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-The Project Gutenberg eBook of Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine
-Madeleine, by Edmond About
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine
-
-Author: Edmond About
-
-Release Date: December 12, 2021 [eBook #66927]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity, Joël Savary and the Online Distributed Proofreading
- Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
- images generously made available by The Internet
- Archive/American Libraries.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN BON JEUNE HOMME À SA
-COUSINE MADELEINE ***
-
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- LETTRES
- D’UN
- BON JEUNE HOMME
- A
- SA COUSINE MADELEINE
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- Paris.--Imprimerie A. Wittersheim, rue Montmorency, 8.
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- LETTRES
- D’UN
- BON JEUNE HOMME
- A
- SA COUSINE MADELEINE
-
- RECUEILLIES ET MISES EN ORDRE
- PAR
- EDMOND ABOUT
-
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- PARIS
- MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
- RUE VIVIENNE, 2 BIS
-
- 1861
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-A CHARLES EDMOND
-
-
- Mon cher ami,
-
-Vous avez suivi notre pauvre Valentin depuis ses débuts jusqu’à sa
-mort, et je ne crois pas qu’il ait eu un ami plus dévoué que vous, si
-ce n’est moi.
-
-Lorsqu’il nous arriva de Quevilly, fort ignorant de la vie et bon jeune
-homme dans toute la sincérité du mot, vous l’avez dissuadé, comme moi,
-de gaspiller son encre dans les journaux de tapage. Il nous échappa
-cependant, l’espace de deux ou trois mois; mais il revint bientôt,
-désabusé et vieilli. Il a brûlé de ses propres mains les premières
-lettres qu’il avait publiées: c’est pourquoi vous ne les trouvez pas
-ici.
-
-Un peu plus tard, quand un homme de bien et un publiciste éminent
-fonda _l’Opinion nationale_, Valentin fut assez heureux pour suivre
-la fortune de M. Guéroult et travailler sous sa direction. Durant
-une année, il publia, en style courant, et sous une forme un peu trop
-légère, des idées qui ne manquaient ni de hardiesse ni de maturité.
-Il donnait son avis sur la question du moment et ne craignait pas, à
-l’occasion, d’attacher le grelot. C’est ainsi qu’il eut le bonheur
-de provoquer l’arrêté ministériel qui arrachait à la destruction les
-tableaux du Louvre.
-
-Si vous trouvez le temps de relire les vingt-quatre lettres que je
-publie aujourd’hui sous le patronage de votre amitié, vous reconnaîtrez
-que, pour un simple conscrit, notre ami avait fait une campagne assez
-honorable. Il avait pris parti pour Raphaël et Rubens contre M. Villot,
-pour la méthode Chevé contre la routine musicale, pour l’enseignement
-professionnel contre la routine universitaire, pour le libre échange
-contre la prohibition, pour les malheureux Parisiens contre le préfet
-de la Seine, pour le Trésor contre l’entreprise des Monnaies, pour les
-Italiens contre leurs maîtres, pour les médecins contre les homœopathes
-et pour la liberté de la presse contre vous savez qui.
-
-Un penchant irrésistible, surtout dans les derniers mois de sa vie,
-l’entraînait vers les questions politiques. Mais il lui fut toujours
-difficile, pour ne pas dire impossible, de dire ouvertement ce qu’il
-pensait. Lorsqu’on écrit dans un journal et qu’on peut d’un seul mot
-ruiner une grande entreprise, on a les mains liées par l’intérêt
-d’autrui.
-
-Valentin s’exprimait assez librement sur la politique étrangère. Il ne
-craignait point de publier ses sympathies pour les nations opprimées en
-Italie, en Hongrie et dans votre glorieuse et infortunée Pologne. Il a
-pu prédire aux Italiens une destinée qui s’accomplit aujourd’hui, et
-dessiner sur le papier la carte de l’Europe telle que nous la verrons
-dans trois ou quatre ans. Mais lorsqu’il touchait au gouvernement
-chatouilleux de la France, il avait beau prendre des gants de la peau
-la plus douce, il manquait rarement de se faire donner sur les doigts.
-
-Cependant il n’était pas un révolutionnaire de la dangereuse espèce. Il
-pensait, je l’avoue, que la République est un bien joli gouvernement;
-mais il croyait aussi qu’on doit prendre le temps comme il vient et
-tirer le meilleur parti possible du gouvernement que l’on a.
-
-L’empereur Napoléon III ne lui ayant jamais fait ni bien ni mal, il
-le jugeait sans passion et ne voyait en lui ni un tyran ni un dieu.
-Une étude approfondie de l’histoire contemporaine l’avait conduit à
-supposer que la politique impériale, si ferme et si inflexible en
-apparence, pourrait bien être un roseau peint en fer. Il s’imaginait,
-bien à tort sans aucun doute, qu’il suffisait d’un choc, d’un souffle,
-d’un rien, pour faire pencher vers la révolution ou vers la réaction
-les maîtres d’un grand empire. Et le pauvre garçon écrivait naïvement
-ses petites lettres comme si elles avaient dû aller à Quevilly en
-passant par les Tuileries, Compiègne ou Saint-Cloud.
-
-Quelquefois, pour faire excuser une vérité un peu hardie, il lançait
-deux ou trois mots polis à l’adresse des hommes qui nous gouvernent.
-Mais quel n’était pas son désappointement lorsqu’en lisant le journal
-il ne trouvait plus que les petits mots gracieux et nulle trace de
-cette vérité hardie qui devait passer sous le pavillon de la politesse!
-Souvent aussi on lui rendait des articles tout entiers, que la
-direction prudentissime n’osait insérer dans le journal.
-
-Ces contrariétés ne l’ont pas conduit au tombeau, car nous sommes loin
-de 1830, et l’on ne meurt plus pour si peu. Mais vous savez comme moi
-que notre ami s’est éteint assez tristement, peu satisfait de la vie
-et surtout de la politique, mécontent des idées et des personnages qui
-prévalaient alors et persuadé que les hommes ne sauraient être sains et
-bien portants dans un édifice sans toiture.
-
-Pauvre Valentin! c’est le 23 novembre qu’il est mort, à la veille de
-ces glorieux décrets qui lui auraient rendu le courage et la vie.
-J’achèverai sa tâche, si je le peux, maintenant qu’il est permis
-d’écrire.
-
- EDMOND ABOUT.
-
-
-
-
- LETTRES
- D’UN
- BON JEUNE HOMME
- A
- SA COUSINE MADELEINE
-
-
-
-
-I
-
-LE BEAU PAYS DE BADE
-
- De mon respect pour les journaux.--Opinion de la presse française
- sur Bade et son gouvernement.--Je voyage par admiration.--Passage
- du Rhin.--Je me lie d’amitié avec un honnête Allemand.--De quelques
- usages allemands qui ne se retrouvent pas chez nous.--Contrebande,
- contrefaçon, loterie, fausse monnaie, etc., etc.--Bon conseil
- que je n’ai pas suivi.--Promenade solennelle des wagons
- allemands.--Bade et ses hôtes.--Mélancolie publique.--Une personne
- dont on dit du mal et un homme dont on dit du bien.--Elle.--Je la
- trouve.--Bataille.--Défaite.--Arrestation.--Lui.--Je pars sans l’avoir
- vu.--Un souhait en l’air.
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Je lis les feuilles avec le plus profond respect, et toute parole
-imprimée est pour moi parole d’Évangile. Ne savons-nous pas depuis
-longtemps que MM. les rédacteurs aimeraient mieux se couper le poing
-que de tromper la crédulité publique? D’ailleurs, j’ai entendu dire
-dans plusieurs cafés que le journalisme est un sacerdoce.
-
-Or, il y a quasiment trois mois que tous les journaux de Paris
-célèbrent à l’unisson une petite ville d’Allemagne appelée Bade. Les
-uns admirent la beauté sauvage de ses environs, la solitude de ses
-forêts, la majesté des ruines qui l’entourent, la salubrité de ses
-eaux, la douceur de son climat, le silence, la paix et le recueillement
-qu’on y goûte. Les autres sonnent une fanfare retentissante en
-l’honneur des bals, des spectacles, des symphonies, des chasses, des
-courses, des feux d’artifice et du brouhaha plein de charmes qui
-remplit cet adorable enfer.
-
-Un sceptique serait peut-être alarmé de ces descriptions
-contradictoires. Pour moi qui ai le cœur simple et l’esprit conciliant,
-j’ai compris que chacun, suivant ses goûts, trouvait à Bade le silence
-ou le bruit, la cohue ou la solitude, et que tout le monde y était
-content. Lorsque j’entendais louer les mœurs simples, l’hospitalité
-et le désintéressement des indigènes, je me rappelais les ballades
-du moyen âge et les contes du bon chanoine Schmidt; j’étais heureux
-d’apprendre que rien n’avait changé et qu’on trouvait encore au delà
-du Rhin l’Allemagne au cœur d’or, l’Allemagne aux yeux bleus. Quand
-je lisais dans une correspondance de Bade: «La ville est pleine de
-ducs, de grands-ducs, d’archiducs; nous ne les comptons plus que
-par douzaines. Il y en a dans tous les hôtels; on les rencontre à
-la Conversation par compagnies de sept ou huit; il est permis de
-les toucher avec la main et même de leur taper respectueusement sur
-le ventre;» je me disais avec une pointe d’orgueil démocratique:
-«Qu’est-ce que cela prouve? Que le siècle a marché, et que la bonne
-Allemagne est à la tête du progrès.»
-
-Quand j’apprenais qu’un pauvre Italien est arrivé à Bade avec vingt
-sous dans sa poche et qu’il en est parti millionnaire, je souriais
-finement, et je pensais en moi-même: «Pourquoi s’en étonner? ne faut-il
-pas s’attendre à tout dans un pays gouverné par le plus magnifique des
-monarques? Ce Bajazet ou Bénazet que les journaux exaltent à l’envi,
-ce prince qui donne les plus belles fêtes de l’Europe dans des salons
-dignes de Louis XIV, cet ami des arts qui commande des comédies et des
-opéras-comiques pour l’ébattement de sa cour, ce sportsman qui jette
-quatorze mille francs en litière à un cheval qui a bien couru, ne
-devait-il pas faire quelque chose pour la malheureuse Italie?»
-
-Voilà, ma chère cousine, l’opinion que les journaux m’avaient faite sur
-Bade et son souverain. Je présume que tous les Français sont dans les
-mêmes idées, puisqu’ils vont puiser la vérité aux mêmes sources que moi.
-
-Tu comprendras le désir irrésistible qui m’a poussé un beau matin vers
-la petite ville et le grand homme dont on parle si avantageusement tous
-les étés. Je suis parti comme un boulet. Que dis-je? comme un caissier.
-C’est au point que dans ma hâte j’ai oublié d’aller voir midi à la
-belle horloge de Strasbourg.
-
-Quand l’omnibus de Kehl aborda la rive droite du Rhin, mon cœur
-battit, mes yeux se mouillèrent: «Salut, m’écriai-je en moi-même,
-salut! pensive Allemagne! séjour de la bonne foi et de la simplicité;
-patrie des vertus naïves; sanctuaire des souvenirs innocents! Reçois
-un étranger que le hasard a fait naître en France, mais qui méritait
-de voir le jour au milieu des honnêtes Germains!» Peut-être avais-je
-pensé un peu haut, car tous les voyageurs de l’omnibus se mirent à me
-regarder. Mon voisin me tendit la main et me dit:
-
---Monsieur, nous sommes faits pour nous entendre; touchez là.
-
-Comme il parlait mal la langue allemande, je reconnus qu’il était
-Allemand du grand-duché de Bade. Sa figure me plut au premier coup
-d’œil, et son costume aussi. Ses traits semblaient avoir été ébauchés à
-coups de couteau par un artiste de la contrée. Ses pieds longs, larges
-et plats étaient de ceux qui s’appuient fortement sur la terre patrie
-et couvrent une vaste étendue de sol natal. Des bas de laine noire, une
-culotte de drap bleu, un gilet rouge à boutons de cuivre, une redingote
-tombant jusqu’aux talons et une casquette de loutre achèveront de
-te peindre ce vieil Allemand de l’âge d’or. Nous eûmes bientôt fait
-connaissance: donnez-moi un homme de cœur, et, avant cinq minutes, j’en
-fais mon ami.
-
-Il m’offrit si cordialement un verre de bière, que je me fis un
-plaisir de manquer le train pour le suivre dans sa maison. C’était une
-maison de commerce, bien fournie en marchandises de toute sorte et de
-tout pays: vins, liqueurs, cristaux, cigares, librairie, épicerie,
-coutellerie, il y avait de tout dans ce magasin. La politesse me
-commandait d’y faire quelques emplettes. Je jetai mon dévolu sur
-certains cristaux de Bohême que je destinais à ton étagère; mais
-l’énormité des droits à payer me retint.
-
---Qu’à cela ne tienne, s’écria mon nouvel ami: nous les ferons entrer
-sans la permission de la douane.
-
---En contrebande?
-
---Bien sûr.
-
---Est-il Dieu possible! Honnête Allemand, vous faites la contrebande?
-
---Hélas! monsieur, à quoi me servirait-il d’être Allemand, si je ne la
-faisais pas?
-
-Je demeurai confus. A mon sentiment, la contrebande est un vol. Mais je
-ne voulus pas le dire à ce brave homme, de peur de l’affliger.
-
---Ainsi, repris-je d’un air indifférent, vous faites tort au
-gouvernement français de tous les droits qu’il aurait à percevoir sur
-vos marchandises?
-
---Je m’en flatte, et il n’y a pas un Allemand qui ne raisonne comme
-moi. Nous aimons les Français individuellement, mais nous n’aimons
-pas le gouvernement de la France. Obliger les individus en fraudant
-l’administration, c’est double plaisir.
-
-Il y avait dans cet argument je ne sais quoi de spécieux qui m’éblouit.
-
---J’espère au moins, lui dis-je, que vous vous abstenez de faire tort à
-votre gouvernement?
-
-Il me regarda en homme qui ne comprend pas. Je développai ma question.
-
---Voici, lui dis-je, du vin de Champagne, de l’eau-de-vie de Cognac,
-des cigares de la Havane, des rasoirs anglais, du thé: je ne doute pas
-que toutes ces denrées étrangères n’aient payé des droits à Bajazet, je
-veux dire au gouvernement du grand-duc.
-
-Le digne Allemand se mit à rire, et de si bon cœur, que je partageai
-son hilarité sans savoir pourquoi.
-
---Ça! criait-il en montrant du doigt les marchandises que j’avais
-nommées; ça! c’est allemand comme ma casquette, et ça n’est jamais venu
-de l’étranger.
-
---Quoi! ce vin de Champagne ne vient pas de la Champagne?
-
---Est-ce qu’il y a une Champagne?
-
---Cette eau-de-vie de Cognac?...
-
---Nous la faisons nous-mêmes, et je vous prie de croire qu’elle n’en
-vaut ni plus ni moins.
-
---Mais vos rasoirs anglais? vos cigares de la Havane?
-
---Rasoirs anglais d’Allemagne, cigares havanais de Hambourg.
-
---Et le thé, que diable?
-
---Thé allemand, mon cher monsieur. Et vive la patrie allemande!
-
-J’étais sérieusement étonné, et je commençais à me dire que la probité
-varie suivant les climats. Car, enfin, un Rouennais qui ferait ce genre
-de commerce ne passerait pas pour un honnête marchand, et les tribunaux
-le condamneraient pour tromperie sur la nature des marchandises. Je
-regrettai d’avoir amené la conversation sur un texte si délicat, et,
-pour rompre les chiens, je me mis à regarder un rayon de librairie.
-Tous nos romanciers y figuraient par rang de taille, depuis M. Mérimée
-jusqu’à M. Xavier de Montépin.
-
---Pour le coup, m’écriai-je avec un certain soulagement, voici bien de
-la marchandise française.
-
---Française, si l’on veut. Il est possible que ces livres aient été
-écrits en français; mais on ne nous disputera pas l’honneur de les
-avoir imprimés.
-
---Miséricorde! des contrefaçons!
-
---Ah! vous ne connaissez pas encore le patriotisme allemand.
-
-Je me sentis rougir jusqu’aux oreilles. A mon avis, cousine, la
-contrefaçon est le plus infâme de tous les vols, car elle ne dépouille
-guère que des pauvres. Mon hôte prit mon silence pour de l’admiration;
-il me montra des statues, des groupes, des objets d’art de toute
-nature, surmoulés en Allemagne au détriment des artistes français; des
-gravures et des lithographies françaises reproduites et gâtées par
-le patriotisme allemand. Ce spectacle ne diminuait pas positivement
-mon enthousiasme, mais il ébranlait toutes mes idées. Je m’apercevais
-que la notion du juste et de l’injuste est fort incomplète chez les
-Parisiens, et que l’Allemagne a le sens moral beaucoup plus large que
-nous.
-
---Attendez! dit mon hôte, vous n’êtes pas au bout de vos étonnements.
-Voici un tiroir dont vous me direz des nouvelles. Il est plein de
-curiosités tout à fait allemandes, et comme on n’en fabrique pas à
-Paris.
-
-Ici, ma pauvre cousine, permets-moi de me voiler la face. Ni ton âge,
-ni ton sexe, ni ma pudeur ne me permettent de faire l’inventaire
-de ce tiroir. Contente-toi d’apprendre qu’il était plein d’images,
-de moulages et de joujoux curieux sans doute, mais d’une nature
-indescriptible. «Il faut, me dis-je, que le peuple allemand soit bien
-honnête au fond, et d’une candeur bien éprouvée, pour qu’il manie sans
-danger toutes ces malpropretés-là.»
-
-Un tiroir voisin contenait quelques milliers de billets de toutes les
-loteries royales et grand-ducales. Des loteries en Allemagne! Tu vois
-d’ici ma nouvelle stupéfaction. Je n’eus pas le temps de l’exprimer
-tout haut: une jeune Allemande venait d’entrer dans le magasin, et
-j’admirais sa beauté suave. Ses cheveux étaient aussi blonds et aussi
-soyeux que le chanvre le mieux peigné. Simplement vêtue, un petit sac
-de voyage à la main, elle me parut plus poétique que la Dorothée du
-chef-d’œuvre de Gœthe. Elle nous salua modestement et acheta diverses
-choses. Ses emplettes, que je n’aurais pas osé faire, me surprirent
-tellement, que je lui demandai dans quel pays elle allait. Elle me
-conta, sans se troubler, qu’elle allait à Paris vivre familièrement
-avec un homme assez âgé, mais jeune de cœur. Une de ses amies, établie
-en France depuis deux ans, lui avait procuré cette bonne place. Elle
-ne craignait point de s’ennuyer, car elle trouverait à Paris plusieurs
-Allemandes de sa connaissance, établies dans des conditions analogues.
-
---Voilà, dis-je à mon hôte, un nouveau genre d’exportation.
-
---Eh! eh! répondit-il avec son gros rire cordial; on vend ce qu’on a.
-
-La jeune fille paya en or; le marchand lui donna son reste en argent
-français.
-
---Puisque vous allez à l’étranger, lui dit-il, je ne veux pas vous
-donner de fausse monnaie!
-
-Ce fut encore à moi à dresser l’oreille. De la fausse monnaie... Je
-n’en revenais pas.
-
-L’excellent homme me montra dans son comptoir un casier tout rempli de
-cuivre argenté et désargenté.
-
---Toutes ces pièces, me dit-il, sont bien loin de valoir la somme
-qu’elles représentent. Mais, comme une grande partie de la richesse
-nationale est en monnaie de cet acabit, nous nous en servons entre nous.
-
-Il n’y avait pas une heure que je foulais le sol sacré de l’Allemagne,
-et j’avais eu le temps de faire connaissance avec des institutions bien
-différentes des nôtres. La fausse monnaie, la loterie, la contrebande,
-la contrefaçon, la falsification des denrées, l’exportation des blondes
-et tant d’autres choses inattendues me montraient ce beau pays sous
-un jour nouveau. Ma bonne opinion des Allemands restait entière, car
-on n’oublie pas en un jour trente ans de sympathie et d’admiration.
-Cependant je sentais au fond du cœur une inquiétude vague; il me
-tardait d’arriver à cette ville de Bade dont la réputation est si pure
-dans les journaux. Je pris congé de mon hôte, qui ne parut pas me dire
-adieu sans regret:
-
---Ainsi, dit-il, vous partez sans avoir rien choisi dans ma boutique.
-J’en suis contrarié, non pour moi, mais pour vous.
-
---Pour moi! Ah! je ne sortirai pas d’ici que vous ne m’ayez expliqué ce
-mot-là.
-
---Rien de plus simple. L’argent que vous dépenseriez chez nous serait
-autant d’épargné, et ce que vous emportez à Bade est autant de perdu.
-
-Ce mot méritait une explication. Je voulus à toute force en avoir le
-cœur net, et je manquai le train pour la deuxième fois.
-
-Mais pourquoi n’ai-je pas cru l’honnête marchand de Kehl? pourquoi
-l’ai-je accusé de calomnier les institutions de son pays et les grands
-hommes de l’Allemagne? Que j’aurais mieux fait de vider ma bourse dans
-son magasin! J’aurais rapporté à Paris des denrées assez médiocres,
-mais du moins j’aurais rapporté quelque chose.
-
-Je partis pour Bade en dépit des augures. Le premier objet que
-j’aperçus à la gare, c’est un suisse en livrée, la canne à la
-main. Personnage emblématique, qui symbolise à lui seul la lenteur
-majestueuse des chemins de fer allemands. Comme la distance entre Kehl
-et Bade est fort courte, on nous fit trois fois changer de train pour
-l’allonger un peu. Nous cheminions doucement à travers des paysages
-médiocres. Quelques petits villageois, pieds nus, s’amusaient à courir
-le long de la route et à nous dépasser de temps en temps. Nous arrivons
-enfin.
-
-Au premier abord, quand mon pauvre argent sonnait encore dans mes
-poches, les environs de la ville m’ont paru beaux. Oui vraiment,
-presque aussi beaux que les Vosges, que les Français connaissent
-si peu. Il y a des collines boisées, des pelouses assez vertes, et
-une petite rivière où il serait facile de verser de l’eau. La ville
-elle-même, autant que j’ai pu en juger, se compose d’auberges assez
-propres, avec quelques jardinets alentour. Comme j’étais venu sans
-bagages, je cheminais tout doucement, les mains dans mes poches, et
-suivant le monde. Il me parut que tout le monde allait du même côté. Je
-passai devant un vaste bâtiment chargé de grandes mauvaises peintures,
-et je craignis un instant que ce ne fût le palais du souverain. Mais la
-foule ne s’y arrêtait pas, et personne n’y entrait. Était-ce la laideur
-des peintures qui faisait peur au public? Je n’ai pu le savoir. Un
-promeneur obligeant m’a dit que cet édifice contenait une source d’eau
-minérale. On ne sait pas encore si elle est bonne ou mauvaise, attendu
-que personne n’a eu la curiosité d’en goûter.
-
-Je passai outre, et j’arrivai devant une grande halle, pavoisée de
-drapeaux. Les couleurs du pays sont jaune et rouge. Cet ensemble n’est
-pas harmonieux, mais il est gai, cela fait penser à polichinelle.
-Quelques ouvriers accrochaient des verres de couleur à la devanture
-du monument; d’autres préparaient tout pour un feu d’artifice. Une
-affiche collée sur le mur annonçait, pour le soir, un grand bal et
-un spectacle, et des courses de chevaux pour le lendemain. A ces
-munificences je reconnus que j’étais bien dans la capitale de M.
-Bénazet.
-
-La place était couverte d’un populaire assez nombreux. J’y découvris
-en peu de temps vingt figures de ma connaissance. Arsène Houssaye,
-Decourcelle, Méry, Maxime Ducamp, Amédée Achard, Delacour, Edmond
-Martin, Charles Marchal, Carjat, Paul d’Ivoi, Clément Caraguel, Vivier,
-Régnier, Bressant, Sainte-Foy, des poëtes, des philosophes, des
-journalistes, des artistes se promenaient là, comme sur le boulevard
-des Italiens. Le comte Sollohub rimait en bon français au pied d’un
-arbre allemand, et mademoiselle Fix, dans un petit coin, faisait
-enrager les trois quarts du Jockey-Club. «Évidemment, dis-je en
-moi-même, l’homme qui a su grouper autour de son palais tant d’êtres
-intelligents n’est pas un prince ordinaire, et, depuis Périclès...»
-
-Un ami fit le tour de la place avec moi en me nommant les grands
-personnages. Il y en avait de toute l’Europe; moins pourtant que je
-n’aurais cru. Je vis cinq ou six femmes vraiment jolies, à qui personne
-ne faisait attention. En revanche, on s’empressait autour de deux ou
-trois haridelles étrangères, fripées, ridées, roussies, fanées comme si
-elles avaient voyagé dans des malles jusqu’à l’âge de cinquante ans.
-Voilà ce que je vis du premier coup d’œil.
-
-A la seconde inspection, je remarquai que tous les visages étaient
-sinon tristes, du moins maussades. Je ne m’attendais pas à trouver le
-public si sérieux au milieu d’un océan de plaisirs. Deux membres du
-Jockey-Club passèrent à ma droite en se donnant le bras. L’un disait:
-«Elle m’a pris mille louis en deux jours.--J’ai eu plus de bonheur,
-répondit l’autre: je ne lui en laisse que cinq cents.--Ce qui me
-console un peu, reprit le premier, c’est que ce gros garçon d’Agen nous
-a vengés.»
-
-Elle? qui, elle? Ce féminin m’intriguait un peu. Assurément, la
-personne dont on parlait n’était pas mademoiselle Fix. Mais j’aurais
-bien voulu savoir le nom de celle qui puisait si gaillardement dans les
-poches du Jockey-Club.
-
-Je tombai au milieu d’un groupe de chroniqueurs et de vaudevillistes.
-Ils parlaient de la même personne, mais sans la nommer. L’un se
-plaignait de lui avoir donné six cents francs; un autre lui avait
-laissé le prix de dix-huit articles; un troisième s’était vu dépouiller
-par elle de tous ses droits d’auteur de la saison. Elle, toujours
-elle! Je n’osai pas demander le nom d’une créature aussi dangereuse: on
-se serait moqué de mon ignorance, car ces messieurs aiment à gouailler
-le prochain.
-
-La faim me prit, il était six heures; j’entrai dans un restaurant
-appelé Restauration. Je demandai qu’on me servît à l’allemande; les
-garçons comprirent probablement que je voulais être servi avec lenteur.
-J’attendis une chaise pendant vingt minutes, et les autres plats
-accoururent du même train. Tu penses si j’eus le temps d’écouter la
-conversation des tables voisines! Il y en avait une entièrement meublée
-de jolies filles ou qui avaient été jolies. Je les reconnus presque
-toutes pour les avoir vues au bois de Boulogne dans des voitures à
-deux chevaux. A Bade, leur fortune semblait plus modeste; à peine s’il
-leur restait quelques bijoux. Elles se serraient tristement les unes
-contre les autres, comme des colombes surprises par l’orage, et elles
-buvaient du vin de Champagne en jurant tout bas entre leurs dents.
-«Assurément, pensais-je, ce n’est aucune de ces dames qui a dévalisé
-le Jockey-Club.» Je vis bientôt que je ne m’étais pas trompé, car
-elles maugréaient aussi contre la créature dangereuse qui les avait
-dépouillées de tout. Diantre! j’avais toujours entendu dire que les
-loups ne se mangent pas entre eux.
-
-Une de ces dames s’écria dans la chaleur de son dépit:
-
---Dire que la gueuse m’a volé cinquante mille francs!
-
---Bah! répondit philosophiquement sa voisine; tu te referas cet hiver.
-
---Oui, mais quel travail!
-
-Pauvre dame! Je la plaignais de tout mon cœur. Elle était d’un certain
-âge et visiblement fatiguée. Par quels efforts pouvait-elle gagner
-cinquante mille francs en un hiver, dans notre pays où le travail des
-femmes est si mal rétribué?
-
-Je dînai cependant, et je fis un des plus mauvais repas dont il me
-souvienne. Ah! ce n’était point cette table de M. Bénazet, dont il est
-question dans les journaux. Aussi me tardait-il de faire connaissance
-avec ce grand homme, pour qu’il m’invitât à dîner. Ce fut lui du moins
-qui me régala au dessert. Son feu d’artifice que je vis pour rien, et
-sans quitter la table, me plut infiniment. J’appelai un journaliste
-de Paris qui entrait dans la salle, et je lui dépeignis en termes
-chaleureux mon admiration et ma reconnaissance.
-
---Vous avez raison, me dit-il, c’est le plus aimable, le meilleur et
-le plus généreux des hommes. Granier de Cassagnac a dit autrefois;
-«Enfoncé Racine!» S’il venait à Bade pour un jour, il s’écrierait avec
-autant de raison: «Enfoncé Louis XIV!»
-
-Je me levai de table et je me promenai devant la grande halle, sous
-le portique illuminé. J’ai la digestion philosophique, comme tu sais,
-surtout après un mauvais repas. Je me disais que les Manichéens n’ont
-pas tout à fait tort lorsqu’ils prétendent que le monde est partagé
-entre deux influences contraires. Car voici d’un côté une mauvaise
-créature qui s’applique à mettre les gens sur la paille; et voilà
-d’autre part un bienfaiteur des hommes qui se signale chaque jour
-par une nouvelle libéralité. Mais quelle pouvait être cette personne
-funeste? Un passant me l’apprit en me culbutant.
-
---Gredine! criait-il; elle m’a rasé comme un ponton: il ne me reste pas
-trente francs pour rentrer à la boutique!
-
---Qui? lui dis-je en le prenant au collet, qui est-ce qui vous a
-dépouillé de votre argent?
-
-Le voyageur du commerce répondit avec une brusquerie bien excusable:
-
---Mais est-il bête! c’est la Banque.
-
-En même temps, il me montra du doigt, à travers la porte ouverte, une
-grande table entourée de monde.
-
-J’allai voir ce qui s’y passait, et je compris en peu d’instants
-que la Banque est un être de raison, une abstraction pure, mais une
-abstraction qui enlève l’argent du pauvre monde. L’honnête marchand de
-Kehl m’en avait parlé à mots couverts, mais j’avais oublié ce qu’il
-m’avait dit. Je regardai innocemment la bataille de la Banque et des
-joueurs. Mon voisin, qui jouait, fut assez heureux pour amasser en peu
-d’instants une somme rondelette. Cet exemple m’attira. Je vis qu’avec
-un peu de bonheur il me serait facile de faire payer par la Banque
-toutes les dépenses de mon voyage. Quel plaisir de raconter à Paris que
-j’ai vu M. Bénazet face à face, et qu’il ne m’en a rien coûté! Je me
-mis donc à jouer très-petit jeu; mais le diable était probablement de
-la partie, car je perdis à tous les coups. Ou plutôt non: je gagnai une
-fois dix francs qui furent ramassés par un monsieur, et une autre fois
-un beau louis d’or que je vis enlever par une dame très-respectable.
-
-J’espérais encore que la fortune se retournerait vers moi, et que
-mes voisins me permettraient d’en profiter, mais ma bourse s’épuisa
-plus tôt que ma mauvaise veine, et je me trouvai sans un sou. Le
-déménagement de mes finances s’était fait en moins d’une demi-heure.
-Tout mon argent était allé grossir un énorme tas de monnaies où je ne
-reconnaissais plus même mes louis.
-
-Je demeurai un instant tout penaud, sans trop savoir où je coucherais.
-Un petit Allemand timide se glissa devant moi et jeta cinq francs
-qui furent aussitôt perdus. Mais au même moment un agent de police
-lui frappa sur l’épaule et l’emmena dans un coin. Je les suivis et
-j’entendis l’agent qui disait:
-
---C’est la seconde fois que je vous y prends. Pour commencer, on vous a
-mis à l’amende; aujourd’hui, votre affaire est claire; vous ferez de la
-prison.
-
-Rien n’était plus injuste que ces menaces; car enfin le pauvre diable
-avait joué et perdu loyalement. Je résolus de prendre sa défense et
-de me prouver à moi-même qu’on pouvait, sans un sou vaillant, obliger
-le prochain. Mais, au premier mot de mon plaidoyer, l’agent répondit
-brutalement:
-
---Monsieur l’étranger, ceci ne vous regarde pas. Cet homme est un
-habitant de Bade; les gens de la ville n’ont pas le droit de jouer, et
-je suis payé pour les en empêcher.
-
---Parbleu! répliquai-je, vous auriez bien dû me rendre le même service.
-Il faut que vous ayez peu d’estime pour la Banque, puisque vous lui
-défendez de ruiner vos concitoyens. Vous êtes donc sûr qu’elle doit
-gagner à tout coup? Voilà pourquoi vous lui livrez les étrangers
-naïfs, comme moi, tout en protégeant vos nationaux contre elle. Je
-l’écrirai à ma cousine, et cela modifiera ses idées sur la loyauté
-allemande.
-
-Ce qui m’affligeait le plus, ma chère Madeleine, ce n’était pas d’avoir
-perdu mon argent; c’était de quitter Bade sans avoir vu ce bon M.
-Bénazet. Car enfin je n’avais pas un instant à perdre; il fallait
-profiter de mon billet de retour et prendre la fuite à l’instant.
-Maudite Banque! scélérate de Banque! elle m’a privé du plaisir de
-connaître le Louis XIV de notre siècle, le plus magnifique des
-bienfaiteurs de l’humanité!
-
-Si la Providence faisait bien les choses, elle placerait M. Bénazet à
-un bout de l’Europe et la Banque à l’autre bout. Et je ne m’égarerais
-jamais dans le pays de la Banque, mais j’irais tous les ans admirer les
-belles fêtes de M. Bénazet.
-
-
-
-
-II
-
-UN CLUB EN PLEIN AIR
-
- Danger de ramasser des marrons d’Inde dans le jardin des
- Tuileries.--Une réunion très-mêlée.--L’arc-en-ciel.--Le chapelet.--Les
- choristes à l’unisson.--Une jeune femme d’affaires.--La blouse bleue
- et les lunettes d’or.--L’homme aux boulettes de mie de pain.--Le
- valet d’un seigneur étranger.--Une vieille dame déraisonnable.--La
- politique de Tortillard.--Mon intervention.--Je reçois un accueil
- fraternel, comme tous les nouveaux venus du journalisme.--Réflexions
- philosophiques.
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Tu as beau vivre loin de Paris et lire les contes bleus plus souvent
-que les journaux: il est impossible que tu n’aies pas entendu le
-bruit qui s’est fait ici la semaine dernière. La liberté de la presse
-était sur le tapis. Un journal a pris la liberté de dire qu’il ne
-se sentait pas assez libre, et quelques autres ont fait chorus. Le
-gouvernement leur a répondu qu’ils se trompaient, qu’ils n’avaient pas
-les mains liées, et qu’il fallait avoir perdu l’esprit pour secouer si
-bruyamment des fers imaginaires.
-
-Le jour où cette nouvelle fut publiée à Paris, il faisait beau, par
-grand hasard. Je me promenais, à mon ordinaire, sans songer à rien;
-mes pieds me portèrent dans un grand jardin qui s’étend au bord de
-la Seine, entre le palais des Tuileries et la place de la Concorde.
-Les marrons d’Inde commencent à tomber; j’en ramassai quelques-uns.
-Cette innocente récréation me jeta au milieu d’un groupe de neuf
-ou dix personnes. Il y avait deux dames dans le nombre; cependant
-tout le monde parlait à la fois, suivant l’usage des journaux ou des
-journalistes.
-
-Un homme qui semblait exercer une certaine autorité criait de temps en
-temps: «Silence!» Un butor gros, gras et grêlé recommençait toujours
-le bruit et montrait les poings à tout le monde. Le premier devait
-être un personnage officiel. Son front chauve et sérieux contrastait
-singulièrement avec sa figure jeune. La boutonnière de sa redingote
-brillait de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. L’autre avait la
-tenue d’un cuistre et les manières d’un portefaix: je l’aurais pris
-pour un homme de rien, si je n’avais vu un chapelet pendant hors de sa
-poche.
-
-Enfin le tumulte s’apaisa. Le jeune homme à l’arc-en-ciel déclara que
-la séance était ouverte; chacun prit une chaise, et je m’assis comme
-tout le monde, par esprit de curiosité.
-
---Messieurs, dit l’arc-en-ciel, il nous manque deux de nos confrères,
-et précisément, si je ne me trompe, deux orateurs de l’opposition. Nous
-commencerons cependant, car l’opposition est un fait et non pas un
-principe, et nous devons agir avec elle comme si elle n’existait pas.
-
-L’homme au chapelet poussa des cris de corbeau. L’arc-en-ciel le
-rappela poliment à l’ordre; ce ne fut pas sans hausser les épaules. Il
-se pencha même vers son voisin, et lui dit à l’oreille:
-
---On ne trouverait pas dans tout le pays un homme aussi mal élevé; on
-n’en trouverait pas deux dans l’Univers.
-
-Il reprit à haute voix:
-
---Je vous ai réunis pour entendre vos réclamations contre la petite
-note de ce matin. Pour ma part, j’en suis très-satisfait. La liberté de
-la presse me sourit peu. J’ai eu, sous tous les régimes, le privilége
-de tout dire impunément, mais je n’en ai jamais profité. La moindre
-parole prend une trop grande importance en passant par ma bouche. Je
-souffle la hausse ou la baisse, la confiance ou la terreur, la paix ou
-la guerre. C’est pourquoi je tiens mon vent, dans l’intérêt de tout le
-monde. On pourrait presque m’appeler le _Whist_, organe du silence. Or,
-messieurs, je vous le demande, si mes voisins avaient le droit de dire
-tout ce que j’ai le devoir de taire, me resterait-il un abonné?
-
-L’orateur se boutonna jusqu’au menton. Il se tourna ensuite avec une
-familiarité protectrice vers quatre ou cinq messieurs dont l’habit bleu
-à boutons de métal avait un air d’uniforme ou de livrée.
-
---Messieurs, leur dit-il, développez dans votre sens les choses que
-j’ai sommairement exprimées. Il est bien entendu que, si vous vous
-trompez d’un seul mot, je suis là pour vous démentir.
-
-Les hommes en uniforme se mirent à prononcer tous en même temps un seul
-et même discours. Ils parlaient à l’unisson, comme les voix qui font la
-même partie dans un chœur:
-
---J’applaudis, dirent-ils, aux remarquables paroles de mon confrère
-officiel: pourquoi Dieu m’aurait-il donné deux mains, sinon pour
-applaudir? La liberté de la presse est trop grande, à mon sens,
-puisqu’on laisse subsister des journaux qui n’applaudissent jamais
-à rien. Pour ma part, je suis parfaitement libre d’imprimer tout ce
-qu’un ministre me dicte, sauf à recevoir d’un autre ministre un
-avertissement ou un démenti. Cette condition me plaît, quoique un peu
-dépendante. Car enfin, si j’ai revêtu l’uniforme que voici, ce n’est
-pas pour agir à ma tête, c’est pour gagner beaucoup d’argent avec peu
-de danger.
-
-L’arc-en-ciel se mit à sourire en signe d’alliance et de protection. Il
-dit ensuite, d’un front plus rembruni:
-
---La parole est à nos ennemis acharnés. Vous, madame, veuillez parler
-la première. Vous êtes de l’opposition; du moins, vous en avez été sous
-tous les régimes.
-
-La personne interpellée était une jeune femme de vingt-trois ans,
-mais bien mûre et bien sérieuse pour son âge. Veuve d’un journaliste
-de génie, elle s’est mariée en secondes noces à un grand financier,
-et l’on assure qu’elle lui rend des services. Quoi qu’il en soit, son
-nouveau seigneur lui confie les intérêts les plus précieux, car je vis
-sur ses genoux un énorme rouleau d’actions de toute sorte. Elle les
-caressait de la main, tout en parlant. Sa voix était brève et saccadée;
-sa phrase tombait en alinéas, comme le métal jeté de haut tombe en
-grenaille.
-
---Messieurs, dit-elle, mon premier mari, qui est parti plein de gloire
-et de vie pour les Champs-Élysées, m’a appris à défendre la liberté.
-
-»Non-seulement la liberté de la presse, mais toutes les libertés
-imaginables.
-
-»Car il n’y a pas plusieurs libertés, il n’y en a qu’une.
-
-»Mais manquons-nous de liberté?
-
-»Les uns disent oui, les autres non. Je parle comme les uns et je pense
-comme les autres.
-
-»Car je me suis retirée des affaires, ou, pour parler plus juste, dans
-les affaires. Les affaires sont mon unique souci, et je n’ai plus
-d’autre affaire que les affaires.
-
-»La Bourse est un beau monument. La Chambre des députés n’était pas
-mal, mais la Bourse est mieux.
-
-»Dès que nous aurons terminé cette conférence, qui m’intéresse
-médiocrement, j’irai à la Bourse.
-
-»Rentrée chez moi, j’écrirai un bulletin de la Bourse, le plus complet
-qui se publie à quatre heures.
-
-»Aucune puissance humaine ne m’empêchera de dire que mes actions sont
-en hausse et que mes obligations vont aux nues.
-
-»Aucun ministre ne me défendra d’annoncer sur mes quatre dernières
-pages les biberons les plus infaillibles et les médicaments les plus
-mystérieux;
-
-»Et de faire par ces moyens une fortune colossale;
-
-»Et de gagner l’estime et la considération qui accompagnent la
-richesse.
-
-»Voilà ma politique.
-
-»La plus riche de toutes les libertés, c’est la liberté de s’enrichir.
-
-Comme elle achevait de parler, je vis accourir un homme en blouse qui
-s’essuyait le front avec un mouchoir brodé. Il avait des lunettes d’or
-sur le nez, une casquette sur la tête et quatre millions dans la poche.
-Au premier coup d’œil, je crus reconnaître en lui un de ces ouvriers de
-la pensée qui demandaient la députation en 1848.
-
---Arrivez donc! cria le président; il y a un Siècle que nous vous
-attendons.
-
---Vous m’excuserez, répondit-il avec une simplicité majestueuse.
-J’étais chez le marchand de vins de la rue du Luxembourg, et je parlais
-de gloire et de liberté à quelques prolétaires en goguette.
-
-Le chapelet crasseux murmura entre ses dents:
-
---Chez le marchand de vins! Il y est toujours. On n’y entre jamais sans
-le rencontrer sur la table, ou dessous.
-
---Comment le savez-vous? Je croyais que vous n’alliez qu’à la messe.
-
---Chauvin!
-
---Jésuite!
-
---Navet!
-
---Silence, messieurs! s’écria l’arc-en-ciel. Ou plutôt, M. de
-l’opposition radicale est appelé à donner son avis sur la question.
-Qu’il exhale son mécontentement, sans oublier les convenances.
-
---Mes bonnes gens, puisque nous sommes entre nous, je ne ferai point
-de premier-Paris, et je dirai ce que je pense. Il est vrai que je
-revendique assez fièrement la liberté de la presse, mais c’est surtout
-pour faire plaisir à mes abonnés. Les abonnés en général, et les miens
-en particulier, aiment bien que leur journal revendique quelque chose:
-ils déclament le premier-Paris en prenant leur café au lait, et se
-persuadent ainsi tous les matins qu’ils ont mis le gouvernement au
-pied du mur. Mais moi! vous connaissez mes opinions et mes capitaux.
-Lorsqu’on a quatre millions dans sa poche, on n’est pas assez fou pour
-souhaiter le renversement de toutes choses.
-
-»Je fais une petite opposition innocente qui amuse l’abonné et enrichit
-le journal, sans ébranler le gouvernement. Le régime un peu restrictif
-auquel nous sommes tous soumis est plus utile à mes intérêts qu’aux
-vôtres. Premièrement, il me permet de tempérer la fougue de mes
-collaborateurs; deuxièmement, il me débarrasse de toutes les feuilles
-radicales qui me faisaient concurrence; il force les républicains de
-toutes couleurs à venir s’abonner chez moi. Si la liberté absolue de la
-presse renaissait, pour mon malheur, vous verriez _le National_, _la
-Réforme_, _la Démocratie Pacifique_, _le Peuple_ et tous mes ennemis,
-sortir de terre en un instant. Ils se partageraient mes abonnés et mes
-annonces, et mes quatre malheureux millions ne vaudraient plus quatre
-sous.
-
---J’irai le dire à Sparte! hurla l’homme au chapelet.
-
---Et moi, répondit le faux ouvrier, j’irai dire à Rome comment vous
-entendez la charité chrétienne!
-
-Ce débat fut interrompu par l’arrivée d’un nouveau personnage. Il
-marchait d’un pas solennel, la main droite noblement cachée dans le
-châle de son gilet. Un faux col ferme et droit encadrait sa mâchoire
-imposante; son costume était correct comme une phrase de M. Villemain
-et moderne comme une fable de M. Viennet. Un parfum académique
-voltigeait autour de lui. On s’empressa de lui donner la parole, car il
-était de ceux qui la prennent lorsqu’on ne la leur offre pas.
-
---Messieurs, dit-il, je m’étais oublié sur la place Vendôme.
-
---C’est un lieu fécond en enseignements, murmura l’arc-en-ciel.
-
---Peut-être; mais je suis né pour donner des leçons, et non pour en
-recevoir. Je me suis, dis-je, oublié sur la place Vendôme avec toute
-l’Académie française, et madame de Saint-Benoît, bien connue dans
-les _Deux Mondes_ pour la vivacité de ses saillies. Nous avons fait
-ensemble une petite manifestation assez hardie, qui consiste à lancer
-contre la base de la colonne quelques boulettes de mie de pain.
-
---Pensez-vous donc l’ébranler ainsi?
-
---A Dieu ne plaise! C’est une façon d’exprimer en style parlementaire
-le regret de quelques belles âmes pour un système d’institutions et un
-réseau de libertés que le nouvel ordre de choses a momentanément, je
-l’espère, éloigné de mon pays.
-
---L’animal parle bien! murmura entre ses dents l’homme au chapelet;
-mais nous éreintons mieux que ça.
-
---Silence! dit l’arc-en-ciel. C’est l’honorable préopinant qui a
-réclamé la liberté de la presse. Il a la parole pour développer sa
-motion.
-
---Dieu puissant! s’écria l’orateur avec une terreur visible.
-Penserait-on à m’accorder ce que je demande? Ce serait fait de moi, et
-il ne me resterait plus qu’à mourir.
-
---Rassurez-vous, dit le président. Mais je croyais, en bonne foi,
-que vous réclamiez la liberté absolue de la presse, comme le régime
-parlementaire, le cens électoral et toutes les fictions du gouvernement
-constitutionnel.
-
---Je demande à m’expliquer. Si vous aviez l’habitude de me lire,
-peut-être, messieurs, au lieu de vous arrêter à la superficie des
-mots, sauriez-vous pénétrer le sens intime et les arrière-pensées
-de ma polémique quotidienne. Car je dis ce que je veux, et les bons
-entendeurs me comprennent fort bien, et il n’est pas une idée qu’on ne
-puisse exprimer, sous quelque régime que ce soit, lorsqu’on ne manque
-ni d’esprit, ni de politesse.
-
-»Mes abonnés, qui sont tous personnes riches et éclairées, savent
-interpréter mes soupirs et les porter à leur adresse. Lorsque je
-réclame une liberté pour le peuple ou un privilége pour la classe
-moyenne, ils sous-entendent ingénieusement le nom de la dynastie qui
-pourrait seule apporter à mon pays des biens si précieux. Je ne suis
-pas un journal de principes, car mes principes ont changé plus d’une
-fois; je suis un journal de famille, et je me glorifie d’être toujours
-resté fidèle à mes affections. Or, messieurs, si votre gouvernement,
-pour me nuire, m’accordait les libertés que je lui demande pour
-le harceler, qu’arriverait-il? Je serais forcé ou de me rallier
-ouvertement à lui et de trahir ceux que j’aime, ou de m’insurger sans
-aucune apparence de raison contre mon bienfaiteur. Conservons donc,
-s’il vous plaît, et le plus longtemps qu’il sera possible, ces utiles
-restrictions sans lesquelles je n’aurais plus aucune raison de parler
-ni, par conséquent, aucune raison d’être.
-
-Une petite voix aiguë et chevrotante comme la voix d’une perruche,
-s’écria tout à coup:
-
---Oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui!
-
-Toute l’assemblée jeta les yeux sur l’auteur de cette manifestation
-bizarre. C’était une petite dame excessivement cassée, mais qui n’avait
-pas abdiqué ses prétentions. Elle portait avec orgueil une robe semée
-de fleurs de lis, sans voir que les fleurs de lis étaient presque
-partout effacées. Ses cheveux étaient poudrés avec soin, quoique le
-temps les eût faits plus blancs que la poudre. Cinq ou six mouches de
-satin noir émaillaient sa figure sillonnée de rides; sa main osseuse
-folâtrait, non sans coquetterie, avec un petit drapeau blanc.
-
-Le président se pencha à son oreille et lui cria tant qu’il put:
-
---Madame! avez-vous quelque chose à dire? La parole est à vous. Vous
-savez de quoi il s’agit?
-
-Elle répondit avec une volubilité extraordinaire:
-
---Oui, oui, oui, oui, oui, oui! Mon âge? Bientôt deux cent cinquante
-ans. Mon principe? L’appel au peuple. Appelez! appelez! ne craignez
-pas! Le peuple est pour nous à Paris, à Parme, à Florence, à Modène!
-Jouez-vous le reversi? Moi, je l’adore. J’aime aussi M. de Wellington;
-il a beaucoup fait pour nous. J’avais un pauvre carlin; c’était le
-dernier, oui, oui, oui! mais joli comme un amour! Hélas! monsieur, la
-Révolution me l’a tué; Robespierre l’a fait cuire. Comment se porte
-Madame? Monseigneur le dauphin, vous savez? le grand dauphin, fils
-du grand roi? Je l’ai connu bien enrhumé. Le vidame de Cachan nous
-abandonne; on ne le voit plus. Vive le roi quand même! mais n’oubliez
-pas l’appel au peuple!
-
-Le président arrêta ce moulin à paroles. Il voyait bien que la bonne
-dame n’avait plus toute sa raison.
-
---Madame, lui cria-t-il, on a fait appel au peuple.
-
---Ah! vraiment! vous me faites plaisir. Oui, oui, oui. Eh bien,
-qu’est-ce qu’ils ont répondu, ces braves gens? vive le roi?
-
---Je regrette d’avoir à vous annoncer une mauvaise nouvelle, mais ce
-n’est pas cela qu’ils ont dit.
-
---Ah! les marauds! les faquins! les bélîtres! Voyez-vous cette
-canaille qui se révolte contre ses maîtres! Aussi, pourquoi
-s’avisait-on de les consulter? Envoyez-les tous ici, que je leur
-apprenne à vivre. Vidame, tirez l’épée, prenez ce ruban; il est à mes
-couleurs; exterminez-moi les maroufles, tous, tous, et, quand il n’en
-restera plus un seul, je vous donnerai ma main à baiser.
-
-La cause était entendue. Le président dit à l’homme au chapelet:
-
---Vous avez la parole; n’en abusez pas.
-
---Et s’il me plaît d’en abuser, répondit-il brutalement, qui de vous se
-permettra de me reprendre? Je dis ce qui me plaît, je ne relève que de
-moi-même, et d’un homme qui n’est pas en France. C’est lui qui me paye
-mes gages. Lorsque je vais le voir, il me donne à baiser le pied de
-son valet de chambre. Quant à votre gouvernement, je le tolère, il me
-tolère, nous sommes quittes. Tout le monde sait que je cogne dur; voilà
-ma liberté de la presse. Pour ce qui est des lois répressives, j’en
-demande, et de bonnes, et de terribles. Il m’en faut pour mes inimitiés
-et mes vengeances. Si je dénonce un homme à la justice, il faut qu’elle
-le ruine, qu’elle l’enferme, qu’elle l’étrangle!
-
-Il reprit avec une mélancolie assez touchante:
-
---Mais hélas! Dieu clément! notre siècle est bien mollasse: on
-n’étrangle plus. Les navets de l’Université se permettent d’écrivailler
-contre nous, et ils ne sont pas même brûlés! Tout au plus si l’on brûle
-leurs livres.
-
-Il leva ses regards au ciel, lorgna du coin de l’œil une jolie
-promeneuse qui traversait l’allée, et se mit à dire son chapelet.
-
-Tous les assistants avaient parlé, et je croyais que le président
-allait résumer les débats, quand je sentis quelque chose remuer sous
-ma chaise. Un nain boiteux, qui semblait sortir de terre, s’écria en
-grimaçant:
-
---Elle est trop bonne! Et moi, j’en suis donc pas?
-
-On allait lui demander son nom, mais l’homme au chapelet le reconnut:
-
---Bonjour, Tortillard, lui dit-il, bonjour petit. Tu es bien laid et
-bien vicieux, mais je t’aime: on n’a jamais su pourquoi. Parle, mon
-mignon; ces messieurs et ces dames sont tout oreilles.
-
-Le nain se redressa tout fier, et commença ainsi:
-
---M_av_ess_av_ieurs! J_av_e v_av_ous d_av_ir_av_ai...
-
---Quel est ce langage? demanda le président.
-
---Ça! c’est le javanais, la langue des jeunes personnes de ma
-connaissance. Monsieur ne sait pas le javanais? On va servir autre
-chose à monsieur. Je commence. Mes petites vieilles, nous sommes tous
-du bâtiment. Si je me mettais à vous vendre mon piano, vous diriez:
-«Gnouf! gnouf! trop tard le tonnerre!»
-
-L’assemblée, qui ne connaissait pas l’argot des coulisses, se récria
-violemment.
-
---Mais, tas de _pantes_, reprit l’orateur dans un nouveau langage, vous
-êtes plus _sinves_ que des _largues_...
-
---Arrêtez! s’écria l’académicien parlementaire. Je reconnais ce
-dialecte. On l’a parlé assez longtemps au rez-de-chaussée de ma maison,
-lorsque M. Eugène Sue écrivait _les Mystères de Paris_. C’est l’argot
-de Toulon, malheureux jeune homme! Avez-vous donc été au bagne?
-
-Le nain répondit avec une dignité qui nous frappa tous:
-
---Non, monsieur, j’ai toujours été acquitté.
-
---Tant mieux pour vous, reprit le président; mais vous ne le serez
-peut-être pas toujours. Si les lois qui régissent la presse sont
-appliquées dans toute leur rigueur, que deviendrez-vous?
-
---Ce que je deviendrai? Elle est trop bonne! Je deviendrai
-millionnaire. Je ne suis pas politique, moi; je n’éreinte que les
-innocents, je ne discute que la vie privée, je n’attaque que les gens
-sans place. Supprimez les vrais journaux, je les remplacerai tous, et
-le public me dévorera comme les dévotes mangent des boudins de poisson
-et des côtelettes de pâte frite, pour tromper l’austérité du carême.
-Je serai le _Moniteur_ de la prostitution, _la Patrie_ du scandale, le
-_Journal des Débats_ malhonnêtes, _l’Union_ des vices, _l’Estafette_
-des lettres anonymes. On me lira par curiosité, par malveillance, par
-peur. Tous les honnêtes gens iront m’acheter le matin pour s’assurer
-que je ne les accuse pas d’inceste ou de parricide.
-
---Mais si vous ne touchez que des choses malpropres, vous risquez fort
-de vous salir les mains.
-
---Il n’y a pas de danger: les gens véreux me payeront des gants.
-
---Nous avons des lois sur la diffamation.
-
---Connu. Mais j’ai calculé la chose. Supposé que je tape un peu trop
-fort sur un monsieur pas tolérant. Il me fait un procès; bon! il est
-sûr de le gagner; bon! qu’est-ce que je fais? Je cours trouver mon
-homme loyalement, le front haut. Je lui dis: «Vous allez me perdre,
-ruiner un pauvre petit ouvrier qui travaille dans la calomnie pour
-gagner son malheureux pain. En serez-vous plus fier? Non; car, avant
-de me laisser condamner, mon avocat vous jettera à la face un boisseau
-d’injures. En serez-vous plus riche? Non; car, si je vous paye des
-dommages-intérêts, l’honneur vous commande de les porter au bureau
-de bienfaisance. Croyez-moi, dans votre intérêt, vous ferez mieux de
-me pardonner. Je vous offre mes colonnes; elles sont à vous; nous y
-accrocherons tous vos ennemis. Si vous avez quelque bonne vengeance à
-exercer en dessous, j’ai deux ou trois petits jeunes gens qui feront
-l’ouvrage. Voulez-vous du mal à quelqu’un? Nous allons l’injurier, lui,
-sa femme, ses enfants, ses amis, ses domestiques, son portier, son
-cheval! Oui, nous dirons que son cheval a la morve, et s’il a besoin de
-le vendre, il n’en tirera pas vingt-cinq francs!» Messieurs et chers
-confrères, ce petit discours éloquent réussit neuf fois sur dix.
-
---Mais un homme diffamé ne s’adresse pas toujours aux tribunaux. Il y a
-des épées et des pistolets en ce monde.
-
---Tant mieux! qu’on me tue mes rédacteurs! J’en trouverai assez
-d’autres, et l’argent gagné ne périt pas. Ah! messieurs! si Dieu
-permettait que je perdisse un homme par semaine! C’est ça qui fait
-vendre les numéros!
-
-L’homme au chapelet battit des mains; les autres gardèrent le silence.
-Pour moi, cousine, une démangeaison invincible me poussait à protester
-un peu.
-
---Mais, mon petit monsieur, dis-je à l’orateur, si, dans l’intérêt de
-la sécurité publique, on vous écrasait comme une chenille?
-
---Mon bonhomme, répondit-il, il ne faut qu’une courbette et une
-cabriole pour éviter bien des malheurs. Au reste, personne n’a rien
-à voir dans mes affaires, puisque j’éreinte tout le monde, excepté
-les gens en place. Mais qui es-tu pour me parler ainsi? Je ne t’ai
-rencontré ni dans les brasseries ni dans les autres lieux où je vais
-chercher l’esprit français.
-
---Monsieur, répliquai-je fièrement, je ne suis rien qu’un bon jeune
-homme. Mais la parole des gens de bien mérite d’être écoutée partout.
-C’est, comme qui dirait, la voix de l’opinion nationale.
-
-L’assemblée se leva comme un seul homme, en criant: «Un intrus parmi
-nous!» Mon expulsion fut votée d’enthousiasme. Seul, l’homme au
-chapelet proposa de me garder, pour me faire cuire à petit feu. Je
-m’enfuis à toutes jambes, comme si tous les diables de l’inquisition
-avaient été à mes trousses.
-
-Quand j’arrivai devant le palais des Tuileries, à deux pas de la
-sentinelle, le courage me revint. Je m’assis sur un banc, et je
-repassai dans ma mémoire tout ce que j’avais entendu en ma vie pour et
-contre la liberté de la presse.
-
-Il est certain, pensai-je en moi-même, que l’empereur de Russie est
-solidement assis sur son trône. Cela tient apparemment à ce que la
-presse n’est pas libre dans ses États. Mais le trône d’Angleterre est
-aussi solide, pour le moins, quoique la presse soit libre et très-libre
-en Angleterre. On a dit qu’un roi des Français avait été culbuté en
-1848 par la liberté de la presse. Mais on dit aussi qu’un roi de
-France s’est mis à voyager en 1830, parce qu’il avait fait la faute de
-lier les mains aux journaux. Il y a du pour et du contre dans cette
-question-là.
-
-Je levai les yeux sur le palais des Tuileries, et je me dis: «L’homme
-qui a su trouver un tel logement en passant par la prison de Ham n’a
-rien à craindre de sept ou huit feuilles de papier. Si jamais son
-étoile doit tomber du ciel, où elle brille d’un éclat assez imposant,
-ce n’est pas la plume d’un journaliste qui ira la décrocher! Par
-le bonnet de coton de mon vieux père! je donnerais deux sous pour
-rencontrer l’empereur dans son jardin! «Sire, lui dirais-je, j’ai une
-idée à vous offrir; prenez-la pour ce qu’elle vaut. M’est avis que vous
-feriez bien de nous accorder la liberté de la presse, histoire de faire
-enrager quelques méchants journaux, en leur prouvant que personne ne
-les craint.»
-
-
-
-
-III
-
-LES PIÈCES DE DIX SOUS
-
- Ma joie et mon chagrin.--Un fait divers.--Physionomie du marchand de
- tabac.--Chaque Français a droit à 4 fr. 50 c. de petite monnaie, si
- jamais on fait un partage.--Visite à Godard.--Bataille de l’or et de
- l’argent.--Les crises.--Économie politique.--Destruction des pièces de
- cent sous.--Loi de 1803.--Visite à l’Hôtel des monnaies.--Générosité
- d’un grand État envers un simple particulier.--Fabrication des
- monnaies.--J’ai une idée.--Mon idée n’est pas de moi, elle
- est de Colbert, de Turgot, de Necker, de Montesquieu et de M.
- Humann.--Objections de Godard.--Je les réfute une à une.--Godard
- s’aperçoit que j’ai raison et me met à la porte.
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Je suis plus content et plus glorieux que le bourgeois gentilhomme
-après sa leçon de philosophie. «Ah! la belle chose que de savoir
-quelque chose!» Mais je suis brouillé avec Godard.
-
-Devine un peu l’école où je suis allé ce matin? Ce n’est ni le Collége
-de France, ni la Sorbonne, ni l’Institut: tout cela est fermé pour
-cause de vacances. Je viens, ma chère, de l’Hôtel des monnaies.
-
-Voici comment la chose s’est faite. J’avais lu dans mon journal et dans
-plusieurs autres:
-
- «Les presses de la Monnaie de Paris, bien connues par leur activité
- miraculeuse, frappent, depuis quelques jours, une énorme quantité de
- pièces de cinquante centimes pour les besoins du commerce.»
-
-Cette annonce me fit plaisir. J’avais remarqué que la monnaie d’argent
-devenait rare, et que les marchands de tabac n’en donnaient pas pour
-cinq francs sans faire une petite grimace. «Bon! dis-je en moi-même, le
-gouvernement a vu cela comme moi, et il frappe des pièces de dix sous
-pour dérider les marchands de tabac.»
-
-Je croyais encore que c’était le gouvernement qui frappait la monnaie;
-tu le crois peut-être aussi, et, sur trente-six millions de Français,
-il y en a trente-cinq et demi qui vivent dans la même erreur.
-
-Si quelqu’un était venu me dire que ce droit souverain était le
-privilége d’un simple particulier, je lui aurais donné un fameux
-démenti. Que nous sommes ignorants, bons dieux! Mais, si je te dis tout
-à la fois, tu ne me comprendras pas. Il faut procéder par ordre, ou je
-m’embrouillerai pour sûr.
-
-Quand j’ai vu qu’on frappait des pièces de dix sous, j’ai senti la
-nécessité de voir le gouvernement dans son coup de feu, au milieu
-d’une grêle d’argent. Pour lors, il me revint à l’esprit que le petit
-Godard, le fils du garde champêtre de la Bouille, était chimiste à la
-Monnaie de Paris, et qu’il devait jouer un bout de rôle dans cette
-fabrication-là. Godard est un camarade, un pays; nous avons canoté
-ensemble à l’âge de dix-sept ans; ma foi! je n’ai fait ni une ni deux,
-je suis allé le trouver dimanche, et je lui ai conté mon désir.
-
-Il s’habillait pour aller dîner à la campagne; mais, tout en faisant
-sa barbe, il m’a appris un million de choses dont nous ne nous doutons
-pas. Sais-tu combien de petite monnaie il s’est fabriqué en France
-depuis la création du système décimal? Pas beaucoup, car, en supposant
-qu’il ne se soit ni égaré, ni exporté, ni fondu une seule pièce, chaque
-Français n’aurait pas plus de 4 fr. 50 c. de petite monnaie en pièces
-de quarante, de vingt, de dix et de quatre sous. Quant à la monnaie de
-cuivre, nous en avons pour cinquante millions au total, ce qui fait
-un peu moins de vingt-huit sous par tête! Voilà pourquoi les grandes
-compagnies industrielles, la Banque et le Trésor lui-même, sont obligés
-quelquefois de faire fabriquer, pour leur commodité particulière, une
-ou deux montagnes de pièces de dix sous.
-
-Une admirable chose que tu ne sais pas non plus, c’est la bataille de
-l’or et de l’argent. Ces deux métaux précieux se trouvent en assez
-bonne quantité dans les entrailles de la terre. Depuis le temps qu’on
-les cherche, on s’est aperçu que l’or était beaucoup plus rare que
-l’argent. Il est, en outre, plus utile, plus beau et plus agréable. Le
-législateur français a calculé toutes ces choses-là, et, après s’être
-rendu compte de la rareté, de l’utilité et des agréments relatifs de
-l’or et de l’argent, il a décidé, en 1803, que l’or valait quinze fois
-et demie plus que l’argent, ou qu’un gramme d’argent pur était à un
-gramme d’or pur ce que le nombre un est au nombre quinze et demi.
-
-Depuis 1803, la loi n’a pas changé: l’État a maintenu invariablement
-le même rapport entre les deux métaux. Et pourtant, de 1803 à 1860, il
-s’est produit dans l’or et dans l’argent des révolutions curieuses.
-La recherche de l’or est facile, mais incertaine et aventureuse;
-l’exploitation d’une mine d’argent est pénible et coûteuse, mais
-d’un revenu sûr. Il peut arriver que, pendant cinq ou six ans,
-les chercheurs d’or ne fassent pas leurs frais, se découragent et
-abandonnent le métier, tandis que les mines d’argent vont leur train
-et envoient des milliards en Europe. L’argent se fait commun, l’or
-devient rare et presque introuvable. Ceux qui ont des pièces de vingt
-francs les gardent pour eux, ou ne les vendent que pour vingt francs et
-quelques sous. L’or _fait prime_, comme on dit. C’est ce qu’on appelle
-une crise monétaire.
-
-Mais il arrive aussi que les chercheurs d’or mettent la main sur
-quelque pot aux roses comme l’Australie ou la Californie. Des navires
-chargés d’or abordent dans tous les ports de l’Europe. Les ouvriers qui
-suaient sang et eau pour déterrer l’argent au Mexique, se débandent
-comme des fous, et courent au pays où l’or fleurit à la surface de la
-terre. On ne voit plus d’argent, on ne peut plus s’en procurer. La
-pièce de cent sous émigre ou se cache dans les petits trous. Celui qui
-veut en avoir quatre donne un louis et quelque chose de plus. C’est
-encore une crise monétaire: l’argent fait prime à son tour.
-
-Il y a eu crise entre le 1er janvier 1842 et le 21 décembre 1846. L’or
-était si rare, que, dans l’espace de cinq années, la Monnaie de Paris
-n’a pas frappé plus de 9,627,140 francs en pièces d’or. L’argent était
-si commun, que le même établissement fabriquait 349,528,900 francs 50
-centimes en monnaie d’argent. En d’autres termes, la France a frappé en
-moyenne, pendant cinq années, trente-six fois plus d’argent que d’or.
-
-Il y a eu crise, mais en sens contraire, à partir de l’année 1853. L’or
-est devenu si commun et l’argent si rare, que, dans une seule année, en
-1854, la Monnaie de Paris a frappé 526,528,200 francs en pièces d’or.
-La fabrication de l’argent était réduite à 2,123,887 francs et quatre
-sous. C’est-à-dire que l’année 1854 a vu frapper environ deux cent
-quarante-huit fois plus d’or que d’argent. Cet accident s’est prolongé
-jusqu’à nos jours; il dure encore, et la preuve, c’est qu’en 1859,
-le gouvernement a été obligé de fondre des pièces de cent sous pour
-fabriquer de la petite monnaie.
-
-Oui, ma chère cousine, les choses en sont là. Le gouvernement retire
-les pièces de cent sous que l’impôt fait arriver dans ses caisses, et
-il les envoie à la Monnaie de Paris pour qu’on en fasse des pièces
-divisionnaires. Il y a plus d’économie à détruire des œuvres d’art
-toutes faites et bien faites qu’à payer des lingots d’argent brut: tant
-l’argent est devenu rare et cher!
-
-Lorsque Godard me révéla ces mystères, je demeurai stupéfait et
-épouvanté.
-
---Ainsi donc, lui dis-je, l’or nous déborde. La France, l’Europe,
-l’univers entier est en proie à une véritable inondation d’or.
-L’argent, de son côté, devient plus rare et, par conséquent, plus
-précieux. Que va faire le gouvernement? J’espère bien qu’il ne tardera
-pas à abroger la loi de 1803, et à décider que trois pièces de cent
-sous en argent valent vingt francs en or!
-
---Mon pauvre ami, répondit-il en souriant, tu raisonnes comme un
-économiste. Mais l’État regarde les choses d’un peu plus haut. Il voit
-que, malgré l’exportation et la déformation de quelques pièces de cent
-sous, nous avons encore en circulation pour plus de deux milliards
-d’argent blanc. Il sait que les mines d’argent du Mexique sont loin
-d’être épuisées; que les mines de l’Oural, peut-être plus importantes,
-ne sont pas encore en exploitation. Il devine que les placers de la
-Californie, qui sont des caches de la nature plutôt que des mines
-proprement dites, s’épuiseront un beau matin; que la production
-régulière de l’argent reprendra son cours naturel, et qu’après quelques
-secousses, l’équilibre se rétablira tout seul entre les deux métaux.
-C’est pourquoi il attend les bras croisés, remplaçant la pièce de cent
-sous par une petite pièce d’or, fondant la grosse monnaie d’argent pour
-suffire aux nécessités du commerce, et répétant à haute et intelligible
-voix l’excellente loi de 1803: «L’argent est à l’or comme le nombre un
-au nombre quinze et demi.»
-
---Tu me fais plaisir, répliquai-je en lui serrant la main. Mais
-pourquoi as-tu dit que je raisonnais comme un économiste?
-
---C’est que, de 1842 à 1847, durant la première crise dont je t’ai
-parlé, le _Journal des Débats_ et la _Revue des Deux Mondes_ ont poussé
-des cris de terreur. Ces deux honorables publications déclaraient
-à tout propos que la France était au plus bas; qu’une pléthore
-d’argent, maladie incurable, ruinerait infailliblement le commerce
-et l’industrie, et jetterait une perturbation terrible dans toutes
-les relations des hommes. Depuis 1853 jusqu’à ce jour, les mêmes
-publications, rédigées par les mêmes auteurs, recommencent les mêmes
-articles contre l’invasion des matières d’or. L’art de plaider le pour
-et le contre à dix années de distance, et d’épouvanter la nation par
-l’annonce de dangers imaginaires, s’appelle d’un nom particulier dans
-le langage des gens sérieux. C’est l’économie politique.
-
-Là-dessus, comme l’ami Godard avait achevé sa toilette, il me donna
-rendez-vous à la Monnaie pour ce matin. Tu penses bien que je suis
-arrivé à l’heure dite.
-
-L’Hôtel des monnaies est situé sur la rive gauche de la Seine. C’est un
-bel immeuble qui appartient à l’État. L’État se charge de le réparer;
-l’État a dépensé tout dernièrement 55,000 francs pour faire gratter la
-façade. Le matériel énorme et coûteux qui remplit ce palais appartient
-à l’État. Les commissaires et contrôleurs chargés de surveiller le
-titre et le poids des monnaies, et d’empêcher qu’on ne fasse tort au
-public, sont rétribués par l’État. L’État dépense tous les ans 189,400
-francs pour que les monnaies françaises soient les plus justes et les
-plus loyales de l’univers.
-
-Dans cet immeuble, avec ce matériel, sous l’inspection de ces
-commissaires, un simple particulier fabrique, tous les ans, pour
-cinq cents millions de monnaies à ses risques et à son profit
-personnel. Quiconque a besoin d’or ou d’argent monnayé s’adresse à
-cet entrepreneur, et lui porte le métal en lingots. Sa clientèle se
-compose des grandes compagnies, des financiers, de la Banque de France
-et de l’État lui-même. Si M. de Rothschild, l’État ou M. Mirès a
-besoin de dix millions en pièces de vingt francs, il porte ses lingots
-à l’entrepreneur, qui rend la somme dans un délai déterminé, après
-s’être payé des frais de fabrication. Ces frais, fixés par deux décrets
-de 1849 et de 1854, se montent à 1 franc 50 centimes par kilogramme
-d’argent, et 6 francs 70 centimes par kilogramme d’or. L’État les subit
-comme un simple particulier, avec cette différence, cependant, que
-l’entrepreneur réduit quelquefois ses tarifs en faveur d’une maison de
-banque et jamais en faveur de l’État.
-
-Tu peux croire ce que je te dis là, si invraisemblable que cela
-paraisse. Oui, ma chère, un simple bourgeois, qui n’est pas même chef
-de bureau au ministère des finances, exerce à son profit le plus
-auguste de tous les droits de la couronne, et s’en fait trois mille
-francs de revenu... par jour.
-
-Godard m’a montré la fabrication depuis A jusqu’à Z. C’est vraiment
-beau, je dois l’avouer: on frappait pour le gouvernement des pièces
-de vingt, de dix et de quatre sous; pour les particuliers, de l’or.
-Les particuliers font leurs affaires, et je ne les en blâme pas; le
-gouvernement songe aux intérêts de tout le monde. Il y a là soixante
-et dix ou quatre-vingts millions en lingots d’or, qui attendent
-l’empreinte légale pour entrer en circulation. L’entrepreneur pourrait
-en frapper pour six millions tous les jours, et il ne demanderait pas
-mieux. Mais le ministre des finances, qui craint l’encombrement, lui a
-défendu de fabriquer plus de deux millions d’or en vingt-quatre heures.
-
-Lorsque je suis arrivé, Godard m’attendait dans une espèce de forge.
-
---Entre vite, me cria-t-il, on va couler.
-
-Deux grands garçons, noirs comme des diables et armés de grandes
-perches en fer, tirèrent du feu une espèce de marmite où l’argent
-cuisait. Ils le versèrent tout liquide dans un moule à gaufres, qui
-laissa tomber l’instant d’après une demi-douzaine de barres solides,
-longues d’une coudée, larges d’un demi-travers de main et épaisses de
-deux doigts.
-
---C’est avec ces maquettes, me dit Godard, qu’on fait les pièces de dix
-sous. Mais il y a encore de l’ouvrage.
-
-Il me conduisit ensuite dans un atelier où les grosses barres passaient
-et repassaient entre des cylindres de fer qu’on appelle laminoirs.
-C’est ainsi qu’on les amène à n’être pas plus épaisses que des pièces
-de dix sous. Elles s’aplatissent petit à petit en s’allongeant si bien,
-qu’on n’en voit plus le bout. Mais il faut du temps et de la peine. La
-même barre d’argent passe au laminoir plus de soixante fois, et, de
-deux en deux fois, on est obligé de la recuire au four: sans quoi, le
-métal deviendrait cassant comme de la pierre. Du reste, l’argent n’est
-pas beau dans cet exercice-là. Il devient noir comme de l’encre, et
-celui qui le trouverait dans la rue ne serait pas tenté de le ramasser.
-
-Lorsque ces grandes banderoles noires sont arrivées à l’épaisseur
-d’une pièce de dix sous, il y a une petite mécanique qui les découpe
-à l’emporte-pièce; on dirait alors des rondelles de cuir. Godard
-m’apprit que ces jetons d’argent sans marque, ni rien, s’appelaient des
-flans. On les pèse un à un, et ceux qui n’ont pas le poids sont mis au
-rebut. Cela ne veut pas dire qu’on les jette dans la rue. Ceux qui sont
-trop lourds sont rabotés à la mécanique ou limés à la main jusqu’à ce
-qu’ils aient le poids, et rien de plus.
-
-On lave les flans dans je ne sais quel acide, jusqu’à ce qu’ils soient
-du plus beau blanc, et il ne reste plus qu’à leur donner l’empreinte.
-Cela se fait d’un seul coup, la face, le revers et la tranche: un
-vrai miracle de mécanique! Figure-toi, cousine, que, jusqu’en 1841,
-les monnaies se fabriquaient avec un énorme balancier. Il fallait
-les bras de treize hommes pour faire une pièce de cent sous; et les
-meilleurs ouvriers, en se hâtant bien, n’en faisaient pas plus de vingt
-à la minute. Un mécanicien français, appelé Tonnelier, a fabriqué une
-petite machine, un vrai joujou à vapeur, qui frappe de cinquante à
-soixante-cinq pièces à la minute, avec un seul ouvrier pour surveiller
-la besogne. Chaque flan reçoit une pression de trente à quarante
-mille kilogrammes. Il entre tout brut et sort tout fabriqué. C’est
-une merveille: un moulin qui moud le métal comme du blé et rend de
-la monnaie au lieu de la farine! Le grand homme qui a inventé cette
-presse n’y a pas fait fortune. En revanche, il n’est pas célèbre du
-tout. Mais ces choses-là ne nous regardent point.
-
-Je croyais que le travail était fini quand la pièce était frappée; mais
-non.
-
---Maintenant, me dit Godard, l’entrepreneur a fait sa besogne et gagné
-son argent. L’État va se mettre de la partie en vérifiant l’empreinte,
-le poids et le titre de toutes ces pièces. Il le fera gratis.
-
---Pourquoi gratis?
-
---Par grandeur d’âme. Le commissaire du gouvernement vérifiera le poids
-et les empreintes, le laboratoire des essais constatera le titre, la
-commission des monnaies se réunira en séance pour déclarer que le titre
-indiqué par le laboratoire et le poids indiqué par le commissaire sont
-le poids et le titre légaux, et elle prononcera avec une certaine
-solennité son jugement sur le poids et le titre. Le commissaire, le
-laboratoire et la commission sont payés par l’État. Tu vois que l’État
-ne ménage rien pour nous faire fabriquer des monnaies irréprochables.
-
---Mais, dis-je à mon tour, pourquoi l’État ne les fabrique-t-il pas
-lui-même? S’il y a trois mille francs à gagner tous les jours, je
-serais bien aise de les voir entrer dans les coffres de l’État. De
-plus, il me semble que la fabrication des monnaies étant un privilége
-très-noble, appartient de droit à l’empereur. Les tabacs, les postes,
-les poudres et salpêtres, l’Opéra et la Comédie-Française sont placés
-directement sous la main de l’État; pourquoi n’en serait-il pas ainsi
-des monnaies? Si l’État régissait lui-même le bel établissement que
-tu m’as montré, il aurait un remède tout trouvé contre les crises
-monétaires. Lorsque l’argent deviendrait rare, il abaisserait à zéro
-le tarif de la fabrication, et l’argent sortirait de terre pour se
-faire frapper gratis. Lorsque l’or serait trop commun, l’État pourrait
-doubler, tripler les droits, et éviter ainsi l’encombrement. Il se
-réglerait sur l’intérêt public, qui est toujours le sien, tandis
-qu’un entrepreneur ne songe qu’à fabriquer n’importe quoi pour faire
-fortune au plus tôt. Enfin, n’est-il pas possible qu’il se rencontre un
-entrepreneur assez malhonnête pour emporter à l’étranger les matières
-précieuses que le public lui a confiées? Tu m’as dit toi-même que vous
-aviez soixante ou quatre-vingts millions de lingots à la Monnaie.
-Quelle garantie les dépositaires ont-ils contre l’entrepreneur?
-
---Son cautionnement de cent cinquante mille francs. Mais tu as touché,
-sans le savoir, à une question très-sérieuse. Tu voudrais que le
-gouvernement mît en régie la fabrication des monnaies, au lieu de la
-livrer à l’entreprise. L’idée n’est pas de toi, mon brave garçon,
-quoiqu’elle te soit venue tout naturellement. Colbert, Turgot et
-Necker, trois hommes bien respectables, ont poursuivi la même chimère.
-Montesquieu a fait l’éloge de la régie dans une page dangereuse, car
-elle n’admet point de réplique. La Russie et l’Angleterre ont une
-régie des monnaies, et ne s’en portent que mieux. Un ministre de
-Louis-Philippe, M. Humann, a proposé aux Chambres ce que tu proposes à
-ton ami Godard.
-
---Hé bien? Qu’a-t-on répondu?
-
---Des choses très-sensées: que l’entreprise attirait dans le pays les
-métaux précieux.
-
---Je croyais que c’était le commerce et l’industrie. Si nous exportons
-pour un milliard de marchandises, sans en importer pour plus de 900
-millions, il faudra, si je ne me trompe, qu’il entre cent millions
-d’argent dans le pays.
-
---On a dit que le système d’entreprises soulageait l’État d’une lourde
-responsabilité. En effet, il ne garantit pas les lingots déposés à la
-Monnaie.
-
---Tu appelles cela un avantage! J’aimerais mieux que l’État garantît
-les lingots; car il n’est pas mauvais que les lingots soient garantis.
-
---On a dit que, grâce à l’entreprise, on était sûr que le gouvernement
-ne tromperait pas le public.
-
---Et que gagnerait-il à le tromper? L’État ne saurait rien prendre au
-public sans se voler lui-même.
-
---On a dit enfin, et c’est un argument très-sérieux, qu’un
-fonctionnaire prendrait moins de soin des intérêts publics qu’un
-particulier n’en prend de ses propres intérêts.
-
---Connu; c’est l’argument des particuliers qui veulent encaisser à
-perpétuité l’argent du public. Je comprends que, pour une industrie
-nouvelle et dans l’enfance, on laisse à l’intérêt personnel le soin
-de chercher les perfectionnements et de poursuivre les progrès. C’est
-ainsi que l’Angleterre a fait organiser l’administration des postes.
-Mais, dès que l’intérêt personnel eut donné tous les miracles dont il
-était capable, l’État s’est mis à la place des particuliers. La machine
-était montée; elle ne s’est pas arrêtée en changeant de mains. La
-machine que tu m’as fait voir ce matin n’est pas mal montée non plus.
-Crois-tu qu’elle se détraquerait du jour au lendemain si on la donnait
-à conduire aux ingénieurs de l’École polytechnique? Et crois-tu que ces
-jeunes gens de talent se trouveraient plus déplacés ici qu’aux Tabacs?
-
---Mais, malheureux! c’est toute une révolution que tu proposes!
-
---Pas du tout; ce n’est qu’un déménagement. Je dirais à l’entrepreneur:
-vous avez bien travaillé, vous êtes riche, je vous remercie et je vous
-remplace, moi l’État.
-
-Godard réfléchit quelque temps, puis il me dit:
-
---Tu as peut-être raison. Mais l’entreprise date de Charles le Chauve.
-Cet abus, si toutefois c’est un abus, n’est pas inutile à tout le
-monde. Tu froisserais bien des intérêts particuliers pour mettre
-quelques millions de plus dans les coffres du Trésor. Je ne te savais
-pas si dangereux, et je me demande si j’ai eu raison de te traiter en
-ami. Les hommes qui ont la rage de tout changer sont un fléau dans
-l’État, quelle que soit d’ailleurs la justesse de leurs idées et la
-pureté de leurs intentions. Je te parle en fonctionnaire, et, si tu
-veux conserver de bonnes relations avec moi, tu feras bien de m’éviter
-à l’avenir.
-
-Là-dessus il me conduisit à la porte. C’est la deuxième fois, cousine,
-que pareil accident m’arrive depuis huit jours. Il y a là de quoi
-réfléchir, et plus d’un se corrigerait à ma place. Mais j’ai beau me
-raisonner, la chose est plus forte que moi, et, toutes les fois que la
-langue me démange, il faut que je dise la vérité.
-
-
-
-
-IV
-
-LA RENTRÉE DES CLASSES
-
- Visite de la tante Camille et du petit cousin Octave.--On me
- demande un conseil, et je suis fort embarrassé.--Mes souvenirs de
- collége.--Je cherche un remplaçant.--Opinion d’un vieux professeur
- sur l’instruction publique.--Discours un peu trop long.--Les lycées
- de notre pays sont faits pour les jeunes millionnaires.--1789 et
- 1859.--Rollin.--Les universités anglaises ont du bon.--La bourgeoisie
- de Paris a pris d’assaut le collége et la Bastille.--Abus de
- l’égalité.--Complaisance de l’État.--Expiation.--Invasion des
- bacheliers dans les emplois publics.--Danger d’étendre à tout un pays
- la culture des roses.--Plaintes des familles.--Tâtonnements.--Utopie
- de mon vieux professeur.--Toto entre au collége Chaptal.
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Lundi dernier, vers quatre heures du soir, la bonne tante Camille est
-montée jusque chez moi avec son fils. Tu te rappelles ce joli petit
-Octave que toute la famille appelait Toto? Il a douze ans sonnés; on a
-coupé ses cheveux blonds, et c’est, comme qui dirait, un petit homme.
-Fort bien élevé, du reste, et nullement gamin, attendu qu’il ne s’est
-jamais éloigné de sa mère. Je me suis senti tout aise en le voyant
-grandelet et posé, quoique ces métamorphoses des enfants que nous avons
-vus naître nous poussent terriblement vers la vieillesse.
-
-J’étais de loisir, ayant fini ma tâche quotidienne, et je relisais, par
-manière de récréation, une belle et excellente brochure que M. Dentu
-m’avait envoyée le matin. J’adore les gens qui pensent comme moi, sans
-toutefois demander la tête des autres, et je me réjouissais de voir
-que M. Anatole de la Forge, un noble, avait si honnêtement résolu la
-_question des duchés_.
-
---Il ne s’agit pas d’Italie, me dit la tante Camille, femme active et
-positive, et qui n’aime pas à perdre son temps. J’ai un grand conseil à
-vous demander, un conseil de la plus haute importance, puisque l’avenir
-de mon fils en dépend.
-
-A cette ouverture, la peur me prit. Je ne déteste pas de demander des
-conseils, parce que rien ne m’oblige à les suivre. Mais, s’il s’agit
-d’en donner un moi-même, j’ai toujours peur d’être cru sur parole et
-d’avoir ensuite à me reprocher le malheur des gens. La tante Camille ne
-prit nulle pitié de mon embarras, et elle poursuivit, sans voir que je
-rougissais jusqu’aux oreilles:
-
---Octave est en âge de commencer ses études; je lui ai enseigné le
-peu que je savais; il n’a plus rien à apprendre de moi. Vous êtes son
-cousin, vous avez fait vos classes; vous commencez à connaître Paris;
-voici l’époque de la rentrée: où me conseillez-vous de mettre mon fils?
-Que faut-il qu’il étudie? Dans quel chemin doit-il entrer pour arriver
-à quelque chose?
-
-Elle parla assez longtemps sur ce ton, avec la volubilité naturelle
-aux femmes. Pour moi, je cherchais le moyen de la renvoyer à quelque
-conseiller plus habile, et de lui rendre un meilleur service sans être
-responsable de rien. Je me rappelai fort à propos un vieux professeur
-de latin que j’avais connu à table d’hôte. Plus d’une fois nous avions
-discuté ensemble, tout en pelant une poire ou en égrenant une grappe de
-raisin. Ses idées m’étonnaient souvent par leur bizarrerie; mais elles
-étaient bien à lui, et il les défendait avec une chaleur de bonne foi.
-Je le tenais pour le plus honnête homme du monde, sans l’avoir beaucoup
-pratiqué, et malgré sa manie de bouleverser l’enseignement.
-
---Ma chère tante, dis-je à Camille, la bonne volonté ne suffit pas pour
-donner les bons conseils. J’ai été au collége comme tout le monde; mais
-j’y ai si peu profité, que mes parents auraient mieux fait d’économiser
-le prix de ma pension. Les professeurs me rangeaient parmi les
-cancres, le maître d’études prophétisait dans sa chaire que je mourrais
-sur l’échafaud, et mes camarades me regardaient comme une brute, parce
-que je faisais des contre-sens dans toutes les versions. A la dernière
-année, j’ai appris un gros livre intitulé _Manuel du Baccalauréat_. La
-Faculté m’en a fait réciter quelques passages et m’a reçu bachelier en
-haussant les épaules.
-
-»Depuis cette cérémonie, j’ai travaillé avec goût, étudié avec plaisir,
-prouvé aux autres et à moi-même que je n’étais pas un cancre, et qu’à
-moins de révolutions bien imprévues, je ne mourrais pas sur l’échafaud.
-Il suit de là que je ne regrette point le collége, puisque je n’ai
-été un peu instruit, un peu heureux et un peu considéré que depuis
-le jour où j’en suis sorti. Cependant je persiste à croire que les
-études classiques et la fréquentation des auteurs grecs et latins sont
-nécessaires à l’éducation et au développement de l’esprit. M’a-t-on
-servi trop tôt cette bonne nourriture, ou les professeurs ont-ils
-oublié quelques assaisonnements? Je ne saurais le dire... Toujours
-est-il que mes dix années de collége m’ont été trop désagréables et
-trop inutiles pour que j’en souhaite autant à votre cher fils.
-
-»Ne prenez pas ceci pour un conseil; ce n’est qu’un souvenir d’enfance.
-Je ne m’explique pas moi-même comment je puis avoir les études
-classiques en grand honneur et les classes du collége en profonde
-horreur. Mais, si vous me permettiez d’aller chercher un vieux savant
-qui demeure à quelques portes d’ici, il mettrait peut-être un peu
-d’accord dans mes contradictions, et nous ferait comprendre à tous les
-deux certaines choses dont j’ai comme un pressentiment vague, sans
-pouvoir les exprimer.
-
-La tante Camille accepta mon remplaçant. Je courus le chercher, et,
-comme il ne sort guère que pour ses classes et ses repas, je le trouvai
-au gîte. Il me suivit de bonne grâce, et mit ses lumières au service de
-la tante avec une cordialité qui la toucha.
-
---Monsieur, lui dit-elle, voici mon fils unique. Il est toute
-l’espérance de ma vie, et, je puis le dire devant vous, la seule
-ressource que Dieu m’ait donnée pour mes vieux jours. Mon plus cher
-désir serait de lui voir apprendre le latin et le grec dans un bon
-collége, pour devenir bachelier, et, par la suite, arriver à tout. Mon
-parent a l’air de blâmer mon ambition, et en même temps il a peur de
-me donner un conseil. Vous êtes professeur; je m’en rapporte à vous;
-dites-moi ce que je dois faire.
-
-Le professeur aspira lentement une prise de tabac, passa la main sous
-le menton du petit Octave, et dit d’un ton quelque peu doctoral:
-
---Madame, votre projet serait louable de tout point, si ce charmant
-enfant devait avoir un jour cent mille livres de rente.
-
-Je me récriai violemment; la tante aussi.
-
---Permettez! reprit-il, vous avez coupé mon second membre de phrase.
-Je dis: Si votre fils devait avoir un jour cent mille francs de rente
-bien solide et bien assurée, ou si vous le destiniez à devenir un
-vieux pédant comme moi. L’enseignement des humanités, tel qu’il a été
-institué par nos ancêtres et tel qu’il existe encore dans la plupart
-des établissements publics, n’est propre qu’à orner l’esprit des jeunes
-gens riches, ou à fournir des professeurs de grec et de latin.
-
---Monsieur, dit la tante avec une modestie qui n’était pas sans
-dignité, je suis veuve et sans fortune. Mon mari occupait un emploi
-honorable dans une administration particulière; lui mort, je n’ai droit
-à aucune pension. Nos deux patrimoines réunis, augmentés de toutes nos
-économies, forment un capital si minime, que je suis obligée de le
-faire valoir moi-même. J’ai fondé un petit commerce de lingerie dans le
-quartier du lycée Bonaparte, et, depuis deux ans, je gagne en moyenne
-sept à huit francs par jour. C’est le strict nécessaire à Paris, au
-prix où sont toutes choses. Cependant je me suis dit qu’en m’imposant
-quelques privations je pourrais envoyer mon fils au lycée comme
-externe, pour qu’il y reçût cette instruction classique qui conduit à
-la fortune et aux honneurs.
-
---Hélas! madame, répondit-il, votre fils est dans la même situation que
-les neuf dixièmes de nos élèves. Neuf familles sur dix, non-seulement à
-Paris, mais dans toute la France, donnent à leurs enfants l’éducation
-classique et croient leur donner un gagne-pain. Toute la petite
-bourgeoisie de notre pays, depuis 1789 jusqu’à 1859, s’est jetée
-aveuglément dans cette fausse route.
-
---Pourquoi fausse?
-
---Ceci demande quelques développements historiques, mais n’ayez
-pas peur; je ne veux pas remonter jusqu’au déluge. Il sourit
-silencieusement à cette grave plaisanterie, et poursuivit:
-
-«Avant la Révolution, il y avait en France environ cinquante mille
-jeunes gens qui naissaient riches. Chacun d’eux trouvait dans son
-berceau tout ce qu’il faut pour vivre et pour vivre bien. Leur avenir
-était tout fait, leur revenu assuré. S’il leur plaisait de vivre sur
-leurs terres, ils n’avaient besoin de rien, ni de personne. S’ils
-préféraient habiter Versailles, ou Paris, ou quelque autre capitale
-du royaume, toutes les charges de la cour, tous les emplois publics
-leur appartenaient par droit de naissance. Égaux à peu près par le
-sang et la fortune, ils ne pouvaient se distinguer entre eux que par
-le mérite: aussi leurs parents s’appliquaient-ils à leur en donner.
-Les uns s’élevaient dans l’hôtel ou le château de leurs pères, sous la
-direction d’un précepteur habile; les autres entraient au collége, soit
-seuls, soit avec un gouverneur. C’est au collége qu’ils jouissaient
-des avantages de l’éducation publique, la meilleure de toutes, parce
-qu’elle habitue les petits hommes à vivre en société. Comme ils avaient
-du temps devant eux, et que nulle affaire pressante ne les appelait
-dans le monde, ils vivaient dix années et plus dans une sorte de
-cloître intelligent.
-
-»Quelques bons maîtres qui n’étaient ni clercs ni laïques, mais qui
-tenaient de l’un et de l’autre, et qui remplissaient en conscience un
-vrai sacerdoce, s’appliquaient à orner l’esprit de ces jeunes gens. On
-les façonnait aux belles-lettres; on les nourrissait de la meilleure
-prose et des vers les plus parfaits; on leur donnait pour conseillers
-et pour amis les plus grands hommes de l’antiquité; ils dînaient dans
-la compagnie d’Homère et s’endormaient avec Cicéron. Bientôt la
-contagion de ces illustres modèles avait transformé leur esprit et
-leur langage: ils pensaient en grec et en latin; ils parlaient des
-idiomes oubliés; ils écrivaient des discours un peu vides dans la
-belle langue de Salluste; ils transvasaient des idées modernes dans
-le moule divin des vers de Virgile. Le professeur applaudissait; et
-comment n’aurait-il pas applaudi? Tous ces jeunes élèves étaient gens
-de loisir. Ils n’avaient rien de plus urgent à faire, rien qui fût
-plus utile à la société, à leurs familles et à eux-mêmes. Lorsqu’ils
-sortaient du collége, ils étaient en état de faire bonne figure dans le
-monde, d’écrire un billet irréprochable, de tenir un discours correct,
-de juger sainement un ouvrage de l’esprit, et de prouver aux hommes
-bien nés de toute l’Europe qu’ils avaient fait leurs humanités. En ce
-temps-là, madame, l’enseignement des colléges était ce qu’il devait
-être, et, pour ma part, je n’y vois rien qui ne soit digne d’éloge.
-
-»A ces jeunes gens riches et bien nés, qui payaient une grosse pension,
-le collége avait soin d’adjoindre quelques boursiers, choisis pour
-leurs talents dans les échoppes du royaume. Ceux-là recevaient gratis
-la même instruction qu’on vendait cher aux autres. C’est qu’ils
-étaient destinés à enseigner à leur tour, et à monter dans la chaire
-de leurs maîtres. Ainsi Rollin, fils d’un pauvre coutelier de Paris,
-fut reçu par charité, ou plutôt par un calcul habile, au collége du
-Plessis, où il remplaça son professeur à l’âge de vingt-deux ans.
-Tout cela marchait au mieux, si je ne me trompe. Le collége n’était
-pas fait pour les gens de la classe moyenne. On n’y recevait que des
-enfants riches, pour développer en eux les qualités brillantes de
-l’esprit, et quelques petits malheureux, réservés au labeur pénible
-de l’enseignement. Les artisans et les boutiquiers, qui destinaient
-leurs fils à travailler pour vivre, ne les condamnaient pas à lire ou à
-écrire des vers latins pendant dix ans. Un enfant de condition médiocre
-apprenait les choses nécessaires à son métier. Lorsqu’il savait lire,
-écrire et compter, comme M. Jourdain, il s’en tenait là, et se jetait
-bravement dans l’industrie ou le commerce. Soyez bien sûre, madame,
-que, si nous étions encore en 1788, vous ne songeriez pas à mettre
-M. votre fils au collége, mais plutôt à lui apprendre la valeur des
-tissus, le prix de la main-d’œuvre, et les petits secrets d’un commerce
-honnête et modeste.
-
-»Les Anglais n’ont pas eu de 89; ils n’ont eu qu’un 93, ce qui est bien
-différent, l’instruction publique est encore chez eux ce qu’elle était
-chez nous avant la Révolution. Ce peuple, médiocre en bien des choses,
-mais grand dans tout ce qui touche à la vie pratique, ne nourrit pas
-les bœufs avec des oranges, ni les bourgeois avec du latin. Savez-vous
-combien il a de colléges, de lycées et facultés des lettres? Deux en
-tout, Oxford et Cambridge. Deux admirables établissements, les premiers
-de l’univers pour l’étude des lettres grecques et latines; mais tout le
-monde n’y entre pas. Les enfants destinés à la Chambre des lords, les
-petits millionnaires dont la position en ce monde est toute faite, vont
-à Oxford ou à Cambridge se polir l’esprit au frottement de l’antiquité.
-Ils y restent longtemps, ils s’y livrent aux travaux les plus inutiles
-et les plus honorables; ils y reçoivent une éducation vraiment
-libérale; ils y font leurs humanités; ils y écrivent non-seulement
-des vers latins, mais des vers grecs! Ils ont le temps. Leur pain est
-assuré. Au milieu d’eux se forment quelques honnêtes professeurs,
-sortis du peuple, et qui, dans l’étude du latin et du grec, ne voient
-pas autre chose qu’un gagne-pain. Tout le reste de la nation apprend à
-la hâte, dans des écoles primaires, les choses nécessaires à la vie, et
-se répand ensuite dans les carrières de l’industrie et du commerce.
-
-»Nos Français ne sont pas si sages. Le lendemain de la Révolution,
-les petits bourgeois, ivres d’égalité, ont voulu que leurs enfants
-fussent élevés comme des fils de princes. Ils ne savaient pas au juste
-où cela pourrait les conduire, mais ils avaient à cœur de prendre le
-collége d’assaut, comme la Bastille. Tous les gouvernements qui se
-sont succédé chez nous dans un espace de soixante et dix ans ont été
-pleins de complaisance pour cette manie de la nation. Ils ont créé
-lycée sur lycée, collége sur collége; ils ont formé des milliers de
-professeurs érudits, abaissé généreusement le prix de l’instruction
-classique, et versé le latin à pleins bords dans les cerveaux français.
-Cette ambition des uns, cette complaisance des autres nous a conduits
-vous savez où. Tous les ans, vers la fin de l’été, les établissements
-d’instruction publique répandent dans le pays une épouvantable fournée
-de bacheliers, fort ignorants de toute chose, excepté des lettres
-latines, et persuadés que le monde leur appartient. La plupart n’ont
-pas de quoi vivre, ni, par conséquent, de quoi nourrir leur père et
-leur mère, ni à plus forte raison de quoi se marier et élever leurs
-enfants. Que font-ils? C’est l’État qui leur a donné l’instruction;
-c’est à l’État qu’ils demandent du pain.
-
-»L’État, qui s’est toujours conduit en bon père, quelle que fût la
-forme du gouvernement, a commencé par satisfaire ces innombrables
-ambitions qu’il avait lui-même éveillées. Il a distribué à ses élèves
-tous les emplois publics que la chute de l’aristocratie avait laissés
-vacants. Le flot des bacheliers montait toujours. L’État a créé des
-emplois nouveaux. Cette ressource venant à s’épuiser, il a fallu
-inventer le surnumérariat, c’est-à-dire une catégorie de places dont
-les titulaires travaillent sans manger. Les bacheliers arrivaient
-encore, et les emplois de surnuméraire ne suffisaient déjà plus.
-L’État a créé des aspirants au surnumérariat, une dérision greffée
-sur une dérision. Mais une nouvelle cohorte de bacheliers, à qui l’on
-ne put rien promettre, pas même de les nommer un jour aspirants au
-surnumérariat, se répandirent tumultueusement dans le pays, appelant le
-peuple aux armes, et criant que la société était mal organisée. Hélas!
-non, ce n’est pas la société, c’est l’enseignement.
-
-»N’est-il pas absurde, en effet, de donner presque gratis une
-éducation vide et toute d’ornement à des enfants qui n’ont pas de quoi
-vivre? Que penserions-nous d’un gouvernement qui conseillerait aux
-cultivateurs de planter des rosiers dans toutes les plaines de France?
-Ne mériterait-il pas un reproche de plus s’il fournissait à ces
-malheureux des graines et des replants au-dessous du prix de revient?
-Qu’arriverait-il le jour où la France serait couverte de roses, comme
-elle est peuplée de bacheliers? Les paysans diraient tous à l’État:
-«C’est vous qui nous avez encouragés; achetez notre récolte!» L’État
-achèterait des roses; il en prendrait d’abord un peu, puis beaucoup,
-puis trop, et, quand il en aurait fait une énorme provision inutile,
-les producteurs continueraient à jeter les hauts cris.
-
-Le bonhomme toussa, prit une deuxième prise, et s’aperçut que la tante
-Camille ouvrait de grands yeux étonnés.
-
---Je me suis mal expliqué, dit-il, car je vois que vous ne m’avez pas
-bien compris. Au fait, vous ne vous attendiez guère à voir des rosiers
-dans cette affaire. Je reviens à l’enseignement des colléges.
-
-»L’État, je vous assure, est animé du meilleur vouloir. Il est même
-singulier que des gouvernements si divers aient cherché à résoudre le
-problème de l’instruction publique avec un zèle égal et une égale bonne
-foi. Mais le passé pèse sur le présent, et, malgré tous les efforts des
-souverains et des ministres, la routine des professeurs et l’ambition
-des bourgeois nous feront encore bien du mal. L’enseignement est
-une vieille machine qu’on raccommode tous les jours à grands frais,
-lorsqu’il serait plus économique d’en faire une neuve. Nous avons pris
-les colléges de 1788 et nous y avons entassé les bourgeois de 1830.
-Il en est sorti quoi? Des fonctionnaires et des révolutionnaires.
-Aujourd’hui que l’ère des révolutions est fermée, du moins en France,
-il se produit un nouvel accident. L’instruction publique languit. Les
-professeurs, les élèves, les familles se découragent. Les parents
-sentent au fond du cœur que leurs fils perdent un temps précieux. Les
-enfants, qui savent combien le pain est cher et la vie difficile,
-ne s’intéressent ni au grec, ni au latin: ils pensent à l’avenir et
-prennent en grippe Virgile et Cicéron. Les professeurs se lassent de
-parler à des sourds, et perdent courage.
-
-»Autant Rollin était heureux d’enseigner les belles-lettres à des
-enfants riches, qui devaient lui faire honneur dans le monde, autant je
-me dégoûte de faire avaler quelques tranches de latin et de grec à de
-futurs industriels qui n’y mordent pas sans grimace. De tous côtés, les
-familles crient à l’État: «Enseignez à nos enfants quelque chose qui
-leur profite! Nous n’avons pas de rentes à leur laisser; donnez-leur
-un gagne-pain.» L’État, plein de bonne volonté, mais accoutumé de
-tout temps à faire les choses à demi, l’État hésite, tâtonne, fait
-et défait, juge et déjuge, modifie les programmes, sans arriver à un
-résultat satisfaisant. Il ajoute aux études classiques l’enseignement
-des langues vivantes, du dessin, des sciences mathématiques, physiques
-et naturelles. Bravo! crient les hommes positifs. Mais on s’aperçoit
-bientôt qu’il ne reste plus de place, c’est-à-dire plus de temps pour
-l’enseignement du grec et du latin. Vite, il faut remédier à la chose.
-Les colléges sont divisés en deux sections. Dans l’une, on apprendra
-les choses utiles; dans l’autre, les belles et glorieuses inutilités
-que Rollin enseignait à ses élèves en 1687. Mais voici bien une autre
-affaire! La division utile est encombrée d’élèves; tel est l’esprit du
-temps et la nécessité du siècle. Le professeur d’humanités reste seul
-dans sa chaire, et catéchise les gradins vides. L’État craint d’avoir
-fait fausse route; il revient sur ses pas. Il ramène au latin et au
-grec les brebis égarées et récalcitrantes; il impose le baccalauréat
-ès lettres à tous ceux qui veulent être quelque chose. Le baccalauréat
-ès sciences lui-même devra passer sous les fourches caudines du peuple
-latin. On obéit, mais on murmure; personne n’est content de l’ordre
-établi dans les colléges de l’État, pas même l’État.
-
---Mais, monsieur, dit la tante Camille, vous ne m’apprenez pas ce que
-je dois faire de mon fils?
-
---Eh! madame, il ne s’agit pas seulement de votre fils, mais de cent
-mille enfants du même âge qui, tous les ans, sont dans le même embarras
-au commencement du mois d’octobre. Si seulement l’État daignait me
-consulter! Mon plan est tout tracé; j’ai tout prévu. Et qu’il serait
-facile de réformer en un rien de temps notre pauvre instruction
-publique!
-
---Que feriez-vous? dis-je à mon tour.
-
---Ce que je ferais! J’établirais dans toutes les communes un bon
-établissement d’instruction primaire gratuite, mais non pas obligatoire.
-
---C’est chose faite.
-
---A peu près. Dans tous les chefs-lieux de département, et dans toutes
-les villes d’une certaine importance, ou plutôt à la porte de toutes
-les villes, j’aurais un établissement d’instruction secondaire, où
-les enfants de dix à quinze ans apprendraient le français et une
-langue étrangère, l’arithmétique et la géométrie, la physique et la
-chimie, avec quelques notions de cosmographie, l’histoire de France et
-quelques éléments d’histoire universelle, le dessin, la musique et la
-gymnastique.
-
-»Savez-vous que l’orthographe se perd? Quinze bacheliers sur vingt
-sont refusés pour cause d’orthographe. Le dessin ne s’enseigne un
-peu que dans les écoles spéciales, et cependant, tout homme a besoin
-de savoir un peu dessiner. La musique est, pour la plupart de nos
-concitoyens, une langue plus étrangère que le chinois, quand une
-méthode admirable de simplicité, inventée par Rousseau, perfectionnée
-par M. Chevé, l’a mise à la portée de tout le monde. Et la gymnastique,
-que nous avons laissée dans un honteux oubli, fortifierait les
-nouvelles générations, et réparerait victorieusement l’effet des
-études sédentaires. Voilà le collége que je rêve; l’école où toute la
-classe moyenne de notre pays serait heureuse d’envoyer ses enfants,
-puisqu’on n’y enseignerait que des choses utiles; l’université où tous
-les professeurs seraient pleins de zèle et de contentement, parce
-qu’ils verraient croître, autour de leur chaire, des hommes. Au sortir
-de là, chacun suivrait sa vocation. Les uns entreraient à l’École des
-beaux-arts, les autres à l’École de Châlons, les autres à l’École du
-commerce, les autres dans une ferme modèle. L’École navale, les Écoles
-militaires viendraient prendre chez nous de jeunes marins et de jeunes
-soldats.
-
---Mais, malheureux! m’écriai-je, que faites-vous du grec et du latin?
-
---Ce qu’ils doivent être dans une société comme la nôtre: l’ornement
-de quelques esprits qui n’ont d’autre affaire en ce monde que de se
-cultiver eux-mêmes. Je ne supprimerais pas tous les lycées; j’en
-garderais en France autant que l’on en compte en Angleterre. Au lieu
-d’abaisser le prix de la pension dans ces écoles de luxe, je le
-doublerais, je le quadruplerais. Je n’y laisserais entrer que ceux qui
-ont leur pain assuré et leur fortune faite, avec les enfants pauvres et
-bien doués qui se destinent au professorat. C’est là qu’on dévorerait
-du latin et du grec! On y absorberait l’antiquité tout entière, non par
-petites tartines misérables, comme on la distribue dans nos colléges,
-mais en gros morceaux, en blocs énormes, comme Bossuet la servait au
-dauphin de France.
-
-»Là, les études seraient longues, complètes, approfondies, et personne
-ne s’en plaindrait. Les lettres classiques y seraient servies à haute
-dose, et chacun en consommerait suivant ses besoins. Un futur avocat,
-un aspirant médecin viendrait chercher une légère teinture du latin, et
-apprendre en un an ce qu’il en faut pour déchiffrer les _Institutes_,
-ou pour écrire une ordonnance. Un jeune homme destiné à la tribune, à
-la littérature ou à l’enseignement, s’y plongerait comme Achille dans
-les saintes eaux de l’antiquité, et vous l’en verriez sortir brillant,
-lumineux et invulnérable.
-
---Mais, monsieur, interrompit la tante Camille, dans combien de temps
-fondera-t-on un bon collége, bien modeste et bien utile, où mon fils
-apprenne en quelques années ce que tout homme doit savoir pour gagner
-son pain?
-
---Madame, répondit-il, nous en avons quelques-uns en France. Si vous
-habitiez Mulhouse, ou si vous étiez disposée à placer votre fils à
-l’école d’Ivry, je vous recommanderais deux établissements admirables
-dans leur genre et dignes de la faveur de tous les gens de bien; mais,
-sans sortir de Paris, vous pouvez choisir entre le collége Chaptal et
-l’école Turgot, fondée par notre digne et excellent confrère M. Pompée.
-
-Le lendemain, ma chère cousine, Toto entrait au collége Chaptal. Quand
-sa mère sera assez riche pour se séparer de lui, elle le mettra en
-pension à l’école d’Ivry, que M. Pompée dirige en personne.
-
-
-
-
-V
-
-LA COMÉDIE FRANÇAISE
-
- Tout Paris en parle depuis une semaine: parlons-en.--La
- Comédie-Française est une académie de beau langage.--Protection et
- surveillance du gouvernement.--M. Buloz, roi constitutionnel.--La
- république de 1848.--M. Arsène Houssaye, président.--M. Empis monte
- sur le trône.--Éloge motivé d’un souverain déchu.--Léger inconvénient
- de la Comédie-Française.--Souvenir d’une commission réparatrice.--M.
- Édouard Thierry était de la commission.--L’avenir.--Préjugés de
- province.--Il est facile d’être joué rue Richelieu.--Il est difficile
- d’y être applaudi.--Les habitués de l’orchestre.--M. Verteuil.--Le
- comité.--Le régisseur.--Bonne compagnie.--Le foyer des acteurs.
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Depuis environ huit jours, tout Paris s’entretient de la
-Comédie-Française. Pourquoi ne ferions-nous pas comme tout Paris?
-
-Le théâtre qui a changé de directeur, et qui va, selon toute apparence,
-changer de direction, passe à bon droit pour le premier de l’Europe. Il
-est le seul qui joue Molière, Racine et Corneille avec une conscience
-qui approche de la perfection; le seul qui conserve pieusement la
-tradition des grands artistes de tous les temps, depuis Molière jusqu’à
-mademoiselle Rachel; le seul enfin où les spectateurs assis dans leurs
-stalles apprennent agréablement le français. C’est quelque chose de
-plus qu’un lieu de plaisir; c’est une académie de beau langage. Le
-dictionnaire qui se rédige au palais Mazarin n’a pas besoin d’indiquer
-la prononciation des mots: elle s’enseigne tous les soirs, de huit
-heures à minuit, au numéro 2 de la rue Richelieu. Aussi les gens de
-province et les étrangers disent-ils, dans un langage elliptique:
-«Je vais _au Français_,» comme on dit: «Je vais puiser de l’eau à la
-source.»
-
-Tous les gouvernements qui se sont succédé chez nous ont tenu à honneur
-de garder la source pure. Ils ont protégé, enrichi et surveillé ce
-théâtre, unique en son genre, qui jette tant d’éclat sur la capitale
-de la France. L’État ne trouvait pas mauvais qu’une compagnie de
-comédiens administrât elle-même cette glorieuse maison; cependant il
-se réservait le droit d’intervenir directement et de juger en dernier
-ressort les affaires importantes. Il suit de là que la constitution
-de la Comédie-Française a été remaniée presque aussi souvent que la
-constitution de la France. De 1838 à 1848, au plus beau temps des
-fictions parlementaires, M. Buloz, commissaire royal, fut dans la
-maison de Molière un Louis-Philippe au petit pied. Il régnait et ne
-gouvernait pas. La révolution de février le précipita de son trône,
-et les comédiens affranchis proclamèrent une république qui tourna
-insensiblement à l’anarchie. A la fin 1849, le principe d’autorité se
-releva dans toute l’Europe et dans la rue Richelieu.
-
-Un poëte avait sauvé la France du drapeau rouge; un autre poëte,
-M. Arsène Houssaye, sauva la Comédie de la faillite. Il régna
-doucement; son rôle ne fut pas celui d’un souverain, mais plutôt celui
-d’un président de république. Ce causeur, ce paresseux, cet homme
-d’imagination rouée et de fantaisie galante, prit de sa blanche main
-les rênes du théâtre, et le théâtre se mit à marcher droit. Les poëtes
-ses amis accoururent en foule, et le public suivit en masse. Le déficit
-de la caisse se combla par enchantement; les recettes s’élevèrent,
-et les comédiens, qui avaient toujours touché une part imaginaire
-dans les bénéfices de la maison, apprirent avec stupéfaction qu’il y
-avait un dividende à partager. Cependant, en 1856, le gouvernement se
-rappela ce mot de Platon: «Le poëte est chose légère.» Il craignit de
-voir la fantaisie s’impatroniser dans le théâtre, à l’exclusion de
-l’art sérieux. M. Arsène Houssaye, attristé par un malheur domestique,
-aspirait à quitter la Comédie, et demandait un remplaçant. Il l’obtint.
-
-On choisit pour lui succéder un homme d’une valeur incontestable: un
-écrivain souvent applaudi au théâtre, un ancien fonctionnaire éprouvé
-dans tous les hauts emplois, un membre de l’Académie française. Comme
-on voulait lui mettre en main un sceptre fort, on ajouta à l’autorité
-de son nom et de son titre l’importance d’un traitement élevé et des
-pouvoirs quasi discrétionnaires. L’administrateur général de la Comédie
-fut investi d’une sorte de dictature, sous la suzeraineté du ministre
-d’État.
-
-En a-t-il abusé? Je ne le crois pas. J’ai eu l’honneur de voir
-quelquefois M. Empis, dans l’exercice de ses fonctions. C’est un
-grand et beau vieillard, très-svelte et très-droit. Ses yeux vifs et
-ses cheveux blancs font un contraste agréable. La politesse la plus
-exquise ne l’abandonne pas même dans ses boutades; car il est sujet
-à s’emporter. Tout en lui me rappelait les élégances correctes de la
-vieille cour de France: les gentilshommes de la Chambre devaient être
-ainsi en 1820.
-
-Dans l’administration proprement dite, il a conservé les louables
-habitudes de M. Arsène Houssaye, évité les dépenses inutiles, ménagé
-la subvention, élevé les recettes, et augmenté le dividende des
-sociétaires. Je ne crois pas que ses administrés lui reprochent rien,
-sinon la vivacité de son caractère, et quelques-unes de ces préférences
-auxquelles tous les hommes sont sujets.
-
-Le public a ratifié tous ses actes et approuvé la direction qu’il
-donnait au théâtre, puisque le public a toujours rempli la salle et
-la caisse. Pascal a dit quelque part: «Il faut croire les témoins
-qui versent leur sang à l’appui de leur dire.» On peut ajouter avec
-autant et plus d’autorité: «Il faut croire les témoins qui donnent leur
-argent.»
-
-Pourquoi donc M. Empis est-il tombé d’une position qu’il honorait?
-Hélas! chère cousine, parce qu’il était de son temps. Ce n’était pas
-qu’il fût de son âge; non, son esprit est toujours jeune et plein de
-vigueur. Mais le goût, qui change à chaque génération, l’avait laissé
-quelque peu en arrière. L’auteur de _la Mère et la Fille_, du _Jeune
-ménage_, de l’_Ingénue à la cour_, regrettait la littérature de 1827.
-Il la regrettait activement, et voilà le terrible. Il usait de ses
-pouvoirs discrétionnaires pour ressusciter des morts aimables et
-distingués, mais bien morts. Le public ne s’en fâchait pas, je te l’ai
-dit. Paris et la province envoyaient tous les jours des députations
-d’un certain âge devant la rampe du Théâtre-Français. Mais les auteurs
-vivants, ceux qui écrivent pour notre temps et un peu pour l’avenir,
-s’égaraient à droite et à gauche, les uns vers le Gymnase et le
-Vaudeville, les autres vers l’Odéon.
-
-Il faut pourtant que je te le dise: les résurrections systématiques de
-M. Empis n’étaient pas le seul obstacle à l’arrivée des jeunes auteurs.
-Tu ne sais probablement pas qu’à Paris le beurre de table coûte trois
-francs la livre; c’est une chose qui détourne bien des gens de porter
-leurs pièces au Théâtre-Français. Les auteurs y sont payés moins cher
-que partout ailleurs: ils reçoivent tant en argent, tant en gloire,
-tant en billets d’entrée pour l’Académie. De plus, ils ne sont pas
-joués plus de trois ou quatre fois par semaine, dans la plus grande
-nouveauté de leur succès. Il suit de là qu’une pièce est bien vieille à
-la vingt-cinquième représentation, lorsque l’auteur est à peine payé de
-ses frais.
-
-Les choses vont tout autrement dans les théâtres moindres. Pour te
-citer un seul exemple, _la Dame aux camélias_, jouée au Vaudeville,
-a rapporté 120,000 francs de droits d’auteur. Si elle avait pu être
-représentée à la Comédie-Française, elle aurait donné au plus 40,000
-fr. Il est vrai que l’auteur aurait une prime de 5,000 francs, comme
-fiche de consolation. _Le Père prodigue_, que l’on monte au Gymnase,
-vaudra 50,000 fr. à M. Alex. Dumas fils, si le succès de l’ouvrage est
-médiocre. S’il est grand, comme je l’espère, il faut doubler la somme:
-tu vois que le Gymnase a du bon. Le ministre d’État, qui voit nettement
-les choses, quoique d’un peu haut, songe à rétablir l’équilibre, et
-même à faire pencher la balance vers le grand théâtre de l’État.
-Il a réuni une commission de critiques, d’auteurs et de hauts
-fonctionnaires, et tout ce monde a déclaré que la Californie était trop
-loin du Théâtre-Français.
-
-La commission assure que tout irait mieux si la Comédie donnait 15
-pour 100 aux auteurs sur la recette de chaque soir, et je suis fort de
-cet avis. Mais je me suis laissé dire que les rapports des commissions
-tombaient quelquefois dans des cartons noirs où on ne les retrouvait
-plus.
-
-Heureusement, le successeur de M. Empis a fait partie de cette
-commission, du temps qu’il était simple critique. Si M. Édouard Thierry
-a aussi bonne mémoire qu’il a bon goût et bon cœur, il n’oubliera pas
-le rapport qu’il a signé naguère, et il fera des pieds et des mains
-pour qu’on le convertisse en arrêté ou en décret. S’il arrive à ce
-but, sa tâche deviendra plus facile. Pourquoi l’a-t-on logé dans la
-maison de Molière? Pour rajeunir la comédie. Il apporte des idées
-jeunes: c’est fort bien. Il amènera ses amis, qui sont jeunes: c’est
-encore mieux. M. Émile Augier, M. Sandeau, M. Ponsard, M. Alexandre
-Dumas fils, M. Barrière et vingt autres reviendront ou viendront au
-Théâtre-Français, pourvu toutefois qu’ils ne rencontrent pas à la porte
-ce spectre de la faim qui chasse les loups hors des bois.
-
-Tu crois sans doute qu’il est très-difficile de faire jouer une pièce
-à la Comédie-Française? C’est un préjugé répandu en province et même
-accrédité dans Paris. Ne reste pas dans cette erreur, et apprends, ma
-chère cousine, que le premier théâtre d’Europe est en même temps le
-plus accessible et le plus hospitalier.
-
-Il est difficile d’y être applaudi; d’accord. Je ne sais rien de plus
-redoutable et de plus imposant que l’orchestre de la Comédie, le jour
-d’une première représentation. On y voit non-seulement les critiques du
-lundi, qui vont partout, mais les doyens de la critique littéraire, les
-Villemain, les Patin et les plus illustres personnes de l’Institut.
-
-A ces juges qui ont le droit de se montrer difficiles, ajoute, s’il te
-plaît, le bataillon sacré des habitués et des abonnés du théâtre, cent
-vieillards de tout âge: il y en a de vingt-cinq ans. Ces messieurs,
-qui savent leur répertoire sur le bout du doigt, qui ont assisté à
-l’éclosion de tous les ouvrages modernes, ont nécessairement, au fond
-du cœur, un préjugé contre la pièce nouvelle. Ils la comparent d’avance
-avec les chefs-d’œuvre immortels dont ils se sont nourris; ils mesurent
-d’un air dédaigneux la distance qui sépare les contemporains des
-maîtres. Et plus d’un qui n’a jamais tenu une plume, se dit dans son
-for intérieur: «Si je voulais me mêler de comédie, avec mon instruction
-dramatique et mes souvenirs de l’orchestre, je ferais mieux que cela.»
-Ces délicats ont fait tomber à la première représentation plus d’un
-ouvrage qui s’est relevé à la deuxième. Heureux l’écrivain qu’ils
-daignent trouver de leur goût!
-
-Mais le premier venu peut être admis devant ce terrible aréopage.
-Les débutants s’imaginent que les petits théâtres sont d’un accès
-plus facile que les grands. Ils se brisent le crâne contre la porte
-du directeur des Funambules, sans arriver à l’ouvrir. La porte du
-Théâtre-Français est toujours ouverte, et, chose incroyable! le
-portier lui-même est poli. Voit-il entrer un auteur jeune et timide,
-le manuscrit sous le bras, il pourrait jeter homme et papiers par la
-fenêtre, et personne ne se plaindrait; car les porteurs de manuscrits
-sont résignés à tout. Mais non: ce concierge ouvre une porte qui donne
-sur un escalier qui conduit au cabinet de M. Verteuil.
-
---Évidemment, pense le jeune homme, c’est une erreur. On m’a pris pour
-un autre. Il faut croire que je ressemble à M. Scribe ou à M. Ponsard.
-Mais, quand M. Verteuil entendra mon nom, il me poussera vers la porte
-et le concierge sera grondé.
-
-Il entre en frissonnant: la porte de M. Verteuil est toujours ouverte.
-
-Sa figure aussi. C’est bien la plus aimable physionomie de galant
-homme qu’on puisse rencontrer sous le soleil. M. Verteuil interrompt
-sa lecture ou sa conversation. C’est un causeur charmant et un glouton
-de livres. Il achète tout ce qui s’imprime à Paris: c’est son luxe. Il
-lit tout ce qui entre dans sa bibliothèque: c’est son vice. M. Verteuil
-prend le manuscrit et l’adresse de l’inconnu; il le questionne,
-l’encourage, lui promet que sa pièce sera lue par l’administrateur du
-théâtre, et envoyée devant le comité, si elle vaut quelque chose.
-
---Je vous écrirai bientôt, lui dit-il. D’ici là, si vous voulez étudier
-le théâtre, venez de temps en temps me demander des billets.
-
---C’est un piége, se dit l’auteur en rentrant chez lui. Il y avait du
-feu dans la cheminée: mon manuscrit doit flamber à l’heure qu’il est.
-Heureusement j’avais conservé un double.
-
-Huit jours après, il apprend que sa pièce est admise à la lecture. On
-l’invite à comparaître devant le comité.
-
-Ce comité, contre lequel on a tant dit et tant écrit, se compose de
-l’administrateur et d’un certain nombre de sociétaires. Les femmes n’y
-sont plus admises. Les gens de lettres et les critiques qu’on y a fait
-entrer il y a quelques années, sont également partis. Tel qu’il est,
-je le trouve non pas infaillible, mais excellent. On peut s’inscrire
-en faux contre telle ou telle de ses décisions; on ne prouvera jamais
-qu’il soit mal composé.
-
-En bonne logique, les ouvrages présentés au théâtre doivent être
-appréciés par ceux qui ont intérêt à bien choisir. Or, l’administrateur
-et les sociétaires sont tous intéressés à la prospérité de la maison.
-Il faut, de plus, que les juges soient compétents: je ne connais pas
-de sociétaire qui manque d’instruction ou d’expérience. Il y a plus:
-si un auteur prétend qu’il doit être jugé par ses pairs, on a de quoi
-le satisfaire au comité de la rue Richelieu. M. Samson, M. Beauvallet,
-M. Régnier, M. Got, M. Monrose, ont tous écrit et même signé des
-ouvrages dramatiques. On a jeté leurs noms au public, au milieu des
-applaudissements. Et, lorsqu’ils viennent déposer dans l’urne du
-scrutin leurs petites boules blanches, rouges ou noires, personne ne
-les prendra pour un comité d’aveugles occupé à juger des couleurs. Il y
-a même des femmes à la Comédie-Française qui pourraient voter comme des
-auteurs. Et, si le régisseur général, M. Dubois-Davesne, était admis à
-donner sa voix, nos écrivains auraient mauvaise grâce à se plaindre,
-car il a été applaudi comme eux et avant eux.
-
-Tu vas pour sûr me demander l’explication de ces trois couleurs, noire,
-rouge et blanche, qui servent au vote du comité. Le noir et le blanc
-s’expliquent d’eux-mêmes: l’un veut dire _refusé_, l’autre _reçu_. Mais
-le rouge? Le rouge, ma chère cousine, est la couleur de la politesse.
-Une boule rouge dit à l’auteur, avec tous les ménagements imaginables:
-«Monsieur, votre pièce n’est pas de celles qui peuvent réussir chez
-nous. Cependant, comme vous n’êtes pas le premier venu, et que nous
-sommes gens bien élevés, nous n’avons garde de vous infliger la honte
-d’un refus. Il vous est permis de dire, en sortant d’ici, que l’ouvrage
-est _reçu à correction_. Ne vous y trompez pas cependant, et ne perdez
-pas votre temps à le corriger: vous nous mettriez dans la nécessité de
-l’accabler sous nos boules noires. Si nous l’avions cru corrigible,
-nous lui aurions donné des boules blanches, en vous priant tout bas
-de le corriger.» Ce petit discours te montrera que la politesse et la
-Comédie-Française habitent sous le même toit. Que t’en semble, cousine?
-savais-tu que les comédiens fussent gens si délicats?
-
-Nos petites villes jugent fort mal ces excommuniés, parce qu’elles
-n’en connaissent guère que le rebut. Je t’assure que, si tu pouvais
-pénétrer pour une heure dans les coulisses du Théâtre-Français, ton
-opinion changerait du tout au tout. Tu t’imagines probablement qu’on
-s’y promène le chapeau sur la tête? Pas plus qu’à l’église, ma chère
-amie. Tu crois que ces messieurs et ces dames se tutoient comme au
-théâtre de la foire? C’est encore une illusion à rayer de tes papiers.
-Sache que le foyer de la Comédie est un des salons les plus corrects
-de tout Paris. On n’y vient pas en pantalon crotté; on n’y a dit en
-vingt ans qu’un seul gros mot. La conversation n’y est pas collet monté
-comme au Gymnase: le Gymnase, c’est la famille; la Comédie-Française,
-c’est le monde. Une liberté assez galante anime le discours, mais la
-plaisanterie a des limites qu’elle ne franchit jamais.
-
-On y voit et l’on y entend des hommes qui sont, par leur tenue et
-leur caractère, des _gentlemen_ accomplis, quoique le public les
-appelle Bressant tout court, Leroux tout court, Maillart tout court,
-Delaunay tout court. Je m’arrête au quatrième, parce qu’il me faudrait
-nommer à peu près tout le monde. Parmi les maîtresses de la maison,
-qui font séparément les honneurs du salon commun, il y en a qui ne
-sont pas seulement des artistes de premier ordre, mais encore des
-femmes célèbres, comme madame Augustine Brohan. Il y a des ingénues
-qui gardent pour un mari problématique leur innocence natale; de
-vraies ingénues sans reproche, et qui mériteraient ce titre glorieux
-même à Quévilly. Ingénues savantissimes, cela va de soi: on n’étudie
-pas Molière, Regnard et Beaumarchais sans que la vertu se dérouille
-et s’aiguise au frottement de ces libres génies. Mais on est plus
-forte contre le danger lorsqu’on le voit chaque soir de tout près. Je
-pourrais te nommer ces jeunes filles dignes d’éloges; j’aime mieux
-m’en abstenir: non que la liste soit trop longue; mais, en citant les
-ingénues en qui j’ai foi, je craindrais de désobliger les autres.
-
-Le salon est d’un grand aspect et d’une élégance noble. Les beaux
-marbres n’y manquent pas, ni les toiles de prix. Tout le passé de la
-Comédie y entoure les vivants d’une sorte d’auréole. Les peintres et
-les sculpteurs ont fixé, au profit de la génération nouvelle, cette
-gloire du théâtre, la plus brillante de toutes, et la plus fugitive
-aussi. Un artiste vivant, qui s’est fait un grand nom dans la comédie
-et un beau nom dans la peinture, M. Geffroy, a peint pour ce salon deux
-tableaux justement célèbres.
-
-Les amis de la maison, ceux qui entrent par la porte fermée au
-public, sont des écrivains, des avocats, des médecins, des peintres.
-La plupart se sont fait une douce habitude de ce salon tranquille où
-l’on peut perdre une partie d’échecs contre cet excellent M. Provost,
-tout en promenant ses yeux sur les plus belles épaules et les plus
-jolis visages de Paris. Ils y viennent tous les soirs. Cependant la
-réunion n’est pas nombreuse à l’ordinaire: souvent même, elle est
-assez intime pour qu’on se mette en rond devant la cheminée et qu’on
-engage une conversation générale. On raconte les bruits de Paris, on
-s’égaye au bénéfice du prochain; on débat une question d’art ou de
-littérature; on raconte des histoires. Les conteurs se font rares de
-jour en jour; lorsqu’on n’en trouvera plus dans les salons du monde
-lugubre, on pourra venir en chercher là. De temps à autre, au plus beau
-du récit, le narrateur et les auditeurs sont interrompus par une voix
-respectueuse: «Mesdames et messieurs, le troisième acte est commencé!»
-
-Le foyer a ses grands jours, ses fêtes simples ou carillonnées. _Le
-Mariage de Figaro_ est toujours une petite fête. Chacune des jeunes
-femmes qui jouent dans la pièce attire un certain nombre d’amis,
-d’admirateurs ou d’amoureux. Mais la plus grande solennité est
-toujours la représentation du _Malade imaginaire_. Toutes les jolies
-artistes du théâtre sont tenues de figurer dans la cérémonie, et elles
-ont soin d’arriver avant l’heure. Il faut voir l’affluence d’habits
-noirs et de gants paille! Mais aussi, quel régal pour les yeux et les
-oreilles! Le beau rire argentin de madame Augustine Brohan, ce rire
-sans pareil qui a la vertu miraculeuse de ressusciter Molière; et les
-grands yeux rêveurs de mademoiselle Favart, et la beauté sans égale de
-mademoiselle Riquier, et la malice pétillante de mademoiselle Fix, et
-la candeur mutine de mademoiselle Emma Fleury, et le joli museau fripon
-de mademoiselle Figeac, et la perfection opulente de cette admirable
-Madeleine! J’oublie une bonne moitié du spectacle, mais en vérité il
-n’en faudrait pas le quart pour troubler la raison des sept sages de la
-Grèce.
-
-Que si tu es curieuse de savoir où la Comédie-Française va chercher
-toutes les merveilles dont elle est peuplée, je te répondrai: un
-peu partout. Le Conservatoire en fournit un certain nombre. Madame
-Augustine Brohan, par exemple, n’a fait qu’une enjambée, de la classe
-de M. Samson jusqu’au théâtre où elle règne. M. Got, après avoir fait
-des études brillantes à Charlemagne, et remporté des prix au concours
-général, a pris le même chemin pour atteindre le même but. Beaucoup
-d’autres, et les plus nombreux sans contredit, ne sont arrivés ici
-qu’en traversant la province et les théâtres de genre. Ainsi, M.
-Bressant est venu du Gymnase et madame Guyon de la Porte-Saint-Martin.
-
-Le Conservatoire a cela de bon, qu’il est, à proprement parler, l’école
-de la Comédie-Française. On ne peut pas en dire autant des théâtres
-secondaires de Paris. Un simple écolier qui s’est exercé à bien dire
-Racine ou Molière dans la classe de M. Régnier ou de M. Provost, ne
-sera pas dépaysé s’il arrive du premier bond au théâtre de ses maîtres.
-Mais un artiste accoutumé à réciter la prose de M. Thiboust dans le
-voisinage de M. Hyacinthe, fera d’abord une pauvre figure au numéro 4
-de la rue Richelieu. Certes, M. Bressant avait étudié à une école fort
-estimable, et cependant il lui a fallu du temps pour se rompre à la
-comédie classique. Madame Guyon, la plus grande actrice des boulevards,
-n’a pas encore pris le _la_ du Théâtre-Français.
-
-La transition serait plus douce et moins dangereuse si les théâtres
-de drame avaient le droit de jouer Racine et Corneille; si le Gymnase,
-le Vaudeville et les Variétés étaient autorisés à donner Regnard,
-Molière et Marivaux. La Comédie-Française conserve avec un soin
-jaloux le privilége de représenter les grands classiques, sans songer
-qu’elle se fait tort à elle-même. Pourquoi défend-elle au Gymnase de
-donner _Tartufe_, au Vaudeville de représenter _le Misanthrope_, aux
-Variétés d’essayer _le Légataire_? Ces théâtres n’abuseraient pas de
-la permission, mais je pense qu’ils en useraient un peu de temps à
-autre. Pour moi, je serais ravi de voir madame Rose Chéri dans Elmire,
-M. Félix dans Alceste, madame Fargueil dans Hermione, M. Derval dans
-Philinte, M. Dupuis dans Dorante, et même M. Lassagne dans Mascarille.
-
-Si un bon décret impérial disait que les chefs-d’œuvre du répertoire
-appartiennent à tout le monde, on ne verrait plus tel théâtre
-s’encroûter dans un genre absurde, tel comédien oublier le français
-pour apprendre un jargon barbare. Les auteurs qui travaillent pour
-les scènes de drame et de genre seraient rappelés au bon sens et au
-bon goût par le voisinage des maîtres; le public le plus modeste
-et le plus ignorant accepterait de bonne grâce la représentation
-d’un chef-d’œuvre: ceux qui l’ont vu applaudir Racine et Corneille
-aux spectacles gratuits ne me contrediront pas sur ce point. Et le
-Théâtre-Français aurait dans toutes les scènes de Paris des succursales
-qui ne lui feraient aucun tort, et des pépinières qui lui feraient du
-bien. _Amen._
-
-
-
-
-VI
-
-LES PROFESSIONS LIBÉRALES
-
- Déjeuner chez Guillaume.--Je mets M. Navailles dans un grand
- embarras.--Il m’avoue en rougissant la profession de son beau-père,
- qui n’est pas une profession libérale.--Je veux trouver à tout prix
- la définition de ce mot.--Un voisin qui m’avait donné des coups
- de pied dans les jambes vient obligeamment à mon secours.--Nous
- passons en revue toutes les professions libérales.--Le barreau.--Le
- journalisme.--L’enseignement.--Les emplois publics.--La
- médecine.--L’armée.--L’Église.--Guillaume nous interrompt.--Un mot
- sur la rentrée de M. Roger à l’Opéra.--Définition des professions
- libérales.--On crie au paradoxe.--Je vais dîner chez M. Bonnet.--Sept
- convives.--Aucun d’eux n’exerce une profession libérale, mais ils sont
- tous libres et heureux.--Je porte un toast subversif.--Mon excuse.
-
-
- Ma chère cousine,
-
-J’ai déjeuné, ce matin, chez mon ami Guillaume. Tu le connais: je t’en
-ai parlé bien des fois. C’est l’esprit le plus ouvert, le caractère le
-plus loyal et le cœur le plus chaud que l’on puisse rencontrer à Paris.
-Il travaille beaucoup et vit simplement, n’étant pas riche. La faute
-en est à son père, qui a toujours refusé d’ouvrir les mains, du temps
-qu’il était premier ministre.
-
-Il y avait à ce repas quelques jeunes gens de l’âge de Guillaume,
-et quelques hommes du mien. Je retrouvai parmi les derniers un joli
-garçon, fort bien élevé, que j’avais rencontré avec sa femme dans deux
-ou trois salons du meilleur monde. Il s’appelle Henri Navailles, et il
-est quelque chose à la Cour des comptes ou au Conseil d’État. J’eus
-bientôt renoué connaissance avec lui, et il me fit l’honneur de me
-serrer la main, comme si j’avais été son égal.
-
---A propos, lui dis-je, il n’y a pas huit jours que j’ai passé la
-soirée avec monsieur votre beau-frère. Je vous en fais mon compliment;
-c’est un fort galant homme, et sa conversation m’a ravi. Habite-t-il
-Paris?
-
---Oui.
-
---Je ne me suis pas informé de sa profession, mais je mettrais ma main
-au feu qu’il est notaire.
-
---Non.
-
---Alors, c’est qu’il est avoué; je ne sors pas de là.
-
---Il n’est pas avoué non plus, répondit M. Navailles en rougissant un
-peu.
-
-J’aurais dû comprendre dès ce moment que mes questions étaient
-déplacées, mais tu me connais: étourdi comme un hanneton. J’insistai
-de plus belle, sans m’expliquer la pantomime de mon voisin qui
-m’allongeait force coups de pied sous la table.
-
---Mon Dieu! monsieur, reprit M. Navailles avec un sourire forcé, mon
-beau-frère est tout simplement dans la maison de mon beau-père.
-
---Alors, il ne me reste plus qu’à savoir la profession de monsieur
-votre beau-père.
-
-A cette question, qui le poussait au pied du mur, M. Navailles devint
-pourpre.
-
---Mon beau-père, répondit-il, mon beau-père est... comment dirai-je?...
-dans le commerce.
-
-Je répondis avec simplicité:
-
---Le commerce est une profession bien honorable.
-
-Mais, comme le maître de la maison se hâta de parler d’autre chose, un
-instinct secret m’avertit que je venais de faire quelque sottise.
-
-Lorsqu’on se leva pour prendre le café, je tirai mon voisin à part et
-je lui dis:
-
---Si j’ai bien compris le sens de vos coups de pied, ma question à M.
-Navailles n’était pas des plus discrètes. Maintenant, je vous prie,
-faites-moi l’amitié de me dire pourquoi.
-
---Rien de plus simple, répondit-il en souriant. Le beau-père de
-Navailles est un marchand de fer très-riche et très-estimé, ancien
-président du tribunal de commerce, officier de la Légion d’honneur,
-membre-né du jury de toutes les expositions; je vous fais grâce des _et
-cætera_. Mais Navailles ne pouvait pas avouer, sans rougir un peu, que
-la famille de sa femme n’exerce point une profession libérale.
-
---Je devine: ces gens-là sont des esprits étroits, bornés, terre à
-terre, abrutis par le calcul, enfoncés dans leur argent, ignorants de
-tout le reste. Le beau-frère m’avait laissé une tout autre impression.
-
---C’était la bonne! _Ces gens-là_ sont très-intelligents,
-très-instruits, très-bien élevés, très-généreux et même un peu
-prodigues. Ils ont une loge aux Italiens, une admirable bibliothèque et
-une galerie que je vous conseille d’aller voir. Rien de plus libéral
-que leur esprit, leur éducation et leur manière de vivre. Mais, au
-jugement de Navailles et de tous nos concitoyens, le métier de marchand
-de fer et le commerce, quel qu’il soit, n’est pas une profession
-libérale.
-
---Parbleu! m’écriai-je avec admiration, j’ai bien fait de venir à
-Paris: on y apprend tous les jours quelque chose. Mais soyez assez bon
-pour m’expliquer ce qu’on entend par profession libérale, afin que je
-le sache, et que je ne prête plus à rire aux gens.
-
---Si c’est une définition que vous voulez, je n’en ai pas sous la main.
-Libéral est un mot qui s’explique tout seul. Un avocat, un auteur, un
-médecin, un notaire, un ecclésiastique, un officier, un fonctionnaire
-du gouvernement, que sais-je encore? tout ce qui ne touche ni à la
-charrue, ni à la fabrique, ni à la boutique, appartient à la catégorie
-des professions libérales. Il n’y a pas de limites bien précises. Un
-agent de change? Je ne sais. Un coulissier? Non. Un banquier? Avec des
-protections. Un courtier de commerce? Jamais. C’est une chose qui se
-sent mieux qu’elle ne s’explique, mais je suis sûr que vous m’entendez.
-
-Je me déclarai satisfait, quoiqu’il me restât bien quelques nuages dans
-l’esprit. Et, comme on allumait les cigares en agitant la question
-italienne, je me plongeai dans un fauteuil, et j’entrepris de mettre un
-peu d’ordre dans mon cerveau.
-
---Évidemment, dis-je en moi-même, _libéral_ est un mot latin que nous
-avons naturalisé français. L’idée qu’il représente ne peut être qu’une
-idée romaine. En effet, je crois me rappeler que la société romaine
-se composait d’hommes libres et d’esclaves. Les professions libérales
-étaient donc celles qui pouvaient être exercées par les hommes
-libres: on les distinguait des professions serviles. A ce compte, il
-n’y avait à Rome que trois professions libérales: l’agriculture, la
-guerre, le barreau. On laissait aux esclaves l’industrie, le commerce,
-la médecine, l’enseignement. Le citoyen libre était fier de cultiver
-un champ, de porter un bouclier, ou de plaider devant un tribunal;
-il achetait son médecin ou son professeur au marché. Nous avons un
-peu changé tout cela, puisque la médecine, par exemple, est devenue
-libérale, et que l’agriculture ne l’est plus. Si Caton l’ancien
-débarquait à Paris, quels seraient à ses yeux les hommes libres? Primo,
-les maraîchers qui descendent le faubourg Saint-Honoré pour amener
-leurs légumes à la halle. Secondo, les officiers, sous-officiers et
-soldats. Tertio, les avocats.
-
-Ma méditation fut interrompue par l’entrée d’un jeune homme en cravate
-blanche, et rasé comme un œuf. Ses amis le saluèrent d’un immense éclat
-de rire.
-
---Comme te voilà fait! lui dit Guillaume. Pourquoi diable as-tu coupé
-tes moustaches? Elles t’allaient si bien!
-
---Il le fallait! répondit-il en inclinant la tête. J’en ai pleuré; le
-rasoir me tirait les larmes des yeux. Mais il le fallait.
-
-Trois ou quatre voix s’élevèrent en même temps pour demander pourquoi.
-
---Pour prêter serment de fidélité aux lois de l’Empire.
-
---Tu n’es donc plus légitimiste enragé?
-
---Je le serai jusqu’à la mort. Mais il faut bien faire quelques
-sacrifices, lorsqu’on veut embrasser une profession libérale.
-
-Mon voisin de table s’était rapproché de moi. Il se pencha à mon
-oreille, et me dit:
-
---Vous voyez que je ne vous ai pas trompé. Le barreau: profession
-libérale. Gravez cela dans votre mémoire, et ne l’oubliez jamais.
-
---Je comprends, lui dis-je, que les professions libérales soient en si
-grand honneur parmi nous. C’est sans doute parce qu’on n’y arrive pas
-sans quelques sacrifices.
-
-Il parut frappé de cette idée, et répondit:
-
---Vous avez raison et je pourrais citer plus d’un exemple à l’appui de
-ce que vous dites.
-
-»Un jeune homme de ma connaissance s’est adonné à la sculpture,
-profession libérale. Depuis le jour où il a fait vœu de modeler la
-terre et de gratter le marbre, ce pauvre garçon a dû s’imposer les
-sacrifices les plus pénibles. Il passe sa vie à solliciter des travaux;
-on le rencontre du matin au soir dans les antichambres, debout comme
-un laquais. Sa toilette accapare le peu de temps qui lui reste: ne
-faut-il pas être bien mis pour obtenir quelque chose? Le pauvre garçon
-obtient à force de démarches les travaux les plus importants, et l’on
-dit qu’il gagne au moins vingt mille écus dans les mauvaises années;
-mais il n’a pas le loisir de faire ses œuvres lui-même. Il faut, bon
-gré mal gré, qu’il se sacrifie et remette son ébauchoir aux mains
-d’un praticien obscur. Un autre sculpteur, artiste de grand talent et
-de beau caractère, n’a pas eu le courage qu’il fallait pour tant de
-sacrifices. Il végète tout seul dans un atelier désert; il n’obtient
-ni marbres, ni commandes: à peine a-t-il de quoi payer son modèle et
-son mouleur, et terminer en vil plâtre des chefs-d’œuvre aussi beaux
-que l’antique. A sa première exposition, il a obtenu une médaille de
-première classe; il a été décoré à la seconde; il enfoncera peut-être
-les portes de l’Institut à la troisième; mais il sera toujours aussi
-pauvre qu’un oiseau des bois, parce qu’il ne sait pas faire les
-sacrifices d’orgueil et de liberté que commande une profession libérale.
-
-»Un autre de mes amis, que je ne vois plus, s’est jeté dans le
-journalisme, profession libérale. Il arriva rapidement au grade de
-rédacteur en chef, et il eut la fortune assez rare de défendre des
-opinions qui étaient les siennes. Il était républicain exalté, et
-gagnait des appointements raisonnables en flagellant tous les partis,
-sauf un. Au bout de quelque temps, les propriétaires du journal
-firent la part du feu, en sacrifiant quelques principes par trop
-compromettants; la feuille rouge se décolora par degrés et passa au
-rose tendre. Le rédacteur en chef résista d’abord, puis céda, puis
-consentit. Fallait-il quitter une place honorable et lucrative pour une
-question de nuance? Mais un partisan de la monarchie de 1830 acheta la
-moitié des actions plus une, et le journal devint orléaniste.
-
-»--Après tout, pensa le rédacteur en chef, on ne dira pas que je me
-suis vendu au pouvoir: j’ai fait jusqu’ici une opposition radicale; je
-ferai désormais une opposition parlementaire.
-
-»La fusion du parti d’Orléans avec les légitimistes le déconcerta un
-peu, mais ne le découragea point. Il était entré dans la voie des
-sacrifices, et déjà il s’accoutumait à l’idée de sacrifier tout,
-excepté sa place. Enfin le journal, assez malade, pauvre en abonnés,
-et frappé de quelques avertissements, fut acquis et sauvé par un ami
-du gouvernement impérial. Que fit le rédacteur en chef? Les amis
-qu’il avait gardés dans divers partis lui posèrent si brutalement la
-question, qu’il se cabra tout net:
-
-»--Je ferai ce qui me plaît, répondit-il avec fierté. De quel droit
-pensez-vous m’imposer une décision? Si j’étais assez sot pour
-abandonner ma place, en auriez-vous une autre à m’offrir? Ma démission
-était signée depuis ce matin; mais, pour vous prouver que je ne vous
-crains pas, je reste. Et j’aurai la croix d’honneur avant un an, rien
-que pour le plaisir de vous faire enrager!
-
-»Il exécuta ce qu’il avait dit, et cet exemple vous fait voir qu’on
-peut sacrifier coup sur coup trois ou quatre opinions, pour conserver
-une profession libérale.
-
-»Mon frère aîné est professeur de philosophie dans un lycée de
-province: je n’ai pas besoin de vous dire que, parmi les professions
-libérales, l’enseignement occupe un rang distingué. Mon frère a reçu
-tous les sacrements universitaires. Il est bachelier, licencié, agrégé,
-et même, par surcroît, docteur ès lettres. Aussi est-il admis à toucher
-un traitement de 2,200 francs, sauf une retenue de cinq pour cent
-pour la retraite. Vous me direz qu’il est libre de se créer quelques
-ressources en donnant des leçons: point du tout. Le recteur voit de
-mauvais œil qu’un fonctionnaire investi d’une profession libérale
-s’abaisse à gagner de l’argent. Mon frère ne détesterait pas d’écrire
-un article ou deux dans le journal de la ville; malheureusement, c’est
-un plaisir qu’on lui a défendu. On lui défend aussi de porter sa
-barbe, et d’aller au café, et d’avoir une maîtresse. On ne lui défend
-pas de se marier; mais le moyen, je vous prie, avec 2,090 francs de
-traitement net!
-
-»Si du moins mon malheureux frère avait le droit d’enseigner ce qu’il
-pense! Le plaisir de former des disciples le consolerait de tout.
-Mais il lui est défendu de répandre d’autres vérités que les vérités
-officielles, c’est-à-dire une sorte de catéchisme assez plat, rédigé
-par les disciples de M. Cousin, sous l’inspection de plusieurs évêques.
-Vous voyez que le pauvre garçon paye assez cher l’honneur d’exercer une
-profession libérale.
-
-»Un de mes oncles est député au Corps législatif; député de
-l’opposition. Ce n’est pas une profession qu’il exerce; cependant, on
-peut dire qu’il occupe une situation libérale. Mais croyez-vous qu’il
-ne s’impose aucun sacrifice dans l’accomplissement de son mandat? Il
-m’a dit souvent lui-même:
-
-»--Je me considère comme l’esclave de mes électeurs. Ils m’ont envoyé
-au palais Bourbon pour faire de l’opposition au gouvernement; je me
-fais un devoir strict de voter contre le gouvernement, lors même qu’il
-a raison. Si j’avais été nommé avec l’appui de la préfecture, je me
-croirais engagé d’honneur à voter pour le gouvernement, lors même
-qu’il aurait tort.»
-
-»Dans une sphère infiniment plus modeste, je connais un brave homme
-qui gagne 1,800 francs sauf la retenue, au ministère des finances.
-Il compte aujourd’hui seize ans de service. Son unique occupation
-consiste à copier tous les jours, d’une très-belle écriture, une
-dépêche invariable. C’est une réponse aux solliciteurs qui demandent
-des bureaux de tabac. Le modèle est en permanence sur le bureau de
-l’employé, quoiqu’il le sache par cœur. Moi qui ne l’ai lu qu’une
-fois, je l’ai gravé dans ma mémoire, comme un beau spécimen du
-style administratif. Voici le texte: «Monsieur ou madame, j’ai pris
-en sérieuse considération la pétition que vous m’avez adressée à
-l’effet d’obtenir un bureau de tabac. Mais j’ai le regret de vous
-informer que vos prétentions, d’ailleurs fort légitimes, ne sont pas
-de celles auxquelles l’administration est pour le moment en mesure
-de faire droit. Si toutefois il se présentait, dans un délai qu’il
-m’est impossible de déterminer, une circonstance favorable que je ne
-prévois pas, croyez, monsieur ou madame, que j’aurais égard aux titres
-très-valables que vous avez mis sous mes yeux.» Le malheureux qui
-recopie cette lettre depuis seize ans exerce une profession libérale.
-Une femme, qui avait refusé deux marchands et un mécanicien de chemin
-de fer, lui a apporté 6,000 francs de dot, pour pouvoir dire qu’elle
-était la femme d’un employé. Les enfants sont venus, la petite dot est
-mangée depuis longtemps, la femme travaille comme deux mercenaires
-pour étaler un peu de beurre sur le pain sec du gouvernement, et elle
-se félicite tous les jours de n’avoir épousé ni un marchand, ni un
-ouvrier, mais un homme qui exerce une profession libérale.
-
-»La médecine, profession libérale. Je connais un jeune docteur qui,
-pour se créer une clientèle à Paris, a passé trois ans de sa vie à
-faire des visites de politesse et de bon voisinage chez une douzaine de
-portiers.
-
-»L’armée, carrière libérale. Avez-vous lu _Servitude et Grandeur
-militaires_ de M. Alfred de Vigny? Si vous ne l’avez pas lu, achetez-le
-en sortant d’ici. C’est un des beaux livres de notre siècle. Oui, le
-soldat est grand, et je crois, tout chauvinisme à part, que le soldat
-français est plus grand que les autres. Nous le voyons jeter sa vie sur
-les champs de bataille comme un beau joueur jette une poignée d’or.
-Mais c’est là le moindre sacrifice entre tous ceux que l’État lui
-demande et lui commande. Il faut qu’il fasse abnégation de ses idées,
-de ses sentiments et de ses volontés personnelles; qu’il exécute avec
-une humilité héroïque un commandement qui n’est jamais ni expliqué ni
-motivé. Il est esclave du devoir, esclave de la discipline, esclave
-de la volonté, quelquefois absurde, de son chef immédiat. Dans quel
-régiment n’a-t-on pas vu un bachelier ès lettres, engagé volontaire,
-obéir aveuglément à l’ordre d’un caporal illettré? Qui sait si
-Napoléon, lorsqu’il fut nommé lieutenant d’artillerie, ne tomba pas
-sous la coupe d’un capitaine Bitterlin? J’ai vu un jeune gentilhomme du
-Jockey-Club s’engager dans la cavalerie, après quelques sottises. Il
-rejoignit le dépôt à Versailles. La première fois qu’il fut de faction,
-son brigadier le posta, la latte au poing, devant un cygne femelle qui
-couvait trois œufs. C’était jour de grandes eaux!
-
-»L’Église, enfin, est de toutes les carrières libérales, celle qui
-exige le sacrifice le plus absolu de notre liberté. Le prêtre renonce à
-tout, même à la famille et à la patrie. Il se résigne à puiser toutes
-ses idées dans un ancien livre, et à les changer du blanc au noir, à
-la première injonction des supérieurs. Il se condamne à marcher les
-yeux bandés, sous la férule d’un vieillard. Il s’oblige à répéter
-aveuglément un mot d’ordre émané de Rome, ce mot fût-il: _Révolte!_
-
---Qui parle de révolte? interrompit Guillaume. Voilà deux hommes qui
-sont bien à la question! Nous causions ici de ce pauvre Roger et de sa
-rentrée prochaine à l’Opéra.
-
---Nous vous avions laissés dans les affaires d’Italie!
-
---Cela prouve que nous avons suivi la marche ordinaire de toutes les
-conversations. Et vous?
-
---Nous, reprit mon interlocuteur, nous avons procédé régulièrement
-comme Socrate et son disciple. Valentin m’a demandé ce qu’on entendait
-ici par une profession libérale. J’ai cherché à petits pas une
-définition de la chose, et je crois la tenir enfin. Écoutez bien tous,
-et toi aussi, beau Navailles; tu n’es pas de trop. Je définis les
-professions libérales, celles qui nous laissent le moins de liberté et
-nous donnent le moins d’argent.
-
-Toute l’assemblée cria au paradoxe. On accusa Socrate de me fausser
-l’esprit et d’entraîner ma naïveté dans des erreurs funestes. On
-m’assura que ni M. Berryer, ni M. Hébert, ni M. Dufaure, ni M.
-Liouville, n’étaient réduits à l’esclavage ou à la mendicité; on me
-jura que M. Velpeau, M. Huguier, M. Ricord et tous les princes de l’art
-médical gagnaient magnifiquement leur vie sans obéir à personne; on
-m’étourdit de mille raisonnements qui me semblèrent fort justes, sans
-toutefois effacer la première impression qui s’était fixée dans mon
-esprit. Et, suivant la marche ordinaire de toutes les conversations, on
-conclut en disant que la rentrée de Roger serait une fête pour tout le
-monde, attendu que nul artiste vivant ne jouait le drame lyrique aussi
-puissamment que lui.
-
-Quelques heures plus tard, ma chère cousine, je dînais dans un autre
-monde, chez ce négociant de qui je t’ai parlé. Le nombre des convives
-était celui des sages de la Grèce, et pas un sur sept n’exerçait une
-profession libérale. Le maître du logis est marchand de nouveautés. Sa
-maison, assez importante, n’est après tout qu’une maison de détail.
-Un marchand de soieries, M. Maillot, personnifiait le commerce de
-gros: notre cher Edmond Chennevière, que tu as vu dans sa fabrique
-à Elbeuf, représentait l’industrie. L’agriculture siégeait dans la
-personne d’un gros fermier de la Beauce appelé M. Thirouin. La Bourse
-était représentée par un coulissier dont le nom m’échappe. Ajoute à ces
-messieurs un modeste voyageur du commerce, et ton cousin, qui ne sera
-jamais rien, tu auras la réunion au grand complet.
-
-Cependant le repas fut très-gai, la conversation variée et de bonne
-compagnie. Je ne sais pas de quels sujets on s’entretient dans le grand
-monde, où je ne suis jamais allé; mais ce que j’entendis à la table de
-M. Bonnet n’aurait pu ni scandaliser, ni ennuyer personne. On parla
-peu de politique et point d’amour, mais on s’entretint beaucoup de la
-littérature moderne, du théâtre, des voyages, de la chasse, de la
-pêche, du jardinage, de la société d’acclimatation, de l’isthme de Suez
-et de vingt autres sujets qui doivent être en tout pays le fonds de la
-conversation des honnêtes gens. Cette maudite question des professions
-libérales me trottait obstinément par la tête; mais j’avais fait une
-trop forte école le matin pour remettre un tel sujet sur le tapis. Je
-me contentai de demander à M. Thirouin si, n’étant que simple fermier,
-il était content de son sort?
-
---Moi, répondit-il avec un léger accent beauceron, je suis le plus
-heureux des hommes. Je sème mon grain en automne, et je le moissonne en
-été. J’ai une grande machine à battre qui rend trente hectolitres de
-blé marchand dans une journée de dix heures. Quand ma récolte est en
-sacs, je la conduis au marché d’Étampes, et je rapporte quelques bons
-sacs d’écus dont la moitié au moins reste chez nous. Le reste du temps,
-je vais, je viens, je lis, je chasse. Nous avons quelque cinquante
-compagnies de perdrix sur la ferme et quelque cinq cents volumes à
-la maison. Ma femme a des robes de soie, mes deux garçons vont à la
-pension de Dourdan; lorsqu’ils seront assez grands pour que les voyages
-leur profitent, je les enverrai voir l’Italie et même Constantinople,
-si le cœur leur en dit.
-
-»Nous nous portons tous bien, nous ne devons rien à personne, nous
-n’obéissons qu’à la loi, ce qui n’a rien d’humiliant. Les impositions
-sont un peu lourdes, mais nous les payons de grand cœur, lorsque
-c’est pour la gloire et la tranquillité du pays. Je suis du conseil
-municipal, ayant de gros intérêts dans la commune, et n’ayant jamais
-fait que du bien au pauvre monde. On m’a demandé pour être maire; mais,
-ma foi, c’est trop d’embarras. Je n’ai nulle ambition, si ce n’est
-d’avoir des fils qui me ressemblent, et qui méritent l’amitié des
-voisins. Ils s’appelleront Thirouin: c’est une noblesse en Beauce; nous
-sommes plus de quarante Thirouin dans le pays, dont on n’a jamais parlé
-qu’en bonne part. Voilà mon opinion sur les choses de ce monde, et,
-s’il y en a un autre, comme notre curé l’assure sans y avoir été, je
-suppose que nous n’y serons pas plus mal traités que dans celui-ci.
-
-Assurément M. Thirouin ne s’exprimait pas comme un avocat; mais ni
-le bonheur de cet excellent homme, ni sa philosophie, n’étaient à
-mépriser. Je me retournai vers Edmond Chennevière, et je lui dis:
-
---Quant à vous, je ne vous demande pas si vous êtes heureux. Je vous
-ai vu dans votre famille, du vivant de votre excellent père; j’ai été
-témoin du respect et de l’affection de vos ouvriers. J’ai admiré
-l’immensité de votre industrie, les relations qu’elle entretient au
-bout du monde, et les services qu’elle rend à notre pays. Je sais à
-quel point vous êtes libre et quelle place un travail aussi important
-que le vôtre laisse aux plaisirs de la vie et au développement de
-l’esprit. J’ai trouvé à Elbeuf, sur votre bureau, tous les journaux et
-toutes les revues de l’Europe. Lorsqu’on a démoli le Jardin d’Hiver,
-à Paris, je vous ai vu l’acheter par morceaux pour le reconstruire au
-fond de votre parc. Je sais que vous avez assez de loisir pour courir
-de Normandie au Gymnase, lorsqu’on donne une première représentation de
-M. Alexandre Dumas fils. C’est pourquoi je ne vous demande pas si vous
-désirez quelque chose au monde, car vous pourriez me rire au nez.
-
---Mon cher ami, répondit-il, les manufacturiers ne sont pas seuls à
-jouir de cette liberté qui vous émerveille. M. Maillot ici présent
-vous dira qu’il est aussi libre et aussi heureux que moi. La maison de
-campagne qu’il occupe à Bougival est aussi jolie et aussi confortable
-que notre maison d’Elbeuf. Sa famille se porte aussi bien que la nôtre;
-son indépendance est aussi absolue et ses loisirs sont aussi nombreux.
-Et la preuve, c’est qu’il prend une loge au théâtre les jours où j’y
-prends une stalle, et qu’il va chasser un mois en Normandie lorsque je
-viens me promener huit jours à Paris.
-
---J’avoue, reprit M. Maillot, que j’aurais mauvaise grâce à me
-plaindre; mais j’ai dans la maison une douzaine de jeunes gens plus
-libres et plus heureux que moi. Le plus modeste est payé comme un chef
-de bureau. Ils ont de l’instruction, du linge de Hollande, des habits
-de chez Alfred, ou tout au moins de chez Renard, des livres et des
-spectacles à discrétion, et nul souci des affaires. Le joli voyageur
-que vous voyez là reçoit vingt-cinq francs par jour pour courir le
-monde, comme Joconde ou comme Ulysse, et étudier les mœurs des peuples
-lointains. Le trouvez-vous bien à plaindre?
-
---Messieurs, interrompit le coulissier, je vous demande grâce. Le
-tableau du bonheur et de la considération qui vous entoure est trop
-navrant pour moi. Vous me direz que je suis bachelier comme tout le
-monde, que j’ai un tailleur passable et un revenu décent, que ma
-journée de travail n’est que de trois heures; que je remue des millions
-tous les mois, sans autre capital que mon activité, que je contribue
-puissamment à centupler la richesse de la France en la mobilisant
-(passez-moi le barbarisme!), mais les vers de M. Ponsard et la prose
-de M. Oscar de Vallée ont jeté sur moi une tache ineffaçable. Ces
-moralistes sévères m’ont dépeint comme un malfaiteur aux yeux du monde
-naïf. La justice me poursuit, la justice me traque, sans savoir que la
-prospérité et la grandeur de la France sont renfermées dans mon petit
-carnet.
-
-Cet agioteur parla longtemps, avec une sorte d’éloquence. Je ne
-compris pas clairement certains passages de son discours, un surtout
-qui concernait les primes de deux sous. Mais il paraissait honnête et
-convaincu, et sa parole ne laissa pas que de m’émouvoir un peu. La
-conversation devint générale; je remarquai avec plaisir que le voyageur
-du commerce s’exprimait beaucoup plus élégamment que le célèbre Alcide
-Jollivet, de M. Alexandre Dumas. Dans ce siècle où l’amélioration des
-races est le rêve de tous les bons esprits, il me semble que la race
-des commis voyageurs s’est améliorée plus que toutes les autres.
-
-Finalement, ma chère cousine, comme mon idée du matin ne cessait de me
-tracasser, je pris la liberté de porter un toast, et je dis:
-
---Messieurs, je bois à l’agriculture, à l’industrie et au commerce, qui
-sont, à mon avis, les trois professions les plus libérales. Libérales
-parce qu’elles laissent à l’homme toute la liberté de ses idées, de
-ses sentiments et de ses actions; libérales aussi parce qu’elles
-récompensent avec libéralité le travail de l’homme.
-
-Il faut le dire, pour mon excuse, que j’avais pris un demi-verre de vin
-de Champagne Aubryet, moi qui n’en bois jamais.
-
-
-
-
-VII
-
-LA MÉDECINE DE FANTAISIE
-
- Le parrain de Madeleine vient à Paris pour ses rhumatismes.--Je
- le conduis chez un médecin qui n’exerce pas la médecine.--Opinion
- du parrain sur le corps médical.--Il songe à se mettre
- entre les mains d’un homœopathe.--Opinion de mon ami sur
- l’homœopathie.--Erreur d’Hahnemann, qui croit s’être donné une fièvre
- intermittente.--_Similia similibus curantur._--Dangers terribles qui
- suivraient l’application de ce principe.--Aussi, les homœopathes se
- gardent-ils de l’appliquer.--Système de l’atténuation.--Le médicament
- supprimé.--On le remplace par une sorte de fluide impondérable: un
- peu de _je ne sais quoi_ pilé et délayé.--Je prends la défense de
- l’homœopathie.--Cures incontestables.--Guérison de la jeune femme
- empoisonnée.--Effets du régime homœopathique.--Conversion de plusieurs
- médecins allopathes.--Apothéose.
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Ton parrain m’est venu voir aujourd’hui avec son fameux rhumatisme.
-Il souffre cruellement, le pauvre homme, et il ne serait pas fâché de
-guérir une bonne fois. Sa préoccupation m’a paru toute naturelle, et
-je l’ai conduit chez un jeune savant de mes amis, le docteur Tripier,
-qui étudie l’art de guérir et qui ne l’exercera jamais. Au lieu de
-poursuivre la clientèle, il s’adonne à la recherche de la vérité, et
-tout me porte à croire qu’il signera plus de livres que d’ordonnances.
-
-Dans l’escalier du docteur, je saluai son maître, M. Claude Bernard,
-un des plus grands hommes de notre siècle. Encore un médecin qui n’a
-jamais ordonné de lavement à personne; mais il a fait à lui seul une
-révolution dans la science physiologique.
-
-Mon ami me reçut devant une table où il corrigeait des épreuves. Je lui
-présentai ton parrain, qui crut devoir prononcer un petit discours.
-
---Monsieur le docteur, lui dit-il, j’ai fait usage de tous les remèdes
-et je ne m’en porte que plus mal. M’est avis que les médecins font
-exprès de prolonger nos maladies pour l’argent qu’ils gagnent sur nous.
-Mais, puisque vous connaissez Valentin et que vous allez me soigner
-gratis, il est sûr et certain que vous me guérirez en un rien de temps,
-afin d’être plus tôt débarrassé de moi.
-
-Le docteur ne s’offensa point de cette impertinente naïveté, assez
-commune chez les malades d’une certaine classe. Il promit à ton
-parrain, sinon de le soigner lui-même, au moins de le mettre entre
-les mains d’un homme spécial qui le guérirait, pour rien, s’il était
-guérissable.
-
---Puisque vous êtes si obligeant, reprit le bonhomme, et que vous avez
-des médecins au service de vos amis, je vous demanderai de préférence
-un somnambule ou un homœopathe. J’en ai assez, de vos docteurs à la
-douzaine. Je connais leurs rubriques, et il y a beau temps que je n’y
-crois plus. Ils se trompent neuf fois sur dix et vous soignent pour le
-poumon quand c’est le foie qui est malade; tandis qu’un somnambule,
-ayant la double vue, vous lit dans l’intérieur du corps comme si vous
-étiez de verre. Ils vous abîment de cataplasmes, de saignées, de
-sangsues et de drogues amères, tandis qu’un homœopathe guérit toutes
-les maladies avec trois grains de sucre dans une cuillerée d’eau pure.
-
---Tranchons le mot, répliqua mon ami: vous éprouvez le besoin de vous
-jeter dans les bras des charlatans?
-
-Je me récriai à mon tour contre un jugement si sévère. Ce n’était pas
-que j’eusse une confiance illimitée dans la double vue des somnambules;
-mais l’homœopathie, au moins, mériterait plus de respect. C’est une
-science comme toutes les autres; ses lois découlent logiquement d’un
-principe vrai ou faux qu’il est permis de discuter, mais qu’il est
-inconvenant de tourner en ridicule. D’ailleurs, l’homœopathie est à la
-mode, et les gens riches de Paris m’ont raconté les cures merveilleuses
-de leur homœopathe. Enfin, je connais des médecins de cette école qui
-sont de fort honnêtes gens et des hommes de beaucoup d’esprit.
-
-Ton parrain appuya mon dire, et mon ami le docteur vit bien qu’il ne
-pourrait nous convaincre que par de bonnes raisons.
-
---L’homœopathie, nous dit-il, est une plaisanterie fondée sur une
-hypothèse. Un fou sincère appelé Hahnemann, ayant pris du quinquina,
-crut s’être donné une fièvre intermittente. Il en conclut assez
-précipitamment que le quinquina coupe la fièvre chez ceux qui l’ont et
-la donne à ceux qui ne l’ont pas. Bientôt il généralisa sa conclusion
-et établit en principe que tous les poisons qui donnent la colique
-sont des remèdes contre la colique; que tout médicament donne les
-maladies qu’il guérit et guérit les maladies qu’il donne; provoque ou
-fait cesser, suivant le cas, les mêmes symptômes. Avez-vous mal à la
-tête, prenez les remèdes les plus propres à donner un mal de tête. Vous
-toussez à rendre l’âme, cherchez les irritants les mieux conditionnés
-pour vous faire tousser. A cette condition, vous serez guéri, et vous
-vous prosternerez devant le principe de l’école homœopathique: _Similia
-similibus curantur_.
-
-»Malheureusement, il est douteux que le quinquina donne la fièvre
-intermittente; il est douteux que l’opium éveille un homme endormi;
-il est douteux que le café apaise l’irritation des nerfs; il est
-douteux que la saignée fortifie les anémiques et que le homard guérisse
-l’indigestion. Si Hahnemann et ses élèves avaient appliqué franchement
-à leurs malades le _similia similibus_, le monde aurait été un champ
-de carnage. Une expérience mal faite, une conclusion précipitée et un
-principe arbitraire auraient dépeuplé le globe avec plus de succès
-que l’ambition de cinquante Alexandres. Bientôt l’État, gardien de
-la vie des citoyens, aurait pris des mesures contre les destructeurs
-homœopathes: on les aurait détruits à leur tour; les préfets auraient
-ordonné des battues, et ces pauvres médecins de fantaisie, victimes à
-leur tour de la méprise d’Hahnemann, se seraient vu traquer comme des
-bêtes fauves, au lieu de gagner cent mille livres de rente.
-
-»Ils aimaient mieux les cent mille francs de rente, et voici ce qu’ils
-ont imaginé. Ils ont écrit sur l’enseigne de leur boutique le célèbre
-_similia similibus_. C’est latin, c’est joli, c’est harmonieux, c’est
-nouveau et paradoxal, c’est un principe, peu démontré, j’en conviens;
-mais qui a une bonne physionomie de principe. On attire plus de
-badauds avec un principe douteux qu’avec le sens commun tout bête et
-tout naïf. Mais, comme on n’en voulait qu’à la bourse des malades et
-nullement à leur vie, on a préparé les médicaments suivant une formule
-inoffensive qui atténuait fort les dangers de ce _similia similibus_.
-
-»A-t-on reconnu chez un malade tous les symptômes analogues à ceux
-que produit l’empoisonnement par l’arsenic, c’est par l’arsenic
-qu’il le faut traiter, en vertu du _similia similibus_. Mais, si
-l’homœopathe administrait le médicament à forte dose ou seulement à
-dose raisonnable, les magistrats l’accuseraient d’avoir porté de l’eau
-à la rivière. L’intérêt du malade et le sien lui commandent de procéder
-par atténuation.
-
-»Il prend cinq centigrammes d’arsenic qu’il broie avec cinq grammes
-de sucre de lait. _L’opération doit durer une heure, partagée en six
-fois: six fois six minutes de broiement et six fois quatre minutes de
-frottement._ Première opération.
-
-»Sur cette poudre, qui contient l’arsenic dans la proportion d’un pour
-cent, on prélève cinq centigrammes qu’on broie de la même manière,
-avec cent fois leur poids ou cinq grammes de sucre de lait. Deuxième
-atténuation.
-
-»Cinq centigrammes de cette poudre ne renferment plus qu’un
-dix-millième d’arsenic, ou cinq millionièmes de gramme. On les
-broie soigneusement avec cent fois leur volume de sucre de lait, et
-l’on fabrique ainsi la poudre de troisième atténuation, poudre au
-millionième d’arsenic, précisément aussi riche en poison que les
-eaux du mont Dore. Les eaux du mont Dore se boivent sans danger; la
-troisième atténuation des homœopathes pourrait donc se manger à la
-cuiller.
-
-»Mais ils ne s’en tiennent pas là, ces opérateurs prudentissimes: ils
-poursuivent leur ouvrage jusqu’à la trentième atténuation! La manière
-de procéder change un peu, car les bras d’Hercule ne suffiraient pas à
-écraser tant de sucre. On remplace le mortier par un flacon, le sucre
-de lait par de l’alcool, et les coups de pilon par des secousses. Après
-chaque opération, on conserve une seule goutte de liquide arsénieux
-pour servir à l’opération suivante, et l’on secoue sur nouveaux frais.
-Combien pensez-vous qu’il reste d’arsenic dans la trentième atténuation?
-
---Dame! répondit ton parrain, autant qu’il y en a dans ma soupe ou dans
-le lait de nos vaches, c’est-à-dire pas du tout.
-
---Mais alors, repris-je à mon tour, qu’est-ce que les homœopathes
-administrent à leurs malades?
-
---Des frottements et des secousses. Ils en conviennent de bonne foi,
-lorsqu’on leur serre le bouton. «Les substances médicinales, dit
-Hahnemann, ne sont pas des matières mortes dans le sens vulgaire
-qu’on attache à ce mot. Leur véritable essence est dynamique, au
-contraire; c’est une force pure, que le frottement, exercé à la manière
-homœopathique, peut exalter jusqu’à l’infini...» Jahr et Catellan ont
-développé cette théorie mystico-pharmaceutique: «La vertu réelle,
-disent-ils, se trouve à un état plus ou moins latent, et ne saurait
-être mise en activité que par la _destruction_ de la matière primitive
-et l’addition d’une autre substance qui, en qualité de simple véhicule,
-reçoit la vertu développée et la transmet à l’organisme.» Et tenez!
-voici qui est plus fort: «Une goutte de médicament versée dans le lac
-de Genève n’en fera jamais une atténuation homœopathique, quoique la
-proportion dans laquelle cette goutte est au lac soit loin d’être une
-fraction aussi petite que celle à laquelle se trouve le médicament dans
-la trentième atténuation.»
-
---Parbleu! dis-je à mon ami, si le médicament est expulsé ou détruit
-avec tant de soin avant d’être donné au malade, que faisons-nous du
-_similia similibus_? Pourquoi l’honnête Hahnemann s’est-il exténué à
-établir un principe douteux, puisqu’il n’en tire aucune conséquence?
-Avait-il besoin de démontrer que l’opium réveille les endormis,--_opium
-facit vigilare_,--lorsqu’il administre à son malade des frottements en
-globule et des secousses en bouteille, sans aucun atome d’opium? Le
-père de l’homœopathie ressemble fort à un entrepreneur qui jetterait
-en terre des fondations énormes et bâtirait sa maison à côté. Il me
-rappelle encore ce généalogiste naïf qui veut prouver que Jésus-Christ
-descend d’Abraham. «Abraham, dit-il, engendra Isaac, Isaac engendra
-Jacob, Jacob engendra Juda,» et ainsi de suite durant quarante et une
-générations, pour aboutir à saint Joseph, qui ne fut point le père de
-Jésus-Christ. Que faisons-nous du _similia similibus_?
-
---L’enseigne de la boutique.
-
---Tout ça est bel et bon, dit ton parrain. Je comprends, messieurs les
-docteurs, que cette boutique-là fait concurrence à la vôtre et que vous
-ne seriez pas fâchés de la fermer. Je veux bien croire, puisque vous
-le dites, que les homœopathes ne vendent pas en français les denrées
-qu’ils annoncent en latin. Mais toujours est-il qu’ils guérissent
-quelquefois leurs malades, et des malades, ne vous en déplaise, que
-vous aviez médicamentés sans les guérir. Qu’on me donne de l’arsenic
-ou de l’opium, ou des frictions en bouteille, je m’en moque comme de
-Colin Tampon. La grosse affaire pour un malade est de recouvrer la
-santé.
-
---Mon cher monsieur, répondit le docteur, je suis trop juste pour nier
-les miracles de l’homœopathie. Si vous alliez aujourd’hui soumettre vos
-rhumatismes à un disciple d’Hahnemann; s’il vous présentait gravement
-et solennellement une cuillerée d’eau claire; s’il vous disait d’un
-ton d’infaillibilité pontificale: _Buvez, et vous serez guéri!_ vous
-boiriez, mon cher monsieur, et vous seriez, sinon guéri pour toujours,
-du moins soulagé pour un temps. J’ai dit que l’homœopathie n’avait
-rien à démêler avec la raison; mais je n’ai pas nié son influence
-sur l’imagination des hommes. La raison et l’imagination sont deux
-facultés distinctes, comme vous savez. L’une repousse obstinément les
-miracles, l’autre en fait de temps à autre. Tout allopathe que je suis,
-j’ai administré souvent des pilules de mie de pain que j’avais soin
-d’annoncer comme un médicament très-actif. L’effet était plus ou moins
-violent, suivant l’imagination du malade: foudroyant quelquefois, mais
-jamais nul. Les préparations homœopathiques ont précisément la même
-vertu que les pilules de mie de pain.
-
-»Une jeune dame de ma connaissance, à la suite de quelques chagrins
-domestiques, s’empoisonna homœopathiquement. Elle ouvrit un flacon de
-strychnine que son médecin lui avait confié avec les recommandations
-les plus sévères: poison terrible, renforcé à coups de pilon, multiplié
-par une série incalculable de frottements et de secousses; en un mot,
-trentième atténuation! Elle en but la moitié, bien convaincue que le
-tout suffirait à tuer un régiment de cavalerie, hommes et chevaux.
-Lorsque j’arrivai chez elle, elle se mourait tout de bon: l’imagination
-des femmes est si vive! Je me fis raconter toutes les circonstances
-du suicide, j’examinai le flacon, je lus le nom du pharmacien, et
-je partis d’un grand éclat de rire. Ma gaieté étonna la malade, non
-sans la rassurer un peu. Je lui expliquai en quelques mots la nullité
-absolue des préparations de ce genre, et, pour ajouter à mon discours
-une péroraison sans réplique, je bus d’un trait la prétendue strychnine
-qui restait dans le flacon. Dès ce moment, les symptômes morbides
-s’évanouirent, la malade se sentit mieux, puis tout à fait bien. Elle
-fit un bout de toilette, me retint à dîner, et mangea de grand appétit.
-
-Cet exemple ébranla profondément la confiance de ton parrain. Quant
-à moi, j’avais entendu trop souvent l’éloge de l’homœopathie pour me
-rendre à la première sommation.
-
---Mon cher ami, dis-je au docteur, tous m’accorderez au moins que
-les homœopathes ont inventé un régime admirable et qui vaut tous les
-médicaments du monde?
-
---Leur régime est excellent, répondit-il; c’est le même que nous
-prescrivons à nos malades de temps immémorial. J’avoue cependant
-qu’ils ont un avantage sur nous: on leur obéit aveuglément. Si je
-vous recommandais deux ou trois heures de repos horizontal dans
-l’après-midi, je n’aurais pas assez d’autorité pour faire passer ma
-prescription avant vos plaisirs ou vos affaires. Vous discuteriez
-l’ordonnance, car la médecine allopathique admet fort bien la
-discussion. Vous connaissez plus ou moins nos médicaments; ils vous
-sont assez familiers pour que vous ne craigniez pas de les traiter sans
-façon.
-
-»Un homœopathe vous prescrira: «Déjeuner à dix heures, au moment où
-les globules de la veille ont cessé d’agir; prendre un globule à
-midi, se coucher une demi-heure après et rester au lit jusqu’à quatre
-heures, pour que l’effet du globule pris à midi ne soit pas perverti.»
-L’ordonnance ainsi prescrite sera fidèlement exécutée. Vous resterez au
-lit, par respect pour ce médicament extraordinaire et mystérieux. Ce
-que vous auriez refusé à la raison, à la logique, à l’expérience, vous
-l’accorderez sans marchander à la pilule de mie de pain.
-
-»Grâce au régime, qui est un plus grand médecin que tous les docteurs
-du monde, l’homœopathie obtient des succès légitimes, dans la classe
-aisée des grandes villes. Elle sait contraindre au repos, à l’exercice
-ou à la sobriété ceux que l’activité, l’inertie ou l’abus des plaisirs
-expose à mille indispositions. Mais le pauvre, lorsqu’un accident ou
-une vraie maladie le met sur le flanc, n’a rien à démêler avec les
-prescriptions homœopathiques. Lorsqu’un couvreur tombe d’un toit,
-lorsqu’un paludier prend les fièvres, lorsqu’un moissonneur est
-foudroyé par le soleil, on court au médecin et non à l’homœopathe. Ces
-messieurs ont pourtant inventé la saignée homœopathique.
-
---Qu’est-ce que c’est que ça, demanda ton parrain, une saignée
-homœopathique? C’est comme qui dirait une piqûre de puce...
-
---Qui vous ajouterait du sang, au lieu de vous en ôter? Non, c’est un
-globule aussi inoffensif que les autres, car il faut avouer que les
-homœopathes ne font de mal à personne. Mais, si le malheur veut jamais
-que vous soyez frappé d’apoplexie, je ne vous conseille pas de vous
-faire saigner homœopathiquement.
-
---Mais enfin, dis-je à mon ami, si l’homœopathie était impuissante à
-traiter les maladies véritables, si elle ne guérissait que les _bobos_
-sans gravité, si tout le bruit qu’on a fait autour de cette prétendue
-science ne servait qu’à produire une hausse énorme sur les pilules de
-mie de pain, verrait-on un si grand nombre de docteurs passer avec
-armes et bagages dans le camp des homœopathes? Je comprends que l’homme
-du monde, animal d’ailleurs simple et niais, se laisse mystifier par
-une prétendue science; mais qu’une multitude de savants y soient pris,
-voilà ce qui me paraît plus difficile à digérer.
-
---Il est certain, répondit le docteur, que l’homœopathie a fait, dans
-les derniers temps, des recrues assez nombreuses. Beaucoup de médecins
-se convertissent journellement à cette absence de doctrine. Dirons-nous
-que ces catéchumènes appartenaient à l’élite du corps médical? Je le
-veux bien, par politesse. Dans tous les cas, vous serez moins étonné du
-nombre des nouveaux convertis, si vous me permettez une observation et
-une citation.
-
-»La médecine est à la fois une science et un art. Elle exige
-non-seulement des études longues et sérieuses, mais une application
-quotidienne, un travail assidu, une lutte perpétuelle contre un ennemi
-plus changeant et plus insaisissable que Protée. Il faut que le
-médecin ajoute incessamment à son bagage acquis les découvertes de la
-science moderne. Il faut que tous les jours, au chevet des malades, il
-exerce son diagnostic à deviner la cause cachée des effets visibles et
-à remonter jusqu’aux sources du mal. C’est un métier pénible, inquiet,
-plein de fatigues, de soucis et d’angoisses. Moi qui vous parle, je
-n’ai pas eu le courage de me mettre en chemin. Je me suis arrêté ici,
-et je casse des pierres sur la route où marchent mes confrères.
-
-»Mais l’homœopathie, qui n’est pas une science, n’exige aucune étude
-spéciale. C’est une industrie facile, à la portée de tout homme qui
-sait lire et écrire. L’anatomie, la physiologie, le diagnostic,
-chimères! Un homœopathe débarque chez un malade qu’il n’a jamais vu: il
-ouvre les yeux; il observe un, deux, trois, quatre symptômes apparents,
-visibles à tout le monde. Il ouvre un petit livre où les symptômes
-sont numérotés et correspondent à certains médicaments, et voilà
-l’ordonnance toute faite. Ne lui demandez pas d’où vient le mal ni même
-qui il peut être: avalez ces globules et priez Dieu qu’il vous rende la
-santé.
-
-»Si vous croyez que j’exagère en disant que l’observation des malades
-est aussi inutile à l’homœopathie que l’étude des maladies, lisez ce
-passage d’Hahnemann:
-
-«Il est difficile d’exaucer le vœu que beaucoup de personnes m’ont
-adressé, de mettre sous les yeux du public quelques exemples de
-guérisons homœopathiques, et l’on y parviendrait, que le lecteur
-n’en retirerait pas une grande utilité... Chaque cas de maladie non
-miasmatique étant individuel et spécial, ce qui le distingue de tout
-autre cas lui est également propre, n’appartient qu’à lui et ne peut
-servir de modèle au traitement à suivre dans d’autres cas.»
-
-»Jahr a pris soin de rédiger une table alphabétique où les symptômes et
-les médicaments sont rangés comme les chiffres d’une table de Pythagore
-ou les heures d’un itinéraire des chemins de fer. «Cette table,»
-dit-il, «pourra être utile au praticien. En la détachant du volume,
-il pourra l’annexer à son cahier de notes et la consulter facilement
-pendant qu’il écrira son ordonnance.»
-
-»Comprenez-vous maintenant qu’un assez grand nombre de médecins
-aient embrassé l’industrie homœopathique? Si l’on ouvrait un nouveau
-boulevard aux portes de Paris, un boulevard bien pavé, bien ombragé,
-bien balayé; si l’administration paternelle de la ville offrait la
-table, le logement et des rentes à tous ceux qui consentiraient à se
-promener là sans rien faire, croyez que la promenade nouvelle serait
-plus fréquentée que la grande allée du bois de Boulogne, et qu’on y
-rencontrerait des médecins par douzaine.
-
---Mais, dis-je à mon ami, pour vous exprimer si librement sur vos
-confrères, il faut que vous n’ayez pas l’esprit de corps.
-
---Mais, répondit-il, l’esprit de corps me condamnerait à prendre la
-défense de tous les docteurs, même lorsqu’ils se font montreurs de
-somnambules. Je vous mènerai chez une somnambule, un de ces quatre
-matins, et vous verrez de bien autres jongleries.
-
---Attendez! m’écriai-je en l’interrompant; ce que vous m’avez dit des
-homœopathes me paraît fort instructif. Je veux l’écrire à ma cousine.
-
---Parbleu! mon cher ami, votre cousine aura la primeur de mon
-livre; car j’écris, depuis tantôt huit jours, ce que je vous ai dit
-aujourd’hui.
-
-
-
-
-VIII
-
-LE JURY
-
- Deux procès récents.--Utilité des journaux.--La magistrature et
- le jury.--Contradiction évidente.--Comment le même accusé peut-il
- être à la fois innocent et coupable?--Je voudrais bien concilier
- le différend.--Difficultés de l’entreprise.--Rencontre d’un homme
- du bon temps.--Son opinion sur les verdicts prononcés par douze
- bourgeois.--Regrets du passé.--La gloire d’un magistrat.--Onze têtes
- en un an!--Abolition du jury.--Prompte expédition de la justice.--Je
- réclame.--La vindicte.--La peine.--Le droit de légitime défense.--Une
- loi qui n’est pas encore votée.--Traitement de l’hydrophobie.
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Puisque ton père est abonné à un journal, tu connais mademoiselle
-Léonie Chéreau et mademoiselle Angélina Lemoine comme si tu avais été
-en pension avec elles. Vivent les journaux! ils forment la jeunesse
-des deux sexes et lui épargnent l’humiliation d’ignorer quelque chose.
-Nous avons bien quelques chefs de famille qui voudraient retarder
-l’instruction de leurs enfants. Ces encroûtés ont soin de cacher la
-gazette, lorsqu’elle raconte un crime infâme ou simplement un procès
-scandaleux. Précaution fort inutile. Huit jours après, la gazette sort
-de son trou. Ce n’est plus qu’un vieux papier sans fraîcheur, sans
-intérêt et sans danger, du moins à ce qu’on pense. On l’emploie à
-couvrir des livres d’étrennes, à envelopper des poupées. Et les petites
-filles de douze ans, après avoir admiré la poupée ou regardé les
-images, vont dans un coin lire le vieux journal et faire connaissance
-avec mesdemoiselles Lemoine et Chéreau.
-
-Toi qui n’as plus douze ans, tu as lu sans te cacher le procès de
-ces deux héroïnes. Tu les as vues arrêtées, interrogées, mises en
-accusation par d’honorables magistrats qui les croyaient coupables;
-puis renvoyées des fins de la plainte et rendues à la liberté sur
-la déclaration de quelques honorables bourgeois qui les trouvaient
-innocentes.
-
-Tu t’es peut-être demandé, comme moi-même, par quel miracle un accusé
-pouvait être criminel aux yeux des magistrats et innocent aux yeux des
-bourgeois.
-
-Un enfant est volé dans un jardin, ou brûlé dans une cheminée. Toute
-la magistrature entre en campagne; la police, la gendarmerie et tous
-les instruments de la loi sont employés à la recherche du coupable.
-On met la main sur une personne qui pourrait bien... qui doit avoir
-commis le crime. Un magistrat la fait arrêter, parce qu’il la croit
-coupable. Un juge d’instruction, autre magistrat, l’interroge et la
-trouve coupable. La chambre du conseil se réunit et la juge coupable.
-La chambre des mises en accusation vient ensuite, pense qu’elle
-est coupable et la renvoie devant la cour d’assises. Là, un haut
-fonctionnaire de la magistrature, le procureur général, vient lire un
-acte très-clair et très-bien rédigé, où l’on a réuni en un faisceau
-terrible toutes les preuves de la culpabilité. Un avocat général,
-orateur éloquent, dit à douze bourgeois pris au hasard dans le pays:
-«Voici une femme coupable, et, si vous déclarez le contraire, il
-faudrait voiler la statue de la Justice!» On produit des témoins qui
-tous, sans hésiter, déclarent que l’accusée est coupable. Enfin, pour
-dernier argument, l’accusée elle-même, découvrant son visage baigné de
-larmes, avoue qu’elle est coupable. Là-dessus, les douze bourgeois,
-pris au hasard, se retirent dans la chambre des délibérations,
-débattent la question, posément, de sang-froid, sans se presser, et
-viennent déclarer sur leur conscience, à la face de Dieu et des hommes,
-que l’accusée n’est pas coupable.
-
-Voilà, ma chère cousine, une étrange contradiction! Mais le public ne
-s’en étonne plus, parce qu’il la voit tous les jours. Cent fois dans
-une année, et plus souvent peut-être, le jury renvoie innocents ceux
-que la magistrature avait amenés coupables. Que faut-il conclure de là?
-
-Faut-il dire que mademoiselle Léonie Chéreau, par exemple, avait été
-méchamment et injustement accusée par le corps le plus intègre et le
-plus honorable de notre pays?--Non, cent fois non. Une hypothèse si
-monstrueuse révolte à la fois le bon sens et la conscience.
-
-Mais, si les magistrats avaient raison, le jury était donc dans son
-tort?
-
-Dirons-nous que douze Français de la classe moyenne, doués d’une
-intelligence moyenne, pourvus d’une instruction moyenne et semblables
-en tout point à la majorité de la bourgeoisie française, ont fermé les
-yeux à l’évidence la plus éclatante et répondu à l’accusée qui avouait
-sa faute: «Ma chère enfant, vous vous calomniez vous-même!»--Non.
-Lorsqu’un fait est évident aux yeux des magistrats, des témoins, du
-public et de l’accusé, il ne saurait être douteux aux yeux du jury.
-
-Est-il permis de supposer que le jury, parfaitement édifié sur le
-fait, a prétendu trancher un point de droit? Auquel cas, son verdict
-pourrait se traduire comme il suit: «Il est certain que l’accusée a
-volé un enfant à sa mère ou assassiné son propre enfant; mais le rapt
-d’un petit innocent de trois mois, ou le meurtre commis sur la personne
-d’un pauvre _baby_ qui ne demandait qu’à vivre, ne sont pas des actes
-coupables: donc, l’accusée est innocente.»--Non. Il n’y a pas douze
-hommes en France, il n’y en a pas un seul qui ait le sens moral assez
-perverti pour émettre une telle proposition.
-
-Reste enfin une dernière hypothèse. L’accusée avait un avocat. Un
-homme jeune, éloquent, passionné, a jeté le manteau de sa rhétorique
-sur un crime trop évident. Les jurés éblouis ont perdu le sens du
-vrai, le sens du juste; ils ont cédé à l’influence de cette parole
-éblouissante qui les fascinait tous, et l’acquittement s’en est
-suivi.--Non. J’admire sincèrement le barreau, cette dernière tribune.
-J’ai deux mains pour applaudir les grands maîtres de l’éloquence
-judiciaire, qu’ils s’appellent Dufaure ou Chaix-d’Est-Ange, Léon Duval
-ou Lachaud. Mais ils auront beau nous jeter de la poudre aux yeux, ils
-ne m’aveugleront jamais à tel point que je ne distingue plus dans un
-petit coin du ciel ces deux étoiles fixes: la justice et la vérité.
-
-Nous voilà bien embarrassés, ma pauvre cousine. La magistrature a
-raison, c’est bien certain. Mais je n’aimerais pas à condamner le jury,
-qui ne condamne personne.
-
-Nos magistrats se plaignent du jury. Ils l’accusent d’entraver l’action
-de la justice criminelle. On prétend même qu’ils n’ont pas hésité à le
-gourmander directement en 1859. Les parquets, les tribunaux, les cours
-obéissent à leur conscience en poursuivant le coupable. Le jury obéit à
-sa conscience en ouvrant une petite porte qui donne sur la campagne; et
-le coupable est sauvé. Il y a donc une sorte de conflit permanent entre
-la conscience des magistrats et la conscience du jury. Comment sortir
-de là? Comment pacifier l’application des lois et la distribution de la
-justice?
-
-J’ai soumis cette affaire à notre excellent marquis de Contreville,
-un soir que je l’avais rencontré au Théâtre-Français. Tu connais le
-vieillard: il adore le progrès, mais il le caresse à rebrousse-poil.
-C’est un de ces hommes d’ordre qui voudraient reprendre les biens
-nationaux, abroger le Code civil, rétablir le droit d’aînesse, relever
-la religion d’État, et mettre la France à l’envers. Les échafauds de 93
-lui inspirent une si profonde horreur, qu’il voudrait ressusciter tous
-les jacobins pour leur couper la tête. C’est un tigre de modération.
-
-Aux premiers mots que je hasardai sur la question du jury, le bonhomme
-me coupa la parole.
-
---Votre jury, me dit-il, est une institution de la démagogie. Lorsque
-la France était gouvernée par ses rois, il aurait fait beau voir que
-douze faquins, sortis on ne sait d’où, vinssent dérober un homme à la
-justice! Les magistrats étaient maîtres chez eux, d’autant plus qu’ils
-avaient payé leurs charges. Dès qu’ils jugeaient à propos de donner un
-homme à pendre, il fallait, bon gré mal gré, que le drôle fût pendu.
-Si vous lisez jamais l’histoire de ma maison, vous verrez que mon
-arrière-grand-oncle, Agénor de Contreville, procureur général (comme on
-dit aujourd’hui) près la cour de Rouen, eut la glorieuse satisfaction
-d’obtenir onze têtes en l’an de grâce 1724. Aucun magistrat n’a
-remporté pareille victoire depuis la sotte invention du jury!
-
-La gloire et les victoires de l’illustre Agénor provoquèrent chez moi
-une petite grimace.
-
---Monsieur, dis-je au marquis avec tout le respect que je devais à son
-âge, je n’ai pas connu les magistrats de l’ancien régime; mais j’ai
-l’honneur de rencontrer quelquefois des juges, des conseillers et même
-des procureurs généraux. Ils sont tous gens du meilleur monde et du
-plus noble caractère, esclaves de leur devoir, si pénible qu’il soit,
-mais incapables de regarder un arrêt de mort comme une victoire et de
-se glorifier du malheur d’autrui.
-
---Morbleu! reprit le vieillard, vous me la baillez belle! Il y a
-pourtant de quoi se vanter, et surtout dans le siècle où nous vivons.
-Jamais il n’a été plus malaisé, ni partant plus glorieux, d’exercer
-la vindicte publique. Les coquins sont assez retors pour qu’un juge
-d’instruction ait le droit de crier victoire lorsqu’il a saisi la
-preuve ou arraché l’aveu d’un crime. Les avocats sont assez bavards
-pour que le ministère public ait le droit de triompher le jour où
-il leur a rivé leur clou. Le jury est assez bête, assez poltron,
-assez veule, pour que la cour ait le droit de se frotter les mains
-lorsque la Providence, une fois par hasard, lui permet d’appliquer un
-bon arrêt sur un bon verdict! Il est certain que les acquittements
-absurdes qui se publient tous les jours sont des défaites pour le juge
-d’instruction, pour le ministère public, et même pour la magistrature
-assise. Expulsez les douze bourgeois qui se sont introduits en 91
-ou 92 dans nos cours d’assises; la justice ira d’un autre train!
-Lorsqu’une affaire arrivera devant la cour après avoir passé devant le
-juge d’instruction, la chambre du conseil et la chambre des mises en
-accusation, on saura d’avance que l’homme n’est pas un innocent, et
-l’on fera en un tour de main ce qui reste à faire.
-
---Prenez garde! répliquai-je à mon tour. Vous m’en direz tant que
-je vais adorer le jury. Ce grand mot de vindicte publique qui
-vous est échappé tout à l’heure ne me paraît ni très-juste, ni
-très-philosophique. La société ne se venge pas. Si le public affichait
-une rancune qui déshonore les simples particuliers, j’en rougirais pour
-lui.
-
---La société ne se venge point, soit; mais elle punit: c’est un devoir
-pour elle.
-
---Je ne sais pas même si l’on peut dire qu’elle punit. La théorie des
-peines et des récompenses est bien usée. Elle se fonde sur le libre
-arbitre et tout un système de philosophie qui a fait son temps. Nos
-lois pénales sont brodées sur ce vieux canevas, qui se déchire un peu
-tous les jours. On commence à comprendre que si tel homme a commis tel
-crime, c’est parce qu’il avait le cerveau fait de telle façon, qu’il
-a été élevé à telle école, qu’il s’est trouvé dans telle ou telle
-nécessité, et qu’il ne dépendait pas de lui d’être meilleur, ni mieux
-élevé, ni plus riche.
-
---Ainsi, mon jeune ami, lorsqu’un misérable a tué son père et sa mère,
-la société n’a pas le droit de le punir?
-
---Elle a le droit de se protéger elle-même et d’enfermer sous triples
-verrous tout homme qui a montré qu’il était capable de nuire. C’est
-le droit de légitime défense, et vous remarquerez, s’il vous plaît,
-que la magistrature et le jury s’accordent toujours sur ce point.
-Lorsqu’un accusé, par son maintien, par ses réponses, ou par quelques
-particularités de son crime, a prouvé qu’il était un animal féroce
-ou dangereux, le jury se fait un devoir de le séparer du monde.
-Mais qu’une pauvre fille égarée, qu’un malheureux, entraîné par des
-circonstances fatales, viennent s’asseoir au banc des accusés; s’il est
-bien démontré que leur âme est guérie, qu’il n’y a plus de danger à les
-laisser libres et qu’ils ne nuiront plus à personne, le jury leur dit:
-allez en paix, et ne péchez plus! Il fait ce que nous ferions tous,
-nous qui n’avons pas pour profession et pour habitude de rechercher
-le crime et de le punir; il pardonne. Les juges du bon temps ne
-pardonnaient pas. Ils représentaient l’austérité inflexible de la loi;
-le jury personnifie la sensibilité publique.
-
---Eh! c’est précisément ce que je blâme.
-
---Comment l’entendez-vous?
-
---Lorsqu’il s’agit de décider les questions de vie ou de mort,
-d’honneur ou d’infamie, de liberté ou de galères, il est absurde de
-confier à la sensibilité des hommes le rôle austère qui n’appartient
-qu’à la raison. Ignorez-vous qu’un avocat un peu éloquent sait
-aveugler le jury par les larmes, au point de lui ôter le discernement
-du vrai? N’avez-vous pas entendu dire que le chef du jury, pour peu
-qu’il sache tourner une période, entraîne tous ses collègues après
-lui? Les moindres passions, les intérêts les plus frivoles exercent
-une influence toute puissante sur l’esprit des jurés. Ainsi, l’on a
-remarqué depuis longtemps qu’ils étaient impitoyables pour le vol et
-pleins d’indulgence pour l’infanticide. Question d’intérêt, mon cher
-monsieur! Le juré a peur d’être volé, et il a dépassé l’âge où il
-pourrait mourir victime d’un infanticide.
-
---Pouvez-vous croire qu’un intérêt si mesquin...?
-
---Soit, laissons l’intérêt de côté. Aussi bien, c’est de la sensibilité
-qu’il s’agit. Sur ce chapitre, vous me trouverez inébranlable comme un
-roc, et flanqué de raisons sans réplique. J’ai vu paraître devant le
-jury un jeune villageois, sans antécédents judiciaires, prévenu d’avoir
-quelque peu violenté une paysanne de sa commune. Il avouait sa faute
-et s’offrait à la réparer; sa victime acceptait la réparation avec une
-joie visible; les parents de la jeune fille retiraient leur plainte et
-suppliaient le jury de leur laisser un gendre; le ministère public,
-qui ne s’attendrit pas souvent, désarmait ses batteries et remettait
-l’affaire à la discrétion du jury. Malheureusement l’accusé avait une
-figure ingrate. Le jury en fut frappé et le condamna, pour sa figure, à
-six ans de réclusion!
-
-On apporte devant le jury un enfant de dix ans, maltraité cruellement
-par son père et sa mère. La langueur du pauvre petit, sa voix dolente,
-les ecchymoses, les cicatrices, les blessures dont ce faible corps
-est couvert excitent la compassion du jury. A la vue des parents
-dénaturés qui ont fait tout ce mal, la pitié se tourne en colère. On
-refuse aux accusés le bénéfice des circonstances atténuantes, et les
-voilà condamnés à la peine de mort. Croyez-vous que le jury les eût
-punis aussi cruellement si l’enfant avait péri quinze jours avant
-les assises? Non, car il aurait jugé le crime sans passion: c’est le
-spectacle du mal présent qui a excité si vivement leur sensibilité.
-
---Il se peut, répondis-je au marquis, que le jury se montre quelquefois
-trop doux ou trop sévère. Mais il incline plus volontiers vers la
-clémence que vers la rigueur, et c’est pourquoi nous devons le
-conserver. Lorsque j’entends douze jurés dire, en présence d’un crime
-évident, démontré, avoué: Non, l’accusé n’est pas coupable! je me
-figure que ces hommes éludent par ce mensonge pieux la sévérité
-implacable de la loi. Je crois les voir appliquer une loi nouvelle,
-peu connue, qui circule dans l’air, qui s’insinue dans la conscience
-publique, qui se publie hardiment dans les livres de quelques
-philosophes, et qui peut-être un jour s’imprimera dans le Code.
-
---Je vous comprends à demi-mot, reprit vivement le marquis. Mais
-pensez-vous que la société aurait trois jours d’existence, si l’on
-supprimait la peine de mort?
-
---Monsieur, répondis-je humblement, lorsqu’un homme est atteint
-d’hydrophobie, on ne l’étouffe plus entre deux matelas. Cela se
-pratiquait autrefois, mais la mode en est passée. On enferme le malade,
-on le soigne; quelquefois même on le guérit.
-
-
-
-
-IX
-
-LES APÔTRES ET LES AUGURES DE LA MUSIQUE
-
- L’auteur avoue son ignorance.--Peu de Français sont capables de lire
- la musique.--C’est un malheur.--L’art et la civilisation.--Orphée, où
- es-tu?--Utopie.--On me réfute.--Je rencontre le petit Maréchal, de
- Quevilly.--Il m’entraîne à l’École de Médecine.--La musique peut se
- lire, s’écrire et s’imprimer aussi facilement que la prose.--Méthode
- Galin-Paris-Chevé.--J’assiste à une réunion de la société chorale et
- je vois des miracles.--Lecture à première vue.--Dictée musicale.--Mon
- admiration et mes espérances.--Maréchal m’apprend qu’il y a des
- augures.--Je me flatte que les apôtres prendront le dessus.
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Je ne sais pas lire la musique, ni toi non plus. Cependant, nous avons
-été élevés comme tout le monde; nous lisons couramment dans les livres
-et les manuscrits; nous écrivons même au besoin, sans pécher contre les
-lois de la grammaire. Mais nous ne saurions ni lire ni écrire la belle
-petite mélodie que Lulli improvisa jadis sur ces paroles:
-
- Au clair de la lune,
- Mon ami Pierrot!
-
-L’empereur Napoléon III règne sur trente-six millions d’animaux à
-deux pieds sans plumes. Il y a, dans le nombre, plusieurs millions de
-personnes plus ou moins lettrées, capables de déchiffrer à première vue
-une page de _Télémaque_. Il n’y a pas en tout cent mille Français assez
-érudits pour lire la musique de _Mon ami Pierrot_, sur une portée de
-cinq lignes, et j’en suis bien fâché.
-
-Certes, nous sommes heureux de savoir lire et puiser les idées dans
-un livre comme on prend l’eau à la rivière. Je me réjouis fort à
-l’idée que dans cinquante ou soixante ans tous les citoyens de notre
-pays seront assez lettrés pour lire la Constitution, le Code et
-quelque bon traité de morale. Les livres d’histoire, de physique et de
-mathématiques s’imprimeront à deux ou trois millions d’exemplaires.
-Tous les hommes sauront parler de tout sans avancer des sottises trop
-lourdes; ils seront tous plus ou moins capables de toucher aux affaires
-publiques, et le suffrage universel ne ressemblera plus à une loterie.
-Voilà, si je ne m’abuse, un avenir agréable et honorable, et j’aime à
-reposer mes yeux sur cet horizon prochain.
-
-Mais j’aimerais aussi que la vie de notre grand peuple fût assaisonnée
-de quelques douceurs. Les arts ne sont pas seulement l’ornement de
-la société, le dessert de la civilisation, le couronnement d’une
-instruction publique bien réglée. Ces plaisirs délicats, inutiles et
-pour ainsi dire oisifs, ont été pour bien des gens le commencement
-de la vie intellectuelle. Rappelle-toi, cousine, la fable poétique
-d’Orphée. Les hommes demi-nus vivaient dans des tanières, comme des
-animaux. Ils s’égorgeaient entre eux sous les prétextes les plus
-frivoles; ils dévoraient brutalement tout ce qui leur tombait sous
-la main. Survient un demi-dieu, armé de sa lyre. Il chante, et la
-nature entière s’arrête pour l’écouter. Ce langage vague et doux, ces
-pensées diffuses et comme noyées dans un flot d’harmonie apaisent
-insensiblement la turbulence des passions. L’homme ne comprend pas
-encore, mais il est ému, charmé; le cœur bat, l’esprit s’ouvre. Bientôt
-du sein des ondes sonores qui frissonnent autour de sa lyre, s’élève un
-chant plus clair, plus net et plus précis: la poésie. La pensée prend
-un corps; l’esprit des hommes démêle les vérités qui bourdonnaient
-confusément à leurs oreilles. Et quand l’auditoire dompté est venu
-s’asseoir en rond autour du poëte, quand les ennemis d’hier s’appuient
-l’un contre l’autre pour mieux entendre, quand les regards adoucis
-n’expriment plus qu’une innocente curiosité, le chantre dépose sa lyre,
-le poëte brise le rhythme cadencé de ses vers, il s’assied au milieu
-des hommes et leur dit en prose: Causons!
-
-Au sortir de ces entretiens, les élèves d’Orphée s’en allaient semer du
-blé et construire des villes.
-
-Nous avons autant de blé qu’il en faut, et des villes plus qu’il
-n’en faut. Cependant, ma chère cousine, la France aurait besoin de
-quelques Orphées. La civilisation doublerait le pas, si quelques
-artistes convaincus, passionnés, endiablés comme le chantre de Thrace,
-prenaient le peuple par les oreilles et l’entraînaient dans le bon
-chemin. Les livres font grand bien, mais ils ne sauraient tout faire.
-Passé un certain âge, l’homme qui n’a pas appris l’A B C dans son
-enfance, y renonce pour toujours. Il y a dans Paris même plus de cent
-mille sauvages illettrés qui boivent du vin bleu tous les lundis et
-quelquefois se mangent le nez au dessert. On trouve çà et là dans les
-campagnes de véritables brutes que le maître d’école n’apprivoisera
-jamais. Un maître de musique serait plus heureux, j’en réponds. La
-musique adoucit les mœurs: c’est une banalité qu’on ne saurait trop
-redire. Un dilettante sincère est presque toujours doux et bonhomme.
-Celui qui s’est pâmé d’aise une fois dans sa vie en écoutant Mozart et
-Rossini ne mangera le nez de personne. Orphée, où es-tu?
-
-Je me trouvais ces jours derniers dans le cabinet d’un homme d’État qui
-m’honore d’un peu d’amitié. C’est une Excellence fort gracieuse et fort
-instruite, et passionnément éprise du progrès. Je m’enhardis au point
-de lui dire que si j’avais le pouvoir en main, j’obligerais toute la
-nation à savoir la musique.
-
-Mon illustre interlocuteur me répondit fort sagement que la musique
-était un art plus ardu et plus hérissé que toutes les sciences.
-Lui-même avait essayé de l’apprendre, et il avait reculé devant les
-difficultés de la simple lecture. Cette portée de cinq lignes, ces
-clefs, ces mouvements, cette multitude de signes hiéroglyphiques,
-tout le grimoire enfin lui avait fait peur, ainsi qu’à moi et à tant
-d’autres. «Il faudrait, me dit-il, que la musique fût aussi lisible que
-l’écriture, et qu’on pût l’imprimer au même prix. A ces conditions, le
-peuple apprendrait à chanter comme il apprend à lire.»
-
-Je rentrai en moi-même et je me rappelai la terreur qui m’avait saisi
-il y a quelques années, lorsque j’ouvris pour la première fois une
-méthode de musique. Ce n’était pas une méthode à proprement parler,
-mais un recueil d’exercices variés, sans aucun mélange de théorie. La
-plupart des professeurs affirment hardiment qu’un apprenti musicien
-n’a pas besoin de savoir ce qu’il fait, et qu’on arrive à exécuter
-et même à composer des chefs-d’œuvre par la force de l’habitude. Mais
-l’habitude me parut difficile à contracter, et je demeurai convaincu
-que la musique était faite pour une aristocratie de cent mille
-personnes. Je pensai à part moi que c’était grand dommage, et que la
-civilisation y perdait.
-
-Mais voici bien une autre affaire. Le même jour, c’est-à-dire jeudi
-soir, je tombai sur un de nos anciens camarades d’école, le petit
-Maréchal, de Quevilly. Il habite Paris depuis un an, et il étudie la
-peinture. Fort occupé, comme tu penses: il peint des fonds de tableau
-pour gagner sa vie, et il travaille à son instruction toutes les fois
-qu’il n’y a pas de fonds à peindre dans l’atelier.
-
---Comme te voilà beau! lui dis-je en l’arrêtant. Es-tu de noce?
-
---Pas précisément, répondit-il; mais la soirée sera bonne. Je vais à
-l’École de médecine faire un peu de musique.
-
---Toi!
-
---Moi-même.
-
---Tu es musicien?
-
---Dame!
-
---Mais tu ne savais pas tes notes l’an passé!
-
---J’ai appris.
-
---En un an?
-
---En trois mois.
-
---Et de quel instrument joues-tu?
-
---Du seul qui ne coûte rien. Du gosier.
-
---Farceur! Tu avais la voix aussi fausse que moi, s’il est possible!
-
---Il n’y a pas de voix fausses. Mais si tu es curieux de m’entendre
-chanter, viens. On commence à neuf heures précises, et nous n’avons que
-le temps.
-
-Il me saisit par le bras, et m’entraîna vivement jusqu’au grand
-amphithéâtre de l’École de médecine. Chemin faisant, il m’apprit que la
-musique pouvait se lire, s’écrire et s’imprimer aussi facilement que
-la plus simple prose. Qu’un système de notation en chiffres, inventé
-par J.-J. Rousseau, avait été perfectionné au XIXe siècle par M. Galin,
-puis par M. Aimé Paris, et finalement par M. et madame Émile Chevé; que
-tous les morceaux de chant, sans aucune exception, pouvaient être mis
-sous une forme aussi claire, aussi limpide, aussi courante qu’une fable
-de La Fontaine, sans croches, ni doubles croches, ni portée de cinq
-lignes, ni clefs de fa, ni dièzes, ni bémols, ni bécarres, ni silences,
-ni soupirs, ni aucun de ces signes cabalistiques qui m’avaient fait si
-grand’peur. Il m’assura qu’après avoir suivi quelques mois un cours de
-M. Chevé, il était capable de lire une page de Mozart ou de Félicien
-David, pourvu qu’elle fût écrite en chiffres. Il se vantait même
-d’écrire correctement tel air qu’il me plairait de chanter devant lui.
-
-Il ne se vantait pas, le drôle! Mais je n’eus garde de le croire sur
-parole, et je le suivis dans le grand amphithéâtre de l’École en
-murmurant: Nous verrons bien!
-
-La salle peut contenir un millier de personnes. Elle était pleine. Deux
-cordes tendues séparaient les exécutants des auditeurs. Il y avait
-quelque chose comme trois cents voix et sept cents paires d’oreilles.
-
-L’ami Maréchal m’avertit que je n’assistais pas à une leçon, mais à
-une séance de la société chorale fondée, sous la direction de M. Émile
-Chevé, par les anciens élèves de son cours. Chacun des sociétaires
-apporte tous les mois une cotisation de cinq sous, pour l’impression
-des morceaux de musique. Moyennant ce faible sacrifice, il se compose
-une bibliothèque de musique chiffrée. De plus, il a le droit d’assister
-à tous les concerts, en compagnie de deux amis. C’est moins cher qu’au
-Théâtre-Italien.
-
-Ce qui me frappa dès l’abord, c’est l’absence de la police. Pas un
-sergent de ville pour surveiller cette réunion de mille personnes. Les
-exécutants n’étaient pas tous du même sexe. Il y avait des chanteuses
-en robe de mérinos, et quelques-unes vraiment jolies: on leur faisait
-place avec toutes les marques du plus profond respect. Les chanteurs,
-les chanteuses et l’auditoire étaient recrutés, à ce qu’il me parut,
-dans la classe ouvrière. J’ai su depuis que certains ingénieurs de
-l’École polytechnique et un maître de conférences de l’École normale
-s’asseyaient pêle-mêle au milieu de ces artisans. Tout le monde avait
-fait toilette; l’attitude de la foule était plus que décente: il
-semblait que ces mille personnes fussent sous l’influence d’une sorte
-de religion. Évidemment, Orphée avait passé par là.
-
-Neuf heures sonnèrent. Un beau vieillard entra dans l’hémicycle. La
-foule se leva, et applaudit de toutes ses mains. Cet applaudissement
-est la seule rétribution des mérites et des vertus de M. Émile Chevé.
-
-Quel homme! c’est un sage, c’est un saint, c’est un apôtre, c’est un
-martyr de la musique populaire et de la civilisation. Il était médecin;
-il s’est jeté à corps perdu dans la réforme musicale. Depuis tantôt
-vingt ans, il enseigne, du matin jusqu’au soir, l’hiver, l’été, sans
-prendre de vacances. Sa femme, son beau-frère, son fils, sa bru,
-tous les siens le devancent ou le suivent dans le chemin que Rousseau
-a tracé et qu’ils ont aplani. Ils sont pauvres, et il ne tenait qu’à
-eux de s’enrichir. Leurs cours publics et gratuits ont tué les cours
-particuliers qui les faisaient vivre. M. Émile Chevé se transporte de
-sa personne partout où l’on daigne ouvrir une porte à la science et à
-la vérité. Il court de l’École de médecine à l’École polytechnique,
-à l’École normale, à Sainte-Barbe, sans autre intérêt que le plaisir
-de faire des disciples. Je dis des disciples, et non des élèves; car
-tous ceux qui ont goûté la manne de son enseignement sont pris d’une
-sorte de passion pour leur admirable maître. Ils le consultent à toute
-occasion; ils lui confient le soin de leur santé et la direction de
-leurs affaires; ils lui soumettraient au besoin des cas de conscience,
-s’il avait le temps de les écouter. Ils l’aiment! J’ai vu un chambellan
-de l’empereur de Russie et un jeune employé du gouvernement français se
-serrer cordialement les mains, et tomber pour ainsi dire dans les bras
-l’un de l’autre, au seul nom de M. Émile Chevé!
-
-Pardon, chère cousine; je voulais te raconter ce que j’ai vu et entendu
-le 15 décembre 1859, à neuf heures du soir.
-
-M. Chevé salua modestement les mille disciples qui l’applaudissaient;
-il monta sur une table, prit un petit jonc qui lui sert à battre la
-mesure, et dit d’une voix fatiguée, usée, éraillée, brisée par les
-labeurs de l’enseignement:
-
-«_Prière de Joseph_... (Méhul).»
-
-Les trois cents sociétaires ouvrirent leurs cahiers et mirent la main
-sur la _Prière de Joseph_, traduite en chiffres et imprimée par le
-procédé Galin-Paris-Chevé. Le maître tira de sa poche le diapason
-normal, donna le _la_ à toute l’assemblée, et trois cents voix
-exécutèrent ce chef-d’œuvre avec un ensemble et une précision que je
-n’ai pas le droit de louer, n’étant qu’un âne en musique.
-
-Je ne suis pas connaisseur, mais j’ai le sentiment du beau, puisque
-_Robert_ me transporte et que le _Prophète_ m’ennuie. Je m’épanouis au
-_Barbier_, je frissonne à la _Norma_, je pétille aux _Noces de Figaro_,
-je bâille à la _Magicienne_, je grince des dents aux symphonies
-hurlantes de M. Berlioz, et je me persuade que l’âne, sans avoir appris
-la musique, est, malgré tout, un quadrupède musical.
-
-La soirée me parut bien courte. J’applaudis en ignorant, mais comme
-un ignorant ému, passionné, transporté d’admiration. J’applaudis
-tour à tour Méhul, Weber, Kucken, Meyerbeer, Rossini; la _Prière de
-Joseph_, le _Chasseur diligent_, le _Jeune Conscrit_, le _Rataplan des
-Huguenots_, la _Prière du Comte Ory_. J’applaudis en riant une adorable
-fantaisie brodée par M. Amand Chevé sur le motif de _Malbrough_, et
-deux chansons du XVIe siècle chantées par une jolie femme en robe de
-laine, qui ne portait pas un bouquet à la main!
-
-L’ami Maréchal me dit à l’oreille que tous les exécutants, sans aucune
-exception, avaient commencé la musique en étudiant sur le chiffre, et
-que je pourrais chanter avec eux, dans quelques mois, si j’essayais
-de la méthode. Mais je n’étais pas convaincu. Je me demandais encore
-si les élèves de la vieille école ne seraient pas capables de chanter
-aussi bien avec un peu de mémoire et beaucoup de grimoire.
-
---Attends! répondit mon introducteur. On va commencer les exercices
-d’intonation. Ouvre les yeux et les oreilles.
-
-M. Émile Chevé descendit de son estrade et se dirigea vers un grand
-tableau hérissé de chiffres. Les uns représentaient des notes
-naturelles, les autres des notes diézées ou bémolisées. Le maître, armé
-d’une longue baguette, touchait un chiffre, puis un autre, et courait
-capricieusement aux quatre coins du tableau. Chaque note touchée était
-immédiatement lue, c’est-à-dire chantée par les élèves, et cette
-lecture rapide, cette improvisation foudroyante dura plusieurs minutes,
-sans que personne en fût déconcerté. Bientôt, M. Chevé prit une seconde
-baguette dans la main gauche, et toucha deux notes à tout coup, de
-manière à former des accords. Tout le chœur le suivit sans broncher
-dans cette nouvelle expérience.
-
---Maintenant, dit-il, je vais vous distribuer un chœur d’_Herculanum_,
-et vous le chanterez, s’il vous plaît, à première vue.
-
-Il distribua trois cents exemplaires d’un admirable morceau de Félicien
-David, traduit en chiffres et imprimé suivant les principes de la
-méthode. Ce chœur, un des plus beaux et des plus difficiles du théâtre
-moderne, fut enlevé du premier coup. Peut-être les artistes de l’Opéra
-l’exécutent-ils avec plus de finesse et de style, mais après combien de
-répétitions?
-
-Enfin, ma chère cousine, j’assistai à une dernière épreuve; mais
-celle-là est si invraisemblable, que tu refuseras peut-être de
-me croire sur parole. M. Émile Chevé ouvrit un petit cahier, et
-fredonna un air qu’il venait de composer lui-même. Trois cents élèves
-l’écrivirent sous sa dictée, avec le mouvement, l’intonation et
-la durée; puis ils lurent à leur tour ce qu’ils avaient écrit, et
-répétèrent le morceau depuis le commencement jusqu’à la fin sans une
-faute! Voilà, ma chère, ce que j’ai vu et entendu, et je te supplie de
-croire que je ne me suis pas laissé tromper par de faux miracles.
-
-Cet excellent Maréchal me ramena chez moi après le concert. Il
-jouissait de ma surprise et de mon admiration et s’applaudissait de
-m’avoir converti à la réforme musicale.
-
---Écoute, lui dis-je, en redescendant vers le pont des Arts. Tes
-maîtres ont créé ou perfectionné un instrument de civilisation qui
-changera la face du monde. Avant dix ans, nous n’aurons plus de
-barbares, ni dans les villes, ni dans les campagnes. Du jour où la
-musique est mise à la portée de tout le monde, je me charge d’adoucir
-les mœurs, de fermer les cabarets, de donner aux classes pauvres une
-récréation innocente, morale, salutaire entre toutes. Commençons par
-faire savoir à l’univers entier qu’il suffit de quelques mois pour lire
-couramment Mozart et Rossini. Supprimons ce grimoire odieux qui rend
-la musique plus terrible à avaler qu’une médecine noire. Appelons au
-concours les champions de la vieille méthode, prouvons la supériorité
-du chiffre, bouleversons l’enseignement, prenons le Conservatoire
-d’assaut; courons...
-
---Tout beau, Pyrrhus! répondit-il avec un sourire triste. La vérité ne
-va pas si vite en besogne. Elle est nue et sans armes, tandis que le
-moindre préjugé s’avance avec le casque et la cuirasse. Sais-tu que
-la méthode Galin-Paris-Chevé lutte depuis plus de trente ans contre
-l’obstination de la routine? qu’elle demande vainement un concours, une
-épreuve publique, qui lui permette d’établir sa supériorité? que ses
-amis les plus puissants, car elle en a deux ou trois, se sont brisés
-contre une opposition injuste et intéressée? que le grimoire s’est
-retranché au faubourg Poissonnière dans une forteresse imprenable?
-Sais-tu que les apôtres que je t’ai montrés à l’œuvre sont en butte à
-une vraie persécution? qu’on les dénigre, qu’on les injurie, qu’on les
-calomnie publiquement par la plume de quelques faquins sans pudeur?
-N’as-tu pas lu dans les journaux cette lettre d’un voleur qui écrivait
-à ses juges: «Pardonnez-moi, messieurs. Il est vrai que vous m’avez
-pris la main dans le sac; mais j’ai dénigré M. Chevé dans l’intérêt du
-Conservatoire et mérité par là votre indulgence!»
-
-Je répondis à Maréchal qu’il se trompait; que nous étions en France,
-au XIXe siècle; que le pouvoir avait intérêt à connaître la vérité,
-à comparer les méthodes, à répandre le goût des arts, à civiliser
-la nation, et à protéger les honnêtes gens. J’admets qu’une petite
-faction jalouse défende obstinément un préjugé qui la fait vivre. Mais
-l’égoïsme de quelques augures ne prévaudra pas longtemps contre le bien
-public.
-
-
-
-
-X
-
-LE CARNAVAL
-
- Bonne année.--Les bonbons à faux poids.--Petite guerre contre
- les abus.--Ma besogne de l’an prochain.--La Bourse.--Le Jardin
- des Plantes.--La Manufacture des tabacs.--Les théâtres.--Les
- ateliers.--Les hôpitaux.--Le gymnase Triat.--Je ne suis pas un homme
- sérieux, et je m’en trouve bien.--L’Académie.--Quatre candidats:--M.
- O. F.,--M. C. D.,--M. H. M.,--M. J. S.--Un mot sur une brochure
- célèbre.--Une personne d’Orléans.--Ma petite opinion sur le débat.--La
- politique au théâtre.--Encore la revue des Variétés.--Explication
- d’une lettre de M. Guéroult à M. Coignard.--Le carnaval.--Le deuxième
- bal de l’Opéra.
-
-
-Bonjour et bon an, ma chère cousine. Tu recevras, avec cette lettre,
-deux kilogrammes de bonbons, pesant à peu près quinze cents grammes.
-
-Les grands confiseurs de Paris vendent leurs bonbons six francs la
-livre. C’est donné. Par compensation, ils ont le privilége de livrer à
-faux poids ces marchandises délicates, dont le prix de revient est d’un
-franc cinquante centimes environ.
-
-Cela te prouve que messieurs les confiseurs sont fort au-dessus des
-épiciers dans la hiérarchie sociale. Si un débitant de sucre et de café
-se trompait seulement de dix grammes sur le poids de la marchandise,
-il s’entendrait condamner à quinze jours de prison et cinquante francs
-d’amende. On n’a jamais ouï dire qu’un confiseur eût langui dans les
-cachots. Jamais un acheteur ne s’est plaint d’avoir reçu moins que son
-compte. Si quelque amant de la légalité s’avisait de porter un sac de
-bonbons au vérificateur du poids public, le marchand pris en faute
-mettrait le poing sur la hanche et répondrait fièrement: «Ce n’est pas
-quatre cents grammes de sucre peint que je vous ai vendus pour six
-francs; c’est mon nom, imprimé sur un sac blanc ou rose. Voici le sac,
-et mon nom en toutes lettres: que peut-on exiger de plus?»
-
-Tu as pu remarquer, ma chère cousine, que depuis mon arrivée à Paris
-j’étais frappé de tous les abus, et je les signalais volontiers. Est-ce
-à dire que j’aie l’esprit acariâtre et prompt à se hérisser contre le
-mal? Non, que je sache. Si j’étais à Rome, les abus ne me choqueraient
-point, car ils sont le fonds même de la civilisation pontificale. Mais,
-à Paris, ils sautent aux yeux, parce qu’ils se détachent plus en noir.
-
-Je t’en ai montré quelques-uns, je t’en ferai voir bien d’autres. On
-prétend que les citoyens français n’ont pas le droit de tout dire; je
-te prouverai le contraire avant qu’il soit un an. Les bons jeunes gens
-de notre pays, c’est-à-dire les hommes qui veulent rendre la maison
-saine et agréable, sans la démolir brutalement, jouissent d’un beau
-privilége! Tu verras.
-
-Nous parlerons un jour de la Bourse, et de cette malheureuse poule aux
-œufs d’or, que nos Spartiates étranglent entre deux tourniquets. Je te
-ferai voir clairement, quoique tu sois une simple femme, les dangers de
-la morale étroite et de l’austérité niaise.
-
-Nous dirons deux mots du Jardin des Plantes, où quelques vieux abus
-fleurissent et fructifient depuis bientôt deux cents ans.
-
-Je te conduirai à la Manufacture des tabacs et je te dévoilerai des
-mystères plus curieux que ceux de l’Hôtel des monnaies.
-
-Nous ferons un tour dans les théâtres de Paris, sans oublier le grand
-Opéra, que l’innocente Europe nous envie. De ces hauteurs sublimes
-où la raison s’égare dans les nuages de carton, nous descendrons
-ensemble jusque dans les bas-fonds de la cuisine dramatique. Tu verras
-les antres obscurs où un directeur privilégié attire les malheureux
-écrivains pour leur emprunter jusqu’à leur montre.
-
-Je te promènerai dans les ateliers des peintres et des statuaires. Nous
-chercherons ensemble pourquoi les arts vont mal, ou, ce qui est pis
-encore, ne vont pas.
-
-La distance est petite, aujourd’hui surtout, entre l’atelier et
-l’hôpital. Nous courrons les hôpitaux, et je prierai un grand homme
-de la théorie ou de la pratique, M. Claude Bernard ou M. Velpeau, de
-nous conduire par la main à travers ces maisons gémissantes. Peut-être
-même nous exposerons-nous aux foudres bourgeoises de M. Prudhomme, car
-je veux savoir si l’invasion des confréries religieuses a poussé ou
-entravé le progrès de l’assistance publique. Tu verras (duel étrange!)
-la Bienfaisance aux prises avec la Charité.
-
-Un soir, si nous avons le temps, nous irons, vers quatre heures
-et demie, au gymnase de M. Triat, et tu verras des miracles aussi
-surprenants que ceux que je t’ai montrés à l’École de médecine, dans
-l’enseignement de M. Chevé.
-
-Les Parisiens ont décidé d’un commun accord que ton cousin n’était pas
-un homme sérieux. Tant mieux! cousine! C’est à ce prix qu’on achète le
-droit de traiter sans danger les questions sérieuses. Nous parlerons
-de l’enregistrement, du libre échange, des abus les plus invétérés
-et des réformes les plus brûlantes. Les Parisiens ne feront qu’en
-rire, jusqu’au moment où ils nous comprendront. Si j’essayais de
-peindre en style sérieux la splendeur de notre instruction publique,
-l’éclat des lycées, la prospérité des colléges communaux (s’il en
-reste), l’enthousiasme des professeurs, l’empressement des élèves, les
-bienfaits de M. de Falloux, et les grandes choses que M. Fortoul a
-perpétrées jusqu’à sa mort, je serais bon à noyer. Mais nous badinerons
-encore une fois sur ce texte lamentable, et peut-être un ministère
-réparateur transformera-t-il nos plaisanteries en décrets.
-
-Nous parlerons aussi de l’Académie française, et l’occasion ne se fera
-pas attendre. Un fauteuil est vacant; quatre candidats, m’a-t-on dit,
-sont en présence. L’un est peut-être le plus aimable et le plus délicat
-de nos prosateurs; un esprit distingué, féminin, adoré des femmes du
-monde qu’il excelle à faire pleurer ou sourire. Il n’a ni la perfection
-adamantine de M. Mérimée, ni le grand style et le grand cœur de
-madame Sand, ni les splendeurs éblouissantes de M. Théophile Gautier.
-Il ne _porte_ pas _l’âme déchirée jusqu’à mourir_, comme ce cher et
-malheureux Alfred de Musset; mais il est tout plein des qualités
-brillantes et vivantes qui nous charment dans Marivaux.
-
-L’autre est un cousin germain de Colin d’Harleville: poëte autant
-qu’il faut l’être pour écrire une comédie en vers élégants; inventeur
-timide mais souvent original; modéré de parti pris dans le comique
-et le pathétique; observateur rigoureux de la mesure et du bon goût;
-moraliste irréprochable et aimable. Son talent se compose de toute
-une collection de qualités moyennes, non de celles qui passionnent
-la foule entassée dans un théâtre, mais de celles qui attachent les
-esprits posés et font tourner sans bruit sur leurs gonds les portes des
-académies.
-
-Ces deux candidats se rencontrent tous les jours dans les mêmes salons;
-ils voient le même monde et s’étayent sur les mêmes appuis. Si leurs
-titres au fauteuil n’étaient pas plus que suffisants, chacun d’eux
-pourrait ajouter à son bagage une comédie soit en vers, soit en prose,
-intitulée: _les Rivaux amis_.
-
-Je ne vois dans le camp ennemi que deux champions armés en guerre. L’un
-est un historien libéral, très-savant, très-droit, très-honnête, et
-pauvre. Son livre est toute une bibliothèque de faits exacts et d’idées
-justes. Je voudrais, dans un intérêt d’avenir, que les écrivains
-français eussent la force de concentrer notre histoire en deux volumes;
-car les gros bagages s’égarent quelquefois et n’arrivent pas sans
-accident à la postérité. Mais mêlons-nous de nos affaires.
-
-Le quatrième et dernier candidat, non pas dans l’ordre du mérite, est
-un philosophe, un orateur, un politique. C’est l’homme du _Devoir_, de
-la _Liberté_, de la _Religion naturelle_; homme de principes plutôt
-que de parti. Il a prononcé des discours éloquents dans une chaire et
-fait des leçons remarquables à la tribune de l’Assemblée constituante.
-Ses auditeurs à la Sorbonne et au Conseil d’État ont conservé pour lui
-une estime mêlée d’admiration. Mais il ne saurait être élu que par une
-coalition des républicains avec les orléanistes et les légitimistes; et
-je ne sais si l’homme du Devoir achètera un fauteuil à ce prix.
-
-Puisque nous sommes en pleine politique, laisse-moi dire deux mots
-d’une brochure nouvelle. Elle est intitulée: _le Pape et le Congrès_,
-mais on l’appelle tout simplement la brochure. C’est en effet la
-brochure par excellence, celle qui se distingue entre les autres
-brochures comme l’aigle entre les autres oiseaux. Depuis tantôt huit
-jours il n’est question que de cela en Europe. Toutes les nations en
-parlent; quelques personnes en crient.
-
-La pièce en elle-même est un écrit fort simple, fort modeste et fort
-net, remplissant trois feuilles d’impression. Le style est correct,
-sans aucune recherche d’élégance, et mâle sans nulle affectation de
-rhétorique. L’auteur doit être un homme d’affaires, car il va droit au
-fait et néglige les préambules.
-
-Ses confrères (les écrivains libéraux) avaient embrouillé comme à
-plaisir la question romaine. L’un se livrait à des déclamations
-inutiles contre les abus du gouvernement pontifical et ce que Luther
-appelle la pourriture de Rome. L’autre, en véritable écolier, semait le
-ridicule à pleines mains sur un gouvernement insupportable sans doute,
-mais digne de tous les respects.
-
-L’auteur de la brochure a dit et prouvé du ton le plus grave et le plus
-respectueux, que le gouvernement du pape, tel qu’il est aujourd’hui,
-sacrifie deux millions d’Italiens et compromet le catholicisme. Il
-indique poliment un moyen infaillible de limiter le mal et de sauver
-presque tout un peuple, sans nuire aux intérêts véritables de la
-religion. Il fait mieux: il relève le chef spirituel de l’Église; il
-détache d’une main pieuse les liens qui enchaînaient le pape aux vils
-intérêts de ce monde. Il place au-dessus de tous les trônes une chaire
-auguste et sainte; il forge avec l’or de l’Europe une tiare plus sacrée
-que toutes les couronnes. Enfin, par un acte de modestie qu’on ne
-saurait trop louer, il soumet ses plans à l’approbation du congrès de
-Paris.
-
-Je ne sais pas ce que le congrès pourra dire, car tous les congrès de
-l’Europe se sont jusqu’à présent réunis sans moi. Mais j’approuve la
-brochure et j’adore les hommes de bonne volonté. Ceux qui veulent le
-bonheur des nations et l’indépendance des peuples sont mes amis. Je
-suis prêt à les défendre et à me faire tuer pour eux, s’il le faut.
-Non-seulement je n’ai pas regretté mes vingt sous, mais j’étais homme à
-signer la chose de mon sang, et je pensais que tous les citoyens de la
-France étaient du même avis.
-
-Hé bien! non. Il y a une personne d’Orléans qui ne raisonne pas comme
-nous. C’est un employé du gouvernement, à ce qu’on m’a dit, et l’un des
-mieux salariés. Mais n’importe! il n’y a ni rang, ni fortune qui puisse
-prévaloir contre la justice et la vérité. Ce fonctionnaire a beau
-crier du haut de sa tête et faire plus de bruit qu’une demi-douzaine
-d’insurgés: nous ne sommes plus au temps où les hobereaux de province
-se soulevaient impunément contre la loi et la conscience du pays. Il y
-a une nation française, et un chef qu’elle a choisi ou accepté, et un
-gouvernement qu’elle appuiera de toutes ses forces, tant qu’il marchera
-dans le droit chemin. Il y a, par-dessus tout, une autorité sacrée et
-inviolable, quel que soit l’homme qui l’exerce: l’autorité du bon sens
-et du bon droit. Je ne connais pas l’auteur de la brochure, étant peu
-répandu dans le monde littéraire. Mais si je savais dans quel café on
-le trouve tous les soirs, j’irais lui serrer la main et lui dire en bon
-normand:
-
-«Allez, marchez! il y a un homme d’Orléans qui clabaude contre vous,
-mais vous avez pour vous la France, l’Italie, et tout ce qu’il y a de
-meilleur et de plus vaillant en Europe. On prend plus de mouches, comme
-dit l’autre, avec une cuillerée de miel qu’avec un tonneau de vinaigre.
-Le miel, c’est le bien des nations, le soulagement du pauvre monde et
-la délivrance des opprimés. Serviteur au vinaigre d’Orléans! Personne
-ici n’est tenté de le boire. Orléans par-ci, Orléans par-là; Orléans ne
-fera pas ses frais cette année; Paris et Bologne, Florence et Modène,
-Parme, Ancône et la pauvre Pérouse arrangeront leurs affaires en 1860
-comme s’il n’y avait pas d’Orléans!»
-
-Je lui dirais encore, à cet écrivain éloquent et sage: «Vous avez le
-poing solide; frappez donc sur vos adversaires, et frappez dur. Je
-les connais de vieille date. Non-seulement notre crédulité fait toute
-leur science, comme disait Voltaire, mais notre faiblesse et notre
-complaisance font toute leur force. Il est facile de les dominer, il
-est impossible de les séduire. Les bons procédés, les tolérances, les
-concessions, les donations, les constructions, les enorgueillissent
-sans les soumettre, et les enflent sans les satisfaire. Tout ce qu’on
-fait pour eux les rend plus exigeants; qui les oblige s’oblige. Essayez
-d’une méthode qui a fait ses preuves. Un vieillard d’une maison
-d’Orléans s’est mis en tête de brider ces gens-là. Il les a tenus sous
-sa main de 1830 à 1848. Et pas un n’a bronché! Et ils ont prouvé par
-une obéissance unanime qu’ils étaient véritablement les serviteurs du
-Dieu fort. Quiconque sera fort devant eux, sera leur Dieu.»
-
-Pardonne-moi, chère cousine, cette divagation politique. Je ne suis
-pas coutumier du fait; mais la politique envahit tout, même les salons
-et les théâtres. L’Europe est très-vivante, cette année. Depuis la
-glorieuse demi-campagne que nous avons faite cette année en Italie,
-on a vu comme une résurrection des esprits. Il n’y a pas un bonnetier
-qui ne s’intéresse aux affaires publiques; M. et madame Denis ne
-s’endorment plus sans jeter un coup d’œil sur la mappemonde. Le
-dernier événement dramatique est une pièce assez bien faite où l’on
-a cru reconnaître l’histoire du petit Mortara. Le directeur de la
-Porte-Saint-Martin encaisse tous les soirs 5,000 francs, qui ne sont
-pas précisément le denier de saint Pierre; et les applaudissements de
-la foule semblent tomber sur la joue de M. Louis Veuillot.
-
-Mais je m’étais promis de te parler du carnaval, et je m’aperçois que
-je n’en ai pas dit un mot. C’est partie remise. Aussi bien le carnaval
-commence à peine. Je n’ai rencontré qu’un petit domino fort éclaboussé,
-qui trottinait sur le boulevard entre minuit et une heure. Le second
-bal de l’Opéra, qu’on espérait pour la veille de Noël, a été remis à
-huitaine. C’est une politesse que nous avons faite à ces personnes
-d’Orléans.
-
-
-
-
-XI
-
-UN DÎNER DE CHASSEURS
-
- Pourquoi cette lettre est datée d’Alsace.--Introduction du
- vomissement dans la langue politique.--Danger à éviter.--Les
- matassins journalistes.--La ville de Bouxviller.--Les petites
- capitales de l’Allemagne.--Pourquoi les Alsaciens ne parlent-ils pas
- le français?--Je rencontre des protestants.--Horreur!--Définition
- de la _Raison_, par M. Lacordaire.--Éloge des hérétiques, par
- quelques catholiques.--Je réponds victorieusement, à la romaine.--La
- chasse.--Dîner à Ingviller.--Les convives.--La conversation tombe dans
- la politique.--Circulaire de M. Billault.--Utilité des sous-préfets et
- des receveurs particuliers.--Cinquième et sixième roues.--Affaires de
- Rome.--Opinions de quelques chasseurs sur la question brûlante.--Trois
- discours.--Un homme de 1816.--Un homme de 1830.--Un homme de
- 1848.--Avenir de la coalition ultramontaine.--Les convives se mettent
- au lit.
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Me voilà bien loin de Paris; à cent vingt lieues, ou peu s’en faut.
-Mais garde-toi de croire que je sois exilé ou déporté. Les pauvres
-gens qui veulent mal de mort à tous les esprits libéraux ne sont pas
-en faveur à Paris. On ne les écoute que pour les siffler; leurs gros
-mots ne blessent qu’eux-mêmes. Ils ont enrichi la langue parlementaire
-de quelques termes nouveaux, empruntés au dictionnaire des halles;
-mais cette innovation, qui avait fait la fortune de M. Louis Veuillot,
-ne réussit point à ses alliés. Un évêque pamphlétaire m’accusait
-dernièrement d’avoir _vomi de lâches calomnies_ contre le gouvernement
-du saint-père. L’expression n’était ni évangélique, ni académique.
-Cependant le bailleur de fonds du _Journal de Rome_ a cru s’honorer en
-l’employant à son tour. Il l’a ramassée dans la fange où elle était
-tombée, et il la lance à son tour contre un journaliste plus autorisé
-que moi. Je ne sais pas si les 139 millions de catholiques admireront
-cet abus d’une métaphore sale, mais je me demande ce que deviendrait le
-langage des hommes si les amis de l’Italie répondaient à ses ennemis
-sur ce ton? La modération, les convenances, la pudeur s’engloutiraient
-dans un même naufrage. La langue officielle descendrait de trope en
-trope au niveau du Catéchisme poissard. Tous les Moniteurs de l’Europe
-iraient cueillir des fleurs de rhétorique dans les jardins de la
-Villette et il faudrait attacher un matassin de Molière à la rédaction
-de chaque journal.
-
-Quant à moi, ma chère cousine, je suis trop bien élevé pour juger en
-style de mandement la conduite de la cour de Rome. Si même un enfant
-terrible de l’Église monte dans une chaire française pour bombarder de
-ses gros mots le gouvernement dont il tient son titre, je suis prêt à
-déclarer politiquement que la bouche de monseigneur laisse tomber des
-perles et des roses. Mais il ne m’est peut-être pas défendu d’admirer
-dans ses effets les plus foudroyants
-
- Cet esprit d’imprudence et d’erreur
- De la chute des rois funeste avant-coureur.
-
-Les Parisiens étaient généralement de cet avis lorsque j’ai quitté
-Paris pour venir chasser en Alsace.
-
-Bouxviller est une ville de quatre à cinq mille âmes, bien laborieuse,
-bien commerçante, et singulièrement pittoresque, malgré tout son
-commerce et toute son industrie. Les vieux édifices n’y manquent
-pas, ni les costumes du bon temps. Un peintre de Paris qui était
-venu par hasard, y a loué un appartement pour l’année. Les mœurs des
-habitants sont antiques, c’est-à-dire simples, douces, hospitalières et
-patriarcales: leurs idées sont modernes.
-
-Cette petite ville se souvient d’avoir été la capitale du comté de
-Hanau. Elle est un peu déchue de sa noblesse, mais elle a gagné en
-prospérité. L’Allemagne est pleine de petites capitales auxquelles je
-souhaite le même sort. Lorsqu’on voit quelques milliers d’habitants
-s’exténuer toute l’année pour subvenir au luxe mesquin d’une cour
-ridicule, on regrette que toutes les principautés féodales ne soient
-pas absorbées dans une grande monarchie, comme Bouxviller dans l’empire
-français. Il y aurait assez de quatre souverains en Allemagne.
-Trente-quatre gouvernements, c’est beaucoup.
-
-Il y a deux cents ans que l’Alsace est réunie à la France, et nos
-départements du Rhin ont eu le temps de devenir français. Ils le sont
-par le cœur, par la gloire, par les souvenirs du premier Empire, par
-les douleurs de 1814 et de 1815, par le sang versé en Crimée et en
-Italie depuis la résurrection de nos drapeaux. Mais ils ne savent pas
-encore notre langue, et cela me fâche. Je ne crois pas qu’un cinquième
-de la population alsacienne ait appris le français après deux cents
-ans. C’est peut-être un dixième qu’il faudrait dire, peut-être moins
-encore. Les femmes surtout sont rebelles à l’étude, et, n’ayant jamais
-su qu’un mauvais allemand, elles n’enseignent pas autre chose à leur
-petite famille.
-
-Je sais bien que les jeunes gens vont presque tous à l’armée et qu’ils
-y apprennent le français; mais ils l’oublient au village, ayant fort
-peu d’occasions de le parler. Ils ne retiennent que les trois ou
-quatre jurons indispensables à la vie du soldat. N’y aurait-il pas
-quelque moyen de hâter l’éducation de ce million d’hommes? Je me
-figure qu’il suffirait de quelques encouragements, de quelques primes
-offertes aux familles les mieux instruites, de quelques prix en argent
-distribués dans les écoles primaires. Le paysan s’applique à bien
-élever sa volaille, depuis qu’il a l’espoir d’obtenir, au comice, une
-médaille de vingt-cinq francs. On n’a jamais songé à récompenser les
-pères de famille qui apprennent le français à leurs enfants. C’est un
-oubli facile à réparer.
-
-Un malheur, hélas! irréparable, c’est l’invasion du protestantisme
-dans cette belle province. Bouxviller, Ingviller et les communes
-environnantes sont infestées du poison de l’hérésie. Il y a là bien
-peu de maisons où l’on ne voie dans le _poêle_, c’est-à-dire dans la
-plus belle chambre, les portraits de Luther, de Calvin, de Zwingle
-et de Mélanchthon. Je regardais avec une admiration mêlée d’horreur
-ces quatre apôtres de la révolte, qui ont arraché soixante millions
-d’âmes à la foi catholique. Ce n’est pas qu’ils aient de mauvaises
-figures, mais on lit dans leurs yeux la résolution implacable d’obéir
-à la raison. Or, qu’est-ce que la raison? «La fille du néant,» comme
-l’a fort bien dit M. Lacordaire. «Elle vient du démon,» c’est M.
-Lacordaire qui l’a dit. Et il y a gros à parier que cette définition
-figurera prochainement dans le Dictionnaire de l’Académie!
-
-J’avais tout lieu de supposer que les protestants d’Alsace, en
-qualité de rebelles, foulaient aux pieds les lois de l’Empire; qu’ils
-refusaient l’impôt, se dérobaient à la conscription, méprisaient la
-morale et pillaient le bien d’autrui. Car enfin, une secte damnée à
-l’avance serait bien sotte de se refuser aucun plaisir ici-bas. Les
-renseignements que je pris sur place me jetèrent dans un véritable
-étonnement. Un policeman catholique m’assura que l’empereur n’avait pas
-de sujets plus dévoués, plus paisibles, plus irréprochables que ces
-hérétiques maudits. Un officier catholique me jura que ses meilleurs
-soldats étaient des protestants. Un percepteur catholique m’apprit que
-non-seulement les protestants se faisaient un devoir de payer leurs
-impôts, mais que plus d’un mettait une sorte de coquetterie à verser,
-le 1er janvier, toutes ses contributions de l’année. Un garde général
-catholique me déclara que, dans un canton où les protestants composent
-les trois quarts de la population, les quatre-vingt-treize centièmes
-des délits forestiers étaient commis par des catholiques. Je ne pouvais
-en croire mes oreilles. «Cependant, messieurs! m’écriai-je avec
-l’autorité de la foi, il est certain que les catholiques sont plus
-éclairés que les protestants, puisqu’ils ont la lumière d’en haut. En
-outre, ils sont plus riches, puisque
-
- Dieu prodigue les biens
- A ceux qui font vœu d’être siens!»
-
-On me répondit poliment que je me trompais sur l’un et l’autre point.
-Que la jeunesse hérétique était plus instruite que la nôtre, parce
-que les pasteurs, hommes capables et pleins de zèle, s’adonnaient
-passionnément à la culture des esprits; tandis que nos bons curés
-d’Alsace ne savent que dire la messe et anathématiser les protestants.
-On ajouta que les protestants cultivaient mieux la terre, élevaient des
-constructions plus propres, s’adonnaient plus hardiment à l’industrie
-et faisaient de bien autres fortunes que les catholiques. On me fit
-voir des villages protestants d’une propreté éblouissante, des terres
-en plein rapport, des manufactures admirables, comme celle de M.
-Goldenberg et celle de M. Schattenman. On me montra des hameaux et
-même des villes catholiques, où l’oisiveté, l’ivrognerie et la misère
-régnaient fraternellement, quoique les femmes eussent l’habitude
-d’entendre une messe par jour, et que les hommes célébrassent plus de
-cent fêtes tous les ans.
-
---Vous voyez, me dit un hérétique, que l’influence de Rome se fait
-sentir assez loin. On pourrait la comparer à ce vent du sirocco, qui
-souffle dans les déserts d’Afrique, et qui nous casse bras et jambes à
-Strasbourg. C’est un grand bonheur pour nous, d’avoir trouvé un abri
-contre le vent qui vient de Rome. Et songez que, si nos rois du XVIe
-siècle avaient permis que la France fût protestante, elle serait plus
-instruite, plus riche et plus morale qu’elle ne l’est aujourd’hui.
-
-Cette hypothèse révolta mon orgueil catholique.
-
---Monsieur, m’écriai-je au protestant, voilà ce que j’appelle un
-monument insigne d’hypocrisie et un tissu ignoble de contradictions[1]!
-
- [1] L’auteur de cette phrase est N. S. P. le pape Pie IX, parlant
- d’une brochure célèbre. On pourrait l’avoir oublié, car le temps
- n’est plus où toutes les paroles du saint-père se gravaient
- profondément dans les esprits.
-
-Par ce moyen, je lui fermai la bouche. Car, entre nous, son
-raisonnement était difficile à réfuter, et, lorsqu’on n’est pas sûr
-d’avoir raison contre les gens, le plus court est de leur dire des
-injures.
-
-Notre partie de chasse fut très-gaie et finit bien. Un grand
-propriétaire de Bouxviller, chasseur consommé, nous conduisit dans une
-admirable forêt qui couvre les derniers versants des Vosges. Il y a là
-tout un peuple de lièvres et de chevreuils que le maître ménage avec
-soin, pour le plaisir de ses amis. Il faisait froid, mais le givre
-étincelait au soleil, les bouvreuils et les mésanges sifflaient dans
-le branchage des arbres, sur la tête du chasseur immobile. Je ne suis
-pas rêveur de mon état et je n’ai jamais bayé aux corneilles de la
-poésie, mais je ne connais pas de plaisir plus âpre et plus vivant que
-de m’adosser au tronc moussu d’un vieux chêne, les pieds dans la neige,
-un bon fusil dans les mains, le regard plongé dans les broussailles,
-l’oreille tendue vers la voix des chiens. La chasse approche, le cœur
-bat, le chevreuil déboule au galop, faisant ployer le taillis devant
-sa poitrine fauve: le coup part, la bête tombe: victoire! Si tu voyais
-le joli broquart que j’ai roulé lundi matin! Nous en avons pris quatre
-autres avec neuf lièvres, avant l’heure du dîner.
-
-Notre aimable hôte avait eu soin de commander un festin pantagruélique
-chez le meilleur aubergiste d’Ingviller. Chacun de nous fêta le vin
-rouge de Neuviller et fit honneur à la cuisine. Ce ne fut pas sans
-bavarder copieusement sur toutes choses, et même sur la politique. La
-politique est à la mode cette année, je crois te l’avoir déjà dit.
-
-Nous étions dix-huit chasseurs, de toutes les paroisses. Un peintre
-de Paris, un filateur de Rouen, un manufacturier de Strasbourg, un
-propriétaire breton, un bon jeune homme de Quévilly; les autres nés ou
-domiciliés dans l’arrondissement.
-
-On loua d’un commun accord une circulaire de M. Billault que tout le
-monde avait lue dans le _Courrier du Bas-Rhin_. Le maire d’Ingviller,
-homme fort capable, m’expliqua comment un simple avis du ministre à ses
-préfets pouvait simplifier l’administration.
-
---Personne, nous dit-il, ne s’était encore avisé du changement
-que les chemins de fer et les télégraphes doivent amener dans les
-affaires publiques. Nous avions autant d’employés dans les bureaux,
-nous consommions autant de papier à lettres que sous le règne des
-diligences. Une affaire se compliquait en passant de bureau en bureau,
-de carton en carton, et l’on n’en voyait jamais la fin. Du jour où les
-préfets verront les choses par eux-mêmes, et rien n’est plus facile
-aujourd’hui, la bureaucratie n’aura pas le temps d’embrouiller les
-questions, et elles se résoudront toutes seules.
-
---Mais alors, dis-je à mon tour, les sous-préfets deviendront inutiles!
-
---Ils le sont depuis longtemps, répondit un convive dont je ne me
-rappelle plus le nom. La sous-préfecture est une cinquième roue dont
-l’entretien coûte assez cher. Il n’y a pas de ville un peu importante
-où l’on ne trouve un président, un procureur impérial, un officier
-de gendarmerie, un commissaire de police, un maire, et plus de dix
-hommes qui sont les correspondants naturels et les auxiliaires assurés
-du préfet. La sous-préfecture était nécessaire en 1800, lorsqu’il
-s’agissait de créer l’unité administrative de la France; mais l’unité
-ne nous manque pas en 1860, et nous sommes centralisés autant et plus
-qu’il ne faut. Je comprends encore l’autorité des sous-préfets, lorsque
-les distances étaient longues, les communications difficiles, et que
-le préfet pouvait à grand’peine exécuter une fois par an sa tournée
-obligatoire. Mais, aujourd’hui que toutes les villes se touchent,
-aujourd’hui que la plupart des préfets pourraient exécuter, sans
-fatigue, une tournée tous les deux mois, je ne vois plus à quoi nous
-servent ces trois cent soixante-treize administrateurs qui touchent
-de 4,500 à 8,000 francs d’appointements, sans compter les frais de
-bureaux, les frais de représentation, le logement dans un édifice
-public, etc., etc. Direz-vous que les sous-préfectures sont des écoles
-où l’on étudie pour devenir préfet? On étudierait bien mieux au
-Conseil d’État, ou dans les bureaux de la préfecture.
-
-Cette nouveauté me séduisit à première vue. Les économies de dix
-millions ne sont pas à dédaigner, et j’évaluais à dix millions par an
-ce luxe de trois cent soixante-treize cinquièmes roues.
-
---Mais, dis-je au réformateur, il me vient une autre idée. N’avons-nous
-pas aussi trois cent soixante-treize receveurs particuliers dans
-l’administration des finances? Les percepteurs recueillent l’impôt
-direct et le portent au receveur particulier, qui le transmet au
-receveur général. Je ne suis pas un homme sérieux, mais je m’imagine
-que nos trois cent soixante-treize receveurs particuliers coûtent
-presque aussi cher à l’État que nos trois cent soixante-treize
-sous-préfets. Voilà une sixième roue à laquelle vous n’avez pas songé.
-Il fallait bien en prendre son parti lorsque les routes étaient
-longues et peu sûres. Mais nous sommes en 1860, et dites-moi, je vous
-prie, s’il en coûterait plus de temps et de danger aux percepteurs
-de vos communes pour transporter leurs fonds à Strasbourg que pour
-les voiturer à Saverne? Elles n’y perdraient pas cinquante francs
-par année, et l’État y gagnerait pour le moins dix millions. Au
-demeurant, je suppose que les hommes qui nous gouvernent arriveront
-un jour à penser comme nous. Ils s’appliquent à diminuer le nombre
-des fonctionnaires en améliorant leur sort. Et puisque nous parlons
-de l’administration des finances, j’ai ouï dire que le ministre avait
-supprimé dix-huit cents perceptions en dix années, sans que la rentrée
-des impôts en eût souffert.
-
-Je ne sais plus par quelle transition l’on vint à parler de la question
-romaine. Tous les convives étaient catholiques, au moins par le
-baptême; cependant la majorité déclara qu’elle n’était point possédée
-du besoin d’avoir pour chef spirituel un souverain temporel.
-
---Moi, dit un brave Alsacien, je n’ai pas d’ambition pour moi; à plus
-forte raison n’en ai-je point pour le pape. Si l’on me mettait une
-triple couronne sur la tête, on me fatiguerait beaucoup. Je ne souhaite
-point à autrui ce que je ne voudrais pas pour moi-même.
-
---Moi, dit un autre, je serais assez flatté de voir notre pape sur un
-trône; à la condition toutefois que ses sujets s’en trouveraient bien.
-Un homme qui gouverne les gens malgré eux et qui fait tirer des coups
-de fusil sur son peuple, c’est un roi si l’on veut, mais ce n’est plus
-un pape.
-
---Moi, reprit un troisième, si notre curé se mettait sur les rangs pour
-être maire, je lui conseillerais de retourner à l’église. Et cependant
-un curé maire, c’est encore moins singulier qu’un prêtre roi.
-
---Moi, dit un autre, j’ai été pour le pouvoir temporel jusqu’à l’année
-1858. Mais l’affaire Mortara m’a refroidi; l’affaire Padova m’a
-glacé; l’affaire Castellani m’a fait de la peine; le sac de Pérouse
-m’a révolté. Je veux avant tout que le pape soit un saint homme, et
-je serai bien aise de lui voir ôter son pouvoir temporel, pour que
-personne ne commette plus de crimes en son nom.
-
-Quelqu’un objecta que l’affaire Castellani n’était pas des plus graves.
-Un moine romain s’échappe de son couvent; ce n’est pas la faute du
-saint-père. Le fugitif se marie chez nous, mange la dot de sa femme
-et lui laisse quelques enfants sur les bras: ce n’est pas la faute
-du saint-père. Le drôle retourne à Rome; on lui donne les filles à
-confesser: ce n’est pas la faute du saint-père.
-
---Pardon, interrompit un vieux chasseur de Pfaffenhofen. J’ai une
-forêt, j’y mets du lapin, pour avoir le droit de chasser en tout temps.
-Mon lapin s’échappe et va manger vos récoltes sur pied: est-ce que je
-ne vous dois pas des dommages-intérêts? Le pape a un royaume; il y met
-du moine; c’est son affaire. Mais, si le moine s’échappe du royaume et
-vient chez nous manger des dots et des innocences, n’avons-nous rien à
-réclamer?
-
-Quelques convives trouvèrent la comparaison plaisante; quelques autres
-la trouvèrent juste. Mais le propriétaire breton, qui avait longtemps
-dévoré sans rien dire, réclama la parole avec une certaine solennité.
-
---Messieurs, dit-il, je suis un homme de 1816. Je regrette, par devoir
-ou par habitude, un jeune prince qui vit à l’étranger, qui se soucie
-médiocrement de régner sur nous, et qui, dans tous les cas, ne saurait
-fonder une dynastie, puisqu’il n’a pas d’héritier. Voilà ma couleur
-politique. J’ai de la religion comme vous tous, c’est-à-dire que je
-_crois_ sans examiner et sans pratiquer.
-
-»Pour ce qui est du clergé ultramontain, qui tend depuis quelques
-mois à soulever la France, je ne l’aime pas, et je l’estime peu. Nos
-souverains légitimes l’ont comblé de bontés; on pourrait presque dire
-qu’ils ont été victimes de leur complaisance pour lui. Il les a trahis
-en 1830, pour baiser la main de Louis-Philippe, en 1848 pour caresser
-la blouse du peuple, en 1852 pour tomber aux pieds de l’empereur.
-Cependant, le jour où ces ultramontains donneront le signal de la
-croisade, je m’armerai!
-
---Pourquoi? cria-t-on de tous côtés.
-
---Parce que...
-
---Moi, reprit le manufacturier de Rouen, je suis un homme de 1830.
-J’adore (disons-mieux), j’estime et je regrette une famille qui voyage
-depuis douze ans dans toute l’Europe. Ce n’est pas qu’elle ait fait
-beaucoup pour la gloire de la France, mais elle a fait énormément pour
-sa prospérité. Si Dieu avait permis qu’elle régnât jusqu’en 1860,
-nous aurions moins d’autorité en Europe, mais nous n’y aurions pas
-d’ennemis. Nous n’aurions pas pris les drapeaux de l’Autriche, mais
-nos administrateurs ne nous traiteraient pas en Autrichiens. Nous
-aurions tout autant de chemins de fer, de télégraphes, de milliards et
-de crédit, et la dette publique serait moins forte de moitié. C’était,
-d’ailleurs, une belle famille; elle a éprouvé de grands malheurs, elle
-a défendu contre le peuple les priviléges sacrés de la bourgeoisie,
-elle a perdu un trône plutôt que de reconnaître l’égalité des citoyens
-entre eux, et je l’aime peut-être pour ces raisons. Du reste, je suis
-voltairien comme M. Thiers, comme M. Villemain et tous les grands
-hommes de 1830. J’ai la statuette de Rousseau sur ma cheminée, auprès
-du buste de M. Cousin. Voltaire et Rousseau sont mes hommes, et je me
-moque de mon curé comme du pap... Pardon; j’allais dire une sottise.
-La vérité, messieurs, est que le jour où la faction ultramontaine nous
-donnera le signal de la croisade, je m’armerai!
-
---Pourquoi?
-
---Parce que...
-
---Messieurs, dit à son tour le manufacturier strasbourgeois, si
-vous faisiez cette imprudence, je m’armerais aussi, mais contre
-vous. Je suis pourtant un homme de 1848. Je n’ai ni voté pour le
-prince-président, ni envoyé mon adhésion à l’Élysée, comme plusieurs de
-vos demi-dieux l’ont fait après le 2 décembre. Je n’ai pas assisté aux
-conférences de la rue de Poitiers. Je n’ai vu aucun de mes amis prendre
-le portefeuille d’un ministère. Mais j’aime la France, et tout homme
-qui la fera grande au dehors, prospère au dedans, est sûr de mon appui.
-Je n’aime pas le despotisme monstrueux qui ronge le cœur de l’Italie,
-et quiconque lui déclarera la guerre m’aura pour soldat. Quel que soit
-son nom, son passé, l’origine de son pouvoir, il n’a qu’à me montrer la
-route, je marcherai.
-
-»Vous allez dire que je ne suis pas un homme de principes; j’en
-conviens, mais les hommes qui vous traînent à leur remorque ont changé
-de principes presque aussi souvent que d’habit. Ils ont écrit sur leur
-drapeau tous les mots du dictionnaire, les uns après les autres, et
-suivant les besoins du temps. L’ordre à tout prix et la paix à tout
-prix, la liberté et l’obéissance, le respect des lois et le saint
-devoir de l’insurrection, le patriotisme français et le patriotisme
-européen, la nécessité d’un gouvernement fort, la nécessité d’un
-gouvernement parlementaire, la protestation des journalistes, les lois
-de septembre, les banquets, la Pologne, guerre aux Anglais, droit de
-visite, et mille autres devises qui pourraient se résumer en un mot:
-_opposition_. On les a vus Autrichiens quand nous avions la guerre avec
-l’Autriche; Anglais quand nous n’étions pas d’accord avec l’Angleterre;
-ultramontains le jour où le pape nous dit des injures. La même action
-leur semble bonne ou mauvaise, suivant l’homme qui la fait. Pour moi,
-quand l’action est bonne, j’approuve l’auteur, d’où qu’il vienne, et
-je me mets à son service. Cependant, messieurs, je suis sûr que nous
-ne viendrons pas aux mains. On ne fait pas de croisades lorsqu’on n’a
-pas la foi. Si les nouveaux champions du saint-père se rassemblaient
-jamais en un corps d’armée, ils partiraient eux-mêmes d’un commun
-éclat de rire en entendant des voltairiens, des protestants et même
-des israélites répondre à l’appel. La coalition se disperserait au
-milieu d’une gaieté folle, et votre état-major rentrerait à l’Académie
-française par une porte dérobée. Et les voltairiens de 1827, et les
-déistes de 1828, et les libéraux de 1829, et les insurgés de 1830,
-offriraient un fauteuil au dominicain Lacordaire, histoire de se
-consoler et de s’amuser un peu.
-
-Sur ce discours, on se leva de table, et chacun se mit au lit sans
-avoir convaincu personne.
-
-
-
-
-XII
-
-UN CLOU CHASSE L’AUTRE
-
- Deux lettres d’Orléans.--La pénitente mariée.--Nouvelles d’un évêché
- trop remuant.--La croisade.--Un mot en passant sur M. Lacordaire.--La
- gare de Nancy.--Je me trompe sur le sens des mots.--Protection,
- prohibition, libre échange, vie à bon marché.--On me tire d’erreur et
- l’on me donne un journal.--Discussion de mes compagnons sur la lettre
- de l’empereur à M. Fould.
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Je vivais tranquille en Alsace, et je me promenais en gros souliers
-avec les plus honnêtes gens du monde, quand on m’apporta deux lettres
-d’Orléans. Mon cœur battit; je me figurai dans le premier moment qu’un
-haut fonctionnaire de cette ville m’adressait enfin par la poste une
-réponse qu’il me doit[2]. Mais je fus bientôt désabusé. Je lus d’abord
-un billet anonyme qui peut se résumer ainsi:
-
- [2] Voir la note à la fin du chapitre.
-
-«Mon cher Valentin, si tu me promets l’indiscrétion la plus absolue,
-je te conterai un fait assez particulier. Une dame de cette ville est
-mariée à un chrétien qui ne _pratique_ pas. Elle a pour directeur
-un saint homme qui souffre impatiemment cet état de choses, et qui
-l’autorise à choisir un remplaçant dans l’assemblée des fidèles, si le
-mari refuse de se convertir. Si tu prends intérêt à cette curiosité
-religieuse et morale, écris-en deux mots à ta cousine. Aussitôt ta
-lettre lue, je t’enverrai d’autres détails.»
-
-Tu vois, cousine, que je ne me suis pas fait prier. Maintenant, il me
-vient un doute. Le secret de la confession est renfermé d’ordinaire
-entre deux personnes. Donc, la lettre anonyme que je viens de résumer
-ne peut venir que du confesseur ou de la pénitente. Or, je ne croirai
-jamais qu’elle soit du confesseur.
-
-L’autre lettre est signée d’un des noms les plus honorables du Loiret.
-Je la transcris d’un bout à l’autre, sans y changer un seul mot, par la
-raison fort simple que le style de mon correspondant vaut mieux que le
-mien.
-
- «Décidément, notre ville est appelée à jouer son rôle dans la haute
- comédie du XIXe siècle. Notre évêque s’agite. Tous les dimanches,
- grande réception à l’évêché. Grand dîner tous les deux jours; les
- fonctionnaires y sont conviés par fournées. A table, monseigneur
- engage ouvertement la conversation sur les affaires de Rome. Il a
- lu publiquement certaines lettres qui apportaient à sa brochure une
- adhésion inattendue. On a beaucoup remarqué celle de M. Victor Cousin.
- L’amant de madame de Longueville et de quelques anciennes jolies
- femmes, le professeur révolutionnaire de 1828, l’insurgé de 1830,
- qui éleva sur la place du Carrousel un monument à son ami Farcy;
- le philosophe athée, panthéiste, déiste et finalement éclectique,
- l’éditeur enthousiaste de la _Confession d’un vicaire savoyard_,
- a passé avec armes et bagages dans la petite armée de monseigneur
- Dupanloup. Heureusement, si le bagage est lourd, les armes sont
- émoussées.
-
- »On vient d’enterrer à Montmartre le dernier soldat de Louis XV;
- il est permis de supposer que le dernier aventurier de la Fronde
- n’ira pas loin. M. Cousin prie notre évêque de _mettre aux pieds du
- saint-père l’expression de son respect et de son dévouement_. Le pape
- en voudra-t-il? J’imagine qu’il est embarrassé des recrues qui lui
- viennent de l’Académie. Que dira-t-il de M. Thiers en grand uniforme
- de croisé? M. Villemain était, il y a quinze ans, l’ennemi déclaré des
- jésuites. Il les voyait partout, et jusque sous la table du conseil,
- chez le roi Louis-Philippe. Cette appréhension obstinée le harcelait
- si violemment, qu’il en fit une maladie. Le voilà tombé d’un mal dans
- un autre. Il me rappelle ce pauvre diable qui louchait en dedans, et
- se fit opérer par un oculiste. L’art fit un miracle en sa faveur et le
- guérit si bien de son infirmité, qu’il loucha en dehors jusqu’à la fin
- de sa vie.
-
- »On nous affirme pour certain que M. Lacordaire entrera de plain-pied
- à l’Académie française. Si l’événement donne raison aux prophètes de
- l’évêché, vous verrez passer sur le pont des Arts un moine en grand
- costume, et quel moine! Un apologiste de l’inquisition, un général
- de ces dominicains qui avaient le privilége de brûler les gens! Je
- sais que le carnaval excuse bien des choses; mais la plupart des
- académiciens ont trop d’âge et de raison pour qu’on leur passe une
- fantaisie de carnaval. Avant de s’embarquer dans cette inexcusable
- folie, qu’ils regardent les bustes des hommes sérieux dont l’Institut
- est peuplé; ou, simplement, qu’ils arrêtent leurs yeux sur M. Guizot,
- cette statue vivante de l’ordre et de la liberté! Qu’ils épargnent à
- l’illustre chef du protestantisme libéral un spectacle aussi injurieux
- pour les politiques de 1830 que pour les révolutionnaires de 1789!
-
- »M. Lacordaire est un homme de talent, je l’avoue. Il a parlé avec une
- certaine éloquence pour et contre tous les principes de la Révolution.
- Il a défendu et écrasé vaillamment les droits impérissables de la
- raison humaine. Il a brillé parmi les montagnards de 1848 et donné des
- garanties sérieuses au parti de la réaction. Le pape l’a justement
- béni et maudit tour à tour. Il est capable de servir utilement et
- de compromettre terriblement la coalition qui l’adopte. Mais ce
- chevalier errant du catholicisme, cet avocat de toutes les causes, cet
- enfant terrible de l’Église, porte un habit qui ne doit pas entrer
- à l’Académie. Les dominicains ne se contentaient pas de brûler les
- hommes; ils brûlaient aussi les livres, et c’est un privilége qu’ils
- n’ont pas encore abdiqué.
-
- »Je reviens à notre évêché. Grâce à la prépondérance de M. Dupanloup
- et au zèle de son état-major, les choses sont tendues dans le diocèse
- d’Orléans. Savez-vous combien nous avons de sociétés religieuses
- organisées et soumises à la direction de l’évêque? Il y en a douze
- dans la ville, qui toutes, le jour d’une élection, obéissent comme un
- seul homme!
-
- »Tous les membres de ces sociétés sont invités à tour de rôle aux
- soirées de monseigneur. Si bien qu’on y voit les ouvriers et les
- artisans coudoyer les chefs du parti légitimiste. Le compagnonnage
- religieux foisonne dans les salons, et, quoique les dames n’y soient
- pas admises, les boucles d’oreilles n’y manquent pas.
-
- »Nos dévotes ne doutent point que le pape ne soit à la veille de
- monter sur le bûcher. Elles sont fanatiques de M. Dupanloup, comme il
- convient. On m’assure qu’elles portent du violet, en l’honneur de leur
- évêque. Autrefois le chevalier portait les couleurs de sa dame. Les
- béguines en chapeau violet, c’est le monde renversé.
-
- »Je ne sais si la même agitation se fait sentir autour de tous
- les évêques, mais, si toute la France ressemble à Orléans, il y a
- une croisade dans l’air. La lettre de l’empereur au pape a calmé
- l’effervescence des courages et fait tomber la mousse. On s’escrimait
- hardiment contre une brochure anonyme; pour attaquer la lettre
- impériale, il faut prendre un ton plus rassis. Les plus militants se
- sont déconcertés un jour ou deux; mais, en revanche, il faut que la
- situation se dessine, depuis qu’il n’y a plus de biais possible.»
-
-Tu comprendras facilement, ma chère cousine, que cette lettre m’ait
-arraché aux loisirs de la campagne et ramené bien vite à Paris. Je suis
-trop jeune pour avoir vu les croisades, et ma curiosité s’accroît de
-mon ignorance. Mon paquet fut bientôt fait. Trois de mes compagnons se
-décidèrent à revenir avec moi, pour certaines affaires qu’ils avaient à
-Paris. Tu les connais un peu, si je ne me trompe, sinon par leurs noms
-propres, du moins par leurs opinions politiques. Nous les appellerons,
-en trois chiffres, MM. 1816, 1830 et 1848.
-
-En relisant cette grande lettre d’Orléans, je ne songeais pas à me
-demander comment un dignitaire de l’Église, logé dans un palais
-impérial, et salarié sur le budget, pouvait organiser, aux frais de
-l’État, dans une maison de l’État, une conspiration tapageuse contre
-les volontés libérales du chef de l’État. Mes réflexions ne s’égaraient
-pas si loin; j’étais tout à l’espérance de voir une croisade, ou du
-moins une scène de la Ligue, ou pour le moins une copie des agitations
-plaisantes de la Fronde. Déjà mon imagination, aidée d’un peu de
-mémoire, me montrait des moines cuirassés jusqu’au troisième menton,
-des orateurs tondus pérorant sur la borne, le mousquet au poing; M.
-Villemain porté en triomphe sous les arceaux des halles centrales,
-M. Cousin chevauchant au petit pas avec une grosse académicienne
-en croupe; les dames en chapeau violet et les bedeaux au nez rouge
-chantant des mazarinades autour du palais Mazarin! Mes compagnons de
-voyage ne trouvaient point la situation plaisante, et discutaient avec
-une certaine vivacité sur les priviléges du saint-père et les droits du
-peuple français. Il y avait quatre ou cinq jours que nous n’avions lu
-de journaux.
-
-Je descendis à la gare de Nancy pour faire provision de nouvelles, et
-je vis du premier coup d’œil que l’agitation avait gagné jusque-là.
-Cent voyageurs de tout âge, de toute condition et de toute provenance
-s’arrachaient une demi-douzaine de journaux, lisaient à haute voix,
-ou discutaient par groupes sans parvenir à s’entendre. Je ne vis ni
-drapeaux, ni cuirasses, ni mousquetons, ni croix de drap rouge, et ce
-qui m’étonna particulièrement fut de n’entendre nommer ni le pape, ni
-le cardinal Antonelli, ni même M. Dupanloup. Les mots de _protection_,
-de _prohibition_ furent les seuls que je saisis à la volée, parce
-qu’ils étaient dans toutes les bouches. On parlait aussi de _libre
-échange_ et de _vie à bon marché_. Je ne manque pas de sagacité; tu
-as pu le remarquer plus d’une fois. Je devinai qu’on débattait à mots
-couverts cette grande question qui remue la ville d’Orléans.
-
---Messieurs, dis-je en me glissant dans un groupe, je connais les
-choses dont vous parlez, et vouloir feindre avec moi ne vous servirait
-de rien.
-
-»Sans doute la _protection_ dont il s’agit est celle que notre
-gouvernement et notre armée ont bien voulu prêter au saint-père durant
-plus de dix ans. Vous avouerez, si vous êtes juste, que le protégé
-manque un peu de reconnaissance envers ses généreux protecteurs.
-
-»Le mot de _prohibition_ s’applique évidemment aux abus de toute sorte,
-injustices, violences, confiscations, brigandages, spoliations, vols
-d’enfants, que nous avons essayé, mais en vain, de prohiber dans l’État
-pontifical. Mon seul regret à moi, c’est que la prohibition n’ait pas
-été plus efficace et que le cardinal Antonelli ait appuyé de toute son
-obstination les choses que la France prohibait de toute sa sagesse.
-
-»Le _libre échange_ est sans doute celui que la brochure impériale
-conseillait au saint-père, dans l’intérêt de tous les chrétiens. Si
-Pie IX avait échangé librement contre une dotation raisonnable ce
-malheureux domaine temporel qui périt entre ses mains, la papauté n’en
-serait que plus riche, plus tranquille et plus considérée; et trois
-millions d’Italiens béniraient le vicaire de Jésus-Christ, au lieu de
-blasphémer son nom.
-
-»Il me semble qu’en tout cela le gouvernement français joue un rôle
-fort honorable, outre qu’il s’exprime beaucoup plus poliment que ses
-protégés; et je m’étonne de vous entendre dire que vous donneriez
-votre _vie à bon marché_ pour défendre l’absurdité contre la vérité, la
-fureur contre la raison, les abus contre la justice!
-
-Je fis une pause, et j’attendis les applaudissements du public.
-Mais l’auditoire ouvrait de grands yeux et n’avait pas l’air de me
-comprendre.
-
-Un vieux monsieur qui tenait le _Moniteur_ à la main me demanda si
-j’arrivais de Pontoise? Je répondis que Pontoise était sur la ligne du
-Nord, que j’arrivais de Bouxviller (Bas-Rhin), et que mon excellent
-ami, M. Feyler, nous avait fait faire des chasses magnifiques.
-
---Eh bien, reprit le vieillard, acceptez ce numéro du _Moniteur_ et
-lisez-le sans perdre de temps. Vous comprendrez que la question romaine
-est bien passée de mode depuis ce matin. Non pas que les Français
-soient devenus indifférents au sort de l’Italie, mais ils comptent sur
-l’empereur et ses alliés pour affranchir pacifiquement les victimes
-du pouvoir temporel. Ce qui nous émeut tous aujourd’hui, c’est la
-publication d’un admirable programme, une révolution démocratique
-descendue d’en haut, la promesse d’un bien-être et d’une prospérité que
-tous les gouvernements avaient refusés aux classes pauvres. La poule au
-pot, rêvée par Henri IV, deviendra sous peu une réalité palpable, et
-ceux qui n’aiment pas la poule bouillie seront libres de la remplacer
-par un chapon rôti. On sonne le départ; prenez, lisez et applaudissez.
-
-Je partis à toutes jambes en remerciant le vieillard, et je lus à haute
-voix, dans le wagon, la lettre de l’empereur à son premier ministre.
-Mes compagnons m’écoutèrent de toutes leurs oreilles, sans faire aucune
-observation. Au demeurant, le texte était d’une clarté qui rendait
-tout commentaire inutile. Moi qui ne connais rien aux questions de
-finance (car je donne souvent une pièce de dix francs pour une pièce
-de cent sous), je devinai comment la réforme de quelques tarifs et la
-suppression du mot _prohibé_ pouvait améliorer la vie matérielle de
-tout un peuple et décupler la richesse de la France.
-
-La lecture achevée, je dis à mes compagnons:
-
---Je ne doute pas, messieurs, que vous ne rendiez une justice éclatante
-à l’auteur de cette lettre. Il a beau n’être pas de vos amis, la
-justice vous commande de reconnaître en lui le bienfaiteur de la nation.
-
---Moi! s’écria le filateur de Rouen, l’homme de 1830: que je bénisse
-la main qui me ruine! Cette lettre m’a porté un coup mortel; je suis
-perdu sans ressource; mes pauvres enfants n’ont plus de pain! Hélas!
-je vivais heureux, tranquille, à l’abri d’une sage et bienfaisante
-prohibition. Mon outillage était primitif, mon capital modeste, mes
-produits médiocres; mais le commerce s’en contentait, faute de mieux,
-et je faisais en toute sécurité des bénéfices énormes. Que vais-je
-devenir? Il faudra ou que je me laisse écraser par la concurrence
-anglaise, ou que je double mon capital, que je perfectionne mon
-matériel, que j’améliore mes produits! Impossible de gagner ce que je
-gagnais autrefois, si je ne double le chiffre de mes affaires et la
-somme de mes tracas! Et pourquoi, je vous le demande? Pour que la vile
-multitude ait la satisfaction de mettre des bas! Je retourne à Rouen;
-je harangue mes mercenaires; je les insurge contre un pouvoir odieux
-qui veut les enrichir à nos dépens. Que tous les manufacturiers suivent
-mon exemple! Avant six mois, nous aurons soulevé les masses et relevé,
-grâce à nos ouvriers, le trône de la bourgeoisie!
-
---Mon cher monsieur, reprit l’homme de 1848, je suis manufacturier
-comme vous. J’occupe un millier de braves gens qui m’aiment et qui se
-feraient tuer pour moi. Chacun d’eux gagne en moyenne trois francs
-par jour, et cette petite somme est loin de suffire aux besoins d’une
-famille. C’est que tout est cher en France, depuis le pain jusqu’à la
-blouse. Le jour où le programme impérial aura pris la forme d’une
-loi, toutes les choses nécessaires à la vie baisseront de prix, et mes
-ouvriers seront plus riches, sans que je leur donne un sou de plus.
-
---Mais vous serez plus pauvre, vous! La concurrence de l’étranger vous
-forcera d’abaisser vos prix!
-
---Assurément. Mais, si mes bénéfices sont diminués de moitié, j’en
-serai quitte pour produire deux fois plus! Les consommateurs ne
-manqueront point, soyez-en sûr. Nous avons quelques millions de
-Français qui marchent pieds nus, et il faudra plus d’une semaine pour
-leur fabriquer des bas!
-
---Messieurs, interrompit l’homme de 1816, je ne me suis jamais occupé
-de ces bagatelles, et nos souverains légitimes n’y songeaient pas
-beaucoup plus que moi. Henri IV a bien dit un mot sur l’affaire dont
-vous vous entretenez, mais ni Louis le Grand, ni Louis le Bien-Aimé,
-ni Louis le Désiré, n’ont abaissé leur esprit jusqu’à la chaussure de
-nos manants. Il se peut toutefois que la lettre en question porte des
-fruits agréables au menu peuple; raison de plus pour que les honnêtes
-gens lui refusent leur approbation. Un vrai Français aime mieux
-souffrir sous ses rois légitimes, suivant l’usage immémorial de la
-monarchie, que d’être heureux sous un usurpateur.
-
---Vous en parlez bien à votre aise, répliqua le républicain. Je ne suis
-point l’ami de Napoléon III, car il a renversé violemment mon parti,
-au moment où mon parti s’apprêtait à le renverser; mais je préfère un
-ennemi qui nous fait du bien à un ami qui nous fait du mal.
-
-La discussion durait encore lorsque le train nous déposa tous ensemble
-à la gare de Paris.
-
- * * * * *
-
-NOTE.--Les premières lignes de ce chapitre exigent deux mots
-d’explication. Monseigneur Dupanloup, évêque d’Orléans, dans un
-mandement qui fit assez de bruit, m’avait consacré le paragraphe qu’on
-va lire:
-
- «Puis-je aussi vous rappeler sans rougir les lâches calomnies vomies,
- c’est le mot, contre le saint-père et contre son dévoué ministre,
- par une plume française? Il est vrai qu’avant d’outrager Rome, elle
- s’était exercée déjà au mépris de l’hospitalité reçue, et agréablement
- moquée de cette Grèce, qui, quoi qu’on puisse dire encore d’elle
- et contre elle, n’en est pas moins la seule en Europe qui tienne
- l’étendard levé contre l’éternel ennemi du nom chrétien.»
-
-A cette agression tant soit peu brutale, je répondis par la lettre
-suivante:
-
- «Schlittenbach, 8 octobre 1859.
-
- »Monseigneur,
-
- »J’habite, avec ma famille, une petite maison isolée dans le
- département du Bas-Rhin. Les journaux de scandale n’arrivent pas
- jusqu’à nous. C’est vous dire que nous ne recevons ni le _Figaro_,
- ni l’_Univers_, ni les mandements politiques des évêques. Mais un
- habitant de Saverne, qui s’intéresse à moi, et n’aime pas qu’on me
- dise des injures, m’a envoyé une copie de votre dernier pamphlet.
-
- »Vous êtes, monseigneur, un esprit libéral. Vous avez défendu la
- liberté de l’enseignement, ou du moins ce que le clergé français
- déguisait sous ce pseudonyme. Vous tolérez l’étude des auteurs
- classiques, et vous avez des petits séminaires où l’on joue la
- tragédie en grec. Vous avez tenu tête à M. Veuillot avec un courage
- assez rare chez les hommes de votre rang, et vous ne vous êtes incliné
- devant ce grand génie que le jour où le pape lui a donné raison contre
- vous.
-
- »Aujourd’hui, monseigneur, vous défendez la liberté de la presse.
- Vous faites mieux que de la défendre, vous la pratiquez hardiment,
- ouvertement, avec cette fierté mâle que l’assurance de l’impunité
- donne aux héros en robe longue. Le mandement n’était autrefois
- qu’une petite gazette épiscopale, traitant des œufs, du beurre et du
- fromage, et des choses qu’il est permis de manger en carême. Vous le
- transformez en journal politique, sans rien payer au timbre et sans
- verser aucun cautionnement. Garanti par un caractère sacré contre
- les rigueurs de la police correctionnelle, vous déclarez la guerre à
- votre ancien souverain et notre fidèle allié, le roi de Sardaigne.
- Vous ne ménagez pas même le gouvernement qui, de Savoyard vous a
- fait Français, de prêtre vous a fait évêque, et qui vous donne un
- traitement pour que vous le serviez. Vous affichez vos diatribes
- sur des murs qui appartiennent à l’État; vous les faites lire en
- chaire par des fonctionnaires publics, nourris aux frais de l’État;
- et le prince qui vient d’accorder une amnistie à ses ennemis vaincus
- et découragés, daigne laisser une apparence de triomphe à votre
- petite insurrection. Vous aviez deux bonnes raisons pour garder le
- silence, puisque vous êtes né sous le sceptre du roi de Sardaigne et
- que vous vivez dans l’empire français. Est-il possible que l’habit
- ecclésiastique vous ait affranchi de vos deux souverains légitimes
- pour vous soumettre à un petit prince étranger?
-
- »Ne croyez pas, monseigneur, qu’un sentiment de rancune personnelle
- m’ait inspiré ces réflexions. Vous m’avez maltraité, il est vrai, mais
- en si bonne compagnie, que c’était me faire beaucoup d’honneur. Je
- consens à rester jusqu’à la fin de mes jours dans la catégorie où vous
- m’avez rangé, avec le roi de Sardaigne et tous les glorieux chefs de
- la révolution italienne. Je confesse même entre nous que je ne savais
- pas mériter tant de gloire en plaidant la cause d’un peuple opprimé.
-
- »Peut-être auriez-vous pu employer des expressions plus courtoises
- contre un homme poli et lettré. Mais la polémique religieuse a ses
- mœurs. Elle a transporté dans le langage les torches et les chevalets
- dont elle n’ose plus faire emploi dans la vie pratique. Le feu sacré
- de l’inquisition a passé tout entier dans l’éloquence des hommes.
-
- »Je m’en suis aperçu dès le premier mandement, je veux dire dès le
- premier article de votre nouvel ami, M. Veuillot. Lorsqu’on m’a dit
- que ce père Duchesne de l’Église allait me déclarer la guerre, j’ai
- craint quelques objections sérieuses à mes théories, ou quelque
- réfutation terrible des faits que j’avais avancés. Déjà je préparais
- toutes les armes de la logique et de l’histoire: quelle naïveté! M.
- Veuillot s’est borné à me dire des injures, comme vous, monseigneur,
- et à dénoncer mon livre à la police. Car il est plus facile de
- ruiner un éditeur que de ruiner un argument, et la réplique la plus
- saisissante sera toujours une saisie.
-
- »Aux termes de la loi, monseigneur, je pourrais exiger l’insertion de
- cette lettre dans votre plus prochain numéro, c’est-à-dire dans votre
- prochain mandement; mais je ne veux point abuser de mon droit, et il
- me suffit d’avoir raison.
-
- »Je baise avec respect votre anneau pastoral et je m’incline
- humblement, monseigneur, devant le caractère sacré dont vous êtes
- revêtu.»
-
-
-
-
-XIII
-
-LES ULTRAMONTAINS ET LES GALLICANS
-
- Définition de l’ultramontain.--L’armée du pape contre l’empereur des
- Français.--Le gouvernement est patient. Il reçoit des boulets et
- renvoie des dragées.--Le clergé gallican.--Hincmar et Bossuet.--La
- déclaration de 1682.--Belle conduite du clergé gallican.--Mandement de
- monseigneur de Condom.--Moralité.
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Lorsqu’on parle ici d’un évêque ultramontain, on entend sous ce mot un
-prélat qui a son corps dans la ville d’Arras ou d’Orléans et son âme à
-Rome, au delà des Alpes, en pays d’Outremonts ou d’Ultramonts.
-
-Chacun sait que les ultramontains sont une fraction et même une
-faction très-puissante dans le haut clergé. Secte contraire à toutes
-les libertés publiques et nationales, toujours prête à sacrifier la
-nation au souverain, et le souverain à un petit prince étranger. On
-les a vus complices très-résolus de tous les maîtres qui se sont assis
-sur le peuple français, et révolutionnaires très-fougueux lorsqu’un
-mot d’ordre venu de Rome les a lancés contre le roi ou l’empereur
-de notre pays. Aujourd’hui même, la fureur qui les emporte contre
-le gouvernement impérial n’est comparable qu’à leur servilité du 2
-décembre. S’ils pouvaient renverser à coups de mandements l’édifice que
-leurs mandements ont consolidé jadis, l’Empire ne serait plus qu’une
-ruine.
-
-La nation ne veut aucun bien à ces hommes, qui seront toujours ses
-ennemis. Si quelques dévotes d’Arras et quelques Dupanlouves d’Orléans
-se coiffent de violet en l’honneur de leurs évêques, l’immense majorité
-du peuple français supporte impatiemment les homélies révolutionnaires
-de ces insurgés du despotisme.
-
-Le gouvernement les supporte. Patiemment? Je ne sais. Avec plaisir?
-J’en doute. Est-ce la reconnaissance des services rendus? est-ce
-la crainte d’une pire exaspération qui conseille à l’empereur et à
-ses ministres une patience plus qu’évangélique? Pour résoudre cette
-question, il faudrait être plus grand clerc que je ne le suis. Ce que
-je comprends fort bien, c’est que les évêques ultramontains, soulevés
-contre l’empereur des Français et son allié le roi de Sardaigne,
-impriment impunément les écrits les plus audacieux. La liberté de la
-presse, qu’on a promis de nous rendre à tous, quand nous serions trop
-vieux pour en user, existe dès à présent pour quelques pamphlétaires
-mitrés. Le droit de réunion, qu’on nous refuse encore, est accordé
-généreusement à de formidables sociétés ultramontaines qui enrôlent les
-hommes par milliers. Autant on est sévère pour nous, pauvres petits
-révolutionnaires de la liberté, autant on est indulgent et respectueux
-pour la révolution théocratique.
-
-J’imagine que le gouvernement se croit assez fort pour dédaigner les
-injures ultramontaines, parce qu’il s’appuie sur le clergé gallican.
-On sait, ou du moins on dit que la plupart des simples prêtres et
-quelques évêques français sont dévoués aux libertés gallicanes et même
-aux libertés publiques. On rappelle la glorieuse tradition d’Hincmar,
-archevêque de Reims, contemporain de Louis le Débonnaire et de Charles
-le Chauve, qui se prononça courageusement pour la cour de France contre
-la cour de Rome. On évoque les souvenirs du bon temps et le rôle
-démocratique des évêques élus par les citoyens, héritiers des tribuns,
-investis du beau titre de _défenseurs du peuple_.
-
-Si les évêques gallicans étaient encore animés du même esprit, si le
-souverain pouvait voir en eux des successeurs d’Hincmar et la nation
-des _défenseurs du peuple_, ni le gouvernement ni la nation ne
-seraient désarmés en face de la révolte ultramontaine, et nous aurions
-tort de désespérer de l’épiscopat français.
-
-On parle aussi de Bossuet, nouvel Hincmar, et de la célèbre déclaration
-de 1682, qui maintint si fièrement les droits de l’Église gallicane
-contre les prétentions du pape.
-
-Malheureusement, il est prouvé que les évêques gallicans signèrent la
-déclaration de 1682 pour obtenir du roi la révocation de l’édit de
-Nantes et les dragonnades. L’histoire nous atteste qu’après le résultat
-obtenu, tous les signataires de la déclaration écrivirent au pape pour
-désavouer ce grand acte et humilier l’Église gallicane. Il suit de là
-que ces héros en habit violet n’ont été gallicans un jour que pour
-acheter le droit de persécuter les citoyens, et qu’ils sont redevenus
-ultramontains, la besogne faite.
-
-Bossuet lui-même, le grand Bossuet, ce père de l’Église gallicane,
-comme on dit en plus d’un endroit, ne paraît pas avoir été plus
-libéral, ni même plus gallican que monseigneur Parisis, ou monseigneur
-Dupanloup. Si tu veux lire le mandement ci-joint, qu’un de mes amis
-m’envoie par la poste, tu te convaincras qu’entre le plus brutal des
-ultramontains et le plus sublime des gallicans il n’y a pas l’épaisseur
-d’un cheveu.
-
- MANDEMENT DE MONSEIGNEUR L’ÉVÊQUE DE CONDOM
- SUR LES AFFAIRES POLITIQUES.
-
- «Dieu est le roi des rois. Il établit les rois comme ses ministres et
- règne par eux sur les peuples. La personne des rois est donc sacrée,
- et leur autorité est absolue. Ils sont des dieux et participent en
- quelque façon à l’indépendance divine. «J’ai dit: vous êtes des dieux,
- et vous êtes tous enfants du Très-Haut.» (Ps., LXXXI, 6.)
-
- »Considérez le prince dans son cabinet. De là partent les ordres qui
- font aller de concert les magistrats et les capitaines, les citoyens
- et les soldats, les provinces et les armées par mer et par terre.
- C’est l’image de Dieu qui, assis sur son trône au plus haut des cieux,
- fait aller toute la nature.
-
- »Tout l’État est en lui. En lui est la puissance, en lui est la
- volonté de tout le peuple. Les sujets lui doivent une entière
- obéissance. Ceux qui pensent servir l’État autrement qu’en servant le
- prince et en lui obéissant troublent la paix publique et le concours
- de tous les membres avec le chef. Le prince ne doit rendre compte à
- personne de ce qu’il ordonne: quand le prince a jugé, il n’y a point
- d’autre jugement. Il faut lui obéir comme à la justice même; sans
- quoi, il n’y a point d’ordre ni de fin dans les affaires. La crainte
- est un frein nécessaire aux hommes à cause de leur orgueil et de leur
- indocilité naturelle. Il faut donc que le peuple craigne le prince. La
- juste sévérité que Dieu fait éclater si visiblement dans les livres
- saints doit être en quelque sorte le modèle de celle des princes dans
- le gouvernement des choses humaines.
-
- »Maintenant, ô rois, écoutez! On voit auprès des anciens rois un
- conseil de religion, et les plus sages sont les plus dociles. Nous
- avons vu Samuel auprès de Saül. Nathan, qui reprit David de son
- péché, entrait dans les plus grandes affaires de l’État. Ira est
- nommé «le prêtre de David.» Zabud était celui de Salomon, et il est
- appelé «l’ami du roi»: marque certaine que le prince l’appelait à son
- conseil le plus intime. On peut rapporter en cet endroit le conseil
- du sage: «Ayez toujours avec vous un homme saint, dont l’âme revienne
- à la vôtre, et qui, voyant vos chutes secrètes dans les ténèbres, les
- pleure avec vous,» et vous aide à vous redresser.
-
- »Le prince est exécuteur de la loi de Dieu. Il fait sanctifier les
- fêtes. Moïse fait mettre en prison et ensuite il punit de mort, par
- l’ordre de Dieu, celui qui avait violé le sabbat. La loi chrétienne
- est plus douce, mais aussi se faut-il garder de l’impunité. Les
- ordonnances sont pleines de peines contre ceux qui violent les
- fêtes, et surtout le saint dimanche. Et les rois doivent obliger les
- magistrats à tenir soigneusement la main à l’entière exécution de ces
- lois, contre lesquelles on manque beaucoup, sans qu’on y ait apporté
- tous les remèdes nécessaires.
-
- »Le prince ne souffre pas les impies, les blasphémateurs, les jureurs,
- les parjures, ni les devins. «Le roi sage dissipe les impies et courbe
- des voûtes sur eux.» (Prov., XX, 26.) Il les enferme dans des cachots,
- d’où personne ne les peut tirer. Ou, comme d’autres traduisent sur
- l’original: «Il tourne des roues sur eux.» Il les brise, il les met en
- poudre en faisant rouler sur eux des chariots armés de fer, comme fit
- Gédéon à ceux de Soccoth et David aux enfants d’Ammon. Le Seigneur dit
- à Moïse: «Menez le blasphémateur hors du camp, et que tout le peuple
- le lapide.» (Lévit., XXIV, 13.) Le prince doit exterminer de dessus
- la terre les devins et les magiciens qui s’attribuent à eux-mêmes ou
- qui attribuent aux démons une puissance divine. Les lois des empereurs
- chrétiens, et, en particulier, celles de nos anciens rois, Clovis,
- Charlemagne, et ainsi des autres, sont pleines de sévères ordonnances
- contre ceux qui manquaient à la loi de Dieu; et on les mettait à la
- tête pour servir de fondement aux lois politiques.
-
- »Le prince doit employer son autorité pour détruire dans son État les
- fausses religions. Ainsi Asa, ainsi Ézéchias, ainsi Josias, mirent en
- poudre les idoles que leurs peuples adoraient; ils en brûlèrent les
- bois sacrés; ils en exterminèrent les sacrificateurs et les devins,
- et ils purgèrent la terre de toutes ces impuretés. «Le prince est
- ministre de Dieu. Ce n’est pas en vain qu’il porte l’épée: quiconque
- fait le mal doit le craindre comme le vengeur de son crime.» (Daniel,
- III, 96-98.) Il est le protecteur du repos public qui est appuyé
- sur la religion; et il doit soutenir son trône, dont elle est le
- fondement, comme on a vu. Ceux qui ne veulent pas souffrir que le
- prince use de rigueur en matière de religion sont dans une erreur
- impie. Autrement, il faudrait souffrir, dans tous les sujets et dans
- tout l’État, l’idolâtrie, le mahométisme, le judaïsme, toute fausse
- religion; le blasphème, l’athéisme même, et les plus grands crimes,
- seraient les plus impunis.
-
- »Dans la cérémonie du sacre, le roi promet «d’exterminer de bonne foi,
- selon son pouvoir, tous hérétiques notés et condamnés par l’Église.»
-
- «Honorez le Seigneur de toute votre âme; honorez aussi ses ministres.»
- (Ecclésiast., VII, 33.) Le sacerdoce et l’empire sont deux puissances
- indépendantes, mais unies. Les rois ne doivent pas entreprendre sur
- les droits et l’autorité du sacerdoce; et ils doivent trouver bon que
- l’ordre sacerdotal les maintienne contre toute sorte d’entreprise. Ils
- ne doivent pas croire, sous prétexte qu’ils ont le choix des pasteurs,
- qu’il leur soit libre de les choisir à leur gré: ils sont obligés de
- les choisir tels que l’Église veut qu’on les choisisse.
-
- »Les princes ont soin non-seulement des personnes consacrées à Dieu,
- mais encore des biens destinés à leur subsistance. Toute la loi est
- pleine de semblables préceptes. Abraham en laissa l’exemple à toute
- sa postérité, en donnant à Melchisédech, le grand pontife du Dieu
- Très-Haut, la dîme des dépouilles remportées sur ses ennemis. Le
- peuple d’Israël ne se plaignait pas d’être chargé de la nourriture
- des lévites et de leurs familles, qui faisaient plus d’une douzième
- partie de la nation. Au contraire, on les nourrissait avec joie. Il y
- avait, du temps de David, trente-huit mille lévites, sans comprendre
- les sacrificateurs, enfants d’Aaron. Tout le peuple les entretenait de
- toute chose très-abondamment, avec leurs familles; on mettait dans cet
- entretien un des principaux exercices de la religion et le salut de
- tout le peuple. Néhémias protégeait les lévites contre les magistrats.
- O princes! suivez ces exemples. Prenez en votre garde tout ce qui est
- consacré à Dieu, et non-seulement les personnes, mais encore les lieux
- et les biens qui doivent être employés à son service. Protégez les
- biens des Églises, qui sont aussi les biens des pauvres. Souvenez-vous
- d’Héliodore et de la main de Dieu qui fut sur lui pour avoir voulu
- envahir les biens mis en dépôt dans le temple. Combien plus faut-il
- conserver les biens non-seulement déposés dans le temple, mais donnés
- en fonds aux Églises! Quel attentat de ravir à Dieu ce qui vient de
- lui, ce qui est à lui, et ce qu’on lui donne, et de mettre la main
- dessus pour le reprendre de dessus les autels!
-
- »La plus grande gloire des rois de France leur vient de leur foi et de
- la protection constante qu’ils ont donnée à l’Église.
-
- »Les enfants de Clovis n’ayant pas marché dans les voies que saint
- Rémi leur avait prescrites, Dieu suscita une autre race pour régner
- en France. Les papes et toute l’Église la bénirent; l’empire y fut
- établi. Aucune famille royale n’a jamais été si bienfaisante envers
- l’Église romaine; elle en tient toute sa grandeur temporelle.
-
- »Après ces bienheureux jours, Rome eut des maîtres fâcheux, et les
- papes eurent tout à craindre, tant des empereurs que d’un peuple
- séditieux.
-
- »Le Saint Esprit a tracé le caractère des conquérants ambitieux qui,
- enivrés du succès de leurs armes victorieuses, se disent les maîtres
- du monde. Voici le premier trait d’un conquérant injuste. Il n’a
- pas plutôt subjugué un ennemi puissant, qu’il croit que tout est à
- lui. Comme si c’était une rébellion de conserver sa liberté contre
- son ambition, les guerres qu’il entreprend ne lui paraissent qu’une
- juste punition des rebelles. Non content d’envahir tant de pays qui
- ne relèvent de lui par aucun endroit, il croit ne rien entreprendre
- digne de sa grandeur, s’il ne se rend maître de tout l’univers. Ce
- superbe roi n’a pas besoin de conseil; l’assemblée de ses conseillers
- n’est qu’une cérémonie, pour déclarer d’une manière plus solennelle ce
- qui est déjà résolu, et pour mettre tout en mouvement. Mais voici un
- dernier trait: c’est de ne respecter ni connaître ni Dieu ni homme, et
- de n’épargner aucun temple, pas même celui du vrai Dieu.
-
- »Lorsque Dieu semble accorder tout à de tels conquérants, il leur
- prépare un châtiment rigoureux. Dieu inspire l’obéissance aux peuples,
- et il y laisse répandre un esprit de soulèvement. Sans autoriser les
- rébellions, Dieu les permet, et punit les crimes par d’autres crimes,
- qu’il châtie aussi en son temps; toujours terrible et toujours juste.
- Il n’y a qu’une exception à l’obéissance qu’on doit au prince, c’est
- quand il commande contre Dieu. Un prince qui se fait haïr par ses
- violences est toujours à la veille de périr. Ce n’est pas qu’il soit
- permis d’attenter sur eux; à Dieu ne plaise! mais le Saint Esprit nous
- apprend qu’ils ne méritent pas de vivre.
-
- »Antiochus mourut d’une mort misérable. Saül se tua lui-même de
- désespoir. «Balthasar fut tué, et Darius le Mède fut mis à sa place.»
- (Daniel, V, 30, 31.) C’est assez d’avoir rapporté ces tristes
- exemples, et nous nous tairons du nombre infini qui reste. Les rois,
- comme ministres de Dieu, sont avec raison menacés, pour une infidélité
- particulière, d’une justice plus rigoureuse et de supplices plus
- exquis. Et celui-là est bien endormi, qui ne se réveille pas à ce
- tonnerre. «C’est une chose horrible de tomber entre les mains du
- Dieu vivant.» (Hébr., X, 31.) Il vit éternellement; sa colère est
- implacable et toujours vivante; sa puissance est invincible; il
- n’oublie jamais; il ne se lasse jamais; rien ne lui échappe.
-
- »†J. BÉNIGNE, évêque de Condom.»
-
-_P.-S._ Je rouvre ma lettre en toute hâte pour te garder d’une méprise.
-Mon ami s’est moqué de moi. Le prétendu mandement que tu viens de lire
-n’est qu’une mosaïque découpée phrase par phrase dans un ouvrage de
-Bossuet. Ce livre est intitulé: _Politique tirée des propres paroles de
-l’Écriture sainte_. Bossuet l’a écrit pour l’éducation du Dauphin, fils
-de Louis XIV.
-
-Averti de mon erreur, j’ai voulu m’assurer si du moins les citations
-étaient exactes. Il ne s’en faut pas d’un seul mot. C’est bien Bossuet
-qui a exposé ces théories monstrueuses. C’est le père de l’Église
-gallicane qui immole si gaillardement les peuples aux rois, qui humilie
-si vaillamment la royauté devant le pape.
-
-Heureusement, ma chère cousine, le temps n’est plus où les évêques
-donnaient des leçons de politique aux enfants des rois. Un temps
-viendra peut-être où les rois donneront aux évêques des leçons de
-politesse.
-
-
-
-
-XIV
-
-L’EXPOSITION DES BEAUX-ARTS
-
- Le moment est bien choisi.--Nous sommes en paix, quoi qu’on die.--Les
- nuages sont dans la lorgnette.--Annexion de la Savoie.--Il faut qu’une
- porte soit ouverte ou fermée.--Le berceau des grandes familles.--Le
- spirituel et le temporel sont deux.--Le temporel est soumis à des
- lois.--Réforme douanière.--Une lettre datée de Lille.--Beaux-Arts.--La
- peinture et la sculpture vont assez mal en France.--A qui la
- faute?--Efforts des artistes.--Bon vouloir du public.--Excellentes
- intentions du gouvernement.--Les expositions bisannuelles.--Elles
- ont fait plus de mal que de bien.--Je propose de les remplacer par
- des expositions permanentes.--Avantages de mon projet.--Tout le
- monde y gagnera: le public, les artistes, les critiques.--Moyen
- d’exécution.--Profit pour le budget.--Expositions anglaises.--Le
- boulevard des Italiens.
-
-
- Ma chère cousine,
-
-La France et l’Europe sont en paix; l’Italie, notre sœur aînée,
-organise tranquillement son indépendance; l’Angleterre, notre alliée
-naturelle, unit ses intérêts aux nôtres par le lien le plus étroit;
-les éternels ennemis de l’intelligence et de la liberté se suicident à
-coups de mandements et d’encycliques; le gouvernement impérial, après
-dix années d’indécision, se jette résolûment dans la voie sacrée de la
-démocratie, et reprend en main la grande œuvre de 89; tout va bien. Le
-moment n’est pas mal choisi pour traiter au coin du feu la question
-des beaux-arts. Les arts sont les fruits de la paix, le luxe honorable
-de la vie. La France est assez riche et assez grande pour se donner ce
-luxe-là.
-
-Il est vrai que certains journalistes signalent tous les matins de gros
-nuages à l’horizon; mais je me figure qu’ils n’ont pas bien essuyé leur
-lunette, et qu’une légère vapeur condensée entre deux verres obscurcit,
-à leurs yeux, la sérénité du ciel. L’un prétend que nos ouvriers vont
-s’insurger en masse contre un traité de commerce qui leur donne la vie
-à bon marché. L’autre assure que nos paysans marcheront comme un seul
-homme au secours d’un petit souverain d’Italie menacé dans son pouvoir
-temporel.
-
-Si tous ces dangers étaient évidents ou probables, ou simplement
-possibles, il y aurait presque de l’impertinence à traiter dans un
-pareil moment la question des beaux-arts. Mais j’ai beau lire les
-journaux et me travailler à les comprendre, toutes ces billevesées de
-quelques hommes sérieux m’amusent sans me persuader.
-
-Est-il vrai que le roi Victor-Emmanuel ne puisse nous donner un
-département très-pauvre et très-stérile sans que l’Europe en prenne de
-l’ombrage? Chacun sait que la Savoie ajoutera beaucoup à nos dépenses
-et fort peu à nos revenus. Ses honnêtes et pauvres habitants ont besoin
-de routes, de chemins de fer et de mille autres choses très-coûteuses
-que le Piémont ne saurait leur donner sans obérer ses finances, et que
-la France leur offrira presque gratis. En échange de notre libéralité,
-que gagnons-nous? La satisfaction de rentrer dans nos frontières
-physiques et de fermer une porte qui n’était jamais ni ouverte ni
-fermée. Le moindre propriétaire a le droit de s’enclore, et l’on
-conteste au peuple français le droit de s’enfermer chez lui! J’avoue
-que l’annexion de la Savoie nous arrondit un peu, mais quelle nation
-voisine a le droit de s’en plaindre?
-
-Si le Piémont était resté dans ses anciennes limites, nous n’aurions
-pas plus songé à lui demander la Savoie qu’il n’eût pensé à nous
-l’offrir. Le voilà, grâce à nous, accru de toute l’Italie centrale: nos
-bienfaits lui commandent un peu de reconnaissance; son accroissement
-nous commande de prendre quelques sûretés contre lui. Nous fermons
-notre porte. Il en serait de même si dans quelques années la Prusse
-s’agrandissait des petits États protestants qui l’environnent. Nous
-applaudirions sincèrement à cette grande et salutaire révolution, mais
-nous ne saurions nous empêcher de faire un retour sur nous-mêmes et de
-comprendre que la Prusse agrandie devient un voisinage dangereux pour
-nous. Nous fermerions notre porte et nous rappellerions à l’Europe
-que le Rhin est fait pour couler entre l’Allemagne et nous. C’est une
-vérité géographique que nous n’avons pas le droit d’oublier, mais
-que nous aurons la discrétion de taire, aussi longtemps que la carte
-d’Allemagne restera ce qu’elle est aujourd’hui.
-
-Quelques personnes trouvent surprenant que le roi-zouave nous abandonne
-la Savoie, qui est le berceau de son illustre maison. Il faut que ces
-politiques soient bien ignorants de l’histoire. Les Bourbons de France
-n’ont-ils pas cédé la Navarre, qui était leur berceau? Les empereurs
-d’Autriche ont renoncé à la Lorraine. Notre gracieuse alliée la reine
-Victoria ne songe plus à régner sur le Hanovre. Quand les aigles sont
-devenus grands, ils désertent leur nid.
-
-Un respectable souverain réclame obstinément une province affranchie.
-Pour rentrer dans des droits qu’il a perdus par sa faute, il confond le
-ciel et la terre, le spirituel et le temporel. Il oublie les bienfaits
-du prince qui l’a restauré sur son trône; il sème à travers l’Europe
-des paroles de révolte; il s’efforce d’intéresser à son budget tous
-les simples et tous les ignorants de la terre; il abuse d’une autorité
-sainte au profit d’un despotisme impuissant et vindicatif. Ce prêtre
-d’un Dieu de paix sème des brandons de discorde; il aspire à voir
-l’univers en feu, pour sauver une aile de sa maison.
-
-Cependant, ma chère cousine, nous pouvons traiter à notre aise la
-question des beaux-arts. Le peuple français est un peuple de bon sens.
-Si catholique qu’il puisse être (et je crois qu’il l’est encore un
-peu), il sait faire une différence entre les intérêts religieux et les
-petites cupidités politiques. Il respecte poliment le chef de l’Église,
-mais il n’ignore pas qu’un pouvoir temporel est sujet à croître et à
-décroître, comme toutes les choses temporelles. La paix, la guerre,
-les victoires, les défaites, les traités, le vœu des nations, le
-soulèvement légitime des opprimés, agrandissent ou réduisent tour
-à tour les royaumes de ce monde. La seule royauté qui n’ait rien à
-craindre des événements est celle qui n’est pas de ce monde, suivant
-la belle expression du Christ. M. Thouvenel, ministre des affaires
-étrangères, a établi cette vérité mieux que je ne saurais le faire.
-C’est pourquoi je ne te parlerai que des beaux-arts.
-
-On dit encore à Lille et à Rouen, chez quelques millionnaires de
-mauvaise humeur, que le changement de notre système douanier met la
-France à deux doigts de sa perte. Si une telle assertion était fondée,
-j’aurais bien mauvaise grâce à parler peinture aujourd’hui. Mais un
-grand manufacturier de Lille m’a fait l’honneur de m’écrire une lettre
-des plus rassurantes. Tous nos riches, grâce au ciel, ne sont pas des
-égoïstes. Un grand industriel de Mulhouse, après avoir lu la lettre de
-l’empereur à M. Fould, a couru droit aux Tuileries et a dit au maître
-de la maison: «Sire, j’approuve de tout mon cœur la mesure que vous
-avez prise dans l’intérêt de tous. J’y perdrai sans doute quelques
-millions; mais j’étais honteux des bénéfices que nous faisions depuis
-plusieurs années.» Mon honorable correspondant de Lille est un homme
-de l’étoffe de M. Dollfus. Je copie textuellement la lettre qu’il m’a
-écrite:
-
- «La fameuse lettre de l’empereur a causé ici une petite révolution;
- c’est que les millionnaires sont tenaces. Être dérangé par un mauvais
- tarif, alors que, sans mal ni douleur, on vend 29 francs ce qui vous
- en coûte 14!
-
- »On a cherché à insurger les ouvriers en leur annonçant qu’on allait
- fermer les ateliers; mais cela n’a pas pris.
-
- »Ces messieurs vont avoir 17 pour cent de diminution de droit sur les
- cotons bruts et 33 pour cent de droits protecteurs. Les voilà bien à
- plaindre!
-
- »Nos filateurs de lin ne sont protégés que par un droit de 15 pour
- cent; ce qui n’empêche pas MM. D... de gagner 600,000 francs, bon an,
- mal an.
-
- »Du reste, l’empereur, qui s’appuie sur les ouvriers, ne peut avoir la
- pensée de les laisser mourir de faim. Or, tant que l’ouvrier aura à
- vivre, les patrons ne mourront pas.
-
- »Les machines à vapeur ne devaient-elles pas aussi laisser nos
- ouvriers sans travail? Eh bien, les salaires ont doublé; l’ouvrier
- s’est vu débarrassé de sa besogne la plus rude; et c’est l’ouvrier qui
- manque au travail, quand c’était le travail qui devait lui manquer. Il
- en sera de même dans les circonstances présentes, et avant quinze ans
- la France industrielle n’aura plus de rivale.
-
- »Je payais il y a sept ans le charbon 1 franc 20 centimes
- l’hectolitre. Les actions de 1,000 francs valaient alors de 7 à 8,000
- francs. Ce même charbon, devenu fort mauvais, vaut aujourd’hui 1 franc
- 70 centimes. Et les actions ont monté à 82,000 francs. Voilà des
- monopoles qu’on veut essayer de détruire. Y réussira-t-on? J’en doute.
- Mais il y a déjà du courage à le tenter.
-
- »Les actions des charbonnages d’Anzin valent aujourd’hui 1,200,000
- francs.
-
- »Les possesseurs de ces monopoles accusent l’empereur de vendre la
- France à l’Angleterre!
-
- »Quand il devrait m’en coûter quelque chose, je verrais toujours
- avec plaisir le gouvernement déclarer la guerre à ces fortunes si
- facilement acquises aux dépens de tous.»
-
-Cette lettre, et quinze ou vingt autres que je résumerai quelque jour,
-m’autorisent, ma chère cousine, à ne te parler aujourd’hui que des
-beaux-arts.
-
-Nos artistes (ceci soit dit entre nous) sont un peu découragés. Dans
-cette splendeur nouvelle de la France ressuscitée, ils se plaignent
-de rester cachés au dernier plan. Les uns dépensent leur vie dans
-les antichambres d’un ministère pour obtenir une misérable commande;
-les autres, résignés à la modestie d’un commerce sans prétention,
-fabriquent de tout petits tableaux pour les ventes de l’hôtel Drouot ou
-les devantures de la rue Laffitte. Il n’y a plus ni grands ateliers,
-ni grandes ambitions, ni grandes passions; les grands talents qui nous
-restent de 1830 meurent d’ennui dans le silence de la critique.--Si
-nous sommes encore à la tête de l’Europe artiste, comme l’exposition de
-1855 l’a prouvé, c’est que l’Europe est aussi stagnante que nous.
-
-L’empereur Napoléon III construit de grands palais; il songe à les
-décorer, et l’on s’aperçoit un beau matin que la tradition est
-perdue; que M. Ingres et M. Delacroix, l’un vieux, l’autre malade,
-n’ont pas d’héritiers parmi nous. Et l’on est réduit à livrer à des
-improvisateurs insuffisants des travaux qui réclameraient le génie de
-Gros et de David!
-
-Cependant le métier de peintre est mis à la portée de tout le monde;
-les écoles pullulent de jeunes gens; les secrets de la couleur sont
-tombés dans le domaine public; nous avons quelques milliers de
-paysagistes, tous capables de peindre un _effet_; quelques milliers de
-peintres de genre, en état de barbouiller proprement un intérieur. Sans
-compter la bande austère des réalistes qui s’applique sérieusement à
-transporter sur la toile les grosses veines d’une feuille de chou.
-
-Cependant le public s’intéresse de jour en jour plus vivement aux
-œuvres d’art. Tel qui n’allait pas au Louvre en 1840 s’arrête
-aujourd’hui tous les matins devant la boutique de Cachardy. Tel
-autre qui aurait cru jeter son argent par la fenêtre en achetant
-un paravent illustré, économise vingt-cinq louis pour se donner un
-Fauvelet. Non-seulement le goût des arts descend dans les masses de
-la bourgeoisie, mais il se rencontre de vrais Mécènes dans les sommets
-de la finance. On voit d’illustres parvenus introduire les artistes
-dans leurs hôtels et préférer hardiment la peinture à la dorure. On
-voit des spéculateurs d’assez haut rang former des galeries d’un grand
-prix et placer ainsi leur argent à des intérêts énormes. Je parierais
-qu’il se dépense plus de 50 millions par an dans les maisons où l’on
-vend des tableaux. J’ai vu un étranger débarquer dans un hôtel de la
-rue Castiglione et acheter pour 100,000 francs de peinture en moins
-d’une semaine. Le total de ses acquisitions ne vaudra pas 10,000 écus
-en 1870. D’un autre côté, j’ai rencontré un artiste de grand mérite qui
-colportait sous son bras un tableau de 1,000 francs, sans pouvoir en
-trouver cinq louis.
-
-Il y a des artistes médiocres qui roulent sur l’or, parce qu’ils ont su
-se faire une clientèle, achalander leur atelier, élever leurs prix et
-passionner une coterie bourgeoise, loin du grand jour des expositions
-et du contrôle de la critique. Il y a des artistes merveilleusement
-doués qui meurent de faim, parce que le public ne les connaît pas, ou
-les oublie ou les juge mal.
-
-Quoiqu’il en soit, les chefs-d’œuvre sont rares, et l’on peut affirmer,
-malgré la loi du progrès, qu’ils étaient plus communs en 1810 ou en
-1830 qu’en 1860. Nos deux dernières expositions n’ont guère servi qu’à
-mettre en relief la médiocrité féconde de nos artistes.
-
-Le gouvernement déplore cet état de choses: il est trop directement
-intéressé à la gloire du pays pour assister sans regret à cette
-décadence. Je crois même qu’il a cherché de bonne foi le remède du mal.
-Devant le très-médiocre salon de 1857, nos hommes d’État se sont dit
-que les expositions annuelles précipitaient le travail des artistes et
-les forçaient à produire vite et mal. Qu’un intervalle de deux ans leur
-permettrait d’apporter des œuvres plus grandes ou du moins plus mûres,
-et que l’art français s’en trouverait mieux.
-
-On est parti de ce principe, croyant bien faire, et l’on a vu
-que l’exposition de 1859 dépassait en médiocrité celle de 1857.
-L’expérience continue. Le salon n’ouvrira pas en 1860, et je ne crains
-pas de prédire que 1861 tombera au-dessous de 1859.
-
-C’est que le pharmacien a pris un médicament pour un autre et donné du
-laudanum à un malade en léthargie.
-
-Si quelque chose peut ressusciter le grand art, c’est la publicité
-donnée aux ouvrages, l’émulation éveillée entre les artistes, les
-conseils distribués par la critique, la faveur et le blâme des
-regardants. Voilà pourquoi le principe des expositions annuelles était
-excellent, et, si l’on voulait trouver un encouragement plus actif, on
-n’avait qu’à décréter une exposition permanente.
-
-Je suppose que le gouvernement mette à la disposition des artistes une
-aile de ce grand Palais de l’industrie, qui le plus souvent ne sert à
-rien. On écrirait sur la porte: _Exposition permanente des Beaux-Arts_.
-
-Dès qu’un artiste connu ou inconnu aurait terminé un ouvrage, il
-n’inviterait pas le public à grimper les six étages de son atelier;
-il ne solliciterait pas du préfet de police l’autorisation d’exposer
-sa statue devant le guichet du Louvre: il enverrait la statue ou le
-tableau au Palais de l’industrie. Une commission permanente, réunie en
-séance tous les huit jours, déciderait de l’admission. Les ouvrages
-admis resteraient trois mois exposés à la curiosité du public et à la
-sévérité des critiques.
-
-Le public serait charmé d’avoir en toute saison, dans Paris, un lieu de
-plaisir noble et intelligent. Les étrangers pourraient, toute l’année,
-se faire une idée de nos artistes contemporains. Les artistes ne se
-tueraient plus à ébaucher précipitamment une toile pour l’exposition,
-puisque l’exposition serait permanente. Ils ne passeraient plus sous
-les fourches caudines du marchand de tableaux; car, en donnant leur
-prix au gardien de la galerie, ils traiteraient presque directement
-avec les acquéreurs, sans avoir l’ennui de s’entendre marchander. Le
-grand acquéreur, l’État, représenté par le ministre, viendrait faire
-son choix et distribuer des encouragements solides. Le gouvernement
-échapperait à la honteuse nécessité de commander des tableaux et des
-copies à ceux qui ne savent pas les faire: la publicité donnée à toutes
-les œuvres d’un certain mérite lui permettrait de n’encourager que le
-talent.
-
-Les critiques d’art, qui dorment vingt mois en deux ans, seraient aussi
-régulièrement occupés que les critiques des théâtres. Ils auraient du
-nouveau toutes les semaines, ils profiteraient tous les jours, ils
-seraient dans un commerce perpétuel avec le public et les artistes.
-Une agitation très-saine, très-salutaire, très-honnête, remplacerait
-le calme plat où nous vivons. Et bientôt, si je ne m’abuse, on verrait
-refleurir ces beaux temps où toute une ville se passionnait pour ou
-contre un tableau de M. Delacroix.
-
-Voilà ce que je décréterais demain, ma chère cousine, si une révolution
-(fort imprévue d’ailleurs) me condamnait à régner sur la France. Le
-remède est des plus simples et des moins coûteux. Nous avons le
-palais, le jury et même le garçon de bureau. Si notre pays n’était pas
-assez riche, je pourrais ajouter qu’il y a quatre ou cinq cent mille
-francs à gagner sur les entrées, puisque le public a pris l’habitude de
-payer à la porte du Salon.
-
-Le gouvernement va-t-il adopter mon idée? Non, dis-tu; eh bien, tant
-pis pour lui. Je parie qu’avant six mois il se formera en France une
-société anonyme pour l’encouragement des beaux-arts. Les Anglais en ont
-plusieurs, qui toutes rapportent de sérieux dividendes. Les Anglais
-n’ont pas été en nourrice chez Louis XIV; personne ne les a habitués à
-compter sur le gouvernement comme sur une providence et à lui demander
-toutes les choses dont ils ont besoin, même la pluie et le beau temps.
-Ils savent ce qu’il leur faut, et ils se le procurent eux-mêmes.
-Peut-être un jour deviendrons-nous Anglais en cela. Je vois déjà
-s’ouvrir, au boulevard des Italiens, une petite exposition permanente
-qui sera peut-être le germe de la grande que nous rêvons. Si tu viens à
-Paris cet hiver, je t’y mènerai pour vingt sous, et tu verras de beaux
-Delacroix et d’adorables Meissonier.
-
-
-
-
-XV
-
-LES BROCHURES À BON MARCHÉ
-
- Mon jardinier m’apporte une brochure.--Joseph le buveur de bière,
- le forgeron François et le pape.--Mise en scène.--Qu’est-ce que le
- pape?--Pourquoi le pape est-il roi?--Grave question tranchée d’un seul
- mot.--Aménités du forgeron François.--Il habille à sa façon le roi de
- Sardaigne et l’empereur des Français.--Félicité des Romains.--État
- misérable des Piémontais.--Ils sont réduits à montrer des marmottes,
- tandis que les Romains s’ébattent en carnaval.--Les sujets du
- saint-père se révoltent parce qu’ils sont trop heureux.--Intrigues
- des juifs et des francs-maçons contre le temporel du pape.--Le
- pape ne doit pas écouter les conseils des souverains.--L’œuf et la
- poule.--Réflexions demi-politiques.--MM. Proudhon et Vacherot.--Deux
- catégories de révolutionnaires.--Modification désirable dans les
- lois sur la presse.--Grâce pour les philosophes!--Souvenirs de
- l’auteur.--M. le docteur Pellarin.--Arago.
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Mon jardinier, garçon honnête, intelligent et qui sait lire, m’a
-apporté ce matin une brochure de vingt pages, petit format.
-
---Voilà, me dit-il, ce qu’un monsieur m’a donné dans la rue. Cela se
-vend trois sous, mais cela se distribue aussi pour rien. Vous serez
-sans doute étonné quand vous aurez vu de quelles sottises on a la
-prétention de nous nourrir.
-
-Je parcourus cet opuscule avec une certaine difficulté, car il est
-écrit en patois. Mais celui qui me l’avait apporté m’aida à le traduire.
-
-C’est un dialogue entre un misérable ivrogne appelé Joseph, et un beau,
-brillant et vertueux forgeron du nom de François. Joseph, le buveur
-de bière, passe sa matinée à la brasserie, au milieu des pots et des
-journaux. François, le sage, entre là par un hasard inexpliqué. Il
-s’étonne de voir Joseph donner de grands coups de poing sur la table;
-il se scandalise en apprenant que ces brutalités sont à l’adresse du
-pape. Et la conversation s’engage entre ces messieurs sur le pouvoir
-temporel du saint-père et la question des Romagnes.
-
-Je te préviens, ma chère cousine, que nous sommes à plus de cent lieues
-des dialogues de Platon. Cet entretien, par demandes et réponses, doit
-avoir quelque parenté avec le _Catéchisme poissard_, que je n’ai jamais
-lu.
-
-«Qu’est-ce que le pape?» demande grossièrement l’ivrogne Joseph. Le
-bon François répond: «Un grand prêtre et un roi.--Pourquoi un roi?»
-
-La question est délicate; on a déjà fait plus de deux cents brochures
-là-dessus, sans compter les volumes. Mais François tranche la
-difficulté d’un seul mot: «Le pape est un roi, dit-il, parce qu’il a un
-royaume.»
-
-Voilà pourquoi votre fille est muette! Voilà pourquoi la reine des
-nations, la maîtresse du monde ancien, la fille de Romulus, la mère de
-César, Rome enfin... est muette.
-
-Joseph, l’ivrogne, ne répond rien à une si belle raison; il se le tient
-pour dit. Le forgeron lui a rivé son clou.
-
-«Et, reprend-il timidement, combien est-il grand ce pays?--Deux fois
-aussi grand que l’Alsace.»
-
-Vous vous trompez, maître François, ou vous abusez de l’ignorance de
-votre interlocuteur. Les deux départements qui composent l’Alsace ont
-une superficie totale de 8,700 kilomètres carrés. Doublez le chiffre,
-vous aurez 17,400. Or, le pape règne sur 40,000. Vous vous trompez
-donc, ô François! de plus de moitié. Si les États du pape étaient
-réduits à la superficie que vous dites, je connais deux millions
-d’honorables Italiens qui seraient bien contents!
-
-Mais Joseph a sans doute la langue épaissie par la bière. Il craint
-de s’engager dans une discussion de chiffres. Il demande depuis quelle
-époque le pape est en possession de son royaume? «Depuis mille ans,
-pour une partie, répond François, et depuis treize cents ans pour
-l’autre.» Voilà ce qui s’appelle parler en chiffres ronds et simplifier
-l’histoire! Joseph accepte les chiffres ronds.
-
-Or çà, le pape est-il un souverain très-légitime? ou, pour parler le
-langage de Joseph, ce pays est-il bien à lui?
-
-»FRANÇOIS.--Aussi bien que mon chapeau qui est sur ma tête est à moi.
-
-»JOSEPH.--Et, si on lui prenait son pays en entier ou en partie,
-comment appellerions-nous ça?
-
-»FRANÇOIS.--Un vol.
-
-»JOSEPH.--Et ceux qui le lui prendraient, que seraient-ils?
-
-»FRANÇOIS.--Ceci, tu le sais aussi bien que moi.
-
-François ne veut pas dire de gros mots au roi de Sardaigne, il réserve
-ses injures pour un autre souverain. Tu vas en juger.
-
-»JOSEPH.--Est-ce qu’on ne peut pas aider au vol, l’approuver, le louer?
-
-»FRANÇOIS.--Non. Si, lorsqu’un filou te vole ton chapeau, une autre
-personne s’écriait: «Très-bien! à la bonne heure!» tu dirais à cet
-autre qu’il est une canaille.»
-
-C’est parler un peu sévèrement, mais le forgeron tape dur.
-
-Ne crains pas, ma chère cousine, que je te traduise la brochure
-jusqu’au bout. Je n’en veux prendre que la fleur.
-
-François, le bien informé, apprend au faible Joseph que les sujets
-du pape sont heureux entre tous les hommes, «que le Français paye
-deux fois plus d’impôts que le Romain; que, dans le Piémont, on vole
-et on assassine six fois plus que dans les États pontificaux; que
-les étrangers, les Anglais, les protestants allemands et les Russes
-préfèrent Rome à leur pays, à cause de la liberté dont on y jouit;
-que les Romains sont les oiseaux les plus joyeux du monde; que leur
-carnaval est le plus gai de toute la terre, en tout bien, tout honneur;
-que tous les vagabonds qui nous viennent d’Italie pour étamer les
-casseroles, repasser les couteaux et faire danser les marmottes,
-appartiennent au Piémont; qu’on ne trouve parmi eux aucun Romain, tant
-les Romains sont heureux! que le prince héritier d’Angleterre, après
-avoir admiré le bonheur des sujets du pape, fit cette réflexion:
-«C’est dommage seulement que ce peuple soit gouverné par des prêtres.»
-Mais le prince de Galles parlait comme un petit sot, car c’est
-justement parce que ce peuple est bien gouverné, qu’il est de si bonne
-humeur.»
-
-Joseph se rallierait volontiers à l’amendement du prince de Galles. Il
-ne croit pas que les prêtres soient capables de bien gouverner.
-
-«--As-tu essayé de leur gouvernement? demande François.
-
-»--Non.
-
-»--Alors, tais-toi et ne juge pas des choses qui ne sont point de ta
-compétence! Il y a trois ou quatre cents ans, nous avions beaucoup de
-gouvernements religieux en Europe. L’évêque de Strasbourg était maître
-de toute la contrée de Molsheim et d’une parcelle de pays dans le
-royaume de Bade. Le long du Rhin inférieur, il y avait les électorats
-de Mayence, de Cologne et de Trêves. Les peuples de ces provinces
-étaient les plus heureux. Naturellement! un prêtre n’a pas besoin
-de dépouiller ses sujets pour doter ses fils et ses filles. Aussi
-disait-on dans toute l’Allemagne: _Sous la crosse, il fait bon vivre_.»
-
-L’alinéa que je viens de citer est comme la signature de cet opuscule
-anonyme. La main d’un homme d’Église s’y trahit.
-
-»--Mais, dit le pauvre Joseph, les sujets du pape se révoltent.
-
-»--C’est parce qu’il y en a de trop heureux, répondit François. Ce
-petit nombre (la noblesse et la bourgeoisie apparemment) avec les
-canailles du Piémont, de Naples, de la Toscane, de la Hongrie et de la
-France, qui s’y sont donné rendez-vous le poignard en main, ont imposé
-leur nouveau gouvernement au peuple.
-
-»--Mais pourquoi tout le monde a-t-il l’air d’être pour eux contre le
-pape?
-
-»--Les juifs sont furieux de n’avoir pas encore de Messie, et ils
-veulent que les catholiques n’aient point de pape. C’est eux qui
-ont commencé le tapage (affaire Mortara, probablement). Beaucoup de
-protestants s’impatientent de voir que, depuis trois cents ans, le
-pape est toujours là, quoiqu’ils aient prédit soixante-dix-sept fois
-sa chute prochaine. Ils se sont mis avec les enfants d’Israël. De
-mauvais catholiques voudraient se débarrasser du pape, parce qu’il
-proclame dans le monde les commandements de Dieu, et qu’il interdit le
-parjure, l’adultère et le vol. D’autres catholiques stupides, que Dieu
-leur pardonne leur sottise! crient parce qu’ils entendent crier. Les
-Piémontais voudraient s’approprier le royaume du pape; les républicains
-voudraient en faire une petite république; les francs-maçons voudraient
-y essayer leurs truelles et leurs tabliers de cuir; les Anglais
-voudraient brûler l’Italie et la France, et se chauffer à l’incendie;
-les enfants d’Israël voudraient encore une fois faire le commerce avec
-les galons dorés, les panaches, les ostensoirs, les calices et les
-biens de l’Église.
-
-»--Mais d’où vient que tous prennent feu à la fois?
-
-»--Parce que le diable est déchaîné.»
-
-A cela, nous n’avons rien à dire. C’est un argument sans réplique.
-
-Il se peut, ma chère cousine, que la prose du forgeron François te
-fatigue à la fin. Je ne veux plus citer qu’un mot, parce qu’il est
-pittoresque.
-
-Joseph a entendu dire qu’un prince assez généralement écouté en Europe,
-qu’un bienfaiteur de l’Église, un protecteur du saint-siége, avait
-voulu donner au pape quelques salutaires conseils. Il demande bien
-timidement pourquoi le pape n’a rien écouté?
-
-«--Le pape, répond François, est le père de la chrétienté. C’est à lui
-de donner des conseils et non d’en recevoir. Est-ce que l’œuf est plus
-sage que la poule?»
-
-Que t’en semble, cousine? N’admires-tu pas avec moi cette métaphore qui
-représente tous les souverains de l’Europe comme des œufs pondus par
-le pape? Espérons que ces pauvres œufs ne se laisseront pas mettre en
-omelette par le forgeron François!
-
-Je jette la brochure au panier, je me lave les mains et je reprends ma
-lettre.
-
-Ne me demande pas, cousine, dans quelle imprimerie ni même dans quelle
-ville ce petit opuscule malpropre s’est publié. Je ne veux pas même
-te dire en quel patois il est écrit: ma lettre aurait une couleur de
-délation, et je ne dénoncerai jamais personne. Mais cette lecture
-m’a inspiré quelques réflexions sérieuses. Laisse-moi les jeter ici
-comme elles me viennent, et, si le gouvernement les lit par-dessus ton
-épaule, tant mieux!
-
-Tandis que cette brochure et cent autres pareilles s’impriment
-librement à plusieurs millions d’exemplaires, un philosophe appelé
-Proudhon se condamne à l’exil pour échapper à trois ans de prison. Un
-autre philosophe appelé Vacherot va se constituer prisonnier un de ces
-jours, et philosopher trois mois sous les verrous.
-
-M. Proudhon et M. Vacherot sont deux révolutionnaires, je l’avoue. Ils
-trouvent que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes.
-Ils rêvent un nouvel ordre de choses qui leur semble préférable à
-l’ordre établi. En publiant des idées contraires aux idées régnantes,
-ils se sont placés sous le coup de la loi. Notre magistrature,
-conservatrice inflexible et incorruptible des institutions françaises,
-les a frappés sans haine, sans colère et sans mépris; non qu’elle les
-crût ambitieux, méchants ou cupides, mais simplement parce qu’ils
-s’étaient rendus coupables de délits prévus par le Code.
-
-Cependant les théories de M. Proudhon et de M. Vacherot, par la forme
-même sous laquelle elles ont été publiées, s’adressaient à des lecteurs
-éclairés, capables de juger un raisonnement et de réfuter un sophisme.
-J’ajoute que les deux ouvrages incriminés et condamnés légalement, ne
-pouvaient en aucun cas obtenir qu’un nombre assez limité de lecteurs.
-Il est certain, en outre, que les deux auteurs se sont abstenus
-d’attaquer personne, et d’avancer sciemment des faits inexacts. De
-sorte, qu’après avoir été déclarés coupables par la loi, ils n’en sont
-pas moins de fort honnêtes gens aux yeux du public, du gouvernement et
-des magistrats eux-mêmes qui les ont frappés.
-
-Le digne et bon M. Vacherot, après avoir construit, comme Platon,
-une république dans les nuages, s’est laissé prendre à une illusion
-d’optique. Suivant l’usage de tous les rêveurs, il a cru toucher du
-doigt ce pays d’Utopie, dont les rives fabuleuses se dessinaient bien
-loin de lui. Ébloui par je ne sais quel mirage, il a étendu les bras,
-et s’est heurté douloureusement contre l’inflexibilité de la loi.
-
-Je le plains, lui et tous ceux qui se trompent sincèrement. Peut-être
-un jour la loi, se rapprochant de la perfection, fera-t-elle une
-différence entre ceux qui se trompent eux-mêmes et ceux qui cherchent à
-tromper les autres.
-
-Car il y a deux sortes de révolutionnaires, et la loi, cette conscience
-écrite des nations, ne les mettra pas éternellement sur la même ligne.
-La première catégorie, la bonne, comprend tous les chercheurs du mieux,
-tous ces esprits inquiets et souffrants qui rêvent pour la société des
-perfections ou des félicités nouvelles. Il y a du fou, il y a du dieu
-dans ces victimes de la pensée; mais folie si l’on veut, leur folie est
-respectable.
-
-Entre un abbé de Saint-Pierre, un Saint-Simon, un Vacherot et les
-révolutionnaires de la mauvaise espèce, je vois un abîme. Il est
-impossible de mépriser les premiers, lors même qu’on les condamne.
-Mais ces agitateurs égoïstes, qui, dans un intérêt de caste ou de
-dynastie, s’appliquent à fausser le jugement du peuple, à insurger son
-ignorance, à remuer la bourbe des passions basses! ces hommes de parti,
-qui ne croient ni à ceci ni à cela, mais qui saisissent au hasard,
-comme une arme de rencontre, la première théorie qui leur tombe sous
-la main! ces ennemis de tout ordre de choses où leur place n’est pas
-faite, ces alliés acquis d’avance à toutes les coalitions, échappent
-plus facilement à la rigueur des lois qu’au blâme des gens de bien.
-
-C’est qu’ils savent porter un coup sans se découvrir eux-mêmes: rompus
-à la vieille tactique des campagnes parlementaires, ils ont l’art
-d’insinuer les choses sans les dire, et de se glisser le long du Code
-comme un Vendéen le long d’une haie, sans déchirer leurs habits.
-J’aime mieux un Proudhon tout carré ou un Vacherot tout simple, qui va
-droit son chemin, à la franche, à la paysanne, exposant sa poitrine
-découverte à tous les horions de la loi.
-
-La loi se modifiera un jour ou l’autre; je l’espère, je le crois. Le
-gouvernement ne saurait manquer d’établir une différence entre un livre
-honnêtement médité et les basses calomnies du forgeron François.
-
-Bientôt peut-être on accordera aux honnêtes gens de toute opinion le
-droit de penser par écrit. Un gouvernement qui n’est ni sourd ni muet
-n’a rien à craindre des livres. Je comprends à la rigueur qu’il prenne
-certaines précautions contre les journaux; car une diffamation ou une
-fausse nouvelle se publie à cinquante mille exemplaires, fait le tour
-du pays en deux jours et descend dans les bas-fonds de la société.
-J’admets qu’il défende au forgeron François de colporter dans les
-brasseries les vingt pages ignominieuses de sa brochure. Mais un livre
-est respectable, ne fût-ce que par le travail qu’il a coûté. Un livre
-n’est lu que par les gens qui savent lire, tandis que la brochure du
-forgeron François sera lue dans toute une province à tous les gens qui
-ne savent pas lire.
-
-En attendant que la loi adoucisse ses rigueurs envers la philosophie,
-est-ce que nos philosophes demeureront exilés? est-ce qu’ils iront
-en prison? J’en doute, et voici pourquoi. Il y a quelques années, un
-honorable médecin que le sort avait désigné pour faire partie du jury
-se récusa lui-même en déclarant que sa conscience ne lui permettait pas
-de condamner un homme à la peine de mort. La cour, appliquant la loi à
-ce juré réfractaire, dut lui infliger une amende de 500 francs. Rien de
-plus juste. Mais le prince qui règne aux Tuileries, considérant que cet
-homme avait agi selon sa conscience, usa du droit de grâce et lui fit
-remise de la peine. Rien de plus noble.
-
-En 1852, si j’ai bonne mémoire, un grand savant et un grand citoyen,
-placé pour l’honneur de la France à la tête d’un de nos établissements
-scientifiques, aima mieux quitter sa place que de prêter serment au
-nouveau pouvoir. Il se souvenait d’avoir régné lui-même, avec quelques
-amis, sur la France de 1848, et aboli, en haine du parjure, l’usage du
-serment politique. Napoléon III permit à notre immortel Arago d’obéir
-à la loi de sa conscience, et j’aime à croire que tous les hommes de
-conscience sont assurés de trouver grâce devant lui.
-
-
-
-
-XVI
-
-LE BAL DE LA MI-CARÊME
-
-
- _A Madame veuve Valentin, à Quévilly._
-
- Ma bonne grand’mère,
-
-J’apprends que vous êtes en parfaite santé, malgré vos
-quatre-vingt-onze ans, et j’en suis doublement heureux. D’abord et
-avant tout, parce qu’il est bon de conserver et d’aimer une excellente
-et respectable aïeule; ensuite parce que, si un malheur vous enlevait
-à la tendresse de vos enfants, on aurait le droit de vous appeler
-voleuse, en vertu des priviléges imprescriptibles de l’histoire. Ce
-n’est pas, grâce à Dieu, qu’il y ait rien de vrai à dire contre vous.
-Vous avez été, durant quatre-vingt-onze ans, aussi honnête femme
-que monseigneur Rousseau fut honnête prélat et honnête homme; mais
-l’insuffisance de notre législation permet à la calomnie d’usurper les
-droits de l’histoire, et tous les malappris seraient libres de vous
-insulter impunément, pour peu que vous fussiez morte. Conservez donc
-votre vie aussi soigneusement que le soldat de Sparte conservait son
-bouclier. Songez, ma bonne grand’mère, que, si l’on a puni le sergent
-Bertrand pour avoir exhumé et souillé quelques cadavres du cimetière
-Mont-Parnasse, la loi est sans autorité contre les sergents Bertrand de
-la polémique qui exhument la mémoire des morts pour la déshonorer dans
-leurs pamphlets. Tant que le Code français ne sera pas enrichi d’une
-loi qui est dans toutes les consciences, vivez pour l’honneur de la
-famille et la tranquillité de vos enfants; car enfin, si vous n’étiez
-plus et si un brutal se permettait de vous diffamer, je ne saurais
-m’empêcher de le traduire en police correctionnelle, et je serais
-condamné aux frais du procès, ce qui est dur.
-
-Mais, ma bonne grand’mère, vous suivez un régime et vous consultez
-un médecin qui vous conserveront longtemps à votre très-dévoué et
-très-respectueux
-
- VALENTIN.
-
- * * * * *
-
- _A Madeleine._
-
- Ma chère cousine,
-
-La justesse de tes observations m’a frappé. J’ai surtout médité le
-paragraphe de ta lettre où tu me dis:
-
- «Lorsqu’on est poussé par une démangeaison invincible à traiter des
- questions graves, on écrit des _premiers-Paris_. On se compose un
- auditoire d’hommes sérieux, ou soi-disant tels, accoutumés à manger
- les tartines politiques et endurcis à ce plaisir. Exposer une simple
- femme au danger d’apprendre quelque chose, c’est presque de la
- trahison.»
-
-Tu parles d’or, ma chère Madeleine, et me voilà converti. Ce n’est pas
-que je sois décidé à publier en premier-Paris toutes les choses que
-j’ai sur le cœur. Les places de rédacteur politique sont plus demandées
-que celles de sous-préfet, car elles sont en plus petit nombre. Paris
-fourmille de journalistes capables et sans emploi, tandis que la
-tolérance du gouvernement n’y permet guère qu’une douzaine de journaux
-politiques.
-
-Heureusement, les brochures sont de mode en 1860, comme les
-_physiologies_ en 1841. L’écrivain est plus libre dans une brochure que
-dans un journal, car il n’y compromet que lui-même. Tu me diras que le
-principe de l’inviolabilité des brochures n’est pas encore proclamé;
-mais les brochures sont au moins aussi inviolables que les livres. _La
-Question romaine_ a été saisie, parce qu’elle défendait l’humanité
-contre ses éternels ennemis. On vient de saisir, pour des motifs tout
-différents, la brochure du curé de H..., que je t’avais résumée il y
-a un mois. Les journaux de Paris qui ont annoncé le fait ont commis
-un contre-sens des plus pittoresques. _Der Biersepp_ ne veut pas dire
-_l’évêque_, comme on l’a cru à Paris, mais _Joseph le buveur de bière_.
-Quoi qu’il en soit, _Joseph le buveur de bière_ est tombé dans le même
-sac que _la Question romaine_. Le curé de H... et le parpaillot de
-Saverne sont également punis dans leur propriété littéraire, l’un pour
-avoir injurié le gouvernement, l’autre pour l’avoir soutenu. C’est
-un signe des temps; c’est la preuve d’un conflit, d’une incertitude,
-d’une hésitation. La grande horloge de l’Europe est réglée par un
-pendule tout-puissant qui oscille depuis une année entre Solferino et
-Villafranca.
-
-Moi qui n’ai jamais oscillé, n’étant qu’un démocrate naïf et sans
-couleur politique, je broche innocemment ma petite brochure, et tu la
-verras affichée un de ces quatre matins à la fenêtre du papetier: «_La
-Démocratie impériale_, par Valentin de Quévilly, homme sérieux!» Ne
-pourrait-on pas ajouter, comme sur l’affiche des comédiens de campagne:
-«_Pour cette fois seulement_.» J’attendrai, pour mettre le sous-titre,
-que tu m’aies donné ton avis.
-
-Cette publication fera de moi un écrivain très-recommandable ou un
-perturbateur dangereux, selon le vent qui soufflera le mois prochain.
-Car la même idée est considérée comme un bienfait ou comme un crime,
-comme un rayon de soleil ou comme une torche d’Érostrate, suivant que
-le pouvoir est bien ou mal disposé. Telle brochure qui n’a choqué que
-le cardinal Antonelli au mois de janvier 1860 aurait été honnie six
-mois plus tôt comme un crime de lèse-tout. Fasse le ciel, ma chère
-cousine, que la nôtre arrive en son temps!
-
-En attendant, puisque tu as soif de paroles inutiles, causons de la
-mi-carême et du dernier bal de l’Opéra. C’est une dette que j’acquitte.
-Il y a presque deux mois, je t’ai promis une admirable description du
-carnaval de Paris, et les préoccupations politiques m’ont entraîné à
-droite et à gauche. Il est aussi malaisé à l’homme de marcher contre
-la pente de son esprit qu’à la rivière de marcher vers sa source.
-Regarde M. Arsène Houssaye, un des esprits les plus aimables et
-les plus délicats de notre temps: la pente de son imagination l’a
-toujours emporté vers les belles filles à fard, à poudre et à mouches.
-C’est en vain que ce penseur solide, cet historien érudit, se jette
-de propos délibéré dans l’étude de la philosophie et de l’histoire.
-Un chœur aimable de comédiennes, de danseuses et de courtisanes le
-suit obstinément en tous lieux. Dans l’Académie de Platon, dans
-le Versailles de Louis XIV, dans le Ferney de Voltaire, il marche
-entouré d’un essaim frétillant d’adorables drôlesses. S’il écrivait la
-mythologie, il raccourcirait de deux pieds la jupe de Minerve; s’il
-traduisait _la Divine Comédie_, il égayerait d’un ballet les tortures
-d’Ugolin. Hélas! cousine, j’ai l’esprit porté tout au rebours, car la
-danse, la poudre et les mouches me ramènent malgré moi à la philosophie.
-
-L’Opéra est un bâtiment à deux fins. On y vend, selon le jour et selon
-l’heure, du plaisir ou de l’ennui. Tout cela coûte assez cher, et les
-pauvres garçons comme moi n’ont pas le moyen de s’ennuyer, ni même de
-s’amuser tous les jours aux prix de l’Opéra.
-
-Pour dix francs, on acquiert le droit de bâiller quatre heures de
-suite à la _Magicienne_ ou à _Pierre de Médicis_. Mais, comme ce genre
-d’ennui est à la mode, la salle ne désemplit guère. Les riches de Paris
-et les étrangers de distinction mettent des cravates blanches; leurs
-femmes se couronnent de fleurs et se décollètent jusqu’à mi-corps,
-et tout ce monde se lorgne et se salue de huit heures à minuit, en
-attendant que la pièce finisse. Voilà ce qui se passe à l’Opéra, les
-jours d’ennui.
-
-Les jours de plaisir sont infiniment plus rares. On n’en compte pas
-plus de dix ou douze tous les hivers. La fête commence à minuit, et se
-termine vers cinq heures du matin.
-
-Le prix d’entrée est fixé à dix sous pour les femmes, à sept francs dix
-sous pour les hommes. Les billets se vendent chez les coiffeurs et les
-gantiers. L’entrée est gratuite pour les écrivains, les journalistes,
-les artistes en renom et les femmes les plus connues pour leurs
-mauvaises mœurs. Les noms de ces privilégiés sont inscrits sur deux
-listes. Les hommes donnent leur nom à la porte, les dames reçoivent une
-invitation à domicile.
-
-Les hommes ne sont admis qu’en costume ou en habit noir; les femmes en
-costume ou en domino. On assure qu’autrefois, sous la Restauration, les
-femmes du monde venaient chercher aventure au bal de l’Opéra. Je crois
-que la mode en est passée depuis longtemps. Les demoiselles à qui l’on
-a donné du bois de rose n’osent plus guère y venir, même en domino,
-parce que la réunion est trop mêlée. Le public féminin se compose en
-grande majorité de tout ce qui se promène nuitamment sur les boulevards
-de Paris. Quelques ouvrières en voie de perdition, quelques figurantes
-des petits théâtres et une centaine de femmes du demi-monde complètent
-le total. Les hommes sont de toute condition: beaucoup de princes
-russes et passablement de croque-morts. Un croque-mort très-gai et bon
-danseur s’est fait une sorte de réputation dans ces fêtes nocturnes. Il
-porte un costume de troubadour assez plaisant, et il se démène à lui
-seul comme un million de diables. Mais il est triste au fond du cœur:
-les princes russes lui ont pris sa maîtresse, appelée Rigolboche, pour
-en faire une célébrité.
-
-Il y a vingt-cinq ou trente ans, les artistes et les jeunes gens du
-monde se costumaient volontiers pour aller rire à l’Opéra. L’admirable
-collection de Gavarni, que je te montrerai un de ces jours, a conservé
-le souvenir de ces folies élégantes. Mais le XIXe siècle avait trente
-ans, et voilà qu’il vient d’attraper la soixantaine. Les gens du monde
-ne se costument plus que pour cinq ou six bals officiels. Ils le font
-gravement: le choix d’un costume est presque aussi sérieux que le
-choix d’un état. On s’applique à être beau, imposant et sublime; on
-craindrait d’être ridicule et impropre à la diplomatie en revêtant
-un costume gai. Aussi les réunions du monde sont-elles peuplées de
-costumes historiques ou nationaux. On n’y voit que des Henri IV et des
-Charles-Quint, des Louis XIV et des François Ier, des Buckingham et
-des Philippe II, des Charles Ier sortis de leur cadre et gais comme
-s’ils marchaient à l’échafaud. Les costumes nationaux sont presque
-tous empruntés à l’Orient, avec beaucoup de cachemires, d’aigrettes en
-brillants et d’armes damasquinées. Ce serait peu de se montrer en Turc
-ou en Arabe: on veut être ambassadeur arabe ou gentilhomme turc.
-
-A l’Opéra, les gens du monde et les marchands de lorgnettes sont
-uniformément vêtus de l’habit noir. Ils ne diffèrent que par la
-coupe, et il faut être tout près pour distinguer les clients d’Alfred
-des habitués de la Belle-Jardinière. Ceux qui arborent le costume
-sont, pour la plupart, des ouvriers qui n’avaient pas d’habit, et
-qui ont laissé leur paletot en gage, ou des hommes spéciaux que
-l’administration des bals équipe à ses frais. Cette catégorie est
-la plus voyante et la plus bruyante. Elle arrive à pied le long des
-boulevards pour exciter les passants et leur prouver d’avance que
-le bal sera beau. Elle porte des casques fabuleux et des panaches
-invraisemblables; elle crie, elle chante, elle emplit la voie publique
-de sa réclame tapageuse. Mais les costumes, qui servent depuis bien des
-années, ne sont ni très-frais ni très-originaux. C’est presque toujours
-la même plaisanterie: un doge récureur d’égout, ou un pacha étameur
-de casseroles. La seule nouveauté qui ait paru depuis dix ans est le
-costume de _baby_.
-
-Rarement, très-rarement, quelques jeunes gens de bonne famille se
-costument après boire; mais ils ont soin de se faire une figure
-méconnaissable, car le siècle a soixante ans.
-
-C’est pour toi, ma chère cousine, que je me suis fourvoyé dans ce
-lieu de plaisance; mais, si tu viens à Paris l’hiver prochain, je te
-dispense de me rendre la pareille et d’y aller pour moi. J’ai entendu
-dans les couloirs le cri des femmes à qui l’on prenait la taille, et
-j’ai regretté de n’être pas venu en costume de garde municipal.
-
-Un flot de promeneurs en habit noir me porta bientôt jusque dans
-la salle. La musique, énorme et assourdissante, me fit croire un
-instant que j’entendais une symphonie de M. Wagner. Mais bientôt je
-distinguai à travers le tapage un certain nombre de motifs légers,
-faciles, agréables, empruntés un peu partout, mais disposés dans un
-ordre ingénieux. Le chef d’orchestre et le directeur des bals est M.
-Strauss, un fort aimable homme, grand amateur de bric-à-brac et grand
-connaisseur de tableaux. Je ne te dirai rien de la danse, sinon qu’elle
-est beaucoup plus animée que dans les bals officiels. Le parquet
-s’abaisse et s’élève; il bondit avec la foule. Un danseur à panache,
-que j’admirais avec étonnement, écrasa d’un coup de pied mon chapeau
-sur ma tête. Si celui-là est payé par l’administration, je dois avouer
-qu’il gagne bien son argent.
-
-Un nuage de poussière et de feu planait au-dessus de la foule.
-Cependant je vis que toutes les loges de la galerie étaient occupées
-par des jeunes gens riches qui causaient avec des dominos. Je
-m’expliquai facilement l’utilité de ces loges, qui sont autant de
-salons où le locataire est chez lui. Il peut y conduire ses amis ou les
-dominos dont la conversation lui a plu. C’est pourquoi une loge de la
-galerie se loue plus de cent francs pour un soir.
-
-Le foyer, sans admettre une intimité aussi étroite, est cependant un
-lieu consacré aux plaisirs les plus délicats. On y cause, et j’aime
-à causer; tu le sais mieux que personne. Je m’introduisis donc au
-foyer, très-curieux d’apprendre quel genre de conversation pouvait
-s’établir entre des personnes de conditions si diverses. Je fus un
-peu désappointé quand je vis qu’il n’y avait guère que des hommes,
-et que tout le monde gardait son chapeau sur la tête. La foule était
-si pressée, que les rendez-vous dans un pareil milieu me parurent
-impossibles ou à peu près. J’aperçus quelques femmes en domino qui
-s’étaient assises sur des banquettes et semblaient n’y prendre aucun
-plaisir. Aucune d’elles ne me fit l’honneur de m’intriguer, ni même de
-m’adresser la parole. Elles étaient assez mal vêtues pour la plupart,
-et portaient, en guise de domino, un camail de taffetas sur une
-vieille robe de soie noire. J’essayai, mais en vain, d’entamer avec
-elles quelqu’une de ces conversations où triomphe l’esprit français.
-La première me demanda aux premiers mots un bouquet de dix francs;
-j’ai su depuis qu’elle avait l’intention de le revendre cent sous à
-la bouquetière. La seconde se suspendit à mon bras et me pria de lui
-acheter un bâton de sucre de pommes; mais je reconnus à sa démarche
-qu’elle avait exprimé une envie de femme grosse, et je ne jugeai pas
-à propos de la satisfaire. Une troisième, plus modeste, s’informa
-poliment si je pouvais lui prêter dix sous pour retirer son manteau du
-vestiaire. A une proposition si raisonnable, je ne pouvais légitimement
-opposer un refus. Je donnai les dix sous, et une larme monta jusqu’à
-mes yeux à l’idée de toute la misère qui se cachait sous cette
-mendicité. Malheureusement, la même personne m’aborda une seconde fois
-sans me reconnaître, pour me demander les mêmes dix sous.
-
-J’observai la physionomie des hommes qui se promenaient au foyer. Les
-uns bâillaient, les autres causaient de leurs affaires; aucun n’avait
-l’air de s’amuser. C’était au point que je me demandai pourquoi tous
-ces gens-là n’allaient pas entendre _Pierre de Médicis_, et dormir
-ensuite dans leur lit?
-
-Cette réflexion m’en inspira une deuxième, et je pris le parti de
-rentrer bourgeoisement chez moi. Mais, en traversant le couloir qui
-sépare le foyer de la galerie, je reconnus un artiste de mes amis. Tu
-ne saurais croire, cousine, la joie qu’on éprouve à rencontrer, dans
-ces solitudes trop peuplées, une figure de connaissance. Je harponnai
-mon ami, qui se tenait debout, tout seul, contre une colonne. Il ne
-témoigna point de joie à ma vue; mais, comme il est obligeant de sa
-nature, il me permit de m’emparer de lui.
-
---Eh bien, lui dis-je, as-tu rien vu de plus ennuyeux?
-
-Il sourit finement et me dit:
-
---Tu vas me gêner un peu; cependant, je veux consacrer dix minutes à
-ton instruction. Il y a ici quatre à cinq mille personnes qui payent
-pour s’ennuyer hors de leur lit; il y en a une vingtaine qui s’amusent
-gratis, et je suis du nombre. Tu en seras peut-être un jour, si tu
-prends goût au bal de l’Opéra.
-
---Jamais!... Quand donc et comment pourrais-je m’amuser dans cette
-cohue?
-
---Quand tu connaîtras tout Paris, et surtout lorsque tout Paris te
-connaîtra. Sache, grand innocent, que, parmi tous les dominos crottés
-que tu as froissés du coude, il y a une centaine de jolies femmes qui
-valent bien quelques journées d’attention. Peu de duchesses, c’est bien
-certain, mais des actrices, des femmes du demi-monde, qui s’ennuient
-chez elles et qui viennent se distraire ici. Je t’assure, foi d’honnête
-garçon, que j’en ai reconnu plus de dix qui te feraient baiser la
-semelle de leur bottine, si elles voulaient s’en donner la peine.
-
---Comment les as-tu reconnues?
-
---On reconnaît aisément les personnes, lorsqu’on les connaît un peu.
-Mais il est bien certain que je ne les aurais pas distinguées dans la
-foule, si elles n’avaient commencé par venir à moi.
-
---Elles te connaissaient donc?
-
---De vue et de nom: c’est tout ce qu’il faut.
-
---Et tu as fait leur conquête? et tu vas les emmener souper?
-
---Grand enfant! Une femme qui est libre de toute sa soirée, le jour
-où on la rencontre, ne vaut pas la peine d’être rencontrée. Mais, si
-tu veux connaître l’utilité pratique des bals de l’Opéra, la voici:
-un garçon, libre de son temps et de sa personne, qui va aux premières
-représentations, aux courses et au bois de Boulogne, n’est plus tout
-à fait un étranger pour les deux ou trois cents jolies femmes qui
-mènent la vie de Paris. Il les a lorgnées tout un soir au théâtre ou
-rencontrées tout un mois dans leur voiture. Peut-être une d’elles, au
-bout de quelque temps, s’est sentie portée d’inclination vers lui. Mais
-où se voir? où se parler? comment s’entendre? L’hiver arrive; on va
-faire un tour au bal de l’Opéra. Un mot dit en passant en amène deux;
-la connaissance est bientôt faite. Si ce n’est pas au premier bal,
-c’est au second, mais on finit par prendre rendez-vous. Mon atelier
-a vu le dénoûment de bien des comédies qui avaient toutes commencé
-là, auprès de ce pilier. J’y suis toujours, car il faut que les gens
-sachent où nous trouver lorsqu’ils ont un mot à nous dire; j’y suis
-seul, car il y a des femmes timides, même dans le demi-monde, et qui
-n’aiment point à parler devant un tiers. Et maintenant, fais le
-tour du couloir: tu compteras vingt ou trente garçons qui ont fait
-le même raisonnement que moi, et qui ne perdent pas leur soirée.
-Si l’administration avait l’idée de louer des places de couloir,
-elle ferait de l’argent, et les trente spéculateurs en question y
-trouveraient encore leur compte.
-
---Ainsi donc, m’écriai-je un peu stupéfait, nous sommes ici cinq à six
-mille pour le plaisir de vingt ou trente privilégiés comme toi!
-
---Halte-là! Si tu es friand de statistique, je te prouverai un jour,
-chiffres en main, que le bal de l’Opéra est une institution de la plus
-haute utilité: il fait circuler l’argent du public; il enrichit les
-gantiers, les cochers, les couturières, les tailleurs (ton habit est
-perdu; nous étions sous les bougies!); il permet aux restaurateurs
-d’écouler tous leurs mauvais vins, toutes leurs crevettes de huit
-jours, tous leurs poulets de rebut, toutes leurs marchandises avariées;
-il a fait la fortune de plus de cent médecins, d’un surtout.
-
---Celui qui guérit les fluxions de poitrine?
-
---Précisément.
-
-
-
-
-XVII
-
-LE MUSÉE DE LANDERNEAU
-
- Explication de mon silence.--Voyage en Bretagne.--Célébrité de
- Landerneau.--Embellissements de la ville.--École des Beaux-Arts.--Les
- artistes de Landerneau.--Les grands.--Les médiocres.--Les
- mauvais.--Hôtel des ventes.--Galeries célèbres.--Trouvailles.--Le
- Raphaël de M. Morris Moore.--Le musée de Landerneau.--Les
- conservateurs.--Leurs devoirs.--Un Titien sur le pavé.--Un ivoire
- du VIIe siècle.--Un petit homme qui nettoie les tableaux.--Galerie
- maudite.--Flamands sans couleur.--Vénitiens blafards.--Je demande la
- tête d’un conservateur.--Le vin de 1834.
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Si je t’ai laissée un bout de temps sans nouvelles, c’est que j’ai
-couru le pays. J’arrive de Landerneau, en Bretagne, tel que tu me vois
-ce matin.
-
-Landerneau est un petit Paris pour la culture et le culte des arts.
-Les habitants de cette localité s’intéressent à tout ce qui se fait de
-beau dans l’Empire français. Aussi, toutes les fois qu’un jeune artiste
-sort du pair, lorsque M. Hébert achève _la Mal’aria_, lorsque M.
-Baudry peint sa _Vestale_, que M. Guillaume expose ses _Gracques_ ou
-M. Perraud son _Faune_, les connaisseurs ne manquent pas de dire: «Il y
-aura du bruit dans Landerneau.»
-
-Pareillement, lorsqu’il se produit un grand scandale, que M. Galimard
-est chargé de peindre la rue de Rivoli dans toute sa longueur, ou
-qu’une dame, peintre de fleurs, obtient la commande de deux batailles;
-lorsque les conservateurs d’un musée massacrent un chef-d’œuvre ou
-couvrent d’or une croûte, tous les gens bien informés prédisent à coup
-sûr qu’il y aura du bruit dans Landerneau.
-
-Landerneau est, d’ailleurs, une fort jolie ville, reconstruite à neuf
-sur le modèle de Paris. Elle avait autrefois des rues étroites et des
-maisons malpropres. La municipalité, humiliée d’un état de choses qui
-rappelait le moyen âge, fit élargir les rues et rebâtir les maisons.
-Puis, voyant que la ville ainsi refaite manquait d’ensemble et
-d’harmonie, elle la fit incendier pour cause d’utilité publique et la
-reconstruisit sur un plan qui ne laisse plus rien à désirer. Cela coûta
-quelque argent, mais on pourvut à tout par un système d’octroi fort
-paternel, qui augmente à peine de trois francs le prix d’un verre de
-vin.
-
-Landerneau possède une école des beaux-arts, précieux établissement où
-les professeurs viennent une fois par semaine pour s’assurer que les
-élèves ne sont pas morts.
-
-Cette école produit de grands artistes, de médiocres et de mauvais.
-
-Les grands artistes, à Landerneau, ne sont pas les plus riches.
-La conscience de leur talent et une certaine fierté naturelle les
-empêchent de faire le pied de grue aussi longtemps qu’il le faudrait
-dans les antichambres de M. le maire. Aussi n’obtiennent-ils guère
-de commandes. Ils travaillent pour la gloire, c’est-à-dire pour la
-satisfaction d’exposer leurs ouvrages dans une salle de l’hôtel de
-ville. L’exposition s’ouvre tous les sept ans, à moins toutefois que
-le concierge n’oublie de l’ouvrir. L’entrée du salon était gratuite
-jusqu’à ces derniers temps; mais, pour répandre le goût du beau dans
-les classes pauvres, on l’a mise à vingt sous. Pendant toute la durée
-des expositions, les feuilles de Landerneau impriment un article des
-beaux-arts où la critique glorifie en patois d’atelier le talent de
-tous ses amis. Cet éloge, que le public ne lit guère, est la plus belle
-récompense et le plus clair revenu des grands artistes.
-
-Les médiocres sont les plus heureux. Pourvu qu’ils suivent le courant
-de la mode, qu’ils se conforment au goût du jour, et surtout qu’ils se
-gardent avec soin de rien faire de grand, ils sont sûrs de vendre leurs
-tableaux 100 francs la pièce à quelques honnêtes marchands qui les
-revendront 1,000. Si, par exception, un tableau montait à 1,000 francs
-dans l’atelier de l’artiste, il en vaudrait 10,000 dans la boutique
-d’un marchand. La proportion est toujours la même. C’est pourquoi ces
-messieurs du négoce accusent la rigueur des temps et jurent que leur
-bénéfice se réduit à zéro.
-
-Les mauvais artistes qui n’ont aucun talent sont l’objet d’une
-protection spéciale dans la ville de Landerneau. Lorsqu’ils ont
-démontré qu’ils ne peuvent rien faire de bon et fourni toutes les
-preuves nécessaires, l’autorité les adopte, le conseil municipal les
-prend sous son aile. On dépense un million tous les ans pour les
-retenir dans une voie où ils auraient mieux fait de ne jamais entrer.
-Au lieu de les renvoyer à l’épicerie ou à la taille des moellons, on
-les occupe à copier de mauvaises copies d’un détestable portrait de M.
-le maire; ébauches informes que l’autorité paye en fermant les yeux
-et qu’elle expédie sans perdre de temps dans les villages les plus
-reculés. C’est ainsi que la ville de Landerneau s’efforce d’encourager
-les arts. Peut-être emploierait-elle plus utilement ses largesses si
-elle donnait 25,000 francs par an aux jeunes artistes de mérite, pour
-les dispenser de peindre des tableaux de pacotille et des portraits de
-concierges.
-
-La ville de Landerneau s’est fait bâtir un hôtel des
-commissaires-priseurs où l’on vend des tableaux anciens et modernes
-pour plus de vingt millions par an. Tous les notables du pays, sauf
-pourtant M. le maire, prennent part à ce commerce. On ne les appelle
-pas marchands, mais amateurs, et ils décorent leurs boutiques du nom
-de galeries; moyennant quoi, ils gagnent des sommes importantes. Tel
-gentleman qui rougirait de gagner cent écus sur la vente d’un cheval en
-vole cinquante mille sur un tableau et n’en est que plus fier.
-
-Les plus riches de ces messieurs se sont associés dans un intérêt
-commun. Ils forment la sainte-alliance des galeries célèbres. Quiconque
-a pour 500 mille francs de tableaux dans sa maison est censé n’avoir
-chez lui que des tableaux authentiques. Aucun associé ne lui donnerait
-un démenti: le droit des gens s’y oppose. Il suit de là que les copies
-achetées par les riches amateurs se revendent comme des originaux;
-les croûtes qu’ils ont honorées de leur choix s’élèvent au rang des
-chefs-d’œuvre.
-
-Le public de Landerneau est si ignorant et si naïf, qu’il accepte la
-décision de ces messieurs comme parole d’Évangile. Il paye à des prix
-fous le rebut des galeries célèbres, quand les propriétaires daignent
-le mettre en vente. Il ferme l’oreille aux protestations des artistes
-et des critiques, car on a su lui démontrer que les artistes étaient
-incompétents dans les matières d’art, et les critiques ont eu soin de
-prouver eux-mêmes qu’ils n’y entendaient pas grand’chose. Il ne croit
-que les riches, ce bon public de Landerneau! Qu’ils soient princes du
-sang, députés ou fumistes, ils sont infaillibles en peinture par cela
-seul qu’ils sont riches.
-
-Cependant, ma chère cousine, il arrive que des amateurs, même
-très-riches, passent auprès d’un chef-d’œuvre sans le dépister. Il se
-peut même qu’un Raphaël aussi beau et aussi authentique que l’_Apollon
-et Marsyas_ de M. Morris Moore soit exposé huit jours à l’examen de
-toute une ville sans qu’aucune personne autorisée y reconnaisse le
-pinceau de Raphaël. On a vu des hommes qui n’étaient pas très-riches
-mériter de le devenir par la sagacité de leurs recherches, la beauté de
-leurs trouvailles, l’autorité irréfutable de leurs démonstrations.
-
-Qu’arrive-t-il alors? Toute la sainte-alliance des galeries, tous les
-riches amateurs et tous les experts à leurs gages se liguent contre
-le chef-d’œuvre inconnu qui s’est produit sans leur permission. Quels
-que soient le mérite de l’œuvre et l’authenticité de la signature, on
-trouve d’excellentes raisons pour l’attribuer à quelque élève de Jules
-Romain, ou, au pis aller, à Jules Romain lui-même. Mais les amateurs
-et les experts se laisseraient tous égorger plutôt que de naturaliser
-un chef-d’œuvre qu’ils n’ont pas inventé. Le préjudice serait trop
-grand pour leur amour-propre et surtout pour leur intérêt. Un _tolle_
-général s’élève dans Landerneau. Le pauvre inventeur, étourdi par les
-criailleries, s’enfuit dans le camp des critiques. Il leur montre le
-chef-d’œuvre. Les critiques prennent leur lorgnon et reconnaissent la
-composition, le dessin, la couleur, le faire de Raphaël. Il s’adresse
-aux artistes, et les artistes de talent tombent à genoux devant le
-génie du maître. Il revient aux amateurs et les amateurs lui répondent:
-«Donnez-nous votre tableau pour rien; il sera authentique avant trois
-jours.»
-
-Heureusement, ma chère cousine, il y a un musée à Landerneau. Un musée
-est une collection d’œuvres authentiques, acquises à grands frais
-des deniers publics pour l’honneur du pays, la joie des habitants
-et l’instruction des artistes. Quelques administrateurs choisis
-par le maire sont chargés d’entretenir et d’augmenter ce trésor
-municipal. Ils ont le triple devoir de conserver intact le dépôt
-qui leur est confié, d’empêcher qu’aucune copie ni contrefaçon n’y
-soient introduites par fraude, d’y faire entrer à l’occasion tous les
-chefs-d’œuvre authentiques dont la possession serait utile ou honorable
-à la ville de Landerneau.
-
-L’inventeur aux abois va trouver ces hommes de bien.
-
---Messieurs, leur dit-il, j’ai découvert un tableau de maître.
-Regardez-le seulement, et vous le tiendrez pour authentique si vous
-savez votre métier. Nos riches amateurs le repoussent avec toutes
-les apparences du dédain, parce qu’ils l’ont laissé passer en vente
-publique; ils ne lui rendraient justice que si je leur en faisais
-présent. J’aime mieux vous le céder pour le prix qu’il me coûte, afin
-que votre sanction et le grand jour du musée me vengent de tous les
-quolibets. Acceptez donc mon Raphaël!
-
-MM. les conservateurs du musée répondent au malheureux inventeur:
-
---Monsieur, si votre tableau était à moitié détruit et repeint du
-haut en bas, nous en donnerions 7 ou 800,000 francs, pourvu qu’il
-sortît d’une galerie célèbre. Le pavillon, en ce cas-là, couvrirait
-la marchandise. Mais un simple chef-d’œuvre qui vient on ne sait d’où
-ne servirait qu’à nous compromettre. Nous aimons mieux vous prouver
-que votre Raphaël est l’œuvre d’un grand maître inconnu, ce qui lui
-ôte toute espèce de valeur. N’insistez pas pour nous le vendre: nous
-prouverions alors que vous l’avez fabriqué vous-même et qu’il ne vaut
-pas deux sous. Le public et le gouvernement, qui s’y connaissent aussi
-bien l’un que l’autre, nous croiraient sur parole.
-
---Eh bien, s’écrie l’inventeur exaspéré, prenez-le pour rien! je vous
-le donne. Il ne sera pas dit qu’une œuvre de ce mérite sortira de notre
-pays.
-
---Gardez votre tableau! répondent les conservateurs du musée chargés
-d’entretenir et d’augmenter le trésor artistique de Landerneau. Si
-nous faisions l’imprudence de l’exposer dans une de nos galeries, on
-se mettrait peut-être à l’admirer, et l’on nous blâmerait de ne pas
-l’avoir acquis plus tôt.
-
-Voilà, ma chère cousine, ce qui se passe dans une des villes les plus
-intelligentes de notre pays. Il est vrai que Landerneau est loin de
-Paris; mais la chose n’en est pas moins surprenante. Je savais bien
-qu’à Londres, M. Morris Moore, inventeur d’un Raphaël très-beau et
-très-authentique, avait trouvé un ennemi acharné dans la personne de
-sir Charles Eastlake, directeur de l’Académie des beaux-arts et de
-la Galerie nationale. J’avais même entendu dire que M. Morris Moore
-s’était vengé en prouvant à la chambre des communes que sir Charles
-Eastlake achetait un faux Holbein pour 17,750 francs et détruisait
-des chefs-d’œuvre authentiques, sous prétexte de les nettoyer. Mais
-je n’aurais jamais supposé que la moindre de ces horreurs pût se
-renouveler en France.
-
-Ce que je vis à Landerneau dissipa mes dernières illusions. Je
-rencontrai sur le seuil du musée un vieillard respectable qui
-remportait un tableau sous son bras. Il me prit à partie sans me
-connaître et me dit:
-
---Regardez! c’est un Titien authentique. Tous nos grands peintres l’ont
-vu: M. A., M. B., M. C., M. D.! Ils disent unanimement qu’il y aurait
-crime à laisser sortir un tel chef-d’œuvre de Landerneau. Tous nos
-critiques sont du même avis; tous nos amateurs désintéressés pensent
-comme les critiques. Mais ces messieurs de l’administration ne veulent
-de mon tableau à aucun prix. Ils prétendent, sans aucune raison ni
-apparence, que c’est un Bonifacio!
-
-Je consolai ce pauvre homme du mieux que je pus. Je lui dis que les
-conservateurs d’un musée devaient apporter dans leurs achats la plus
-grande réserve, et qu’on ne saurait être trop prudent lorsqu’on manie
-les fonds du public. D’ailleurs, le musée de Landerneau était déjà un
-des plus riches de l’Europe, et les conservateurs avaient assez à faire
-s’ils voulaient conserver religieusement le dépôt qui leur était confié.
-
-Là-dessus, je tournai le dos au vieillard et j’entrai dans une grande
-salle où tous les conservateurs étaient réunis. Je les vis tous à
-genoux, plongés dans une sorte d’adoration muette. L’objet de leur
-culte était un petit fétiche d’ivoire jauni qui me parut assez laid...
-
---Messieurs, leur dis-je, vous me pardonnerez si je risque une question
-indiscrète; mais je voudrais savoir quel prix vous attachez à ce
-brimborion-là?
-
-Un des conservateurs me regarda d’un air profondément dédaigneux:
-
---Apprenez, me dit-il, que nous sommes en admiration devant un ivoire
-du VIIe siècle qui ne nous a coûté que 5,500 francs. Le vendeur en
-voulait 6,000, mais nous avons marchandé.
-
-Je demandai à voir le chef-d’œuvre d’un peu plus près. C’était
-véritablement un ivoire, et fort bien travaillé par les acides, car
-on était parvenu à le fendiller à contre-sens. Une petite inscription
-qui avait échappé à la loupe de ces messieurs m’apprit que ce fétiche
-avait été fabriqué à Paris en 1860. Il valait bien 25 francs pour un
-amateur; il en eût valu 500, s’il avait été authentique. Je présentai
-mes compliments à ceux qui faisaient si bien les affaires du musée.
-
-Un des conservateurs, touché de ma louange, offrit de me promener dans
-les galeries de peinture. Il m’arrêta devant un Murillo qui valait bien
-30,000 francs, mais que la ville de Landerneau avait payé beaucoup plus
-cher.
-
---Tout cela n’est rien, me dit-il; venez ici que je vous montre mes
-Vénitiens, mes Flamands. Je dis _mes_, car ils sont bien de moi depuis
-que je les travaille. Si la modestie ne me retenait un peu, je les
-signerais de mon nom.
-
-Il me conduisit, en effet, dans une galerie où vingt-cinq ou trente
-toiles blafardes étaient attribuées à des maîtres flamands ou
-vénitiens. Je promenai un regard un peu étonné sur ces tableaux pâles
-et décolorés, aussi tristes à voir que les rosiers qui ont la maladie
-du _blanc_. On aurait dit qu’un rayon de lune était venu s’étaler sur
-ces chefs-d’œuvre pendant les vacances du soleil. La chaude lumière de
-l’Italie, les feux étranges que Rembrandt allumait sous sa brosse, les
-splendeurs radieuses que Rubens verse à larges flots sur ses montagnes
-de chair vivante avaient peut-être passé par là, mais il n’en restait
-plus aucune trace.
-
---Sérieusement, dis-je à mon guide, que me montrez-vous là? Est-ce
-des copies? Elles ne sont pas mal dessinées, mais il conviendrait d’y
-ajouter quelques glacis. Est-ce des originaux? Alors expliquez-moi le
-malheur qui leur est arrivé.
-
-Mon guide se dressa sur la pointe des pieds en s’écriant d’une voix
-triomphante:
-
---Je savais bien que vous ne les reconnaîtriez pas! ils étaient
-jaunes! ils étaient colorés! ils étaient barbouillés de soleil ou de
-vernis, d’ombre ou de crasse, qu’importe? J’ai tout nettoyé, moi! j’ai
-étendu ces toiles par terre! j’y ai mis des ouvriers qui marchaient
-dessus! j’ai fait frotter, frotter tant et si bien, que mes hommes se
-sont usé le bout des doigts. J’ai frotté moi-même avec du coton et
-quelques gouttes d’esprit-de-vin. Il fallait voir danser les couleurs
-inutiles et tout ce prétendu luxe de glacis qui fait des ombres sur
-les tableaux! Regardez maintenant comme ils sont propres, nos grands
-maîtres! comme ils sont frais, tendres et appétissants! La femme que
-vous voyez là était brillante comme un feu d’artifice; elle crevait
-les yeux, ma parole d’honneur! La voilà blanche comme un poisson; mais
-il a fallu du frottage! C’est égal, je ne me plains pas de ma peine.
-Que Dieu me donne encore dix ans de vie et tous les tableaux de notre
-musée seront aussi blancs que ceux-là.
-
-Je ne regardais plus les tableaux: à quoi bon attrister mes yeux par le
-spectacle de ces ruines? Je regardais mon étrange compagnon. C’était un
-petit homme vif, à la figure brune, à l’œil brillant: un illuminé de
-la destruction. Évidemment, il était sincère et convaincu comme Danton
-ordonnant les massacres de septembre. Mais je songeais avec épouvante
-au mal irréparable que de tels hommes peuvent accomplir en dix ans!
-J’entrepris de lui prouver qu’il avait gâté toute une galerie. Il rit
-d’un petit rire sec et satanique.
-
---Oui, dit-il, vous voilà comme les autres: un de plus à me blâmer,
-qu’importe? il y a longtemps que je ne compte plus mes ennemis. Mon
-siècle aura beau se gendarmer: je sais que la postérité m’élèvera des
-statues.
-
---Il se peut, cher monsieur, lui répondis-je avec douceur; mais, si
-j’avais l’honneur d’être pour un instant le maire de Landerneau, je
-commencerais par vous couper la tête!... sauf à vous élever une statue
-si la postérité vous donnait raison. Car il est monstrueux qu’un
-petit homme brun qui n’est ni artiste, ni même critique, gaspille
-arbitrairement l’héritage de nos grands maîtres et le patrimoine de
-toute une nation.
-
---Des phrases! dit-il en ricanant, des phrases! j’en ferai aussi, quand
-je voudrai. Qu’est-ce qu’un musée? Une école pour les jeunes gens. Nos
-élèves viennent ici pour étudier le procédé des maîtres; je le leur
-montre à nu.
-
---Non, morbleu! vous l’écorchez! Croyez-vous que ce Rubens, par
-exemple, lorsqu’il sortit de l’atelier du maître, était aussi blafard
-que vous nous l’avez fait?
-
---Je le suppose, monsieur, je le suppose.
-
---Et quand il serait vrai; quand Rubens, ce que je nie, aurait été
-un peintre froid, fade et plat; quand il serait vrai que le temps
-a corrigé les défauts et complété les qualités de son œuvre, de
-quel droit venez-vous lui ravir le bénéfice de l’antiquité et la
-collaboration des siècles? Vous avez dans votre cave du vin de 1834;
-il est fait, il est bon, vous l’aimez ainsi. Que penseriez-vous d’un
-sommelier, qui, sans vous consulter, rendrait votre vin aussi vert,
-aussi aigre, aussi cru qu’il l’était en 1834, lorsque personne ne
-pouvait le boire? Vous mettriez votre sommelier à la porte, et vous
-auriez raison.
-
---Turlututu! Vous ne savez donc pas que le nettoyage est à la mode? Sir
-Charles Eastlake a fait des miracles en Angleterre. Il a débarbouillé
-des Claude, des Poussin, des Paul Véronèse! On ne les reconnaît plus.
-Et quelle vivacité dans l’exécution! deux cent seize pieds carrés de
-peinture déblayés en deux cent seize heures! C’est prodigieux!
-
---Prodigieux, en effet, mon cher monsieur; mais les nettoyages de sir
-Charles Eastlake ont provoqué à Londres une enquête parlementaire.
-
---Heureusement, monsieur, nous n’avons point de parlement à Landerneau.
-
-
-
-
-XVIII
-
-LE LOUVRE
-
- Le musée de Paris est en danger!--M. Fould et M. de Nieuwerkerke le
- sauvent.--Note du _Moniteur_.--Ukase.
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Le massacre des grands maîtres ne se pratiquait pas seulement à Londres
-et à Landerneau. La fièvre de destruction gagnait de proche en proche
-les conservateurs de tous nos musées: c’était une épizootie. On montre
-à Marseille un tableau du Pérugin qui fut effacé, puis repeint, puis
-gratté ingénieusement avec la pointe d’un canif. Les curieux vont
-voir à Paris la dépouille mortelle d’un _Saint Michel terrassant le
-démon_. Ce tableau, qui fut de Raphaël, et qui valut beaucoup d’argent,
-ressemble à un chef-d’œuvre comme un noyé de la Morgue ressemble à un
-homme.
-
-La nation, qui a payé les richesses du Louvre et entassé dans nos
-galeries un capital de plus d’un milliard, vivait dans la plus douce
-quiétude. Elle croyait sa fortune en sûreté entre les mains des
-conservateurs, ayant lu dans le dictionnaire que conservateur vient du
-verbe conserver.
-
-Les artistes murmuraient tout bas, mais leur plainte ne sortait guère
-de l’atelier. Les critiques dormaient sur l’une et l’autre oreille.
-Quelques-uns, réveillés à demi pour un article de commande, se
-prosternaient devant la destruction avec un dévouement officiel.
-
-L’autorité supérieure, le ministère d’État, la direction générale des
-Musées ne savaient pas qu’il y eût péril en la demeure. L’homme placé
-au sommet d’une administration ne saurait, dans aucun cas, surveiller
-les détails, et la France a toujours été gouvernée par une cinquantaine
-de chefs de bureau. Les conservateurs étaient, jusqu’à présent, les
-chefs de bureau du musée.
-
-Si les choses avaient marché longtemps du même train, nous aurions
-entendu dans dix ans l’éclat de rire de quelque touriste allemand,
-italien ou anglais devant nos cadres dévastés, et la France aurait
-appris d’un étranger la nouvelle de sa ruine.
-
-Heureusement, ma chère cousine, M. le comte de Nieuwerkerke a pris des
-mesures pour dérober Paris au sort honteux de Landerneau. M. Fould,
-ministre d’État, s’est hâté d’approuver une réforme si urgente. Ces
-deux hauts protecteurs de notre fortune artistique ont décidé d’un
-commun accord qu’il serait interdit aux conservateurs de gratter
-un tableau sans le consentement de l’Institut. Or, l’Institut ne
-permettra jamais que Paris devienne un autre Landerneau. Les gratteurs
-de peinture n’arriveront pas à Raphaël sans passer sur le corps de
-M. Ingres, et il faudra tuer M. Delacroix avant d’écorcher un autre
-tableau de Rubens. Bonne nouvelle! tous les artistes qui liront le
-_Moniteur_ de ce matin s’écrieront avec nous: le Louvre est sauvé!
-
-On m’assurait aujourd’hui (mais ceci est moins officiel) que M. le
-comte de Nieuwerkerke avait donné à ce nouveau règlement une sanction
-pénale. Je t’envoie, sans en garantir l’authenticité, un charmant petit
-ukase qui circule dans les galeries du Louvre:
-
- «Article 1er. Tout conservateur, atteint et convaincu d’avoir gratté
- un tableau, sera gratté à son tour.
-
- »Article 2. L’opération aura lieu dans les formes ordinaires. Le
- patient, tiré de son cadre, sera étendu sur le parquet.
-
- »Article 3. On commencera par lui arracher sa perruque, ses fausses
- dents, son œil de verre, et l’on effacera ainsi la trace des
- restaurations antérieures.
-
- »Article 4. On s’occupera ensuite d’enlever les cheveux blancs, de
- faire disparaître les rides, de ratisser les écailles de la peau.
-
- »Article 5. Défense absolue d’interrompre le travail avant que le
- patient soit redevenu ce qu’il était dans l’atelier de sa mère.
-
- »Article 6. Les grattoirs de toute forme et de toute grandeur seront
- mis en œuvre suivant le besoin. En cas d’absolue nécessité, on
- pourrait employer les acides.
-
- »Article 7. L’exécution de la sentence sera confiée au célèbre
- Mortemart, qui s’est fait une spécialité dans ce genre.»
-
-Tu vois, ma chère cousine, que M. le comte de Nieuwerkerke n’est pas
-seulement un artiste de talent et un homme d’esprit. Il ferait au
-besoin un fier législateur!
-
-
-
-
-XIX
-
-LA QUESTION DES FIACRES
-
- Promenade des dimanches.--Pas d’omnibus.--Attitude des cochers
- de fiacre.--Paris est pavé de piétons qui attendent une
- voiture.--Soirée au Gymnase.--Les artistes.--Un maraudeur.--Réflexions
- mélancoliques.--Mes plaisirs et mes peines.--M. Haussmann
- et mademoiselle Cellier.--Plaintes d’un cocher de la
- Compagnie.--Doléances d’un cheval.--La Compagnie en bonne voie.--M.
- Ducoux.--Obstacles.--Fusion des voitures de place et des voitures de
- remise.--Exigences de la ville de Paris.--1,500,000 francs d’impôt
- municipal sur les petites voitures.--Budget de 102 millions.--Son
- emploi.--Rage de construction et de démolition.--Le bon berger.
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Il faisait beau dimanche dernier. J’ai voulu profiter d’une occasion si
-rare à Paris, et pousser une reconnaissance dans la direction du bois
-de Boulogne.
-
-Tous les Parisiens, ou peu s’en faut, avaient fait le même
-raisonnement. La foule emplissait les rues et l’on se marchait sur les
-pieds comme dans un bal du grand monde.
-
-Je m’arrêtai devant un bureau d’omnibus et je demandai si MM. les
-chevaux de la Compagnie me feraient l’honneur de me conduire au bout
-des Champs-Élysées pour mon argent. Un homme très-affairé me donna pour
-toute réponse un petit carton fort sale, où je lus sous la crasse le
-numéro 279. Je m’informai auprès de mes voisins. On m’expliqua que deux
-cent soixante-dix-huit personnes auraient le droit de monter en voiture
-avant moi, si toutefois les voitures n’étaient pas complètes. Le calcul
-des probabilités me permettait d’espérer une place d’impériale pour
-mardi matin au plus tôt. Je n’eus pas la patience d’ajourner au mardi
-ma promenade du dimanche.
-
-Tout compte fait, il valait mieux prendre un fiacre, quoique les
-fiacres coûtent assez cher à Paris. Je suivis donc la rue de Rivoli,
-appelant de la main et hélant de la voix tous les fiacres qui
-passaient. Les cochers haussaient les épaules d’un air dédaigneux: ils
-étaient chargés jusqu’à la gueule, comme on dit en style de cocher.
-
-Heureusement, la place du Palais-Royal n’était pas loin. Elle sert de
-station à quelques centaines de fiacres, et, là, je ne pouvais avoir
-d’autre embarras que celui du choix.
-
-Le fait est que je n’y trouvai nul embarras de voitures: place nette!
-Un millier de promeneurs attendaient l’arrivée du premier fiacre, pour
-se le disputer à coups de poing.
-
-Moi qui ne suis pas d’humeur belliqueuse, je pris tout doucement le
-chemin de la place Louis XV, qu’on appelle place de la Concorde depuis
-que Louis XVI y fut guillotiné. La rue était bordée de promeneurs
-immobiles qui attendaient les bras croisés un fiacre absent.
-
-La place de la Concorde et les Champs-Élysées m’offrirent le même
-spectacle, et, comme j’avais fait cinq ou six kilomètres à pied, la
-fatigue me conseilla de rentrer au logis comme j’étais venu. «Allons!
-disais-je en moi-même, puisqu’il est impossible de trouver un fiacre
-lorsqu’il fait beau, je profiterai du premier rayon de pluie pour
-visiter le bois de Boulogne!» Lundi, il pleuvait à torrents: Dieu, qui
-protége la France et qui la mouille, m’avait exaucé. Il est vrai que
-les affaires ne me permettaient pas de courir la campagne; mais, en
-revanche, j’avais huit ou dix courses importantes à fournir dans ce bon
-Paris. Je me mis en quête d’une voiture.
-
-J’en trouvai mille et plus, mais aucune n’était libre. Je parcourus,
-sous mon parapluie, la rue Vivienne, le boulevard, la Chaussée-d’Antin,
-la rue Saint-Lazare, le faubourg Saint-Honoré, et je pus faire le
-recensement de cinq ou six mille Parisiens mouillés qui attendaient
-sous les portes cochères ce que je cherchais le long du trottoir.
-
-Décidément, pensai-je en soignant le rhume que j’avais pris, la pluie
-et le beau temps favorisent à l’excès la circulation des fiacres. Les
-voitures de Paris ne chôment jamais. Quelle industrie florissante!
-Heureux entrepreneurs! heureux cochers! heureux chevaux! Que d’argent
-et que d’avoine! Mais le public qui paye mériterait d’être mieux servi.
-A mesure que notre siècle avance en âge, Paris devient plus grand,
-le temps a plus de prix, les hommes sont plus pressés et les jambes
-plus paresseuses. Il conviendrait de doubler le nombre des voitures,
-et l’entrepreneur qui nous rendrait ce bon office ne perdrait pas son
-argent.
-
-Le même soir, je profitai d’une embellie pour courir jusqu’au Gymnase.
-Le spectacle était excellent, et j’y pris grand plaisir, quoique
-enrhumé. Lafontaine me ravit; il est rentré dans son élément et il y
-fait merveille. Le spectacle se terminait par un petit chef-d’œuvre
-de M. Labiche: _les Deux Timides_. Je ris aux larmes. Une jeune et
-jolie débutante, aussi recommandable que recommandée, mademoiselle
-Francine Cellier, jouait le rôle de Sophie Arnoult dans _Je dîne chez
-ma mère_. Sa beauté, sa grâce et son intelligence me transportèrent
-au septième ciel. Mais la pluie tombait à minuit, et tous les fiacres
-étaient couchés. Je ne trouvai pour rentrer chez moi qu’une voiture de
-maraude, sans numéro, sans glaces aux portières, malpropre au dehors,
-repoussante en dedans, traînée cahin-caha par un fantôme de cheval. Le
-cocher avait l’air d’un malfaiteur; la voiture avait servi à commettre
-trois ou quatre espèces de crimes.
-
-J’en échappai sain et sauf; mais le cocher se fit payer sa course
-beaucoup plus cher qu’elle ne valait. Comme ses prétentions me
-paraissaient exagérées, il me dit d’une voix de rogomme:
-
---De quoi! Est-ce que vous auriez la prétention de me payer comme un
-fiacre? Je n’ai pas donné sept mille cinq cents francs pour acheter un
-numéro; je ne paye pas vingt sous par jour à la Ville pour l’entretien
-de son macadam; je ne suis pas forcé d’avoir domicile à Paris; mon vin
-et mon avoine ne sont pas soumis à l’octroi; mon loyer ne coûte rien,
-puisque j’ai ma remise dans les carrières Montmartre; j’ai acheté ma
-voiture au vieux bois et mon cheval à l’abattoir; c’est pourquoi ma
-course ne coûte pas vingt-cinq sous, mais quarante!...
-
-Ce raisonnement me laissa fort étonné, et je me dis que le service des
-voitures de Paris était encore loin de la perfection. Je connaissais la
-merveilleuse célérité des _cabs_ de Londres. Ils coûtent un peu cher,
-je l’avoue, mais ils courent avec le vent. J’avais entendu louer le
-_droschki_ de Saint-Pétersbourg pour la vitesse et le bon marché. Les
-carrosses de Rome sont propres et confortables au prix le plus modéré.
-Les cabriolets de Naples vont d’un bout à l’autre de la ville, avec
-la rapidité de l’éclair, pour neuf sous. Comment se peut-il que les
-voitures publiques de Paris prennent la queue après toutes celles de
-l’Europe?
-
-Lorsqu’un Français voit quelque chose qui va mal, il s’en prend tout
-d’abord à l’autorité. Rien n’est plus naturel et, jusqu’à un certain
-point, plus légitime. Dans un pays où l’autorité exerce un pouvoir sans
-limites, on le rend responsable de tout.
-
-Je me mis donc à murmurer contre la haute et puissante administration
-de la ville de Paris. J’accusai le très-dominant préfet de la Seine
-de négliger la question des voitures pour celle des expropriations.
-En un mot, ma chère cousine, le retour au logis gâta tout mon plaisir
-de la soirée. Mademoiselle Cellier me semblait toujours jolie, mais
-M. Haussmann me paraissait un peu négligent. J’admirais comme la
-jeune artiste avait joué son rôle; je regrettais que le préfet ne
-s’acquittât pas mieux du sien. Ma nuit fut agitée, et je vis apparaître
-dans mes rêves tantôt mademoiselle Cellier, tantôt M. Haussmann, tantôt
-l’un et l’autre à la fois.
-
-Mardi matin, je sortis de bonne heure pour dissiper les nuages qui
-m’obscurcissaient l’esprit. Comme j’avais l’intention de me promener
-à pied, je rencontrai plus de cent voitures vides: on en trouve tant
-qu’on veut, toutes les fois qu’on n’en veut pas.
-
-Sur la place du Palais-Royal, je vis un cheval et un cocher qui
-mettaient leurs loisirs à profit: ils se battaient ensemble. Je
-m’adressai à l’homme, comme au plus raisonnable des deux; je le
-rappelai doucement au respect de la loi Grammont, et je lui fis un peu
-de morale.
-
---Parbleu! répondit-il, vous en parlez bien à votre aise! J’ai été
-un homme établi, propriétaire d’une bonne petite voiture et de deux
-chevaux blancs qui ne travaillaient que pour m’amasser des gros sous.
-Il est venu une grande farceuse de compagnie qui m’a racheté tout ça...
-Dame, il le fallait bien, puisque j’étais ruiné si je refusais de lui
-vendre. Comme je n’avais pas les reins assez solides pour soutenir
-la concurrence, et comme j’étais trop vieux pour apprendre un autre
-état, j’ai vendu le numéro, les chevaux et la voiture, et j’ai pris
-du service dans la Compagnie en qualité de mercenaire. Mon argent est
-mangé depuis longtemps; je vis au jour le jour d’un maigre salaire,
-sous la surveillance de quarante ou cinquante employés qui m’espionnent
-comme un voleur. Aussi j’escamote l’argent d’une course toutes les
-fois que l’occasion s’en présente; et je serais bien bête de faire
-autrement, puisqu’on n’a pas de confiance en moi. Lorsque j’attrape une
-bonne aubaine, je bois à tire-larigot pour me consoler de mes misères.
-Autrefois je portais l’argent à la Caisse d’épargne, parce que j’avais
-un avenir; j’espérais acheter une deuxième voiture, puis une troisième,
-et devenir finalement un petit entrepreneur. La Compagnie ne m’a laissé
-aucune espérance. Mercenaire je suis, mercenaire je mourrai, à moins
-qu’on ne me prenne en flagrant délit d’escamotage, auquel cas MM. les
-employés me mettraient à pied pour la vie, et il ne me resterait plus
-que l’hôpital.
-
-Tandis qu’il soulageait son cœur de cocher avec une amertume qui me
-rappela le souvenir de feu Collignon, je regardais son cheval. La
-pauvre bête, mal pansée, le poil terne et maculé de boue par quelques
-coups de pied tout frais, semblait dire en son patois:
-
---Si j’avais choisi mon cocher, ou si quelqu’un me l’avait choisi
-avec intelligence, je serais beaucoup moins malheureux. Il faut des
-travailleurs assortis, et les bureaux, qui disposent de la vie des
-cochers comme de la nôtre, n’ont pas le temps de nous appareiller. Ils
-prennent au hasard n’importe quel homme et n’importe quel cheval, et
-les condamnent à vivre ensemble. Moi qui suis doux et flegmatique, je
-suis tombé sur un compagnon brutal, et cette incompatibilité d’humeurs
-abrégera ma vie de deux ou trois ans.
-
-Je m’en allai tout pensif, et je me rappelai l’histoire de cette
-Compagnie impériale des Petites-Voitures qui est chargée de contenter
-également le public, les cochers et les chevaux.
-
-Il y a cinq ans, les voitures de Paris étaient dispersées aux mains
-de quelques compagnies et d’une multitude de petits propriétaires.
-Une grande compagnie se fonda au capital de 40 millions. Elle voulut
-racheter toutes les voitures de place et de remise, persuadée que la
-centralisation réduirait les dépenses et doublerait les bénéfices.
-La préfecture de la Seine aida puissamment à cette révolution, soit
-parce qu’elle espérait améliorer un grand service public qui avait
-toujours laissé à redire, soit parce qu’elle se promettait d’augmenter
-ses revenus en prélevant une grosse part sur les bénéfices de la
-Compagnie. Les anciens propriétaires de fiacres ou de coupés ne furent
-pas expropriés pour cause d’utilité publique; mais la peur d’une
-concurrence invincible et quelques faux bruits répandus dans Paris les
-décidèrent à vendre au plus vite. La Compagnie impériale acheta environ
-quinze cents voitures de place et douze cents voitures de remise,
-constituant à son profit une sorte de monopole.
-
-Je me souvenais des brillantes espérances que le public de Paris,
-et surtout les pauvres et les ignorants, avaient fondées sur la
-nouvelle compagnie. J’avais vu les actions de 100 francs monter à 150
-et plus haut encore dans un espace de quelques jours. Je supposais
-que les dividendes avaient répondu à l’attente générale, et je me
-demandais comment une compagnie si riche ne faisait rien de plus pour
-contenter ses voyageurs, ses cochers et ses chevaux. Fallait-il que
-tant de victimes fussent sacrifiées à l’insatiable avidité de MM. les
-actionnaires?
-
-Pauvres actionnaires! Mon portier a eu deux actions de la Compagnie
-impériale, comme presque tous les portiers de Paris. C’est hier
-seulement qu’il m’a conté ses peines:
-
---Monsieur, me disait-il, je n’avais pas trop mal acheté. J’ai eu
-mes deux chiffons de papier pour 300 francs. J’aurais pu vendre avec
-profit quand les actions ont monté à 180, mais c’était un placement:
-j’ai gardé. Pendant cinq ans, j’ai espéré un dividende, ou pour le
-moins un intérêt de 5 pour cent: on ne m’a rien donné. A la fin, le
-découragement m’a pris, et j’ai vendu mes actions à 30 francs pièce;
-60 francs pour les deux! C’est 240 francs perdus, sans compter les
-intérêts!
-
---Mais alors, dis-je en moi-même, qui trompe-t-on ici? Tout le monde se
-plaint: voyageurs, cochers, chevaux, actionnaires. Le mal est grand;
-d’où vient-il? quel remède y pourrait-on apporter?
-
-La police correctionnelle a réformé un gros abus en punissant les
-administrateurs qui empochaient les bénéfices.
-
-Un homme d’une capacité incontestable et de la plus haute intégrité, un
-des fonctionnaires les plus droits de notre pauvre révolution de 1848,
-M. Ducoux, est placé à la tête de l’entreprise. Il a pris en main la
-tâche ingrate de réparer cinq années de désordres et de gaspillage et
-de sauver un capital de 40 millions, le denier des pauvres, le trésor
-des petites gens. Il a jeté dans cette affaire son temps, sa vie, sa
-fortune et la fortune de ses amis. Les actionnaires ont deviné que lui
-seul était capable de sauver la Compagnie, si la Compagnie pouvait
-être sauvée: ils lui ont confié des pouvoirs de dictateur.
-
-Déjà l’influence de ce nom pur, la réforme du luxe administratif, la
-suppression de quelques rouages inutiles, et surtout l’œil du maître,
-ont diminué la dépense, allégé le passif, rassuré les actionnaires,
-relevé le crédit de la Compagnie.
-
-Mais, sans parler du matériel, qui se fait vieux, la Compagnie
-impériale est atteinte de deux vices organiques.
-
-Le premier est la réunion des fiacres et des voitures de remise sous
-une même administration.
-
-L’autre est un traité qui décerne tous les bénéfices de la Compagnie à
-la préfecture de la Seine.
-
-La Compagnie, en réunissant l’exploitation de mille deux cents voitures
-de remise au monopole des voitures de place, n’a pas fait une bonne
-affaire. Il est facile de comprendre que la location des coupés de
-remise ne saurait profiter qu’à l’industrie privée. Un petit loueur
-qui possède trois ou quatre voitures peut s’installer n’importe
-où, dans une boutique, au fond d’une cour, ou même sous une porte
-cochère. Il surveille lui-même l’exactitude de ses cochers, la santé
-de ses chevaux, la distribution de ses fourrages. S’il s’absente
-pour une heure, il se fait remplacer par sa femme, ou sa fille, ou
-son petit garçon. Il est connu dans le quartier: c’est à lui qu’on
-vient se plaindre si l’on n’est pas content; c’est lui qui punit les
-travailleurs employés à son service, lorsqu’ils manquent de politesse
-ou de probité; c’est encore lui qui ménage la bougie des lanternes et
-l’avoine de la musette: rien n’est perdu ni gaspillé, grâce à lui. A
-force de soin, d’attention et d’économie, ce petit industriel fait
-rendre à son capital un intérêt de quatre ou cinq pour cent.
-
-Mettez une compagnie à sa place: que gagnera-t-elle? Une augmentation
-de recettes? Non, car la voiture, le cheval et le cocher ont fait tout
-ce qu’ils pouvaient faire lorsqu’ils ont amassé de douze à quinze
-francs en un jour. Une réduction sur les dépenses? J’en doute. Les
-chevaux, les voitures et les cochers sont des unités parfaitement
-distinctes; il n’y a nul profit à les agglomérer. Les maquignons
-n’ont jamais donné treize chevaux à la douzaine; les carrossiers
-ne font aucun avantage à celui qui achète les voitures en gros; la
-nourriture de vingt cochers coûte exactement vingt fois plus cher que
-la nourriture d’un seul. Il y a peut-être quelque chose à gagner sur
-le prix des fourrages; mais tout approvisionnement est un capital
-qui dort, et le coulage est toujours plus considérable dans un
-grand magasin que dans un petit grenier. Ajoutez que les frais de
-surveillance, les frais d’administration et la nécessité de trouver ou
-de créer de grandes remises au centre même d’une capitale dévoreront
-d’emblée une bonne part du revenu.
-
-Quant au public, à cet honnête et patient public de Paris, il lui
-sera d’autant plus malaisé de trouver une voiture que les remises
-deviendront plus vastes et la centralisation plus puissante. Supposez
-que la Compagnie n’ait plus que dix établissements dans la ville: elle
-sera peut-être un peu mieux en mesure de surveiller ses ouvriers; mais
-le voyageur, l’homme pressé, celui qui paye, ne pourra plus aller
-chercher un coupé de remise, à moins d’avoir un carrosse à lui.
-
-J’ai vu souvent que l’autorité se donnait beaucoup de peine pour faire
-mal et à grands frais ce que la liberté ferait mieux et à meilleur
-marché. Pourquoi ne permettrait-on pas à Paris ce qui se tolère sans
-inconvénient dans presque toutes les grandes villes de l’Europe?
-Lorsqu’un particulier a un cheval, une voiture et une remise, que ne
-lui permet-on de se mettre à la disposition du public? Prenez les
-précautions les plus indispensables: exigez que l’homme sache conduire,
-que la voiture soit propre et que le cheval soit valide; exigez que le
-nom et l’adresse du propriétaire soient inscrits en lettres apparentes
-sous les yeux du voyageur. Vous encouragerez ainsi une petite industrie
-vraiment utile, et il suffira de quelques agents de police pour la
-surveiller. Le voyageur circulera en toute sécurité, la nuit comme le
-jour, sachant qu’il confie sa personne et ses biens à un homme établi,
-offrant certaines garanties, domicilié à tel endroit et soumis à telle
-surveillance d’en haut. Voilà pour les voitures de remise.
-
-La Compagnie impériale, que nous avons à cœur de sauver, sera-t-elle
-tuée par cette concurrence? Non.
-
-Si je tiens à sauver la Compagnie impériale, ce n’est pas seulement
-parce qu’elle existe et que ses actionnaires, comme ses honorables
-administrateurs, sont dignes de tout notre intérêt; c’est aussi parce
-qu’elle est nécessaire. Les coupés de remise auraient beau s’accroître
-en nombre sous un régime de liberté, ils ne suffiraient jamais aux
-besoins de la population: il faut des fiacres. C’est peu que le
-Parisien aisé trouve dans sa rue et presque à sa porte une voiture
-de remise à deux francs la course. Le marchand pour ses affaires,
-l’employé, le commis, le petit rentier pour ses visites, l’ouvrier pour
-sa noce, ont besoin d’une voiture à bon marché, dans les prix de vingt
-à vingt-cinq sous, intermédiaire entre l’omnibus et le coupé de remise.
-
-Cette énorme réduction de prix ne peut s’obtenir qu’à une seule
-condition, et c’est ici que le concours de l’autorité devient
-nécessaire. Nous avons vu que les loueurs sous remise, en liardant sur
-toutes les dépenses et en mettant la course à deux francs, gagnaient
-au plus l’intérêt de leur capital. Comment les fiacres pourront-ils se
-tirer d’affaire s’ils abaissent leur tarif à vingt ou vingt-cinq sous?
-
-Ils le pourront si l’administration de la ville de Paris leur permet
-de stationner sur la voie publique et d’économiser ainsi le loyer
-d’une remise. Une remise est une boutique, et les boutiques se louent
-horriblement cher depuis la reconstruction de Paris. Le moindre hangar,
-dans les beaux quartiers, représente un capital de cinquante mille
-francs, puisque le terrain vaut plus de cinq cents francs le mètre. Or,
-combien pensez-vous qu’on puisse remiser de voitures sur une surface
-de cent mètres carrés? Donc, il n’y aura de voitures à bon marché que
-celles qui pourront séjourner gratuitement dans la rue et attendre
-les passants le long du trottoir. Sans ce modeste privilége, point de
-fiacres.
-
-La sécurité des voyageurs exige que ces voitures appartiennent à
-une grande compagnie. Il faut que la moralité et le capital d’une
-administration responsable servent de garantie au public contre les
-violences ou la mauvaise foi d’un cocher. Plus les voitures de place
-sont dispersées sur le pavé de Paris, plus il convient qu’elles soient
-réunies entre les mains d’un seul gérant.
-
-Ce travail de concentration est tout fait, puisque tous les fiacres
-de Paris, sauf un chiffre insignifiant, appartiennent à la Compagnie
-impériale. Rien de plus honorable, rien de plus sûr et de plus
-rassurant que l’administration de M. Ducoux. Les tarifs modérés que
-l’autorité supérieure a établis sont de nature à contenter le public
-sans ruiner les actionnaires, et l’on peut dire sans paradoxe que la
-Compagnie impériale des fiacres, une fois débarrassée de ses voitures
-de remise, servira régulièrement les intérêts de son capital, avec
-quelque petit dividende.
-
-A qui les servira-t-elle? _That is the question._ Aux actionnaires? Je
-ne connais pas un seul actionnaire qui ne soit de cet avis; mais il
-semble que l’administration de la ville de Paris professe une opinion
-contraire.
-
-A Dieu ne plaise, ma chère cousine, que j’outrage aucun pouvoir
-constitué! Je dis ce que je pense, quelquefois moins, jamais plus, et
-je le dis avec toute la politesse que la nature et l’éducation m’ont
-départie. Quelques amis me trouvent trop timide et prudent à l’excès:
-c’est que j’ai pour système de n’abuser de rien, pas même de la liberté
-permise à la critique. Je touche par-ci par-là, du bout de ma plume, à
-tous les abus qui lèvent la crête; mais toutes les personnes investies
-d’une autorité quelle qu’elle soit, me sont sacrées.
-
-La fougue de mon tempérament me porte quelquefois à m’insurger contre
-les choses; mais cet esprit de soumission qui est le fond même de
-l’esprit français me pousse à me prosterner devant les gens. Si
-j’habitais la Perse ou le Caboul, ou quelqu’un de ces pays où le bien
-public s’égare imprudemment dans les coffres des administrateurs,
-je signalerais le mal sans accuser personne; je dirais: «Il y a des
-millions bien maladroits; il se fait des fortunes trop rapides.» Mais
-nous voilà à cent lieues des Petites-Voitures et de la ville de Paris.
-
-La ville a cru de bonne foi qu’elle faisait la fortune de la Compagnie
-impériale. Elle s’est réservé le droit de prélever, sous forme d’impôt,
-une part des bénéfices; quelle part? cent pour cent. Voilà un chiffre
-que les calculateurs n’avaient pas prévu. C’est l’expérience qui l’a
-donné.
-
-La Compagnie a commencé par acheter au prix de 11,000 francs chaque
-voiture de place. Sur cette somme assez ronde, il y a 7,500 francs qui
-ne se rapportent ni à la voiture, ni au cheval, ni au harnais, mais
-au _numéro_, c’est-à-dire au droit de rouler voiture et de stationner
-sur la voie publique. Ce droit, précieux entre tous, coûte donc à la
-Compagnie 375 francs par voiture, ou un peu plus de 20 sous par jour.
-
-La ville a jugé qu’un privilége si brillant ne pouvait se payer
-trop cher. Elle a frappé chaque voiture d’un nouveau droit, dit de
-_stationnement_, au profit du macadam municipal.
-
-Or, la Compagnie (déjà nommée) est tenue d’avoir ses magasins et tout
-son matériel dans l’enceinte de Paris. Elle paye à la Ville, sous forme
-d’octroi, une redevance qui ne laisse pas d’être considérable.
-
-Les personnes les mieux informées m’ont assuré que le total des
-redevances payées par la Compagnie à la ville s’élevait à 1,500,000
-francs par an. J’en conclus que, si la ville était assez généreuse pour
-renoncer à ses prétentions, les actionnaires auraient dès à présent
-1,500,000 à se partager.
-
-On me dit que l’honorable M. Ducoux poursuit devant les tribunaux la
-réparation de quelques erreurs commises par la Ville au préjudice de
-la Compagnie. Entre les juges et les plaideurs, je me garderai bien de
-mettre le doigt.
-
-Mais tu me permettras de te soumettre ici quelques réflexions
-très-prudentes et très-mesurées.
-
-C’est encore la ville de Paris qui a établi aux abords de la Bourse
-ces tourniquets ingénieux qui désespèrent nos financiers. On prétend,
-dans un certain monde, que les tourniquets ont paralysé les affaires,
-abaissé notre marché au second ou au troisième rang et diminué de
-quelques milliards la richesse de la France. Par compensation, ils
-rapportent 700,000 francs à la ville de Paris.
-
-Il faut que la Ville soit bien nécessiteuse pour se procurer de
-l’argent à ce taux-là?
-
-Mais non, elle a 102 millions de revenu, le budget d’un royaume de
-troisième ordre.
-
-102 millions ne sont pas une petite affaire. On peut avoir un bon pavé,
-un éclairage parfait et une excellente police municipale pour la somme
-de 102 millions.
-
-Malheureusement, ma chère cousine, ce n’est ni le pavé, ni l’éclairage,
-ni la salubrité de la ville, ni la sécurité des habitants qui nous
-coûtent le plus cher. C’est... comment appellerai-je cette maladie? La
-fièvre du changement.
-
-Une rue était vieille et mal bâtie: on la renverse, rien de mieux.
-On en bâtit une autre à la place, mais si vite, si vite, qu’on prend
-quelquefois mal ses mesures et qu’il faut démolir des maisons neuves
-pour les reconstruire à nouveau. Cela coûte assez cher, à ce que m’a
-dit un architecte.
-
-Il arrive qu’on adopte sans y regarder de trop près le plan d’un
-édifice public. Les maçons accourent du bout du monde; il faut
-travailler la nuit, le jour; pas une minute à perdre. Mais un homme de
-goût passe par là et trouve le monument ridicule. On dessine un autre
-plan et l’on s’empresse de bâtir autre chose.
-
-Un édifice monstrueux s’élève au milieu d’une rue, coupant les
-communications, menaçant le boulevard, déshonorant la rue de la Paix.
-Passe un homme de bon sens, qui ordonne la démolition. Mais pourquoi
-la ville de Paris avait-elle permis de construire? Ne dirait-on
-pas qu’elle a pris pour devise les deux mots les plus coûteux du
-Dictionnaire: _bâtir_ et _démolir_?
-
-J’entendais hier un étranger qui revient à Paris après dix ans
-d’absence.
-
---Vous êtes de singulières gens, me disait-il. A voir la fièvre qui
-vous talonne, on dirait que vous êtes des parvenus pressés de jouir,
-ou plutôt des usufruitiers qui se hâtent de manger leur revenu. Vous
-bâtissez des palais en un mois et vous plantez des arbres tout venus.
-Craignez-vous donc de mourir sans postérité, singulières gens que vous
-êtes?
-
---Monsieur, lui répondis-je, ce n’est pas à nous qu’il faut vous en
-prendre: on ne nous a point consultés. Autrefois les travaux publics se
-décidaient plus lentement, et après une sorte d’enquête où tout homme
-disait son mot. Les Chambres, les journaux, vous, moi, chacun avait
-voix au chapitre. Si, par exemple, il avait été question de bâtir un
-Opéra définitif, vous auriez entendu un beau tapage dans Landerneau.
-Tout est changé; nos mœurs sont beaucoup moins bruyantes depuis qu’on
-ne nous invite plus à parler.
-
-»L’Opéra se construira tout seul, en un rien de temps, à nos frais
-et sans notre avis. Il sera trop petit, mais on pourra toujours le
-renverser pour en bâtir un autre. Croyez-vous que nous aurions voté la
-démolition immédiate et simultanée de toutes les rues de Paris, si nous
-avions été consultés? On remplace les logements à bon marché par des
-appartements hors de prix, et, comme ce remaniement coûte assez cher,
-il faut augmenter les octrois. Il suit de là que nous payons douze
-centimes de trop sur un kilogramme de viande pour avoir le droit de
-payer 6,000 francs le loyer d’un cinquième étage.
-
---Tout cela, reprit l’étranger, fait le plus grand honneur à M. le
-préfet de la Seine. J’ai beaucoup connu son prédécesseur, un homme
-charmant. Nous l’appelions le bon berger, parce qu’il n’écorchait pas
-les moutons.
-
-
-
-
-XX
-
-LA DÉMOCRATIE IMPÉRIALE
-
- Le gouvernement de la France est démocratique et absolu.--L’ancienne
- monarchie.--Les associés du pouvoir royal.--A quelles conditions on
- pouvait régner sur la France.--La révolution abroge le droit divin
- et proclame le droit du peuple.--L’Europe monarchique se révolte
- contre ces nouveautés.--La France choisit un chef militaire.--La
- coalition est la plus forte.--Restauration.--Révolution bourgeoise
- de 1830.--La bourgeoisie règne pour son compte.--Révolution de
- 1848.--Faiblesse du parti démocratique.--Les vieux partis s’accordent
- contre la démocratie.--Élection d’un président.--Résistance
- de la démocratie.--Influence des partis vaincus.--Dix ans de
- réaction.--Expédition de Rome au dehors et au dedans.--Initiative de
- l’empereur et retour aux principes de 89.--Campagne d’Italie au dedans
- et au dehors.
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Le spectacle des affaires publiques est assez curieux pour mériter un
-quart d’heure d’attention.
-
-Nous avons un gouvernement absolu et démocratique. On peut même
-affirmer, sans trop de paradoxe, qu’il se fait plus démocratique à
-mesure qu’il devient plus absolu. Un prince élu par la majorité du
-peuple, en vertu d’un principe révolutionnaire, gouverne le pays dans
-l’intérêt du plus grand nombre et continue l’œuvre de la révolution
-française.
-
-Depuis l’origine de notre nation jusqu’à l’année 1789, la majorité
-des citoyens a obéi par habitude, par bonhomie, par ignorance, à
-une monarchie théocratique et aristocratique. Théocratique, car le
-roi régnait par la grâce de Dieu, comme le délégué d’une puissance
-invisible et surnaturelle qui le sacrait par la main de ses prêtres.
-Aristocratique, car le souverain s’appuyait sur le dévouement intéressé
-d’une classe privilégiée.
-
-En ce temps-là, le roi n’était pas tout à fait maître, mais la
-majorité de la nation était parfaitement esclave. Le roi devait une
-certaine obéissance à Dieu, c’est-à-dire aux prêtres, et une certaine
-déférence à la noblesse. Bon gré mal gré, il fallait compter avec ces
-deux puissances collatérales, et quelquefois rivales de la royauté.
-La noblesse ne craignait pas d’entrer en campagne contre Louis XI,
-Louis XIII et Louis XIV enfant; sans parler des petites conspirations
-qui remplissent notre histoire. Le clergé régna sur les rois et les
-contraignit d’exécuter les volontés de Dieu, c’est-à-dire les siennes.
-Rien n’était plus logique ni plus conforme aux principes de la
-monarchie. Lorsqu’on règne par la grâce de Dieu, on est tenu d’exécuter
-ses commandements, et au besoin de leur prêter main-forte. Cette
-théorie est admirablement développée dans un chef-d’œuvre de Bossuet:
-_la Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte_. L’évêque
-de Condom ne fit que résumer en un corps d’ouvrage les idées qui
-avaient été de tout temps imposées par le clergé catholique et subies
-par les rois de la France.
-
-De toute antiquité, nos souverains par la grâce de Dieu ont eu des
-gendarmes, des dragons et des bourreaux au service de l’Église. Je
-ne veux pas remonter jusqu’à Charlemagne, qui punissait de mort la
-rupture du jeûne, ni jusqu’à ce roi très-pieux qui perçait d’un fer
-rouge la lèvre des blasphémateurs. Relisez seulement l’histoire du
-XVIe siècle, écrite en lettres de sang, sous la dictée de la cour de
-Rome. Rappelez-vous que notre Henri IV, après avoir échappé aux dangers
-de la Saint-Barthélemy, menaça de la peine de mort les bouchers qui
-vendraient de la viande en carême. Il ne pouvait faire moins, du jour
-où il régna par la grâce de Dieu. Louis XIV, le mieux obéi de tous
-les maîtres, employa une partie de son règne à se défendre contre les
-empiétements de l’Église et l’autre à venger par le fer et par le feu
-les intérêts de l’Église.
-
-Ce grand prince, élevé par les prêtres, se regardait comme un député
-du ciel, et, quoiqu’il eût souvent maille à partir avec ses électeurs,
-il accomplissait fidèlement un mandat impératif. Louis XV, qui ne
-croyait pas en Dieu, défendait aux philosophes de penser comme lui,
-car l’athéisme aurait sapé les fondements de son autorité. Jusqu’aux
-derniers jours du droit divin, jusqu’à la veille de 89, le roi maintint
-les priviléges de la noblesse et du clergé, fit brûler des sorciers
-pour la grande gloire de Dieu et conserva des serfs sur la terre de
-France. C’est l’Assemblée constituante qui eut la gloire de mettre
-en liberté les derniers esclaves. Ils vivaient en Franche-Comté, et
-ils appartenaient à un couvent de moines. Jamais peut-être les rois
-n’auraient osé accomplir cet acte de justice, de peur de susciter la
-colère de Dieu.
-
-La Révolution abrogea le droit divin et proclama le droit du peuple.
-Depuis longtemps déjà, l’absurdité du vieux principe était admise par
-tous les bons esprits. Quelques penseurs hardis avaient lancé, dès le
-XVIe siècle, des protestations un peu déclamatoires. Sous Louis XIV, un
-grand homme peu connu aujourd’hui, le pasteur Jurieu, établit avec une
-logique invincible ce principe de la souveraineté nationale, qui fut
-prêché par Rousseau, adopté par la nation, décrété par la Convention.
-Principe aussi vieux que la raison humaine; admis sans contestation par
-les philosophes de l’antiquité, mais étouffé, durant plusieurs siècles,
-par la double oppression de la force et de la foi.
-
-L’Église nous avait appris que les uns naissent pour commander, les
-autres pour obéir; celui-ci pour encaisser les impôts, celui-là pour
-les verser dans la caisse et pour rendre à César ce qui n’appartient
-point à César. La Révolution a décidé, conformément aux lois de la
-nature, qu’il n’y avait ni maîtres ni sujets, mais des citoyens égaux
-entre eux, nés pour s’aider les uns les autres et vivre en paix.
-
-Il était naturel que tous les souverains de l’Europe, tous les rois par
-la grâce de Dieu prissent les armes contre une doctrine formidable qui
-menaçait de les détrôner. De là cette coalition qui faillit écraser la
-république française. La nation dut se défendre; elle s’organisa en
-armée et remit tous ses pouvoirs aux mains d’un général, _imperator_.
-Napoléon, quel que soit l’usage et l’abus qu’il a faits de son pouvoir
-et de son génie, n’a jamais été, en droit, que le premier magistrat
-d’une démocratie. Sa légitimité n’avait pas sa source dans le droit
-divin, mais dans le droit national. Il régnait par délégation du seul
-souverain qui n’abdique jamais: le peuple.
-
-La coalition fut plus forte que lui. Les armées de la vieille Europe
-entrèrent chez nous, la baïonnette en avant, et nous imposèrent la
-monarchie du droit divin, à laquelle personne ne croyait plus.
-
-Louis XVIII et Charles X régnèrent quinze ans, grâce à la fatigue et
-au découragement du peuple. Ils s’appuyèrent, suivant l’usage de leurs
-ancêtres et le principe de leur pouvoir, sur la noblesse et l’Église,
-roseaux fêlés, appuis débiles qui ne pouvaient les soutenir longtemps.
-Une force nouvelle grandissait autour de la monarchie et contre elle.
-La bourgeoisie, fière du rôle qu’elle avait joué en 89, enrichie par
-la vente des biens nationaux, éclairée par la lecture des philosophes
-du XVIIIe siècle, battit en brèche les derniers représentants du droit
-divin, et les culbuta en 1830.
-
-Elle les avait renversés par la main du peuple, au nom des principes
-de 89 et de la souveraineté nationale. Mais, lorsqu’elle aperçut le
-trône vide, elle s’avisa qu’un trône est un siége confortable, et
-elle s’assit. Durant dix-huit années, la souveraineté nationale fut
-confisquée par la bourgeoisie à deux cents francs. La classe la plus
-riche et la plus éclairée de la nation se couronna elle-même dans la
-personne de Louis-Philippe. Elle administra à son profit les affaires
-du dedans et du dehors, sans nul souci des besoins ni des sentiments du
-menu peuple.
-
-La nation est fière de son drapeau; elle aime la gloire; elle souffre
-impatiemment les mépris de l’Europe: la bourgeoisie officielle
-adopta la paix à tout prix et rangea modestement la France parmi les
-puissances de troisième ordre. Le peuple n’était pas heureux; il
-manquait de vêtements chauds, de bas de laine, et de mille choses
-nécessaires à la vie: la bourgeoisie régnante maintint énergiquement
-un système de monopoles dont elle tirait grand profit. Le peuple est
-désireux de prendre part aux affaires publiques, depuis qu’il sait
-que c’est son droit: l’oligarchie bourgeoise eut soin de le tenir à
-l’écart. Elle se réunissait dans deux Chambres, où elle faisait de
-beaux discours; elle décida, de concert avec son roi, que les grands
-hommes sans argent ne seraient point admis à ces réunions.
-
-Je dois dire à la louange de la bourgeoisie parlementaire que, durant
-ces dix-huit années, elle se défendit énergiquement contre les
-invasions de la noblesse et du clergé. Le pouvoir lui semblait si bon,
-qu’elle n’admettait personne au partage. Mais, un beau matin, le petit
-peuple, qu’elle oubliait un peu trop, lui rappela qu’elle ne régnait
-ni par la grâce de Dieu, ni par la volonté nationale. Cet événement se
-rapporte à l’année 1848.
-
-La France fut pendant quelques mois dans le même état que sous la
-Convention nationale. Chaque citoyen reprit la part de souveraineté qui
-lui revenait de droit, et mit la main aux affaires du pays. Neuf cents
-députés, véritablement élus par le vrai peuple, arrivèrent à Paris
-pour aviser à toutes les nécessités du dedans et du dehors. Je crois
-même qu’ils rédigèrent ensemble une constitution démocratique dont on
-pourrait trouver quelques exemplaires dans les bibliothèques.
-
-Mais le parti démocratique n’avait guère pour lui que le bon droit.
-Il était faible, divisé, et pauvre en hommes de génie. Pour comble
-de malheur, il traînait à sa suite une queue de principes faux, de
-théories subversives et d’utopies absurdes.
-
-Tandis qu’il s’agitait inutilement, sans ordre, sans lien, ses ennemis
-s’organisaient à merveille. Les partisans du droit divin, renversés
-en 1830, et les chefs de la bourgeoisie censitaire détrônés en 1848,
-se liguaient contre l’ennemi commun. On vit, dans une maison de la
-rue de Poitiers, les meneurs de la noblesse, du clergé et de la
-boutique, former une association fraternelle et travailler ensemble au
-renversement de la République.
-
-Les uns rêvaient le retour de la monarchie de droit divin et de cette
-race de saint Louis dont la Providence nous conserve un rejeton
-en Allemagne. Les autres ne voulaient pas remonter si haut. Ils
-se seraient contentés d’un de ces princes d’Orléans qui ont régné
-si bourgeoisement au profit de la bourgeoisie. En attendant, pour
-réveiller chez nous l’esprit monarchique, ils décidèrent que la
-République serait gouvernée par un président.
-
-Il se présenta un candidat de qui le nom, par un hasard merveilleux,
-avait une triple signification. C’était un prince d’origine
-démocratique. Le chef illustre de sa maison avait relevé le principe
-d’autorité et rétabli le culte catholique: deux recommandations
-toutes-puissantes aux yeux des partis qui regrettaient le passé. Mais
-son plus grand prestige était dans les souvenirs de gloire inséparables
-du nom de Napoléon. Le corps de la nation, ces paysans et ces ouvriers
-qui entretenaient pieusement, depuis 1815, le feu sacré du patriotisme,
-votèrent comme un seul homme pour ce candidat de la gloire. La
-bourgeoisie déchue et les champions du droit divin l’appuyèrent de
-toute leur influence, espérant qu’il relèverait le principe d’autorité
-et remplirait dignement l’interrègne, en attendant mieux. Les vieux
-partis poussèrent la complaisance jusqu’à offrir leurs services au
-président de la République, persuadés que, s’ils mettaient la main aux
-affaires, ni la République, ni le président ne dureraient longtemps.
-
-Un seul parti résista obstinément à toutes les séductions du nom et de
-l’homme: ce fut le parti démocratique. Ceux qui avaient inutilement
-cherché à fonder la république de 1848 ne voulurent voir qu’un
-ambitieux, un prétendant, un prince, dans l’élu du suffrage universel.
-L’alliance de Louis-Napoléon avec les vieux partis explique cette
-erreur, qui faillit creuser un abîme entre la démocratie et son nouveau
-chef. On oublia que ce prétendant avait dit autrefois, dans un procès
-fameux: «Je représente un principe, l’appel au peuple.» On ne se
-souvint plus du jugement de Carrel sur ce prince écrivain qui débuta
-dans le journalisme par des écrits démocratiques où circule librement
-la séve audacieuse de 89. La guerre fut violente et finit par un
-événement que le vainqueur lui-même a sans doute déploré.
-
-Ce malentendu nous a procuré dix années de réaction antidémocratique.
-Napoléon III, malgré les tendances de son esprit et l’origine de son
-pouvoir, a dû s’appuyer sur les partis du droit divin et du droit
-bourgeois. Il a dû faire au clergé, qui le soutenait sans l’aimer,
-des sacrifices énormes. Il a dû prendre des mesures sévères contre
-la liberté de la presse. Il n’a pas été en son pouvoir de défendre
-l’Université, fille de Napoléon Ier, contre ses éternels ennemis. A
-cette malheureuse expédition de Rome, qui écrasait dans son œuf une
-démocratie légitime, il a fallu faire succéder, sur la réclamation
-énergique des vieux partis, une expédition de Rome à l’intérieur.
-
-Lorsqu’on pourra envisager sans passion l’histoire de ces dix dernières
-années, on sera frappé de voir à toute heure un démocrate très-libéral
-comprimer une majorité qu’il aime et dont il est aimé, pour la
-satisfaction d’une minorité qui le hait. L’esprit démocratique qui est
-le fond même de Napoléon III, se trahit par échappée, toutes les fois
-que l’initiative personnelle trouve une petite place. Voyez la lettre
-à M. Edgard Ney, après l’expédition de Rome. Rappelez-vous cet acte
-éclatant par lequel le souverain de la France a épousé une personne
-de grande famille et de grand cœur, mais qui n’était pas de sang
-royal. Y a-t-il rien de plus démocratique au monde que ces discours,
-ces brochures, ces articles du _Moniteur_, qui établissent comme un
-dialogue quotidien entre le prince et la nation?
-
-Il semble qu’à la fin les tendances personnelles de Napoléon III aient
-surmonté tous les obstacles. Les vieux partis ont perdu leur influence
-sur le prince aussi bien que sur le pays. Le jour où l’empereur
-partit pour la guerre d’Italie, le peuple se jeta en foule autour de
-sa voiture avec des acclamations et des larmes. Ce fut, si je ne me
-trompe, le premier jour de vraie popularité. Les vieux partis boudaient
-dans un coin, je ne sais où. Le prince marchait à l’accomplissement
-d’une grande œuvre démocratique et libérale; la nation applaudissait de
-toutes ses mains; tous les cœurs battaient à l’unisson; il n’y avait
-plus personne entre la France nouvelle et le chef qu’elle s’est choisi.
-
-Après les victoires de Magenta et de Solferino, l’empereur a commencé,
-si je ne me trompe, une campagne d’Italie à l’intérieur. La réforme des
-lois douanières, l’essor donné aux grands travaux d’utilité nationale
-sont, pour ainsi dire, un Magenta et un Solferino démocratiques. Si les
-Autrichiens du dedans, c’est-à-dire les vieux partis, s’obstinent dans
-leur attitude rogue, s’il n’intervient entre la démocratie et le droit
-divin aucun traité de Villafranca, la France est en bonne voie.
-
-Nous ne marcherons pas sans quelques difficultés dans cette route
-nouvelle. Il est aussi impossible de changer en un jour la pente
-d’un gouvernement que de rejeter en arrière un train lancé à grande
-vitesse. Les instruments du pouvoir sont tous ou presque tous choisis
-sous l’influence des vieux partis, et dans leur sein. L’administration
-est ici légitimiste, là orléaniste, presque partout ultramontaine et
-soumise aux influences cléricales. Mais je me figure qu’un souverain
-et une nation qui s’entendent sur les principes auront bon marché des
-ennemis communs qui les séparent.
-
-
-
-
-XXI
-
-ABD-EL-KADER ET LA LIBERTÉ DE LA PRESSE
-
-
- Ma chère cousine,
-
-La sagesse des nations a beau dire qu’il ne faut jamais parler des
-absents, nous dirons quatre mots d’Abd-el-Kader et de la liberté de la
-presse, quoique l’un et l’autre soient assez loin de nous.
-
-J’aime le noble émir, sans l’avoir jamais vu. J’aime aussi la liberté
-de la presse, quoique je l’aie vue en mars 1848.
-
-Elle est très-désirable et très-utile; elle est très-honorable pour les
-peuples; elle honore aussi les princes qui sont assez forts pour la
-supporter; elle établit un commerce de vérités et un échange de bons
-offices entre les souverains et les sujets.
-
-Quant à moi, je vouerais une reconnaissance éternelle au gouvernement
-qui me permettrait de tout dire; non-seulement à moi, mais à tous ceux
-qui tiennent une plume, sans excepter M. Louis Veuillot. M. Veuillot
-est convaincu, j’aime à le croire. Les théories qu’il développait
-sont absurdes aux yeux de bien des gens, mais il les croyait bonnes,
-puisqu’il les publiait. C’était des vérités, au moins pour lui. Il est
-pénible et presque dégradant de se sentir les mains pleines de vérités
-et de n’oser les ouvrir. Or, nous en sommes tous là, nous autres gens
-de plume. Et cette multitude de vérités, vraies ou fausses, que la
-loi nous interdit de publier, nous procure au creux de la main des
-démangeaisons intolérables.
-
-Nous maudissons de bien bon cœur toute espèce de censure: non-seulement
-la censure dramatique, qui coupe maladroitement dans une comédie le
-trait que nous aimons le mieux; non-seulement la censure du colportage,
-qui nous interdit de vendre au peuple des campagnes le petit livre que
-nous avions écrit exprès pour lui, mais aussi la censure de l’imprimeur
-timide qui refuse de nous mettre sous presse parce qu’il craint pour
-son brevet; la censure du rédacteur en chef, qui nous sabre la moitié
-d’un article, la meilleure, et pourquoi? parce que le journal a déjà
-reçu deux avertissements et qu’une phrase mal interprétée peut réduire
-à zéro un capital de plusieurs millions.
-
-Oui, toutes les restrictions qu’on apporte au droit d’écrire sont une
-gêne horrible pour l’écrivain. Il est si doux et si naturel d’offrir
-librement au public les fruits de notre cerveau, tels que nous les
-avons mûris!
-
-L’empereur Napoléon III, qui a été choisi pour régner sur la France,
-est assurément de la même opinion que nous. Quoiqu’il soit né au palais
-des Tuileries, il a été écrivain longtemps avant de devenir empereur.
-Il a eu les mains pleines de vérités nouvelles et hardies, et il les a
-ouvertes toutes grandes. Comme nous, il s’est froissé plus d’une fois
-aux entraves légales de la pensée; il a vu ses écrits arrêtés par la
-douane ou saisis par la police; il a maudit les obstacles et rêvé la
-liberté de la presse. Lorsqu’il relit ses œuvres complètes, il éprouve
-assurément, comme le dernier d’entre nous, le plaisir très-noble et
-très-libéral de voir sa pensée intacte et sans coupure.
-
-Il est donc, comme nous, pour la liberté de la presse, et je ne croirai
-jamais que l’avancement rapide où il est parvenu lui ait fait oublier
-les aspirations légitimes et les droits sacrés de l’écrivain. Il nous
-rendra à tous ce franc parler dont il use si noblement lorsqu’il écrit
-à M. de Persigny. Il nous le rendra, car il a promis de nous le rendre.
-Peut-être même la chose serait-elle faite depuis quelque temps,
-n’étaient certaines objections que l’empereur entend faire autour de
-lui.
-
-On lui dit que la liberté de la presse ne peut être que le couronnement
-de l’édifice impérial, et qu’il manque plusieurs étages à l’édifice.
-«Il est certain, lui dit-on, qu’il nous reste beaucoup à faire. Un
-édifice de grandeur militaire, de diplomatie ouverte, d’égalité, de
-prospérité, de paix intérieure et extérieure ne s’achève pas en un
-jour. Et ceux qui nous pressent de poser le couronnement, sans nous
-laisser le temps de consolider la base, sont ceux qui souhaiteraient de
-voir écrouler l’édifice.»
-
-A ces conseils d’une sagesse un peu excessive, je répondrai, si l’on
-veut bien me le permettre, par l’histoire d’Abd-el-Kader.
-
-Lorsque Abd-el-Kader se soumit à la France, la nation, par l’organe de
-ses généraux et de ses princes, jura de lui laisser la liberté.
-
-Provisoirement, on le mit en prison; mais il était bien entendu que le
-vaillant émir de l’Afrique, le Jugurtha de l’histoire moderne, s’en
-irait seul et sans geôliers vivre à sa guise en pays musulman.
-
-Le roi Louis-Philippe, honnête homme au fond et bonhomme, était
-bien décidé à tenir sa parole. Mais les conseillers de la monarchie
-protestèrent, au nom de la raison d’État, contre cet acte de loyauté.
-«Sire, disaient-ils d’une commune voix, il importe au salut de la
-France que vous violiez votre serment. Les Anglais, dont l’amitié nous
-coûte si cher, n’attendent qu’une occasion de nous prouver leur haine.
-Si l’émir était libre aujourd’hui, demain l’Algérie serait en feu!» Le
-roi crut et céda, croyant agir en politique. Il retint son prisonnier
-contre la foi jurée, et il s’applaudissait naïvement d’avoir sauvé ses
-possessions d’Afrique, lorsqu’un accident de 1848 lui ravit la France
-et l’Algérie d’un seul coup.
-
-Le prince Louis-Napoléon, président de la république de 48, répara
-cette injustice. La compassion, l’équité et une certaine droiture de
-cœur assez rare chez les princes, lui conseillèrent une bonne action,
-et il ne prit point d’autres conseils. Il eut un mouvement honnête; il
-suivit son penchant, sans tenir compte de la raison d’État; il remplit
-l’engagement contracté par un autre: Abd-el-Kader reçut la liberté et
-cent mille francs de rente.
-
-Qu’arriva-t-il? L’Angleterre ne fit pas tourner contre nous cet acte
-de générosité spontanée. Personne ne mit l’Algérie en feu. Jugurtha
-vécut honorablement du revenu que nous lui avions assuré. Je dis plus:
-il nous aime et le prouve. La gratitude parle plus haut chez lui que
-le fanatisme musulman. Il défend nos consuls, recueille nos nationaux,
-protége nos protégés, et mérite à son tour notre reconnaissance.
-
-Si Louis-Napoléon avait soumis son cœur et sa conscience à la raison
-d’État, il y aurait dix mille chrétiens de moins en Syrie.
-
-Combien de nobles cœurs, combien d’esprits d’élite, combien de citoyens
-excellents manqueraient à la France, sans l’amnistie de 1860! Un
-funeste malentendu s’était élevé entre la démocratie et son chef. Le
-gouvernement du 2 décembre, suivant l’exemple déplorable que les chefs
-de la République avaient donné en juin 1848, expulsa de leur patrie
-tous les hommes en qui il voyait ses ennemis.
-
-Le temps marcha, les années se succédèrent, les craintes se calmèrent,
-les rancunes faiblirent, la gloire de notre armée confondit dans une
-commune joie les citoyens de tous les partis; cependant nos exilés
-n’osaient rentrer en France. On assure que, si la porte restait fermée,
-ce n’était pas l’empereur qui gardait les clefs dans sa poche. Tous
-les ans, le 14 août et le 31 décembre, il témoignait la résolution de
-décréter une bonne amnistie; mais la plupart des conseillers poussait
-de grands cris: «Aujourd’hui l’amnistie, demain les barricades!» Ainsi
-parlaient les sages défenseurs de la raison d’État.
-
-Un beau matin, l’empereur, qui n’a d’autre Cavour que lui-même,
-signa le décret d’amnistie et rappela les exilés. On ne fit point de
-barricades, et le trône impérial se trouva plus affermi.
-
-L’annexion des Romagnes au Piémont, le traité de commerce avec
-l’Angleterre, ont excité des craintes presque aussi vives et tout aussi
-frivoles. Les conseillers très-timides d’un prince très-hardi voyaient
-déjà les paysans de la Bretagne entraînés par leurs prêtres, et les
-ouvriers de Rouen soulevés par leurs patrons. Le saint-père a perdu les
-Romagnes, nos manufacturiers ont perdu les priviléges exorbitants qui
-les faisaient trop riches à nos dépens, et l’ordre règne dans toute la
-France. Les Bretons piochent la terre; les Rouennais filent le coton.
-
-Je me figure que la liberté de la presse ne serait pas une nouveauté
-plus dangereuse que tant d’autres, et que, si l’empereur nous
-l’accordait un beau matin, sans prendre conseil de personne, il
-affermirait son trône au lieu de l’ébranler.
-
-J’ai dit: _sans prendre conseil de personne_, car je crois connaître
-l’opinion de tous les conseillers de l’Empire, et la voici, résumée en
-quelques mots:
-
-«C’est le propre de l’opposition de dire au gouvernement: «Donnez-moi
-des bâtons pour vous battre.» Tous les gouvernements, usant du droit
-de légitime défense, répondent à l’opposition: «Je ne vous donnerai
-des bâtons pour me battre que si vous êtes assez forts pour venir les
-prendre.» Interrogez les chefs les plus illustres du parti soi-disant
-libéral, M. Guizot, par exemple, et M. Thiers. Ils ont dirigé le
-gouvernement et mené l’opposition, tour à tour. Comme opposants, ils
-ont toujours demandé la liberté de la presse; comme gouvernants, ils
-l’ont toujours refusée.
-
-»M. Guizot prépara contre la presse la loi du 21 octobre 1814: il était
-alors secrétaire général de l’intérieur, sous le ministère de M. de
-Montesquiou. Cette loi servit de modèle aux ordonnances de 1830, que M.
-Guizot combattit énergiquement, parce qu’il n’était plus au pouvoir. M.
-Thiers, en 1830, défendait la liberté de la presse. Il mit sa tête au
-bas de la protestation du _National_: il était de l’opposition. Cinq
-ans plus tard, il combattit comme un lion pour les lois de septembre:
-il était ministre.
-
-»Aujourd’hui, M. Guizot et M. Thiers sont également passionnés pour la
-liberté de la presse, car ils ne sont ministres ni l’un ni l’autre.
-Nous qui le sommes et qui avons l’honneur de servir un gouvernement
-fort au dedans et au dehors, pourquoi imiterions-nous la couardise
-de ces boutiquiers de 1848 qui écrivaient sur leur devanture: _Armes
-données_! Nous avons une tâche à accomplir; il nous faut du repos
-et de la sécurité. Que penseriez-vous d’un homme qui aurait sur les
-bras une besogne délicate, et qui permettrait aux importuns de venir
-incessamment le tirer par la basque de son habit?
-
-»Si nous accordions bénévolement à nos ennemis cette liberté qu’ils
-réclament, croyez-vous qu’ils s’en serviraient pour nous, ou contre
-nous? Se borneraient-ils à demander quelques réformes, à censurer
-quelques abus, à nous conseiller les mesures les plus propres à nous
-affermir? Ils commenceraient par là, selon toute apparence; mais,
-avant six mois, ils auraient si bien vilipendé les instruments du
-pouvoir, les préfets, les ministres, la famille impériale et l’empereur
-lui-même, que nous serions tous discrédités dans l’esprit de la nation.
-Or, il y a des prétendants à l’étranger. Ces prétendants ont ici leurs
-amis, leurs clients, leurs fanatiques, leurs avocats, leurs banquiers,
-leurs ministres _in partibus infidelium_, et nous serions de grands
-fous si nous leur permettions d’y avoir leurs journaux!»
-
-J’ai analysé, sans l’affaiblir en rien, l’argumentation des conseillers
-très-sages. Elle est spécieuse, elle est solide; je n’entreprends
-pas de la réfuter, et je crois que ces raisons me paraîtraient sans
-réplique, si j’étais ministre.
-
-Mais, si j’étais le souverain d’un pays comme la France, élu et réélu
-par sept ou huit millions de citoyens, confirmé dans mes pouvoirs à
-chaque élection partielle par la nomination des candidats que j’ai
-présentés, je verrais peut-être les choses d’un peu plus haut et je
-raisonnerais moins timidement.
-
-La grande majorité de la nation française se compose de paysans et
-d’ouvriers. Cette multitude que M. Thiers appelait «la vile multitude»
-et que tous les gouvernements, sauf 93 et 48, ont écartée de la vie
-politique, est la base solide et inébranlable du gouvernement impérial.
-Les paysans, les ouvriers et les soldats, qui sont des paysans et
-des ouvriers en uniforme, ont fondé par leurs votes le second empire
-français. Ils ont adopté la dynastie nouvelle, qui, de son côté, a pour
-eux des soins tout particuliers. Ils la soutiendront fidèlement et lui
-demanderont peu de chose. Pourvu que le nom français soit respecté
-en Europe, que la religion ne soit ni persécutée ni persécutrice, et
-que chacun puisse vivre en travaillant, ils voteront et combattront
-pour Napoléon III et sa postérité. Combien ne faudrait-il pas de
-_premiers-Paris_, d’_entre-filets_, de _variétés_ et de _feuilletons_
-pour entamer la fidélité de ces braves gens, qui, d’ailleurs, ne lisent
-guère que les almanachs? Ouvriers, paysans, soldats sont et seront
-longtemps étrangers à ces détails de la politique quotidienne qui se
-discutent dans les journaux. J’excepte les ouvriers de Paris, qui, par
-l’aisance et l’éducation, sont souvent de véritables bourgeois.
-
-Quant à la bourgeoisie, cette minorité lettrée, elle adore sincèrement
-la liberté de la presse. Quel homme ayant de quoi vivre ne s’est frotté
-les mains en lisant dans son journal une bonne critique bien salée de
-tel ou tel acte du gouvernement? Quel rentier doux et pacifique ne
-s’est pâmé d’admiration devant une charge à fond de train exécutée par
-un peloton serré de publicistes contre tel ou tel abus? On relit le
-journal en famille, on l’envoie à ses amis, on le réclame le lendemain,
-on le met de côté, on se promet de le relire, et vive la liberté de la
-presse!
-
-Enfantillage! d’accord. Mais cette niaiserie puérile cache un besoin
-sérieux de l’esprit. L’homme a soif non-seulement d’eau et de vin, mais
-aussi de la parole de l’homme. Nous sommes fiers de lire une chose
-écrite et imprimée librement. Cela nous relève à nos propres yeux et
-nous donne une satisfaction innocente, quoique un peu turbulente.
-
-Refuser ce petit plaisir aux honnêtes gens, c’est jeter un levain
-d’aigreur au fond de leurs esprits. La minorité lettrée, qui n’est
-pas indispensable à la solidité de l’Empire, mais qui peut beaucoup
-pour sa grandeur et sa prospérité, s’intéresse aux journaux et aux
-livres. Sevrez-la violemment, elle sera tentée de prêter l’oreille aux
-orléanistes et aux légitimistes qui se déguisent en libéraux.
-
-Nous faisons la partie trop belle aux ennemis de la démocratie et de
-l’Empire. Ils courent de salon en salon, colportant leurs petites
-doléances. Que regrettent-ils du temps passé? M. le comte de Chambord?
-M. le comte de Paris? la religion d’État? le suffrage restreint? Non.
-Ils ne regrettent, ils ne réclament, ils ne revendiquent officiellement
-que la liberté de la presse. «Nous sommes libéraux,» disent-ils; et
-on les croit, et on les écoute, et les bourgeois les plus sensés
-s’oublient quelquefois jusqu’à murmurer avec eux, car il est certain
-que la liberté de la presse est un bien très-désirable.
-
-Si la presse était libre, les orléanistes et les légitimistes seraient
-forcés de se montrer tels qu’ils sont, de confesser leurs véritables
-regrets, d’afficher leurs vraies espérances, et la nation leur rirait
-au nez en voyant tomber le masque.
-
-Que craignons-nous? Quand la presse sera libre, les ennemis du
-gouvernement écriront contre lui: rien n’est plus probable, assurément.
-Mais nous leur répondrons, et ce serait bien le diable si nous étions
-battus dans la discussion, quand la raison sera pour nous! Il n’y a
-ni raisonnements ni sophismes qui puissent renverser une monarchie
-populaire, fondée sur le suffrage universel et la volonté de la France.
-
-Mais aujourd’hui, lorsqu’un écrivain des vieux partis publie un livre
-ou une brochure, lorsqu’il serait facile de le réfuter, de le combattre
-et peut-être de le battre, une sorte de pudeur nous oblige au silence.
-Nous nous croisons les bras, nous laissons faire la police qui saisit,
-la justice qui condamne, la police et la justice qui ne réfutent rien.
-
-Un dernier mot, ma chère cousine. Je pense à l’avenir. Les hommes
-d’État se formaient jadis à deux écoles: la presse et le parlement.
-L’empereur Napoléon III s’est entouré de ministres capables et formés
-à la vieille école. Mais où prendra-t-on les ministres de Napoléon IV,
-lorsque la presse et le parlement n’existeront plus que de nom?
-
-
-
-
-XXII
-
-LE RÉGIME PARLEMENTAIRE
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Depuis que la France est tranquille au dedans et respectée au dehors,
-on voit flotter dans les salons de Paris et de la province une
-multitude de petits drapeaux avec ces mots: «Régime parlementaire!»
-
-Les drapeaux dont je parle ne sont pas tous de la même couleur. Il y
-en a de blancs, il y en a de rouges; il y en a beaucoup de tricolores,
-surmontés du coq orléaniste. On en compte quelques-uns qui portent les
-armoiries du roi de Naples ou les vénérables clefs de saint Pierre.
-J’en ai même aperçu (croyez-moi si vous voulez) qui représentent
-l’aigle d’Autriche, noir sur fond jaune.
-
-La faction qui agite ces divers étendards ornés d’une seule et même
-devise s’est formée par la réunion de divers partis. Tous les ennemis
-de l’Empire et quelques ennemis de la France se sont donné le mot
-pour réclamer unanimement le régime parlementaire. Ils sont descendus
-pêle-mêle dans le cirque et ils agitent leurs _banderillas_ autour du
-gouvernement comme autour d’un taureau qu’on effarouche avant de le
-tuer.
-
-Si l’on faisait le dénombrement de ces jouteurs, on y trouverait
-des philosophes et des dominicains, des rhéteurs sceptiques et
-des jésuites, des révolutionnaires à tous crins et des champions
-de l’ordre à tout prix. Voici des légitimistes qui supprimeraient
-jusqu’aux noms du parlement, si nous leur permettions de ramener leur
-roi. Voilà des orléanistes qui ont lutté héroïquement jusqu’en 1848
-contre l’impertinence des avocats, des professeurs et des médecins qui
-réclamaient le droit de suffrage. Voici des législateurs de la rue de
-Poitiers qui ont voté en 1850 la restriction du suffrage universel.
-Voilà des hommes du 15 mai qui ont fait consciencieusement tout ce
-qu’ils ont pu pour jeter le parlement par les fenêtres.
-
-Cette armée sans chefs, recrutée au hasard dans tous les camps de la
-politique, commencerait par tourner ses armes contre elle-même s’il lui
-arrivait de perdre ou d’oublier le mot d’ordre.
-
-Les journaux étrangers, ou du moins les journaux de l’ennemi
-s’unissent de loin à cette croisade. Ils affectent de nous plaindre;
-ils répandent leur encre en larmes hypocrites sur le malheur et
-l’abaissement de la nation française.
-
-«Pauvres gens! nous disent-ils, vous avez des canons rayés qui portent
-plus loin que les nôtres et des zouaves qui sont les croquemitaines de
-nos soldats.
-
-»Votre marine que nous avions coulée avec la coopération du roi
-Louis-Philippe, est remontée sur l’eau en dix ans. Votre diplomatie,
-que lord Palmerston faisait passer par le trou d’une aiguille, est
-devenue plus fière que pas une autre.
-
-»Vos finances sont relevées; vos emprunts se souscrivent au quadruple;
-vos ouvrages publics s’achèvent par enchantement; vous guérissez par
-le travail cette plaie de la misère qui est incurable chez nous; la
-statistique de vos tribunaux atteste une diminution notable dans le
-nombre des crimes; mais nous vous plaignons cordialement, car vous êtes
-privés du régime parlementaire!»
-
-S’il est vrai que nous soyons dégradés aux yeux de l’étranger, tous les
-bons Français (et j’en suis) seront heureux de remonter en grade par la
-restauration du régime parlementaire.
-
-Mais quel parlement demanderons-nous? Il faudrait s’entendre sur ce
-point.
-
-Est-ce le parlement qui coupa la tête de Charles Ier? Est-ce le
-parlement qui fit guillotiner Louis XVI?
-
-Est-ce le parlement-croupion qui opposa cette belle résistance au
-général Lambert?
-
-Est-ce la Diète polonaise, ce parlement à cheval où le _veto_ d’un
-gentilhomme pris de vin annulait toutes les délibérations?
-
-Est-ce le parlement américain, où le revolver dit son mot dans les
-discussions les plus frivoles? où l’orateur doit avoir le coup d’œil
-juste, moins pour démêler le vrai du faux que pour viser en plein gilet
-ses honorables contradicteurs?
-
-Est-ce le parlement prussien, où la Chambre des seigneurs et la
-féodalité résistent obstinément à toutes les réformes?
-
-Est-ce le parlement anglais, où la Chambre des lords s’amuse
-incessamment à défaire les lois à mesure que la bourgeoisie les a
-faites? Envierons-nous à nos voisins les priviléges aristocratiques
-de la Chambre haute? Importerons-nous en France les bourgs pourris,
-le suffrage restreint, les élections arrosées de bière et égayées par
-les coups de bâton? Nos orléanistes ont pris l’habitude de célébrer
-le gouvernement anglais. Ils nous l’offrent à chaque instant comme un
-parfait modèle d’organisation parlementaire. Mais ce qu’ils admirent le
-plus chez nos voisins est précisément ce que nous voulons empêcher ici:
-l’oppression de la démocratie.
-
-Le souverain, la noblesse, le haut clergé et la riche bourgeoisie
-de l’Angleterre s’entendent pour régler à l’amiable les affaires du
-pays, étouffer les masses, écraser l’Irlande, asservir les colonies.
-C’est la vieille politique du sénat romain, le plus parlementaire et
-le plus odieux de tous les gouvernements. L’histoire n’a rien connu
-de plus injuste, de plus oppressif et de plus anti-démocratique que
-ce parlement orgueilleux qui fit la conquête du monde. Les plébéiens,
-les esclaves, les alliés étouffaient sous la pression de ces hommes
-de bien, ces Brutus, ces Caton! A chaque instant, le peuple entier se
-jette dans les bras d’un homme pour qu’il en finisse avec le parlement
-et fonde la démocratie. Marius, Catilina et bien d’autres l’ont essayé;
-César l’a fait.
-
-L’histoire romaine est-elle trop ancienne pour servir d’exemple?
-Revenons à nos temps et à notre pays.
-
-Que vous semble du parlement de Louis XVIII et de Charles X?
-Regrettez-vous la Chambre des pairs qui remporta une si courageuse
-victoire sur le maréchal Ney? Faut-il aller chercher dans le passé la
-Chambre introuvable, ou la Chambre de 1825, qui vota coup sur coup,
-dans l’espace de huit jours, la loi du sacrilége et le milliard des
-émigrés? Il faut croire que ce régime parlementaire pesait à la France,
-puisqu’elle a fait une révolution pour le secouer.
-
-J’aime mieux le régime parlementaire dont nous jouissons théoriquement
-aujourd’hui, quoiqu’il laisse à désirer dans la pratique.
-
-Quatre pouvoirs établis par la Constitution gouvernent la chose
-publique:
-
-1º L’empereur, élu par la totalité des citoyens et véritable député
-de la nation; je ne sache pas qu’aucun roi de France ait régné en
-cette qualité: Louis XVIII fut mis sur le trône par les alliés, et
-Louis-Philippe par quelques amis;
-
-2º Le Sénat, nommé par l’empereur, comme la Chambre des pairs par
-le roi, comme la Chambre des lords par la reine, comme la Chambre
-des seigneurs par le roi de Prusse, et le Sénat de Turin par le roi
-d’Italie;
-
-3º Le Conseil d’État, nommé par le souverain pour préparer les lois,
-comme dans tous les pays où il existe un Conseil d’État;
-
-4º Le Corps législatif, élu directement par toute la nation comme
-l’empereur lui-même. Il vote les lois et le budget. Il est maître
-absolu de refuser l’impôt, maître absolu de rejeter les lois qu’on
-lui présente. L’empereur, le Sénat et le Conseil d’État réunis ne
-pourraient ni ajouter un article à nos lois, ni décréter un centime
-d’impôt sans l’aveu du Corps législatif.
-
-Telle est, en théorie, l’organisation actuelle du régime parlementaire.
-
-Je ne crois pas qu’une seule monarchie de l’Europe soit constituée
-aussi démocratiquement. Il est dit, il est su, il est entendu que la
-France appartient à la totalité des citoyens français; que le droit de
-souveraineté réside dans la nation; que la nation le confie à un homme
-ou à une dynastie, en se réservant le droit de le reprendre.
-
-Ce principe, le plus hardi de tous ceux que la Révolution a mis en
-avant, paraîtrait non-seulement nouveau, mais monstrueux aux souverains
-les plus libéraux de l’Europe. Et l’aversion de presque tous les
-princes régnants pour la dynastie napoléonienne n’a pas d’autre cause
-que ce fond absolument démocratique sur lequel l’empire est assis. Tous
-les rois et les empereurs vivants règnent plus ou moins par la grâce de
-Dieu. Ils ont tous la prétention plus ou moins avouée de rester sur le
-trône et d’y asseoir leurs descendants, lors même que la majorité du
-peuple en serait mécontente. La France est le seul pays constitué de
-telle façon qu’une dynastie n’y serait plus ni possible ni légitime le
-jour où elle n’aurait plus pour elle la majorité des citoyens.
-
-Il suit de là que le Corps législatif, si modeste en apparence, est
-théoriquement une très-grande autorité dans l’État. N’est-il pas, comme
-l’empereur, issu du suffrage universel? On ne s’est jamais demandé ce
-qui arriverait si une élection générale envoyait au Palais-Bourbon deux
-cent soixante-sept députés contraires à la dynastie impériale. Qu’une
-opposition s’élève par accident au sein du Sénat ou du Conseil d’État,
-la chose n’aura qu’une gravité secondaire, puisque les conseillers
-d’État et les sénateurs sont des auxiliaires choisis par le souverain.
-Mais que deviendrait la dynastie, le jour où le Corps législatif, aussi
-légitime que l’empereur lui-même, refuserait de voter l’impôt?
-
-Au temps de la monarchie constitutionnelle, le roi fondait son autorité
-sur quelque chose de supérieur à la volonté du peuple. Rencontrait-il
-une opposition un peu trop vive dans les députés, il les renvoyait
-chez eux et disait aux électeurs d’en nommer d’autres. Comme, après
-tout, les députés ne sortaient pas des entrailles du peuple et qu’ils
-étaient les élus d’une coterie de deux ou trois cent mille personnes,
-la dissolution d’une Chambre n’était pas un crime de lèse-nation. Les
-temps sont bien changés. Que dans cent ans, par exemple, Napoléon V
-ou Napoléon VI ait le malheur de se brouiller avec la France! Le
-Corps législatif lui dira, avec toute l’autorité de la logique: «Les
-huit millions de Français qui ont donné la couronne à votre dynastie
-sont morts depuis longtemps; la génération nouvelle, usant d’un droit
-imprescriptible, vous invite à vous retirer.»
-
-Nous sommes bien loin d’une telle catastrophe, et chaque élection
-partielle le prouve clairement. De tous les pouvoirs de l’État, le
-Corps législatif est peut-être le plus dévoué à la personne et à la
-politique de l’empereur. C’est sans doute qu’un parfait accord n’a
-cessé d’exister entre la nation et son chef. Il suffit qu’un candidat
-se présente au nom du gouvernement pour qu’il soit élu d’emblée. Le
-paysan, l’ouvrier, le bourgeois se dit dans son gros bon sens: «Puisque
-l’empereur veut celui-là au Corps législatif, c’est celui-là que nous
-devons lui envoyer.»
-
-Heureuse intimité! Trois fois heureux mariage d’un homme et d’une
-nation! Mais pour que cette union se prolonge au delà des limites de
-la lune de miel, il importe que l’empereur se tienne au courant des
-besoins, des idées et des aspirations de son peuple. La bonne harmonie
-et la confiance réciproque ne sauraient se conserver qu’à ce prix.
-
-Puisque le gouvernement impérial, par une erreur commune à beaucoup de
-gouvernements, a cru bon de limiter à l’excès la liberté de la presse,
-il ne lui reste qu’un seul moyen de savoir ce qui se passe et ce qui se
-pense, de connaître les sentiments et les griefs de la nation et les
-abus de pouvoir commis par les agents de l’État. Il s’agit d’accorder
-aux députés le droit d’interpellation; rien de plus. Si l’on craint
-que les campagnes parlementaires ne deviennent assez orageuses pour
-arracher les ministres à l’expédition des affaires, on peut, suivant
-la tradition du premier empire, désigner quelques ministres sans
-portefeuille pour soutenir le choc de l’opinion publique, le diriger à
-l’occasion et s’y soumettre au besoin.
-
-Quelques modifications dans le règlement intérieur de l’Assemblée
-couronneront, sans danger pour le gouvernement, cette réforme sage et
-nécessaire. Le droit d’amendement peut et doit être étendu; il faut
-relever la tribune qu’une terreur puérile a rasée comme la maison d’un
-malfaiteur. Il est décent de permettre aux députés la publication de
-leurs discours en style direct, et d’autoriser les journaux à raconter
-librement les séances de la Chambre. Car enfin les membres du Corps
-législatif sont, comme l’empereur lui-même, les délégués du souverain,
-qui est le peuple. Et il convient que le peuple vive en communication
-directe avec tous ses députés sans exception.
-
-Si le gouvernement impérial est assez sage pour nous accorder les
-réformes innocentes que nous lui demandons dans son intérêt, le
-Corps législatif se distinguera bientôt par d’autres mérites que le
-dévouement et l’obéissance. Les hommes créent les institutions, mais
-les institutions aussi modèlent les hommes. Nous verrons naître des
-orateurs le jour où l’on relèvera la tribune; et l’éloquence française,
-qui est entrée pour une si grande part dans la gloire de notre pays, ne
-sera plus reléguée dans le domaine archéologique.
-
-Le régime parlementaire, tel que nous l’avons en théorie et tel que
-nous demandons à l’avoir en pratique, se distinguera toujours de
-l’ancien régime par le suffrage universel. Ce sera le règne de tous
-substitué à l’oligarchie des nobles ou des riches, le principe de la
-souveraineté populaire succédant, au nom du droit, au soi-disant
-principe de la souveraineté de la naissance ou du capital.
-
-L’empereur a tout à gagner dans cette réforme, et rien à perdre. Il est
-légitime parce qu’il est voulu par la nation; il sera légitime, lui
-et ses descendants, aussi longtemps que la nation trouvera avantageux
-d’obéir à son illustre dynastie. La seule chose qu’il ait à craindre,
-c’est d’être un jour en désaccord avec le peuple français, et ce danger
-ne peut être écarté que par la liberté de la presse ou l’indépendance
-du Corps législatif.
-
-Personne ne songe à contester le brevet de grand homme au physicien qui
-a découvert le parti qu’on pouvait tirer de la compression des vapeurs.
-Mais celui qui inventa les soupapes de sûreté était un grand homme
-aussi.
-
-Le Corps législatif est pour le gouvernement impérial, autant et plus
-que pour la nation française, une soupape de sûreté. Il est plus
-nécessaire encore à la dynastie qu’à la nation. Car, si la dynastie et
-la nation se brouillaient un jour faute de s’entendre, ce n’est pas la
-nation qui succomberait dans le conflit.
-
-
-
-
-XXIII
-
-LES LIBERTÉS MUNICIPALES
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Par surcroît de prudence, on fera bien d’adapter à la puissante machine
-qui nous mène une deuxième soupape qui s’appelle liberté municipale.
-
-La Constitution, d’accord avec le sentiment populaire, concède
-à l’empereur un pouvoir à peu près illimité dans les affaires
-importantes. Il choisit ses ministres sans prendre conseil de la nation
-et les garde aussi longtemps qu’il lui plaît; il dispose de l’armée et
-la commande en personne, décide des questions de paix et de guerre,
-signe les traités d’alliance et de commerce, entreprend ou suspend la
-délivrance d’un peuple ami. Depuis le vote du suffrage universel qui
-rétablissait la forme impériale, on peut dire que la majorité de la
-nation a approuvé ou accepté tout ce que l’empereur a voulu.
-
-Cependant il n’est pas infaillible. En admettant qu’il le fût, il ne
-saurait transmettre à ses ministres ce don précieux d’infaillibilité.
-Si même il le transmettait à tous les ministres sans exception, je ne
-sais pas si les ministres pourraient le communiquer à tous les préfets,
-à tous les sous-préfets, à tous les maires et à tous les gardes
-champêtres. On m’accordera bien, je l’espère, que le gouvernement
-le plus heureux et le mieux servi emploie au moins un fonctionnaire
-incapable ou malhonnête, et, partant, odieux et ridicule aux yeux des
-citoyens.
-
-Or, la nature est ainsi faite que tout homme investi d’un lambeau
-d’autorité se persuade qu’il est infaillible et prétend être honoré
-comme tel. Les gardes champêtres eux-mêmes sont sujets à cette erreur,
-puisqu’ils sont hommes et fonctionnaires. J’ajouterai, sans crainte
-d’être contredit, que cette étrange illusion est plus arrogante dans
-les monarchies absolues que dans les États constitutionnels, car le
-garde champêtre lui-même se répète tous les dimanches en se faisant la
-barbe: «Souviens-toi que tu es l’instrument d’un pouvoir fort!»
-
-Il se produit donc en tout pays, mais principalement dans les
-monarchies absolues, un certain nombre d’abus. Quelques-uns sont
-réprimés; ils ne le sont pas tous; car il y a une certaine solidarité
-entre les agents d’un même pouvoir, et chacun d’eux se fait comme
-un point d’honneur de sauvegarder le principe d’autorité. Supposez,
-par exemple, qu’un garde champêtre vous manque très-gravement. Vous
-irez signaler au maire la conduite de son agent; mais il faudra que
-vous apportiez des preuves bien écrasantes pour qu’il se décide à
-trouver coupable un homme de son choix. Si le maire refusait de vous
-faire justice, vous le dénonceriez, sans doute, au préfet; mais il
-est presque surnaturel que le préfet donne gain de cause à un simple
-citoyen contre un fonctionnaire qu’il a nommé ou désigné lui-même.
-Et, si vous allez jusqu’au ministre de l’intérieur, il aura les mêmes
-raisons pour vous refuser la tête de son préfet.
-
-Il suit de là que les simples citoyens, comme vous ou moi, sont livrés
-à peu près sans défense aux plus minces dépositaires de l’autorité. Les
-abus sont assez rares, je le veux bien; il s’en commettait cent mille
-fois plus, et de plus intolérables, avant la révolution de 89. Mais, en
-ce temps-là, le peuple avait la peau moins délicate ou plus endurcie.
-D’ailleurs, il n’éprouvait pas le besoin de soutenir son rang, n’étant
-pas roi. Il me semble que nous sommes plus sensibles à la violence et
-à l’injustice depuis que chacun de nous est la trente-six millionième
-partie d’un souverain.
-
-Si le malheur voulait que les fonctionnaires de notre pays, enhardis
-par une sorte d’impunité, cédassent au penchant de la nature humaine
-et prissent l’habitude de faire les maîtres, le gouvernement perdrait,
-dans toutes les classes de la nation, un grand nombre d’amis sincères
-et désintéressés. Rien n’est plus injuste assurément que d’imputer
-au chef de l’État ou même à ses ministres les peccadilles des agents
-subalternes; mais le Français a l’esprit fait de cette façon qu’il
-rapporte au gouvernement tout ce qui lui arrive en bien ou en mal.
-Considérez d’ailleurs que, pour l’habitant de trente mille communes
-rurales, le gouvernement est incarné dans trois personnes visibles,
-le maire, le gendarme et le garde champêtre. Si l’une de ces trois
-autorités le moleste ou lui fait tort, il se brouille avec le
-gouvernement. Et convenez que ce serait un spectacle à la fois triste
-et curieux si un empire brillant et respecté au dehors périssait
-miné par les gardes champêtres, comme ces navires qui s’élancent
-glorieusement vers la haute mer, toutes voiles déployées, et la carène
-rongée par les tarets.
-
-On me dira que je prévois les malheurs de trop loin et qu’il n’y a pas
-péril en la demeure. Mais c’est précisément parce que le danger est
-encore loin que nous pouvons le prévenir.
-
-D’ailleurs, le remède est simple, facile et indiqué par la
-Constitution. Il est dit que le suffrage universel choisira parmi
-le peuple du département, de l’arrondissement et de la commune
-trois assemblées dont le droit et le devoir sont de contre-balancer
-l’absolutisme du maire, du sous-préfet et du préfet. Il importe
-non-seulement à la nation, mais surtout au gouvernement lui-même, que
-le conseil général, le conseil d’arrondissement et le conseil municipal
-soient composés de citoyens éclairés et indépendants; car, le jour où
-ces trois corps ne seraient plus que des masses inertes, soumises par
-avance à l’impulsion du fonctionnaire qu’elles doivent contrôler, le
-département, l’arrondissement et la commune se verraient exposés à
-l’arbitraire, et le gouvernement à la désaffection.
-
-Il est donc à souhaiter, je dis plus, il est nécessaire à l’avenir
-de la dynastie impériale que les citoyens les plus indépendants par
-leur fortune, leur caractère et leur éducation, s’introduisent dans
-les conseils provinciaux de tout rang et tempèrent l’omnipotence des
-autorités locales. Cela étant, le gouvernement sera plus solide, sans
-être moins fort. Il conservera toute sa liberté d’action au dedans et
-au dehors. L’opposition, si elle se produit en quelque endroit, ne
-s’attaquera pas à l’empereur, mais à tel ou tel agent trop enclin à
-usurper les prérogatives impériales.
-
-Si enfin quelques fonctionnaires, par un excès de prévoyance
-impardonnable, sacrifiaient les intérêts de la dynastie régnante à l’un
-des prétendants qui nous entourent; s’ils avaient la tentation d’entrer
-dans les petits complots ultramontains qui minent le sol de la France,
-ils seraient arrêtés tout court au début de leur trahison. On sait,
-à n’en pas douter, que, dans les premières années du nouvel empire,
-un certain nombre d’administrateurs ont regretté activement le règne
-des anciens partis. Il est certain qu’aujourd’hui même le vénérable
-saint Vincent de Paul, devenu recruteur malgré lui, enrôle tous les
-jours plus d’un fonctionnaire sous un drapeau qui n’est ni celui du
-gouvernement ni celui de la nation. Ces conspirations souterraines
-seraient facilement déjouées si la nation avait le droit de nommer des
-surveillants à ses administrateurs.
-
-Pendant sept ou huit ans, le gouvernement impérial, par une erreur
-surtout préjudiciable à lui-même, s’est effarouché des moindres
-symptômes d’opposition locale. Préoccupé du soin de fonder l’ordre
-public et la paix intérieure, il a cru bon d’étouffer tous les bruits,
-de paralyser tous les mouvements, comme si le bruit de la respiration
-et le mouvement du cœur n’étaient pas la vie elle-même! Au plus
-léger symptôme de résistance légale, l’autorité tombait en garde et
-s’apprêtait à soutenir le choc de l’ennemi. Mais les ennemis d’un
-préfet mal choisi ou d’un maire indigne sont précisément les meilleurs
-amis du gouvernement qui s’est trompé.
-
-Il y a deux ans et demi, j’eus une assez longue conversation avec le
-préfet d’un de nos principaux départements. C’est un homme très-capable
-et très-vif, d’ailleurs sincèrement dévoué au gouvernement qui
-l’emploie. Il se plaignit à moi du conseil municipal de son chef-lieu
-avec l’impatience nerveuse d’un cheval de pur sang tourmenté par
-les mouches. «Si vous écrivez quelque chose sur notre pays, me
-dit-il (j’écrivais alors au _Moniteur_), demandez hardiment qu’on
-me débarrasse de ce maudit conseil et qu’on nomme une commission
-municipale.» Je plaidai la cause contraire, qui me paraissait la bonne;
-mais le conseil municipal fut sacrifié, par la suite, aux impatiences
-de l’honorable préfet.
-
-Les plus grandes villes de France sont administrées aujourd’hui par des
-commissions, et cela sur la demande des préfets. Si le gouvernement les
-consultait tous, s’il prenait l’avis des sous-préfets et des maires,
-tous les conseils municipaux seraient supprimés sans exception et
-remplacés par des commissions administratives. Mais, s’il est naturel
-que tout fonctionnaire cherche à se délivrer des entraves qui le
-gênent, le gouvernement serait bien fou de lâcher la bride à tous ses
-agents.
-
-L’esprit de domination, toujours fécond en ressources, suggère à nos
-administrateurs un expédient. Ne pouvant expulser leurs conseils
-électifs, ils cherchent le moyen de les élire eux-mêmes. Non-seulement
-ils présentent les candidats les plus incapables de leur résister,
-mais ils travaillent de tout leur pouvoir à les imposer aux électeurs.
-La corruption électorale est incompatible avec le suffrage universel;
-on la remplace par une pression, quelquefois même par une terreur
-électorale. L’empereur ne le sait pas, ni le ministre non plus. On
-se réjouit naïvement à Paris, dans les cercles officiels, lorsqu’on
-apprend que les listes de l’administration ont passé dans toute la
-France. On regarde cet heureux événement comme une preuve de sympathie
-universelle, et le gouvernement se persuade qu’il est devenu plus fort
-parce que ses employés ont su se rendre plus indépendants.
-
-Je ne veux point revenir sur le passé ni parler une seconde fois
-du Corps législatif. Il me suffit de rappeler ici deux faits bien
-connus, qui prouvent combien les victoires électorales sont quelquefois
-de sottes victoires. On se rappelle le beau zèle du sous-préfet de
-Fougères, qui fit au gouvernement cent fois plus de mal que de bien, et
-compromit l’élection d’un honorable député qui aurait été nommé plus
-facilement s’il se fût présenté tout seul. J’ai assisté d’un peu loin
-aux efforts héroïques de l’administration locale pour faire élire dans
-le Haut-Rhin le remplaçant de M. Migeon. Le succès répondit au zèle
-des fonctionnaires; M. Keller, candidat du préfet, obtint la majorité.
-Mais ce candidat, sorti tout armé du scrutin comme Minerve du cerveau
-de Jupiter, sauta sur un drapeau qui n’était pas celui de la France et
-courut se placer aux premiers rangs du parti ultramontain.
-
-Les fonctionnaires ne se trompent pas toujours aussi lourdement. Je
-crois même que leur clairvoyance n’est presque jamais en défaut lorsque
-l’intérêt de leur petite domination est en jeu. Mais je maintiens
-que le gouvernement a tort de se trop réjouir lorsqu’il voit les
-conseils généraux élus indirectement par les préfets, les conseils
-d’arrondissement par les sous-préfets, les conseils municipaux par
-les maires. Chaque fois qu’une liste officielle passe au scrutin sans
-débat, comme une lettre à la poste, on devrait s’attrister à Paris,
-non-seulement parce qu’il y aura désormais un fonctionnaire sans
-contrôle, mais aussi parce qu’il y a un petit coin de la France où le
-ressort de la vie politique s’est brisé.
-
-M. le ministre de l’intérieur sait tout cela mieux que nous, lui qui
-a figuré longtemps à la tête du parti libéral. La circulaire qu’il
-a publiée à la veille des dernières élections municipales, restera
-comme un monument de sagesse politique. Au moment où la France réunie
-autour de l’urne du suffrage universel se préparait à renouveler tous
-les conseils municipaux de l’Empire, M. Billault engageait les maires
-à recommander aux électeurs les hommes les plus éclairés et les plus
-indépendants de leurs communes, sans toutefois en imposer aucun et sans
-entraver les autres candidatures qui pourraient se produire. Rien n’est
-plus droit et plus libéral que cette circulaire et je l’admire encore
-très-sincèrement, quoiqu’elle ait fait faire à mon pauvre ami Gottlieb
-un faux pas assez ridicule.
-
-Je ne sais si sa mésaventure s’est reproduite en plus d’un endroit;
-mais je suis bien tenté de le croire, car l’homme est fait partout de
-la même façon, et il n’y a pas de circulaire ministérielle qui puisse
-corriger en un jour la rage d’arbitraire et de domination si fréquente
-chez les plus petits fonctionnaires.
-
-Il me semble que le récit de sa maladresse et de sa déception ne sera
-pas inutile au public, car les faits portent leur enseignement avec
-eux, et toutes les déclamations sur l’injustice et la violence ne
-valent pas le simple récit d’un homme de bonne foi.
-
-Donc, après avoir lu la circulaire de M. Billault, mon ami se rappela
-qu’il était citoyen d’une petite ville de cinq à six mille âmes, qu’on
-appelle Schlaffenbourg; citoyen notable et bien noté, et dans les
-meilleurs termes avec toute la population.
-
-Schlaffenbourg est une des plus jolies villes de la France; le
-paysage qui l’environne, un vrai décor d’opéra; la population douce,
-tranquille, honnête, hospitalière, intelligente: on n’en peut dire
-que du bien. Il n’y a, dans tout le pays, qu’un seul mari de Molière;
-encore est-ce un homme qui s’est fait lui-même ce qu’il est et qui ne
-changerait pas d’état pour mille écus de rente.
-
-Quant à mon ami Gottlieb, c’est un de ces philosophes contemplatifs et
-pansus que vous admirez dans les contes d’Erckmann-Chatrian. Docteur
-en philologie, auteur d’un poëme didactique sur la pisciculture,
-propriétaire d’une vieille maison et d’un assez beau jardin, il
-cultive passionnément les lettres et les légumes: la chronique de
-Schlaffenbourg ne lui connaît point d’autres vices.
-
-Comment un homme de ce tempérament a-t-il pu se laisser entraîner
-dans une mêlée électorale? Ceci demande deux mots d’explication. Le
-jardin de Gottlieb et sa vieille maison sont situés à huit ou neuf
-cents mètres de la ville. On y va par un chemin vicinal qui n’a pas
-été réparé depuis 1789. Mon pauvre ami, qui aime à sortir en voiture,
-versait au moins quatre ou cinq fois par semaine; exercice violent qui
-finirait par lasser la patience de l’Alsacien le plus doux. Cependant
-Gottlieb payait, en impôts fonciers, cotes personnelles et mobilières
-et centimes additionnels une somme assez ronde, sans compter les
-prestations en argent ou en nature pour la réparation et l’entretien
-des chemins vicinaux. «Je ne m’expliquerai jamais, disait-il, qu’on
-emploie mon argent à réparer tous les chemins de la commune, excepté le
-chemin qui conduit à ma maison.» Plus d’une fois il avait soumis cette
-question à M. Jean Sauerkraut, maire de Schlaffenbourg. Mais M. le
-maire, ancien brigadier dans le train, avait d’excellentes raisons pour
-mépriser les hommes de science. Il tournait le dos à Gottlieb et s’en
-allait boire un verre de bière à la brasserie de l’_Esturgeon_.
-
-Après cinq ou six ans de démarches inutiles, Gottlieb voulut savoir
-à quoi l’on employait l’argent de la commune. On lui répondit que
-c’était un grand mystère; que M. le maire était un homme violent; qu’il
-réglait tout à l’amiable avec les conseillers municipaux, sauf à lever
-sa canne sur ceux qui n’étaient point de son avis; que, d’ailleurs, la
-comptabilité municipale se réduisait à fort peu de chose, M. le maire
-n’étant pas un homme de plume, mais un homme de canne.
-
-Ce propos et la circulaire de M. le ministre de l’intérieur inspirèrent
-à Gottlieb un vif désir d’entrer au conseil municipal. On lui dit
-que M. le maire s’occupait d’écrire ou de dicter la liste des
-candidats de l’administration. Gottlieb, qui avait dédié son poëme
-sur la pisciculture à Sa Majesté l’empereur Napoléon III, s’imagina
-innocemment qu’il avait quelques droits à figurer sur la liste. Il fit
-donc sa visite à M. Jean Sauerkraut, qui buvait de la bière de mars
-et fumait une pipe de porcelaine. Ce fonctionnaire le reçut mal et
-s’écria, en cassant une cruche et deux verres: «Je ne veux pas d’un
-savant dans mon conseil municipal!»
-
-M. Jean Sauerkraut dit _mon_ conseil, comme on dit _mon_ chapeau, _mon_
-chien, _ma_ pipe. C’est le pronom possessif.
-
-Gottlieb aurait pu objecter qu’il n’était pas aussi savant que M. Coste
-et que, d’ailleurs, la circulaire de M. Billault ne proscrivait point
-cette catégorie. Il se contenta de maintenir sa candidature et jura sur
-son bonnet de docteur qu’il serait conseiller municipal en dépit de M.
-le maire! C’est que les agneaux de l’Alsace se métamorphosent en lions
-quand on les pousse à la dernière extrémité.
-
-Il courut au sous-préfet comme au feu. Malheureusement, le sous-préfet,
-M. Ignacius, était à la messe. Gottlieb ne fréquente pas les églises
-parce que le mauvais latin lui donne sur les nerfs. Il attendit. Un
-ami qui passait lui communiqua la liste officielle. Sur vingt-trois
-candidats, on y comptait neuf brasseurs, dix cabaretiers et quatre
-aubergistes.
-
-«C’est donc ainsi, s’écria le bon Gottlieb, qu’on interprète la
-circulaire de M. Billault? Il conseille à tous les maires de porter
-les hommes les plus éclairés et les plus indépendants, et tous les
-candidats de M. Sauerkraut sont directement sous sa dépendance!» Il
-retourna dans l’après-dînée à l’hôtel de la sous-préfecture. Mais le
-sous-préfet, M. Ignacius, était à vêpres.
-
-Mon Gottlieb, entêté comme un savant, rentra chez lui et écrivit sur
-deux ou trois mille bulletins:
-
- ÉLECTIONS DES 18 ET 19 AOÛT
-
- _Candidat_:
-
- GOTTLIEB!
-
-Il déposa un exemplaire au parquet et retourna le soir même à la
-sous-préfecture. Mais le sous-préfet, M. Ignacius, était au salut.
-
-Le bruit se répandit en ville que M. Gottlieb, le doux Gottlieb, le
-petit patriarche Gottlieb, se portait candidat malgré le maire. Il
-ne fallait rien de plus pour mettre Schlaffenbourg en révolution.
-Gottlieb est plutôt riche que pauvre; il fait un peu de bien dans
-le pays. Lorsqu’il y a quelque démarche à entreprendre en faveur
-d’un malheureux, Gottlieb a bientôt chaussé ses souliers et pris
-sa casquette de loutre. Ajoutez que la douceur et l’aménité de son
-caractère lui ont fait beaucoup d’amis dans les hautes classes de
-Schlaffenbourg. Il en aurait davantage encore s’il était moins économe
-de ses visites; mais les relations qu’il a lui suffisent et suffisaient
-aussi pour le faire nommer au conseil municipal.
-
-Des hommes de toute condition accoururent chez lui pour savoir si
-véritablement il voulait être élu.
-
-«Oui! répondait Gottlieb avec une énergie voisine de la colère.--Vous
-le serez, monsieur Gottlieb!»
-
-Et chacun emportait une liasse de bulletins au nom de Gottlieb.
-
-Cependant Jean Sauerkraut, ancien brigadier du train, maire de
-Schlaffenbourg, buvait de la bière et tourmentait entre ses dents le
-tuyau de sa pipe. C’est sa manière de méditer.
-
-Sous une enveloppe assez épaisse, ce fonctionnaire cache une certaine
-dose de malice. Il économise depuis dix ans les revenus de la commune
-pour doter Schlaffenbourg d’un boulevard. La ville n’a point de
-boulevard et n’en désire point. Mais un boulevard qui couperait en
-deux le jardin de M. le maire ne serait pas inutile à tout le monde.
-Jean Sauerkraut se verrait dans la douce nécessité d’exproprier Jean
-Sauerkraut. Comme propriétaire, il demanderait une grosse indemnité
-qu’il n’hésiterait pas à s’accorder comme maire. Après quoi, Jean
-Sauerkraut, deux fois plus riche que devant, donnerait sa démission
-et se retirerait, couvert de gloire, dans quelque bonne recette
-particulière, ou même dans la sous-préfecture de M. Ignacius. C’est
-un beau rêve, et Jean Sauerkraut n’est pas le seul maire qui raisonne
-ainsi, dans ce siècle de démolitions, de percements et de boulevards.
-Mais supposez qu’un homme dangereux, un perturbateur, un Gottlieb,
-s’introduise par force au sein du conseil municipal: il y prendra
-d’autant plus d’autorité que ses collègues seront des hommes doux et
-sans défense. On l’écoutera comme un oracle, grâce à sa réputation de
-savant. Il demandera des comptes, il voudra voir des écritures; il
-exigera que les fonds de la commune soient consacrés aux besoins réels
-de la commune. Il prouvera qu’un boulevard n’est pas plus nécessaire à
-la ville de Schlaffenbourg qu’une plume à l’oreille d’un porc!
-
-«Allons! s’écria Jean Sauerkraut en éteignant sa pipe de porcelaine, il
-faut donner une leçon à M. Gottlieb et au suffrage universel!»
-
-Aussitôt dit, il rassembla les pauvres gens qui vivent dans la
-dépendance absolue d’un maire: le secrétaire de la mairie, les
-expéditionnaires, l’agent voyer, l’appariteur, le commissaire de
-police, les sergents de ville, les cantonniers, les gendarmes et les
-gardes champêtres. «Mes enfants, leur dit-il, vous savez à quel point
-je vous aime. Eh bien, je vous mets tous à pied si M. Gottlieb pénètre
-dans mon conseil. Si vous l’empêchez d’arriver, je paye à boire.--Vive
-monsieur le maire!» répondit la foule des subordonnés.
-
-Dès ce moment, Gottlieb fut gardé à vue. On fit sentinelle autour de
-sa maison, il y eut un factionnaire nuit et jour dans ce joli petit
-chemin en pente où les voitures versaient si bien. On inscrivit les
-noms de ceux qui lui faisaient visite; on le suivit lui-même dans
-ses promenades. C’est ce que Jean Sauerkraut appelait déjouer les
-machinations de l’ennemi.
-
-Les sergents de ville rencontrèrent un vieillard de soixante-quinze ans
-qui paraissait sortir de chez M. Gottlieb. C’était un pensionnaire de
-l’hôpital; on l’arrête, on le fouille, on trouve sur lui des bulletins
-qui portaient le nom de Gottlieb. «Ah! scélérat, lui disent les
-agents, c’est toi qui veux nous mettre sur la paille!» On le traîna
-par la ville entre deux argousins pour montrer aux bons habitants de
-Schlaffenbourg à quoi ils s’exposaient en soutenant la candidature de
-Gottlieb. Le septuagénaire fut enfermé dans la prison de l’hôpital et
-il y demeura cinq jours, pour le bon exemple.
-
-Après avoir frappé ce grand coup, Jean Sauerkraut s’occupa de quelques
-fonctionnaires indépendants qui avaient osé prendre parti pour
-Gottlieb. Il leur écrivit, ou du moins il signa une lettre circulaire
-conçue en ces termes:
-
-«Je suis le gouvernement. M. Gottlieb me contrarie; donc, il est
-l’ennemi du gouvernement. Si vous vous déclarez en sa faveur, je serai
-forcé d’apprendre à votre ministre que vous faites cause commune avec
-les ennemis du gouvernement. Redoutez ma colère!»
-
-Un haut employé des finances ne craignit pas de répondre que la colère
-de M. Sauerkraut lui paraissait plus comique que redoutable. Savez-vous
-ce qui arriva? Une dépêche télégraphique de M. le ministre des finances
-à l’employé récalcitrant! La ville entière en eut connaissance, car
-M. le maire la fit copier au bureau du télégraphe et la déclama
-lui-même dans les carrefours. Il demeura avéré que Gottlieb était
-un homme dangereux et qu’il se portait au conseil municipal avec
-l’arrière-pensée de détrôner l’empereur Napoléon III.
-
-Gottlieb courut à la sous-préfecture pour protester contre une
-imputation si mal fondée. Mais le sous-préfet, M. Ignacius, était à
-confesse. L’aumônier de Schlaffenbourg ne veut aucun bien à mon ami
-Gottlieb, qui ne fréquente pas les églises. Il prêcha contre lui, avec
-la permission de M. le maire. Cette fois, le sous-préfet, M. Ignacius,
-y était. Mais il hocha la tête avec bienveillance et s’endormit à la
-péroraison, en signe d’assentiment.
-
-Le scrutin s’ouvrit enfin. Malgré les sermons du curé et les violences
-de M. le maire, la ville de Schlaffenbourg s’imaginait encore qu’elle
-allait voter pour M. Gottlieb; mais on lui fit bien voir qu’elle n’y
-connaissait rien.
-
-Une forte escouade de police gardait les abords de la mairie. Tous les
-gardes champêtres étaient là, confiant les récoltes aux bons soins
-de la Providence. On avait emprunté les gendarmes et les agents de
-plusieurs communes voisines, où la liste de l’opposition triompha pour
-cette fois, faute de police et de gendarmerie.
-
-Lorsqu’un pauvre diable d’électeur se présentait, sa liste à la
-main, les agents de M. le maire ouvraient le papier, l’examinaient
-scrupuleusement et le mettaient dans leur poche, si peu qu’il y fût
-question de Gottlieb: ils donnaient en échange un beau bulletin
-imprimé, le bulletin de M. le maire.
-
-M. le maire lui-même, dans la salle du scrutin, procédait à une seconde
-vérification. D’un seul coup d’œil (le coup d’œil de l’aigle!) il
-distinguait le bulletin écrit du bulletin imprimé. Et peu d’hommes
-furent assez hardis pour affronter sa colère.
-
-Une scène touchante avait lieu à l’hôpital de Schlaffenbourg.
-Vingt-cinq vieillards, nourris et logés par la bienfaisance publique,
-s’apprêtaient à remplir leurs devoirs de citoyens. Le vingt-sixième
-était toujours au cachot. Un digne aumônier harangua ces pauvres
-diables, leur prit les bulletins qu’ils s’étaient fait écrire et
-leur donna en échange la liste imprimée de M. le maire; puis il les
-conduisit lui-même à la mairie, sans les perdre de vue un seul instant;
-puis il les félicita d’avoir voté selon leur conscience.
-
-Le dépouillement se fit par les agents de la mairie, sous les yeux
-de M. le maire. Un serviteur dévoué lisait les bulletins, un autre
-écrivait. Lorsque ces braves gens rencontraient par hasard le nom
-de Gottlieb, le premier toussait violemment, le second se grattait
-l’oreille avec sa plume. Gottlieb surveillait les opérations comme il
-pouvait. Vous auriez dit un diable dans un bénitier.
-
-«Hé! monsieur! criait-il, vous venez d’omettre mon nom!
-
---Silence! répondait le maire d’une voix tonnante.
-
---Mais, monsieur le maire, mon nom était sur le bulletin et votre
-salarié ne l’a pas lu!
-
---Ce n’est pas une raison pour troubler la paix publique.
-
---Je proteste!
-
---Vous en avez le droit.»
-
-A dix heures du soir, les employés de M. le maire avaient fini leurs
-additions. Jean Sauerkraut se leva dans sa gloire et dans sa majorité
-pour annoncer à la ville et à l’univers, _urbi et orbi_, que _sa_ liste
-avait passé tout entière et que M. Gottlieb n’entrerait point dans
-_son_ conseil.
-
---Je proteste! murmura Gottlieb.
-
-Mais les quinze ou vingt subalternes qui attendent leur pain de
-la mairie hurlaient unanimement: «Vive le maire! vive la bière!
-vive monsieur le maire! vive madame la bière! vive la bière de
-Schlaffenbourg! vive notre bon maire de mars!»
-
-L’enthousiasme était si contagieux, qu’il gagna Jean Sauerkraut
-lui-même, et l’on entendit ce magistrat crier plus haut que la foule
-environnante: «Oui, mes amis, vive votre excellent maire!»
-
-Les brasseries ne désemplirent point de toute la nuit et le soleil
-levant aperçut plus d’un garde champêtre qui courait en zigzag dans
-les avoines et grognait d’une voix chevrotante: «Notre maire est
-triomphant!»
-
-Depuis cette grande journée, Gottlieb est en butte aux persécutions
-de l’autorité locale. Son célèbre chemin s’est changé en ravin, en
-torrent, en carrière. On en extrait du sable et des cailloux pour
-réparer les grandes routes. Ses récoltes sont en proie au premier
-occupant; le garde champêtre n’y regarde plus. Les domestiques de sa
-maison peuvent le voler tout à leur aise: l’indulgence de la police
-leur est acquise. On ne surveille, on ne réprime, on ne punit que les
-crimes de Gottlieb. Ces jours passés, il a tué un mulot d’un coup de
-pied. Deux gardes champêtres qui le guettaient derrière un arbre, lui
-ont sauté à la gorge. Délit de chasse; procès-verbal. Le tribunal a
-condamné Gottlieb à l’amende et aux frais, avec confiscation de l’arme,
-c’est-à-dire du soulier. Qui peut dire où s’arrêtera la guerre? On
-parle déjà d’une prime de 25 francs offerte à l’homme qui abattra le
-farouche Gottlieb.
-
-
-
-
-XXIV
-
-UN SINGULIER CONGRÈS
-
-
- Ma chère cousine,
-
-Un congrès comme on n’en avait jamais vu, un congrès de têtes
-couronnées, s’est réuni le 1er avril dans un salon de l’hôtel du
-Louvre, à Paris.
-
-Les lettres de convocation avaient été envoyées par le sultan
-Abdul-Medjid, commandeur des croyants. Presque tous les souverains des
-grandes puissances répondirent par lettres autographes, sans parler
-de rien à leurs ministres, et quittèrent leurs capitales dans le plus
-grand secret.
-
-Étaient présents: Sa Majesté l’empereur des Français, qui semble appelé
-à présider les assemblées générales de l’Europe; Sa Majesté la reine
-Victoria, notre gracieuse alliée, toutes les fois que l’Angleterre a
-peur ou besoin de nous; Sa Majesté l’empereur de Russie; Sa Majesté
-l’empereur d’Autriche; Son Altesse royale le prince régent de
-Prusse; Sa Majesté le roi de Sardaigne; Sa Majesté le roi de Naples;
-Sa Sainteté le pape Pie IX, roi de quelques provinces italiennes; Sa
-Majesté le sultan Abdul-Medjid.
-
-Aucun sténographe, aucun secrétaire n’assistait aux délibérations. Les
-renseignements que nous sommes heureux de livrer au public nous ont
-été fournis par un garçon de l’hôtel, sourd-muet de naissance, qui
-préparait les verres d’eau sucrée.
-
-Sa Majesté le sultan, après avoir bâillé trois fois, prit la parole
-d’un ton ferme et doux. Il déclara: «que l’état de ses finances ne
-lui permettait plus de payer l’armée; que ses soldats, n’ayant ni
-pain ni souliers, ne pouvaient ni ne voulaient le défendre contre
-les ennemis du dedans et du dehors; que les Grecs, qui sont en grand
-nombre dans l’empire ottoman et en majorité dans plusieurs provinces,
-se révoltaient de tous côtés; que la plupart des races conquises par
-Mahomet II et ses successeurs réclamaient impérieusement le droit de se
-gouverner elles-mêmes; qu’un ennemi puissant, repoussé à grand’peine,
-il y a quelques années, par les forces de la France, de l’Angleterre et
-du Piémont, s’apprêtait à recommencer la guerre et poussait activement
-les lignes de ses chemins de fer dans la direction de la Turquie;
-qu’en présence de ces embarras et de ces dangers, il convenait de
-reconnaître avec soumission une fatalité irrésistible. En conséquence,
-le commandeur des croyants, chef spirituel et temporel de tant de
-millions d’hommes, avait résolu d’abdiquer le temporel et de se retirer
-dans la ville sainte de la Mecque, avec une centaine de femmes et
-autant de serviteurs, pour y exercer en paix l’autorité religieuse,
-laissant le reste à la disposition de l’Europe.»
-
-Le saint-père se leva à son tour et fit voir à l’assemblée des trésors
-de douceur et de patience qu’il économisait depuis longtemps. «Mes
-chers enfants, dit-il, l’exemple de cet infidèle m’a touché jusqu’au
-fond du cœur. Il ne sera pas dit qu’un Turc s’est montré plus humain
-qu’un pape. La raison m’a fait comprendre, malgré l’avis contraire
-du cardinal Antonelli, que les deux pouvoirs réunis entre mes mains
-se détruisaient l’un l’autre. L’expérience m’a prouvé que les trois
-millions d’hommes soumis à mon sceptre obéissaient malgré eux et par
-contrainte. La nécessité des restaurations violentes et des occupations
-étrangères m’a fait sentir qu’un pape ne pouvait plus régner par ses
-propres forces. L’humanité me reproche deux fois par jour le sang
-qu’on a répandu pour me rendre ou me conserver ma couronne. C’est
-pourquoi, mes très-chers fils, je veux revenir à l’auguste simplicité
-de l’apôtre Pierre et régner modestement sur cent trente-neuf millions
-d’âmes, sans faire égorger personne. Faites-moi bâtir une chaumière à
-Jérusalem, avec une chambre au second pour mon cher Antonelli. Plus
-la maison sera petite, comme disait un journaliste de notre époque,
-plus le pontife sera grand. Là, délivrés des soucis de la terre, nous
-nous adonnerons en paix au soin des intérêts spirituels, qui ont un
-peu souffert par notre faute. M. Dupanloup viendra nous voir de temps
-en temps pour se fortifier dans la pratique de la douceur et de la
-modestie. Si même vous aviez la bonté de construire une cage au fond
-du jardin, je ne désespérerais pas d’apprivoiser Veuillot. Cependant
-l’Italie, rendue à elle-même, se consolera peu à peu du mal que nous
-lui avons fait, et notre bien-aimé fils le roi de Sardaigne, guéri du
-coup de foudre que j’ai lancé contre lui, vaquera comme devant à ses
-fonctions naturelles. Ainsi soit-il!»
-
-L’auditoire, ému jusqu’aux larmes, admirait ce grand acte de
-renoncement évangélique et inattendu. Mais le jeune empereur d’Autriche
-s’élança hors de son fauteuil avec une vivacité bien naturelle à son
-âge. «J’accepte, dit-il, l’héritage du saint-père en Italie. J’accepte
-aussi la succession du sultan!» Il vit que l’empereur Napoléon III
-souriait en frisant sa moustache, et il reprit d’un ton plus retenu:
-«Si toutefois l’Europe y trouvait à redire, je n’accepterais rien du
-tout; car mes affaires sont dans un tel état, que je ne saurais plus
-imposer mes volontés par la force.»
-
---_My dear child_, lui dit Sa gracieuse Majesté la reine d’Angleterre,
-souffrez qu’une mère de famille vous donne un sage conseil. Mon peuple
-ne vous veut ni bien ni mal, et il l’a prouvé en s’abstenant de vous
-attaquer et de vous défendre. L’Angleterre vous a laissé aux prises
-avec les Français et les Italiens; c’était un acte de bonne politique.
-A ce prix, nous sommes restés les alliés de la France, les protecteurs
-de la liberté italienne, et vos amis, sans qu’il nous en ait coûté ni
-un homme ni un schelling. Le bon avis que je vous offre ne compromettra
-ni mon budget ni ma neutralité... Croyez-moi, _my dear child_, ne
-cherchez plus à vous agrandir. La fureur des annexions a perdu la
-maison d’Autriche, comme la manie de la propriété a ruiné notre grand
-et excellent Lamartine. Lamartine et vous, vous êtes au-dessous de
-vos affaires, malgré ou plutôt par l’étendue de vos possessions
-territoriales. Que fait Lamartine? Il met ses terres en adjudication
-pour payer honorablement ses dettes. Tâchez que cet exemple vous
-profite. Si vous ne prenez un grand parti, vite et tôt, vous régnerez
-prochainement à Clichy: la _Revue des Deux Mondes_ l’a prouvé dans son
-numéro du 15 mars. Hâtez-vous donc de vendre quelques bonnes pièces
-de terrain, pour lever les hypothèques qui grèvent le reste de vos
-États. Vendez la Vénétie aux Italiens, la Hongrie aux Hongrois, la
-Gallicie aux Polonais. Il vaut mieux vendre à l’amiable que par voie
-d’expropriation. Toutes vos dettes payées, il vous restera quelques
-jolis millions d’argent blanc: vous les emploierez, si vous êtes sage,
-à l’amélioration du petit domaine qui vous restera.»
-
-Le jeune empereur ne répondit ni oui ni non, suivant l’usage de la
-diplomatie autrichienne. Il remercia la belle et généreuse conseillère
-qui avait si bien parlé, et demanda timidement si la Valachie et le
-Moldavie ne lui seraient pas données en prix de sagesse. Ces deux
-provinces allaient se trouver sans maître.
-
---Elles en ont un tout trouvé, répondit Sa Majesté l’empereur des
-Français: c’est le peuple moldo-valaque. Le temps n’est plus où les
-nations devaient appartenir à quelqu’un, sous peine d’être arrêtées
-pour délit de vagabondage. Ce n’est plus pécher contre le droit des
-gens que de s’appartenir à soi-même. Ainsi raisonnent le peuple
-français, et la nation anglaise, et la plus noble moitié de l’Italie,
-et le petit peuple moldo-valaque. Peut-être, un jour, ce principe
-sera-t-il reconnu dans toute l’Europe, comme il l’est dans toute
-l’Amérique du Nord. Je ne désespère pas de voir tous les pays civilisés
-proclamer la souveraineté du peuple et choisir librement leurs
-magistrats suprêmes, comme la France m’a choisi.
-
---En attendant, reprit Sa Majesté l’empereur de Russie, les États du
-sultan sont privés de leur souverain. Loin de moi la pensée d’humilier
-les sujets de notre frère circoncis! mais tout le monde conviendra
-qu’ils sont encore trop jeunes pour se gouverner eux-mêmes. C’est un
-travail dont je me chargerais volontiers, si l’Europe le trouvait bon...
-
-Cette ouverture, quoiqu’elle ne fût pas imprévue, souleva un débat
-assez vif. Quelques personnes se récrièrent violemment. On alla jusqu’à
-dire que la Russie, comme l’Espagne de Philippe II et la France de
-Louis XIV, aspirait à la monarchie universelle. Cependant, comme on
-s’était assemblé dans un esprit de justice et de modération, et que
-tout le monde avait déposé les armes au vestiaire, on s’accorda à
-reconnaître que tous les souverains de la Russie, depuis Pierre le
-Grand, avaient servi assez utilement la cause du progrès. Ils avaient
-créé autour d’eux et propagé, par voie de conquête, un ordre de choses
-intermédiaire entre la barbarie et la civilisation. C’était servir
-les intérêts de l’humanité que d’entraîner les sauvages du Caucase
-et du fleuve Amour dans le courant de la vie européenne. La Russie
-était venue chercher nos arts et nos sciences pour les introduire tant
-bien que mal, à grand coups de canon, chez les peuplades les plus
-réfractaires. Il aurait été injuste de lui en savoir mauvais gré. Sa
-Majesté l’empereur Alexandre exposa avec une éloquente simplicité
-l’histoire des conquêtes de la Russie. Il n’eut pas de peine à prouver
-que le colosse du Nord ne marchait pas sur l’Europe, mais pour
-l’Europe; que le but de son ambition, si souvent calomniée, était
-la conquête de l’Orient barbare; qu’il ouvrait à nos idées et à nos
-produits des routes inconnues, et qu’on pouvait le considérer comme le
-maréchal des logis de la civilisation.
-
-Le congrès, animé d’un grand amour du bien, fut frappé de cette
-éloquence. Peu s’en fallut qu’il n’annexât d’un seul coup l’empire turc
-à la Russie. Mais Sa Majesté la reine d’Angleterre fit observer que
-son peuple était aussi un puissant véhicule de nos idées et de notre
-industrie; que les Anglais, cosmopolites de naissance, transportaient
-jusqu’au bout du monde une civilisation non pas ébauchée, mais
-parfaite, avec les tartans, les indiennes, les faïences peintes, les
-canifs à quatre lames et tous les instruments du progrès... ce qui
-parut incontestable.
-
-Tel était le haut désintéressement des hautes parties consultantes
-que personne ne refusa de donner à la Russie et à l’Angleterre une
-portion de l’empire vacant. On pria les Anglais de se charger de
-l’Égypte, et Sa Majesté la reine accepta la donation, sauf à consulter
-le Parlement. Sa gracieuse Majesté daigna déclarer que le percement
-de l’isthme de Suez s’accomplirait désormais sans aucune difficulté,
-car la grande et généreuse nation anglaise est incapable d’entraver
-un projet d’utilité générale, lorsqu’il s’exécute à son profit. Elle
-ajouta même spontanément que, les forteresses maritimes de Corfou, de
-Malte et de Gibraltar lui devenant inutiles, elle en faisait l’abandon:
-trop heureuse de renverser cette insolente et despotique barrière de
-Gibraltar et de rendre à l’Europe les clefs de la Méditerranée.
-
-De son côté, le czar Alexandre annonça généreusement qu’il ne voulait
-prendre aux Turcs que les provinces réellement barbares, puisqu’elles
-étaient les seules où la domination russe pût être un bien. Il
-n’accepta ni Constantinople, ni les provinces de la Turquie d’Europe,
-alléguant que la nation grecque, qui compose la majorité dans ces pays,
-devait disposer librement d’elle-même et choisir un souverain. «Les
-Grecs, dit-il, sont aussi éclairés pour le moins, et aussi civilisés
-que les Russes. Il ne faut pas juger la nation sur cet avorton de
-royaume que l’Europe a ébauché après 1830. Organisez un grand État, qui
-aura sa capitale à Constantinople; placez-y un empereur choisi par la
-nation dans n’importe quelle maison d’Europe, excepté dans la mienne,
-et vous verrez bientôt vingt-cinq millions de citoyens marcher comme un
-seul homme dans la voie du progrès.»
-
-Sa Majesté le roi de Naples éleva le voix pour demander si l’orateur
-était sincère. Ce jeune prince élevé à l’école du droit divin,
-s’étonnait qu’un souverain légitime pût plaider sans arrière-pensée la
-cause d’un peuple.
-
---Sincère? répliqua l’empereur Alexandre avec un généreux emportement.
-Vous allez voir à quel point je suis sincère. Depuis tantôt quarante
-ans, les alarmistes se figurent que la Russie va descendre sur
-l’Europe, comme on vous faisait croire en 1848 que les faubourgs
-allaient descendre sur Paris. Eh bien, je veux guérir les bonnes gens
-de celle terreur puérile. Je demande que l’Europe élève une barrière
-infranchissable entre elle et nous. Ressuscitons d’un commun accord
-cette belle nation polonaise, ce peuple chevaleresque entre tous, que
-la diplomatie et la guerre ont sacrifié, sans abattre son courage! Que
-la Pologne renaisse de ses cendres! qu’elle soit grande! qu’elle soit
-forte! qu’elle touche par le nord à la Baltique, par le sud à la mer
-Noire, et les trembleurs de l’Occident cesseront peut-être de nous
-craindre lorsqu’ils seront protégés contre l’invasion slave par un
-rempart de Slaves!...
-
-Un applaudissement unanime salua cette proposition. On se serra les
-mains, on s’embrassa, on pleura de tendresse à la seule idée de voir
-renaître le grand peuple polonais.
-
-Toutefois Son Altesse royale le prince régent de la Prusse demanda avec
-une certaine inquiétude si l’on comptait lui reprendre le grand-duché
-de Posen?
-
-On lui répondit par un silence qui n’avait pas besoin de commentaire.
-
---En vérité, messieurs, reprit-il, voilà, vous en conviendrez, un
-singulier enchaînement! Parce que le sultan des Turcs n’a pas d’argent,
-il faut que la Turquie d’Asie tombe aux mains des Russes; parce que
-les Russes s’agrandissent en Asie, il faut reconstituer la Pologne;
-et parce que la Pologne renaît de ses cendres, pour la plus grande
-sécurité de l’Occident, je dois perdre une des plus belles provinces
-du royaume! Plutôt que d’encourir une telle nécessité, j’aimerais mieux
-prêter au noble Abdul-Medjid tout l’argent dont il a besoin.
-
-Un orateur (je ne sais lequel) répondit à Son Altesse royale le prince
-de Prusse:
-
---A Dieu ne plaise que l’on vous arrache une province sans vous offrir
-aucune compensation! ces brutalités étaient permises autrefois ou, du
-moins, tolérées: témoin la conquête de la Silésie et tant d’autres
-événements du même genre. Aujourd’hui, cher et honoré prince, la
-justice, le progrès, l’intérêt des nations sont les principes qui
-gouvernent la politique. Si nous désirons enlever quelques provinces
-à l’Autriche, c’est dans l’intérêt de ces provinces et pour le bien
-de l’Autriche elle-même, qui sera plus riche et plus libre, ayant
-moins de peuples à brutaliser. Si nous vous demandons le sacrifice du
-grand-duché de Posen, c’est pour le bien général de l’Europe et pour
-le bien particulier d’un pauvre peuple qui a beaucoup souffert. Mais
-la monarchie prussienne, en vertu des mêmes raisons, peut s’agrandir
-en Allemagne. Le moyen âge a laissé autour de vous une multitude
-d’États microscopiques, découpés au gré du hasard dans une seule et
-même nation. Réunissez en un seul corps ces malheureuses petites
-monarchies. Consultez les peuples: ils seront trop heureux de se
-fondre dans un grand royaume et d’économiser 90 pour 100 sur les frais
-généraux du gouvernement. Dès que l’opinion publique se sera prononcée,
-annexez hardiment, arrondissez-vous, prenez du corps. Tout le monde
-s’en trouvera bien, et surtout les nouveaux sujets de la Prusse.
-C’est pourquoi nous n’hésitons point à vous donner, dans le nord de
-l’Allemagne, tout ce qui ne nous appartient pas.
-
---Est-il possible? demanda le prince visiblement ému. Mais que diront
-les souverains dépossédés?
-
---Ils protesteront, selon toute apparence, comme le duc de Modène;
-mais de la protestation à la restauration, il y a loin. L’univers est
-accoutumé à entendre crier les victimes du progrès, mais il ne s’émeut
-pas de leurs cris. Souvenez-vous du moyen âge et de cette poussière
-de souverains qui couvrait la surface de l’Europe. Ce petit monde
-croyait régner légitimement et tyranniser par la grâce de Dieu. Mais
-quelques bonnes révolutions, monarchiques ou autres, ont débarbouillé
-la terre de toute cette féodalité. Les ducs, les marquis, les comtes
-ont crié au brigandage ou au despotisme; mais le gosier se fatigue à la
-longue, et ils se sont tus. Ils ont vu qu’on pouvait vivre décemment
-sans duché, ni comté, ni marquisat, et qu’une couronne un peu ridicule
-sur leur tête faisait très-bon effet sur la portière de leur voiture.
-Soyez sûr que vos petits voisins de l’Allemagne du Nord montreront même
-philosophie après avoir éprouvé même fortune. D’ailleurs, avec les
-titres qui vont leur rester, ils feront de beaux mariages.
-
---Et, d’ailleurs, ajouta le prince de Prusse, que la conviction
-gagnait peu à peu, il est temps de proclamer en Allemagne le principe
-de la souveraineté nationale. Un peuple n’appartient qu’à lui-même:
-donc, il a le droit de se donner. Les princes s’abusent étrangement
-lorsqu’ils se croient les propriétaires de la nation: ils ne sont que
-sa propriété. Fasse le ciel que j’appartienne à toute l’Allemagne du
-Nord! Je jure d’obéir fidèlement à la majorité de mes sujets, et je
-remercie l’Europe, qui m’a fourni cette occasion de servir les hommes!
-L’ambition n’est pas le guide de ma conduite, et je ne veux pas que
-le roi des Deux-Siciles puisse me méjuger un seul instant. Personne
-ne doutera de la pureté de mes intentions lorsque j’aurai rendu à
-l’empereur Napoléon III mes provinces françaises situées sur la rive
-gauche du Rhin.
-
-L’empereur des Français refusa poliment le présent qu’on voulait lui
-faire. «Il est vrai, dit-il, que la géographie nous avait donné le Rhin
-pour frontière; mais la diplomatie en a décidé autrement. La France,
-telle qu’on l’a faite il y a quarante-cinq ans, est assez grande pour
-n’avoir besoin de rien, et assez forte pour ne craindre personne. Si
-j’adhérais au travail de rectification proposé par la Prusse, il se
-trouverait des journaux assez injustes pour m’accuser d’ambition. La
-Belgique se croirait menacée...»
-
---Mais, sire, interrompit Sa Majesté la reine d’Angleterre, où serait
-le mal, quand Votre Majesté annexerait la Belgique? Les Belges sont des
-Français, un peu plus spirituels que les autres. D’ailleurs, il y a un
-parti français en Belgique. Les grandes familles des deux pays sont
-unies par les liens les plus étroits, et je pense que les Mérode, par
-exemple, ne vous sont pas moins dévoués que les Montalembert.
-
---Il est vrai, madame, reprit l’empereur Napoléon III avec son sourire
-tranquille; mais je porte un nom qui me condamne à être le plus
-pacifique et le moins conquérant des hommes. J’ai fait la guerre en
-Crimée pour les Turcs, en Lombardie pour les Italiens. Je suis prêt à
-la faire encore, s’il le faut absolument, dans l’intérêt de quelque
-grand principe. Mais je veux mourir à Sainte-Hélène s’il m’arrive
-de conquérir une demi-lieue de pays. Vous avez entendu les cris du
-Parlement, vous avez lu les diatribes des journaux, lorsque mon fidèle
-allié le roi de Sardaigne et le vœu des populations m’ont contraint
-d’accepter quelques versants de montagnes. J’ai juré, ce jour-là, qu’on
-ne m’y prendrait plus.
-
-Toute l’assemble se récria, pria, supplia, menaça; mais l’empereur
-des Français fut inébranlable. On crut un moment que l’Angleterre, la
-Prusse et la Russie allaient former une coalition pour lui imposer
-malgré lui l’annexion de la Belgique et des provinces rhénanes. La
-fermeté de son attitude les contint.
-
-La fin de la séance fut employée à la délimitation des frontières. On
-assure que la carte remaniée se grave en toute hâte, et qu’elle sera
-publiée sous peu de jours chez M. Andriveau-Goujon.
-
-On se sépara vers six heures. Quelques souverains partirent le soir
-même par les trains express; les autres dînèrent aux Tuileries.
-
-L’huissier d’un ministère de la rive gauche m’a dit que, dans la
-soirée, l’empereur avait réuni son conseil en séance extraordinaire;
-qu’il avait annoncé à Leurs Excellences MM. les ministres le dénoûment
-heureux des négociations, l’Europe mise en ordre et la paix fondée sur
-des bases solides.
-
-Si l’homme à la chaîne d’acier n’a pas abusé de ma confiance,
-l’empereur a terminé son allocution par ces belles paroles: «Messieurs,
-l’apaisement de tous les orages qui grondaient à l’horizon nous impose
-de nouveaux devoirs. Libres désormais de toutes les préoccupations de
-la politique extérieure, reportons notre activité vers les affaires
-du pays. Le bien-être matériel prendra, je l’espère, un nouveau
-développement, grâce au traité de commerce que j’ai signé avec
-l’Angleterre. Les intérêts moraux ne sont pas moins dignes de notre
-attention. L’instruction publique, longtemps négligée ou même détournée
-de son véritable but, appelle des réformes importantes. La presse,
-cette école destinée à l’instruction des hommes faits, devra être
-surveillée, mais non découragée. J’espère que nous pourrons, sans léser
-gravement les intérêts du fisc, supprimer l’impôt du timbre, qui pèse
-également sur les bonnes et les mauvaises doctrines. La discussion des
-affaires publiques pourra s’exercer plus librement, sans que l’État
-soit privé des garanties indispensables. Les élections s’ouvriront
-prochainement dans les pays annexés. A cette occasion, je veux et je
-dois vous dire que ni la Constitution ni moi n’avons jamais voulu que
-les députés au Corps législatif fussent nommés par le sous-préfet de
-Fougères, au lieu d’être élus par le peuple français.»
-
-Tu remarqueras peut-être, ma chère cousine, que tous ces gros
-événements se sont passés le 1er avril. Mais la Fontaine a dit
-très-judicieusement:
-
- Petit poisson deviendra grand,
- Pourvu que Dieu lui prête vie.
-
-
-FIN
-
-
-Paris.--Imprimerie A. WITTERSHEIM, rue Montmorency, 8.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
- DÉDICACE I
- I.--Le beau pays de Bade 1
- II.--Un club en plein air 22
- III.--Les pièces de dix sous 42
- IV.--La rentrée des classes 59
- V.--La Comédie-Française 79
- VI.--Les professions libérales 98
- VII.--La médecine de fantaisie 120
- VIII.--Le jury 137
- IX.--Les apôtres et les augures de la musique 150
- X.--Le carnaval 166
- XI.--Un dîner de chasseurs 178
- XII.--Un clou chasse l’autre 197
- XIII.--Les ultramontains et les gallicans 215
- XIV.--L’exposition des beaux-arts 228
- XV.--Les brochures à bon marché 242
- XVI.--Le bal de la mi-carême 256
- XVII.--Le musée de Landerneau 272
- XVIII.--Le Louvre 288
- XIX.--La question des fiacres 292
- XX.--La démocratie impériale 315
- XXI.--Abd-el-Kader et la liberté de la presse 328
- XXII.--Le régime parlementaire 341
- XXIII.--Les libertés municipales 353
- XXIV.--Un singulier congrès 376
-
-
-FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
-
-
-
-
-NOTES DE TRANSCRIPTION
-
-
- Ce livre reproduit intégralement le texte original, et
- l’orthographe d’origine a été conservée. Cependant quelques erreurs
- typographiques ont été corrigées. La liste de ces corrections se
- trouve ci-dessous.
-
- D’autres corrections mineures ont été faites et ne sont pas
- référencées.
-
- La mise en évidence en italique des références de noms d’œuvres ou
- de journaux a été harmonisée.
-
- Les caractères imprimés en italique dans l’original ont été
- indiqués comme _ceci_.
-
-
-CORRECTIONS
-
- P. ii: prefessionnel --> professionnel (... pour l’enseignement
- professionnel...)
-
- P. 34: bélitres --> bélîtres (... Ah! les marauds! les faquins! les
- bélîtres!...)
-
- P. 66: le --> la (... l’éducation publique, la meilleure de
- toutes...)
-
- P. 77: déchiffer --> déchiffrer (... ce qu’il en faut pour
- déchiffrer les Institutes...)
-
- P. 94: petillante --> pétillante (... la malice pétillante de
- mademoiselle Fix...)
-
- P. 101: et cœtera --> et cætera (... je vous fais grâce des et
- cætera...)
-
- P. 127: quoiqué --> quoique (... quoique la proportion dans
- laquelle...)
-
- P. 129: ecouvrer --> recouvrer (... est de recouvrer la santé...)
-
- P. 144: veûle --> veule (... assez poltron, assez veule...)
-
- P. 146: absurbe --> absurde (... il est absurde de confier...)
-
- P. 161: armée --> armé (... Le maître, armé d’une longue
- baguette...)
-
- P. 179: saint père --> saint-père (... contre le gouvernement du
- saint-père...)
-
- P. 233: M. Dolfus --> M. Dollfus (... est un homme de l’étoffe de
- M. Dollfus...)
-
- P. 257: trés-respectueux --> très-respectueux (... à votre
- très-dévoué et très-respectueux...)
-
- P. 273: chef d’œuvre --> chef-d’œuvre (... massacrent un
- chef-d’œuvre...)
-
- P. 279: venge --> vengent (... afin que votre sanction et le grand
- jour du musée me vengent...)
-
- P. 292: millons --> millions (... Budget de 102 millions...)
-
- P. 329: ntolérables --> intolérables (... des démangeaisons
- intolérables...)
-
- P. 360: snpprimés --> supprimés (... tous les conseils municipaux
- seraient supprimés...)
-
- P. 363: le --> la (... avec toute la population...)
-
- P. 376: générale --> générales (... les assemblées générales de
- l’Europe...)
-
- P. 393: chére --> chère (... ma chère cousine...)
-
- La capitalisation des noms propres a été harmonisée (la Providence,
- la Chambre, les Chambres, le Conseil d’État, la Constitution, le
- Code (civil), la Manufacture des tabacs, le Catéchisme poissard,
- l’École des Beaux-Arts).
-
- L’accentuation des lettres capitales a été harmonisée (APÔTRES,
- DÎNER, l’Église, AOÛT).
-
-
-VARIANTES ORTHOGRAPHIQUES INCHANGÉES
-
- Quévilly et Quevilly.
-
- P. 228: die (... quoi qu’on die.) est un archaïsme de dise.
-
- Antidémocratique et anti-démocratique.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN BON JEUNE HOMME À SA
-COUSINE MADELEINE ***
-
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-even without complying with the full terms of this agreement. See
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-
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-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-Archive Foundation
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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