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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine - -Author: Edmond About - -Release Date: December 12, 2021 [eBook #66927] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity, Joël Savary and the Online Distributed Proofreading - Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from - images generously made available by The Internet - Archive/American Libraries.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN BON JEUNE HOMME À SA -COUSINE MADELEINE *** - - - - - LETTRES - D’UN - BON JEUNE HOMME - A - SA COUSINE MADELEINE - - - - - Paris.--Imprimerie A. Wittersheim, rue Montmorency, 8. - - - - - LETTRES - D’UN - BON JEUNE HOMME - A - SA COUSINE MADELEINE - - RECUEILLIES ET MISES EN ORDRE - PAR - EDMOND ABOUT - - - PARIS - MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS - RUE VIVIENNE, 2 BIS - - 1861 - Tous droits réservés - - - - -A CHARLES EDMOND - - - Mon cher ami, - -Vous avez suivi notre pauvre Valentin depuis ses débuts jusqu’à sa -mort, et je ne crois pas qu’il ait eu un ami plus dévoué que vous, si -ce n’est moi. - -Lorsqu’il nous arriva de Quevilly, fort ignorant de la vie et bon jeune -homme dans toute la sincérité du mot, vous l’avez dissuadé, comme moi, -de gaspiller son encre dans les journaux de tapage. Il nous échappa -cependant, l’espace de deux ou trois mois; mais il revint bientôt, -désabusé et vieilli. Il a brûlé de ses propres mains les premières -lettres qu’il avait publiées: c’est pourquoi vous ne les trouvez pas -ici. - -Un peu plus tard, quand un homme de bien et un publiciste éminent -fonda _l’Opinion nationale_, Valentin fut assez heureux pour suivre -la fortune de M. Guéroult et travailler sous sa direction. Durant -une année, il publia, en style courant, et sous une forme un peu trop -légère, des idées qui ne manquaient ni de hardiesse ni de maturité. -Il donnait son avis sur la question du moment et ne craignait pas, à -l’occasion, d’attacher le grelot. C’est ainsi qu’il eut le bonheur -de provoquer l’arrêté ministériel qui arrachait à la destruction les -tableaux du Louvre. - -Si vous trouvez le temps de relire les vingt-quatre lettres que je -publie aujourd’hui sous le patronage de votre amitié, vous reconnaîtrez -que, pour un simple conscrit, notre ami avait fait une campagne assez -honorable. Il avait pris parti pour Raphaël et Rubens contre M. Villot, -pour la méthode Chevé contre la routine musicale, pour l’enseignement -professionnel contre la routine universitaire, pour le libre échange -contre la prohibition, pour les malheureux Parisiens contre le préfet -de la Seine, pour le Trésor contre l’entreprise des Monnaies, pour les -Italiens contre leurs maîtres, pour les médecins contre les homœopathes -et pour la liberté de la presse contre vous savez qui. - -Un penchant irrésistible, surtout dans les derniers mois de sa vie, -l’entraînait vers les questions politiques. Mais il lui fut toujours -difficile, pour ne pas dire impossible, de dire ouvertement ce qu’il -pensait. Lorsqu’on écrit dans un journal et qu’on peut d’un seul mot -ruiner une grande entreprise, on a les mains liées par l’intérêt -d’autrui. - -Valentin s’exprimait assez librement sur la politique étrangère. Il ne -craignait point de publier ses sympathies pour les nations opprimées en -Italie, en Hongrie et dans votre glorieuse et infortunée Pologne. Il a -pu prédire aux Italiens une destinée qui s’accomplit aujourd’hui, et -dessiner sur le papier la carte de l’Europe telle que nous la verrons -dans trois ou quatre ans. Mais lorsqu’il touchait au gouvernement -chatouilleux de la France, il avait beau prendre des gants de la peau -la plus douce, il manquait rarement de se faire donner sur les doigts. - -Cependant il n’était pas un révolutionnaire de la dangereuse espèce. Il -pensait, je l’avoue, que la République est un bien joli gouvernement; -mais il croyait aussi qu’on doit prendre le temps comme il vient et -tirer le meilleur parti possible du gouvernement que l’on a. - -L’empereur Napoléon III ne lui ayant jamais fait ni bien ni mal, il -le jugeait sans passion et ne voyait en lui ni un tyran ni un dieu. -Une étude approfondie de l’histoire contemporaine l’avait conduit à -supposer que la politique impériale, si ferme et si inflexible en -apparence, pourrait bien être un roseau peint en fer. Il s’imaginait, -bien à tort sans aucun doute, qu’il suffisait d’un choc, d’un souffle, -d’un rien, pour faire pencher vers la révolution ou vers la réaction -les maîtres d’un grand empire. Et le pauvre garçon écrivait naïvement -ses petites lettres comme si elles avaient dû aller à Quevilly en -passant par les Tuileries, Compiègne ou Saint-Cloud. - -Quelquefois, pour faire excuser une vérité un peu hardie, il lançait -deux ou trois mots polis à l’adresse des hommes qui nous gouvernent. -Mais quel n’était pas son désappointement lorsqu’en lisant le journal -il ne trouvait plus que les petits mots gracieux et nulle trace de -cette vérité hardie qui devait passer sous le pavillon de la politesse! -Souvent aussi on lui rendait des articles tout entiers, que la -direction prudentissime n’osait insérer dans le journal. - -Ces contrariétés ne l’ont pas conduit au tombeau, car nous sommes loin -de 1830, et l’on ne meurt plus pour si peu. Mais vous savez comme moi -que notre ami s’est éteint assez tristement, peu satisfait de la vie -et surtout de la politique, mécontent des idées et des personnages qui -prévalaient alors et persuadé que les hommes ne sauraient être sains et -bien portants dans un édifice sans toiture. - -Pauvre Valentin! c’est le 23 novembre qu’il est mort, à la veille de -ces glorieux décrets qui lui auraient rendu le courage et la vie. -J’achèverai sa tâche, si je le peux, maintenant qu’il est permis -d’écrire. - - EDMOND ABOUT. - - - - - LETTRES - D’UN - BON JEUNE HOMME - A - SA COUSINE MADELEINE - - - - -I - -LE BEAU PAYS DE BADE - - De mon respect pour les journaux.--Opinion de la presse française - sur Bade et son gouvernement.--Je voyage par admiration.--Passage - du Rhin.--Je me lie d’amitié avec un honnête Allemand.--De quelques - usages allemands qui ne se retrouvent pas chez nous.--Contrebande, - contrefaçon, loterie, fausse monnaie, etc., etc.--Bon conseil - que je n’ai pas suivi.--Promenade solennelle des wagons - allemands.--Bade et ses hôtes.--Mélancolie publique.--Une personne - dont on dit du mal et un homme dont on dit du bien.--Elle.--Je la - trouve.--Bataille.--Défaite.--Arrestation.--Lui.--Je pars sans l’avoir - vu.--Un souhait en l’air. - - - Ma chère cousine, - -Je lis les feuilles avec le plus profond respect, et toute parole -imprimée est pour moi parole d’Évangile. Ne savons-nous pas depuis -longtemps que MM. les rédacteurs aimeraient mieux se couper le poing -que de tromper la crédulité publique? D’ailleurs, j’ai entendu dire -dans plusieurs cafés que le journalisme est un sacerdoce. - -Or, il y a quasiment trois mois que tous les journaux de Paris -célèbrent à l’unisson une petite ville d’Allemagne appelée Bade. Les -uns admirent la beauté sauvage de ses environs, la solitude de ses -forêts, la majesté des ruines qui l’entourent, la salubrité de ses -eaux, la douceur de son climat, le silence, la paix et le recueillement -qu’on y goûte. Les autres sonnent une fanfare retentissante en -l’honneur des bals, des spectacles, des symphonies, des chasses, des -courses, des feux d’artifice et du brouhaha plein de charmes qui -remplit cet adorable enfer. - -Un sceptique serait peut-être alarmé de ces descriptions -contradictoires. Pour moi qui ai le cœur simple et l’esprit conciliant, -j’ai compris que chacun, suivant ses goûts, trouvait à Bade le silence -ou le bruit, la cohue ou la solitude, et que tout le monde y était -content. Lorsque j’entendais louer les mœurs simples, l’hospitalité -et le désintéressement des indigènes, je me rappelais les ballades -du moyen âge et les contes du bon chanoine Schmidt; j’étais heureux -d’apprendre que rien n’avait changé et qu’on trouvait encore au delà -du Rhin l’Allemagne au cœur d’or, l’Allemagne aux yeux bleus. Quand -je lisais dans une correspondance de Bade: «La ville est pleine de -ducs, de grands-ducs, d’archiducs; nous ne les comptons plus que -par douzaines. Il y en a dans tous les hôtels; on les rencontre à -la Conversation par compagnies de sept ou huit; il est permis de -les toucher avec la main et même de leur taper respectueusement sur -le ventre;» je me disais avec une pointe d’orgueil démocratique: -«Qu’est-ce que cela prouve? Que le siècle a marché, et que la bonne -Allemagne est à la tête du progrès.» - -Quand j’apprenais qu’un pauvre Italien est arrivé à Bade avec vingt -sous dans sa poche et qu’il en est parti millionnaire, je souriais -finement, et je pensais en moi-même: «Pourquoi s’en étonner? ne faut-il -pas s’attendre à tout dans un pays gouverné par le plus magnifique des -monarques? Ce Bajazet ou Bénazet que les journaux exaltent à l’envi, -ce prince qui donne les plus belles fêtes de l’Europe dans des salons -dignes de Louis XIV, cet ami des arts qui commande des comédies et des -opéras-comiques pour l’ébattement de sa cour, ce sportsman qui jette -quatorze mille francs en litière à un cheval qui a bien couru, ne -devait-il pas faire quelque chose pour la malheureuse Italie?» - -Voilà, ma chère cousine, l’opinion que les journaux m’avaient faite sur -Bade et son souverain. Je présume que tous les Français sont dans les -mêmes idées, puisqu’ils vont puiser la vérité aux mêmes sources que moi. - -Tu comprendras le désir irrésistible qui m’a poussé un beau matin vers -la petite ville et le grand homme dont on parle si avantageusement tous -les étés. Je suis parti comme un boulet. Que dis-je? comme un caissier. -C’est au point que dans ma hâte j’ai oublié d’aller voir midi à la -belle horloge de Strasbourg. - -Quand l’omnibus de Kehl aborda la rive droite du Rhin, mon cœur -battit, mes yeux se mouillèrent: «Salut, m’écriai-je en moi-même, -salut! pensive Allemagne! séjour de la bonne foi et de la simplicité; -patrie des vertus naïves; sanctuaire des souvenirs innocents! Reçois -un étranger que le hasard a fait naître en France, mais qui méritait -de voir le jour au milieu des honnêtes Germains!» Peut-être avais-je -pensé un peu haut, car tous les voyageurs de l’omnibus se mirent à me -regarder. Mon voisin me tendit la main et me dit: - ---Monsieur, nous sommes faits pour nous entendre; touchez là. - -Comme il parlait mal la langue allemande, je reconnus qu’il était -Allemand du grand-duché de Bade. Sa figure me plut au premier coup -d’œil, et son costume aussi. Ses traits semblaient avoir été ébauchés à -coups de couteau par un artiste de la contrée. Ses pieds longs, larges -et plats étaient de ceux qui s’appuient fortement sur la terre patrie -et couvrent une vaste étendue de sol natal. Des bas de laine noire, une -culotte de drap bleu, un gilet rouge à boutons de cuivre, une redingote -tombant jusqu’aux talons et une casquette de loutre achèveront de -te peindre ce vieil Allemand de l’âge d’or. Nous eûmes bientôt fait -connaissance: donnez-moi un homme de cœur, et, avant cinq minutes, j’en -fais mon ami. - -Il m’offrit si cordialement un verre de bière, que je me fis un -plaisir de manquer le train pour le suivre dans sa maison. C’était une -maison de commerce, bien fournie en marchandises de toute sorte et de -tout pays: vins, liqueurs, cristaux, cigares, librairie, épicerie, -coutellerie, il y avait de tout dans ce magasin. La politesse me -commandait d’y faire quelques emplettes. Je jetai mon dévolu sur -certains cristaux de Bohême que je destinais à ton étagère; mais -l’énormité des droits à payer me retint. - ---Qu’à cela ne tienne, s’écria mon nouvel ami: nous les ferons entrer -sans la permission de la douane. - ---En contrebande? - ---Bien sûr. - ---Est-il Dieu possible! Honnête Allemand, vous faites la contrebande? - ---Hélas! monsieur, à quoi me servirait-il d’être Allemand, si je ne la -faisais pas? - -Je demeurai confus. A mon sentiment, la contrebande est un vol. Mais je -ne voulus pas le dire à ce brave homme, de peur de l’affliger. - ---Ainsi, repris-je d’un air indifférent, vous faites tort au -gouvernement français de tous les droits qu’il aurait à percevoir sur -vos marchandises? - ---Je m’en flatte, et il n’y a pas un Allemand qui ne raisonne comme -moi. Nous aimons les Français individuellement, mais nous n’aimons -pas le gouvernement de la France. Obliger les individus en fraudant -l’administration, c’est double plaisir. - -Il y avait dans cet argument je ne sais quoi de spécieux qui m’éblouit. - ---J’espère au moins, lui dis-je, que vous vous abstenez de faire tort à -votre gouvernement? - -Il me regarda en homme qui ne comprend pas. Je développai ma question. - ---Voici, lui dis-je, du vin de Champagne, de l’eau-de-vie de Cognac, -des cigares de la Havane, des rasoirs anglais, du thé: je ne doute pas -que toutes ces denrées étrangères n’aient payé des droits à Bajazet, je -veux dire au gouvernement du grand-duc. - -Le digne Allemand se mit à rire, et de si bon cœur, que je partageai -son hilarité sans savoir pourquoi. - ---Ça! criait-il en montrant du doigt les marchandises que j’avais -nommées; ça! c’est allemand comme ma casquette, et ça n’est jamais venu -de l’étranger. - ---Quoi! ce vin de Champagne ne vient pas de la Champagne? - ---Est-ce qu’il y a une Champagne? - ---Cette eau-de-vie de Cognac?... - ---Nous la faisons nous-mêmes, et je vous prie de croire qu’elle n’en -vaut ni plus ni moins. - ---Mais vos rasoirs anglais? vos cigares de la Havane? - ---Rasoirs anglais d’Allemagne, cigares havanais de Hambourg. - ---Et le thé, que diable? - ---Thé allemand, mon cher monsieur. Et vive la patrie allemande! - -J’étais sérieusement étonné, et je commençais à me dire que la probité -varie suivant les climats. Car, enfin, un Rouennais qui ferait ce genre -de commerce ne passerait pas pour un honnête marchand, et les tribunaux -le condamneraient pour tromperie sur la nature des marchandises. Je -regrettai d’avoir amené la conversation sur un texte si délicat, et, -pour rompre les chiens, je me mis à regarder un rayon de librairie. -Tous nos romanciers y figuraient par rang de taille, depuis M. Mérimée -jusqu’à M. Xavier de Montépin. - ---Pour le coup, m’écriai-je avec un certain soulagement, voici bien de -la marchandise française. - ---Française, si l’on veut. Il est possible que ces livres aient été -écrits en français; mais on ne nous disputera pas l’honneur de les -avoir imprimés. - ---Miséricorde! des contrefaçons! - ---Ah! vous ne connaissez pas encore le patriotisme allemand. - -Je me sentis rougir jusqu’aux oreilles. A mon avis, cousine, la -contrefaçon est le plus infâme de tous les vols, car elle ne dépouille -guère que des pauvres. Mon hôte prit mon silence pour de l’admiration; -il me montra des statues, des groupes, des objets d’art de toute -nature, surmoulés en Allemagne au détriment des artistes français; des -gravures et des lithographies françaises reproduites et gâtées par -le patriotisme allemand. Ce spectacle ne diminuait pas positivement -mon enthousiasme, mais il ébranlait toutes mes idées. Je m’apercevais -que la notion du juste et de l’injuste est fort incomplète chez les -Parisiens, et que l’Allemagne a le sens moral beaucoup plus large que -nous. - ---Attendez! dit mon hôte, vous n’êtes pas au bout de vos étonnements. -Voici un tiroir dont vous me direz des nouvelles. Il est plein de -curiosités tout à fait allemandes, et comme on n’en fabrique pas à -Paris. - -Ici, ma pauvre cousine, permets-moi de me voiler la face. Ni ton âge, -ni ton sexe, ni ma pudeur ne me permettent de faire l’inventaire -de ce tiroir. Contente-toi d’apprendre qu’il était plein d’images, -de moulages et de joujoux curieux sans doute, mais d’une nature -indescriptible. «Il faut, me dis-je, que le peuple allemand soit bien -honnête au fond, et d’une candeur bien éprouvée, pour qu’il manie sans -danger toutes ces malpropretés-là.» - -Un tiroir voisin contenait quelques milliers de billets de toutes les -loteries royales et grand-ducales. Des loteries en Allemagne! Tu vois -d’ici ma nouvelle stupéfaction. Je n’eus pas le temps de l’exprimer -tout haut: une jeune Allemande venait d’entrer dans le magasin, et -j’admirais sa beauté suave. Ses cheveux étaient aussi blonds et aussi -soyeux que le chanvre le mieux peigné. Simplement vêtue, un petit sac -de voyage à la main, elle me parut plus poétique que la Dorothée du -chef-d’œuvre de Gœthe. Elle nous salua modestement et acheta diverses -choses. Ses emplettes, que je n’aurais pas osé faire, me surprirent -tellement, que je lui demandai dans quel pays elle allait. Elle me -conta, sans se troubler, qu’elle allait à Paris vivre familièrement -avec un homme assez âgé, mais jeune de cœur. Une de ses amies, établie -en France depuis deux ans, lui avait procuré cette bonne place. Elle -ne craignait point de s’ennuyer, car elle trouverait à Paris plusieurs -Allemandes de sa connaissance, établies dans des conditions analogues. - ---Voilà, dis-je à mon hôte, un nouveau genre d’exportation. - ---Eh! eh! répondit-il avec son gros rire cordial; on vend ce qu’on a. - -La jeune fille paya en or; le marchand lui donna son reste en argent -français. - ---Puisque vous allez à l’étranger, lui dit-il, je ne veux pas vous -donner de fausse monnaie! - -Ce fut encore à moi à dresser l’oreille. De la fausse monnaie... Je -n’en revenais pas. - -L’excellent homme me montra dans son comptoir un casier tout rempli de -cuivre argenté et désargenté. - ---Toutes ces pièces, me dit-il, sont bien loin de valoir la somme -qu’elles représentent. Mais, comme une grande partie de la richesse -nationale est en monnaie de cet acabit, nous nous en servons entre nous. - -Il n’y avait pas une heure que je foulais le sol sacré de l’Allemagne, -et j’avais eu le temps de faire connaissance avec des institutions bien -différentes des nôtres. La fausse monnaie, la loterie, la contrebande, -la contrefaçon, la falsification des denrées, l’exportation des blondes -et tant d’autres choses inattendues me montraient ce beau pays sous -un jour nouveau. Ma bonne opinion des Allemands restait entière, car -on n’oublie pas en un jour trente ans de sympathie et d’admiration. -Cependant je sentais au fond du cœur une inquiétude vague; il me -tardait d’arriver à cette ville de Bade dont la réputation est si pure -dans les journaux. Je pris congé de mon hôte, qui ne parut pas me dire -adieu sans regret: - ---Ainsi, dit-il, vous partez sans avoir rien choisi dans ma boutique. -J’en suis contrarié, non pour moi, mais pour vous. - ---Pour moi! Ah! je ne sortirai pas d’ici que vous ne m’ayez expliqué ce -mot-là. - ---Rien de plus simple. L’argent que vous dépenseriez chez nous serait -autant d’épargné, et ce que vous emportez à Bade est autant de perdu. - -Ce mot méritait une explication. Je voulus à toute force en avoir le -cœur net, et je manquai le train pour la deuxième fois. - -Mais pourquoi n’ai-je pas cru l’honnête marchand de Kehl? pourquoi -l’ai-je accusé de calomnier les institutions de son pays et les grands -hommes de l’Allemagne? Que j’aurais mieux fait de vider ma bourse dans -son magasin! J’aurais rapporté à Paris des denrées assez médiocres, -mais du moins j’aurais rapporté quelque chose. - -Je partis pour Bade en dépit des augures. Le premier objet que -j’aperçus à la gare, c’est un suisse en livrée, la canne à la -main. Personnage emblématique, qui symbolise à lui seul la lenteur -majestueuse des chemins de fer allemands. Comme la distance entre Kehl -et Bade est fort courte, on nous fit trois fois changer de train pour -l’allonger un peu. Nous cheminions doucement à travers des paysages -médiocres. Quelques petits villageois, pieds nus, s’amusaient à courir -le long de la route et à nous dépasser de temps en temps. Nous arrivons -enfin. - -Au premier abord, quand mon pauvre argent sonnait encore dans mes -poches, les environs de la ville m’ont paru beaux. Oui vraiment, -presque aussi beaux que les Vosges, que les Français connaissent -si peu. Il y a des collines boisées, des pelouses assez vertes, et -une petite rivière où il serait facile de verser de l’eau. La ville -elle-même, autant que j’ai pu en juger, se compose d’auberges assez -propres, avec quelques jardinets alentour. Comme j’étais venu sans -bagages, je cheminais tout doucement, les mains dans mes poches, et -suivant le monde. Il me parut que tout le monde allait du même côté. Je -passai devant un vaste bâtiment chargé de grandes mauvaises peintures, -et je craignis un instant que ce ne fût le palais du souverain. Mais la -foule ne s’y arrêtait pas, et personne n’y entrait. Était-ce la laideur -des peintures qui faisait peur au public? Je n’ai pu le savoir. Un -promeneur obligeant m’a dit que cet édifice contenait une source d’eau -minérale. On ne sait pas encore si elle est bonne ou mauvaise, attendu -que personne n’a eu la curiosité d’en goûter. - -Je passai outre, et j’arrivai devant une grande halle, pavoisée de -drapeaux. Les couleurs du pays sont jaune et rouge. Cet ensemble n’est -pas harmonieux, mais il est gai, cela fait penser à polichinelle. -Quelques ouvriers accrochaient des verres de couleur à la devanture -du monument; d’autres préparaient tout pour un feu d’artifice. Une -affiche collée sur le mur annonçait, pour le soir, un grand bal et -un spectacle, et des courses de chevaux pour le lendemain. A ces -munificences je reconnus que j’étais bien dans la capitale de M. -Bénazet. - -La place était couverte d’un populaire assez nombreux. J’y découvris -en peu de temps vingt figures de ma connaissance. Arsène Houssaye, -Decourcelle, Méry, Maxime Ducamp, Amédée Achard, Delacour, Edmond -Martin, Charles Marchal, Carjat, Paul d’Ivoi, Clément Caraguel, Vivier, -Régnier, Bressant, Sainte-Foy, des poëtes, des philosophes, des -journalistes, des artistes se promenaient là, comme sur le boulevard -des Italiens. Le comte Sollohub rimait en bon français au pied d’un -arbre allemand, et mademoiselle Fix, dans un petit coin, faisait -enrager les trois quarts du Jockey-Club. «Évidemment, dis-je en -moi-même, l’homme qui a su grouper autour de son palais tant d’êtres -intelligents n’est pas un prince ordinaire, et, depuis Périclès...» - -Un ami fit le tour de la place avec moi en me nommant les grands -personnages. Il y en avait de toute l’Europe; moins pourtant que je -n’aurais cru. Je vis cinq ou six femmes vraiment jolies, à qui personne -ne faisait attention. En revanche, on s’empressait autour de deux ou -trois haridelles étrangères, fripées, ridées, roussies, fanées comme si -elles avaient voyagé dans des malles jusqu’à l’âge de cinquante ans. -Voilà ce que je vis du premier coup d’œil. - -A la seconde inspection, je remarquai que tous les visages étaient -sinon tristes, du moins maussades. Je ne m’attendais pas à trouver le -public si sérieux au milieu d’un océan de plaisirs. Deux membres du -Jockey-Club passèrent à ma droite en se donnant le bras. L’un disait: -«Elle m’a pris mille louis en deux jours.--J’ai eu plus de bonheur, -répondit l’autre: je ne lui en laisse que cinq cents.--Ce qui me -console un peu, reprit le premier, c’est que ce gros garçon d’Agen nous -a vengés.» - -Elle? qui, elle? Ce féminin m’intriguait un peu. Assurément, la -personne dont on parlait n’était pas mademoiselle Fix. Mais j’aurais -bien voulu savoir le nom de celle qui puisait si gaillardement dans les -poches du Jockey-Club. - -Je tombai au milieu d’un groupe de chroniqueurs et de vaudevillistes. -Ils parlaient de la même personne, mais sans la nommer. L’un se -plaignait de lui avoir donné six cents francs; un autre lui avait -laissé le prix de dix-huit articles; un troisième s’était vu dépouiller -par elle de tous ses droits d’auteur de la saison. Elle, toujours -elle! Je n’osai pas demander le nom d’une créature aussi dangereuse: on -se serait moqué de mon ignorance, car ces messieurs aiment à gouailler -le prochain. - -La faim me prit, il était six heures; j’entrai dans un restaurant -appelé Restauration. Je demandai qu’on me servît à l’allemande; les -garçons comprirent probablement que je voulais être servi avec lenteur. -J’attendis une chaise pendant vingt minutes, et les autres plats -accoururent du même train. Tu penses si j’eus le temps d’écouter la -conversation des tables voisines! Il y en avait une entièrement meublée -de jolies filles ou qui avaient été jolies. Je les reconnus presque -toutes pour les avoir vues au bois de Boulogne dans des voitures à -deux chevaux. A Bade, leur fortune semblait plus modeste; à peine s’il -leur restait quelques bijoux. Elles se serraient tristement les unes -contre les autres, comme des colombes surprises par l’orage, et elles -buvaient du vin de Champagne en jurant tout bas entre leurs dents. -«Assurément, pensais-je, ce n’est aucune de ces dames qui a dévalisé -le Jockey-Club.» Je vis bientôt que je ne m’étais pas trompé, car -elles maugréaient aussi contre la créature dangereuse qui les avait -dépouillées de tout. Diantre! j’avais toujours entendu dire que les -loups ne se mangent pas entre eux. - -Une de ces dames s’écria dans la chaleur de son dépit: - ---Dire que la gueuse m’a volé cinquante mille francs! - ---Bah! répondit philosophiquement sa voisine; tu te referas cet hiver. - ---Oui, mais quel travail! - -Pauvre dame! Je la plaignais de tout mon cœur. Elle était d’un certain -âge et visiblement fatiguée. Par quels efforts pouvait-elle gagner -cinquante mille francs en un hiver, dans notre pays où le travail des -femmes est si mal rétribué? - -Je dînai cependant, et je fis un des plus mauvais repas dont il me -souvienne. Ah! ce n’était point cette table de M. Bénazet, dont il est -question dans les journaux. Aussi me tardait-il de faire connaissance -avec ce grand homme, pour qu’il m’invitât à dîner. Ce fut lui du moins -qui me régala au dessert. Son feu d’artifice que je vis pour rien, et -sans quitter la table, me plut infiniment. J’appelai un journaliste -de Paris qui entrait dans la salle, et je lui dépeignis en termes -chaleureux mon admiration et ma reconnaissance. - ---Vous avez raison, me dit-il, c’est le plus aimable, le meilleur et -le plus généreux des hommes. Granier de Cassagnac a dit autrefois; -«Enfoncé Racine!» S’il venait à Bade pour un jour, il s’écrierait avec -autant de raison: «Enfoncé Louis XIV!» - -Je me levai de table et je me promenai devant la grande halle, sous -le portique illuminé. J’ai la digestion philosophique, comme tu sais, -surtout après un mauvais repas. Je me disais que les Manichéens n’ont -pas tout à fait tort lorsqu’ils prétendent que le monde est partagé -entre deux influences contraires. Car voici d’un côté une mauvaise -créature qui s’applique à mettre les gens sur la paille; et voilà -d’autre part un bienfaiteur des hommes qui se signale chaque jour -par une nouvelle libéralité. Mais quelle pouvait être cette personne -funeste? Un passant me l’apprit en me culbutant. - ---Gredine! criait-il; elle m’a rasé comme un ponton: il ne me reste pas -trente francs pour rentrer à la boutique! - ---Qui? lui dis-je en le prenant au collet, qui est-ce qui vous a -dépouillé de votre argent? - -Le voyageur du commerce répondit avec une brusquerie bien excusable: - ---Mais est-il bête! c’est la Banque. - -En même temps, il me montra du doigt, à travers la porte ouverte, une -grande table entourée de monde. - -J’allai voir ce qui s’y passait, et je compris en peu d’instants -que la Banque est un être de raison, une abstraction pure, mais une -abstraction qui enlève l’argent du pauvre monde. L’honnête marchand de -Kehl m’en avait parlé à mots couverts, mais j’avais oublié ce qu’il -m’avait dit. Je regardai innocemment la bataille de la Banque et des -joueurs. Mon voisin, qui jouait, fut assez heureux pour amasser en peu -d’instants une somme rondelette. Cet exemple m’attira. Je vis qu’avec -un peu de bonheur il me serait facile de faire payer par la Banque -toutes les dépenses de mon voyage. Quel plaisir de raconter à Paris que -j’ai vu M. Bénazet face à face, et qu’il ne m’en a rien coûté! Je me -mis donc à jouer très-petit jeu; mais le diable était probablement de -la partie, car je perdis à tous les coups. Ou plutôt non: je gagnai une -fois dix francs qui furent ramassés par un monsieur, et une autre fois -un beau louis d’or que je vis enlever par une dame très-respectable. - -J’espérais encore que la fortune se retournerait vers moi, et que -mes voisins me permettraient d’en profiter, mais ma bourse s’épuisa -plus tôt que ma mauvaise veine, et je me trouvai sans un sou. Le -déménagement de mes finances s’était fait en moins d’une demi-heure. -Tout mon argent était allé grossir un énorme tas de monnaies où je ne -reconnaissais plus même mes louis. - -Je demeurai un instant tout penaud, sans trop savoir où je coucherais. -Un petit Allemand timide se glissa devant moi et jeta cinq francs -qui furent aussitôt perdus. Mais au même moment un agent de police -lui frappa sur l’épaule et l’emmena dans un coin. Je les suivis et -j’entendis l’agent qui disait: - ---C’est la seconde fois que je vous y prends. Pour commencer, on vous a -mis à l’amende; aujourd’hui, votre affaire est claire; vous ferez de la -prison. - -Rien n’était plus injuste que ces menaces; car enfin le pauvre diable -avait joué et perdu loyalement. Je résolus de prendre sa défense et -de me prouver à moi-même qu’on pouvait, sans un sou vaillant, obliger -le prochain. Mais, au premier mot de mon plaidoyer, l’agent répondit -brutalement: - ---Monsieur l’étranger, ceci ne vous regarde pas. Cet homme est un -habitant de Bade; les gens de la ville n’ont pas le droit de jouer, et -je suis payé pour les en empêcher. - ---Parbleu! répliquai-je, vous auriez bien dû me rendre le même service. -Il faut que vous ayez peu d’estime pour la Banque, puisque vous lui -défendez de ruiner vos concitoyens. Vous êtes donc sûr qu’elle doit -gagner à tout coup? Voilà pourquoi vous lui livrez les étrangers -naïfs, comme moi, tout en protégeant vos nationaux contre elle. Je -l’écrirai à ma cousine, et cela modifiera ses idées sur la loyauté -allemande. - -Ce qui m’affligeait le plus, ma chère Madeleine, ce n’était pas d’avoir -perdu mon argent; c’était de quitter Bade sans avoir vu ce bon M. -Bénazet. Car enfin je n’avais pas un instant à perdre; il fallait -profiter de mon billet de retour et prendre la fuite à l’instant. -Maudite Banque! scélérate de Banque! elle m’a privé du plaisir de -connaître le Louis XIV de notre siècle, le plus magnifique des -bienfaiteurs de l’humanité! - -Si la Providence faisait bien les choses, elle placerait M. Bénazet à -un bout de l’Europe et la Banque à l’autre bout. Et je ne m’égarerais -jamais dans le pays de la Banque, mais j’irais tous les ans admirer les -belles fêtes de M. Bénazet. - - - - -II - -UN CLUB EN PLEIN AIR - - Danger de ramasser des marrons d’Inde dans le jardin des - Tuileries.--Une réunion très-mêlée.--L’arc-en-ciel.--Le chapelet.--Les - choristes à l’unisson.--Une jeune femme d’affaires.--La blouse bleue - et les lunettes d’or.--L’homme aux boulettes de mie de pain.--Le - valet d’un seigneur étranger.--Une vieille dame déraisonnable.--La - politique de Tortillard.--Mon intervention.--Je reçois un accueil - fraternel, comme tous les nouveaux venus du journalisme.--Réflexions - philosophiques. - - - Ma chère cousine, - -Tu as beau vivre loin de Paris et lire les contes bleus plus souvent -que les journaux: il est impossible que tu n’aies pas entendu le -bruit qui s’est fait ici la semaine dernière. La liberté de la presse -était sur le tapis. Un journal a pris la liberté de dire qu’il ne -se sentait pas assez libre, et quelques autres ont fait chorus. Le -gouvernement leur a répondu qu’ils se trompaient, qu’ils n’avaient pas -les mains liées, et qu’il fallait avoir perdu l’esprit pour secouer si -bruyamment des fers imaginaires. - -Le jour où cette nouvelle fut publiée à Paris, il faisait beau, par -grand hasard. Je me promenais, à mon ordinaire, sans songer à rien; -mes pieds me portèrent dans un grand jardin qui s’étend au bord de -la Seine, entre le palais des Tuileries et la place de la Concorde. -Les marrons d’Inde commencent à tomber; j’en ramassai quelques-uns. -Cette innocente récréation me jeta au milieu d’un groupe de neuf -ou dix personnes. Il y avait deux dames dans le nombre; cependant -tout le monde parlait à la fois, suivant l’usage des journaux ou des -journalistes. - -Un homme qui semblait exercer une certaine autorité criait de temps en -temps: «Silence!» Un butor gros, gras et grêlé recommençait toujours -le bruit et montrait les poings à tout le monde. Le premier devait -être un personnage officiel. Son front chauve et sérieux contrastait -singulièrement avec sa figure jeune. La boutonnière de sa redingote -brillait de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. L’autre avait la -tenue d’un cuistre et les manières d’un portefaix: je l’aurais pris -pour un homme de rien, si je n’avais vu un chapelet pendant hors de sa -poche. - -Enfin le tumulte s’apaisa. Le jeune homme à l’arc-en-ciel déclara que -la séance était ouverte; chacun prit une chaise, et je m’assis comme -tout le monde, par esprit de curiosité. - ---Messieurs, dit l’arc-en-ciel, il nous manque deux de nos confrères, -et précisément, si je ne me trompe, deux orateurs de l’opposition. Nous -commencerons cependant, car l’opposition est un fait et non pas un -principe, et nous devons agir avec elle comme si elle n’existait pas. - -L’homme au chapelet poussa des cris de corbeau. L’arc-en-ciel le -rappela poliment à l’ordre; ce ne fut pas sans hausser les épaules. Il -se pencha même vers son voisin, et lui dit à l’oreille: - ---On ne trouverait pas dans tout le pays un homme aussi mal élevé; on -n’en trouverait pas deux dans l’Univers. - -Il reprit à haute voix: - ---Je vous ai réunis pour entendre vos réclamations contre la petite -note de ce matin. Pour ma part, j’en suis très-satisfait. La liberté de -la presse me sourit peu. J’ai eu, sous tous les régimes, le privilége -de tout dire impunément, mais je n’en ai jamais profité. La moindre -parole prend une trop grande importance en passant par ma bouche. Je -souffle la hausse ou la baisse, la confiance ou la terreur, la paix ou -la guerre. C’est pourquoi je tiens mon vent, dans l’intérêt de tout le -monde. On pourrait presque m’appeler le _Whist_, organe du silence. Or, -messieurs, je vous le demande, si mes voisins avaient le droit de dire -tout ce que j’ai le devoir de taire, me resterait-il un abonné? - -L’orateur se boutonna jusqu’au menton. Il se tourna ensuite avec une -familiarité protectrice vers quatre ou cinq messieurs dont l’habit bleu -à boutons de métal avait un air d’uniforme ou de livrée. - ---Messieurs, leur dit-il, développez dans votre sens les choses que -j’ai sommairement exprimées. Il est bien entendu que, si vous vous -trompez d’un seul mot, je suis là pour vous démentir. - -Les hommes en uniforme se mirent à prononcer tous en même temps un seul -et même discours. Ils parlaient à l’unisson, comme les voix qui font la -même partie dans un chœur: - ---J’applaudis, dirent-ils, aux remarquables paroles de mon confrère -officiel: pourquoi Dieu m’aurait-il donné deux mains, sinon pour -applaudir? La liberté de la presse est trop grande, à mon sens, -puisqu’on laisse subsister des journaux qui n’applaudissent jamais -à rien. Pour ma part, je suis parfaitement libre d’imprimer tout ce -qu’un ministre me dicte, sauf à recevoir d’un autre ministre un -avertissement ou un démenti. Cette condition me plaît, quoique un peu -dépendante. Car enfin, si j’ai revêtu l’uniforme que voici, ce n’est -pas pour agir à ma tête, c’est pour gagner beaucoup d’argent avec peu -de danger. - -L’arc-en-ciel se mit à sourire en signe d’alliance et de protection. Il -dit ensuite, d’un front plus rembruni: - ---La parole est à nos ennemis acharnés. Vous, madame, veuillez parler -la première. Vous êtes de l’opposition; du moins, vous en avez été sous -tous les régimes. - -La personne interpellée était une jeune femme de vingt-trois ans, -mais bien mûre et bien sérieuse pour son âge. Veuve d’un journaliste -de génie, elle s’est mariée en secondes noces à un grand financier, -et l’on assure qu’elle lui rend des services. Quoi qu’il en soit, son -nouveau seigneur lui confie les intérêts les plus précieux, car je vis -sur ses genoux un énorme rouleau d’actions de toute sorte. Elle les -caressait de la main, tout en parlant. Sa voix était brève et saccadée; -sa phrase tombait en alinéas, comme le métal jeté de haut tombe en -grenaille. - ---Messieurs, dit-elle, mon premier mari, qui est parti plein de gloire -et de vie pour les Champs-Élysées, m’a appris à défendre la liberté. - -»Non-seulement la liberté de la presse, mais toutes les libertés -imaginables. - -»Car il n’y a pas plusieurs libertés, il n’y en a qu’une. - -»Mais manquons-nous de liberté? - -»Les uns disent oui, les autres non. Je parle comme les uns et je pense -comme les autres. - -»Car je me suis retirée des affaires, ou, pour parler plus juste, dans -les affaires. Les affaires sont mon unique souci, et je n’ai plus -d’autre affaire que les affaires. - -»La Bourse est un beau monument. La Chambre des députés n’était pas -mal, mais la Bourse est mieux. - -»Dès que nous aurons terminé cette conférence, qui m’intéresse -médiocrement, j’irai à la Bourse. - -»Rentrée chez moi, j’écrirai un bulletin de la Bourse, le plus complet -qui se publie à quatre heures. - -»Aucune puissance humaine ne m’empêchera de dire que mes actions sont -en hausse et que mes obligations vont aux nues. - -»Aucun ministre ne me défendra d’annoncer sur mes quatre dernières -pages les biberons les plus infaillibles et les médicaments les plus -mystérieux; - -»Et de faire par ces moyens une fortune colossale; - -»Et de gagner l’estime et la considération qui accompagnent la -richesse. - -»Voilà ma politique. - -»La plus riche de toutes les libertés, c’est la liberté de s’enrichir. - -Comme elle achevait de parler, je vis accourir un homme en blouse qui -s’essuyait le front avec un mouchoir brodé. Il avait des lunettes d’or -sur le nez, une casquette sur la tête et quatre millions dans la poche. -Au premier coup d’œil, je crus reconnaître en lui un de ces ouvriers de -la pensée qui demandaient la députation en 1848. - ---Arrivez donc! cria le président; il y a un Siècle que nous vous -attendons. - ---Vous m’excuserez, répondit-il avec une simplicité majestueuse. -J’étais chez le marchand de vins de la rue du Luxembourg, et je parlais -de gloire et de liberté à quelques prolétaires en goguette. - -Le chapelet crasseux murmura entre ses dents: - ---Chez le marchand de vins! Il y est toujours. On n’y entre jamais sans -le rencontrer sur la table, ou dessous. - ---Comment le savez-vous? Je croyais que vous n’alliez qu’à la messe. - ---Chauvin! - ---Jésuite! - ---Navet! - ---Silence, messieurs! s’écria l’arc-en-ciel. Ou plutôt, M. de -l’opposition radicale est appelé à donner son avis sur la question. -Qu’il exhale son mécontentement, sans oublier les convenances. - ---Mes bonnes gens, puisque nous sommes entre nous, je ne ferai point -de premier-Paris, et je dirai ce que je pense. Il est vrai que je -revendique assez fièrement la liberté de la presse, mais c’est surtout -pour faire plaisir à mes abonnés. Les abonnés en général, et les miens -en particulier, aiment bien que leur journal revendique quelque chose: -ils déclament le premier-Paris en prenant leur café au lait, et se -persuadent ainsi tous les matins qu’ils ont mis le gouvernement au -pied du mur. Mais moi! vous connaissez mes opinions et mes capitaux. -Lorsqu’on a quatre millions dans sa poche, on n’est pas assez fou pour -souhaiter le renversement de toutes choses. - -»Je fais une petite opposition innocente qui amuse l’abonné et enrichit -le journal, sans ébranler le gouvernement. Le régime un peu restrictif -auquel nous sommes tous soumis est plus utile à mes intérêts qu’aux -vôtres. Premièrement, il me permet de tempérer la fougue de mes -collaborateurs; deuxièmement, il me débarrasse de toutes les feuilles -radicales qui me faisaient concurrence; il force les républicains de -toutes couleurs à venir s’abonner chez moi. Si la liberté absolue de la -presse renaissait, pour mon malheur, vous verriez _le National_, _la -Réforme_, _la Démocratie Pacifique_, _le Peuple_ et tous mes ennemis, -sortir de terre en un instant. Ils se partageraient mes abonnés et mes -annonces, et mes quatre malheureux millions ne vaudraient plus quatre -sous. - ---J’irai le dire à Sparte! hurla l’homme au chapelet. - ---Et moi, répondit le faux ouvrier, j’irai dire à Rome comment vous -entendez la charité chrétienne! - -Ce débat fut interrompu par l’arrivée d’un nouveau personnage. Il -marchait d’un pas solennel, la main droite noblement cachée dans le -châle de son gilet. Un faux col ferme et droit encadrait sa mâchoire -imposante; son costume était correct comme une phrase de M. Villemain -et moderne comme une fable de M. Viennet. Un parfum académique -voltigeait autour de lui. On s’empressa de lui donner la parole, car il -était de ceux qui la prennent lorsqu’on ne la leur offre pas. - ---Messieurs, dit-il, je m’étais oublié sur la place Vendôme. - ---C’est un lieu fécond en enseignements, murmura l’arc-en-ciel. - ---Peut-être; mais je suis né pour donner des leçons, et non pour en -recevoir. Je me suis, dis-je, oublié sur la place Vendôme avec toute -l’Académie française, et madame de Saint-Benoît, bien connue dans -les _Deux Mondes_ pour la vivacité de ses saillies. Nous avons fait -ensemble une petite manifestation assez hardie, qui consiste à lancer -contre la base de la colonne quelques boulettes de mie de pain. - ---Pensez-vous donc l’ébranler ainsi? - ---A Dieu ne plaise! C’est une façon d’exprimer en style parlementaire -le regret de quelques belles âmes pour un système d’institutions et un -réseau de libertés que le nouvel ordre de choses a momentanément, je -l’espère, éloigné de mon pays. - ---L’animal parle bien! murmura entre ses dents l’homme au chapelet; -mais nous éreintons mieux que ça. - ---Silence! dit l’arc-en-ciel. C’est l’honorable préopinant qui a -réclamé la liberté de la presse. Il a la parole pour développer sa -motion. - ---Dieu puissant! s’écria l’orateur avec une terreur visible. -Penserait-on à m’accorder ce que je demande? Ce serait fait de moi, et -il ne me resterait plus qu’à mourir. - ---Rassurez-vous, dit le président. Mais je croyais, en bonne foi, -que vous réclamiez la liberté absolue de la presse, comme le régime -parlementaire, le cens électoral et toutes les fictions du gouvernement -constitutionnel. - ---Je demande à m’expliquer. Si vous aviez l’habitude de me lire, -peut-être, messieurs, au lieu de vous arrêter à la superficie des -mots, sauriez-vous pénétrer le sens intime et les arrière-pensées -de ma polémique quotidienne. Car je dis ce que je veux, et les bons -entendeurs me comprennent fort bien, et il n’est pas une idée qu’on ne -puisse exprimer, sous quelque régime que ce soit, lorsqu’on ne manque -ni d’esprit, ni de politesse. - -»Mes abonnés, qui sont tous personnes riches et éclairées, savent -interpréter mes soupirs et les porter à leur adresse. Lorsque je -réclame une liberté pour le peuple ou un privilége pour la classe -moyenne, ils sous-entendent ingénieusement le nom de la dynastie qui -pourrait seule apporter à mon pays des biens si précieux. Je ne suis -pas un journal de principes, car mes principes ont changé plus d’une -fois; je suis un journal de famille, et je me glorifie d’être toujours -resté fidèle à mes affections. Or, messieurs, si votre gouvernement, -pour me nuire, m’accordait les libertés que je lui demande pour -le harceler, qu’arriverait-il? Je serais forcé ou de me rallier -ouvertement à lui et de trahir ceux que j’aime, ou de m’insurger sans -aucune apparence de raison contre mon bienfaiteur. Conservons donc, -s’il vous plaît, et le plus longtemps qu’il sera possible, ces utiles -restrictions sans lesquelles je n’aurais plus aucune raison de parler -ni, par conséquent, aucune raison d’être. - -Une petite voix aiguë et chevrotante comme la voix d’une perruche, -s’écria tout à coup: - ---Oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui! - -Toute l’assemblée jeta les yeux sur l’auteur de cette manifestation -bizarre. C’était une petite dame excessivement cassée, mais qui n’avait -pas abdiqué ses prétentions. Elle portait avec orgueil une robe semée -de fleurs de lis, sans voir que les fleurs de lis étaient presque -partout effacées. Ses cheveux étaient poudrés avec soin, quoique le -temps les eût faits plus blancs que la poudre. Cinq ou six mouches de -satin noir émaillaient sa figure sillonnée de rides; sa main osseuse -folâtrait, non sans coquetterie, avec un petit drapeau blanc. - -Le président se pencha à son oreille et lui cria tant qu’il put: - ---Madame! avez-vous quelque chose à dire? La parole est à vous. Vous -savez de quoi il s’agit? - -Elle répondit avec une volubilité extraordinaire: - ---Oui, oui, oui, oui, oui, oui! Mon âge? Bientôt deux cent cinquante -ans. Mon principe? L’appel au peuple. Appelez! appelez! ne craignez -pas! Le peuple est pour nous à Paris, à Parme, à Florence, à Modène! -Jouez-vous le reversi? Moi, je l’adore. J’aime aussi M. de Wellington; -il a beaucoup fait pour nous. J’avais un pauvre carlin; c’était le -dernier, oui, oui, oui! mais joli comme un amour! Hélas! monsieur, la -Révolution me l’a tué; Robespierre l’a fait cuire. Comment se porte -Madame? Monseigneur le dauphin, vous savez? le grand dauphin, fils -du grand roi? Je l’ai connu bien enrhumé. Le vidame de Cachan nous -abandonne; on ne le voit plus. Vive le roi quand même! mais n’oubliez -pas l’appel au peuple! - -Le président arrêta ce moulin à paroles. Il voyait bien que la bonne -dame n’avait plus toute sa raison. - ---Madame, lui cria-t-il, on a fait appel au peuple. - ---Ah! vraiment! vous me faites plaisir. Oui, oui, oui. Eh bien, -qu’est-ce qu’ils ont répondu, ces braves gens? vive le roi? - ---Je regrette d’avoir à vous annoncer une mauvaise nouvelle, mais ce -n’est pas cela qu’ils ont dit. - ---Ah! les marauds! les faquins! les bélîtres! Voyez-vous cette -canaille qui se révolte contre ses maîtres! Aussi, pourquoi -s’avisait-on de les consulter? Envoyez-les tous ici, que je leur -apprenne à vivre. Vidame, tirez l’épée, prenez ce ruban; il est à mes -couleurs; exterminez-moi les maroufles, tous, tous, et, quand il n’en -restera plus un seul, je vous donnerai ma main à baiser. - -La cause était entendue. Le président dit à l’homme au chapelet: - ---Vous avez la parole; n’en abusez pas. - ---Et s’il me plaît d’en abuser, répondit-il brutalement, qui de vous se -permettra de me reprendre? Je dis ce qui me plaît, je ne relève que de -moi-même, et d’un homme qui n’est pas en France. C’est lui qui me paye -mes gages. Lorsque je vais le voir, il me donne à baiser le pied de -son valet de chambre. Quant à votre gouvernement, je le tolère, il me -tolère, nous sommes quittes. Tout le monde sait que je cogne dur; voilà -ma liberté de la presse. Pour ce qui est des lois répressives, j’en -demande, et de bonnes, et de terribles. Il m’en faut pour mes inimitiés -et mes vengeances. Si je dénonce un homme à la justice, il faut qu’elle -le ruine, qu’elle l’enferme, qu’elle l’étrangle! - -Il reprit avec une mélancolie assez touchante: - ---Mais hélas! Dieu clément! notre siècle est bien mollasse: on -n’étrangle plus. Les navets de l’Université se permettent d’écrivailler -contre nous, et ils ne sont pas même brûlés! Tout au plus si l’on brûle -leurs livres. - -Il leva ses regards au ciel, lorgna du coin de l’œil une jolie -promeneuse qui traversait l’allée, et se mit à dire son chapelet. - -Tous les assistants avaient parlé, et je croyais que le président -allait résumer les débats, quand je sentis quelque chose remuer sous -ma chaise. Un nain boiteux, qui semblait sortir de terre, s’écria en -grimaçant: - ---Elle est trop bonne! Et moi, j’en suis donc pas? - -On allait lui demander son nom, mais l’homme au chapelet le reconnut: - ---Bonjour, Tortillard, lui dit-il, bonjour petit. Tu es bien laid et -bien vicieux, mais je t’aime: on n’a jamais su pourquoi. Parle, mon -mignon; ces messieurs et ces dames sont tout oreilles. - -Le nain se redressa tout fier, et commença ainsi: - ---M_av_ess_av_ieurs! J_av_e v_av_ous d_av_ir_av_ai... - ---Quel est ce langage? demanda le président. - ---Ça! c’est le javanais, la langue des jeunes personnes de ma -connaissance. Monsieur ne sait pas le javanais? On va servir autre -chose à monsieur. Je commence. Mes petites vieilles, nous sommes tous -du bâtiment. Si je me mettais à vous vendre mon piano, vous diriez: -«Gnouf! gnouf! trop tard le tonnerre!» - -L’assemblée, qui ne connaissait pas l’argot des coulisses, se récria -violemment. - ---Mais, tas de _pantes_, reprit l’orateur dans un nouveau langage, vous -êtes plus _sinves_ que des _largues_... - ---Arrêtez! s’écria l’académicien parlementaire. Je reconnais ce -dialecte. On l’a parlé assez longtemps au rez-de-chaussée de ma maison, -lorsque M. Eugène Sue écrivait _les Mystères de Paris_. C’est l’argot -de Toulon, malheureux jeune homme! Avez-vous donc été au bagne? - -Le nain répondit avec une dignité qui nous frappa tous: - ---Non, monsieur, j’ai toujours été acquitté. - ---Tant mieux pour vous, reprit le président; mais vous ne le serez -peut-être pas toujours. Si les lois qui régissent la presse sont -appliquées dans toute leur rigueur, que deviendrez-vous? - ---Ce que je deviendrai? Elle est trop bonne! Je deviendrai -millionnaire. Je ne suis pas politique, moi; je n’éreinte que les -innocents, je ne discute que la vie privée, je n’attaque que les gens -sans place. Supprimez les vrais journaux, je les remplacerai tous, et -le public me dévorera comme les dévotes mangent des boudins de poisson -et des côtelettes de pâte frite, pour tromper l’austérité du carême. -Je serai le _Moniteur_ de la prostitution, _la Patrie_ du scandale, le -_Journal des Débats_ malhonnêtes, _l’Union_ des vices, _l’Estafette_ -des lettres anonymes. On me lira par curiosité, par malveillance, par -peur. Tous les honnêtes gens iront m’acheter le matin pour s’assurer -que je ne les accuse pas d’inceste ou de parricide. - ---Mais si vous ne touchez que des choses malpropres, vous risquez fort -de vous salir les mains. - ---Il n’y a pas de danger: les gens véreux me payeront des gants. - ---Nous avons des lois sur la diffamation. - ---Connu. Mais j’ai calculé la chose. Supposé que je tape un peu trop -fort sur un monsieur pas tolérant. Il me fait un procès; bon! il est -sûr de le gagner; bon! qu’est-ce que je fais? Je cours trouver mon -homme loyalement, le front haut. Je lui dis: «Vous allez me perdre, -ruiner un pauvre petit ouvrier qui travaille dans la calomnie pour -gagner son malheureux pain. En serez-vous plus fier? Non; car, avant -de me laisser condamner, mon avocat vous jettera à la face un boisseau -d’injures. En serez-vous plus riche? Non; car, si je vous paye des -dommages-intérêts, l’honneur vous commande de les porter au bureau -de bienfaisance. Croyez-moi, dans votre intérêt, vous ferez mieux de -me pardonner. Je vous offre mes colonnes; elles sont à vous; nous y -accrocherons tous vos ennemis. Si vous avez quelque bonne vengeance à -exercer en dessous, j’ai deux ou trois petits jeunes gens qui feront -l’ouvrage. Voulez-vous du mal à quelqu’un? Nous allons l’injurier, lui, -sa femme, ses enfants, ses amis, ses domestiques, son portier, son -cheval! Oui, nous dirons que son cheval a la morve, et s’il a besoin de -le vendre, il n’en tirera pas vingt-cinq francs!» Messieurs et chers -confrères, ce petit discours éloquent réussit neuf fois sur dix. - ---Mais un homme diffamé ne s’adresse pas toujours aux tribunaux. Il y a -des épées et des pistolets en ce monde. - ---Tant mieux! qu’on me tue mes rédacteurs! J’en trouverai assez -d’autres, et l’argent gagné ne périt pas. Ah! messieurs! si Dieu -permettait que je perdisse un homme par semaine! C’est ça qui fait -vendre les numéros! - -L’homme au chapelet battit des mains; les autres gardèrent le silence. -Pour moi, cousine, une démangeaison invincible me poussait à protester -un peu. - ---Mais, mon petit monsieur, dis-je à l’orateur, si, dans l’intérêt de -la sécurité publique, on vous écrasait comme une chenille? - ---Mon bonhomme, répondit-il, il ne faut qu’une courbette et une -cabriole pour éviter bien des malheurs. Au reste, personne n’a rien -à voir dans mes affaires, puisque j’éreinte tout le monde, excepté -les gens en place. Mais qui es-tu pour me parler ainsi? Je ne t’ai -rencontré ni dans les brasseries ni dans les autres lieux où je vais -chercher l’esprit français. - ---Monsieur, répliquai-je fièrement, je ne suis rien qu’un bon jeune -homme. Mais la parole des gens de bien mérite d’être écoutée partout. -C’est, comme qui dirait, la voix de l’opinion nationale. - -L’assemblée se leva comme un seul homme, en criant: «Un intrus parmi -nous!» Mon expulsion fut votée d’enthousiasme. Seul, l’homme au -chapelet proposa de me garder, pour me faire cuire à petit feu. Je -m’enfuis à toutes jambes, comme si tous les diables de l’inquisition -avaient été à mes trousses. - -Quand j’arrivai devant le palais des Tuileries, à deux pas de la -sentinelle, le courage me revint. Je m’assis sur un banc, et je -repassai dans ma mémoire tout ce que j’avais entendu en ma vie pour et -contre la liberté de la presse. - -Il est certain, pensai-je en moi-même, que l’empereur de Russie est -solidement assis sur son trône. Cela tient apparemment à ce que la -presse n’est pas libre dans ses États. Mais le trône d’Angleterre est -aussi solide, pour le moins, quoique la presse soit libre et très-libre -en Angleterre. On a dit qu’un roi des Français avait été culbuté en -1848 par la liberté de la presse. Mais on dit aussi qu’un roi de -France s’est mis à voyager en 1830, parce qu’il avait fait la faute de -lier les mains aux journaux. Il y a du pour et du contre dans cette -question-là. - -Je levai les yeux sur le palais des Tuileries, et je me dis: «L’homme -qui a su trouver un tel logement en passant par la prison de Ham n’a -rien à craindre de sept ou huit feuilles de papier. Si jamais son -étoile doit tomber du ciel, où elle brille d’un éclat assez imposant, -ce n’est pas la plume d’un journaliste qui ira la décrocher! Par -le bonnet de coton de mon vieux père! je donnerais deux sous pour -rencontrer l’empereur dans son jardin! «Sire, lui dirais-je, j’ai une -idée à vous offrir; prenez-la pour ce qu’elle vaut. M’est avis que vous -feriez bien de nous accorder la liberté de la presse, histoire de faire -enrager quelques méchants journaux, en leur prouvant que personne ne -les craint.» - - - - -III - -LES PIÈCES DE DIX SOUS - - Ma joie et mon chagrin.--Un fait divers.--Physionomie du marchand de - tabac.--Chaque Français a droit à 4 fr. 50 c. de petite monnaie, si - jamais on fait un partage.--Visite à Godard.--Bataille de l’or et de - l’argent.--Les crises.--Économie politique.--Destruction des pièces de - cent sous.--Loi de 1803.--Visite à l’Hôtel des monnaies.--Générosité - d’un grand État envers un simple particulier.--Fabrication des - monnaies.--J’ai une idée.--Mon idée n’est pas de moi, elle - est de Colbert, de Turgot, de Necker, de Montesquieu et de M. - Humann.--Objections de Godard.--Je les réfute une à une.--Godard - s’aperçoit que j’ai raison et me met à la porte. - - - Ma chère cousine, - -Je suis plus content et plus glorieux que le bourgeois gentilhomme -après sa leçon de philosophie. «Ah! la belle chose que de savoir -quelque chose!» Mais je suis brouillé avec Godard. - -Devine un peu l’école où je suis allé ce matin? Ce n’est ni le Collége -de France, ni la Sorbonne, ni l’Institut: tout cela est fermé pour -cause de vacances. Je viens, ma chère, de l’Hôtel des monnaies. - -Voici comment la chose s’est faite. J’avais lu dans mon journal et dans -plusieurs autres: - - «Les presses de la Monnaie de Paris, bien connues par leur activité - miraculeuse, frappent, depuis quelques jours, une énorme quantité de - pièces de cinquante centimes pour les besoins du commerce.» - -Cette annonce me fit plaisir. J’avais remarqué que la monnaie d’argent -devenait rare, et que les marchands de tabac n’en donnaient pas pour -cinq francs sans faire une petite grimace. «Bon! dis-je en moi-même, le -gouvernement a vu cela comme moi, et il frappe des pièces de dix sous -pour dérider les marchands de tabac.» - -Je croyais encore que c’était le gouvernement qui frappait la monnaie; -tu le crois peut-être aussi, et, sur trente-six millions de Français, -il y en a trente-cinq et demi qui vivent dans la même erreur. - -Si quelqu’un était venu me dire que ce droit souverain était le -privilége d’un simple particulier, je lui aurais donné un fameux -démenti. Que nous sommes ignorants, bons dieux! Mais, si je te dis tout -à la fois, tu ne me comprendras pas. Il faut procéder par ordre, ou je -m’embrouillerai pour sûr. - -Quand j’ai vu qu’on frappait des pièces de dix sous, j’ai senti la -nécessité de voir le gouvernement dans son coup de feu, au milieu -d’une grêle d’argent. Pour lors, il me revint à l’esprit que le petit -Godard, le fils du garde champêtre de la Bouille, était chimiste à la -Monnaie de Paris, et qu’il devait jouer un bout de rôle dans cette -fabrication-là. Godard est un camarade, un pays; nous avons canoté -ensemble à l’âge de dix-sept ans; ma foi! je n’ai fait ni une ni deux, -je suis allé le trouver dimanche, et je lui ai conté mon désir. - -Il s’habillait pour aller dîner à la campagne; mais, tout en faisant -sa barbe, il m’a appris un million de choses dont nous ne nous doutons -pas. Sais-tu combien de petite monnaie il s’est fabriqué en France -depuis la création du système décimal? Pas beaucoup, car, en supposant -qu’il ne se soit ni égaré, ni exporté, ni fondu une seule pièce, chaque -Français n’aurait pas plus de 4 fr. 50 c. de petite monnaie en pièces -de quarante, de vingt, de dix et de quatre sous. Quant à la monnaie de -cuivre, nous en avons pour cinquante millions au total, ce qui fait -un peu moins de vingt-huit sous par tête! Voilà pourquoi les grandes -compagnies industrielles, la Banque et le Trésor lui-même, sont obligés -quelquefois de faire fabriquer, pour leur commodité particulière, une -ou deux montagnes de pièces de dix sous. - -Une admirable chose que tu ne sais pas non plus, c’est la bataille de -l’or et de l’argent. Ces deux métaux précieux se trouvent en assez -bonne quantité dans les entrailles de la terre. Depuis le temps qu’on -les cherche, on s’est aperçu que l’or était beaucoup plus rare que -l’argent. Il est, en outre, plus utile, plus beau et plus agréable. Le -législateur français a calculé toutes ces choses-là, et, après s’être -rendu compte de la rareté, de l’utilité et des agréments relatifs de -l’or et de l’argent, il a décidé, en 1803, que l’or valait quinze fois -et demie plus que l’argent, ou qu’un gramme d’argent pur était à un -gramme d’or pur ce que le nombre un est au nombre quinze et demi. - -Depuis 1803, la loi n’a pas changé: l’État a maintenu invariablement -le même rapport entre les deux métaux. Et pourtant, de 1803 à 1860, il -s’est produit dans l’or et dans l’argent des révolutions curieuses. -La recherche de l’or est facile, mais incertaine et aventureuse; -l’exploitation d’une mine d’argent est pénible et coûteuse, mais -d’un revenu sûr. Il peut arriver que, pendant cinq ou six ans, -les chercheurs d’or ne fassent pas leurs frais, se découragent et -abandonnent le métier, tandis que les mines d’argent vont leur train -et envoient des milliards en Europe. L’argent se fait commun, l’or -devient rare et presque introuvable. Ceux qui ont des pièces de vingt -francs les gardent pour eux, ou ne les vendent que pour vingt francs et -quelques sous. L’or _fait prime_, comme on dit. C’est ce qu’on appelle -une crise monétaire. - -Mais il arrive aussi que les chercheurs d’or mettent la main sur -quelque pot aux roses comme l’Australie ou la Californie. Des navires -chargés d’or abordent dans tous les ports de l’Europe. Les ouvriers qui -suaient sang et eau pour déterrer l’argent au Mexique, se débandent -comme des fous, et courent au pays où l’or fleurit à la surface de la -terre. On ne voit plus d’argent, on ne peut plus s’en procurer. La -pièce de cent sous émigre ou se cache dans les petits trous. Celui qui -veut en avoir quatre donne un louis et quelque chose de plus. C’est -encore une crise monétaire: l’argent fait prime à son tour. - -Il y a eu crise entre le 1er janvier 1842 et le 21 décembre 1846. L’or -était si rare, que, dans l’espace de cinq années, la Monnaie de Paris -n’a pas frappé plus de 9,627,140 francs en pièces d’or. L’argent était -si commun, que le même établissement fabriquait 349,528,900 francs 50 -centimes en monnaie d’argent. En d’autres termes, la France a frappé en -moyenne, pendant cinq années, trente-six fois plus d’argent que d’or. - -Il y a eu crise, mais en sens contraire, à partir de l’année 1853. L’or -est devenu si commun et l’argent si rare, que, dans une seule année, en -1854, la Monnaie de Paris a frappé 526,528,200 francs en pièces d’or. -La fabrication de l’argent était réduite à 2,123,887 francs et quatre -sous. C’est-à-dire que l’année 1854 a vu frapper environ deux cent -quarante-huit fois plus d’or que d’argent. Cet accident s’est prolongé -jusqu’à nos jours; il dure encore, et la preuve, c’est qu’en 1859, -le gouvernement a été obligé de fondre des pièces de cent sous pour -fabriquer de la petite monnaie. - -Oui, ma chère cousine, les choses en sont là. Le gouvernement retire -les pièces de cent sous que l’impôt fait arriver dans ses caisses, et -il les envoie à la Monnaie de Paris pour qu’on en fasse des pièces -divisionnaires. Il y a plus d’économie à détruire des œuvres d’art -toutes faites et bien faites qu’à payer des lingots d’argent brut: tant -l’argent est devenu rare et cher! - -Lorsque Godard me révéla ces mystères, je demeurai stupéfait et -épouvanté. - ---Ainsi donc, lui dis-je, l’or nous déborde. La France, l’Europe, -l’univers entier est en proie à une véritable inondation d’or. -L’argent, de son côté, devient plus rare et, par conséquent, plus -précieux. Que va faire le gouvernement? J’espère bien qu’il ne tardera -pas à abroger la loi de 1803, et à décider que trois pièces de cent -sous en argent valent vingt francs en or! - ---Mon pauvre ami, répondit-il en souriant, tu raisonnes comme un -économiste. Mais l’État regarde les choses d’un peu plus haut. Il voit -que, malgré l’exportation et la déformation de quelques pièces de cent -sous, nous avons encore en circulation pour plus de deux milliards -d’argent blanc. Il sait que les mines d’argent du Mexique sont loin -d’être épuisées; que les mines de l’Oural, peut-être plus importantes, -ne sont pas encore en exploitation. Il devine que les placers de la -Californie, qui sont des caches de la nature plutôt que des mines -proprement dites, s’épuiseront un beau matin; que la production -régulière de l’argent reprendra son cours naturel, et qu’après quelques -secousses, l’équilibre se rétablira tout seul entre les deux métaux. -C’est pourquoi il attend les bras croisés, remplaçant la pièce de cent -sous par une petite pièce d’or, fondant la grosse monnaie d’argent pour -suffire aux nécessités du commerce, et répétant à haute et intelligible -voix l’excellente loi de 1803: «L’argent est à l’or comme le nombre un -au nombre quinze et demi.» - ---Tu me fais plaisir, répliquai-je en lui serrant la main. Mais -pourquoi as-tu dit que je raisonnais comme un économiste? - ---C’est que, de 1842 à 1847, durant la première crise dont je t’ai -parlé, le _Journal des Débats_ et la _Revue des Deux Mondes_ ont poussé -des cris de terreur. Ces deux honorables publications déclaraient -à tout propos que la France était au plus bas; qu’une pléthore -d’argent, maladie incurable, ruinerait infailliblement le commerce -et l’industrie, et jetterait une perturbation terrible dans toutes -les relations des hommes. Depuis 1853 jusqu’à ce jour, les mêmes -publications, rédigées par les mêmes auteurs, recommencent les mêmes -articles contre l’invasion des matières d’or. L’art de plaider le pour -et le contre à dix années de distance, et d’épouvanter la nation par -l’annonce de dangers imaginaires, s’appelle d’un nom particulier dans -le langage des gens sérieux. C’est l’économie politique. - -Là-dessus, comme l’ami Godard avait achevé sa toilette, il me donna -rendez-vous à la Monnaie pour ce matin. Tu penses bien que je suis -arrivé à l’heure dite. - -L’Hôtel des monnaies est situé sur la rive gauche de la Seine. C’est un -bel immeuble qui appartient à l’État. L’État se charge de le réparer; -l’État a dépensé tout dernièrement 55,000 francs pour faire gratter la -façade. Le matériel énorme et coûteux qui remplit ce palais appartient -à l’État. Les commissaires et contrôleurs chargés de surveiller le -titre et le poids des monnaies, et d’empêcher qu’on ne fasse tort au -public, sont rétribués par l’État. L’État dépense tous les ans 189,400 -francs pour que les monnaies françaises soient les plus justes et les -plus loyales de l’univers. - -Dans cet immeuble, avec ce matériel, sous l’inspection de ces -commissaires, un simple particulier fabrique, tous les ans, pour -cinq cents millions de monnaies à ses risques et à son profit -personnel. Quiconque a besoin d’or ou d’argent monnayé s’adresse à -cet entrepreneur, et lui porte le métal en lingots. Sa clientèle se -compose des grandes compagnies, des financiers, de la Banque de France -et de l’État lui-même. Si M. de Rothschild, l’État ou M. Mirès a -besoin de dix millions en pièces de vingt francs, il porte ses lingots -à l’entrepreneur, qui rend la somme dans un délai déterminé, après -s’être payé des frais de fabrication. Ces frais, fixés par deux décrets -de 1849 et de 1854, se montent à 1 franc 50 centimes par kilogramme -d’argent, et 6 francs 70 centimes par kilogramme d’or. L’État les subit -comme un simple particulier, avec cette différence, cependant, que -l’entrepreneur réduit quelquefois ses tarifs en faveur d’une maison de -banque et jamais en faveur de l’État. - -Tu peux croire ce que je te dis là, si invraisemblable que cela -paraisse. Oui, ma chère, un simple bourgeois, qui n’est pas même chef -de bureau au ministère des finances, exerce à son profit le plus -auguste de tous les droits de la couronne, et s’en fait trois mille -francs de revenu... par jour. - -Godard m’a montré la fabrication depuis A jusqu’à Z. C’est vraiment -beau, je dois l’avouer: on frappait pour le gouvernement des pièces -de vingt, de dix et de quatre sous; pour les particuliers, de l’or. -Les particuliers font leurs affaires, et je ne les en blâme pas; le -gouvernement songe aux intérêts de tout le monde. Il y a là soixante -et dix ou quatre-vingts millions en lingots d’or, qui attendent -l’empreinte légale pour entrer en circulation. L’entrepreneur pourrait -en frapper pour six millions tous les jours, et il ne demanderait pas -mieux. Mais le ministre des finances, qui craint l’encombrement, lui a -défendu de fabriquer plus de deux millions d’or en vingt-quatre heures. - -Lorsque je suis arrivé, Godard m’attendait dans une espèce de forge. - ---Entre vite, me cria-t-il, on va couler. - -Deux grands garçons, noirs comme des diables et armés de grandes -perches en fer, tirèrent du feu une espèce de marmite où l’argent -cuisait. Ils le versèrent tout liquide dans un moule à gaufres, qui -laissa tomber l’instant d’après une demi-douzaine de barres solides, -longues d’une coudée, larges d’un demi-travers de main et épaisses de -deux doigts. - ---C’est avec ces maquettes, me dit Godard, qu’on fait les pièces de dix -sous. Mais il y a encore de l’ouvrage. - -Il me conduisit ensuite dans un atelier où les grosses barres passaient -et repassaient entre des cylindres de fer qu’on appelle laminoirs. -C’est ainsi qu’on les amène à n’être pas plus épaisses que des pièces -de dix sous. Elles s’aplatissent petit à petit en s’allongeant si bien, -qu’on n’en voit plus le bout. Mais il faut du temps et de la peine. La -même barre d’argent passe au laminoir plus de soixante fois, et, de -deux en deux fois, on est obligé de la recuire au four: sans quoi, le -métal deviendrait cassant comme de la pierre. Du reste, l’argent n’est -pas beau dans cet exercice-là. Il devient noir comme de l’encre, et -celui qui le trouverait dans la rue ne serait pas tenté de le ramasser. - -Lorsque ces grandes banderoles noires sont arrivées à l’épaisseur -d’une pièce de dix sous, il y a une petite mécanique qui les découpe -à l’emporte-pièce; on dirait alors des rondelles de cuir. Godard -m’apprit que ces jetons d’argent sans marque, ni rien, s’appelaient des -flans. On les pèse un à un, et ceux qui n’ont pas le poids sont mis au -rebut. Cela ne veut pas dire qu’on les jette dans la rue. Ceux qui sont -trop lourds sont rabotés à la mécanique ou limés à la main jusqu’à ce -qu’ils aient le poids, et rien de plus. - -On lave les flans dans je ne sais quel acide, jusqu’à ce qu’ils soient -du plus beau blanc, et il ne reste plus qu’à leur donner l’empreinte. -Cela se fait d’un seul coup, la face, le revers et la tranche: un -vrai miracle de mécanique! Figure-toi, cousine, que, jusqu’en 1841, -les monnaies se fabriquaient avec un énorme balancier. Il fallait -les bras de treize hommes pour faire une pièce de cent sous; et les -meilleurs ouvriers, en se hâtant bien, n’en faisaient pas plus de vingt -à la minute. Un mécanicien français, appelé Tonnelier, a fabriqué une -petite machine, un vrai joujou à vapeur, qui frappe de cinquante à -soixante-cinq pièces à la minute, avec un seul ouvrier pour surveiller -la besogne. Chaque flan reçoit une pression de trente à quarante -mille kilogrammes. Il entre tout brut et sort tout fabriqué. C’est -une merveille: un moulin qui moud le métal comme du blé et rend de -la monnaie au lieu de la farine! Le grand homme qui a inventé cette -presse n’y a pas fait fortune. En revanche, il n’est pas célèbre du -tout. Mais ces choses-là ne nous regardent point. - -Je croyais que le travail était fini quand la pièce était frappée; mais -non. - ---Maintenant, me dit Godard, l’entrepreneur a fait sa besogne et gagné -son argent. L’État va se mettre de la partie en vérifiant l’empreinte, -le poids et le titre de toutes ces pièces. Il le fera gratis. - ---Pourquoi gratis? - ---Par grandeur d’âme. Le commissaire du gouvernement vérifiera le poids -et les empreintes, le laboratoire des essais constatera le titre, la -commission des monnaies se réunira en séance pour déclarer que le titre -indiqué par le laboratoire et le poids indiqué par le commissaire sont -le poids et le titre légaux, et elle prononcera avec une certaine -solennité son jugement sur le poids et le titre. Le commissaire, le -laboratoire et la commission sont payés par l’État. Tu vois que l’État -ne ménage rien pour nous faire fabriquer des monnaies irréprochables. - ---Mais, dis-je à mon tour, pourquoi l’État ne les fabrique-t-il pas -lui-même? S’il y a trois mille francs à gagner tous les jours, je -serais bien aise de les voir entrer dans les coffres de l’État. De -plus, il me semble que la fabrication des monnaies étant un privilége -très-noble, appartient de droit à l’empereur. Les tabacs, les postes, -les poudres et salpêtres, l’Opéra et la Comédie-Française sont placés -directement sous la main de l’État; pourquoi n’en serait-il pas ainsi -des monnaies? Si l’État régissait lui-même le bel établissement que -tu m’as montré, il aurait un remède tout trouvé contre les crises -monétaires. Lorsque l’argent deviendrait rare, il abaisserait à zéro -le tarif de la fabrication, et l’argent sortirait de terre pour se -faire frapper gratis. Lorsque l’or serait trop commun, l’État pourrait -doubler, tripler les droits, et éviter ainsi l’encombrement. Il se -réglerait sur l’intérêt public, qui est toujours le sien, tandis -qu’un entrepreneur ne songe qu’à fabriquer n’importe quoi pour faire -fortune au plus tôt. Enfin, n’est-il pas possible qu’il se rencontre un -entrepreneur assez malhonnête pour emporter à l’étranger les matières -précieuses que le public lui a confiées? Tu m’as dit toi-même que vous -aviez soixante ou quatre-vingts millions de lingots à la Monnaie. -Quelle garantie les dépositaires ont-ils contre l’entrepreneur? - ---Son cautionnement de cent cinquante mille francs. Mais tu as touché, -sans le savoir, à une question très-sérieuse. Tu voudrais que le -gouvernement mît en régie la fabrication des monnaies, au lieu de la -livrer à l’entreprise. L’idée n’est pas de toi, mon brave garçon, -quoiqu’elle te soit venue tout naturellement. Colbert, Turgot et -Necker, trois hommes bien respectables, ont poursuivi la même chimère. -Montesquieu a fait l’éloge de la régie dans une page dangereuse, car -elle n’admet point de réplique. La Russie et l’Angleterre ont une -régie des monnaies, et ne s’en portent que mieux. Un ministre de -Louis-Philippe, M. Humann, a proposé aux Chambres ce que tu proposes à -ton ami Godard. - ---Hé bien? Qu’a-t-on répondu? - ---Des choses très-sensées: que l’entreprise attirait dans le pays les -métaux précieux. - ---Je croyais que c’était le commerce et l’industrie. Si nous exportons -pour un milliard de marchandises, sans en importer pour plus de 900 -millions, il faudra, si je ne me trompe, qu’il entre cent millions -d’argent dans le pays. - ---On a dit que le système d’entreprises soulageait l’État d’une lourde -responsabilité. En effet, il ne garantit pas les lingots déposés à la -Monnaie. - ---Tu appelles cela un avantage! J’aimerais mieux que l’État garantît -les lingots; car il n’est pas mauvais que les lingots soient garantis. - ---On a dit que, grâce à l’entreprise, on était sûr que le gouvernement -ne tromperait pas le public. - ---Et que gagnerait-il à le tromper? L’État ne saurait rien prendre au -public sans se voler lui-même. - ---On a dit enfin, et c’est un argument très-sérieux, qu’un -fonctionnaire prendrait moins de soin des intérêts publics qu’un -particulier n’en prend de ses propres intérêts. - ---Connu; c’est l’argument des particuliers qui veulent encaisser à -perpétuité l’argent du public. Je comprends que, pour une industrie -nouvelle et dans l’enfance, on laisse à l’intérêt personnel le soin -de chercher les perfectionnements et de poursuivre les progrès. C’est -ainsi que l’Angleterre a fait organiser l’administration des postes. -Mais, dès que l’intérêt personnel eut donné tous les miracles dont il -était capable, l’État s’est mis à la place des particuliers. La machine -était montée; elle ne s’est pas arrêtée en changeant de mains. La -machine que tu m’as fait voir ce matin n’est pas mal montée non plus. -Crois-tu qu’elle se détraquerait du jour au lendemain si on la donnait -à conduire aux ingénieurs de l’École polytechnique? Et crois-tu que ces -jeunes gens de talent se trouveraient plus déplacés ici qu’aux Tabacs? - ---Mais, malheureux! c’est toute une révolution que tu proposes! - ---Pas du tout; ce n’est qu’un déménagement. Je dirais à l’entrepreneur: -vous avez bien travaillé, vous êtes riche, je vous remercie et je vous -remplace, moi l’État. - -Godard réfléchit quelque temps, puis il me dit: - ---Tu as peut-être raison. Mais l’entreprise date de Charles le Chauve. -Cet abus, si toutefois c’est un abus, n’est pas inutile à tout le -monde. Tu froisserais bien des intérêts particuliers pour mettre -quelques millions de plus dans les coffres du Trésor. Je ne te savais -pas si dangereux, et je me demande si j’ai eu raison de te traiter en -ami. Les hommes qui ont la rage de tout changer sont un fléau dans -l’État, quelle que soit d’ailleurs la justesse de leurs idées et la -pureté de leurs intentions. Je te parle en fonctionnaire, et, si tu -veux conserver de bonnes relations avec moi, tu feras bien de m’éviter -à l’avenir. - -Là-dessus il me conduisit à la porte. C’est la deuxième fois, cousine, -que pareil accident m’arrive depuis huit jours. Il y a là de quoi -réfléchir, et plus d’un se corrigerait à ma place. Mais j’ai beau me -raisonner, la chose est plus forte que moi, et, toutes les fois que la -langue me démange, il faut que je dise la vérité. - - - - -IV - -LA RENTRÉE DES CLASSES - - Visite de la tante Camille et du petit cousin Octave.--On me - demande un conseil, et je suis fort embarrassé.--Mes souvenirs de - collége.--Je cherche un remplaçant.--Opinion d’un vieux professeur - sur l’instruction publique.--Discours un peu trop long.--Les lycées - de notre pays sont faits pour les jeunes millionnaires.--1789 et - 1859.--Rollin.--Les universités anglaises ont du bon.--La bourgeoisie - de Paris a pris d’assaut le collége et la Bastille.--Abus de - l’égalité.--Complaisance de l’État.--Expiation.--Invasion des - bacheliers dans les emplois publics.--Danger d’étendre à tout un pays - la culture des roses.--Plaintes des familles.--Tâtonnements.--Utopie - de mon vieux professeur.--Toto entre au collége Chaptal. - - - Ma chère cousine, - -Lundi dernier, vers quatre heures du soir, la bonne tante Camille est -montée jusque chez moi avec son fils. Tu te rappelles ce joli petit -Octave que toute la famille appelait Toto? Il a douze ans sonnés; on a -coupé ses cheveux blonds, et c’est, comme qui dirait, un petit homme. -Fort bien élevé, du reste, et nullement gamin, attendu qu’il ne s’est -jamais éloigné de sa mère. Je me suis senti tout aise en le voyant -grandelet et posé, quoique ces métamorphoses des enfants que nous avons -vus naître nous poussent terriblement vers la vieillesse. - -J’étais de loisir, ayant fini ma tâche quotidienne, et je relisais, par -manière de récréation, une belle et excellente brochure que M. Dentu -m’avait envoyée le matin. J’adore les gens qui pensent comme moi, sans -toutefois demander la tête des autres, et je me réjouissais de voir -que M. Anatole de la Forge, un noble, avait si honnêtement résolu la -_question des duchés_. - ---Il ne s’agit pas d’Italie, me dit la tante Camille, femme active et -positive, et qui n’aime pas à perdre son temps. J’ai un grand conseil à -vous demander, un conseil de la plus haute importance, puisque l’avenir -de mon fils en dépend. - -A cette ouverture, la peur me prit. Je ne déteste pas de demander des -conseils, parce que rien ne m’oblige à les suivre. Mais, s’il s’agit -d’en donner un moi-même, j’ai toujours peur d’être cru sur parole et -d’avoir ensuite à me reprocher le malheur des gens. La tante Camille ne -prit nulle pitié de mon embarras, et elle poursuivit, sans voir que je -rougissais jusqu’aux oreilles: - ---Octave est en âge de commencer ses études; je lui ai enseigné le -peu que je savais; il n’a plus rien à apprendre de moi. Vous êtes son -cousin, vous avez fait vos classes; vous commencez à connaître Paris; -voici l’époque de la rentrée: où me conseillez-vous de mettre mon fils? -Que faut-il qu’il étudie? Dans quel chemin doit-il entrer pour arriver -à quelque chose? - -Elle parla assez longtemps sur ce ton, avec la volubilité naturelle -aux femmes. Pour moi, je cherchais le moyen de la renvoyer à quelque -conseiller plus habile, et de lui rendre un meilleur service sans être -responsable de rien. Je me rappelai fort à propos un vieux professeur -de latin que j’avais connu à table d’hôte. Plus d’une fois nous avions -discuté ensemble, tout en pelant une poire ou en égrenant une grappe de -raisin. Ses idées m’étonnaient souvent par leur bizarrerie; mais elles -étaient bien à lui, et il les défendait avec une chaleur de bonne foi. -Je le tenais pour le plus honnête homme du monde, sans l’avoir beaucoup -pratiqué, et malgré sa manie de bouleverser l’enseignement. - ---Ma chère tante, dis-je à Camille, la bonne volonté ne suffit pas pour -donner les bons conseils. J’ai été au collége comme tout le monde; mais -j’y ai si peu profité, que mes parents auraient mieux fait d’économiser -le prix de ma pension. Les professeurs me rangeaient parmi les -cancres, le maître d’études prophétisait dans sa chaire que je mourrais -sur l’échafaud, et mes camarades me regardaient comme une brute, parce -que je faisais des contre-sens dans toutes les versions. A la dernière -année, j’ai appris un gros livre intitulé _Manuel du Baccalauréat_. La -Faculté m’en a fait réciter quelques passages et m’a reçu bachelier en -haussant les épaules. - -»Depuis cette cérémonie, j’ai travaillé avec goût, étudié avec plaisir, -prouvé aux autres et à moi-même que je n’étais pas un cancre, et qu’à -moins de révolutions bien imprévues, je ne mourrais pas sur l’échafaud. -Il suit de là que je ne regrette point le collége, puisque je n’ai -été un peu instruit, un peu heureux et un peu considéré que depuis -le jour où j’en suis sorti. Cependant je persiste à croire que les -études classiques et la fréquentation des auteurs grecs et latins sont -nécessaires à l’éducation et au développement de l’esprit. M’a-t-on -servi trop tôt cette bonne nourriture, ou les professeurs ont-ils -oublié quelques assaisonnements? Je ne saurais le dire... Toujours -est-il que mes dix années de collége m’ont été trop désagréables et -trop inutiles pour que j’en souhaite autant à votre cher fils. - -»Ne prenez pas ceci pour un conseil; ce n’est qu’un souvenir d’enfance. -Je ne m’explique pas moi-même comment je puis avoir les études -classiques en grand honneur et les classes du collége en profonde -horreur. Mais, si vous me permettiez d’aller chercher un vieux savant -qui demeure à quelques portes d’ici, il mettrait peut-être un peu -d’accord dans mes contradictions, et nous ferait comprendre à tous les -deux certaines choses dont j’ai comme un pressentiment vague, sans -pouvoir les exprimer. - -La tante Camille accepta mon remplaçant. Je courus le chercher, et, -comme il ne sort guère que pour ses classes et ses repas, je le trouvai -au gîte. Il me suivit de bonne grâce, et mit ses lumières au service de -la tante avec une cordialité qui la toucha. - ---Monsieur, lui dit-elle, voici mon fils unique. Il est toute -l’espérance de ma vie, et, je puis le dire devant vous, la seule -ressource que Dieu m’ait donnée pour mes vieux jours. Mon plus cher -désir serait de lui voir apprendre le latin et le grec dans un bon -collége, pour devenir bachelier, et, par la suite, arriver à tout. Mon -parent a l’air de blâmer mon ambition, et en même temps il a peur de -me donner un conseil. Vous êtes professeur; je m’en rapporte à vous; -dites-moi ce que je dois faire. - -Le professeur aspira lentement une prise de tabac, passa la main sous -le menton du petit Octave, et dit d’un ton quelque peu doctoral: - ---Madame, votre projet serait louable de tout point, si ce charmant -enfant devait avoir un jour cent mille livres de rente. - -Je me récriai violemment; la tante aussi. - ---Permettez! reprit-il, vous avez coupé mon second membre de phrase. -Je dis: Si votre fils devait avoir un jour cent mille francs de rente -bien solide et bien assurée, ou si vous le destiniez à devenir un -vieux pédant comme moi. L’enseignement des humanités, tel qu’il a été -institué par nos ancêtres et tel qu’il existe encore dans la plupart -des établissements publics, n’est propre qu’à orner l’esprit des jeunes -gens riches, ou à fournir des professeurs de grec et de latin. - ---Monsieur, dit la tante avec une modestie qui n’était pas sans -dignité, je suis veuve et sans fortune. Mon mari occupait un emploi -honorable dans une administration particulière; lui mort, je n’ai droit -à aucune pension. Nos deux patrimoines réunis, augmentés de toutes nos -économies, forment un capital si minime, que je suis obligée de le -faire valoir moi-même. J’ai fondé un petit commerce de lingerie dans le -quartier du lycée Bonaparte, et, depuis deux ans, je gagne en moyenne -sept à huit francs par jour. C’est le strict nécessaire à Paris, au -prix où sont toutes choses. Cependant je me suis dit qu’en m’imposant -quelques privations je pourrais envoyer mon fils au lycée comme -externe, pour qu’il y reçût cette instruction classique qui conduit à -la fortune et aux honneurs. - ---Hélas! madame, répondit-il, votre fils est dans la même situation que -les neuf dixièmes de nos élèves. Neuf familles sur dix, non-seulement à -Paris, mais dans toute la France, donnent à leurs enfants l’éducation -classique et croient leur donner un gagne-pain. Toute la petite -bourgeoisie de notre pays, depuis 1789 jusqu’à 1859, s’est jetée -aveuglément dans cette fausse route. - ---Pourquoi fausse? - ---Ceci demande quelques développements historiques, mais n’ayez -pas peur; je ne veux pas remonter jusqu’au déluge. Il sourit -silencieusement à cette grave plaisanterie, et poursuivit: - -«Avant la Révolution, il y avait en France environ cinquante mille -jeunes gens qui naissaient riches. Chacun d’eux trouvait dans son -berceau tout ce qu’il faut pour vivre et pour vivre bien. Leur avenir -était tout fait, leur revenu assuré. S’il leur plaisait de vivre sur -leurs terres, ils n’avaient besoin de rien, ni de personne. S’ils -préféraient habiter Versailles, ou Paris, ou quelque autre capitale -du royaume, toutes les charges de la cour, tous les emplois publics -leur appartenaient par droit de naissance. Égaux à peu près par le -sang et la fortune, ils ne pouvaient se distinguer entre eux que par -le mérite: aussi leurs parents s’appliquaient-ils à leur en donner. -Les uns s’élevaient dans l’hôtel ou le château de leurs pères, sous la -direction d’un précepteur habile; les autres entraient au collége, soit -seuls, soit avec un gouverneur. C’est au collége qu’ils jouissaient -des avantages de l’éducation publique, la meilleure de toutes, parce -qu’elle habitue les petits hommes à vivre en société. Comme ils avaient -du temps devant eux, et que nulle affaire pressante ne les appelait -dans le monde, ils vivaient dix années et plus dans une sorte de -cloître intelligent. - -»Quelques bons maîtres qui n’étaient ni clercs ni laïques, mais qui -tenaient de l’un et de l’autre, et qui remplissaient en conscience un -vrai sacerdoce, s’appliquaient à orner l’esprit de ces jeunes gens. On -les façonnait aux belles-lettres; on les nourrissait de la meilleure -prose et des vers les plus parfaits; on leur donnait pour conseillers -et pour amis les plus grands hommes de l’antiquité; ils dînaient dans -la compagnie d’Homère et s’endormaient avec Cicéron. Bientôt la -contagion de ces illustres modèles avait transformé leur esprit et -leur langage: ils pensaient en grec et en latin; ils parlaient des -idiomes oubliés; ils écrivaient des discours un peu vides dans la -belle langue de Salluste; ils transvasaient des idées modernes dans -le moule divin des vers de Virgile. Le professeur applaudissait; et -comment n’aurait-il pas applaudi? Tous ces jeunes élèves étaient gens -de loisir. Ils n’avaient rien de plus urgent à faire, rien qui fût -plus utile à la société, à leurs familles et à eux-mêmes. Lorsqu’ils -sortaient du collége, ils étaient en état de faire bonne figure dans le -monde, d’écrire un billet irréprochable, de tenir un discours correct, -de juger sainement un ouvrage de l’esprit, et de prouver aux hommes -bien nés de toute l’Europe qu’ils avaient fait leurs humanités. En ce -temps-là, madame, l’enseignement des colléges était ce qu’il devait -être, et, pour ma part, je n’y vois rien qui ne soit digne d’éloge. - -»A ces jeunes gens riches et bien nés, qui payaient une grosse pension, -le collége avait soin d’adjoindre quelques boursiers, choisis pour -leurs talents dans les échoppes du royaume. Ceux-là recevaient gratis -la même instruction qu’on vendait cher aux autres. C’est qu’ils -étaient destinés à enseigner à leur tour, et à monter dans la chaire -de leurs maîtres. Ainsi Rollin, fils d’un pauvre coutelier de Paris, -fut reçu par charité, ou plutôt par un calcul habile, au collége du -Plessis, où il remplaça son professeur à l’âge de vingt-deux ans. -Tout cela marchait au mieux, si je ne me trompe. Le collége n’était -pas fait pour les gens de la classe moyenne. On n’y recevait que des -enfants riches, pour développer en eux les qualités brillantes de -l’esprit, et quelques petits malheureux, réservés au labeur pénible -de l’enseignement. Les artisans et les boutiquiers, qui destinaient -leurs fils à travailler pour vivre, ne les condamnaient pas à lire ou à -écrire des vers latins pendant dix ans. Un enfant de condition médiocre -apprenait les choses nécessaires à son métier. Lorsqu’il savait lire, -écrire et compter, comme M. Jourdain, il s’en tenait là, et se jetait -bravement dans l’industrie ou le commerce. Soyez bien sûre, madame, -que, si nous étions encore en 1788, vous ne songeriez pas à mettre -M. votre fils au collége, mais plutôt à lui apprendre la valeur des -tissus, le prix de la main-d’œuvre, et les petits secrets d’un commerce -honnête et modeste. - -»Les Anglais n’ont pas eu de 89; ils n’ont eu qu’un 93, ce qui est bien -différent, l’instruction publique est encore chez eux ce qu’elle était -chez nous avant la Révolution. Ce peuple, médiocre en bien des choses, -mais grand dans tout ce qui touche à la vie pratique, ne nourrit pas -les bœufs avec des oranges, ni les bourgeois avec du latin. Savez-vous -combien il a de colléges, de lycées et facultés des lettres? Deux en -tout, Oxford et Cambridge. Deux admirables établissements, les premiers -de l’univers pour l’étude des lettres grecques et latines; mais tout le -monde n’y entre pas. Les enfants destinés à la Chambre des lords, les -petits millionnaires dont la position en ce monde est toute faite, vont -à Oxford ou à Cambridge se polir l’esprit au frottement de l’antiquité. -Ils y restent longtemps, ils s’y livrent aux travaux les plus inutiles -et les plus honorables; ils y reçoivent une éducation vraiment -libérale; ils y font leurs humanités; ils y écrivent non-seulement -des vers latins, mais des vers grecs! Ils ont le temps. Leur pain est -assuré. Au milieu d’eux se forment quelques honnêtes professeurs, -sortis du peuple, et qui, dans l’étude du latin et du grec, ne voient -pas autre chose qu’un gagne-pain. Tout le reste de la nation apprend à -la hâte, dans des écoles primaires, les choses nécessaires à la vie, et -se répand ensuite dans les carrières de l’industrie et du commerce. - -»Nos Français ne sont pas si sages. Le lendemain de la Révolution, -les petits bourgeois, ivres d’égalité, ont voulu que leurs enfants -fussent élevés comme des fils de princes. Ils ne savaient pas au juste -où cela pourrait les conduire, mais ils avaient à cœur de prendre le -collége d’assaut, comme la Bastille. Tous les gouvernements qui se -sont succédé chez nous dans un espace de soixante et dix ans ont été -pleins de complaisance pour cette manie de la nation. Ils ont créé -lycée sur lycée, collége sur collége; ils ont formé des milliers de -professeurs érudits, abaissé généreusement le prix de l’instruction -classique, et versé le latin à pleins bords dans les cerveaux français. -Cette ambition des uns, cette complaisance des autres nous a conduits -vous savez où. Tous les ans, vers la fin de l’été, les établissements -d’instruction publique répandent dans le pays une épouvantable fournée -de bacheliers, fort ignorants de toute chose, excepté des lettres -latines, et persuadés que le monde leur appartient. La plupart n’ont -pas de quoi vivre, ni, par conséquent, de quoi nourrir leur père et -leur mère, ni à plus forte raison de quoi se marier et élever leurs -enfants. Que font-ils? C’est l’État qui leur a donné l’instruction; -c’est à l’État qu’ils demandent du pain. - -»L’État, qui s’est toujours conduit en bon père, quelle que fût la -forme du gouvernement, a commencé par satisfaire ces innombrables -ambitions qu’il avait lui-même éveillées. Il a distribué à ses élèves -tous les emplois publics que la chute de l’aristocratie avait laissés -vacants. Le flot des bacheliers montait toujours. L’État a créé des -emplois nouveaux. Cette ressource venant à s’épuiser, il a fallu -inventer le surnumérariat, c’est-à-dire une catégorie de places dont -les titulaires travaillent sans manger. Les bacheliers arrivaient -encore, et les emplois de surnuméraire ne suffisaient déjà plus. -L’État a créé des aspirants au surnumérariat, une dérision greffée -sur une dérision. Mais une nouvelle cohorte de bacheliers, à qui l’on -ne put rien promettre, pas même de les nommer un jour aspirants au -surnumérariat, se répandirent tumultueusement dans le pays, appelant le -peuple aux armes, et criant que la société était mal organisée. Hélas! -non, ce n’est pas la société, c’est l’enseignement. - -»N’est-il pas absurde, en effet, de donner presque gratis une -éducation vide et toute d’ornement à des enfants qui n’ont pas de quoi -vivre? Que penserions-nous d’un gouvernement qui conseillerait aux -cultivateurs de planter des rosiers dans toutes les plaines de France? -Ne mériterait-il pas un reproche de plus s’il fournissait à ces -malheureux des graines et des replants au-dessous du prix de revient? -Qu’arriverait-il le jour où la France serait couverte de roses, comme -elle est peuplée de bacheliers? Les paysans diraient tous à l’État: -«C’est vous qui nous avez encouragés; achetez notre récolte!» L’État -achèterait des roses; il en prendrait d’abord un peu, puis beaucoup, -puis trop, et, quand il en aurait fait une énorme provision inutile, -les producteurs continueraient à jeter les hauts cris. - -Le bonhomme toussa, prit une deuxième prise, et s’aperçut que la tante -Camille ouvrait de grands yeux étonnés. - ---Je me suis mal expliqué, dit-il, car je vois que vous ne m’avez pas -bien compris. Au fait, vous ne vous attendiez guère à voir des rosiers -dans cette affaire. Je reviens à l’enseignement des colléges. - -»L’État, je vous assure, est animé du meilleur vouloir. Il est même -singulier que des gouvernements si divers aient cherché à résoudre le -problème de l’instruction publique avec un zèle égal et une égale bonne -foi. Mais le passé pèse sur le présent, et, malgré tous les efforts des -souverains et des ministres, la routine des professeurs et l’ambition -des bourgeois nous feront encore bien du mal. L’enseignement est -une vieille machine qu’on raccommode tous les jours à grands frais, -lorsqu’il serait plus économique d’en faire une neuve. Nous avons pris -les colléges de 1788 et nous y avons entassé les bourgeois de 1830. -Il en est sorti quoi? Des fonctionnaires et des révolutionnaires. -Aujourd’hui que l’ère des révolutions est fermée, du moins en France, -il se produit un nouvel accident. L’instruction publique languit. Les -professeurs, les élèves, les familles se découragent. Les parents -sentent au fond du cœur que leurs fils perdent un temps précieux. Les -enfants, qui savent combien le pain est cher et la vie difficile, -ne s’intéressent ni au grec, ni au latin: ils pensent à l’avenir et -prennent en grippe Virgile et Cicéron. Les professeurs se lassent de -parler à des sourds, et perdent courage. - -»Autant Rollin était heureux d’enseigner les belles-lettres à des -enfants riches, qui devaient lui faire honneur dans le monde, autant je -me dégoûte de faire avaler quelques tranches de latin et de grec à de -futurs industriels qui n’y mordent pas sans grimace. De tous côtés, les -familles crient à l’État: «Enseignez à nos enfants quelque chose qui -leur profite! Nous n’avons pas de rentes à leur laisser; donnez-leur -un gagne-pain.» L’État, plein de bonne volonté, mais accoutumé de -tout temps à faire les choses à demi, l’État hésite, tâtonne, fait -et défait, juge et déjuge, modifie les programmes, sans arriver à un -résultat satisfaisant. Il ajoute aux études classiques l’enseignement -des langues vivantes, du dessin, des sciences mathématiques, physiques -et naturelles. Bravo! crient les hommes positifs. Mais on s’aperçoit -bientôt qu’il ne reste plus de place, c’est-à-dire plus de temps pour -l’enseignement du grec et du latin. Vite, il faut remédier à la chose. -Les colléges sont divisés en deux sections. Dans l’une, on apprendra -les choses utiles; dans l’autre, les belles et glorieuses inutilités -que Rollin enseignait à ses élèves en 1687. Mais voici bien une autre -affaire! La division utile est encombrée d’élèves; tel est l’esprit du -temps et la nécessité du siècle. Le professeur d’humanités reste seul -dans sa chaire, et catéchise les gradins vides. L’État craint d’avoir -fait fausse route; il revient sur ses pas. Il ramène au latin et au -grec les brebis égarées et récalcitrantes; il impose le baccalauréat -ès lettres à tous ceux qui veulent être quelque chose. Le baccalauréat -ès sciences lui-même devra passer sous les fourches caudines du peuple -latin. On obéit, mais on murmure; personne n’est content de l’ordre -établi dans les colléges de l’État, pas même l’État. - ---Mais, monsieur, dit la tante Camille, vous ne m’apprenez pas ce que -je dois faire de mon fils? - ---Eh! madame, il ne s’agit pas seulement de votre fils, mais de cent -mille enfants du même âge qui, tous les ans, sont dans le même embarras -au commencement du mois d’octobre. Si seulement l’État daignait me -consulter! Mon plan est tout tracé; j’ai tout prévu. Et qu’il serait -facile de réformer en un rien de temps notre pauvre instruction -publique! - ---Que feriez-vous? dis-je à mon tour. - ---Ce que je ferais! J’établirais dans toutes les communes un bon -établissement d’instruction primaire gratuite, mais non pas obligatoire. - ---C’est chose faite. - ---A peu près. Dans tous les chefs-lieux de département, et dans toutes -les villes d’une certaine importance, ou plutôt à la porte de toutes -les villes, j’aurais un établissement d’instruction secondaire, où -les enfants de dix à quinze ans apprendraient le français et une -langue étrangère, l’arithmétique et la géométrie, la physique et la -chimie, avec quelques notions de cosmographie, l’histoire de France et -quelques éléments d’histoire universelle, le dessin, la musique et la -gymnastique. - -»Savez-vous que l’orthographe se perd? Quinze bacheliers sur vingt -sont refusés pour cause d’orthographe. Le dessin ne s’enseigne un -peu que dans les écoles spéciales, et cependant, tout homme a besoin -de savoir un peu dessiner. La musique est, pour la plupart de nos -concitoyens, une langue plus étrangère que le chinois, quand une -méthode admirable de simplicité, inventée par Rousseau, perfectionnée -par M. Chevé, l’a mise à la portée de tout le monde. Et la gymnastique, -que nous avons laissée dans un honteux oubli, fortifierait les -nouvelles générations, et réparerait victorieusement l’effet des -études sédentaires. Voilà le collége que je rêve; l’école où toute la -classe moyenne de notre pays serait heureuse d’envoyer ses enfants, -puisqu’on n’y enseignerait que des choses utiles; l’université où tous -les professeurs seraient pleins de zèle et de contentement, parce -qu’ils verraient croître, autour de leur chaire, des hommes. Au sortir -de là, chacun suivrait sa vocation. Les uns entreraient à l’École des -beaux-arts, les autres à l’École de Châlons, les autres à l’École du -commerce, les autres dans une ferme modèle. L’École navale, les Écoles -militaires viendraient prendre chez nous de jeunes marins et de jeunes -soldats. - ---Mais, malheureux! m’écriai-je, que faites-vous du grec et du latin? - ---Ce qu’ils doivent être dans une société comme la nôtre: l’ornement -de quelques esprits qui n’ont d’autre affaire en ce monde que de se -cultiver eux-mêmes. Je ne supprimerais pas tous les lycées; j’en -garderais en France autant que l’on en compte en Angleterre. Au lieu -d’abaisser le prix de la pension dans ces écoles de luxe, je le -doublerais, je le quadruplerais. Je n’y laisserais entrer que ceux qui -ont leur pain assuré et leur fortune faite, avec les enfants pauvres et -bien doués qui se destinent au professorat. C’est là qu’on dévorerait -du latin et du grec! On y absorberait l’antiquité tout entière, non par -petites tartines misérables, comme on la distribue dans nos colléges, -mais en gros morceaux, en blocs énormes, comme Bossuet la servait au -dauphin de France. - -»Là, les études seraient longues, complètes, approfondies, et personne -ne s’en plaindrait. Les lettres classiques y seraient servies à haute -dose, et chacun en consommerait suivant ses besoins. Un futur avocat, -un aspirant médecin viendrait chercher une légère teinture du latin, et -apprendre en un an ce qu’il en faut pour déchiffrer les _Institutes_, -ou pour écrire une ordonnance. Un jeune homme destiné à la tribune, à -la littérature ou à l’enseignement, s’y plongerait comme Achille dans -les saintes eaux de l’antiquité, et vous l’en verriez sortir brillant, -lumineux et invulnérable. - ---Mais, monsieur, interrompit la tante Camille, dans combien de temps -fondera-t-on un bon collége, bien modeste et bien utile, où mon fils -apprenne en quelques années ce que tout homme doit savoir pour gagner -son pain? - ---Madame, répondit-il, nous en avons quelques-uns en France. Si vous -habitiez Mulhouse, ou si vous étiez disposée à placer votre fils à -l’école d’Ivry, je vous recommanderais deux établissements admirables -dans leur genre et dignes de la faveur de tous les gens de bien; mais, -sans sortir de Paris, vous pouvez choisir entre le collége Chaptal et -l’école Turgot, fondée par notre digne et excellent confrère M. Pompée. - -Le lendemain, ma chère cousine, Toto entrait au collége Chaptal. Quand -sa mère sera assez riche pour se séparer de lui, elle le mettra en -pension à l’école d’Ivry, que M. Pompée dirige en personne. - - - - -V - -LA COMÉDIE FRANÇAISE - - Tout Paris en parle depuis une semaine: parlons-en.--La - Comédie-Française est une académie de beau langage.--Protection et - surveillance du gouvernement.--M. Buloz, roi constitutionnel.--La - république de 1848.--M. Arsène Houssaye, président.--M. Empis monte - sur le trône.--Éloge motivé d’un souverain déchu.--Léger inconvénient - de la Comédie-Française.--Souvenir d’une commission réparatrice.--M. - Édouard Thierry était de la commission.--L’avenir.--Préjugés de - province.--Il est facile d’être joué rue Richelieu.--Il est difficile - d’y être applaudi.--Les habitués de l’orchestre.--M. Verteuil.--Le - comité.--Le régisseur.--Bonne compagnie.--Le foyer des acteurs. - - - Ma chère cousine, - -Depuis environ huit jours, tout Paris s’entretient de la -Comédie-Française. Pourquoi ne ferions-nous pas comme tout Paris? - -Le théâtre qui a changé de directeur, et qui va, selon toute apparence, -changer de direction, passe à bon droit pour le premier de l’Europe. Il -est le seul qui joue Molière, Racine et Corneille avec une conscience -qui approche de la perfection; le seul qui conserve pieusement la -tradition des grands artistes de tous les temps, depuis Molière jusqu’à -mademoiselle Rachel; le seul enfin où les spectateurs assis dans leurs -stalles apprennent agréablement le français. C’est quelque chose de -plus qu’un lieu de plaisir; c’est une académie de beau langage. Le -dictionnaire qui se rédige au palais Mazarin n’a pas besoin d’indiquer -la prononciation des mots: elle s’enseigne tous les soirs, de huit -heures à minuit, au numéro 2 de la rue Richelieu. Aussi les gens de -province et les étrangers disent-ils, dans un langage elliptique: -«Je vais _au Français_,» comme on dit: «Je vais puiser de l’eau à la -source.» - -Tous les gouvernements qui se sont succédé chez nous ont tenu à honneur -de garder la source pure. Ils ont protégé, enrichi et surveillé ce -théâtre, unique en son genre, qui jette tant d’éclat sur la capitale -de la France. L’État ne trouvait pas mauvais qu’une compagnie de -comédiens administrât elle-même cette glorieuse maison; cependant il -se réservait le droit d’intervenir directement et de juger en dernier -ressort les affaires importantes. Il suit de là que la constitution -de la Comédie-Française a été remaniée presque aussi souvent que la -constitution de la France. De 1838 à 1848, au plus beau temps des -fictions parlementaires, M. Buloz, commissaire royal, fut dans la -maison de Molière un Louis-Philippe au petit pied. Il régnait et ne -gouvernait pas. La révolution de février le précipita de son trône, -et les comédiens affranchis proclamèrent une république qui tourna -insensiblement à l’anarchie. A la fin 1849, le principe d’autorité se -releva dans toute l’Europe et dans la rue Richelieu. - -Un poëte avait sauvé la France du drapeau rouge; un autre poëte, -M. Arsène Houssaye, sauva la Comédie de la faillite. Il régna -doucement; son rôle ne fut pas celui d’un souverain, mais plutôt celui -d’un président de république. Ce causeur, ce paresseux, cet homme -d’imagination rouée et de fantaisie galante, prit de sa blanche main -les rênes du théâtre, et le théâtre se mit à marcher droit. Les poëtes -ses amis accoururent en foule, et le public suivit en masse. Le déficit -de la caisse se combla par enchantement; les recettes s’élevèrent, -et les comédiens, qui avaient toujours touché une part imaginaire -dans les bénéfices de la maison, apprirent avec stupéfaction qu’il y -avait un dividende à partager. Cependant, en 1856, le gouvernement se -rappela ce mot de Platon: «Le poëte est chose légère.» Il craignit de -voir la fantaisie s’impatroniser dans le théâtre, à l’exclusion de -l’art sérieux. M. Arsène Houssaye, attristé par un malheur domestique, -aspirait à quitter la Comédie, et demandait un remplaçant. Il l’obtint. - -On choisit pour lui succéder un homme d’une valeur incontestable: un -écrivain souvent applaudi au théâtre, un ancien fonctionnaire éprouvé -dans tous les hauts emplois, un membre de l’Académie française. Comme -on voulait lui mettre en main un sceptre fort, on ajouta à l’autorité -de son nom et de son titre l’importance d’un traitement élevé et des -pouvoirs quasi discrétionnaires. L’administrateur général de la Comédie -fut investi d’une sorte de dictature, sous la suzeraineté du ministre -d’État. - -En a-t-il abusé? Je ne le crois pas. J’ai eu l’honneur de voir -quelquefois M. Empis, dans l’exercice de ses fonctions. C’est un -grand et beau vieillard, très-svelte et très-droit. Ses yeux vifs et -ses cheveux blancs font un contraste agréable. La politesse la plus -exquise ne l’abandonne pas même dans ses boutades; car il est sujet -à s’emporter. Tout en lui me rappelait les élégances correctes de la -vieille cour de France: les gentilshommes de la Chambre devaient être -ainsi en 1820. - -Dans l’administration proprement dite, il a conservé les louables -habitudes de M. Arsène Houssaye, évité les dépenses inutiles, ménagé -la subvention, élevé les recettes, et augmenté le dividende des -sociétaires. Je ne crois pas que ses administrés lui reprochent rien, -sinon la vivacité de son caractère, et quelques-unes de ces préférences -auxquelles tous les hommes sont sujets. - -Le public a ratifié tous ses actes et approuvé la direction qu’il -donnait au théâtre, puisque le public a toujours rempli la salle et -la caisse. Pascal a dit quelque part: «Il faut croire les témoins -qui versent leur sang à l’appui de leur dire.» On peut ajouter avec -autant et plus d’autorité: «Il faut croire les témoins qui donnent leur -argent.» - -Pourquoi donc M. Empis est-il tombé d’une position qu’il honorait? -Hélas! chère cousine, parce qu’il était de son temps. Ce n’était pas -qu’il fût de son âge; non, son esprit est toujours jeune et plein de -vigueur. Mais le goût, qui change à chaque génération, l’avait laissé -quelque peu en arrière. L’auteur de _la Mère et la Fille_, du _Jeune -ménage_, de l’_Ingénue à la cour_, regrettait la littérature de 1827. -Il la regrettait activement, et voilà le terrible. Il usait de ses -pouvoirs discrétionnaires pour ressusciter des morts aimables et -distingués, mais bien morts. Le public ne s’en fâchait pas, je te l’ai -dit. Paris et la province envoyaient tous les jours des députations -d’un certain âge devant la rampe du Théâtre-Français. Mais les auteurs -vivants, ceux qui écrivent pour notre temps et un peu pour l’avenir, -s’égaraient à droite et à gauche, les uns vers le Gymnase et le -Vaudeville, les autres vers l’Odéon. - -Il faut pourtant que je te le dise: les résurrections systématiques de -M. Empis n’étaient pas le seul obstacle à l’arrivée des jeunes auteurs. -Tu ne sais probablement pas qu’à Paris le beurre de table coûte trois -francs la livre; c’est une chose qui détourne bien des gens de porter -leurs pièces au Théâtre-Français. Les auteurs y sont payés moins cher -que partout ailleurs: ils reçoivent tant en argent, tant en gloire, -tant en billets d’entrée pour l’Académie. De plus, ils ne sont pas -joués plus de trois ou quatre fois par semaine, dans la plus grande -nouveauté de leur succès. Il suit de là qu’une pièce est bien vieille à -la vingt-cinquième représentation, lorsque l’auteur est à peine payé de -ses frais. - -Les choses vont tout autrement dans les théâtres moindres. Pour te -citer un seul exemple, _la Dame aux camélias_, jouée au Vaudeville, -a rapporté 120,000 francs de droits d’auteur. Si elle avait pu être -représentée à la Comédie-Française, elle aurait donné au plus 40,000 -fr. Il est vrai que l’auteur aurait une prime de 5,000 francs, comme -fiche de consolation. _Le Père prodigue_, que l’on monte au Gymnase, -vaudra 50,000 fr. à M. Alex. Dumas fils, si le succès de l’ouvrage est -médiocre. S’il est grand, comme je l’espère, il faut doubler la somme: -tu vois que le Gymnase a du bon. Le ministre d’État, qui voit nettement -les choses, quoique d’un peu haut, songe à rétablir l’équilibre, et -même à faire pencher la balance vers le grand théâtre de l’État. -Il a réuni une commission de critiques, d’auteurs et de hauts -fonctionnaires, et tout ce monde a déclaré que la Californie était trop -loin du Théâtre-Français. - -La commission assure que tout irait mieux si la Comédie donnait 15 -pour 100 aux auteurs sur la recette de chaque soir, et je suis fort de -cet avis. Mais je me suis laissé dire que les rapports des commissions -tombaient quelquefois dans des cartons noirs où on ne les retrouvait -plus. - -Heureusement, le successeur de M. Empis a fait partie de cette -commission, du temps qu’il était simple critique. Si M. Édouard Thierry -a aussi bonne mémoire qu’il a bon goût et bon cœur, il n’oubliera pas -le rapport qu’il a signé naguère, et il fera des pieds et des mains -pour qu’on le convertisse en arrêté ou en décret. S’il arrive à ce -but, sa tâche deviendra plus facile. Pourquoi l’a-t-on logé dans la -maison de Molière? Pour rajeunir la comédie. Il apporte des idées -jeunes: c’est fort bien. Il amènera ses amis, qui sont jeunes: c’est -encore mieux. M. Émile Augier, M. Sandeau, M. Ponsard, M. Alexandre -Dumas fils, M. Barrière et vingt autres reviendront ou viendront au -Théâtre-Français, pourvu toutefois qu’ils ne rencontrent pas à la porte -ce spectre de la faim qui chasse les loups hors des bois. - -Tu crois sans doute qu’il est très-difficile de faire jouer une pièce -à la Comédie-Française? C’est un préjugé répandu en province et même -accrédité dans Paris. Ne reste pas dans cette erreur, et apprends, ma -chère cousine, que le premier théâtre d’Europe est en même temps le -plus accessible et le plus hospitalier. - -Il est difficile d’y être applaudi; d’accord. Je ne sais rien de plus -redoutable et de plus imposant que l’orchestre de la Comédie, le jour -d’une première représentation. On y voit non-seulement les critiques du -lundi, qui vont partout, mais les doyens de la critique littéraire, les -Villemain, les Patin et les plus illustres personnes de l’Institut. - -A ces juges qui ont le droit de se montrer difficiles, ajoute, s’il te -plaît, le bataillon sacré des habitués et des abonnés du théâtre, cent -vieillards de tout âge: il y en a de vingt-cinq ans. Ces messieurs, -qui savent leur répertoire sur le bout du doigt, qui ont assisté à -l’éclosion de tous les ouvrages modernes, ont nécessairement, au fond -du cœur, un préjugé contre la pièce nouvelle. Ils la comparent d’avance -avec les chefs-d’œuvre immortels dont ils se sont nourris; ils mesurent -d’un air dédaigneux la distance qui sépare les contemporains des -maîtres. Et plus d’un qui n’a jamais tenu une plume, se dit dans son -for intérieur: «Si je voulais me mêler de comédie, avec mon instruction -dramatique et mes souvenirs de l’orchestre, je ferais mieux que cela.» -Ces délicats ont fait tomber à la première représentation plus d’un -ouvrage qui s’est relevé à la deuxième. Heureux l’écrivain qu’ils -daignent trouver de leur goût! - -Mais le premier venu peut être admis devant ce terrible aréopage. -Les débutants s’imaginent que les petits théâtres sont d’un accès -plus facile que les grands. Ils se brisent le crâne contre la porte -du directeur des Funambules, sans arriver à l’ouvrir. La porte du -Théâtre-Français est toujours ouverte, et, chose incroyable! le -portier lui-même est poli. Voit-il entrer un auteur jeune et timide, -le manuscrit sous le bras, il pourrait jeter homme et papiers par la -fenêtre, et personne ne se plaindrait; car les porteurs de manuscrits -sont résignés à tout. Mais non: ce concierge ouvre une porte qui donne -sur un escalier qui conduit au cabinet de M. Verteuil. - ---Évidemment, pense le jeune homme, c’est une erreur. On m’a pris pour -un autre. Il faut croire que je ressemble à M. Scribe ou à M. Ponsard. -Mais, quand M. Verteuil entendra mon nom, il me poussera vers la porte -et le concierge sera grondé. - -Il entre en frissonnant: la porte de M. Verteuil est toujours ouverte. - -Sa figure aussi. C’est bien la plus aimable physionomie de galant -homme qu’on puisse rencontrer sous le soleil. M. Verteuil interrompt -sa lecture ou sa conversation. C’est un causeur charmant et un glouton -de livres. Il achète tout ce qui s’imprime à Paris: c’est son luxe. Il -lit tout ce qui entre dans sa bibliothèque: c’est son vice. M. Verteuil -prend le manuscrit et l’adresse de l’inconnu; il le questionne, -l’encourage, lui promet que sa pièce sera lue par l’administrateur du -théâtre, et envoyée devant le comité, si elle vaut quelque chose. - ---Je vous écrirai bientôt, lui dit-il. D’ici là, si vous voulez étudier -le théâtre, venez de temps en temps me demander des billets. - ---C’est un piége, se dit l’auteur en rentrant chez lui. Il y avait du -feu dans la cheminée: mon manuscrit doit flamber à l’heure qu’il est. -Heureusement j’avais conservé un double. - -Huit jours après, il apprend que sa pièce est admise à la lecture. On -l’invite à comparaître devant le comité. - -Ce comité, contre lequel on a tant dit et tant écrit, se compose de -l’administrateur et d’un certain nombre de sociétaires. Les femmes n’y -sont plus admises. Les gens de lettres et les critiques qu’on y a fait -entrer il y a quelques années, sont également partis. Tel qu’il est, -je le trouve non pas infaillible, mais excellent. On peut s’inscrire -en faux contre telle ou telle de ses décisions; on ne prouvera jamais -qu’il soit mal composé. - -En bonne logique, les ouvrages présentés au théâtre doivent être -appréciés par ceux qui ont intérêt à bien choisir. Or, l’administrateur -et les sociétaires sont tous intéressés à la prospérité de la maison. -Il faut, de plus, que les juges soient compétents: je ne connais pas -de sociétaire qui manque d’instruction ou d’expérience. Il y a plus: -si un auteur prétend qu’il doit être jugé par ses pairs, on a de quoi -le satisfaire au comité de la rue Richelieu. M. Samson, M. Beauvallet, -M. Régnier, M. Got, M. Monrose, ont tous écrit et même signé des -ouvrages dramatiques. On a jeté leurs noms au public, au milieu des -applaudissements. Et, lorsqu’ils viennent déposer dans l’urne du -scrutin leurs petites boules blanches, rouges ou noires, personne ne -les prendra pour un comité d’aveugles occupé à juger des couleurs. Il y -a même des femmes à la Comédie-Française qui pourraient voter comme des -auteurs. Et, si le régisseur général, M. Dubois-Davesne, était admis à -donner sa voix, nos écrivains auraient mauvaise grâce à se plaindre, -car il a été applaudi comme eux et avant eux. - -Tu vas pour sûr me demander l’explication de ces trois couleurs, noire, -rouge et blanche, qui servent au vote du comité. Le noir et le blanc -s’expliquent d’eux-mêmes: l’un veut dire _refusé_, l’autre _reçu_. Mais -le rouge? Le rouge, ma chère cousine, est la couleur de la politesse. -Une boule rouge dit à l’auteur, avec tous les ménagements imaginables: -«Monsieur, votre pièce n’est pas de celles qui peuvent réussir chez -nous. Cependant, comme vous n’êtes pas le premier venu, et que nous -sommes gens bien élevés, nous n’avons garde de vous infliger la honte -d’un refus. Il vous est permis de dire, en sortant d’ici, que l’ouvrage -est _reçu à correction_. Ne vous y trompez pas cependant, et ne perdez -pas votre temps à le corriger: vous nous mettriez dans la nécessité de -l’accabler sous nos boules noires. Si nous l’avions cru corrigible, -nous lui aurions donné des boules blanches, en vous priant tout bas -de le corriger.» Ce petit discours te montrera que la politesse et la -Comédie-Française habitent sous le même toit. Que t’en semble, cousine? -savais-tu que les comédiens fussent gens si délicats? - -Nos petites villes jugent fort mal ces excommuniés, parce qu’elles -n’en connaissent guère que le rebut. Je t’assure que, si tu pouvais -pénétrer pour une heure dans les coulisses du Théâtre-Français, ton -opinion changerait du tout au tout. Tu t’imagines probablement qu’on -s’y promène le chapeau sur la tête? Pas plus qu’à l’église, ma chère -amie. Tu crois que ces messieurs et ces dames se tutoient comme au -théâtre de la foire? C’est encore une illusion à rayer de tes papiers. -Sache que le foyer de la Comédie est un des salons les plus corrects -de tout Paris. On n’y vient pas en pantalon crotté; on n’y a dit en -vingt ans qu’un seul gros mot. La conversation n’y est pas collet monté -comme au Gymnase: le Gymnase, c’est la famille; la Comédie-Française, -c’est le monde. Une liberté assez galante anime le discours, mais la -plaisanterie a des limites qu’elle ne franchit jamais. - -On y voit et l’on y entend des hommes qui sont, par leur tenue et -leur caractère, des _gentlemen_ accomplis, quoique le public les -appelle Bressant tout court, Leroux tout court, Maillart tout court, -Delaunay tout court. Je m’arrête au quatrième, parce qu’il me faudrait -nommer à peu près tout le monde. Parmi les maîtresses de la maison, -qui font séparément les honneurs du salon commun, il y en a qui ne -sont pas seulement des artistes de premier ordre, mais encore des -femmes célèbres, comme madame Augustine Brohan. Il y a des ingénues -qui gardent pour un mari problématique leur innocence natale; de -vraies ingénues sans reproche, et qui mériteraient ce titre glorieux -même à Quévilly. Ingénues savantissimes, cela va de soi: on n’étudie -pas Molière, Regnard et Beaumarchais sans que la vertu se dérouille -et s’aiguise au frottement de ces libres génies. Mais on est plus -forte contre le danger lorsqu’on le voit chaque soir de tout près. Je -pourrais te nommer ces jeunes filles dignes d’éloges; j’aime mieux -m’en abstenir: non que la liste soit trop longue; mais, en citant les -ingénues en qui j’ai foi, je craindrais de désobliger les autres. - -Le salon est d’un grand aspect et d’une élégance noble. Les beaux -marbres n’y manquent pas, ni les toiles de prix. Tout le passé de la -Comédie y entoure les vivants d’une sorte d’auréole. Les peintres et -les sculpteurs ont fixé, au profit de la génération nouvelle, cette -gloire du théâtre, la plus brillante de toutes, et la plus fugitive -aussi. Un artiste vivant, qui s’est fait un grand nom dans la comédie -et un beau nom dans la peinture, M. Geffroy, a peint pour ce salon deux -tableaux justement célèbres. - -Les amis de la maison, ceux qui entrent par la porte fermée au -public, sont des écrivains, des avocats, des médecins, des peintres. -La plupart se sont fait une douce habitude de ce salon tranquille où -l’on peut perdre une partie d’échecs contre cet excellent M. Provost, -tout en promenant ses yeux sur les plus belles épaules et les plus -jolis visages de Paris. Ils y viennent tous les soirs. Cependant la -réunion n’est pas nombreuse à l’ordinaire: souvent même, elle est -assez intime pour qu’on se mette en rond devant la cheminée et qu’on -engage une conversation générale. On raconte les bruits de Paris, on -s’égaye au bénéfice du prochain; on débat une question d’art ou de -littérature; on raconte des histoires. Les conteurs se font rares de -jour en jour; lorsqu’on n’en trouvera plus dans les salons du monde -lugubre, on pourra venir en chercher là. De temps à autre, au plus beau -du récit, le narrateur et les auditeurs sont interrompus par une voix -respectueuse: «Mesdames et messieurs, le troisième acte est commencé!» - -Le foyer a ses grands jours, ses fêtes simples ou carillonnées. _Le -Mariage de Figaro_ est toujours une petite fête. Chacune des jeunes -femmes qui jouent dans la pièce attire un certain nombre d’amis, -d’admirateurs ou d’amoureux. Mais la plus grande solennité est -toujours la représentation du _Malade imaginaire_. Toutes les jolies -artistes du théâtre sont tenues de figurer dans la cérémonie, et elles -ont soin d’arriver avant l’heure. Il faut voir l’affluence d’habits -noirs et de gants paille! Mais aussi, quel régal pour les yeux et les -oreilles! Le beau rire argentin de madame Augustine Brohan, ce rire -sans pareil qui a la vertu miraculeuse de ressusciter Molière; et les -grands yeux rêveurs de mademoiselle Favart, et la beauté sans égale de -mademoiselle Riquier, et la malice pétillante de mademoiselle Fix, et -la candeur mutine de mademoiselle Emma Fleury, et le joli museau fripon -de mademoiselle Figeac, et la perfection opulente de cette admirable -Madeleine! J’oublie une bonne moitié du spectacle, mais en vérité il -n’en faudrait pas le quart pour troubler la raison des sept sages de la -Grèce. - -Que si tu es curieuse de savoir où la Comédie-Française va chercher -toutes les merveilles dont elle est peuplée, je te répondrai: un -peu partout. Le Conservatoire en fournit un certain nombre. Madame -Augustine Brohan, par exemple, n’a fait qu’une enjambée, de la classe -de M. Samson jusqu’au théâtre où elle règne. M. Got, après avoir fait -des études brillantes à Charlemagne, et remporté des prix au concours -général, a pris le même chemin pour atteindre le même but. Beaucoup -d’autres, et les plus nombreux sans contredit, ne sont arrivés ici -qu’en traversant la province et les théâtres de genre. Ainsi, M. -Bressant est venu du Gymnase et madame Guyon de la Porte-Saint-Martin. - -Le Conservatoire a cela de bon, qu’il est, à proprement parler, l’école -de la Comédie-Française. On ne peut pas en dire autant des théâtres -secondaires de Paris. Un simple écolier qui s’est exercé à bien dire -Racine ou Molière dans la classe de M. Régnier ou de M. Provost, ne -sera pas dépaysé s’il arrive du premier bond au théâtre de ses maîtres. -Mais un artiste accoutumé à réciter la prose de M. Thiboust dans le -voisinage de M. Hyacinthe, fera d’abord une pauvre figure au numéro 4 -de la rue Richelieu. Certes, M. Bressant avait étudié à une école fort -estimable, et cependant il lui a fallu du temps pour se rompre à la -comédie classique. Madame Guyon, la plus grande actrice des boulevards, -n’a pas encore pris le _la_ du Théâtre-Français. - -La transition serait plus douce et moins dangereuse si les théâtres -de drame avaient le droit de jouer Racine et Corneille; si le Gymnase, -le Vaudeville et les Variétés étaient autorisés à donner Regnard, -Molière et Marivaux. La Comédie-Française conserve avec un soin -jaloux le privilége de représenter les grands classiques, sans songer -qu’elle se fait tort à elle-même. Pourquoi défend-elle au Gymnase de -donner _Tartufe_, au Vaudeville de représenter _le Misanthrope_, aux -Variétés d’essayer _le Légataire_? Ces théâtres n’abuseraient pas de -la permission, mais je pense qu’ils en useraient un peu de temps à -autre. Pour moi, je serais ravi de voir madame Rose Chéri dans Elmire, -M. Félix dans Alceste, madame Fargueil dans Hermione, M. Derval dans -Philinte, M. Dupuis dans Dorante, et même M. Lassagne dans Mascarille. - -Si un bon décret impérial disait que les chefs-d’œuvre du répertoire -appartiennent à tout le monde, on ne verrait plus tel théâtre -s’encroûter dans un genre absurde, tel comédien oublier le français -pour apprendre un jargon barbare. Les auteurs qui travaillent pour -les scènes de drame et de genre seraient rappelés au bon sens et au -bon goût par le voisinage des maîtres; le public le plus modeste -et le plus ignorant accepterait de bonne grâce la représentation -d’un chef-d’œuvre: ceux qui l’ont vu applaudir Racine et Corneille -aux spectacles gratuits ne me contrediront pas sur ce point. Et le -Théâtre-Français aurait dans toutes les scènes de Paris des succursales -qui ne lui feraient aucun tort, et des pépinières qui lui feraient du -bien. _Amen._ - - - - -VI - -LES PROFESSIONS LIBÉRALES - - Déjeuner chez Guillaume.--Je mets M. Navailles dans un grand - embarras.--Il m’avoue en rougissant la profession de son beau-père, - qui n’est pas une profession libérale.--Je veux trouver à tout prix - la définition de ce mot.--Un voisin qui m’avait donné des coups - de pied dans les jambes vient obligeamment à mon secours.--Nous - passons en revue toutes les professions libérales.--Le barreau.--Le - journalisme.--L’enseignement.--Les emplois publics.--La - médecine.--L’armée.--L’Église.--Guillaume nous interrompt.--Un mot - sur la rentrée de M. Roger à l’Opéra.--Définition des professions - libérales.--On crie au paradoxe.--Je vais dîner chez M. Bonnet.--Sept - convives.--Aucun d’eux n’exerce une profession libérale, mais ils sont - tous libres et heureux.--Je porte un toast subversif.--Mon excuse. - - - Ma chère cousine, - -J’ai déjeuné, ce matin, chez mon ami Guillaume. Tu le connais: je t’en -ai parlé bien des fois. C’est l’esprit le plus ouvert, le caractère le -plus loyal et le cœur le plus chaud que l’on puisse rencontrer à Paris. -Il travaille beaucoup et vit simplement, n’étant pas riche. La faute -en est à son père, qui a toujours refusé d’ouvrir les mains, du temps -qu’il était premier ministre. - -Il y avait à ce repas quelques jeunes gens de l’âge de Guillaume, -et quelques hommes du mien. Je retrouvai parmi les derniers un joli -garçon, fort bien élevé, que j’avais rencontré avec sa femme dans deux -ou trois salons du meilleur monde. Il s’appelle Henri Navailles, et il -est quelque chose à la Cour des comptes ou au Conseil d’État. J’eus -bientôt renoué connaissance avec lui, et il me fit l’honneur de me -serrer la main, comme si j’avais été son égal. - ---A propos, lui dis-je, il n’y a pas huit jours que j’ai passé la -soirée avec monsieur votre beau-frère. Je vous en fais mon compliment; -c’est un fort galant homme, et sa conversation m’a ravi. Habite-t-il -Paris? - ---Oui. - ---Je ne me suis pas informé de sa profession, mais je mettrais ma main -au feu qu’il est notaire. - ---Non. - ---Alors, c’est qu’il est avoué; je ne sors pas de là. - ---Il n’est pas avoué non plus, répondit M. Navailles en rougissant un -peu. - -J’aurais dû comprendre dès ce moment que mes questions étaient -déplacées, mais tu me connais: étourdi comme un hanneton. J’insistai -de plus belle, sans m’expliquer la pantomime de mon voisin qui -m’allongeait force coups de pied sous la table. - ---Mon Dieu! monsieur, reprit M. Navailles avec un sourire forcé, mon -beau-frère est tout simplement dans la maison de mon beau-père. - ---Alors, il ne me reste plus qu’à savoir la profession de monsieur -votre beau-père. - -A cette question, qui le poussait au pied du mur, M. Navailles devint -pourpre. - ---Mon beau-père, répondit-il, mon beau-père est... comment dirai-je?... -dans le commerce. - -Je répondis avec simplicité: - ---Le commerce est une profession bien honorable. - -Mais, comme le maître de la maison se hâta de parler d’autre chose, un -instinct secret m’avertit que je venais de faire quelque sottise. - -Lorsqu’on se leva pour prendre le café, je tirai mon voisin à part et -je lui dis: - ---Si j’ai bien compris le sens de vos coups de pied, ma question à M. -Navailles n’était pas des plus discrètes. Maintenant, je vous prie, -faites-moi l’amitié de me dire pourquoi. - ---Rien de plus simple, répondit-il en souriant. Le beau-père de -Navailles est un marchand de fer très-riche et très-estimé, ancien -président du tribunal de commerce, officier de la Légion d’honneur, -membre-né du jury de toutes les expositions; je vous fais grâce des _et -cætera_. Mais Navailles ne pouvait pas avouer, sans rougir un peu, que -la famille de sa femme n’exerce point une profession libérale. - ---Je devine: ces gens-là sont des esprits étroits, bornés, terre à -terre, abrutis par le calcul, enfoncés dans leur argent, ignorants de -tout le reste. Le beau-frère m’avait laissé une tout autre impression. - ---C’était la bonne! _Ces gens-là_ sont très-intelligents, -très-instruits, très-bien élevés, très-généreux et même un peu -prodigues. Ils ont une loge aux Italiens, une admirable bibliothèque et -une galerie que je vous conseille d’aller voir. Rien de plus libéral -que leur esprit, leur éducation et leur manière de vivre. Mais, au -jugement de Navailles et de tous nos concitoyens, le métier de marchand -de fer et le commerce, quel qu’il soit, n’est pas une profession -libérale. - ---Parbleu! m’écriai-je avec admiration, j’ai bien fait de venir à -Paris: on y apprend tous les jours quelque chose. Mais soyez assez bon -pour m’expliquer ce qu’on entend par profession libérale, afin que je -le sache, et que je ne prête plus à rire aux gens. - ---Si c’est une définition que vous voulez, je n’en ai pas sous la main. -Libéral est un mot qui s’explique tout seul. Un avocat, un auteur, un -médecin, un notaire, un ecclésiastique, un officier, un fonctionnaire -du gouvernement, que sais-je encore? tout ce qui ne touche ni à la -charrue, ni à la fabrique, ni à la boutique, appartient à la catégorie -des professions libérales. Il n’y a pas de limites bien précises. Un -agent de change? Je ne sais. Un coulissier? Non. Un banquier? Avec des -protections. Un courtier de commerce? Jamais. C’est une chose qui se -sent mieux qu’elle ne s’explique, mais je suis sûr que vous m’entendez. - -Je me déclarai satisfait, quoiqu’il me restât bien quelques nuages dans -l’esprit. Et, comme on allumait les cigares en agitant la question -italienne, je me plongeai dans un fauteuil, et j’entrepris de mettre un -peu d’ordre dans mon cerveau. - ---Évidemment, dis-je en moi-même, _libéral_ est un mot latin que nous -avons naturalisé français. L’idée qu’il représente ne peut être qu’une -idée romaine. En effet, je crois me rappeler que la société romaine -se composait d’hommes libres et d’esclaves. Les professions libérales -étaient donc celles qui pouvaient être exercées par les hommes -libres: on les distinguait des professions serviles. A ce compte, il -n’y avait à Rome que trois professions libérales: l’agriculture, la -guerre, le barreau. On laissait aux esclaves l’industrie, le commerce, -la médecine, l’enseignement. Le citoyen libre était fier de cultiver -un champ, de porter un bouclier, ou de plaider devant un tribunal; -il achetait son médecin ou son professeur au marché. Nous avons un -peu changé tout cela, puisque la médecine, par exemple, est devenue -libérale, et que l’agriculture ne l’est plus. Si Caton l’ancien -débarquait à Paris, quels seraient à ses yeux les hommes libres? Primo, -les maraîchers qui descendent le faubourg Saint-Honoré pour amener -leurs légumes à la halle. Secondo, les officiers, sous-officiers et -soldats. Tertio, les avocats. - -Ma méditation fut interrompue par l’entrée d’un jeune homme en cravate -blanche, et rasé comme un œuf. Ses amis le saluèrent d’un immense éclat -de rire. - ---Comme te voilà fait! lui dit Guillaume. Pourquoi diable as-tu coupé -tes moustaches? Elles t’allaient si bien! - ---Il le fallait! répondit-il en inclinant la tête. J’en ai pleuré; le -rasoir me tirait les larmes des yeux. Mais il le fallait. - -Trois ou quatre voix s’élevèrent en même temps pour demander pourquoi. - ---Pour prêter serment de fidélité aux lois de l’Empire. - ---Tu n’es donc plus légitimiste enragé? - ---Je le serai jusqu’à la mort. Mais il faut bien faire quelques -sacrifices, lorsqu’on veut embrasser une profession libérale. - -Mon voisin de table s’était rapproché de moi. Il se pencha à mon -oreille, et me dit: - ---Vous voyez que je ne vous ai pas trompé. Le barreau: profession -libérale. Gravez cela dans votre mémoire, et ne l’oubliez jamais. - ---Je comprends, lui dis-je, que les professions libérales soient en si -grand honneur parmi nous. C’est sans doute parce qu’on n’y arrive pas -sans quelques sacrifices. - -Il parut frappé de cette idée, et répondit: - ---Vous avez raison et je pourrais citer plus d’un exemple à l’appui de -ce que vous dites. - -»Un jeune homme de ma connaissance s’est adonné à la sculpture, -profession libérale. Depuis le jour où il a fait vœu de modeler la -terre et de gratter le marbre, ce pauvre garçon a dû s’imposer les -sacrifices les plus pénibles. Il passe sa vie à solliciter des travaux; -on le rencontre du matin au soir dans les antichambres, debout comme -un laquais. Sa toilette accapare le peu de temps qui lui reste: ne -faut-il pas être bien mis pour obtenir quelque chose? Le pauvre garçon -obtient à force de démarches les travaux les plus importants, et l’on -dit qu’il gagne au moins vingt mille écus dans les mauvaises années; -mais il n’a pas le loisir de faire ses œuvres lui-même. Il faut, bon -gré mal gré, qu’il se sacrifie et remette son ébauchoir aux mains -d’un praticien obscur. Un autre sculpteur, artiste de grand talent et -de beau caractère, n’a pas eu le courage qu’il fallait pour tant de -sacrifices. Il végète tout seul dans un atelier désert; il n’obtient -ni marbres, ni commandes: à peine a-t-il de quoi payer son modèle et -son mouleur, et terminer en vil plâtre des chefs-d’œuvre aussi beaux -que l’antique. A sa première exposition, il a obtenu une médaille de -première classe; il a été décoré à la seconde; il enfoncera peut-être -les portes de l’Institut à la troisième; mais il sera toujours aussi -pauvre qu’un oiseau des bois, parce qu’il ne sait pas faire les -sacrifices d’orgueil et de liberté que commande une profession libérale. - -»Un autre de mes amis, que je ne vois plus, s’est jeté dans le -journalisme, profession libérale. Il arriva rapidement au grade de -rédacteur en chef, et il eut la fortune assez rare de défendre des -opinions qui étaient les siennes. Il était républicain exalté, et -gagnait des appointements raisonnables en flagellant tous les partis, -sauf un. Au bout de quelque temps, les propriétaires du journal -firent la part du feu, en sacrifiant quelques principes par trop -compromettants; la feuille rouge se décolora par degrés et passa au -rose tendre. Le rédacteur en chef résista d’abord, puis céda, puis -consentit. Fallait-il quitter une place honorable et lucrative pour une -question de nuance? Mais un partisan de la monarchie de 1830 acheta la -moitié des actions plus une, et le journal devint orléaniste. - -»--Après tout, pensa le rédacteur en chef, on ne dira pas que je me -suis vendu au pouvoir: j’ai fait jusqu’ici une opposition radicale; je -ferai désormais une opposition parlementaire. - -»La fusion du parti d’Orléans avec les légitimistes le déconcerta un -peu, mais ne le découragea point. Il était entré dans la voie des -sacrifices, et déjà il s’accoutumait à l’idée de sacrifier tout, -excepté sa place. Enfin le journal, assez malade, pauvre en abonnés, -et frappé de quelques avertissements, fut acquis et sauvé par un ami -du gouvernement impérial. Que fit le rédacteur en chef? Les amis -qu’il avait gardés dans divers partis lui posèrent si brutalement la -question, qu’il se cabra tout net: - -»--Je ferai ce qui me plaît, répondit-il avec fierté. De quel droit -pensez-vous m’imposer une décision? Si j’étais assez sot pour -abandonner ma place, en auriez-vous une autre à m’offrir? Ma démission -était signée depuis ce matin; mais, pour vous prouver que je ne vous -crains pas, je reste. Et j’aurai la croix d’honneur avant un an, rien -que pour le plaisir de vous faire enrager! - -»Il exécuta ce qu’il avait dit, et cet exemple vous fait voir qu’on -peut sacrifier coup sur coup trois ou quatre opinions, pour conserver -une profession libérale. - -»Mon frère aîné est professeur de philosophie dans un lycée de -province: je n’ai pas besoin de vous dire que, parmi les professions -libérales, l’enseignement occupe un rang distingué. Mon frère a reçu -tous les sacrements universitaires. Il est bachelier, licencié, agrégé, -et même, par surcroît, docteur ès lettres. Aussi est-il admis à toucher -un traitement de 2,200 francs, sauf une retenue de cinq pour cent -pour la retraite. Vous me direz qu’il est libre de se créer quelques -ressources en donnant des leçons: point du tout. Le recteur voit de -mauvais œil qu’un fonctionnaire investi d’une profession libérale -s’abaisse à gagner de l’argent. Mon frère ne détesterait pas d’écrire -un article ou deux dans le journal de la ville; malheureusement, c’est -un plaisir qu’on lui a défendu. On lui défend aussi de porter sa -barbe, et d’aller au café, et d’avoir une maîtresse. On ne lui défend -pas de se marier; mais le moyen, je vous prie, avec 2,090 francs de -traitement net! - -»Si du moins mon malheureux frère avait le droit d’enseigner ce qu’il -pense! Le plaisir de former des disciples le consolerait de tout. -Mais il lui est défendu de répandre d’autres vérités que les vérités -officielles, c’est-à-dire une sorte de catéchisme assez plat, rédigé -par les disciples de M. Cousin, sous l’inspection de plusieurs évêques. -Vous voyez que le pauvre garçon paye assez cher l’honneur d’exercer une -profession libérale. - -»Un de mes oncles est député au Corps législatif; député de -l’opposition. Ce n’est pas une profession qu’il exerce; cependant, on -peut dire qu’il occupe une situation libérale. Mais croyez-vous qu’il -ne s’impose aucun sacrifice dans l’accomplissement de son mandat? Il -m’a dit souvent lui-même: - -»--Je me considère comme l’esclave de mes électeurs. Ils m’ont envoyé -au palais Bourbon pour faire de l’opposition au gouvernement; je me -fais un devoir strict de voter contre le gouvernement, lors même qu’il -a raison. Si j’avais été nommé avec l’appui de la préfecture, je me -croirais engagé d’honneur à voter pour le gouvernement, lors même -qu’il aurait tort.» - -»Dans une sphère infiniment plus modeste, je connais un brave homme -qui gagne 1,800 francs sauf la retenue, au ministère des finances. -Il compte aujourd’hui seize ans de service. Son unique occupation -consiste à copier tous les jours, d’une très-belle écriture, une -dépêche invariable. C’est une réponse aux solliciteurs qui demandent -des bureaux de tabac. Le modèle est en permanence sur le bureau de -l’employé, quoiqu’il le sache par cœur. Moi qui ne l’ai lu qu’une -fois, je l’ai gravé dans ma mémoire, comme un beau spécimen du -style administratif. Voici le texte: «Monsieur ou madame, j’ai pris -en sérieuse considération la pétition que vous m’avez adressée à -l’effet d’obtenir un bureau de tabac. Mais j’ai le regret de vous -informer que vos prétentions, d’ailleurs fort légitimes, ne sont pas -de celles auxquelles l’administration est pour le moment en mesure -de faire droit. Si toutefois il se présentait, dans un délai qu’il -m’est impossible de déterminer, une circonstance favorable que je ne -prévois pas, croyez, monsieur ou madame, que j’aurais égard aux titres -très-valables que vous avez mis sous mes yeux.» Le malheureux qui -recopie cette lettre depuis seize ans exerce une profession libérale. -Une femme, qui avait refusé deux marchands et un mécanicien de chemin -de fer, lui a apporté 6,000 francs de dot, pour pouvoir dire qu’elle -était la femme d’un employé. Les enfants sont venus, la petite dot est -mangée depuis longtemps, la femme travaille comme deux mercenaires -pour étaler un peu de beurre sur le pain sec du gouvernement, et elle -se félicite tous les jours de n’avoir épousé ni un marchand, ni un -ouvrier, mais un homme qui exerce une profession libérale. - -»La médecine, profession libérale. Je connais un jeune docteur qui, -pour se créer une clientèle à Paris, a passé trois ans de sa vie à -faire des visites de politesse et de bon voisinage chez une douzaine de -portiers. - -»L’armée, carrière libérale. Avez-vous lu _Servitude et Grandeur -militaires_ de M. Alfred de Vigny? Si vous ne l’avez pas lu, achetez-le -en sortant d’ici. C’est un des beaux livres de notre siècle. Oui, le -soldat est grand, et je crois, tout chauvinisme à part, que le soldat -français est plus grand que les autres. Nous le voyons jeter sa vie sur -les champs de bataille comme un beau joueur jette une poignée d’or. -Mais c’est là le moindre sacrifice entre tous ceux que l’État lui -demande et lui commande. Il faut qu’il fasse abnégation de ses idées, -de ses sentiments et de ses volontés personnelles; qu’il exécute avec -une humilité héroïque un commandement qui n’est jamais ni expliqué ni -motivé. Il est esclave du devoir, esclave de la discipline, esclave -de la volonté, quelquefois absurde, de son chef immédiat. Dans quel -régiment n’a-t-on pas vu un bachelier ès lettres, engagé volontaire, -obéir aveuglément à l’ordre d’un caporal illettré? Qui sait si -Napoléon, lorsqu’il fut nommé lieutenant d’artillerie, ne tomba pas -sous la coupe d’un capitaine Bitterlin? J’ai vu un jeune gentilhomme du -Jockey-Club s’engager dans la cavalerie, après quelques sottises. Il -rejoignit le dépôt à Versailles. La première fois qu’il fut de faction, -son brigadier le posta, la latte au poing, devant un cygne femelle qui -couvait trois œufs. C’était jour de grandes eaux! - -»L’Église, enfin, est de toutes les carrières libérales, celle qui -exige le sacrifice le plus absolu de notre liberté. Le prêtre renonce à -tout, même à la famille et à la patrie. Il se résigne à puiser toutes -ses idées dans un ancien livre, et à les changer du blanc au noir, à -la première injonction des supérieurs. Il se condamne à marcher les -yeux bandés, sous la férule d’un vieillard. Il s’oblige à répéter -aveuglément un mot d’ordre émané de Rome, ce mot fût-il: _Révolte!_ - ---Qui parle de révolte? interrompit Guillaume. Voilà deux hommes qui -sont bien à la question! Nous causions ici de ce pauvre Roger et de sa -rentrée prochaine à l’Opéra. - ---Nous vous avions laissés dans les affaires d’Italie! - ---Cela prouve que nous avons suivi la marche ordinaire de toutes les -conversations. Et vous? - ---Nous, reprit mon interlocuteur, nous avons procédé régulièrement -comme Socrate et son disciple. Valentin m’a demandé ce qu’on entendait -ici par une profession libérale. J’ai cherché à petits pas une -définition de la chose, et je crois la tenir enfin. Écoutez bien tous, -et toi aussi, beau Navailles; tu n’es pas de trop. Je définis les -professions libérales, celles qui nous laissent le moins de liberté et -nous donnent le moins d’argent. - -Toute l’assemblée cria au paradoxe. On accusa Socrate de me fausser -l’esprit et d’entraîner ma naïveté dans des erreurs funestes. On -m’assura que ni M. Berryer, ni M. Hébert, ni M. Dufaure, ni M. -Liouville, n’étaient réduits à l’esclavage ou à la mendicité; on me -jura que M. Velpeau, M. Huguier, M. Ricord et tous les princes de l’art -médical gagnaient magnifiquement leur vie sans obéir à personne; on -m’étourdit de mille raisonnements qui me semblèrent fort justes, sans -toutefois effacer la première impression qui s’était fixée dans mon -esprit. Et, suivant la marche ordinaire de toutes les conversations, on -conclut en disant que la rentrée de Roger serait une fête pour tout le -monde, attendu que nul artiste vivant ne jouait le drame lyrique aussi -puissamment que lui. - -Quelques heures plus tard, ma chère cousine, je dînais dans un autre -monde, chez ce négociant de qui je t’ai parlé. Le nombre des convives -était celui des sages de la Grèce, et pas un sur sept n’exerçait une -profession libérale. Le maître du logis est marchand de nouveautés. Sa -maison, assez importante, n’est après tout qu’une maison de détail. -Un marchand de soieries, M. Maillot, personnifiait le commerce de -gros: notre cher Edmond Chennevière, que tu as vu dans sa fabrique -à Elbeuf, représentait l’industrie. L’agriculture siégeait dans la -personne d’un gros fermier de la Beauce appelé M. Thirouin. La Bourse -était représentée par un coulissier dont le nom m’échappe. Ajoute à ces -messieurs un modeste voyageur du commerce, et ton cousin, qui ne sera -jamais rien, tu auras la réunion au grand complet. - -Cependant le repas fut très-gai, la conversation variée et de bonne -compagnie. Je ne sais pas de quels sujets on s’entretient dans le grand -monde, où je ne suis jamais allé; mais ce que j’entendis à la table de -M. Bonnet n’aurait pu ni scandaliser, ni ennuyer personne. On parla -peu de politique et point d’amour, mais on s’entretint beaucoup de la -littérature moderne, du théâtre, des voyages, de la chasse, de la -pêche, du jardinage, de la société d’acclimatation, de l’isthme de Suez -et de vingt autres sujets qui doivent être en tout pays le fonds de la -conversation des honnêtes gens. Cette maudite question des professions -libérales me trottait obstinément par la tête; mais j’avais fait une -trop forte école le matin pour remettre un tel sujet sur le tapis. Je -me contentai de demander à M. Thirouin si, n’étant que simple fermier, -il était content de son sort? - ---Moi, répondit-il avec un léger accent beauceron, je suis le plus -heureux des hommes. Je sème mon grain en automne, et je le moissonne en -été. J’ai une grande machine à battre qui rend trente hectolitres de -blé marchand dans une journée de dix heures. Quand ma récolte est en -sacs, je la conduis au marché d’Étampes, et je rapporte quelques bons -sacs d’écus dont la moitié au moins reste chez nous. Le reste du temps, -je vais, je viens, je lis, je chasse. Nous avons quelque cinquante -compagnies de perdrix sur la ferme et quelque cinq cents volumes à -la maison. Ma femme a des robes de soie, mes deux garçons vont à la -pension de Dourdan; lorsqu’ils seront assez grands pour que les voyages -leur profitent, je les enverrai voir l’Italie et même Constantinople, -si le cœur leur en dit. - -»Nous nous portons tous bien, nous ne devons rien à personne, nous -n’obéissons qu’à la loi, ce qui n’a rien d’humiliant. Les impositions -sont un peu lourdes, mais nous les payons de grand cœur, lorsque -c’est pour la gloire et la tranquillité du pays. Je suis du conseil -municipal, ayant de gros intérêts dans la commune, et n’ayant jamais -fait que du bien au pauvre monde. On m’a demandé pour être maire; mais, -ma foi, c’est trop d’embarras. Je n’ai nulle ambition, si ce n’est -d’avoir des fils qui me ressemblent, et qui méritent l’amitié des -voisins. Ils s’appelleront Thirouin: c’est une noblesse en Beauce; nous -sommes plus de quarante Thirouin dans le pays, dont on n’a jamais parlé -qu’en bonne part. Voilà mon opinion sur les choses de ce monde, et, -s’il y en a un autre, comme notre curé l’assure sans y avoir été, je -suppose que nous n’y serons pas plus mal traités que dans celui-ci. - -Assurément M. Thirouin ne s’exprimait pas comme un avocat; mais ni -le bonheur de cet excellent homme, ni sa philosophie, n’étaient à -mépriser. Je me retournai vers Edmond Chennevière, et je lui dis: - ---Quant à vous, je ne vous demande pas si vous êtes heureux. Je vous -ai vu dans votre famille, du vivant de votre excellent père; j’ai été -témoin du respect et de l’affection de vos ouvriers. J’ai admiré -l’immensité de votre industrie, les relations qu’elle entretient au -bout du monde, et les services qu’elle rend à notre pays. Je sais à -quel point vous êtes libre et quelle place un travail aussi important -que le vôtre laisse aux plaisirs de la vie et au développement de -l’esprit. J’ai trouvé à Elbeuf, sur votre bureau, tous les journaux et -toutes les revues de l’Europe. Lorsqu’on a démoli le Jardin d’Hiver, -à Paris, je vous ai vu l’acheter par morceaux pour le reconstruire au -fond de votre parc. Je sais que vous avez assez de loisir pour courir -de Normandie au Gymnase, lorsqu’on donne une première représentation de -M. Alexandre Dumas fils. C’est pourquoi je ne vous demande pas si vous -désirez quelque chose au monde, car vous pourriez me rire au nez. - ---Mon cher ami, répondit-il, les manufacturiers ne sont pas seuls à -jouir de cette liberté qui vous émerveille. M. Maillot ici présent -vous dira qu’il est aussi libre et aussi heureux que moi. La maison de -campagne qu’il occupe à Bougival est aussi jolie et aussi confortable -que notre maison d’Elbeuf. Sa famille se porte aussi bien que la nôtre; -son indépendance est aussi absolue et ses loisirs sont aussi nombreux. -Et la preuve, c’est qu’il prend une loge au théâtre les jours où j’y -prends une stalle, et qu’il va chasser un mois en Normandie lorsque je -viens me promener huit jours à Paris. - ---J’avoue, reprit M. Maillot, que j’aurais mauvaise grâce à me -plaindre; mais j’ai dans la maison une douzaine de jeunes gens plus -libres et plus heureux que moi. Le plus modeste est payé comme un chef -de bureau. Ils ont de l’instruction, du linge de Hollande, des habits -de chez Alfred, ou tout au moins de chez Renard, des livres et des -spectacles à discrétion, et nul souci des affaires. Le joli voyageur -que vous voyez là reçoit vingt-cinq francs par jour pour courir le -monde, comme Joconde ou comme Ulysse, et étudier les mœurs des peuples -lointains. Le trouvez-vous bien à plaindre? - ---Messieurs, interrompit le coulissier, je vous demande grâce. Le -tableau du bonheur et de la considération qui vous entoure est trop -navrant pour moi. Vous me direz que je suis bachelier comme tout le -monde, que j’ai un tailleur passable et un revenu décent, que ma -journée de travail n’est que de trois heures; que je remue des millions -tous les mois, sans autre capital que mon activité, que je contribue -puissamment à centupler la richesse de la France en la mobilisant -(passez-moi le barbarisme!), mais les vers de M. Ponsard et la prose -de M. Oscar de Vallée ont jeté sur moi une tache ineffaçable. Ces -moralistes sévères m’ont dépeint comme un malfaiteur aux yeux du monde -naïf. La justice me poursuit, la justice me traque, sans savoir que la -prospérité et la grandeur de la France sont renfermées dans mon petit -carnet. - -Cet agioteur parla longtemps, avec une sorte d’éloquence. Je ne -compris pas clairement certains passages de son discours, un surtout -qui concernait les primes de deux sous. Mais il paraissait honnête et -convaincu, et sa parole ne laissa pas que de m’émouvoir un peu. La -conversation devint générale; je remarquai avec plaisir que le voyageur -du commerce s’exprimait beaucoup plus élégamment que le célèbre Alcide -Jollivet, de M. Alexandre Dumas. Dans ce siècle où l’amélioration des -races est le rêve de tous les bons esprits, il me semble que la race -des commis voyageurs s’est améliorée plus que toutes les autres. - -Finalement, ma chère cousine, comme mon idée du matin ne cessait de me -tracasser, je pris la liberté de porter un toast, et je dis: - ---Messieurs, je bois à l’agriculture, à l’industrie et au commerce, qui -sont, à mon avis, les trois professions les plus libérales. Libérales -parce qu’elles laissent à l’homme toute la liberté de ses idées, de -ses sentiments et de ses actions; libérales aussi parce qu’elles -récompensent avec libéralité le travail de l’homme. - -Il faut le dire, pour mon excuse, que j’avais pris un demi-verre de vin -de Champagne Aubryet, moi qui n’en bois jamais. - - - - -VII - -LA MÉDECINE DE FANTAISIE - - Le parrain de Madeleine vient à Paris pour ses rhumatismes.--Je - le conduis chez un médecin qui n’exerce pas la médecine.--Opinion - du parrain sur le corps médical.--Il songe à se mettre - entre les mains d’un homœopathe.--Opinion de mon ami sur - l’homœopathie.--Erreur d’Hahnemann, qui croit s’être donné une fièvre - intermittente.--_Similia similibus curantur._--Dangers terribles qui - suivraient l’application de ce principe.--Aussi, les homœopathes se - gardent-ils de l’appliquer.--Système de l’atténuation.--Le médicament - supprimé.--On le remplace par une sorte de fluide impondérable: un - peu de _je ne sais quoi_ pilé et délayé.--Je prends la défense de - l’homœopathie.--Cures incontestables.--Guérison de la jeune femme - empoisonnée.--Effets du régime homœopathique.--Conversion de plusieurs - médecins allopathes.--Apothéose. - - - Ma chère cousine, - -Ton parrain m’est venu voir aujourd’hui avec son fameux rhumatisme. -Il souffre cruellement, le pauvre homme, et il ne serait pas fâché de -guérir une bonne fois. Sa préoccupation m’a paru toute naturelle, et -je l’ai conduit chez un jeune savant de mes amis, le docteur Tripier, -qui étudie l’art de guérir et qui ne l’exercera jamais. Au lieu de -poursuivre la clientèle, il s’adonne à la recherche de la vérité, et -tout me porte à croire qu’il signera plus de livres que d’ordonnances. - -Dans l’escalier du docteur, je saluai son maître, M. Claude Bernard, -un des plus grands hommes de notre siècle. Encore un médecin qui n’a -jamais ordonné de lavement à personne; mais il a fait à lui seul une -révolution dans la science physiologique. - -Mon ami me reçut devant une table où il corrigeait des épreuves. Je lui -présentai ton parrain, qui crut devoir prononcer un petit discours. - ---Monsieur le docteur, lui dit-il, j’ai fait usage de tous les remèdes -et je ne m’en porte que plus mal. M’est avis que les médecins font -exprès de prolonger nos maladies pour l’argent qu’ils gagnent sur nous. -Mais, puisque vous connaissez Valentin et que vous allez me soigner -gratis, il est sûr et certain que vous me guérirez en un rien de temps, -afin d’être plus tôt débarrassé de moi. - -Le docteur ne s’offensa point de cette impertinente naïveté, assez -commune chez les malades d’une certaine classe. Il promit à ton -parrain, sinon de le soigner lui-même, au moins de le mettre entre -les mains d’un homme spécial qui le guérirait, pour rien, s’il était -guérissable. - ---Puisque vous êtes si obligeant, reprit le bonhomme, et que vous avez -des médecins au service de vos amis, je vous demanderai de préférence -un somnambule ou un homœopathe. J’en ai assez, de vos docteurs à la -douzaine. Je connais leurs rubriques, et il y a beau temps que je n’y -crois plus. Ils se trompent neuf fois sur dix et vous soignent pour le -poumon quand c’est le foie qui est malade; tandis qu’un somnambule, -ayant la double vue, vous lit dans l’intérieur du corps comme si vous -étiez de verre. Ils vous abîment de cataplasmes, de saignées, de -sangsues et de drogues amères, tandis qu’un homœopathe guérit toutes -les maladies avec trois grains de sucre dans une cuillerée d’eau pure. - ---Tranchons le mot, répliqua mon ami: vous éprouvez le besoin de vous -jeter dans les bras des charlatans? - -Je me récriai à mon tour contre un jugement si sévère. Ce n’était pas -que j’eusse une confiance illimitée dans la double vue des somnambules; -mais l’homœopathie, au moins, mériterait plus de respect. C’est une -science comme toutes les autres; ses lois découlent logiquement d’un -principe vrai ou faux qu’il est permis de discuter, mais qu’il est -inconvenant de tourner en ridicule. D’ailleurs, l’homœopathie est à la -mode, et les gens riches de Paris m’ont raconté les cures merveilleuses -de leur homœopathe. Enfin, je connais des médecins de cette école qui -sont de fort honnêtes gens et des hommes de beaucoup d’esprit. - -Ton parrain appuya mon dire, et mon ami le docteur vit bien qu’il ne -pourrait nous convaincre que par de bonnes raisons. - ---L’homœopathie, nous dit-il, est une plaisanterie fondée sur une -hypothèse. Un fou sincère appelé Hahnemann, ayant pris du quinquina, -crut s’être donné une fièvre intermittente. Il en conclut assez -précipitamment que le quinquina coupe la fièvre chez ceux qui l’ont et -la donne à ceux qui ne l’ont pas. Bientôt il généralisa sa conclusion -et établit en principe que tous les poisons qui donnent la colique -sont des remèdes contre la colique; que tout médicament donne les -maladies qu’il guérit et guérit les maladies qu’il donne; provoque ou -fait cesser, suivant le cas, les mêmes symptômes. Avez-vous mal à la -tête, prenez les remèdes les plus propres à donner un mal de tête. Vous -toussez à rendre l’âme, cherchez les irritants les mieux conditionnés -pour vous faire tousser. A cette condition, vous serez guéri, et vous -vous prosternerez devant le principe de l’école homœopathique: _Similia -similibus curantur_. - -»Malheureusement, il est douteux que le quinquina donne la fièvre -intermittente; il est douteux que l’opium éveille un homme endormi; -il est douteux que le café apaise l’irritation des nerfs; il est -douteux que la saignée fortifie les anémiques et que le homard guérisse -l’indigestion. Si Hahnemann et ses élèves avaient appliqué franchement -à leurs malades le _similia similibus_, le monde aurait été un champ -de carnage. Une expérience mal faite, une conclusion précipitée et un -principe arbitraire auraient dépeuplé le globe avec plus de succès -que l’ambition de cinquante Alexandres. Bientôt l’État, gardien de -la vie des citoyens, aurait pris des mesures contre les destructeurs -homœopathes: on les aurait détruits à leur tour; les préfets auraient -ordonné des battues, et ces pauvres médecins de fantaisie, victimes à -leur tour de la méprise d’Hahnemann, se seraient vu traquer comme des -bêtes fauves, au lieu de gagner cent mille livres de rente. - -»Ils aimaient mieux les cent mille francs de rente, et voici ce qu’ils -ont imaginé. Ils ont écrit sur l’enseigne de leur boutique le célèbre -_similia similibus_. C’est latin, c’est joli, c’est harmonieux, c’est -nouveau et paradoxal, c’est un principe, peu démontré, j’en conviens; -mais qui a une bonne physionomie de principe. On attire plus de -badauds avec un principe douteux qu’avec le sens commun tout bête et -tout naïf. Mais, comme on n’en voulait qu’à la bourse des malades et -nullement à leur vie, on a préparé les médicaments suivant une formule -inoffensive qui atténuait fort les dangers de ce _similia similibus_. - -»A-t-on reconnu chez un malade tous les symptômes analogues à ceux -que produit l’empoisonnement par l’arsenic, c’est par l’arsenic -qu’il le faut traiter, en vertu du _similia similibus_. Mais, si -l’homœopathe administrait le médicament à forte dose ou seulement à -dose raisonnable, les magistrats l’accuseraient d’avoir porté de l’eau -à la rivière. L’intérêt du malade et le sien lui commandent de procéder -par atténuation. - -»Il prend cinq centigrammes d’arsenic qu’il broie avec cinq grammes -de sucre de lait. _L’opération doit durer une heure, partagée en six -fois: six fois six minutes de broiement et six fois quatre minutes de -frottement._ Première opération. - -»Sur cette poudre, qui contient l’arsenic dans la proportion d’un pour -cent, on prélève cinq centigrammes qu’on broie de la même manière, -avec cent fois leur poids ou cinq grammes de sucre de lait. Deuxième -atténuation. - -»Cinq centigrammes de cette poudre ne renferment plus qu’un -dix-millième d’arsenic, ou cinq millionièmes de gramme. On les -broie soigneusement avec cent fois leur volume de sucre de lait, et -l’on fabrique ainsi la poudre de troisième atténuation, poudre au -millionième d’arsenic, précisément aussi riche en poison que les -eaux du mont Dore. Les eaux du mont Dore se boivent sans danger; la -troisième atténuation des homœopathes pourrait donc se manger à la -cuiller. - -»Mais ils ne s’en tiennent pas là, ces opérateurs prudentissimes: ils -poursuivent leur ouvrage jusqu’à la trentième atténuation! La manière -de procéder change un peu, car les bras d’Hercule ne suffiraient pas à -écraser tant de sucre. On remplace le mortier par un flacon, le sucre -de lait par de l’alcool, et les coups de pilon par des secousses. Après -chaque opération, on conserve une seule goutte de liquide arsénieux -pour servir à l’opération suivante, et l’on secoue sur nouveaux frais. -Combien pensez-vous qu’il reste d’arsenic dans la trentième atténuation? - ---Dame! répondit ton parrain, autant qu’il y en a dans ma soupe ou dans -le lait de nos vaches, c’est-à-dire pas du tout. - ---Mais alors, repris-je à mon tour, qu’est-ce que les homœopathes -administrent à leurs malades? - ---Des frottements et des secousses. Ils en conviennent de bonne foi, -lorsqu’on leur serre le bouton. «Les substances médicinales, dit -Hahnemann, ne sont pas des matières mortes dans le sens vulgaire -qu’on attache à ce mot. Leur véritable essence est dynamique, au -contraire; c’est une force pure, que le frottement, exercé à la manière -homœopathique, peut exalter jusqu’à l’infini...» Jahr et Catellan ont -développé cette théorie mystico-pharmaceutique: «La vertu réelle, -disent-ils, se trouve à un état plus ou moins latent, et ne saurait -être mise en activité que par la _destruction_ de la matière primitive -et l’addition d’une autre substance qui, en qualité de simple véhicule, -reçoit la vertu développée et la transmet à l’organisme.» Et tenez! -voici qui est plus fort: «Une goutte de médicament versée dans le lac -de Genève n’en fera jamais une atténuation homœopathique, quoique la -proportion dans laquelle cette goutte est au lac soit loin d’être une -fraction aussi petite que celle à laquelle se trouve le médicament dans -la trentième atténuation.» - ---Parbleu! dis-je à mon ami, si le médicament est expulsé ou détruit -avec tant de soin avant d’être donné au malade, que faisons-nous du -_similia similibus_? Pourquoi l’honnête Hahnemann s’est-il exténué à -établir un principe douteux, puisqu’il n’en tire aucune conséquence? -Avait-il besoin de démontrer que l’opium réveille les endormis,--_opium -facit vigilare_,--lorsqu’il administre à son malade des frottements en -globule et des secousses en bouteille, sans aucun atome d’opium? Le -père de l’homœopathie ressemble fort à un entrepreneur qui jetterait -en terre des fondations énormes et bâtirait sa maison à côté. Il me -rappelle encore ce généalogiste naïf qui veut prouver que Jésus-Christ -descend d’Abraham. «Abraham, dit-il, engendra Isaac, Isaac engendra -Jacob, Jacob engendra Juda,» et ainsi de suite durant quarante et une -générations, pour aboutir à saint Joseph, qui ne fut point le père de -Jésus-Christ. Que faisons-nous du _similia similibus_? - ---L’enseigne de la boutique. - ---Tout ça est bel et bon, dit ton parrain. Je comprends, messieurs les -docteurs, que cette boutique-là fait concurrence à la vôtre et que vous -ne seriez pas fâchés de la fermer. Je veux bien croire, puisque vous -le dites, que les homœopathes ne vendent pas en français les denrées -qu’ils annoncent en latin. Mais toujours est-il qu’ils guérissent -quelquefois leurs malades, et des malades, ne vous en déplaise, que -vous aviez médicamentés sans les guérir. Qu’on me donne de l’arsenic -ou de l’opium, ou des frictions en bouteille, je m’en moque comme de -Colin Tampon. La grosse affaire pour un malade est de recouvrer la -santé. - ---Mon cher monsieur, répondit le docteur, je suis trop juste pour nier -les miracles de l’homœopathie. Si vous alliez aujourd’hui soumettre vos -rhumatismes à un disciple d’Hahnemann; s’il vous présentait gravement -et solennellement une cuillerée d’eau claire; s’il vous disait d’un -ton d’infaillibilité pontificale: _Buvez, et vous serez guéri!_ vous -boiriez, mon cher monsieur, et vous seriez, sinon guéri pour toujours, -du moins soulagé pour un temps. J’ai dit que l’homœopathie n’avait -rien à démêler avec la raison; mais je n’ai pas nié son influence -sur l’imagination des hommes. La raison et l’imagination sont deux -facultés distinctes, comme vous savez. L’une repousse obstinément les -miracles, l’autre en fait de temps à autre. Tout allopathe que je suis, -j’ai administré souvent des pilules de mie de pain que j’avais soin -d’annoncer comme un médicament très-actif. L’effet était plus ou moins -violent, suivant l’imagination du malade: foudroyant quelquefois, mais -jamais nul. Les préparations homœopathiques ont précisément la même -vertu que les pilules de mie de pain. - -»Une jeune dame de ma connaissance, à la suite de quelques chagrins -domestiques, s’empoisonna homœopathiquement. Elle ouvrit un flacon de -strychnine que son médecin lui avait confié avec les recommandations -les plus sévères: poison terrible, renforcé à coups de pilon, multiplié -par une série incalculable de frottements et de secousses; en un mot, -trentième atténuation! Elle en but la moitié, bien convaincue que le -tout suffirait à tuer un régiment de cavalerie, hommes et chevaux. -Lorsque j’arrivai chez elle, elle se mourait tout de bon: l’imagination -des femmes est si vive! Je me fis raconter toutes les circonstances -du suicide, j’examinai le flacon, je lus le nom du pharmacien, et -je partis d’un grand éclat de rire. Ma gaieté étonna la malade, non -sans la rassurer un peu. Je lui expliquai en quelques mots la nullité -absolue des préparations de ce genre, et, pour ajouter à mon discours -une péroraison sans réplique, je bus d’un trait la prétendue strychnine -qui restait dans le flacon. Dès ce moment, les symptômes morbides -s’évanouirent, la malade se sentit mieux, puis tout à fait bien. Elle -fit un bout de toilette, me retint à dîner, et mangea de grand appétit. - -Cet exemple ébranla profondément la confiance de ton parrain. Quant -à moi, j’avais entendu trop souvent l’éloge de l’homœopathie pour me -rendre à la première sommation. - ---Mon cher ami, dis-je au docteur, tous m’accorderez au moins que -les homœopathes ont inventé un régime admirable et qui vaut tous les -médicaments du monde? - ---Leur régime est excellent, répondit-il; c’est le même que nous -prescrivons à nos malades de temps immémorial. J’avoue cependant -qu’ils ont un avantage sur nous: on leur obéit aveuglément. Si je -vous recommandais deux ou trois heures de repos horizontal dans -l’après-midi, je n’aurais pas assez d’autorité pour faire passer ma -prescription avant vos plaisirs ou vos affaires. Vous discuteriez -l’ordonnance, car la médecine allopathique admet fort bien la -discussion. Vous connaissez plus ou moins nos médicaments; ils vous -sont assez familiers pour que vous ne craigniez pas de les traiter sans -façon. - -»Un homœopathe vous prescrira: «Déjeuner à dix heures, au moment où -les globules de la veille ont cessé d’agir; prendre un globule à -midi, se coucher une demi-heure après et rester au lit jusqu’à quatre -heures, pour que l’effet du globule pris à midi ne soit pas perverti.» -L’ordonnance ainsi prescrite sera fidèlement exécutée. Vous resterez au -lit, par respect pour ce médicament extraordinaire et mystérieux. Ce -que vous auriez refusé à la raison, à la logique, à l’expérience, vous -l’accorderez sans marchander à la pilule de mie de pain. - -»Grâce au régime, qui est un plus grand médecin que tous les docteurs -du monde, l’homœopathie obtient des succès légitimes, dans la classe -aisée des grandes villes. Elle sait contraindre au repos, à l’exercice -ou à la sobriété ceux que l’activité, l’inertie ou l’abus des plaisirs -expose à mille indispositions. Mais le pauvre, lorsqu’un accident ou -une vraie maladie le met sur le flanc, n’a rien à démêler avec les -prescriptions homœopathiques. Lorsqu’un couvreur tombe d’un toit, -lorsqu’un paludier prend les fièvres, lorsqu’un moissonneur est -foudroyé par le soleil, on court au médecin et non à l’homœopathe. Ces -messieurs ont pourtant inventé la saignée homœopathique. - ---Qu’est-ce que c’est que ça, demanda ton parrain, une saignée -homœopathique? C’est comme qui dirait une piqûre de puce... - ---Qui vous ajouterait du sang, au lieu de vous en ôter? Non, c’est un -globule aussi inoffensif que les autres, car il faut avouer que les -homœopathes ne font de mal à personne. Mais, si le malheur veut jamais -que vous soyez frappé d’apoplexie, je ne vous conseille pas de vous -faire saigner homœopathiquement. - ---Mais enfin, dis-je à mon ami, si l’homœopathie était impuissante à -traiter les maladies véritables, si elle ne guérissait que les _bobos_ -sans gravité, si tout le bruit qu’on a fait autour de cette prétendue -science ne servait qu’à produire une hausse énorme sur les pilules de -mie de pain, verrait-on un si grand nombre de docteurs passer avec -armes et bagages dans le camp des homœopathes? Je comprends que l’homme -du monde, animal d’ailleurs simple et niais, se laisse mystifier par -une prétendue science; mais qu’une multitude de savants y soient pris, -voilà ce qui me paraît plus difficile à digérer. - ---Il est certain, répondit le docteur, que l’homœopathie a fait, dans -les derniers temps, des recrues assez nombreuses. Beaucoup de médecins -se convertissent journellement à cette absence de doctrine. Dirons-nous -que ces catéchumènes appartenaient à l’élite du corps médical? Je le -veux bien, par politesse. Dans tous les cas, vous serez moins étonné du -nombre des nouveaux convertis, si vous me permettez une observation et -une citation. - -»La médecine est à la fois une science et un art. Elle exige -non-seulement des études longues et sérieuses, mais une application -quotidienne, un travail assidu, une lutte perpétuelle contre un ennemi -plus changeant et plus insaisissable que Protée. Il faut que le -médecin ajoute incessamment à son bagage acquis les découvertes de la -science moderne. Il faut que tous les jours, au chevet des malades, il -exerce son diagnostic à deviner la cause cachée des effets visibles et -à remonter jusqu’aux sources du mal. C’est un métier pénible, inquiet, -plein de fatigues, de soucis et d’angoisses. Moi qui vous parle, je -n’ai pas eu le courage de me mettre en chemin. Je me suis arrêté ici, -et je casse des pierres sur la route où marchent mes confrères. - -»Mais l’homœopathie, qui n’est pas une science, n’exige aucune étude -spéciale. C’est une industrie facile, à la portée de tout homme qui -sait lire et écrire. L’anatomie, la physiologie, le diagnostic, -chimères! Un homœopathe débarque chez un malade qu’il n’a jamais vu: il -ouvre les yeux; il observe un, deux, trois, quatre symptômes apparents, -visibles à tout le monde. Il ouvre un petit livre où les symptômes -sont numérotés et correspondent à certains médicaments, et voilà -l’ordonnance toute faite. Ne lui demandez pas d’où vient le mal ni même -qui il peut être: avalez ces globules et priez Dieu qu’il vous rende la -santé. - -»Si vous croyez que j’exagère en disant que l’observation des malades -est aussi inutile à l’homœopathie que l’étude des maladies, lisez ce -passage d’Hahnemann: - -«Il est difficile d’exaucer le vœu que beaucoup de personnes m’ont -adressé, de mettre sous les yeux du public quelques exemples de -guérisons homœopathiques, et l’on y parviendrait, que le lecteur -n’en retirerait pas une grande utilité... Chaque cas de maladie non -miasmatique étant individuel et spécial, ce qui le distingue de tout -autre cas lui est également propre, n’appartient qu’à lui et ne peut -servir de modèle au traitement à suivre dans d’autres cas.» - -»Jahr a pris soin de rédiger une table alphabétique où les symptômes et -les médicaments sont rangés comme les chiffres d’une table de Pythagore -ou les heures d’un itinéraire des chemins de fer. «Cette table,» -dit-il, «pourra être utile au praticien. En la détachant du volume, -il pourra l’annexer à son cahier de notes et la consulter facilement -pendant qu’il écrira son ordonnance.» - -»Comprenez-vous maintenant qu’un assez grand nombre de médecins -aient embrassé l’industrie homœopathique? Si l’on ouvrait un nouveau -boulevard aux portes de Paris, un boulevard bien pavé, bien ombragé, -bien balayé; si l’administration paternelle de la ville offrait la -table, le logement et des rentes à tous ceux qui consentiraient à se -promener là sans rien faire, croyez que la promenade nouvelle serait -plus fréquentée que la grande allée du bois de Boulogne, et qu’on y -rencontrerait des médecins par douzaine. - ---Mais, dis-je à mon ami, pour vous exprimer si librement sur vos -confrères, il faut que vous n’ayez pas l’esprit de corps. - ---Mais, répondit-il, l’esprit de corps me condamnerait à prendre la -défense de tous les docteurs, même lorsqu’ils se font montreurs de -somnambules. Je vous mènerai chez une somnambule, un de ces quatre -matins, et vous verrez de bien autres jongleries. - ---Attendez! m’écriai-je en l’interrompant; ce que vous m’avez dit des -homœopathes me paraît fort instructif. Je veux l’écrire à ma cousine. - ---Parbleu! mon cher ami, votre cousine aura la primeur de mon -livre; car j’écris, depuis tantôt huit jours, ce que je vous ai dit -aujourd’hui. - - - - -VIII - -LE JURY - - Deux procès récents.--Utilité des journaux.--La magistrature et - le jury.--Contradiction évidente.--Comment le même accusé peut-il - être à la fois innocent et coupable?--Je voudrais bien concilier - le différend.--Difficultés de l’entreprise.--Rencontre d’un homme - du bon temps.--Son opinion sur les verdicts prononcés par douze - bourgeois.--Regrets du passé.--La gloire d’un magistrat.--Onze têtes - en un an!--Abolition du jury.--Prompte expédition de la justice.--Je - réclame.--La vindicte.--La peine.--Le droit de légitime défense.--Une - loi qui n’est pas encore votée.--Traitement de l’hydrophobie. - - - Ma chère cousine, - -Puisque ton père est abonné à un journal, tu connais mademoiselle -Léonie Chéreau et mademoiselle Angélina Lemoine comme si tu avais été -en pension avec elles. Vivent les journaux! ils forment la jeunesse -des deux sexes et lui épargnent l’humiliation d’ignorer quelque chose. -Nous avons bien quelques chefs de famille qui voudraient retarder -l’instruction de leurs enfants. Ces encroûtés ont soin de cacher la -gazette, lorsqu’elle raconte un crime infâme ou simplement un procès -scandaleux. Précaution fort inutile. Huit jours après, la gazette sort -de son trou. Ce n’est plus qu’un vieux papier sans fraîcheur, sans -intérêt et sans danger, du moins à ce qu’on pense. On l’emploie à -couvrir des livres d’étrennes, à envelopper des poupées. Et les petites -filles de douze ans, après avoir admiré la poupée ou regardé les -images, vont dans un coin lire le vieux journal et faire connaissance -avec mesdemoiselles Lemoine et Chéreau. - -Toi qui n’as plus douze ans, tu as lu sans te cacher le procès de -ces deux héroïnes. Tu les as vues arrêtées, interrogées, mises en -accusation par d’honorables magistrats qui les croyaient coupables; -puis renvoyées des fins de la plainte et rendues à la liberté sur -la déclaration de quelques honorables bourgeois qui les trouvaient -innocentes. - -Tu t’es peut-être demandé, comme moi-même, par quel miracle un accusé -pouvait être criminel aux yeux des magistrats et innocent aux yeux des -bourgeois. - -Un enfant est volé dans un jardin, ou brûlé dans une cheminée. Toute -la magistrature entre en campagne; la police, la gendarmerie et tous -les instruments de la loi sont employés à la recherche du coupable. -On met la main sur une personne qui pourrait bien... qui doit avoir -commis le crime. Un magistrat la fait arrêter, parce qu’il la croit -coupable. Un juge d’instruction, autre magistrat, l’interroge et la -trouve coupable. La chambre du conseil se réunit et la juge coupable. -La chambre des mises en accusation vient ensuite, pense qu’elle -est coupable et la renvoie devant la cour d’assises. Là, un haut -fonctionnaire de la magistrature, le procureur général, vient lire un -acte très-clair et très-bien rédigé, où l’on a réuni en un faisceau -terrible toutes les preuves de la culpabilité. Un avocat général, -orateur éloquent, dit à douze bourgeois pris au hasard dans le pays: -«Voici une femme coupable, et, si vous déclarez le contraire, il -faudrait voiler la statue de la Justice!» On produit des témoins qui -tous, sans hésiter, déclarent que l’accusée est coupable. Enfin, pour -dernier argument, l’accusée elle-même, découvrant son visage baigné de -larmes, avoue qu’elle est coupable. Là-dessus, les douze bourgeois, -pris au hasard, se retirent dans la chambre des délibérations, -débattent la question, posément, de sang-froid, sans se presser, et -viennent déclarer sur leur conscience, à la face de Dieu et des hommes, -que l’accusée n’est pas coupable. - -Voilà, ma chère cousine, une étrange contradiction! Mais le public ne -s’en étonne plus, parce qu’il la voit tous les jours. Cent fois dans -une année, et plus souvent peut-être, le jury renvoie innocents ceux -que la magistrature avait amenés coupables. Que faut-il conclure de là? - -Faut-il dire que mademoiselle Léonie Chéreau, par exemple, avait été -méchamment et injustement accusée par le corps le plus intègre et le -plus honorable de notre pays?--Non, cent fois non. Une hypothèse si -monstrueuse révolte à la fois le bon sens et la conscience. - -Mais, si les magistrats avaient raison, le jury était donc dans son -tort? - -Dirons-nous que douze Français de la classe moyenne, doués d’une -intelligence moyenne, pourvus d’une instruction moyenne et semblables -en tout point à la majorité de la bourgeoisie française, ont fermé les -yeux à l’évidence la plus éclatante et répondu à l’accusée qui avouait -sa faute: «Ma chère enfant, vous vous calomniez vous-même!»--Non. -Lorsqu’un fait est évident aux yeux des magistrats, des témoins, du -public et de l’accusé, il ne saurait être douteux aux yeux du jury. - -Est-il permis de supposer que le jury, parfaitement édifié sur le -fait, a prétendu trancher un point de droit? Auquel cas, son verdict -pourrait se traduire comme il suit: «Il est certain que l’accusée a -volé un enfant à sa mère ou assassiné son propre enfant; mais le rapt -d’un petit innocent de trois mois, ou le meurtre commis sur la personne -d’un pauvre _baby_ qui ne demandait qu’à vivre, ne sont pas des actes -coupables: donc, l’accusée est innocente.»--Non. Il n’y a pas douze -hommes en France, il n’y en a pas un seul qui ait le sens moral assez -perverti pour émettre une telle proposition. - -Reste enfin une dernière hypothèse. L’accusée avait un avocat. Un -homme jeune, éloquent, passionné, a jeté le manteau de sa rhétorique -sur un crime trop évident. Les jurés éblouis ont perdu le sens du -vrai, le sens du juste; ils ont cédé à l’influence de cette parole -éblouissante qui les fascinait tous, et l’acquittement s’en est -suivi.--Non. J’admire sincèrement le barreau, cette dernière tribune. -J’ai deux mains pour applaudir les grands maîtres de l’éloquence -judiciaire, qu’ils s’appellent Dufaure ou Chaix-d’Est-Ange, Léon Duval -ou Lachaud. Mais ils auront beau nous jeter de la poudre aux yeux, ils -ne m’aveugleront jamais à tel point que je ne distingue plus dans un -petit coin du ciel ces deux étoiles fixes: la justice et la vérité. - -Nous voilà bien embarrassés, ma pauvre cousine. La magistrature a -raison, c’est bien certain. Mais je n’aimerais pas à condamner le jury, -qui ne condamne personne. - -Nos magistrats se plaignent du jury. Ils l’accusent d’entraver l’action -de la justice criminelle. On prétend même qu’ils n’ont pas hésité à le -gourmander directement en 1859. Les parquets, les tribunaux, les cours -obéissent à leur conscience en poursuivant le coupable. Le jury obéit à -sa conscience en ouvrant une petite porte qui donne sur la campagne; et -le coupable est sauvé. Il y a donc une sorte de conflit permanent entre -la conscience des magistrats et la conscience du jury. Comment sortir -de là? Comment pacifier l’application des lois et la distribution de la -justice? - -J’ai soumis cette affaire à notre excellent marquis de Contreville, -un soir que je l’avais rencontré au Théâtre-Français. Tu connais le -vieillard: il adore le progrès, mais il le caresse à rebrousse-poil. -C’est un de ces hommes d’ordre qui voudraient reprendre les biens -nationaux, abroger le Code civil, rétablir le droit d’aînesse, relever -la religion d’État, et mettre la France à l’envers. Les échafauds de 93 -lui inspirent une si profonde horreur, qu’il voudrait ressusciter tous -les jacobins pour leur couper la tête. C’est un tigre de modération. - -Aux premiers mots que je hasardai sur la question du jury, le bonhomme -me coupa la parole. - ---Votre jury, me dit-il, est une institution de la démagogie. Lorsque -la France était gouvernée par ses rois, il aurait fait beau voir que -douze faquins, sortis on ne sait d’où, vinssent dérober un homme à la -justice! Les magistrats étaient maîtres chez eux, d’autant plus qu’ils -avaient payé leurs charges. Dès qu’ils jugeaient à propos de donner un -homme à pendre, il fallait, bon gré mal gré, que le drôle fût pendu. -Si vous lisez jamais l’histoire de ma maison, vous verrez que mon -arrière-grand-oncle, Agénor de Contreville, procureur général (comme on -dit aujourd’hui) près la cour de Rouen, eut la glorieuse satisfaction -d’obtenir onze têtes en l’an de grâce 1724. Aucun magistrat n’a -remporté pareille victoire depuis la sotte invention du jury! - -La gloire et les victoires de l’illustre Agénor provoquèrent chez moi -une petite grimace. - ---Monsieur, dis-je au marquis avec tout le respect que je devais à son -âge, je n’ai pas connu les magistrats de l’ancien régime; mais j’ai -l’honneur de rencontrer quelquefois des juges, des conseillers et même -des procureurs généraux. Ils sont tous gens du meilleur monde et du -plus noble caractère, esclaves de leur devoir, si pénible qu’il soit, -mais incapables de regarder un arrêt de mort comme une victoire et de -se glorifier du malheur d’autrui. - ---Morbleu! reprit le vieillard, vous me la baillez belle! Il y a -pourtant de quoi se vanter, et surtout dans le siècle où nous vivons. -Jamais il n’a été plus malaisé, ni partant plus glorieux, d’exercer -la vindicte publique. Les coquins sont assez retors pour qu’un juge -d’instruction ait le droit de crier victoire lorsqu’il a saisi la -preuve ou arraché l’aveu d’un crime. Les avocats sont assez bavards -pour que le ministère public ait le droit de triompher le jour où -il leur a rivé leur clou. Le jury est assez bête, assez poltron, -assez veule, pour que la cour ait le droit de se frotter les mains -lorsque la Providence, une fois par hasard, lui permet d’appliquer un -bon arrêt sur un bon verdict! Il est certain que les acquittements -absurdes qui se publient tous les jours sont des défaites pour le juge -d’instruction, pour le ministère public, et même pour la magistrature -assise. Expulsez les douze bourgeois qui se sont introduits en 91 -ou 92 dans nos cours d’assises; la justice ira d’un autre train! -Lorsqu’une affaire arrivera devant la cour après avoir passé devant le -juge d’instruction, la chambre du conseil et la chambre des mises en -accusation, on saura d’avance que l’homme n’est pas un innocent, et -l’on fera en un tour de main ce qui reste à faire. - ---Prenez garde! répliquai-je à mon tour. Vous m’en direz tant que -je vais adorer le jury. Ce grand mot de vindicte publique qui -vous est échappé tout à l’heure ne me paraît ni très-juste, ni -très-philosophique. La société ne se venge pas. Si le public affichait -une rancune qui déshonore les simples particuliers, j’en rougirais pour -lui. - ---La société ne se venge point, soit; mais elle punit: c’est un devoir -pour elle. - ---Je ne sais pas même si l’on peut dire qu’elle punit. La théorie des -peines et des récompenses est bien usée. Elle se fonde sur le libre -arbitre et tout un système de philosophie qui a fait son temps. Nos -lois pénales sont brodées sur ce vieux canevas, qui se déchire un peu -tous les jours. On commence à comprendre que si tel homme a commis tel -crime, c’est parce qu’il avait le cerveau fait de telle façon, qu’il -a été élevé à telle école, qu’il s’est trouvé dans telle ou telle -nécessité, et qu’il ne dépendait pas de lui d’être meilleur, ni mieux -élevé, ni plus riche. - ---Ainsi, mon jeune ami, lorsqu’un misérable a tué son père et sa mère, -la société n’a pas le droit de le punir? - ---Elle a le droit de se protéger elle-même et d’enfermer sous triples -verrous tout homme qui a montré qu’il était capable de nuire. C’est -le droit de légitime défense, et vous remarquerez, s’il vous plaît, -que la magistrature et le jury s’accordent toujours sur ce point. -Lorsqu’un accusé, par son maintien, par ses réponses, ou par quelques -particularités de son crime, a prouvé qu’il était un animal féroce -ou dangereux, le jury se fait un devoir de le séparer du monde. -Mais qu’une pauvre fille égarée, qu’un malheureux, entraîné par des -circonstances fatales, viennent s’asseoir au banc des accusés; s’il est -bien démontré que leur âme est guérie, qu’il n’y a plus de danger à les -laisser libres et qu’ils ne nuiront plus à personne, le jury leur dit: -allez en paix, et ne péchez plus! Il fait ce que nous ferions tous, -nous qui n’avons pas pour profession et pour habitude de rechercher -le crime et de le punir; il pardonne. Les juges du bon temps ne -pardonnaient pas. Ils représentaient l’austérité inflexible de la loi; -le jury personnifie la sensibilité publique. - ---Eh! c’est précisément ce que je blâme. - ---Comment l’entendez-vous? - ---Lorsqu’il s’agit de décider les questions de vie ou de mort, -d’honneur ou d’infamie, de liberté ou de galères, il est absurde de -confier à la sensibilité des hommes le rôle austère qui n’appartient -qu’à la raison. Ignorez-vous qu’un avocat un peu éloquent sait -aveugler le jury par les larmes, au point de lui ôter le discernement -du vrai? N’avez-vous pas entendu dire que le chef du jury, pour peu -qu’il sache tourner une période, entraîne tous ses collègues après -lui? Les moindres passions, les intérêts les plus frivoles exercent -une influence toute puissante sur l’esprit des jurés. Ainsi, l’on a -remarqué depuis longtemps qu’ils étaient impitoyables pour le vol et -pleins d’indulgence pour l’infanticide. Question d’intérêt, mon cher -monsieur! Le juré a peur d’être volé, et il a dépassé l’âge où il -pourrait mourir victime d’un infanticide. - ---Pouvez-vous croire qu’un intérêt si mesquin...? - ---Soit, laissons l’intérêt de côté. Aussi bien, c’est de la sensibilité -qu’il s’agit. Sur ce chapitre, vous me trouverez inébranlable comme un -roc, et flanqué de raisons sans réplique. J’ai vu paraître devant le -jury un jeune villageois, sans antécédents judiciaires, prévenu d’avoir -quelque peu violenté une paysanne de sa commune. Il avouait sa faute -et s’offrait à la réparer; sa victime acceptait la réparation avec une -joie visible; les parents de la jeune fille retiraient leur plainte et -suppliaient le jury de leur laisser un gendre; le ministère public, -qui ne s’attendrit pas souvent, désarmait ses batteries et remettait -l’affaire à la discrétion du jury. Malheureusement l’accusé avait une -figure ingrate. Le jury en fut frappé et le condamna, pour sa figure, à -six ans de réclusion! - -On apporte devant le jury un enfant de dix ans, maltraité cruellement -par son père et sa mère. La langueur du pauvre petit, sa voix dolente, -les ecchymoses, les cicatrices, les blessures dont ce faible corps -est couvert excitent la compassion du jury. A la vue des parents -dénaturés qui ont fait tout ce mal, la pitié se tourne en colère. On -refuse aux accusés le bénéfice des circonstances atténuantes, et les -voilà condamnés à la peine de mort. Croyez-vous que le jury les eût -punis aussi cruellement si l’enfant avait péri quinze jours avant -les assises? Non, car il aurait jugé le crime sans passion: c’est le -spectacle du mal présent qui a excité si vivement leur sensibilité. - ---Il se peut, répondis-je au marquis, que le jury se montre quelquefois -trop doux ou trop sévère. Mais il incline plus volontiers vers la -clémence que vers la rigueur, et c’est pourquoi nous devons le -conserver. Lorsque j’entends douze jurés dire, en présence d’un crime -évident, démontré, avoué: Non, l’accusé n’est pas coupable! je me -figure que ces hommes éludent par ce mensonge pieux la sévérité -implacable de la loi. Je crois les voir appliquer une loi nouvelle, -peu connue, qui circule dans l’air, qui s’insinue dans la conscience -publique, qui se publie hardiment dans les livres de quelques -philosophes, et qui peut-être un jour s’imprimera dans le Code. - ---Je vous comprends à demi-mot, reprit vivement le marquis. Mais -pensez-vous que la société aurait trois jours d’existence, si l’on -supprimait la peine de mort? - ---Monsieur, répondis-je humblement, lorsqu’un homme est atteint -d’hydrophobie, on ne l’étouffe plus entre deux matelas. Cela se -pratiquait autrefois, mais la mode en est passée. On enferme le malade, -on le soigne; quelquefois même on le guérit. - - - - -IX - -LES APÔTRES ET LES AUGURES DE LA MUSIQUE - - L’auteur avoue son ignorance.--Peu de Français sont capables de lire - la musique.--C’est un malheur.--L’art et la civilisation.--Orphée, où - es-tu?--Utopie.--On me réfute.--Je rencontre le petit Maréchal, de - Quevilly.--Il m’entraîne à l’École de Médecine.--La musique peut se - lire, s’écrire et s’imprimer aussi facilement que la prose.--Méthode - Galin-Paris-Chevé.--J’assiste à une réunion de la société chorale et - je vois des miracles.--Lecture à première vue.--Dictée musicale.--Mon - admiration et mes espérances.--Maréchal m’apprend qu’il y a des - augures.--Je me flatte que les apôtres prendront le dessus. - - - Ma chère cousine, - -Je ne sais pas lire la musique, ni toi non plus. Cependant, nous avons -été élevés comme tout le monde; nous lisons couramment dans les livres -et les manuscrits; nous écrivons même au besoin, sans pécher contre les -lois de la grammaire. Mais nous ne saurions ni lire ni écrire la belle -petite mélodie que Lulli improvisa jadis sur ces paroles: - - Au clair de la lune, - Mon ami Pierrot! - -L’empereur Napoléon III règne sur trente-six millions d’animaux à -deux pieds sans plumes. Il y a, dans le nombre, plusieurs millions de -personnes plus ou moins lettrées, capables de déchiffrer à première vue -une page de _Télémaque_. Il n’y a pas en tout cent mille Français assez -érudits pour lire la musique de _Mon ami Pierrot_, sur une portée de -cinq lignes, et j’en suis bien fâché. - -Certes, nous sommes heureux de savoir lire et puiser les idées dans -un livre comme on prend l’eau à la rivière. Je me réjouis fort à -l’idée que dans cinquante ou soixante ans tous les citoyens de notre -pays seront assez lettrés pour lire la Constitution, le Code et -quelque bon traité de morale. Les livres d’histoire, de physique et de -mathématiques s’imprimeront à deux ou trois millions d’exemplaires. -Tous les hommes sauront parler de tout sans avancer des sottises trop -lourdes; ils seront tous plus ou moins capables de toucher aux affaires -publiques, et le suffrage universel ne ressemblera plus à une loterie. -Voilà, si je ne m’abuse, un avenir agréable et honorable, et j’aime à -reposer mes yeux sur cet horizon prochain. - -Mais j’aimerais aussi que la vie de notre grand peuple fût assaisonnée -de quelques douceurs. Les arts ne sont pas seulement l’ornement de -la société, le dessert de la civilisation, le couronnement d’une -instruction publique bien réglée. Ces plaisirs délicats, inutiles et -pour ainsi dire oisifs, ont été pour bien des gens le commencement -de la vie intellectuelle. Rappelle-toi, cousine, la fable poétique -d’Orphée. Les hommes demi-nus vivaient dans des tanières, comme des -animaux. Ils s’égorgeaient entre eux sous les prétextes les plus -frivoles; ils dévoraient brutalement tout ce qui leur tombait sous -la main. Survient un demi-dieu, armé de sa lyre. Il chante, et la -nature entière s’arrête pour l’écouter. Ce langage vague et doux, ces -pensées diffuses et comme noyées dans un flot d’harmonie apaisent -insensiblement la turbulence des passions. L’homme ne comprend pas -encore, mais il est ému, charmé; le cœur bat, l’esprit s’ouvre. Bientôt -du sein des ondes sonores qui frissonnent autour de sa lyre, s’élève un -chant plus clair, plus net et plus précis: la poésie. La pensée prend -un corps; l’esprit des hommes démêle les vérités qui bourdonnaient -confusément à leurs oreilles. Et quand l’auditoire dompté est venu -s’asseoir en rond autour du poëte, quand les ennemis d’hier s’appuient -l’un contre l’autre pour mieux entendre, quand les regards adoucis -n’expriment plus qu’une innocente curiosité, le chantre dépose sa lyre, -le poëte brise le rhythme cadencé de ses vers, il s’assied au milieu -des hommes et leur dit en prose: Causons! - -Au sortir de ces entretiens, les élèves d’Orphée s’en allaient semer du -blé et construire des villes. - -Nous avons autant de blé qu’il en faut, et des villes plus qu’il -n’en faut. Cependant, ma chère cousine, la France aurait besoin de -quelques Orphées. La civilisation doublerait le pas, si quelques -artistes convaincus, passionnés, endiablés comme le chantre de Thrace, -prenaient le peuple par les oreilles et l’entraînaient dans le bon -chemin. Les livres font grand bien, mais ils ne sauraient tout faire. -Passé un certain âge, l’homme qui n’a pas appris l’A B C dans son -enfance, y renonce pour toujours. Il y a dans Paris même plus de cent -mille sauvages illettrés qui boivent du vin bleu tous les lundis et -quelquefois se mangent le nez au dessert. On trouve çà et là dans les -campagnes de véritables brutes que le maître d’école n’apprivoisera -jamais. Un maître de musique serait plus heureux, j’en réponds. La -musique adoucit les mœurs: c’est une banalité qu’on ne saurait trop -redire. Un dilettante sincère est presque toujours doux et bonhomme. -Celui qui s’est pâmé d’aise une fois dans sa vie en écoutant Mozart et -Rossini ne mangera le nez de personne. Orphée, où es-tu? - -Je me trouvais ces jours derniers dans le cabinet d’un homme d’État qui -m’honore d’un peu d’amitié. C’est une Excellence fort gracieuse et fort -instruite, et passionnément éprise du progrès. Je m’enhardis au point -de lui dire que si j’avais le pouvoir en main, j’obligerais toute la -nation à savoir la musique. - -Mon illustre interlocuteur me répondit fort sagement que la musique -était un art plus ardu et plus hérissé que toutes les sciences. -Lui-même avait essayé de l’apprendre, et il avait reculé devant les -difficultés de la simple lecture. Cette portée de cinq lignes, ces -clefs, ces mouvements, cette multitude de signes hiéroglyphiques, -tout le grimoire enfin lui avait fait peur, ainsi qu’à moi et à tant -d’autres. «Il faudrait, me dit-il, que la musique fût aussi lisible que -l’écriture, et qu’on pût l’imprimer au même prix. A ces conditions, le -peuple apprendrait à chanter comme il apprend à lire.» - -Je rentrai en moi-même et je me rappelai la terreur qui m’avait saisi -il y a quelques années, lorsque j’ouvris pour la première fois une -méthode de musique. Ce n’était pas une méthode à proprement parler, -mais un recueil d’exercices variés, sans aucun mélange de théorie. La -plupart des professeurs affirment hardiment qu’un apprenti musicien -n’a pas besoin de savoir ce qu’il fait, et qu’on arrive à exécuter -et même à composer des chefs-d’œuvre par la force de l’habitude. Mais -l’habitude me parut difficile à contracter, et je demeurai convaincu -que la musique était faite pour une aristocratie de cent mille -personnes. Je pensai à part moi que c’était grand dommage, et que la -civilisation y perdait. - -Mais voici bien une autre affaire. Le même jour, c’est-à-dire jeudi -soir, je tombai sur un de nos anciens camarades d’école, le petit -Maréchal, de Quevilly. Il habite Paris depuis un an, et il étudie la -peinture. Fort occupé, comme tu penses: il peint des fonds de tableau -pour gagner sa vie, et il travaille à son instruction toutes les fois -qu’il n’y a pas de fonds à peindre dans l’atelier. - ---Comme te voilà beau! lui dis-je en l’arrêtant. Es-tu de noce? - ---Pas précisément, répondit-il; mais la soirée sera bonne. Je vais à -l’École de médecine faire un peu de musique. - ---Toi! - ---Moi-même. - ---Tu es musicien? - ---Dame! - ---Mais tu ne savais pas tes notes l’an passé! - ---J’ai appris. - ---En un an? - ---En trois mois. - ---Et de quel instrument joues-tu? - ---Du seul qui ne coûte rien. Du gosier. - ---Farceur! Tu avais la voix aussi fausse que moi, s’il est possible! - ---Il n’y a pas de voix fausses. Mais si tu es curieux de m’entendre -chanter, viens. On commence à neuf heures précises, et nous n’avons que -le temps. - -Il me saisit par le bras, et m’entraîna vivement jusqu’au grand -amphithéâtre de l’École de médecine. Chemin faisant, il m’apprit que la -musique pouvait se lire, s’écrire et s’imprimer aussi facilement que -la plus simple prose. Qu’un système de notation en chiffres, inventé -par J.-J. Rousseau, avait été perfectionné au XIXe siècle par M. Galin, -puis par M. Aimé Paris, et finalement par M. et madame Émile Chevé; que -tous les morceaux de chant, sans aucune exception, pouvaient être mis -sous une forme aussi claire, aussi limpide, aussi courante qu’une fable -de La Fontaine, sans croches, ni doubles croches, ni portée de cinq -lignes, ni clefs de fa, ni dièzes, ni bémols, ni bécarres, ni silences, -ni soupirs, ni aucun de ces signes cabalistiques qui m’avaient fait si -grand’peur. Il m’assura qu’après avoir suivi quelques mois un cours de -M. Chevé, il était capable de lire une page de Mozart ou de Félicien -David, pourvu qu’elle fût écrite en chiffres. Il se vantait même -d’écrire correctement tel air qu’il me plairait de chanter devant lui. - -Il ne se vantait pas, le drôle! Mais je n’eus garde de le croire sur -parole, et je le suivis dans le grand amphithéâtre de l’École en -murmurant: Nous verrons bien! - -La salle peut contenir un millier de personnes. Elle était pleine. Deux -cordes tendues séparaient les exécutants des auditeurs. Il y avait -quelque chose comme trois cents voix et sept cents paires d’oreilles. - -L’ami Maréchal m’avertit que je n’assistais pas à une leçon, mais à -une séance de la société chorale fondée, sous la direction de M. Émile -Chevé, par les anciens élèves de son cours. Chacun des sociétaires -apporte tous les mois une cotisation de cinq sous, pour l’impression -des morceaux de musique. Moyennant ce faible sacrifice, il se compose -une bibliothèque de musique chiffrée. De plus, il a le droit d’assister -à tous les concerts, en compagnie de deux amis. C’est moins cher qu’au -Théâtre-Italien. - -Ce qui me frappa dès l’abord, c’est l’absence de la police. Pas un -sergent de ville pour surveiller cette réunion de mille personnes. Les -exécutants n’étaient pas tous du même sexe. Il y avait des chanteuses -en robe de mérinos, et quelques-unes vraiment jolies: on leur faisait -place avec toutes les marques du plus profond respect. Les chanteurs, -les chanteuses et l’auditoire étaient recrutés, à ce qu’il me parut, -dans la classe ouvrière. J’ai su depuis que certains ingénieurs de -l’École polytechnique et un maître de conférences de l’École normale -s’asseyaient pêle-mêle au milieu de ces artisans. Tout le monde avait -fait toilette; l’attitude de la foule était plus que décente: il -semblait que ces mille personnes fussent sous l’influence d’une sorte -de religion. Évidemment, Orphée avait passé par là. - -Neuf heures sonnèrent. Un beau vieillard entra dans l’hémicycle. La -foule se leva, et applaudit de toutes ses mains. Cet applaudissement -est la seule rétribution des mérites et des vertus de M. Émile Chevé. - -Quel homme! c’est un sage, c’est un saint, c’est un apôtre, c’est un -martyr de la musique populaire et de la civilisation. Il était médecin; -il s’est jeté à corps perdu dans la réforme musicale. Depuis tantôt -vingt ans, il enseigne, du matin jusqu’au soir, l’hiver, l’été, sans -prendre de vacances. Sa femme, son beau-frère, son fils, sa bru, -tous les siens le devancent ou le suivent dans le chemin que Rousseau -a tracé et qu’ils ont aplani. Ils sont pauvres, et il ne tenait qu’à -eux de s’enrichir. Leurs cours publics et gratuits ont tué les cours -particuliers qui les faisaient vivre. M. Émile Chevé se transporte de -sa personne partout où l’on daigne ouvrir une porte à la science et à -la vérité. Il court de l’École de médecine à l’École polytechnique, -à l’École normale, à Sainte-Barbe, sans autre intérêt que le plaisir -de faire des disciples. Je dis des disciples, et non des élèves; car -tous ceux qui ont goûté la manne de son enseignement sont pris d’une -sorte de passion pour leur admirable maître. Ils le consultent à toute -occasion; ils lui confient le soin de leur santé et la direction de -leurs affaires; ils lui soumettraient au besoin des cas de conscience, -s’il avait le temps de les écouter. Ils l’aiment! J’ai vu un chambellan -de l’empereur de Russie et un jeune employé du gouvernement français se -serrer cordialement les mains, et tomber pour ainsi dire dans les bras -l’un de l’autre, au seul nom de M. Émile Chevé! - -Pardon, chère cousine; je voulais te raconter ce que j’ai vu et entendu -le 15 décembre 1859, à neuf heures du soir. - -M. Chevé salua modestement les mille disciples qui l’applaudissaient; -il monta sur une table, prit un petit jonc qui lui sert à battre la -mesure, et dit d’une voix fatiguée, usée, éraillée, brisée par les -labeurs de l’enseignement: - -«_Prière de Joseph_... (Méhul).» - -Les trois cents sociétaires ouvrirent leurs cahiers et mirent la main -sur la _Prière de Joseph_, traduite en chiffres et imprimée par le -procédé Galin-Paris-Chevé. Le maître tira de sa poche le diapason -normal, donna le _la_ à toute l’assemblée, et trois cents voix -exécutèrent ce chef-d’œuvre avec un ensemble et une précision que je -n’ai pas le droit de louer, n’étant qu’un âne en musique. - -Je ne suis pas connaisseur, mais j’ai le sentiment du beau, puisque -_Robert_ me transporte et que le _Prophète_ m’ennuie. Je m’épanouis au -_Barbier_, je frissonne à la _Norma_, je pétille aux _Noces de Figaro_, -je bâille à la _Magicienne_, je grince des dents aux symphonies -hurlantes de M. Berlioz, et je me persuade que l’âne, sans avoir appris -la musique, est, malgré tout, un quadrupède musical. - -La soirée me parut bien courte. J’applaudis en ignorant, mais comme -un ignorant ému, passionné, transporté d’admiration. J’applaudis -tour à tour Méhul, Weber, Kucken, Meyerbeer, Rossini; la _Prière de -Joseph_, le _Chasseur diligent_, le _Jeune Conscrit_, le _Rataplan des -Huguenots_, la _Prière du Comte Ory_. J’applaudis en riant une adorable -fantaisie brodée par M. Amand Chevé sur le motif de _Malbrough_, et -deux chansons du XVIe siècle chantées par une jolie femme en robe de -laine, qui ne portait pas un bouquet à la main! - -L’ami Maréchal me dit à l’oreille que tous les exécutants, sans aucune -exception, avaient commencé la musique en étudiant sur le chiffre, et -que je pourrais chanter avec eux, dans quelques mois, si j’essayais -de la méthode. Mais je n’étais pas convaincu. Je me demandais encore -si les élèves de la vieille école ne seraient pas capables de chanter -aussi bien avec un peu de mémoire et beaucoup de grimoire. - ---Attends! répondit mon introducteur. On va commencer les exercices -d’intonation. Ouvre les yeux et les oreilles. - -M. Émile Chevé descendit de son estrade et se dirigea vers un grand -tableau hérissé de chiffres. Les uns représentaient des notes -naturelles, les autres des notes diézées ou bémolisées. Le maître, armé -d’une longue baguette, touchait un chiffre, puis un autre, et courait -capricieusement aux quatre coins du tableau. Chaque note touchée était -immédiatement lue, c’est-à-dire chantée par les élèves, et cette -lecture rapide, cette improvisation foudroyante dura plusieurs minutes, -sans que personne en fût déconcerté. Bientôt, M. Chevé prit une seconde -baguette dans la main gauche, et toucha deux notes à tout coup, de -manière à former des accords. Tout le chœur le suivit sans broncher -dans cette nouvelle expérience. - ---Maintenant, dit-il, je vais vous distribuer un chœur d’_Herculanum_, -et vous le chanterez, s’il vous plaît, à première vue. - -Il distribua trois cents exemplaires d’un admirable morceau de Félicien -David, traduit en chiffres et imprimé suivant les principes de la -méthode. Ce chœur, un des plus beaux et des plus difficiles du théâtre -moderne, fut enlevé du premier coup. Peut-être les artistes de l’Opéra -l’exécutent-ils avec plus de finesse et de style, mais après combien de -répétitions? - -Enfin, ma chère cousine, j’assistai à une dernière épreuve; mais -celle-là est si invraisemblable, que tu refuseras peut-être de -me croire sur parole. M. Émile Chevé ouvrit un petit cahier, et -fredonna un air qu’il venait de composer lui-même. Trois cents élèves -l’écrivirent sous sa dictée, avec le mouvement, l’intonation et -la durée; puis ils lurent à leur tour ce qu’ils avaient écrit, et -répétèrent le morceau depuis le commencement jusqu’à la fin sans une -faute! Voilà, ma chère, ce que j’ai vu et entendu, et je te supplie de -croire que je ne me suis pas laissé tromper par de faux miracles. - -Cet excellent Maréchal me ramena chez moi après le concert. Il -jouissait de ma surprise et de mon admiration et s’applaudissait de -m’avoir converti à la réforme musicale. - ---Écoute, lui dis-je, en redescendant vers le pont des Arts. Tes -maîtres ont créé ou perfectionné un instrument de civilisation qui -changera la face du monde. Avant dix ans, nous n’aurons plus de -barbares, ni dans les villes, ni dans les campagnes. Du jour où la -musique est mise à la portée de tout le monde, je me charge d’adoucir -les mœurs, de fermer les cabarets, de donner aux classes pauvres une -récréation innocente, morale, salutaire entre toutes. Commençons par -faire savoir à l’univers entier qu’il suffit de quelques mois pour lire -couramment Mozart et Rossini. Supprimons ce grimoire odieux qui rend -la musique plus terrible à avaler qu’une médecine noire. Appelons au -concours les champions de la vieille méthode, prouvons la supériorité -du chiffre, bouleversons l’enseignement, prenons le Conservatoire -d’assaut; courons... - ---Tout beau, Pyrrhus! répondit-il avec un sourire triste. La vérité ne -va pas si vite en besogne. Elle est nue et sans armes, tandis que le -moindre préjugé s’avance avec le casque et la cuirasse. Sais-tu que -la méthode Galin-Paris-Chevé lutte depuis plus de trente ans contre -l’obstination de la routine? qu’elle demande vainement un concours, une -épreuve publique, qui lui permette d’établir sa supériorité? que ses -amis les plus puissants, car elle en a deux ou trois, se sont brisés -contre une opposition injuste et intéressée? que le grimoire s’est -retranché au faubourg Poissonnière dans une forteresse imprenable? -Sais-tu que les apôtres que je t’ai montrés à l’œuvre sont en butte à -une vraie persécution? qu’on les dénigre, qu’on les injurie, qu’on les -calomnie publiquement par la plume de quelques faquins sans pudeur? -N’as-tu pas lu dans les journaux cette lettre d’un voleur qui écrivait -à ses juges: «Pardonnez-moi, messieurs. Il est vrai que vous m’avez -pris la main dans le sac; mais j’ai dénigré M. Chevé dans l’intérêt du -Conservatoire et mérité par là votre indulgence!» - -Je répondis à Maréchal qu’il se trompait; que nous étions en France, -au XIXe siècle; que le pouvoir avait intérêt à connaître la vérité, -à comparer les méthodes, à répandre le goût des arts, à civiliser -la nation, et à protéger les honnêtes gens. J’admets qu’une petite -faction jalouse défende obstinément un préjugé qui la fait vivre. Mais -l’égoïsme de quelques augures ne prévaudra pas longtemps contre le bien -public. - - - - -X - -LE CARNAVAL - - Bonne année.--Les bonbons à faux poids.--Petite guerre contre - les abus.--Ma besogne de l’an prochain.--La Bourse.--Le Jardin - des Plantes.--La Manufacture des tabacs.--Les théâtres.--Les - ateliers.--Les hôpitaux.--Le gymnase Triat.--Je ne suis pas un homme - sérieux, et je m’en trouve bien.--L’Académie.--Quatre candidats:--M. - O. F.,--M. C. D.,--M. H. M.,--M. J. S.--Un mot sur une brochure - célèbre.--Une personne d’Orléans.--Ma petite opinion sur le débat.--La - politique au théâtre.--Encore la revue des Variétés.--Explication - d’une lettre de M. Guéroult à M. Coignard.--Le carnaval.--Le deuxième - bal de l’Opéra. - - -Bonjour et bon an, ma chère cousine. Tu recevras, avec cette lettre, -deux kilogrammes de bonbons, pesant à peu près quinze cents grammes. - -Les grands confiseurs de Paris vendent leurs bonbons six francs la -livre. C’est donné. Par compensation, ils ont le privilége de livrer à -faux poids ces marchandises délicates, dont le prix de revient est d’un -franc cinquante centimes environ. - -Cela te prouve que messieurs les confiseurs sont fort au-dessus des -épiciers dans la hiérarchie sociale. Si un débitant de sucre et de café -se trompait seulement de dix grammes sur le poids de la marchandise, -il s’entendrait condamner à quinze jours de prison et cinquante francs -d’amende. On n’a jamais ouï dire qu’un confiseur eût langui dans les -cachots. Jamais un acheteur ne s’est plaint d’avoir reçu moins que son -compte. Si quelque amant de la légalité s’avisait de porter un sac de -bonbons au vérificateur du poids public, le marchand pris en faute -mettrait le poing sur la hanche et répondrait fièrement: «Ce n’est pas -quatre cents grammes de sucre peint que je vous ai vendus pour six -francs; c’est mon nom, imprimé sur un sac blanc ou rose. Voici le sac, -et mon nom en toutes lettres: que peut-on exiger de plus?» - -Tu as pu remarquer, ma chère cousine, que depuis mon arrivée à Paris -j’étais frappé de tous les abus, et je les signalais volontiers. Est-ce -à dire que j’aie l’esprit acariâtre et prompt à se hérisser contre le -mal? Non, que je sache. Si j’étais à Rome, les abus ne me choqueraient -point, car ils sont le fonds même de la civilisation pontificale. Mais, -à Paris, ils sautent aux yeux, parce qu’ils se détachent plus en noir. - -Je t’en ai montré quelques-uns, je t’en ferai voir bien d’autres. On -prétend que les citoyens français n’ont pas le droit de tout dire; je -te prouverai le contraire avant qu’il soit un an. Les bons jeunes gens -de notre pays, c’est-à-dire les hommes qui veulent rendre la maison -saine et agréable, sans la démolir brutalement, jouissent d’un beau -privilége! Tu verras. - -Nous parlerons un jour de la Bourse, et de cette malheureuse poule aux -œufs d’or, que nos Spartiates étranglent entre deux tourniquets. Je te -ferai voir clairement, quoique tu sois une simple femme, les dangers de -la morale étroite et de l’austérité niaise. - -Nous dirons deux mots du Jardin des Plantes, où quelques vieux abus -fleurissent et fructifient depuis bientôt deux cents ans. - -Je te conduirai à la Manufacture des tabacs et je te dévoilerai des -mystères plus curieux que ceux de l’Hôtel des monnaies. - -Nous ferons un tour dans les théâtres de Paris, sans oublier le grand -Opéra, que l’innocente Europe nous envie. De ces hauteurs sublimes -où la raison s’égare dans les nuages de carton, nous descendrons -ensemble jusque dans les bas-fonds de la cuisine dramatique. Tu verras -les antres obscurs où un directeur privilégié attire les malheureux -écrivains pour leur emprunter jusqu’à leur montre. - -Je te promènerai dans les ateliers des peintres et des statuaires. Nous -chercherons ensemble pourquoi les arts vont mal, ou, ce qui est pis -encore, ne vont pas. - -La distance est petite, aujourd’hui surtout, entre l’atelier et -l’hôpital. Nous courrons les hôpitaux, et je prierai un grand homme -de la théorie ou de la pratique, M. Claude Bernard ou M. Velpeau, de -nous conduire par la main à travers ces maisons gémissantes. Peut-être -même nous exposerons-nous aux foudres bourgeoises de M. Prudhomme, car -je veux savoir si l’invasion des confréries religieuses a poussé ou -entravé le progrès de l’assistance publique. Tu verras (duel étrange!) -la Bienfaisance aux prises avec la Charité. - -Un soir, si nous avons le temps, nous irons, vers quatre heures -et demie, au gymnase de M. Triat, et tu verras des miracles aussi -surprenants que ceux que je t’ai montrés à l’École de médecine, dans -l’enseignement de M. Chevé. - -Les Parisiens ont décidé d’un commun accord que ton cousin n’était pas -un homme sérieux. Tant mieux! cousine! C’est à ce prix qu’on achète le -droit de traiter sans danger les questions sérieuses. Nous parlerons -de l’enregistrement, du libre échange, des abus les plus invétérés -et des réformes les plus brûlantes. Les Parisiens ne feront qu’en -rire, jusqu’au moment où ils nous comprendront. Si j’essayais de -peindre en style sérieux la splendeur de notre instruction publique, -l’éclat des lycées, la prospérité des colléges communaux (s’il en -reste), l’enthousiasme des professeurs, l’empressement des élèves, les -bienfaits de M. de Falloux, et les grandes choses que M. Fortoul a -perpétrées jusqu’à sa mort, je serais bon à noyer. Mais nous badinerons -encore une fois sur ce texte lamentable, et peut-être un ministère -réparateur transformera-t-il nos plaisanteries en décrets. - -Nous parlerons aussi de l’Académie française, et l’occasion ne se fera -pas attendre. Un fauteuil est vacant; quatre candidats, m’a-t-on dit, -sont en présence. L’un est peut-être le plus aimable et le plus délicat -de nos prosateurs; un esprit distingué, féminin, adoré des femmes du -monde qu’il excelle à faire pleurer ou sourire. Il n’a ni la perfection -adamantine de M. Mérimée, ni le grand style et le grand cœur de -madame Sand, ni les splendeurs éblouissantes de M. Théophile Gautier. -Il ne _porte_ pas _l’âme déchirée jusqu’à mourir_, comme ce cher et -malheureux Alfred de Musset; mais il est tout plein des qualités -brillantes et vivantes qui nous charment dans Marivaux. - -L’autre est un cousin germain de Colin d’Harleville: poëte autant -qu’il faut l’être pour écrire une comédie en vers élégants; inventeur -timide mais souvent original; modéré de parti pris dans le comique -et le pathétique; observateur rigoureux de la mesure et du bon goût; -moraliste irréprochable et aimable. Son talent se compose de toute -une collection de qualités moyennes, non de celles qui passionnent -la foule entassée dans un théâtre, mais de celles qui attachent les -esprits posés et font tourner sans bruit sur leurs gonds les portes des -académies. - -Ces deux candidats se rencontrent tous les jours dans les mêmes salons; -ils voient le même monde et s’étayent sur les mêmes appuis. Si leurs -titres au fauteuil n’étaient pas plus que suffisants, chacun d’eux -pourrait ajouter à son bagage une comédie soit en vers, soit en prose, -intitulée: _les Rivaux amis_. - -Je ne vois dans le camp ennemi que deux champions armés en guerre. L’un -est un historien libéral, très-savant, très-droit, très-honnête, et -pauvre. Son livre est toute une bibliothèque de faits exacts et d’idées -justes. Je voudrais, dans un intérêt d’avenir, que les écrivains -français eussent la force de concentrer notre histoire en deux volumes; -car les gros bagages s’égarent quelquefois et n’arrivent pas sans -accident à la postérité. Mais mêlons-nous de nos affaires. - -Le quatrième et dernier candidat, non pas dans l’ordre du mérite, est -un philosophe, un orateur, un politique. C’est l’homme du _Devoir_, de -la _Liberté_, de la _Religion naturelle_; homme de principes plutôt -que de parti. Il a prononcé des discours éloquents dans une chaire et -fait des leçons remarquables à la tribune de l’Assemblée constituante. -Ses auditeurs à la Sorbonne et au Conseil d’État ont conservé pour lui -une estime mêlée d’admiration. Mais il ne saurait être élu que par une -coalition des républicains avec les orléanistes et les légitimistes; et -je ne sais si l’homme du Devoir achètera un fauteuil à ce prix. - -Puisque nous sommes en pleine politique, laisse-moi dire deux mots -d’une brochure nouvelle. Elle est intitulée: _le Pape et le Congrès_, -mais on l’appelle tout simplement la brochure. C’est en effet la -brochure par excellence, celle qui se distingue entre les autres -brochures comme l’aigle entre les autres oiseaux. Depuis tantôt huit -jours il n’est question que de cela en Europe. Toutes les nations en -parlent; quelques personnes en crient. - -La pièce en elle-même est un écrit fort simple, fort modeste et fort -net, remplissant trois feuilles d’impression. Le style est correct, -sans aucune recherche d’élégance, et mâle sans nulle affectation de -rhétorique. L’auteur doit être un homme d’affaires, car il va droit au -fait et néglige les préambules. - -Ses confrères (les écrivains libéraux) avaient embrouillé comme à -plaisir la question romaine. L’un se livrait à des déclamations -inutiles contre les abus du gouvernement pontifical et ce que Luther -appelle la pourriture de Rome. L’autre, en véritable écolier, semait le -ridicule à pleines mains sur un gouvernement insupportable sans doute, -mais digne de tous les respects. - -L’auteur de la brochure a dit et prouvé du ton le plus grave et le plus -respectueux, que le gouvernement du pape, tel qu’il est aujourd’hui, -sacrifie deux millions d’Italiens et compromet le catholicisme. Il -indique poliment un moyen infaillible de limiter le mal et de sauver -presque tout un peuple, sans nuire aux intérêts véritables de la -religion. Il fait mieux: il relève le chef spirituel de l’Église; il -détache d’une main pieuse les liens qui enchaînaient le pape aux vils -intérêts de ce monde. Il place au-dessus de tous les trônes une chaire -auguste et sainte; il forge avec l’or de l’Europe une tiare plus sacrée -que toutes les couronnes. Enfin, par un acte de modestie qu’on ne -saurait trop louer, il soumet ses plans à l’approbation du congrès de -Paris. - -Je ne sais pas ce que le congrès pourra dire, car tous les congrès de -l’Europe se sont jusqu’à présent réunis sans moi. Mais j’approuve la -brochure et j’adore les hommes de bonne volonté. Ceux qui veulent le -bonheur des nations et l’indépendance des peuples sont mes amis. Je -suis prêt à les défendre et à me faire tuer pour eux, s’il le faut. -Non-seulement je n’ai pas regretté mes vingt sous, mais j’étais homme à -signer la chose de mon sang, et je pensais que tous les citoyens de la -France étaient du même avis. - -Hé bien! non. Il y a une personne d’Orléans qui ne raisonne pas comme -nous. C’est un employé du gouvernement, à ce qu’on m’a dit, et l’un des -mieux salariés. Mais n’importe! il n’y a ni rang, ni fortune qui puisse -prévaloir contre la justice et la vérité. Ce fonctionnaire a beau -crier du haut de sa tête et faire plus de bruit qu’une demi-douzaine -d’insurgés: nous ne sommes plus au temps où les hobereaux de province -se soulevaient impunément contre la loi et la conscience du pays. Il y -a une nation française, et un chef qu’elle a choisi ou accepté, et un -gouvernement qu’elle appuiera de toutes ses forces, tant qu’il marchera -dans le droit chemin. Il y a, par-dessus tout, une autorité sacrée et -inviolable, quel que soit l’homme qui l’exerce: l’autorité du bon sens -et du bon droit. Je ne connais pas l’auteur de la brochure, étant peu -répandu dans le monde littéraire. Mais si je savais dans quel café on -le trouve tous les soirs, j’irais lui serrer la main et lui dire en bon -normand: - -«Allez, marchez! il y a un homme d’Orléans qui clabaude contre vous, -mais vous avez pour vous la France, l’Italie, et tout ce qu’il y a de -meilleur et de plus vaillant en Europe. On prend plus de mouches, comme -dit l’autre, avec une cuillerée de miel qu’avec un tonneau de vinaigre. -Le miel, c’est le bien des nations, le soulagement du pauvre monde et -la délivrance des opprimés. Serviteur au vinaigre d’Orléans! Personne -ici n’est tenté de le boire. Orléans par-ci, Orléans par-là; Orléans ne -fera pas ses frais cette année; Paris et Bologne, Florence et Modène, -Parme, Ancône et la pauvre Pérouse arrangeront leurs affaires en 1860 -comme s’il n’y avait pas d’Orléans!» - -Je lui dirais encore, à cet écrivain éloquent et sage: «Vous avez le -poing solide; frappez donc sur vos adversaires, et frappez dur. Je -les connais de vieille date. Non-seulement notre crédulité fait toute -leur science, comme disait Voltaire, mais notre faiblesse et notre -complaisance font toute leur force. Il est facile de les dominer, il -est impossible de les séduire. Les bons procédés, les tolérances, les -concessions, les donations, les constructions, les enorgueillissent -sans les soumettre, et les enflent sans les satisfaire. Tout ce qu’on -fait pour eux les rend plus exigeants; qui les oblige s’oblige. Essayez -d’une méthode qui a fait ses preuves. Un vieillard d’une maison -d’Orléans s’est mis en tête de brider ces gens-là. Il les a tenus sous -sa main de 1830 à 1848. Et pas un n’a bronché! Et ils ont prouvé par -une obéissance unanime qu’ils étaient véritablement les serviteurs du -Dieu fort. Quiconque sera fort devant eux, sera leur Dieu.» - -Pardonne-moi, chère cousine, cette divagation politique. Je ne suis -pas coutumier du fait; mais la politique envahit tout, même les salons -et les théâtres. L’Europe est très-vivante, cette année. Depuis la -glorieuse demi-campagne que nous avons faite cette année en Italie, -on a vu comme une résurrection des esprits. Il n’y a pas un bonnetier -qui ne s’intéresse aux affaires publiques; M. et madame Denis ne -s’endorment plus sans jeter un coup d’œil sur la mappemonde. Le -dernier événement dramatique est une pièce assez bien faite où l’on -a cru reconnaître l’histoire du petit Mortara. Le directeur de la -Porte-Saint-Martin encaisse tous les soirs 5,000 francs, qui ne sont -pas précisément le denier de saint Pierre; et les applaudissements de -la foule semblent tomber sur la joue de M. Louis Veuillot. - -Mais je m’étais promis de te parler du carnaval, et je m’aperçois que -je n’en ai pas dit un mot. C’est partie remise. Aussi bien le carnaval -commence à peine. Je n’ai rencontré qu’un petit domino fort éclaboussé, -qui trottinait sur le boulevard entre minuit et une heure. Le second -bal de l’Opéra, qu’on espérait pour la veille de Noël, a été remis à -huitaine. C’est une politesse que nous avons faite à ces personnes -d’Orléans. - - - - -XI - -UN DÎNER DE CHASSEURS - - Pourquoi cette lettre est datée d’Alsace.--Introduction du - vomissement dans la langue politique.--Danger à éviter.--Les - matassins journalistes.--La ville de Bouxviller.--Les petites - capitales de l’Allemagne.--Pourquoi les Alsaciens ne parlent-ils pas - le français?--Je rencontre des protestants.--Horreur!--Définition - de la _Raison_, par M. Lacordaire.--Éloge des hérétiques, par - quelques catholiques.--Je réponds victorieusement, à la romaine.--La - chasse.--Dîner à Ingviller.--Les convives.--La conversation tombe dans - la politique.--Circulaire de M. Billault.--Utilité des sous-préfets et - des receveurs particuliers.--Cinquième et sixième roues.--Affaires de - Rome.--Opinions de quelques chasseurs sur la question brûlante.--Trois - discours.--Un homme de 1816.--Un homme de 1830.--Un homme de - 1848.--Avenir de la coalition ultramontaine.--Les convives se mettent - au lit. - - - Ma chère cousine, - -Me voilà bien loin de Paris; à cent vingt lieues, ou peu s’en faut. -Mais garde-toi de croire que je sois exilé ou déporté. Les pauvres -gens qui veulent mal de mort à tous les esprits libéraux ne sont pas -en faveur à Paris. On ne les écoute que pour les siffler; leurs gros -mots ne blessent qu’eux-mêmes. Ils ont enrichi la langue parlementaire -de quelques termes nouveaux, empruntés au dictionnaire des halles; -mais cette innovation, qui avait fait la fortune de M. Louis Veuillot, -ne réussit point à ses alliés. Un évêque pamphlétaire m’accusait -dernièrement d’avoir _vomi de lâches calomnies_ contre le gouvernement -du saint-père. L’expression n’était ni évangélique, ni académique. -Cependant le bailleur de fonds du _Journal de Rome_ a cru s’honorer en -l’employant à son tour. Il l’a ramassée dans la fange où elle était -tombée, et il la lance à son tour contre un journaliste plus autorisé -que moi. Je ne sais pas si les 139 millions de catholiques admireront -cet abus d’une métaphore sale, mais je me demande ce que deviendrait le -langage des hommes si les amis de l’Italie répondaient à ses ennemis -sur ce ton? La modération, les convenances, la pudeur s’engloutiraient -dans un même naufrage. La langue officielle descendrait de trope en -trope au niveau du Catéchisme poissard. Tous les Moniteurs de l’Europe -iraient cueillir des fleurs de rhétorique dans les jardins de la -Villette et il faudrait attacher un matassin de Molière à la rédaction -de chaque journal. - -Quant à moi, ma chère cousine, je suis trop bien élevé pour juger en -style de mandement la conduite de la cour de Rome. Si même un enfant -terrible de l’Église monte dans une chaire française pour bombarder de -ses gros mots le gouvernement dont il tient son titre, je suis prêt à -déclarer politiquement que la bouche de monseigneur laisse tomber des -perles et des roses. Mais il ne m’est peut-être pas défendu d’admirer -dans ses effets les plus foudroyants - - Cet esprit d’imprudence et d’erreur - De la chute des rois funeste avant-coureur. - -Les Parisiens étaient généralement de cet avis lorsque j’ai quitté -Paris pour venir chasser en Alsace. - -Bouxviller est une ville de quatre à cinq mille âmes, bien laborieuse, -bien commerçante, et singulièrement pittoresque, malgré tout son -commerce et toute son industrie. Les vieux édifices n’y manquent -pas, ni les costumes du bon temps. Un peintre de Paris qui était -venu par hasard, y a loué un appartement pour l’année. Les mœurs des -habitants sont antiques, c’est-à-dire simples, douces, hospitalières et -patriarcales: leurs idées sont modernes. - -Cette petite ville se souvient d’avoir été la capitale du comté de -Hanau. Elle est un peu déchue de sa noblesse, mais elle a gagné en -prospérité. L’Allemagne est pleine de petites capitales auxquelles je -souhaite le même sort. Lorsqu’on voit quelques milliers d’habitants -s’exténuer toute l’année pour subvenir au luxe mesquin d’une cour -ridicule, on regrette que toutes les principautés féodales ne soient -pas absorbées dans une grande monarchie, comme Bouxviller dans l’empire -français. Il y aurait assez de quatre souverains en Allemagne. -Trente-quatre gouvernements, c’est beaucoup. - -Il y a deux cents ans que l’Alsace est réunie à la France, et nos -départements du Rhin ont eu le temps de devenir français. Ils le sont -par le cœur, par la gloire, par les souvenirs du premier Empire, par -les douleurs de 1814 et de 1815, par le sang versé en Crimée et en -Italie depuis la résurrection de nos drapeaux. Mais ils ne savent pas -encore notre langue, et cela me fâche. Je ne crois pas qu’un cinquième -de la population alsacienne ait appris le français après deux cents -ans. C’est peut-être un dixième qu’il faudrait dire, peut-être moins -encore. Les femmes surtout sont rebelles à l’étude, et, n’ayant jamais -su qu’un mauvais allemand, elles n’enseignent pas autre chose à leur -petite famille. - -Je sais bien que les jeunes gens vont presque tous à l’armée et qu’ils -y apprennent le français; mais ils l’oublient au village, ayant fort -peu d’occasions de le parler. Ils ne retiennent que les trois ou -quatre jurons indispensables à la vie du soldat. N’y aurait-il pas -quelque moyen de hâter l’éducation de ce million d’hommes? Je me -figure qu’il suffirait de quelques encouragements, de quelques primes -offertes aux familles les mieux instruites, de quelques prix en argent -distribués dans les écoles primaires. Le paysan s’applique à bien -élever sa volaille, depuis qu’il a l’espoir d’obtenir, au comice, une -médaille de vingt-cinq francs. On n’a jamais songé à récompenser les -pères de famille qui apprennent le français à leurs enfants. C’est un -oubli facile à réparer. - -Un malheur, hélas! irréparable, c’est l’invasion du protestantisme -dans cette belle province. Bouxviller, Ingviller et les communes -environnantes sont infestées du poison de l’hérésie. Il y a là bien -peu de maisons où l’on ne voie dans le _poêle_, c’est-à-dire dans la -plus belle chambre, les portraits de Luther, de Calvin, de Zwingle -et de Mélanchthon. Je regardais avec une admiration mêlée d’horreur -ces quatre apôtres de la révolte, qui ont arraché soixante millions -d’âmes à la foi catholique. Ce n’est pas qu’ils aient de mauvaises -figures, mais on lit dans leurs yeux la résolution implacable d’obéir -à la raison. Or, qu’est-ce que la raison? «La fille du néant,» comme -l’a fort bien dit M. Lacordaire. «Elle vient du démon,» c’est M. -Lacordaire qui l’a dit. Et il y a gros à parier que cette définition -figurera prochainement dans le Dictionnaire de l’Académie! - -J’avais tout lieu de supposer que les protestants d’Alsace, en -qualité de rebelles, foulaient aux pieds les lois de l’Empire; qu’ils -refusaient l’impôt, se dérobaient à la conscription, méprisaient la -morale et pillaient le bien d’autrui. Car enfin, une secte damnée à -l’avance serait bien sotte de se refuser aucun plaisir ici-bas. Les -renseignements que je pris sur place me jetèrent dans un véritable -étonnement. Un policeman catholique m’assura que l’empereur n’avait pas -de sujets plus dévoués, plus paisibles, plus irréprochables que ces -hérétiques maudits. Un officier catholique me jura que ses meilleurs -soldats étaient des protestants. Un percepteur catholique m’apprit que -non-seulement les protestants se faisaient un devoir de payer leurs -impôts, mais que plus d’un mettait une sorte de coquetterie à verser, -le 1er janvier, toutes ses contributions de l’année. Un garde général -catholique me déclara que, dans un canton où les protestants composent -les trois quarts de la population, les quatre-vingt-treize centièmes -des délits forestiers étaient commis par des catholiques. Je ne pouvais -en croire mes oreilles. «Cependant, messieurs! m’écriai-je avec -l’autorité de la foi, il est certain que les catholiques sont plus -éclairés que les protestants, puisqu’ils ont la lumière d’en haut. En -outre, ils sont plus riches, puisque - - Dieu prodigue les biens - A ceux qui font vœu d’être siens!» - -On me répondit poliment que je me trompais sur l’un et l’autre point. -Que la jeunesse hérétique était plus instruite que la nôtre, parce -que les pasteurs, hommes capables et pleins de zèle, s’adonnaient -passionnément à la culture des esprits; tandis que nos bons curés -d’Alsace ne savent que dire la messe et anathématiser les protestants. -On ajouta que les protestants cultivaient mieux la terre, élevaient des -constructions plus propres, s’adonnaient plus hardiment à l’industrie -et faisaient de bien autres fortunes que les catholiques. On me fit -voir des villages protestants d’une propreté éblouissante, des terres -en plein rapport, des manufactures admirables, comme celle de M. -Goldenberg et celle de M. Schattenman. On me montra des hameaux et -même des villes catholiques, où l’oisiveté, l’ivrognerie et la misère -régnaient fraternellement, quoique les femmes eussent l’habitude -d’entendre une messe par jour, et que les hommes célébrassent plus de -cent fêtes tous les ans. - ---Vous voyez, me dit un hérétique, que l’influence de Rome se fait -sentir assez loin. On pourrait la comparer à ce vent du sirocco, qui -souffle dans les déserts d’Afrique, et qui nous casse bras et jambes à -Strasbourg. C’est un grand bonheur pour nous, d’avoir trouvé un abri -contre le vent qui vient de Rome. Et songez que, si nos rois du XVIe -siècle avaient permis que la France fût protestante, elle serait plus -instruite, plus riche et plus morale qu’elle ne l’est aujourd’hui. - -Cette hypothèse révolta mon orgueil catholique. - ---Monsieur, m’écriai-je au protestant, voilà ce que j’appelle un -monument insigne d’hypocrisie et un tissu ignoble de contradictions[1]! - - [1] L’auteur de cette phrase est N. S. P. le pape Pie IX, parlant - d’une brochure célèbre. On pourrait l’avoir oublié, car le temps - n’est plus où toutes les paroles du saint-père se gravaient - profondément dans les esprits. - -Par ce moyen, je lui fermai la bouche. Car, entre nous, son -raisonnement était difficile à réfuter, et, lorsqu’on n’est pas sûr -d’avoir raison contre les gens, le plus court est de leur dire des -injures. - -Notre partie de chasse fut très-gaie et finit bien. Un grand -propriétaire de Bouxviller, chasseur consommé, nous conduisit dans une -admirable forêt qui couvre les derniers versants des Vosges. Il y a là -tout un peuple de lièvres et de chevreuils que le maître ménage avec -soin, pour le plaisir de ses amis. Il faisait froid, mais le givre -étincelait au soleil, les bouvreuils et les mésanges sifflaient dans -le branchage des arbres, sur la tête du chasseur immobile. Je ne suis -pas rêveur de mon état et je n’ai jamais bayé aux corneilles de la -poésie, mais je ne connais pas de plaisir plus âpre et plus vivant que -de m’adosser au tronc moussu d’un vieux chêne, les pieds dans la neige, -un bon fusil dans les mains, le regard plongé dans les broussailles, -l’oreille tendue vers la voix des chiens. La chasse approche, le cœur -bat, le chevreuil déboule au galop, faisant ployer le taillis devant -sa poitrine fauve: le coup part, la bête tombe: victoire! Si tu voyais -le joli broquart que j’ai roulé lundi matin! Nous en avons pris quatre -autres avec neuf lièvres, avant l’heure du dîner. - -Notre aimable hôte avait eu soin de commander un festin pantagruélique -chez le meilleur aubergiste d’Ingviller. Chacun de nous fêta le vin -rouge de Neuviller et fit honneur à la cuisine. Ce ne fut pas sans -bavarder copieusement sur toutes choses, et même sur la politique. La -politique est à la mode cette année, je crois te l’avoir déjà dit. - -Nous étions dix-huit chasseurs, de toutes les paroisses. Un peintre -de Paris, un filateur de Rouen, un manufacturier de Strasbourg, un -propriétaire breton, un bon jeune homme de Quévilly; les autres nés ou -domiciliés dans l’arrondissement. - -On loua d’un commun accord une circulaire de M. Billault que tout le -monde avait lue dans le _Courrier du Bas-Rhin_. Le maire d’Ingviller, -homme fort capable, m’expliqua comment un simple avis du ministre à ses -préfets pouvait simplifier l’administration. - ---Personne, nous dit-il, ne s’était encore avisé du changement -que les chemins de fer et les télégraphes doivent amener dans les -affaires publiques. Nous avions autant d’employés dans les bureaux, -nous consommions autant de papier à lettres que sous le règne des -diligences. Une affaire se compliquait en passant de bureau en bureau, -de carton en carton, et l’on n’en voyait jamais la fin. Du jour où les -préfets verront les choses par eux-mêmes, et rien n’est plus facile -aujourd’hui, la bureaucratie n’aura pas le temps d’embrouiller les -questions, et elles se résoudront toutes seules. - ---Mais alors, dis-je à mon tour, les sous-préfets deviendront inutiles! - ---Ils le sont depuis longtemps, répondit un convive dont je ne me -rappelle plus le nom. La sous-préfecture est une cinquième roue dont -l’entretien coûte assez cher. Il n’y a pas de ville un peu importante -où l’on ne trouve un président, un procureur impérial, un officier -de gendarmerie, un commissaire de police, un maire, et plus de dix -hommes qui sont les correspondants naturels et les auxiliaires assurés -du préfet. La sous-préfecture était nécessaire en 1800, lorsqu’il -s’agissait de créer l’unité administrative de la France; mais l’unité -ne nous manque pas en 1860, et nous sommes centralisés autant et plus -qu’il ne faut. Je comprends encore l’autorité des sous-préfets, lorsque -les distances étaient longues, les communications difficiles, et que -le préfet pouvait à grand’peine exécuter une fois par an sa tournée -obligatoire. Mais, aujourd’hui que toutes les villes se touchent, -aujourd’hui que la plupart des préfets pourraient exécuter, sans -fatigue, une tournée tous les deux mois, je ne vois plus à quoi nous -servent ces trois cent soixante-treize administrateurs qui touchent -de 4,500 à 8,000 francs d’appointements, sans compter les frais de -bureaux, les frais de représentation, le logement dans un édifice -public, etc., etc. Direz-vous que les sous-préfectures sont des écoles -où l’on étudie pour devenir préfet? On étudierait bien mieux au -Conseil d’État, ou dans les bureaux de la préfecture. - -Cette nouveauté me séduisit à première vue. Les économies de dix -millions ne sont pas à dédaigner, et j’évaluais à dix millions par an -ce luxe de trois cent soixante-treize cinquièmes roues. - ---Mais, dis-je au réformateur, il me vient une autre idée. N’avons-nous -pas aussi trois cent soixante-treize receveurs particuliers dans -l’administration des finances? Les percepteurs recueillent l’impôt -direct et le portent au receveur particulier, qui le transmet au -receveur général. Je ne suis pas un homme sérieux, mais je m’imagine -que nos trois cent soixante-treize receveurs particuliers coûtent -presque aussi cher à l’État que nos trois cent soixante-treize -sous-préfets. Voilà une sixième roue à laquelle vous n’avez pas songé. -Il fallait bien en prendre son parti lorsque les routes étaient -longues et peu sûres. Mais nous sommes en 1860, et dites-moi, je vous -prie, s’il en coûterait plus de temps et de danger aux percepteurs -de vos communes pour transporter leurs fonds à Strasbourg que pour -les voiturer à Saverne? Elles n’y perdraient pas cinquante francs -par année, et l’État y gagnerait pour le moins dix millions. Au -demeurant, je suppose que les hommes qui nous gouvernent arriveront -un jour à penser comme nous. Ils s’appliquent à diminuer le nombre -des fonctionnaires en améliorant leur sort. Et puisque nous parlons -de l’administration des finances, j’ai ouï dire que le ministre avait -supprimé dix-huit cents perceptions en dix années, sans que la rentrée -des impôts en eût souffert. - -Je ne sais plus par quelle transition l’on vint à parler de la question -romaine. Tous les convives étaient catholiques, au moins par le -baptême; cependant la majorité déclara qu’elle n’était point possédée -du besoin d’avoir pour chef spirituel un souverain temporel. - ---Moi, dit un brave Alsacien, je n’ai pas d’ambition pour moi; à plus -forte raison n’en ai-je point pour le pape. Si l’on me mettait une -triple couronne sur la tête, on me fatiguerait beaucoup. Je ne souhaite -point à autrui ce que je ne voudrais pas pour moi-même. - ---Moi, dit un autre, je serais assez flatté de voir notre pape sur un -trône; à la condition toutefois que ses sujets s’en trouveraient bien. -Un homme qui gouverne les gens malgré eux et qui fait tirer des coups -de fusil sur son peuple, c’est un roi si l’on veut, mais ce n’est plus -un pape. - ---Moi, reprit un troisième, si notre curé se mettait sur les rangs pour -être maire, je lui conseillerais de retourner à l’église. Et cependant -un curé maire, c’est encore moins singulier qu’un prêtre roi. - ---Moi, dit un autre, j’ai été pour le pouvoir temporel jusqu’à l’année -1858. Mais l’affaire Mortara m’a refroidi; l’affaire Padova m’a -glacé; l’affaire Castellani m’a fait de la peine; le sac de Pérouse -m’a révolté. Je veux avant tout que le pape soit un saint homme, et -je serai bien aise de lui voir ôter son pouvoir temporel, pour que -personne ne commette plus de crimes en son nom. - -Quelqu’un objecta que l’affaire Castellani n’était pas des plus graves. -Un moine romain s’échappe de son couvent; ce n’est pas la faute du -saint-père. Le fugitif se marie chez nous, mange la dot de sa femme -et lui laisse quelques enfants sur les bras: ce n’est pas la faute -du saint-père. Le drôle retourne à Rome; on lui donne les filles à -confesser: ce n’est pas la faute du saint-père. - ---Pardon, interrompit un vieux chasseur de Pfaffenhofen. J’ai une -forêt, j’y mets du lapin, pour avoir le droit de chasser en tout temps. -Mon lapin s’échappe et va manger vos récoltes sur pied: est-ce que je -ne vous dois pas des dommages-intérêts? Le pape a un royaume; il y met -du moine; c’est son affaire. Mais, si le moine s’échappe du royaume et -vient chez nous manger des dots et des innocences, n’avons-nous rien à -réclamer? - -Quelques convives trouvèrent la comparaison plaisante; quelques autres -la trouvèrent juste. Mais le propriétaire breton, qui avait longtemps -dévoré sans rien dire, réclama la parole avec une certaine solennité. - ---Messieurs, dit-il, je suis un homme de 1816. Je regrette, par devoir -ou par habitude, un jeune prince qui vit à l’étranger, qui se soucie -médiocrement de régner sur nous, et qui, dans tous les cas, ne saurait -fonder une dynastie, puisqu’il n’a pas d’héritier. Voilà ma couleur -politique. J’ai de la religion comme vous tous, c’est-à-dire que je -_crois_ sans examiner et sans pratiquer. - -»Pour ce qui est du clergé ultramontain, qui tend depuis quelques -mois à soulever la France, je ne l’aime pas, et je l’estime peu. Nos -souverains légitimes l’ont comblé de bontés; on pourrait presque dire -qu’ils ont été victimes de leur complaisance pour lui. Il les a trahis -en 1830, pour baiser la main de Louis-Philippe, en 1848 pour caresser -la blouse du peuple, en 1852 pour tomber aux pieds de l’empereur. -Cependant, le jour où ces ultramontains donneront le signal de la -croisade, je m’armerai! - ---Pourquoi? cria-t-on de tous côtés. - ---Parce que... - ---Moi, reprit le manufacturier de Rouen, je suis un homme de 1830. -J’adore (disons-mieux), j’estime et je regrette une famille qui voyage -depuis douze ans dans toute l’Europe. Ce n’est pas qu’elle ait fait -beaucoup pour la gloire de la France, mais elle a fait énormément pour -sa prospérité. Si Dieu avait permis qu’elle régnât jusqu’en 1860, -nous aurions moins d’autorité en Europe, mais nous n’y aurions pas -d’ennemis. Nous n’aurions pas pris les drapeaux de l’Autriche, mais -nos administrateurs ne nous traiteraient pas en Autrichiens. Nous -aurions tout autant de chemins de fer, de télégraphes, de milliards et -de crédit, et la dette publique serait moins forte de moitié. C’était, -d’ailleurs, une belle famille; elle a éprouvé de grands malheurs, elle -a défendu contre le peuple les priviléges sacrés de la bourgeoisie, -elle a perdu un trône plutôt que de reconnaître l’égalité des citoyens -entre eux, et je l’aime peut-être pour ces raisons. Du reste, je suis -voltairien comme M. Thiers, comme M. Villemain et tous les grands -hommes de 1830. J’ai la statuette de Rousseau sur ma cheminée, auprès -du buste de M. Cousin. Voltaire et Rousseau sont mes hommes, et je me -moque de mon curé comme du pap... Pardon; j’allais dire une sottise. -La vérité, messieurs, est que le jour où la faction ultramontaine nous -donnera le signal de la croisade, je m’armerai! - ---Pourquoi? - ---Parce que... - ---Messieurs, dit à son tour le manufacturier strasbourgeois, si -vous faisiez cette imprudence, je m’armerais aussi, mais contre -vous. Je suis pourtant un homme de 1848. Je n’ai ni voté pour le -prince-président, ni envoyé mon adhésion à l’Élysée, comme plusieurs de -vos demi-dieux l’ont fait après le 2 décembre. Je n’ai pas assisté aux -conférences de la rue de Poitiers. Je n’ai vu aucun de mes amis prendre -le portefeuille d’un ministère. Mais j’aime la France, et tout homme -qui la fera grande au dehors, prospère au dedans, est sûr de mon appui. -Je n’aime pas le despotisme monstrueux qui ronge le cœur de l’Italie, -et quiconque lui déclarera la guerre m’aura pour soldat. Quel que soit -son nom, son passé, l’origine de son pouvoir, il n’a qu’à me montrer la -route, je marcherai. - -»Vous allez dire que je ne suis pas un homme de principes; j’en -conviens, mais les hommes qui vous traînent à leur remorque ont changé -de principes presque aussi souvent que d’habit. Ils ont écrit sur leur -drapeau tous les mots du dictionnaire, les uns après les autres, et -suivant les besoins du temps. L’ordre à tout prix et la paix à tout -prix, la liberté et l’obéissance, le respect des lois et le saint -devoir de l’insurrection, le patriotisme français et le patriotisme -européen, la nécessité d’un gouvernement fort, la nécessité d’un -gouvernement parlementaire, la protestation des journalistes, les lois -de septembre, les banquets, la Pologne, guerre aux Anglais, droit de -visite, et mille autres devises qui pourraient se résumer en un mot: -_opposition_. On les a vus Autrichiens quand nous avions la guerre avec -l’Autriche; Anglais quand nous n’étions pas d’accord avec l’Angleterre; -ultramontains le jour où le pape nous dit des injures. La même action -leur semble bonne ou mauvaise, suivant l’homme qui la fait. Pour moi, -quand l’action est bonne, j’approuve l’auteur, d’où qu’il vienne, et -je me mets à son service. Cependant, messieurs, je suis sûr que nous -ne viendrons pas aux mains. On ne fait pas de croisades lorsqu’on n’a -pas la foi. Si les nouveaux champions du saint-père se rassemblaient -jamais en un corps d’armée, ils partiraient eux-mêmes d’un commun -éclat de rire en entendant des voltairiens, des protestants et même -des israélites répondre à l’appel. La coalition se disperserait au -milieu d’une gaieté folle, et votre état-major rentrerait à l’Académie -française par une porte dérobée. Et les voltairiens de 1827, et les -déistes de 1828, et les libéraux de 1829, et les insurgés de 1830, -offriraient un fauteuil au dominicain Lacordaire, histoire de se -consoler et de s’amuser un peu. - -Sur ce discours, on se leva de table, et chacun se mit au lit sans -avoir convaincu personne. - - - - -XII - -UN CLOU CHASSE L’AUTRE - - Deux lettres d’Orléans.--La pénitente mariée.--Nouvelles d’un évêché - trop remuant.--La croisade.--Un mot en passant sur M. Lacordaire.--La - gare de Nancy.--Je me trompe sur le sens des mots.--Protection, - prohibition, libre échange, vie à bon marché.--On me tire d’erreur et - l’on me donne un journal.--Discussion de mes compagnons sur la lettre - de l’empereur à M. Fould. - - - Ma chère cousine, - -Je vivais tranquille en Alsace, et je me promenais en gros souliers -avec les plus honnêtes gens du monde, quand on m’apporta deux lettres -d’Orléans. Mon cœur battit; je me figurai dans le premier moment qu’un -haut fonctionnaire de cette ville m’adressait enfin par la poste une -réponse qu’il me doit[2]. Mais je fus bientôt désabusé. Je lus d’abord -un billet anonyme qui peut se résumer ainsi: - - [2] Voir la note à la fin du chapitre. - -«Mon cher Valentin, si tu me promets l’indiscrétion la plus absolue, -je te conterai un fait assez particulier. Une dame de cette ville est -mariée à un chrétien qui ne _pratique_ pas. Elle a pour directeur -un saint homme qui souffre impatiemment cet état de choses, et qui -l’autorise à choisir un remplaçant dans l’assemblée des fidèles, si le -mari refuse de se convertir. Si tu prends intérêt à cette curiosité -religieuse et morale, écris-en deux mots à ta cousine. Aussitôt ta -lettre lue, je t’enverrai d’autres détails.» - -Tu vois, cousine, que je ne me suis pas fait prier. Maintenant, il me -vient un doute. Le secret de la confession est renfermé d’ordinaire -entre deux personnes. Donc, la lettre anonyme que je viens de résumer -ne peut venir que du confesseur ou de la pénitente. Or, je ne croirai -jamais qu’elle soit du confesseur. - -L’autre lettre est signée d’un des noms les plus honorables du Loiret. -Je la transcris d’un bout à l’autre, sans y changer un seul mot, par la -raison fort simple que le style de mon correspondant vaut mieux que le -mien. - - «Décidément, notre ville est appelée à jouer son rôle dans la haute - comédie du XIXe siècle. Notre évêque s’agite. Tous les dimanches, - grande réception à l’évêché. Grand dîner tous les deux jours; les - fonctionnaires y sont conviés par fournées. A table, monseigneur - engage ouvertement la conversation sur les affaires de Rome. Il a - lu publiquement certaines lettres qui apportaient à sa brochure une - adhésion inattendue. On a beaucoup remarqué celle de M. Victor Cousin. - L’amant de madame de Longueville et de quelques anciennes jolies - femmes, le professeur révolutionnaire de 1828, l’insurgé de 1830, - qui éleva sur la place du Carrousel un monument à son ami Farcy; - le philosophe athée, panthéiste, déiste et finalement éclectique, - l’éditeur enthousiaste de la _Confession d’un vicaire savoyard_, - a passé avec armes et bagages dans la petite armée de monseigneur - Dupanloup. Heureusement, si le bagage est lourd, les armes sont - émoussées. - - »On vient d’enterrer à Montmartre le dernier soldat de Louis XV; - il est permis de supposer que le dernier aventurier de la Fronde - n’ira pas loin. M. Cousin prie notre évêque de _mettre aux pieds du - saint-père l’expression de son respect et de son dévouement_. Le pape - en voudra-t-il? J’imagine qu’il est embarrassé des recrues qui lui - viennent de l’Académie. Que dira-t-il de M. Thiers en grand uniforme - de croisé? M. Villemain était, il y a quinze ans, l’ennemi déclaré des - jésuites. Il les voyait partout, et jusque sous la table du conseil, - chez le roi Louis-Philippe. Cette appréhension obstinée le harcelait - si violemment, qu’il en fit une maladie. Le voilà tombé d’un mal dans - un autre. Il me rappelle ce pauvre diable qui louchait en dedans, et - se fit opérer par un oculiste. L’art fit un miracle en sa faveur et le - guérit si bien de son infirmité, qu’il loucha en dehors jusqu’à la fin - de sa vie. - - »On nous affirme pour certain que M. Lacordaire entrera de plain-pied - à l’Académie française. Si l’événement donne raison aux prophètes de - l’évêché, vous verrez passer sur le pont des Arts un moine en grand - costume, et quel moine! Un apologiste de l’inquisition, un général - de ces dominicains qui avaient le privilége de brûler les gens! Je - sais que le carnaval excuse bien des choses; mais la plupart des - académiciens ont trop d’âge et de raison pour qu’on leur passe une - fantaisie de carnaval. Avant de s’embarquer dans cette inexcusable - folie, qu’ils regardent les bustes des hommes sérieux dont l’Institut - est peuplé; ou, simplement, qu’ils arrêtent leurs yeux sur M. Guizot, - cette statue vivante de l’ordre et de la liberté! Qu’ils épargnent à - l’illustre chef du protestantisme libéral un spectacle aussi injurieux - pour les politiques de 1830 que pour les révolutionnaires de 1789! - - »M. Lacordaire est un homme de talent, je l’avoue. Il a parlé avec une - certaine éloquence pour et contre tous les principes de la Révolution. - Il a défendu et écrasé vaillamment les droits impérissables de la - raison humaine. Il a brillé parmi les montagnards de 1848 et donné des - garanties sérieuses au parti de la réaction. Le pape l’a justement - béni et maudit tour à tour. Il est capable de servir utilement et - de compromettre terriblement la coalition qui l’adopte. Mais ce - chevalier errant du catholicisme, cet avocat de toutes les causes, cet - enfant terrible de l’Église, porte un habit qui ne doit pas entrer - à l’Académie. Les dominicains ne se contentaient pas de brûler les - hommes; ils brûlaient aussi les livres, et c’est un privilége qu’ils - n’ont pas encore abdiqué. - - »Je reviens à notre évêché. Grâce à la prépondérance de M. Dupanloup - et au zèle de son état-major, les choses sont tendues dans le diocèse - d’Orléans. Savez-vous combien nous avons de sociétés religieuses - organisées et soumises à la direction de l’évêque? Il y en a douze - dans la ville, qui toutes, le jour d’une élection, obéissent comme un - seul homme! - - »Tous les membres de ces sociétés sont invités à tour de rôle aux - soirées de monseigneur. Si bien qu’on y voit les ouvriers et les - artisans coudoyer les chefs du parti légitimiste. Le compagnonnage - religieux foisonne dans les salons, et, quoique les dames n’y soient - pas admises, les boucles d’oreilles n’y manquent pas. - - »Nos dévotes ne doutent point que le pape ne soit à la veille de - monter sur le bûcher. Elles sont fanatiques de M. Dupanloup, comme il - convient. On m’assure qu’elles portent du violet, en l’honneur de leur - évêque. Autrefois le chevalier portait les couleurs de sa dame. Les - béguines en chapeau violet, c’est le monde renversé. - - »Je ne sais si la même agitation se fait sentir autour de tous - les évêques, mais, si toute la France ressemble à Orléans, il y a - une croisade dans l’air. La lettre de l’empereur au pape a calmé - l’effervescence des courages et fait tomber la mousse. On s’escrimait - hardiment contre une brochure anonyme; pour attaquer la lettre - impériale, il faut prendre un ton plus rassis. Les plus militants se - sont déconcertés un jour ou deux; mais, en revanche, il faut que la - situation se dessine, depuis qu’il n’y a plus de biais possible.» - -Tu comprendras facilement, ma chère cousine, que cette lettre m’ait -arraché aux loisirs de la campagne et ramené bien vite à Paris. Je suis -trop jeune pour avoir vu les croisades, et ma curiosité s’accroît de -mon ignorance. Mon paquet fut bientôt fait. Trois de mes compagnons se -décidèrent à revenir avec moi, pour certaines affaires qu’ils avaient à -Paris. Tu les connais un peu, si je ne me trompe, sinon par leurs noms -propres, du moins par leurs opinions politiques. Nous les appellerons, -en trois chiffres, MM. 1816, 1830 et 1848. - -En relisant cette grande lettre d’Orléans, je ne songeais pas à me -demander comment un dignitaire de l’Église, logé dans un palais -impérial, et salarié sur le budget, pouvait organiser, aux frais de -l’État, dans une maison de l’État, une conspiration tapageuse contre -les volontés libérales du chef de l’État. Mes réflexions ne s’égaraient -pas si loin; j’étais tout à l’espérance de voir une croisade, ou du -moins une scène de la Ligue, ou pour le moins une copie des agitations -plaisantes de la Fronde. Déjà mon imagination, aidée d’un peu de -mémoire, me montrait des moines cuirassés jusqu’au troisième menton, -des orateurs tondus pérorant sur la borne, le mousquet au poing; M. -Villemain porté en triomphe sous les arceaux des halles centrales, -M. Cousin chevauchant au petit pas avec une grosse académicienne -en croupe; les dames en chapeau violet et les bedeaux au nez rouge -chantant des mazarinades autour du palais Mazarin! Mes compagnons de -voyage ne trouvaient point la situation plaisante, et discutaient avec -une certaine vivacité sur les priviléges du saint-père et les droits du -peuple français. Il y avait quatre ou cinq jours que nous n’avions lu -de journaux. - -Je descendis à la gare de Nancy pour faire provision de nouvelles, et -je vis du premier coup d’œil que l’agitation avait gagné jusque-là. -Cent voyageurs de tout âge, de toute condition et de toute provenance -s’arrachaient une demi-douzaine de journaux, lisaient à haute voix, -ou discutaient par groupes sans parvenir à s’entendre. Je ne vis ni -drapeaux, ni cuirasses, ni mousquetons, ni croix de drap rouge, et ce -qui m’étonna particulièrement fut de n’entendre nommer ni le pape, ni -le cardinal Antonelli, ni même M. Dupanloup. Les mots de _protection_, -de _prohibition_ furent les seuls que je saisis à la volée, parce -qu’ils étaient dans toutes les bouches. On parlait aussi de _libre -échange_ et de _vie à bon marché_. Je ne manque pas de sagacité; tu -as pu le remarquer plus d’une fois. Je devinai qu’on débattait à mots -couverts cette grande question qui remue la ville d’Orléans. - ---Messieurs, dis-je en me glissant dans un groupe, je connais les -choses dont vous parlez, et vouloir feindre avec moi ne vous servirait -de rien. - -»Sans doute la _protection_ dont il s’agit est celle que notre -gouvernement et notre armée ont bien voulu prêter au saint-père durant -plus de dix ans. Vous avouerez, si vous êtes juste, que le protégé -manque un peu de reconnaissance envers ses généreux protecteurs. - -»Le mot de _prohibition_ s’applique évidemment aux abus de toute sorte, -injustices, violences, confiscations, brigandages, spoliations, vols -d’enfants, que nous avons essayé, mais en vain, de prohiber dans l’État -pontifical. Mon seul regret à moi, c’est que la prohibition n’ait pas -été plus efficace et que le cardinal Antonelli ait appuyé de toute son -obstination les choses que la France prohibait de toute sa sagesse. - -»Le _libre échange_ est sans doute celui que la brochure impériale -conseillait au saint-père, dans l’intérêt de tous les chrétiens. Si -Pie IX avait échangé librement contre une dotation raisonnable ce -malheureux domaine temporel qui périt entre ses mains, la papauté n’en -serait que plus riche, plus tranquille et plus considérée; et trois -millions d’Italiens béniraient le vicaire de Jésus-Christ, au lieu de -blasphémer son nom. - -»Il me semble qu’en tout cela le gouvernement français joue un rôle -fort honorable, outre qu’il s’exprime beaucoup plus poliment que ses -protégés; et je m’étonne de vous entendre dire que vous donneriez -votre _vie à bon marché_ pour défendre l’absurdité contre la vérité, la -fureur contre la raison, les abus contre la justice! - -Je fis une pause, et j’attendis les applaudissements du public. -Mais l’auditoire ouvrait de grands yeux et n’avait pas l’air de me -comprendre. - -Un vieux monsieur qui tenait le _Moniteur_ à la main me demanda si -j’arrivais de Pontoise? Je répondis que Pontoise était sur la ligne du -Nord, que j’arrivais de Bouxviller (Bas-Rhin), et que mon excellent -ami, M. Feyler, nous avait fait faire des chasses magnifiques. - ---Eh bien, reprit le vieillard, acceptez ce numéro du _Moniteur_ et -lisez-le sans perdre de temps. Vous comprendrez que la question romaine -est bien passée de mode depuis ce matin. Non pas que les Français -soient devenus indifférents au sort de l’Italie, mais ils comptent sur -l’empereur et ses alliés pour affranchir pacifiquement les victimes -du pouvoir temporel. Ce qui nous émeut tous aujourd’hui, c’est la -publication d’un admirable programme, une révolution démocratique -descendue d’en haut, la promesse d’un bien-être et d’une prospérité que -tous les gouvernements avaient refusés aux classes pauvres. La poule au -pot, rêvée par Henri IV, deviendra sous peu une réalité palpable, et -ceux qui n’aiment pas la poule bouillie seront libres de la remplacer -par un chapon rôti. On sonne le départ; prenez, lisez et applaudissez. - -Je partis à toutes jambes en remerciant le vieillard, et je lus à haute -voix, dans le wagon, la lettre de l’empereur à son premier ministre. -Mes compagnons m’écoutèrent de toutes leurs oreilles, sans faire aucune -observation. Au demeurant, le texte était d’une clarté qui rendait -tout commentaire inutile. Moi qui ne connais rien aux questions de -finance (car je donne souvent une pièce de dix francs pour une pièce -de cent sous), je devinai comment la réforme de quelques tarifs et la -suppression du mot _prohibé_ pouvait améliorer la vie matérielle de -tout un peuple et décupler la richesse de la France. - -La lecture achevée, je dis à mes compagnons: - ---Je ne doute pas, messieurs, que vous ne rendiez une justice éclatante -à l’auteur de cette lettre. Il a beau n’être pas de vos amis, la -justice vous commande de reconnaître en lui le bienfaiteur de la nation. - ---Moi! s’écria le filateur de Rouen, l’homme de 1830: que je bénisse -la main qui me ruine! Cette lettre m’a porté un coup mortel; je suis -perdu sans ressource; mes pauvres enfants n’ont plus de pain! Hélas! -je vivais heureux, tranquille, à l’abri d’une sage et bienfaisante -prohibition. Mon outillage était primitif, mon capital modeste, mes -produits médiocres; mais le commerce s’en contentait, faute de mieux, -et je faisais en toute sécurité des bénéfices énormes. Que vais-je -devenir? Il faudra ou que je me laisse écraser par la concurrence -anglaise, ou que je double mon capital, que je perfectionne mon -matériel, que j’améliore mes produits! Impossible de gagner ce que je -gagnais autrefois, si je ne double le chiffre de mes affaires et la -somme de mes tracas! Et pourquoi, je vous le demande? Pour que la vile -multitude ait la satisfaction de mettre des bas! Je retourne à Rouen; -je harangue mes mercenaires; je les insurge contre un pouvoir odieux -qui veut les enrichir à nos dépens. Que tous les manufacturiers suivent -mon exemple! Avant six mois, nous aurons soulevé les masses et relevé, -grâce à nos ouvriers, le trône de la bourgeoisie! - ---Mon cher monsieur, reprit l’homme de 1848, je suis manufacturier -comme vous. J’occupe un millier de braves gens qui m’aiment et qui se -feraient tuer pour moi. Chacun d’eux gagne en moyenne trois francs -par jour, et cette petite somme est loin de suffire aux besoins d’une -famille. C’est que tout est cher en France, depuis le pain jusqu’à la -blouse. Le jour où le programme impérial aura pris la forme d’une -loi, toutes les choses nécessaires à la vie baisseront de prix, et mes -ouvriers seront plus riches, sans que je leur donne un sou de plus. - ---Mais vous serez plus pauvre, vous! La concurrence de l’étranger vous -forcera d’abaisser vos prix! - ---Assurément. Mais, si mes bénéfices sont diminués de moitié, j’en -serai quitte pour produire deux fois plus! Les consommateurs ne -manqueront point, soyez-en sûr. Nous avons quelques millions de -Français qui marchent pieds nus, et il faudra plus d’une semaine pour -leur fabriquer des bas! - ---Messieurs, interrompit l’homme de 1816, je ne me suis jamais occupé -de ces bagatelles, et nos souverains légitimes n’y songeaient pas -beaucoup plus que moi. Henri IV a bien dit un mot sur l’affaire dont -vous vous entretenez, mais ni Louis le Grand, ni Louis le Bien-Aimé, -ni Louis le Désiré, n’ont abaissé leur esprit jusqu’à la chaussure de -nos manants. Il se peut toutefois que la lettre en question porte des -fruits agréables au menu peuple; raison de plus pour que les honnêtes -gens lui refusent leur approbation. Un vrai Français aime mieux -souffrir sous ses rois légitimes, suivant l’usage immémorial de la -monarchie, que d’être heureux sous un usurpateur. - ---Vous en parlez bien à votre aise, répliqua le républicain. Je ne suis -point l’ami de Napoléon III, car il a renversé violemment mon parti, -au moment où mon parti s’apprêtait à le renverser; mais je préfère un -ennemi qui nous fait du bien à un ami qui nous fait du mal. - -La discussion durait encore lorsque le train nous déposa tous ensemble -à la gare de Paris. - - * * * * * - -NOTE.--Les premières lignes de ce chapitre exigent deux mots -d’explication. Monseigneur Dupanloup, évêque d’Orléans, dans un -mandement qui fit assez de bruit, m’avait consacré le paragraphe qu’on -va lire: - - «Puis-je aussi vous rappeler sans rougir les lâches calomnies vomies, - c’est le mot, contre le saint-père et contre son dévoué ministre, - par une plume française? Il est vrai qu’avant d’outrager Rome, elle - s’était exercée déjà au mépris de l’hospitalité reçue, et agréablement - moquée de cette Grèce, qui, quoi qu’on puisse dire encore d’elle - et contre elle, n’en est pas moins la seule en Europe qui tienne - l’étendard levé contre l’éternel ennemi du nom chrétien.» - -A cette agression tant soit peu brutale, je répondis par la lettre -suivante: - - «Schlittenbach, 8 octobre 1859. - - »Monseigneur, - - »J’habite, avec ma famille, une petite maison isolée dans le - département du Bas-Rhin. Les journaux de scandale n’arrivent pas - jusqu’à nous. C’est vous dire que nous ne recevons ni le _Figaro_, - ni l’_Univers_, ni les mandements politiques des évêques. Mais un - habitant de Saverne, qui s’intéresse à moi, et n’aime pas qu’on me - dise des injures, m’a envoyé une copie de votre dernier pamphlet. - - »Vous êtes, monseigneur, un esprit libéral. Vous avez défendu la - liberté de l’enseignement, ou du moins ce que le clergé français - déguisait sous ce pseudonyme. Vous tolérez l’étude des auteurs - classiques, et vous avez des petits séminaires où l’on joue la - tragédie en grec. Vous avez tenu tête à M. Veuillot avec un courage - assez rare chez les hommes de votre rang, et vous ne vous êtes incliné - devant ce grand génie que le jour où le pape lui a donné raison contre - vous. - - »Aujourd’hui, monseigneur, vous défendez la liberté de la presse. - Vous faites mieux que de la défendre, vous la pratiquez hardiment, - ouvertement, avec cette fierté mâle que l’assurance de l’impunité - donne aux héros en robe longue. Le mandement n’était autrefois - qu’une petite gazette épiscopale, traitant des œufs, du beurre et du - fromage, et des choses qu’il est permis de manger en carême. Vous le - transformez en journal politique, sans rien payer au timbre et sans - verser aucun cautionnement. Garanti par un caractère sacré contre - les rigueurs de la police correctionnelle, vous déclarez la guerre à - votre ancien souverain et notre fidèle allié, le roi de Sardaigne. - Vous ne ménagez pas même le gouvernement qui, de Savoyard vous a - fait Français, de prêtre vous a fait évêque, et qui vous donne un - traitement pour que vous le serviez. Vous affichez vos diatribes - sur des murs qui appartiennent à l’État; vous les faites lire en - chaire par des fonctionnaires publics, nourris aux frais de l’État; - et le prince qui vient d’accorder une amnistie à ses ennemis vaincus - et découragés, daigne laisser une apparence de triomphe à votre - petite insurrection. Vous aviez deux bonnes raisons pour garder le - silence, puisque vous êtes né sous le sceptre du roi de Sardaigne et - que vous vivez dans l’empire français. Est-il possible que l’habit - ecclésiastique vous ait affranchi de vos deux souverains légitimes - pour vous soumettre à un petit prince étranger? - - »Ne croyez pas, monseigneur, qu’un sentiment de rancune personnelle - m’ait inspiré ces réflexions. Vous m’avez maltraité, il est vrai, mais - en si bonne compagnie, que c’était me faire beaucoup d’honneur. Je - consens à rester jusqu’à la fin de mes jours dans la catégorie où vous - m’avez rangé, avec le roi de Sardaigne et tous les glorieux chefs de - la révolution italienne. Je confesse même entre nous que je ne savais - pas mériter tant de gloire en plaidant la cause d’un peuple opprimé. - - »Peut-être auriez-vous pu employer des expressions plus courtoises - contre un homme poli et lettré. Mais la polémique religieuse a ses - mœurs. Elle a transporté dans le langage les torches et les chevalets - dont elle n’ose plus faire emploi dans la vie pratique. Le feu sacré - de l’inquisition a passé tout entier dans l’éloquence des hommes. - - »Je m’en suis aperçu dès le premier mandement, je veux dire dès le - premier article de votre nouvel ami, M. Veuillot. Lorsqu’on m’a dit - que ce père Duchesne de l’Église allait me déclarer la guerre, j’ai - craint quelques objections sérieuses à mes théories, ou quelque - réfutation terrible des faits que j’avais avancés. Déjà je préparais - toutes les armes de la logique et de l’histoire: quelle naïveté! M. - Veuillot s’est borné à me dire des injures, comme vous, monseigneur, - et à dénoncer mon livre à la police. Car il est plus facile de - ruiner un éditeur que de ruiner un argument, et la réplique la plus - saisissante sera toujours une saisie. - - »Aux termes de la loi, monseigneur, je pourrais exiger l’insertion de - cette lettre dans votre plus prochain numéro, c’est-à-dire dans votre - prochain mandement; mais je ne veux point abuser de mon droit, et il - me suffit d’avoir raison. - - »Je baise avec respect votre anneau pastoral et je m’incline - humblement, monseigneur, devant le caractère sacré dont vous êtes - revêtu.» - - - - -XIII - -LES ULTRAMONTAINS ET LES GALLICANS - - Définition de l’ultramontain.--L’armée du pape contre l’empereur des - Français.--Le gouvernement est patient. Il reçoit des boulets et - renvoie des dragées.--Le clergé gallican.--Hincmar et Bossuet.--La - déclaration de 1682.--Belle conduite du clergé gallican.--Mandement de - monseigneur de Condom.--Moralité. - - - Ma chère cousine, - -Lorsqu’on parle ici d’un évêque ultramontain, on entend sous ce mot un -prélat qui a son corps dans la ville d’Arras ou d’Orléans et son âme à -Rome, au delà des Alpes, en pays d’Outremonts ou d’Ultramonts. - -Chacun sait que les ultramontains sont une fraction et même une -faction très-puissante dans le haut clergé. Secte contraire à toutes -les libertés publiques et nationales, toujours prête à sacrifier la -nation au souverain, et le souverain à un petit prince étranger. On -les a vus complices très-résolus de tous les maîtres qui se sont assis -sur le peuple français, et révolutionnaires très-fougueux lorsqu’un -mot d’ordre venu de Rome les a lancés contre le roi ou l’empereur -de notre pays. Aujourd’hui même, la fureur qui les emporte contre -le gouvernement impérial n’est comparable qu’à leur servilité du 2 -décembre. S’ils pouvaient renverser à coups de mandements l’édifice que -leurs mandements ont consolidé jadis, l’Empire ne serait plus qu’une -ruine. - -La nation ne veut aucun bien à ces hommes, qui seront toujours ses -ennemis. Si quelques dévotes d’Arras et quelques Dupanlouves d’Orléans -se coiffent de violet en l’honneur de leurs évêques, l’immense majorité -du peuple français supporte impatiemment les homélies révolutionnaires -de ces insurgés du despotisme. - -Le gouvernement les supporte. Patiemment? Je ne sais. Avec plaisir? -J’en doute. Est-ce la reconnaissance des services rendus? est-ce -la crainte d’une pire exaspération qui conseille à l’empereur et à -ses ministres une patience plus qu’évangélique? Pour résoudre cette -question, il faudrait être plus grand clerc que je ne le suis. Ce que -je comprends fort bien, c’est que les évêques ultramontains, soulevés -contre l’empereur des Français et son allié le roi de Sardaigne, -impriment impunément les écrits les plus audacieux. La liberté de la -presse, qu’on a promis de nous rendre à tous, quand nous serions trop -vieux pour en user, existe dès à présent pour quelques pamphlétaires -mitrés. Le droit de réunion, qu’on nous refuse encore, est accordé -généreusement à de formidables sociétés ultramontaines qui enrôlent les -hommes par milliers. Autant on est sévère pour nous, pauvres petits -révolutionnaires de la liberté, autant on est indulgent et respectueux -pour la révolution théocratique. - -J’imagine que le gouvernement se croit assez fort pour dédaigner les -injures ultramontaines, parce qu’il s’appuie sur le clergé gallican. -On sait, ou du moins on dit que la plupart des simples prêtres et -quelques évêques français sont dévoués aux libertés gallicanes et même -aux libertés publiques. On rappelle la glorieuse tradition d’Hincmar, -archevêque de Reims, contemporain de Louis le Débonnaire et de Charles -le Chauve, qui se prononça courageusement pour la cour de France contre -la cour de Rome. On évoque les souvenirs du bon temps et le rôle -démocratique des évêques élus par les citoyens, héritiers des tribuns, -investis du beau titre de _défenseurs du peuple_. - -Si les évêques gallicans étaient encore animés du même esprit, si le -souverain pouvait voir en eux des successeurs d’Hincmar et la nation -des _défenseurs du peuple_, ni le gouvernement ni la nation ne -seraient désarmés en face de la révolte ultramontaine, et nous aurions -tort de désespérer de l’épiscopat français. - -On parle aussi de Bossuet, nouvel Hincmar, et de la célèbre déclaration -de 1682, qui maintint si fièrement les droits de l’Église gallicane -contre les prétentions du pape. - -Malheureusement, il est prouvé que les évêques gallicans signèrent la -déclaration de 1682 pour obtenir du roi la révocation de l’édit de -Nantes et les dragonnades. L’histoire nous atteste qu’après le résultat -obtenu, tous les signataires de la déclaration écrivirent au pape pour -désavouer ce grand acte et humilier l’Église gallicane. Il suit de là -que ces héros en habit violet n’ont été gallicans un jour que pour -acheter le droit de persécuter les citoyens, et qu’ils sont redevenus -ultramontains, la besogne faite. - -Bossuet lui-même, le grand Bossuet, ce père de l’Église gallicane, -comme on dit en plus d’un endroit, ne paraît pas avoir été plus -libéral, ni même plus gallican que monseigneur Parisis, ou monseigneur -Dupanloup. Si tu veux lire le mandement ci-joint, qu’un de mes amis -m’envoie par la poste, tu te convaincras qu’entre le plus brutal des -ultramontains et le plus sublime des gallicans il n’y a pas l’épaisseur -d’un cheveu. - - MANDEMENT DE MONSEIGNEUR L’ÉVÊQUE DE CONDOM - SUR LES AFFAIRES POLITIQUES. - - «Dieu est le roi des rois. Il établit les rois comme ses ministres et - règne par eux sur les peuples. La personne des rois est donc sacrée, - et leur autorité est absolue. Ils sont des dieux et participent en - quelque façon à l’indépendance divine. «J’ai dit: vous êtes des dieux, - et vous êtes tous enfants du Très-Haut.» (Ps., LXXXI, 6.) - - »Considérez le prince dans son cabinet. De là partent les ordres qui - font aller de concert les magistrats et les capitaines, les citoyens - et les soldats, les provinces et les armées par mer et par terre. - C’est l’image de Dieu qui, assis sur son trône au plus haut des cieux, - fait aller toute la nature. - - »Tout l’État est en lui. En lui est la puissance, en lui est la - volonté de tout le peuple. Les sujets lui doivent une entière - obéissance. Ceux qui pensent servir l’État autrement qu’en servant le - prince et en lui obéissant troublent la paix publique et le concours - de tous les membres avec le chef. Le prince ne doit rendre compte à - personne de ce qu’il ordonne: quand le prince a jugé, il n’y a point - d’autre jugement. Il faut lui obéir comme à la justice même; sans - quoi, il n’y a point d’ordre ni de fin dans les affaires. La crainte - est un frein nécessaire aux hommes à cause de leur orgueil et de leur - indocilité naturelle. Il faut donc que le peuple craigne le prince. La - juste sévérité que Dieu fait éclater si visiblement dans les livres - saints doit être en quelque sorte le modèle de celle des princes dans - le gouvernement des choses humaines. - - »Maintenant, ô rois, écoutez! On voit auprès des anciens rois un - conseil de religion, et les plus sages sont les plus dociles. Nous - avons vu Samuel auprès de Saül. Nathan, qui reprit David de son - péché, entrait dans les plus grandes affaires de l’État. Ira est - nommé «le prêtre de David.» Zabud était celui de Salomon, et il est - appelé «l’ami du roi»: marque certaine que le prince l’appelait à son - conseil le plus intime. On peut rapporter en cet endroit le conseil - du sage: «Ayez toujours avec vous un homme saint, dont l’âme revienne - à la vôtre, et qui, voyant vos chutes secrètes dans les ténèbres, les - pleure avec vous,» et vous aide à vous redresser. - - »Le prince est exécuteur de la loi de Dieu. Il fait sanctifier les - fêtes. Moïse fait mettre en prison et ensuite il punit de mort, par - l’ordre de Dieu, celui qui avait violé le sabbat. La loi chrétienne - est plus douce, mais aussi se faut-il garder de l’impunité. Les - ordonnances sont pleines de peines contre ceux qui violent les - fêtes, et surtout le saint dimanche. Et les rois doivent obliger les - magistrats à tenir soigneusement la main à l’entière exécution de ces - lois, contre lesquelles on manque beaucoup, sans qu’on y ait apporté - tous les remèdes nécessaires. - - »Le prince ne souffre pas les impies, les blasphémateurs, les jureurs, - les parjures, ni les devins. «Le roi sage dissipe les impies et courbe - des voûtes sur eux.» (Prov., XX, 26.) Il les enferme dans des cachots, - d’où personne ne les peut tirer. Ou, comme d’autres traduisent sur - l’original: «Il tourne des roues sur eux.» Il les brise, il les met en - poudre en faisant rouler sur eux des chariots armés de fer, comme fit - Gédéon à ceux de Soccoth et David aux enfants d’Ammon. Le Seigneur dit - à Moïse: «Menez le blasphémateur hors du camp, et que tout le peuple - le lapide.» (Lévit., XXIV, 13.) Le prince doit exterminer de dessus - la terre les devins et les magiciens qui s’attribuent à eux-mêmes ou - qui attribuent aux démons une puissance divine. Les lois des empereurs - chrétiens, et, en particulier, celles de nos anciens rois, Clovis, - Charlemagne, et ainsi des autres, sont pleines de sévères ordonnances - contre ceux qui manquaient à la loi de Dieu; et on les mettait à la - tête pour servir de fondement aux lois politiques. - - »Le prince doit employer son autorité pour détruire dans son État les - fausses religions. Ainsi Asa, ainsi Ézéchias, ainsi Josias, mirent en - poudre les idoles que leurs peuples adoraient; ils en brûlèrent les - bois sacrés; ils en exterminèrent les sacrificateurs et les devins, - et ils purgèrent la terre de toutes ces impuretés. «Le prince est - ministre de Dieu. Ce n’est pas en vain qu’il porte l’épée: quiconque - fait le mal doit le craindre comme le vengeur de son crime.» (Daniel, - III, 96-98.) Il est le protecteur du repos public qui est appuyé - sur la religion; et il doit soutenir son trône, dont elle est le - fondement, comme on a vu. Ceux qui ne veulent pas souffrir que le - prince use de rigueur en matière de religion sont dans une erreur - impie. Autrement, il faudrait souffrir, dans tous les sujets et dans - tout l’État, l’idolâtrie, le mahométisme, le judaïsme, toute fausse - religion; le blasphème, l’athéisme même, et les plus grands crimes, - seraient les plus impunis. - - »Dans la cérémonie du sacre, le roi promet «d’exterminer de bonne foi, - selon son pouvoir, tous hérétiques notés et condamnés par l’Église.» - - «Honorez le Seigneur de toute votre âme; honorez aussi ses ministres.» - (Ecclésiast., VII, 33.) Le sacerdoce et l’empire sont deux puissances - indépendantes, mais unies. Les rois ne doivent pas entreprendre sur - les droits et l’autorité du sacerdoce; et ils doivent trouver bon que - l’ordre sacerdotal les maintienne contre toute sorte d’entreprise. Ils - ne doivent pas croire, sous prétexte qu’ils ont le choix des pasteurs, - qu’il leur soit libre de les choisir à leur gré: ils sont obligés de - les choisir tels que l’Église veut qu’on les choisisse. - - »Les princes ont soin non-seulement des personnes consacrées à Dieu, - mais encore des biens destinés à leur subsistance. Toute la loi est - pleine de semblables préceptes. Abraham en laissa l’exemple à toute - sa postérité, en donnant à Melchisédech, le grand pontife du Dieu - Très-Haut, la dîme des dépouilles remportées sur ses ennemis. Le - peuple d’Israël ne se plaignait pas d’être chargé de la nourriture - des lévites et de leurs familles, qui faisaient plus d’une douzième - partie de la nation. Au contraire, on les nourrissait avec joie. Il y - avait, du temps de David, trente-huit mille lévites, sans comprendre - les sacrificateurs, enfants d’Aaron. Tout le peuple les entretenait de - toute chose très-abondamment, avec leurs familles; on mettait dans cet - entretien un des principaux exercices de la religion et le salut de - tout le peuple. Néhémias protégeait les lévites contre les magistrats. - O princes! suivez ces exemples. Prenez en votre garde tout ce qui est - consacré à Dieu, et non-seulement les personnes, mais encore les lieux - et les biens qui doivent être employés à son service. Protégez les - biens des Églises, qui sont aussi les biens des pauvres. Souvenez-vous - d’Héliodore et de la main de Dieu qui fut sur lui pour avoir voulu - envahir les biens mis en dépôt dans le temple. Combien plus faut-il - conserver les biens non-seulement déposés dans le temple, mais donnés - en fonds aux Églises! Quel attentat de ravir à Dieu ce qui vient de - lui, ce qui est à lui, et ce qu’on lui donne, et de mettre la main - dessus pour le reprendre de dessus les autels! - - »La plus grande gloire des rois de France leur vient de leur foi et de - la protection constante qu’ils ont donnée à l’Église. - - »Les enfants de Clovis n’ayant pas marché dans les voies que saint - Rémi leur avait prescrites, Dieu suscita une autre race pour régner - en France. Les papes et toute l’Église la bénirent; l’empire y fut - établi. Aucune famille royale n’a jamais été si bienfaisante envers - l’Église romaine; elle en tient toute sa grandeur temporelle. - - »Après ces bienheureux jours, Rome eut des maîtres fâcheux, et les - papes eurent tout à craindre, tant des empereurs que d’un peuple - séditieux. - - »Le Saint Esprit a tracé le caractère des conquérants ambitieux qui, - enivrés du succès de leurs armes victorieuses, se disent les maîtres - du monde. Voici le premier trait d’un conquérant injuste. Il n’a - pas plutôt subjugué un ennemi puissant, qu’il croit que tout est à - lui. Comme si c’était une rébellion de conserver sa liberté contre - son ambition, les guerres qu’il entreprend ne lui paraissent qu’une - juste punition des rebelles. Non content d’envahir tant de pays qui - ne relèvent de lui par aucun endroit, il croit ne rien entreprendre - digne de sa grandeur, s’il ne se rend maître de tout l’univers. Ce - superbe roi n’a pas besoin de conseil; l’assemblée de ses conseillers - n’est qu’une cérémonie, pour déclarer d’une manière plus solennelle ce - qui est déjà résolu, et pour mettre tout en mouvement. Mais voici un - dernier trait: c’est de ne respecter ni connaître ni Dieu ni homme, et - de n’épargner aucun temple, pas même celui du vrai Dieu. - - »Lorsque Dieu semble accorder tout à de tels conquérants, il leur - prépare un châtiment rigoureux. Dieu inspire l’obéissance aux peuples, - et il y laisse répandre un esprit de soulèvement. Sans autoriser les - rébellions, Dieu les permet, et punit les crimes par d’autres crimes, - qu’il châtie aussi en son temps; toujours terrible et toujours juste. - Il n’y a qu’une exception à l’obéissance qu’on doit au prince, c’est - quand il commande contre Dieu. Un prince qui se fait haïr par ses - violences est toujours à la veille de périr. Ce n’est pas qu’il soit - permis d’attenter sur eux; à Dieu ne plaise! mais le Saint Esprit nous - apprend qu’ils ne méritent pas de vivre. - - »Antiochus mourut d’une mort misérable. Saül se tua lui-même de - désespoir. «Balthasar fut tué, et Darius le Mède fut mis à sa place.» - (Daniel, V, 30, 31.) C’est assez d’avoir rapporté ces tristes - exemples, et nous nous tairons du nombre infini qui reste. Les rois, - comme ministres de Dieu, sont avec raison menacés, pour une infidélité - particulière, d’une justice plus rigoureuse et de supplices plus - exquis. Et celui-là est bien endormi, qui ne se réveille pas à ce - tonnerre. «C’est une chose horrible de tomber entre les mains du - Dieu vivant.» (Hébr., X, 31.) Il vit éternellement; sa colère est - implacable et toujours vivante; sa puissance est invincible; il - n’oublie jamais; il ne se lasse jamais; rien ne lui échappe. - - »†J. BÉNIGNE, évêque de Condom.» - -_P.-S._ Je rouvre ma lettre en toute hâte pour te garder d’une méprise. -Mon ami s’est moqué de moi. Le prétendu mandement que tu viens de lire -n’est qu’une mosaïque découpée phrase par phrase dans un ouvrage de -Bossuet. Ce livre est intitulé: _Politique tirée des propres paroles de -l’Écriture sainte_. Bossuet l’a écrit pour l’éducation du Dauphin, fils -de Louis XIV. - -Averti de mon erreur, j’ai voulu m’assurer si du moins les citations -étaient exactes. Il ne s’en faut pas d’un seul mot. C’est bien Bossuet -qui a exposé ces théories monstrueuses. C’est le père de l’Église -gallicane qui immole si gaillardement les peuples aux rois, qui humilie -si vaillamment la royauté devant le pape. - -Heureusement, ma chère cousine, le temps n’est plus où les évêques -donnaient des leçons de politique aux enfants des rois. Un temps -viendra peut-être où les rois donneront aux évêques des leçons de -politesse. - - - - -XIV - -L’EXPOSITION DES BEAUX-ARTS - - Le moment est bien choisi.--Nous sommes en paix, quoi qu’on die.--Les - nuages sont dans la lorgnette.--Annexion de la Savoie.--Il faut qu’une - porte soit ouverte ou fermée.--Le berceau des grandes familles.--Le - spirituel et le temporel sont deux.--Le temporel est soumis à des - lois.--Réforme douanière.--Une lettre datée de Lille.--Beaux-Arts.--La - peinture et la sculpture vont assez mal en France.--A qui la - faute?--Efforts des artistes.--Bon vouloir du public.--Excellentes - intentions du gouvernement.--Les expositions bisannuelles.--Elles - ont fait plus de mal que de bien.--Je propose de les remplacer par - des expositions permanentes.--Avantages de mon projet.--Tout le - monde y gagnera: le public, les artistes, les critiques.--Moyen - d’exécution.--Profit pour le budget.--Expositions anglaises.--Le - boulevard des Italiens. - - - Ma chère cousine, - -La France et l’Europe sont en paix; l’Italie, notre sœur aînée, -organise tranquillement son indépendance; l’Angleterre, notre alliée -naturelle, unit ses intérêts aux nôtres par le lien le plus étroit; -les éternels ennemis de l’intelligence et de la liberté se suicident à -coups de mandements et d’encycliques; le gouvernement impérial, après -dix années d’indécision, se jette résolûment dans la voie sacrée de la -démocratie, et reprend en main la grande œuvre de 89; tout va bien. Le -moment n’est pas mal choisi pour traiter au coin du feu la question -des beaux-arts. Les arts sont les fruits de la paix, le luxe honorable -de la vie. La France est assez riche et assez grande pour se donner ce -luxe-là. - -Il est vrai que certains journalistes signalent tous les matins de gros -nuages à l’horizon; mais je me figure qu’ils n’ont pas bien essuyé leur -lunette, et qu’une légère vapeur condensée entre deux verres obscurcit, -à leurs yeux, la sérénité du ciel. L’un prétend que nos ouvriers vont -s’insurger en masse contre un traité de commerce qui leur donne la vie -à bon marché. L’autre assure que nos paysans marcheront comme un seul -homme au secours d’un petit souverain d’Italie menacé dans son pouvoir -temporel. - -Si tous ces dangers étaient évidents ou probables, ou simplement -possibles, il y aurait presque de l’impertinence à traiter dans un -pareil moment la question des beaux-arts. Mais j’ai beau lire les -journaux et me travailler à les comprendre, toutes ces billevesées de -quelques hommes sérieux m’amusent sans me persuader. - -Est-il vrai que le roi Victor-Emmanuel ne puisse nous donner un -département très-pauvre et très-stérile sans que l’Europe en prenne de -l’ombrage? Chacun sait que la Savoie ajoutera beaucoup à nos dépenses -et fort peu à nos revenus. Ses honnêtes et pauvres habitants ont besoin -de routes, de chemins de fer et de mille autres choses très-coûteuses -que le Piémont ne saurait leur donner sans obérer ses finances, et que -la France leur offrira presque gratis. En échange de notre libéralité, -que gagnons-nous? La satisfaction de rentrer dans nos frontières -physiques et de fermer une porte qui n’était jamais ni ouverte ni -fermée. Le moindre propriétaire a le droit de s’enclore, et l’on -conteste au peuple français le droit de s’enfermer chez lui! J’avoue -que l’annexion de la Savoie nous arrondit un peu, mais quelle nation -voisine a le droit de s’en plaindre? - -Si le Piémont était resté dans ses anciennes limites, nous n’aurions -pas plus songé à lui demander la Savoie qu’il n’eût pensé à nous -l’offrir. Le voilà, grâce à nous, accru de toute l’Italie centrale: nos -bienfaits lui commandent un peu de reconnaissance; son accroissement -nous commande de prendre quelques sûretés contre lui. Nous fermons -notre porte. Il en serait de même si dans quelques années la Prusse -s’agrandissait des petits États protestants qui l’environnent. Nous -applaudirions sincèrement à cette grande et salutaire révolution, mais -nous ne saurions nous empêcher de faire un retour sur nous-mêmes et de -comprendre que la Prusse agrandie devient un voisinage dangereux pour -nous. Nous fermerions notre porte et nous rappellerions à l’Europe -que le Rhin est fait pour couler entre l’Allemagne et nous. C’est une -vérité géographique que nous n’avons pas le droit d’oublier, mais -que nous aurons la discrétion de taire, aussi longtemps que la carte -d’Allemagne restera ce qu’elle est aujourd’hui. - -Quelques personnes trouvent surprenant que le roi-zouave nous abandonne -la Savoie, qui est le berceau de son illustre maison. Il faut que ces -politiques soient bien ignorants de l’histoire. Les Bourbons de France -n’ont-ils pas cédé la Navarre, qui était leur berceau? Les empereurs -d’Autriche ont renoncé à la Lorraine. Notre gracieuse alliée la reine -Victoria ne songe plus à régner sur le Hanovre. Quand les aigles sont -devenus grands, ils désertent leur nid. - -Un respectable souverain réclame obstinément une province affranchie. -Pour rentrer dans des droits qu’il a perdus par sa faute, il confond le -ciel et la terre, le spirituel et le temporel. Il oublie les bienfaits -du prince qui l’a restauré sur son trône; il sème à travers l’Europe -des paroles de révolte; il s’efforce d’intéresser à son budget tous -les simples et tous les ignorants de la terre; il abuse d’une autorité -sainte au profit d’un despotisme impuissant et vindicatif. Ce prêtre -d’un Dieu de paix sème des brandons de discorde; il aspire à voir -l’univers en feu, pour sauver une aile de sa maison. - -Cependant, ma chère cousine, nous pouvons traiter à notre aise la -question des beaux-arts. Le peuple français est un peuple de bon sens. -Si catholique qu’il puisse être (et je crois qu’il l’est encore un -peu), il sait faire une différence entre les intérêts religieux et les -petites cupidités politiques. Il respecte poliment le chef de l’Église, -mais il n’ignore pas qu’un pouvoir temporel est sujet à croître et à -décroître, comme toutes les choses temporelles. La paix, la guerre, -les victoires, les défaites, les traités, le vœu des nations, le -soulèvement légitime des opprimés, agrandissent ou réduisent tour -à tour les royaumes de ce monde. La seule royauté qui n’ait rien à -craindre des événements est celle qui n’est pas de ce monde, suivant -la belle expression du Christ. M. Thouvenel, ministre des affaires -étrangères, a établi cette vérité mieux que je ne saurais le faire. -C’est pourquoi je ne te parlerai que des beaux-arts. - -On dit encore à Lille et à Rouen, chez quelques millionnaires de -mauvaise humeur, que le changement de notre système douanier met la -France à deux doigts de sa perte. Si une telle assertion était fondée, -j’aurais bien mauvaise grâce à parler peinture aujourd’hui. Mais un -grand manufacturier de Lille m’a fait l’honneur de m’écrire une lettre -des plus rassurantes. Tous nos riches, grâce au ciel, ne sont pas des -égoïstes. Un grand industriel de Mulhouse, après avoir lu la lettre de -l’empereur à M. Fould, a couru droit aux Tuileries et a dit au maître -de la maison: «Sire, j’approuve de tout mon cœur la mesure que vous -avez prise dans l’intérêt de tous. J’y perdrai sans doute quelques -millions; mais j’étais honteux des bénéfices que nous faisions depuis -plusieurs années.» Mon honorable correspondant de Lille est un homme -de l’étoffe de M. Dollfus. Je copie textuellement la lettre qu’il m’a -écrite: - - «La fameuse lettre de l’empereur a causé ici une petite révolution; - c’est que les millionnaires sont tenaces. Être dérangé par un mauvais - tarif, alors que, sans mal ni douleur, on vend 29 francs ce qui vous - en coûte 14! - - »On a cherché à insurger les ouvriers en leur annonçant qu’on allait - fermer les ateliers; mais cela n’a pas pris. - - »Ces messieurs vont avoir 17 pour cent de diminution de droit sur les - cotons bruts et 33 pour cent de droits protecteurs. Les voilà bien à - plaindre! - - »Nos filateurs de lin ne sont protégés que par un droit de 15 pour - cent; ce qui n’empêche pas MM. D... de gagner 600,000 francs, bon an, - mal an. - - »Du reste, l’empereur, qui s’appuie sur les ouvriers, ne peut avoir la - pensée de les laisser mourir de faim. Or, tant que l’ouvrier aura à - vivre, les patrons ne mourront pas. - - »Les machines à vapeur ne devaient-elles pas aussi laisser nos - ouvriers sans travail? Eh bien, les salaires ont doublé; l’ouvrier - s’est vu débarrassé de sa besogne la plus rude; et c’est l’ouvrier qui - manque au travail, quand c’était le travail qui devait lui manquer. Il - en sera de même dans les circonstances présentes, et avant quinze ans - la France industrielle n’aura plus de rivale. - - »Je payais il y a sept ans le charbon 1 franc 20 centimes - l’hectolitre. Les actions de 1,000 francs valaient alors de 7 à 8,000 - francs. Ce même charbon, devenu fort mauvais, vaut aujourd’hui 1 franc - 70 centimes. Et les actions ont monté à 82,000 francs. Voilà des - monopoles qu’on veut essayer de détruire. Y réussira-t-on? J’en doute. - Mais il y a déjà du courage à le tenter. - - »Les actions des charbonnages d’Anzin valent aujourd’hui 1,200,000 - francs. - - »Les possesseurs de ces monopoles accusent l’empereur de vendre la - France à l’Angleterre! - - »Quand il devrait m’en coûter quelque chose, je verrais toujours - avec plaisir le gouvernement déclarer la guerre à ces fortunes si - facilement acquises aux dépens de tous.» - -Cette lettre, et quinze ou vingt autres que je résumerai quelque jour, -m’autorisent, ma chère cousine, à ne te parler aujourd’hui que des -beaux-arts. - -Nos artistes (ceci soit dit entre nous) sont un peu découragés. Dans -cette splendeur nouvelle de la France ressuscitée, ils se plaignent -de rester cachés au dernier plan. Les uns dépensent leur vie dans -les antichambres d’un ministère pour obtenir une misérable commande; -les autres, résignés à la modestie d’un commerce sans prétention, -fabriquent de tout petits tableaux pour les ventes de l’hôtel Drouot ou -les devantures de la rue Laffitte. Il n’y a plus ni grands ateliers, -ni grandes ambitions, ni grandes passions; les grands talents qui nous -restent de 1830 meurent d’ennui dans le silence de la critique.--Si -nous sommes encore à la tête de l’Europe artiste, comme l’exposition de -1855 l’a prouvé, c’est que l’Europe est aussi stagnante que nous. - -L’empereur Napoléon III construit de grands palais; il songe à les -décorer, et l’on s’aperçoit un beau matin que la tradition est -perdue; que M. Ingres et M. Delacroix, l’un vieux, l’autre malade, -n’ont pas d’héritiers parmi nous. Et l’on est réduit à livrer à des -improvisateurs insuffisants des travaux qui réclameraient le génie de -Gros et de David! - -Cependant le métier de peintre est mis à la portée de tout le monde; -les écoles pullulent de jeunes gens; les secrets de la couleur sont -tombés dans le domaine public; nous avons quelques milliers de -paysagistes, tous capables de peindre un _effet_; quelques milliers de -peintres de genre, en état de barbouiller proprement un intérieur. Sans -compter la bande austère des réalistes qui s’applique sérieusement à -transporter sur la toile les grosses veines d’une feuille de chou. - -Cependant le public s’intéresse de jour en jour plus vivement aux -œuvres d’art. Tel qui n’allait pas au Louvre en 1840 s’arrête -aujourd’hui tous les matins devant la boutique de Cachardy. Tel -autre qui aurait cru jeter son argent par la fenêtre en achetant -un paravent illustré, économise vingt-cinq louis pour se donner un -Fauvelet. Non-seulement le goût des arts descend dans les masses de -la bourgeoisie, mais il se rencontre de vrais Mécènes dans les sommets -de la finance. On voit d’illustres parvenus introduire les artistes -dans leurs hôtels et préférer hardiment la peinture à la dorure. On -voit des spéculateurs d’assez haut rang former des galeries d’un grand -prix et placer ainsi leur argent à des intérêts énormes. Je parierais -qu’il se dépense plus de 50 millions par an dans les maisons où l’on -vend des tableaux. J’ai vu un étranger débarquer dans un hôtel de la -rue Castiglione et acheter pour 100,000 francs de peinture en moins -d’une semaine. Le total de ses acquisitions ne vaudra pas 10,000 écus -en 1870. D’un autre côté, j’ai rencontré un artiste de grand mérite qui -colportait sous son bras un tableau de 1,000 francs, sans pouvoir en -trouver cinq louis. - -Il y a des artistes médiocres qui roulent sur l’or, parce qu’ils ont su -se faire une clientèle, achalander leur atelier, élever leurs prix et -passionner une coterie bourgeoise, loin du grand jour des expositions -et du contrôle de la critique. Il y a des artistes merveilleusement -doués qui meurent de faim, parce que le public ne les connaît pas, ou -les oublie ou les juge mal. - -Quoiqu’il en soit, les chefs-d’œuvre sont rares, et l’on peut affirmer, -malgré la loi du progrès, qu’ils étaient plus communs en 1810 ou en -1830 qu’en 1860. Nos deux dernières expositions n’ont guère servi qu’à -mettre en relief la médiocrité féconde de nos artistes. - -Le gouvernement déplore cet état de choses: il est trop directement -intéressé à la gloire du pays pour assister sans regret à cette -décadence. Je crois même qu’il a cherché de bonne foi le remède du mal. -Devant le très-médiocre salon de 1857, nos hommes d’État se sont dit -que les expositions annuelles précipitaient le travail des artistes et -les forçaient à produire vite et mal. Qu’un intervalle de deux ans leur -permettrait d’apporter des œuvres plus grandes ou du moins plus mûres, -et que l’art français s’en trouverait mieux. - -On est parti de ce principe, croyant bien faire, et l’on a vu -que l’exposition de 1859 dépassait en médiocrité celle de 1857. -L’expérience continue. Le salon n’ouvrira pas en 1860, et je ne crains -pas de prédire que 1861 tombera au-dessous de 1859. - -C’est que le pharmacien a pris un médicament pour un autre et donné du -laudanum à un malade en léthargie. - -Si quelque chose peut ressusciter le grand art, c’est la publicité -donnée aux ouvrages, l’émulation éveillée entre les artistes, les -conseils distribués par la critique, la faveur et le blâme des -regardants. Voilà pourquoi le principe des expositions annuelles était -excellent, et, si l’on voulait trouver un encouragement plus actif, on -n’avait qu’à décréter une exposition permanente. - -Je suppose que le gouvernement mette à la disposition des artistes une -aile de ce grand Palais de l’industrie, qui le plus souvent ne sert à -rien. On écrirait sur la porte: _Exposition permanente des Beaux-Arts_. - -Dès qu’un artiste connu ou inconnu aurait terminé un ouvrage, il -n’inviterait pas le public à grimper les six étages de son atelier; -il ne solliciterait pas du préfet de police l’autorisation d’exposer -sa statue devant le guichet du Louvre: il enverrait la statue ou le -tableau au Palais de l’industrie. Une commission permanente, réunie en -séance tous les huit jours, déciderait de l’admission. Les ouvrages -admis resteraient trois mois exposés à la curiosité du public et à la -sévérité des critiques. - -Le public serait charmé d’avoir en toute saison, dans Paris, un lieu de -plaisir noble et intelligent. Les étrangers pourraient, toute l’année, -se faire une idée de nos artistes contemporains. Les artistes ne se -tueraient plus à ébaucher précipitamment une toile pour l’exposition, -puisque l’exposition serait permanente. Ils ne passeraient plus sous -les fourches caudines du marchand de tableaux; car, en donnant leur -prix au gardien de la galerie, ils traiteraient presque directement -avec les acquéreurs, sans avoir l’ennui de s’entendre marchander. Le -grand acquéreur, l’État, représenté par le ministre, viendrait faire -son choix et distribuer des encouragements solides. Le gouvernement -échapperait à la honteuse nécessité de commander des tableaux et des -copies à ceux qui ne savent pas les faire: la publicité donnée à toutes -les œuvres d’un certain mérite lui permettrait de n’encourager que le -talent. - -Les critiques d’art, qui dorment vingt mois en deux ans, seraient aussi -régulièrement occupés que les critiques des théâtres. Ils auraient du -nouveau toutes les semaines, ils profiteraient tous les jours, ils -seraient dans un commerce perpétuel avec le public et les artistes. -Une agitation très-saine, très-salutaire, très-honnête, remplacerait -le calme plat où nous vivons. Et bientôt, si je ne m’abuse, on verrait -refleurir ces beaux temps où toute une ville se passionnait pour ou -contre un tableau de M. Delacroix. - -Voilà ce que je décréterais demain, ma chère cousine, si une révolution -(fort imprévue d’ailleurs) me condamnait à régner sur la France. Le -remède est des plus simples et des moins coûteux. Nous avons le -palais, le jury et même le garçon de bureau. Si notre pays n’était pas -assez riche, je pourrais ajouter qu’il y a quatre ou cinq cent mille -francs à gagner sur les entrées, puisque le public a pris l’habitude de -payer à la porte du Salon. - -Le gouvernement va-t-il adopter mon idée? Non, dis-tu; eh bien, tant -pis pour lui. Je parie qu’avant six mois il se formera en France une -société anonyme pour l’encouragement des beaux-arts. Les Anglais en ont -plusieurs, qui toutes rapportent de sérieux dividendes. Les Anglais -n’ont pas été en nourrice chez Louis XIV; personne ne les a habitués à -compter sur le gouvernement comme sur une providence et à lui demander -toutes les choses dont ils ont besoin, même la pluie et le beau temps. -Ils savent ce qu’il leur faut, et ils se le procurent eux-mêmes. -Peut-être un jour deviendrons-nous Anglais en cela. Je vois déjà -s’ouvrir, au boulevard des Italiens, une petite exposition permanente -qui sera peut-être le germe de la grande que nous rêvons. Si tu viens à -Paris cet hiver, je t’y mènerai pour vingt sous, et tu verras de beaux -Delacroix et d’adorables Meissonier. - - - - -XV - -LES BROCHURES À BON MARCHÉ - - Mon jardinier m’apporte une brochure.--Joseph le buveur de bière, - le forgeron François et le pape.--Mise en scène.--Qu’est-ce que le - pape?--Pourquoi le pape est-il roi?--Grave question tranchée d’un seul - mot.--Aménités du forgeron François.--Il habille à sa façon le roi de - Sardaigne et l’empereur des Français.--Félicité des Romains.--État - misérable des Piémontais.--Ils sont réduits à montrer des marmottes, - tandis que les Romains s’ébattent en carnaval.--Les sujets du - saint-père se révoltent parce qu’ils sont trop heureux.--Intrigues - des juifs et des francs-maçons contre le temporel du pape.--Le - pape ne doit pas écouter les conseils des souverains.--L’œuf et la - poule.--Réflexions demi-politiques.--MM. Proudhon et Vacherot.--Deux - catégories de révolutionnaires.--Modification désirable dans les - lois sur la presse.--Grâce pour les philosophes!--Souvenirs de - l’auteur.--M. le docteur Pellarin.--Arago. - - - Ma chère cousine, - -Mon jardinier, garçon honnête, intelligent et qui sait lire, m’a -apporté ce matin une brochure de vingt pages, petit format. - ---Voilà, me dit-il, ce qu’un monsieur m’a donné dans la rue. Cela se -vend trois sous, mais cela se distribue aussi pour rien. Vous serez -sans doute étonné quand vous aurez vu de quelles sottises on a la -prétention de nous nourrir. - -Je parcourus cet opuscule avec une certaine difficulté, car il est -écrit en patois. Mais celui qui me l’avait apporté m’aida à le traduire. - -C’est un dialogue entre un misérable ivrogne appelé Joseph, et un beau, -brillant et vertueux forgeron du nom de François. Joseph, le buveur -de bière, passe sa matinée à la brasserie, au milieu des pots et des -journaux. François, le sage, entre là par un hasard inexpliqué. Il -s’étonne de voir Joseph donner de grands coups de poing sur la table; -il se scandalise en apprenant que ces brutalités sont à l’adresse du -pape. Et la conversation s’engage entre ces messieurs sur le pouvoir -temporel du saint-père et la question des Romagnes. - -Je te préviens, ma chère cousine, que nous sommes à plus de cent lieues -des dialogues de Platon. Cet entretien, par demandes et réponses, doit -avoir quelque parenté avec le _Catéchisme poissard_, que je n’ai jamais -lu. - -«Qu’est-ce que le pape?» demande grossièrement l’ivrogne Joseph. Le -bon François répond: «Un grand prêtre et un roi.--Pourquoi un roi?» - -La question est délicate; on a déjà fait plus de deux cents brochures -là-dessus, sans compter les volumes. Mais François tranche la -difficulté d’un seul mot: «Le pape est un roi, dit-il, parce qu’il a un -royaume.» - -Voilà pourquoi votre fille est muette! Voilà pourquoi la reine des -nations, la maîtresse du monde ancien, la fille de Romulus, la mère de -César, Rome enfin... est muette. - -Joseph, l’ivrogne, ne répond rien à une si belle raison; il se le tient -pour dit. Le forgeron lui a rivé son clou. - -«Et, reprend-il timidement, combien est-il grand ce pays?--Deux fois -aussi grand que l’Alsace.» - -Vous vous trompez, maître François, ou vous abusez de l’ignorance de -votre interlocuteur. Les deux départements qui composent l’Alsace ont -une superficie totale de 8,700 kilomètres carrés. Doublez le chiffre, -vous aurez 17,400. Or, le pape règne sur 40,000. Vous vous trompez -donc, ô François! de plus de moitié. Si les États du pape étaient -réduits à la superficie que vous dites, je connais deux millions -d’honorables Italiens qui seraient bien contents! - -Mais Joseph a sans doute la langue épaissie par la bière. Il craint -de s’engager dans une discussion de chiffres. Il demande depuis quelle -époque le pape est en possession de son royaume? «Depuis mille ans, -pour une partie, répond François, et depuis treize cents ans pour -l’autre.» Voilà ce qui s’appelle parler en chiffres ronds et simplifier -l’histoire! Joseph accepte les chiffres ronds. - -Or çà, le pape est-il un souverain très-légitime? ou, pour parler le -langage de Joseph, ce pays est-il bien à lui? - -»FRANÇOIS.--Aussi bien que mon chapeau qui est sur ma tête est à moi. - -»JOSEPH.--Et, si on lui prenait son pays en entier ou en partie, -comment appellerions-nous ça? - -»FRANÇOIS.--Un vol. - -»JOSEPH.--Et ceux qui le lui prendraient, que seraient-ils? - -»FRANÇOIS.--Ceci, tu le sais aussi bien que moi. - -François ne veut pas dire de gros mots au roi de Sardaigne, il réserve -ses injures pour un autre souverain. Tu vas en juger. - -»JOSEPH.--Est-ce qu’on ne peut pas aider au vol, l’approuver, le louer? - -»FRANÇOIS.--Non. Si, lorsqu’un filou te vole ton chapeau, une autre -personne s’écriait: «Très-bien! à la bonne heure!» tu dirais à cet -autre qu’il est une canaille.» - -C’est parler un peu sévèrement, mais le forgeron tape dur. - -Ne crains pas, ma chère cousine, que je te traduise la brochure -jusqu’au bout. Je n’en veux prendre que la fleur. - -François, le bien informé, apprend au faible Joseph que les sujets -du pape sont heureux entre tous les hommes, «que le Français paye -deux fois plus d’impôts que le Romain; que, dans le Piémont, on vole -et on assassine six fois plus que dans les États pontificaux; que -les étrangers, les Anglais, les protestants allemands et les Russes -préfèrent Rome à leur pays, à cause de la liberté dont on y jouit; -que les Romains sont les oiseaux les plus joyeux du monde; que leur -carnaval est le plus gai de toute la terre, en tout bien, tout honneur; -que tous les vagabonds qui nous viennent d’Italie pour étamer les -casseroles, repasser les couteaux et faire danser les marmottes, -appartiennent au Piémont; qu’on ne trouve parmi eux aucun Romain, tant -les Romains sont heureux! que le prince héritier d’Angleterre, après -avoir admiré le bonheur des sujets du pape, fit cette réflexion: -«C’est dommage seulement que ce peuple soit gouverné par des prêtres.» -Mais le prince de Galles parlait comme un petit sot, car c’est -justement parce que ce peuple est bien gouverné, qu’il est de si bonne -humeur.» - -Joseph se rallierait volontiers à l’amendement du prince de Galles. Il -ne croit pas que les prêtres soient capables de bien gouverner. - -«--As-tu essayé de leur gouvernement? demande François. - -»--Non. - -»--Alors, tais-toi et ne juge pas des choses qui ne sont point de ta -compétence! Il y a trois ou quatre cents ans, nous avions beaucoup de -gouvernements religieux en Europe. L’évêque de Strasbourg était maître -de toute la contrée de Molsheim et d’une parcelle de pays dans le -royaume de Bade. Le long du Rhin inférieur, il y avait les électorats -de Mayence, de Cologne et de Trêves. Les peuples de ces provinces -étaient les plus heureux. Naturellement! un prêtre n’a pas besoin -de dépouiller ses sujets pour doter ses fils et ses filles. Aussi -disait-on dans toute l’Allemagne: _Sous la crosse, il fait bon vivre_.» - -L’alinéa que je viens de citer est comme la signature de cet opuscule -anonyme. La main d’un homme d’Église s’y trahit. - -»--Mais, dit le pauvre Joseph, les sujets du pape se révoltent. - -»--C’est parce qu’il y en a de trop heureux, répondit François. Ce -petit nombre (la noblesse et la bourgeoisie apparemment) avec les -canailles du Piémont, de Naples, de la Toscane, de la Hongrie et de la -France, qui s’y sont donné rendez-vous le poignard en main, ont imposé -leur nouveau gouvernement au peuple. - -»--Mais pourquoi tout le monde a-t-il l’air d’être pour eux contre le -pape? - -»--Les juifs sont furieux de n’avoir pas encore de Messie, et ils -veulent que les catholiques n’aient point de pape. C’est eux qui -ont commencé le tapage (affaire Mortara, probablement). Beaucoup de -protestants s’impatientent de voir que, depuis trois cents ans, le -pape est toujours là, quoiqu’ils aient prédit soixante-dix-sept fois -sa chute prochaine. Ils se sont mis avec les enfants d’Israël. De -mauvais catholiques voudraient se débarrasser du pape, parce qu’il -proclame dans le monde les commandements de Dieu, et qu’il interdit le -parjure, l’adultère et le vol. D’autres catholiques stupides, que Dieu -leur pardonne leur sottise! crient parce qu’ils entendent crier. Les -Piémontais voudraient s’approprier le royaume du pape; les républicains -voudraient en faire une petite république; les francs-maçons voudraient -y essayer leurs truelles et leurs tabliers de cuir; les Anglais -voudraient brûler l’Italie et la France, et se chauffer à l’incendie; -les enfants d’Israël voudraient encore une fois faire le commerce avec -les galons dorés, les panaches, les ostensoirs, les calices et les -biens de l’Église. - -»--Mais d’où vient que tous prennent feu à la fois? - -»--Parce que le diable est déchaîné.» - -A cela, nous n’avons rien à dire. C’est un argument sans réplique. - -Il se peut, ma chère cousine, que la prose du forgeron François te -fatigue à la fin. Je ne veux plus citer qu’un mot, parce qu’il est -pittoresque. - -Joseph a entendu dire qu’un prince assez généralement écouté en Europe, -qu’un bienfaiteur de l’Église, un protecteur du saint-siége, avait -voulu donner au pape quelques salutaires conseils. Il demande bien -timidement pourquoi le pape n’a rien écouté? - -«--Le pape, répond François, est le père de la chrétienté. C’est à lui -de donner des conseils et non d’en recevoir. Est-ce que l’œuf est plus -sage que la poule?» - -Que t’en semble, cousine? N’admires-tu pas avec moi cette métaphore qui -représente tous les souverains de l’Europe comme des œufs pondus par -le pape? Espérons que ces pauvres œufs ne se laisseront pas mettre en -omelette par le forgeron François! - -Je jette la brochure au panier, je me lave les mains et je reprends ma -lettre. - -Ne me demande pas, cousine, dans quelle imprimerie ni même dans quelle -ville ce petit opuscule malpropre s’est publié. Je ne veux pas même -te dire en quel patois il est écrit: ma lettre aurait une couleur de -délation, et je ne dénoncerai jamais personne. Mais cette lecture -m’a inspiré quelques réflexions sérieuses. Laisse-moi les jeter ici -comme elles me viennent, et, si le gouvernement les lit par-dessus ton -épaule, tant mieux! - -Tandis que cette brochure et cent autres pareilles s’impriment -librement à plusieurs millions d’exemplaires, un philosophe appelé -Proudhon se condamne à l’exil pour échapper à trois ans de prison. Un -autre philosophe appelé Vacherot va se constituer prisonnier un de ces -jours, et philosopher trois mois sous les verrous. - -M. Proudhon et M. Vacherot sont deux révolutionnaires, je l’avoue. Ils -trouvent que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. -Ils rêvent un nouvel ordre de choses qui leur semble préférable à -l’ordre établi. En publiant des idées contraires aux idées régnantes, -ils se sont placés sous le coup de la loi. Notre magistrature, -conservatrice inflexible et incorruptible des institutions françaises, -les a frappés sans haine, sans colère et sans mépris; non qu’elle les -crût ambitieux, méchants ou cupides, mais simplement parce qu’ils -s’étaient rendus coupables de délits prévus par le Code. - -Cependant les théories de M. Proudhon et de M. Vacherot, par la forme -même sous laquelle elles ont été publiées, s’adressaient à des lecteurs -éclairés, capables de juger un raisonnement et de réfuter un sophisme. -J’ajoute que les deux ouvrages incriminés et condamnés légalement, ne -pouvaient en aucun cas obtenir qu’un nombre assez limité de lecteurs. -Il est certain, en outre, que les deux auteurs se sont abstenus -d’attaquer personne, et d’avancer sciemment des faits inexacts. De -sorte, qu’après avoir été déclarés coupables par la loi, ils n’en sont -pas moins de fort honnêtes gens aux yeux du public, du gouvernement et -des magistrats eux-mêmes qui les ont frappés. - -Le digne et bon M. Vacherot, après avoir construit, comme Platon, -une république dans les nuages, s’est laissé prendre à une illusion -d’optique. Suivant l’usage de tous les rêveurs, il a cru toucher du -doigt ce pays d’Utopie, dont les rives fabuleuses se dessinaient bien -loin de lui. Ébloui par je ne sais quel mirage, il a étendu les bras, -et s’est heurté douloureusement contre l’inflexibilité de la loi. - -Je le plains, lui et tous ceux qui se trompent sincèrement. Peut-être -un jour la loi, se rapprochant de la perfection, fera-t-elle une -différence entre ceux qui se trompent eux-mêmes et ceux qui cherchent à -tromper les autres. - -Car il y a deux sortes de révolutionnaires, et la loi, cette conscience -écrite des nations, ne les mettra pas éternellement sur la même ligne. -La première catégorie, la bonne, comprend tous les chercheurs du mieux, -tous ces esprits inquiets et souffrants qui rêvent pour la société des -perfections ou des félicités nouvelles. Il y a du fou, il y a du dieu -dans ces victimes de la pensée; mais folie si l’on veut, leur folie est -respectable. - -Entre un abbé de Saint-Pierre, un Saint-Simon, un Vacherot et les -révolutionnaires de la mauvaise espèce, je vois un abîme. Il est -impossible de mépriser les premiers, lors même qu’on les condamne. -Mais ces agitateurs égoïstes, qui, dans un intérêt de caste ou de -dynastie, s’appliquent à fausser le jugement du peuple, à insurger son -ignorance, à remuer la bourbe des passions basses! ces hommes de parti, -qui ne croient ni à ceci ni à cela, mais qui saisissent au hasard, -comme une arme de rencontre, la première théorie qui leur tombe sous -la main! ces ennemis de tout ordre de choses où leur place n’est pas -faite, ces alliés acquis d’avance à toutes les coalitions, échappent -plus facilement à la rigueur des lois qu’au blâme des gens de bien. - -C’est qu’ils savent porter un coup sans se découvrir eux-mêmes: rompus -à la vieille tactique des campagnes parlementaires, ils ont l’art -d’insinuer les choses sans les dire, et de se glisser le long du Code -comme un Vendéen le long d’une haie, sans déchirer leurs habits. -J’aime mieux un Proudhon tout carré ou un Vacherot tout simple, qui va -droit son chemin, à la franche, à la paysanne, exposant sa poitrine -découverte à tous les horions de la loi. - -La loi se modifiera un jour ou l’autre; je l’espère, je le crois. Le -gouvernement ne saurait manquer d’établir une différence entre un livre -honnêtement médité et les basses calomnies du forgeron François. - -Bientôt peut-être on accordera aux honnêtes gens de toute opinion le -droit de penser par écrit. Un gouvernement qui n’est ni sourd ni muet -n’a rien à craindre des livres. Je comprends à la rigueur qu’il prenne -certaines précautions contre les journaux; car une diffamation ou une -fausse nouvelle se publie à cinquante mille exemplaires, fait le tour -du pays en deux jours et descend dans les bas-fonds de la société. -J’admets qu’il défende au forgeron François de colporter dans les -brasseries les vingt pages ignominieuses de sa brochure. Mais un livre -est respectable, ne fût-ce que par le travail qu’il a coûté. Un livre -n’est lu que par les gens qui savent lire, tandis que la brochure du -forgeron François sera lue dans toute une province à tous les gens qui -ne savent pas lire. - -En attendant que la loi adoucisse ses rigueurs envers la philosophie, -est-ce que nos philosophes demeureront exilés? est-ce qu’ils iront -en prison? J’en doute, et voici pourquoi. Il y a quelques années, un -honorable médecin que le sort avait désigné pour faire partie du jury -se récusa lui-même en déclarant que sa conscience ne lui permettait pas -de condamner un homme à la peine de mort. La cour, appliquant la loi à -ce juré réfractaire, dut lui infliger une amende de 500 francs. Rien de -plus juste. Mais le prince qui règne aux Tuileries, considérant que cet -homme avait agi selon sa conscience, usa du droit de grâce et lui fit -remise de la peine. Rien de plus noble. - -En 1852, si j’ai bonne mémoire, un grand savant et un grand citoyen, -placé pour l’honneur de la France à la tête d’un de nos établissements -scientifiques, aima mieux quitter sa place que de prêter serment au -nouveau pouvoir. Il se souvenait d’avoir régné lui-même, avec quelques -amis, sur la France de 1848, et aboli, en haine du parjure, l’usage du -serment politique. Napoléon III permit à notre immortel Arago d’obéir -à la loi de sa conscience, et j’aime à croire que tous les hommes de -conscience sont assurés de trouver grâce devant lui. - - - - -XVI - -LE BAL DE LA MI-CARÊME - - - _A Madame veuve Valentin, à Quévilly._ - - Ma bonne grand’mère, - -J’apprends que vous êtes en parfaite santé, malgré vos -quatre-vingt-onze ans, et j’en suis doublement heureux. D’abord et -avant tout, parce qu’il est bon de conserver et d’aimer une excellente -et respectable aïeule; ensuite parce que, si un malheur vous enlevait -à la tendresse de vos enfants, on aurait le droit de vous appeler -voleuse, en vertu des priviléges imprescriptibles de l’histoire. Ce -n’est pas, grâce à Dieu, qu’il y ait rien de vrai à dire contre vous. -Vous avez été, durant quatre-vingt-onze ans, aussi honnête femme -que monseigneur Rousseau fut honnête prélat et honnête homme; mais -l’insuffisance de notre législation permet à la calomnie d’usurper les -droits de l’histoire, et tous les malappris seraient libres de vous -insulter impunément, pour peu que vous fussiez morte. Conservez donc -votre vie aussi soigneusement que le soldat de Sparte conservait son -bouclier. Songez, ma bonne grand’mère, que, si l’on a puni le sergent -Bertrand pour avoir exhumé et souillé quelques cadavres du cimetière -Mont-Parnasse, la loi est sans autorité contre les sergents Bertrand de -la polémique qui exhument la mémoire des morts pour la déshonorer dans -leurs pamphlets. Tant que le Code français ne sera pas enrichi d’une -loi qui est dans toutes les consciences, vivez pour l’honneur de la -famille et la tranquillité de vos enfants; car enfin, si vous n’étiez -plus et si un brutal se permettait de vous diffamer, je ne saurais -m’empêcher de le traduire en police correctionnelle, et je serais -condamné aux frais du procès, ce qui est dur. - -Mais, ma bonne grand’mère, vous suivez un régime et vous consultez -un médecin qui vous conserveront longtemps à votre très-dévoué et -très-respectueux - - VALENTIN. - - * * * * * - - _A Madeleine._ - - Ma chère cousine, - -La justesse de tes observations m’a frappé. J’ai surtout médité le -paragraphe de ta lettre où tu me dis: - - «Lorsqu’on est poussé par une démangeaison invincible à traiter des - questions graves, on écrit des _premiers-Paris_. On se compose un - auditoire d’hommes sérieux, ou soi-disant tels, accoutumés à manger - les tartines politiques et endurcis à ce plaisir. Exposer une simple - femme au danger d’apprendre quelque chose, c’est presque de la - trahison.» - -Tu parles d’or, ma chère Madeleine, et me voilà converti. Ce n’est pas -que je sois décidé à publier en premier-Paris toutes les choses que -j’ai sur le cœur. Les places de rédacteur politique sont plus demandées -que celles de sous-préfet, car elles sont en plus petit nombre. Paris -fourmille de journalistes capables et sans emploi, tandis que la -tolérance du gouvernement n’y permet guère qu’une douzaine de journaux -politiques. - -Heureusement, les brochures sont de mode en 1860, comme les -_physiologies_ en 1841. L’écrivain est plus libre dans une brochure que -dans un journal, car il n’y compromet que lui-même. Tu me diras que le -principe de l’inviolabilité des brochures n’est pas encore proclamé; -mais les brochures sont au moins aussi inviolables que les livres. _La -Question romaine_ a été saisie, parce qu’elle défendait l’humanité -contre ses éternels ennemis. On vient de saisir, pour des motifs tout -différents, la brochure du curé de H..., que je t’avais résumée il y -a un mois. Les journaux de Paris qui ont annoncé le fait ont commis -un contre-sens des plus pittoresques. _Der Biersepp_ ne veut pas dire -_l’évêque_, comme on l’a cru à Paris, mais _Joseph le buveur de bière_. -Quoi qu’il en soit, _Joseph le buveur de bière_ est tombé dans le même -sac que _la Question romaine_. Le curé de H... et le parpaillot de -Saverne sont également punis dans leur propriété littéraire, l’un pour -avoir injurié le gouvernement, l’autre pour l’avoir soutenu. C’est -un signe des temps; c’est la preuve d’un conflit, d’une incertitude, -d’une hésitation. La grande horloge de l’Europe est réglée par un -pendule tout-puissant qui oscille depuis une année entre Solferino et -Villafranca. - -Moi qui n’ai jamais oscillé, n’étant qu’un démocrate naïf et sans -couleur politique, je broche innocemment ma petite brochure, et tu la -verras affichée un de ces quatre matins à la fenêtre du papetier: «_La -Démocratie impériale_, par Valentin de Quévilly, homme sérieux!» Ne -pourrait-on pas ajouter, comme sur l’affiche des comédiens de campagne: -«_Pour cette fois seulement_.» J’attendrai, pour mettre le sous-titre, -que tu m’aies donné ton avis. - -Cette publication fera de moi un écrivain très-recommandable ou un -perturbateur dangereux, selon le vent qui soufflera le mois prochain. -Car la même idée est considérée comme un bienfait ou comme un crime, -comme un rayon de soleil ou comme une torche d’Érostrate, suivant que -le pouvoir est bien ou mal disposé. Telle brochure qui n’a choqué que -le cardinal Antonelli au mois de janvier 1860 aurait été honnie six -mois plus tôt comme un crime de lèse-tout. Fasse le ciel, ma chère -cousine, que la nôtre arrive en son temps! - -En attendant, puisque tu as soif de paroles inutiles, causons de la -mi-carême et du dernier bal de l’Opéra. C’est une dette que j’acquitte. -Il y a presque deux mois, je t’ai promis une admirable description du -carnaval de Paris, et les préoccupations politiques m’ont entraîné à -droite et à gauche. Il est aussi malaisé à l’homme de marcher contre -la pente de son esprit qu’à la rivière de marcher vers sa source. -Regarde M. Arsène Houssaye, un des esprits les plus aimables et -les plus délicats de notre temps: la pente de son imagination l’a -toujours emporté vers les belles filles à fard, à poudre et à mouches. -C’est en vain que ce penseur solide, cet historien érudit, se jette -de propos délibéré dans l’étude de la philosophie et de l’histoire. -Un chœur aimable de comédiennes, de danseuses et de courtisanes le -suit obstinément en tous lieux. Dans l’Académie de Platon, dans -le Versailles de Louis XIV, dans le Ferney de Voltaire, il marche -entouré d’un essaim frétillant d’adorables drôlesses. S’il écrivait la -mythologie, il raccourcirait de deux pieds la jupe de Minerve; s’il -traduisait _la Divine Comédie_, il égayerait d’un ballet les tortures -d’Ugolin. Hélas! cousine, j’ai l’esprit porté tout au rebours, car la -danse, la poudre et les mouches me ramènent malgré moi à la philosophie. - -L’Opéra est un bâtiment à deux fins. On y vend, selon le jour et selon -l’heure, du plaisir ou de l’ennui. Tout cela coûte assez cher, et les -pauvres garçons comme moi n’ont pas le moyen de s’ennuyer, ni même de -s’amuser tous les jours aux prix de l’Opéra. - -Pour dix francs, on acquiert le droit de bâiller quatre heures de -suite à la _Magicienne_ ou à _Pierre de Médicis_. Mais, comme ce genre -d’ennui est à la mode, la salle ne désemplit guère. Les riches de Paris -et les étrangers de distinction mettent des cravates blanches; leurs -femmes se couronnent de fleurs et se décollètent jusqu’à mi-corps, -et tout ce monde se lorgne et se salue de huit heures à minuit, en -attendant que la pièce finisse. Voilà ce qui se passe à l’Opéra, les -jours d’ennui. - -Les jours de plaisir sont infiniment plus rares. On n’en compte pas -plus de dix ou douze tous les hivers. La fête commence à minuit, et se -termine vers cinq heures du matin. - -Le prix d’entrée est fixé à dix sous pour les femmes, à sept francs dix -sous pour les hommes. Les billets se vendent chez les coiffeurs et les -gantiers. L’entrée est gratuite pour les écrivains, les journalistes, -les artistes en renom et les femmes les plus connues pour leurs -mauvaises mœurs. Les noms de ces privilégiés sont inscrits sur deux -listes. Les hommes donnent leur nom à la porte, les dames reçoivent une -invitation à domicile. - -Les hommes ne sont admis qu’en costume ou en habit noir; les femmes en -costume ou en domino. On assure qu’autrefois, sous la Restauration, les -femmes du monde venaient chercher aventure au bal de l’Opéra. Je crois -que la mode en est passée depuis longtemps. Les demoiselles à qui l’on -a donné du bois de rose n’osent plus guère y venir, même en domino, -parce que la réunion est trop mêlée. Le public féminin se compose en -grande majorité de tout ce qui se promène nuitamment sur les boulevards -de Paris. Quelques ouvrières en voie de perdition, quelques figurantes -des petits théâtres et une centaine de femmes du demi-monde complètent -le total. Les hommes sont de toute condition: beaucoup de princes -russes et passablement de croque-morts. Un croque-mort très-gai et bon -danseur s’est fait une sorte de réputation dans ces fêtes nocturnes. Il -porte un costume de troubadour assez plaisant, et il se démène à lui -seul comme un million de diables. Mais il est triste au fond du cœur: -les princes russes lui ont pris sa maîtresse, appelée Rigolboche, pour -en faire une célébrité. - -Il y a vingt-cinq ou trente ans, les artistes et les jeunes gens du -monde se costumaient volontiers pour aller rire à l’Opéra. L’admirable -collection de Gavarni, que je te montrerai un de ces jours, a conservé -le souvenir de ces folies élégantes. Mais le XIXe siècle avait trente -ans, et voilà qu’il vient d’attraper la soixantaine. Les gens du monde -ne se costument plus que pour cinq ou six bals officiels. Ils le font -gravement: le choix d’un costume est presque aussi sérieux que le -choix d’un état. On s’applique à être beau, imposant et sublime; on -craindrait d’être ridicule et impropre à la diplomatie en revêtant -un costume gai. Aussi les réunions du monde sont-elles peuplées de -costumes historiques ou nationaux. On n’y voit que des Henri IV et des -Charles-Quint, des Louis XIV et des François Ier, des Buckingham et -des Philippe II, des Charles Ier sortis de leur cadre et gais comme -s’ils marchaient à l’échafaud. Les costumes nationaux sont presque -tous empruntés à l’Orient, avec beaucoup de cachemires, d’aigrettes en -brillants et d’armes damasquinées. Ce serait peu de se montrer en Turc -ou en Arabe: on veut être ambassadeur arabe ou gentilhomme turc. - -A l’Opéra, les gens du monde et les marchands de lorgnettes sont -uniformément vêtus de l’habit noir. Ils ne diffèrent que par la -coupe, et il faut être tout près pour distinguer les clients d’Alfred -des habitués de la Belle-Jardinière. Ceux qui arborent le costume -sont, pour la plupart, des ouvriers qui n’avaient pas d’habit, et -qui ont laissé leur paletot en gage, ou des hommes spéciaux que -l’administration des bals équipe à ses frais. Cette catégorie est -la plus voyante et la plus bruyante. Elle arrive à pied le long des -boulevards pour exciter les passants et leur prouver d’avance que -le bal sera beau. Elle porte des casques fabuleux et des panaches -invraisemblables; elle crie, elle chante, elle emplit la voie publique -de sa réclame tapageuse. Mais les costumes, qui servent depuis bien des -années, ne sont ni très-frais ni très-originaux. C’est presque toujours -la même plaisanterie: un doge récureur d’égout, ou un pacha étameur -de casseroles. La seule nouveauté qui ait paru depuis dix ans est le -costume de _baby_. - -Rarement, très-rarement, quelques jeunes gens de bonne famille se -costument après boire; mais ils ont soin de se faire une figure -méconnaissable, car le siècle a soixante ans. - -C’est pour toi, ma chère cousine, que je me suis fourvoyé dans ce -lieu de plaisance; mais, si tu viens à Paris l’hiver prochain, je te -dispense de me rendre la pareille et d’y aller pour moi. J’ai entendu -dans les couloirs le cri des femmes à qui l’on prenait la taille, et -j’ai regretté de n’être pas venu en costume de garde municipal. - -Un flot de promeneurs en habit noir me porta bientôt jusque dans -la salle. La musique, énorme et assourdissante, me fit croire un -instant que j’entendais une symphonie de M. Wagner. Mais bientôt je -distinguai à travers le tapage un certain nombre de motifs légers, -faciles, agréables, empruntés un peu partout, mais disposés dans un -ordre ingénieux. Le chef d’orchestre et le directeur des bals est M. -Strauss, un fort aimable homme, grand amateur de bric-à-brac et grand -connaisseur de tableaux. Je ne te dirai rien de la danse, sinon qu’elle -est beaucoup plus animée que dans les bals officiels. Le parquet -s’abaisse et s’élève; il bondit avec la foule. Un danseur à panache, -que j’admirais avec étonnement, écrasa d’un coup de pied mon chapeau -sur ma tête. Si celui-là est payé par l’administration, je dois avouer -qu’il gagne bien son argent. - -Un nuage de poussière et de feu planait au-dessus de la foule. -Cependant je vis que toutes les loges de la galerie étaient occupées -par des jeunes gens riches qui causaient avec des dominos. Je -m’expliquai facilement l’utilité de ces loges, qui sont autant de -salons où le locataire est chez lui. Il peut y conduire ses amis ou les -dominos dont la conversation lui a plu. C’est pourquoi une loge de la -galerie se loue plus de cent francs pour un soir. - -Le foyer, sans admettre une intimité aussi étroite, est cependant un -lieu consacré aux plaisirs les plus délicats. On y cause, et j’aime -à causer; tu le sais mieux que personne. Je m’introduisis donc au -foyer, très-curieux d’apprendre quel genre de conversation pouvait -s’établir entre des personnes de conditions si diverses. Je fus un -peu désappointé quand je vis qu’il n’y avait guère que des hommes, -et que tout le monde gardait son chapeau sur la tête. La foule était -si pressée, que les rendez-vous dans un pareil milieu me parurent -impossibles ou à peu près. J’aperçus quelques femmes en domino qui -s’étaient assises sur des banquettes et semblaient n’y prendre aucun -plaisir. Aucune d’elles ne me fit l’honneur de m’intriguer, ni même de -m’adresser la parole. Elles étaient assez mal vêtues pour la plupart, -et portaient, en guise de domino, un camail de taffetas sur une -vieille robe de soie noire. J’essayai, mais en vain, d’entamer avec -elles quelqu’une de ces conversations où triomphe l’esprit français. -La première me demanda aux premiers mots un bouquet de dix francs; -j’ai su depuis qu’elle avait l’intention de le revendre cent sous à -la bouquetière. La seconde se suspendit à mon bras et me pria de lui -acheter un bâton de sucre de pommes; mais je reconnus à sa démarche -qu’elle avait exprimé une envie de femme grosse, et je ne jugeai pas -à propos de la satisfaire. Une troisième, plus modeste, s’informa -poliment si je pouvais lui prêter dix sous pour retirer son manteau du -vestiaire. A une proposition si raisonnable, je ne pouvais légitimement -opposer un refus. Je donnai les dix sous, et une larme monta jusqu’à -mes yeux à l’idée de toute la misère qui se cachait sous cette -mendicité. Malheureusement, la même personne m’aborda une seconde fois -sans me reconnaître, pour me demander les mêmes dix sous. - -J’observai la physionomie des hommes qui se promenaient au foyer. Les -uns bâillaient, les autres causaient de leurs affaires; aucun n’avait -l’air de s’amuser. C’était au point que je me demandai pourquoi tous -ces gens-là n’allaient pas entendre _Pierre de Médicis_, et dormir -ensuite dans leur lit? - -Cette réflexion m’en inspira une deuxième, et je pris le parti de -rentrer bourgeoisement chez moi. Mais, en traversant le couloir qui -sépare le foyer de la galerie, je reconnus un artiste de mes amis. Tu -ne saurais croire, cousine, la joie qu’on éprouve à rencontrer, dans -ces solitudes trop peuplées, une figure de connaissance. Je harponnai -mon ami, qui se tenait debout, tout seul, contre une colonne. Il ne -témoigna point de joie à ma vue; mais, comme il est obligeant de sa -nature, il me permit de m’emparer de lui. - ---Eh bien, lui dis-je, as-tu rien vu de plus ennuyeux? - -Il sourit finement et me dit: - ---Tu vas me gêner un peu; cependant, je veux consacrer dix minutes à -ton instruction. Il y a ici quatre à cinq mille personnes qui payent -pour s’ennuyer hors de leur lit; il y en a une vingtaine qui s’amusent -gratis, et je suis du nombre. Tu en seras peut-être un jour, si tu -prends goût au bal de l’Opéra. - ---Jamais!... Quand donc et comment pourrais-je m’amuser dans cette -cohue? - ---Quand tu connaîtras tout Paris, et surtout lorsque tout Paris te -connaîtra. Sache, grand innocent, que, parmi tous les dominos crottés -que tu as froissés du coude, il y a une centaine de jolies femmes qui -valent bien quelques journées d’attention. Peu de duchesses, c’est bien -certain, mais des actrices, des femmes du demi-monde, qui s’ennuient -chez elles et qui viennent se distraire ici. Je t’assure, foi d’honnête -garçon, que j’en ai reconnu plus de dix qui te feraient baiser la -semelle de leur bottine, si elles voulaient s’en donner la peine. - ---Comment les as-tu reconnues? - ---On reconnaît aisément les personnes, lorsqu’on les connaît un peu. -Mais il est bien certain que je ne les aurais pas distinguées dans la -foule, si elles n’avaient commencé par venir à moi. - ---Elles te connaissaient donc? - ---De vue et de nom: c’est tout ce qu’il faut. - ---Et tu as fait leur conquête? et tu vas les emmener souper? - ---Grand enfant! Une femme qui est libre de toute sa soirée, le jour -où on la rencontre, ne vaut pas la peine d’être rencontrée. Mais, si -tu veux connaître l’utilité pratique des bals de l’Opéra, la voici: -un garçon, libre de son temps et de sa personne, qui va aux premières -représentations, aux courses et au bois de Boulogne, n’est plus tout -à fait un étranger pour les deux ou trois cents jolies femmes qui -mènent la vie de Paris. Il les a lorgnées tout un soir au théâtre ou -rencontrées tout un mois dans leur voiture. Peut-être une d’elles, au -bout de quelque temps, s’est sentie portée d’inclination vers lui. Mais -où se voir? où se parler? comment s’entendre? L’hiver arrive; on va -faire un tour au bal de l’Opéra. Un mot dit en passant en amène deux; -la connaissance est bientôt faite. Si ce n’est pas au premier bal, -c’est au second, mais on finit par prendre rendez-vous. Mon atelier -a vu le dénoûment de bien des comédies qui avaient toutes commencé -là, auprès de ce pilier. J’y suis toujours, car il faut que les gens -sachent où nous trouver lorsqu’ils ont un mot à nous dire; j’y suis -seul, car il y a des femmes timides, même dans le demi-monde, et qui -n’aiment point à parler devant un tiers. Et maintenant, fais le -tour du couloir: tu compteras vingt ou trente garçons qui ont fait -le même raisonnement que moi, et qui ne perdent pas leur soirée. -Si l’administration avait l’idée de louer des places de couloir, -elle ferait de l’argent, et les trente spéculateurs en question y -trouveraient encore leur compte. - ---Ainsi donc, m’écriai-je un peu stupéfait, nous sommes ici cinq à six -mille pour le plaisir de vingt ou trente privilégiés comme toi! - ---Halte-là! Si tu es friand de statistique, je te prouverai un jour, -chiffres en main, que le bal de l’Opéra est une institution de la plus -haute utilité: il fait circuler l’argent du public; il enrichit les -gantiers, les cochers, les couturières, les tailleurs (ton habit est -perdu; nous étions sous les bougies!); il permet aux restaurateurs -d’écouler tous leurs mauvais vins, toutes leurs crevettes de huit -jours, tous leurs poulets de rebut, toutes leurs marchandises avariées; -il a fait la fortune de plus de cent médecins, d’un surtout. - ---Celui qui guérit les fluxions de poitrine? - ---Précisément. - - - - -XVII - -LE MUSÉE DE LANDERNEAU - - Explication de mon silence.--Voyage en Bretagne.--Célébrité de - Landerneau.--Embellissements de la ville.--École des Beaux-Arts.--Les - artistes de Landerneau.--Les grands.--Les médiocres.--Les - mauvais.--Hôtel des ventes.--Galeries célèbres.--Trouvailles.--Le - Raphaël de M. Morris Moore.--Le musée de Landerneau.--Les - conservateurs.--Leurs devoirs.--Un Titien sur le pavé.--Un ivoire - du VIIe siècle.--Un petit homme qui nettoie les tableaux.--Galerie - maudite.--Flamands sans couleur.--Vénitiens blafards.--Je demande la - tête d’un conservateur.--Le vin de 1834. - - - Ma chère cousine, - -Si je t’ai laissée un bout de temps sans nouvelles, c’est que j’ai -couru le pays. J’arrive de Landerneau, en Bretagne, tel que tu me vois -ce matin. - -Landerneau est un petit Paris pour la culture et le culte des arts. -Les habitants de cette localité s’intéressent à tout ce qui se fait de -beau dans l’Empire français. Aussi, toutes les fois qu’un jeune artiste -sort du pair, lorsque M. Hébert achève _la Mal’aria_, lorsque M. -Baudry peint sa _Vestale_, que M. Guillaume expose ses _Gracques_ ou -M. Perraud son _Faune_, les connaisseurs ne manquent pas de dire: «Il y -aura du bruit dans Landerneau.» - -Pareillement, lorsqu’il se produit un grand scandale, que M. Galimard -est chargé de peindre la rue de Rivoli dans toute sa longueur, ou -qu’une dame, peintre de fleurs, obtient la commande de deux batailles; -lorsque les conservateurs d’un musée massacrent un chef-d’œuvre ou -couvrent d’or une croûte, tous les gens bien informés prédisent à coup -sûr qu’il y aura du bruit dans Landerneau. - -Landerneau est, d’ailleurs, une fort jolie ville, reconstruite à neuf -sur le modèle de Paris. Elle avait autrefois des rues étroites et des -maisons malpropres. La municipalité, humiliée d’un état de choses qui -rappelait le moyen âge, fit élargir les rues et rebâtir les maisons. -Puis, voyant que la ville ainsi refaite manquait d’ensemble et -d’harmonie, elle la fit incendier pour cause d’utilité publique et la -reconstruisit sur un plan qui ne laisse plus rien à désirer. Cela coûta -quelque argent, mais on pourvut à tout par un système d’octroi fort -paternel, qui augmente à peine de trois francs le prix d’un verre de -vin. - -Landerneau possède une école des beaux-arts, précieux établissement où -les professeurs viennent une fois par semaine pour s’assurer que les -élèves ne sont pas morts. - -Cette école produit de grands artistes, de médiocres et de mauvais. - -Les grands artistes, à Landerneau, ne sont pas les plus riches. -La conscience de leur talent et une certaine fierté naturelle les -empêchent de faire le pied de grue aussi longtemps qu’il le faudrait -dans les antichambres de M. le maire. Aussi n’obtiennent-ils guère -de commandes. Ils travaillent pour la gloire, c’est-à-dire pour la -satisfaction d’exposer leurs ouvrages dans une salle de l’hôtel de -ville. L’exposition s’ouvre tous les sept ans, à moins toutefois que -le concierge n’oublie de l’ouvrir. L’entrée du salon était gratuite -jusqu’à ces derniers temps; mais, pour répandre le goût du beau dans -les classes pauvres, on l’a mise à vingt sous. Pendant toute la durée -des expositions, les feuilles de Landerneau impriment un article des -beaux-arts où la critique glorifie en patois d’atelier le talent de -tous ses amis. Cet éloge, que le public ne lit guère, est la plus belle -récompense et le plus clair revenu des grands artistes. - -Les médiocres sont les plus heureux. Pourvu qu’ils suivent le courant -de la mode, qu’ils se conforment au goût du jour, et surtout qu’ils se -gardent avec soin de rien faire de grand, ils sont sûrs de vendre leurs -tableaux 100 francs la pièce à quelques honnêtes marchands qui les -revendront 1,000. Si, par exception, un tableau montait à 1,000 francs -dans l’atelier de l’artiste, il en vaudrait 10,000 dans la boutique -d’un marchand. La proportion est toujours la même. C’est pourquoi ces -messieurs du négoce accusent la rigueur des temps et jurent que leur -bénéfice se réduit à zéro. - -Les mauvais artistes qui n’ont aucun talent sont l’objet d’une -protection spéciale dans la ville de Landerneau. Lorsqu’ils ont -démontré qu’ils ne peuvent rien faire de bon et fourni toutes les -preuves nécessaires, l’autorité les adopte, le conseil municipal les -prend sous son aile. On dépense un million tous les ans pour les -retenir dans une voie où ils auraient mieux fait de ne jamais entrer. -Au lieu de les renvoyer à l’épicerie ou à la taille des moellons, on -les occupe à copier de mauvaises copies d’un détestable portrait de M. -le maire; ébauches informes que l’autorité paye en fermant les yeux -et qu’elle expédie sans perdre de temps dans les villages les plus -reculés. C’est ainsi que la ville de Landerneau s’efforce d’encourager -les arts. Peut-être emploierait-elle plus utilement ses largesses si -elle donnait 25,000 francs par an aux jeunes artistes de mérite, pour -les dispenser de peindre des tableaux de pacotille et des portraits de -concierges. - -La ville de Landerneau s’est fait bâtir un hôtel des -commissaires-priseurs où l’on vend des tableaux anciens et modernes -pour plus de vingt millions par an. Tous les notables du pays, sauf -pourtant M. le maire, prennent part à ce commerce. On ne les appelle -pas marchands, mais amateurs, et ils décorent leurs boutiques du nom -de galeries; moyennant quoi, ils gagnent des sommes importantes. Tel -gentleman qui rougirait de gagner cent écus sur la vente d’un cheval en -vole cinquante mille sur un tableau et n’en est que plus fier. - -Les plus riches de ces messieurs se sont associés dans un intérêt -commun. Ils forment la sainte-alliance des galeries célèbres. Quiconque -a pour 500 mille francs de tableaux dans sa maison est censé n’avoir -chez lui que des tableaux authentiques. Aucun associé ne lui donnerait -un démenti: le droit des gens s’y oppose. Il suit de là que les copies -achetées par les riches amateurs se revendent comme des originaux; -les croûtes qu’ils ont honorées de leur choix s’élèvent au rang des -chefs-d’œuvre. - -Le public de Landerneau est si ignorant et si naïf, qu’il accepte la -décision de ces messieurs comme parole d’Évangile. Il paye à des prix -fous le rebut des galeries célèbres, quand les propriétaires daignent -le mettre en vente. Il ferme l’oreille aux protestations des artistes -et des critiques, car on a su lui démontrer que les artistes étaient -incompétents dans les matières d’art, et les critiques ont eu soin de -prouver eux-mêmes qu’ils n’y entendaient pas grand’chose. Il ne croit -que les riches, ce bon public de Landerneau! Qu’ils soient princes du -sang, députés ou fumistes, ils sont infaillibles en peinture par cela -seul qu’ils sont riches. - -Cependant, ma chère cousine, il arrive que des amateurs, même -très-riches, passent auprès d’un chef-d’œuvre sans le dépister. Il se -peut même qu’un Raphaël aussi beau et aussi authentique que l’_Apollon -et Marsyas_ de M. Morris Moore soit exposé huit jours à l’examen de -toute une ville sans qu’aucune personne autorisée y reconnaisse le -pinceau de Raphaël. On a vu des hommes qui n’étaient pas très-riches -mériter de le devenir par la sagacité de leurs recherches, la beauté de -leurs trouvailles, l’autorité irréfutable de leurs démonstrations. - -Qu’arrive-t-il alors? Toute la sainte-alliance des galeries, tous les -riches amateurs et tous les experts à leurs gages se liguent contre -le chef-d’œuvre inconnu qui s’est produit sans leur permission. Quels -que soient le mérite de l’œuvre et l’authenticité de la signature, on -trouve d’excellentes raisons pour l’attribuer à quelque élève de Jules -Romain, ou, au pis aller, à Jules Romain lui-même. Mais les amateurs -et les experts se laisseraient tous égorger plutôt que de naturaliser -un chef-d’œuvre qu’ils n’ont pas inventé. Le préjudice serait trop -grand pour leur amour-propre et surtout pour leur intérêt. Un _tolle_ -général s’élève dans Landerneau. Le pauvre inventeur, étourdi par les -criailleries, s’enfuit dans le camp des critiques. Il leur montre le -chef-d’œuvre. Les critiques prennent leur lorgnon et reconnaissent la -composition, le dessin, la couleur, le faire de Raphaël. Il s’adresse -aux artistes, et les artistes de talent tombent à genoux devant le -génie du maître. Il revient aux amateurs et les amateurs lui répondent: -«Donnez-nous votre tableau pour rien; il sera authentique avant trois -jours.» - -Heureusement, ma chère cousine, il y a un musée à Landerneau. Un musée -est une collection d’œuvres authentiques, acquises à grands frais -des deniers publics pour l’honneur du pays, la joie des habitants -et l’instruction des artistes. Quelques administrateurs choisis -par le maire sont chargés d’entretenir et d’augmenter ce trésor -municipal. Ils ont le triple devoir de conserver intact le dépôt -qui leur est confié, d’empêcher qu’aucune copie ni contrefaçon n’y -soient introduites par fraude, d’y faire entrer à l’occasion tous les -chefs-d’œuvre authentiques dont la possession serait utile ou honorable -à la ville de Landerneau. - -L’inventeur aux abois va trouver ces hommes de bien. - ---Messieurs, leur dit-il, j’ai découvert un tableau de maître. -Regardez-le seulement, et vous le tiendrez pour authentique si vous -savez votre métier. Nos riches amateurs le repoussent avec toutes -les apparences du dédain, parce qu’ils l’ont laissé passer en vente -publique; ils ne lui rendraient justice que si je leur en faisais -présent. J’aime mieux vous le céder pour le prix qu’il me coûte, afin -que votre sanction et le grand jour du musée me vengent de tous les -quolibets. Acceptez donc mon Raphaël! - -MM. les conservateurs du musée répondent au malheureux inventeur: - ---Monsieur, si votre tableau était à moitié détruit et repeint du -haut en bas, nous en donnerions 7 ou 800,000 francs, pourvu qu’il -sortît d’une galerie célèbre. Le pavillon, en ce cas-là, couvrirait -la marchandise. Mais un simple chef-d’œuvre qui vient on ne sait d’où -ne servirait qu’à nous compromettre. Nous aimons mieux vous prouver -que votre Raphaël est l’œuvre d’un grand maître inconnu, ce qui lui -ôte toute espèce de valeur. N’insistez pas pour nous le vendre: nous -prouverions alors que vous l’avez fabriqué vous-même et qu’il ne vaut -pas deux sous. Le public et le gouvernement, qui s’y connaissent aussi -bien l’un que l’autre, nous croiraient sur parole. - ---Eh bien, s’écrie l’inventeur exaspéré, prenez-le pour rien! je vous -le donne. Il ne sera pas dit qu’une œuvre de ce mérite sortira de notre -pays. - ---Gardez votre tableau! répondent les conservateurs du musée chargés -d’entretenir et d’augmenter le trésor artistique de Landerneau. Si -nous faisions l’imprudence de l’exposer dans une de nos galeries, on -se mettrait peut-être à l’admirer, et l’on nous blâmerait de ne pas -l’avoir acquis plus tôt. - -Voilà, ma chère cousine, ce qui se passe dans une des villes les plus -intelligentes de notre pays. Il est vrai que Landerneau est loin de -Paris; mais la chose n’en est pas moins surprenante. Je savais bien -qu’à Londres, M. Morris Moore, inventeur d’un Raphaël très-beau et -très-authentique, avait trouvé un ennemi acharné dans la personne de -sir Charles Eastlake, directeur de l’Académie des beaux-arts et de -la Galerie nationale. J’avais même entendu dire que M. Morris Moore -s’était vengé en prouvant à la chambre des communes que sir Charles -Eastlake achetait un faux Holbein pour 17,750 francs et détruisait -des chefs-d’œuvre authentiques, sous prétexte de les nettoyer. Mais -je n’aurais jamais supposé que la moindre de ces horreurs pût se -renouveler en France. - -Ce que je vis à Landerneau dissipa mes dernières illusions. Je -rencontrai sur le seuil du musée un vieillard respectable qui -remportait un tableau sous son bras. Il me prit à partie sans me -connaître et me dit: - ---Regardez! c’est un Titien authentique. Tous nos grands peintres l’ont -vu: M. A., M. B., M. C., M. D.! Ils disent unanimement qu’il y aurait -crime à laisser sortir un tel chef-d’œuvre de Landerneau. Tous nos -critiques sont du même avis; tous nos amateurs désintéressés pensent -comme les critiques. Mais ces messieurs de l’administration ne veulent -de mon tableau à aucun prix. Ils prétendent, sans aucune raison ni -apparence, que c’est un Bonifacio! - -Je consolai ce pauvre homme du mieux que je pus. Je lui dis que les -conservateurs d’un musée devaient apporter dans leurs achats la plus -grande réserve, et qu’on ne saurait être trop prudent lorsqu’on manie -les fonds du public. D’ailleurs, le musée de Landerneau était déjà un -des plus riches de l’Europe, et les conservateurs avaient assez à faire -s’ils voulaient conserver religieusement le dépôt qui leur était confié. - -Là-dessus, je tournai le dos au vieillard et j’entrai dans une grande -salle où tous les conservateurs étaient réunis. Je les vis tous à -genoux, plongés dans une sorte d’adoration muette. L’objet de leur -culte était un petit fétiche d’ivoire jauni qui me parut assez laid... - ---Messieurs, leur dis-je, vous me pardonnerez si je risque une question -indiscrète; mais je voudrais savoir quel prix vous attachez à ce -brimborion-là? - -Un des conservateurs me regarda d’un air profondément dédaigneux: - ---Apprenez, me dit-il, que nous sommes en admiration devant un ivoire -du VIIe siècle qui ne nous a coûté que 5,500 francs. Le vendeur en -voulait 6,000, mais nous avons marchandé. - -Je demandai à voir le chef-d’œuvre d’un peu plus près. C’était -véritablement un ivoire, et fort bien travaillé par les acides, car -on était parvenu à le fendiller à contre-sens. Une petite inscription -qui avait échappé à la loupe de ces messieurs m’apprit que ce fétiche -avait été fabriqué à Paris en 1860. Il valait bien 25 francs pour un -amateur; il en eût valu 500, s’il avait été authentique. Je présentai -mes compliments à ceux qui faisaient si bien les affaires du musée. - -Un des conservateurs, touché de ma louange, offrit de me promener dans -les galeries de peinture. Il m’arrêta devant un Murillo qui valait bien -30,000 francs, mais que la ville de Landerneau avait payé beaucoup plus -cher. - ---Tout cela n’est rien, me dit-il; venez ici que je vous montre mes -Vénitiens, mes Flamands. Je dis _mes_, car ils sont bien de moi depuis -que je les travaille. Si la modestie ne me retenait un peu, je les -signerais de mon nom. - -Il me conduisit, en effet, dans une galerie où vingt-cinq ou trente -toiles blafardes étaient attribuées à des maîtres flamands ou -vénitiens. Je promenai un regard un peu étonné sur ces tableaux pâles -et décolorés, aussi tristes à voir que les rosiers qui ont la maladie -du _blanc_. On aurait dit qu’un rayon de lune était venu s’étaler sur -ces chefs-d’œuvre pendant les vacances du soleil. La chaude lumière de -l’Italie, les feux étranges que Rembrandt allumait sous sa brosse, les -splendeurs radieuses que Rubens verse à larges flots sur ses montagnes -de chair vivante avaient peut-être passé par là, mais il n’en restait -plus aucune trace. - ---Sérieusement, dis-je à mon guide, que me montrez-vous là? Est-ce -des copies? Elles ne sont pas mal dessinées, mais il conviendrait d’y -ajouter quelques glacis. Est-ce des originaux? Alors expliquez-moi le -malheur qui leur est arrivé. - -Mon guide se dressa sur la pointe des pieds en s’écriant d’une voix -triomphante: - ---Je savais bien que vous ne les reconnaîtriez pas! ils étaient -jaunes! ils étaient colorés! ils étaient barbouillés de soleil ou de -vernis, d’ombre ou de crasse, qu’importe? J’ai tout nettoyé, moi! j’ai -étendu ces toiles par terre! j’y ai mis des ouvriers qui marchaient -dessus! j’ai fait frotter, frotter tant et si bien, que mes hommes se -sont usé le bout des doigts. J’ai frotté moi-même avec du coton et -quelques gouttes d’esprit-de-vin. Il fallait voir danser les couleurs -inutiles et tout ce prétendu luxe de glacis qui fait des ombres sur -les tableaux! Regardez maintenant comme ils sont propres, nos grands -maîtres! comme ils sont frais, tendres et appétissants! La femme que -vous voyez là était brillante comme un feu d’artifice; elle crevait -les yeux, ma parole d’honneur! La voilà blanche comme un poisson; mais -il a fallu du frottage! C’est égal, je ne me plains pas de ma peine. -Que Dieu me donne encore dix ans de vie et tous les tableaux de notre -musée seront aussi blancs que ceux-là. - -Je ne regardais plus les tableaux: à quoi bon attrister mes yeux par le -spectacle de ces ruines? Je regardais mon étrange compagnon. C’était un -petit homme vif, à la figure brune, à l’œil brillant: un illuminé de -la destruction. Évidemment, il était sincère et convaincu comme Danton -ordonnant les massacres de septembre. Mais je songeais avec épouvante -au mal irréparable que de tels hommes peuvent accomplir en dix ans! -J’entrepris de lui prouver qu’il avait gâté toute une galerie. Il rit -d’un petit rire sec et satanique. - ---Oui, dit-il, vous voilà comme les autres: un de plus à me blâmer, -qu’importe? il y a longtemps que je ne compte plus mes ennemis. Mon -siècle aura beau se gendarmer: je sais que la postérité m’élèvera des -statues. - ---Il se peut, cher monsieur, lui répondis-je avec douceur; mais, si -j’avais l’honneur d’être pour un instant le maire de Landerneau, je -commencerais par vous couper la tête!... sauf à vous élever une statue -si la postérité vous donnait raison. Car il est monstrueux qu’un -petit homme brun qui n’est ni artiste, ni même critique, gaspille -arbitrairement l’héritage de nos grands maîtres et le patrimoine de -toute une nation. - ---Des phrases! dit-il en ricanant, des phrases! j’en ferai aussi, quand -je voudrai. Qu’est-ce qu’un musée? Une école pour les jeunes gens. Nos -élèves viennent ici pour étudier le procédé des maîtres; je le leur -montre à nu. - ---Non, morbleu! vous l’écorchez! Croyez-vous que ce Rubens, par -exemple, lorsqu’il sortit de l’atelier du maître, était aussi blafard -que vous nous l’avez fait? - ---Je le suppose, monsieur, je le suppose. - ---Et quand il serait vrai; quand Rubens, ce que je nie, aurait été -un peintre froid, fade et plat; quand il serait vrai que le temps -a corrigé les défauts et complété les qualités de son œuvre, de -quel droit venez-vous lui ravir le bénéfice de l’antiquité et la -collaboration des siècles? Vous avez dans votre cave du vin de 1834; -il est fait, il est bon, vous l’aimez ainsi. Que penseriez-vous d’un -sommelier, qui, sans vous consulter, rendrait votre vin aussi vert, -aussi aigre, aussi cru qu’il l’était en 1834, lorsque personne ne -pouvait le boire? Vous mettriez votre sommelier à la porte, et vous -auriez raison. - ---Turlututu! Vous ne savez donc pas que le nettoyage est à la mode? Sir -Charles Eastlake a fait des miracles en Angleterre. Il a débarbouillé -des Claude, des Poussin, des Paul Véronèse! On ne les reconnaît plus. -Et quelle vivacité dans l’exécution! deux cent seize pieds carrés de -peinture déblayés en deux cent seize heures! C’est prodigieux! - ---Prodigieux, en effet, mon cher monsieur; mais les nettoyages de sir -Charles Eastlake ont provoqué à Londres une enquête parlementaire. - ---Heureusement, monsieur, nous n’avons point de parlement à Landerneau. - - - - -XVIII - -LE LOUVRE - - Le musée de Paris est en danger!--M. Fould et M. de Nieuwerkerke le - sauvent.--Note du _Moniteur_.--Ukase. - - - Ma chère cousine, - -Le massacre des grands maîtres ne se pratiquait pas seulement à Londres -et à Landerneau. La fièvre de destruction gagnait de proche en proche -les conservateurs de tous nos musées: c’était une épizootie. On montre -à Marseille un tableau du Pérugin qui fut effacé, puis repeint, puis -gratté ingénieusement avec la pointe d’un canif. Les curieux vont -voir à Paris la dépouille mortelle d’un _Saint Michel terrassant le -démon_. Ce tableau, qui fut de Raphaël, et qui valut beaucoup d’argent, -ressemble à un chef-d’œuvre comme un noyé de la Morgue ressemble à un -homme. - -La nation, qui a payé les richesses du Louvre et entassé dans nos -galeries un capital de plus d’un milliard, vivait dans la plus douce -quiétude. Elle croyait sa fortune en sûreté entre les mains des -conservateurs, ayant lu dans le dictionnaire que conservateur vient du -verbe conserver. - -Les artistes murmuraient tout bas, mais leur plainte ne sortait guère -de l’atelier. Les critiques dormaient sur l’une et l’autre oreille. -Quelques-uns, réveillés à demi pour un article de commande, se -prosternaient devant la destruction avec un dévouement officiel. - -L’autorité supérieure, le ministère d’État, la direction générale des -Musées ne savaient pas qu’il y eût péril en la demeure. L’homme placé -au sommet d’une administration ne saurait, dans aucun cas, surveiller -les détails, et la France a toujours été gouvernée par une cinquantaine -de chefs de bureau. Les conservateurs étaient, jusqu’à présent, les -chefs de bureau du musée. - -Si les choses avaient marché longtemps du même train, nous aurions -entendu dans dix ans l’éclat de rire de quelque touriste allemand, -italien ou anglais devant nos cadres dévastés, et la France aurait -appris d’un étranger la nouvelle de sa ruine. - -Heureusement, ma chère cousine, M. le comte de Nieuwerkerke a pris des -mesures pour dérober Paris au sort honteux de Landerneau. M. Fould, -ministre d’État, s’est hâté d’approuver une réforme si urgente. Ces -deux hauts protecteurs de notre fortune artistique ont décidé d’un -commun accord qu’il serait interdit aux conservateurs de gratter -un tableau sans le consentement de l’Institut. Or, l’Institut ne -permettra jamais que Paris devienne un autre Landerneau. Les gratteurs -de peinture n’arriveront pas à Raphaël sans passer sur le corps de -M. Ingres, et il faudra tuer M. Delacroix avant d’écorcher un autre -tableau de Rubens. Bonne nouvelle! tous les artistes qui liront le -_Moniteur_ de ce matin s’écrieront avec nous: le Louvre est sauvé! - -On m’assurait aujourd’hui (mais ceci est moins officiel) que M. le -comte de Nieuwerkerke avait donné à ce nouveau règlement une sanction -pénale. Je t’envoie, sans en garantir l’authenticité, un charmant petit -ukase qui circule dans les galeries du Louvre: - - «Article 1er. Tout conservateur, atteint et convaincu d’avoir gratté - un tableau, sera gratté à son tour. - - »Article 2. L’opération aura lieu dans les formes ordinaires. Le - patient, tiré de son cadre, sera étendu sur le parquet. - - »Article 3. On commencera par lui arracher sa perruque, ses fausses - dents, son œil de verre, et l’on effacera ainsi la trace des - restaurations antérieures. - - »Article 4. On s’occupera ensuite d’enlever les cheveux blancs, de - faire disparaître les rides, de ratisser les écailles de la peau. - - »Article 5. Défense absolue d’interrompre le travail avant que le - patient soit redevenu ce qu’il était dans l’atelier de sa mère. - - »Article 6. Les grattoirs de toute forme et de toute grandeur seront - mis en œuvre suivant le besoin. En cas d’absolue nécessité, on - pourrait employer les acides. - - »Article 7. L’exécution de la sentence sera confiée au célèbre - Mortemart, qui s’est fait une spécialité dans ce genre.» - -Tu vois, ma chère cousine, que M. le comte de Nieuwerkerke n’est pas -seulement un artiste de talent et un homme d’esprit. Il ferait au -besoin un fier législateur! - - - - -XIX - -LA QUESTION DES FIACRES - - Promenade des dimanches.--Pas d’omnibus.--Attitude des cochers - de fiacre.--Paris est pavé de piétons qui attendent une - voiture.--Soirée au Gymnase.--Les artistes.--Un maraudeur.--Réflexions - mélancoliques.--Mes plaisirs et mes peines.--M. Haussmann - et mademoiselle Cellier.--Plaintes d’un cocher de la - Compagnie.--Doléances d’un cheval.--La Compagnie en bonne voie.--M. - Ducoux.--Obstacles.--Fusion des voitures de place et des voitures de - remise.--Exigences de la ville de Paris.--1,500,000 francs d’impôt - municipal sur les petites voitures.--Budget de 102 millions.--Son - emploi.--Rage de construction et de démolition.--Le bon berger. - - - Ma chère cousine, - -Il faisait beau dimanche dernier. J’ai voulu profiter d’une occasion si -rare à Paris, et pousser une reconnaissance dans la direction du bois -de Boulogne. - -Tous les Parisiens, ou peu s’en faut, avaient fait le même -raisonnement. La foule emplissait les rues et l’on se marchait sur les -pieds comme dans un bal du grand monde. - -Je m’arrêtai devant un bureau d’omnibus et je demandai si MM. les -chevaux de la Compagnie me feraient l’honneur de me conduire au bout -des Champs-Élysées pour mon argent. Un homme très-affairé me donna pour -toute réponse un petit carton fort sale, où je lus sous la crasse le -numéro 279. Je m’informai auprès de mes voisins. On m’expliqua que deux -cent soixante-dix-huit personnes auraient le droit de monter en voiture -avant moi, si toutefois les voitures n’étaient pas complètes. Le calcul -des probabilités me permettait d’espérer une place d’impériale pour -mardi matin au plus tôt. Je n’eus pas la patience d’ajourner au mardi -ma promenade du dimanche. - -Tout compte fait, il valait mieux prendre un fiacre, quoique les -fiacres coûtent assez cher à Paris. Je suivis donc la rue de Rivoli, -appelant de la main et hélant de la voix tous les fiacres qui -passaient. Les cochers haussaient les épaules d’un air dédaigneux: ils -étaient chargés jusqu’à la gueule, comme on dit en style de cocher. - -Heureusement, la place du Palais-Royal n’était pas loin. Elle sert de -station à quelques centaines de fiacres, et, là, je ne pouvais avoir -d’autre embarras que celui du choix. - -Le fait est que je n’y trouvai nul embarras de voitures: place nette! -Un millier de promeneurs attendaient l’arrivée du premier fiacre, pour -se le disputer à coups de poing. - -Moi qui ne suis pas d’humeur belliqueuse, je pris tout doucement le -chemin de la place Louis XV, qu’on appelle place de la Concorde depuis -que Louis XVI y fut guillotiné. La rue était bordée de promeneurs -immobiles qui attendaient les bras croisés un fiacre absent. - -La place de la Concorde et les Champs-Élysées m’offrirent le même -spectacle, et, comme j’avais fait cinq ou six kilomètres à pied, la -fatigue me conseilla de rentrer au logis comme j’étais venu. «Allons! -disais-je en moi-même, puisqu’il est impossible de trouver un fiacre -lorsqu’il fait beau, je profiterai du premier rayon de pluie pour -visiter le bois de Boulogne!» Lundi, il pleuvait à torrents: Dieu, qui -protége la France et qui la mouille, m’avait exaucé. Il est vrai que -les affaires ne me permettaient pas de courir la campagne; mais, en -revanche, j’avais huit ou dix courses importantes à fournir dans ce bon -Paris. Je me mis en quête d’une voiture. - -J’en trouvai mille et plus, mais aucune n’était libre. Je parcourus, -sous mon parapluie, la rue Vivienne, le boulevard, la Chaussée-d’Antin, -la rue Saint-Lazare, le faubourg Saint-Honoré, et je pus faire le -recensement de cinq ou six mille Parisiens mouillés qui attendaient -sous les portes cochères ce que je cherchais le long du trottoir. - -Décidément, pensai-je en soignant le rhume que j’avais pris, la pluie -et le beau temps favorisent à l’excès la circulation des fiacres. Les -voitures de Paris ne chôment jamais. Quelle industrie florissante! -Heureux entrepreneurs! heureux cochers! heureux chevaux! Que d’argent -et que d’avoine! Mais le public qui paye mériterait d’être mieux servi. -A mesure que notre siècle avance en âge, Paris devient plus grand, -le temps a plus de prix, les hommes sont plus pressés et les jambes -plus paresseuses. Il conviendrait de doubler le nombre des voitures, -et l’entrepreneur qui nous rendrait ce bon office ne perdrait pas son -argent. - -Le même soir, je profitai d’une embellie pour courir jusqu’au Gymnase. -Le spectacle était excellent, et j’y pris grand plaisir, quoique -enrhumé. Lafontaine me ravit; il est rentré dans son élément et il y -fait merveille. Le spectacle se terminait par un petit chef-d’œuvre -de M. Labiche: _les Deux Timides_. Je ris aux larmes. Une jeune et -jolie débutante, aussi recommandable que recommandée, mademoiselle -Francine Cellier, jouait le rôle de Sophie Arnoult dans _Je dîne chez -ma mère_. Sa beauté, sa grâce et son intelligence me transportèrent -au septième ciel. Mais la pluie tombait à minuit, et tous les fiacres -étaient couchés. Je ne trouvai pour rentrer chez moi qu’une voiture de -maraude, sans numéro, sans glaces aux portières, malpropre au dehors, -repoussante en dedans, traînée cahin-caha par un fantôme de cheval. Le -cocher avait l’air d’un malfaiteur; la voiture avait servi à commettre -trois ou quatre espèces de crimes. - -J’en échappai sain et sauf; mais le cocher se fit payer sa course -beaucoup plus cher qu’elle ne valait. Comme ses prétentions me -paraissaient exagérées, il me dit d’une voix de rogomme: - ---De quoi! Est-ce que vous auriez la prétention de me payer comme un -fiacre? Je n’ai pas donné sept mille cinq cents francs pour acheter un -numéro; je ne paye pas vingt sous par jour à la Ville pour l’entretien -de son macadam; je ne suis pas forcé d’avoir domicile à Paris; mon vin -et mon avoine ne sont pas soumis à l’octroi; mon loyer ne coûte rien, -puisque j’ai ma remise dans les carrières Montmartre; j’ai acheté ma -voiture au vieux bois et mon cheval à l’abattoir; c’est pourquoi ma -course ne coûte pas vingt-cinq sous, mais quarante!... - -Ce raisonnement me laissa fort étonné, et je me dis que le service des -voitures de Paris était encore loin de la perfection. Je connaissais la -merveilleuse célérité des _cabs_ de Londres. Ils coûtent un peu cher, -je l’avoue, mais ils courent avec le vent. J’avais entendu louer le -_droschki_ de Saint-Pétersbourg pour la vitesse et le bon marché. Les -carrosses de Rome sont propres et confortables au prix le plus modéré. -Les cabriolets de Naples vont d’un bout à l’autre de la ville, avec -la rapidité de l’éclair, pour neuf sous. Comment se peut-il que les -voitures publiques de Paris prennent la queue après toutes celles de -l’Europe? - -Lorsqu’un Français voit quelque chose qui va mal, il s’en prend tout -d’abord à l’autorité. Rien n’est plus naturel et, jusqu’à un certain -point, plus légitime. Dans un pays où l’autorité exerce un pouvoir sans -limites, on le rend responsable de tout. - -Je me mis donc à murmurer contre la haute et puissante administration -de la ville de Paris. J’accusai le très-dominant préfet de la Seine -de négliger la question des voitures pour celle des expropriations. -En un mot, ma chère cousine, le retour au logis gâta tout mon plaisir -de la soirée. Mademoiselle Cellier me semblait toujours jolie, mais -M. Haussmann me paraissait un peu négligent. J’admirais comme la -jeune artiste avait joué son rôle; je regrettais que le préfet ne -s’acquittât pas mieux du sien. Ma nuit fut agitée, et je vis apparaître -dans mes rêves tantôt mademoiselle Cellier, tantôt M. Haussmann, tantôt -l’un et l’autre à la fois. - -Mardi matin, je sortis de bonne heure pour dissiper les nuages qui -m’obscurcissaient l’esprit. Comme j’avais l’intention de me promener -à pied, je rencontrai plus de cent voitures vides: on en trouve tant -qu’on veut, toutes les fois qu’on n’en veut pas. - -Sur la place du Palais-Royal, je vis un cheval et un cocher qui -mettaient leurs loisirs à profit: ils se battaient ensemble. Je -m’adressai à l’homme, comme au plus raisonnable des deux; je le -rappelai doucement au respect de la loi Grammont, et je lui fis un peu -de morale. - ---Parbleu! répondit-il, vous en parlez bien à votre aise! J’ai été -un homme établi, propriétaire d’une bonne petite voiture et de deux -chevaux blancs qui ne travaillaient que pour m’amasser des gros sous. -Il est venu une grande farceuse de compagnie qui m’a racheté tout ça... -Dame, il le fallait bien, puisque j’étais ruiné si je refusais de lui -vendre. Comme je n’avais pas les reins assez solides pour soutenir -la concurrence, et comme j’étais trop vieux pour apprendre un autre -état, j’ai vendu le numéro, les chevaux et la voiture, et j’ai pris -du service dans la Compagnie en qualité de mercenaire. Mon argent est -mangé depuis longtemps; je vis au jour le jour d’un maigre salaire, -sous la surveillance de quarante ou cinquante employés qui m’espionnent -comme un voleur. Aussi j’escamote l’argent d’une course toutes les -fois que l’occasion s’en présente; et je serais bien bête de faire -autrement, puisqu’on n’a pas de confiance en moi. Lorsque j’attrape une -bonne aubaine, je bois à tire-larigot pour me consoler de mes misères. -Autrefois je portais l’argent à la Caisse d’épargne, parce que j’avais -un avenir; j’espérais acheter une deuxième voiture, puis une troisième, -et devenir finalement un petit entrepreneur. La Compagnie ne m’a laissé -aucune espérance. Mercenaire je suis, mercenaire je mourrai, à moins -qu’on ne me prenne en flagrant délit d’escamotage, auquel cas MM. les -employés me mettraient à pied pour la vie, et il ne me resterait plus -que l’hôpital. - -Tandis qu’il soulageait son cœur de cocher avec une amertume qui me -rappela le souvenir de feu Collignon, je regardais son cheval. La -pauvre bête, mal pansée, le poil terne et maculé de boue par quelques -coups de pied tout frais, semblait dire en son patois: - ---Si j’avais choisi mon cocher, ou si quelqu’un me l’avait choisi -avec intelligence, je serais beaucoup moins malheureux. Il faut des -travailleurs assortis, et les bureaux, qui disposent de la vie des -cochers comme de la nôtre, n’ont pas le temps de nous appareiller. Ils -prennent au hasard n’importe quel homme et n’importe quel cheval, et -les condamnent à vivre ensemble. Moi qui suis doux et flegmatique, je -suis tombé sur un compagnon brutal, et cette incompatibilité d’humeurs -abrégera ma vie de deux ou trois ans. - -Je m’en allai tout pensif, et je me rappelai l’histoire de cette -Compagnie impériale des Petites-Voitures qui est chargée de contenter -également le public, les cochers et les chevaux. - -Il y a cinq ans, les voitures de Paris étaient dispersées aux mains -de quelques compagnies et d’une multitude de petits propriétaires. -Une grande compagnie se fonda au capital de 40 millions. Elle voulut -racheter toutes les voitures de place et de remise, persuadée que la -centralisation réduirait les dépenses et doublerait les bénéfices. -La préfecture de la Seine aida puissamment à cette révolution, soit -parce qu’elle espérait améliorer un grand service public qui avait -toujours laissé à redire, soit parce qu’elle se promettait d’augmenter -ses revenus en prélevant une grosse part sur les bénéfices de la -Compagnie. Les anciens propriétaires de fiacres ou de coupés ne furent -pas expropriés pour cause d’utilité publique; mais la peur d’une -concurrence invincible et quelques faux bruits répandus dans Paris les -décidèrent à vendre au plus vite. La Compagnie impériale acheta environ -quinze cents voitures de place et douze cents voitures de remise, -constituant à son profit une sorte de monopole. - -Je me souvenais des brillantes espérances que le public de Paris, -et surtout les pauvres et les ignorants, avaient fondées sur la -nouvelle compagnie. J’avais vu les actions de 100 francs monter à 150 -et plus haut encore dans un espace de quelques jours. Je supposais -que les dividendes avaient répondu à l’attente générale, et je me -demandais comment une compagnie si riche ne faisait rien de plus pour -contenter ses voyageurs, ses cochers et ses chevaux. Fallait-il que -tant de victimes fussent sacrifiées à l’insatiable avidité de MM. les -actionnaires? - -Pauvres actionnaires! Mon portier a eu deux actions de la Compagnie -impériale, comme presque tous les portiers de Paris. C’est hier -seulement qu’il m’a conté ses peines: - ---Monsieur, me disait-il, je n’avais pas trop mal acheté. J’ai eu -mes deux chiffons de papier pour 300 francs. J’aurais pu vendre avec -profit quand les actions ont monté à 180, mais c’était un placement: -j’ai gardé. Pendant cinq ans, j’ai espéré un dividende, ou pour le -moins un intérêt de 5 pour cent: on ne m’a rien donné. A la fin, le -découragement m’a pris, et j’ai vendu mes actions à 30 francs pièce; -60 francs pour les deux! C’est 240 francs perdus, sans compter les -intérêts! - ---Mais alors, dis-je en moi-même, qui trompe-t-on ici? Tout le monde se -plaint: voyageurs, cochers, chevaux, actionnaires. Le mal est grand; -d’où vient-il? quel remède y pourrait-on apporter? - -La police correctionnelle a réformé un gros abus en punissant les -administrateurs qui empochaient les bénéfices. - -Un homme d’une capacité incontestable et de la plus haute intégrité, un -des fonctionnaires les plus droits de notre pauvre révolution de 1848, -M. Ducoux, est placé à la tête de l’entreprise. Il a pris en main la -tâche ingrate de réparer cinq années de désordres et de gaspillage et -de sauver un capital de 40 millions, le denier des pauvres, le trésor -des petites gens. Il a jeté dans cette affaire son temps, sa vie, sa -fortune et la fortune de ses amis. Les actionnaires ont deviné que lui -seul était capable de sauver la Compagnie, si la Compagnie pouvait -être sauvée: ils lui ont confié des pouvoirs de dictateur. - -Déjà l’influence de ce nom pur, la réforme du luxe administratif, la -suppression de quelques rouages inutiles, et surtout l’œil du maître, -ont diminué la dépense, allégé le passif, rassuré les actionnaires, -relevé le crédit de la Compagnie. - -Mais, sans parler du matériel, qui se fait vieux, la Compagnie -impériale est atteinte de deux vices organiques. - -Le premier est la réunion des fiacres et des voitures de remise sous -une même administration. - -L’autre est un traité qui décerne tous les bénéfices de la Compagnie à -la préfecture de la Seine. - -La Compagnie, en réunissant l’exploitation de mille deux cents voitures -de remise au monopole des voitures de place, n’a pas fait une bonne -affaire. Il est facile de comprendre que la location des coupés de -remise ne saurait profiter qu’à l’industrie privée. Un petit loueur -qui possède trois ou quatre voitures peut s’installer n’importe -où, dans une boutique, au fond d’une cour, ou même sous une porte -cochère. Il surveille lui-même l’exactitude de ses cochers, la santé -de ses chevaux, la distribution de ses fourrages. S’il s’absente -pour une heure, il se fait remplacer par sa femme, ou sa fille, ou -son petit garçon. Il est connu dans le quartier: c’est à lui qu’on -vient se plaindre si l’on n’est pas content; c’est lui qui punit les -travailleurs employés à son service, lorsqu’ils manquent de politesse -ou de probité; c’est encore lui qui ménage la bougie des lanternes et -l’avoine de la musette: rien n’est perdu ni gaspillé, grâce à lui. A -force de soin, d’attention et d’économie, ce petit industriel fait -rendre à son capital un intérêt de quatre ou cinq pour cent. - -Mettez une compagnie à sa place: que gagnera-t-elle? Une augmentation -de recettes? Non, car la voiture, le cheval et le cocher ont fait tout -ce qu’ils pouvaient faire lorsqu’ils ont amassé de douze à quinze -francs en un jour. Une réduction sur les dépenses? J’en doute. Les -chevaux, les voitures et les cochers sont des unités parfaitement -distinctes; il n’y a nul profit à les agglomérer. Les maquignons -n’ont jamais donné treize chevaux à la douzaine; les carrossiers -ne font aucun avantage à celui qui achète les voitures en gros; la -nourriture de vingt cochers coûte exactement vingt fois plus cher que -la nourriture d’un seul. Il y a peut-être quelque chose à gagner sur -le prix des fourrages; mais tout approvisionnement est un capital -qui dort, et le coulage est toujours plus considérable dans un -grand magasin que dans un petit grenier. Ajoutez que les frais de -surveillance, les frais d’administration et la nécessité de trouver ou -de créer de grandes remises au centre même d’une capitale dévoreront -d’emblée une bonne part du revenu. - -Quant au public, à cet honnête et patient public de Paris, il lui -sera d’autant plus malaisé de trouver une voiture que les remises -deviendront plus vastes et la centralisation plus puissante. Supposez -que la Compagnie n’ait plus que dix établissements dans la ville: elle -sera peut-être un peu mieux en mesure de surveiller ses ouvriers; mais -le voyageur, l’homme pressé, celui qui paye, ne pourra plus aller -chercher un coupé de remise, à moins d’avoir un carrosse à lui. - -J’ai vu souvent que l’autorité se donnait beaucoup de peine pour faire -mal et à grands frais ce que la liberté ferait mieux et à meilleur -marché. Pourquoi ne permettrait-on pas à Paris ce qui se tolère sans -inconvénient dans presque toutes les grandes villes de l’Europe? -Lorsqu’un particulier a un cheval, une voiture et une remise, que ne -lui permet-on de se mettre à la disposition du public? Prenez les -précautions les plus indispensables: exigez que l’homme sache conduire, -que la voiture soit propre et que le cheval soit valide; exigez que le -nom et l’adresse du propriétaire soient inscrits en lettres apparentes -sous les yeux du voyageur. Vous encouragerez ainsi une petite industrie -vraiment utile, et il suffira de quelques agents de police pour la -surveiller. Le voyageur circulera en toute sécurité, la nuit comme le -jour, sachant qu’il confie sa personne et ses biens à un homme établi, -offrant certaines garanties, domicilié à tel endroit et soumis à telle -surveillance d’en haut. Voilà pour les voitures de remise. - -La Compagnie impériale, que nous avons à cœur de sauver, sera-t-elle -tuée par cette concurrence? Non. - -Si je tiens à sauver la Compagnie impériale, ce n’est pas seulement -parce qu’elle existe et que ses actionnaires, comme ses honorables -administrateurs, sont dignes de tout notre intérêt; c’est aussi parce -qu’elle est nécessaire. Les coupés de remise auraient beau s’accroître -en nombre sous un régime de liberté, ils ne suffiraient jamais aux -besoins de la population: il faut des fiacres. C’est peu que le -Parisien aisé trouve dans sa rue et presque à sa porte une voiture -de remise à deux francs la course. Le marchand pour ses affaires, -l’employé, le commis, le petit rentier pour ses visites, l’ouvrier pour -sa noce, ont besoin d’une voiture à bon marché, dans les prix de vingt -à vingt-cinq sous, intermédiaire entre l’omnibus et le coupé de remise. - -Cette énorme réduction de prix ne peut s’obtenir qu’à une seule -condition, et c’est ici que le concours de l’autorité devient -nécessaire. Nous avons vu que les loueurs sous remise, en liardant sur -toutes les dépenses et en mettant la course à deux francs, gagnaient -au plus l’intérêt de leur capital. Comment les fiacres pourront-ils se -tirer d’affaire s’ils abaissent leur tarif à vingt ou vingt-cinq sous? - -Ils le pourront si l’administration de la ville de Paris leur permet -de stationner sur la voie publique et d’économiser ainsi le loyer -d’une remise. Une remise est une boutique, et les boutiques se louent -horriblement cher depuis la reconstruction de Paris. Le moindre hangar, -dans les beaux quartiers, représente un capital de cinquante mille -francs, puisque le terrain vaut plus de cinq cents francs le mètre. Or, -combien pensez-vous qu’on puisse remiser de voitures sur une surface -de cent mètres carrés? Donc, il n’y aura de voitures à bon marché que -celles qui pourront séjourner gratuitement dans la rue et attendre -les passants le long du trottoir. Sans ce modeste privilége, point de -fiacres. - -La sécurité des voyageurs exige que ces voitures appartiennent à -une grande compagnie. Il faut que la moralité et le capital d’une -administration responsable servent de garantie au public contre les -violences ou la mauvaise foi d’un cocher. Plus les voitures de place -sont dispersées sur le pavé de Paris, plus il convient qu’elles soient -réunies entre les mains d’un seul gérant. - -Ce travail de concentration est tout fait, puisque tous les fiacres -de Paris, sauf un chiffre insignifiant, appartiennent à la Compagnie -impériale. Rien de plus honorable, rien de plus sûr et de plus -rassurant que l’administration de M. Ducoux. Les tarifs modérés que -l’autorité supérieure a établis sont de nature à contenter le public -sans ruiner les actionnaires, et l’on peut dire sans paradoxe que la -Compagnie impériale des fiacres, une fois débarrassée de ses voitures -de remise, servira régulièrement les intérêts de son capital, avec -quelque petit dividende. - -A qui les servira-t-elle? _That is the question._ Aux actionnaires? Je -ne connais pas un seul actionnaire qui ne soit de cet avis; mais il -semble que l’administration de la ville de Paris professe une opinion -contraire. - -A Dieu ne plaise, ma chère cousine, que j’outrage aucun pouvoir -constitué! Je dis ce que je pense, quelquefois moins, jamais plus, et -je le dis avec toute la politesse que la nature et l’éducation m’ont -départie. Quelques amis me trouvent trop timide et prudent à l’excès: -c’est que j’ai pour système de n’abuser de rien, pas même de la liberté -permise à la critique. Je touche par-ci par-là, du bout de ma plume, à -tous les abus qui lèvent la crête; mais toutes les personnes investies -d’une autorité quelle qu’elle soit, me sont sacrées. - -La fougue de mon tempérament me porte quelquefois à m’insurger contre -les choses; mais cet esprit de soumission qui est le fond même de -l’esprit français me pousse à me prosterner devant les gens. Si -j’habitais la Perse ou le Caboul, ou quelqu’un de ces pays où le bien -public s’égare imprudemment dans les coffres des administrateurs, -je signalerais le mal sans accuser personne; je dirais: «Il y a des -millions bien maladroits; il se fait des fortunes trop rapides.» Mais -nous voilà à cent lieues des Petites-Voitures et de la ville de Paris. - -La ville a cru de bonne foi qu’elle faisait la fortune de la Compagnie -impériale. Elle s’est réservé le droit de prélever, sous forme d’impôt, -une part des bénéfices; quelle part? cent pour cent. Voilà un chiffre -que les calculateurs n’avaient pas prévu. C’est l’expérience qui l’a -donné. - -La Compagnie a commencé par acheter au prix de 11,000 francs chaque -voiture de place. Sur cette somme assez ronde, il y a 7,500 francs qui -ne se rapportent ni à la voiture, ni au cheval, ni au harnais, mais -au _numéro_, c’est-à-dire au droit de rouler voiture et de stationner -sur la voie publique. Ce droit, précieux entre tous, coûte donc à la -Compagnie 375 francs par voiture, ou un peu plus de 20 sous par jour. - -La ville a jugé qu’un privilége si brillant ne pouvait se payer -trop cher. Elle a frappé chaque voiture d’un nouveau droit, dit de -_stationnement_, au profit du macadam municipal. - -Or, la Compagnie (déjà nommée) est tenue d’avoir ses magasins et tout -son matériel dans l’enceinte de Paris. Elle paye à la Ville, sous forme -d’octroi, une redevance qui ne laisse pas d’être considérable. - -Les personnes les mieux informées m’ont assuré que le total des -redevances payées par la Compagnie à la ville s’élevait à 1,500,000 -francs par an. J’en conclus que, si la ville était assez généreuse pour -renoncer à ses prétentions, les actionnaires auraient dès à présent -1,500,000 à se partager. - -On me dit que l’honorable M. Ducoux poursuit devant les tribunaux la -réparation de quelques erreurs commises par la Ville au préjudice de -la Compagnie. Entre les juges et les plaideurs, je me garderai bien de -mettre le doigt. - -Mais tu me permettras de te soumettre ici quelques réflexions -très-prudentes et très-mesurées. - -C’est encore la ville de Paris qui a établi aux abords de la Bourse -ces tourniquets ingénieux qui désespèrent nos financiers. On prétend, -dans un certain monde, que les tourniquets ont paralysé les affaires, -abaissé notre marché au second ou au troisième rang et diminué de -quelques milliards la richesse de la France. Par compensation, ils -rapportent 700,000 francs à la ville de Paris. - -Il faut que la Ville soit bien nécessiteuse pour se procurer de -l’argent à ce taux-là? - -Mais non, elle a 102 millions de revenu, le budget d’un royaume de -troisième ordre. - -102 millions ne sont pas une petite affaire. On peut avoir un bon pavé, -un éclairage parfait et une excellente police municipale pour la somme -de 102 millions. - -Malheureusement, ma chère cousine, ce n’est ni le pavé, ni l’éclairage, -ni la salubrité de la ville, ni la sécurité des habitants qui nous -coûtent le plus cher. C’est... comment appellerai-je cette maladie? La -fièvre du changement. - -Une rue était vieille et mal bâtie: on la renverse, rien de mieux. -On en bâtit une autre à la place, mais si vite, si vite, qu’on prend -quelquefois mal ses mesures et qu’il faut démolir des maisons neuves -pour les reconstruire à nouveau. Cela coûte assez cher, à ce que m’a -dit un architecte. - -Il arrive qu’on adopte sans y regarder de trop près le plan d’un -édifice public. Les maçons accourent du bout du monde; il faut -travailler la nuit, le jour; pas une minute à perdre. Mais un homme de -goût passe par là et trouve le monument ridicule. On dessine un autre -plan et l’on s’empresse de bâtir autre chose. - -Un édifice monstrueux s’élève au milieu d’une rue, coupant les -communications, menaçant le boulevard, déshonorant la rue de la Paix. -Passe un homme de bon sens, qui ordonne la démolition. Mais pourquoi -la ville de Paris avait-elle permis de construire? Ne dirait-on -pas qu’elle a pris pour devise les deux mots les plus coûteux du -Dictionnaire: _bâtir_ et _démolir_? - -J’entendais hier un étranger qui revient à Paris après dix ans -d’absence. - ---Vous êtes de singulières gens, me disait-il. A voir la fièvre qui -vous talonne, on dirait que vous êtes des parvenus pressés de jouir, -ou plutôt des usufruitiers qui se hâtent de manger leur revenu. Vous -bâtissez des palais en un mois et vous plantez des arbres tout venus. -Craignez-vous donc de mourir sans postérité, singulières gens que vous -êtes? - ---Monsieur, lui répondis-je, ce n’est pas à nous qu’il faut vous en -prendre: on ne nous a point consultés. Autrefois les travaux publics se -décidaient plus lentement, et après une sorte d’enquête où tout homme -disait son mot. Les Chambres, les journaux, vous, moi, chacun avait -voix au chapitre. Si, par exemple, il avait été question de bâtir un -Opéra définitif, vous auriez entendu un beau tapage dans Landerneau. -Tout est changé; nos mœurs sont beaucoup moins bruyantes depuis qu’on -ne nous invite plus à parler. - -»L’Opéra se construira tout seul, en un rien de temps, à nos frais -et sans notre avis. Il sera trop petit, mais on pourra toujours le -renverser pour en bâtir un autre. Croyez-vous que nous aurions voté la -démolition immédiate et simultanée de toutes les rues de Paris, si nous -avions été consultés? On remplace les logements à bon marché par des -appartements hors de prix, et, comme ce remaniement coûte assez cher, -il faut augmenter les octrois. Il suit de là que nous payons douze -centimes de trop sur un kilogramme de viande pour avoir le droit de -payer 6,000 francs le loyer d’un cinquième étage. - ---Tout cela, reprit l’étranger, fait le plus grand honneur à M. le -préfet de la Seine. J’ai beaucoup connu son prédécesseur, un homme -charmant. Nous l’appelions le bon berger, parce qu’il n’écorchait pas -les moutons. - - - - -XX - -LA DÉMOCRATIE IMPÉRIALE - - Le gouvernement de la France est démocratique et absolu.--L’ancienne - monarchie.--Les associés du pouvoir royal.--A quelles conditions on - pouvait régner sur la France.--La révolution abroge le droit divin - et proclame le droit du peuple.--L’Europe monarchique se révolte - contre ces nouveautés.--La France choisit un chef militaire.--La - coalition est la plus forte.--Restauration.--Révolution bourgeoise - de 1830.--La bourgeoisie règne pour son compte.--Révolution de - 1848.--Faiblesse du parti démocratique.--Les vieux partis s’accordent - contre la démocratie.--Élection d’un président.--Résistance - de la démocratie.--Influence des partis vaincus.--Dix ans de - réaction.--Expédition de Rome au dehors et au dedans.--Initiative de - l’empereur et retour aux principes de 89.--Campagne d’Italie au dedans - et au dehors. - - - Ma chère cousine, - -Le spectacle des affaires publiques est assez curieux pour mériter un -quart d’heure d’attention. - -Nous avons un gouvernement absolu et démocratique. On peut même -affirmer, sans trop de paradoxe, qu’il se fait plus démocratique à -mesure qu’il devient plus absolu. Un prince élu par la majorité du -peuple, en vertu d’un principe révolutionnaire, gouverne le pays dans -l’intérêt du plus grand nombre et continue l’œuvre de la révolution -française. - -Depuis l’origine de notre nation jusqu’à l’année 1789, la majorité -des citoyens a obéi par habitude, par bonhomie, par ignorance, à -une monarchie théocratique et aristocratique. Théocratique, car le -roi régnait par la grâce de Dieu, comme le délégué d’une puissance -invisible et surnaturelle qui le sacrait par la main de ses prêtres. -Aristocratique, car le souverain s’appuyait sur le dévouement intéressé -d’une classe privilégiée. - -En ce temps-là, le roi n’était pas tout à fait maître, mais la -majorité de la nation était parfaitement esclave. Le roi devait une -certaine obéissance à Dieu, c’est-à-dire aux prêtres, et une certaine -déférence à la noblesse. Bon gré mal gré, il fallait compter avec ces -deux puissances collatérales, et quelquefois rivales de la royauté. -La noblesse ne craignait pas d’entrer en campagne contre Louis XI, -Louis XIII et Louis XIV enfant; sans parler des petites conspirations -qui remplissent notre histoire. Le clergé régna sur les rois et les -contraignit d’exécuter les volontés de Dieu, c’est-à-dire les siennes. -Rien n’était plus logique ni plus conforme aux principes de la -monarchie. Lorsqu’on règne par la grâce de Dieu, on est tenu d’exécuter -ses commandements, et au besoin de leur prêter main-forte. Cette -théorie est admirablement développée dans un chef-d’œuvre de Bossuet: -_la Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte_. L’évêque -de Condom ne fit que résumer en un corps d’ouvrage les idées qui -avaient été de tout temps imposées par le clergé catholique et subies -par les rois de la France. - -De toute antiquité, nos souverains par la grâce de Dieu ont eu des -gendarmes, des dragons et des bourreaux au service de l’Église. Je -ne veux pas remonter jusqu’à Charlemagne, qui punissait de mort la -rupture du jeûne, ni jusqu’à ce roi très-pieux qui perçait d’un fer -rouge la lèvre des blasphémateurs. Relisez seulement l’histoire du -XVIe siècle, écrite en lettres de sang, sous la dictée de la cour de -Rome. Rappelez-vous que notre Henri IV, après avoir échappé aux dangers -de la Saint-Barthélemy, menaça de la peine de mort les bouchers qui -vendraient de la viande en carême. Il ne pouvait faire moins, du jour -où il régna par la grâce de Dieu. Louis XIV, le mieux obéi de tous -les maîtres, employa une partie de son règne à se défendre contre les -empiétements de l’Église et l’autre à venger par le fer et par le feu -les intérêts de l’Église. - -Ce grand prince, élevé par les prêtres, se regardait comme un député -du ciel, et, quoiqu’il eût souvent maille à partir avec ses électeurs, -il accomplissait fidèlement un mandat impératif. Louis XV, qui ne -croyait pas en Dieu, défendait aux philosophes de penser comme lui, -car l’athéisme aurait sapé les fondements de son autorité. Jusqu’aux -derniers jours du droit divin, jusqu’à la veille de 89, le roi maintint -les priviléges de la noblesse et du clergé, fit brûler des sorciers -pour la grande gloire de Dieu et conserva des serfs sur la terre de -France. C’est l’Assemblée constituante qui eut la gloire de mettre -en liberté les derniers esclaves. Ils vivaient en Franche-Comté, et -ils appartenaient à un couvent de moines. Jamais peut-être les rois -n’auraient osé accomplir cet acte de justice, de peur de susciter la -colère de Dieu. - -La Révolution abrogea le droit divin et proclama le droit du peuple. -Depuis longtemps déjà, l’absurdité du vieux principe était admise par -tous les bons esprits. Quelques penseurs hardis avaient lancé, dès le -XVIe siècle, des protestations un peu déclamatoires. Sous Louis XIV, un -grand homme peu connu aujourd’hui, le pasteur Jurieu, établit avec une -logique invincible ce principe de la souveraineté nationale, qui fut -prêché par Rousseau, adopté par la nation, décrété par la Convention. -Principe aussi vieux que la raison humaine; admis sans contestation par -les philosophes de l’antiquité, mais étouffé, durant plusieurs siècles, -par la double oppression de la force et de la foi. - -L’Église nous avait appris que les uns naissent pour commander, les -autres pour obéir; celui-ci pour encaisser les impôts, celui-là pour -les verser dans la caisse et pour rendre à César ce qui n’appartient -point à César. La Révolution a décidé, conformément aux lois de la -nature, qu’il n’y avait ni maîtres ni sujets, mais des citoyens égaux -entre eux, nés pour s’aider les uns les autres et vivre en paix. - -Il était naturel que tous les souverains de l’Europe, tous les rois par -la grâce de Dieu prissent les armes contre une doctrine formidable qui -menaçait de les détrôner. De là cette coalition qui faillit écraser la -république française. La nation dut se défendre; elle s’organisa en -armée et remit tous ses pouvoirs aux mains d’un général, _imperator_. -Napoléon, quel que soit l’usage et l’abus qu’il a faits de son pouvoir -et de son génie, n’a jamais été, en droit, que le premier magistrat -d’une démocratie. Sa légitimité n’avait pas sa source dans le droit -divin, mais dans le droit national. Il régnait par délégation du seul -souverain qui n’abdique jamais: le peuple. - -La coalition fut plus forte que lui. Les armées de la vieille Europe -entrèrent chez nous, la baïonnette en avant, et nous imposèrent la -monarchie du droit divin, à laquelle personne ne croyait plus. - -Louis XVIII et Charles X régnèrent quinze ans, grâce à la fatigue et -au découragement du peuple. Ils s’appuyèrent, suivant l’usage de leurs -ancêtres et le principe de leur pouvoir, sur la noblesse et l’Église, -roseaux fêlés, appuis débiles qui ne pouvaient les soutenir longtemps. -Une force nouvelle grandissait autour de la monarchie et contre elle. -La bourgeoisie, fière du rôle qu’elle avait joué en 89, enrichie par -la vente des biens nationaux, éclairée par la lecture des philosophes -du XVIIIe siècle, battit en brèche les derniers représentants du droit -divin, et les culbuta en 1830. - -Elle les avait renversés par la main du peuple, au nom des principes -de 89 et de la souveraineté nationale. Mais, lorsqu’elle aperçut le -trône vide, elle s’avisa qu’un trône est un siége confortable, et -elle s’assit. Durant dix-huit années, la souveraineté nationale fut -confisquée par la bourgeoisie à deux cents francs. La classe la plus -riche et la plus éclairée de la nation se couronna elle-même dans la -personne de Louis-Philippe. Elle administra à son profit les affaires -du dedans et du dehors, sans nul souci des besoins ni des sentiments du -menu peuple. - -La nation est fière de son drapeau; elle aime la gloire; elle souffre -impatiemment les mépris de l’Europe: la bourgeoisie officielle -adopta la paix à tout prix et rangea modestement la France parmi les -puissances de troisième ordre. Le peuple n’était pas heureux; il -manquait de vêtements chauds, de bas de laine, et de mille choses -nécessaires à la vie: la bourgeoisie régnante maintint énergiquement -un système de monopoles dont elle tirait grand profit. Le peuple est -désireux de prendre part aux affaires publiques, depuis qu’il sait -que c’est son droit: l’oligarchie bourgeoise eut soin de le tenir à -l’écart. Elle se réunissait dans deux Chambres, où elle faisait de -beaux discours; elle décida, de concert avec son roi, que les grands -hommes sans argent ne seraient point admis à ces réunions. - -Je dois dire à la louange de la bourgeoisie parlementaire que, durant -ces dix-huit années, elle se défendit énergiquement contre les -invasions de la noblesse et du clergé. Le pouvoir lui semblait si bon, -qu’elle n’admettait personne au partage. Mais, un beau matin, le petit -peuple, qu’elle oubliait un peu trop, lui rappela qu’elle ne régnait -ni par la grâce de Dieu, ni par la volonté nationale. Cet événement se -rapporte à l’année 1848. - -La France fut pendant quelques mois dans le même état que sous la -Convention nationale. Chaque citoyen reprit la part de souveraineté qui -lui revenait de droit, et mit la main aux affaires du pays. Neuf cents -députés, véritablement élus par le vrai peuple, arrivèrent à Paris -pour aviser à toutes les nécessités du dedans et du dehors. Je crois -même qu’ils rédigèrent ensemble une constitution démocratique dont on -pourrait trouver quelques exemplaires dans les bibliothèques. - -Mais le parti démocratique n’avait guère pour lui que le bon droit. -Il était faible, divisé, et pauvre en hommes de génie. Pour comble -de malheur, il traînait à sa suite une queue de principes faux, de -théories subversives et d’utopies absurdes. - -Tandis qu’il s’agitait inutilement, sans ordre, sans lien, ses ennemis -s’organisaient à merveille. Les partisans du droit divin, renversés -en 1830, et les chefs de la bourgeoisie censitaire détrônés en 1848, -se liguaient contre l’ennemi commun. On vit, dans une maison de la -rue de Poitiers, les meneurs de la noblesse, du clergé et de la -boutique, former une association fraternelle et travailler ensemble au -renversement de la République. - -Les uns rêvaient le retour de la monarchie de droit divin et de cette -race de saint Louis dont la Providence nous conserve un rejeton -en Allemagne. Les autres ne voulaient pas remonter si haut. Ils -se seraient contentés d’un de ces princes d’Orléans qui ont régné -si bourgeoisement au profit de la bourgeoisie. En attendant, pour -réveiller chez nous l’esprit monarchique, ils décidèrent que la -République serait gouvernée par un président. - -Il se présenta un candidat de qui le nom, par un hasard merveilleux, -avait une triple signification. C’était un prince d’origine -démocratique. Le chef illustre de sa maison avait relevé le principe -d’autorité et rétabli le culte catholique: deux recommandations -toutes-puissantes aux yeux des partis qui regrettaient le passé. Mais -son plus grand prestige était dans les souvenirs de gloire inséparables -du nom de Napoléon. Le corps de la nation, ces paysans et ces ouvriers -qui entretenaient pieusement, depuis 1815, le feu sacré du patriotisme, -votèrent comme un seul homme pour ce candidat de la gloire. La -bourgeoisie déchue et les champions du droit divin l’appuyèrent de -toute leur influence, espérant qu’il relèverait le principe d’autorité -et remplirait dignement l’interrègne, en attendant mieux. Les vieux -partis poussèrent la complaisance jusqu’à offrir leurs services au -président de la République, persuadés que, s’ils mettaient la main aux -affaires, ni la République, ni le président ne dureraient longtemps. - -Un seul parti résista obstinément à toutes les séductions du nom et de -l’homme: ce fut le parti démocratique. Ceux qui avaient inutilement -cherché à fonder la république de 1848 ne voulurent voir qu’un -ambitieux, un prétendant, un prince, dans l’élu du suffrage universel. -L’alliance de Louis-Napoléon avec les vieux partis explique cette -erreur, qui faillit creuser un abîme entre la démocratie et son nouveau -chef. On oublia que ce prétendant avait dit autrefois, dans un procès -fameux: «Je représente un principe, l’appel au peuple.» On ne se -souvint plus du jugement de Carrel sur ce prince écrivain qui débuta -dans le journalisme par des écrits démocratiques où circule librement -la séve audacieuse de 89. La guerre fut violente et finit par un -événement que le vainqueur lui-même a sans doute déploré. - -Ce malentendu nous a procuré dix années de réaction antidémocratique. -Napoléon III, malgré les tendances de son esprit et l’origine de son -pouvoir, a dû s’appuyer sur les partis du droit divin et du droit -bourgeois. Il a dû faire au clergé, qui le soutenait sans l’aimer, -des sacrifices énormes. Il a dû prendre des mesures sévères contre -la liberté de la presse. Il n’a pas été en son pouvoir de défendre -l’Université, fille de Napoléon Ier, contre ses éternels ennemis. A -cette malheureuse expédition de Rome, qui écrasait dans son œuf une -démocratie légitime, il a fallu faire succéder, sur la réclamation -énergique des vieux partis, une expédition de Rome à l’intérieur. - -Lorsqu’on pourra envisager sans passion l’histoire de ces dix dernières -années, on sera frappé de voir à toute heure un démocrate très-libéral -comprimer une majorité qu’il aime et dont il est aimé, pour la -satisfaction d’une minorité qui le hait. L’esprit démocratique qui est -le fond même de Napoléon III, se trahit par échappée, toutes les fois -que l’initiative personnelle trouve une petite place. Voyez la lettre -à M. Edgard Ney, après l’expédition de Rome. Rappelez-vous cet acte -éclatant par lequel le souverain de la France a épousé une personne -de grande famille et de grand cœur, mais qui n’était pas de sang -royal. Y a-t-il rien de plus démocratique au monde que ces discours, -ces brochures, ces articles du _Moniteur_, qui établissent comme un -dialogue quotidien entre le prince et la nation? - -Il semble qu’à la fin les tendances personnelles de Napoléon III aient -surmonté tous les obstacles. Les vieux partis ont perdu leur influence -sur le prince aussi bien que sur le pays. Le jour où l’empereur -partit pour la guerre d’Italie, le peuple se jeta en foule autour de -sa voiture avec des acclamations et des larmes. Ce fut, si je ne me -trompe, le premier jour de vraie popularité. Les vieux partis boudaient -dans un coin, je ne sais où. Le prince marchait à l’accomplissement -d’une grande œuvre démocratique et libérale; la nation applaudissait de -toutes ses mains; tous les cœurs battaient à l’unisson; il n’y avait -plus personne entre la France nouvelle et le chef qu’elle s’est choisi. - -Après les victoires de Magenta et de Solferino, l’empereur a commencé, -si je ne me trompe, une campagne d’Italie à l’intérieur. La réforme des -lois douanières, l’essor donné aux grands travaux d’utilité nationale -sont, pour ainsi dire, un Magenta et un Solferino démocratiques. Si les -Autrichiens du dedans, c’est-à-dire les vieux partis, s’obstinent dans -leur attitude rogue, s’il n’intervient entre la démocratie et le droit -divin aucun traité de Villafranca, la France est en bonne voie. - -Nous ne marcherons pas sans quelques difficultés dans cette route -nouvelle. Il est aussi impossible de changer en un jour la pente -d’un gouvernement que de rejeter en arrière un train lancé à grande -vitesse. Les instruments du pouvoir sont tous ou presque tous choisis -sous l’influence des vieux partis, et dans leur sein. L’administration -est ici légitimiste, là orléaniste, presque partout ultramontaine et -soumise aux influences cléricales. Mais je me figure qu’un souverain -et une nation qui s’entendent sur les principes auront bon marché des -ennemis communs qui les séparent. - - - - -XXI - -ABD-EL-KADER ET LA LIBERTÉ DE LA PRESSE - - - Ma chère cousine, - -La sagesse des nations a beau dire qu’il ne faut jamais parler des -absents, nous dirons quatre mots d’Abd-el-Kader et de la liberté de la -presse, quoique l’un et l’autre soient assez loin de nous. - -J’aime le noble émir, sans l’avoir jamais vu. J’aime aussi la liberté -de la presse, quoique je l’aie vue en mars 1848. - -Elle est très-désirable et très-utile; elle est très-honorable pour les -peuples; elle honore aussi les princes qui sont assez forts pour la -supporter; elle établit un commerce de vérités et un échange de bons -offices entre les souverains et les sujets. - -Quant à moi, je vouerais une reconnaissance éternelle au gouvernement -qui me permettrait de tout dire; non-seulement à moi, mais à tous ceux -qui tiennent une plume, sans excepter M. Louis Veuillot. M. Veuillot -est convaincu, j’aime à le croire. Les théories qu’il développait -sont absurdes aux yeux de bien des gens, mais il les croyait bonnes, -puisqu’il les publiait. C’était des vérités, au moins pour lui. Il est -pénible et presque dégradant de se sentir les mains pleines de vérités -et de n’oser les ouvrir. Or, nous en sommes tous là, nous autres gens -de plume. Et cette multitude de vérités, vraies ou fausses, que la -loi nous interdit de publier, nous procure au creux de la main des -démangeaisons intolérables. - -Nous maudissons de bien bon cœur toute espèce de censure: non-seulement -la censure dramatique, qui coupe maladroitement dans une comédie le -trait que nous aimons le mieux; non-seulement la censure du colportage, -qui nous interdit de vendre au peuple des campagnes le petit livre que -nous avions écrit exprès pour lui, mais aussi la censure de l’imprimeur -timide qui refuse de nous mettre sous presse parce qu’il craint pour -son brevet; la censure du rédacteur en chef, qui nous sabre la moitié -d’un article, la meilleure, et pourquoi? parce que le journal a déjà -reçu deux avertissements et qu’une phrase mal interprétée peut réduire -à zéro un capital de plusieurs millions. - -Oui, toutes les restrictions qu’on apporte au droit d’écrire sont une -gêne horrible pour l’écrivain. Il est si doux et si naturel d’offrir -librement au public les fruits de notre cerveau, tels que nous les -avons mûris! - -L’empereur Napoléon III, qui a été choisi pour régner sur la France, -est assurément de la même opinion que nous. Quoiqu’il soit né au palais -des Tuileries, il a été écrivain longtemps avant de devenir empereur. -Il a eu les mains pleines de vérités nouvelles et hardies, et il les a -ouvertes toutes grandes. Comme nous, il s’est froissé plus d’une fois -aux entraves légales de la pensée; il a vu ses écrits arrêtés par la -douane ou saisis par la police; il a maudit les obstacles et rêvé la -liberté de la presse. Lorsqu’il relit ses œuvres complètes, il éprouve -assurément, comme le dernier d’entre nous, le plaisir très-noble et -très-libéral de voir sa pensée intacte et sans coupure. - -Il est donc, comme nous, pour la liberté de la presse, et je ne croirai -jamais que l’avancement rapide où il est parvenu lui ait fait oublier -les aspirations légitimes et les droits sacrés de l’écrivain. Il nous -rendra à tous ce franc parler dont il use si noblement lorsqu’il écrit -à M. de Persigny. Il nous le rendra, car il a promis de nous le rendre. -Peut-être même la chose serait-elle faite depuis quelque temps, -n’étaient certaines objections que l’empereur entend faire autour de -lui. - -On lui dit que la liberté de la presse ne peut être que le couronnement -de l’édifice impérial, et qu’il manque plusieurs étages à l’édifice. -«Il est certain, lui dit-on, qu’il nous reste beaucoup à faire. Un -édifice de grandeur militaire, de diplomatie ouverte, d’égalité, de -prospérité, de paix intérieure et extérieure ne s’achève pas en un -jour. Et ceux qui nous pressent de poser le couronnement, sans nous -laisser le temps de consolider la base, sont ceux qui souhaiteraient de -voir écrouler l’édifice.» - -A ces conseils d’une sagesse un peu excessive, je répondrai, si l’on -veut bien me le permettre, par l’histoire d’Abd-el-Kader. - -Lorsque Abd-el-Kader se soumit à la France, la nation, par l’organe de -ses généraux et de ses princes, jura de lui laisser la liberté. - -Provisoirement, on le mit en prison; mais il était bien entendu que le -vaillant émir de l’Afrique, le Jugurtha de l’histoire moderne, s’en -irait seul et sans geôliers vivre à sa guise en pays musulman. - -Le roi Louis-Philippe, honnête homme au fond et bonhomme, était -bien décidé à tenir sa parole. Mais les conseillers de la monarchie -protestèrent, au nom de la raison d’État, contre cet acte de loyauté. -«Sire, disaient-ils d’une commune voix, il importe au salut de la -France que vous violiez votre serment. Les Anglais, dont l’amitié nous -coûte si cher, n’attendent qu’une occasion de nous prouver leur haine. -Si l’émir était libre aujourd’hui, demain l’Algérie serait en feu!» Le -roi crut et céda, croyant agir en politique. Il retint son prisonnier -contre la foi jurée, et il s’applaudissait naïvement d’avoir sauvé ses -possessions d’Afrique, lorsqu’un accident de 1848 lui ravit la France -et l’Algérie d’un seul coup. - -Le prince Louis-Napoléon, président de la république de 48, répara -cette injustice. La compassion, l’équité et une certaine droiture de -cœur assez rare chez les princes, lui conseillèrent une bonne action, -et il ne prit point d’autres conseils. Il eut un mouvement honnête; il -suivit son penchant, sans tenir compte de la raison d’État; il remplit -l’engagement contracté par un autre: Abd-el-Kader reçut la liberté et -cent mille francs de rente. - -Qu’arriva-t-il? L’Angleterre ne fit pas tourner contre nous cet acte -de générosité spontanée. Personne ne mit l’Algérie en feu. Jugurtha -vécut honorablement du revenu que nous lui avions assuré. Je dis plus: -il nous aime et le prouve. La gratitude parle plus haut chez lui que -le fanatisme musulman. Il défend nos consuls, recueille nos nationaux, -protége nos protégés, et mérite à son tour notre reconnaissance. - -Si Louis-Napoléon avait soumis son cœur et sa conscience à la raison -d’État, il y aurait dix mille chrétiens de moins en Syrie. - -Combien de nobles cœurs, combien d’esprits d’élite, combien de citoyens -excellents manqueraient à la France, sans l’amnistie de 1860! Un -funeste malentendu s’était élevé entre la démocratie et son chef. Le -gouvernement du 2 décembre, suivant l’exemple déplorable que les chefs -de la République avaient donné en juin 1848, expulsa de leur patrie -tous les hommes en qui il voyait ses ennemis. - -Le temps marcha, les années se succédèrent, les craintes se calmèrent, -les rancunes faiblirent, la gloire de notre armée confondit dans une -commune joie les citoyens de tous les partis; cependant nos exilés -n’osaient rentrer en France. On assure que, si la porte restait fermée, -ce n’était pas l’empereur qui gardait les clefs dans sa poche. Tous -les ans, le 14 août et le 31 décembre, il témoignait la résolution de -décréter une bonne amnistie; mais la plupart des conseillers poussait -de grands cris: «Aujourd’hui l’amnistie, demain les barricades!» Ainsi -parlaient les sages défenseurs de la raison d’État. - -Un beau matin, l’empereur, qui n’a d’autre Cavour que lui-même, -signa le décret d’amnistie et rappela les exilés. On ne fit point de -barricades, et le trône impérial se trouva plus affermi. - -L’annexion des Romagnes au Piémont, le traité de commerce avec -l’Angleterre, ont excité des craintes presque aussi vives et tout aussi -frivoles. Les conseillers très-timides d’un prince très-hardi voyaient -déjà les paysans de la Bretagne entraînés par leurs prêtres, et les -ouvriers de Rouen soulevés par leurs patrons. Le saint-père a perdu les -Romagnes, nos manufacturiers ont perdu les priviléges exorbitants qui -les faisaient trop riches à nos dépens, et l’ordre règne dans toute la -France. Les Bretons piochent la terre; les Rouennais filent le coton. - -Je me figure que la liberté de la presse ne serait pas une nouveauté -plus dangereuse que tant d’autres, et que, si l’empereur nous -l’accordait un beau matin, sans prendre conseil de personne, il -affermirait son trône au lieu de l’ébranler. - -J’ai dit: _sans prendre conseil de personne_, car je crois connaître -l’opinion de tous les conseillers de l’Empire, et la voici, résumée en -quelques mots: - -«C’est le propre de l’opposition de dire au gouvernement: «Donnez-moi -des bâtons pour vous battre.» Tous les gouvernements, usant du droit -de légitime défense, répondent à l’opposition: «Je ne vous donnerai -des bâtons pour me battre que si vous êtes assez forts pour venir les -prendre.» Interrogez les chefs les plus illustres du parti soi-disant -libéral, M. Guizot, par exemple, et M. Thiers. Ils ont dirigé le -gouvernement et mené l’opposition, tour à tour. Comme opposants, ils -ont toujours demandé la liberté de la presse; comme gouvernants, ils -l’ont toujours refusée. - -»M. Guizot prépara contre la presse la loi du 21 octobre 1814: il était -alors secrétaire général de l’intérieur, sous le ministère de M. de -Montesquiou. Cette loi servit de modèle aux ordonnances de 1830, que M. -Guizot combattit énergiquement, parce qu’il n’était plus au pouvoir. M. -Thiers, en 1830, défendait la liberté de la presse. Il mit sa tête au -bas de la protestation du _National_: il était de l’opposition. Cinq -ans plus tard, il combattit comme un lion pour les lois de septembre: -il était ministre. - -»Aujourd’hui, M. Guizot et M. Thiers sont également passionnés pour la -liberté de la presse, car ils ne sont ministres ni l’un ni l’autre. -Nous qui le sommes et qui avons l’honneur de servir un gouvernement -fort au dedans et au dehors, pourquoi imiterions-nous la couardise -de ces boutiquiers de 1848 qui écrivaient sur leur devanture: _Armes -données_! Nous avons une tâche à accomplir; il nous faut du repos -et de la sécurité. Que penseriez-vous d’un homme qui aurait sur les -bras une besogne délicate, et qui permettrait aux importuns de venir -incessamment le tirer par la basque de son habit? - -»Si nous accordions bénévolement à nos ennemis cette liberté qu’ils -réclament, croyez-vous qu’ils s’en serviraient pour nous, ou contre -nous? Se borneraient-ils à demander quelques réformes, à censurer -quelques abus, à nous conseiller les mesures les plus propres à nous -affermir? Ils commenceraient par là, selon toute apparence; mais, -avant six mois, ils auraient si bien vilipendé les instruments du -pouvoir, les préfets, les ministres, la famille impériale et l’empereur -lui-même, que nous serions tous discrédités dans l’esprit de la nation. -Or, il y a des prétendants à l’étranger. Ces prétendants ont ici leurs -amis, leurs clients, leurs fanatiques, leurs avocats, leurs banquiers, -leurs ministres _in partibus infidelium_, et nous serions de grands -fous si nous leur permettions d’y avoir leurs journaux!» - -J’ai analysé, sans l’affaiblir en rien, l’argumentation des conseillers -très-sages. Elle est spécieuse, elle est solide; je n’entreprends -pas de la réfuter, et je crois que ces raisons me paraîtraient sans -réplique, si j’étais ministre. - -Mais, si j’étais le souverain d’un pays comme la France, élu et réélu -par sept ou huit millions de citoyens, confirmé dans mes pouvoirs à -chaque élection partielle par la nomination des candidats que j’ai -présentés, je verrais peut-être les choses d’un peu plus haut et je -raisonnerais moins timidement. - -La grande majorité de la nation française se compose de paysans et -d’ouvriers. Cette multitude que M. Thiers appelait «la vile multitude» -et que tous les gouvernements, sauf 93 et 48, ont écartée de la vie -politique, est la base solide et inébranlable du gouvernement impérial. -Les paysans, les ouvriers et les soldats, qui sont des paysans et -des ouvriers en uniforme, ont fondé par leurs votes le second empire -français. Ils ont adopté la dynastie nouvelle, qui, de son côté, a pour -eux des soins tout particuliers. Ils la soutiendront fidèlement et lui -demanderont peu de chose. Pourvu que le nom français soit respecté -en Europe, que la religion ne soit ni persécutée ni persécutrice, et -que chacun puisse vivre en travaillant, ils voteront et combattront -pour Napoléon III et sa postérité. Combien ne faudrait-il pas de -_premiers-Paris_, d’_entre-filets_, de _variétés_ et de _feuilletons_ -pour entamer la fidélité de ces braves gens, qui, d’ailleurs, ne lisent -guère que les almanachs? Ouvriers, paysans, soldats sont et seront -longtemps étrangers à ces détails de la politique quotidienne qui se -discutent dans les journaux. J’excepte les ouvriers de Paris, qui, par -l’aisance et l’éducation, sont souvent de véritables bourgeois. - -Quant à la bourgeoisie, cette minorité lettrée, elle adore sincèrement -la liberté de la presse. Quel homme ayant de quoi vivre ne s’est frotté -les mains en lisant dans son journal une bonne critique bien salée de -tel ou tel acte du gouvernement? Quel rentier doux et pacifique ne -s’est pâmé d’admiration devant une charge à fond de train exécutée par -un peloton serré de publicistes contre tel ou tel abus? On relit le -journal en famille, on l’envoie à ses amis, on le réclame le lendemain, -on le met de côté, on se promet de le relire, et vive la liberté de la -presse! - -Enfantillage! d’accord. Mais cette niaiserie puérile cache un besoin -sérieux de l’esprit. L’homme a soif non-seulement d’eau et de vin, mais -aussi de la parole de l’homme. Nous sommes fiers de lire une chose -écrite et imprimée librement. Cela nous relève à nos propres yeux et -nous donne une satisfaction innocente, quoique un peu turbulente. - -Refuser ce petit plaisir aux honnêtes gens, c’est jeter un levain -d’aigreur au fond de leurs esprits. La minorité lettrée, qui n’est -pas indispensable à la solidité de l’Empire, mais qui peut beaucoup -pour sa grandeur et sa prospérité, s’intéresse aux journaux et aux -livres. Sevrez-la violemment, elle sera tentée de prêter l’oreille aux -orléanistes et aux légitimistes qui se déguisent en libéraux. - -Nous faisons la partie trop belle aux ennemis de la démocratie et de -l’Empire. Ils courent de salon en salon, colportant leurs petites -doléances. Que regrettent-ils du temps passé? M. le comte de Chambord? -M. le comte de Paris? la religion d’État? le suffrage restreint? Non. -Ils ne regrettent, ils ne réclament, ils ne revendiquent officiellement -que la liberté de la presse. «Nous sommes libéraux,» disent-ils; et -on les croit, et on les écoute, et les bourgeois les plus sensés -s’oublient quelquefois jusqu’à murmurer avec eux, car il est certain -que la liberté de la presse est un bien très-désirable. - -Si la presse était libre, les orléanistes et les légitimistes seraient -forcés de se montrer tels qu’ils sont, de confesser leurs véritables -regrets, d’afficher leurs vraies espérances, et la nation leur rirait -au nez en voyant tomber le masque. - -Que craignons-nous? Quand la presse sera libre, les ennemis du -gouvernement écriront contre lui: rien n’est plus probable, assurément. -Mais nous leur répondrons, et ce serait bien le diable si nous étions -battus dans la discussion, quand la raison sera pour nous! Il n’y a -ni raisonnements ni sophismes qui puissent renverser une monarchie -populaire, fondée sur le suffrage universel et la volonté de la France. - -Mais aujourd’hui, lorsqu’un écrivain des vieux partis publie un livre -ou une brochure, lorsqu’il serait facile de le réfuter, de le combattre -et peut-être de le battre, une sorte de pudeur nous oblige au silence. -Nous nous croisons les bras, nous laissons faire la police qui saisit, -la justice qui condamne, la police et la justice qui ne réfutent rien. - -Un dernier mot, ma chère cousine. Je pense à l’avenir. Les hommes -d’État se formaient jadis à deux écoles: la presse et le parlement. -L’empereur Napoléon III s’est entouré de ministres capables et formés -à la vieille école. Mais où prendra-t-on les ministres de Napoléon IV, -lorsque la presse et le parlement n’existeront plus que de nom? - - - - -XXII - -LE RÉGIME PARLEMENTAIRE - - - Ma chère cousine, - -Depuis que la France est tranquille au dedans et respectée au dehors, -on voit flotter dans les salons de Paris et de la province une -multitude de petits drapeaux avec ces mots: «Régime parlementaire!» - -Les drapeaux dont je parle ne sont pas tous de la même couleur. Il y -en a de blancs, il y en a de rouges; il y en a beaucoup de tricolores, -surmontés du coq orléaniste. On en compte quelques-uns qui portent les -armoiries du roi de Naples ou les vénérables clefs de saint Pierre. -J’en ai même aperçu (croyez-moi si vous voulez) qui représentent -l’aigle d’Autriche, noir sur fond jaune. - -La faction qui agite ces divers étendards ornés d’une seule et même -devise s’est formée par la réunion de divers partis. Tous les ennemis -de l’Empire et quelques ennemis de la France se sont donné le mot -pour réclamer unanimement le régime parlementaire. Ils sont descendus -pêle-mêle dans le cirque et ils agitent leurs _banderillas_ autour du -gouvernement comme autour d’un taureau qu’on effarouche avant de le -tuer. - -Si l’on faisait le dénombrement de ces jouteurs, on y trouverait -des philosophes et des dominicains, des rhéteurs sceptiques et -des jésuites, des révolutionnaires à tous crins et des champions -de l’ordre à tout prix. Voici des légitimistes qui supprimeraient -jusqu’aux noms du parlement, si nous leur permettions de ramener leur -roi. Voilà des orléanistes qui ont lutté héroïquement jusqu’en 1848 -contre l’impertinence des avocats, des professeurs et des médecins qui -réclamaient le droit de suffrage. Voici des législateurs de la rue de -Poitiers qui ont voté en 1850 la restriction du suffrage universel. -Voilà des hommes du 15 mai qui ont fait consciencieusement tout ce -qu’ils ont pu pour jeter le parlement par les fenêtres. - -Cette armée sans chefs, recrutée au hasard dans tous les camps de la -politique, commencerait par tourner ses armes contre elle-même s’il lui -arrivait de perdre ou d’oublier le mot d’ordre. - -Les journaux étrangers, ou du moins les journaux de l’ennemi -s’unissent de loin à cette croisade. Ils affectent de nous plaindre; -ils répandent leur encre en larmes hypocrites sur le malheur et -l’abaissement de la nation française. - -«Pauvres gens! nous disent-ils, vous avez des canons rayés qui portent -plus loin que les nôtres et des zouaves qui sont les croquemitaines de -nos soldats. - -»Votre marine que nous avions coulée avec la coopération du roi -Louis-Philippe, est remontée sur l’eau en dix ans. Votre diplomatie, -que lord Palmerston faisait passer par le trou d’une aiguille, est -devenue plus fière que pas une autre. - -»Vos finances sont relevées; vos emprunts se souscrivent au quadruple; -vos ouvrages publics s’achèvent par enchantement; vous guérissez par -le travail cette plaie de la misère qui est incurable chez nous; la -statistique de vos tribunaux atteste une diminution notable dans le -nombre des crimes; mais nous vous plaignons cordialement, car vous êtes -privés du régime parlementaire!» - -S’il est vrai que nous soyons dégradés aux yeux de l’étranger, tous les -bons Français (et j’en suis) seront heureux de remonter en grade par la -restauration du régime parlementaire. - -Mais quel parlement demanderons-nous? Il faudrait s’entendre sur ce -point. - -Est-ce le parlement qui coupa la tête de Charles Ier? Est-ce le -parlement qui fit guillotiner Louis XVI? - -Est-ce le parlement-croupion qui opposa cette belle résistance au -général Lambert? - -Est-ce la Diète polonaise, ce parlement à cheval où le _veto_ d’un -gentilhomme pris de vin annulait toutes les délibérations? - -Est-ce le parlement américain, où le revolver dit son mot dans les -discussions les plus frivoles? où l’orateur doit avoir le coup d’œil -juste, moins pour démêler le vrai du faux que pour viser en plein gilet -ses honorables contradicteurs? - -Est-ce le parlement prussien, où la Chambre des seigneurs et la -féodalité résistent obstinément à toutes les réformes? - -Est-ce le parlement anglais, où la Chambre des lords s’amuse -incessamment à défaire les lois à mesure que la bourgeoisie les a -faites? Envierons-nous à nos voisins les priviléges aristocratiques -de la Chambre haute? Importerons-nous en France les bourgs pourris, -le suffrage restreint, les élections arrosées de bière et égayées par -les coups de bâton? Nos orléanistes ont pris l’habitude de célébrer -le gouvernement anglais. Ils nous l’offrent à chaque instant comme un -parfait modèle d’organisation parlementaire. Mais ce qu’ils admirent le -plus chez nos voisins est précisément ce que nous voulons empêcher ici: -l’oppression de la démocratie. - -Le souverain, la noblesse, le haut clergé et la riche bourgeoisie -de l’Angleterre s’entendent pour régler à l’amiable les affaires du -pays, étouffer les masses, écraser l’Irlande, asservir les colonies. -C’est la vieille politique du sénat romain, le plus parlementaire et -le plus odieux de tous les gouvernements. L’histoire n’a rien connu -de plus injuste, de plus oppressif et de plus anti-démocratique que -ce parlement orgueilleux qui fit la conquête du monde. Les plébéiens, -les esclaves, les alliés étouffaient sous la pression de ces hommes -de bien, ces Brutus, ces Caton! A chaque instant, le peuple entier se -jette dans les bras d’un homme pour qu’il en finisse avec le parlement -et fonde la démocratie. Marius, Catilina et bien d’autres l’ont essayé; -César l’a fait. - -L’histoire romaine est-elle trop ancienne pour servir d’exemple? -Revenons à nos temps et à notre pays. - -Que vous semble du parlement de Louis XVIII et de Charles X? -Regrettez-vous la Chambre des pairs qui remporta une si courageuse -victoire sur le maréchal Ney? Faut-il aller chercher dans le passé la -Chambre introuvable, ou la Chambre de 1825, qui vota coup sur coup, -dans l’espace de huit jours, la loi du sacrilége et le milliard des -émigrés? Il faut croire que ce régime parlementaire pesait à la France, -puisqu’elle a fait une révolution pour le secouer. - -J’aime mieux le régime parlementaire dont nous jouissons théoriquement -aujourd’hui, quoiqu’il laisse à désirer dans la pratique. - -Quatre pouvoirs établis par la Constitution gouvernent la chose -publique: - -1º L’empereur, élu par la totalité des citoyens et véritable député -de la nation; je ne sache pas qu’aucun roi de France ait régné en -cette qualité: Louis XVIII fut mis sur le trône par les alliés, et -Louis-Philippe par quelques amis; - -2º Le Sénat, nommé par l’empereur, comme la Chambre des pairs par -le roi, comme la Chambre des lords par la reine, comme la Chambre -des seigneurs par le roi de Prusse, et le Sénat de Turin par le roi -d’Italie; - -3º Le Conseil d’État, nommé par le souverain pour préparer les lois, -comme dans tous les pays où il existe un Conseil d’État; - -4º Le Corps législatif, élu directement par toute la nation comme -l’empereur lui-même. Il vote les lois et le budget. Il est maître -absolu de refuser l’impôt, maître absolu de rejeter les lois qu’on -lui présente. L’empereur, le Sénat et le Conseil d’État réunis ne -pourraient ni ajouter un article à nos lois, ni décréter un centime -d’impôt sans l’aveu du Corps législatif. - -Telle est, en théorie, l’organisation actuelle du régime parlementaire. - -Je ne crois pas qu’une seule monarchie de l’Europe soit constituée -aussi démocratiquement. Il est dit, il est su, il est entendu que la -France appartient à la totalité des citoyens français; que le droit de -souveraineté réside dans la nation; que la nation le confie à un homme -ou à une dynastie, en se réservant le droit de le reprendre. - -Ce principe, le plus hardi de tous ceux que la Révolution a mis en -avant, paraîtrait non-seulement nouveau, mais monstrueux aux souverains -les plus libéraux de l’Europe. Et l’aversion de presque tous les -princes régnants pour la dynastie napoléonienne n’a pas d’autre cause -que ce fond absolument démocratique sur lequel l’empire est assis. Tous -les rois et les empereurs vivants règnent plus ou moins par la grâce de -Dieu. Ils ont tous la prétention plus ou moins avouée de rester sur le -trône et d’y asseoir leurs descendants, lors même que la majorité du -peuple en serait mécontente. La France est le seul pays constitué de -telle façon qu’une dynastie n’y serait plus ni possible ni légitime le -jour où elle n’aurait plus pour elle la majorité des citoyens. - -Il suit de là que le Corps législatif, si modeste en apparence, est -théoriquement une très-grande autorité dans l’État. N’est-il pas, comme -l’empereur, issu du suffrage universel? On ne s’est jamais demandé ce -qui arriverait si une élection générale envoyait au Palais-Bourbon deux -cent soixante-sept députés contraires à la dynastie impériale. Qu’une -opposition s’élève par accident au sein du Sénat ou du Conseil d’État, -la chose n’aura qu’une gravité secondaire, puisque les conseillers -d’État et les sénateurs sont des auxiliaires choisis par le souverain. -Mais que deviendrait la dynastie, le jour où le Corps législatif, aussi -légitime que l’empereur lui-même, refuserait de voter l’impôt? - -Au temps de la monarchie constitutionnelle, le roi fondait son autorité -sur quelque chose de supérieur à la volonté du peuple. Rencontrait-il -une opposition un peu trop vive dans les députés, il les renvoyait -chez eux et disait aux électeurs d’en nommer d’autres. Comme, après -tout, les députés ne sortaient pas des entrailles du peuple et qu’ils -étaient les élus d’une coterie de deux ou trois cent mille personnes, -la dissolution d’une Chambre n’était pas un crime de lèse-nation. Les -temps sont bien changés. Que dans cent ans, par exemple, Napoléon V -ou Napoléon VI ait le malheur de se brouiller avec la France! Le -Corps législatif lui dira, avec toute l’autorité de la logique: «Les -huit millions de Français qui ont donné la couronne à votre dynastie -sont morts depuis longtemps; la génération nouvelle, usant d’un droit -imprescriptible, vous invite à vous retirer.» - -Nous sommes bien loin d’une telle catastrophe, et chaque élection -partielle le prouve clairement. De tous les pouvoirs de l’État, le -Corps législatif est peut-être le plus dévoué à la personne et à la -politique de l’empereur. C’est sans doute qu’un parfait accord n’a -cessé d’exister entre la nation et son chef. Il suffit qu’un candidat -se présente au nom du gouvernement pour qu’il soit élu d’emblée. Le -paysan, l’ouvrier, le bourgeois se dit dans son gros bon sens: «Puisque -l’empereur veut celui-là au Corps législatif, c’est celui-là que nous -devons lui envoyer.» - -Heureuse intimité! Trois fois heureux mariage d’un homme et d’une -nation! Mais pour que cette union se prolonge au delà des limites de -la lune de miel, il importe que l’empereur se tienne au courant des -besoins, des idées et des aspirations de son peuple. La bonne harmonie -et la confiance réciproque ne sauraient se conserver qu’à ce prix. - -Puisque le gouvernement impérial, par une erreur commune à beaucoup de -gouvernements, a cru bon de limiter à l’excès la liberté de la presse, -il ne lui reste qu’un seul moyen de savoir ce qui se passe et ce qui se -pense, de connaître les sentiments et les griefs de la nation et les -abus de pouvoir commis par les agents de l’État. Il s’agit d’accorder -aux députés le droit d’interpellation; rien de plus. Si l’on craint -que les campagnes parlementaires ne deviennent assez orageuses pour -arracher les ministres à l’expédition des affaires, on peut, suivant -la tradition du premier empire, désigner quelques ministres sans -portefeuille pour soutenir le choc de l’opinion publique, le diriger à -l’occasion et s’y soumettre au besoin. - -Quelques modifications dans le règlement intérieur de l’Assemblée -couronneront, sans danger pour le gouvernement, cette réforme sage et -nécessaire. Le droit d’amendement peut et doit être étendu; il faut -relever la tribune qu’une terreur puérile a rasée comme la maison d’un -malfaiteur. Il est décent de permettre aux députés la publication de -leurs discours en style direct, et d’autoriser les journaux à raconter -librement les séances de la Chambre. Car enfin les membres du Corps -législatif sont, comme l’empereur lui-même, les délégués du souverain, -qui est le peuple. Et il convient que le peuple vive en communication -directe avec tous ses députés sans exception. - -Si le gouvernement impérial est assez sage pour nous accorder les -réformes innocentes que nous lui demandons dans son intérêt, le -Corps législatif se distinguera bientôt par d’autres mérites que le -dévouement et l’obéissance. Les hommes créent les institutions, mais -les institutions aussi modèlent les hommes. Nous verrons naître des -orateurs le jour où l’on relèvera la tribune; et l’éloquence française, -qui est entrée pour une si grande part dans la gloire de notre pays, ne -sera plus reléguée dans le domaine archéologique. - -Le régime parlementaire, tel que nous l’avons en théorie et tel que -nous demandons à l’avoir en pratique, se distinguera toujours de -l’ancien régime par le suffrage universel. Ce sera le règne de tous -substitué à l’oligarchie des nobles ou des riches, le principe de la -souveraineté populaire succédant, au nom du droit, au soi-disant -principe de la souveraineté de la naissance ou du capital. - -L’empereur a tout à gagner dans cette réforme, et rien à perdre. Il est -légitime parce qu’il est voulu par la nation; il sera légitime, lui -et ses descendants, aussi longtemps que la nation trouvera avantageux -d’obéir à son illustre dynastie. La seule chose qu’il ait à craindre, -c’est d’être un jour en désaccord avec le peuple français, et ce danger -ne peut être écarté que par la liberté de la presse ou l’indépendance -du Corps législatif. - -Personne ne songe à contester le brevet de grand homme au physicien qui -a découvert le parti qu’on pouvait tirer de la compression des vapeurs. -Mais celui qui inventa les soupapes de sûreté était un grand homme -aussi. - -Le Corps législatif est pour le gouvernement impérial, autant et plus -que pour la nation française, une soupape de sûreté. Il est plus -nécessaire encore à la dynastie qu’à la nation. Car, si la dynastie et -la nation se brouillaient un jour faute de s’entendre, ce n’est pas la -nation qui succomberait dans le conflit. - - - - -XXIII - -LES LIBERTÉS MUNICIPALES - - - Ma chère cousine, - -Par surcroît de prudence, on fera bien d’adapter à la puissante machine -qui nous mène une deuxième soupape qui s’appelle liberté municipale. - -La Constitution, d’accord avec le sentiment populaire, concède -à l’empereur un pouvoir à peu près illimité dans les affaires -importantes. Il choisit ses ministres sans prendre conseil de la nation -et les garde aussi longtemps qu’il lui plaît; il dispose de l’armée et -la commande en personne, décide des questions de paix et de guerre, -signe les traités d’alliance et de commerce, entreprend ou suspend la -délivrance d’un peuple ami. Depuis le vote du suffrage universel qui -rétablissait la forme impériale, on peut dire que la majorité de la -nation a approuvé ou accepté tout ce que l’empereur a voulu. - -Cependant il n’est pas infaillible. En admettant qu’il le fût, il ne -saurait transmettre à ses ministres ce don précieux d’infaillibilité. -Si même il le transmettait à tous les ministres sans exception, je ne -sais pas si les ministres pourraient le communiquer à tous les préfets, -à tous les sous-préfets, à tous les maires et à tous les gardes -champêtres. On m’accordera bien, je l’espère, que le gouvernement -le plus heureux et le mieux servi emploie au moins un fonctionnaire -incapable ou malhonnête, et, partant, odieux et ridicule aux yeux des -citoyens. - -Or, la nature est ainsi faite que tout homme investi d’un lambeau -d’autorité se persuade qu’il est infaillible et prétend être honoré -comme tel. Les gardes champêtres eux-mêmes sont sujets à cette erreur, -puisqu’ils sont hommes et fonctionnaires. J’ajouterai, sans crainte -d’être contredit, que cette étrange illusion est plus arrogante dans -les monarchies absolues que dans les États constitutionnels, car le -garde champêtre lui-même se répète tous les dimanches en se faisant la -barbe: «Souviens-toi que tu es l’instrument d’un pouvoir fort!» - -Il se produit donc en tout pays, mais principalement dans les -monarchies absolues, un certain nombre d’abus. Quelques-uns sont -réprimés; ils ne le sont pas tous; car il y a une certaine solidarité -entre les agents d’un même pouvoir, et chacun d’eux se fait comme -un point d’honneur de sauvegarder le principe d’autorité. Supposez, -par exemple, qu’un garde champêtre vous manque très-gravement. Vous -irez signaler au maire la conduite de son agent; mais il faudra que -vous apportiez des preuves bien écrasantes pour qu’il se décide à -trouver coupable un homme de son choix. Si le maire refusait de vous -faire justice, vous le dénonceriez, sans doute, au préfet; mais il -est presque surnaturel que le préfet donne gain de cause à un simple -citoyen contre un fonctionnaire qu’il a nommé ou désigné lui-même. -Et, si vous allez jusqu’au ministre de l’intérieur, il aura les mêmes -raisons pour vous refuser la tête de son préfet. - -Il suit de là que les simples citoyens, comme vous ou moi, sont livrés -à peu près sans défense aux plus minces dépositaires de l’autorité. Les -abus sont assez rares, je le veux bien; il s’en commettait cent mille -fois plus, et de plus intolérables, avant la révolution de 89. Mais, en -ce temps-là, le peuple avait la peau moins délicate ou plus endurcie. -D’ailleurs, il n’éprouvait pas le besoin de soutenir son rang, n’étant -pas roi. Il me semble que nous sommes plus sensibles à la violence et -à l’injustice depuis que chacun de nous est la trente-six millionième -partie d’un souverain. - -Si le malheur voulait que les fonctionnaires de notre pays, enhardis -par une sorte d’impunité, cédassent au penchant de la nature humaine -et prissent l’habitude de faire les maîtres, le gouvernement perdrait, -dans toutes les classes de la nation, un grand nombre d’amis sincères -et désintéressés. Rien n’est plus injuste assurément que d’imputer -au chef de l’État ou même à ses ministres les peccadilles des agents -subalternes; mais le Français a l’esprit fait de cette façon qu’il -rapporte au gouvernement tout ce qui lui arrive en bien ou en mal. -Considérez d’ailleurs que, pour l’habitant de trente mille communes -rurales, le gouvernement est incarné dans trois personnes visibles, -le maire, le gendarme et le garde champêtre. Si l’une de ces trois -autorités le moleste ou lui fait tort, il se brouille avec le -gouvernement. Et convenez que ce serait un spectacle à la fois triste -et curieux si un empire brillant et respecté au dehors périssait -miné par les gardes champêtres, comme ces navires qui s’élancent -glorieusement vers la haute mer, toutes voiles déployées, et la carène -rongée par les tarets. - -On me dira que je prévois les malheurs de trop loin et qu’il n’y a pas -péril en la demeure. Mais c’est précisément parce que le danger est -encore loin que nous pouvons le prévenir. - -D’ailleurs, le remède est simple, facile et indiqué par la -Constitution. Il est dit que le suffrage universel choisira parmi -le peuple du département, de l’arrondissement et de la commune -trois assemblées dont le droit et le devoir sont de contre-balancer -l’absolutisme du maire, du sous-préfet et du préfet. Il importe -non-seulement à la nation, mais surtout au gouvernement lui-même, que -le conseil général, le conseil d’arrondissement et le conseil municipal -soient composés de citoyens éclairés et indépendants; car, le jour où -ces trois corps ne seraient plus que des masses inertes, soumises par -avance à l’impulsion du fonctionnaire qu’elles doivent contrôler, le -département, l’arrondissement et la commune se verraient exposés à -l’arbitraire, et le gouvernement à la désaffection. - -Il est donc à souhaiter, je dis plus, il est nécessaire à l’avenir -de la dynastie impériale que les citoyens les plus indépendants par -leur fortune, leur caractère et leur éducation, s’introduisent dans -les conseils provinciaux de tout rang et tempèrent l’omnipotence des -autorités locales. Cela étant, le gouvernement sera plus solide, sans -être moins fort. Il conservera toute sa liberté d’action au dedans et -au dehors. L’opposition, si elle se produit en quelque endroit, ne -s’attaquera pas à l’empereur, mais à tel ou tel agent trop enclin à -usurper les prérogatives impériales. - -Si enfin quelques fonctionnaires, par un excès de prévoyance -impardonnable, sacrifiaient les intérêts de la dynastie régnante à l’un -des prétendants qui nous entourent; s’ils avaient la tentation d’entrer -dans les petits complots ultramontains qui minent le sol de la France, -ils seraient arrêtés tout court au début de leur trahison. On sait, -à n’en pas douter, que, dans les premières années du nouvel empire, -un certain nombre d’administrateurs ont regretté activement le règne -des anciens partis. Il est certain qu’aujourd’hui même le vénérable -saint Vincent de Paul, devenu recruteur malgré lui, enrôle tous les -jours plus d’un fonctionnaire sous un drapeau qui n’est ni celui du -gouvernement ni celui de la nation. Ces conspirations souterraines -seraient facilement déjouées si la nation avait le droit de nommer des -surveillants à ses administrateurs. - -Pendant sept ou huit ans, le gouvernement impérial, par une erreur -surtout préjudiciable à lui-même, s’est effarouché des moindres -symptômes d’opposition locale. Préoccupé du soin de fonder l’ordre -public et la paix intérieure, il a cru bon d’étouffer tous les bruits, -de paralyser tous les mouvements, comme si le bruit de la respiration -et le mouvement du cœur n’étaient pas la vie elle-même! Au plus -léger symptôme de résistance légale, l’autorité tombait en garde et -s’apprêtait à soutenir le choc de l’ennemi. Mais les ennemis d’un -préfet mal choisi ou d’un maire indigne sont précisément les meilleurs -amis du gouvernement qui s’est trompé. - -Il y a deux ans et demi, j’eus une assez longue conversation avec le -préfet d’un de nos principaux départements. C’est un homme très-capable -et très-vif, d’ailleurs sincèrement dévoué au gouvernement qui -l’emploie. Il se plaignit à moi du conseil municipal de son chef-lieu -avec l’impatience nerveuse d’un cheval de pur sang tourmenté par -les mouches. «Si vous écrivez quelque chose sur notre pays, me -dit-il (j’écrivais alors au _Moniteur_), demandez hardiment qu’on -me débarrasse de ce maudit conseil et qu’on nomme une commission -municipale.» Je plaidai la cause contraire, qui me paraissait la bonne; -mais le conseil municipal fut sacrifié, par la suite, aux impatiences -de l’honorable préfet. - -Les plus grandes villes de France sont administrées aujourd’hui par des -commissions, et cela sur la demande des préfets. Si le gouvernement les -consultait tous, s’il prenait l’avis des sous-préfets et des maires, -tous les conseils municipaux seraient supprimés sans exception et -remplacés par des commissions administratives. Mais, s’il est naturel -que tout fonctionnaire cherche à se délivrer des entraves qui le -gênent, le gouvernement serait bien fou de lâcher la bride à tous ses -agents. - -L’esprit de domination, toujours fécond en ressources, suggère à nos -administrateurs un expédient. Ne pouvant expulser leurs conseils -électifs, ils cherchent le moyen de les élire eux-mêmes. Non-seulement -ils présentent les candidats les plus incapables de leur résister, -mais ils travaillent de tout leur pouvoir à les imposer aux électeurs. -La corruption électorale est incompatible avec le suffrage universel; -on la remplace par une pression, quelquefois même par une terreur -électorale. L’empereur ne le sait pas, ni le ministre non plus. On -se réjouit naïvement à Paris, dans les cercles officiels, lorsqu’on -apprend que les listes de l’administration ont passé dans toute la -France. On regarde cet heureux événement comme une preuve de sympathie -universelle, et le gouvernement se persuade qu’il est devenu plus fort -parce que ses employés ont su se rendre plus indépendants. - -Je ne veux point revenir sur le passé ni parler une seconde fois -du Corps législatif. Il me suffit de rappeler ici deux faits bien -connus, qui prouvent combien les victoires électorales sont quelquefois -de sottes victoires. On se rappelle le beau zèle du sous-préfet de -Fougères, qui fit au gouvernement cent fois plus de mal que de bien, et -compromit l’élection d’un honorable député qui aurait été nommé plus -facilement s’il se fût présenté tout seul. J’ai assisté d’un peu loin -aux efforts héroïques de l’administration locale pour faire élire dans -le Haut-Rhin le remplaçant de M. Migeon. Le succès répondit au zèle -des fonctionnaires; M. Keller, candidat du préfet, obtint la majorité. -Mais ce candidat, sorti tout armé du scrutin comme Minerve du cerveau -de Jupiter, sauta sur un drapeau qui n’était pas celui de la France et -courut se placer aux premiers rangs du parti ultramontain. - -Les fonctionnaires ne se trompent pas toujours aussi lourdement. Je -crois même que leur clairvoyance n’est presque jamais en défaut lorsque -l’intérêt de leur petite domination est en jeu. Mais je maintiens -que le gouvernement a tort de se trop réjouir lorsqu’il voit les -conseils généraux élus indirectement par les préfets, les conseils -d’arrondissement par les sous-préfets, les conseils municipaux par -les maires. Chaque fois qu’une liste officielle passe au scrutin sans -débat, comme une lettre à la poste, on devrait s’attrister à Paris, -non-seulement parce qu’il y aura désormais un fonctionnaire sans -contrôle, mais aussi parce qu’il y a un petit coin de la France où le -ressort de la vie politique s’est brisé. - -M. le ministre de l’intérieur sait tout cela mieux que nous, lui qui -a figuré longtemps à la tête du parti libéral. La circulaire qu’il -a publiée à la veille des dernières élections municipales, restera -comme un monument de sagesse politique. Au moment où la France réunie -autour de l’urne du suffrage universel se préparait à renouveler tous -les conseils municipaux de l’Empire, M. Billault engageait les maires -à recommander aux électeurs les hommes les plus éclairés et les plus -indépendants de leurs communes, sans toutefois en imposer aucun et sans -entraver les autres candidatures qui pourraient se produire. Rien n’est -plus droit et plus libéral que cette circulaire et je l’admire encore -très-sincèrement, quoiqu’elle ait fait faire à mon pauvre ami Gottlieb -un faux pas assez ridicule. - -Je ne sais si sa mésaventure s’est reproduite en plus d’un endroit; -mais je suis bien tenté de le croire, car l’homme est fait partout de -la même façon, et il n’y a pas de circulaire ministérielle qui puisse -corriger en un jour la rage d’arbitraire et de domination si fréquente -chez les plus petits fonctionnaires. - -Il me semble que le récit de sa maladresse et de sa déception ne sera -pas inutile au public, car les faits portent leur enseignement avec -eux, et toutes les déclamations sur l’injustice et la violence ne -valent pas le simple récit d’un homme de bonne foi. - -Donc, après avoir lu la circulaire de M. Billault, mon ami se rappela -qu’il était citoyen d’une petite ville de cinq à six mille âmes, qu’on -appelle Schlaffenbourg; citoyen notable et bien noté, et dans les -meilleurs termes avec toute la population. - -Schlaffenbourg est une des plus jolies villes de la France; le -paysage qui l’environne, un vrai décor d’opéra; la population douce, -tranquille, honnête, hospitalière, intelligente: on n’en peut dire -que du bien. Il n’y a, dans tout le pays, qu’un seul mari de Molière; -encore est-ce un homme qui s’est fait lui-même ce qu’il est et qui ne -changerait pas d’état pour mille écus de rente. - -Quant à mon ami Gottlieb, c’est un de ces philosophes contemplatifs et -pansus que vous admirez dans les contes d’Erckmann-Chatrian. Docteur -en philologie, auteur d’un poëme didactique sur la pisciculture, -propriétaire d’une vieille maison et d’un assez beau jardin, il -cultive passionnément les lettres et les légumes: la chronique de -Schlaffenbourg ne lui connaît point d’autres vices. - -Comment un homme de ce tempérament a-t-il pu se laisser entraîner -dans une mêlée électorale? Ceci demande deux mots d’explication. Le -jardin de Gottlieb et sa vieille maison sont situés à huit ou neuf -cents mètres de la ville. On y va par un chemin vicinal qui n’a pas -été réparé depuis 1789. Mon pauvre ami, qui aime à sortir en voiture, -versait au moins quatre ou cinq fois par semaine; exercice violent qui -finirait par lasser la patience de l’Alsacien le plus doux. Cependant -Gottlieb payait, en impôts fonciers, cotes personnelles et mobilières -et centimes additionnels une somme assez ronde, sans compter les -prestations en argent ou en nature pour la réparation et l’entretien -des chemins vicinaux. «Je ne m’expliquerai jamais, disait-il, qu’on -emploie mon argent à réparer tous les chemins de la commune, excepté le -chemin qui conduit à ma maison.» Plus d’une fois il avait soumis cette -question à M. Jean Sauerkraut, maire de Schlaffenbourg. Mais M. le -maire, ancien brigadier dans le train, avait d’excellentes raisons pour -mépriser les hommes de science. Il tournait le dos à Gottlieb et s’en -allait boire un verre de bière à la brasserie de l’_Esturgeon_. - -Après cinq ou six ans de démarches inutiles, Gottlieb voulut savoir -à quoi l’on employait l’argent de la commune. On lui répondit que -c’était un grand mystère; que M. le maire était un homme violent; qu’il -réglait tout à l’amiable avec les conseillers municipaux, sauf à lever -sa canne sur ceux qui n’étaient point de son avis; que, d’ailleurs, la -comptabilité municipale se réduisait à fort peu de chose, M. le maire -n’étant pas un homme de plume, mais un homme de canne. - -Ce propos et la circulaire de M. le ministre de l’intérieur inspirèrent -à Gottlieb un vif désir d’entrer au conseil municipal. On lui dit -que M. le maire s’occupait d’écrire ou de dicter la liste des -candidats de l’administration. Gottlieb, qui avait dédié son poëme -sur la pisciculture à Sa Majesté l’empereur Napoléon III, s’imagina -innocemment qu’il avait quelques droits à figurer sur la liste. Il fit -donc sa visite à M. Jean Sauerkraut, qui buvait de la bière de mars -et fumait une pipe de porcelaine. Ce fonctionnaire le reçut mal et -s’écria, en cassant une cruche et deux verres: «Je ne veux pas d’un -savant dans mon conseil municipal!» - -M. Jean Sauerkraut dit _mon_ conseil, comme on dit _mon_ chapeau, _mon_ -chien, _ma_ pipe. C’est le pronom possessif. - -Gottlieb aurait pu objecter qu’il n’était pas aussi savant que M. Coste -et que, d’ailleurs, la circulaire de M. Billault ne proscrivait point -cette catégorie. Il se contenta de maintenir sa candidature et jura sur -son bonnet de docteur qu’il serait conseiller municipal en dépit de M. -le maire! C’est que les agneaux de l’Alsace se métamorphosent en lions -quand on les pousse à la dernière extrémité. - -Il courut au sous-préfet comme au feu. Malheureusement, le sous-préfet, -M. Ignacius, était à la messe. Gottlieb ne fréquente pas les églises -parce que le mauvais latin lui donne sur les nerfs. Il attendit. Un -ami qui passait lui communiqua la liste officielle. Sur vingt-trois -candidats, on y comptait neuf brasseurs, dix cabaretiers et quatre -aubergistes. - -«C’est donc ainsi, s’écria le bon Gottlieb, qu’on interprète la -circulaire de M. Billault? Il conseille à tous les maires de porter -les hommes les plus éclairés et les plus indépendants, et tous les -candidats de M. Sauerkraut sont directement sous sa dépendance!» Il -retourna dans l’après-dînée à l’hôtel de la sous-préfecture. Mais le -sous-préfet, M. Ignacius, était à vêpres. - -Mon Gottlieb, entêté comme un savant, rentra chez lui et écrivit sur -deux ou trois mille bulletins: - - ÉLECTIONS DES 18 ET 19 AOÛT - - _Candidat_: - - GOTTLIEB! - -Il déposa un exemplaire au parquet et retourna le soir même à la -sous-préfecture. Mais le sous-préfet, M. Ignacius, était au salut. - -Le bruit se répandit en ville que M. Gottlieb, le doux Gottlieb, le -petit patriarche Gottlieb, se portait candidat malgré le maire. Il -ne fallait rien de plus pour mettre Schlaffenbourg en révolution. -Gottlieb est plutôt riche que pauvre; il fait un peu de bien dans -le pays. Lorsqu’il y a quelque démarche à entreprendre en faveur -d’un malheureux, Gottlieb a bientôt chaussé ses souliers et pris -sa casquette de loutre. Ajoutez que la douceur et l’aménité de son -caractère lui ont fait beaucoup d’amis dans les hautes classes de -Schlaffenbourg. Il en aurait davantage encore s’il était moins économe -de ses visites; mais les relations qu’il a lui suffisent et suffisaient -aussi pour le faire nommer au conseil municipal. - -Des hommes de toute condition accoururent chez lui pour savoir si -véritablement il voulait être élu. - -«Oui! répondait Gottlieb avec une énergie voisine de la colère.--Vous -le serez, monsieur Gottlieb!» - -Et chacun emportait une liasse de bulletins au nom de Gottlieb. - -Cependant Jean Sauerkraut, ancien brigadier du train, maire de -Schlaffenbourg, buvait de la bière et tourmentait entre ses dents le -tuyau de sa pipe. C’est sa manière de méditer. - -Sous une enveloppe assez épaisse, ce fonctionnaire cache une certaine -dose de malice. Il économise depuis dix ans les revenus de la commune -pour doter Schlaffenbourg d’un boulevard. La ville n’a point de -boulevard et n’en désire point. Mais un boulevard qui couperait en -deux le jardin de M. le maire ne serait pas inutile à tout le monde. -Jean Sauerkraut se verrait dans la douce nécessité d’exproprier Jean -Sauerkraut. Comme propriétaire, il demanderait une grosse indemnité -qu’il n’hésiterait pas à s’accorder comme maire. Après quoi, Jean -Sauerkraut, deux fois plus riche que devant, donnerait sa démission -et se retirerait, couvert de gloire, dans quelque bonne recette -particulière, ou même dans la sous-préfecture de M. Ignacius. C’est -un beau rêve, et Jean Sauerkraut n’est pas le seul maire qui raisonne -ainsi, dans ce siècle de démolitions, de percements et de boulevards. -Mais supposez qu’un homme dangereux, un perturbateur, un Gottlieb, -s’introduise par force au sein du conseil municipal: il y prendra -d’autant plus d’autorité que ses collègues seront des hommes doux et -sans défense. On l’écoutera comme un oracle, grâce à sa réputation de -savant. Il demandera des comptes, il voudra voir des écritures; il -exigera que les fonds de la commune soient consacrés aux besoins réels -de la commune. Il prouvera qu’un boulevard n’est pas plus nécessaire à -la ville de Schlaffenbourg qu’une plume à l’oreille d’un porc! - -«Allons! s’écria Jean Sauerkraut en éteignant sa pipe de porcelaine, il -faut donner une leçon à M. Gottlieb et au suffrage universel!» - -Aussitôt dit, il rassembla les pauvres gens qui vivent dans la -dépendance absolue d’un maire: le secrétaire de la mairie, les -expéditionnaires, l’agent voyer, l’appariteur, le commissaire de -police, les sergents de ville, les cantonniers, les gendarmes et les -gardes champêtres. «Mes enfants, leur dit-il, vous savez à quel point -je vous aime. Eh bien, je vous mets tous à pied si M. Gottlieb pénètre -dans mon conseil. Si vous l’empêchez d’arriver, je paye à boire.--Vive -monsieur le maire!» répondit la foule des subordonnés. - -Dès ce moment, Gottlieb fut gardé à vue. On fit sentinelle autour de -sa maison, il y eut un factionnaire nuit et jour dans ce joli petit -chemin en pente où les voitures versaient si bien. On inscrivit les -noms de ceux qui lui faisaient visite; on le suivit lui-même dans -ses promenades. C’est ce que Jean Sauerkraut appelait déjouer les -machinations de l’ennemi. - -Les sergents de ville rencontrèrent un vieillard de soixante-quinze ans -qui paraissait sortir de chez M. Gottlieb. C’était un pensionnaire de -l’hôpital; on l’arrête, on le fouille, on trouve sur lui des bulletins -qui portaient le nom de Gottlieb. «Ah! scélérat, lui disent les -agents, c’est toi qui veux nous mettre sur la paille!» On le traîna -par la ville entre deux argousins pour montrer aux bons habitants de -Schlaffenbourg à quoi ils s’exposaient en soutenant la candidature de -Gottlieb. Le septuagénaire fut enfermé dans la prison de l’hôpital et -il y demeura cinq jours, pour le bon exemple. - -Après avoir frappé ce grand coup, Jean Sauerkraut s’occupa de quelques -fonctionnaires indépendants qui avaient osé prendre parti pour -Gottlieb. Il leur écrivit, ou du moins il signa une lettre circulaire -conçue en ces termes: - -«Je suis le gouvernement. M. Gottlieb me contrarie; donc, il est -l’ennemi du gouvernement. Si vous vous déclarez en sa faveur, je serai -forcé d’apprendre à votre ministre que vous faites cause commune avec -les ennemis du gouvernement. Redoutez ma colère!» - -Un haut employé des finances ne craignit pas de répondre que la colère -de M. Sauerkraut lui paraissait plus comique que redoutable. Savez-vous -ce qui arriva? Une dépêche télégraphique de M. le ministre des finances -à l’employé récalcitrant! La ville entière en eut connaissance, car -M. le maire la fit copier au bureau du télégraphe et la déclama -lui-même dans les carrefours. Il demeura avéré que Gottlieb était -un homme dangereux et qu’il se portait au conseil municipal avec -l’arrière-pensée de détrôner l’empereur Napoléon III. - -Gottlieb courut à la sous-préfecture pour protester contre une -imputation si mal fondée. Mais le sous-préfet, M. Ignacius, était à -confesse. L’aumônier de Schlaffenbourg ne veut aucun bien à mon ami -Gottlieb, qui ne fréquente pas les églises. Il prêcha contre lui, avec -la permission de M. le maire. Cette fois, le sous-préfet, M. Ignacius, -y était. Mais il hocha la tête avec bienveillance et s’endormit à la -péroraison, en signe d’assentiment. - -Le scrutin s’ouvrit enfin. Malgré les sermons du curé et les violences -de M. le maire, la ville de Schlaffenbourg s’imaginait encore qu’elle -allait voter pour M. Gottlieb; mais on lui fit bien voir qu’elle n’y -connaissait rien. - -Une forte escouade de police gardait les abords de la mairie. Tous les -gardes champêtres étaient là, confiant les récoltes aux bons soins -de la Providence. On avait emprunté les gendarmes et les agents de -plusieurs communes voisines, où la liste de l’opposition triompha pour -cette fois, faute de police et de gendarmerie. - -Lorsqu’un pauvre diable d’électeur se présentait, sa liste à la -main, les agents de M. le maire ouvraient le papier, l’examinaient -scrupuleusement et le mettaient dans leur poche, si peu qu’il y fût -question de Gottlieb: ils donnaient en échange un beau bulletin -imprimé, le bulletin de M. le maire. - -M. le maire lui-même, dans la salle du scrutin, procédait à une seconde -vérification. D’un seul coup d’œil (le coup d’œil de l’aigle!) il -distinguait le bulletin écrit du bulletin imprimé. Et peu d’hommes -furent assez hardis pour affronter sa colère. - -Une scène touchante avait lieu à l’hôpital de Schlaffenbourg. -Vingt-cinq vieillards, nourris et logés par la bienfaisance publique, -s’apprêtaient à remplir leurs devoirs de citoyens. Le vingt-sixième -était toujours au cachot. Un digne aumônier harangua ces pauvres -diables, leur prit les bulletins qu’ils s’étaient fait écrire et -leur donna en échange la liste imprimée de M. le maire; puis il les -conduisit lui-même à la mairie, sans les perdre de vue un seul instant; -puis il les félicita d’avoir voté selon leur conscience. - -Le dépouillement se fit par les agents de la mairie, sous les yeux -de M. le maire. Un serviteur dévoué lisait les bulletins, un autre -écrivait. Lorsque ces braves gens rencontraient par hasard le nom -de Gottlieb, le premier toussait violemment, le second se grattait -l’oreille avec sa plume. Gottlieb surveillait les opérations comme il -pouvait. Vous auriez dit un diable dans un bénitier. - -«Hé! monsieur! criait-il, vous venez d’omettre mon nom! - ---Silence! répondait le maire d’une voix tonnante. - ---Mais, monsieur le maire, mon nom était sur le bulletin et votre -salarié ne l’a pas lu! - ---Ce n’est pas une raison pour troubler la paix publique. - ---Je proteste! - ---Vous en avez le droit.» - -A dix heures du soir, les employés de M. le maire avaient fini leurs -additions. Jean Sauerkraut se leva dans sa gloire et dans sa majorité -pour annoncer à la ville et à l’univers, _urbi et orbi_, que _sa_ liste -avait passé tout entière et que M. Gottlieb n’entrerait point dans -_son_ conseil. - ---Je proteste! murmura Gottlieb. - -Mais les quinze ou vingt subalternes qui attendent leur pain de -la mairie hurlaient unanimement: «Vive le maire! vive la bière! -vive monsieur le maire! vive madame la bière! vive la bière de -Schlaffenbourg! vive notre bon maire de mars!» - -L’enthousiasme était si contagieux, qu’il gagna Jean Sauerkraut -lui-même, et l’on entendit ce magistrat crier plus haut que la foule -environnante: «Oui, mes amis, vive votre excellent maire!» - -Les brasseries ne désemplirent point de toute la nuit et le soleil -levant aperçut plus d’un garde champêtre qui courait en zigzag dans -les avoines et grognait d’une voix chevrotante: «Notre maire est -triomphant!» - -Depuis cette grande journée, Gottlieb est en butte aux persécutions -de l’autorité locale. Son célèbre chemin s’est changé en ravin, en -torrent, en carrière. On en extrait du sable et des cailloux pour -réparer les grandes routes. Ses récoltes sont en proie au premier -occupant; le garde champêtre n’y regarde plus. Les domestiques de sa -maison peuvent le voler tout à leur aise: l’indulgence de la police -leur est acquise. On ne surveille, on ne réprime, on ne punit que les -crimes de Gottlieb. Ces jours passés, il a tué un mulot d’un coup de -pied. Deux gardes champêtres qui le guettaient derrière un arbre, lui -ont sauté à la gorge. Délit de chasse; procès-verbal. Le tribunal a -condamné Gottlieb à l’amende et aux frais, avec confiscation de l’arme, -c’est-à-dire du soulier. Qui peut dire où s’arrêtera la guerre? On -parle déjà d’une prime de 25 francs offerte à l’homme qui abattra le -farouche Gottlieb. - - - - -XXIV - -UN SINGULIER CONGRÈS - - - Ma chère cousine, - -Un congrès comme on n’en avait jamais vu, un congrès de têtes -couronnées, s’est réuni le 1er avril dans un salon de l’hôtel du -Louvre, à Paris. - -Les lettres de convocation avaient été envoyées par le sultan -Abdul-Medjid, commandeur des croyants. Presque tous les souverains des -grandes puissances répondirent par lettres autographes, sans parler -de rien à leurs ministres, et quittèrent leurs capitales dans le plus -grand secret. - -Étaient présents: Sa Majesté l’empereur des Français, qui semble appelé -à présider les assemblées générales de l’Europe; Sa Majesté la reine -Victoria, notre gracieuse alliée, toutes les fois que l’Angleterre a -peur ou besoin de nous; Sa Majesté l’empereur de Russie; Sa Majesté -l’empereur d’Autriche; Son Altesse royale le prince régent de -Prusse; Sa Majesté le roi de Sardaigne; Sa Majesté le roi de Naples; -Sa Sainteté le pape Pie IX, roi de quelques provinces italiennes; Sa -Majesté le sultan Abdul-Medjid. - -Aucun sténographe, aucun secrétaire n’assistait aux délibérations. Les -renseignements que nous sommes heureux de livrer au public nous ont -été fournis par un garçon de l’hôtel, sourd-muet de naissance, qui -préparait les verres d’eau sucrée. - -Sa Majesté le sultan, après avoir bâillé trois fois, prit la parole -d’un ton ferme et doux. Il déclara: «que l’état de ses finances ne -lui permettait plus de payer l’armée; que ses soldats, n’ayant ni -pain ni souliers, ne pouvaient ni ne voulaient le défendre contre -les ennemis du dedans et du dehors; que les Grecs, qui sont en grand -nombre dans l’empire ottoman et en majorité dans plusieurs provinces, -se révoltaient de tous côtés; que la plupart des races conquises par -Mahomet II et ses successeurs réclamaient impérieusement le droit de se -gouverner elles-mêmes; qu’un ennemi puissant, repoussé à grand’peine, -il y a quelques années, par les forces de la France, de l’Angleterre et -du Piémont, s’apprêtait à recommencer la guerre et poussait activement -les lignes de ses chemins de fer dans la direction de la Turquie; -qu’en présence de ces embarras et de ces dangers, il convenait de -reconnaître avec soumission une fatalité irrésistible. En conséquence, -le commandeur des croyants, chef spirituel et temporel de tant de -millions d’hommes, avait résolu d’abdiquer le temporel et de se retirer -dans la ville sainte de la Mecque, avec une centaine de femmes et -autant de serviteurs, pour y exercer en paix l’autorité religieuse, -laissant le reste à la disposition de l’Europe.» - -Le saint-père se leva à son tour et fit voir à l’assemblée des trésors -de douceur et de patience qu’il économisait depuis longtemps. «Mes -chers enfants, dit-il, l’exemple de cet infidèle m’a touché jusqu’au -fond du cœur. Il ne sera pas dit qu’un Turc s’est montré plus humain -qu’un pape. La raison m’a fait comprendre, malgré l’avis contraire -du cardinal Antonelli, que les deux pouvoirs réunis entre mes mains -se détruisaient l’un l’autre. L’expérience m’a prouvé que les trois -millions d’hommes soumis à mon sceptre obéissaient malgré eux et par -contrainte. La nécessité des restaurations violentes et des occupations -étrangères m’a fait sentir qu’un pape ne pouvait plus régner par ses -propres forces. L’humanité me reproche deux fois par jour le sang -qu’on a répandu pour me rendre ou me conserver ma couronne. C’est -pourquoi, mes très-chers fils, je veux revenir à l’auguste simplicité -de l’apôtre Pierre et régner modestement sur cent trente-neuf millions -d’âmes, sans faire égorger personne. Faites-moi bâtir une chaumière à -Jérusalem, avec une chambre au second pour mon cher Antonelli. Plus -la maison sera petite, comme disait un journaliste de notre époque, -plus le pontife sera grand. Là, délivrés des soucis de la terre, nous -nous adonnerons en paix au soin des intérêts spirituels, qui ont un -peu souffert par notre faute. M. Dupanloup viendra nous voir de temps -en temps pour se fortifier dans la pratique de la douceur et de la -modestie. Si même vous aviez la bonté de construire une cage au fond -du jardin, je ne désespérerais pas d’apprivoiser Veuillot. Cependant -l’Italie, rendue à elle-même, se consolera peu à peu du mal que nous -lui avons fait, et notre bien-aimé fils le roi de Sardaigne, guéri du -coup de foudre que j’ai lancé contre lui, vaquera comme devant à ses -fonctions naturelles. Ainsi soit-il!» - -L’auditoire, ému jusqu’aux larmes, admirait ce grand acte de -renoncement évangélique et inattendu. Mais le jeune empereur d’Autriche -s’élança hors de son fauteuil avec une vivacité bien naturelle à son -âge. «J’accepte, dit-il, l’héritage du saint-père en Italie. J’accepte -aussi la succession du sultan!» Il vit que l’empereur Napoléon III -souriait en frisant sa moustache, et il reprit d’un ton plus retenu: -«Si toutefois l’Europe y trouvait à redire, je n’accepterais rien du -tout; car mes affaires sont dans un tel état, que je ne saurais plus -imposer mes volontés par la force.» - ---_My dear child_, lui dit Sa gracieuse Majesté la reine d’Angleterre, -souffrez qu’une mère de famille vous donne un sage conseil. Mon peuple -ne vous veut ni bien ni mal, et il l’a prouvé en s’abstenant de vous -attaquer et de vous défendre. L’Angleterre vous a laissé aux prises -avec les Français et les Italiens; c’était un acte de bonne politique. -A ce prix, nous sommes restés les alliés de la France, les protecteurs -de la liberté italienne, et vos amis, sans qu’il nous en ait coûté ni -un homme ni un schelling. Le bon avis que je vous offre ne compromettra -ni mon budget ni ma neutralité... Croyez-moi, _my dear child_, ne -cherchez plus à vous agrandir. La fureur des annexions a perdu la -maison d’Autriche, comme la manie de la propriété a ruiné notre grand -et excellent Lamartine. Lamartine et vous, vous êtes au-dessous de -vos affaires, malgré ou plutôt par l’étendue de vos possessions -territoriales. Que fait Lamartine? Il met ses terres en adjudication -pour payer honorablement ses dettes. Tâchez que cet exemple vous -profite. Si vous ne prenez un grand parti, vite et tôt, vous régnerez -prochainement à Clichy: la _Revue des Deux Mondes_ l’a prouvé dans son -numéro du 15 mars. Hâtez-vous donc de vendre quelques bonnes pièces -de terrain, pour lever les hypothèques qui grèvent le reste de vos -États. Vendez la Vénétie aux Italiens, la Hongrie aux Hongrois, la -Gallicie aux Polonais. Il vaut mieux vendre à l’amiable que par voie -d’expropriation. Toutes vos dettes payées, il vous restera quelques -jolis millions d’argent blanc: vous les emploierez, si vous êtes sage, -à l’amélioration du petit domaine qui vous restera.» - -Le jeune empereur ne répondit ni oui ni non, suivant l’usage de la -diplomatie autrichienne. Il remercia la belle et généreuse conseillère -qui avait si bien parlé, et demanda timidement si la Valachie et le -Moldavie ne lui seraient pas données en prix de sagesse. Ces deux -provinces allaient se trouver sans maître. - ---Elles en ont un tout trouvé, répondit Sa Majesté l’empereur des -Français: c’est le peuple moldo-valaque. Le temps n’est plus où les -nations devaient appartenir à quelqu’un, sous peine d’être arrêtées -pour délit de vagabondage. Ce n’est plus pécher contre le droit des -gens que de s’appartenir à soi-même. Ainsi raisonnent le peuple -français, et la nation anglaise, et la plus noble moitié de l’Italie, -et le petit peuple moldo-valaque. Peut-être, un jour, ce principe -sera-t-il reconnu dans toute l’Europe, comme il l’est dans toute -l’Amérique du Nord. Je ne désespère pas de voir tous les pays civilisés -proclamer la souveraineté du peuple et choisir librement leurs -magistrats suprêmes, comme la France m’a choisi. - ---En attendant, reprit Sa Majesté l’empereur de Russie, les États du -sultan sont privés de leur souverain. Loin de moi la pensée d’humilier -les sujets de notre frère circoncis! mais tout le monde conviendra -qu’ils sont encore trop jeunes pour se gouverner eux-mêmes. C’est un -travail dont je me chargerais volontiers, si l’Europe le trouvait bon... - -Cette ouverture, quoiqu’elle ne fût pas imprévue, souleva un débat -assez vif. Quelques personnes se récrièrent violemment. On alla jusqu’à -dire que la Russie, comme l’Espagne de Philippe II et la France de -Louis XIV, aspirait à la monarchie universelle. Cependant, comme on -s’était assemblé dans un esprit de justice et de modération, et que -tout le monde avait déposé les armes au vestiaire, on s’accorda à -reconnaître que tous les souverains de la Russie, depuis Pierre le -Grand, avaient servi assez utilement la cause du progrès. Ils avaient -créé autour d’eux et propagé, par voie de conquête, un ordre de choses -intermédiaire entre la barbarie et la civilisation. C’était servir -les intérêts de l’humanité que d’entraîner les sauvages du Caucase -et du fleuve Amour dans le courant de la vie européenne. La Russie -était venue chercher nos arts et nos sciences pour les introduire tant -bien que mal, à grand coups de canon, chez les peuplades les plus -réfractaires. Il aurait été injuste de lui en savoir mauvais gré. Sa -Majesté l’empereur Alexandre exposa avec une éloquente simplicité -l’histoire des conquêtes de la Russie. Il n’eut pas de peine à prouver -que le colosse du Nord ne marchait pas sur l’Europe, mais pour -l’Europe; que le but de son ambition, si souvent calomniée, était -la conquête de l’Orient barbare; qu’il ouvrait à nos idées et à nos -produits des routes inconnues, et qu’on pouvait le considérer comme le -maréchal des logis de la civilisation. - -Le congrès, animé d’un grand amour du bien, fut frappé de cette -éloquence. Peu s’en fallut qu’il n’annexât d’un seul coup l’empire turc -à la Russie. Mais Sa Majesté la reine d’Angleterre fit observer que -son peuple était aussi un puissant véhicule de nos idées et de notre -industrie; que les Anglais, cosmopolites de naissance, transportaient -jusqu’au bout du monde une civilisation non pas ébauchée, mais -parfaite, avec les tartans, les indiennes, les faïences peintes, les -canifs à quatre lames et tous les instruments du progrès... ce qui -parut incontestable. - -Tel était le haut désintéressement des hautes parties consultantes -que personne ne refusa de donner à la Russie et à l’Angleterre une -portion de l’empire vacant. On pria les Anglais de se charger de -l’Égypte, et Sa Majesté la reine accepta la donation, sauf à consulter -le Parlement. Sa gracieuse Majesté daigna déclarer que le percement -de l’isthme de Suez s’accomplirait désormais sans aucune difficulté, -car la grande et généreuse nation anglaise est incapable d’entraver -un projet d’utilité générale, lorsqu’il s’exécute à son profit. Elle -ajouta même spontanément que, les forteresses maritimes de Corfou, de -Malte et de Gibraltar lui devenant inutiles, elle en faisait l’abandon: -trop heureuse de renverser cette insolente et despotique barrière de -Gibraltar et de rendre à l’Europe les clefs de la Méditerranée. - -De son côté, le czar Alexandre annonça généreusement qu’il ne voulait -prendre aux Turcs que les provinces réellement barbares, puisqu’elles -étaient les seules où la domination russe pût être un bien. Il -n’accepta ni Constantinople, ni les provinces de la Turquie d’Europe, -alléguant que la nation grecque, qui compose la majorité dans ces pays, -devait disposer librement d’elle-même et choisir un souverain. «Les -Grecs, dit-il, sont aussi éclairés pour le moins, et aussi civilisés -que les Russes. Il ne faut pas juger la nation sur cet avorton de -royaume que l’Europe a ébauché après 1830. Organisez un grand État, qui -aura sa capitale à Constantinople; placez-y un empereur choisi par la -nation dans n’importe quelle maison d’Europe, excepté dans la mienne, -et vous verrez bientôt vingt-cinq millions de citoyens marcher comme un -seul homme dans la voie du progrès.» - -Sa Majesté le roi de Naples éleva le voix pour demander si l’orateur -était sincère. Ce jeune prince élevé à l’école du droit divin, -s’étonnait qu’un souverain légitime pût plaider sans arrière-pensée la -cause d’un peuple. - ---Sincère? répliqua l’empereur Alexandre avec un généreux emportement. -Vous allez voir à quel point je suis sincère. Depuis tantôt quarante -ans, les alarmistes se figurent que la Russie va descendre sur -l’Europe, comme on vous faisait croire en 1848 que les faubourgs -allaient descendre sur Paris. Eh bien, je veux guérir les bonnes gens -de celle terreur puérile. Je demande que l’Europe élève une barrière -infranchissable entre elle et nous. Ressuscitons d’un commun accord -cette belle nation polonaise, ce peuple chevaleresque entre tous, que -la diplomatie et la guerre ont sacrifié, sans abattre son courage! Que -la Pologne renaisse de ses cendres! qu’elle soit grande! qu’elle soit -forte! qu’elle touche par le nord à la Baltique, par le sud à la mer -Noire, et les trembleurs de l’Occident cesseront peut-être de nous -craindre lorsqu’ils seront protégés contre l’invasion slave par un -rempart de Slaves!... - -Un applaudissement unanime salua cette proposition. On se serra les -mains, on s’embrassa, on pleura de tendresse à la seule idée de voir -renaître le grand peuple polonais. - -Toutefois Son Altesse royale le prince régent de la Prusse demanda avec -une certaine inquiétude si l’on comptait lui reprendre le grand-duché -de Posen? - -On lui répondit par un silence qui n’avait pas besoin de commentaire. - ---En vérité, messieurs, reprit-il, voilà, vous en conviendrez, un -singulier enchaînement! Parce que le sultan des Turcs n’a pas d’argent, -il faut que la Turquie d’Asie tombe aux mains des Russes; parce que -les Russes s’agrandissent en Asie, il faut reconstituer la Pologne; -et parce que la Pologne renaît de ses cendres, pour la plus grande -sécurité de l’Occident, je dois perdre une des plus belles provinces -du royaume! Plutôt que d’encourir une telle nécessité, j’aimerais mieux -prêter au noble Abdul-Medjid tout l’argent dont il a besoin. - -Un orateur (je ne sais lequel) répondit à Son Altesse royale le prince -de Prusse: - ---A Dieu ne plaise que l’on vous arrache une province sans vous offrir -aucune compensation! ces brutalités étaient permises autrefois ou, du -moins, tolérées: témoin la conquête de la Silésie et tant d’autres -événements du même genre. Aujourd’hui, cher et honoré prince, la -justice, le progrès, l’intérêt des nations sont les principes qui -gouvernent la politique. Si nous désirons enlever quelques provinces -à l’Autriche, c’est dans l’intérêt de ces provinces et pour le bien -de l’Autriche elle-même, qui sera plus riche et plus libre, ayant -moins de peuples à brutaliser. Si nous vous demandons le sacrifice du -grand-duché de Posen, c’est pour le bien général de l’Europe et pour -le bien particulier d’un pauvre peuple qui a beaucoup souffert. Mais -la monarchie prussienne, en vertu des mêmes raisons, peut s’agrandir -en Allemagne. Le moyen âge a laissé autour de vous une multitude -d’États microscopiques, découpés au gré du hasard dans une seule et -même nation. Réunissez en un seul corps ces malheureuses petites -monarchies. Consultez les peuples: ils seront trop heureux de se -fondre dans un grand royaume et d’économiser 90 pour 100 sur les frais -généraux du gouvernement. Dès que l’opinion publique se sera prononcée, -annexez hardiment, arrondissez-vous, prenez du corps. Tout le monde -s’en trouvera bien, et surtout les nouveaux sujets de la Prusse. -C’est pourquoi nous n’hésitons point à vous donner, dans le nord de -l’Allemagne, tout ce qui ne nous appartient pas. - ---Est-il possible? demanda le prince visiblement ému. Mais que diront -les souverains dépossédés? - ---Ils protesteront, selon toute apparence, comme le duc de Modène; -mais de la protestation à la restauration, il y a loin. L’univers est -accoutumé à entendre crier les victimes du progrès, mais il ne s’émeut -pas de leurs cris. Souvenez-vous du moyen âge et de cette poussière -de souverains qui couvrait la surface de l’Europe. Ce petit monde -croyait régner légitimement et tyranniser par la grâce de Dieu. Mais -quelques bonnes révolutions, monarchiques ou autres, ont débarbouillé -la terre de toute cette féodalité. Les ducs, les marquis, les comtes -ont crié au brigandage ou au despotisme; mais le gosier se fatigue à la -longue, et ils se sont tus. Ils ont vu qu’on pouvait vivre décemment -sans duché, ni comté, ni marquisat, et qu’une couronne un peu ridicule -sur leur tête faisait très-bon effet sur la portière de leur voiture. -Soyez sûr que vos petits voisins de l’Allemagne du Nord montreront même -philosophie après avoir éprouvé même fortune. D’ailleurs, avec les -titres qui vont leur rester, ils feront de beaux mariages. - ---Et, d’ailleurs, ajouta le prince de Prusse, que la conviction -gagnait peu à peu, il est temps de proclamer en Allemagne le principe -de la souveraineté nationale. Un peuple n’appartient qu’à lui-même: -donc, il a le droit de se donner. Les princes s’abusent étrangement -lorsqu’ils se croient les propriétaires de la nation: ils ne sont que -sa propriété. Fasse le ciel que j’appartienne à toute l’Allemagne du -Nord! Je jure d’obéir fidèlement à la majorité de mes sujets, et je -remercie l’Europe, qui m’a fourni cette occasion de servir les hommes! -L’ambition n’est pas le guide de ma conduite, et je ne veux pas que -le roi des Deux-Siciles puisse me méjuger un seul instant. Personne -ne doutera de la pureté de mes intentions lorsque j’aurai rendu à -l’empereur Napoléon III mes provinces françaises situées sur la rive -gauche du Rhin. - -L’empereur des Français refusa poliment le présent qu’on voulait lui -faire. «Il est vrai, dit-il, que la géographie nous avait donné le Rhin -pour frontière; mais la diplomatie en a décidé autrement. La France, -telle qu’on l’a faite il y a quarante-cinq ans, est assez grande pour -n’avoir besoin de rien, et assez forte pour ne craindre personne. Si -j’adhérais au travail de rectification proposé par la Prusse, il se -trouverait des journaux assez injustes pour m’accuser d’ambition. La -Belgique se croirait menacée...» - ---Mais, sire, interrompit Sa Majesté la reine d’Angleterre, où serait -le mal, quand Votre Majesté annexerait la Belgique? Les Belges sont des -Français, un peu plus spirituels que les autres. D’ailleurs, il y a un -parti français en Belgique. Les grandes familles des deux pays sont -unies par les liens les plus étroits, et je pense que les Mérode, par -exemple, ne vous sont pas moins dévoués que les Montalembert. - ---Il est vrai, madame, reprit l’empereur Napoléon III avec son sourire -tranquille; mais je porte un nom qui me condamne à être le plus -pacifique et le moins conquérant des hommes. J’ai fait la guerre en -Crimée pour les Turcs, en Lombardie pour les Italiens. Je suis prêt à -la faire encore, s’il le faut absolument, dans l’intérêt de quelque -grand principe. Mais je veux mourir à Sainte-Hélène s’il m’arrive -de conquérir une demi-lieue de pays. Vous avez entendu les cris du -Parlement, vous avez lu les diatribes des journaux, lorsque mon fidèle -allié le roi de Sardaigne et le vœu des populations m’ont contraint -d’accepter quelques versants de montagnes. J’ai juré, ce jour-là, qu’on -ne m’y prendrait plus. - -Toute l’assemble se récria, pria, supplia, menaça; mais l’empereur -des Français fut inébranlable. On crut un moment que l’Angleterre, la -Prusse et la Russie allaient former une coalition pour lui imposer -malgré lui l’annexion de la Belgique et des provinces rhénanes. La -fermeté de son attitude les contint. - -La fin de la séance fut employée à la délimitation des frontières. On -assure que la carte remaniée se grave en toute hâte, et qu’elle sera -publiée sous peu de jours chez M. Andriveau-Goujon. - -On se sépara vers six heures. Quelques souverains partirent le soir -même par les trains express; les autres dînèrent aux Tuileries. - -L’huissier d’un ministère de la rive gauche m’a dit que, dans la -soirée, l’empereur avait réuni son conseil en séance extraordinaire; -qu’il avait annoncé à Leurs Excellences MM. les ministres le dénoûment -heureux des négociations, l’Europe mise en ordre et la paix fondée sur -des bases solides. - -Si l’homme à la chaîne d’acier n’a pas abusé de ma confiance, -l’empereur a terminé son allocution par ces belles paroles: «Messieurs, -l’apaisement de tous les orages qui grondaient à l’horizon nous impose -de nouveaux devoirs. Libres désormais de toutes les préoccupations de -la politique extérieure, reportons notre activité vers les affaires -du pays. Le bien-être matériel prendra, je l’espère, un nouveau -développement, grâce au traité de commerce que j’ai signé avec -l’Angleterre. Les intérêts moraux ne sont pas moins dignes de notre -attention. L’instruction publique, longtemps négligée ou même détournée -de son véritable but, appelle des réformes importantes. La presse, -cette école destinée à l’instruction des hommes faits, devra être -surveillée, mais non découragée. J’espère que nous pourrons, sans léser -gravement les intérêts du fisc, supprimer l’impôt du timbre, qui pèse -également sur les bonnes et les mauvaises doctrines. La discussion des -affaires publiques pourra s’exercer plus librement, sans que l’État -soit privé des garanties indispensables. Les élections s’ouvriront -prochainement dans les pays annexés. A cette occasion, je veux et je -dois vous dire que ni la Constitution ni moi n’avons jamais voulu que -les députés au Corps législatif fussent nommés par le sous-préfet de -Fougères, au lieu d’être élus par le peuple français.» - -Tu remarqueras peut-être, ma chère cousine, que tous ces gros -événements se sont passés le 1er avril. Mais la Fontaine a dit -très-judicieusement: - - Petit poisson deviendra grand, - Pourvu que Dieu lui prête vie. - - -FIN - - -Paris.--Imprimerie A. WITTERSHEIM, rue Montmorency, 8. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - DÉDICACE I - I.--Le beau pays de Bade 1 - II.--Un club en plein air 22 - III.--Les pièces de dix sous 42 - IV.--La rentrée des classes 59 - V.--La Comédie-Française 79 - VI.--Les professions libérales 98 - VII.--La médecine de fantaisie 120 - VIII.--Le jury 137 - IX.--Les apôtres et les augures de la musique 150 - X.--Le carnaval 166 - XI.--Un dîner de chasseurs 178 - XII.--Un clou chasse l’autre 197 - XIII.--Les ultramontains et les gallicans 215 - XIV.--L’exposition des beaux-arts 228 - XV.--Les brochures à bon marché 242 - XVI.--Le bal de la mi-carême 256 - XVII.--Le musée de Landerneau 272 - XVIII.--Le Louvre 288 - XIX.--La question des fiacres 292 - XX.--La démocratie impériale 315 - XXI.--Abd-el-Kader et la liberté de la presse 328 - XXII.--Le régime parlementaire 341 - XXIII.--Les libertés municipales 353 - XXIV.--Un singulier congrès 376 - - -FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES - - - - -NOTES DE TRANSCRIPTION - - - Ce livre reproduit intégralement le texte original, et - l’orthographe d’origine a été conservée. Cependant quelques erreurs - typographiques ont été corrigées. La liste de ces corrections se - trouve ci-dessous. - - D’autres corrections mineures ont été faites et ne sont pas - référencées. - - La mise en évidence en italique des références de noms d’œuvres ou - de journaux a été harmonisée. - - Les caractères imprimés en italique dans l’original ont été - indiqués comme _ceci_. - - -CORRECTIONS - - P. ii: prefessionnel --> professionnel (... pour l’enseignement - professionnel...) - - P. 34: bélitres --> bélîtres (... Ah! les marauds! les faquins! les - bélîtres!...) - - P. 66: le --> la (... l’éducation publique, la meilleure de - toutes...) - - P. 77: déchiffer --> déchiffrer (... ce qu’il en faut pour - déchiffrer les Institutes...) - - P. 94: petillante --> pétillante (... la malice pétillante de - mademoiselle Fix...) - - P. 101: et cœtera --> et cætera (... je vous fais grâce des et - cætera...) - - P. 127: quoiqué --> quoique (... quoique la proportion dans - laquelle...) - - P. 129: ecouvrer --> recouvrer (... est de recouvrer la santé...) - - P. 144: veûle --> veule (... assez poltron, assez veule...) - - P. 146: absurbe --> absurde (... il est absurde de confier...) - - P. 161: armée --> armé (... Le maître, armé d’une longue - baguette...) - - P. 179: saint père --> saint-père (... contre le gouvernement du - saint-père...) - - P. 233: M. Dolfus --> M. Dollfus (... est un homme de l’étoffe de - M. Dollfus...) - - P. 257: trés-respectueux --> très-respectueux (... à votre - très-dévoué et très-respectueux...) - - P. 273: chef d’œuvre --> chef-d’œuvre (... massacrent un - chef-d’œuvre...) - - P. 279: venge --> vengent (... afin que votre sanction et le grand - jour du musée me vengent...) - - P. 292: millons --> millions (... Budget de 102 millions...) - - P. 329: ntolérables --> intolérables (... des démangeaisons - intolérables...) - - P. 360: snpprimés --> supprimés (... tous les conseils municipaux - seraient supprimés...) - - P. 363: le --> la (... avec toute la population...) - - P. 376: générale --> générales (... les assemblées générales de - l’Europe...) - - P. 393: chére --> chère (... ma chère cousine...) - - La capitalisation des noms propres a été harmonisée (la Providence, - la Chambre, les Chambres, le Conseil d’État, la Constitution, le - Code (civil), la Manufacture des tabacs, le Catéchisme poissard, - l’École des Beaux-Arts). - - L’accentuation des lettres capitales a été harmonisée (APÔTRES, - DÎNER, l’Église, AOÛT). - - -VARIANTES ORTHOGRAPHIQUES INCHANGÉES - - Quévilly et Quevilly. - - P. 228: die (... quoi qu’on die.) est un archaïsme de dise. - - Antidémocratique et anti-démocratique. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN BON JEUNE HOMME À SA -COUSINE MADELEINE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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