce n’est pas pour accuser mes ennemis que je vous
-écris ; ils sont l’instrument de la volonté de Dieu
-comme tout autre événement de ce monde, et je
-ne dois réfléchir que sur mes propres émotions.
-Enfermée dans cette tour je vis de ce que je sens,
-et ma conduite morale et religieuse ne consiste que
-dans les combats qui se passent en moi-même.</p>
-
-<p>Hier notre ami Asham vint me voir et sa présence
-me causa d’abord un vif plaisir ; elle réveilla
-dans mon esprit le souvenir des heures si douces
-et si fécondes que j’ai goûtées avec lui dans l’étude
-des anciens. Je voulais ne lui parler que de ces
-illustres morts dont les écrits m’ont ouvert une carrière
-de réflexions sans bornes. Asham, vous le
-savez, est sérieux et calme, il s’appuie sur la vieillesse
-pour supporter les maux de l’existence ; en
-effet la vieillesse d’un penseur n’est pas débile,
-l’expérience et la foi le fortifient, et quand l’espace
-qui reste est si court, un dernier effort suffit pour
-le parcourir ; ce terme est encore plus rapproché
-pour moi que pour un vieillard, mais les douleurs
-rassemblées sur mes derniers jours seront amères.</p>
-
-<p>Asham m’annonça que la Reine me permettait
-de respirer l’air dans le jardin de ma prison, et je
-ne puis exprimer la joie que j’en ressentis, elle fut
-telle que notre pauvre ami n’eut pas d’abord le
-courage de la troubler. Nous descendîmes ensemble
-et il me laissa jouir pendant quelque temps
-de cette nature dont j’étais privée depuis plusieurs
-mois ; c’était un de ces jours de la fin de l’hiver
-qui annoncent le printemps : je ne sais si la belle
-saison elle-même aurait autant frappé mon imagination
-que ce pressentiment de son retour ; les arbres
-tournaient leurs branches encore dépouillées
-vers le soleil ; le gazon était déjà vert, quelques
-fleurs prématurées semblaient préluder par leurs
-parfums à la mélodie de la nature quand elle reparaît
-dans toute sa magnificence. L’air était d’une
-douceur inexprimable : il me semblait que j’entendais
-la voix de Dieu dans le souffle invisible et tout-puissant
-qui me redonnait à chaque instant la vie ;
-la vie ! quel mot j’ai prononcé ! je croyais jusqu’à
-ce jour qu’elle était mon droit et je recueille maintenant
-ses derniers bienfaits comme les adieux
-d’un ami.</p>
-
-<p>Asham et moi nous nous avançâmes sur le bord
-de la Tamise, et nous nous assîmes dans le bois
-encore sans ombrage que la verdure doit bientôt
-revêtir : les flots semblaient étinceler par le reflet
-des rayons du ciel, mais quoique ce spectacle fût
-brillant comme une fête, il y a toujours quelque
-chose de mélancolique dans le cours des ondes et
-je défie de les contempler longtemps sans se livrer
-à ces rêveries dont le charme consiste surtout
-dans une sorte de détachement de nous-mêmes.
-Asham s’aperçut de la direction de mes pensées et
-tout à coup il prit ma main et la baignant de ses
-larmes : — Oh vous ! (me dit-il) qui êtes toujours
-ma souveraine, faut-il que je sois chargé de vous
-apprendre le sort qui vous menace ? Votre père a
-rassemblé vos partisans pour s’opposer à Marie et
-cette Reine justement détestée s’en prend à vous
-de tout l’amour que votre nom fait naître. — Ses
-sanglots l’interrompirent. — Continuez, lui dis-je,
-oh ! mon ami, souvenez-vous de ces génies méditatifs
-qui ont contemplé d’un œil ferme la mort
-même de ceux qui leur étaient chers, ils savaient
-d’où nous venons et où nous allons, c’en est
-assez. —</p>
-
-<p>— Hé bien, me dit-il, votre sentence doit être
-exécutée, mais je vous apporte le secours qui délivra
-tant d’hommes illustres de la proscription des
-Tyrans. — Ce vieillard, ami de ma jeunesse, m’offrait
-en tremblant le poison dont il aurait voulu
-me sauver au péril de ses jours. Je me rappelai
-combien de fois nous avions admiré ensemble de
-certaines morts volontaires parmi les anciens, et je
-tombai dans des réflexions profondes comme si les
-lumières du Christianisme s’étaient tout
-à coup éteintes en moi, et que je fusse livrée à cette indécision,
-dont l’homme même dans les plus simples
-occurrences a tant de peine à se tirer. Asham se
-mit à genoux devant moi, sa tête blanchie était inclinée
-en ma présence et couvrant ses yeux d’une
-de ses mains il me tendait de l’autre la ressource
-funeste qu’il m’avait préparée. Je repoussai doucement
-cette main, et me recueillant par la prière j’y
-trouvai la force de répondre ainsi.</p>
-
-<p>— Asham, lui dis-je, vous savez avec quelles
-délices je lisais avec vous les philosophes et les
-poètes de la Grèce et de Rome ; les beautés mâles
-de leur langage, l’énergie simple de leur âme resteront
-à jamais incomparables. La société telle
-qu’elle est organisée de nos jours a rempli la plupart
-des esprits de frivolités et de vanités, et l’on
-n’a pas honte de vivre sans réfléchir, sans chercher
-à connaître les merveilles du monde qui sont faites
-pour instruire l’homme par des symboles éclatans
-et durables. Les anciens l’emportent de beaucoup
-sur nous, parce qu’ils se sont faits eux-mêmes,
-mais ce que la révélation a mis dans l’âme du chrétien
-est plus grand que l’homme. Depuis l’idéal
-des arts jusqu’aux règles de la conduite, tout doit
-se rapporter à la foi religieuse, et la vie n’a pour
-but que d’enseigner l’immortalité. Si je me dérobais
-au malheur éclatant qui m’est destiné, je ne
-fortifierais point par mon exemple l’espérance de
-ceux que mon sort doit émouvoir ; les anciens élevaient
-leur âme par la contemplation de leurs propres
-forces, les chrétiens ont un témoin et c’est devant
-Lui qu’il faut vivre et mourir ; les anciens voulaient
-glorifier la nature humaine, les chrétiens ne
-se regardent que comme la manifestation de Dieu
-sur la terre ; les anciens mettaient au premier rang
-des vertus la mort qui soustrait au pouvoir des oppresseurs,
-les chrétiens estiment davantage le dévouement
-qui nous soumet aux volontés de la Providence.
-L’activité et la patience ont leur temps
-tour à tour ; il faut faire usage de sa volonté tant
-que l’on peut ainsi servir les autres, et se perfectionner
-soi-même ; mais lorsque la destinée est,
-pour ainsi dire, face à face avec nous, notre courage
-consiste à l’attendre, et regarder le sort est
-plus fier que s’en détourner. L’âme se concentre
-ainsi dans ses propres mystères, toute action extérieure
-serait plus terrestre que la résignation.</p>
-
-<p>— Je ne chercherai point, me dit Asham, à discuter
-avec vous des opinions dont l’inébranlable fermeté
-peut vous être nécessaire, je ne m’inquiète
-que de la souffrance à laquelle le sort vous condamne ;
-pourrez-vous la supporter, et cette attente
-d’un coup mortel, d’une heure fixée, n’est-elle pas
-au-dessus de vos forces ? Si vous terminiez vous-même
-votre sort, ne serait-il pas moins cruel ? — Il
-faut, lui répondis-je, laisser l’esprit divin se
-ressaisir de ce qu’il a donné. L’immortalité commence
-avant le tombeau, quand par notre propre
-volonté nous rompons avec la vie ; dans cette situation
-les impressions intérieures de l’âme sont
-plus douces qu’on ne l’imagine. La source de l’enthousiasme
-devient tout-à-fait indépendante des
-objets qui nous entourent, et Dieu fait seul alors
-toute notre destinée dans le sanctuaire le plus intime
-de nous-mêmes. — Mais, reprit Asham, pourquoi
-donner à vos ennemis, à cette Reine cruelle,
-à ce peuple sans vertus, l’indigne spectacle… — il
-ne put achever.</p>
-
-<p>— Si je me soustrayais, lui dis-je, même par la
-mort, à la fureur de cette Reine, j’irriterais son orgueil,
-et je ne servirais pas d’instrument à son repentir.
-Qui sait à quelle époque l’exemple que je
-vais donner pourra faire du bien à mes semblables ?
-Comment juger moi-même la place que mon souvenir
-doit occuper dans la chaîne des événemens
-de l’histoire ? en me tuant qu’apprendrai-je aux
-hommes, si ce n’est la juste horreur qu’inspire un
-supplice violent et le sentiment d’orgueil qui porte
-à s’en délivrer ? Mais en supportant ce terrible sort
-par la fermeté que la religion me prête, j’inspire
-aux vaisseaux battus comme moi par l’orage plus
-de confiance dans l’ancre de la foi qui m’a soutenue. —</p>
-
-<p>— Le peuple, dit Asham, croit coupables tous
-ceux qu’il voit périr de la mort des criminels. — Le
-mensonge, lui répondis-je, peut tromper quelques
-individus pendant quelques années, mais les
-nations et les siècles font toujours triompher la
-vérité ; il y a de l’éternité dans tout ce qui tient
-à la vertu, et ce que nous avons fait pour elle arrivera
-jusqu’à la mer, quelque faible ruisseau que
-nous ayons été pendant notre vie. Non, je ne rougirai
-point de subir la punition des coupables, car
-c’est mon innocence même qui m’y appelle, et ce
-serait troubler le sentiment de cette innocence que
-d’accomplir un acte de violence ; on ne peut l’obtenir
-de soi-même qu’en altérant la sérénité que
-l’âme doit ressentir à l’approche du ciel. — Ah !
-qu’y a-t-il de plus violent, s’écria notre ami, que
-cette mort sanglante… — Le sang des martyrs,
-lui répondis-je, n’est-il pas un baume pour les
-blessures des infortunés ?</p>
-
-<p>— Cette mort, reprit-il, imposée par les hommes,
-par la hache meurtrière qu’un barbare osera
-lever sur votre tête royale ! — Mon ami, lui
-dis-je, quand mes derniers momens seraient entourés
-de respect, ils ne m’inspireraient pas moins
-d’effroi ; la mort porte-t-elle un diadème sur son
-front livide ? N’est-elle pas toujours armée de la
-même faux ? Si c’était dans le néant qu’elle nous
-entraînât, vaudrait-il la peine de disputer avec
-cette ombre ? Si c’est l’appel d’un Dieu sous ce
-voile de ténèbres, sans doute alors le jour est derrière
-cette nuit, et le ciel ne nous est caché que
-par de vains fantômes. —</p>
-
-<p>— Quoi, dit encore d’une voix ébranlée cet ami
-que j’avais vu si calme dans d’autres temps, savez-vous
-que ce supplice peut être douloureux, qu’il
-peut se prolonger, qu’une main mal
-assurée…? — Arrêtez, lui dis-je, je le sais, mais cela ne sera pas. — D’où
-vous vient cette confiance ? — De ma propre
-faiblesse, repris-je, j’ai toujours craint la douleur
-physique et mes efforts pour me donner le
-courage qui la brave ont été vains. Je crois donc
-qu’elle me sera toujours épargnée. Car il y a beaucoup
-de protections secrètes exercées en faveur du
-chrétien, lors même qu’il semble le plus malheureux,
-et ce que nous sentons au-dessus de nos
-forces ne nous arrive presque jamais. L’on ne connaît
-d’ordinaire que l’extérieur du caractère de
-l’homme, ce qui se passe en lui-même peut offrir
-encore des aperçus nouveaux pendant des milliers
-de siècles. L’irréligion a rendu l’esprit superficiel,
-on s’en est pris de tout au-dehors, à la circonstance,
-à la fortune ; le vrai trésor de la pensée
-comme de l’imagination, ce sont les rapports du
-cœur humain avec son Créateur ; là sont les pressentimens,
-là les oracles, là les prodiges, et tout ce
-que les anciens ont cru voir dans la nature n’était
-qu’un reflet de ce qu’ils éprouvaient au-dedans
-d’eux-mêmes à leur insu. —</p>
-
-<p>Nous gardâmes ensuite quelque temps le silence
-Asham et moi ; une inquiétude me poursuivait et
-je n’osais l’exprimer, tant j’en étais troublée. — Avez-vous
-vu mon époux ? lui dis-je. — Oui, me
-répondit Asham. — L’avez-vous consulté sur l’offre
-que vous vouliez me faire ? — Oui, reprit-il
-encore. — Achevez de grâce, lui dis-je. Si Guilford
-et ma conscience n’étaient pas d’accord, lequel de
-ces deux pouvoirs me semblerait légitime ? — Lord
-Guilford, me dit Asham, n’a pas exprimé d’opinion
-sur le parti que vous deviez prendre, mais quant
-à lui sa résolution de périr sur l’échafaud est inébranlable. — Oh
-mon ami, m’écriai-je, combien je
-vous remercie de m’avoir laissé le mérite du choix ;
-si j’avais su plus tôt la résolution de Guilford, je
-n’aurais pas même délibéré, et l’amour aurait suffi
-pour m’inspirer ce que la religion me commande.
-Pourrais-je ne pas partager le sort d’un tel époux ?
-Pourrais-je m’épargner une seule de ses souffrances ?
-et chacun de ses pas vers la mort ne me trace-t-il
-pas ma route ? — Asham comprit alors
-que j’étais inébranlable ; il s’éloigna de moi, triste
-et pensif, et me promit de me revoir.</p>
-
-<p>Le docteur Feckenham, chapelain de la reine,
-vint peu d’heures après me déclarer que le jour de
-mon supplice était fixé à vendredi prochain, dont
-cinq jours encore me séparaient. Je vous l’avouerai,
-il me sembla que je n’étais préparée à rien,
-tant la désignation d’un jour me fit éprouver de
-terreur. J’essayai de la cacher, mais sans doute
-Feckenham s’en aperçut, car il se hâta de profiter
-de mon trouble pour m’offrir la vie si je voulais
-changer de religion. Vous voyez, mon digne ami,
-que Dieu vint à mon secours dans cet instant, car
-la nécessité de repousser une offre si indigne de
-moi, me rendit les forces que j’avais perdues.</p>
-
-<p>Le docteur Feckenham voulut entrer dans des
-controverses que je repoussai en lui observant que
-mes lumières étant nécessairement obscurcies par
-la situation dans laquelle je me trouvais ; je n’irais
-pas, moi mourante, remettre en discussion les vérités
-dont j’avais été convaincue lorsque mon esprit
-était dans toute sa force. Il essaya de m’effrayer
-en me disant qu’il ne me reverrait plus, ni
-dans ce monde, ni dans le ciel, dont m’excluait ma
-croyance religieuse. — Vous me causeriez plus d’effroi
-que mes bourreaux, lui répondis-je, si je pouvais
-vous croire ; mais la religion à laquelle on immole
-sa vie, est toujours la vraie pour notre cœur.
-Les lumières de la raison sont bien vacillante dans
-des questions si hautes, et je m’en tiens au dogme
-du sacrifice, c’est celui-là dont je ne puis douter. —</p>
-
-<p>Cet entretien avec le docteur Feckenham releva
-mon âme abattue, la Providence venait de m’accorder
-ce qu’Asham désirait pour moi, une mort volontaire ;
-je ne me tuais pas, mais je refusais de
-vivre, et l’échafaud consenti par ma volonté, ne me
-semblait plus que l’autel choisi par la victime. Renoncer
-à la vie qu’on ne pourrait acheter qu’au
-prix de sa conscience, c’est le seul genre de Suicide
-qui soit permis à l’homme vertueux.</p>
-
-<p>Depuis que je croyais avoir fait mon devoir
-j’osais compter sur mon courage, mais bientôt l’attachement
-à l’existence que je me suis quelquefois
-reproché dans les jours de ma félicité, se réveilla
-dans mon faible cœur. Asham revint le lendemain
-et nous allâmes encore une fois sur les bords de
-cette Tamise, l’orgueil de notre belle contrée ; j’essayai
-de reprendre mes sujets habituels d’entretien,
-je récitai quelques passages des beaux chants de
-l’Iliade et de Virgile, que nous avions étudiés ensemble,
-mais la poésie sert surtout à se pénétrer
-d’un noble enthousiasme pour l’existence, le mélange
-séducteur des pensées et des images, de la
-nature et de l’âme, de l’harmonie du langage et
-des émotions qu’il retrace, nous enivre de la puissance
-de sentir et d’admirer ; et ce n’était plus pour
-moi que ces plaisirs étaient faits ! je ramenai l’entretien
-sur les écrits plus sévères des philosophes.
-Asham considère Platon comme une âme prédestinée
-au christianisme, mais lui-même et la plupart
-des anciens sont trop fiers des forces intellectuelles
-de l’esprit humain ; ils jouissent tellement de la
-faculté de penser, que leurs désirs ne se portent
-point vers une autre vie, ils croient pouvoir l’évoquer
-en eux-mêmes par l’énergie de la contemplation :
-jadis aussi je goûtais les plus pures délices
-en méditant sur le ciel, le génie et la nature. A ce
-souvenir un regret insensé de la vie s’empara de
-moi ; je me la représentai sous des couleurs
-auprès desquelles le monde à venir ne me paraissait
-plus qu’une abstraction sans charmes. Quoi,
-me disais-je, l’éternelle durée des sentimens vaudra-t-elle
-cette succession de crainte et d’espoir
-qui renouvelle si vivement les affections les plus
-tendres ? La connaissance des secrets de l’univers
-égalera-t-elle jamais l’attrait inexprimable du
-voile qui les couvre ? La certitude aura-t-elle
-le prestige décevant du doute ? L’éclat de la vérité
-donnera-t-il jamais autant de jouissances que sa
-recherche et sa découverte ? La jeunesse, l’espoir,
-le souvenir, l’habitude, que seront-ils si le cours
-du temps est arrêté ? Enfin, l’Etre suprême dans
-toute sa splendeur pourra-t-Il faire à sa créature
-un plus beau présent que l’amour ?</p>
-
-<p>Ces craintes étaient impies, je le confesse humblement
-devant vous, mon digne ami. Asham qui
-dans notre entretien de la veille semblait moins religieux
-que moi, reprit bientôt tout son avantage
-sur ma douleur rebelle. — Vous ne devez pas, me
-dit-il, vous servir des bienfaits mêmes pour mettre
-en doute la puissance du Bienfaiteur : cette vie que
-vous regrettez, qui l’a faite ? et si ses incomplètes
-jouissances vous semblent d’un tel prix, pourquoi
-les croyez-vous irréparables ? Certes, notre imagination
-même peut concevoir mieux que cette terre,
-mais quand elle n’y parviendrait pas, est-ce à nous
-de considérer la Divinité comme un poète qui ne
-saurait créer une seconde œuvre plus belle que la
-première ? — Cette simple réflexion me fit rentrer
-en moi-même, et je rougis de l’égarement où m’avait
-plongée l’angoisse de la mort. Oh mon ami,
-qu’il en coûte pour creuser cette pensée ! Des abîmes
-toujours plus profonds s’entrouvrent sous ses
-abîmes.</p>
-
-<p>Dans quatre jours je n’existerai plus, cet oiseau
-qui vole dans les airs me survivra, j’ai moins d’avenir
-que lui ; les objets inanimés qui m’entourent
-conserveront leur forme, et rien de moi ne subsistera
-sur la terre, que le souvenir de mes amis.
-Inconcevable mystère de l’esprit qui prévoit sa fin
-ici-bas et ne peut la prévenir. La main retient
-les rênes des coursiers qui nous conduisent, la pensée
-ne peut conquérir un instant sur la mort. Pardonnez
-ma faiblesse, ô mon père en religion, vous
-qui m’avez tendrement chérie ; nous serons réunis
-dans le ciel, mais entendrai-je encore cette voix
-si touchante qui m’annonçait un Dieu de bonté ?
-mes yeux contempleront-ils vos traits vénérables ?
-Oh Guilford, ô mon époux, vous dont la noble
-figure est sans cesse présente à mon cœur, vous
-retrouverai-je, tel que vous êtes, parmi les anges
-dont vous étiez l’image sur la terre ? Mais que
-dis-je ? Mon âme sans force ne sait souhaiter par-delà
-le tombeau que le retour de la vie actuelle !</p>
-
-
-<p class="ind i">(Jeudi)</p>
-
-<p>Mon époux m’a fait demander de me voir aujourd’hui
-pour la dernière fois. J’ai refusé cet instant
-dans lequel la joie et le désespoir se confondraient
-de trop près. J’ai craint de n’être plus
-résignée ; vous l’avez vu, mon cœur a trop d’attachement
-au bonheur, il n’y fallait pas retomber.
-Mon père, m’approuvez-vous ? ce sacrifice n’a-t-il
-pas tout expié ? je ne crains plus maintenant que
-l’existence me soit encore chère.</p>
-
-
-<p class="ind i">(Le matin même de l’exécution)</p>
-
-<p>Oh mon père, je l’ai vu ! il marchait au supplice
-d’un pas aussi ferme que s’il eût commandé ceux
-qui l’y conduisaient. Guilford a levé les yeux vers
-ma prison, puis il les a portés plus haut, je l’ai
-compris : il a continué sa route. Au détour du chemin
-qui mène à la place où la mort est préparée
-pour nous deux, il s’est arrêté pour me revoir encore ;
-ses derniers regards ont béni celle qui fut sa
-compagne sur le trône et sur l’échafaud.</p>
-
-
-<p class="ind i">(Une heure après)</p>
-
-<p>On a porté les restes de Guilford sous les fenêtres
-de la tour, un linceul couvrait son corps mutilé,
-à travers ce linceul une image horrible s’est
-offerte… Si le même coup ne m’était pas réservé,
-quelle est la terre qui pourrait porter le poids
-de ma douleur ! mon père, quoi j’ai pu regretter si
-vivement le jour ! Oh sainte mort, don du ciel comme
-la vie, c’est vous qui maintenant êtes mon ange
-tutélaire, c’est vous qui me rendez du calme. Mon
-souverain Maître a disposé de moi, mais puisqu’il
-me réunit à mon époux, il ne m’a rien demandé qui
-surpassât mes forces, et je remets sans crainte mon
-âme entre ses mains.</p>
-
-
-
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-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>RéFLEXIONS SUR LE SUICIDE</span> ***</div>
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-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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-</div>
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